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Nom du fichier
1788, 02, n. 5-8 (2, 9, 16, 23 février)
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17.40 Mo
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409
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Texte
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES;
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces Fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles
; les Causes célèbres ; les Académies de
Paris & des Provinces ; la Notice des Édits ,
Arrêts ; les Avis particuliers ,&c. &c.
SAMEDI
Colepio
2 FÉVRIER 1788 .
Niep
A PARIS,
AnBureau du Mercure , Hôtel de Thou
rue des Poitevins , N°. 18
UNIVERSIDAD
CENTRAL
BIBLIOTECA
Avec Approbation & Brevet du
RoVA
TABLE
Du mois de Janvier
PIECES IÈCES FUGITIVES .
1788.
Au brave Thuret.
Lettres de Charlotte.
Aux Cultivateurs.
72
3
76
A M. A*** , Avocat. 4
Précis du siècle de Paracelse.
La Mère attachée, Anecd.
82
S
Epître à M. Morel. 49 Estelle,Roman pastoral, 101
Aux Acteurs Italiens , 97Almanach Littéraire. 150
AMme. la Comtesse de Beau- Alphonse d'Inange. 156
harnais. 98 LeMentor vertueux. 160
Epitaphe. Idem. Diogène à Paris. 163
AM. l'Abbé de Lille. Variétés.
145 32 , 125 , 167.
Conte. 146
Imitation.
SPECTACLES .
147
Epigramme. Ibid. Concert Spirituel. 37
griphes , 13, 15, 99, 148, Com. Franç. & Ital.
Charades, Enigmes &Logo- Académ . Roy. de Mufiq. 176
NOUVELLES LITTÉR. Comédie Françoise. 85, 171 .
39
Etrennesde Mnemosyne. 15
Comédie Italienne. 137, 183.
Eloge funèbre. 27 Annonces & Notices, 44, 90,
Ars Artium.
Histoire Politique,
57
671
139. 186.
AParis , de l'Imprimerie de MOUTARD , rue
des Mathurins , Hôtel de Cluni,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 2 FÉVRIER 1788 .
AVIS.
ON prie les perfonnes qui veulent bien fournir des
matériaux au MERCURE & aux JOURNAUX
POLITIQUES , de prendre le foin d'en garder une
copie. Ilfaudroit un logement exprès poury dépofer
la foule des papiers qu'on reçoit & qu'on ne peut
pas employer;
est forcé de les jeter au rebut dès
qu'il est décidé qu'on n'en pourra faire usage, Nous
avons cru cet Avis indispensable , parce qu'il s'est
trouvé des personnes qui font venu redemander des
feuilles volantes au bout de quatre ou cinq ans.
on
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE PARTI PRUDENT.
CHOISISSEZ de Chloe, d'Orphiſe ou d'Iſabelle...
Dieu m'en garde, ſandis, je les prends toures trois ;
Au Berger Phrygien , hélas ! je me rappelle
Tout ce qu'il en couta pour avoir fait un choix.
(Par M. le Comte de la M***. )
A2
MERCURE
RÉPONSES A LA QUESTION :
La crainte de perdre est-elle auſſiforte chez
l'Avare , que l'est chez l'Ambitieux le défir
depoffeder?
I.
Air : Vaudeville des Dettes , Opera,
L'AMBITIEUX veut tout avoir ;
Gai le matin , jamais le foir ;
C'eſt ce qui le déſole ,
C'eſt ce qui le déſole.
Mais à la moindre occafion ,
L'eſpoir lui fait illufion ;
C'eſt ce qui le confole ,
C'eſt ce qui le conſole.
L'AYARE , aſſis fur ſon tréfor ,
Croit toujours qu'on touche à fon or
C'eſt ce qui le déſole ,
C'eſt ce qui le déſole.
Quoique toujours ayant la clé,
Il craint fi fort d'être volé ,
Que rien ne le conſole ,
Que rien ne le confole.
( Par M. Gaudriot , Sergent au Régim,
de Picardie,)
DE FRANCE
II.
L'AVARE eſt un geolier emprisonné lui-même
Et l'homme ambitieux un trop ardent chaſſeur.
Lacraintedu premier eſt un malheur extrême;
Ledéfir du ſecond un idéal bonheur.
T
( Par M. le Ch. de Meude-Monpas. )
NOUVELLE QUESTION.
Un Ennemi mal- adroit est - il plus
craindre qu'un Ami mal-adroit ?
Explication de la Charade , de l'Énigme
du Logogriphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade , celui de l'énigme
& celui du Logogriphe , eſt Boiffeau , où
l'on trouve Oiseau , ôtez le trois qui eftun
ſ, reſtera cinq voyelles ; les trois voyelles à
la nage, font oie, dont la plume ſert à faire
des lits.
A 3
MERCURE
:
CHARADE.
LE premier te dévorera ;
Dans la feconde ample richeſſe ;
Tout on m'écraſe ,& tout ( pieds on déplacera ),
J'enfante une Déeffe..
(Par l'Auteur du Manuel des Oififs , dont
le Livreſe vendàParis, chez le Boucher,
Lib . , au coin des rues de la Calandre &
diMarché Palus, en la Cite.)
ÉNIGME.
UN Enfant ( 1 ) de Loyola
Dit, dans un folâtre Ouvrage
Que pour favoir qui m'aura ,
Parfois un combat s'engage
Dans le palais de Veſta.
Ce n'eſt pas que je fois belle
Il s'en faut ; mais mon emploi
Fait qu'on s'amufe avec moi ,
Lorſqu'on s'ennuie avec elle.
Il faut me voir en effet ,
Et me voir en exercice ;
Tantôt ſervant de jouet
(1 ) Le P. du Cerceau , Poëme des Tiſons.
١٠
:
1
DE FRANCE.
Et de grelot au Caprice ;
Tantôt marquant d'un bienfait
Chaque inſtant de mon ſervice.
Là, je procure un maintien ;
Appuyé ſur mon échine,
On ſe livre à l'entretien ;
On moralife , on badine ;
Et quand l'eſprit n'offre rien ,
On paſſe par l'étamine ,
En tout honneur & tout bien ,
Le voifin ou la voifine.
Ici , je fais mon métier ;
On me voit en ſentinelle ,
Gardant certain ouvrier
Qu'on a mis fous ma tutelle :
C'eſt un eſprit fingulier ,
Vif & lent , doux & rebelle ;
Lui , fans mes ſoins & mon zèle ,
S'endort ſur ſon atelier ,
Ou le réduit en cannelle.
Mes bras ſont deux fois plus longs
Que le col d'une cygogne ;
Tant mieux , l'Art eut ſes raiſons ;
Plus courts , ils ſeroient moins bons ,
Moins propres pour ma befogne,
Enfin ce qu'on ne voit pas ,
Excepté chez mes pareilles ,
Je n'ai point la tête en bas ,
Et je ne puis faire un pas
Sans marcher fur mes of
MERCURE
LOGOGRIPH Ε .
JE fuis une femelle aimable & dangereuse ;
Tantôt vive & légère , animant ſes plaiſirs ,
De l'homme , en folâtrant , je charme les loiſirs ;

Souvent auſſi je rends ſa vie affreufe .
On voit dans mes cinq pieds ce qu'au fond du
tonneau
Un ivrogne laiſſe avec peine ;
Uneſpace environné d'eau ; }
Un arbre toujours vert; de la ſageſſe humaine
Le plus précieux monument;
Ce qui d'un vêtement raſſemble les parties ;
Et ce que trahit un Normand.
2
Eft-ce-la tour , Lecteu 1? Non ; ſi tu m'étudies ,
Tuverras un oiſeau des Romains reſpecté ;
Deux de mes pieds, choiſis avec adreſſe ,
De Jupiter t'offrent une Maîtreſſe.
Mais c'en est trop; adieu , rêves en liberté.
( Par M. L***. )
DE FRANCE. و
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉTRENNES Lyriques Anacreontiques ,
pour l'année 1788, préfentées à MADAME
i Les vers font enfans de la Lyre 5
Il faut les chanter, non lestire,
A Paris , chez l'Auteur , rue des Nonandières
, No. 31.
ALMANACH des Graces , Etrennes
Erotiques chantantes , dédié & préſenté à
Madame COMTESSE D'ARTOIS pour
l'année 1788.
V


Il n'appartient qu'aux Graces
De régner fur les coeurs.
A Paris , chez Cailleau , Imp.-Lib. , rue
Galande N°. 64 .
ÉTRENNES de Polymnie , choix de
Chansons , Romances , Vaudevilles , &c
avec de la musique nouvelle & des timbres
d'airs connus , fur lesquels la plu
A
40 MERCURE
part des morceaux peuvent auſſi être
chantés. A Paris , chez Belin , Libraire ,
rue S. Jacques ; Brunet , Lib , rue de
Marivaux ; Defenne, Gattey, Petit , Lib .
au Palais-Royal.
ON a toujours annoncé des Recueils
avec indulgence , & on l'a dû. Peu
d'Ouvrages font dignes de la critique ;
elle perdroit fon temps , & s'amuſeroit à
des riens , fi elle s'exerçoit ſur des Almanachs.
Preſque toutes les bagatelles que
l'on y raffemble ne font que des bluets
ramaſſés aux environs de la double colliline.
Peu de Poëtes connus y inferent des
Pièces , & la plupart des faiſeurs de Chanfons
qui les rempliffent , ſavent bien euxmêmes
qu'ils ne font pas des Auteurs :
c'eſt du moins ce que donne à entendre ce
Couplet de M. Mayet, tiré des Étreanes
Lyriques , page 37.
Pour un couplet, meſquin ,
Mon Coufin ,
Croire qu'à la fontaine
De l'Hélicon divin ,
Mon Coufin ,
On boit à taſſe pleine ,
Mon Coufin;
Voilà d'un Faquin l'allure ,
Mon Coufia,
Voilà d'un Faquin l'allure.
:
7
L
DE FRANCE.
L'Editeur n'a pas toujours de quoi choifir
, & pourtant il faut que ſon Livre ait
une certaine groſſeur pour avoir cours. Il
y en a dont on ne voudroit pas ſe défaire
pour beaucoup d'argent : au contraire , on
n'achète ceux-ci que pour les donner de bon
coeur ; trop heureux ſi ces dons de la galanterie
ſont agréés du beau Sèxe . Le but
de l'Editeur n'eſt pas même de publier un
bon Recueil . Pourvu qu'on l'achète , il
confent volontiers qu'on ne le life pas.
Un Livre , a- t- on dit , vaut tout ce qu'il
rend. Qu'on ne s'étonne donc pas qu'il y
ait ſi peu de bonnes Pièces parmi tant de
mauvaiſes ou de médiocres. Il faut que
tout le monde vive ; & pour un petit
nombre de perſonnes qui ont le goût délicat
, combien s'en trouve -t- il qui ne s'y
connoiffent guère , & qui aiment mieux des
pointes & des calembourgs , que du véritable
eſprit ? Combien qui favourent des
fadeurs érotiques & des fadaiſes bachiques
!
Ces réflexions , qui n'auroient point été
déplacées les années précédentes , m'ont
paru indiſpenſables cette année. Jamais les
Etrennes chantantes n'ont été fi peu agréables.
On va donc ſe borner à citer une
Chanfon parmi les meilleures des trois
Recueils annoncés dans cet Article. Une
Ode attribuée à Horace , & publiée depuis
peu de temps comme extraite d'un manufcrit
du Vatican , a été heureuſement imi-
AG
MERCURE
tée par M. Simon dans les Etrennes Lyriques.
La voici :
Air: Avec les jeux dans le Village.
DÉJA de ſa tige élancée
La vigne couvre nos berceaux :
D'or & de pourpre nuancée
La grappe entraîne ſes rameaux..
L'Automne règne , & für ſa trace
L'Hiver accourant à grands pas ,
Prefle l'année , & nous menace ,
Le front couronné de frimas..
Sı la Nymphe agile & craintive
Fuit au récit de ton ardeur ,
Cours , vole , retiens la captive و
Etferre -la contre ton coeur.
Un baifer la met en colère.......
Pour t'exciter à tout ofer ,
Crois qu'elle feint , & perfévère,
C'eſt le moyen de l'appaiſer.
PENDANT le jour , dans une orgie,
La plus riante des ſaiſons ,
Florus , t'engage & te convie
Aboire au bruit de nos chanfons.
Si le nectar dans la journée
Ne fait qu'agacer tes défirs,
Pour une nuit plus fortunée
: Prolonge encore tes plaifirs
DE FRANCE. 13
-
En riant diffipe l'orage
Qu'élève le chagrin rongeur ;
C'eſt ſur lui-même que le Sage
Fonde l'appui de fon bonheur.
Dans une douce indifférence ,
Attends en paix l'arrêt du fort :
Que l'heure recule ou s'avance ,
Qu'importe ? le terme eft la mort.
Ces ſtances ont du ſens ; elles font écrites
avec foin. On voit que M. Simon ne croit
pas qu'une bribe incorrecte foit digne d'être
publiée : il a ſuivi ce précepre de Boileau
, qu'on ne peut trop redire :
Il faut même en chansons du bon fens & de l'art .
L'Almanach des Graces offre au moins
autant de Chanſons agréables que les
Etrennes Lyriques; mais ce n'eſt pas beaucoup
dire cette année ; & d'ailleurs , s'il
faut dire le pour & le contre , il en offre
auffi quelques - uncs plus mauvaiſes. On
diftingue parmi les bonnes , celle intitulée
le Portrait d'Eléonore, par M. le Meteyer.
Le ſtyle en eſt vif, aifé, naturel , & galant
fans fadeur ; ce qui est bien rare dans les
Pièces de ce genre..
19
Air : Loin de toi, tendre Thémire.
Sur les pas d'Eléonore ,,
Sans ceſſe on voit le plaifir ;
Elle a la fraîcheur de Flore
Et l'air mutin du Zéphir..
MERCURE
+
En ſimple habit de Bergère ,
Comme en riche habit de Cour ,
Eléonore doit plaire :
Eſt- il des rangs pour l'amour ?
DE ſa belle chevelure
Un ruban eft le lien ;
Il devient une parüre
S'il eft noué de fa main .
Si d'un oeillet , d'une roſe ,
Elle pare fon corfet ,
On fent battre quelque choſe
Et palpiter le bouquet.
Tour enfin ſemble autour d'elle
S'embellir de fa beauté ,
Recevoir quelque étincelle
Des feux de la volupté.
L'air même qu'elle reſpire
Eprouve l'enchantement :
Qui l'a reſpiré , ſoupire :
Ce ſoupir eft un ferment.
L'emploi de la Fable , obſerve M. Le
mierre dans la Préface de ſes Poéfies diverſes
, eſt undes moyens qui contribuent
leplus à jeter de la poéfie dans les Pièces
fugitives , dans ce genre d'Opufcules qui
ne ſemble , au premier coup d'oeil , qu'un
délaſſement de l'eſprit , mais qui , pour être
piquant , exige plus de travail qu'il n'en
DE FRANCE. 15
montre. M. Knapen eft donc louable d'avoir
cherché à faire uſage de la Mythologie
dans ſes Chanſons à Mme. Palza & à
Mme. Perr.. ; mais peut être fes alluſions ne
paroîtront-elles pas affez piquantes & affez
neuves aux Juges févères & délicats. Quoi
qu'il en ſoit , c'eſt par erreur que l'Editeur
ſuppoſe adreſſée à une Demoiſelle la Chanſon
page 217 ; le Couplet ſuivant prouve
aſſez qu'elle ne peut convenir , avec bienſéance
, qu'à un femme mariée.
ELLE a du père de Jaſon
Renouvelé l'heureux prodige ;.
Autre Médée , un autre Efon
Fut rajcuni par fon preſtige.
Elle a fon charme , elle a ſa Cour ;
Mais ſa Cour vainement ſoupire ;
Et cependant elle chante l'amour ,
Et cependant elle l'inſpire.
M. Billiard , Maître de Clavecin , a compoſé
ſur ces deux Pièces deux airs nouveaux
, favans & pleins de mélodie.
Ontrouve dans les Etrennes de Polymnie
des Couplets à l'honneur de M. &
Mme. Le Tourneur , chantés à Lixi , village
dans le Gâtinois , où l'Young François
a une maiſon de campagne. Ces Couplets ,
écrits avec pureté , reſpirent une galanterie
ingénieufe.
16 MERCURE
Air : On compteroit les diamans.
HONNEUR au charmant Troubadour
Qui , content d'une humble cabane ,
Préfère aux cités d'alentour
Les bords champêtres de Lorvanc.
A Lixi , d'un Auteur vanté
L'imitateur inimitable ,
S'abandonnant à la gaîté,
Eft l'Anacréon de la table.
:
Dans le plus fimple des réduits,
Pour récompenſe de ſes peines,
L'hyñen donne à l'Auteur des Nuits
Ce qui doit égayer les fiennes.
A table ici dans un repas ,
On fait la règle de Grégoire
Amis, buvons à tant d'appas
Mais fans dire : J'aime mieux boire ce.
On doit convenir que l'Editeur des
Etrennes de Polymnie met beaucoup de
ſoin dans fa rédaction ; fon choix fait honneur
à fon goût : on ſent qu'il feroit plus
difficile, fides Auteurs connus lui ouvroient
leur porte-feuille & le mettoient à portée
de rejeter certaines Pièces ; mais aujour
DE FRANCE. 17
d'hui les Recueils ſont ſi multipliés , qu'ils
ſe nuiſent les uns aux autres. Il eſt aiſé de
prévoir que leur vogue ne ſera pas de longue
durée. Il n'y a pas de mal. A peine les
faiſeurs de petits vers de ſociété ont - ils
vu leurs noms imprimés dans un Almanach
, qu'ils s'imaginent être des Auteurs ;
dès lors ils deviennent ennemis de ceux
qui font vraiment dignes de ce titre. Ils les
dénigrent avec animoſité , & ne veulent
pas voit que leur plus grand éloge feroit
de trouver du talent à ceux qui en ont
réellement. On pourroit croire du moins
qu'ils font bons Juges en matière d'eſprit.
( Cet Article eft de M. de Saint-Ange. )
VARIÉTÉS.
TROISIÈME LETTRE A M.....
AToulouſe, Hôtel du grand Soleil, le .... 1787.
UN Rhéteur de l'Aſie Minsure , je crois ,
haranguant Annibal , parla longuement de courage
, de tactique , & de l'art de la guerre ,
devant le vainqueur de Trébie & de Trafimène.
Annibal fourit ,& reçut docilement les leçons
du Rhéteur. Plutarque , qui rapporte ce
trait , ſe moque beaucoup du harangueur & de
fa harangue : mais il approuve beaucoup au
18 MERCURE
contraire que l'éloge d'Agéſilas , Roi de Sparte ,
ait été écrit par Xénophon , guerrier profond
&Ecrivain éloquent , né à la fois pour la gloire
des Lettres & pour celle des armes. Tout le
monde trouvera auſſi bon ,je penſe , que l'Eloge
du Roi de Praffe ait été fait par l'Auteur de
PEffai général de Tactique. Je dirai plus ; je crois
qu'il étoit impoſſible de bien faire cet éloge à
tout autre qu'à un homme de guerre , qui avoit
affez approfondi ſon art pour en pofféder toutes
les vûes anciennes & neuves. Il n'étoit plus
queſtion ſeulement de faire voir ou entendre
àl'imagination des Lecteurs le fracas des armes ,
des vainqueurs en furie , des bataillons renverfés
, le defordre & la confufion d'une mêlée ;
c'eſt ce que peut faire tout Ecrivain dont l'ir
magination fait ſe tranſporter au milieu des
objets pour les voir & pour les retracer comme
s'il étoit en leur préſence. Mais depuis que la
guerre est devenue un art favant , qui exige
autant de penſées profondes que de réſolutions
hardies , autant de génie que de valeur la gloire
d'un guerrier tel que Frédéric n'eſt pas plus
à la portée d'un Orateur ordinaire , que celle
de Montefquieu ou de Newton. Il faut pofſéder
foi-même la ſcience d'un tel Héros , ou
il ne faut pas parler de ſa gloire , ſous peine
d'être ridicule. C'eſt beaucoup , fi , pour le proclamer,
la Renommée qui avoit autrefois cent
voix , en a une feule qui nous en entretienne
dignement.
Cette révolution, qui a agrandi & perfectionné
l'art de la guerre , ſembleroit devoir être fatale
à l'humanité. Je penſe au contraire que l'humanité
aura à s'en louer. La fole des Peuples
donnera moins d'alimens à l'ambition des guerriers
, parce qu'elle parlera moins de leurs exploits
, qu'elle ne pourra pas comprendre. Le
DE FRANCE.
(19
1
qu'il
Roi de Prufſe ne peut pas avoir autant d'admirateurs
que le Héros de la Macédoine , &
par cela même il aura moins d'imitateurs . Un
jeune fou , que le haſard plaçoit ſur un trône ,
pouvoit dire autrefois : Je veux être Alexandre ;
ilne pourra pas dire : Je veux être Frédéric. Les
fciences faut acquérir , & le génie qu'il
faut avoir , font comme autant de barrières
infurmontables placées devant ſon ambition.
Lors même qu'il ſeroit né avec du génie, il faudroit
qu'il pensât , qu'il méditât , & dans le
recueillement de la penſée , le glaive le plus
ſouvent tomberoit de ſes mains. Rouſſean a
dit : L'homme qui penſe eſt un animal corrompu .
Jignore juſqu'à quel point cela eft vrai ; mais
P'homme estun animal doux , voilà une
vérité qui n'a pas beaucoup d'exceptions. Je
crois enfin , j'eſpère que cet art terrible& def
tructeur de la guerre , qui a défolé juſqu'à nos
jours les Siècles barbares , & même les Siè
cles civilifés , en s'élevant très-haut , difparoîtra
de la terre , & cette idée confolante me
diſpoſe à contempler avec moins d'effroi le
génie & la vertu guerrière du Roi de Pruffe.
qui penfe
Les Anciens , dont le goût étoitfi pur & fi
fûr , ont bien eu raiſon de recommander la
ſimplicité & la modeſtie dans les Exordes.
Rien ne frappe autant dans un grand ſujet , &
rien n'intéreſſe davantage dans un grand talent,
Avec quelle ſimplicité & quelle rapidité le
Panégyrifte de Frédéric entre dans ſon ſujet
>>L'Hiftoire nous montre preſque tous les
grands Rois , ou nes loin du trône , ou nés
fur un troue maal affermi : Frédéric Il reçue
>> du moins ce qui ſeul peut effacer les inconvé
>>>niens d'être né pour rigner , une éducation
>>fimple & auitère. Aini les grandes facultés
>>dont l'avoit doué la Nature , ne furent ni
>>
20 MERCURE
1
> affoiblies, ni empoisonnées. Ses yeux ne s'ou
>vrirent ni fur le faſte, ni fur une fauffe gran
>> deur. Son enfance ne fut pas entourée de
>> valets , ni ſa jeuneſſe de courtiſans , flatteurs
>> plus dangereux encore , parce que tendant
2.leurs pièges avec plus d'art , ils favent les
>> couvrir de fleurs , & même au beſoin d'ap-
>> parence de vertu « .
Voilà l'Exorde de l'Eloge du Roi de Pruffe.
Pas une ſeulephraſe pompeuſe &oratoire pour
avertirde l'importance du ſujet& de la manière
qu'adoptera le Panegyriſte , pour annoncer à la
fois l'Orateur & le Heros. On preffent tout
de ſuite que ce n'eſt pas une faufte éloquence
qui va exalter une fauffe grandeur. On entre
dans le Panégyrique du Roi de Pruſſe comme
on entroit dans fon palais. Nul faſte , nul
éclat , nul bruit au dehors. Mais Frédéric vit
& refpire dans ce Diſcours comme dans ſes
camps , comme à Poſtdam , à Sans-Souci.
A ce début ſi ſimple ſuccède un portrait
qui mérite d'être cité , précisément parce qu'il
porte le même caractère dans un genre où l'on
a mis plus d'oftentation que de vérité , parce
que c'eſt un morceau qui a de l'effet fans être
àgrande prétention , comme tant d'autres portraits
qu'on trouve dans les Hiſtoires , dans les
Oraiſons funèbres , dans les Eloges. C'eſt le
portrait de Frédéric Guillaume , père du Roi
de Pruffe. Frédéric Guillaume étoit un Prince
>> fage , économe , affez fin politique , mais dur
& même féroce envers ſes enfans. Militaire
> fans être guerrier , & Chef d'une armée ſans
>> ſavoir en être le Général, il avoit mis toute ſa
>> pompe à entretenir brillamment ſoixante mille
>> foldats. L'ordre , la difcipline , l'inftruction
de cette armée appartenoit en entier au
>> Prince d'Anhalt , qui la commandoit fous
DE FRANCE. 2
lui , ou, pour mieux dire, pour lui . Frédéric
> Guillaume avoit la manie des géans , la manie
>> de la tenue , la manie des exercices de dé-
>> tail; tous ces ſignes infaillibles d'un efpric
qui n'eſt pas né pour le grand art de la guerre.
>> Il en étoit devenu en Europe ridicule
>>>plutôt que redoutable ; car ſi les hommes
>> en particulier portent ſouvent de faux jugemens
, les Nations ne ſe trompent jamais dans
>> l'opinion qu'ils prennent des Souverains :
>> elles lèvent le voile dont ils veulent s'en-
>> velopper ,&les caractériſent d'un mot ou d'un
>> trait qui s'attache pourjamais à leur mémoire.
> On appeloit Frédéric Guillaume , le Roi Ser-
>> gent , ce qui exprimoit parfaitement ſon goût
» pour les détails ſubalternes , & le peu de
>> grandes idées qu'il attachoit à ſes grandes
forces . Ce ſtyle un peu familier & trèsfacile
, dérobe la profondeur & la fineſſe des
idées; mais c'eſt un mérite de plus pour les
eſprits d'un goût délicat, qui aiment mieux ſen,
tir&difcerner les beautés que d'en être frappés .
: De tous les évènemens de la jeuneſſe du Roi
de Pruſſe, il n'en est qu'un ſeulfur lequel s'arrête
un peu fon Panegyriſte ; c'eſt le ſupplice de ce
jeune Kaat , que Frédéric aimoit , & que fon
pèreeut la barbarie atroce de faire exécuter ſous
les yeux. On a dit dans le temps, que le Roi
ככ
"
de Pruſſe n'avoit pas paru affez ſenſible au
>> fupplice de ſon jeune ami ; mais les pleurs ,
>> les tranſports , ces ſignes communs de l'é-
>> quivoque ſenſibilité de tant d'ames ordinaires,
>> font - ils faits pour un caractère d'une cer-
>> taine trempe ? Un ſpectacle auſſi horrible ne
>> devoit - il pas concentrer ſa douleur , plutôt
› que la faire éclater ? & ne vaut- il pas mieux ,
>> prêtant à un grand homme une profondeur
de penſée que toute ſa vie a juſtiſfiée depuis ,
(
22 MERCURE
•ſe repréſenter Frédéric recueilli dans fa conf
>> ternarion , prenant à jamais en horreur le fa
>> tal droit que ſe ſont donné les Rois , & pro-
>> nonçant , à la vue de ce ſang infortuné , le
>> ferment de n'en jamais faire couler fur un
échafaud quand il viendroit à régner « ?
Onestd'abordun peu étonné de cette juſtification
,& le coeur eſt tenté de la repouffer comme
une tournure oratoire avec laquelle on veut en
impofer à un ſentiment naturel qui ſe révolte.
Mais on fentbientôt que c'eſt une grande penſée,
&non pas un artifice d'Ecrivain ; & le coeur
ſe réconcilie avec ce ſentiment réfléchi , qui
appartient fans doute moins à l'humanité , mais
qui peut lui être plus favorable.
> 1
Ni l'enfance , ni même la jeuneſſe de Frédéric
n'annoncèrent ce qu'il devoit être unjour.
Si on avoit voulu par ſes goûts préſager ſes
deſtinées , la Pruſſe n'auroit dû attendre qu'un
Prince ami des Arts & des voluptés que les
Arts embelliffent. Le véritable génie de Frédéric
ne devoit ſe manifeſter qu'au moment où ilmon
teroit ſur le trône ; & c'eſt auſſi à ce moment
que fon Panégyriſte ſe hâte de le contempler.
Quelques Orateurs & quelques Poëtes ont
eu à peindre des Princes d'un eſprit étendu
&d'une confcience ſcrupuleuſe , qui , appercevant
les bornes de leurs facultés naturelles
&l'immenfité des devoirs du pouvoir ſuprême ,
en ont été effrayés , & ont refuſé le trône ou
n'y font montés qu'en tremblant ; & ce ſentiment
fublime a produit quelques beaux morceaux
de poéfie & d'éloquence. Mais les imi
tateurs font venus , & auffi -tôt , dans leur profe
&dans leurs vers , on n'aplus vu que des Princes
qui ont peur du trône ; les ufurpateurs même
ont été modeſtes , & les deſpotes ont tremblé
devant l'étendue de leur puiſſance. Rien au
monde cependant ne doit être plus rare qu'une
:
DE FRANCE. 25
pareille crainte ; tous les hommes aiment le
pouvoir , les uns pour fatisfaire leurs paſſions ,
Les autres pour exercer leurs vertus ; tous , pour
avoir une vie plus étendue & un ſentiment
moins inquiet, plus fûr de leur perfection . Il eſt
preſque ſans exemple que la bonté même voie
dans la Royauté autre choſe qu'un moyen continuel
de ſe livrer à ſes doux penchans. Un
lieu commun n'étoit pas fait pour le Panégyriſte
du Roi de Pruſſe ; & en commençant à
régner , Frédéric n'a pas plus craint ſa puiſſance
que celle des autres ; il a voulu la connoître.
>> Pendant pluſieurs jours Frédéric ſe taît ; il
>> s'inftruit en filence des détails de fon ar-
לכ mée , de ſes finances , de ſes moyens ; un
>> de ſes Miniſtres , croyant flatter ſes penchans,
lui donne un plan pour s'entourer de gran-
>> deurs, d'étiquette&de faſte, comme les autres
>> Rois. Frédéric ne répond rien. Concentré
>> dans ſes méditations , il étudie ſa poſition ,
>> il embraſſe le préſent , le paſſé , l'avenir ;
>> il voit ſes provinces éparſes , ſes reſſources
>> foibles & diviſées ,ſa puiffance précaire &
>> entourée de voiſins formidables ",
Ici l'Orateur trace un tableau des principaux
Empires de l'Europe au moment où Frédéric ſe
mit en poffeffion du fien ; & à peine la Pruſſe
paroît - elle digne d'être comptée dans cette
liſted'Empires.
la
A ce tableau en ſuccède un ſecond des Monarques
qui régnoient , des Miniſtres qui geuvernoient
en Europe ; & quoiqu'on ne faffe
qu'entrevoir encore le génie de Frédéric ,
Pruſſe , dans ce ſecond tableau , s'élève , s'agrandit
, & prend un rang parmi les puiſſantes
Monarchies.
Ces deux tableaux , la manière dont l'un
& l'autre font tracés , l'effer qu'ils produifent
, & le grand réſultat que la raiſon en
7
24 MERCURE
tire : voilà des coups de maître , voilà la manière
des Hiſtoriens & des Orateurs de l'antiquité
, fi abſolument inconnue de la plupart
des Modernes, dont l'eſprit, employé tout entier
à ne pas mal écrire, eſt entièrement étranger
à ces combinaiſons profondes& à ces puiflans
effets de la compoſition générale du Diſcours.
Mais il faut chercher ces beautés dans l'Eloge
même du Roi de Pruſſe. Ce qu'on peut
copier d'un Ouvrage dans un extrait , eſt rarement
ce qui s'y trouve de plus digne de louange ;
ce ſeroit même tantpis s'il en étoit autrement.
Mais ce qui frappe , ce qui attache ſur-tout
>> les regards de Frédéric , parce que c'eſt-là
l'époque qui doit commencer fon agrandif-
>> ſement , c'eſt la mort vraiſemblablement très-
>> prochaine de l'Empereur Charles VI. En Au-
>> triche, tout eſt reſté en arrière , ou s'eſt abâtardi.
L'ambition de Frédéric s'enflamme donc
>> par de juſtes eſpérances ; il dévore déjà en
>> filence une des plus belles portions de la
>> ſucceſſion de Charles VI , la Siléfie , province
>> preſque égale en richeſſes & en population à
>> la moitié de toutes les ſiennes réunies , &
» qui , en arrondiſſant& fortifiant fon Royau-
CC
me, lui donnera une place ſtable parmi les
Puiſſances de l'Europe. Ila , pour la réclamer ,
>> des prétentions auxquelles ſes ancêtres ont
>> renoncé parce qu'ils étoient foibles ; il les
>> renouvellera parce qu'il fera fort & que la
>> circonſtance fera favorable , & la victoire qui
>> légitime tout , en fera des droits. Tel eſt le
> vaſte champ des méditations de Frédéric pendant
les premiers jours de fon règne ; &de ces
>> méditations naît foudain avec cette régulière
>> harmonie qui prouve la conception d'un grand
> ſyſtème , le plan de ſa conduite publique &
>> privée pour le reſte de ſa vie. Dès-lors plus
de
DE FRANCE. 25
> tle faſte , plus de luxe , plus de recherches ,
>> plus aucun de ces goûts frivoles dont il n'a-
>> voit pas été exempt étant Prince Royal, parce
>> qu'il n'étoit pas encore à ſa place , mais qu'une
55 ame élevée rejette ſi loin d'elle, quand de grands
devoirs & des penſées d'un certain ordre
s'en emparent. Il ſe montre à ſes foldats , il
>> parle à ſes Officiers en Roi qui veut être
>> guerrier ; il prend l'uniforme de ſon armée ,
לכ
ככ&il ne le quitteraplus juſqu'autombeau ; fes
>>>journées , fes heures , ſes travaux d'adminiſ-
>> tration , ſes audiences , ſes voyages , les re-
>> venus de ſes troupes , leurs camps d'inſtruc-
» tion , tout , juſqu'à ſes plaifirs & fes goûts
>> littéraires , qui ne deviennent plus que des
» délaſſemens , ſe règle & fé foumet à un
>>>ordre invariable. C'est une plus grande qua-
» lité qu'on ne penſe dans les Rois, que ce faint
>> reſpect pour le temps , foit qu'on envi-
>>ſage les peuples qu'ils gouvernent , foit qu'on
les confidère eux-mêmes . Car quel vide de-
>> vroit reſter à des hommes chargés d'une tâche
>> auſſi immenfe ! Cependant, faute d'éducation,
"
دد
"
faute de morale , faute d'habitude à cet égard ,
» c'eſt ce vide inconcevable qui les dévore prefque
tous , c'eſt là ce qui les rend fi incertains
.. i mobiles , fi remplis de petits goûts , & fi
>> promptement blaſes ſur tous les plaiſirs . Le
>> temps ſe venge fur eux du culte qu'ils ne
faventpas lui rendre,&femble ſe plaire à les
>> écrafer de fon poids. L'amour de la gloire &
>> l'ambition ontenfantéquelquefois dans d'autres
>>Princes de ces révolutions fubites&marquées.
Louis XIV , à la mort de Mazarin , ſecoua
>> brillamment les chaînes qui avoient prolongé
>> fon enfance; Charles XII devint un héros
» en lifant la vie d'Alexandre; mais dans Frédéric
, cette révolution appartient plus à la
N°. 5. 2 Fév. 1788.
১১
B
26 MERCURE
>> réflexion qu'au ſentiment : rien de jeune ,
>> rien de paſſionné , rien de giganteſque ne s'y
>> mêle ; c'eſt un grand parti pris par un grand
>> caractère , & une ambition ſaine développée
>> par le génie « .
Tout est noble , fage & franc , pour ainſi
dire , dans ce morceau. On peut ſentir ſeulement
que l'Orateur a été un peu embarraflé
en parlant de la Siléfie & de cette ambi
tion qui dévoroit une portion de l'héritage de
Charles VI, & de cet arrondiffement néceſſaire aux
Etats bornés de la Prufſe : un foible Orateur
auroit mis ici de l'adreſſe ; le Panégyriſte de
Frédéric y met de la grandeur & de la hauteur.
Il ne faut pas croire cependant qu'il prétende
que tout ce que l'ambition peut ofer , le génie
l'autoriſe , & que la victoire abſout les crimes
que le glaive commet. Il est vrai qu'il ſemble
diftinguer deux morales ; l'une, celle des Sages,
l'autre , celle des Rois. La première , toujours
ſcrupuleuſement renfermée dans les règles préciſes
d'une juſtice rigoureuſe ; l'autre , plus har
die pour être plus bienfaiſante , comptant parmi
ſes droits , celui de troubler un inſtant l'ordre
fous lequel vivent les générations exiſtantes ,
pour créer aux générations futures un état de
choſes où elles trouveront plus de fûreté & plus
de bonheur. Mais il ne reconnoît ce droit de
préparer & d'amener les proſpérités par les
orages & par les fléaux , qu'à ce petit nombres
de génies rares , dont les vûes embraſſent l'avenir
avec autant de certitude que le préfent ,
&qui ne font pas feulement capables de le pré- c
voir, mais de le faire naître ſuivant leurs defſeins
,& en quelque forte , ſuivant leurs ordres.
C'eſt au moins limiter la permiffion à bien pец
d'hommes , & à des effets bien rares , bien fublimes.
Mais ces principes ſi élevés des génies
4
DE FRANCE. 27
fupérieurs ont quelque choſe de bien alamant
pour la foibleſſe humaine ; & le malheur , c'eſt
que cette permiffion , qu'on ne donne qu'aux
grands hommes & aux hommes bienfaifans ,
les foux & les ſcélérats ſont toujours les plus
prompts à la prendre.
Quoi qu'il en foit , c'eſt ici que commence
le grand tableau des trois guerres , & de tant
de batailles mémorables de Frédéric ; & dans
aucune Hiſtoire ancienne & moderne on ne
trouve un ſpectacle plus impoſant pour l'imagination
; on ne fait ce qu'on éprouve le plus,
de la terreur ou de l'admiration , lorſqu'on voit
unRoi, dans les intervalles de repos & de paix ,
chercher avec l'efprit le plus philoſophique, des
principes plus favans & nouveaux à un Art
funeſte & deſtructeur ; ſe créer une théorie où
l'eſprit humain peut contempler ſa grandeur&
ſa ſageſſe , &dont les vues profondes doivent
ètre exécutées par le glaive , par le feu , par la
mort multipliée fous toutes les formes ; toujours
le premier, entre les Puiſſances, à s'élancer aux
combats, mais en ôtant à la guerre une partie,
du défordre& du tumulte qui l'accompagnent;
renverfer tout fans avoirjamais l'air d'exercer
des ravages ; donner des batailles terribles avec
autant de méthode &de préciſion qu'il faifoit ſes.
exercices; faire du carnagellee docile&rapide inftrument
de ce qu'il avoit conçu profondément
dans ſongénie: dans la guerre de ſept ans, refifter
ſeul aux Puiſſances de l'Europe conjurées contre,
lui ; attaqué de toutes parts & ſe trouvant partout;
courant , ou plutôt ſe battant de la Saxe
à la Siléfie ,& de la Siléſie à la Saxe ; environné ,
preſſé par quatre ou cinq grandes armées à la
fois , défeſpérant de ſes deſtinées après un calcul
où il avoit balancé tout , la fortune , les
forces de ſes ennemis , ſes talens , & recouvrant
B2
28 MERCURE
1
àjamais ſes Etats & ſa puiſſance dans ces derniers
combats livrés pour mourir avec gloire.
Ces mémorables actes du génie on diroit prefque
du Dieu de la guerre , font toujours retracés
par le Panégyriſte avec chaleur , avec
rapidité , avec netteté ; on diroit que l'Auteur
de l'Effai de Taftique donne ſon intelligence à
fes Lecteurs pour leur faire entendre tous les
détails militaires,
Il eſt bien vrai que tous ces récits de
guerres & de batailles font monotones & ennuyeux
dans les Hiſtoriens qui les comprennent
fort peu , & qui ne les font point du
tout comprendre. C'eſt un excellent conſeil
qu'on leur a donné, quand on les a preſſés de
les fupprimer. Mais ici , mais dans les récits
de ces batailles de Frédéric , les plus ſavantes de
toutes celles qui ont jamais été données , l'Ecrivain,
habile lui-même dans l'art de la guerre ,
faifit toujours avec clarté , & les deſſeins ,& les
mouvemens , & les actions de fon Héros ; il
les rend de même pour tous ſes Lecteurs ; &
les batailles ainſi racontées , ne peuvent avoir
qu'uninconvénient, c'eſt d'être trop intéreffantes
pour l'imagination , attachée à la fois & par la
terreur du ſpectacle , & par la beauté des actions
, & par la grandeur des événemens. On
ne peut rien détacher de ce vaſte tablean ,
où tout ſe ſuit& s'enchaîne ; mais l'Auteur trace
ailleurs le tableau d'un exercice particulier que
le Roi de Pruſſe faifoit faire à ſa cavalerie ;
&dans cette image de la guerre , on verra auſſi
en quelque forte une image de la manière
dont le Panegyrifte du Roi de Pruſſe décrit
les guerres & les combats.
Ce n'est qu'en Pruſſe que le nombre des évo-
>> lutions eſt ſagement reſtreint à ce qu'on fait&
as àce qu'on peut faire devant l'ennemi ; ce n'eſt 29
1
לכ
DE FRANCE.
:
29
que là qu'on voit des raſſemblemens de foi-
>> xante ou quatre- vingts eſcadrons, &des eſca-
>> drons de cent trente ou cent quarante chevaux
effectifs , ayant des ſurnuméraires derrière
> eux , donner la repréſentation de ce qu'une
aile de cavalerie bien commandée peut
>> exécuter à la guerre. Ce n'eſt que là qu'on
voit huit ou dix mille chevaux faire des
› charges générales de pluſieurs centaines de
>> pas , s'arrêter en ordre après les avoir
>> faites , & quelquefois les recommencer d'un
>> ſecond mouvement contre une nouvelle li-
>> gne ennemie , qui eſt ſuppoſée ſe préſenter.
>>Dans tous les camps , à fes revues , tontes
> les fois que Frédéric voit ſa cavalerie , c'eſt
à ces charges importantes qu'il met le plus
>> d'attention & de prix. Il va ſe placer au de-
>> vant d'elles & fur leur flanc , en faiſant fi-
> gurer par quelques cavaliers la pointe de
>> l'aile ennemie. Au ſignal la lice s'ouvre ; tout
** s'ébranle , le mouvement s'accélère par degré
, la terre retentit au loin ; bientôt on ne
>> voit plus qu'un nuage de pouffière , au mi-
>> lieuduquel on entend comme l'approche d'un
>>torrent: la ligne va toucher à l'ennemi , elle
>> baiſſe la main , s'élève ſur ſes étriers , &
préſente le fer avec de grands cris ; le but
>> eſt atteint; tout à coup elle s'arrête ; on n'entend
plus que la voix des Commandans qui
• raccordent leurs eſcadrons , & à travers les
>> éclaircis de la pouſſière qui commence à s'é-
>> lever , on apperçoit la ligne entière & dans
>> un parfait alignement. Quel beau ſpectacle
>> que de pareilles charges de cavalerie ! On
>> ne les voit pas fans un frémiſſement mêlé
>> d'admiration. On ſe rappelle cette belle
>> expreſſion de l'Ecriture , quand elle com
> pare les nuages portés par les vents , à
B3
30 MERCURE ,
>> un ouragan de cavalerie : Sicut procellam
» equestrem. Qu'il y a loin de là à l'inutile &
>> petite pompe de nos anciens tournois ! quel
>> grand réſultat d'ordre , de difcipline & d'inftruction
à ſe mettre fous les yeux quand
>> on eft Souverain ! & qu'on conçoit en le
>> voyant , que Frédéric ait pu le préférer au
>> faſte d'une Cour , & s'y complaire juſqu'à
>> la fin de ſa vie !
ככ
C'eſt- là certainement un tableau bien neuf
dans la Langue françoife , & il est très -vrai que
letableau & celui qui pouvoit le tracer n'ont
exiſté que de nos jours.
Ce n'eft pas ſeulement les génie profond
que Frédéric a porté dans l'art des combats,
qui obtient une forte de grace fondée ſur une
grande admiration : au milieu de tous les hafards
il prononce à chaque inſtant des mots aimables
& pleins de gaîté , & par- là encore
il fléchit les Arrêts du Sage le plus ſévère
lorſque ce Sage a du goût. Le Marquis de
Beauvau , que la France lui envoyoit pour
le fonder dans ſes diſpoſitions , le rencontre
en marche à la tête de fon armée : Je vais
jouer ,je crois jouer votre jeu , lui dit Frédéric ;
fi les As me viennent , nous partagerons. Au milieu
de la plusgrande crife de la guerre de
ſept ans , un de ſes foldats déſerte; il eft pris
&on le lui amène. Pourquoi me quittois-tu, lui
demande Frédéric ? Ma foi , Sire , répond le
déſerteur , vos affaires font fi mauvaiſes, que
j'ai pensé qu'il failoit les abandonner. Eh bien ,
refte encore juſqu'à demain ( c'étoit le jour
d'une bataille ), lui répond Frédéric , & fi elles
ne font pas meilleures , nous déſerterons enſemble.
C'est ainſi que parloit Henri IV ; voilà
les motsqui l'ont fait adorer de laFranccee&de
l'Europe. Frédéric en a dit une foule d'autres
qui portent le même caractère , &fon Panegy
DE FRANCE. 31
-
rifte les fait valoir encore par la manière dont
il les place.
-Depuis cette guerre de ſept ans, les forces de
Frédéricn'ont guère ſervi qu'à maintenir la paix
enEurope, en épouvantant ceux qui feroient tentés
de la troubler. Dans ce long repos, il reſtoit au
Roi de Prufſe àacquérir une autre gloire , qui
eût expié certe gloire du guerrier qui , comme
le dit Monteſquieu , laiſſe toujours une grande
dette à payer à l'humanité. Je parte de la gloire
de grand Adminiſtrateur & de grand Legiſlateur.
Le Panegyriſte de Frédéric , attaché peutêtre
à la mémoire de ce grand Homme par
quelque rapport ſecret de goût & de génie ,
voudroit bien , après en avoir fait le premier
des Rois guerriers , lui affigner encore une des
places les plus honorables parmi les Monarques
Adminiſtrateurs & Législateurs. Il paroît que
les eſprits les plus éclairés de l'Europe réſiſteront
beaucoup à ce jugement : ce n'eſt pas
que le Panégyriſte diſſimule les reproches qui
ont été faits à fon Héros ; mais il en atténue
trop quelques- uns , & il voudroit trop balancer
les autres par quelques biens particuliers,
ouvrages de l'ordre & de l'économie du Roi
de Pruſſe. Si on le conſidère comme Légiflateur
, ce Code Frédéric , auquel il a permis
qu'on donnát ſon nom , ne méritoit pas de le
porter. Ce n'eſt guère qu'un extrait du Droit
Romain , qui n'eſt pas au deſſus du Livre de
notre Domat. Tous les défauts des Loix Romaines
y font, au nombre près , parce qu'on
a tout abrégé , & il eſt douteux qu'on y ait
ajouté une ſeule grande vue de Législation ;
car ce n'en est pas une que cet amour de fimplicité
& de rapide exécution , qui tient bien
plus à l'eſprit militaire qu'à l'eſprit législateur .
Si on le confidère comme Administrateur ,
B 4
32 MERCURE
l'inflexible équité ordonne de porter ſur ſamè.
moire un jugement plus ſévère encore.
Oncite les terres qu'il a fait défricher, les fables
qu'il a rendus fertiles, les nombreux villages
qu'il a élevés ou peuples ; des manufactures
par lui créées ou encouragées,la population enfin
augmentée dans ſon royaume , tandis que partout
ailleurs elle a beaucoup de peine à se fou
tenir à fon niveau. Tous ces faits peuvent n'être
pas affez bien établis ; ils peuvent avoir
été exagérés ; & quand ils ſeroient tous vrais
& tous exacts , l'Adminiſtration du Roi de
Prufſe pourroit encore avoir été très vicieuſe.
N'ayant aucune Cour , aucun faſte , avec beaucoup
d'économie , il a dû avoir beaucoup d'argent
, & avec de l'argent il a pu faire des
établiſſemens utiles : il en a fait. Mais ce qu'un
Roi, tel puiſſant qu'il foit , peut faire par luimême
, eft toujours peu de choſe en comparaifon
de ce que feroit fa Nation , s'il la laiffoit
Libre de toute gêne & de toute entrave
en protégeant ſeulement ſon induſtrie. Cent
mille eſprits qui méditent conftamment ſur leurs
propres intérêts , voient toujours beaucoup
plus de choſes , & les voient mieux qu'un feul
homme de génie qui médite quelquefois ſur
les intérêts des autres . Frédéric avoit une
manie bien indigne d'un efprit fupérieur. 11
vouloit tout voir & tout adminiſtrer par luimême
, an lieu que les grands Administrateurs ,
éclairés par un petit nombre de principes dont
ils répandent la lumière ſur leur Nation , font
des ſpectateurs tranquilles , & non des créateurs
inquiets d'un ordre qui n'eſt jamais fi
beau & fi heureux que lorſqu'il s'établit par
lui-même fur les loix éternelles de la nature
des chofes & des homme . Le bien que Frédé
ric a fait , eft celui d'un particulier très-puiſſant,
DE FRANCE. 33
plutôt que l'oeuvre d'un Souverain qui avoit
du génie : & fi vous voulez prendre une
juſte idée du méchant ſyſtême d'adminiſtration
qu'il avoit embraffé , voyez à quelles
miférables & honteuſes pratiques ce ſyſtème
avoit conduit un grand Homme ; voyez en
quelle eſtime il avoit pris cet Art de nos Finances
, dont notre déſeſpoir eſt de ne pouvoir
nous délivrer ; voyez - le travailler de
concert avec des faux- monnoyeurs qu'il devroit
punir du dernier ſupplice , & faire fervir
fon effigie à atteſter un menfonge & à
couvrir une fraude , multiplier des impôts à
toutes les entrées , fur tous les objets de conſommation
, & ſe perfuader encore , comme
les plus bornés de nos Politiques , que ce qui
eſt pris fur la denrée n'eſt pas pris fur la
terre , que ce qui eſt pris fur les marchandiſes
étrangères n'eſt pas pris fur les nationaux
qui les achètent : voyez-le porter l'inſpection
d'un Inquifiteur , fur des actions abandonnées
à la liberté dans les Empires les plus deſpotiques
; défendre à ſes ſujets riches de marier
leurs filles fans fa permiffion ; leur interdire
les longs voyages ; ne pas leur permettre de
tranfporter, hors de la Pruſſe leur fortune :
le royaume d'un Roi Philoſophe femble être
converti enun cloître ; Frédéric oublie , ou il
ignore que la liberté eſt la chaîne la plus
forte qui attache les hommes dans un pays ,
& il croit rendre ſon Empire florifſant en
dépouillant ſes ſujets des droits les plus facrés
de la Nature. Je ne croirai donc pas à
tout ce qu'on a dit des proſpérités de ſon peuple
, parce que je ne crois pas aux profpérités
des efclaves; & quand même ce qu'on en a dir
feroit incontestable , je croirai qu'avec un fyftême
oppofé , Frédéric eût fait cent fois plus
B
34
MERCURE
-
de bien encore. Et qu'on ne diſe pas que j'oppoſe
un principe général à un fait ; ce principe
général eſt fondé ſur des faits univerſels :
an reſte , & je dois le répéter , le Panégyrifie
du Roi de Pruſſe énonce lui-même preſque
tous ces reproches , & s'il tâche de les adoucir
en faveur d'un Monarque qui a de fi grands.
droits à l'admiration univerſelle , on voit fans
incertitude qu'il ne partage aucune de ſes er
reurs , & qu'il eſt loin, comme tant d'autres ,
de ſe ſervir des fautes d'un grand Homme,
pour attaquer des vérités auxquelles en doit
plus de reſpect encore.
Nous ne diffimulerons pas que nous avons
trouvé dans ce Diſcours quelques expreſſions
négligées , quelques phrases dont la conftruction
devroit être plus ferrée , & dans leſquelles
le ſujet principal de la phraſe eſt trop fé-.
paré du verbe par des phrafes incidentes. Le
ſens à la vérité n'en eſt jamais obſcurci : on
entend toujours facilement & vite ; mais ce
qui ne fait pas obſcurité dans le diſcours , fait
quelquefois embarras .
Les bonnes qualités même ne doivent pas
être pouffées trop loin ,& il y en a une dans
cet Ouvrage qu'on voudroit moins y remar
quer peut- être. C'eſt une forte de juſteſſe extrême
de compoſition , qui écarte de ſon fujet,
tout ce qui n'y appartient pas néceſſairement ,
qui ne ſe permet pas de jeter un ſeul regard
au dehors pour l'enrichir , au moins pour le
varier. Le Panegyriſte s'eſt renfermé tout entier
dans la gloire de Frédéric, qui lui a part
immenſe; ce n'eſt pas que je regrette que l'Auteur
ne fe foit pas livré à ces digreffions pour
leſquelles notre eſprit doit avoir un goût trèsnaturel
, parce qu'en effet tout ſe tient dans la
Nature, qui ne poſe nulle part de bornes &
1
1
DE FRANCE . 35
A
de limites . La loi qui proſcrit les digreſſions ,
ne contrarie la nature de notre eſprit qu'en
faveur de ſa foibleſſe , & il faut la reſpecter ;
mais si c'eſt un mérite de ne pas errer hors de fon
fujet, de s'y tenir renfermé , je voudrois au moins
qu'on y fit en quelque forte des ouvertures
qui laiſſaſſent reſpirer & voir loin de ſon enceinte
je voudrois que dans l'Hiſtoire d'un
Empire on vît dans l'éloignement ou à côté ,
tous les autres Empires ; que dans l'éloge d'un
grand Homme on réveillât les ſouvenirs de
tous les grands Hommes avec leſquels on peut
le comparer & le meſurer. C'eſt même un
hommage peut- être qu'on doit à tout ce qui
a été grand , de le placer en quelque forte au
milieu de l'univers & des ſiècles. Je ne veux
pas ſortir , mais je veux voir hors de mon
fujet. L'ame fuit les bornes , a dit un homme
dont le génie n'en avoit point : lors même
qu'on en poſe, il faut donc ſe garder de les
faire toucher. Lorſque le Panégyriſte de Frédéric
rappelle un moment Epaminondas , Pirthus
, Céfar ; Frédéric, placé près de ces grands
Hommes dans l'étendue des ſiècles, paroît plus
grand encore. Je penſe , en un mot, qu'entre la
loi ſévère qui proſcrit les digreſſions , & la licence
qui ſe les permet , il eſt une certaine liberté
qui agrandit le champ de ſon ſujet fans
s'en écarter , & qui convient également à la
foibleſſe de notre intelligence, qui ne peut pas
tout voir à la fois , & à fa paſſion, qui feroit de
tout embraffer. Cette meſure doit convenir
au Panégyriſte de Frédéric , dont l'eſprit eſt ſi
juſte , & dont l'ame paroît ſi ardente. Je me
fuis arrêté ſur cette obſervation , parce que
j'ai eu à faire autrefois le même reproche à
un Eloge du Chancelier de l'Hopital , qu'on
a foupçonné être du même Auteur , & qui , à
3
B6
36 MERCURE
2
ne le conſidérer que comme un morceau d'Hiftoire,
eſt fûrement un des meilleurs qui aient
été écrits dans notre fiècle. Quant aux qualites
qu'il faut louer dans cet Eloge du Roi de Pruffe
elles font en très-grand nombre & du plus
heureux , du plus noble caractère. Il eſt difficile
d'avoir un difcernement plus exquis des
chofes & des hommes fans aucune affectation
de fineffe & de profondeur , de s'élever
, ou plutôt de ſe trouver plus natuturellement
à toute la hauteur de ſon ſujet. II
eſt dans ce Diſcours , où tout eſt grand , les
faits & les idées , une certaine ſunplicité qui
paroît appartenir à un homme qui ne borne
pas toutes fes eſpérances de gloire à écrire de
belles choſes. Ce n'eſt pas ici un Ecrivain qui ,
après la mort d'un Monarque célèbre , raſſemble
laborieuſement les faits de fon règne , tâche
de les apprécier dans une méditation pénible ,
&les loue dans un ſtyle où le Panegyriſte
paroît dégradé ſous le joug de l'admiration
qu'il porte à ſon Héros : on fent un homme
qui s'eft occupé toute ſa vie du génie & des
actions qu'il célèbre , qui en a fait , pour ainfi
dire , une partie de ſon eſprit & de ſon ame ;
on diroit qu'apprennant la nouvelle de la mort
de fon Héros au milieu d'une de ces armées
qui furent les témoins & les inftrumens des
victoires de Frédéric , l'Orateur guerrier
alle fur le champ ſe placer auprès des drapeaux
en deuil , qu'il a pris la parole & a
prononcé ce Panegyrique dans les preniers
mouvemens & dans les premières penſées de
la douleur. Rien ne porte ici l'empreinte du
travail; & le caractère qui diftingue le plus
ce beau Difcours , eſt le même que celui qui
répand fur les Ecrits des Anciens un intérêt
que les ſiècles n'ont pu affoiblir : c'eſt qu'il a
eft
-
DE FRANCE.
37
l'air d'être une production plutôt qu'une compofition.
Quels que foient les jugemens qu'on en
porte en ce moment , on peut prévoir qu'il
fera placé au rang des premiers Ouvrages de
ce genre ; de l'Eloge de Marc-Aurèle , par M.
Thomas ; de celui de Catinat, par M. de laHarpe .
Ne craignez pas , mon ami , que ce rapprochement
de trois Diſcours me ſerve de
prétexte à un parallèle : je dois finir d'écrire ,
& vous de lire. Ce feroit un morceau curieux
& aſſez intéreſſant peut- être aujourd'hui pour
notre Littérature , qu'un examen des Ouvrages
de ce genre , qui ont été couronnés ou publiés
depuis vingt-cinq ans à peu près . L'eſprit du
fiècle s'y montre plus qu'ailleurs ; il règne
néceſſairement une grande variété de tons &
d'objets dans cette multitude d'éloges de Héros
, de Monarques , de Philofophes , de Poëtes
, de Médecins , de Savans. Dans fon Effai
fur les Eloges , M. Thomas n'a pas pu faire cet
examen, dont il doit être lui-même un des premiers
ſujets . J'ai ofé l'entreprendre & l'exécuter.
J'eſpérois imprimer, cet hiver, ce morceau
de Littérature aſſez étendu , à la tête de trois
Eloges , les Eloges de Plutarque , de Montefquieu
, de Rouffeau , d'un Difcours fur les facultés
de l'entendement humain , fur les Ecrivains
anciens & modernes qui en ont traité , & de quelques
autres morceaux de Littérature ; mais on
a ſi peu de temps pour ſes travaux , pour ſes -
paffions , pour ſes eſpérances ! hélas ! on en
a fi peu , même pour ſes douleurs ! La vie
manque à tel point à nos projets & à nos
ſentimens ! Je me preſſe cependant , mon ami;
je dérobe le plus de momens que je puis à
ces travaux de tous les jours qui m'accablent ,
&ces morceaux que je vous annonce , vous les
verrez bientôt paroître. Je ſens qu'il eſt dif38
MERCURE
1
ficile de juger des Ecrivains avec leſquels on
vit , ou qu'on peut rencontrer à tout inftant :
mais comme au beſoin je les diſpenſerois
d'être juſtes à mon égard , ils ne doivent
attendre de moi que de la justice. Je ne me
contenterai pas d'ofer tout penſer , j'oſerai
tout dire : je ſens que je m'éloigne de cet
heureux âge d'indulgence & d'enthouſiaſme où
l'admiration n'a point de bornes , & où la ſévérité
donne des remords. Je ferai équitable ,
car rien ne diſpenſe de l'être.
Adieu , mon ami , je ne vous parlerai plus
de Paris , d'où je vais m'éloigner encore davantage.
Les Pyrénées font devant moi , & c'eſt là
que je veux vous conduire , &c. &c . &c .
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEE Mercredi 23 Janvier , on a repréſenté
pour la première fois les Réputations ,
Comédie en cinq actes & en vers.
La Marquiſe de.... a la manie de la protection
& de la bienfaiſance ; fa jouiffance
habituelle eſt de travailler à faire des réputations
; auſſi ce ſoin , auquel elle ſe
livre toute entière , la détourne-t-il de tout
ce qui regarde ſa famille. Elle a deux enfans;
l'ainé eſt marié à une femme très
DE FRANCE.
39
aimable , & le ſecond eſt amoureux d'une
jeune orpheline nommée Lucile , dont le
Marquis eſt le bienfaiteur , que la Marquiſe
ſa mère a l'air de protéger , & que
celle-ci deſtine à devenir l'épouſe d'un M.
Damon , dont nous allons parler à l'inftant.
La Marquiſe ne s'occupe de rien de
ce qui pourroit contribuer à l'avancement .
& au bonheur de ſes enfans , qu'elle traite
comme des étrangers ; mais elle prodigue
ſes complaiſances à un Médecin ignorant ,
homme à nouvelle doctrine , qui ne la
guérit pas , mais qui dine chez elle ; à
M. Damon , prétendu Homme de Lettres ,
qui n'écrit point , qui n'imprime rien ,
mais qui a l'art de fe faire attribuer tous
les Ouvrages anonymes de quelque importance
, à meſure qu'ils paroiffent ; enfin
, à un M. Valère , Auteur nouvellement
fifflé , pour avoir , par vanité , renoncé au
prudent ſyſtême de M. Damon. Ce qu'il
y a de remarquable , c'eſt que tous ces
perſonnages font bas , vils , lâches , méprifables
, nuls de toute nullité , que la Marquiſe
le fait , qu'elle le leur fait entendre ,
& qu'elle ne les en protége pas moins.
Les perſonnes qui compoſent la ſociété
ordinaire de la Marquiſe, comme auditeurs ,
amateurs ou admirateurs , ont des connoiffances
proportionnées à la hauteur des ta- -
lens de ceux qu'elle fait prôner. C'eſt en vain
qu'un frère de la Marquiſe cherche à éclairer
ſa foeur ſur les gens qui l'entourent , &
>
40 MERCURE
ſur ſes véritables devoirs ; il ne peut y parvenir.
Cependant le Chevalier a fait un
Poëme qui a du ſuccès, & que l'on attribue
à Damon : la Marquiſe a lu ce Poëme,
qui lui a paru fort eftimable ; elle frémit
de voir un fuccès dont elle n'eſt pas le
premier auteur , & elle en parle à Damon ,
auquel elle remet des notes ſur l'Ouvrage.
Celui-ci , qui , dans une aſſemblée tenue
chez la Marquife , s'eſt apperçu que fon
fils le Marquis cherchoit à le démaſquer ,
vient le trouver , lui propoſe la paix , &
pour l'obtenir , il fait lachement l'aveude
fa turpitude, & des moyens par leſquels
il a ufurpé une réputation ; il endure trèspatiemment
le perfiflage amer & déchirant
du Marquis , celui de la jeune Marquiſe ;
&puis , après une telle conduite , il revient
fur ſes pas , profite des notes qui lui ont
été remiſes par la Marquiſe , pour ſe dire
autoriſé à faire déchirer le Poëme, &mande
des Journaliſtes auxquels il fait leur thême en
conféquence. Ceux-ci ſont ſurpris dans leur
travail par l'oncle des jeunes gens; ils prennent
la fuite. Damon , accufé par cet oncle
devant le jeune Marquis , ſe replie fur luimême
pour eſquiver les reproches qu'il
mérite. Alors la famille prend ou feint de
prendre le parti d'abandonner abfolument
łaMarquiſe. Les vils protégés, qui prévoient
ce qu'on penſera dans le public d'une pareille
défertion , ſe propoſent de faire retomber
tout le blâme ſurleur ſeule protecDE
FRANCE. 41
:
trice , de déſapprouver hautement ſa conduite,&
de la quitter à l'inſtant. La pauvre
femme , livrée à elle-même , ſe laiſſe aller à
fon déſeſpoir ; ſon frère reparoît , voit fa
douleur, ſes remords , ſe félicite de la voir
déſabuſée , appelle ſes enfans, qui rentrent,
la careffent , la confolent ; & le Chevalier
époufe Lucile.
Tant de petits talens où je n'ai pas de foi ,
Des réputations , on ne fait pas pourquoi ,
Des protégés fi bas , des protecteurs ſi bêtes !
Ces trois vers de Greſſet ſemblent avoir
fourni à l'Auteur des Réputations la première
idée de ſa Pièce. Le ſujet eſt piquant ,
mais difficile & épineux. La manière dont
l'Auteur l'a traité , annonce un homme de
beaucoup d'efprit , un Ecrivain exercé dans
l'art des vers , & une grande facilité à
faifir comme à préfenter les ridicules. Nous
voudrions pouvoir lui donner les mêmes
'éloges comme Ecrivain dramatique , mais
la contexturede ſa Pièce ne nous le permet
pas. Les perſonnages de Damon, du Docteur,
de Valère , font tellement odieux , qu'ils en
font révoltans. Le comique ne peut s'allier
avec de tels caractères. Celui que l'Auteur a
prêté aux deux Journaliſtes , qui viennent
critiquer aux ordres de Damon , n'eſt pas
moins mépriſable ; & s'il existe un Ecrivain
périodique qui ſoit auſſi lâche que
ceux- ci , à coup fûr il ne pourra jamais
42
MERCURE
fournir le modèle d'un perſonnage dramatique
, parce qu'il eſt des excès que la dis
gnité de la ſcène réprouve & profcrit abſo
lument. Et pourquoi donc ce déchaînement
de l'Auteur contre les Journaliſtes ?
Certainement jamais les Journaux n'ont
été plus modérés, & pour un article où la
critique abonde , il en eſt vingt où ſurabondent
les encouragemens &les éloges. At-
il à s'en plaindre ? L'ont- ils infulté, injurié,
calomnié, déshonoré ? Ce n'eſt pas alors
le théatre qui doit lui faire raiſon de leurs
outrages : il eſt des Loix , qu'il les invoque ;
elles puniront les coupables. Ont- ils ſeulement
mortifié ſon amour - propre à tort ,
ſans cauſe , ſans raiſon , par légèreté , ignorance,
ou partialité ? Il peut les confondre ,
s'ils ont été injuftes à leur eſcient , & les
éclairer s'ils ſe ſont trompés de bonne foi.
Si leurs obſervations étoient fondées, juftes,
ſenſibles , raiſonnables, qui a tort d'eux ou
de l'Auteur ? Des épigrammes , des ſorties ,
des tirades , des injures peuvent faire un
moment fourire la malignité , mais elles ne
feront jamais qu'un Ouvrage médiocre devienne
excellent , ni qu'un homme d'eſprit
devienne un fot , ni même qu'un ignorant
foit un lâche ou un fauſſaire. D'ailleurs ,
comme l'a fort bien dit l'Auteur d'Amphitryon
:
L'emportement eſt fort peu néceſſaire ,
Et lorſque de la forte on ſe met en colère ,
On fait croire qu'on a de mauvaiſes raiſons.
DE FRANCE .
43
Il pourroit réſulter un intérêt affez vif
de la négligence & de l'injuſtice de la
Marquiſe pour ſes enfans , du reſpect &
de l'attachement de ceux ci pour leur mère ,
du caractère franc & loyal de l'oncle , de
la fermeté éclairée de celui du Marquis ,
de la paffion intéreſſante qui attache le
Chevalier à Lucile , &c. Mais tous ces
moyens font affoiblis par les longs détails ,
les développemens très-étendus , les interminables
ſcènes où les protégés de la Marquiſe
viennent expoſer leur lâcheté , chercher
la honte , & en boire le calice uſque
ad mortem . Au reſte , cet Ouvrage a été
mal , bien mal , très- mal reçu à ſa première
repréſentation (1) . Dès le commencement
du ſecond Acte , les murmures ſe
font fait entendre , & ils ont toujours été
crefcendo juſqu'au dénouement , eſcortés
d'un accompagnement continuel de huées,
d'éclats & de fifflets. Nous le dirons fincèrement
, le Public , ou au moins une
certaine portion du Public , a encore porté ,
à cette repréſentation , la ſévérité & l'humeur
juſqu'au ſcandale. Pour juger un
Ouvrage, il faut le connoître, & comment
y parvenir , quand on ne veut pas l'entendre
? Un homme qui a conſacré fix
( 1 ) La ſeconde repréſentation a été mieux écowtée
, mieux entendue ; les détails ont été mieux
goûtés : mais le fonds de l'Ouvrage n'a pas paru
plus intéreſſant , & le dénouement a excité des
murmures.
44
MERCURE
mois , neuf mois , un an , à compofer un
Ouvrage quel qu'il ſoit ; qui vient s'expofer
à perdre, en trois heures, le fruit de ſes
longs travaux ; qui conſent enfin à prendre
les premiers venus pour Juges , dans
tous les rangs , dans tous les états , a au
moins ledroit de demander à être entendu ;
& s'il ne l'eſt pas , il eſt autoriſe à dire
qu'il a été mal jugé. Il feroit donc à déſirer
que les honnêtes gens ſe réuniffent
pour étouffer les cris de ces méchans par
ton & par habitude , qui ſemblent infulter
à la délicateife & à l'amour-propre des
Auteurs, qui jouiffent de leurs chagrins ,
qui ſe font un jeu de les déſeſpérer , qui
troublent l'ordre & la tranquillité publique
, & qui font un travail pénible , fatigant
& douloureux d'un délaſſement utile ,
honnête & intéreſſant.
On a donné le même jour , avec quelque
ſuccès , au Théatre Italien , les deux
Sérénades , Comédie en deux Actes & en
proſe , mêlée d'Ariettes : nous en parlerons
dans le Mercure prochain.
DE FRANCE. 45
1
ANNONCES ET NOTICES.
Les Métamorphofes d'Ovide , en vers françois ,
Livre V, avec des Notes ; par M. de St-Ange.
Prix , 30 fous. A Paris , chez Moutard , Impr.-
Lib. de la Reine , rue des Mathurins ; Valleyre
l'aîné , rue de la Vieille-Boucleric ; Hardouin &
Gattey , au Palais-Royal , Numéros 13 & 14 ; le
Feyre, rue des Bons-Enfans , Hôtel de Rafdiwil.
M. de Saint-Ange nous avoit promis déſormais
un nouveau Livre d'Ovide chaque année. Il tient
parole. Ce cinquième , non moins beau que le
quatrième , nous paroît traduit de verve d'un
hout à l'autre. On y trouve entre autres Fables ,
l'Histoire de Phinée & la guerre civile qu'il fufcite
à Cephée & à l'époux d'Andromède , la Fable
des Muſes , & leur combat avec les Piérides ,
l'enlèvement de Proferpine, les regrets de Cérès
, la Métamorphoſe de Cyane en fontaine , les
amours d'Alphée & d'Arethuſe , &c. &c. En atsendant
que l'on en rende compte , ce qui fuit
en donnera un avant-goût favorable,
Erat Indus Atys quem flumine Gange
Edita Limniace vitreis peperiffe fub antris
Creditur; egregius forma , quam diuitę cultu
Augebat,bis adhuc octonis integer annis ,
Indutus chlamydem Tyriam , quam limbus obibar
Aureus : ornabant curata monilia collum ,
Et madidos myrrha curvum crinale capillos.
:
:
46 MERCURE
Atys , jeune Indien , ſert le parti rebelle.
La parure embellit ſa beauté naturelle.
D'une fille du Gange il naquit ſous les eaux :
Lymnias l'engendra fur un lit de roſeaux .
La fleur de puberté brille ſur ſon viſage.
De fa robe de Tyr l'or embellit l'ouvrage .
Son collier d'or ferpente en chaînons ſinueux ,
Et l'odeur de la myrrhe embaume ſes cheveux .
On trouve chez Moutard & chez Valleyre aîné
les quatre premiers Livres , fans latin , même format
& même caractère .
GULLIVER reſſuſcité , ou les Campagries
& Aventures extraordinaires du Baron de Munikhouſon
; in-12 de 75 pages. A Londres ; & fe
trouve à Paris , chez Royez , Lib. , quai des Auguſtins.
Le but de l'Auteur de cet Ouvrage eſt de tour
ner en ridicule les Voyageurs , qui ſe plaiſent a
raconter ou à écrire des faits qui n'ont pas plus
de vérité que de vraiſemblance ; & le moyen
qu'il emploie eſt de faire racontor aufli à Top!
Hérosmille extravagances. En voici une affez gaie,
qui pourradonner une idée du reſte. Un jour le
Baron à la chaſſe, ayant épuisé ſes balles & fon
plomb , voit un cerf qui ſe met à le regarder
d'affez près & tranquillement , comme s'il eût
été dans la confidence du vide de ſa gibećière.
Notre Chaſſeur , à qui il reſtoit un peu de poudre
, ſe met à charger avec des noyaux de ceriſes.
>> Je lui envoyai , dit-il , ma charge au milieu du
>> front ; étourdi du coup , il chancela , ſe releva,
& s'enfuit. L'année d'après , nous étions en
>>>chaffe dans le même endroit un cerf fort du
>> bois; il s'avance vers des arbres qui me ca
>> choient : à mesure qu'il approche , je diftingue
DE FRANCE. 47
entre ſes andouillers un beau cerifier en plein
>> rapport , haut de 8 à 10 pieds. Mon aventure
me revint à la mémoire ; je le regardai dès-lors
>> comme ma propriété ; je l'abattis du premier
> coup , content d'avoir à la fois le morceau du
>> Chaffeur & la ſauſſe aux ceriſes. Il eſt bon que
>> vous fachiez que de ma vie je n'en ai mange
>> d'auſſi groſſes ni d'auſſi bonnes «.
ABRÉGÉ de l'Histoire Univerſelle , en Figures ,
deflinées & gravées par les premiers Artiſtes de
la Capitale ; ou Recueil d'Estampes repréſentant
les ſujets les plus frappans de l'Hiftoire tant facrée
que profane , avec les explications qui s'y
rapportent ; par M. Vauvilliers , de l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles - Lettres. Ouvrage
deſtiné à l'inſtruction de la Jeuneſle. Le
prix du Cahier in-4°. , avec bordure , eſt de 7 1.
Hiſtoire moderne , No. 4 , 7ime. Livraiſon. A
Paris , de l'Imprimerie de P. Fr. Didot le jeune ;
& ſe trouve à Paris , chez Dufios , rue S. Vicla
troiſième porte cochère à gauche en en-
Frant par la place Maubert; Didot le jeune , Lib .
quai des Auguſtins ; & chez Moutard, Imp. -Lib. ,
ruedes Mathurins.
tor,
L'exécution de ce Recueil mérite toujours les
mêmes éloges.
OEUVRES d'Homère. Tomes VII , VIII & IX ,
traduits par M. Bitaubé , de l'Académie Royale
de Berlin , & de celle des Inſcriptions & Belles-
Lettres de Paris. Seconde édition. Petit format.
A Paris , de l'Imprimerie de Didot l'aîné .
Cette ze. Livraiſon eft compofſée des trois premiers
Volumesde l'Odyfléc, précédée de Réflexions
très-judicieuſes ſur ce Poëme & fur la Traduction
des Poëtes. Cette édition nouvelle eft fortement
recommandée par fa belle exécution typographique
, & par le mérite de la Traduction .
48 MERCURE DE FRANCE.
BIBLIOTHÈQUE Univerſelle des Dames.
Paris , rue & Hôtel Serpente .
Ce Volume eft le 17e. de l'Hiſtoire .
2.
LES ETRENNES du Chrétien ; in-32 ; reliées
en maroquin , 2 liv. ; en veau doré fur tranche,
1 liv. 4 fous. A Paris , chez Barbou , rue des Mathurins.
CALENDRIER Ecclésiastique & Civil du Limoufin,
Année biſſextile 1788. Chez le même , chez
qui ſe trouvent auffi différens Traités de Cicéron,
traduits.
ALMANACH Grammatical, ou Méthode pour
apprendre à bien parler; Ouvrage utile aux perſonnes
qui n'ont pas appris la Langue par les
principes ; par M. Pollet , ancien Receveur des
Domaines du Roi. A Paris , chez l'Auteur , rue
du Ponceau , à côté du Limonadier.
Cet Almanach a du rapport à un Ouvrage du
même Auteur , intitulé Elémens d'Orthographe ,
que nous avons annoncé dans le temps , & qui
mérite l'attention du Public.
TABLE
Le parti prudent.
Réponſes à la Queſtion .
Charade, Enişme & Log.
Etrennes Lyriques .
Variétés.
4. Comédi: Françoife.
Annonces & Notices.
91
17
38
45
APPROBATIΟΝ.
J'AI lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sccaux ,
IC MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 2 Février
1788. Jc n'y ai rien trouvé qui puiſſe en
empêcher l'impreffion . A Paris , le 1 Février
1788. RAULIN.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES .
POLOGNE .
De Varsovie , le 7 Janvier 1788 .
,
La curiofité publique s'eſt éveillée la
ſemaine dernière , ſur l'aſſemblée de quelques
Perſonnages , à Siedliez , chez la
Comteſſe Oginska . Le Comte Oginski ,
Grand Général de Lithuanie , le Comte
Potocki , Maréchal de ce grand Duché
pluſieurs autres Magnats & M. Bucholtz ,
Miniſtre de Pruſſe , s'y font réunis. Quoique
le parti des Grands attachés à la Cour
de Ruſſie , ait prévalu juſqu'ici dans le
Conſeil- Permanent , il n'a pu prévenir les
levées particulières de Milices , que des
Palatinats , ſur les frontières , ont faites à
leurs dépens , pour les employer à leur
volonté. La Volhinie a déja enrôlé 1400
hommes qui feront le ſervice à cheval ,
en qualité de Volontaires.
No. 5. 2 Février 1788 . a
( 2 )
:
On ſe rappellera qu'au mois d'octobre
dernier , ſuivant une longue relation officielle
, les Généraux Ruſſes , Jelagin &
Rebbinder , avoient balayéles hordes Tartares
du Cuban , ayant à leur tête le Scheick
Manfour ; & que , ſuivant cette relation ,
il ne reſtoit plus un ſeul de ces barbares
dans la contrée. Cette victoire , fans doute,
n'a pas été auſſi complète , puiſqu'aujourd'hui
on nous en annonce une nouvelle ,
remportée par le Général Ruffe , Tekelli ,
le 21 octobre. Il a pourſuivi , dit-on , les
Tartares au- delà de la rivière Cuban , les
a tous détruits , a libéré la contrée , en a
pillé les habitations , ſaiſi les troupeaux ,
tranſporté les habitans , ruiné 300 villages,
tué un nombre immenfe d'hommes , &
n'aperdu , dans cette glorieuſe expédition,
que fept hommes. Si l'on a de la peine à
vérifier exactement les évènemens qui ſe
paſſent à côté de nous , on fent que les
nouvelles du Caucaſe ont bien du chemin
à faire pour arriver ſans altération dans
nos climats.
Le Général Ruffe de Soltikof eſt poſté
aquellement aux environs de Niemirow ,
& le Général d'Emlpt près de Conſtanti.
now. Auſſitôt qu'ils auront reçu la groffe
artillerie , ils ſe porteront en avant.
Quelques lettres récentes de Conftan.
tinople annoncent que le 24 décembre ,
( 3 )
le Grand Viſir eſt parti pour l'armée , &
que l'étendard de Mahomet a été déployé
dans la Capitale .
On apprendde Zievakois , que Madame
Barbe de Rufcka , veuve du Général de
ce nom , y eſt morte dans la 105. année
de fon âge ; elle n'a jamais été malade ,
& a pu lire , juſqu'à ſa fin , les impreſſions
les plus fines , fans ſe ſervir de lunettes.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 11 Janvier.
Le nombre de vaiſſeaux qui ont paffé
le Sund , l'année dernière, monte à 9,747,
parmi leſquels ona compté 1,318 Danois ,
1,329Hollandois , 2,984 Anglois, & 2,384
Suédois.
On a compté également en 1787 , dans
l'Evêché de Selande ( Bornholm excep--
té ) , 2,757 mariages, 9,428 naiſſances ,
& 10,535 morts .
Pendant cette inême année , il eſt ſorti des
ports d'Angleterre 69 vaiſſeaux baleiniers , dont le
tonnage montoit à 20,669 tonneaux ; ſavoir :
De la Tamiſe ... 21 vaif.formant 6,000 tonn.
De Briftol . 9 ............ 1,50
De Newcastle. ... 7...2,500
De Leith . 5 ... 1,720.
De Liverpool . 1,160 ا ... 4
De Dunden . 4 . 1,390
DeHull..........۴,۰۰۰
D'Aberdeen...... 2 ........ 6.0
ai)
( 4)
DeBorrowſtonnes . 3 ....... 1,000
De Dortmouth . 2....... 586 ..
D'Orkenys .... 2490
De Lanceſter .... 3 ....... 930
De Greenok .
2 ....... 590
De Topsham..... 2 ....... 640
De l'Iſſe de Man . 2 ....... 470 .
On a imprimé à Stockolm , le Difcours
de réception à l'Académie des Sciences ,
du Doßeur Arwid Faxe , dans lequel il
rend compte de ſon invention d'un Carton
pierreux , infiniment utile , & dont
l'année dernière nous entretinmes nos
Ledeurs. Voici un abrégé de cet Ecrit
intéreſſant.
M. Faxe , Médecin de l'Amirauté de Carlscrone
, eut occaſion de voir ſouvent dans ce port
le dommage que les vers cauſoient à la doublure
des vaiſſeaux , & les inconvéniens qui réſultoient
de la doublure en cuivre ; le vitriol qu'il renferme
s'attachant aux clous & les rongeant ſucceſſivement.
Pour prévenir cet accident , il s'occupa
de trouver une matière qui pût ſe former
enplaques ou feuilles ,&réſiſter à la fois à l'action
de l'eau & aux vers rongeurs. Il découvrit à la
fin ces propriétés dans ſa matière pierreuſe mêlangée
avec des chiffons. Des expériences multipliées
l'ont convaincu que cette matière réfiftoit
parfaitement à l'eau ; on en a fait bouillir
pendant ſept heures conſécutives dans un vaſede
cuivre fermé hermétiquement , ſans qu'elle ait
éprouvé la moindre altération. On a enſuite placé
ce carton pierreux dans une cataracte , on l'y a
laiſſé pendant trois mois ; & le frottement cortinuel
de l'eau ne l'a endommagé en aucune
( 5 )
i
-
manière. Ce carton réſiſte avec autant de ſuccès
au feu , au grand froid & à l'air libre. La folution
de fer & de vitriol de cuivre ajoute à fa
folidité ; & lorſqu'on l'enduit avec de l'huile de
lin , du goudron ou d'une autre graiffe , il réſiſte
dans le moment même à l'action de l'eau. Le Dr.
Faxe propoſe en conféquence d'employer ce carton
comme doublure intermédiaire dans les vaiſſeaux
doublés de cuivre , d'en couvrir les magaſins à
poudre ſur les vaiſſeaux , & les endroits expoſés
au feu , de s'en ſervir pour couvertures de toits ,
pour doublure des planchers & des endroits expoſés
au feu. M. Hielm a calculé les avantages
de ce carton , employé pour couvrir les
toits. Cent aunes carrées de ce carton ne pèſent
que 422 livres ; la même ſurface de tôle 1142 ,
de planches fimples 1150 , de tuiles de 3600 à
4800 , & de plaques cuivre de 236 à 327 : le
prix de ces cent aunes de carton eſt de trois rixdalers
; du cuivre , même ſurface , 31 à 43 rixd .
de la tôle 35 , des tuiles 8 à 9 & des planches 4.-
Les feuilles de ce carton ont 13 pouces , meſure
du Rhin , de long fur 10 pouces et demi de
large & une ligne d'épaiſſeur. --- Le D. Faxe
⚫établit actuellement une manufacture pour la fabrication
en gros de ce carton précieux.
De Vienne , le 10 Janvier.
Le dimanche , 6 de ce mois , on a célébré
en pompe , dans la grande Chapelle
de la Cour , le mariage de l'Archiduc
François & de la Princeſſe Elifabeth de
Wirtemberg. S. A. R. l'Electeur-Archevêque
de Cologne , leur a donné la bénédiction
nuptiale. Il ſeroit difficile de détailler
la magnificence des cérémonies , du
a iij
( 6 )
ſoupé , du bal , des ſpectacles , qui ont eu
lieu à cette occafion .
Durant le courant de l'année 1787 ,.
on a compté dans cette Capitale 11,827
naiſſances & 12,734 morts.
Il eſt arrivé , le 1er. de ce mois , un
Courrier expédié , le 15 décembre dernier
, de Conftantinople , par l'Internonce
Impérial , à la fuite d'une conférence de
cet Envoyé avec le Ministère Ottoman.
Notre Cabinet , à ce qu'on affure , a réexpédié
fa réponſe deuxjours après. Chacun
interprète les deux dépêches. On conjecture
que la Porte a demandé à notre Internonce
une explication cathégorique de
l'évènement de Belgrade , du 2 décembre ,
&des intentions définitives de l'Empereur.
Ce Monarque , felon les mêmes devinations
, aura furement tépliqué que fes
engagemens avec la Ruffie l'obligeoient
à la fecourir de toutes fes forces. Comme
cette déclaration , dit- on , avoit été déja
faite à la Porte au mois de ſeptembre
dernier , on ne voit pas trop ce qu'Elle
y trouve d'énigmatique , ni la néceflité
d'une p'us claire explication. Au reſte ,
tous ces propos de fociété ne nous inftruiſent
que de l'opinion générale fur les
faits courans , qu'on calcule d'après les
probabilités , à défaut d'autorités fuffifantes.
( 7 )
1
On feroit un volume journalier des
rumeurs qui ſe répandent & ſe détruiſent
d'une ſemaine à l'autre. Il y a 8 jours ,
l'on affirmoit que l'Empereur , en perſonne
, avoit conféré au vieux Feld-
Maréchal Laudhon , le Commandement
d'une ſeconde armée contre les Ottomans
; maintenant on fait la fauſſeté de ce
rapport , qui n'eſt tout au plus qu'une
conjecture. Les Grecs maffacrés avec
leurs femmes , leurs enfans , leur Evêque,
àBelgrade , font une autre fable , comme
nous l'infinuâmes dans le temps . On fait
aujourd'hui que ce prétendu carnage ſe
réduit à une intimation paternelle faite
par lePacha à tous les Grecs , de ne pas ſe
montrer publiquement dans Belgrade ,
juſqu'à ce que la fureur publique , excitée
par les foupçons ſur l'affaire du 2 décembre
, fût un peu calmée. Les portes
de cette place font maintenant ouvertes ,
& le commerce a repris fon cours. Le 5 ,
on fit circuler encore le bruit de la priſe
de Belgrade , par le Général Nadafty. On
nous tuoit dans ce ſuccès 3000 hommes
& deux Généraux : fi un pareil fait étoit
réel, il feroit conftaté , & la Cour l'auroit
publié.
Une nouvelle qui prend plus de crédit,
c'eſt que le Pacha de Scutari eſt ſorti
de ſa citadelle , eft tombé fur le Pacha
a iv
( 8 )
d'Albanie , l'a défait & tué ; & que le
même jour , ayant reçu ſa grace par un
Firman du Grand-Seigneur , qui lui rendoit
le Commandement , il a réuni fes
troupes à celles de ſon Adverſaire , & s'eſt
mis en marche pour défendre la Boſnie
contre nous .
L'Electeur de Cologne & les Gouverneurs
des Pays-Bas quitteront cette Capitale
le 15 de ce mois , pour retourner , le
premier , à Bonn , & les autres à Bruxelles .
→Le jour du départ de l'Empereur n'eft
pas encore fixé .
Quatre bataillons d'infanterie des régimens
de Wolfenbutiel , de Bréchainville ,
de Wartensleben & d'Olivier Wallis , ont
reçu l'ordre de ſe rendre à l'armée de
Hongrie , & quittent la Bohême ; ce
qui paroît indiquer une parfaite intelli-.
gence entre notre Cour & celle de
Berlin.
De Francfort-fur- le- Mein , le 17 Janvier.
<< Depuis la première nouvelle du projet
de ſurpriſe tentée ſur Belgrade par les
troupes Impériales , on s'attendoit chaque
jour à apprendre que les hoftilités étoient
commencées contre les Turcs ; les bords
du Danube , les frontières de la Hongrie
& de la Croatie ſe couvroient de troupes ;
par - tout des magaſins d'artillerie , des
( 9 )
camps , annonçoient des projets d'attaque,
dont les plus belles diſpoſitions devoient
affurer le ſuccès. Tout à coup on a répandu
qu'un Corps de troupes Ottomanes
, compoſé principalement de cavalerie
, avoit paſſe la Save , & fondu à
l'improviſte , le ſabre à la main , ſur un gros
détachement de l'armée Impériale , l'avoit
taillé en pièces , & lui avoit enlevé
toute fon artillerie. Il eſt poſſible que ce
fait foit exagéré ( & même faux ) ; mais
une telle impétuoſité n'eſt pas ſans exemple
chez les Turcs , & la tactique la plus
réfléchie eſt déconcertée par cet évènement
: il indiqueroit que toute voie de
conciliation eft déſormais impoffible ; mais
il convient ſans doute d'attendre des détails
ultérieurs de cette irruption douteufe.
>>>
L'Empereur a fait ſouſcrire pour les
OEuvres du feu Roi de Pruſſe qui s'impriment
à l'Imprimerie Royale de Berlin ,
& dont le Public jouira inceſſamment .
S. M. I. a défiré avoir quelques Tomes de
ce Recueil fi mémorable , ſur vélin , &
en caractères d'or : dépenſe pour laquelle
on a demandé 4000 rixdalers , que l'Empereur
a fait payer ſur le champ par le
Prince de Reufſe , ſon Ambaſſadeur.
Le Corps de 12,000 Heſſois , pourlequel
le Landgrave reçoit un ſubſide de la
av
( 10 )
Cour de Londres , eſt actuellement complet
, & la cavalerie eſt montée. On lève
dans ce moment une légion , compofée
d'un bataillon d'Infanterie légère , & d'un
autre bataillon de Chaſſeurs.
On apprend de Berlin que le Roi a
nommé le Comte de Geertz ſon Miniftre
à la Diète de Ratisbourg , à la place du
feu Baron de Schewarizenau .
On a compté pendant l'année dernière ,
à Magdebourg , 158 mariages , 751 naiffances
& 796 morts.
A Munich , 309 mariages, 1253 naifſances
, & 1343 morts .
Le recueil des anecdotes de la vie de Frédéric II
ſe continue avec ſuccès ; le nº. 10 vient de paroître
à Berlin. Nous en tirerons l'anecdote ſuivante.
« Lorſque l'armée leva le camp pour livrer la
bataille de Zorndorf, le Roi , felon fon uſage ,
s'entretenoit pendant la marche avec les Officiers
& même les Soldats ſur divers objets . Il remarqua
un vieux Bas - Officier d'un bataillon de Grenadiers
de la garniſon de Berlin , nommé Beck , qui avoit
fufpendu ſa perruque à fon havre- fac. Le Roi
voyant ce vieux guerrier encore plein de vivacité
, l'aborda: Mon ami , lui dit-il, je penſe qu'il
eſt temps de vous donner un autre emploi ; avezvous
appris quelque choſe ? Le bas- Officier : Non ,
Sire , je n'ai rien appris; je ne fais ni lire ni
écrire ; on m'a fait foldat très -jeune , & je re
fuis bon qu'au métier de tueur. Le Roi : Combien
avez - vous d'années de ſervice ? Le Bas-
Officier : 44 ; mais je me porte très-bien; cepen(
II )
!
dant ſi la guerre dure encore long - temps ,
mon temps d'être tué viendra auſſi; mais cela m'eſt.
indifférent , je ſuis accoutumé à la vie de foldat ;
il n'y a qu'une choſe qui me pèſe ſur le coeur ;
fans cela , je regarderois la mort avec plus d'indifférence
encore ,&je mourrois même content.
LeRoi : Ehbien! qu'est-cedone qui vous chagrine?
Le Bas - Officier : Sire , j'ai un fils unique qui
vient bien. Sa mère lui a appris à lire , mais je
voudrois qu'il apprêt bien , & plus que je ne fais ,
& qu'il fût mis dans une bonne école ; cela
l'avanceroit beaucoup , quand il fera placé dans
la compagnie ; mais je ne puis rien faire pour
lui , ma paie ne me le permet pas. Le Roi : Où
eſt donc votre fils ? Le Bas- Officier dit à S. M.
fon nom& fa demeure à Berlin. Après cet entretien
le Roi le quitta ,& donna fes ordres pour
commencer la bataille. Le vétéran yprit part ,
& partagea avec ſes camarades la joiedelavictoire
; mais cette joie fut bien plus grande encore ,
lorſque le chaſſeur qui avoit porté à Berlin
la nouvelle de la bataille , & de retour à l'armée ,
lui apporta une lettre de ſa femme , dans laquelle
elle lui mandoit que par ordre exprès du
Roi , fon fils avoit été placé à la grande école ,
où il feroit entretenu & inftruit aux frais de Sa
Majeſté.
ESPAGNE.
De Madrid , le 5 Janvier.
Nous apprenons par des Lettres de la
Havane , du 4 novembre dernier , qu'on
a lancé à l'eau , ce même jour , & trèsheureuſement,
le vaiſſeau le Royal Charles
a vj
( 12 )
de 112 canons , conſtruit en neuf mois
& dix jours. Un autre vaiſſeau de 64 canons
& une frégate de 36 , feront auſſi
lancés inceſſamment ; & on remplacera
ces trois vaiſſeaux ſur les chantiers , par
trois autres de même force , dont celui
de 112 canons portera le nom de St.
Hermenegilde. On éprouve chaque jour ,
de plus en plus , le prix des bois de conftruction
dans cette ifle , & il a été réſolu
d'y établir un chantier conſidérable .
Suivant le dénombrement fait par ordre
duGouvernement, on a compté, en 1787,
dans cette Capitale , 1651 mariages , 4879
naiſſances , & 4677 morts .
ITALI Ε.
De Naples , le II Janvier.
Le régiment de Namur arrivé récemment
de Meſſine , eſt parti le 19 pour
Capoue , où il ſera incorporé avec celui
de Bourgogne. Ce dernier ſervira de modèle
à tous les autres Corps de l'armée
qui feront mis ſur le même pied.
Le Corps des Volontaires de la Marine ,
connus ſous le nom des Liparotes , a changé
de forme. On en a fait quatre Compagnies
de Canonniers & de Soldats de
Marine , compoſée chacune de 136 hommes
, auxquelles on en a joint une cin(
13 )
1
:
i
quième de Chaſſeurs. Le Roi a nommé
pour commander ces Compagnies , les
Comtes de la Tour & de Thun , & les
Chevaliers Sterlick , Almagro & Simoire.
Il eſt arrivé en cette ville ,de la Mecque,
d'Alexandrie , & en dernier lieu de Veniſe
, un Ambaſſadeur Maroquin , accompagné
d'un parent du Roi ſon Maître .
Il apporte en préſent au Roi , un cheval
Arabe , deux chiens & un ſinge. Cet
Ambaſſadeur & toute fa fuite font , felon
l'uſage , défrayés par S. M.
On n'attend que le retour de la Cour
pour lancer à l'eau la nouvelle frégate
conſtruite dans cet arsenal. Le vaiſſeau
le Roger, de 74 canons , en conſtruction
au chantier de Caſtellamare , eſt également
près d'être achevé. La frégate la Minerve ,
commandée par le Capitaine Caracciolo ,
eft revenue d'Angleterre , où elle a laiſſé
la Cérès , ſous les ordres du Chevalier Fortiguerri.
De Florence , le II Janvier.
S. A. R. informée que par la mauvaiſe récolte
des Soies dans ſes Etats , les Manufactures ont
interrompu en grande partie leurs travaux , a
ordonné , le 29de ce mois , qu'à compter du 1 °r.
janvier 1788 juſqu'à la fin d'avril ſuivant , l'introduction
de la Soie grége nationale , ainſi que
celle des Soies étrangères , dans les villes de Florence
, Sienne , Piſe & Pistoie , ſeroit exempte
( 14 )
dedroits , & que depuis le 1r. février juſqu'à la
fin dejuillet 1788 , l'exportation à l'Etranger des
étoffes de Soie , de Manufacture nationale , feroit
non- ſeulement exempte de droits , mais en outre
encouragée par une gratification de 2 liv. 16 ſous
8 den. par livre de Soiries blanches & de couleur,&
de 2 liv. pour les Soieries de couleur noire .
Onmande de Poppi , que le 23 de ce mois on
y a éprouvé un ouragan très- violent , pendant
lequel la foudre eſt tombée ſur un conducteur ,
&en a fondu la boule en cinq endroits. Le 26,
on y a reſſenti deux ſecouſſes très-vives de tremblement
, qui n'y ont caufé d'autre dommage que
de renverſer quelques cheminées , quoique dans
les endroits circonvoiſins on aſſure que pluſieurs
maiſons ont été ruinées .
Volterre
,
L'année dernière nous parlâmes des ravages
que faifoit , dans les campagnes de
une eſpèce d'araignée qu'un
Traducteur , trompé par la reſſemblance
du nom Italien , avoit priſe pour une grenouilie.
Voici la defcription qu'en donne
le Giornale del' Letterati de Piſe , Tom. 68,
P,27.3 .
- Quoique Linné , dans ſon Systémede la Nature ,
Eſpèce 2. , claſſe 268 ,décrive ainſi l'Araignée....
"Aranea abdomine globofo , reticulato , fuprà
>>purpurafcente , fufco , nebuloſo , habitans in
>> hortis ; » ce n'eſt pas là le même inſecte qui
infeſte les campagnes de Volterre en Tofcane. Ce
dernier ſe plaît en pleine campaaggnnee ,, à l'expoſition
du midi & du couchant : il a une forme
ſphérique ; il eſt noir, gros comme une noifette ;
il a douze taches rouges fur le dos , diviſées quatre
par quatre , & une fous le ventre , à la racine des
pattes . Ses pattes font au nombre de huit, com(
15 )
poſées chacune de trois articulations. Il a fur la
tête deux antennes articulées & courtes , fous
leſquelles il paroît que ſont ſes yeux & fa bouche.
Cet animal ſe repaît de mouches , de ſcarabés
&de grillons . Il dépoſe ſes oeufs dans un petit
ſac de foie luifante & jaune. Son toucher eſt ſi
doux , qu'il arrive aux parties les plus délicates
du corps des Moiſſonneurs, fans ſe faire ſentir.
Sa morſure excite des douleurs aiguës dans les
cuiffes , les jambes & les parties ſupérieures ; des
mouvemens convulfifs dans tous les membres ,
ſuppreſſion d'urine , gonflement , douleurs , vomiſſemens
, défaillances & autres ſymptômes ſemblables
. Quoique les membres ſe trouvent dans un
tel état , le pouls eft à peine altéré; il paroît plutôt
concentré.
Les Perſonnes qui ont été mordues pouſſent des
hurlemens , & ne peuvent reſter dans les endroits
fermés , & s'y tenir tranquilles .
La nature indique par ces fignes que les fueurs
copieuſes ne font pas le remède convenable au
mal; mais on le guérit avec la thériaque , le nitre ,
le camphre , de bon vin & des frictions .
GRANDE - BRETAGNE.
De Londres , le 22 Janvier.
د
Le 16 , le Marquis de la Luzerne , Ambaſſadeur
de France, & le Comte St. Martin
de Front , Envoyé Extraordinaire du
Roi de Sardaigne , ont remis leurs lettres
de créance à S. M. , qui les a admis , le 18 ,
à fon Audience particulière.
On a célébré , le 18 , dans les formes
accoutumées , l'anniverſaire de la naiffance
de la Reine. Le Prince de Galles &
le Duc d'Yorck étoient revenus de Ply(
16 )
:
mouth pour aſſiſter à cette fête , mais fans
ramener avec eux , comme on s'y attendoit
, le Prince Guillaume-Henri , qui ſéjourne
dans ce port , où l'on répare ſa
frégate.
Des débris de vaiſſeau jetés ſur la côte ,
avoient fait craindre le naufrage de la corvette
le Termagant, de 18 canons , qui fit
voile de Plymouth , il y a un mois , &
dont on n'avoit aucune nouvelle. Des
lettres arrivées le 14 à la Bourſe & à l'Amirauté
, paroiffent confirmer cet accident
, dont on fixe le lieu à la hauteur de
la pointe de Deadman.
Six cents recrues ſe ſont embarquées à
Graveſend pour les Indes orientales , dont
elles doivent compléter les régimens . Les
vaiſſeaux de la Compagnie , le Comte de
-Cornwallis , le Carnatic , l'Effex, le Raymond
, le Duc de Montrofe & l'Albion ,
doivent mettre à la voile au premier jour.
Il y a ordre de conſtruire dans les chantiers du
Roi , fix frégates , ſur un modèle nouveau . Elles
monteront chacune 50 canons d'un calibre fupérieur
à ceux qu'on emploie actuellement ſur les
yaifſeaux de cette force. Il en fera conftruit deux
à Harwich. On prépare auſſi à Deptford la conftruction
d'un vaiſſeau neufde 74 canons , qui ſera
nommé l'Yorck,
Le fils du Duc de Gloucester eſt deſtiné,
à ce qu'on croit , à l'Etat Eccléſiaſtique .
On obſerve que s'il devient Archevêque
1
(17)
de Cantorbéry , il ſera le premier Prince
du Sang qui ait occupé ce Siége dans
l'eſpace de 230 ans , & le ſecond de ce
rang qu'on y ait vu à aucun période. Le
premier Archevêque de Cantorbéry , de
la Famille Royale , fut le Cardinal Pole ,
petit-fils du Duc de Clarence , frère d'Edouard
IV & de Richard III.
Il y a aquellement dans l'atelier de
Clare, au Comté de Suffolk,deux femmes,
dont les âges réunis forment 221 ans ; la
première ayant 112 ans , & l'autre 109.
<< On doit célébrer , le 5 novembre de
>> cette année , dit le Général Evening
» Poft , l'année jubilaire de la grande ré-
>>> volution. Cette Commémoration fera
>> fans doute ſacrée en Angleterre , en
>>> Ecoffe , en Irlande , à tout ami de la
» liberté. Ce fut le 5 novembre 1688 ,
>> que le Prince d'Orange , Guillaume III,
>> débarqua en Angleterre ; & depuis cette
» époque , aucun Peuple connu dans l'hiſ
>> toire , n'a joui , plus que nous , des
>> inestimables bénéditions de la liberté
>> politique & religieuſe. Cet évènement
>> doit être toujours préſent à l'eſprit de
>> quiconque a eu le bonheur de naître
>> Anglois. Le cours des révolutions hu-
>> maines n'avoit pas encore amené une
» Conftitution politique auſſi perfe&ion-
>> née , & dont le maintien inviolable
( 18 )
4
1
1
>> doit être l'objet des voeux de tout Phi-
>> lantrope. >>>
Nous avons déja parlé du Bill , qui à là
rentrée du Parlement doit lui être préfenté
, contre l'exportation frauduleuſe
des laines. Il eft inutile de dire que ' ces
démarches font l'ouvrage des Manufactu
riers,dont lacupidité s'enflamme à la moindre
atteinte qui menace leur Monopole.
Déja ils ont inondé les Papiers publics de
leurs argumens. Ils ont ofé imprimer qu'en
6mois on avoit exportéplus de 40,000,000
peſant de livres de laine; que cette fraude
étoit très- nuiſible aux intérêts du Royaume,
c'est-à- dire au leur , &qu'ils devoient refter
enjouiſſance d'écrafer les Propriétaires
des bergeries , comme d'envoyer au fupplice
les Contrebandiers ſurpris à leur faire
concurrence. Peu de queſtions économiques
plus importantes auront été foumiſes
à l'examen du Parlement ; celle- ci exige
toute ſa ſageſſe & toute fon impartialité.
Il en a donné une preuve en rejetant les
objections intéreſſées , par leſquelles les
Manufacturiers ont combattu le Traité de
Commerce avec la France. En chaque
occafion on les voit empreſfés d'exiger le
ſacrifice de l'intérêt général au leur particulier.
Le Philoſophe Smith s'eſt élevé dans
fon bel ouvrage , avec autant de force
que de folidité , contre cet eſprit perni
( 19 )
cieux. Soninfluence enAngleterre prouve
combien eût été dangereuſe l'adoption
duplan de réforme Parlementaire , pour
augmenter les Repréſentans des villes
dans la proportion du nombre de leurs
Habitans ; alors les campagnes feroient
reftées à la merci du Commerce ; tout
équilibre eût été détruit , & chaque péti
tion en faveur des fabriques , & au détriment
des autres travaux utiles , eût été à
peu près fûre d'être écoutée. Par cette
raiſon , entre autres , on combattit le projet
très-judicieux de M. Pitt , qui vouloitopérer
cette réforme , en augmentant
le nombre des Repréſentans des Comtés .
Le morceau qu'on va lire détruit les affertions
des Fabricans , & établit les vérités
contraires ; il eſt de M. Arthur Young ,
eftimable & favant Auteur de pluſieurs
Ouvrages très- connus . Sa réclamation au
ſujet du commerce des laines , ſe trouve
dans les Annales de l'Agriculture ; il ne
parle point d'après des notions priſes dans
les livres , mais d'après des témoignages &
des faits qu'il eſt venu lui- même chercher
en France.
<<< Les Fabricans en laineries , qui font le mono
polede la laine, ayant fufpendu, dit-il, à la dernière
Setlion , leurs projets contre les Propriétaires des
bêtes à laine , viennent de prendre les meſures néceſſaires
pour renouveler leur attaque , & annoncent
hautement qu'ils préſenteront enfin leur
( 20 )
Bill au Parlement , immédiatement après fa rentrée.
»
« J'ai déja développé en pluſieurs occaſions ,
la nature , l'objet& les conféquences de ce Bill ;
& j'ai démontré que jamais une claſſe d'hommes
n'a fait une tentative auffi tyrannique , ni plus attentatoire
que celle-ci à la liberté &à la propriété
d'une autre claſſe de Citoyens . >>
<<Qu'il me fuffiſe aujourd'hui de calculer l'exportation
clandestine des laines , prétexte du Bill ,
&de découvrir quelles font les Manufactures
Françoiſes alimentées de laine Angloiſe , & jufqu'à
quel point ces Manufactures nous rivaliſent :
tous objets très-importans , & qui forment les
baſes de cette diſcuſſion. Pendant l'été dernierj'ai
parcouru en France un espace d'environ mille
lieues ; j'ai paſſé dans les villes les plus renommées
pour leurs laineries , & fur-tout dans celles
qui emploient , à ce que l'on ſuppoſe , des laines
Angloiſes. J'ai eu l'attention de prendre les informations
néceſſaires , &de me procurer des échantillons
de preſque toutes , leurs objets de manufacture
, avec leurs prix , leur largeur , & la laine
dont elles étoient fabriquées. J'ai auſſi pris note
des qualités & des prix des laines produites par
toutes les Provinces où j'ai paſſé. Le réſultat de
ces recherches m'a prouvé invinciblement qu'il
étoit impoffible que la quantité de laine fraudée
d'Angleterre en France fût conſidérable ; que pas
une ſeule Manufacture dans ce Royaume ne feroit
obligée d'interrompre ſes travaux , quand même
le commerce interlope des laines ſeroit détruit à
jamais ; enfin , que les Manufactures Françoiſes ,
dans leſquelles on fait uſage des laines Angloiſes ,
ne ſont pas à beaucoup près les plus floriſſantes ,
ni même du nombre de celles qui nous rivaliſent
avec le plus de ſuccès. »
«Le premier de ces faits m'a détrompé moi
( 21 )
même ; car je croyois que les fraudeurs , attendu
la différence de prix entre les deux Royaumes ,
faifoient un commerce beaucoup plus étendu.>>
« Mais ce qui prouve ce fait encore mieux que
tous les calculs d'approximation , c'eſt la copie
d'un état officiel que je me ſuis procurée , &
qui eft à tous égards la pièce la plus authentique
& la plus complète que l'on puiſſe defirer. »
CC Un Miniftre , il y a fort peu de temps , fit
dreſſer en France des états du commerce d'importation
& d'exportation , afin de connoître la balance
; il prit toutes les précautions pour connoître
exactement la valeur des divers objets de contrebande.
On recueillit des informations de toute
eſpèce dans les ports , & on approcha de la vérité
, autant qu'un Miniſtre peut en approcher.
L'article de la laine eſt un des plus conſidérables de
cet état ; je vais le préſenter à mes Lecteurs. »
Evaluation des Laines importées en France pendant
l'année 1782.
D'Eſpagne . . 13,600,000 1.
DePortugal. 2,000,000
۱
De Naples & de Sicile. ... 4,131,000
De l'Etat Eccléſiaſtique .
...
1,485,000
De la Turquie .... 2,795,000
Del'Angleterre 312,000
De la Hollande . 1,300,000
Des Villes anſéatiques . 1,848,000
(* ) TOTAL .... 27,471,0001 .
(*) M. Necker estime à 70 millions de livres tournois
l'importationdes matières premières , propres aux
Manufactures , telles que le chanvre , le coton , la
soie , la laine , le lin , les cuirs , l'ivoire , les drogues ,
les teintures , la cire , les bois , etc. On voit donc que
la laine , montant elle seule à plus de 27 millions ,
estdetous ces objets le plus important.
( 22)
«Cette ſomme réduite en argent d'Angleterre ,
fur lepiedde 10 &demi deniers ſterling pour livre
tournois , (* ) forme ... 1,211,873 liv. 5 sh . »
« Je n'ai pas besoin d'obſerver que le réſultat
d'un pareil examen mérite plus de crédit que les
idées vagues que l'on a fur ce point en Angleterre,
où communément l'on ne fait ces recherches qu'à
fin de raſſembler des armes pour ou contre quelque
meſure qui intéreſſe vivement ceux qui la
propoſent ou ceux qui la combattent. »
<<En Angleterre , les exportations étant clan--
deſtines , & févèrement punies lorſqu'elles fontdécouvertes
, nous n'avons pas de moyens d'en apprécier
la valeur : en France , les importations ne
font point clandestines ; il eſt donc infiniment plus
aifé de les connoître. L'objet du Miniftre François
étoit de ſe procurer des notions certaines fur tous
les objets de commerce , fans s'attacher particutièrement
àaucun , & il avoit certainement , pour
y parvenir , plus de moyens que tous les Marchands
Anglois. »
«A Beauvais , Abbeville , Amiens , Lille , &c.
les villes où l'on eſtime qu'il ſe conſomme le plus
de laines Angloiſes , j'ai pris les informations les
plus exactes & les plus nombreuſes. Les Fabricans
conviennent tous , &très-franchement, qu'ils emploient
réellement de la laine Angloiſe ; mais ils
ajoutent que c'eſt en très-petite quantité ; & quant
qu
(*) Cette réduction , quoique la plus commune ,
n'est point exacte; le Chevalier James Stuart , qui a
traité mieux qu'aucun Ecrivain des monnoies des
deuxRoyaumes , caleule sur lepied de 22 etdemi liv.
tournois pour livre sterling (Political Enquiry vol . II ,
p. 405 ). Il compte 49,922 grains d'argent fin dans
l'écu de 6 liv. , et établit la proportion du grain poids
de marc , au grain Anglois poids de Troyes , comme
121,78 est à 100 (vol. 11 , p . 73. )
( 23 )
à l'idée que leurs Fabriques dépendent abſolument
de ces laines , ils la rejettent avec mépris. On en
uſe plus dans les Baracansd'Abbeville& d'Amiens ,
&dans les Camelots de Lille , que dans toute antre
étoffe; ni l'une ni l'autre ne rivaliſent nos étoffes
du même genre. Elles ne ſont pas non plus en
tièrement faites de laines Angloiſes , celles de Hollande
, &c. étant employées dans ces Fabriques en
plus grande quantité que les nôtres. »
« Les Bayettes de Beauvais , que l'on ſuppoſe
égales en beauté aux Bayettes de Colchester , &
que l'on a citées tant de fois , comme compoſées
delaine
dela Angloiſe , n'en contiennent point du tout.
Elles font faites de laine de Brie , de Sologne , d'Italie
, mêlées avec les baſſes laines d'Eſpagne . »
: « Après cet expoſé , que devons-nous penſer
de cette quantité prétendue immenſe , à laquelle
les Monopoleurs voudroient nous faire accroire
que monte le commerce interlope des laines ? L'état
précédent montre qu'on en exporte affez pour
que des Perſonnes intéreſſées à faire baiſſer le prix
des laines , préſentent cette exportation peu confidérable
, comme un commerce très-important ,
&inventent tout ce que l'avarice , aidée de la crédulité,
peut imaginer de plus tyrannique envers
les Propriétaires des terres. »
« On voit donc que l'exportation actuelle de
13,650 liv. ſt. ( évaluation des 312,0001.t. ) en
laine , fuffffiitt pour justifier tous les faits allégués
par les Partiſans du Bill. Cette exportation fournit
aſſez d'occaſions de prouver qu'il en exifté réellement
une, ce qui , joint aux faifies de certaines
quantités de laine ſurpriſes , fournit affez d'aliment
aux clameurs de l'intérêt perſonnel & aux
rapports exagérés,que les Perſonnes intéreſſées à
cette ſpéculation ne ceſſent de répandre. »
« Mais que l'ondemande à ces mêmes Perſonnes
( 24 )
pourquoi on exporte en France une fomme de
13,000 liv. ſterl. en laine ; ne ſeront-elles pas
forcées d'avouer que c'eſt parce que le prix des
laines , en Angleterre , eſt celui du monopole , &
qu'en France il eſt l'effet d'un commerce libre ? &
j'aurai à faire fur cette partie de la queſtion les
obſervations ſuivantes :
« Il eſt évident , par l'état ci-deſſus rapporté ,
que la France a plus beſoin de laines que l'Angleterre
; & tous les témoignages de nos Manufacturiers
dans les époques diverſes , tendent à
prouver les encouragemens étonnans que leGouvernement
de France a donnés aux Manufactures
de laineries. Tous les Ecrivains fur l'Economie
politique ont vanté les efforts , la juſteſſe & l'intelligence
des François ſur cet objet. On pourra
s'en convaincre en lifant les Obſervations d'un Manufacturier
du Comté de Northampton , ſur les
laines Angloiſes , in-4°. 1738 ; l'article France du
Dictionnaire de Poftlethwayte, & différens paſſages
des Mémoires de Smith. Ces Auteurs ayant une fr
haute opinion de la conduite de la France , relativement
aux laines , il eſt à propos d'examiner ſa
politique , relativement aux exportations , quoiqu'elle
ait beſoin d'une plus grande quantité de
laines étrangères que nous , qui n'en importonsque
d'Eſpagne. »
«Nous trouvons dans les Conſeils deceRoyaume,
un des exemples de la politique la plus profonde
&la plus ſageque les annales du commerce puiſſent
nous offrir. »
« En 1711 , il ſurvint dans le Rouſſillon une
mortalité parmi les moutons , en conféquence de
laquelle le Conſeil promulgua un Arrêt , en date
du 15 juin de cette année , par lequel il prohiboit
l'exportation des moutons de cette Province.
La prohibition dura juſqu'en 1717. En 1740 , il
yeut
( 25 )
yeut une autre épidémie générale ; & le 7juin
de cette année, le Conſeil défendit de nouveau l'exportation.
Lorſque la contagion fut paſſée , l'Edit
n'ayant pas été révoqué , il ſe fit des exportations
clandeftines , de forte qu'en 1762 on ſaiſit
3,000 moutons qui paſſoient en contrebande du
Rouffillon en Eſpagne. Ce fait ayant de nouveau
fixé l'attention du Confeil , il penſa que laprohibition
de 1740 auroit dû ceſſer avec ſa cauſe, &
que , puiſque les exportations clandeſtines reparoiſſoient
, c'étoit une preuve ſuffiſante que l'exportation
devoit en être permiſe.Enconféquence,
le 17 août 1763 , un nouvel Arrêt permit la libre
exportation des moutons hors du Royaume , ainſi
que celledes boeufs, vaches,&c. enpayant un léger
droit de 7 deniers par mouton de la valeur de
6 francs , & de 10 ſols par boeuf de la valeurde
100 francs ... " parce que le meilleur moyen de
réparer des pertes de cette eſpèce , eſt de laiſſer
auxCultivateurs la liberté de renouveler leur troupeau
,&de les encourager par l'eſpoir d'une vente
avantageuſe , ſoit au dedans ou au dehors , laquelle
ne fauroit avoir lieu dans un état de prohibition
qui ôte au Fermier la facilité d'échanger
ſes productions au plus grand avantage. » L'effet
en fut très-ſenſible dans toutes les Provinces du
Royaume. Les choſes changèrent de face dans le
Rouffillon , & en 1766 un ſeul Bureau enregiſtra
l'exportation de 24,000 (*) . "
« Le Lecteur ne fauroit juger de la force &
de la conviction que nous apporte ce fait , s'il
n'eſt informé en même-temps que le Rouffillon
produit la plus belle laine de France , laine qui
furpaſſe beaucoup de laines d'Eſpagne , & ne cède
la fupériorité qu'à celles de Ségovie. Decettelaine
(*) Carlier , p. 599.
No. 5. 2 Février 1788 .
7
-
( 26 )
ſont fabriqués les draps Londrins de Carcaſſonne
pour le Levant , Manufacture la plus floriſſante
de toute la France , fans exception , en ce qui
concerne ſa rivalité avec l'Angleterre. »
(La fuite à l'ordinaire prochain.)
FRANCE.
De Versailles , le 23 Janvier.
Le Roi a nommé à l'Evêché de Lombez
, l'Abbé de Chauvigny de Blot ,
Vicaire-général de Toulouſe,
Le 20 de ce mois , la Comteſſe de Montagu-
Lomagne , la Marquiſe de Contades-Gizeux , la
Comteſſe de Juftines &la Comteſſe de Solminiac ,
ont eu l'honneur d'être préſentées à Leurs Majeſtés
& à la Famille Royale ; la première , par
laVicomteſſed'Eſclignac; la ſeconde , par la Comteſſede
la Ferronnays; latroiſième , parla Comteſſe
de Talleyrand ; la quatrième , par la Comteſſe de
Tracy.
Le lendemain , le Comte Armand d'Allonville,
le Chevalier Antoine d'Allonville , le Comte du
Boberil de Cherville , le Comte de Mahony ,
le Comte Oconnel , le Comte de Gibon de Kerifouet
& le Chevalier de Lamoignon , qui avoient
précédemmenteu l'honneur d'être préſentés au Roi,
ont eu celui de monter dans les voitures de Sa
Majesté , & de la ſuivre à la chaſſe.
M. Blin de Sainmore , Hiſtoriographe des Ordres
du Roi , & Cenfeur royal , a eu l'honneur
de préſenter au Roi , à Monfieur , à Mgr. Comte
d'Artois , & à Mgr. le Duc d'Angoulême , un
Ouvrage de ſa compofition , ayant pour titre :
(27 )、
Eloge hiftorique de M. l'Archevêque de Bourges,
Chancelier Commandeurdes Ordres du Roi (*).
De Paris , le 30 Janvier.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du 26
décembre 1787 , qui ordonne l'exécution
des Délibérations du Chapitre dernier des
Cordeliers de la province de France , &
fixe le montant des frais ordinaires du Régime
provincial.
Autre, du 29 décembre 1787 , pour
l'encouragement du Commerce de France
avec les Etats-Unis de l'Amérique.
Le Roi voulant encourager le commerce de
ſes ſujets avec les Etats-Unis de l'Amérique , &
faciliter entre les deux Nations des relations réciproquement
utiles : Oui le rapport du ſieur Lambert
, a ordonné & ordonne ce qui fuit :
I. Les huiles de baleine , & le ſpermaceti qui
proviendront de la pêche des citoyens & habitans
desEtats-Unis de l'Amérique, & feront apportés
en France directement ſur vaiſſeaux Fran-
(*) Cet ouvrage , imprimé par les Enfans aveugles ,
se vend à leur profit , en leur Maison d'institution,
àParis , rue Notre-Dame des Victoires , nº. 18 , et
chez Clousier, Imprimeur du Roi , rue de Sorbonne.
Ala suite de cet Eloge , on trouve une invitation
aux Chefs ou Descendans des Maisons qui ont eu des
Chevalierset Commandeurs de l'Ordre du St. Esprit ,
d'envoyer incessamment (franc de port) à M. Blin
de Sainmore , Historiographe des Ordres du Roi , à
Paris, rue des Francs-Bourgeois St. Michel , nº 133 ,
les faits et anecdotes concernant leurs Parens honorés
de cet Ordre , attendu que l'Auteur se propose de
continuer l'Histoire de l'Ordre du St. Esprit , ou
M. de St. Foix , son Prédécesseur , l'a laissée.
bij
( 28 )
çois ou fur vaiſſeauxdes Etats-Unis de l'Amérique,
continueront à n'être ſoumis qu'à un droit de ſept
livres dix fous par barrique du poids de cinq cent
vingt livres , & les fanons de baleine ne le feront
qu'à un droit de fix livres treize ſous quatre deniers
par quintal , avec les dix ſous pour livre en ſus
de l'un & l'autre droit , leſquels dix ſous pour
livre ceſſeront au dernier décembre mil ſept cent
quatre-vingt-dix.
II. Les autres huiles de poiſſon , & les poiffons
fecs ou falés provenans de même de la pêche
des citoyens &habitans des Etats-Unis , & apportés
de même directement en France par leurs
vaiſſeaux ou par vaiſſeaux François , ne payeront
autres ni plus forts droits que ceux auxquels font
ou feront foumis , dans le même cas , les huiles:
&poiffons de la même eſpèce , provenans de la
pêche des Villes anſéatiques ou des autresNations
les plus favoriſées.
III. La fabrication des chandelles ou bougies
de ſpermaceti ou blanc de baleine , ſera permife
enFrance comme celle des autres chandelles &
bougies.
IV. Les grains , fromens , ſeigle , riz , pois ,
feves , lentilles , graines , les farines , les arbres
&arbustes , les potaſſes , connues ſous le nom de
pot-ash&pearl-ash , les peaux &poils de caſtor ,
les cuirs en poil , les fourrures & pelleteries , &
les bois de conſtruction apportés des Etats-Unis
directement en France ſur vaiſſeaux François ou
des Etats-Unis , ne feront foumis qu'à un droit
d'un huitième pour cent de la valeur.
V. Tout navire qui ayant été conſtruit dans
les Etats-Unis , ſera enſuite vendu en France,
ou acheté par des François , fera exempt detous
droits ; à la charge de juſtifier que ledit navire
aété conſtruit dans les Etats-Unis.
( 29 )
VI. Les térébenthines , brais &goudrons, provenans
desEtats-Unis de l'Amérique , apportés directement
en France par vaiſſeaux François ou
des Etats-Unis , ne payeront qu'un droit de deux
&demi pour cent de la valeur , & feront les
droits mentionnés , tant au préſent article qu'en
l'article IV , exempts de toute addition de ſous
pour livre.
VII. La fortie des armes de toute eſpèce & de
la poudre à tirer pour les Etats-Unis de l'Amérique
, ſera toujours permiſe ſur vaiſſeaux François
ou des Etats-Unis , en payant , à l'égard
des armes , un droit d'un huitième pour cent de
la valeur ; & la poudre, en ce cas , ſera exempte
de tous droits , en prenant un acquit à caution.
VIII . Les papiers de toute eſpèce , même ceux
deſtinés pour tenture & dominoterie , les cartons
&les livres , feront exempts de tous droits à
leur embarquement pour lesEtats-Unis , fur vaifſeaux
François ou des Etats-Unis , & jouiront ,
en ce cas , de la reſtitution des droits de fabrication
fur les papiers & cartons.
IX. Les droits d'Amirauté ſur les vaſſeaux des
Etats-Unis , entrant ou fortant des ports de
France , ne pourront être perçus que conformément
à l'Edit du mois de juin dernier , pour les
cas qui y font portés , & aux Lettres-patentes du
:10 janvier 1770 , pour les objets auxquels il
n'auroit pas été pourvu par ledit Edit.
X. L'entrepôt de toutes les productions & mar-"
chandiſes des Etats-Unis , fera permis pour fix
mois dans tous les ports de France ouverts an
commerce des Colonies ; & ne ſera ledit entrepôts
foumis qu'à un droit d'un huitième pour
cent.
XI. Pour favoriſfer l'exportation des armes , des
quincailleries , des bijouteries , des bonneteries
biij
( 30 )
T
de laine &de coton , des gros lainages , des petites
draperies & des étoffes de coton de tou.e
eſpèce , & autres marchandiſes de fabrique Françoiſe
, qui feront envoyées aux Etats-Unis de l'Amérique
fur vaiſſeaux François ou des Etats-Unis ,
Sa Majefté ſe réſerve d'accorder des encouragemens,
qui feront inceſſamment réglés en fonConfeil
, felon la nature de chacune deſdites marchandiſes.
XII. Quant aux autres marchandiſes non dénommées
au préfent arrêt , apportées directement
en France des Erats-Unis , fur leurs vaiſſeaux
ou fur vaiſſeaux François , ou portées de France
auxdits Etats-Unis , fur vaiſſeaux François ou des
Etats-Unis , & à l'égard de toutes conventions
de commerce quelconques , veut & ordonre Sa
Majesté , que les citoyens des Etats- Unis jouiffent
en France des mêmes droits , priviléges &
exemptions que les fujets de Sa Majesté , fant
l'exécution des diſpoſitions portées par l'article IX
ci-deſſus.
XIII. Sa Majefté accorde aux citoyens &habitans
des Etats-Unis , tous les avantages dont
jouiſſent ou pourront jouir à l'avenir les Nations
étrangères les plus favoriſées dans ſes Colonies de
'Amérique , & de plus Sa Majefté aſſure auxdits
citoyens &habitans des Etats-Unis , tous les priviléges
& avantages dont ſes propres ſujets de
France jouiffent ou pourront jouir en Afie &
dans les échelles quiy conduiſent , pourvu toutefois
que leurs bâtimens ayent été armés & ex-
⚫pédiés dans un des ports des Etats-Unis.
: Autre , du 12 janvier 1788 , qui permet
l'entrée des Mouſſelines rayées & quadrillées
, provenantes du commerce François
, qui font actuellement à l'Orient ,
(31 )
&de les débiter dans le Royaume jusqu'au
1er. janvier 1789.
er
Autre, du 30décembre 1787 , portant fixation
au 1. avril prochain , pour tout délai , du terme
dans lequel les Villes , Communautés , Seigneurs
particuliers , &autres Propriétaires des Offices &
Droits énoncés dans l'Edit du mois de juin dernier
, feront tenus de juſtifier des Titres en vertu
deſquels ils perçoivent leſdits Droits.
Autre , du 12 janvier 1788 , par lequel
Sa Majesté fixe définitivement à treize ,
le nombre des Adminiſtrateurs de la Caiſſe
d'Eſcompte.
- Le travail du Commiſſaire Joron , ſur la populationde
la ville& faubourgs de Paris , pendant
l'année 1787 , offre le tableau ſuivant ; 20,378
baptêmes , 18,139 morts , 5,912 enfans trouvés ,
5,505 mariages ,& 107 profeffions religieuſes. Il
en réſulte qu'il y a 2,239 baptêmes de plus que
de morts.
Lacomparaiſonde cetableau avec celui de l'année
1786 , annonce qu'en 1787 il y a eu 531 baptêmes
& 183 mariages de plus , 256 morts de
moins , 88 enfans trouvés& 9 profeffions religieuſes
de plus.
« L'auteur de la Géographie comparée est dans
>>l'uſage , autant que cela lui eſt poſſible , de faire
>> revoir les deſcriptions qu'il ſe propoſe de publier
" par des ſavans domiciliés dans les pays qu'il
» décrit. Ayant appris que S.M. le Roide Pologne
>> daignoit faire revoir ſous ſes yeux la Géo-
>> graphie de ſes Etats , encore manufcrite , &
» qui doit faire partie de laGéographie comparée ,
>> l'Auteur eut l'honneur d'en adreſſer à S. M. fes
>> très-refpectueux fentimens , en lapriant d'agréer
>>un exemplaire de ſa Cosmographie élémentaire
1
biy
( 32)
in-4°. fur papier-vélin fatiné. Il vientde reee-
>> voir de la part de ce Souverain , une médaille
n d'or , où ſe voient d'un côté le portrait du
» Rọi , & de l'autre des branches de laurier & ce
» mot Marentibus , avec la lettre ſuivante. »
Varsovie, le 3 octobre 1787.
** Monfieur de Mentelle, il m'a été remis depuis
>> peu une lettre de vous , datée du 2 juin dernier ,
>> enſemble avec un exemplaire de votre Cofmo-
>>>graphie élémentaire. L'un & l'autre m'ont fait
>>vraiment plaiſir. Commeje regarde votre ou-
>> vrage comme un de ceux qui font honneur au
>> fiècle , je ne puis qu'être fort redevable à l'auteur
>> de fon empreſſement à me le faire parvenir.
>> Jevousprie, Monfieur , de recevoir comme
» un témoignage de mon eſtime la médaille ci-
>> jointe : ellevous dira que celui dont elle porte
» l'empreinte , n'a jamais deſtiné cette marque
>> d'honneur qu'à des perfonnesqui ſe ſont rendues
>> recommandables & utiles à l'humanité. C'eft
» avec bien du plaiſir que je me dis ,
>Monfieur ,
>> Votre très - affectionné
» STANISLAS AUGUSTE ,
» Roi. »
Leport de Vendres étant terminé ,il préſenteun
baffin de 60 mille toiſes quarrées , creusé de 16
à 18 pieds , & en état de recevoir des bâtimens
marchands des plus forts.
Il en eſt entré l'année dernière 541 , dont 19)
François , 239 Eſpagnols , 12 Anglois , & le furplus
Napolitains , Vénitiens , Toſcans &Génois ,
qui ont apporté différens chargemens pour la province
, le Languedoc & Lyon.
Il en a été exporté du Rouffillon 24,344 pièces
de vin, 235 d'eau-de-vie , 3,000 quintaux de
liège , 500 quintaux de fer , 3,000 charges de
( 33 )
blé , &diverſes autres productions de la province ,
dont les droits des fermes du Roi , qui ne montoient
dans les commencements des travaux de
ce Port , qu'à 350 div. par an , ont été portés
au- delà de cinquante mille livres , & qu'il paroît
aſſuré qu'avant peu ils monteront au-delà de cent
mille livres.
François- Joſeph-Paul , Comte de Graffe ,
Marquisde Graffe-Tilly, des Princes Souverains
d'Antibes , Seigneur de Flinx ,
Mondreville , la Jennette , Preſſonet , Joſaphat
, Chambrier , & autres lieux , Lieutenant-
général des armées navales , Commandeur
de l'Ordre royal & militaire de
Saint-Louis , eſt mort, le 11 de ce mois ,
à Paris , dans fa 65º. année.
François- Louis de Baroille , Chevalier , Seigneur
de Nucourt en Vexin-François , Piémont&
autres lieux , Brigadier des armées du Roi , Chevalier
de l'Ordre royal & militaire de Saint-Louis ,
Colonel au Corps royal de l'Artillerie , & Directeur
à Besançon , eſt mort à Magny en Vexin ,
-dans la 70°. année de ſon âge , & fa 54°. de ſervice
dans l'Artillerie , étant entré dans le régiment
Royal-Artillerie , le 10 décembre 1733 .
Les Lettres ont perdu , le 24 de ce
mois , M. Le Tourneur , Ecrivain non moins
eftimable par ſes qualités perſonnelles , que
par ſesOuvrages. Né à Valognes enBaffe-
Normandie , il avoit débuté ,jeune , dans le
genre Oratoire , par des Diſcours très- intéreſſans
que couronnèrent les Académies
auxquelles ils étoient adreſſés . Ces victoires
, qui ſouvent nuiſentà la célébrité ainſi
by
1
!
( 34 )
7
qu'au talent des Triomphateurs , lorfqu'elles
leur font facrifier , à la pourfuite
de quelques Médailles , la véritable gloire
quedécerne le Public, neportèrent aucune
atteinte à la modeſtie de M. Le Tourneur.
Il lui eût été permis cependant de s'enorgueillir
d'un ſuccès mérité. Ces Difcours fe
réimpriment, en ce moment, avec d'autres
Opufcules , chez Le Roi , Libraire , rue
St. Jacques. Le ſtyle en eſt plein d'harmo
nie &de nobleſſe : c'eſt une lecture à recommander
aux jeunes gens qui ſe dévouent
à l'Eloquence Académique , &
même à tout genre d'Eloquence.
Une étude ſavante de la Langue & de
la Littérature Angloiſes , conduifit M.Le
Tourneur à d'autres travaux. Le caractère
de fon imagination & ſa profonde
ſenſibilité décidèrent fon choix dans
les traductions des Poëtes Anglois qu'il
nous a fait connoître. Celle des Nuits
d'Young eutun fuccès brillant & foutenu.
Le Traducteur put à juſte titre s'attribuer
une grande partie de la réputation de cet
Ouvrage, qu'il rendit en rotre langue avec
la force de l'original , avec le rhithme ,
Télévation & la tournure poétique dont
laProſe eſt ſufceptible.Cet Ouvrage , qu'on
devroit nommer une imitation , plutôt
qu'une verfion d'Young , fit une eſpèce
de révolution dans notre Littérature ;
( 35 )
& l'on a vu , quelques années après ,
le genre fombre ajouté dans un Poème didactique
digne de ſa réputation , à ceux
que les Auteurs de Rhétorique avoient
claffés , depuis Ariftote juſqu'à l'Abbé Le
Batteux.
La traduction des Poésies Galliques ,
monument bien plus fingulier &bien plus
original que les Nuits d'Young , occupa
enſuite M. Le Tourneur. Au même
temps , il ſe chargea de la redoutable
entrepriſe d'une verfion complette de
Shakespeare. M. Le Tourneur enrichit
le premier volume d'un Diſcours préliminaire
, où il examina , en le célébrant
, le caradère du Tragique Anglois
& celui de ſa Compofition Dramatique .
Les idées nouvelles expoſées dans ce Difcours
, furent traitées par quelques Perſonnes
, comme une affaire d'Etat : à ce
déchaînement , dont M. Le Tourneur fut
l'objet , on eût dit qu'il s'agiſſoit d'une
querelle nationale. Celle-ci néanmoins fe
réduifoit à une difpute d'opinion fur la
Tragédie ; mais cette guerre d'un mo-
⚫ment n'est pas le premier , ni ne ſera le
dernier exemple de la deſpotique intolérance
qui ſurveille à l'introdution de
toutes nouveautés .
On doit à M. Le Tourneur, plufieurs
autres Traductions de FAnglois. Les Dif-
)
- bvj
( 36 )
cours ou Préfaces raiſonnées qui les précèdent,
ſont toutes pleines d'idées fortes. Si
l'on excepte l'ébranlement paſſager qu'avoit
donné M. de Voltaire à la curiofité,
par ſes Lettres publiées , il y a près d'un
demi-ſiècle , fur les ſublimes produtions ..
de quelques Ecrivains Anglais , perſonne
n'a plus contribué que les Auteurs
du Journal étranger & que M. Le Tourneur
, à étendre le goût , la culture , la
connoiffance des Lettres Angloiſes parmi:
nous. Obfervons que dans tout ce qu'il a
écrit , on trouve le mérite infiniment rare ,
d'un ſtyle noble , lié & foutenu .
Cet Ecrivain , pleuré de tous ſes amis ,
ne laiſſe point après lui une bibliothèque
de volumes entièrement originaux. Perſonne
néanmoins n'eût été plus capable
d'acquérir la gloire d'une défolante fécondité
,n'étoit plus laborieux , plus patient ,
plus renfermé dans la ſolitude du Cabinet.
Sa feule modeſtie , je dirois preſque fon
humilité , lui inſpiroit la défiance de ſes
talens . Sa vie a été un cours de vertus
privées & de philoſophie pratique. Jamais
il ne s'éleva dans fon coeur un mouvement
de haine , de jalousie , de malveillance.
Il ne connoiffoit ni le tourment
des prétentions , ni celui des rivalités .
L'exercice de fa raiſon & la retraite l'avoient
rendu abſolument inſenſible au ..
( 37 )

:
funeſte defir de la renommée. Etranger ,
dans ſa maiſon de Montrouge , à toutes
les agitations littéraires de la Capitale , ſon
nom ne fut mêlé à aucun parti , à aucun
débat, à aucun concours. Il portoit dans.
la ſociété , la candeur & la timidité d'un
enfant; ſa converſation étoitdouce comme
ſes moeurs ; fa maiſon , l'image du calme
& du bonheur. Au milieu des chagrins ,
des revers même , fon humeur ne s'altéra
pas une minute. Confrère officieux , bon
maître , époux & père tendre , aucun
ami ne fut plus fûr , plus conſtant , plus
zélé. Ses vertus pourroient ſervir d'exempleauxGens
de Lettres , à tous les hommes
; & le tribut que je lui paie ſera confirmé
par tous ceux qui l'ont approché .
L'hommage que je rends ici à la mémoire
d'un ami , n'eſt point un ſtérile éloge funèbre
; c'eſt l'expreſſiondes ſentimens qu'il
laiffe à ſes relations , douloureuſement
affligées d'une perte qu'il eſt bien rare de
remplacer.
M. Le Tourneur eſt mort à Paris , âgé
de 52 ans. J
Carte duGouvernement de Tauride , comprenant
la Crimée , les villes & forts de Kinburne , Oczakow,
Kerfon , & tous les pays aux environs , jufqu'aux
extrémités de la mer d'Azow , pour ſervir
au théâtre de laguerre entre les Turcs& les Ruffes.
Dreſſée principalement d'après la carte manufcrite
faite fur les lieux par les Ingénieurs Ruſſes , pour
( 38 )
le voyage de Sa Majeſté l'Impératrice de Ruſſie ,
& aſſujetie aux obſervations aſtronomiques de
MM. de l'Académie Royale des Sciences de Pétersbourg.
Par le ſieur Dezauche , Géographe &
fucceſſeur des fieurs Deliſte & Philippe Buache ,
premiers Géographes du Roi & de l'Académie
Royale des Sciences. Prix 15 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue des Noyers.
Payeurs de Rente , fix premiers mois
de 1786 , toutes Lettres.
PAYS - BAS.
De Bruxelles , le 26 Janvier.
Le Gouvernement cédant au préjugé
contre les effets de l'Inoculation dans les
villes , l'avoit prohibée en 1768 , & vient
de la renouveler par une Ordonnance additionnelle
qui défend d'inoculer , ſauf à
la diſtance de quatre cents toiſes des villes
cloſes ou ouvertes , ſous peine de mille
florins d'amende.
Vainement l'on avoit eſpéré la fin des
troubles qu'occaſionne le nouveau Séminaire
Géneral de Louvain. Les Etats de
Brabant ont fait de nouvelles remontrances
très- animées contre cet Etabliſſement .
Les Evêques , les Théologiens , & jufqu'aux
Etudians écrivent & remontrent
auffi ; le Cardinal- Archevêque de Malines
a écrit au Comte de Trautmansdorff,
deux lettres , où il dit le falut de la religion
, fa confcience , la crainte de Dieu &
de l'Eglife compromis dans la réforme de
l'éducation théologique du Brabant. Les
( 39 )
Théologiens de Louvain ont déclaré cet
inftitut une Ecole profane , un objet de
Scandale pour la Catholicité , un abyme ouvert
à la corrupsion des races à venir. Les
Elèves ne font pas moins fervens , & cela
ſe conçoit. Ordinairement , c'eſt l'Adminiſtration
qui règle les devoirs & les études
des Ecoliers : ici ce ſont les Ecoliers
qui prétendent gouverner l'Adminiftration.
Le Comte de Trautmansdorff s'eſt
de nouveau tranſporté à Louvain , & l'on
paroît croire généralement qu'il ne cédera
pas fur cet article. Cependant , le
contraire n'eſt peut-être pas sans vraiſemblance
; car l'échauffement eft tel , qu'il
pourroit avoir des ſuites ſérieuſes ; & malgré
la folidité des motifs qui ont déterminé
cette réforme , il eſt à croire que le
-Gouvernement ne s'expoſera pas au ſpectacle
d'une guerre civile pour la manière
d'étudier la Théologie .
Le Miniſtre Plénipotentiaire , à la vue
des délais du Conſeil de Brabant , chargé
*de publier la Déclaration du 17 décembre
dernier , confirmative de tous les Edits
anterieurs au premier avril 1787 , avoit
donné à ce Conſeil les ordres les plus
poſitifs à ce ſujet , avec défenſes de ſe ſéparer
avant d'avoir obéi. La ſéance de ce
Tribunal, le 24 , s'étant extraordinairement
prolongée , la foule s'aſſembla autour de
l'Hotel , les patrouilles ſurvinrent & di-
:
(40 )
fipèrent les curieux : laGarniſon entière
fut miſe ſous les armes ; des détachemens
furent poſtés dans chaque quartier. Malheureuſement
l'un d'entre-eux , compoſé
de 20 hommes , ſous les ordres d'un Enfeigne,
arriva fur la grande place& fut ,
dit-on, infulté par le bas peuple. L'officier
, à ce qu'on ajoute , ayant inutilement
employé la douceur pour diſſiper
l'orage , ordonna à ſon détachement de
faire feu ; cinq à fix perſonnes furent
tuées ou bleffées ; le calme ſe rétablit,
la Bourgeoifie reſta tranquille , & la Garniſon
rentra dans ſes quartiers. A minuit ,
une Députation du Conseil de Brabant
-vint annoncer au Comte de Trautmansdorff,
que le Tribunal venoit d'arrêter de
rendre la Déclaration exigée. :
Nous apprenons de la Haye que le Baron
de Thulemeyer , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Pruſſe , a remis le 16 fes
lettres de rappel au Préſident des Etats-
Généraux, & que le Baron d'Alvensleben
a préſenté le lendemain ſes lettres de
créance en la même qualité.
Sept Généraux ont été nommés par
L. H. P. pour prendre connaiſſance de
tous les délits commis à Bois-le-Duc par
la Garnifon , & pour envelopper dans
cette enquête ceux des Commandans &
Officiers qui peuvent y avoir négligé leur
devoir.
( 41 )
La Commiſſion envoyée par le Stathouder
dans les villes votantes aux Etats ,
pour en réformer les Régences , fi beſoin
eſt , a reçu une Déclaration de 721 Bour
geois & Habitans de Harlem , qui applau
diffent à la bonne conduite de leurs Magiſtrats
, & qui demandent de les conſerver.
Extraits des Gazettes Américainesjusqu'au
19 decembre 1787.
Le fort de la nouvelle Conftitution propofée
aux Etats - Unis par le Congrès
actuel , n'eſt pas encore décidé. Nous
avons mis fous les yeux de nos lecteurs
depuis près de 3 mois , ce monument de
légiflation politique. Il eſt le réſultat des
lumières que les Républiques anciennes
& modernes , les Anglois , Montesquieu
& Rouffeau ont répandues fur ce premier
objetde l'intérêt public. L'année dernière ,
M. John Adams publia à Londres un
ouvrage profond , où , réfutant les idées
vagues de M. Turgot ſur la Démocratie ,
il a prouvé , comme De Lolme, &d'autres
l'avoient déja fait , qu'une Conſtitution
vraiment libre & folide ne peut réſulter
que de la balance des pouvoirs . Les
principes de M. Adams paroiſſent avoir
dirigé les législateurs de l'Amérique-Unie.
Le temps feul & de longues méditations
pourront apprendre aux eſprits ſages les
(42)
avantages & les inconvéniens de ce nouveau
ſyſtême , fi éloigné de celui qu'adoptèrent
les Américains à l'inftant de leur
indépendance ; fi le pouvoir fédératif
s'eſt combiné , au degré propre , avec la
fouveraineté des Etats confédérés ; fi les
facrifices de ceux- ci ſont trop ou trop
peu conſidérables ; fi les inconvéniens
d'une Démocratie pure & de l'indépendance
des membres aſſociés , ſont ſagement
balancés par la puiffance d'une Ariftocratie
élective , amovible , & réuniſſant
les pouvoirs ſuprêmes de la Confédération.
Ces queſtions ont été vues fort diverſement
en Amérique ; le plus grand
nombre , à ce qu'il paroît , ſous le nom
de Fédéralistes , a défendu l'ouvrage de
la Convention : les Anti-Fédéraliſtes le
combattent , & les Papiers publics,font
remplis de ces diſcuſſions contradictoires .
Elles éclaireront fans doute l'opinion gé
nérale , & préviendront les décifions peu
réfléchies & précipitées .
Sans entrer dans ces débats,peu faits pour
ce Journal , nous expoſerons ſeulement la
fituation des chofes , telle que la préſentent
les plus récentes Gazettes Américaines .
«On ſe rappelle ſans doute , diſent-elles , que
» le Congrès , en communiquant aux différens Etats
>> de l'Union , la nouvelle formedeGouvernement
» fédératif, par la convention de Philadelphie ,
:
(43 )
:
>> recommando't à chacun d'eux de nommer une
>> convention ſpéciale des Délégués du peuple , à
>> l'effet de l'examiner &de la ratifier s'il y avoit
>> lieu. Ainfi la convocation plus ou moins prompte
>> de ces conventions , prouvera quels font les Etats
>> les mieux diſpoſés en faveur de la nouvelle
> conftitution fédérative.
>> Depuis les avis reçus des différens Etats ,
>>juſqu'au 19 Décembre , on fait que deux Etats
» l'ont déjà ratifiée. Le premier eſt le Delaware.
» Sa convention s'eſt aſſemblée à Douvres le 3
>> décembre , & au bout de deux jours la ratifi-
>> cationy fut décidée unanimement. La conven-
» tion de Philadelphie ( Penſilvanie ) a été plus
>>lente ; fa ratification a paſſé , le 13 décembre ,
>> par une majorité de 46 voix contre 23 , après
-> une délibération de 19 jours. (1 )
» Les Etats du nouveau Jerſey , de la Géorgie ,
»&du Massachuffett ont convoqué des conven-
» tions. Celle du a dû s'aſſembler le 12 dé-
>> cembre , celle du ſecond s'aſſemblera le 25 du
» même mois,& celledu 3., le 2janvier. LeMary-
» Land&laVirginie ontégalementnommé des con-
" ventions , mais le jour de leur convocation
» n'eſt point encore exactement connu. On fait
>> pourtant que parmi les membres de celle de
>> Virginie, ſe trouve le Général Washington ,
>>comme député du Comté de Fairfax.
>>Les Etats du Nord paroiſſent en général plus
» portés que ceux du Midi à adopter la nouvelle
>> conftitution. Il paroît que l'oppoſition eſt très-
(1) C'est deux voix contre une , majorité qui ,
suivant les principesd'Ecrivains distingués , seroit suffisante
pour décider une Election , une Loi ordinaire ,
un Impot ; mais non pour Ladoption d'un Gouvernement
fondamental. On sait qu'a Venise nulle Loi ne
passe au Grand Conseil qu'à la pluralité des deux
tiers des suffrages. (Note duRedreteur.)
2 (44)
>> forte à N. Yorck. Cet Etat , qu'on s'attendoit à
> voir ſe montrer l'un des premiers , n'a point
» encore nommé de convention.
>> Le Rhode- Island , toujours réfractaire aux
» voeux de l'Union , n'a pas même pris commu-
> nication en forme de la nouvelle conftitution
» qui lui avoit été envoyée par le Congrès ; ſous
» prétexte que cette formede Gouvernement ayant
>> paru dans tous les papiers publics , le peuple
› en étoit fuffisamment inſtruit , & pouvoit
>> prendre le parti qu'il jugeroit à propos.>>>
"Dans la nouvelle forme deGouvernement,on
>> ſe rappelle quela proportion des repréfentans ſur
>> unnombredonné de commettans, eſt d'un Député
» fur30 millehabitans ( 1 ). On fait aujourd'hui que
» dans lepremier projet de Gouvernement rédigé
>> parla convention dePhiladelphie , cette propor-
>> tion n'étoit que d'un Députe pour 40,000 ha-
>> bitans. Ce fut le Général Washington qui ſeul
>>opina pour qu'on l'établit à 30 mille. Son opinion
entraîna celle de tous les Membres . Ainfi
>> c'eſt à lui que le peuple Américain devra ce
>> bienfait précieux , celui d'être repréſenté par
>> un plus grand nombre de députés. »
"
« L'Etat de Penſilvanie a impoſé un droit addi-
»tionel dedeux deniers ſterl . par galon fur le vin
» de Madère , & d'un denier par galon fur tous
>> les autres vins ; un droit d'un denier pour livre
>> par livre de thé bouy , trois deniers ſur tous les
>> autres thés , & un denier par livre de café ,
>> importés dans cet Etat. >>
(1) En supposant par ampliation , 3,000,000 d'habitans
dans la République fédérative , elle auroit
cent Députés. La Représentation en Angleterre , est
dans une proportion plus favorable au Peuple ; huit
millions d'habitans ayant cinq cent représentans au
Parlement (l'Ecosse non comprise ) : c'est environ
le double. Mais d'autres circonstances diminuent ce
désavantage de l'Amérique.
( 45 )
1
» L'État de la Virginie a ordonné le 17 novembredernier,
que tous les actes ou partie d'iceuxen
vigueur dans cet Etat , qui ſeroient contraires à la
teneur du traité de paix entre le Roi d'Angleterre
& les Etats-Unis , ſeroient révoqués. Mais cette
loi ne devra fortir ſon plein effet qu'autant que
les autres Etats de l'Union en auront paſſé de ſemblables.
>>Le Congrès fait diſtribuerà ceuxdes Sauvages
du lacChamplain qui , par leur grand âge ou leurs
infirmités , font hors d'état de pourvoir à leur fubſiſtance
& à celle de leur famille des proviſions
pour un an. Mais il exclut expreſſément de ces
proviſions le rhum , le ſavon & la chandelle.
Arrêté du 12 octobre.
>> Il aſſigne une ſomme de 20,000dollars pour
conclure avec les Sauvages les traités qui feront
jugés néceſſaires par une majorité des Etats-Unis
affemblés en Congrès.
>> Les Etats Généraux de Hollande s'étant plaint
auCongrèsque l'Etat de Virginie avoit exempté les
eaux-de-vie françoiſes d'un certain droit auquel
les eaux-de-vie hollandoiſes reſtoient ſujettes ,&
que cette faveur étoit contraire au 2. article du
Traité conclu entre les Etats Généraux & l'Amérique
Unie , par lequel les premiers devoient être
traités comme les nations les plus favoriſées ; le
Congrès recommandera à l'Etat de Virginie demettreles
eaux-de-vie françoiſes &hollandoiſes ſur le
même pied.
>>L'Etatde Jerſey aimpoſé un droit d'acciſe fur
l'importation des liqueurs. Mais cette taxe déplaît
généralement au peuple , & l'on croit qu'elle ſera
révoquée.
>>>Dans le Comté deHunterdon, l'impôt a été adjugéà
3 mille&quelques cents l. ft.; dans leComté
deMorris à 600; dansleComtédeMidleſex, à 1700;
ام
( 46 )
dans le Comté de Monmouth à 1000 liv. ; &
dans celui de Burlington ſeulement à 3 ſchellings,
» Les Confuls étrangers réſidens dans les Etats-
Unis ayant réclamé l'exemption de droits fur toutes
lesmarchandiſespar eux importées pourleur propre
úſage , le Congrès leur a refufé ce privilége par
un arrêté du 28 ſeptembre dernier.
» Le Chevalier de Longchamps , connu par ſon
affaire avec M. de Marbois , alors Conful Général
deFrancedans l'Amérique-Unie , a été tué en duel
àNew-York, le 25 ſeptembre , à 11 heures du foir.
Son antagoniſte eſt , à ce qu'on aſſure , un Officier
étranger qui a fervi dans l'armée Américaine pendant
ladernière guerre. Il s'eſt ſouſtrait aux pourſuites
de lajustice ,&s'eft , dit-on , embarqué pour
les Ifles.
» On a élevé à New-York un monument à la
mémoire de feu le Général Montgomery. Les
deſſins en ont étédonnés par leMajor l'Enfant. >>
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS , GRAND CHAMBRE.
Cauſe entre les Médecins de la Ville de Troyes ,
&le Curé de la Paroiſſe de Montaulin.
L'exercice illimité de la Médecine n'eſtpermisqu'aux
feuls Médecins , il eſt ſeulement toleré aux Curés,
foit par leurs confeils , foit par la diftribution des
remèdes à leurs Paroiſſiens malades , mais à la
chargede les faire gratuitement.
- C'eſt ce qui a été jugé dans l'eſpèce que nous
allons rapporter. Le ſieur de Lamotte , Curé de
Montaulin , réunit aux qualités effentielles à un
hommede ſon état , des connoiſſances très-étendues
en Médecine ; il ne ſe borne pas aux fecours ſpirituels
de ſon miniſtère , il prodigue ceux de la
Médecine , & diftribue gratuitement les remèdes
( 47 )
qui en fontlaſuite. Des fuccès heureux ont étendu
ſaréputationbien au-delà des bornesdelaParoiffe;
les malades ſont venus de toute part chez lui ; les
uns pour le confulter , les autres pour ſolliciter
ſes ſoins & fes remèdes . Il s'eſtimoit heureux
d'être utile à ſes ſemblables. Cependant ſa charité
pour les indigens qu'il ſecouroitde ſa bourſe ,
lui preſcrivit la loi de ne point refufer ce que la
reconnoiffance des malades aiſés lui offroit volontairement
, ce qui ne faiſoit qu'augmenter le
patrimoine des Pauvres ,dont il ſe regardoit comme
l'économe. Il y avoit déjà 40 ans que ce bon
Paſteur étendoit ſa bienfaiſance fur tous ceux qui
avoient beſoin de lui , lorſque les Médecins de
Troyes s'alarmèrent de ſes ſuccès. Ils le firent
aſſigner le 2 ſeptembre 1780 , au Bailliage de
Troyes , pour voir ordonner l'exécution des articles
26 & 27 de l'Edit du mois de mars 1707 ,
qui défendent l'exercice de la Médecine à tous
ceuxqui n'ont pas obtenu le degré de Licentié dans
une des Facultés de Médecine du Royaume ,
&qu'en conféquence il lui fût fait défenſes d'exercer
lamédecine. Le Curé de Montaulin adéfenduà
cette demande , &a foutenu que comme
Curé , on ne pouvoit l'empêcher d'aider de ſes
conſeils ſes Paroiſſiens , & de leur adminiſtrer
gratuitement des remèdes ; que loin que cet
exercice pût lui être défendu , on ſavoit que le
Gouvernement envoyoit tous les ans dans les
campagnes , des remèdes aux Gurés pour les diftribuer
; que d'ailleurs les Curés avoient de tout
temps été invités , ſoit par le Gouvernement ,
ſoit par les plus grands Médecins , à s'occuper
de la Médecine , pour être en état de ſoulager
les malades ; qu'autrefois la plupart des Médecins
étoient eccléſiaſtiques. Les Médecins, de Troyes ,
frappés fansdoute de ladéfenſe du CurédeMontaulin
, ont pris le parti de rectifier leurs concluſions
&ont ſeulement demandé qu'il fût fait défenſes
(48 )
auxCurés d'exercer la Médecine au-delàdes limites
de leurs paroiſſes ;& dans cet état de la cauſe ,
eſt intervenue ſentence , « qui a défendu au Curé
» de Montaulin de viſiter aucuns malades , faire
» &exercer la Médecine , fournir , vendre , por-
» ter ni adminiſtrer aucuns remèdes & médi-
» camens , de telle nature que ce ſoit , même
>> gratuitement , tant dans la Ville de Troyes ,
» que dans l'étendue du Failliage de ladite Ville ,
>> ſous les peines portées par les réglemens , no-
>> tamment par l'Edit du mois de mars 1707 ,
>> excepté dans la paroiffe de Montaulin , où il
>> pourra, en ſa qualité de Curé , viſiter les per-
> ſonnes qui y font attaquées de maladie , leur
" fournir les remèdes & drogues qui leur font
>> néceſſaires,ſans pouvoir exiger àcet effet aucune
>> rétribution , foit en argent ou autrement ,&
>> a condamné le Curé aux dépens. »= Celui-ci a
interjeté appel de cette ſentence; il s'eſt plaint
des défenſes à lui faites d'exercer la Médecine.
hors de ſa paroiſſe ; il a prétendu qu'on ne pouvoit
l'empêcher de faire tout le bien qui eft en fon
pouvoir , fur-tout lorſqu'il le fait gratuitement ;
il s'eſt également plaint des défenſes que latentence
lui a faites de rien recevoir pour l'exercice de la
Médecine , & l'adminiſtration des remèdes qu'on
lui permet dans fa paroiſſe ,défenſes qui font pour
lui une injure ,& donnent à croire qu'il eſt guidé
dans cet exercice par l'eſprit d'intérêt; enfin il s'eſt
plaintde lacondamnation aux dépens , qui auroient
dû être compenſés , puiſque la ſentence lui accordoit
l'exercice de la Médecine dans ſa Paroiſſe.
Les Médecins, au contraire, ontfoutenuque cette
ſentence devoit être confirmée dans toutes fes
diſpoſitions.
L'arrêt du 10 mai 1786 a mis l'appellation au
néant , ordonné que ce dont eſt appel fortiroit fon
plein&entier effet ; condamné l'appelant en l'amende,
dépens compenfés..
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 9 FEVRIER 1788.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS )
A Madame la Princeſſe ROSPIGLIOSI ,
fille de Mine la Duchefſfe DE BRACCIANO
O d'une illuftre mère , aimable rejeton !
Princeſſe , digne objet des faveurs d'Apollon !
Dans le chemin des Arts vous marchez fur fes
traces.
Si Venus , dont le Ciel alloit être jaloux
En fortant de la mer , eût brillé comme vous ,
La Déeſſe auroit pu ſe paſſer des trois Graces.
( Par M. Bartoli , de l'Académie des
Inscriptions& Belles-Lettres.):
No. 6. 9 Fév 88. C
so MERCURE
CHANSON
A Madame la Comteffe de S. T.......
Air : Trifle raiſon ,j'abjure ton empire.
DE la beauté l'on redoute les charmes ,
En nous plaiſant , elle trouble nos jours ;
Mais on auroit du plaifir dans ſes larines ,
Si l'on fuivoit le vrai Dieu des Amours.
IL en eſt deux qui règrent à Cythère ;
L'un eſt bruyant , téméraire , jaloux ;
L'autre eft conſtant, difcret , tendre , ſincère ,
Et ce dernier a dû naître de vous .
( Par M. Sabatier de Cavaillon . )
MON ÉPITAPHЕ
r
'A quarante ans & en parfaite ſanté.
DIGNE peut-être qu'on m'envie ,
Je paſſai doucement ma vie :
Des plaiſirs vrais & purs en ont rempli le cours ;
Souvent les doctes Soeurs reçurent mon hommage ;
Un objet accompli ( mes uniques amours )
Fit le charme de mon bel âge ,
Et la fainte amitié celui de tous mes jours.
(Par M. D*** *** )
DE FRANCE.
SL
DIALOGUE
Entre LE TASSE & VOLTAIRE.
LE TASSE.
Nous fumes tous deux la gloire de notre Patrie
, & tous deux perfécutés par elic.
VOLTAIRE.
Milton eut moins à ſe plaindre : on le laiſſa
mourir de faim ; mais on le laiſſa libre.
LE TASSE . Je jouis affez long-temps du même
bonheur à pareil prix . Enfin , un Prince d'Italie
m'appelle à ſa Cour , & m'y prodigue les honneurs
, fur-tout les promeſſes. Je le croyois mon
ami , j'étois le fien. Mais bientôt l'ami le plus
puiſſant relégua l'autre dans une infame prifon.
VOLTAIRE. La priſon cat toujours voiſine des
Palais.
LE TASSE. On m'enferma dans celle des foux.
Il est vrai que j'étois amoureux.
VOLTAIRE. Etiez- vous aimé L'amour n'eſt
une folie qu'autant qu'elle ne ſe partage point.
LE TASSE. Je ne vous dirai point ſi je fus heuseux
; c'eſt encore un problême & pour le Public,
&même pour le rival qui me fit er fermer.
VOLTAIRE. Je fus moi-même
,
comine vous ,
mis anx fers fur un fimple foups on. Il faut croire
1
C2
52 MERCURE
que dans tous les temps , les Délateurs de Cour
furent jugés infaillibles.
LE TASSE . Que de maux ils me firent ! J'habitois
la priſon des foux , & je penſai le devenir
en effet. Que fites-vous dans la vôtre ?
VOLTAIRE. Un Poëme épique.
LE TASSE. Une priſon eſt un triſte Parnaſſe.
Homère travailloit , dit-on , dans un antre ; mais
il en avoit la clé.
VOLTAIRE. Vous connoiſſez , je penſe , le réfultat
de l'entrepriſe. Mon Héros méritoit bien
d'être chanté. Il lui manqua ſeulement d'être né
dix à douze ſiècles plus tôt , & de faire la guerre
dans le pays des prodiges .
1
LETASSE. Oui , Henri IV étoit trop moderne.
Il nous faut des évènemens & des hommes que
nous puiſſions peindre & métamorphofer à notre
choix.
VOLTAIRE. Il nous faut auſſi des Lecteurs tels
que l'Italic vous en offroit. On me l'avoit dit
d'avance : Les François n'ont pas la tête épique.
Je ſuis , pour l'ordinaire , auſſi éloquent que vous ,
quelquefois davantage ; mais mon Poëme ne pouvoit
égaler ni l'intérêt , ni la variété , ni la richefſe
du vôtre. Je ne pouvois remplacer ni Clorinde
ni Herminie , encore moins Arimide. Je n'eus
pour moi que la raiſon , & vous cûtes pour vous
la magie.
LE TASSE. Je ſens que mon lot fut le meilleur
: je pus créer mes Héros ; vous futes réduit
àpeindre les vôtres .
VOLTAIRE . Nos Annales m'offroient auſſi des
Sujets allez vieux pour devenir fantaſtiques ; mais
i
DE FRANCE. رو
votre Nation ſe prend par l'oreille : la Nation
Françoiſe eft compoſée de foux , qui exigent que
ſes Ecrivains foient ſages. Permis au Romancier,
qui s'égaie , d'entaſſer ſans ſuite les plus incroyables
fictions ; le Poëte épique ( celui du moins
qui mérite ce titre ) eſt aſtreint à plus de réſerve.
Pourquoi ? c'eſt que l'un badine , & que l'autre
eſt ſuppoſé parler ſérieuſement. J'ai, ſu badiner
comme un autre ; & vous voyez ſous cet ombrage
l'Arioste qui en vérific d'aſſez bonnes
preuves.
LE TASSE. Cette lecture paroît l'égayer : peutêtre
l'affligeroit-elle s'il habitoit encore le monde
que nous avons quitté.
VOLTAIRE. Un des plus grands biens que nous
procure l'Elysée , eſt de nous mettre à l'abri &
de la jaloufie que nous pouvons éprouver nousmêmes
, & de celle que nous inſpirons à d'autres.
LE TASSE . J'ai peu connu la première ; mais
je fus long-temps victime de la ſeconde.
VOLTAIRE. C'eſt un grand malheur pour vos
envieux & vos perſécuteurs de toute eſpèce : on
verra ce qu'ils étoient, en voyant ce que vous êtes.

LE TASSE. Cet exemple , fi vous ne me flattez
pas , en devroit être un pour tous les hommes
dumoins pour ceux à qui la fortune a départi le
malheureux pouvoir d'opprimer , & pour ceux
qui , ſans en avoir la triſte faculté , en ont le criminel
deſſein .
VOLTAIRE. Je vais vous faire part de mon ſecret.
Les grandes perſécutions n'humilient point :
on ne manque jamais de ſe mettre en parallèle
avec ceux qui nous perfécutent , & c'eſt quelquefois
les honorer beaucoup. Mais vous ne me par
C3
54 MERCURE
lez pas de l'homme obfcur qui oſe lâcher contre
vous un couplet ou une calotine ?
LE TASSE. Alors celui-là veut ſe placer à côté
de nous ; & c'eſt - là ce qui nous humilie : mais
le mieux feroit toujours de ne jamais s'appercevoir
de rien.
VOLTAIRE. Je fus moins patient. Je rendis
coup pour coup ; & quelquefois même j'ai tué
non adverfaire avec un ſeul hémiſtiche,
LE TASSE. Puiſqu'il avoit la vie fa tendre ,
pourquoi ne pas le laiffer mourir de lui-même ?
Hercule ne s'amufoit pas à tuerdes papillons.
VOLTAIRE. On me reprochoit , comme à vous ,
d'avoir tenté trop de genres différens; Je ne pus
cependant jamais atteindre les ſublimes hauteurs
de l'Opéra comique.
LE TASSE. Je ne penſe pas , non plus , que
vous ayez jamais fait d'Aminte.
VOLTAIRE. Ni vous de Zaire. Mes Ouvrages
pourroient faire à dix Ecrivains différens dix
bonnes réputations , & je n'ai jamais joui paifiblement
de la mienne.
LE TASSE. J'avois fait mon Poëme épique ; &
leDuc de Ferrare publivit que j'étois fou. J'allois
enfin , grace aux ſoins & au goût du Pape Clément
VII , être couronné au Capitole. Je mourus
laveille de mon triomphe.
VOLTAIRE. Je fus plus heureux que vous ; on
me couronna fur le Théatre de ma Nation huit
jours avant ma mort.
LE TASSE. J'ai une queſtion à vous faire.
VOLTAIRE. Je l'attends.
DE FRANCE. ss
LE TASSE . S'il vous étoit permis de renaître ,
&de recommencer une autre carrière , à quoi
l'emploiriez-vous ?
VOLTAIRE. Sans doute, à faire ce quej'ai fait,
excepté à vouloir être tout à la fois Poëte , Hiftorien
, & Courtiſan. L'homme à qui le génie
met la plume à la main , peut oublier l'Univers
fans craindre d'en être oublié. Il ſe plaît à inftruire
, à conſoler le monde , & le fuit ſouvent
pour ſa propre commodité.
LE TASSE. Un tel rôle fur la Terre en vaut
bien un autre. Je douterois pourtant que Godefroi
de Bouillon voulût quitter ſon nom pour le
mien.
1
VOLTAIRE. Gardez le vôtre , mon illuſtre
Maître. Il ſera toujours plus facile de délivrer Jérufalem
, que de faire une Jérusalem délivrée.
( Par M. de la Dixmerie. )
C4
56 MERCURE
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE
mot de la Charade eſt Vermine ; celui
de l'Énigine eft la Pincette ; celui du Logogriphe
eſt Folie , où l'on trouve Lie, Ile,
If, Loi , Fil , Foi , Oie , Io.
:
CHARADE .
La femme expoſe mon premier
Aux injures de mon dernier ;
N'as tu pas deſſein de prier ,
N'entre jamais dans mon entier.
(Par un Ecolier de ze. du Collège
du Plefsis. )
ÉNIGME.
Jeſuis un petit mot étrange ,
Quoique ſans ceſſe répété ,
Dont il eft rare qu'on s'arrange ,
Et qui nuit fort à la gaîté.
En Langue françoiſe ou latine
Je fais toujours la même mine
2
3
-:
DEFRANCE.
Et contrarie à tout propos ,
Soit qu'on me liſe à l'ordinaire ,
Soit qu'on le fafſe en ſens contraire,
En renverfant l'ordre des mots.
Plus d'une Amante fortunée
Eût joint ſans moi ſa deſtinée
Acelle du plus tendre Amant.
L'être le plus accommodant
A reçu de moi quelque injure ;
Et même je fais la gageure
De te forcer , ami Lecteur ,
Amentir de gaîté de coeur ;
Car dans l'inſtant que tu combine
Quel eft mon nom , mon origine ,
Qu'on te demande : >> Le ſais-tu ?
Je fais chanceler ta vertu :
Tu vas ceffer d'être ſincère ,
Et par un vrai menſonge auſſi-tôt t'annoncer ;
Car fi tu fais mon nom , tu diras le contraire ;
Si tu ne le fais pas , tu vas le prononcer.
(Par M. l'Abbé Lacolley. )
LOGOGRIPHE.
57
)
J
DAANS le ſeinde l'erreur, ami, je pris naiſſance ;
J'eus denombreux enfans, ma mère eſt l'ignorance
Ce n'étoit qu'en tremblant que les foibles mortels
Venoient avec reſpect eacenſer mes autels.
C
MERCURE
1,
:
:
J'étois en grand crédit chez les Peuples barbares ;
Mes Sacrificateurs ſont devenus bien rares.
On me mépriſe , hélas ! mon trône eſt renverſé ,
La lumière parut , & mon règne eft pafſé.
Cinq lettres ſeulement compoſent tout mon être ,
Si tu les déſunis , tu pourras reconnoître
Untitrebien commun ; l'oppoſe de chagrin ,
Un oiſeau; deux pronoms ; un ton de l'Arétin ,
Avec un mois très-agréable ;
:
Un Roi de l'Orient qui vifita l'étable.
Encore un peu , Lecteur , & poursuivant toujours
Tu vois ce qui met fin aux folâtres amours.
Plus , le ſouffle divin qui nous donne la vie ,
C'eſt tout : tu m'as trouvé , ſi tu fais laMagie.
(Par M. de Bourrienne de Sens. )
DE FRANCE
رو
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
VOYAGE en Syrie & en Egypte pendant.
les années 1783 , 1784 & 1785 ; par
M. C. F. VOLNEY; 2 vol. in-8 ° . Seconde
édition , de l'Imprimerie de Didot jeune.
A Paris, chez Defenne , Lib . , au Palais-
Royal.
UN
NVoyage , quand il eſt bien fait, quand
il eſt l'Ouvrage d'un eſprit éclairé qui ſait
bien voir , & d'un homme vrai qui ne dit
que ce qu'il a vu , eſt un des Livres les
plus agréables à parcourir, &des plus utiles
à méditer.
C'eſt ſur le rapport & fur le témoignage
des Voyageurs que les Phyſiciens fondent
le plus ſouvent leurs opinions ſur la Nature
, & les Moraliſtes leurs opinions fur
l'homme & fur la ſociété.
Montagne , Montesquieu , Buffon , font
remplis de la lecture des Voyages ; ils éta
bliffent leurs plus grandes idées ſur les faits
cités par les Voyageurs ; & quand ceux-ci
ſe trompent ou veulent tromper , les autres
ſont dans l'erreur & ils y entraînent le
monde entier, qui n'a pas le moyen de ré
fiſter à leur génie .
Lorſqu'un Voyage elt bien fait , qu'il eſt
exact , fidèle , & qu'il eſt encore bien écrit,
1
C6
MERCURE
H
c'eſt donc un bon Ouvrage qui enrichit la
Littérature , & qui peut faire encore naître
des Ouvrages qui éclaireront le monde..
Tous ces caractères nous paroiſſent appartenir
beaucoup plus qu'à tout autre Voyage,
à celui que M. Volney a publié l'année
dernière. Chardin & Tavernier , qui font
pourtant des hommes de mérite , n'ont pas
la philofophie de M. de Volney , & ils en
ont moins encore le ſtyle.
Ce ſtyle eſt toujours précis, élégant, correct
, & ſouvent pittoreſque ; ce n'eſt pas
feulement pour le plaifir qu'il me fait que
je l'eſtime dans un Voyage : il eft pour
moi l'un des meilleurs garans de la vérité
de ce que le Voyageur me raconte. Cette
opinion peut paroître étrange d'abord , car
il ne laiſſe pas que d'y avoir un affez grand
nombre de fictions & de menſonges affez
bien écrits.. Sans doute on peut feindre
on peut mentir avec élégance ; mais un
ſtyle toujours ſain & toujours pur ſuppoſe
an très-bon eſprit , & un bon eſprit doit
aimer la vérité. Les Voyageurs nous trompent
le plus ſouvent fans le vouloir , &
parce qu'ils ſe font trompés eux - mêmes :
or un efprit capable d'écrire avec cette jufreffe
continuelle d'idées & d'expreſſions ,
fans laquelle il n'y a pas de bon ſtyle
un eſprit qui pofsède le meilleur & le
ſeul moyen d'éviter les erreurs , les exagérations,
tout ce qui eft faux , rout ce qui
eft inexact. Celui qui voit affez bien fes
eft
:
N
DE FRANCE. 61
propres penſées pour les démêler & pour
les rendre avec clarté , portera plus facilement
encore ſur les objets extérieurs ce
coup d'oeil juſte qui en ſaiſit les formes ,
les proportions , les couleurs & les rapports
; c'eſt la même lumière que nous
portons au dedans de nous & fur l'Univers.
L'unique différence , c'eſt qu'il eſt cent fois,
plus difficile peut - être de rendre compte
clairement des vûes de notre eſprit & des
impreſſions de notre ame , que de deffiner
& de peindre ce que la Nature a mis ſous
nos yeux.
Deffinateurs , Peintres , Poëtes deſcriptifs
, vous tous qui deſſinez & peignez avec
la parole , avec le crayon ou avec le pinceau
, j'aime votre art avec paffion , &
j'adore votre talent quand vous en avez.
Mais laiſſez - moi vous le dire : il y aura
toujours vingt Thompson pour un Racine ,
& vingt Bergheim pour un Locke .
Je crois donc affez raiſonnable de conclure
qu'un Voyageur qui penſe & s'exprime
toujours avec une extrême correction , a vu
avec exactitude & a parlé avec'vérité.
Peu de pays ſur le globe entier étoient
auffi propres que l'Egypte & la Syrie à
exercer à la fois & l'eſprit philofophique
d'un Voyageur, & fon talent pour décrire.
En Egypte , les débordemens réguliers.
duNil, qui fécondent les terres qu'ils ſemblent
ravager , la rapidité prodigieufe avec
laquelle toutes les productions naiffent,
62 MERCURE
croiffent , mûriffent & font moiſſonnées ;
cette terre toujours humide, ou toujours
couverte de verdure ſous un ciel embrafé
dont les feux ne font jamais tempérés par
aucun nuage , par aucune pluie : tous ces
tableaux naturels en Egypte font des phénomènes
pour le reſte de l'Univers ; & l'Ecrivain
le plus exact ſera celui qui donnera
le mieux à l'imagination des Lecteurs cette
eſpèce de plaifir qu'elle aime tant & qu'elle
reçoit du merveilleux. Tous les ſouvenirs
&tout ce qui reſte des monumens de
l'Egypte ancienne , portent le même caractère;
ces pyramides , aſiles , dit- on , de la
mort , plus étendues , plus magnifiques que
les palais des Pharaons ; ces tombeaux des
Rois , où leurs reſtes étaloient encore tout
l'orgueil du pouvoir qui venoit de leur échapper
avec la vie , où un art qui ſembloit furnaturel
confervoit à leurs dépouilles les formes
, les couleurs & preſque la fraîcheur de
la ſanté , &où s'eſt révélé, peut- être pour la
première fois à l'homme , l'eſpérance d'une
exiſtence immortelle; ces fouterrains , qui ,
ſe prolongeant dans preſque toute l'étendue
de l'Empire , formoient en quelque
forte deux Egyptes, l'une ſous le ciel, l'autre
ſous la terre ; ces lacs , ces mers dont
la main de l'homme avoit tracé l'enceinte
&gouvernoit les flots ; ces villes élevées
fur des chauffées , & ces chauffées élevées
fur les eaux ; ce Gouvernement où il y
avoit des Rois , des Prêtres , des Caftes, &
DE FRANCE. 63
où perſonne ne commandoit , où tout étoit
également foumis à un deſpotiſme qui
étoit celui de l'ordre ; ces opinions religieuſes
& politiques , enveloppées de myftères
, bienfaifantes pour l'Egypte , où elles
étoient nées & devenues fi funeſtes pour
le reſte de la Terre qui les a adorées fans
les entendre ; le contraſte de l'ancienne
Conftitution de l'Egypte , où tout étoit dirigé
par des règles minutieuſes dans la Pratique
, & grandes dans les vûes générales ,
avec le Gouvernement actuel de la même
contrée , où tout eſt abandonné aux hafards
& aux déſordres des paſſions & de
la barbarie. Tout dans l'Egypte offre à l'imagination
d'un Voyageur les plus riches
tableaux , & à ſa raiſon les plus ſavantes
recherches.
Si l'Egypte ancienne étoit bien connue,
un grand nombre de queſtions qui tourmentent
& défolent la curiofité humaine ,
feroient ou réſolues ou étouffées .
Dans la Syrie , le climat & la Nature
n'offrent pas tant de phénomènes , &, pour
ainſi dire, tant de prodiges ; mais on y découvre
des tableaux plus magnifiques &
plus touchans , plus variés ſur-tout. L'Egypte
eſt une terre pleine de miracles plutôt que
de beautés. Dans la Syrie, les beautés font
naturelles; & l'imagination, moins frappée
d'abord , s'y plaît & s'y enrichit enſuite
davantage : on y arrive , on s'y promène ,
&on en fort ayant fous les yeux des ta64
MERCURE
1
bleaux ou impoſans ou rians. » Le Libarr ,
>> dit M. de Volncy lui-même , dont le nom
› doit s'étendre à toute la chaîne du Kef-
>> raouan & du pays des Druzes , préfente
>>tout le ſpectacle des grandes montagnes.
>>On y trouve à chaque pas ces ſcènes où
>>la Nature déploie , tantôt de l'agrément
>>ou de la grandeur , tantôt de la bizarre-
>>>rie , toujours de la variété. Arrive- t - on
>> par la mer & deſcend-on fur le rivage ,
ود lahauteur& la rapidité de ce rempart
" qui ſemble fermer la terre , le gigantef-
>>que des maffes qui s'élancent dans les
>>nues , inſpirent l'étonnement & le ref-
" pect. Si l'Obfervateur curieux ſe tranf-
>>porte enſuite juſqu'à ces ſommets qui
>> bornoient ſa vue , l'immenſité de l'eſpace
» qu'il découvre , devient un autre ſujet de
>> fon admiration : mais pour jouir entiè-
>>rement de ce ſpectacle , il faut ſe placer
> fur la cime même du Liban ou du San-
» nin. Là , de toutes parts , s'étend un ho-
>> rizon ſans bornes ; là , par un temps
>>clair, la vue s'égare & fur le défert qui
>>confine au golfe Persique , & fur la mer
>>qui baigne l'Europe , l'ame croit embraf-
» ſer le Monde. Tantôt les regards errans
" fur la chaîne ſucceſſive des montagnes ,
>> portent l'eſprit , en un clin d'oeil , d'An-
» tioche àJérusalem ; tantôt ſe rapprochant
" de ce qui les environne , ils fondent la
>>lointaine profondeur du rivage : enfin
>> l'attention , fixée par des objets diftincts ,
:
DE FRANCE. 65
>> obſerve avec détail les rochers , les bois ,
>>les torrens , les côteaux , les villages &
>>les villes. On prend un plaiſur ſecret à
>>trouver petits ces objets qu'on a vus ſi
>> grands ; on regarde avec complaiſance la.
-vallée couverte de nuées orageuſes , &
> l'on ſourit d'entendre ſous ſes pas ce ton-
>> nerre qui gronda ſi long-temps ſur ſa tête.
>> On aime à voir à ſes pieds ces ſommets
>>jadis menaçans , devenus dans leur abaif-
>>ſement ſemblables aux fillons d'un champ
»& aux gradins d'un amphithéatre ; l'on
>> eſt flatte d'être devenu le point le plus
» élevé de tant de choſes , & l'orgueil les
>> fait regarder avec plus de complaiſance.
>>Lorſque le Voyageur parcourt l'intérieur
» de ces montagnes, l'aſpérité des chemins,
→ la rapidité des pentes , la profondeur des
>> précipices commencent par l'effrayer.
>>Bientôt l'adreſſe des mulets qui le por.
>> tent , le raffure , & il examine à ſon aiſe
>> les incidens pittoreſques qui ſe ſuccèdent
>> pour le diſtraire. Là , comme dans les Al-
>> pes , il marche des journées entières pour
> arriver dans un lieu qui , dès le départ ,
>> eſt en vue , il tourne , il deſcend , il cô-
>> toie , il grimpe ; & dans ce changement
>>perpétuel de fires , on diroit qu'un pou-
>>voir magique varie à chaque pas les dé-
>> corations de la ſcène : tantôt ce ſont des
>>villages prêts à gliſſer ſur des pentes ra-
>>pides , & tellement diſpofés , que les ter-
>>raſſes d'un rang de maiſon ſervent de
66 MERCURE
!
>>rue au rang qui les domine ; tantôt c'eſt
>>>un couvent placé ſur un cône iſolé ,
>> comme Marchaia dans la vallée du Ti-
» gre. Ici , un rocher percé par un torrent,
" eft devenu une arcade naturelle, comme
>>>à Nahr - el - Leben ; là un autre rocher
>>taillé en pie , reſſemble à use haute mu-
>>raille ; ſouvent ſur les côteaux les bancs
» de pierre , dépouillés & iſolés par les
>>eaux, reffemblent à des ruines que l'Are
>>auroit diſpoſées ; en pluſieurs lieux les
>> eaux trouvant des couches inclinées , ont
>>miné la terre intermédiaire , & ont for
» mé des cavernes comme à Nahr- el-Kelb ,
>>près d'Antoura. Ailleurs elles ſe ſont pra-
>>tiqué des cours souterrains , où coulent
>>des ruiſſeaux pendant une partie de l'an-
» née, comme à MarElias- el-Koum &à Mar
» Hanna. Quelquefois ces incidens pitto-
>>reſques font devenus tragiques. On a vu ,
>> par des dégels & par des tremblemens
" de terre , des rochers perdre leur équili-
» bre , ſe renverſer ſur les maiſons voifines
» & en écrafer les habitans : il y a envi-
>>>r>on vingt ans qu'un accident ſemblable
>>enſevelit près de Mar Djordjos un vil-
>>lage qui n'a laiffé aucune trace. Plus ré-
>> cemment , & près du même lieu , le ter-
> rein d'un côteau chargé de mûriers & de
>> vignes , s'eſt détaché par un dégel ſubit ;
>& gliffant fur le talus du roc qui le portoit
, il eſt venu , ſemblable à un vaiſſeau
>> qu'on lance du chantier , s'établir tout
DE PRANCE. 67
» d'une pièce dans la vallée inférieure. Il
>>en eſt réſulté un procès bizarre , quoique
juſte , entre le Propriétaire du fonds in-
>>digène , & celui du fonds émigré ; & il a
» été porté juſqu'au Tribunal de l'Emer-
>> Youſef , qui a compensé les pertes. Il
>>ſembleroit que ces accidens duflent jeter
>>du dégoût ſur l'habitation de ces monta-
>> gnes ; mais outre qu'ils font rares , ils font
>>compenfés par un avantage qui rend leur
>>féjour préférable à celui des plus riches
>> plaines ; je veux dire par la fécurité con-
>> tre les vexations des Turcs. Cette ſécurité
>> a paru un but fi précieux aux habitans
>>qu'ils ont déployé dans ces rochers une
" induſtrie que l'on chercheroit vainement
" ailleurs. A force d'art & de travail , ils
" ont contraint un fol rocailleux à devenir
" fertile. Tantôt , pour profiter des eaux ,
>>ils les conduifent par mille détours ſur
>> les pentes , ou ils les arrêtent dans les
" vallons par des chauffées ; tantôt ils ſou-
"tiennent les terres prêtes à s'écrouler par
>>des terraffes & des murailles. Preſque
>>toutes les montagnes , ainſi travaillées ,
>>préſentent l'aſpect d'un eſcalier & d'un
>>amphithéatre dont chaque gradin eſt un
>> rang de vignes ou de mûriers. J'en ai
> compté fur une même pente juſqu'à cent
»& cent vingt depuis le fond du vallon
>>juſqu'au faîte de la colline. J'oubliois
>> alors que j'étois en Turquie , ou ſi je me
ور
>>le rappelois , c'étoit pour ſentir plus vive68
MERCURE
1
1
>>ment combien eſt puiſſante l'influence
»même la plus légère de la liberté « .
Ce pays , où le climat eſt ſi beau & les
tableaux de la Nature ſi variés , eſt encore
un de ceux où ſe ſont paſſés dans l'Antiquité
les évènemens qui occupent encore le
plus le genre humain : c'eſt là que parut le
premier peuple navigateur & commerçant
de l'Univers ; là que s'établirent trois ou
quatre Religions, qui ont porté enſuite leurs
autels ſur une grande partie de la Terre ;
là que ſe ſont livrés dans divers ſiècles &
entre un grand nombre de Nations , les
combats dans leſquels l'Europe & l'Afie fe
font diſputé l'Empire du Monde. Les ruines
de Tyr , de Sydon , de Jérusalem , de Balbek
, de Palmire , du Temple de la grande
Déeſſe de Syrie , appellent de tous côtés
les regards ſavans de ceux qui ſont en état
d'étudier l'Antiquité dans ſes débris .
Aconſidérer les Voyages comme des ſujets
entre leſquels l'homme de talent fait un
choix , il n'en est donc pas de plus heureux
& de plus beaux que les Voyages de
Syrie & d'Egypte .
Mais auffi tous les deux exigent deux
talens affez divers pour ſe rencontrer rarement
dans le même Ecrivain . Pour reproduire
ſous ſa plume laNature qu'on a
ſous les yeux , il faut être Peintre , & il
faut à la fois avoir une grande érudition &
une logique nette & fûre , pour étudier &
reconnoître les débris de l'Antiquité ; pour
DE FRANCE. 69
voir dans ce qu'ils font ce qu'ils ont été,
ſans ſe ſervirjamais de ſon imagination que
pour donner plus d'étendue & plus de jufteſſe
à fon difcernement.
Or ces deux talens, nous croyons les trouver
tous les deux à un haut degré dans le
Voyagede Syrie &d'Egypte, de M. de Volney .
Quant au premier , celui de décrire &
de peindre , le morceau que nous avons copié
tout à l'heure en ſeroit ſans doute
une preuve ſuffiſante ; nous allons en rapporter
cependant un autre , non pour ajouter
à la preuve , mais pour ajouter au plaifir
des Lecteurs du Mercure. Il eſt ſi doux ,
tranquille ſur ſes foyers , de parcourir l'Afrique
& l'Afie , & de les voir avec l'imagination
rapide d'un Ecrivain qui vous montre
ſouvent dans une phraſe ce qu'il a vu
dans un espace de cent lieues !
M. de Volney nous a fait admirer les
beautés de la Syrie : voyez avec quelle abondance
de couleurs il nous en fait admirer
"enfuite les productions & les richeſſes !
>> La Syrie réunit ſous un même ciel des cl'-
>> mats différens , & raſſemble dans une en-
>> ceinte étroite des jouiſſances que la Nature
>>> a diſperſées ailleurs à de grandes diſtances
>>de temps & de lieux : chez-nous , par
= >> exemple , elle a ſéparé les ſaiſons par des
- mois ; là on peut dire qu'elles ne le ſout
"que par des heures. Eft-on importuné
- dans Saïde ou Tripoli des chaleurs - de
Juillet ? fix heures de marche tranſpor
70
MERCURE
>>tent , ſur les montagnes voiſines à la tem-
>> pérature de Mars. Eft-on tourmenté à Bé-
" charrai des frimas de Décembre ? une
>>journée ramène au rivage parmi les fleurs
>>de Mai. Auſſi les Poëtes Arabes ont - ils dit
>>que le Sannin portoit l'hiver ſur ſa tête ,
>>le printemps ſur ſes épaules , l'automne
>> dans ſon ſein, pendant que l'été dormoit
>>à ſes pieds. J'ai connu par moi-même la
» vérité de cette image dans le ſéjour de
>>huit mois que j'ai fait au Monastère de
>>Mas-Hanna , à ſept lieues de Bairout.
>> J'avois laiſſé à Tripoli, ſur la fin de Février,
>>les légumes nouveaux en pleine faifon , &
>>les fleurs écloſes : arrivé à Antoura , je
>> trouvai les herbes ſeulement naiſſantes ;
»&à Mas-Hanna tout étoit encore ſous la
" neige. Le Sannin n'en fut dépouillé que
>> ſur la fin d'Avril , & déjà dans le vallon
>>qu'il domine , on commençoit à voir bou-
>> tonner les roſes. Les figues primes étoient
>> paffées à Bairout , quand nous mangions
>>les premières ; & les vers à ſoie y étoient
>>en cocons , lorſque parmi nous l'on n'a-
> voit effeuillé que la moitié des mûriers. A
>>ce premier avantage , qui perpétue les
>>jouiſſances par leur fuccetlion , la Syrie en
>>joint un ſecond , celui de les multiplier
>>par la variété de ſes productions. Si l'Art
venoit au ſecours de la Nature , on pour-
>>roit y rapprocher , dans un espace de vingt
>>lieues , celles des contrées les plus diſtan-
>>tes. Dans l'état actuel , malgré la barbarie
DE FRANCE. 71
>>>d'un Gouvernement ennemi de toute ac-
>> tivité & de toute induſtrie , l'on est étonné
>>de la liſte que fournit cette province. Ou-
>> tre le froment , le ſeigle, l'orge , les féves
>>& le coton , plante qu'on y cultive par-
>>tout , on y trouve encore une foule d'ob-
>>>jets utiles ou agréables , appropriés à di-
» vers lieux. La Paleſtine abonde en Sesame
>> propre à l'huile , & en Doura , pareil à
>> celui d'Egypte. Le Maïs proſpère dans le
>> fol léger de Balbek, & le riz même eſt cul-
» tivé avec ſuccès ſur les bords du marécage
" de Haoulé. On ne s'eſt aviſé que depuis
>>peu de planter des cannes à ſucre dans les
>>>jardins de Saïde & de Bairout ; elles y ont
>>>égalé celles du Delta : l'indigo croît ſans
>> art ſur les bords du Jourdain , au pays de
"Bifan ; & il ne demande que des ſoins
» pour acquérir de la qualité. Les côteaux
>>de Lataqie produiſent des tabacs à fumer ,
>>qui font la baſe des relations de commerce
" avec Damiette & le Kaire. Cette culture
>>eſt répandue déſormais dans toutes les
>> montagnes. En arbres , l'olivier de Pro-
>> vence croît à Antioche & à Ramle à la
>> hauteur des hêtres ; le mûrier blanc fait
>>la richeſſe de tout le pays des Druzes , par
>>les belles ſoies qu'il procure ;& la vigne ,
>>élevée en échalas , ou grimpant ſur les
>>chênes , y donne des vins rouges & blancs
>>qui pourroient égaler ceux de Berdeaux,
>>Avant le ravage des derniers troubles, Yafa
" voyoit dans ſes jardins , deux plants du co72
MERCURE
1
1
>> ton, arbre de l'Inde, qui grandiſſoient à vue
>>>d'oeil; & cette ville n'a pas perdu ſes li-
>>mons , ni ſes poncirs énormes , ni ſes paf-
>>> tiques, préférés à celles de Broules même.
>>> Gaze a des dattes comme la Mekke , &
>> des grenades comme Alger ; Tripoli pro-
" duit des oranges comme Malte ; Bairout
>> a des figues comme Marſeille , & des ba-
-> nanes comme Saint-Domingue ; Alep a
>> le privilége excluſif des pistaches , & Da-
>>mas ſe vante avec juſtice de réunir tous
>> les fruits de nos provinces. Son fol pier-
>> reux convient également & aux pommes
> de la Normandie , & aux prunes de la
>> Touraine , & aux pêches de Paris. On y
>>c>ompte vingt eſpèces d'abricots , dont l'un
>>tient une amande qui le fait rechercher
>>dans toute la Turquie : enfin la plante à
>>> cochenille , qui croît ſur toute la côte ,
>>tientpeut-être cet inſecte précieux-comme
>> au Mexique & à Saint-Domingue ; & fi
>>l'on fait attention que les montagnes de
>>l'Yemen , qui portent un café ſi précieux ,
>>font une ſuite de celles de la Syrie , & que
>>>leur fol & leur température ſont preſque
>>les mêmes , on ſera porté à croire que la
>>Judée ſur- tout pourroit s'approprier cette
>> denrée de l'Arabie. Avec ces avantages
>> nombreux de climat &de fol , il n'est pas
>>étonnant que la Syrie ait paffé de tout
>>temps pour un pays délicieux, & que les
>>Romains & les Grecs l'aient miſe au rang
>>de leurs plus belles provinces , à l'égal
- même de l'Egypte ". Ce
T
DE FRANCE. 73
Ce talent de décrire & de répréfenter
les objets phyſiques , eſt encore le talent
le plus néceſſaire au Voyageur qui doit
peindre les uſages & la vie des peuples
ſauvages ou barbares. Tout eſt extérieur ,
tout eft au dehors chez ces peuples fimples ;
leurs manières ſont leurs moeurs , & les
mouvemens de leurs corps ſont les mouvemens
de leurs ames.
Il exifte& il ſe promène dans la Syrie, depuis
Alep juſqu'aux frontières de l'Egypte ,
trois peuples ou hordes errans , étrangers à
preſque tous les Arts de la civiliſation ; les
Turcmans , les Kourdes , & les Arabes du
déſert. M. de Volney les a vus tous les
trois , & il a ſéjourné chez les Arabes ;
il ſavoit déjà leur langue , il pouvoit interroger
& répondre : leur vie active & indépendante
, fi curieuſe pour un eſprit philoſophique
, ne pouvoit pas déplaire à un
jeune homme. Monté ſur un chameau , la
lance ſur l'épaule, comme eux, il a promené
ſa tente de déſert en déſert; il a connu leur
abondance & leurs famines , leurs qualités
naturelles & leurs défauts ( car on ne peut
pas dire qu'ils aient des vertus & des vices),
-leurs temps les plus proſpères & leurs calamités,
les idées qu'ils ont & de toutes les
Religions , de toutes les manières dont
Dieu eft honoré ou invoqué dans l'Univers ,
& de la Religion qu'un Arabe , que Mahomet
a donnée ou impoſée à une partie
de la terre. Rien n'eſt plus intéreſſant &
Nº.6. 9 Fév. 1788.
D
74 MERCURE
1
plus curieux dans le Voyage de M. de
Volney , que la deſcription de la vie &
des moeurs de ces trois peuples que nous
nommons Barbares , & particulièrement ce
qui regarde les Arabes. Il n'y a rien de plus
propre à jeter une nouvelle lumière ſur ce
parallèle, commencé par un Philoſophe de
nos jours , de la vie lauvage ou barbare , &
de la vie civiliſée :& ce qui rend ces trois
morceaux de M. de Volney infiniment plus
précieux encore , c'eſt qu'il ne paroît pas
avoir fongé lui-même à ce parallèle ; c'eſt
un témoin qui dépoſe , ſans vouloir juger
lui-même , & fans aucune préoccupation
des réſultats qu'on tirera de ſa dépoſition.
J'ai tâché , en lifant ces trois morceaux
de me mettre dans la même diſpoſition d'efprit
où ils ont été écrits , & après les avoir
-lus, je me fuis fais cette queſtion : S'il étoit
poffible de raffembler dans un même lieu
la multitude immenfe qui compoſe les Empires
civilifés de l'Europe , de lui lire ces
trois tableaux , de lui demander laquelle
de ces trois genres de vie , ou de la ſienne ,
elle aimeroit le mieux , & de recueillir enſuite
les voix'; à quel genre de vie la pluralité
des ſuffrages & des voix donneroit- elle
la préférence ? & il faut que je le diſe ; a
peine je me fuis fait la queſtion , que du
fond de mon coeur eſt partie cette réponſe ;
les trois quarts des hommis ainſi conſultés
& inftruits , s'écriroient : Envoyez - nous
dans les déferts &ſous les tentes des Arabes,
DI FRANCE
75
On pourra me dire , & cela eſt aſſez naturel
, que cette réponſe de mon coeur pourroit
bien n'être pas celle de plus de cent
millions d'hommes répandus dans les divers
royaumes policés de l'Europe ,& que
ce n'eſt pas fur tout par une pareille réponſe
qu'on peut réfoudre une pareille queſtion :
on me qualifiera de Déclamateur , titre terrible
avec lequel on a étouffé tant de vérités;
je conviens qu'il faut qu'on raiſonne ,
&non pas qu'on déclame : je conviens que
Rouleau a mis trop ſouvent ſon humeur à
la place de ſa logique ; & , quoi qu'on en
dife , ce n'est pas alors que je le trouve le
plus éloquent ; mais je déclare d'abord que
mon goût pour les écrits de ce grand Hommene
m'a pas fait adopter ſon opinion. C'eſt
pour moi une choſe trop manifefte que ce
n'eſt qu'au ſein des lumières , des Arts , des
Loix ,de toutes les facultés de la raiſon développées
, que l'homme pourra difpofer
de la Nature & de lui-même , de manière
à faire naître dans ſon ame tout ce qu'elle
peut recevoir d'affections heureuſes&bienfaifantes
, & dans la Nature tout ce qu'ello
peut produire de biens & de richeſſes pour
Phoname &pourtous êtres vivans. Mais une
choſe me paroît plus évidente encore ; c'eſt
que les peuples les plus éclairés marchent
tous aujourd'huidansde fauſles routes ; c'eſt
que notre civiliſation, au lieu de développer
les affections heureuſes & bienfaifantes du
coeur humain, les étouffe , les déprave ou
76 MERCURE
1
les égare ; c'eſt qu'à la place des paffions ,
quelquefois terribles , mais preſque toujours
douces , que la Nature nous avoit données ,
nous avons mis de fauſſes paſſions , en quelque
forte , qui tourmentent toujours , & ne
pénètrent jamais délicieuſement notre ame;
c'eſt que la Société , qui fait aller ou qui laiſſe
aller tous les biens dans un petit nombre de
mains , a commencé par être un grand attentat
contre la Nature , qui avoit donné tous ſes
biens à tous ; c'eſt que nos lumières , dont
nous ſomines ſi vains , ſont un ſpectacle qui
réjouit les regards de quelques Amateurs ,
comme ces feux d'artifice tirés dans des
jardins fermés de murailles , plutôt qu'une
vraie lumière, qui, répandue par-tout comme
celle de l'aſtre du jour , devroit porter partout
la clarté , la chaleur & la vie ; c'eſt
qu'enfin les Empires modernes de l'Europe ,
avec tout leur éclat & toute leur magnificence,
reffemblent beaucoup trop à ces palais
qui frappent & attirent de loin les regards
par de ſuperbes colonnades : on approche
; &, entre des colonnes d'ordre Ionique
ou Corinthien , ſous des portiques
d'un goût exquis , on apperçoit des gueux ,
des miférables à demi - nus , tremblans &
grelotans ſous les rigueurs du froid de Jan
vier ; on pénètre , &, dans d'élégans veſ
tibules , on voit un peuple de laquais chargés
& déshonorés de lourdes livrées ; à la
Ineur de la flamme qui s'échappe des foupi,
raux d'un appartement ſouterrain, on décout
DE FRANCE. 77
(
1
vre un autre peuple de valets ſe promenant
entre des fourneaux & fous une voute de
pierres de taille enflammées, comme celles de
l'enferduDante, les yeux &le front brûlés &
ruiſſelans de ſueur ; on croiroit que c'eſt la
fêre & le feftin d'une Nation nombreuſe qui
ſe prépare ; on monte , & les objets continuels
de tous ces magnifiques ouvrages , de
tous ces travaux , où tant d'hommes s'aviliffent
& ſe détruiſent tous les jours , ce
font trois ou quatre perſonnes qui ne daignent
pas même jeter un regard fur eux ;
qui , à peine ſortis d'un ſommeil qui les a
plus fatigués que repofés , vont ſe mettre
encore ſouffrans des excès de la veille , au
tour d'une table où tout les excite à de nouveaux
excès; où il y a tant de profufion, que
le plus intempérant y trouve plus de privations
que de jouiſſances; où preſque tout
ce qu'on prend pour foutenir la vie l'empoiſonne
& l'abrège ; & d'où l'on ne ſe
lève qu'après s'être mis hors d'état d'avoir
une idée ou un ſentiment qui puiſſe être
honnête & utile pour ſoi-même & pour
les autres.
Ces Palais figurent très-bien nos Empires.
Or, ſi c'étoit là tout ce que la civiliſation
peut jamais être ; ſi avec toutes les lumières
tous les Arts , toutes les Loix , il n'étoit pas
permis d'eſpérer d'autres effets& un autre
ordre de choſes ; je prie qu'un homme fincère
, & qui y a bien réfléchi , me dife sil
ne vaudroit pas mieux pour tout le monde
D3
MERCURE
avoir fon déſert , comme l'Arabe , fa lance ,
fon chameau & ſes dattes .
Mais eft-il prouvé que la Société puifle
être jamais autre choſe que ce qu'elle est ;
& ne ſommes - nous pas trop avancés ou
trop reculés , pour qu'on nous berce encore
de ces chimères de perfection , lorfque
nous fommes ſi loin de Platon , & que
l'Abbé de Saint-Pierre nous paroît ſi bon
homme ? Je livre & l'Abbé de Saint-Pierre
&Platon aux railleries de ceux qui ne les
connoiffent point & ne les ont jamais ouverts
; & je réponds , oui , ſans faire aux
hommes autant d'honneur que ces deux
Philofophes , fans en attendre & fans en
exiger autant de vertus : on pourroit les
rapprocher au moins de cet heureux étar
dont tout les éloigne , & fur tout ce qu'ils
appellent leurs plaifirs ; il ſeroit poffible de
les conduire àplus de ſageſſe &plus debonheur
par une combinaiſon ſimple, profonde
&bien entendue de leurs intérêts.Que cemot
d'intérêt, au moins, le ſeul auquelils croient
de la réalité , les faffe croire au Philofophe
qui s'abaiſſe à le leur faire entendre . Mais
ces moyens , où font ils ? ils exiftent déjà en
partie dans quelques écrits dont le génie
nous a fait préſent ; & fi nous encouragions
ces hommes, dont la penſée veille ſur l'humanité,
fi nous ceſſions feulement de les perfécuter
par nos Loix, ou par le ridicule, on
nous indiqueroit des moyens nouveaux &
plus fürs encore : Sanabilibus agrotamus
malis. Je l'avoue, pour nous élever & pour
DE FRANCE.
すり
hous fixer à cet état de félicité , il nous faudroit
un courage bien rare , celui d'avoir
le ſens commun .
On ne s'attendoit pas , peut-être , à ce
ſermon prêché aux Peuples & aux Empires
dans un extrait du Mercure. Mais un ex
trait , un livre , un Empire & un homme ,
tout cela paroît preſque égal dans de certaines
diſpoſitions d'eſptit. Le Mercuré , qui
dans un inſtant trouve tant de Lecteurs , eft
peut - être de tous les Ouvrages celui qui
peut répandre une idée ſaine avec le plus
de rapidité. Et je conſens qu'autour de moi
on ſe moque de ma digreſſion , fi , dans
quelque Province reculée , les lignes que
je jette ici en défordre plongent un ſeul
homme , jeune & fenfible , dans ces rêveries
où ſe fait entendre la voix puiſſante de
la Nature.
On voit que M. de Volney , lors mêtne
qu'il ne faitque peindre&décrire, fait beaucoup
penfer ; & quand il trace le tableau des
Gouvernemens, des Religions , des Arts , du
Commerce , foit de l'Egypte , ſoit de la
Syrie , on voit par-tout un eſprit qui joint
à des connoiſſances étendues cette fagacité
& cette logique fûre , ſans laquelle les connoiſſances
fervent ſi peu à la raiſon. Ce
qui rend les bons Voyages très rares ; c'eſt
qu'ils exigent des lumières & des vûes dans
tous les genres , parce qu'il faut parler de
tout ce qu'un peuple préſente aux regards des
Etrangers. Mais c'eſt cette difficultémême qui
D4
80 MERCURE
fait honneur à M. de Volney; les moeurs ,
les Cultes , les Arts , il embraffe tout , &
parle de tout avec intelligence.
Preſqu'à l'ouverture du premier volume , il
entre dans une diſcuſſion fur deux faits contre
M. de Savari , Auteur d'un autre Voyage
de l'Egypte , qui a eu beaucoup de fuccès.
M. de Savari a imprimé que les débordemens
du Nil ne s'étendent plus fur le Delta ;
M. de Volney affure qu'il a vu le Delta
couvert par les eaux du Nil débordées . M.
de Savari , d'après les témoignages d'Homère
& de Strabon , & l'inſpection des lieux ,
a conclu que , depuis Pſammétique, le Delta
, par les terres que dépoſe le Nil dans fes
débordemens annuels , s'étoit prolongé dans
la mer de l'eſpace d'une journée de navigation.
M. de Volney ne croit pas à ce prolongement;
il prétend que les paſſages de Strabon
& d'Homère , ou ne font pas cités
exactement , ou ſont mal entendus. Le premier
différent peut être facilement terminé ;
&nous croyons qu'il l'eſt déjà en faveur
de M. de Volney. M. de Savari , qui n'a
pas vu les eaux répandues ſur le Delta , a
conclu qu'elles ne s'y répandoient plus :
c'eſt trop conclure. M. de Volney , qui a
vu le Delta inondé ,
dû conclure , au
contraire , qu'il l'étoit encore quelquefois.
Chez lui le réſultat n'excède pas le fait ,
comme chez M. de Savari. J'avoue que , dans
le fecond démêlé , je penchereis plus pour
l'opinion de M. de Savari , que pour celle
de M. de Volney. Mais je ne puis pas ena
DE FRANCE. 81
trer dans cette diſcuſſion, qui mèneroit trop
loin , & qui n'eſt pas auſſi agréable qu'importante
pour la Phyſique , & pour la connoiffance
de l'ancien état du Globe. Il ſemble
que la manière honnête dont M. de Savari
eſt attaqué , doit l'engager à ſe défendre.
Il faut abandonner ſon amour-propre ,
mais non pas la vérité , ou ce qu'on prend
pour elle.
Nulle part M. de Volney ne fait preuve
d'autant d'eſprit philofophique & de talens ,
que dans le morceau qui termine ſon
Ouvrage , dans le Réfumé de la Syrie.
Là il s'élève à des idées générales , où , en
raffemblant ce qu'il a peint , il fait voir
bien au delà encore. Ce n'eſt plus un Voyageur
qui décrit des lieux ; c'eſt un Philoſophe
qui répand de nouvelles lumières fur
les plus importans objets des connoiffances
humaines..
Après avoir, dans tous le cours de fon
Ouvrage , fenti & penſé comme Montefquieu
fur la nature &les influences desGouvernemens
en général , fur celui des Turcs
en particulier , ici il s'oppoſe à ce grand
Homme ,&le combat dans ce qu'il a écrit fur
P'influence des climats. Cent fois l'Auteur de
l'Eſprit des Loix a été attaqué ſur ce même
fujet , & toujours peut-être avec plus de
confiance que d'avantage. La question eſt
très-étendue ; M. de Volney lui-même ne
l'a embraffée qu'en partie dans ſon Livre ,&
apeine nous en pouvons dire quelque chofe
dans un extrait. Ds
$ 2 MERCURE
Mais voici quelques idées qui fe préfentent
à nous.
On raifonne ſouvent contre Montefquieu,
comme s'il avoit dit quelque part ,
que le climat fait tout : dans vingt endroits
il a dit le contraire , & il a regardé les opinions
religieuſes & civiles , les Loix , les
moeurs , les manières , établies par émigrations
& par mélanges de peuples , comme
des cauſes puiffantes qui modifient , changent&
détruiſent même l'influence du climat.
On raiſonne contre Monteſquieu, comme
s'il avoit dit que les Orientaux font toujours
néceſſairement amollis & énervés ,
ſans énergie de corps & d'ame : & il a dit
expreffémentque cette même chaleur du climat
qui abat les forces du corps , exalte fouvent
celles de l'imagination , & que , par
enthouſiaſme , les peuples du Midi font des
choſes dont la rude énergie des peuples
du Nord n'eft pas capable.
Onraiſonne contre Montefquieu, comme
fi ce Légiflateur des Nations avoit condamné
les peuples du Midi à un éternel eſclavage :
& on voit au contraire qu'il indique des
moyens , & des moyens fürs , de combattre
& de détruire cette funeſte influence de
la molleſſe des climats du Midi .
On demande à Monteſquicu quel eſt le
point du ciel &de la terre, quelle eſt la latitude,
où commencent le chaud& le froid, la
liberté & la fervitude ? Et ce grand Homme
a eu ſoin de dire qu'aux mêmes points de
la terre & du ciel , aux latitudes qui font
DE FRANCE. 83
:
les mêmes , vingt cauſes , les unes phyſiques
, les autres ſociales , peuvent donner
des climats différens.
On croit être précis en voulant déterminer
avec cette rigueur géométrique des choſes
que laNature a laiſſées dans un certain vague
&dans des limites indéciſes ; & l'on ne fonge
pas que lorſque la Nature a été indéterminée ,
notre eſprit doit l'être , & que c'eſt en cela
même que conſiſte alors fon exactitude.
Enfin on veut oppoſer des faits à Montesquieu
, qui en a énoncé un ſeul qui
doit couvrir tous les autres , lorſqu'il a dit :
Voyez l'Afie , elle n'a guère jamais eu que
des tyrans & des eſclaves ; voyez l'Europe ,
elle n'a guère jamais eu que des Républiques
ou des Monarchies tempérées.
Mais je le ſens, c'eſt autrement & par une
autre marche qu'il faudroit rechercher ici la
vérité. Un procédé d'eſprit bien philofophique
dans cette queſtion, ſeroit celui qui examineroit
l'influence du climat dans l'ordre
fuivant : d'abord fur le globe & fur l'état des
élémens ; enſuite ſur les végétaux , ſur les
animaux, fur les peuples fauvages, fur les peuples
barbares , enfin ſur les peuples civiliſés :
en verroit évidemment que le climat agit
par influences fortes & prononcées ſur le
globe , fur les élémens , ſur les végétaux ,
fur les animaux , fur les peuples ſauvages
& barbares ; & l'on ſe demanderoit enſuite
ſi l'homme civiliſé peut avoir quelque
moyen de balancer affez puiſſamment
cette force toute-puiſſante qui domine toute
84 MERCURE
la Nature , qui est la Nature elle-même.
Nous avons conſidéré ailleurs cette grande
queſtion ſous ce point de vue affez nouveau
peut-être , & nous inviterons M. de Volney
à nous combattre avec franchiſe , comme
nous le combattons ici nous-mêmes .
Cet Article est de M. Garat.
La nouvelle Ecole du Monde , par un
Vieillard qui croit l'avoir connu , ou
Recueil de nouveaux Quatrains & Diftiques
moraux , fatiriques & galans ,
propres à tous les âges; in-8 ° . A Amf
terdam, & fe trouve à Paris, chez Didot
fils aîné , & Jombert le jeune , Libraires,
rue Dauphine.
CE Volume eſt d'un Homme de Lettres
très-connu par d'eſtimables productions &
des Ouvrages plus importans. On doit ce
recueil à fon grand âge , à une profonde
connoiſſance du monde , & à l'habitude de
réfléchir. Il s'étoit amuſé à rimer à meſure
les idées qui lui venoient les penfees que
lui faifoit naître ce qu'il avoit vu ou entendu
, ce qu'il avoit fait lui-même. On voit
par - là que tous ces morceaux doivent rou-
Jer fur une foule de ſujets différens. Ils font
le fruit de l'expérience,& peuvent ſuppléer
à celle d'autrui.
Sans doute l'Auteur ne s'eſt point Hatté
:
DE FRANCE. S
qu'une fi grande foule de quatrains & diftiques
feroient tous un plaiſir égal à ſes
Lecteurs . Il faut même convenir , qu'en
leur ſuppoſant à tous le même degré de
mérite , leur entaſſement nuiroit néceſſairement
à leur effet. La pointe de l'un émouf
feroit celle de l'autre. Mais , comme l'a dit
l'Auteur lui-même , un tel Ouvrage n'eft
pas fait pour être lu de fuite. D'ailleurs il
n'a pas eu fans doute la prétention de faire
de tous ces quatrains & diſtiques , autant
d'épigrammes piquantes. Il y en avoit qui
devoient offrir plus de raiſon que d'eſprit ,
qui ne devoient renfermer qu'un ſens utile.
Une maxime de morale , un principe de
conduite renfermé dans le cadre de deux
ou quatre vers , entre plus aisément dans
la mémoire ; & la rime l'y grave bien plus
profondément.
Toutes ces petites pièces ne ſont pourtant
pas morales ; l'Auteur, pour les varier,
y en a mêlé de ſatiriques & de galantes.
Nous allons en rapporter de pluſieurs
genres.
Crains la colère , ami , comme tu hais le crime !
C'eſt une Déité qui s'irrite aiſément ,
Et qui dans ſes fureurs & fon aveuglement ,
Enveloppe à la fois fon prêtre & ſa victime.
Voici un autre quatrain auſſi moral :
Bienheureux le prudent Sujet
Qui n'aime que ſon Roi pour Maître ;
:
86 MERCURE
Et fait ſe paſſer de Valet
Pour ne pas trop riſquer de l'être,
Celui-ci eſt un peu moins grave :
Damis eſt mal , dit-on, il vient de rendre l'ame ;
Et je me vois chargé de conſoler ſa femme.
-J'efpère tout du ſoin où tu t'es engagé ;
Onconfole aifément qui n'eſt guère affligé.
Terminons par un autre plus gai & auſſi
piquant :
:
:
Il n'eſt que deux maux dans la vie ,
Défaut d'argent & de ſanté :
Sans l'un on fête mal fa Mie ;
Sans l'autre on cſt mal fêté.
VARIÉTÉS.
ÉCONOMIE.
COMME la préparation du Chocolat intereffe
la ſanté , & que trop ſouvent cet aliment , mal
préparé ou falfifié , offre des différences qui en
font profcrire l'uſage , même dans les cas où il
feroit le plus grand bien , nous avons cru devoir
adopter & communiquer à nos Lecteurs un Procédé
dont nous a fourni la Notice le M. DUTHU ,
Md. Epicier - Droguiſte , rue S. Denis , vis-à-vis
DE FRANCE. 87
Sainte-Opportune , à Paris , connu par l'excellente
fabrication & le grand débit qu'il en fait. Il ne
faut pas oublier que cette préparation , toute
ſimple qu'elle eſt , exige des connoiſſances & des
ſoins qui font au deſſus de la portée de la majeure
partie des Fabricans .
La bonté du Chocolat dépend du choix des
matières & de la manipulation.
La majeure partie du Cacao du commerce eſt
altérée ou mélangée ; le Cacao karak eſt lameilleure
eſpèce , & en même temps la plus chère. II
faut que ce Cacao ſoit bien trié , parce qu'il contient
beaucoup de grains avortés , cariés & rances.
On met ſon Cacao bien mondé dans une broche
à brûler le café ; on l'expoſe à une douce
chaleur pour qu'il ne ſe torréfie point. Lorſque
par une légère preſſion des doigts , l'enveloppe
s'en détache on le retire du feu , on l'écrafe
entre les doigts grain à grain , on le vanne &
on l'épluche pour en ôter les grains douteux , les
fabſtances ligneuſes & les autres corps étrangers
qui échappent au premier triage.
Prenez fix livres de Cacao ainſi préparé , pilez-
12dans un mortier de fer affez chaud pour ramollir
ſeulement le Cacao. Trop de chaleur en
liquéfreroit le beurre ; quand il ſera réduit en
pâte , ajoutez peu à peu , & en continuant de
piler, cinq livres de ſucre. Dès que le melange
fera fait, portez la maſſe ſur la pierre à chocolat
, qui doit être placée dans une étuve dont la
température ſoit de 25 à 30 degrés de Réaumur :
on entretient la chaleur de la pierre avec une
poîle garnie de cendres chaudes ; on broye peu
àpeu la pâte juſqu'à ce qu'elle ſoit devenue prefque
impalpable; alors on aromatiſe le Chocolat
fuivant l'intention des Médecins & fuivant la
88 MERCURE
commodité des eſtomacs. Les aromates d'ulage
font la belle Cannelle de Ceylan , & la Vanille
dont les brins ſont gros &bien nourris ; on pulvériſe
la Vanille avec trois ou quatre parties de
fucre , & on ne l'ajoute , ainſi que la Cannelle ,
qu'à la fin de l'opération ; cing gros & demi de
Vanille ſur les onze livres de pâte, font ce qu'on
appelle Chocolat à demi- Vanille; onze gros fur la
mêmequantité, font le Chocolat à une Vanille, &c.
Un degré de chaleur trop conſidérable nuit fingulièrement
à la qualité du Chocolat ; mais en revanche
il accélère ſa préparation. Les ouvriers à la
tâche ne manquent pas de ſe ſervir de ce moyen
pour épargner leurs bras & leur temps. Cette
manoeuvre développe l'acide du beurre de Cacao' ,
le diſpoſe à rancir , & détruit en outre le mucilage
de l'amande.
Les Fabricans ordinaires , qui ne voient pas ce
qui ſe paffe , corrigent l'acreté & rendent le parfumà
leur Chocolat avec des aromates tels que
le Storax; mais les connoiſſeurs diftinguent bien
l'odeur favoureuſe du Chocolat bien fait, d'avec
celui dont l'odeur est contrefaite . D'ailleurs fes
propriétés font totalement changées ; il faut donc
que la maſſe ſoit ſenſiblement en équilibre de
température avec l'étuve. Il faut auffi employer
du fucre raffiné au lieu de cafſfonnade ; celle-ci ,
quelque belle quelle ſoit, contient toujours des
fubſtances terreuſes mal - propres qui détériorent
le Chocolat.
DE FRANCE.
ANNONCES ET NOTICES .
HISTOIRE NATURELLE des Quadrupèpes ovipares
& des Serpens , &c .; par M. le Comte de
-la Cépède , Garde du Cabinet du Roi , &c. Vol.
in-4°. Tome I , avec 41 Planches. Prix, 15 liv..
en bl. , 15 liv. 10 f. br. , & rel. 17 liv. AParis ,
Hôtel de Thou , rue des Poitevins.
Cet Ouvrage eſt la continuation de l'Hiſtoire
Naturelle publiée par M. de Buffon ; le Volume
que l'on donne aujourd'hui au Public , contient
l'Hiſtoire de tous les Quadrupèdes ovipares ; &
le Volume ſuivant , qui paroîtra inceflamment ,
renfermera celle de toutes les eſpèces de Serpens :
ils termineront par conféquent deux branches
importantes de l'Hiſtoire Naturelle , générale &&
particulière.
Le choix que M. de Buffon a fait de M. de la
Cépède pour exécuter les parties de l'Hiſtoire
Naturelle , dont ſa ſanté ne lui permettra pas de
s'occuper , eſt une des meilleures preuves de la
bonté de l'Ouvrage que nous annonçons. L'Auteur
a fait connoître depuis long-temps par des Produc
tions conſidérables , l'étenduede ſes connoiffances.
Et d'ailleurs le Volume qu'il vient de publier paroît
avec l'approbation de l'Académie, donnée d'après
unRapport très-étendu & impriméà la tête du Volume
, dans lequel MM. d'Aubenton , Fougeroux
& Brouffonnet rendent compte de la manière la
plus favorable , non ſeulement du plan de l'Ouvrage,
de l'ordre méthodique ſuivant lequel M.
MERCURE
de la Cépède a préſenté les diverſes eſpèces d'animaux
dont il traite, du foin avec lequel les
deſcriptions ont été faites d'après les divers individus
conſervés au Cabinet du Roi , de l'étendue
des recherches , de l'expoſition des habitudes naturelles
, de la conſidération des rapports des
divers animaux , des vûes & de toutes les chofes
nouvelles que les Naturaliſtes trouveront dans
eetse Production ; mais encore de la forme de
l'Ouvrage , & de la manière dont M. de la Cépède
l'a rendu agréable à toutes les claſſes de
Lecteurs. Il nous a paru en effet qu'on ne pouvoit
pas écrire avec plus de clarté , de précifion
&de nobleſſe , ni peindre la Nature avec plus .
d'intérêt & de vérité. Nous nous empreſſerons de
faire connoître plus en détail cet Ouvrage important.
DESCRIPTION & usage du Cerele de réflexion ,
avec différentes Méthodes pour calculer les Obſervations
Nautiques ; par le Chevalier de Borda,
CapitainedeVVaaiſſeau , ChefdeDivifion ,&Membre
des Académies Royales de: Sciences & de Marine;
in-4°. Prix , 4 liv. 4 f. De l'Imprimerie de
Didot l'aîné. A Paris , chez Didot fils aîné ; Jombert
jeune , rue Dauphine.
* Il y a douze ans que M. le Chevalier de Borda
avoit fait exécuter pour la première fois le Cercle
deréflexion dont il eſt queſtion dans cet Ouvrage.
L'uſage de cet inſtrument s'eſt étendu peu à peu
depuis cette époque dans la Marine ; mais comme
il n'eſt connu encore que d'un petit nombre de
Marins , l'Auteur a cru avec raiſon qu'il feroit
utile d'en donner une deſcription détaillée & une
explication fatisfaiſante.

NOUVEAU Plan de la Ville de Marseille , auquel
on a joint le Projet d'agrandiſſement levé
DE FRANCE
par ordre du Roi en 1785. Prix, 12 liv. A Marfeille
, chez Roullet , Lib., au Cours ; & à Paris ,
chez Moutard , Imp. Lib. , rue des Mathurins ,
Hôtel de Cluni.
Ce Plan , que M. Roullet eſt venu faire graver
à Paris , fait honneur à fon zèle & au talent de
l'Artiſte qui l'a exécuté. C'eſt une des meilleures
Gravures que nous ayoonnss dans ce genre , par le
foin & l'exactitude : il y a autant de précifion
que de clarté. Dans la bordure fimple , mais de
bon goût , ſe trouvent les principaux monumens
anciens & modernes de cette Ville célèbre. Dans
les angles de la bordure , font placés en petit les
Plans de la Ville d'Aix , Toulon , Arles & Antibes
; on eft fur-sout content de celui de Toulon.
ESSAI d'Infcriptions pour differens Monumens
de Paris ; Brochure in-8°. de 17 pages. A Londres;
& fe trouve à Paris chez Royez , Libraire,
quai des Auguftins ; & chez les Marchands de
Nouveautés. $
Parmi ces Inſcriptions latines , dont quelquesunes
ſont traduites en françois , on en trouvera
de fort heureuſes par l'idée & par l'expreffion.
Nous en avons inféré pluſieurs dans ce Journal.
ANECDOTES originales de Pierrele Grand ,
recueillies de la converſation de diverſes perſonnes
de diſtinction de Saint - Pétersbourg & de
Moskow; par M. de Sthahlin , Membre de l'Académie
Impériale de Saint-Pétersbourg. Ouvrage
traduit de l'allemand ; in-8°. AStrasbourg, chez
J. G. Tresttel , Lib. ; & à Paris , chez les principaux
Libraires .
Le Traducteur de cet Ouvrage a raifon de
penfer que des Anecdotes d'un homme autfi célèbre
que Pierre le Grand, doivent intéreffer. Il
22
MERCURE
y en a de curieuſes , & même d'ignorées parmi
celles qui font rapportées dans ce Recueil; & en
indiquant & faiſant connoître les ſources où il a
puiſé, l'Auteur acquiert des droits à la confiance
de ſes Lecteurs .
PROCÈS - VERBAUX des Affemblées Provinciales
du Berri , années 1778 , 1779 , 1780 &
1786; 2 Vol. in-4°. Prix , brochés 12 liv. A
Paris , chez Née de la Rochelle , Lib . , rue du
Hurepoix, près du Pont Saint-Michel , Nº . 13 ;
& chez les principaux Libraires du Royaume.
Les perſonnes qui ont ſouſcrit , ſont priées de
faire retirer leurs exemplaires en payant 9 liv. ,
&de repréſenter leur quittance de ſouſcription.
Lc Procès-Verbal de 1783 paroîtra dans peu.
HOMÉLIES de S. Léon, Pape, ſur les Myſtères
de laNativité, l'Epiphanie, la Paſſion de la Réfurrection
de N. S. ,ſon Afcenfion , la Fête de la Pentecôte,
& ſa Transfiguration, & pour le Carême ;
in-12. Prix , 3 liv. relié. A Paris , chez Mérigot
le jeune , Lib. , quai des Auguſtins.
Nous nous contenterens de citer pour cet Ouvrage
édifiant l'approbation du Cenſeur, qui penſe
que cette Traduction fera connoître aux Fidèles des
difcours d'un grand Pape, auſſi illuftre par ſa ſainteté
que par ſa ſcience; qu'ils y trouveront de
ſolides inftructions ſur les principaux Myſtères de
notre Foi ; & que cette onction eſt capable d'exci
ter en eux les ſentimens de la prière la plus vive.
SUPPLÉMENT au Manuel des Mariages , propre
à MM. les Curés , Vicaires , &c. ou Traité
fur les Diſpenſes des Mariages ; par M. l'Abbé
Thuet , Prêtre du Diocèſe de Noyon , Licencié
enDroit Canon , de la Faculté de Paris , & pre
DE FRANCE.
93
1
mier Vicaire de Saint-Médard de Paris. Brochure
in-8°. de 43 pages. Prix , I liv. 4ſous. A Paris ,
chez l'Auteur, au Vicariat de Saint-Médard , rue
d'Orléans , Fauxbourg Saint - Marcel ; Née de la
Rochelle , Lib . , quai des Auguſtins ; & Creffend,
rue Saint - Etienne - des - Grès , vis-à-vis l'Egliſe
Collégiale.
Le Manuel de l'Auteur de cet Ouvrage avoit
reçu un accueil favorable ; le Supplément que
nous annonçons lui avoit été demandé , & il étoit
néceſſaire pour remplir ſes intentions . :
NOUVEAU Commentaire des Loix du Commerce,
comparées les unes aux autres. Ouvrage renfermant
le Traité des Abus introduits dans le Com
merce, de leurs cauſes & effets , avec les moyens
de les faire ceffer ; par M. T... D... B... , Avocat ;
in- 12 . A Paris , chez Nyon l'aîné , Lib . , rue du
Jardinet.
•Un Ouvrage fur cette matière ne peut être
qu'atile, foit pour faire connoître les ſages Loixdu
Commerce, foit pour donner occafion d'y faire
des réformes utiles.
CODICILE de Jérôme Sharp , Profeſſeur de Phy-
Aque amuſante , où l'on trouve parmi pluſieurs
tours dont il n'eft point parlé dans ſon Teſtament,
diverſes récréations relatives aux Sciences & aux
Beaux-Arts ; pour ſervir de ſuite à la Magic Blanche
dévoilée, par M. Decramps ; avec 64 Fig.
in-8 °. A Paris , chez Leſclapart , Libraire , rue du
Roule.
C'eſt ici un quatrième Volume ; s'il eſt accueilli,
l'Auteur en promet un cinquième.
MÉMOIRES relatifs à l'état de l'Inde ; parM
Warren Hastings , Ecuyer , ci-devant Gouverneur
du Bengale. Nouvelle édition , avec des augmen
94
MERCURE
tations; traduits par M. de la Montagne , &publiés
par M. le Chevalier de P***.; in-8 °. de
176 pages. A Amſterdam ; & ſe trouve à Paris,
chez Royez, Lib. , quai des Auguſtins.
Le procès ſuſcité à M. Haſtings au Parlement
de Londres , retentit dans toutes les Cours , &
circule dans toutes les Nations. Dans cette circonftance
, on ne lira pas fans intérêt ces Mémoires,
qui retracent une partie de ſa conduite
pendant fon gouvernement. Cette Brochure offre
un avantage de plus , celui de faire connoître
l'état actuel de la Compagnie des Indes Angloiſes.
AUTRES Détachemens de la Langue primitive.
Obſervations au ſujer de l'Ouvrage de l'origine
des Sociétés & du Langage , par M. James Grant ,
Jurifconfulte anglois ; par M.le Brigant , Avocat.
Brochure d'une feuille d'impreſſion ; in - 8°. A
Paris , chez l'Auteur , Hôtel Dugueſclin , rue de
Seine , Fauxbourg S. Germain ; & chez Cailleau ,
Imp. -Lib. , rue Galande.
DISCOURS fur les progrès de la Bienfaisance ;
par M. Thomas de Riom. Brochure in- 18 de 47
pages. Prix , 18 f. , & 24 f. franc de port par la
Pofte. A Paris , chez Buiſſon , Lib. , rue des Poirevins
, Hôtel de Mefgrigny.
MINERALOGIE nouvelle , ou l'Art de faire des
Eaux minérales ; par M. Laugier , Docteur en Médecine
de l'Univerſité de Montpellier , &c. A
Senlis , de l'Imprimerie de N. L. F. des Roques ;
& à Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
LETTRES de Cicéron à Atticus , avec des
Remarques & le texte latin de l'édition de Groewins;
par M. l'Abbé Mongault , de l'Académic
S
-
DE FRANCE.
१६
1
2
Françoiſe , & ci-devant Précepteur de Mgr. le
Duc d'Orléans. Nouvelle édition , revue & cor
rigée. 4 vol. in- 12. Prix , 12 liv. reliés, A Paris ,
chez Bailly , Lib. , rue S. Honoré ; Savoie , rue S.
Jacques ; & Barbou , rue des Mathurins,
TRAITĖ de l'éducation du Cheval en Europe,
contenant le développement des vrais principes
des Haras, du vice radical de l'éducation actuelle ,
& des moyens de perfectionner les individus en
perfectionnant les eſpèces; avec un Plan d'exécution
pour la France ; par M. de Préſeau de
Dompierre , Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de S. Louis , Mestre de Camp de Cavalerie.
In-8°. Prix , 3 liv. br. A Paris , chez Mérigot le
jeune , Lib . , quai des Auguſtins,
Le titre de cer Ouvrage annonce le but & le
plan de l'Auteur , & prouve fous quel aſpect important
il a embraſſe ſon ſujet. En partant des
bons principes , il a pris pour guide l'expérience ;
&fon Ouvrage peut-être d'une très-grande utilité.
VUE des plus beaux Monumens & Edifices de
Paris , deſſinée par le Sr. Durand , Architecte ; &
gravée , en couleur , par Janinet. Les Numéros
depuis 1 juſque & compris le No. 57. Prix , 12-f.
chaque. Diverſes Vucs en grand , intérieur
de l'Egliſe du Val-de-Grace , depuis le Nº. jufque&
compris le N°, 19. Prix , 2 liv. chaque. A
Paris , chez Efnault & Rapilly , rue S. Jacques ,
à la Ville de Coutance , No. 259.
MÉTHODE nouvelle ou raiſonnée pour le Baffon,
où l'on donne une explication claire & facile de
la manière de tenir cet Inſtrument ; des obſervations
fur le Baſſon ancien & moderne , où l'on
traite de tout ce qui a rapport à cet Inſtrument :
96 MERCURE DE FRANCE.
avee des exemples pour les différens coups de
langue , pour le doigté ; pluſieurs leçons , à deux
Parties, pour les Commençans ; fix leçons , avec
Prélude, pour ſe familiariſer avec le doigté ; 12
petits Airs , & 6 Duos , dont les 3 premiers font
très-faciles , & les 3 derniers concertans ; par M.
Ozy , premier Baſſon de la Muſique du Roi. Prix,
livres. = Méthode nouvelle & raisonnée pour la
Flûte, où l'on donne une explication claire &
fuccincte de la manière de tenir cet Inſtrument ;
où l'on traite de ſon étendue , de ſon embouchure
, du vrai ſon des coups de langue , & en
général de tout ce qui a rapport à la Flûte ; avec
quelques leçons où les différens coups de langue
font mis en pratique , des Préludes , 12 petits
Airs , & 6 Duos très-propres à former les Elèves ;
par M. Amand vanderHagen. Prix , 9 livres. A
Paris, chez M. Boyer , rue de Richelieu , paſſage
du Café de Foy ; & Mme. Lemenu , rue du Roule,
à la Clefd'or.
TABLE.
1
ERS à Mme. la Prin- Voyage en Syrie &en Egyp- V
ceffe Rofpigliosi.
Chanson.
Dialogue.
Mon Epitaphe.
49 te.
50 La nouvelle Ecole du Monde.
59
Idem. 84
Variétés. 86
Charade,Enig.&Logog. 16 Annonces&Notices. 8,
APPROBATION.
J'AI lu, par ordre deMgr. le Garde des Sceaux ,
leMERCURE DE FRANCE, pour le Samedi 9 Février
1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe ca
empêcher l'impreffion. AParis , le 8 Février 1788.
RAULIN.
-
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varsovie , le 14 Janvier 1788 .
On avoit écrit de Kaminieck que l'armée
de Romanzof venoit d'entrer en quartiers
d'hiver ; on écrit aujourd'hui qu'elle s'eſt
miſe en marche pour ſe joindre aux Autrichiens
dans la Pocutie ; demain , peutêtre
, on la fera trouver ailleurs , & voilà
ce qu'on appelle des nouvelles. Au reſte ,
le Prince Potemkin n'eſt point & ne ſera de
fitôt à Pétersbourg; S. E. ſe trouve toujours
Elifabeth-Grod, avec ſon neveu , paralliance,
le Grand Général Comte Branicki.
Les triomphes des Généraux Ruſſes au
pied du Caucase , n'ont pas empêché , à
cequ'on affure maintenant , que le Scheik-
Manfour n'ait de nouveau raſſemblé 20
nille Tartares , près de Berſini, avec lesquels
il s'eſt avancé ſur Taman.
Nº. 6, 9 Février 1788 . C
( 50 )
ALLEMAGNE .
De Berlin le 19 Janvier.
,
Le Roi a envoyé l'Ordre de l'Aigle-Noir
auGrand- Chancelier Baron de Carmer, en
lui écrivant en ces termes :
Mon cher Grand- Chancelier , Baron de CARMER .
«Ayant reçu le ſecond tome du projet d'un
Code de Loix général que vous venez de compoſer
pour mes Etats , ainſi que la Taxe des épices &
frais de Juſtice pour les Tribunaux de cette ville ,
je vous renvoie cette dernière ci- jointe , munie de
mon approbation. J'admire , & je ne puis affez
louer le zèle infatigable avec lequel vous vous
efforcez de porter à ſon plus haut point de perfection
poſſible, cette branche importante du bienêtre
de mes Etats que je vous ai confiée : vous
ſavez combien je prends à coeur tout ce qui peut
contribuer au bonheur de mes fidèles Sujets ; &
comme vous entrez ſi bien dans mon idée , en
furmontant avec un courage héroïque les obſtacles
que vous rencontrez dans vos travaux , & en vous
hâtant de donner aux Etats Pruffiens un Code
général&complet , je crois que l'Ordre de l'Aigle-
Noir de Pruffe , dont je vous envoie les marques ,
ne pourra que vous encourager dans la pénible
carrière que vous courez . Acceptez-le comme une
marque de ma gratitude. Puiſfiez-vous le porter
encore long- temps , & remplir les deſirs de votre
affectionné Roi . »
Signé, FRÉDÉRIC GUILLAUME.
ABerlin , le 18 janvier 1788.
Les deux Compagnies d'artillerie qui
avoient été envoyées en Hollande , font
revenues ici le 9 de ce mois.
(51)
Les Juifs de cette Capitale ſe ſont affranchis
, par une fomme annuelle de
40,000 rixdalers , de l'obligation de prendre,
en certains cas , une quantité déter
minée de porcelaines de la manufacture
royale. Pluſieurs Négocians de cette Nation
ſe font chargés d'établir des entrepôts
de cette marchandise , &d'en faciliter le
débit. Il leur a été accordé une remiſe de
30 pour cent pour cet objet.
La furface de la Siléſie Prufſienne & du Comté
deGlatz n'est pas encore rigoureuſement détermirée.
Quelques-uns la portent à 650 milles carrés ;
d'autres , à 664 , & le Conſeiller Sack , à 682 : le
nombre moyen cit de 665. Le dernier dénombrement
de ces Provinces , fait avec la plus grande
exactitude , en fait monter la population actuelle
à 1,744,218 ames , y compris le militaire ; ce qui
donne 2,622 habitans par mille carré d'Allemagne.
Le nombre des feux eſt de 297,103. On
peut compter près de 6 individus par maiſon . En
1787 , on trouva dans ces Provinces 15,965 mariages
, dont 2,741 dans les villes , & 13,224 à
la campagne ; ce qui fait un mariage fur 109 individus:
les naiſſances montèrent à 75,728 , dont
12,578 dans les villes ,& 63,150 à la campagne :
les morts-nés , au nombre de 2,039 , favoir, 1,244
garçons & 795 du ſexe ; ce qui fait près le 37 .
enfantmort né: les enfans illégitimes , au nombre
de 2,649 ; ce qui fait un bâtard fur 27 enfans légitimes
: les morts s'élevètent à 54,731 ; c'est un
fur 32 vivans. Les naiſſances ont furpaffé les morts
de 20,997.
Pendant l'année dernière , on a compté
dans la Pomeranie Pruſſienne & la Prin
cij
(52 )
cipauté de Camin 3,328 mariages ,
14,780 naiſſances , & 9,394 morts .
De Vienne , le 18 Janvier.
Nous avons perdu l'Archiduc-Ele& eur
de Cologne, qui a quitté , le 12 , cette Capitale
, & l'Archiducheſſe Marie-Chriſtine
qui , le 13 , a pris avec ſon époux la route
deBruxelles .
Quant au départ de l'Empereur , lui feul
& ſes Miniſtres en ſavent l'époque , que
le Public détermine de huit en huit jours ,
& juſqu'à préſent ſans avoir rencontré
juſte. Son voyage en Hongrie aura pour
but , à ce qu'on imagine , de viſiter les
places fortes & le grand cordon des frontières
, qu'on croit compoſé de 215,000
hommes , avec 2,846 pièces d'artillerie.
Le Conſul de S. M. I. en Moldavie ,
de retour ici depuis quinze jours , nous a
déſabuſé des maſſacres&incendies de Jaſſi .
Les violences commiſes par les Cavaliers
Ottomansſe ſont réduites à l'enlèvement
d'un nombre de chevaux qui leur étoit
néceſſaire , & à quelques coups donnés à
ceux qui ont refuſé de ſe prêter à cette
livraiſon .
On ſuppoſe que les Ruſſes , au nombre
de 30,000 hommes , ont dû joindre , le 8
de ce mois , le cordon des troupes de Sa
M. I. en Buckowine , d'où l'armée com(
53 )
binée fe porteroit ſur la Moldavie. Il n'eſt
preſque pas de jour que le Prince de Saxe-
Cobourg , Commandant de ce Cordon ,
n'ait reçu de l'armée Ruſſe cantonnée en
Pologne , ou ne lui ait expédié des eftaffettes.
Le 2 de ce mois , on apublié un nouveau Réglement
général de Douane , accompagné de Tarifs
pour les Etats héréditaires de Bohême , de
Gallicie & d'Autriche , le Tyrol & l'Autriche antérieure
exceptés. Ce Réglement , qui ſupprime
toutes les Loix antérieures dans cette partie d'Adminiſtration
, ſervira de guide aux Douanes , aux
Négocians & aux Voyageurs. Les avantages &
franchiſes accordés aux ports de Trieste , de Fium ,
deBuckatie , de Porto-Re, de Zeng & de Carlo-
Pago , ainſi qu'à la ville de Brodi , ſont confervés.
DeFrancfort-fur-le-Mein , le 25 Janvier.
Nous avons parlé d'un Congrès qui
devoit ſe former à Mayence entre les
Membres de la Ligue Germanique. Le
bruit ſe ſoutient , & l'on dit le Duc de
Saxe- Weimar déja arrivé au rendez - vous .
M. de Stein s'y rendra de la part du Roi
de Pruffe , & M. de Bunau , comme Envoyé
de la Cour de Dreſde. Onconjecture
que ce Congrès travaillera à affermir cette
Affociation , àdreffer un nouveau plan de
Capitulation Impériale , à réformer la Juftice
, & à rétablir la Viſitation de la Chambre
Impériale de Wetzlar.
cilj
( 54 )
Le Landgrave de Heſſe-Caffel a permis
aux Catholiques de la ville de Marpurg
l'exercice public de leur Religion , & leur
a accordé pour cela une des Salles de
l'Hôtel-de-Ville .
On faitde grandes levées dans l'Ele&orat
de Saxe : les Compagnies ſont encore
augmentées de 20 à 25 hommes. Par
ordre de l'Electeur , l'armée ne fera point
partagée en deux camps , cette année: elle
n'en formera qu'un ſeul près de Pilnitz ,
aux ordrés du Général Benkendorf. La po.
fition fera à peu-près la même que l'armée
avoit priſe en 1782. Depuis ce temps ,
elle a été augmentée de plus de 3,000
hommes.
Si l'on en croit les Lettres particulières
de Vienne , l'Empereur partira avant la
fin du mois , & dirigera ſa marche vers la
Buckowine. L'Archiduc François ne ſera
pas du voyage ; il partira avec ſa nouvelle
épouſe pour Florence. Les Généraux
Ruſſes auront , ſur la frontière , une conférence
avec S. M. I. , qui reviendra après
dans cette Capitale , où elle réſidera jufqu'à
l'ouverture de la campagne au printemps.
Les Ottomans auront à maintenirquatre
Corps d'armée ; l'un , en Servie , fera porté
à 100,000 hommes ; le ſecond , en
Boſnie , de 60,000 ; le troiſième , dans la
( 55 )
(
Beſſarabie & la Moldavie , où ſe trouve
l'élite du Corps d'artillerie ; enfin , un dernier
de 20 à 25,000 hommes pour agir en
Crimée. Ce prodigieux développement de
forces eft néceſſaire à la ſureté de l'Empire
, & indique toute l'étendue des
dangers dont il eſt menacé par la réunion
des deux Cours Impériales contre lui.
On parlė vaguement d'un Courier arrivé
le 13 à Vienne , avec la nouvelle qu'un
détachement Turc de la Boſnie , venoit
de faire une invaſion ſur le territoire Impérial
du côté de Carlo-Pago , & que le
Corps du Général de Vins qui avoit
traverſe la Save , eſt revenu dans ſes anciens
poftes .
,
Nous avons rapporté les différens récits
qui ont eu cours , touchant l'affaire myftérieuſe
de Belgrade , du 2 décembre dernier.
Pour fixer les incertitudes , nous allons
donner à nos Lecteurs l'extrait d'uns
lettre , dont l'authenticité nous eft connue
, & écrite par un Officier même de
l'armée Autrichienne devant Belgrade.
,
" Notre armée a fait une tentative fur Belgrade:
>>le plan avoit été envoyé par le Général L......
» Ses/Partiſans les plus zélés , qui firent fous fes
>> ordres les campagnes de la guerre de 7 ans
>>regardent ce plan comme fon chefd'oeuvre ;
» mais il eût fallu ce même Général pour l'exé-
>>cuter. Malgré notre proximité , tout ſembloit
>> tranquille dans Belgrade , où nous avions des
CIV
( 56 )
>> intelligences & introduit un Capitaine & deux
>> Lieutenans traveſtis; l'avant-garde conduite par
» le Général Clairfait s'étoit avancée en filence&
>>>nuitamment , juſqu'à la première enceinte. Bel-
>> grade , il faut l'obferver , a 3 enceintes ; la pre-
>> mière n'a que des portes ; la ſeconde , un foffé
»& des remparts faciles à franchir ; la troiſième
» a de très-bonnes fortifications. Sur un ſignal à
>>>donner , dès que les diverſes colonnes du Corps
>> d'armée conduit par le Général Gemingen , ſe-
>> roient arrivées à leur deſtination , on devoit ou-
» vrir la porte devant laquelle attendoit le Corps
» du Général Clairfait : toute cette avant-garde
» étoit déja répartie , & avoit des gens affidés
» pour conduire les divers pelotons où ils de-
>> voient ſe porter ; chaque homme favoit très-
>> poſitivement ce qu'il avoit à faire , & en en-
>>trantál n'avoit plus d'ordre à attendre. Les gens
>> préposés pour enclouer les pièces de fortifica-
» tion , étoient déja munis de clous & de mar-
>> teaux ; les gardes pour chaque magaſin , pour
>> chaque quartier d'Officiers militairesde laplace,
>>avoient un guide ; tous les Officiers de l'avant-
>> garde , l'aſſurance d'avancer d'un rang ; & la
>>veille , il fut déposé 30,000 florins promis aux
>> Soldats de cette avant-garde. Cependant le Gé-
>>néral Clairfait , dans le Corps duquel régnoit le
>> plus profond ſilence , attendit , mais inutile-
>> ment ; point de ſignal , & le jour n'étoit pas
> éloigné : le bruit de l'armée ſe fit entendre
» mais de loin ; ce bruit donna de l'inquiétude à
>>la garnison; il y eut bientôt du mouvement :
>>nos trois Officiers qui fe trouvoient dans la
>> place devoient craindre. Ce fut avec peine qu'ils
>> parvinrent à ouvrir ( ils avoient les clefs ) & à
» fuir : M. de Clairfait n'étant pas appuyé , &
>> ſentant que d'un côté la garniſon étoit en alarme,
( 57 )
>> notre Corps d'armée encore éloigné , n'ayant
>> aucun fignal pour entrer , &ne pouvant feul
» s'expoſer à la merci d'une forte garniſon qui
>> pouvoit maſſacrer tout le Corps , n'entra point ,
>>quoique la porte reſtât ouverte très-long-temps :
>> il fe replia fur l'armée , & le coup fut manqué.
>> LesTurcs qui avoient évité, par tous les moyens,
>> d'entrer en guerre avec nous, font actuellement
> des diſpoſitions conféquentes à cette hoftilité. »
Les Princes & Etats du Cercle de Franconie
ont défendu , dans les pays de leur
domination , toute eſpèce de Loterie. La
Loi pénale , publiée & affichée à ce ſujet ,
eſt datée de Nuremberg, le 18 décembre
1787 .
L'Archiducheſſe Marie- Christine & fon
époux le Duc de Saxe-Teſchen , Gouverneurs
Généraux des Pays-Bas , font arrivés
ici de Vienne , le 19 , & ont continué
fur le champ leur voyage par Coblentz à
Bruxelles .
Pendant l'année dernière , on a compté , àCaſſel ,
160 mariages , 663 naiſſances , dont 311 garçons
& 352 filles , & 601 morts , dont 307 hommes
&294 femmes.
A Dreſde , 1560 naiſſances & 2138 morts ;
la petite vérole & les fièvres putrides ayant fait
detrès-grands ravages.
GRANDE- BRETAGNE.
De Londres , le 29 Janvier 1788 .
Le Lord Lieutenant d'Irlande , ( Marquis
de Buckingham ) a fait , le 17 , l'ou-
CY
(58 )
verture du Parlement de ce Royaume ,
par le Diſcours ſuivant:
MILORDS ET MESSIEURS ,
« Sa Majesté, en daignant me rappeller auGouvernement
d'Irlande,m'ordonne de vous raſſembler
en Parlement. Quelque flatté que je fois de cette
marque répétée de la confiance de Sa Majesté , je
déplore avec vous la perte que vient d'éprouver
le ſervice de l'Etat , par la mort du Duc de
Rutland , dont les vertus publiques & privées lui
avoient mérité , à ſi juſte titre , l'eſtime & l'affec
tion de ce Royaume.
› » S. M. eft perfuadée que vous partagerez la
fatisfaction que lui donne la ſituation actuelle des
affaires de l'Europe , & particulièrement le rétabliſſement
de la Conſtitution , & de la tranquillité
des Provinces-Unies , auxquels ont contribué
les efforts vigoureux de S. M. , & le brillant fuccès
des troupes Pruſſiennes , ſous la conduite du
1
Duc de Brunswick. Les meſures que S. M. a priſes
encette occafion , ont produit des avantages qui ,
en ajoutant un nouveau luftre à ſa Couronne ,
ont effentiellement ſervi les intérêts &le bien- être
de ſes Sujets.>>
Meffieurs de la Chambre des Communes.
<<J'aidonnéordre de préparer les comptes publics
&les estimations de dépenſes qui doivent vous être
préſentés . C'eſt avec une entière confiance en votre
zèle& en votre fidélité que je vous recommande,
de la part de S. M. , de pourvoir aux beſoins nationaux.
»
MILORDS ET MESSIEURS ,
« La première expérience que j'ai acquiſe de
P'attachement fidèle que les Sujets Irlandois de Sa
Maj , portent à ſa Perſonne , ainſi qu'à fon Gou(
59 )
4
vernement , & l'intérêt particulier que je prends à
votre bonheur , animeront conſtamment mes efforts
pour remplir les voeux paternels de S. M.
envers ce Royaume. Dans cette vue , je crois de
voir diriger principalement votre attention vers le
maintien de cette grande baſe du commerce d'Irlande
, les manufactures de toiles ; vers l'établiſſement
& le meilleur régime des Ecoles gratuites
Proteftantes ; vers la ſureté de l'Egliſe d'Irlande ;
&enfin , vers les principes de ſageſſe & d'humanité
dont vous avez déja fait profeffion pour l'avancement
de l'éducation nationale&des connoiffances
utiles .
» J'ai vu avec une parfaite fatisfaction votre
proſpérité naiſſante , & l'accroiſſement rapide de
votre commerce & de vos manufactures. Je defire
ardemment de coopérer avec vous à l'accroiſſement
de ces avantages que le crédit du Pays tirera
de la continuationde la paix ; mais plus voυς
ſentez vivement le prix de cette tranquillité publique
, plus vous ferez jalouxde l'honneur de la
Couronne& des grands intérêts de l'Empire. Je
me perfuade qu'il n'eſt aucune partie des Etats de
S. M. dont elle eût reçu des ſecours plus foutenus
&plus fincères que de l'Irlande , ſi Elle avoit jugé
àpropos d'avoir recours aux reſſources & au courage
de ſon Peuple. »
,
L'Adreſſe de remerciement au Roi &
au Lord Lieutenant fut propoſée dans la
Chambre des Pairs & unanimement
agréée. Aux Communes , M. Parfons
critiqua vivement quelques parties de l'Ad
miniſtration du feu Duc de Rutland , &
demanda qu'on exclut de l'Adreſſe les
regrets donnés à ce Vice-Roi ; mais il
cvi
(60 )
fut feul de ſon avis, & retira ſa motion;
après quoi l'Adreſſe fut acceptée, également
à l'unanimité.
Le 19 , un Comité des Négocians intéreſſés
au commerce du Canada , s'eſt
rendu chez M. Pitt , pour lui propofer
d'importer dans cette Colonie Britannique
toutes les liqueurs ſpiritueuſes ſaiſies en
fraude par lesEmployés de l'acciſe. M. Pitt
s'occupe , dit- on , de ce projet, & le ſoumettra
à l'examen du Parlement.
Le 74. régiment nouvellement levé ,
eft parti de Glaſcow pour Carron , où il
doit s'embarquer pour ſe rendre à Chatham.
Ce régiment a été complet en moins
de trois mois. Le Colonel Abercrombie ,
qui en eſt le Chef, eſt déja à Portsmouth ,
pour préparer l'embarquement de ce nouveau
Corps qui paſſe aux Indes Orientales .
La Compagnie des Indes a vendu 17 millions
de livres de thé , pendant le cours de cette année.
Enn'évaluant chaque livre de toutes les différentes
qualités de thé qu'à fix deniers ſterling la livre
ſeulement , le bénéfice que fait la Compagnie eft
de 400,000 liv. fterl . par année ; fomme aſſurément
ſuffiſante ( indépendamment de ſes autres
gains ) pour payer tous les dividendes de ſes capitaux&
les intérêts de ſes obligations.
La recette effective des Douanes ,
depuis le 14 octobre 1787 , juſqu'au 5
janvier 1788 , eſt montée à 417,546 1 .
14 f. 11 d. , & celle qui lui a été afſurée
( 61 )
A
par obligations , pendant le même eſpace
de temps , eſt de 433,913 liv. 1 f. 9 d.
Total 851,459 1. 16 f. 8 d.
Il s'eſt commis dernièrement ici une fraude ,
dont la hardieſſe & le ſuccès ont fixé l'attention
générale. Une des premières Maiſons de commerce
de cette ville , reçut , par la poſte , une
lettre datée de Philadelphie ,& fignée de noms qui
lui étoient inconnus , par laquelle on donnoit avis
aux aſſociés de cette Maiſon , que leur réputation
diftinguée avoit engagé à leur configner une cargaifon
de bled , chargée à bord de tel navire,déja
parti pour l'Europe. On ajoutoit dans la lettre ,
qu'en conféquence de cette confignation on avoit
déja tiré , ſur cette Maifon , diverſes lettres de
change , & qu'on eſpéroit qu'elles feroient exactement
acquittées.
Les Négocians , honorés de tant de confiance ,
ne purent s'empêcher de regarder cette faveur
commeun peu extraordinaire,&attendirent , avec
une forte d'impatience , le moment qui juftifieroit
la réalité. Aubout de quelquesjours , on vint leur
préſenter , à l'acceptation , une lettre de change de
700 liv. ft. , tirée ſur eux au même nom que la
lettre de Philadelphie , en faveur d'un tiers , à
Londres ; mais n'ayant pas de nouvelles du navire
, ils refusèrent , ſelon l'uſage, de donner leur
acceptation , & prièrent le porteur de laiſſer ſon
adreſſe , en lui promettant de l'avertir lorſqu'on
auroit avis de l'arrivée du navire dans quelqu'un
desports.
En examinant les choſes de plus près , les Négocians
commencèrent à révoquer en doute l'authenticité
de cette confignation , & réſolurent de
ſetenir ſoigneuſement ſur leurs gardes. Bientôtils
reçurent une lettre écrite de Douvres , par le Ca(
62 )
pitaine du prétendu navire , qui apprenoit fon arrivée
, faifoir paffer ſes connoiſſemens , & demandoit
d'être inftruit dans quel port on defiroit qu'il
ſe rendît. Cette lettre diſſipa tous les ſoupçons.On
yrépondit lemême jour , ſous lepli d'une Maiſon
fort accréditée de Douvres, que l'on prioit en même
temps de fournir au Capitaine tout ce dont il auroit
beſoin pour continuer fon voyage , & conduire
ſon vaiſſeau à Londres. Par une ſuite néceſſaire
de cette fécurité , on envoya chercher le
porteur de la traite qui fut acceptée , & le même
jour , le Comanis d'un Marchand de drap en gros
de cette ville , paſſa chez nos Négocians avec la
lettre de change , pour ſavoir ſi cette acceptation
étoit effectivement la leur. On lui répondit trèsaffirmativement.
Le porteur de la lettre la paſſa
au Marchand de drap , qui lui en livra la valeur ,
ſavoir , 400 liv. ft . en argent , & le reſte en marchandiſes.
Le lendemain , les Conſignataires
ſuppoſés reçurent une réponſe du Marchand de
Douvres , qui renvoyoit la lettre adreſſée au Capitaine,
en ajoutant qu'il croyoit que le navire
dont ils lui parloient , avoit appareillé pour les
Dunes. Ce navire imaginaire n'eſt point arrivé à
Londres ni ailleurs , & la Maiſon qui a malheureuſement
accepté la traite des 700 liv. ft. , pourra
vraiſemblablement découvrir les auteurs de cette
efcroquerie.
-
FRANCE.
De Versailles , le 30 Janvier.
Le Roi a nommé à l'Archevêché de
Sens & à l'Abbaye de Corbie , Ordre de
Saint-Benoît , Diocèſe d'Amiens , l'Ar-
1
1
( 63 )
chevêque de Toulouſe ,Principal Miniftre
d'Etat.
Le 26 de ce mois , le Marquis Dupuy-Montbrun
, le Comte d'Arces , le Comte de Vaulx ,
le Comte de Saintignon , qui avoient précédemment
eu l'honneur d'être préſentés au Roi , ont
eu celui de monter dans les voitures de Sa Majeſté
, & de la fuivie à la chaffe.
Le lendemain , la Comteſſe de la Galliſſonnière
a eu l'honneur d'être préſentée à leurs Majestés
&à la Famille Royale par la Comteſſe de Montbel
, Dame pour accompagner Madame Comteſſe
d'Artois. :
✓ De Paris , le 6 Février.
Edit du Roi , concernant ceux qui ne
font pas profeffion de la Religion Catholique.
Donné à Verſailles au mois de no-
-vembre 1787. Regiſtré en Parlement le 29
janvier 1788 .
Louis , &c. I orſque Louis XIV défendit ſolemnellement
dans tous les Pays & Terres de fon
obéiſſance , l'exercice publique de toute autre Religion
que la Religion Catholique, l'eſpoird'amener
ſes Peuples à l'unité ſi defirable du même culte ,
foutenu par de trompeuſes apparences de converſions
, empêcha ce grand Roi de ſuivre le plan
qu'il avoit formé dans ſes onſeils , pour conftater
légalement l'état civil de ceux de ſes Sujets qui
ne pouvoient pas être admis aux Sacremens de
l'Eglife ; à l'exemple de nos auguſtes Prédéceſſeurs ,
nous favoriferons toujours , de tout notre pouvoir ,
les moyens d'inſtruction & de perfuafion qui tendront
à lier tous nos sujets par la profeffion commune
de l'ancienne foi de notre Royaume , &
(64)
nous profcrirons avec la plus ſévère attention ,
toutes ces voies de violence , qui font auffi contraires
aux principes de la raiſon & de l'humanité ,
qu'au véritable eſprit du Chriftianiſme. Mais , en
attendant que la divine Providence béniffe nos
efforts & opère cette heureuſe révolution , notre
juſtice &l'intérêt de notre Royaume ne nous permettent
pas d'exclure plus long-temps , des droits
de l'état civil , ceuxde nos Sujets ou des Etrangers
domiciliés dans notreEmpire, qui ne profeſſentpoint
laReligion Catholique. Une affez longue expérience
adémontré que ces épreuves rigoureuſes étoient inſuffiſantes
pour les convertir : nous ne devons donc
plus ſouffrir que nos Loix les puniſſent inutilement
du malheur de leur naiſſance , en les privant des
droits que lanature ne ceſſe de réclamer en leur faveur.
Nous avons conſidéréque les Proteftans , ainfi
dépouillés de toute exiſtence légale , étoient placés
dans l'alternative inévitable , ou de profaner les
Sacremens par des converfions ſimulées , ou de
compromettre l'état de leurs enfans , en contractant
des mariages frappés d'avance de nullité par la
Légiflation de notre Royaume. Les Ordonnances
ontmême ſuppoſé qu'il n'y avoit plus que des
Catholiques dans nos Etats; & cette fiction , aujourd'hui
inadmiſſible , a ſervi de motif au filence
de la Loi , qui n'auroit pu reconnoître en France
desProſélytes d'une autre croyance , fans les profcrire
des Terres de notre domination , ou fans
pourvoir auffitót à leur état civil. Des principes
fi contraires à la proſpérité & à la tranquillité de
notreRoyaume , auroient multiplié les émigrations,
&auroient excité des troubles continuels dans les
familles , fi nous n'avions pas profité proviſoirement
de la Juriſprudence de nos Tribunaux , pour
écarter les collatéraux avides qui diſputoient aux
enfans l'héritage de leurs pères. Un pareil ordre
(65 )
dechoſes ſollicitoit depuis long-temps notre autorité
de mettre un terme à ces dangereuſes contradictions
entre les droits de la nature & les difpoſitions
de la Loi. Nous avons voulu procéder
à cet examen avec toute la maturité qu'exigeoit
l'importance de la déciſion. Notre réſolution étoit
déjà arrêtée dans nos Conſeils , & nous nous
propofions d'en méditer encore quelque temps la
forme légale ; mais les circonstancès nous ont paru
propres à multiplier les avantages que nous eſpérons
de recueillir de notre nouvelle Loi , & nous
ont déterminés à hâter le moment de la publier.
S'il n'eſt pas en notre pouvoir d'empêcher qu'il
n'y ait différentes Sectes dans nos Etats , nous ne
fouffrironsjamais qu'elles puiſſenty être une ſource
de diſcorde entre nos Sujets. Nous avons pris les
mefures les plus efficaces pour prévenirde funeſtes
aſſociations . LaReligion Catholique que nous avons
le bonheur de profeſſer , jouira , ſeule dans notre
Royaume , des droits &des honneurs du culte public,
tandis que nos autres Sujets non-Catholiques ,
privés de toute influence ſur l'ordre établi dans
nosEtats , déclarés d'avance& à jamais incapables
de faire corps dans notre Royaume , foumis à
la police ordinaire pour l'obſervation des Fêtes ,
ne tiendront de la Loi que ce que le droit naturel
ne nous permet pas de leur refuſer , de faire conftater
leurs naiſſances, leurs mariages&leurs morts,
afin dejouir comme tous nos autres Sujets , des
effets civils qui en réſultent. A CES CAUSES ,
& autres à ce nous mouvant , de l'avis de notre
Conſeil & de notre certaine ſcience , pleine puiffance
& autorité royale , nous avons dit , ſtatué
& ordonné , & par notre préfent Edit perpétuel
&irrévocable , diſons , ſtatuons & ordonnons ce
qui fuit :
ART. I. La Religion Catholique , Apoftolique
( 66)
&Romaine continuera de jouir ſeule , dans notre
Royaume , du culte public , & la naiſſance , le
mariage & la mort de ceux de nos Sujets qui
la profeſſent , ne pourront , dans aucun cas , être
conftatés que fuivant les rits & uſages de ladite
Religion autorifée par nos Ordonnances.
Permettons néanmoins à ceux de nos Sujets qui
profeſſentune autre Religion que laReligion Catho
lique , Apoftolique &Romaine , ſoit qu'ils foient
actuellement domiciliés dans nos Etats , ſoit qu'ils
viennent s'y établir dans la ſuite , d'y jouir de tous
les biens & droits qui peuvent ou pourront leur
appartenir à titre de propriété ou à titre ſucceſſif,
&d'y exercer leurs commerces , arts , métiers &
profeffions , ſans que, ſous prétexte de leur Religion
, ils puiſſent y être troublés ni inquiétés .
Exceptons néanmoins deſdites profeſſions toutes
'les Charges de Judicature , ayant provifion de
Nous ou des Seigneurs , les Municipalités érigées
entitre d'Office ,& ayant fonctions de Judicature,
& toutes les places qui donnent le droit d'enſeignementpublic.
II. Pourront en conféquence ceux de nos Sujets
ouEtrangers domiciliés dans notre Royaume , qui
ne ſeroient pas de la Religion Catholique , y contracter
des mariages dansla forme qui fera ci-après
preſcrite ; voulons que leſdits mariages puiſſent
avoir dans l'ordre civil , à l'égard de ceux qui les
auront contractés dans ladite forme , & de leurs
enfans , les mêmes effets que ceux qui feront contractés
& célébrés dans la forme ordinaire par nos
Sujets Catholiques .
III. N'entendons néanmoins que ceux qui profefferont
une Religion différente de la Religion
Catholique , puiſſent ſe regarder comme formant
dans notre Royaume un corps , une communauté
ou une ſociété particulière , ni qu'ils puiffent , à
( 67 )
,
cetitre, former en nom collectifaucune demande,
donner aucune procuration ; prendre aucune délibération
, faire aucune acquifition ,'ni aucun autre
acte quelconque. Faiſons très-expreſſes inhibitions
&défenſes à tous Juges , Greffiers , Notaires ,
Procureurs , ou autres Officiers publics , de répondre
, recevoir ou figner lefdites demandes
procurations , délibérations ou autres actes , à
peine d'interdiction ; & à tous nos Sujets de fe
dire fondés de pouvoirs deſdites prétendues communautés
ou fociétés , à peine d'être réputés fauteurs
& protecteurs d'aſſemblées & afſſociations
illicites , & comme tels , punis ſuivant la rigueur
des Ordonnances .
IV. Ne pourront non plus ceux qui ſe prétendroient
Miniſtres ou Paſteurs d'une autre Religion
que la Religion Catholique , prendre ladite
qualité dans aucun acte , porter en public un habit
différent de celui des autres de ladite Religion ,
ni s'attribuer aucune prérogative ni diftinction ;
leur défendors ſpécialement de s'ingérer à délivrer
aucuns certificatsde mariage , naiflances ou décès ,
leſquels nous déclarons dès à préſent nuls & de
nul effet , fans qu'en aucuns cas nos Juges ni autres
puiſſent y avoir égard.
V. Faifons pareillement défenſes à tous nos
Sujets ou Etrangers demeurant ou voyageant dans
nos Etats , de quelque Religion qu'ils puiffent être ,
de s'écarter du reſpect dû à la religion Catholique
&à ſes ſaintes cérémonies , à peine , contre ceux
qui ſe ppeerrmettroient enpublic des actions oudes
difcoursquiyſeroient contraires, d'être pourſuivis
&jugés dans toute la rigueur des Ordonnances ,
&comme le feroient ou devroient l'être en pareil
cas ceux de nos Sujets qui profeſſent laditeReligion.
VI. Leur enjoignons de ſe conformer aux Ré-
:
( 68 )
glemens de Police à l'égard de l'obſervation des
Dimanches & des Fêtes commandées , à l'effet de
quoi ne pourront vendre ni établir à boutique
ouverte , leſdits jours .
VII. Voulons en outre que tous Particuliers ,
de quelque qualité & condition qu'ils ſoient , établis
dans notre royaume , &qui ne profeſſeroient pas
laReligion Catholique , foient tenus de contribuer,
comme nos autres Sujets , & à proportion de leurs
biens & facultés , aux entretiens , réparations &
reconſtructions des Egliſes Paroiffiales , Chapelles ,
Presbytères , logemens des Prêtres Séculiers ou
Religieux employés à la célébration du Service
Divin , & généralement à toutes les Charges de
cettenature , dont nos Sujets Catholiques peuvent
être tenus.
VIII. Ceux de nos Sujets ou Etrangers établis
dans notre Royaume depuis un temps ſuffifant,
qui ne feront pas de la Religion Catholique ,
&qui voudront s'unir par le lien du mariage ,
feront tenus de faire publier leurs bans dans le
lieu du domicile actuel de chacune des Parties
contractantes , dans celui du domicile que leſdites
Parties , ou l'une d'elles , auroient quitté depuis
fix mois , ſi c'eſt dans l'étendue du même Diocèſe ,
ou depuis un an , ſi elles ont paffé d'un Diocèſe
à un autre , & en outre , ſi elles font mineures ,
dans le lieu du domicile de leurs pères & mères ,
tuteurs ou curateurs .
IX. I fera au choix des Parties contractantes
de faire faire leſdites publications , ou par les Curés
ou Vicaires des lieux où elles devront être faites ,
ou par les Officiers de Juſtice deſdits lieux , dans
la forme ci-après preſcrite.
X. Leſdits Curés ou Vicaires , ou ceux qu'ils
choiſiront pourles remplacer en cas que les Parties
s'adreſſent à eux, feront leſdites publications à la
( 69 )
7
porte de l'Egliſe , ſans faire mention de la Religion
des Contractans ; & en cas que les Parties
ayent obtenu diſpenſe d'une ou de deux publications,
elles feront tenues d'en justifier auxdits Curés
ou Vicaires , leſquels en feront mention ; feront
leſdites publications , après qu'elles auront été
faites , affichées à la porte des Eglifes.
XI. Seront audit cas les oppoſitions aux Mariages
, ſignifiées auxdits Curés ou Vicaires , lefquelsen
feront mention dans le certificat de publi-
-cation qu'ils délivreront aux Parties dans la forme
ordinaire , & pour leque!, ainſi que pour ladite
publication , il leur ſera payé la rétribution qui
fera par nous ci-après fixée.
XII. En cas que les Parties nejugent pas à propos
de s'adreſſer auxdits Curés ou Vicaires , ou , en
cas de refus deſdits Curés ou Vicaires , leurs bans
feront publiés les jours de Dimanches ou de Fêtes
commandées , à la fortie de la Meſſe paroiſſiale ,
par le Greffier de la Juſtice principale du lieu ,
en préſence du juge , ou de celui qui ſera par
lui commis ; ſera fait mention au bas de l'écrit ,
qui contiendra les noms & qualités des Parties ,
deladate de la publication ,& fi c'eſt la première,
la feconde ou la troiſième , comme auſſi des difpenſes
s'il en a été accordé : le tout ſera ſigné
du Juge , ou de l'Officier par lui commis , &du
Greffier , & copie liſible en ſera de ſuite affichée
à la porte extérieure de l'Egliſe.
XIII. Dars le cas de l'article précédent , les oppoſitions
au Mariage ne pourront être ſignifiées
qu'auGreffe du Siège ,en préſence duquel aura été
faite la publication des bans ; feront tenus les
Greffiers de faire mention deſdites oppoſitions -
dans les certificats de publications de bans qu'ils
délivreront aux Parties , à peine d'interdiction& des
dommages-intérêts deſdites Parties , & ne pourra ,
( 70 )
dans tous les cas , la main-levée deſdites oppofitions
êtredemandée devant d'autres Juges que ceux
de nos Bailliages & Sénéchauffées reffortiſſant
nuement en nos Cours , lesquels y ftatueront en
la forme ordinaire , & fauf l'appel en nofdites
Cours.
XIV. Ne pourront non plus les déclarations de
Mariage , dont il ſera ci-après parlé , lorſqu'elles
neferont pas faites pardevant les Curés ou Vicaires ,
être reçues par aucun autre Juge, que par le premier
Officier, de la Justice des Deux , foit royale ,
foit ſeigneuriale, dans le reſſort duquel ſera ſitué
le, domicile de l'une des Parties , ou par celui qui
le remplacera en cas d'ahſence , à peine de nullité .
XV. Pourra lepremierOfficier de nos Bailliages
&Sénéchauffées , reſſortiſſant nuement en nos
Cours , & en ſe conformant par lui aux Ordonnances
du Royaume , accorder dans l'étendue de
fon reffort à ceux qui ne font pas de la Religion
Catholique, des diſpenſes de publication de bans ,
comme& ainſi que les Ordinaires des lieux font
en droit & poffeffion de les accorder à ceux qui
profeſſent ladite Religion. Pourront encore leſdits
Juges accorder les diſpenſes de parenté au- delà du
troiſième degré , & quant aux degrés antérieurs ,
les diſpenſes ſeront expédiées & fcellées en notre
Grande-Chancellerie , & enregiſtrées ſans frais ès
regiſtres des Greffes deſdites Jurisdictions .
XVI. Soit que leſdites Parties ayent fait procéder
à la publication des bans de leur mariage
par les Curés ou Vicaires , on par les Officiers de
Justice , il leur fera loiſible de faire pardevant leſdits
Curés ou Vicaires, ou pardevant le premier Officier
de Juſtice défigné en l'article XIV ci-deſſus , la
déclaration dudit mariage , en leur rapportant les
certificats de ladite publication ſans oppoſition ,
la main-levée des oppoſitions en cas qu'il y en
1
1
i
( 71 )
ait eu , l'expédition des diſpenſes qu'il leur aura
été néceſſaire d'obtenir , enſemble le conſentement
deleurs pères , mères , tuteurs ou curateurs , comme
&-ainſi qu'ils font requis par nos Ordonnances à
l'égard de nos autres ſujets , & ſous les mêmes
peines.
XVII. Pour faire ladite déclaration , les Parties
contractantes ſe tranſporteront , aſſiſtées de quatre
témoins , en la maiſon du Curé ou Vicaire du lieu
où l'une deſdites Parties aura ſon domicile , ou en
celle dudit Juge , & y déclareront qu'elles ſe ſont
priſes & ſe prennent en légitime & indiffoluble
mariage, & qu'elles ſe promettent fidélité.
XVIII . Ledit Curé ou Vicaire , ou ledit Juge
déclarera , aux Parties , au nom de la Loi , qu'elles
ſont unies en légitime & indiſſoluble mariage ;
infcrira leſdites déclarations ſur les deux doubles
du regiſtre deſtiné à cet effer , & fera mention de
la publication des bans fans oppofition , ou de la
main levée des oppofitions , s'il y en a eu ;
des diſpenſes , fi aucunes ont été accordées du
conſentement des pères , mères , tuteurs ou curateurs
; fignera le tout , & fera ſigner par les Parties
contractantes , fi elles ſavent ſigner , &par les
témoins.
XIX. En cas que les Parties contractantes ne
foient pas domiciliées l'une & l'autre dans le même
lieu , elles pourront s'adreſſer à celui des Curés
ou des Juges ci-deſſus déſignés , dans la Paroiſſe
ou le reſſort duquel ſera ſitué le domicile de l'une
deſdites Parties qu'ellesjugeront à propos de choiſir ,
pour recevoir leur déclaration ; mais ne pourront
lefdits Curés ou Vicaires , ou ledit Juge , recevoir
laditedéclaration s'il neleur appert du conſentement
du Curé ou du Juge de la Paroiffe , ou du domicile
de l'autre partie , en forme de Commiſſion
rogatoire ; & feront leſdits conſentemens, qui ne
( 72 )
pourront être refuſés par ceux deſdits Curés , Vicaires
ou Juges auxquels ils feront demandés ,
énoncés & datés dans l'acte de déclaration du
mariage.
XX. Les Curés ou Vicaires auxquels les Parties
s'adreſſeront pour recevoir leurs déclarations de
mariages , les infcriront ſur les deux doubles des
regiſtres ordinaires des mariages de leurs Paroiſſes;
les Juges , fur les regiſtres dont il ſera ci-après
parlé : & fera tout ce que deſſus obſervé ſous les
mêmes peines que celles prononcées par les Ordonnances
, Edits , Déclarations & Réglemens au ſujet
des formalités à ſuivre dans les mariages de nos
Sujets Catholiques.
XXI. Et quant aux unions conjugales qu'auroient
pu contracter aucuns de nos Sujets ou Etrangers
non Catholiques , établis & domiciliés dans
notre Royaume , fans avoir obſervé les formalités
preſcrites par les Ordonnances , voulons & entendons
qu'en ſe conformant par eux aux diſpoſitions
ſuivantes , dans le terme & eſpace d'une
année , à compter du jour de la publication &
enregiſtrement de notre préſent Edit dans celle
de nosCours dans le reſſort de laquelle ils feront
domiciliés , ils puiſſent acquérir pour eux & leurs
enfans lajouiſſance de tous les droits réſultans des
mariages légitimes , à compter du jour de leur
union, dont ils rapporteront la preuve , & en déclarant
le nombre , l'âge & le ſexe de leurs enfans.
XXII. Seront tenus leſdits époux & épouſes
de ſe préſenter en perſonnes , & aſſiſtés de quatre
témoins , devant le Curé ou le Juge Royal du
reſſort de leur domicile, auxquels ils feront leur
déclaration de mariage , qu'ils ſeront tenus de
réitérer dans la même forme devant le Curé ou le
Juge du reſſort du domicile qu'ils auroient quitté
depuis
( 73 )
1
depuis fix mois, fi c'eſt dans le même Diocèse ;
ou depuis un an , ſi c'eſt dans un Diocèſe différent.
XXIII. Seront auſſi tenues lesdites Parties , en
cas qu'elles ſoient encore mineures au moment de
ladite déclaration , de repréſenter le conſentement
par écrit de leurs pères , mères , tuteurs ou curateurs,
duquel les Curés ou juges feront tenus de
fairementiondans l'acte de déclaration de mariage;
& ſeraledit acte inſcrit ſur les mêmes regiſtres que
les déclarations des mariages nouvellement contractés
; le tout ſous les peines prononcées par
l'article XX ci-deſſus.
XXIV. En cas qu'il s'élève quelques conteftations
au ſujet des mariages contractés ou déclarés
dans les formes ci-deſſus preſcrites , elles ſeront
portées en première inſtance devant nos Baillis
&Sénéchaux reſſortiſſant nuement en nos Cours ,
à l'excluſion de tous autres Juges , & par appel
en nosCours deParlement&Conſeils Supérieurs ;
Nous réſervant , au ſurplus , de pourvoir ainſi
qu'il appartiendra , aux effets civils des unions
contractées par ceux de nos Sujets ou Etrangers
domiciliés dansnotre Royaume , non Catholiques ,
qui ſeroient décédés.
XXV. La naiſſance des enfans de nos Sujets non
Catholiques , & qui auront été mariés ſuivant les
formes preſcrites par notre préſent Edit , ſera
conſtatée , ſoit par l'acte de leur baptême , s'ils y
ſont préſentés , ſoit par la déclaration que feront
devant le Juge du lieu le père & deux témoins
domiciliés , ou en ſon abſence quatre témoins auffr
domiciliés , qu'ils font chargés par la mère de
déclarer que l'enfant eſt né , qu'il a été baptifé , &
qu'il a reçu nom.
Si ce n'eſt que l'enfant fût né de père&mère
d'une Secte qui ne reconnoît pas la néceſſité du
N°. 6. 9 Février 1788 . d
(74)
baptême ; auquel cas, ceux qui le préſenteront
déclareront la naiſſance de l'enfant , la Secte dans
laquelle il eſt né , & juftifieront que le père &
la mère ont été mariés dans la forme preſcrite par
le préſent Edit.
XXVI. Sera ladite déclaration inſcrite ſur les
deux doubles des Regiſtres deſtinés à cet effet ,
ſignée du père , s'il eſt préſent & s'il fait ſigner ,
des témoins & du Juge : & feront au ſurplus
obſervées les formalités preſcrites par nos Ordonnances
, Edits & Déclarations au ſujet des actes
de Baptême des enfans nés de pères & mères
Catholiques , à peine de nullité.
XXVII . Arrivant le décès d'un de nos Sujets
ou Etrangers demeurant ou voyageant dans notre
Royaume , auquel la ſépulture eccléſiaſtique ne
devra être accordée , feront tenus les Prévôts des
Marchands , Maires , Echevins , Capitouls , Syndics
ou autres Adminiſtrateurs des villes , bourgs
&villages , de deftiner dans chacun deſdits lieux
un terrein convenable & décent pour l'inhumation;
enjoignons à nos Procureurs ſur les lieux,
&à ceux des Seigneurs , de tenir la main à ce
que les lieux deſtinés auxdites inhumations foient
àl'abri de toute inſulte , comme & ainſi que le
font ou doivent être ceux deſtinés aux ſépultures
de nos Sujets Catholiques.
XXVIII. La déclaration du décès ſera faite par
les deux plus proches parens ou voiſins de la
perſonne décédée; & à leur défaut , par notre
Procureur ou celui du Seigneur haut - Juſticier
dans la Juſtice duquel le décès ſera arrivé , lequel
fera affifté de deux témoins : pourra ladite déclaration
de décès être faite , ſoit au Curé ou
Vicaire de la Paroiſſe , ſoit aux Juges , leſquels
feront tenus de la recevoir & de l'inscrire , ſavoir ,
leſdits Cuté ou Vicaire ſur les Regiſtres ordinaires
(75 )
des ſépultures , &le Juge ſur les Regiſtres deſtinés
à cet effet , & dont il fera ci-après parlé ; &
ſera ladite déclaration ſignée par celui qui l'aura
reçue , par les parens ou voiſins qui l'auront faite ,
ou à leur défaut , par notre Procureur on celui
du Seigneur , & les deux témoins qu'il aura adminiftrés.
XXIX. Encore que les parens ou voiſins de
la perſonne décédée préfèrent de faire inférer la
déclaration de décès fur les Regiſtres de la Paroiſſe ,
ils feront tenus d'en donner avis au Juge du lieu ,
lequel nommera un Commiſſaire pour afliſter à
l'inhumation , en cas qu'il n'y aſſiſte pas en perſonne
; & fera dans tous les cas la déclaration.
de décès ſignée par le Commiſſaire ou Oficier
de Juſtice qui aura aſſiſté à l'inhumation.
-
XXX. Ne feront les corps des Perſonnes auxquelles
la ſépulture eccléſiaſtique ne pourra être
accordée , expoſés au devant des maiſons ,
comme il ſepratique à l'égard de ceux qui font
décédésdans le ſein de l'Eglife. Pourront les parens
& amis de la perſonne décédée accompagner le
convoi , mais fans qu'il leur ſoit permis de chanter
ni de réciter des prières à haute voix ; comme
auſſi défendons à tous nos ſujets de faire ou exciter
aucun trouble , infulte ou ſcandale , lors & à
l'occaſion deſdits convois , à peine contre les
contravenans d'être pourſuivis comme perturbateurs
de l'ordre public .
XXXI, Pour l'exécution de notre préſent Edit ,
il ſera tenu dans la principale Juſtice de toutes
les villes , bourgs & villages de notre Royaume ,
où il échéra de recevoir les déclarations ci -deſſus
preſcrites , deux Regiſtres , dont l'un en papier
timbré dans les pays où il eſt en uſage , & l'autre
en papier commun , à l'effet d'y inſcrire leſdites
déclarations , & en être , par le Greffier deſdites
dij
( 76 )
Juſtices , délivré des extraits à ceux qui le requerront,
comme& ainſi qu'il ſe pratique à l'égard
desRegiſtres de Baptêmes, Mariages &Sépultures ,
tenus par les Curés ou Vicaires des Paroiſſes ,
&fera le papier deſdits Regiſtres fourni par les
Communautés deſdites villes ,bourgs & villages.
XXXII. Tous les feuillets deſdits Regiſtres feront
cotés & paraphés par premier & dernier ,
par le premier Officier deſdites Juſtices, fans frais ,
déposés aux Greffes deſdites Juſtices , & le Greffier
tenu de les repréſenter à toute réquiſition.
Les déclarations des naiſſances , mariages&décès ,
mentionnées au préſent Edit , & dans la forme
qui eſt ci-deſſus preſcrite , y feront inſcrites de
fuite ,& fans aucuns blancs ; &à la fin de chaque
année , leſdits Regiſtres feront clos & arrêtés par
le Juge enſuite du dernier acte qui y aura été
infcrit , & les feuilles qui feront reſtées en blanc ,
par lui barrées.
XXXIII. Un desdoubles deſdits Regiſtres ſera ,
dans les fix ſemaines qui ſuivront la fin de chaque
année , déposé au Greffe des Bailliages ou Sénéchauffées
reſſortiſſant nuement en nos Cours ,
auxquelles reſſortiſſent leſdites Juſtices ; & à l'égard
deceuxqui feront tenus au Greffe deſditsBailliages
&Sénéchauffées , les doubles en ſeront envoyés
par nosProcureurs eſdits Siéges, à notre Procureur
Général en la Cour où ils reſſortiſſent , lequel les
dépoſera au Greffe de ladite Cour ; & pourront
les parties qui voudront ſe faire délivrer des Extraits
deſdits Regiſtres , s'adreſſer , ſoit au Greffe
de la Juſtice des lieux , foit à celui du Bailliage
ou de la Sénéchauſſée , ſoit à celui de la Cour où
aucuns deſdits Regiſtres auront été déposés.
XXXIV. Seront tenus en outre les Greffiers de
nosBailliages&Sénéchauffées reſſortiſſant nuement
en nos Cours, d'avoir un Regiſtre relié , coté &
( 77 )
paraphé par premier & dernier , par le premier
Officier , à l'effet d'y enregiſtrer , de ſuite & fans
aucun blanc , les diſpenſes de parenté ou de publication
de bans que ledit Officier aura accordées
, enſemble celles qui auront été expédiées en
notre grande Chancellerie , & adreſſées auxdits
Juges à cet effet : pourra ledit Regiſtre ſervir plus
d'une année ; mais à la fin de chacune ,& lepremier
Janvier au plus tard de l'année ſuivante , il ſera
clos& arrêté par ledit Juge. 2
XXXV. Seront tenues en outre les parties qui
auront obtenu leſdites diſpenſes , de les faire contrôler
dans les trois jours au plus tard , au Bureau
des Contrôles du lieu où ledit Siége ſera
établi , pourquoi il ſera payé au Contrôleur dix
fous : ne pourront au ſurplus être perçus fur les
déclarations de naiſſance , mariage ou décès , ni
fur les extraits qui en feront délivrés , publications
de bans , affiches & certificats defdites publications
, aucuns droits de contrôle ni autres à
notre profit ; deſquels Nous avons expreſſément
diſpenſé & diſpenſons, tant nos Sujers , que les
Etrangers qui feront parties dans leſdites déclarations,
ou auxquels leſdits extraits pourront être
néceſſaires.
XXXVI. Ne pourront , tant lefdits Curés ou
Vicaires , que nos Officiers & ceux des Seigneurs ,
percevoir , pour raiſon des mêmes actes, d'autres
&plus forts droits que ceux portés au tarif qui
fera attaché ſous le contre-ſcel de notre préſent
Edit.
XXXVII . N'entendons au furplus déroger, par
notre préſent Edit ,aux conceffions parNous faites ,
ou les Rois nos prédéceſſeurs , aux Luthériens
établis en Alface , non plusqu'à celles faitesà ceux
de nos autres Sujets , auxquelsl'exercice d'une Religion
différente de la Religion Catholique , a pu
diij
( 78 )
'être permis dans quelques Provinces ou Villes de
notre Royaume , à l'égard deſquels les Réglemens
continueront d'être exécutés. SI DONNONS
EN MANDEMENT à nos amés & féaux Conſeillers
les Gens tenant notre Cour de Parlement à Paris ,
que notre préſent Edit ils ayent à enregiſtrer , &
icelui garder , obſerver &exécute rſelon ſa forme
&teneur , nonobſtant toutes choses à ce contraire :
Car tel eft notre plaifir ; & afin que ce ſoit
choſe ferme & ftable à toujours , Nous y avons
faitmettre notre ſcel. DONNÉ à Verſai les au mois
de Novembre , l'an de grace mil ſept cent quatrevingt-
ſept , & de notre règne le quatorzième.
Signé. LOUIS. Etplus bas : Par le Roi , LE Bon.
DE BRETEUIL. Vifa , DE LAMOIGNON. Et ſcellé
du grand ſceau de cire verte , en lacs de foie rouge
&verte.
Regiſtré , oui , ce réquerant le Procureur Général
du Roi, pour être exécuté felon ſa forme & teneur;
&copies collationnées envoyées aux Bailliages &
Sénéchauffées du Reffort , pour y être iu , publié &
regiſtré : Enjoint aux Subſtituts du Procureur Général
du Roi èſdits Sièges d'y tenir la main , & d'en
certifier la Cour dans le mois , ſuivant l'Arrêt de
ce jour. A Paris en Parlement , toutes les Chambres
affemblées , les Princes & Pairs y feans , le vingtneuf
Janvier mil ſept cent quatre-vingt-huit.
Signé LEBRET.
TARIF annexe à l'Edit qui concerne ceux qui ne
profeſſent pas la Religion Catholique.
Au Curé ou Vicaire , pour la publication des
bans , foit qu'il y en ait trois , ſoit que les Parties
aient obtenu diſpenſe d'une ou de deux publications
, & compris le certificat de publication ,
&le conſentement vulgairement appelé Lettre de
roc do, ci ...
1
( 79 )
Pour la déclaration de mariage , cist
Pour celle du décès , ci .
I 10
." 10
Four chaque extrait de mariage , ou de décès ,
comme pour les extraits de baptême , de mariage
&de ſépulture des Catholiques , ſuivant les Réglemens.
Aux Officiersdes Bailliages & Sénéchauffées reffortiffant
nuement ès Cours.
A l'Officier qui aſſiſtera à la publication
des bans , ci .
Au Greffier , pour l'affiche & le certificat
de publication , ci ...
.2
... I
Au Juge, pour lalégaliſation du certificat,
fi elle eft requife , ci.
Au même , pour la commiſſion rogatoire
, s'il y a lieu , ci ..
Au Greffier , pour l'expédition , ci .
..
رو
10
"
.2 "
....I
»
Pour ladéclaration de mariage , ci .
Pour celle de naiſſance, ci .
... 3
"
. נכ 1
...
Pour celle de décès , ci ... .I 23
Pour les diſpenſes de publication de
bans , au premier Officier , ci ...
Au Greffier , pour l'expédition , ci.....
Pour les difpenfes de parenté ſur vu de
titres , au Juge , ci ........
AuGreffier , pour l'expédition , ci . .... I
Et s'il est néceſſaire de procéder à une
. I 10
15
3
"
10
enquête, les droits ordinaires en ſus.
Aux Officiers des Sièges Royaux non reffortiffant
immédiatement ès Cours , & à ceux des Seigneurs .
Pour la publication des bans , foit qu'ily en ait
trois , ou qu'il y ait diſpenſe d'une ou de deux
publications.
Au Juge, ci ..... ..2 »
AuGreffier , compris l'affiche & le certificat
de publication , ci ......... I 10
:
div
( 80 )
Pour laCommiſſion rogatoire , s'il y a lieu :
Au Juge , ci ...... .1 "
Au Greffier , pour l'expédition , ci .
Pour la déclaration de mariage :
» 10
Au Juge , ci .. .2 "
Pour celle de naiſſance , ci........ ." 15
Pour celle de décès , ci .............. » -15
Pour les actes qu'ils délivreront , ci .... » 10
« M. de Fer de la Nouerre , autoriſé par Arrêt
» du Conſeil du 3 novembre dernier , à faire
>> exécuter le projet de l'Yvette , prévient les Pro-
>> priétaires des maiſons de Paris , qu'il eſt dans
» l'intention de leur faire partager les bénéfices
>> de ce projet , en offrant , pour en jouir à per-
» pétuité , de leur donner le muid d'eau pour la
>> fomme de 216 liv. , au lieu de 1050 liv. que
>> la Compagnie des pompes à feu fait payer la
>> même quantité , à la charge pure&fimple d'ac-
» quitter , au moment où l'on ſe fera infcrire , le
>> tiers du montant de la ſouſcription , l'autre tiers
>> au premier juillet prochain , époque à laquelle
>> les eaux de la première partie du projet géné-
>> ral feront arrivées au réſervoir de diſtribution ,
» & l'autre tiers lorſque l'eau aura été conduite à
>> portée de la maiſon qui aura été défignée par
>> la ſouſcription. Chaque Souſcripteur jouira en
>> outre du droit de pouvoir , juſqu'au premier
» janvier 1790 , exiger qu'il lui ſoit fourni à per-
>> pétuité une quantité d'eau triple de la quantité
>>pour laquelle il aura ſouſcrit , au prix de 3601.
>> le muid. Les perſonnes qui foufcriront pour
» 3 muids d'eau & au-deſſus , & qui paieront
>> comptant la totalité du montant de la ſouſcrip-
» tion , auront un autre avantage : elles jouiront
>> pendant 10 ans , à compter du premierjanvier
» 1792 , juſques&compris le 31 décembre 1802,
» d'un droit de partage dans le tiers du produit
(81)
>> de l'affaire générale. Ce terme de dix ans , fixé
» pour le droit de partage , ſera même prorogé
>> juſqu'à l'époque où chaque Souſcripteur ſera
>> rempli du triple de fa miſe , s'il arrivoit que
>>dans ledit terme il n'eût pas reçu de bénéfice.
>> Enfin , les ſouſcriptions feront reçues pour un
>> demi-muid d'eau , afin de favorifer aux petits
>> ménages le moyen de participer aux avantages
>> que l'on vient d'expoſer. La ſouſcription eſt
>> préſentemeat ouverte , & fera irrévocablement
» fermée au premier avril prochain , terme après
>> lequel le muid d'ean ſera vendu , au lieu de
>> 216 1. , ainſi qu'on vientde l'annoncer , 5401. ,
>> ou 27 liv. annuellement, conformément au prix
>>qui en a été réglé par l'Arrêt du Confeil relatif
>> à l'exécution de ce projet. » S'adreſſer pour
ſouſcrire , au bureau générale de l'Yvette , rue
Guénégaud , n° . 30 , où l'on trouvera les renfeignemens
que l'on pourra defirer ,&ceux que ren-.
ferme leProfpectus.
,
Nous ajouterons à l'extrait précédent
de ce Profpectus , une lettre de M. le Baron
de Breteuil à M. de Fer de la Nouerre ,
endatedu 25 janvier dernier.
"
"
« Le Gouvernement , Monfieur , en
» s'occupant des propofitions relatives
>> aux pompes à feu , ne fauroit avoir
l'intention d'abandonner le projet de
l'Yvette , ni de rien faire qui puifle y
» préjudicier. Vous pouvez au contraire
>> être fûr de toute la protection que mé-
>> rite votre travail pour donner des eaux
>> abondantes à la ville de Paris , &c. &c .
>> Je ſuis très-parfaitement,&c.
» Signé, le Bo" , de BRETEUIL, >>
r
( 82)
Il eſt forti du port de Charente , dans
le courant de l'année dernière 1787 , 100
navires François , 39 Anglois , 5 Dancis ,
5 Hollandois , un Pruſſien , un Lubekois ;
en tout , 151 navires , qui ont emporté
22200 tierçons d'eau- de-vie , contenant
enſemble environ 54260 bariques de 27
veltes : en les eſtimant au prix moyen de
120 liv. la barique , cela fait 6,5 11,2001.;
en y ajoutant le produit du vin & autres
petits objets , il paroît qu'il s'eſt exporté ,
l'année dernière , du port de Charente ,
pour plus de 7 millions de denrées territoriales.
Suivant un relevé exact , il eſt ſorti du port
du Havre , pendant l'année 1787 , 53 navires pour
S. Domingue , 26 pour la Martinique &la Guadeloupe
, pourTabago , 20 pour Guinée& 10
pour le Sénégal. En tout 113 navires ,, non compris
les paquebots du Roi.
4
Il eſt ſorti en outre du même port , pour la
Nouvelle-Angleterre , 6paquebots du Roi & 3
naviresde laNouvelle-Angleterre, qui retournoient
chez eux. En tout 9.
Il eſt entré dans le port du Havre , pendant
l'année 1787 , 72 navires venant de Saint-Domingue
, 30 de la Martinique & de la Guadeloupe
, un de Cayenne , & 10 de Tabago. En
tout 113 navires , non compris les paquebots du
Roi.
<< On écrit de Charente , que le 27
décembre , deux Matelots d'un vaiſſeau
Danois , s'étant mis dans une chaloupe
A
( 83 )
:
pour venir à terre , ont été renverſés , avec
la chaloupe , par la rapidité de l'eau ; l'un
d'eux a ſaiſi un cable auquel il s'eſt ſufpendu
; l'autre , entraîné par les courans ,
alloit périr , ſans le ſecours d'un Matelot
François , qui a eu l'intrépidité de s'expoſer
à un danger imminent pour le fauver.
Le Capitaine Danois a fait offrir une
fomme d'argent au Matelot François ,
mais ce brave homme a répondu , en la
refuſant , que la récompense d'une bonne
action étoit dans le coeur.
Antoine-Charles - Félix Colbert , Marquis
deTorcy , Maréchal des camps & armées
du Roi , Chevalier de l'Ordre royal
& militaire de S. Louis , eſt mort à Paris,
le 20 du mois dernier.
Paul d'Albert de Luynes , Cardinal-Prêtre de la
Sainte Eglife Romaine , Archevêque-Vicomte de
Sens , Primat des Gaules & de Germanie ,Doyen
des Evêques de France , Abbé-Comte de Corbie,
de Saint-Vigor , de Cériſes & du Mont-Saint-
Martin, Commandeur del'Ordre du Saint-Eſprit ,
Premier Aumônier de feue Madame laDauphine,
de l'Académie Françoiſe & de celle des Sciences ,
eſt mort à Paris, le 22 du mois dernier.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France le 1. de ce
mois , font : 61 , 85 , 5 , 48 & 20.
Payeurs de rente , fix derniers mois de
1787, à la lettre A.
4
dvj
(84)
1
PAYS - BAS.
De Bruxelles , le 2 Février.
Le Séminaire Général de Louvain a
été en effet ouvert le 15 janvier , ſuivant
les ordres du Gouvernement : les Profeffeurs
en Théologie , nommés au mois de
novembre 1786 , ſe ſont rendus à leur
devoir ; mais les Salles étoient vides , &
l'ont été de même les jours ſuivans ; pas
unElève n'ayant paru. Cet abandon concerté
devoit avoir été prévu , & il eſt
difficile d'imaginer comment l'on pourroit
vaincre , ſans rigueurs , cette fingulière
réſiſtance . L'Univerſité a arrêté de nouvellesremontrances
, contre la déciſion du
Gouvernement , qui l'a déclarée Corps en
Brabant , & non Corps Brabançon .
Pendant l'année dernière , écrit-ond'Oftende
, il eſt entré dans ce port 1,087
bâtimens , & il en eſt parti 1,024 .
Depuis le 29 du mois dernier , nos Auguſtes
Gouverneurs Généraux ſont ici de
retour de Vienne.
LesEtats d'Utrecht ont acccordé , pen--
dant trois mois , à la Milice qui ſe trouve
dans leur Province , une gratification , par
tête, de 12 f.par ſemaine ,& en ontdonné
connoiffance à l'aſſemblée de L. H. P. Conſidérant
en mêmetemps queles autres troupes
qui , ſur les Patentes du Capitaine-gé(
85 ) -
1
4
4
néral , & fur les attaches des Provinces
reſpectives , doivent être employées en
différentes places , devoient être traitées
ſur le même pied , ils ont autoriſé leurs
Députés à inſiſter auprès de L. H. P. ,
pour qu'une pareille gratification ſoit accordée
par tous les Confédérés , aux troupes
de l'Etat qui ſe trouvent dans leurs
Provinces reſpectives .
Le9de janvier , la digue dans la Jurisdiction de
Woubrugge, près du Lac de Leyde , ſe rompit ;
elle fit une ouverture de 288 pieds de longueur
&de 54 de profondeur. L'eau y entra avec tant
de violence , que les payſans eurent beaucoup de
peine à fauver leur vie & leur bétail. Pluſieurs
de ces infortunés , qui s'étoient ſauvés ſur lesgreniers&
les toits , n'ontpu en être retirés que le foir
& le lendemain : l'étendue de ce pays fertile eft
changée en une mer ; tout est inondé à la hauteur
de 13 à 14 pieds; pas une maiſon ne peut réſiſter à
la violence des vagues; elles s'écroulent , & font
emportées par la force de l'eau : le pauvre payſan
atout perdu. L'on travaille nuit & jour aux autres
digues, pour les ſauver , s'il eſt poſſible.
Pluſieurs Officiers , caffés ou ſuſpendus
par les Etats de Hollande actuels , pour
avoir obéi aux Etats de Hollande de l'année
dernière , ont préſenté requête à
cette Affemblée, en requérant la protection
qui leur avoit été folennellement
promite. Dans ce nombre fe trouvent le
Général Van Ryffel , qui commandoit le
cordon , & M. Sulyard, Colonel au régiment
Wallon de Grenier , & prifonnier de
( 86 )
puis pluſieurs mois . Si, dans un Etat déchiré
par des factions , les Militaires refuſoient
l'obéiffance au Souverain du moment ,
quel que foit ſon ſyſtême , ils ſeroient néceſſairement
les victimes des triomphes
alternatifs des partis qui prévaudroient dans
Lle Gouvernement .
Le Stadhouder a propoſé une Amniſtie
générale , & les Commiſſaires de la Cour
de Hollande en ont conféré. Le rapport
a été reçu , à ce qu'on prétend , par tous
Jes Membres de l'Aſſemblée de Hollande,
& l'on eſpère qu'il rencontrera peu d'oppoſitions.
Le plan de réforme générale pour l'armée,
a été remis par le Stadhouder &
par le Conſeil d'Etat , à la Généralité ;
toutes les Provinces l'ont pris en délibération...
Ainſi que nous l'avons dit antérieurement,
c'eſt le 13 de ce mois que doit commencer
le procès public de M. Hastings.
Plus d'une fois l'Auguſte Tribunal qui va
prononcer entre ce grand Accufé & fes
Accuſateurs , caſſa ces dénonciations de
la Chambre des Communes , qu'on appelle
impeachment ; l'Hiſtoire eſt pleine de
ces freins , mis par la Juſtice aux projets
de l'eſprit de parti. Si la Conſtitution a fagement
aſſuré aux Communes , le droit
ſacré de pourſuivre tous les Commiſſaires
:
( 37 )
de l'autorité publique qui manqueroient
à leurs devoirs , elle a prévenu auſſi , que
l'uſage de cette prérogative néceſſaire ne
devînt une arme d'oppreſſion entre les
mains d'une cabale conduite par quelques
Orateurs. Une fois le procès amené devant
la Chambre Haute , le clinquant des
harangues perd ſon empire; celui des
preuves , des témoignages , des aveux , des
faits authentiques , reprend le fien.
Si l'ancien GouverneurGénéral du Bengale
avoit réellement été le fléau de 20
millions d'hommes , le ſpoliateur de la
mère d'un Nabab,l'inftigateur intéreſſéd'un
parricide , l'aſſaſſin d'un Raïa , le perturbaseur
de l'Inde entière , aucune voix ne
feroit affez infame pour s'élever en fa faveur
; ce feroit le déshonorer & fe déshonorer
ſoi- même , que de mettre ſes ſervices
en balance avec de pareils forfaits .
,
Mais fi d'aucunes des contrées qu'il auroit
défolées , il ne s'eſt pas encore élevé
un cri pour ſeconder ſes Accuſateurs ;
fi eux ſeuls gémiſſent à Weſtminster
pour le compte de ces Indiens & de
cette Compagnie, dont le filence , depuis
cinq ans , déſavoue énergiquement ces
prétendus délits ; fi enfin on ne rencontre
dans le dédale de leur énoncé , que
des affirmations hardies, ſans preuves légales
d'aucun genre qui en déterminent la
( 88 )
:
crédibilité , ou l'imputation contre M.
Haftings ; où eſt l'homme ſcrupuleux qui
ne préſumeroit l'innocence de celui que
tant d'efforts n'ont pu , juſqu'à ce jour ,
démontrer coupable ?
C'eſt à cette obſervation ditée par la
justice la plus vulgaire , que nous avons
conftamment ramené nos Lecteurs. Il ſeroit
abſurde , en ce moment , d'anticiper
fur une diſcuſſion que les Intéreſſés vont
ſoumettre au cours d'une procédure éclatante.
Après le Jugement , nous aurons
occafion d'y revenir fort en détail dans
un Ouvrage où ce Procès tiendra ſa place.
Il n'eſt cependant pas indifférent de connoître
l'opinion qu'ont en France , de
M. Hastings & de ſa conduite , les Perfonnes
dont l'autorité peut faire loi. Ce
ne font ni des Harangueurs , ni des Scribblers
anonymes , ni des Ecrivains polemiques
, qui invoquent la liberté , la vertu ,
la morale , l'humanité , à peu près comme
ces Hyènes de la fable , qui contrefont le
cri d'un homme fouffrant , pour abuſer le
Voyageur dont elles veulent ſucer le
fang; ni des Auteurs qui , en inſultant
M. Hastings à cent lieues de lui , şu pied
de l'échafaud dreſſé par ſes ennemis , ſe
croient au moins autant de courage &
d'éloquence que Cicéron plaidant contre
Verrès.
:
(
( 89 )
:
Les témoins que l'on va entendre ne
ſontpas ſuſpeds: tous trois font François ;
François auſſi reſpectables par leur véracité
que par leurs ſervices ; très-éclairés Specta
teurs ou Parties , pendant longues années ,
des évènemens de l'Inde ; Juges d'autant
plus impartiaux de l'Adminiſtration de
M. Hastings , que leurs places & leur
patriotiſme durent peu les diſpoſer à devenir
gratuitement les Apologiſtes d'un
Adminiſtrateur , chargé des intérêts de
l'Angleterre dans le Bengale.
J'ouvre le tome 9 des Mémoires concernant les
Chinois, in-4", chez Nyon l'aîné ,1784. M. Law
de Lauriſton , qu'il ſuffit de nommer , y a conſigné
desobſervations critiques ſur le voyage deM. Sonnerat
aux Indes Orientales & à la Chine.
22
"
»
Les
Anglois, avoit dit ce voyageur , pourroient
retirer des ſommes immenfes de l'Inde , s'ils
>> avoient eu l'attention de mieux compoſer leur
Conſeil de Calcutta. " Quant à ce que dit M.
Sonnerat , répond M. Law,fur l'administration de
Calcutta,je me contenterai d'obſerver qu'il est trèsfâcheux
pour leurs ennemis , que les Anglois ayent
pensé dès l'année 1771 ou 1772 , à y envoyer M.
Hastings pourGouverneur-Général.
Jeprends la
defcription géographique& historique
de l'inde, 1787, tome 2 , ſeconde partie , pages 562
& 563 , rédigée par M. Anquetil du Perron , que
le zèle des lettres a retenu ſi long-temps dans
l'Inde , infatigable obfervateur , qui a approfondi
les moeurs , le gouvernement , l'hiſtoire de l'Indoftan.
» Pour ce qui regarde la légiſlation Orientale ,
>>dit ce ſavant Académicien,lorſque j'ai parlé de
: 1
( १० )
» l'autorité employée pour la rédaction du code des
>>> Gentoux , j'ai eu en vue la conduite conſtante
>> des Anglois dans l'Inde , reſpectant toujours
» L'HOMME RARE chargé en chef des opérations.
>> Ce qu'il y a de grand dans les affairesde cette
>> contrée , tant que M. Hastings y a commandé ,
» eſt de lui ; les procédés injuſtes tiennent au
>> génie de l'adminiſtration Angloiſe. Et fans vou-
>> loir ſe deſſaiſir de ce qu'elle doit aux vues pro-
>> fondes & étendues du Gouverneur-Général du
>> Bengale, ſa nation lui fait elle-même ſon pro-
» cès ! L'Europe rira de cette procédure , comme
>> elle a ri du rappel de M. Dupleix. Renoncez ,
>> dira-t-on , aux domaines qu'il vous a acquis ;
>> rendez au fer & au feu les Colonies floriſſantes
>> qu'il a ſauvées ; ou élevez-lui des ſtatues. Dupleix
>> eſt mort pauvre , fans éloge funèbre , ignoré.
» Les Anglois n'ont qu'un homme à lui oppoſer ,
" Haftings; & ils cherchent à le flétrir ! Les nations
>> ne s'intruiſent donc pas ! «
Voici un témoignage plus détaillé , &
par conféquent plus décisif. M. de Gentil ,
Colonel d'infanterie & Chevalier de St.
Louis , attaché maintenant au ſervice
d'une Princeſſe reſpectable , & réfidant
à Verſailles , autrefois l'un des meilleurs
ſerviteurs militaires de l'ancienne Compagnie
des Indes ; à la deſtruction de celleci
, ayant paſſé à Benarès ; admis à la
plus intime confidence de ceViſir d'Oude ,
qui joue un fi grand rôle dans le procès
de M. Hastings ; témoin de la plupart de
ſes opérations , profondément inſtruit de
la politique des Anglois & de toutes les
(91 )
énormités qu'on leur a reprochées; M.
deGentil, dis-je , que vingt- huit ans de féjour
dans l'Inde , que vingt-huit ans d'application
aux affaires publiques de l'Indoftan
, ont rendu , je crois , un Juge
éprouvé de la conduite de M. Hastings ,
m'a fait l'honneur de m'écrire la lettre
qu'on va lire .
Verſailles , le 5 octobre 1787.
« Je ne vois rien de fi injuſte que le procès
» intenté à M. Haftings. Je ne puis concevoir
>> comment on accuſe un pareil Citooyyeenn , un
» Patriote auffi zélé. Quiconque eſt inſtruit des
> affaires de l'Inde depuis le retour de M. Dupleix,
> ſaura que c'eſtà M. Hastings feul que les Anglois
>>doivent leurproſpérité dans cettecontrée.Jamais
>> Gouverneur ne fut auffi eſtimé , auſſi aimé ,
» même des Européens. Perſonne n'eſt en droit
>> de ſe plaindre de lui .
ntier

» M. Hastings n'a d'ennemis que parmi ſes-
>> Compatriotes. Lord Clive fit de belles acqui-
>> fitions; mais, par quels moyens ! On est en
>> droit de reprocher à M. Van-Sittart , fon fuc-
>> ceſſeur , l'inſtallation de Caffémalikan , &la de-
>>pofition de Zafaralikan . MM. Verelft & Zquarſtrictement
honnêtes , gouvernèrent avec
>> juſtice. Le Général Carnac , que j'ai connu pa--
>> ticulièrement , avoit une rigoureuſe probité. Au
>>dernier voyage de Lord Crive dans le Bengale ,
>> il avoit déja fait la paix avec Soudjak- el-Daula ;
>> il en différa la conclufion pour lui en faire
>>honneur, Lord Clive apporta un ordre de la
>> Compagnie qui défendoit à tous ſes prépoſés
>> de recevoir des préſens des Princes Indiens ,
>> fansunepermiffion expreſſe du Conſeil. Soudjak-
>> el-Daula avoit promis au Général Carnac , cinq
( 92)
>>laks ( 1,250,000 liv. ) en faiſant le traité , &
> avant l'arrivée de Lord Clive. Ce vertueux Géné-
» ral refuſa Soujak- el-Daula en ma préſence ,
>> en lui diſant qu'il devoit donner l'exemple à tous
» les Officiers qu'il avoit l'honneur de commander.
> Mais malheureuſement il n'a pas eu beaucoup
» d'imitateurs . Je dois rendre cet hommage à fon
»déſintéreſſement & à ſa droiture. Je regrette
» de ne pouvoir citer de lui dans cette lettre un
>> grand nombre de traits pareils.
» M. Hastings , ce Gouverneur fi juſtement
>> eſtimé , vint enſuite. Je puis vous affirmer
» qu'il n'y a rien eu de répréhenſible dans ſa gef-
» tion; & cependant que de libelles n'a-t'on pas
" faitcontre lui ? On amême ôfé leblamer d'avoir
>> coopéré à la deſtruction des Rouellas. Il faut
>> bienpeu connoître ces ſcélérats , pour les peindre
>> &parler d'eux comme l'a fait le fabuleux Makin-
» tosh. Selon lui , c'étoient d'honnêtes propriétaires
>> que l'on vouloit dépouiller. Il accuſe Soudjak-el-
» Daula, Vifir de l'Empire &Nabab d'Aoude, du
>> defir de s'emparer de leurs richeſſes ; il lui re-
>> proche encorel'aſſaffinat de Mahomet-Koulikan ,
>> Nabab d'Ellaabad , de s'être emparé de ſes
> Etats , ainſi que des provinces des Rouellas.
>>>Quand on eft fi peu inſtruit , on devroit garder
>> le filence pour fon honneur. Oui , Monfieur ,
>>lesRouellas ont fait autant de mal aux Mogols ,
>> que les Eſpagnols en firent autrefois aux Amé-
>> ricains. Ces aſſaſſins fanatiques auroient détruit
>> ce vafte& riche Empire , s'ils avoient été auſſi
>> courageux que lesEſpagnols; les Mogolsn'au-
» roient pas été en état de leur réſiſter. Je vais
>> vous faire connoître les Rouellas d'aprèsMagzé--
» Afgan, hift. des Patanes, &d'après mes propres
>> recherches.
(Ici , un précis exact de l'origine , des ufur-

( 93 )
pations, des aſſaſſinats , de l'hiſtoire des Rouellas ;
il trouvera ſa place ailleurs.)
» Cette légère eſquiſſe vous ſuffit pour prouver
» que M. Hastings , Allié de l'Empereur Chaa-
» lem II, s'eſt conduit avec juſtice ,&a rempli
>>l'obligation qu'il avoit contractée , en aidant
» l'Empereur , & Soudjak- el- Daula , fon Viſir , à
>> expulfer les Rouellas.
>> Ils furent ufurpateurs des Etats de Kinkram
>> & de ceux d'un grand nombrede petits Rajas ,
>>> afſaffins de leurs maîtres , rebelles à l'Empereur ,
>> perſécuteurs fanatiques de ceux qui étoient
>> ſous leur dépendance. Tous les Indiens , riches
» ou pauvres , marchands ou laboureurs , ont
» été la proie de ces brigands. Confultez l'Inde
» entière , elle vous dira qu'il n'y a point d'a-
" vanies queNagibkan n'ait faites aux Empereurs&
» aux habitans de Dely. Tous les Indiens , ſoit
» Mahométans ou Idolâtres , les ont toujours eu
» en horreut.
» Yavoit- il dans un village de jolis enfans &
» de belles femmes ? Les Rouellas les enlevoient ,
>> ſous le prétexte de la Religion ; ils faiſoient
>> circoncire les enfans mâles , &enfermoient les
>> femmes &les filles dans leurs ſérails. Un voya-
>>geur Indien paſſoit-il ſur leur territoire ? On
>> lui enlevoit ſon cheval s'il étoit beau , en diſant:
» qu'un idolâtre ne pouvoit ſe ſervir d'un animal
» que Mahomet avoit monté. LePère Joſeph Tief-
>> fenthaler traverſant leur pays fut entièrement
" dépouillé ,ſous leprétextequec'étoitunebonne
>> action que de faire du mal à un Chrétien. J'ai
>>manqué d'être moi-même leur victime en voya-
>> geant parmi eux , quoique habillé à l'Indienne.
>>Ils engagèrent le Patane qui m'accompagnoit à
> m'aſſaſſiner pendant la nuitde concert avec eux ,
» en lui promettant la moitié de ma dépouille.
( 94 )
»
» Je pourrois vous rapporter un grand nombre
>> de traits horribles de leur part. D'après de
>> pareils faits , peut- on blamer M. Hastings d'avoir
» aidé Soudjak-el-Daula à détruire ces brigands ?
> ondoit au contraire l'en remercier,&leregarder,
» ainſi que Soudjak- el-Daula , comme les bienfaiteurs
de l'Inde. Si Makintosh avoit connu les
>> Rouellas , il ſe ſeroit bien gardé d'en parler
>> comme il l'a fait , & de blâmer M. Haflings
>> d'avoir ſecouru Soudjak- el-Daula ; il ne lui
>> auroit pas reproché comme un crime la deftruc-
>> tion des Rouellas , qui étoient le fléau de l'Inde ;
>>ill'auroit au contraire regardé comme le vengeur
» de l'humanité. Cette guerre ſi juſte & fi nécef-
» faire a tourné à l'avantage du Viſir , de tous
>>les Indiens , ainſi que des Anglois. Ses Com-
> patriotes lui doivent la plus grande reconnoif-
>> fance de la conduite ſage & honnête qu'il
>> a tenue. Je puis certifier que je ne lui ai vu
» faire que le bien. Perſonne ne s'eſt jamais plaint
» de ſa geſtion. La Compagnie Angloiſe lui doit
>> entièrement l'accroiſſement de ſes poſſeſſions ,
» &leur confervation. Sa ſageſſe , ſa prudence ,
>> fa modération l'ont généralement fait chérir&
» eſtimer des Indiens. Que de guerresle: Anglois
» n'auroient- ils pas eu à foutenir fans lui ! J'ai étéde
>> témoin oculairede tout ce que j'avance ; &je me
>>>fais gloire de lui rendre lajuſtice qu'il mérite. »
La véracité , la candeur , les connoiffances expérimentales
de M. de Gentil , dont les longues
recherches ne feront pas perdues pour le public,
ſont connues ; je n'ai rien à dire à ce ſujet. Sa
déclaration justifie la réponſe que fit , il
ſemaines , à l'un des principaux moteurs de l'i
peachment, l'illuftre Chef de la Magiftrature Britannique
, Miniſtre dont la justice ſévère , les principes
inflexibles & les grandes lumières , font au
ya
afix
lim(
95.)

deſſus de mes éloges. » On m'aſſure que vous me
» haïfſez , Milord, lui diſoit l'accuſateur en quef-
» tion , à cauſe de l'appui que jai donné à
» l'impeachment . Non , Monfieur , repritle redouta-
N ble Ch. non, je ne proſtitue point une auffi belle
» paffion que la haine, pour une choſe qui ne mérite
» que le mépris. «
Paragraphes extraits des Papiers Anglois&autres.
Il s'eſt répandu deux bruits , qui , s'ils ont de la
réalité , feroient de grande conféquence dans la
ſituation actuelle des affaires en Europe : le premier
eſt que le Monarque Pruffien avoit fait déclarer
à l'Empereur , « que S. M. I. pouvoit em-
>> ployer ailleurs fes troupes de Bohême & de
>>>Moravie , avec aſſurance qu'à leur retour ces
>> pays feroient auſſi peu endommagés qu'ils le
>> font àpréſent. » L'autre dit : « Que les Cours
» de Suede& de Danemarck étoient fur le point
" de conclure un Traité d'amitié. » ( Gazette des
Pays-Bas , no 8. )
<<Extrait d'une lettre de Calcutta , du 13 octobre .
» J'ai été témoin , tout récemment , d'une de
ces triftes ſcènes qui font l'effet naturel de l'ignorance
& de la fuperftitionqui règnent parmi les
habitans de ces contrées. Je veux parler du ſuicide
public d'unhomme âgé,qui s'eſt précipité dans une
foſſe d'environ dix pieds de profondeur , à moitié
remplie de combustibles allumés. Ce malheureux
s'eſt facrifié pour le falut , à ce qu'il a cru , d'une
grandepartiedeſa famille qui étoit attaquée d'une
maladie dangereuſe & épidémique. Lorſque cette
maladie règne parmi les Indoux , ils croient fermement
qu'il faut qu'un d'eux meure , pour garantir
les autres de la contagion. Ce pauvre Vieillard
étoit ſi . perfuadé qu'il n'y avoit pas d'autre
moyen de fauver ſes enfans , que celui de s'offrir
lui-même en holocaufte , que tous les arguniens ,
toutes les prières & les remontrances dont j'ai pu
1
( 96 )
t
faire ufage , tant auprès de la victime , que de ſa
femme, de ſes, frères & de ſes ſoeurs , n'ont eu
aucun effet : imaginant même que mon intention
étoit d'empêcher par la force cet horrible facrifice,
ils ſe jetèrent 'tous à mes pieds, & me ſup
plièrent , les larmes aux yeux , de ne pas m'y
oppofer.
Le Vieillard s'étant aſſis ſur les bords de la
foſſe embraſée , levant les mains & les yeux vers
leciel ,ficfa prièreavec beaucoup de dévotion ;&
après êtrereſté une demi-heute dans cette poſture,
quatre de ſes plus proches parens l'aidèrent à fe
relever ,& lui firent faire cinq fois le tour de la
foſſe , en invoquant Ram & Setaram , deux de
leurs Saints. Pendant cette cérémonie, les femmes
s'arrachoient les cheveux , ſe battoient la poitrine ,
&jetoient les cris les plus horribles. Lorſqu'on
l'eut laché , il ſe jeta dans le feu ſans pouſſer un
ſoupir ,&tous les ſpectateurs armés de pelles ſe
hâtèrent de combler la foſſe avec la terre. Ainfi
on peut dire qu'il fut brûlé & enterré , tout-à-la
fois , vivant. Deux de ſes enfans , l'un âge de ſept
ans , &l'autre de huit , étoient préſens ,&furent
les ſeuls qui parurent s'attendrir. Quant aux fem
mes, elles s'en retournerent chez ellesavecclleeplus
grand fang-froid. Cet évènement étant un objet
degloire pour les parens , c'eſt un jour de triomphe
pour toute la famille , que celui où l'on voit
P
vuonueemradlheecuertetueſmeanviicètriem.e»dle(e lCaouſruipeerrſdteitli'oEnuſreopdeé,-
n°. 7. )
N. B. ( Nous negarantiſſons la vérité ni l'exacti
aude d'aucuns des Paragraphes ci-deſſus ).
ERRATA. Pourle n°0..5 , aulieu de mærentibus,
lifez merentibus.
MERCURE
DEFRANCE.
SAMEDI 16 FÉVRIER 1788.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
1
CHANSON
A Mademoiselle de D.......
Air de BLAISE & BABET : C'est pour toi que je les
arrange; ou bien: Aveclesjeux dans le Village.
QUE, le front couronné de roſes ,
Le Printemps ſourie aux beaux jours ,
Je ne vois point les fleurs écloſes
Quand je ne vois point mes amours.
L'Automne , ma ſaiſon chérie,
M'offre de plus rares préſens,
Puiſqu'elle m'amène Emilie ,
L'Automne eſt pour moi le Printemps.
Nº. 7. 16 Fév. 1788. E
:
98 MERCURE
FIXANT la gaîté ſur ſes traces ,
Et rendant les Bergers heureux,
Le Printemps attire les Graces ,
L'Automne les offre à mes yeux.
Si Philomèle, plus touchante ,
Dans le Printemps charme les bois,
Qu'Emilie en Automne chante ,
Du-Roffignol j'entends la voix.
L'HIVER pour moi, près d'Emilieę ,
Perdroit ſes glaçons rigoureux ;
De l'ité l'ardeur ralentię
M'échaufferoit moins que fes yeux.
Si par ſes dons l'Automne enchante ,
Chaque ſaiſon a ſes beautés :
Quelle eſt pour moi la plus charmante ?
Celle où je ſuis à ſes côtés.
:
VEUT- ON que la faiſon fleuric
Soit la ſaiſon de s'enflammer ,
Je dis : Connoit-on Emilie ?
Dans tous les temps il faut l'aimer.
Il n'eſt qu'un mal qui me tourmente ,
Son abſence fait mon malacur ;
Mais puis-je bien la croire abſente ,
Puiſqu'elle est toujours dans mon coeur ?
f
Par M. Sabatier de Cavaillon. )
F
DE FRANCE.
HISTOIRE DE PALMIRE
Tirée d'un Manuscrit fort ancien.
LES cieux étoient parfemés d'étoiles ;
lune s'élevoit dans les airs ; & la nuit , re-
-vêtue de ſa pâle lumière, couvroit les collines
&les vallées. Plongée dans une rêverie profonde
, Palmire fortit de ſa cabane , &c
porta ſes pas ſur les bords du fleuve (1).
Puis , s'afleyant ſous un ſaule iſolé , ſes
yeux contemplèrent en filence le repos de
la Nature; mais bientôt d'une voix plaintive
elle proféra ces mots : » Objet de
>> mes regrets éternels ! permets que je
mouille de mes pleurs ce triſte rivage ,
&que je me rappelle un ſouvenir trop
tendre ". Des larmes coulèrent ſur les
joues de Palmire ; elle étoit triftement
appuyée contre le ſaule , & la lune couvroit
ſon viſage d'un éclat nébuleux ; lorfqu'un
foible bruit , dont la cauſe étoit près
l'elle , lui fit tourner la tête précipitamnent.
C'étoit ſon fils; la tendreſſe filiale
e peignoit ſur ſon front ; il étoit fortement
mu !O ma mère ! lui dit-il d'une voix atndrie
, ne ſuis-je plus ton fils ? Tes ſecrets
= font- ils plus les miens ? Je t'ai ſuivie de
50
ود
(1 ) On ignore quel fleuve c'étoit.
E
100 MERCURE
la cabane; j'ai entendu tes plaintes , mon
coeur en a été navré. Qui peut donc te caufer,
d'auſſi tendres regrets ! quel myſtère étonnant
m'as-tu toujours cache ? Verſe , verſe ,
ô ma mère ! tes larmes dans mon ſein; le
partage m'en ſera doux.
Mon fils , répondit Palmire , charme
unique de mes derniers momens , je ne
puis te refuſer rien. Je connois ton ame
grande & noble ; & , te voyant ſi vertueux,
je m'applaudis de mon ouvrage. Je fais
que de vains reffentimens ne trouveront
point de place en ton coeur. Hé quoi !
reprit impétueuſement le jeune homme ,
quelle offenfe ? quel crime ? Tu vas favoir
tout ... O mon fils ! fois ſaiſi decefpect
: ici repoſe la cendre de ton père. Je
vois ton extrême ſurpriſe ! ... Ecoute cette
déplorable hiſtoire.
4
-
J'étois dans la plus tendre enfance
lorſque la mort frappa les auteurs de mes
jours. Une bonne parente , dont l'ame étoi
au deſſus de ſa naiſſance , m'accueillit , me
prodigua ſes ſoins avec la tendre affection
d'une mère. Je touchois à peine à ma dix
huitième année , que la mort vint m'en
lever ma ſeconde mère , l'unique appu
de ma foible jeuneſſe. Je me trouvai don
ifolée , abandonnée à moi-même , n'ayan
pour guide qu'un coeur pur , nourri d
principes inaltérables de vertu & d'hon
nêteté.
Mais je n'avois que dix-huit ans
مت
DE FRANCE. 101
mon coeur , tendre à l'excès , ſentoit le
beſoin d'aimer , comme on le ſent à cet
âge. Je voulois un ami , je voulois un ſupport
,& j'y cherchois les mêmes ſentimens ,
la même vertu dont mon coeur fe rendoit
un doux témoignage. Ce ne fut pas fans
peine que je trouvai ce prodige. Elidor ,
ton père , m'offrit l'hommage d'un coeur
aimant & tendre , plein d'innocence comme
le mien; une douce ſympathie nous attira
l'un vers l'autre avec un charme irréſiſtible;
je lui promis ma main ; il avoit déjà mon
coeur. Il partit auffi-tôt pour annoncer à
ſes parens l'épouſe qu'il avoit choifie. Hélas !
il partit , pour morn malheur. Un ſoir d'été,
Suivant mon habitude , je ſortis ſur ces
bords , & pofant mes vêtemens fur le rivage
, je m'avançai dans l'onde. Bientôt j'ap
perçus une voiture s'arrêter vis-à-vis de
moi ; je friffonmai ; j'aurois voulu m'abîmer
dans le plus profond du fleuve. Toutefois
J'examinai avec attention , & je reconnus
distinctement Dorimon , le Seigneur du
voiſinage. Il me voyoit de ſa voiture ; mais,
ſoit qu'il craignît de trop m'effaroucher
en m'abordant , foit que les gens qui l'accompagnoient
le gênaſſent par leur préſence ,
il partit comme un éclair , & je crus en
être quitte pour une vaine alarme. Mais
le lendemain , de quel effroi je fus faifie en
le voyant fans aucune ſuite , s'approcher de
ma cabane ! je ſavois que les gens de ſa
naiſſance ne reſpectent guère en mon ſexe
E3 :
MERCURE
les loix de l'honneur & de la vertu , &
que , dans un rang inférieur au leur, ils
n'imaginent ni délicateſſe ni fentimens.
Je frémis de l'odieux deffein qui l'amenoir,
& qu'il ne tarda pas à me dévoiler. Mais
je trouvaidans ma vertu d'allez fortes armes
pourme préſerver aifémentde la féduction ,
&pour ôter tour eſpoir à ce vil corrupteur.
٤
Elidor revint. De doux fermens enchaînèrent
nos deſtinées ; je verſai des larmes
de joie dans ſon fein ; je bénis le Ciel
d'avoir réuni deux coeurs vertueux. O mon
fils ! puiffiez - vous , ainſi que votre père ,
connoître le véritable amour! & , comme
lui , ne le point ſéparer de la vertu , qui
ſeule en eſt la baſe inébranlable. Mon
fils ! j'ai connu le bonheur , & je l'ai vu
s'évanouir comme une ombre. Gage chéri
de l'union la plus tendre ! tu commençois
à balbutier le doux nom de mère , & ton
père , attentif à tous tes mouvemens , les
dirigeoit avec adreffe au grand but de
l'homme , à la vertu. O quelle joie inondoit
nos coeurs , en cultivant de concert le
germe précieux du bien , qui depuis s'eſt
développé dans ton ame !
Un foir , afſis enſemble au clair de la
lune, nous nous entretenions des moyens
de t'inſpirer ces nobles fentimens , cer
amour fublime du juſte & de l'honnête ;
en un mot , un coeur innocent & bon
fi agréable aux yeux du grand Etre ! &
remontant , par degrés , juſqu'à la cauſe
DE FRANCÉ . 103
S
1
S
t
i
e >
Infinie , hous admitions l'ordre immuable
& l'harmonie de l'Univers , & nous nous
fentions atteints d'une forte d'effroi en nous
confidérant ſi foibles, & comme un néant ,
par rapport au tout immenfe. Mais en
même temps une douce confiance paſſoit
dans nos ames , abſorbées dans le plus
délicieux raviſſement ! Pour toi , tu te jouois
à quelques pas de nous ; la férénité de
l'innocence brilloit fur ton front , & , tous
deux, nous t'obſervions paré des graces naturelles
de l'enfance. Que ces momens
étoient purs & fereins ! Hélas ! ils ne reviendront
plus ; ils m'ont été ravis pour
jamais ! ..... Tout à coup un homme menaçant
ſe jette ſur moi ; je m'écrié, je regarde;
c'étoit Dorimon qui me portoit un
poignard à la gorge. Elidor , s'écria- t - il
d'une voix furieuſe, n'avance pas pour fecourir
Palmire , ſi tu ne veux la voir
tomber à mes pieds. Mais fi tu l'aimes plus
que toi - même ! ........ Que faut -il ?
reprit Elidor enflammé d'une fureur qu'il
étoit contraint d'étouffer : Il faut , reprit
le monſtre , te précipiter dans le fleuve ;
n'hésite pas , on ſon ſang va couler. Atter
rée par ces foudroyantes paroles , Elidor ,
m'écrini-je ! laifle-moi mourir. O Palinire !
me dit-il en verfant un torrent de larmes ,
il dépend de moi de conferver tes jours ;
tu ne péricas point. Et toi, malheureux
Dorimon , quelle rage te porte à troubler
la paix de notre union, à te fouiller du
E 4
104 MERCURE
crime le plus noir ? Arrête , homme féroce:
ton coeur eſt-il de bronze ? Au nom du
Dieu ſuprême, redoutable vengeur des crimes
, arrête ! - Je n'ai plus qu'un mot
répliqua Dorimon; choiſis de ſa vie ou de
la tienne. Ah ! Je n'ai point à balancer ,
reprit Elidor dans le tranſport le plus dou
loureux ; & prenant un élan rapide , il
alloit ſe plonger......... Je pouſſai un
cri aigu qui ſuſpendit ſa courſe. Il voulut
me parler ; mais des ſanglots redoublés
Jui coupèrent la voix ; ſon coeur, déchiré
comme le mien ne pouvoit ſuffire
à tant de tourmens; mais Dorimon, les
yeux enflammés , impatient de voir con
fommer le crime , s'écria : C'en est trop !
regarde ſon ſang jaillir. Arrête , lui dit Elidor
avec l'accent du déſeſpoir ; adieu , chère
Palmire L..... O Palmire Il s'élança;
Ponde frémiſſante l'engloutis ! ... Accablée
d'horreur , je pouſſai des cris lamentables ;.
mon coeur ne battoit preſque plus , & mon
ame accablée ſembloit prête à s'échapper.
......
Omon fils ! tu friſſonnes ! tes pleurs coulent
en abondance ; tu juges aisément de la
profondeur de ma plaie. J'étois dans un
déſordre inexprimable ; je n'étois point à
la vie , je n'étois point à la mort ; j'en
éprouvois les angoiſſes ſans pouvoir mourir .
Dégagée, je ne fais comment , des bras de
l'affaffin , j'allois , fur les pas d'Elidor , me
plonger dans l'ombre éternelle , lorſque ta
DE FRANCE. τος
:
ز
voix enfantine m'appela. Je t'entendis : retenue
par le ſeul inſtinct de la Nature , je
m'arrêtai ſur le bord du précipice ; j'allai
machinalement vers toi ; je te pris dans
mes bras , & je tombai ſans force ſur le
rivage. J'y demeurai toute la nuit, ſans
fommeiller , fans penſer , ſans exiſter.
Hélas! le jour revint trop tôt pour moi :
juſqu'ici j'avois été comme anéantie par
le déſeſpoir ; la lumière me rendit l'être ,
&me fit fentir toute l'étendue de mon
malheur. Je réfléchis, & je l'aggravai. Je répandis
des ruiſſeaux de larmes ſans pouvoir
en arrêter le cours ,& je ne pouvois
in'éloigner de ces funeſtes bords , lorſque
d'un air riant ; tu me demandas l'aliment
de la vie. Pauvre enfant , repris - je avec
un fouris amer , tu ne connois point l'horreur
qui t'environne.
Quand je fus rentrée dans la cabane ,
tous les objets qui s'offroient à ma vue ne
ſervoient qu'à nourrir ma douleur. Mon
déſeſpoir étoit au comble , & je n'exiſtois
que pour ſouffrir...
k
Juge de quel coup en effet je dus être
accablée ! Lorſque de triſtes évènemens ſe
fuccédant fans ceſſe par une marche lente
& progreflive , vous préparent d'avance à *
la perte d'un objet aimé , l'ame a le temps
d'acquérir des forces pour ſupporter
coup foudroyant . Mais moi , qui, dans
pleine fécurité , goûtois en paix le charme
d'un heureux moment , pouvois-je me pré--
E
ce
une
1
306 MERCURE
munir contre un revers auſſi funeſte qu'inartendu
? Mon ame qui planoit dans les
cieux , pouvoit-elle fonger aux crimes de
la terre ? .... Jamais la foudre , tombant à
mes pieds, ne m'eût cauſé un trouble aufli
grand. O Elidor époux amèrement regretté
, j'étois plongée dans une douce exraſe
, j'étois heureuſe auprès de toi.... Ur
moment prompt comme l'éclair , anéantir
mon bonheur & t'engloutit dans les flots...
Mon ame ébranlée ne put tenir contre un
orage aufli rapide , je crus voir le ciel
croulant fur ma tête ; & mon entendement
même en fut troublé.
Quand je fus un peu rendue à moimême
, je jetai des regards effrayés autour
de moi : un vide infoutenable m'environnoit
, & je traçai ſur un papier le tableau
de mon infortune, pour le faire parvenir
aux parens d'Elidor. Mais les uns étoient
morts , les autres avoient paffé les mers ;
ainſi je demeurai , fans autre reffource que
moi même veuve par le crime le plus
inoui. Dans ma déplorable ſituation , tor
feul , o mon fils ! m'as fait encore aimer
la vie & comme ton innocence me l'avoit
déjà conſervée , ta vertu naiffante en
embellit quelques inftans.
د
Un jour j'étois triftement aſſiſe ſur ce
rivage , & fuivant des yeux le courant du
fleuve , j'apperçus un bateau qui le remontoit
lentement. Je me levai dans une efpèce
de..tranſport ; mon coeur palpitant ſe
:
DE FRANCE. 167
tu
livroit déjà au plus doux eſpoir : Dieu ! ...
fic'étoit Elidor qui ſe fût fauve ! l'impatience
me faiſoit comprer les momens.
Enfin le bateau vint aborder près de moi
un drap noir & lugubre en couvroit une
partie ; j'approche , & je vois Dorimon.
Son afpect ne m'épouvanta point
je m'avançai avec aſſurance , & je lui dis
d'un ton impérieux : Que cherches
parle. Pour toute réponſe il ſe jeta à mes
pieds , & me découvrit le corps d'Elidor.
O mon fils ! mes plaies ſaignèrent de nouveau',
& ſe rouvrirent douloureuſement.
Les déplorables reſtes de mon époux furent
inondés de mes larmes. Elidor , m'és
criai-je ! pourquoi m'as-tu tant aimée ? hébas
! tu t'es facrifié pour moi , & je ne t'ai
point encore ſuivi ! Ah ! pardonne , par
donne; des devoirs ſacrés me retiennent
au monde : fans cette partie de toi-même
fans ton fils, je ne verrois plus la lumière.
Tandis que je m'abîmois ainſi dans ma
douleur , l'auteur de mes maux gémiſſoit
à mes genoux ; les remords , vengeurs du
fang innocent , déchiroient fon fein, II
fut long - temps ſans parler ; enfm il proféra
ces paroles : La jalouſie m'a porté
au comble du crime ; le genre en eſt affreux
, & je l'avois choiſi pour échapper
toute eſpèce recherche,afin de perdre
votre époux , fans offrir des preuves
de mon forfait. Mais aufli- tốt que la
victime de ma rage fut imarolée , vos aris
à de
1
E. 6
108 MERCURE
aigus apportèrent dans mon ame les furies
des enfers. Mes cheveux ſe hériffèrent,&
je vous abandonnai tout tremblant , épouvanté
de moi-même. Mes genoux ſe refuſoient
à ma fuite.....Que ſert de vous
en dire plus ? ... Cette nuit j'ai pris ce bateau
, j'ai cherché moi-même ce corps
qu'animoit une fi grande ame, je l'ai trouvé,
joſe l'offrir à vos yeux ". Il ſe tut , & fe
roula ſur la pouffière. Je le vis d'un oeil
indifférent & fec. Mon coeur , abſorbé par
la douleur , ne pouvoit recevoir aucune
autre, impreffion , pas même celle de la
pitié. Leve-toi , lui dis-je d'un ton farouche;
& comme s'il eût été mon efolave ,
je lui ordonnai de creuſer la terre où je
voulois dépoſer les triſtes reftes de mon
époux. Ma voix lui ſembla celle de la
Divinité même ; tant il est vrai que l'afpest
de la vertu couvre le vice d'une
honte invincible !O mon fils ! à quel point
le crime avilit l'homme ! Il obéit en filence.
Je le voyois travailler ſans relâche , &
quelque pitié commença de naître en mon
ame. Hélas ! me diſois- je , qu'il eſt malheureux
d'être ſi méchant ! Et par un re--
tour ſur moi-même , je me trouvai moins à
plaindre que lui , n'ayant nul crime à me
reprocher: Cette réflexion me fit ſentir que
la vertu n'eſt point ſans conſolation dans
ſes maux.. Ainfi la vue d'un être plus malheureux
que moi , tempéra l'excès de mar
douleur..
DE FRANCE. год
Lorſque l'ouvrage fut achevé , & que
t
Yeus remis à la terre la victime ſacrifice
j'ordonnai au coupable de s'éloigner. Il
obéit , en prononçant ces mots : » Les
remords qui me dévorent vous vengent
affez " . O mon fils ! n'eſt-il pas affez mal-,
heureux en effet : Ne recherche donc point
une vengeance , non ſeulement dangereuſe
contre un homme puiſſant , mais odieuſe
par elle-même. J'avoue que la crainte de
te voir former de violens deſſeins , a vingt
fois retenu mon fecret , prêt à s'échapper
vers toi . Je t'en conjure donc par ta vertu,
rehaufles en l'éclat par un oubli généreux ;
&laiſſe àl'éternelle juſtice le foin de venger
l'innocence égorgée .
Auſſi-tôt que je me vis ſeule , dans un
tranſport religieux , j'adorai le ſuprême Rénumérateur
, qui voulut que la vertu malheureuſe
trouvât en elle-même une douce
confolation. Alors je plántai de mes mains
ce ſaule qui nous ombrage, & qui couvre
de ſes branches la terre qui fe mêle aux
cendres de mon époux. Toutes les nuits
je viens paffer quelque temps au pied de
cet arbre ſacré , non pour m'affliger davantage
, ni pour murmurer contre l'Anteur
de mon étre , mais plutôt pour m'élever
à lui par le ſentiment de mes pei
nes. Alorsje ne ſais quel charme je trouve
à répandre des pleurs en ce lieu.
Palmire ſe tut , en ſe penchant affec
queuſement ſur ſon fils. Le jeune homme,
110 MERCURE
pénétré d'un éronnement religieux , demeura
muet , immobile , & tous deux gardoient
un profond filence.
: (DeB ... , parM. P. L. C. )
Explication de la Charade , de l'Énigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE mot de la Charade eſt Couvent, celui
de l'Enigme eſt Non , celui du Logogriphe
eſt Magie , où l'on trouve Ami , Gai ,
Geai , Me , Ma , Mi, Mai , Mage,Age
Ame.
C'EST
CHARADE.
EST au milieu de mon dernier
Que ſe prépare mon premier ;
Et mon tout , par un doux preſtige ,
Lecteur, ou t'égaye ou r'afflige.
( Par M. l'Abbé Dubofcq.)
ÉNIGME.
Ecourz, ami Lecteur; pour me donner naiffance,
Ma mère par morceaux eft nife fans pitié ;
Chez les gens du bon ton , des lis j'ai la nuance
Chez le pauvre ſouventje brinis de moitié.
DE FRANCE. IM
Réſous, fi tu le peux , cet étrange problême :
Cequ'enferme mon fein me tient entre ſes bras.
Atoute heure, en tous licux j'accompagne tes pas
J'appartiens à la jeune, à la vieille, à toi-même.
De mon deſtin telle eſt la loi ,
Qué toujours je contiens beaucoup plus grand que
moi.
(Par M. Gillet du Coudray ,Avocat.)
LOGOGRIPHE.
Je ſuis un long tuyau, rejeton de laTerre ;
Plus Cérèsme ſourit , plus on me voit baiffé;
Je fournis aux humains in mets très-néceſſaire ;
Mais je ſuis de mes dons bien mal récompense:
Pour poléder les biens qu'aux ingrats je procure ,
Onmecoupe la tête , on la mange, & mon corps,
Des plus foibles courſiers , ainſi que des plus forts ,
Devicut , qui le croiroit ? la groſſière pâture.
J'offre dans les neuf pieds , oùmon tout est réduit ,
Une bête de ſomme en France peu commine ;
Une autre fort mutine & ſujette à rancune ;
Une couleur du teint que le foleil produit;
Du toit du Laboureur la fréle couverture ;
Uneherbe dont toujours on vante la verdure
Ce qui d'une Bourgade eft le diminutif;
Du ſexe le plus noble un terme distinctif;
Un mot article, adverbe, on nore de muſique
De tout être penfant le principe moteur
112 MERCURE
Une exclamation qui marque la douleur ;
Undes quatre élémens... Faut-il que je m'explique,
Lecteur ?Dans les longs jours de la chande ſaiſon,
Abandonne Paris pour le féjour champêtre ;
Alors tu conviendras que j'ai grande raiſon
Dedire que fans peine on peutm'y reconnoître.
(ParM.-LapleignéDucoudray. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
OEUVRES DE THEATRE , & autres
Poésies ; par M. DE CHABANON, de
l'Académie Françoise,&c. in-89 . AParis,
chez Prault & Pilfot , quai des Augustins.
M.de Chabanon s'eſt exercé avec ſuccès
dans plus d'an genre ; mais peut-être n'a
võit- il pas encore trouvé le genre où l'attendoient
ſes plus grands fuccès. Peut-être
jugera - t - on que c'étoit à la Comédie , à
la grande Comédie ( la Comédie de caractère,
la Comédie morale ) , qu'il étoit principalement
appelé par ſes talens. Le Volume
qu'il publie aujourd'hui contient deux
Pièces de ce genre. La première est Esprit
de parti. Le choix de ce ſujet mérite déjà
des éloges i ce ſont ſur tout les ridicules
A
DEFRANCE.
&les travers dominans qu'il faut avoir le
courage de fronder ; c'eſt au mal préfent
qu'il faut fur-tout apporter reinède , & on
peut dire aujourd'hui de l'eſprit de parti :
C'eſt proprement le mal François.
Nous le portons par-tout ; dans la Religion,
dans la Politique , dans les Sciences , dans
les Atts , dans les affaires , dans les plaiſirs;
le plaifir qui devroit réunir tous les hommes
, fert à les divifer ; il produit l'engouement
& l'enthousiasme , d'où naiſſent les
goûts exclusifs & l'intolérance. L'eſprit de
domination & de tyrannie eſt ſi naturel à
l'homme , qu'il voudroit forcer tout le
monde non ſeulement à penſer , mais encore
à fentir comme lui , ou plutôt comme
il croit penfer & fentir.
De l'eſprit de parti , c'eſt la rage infenfée ,
De faire dominer fon goût& få penſée ,
D'aſſervir le Public, de livrer des combats
Pour une opinion que ſouvent on n'a pas ;
Mais qui, priſe au hafard , ou par haine adoptée,
Eſt par la haine encore accrue & fomentée : <
De là les factions , les brigues , les complots ;
Chaque Secte choiſt ſon Chef& ſes Héros.....
Qui penſe comme nous, eſt pour nous eftimable ;
Etquiconque réſiſte ànotre opinion,
Jugé par ce ſeul fait , eſt ou for ou fripon ....
Ecs Meffiours s'aiment tant, pour mieux haïr autruil
114 MERCURE
5
3
:
Telle eſt la manie que combat l'Auteur.
Si les raiſons manquoient, il eſt ſur qu'en tout cas,
Les exemples fameux ne lui manqueroient pas.
C'eſt ſur la Muſique principalement que
l'eſprit de parti roule dans cette Pièce.
C'étoit au Muficien philoſophe & homine
de Lettres , dont l'excellent Traité ſur la
Muſique a plu à tous les partis ; c'étoit à
lui , dis-je , qu'il appartenoit de faire rougir
tous les partis de ces haines ridiculement
atroces , que la Muſique a fait naître
parmi nous.
>>L'eſprit de parti, reſtreint ainſi à la Mufi
>>que, ne fait plus de cetteComédie qu'une
» Pièce dumoment, un Vaudeville dujour " :
c'eſt une objection qu'on a faite à l'Auteur ;
voici ſa réponſe :
>>On peut en dire autant des Précieuses,
de Molière , & des Femmes favantes.
» Un ridicule , peut-être paſſager , n'en eft
>> pas moins foumis à la cenſure comique.
» Ce ridicule même une fois difparu , on
>> aime à en retrouver la peinture , lorſque
>> l'art & les ſoins du Peintre l'ont rendue
>> digne de quelque attention. Nos travers,
ود ainſi peints d'âge en âge , nous donne-
>> roient précisément les faſtes hiſtoriques
> de la Société , de ſes folies , &de toutes
ſes manies,paffagères " .
Ce ſeroit déjà un avantage ; mais il nous
ſemble qu'il y a encore une raiſon plus
1
DE FRANCE.
115
forte en faveur de l'Auteur : chaque manie
pafle , mais l'eſprit de parti reſte , il porte
ſes excès& ſes ridicules ſur un autre objet,
&peut-être
L'eſprit qui l'anima ne périra jamais.
Or c'eſt cet eſprit qu'on attaque ici ; retranchez
de cette Pièce la Muſique, & fubftituez-
y tout autre objet d'engouement, la
Pièce reſte toute entière.
De plus , le Poëte ne s'eſt pas tellement
borné à la Muſique , qu'il n'y ait dans ſa
Pièce quelques traits fur nos autres manies,
telles que le Magnétiſine , les Baquets ,
l'Agent univerſel qui n'agit plus , les Ballons
, les Clubs , &c.
Dorville ( c'eſt l'homme de parti ) eſt un
père de famille qui devroit être occupéde
toute autre choſe que de partis & de cabales;
il a une femme pleine de ſageſſe &
deraiſon , un frère aîné plein de tendreſſe
& de zèle , & qui lui a ſervi de père dans
ſon enfance : ce frère arrive après une longue
abſence; Dorville y fait à peine attention
: il a un fils & une fille qu'il devroit
fonger à établir. Il place auprès de fa falle
un Chevalier Nardi , un fipon de Chanteur
Lalien , chargé de lui donner le goût
du chant:
Le père, qui par-là croit en faire un prodige ,
Veut que ce Maure encor Vinftruiſe au Piano;
Ils expliquent l'Aminte & le Pastor fido, 3
116 MERCURE
L
Ces donneurs de talens font l'effroi des familles :
Trop ſouvent nous pleurons la honte de nos filles,
Pour avoir accueilli ces lâches fuborneurs :
Onveut former le goût, on pervertit les moeurs.
Quant à fon fils , il le fait amoureux de
Flore , jeune & jolie Cantatrice ; il favorife
cetamour, pour pouvoir diſpoſer des talens
de cette Actrice en faveur de la Muſique
Italienne qu'il protège,& l'enlevet au parti
contraire ; voilà les foins qui l'occupent tout
entier. On donne ce jour-là un Opéra de
Tudomèls , Muficien Allemand , Héros du
parti contraire : il faut le faire tomber ;
Dorville fait venir à ſes frais , de Naples à
Paris , un habile Muficien; il ne parle que
de ce Dieu de la Muſique :
De cet homme étonnant ,
Qui vient par ſon talent régénérer la France ,
De ce grandAlétha , notre unique efpérance ,
Qui doit anéantir par ſes brillans ſuccès
Le cri tüdeſque , enté ſur le patois françois ,
Et faire refleurir ſur la ſcène ennoblic,
Les germes tranſplantés de l'illuſtre Italie.
:
Alétha paroît , il eſt digne de ſa gloire ; if
applaudit à fon rival , il s'indigne de la
propoſition de lui nuire ; il confond les
projets malfaifans de Dorville & de fes
amis. Il fait plus , il ſeconde le deſſein que
Cléante & Madame Dorville ont formé de
guérir Dorville de fa manie :
DE FRANCE. 117
Dans de pareils complots volontiers je m'engage :
Une bonne action vaut mieux qu'un bon Ouvrage,
Dorville ne ſait où il en eft ; il déteſte
Alétha & Tudomèle ; mais il continue de
louer le premier pour décrier le ſecond :
il perſiſte dans ſes projets, il s'anime à les
ſuivre:
Réformons le Public en ſes goûts perverti ,
Et forçons Alétha d'être de ſon parti.
Tandis qu'il ſe paſſionne ainfi , le fripon
de Nardi , qui ne ſe paſſionne fur rien ,
cherche à profiter de tout; il ſuit tranquillement
le double projet de ſéduire Henriette
, fille de Dorville , pour la forcer à
l'épouſer , & de faire épouſer Flore ſa Maîtreffe
à Gercourt , fils de Dorville, qui en
eſt amoureux , & dont elle ne ſe ſoucie
guère. Il trouve dans Flore une élève aſſez
indocile , vive , folle , légère , incapable
d'intrigue , ne cherchant qu'à rire , & par
cela même , contrafte naturel de ce pervers
& profond Nardi , qui a toujours en tête
quelque projet finiſtre. Tandis qu'il lui
étale ſa ſavante politique , & qu'il veut la
ſéduire par l'intérêt , elle ne lui répond
qu'en ſe moquant de lui & en contrefaifant
ſon baragouin italien.
Mon cer , mauvais prozet zé né pouis lé ſouffrir ;
Il eſt faux, danzereux , dé plous, triſte à mourir.
MERCURE
1
3
: NARDI.
Comment! tou ne fens pas toute la zentilleffe
De cette eſpieglerie ? engazer ma Maîtreſſe
(Sauf tout droit & réſerve ) avec un zeune oiſon,
Moi-même dévénir l'enfant dé la maiſon ,
Ottenir Henriette , ou ploutôt l'héritaze ,
Etdes travers d'un fou tirer cet avantaze ;
Oh! c'eſt-gai , c'eſt plaiſant, d'unbon zenre.
:
Ces deux perſonnages ne pouvoient pas
être mieux peints que par ces traits. Le projet
de Nardi déplait moins à Flore comme
mal-honnête , que comme triſte à mourir ,
parce qu'il demande de l'application & de
la fuite;&Nardi le trouve plaiſant &plein
de gentilleſſe , précisément parce qu'il eſt
mal-honnête & perfide.
Flore ſe prête aux vûes de Nardi ; elle
conſent à jouer un moment la vertu comme
tout autre rôle ; elle paroît devantMadame
Dorville comme pour lui révéler les
affiduités de ſon fils chez elle , & lui montrer
à ce ſujet les ſcrupules & les alarmes
de la ſageſſe. Cette ſcène demandoit beaucoup
d'adreſſe pour que le caractère refpectable
de Madame Dorville ne fût ni
avili par une crédulité qui cût éré de la
duperie , ni dénaturé par un excès de défiance
incompatible avec ſa bonté naturelle :
elle a ici le degré de prudence & de confiance
néceſſaire ; elle parle avec tant de
dignité , avec une douceur ſi noble , ſi imDE
FRANCE.
119
poſante , fi maternelle , quc Flore eſt touchée
, & renonce à ſon projet.
Quant à Dorville , ce n'étoit pas affez de
le mettre en contraſte avec des caractères
ſages & modérés , tels que Madame Dorville
& Cleante ; il falloit encore qu'il fût
en oppoſition avec des foux atteints de la
même maladie que lui. Il a une parente ,
la Comteffe Dorfin , aufli engouée de Tudomèle
qu'il l'eſt d'Alétha. Liés autrefois
d'une étroite amitié , ils ſe ſont , comme
de raiſon , brouillés pour la Muſique , &
ils plaident; Cléante va trouver la Comteffe
&l'engage à fe réconcilier avec Dorville ,
qu'il diſpoſe auſſi à la paix : de là une
ſcène excellente au 3e. Acte entre Dorville
& la Comteffe; celle-ci renonce au procès,
abandonne toures ſes prétentions avec une
générofité dont Dorville eſt touché ; la
Comteſſe lui dit :
Vousdevez me connoître ,
Dorville,&ce n'eſt pas la ſeule fois peut-être ,
Dans le cours de nos ans paffés à nous chérir ,
Que vous m'avez trouvéc ardente à vous fervir,
DORVILLE.
Hélas! il eſt trop vrai ! j'éprouve , je vous jure ,
Un tranſport , une joie & fi vive & fi pure......
Qu'on fait pouce qu'on fait quand on perd desamist
LA COMTESSE.
Des amis de trente ans & par le ſang tunis !
120 MERCURE
Ils s'embraſſent à pluſieurs repriſes ; Dorville,
pénétré de tendreſſe & de reconnoifſance
, dit à la Comteſſe :
Vous voilà le patron de toute la famille :
Les deux frères , le fils , & la mère &la fille ,
Tous feront à vos pieds.
LA COMTESSE.
Il me ſera bien doux
De les voir réunis , de les embraſſer tous.
De vous , à votre tour , j'attends un bon office.
Ce bon office eſt d'engager Flore à chanter
dans la Pièce de Tudomèle. A ce mot, voilà
la guerre rallumée ; Dorville refuſes la
Comteſſe lui reproche ſon acharnement à
pourſuivre un Génie.
DORVILLE.
Un génic ..... Allemand.
LA COMTESSE.
Eh ! fans doute , Allemand. Toute votre Italie
N'atteint pas de ſes chants la ſublime énergie.
DORVILLE
Appelez-vousdu chant, des hoquets convulfifs,
Des airs citropiés, de froids récitatifs ,
Des motifs avortés , & dont la mélodie
Ne circule jamais , dans ſon cercle arrondie?
La haine devient plus forte que amais ; le
procès
L
SUPPLÉMENT à l'article de Paris, composé des Nouvelles tirées de .
Gazettes & Journaux qui entrent en France.
Le 9 Janvier 1788 .
L
E bruit s'étoit répandu que M. de B** , Préſident à
mortier au Parlement de Dijon , qui a la plus grande influence
dans les délibérations de fa compagnie , avoit été arrêté &
conduit à la Baftille . L'on en donnoit pour raifon , qu'il avoit
eu dernierement , en préſence de Mgr. le Prince de Condé
une conteftation très-vive avec l'Intendant de Dijon , qui avoit
eu des fuites défagréables. Mais on apprend aujourd'hui , que
M. de B ** a été ſeulement mandé en Cour à ce ſujet ».
( Gazette de Leyde , n. 104. )
M. le Comte de la Luzerne , qui vient de prêter ferment
'pour le département de la Marine , a préféré de débarquer à
Cherbourg plutôt qu'à Breſt. Comme Ministre de la Marine
il avoulu connoître les travaux de ce Port , & s'épargner un
voyage qu'il auroit été obligé de faire l'Eté prochain. Au
moment de fon arrivée , Cherbourg venoit d'éprouver quelques
dégats , cauſés par les grandes marées; les deux Forts
avoient extrêmement ſouffert. La plupart des cônes ont réſiſté ;
mais quelques uns ont été écornes , en forte qu'il faudra de
nouvelles dépenses outre les frais ordinaires ,pour rétablir
les chofes dans leur premier état ». ( Idem n. г.)
» Les deux Frégates qui vont à Pondichery , & qui emmênent
le jeune Prince Cochinchinois , font dans larade de
l'Orient depuis près d'un mois , retenues par les vents contraires
» ( Idem. )
>> Voici une nouvelle relation plus détaillée du danger que
Mgr. le Duc d'Orléans a courn à Villers- Cotterets . C'eſt en
traverſant la riviere d'Ourche , près de la Ferté-Milon , que
fon Alteſſe vit ſes jours en danger: elle l'avoit traverſée le
matin fans difficulté au gué ; elle voulut la traverſer de même
lé foir ; mais alors cette riviere étoit enflée & avoit 7 pieds
& demi d'eau. Le Prince étoit prêt néanmoins d'atteindre
la rive oppofée , lorſqu'il apperçut que le courant entraînoit
fon Jockei ; il dirigea ſon cheval pour le ſecourir , & il mit
ſa vie en un tel danger , que le cheval qu'il montoit ſe noya :
quant à lui , il eut le bonheur de s'en débarraffer ; il ſe
mit à nager & atteignit fon Jockei , qui s'étoit auſſi ſéparé
de fon cheval: il le faifit par le bras , en nageant lui-même
d'une feule main , & gagna la rive. On aſſure que ce Jocker
avoit déja perdu connoiſſance , & que revenu à lui , &.
voyant ſon ſauveur dans le Prince , il s'empreſſa de lui
témoigner ſa reconnoiffance , & que ce Prince lui répondit :
Mon ami , le meilleur confeil que j'ai àte donner ,c'est de facrifier
la mode Anglaise à ta confervation , en ne te faisant plus couper les
( 2)
cheveux ; s'ils avoient été longs , il m'eût eté facile de te faifir , au
lien que tu as failli échapper deux fois à mes efforts. Ce trait de
Mgr. le Duc d'Orléans eft réellement héroïque; car on conçoit
qu'elle peine il a dû avoir en nageant tout habillé &
fur tout botté » .
Le lendemain de cet événement , Mgr. le Duc de
Chartres courut le plus grand riſque pour ſa vie. Le cheval
fur lequel il faifoit ſes exercices d'équitation , ſe cabra & le
renverſa. Ce jeune Prince reçut une contufion à la tête &
* deux bleſſures au bras ; heureuſement il n'y eut pas de fracture
, & on croit qu'au moyen de deux ſeignées qui lui
furent faites dans la journée même , cet accident n'aura pas
d'autre ſuite » . ( Courier d'Avignon , n. 203.1
:
« Les Genevois ont expédié à Paris plufieurs commiffions
pour l'emprunt de cent vingt millions ; mais les Hollandois ,
les Flamands & les villes Anféatiques ont gardé le filence ».
(Gazette des Pays-Bas , n. 104. )
<<Le jeune Prince de R ** s'eſt préſenté ces jours derniers
pour foutenir fa licence dans une ſalle de Sorbonne.
Lorſqu'un Prince de cette maiſon paroît au milieu des Docteurs;
ceux-ci ſont obligés de ſe lever , & le Candidat a le
droit de s'affeoir en préſence de la ſavante Aſſemblée ; mais
cette fois-ci un ordre ſupérieur avoit défendu aux Docteurs
de ſe lever , & leur avoit enjoint d'accueillir le Récipiendaire
comme les autres Ecoliers » . ( Idem. )
<<On vient d'établir un comité de finance , composé de
M. l'Archevêque de Toulouſe ; de M. Lambert , Controleur
Généra' ; de M. le Normand , Receveur-Général des finances ;
de M. Magon de la Ballue , &de M. Gojard , Premier Commis
du Contrôle , qui en a été nommé Rapporteur. Ce Comité
, qui s'aſſemblera , dit- on , tous les Samedis , s'eft tenu le
22 chez le Principal Miniftre. On doit y préparer tout le
travail, qui récevra enſuite le ſceau d'un jugement au Confeil
Royal des finances , où M. le Contrôleur Général rendra
compte , par extrait , des déciſions préliminairement prononcées
dans le Comité. Les affaires s'expédieront plus vite àla
faveur de ce nouvel établiſſement » . ( Idem , n. 1. )
-
<<Cinquante Auvergnats , ayant quitté Paris dans l'aprèsmidi
du 22 Décembre , & faifant route le 23 à travers la
forêt de Fontainebleau , 50 Voleurs , armés de piftolets , les
ont attaqués : les braves voyageurs ont fait une courageuſe
réſiſtance , & ont défendu long-temps leur vie& leurs bourſes ;
mais leurs adverſaires ayant tiré fur eux , quinze Auvergnats
Vurent tués & pluſieurs blefſés ; les autres alors forcés de capituler
, ont donné tout ce qu'ils poſſédoient pour ſauver leur
vie. Les affaffins ont pris toutes les dépouilles de ces cinquante
malheureux , qui ne quittent jamais la capitale qu'avec
le fruitde leurs labeurs » . ( Idem, )
31
« Le but de M. de Brienne eſt de ſupprimer les Receveurs-
Généraux & Particuliers des finances Ce Prélat eſpere trouver
dans l'économie que produira cette fuppreffion de quoi ſubvenir
aux frais des Affemblées provinciales;; il penſe que les
frais occaſionnés par les honoraires dus aux Membres des
Commiſſions intermédiaires , aux Syndics & aux Secrétaires
des Aſſemblées municipales & paroiſſiales , n'iront pas , dans -
chaque Généralité , au-delà de cent vingt , àcent-trente mille
livres : d'ailleurs ces légers appointemens reſteront dans les
Provinces , & feront du bien à environ cent mille pères de
famille » . ( Idem. )
<<On mande de Metz que le Parlement de cette ville a enregiftré
l'Edit concernant la prolongation du VINGTIEME ;
mais avec la réſerve que cet impôt ſera réparti & ſupporté
par tous les propriétaires indiftinctement , & notamment par
Ie Clergé, & que les Aſſemblées Provinciales ne pourront confentir
aucun abonnement , qu'il n'ait été approuvé par les
Etats de la Province , ou enregiſtré par le Parlement qui les
ſupplée >> ( Gazette d'Amft. , n. 102.)
à
<<<Monſeigneur le Duc d'Orléans a fait prévenir ces joursci
les Administrateurs-Généraux des Domaines qu'il eft dans
l'intention de vendre , & même à la veille de conclure le
marché de l'hôtel ſitué rue neuve des Petits-Champs , au coin
de la rue Vivienne , occupé par cette Administration , &
pour lequel le défunt Duc d'Orléans lui a paflé un bail de
vingt-quatre ans , à raiſon de quarante mille livres de loyer
par an. L'adminiſtration y ayant dépensé environ trois
cents mille livres pour la diftribution de ſes bureaux , on
préfume qu'eile prendra probablement le parti d'en faire l'acquifition
, & d'offrir des arrangemens à ce ſujet à Monſeigneur
le Duc d'Orléans » ( Idem , n. 103 )
<<On fait que ſous le miniftere de M. de Calonne , il a été
créé ſoixante Charges d'Agens-de- Change , à raiſon de cent
mille livres de finance chacune , & pour lesquelles il a été
attribué cinq mille livres de gages. Il eſt queſtion aujourd'hui
de porter le nombre de ces Charges à cent , & d'en créer à cet
effet quarante nouvelles , dont la finance ne ſera que de foixante
mille livres. La ſomme qui en proviendra ſerviraà rembourſer
40000 liv. à chacun des foixante anciens Agens-de-Change .
Au moyende cet arrangement , il n'y aura plus de gages attachés
à ces cent Charges , dont la finance ne ſera plus que
de foixante mille livres. Il réſultera de cette opération une économie
pour le fiſc de trois cents mille livres par an . ( Idem. )
<<Une autre opération économique , dont on s'occupe ,
c'eſt de rembourſer aux Secrétaires du Roi une premiere finance
, dont l'intérêt leur eſt , dit-on , payé par l'Etat au
denier douze ». ( Idem. )
• Ilvient d'être nomméſſi un Commion composée de Con
:
Temers Etat & de Maitres-des-Requêtes , pour examiner le
Privilége de la Compagnie des Indes. M. Deleſſart , Maîtredes-
Requêtes en eſt Rapporteur » . ( Idem , n. 2. )
<<Le bruit de la prochaine nomination de Cardinaux François
commence à tomber. Il eſt de fait que le Pape n'a que
cinq Chapeaux à donner , & qu'il en faudroit huit pour qu'il
pût faire lapromotion des Couronnes. Ce calcul fait dire à
ceux qui connoiffent la Cour de Rome , que nous n'aurons
tout au plus , qu'un ſeul Cardinal ». ( Courierde l'Europe , n.
,
50. )
<<Un Génevois très-riche , jouiſſant d'une excellente réputation,
& occupant dans ſa patrie une place honorable , s'eft
tué àl'âge de foixante-fix ans. On croit que des ſpéculations
matheureuſes , jointes à la crainte de les voir découvertes , &
d'encourir par-là les reproches de ſon corps , très-fufceptible
fur l'honneur & la délicateſſe de ſes Membres , ont porté ce
particulier à cet acte de déſeſpoir » ( Idem. )
« La voix publique , qui accueille quelquefois les bruits
les plus faux , a cru pouvoir répandre que M. l'Archevêque de
Paris avoit été de l'avis abſolument contraire à l'enregiſtrement
de la loi en faveur de l'état civil des Proteftans . Voici la
fubſtance de l'opinion de ce Prélat; il a dit : Qu'ayant à opiner
commePair& comme Evéque ; que comme Pair , il penſoit que le retour
enFrancedesProteftans , qui enfont fortis ,feroit avantageux à l'Etat,
& que comme Evéque , en confidérant l'infortune qui peſe fur tant
de François , à cause de la privation de leurs droits civils , il ne pouvoit
qu'en étre infiniment touché , & que la commifération pour les
malheureux devoit sur tout trouver place dans le coeur d'un Evéque
1». ( Idem , n, 52.)
<<Monſeigneur le Duc d'Orléans a mis beaucoup de grace
dans la nomination de M. le Comte de la Touche , ſon nouveau
Chancelier. Son traitement eft de quatre-vingt mille
livres par an , quinze mille livres de ſurvivance à Madame de
la Touche , & un bel hôtel garni de tous les meubles néceffaires
,& d'une très -grande quantité d'argenterie » . ( Idem. )
Malgré les motifs d'économie qui ont déterminé à fufpendre
les bâtimens énormes qui doivent ſervir de barrieres ,
il eft à préfumer que l'ouvrage étant déjà très- avancé ,le Gouvernement
croira néceſſaire de continuer ceux de ces bâtimens
, dont la fituation a paru la plus utile , en prenant toute
fois de ſages meſures , pour mettre à profit les matériaux de
ceux que l'ambition défordonnée de l'architecte avoit multipliés
ſans beſoin ». ( Idem. )
N. B. On ne garantit ni la vérité ni l'authenticitéd'aucune deces
nouvelles.
DE FRANCE. 127
procès ſe ſuit ; la Comteſſe le gagne , car
le Rapporteur eft Tudomélifte. Pour gagner
Flore , elle veut lui donner la Terre que le
gain de ſon procès vient de lui procurer
injuſtement ; Flore l'accepte pour la rendre
à Madame Dorville. Celle- ci exprime ainſi
ſa reconnoiſſance :
Qvous, prodige heureux de talens & de grace !
D'enfance & de raiſon affemblage charmant !
Comment puis-je envers vous m'acquitter ?
FLORE , en lui baisant la main ,
Quel mot !
GGERCOURT.
En m'aimant.
Indépendamment des traits de bon comique
qui abondent dans cette Pièce , on y trouve
pluſieurs traits de fentiment pareils à celui
que nous venons de citer : tel eft , par
exemple, celui- ci : Madame Dorville avoue
à Cléante qu'elle s'adreſſe à Flore même
pour ramener ſon fils à la raiſon & au
devoir ; Cléantę eſt étonné du choix du
moyen ; Madame Dorville, après avoir juftifié
ſa confiance par le caractère de Flore
& par ſa jeuneſſe même , qui lui laiſſe
encore une partie de ſon innocence , ajoute
les vers ſuivans , qui font bien moins une
raiſon qu'un trait d'éloquence & de fentiment
:
Nº. 7. 16 Féy. 1788 . F
122 MERCURE
4
1
1
Croyez-vous qu'on repouſſe une voix maternelle
Quí redemande un fils , & qui nous crie : Hélas !
>> Le Ciel me l'a donné , ne me l'enlevez pas ?
Flore fert encore à démaſquer Nardi & à
le punir. On fait ſigner à ce vil fripon un
écrit par lequel il confefſe toutes ſes fourberies
: l'ordre & le calme ſe rétabliſſent
dans la maiſon ; mais Dorville reſte incorrigible
, & c'étoit un trait de vérité néceffaire.
Rien de plus moral que de faire voir
que l'eſprit de parti triomphe de toutes
les affections de l'ame comme de toutes
les lumières de l'eſprit ; qu'il fait oublier
& fouler aux pieds , raiſon , Nature , devoirs
, intérêts ; qu'il dégrade l'homme dans
toutes fes facultés ; qu'il corrompt & intervertit
en lui tous les principes de la
Morale ; qu'il engage dans des liaiſons
honteuſes & funeſtes , qu'il met ſous le
joug des fripons & expoſe à tous leurs artifices
; enfin que ce mal une fois invétéré
eſt ſans remède.
Nous avons ſur quelques détails de cette
excellente Pièce , deux ou trois légers doutes
que nous expoſerons, uniquement pour
montrer toute notre impartialité.
1º . Dans la première Scène da 42. Acte,
Cléante apprend à Madame Dorville qu'il
a diſpoſé la Comteſſe Dorfin à la réconciliation.
On le ſavoit déjà dès le troiſième
Acte , & on ſavoit de plus que la réconciliation
avoit manqué par les raiſons que
١٠
DE FRANCE.
123
nous avons dites. Eſt-il permis de faire effuyer
ainſi au Lecteur ou au Spectateur un
nouveau récit d'un fait qu'il fait déjà , &
qui même n'eſt déjà plus ?
2. Tout le mouvement du se. Acte
manque peut - être , dans les détails , d'un
degréde clarté , que le jeu des Acteurs & la
difpofition de la ſcène lui donneroient.
3º. Cléante fait ſigner à Nardi un billet
qui déshonore cet aventurier; il peut dire :
S'il n'eſt digne de moi , le piége eſt digne d'eux.
Mais il est vrai que ce moyen paroît peu
digne d'un ſage tel que Cléante. Le Cléante
de Tartuffe dit en pareil cas :
Ah ! mon frère , arrêtés ,
Et ne deſcendez point à des indignités.
A fon mauvais deſtin laiſſez un miſérable.
4°. Le billet porte que Nardi s'eſt vanté
le plaire à Mademoiſelle Dorville. Dans
oute la Pièce il ne s'en cſt vanté qu'à
Dorville , & Dorville n'ayant pas quitté
a ſcène , n'a pu le dire à perfonne. On
eut fuppofer à la vérité qu'il s'en étoit
anté à d'autres de qui Cléante l'avoit
opris ; mais il faudroit peut-être l'avoir
it poſitivement.
Terminons l'extrait de cette première
èce , en diſant un mot d'un perſonnage
ifodique dont nous n'avons point parlé ;
ſt un fou goutteux , asthmatique & pul-
F2
124 MERCURE
monique , qui ſe fait porter en chaiſe , en
robe de chambre & en bonnet de nuit chez
Dorville , pour adorer Alétha. Voici le difcours
ridiculement éloquent qu'il lui tient ;
Avant d'être perclus des jambes & des bras ,
Monfieur , j'ai cinquante ans ſuivi nos Opéras ,
Sans qu'on m'ait vu jamais déſemparer ma place :
Vent , ſoleil , ou froidure , ou canicule , ou glace ,
Affaires , embarras , Monfieur , rien n'y faiſoit ;
J'étois-là pour fiffler ce qu'on applaudiſſoit.
J'aime excluſivement le chant de l'Italic ;
Du Florentin Lulli je ſens la mélodie ;
Sa lyrique boutade échauffe mes eſprits ;
Je pourrois, fans mon afthme, encor chanterAtis,
Hélas! j'ai vu paffer de mode ces merveilles ;
Ce qui leur fuccéda m'aſſourdit les oreilles ,
Et cette nouveauté me mit preſque au tombeau;
Ma toux date du jour où l'on goûta Rameau .
Des Bouffons contre lui j'embraſſai la défenfe ;
Je retrouvois en eux ce bon goût de Florence ;
Oui , leurs farces tenoient du tragique Lulli,
Ron Dieu ! j'ai vu partir le divin Manelli ;
Ce grand homme , par moi mis dans la Diligence,
Emportoit avec lui le bon goût de la France .
Aujourd'hui, c'eſt bien pis ; l'Allemagne vers nous
Que dis-je, l'Allemagne ? eh ! l'Enfer en courrou
Adéputénaguère un fol Energumène ,
Braillard ufurpateur de la lyrique ſcène,
Tudomèle......
DE FRANCE .
25
Un premier mérite du Faux Noble , feconde
Comédie de ce recueil , eſt de n'être
point du tout le Bourgeois Gentilhomme ,
quoique le travers de l'un & de l'autre
prenne ſa ſource dans la même vanité.
Le Marquis de Saincenne, faux Noble, dont
le vrai nom eſt Du Creux , & qui a été
Rat-de- cave à Beziers , a payé bien cher une
fauſſe généalogie ; il s'eſt enté ſur les Saincennes
, du conſentement d'un vrai Bạ-
ron de Saincenne , homme vil , qui, pour
de l'argent , a confenti à tout , d'ailleurs
malin , cauſtique , toujours prêt à révéler ,
par indifcrétion & par malignité , le ſecret
auquel il s'eſt obligé par avarice. Ce n'eſt
qu'à prix d'argent que le Marquis de Saincenne
le retient dans ſes terres , & l'empêche
de venir à Paris déconcerter , par ſes
dangereux farcafmes , tout l'étalage de grandeur
que le Marquis affecte. La moralité
de cette Pièce conſiſte à montrer le Marquis
toujours contrarié dans ſa vanité , toujours
confondu dans ſes projets , toujours
humilié dans ſes triftes grandeurs , toujours
puni de ſa fourberie. Il a un fils vertueux
& modeſte , qui croit à l'égalité des hommes
, qui aime & veut épouſer ſon égale ,
& ne cherche de distinctions que celles de
-T'honneur & des vertus. Il ſe croit Noble
& n'en eit pas plus vain , & ſa modeſtie
contrarie en tout l'ambition de ſon père.
Aurélie , ſoeur du Conte , que le Marquis
a faite Chanoineffe, eſt en tout l'oppoſé de
F3
126 MERCURE
P
ſon frère ; elle pouſſe la manie du Marquis
encore plus loin que le Marquis
même; ce qui ſembleroit devoir confoler
celui-ci , & le contrarie encore , parce que
n'ayant plus affez de fortune pour faire ſa
fille Ducheffe , comme il ſe l'étoit propoſé
d'abord , & marier en même temps fon
fils à la fille d'un Duc , l'amour de fon
nom le détermine en faveur de ſon fils ,
& lui fait facrifier ſa fille . Le Duc d'Alfort
, qui conſent à s'allier avec lui , eſt un
grand Seigneur ruiné , fans principes , ſans
honneur , d'un caractère vil , qui vend ſa
fille au Marquis pour ſon fils. Ce font deux
vices ridicules, qui , par un beſoin mutuel ,
ſe recherchent l'un l'autre. » Ce tableau ,
ditM. de Chabanon, » préſente un contraſte
» affez fingulier. C'eſt avec hauteur que ود
ود
ود
ود
T'homme de qualité s'abaiſſe ; c'eſt avec
humilité que le faux Noble s'élève. Deux
» vices qui traitent enſemble pourroient
ود ſans doute traiter de niveau ; mais la
>> préféance des rangs , ridicule en cette
>> circonftance , conftitue noble l'un de ces
>>>vices , & laiſſe l'autre dans l'humiliation
» de la roture " ,
M. de Chabanon a parfaitement obſervé
ces nuances dans l'exécution ; & c'eſt dans
ce genre une excellente Scène que la neuvième
du fecond Acte , où le Duc apprenant
par ſon Intendant , que Saincenne eſt
roturier & a été Rat-de - cave , & Saincenne
apprenant par ſon Généalogiſte , que le
DE FRANCE . 127
Duc eft ruiné, ils n'en font l'un & l'autre
que plus affermis dans leur réfolution
de s'allier enſemble ; c'eſt encore une excellente
Scène que celle où le Duc & le
Marquis ſachant que tout est découvert ,
l'un ſur ſon origine , l'autre ſur le mauvais
état de ſa fortune , s'attendent de part &
d'autre à une rupture qu'ils craignent tous
les deux également , prononcent en bégayant
ce mot de rupture , & finiffent par ſe rapprocher
, parce que c'eſt le voeu ſecret de
tous deux.
La ſcène où le Comte déſabuſé fur fa
naiffance , avoue au Duc qu'il eſt roturier ,
& où le Duc lui ſoutient qu'il eſt Gentilhomme
, eſt auſſi du plus excellent comique,
& le Marquis , qui ſe ſentant appuyé
par le Duc , ſurvient & ſoutient aufli au
Comte qu'il eſt Gentilhomme , après lui
avoir fait l'aveu de fa roture , fortifie encore
le comique de la fituation . En général
cette Pièce a le double mérite d'être
extrêmement ſimple & en même temps
très - féconde en fituations toujours fortes
&toujours variées . Toutes les forfanteries
du Marquis lui tournent mal. Il achère
d'un Tapiffier , de vieux portraits pour
orner ſa galerie à titre de Héros de la Maiſon
de Saincenne , & le Tapiflier vient
devant tout le monde revendiquer le portrait
de ſon père Boniface Dimanche , déjà
métamorphofé en Céſar-Timoléon de Sainsenne
, & orné d'un caſque & d'une ar-
F4
128 MERCURE
mure ; mais pour achever le Marquis , le
fatal Baron arrive , & perce continuellement
le Marquis de ſes traits équivoques
& malins , fur leur prétendue parenté, fur
Pufurpation du Marquis , fur l'obſcurité
de fon origine ; le Marquis eft d'abord le
ſeul qui l'entende parfaitement , mais il
tremble que les autres ne parviennent à
l'entendre ; il eſt toujours dans la crainte ,
& toujours en danger ; d'ailleurs le Baron ,
qui ne peut ſe taire, finit par tout révéler.
Dans cette même Pièce , où le vis comica
eſt ce qui domine , il y a des Scènes trèstouchantes
; un perſonnage preſque épifodique
, mais lié habilement au ſujet , Hortenfe
, coufine & maîtreffe du Comte ,
n'eſt pas ce qu'il y a de moins piquant ni
de moins nouveau dans la Pièce. Le Comte ,
que le caractère de ſon père & de ſa foeur
afflige , & rend , pour ainſi dire , étranger
chez lui , a beſoin de confolation & d'épanchement
: il a beſoin d'aimer , il aime
Hortenfe; mais il ne trouve en elle depuis
un temps , que des airs évaporés , un ton
léger & frivole , du perfiflage ; il croit l'avoir
vue différente autrefois , ſans quoi il
ne l'auroit point aimée ; il s'étonne &
s'afflige encore plus :
De ma poſition fi trifte & fi cruelle ,
Seule elle m'auroit fait ſupporter la rigueur ;
Je ſens que je n'ai plus où repoſer mon coeur.
و
DE FRANCE.
129
La ſimplicité de ce dernier vers eft attendriflante.
Le Spectateur plaint le Comte ,
& ne fait non plus que lui ce qu'il doit
penfer d'Hortenſe. Le Comte revoit Hortenſe;
il lui retrouve toujours cette inſenſibilité
cruelle , & cette frivolité déſeſpérante.
Enfin , au cinquième Acte , la force
de la ſituation lui arrache ſon ſecret : elle
aimoit le Comte ; mais ne pouvant eſpérer
d'être à lui , elle avoit voulu le guérir
de fon amour , & l'éloigner d'elle par les
faufles apparences d'une légèreté faite pour
déplaire au Comte. Tandis qu'il ſe livre à
la joie & à l'amour : Inſenſé ! lui dit-elle :
Croyez- vous qu'une femme capable
De l'effort que j'ai fait , trahiſſe ſon devoir ?
Elle exige qu'il l'abandonne & qu'il rem-
-pliffe les vûes ambitieuſes de ſon père ; il
réſiſte : Je le veux , di-telle:
Saincenne, eftimons-nous ; le reſte s'uſe, paſſe ;
L'amour qui du devoir nous fait quitter la trace ,
Après avoir trompé notre eſpoir le plus doux ,
S'éteint dans les remords, & meurt dans les dégoûts.
Saincenne, eftimons-nous ; c'eſt-là le bien ſuprême ;
Il nous adoucira notre infortune extrême .....
Méritons d'être heureux , c'eſt - là l'eſſenticl.
1
Cette répétition , Saincenne, estimons-nous,
fait venir les larmes aux yeux ; c'eſt vraiment
du fublime dans le genre le plus
fimple & le plus aimable .
FS
130 MERCURE
Quand le Lecteur est ainſi détrompé
avec le Comte ſur les défauts apparens du
caractère d'Hortenſe, qu'il revienne ſur ces
Scènes où Hortenſe lui avoit paru fi frivole
, il ſera ſurpris de reconnoître que la
plupart de ces mots légers qu'il regardoit
comme des Epigrammes , étoient autant
de traits de ſentimens enveloppés dans
des équivoques ingénieuſes & pleines de
délicateſſe. L'Auteur n'ayant pas donné de
Confidente à Hortenfe , ce qui relève encore
ce caractère , ſacrifioit en quelque
forte toutes ces beautés , qui , au moment
de chaque Scène , échappoient au Lecteur ,
& dont celui-ci ne peut ſentir tout le
prix qu'en revenant ainſi après coup &
avec réflexion ſur ces mêmes Scènes.
Le Faux Noble , comparé à l'Esprit de
parti , nous paroît annoncer un talent encore
plus décidé , plus ferme , plus créateur
, plus fait pour aller au grand dans
ce genre.
Nous ne doutons point qu'il n'arrive à
ces deux Pièces ce que nous avons vu arriver
à quelques autres , qui , ayant été
imprimées d'abord , ont été conduites par
les ſuccès de la lecture aux ſuccès les plus
brillans & les plus durables du théatre.
La Toison d'or, Tragédie lyrique , qui
fuit ces deux Comédies , a été couronnée
par le Comité des Opéras. On y voit ce
qu'on ne voit point dans les autres Ouvrages
lyriques ou dramatiques dont MéDE
FRANCE . 131
dée est le ſujet; ſavoir , Jaſon eftimable, &
intéreſfant , & Médée encore vertueuſe, &
ceffant pour la première fois de l'être par
l'empire dede lala fatalité & par la violence de
l'amour.
Des Pièces fugitives terminent ce volume
; elles nous ont paru réunir la gaîté ,
la philofophie , le naturel , & les graces .
Nous n'en citons point de morceaux , par
la ſeule raiſon qu'il eſt temps de finir ce
long Extrait.
PROJET NOUVEAU fur la manière de
faire utilement en France le commerce
des Grains ; par M. BOURDON DESPLANCHES
, ancien premier Commis des
Finances , avec cette Epigraphe :
1
Pauperes ejus faturabo panibus.
Pf. 131 , . 16.
A Bruxelles ; & fe trouve à Paris, chez
la veuve Eſprit , au Palais- Royal.
CE Projet eſt diviſé en deux Parties ,
dont la première eſt abſolument indépendante
de la ſeconde , & peut s'exécuter
ſans elle ; dans ſon enſemble , il tend à
établir l'abondance des blés en France , à
l'y entretenir conftamment & à perpétuité ,
malgré l'intempérie des ſaiſons , malgré les
1
F6
132 MERCURE
entrepriſes du monopole ; à ouvrir au Cultivateur
un débouché certain de tous les
grains dont il ſe trouveroit ſurchargé ; à
affurer au confommateur , en quelque lieu
du Royaume qu'il habite ou ſe retire , fa
fubfiftance en pain , à un prix invariablement
fixé , & inférieur à celui auquel il la
paye à ce moment ; à procurer à l'Etat la
vente & le débit à l'Etranger , de tout fon
fuperflu réel , ſans expoſer aucune contrée
de l'intérieur à éprouver jamais ni inſuffiſance
de la denrée , ni renchériſſement de
prix ; à foulager, diſons mieux , à décharger
les Sujets de toutes les impofitions , foit
réelles , foit perfonnelles , telles que Tailles,
Capitation , Vingtièmes , Dixièmes , & autres
ſemblables, qui maintenant font réparties
ſur leurs perſonnes ou leurs biens ; à
aſſurer au Roi néanmoins , & fans le ſecours
de ces impofitions , tous les revenus
néceffaires pour foutenir honorablement ,
en temps de paix, l'éclat & la dignité de ſa
Couronne, avec un ſupplément , en temps
de guerre , fuffifant pour frayer aux dépenfes
extraordinaires qu'elle occafionne ; à
concilier enfin la richeſſe de l'Etat avec le
bonheur & la tranquillité des Sujets .
Hâtons-nous de tâcher de guérir nos Lecteurs
de la prévention que , ſans doute , ils
auront déjà prife ,à la vue de cet apperçu ,
contre l'organiſation de la tête qui fait férieuſementde
telles propofitions; & difons,
fans nous permettre cependant de rien préDE
FRANCE.
133
juger ſur d'aufli grands objets , que le
moyen que préſente M. Bourdon Deſplanches
, pour réaliſer de fi grandes idées , mérite
au moins un ſérieux examen . Mais
c'eſt dans l'Ouvrage lui même qu'il faut voir
ce moyen : il y cit préſenté avec clarté & intérêt.
M. Bourdon commence par le récit le
plus abrégé des diſettes & chertés qui , dans
le cours de ce ſiècle , ont affligé la France ;
& voici comment il annonce fon Projet.
» Loin de retracer ici l'effrayant tableau
>> des calamités qui nous affligeoient alors ,
>>effayons plutôt d'en effacer le ſouvenir ,
» & rendons à la France , s'il ſe peur , le
>> ſignalé ſervice de l'en préſerver pour
> toujours.
ور J'ofe en annoncer ici le moyen ; je le
>> crois sûr , d'une exécution facile, & fans
» inconvéniens ; mais parce que le coeur
>> ne calcule pas toujours d'une manière
>>aufli certaine que la raiſon ; parce que
>>l'imagination peut être égarée par l'ar-
>> deur du zèle ; parce que la matière eſt
>>intéreſfante & délicate ; parce que les
>> faux pas y ont été fréquens , & qu'ils y
>>font toujours du plus grand danger ; je
ود défire que les idées que j'ai à propo-
» fer foient rendues publiques & foumi-
>> ſes à l'examen , ainſi qu'à la diſcuſſion
>> de tous les connoiffeurs , pour n'être
>>admiſes qu'autant qu'elles ſe trouveroient
ود être du goût de la Nation, &que, com-
> me moi , elle les eſtimeroit utiles , praticables&
fans inconvéniens " . ود
134 MERCURE
Afſurément un Auteur de Projet qui débute
ainſi , n'eſt point un enthouſiaſte ;
c'eſt un homme froid & fans paffion ; &
quand d'ailleurs la matière dont il traite eſt
intéreſſante , les connoiffeurs lui doivent
ou des objections , ou leur approbation.
L'Auteur termine fon Ouvrage comme
on devroit toujours finir les Projets de bien
public, par donner le plan de la Loi qu'il
propoſe : voici comment il s'explique fur
cepoint.
ود
ود
23
>> On m'a conſeillé , pour ne rien laiſſer
à défirer ſur une matière auſſi intérefſante
, de rédiger moi-même , en forme
de Loi , toutes les diſpoſitions par lef-
>>quelles je penſois que le Roi pourroit
>> affurer l'exécution de mon plan , & de le
>> préſenter dans cette forme à mes Lec-
>> teurs. Rien ne ſera ſi facile que de juger
> ſainement du mérite ou du défavantage
> de mon Projet , & de l'attaquer par les
>>parties qui paroîtroient inexécutables ou
» dangereuſes " .
Tels font la bonne foi & le défintéreſſement
perſonnel avec leſquels M. Bourdon
Deſplanches cherche à éclairer la religion
de ſes Juges , & follicite lui-même les objections.
DE FRANCE.
135
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LA première repréſentation des deux Sérénades
ayant été donnée le même jour que
celle des Réputations , le Rédacteur de ces
articles n'a pu aſſiſter qu'à l'une des deux ,
& il a donné la préférence à l'Ouvrage qui
lui a ſemblé devoir être le plus intéreſſant.
Une indiſpoſition de Mademoiſelle Renaud
Paînée, ayant retardé juſqu'au 4 Février la
feconde repréſentation des deux Sérénades ,
il ne lui a pas éré poſſible de rendre compte
d'une Pièce qu'il ne connoiſſoit que ſur le
rapport d'autrui ; voilà pourquoi le compte
de cette Comédie , promis pour le dernier
Mercure , ne paroît que dans celui-ci.
,
Un vieillard entiché , comme le font
preſque tous les vieux Tuteurs de Comédie
, du péché d'avarice a pour pupille
une jeune perſonne très-aimable & affez
riche , qu'il a promiſe en mariage à un de
ſes amis à peu-près du même âge que lui.
Il le préfère à un jeune homme fait pour
plaire , qui n'eſt pas moins amoureux qu'il
n'eſt aimé de la pupille ; & la raiſon de
cette préférence eſt fondée ſur la facilité
136 MERCURE
que doit trouver le Tuteur à ne rendre , que
comme il lui conviendra , compte des biens
dont il a été l'adminiſtrateur. Lejeune amant
mer dans ſes intérêts une Soubrette complaifante
& un Valet intrigant , par le ſecours
deſquels il ſe propoſe d'enlever ſa
maîtreffe. Le Tuteur, inſtruit du projet , ſe
promet de tirer avantage de ſa découverte.
Il paſſe chez fon Notaire , y fait dreffer
un contrat de mariage , le ſigne d'avance ,
& confeille à ſon ami de venir le foir donner
une ſérénade à ſa pupille , de profiter
du moment pour la conduire chez le Notaire
& pour y figner avec elle le contrat de
mariage préparé. Pendant que le vieillard
fait ſes difpofitions , lejeune amant ſe préfente
, donne lui-même une ſérénade , s'empare
de la jeune perſonne, & fe retire avec
elle.LeTuteurnedoute pas que l'enlèvement
ne ſe fafle par fon vieux complice , & lorfque
celui- ci vient en effet donner ſa ſérénade
, perfuadé qu'il eſt que cette ſeconde
férénade eſt donnée par le jeune homme
dont il a voulu détourner les projets , il
rit , il raille , il perfifle. Quelle eſt ſa furpriſe
quand il voit revenir enſemble les
deux jeunes amans , quand il apprend qu'ils
viennent de s'unir aux termes de ce même
contrat qu'il avoit fſigné d'avance , & qu'il
s'apperçoit que l'objet de ſes railleries n'eſt
autre que le confident de fon avarice & de
ſes projets de ſpoliation ! Il ne lui reſte qu'un
parti à prendre pour adoucir les eſprits , ce-
1
DE FRANCE. 137
lui d'unir les deux jeunes gens; il le prend ,
& il confent volontiers à leur hymen.
Il y a fi long - temps que l'avarice & la
jaloufie des Tuteurs , le ridicule amour des
vieillards, les complaifances des Soubrettes,
les intrigues des Valets , les ruſes des jeunes
amans , & l'imbécillité deleurs perfécuteurs ,
font la matière de la plupart de nos Opéras
Comiques , qu'il eſt étonnant que nos Auteurs
les employent encore comme les principaux
refforts de leurs Ouvrages ; ce qui
ne l'eſt pas moins , c'eſt que ces refforts fi
ufés , ſi vieux , fi rebattus , par conféquent
fi généralement connus , foient encore agréables
à la plus grande partie de nos Spectateurs.
On ne ſçauroit exiger ſans injuftice
qu'un Auteur d'Opéras Comiques imaginât
des intrigues dont la complication ne put
être débrouillée que par de longs détails ,
ni qu'il expofât des caractères qui euffent
beſoin de développemens très étendus, pour
ſe faire bien connoître. La néceſſité de tendre
toujours à l'effet , d'amener rapidement
des ſituations piquantes ; les ſacrifices que
le Poëte eſt obligé de faire ſans ceſſe au
Muficien , tout arrête & circonfcrit l'Opéra
Comique dans de certaines bornes dont
il lui eft difficile de s'écarter : mais rien
n'autoriſe les Ecrivains qui ſe livrent à ce
genre de Littérature Dramatique , à divifer
& fubdiviſer ſans ceſſe les nuances des
mêmes caractères , & à nous préſenter
138

MERCURE
chacun à leur tour , le même theme fait à
leur manière , après qu'il a déjà été fait de
cent façons différentes . Quelque borné ,
quelque étroit que ſoit un genre , on peut
l'agrandir par les reſſources de l'imagination
, en ſe foumettant avec goût & avec
adreſſe aux règles des bienſéances , de la
raifon& de la vraiſemblance. C'eſt en quittant
les fentiers battus , en inventant de
nouveaux refforts , que l'on peut acquérir
dans l'Opéra Comique même, genre beaucoup
plus dédaigné qu'il n'eſt facile , finon
de la gloire , au moins le renom d'un efprit
fouple, inventif, délicat,& judicieux.
Nous avons cru devoir mettre ces obſervations
ſous les yeux de l'Auteur des
deux Sérénades ( M. Goulard ). Si l'intrigue
de fa Pièce reffemble , par le fonds ,
à un grand nombre d'intrigues déjà connues,
elle en diffère par quelques incidens
heureux , plaifans , &même comiques ; le
ſtyle de ſon Ouvrage eſt ſpirituel , vif , piquant
; fon dialogue eſt preffant , rapide ,
coupé avec grace & intelligence : enfin ce
qu'il a mis de gaîté dans les ſituations &
d'adreſſe dans la manière de les amener ,
annonce un eſprit très-ſupérieur à fon fujet
, & même à fon Ouvrage. Nous invitons
donc M. Goulard à profiter de nos
obfervations , s'il croit qu'elles puiffent ne
lui pas être inutiles , & à devenir plus difficile
fur le choix de ſes ſujets , s'il conDE
FRANCE.
139

tinue de travailler dans le genre où il vient
de débuter. Nous l'engageons auſſi à être
plus ſcrupuleux fur les plaiſanteries qu'il ſe
permet. Ce n'eſt pas que nous déſapprouvions
qu'on ſe livre parfois à un innocent
badinage , fur- tout dans des productions
dont la gaîté fait le mérite principal ;
mais il ne convient qu'à ceux qui n'ont
pas de reffources dans l'efprit , de donner
dans la gravelure , & de faire rire en rifquant
d'effaroucher la décence. M. Goulard
a trop de moyens de plaire plus intéreſſans
que celui-ci , pour vouloir refſembler
à ces Ecrivains fans pudeur , pour
leſquels tous les moyens de ſuccès ſont
égaux , & qui ne rougiffent pas de n'être
que les Bateleurs de la Littérature.
La Muſique des deux Sérénades eſt de
la compoſition de M. d'Aleyrac : on y
retrouve le talent & l'eſprit de ce Compofiteur,
qui doit ſes fuccès principalement
à l'art avec lequel il ſaiſit les caractères
des perſonnages qu'il fait chanter , & à
fon intelligence dramatique.
140 MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
VOYAGES Imaginaires, Romanesques , Merveilleux,
Allégoriques,Amufans,Comiques & Critiques ;
fuivis des Songes & Vifions , & des Romans Cabaliſtiques
, ornés de Figures ; ge. Livraiſon ; 2
Volumes contenant les Voyages de Milord Céton
dans les fept Planètes.
Cette Collection formera 40 Volumes in-8°. ,
dont le prix eſt de 3 liv. 12 f. le Volume broché ,
avec 2 Planches.
Il paroîtra régulièrement 2 Volumes par mois.
Oncontinue de s'inſcrire pour cette Collection ,
à Paris , rue & hôtel Serpente , chez CUCHET ,
Libraire , Editeur des oeuvres de le Sage , Is vel.
in- 8 °. , avec Fig.; de celles de l'Abbé Prévoſt ,
39 vol. idem ; & du Cabinet des Fées , 37 vol.
in-8 °. & in-12 , avec & fans Figures.
COLLECTION Univerſelle des Mémoires particuliers
relatifs à l'Hiftoire de France ; T. XXXVI ,
in- 3°. A Londres ; & ſe trouve à Paris , rue &
Hôtel Serpente.
Ce.Volume contient la ſuite des Mémoires du
Baron de Villars .
Le prix de la Souſcription de ce précieux Recueil
eſt de 48 liv. pour 12 Volumes. Les Soufcripteurs
de Province payeront de plus 7 liv. 4 f.
à caufe des frais de Pofte.
1
DE FRANCE.
141
DERNIER mot de la jeune Samaritaine à la
vieille , par-devant MM. les Parifiens ; très-petite
Brochure. Prix , 6 f. Au Château de la Samaritaine
; & ſe trouve à Paris , chez Vente , Lib . ,
à la Comédie Italienne , & chez les Marchands
de Nouveautés.
C'eſt une gaité en réponſe au nouvel Almanach
de la Samaritaine .
PRÉCISfur l'Edit de Nantes & sa révocation ,
fuivi d'un Diſcours en vers relatif à cet évènement.
Epiſode extrait du Chant VIIIe. des Faſtes
du Commerce , avec des Notes ; par M. T. Roufſeau
; Brochure in-8°. de 41 pages. A Londres ;
& ſe trouve à Paris , chez Roycz , quai des Auguftins,
La pièce qui termine ce Précis , offre ſouvent
des vers foibles & négligés , & quelquefois des
vers bien tournés & harmonieux.
On trouve chez le même Libraire l'Hiſtoire de
l'Edit de Nantes , s vol, in-4° , 60 liv. , ainfi
que des Obfervations fur l'Arc-en-ciel , ſuivies de
l'application d'une nouvelle Théorie aux couleurs
de ce phénomène ; par M. l'Abbé P***, Brochure
in-8 °, de 38 pages,
CATALOGUE des Médailles antiques & modernes
, principalement des inédites & des rares, en
or , argent , bronze , &c. , du Cabinet de M.
d'Ennery , Ecuyer ; in-4°. Prix , 12 liv. br. , 15
liv . papier fin br. De l'Imprimerie de Monfieur ;
fe trouve à Paris , chez Didot jeune , Impr. de
Monfieur , quai des Augustins ; Debure , Libr. ,
rue Serpente , Hôtel Ferrand ; Théophile Barrois
jeune , quai des Auguſtins ; & maiſon de feu M.
d'Ennery, rue Neuve-des-Bons-Enfans , N°, 10 .
Ce Recueil précieux doit être accueilli des Savans.
142 MERCURE
1
LES illuftres Modernes, Prix , 12 liv. chaque
Cahier in-folio. A Paris , chez Moureau , Libr. ,
quai des Auguſtins , Nº. 24.
Ce ze. Cahier contient les Portraits de l'Abbé
PREVOST , de LE CAT , de CRÉBILLON , de S.
IGNACE , de JoLY DE FLEURY , d'ASTRUC , de
JANSENIUS , de SOANEN, du Maréchal de SAXE ,-
&de GONDRIN.
Get Ouvrage , enrichi de cent dix Portraits ,
ſera diftribué en fix Livraiſons ; & il en paroît
une le Lundi de chaque Semaine.
La Vie de Frédéric Baron de Trenck , écrite
par lui-même ; & traduite de l'allemand en françois
par le Baron de B *** ; 2 Parties in - 12 ;
ſeconde édition , revue & corrigée. A Metz , chez
C. Lamort , Imp.- Lib. , & Revilly, Lib.; & à
Patis , chez Belin , Lib. , rue Saint-Jacques , près
Saint-Yves.
Cette Vie a étonné la raiſon , & attendri tous
les coeurs. La profonde impreſſion que laiſſent ces
Mémoires , juftifie le ſuccès & le débit rapide de
l'Ouvrage.
LES fix Calendriers néceſſaires , contenant les
mutations des charges , avec l'énoncé des Edits ,
Arrêts , Lettres - Patentes , Déclarations , Ordonnances
, &c. rendus pendant l'année 1787 , dans
les différens Départemens du Miniſftère. Prix, 24 1.
A Londres ; & ſe trouve à Paris , chez Prault
Impr. du Roi , quai des Augustins , à l'Immortalisé;
& chez les Marchands de Nouveautés, 1788 .
:
CeCalendrier mérite quelque préférence par le
degré d'utilité qui le caractériſe. Tous les gens
d'affaires , toutes les perſonnes qui ont poftédé
des emplois , acquis des charges & changé d'état,
s'y trouvent rapprochés chronologiquement, La
DE FRANCE.
1
143
partie politique & la partie burſale , ſi eſſentielles ,
font relevées avec exactitude. La Collection deviendra
importante , puiſqu'on aura par Tables
chronologiques les dates de tous les Edits & leur
ſubſtance. On fentira tout le prix de cette Rédaction
toutes les fois qu'il ſera queſtion de conftater
des époques intéreſiantes & l'existence des
perſonnages connus ; les preuves d'Etat , la ſituation
de nos Finances & des mouvemens arrivés.
dans chaque branche de l'Adminiſtration , font
des connoiſſances qu'il eſt inutile de recommander.
Ce Calendrier pateîtra tous les ans.
N. B. La date miſe au commencement de chaque
Article eft celle du Journal de Paris , qui en
fait mention.
20.
ENCYCLOPÉDIE Morale , ou le Code primitif;
par M. de Thais ; Brochure de 112 pages ,
édition. Prix , I liv. 4 f. A Bruxelles ; & fe trouve
à Paris , chez Belin , Lib. , rue S. Jacques.
BANDAGE DÉFENSIF pour les Cautères & Véficatoires.
Extrait des Regiſtres de l'Académie
Royale de Chirurgie.
Le Sr. DUCRET , Bourgeois de Paris , ayant
imaginé , ſur le modèle des Bandages ordinaires,
l'application d'une Plaque en argent ou en ferblanc
pour mettre les Cautères & Véficatoires à
l'abri des froiſſemens & compreffions extérieures ,
l'Académie a approuvé la manière induſtrieuſe
dont ce Bandage défenfif eft conſtruit : en foi
de quoi j'ai délivré le préſent Extrait des Regiftres
, que je certifie véritable. A Paris , le 22
Janvier 1785. Signé Louis , Secrétaire Perpétuel
de l'Académie Royale de Chirurgie.
Ce Bandage ſe trouve à Paris, chez l'Auteur ,
Vieille rue du Temple , Nº. 76 ; à Lyon , chez
M. Bitton , Place des Jacobins ; à Rouen , chez
1
4
144 MERCURE DE FRANCE.
M. Malmaifon , rue S. Jean ; à Strasbourg , chez
M. Birre fils , ſous les Grandes Arcades ; à Dijon,
chez M. Lavoignat , rue Petite - Poiſſonnière ; à
Bordeaux, chez M. Arnaud, rue Chapeau-Rouge.
Le prix eft depuis 6 liv. juſqu'à 15. Ce Bandage
a été beaucoup perfectionné depuis l'approbation
de l'Académie. 1
SIX Duos d'Airs connus , mis en variation &
en dialogue , pour deux Violons , tirés de l'oeuv.
rze. de M. Davaux , OEuv. 14e. Prix , 7 liv. 4 f.
Numéros 217 & 218 du Journal d'Ariettes Italiennes
, dédié à la Reine , contenant un Duo de
M. Paifiello. Prix , 3 liv. 12 f.; & un Air de M.
Cimarofa. Prix , 2 liv. 8 f. Abonnement four 48
Numéros , 36 & 42 liv. AParis, chez M. Bailleux,
Md. de Mufique de la Famille Royale , rue Saint
Honoré , près celle de la Lingerie.
Faute à corriger.
Au titre de la Charade du No. 5 , dont les mots
font Vermine & Minerve ; au lieu de Charade ,
lifez, Charade & Logogriphe,
CHANSON HANSON.
TABLE,
Hiftoire de Palmire.
Charate, Enig. & Logog.
OEuvres de Theatre.
97 Projet nouveau. 113
99 Comédie Italienne. 135
110 Annonces & Notices. 140
112
A
APPROBATION,
JAT AI lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 16 Février
1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en
empêcher l'impreſſion. A Paris , le 15 Février
7.88. RAULIN.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
TURQUIE.
De Constantinople, le29 Décembre 1787..
L'INTERNONCE Impérial n'a point quitté
cette Capitale , & n'a remis encore aucune
Déclaration de guerre. Les apparences
tiennent le Gouvernement dans
l'incertitude des projets de l'Empereur ;
mais l'on ne néglige aucune des précautions
néceſſaires , & l'on évite juſqu'au
plus léger prétexte d'une rupture légitime.
Le 26 , jourde la fêtedu Mewloud ( anniverſaire
de la naiſſance de Mahomet ) , le
Reis- Effendi a perdu ſa place. Créature
du Grand Viſir , il a cédé au crédit du
Capitan-Pacha , ſans emporter les regrets
publics . Sa diſgrace , du reſte , n'est pas
complète , car ileſt nommé Bégliyer-Bey
de Romélie : on le croit auſſi élevé au
No. 7. 16 Février 1788 . e
( 98 )
grade de Séraskier , & en cette qualité il
commanderoit l'armée de Sophia ; ainſi
ce Secrétaire , qui n'avoit jamais fait de
ſervice militaire , auroit en tête les forces
les plus conſidérables de la Maiſon d'Autriche.
Son premier Commis le remplace
dans la chargede Reis-Effendy.
Ce même jour ( 26 ) l'oriflamme a été
arborée devant le Palais du Grand Vifir ,
&y reſtera expoſée pendant 40 jours ; à
cette époque , le Viſir & les Grands Officiers
doivent partir pour l'armée.
POLOGNE.
De Varsovie , le 21 Janvier.
Onparle d'une nouvelle lettre du Pacha
de Choczim au Comte Potocki , Palatin
de Ruſſie , dans laquelle le Gouverneur
Ottoman demande ſi au beſoin les Turcs
pourront paſſer le Nieſter & fur le territoire
de la République. Le Palatin a répondu
négativement. Le Réſident de l'Empereur
a auſſi remis une note au Roi &
au Conſeil Permanent , où il requiert le
paſſage libre des troupes Impériales par
Î'Ukraine , en casde réunionde cestroupes
avec l'armée Ruſſe .
C'eſt le 15 qu'on a lu au Conſeil Permanent
cette Note remiſe , le 12 , par le
Chargé d'Affaires de l'Empereur ; elle
porte :
( 99 )
« Les circonstances actuelles pourroient néceffiter
dans peu de temps l'entrée de quelques
troupes de S. M. l'Empereur , fur le territoire de
la République de Pologne , pour former une communication
avec les troupes de S. M. l'Impératrice
de toutes les Ruffies. Le Souſſigné a ordre
de ſa Cour d'en faire part à S. M. le Roi & à
fon Conſeil ; il eſt chargé en même temps de faire
connoître que , attendu l'amitié & la bonne harmonie
qui ſubſiſtoient entre les deux Nations voifines
, S. M. l'Empereur étoit aſſurée d'avance du
confentement de S. M. le Roi & du Confeil Permanent
, pour le paſſage des troupes , d'autant plus
que les habitans de la Pologne n'en fouffriront en
aucune manière , & que tout ce qu'ils fourniront
leur ſera payé en argent comptant.-Le Souffigné
al'honneur de prier S. Exc. M. le Grand Chancelier
, comme Préſident du Département des AffairesEtrangères,
de communiquer, le plus promp.
tement poſſible , la préſente réquifition au Confeil
Permanent , & d'accélérer la réponſe.
" A Warsovie , le 12 janvier 1788.
» Signé , DE CACHET. »
)
2
3
Suivant les uns , la réponſe immédiate
du Roi & du Conſeil, annonce que le Roi
ne peut confentir au paſſage demandé ,
ſans le concours de la Diète ; que la Pologne
eſt hors d'état de fournir du blé ,
&que l'on eſpère que l'Empereur recourra
à des moyens qui le diſpenſent de ce pafſage.
D'autres , au contraire , prétendent
que le Confeil Permanent a fupplié ſeulement
le Roi d'engager l'Empereur à ordonner
que ſes troupes , à leur paſſage ,
e ij
( 100 )
apportent les proviſions dont elles auroient
beſoin ; & que dans le cas où les Sujets de
Pologne pourroient leur en fournir de leur
ſuperflu , ces fournitures fuſſent payées au
prixdu marché.
Le Grand Duc de Ruſſie joindra l'armée
du Comte Potemkin dans le cours
de février.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 27 Janvier.
A la ſuite de pluſieurs gros coups de
vent , accompagnés d'une pluie continuelle
, le vent tourna , le 24 , au nordoueſt
, & avec une telle impétuoſité , qu'à
7heures la marée s'éleva à une hauteur
prodigieuſe , & inonda la partie baſſe de
cette ville. La tempête continua tout le
jour , & le 25 , dans la matinée , l'air s'étant
extrêmement obſcurci , il eſt tombé
une grêle abondante , ſuivie d'éclairs & de
coups de tonnerre. (On a obſervé à Londres
, à la même époque , & par la même
cauſe , une élévation du flux extraordinaire
. )
En 1787 ona compté dansle Duché deMecklenbourg-
Schwerin , 2,571 mariages , 10,199 naiſſances,
& 7,867 morts ; parmi ces derniers , 847 de l'âge
de 70 ans & au-delà.
( IOI )
33Bâtimensde cette ville, 11 de Gluckstadt
, 9 d'Altona , 7 de Brême , & I de
Vegeſak , partiront cette année pour la
pêche de la baleine au Groënland. Un
navire de Brême ſe rendra au détroit de
Davis .
De Berlin , le 26 Janvier.
Les Juifs de cette Capitale ont préſenté
au Roi un mémoire , pour ſupplier
S. M. de leur accorder un état civil dans
les provinces de la domination Pruffienne.
Le Roi a nommé une Commiſſion chargée
d'examiner l'objet de cette demande,
&de lui en faire le rapport.
On écrit de Pétersbourg que l'Impératrice
a agréé les propofitions& arrangemens
de la Cour de Berlin , relatifs aux
affaires de Dantzick , & qu'Elle a chargé
ſon Réſident d'en faire part au Magiftrat .
Pendant l'année dernière on a compté
à Konigſberg , 621 mariages , 1,933 naiffances
, &2,207 morts.
Il y eſt entré , dans le même intervalle ,
1,128 bâtimens , & il en eſt ſorti 1,171 .
De Vienne , le 26 Janvier.
Les 4 Aides-de- camp de l'Empereur &
ſa ſuite de campagne ont reçu ordre , le
22 , de ſe tenir prêts à partir le premier
eiij
( 102 )
de février. On s'attend que les Maréchaux
deLafcy & de Laudhon quitteront incefſamment
cette Capitale .
On a publié un état authentique de la
répartition aquelle de l'armée Impériale ;
en voici le précis :
A Peterwaradin , le Lieutenant- général Baron de
Gemmingen, &les Majors-généraux Baron d'Alvinzi&
Comte de Nadaſti ; deux bataillons de
Grenadiers des régimens de Kempf& de Spielman
à Neufaz , & deux autres à Futal ; les régimens
d'Infanterie d'Archiduc Ferdinand & de Palfi , à
Peterwaradin ; Samuel Giulay , à Carlowiz ; Antoine
Efterhazy , à Kaminiz ; NicolasEfterhazy,
à Palanka ; les Chevaux-légers de Kinsky , à
Runad & à Irreck .
AIllock , le Lieutenant-gén. Comte de Clairfait
&le Major-général Comte d'Acton ; le Majorgénéral
Comte de Kalkſchmid eft à Bacs;lerégiment
d'infanterie de Nadaſti , à Illock ; Alvinzy ,
à Bukowar ; Caroli , à Bacs & à Obrowaz ; &
Devins , à Kara & à Bukowar.
A Effek , les Lieutenans-généraux Comte de
Brechainville , le Baron de Neugebauer& leMajor-
général Com'e Stuart; le Major-général Fran.
de Wenkheim eſt à Berement ; & le Major-général
Baron de Sturm , à Szivas; deux bataillons de
Grenadiers de Wolf & d'Alkani , àEſſek ; le ré
giment d'Infanterie de Latterman , à Darda & à
Bellie ; les régimens d'Infanterie de Reiski & de la
Tour , à Effek , Szarvas , Bellewerta & Ba'po ; le
régiment de Cavalerie de Czatorinsky , à Beiffe ;
&celui de Joſeph de Toscane , à Szivas .
A Ketschkemet , le Lieutenant-général Comte de
Tyge & le Major-général Baron de Keil ; leMa(
103 )
jor-général Comte de Harrach , à Jasbereny ; & le
Major-général Comte de Hanccourt , à Miskolz
les régimens de Cavalerie de Zeſcheviz & de Caramelli
à Halaz , Konkowez , Ketschkemet &
Crongrad; celui de Harrach , à Kerefch & Szeglet ;
celui de Modène , à Jasbereny ; & celui de Lobkoviz
, à Miskolz.
,
ASixart , le Lieutenant-général Baron de Plankenſtein
; le Major-général Baron de Stader , à
Tolua ; & le Major-général Comte de Kavanagk ,
à Groſſiget ; les régimens de Cavalerie de Kavanagk
, à Nadardi; & Grand Duc de Toſcane , à
Batafeget & S xart; les Huſſards de Wurmfer , à
Iſtwanti; & le régiment de Cavalerie de Jakmin ,
àGroskanischa & à Iharofch.
Au Bannat , le Lieutenant-général Comte de
Wartenſleben ; & le Major-général Comte Pallavizini
, à Weiskirchen ; les Huſſards de Grewer
& le régiment de Cavalerie de Wirtemberg , à
Weiskirchen ; le régiment d'Infanterie de Durlach ,
àKaranfchebey ; & celui de Terzi , à Lugo.
Récapitulation : 7 Lieutenans-généraux , 13 Majors-
généraux , 6 bataillons deGrenadiers , 14 régimens
d'Infanterie , & 14 de Cavalerie.
De Francfort-fur-le- Mein , le rer. Février.
Juſqu'ici les Réformés d'Osnabruck
avoient été obligés d'exercer leur Culte
dans le Comté voiſin de Tecklenbourg ;
mais ils viennent d'obtenir la liberté de
tenir publiquement leurs Affemblées religieuſes
dans l'Egliſe d'Osnabruck , qui
ſert déja aux Luthériens & aux Catholi .
ques.
:
eiv
( 104 )
Un Journal de commerce offre quelques
détails exacts ſur le commerce de
cette Cité Impériale.
Francfort eſt une des principales villes de commerce
d'Allemagne. Elle doit fon état floriſſant à
ſa ſituation ſur le Mein , & aux deux grandes
foires qui s'y tiennent tous les ans. Ses fabriques
font peu importantes , mais le commerce d'entrepôt
& de commiſſion , & les affaires de change ,
mettent les Négocians de cette ville en liaiſon
avec les principales places de l'Europe. Chacune
deſes foiresduretrois ſemaines ; la première commence
le mardi de Pâque ,&l'autre le mêmejour
après la fête de la naiſſance de la Vierge. On y
apporte des marchandiſes de toutes les villes manufacturières
d'Allemagne , de Hollande , de la
France , de la Suiſſe& de l'Italie ; le nombre de
Négocians qui s'y rendent , paſſe ſouvent 1,600.
Son commerce d'entrepôt& de commiſſion avec
la France , la Hollande , P'Angleterre , l'Allemagne,
la Suiffe , l'Italie , laPologne , la Hongrie
&la Ruſſie , eſt conſidérable , & monte à pluſieurs
millions par an. Cette ville fert d'entrepôt
auxAnglois & aux Hollandois , pour leurs marchandifes
manufacturées & coloniales , d'où ils les
verſent dans toute l'Allemagne , la Hongrie , la
Suiſſe & l'Italie. Le commerce des vins du Rhin
& de la Franconie n'eſt pas moins conſidérable.
Ony compte actuellement 380 maiſons de commerce,
dont 47 pour la Banque & les Commiffions.
Les dernières lettres de Brunswick annoncent
avec certitude que deux régimens
d'Infanterie , un de Dragons & deux
Compagnies d'Artilleurs , paſſeront , pour
:
( 105 )
quelques années , au ſervice de Hollande,
moyennant un ſubſide annuel.
ESPAGNE.
De Madrid , le 29 Janvier.
Parune Ordonnance du Roi en dix-huit
articles , ſous la date du 10 novembre ,
-la contrebande avoit été regardée comme
cas de confcience ,&l'on y enjoignit aux
Evêques & Curés de rendre des décrets
conformes à cette diſpoſition ; c'eſt ce qu'a
exécuté l'Evêque de Barcelonne , le 12 de
cemois.
La Société patriotique des Dames a
tenu une troiſième Aſſemblée , où les débats
ont été fi animés , qu'on n'a ppuu s'ac
corder , ni fur l'exécution d'aucuns projets
, ni même ſur la nature de ceux qui
devoient occuper les délibérations.
GRANDE - BRETAGNE,
De Londres , le 5 Février.
C'eſt le 30 du mois dernier , jour an
niverſaire de la mort de Charles I , que
la Chambre Haute a rouvert ſes Séances ,
après avoir entendu , à l'Abbaye de Westminſter
, le Service Divin & le Sermon
d'uſage qui ſe prononce à cette occafion .
Le lendemain , la Chambre des Com
ev
( 106 )
munes s'eſt pareillement aſſemblée , conformément
à ſon dernier ajournement.
Trois nouveaux Membres ont prêté ſerment
, & fur la Motion de M. Burke ,
M. Frédéric Montagu a été adjoint au
Comité chargé de ſuivre le procès de
M. Haftings. Y compris M. Burke luimême
, en qualité de Préſident , ce Comité
eſt aujourd'hui compoſé de 20 perſonnes
, toutes alliées par la fameuſe Coalition.
Dans cette première Séance peu
importante , on a mis ſur la table diverſes
Pétitions particulières , ainſi que l'état des
laines exportées depuis 1781 juſqu'en
1787 incluſivement.
Nos Papiers donnent à la Chambre des
Communes , pendant le reſte de laSeffion,
à traiter l'impéachment du Chevalier Elijah
Impey, en le réduiſant , pour abréger , à
la ſeule charge du jugement de Nundcomar,
le rappel de la taxe des boutiques ,
le rapport de la vérification des terres de
la Couronne , les abus du département
des poſtes aux lettres , le réglement de la
taxe des pauvres , la réforme de la repréſentation
Parlementaire dans les bourgs
d'Ecoſſe , un plan nouveau pour former
les équipages des vaiſſeaux , les abus du
département de l'Artillerie , l'état de la
Marine, l'abolitionde la Traite des Nègres,
&c. Voilà fans doute des objets auſſi
( 107 )
graves qu'intéreſſans , ſans compter ceux
que le Miniſtre propoſera peut-être aux
Communes , & dont il n'a pas donné
communication aux Nouvelliſtes .
C'eſt le reſpectable M. Wilberforce qui fera
la Motion relative à la Traite des Nègres.
L'Univerſité de Cambridge arrêtalaſemaine
dernière ſon Adreſſe à ce ſujet , qui ferapréſentée
à la Chambre Baffe , ſous le ſceau de
l'Univerſité. La Cité de Londres a joint ſa
Pétition à celles de Hull , d'Yorck , de Birmingham
, de Sheffield,&c. Cette grande
opération , décidée par tout ce que l'Angleterre
a de Citoyens juſtes & humains ,
gagne chaque jour de zélés partiſans ; on
doit en être peu ſurpris . Quoique plufieurs
Gazettes ayent révoqué en doute
le ſuccès de ces efforts , il paroît certain
qu'ils amèneront , ſans délai , tout au
moins de grands changemens dans la police
de cette ſervitude , & dans l'exercice
de ce trafic. Ce qu'on ne peut ni
eſpérer , ni ſuppoſer , comme pluſieurs
de nos Lecteurs ont paru le croire , c'eſt
l'affranchiſſement de tous les Nègres
exiſtans dans les Colonies Angloifes , par
un rembourſement de leur valeur fait aux
Propriétaires . 400,000 Noirs employés
dans ces ifles , à ne les évaluer par tête
qu'à 2,000 1. tournois , exigeroient une
ſomme de huit cent millions; mais la fup
evj
( 108 )
preſſion de la Traite à venir, la réforme.
des loix barbares qui règlent le traitement
des Nègres , l'émancipation des progénitures
, &c. font des moyens qui , fans
offenſer l'intérêt particulier , amèneroient
ſucceſſivement la liberté générale de ces.
malheureux. Au reſte , il paroît journellement
fur cette matière une foule d'écrits
non déclamateurs , ni puérilement
oratoires , mais où l'on raſſemble & difcute
les faits propres à décider la queſtion
, ainſi que les conféquences de cet affranchiſſement.
M. Arthur Young a publié
entr'autres , un morceau que nous ferons
connoître , où il examine les moyens de
culture juſqu'ici employés aux Antilles .
Le 30 janvier , la Cour des Directeurs
de la Compagnie des Indes a arrêté de
renvoyer à Calcutta le Chevalier John
Macpherson , qui reprendra fon rang de
Second Membre du Conſeil de Bengale ,
&de lui allouer à ſon arrivée 30,000 roupies.
M. Macpherson , quia eu fa partde
tous les libelles contre M. Hastings , partira
à bord d'un des vaiſſeaux de laCompagnie.
Le Conſeil de Calcutta fera compoſé
du Comte de Cornwallis , Gouverneur-
général , du Chevalier Macpherson ,
de l'honorable John Stuart (l'un des fils
du Comte de Bute) & de M. Shore.
On apprend de Lisbonne , que fur 47
( 109 )
1
navires qui ont appareillé des Dunes pour
ce port , 23 ont été démâtés. Les mêmes
lettres avoient raſſuré le Public fur la perte
prétendue du Sloop le Termagant , qui eft
arrivé à Lisbonne dans un état déplorable ,
ayant jeté tous ſes canons à la mer , &
eſſuyé les plus grandes avaries. Il eſt
maintenant de retour à Falmouth. La rédution
des droits fur les vins a élévé ,
l'année dernière , à 33,000 pipes , l'exportation
des vins d'Oporto pour laGrande
Bretagne & l'Irlande ; exportation qui
ci-devant ne montoit qu'à 22,000 pipes .
L'ouverture du procèsde M. Haftings eft
fixée irrévocablement au 13. Le ſang-froid
&le calme d'eſprit del'Accufé fontl'objet
de l'étonnementpublic,& ne devroient pas
l'être , puiſque lui-même ſans relâche , a
depuis quatre ans , provoqué ſes Accuſateurs
en jugement. M. Haftings a pafflé
quelques jours à la campagne ,& voit approcher
avec joie l'inftant où , agenouillé
devant les Pairs du Royaume , il obtiendra
l'aveu folemnel ou la peine de ſes ſervices
. Pendant la procédure , il ne fera
point à la Tour , où les Gazettes de l'Oppoſition
ſe hatoient de l'enfermer ; mais
il reſtera ſous la garde de l'Huiſſier à Baguette
noire.
Par les comptes de l'Echiquier d'Irlande
, remis aux Communes de ceRoyau-
1
( 110 )
me , il paroît que les dépenses en 1787
ont été de 1200,000 liv. fterl . , & la recette
, de 1,278,000 1. ft .
Enfin , Lord Georges Gordon eft en lieu
de ſureté depuis le 28 janvier. Ce jourlà
S. S. a été condamnée par le Bane du
Roi , pour les deux derniers libelles fortis
'de fon cerveau brûlant , à être enfermé
cinq ans à la priſon de Newgate , à une
amende de 500 l. ft . , & à trois cautionnemens
de bonne conduite pendant 14
ans , montant enſemble à 15,000 1. ft .
Les habitans de Hull ont été fort alarmés
, le 27 janvier , par l'élévation ſubite
de la marée dans toutes les rues. L'eau a
hauffé de près de deux pieds ; les celliers
ont été ſubmergés , & les propriétaires
des magaſins de chanvre , de lin , &c. ont
eſſuyé des pertes conſidérables .
La liſte ſuivante des bâtimens arrivés dans le
port de Lisbonne , pendant l'année 1787 , mettra
nos Lecteurs à portée de juger la balance du commerce
des différentes Nations avec ce port :
Bâtimens Anglois , 332 ; François , 128 ; Hollandois
, 72 ; Suédois 69 ; Danois , 54 ; Américains
, 33 ; Eſpagnols , 23 ; Ragufins , 14; Vénitiens
, 6 ; Impériaux , 5 ; Maltois , 3 ; Napolitains
, 2 ; Hambourgeois , 1 ; Toſcans , 1 ; Dantzickois
, 1 ; de Breme , 1 ; Portugais , 300. En
tout, 1044.
Miſtreff Porcklington eſt morte en cette
Capitale , dans la 106 , année de fon âge ,
ayant joui d'une ſanté parfaite juſqu'à fon
décès.
( 111 )
Nous allons reprendre ici & terminer
les réflexions de M. Arthur-Young , fur
le commerce des laines ; morceau important
dont on a lu les premières pages dans
notre pénultième N°. :
" Examinons actuellement la conduite de la
France ſur cette queſtion , la plus délicate de celles
qui concernent ſes intérêts de commerce. L'une
de ſes Manufactures les plus conſidérables conſiſte
en laine ; ainſi donc elle ne peut manquer de
regarder leur accroiſſement comme très-avantageux.
Tout le Royaume , les François en conviennent
, & le prouvent par l'importation des
laines étrangères , a beſoin de moutons. Quelle est
néanmoins la conduite de la France ? Elle permet
la libre exportation ſous un droit très-léger (*). Et
quel eſt l'effet de cette meſure ? L'éducation des
moutons est encouragée , les Manufacturesfleuriſſent,
& les chofes prennent une nouvelle face. »
« Cet exemple eſt tiré de la politique d'un
Peuple que l'on fait avoir donné l'attention la plus
ſuivie aux Manufactures , & dont les efforts en
leur faveur font vantés comme exemplaires , en
Angleterre , par ces mêmes Perſonnes qui veulent
aujourd'hui amener une meſure eſſentiellement
différente. Pourquoi les Partiſans du Bill ſe contentent-
ils de raiſonnemens vagues & abſtraits en
faveur de leur plan ?-Qu'ils ayent recours à
l'expérience ; ſi leur projet eſt bon , qu'ils produiſent
les expériences fur leſquelles il eſt appuyé.
Mais ils ſavent bien que cette même expérience
leur est défavorable , & ils font forcés de l'avouer
(*) Ce droit est si modique , qu'on ne doit le considérer
que comme un acquitd'enregistrement , et non
comme un impôt destiné à empêcher l'exportation.
( 112)
toutes les fois qu'ils s'adreſſent au Parlement.
Qu'allèguent-ils aujourd'hui ? Que les loix telles
qu'elles exiftent ſont inſuffifantes. Qui a fait les
loix ? Ne font-ce pas ces mêmes Commerçans en
laine ? Perdant la longue conteſtation de 1730 à
1740 , ils avoient fait les mêmes plaintes. Le Bill
de ce temps-là déclare que le commerce interlope
des laines étoit confidérable & notoire. Ils veulent
aujourd'hui établir ce déli comme une félonie , &
le punir par la transportation. C'eſt précisément
ce qui fut ſtatué par l'acte des 13. & 14. années
du règne de Charles II. Quel en fut l'effet? L'acte
des 7. & 8°. années du Roi Guillaume révoqua
cette punition , comme trop ſévère pour être
exécutée. Cependant ils veulent renouveler ces
loix pénales que leurs propres actes ont prononcées
inutiles & dangereuſes. Quel fut l'état des Manufactures
en laine pendant la ſage & longue adminiftration
d'Elifabeth ? Elles furent plus floriſſantes
qu'à aucune autre époque. Doit - on l'attribuer
aux prohibitions & aux peines ? Non fans doute ,
mais à ce que le commerce de la laine non ouvrée,
étoit auſſi libre que celui des laineries. »
«Je fuis donc fondé à dire que l'expérience
eſt contre les Fabricans; qu'ils ne peuvent citer
aucun document hiſtorique en leur faveur , qu'ils
ne peuvent citer l'exemple d'aucune autre nation
commercante , ni aucune analogie dont ils puif'-
fent ſe prévaloir , puifque nous avons la liberté
d'exporter les matières premières de nos autres
Manufactures les plus floriſſantes ( * ). A quoi
(*) Excepté le produit immédiat des terres , cette
permission est presque générale. Mais les Propriétaires
des biens fonds ont toujours été , comme le disoit le
Chevalier Walvole , le monton que l'on tond à volonté,
tandis qué les Manufacturiers sont le cochon dont
on ne peut toucher la moindre soie , sans faire crier
tout le troupeau,
( 113 )
peuvent-ils donc avoir recours ? Ades échapatoires
, à des raiſonnemens abſtraits , confus &
incongruens , à des allégations , à des citations qui
ſortent de la queſtion , à des remarques puériles
, à des injures perſonnelles ;en un mot , à tout
ce qui n'eſt point fait , expérience & raiſon. »
Tandis que les Manufacturiers François ſe ſoutiennent
malgré le prix libre de la laine en Europe ,
les nôtres prétendent qu'ils feroient ruinés ſi on
les mettoit en même poſition. Et pourquoi cela ?
C'eſt , à les entendre , parce que le prix des
vivres &de la main-d'oeuvre eft beaucoup plus
bas chez l'Etranger qu'en Angleterre.
C'eſt là une de leurs aſſertions ; car perſonne
n'eſt plus prêt à en avancer qu'eux , pourvu que
vous ne leur demandiez point de preuves. Je
vais démontrer que le prix des vivres eſt de
très - peu de choſe plus bas en France qu'en
Angleterre. Qu'à Lille même, Ville où il ſe travaille
le plus de laine Angloiſe , ils ſont plus
chers qu'en Angleterre , plus chers même tous
objets compris , & que le prix de convention de
la mair-d'oeuvre n'y eſt point à meilleur marché.
Je dis le prix de convention , le prix de lajournée
; car le prix réel de la main-d'oeuvre , la
quantité ouvrée en un jour , eſt à meilleur marché
en Angleterre qu'en France. Vivre pauvrement
,n'eſt pas avoir les vivres à bon marché ;&
ſi nos commerçans en laine , ſous prétexte defaire
fleurir leurs Manufactures , tentoient d'introduire
la manière de vivre des François parmi le peuple
Anglois , je ne vois pas qu'ils puiſſent mieux
y réuffir qu'en ſe conduisant comme ils le font
dans le Comté de Suffolk , c'est-à-dire , en faiſant .
des retenues arbitraires ſur les ſalaires , en rete
rant quatre, cinq & fix pences fur chaque ſchelling
de travail , & en réduisant ainſi des ouvriers à une
( 114 )
vie plus miférable encore que celle de l'ouvrier
François. Si l'on eſſayoit en France une pratique
auſſi ſcandaleuſe,ce peuple ſenſible ſe révolteroit
àcette idée. Ils croiroient manquer à leur confcience
& bleſſer le ſens commun , en difant :
Nous avouons que votre falaire est de 12 pences ,
mais c'est notre plaisir de ne vous en payer que 7.
La France n'offre point un pareil deſpotifme ,&
ceux qui voudroient le trouver , ne pourroient le
chercher que dans certaines Manufactures Angloiſes
de laineries .
* Comme on s'eſt beaucoup prévalu du bon
marché des vivres en France , particulièrement
dans les villes qui font le commerce des laineries ,
& comme Lille emploie plus de laine Angloiſe
qu'aucune autre , je vais rapporter les prix des
vivres tels que je les y ai pris le 5 novembre
dernier , faifon dans laquelle tous le monde
fait que le pain & la viande font à très-bon
compte. >>
Lepaincommun .........
Boeuf, mouton , veau .... o
Le porc . .......
Le beurre .
Liv. Schel . pence ( 1 ) la livre
0 I
0
4
5
7
7

....
..... ..
Le fromage. ... 0
Les chandelles ... ...
Une volaille.. de 0 2 I
Un dindon ...... de
3
Une oie .............. 3
6&demi.
à
3
pences&demi la pièce.
II
6
à 4
6 & demi.
Un canard . ....... I I
!
(*) Il faut se rappeler que le pence Anglois vaut
deux sous tournois.
1
1
(115)
Un pigeon ....... de
0 0
3
à 6
pences.
6 & demi.
12 6
Les oeufs , la douzaine.
Unecordedeboisde 2 charges ... 2
Une raſière de charbon de terre d'environ a boif
ſeaux Anglois ......... 2 7 & demi ...
« Les charges de bois ſont petites , & par con
féquent chères. Le prix des loyers doit être fort
haut, car tout, juſqu'aux caves, eſt rempli de mon
de , les fortifications ne permettant point aux habitans
de s'étendre. »
« Je pourrois inférer ici beaucoup d'autres
prix des vivres , qui prouveroient cette vérité ,
qu'il n'y a plus de raiſon de ſuppoſer aujourd'hui
que les François peuvent nous rivalifer par le
bon marché des fubfiftances , quoique tous nos
Ecrivains économiques l'aient répété à l'envi.
Delà il réfulte évidemment que ſi les laineries
des deux Nations ſe trouvent au pair , tandis que
les François paient leur laine beaucoup plus
cher que nous , c'eſt qu'il y a quelque vice intérieur
dans l'adminiſtration de nos Manufactures
auquel il faut remédier. Nos Fabricans en coton
achètent cette matière première des François eux
mêmes , qui n'ont impofé ſur ſon exportation
qu'un droit d'un penny ( 2 ſous tournois ) par
livre peſant: ils paient , outre l'aſſurance & le
fret , le tranſport intérieur ; ils travaillent ces
cotons à des ſalaires de convention fort chers ;
ils paient de nouveau le port , l'aſſurance , les
autres frais & 12 pour cent de droit ; & cependant
ils introduifent cette Manufacture , malgré
cette accumulation de charges , & la vendent de
dix & dans quelques articles juſqu'à vingt pour
cent meilleur marché que les Manufactures
Françoiſes de coton. On ne peut pas dire que
nous arrivons à ce point à l'aide des machines ;
( 116 )
car les François emploient nos propres machines,
comme je l'ai vu moi-même ddaans pluſieurs
parties de ce Royaume. Nous aurions le même
réſultat ſi nous paſſions en revue la fellerie , la
poterie, la quincaillerie. S'il en eſt de même des
laineries ,je ffeerrooiiss bien aiſe devoir les monopoleurs
en convenir ; je leur demanderois alors
pourquoi ils veulent de nouvelles lois pénales ,
que cet aveu prouveroit être abſolument inutiles.
Mais ſi , ſelon leur coutume , ils aſſuroient le
contraire, alors le contraſte frappant que nous
venons de voir entre une Manufacture écrasée
de monopole& celles qui n'en ont point , nous
donneuntableau dont nous pouvons tirer des conclufions
fort claires . »
« Mais à propos de cette comparaiſon entre
les laineries des deux Royaumes , une autre circonſtance
me ſervira de preuve. Toutes lesVilles
Manufacturières du Nord de la France , non-feulement
Rouen& d'autres en Normandie où l'on
manufacture le coton , mais celles de l'Artois
de la Picardie & de la Flandre , qui s'occupent
principalement des laineries , entre autres Lille ,
Abbeville , Amiens , &c. toutes ces Villes ,
dis-je , à la dernière alarme d'une guerre avec
l'Angleterre , n'avoient qu'une voix pour exprimer
combien elles defiroient cet évènement; elles
conſidéroient le traité de commerce comme fi
détrimental pour leurs fabriques , que tout ce qui
en pouvoit ſuſpendre ou détourner, ne leur ſembloit
pas trop payé au prix d'une guerre. Je
fais ce fait perſonnellement , & tous ceux qui
ont parcouru ces Provinces avec des oreilles
ſavent également cette vérité . C'eſt une autre
queſtion de ſavoir s'ils avoient tort ou raiſon ;
mais on peut croire qu'ils connoiſſoient autant
leurs intérêts que les Manufacturiers Anglois. >>>
,
-
1
i
i
1
(117 )
«Ce fait , cependant , ſemble réfuter complettement
l'aſſertion des partiſans du Bill , que
ces Villes Françoiſes ſont en état de vendre
meilleur marché que nous , à l'aide de nos
laines fraudées ; argument , s'il était vrai , qui
ſeroit extrêmement en leur faveur , mais qui malheureuſement
pour eux , n'eſt nullement fondé, >>
on oit le nombre de
<< C'eſt une choſe non-feulement amuſante,
mais inſtructive, que de revenir , après que des
meſures violemment combattues ont été exécutées
, &qu'il s'eſt paſſé quelque temps depuis cette
exécution , ſur les faits& les raiſonnemens qu'on
avoit allégués contre elles. Nous avons occafion
de faire un eſſai de cette nature , dans l'Examen
complet du traité de M. Eden. On trouve dans
ce pamphlet de l'Oppoſition , des preuves bien
conçues & fondées ſur les faits , que les Manufactures
Angloiſes ſeroient ruinées par le traité;
y voit pouces quarrés d'une
Manufacture Angloiſe , mis en oppofition avec
le même calcul fait ſur une pièce Françoiſe . Les
prix y ſont comparés , & la décadence de l'Angleterre
prédite comme choſe infaillible. Heureufement
, l'Auteur & ſon livre ſont condamnés
aujourd'hui par le meilleur des tribunaux , celui
de l'expérience ; mais fans cette épreuve , on
devoit connoître fuffisamment ici les Manufactures
Françoiſes , pour réfuter ſer le champ la maffe
énorme d'erreurs &de mépriſes dont cet ouvrage
abonde depuis la première juſqu'à la dernière
page. J'ai des échantillons , avec les meſures &
les prix de la plupart des Manufactures dont il
parle , &je puis afſſurer qu'en général , la comparaiſoneſt
preſque toujours en faveur desManufactures
Angloiſes: circonſtance qui coïncide avec
ledeſir qui régnoit généralement parmi les Manufacturiers
de toute eſpèce dans le nord de la
( 118 )
France , de réprouver le traité & de demander
la guerre. »
Cependant, les partiſans du Bill en reviennent
toujours à ce que la laine eſt exportée. Cela eſt
vrai , j'ai montré en quelle quantité pour la France;
quant aux autres pays , nous pouvons juger aſſez
bien de la nature de leurs exportations par celle
qui a été découverte au Port de Hull , & que
les comités des Fabricans de laine ont repréſentée
comme une preuve de l'énormité de la
fraude , & du degré étonnant où elle eſt montée.
Comme ce cas eſt curieux relativement à
l'eſprit & aux ſuites de nos lois pour le commerce
des laines , je vais le préſenter à mes lecteurs
tel qu'il a été rapporté par un Officier
même de la Douane de Hull.
:
340 liv. de laine Britannique non ouvrée ,
ont été fraudées à bord du Mars , Vaifſeau
Suédois deſtiné pour Gefle en
Suède , Cap. Anders , pour Hemlin ,
1787 .
150 liv. dito à bord de l'Aurore en août
1786. Jean Wannberg , maître.
160 liv. dito même Navire.
80 liv. dito à bord de la Marie-Magdelaine
en août 1786. Eric Walsbroth ,
maître.
Tol. 730 livres peſant
« Les trois Navires furent tous ſaiſis dans le
Port de Hull. C'étoit de la laine graſſe priſe ſur
les bords de la rivière de Humbert , dans le Comté
de York . »
« Loríque le Mars fut ſaiſi cette année , le
ſecond maître de ce Navire accuſa l'homme
qui avoit fourni la laine ,& ce dernier accuſa les
autres maîtres. Les Fabricans en laine de Léeds
nommèrent un Comité pour ſuivre les dépo(
119 )
ſitions ; mais on ne put avoir aucune autre information.
»
CC Voilà donc le produit de la contrebande à
Hull pendant deux années ; car il n'eſt point
du tout probable qu'il y eût dans cette affaire
d'autre agent que celui qui fut découvert ; cela
est même indifférent , puiſque les portions de
laine prouvent fans aucun doute qu'elles ne pouvoient
pas être deſtinées pour aucune Manufacture
confidérable. Il paroît plutôt , par la modicité
des portions à bord de chaque Vaiſſeau , que le
maître & fon équipage s'étoient procuré cette
laine dans la vue d'en approviſionner leurs familles
, & peut-être leurs voiſins , pour les ufages
domeſtiques. A-t-on jamais entendu dire
que les Manufactures Suédoiſes du Port de Gefle
foient jamais entrées en concurrence avec celles
d'Angleterre ? Mais ce fait prouve une vérité qui
intéreſſe eſſentiellement les biens-fonds ; c'eſt que
le prix des laines eſt baiſſé en Angleterre à un
prix fi honteux , qu'il n'eſt point de pays dans
le continent où elles ne foient plus chères que les
nôtres dans une proportion fuffiſante pour engager
les étrangers à les exporter. Tout les pays
avec lesquels nous commerçons , cherchent à établir
des Manufactures , & cependant le Gouvernement
, dans chacun de ces pays, a une affez
haute idée de la juſtice & de l'honnêteté pour
l'empêcher de ſacrifier les intérêts de tous à l'intérêt
particulier ; quelque préférence que ces nations
accordent aux Manufactures , elles ne voient
pas de raiſon de tromper leurs Fermiers pour
mettre cet argent dans la poche des Fabricans
en laine. On voit donc que ce fait , qui a excité
tant de réclamations de la part des Fabricans ,
ne prouve autre choſe ſinon qu'il s'exporte de
petites quantités de laine; circonſtance que per
( 120 )
fonnene ſauroit révoquer en doute, du moment
que des lois défectueuſes ont restreint le prix des
laines au-deſſous du niveau commun auquel toutes
les nations , excepté les Anglois , ſe ſoumettent à
leur avantage.
-
« Mais ce fait prouve bien d'autres choſes encore
aux yeux de ceux qui combattent le nouveau
Bill des laines Voici trois Navires &
toutes leurs appartenances ſaiſis , & leurs maîtres
&propriétaires réduits à la pauvreté& à la ruine,
pour avoir fraudé de très-petites portions de laine.
Sans examiner le principe général de nos lois
pour le commerce des laines , & en nous bornant
actuellement à ce fait en lui - même , je de
mande au Monopoleur le plus décidé , je demande
à l'homme le plus avide , ſi l'empriſonnement de
quelques-unsdecesdélinquans, ſi la fuite deśautres ,
ſi la ſaiſie des propriétés à la ruine de tous , n'eſt
pas un équivalent plus que ſuffifant de la valeur
&de la nature de cette offenſe ? Quoi ! les Monopoleurs
regrettent de ne pouvoir pas envoyer
à la baie Potannique Jofeph-Stockill , qui a ménagé
cette exportation ? Connoiſſent- ils donc aſſez
peu la nature humaine , pour croire que des punitions
outrées arrêteront la contrebande
qu'il y ait d'autre remède à cet abus que d'en
diminuer la tentation ? Si les ſévérités extrêmes
que l'on propoſe étoient adoptées , nous les
verrions demander la corde au ſiècle prochain
pour opérer ce que la tranſportation n'a pu faire,
&toutes ces meſures cruelles & tyranniquesſeroient
embraſſé's , non pour aſſurer la proſpérité
de l'état , non pour affurer la paix de l'Angleterre
en la mettant ſur un pied de défenſe formidable
, mais pour fatisfaire l'intérêt perſonnel,
qui s'engraiſſe d'un monopole également injurieux
aux propriétaires de bétail , aux pauvres , à la
Manufacture
,
ou
( 121 )
-
Manufacture elle-même , & qui n'eſt avantageux
qu'à des individus qui ſe nourriſſent des dépouilles
de toutes les autres claſſes de la ſociété. »
Il eſt un autrre point de vue ſous lequel cet
objet peut être conſidéré ,& je crois être fondé
à répéter qu'il eſt plus important que bien des
gens ne le penſent.
Les Manufacturiers avancent que la quantité
de laine fraudée eſt immenfe , & que les François
ne peuvent point s'en paſſer. Ces affertions ſetrouvent
réunies dans une telle quantité d'ouvrages ,
qu'il feroit inutile de les citer. En leur accordant
par ſuppoſition cette vérité , il arrivera de
deux choſes l'une : ou vous ferez en état d'empêcher,
ou vous ne ferez pas en état d'empêcher
cette fraude.
>> Suppoſons que le Parlement ſacrifie tout principe
de législation , & tous les autres intérêts
du Royaume à votre intérêt perſonnel ; qu'il
vous arme du pouvoir ſuffiſant pour exécuter ce
projet ; que vous avez obtenu le grand objet
auquel vous viſez depuis ſi long-tems , l'enregiſtrementdeceslaines;
ſuppoſons le pouvoir légiflatifprêt
à taxer les propriétaires de bétail dans une
proportion aſſez forte pour payer les milliers
de contrôleurs , de gardiens , de commis ,
de peſeurs , &c. néceſſaires dans le nouveau
plan , ce qui étoit précisément ce que vous propofiez
il y a quarante ans ; ſuppoſons que tout
cela est fait , & que la contrebande eſt arrêtée
pourquelque tems : Quelle en ſera la conféquence ?
La voici.-Le propriétaire de bétail ſe trouveroit
fi abſolument à la merci de l'acheteur , que le
prix de la laine tomberoit à rien; & cet état
d'aviliſſement étant un très-grand encouragement
pour le commerce clandestin , celui-ci reprendroit
; ou bien le fermier, opprimé d'un côté par
No. 7. 16 Février 1788.- f
2
( 122)
des taxes , & trompé de l'autre dans le prix ,
abandonneroit entièrement l'éducation des moutons.
3
>> Mais dans l'intervalle , quelle ſeroit la conduite
de la France; car c'eſt précisément fur ce
point que porte l'argument. - En convenant
qu'elle a beſoin d'une laine plus fine&plus longue
que celle qu'elle poſsède aujourd'hui , peut - on
ſuppoſer qu'elle verroit tranquillement ſes manufactures
détruites & anéanties ? Non ſans doute :
elle feroit tous ſes efforts pour produire ces laines
dans le royaume ; elle encourageroit les enclos
dans les riches provinces au nord de Paris ; elle
confacreroit une portion de chaque ferme aux
pâturages ; elle convertiroit ſes jachères en riches
récoltes de navets , de choux & autres plantes
économiques , & fes moutons, qui font aujourd'hui
nourris en hiver avec la paille , ſeroient conduits
ſelon un ſyſtême tout différent. Quel en feroit le
refultat ? eft- il beſoin de le dire , & ces mêmes
hommes font- ils aſſez prévenus ou affez ineptes
pour ne pas le ſavoir ? La France produiroit alors
d'auſſi belles & d'auſſi longues laines que l'Angleterre
, & fesfalines feroient auſſi productives qu'aucune
de celles du Comté de Lincol. (*)
Ceux qui connoiſſent ces Provinces , peuvent
juger de la vérité de cette aſſertion. C'est ainfi
que tandis que les principes du monopole ruineroient
la production des laines dans cette iſte , les
effets qui en réſulteroient forceroient la France
à une conduite qui les rendroit abondantes &
peu chères chez elle.
Un de nos Journaux a rapporté une
lettre du célèbre Général Wolfe , écrite
(*) Ce n'est point ici le lieu de s'étendre sur ce
point; mais je trouverai l'occasion d'expliquer et de
prouver ceci sans retour. ( Note de M. Young. )
( 123 )
peu de jours avant la bataille de Quebec .
Elledonne unejuſte idée de la prévoyance,
du coup-d'oeil & de l'activité de ce Capitaine.
En voici la traduction .
«
Au Colonel Burton.
Mon cher Colonel ,
>> Vous avez parfaitement ſaiſi mon plan dans
tous ſes détails. Le premier poſte de Goreham eſt
établi ſous la crête d'une colline , où se trouve un
ſentier qui deſcend de l'ancien quartier de Dalling
à la rivière ; je ſais qu'il eſt très-eſcarpé , mais je
crois que les troupes peuvent marcher à gué le
long des hêtres, à partir de la pointe de Levy. Je
crois qu'il n'y a guère qu'un mille & demi ou
deux milles tout au plus de là à nos batteries .
» Les renſeignemens donnés par le Déſerteur
fur les mouvemens de M. de Vaudreuil, s'accordent
en partie avec nos propres obſervations ; mais il
eſt abſolument impoſſible que le Marquis puiſſe
avoir un Corps de troupes ſi conſidérable.
" -Je ne crois pas que toute l'armée Françoiſemonte
àce nombre. Il eſt aſſez vraiſemblable
que M. de Levy ſe ſoit mis en marche vers Mont-
Réal : cela même ſemble marquer que notre Gé
néral gagne du terrain ; raiſon de plus pour nous
defecondervigoureuſement ſes efforts.Nous avons
1500hommes ſur la rive méridionale , qui portent
à l'armée des convois & des rafraîchiſſemens dont
elle a le plus grand beſoin , car elle auroit infailliblement
péri , ſi elle étoit reſtée deux fois 24
heures de plus à bord. Demain les troupes ſe rembarquent
; la flotte remonte la rivière un peu plus
haut , comme ſi l'on ſe propofoit de débarquer plus
Join ſur la rive ſeptentrionale-, en tenant toujours
à une diſtance convenable les chaloupes &
les vaiſſeaux armés , pour retomber ſur Toulon ;
fij
( 124 )
!
nous comptons faire une attaque vigoureuſe en
cet endroit, le 13 , ſur les 4 heures du matin ,
pourvu toutefois que le mauvais temps ou d'autres
accidens ne nous en empêchent. Mercredi 12 , nous
nous rembarquerons à 10 heures , 11 heures , ou
même minuit , plus tôt ou plus tard , ſelon que
l'aura exigé notre expédition.
» Si nous ſommes forcés de faire quelques
changemens dans ces diſpoſitions , je vous en
donnerai avis ; autrement , mon plan reſte le
même : n'en laiſſez rien tranſpirer , de crainte de
déſertion; il ne ſeroit pas hors de propos que
Carleton fit paſſer ſes troupes dès le mardi au
foir.
>> Crofton peut filer le long du rivage à ſa droite,
& vous joindre au pofte que vous aurez choiſi ;
faites prendre aux Soldats leurs couvertures , que
les tentes foient ployées , liées , & prêtes pour le
tranſport.
>> Si nous réuſſiſſons dans cette première affaire
, je prévois une action qui pourroit nous valoir
l'entière conquête du Canada.-Dans tous
les cas , notre devoir eſt de préparer le ſuccès par
lesmoyens les plus vraiſemblables , quel que puiſſe
être l'événement. Ce que le Déſerteurditdupain
fait de blé de l'armée , eſt exactement ce qui m'a
été rapporté par un autre transfuge , & je crois
qu'ily aunedifette affreuſe dans la Colonie. Leur
armée n'eſt maintenue que par l'action violente du
Gouvernement , & par la crainte des Sauvages ,
jointe à une ſituation qui rend la déſertion difficile.
Les Canadiens ne ſont point affectionnés à
leur Gouvernement; ils ne tiennent qu'à leurs
femmes & à leurs enfans ; c'eſt un amas de payſans
qui ne s'entendent pas , mécontens &décou(
125 )
ragés , auxquels en impoſent Cadet , Bigot & les
Sauvages.
" Votre affectionné , J. WOLFE. »
Sutherland , au-deſſus de Carrouge.
Lundi 11 ſeptembre 1759.
48 heures après avoir écrit cette lettre ,
périt le Général Wolfe. On fait de quelle
manière ; mais ſa mort honorable n'a jamais
été décrite plus pathétiquement que
dans le récit court & fimple de Lord
Chatham , à la Chambre Haute , lorſqu'il
parla du moment où Wolfe apprit la victoire
:- « Ilporta la mainfurfon intré-
» pide coeur , leva les yeux au ciel ,
>-& expira. »
-
FRANCE.
De Versailles , le 6 Février.
Le premier de ce mois , l'Univerſité de Paris ,
ayant à ſa tête le ſieur Dumouchet , Recteur , a en
l'honneur de préſenter au Roi , ſuivant l'uſage , le
cierge de la Chandeleur.
Le 2 , jour de la Purification de la Vierge , les
Chevaliers , Commandeurs & Officiers de l'Ordre
du Saint-Efprit , s'étant aſſemblés , vers les onze
heures et demie , dans le grand Cabinet du Roi ,
SaMajeſté fortitde ſon appartement pourſe rendre
à la Chapelle , précédée de Monfieur , de Monfeigneur
Comte d'Artois , de Monſeigneur le Duc
d'Angoulême , du Prince de Condé , du Duc de
Bourbon , du Prince de Conti , du Duc de Penthièvre
,&des Chevaliers , Commandeurs & Offciers
de l'Ordre , entre leſquels le Duc d'Enghien
fij
( 126 )
marchoit en habit de Novice ; deux Huiſſiers de
Ja Chambre du Roi , portant leurs maſſes , marchoient
devant Sa Majefté. Le Roi , après avoir
entendu la Grand'Meſſe chantée par ſa Muſique ,
& célébrée par l'Evêque de Senlis , Prélat-Commandeur
de l'Ordre , & Premier Aumônier de Sa
Majesté , monta ſur ſon trône , & reçut le Duc
d'Enghien Chevalier de l'Ordre du Saint-Eſprit .
Sa Majesté fut enſuite reconduite à fon appartement
proceffionnellement , le Duc d'Enghien ayant
repris fon rang entre le Duc de Bourbon & le
Prince de Conti. La Reine , Madame & Madame
Elifabeth de France afſiſtèrent auſſi , dans la tribune
, à la Grand'Meſſe , à laquelle la Comteſſe de
Gerbevilter fit la quête.
L'après-midi , le Roi& la Famille Royale, après
avoir entendu le Sermon , prononcé par l'Abbé.
Crozat , Chanoine de Brive , & Vicaire- général
de Saint-Papoul , Prédicateur du Carême , affiftèrent
aux Vêpres , chantées par la Muſique de Sa
Majesté, & auxquelles l'Abbé de Ganderaiz , Chapelain
de la grande Chapelle , officia.
Le même jour , le Prince de la Tremoille , quatrième
fils du Duc de la Tremoille, a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi & à la Famille
Royale.
De Paris , le 8 Février.
ر
Lettres - Patentes du Roi , données à
Verſailles le 8 décembre dernier , regiftrées
en Parlement le 22 janvier ſuivant ,
portant abolition du Droit d'Aubaine en
faveur des Sujets de l'Impératrice de toutes
les Ruffies .
L'Inventeur d'un vêtement qui garantit
de l'effet ſubit du feu , a fait dernièrement
( 127 )
enpublic l'expérience de fon préſervatif ,
&elle a très-bien réuſſi : il eſt entré dans
un édifice de fagots & de planches embraſés
; il a ramallé au milieu des flammes
desmatières allumées ,& il a reparu ſans la
moindre altération .
« Le régiment de Touraine , infanterie , ayant
>> demandé la permiſſion de conferver la poche à
>> laMouſquetaire , qui lui fut accordée par Louis
» XIV, en 1677 , pour le prix d'une action dans
>> laquelle il ſeconda la valeur des Mouſquetaires-
>>Noirs , & contribua par là à la priſe de Valen-
>> ciennes , Sa Majeſté a bien voulu conſentir à lui
>>accorder cette grace , quoiqu'Elle ſoit bien per-
>> fuadée que le régiment de Touraine n'avoit pas
>> beſoin de cette marque de fatisfaction de ſes
>> ſervices , pour continuer de mériter de plus en
>> plus la réputation qu'il s'eſt acquiſe ; Elle eſpère
>> que cette faveur aura le double avantage deper-
» pétuer la mémoire d'une action qui fait autant
>> d'honneur à la valeur Françoiſe ,&d'entretenir
> l'émulation dans ſon armée , en donnant àchaque
>> régiment l'eſpoir d'en obtenir de ſemblables.»
C'eſt dans ces termes que M. le Comte de
Brienne , Miniſtre de la guerre , a notifié cette diftinction
au Chevalier de Mirabeau , Meſtre-decamp
en ſecond , Commandant du régiment de
Touraine , par une lettre datée de Verſailles , le
12janvier 1788.
<< On écrit de Cherbourg , en date du
>> 15 janvier , que le vent du nord a foufflé
» avec tant de violence , & la mer a été
>> fi furieuſe le 24 & le 25 décembre ,
>> que quatre des caiſſes coniques de la
» rade , du côté de l'oueſt , ont été em
fiv
( 128 )
>> portées. Il en reſtoit une cinquième ,
>> la plus avancée de ce côté , qui indiquoit
>> l'entrée de la rade; elle vient d'être
>> briſée par un grand vent de nord-nord-
>> eſt. On travaille actuellement à une ba-
> life , qui ſera mouillée ſur un radeau , à
> la place de ce dernier cône , pour indi-
» quer aux navires qui viendront de ce
» côté ſur la rade , qu'ils doivent paffer
» entre cette baliſe & le fort d'Artois . »
Journal de Normandie.
On a ouvert à Saint-Domingue une
ſouſcription , pour ériger une ſtatue à M.
Declieux , qui le premier introduifit la culture
du café dans les Colonies Françoiſes .
Le Baron de Beauvais , Correſpondant de l'Académie
, qui étoit parti de Paris pour aller faire
des obſervations d'hiſtoire naturelle ſur la côte de
Guinée , y arriva , avec le fils du Roi d'Owere , le
19 novembre 1986. Il a envoyé des graines de
beaucoup de plantes du pays. Ses lettres du 10
juin porient : Que l'air eft fi mal- ſain , qu'il n'a pu
yfaire que très-peu d'obſervations , ayant été attaqué
de la flèvre tierce , ainſi que preſque tout
l'équipage , peu de temps après ſon arrivée. La
côte eſt inondée & marécageuſe juſqu'à 60 lieues
de la mer , & il n'y croît que des mangliers.
Auſſitôt que le Baron de Beauvais aura fait quelques
herboriſations dans l'intérieur du pays , il
partira pour l'Amérique ſeptentrionale , où il efpère
rétablir ſa ſanté,& continuer fes obſervations.
Les habitans d'Owère vivent dans des cafes
faites de terre , &couvertes de feuillés de palmier
rafia : le Roi , qui ne fort qu'une fois l'année, porte
( 129 )
une couronne d'argent& un collier de rubis , qui
ont été donnés à ſes prédéceſſeurs par les Portugais
, lorſqu'ils fréquentoient cette côte ; mais ils
Pont abandonnée à cauſe de l'inſalubrité du climat.
Pendant le cours de l'année 1787 , il
eſt arrivé à Cette 168 navires ; ſavoir , 71
François , 35 Danois , 34 Suedois , 15
Hollandois , II Anglois & 2 Impériaux .
Il y est encore entré 615 petits bâtimens
de toutes les Nations qui entourent la mer
Méditerranée , & qui font le cabotage fur
cette mer , & 576 bâtimens de relâche..
<<Le jeudi 29 novembre dernier , ſur les
dix heures du foir, des gens mal intentionnes
mirent le feu à la grange du nommé
Lebrie , de la paroiſſe de Heudebouville
, près Louviers . On parvint heureuſement
, à l'aide des ſecours , à l'éteindre
avant qu'il eût fait des progrès ſur ce bâtiment.
Pour éloigner les malfaiteurs , on
fit veiller deux nuits de ſuite ; mais le
samedi ſuivant , dans la matinée , les incendiaires
profitèrent du moment où tout
les gens du village étoient diſperfés , pour
exécuter leur projet , & vers midi le feu
ſe manifeſta de nouveau ſur la couverture
, en chaume , de la maiſon , qui, faute
de ſecours , fut réduite en cendres , ainſi
que cinq corps de bâtimens , du nombre
deſquels étoit une grange rempliede grains.
de toute eſpèce , battus & non battus ;
de forte que ce malheureux n'a pu ſauver
fv
( 130)
1
que la grange à bled que les incendiaires
avoient eſſayé de brûler le jeudi 29. Cette
famille affligée ſe recommande aux charités
des perſonnes ſenſibles & bienfaiſantes
, en les adreſſant à M. le Curé de
Heudebouville , ou à M. Bourget , Négociant
, rue St. Denis , à Rouen. >>
:
Dans le courant de 1787, Nantes a reçu
126 navires venant des ifles Françoiſes .
Un Particulier notable , qui a ſigné ſa
lettre , nous mande , en ces termes , un
évènement de Spectacle dont il a failli
lui même être victime .
D'Abberine , le 18janvier 1788.
« On jouoit ici , le dimanche 13 de ce mois ,
» l'honnête Criminel. La troupe avoit annoncé la
>> clôture& fon départ. Le public étoit fâché que
>> des obſtacles qui durent depuis long-temps ,
forçaſſent les comédiens de partir précisément
>> pourlaiſſer la falle aux bals ; quelques cris s'éle-
» vèrent dans le parterre : la comédie& les bals.
» Ils furent bientôt répétés généralement par les
>>loges & l'amphithéâtre. On vint dire qu'il ne
>> dépendoit ni du Directeur ni du Maire de pro-
>> curer cette fatisfaction . On demanda alors la
>> FemmePropriétaire de la ſalle. Ellene parutpas ;
>> les cris continuoient , lorſqu'on garnit le parterre
>> de tous côtés de cavaliers de la garniſon. Alors
> ſe fit un filence abſolu ; mais quelques perſonnes
>> ſe dirent les unes aux autres : Allons-nous-en.
>>Les foldats , à qui on avoit ordonné d'arrêter
» & de conduire en priſon les premiers qui crie-
>> roient , prirent ces mots pour un cri défendu. Hs
( 131 )
1
> arrêtèrent deux habitans. L'un , très-connu &
» très-honnête , ne voulut pas être traîné enpriſon.
» Il demanda à parler au Maire de la ville ,
>>qui en eſt auſſi le Commandant militaire,& qui
>>> étoitpréſent. On le lui refuſa , &en ſe débattant ,
>> il fut culbuté. Le parterre fit un mouvement
» pour le dégager : le défordre devint alors très-
>> grand ; mais il n'eſt pas arrivé heureuſement
>> d'autres accidens que quelques contufions. >
La Société Royale d'agriculture de Laon propoſe,
pour ſujet d'un prix de 300 liv. , qu'elle adjugera
au mois d'août 1788 , les queſtions ſuivantes:
1 °. Quelle eſt l'expoſition la plus avantageuſe
des terres à vignes , pour rendre plus rare le fléau
de la gelée , ſoit de l'hiver , ſoit du printemps ?
2°.Quelles font les eſpèces de terres qui conviennent
mieux , ſoit à la vigne de provins , ſoità
lagroſſe vigne ?
3 °. Quelles font les eſpèces de vignes que l'on
cultive avec le plus d'avantages dans les différens
cantons de cette Province ? ( On donnera la defcription
de ces différentes eſpèces de vignes ,& le
nom qu'elles portent dans le pays. )
4°. Quel est le temps le plus favorable à la
plantation de la vigne ? Quelle préparation exige
la terre avant d'être plantée en vigne ? Les terrains
nouvellement défrichés font-ils propres à
plantation ?
cette
5°. Ya-t- il des moyens de préſerver la vigne
des accidens qu'elle éprouve de la part desinfectes
qui l'attaquent ? Ces infectes font : le mau , connu
dans lepays ſous le nom de mutat, & le gribouri ,
:
fvj
( 132 )
i
eſpèce deſcarabée que l'on appelle pointerelle dans
lepays.
Les Mé noires doivent être envoyés avant le
premier juin 1788 , au Secrétaire perpétuel de la
Société , ſous le couvert de M. l'Intendant de
Soiffons.
L'Académie des Sciences , Belles-Lettres
& Arts de Lyon a tenu , le 4 décem
bre dernier , une Séance pour la proclamation
des Prix .
Elle a donné celui de Mathématiques à M.
Ron elet , Architecte , inſpecteur des travaux de
la nouvelle Egliſe de Ste. Geneviève , à Paris .
Le prix fur la queſtion : Les voyages peuventils
être confidérés comme un moyen de perfectionner
l'éducation ? a été décerné au Mémoire nº. 10. ,
dont l'Auteur eſt M. Turlin , Avocat au Parlement
, à Paris.
L'Académie propoſe pour l'année 1788 , pour
leprixde ihyſique de la fondation deM. Chriftin ,
qui fera double , le ſi jet ſuivant :
Quelle est la manière la plusfimple , laplusprompte
&la plus exacte , de reconnoître la présence de
Falun & fa quantité , lorſqu'il est en diſſolution
dans le vin , fur- tout dans un vin rouge très-coloré ?
Pour les prix d'Hiſtoire Naturelle , fondés par
M. Adamoli :
Qu ls font les différens infectes de la France
réputésvenimeux ? quelle est la nature de leurvenin ?
quels font les moyens d'en arrêter les effets?
La même année , l'Académie diſtribuera extraordinairement
le paix double qu'elle a réſervé,
concernant les arts; elle a propoſé le ſujet fuiyant
:
1
( 133 )
:
Fixer fur les matières végétales ou animales , ou
furleurs tiſſus, ennuances également vives&variées,
la couleur des Lichens,&ſpécialement celle que produ't
l'Orfeille , c'est- à-dire , teindre les matières végétales
ou animales , ou bien leurs tiſſus , de manière
que les couleurs qui en rifulteront, notamment celles
quedonne l'Orfeille, puiſſent être réputéesde bon teint.
En l'année 1789 , l'Académie doit décerner le
prix des Arts , fondé par M. Chriſtin. Elle propoſe
le ſujet ſuivant :
Trouver le moyen de rendre le cuir imperméable
à l'eau , fans allérer ſa force ni sa foupleſſe , &
Sans en augmenter ſenſiblement le prix.
A la même époque ,& fous les mêmes conditions
, l'Académie adjugera le prix de 1200 liv. ,
dont M. l'Abbé Raynala fait les fonds. Elle propoſe
le ſujet pour la quatrième fois , & dans les
mêmes termes :
La découverte de IAmérique a-t-elle été utile ou
nuisible au genre humain ?
S'il en réſulte des bens , quels font les moyens
de les conferver & de les accroître?
Si elle a produit des maux , quelsfont les moyens
d'y remédier?
L'Académie n'admettra au concours que les
nouveaux Mémoires qui lui feront adreſſés avant
le 1er avril 1789 , ou de nouvelles copies des
anciens , avec les changemens que les auteurs jugeront
convenables .
M. de Montpetit nous a adreſſé , au ſujet
de la lettre de M. Charon , relative au
projet d'un nouveau pont ſur la Seine ,
au-deſſus de Paris , des obſervations que
leur étendue ne nous permet que d'offrir
en ſubſtance aux Amateurs.
M. Charon , dit M. Monpetit , ſemble exclure
( 134)
dececoncours les Ponts de fer d'une feule arche ,
donnant pour raiſon principale , que le véritable
caractère d'un pont eſt non-feulement celui de la
folidité réelle , mais encore celui de la folidité apparente.
Je n'entreprendrai pas de prouver la pofſibilité
de la réunion de ces deux qualités , cela
deviendroit trop long; mais je repréſenterai feulement
à M. C. que s'il eût vu les différens projets
qui ont paru depuis une douzaine d'années ſur
cet objet, ſon goût&ſes connoiſſances l'auroient
aifément fait convenir qu'un pontde fer d'une ſeule
arche , deſſiné avec grace & majesté , bien loin
d'être effrayant , feroit ſur la rivière de Seine un
point de vue d'autant plus intéreſſant , qu'il feroit
pour la ville de Paris un monument d'une nouveauté
précieuſe , non-ſeulement par la matière ,
mais encore parce qu'il rempliroit les vues de tous
les premiers conſtructeurs de Ponts dont l'intention
a toujours été qu'en facilitant le paſſagedes
grandes rivières, la navigation n'en fût point gênée ,
enconféquence ils ſe ſont fait un principe de faire
les arches les plus ouvertes poſſible , afin d'éviter la
multiplicitédes piles, qui font autant d'écueils contre
leſquels viennent faire naufrage les bateaux en
traînés par des courans dont la direction change
preſque toujours à la ſuite des grandes crûes d'eau ,
&des débacles ſouvent terribles qui briſent &
entraînent des ponts & font périr beaucoup d'individus
, ainſi qu'il n'y a eu que trop d'exemples
en 1782 & 1783 .
En1779, il fut expoſé à l'Académie des Sciences,
pendant pluſieurs mois , un modèle de partie d'un
pont de fer dont le deſſin géométral eſt dans
le cabinet du Roi , depuis donné au public par
un profpectus détaillé , accompagné d'une gravure ,
par laquelle M. C. peut juger ſi un pareil édifice
annonce une folidité réelle & apparente_par fon
( 135 )
enſemble,qui repréſente le plein d'une courbe dont
le ſommet a au moins 10 à 11 pieds de hauteur ,
entre l'intrados & l'extrados , & plus de 20 à ſa
naiſſance ; dimenfion qui, ſur 400 pieds de largeur,
feroit une maſſe énorme en maçonnerie déſagréable
à l'oeil , donne au contraire à ce Pont une apparence
de légèreté qui ne paroît point nuire à la
folidité.
Je ſuis l'auteur de ce projet, que j'avois propoſé
pour la place de Louis XV ; par déférence je
n'ai pas voulu en ſolliciter l'exécution dès que j'ai
ſu que le ſavant & reſpectable M. P. avoit projetté
depuis long-temps cet utile embelliſſement;
mais quoique mon projet n'ait pas été réalisé , mes
premiers eſſaisen1779, ontété communiqués par
unmémoire àl'Académiedes Sciences ; &j'oſemême
dire actuellement que j'ai fait des découvertes en
cette partie qui y font tellement eſſentielles ,
que je regarde comme impoſſible d'édifier , avee
efpérance de ſuccès , une grande arche de fer ,
fans être inſtruit de ces connoiſſances : auſſi tout
Mécanicien ou Conſtructeur qui en aura fait uſage,
pourra juger au premier coup-d'oeil , les projets ,
modèles ou deſſins qui feront préſentés en ce genre,
&mon porte-feuille a cet égard ſera un recueil
précieuxpour quiconque voudra s'exercer ſur cette
matière.
M. Payne,dePenſylvanie,a préſenté àl'Académie
des Sciences le modèle d'un Pontde Fer d'une ſeule
arche de 400 pieds d'ouverture , qui doit être jeté
fur la rivière de Philadelphie ; j'ai vu l'auteur
chez moi , & je connois parfaitement ſon projet ,
dont l'exécution ſera en très-bon fer forgé &non
en fonte , ce qui feroit impraticable , quoique le
Pont de Coalbrooke foit de cette matière : fon
local & fes dimenſions n'ont aucun rapport avec
des arches d'une grande étendue ,& fon imitation
( 136 )
engrandne peut qu'induire en erreurdes conftructeurs
qui n'auroient pas lathéorie phyſico-mécaniquedu
fer relativement à des arcs d'une grande
étendue.
Je n'ai point vu le projet deM Bélanger ; l'expoſé
avantageux qu'en fait M. C. me le fait croire
bienconçu, tantpour la commodité que pour l'économie;
mais il me ſemble qu'un Pont de cette
compoſition, fur lequel règne une ſorte de halle
dans toute fa longueur , feroit plus convenablement
placé dans le milieu de la ville , comme
pour joindre l'iſle de Notre-Dame avec celle de
St. Louis; car pourle local déſigné ci-deſſus , qui ,
en réuniſſant deux beaux boulevards , doit faire
fur la large & belle ri ière de Seine , la première
entrée de Paris , je m'en rapporte à M. B. luimême.
Quant à la conſtruction de cePont , je crois
aiſément qu'elle coûte a beaucoup moins qu'une
en pierre; mais je ne ſuis pas perfuadé que fa
dépenſe ſoit au-deſſous de celle d'un Pont de Fer ,
qui auroit les piles de moins ,& ne feroit pas ſujet
aux inconvéniens auxquels ce Pont de Bois ( excepté
les palées ) ſera autant expoſé , même plus
que les autres de ce genre.
On écrit de Verneuil au Perche , que la nuit du
21 au 22 décembre , le feu s'eſt manifeſté avec
tant de force , qu'en très-peu de temps la maiſon
du ſieur Villette Boismaillard Marchand Epicier-
Droguiſte de cette vi'le. fut réduite en cendres,
avec ſes magaſins , qui faisoient toute ſa reſſource
&celle de ſa nombreuſe famille.
D'après le Procès-verbal qui a éré drefé fur
les lieux , la perte de ce Marchand a été évaluée .
à60,000 liv
Cet infortuné père , réduit à la mendicité , ſupplie
les ames bienfaiſantes qui feront touchées de
fon malheur , d'adreſſer leurs aumônes à M.
1
1
( 137 )
Hacquin , chargé des affaires de Mde. la Marquiſe
de Courteilh , hotel de Rochechouart , rue deGrenelle-
Saint-Germain .
PROVINCES - UNIES.
De la Haye , le 8 Février.
:
L'Amniftie que les Etats de Hollande
ſe propoſent de publier , doit être réfolue
aujourd'hui ou demain dans leur Affemblée
. Suivant l'opinion générale , elle exclura
proviſionnellement de ce pardon ,
les Régens qui paffent pour avoir été les
Chefs ou les Inſtigateurs des derniers troubles
, ceux qui ont entretenu des Correfpondances
illicites , les Auteurs des deftitutions
des Régences légitimes,lesCommandans
des Corps militaires Bourgeois qu'on
accuſe de violences , les Eccléſiaſtiques qui
ont pris les armes ; enfin , les Libelliſtes &
Ecrivains féditieux ; ſauf à ces perſonnes
de recourir dans l'eſpace de 3 mois à la
grace du Souverain.
Les Etats de Zélande ont rendu héréditaire
, dans la maiſon d'Orange , la qualité
de Premier Noble de leur Province.
On a pendu le 29 janvier à Maſtricht,
trois des Soldats du régiment de Munſter ,
complices des pillages de Bois-le Duc ;
deux autres ont été fouettés , marqués, &
bannis de la République .
( 138 )
PAYS - BAS.
De Bruxelles , le 9 Février.
L'établiſſement du Séminaire- Général
de Louvain emportoit , comme nous le
dîmes dans le temps , la clôture des Séminaires
Epiſcopaux ou Diocéfains. Il n'eſt
donc pas furprenant de voir aujourd'hui à
la tête de l'Oppoſition , la plupart des Prélats
Belgiques & tous les Théologiens fous
leurs ordres. Quelques Evêques néanmoins
, entr'autres le Prince de Salm -Salm ,
Evêque de Tournai , & le Prince de
Lobkowitz , Evêque de Gand , ont ordonné
à leurs Théologiens de ſe rendre
au Séminaire-Général ; mais ceux de ce
dernier Diocèſe ont refuſé d'obéir. Ils ont
préſenté à leur Evêque diverſes requêtes ,
dans l'une deſquelles , en date du 15 janvier
, cinquante-quatre Signataires diſent
au Prélat :
» Non , non , Monſeigneur , la ſageſſe & la
fermeté avec laquelle les Evêques de la Patrie ont
réſiſtéjuſqu'ici à l'établiſſement de la Babylone infernale
, les raiſons invincibles qu'ont alléguées ces
mêmes Paſteurs , conjointement avec les États des
différentes Provinces , contre cet inſtitut deftructifdu
dogme Catholique, les repréſentations mêmes
de votre Alteſſe citées ci-deſſus ; enfin , la
crainte d'agir d'une manière directement contraire
au ferment de votre Alteſſe , nous font prendre
(139)
-
la reſpectueuſe liberté de nous jeter à ſes pieds ,
&d'y déclarer ſous le plusgrand reſpect , comme
avec la plus grande confiance .... "
» Qu'enconféquence de tout ceci , nous ne pouvons
, fans manquer aux devoirs les plus facrés
que nous impoſe le titre ſeul' d'enfant de l'Egliſe
de J. C. , plus encore le caractère de Miniftres
du Dien vivant , obéir aux ordres que les manèges
intrigans des hommes perfides envers leur
Créateur ont ſu arracher à V. A. , ni quitter de
la forte notre Séminaire , par aucune autorité humaine
, en faveur du Séminaire-Général ; proteftanten
même temps que ſi on nous forçoit jamais.,
par voie de fait , å en fortir , nous ferions plutôt
prêts à nous diſperſer chez nos parens , au riſque
de perdre notre établiſſement , & de nous rendre
inutiles à la Religion & à la Patrie.
Cette Supplique , qui pourtant eſt de la
fin du 18. fiècle , n'ayant pas ébranlé
l'Evêque de Gand , les cinquante-quatre
Supplians font allés ſe jeter à ſes genoux ,
en le conjurant par les entrailles de J. C.
de rétracter des ordres qui alloient les précipiter
dans le gouffre du ſchiſme & de
l'hérésie. Un de ces jeunes Eccléſiaſtiques
voyant le Prélat toujours inflexible , ſe
leva , & lui montrant le Cortège agenouillé
: Mgr. , dit-il , voilà cinquantequatre
Ministres de Dieu profternés à vos
pieds. Cette étrange ſcène interdit un inftant
le Prince de Lobkowitz, qui reprit bientôt
ſa fermeté , & qui confirma ſes ordres
par fon filence. Les Théologiens ne ſe re(
140 )
gardant pas comme battus, ont dreſſe &
remis une nouvelle requête aux Etats de
Flandres , où ils proteſtent qu'ils perdront
leur état , plutôt que d'aborder le Séminaire
de Louvain. Juſqu'ici le Gouvernement
n'oppoſe que la douceur & la difcuſſion
à ce débordementd'enthouſiaſme ,
dont l'Archevêque de Malines ſoutient
les efforts , ainſi que l'Evêque d'Anvers .
Dans la multitude des Requêtes , Miffives
, Déclarationsdont on eſt accablé fur
cette affaire délicate , il faut diftinguer une
lettre decemême Cardinal de Franckenberg,
Archevêque de Malines , à l'Empereur, en
date du 18 janvier. Voici en quels termes
ce Prélat exprime ſa ſoumiſſion à Sa
Majefté Impériale.
« SIRE ,
>> Le Conſeiller-Fiſcal du Grand Conſeil deMa-
>> lines m'a remis la Dépêche que V. M. vient de
» m'adreſſer le 17 de ce mois , par laquelle je
>>vois avec la plus vive douleur , qu'Elle me re-
>> garde comme réfractaire & déſobéiſſant à ſes
>> ordres , tandis que je ne m'y ſuis jamais oppoſé
» qu'en prenant la reſpectueuſe liberté de repré-
> ſenterà V. M. que les devoirs de l'Epiſcopat , les
• >> droits de mon Siége & la Religion du Serment ,
>> me mettoient dans une impoſſibilité abſolue de
>> pouvoir concourir à l'établiſſement du Sémi-
>> naire-Général ; qu'en outre , un précepteDivin
>>poſitif oblige tous les Evêques à configner la
> ſcience de la Religion , en vertu de fes paroles
( 141 )
>> remarquables deJeſus-Chriſt,adreſſées auxApô-
» tres & à leurs Succeſſeurs : MATTH. Chap. 28 .
» Data est mihi omnis poteſtas in cælo & in terra .
Euntes ergo docete omnes gentes, baptizantes eos in
» nomine Patris , & Filii , & Spiritus Sancti ; docentes
» eos fervare omnia , quæcumque mandavivobis. Pré-
>>cepteappuyé detoute la puiſſance du Fils deDieu,
» & trop clair pour que je puiſſe en aucun temps
>> ceſſer de le remplir. Je ne me perfuaderai donc
>>jamais que V. M. veuille regarder l'impoſſibilité
>>de monconcours au Séminaire-Général , comme
כנ uneoppofition à ſes ordres , croyant avoir, par
>> toutes mes démarches , rendu à César ce qui eft
» à César , & me trouvant maintenant dans l'indif-
» penſable obligation de rendre à Dieu ce qui est à
» Dieu. J'ai l'honneur , &c. «
On mande de Rouen, que le Parlement
de Normandie , par un nouvel Arrêt , a
accordé aux trois Accuſés de Chaumont
qu'il vient d'abſfoudre , la priſe à partie
contre l'Affefſſeur & le Subſtitut du Procureur-
général au Bailliage de Chaumont. Il
paroît encore au ſujet de cette affaire un
Arrêt du Conſeil des Dépêches , dont
voici la teneur :
« Le Roi en ſon Conſeil , en préſence & de
>> l'avis deſdits ſieurs Commiſſaires, acaffé &caffe
« les Arrêts du Parlement de Paris des 11 & 18
>> août 1786 , enſemble tout ce qui s'en eſt enſuivi ;
» a évoqué & évoque à Soi & à fon Confeil , la
» connoiſſance des faits ſur leſquels leſdits Arrêts
> ſont intervenus ; icelle interdiſant à toutes fes
» Cours & Juges , a ſupprimé & fupprime tous
>> les Mémoires donnés à l'occaſion de la demande
>> en caſſationformée par les nommés Bradier , Si
( 142 )
>> mare & Lardoiſe , comme donnés en contra-
>> vention aux Réglemens du Conſeil , & conte-
>> nant des expreſſions & des affertions capables
>> d'altérer le reſpect& la confiance que les Peuples
>> doivent aux Loix & aux Juges. Ordonne Sa
» Majeſté que le préſent Arrêt ſera imprimé. »
Paragraphes extraits des Papiers Anglois
& autres Feuilles publiques.
Extrait d'une lettre particulière de Constantinople ,
du 28 décembre .
« Les avis que le Ministère a reçu , dit- on
touchant les diſpoſitions qu'on fait en certaines contrées
de l'Europe , pour accueillir la flotte que la
Ruffie fait armer contre la Porte ,&lui fournir des
rafraîchiſſemens , paroiſſent avoir cauſé bien du
changement dans la poſition favorable où s'étoit
trouvé juſqu'ici un certain Miniſtre étranger , &
dont on a même envisagé l'influence comme exceffive.
Le Capitan-Pacha ayant demandé à fon
ami le Grand Viſir , d'être informé de toutes les
motions qu'il avoit eues lui-même avant la rupture
, ainſi que de toutes les circonstances qui
avoient concouru à fairejuger au Divan , comme
très-favorable , le moment de déclarer la guerre ,
a été , dit-on , fort étonné de ce que , ſur des articles
dela plus grande importance , on ſe ſoit contentéd'informations
verbales , principalement pour
tout ce qui étoit relatif aux diſpoſitions & à la
façon même de penſer des Puiſſances qui auroient
pu rendre un grand ſervice à la Porte, par la plus
parfaite neutralité. En conféquence , le Grand
Viſir avoit follicité ce Miniſtre Etranger de vouloir
bien coucher ſur le papier tout ce qu'il lui
avoit dit dans pluſieurs entretiens , foit avant ,
foit après l'époque du 16 août. Le Miniſtre a ró
pondu qu'il trouvoit fort étrange qu'on lui de-
,
( 143 )
mandât ce qui ne pouvoit être conſidéré que
comme la matière d'un entretien amical ; que le
Grand Vifir ayant défiré de ſavoir fon opinion &
les notions qu'il avoit ſur différens objets , il les
lui avoit données avec franchiſe , toujours conformément
à la baſede leurs difcours , c'est-à-dire ,
parun principe d'amitié perſonnelle ,&jamais par
ordre ſupérieur , ou dans la vue de le déterminer
à ſuivre ſon ſyſtême guerrier. On prétend que le
Grand Viſir n'avoit pas été plus fatisfait de cette
réponſe que le Capitan-Pacha ; qu'il avoit tenté
tous les moyens pour obtenir par écrit ce qu'on
lui avoit dit de bouche , mais inutilement. ( Courier
du Bas-Rhin , no. 10. )
« Deux Galères du Roi de Naples , qui avoient
» établi leur croiſière à la hauteur de Mogador ,
» ſur la côte d'Alger , pourſuivirent un Pirate de
>> 20 canons & de 100 hommes d'équipage , qui
>> étoit forti du Port le même matin , &s'en ren-
>> dirent maîtres après un combat fort court.Lapriſe
>> fut envoyée à Naples , & dans le temps que
>> le vaiſſeau étoit amarré au Mole , ſous une
>> garde de trois cents Soldats , un jeune Gentil-
>> homme qui ſe baignoit proche de cet endroit ,
>> fut pris de la crampe , &alla à fond , en pré-
>>`fence d'un grand nombre de perſonnes , qui
» toutes demeurèrent ſpectateurs oiſifs de fon mal-
>> heur. Un Maure , qui ſe trouvoit à la proue
>>de la priſe , s'étant apperçu de cet accident , &
>> voyant que perſonne ne tentoit de ſecourir l'in-
>> fortuné , ſejette dans l'eau , nage vers l'endroit
>> où il l'avoit vu aller à fond , & le faiſit dans
» ſes bras au moment qu'il revint en haut ; en.
" ſuite il tire de ſa ceinture un mouchoir , dont
رد il attache un boutà l'épaule du Gentilhomme,
>> & s'attache l'autre autour du bras ; ainſi chargé ,
>> il ſe met à nager vers le rivage , où il arrive
144
>> heureuſement avec ſon fardeau. Le noyé recou-
» vrit bientôt ſes ſens , & fut reconduit chez lui
» dans la voiture de fon père , qui l'attendoit au
>>rivage. Le Marquis de Palluchi , inſtruit qu'il
>> devoit les jours de ſon fils à l'humanité d'un
» Barbare , ne crut pas lui devoir céderen géné-
>> roſité. pour cet effet , il alla trouver le Roi ,
» & ſe jetant à ſes pieds , lui demande la liberté
» du Maure généreux. Votre demande , lui dit le
» Roi , eft raisonnable & juſte ; je vous l'accorde ;
» le Maure est à vous , & vous pouvez difpofer
» de lui comme il vous plaira. Le reste de l'équipage
» m'appartient , & les loix de la guerre les con-
» damnent à un Esclavage perpétuel ; mais dès ce
» moment ils font libres.
>> Le jour ſuivant , le Roi donna ordre de re-
>> lâcher le vaiſſeau , qui mit à la voile pour Alger,
>> au milieu des acclamations de tout le Peuple ,
» & qui en ſigne de reconnoiſſance , falua , en
>> partant , le Palais de 23 coupsde canon , & la
» Ville de douze. » (Gazetté d'Amsterdam. )
N. B. ( Nous ne garantiſſons la vérité ni l'exacti
tude d'aucuns des Paragraphes ci-deſſus ) .
ERRTA. pour le n°. 4 , au lieu de M. Raymond
delaGardette, lifez M. du Vaure qui a remporté ,
en 1787 , le prix à l'Académie de Valence.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 23 FEVRIER 1788.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE
LES AILES DU MOULIN,
FABLE.
OH ! je t'attraperai , difoit à la première
La ſeconde aile du moulin ;
よこか
La troiſième après elle , ainſi que la dernière
Répétoient le même refrain ;
Mais, malgré leurs efforts, malgré leur diligence,
Toujours à la même diſtance
Chacune d'elles demeura.
**Petits efprits , fachez par cet exemple-là,
Qu'il eſt à tour talent une juſte meſure ,
Et qu'on s'efforce en vain de changer la Nature,
(ParM. Sime D. Tes
MAN 23 Fev. 1788, G
146 MERCURE
i
AMile. DE SAINT - LEGER , Auteur de la
Comédie de Sophie & Derville.
SI
ta Sophie a reçu mon hommage ,
Si par elleDerville a connu le bonheur ,
C'eſt que Sophie eſt la parfaite image
De ton eſprit & de ton coeur.
(Par M. B***. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphedu Mercure précédent.
LEE mor de la Charade eft Theatre ; celui
de l'Enigme eft la Chemiſe ; celui du Logogriphe
eſt Chalumeau , où l'on trouve Chameau
, Mule , Hâle, Chaume , Ache ,Hameau
,Mâle , La , Ame , Ah ! Eau.
CHARADE.
Unvil infecte eſt mon premier ;
Le fond d'un tonneau mon dernier ;
Une machine mon entier.
(Par M. deBourrienne de Sens.
DE FRANCE. 147
i
ÉNIGME.
NAI point Turban , & poſſede naStrail ;
Valeur chez moi n'en eſt point étonnée ;
Ne ſuis point Turc & n'ai ſon attirail ;
Mais mieux que lui remplis ma deſtinée.
Lecteur ,du sexe je fais cas ;
Mon ame eſt un peu Muſulmane ,
Etne fauroit pourtant ſouffrir une othomane.
Un fimple lit , offert à mes ébats ,
Suffit à mon amour , ... plus ſouvent n'en ai pas :
Enfin les fruits , enfans de mon ivreſſe ,
Te ſont ſouvent livrés avant de voir le jour :
Mais chut. Il faut ſe taire , & cacher à mon tour
Le tourment qu'en mon ſein excite ma tendreſſe.
Je vais te dire encore , àma honte pourtant ,
Que de la nuit ſouvent je trouble le filence ;
Que contre moi ton coeur invoque la vengeance;
Mais que le jour ramènant ta clémence ,
Tu me pardonnes à l'inſtant.
(Par M. L. de Rochemont. )
:
LOGOGRIPHE.
QUOIQUE de the trouver tu Tois biencurieux,
Lecteur , tu frémirois &j'étois ſous tes yeux.
G2
148. MERCURE
Un inſtant m'a détruit ; formé par la Nature ,
Ma beauté ſe paſſoit d'une vaine parure ;
Peut-être tu m'aimas , aujourd'hui je fais peur,
Tu fuis ; à mon aſpect tu recules d'horreur ;
Imite des Savans l'induſtrieux courage ,
Dans ces triſtes débris admire un bel ouvrage ;
Si je fus ton égal , ſi tu dus me chérir ,
Approche , j'ai changé , mais je puis te ſervir.
Coupe-moi par morceaux, déchire ; quoi ! tu n'ofes
Dans ces reſtes hideux , fi tu les décompoſes ,
Tu verras l'ennemi qui doit te dévorer ;
Ce fou qui couve l'or & qui va l'enterrer ;
Le lieu d'une maiſon que l'ivrogne préfère ;
Un légume piquant ,doux préſent de la terre ;
Un petit mot latin qui veut dire bon jour ;
Ce qui renferme , Eglé , l'objet de ton amour ;
La lettre à l'alphabet qui marche la première ;
Ceque tout parvenu dérobe à la lumière ;
Ce que l'on voit au ciel par un temps pluvicex ;
Ceque dans un beau pont admire un curieux ;
Ce que cherche un Marin quand il craint la tempête.
Lecteur , à votre tour , j'ai tout dit , je m'arrête ,
(Par M. Leceſne. )
DE FRANCE. 149
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RECHERCHES Historiques & Politiques
fur les Etats-Unis de l'Amérique Septentrionale
, où l'on traite des Etablif
Jemens des Treize Colonies , de leurs
rapports & de leurs diſſentions avec la
Grande-Bretagne, de leurs Gouvernemens
avant & après la révolution , &c.; par
un Citoyen de Virginie ; avec 4 Lettres
d'un Bourgeois de New - Heaven , fur
l'unité de la Législation . 4 Vol. in- 8 ° . A
Colle ; & se trouve à Paris, chez Froullé,
Lib. , quai des Augustins , au coin de la
rue Pavée.
PREMIER EXTRAIT.
DEPUIS l'inftant où les premiers regards
de l'Europe ſe ſont tournés ſur l'Amérique
Septentrionale , une foule d'Ecrivains s'eſt
efforcée de développer les cauſes , & les circonſtances
de la révolution qui a rendu à la
liberté cette partie du Nouveau - Monde.
G
درم -MERCURE
Mais , plus jaloux de ſatisfaire à la hate la
curioſité publique,que d'être utiles auxhommes
par la juſtice & la vérité , la plupart
n'ont fait que répandre en Europe des
préjugés plus ou moins dangereux fur la
conduite des Américains , & fur l'état de
leurs Gouvernemens. Les uns , entraînés
par une imagination déréglée qu'ils prenoient
pour la force de l'ame , ou dominés
par une humeur inquiète qu'ils croyoient
être la ſageſſe , n'ont vu dans les objets
que ce qu'ils avoient dans l'eſprit , ont
exagéré les motifs de leurs craintes & de
leurs eſpérances , & ont mêlé à des évènemens
chimériques ou faux, des éloges peu
raiſonnables & des critiques injuftes. D'autres
, guidés par des principes de politique
abfurdes , ou par des vûes d'intérêt mieux
déterminées , ont dénaturé volontairement
tous les faits pour en calculer l'influence ,
d'après leurs idées ou d'après leurs paffions.
Preſque tous , placés à une diſtance immenſe
du théatre de la révolution , étrangers
aux Loix , aux moeurs , aux uſages,
aux opinions , à l'Hiſtoire de ces Peuples
qu'ils avoient la prétention de faire connoître
à l'Europe , ont puiſé , ſans défiance
& fans choix, dans des Papiers publics
livrés à la corruption & à l'eſprit de parti ,
tous les détails , toutes les réflexions dont
ils ont formé leurs Ouvrages.
Ainti ſe font répandues & ſe répandent
encore chaque jour, fur les principes des
DE FRANCE.
ASI
Gouvernemens Américains , & les effets de
la révolution , des erreurs dont quelquesunes
pourroient avoir des ſuites funeftes.
En donnant à des Déclamateurs mercenaires
le droit de calomnier audacieuſement la
liberté , elles pourroient inſpirer aux hommes
de l'indifference ou même de l'inquiétude
ſur l'exercice de leurs droits naturels,
&rendre légitimes ou du moins excuſables
tous les attentats de la perverſité politique.
C'eſt donc avec miſon qu'un Citoyen des
Etats-Unis vient de s'élever contre les opinions
qu'il a trouvées en Europe ſur cet
objet , & peu d'hommes étoient en état de
'les combattre avec le même ſuccès . Chaque
page de ſon Ouvrage porte l'empreinte de
cette juſteſſe d'eſprit , de ce tact fûr que
donnent la méditation & l'expérience. On
y voit un Ecrivain plein des lumières du
ſiècle , exercé à l'étude des hommes & des
choſes , pénétré de reſpect pour les droits
de l'eſpèce humaine , & de zèle pour les
progrès de la raiſon & du bonheur général.
Témoin de la plupart des évènemens qu'il
décrit , il vient entretenir les Habitans de
l'Ancien-Monde des chofes utiles qu'il a
obſervées dans ſa patrie , des dangers qu'il
redoute , & de ſes eſpérances , & il leur
parle de tous ces objets avec ce ton de
franchiſe & de vérité qui convient à un
homme de bien , au Citoyen d'un pays
libre.
Sonbut, dans la compoſition de cet Ou-
G4
152 MERCURE
vrage, a été d'offrir l'idée la plus précife&
la plus claire de la ſituation des affaires dans
les Treize Etats-Unis , & fur-tour de leurs
Gouvernemens. A l'aide des diftributions&
des rapprochemens qu'il a ſu établir, le Lectear
pourra conſidérer ces Etats ſéparément
&enmaffe, corriger les erreurs que l'ignorance&
l'intérêt ont accréditées , & former
des conjectures probables.
Ces Recherches font diviſées en quatre
Parties ; la première renferme d'abord un
expofé fuccinct des premiers établiſſemens
des Colonies. Comme l'on a cru & que l'on
croit encore affez généralement en Europe,
que l'Angleterre a fondé les Colonies d'Amérique
, & que cette erreur en a fait
naître une foule d'autres , il étoit néceſſaitė
de donner une idée exacte de ces Etabliffemens.
M réſulte évidemment de l'Hiſtoire de
chacune des Colonies , qu'elles furent fondées
non aux dépens de la Nation , mais
aux dépens des Particuliers Anglois qui
ouvrirent dans ces nouvelles Régions un
afile à leurs compatriotes , tourmentés par
le deſpotiſme de la Cour & de l'Eglife Anglicane.
La plus grande partie du pays fut
achetée par les Fondateurs , des habitans
communément appelés Indiens ou Sauvages
: ces Fondateurs avoient obtenu , en
partant de leur patrie , des Chartes des Rois
d'Angleterre , apparemment pour prévenir
les prétentions que ce Royaume auroit pu
DE FRANCE.
153
élever dans la ſuite contre les Chefs de l'entrepriſe
ou leurs ſucceſſeurs .
En acceptant ces Chartes , les Fondateurs
reconnurent les Rois d'Angleterre pour leurs
Souverains , & les deux Parties contractèrent
une obligation réciproque en vertu
des clauſes que ces Chartes renfermoient.
Auſſi la Nation ne prétendit-elle ſe mêler
des affaires des Colonies, que lorſqu'elle vit
bien clairement qu'elle pourroit en tirer de
très-grands avantages .
L'Angleterre n'a jamais eu droit de faire
des Loix pour l'Amérique. Les prétentions
du Parlement à y exercer le droit de taxation
, à y régler le commerce , &c . étoient
donc des entrepriſes illégitimes , des attentats
au pouvoir législatif des Colonies, pouvoir
établi ſur les Chartes ou conventions
primitives.
Ces prétentions commencèrent après la
mort de Charles I. Un Acte de 1650 leur
défendit le commerce avec les autres Nations.
Les Miniſtres de la Grande - Bretagne
affuroient que le droit de régler le
commerce étoit un pacte de convenance
réciproque . Les Colomies proteſtèrent, difputèrent
, & obéirent enfin , parce qu'elles
étoient les plus foibles , parce qu'elles aimoient
mieux ſouffrir que d'en venir à
rupture. Un peu plus de modération peutétre,
un peu plus de lenceur dans la marche
du defporifme , en familiarifant les
efprits avec un ſyſtème d'oppreffion infen-
GS
une
354
MERCURE-
1
fible , auroit rendu la ſervitude éternelle,
Mais , heureuſement pour les Colonies ,
l'ivreſſe du pouvoir égara l'eſprit des Miniftres
Anglois. Ils crurent qu'il ne convenoit
pas à la dignité Britannique d'ufer de
tant de ménagemens , & déclarèrent ouvertement
qu'ils avoient droit de ſoumettre
les Colonies à toutes leurs Loix. C'étoit
annoncer à l'Amérique qu'il falloit ou
ſe ſéparer de la Grande- Bretagne , ou fe
réfoudre à gémir fous l'oppreffion la plus
terrible ; car le pire des deſpotifmes eſt
celui qu'une Nation exerce ſur une autre
Nation.
دو
ود
ود
On ne conçoit pas , d'après cela , comment
un des plus éloquens &des plus courageux
défenſeurs des droits des hommes a
pu dire que , de toutes les caufes énergiques
qui produifirent tant de révolutions
fur le globe , aucune n'exiſtoit dans le
nord de l'Amérique ". Il ſuffiroit de jeter
les yeux fur la déclaration des droits & la
déclaration d'indépendance , monumens fublimes
& fimples de justice , de raiſon , de
liberté , de courage, dont l'Hiſtoire d'aucun
Peuple ancien & moderne n'a fourni le
modèle ; il ſuffiroit de lire ces réclamations
folennelles, pour décider fi les griefs
des Colonies se réduisoient à une question
presque métaphysique. Mais le même Ecrivain
affure, quelques pages plus haut, que
les Anglois appuyant la baronnette ſur la
poitrine des Américains , leur avoient dit :
DE FRANCE.
Vos trésors ou la vie ; mourez oufoyez mes
esclaves : &certainement ſon intention n'eſt
pas de nous perfuader que l'alternative de
la mort ou de la fervitude eſt une petite
difficulté métaphysique , une cauſe peu énergique
de révolution. Comme les erreurs des
grands Ecrivains ſont contagieuſes , quelques
perſonnes croient très - ſérieuſement
que la révolution de l'Amérique n'a point
eu de cauſe légitime; d'autres l'affurent fans
le croire , & il eſt inutile de dévoiler ici
leurs motifs. On n'a qu'à lire les Réflexions
du Citoyen de Virginie , ſur la véritable
cauſe de la Révolution ; on y verra que cet
→ évènement ne fut point produit , comme
on le dit tous les jours , par les Actes concernant
le papier à écrire , la teinture &
le verre , qui avoient été révoqués, ni par
un miférable impôt de 3 deniers ſterlings
par livre de thé. » Dans un Acte que le
» Parlement avoit publié précédemment ,
>> il avoit déclaré avoir le droit de faire
» obéir les Colonies à toutes ſes Loix &
>> dans tous les cas . C'eſt ce dernier Acte,
>> dont l'exécution auroit fait diſparoître
>>juſqu'à l'ombre même de la liberté, qui
> a produit la révolution «.
L'Auteur s'arrête fur le période de temps
qui s'écoula entre le Gouvernement Monarchique
& le Gouvernement Républi--
cain , & donne une idée très-exacte de la
conduite des Colonies pendant cet inter-
G6
196 MERCURE
1
valle. On y voit qu'elles adoptèrent toutes
le même ſyſtême d'action , avec de trèslégères
différences. Les attentats du Gouvernement
Anglois , & le plan qu'il avoit
conçu pour déſunir les Colonies afin de les
attaquer féparément avec plus de fuccès
avoient engagé les Repréſentans du Peuple
de Virginie à former, en 1773, un Comité
compofé de ſept d'entre eux, pour corref
pondre avec ceux des autres Colonies ; de
forte que tout ce qui arrivoit d'intéreſfant
dans l'une étoit auffi- tot communiqué à
toutes les autres : PAuteur dit que l'Amérique
dut fa liberté à cette Inſtitution. Là
première idée en fut donnée par Dubney-
Carr, Ecuyer, dont le nom mérite de vivre
éternellement dans l'Histoire de ſa Patrie.
Le Citoyen de Virginie trace enfuite le
tableau des Gouvernemens des Etats-Unis.
>>Le plus imparfait , dit - il , eſt moins
* éloigné des vrais principes de la liberté,
> que ceux d'aucune République ancienne
» & moderne «
Il n'eſt pas étonnant que , malgré les
troubles de la guerre , les Américains aient
donné pour baſe à leurs Conſtitutions des
principes de juſtice & raifon , qu'on chercheroit
en vain dans l'Histoire des autres
Peuples. Tous les Gouvernemens connus :
ſe font formés au hafard , dans des ſiècles
de barbarie ou d'ignorance. Ils fe font
élevés par degrés dans le tumulte des inDE
FRANCE. זעל
vafions ou des guerres civiles , entre une
multitude de pallions féroces & d'intérêts
contraires à la liberté & à la fûreté indivi
duelles. L'homme puiſſant ou adroit a marqué
ſa place , & l'homme foible ou crédule
adit : Je la respecterai. Tel eſt l'eſprit de la
plupart de ces Actes primitifs de Conftitution
, de ces prétendues Loix fondamentales
des Etats , naême de celles que , dans
fon aveuglement, le Peuple invoque & foutient
avec le plus de fanatifme, parce qu'il
croit tenir d'elles une liberté qu'elles détruiroient,
ſans la réaction continuelle de
l'opinion publique & des moeurs , dont le
Peuple ne fait jamais calculer la puiflance,
Les Américains ont jeté les fondemens
de leurs Conſtitutions dans des circonſtances
plus favorables. Depuis un demi fiècle,
une lumière nouvelle a commencé de ſe
répandre en Europe. Tout ce qui tient à
l'intérêt général , tout ce qui peut contribuer
à rendre les hommes meilleurs & plus
heureux , eft devenu l'objet des méditations
des Sages & de l'attention publique . On a
développé les principes fondamentaux des
Sociétés politiques ; on a éclairci les différentes
parties de l'Adminiftrarion des Etats :
des hommes de génie ont analyſé tous les
droits , tous les devoirs , tous les intérêts de
P'eſpèce humaine , ont doniré aux vérités de
la Morale & de la Politique une évidence
dont on ne les croyoit pas fufceptibles , &
n'ont laiſſé à la mauvaiſe foi & à la cor138
MERCURE
!
1
ruption que la triſte & honteuſe reſſource
d'abuſer des mots pour conteſter la certitude
des principes.
Aumilieu de cette impulfion générale ,
qui a, pour ainſi dire , entraîné tout d'un
coup l'eſprit humain dans un Monde nouveau
; au milieu de cette révolution étonnante
dans nos opinions , dans nos ſentimens,
dans toute notre exiſtence morale
l'Amérique pouvoit-elle fermer les yeux à
la lumière qui éclairoit l'Europe ? pouvoitelle
repouſſer la vérité qui venoit élever
dans ſon ſein , ſur une baſe immortelle ,
l'édifice du bonheur & de la liberté ?
Cependant , malgré les progrès que la
raiſon a faits en Amérique , le Citoyen de
Virginie obſerve que ces Gouvernemens
auroient pu s'approcher davantage de la
perfection. » Je ne prétends point , dit- il,
faire la cenfure de mes Compatriotes
>> quand je me plains de ce que nos Gou-
> vernemens n'ont point le degré de per-
>>fection que je défirerois , & que j'eſpère
» qu'ils auront un jour , me repofant à cet
» égard fur la façon de penſer libre & ſaine
>> de notre Jeuneſſe. Quiconque a connu
>> les acteurs , & s'eſt trouvé à portée d'en-
>> tendre leurs diſcuſſions , ne peut douter
> de leurs diſpoſitions à faire le mieux pof-
>> fible. Malheureuſement la plupart de ces
>>hommes , avancés en âge ne purent ſe
> peruſader que certaines maximes qu'ils
» étoient accoutumés dès leur enfance à
DE FRANCE. 159
1
> regarder comme excellentes , puſſent être
mauvaiſes , vu que d'ailleurs leur propre
>> tranquillité les avoit empêchés de les
>>ſuppoſer telles lors de l'exiſtence de l'an-
» cien Gouvernement " .
L'Auteur développe les différentes parties
du Gouvernement de chaque Etat , & fait
des obſervations très-juſtes ſur la puiſſance
légiflative , la puiffance exécutrice& la puiffance
judiciaire. Dans ſes réflexions ſur le
droit de fuffrage&de repréſentation, qui eſt
foumis à des formes différentes , fuivant les
Etats , il s'élève avec force contre les diftinctions
qui en gênent ou en détruiſent
l'exercice ; & répond aux objections des
Philoſophes qui ne croient pas qu'on puiffe
accorder ces droits de Citoyen aux hommes
ſans propriété : en un mot, il expoſe avec
beaucoup d'exactitude & de franchiſe les
avantages & les inconvéniens qu'il a reimarqués
fur chacun de ces objets , & indique
enfuite les moyens qui lui paroiffent
les plus propres à perfectionner le grand
ouvrage de la Conſtitution.
e
Dans la deuxième & la troiſième Partie ,
l'Auteur répond aux obſervations de l'Abbé
de Mably , & à celles de M. l'Abbé Raynal
, fur les Etats - Unis. Son objet , dans
ce travail , a été , comme il le dit luimême
, » non de ſe borner précisément à
ע la réfutation littérale de ces deux Au-
>> teurs , mais de ſe livrer enmême temps
160 MERCURE
> à des diſcuſſions ; de donner des éclair-
>> ciſſemens , & d'entrer dans des détails
ود propres tout à la fois à rendre les ſujets
>> plus intéreſſans & les refutations moins
» arides ".
Tout le monde ſait que la doctrine politique
de l'Abbé de Mably étoit un peu
étrangère à l'ordre de choſes où se trouve
l'eſpèce humaine. Plein d'enthouſiaſme pour
les inſtitutions de l'Antiquité , & fur - tout
pour celles de Lacédémone , dont il étoit en
quelque forte le Repréſentant dans ce ſiècle,
il ne ceffoit de les propofer pour modèles à
tous les Légiflateurs modernes. Il ne leur
confeilloit pas, il eſt vrai, d'imiter la cruauté
des Spartiates envers les Peuples vaincus ;
il ne croyoit pas ſes Contemporains capables
de réparer, comme eux , ces momens
de distraction par un long exercice de vertu.
Mais il leur diſoit : >> Voulez - vous rendre
>> les hommes bons & heureux ? réprimez
ود l'avarice & l'ambition ; c'est-à-dire, chaf-
» ſez de vos Erats les Arts & le Commerce ;
>>établiſſez la communauté des biens , &
> avec elle la pauvreté & la frugalité" . Tels
étoient les principes fondamentaux de fon
grand art de gouverner les hommes ; & c'eſt
dans cet eſprit qu'il a compofé ſes Ouvra
ges. On ne fera pas étonné , fans doute
qu'un tel ſyſtême de politique n'ait pas eu
un grand fuccès chez les Nations modernes
de l'Europe , qui croient ne pouvoir fubfifter
qu'en multipliant les ſources des ri-
د
:
i
DE FRANCE.
cheſſes , & les canaux qui les tranſporterit
fur toute la furface de la Terre.
Les principes de l'Abbé de Mably n'ons
pas eu plus d'influence ſur le ſort des Habitans
du Nouveau-Monde. Dans la foule
des erreurs que le Citoyen de Virginie découvre
dans les Obfervationsfur les Etats-
Unis , il en eſt deux dont la réfutation doit
intéreſſer plus particulièrement ceux qui
s'occupent du bonheur de l'humanité .
La liberté de la preffe que tous les Etats-
Unis ont établie par une Loi fondamentale,
déplaît à l'Abbé de Mably ; il fait à cet
égard des diſtinctions dont les conféquences
ſcroient très-funeſtes à la liberté civile. » Il
» ſe déclare , dit l'Auteur , le partiſan le
>>plus zélé du Gouvernement Républicain ,
»& les principes qu'il avance ſont diamé-
>>>tralement oppoſés à ceux qui convien-
>> nent aux Républiques. Rien de plus im-
> portant pour cette eſpèce de Gouverne-
>> ment, que la liberté de la preffe. Elle elt
>> néceſſaire pour étendre les connoiffances
>> utiles , pour corriger les abus , pour dé-
>> voiler les vices du Gouvernement , pour
> ſonder les diſpoſitions du Peuple, & pré-
دوم،parer les efprits aux réformes que le be-
» ſoin exige......... Dans le Gouvernement
» d'un ſeul, ceux qui font chargés des af-
>>>faires de l'Adminiſtration , font retenus
>> par un frein qu'un Républicain ne peut
>> jamais avoir à craindre. La volonté ſeule
>> du Prince ſuffit pour faire ceffer & même
162 MERCURE
20
>> pour punir leurs prévarications ;mais dans
>> un Etat libre, où la preuve du délit eſtiné-
>> ceſſaire, un pouvoir dont les tranfgreffions
>> ſont ſi faciles à cacher , ſeroit d'une con-
>> ſéquence terrible ....... La prohibition, en
encourageant la témérité , la malice &
» l'ignorance, arrête les Ecrivains prudens
» & fenfés, qui ſeuls pourroient ſervir de
>> frein aux Ecrivains téméraires. Il ſuffit
qu'une choſe ſoir défendue, pour qu'elle
>> paroiffe bonne. La prohibition devient
un mérite qui couvre les plus grands dé-
» fauts. Les Ecrits les plus miférables font
>> alors recherchés avec avidité. L'on ne
>> voit en eux que le triomphe remporté
>>fur les entraves dont on avoit prétendu
>> enchaîner l'eſprit. Par-tout où la prohi-
>> bition ſubſiſtera , l'on ſera empoiſonné
>> d'une quantité prodigieuſe de ſemblables
>> Ecrits. C'eſt le riſque , non le mérite, ✓
- qui y décidera du prix des Livres ..........
» Les Ecrits indécens , groſſiers , abſurdes,
>> font très-rares parmi nous. Lorſqu'une de
>> ces Productions paroît , le bon ſens fuffit
» pour la rejeter; ou ſi le poiſon eft caché,
» bientôt des Ecrivains fages & éclairés ſe
» hâtent de le dévoiler , & le font rentrer
>> dans le néant , &c. «
Les principes de l'Abbé de Mably fur la
libertéde Religion, ne font pas plus exacts
que ſes principes ſur la liberté de la preſſe.
Il voudroit qu'on eût reſtreint dans les
Etats-Unis la liberté indéfinie de confcience,
DE FRANCE . 163
afin de prévenir les abus qui peuvent réfulter
de cette extrême tolérance. Le Citoyen
de Virginie fait d'abord ſur le mot
tolérance, une réflexion que nous croyons
néceſſaire de placer ici , parce que des gens
même éclairés ſe ſervent chaque jour de
ce mot , par inattention , pour exprimer
l'exercice d'un droit naturel. » Auſſi - tôt ,
dit- il , qu'on eut réſolu de changer de
» Gouvernement , le premier pas fut l'exa-
» men , la détermination & la déclaration
» des droits naturels de l'homme , droits
>>dont fait partie la liberté entière dans
>> l'exercice de la Religion . On conſidéra
» que la tolérance eſt inſupportable dans
" un pays libre , parce qu'elle marque un
>> orgueil infultant. Pour donner à une Re-
>> ligion le droit de tolérer , & pour faire
fubir aux autres la honte d'être tolérées ,
" il faut d'abord prouver que la tolérante
" eſt la feule bonne, tandis que les tolé-
>> rées ſont mauvaiſes. L'expérience des
>> Nations les plus éclairées de l'Europe
>> démontre qu'il eſt impoflible de s'accor-
>>der fur ce point, puiſque les mêmes Re-
>> ligions deviennent tolérantes ou tolérées,
> à mesure qu'elles changent de pays " .
L'Abbé de Mably voudroit encore qu'on
n'eût accordé le droit de Citoyen dans les
Etats-Unis, qu'à ceux qui profeſſent la Religion
Chrétienne. Il craint que ce mélange
de Religions étrangères ne faſſe naître une
foule de maux. Le Citoyen de Virginie lui
164 MERCURE
t
répond , que ſes Concitoyens ne redoutent
pas les chimères. >>Nous ſommes perfua-
» dés , dit - il , que toutes les Religions
>> poſſibles ne nuiront jamais , pourvu que
>> le Gouvernement ne s'en méle pas. Nous
" avons en outre obſervé que les Maho-
ود métans ne font point agités de l'eſprit
>>d'émigration ; que les pauvres Hébreux
>>>n'ont caufé de trouble nulle part , que
>> les baffeſſes qu'ils font font une ſuite
» néceſfaire de la perfécution & du mépris
» qu'ils éprouvent. Enfin la raifon nous
>> dit, & l'expérience nous a démontré, que
>> les nouveautés religieuſes ſont comme
>> un torrent qui ne fait de mal qu'en pro-
» portion des digues qu'on lui oppofe ".
L'Auteur a placé ici le fameux préambule
de la Loi de liberté de confcience ,
rédigé par M. Jefferson , Miniſtre Plénipotentiaire
des Etats- Unis à la Cour de France,
Rédacteur de la Déclaration d'Indépendance
, & de pluſieurs autres Ecrits publics
très-importans. On y voit auffi les réflexions
qu'il a faites ſur le même objet dans ſes
Obfervationsfur la Virginie. Nous invitons
les perſonnes de bonne foi qui auroient encore
des doutes ſur cette matière , à méditer
les principes énergiques & profonds
de cet illuſtre Citoyen. Elles ſentiront que
ود le pouvoir légitime du Gouvernement
>> s'étend aux ſeuls actes qui ſont préjudi-
>> ciables aux autres ; & qu'un homme ne
>> faitpointde tort à un autre en difant qu'il
-
DE FRANCE 165
" y a vingt Dieux , ou qu'il n'y en a point
>> du tout : - Que la raiſon & l'examen
" font les ennemis naturels de l'erreur &
T
de l'erreur ſeule : -Que l'erreur feule
>> a beſoin d'être ſoutenue par le Gouver-
» nement , & que la vérité ſe ſoutient
d'elle-même : -Que la différence d'opinions
en matière de Religion eſt utile
parce que les différentes Sectes font l'of-
>> fice de Cenſeurs les unes ſur les autres :
- Que l'effet de la contrainte a été de
>> rendre imbécille la moitié des hommes ,
» & l'autre moitié hypocrite , de foutenir
>> la mauvaiſe foi & l'erreur par toute
» Terre , &c, «
LETTRES écrites de Lausanne ; Ire, Partie.
ÇALISTE , ou fuite des Lettres écrites
de Lausanne ; 11 Parties in-8°, A Ger
nève ; & se trouvent à Paris , chez Prault,
Imprimeur du Roi , quai des Augustins ;
& chez les Marchands ۲ de Nouveautés.
:
DANS la première Partie de l'Ouvrage
que nous annonçons , l'Auteur a pour ob
jet de montrer ce que doit faire une bonne
mère pour préſerver ſa fille des dangers
qui l'environnent dans ſa jeuneſſe : ces
dangers ſi grands dans tous les états & dans
toutes les conditions , l'Auteur ſemble avoir
encore voulu les aggraver par la manière
A
166 MERCURE
tre
dont il a conſtitué ſes perſonnages. Cécile
ade la naiſſance , mais elle eſt ſans fortune;
elle n'a que dix-sept ans , elle eſt grande ,.
bien faite ; elle a de l'eſprit , des talens ,
une figure agréable , & douée par la Nature
de cette heureuſe expreffion de bonté
&de ſenſibilité qui intéreſſe &charme plus
ſûrementque la beauté même , parce qu'elle
promet une ame , & qu'elle trompe rarement.
Parmi les hommes que la mère deCécile
reçoit chez elſe , eſt un jeune Lord
venu àLaufanne pour apprendre la Langue
Françoiſe , & que ſes parens laiſſent maîde
fa main. Ils'attache àà lajeune perſonne
; & comme il eſt aimable , & de plus
le premier homme qui la diftingue , il parvient
aiſément à s'en faire aimer : mais malheureuſement'
l'impreffion qu'il reçoit n'eſt
pas auffi vive que celle qu'il a faite fur
Cécile. Cette différence n'échappe point à
la mère: les deux Amans ne ſe ſont encore
rien avoué; mais tout trahit le penchant de..
Cécile : ſa mère veit qu'il eſt temps de la
réprimer : voici un exemple de ſa conduite;
nous le choiſiſſons à deſſein un peudétaillé,
afin qu'il falſe mieux connoître les vûes&
les penſées de l'Auteur , & qu'il donne en
même temps une idée du ſtyle de fon Ouvrage.
: Un ſoir la mère de Cécile avoit trois
hommes chez elle ; deux jouoient au piquet
, l'autre , qui étoit le jeune Lord , en-
Ceigngit les échecs à Cécile, qui n'étoit pas
4
DE FRANCE. 167
très-attentive. Une fois le Lord s'impatienta
de ſon inattention , &Cécile ſe facha de
ſon impatience. La mère, qui travailloit affiſe
près de leur cable , jette les yeux ſur eux ,
elle voit qu'ils ſe boudent. Un inſtant après
elle les regarde encores la main de Cécile
étoit immobile ſur l'échiquier , ſa tête
étoit penchée en avant &baiffée ; le jeune
homme auffi baiſſe vers elle , ſembloit la
dévorer des yeux ; c'étoit l'oubli de tout ,
l'extaſe , l'abandon. Cécile , avertie doucement
par ſa mère , dit que les échecs la
fatiguent, fort,& ne rentre que lorſque les
trois hommes s'en ſont allés. Alors elle raconte
à ſa mère , qu'ayant voulu relever un
pion tombé , le jeune Lord a ferré & baifé
ſa main : elle l'a retirée ; mais elle s'eſt ſentie
fi contente de ce que leur bouderie ne
duroit plus! les yeux du Lord lui ont paru
tendres ! elle a été ſi émue ! Cependant
elle eſpère qu'il aura cru qu'elle boudoit
encore ; car elle ne le regardoit pas. Je
ſouhaite qu'il l'ait cru , dit la mère; mais
pourquoi le ſouhaitez- vous , dit Cécile ? La
mère , en lui répondant , n'examine pas fi
les leçons qu'elle va lui donner, étoient auſſi
données par la Nature , c'est-à-dire , fi la
Nature avoit mis dans les devoirs des deux
ſexes la même différence que nos inſtitutions
; mais elle fait voir à ſa fille que les
hommes, en ſe réſervant le droit de ſuccomber
ſans déshonneur à toutes les tentations
de leurs fens ,&en ſe difpenfant
1
ちく
168 MERCURE
en cela d'une loi à laquelle ils ſoumettoient
les femmes, ſe font impofé beaucoup d'autres
loix qui leur font particulières , & dont
l'obſervation n'eſt peut être pas plus facile:
que c'eſt avec raiſon qu'on a donné le nom
abſolu de vertu à la ſageſſe des femmes ,
parce que celles qui font bien nées,n'ont
beſoin que de leur coeur & de leur éducation
pour obéir à tous leurs autres devoirs
, & que celui- là eſt le ſeul dont la
pratique leur foit pénible. Enfin elle finit
par lui peindre la dureté avec laquelle les
hommes puniſſent une jeune perſonne de
l'impreſſion qu'ils ont faire ſur elle , & des
faveurs qu'ils en ont reçues , & elle lui
en explique les raiſons.
» Ma chère Cécile , lui dit-elle , un mo-
>>ment de cette ſenſibilité à laquelle je
>>voudrois que vous ne cédafliez iplus , a
" fouveut fait manquer à des filles aimables,
» & qui n'étoient pas vicieuſes, un établiſſe-
>> ment avantageux , la main de l'homme
>>qu'elles aimoient , & qui les aimoit.-
» Quoi ! cette ſenſibilité qu'ils inſpirent ,
>>qu'ils cherchent à inſpirer, les éloigne.
>>Elle les effraye : Cécile , juſqu'au mo- l
> ment où il fera, queſtion du mariage, on
» voudra que ſa Maîtreſſe ſoir ſenſible , on
>>ſe plaindra d'elle ſi elle ne l'eſt pas affez;
>> mais quand il eſt queſtion de l'épouſer....
>> on ſe rappelle les refus avec plaifir , ou
>> ſe rappelle les faveurs avec inquiétude.
La confiance qu'a témoignée une fille
" trop
DE FRANCH 1691
trop tendre ne paroît plus qu'une im-
>> prudence qu'elle peut avoir vis-à-vis de
>> tous ceux qui l'y inviteront. L'impreffion
>> trop vive qu'elle aura reçue des marques
*d'amour de ſon Amant, ne paroît plus
qu'une diſpoſition à aimer tous les hom
» mes. Jugez du déplaifir , de la jaloufie ,
>> du chagrin de fon mari ; car le défir
>>>d'une propriété excluſive eft le ſenti-
>>ment le plus vif qui lui refte. Il ſe confolera
d'être peu aimé , pourvu que per-
>> fonne ne puiſſe l'être. Il eft jaloux encore
lorſqu'il n'aime plus. Et Cécile , fon
>> inquiétude n'est pas auffi abfurde , auffi
>> injufte que vous pourriez à préſent vous
" l'imaginer....... Une fille imprudente eſt
>> rarement une femme prudente & fage.
» Celle qui n'a pas réſiſté à fon Amant avant
>> le mariage , lui eſt rarement fidèle après ....
>> L'habitude de la foibletſe ſera priſe , le
" devoir & la pudeur ſont déjà accoutu-
» més à céder..... Jlai vu des femmes fe
>> marier avec la plus violente paffion ,&
>> avoir un Amant deux ans après leur ma-
>> riage; enſuite un autre ,& puis encore
" un autre, juſqu'à ce que mépriſées , avi-
> lies ".....
Cécile, épouvantée de cette image , s'écrie
: Ah ! maman , ai-je mérité tout cela ?*
Vous voulez dire , ai-je beſoin de tout cela ,
lui répond ſa mère ? Puis voyant que Cécile
n'eſt pas affez calme pour prêter l'oreille
à ce qu'elle auroit encore à lui dire , elle
Nr. 8. 23 Fév. 1788 . Η
1
170 MERCURE
1
l'a renvoie ; elle s'approche de ſon bureau
&elle lui écrit :
» Ma Cécile , ma chère fille , je vous
>> l'ai promis , cette ſeule fois , vous aurez
>> été tourmentée par la ſollicitude, d'une
» mère qui vous aime plus que ſa vie ;
→ enſuite fachant fur ce ſujet tout ce que
>>je ſais , tout ce que j'ai jamais penfé ,
» ma fille jugera pour elle-même ; je pourrai
ورو
?
la faire ſouvenir quelquefois par un mor
» de ce que je lui aurai dit aujourd'hui ;
ג mais je ne le lui répéterai jamais. Per-
> mettez donc que j'achève , Cécile , &
>>ſoyez attentive juſqu'au bout. Je ne vous
>>>dirai pas ce que je dirois à tant d'autres ;
>> que fi vous manquez de ſageſſe , vous
>> renoncerez à toutes les vertus ; que ja-
>> louſe, diffimulée, coquette, inconftante,
>> n'aimant bientôt que vous , vous ne ſe-
>>rez plus ni fille , ni amie , ni amante :
» je vous dirai au contraire , que les qua-
➡lités précieuſes qui ſont en vous , & que
>>vous ne ſçauriez perdre, rendront la perte
de celle-ci plus fâcheuſe , en augmen-
>> teront le malheur & les inconvéniens,
Il eſt des femmes dont les défauts ré-
>> parent en quelque forte & couvrent les
vices : elles confervent dans le défordre
un extérieur décent & impoſant. Leur
>>hypocrifie les ſauve d'un mépris qui auroit
rejailli fur leurs alentours. Impérieuſes
& fières , elles mettent fur les
autres unjoug qu'elles ont ſecoué ; elles
۱
DE FRANCE. 171
>>établiſſent & maintiennent la règle; elles
>> font trembler celles qui les imitent......
» Leurs maris , pour peu que le haſard les
→ ait ſervies , les croient des Lucrèces ; &
>>leurs enfans, loin de rougir d'elles , les ci-
ود
tent comme des exemples d'austérité ; mais
vous, qu'oferiez- vous dire à vos enfans ?
Qui ôferiez- vous blâmer ? Héſirant , vous
interrompant , rougiffant à chaque mot ,
>> votre indulgence pour les fautes d'autrui
>> déceleroit les vôtres. Le déſordre s'établiroit
autour de vous : fi votre mari avoit
une maîtreffe , vous vous trouveriez heu-
» reuſe de partager avec elle une maiſon
ود
20
fur laquelle vous ne vous croiriez plus
de droit , & peut être laiſſeriez- vous par--
>>tager à ſes enfans le patrimoine des vôtres.
Soyez ſage , ma Cécile , pour que
>> vous puifliez jouir de vos aimables qua-
" lités : foyez ſage , vous vous expoſeriez ,
ود
en ne l'étant pas , à devenir trop mal-
>> heureuſe. Je ne vous dis pas tour ce que
>> je pourrois dire ; je ne vous peins pas
>> le regret d'avoir trop aimé ce qui méri-
>> toit peu d'être aimé ;le déſeſpoir de rougir
>> de fon Amant , encore plus que de ſes foibleſſes
, de s'étonner, en le voyant de ſang
>>froid , qu'on ait pu devenir coupable
>>pour lui . J'ai fini , Cécile. Profitez , s'il
>>eſt poſſible , de mes conſeils ; m. is fi vous
> ne les ſuivez pas , ne vous cachez ja-
» mais d'une mère qui vous adore ; que
> craindriez - vous ? des reproches ? Je ne
H2
172 MERCURE
>> vous en ferois point ; ils m'affligeroient
>> plus que vous. - La porte de mon atta-
>> chement?- Je ne vous en aimerois peut-
>> être que plus, quand vous ſeriez àplaindre,
>& que vous courriez riſque d'être aban-
>> donnée de tout le monde.-De me faire
>>>mourir de chagrin ? - Non , je vivrois ,
>> je tâcherois de vivre , de prolonger ma
> vie pour adoucir les malheurs de la vôtre ,
>>*& pour vous obliger à vous eſtimer vous-
» même, malgré des foibleſſes qui vous laif-
>> ſeroient millevertus ,&à mes yeux mille
> charmes ".
Sans doute , c'eſt en parlant de ce ton ,
&c'eſttrès-ſouvent celui de l'Auteur , qu'on
pénètre dans un jeune coeur , & qu'on le
rend docile à toutes les impreſſions qu'on
veut qu'il reçoive: c'eſt ainſi qu'on lui infpireungrandattachement&
une égale confiance,
&qu'on peut trouver dans la crainte
qu'il auroit de nous affliger , un fentiment
plus fort peut - être contre ſes foibleſſes ,
que l'autorité même des principes&de la
vertu. Malheureuſement , cet Ouvrage fi
moral , & où éclate tant de talent , eſt reſté
imparfait. La mère , mécontente du jeune
Lord , & fachée que Cécile , quoiqu'à
moitié déſabuſée, ne rende pas affez de juftice
àun autre Amant qui voudroit rechercher
ſa main , & qui eſt plus aimable &plus
amoureux , le décide à quitter Lauſanne
& à aller avec ſa fille faire une viſité àune
parente qu'elles ont en Languedoc. C'eſt
ainſi que ſe termine la première Partic.
DEFRANCE. 173
د
Nous apprenons , en commençant la ſeconde
que Cécile && fa mère ont loué
deur maison à des étrangers qui font venus
l'occuper tout de ſuite; & qu'on attendant
que la ſaiſon deur permit de ſe mettre en
voyage , elles ſe ſont réfugiées dans une
maiſon de campagne qui leur a été prêtée
parun de leurs amis. Tout le reſte de cetre
Heconde Partie eſt rempli par un épiſode
plus long & plus intéreſſant que l'Ouvrage
principal ; ce qui feroit fans doute un défaut,
li l'on pouvoit jamais appeler défaut
sce qui amène des beautés d'un ordre fupérieur.
Voici comment l'Auteur a lié cet
epiſode au reſte de ſon Roman.
Le jeune Lord eft à Lauſane avec un de
fes parens plus âgé que lui de quelques
années , & qui dui fert en quelque ma
nière de Gonverneur. Pendant que le Lord
s'attache à Cécile , fon parent paroît s'attacher
à la mère. Bientôt à fes affiduités ,
&à d'autres ſignes qui accompagnent ordinairement
les paflions naillantes , on ne
doute point qu'il n'en ſoit amoureux. Il
nien eft rien cependant , & ſes affiduités
ont une autre cauſe. La mère de Cécile a
dans les traits , dans les ſentimens , dans
de tour de ſon eſprit , une multitude de
chofes qui retracent à l'Anglois une femme
de fon pays , pour qui il a eu une paffion
qui n'est pas éteinte , &de laquelle
de forres raifons l'obligent à vivre éloigné.
La mère , qui lui découvre beaucoup de
H
1
174 MERCURE
1 qualités aimables , & qu'il intéreſſe d'ailleurs
par une mélancolie qui va toujours
en croiffant , lui en demande un jour la
cauſe : il la dit; & c'eſt ſon hiſtoire , &
celle de la femme qu'il aime , qui compofent
l'épiſode dont il s'agit.
L'Auteur y met en action un caractère
qui n'eſt pas rare parmi les hommes , &
qui cependant n'avoit été peint , à ce qu'il
nous ſemble , par aucun Ecrivain. Il donne
à fon héros une figure aimable , beaucoup
de bonté , de douceur & d'eſprit , & encore
plus de foibleſſe. Il n'est pas dépourvu
de ſenſibilité; mais c'eſt une de ces ames
molles & fans énergie, qui , en faiſant tout
ce qu'elles peuvent, ne rendent jamais qu'à
moitié aux autres les ſentimens dont elles
font l'objet. Il avoit un frère jumeau qui
avoit eu pour lui dès l'enfance un attachement
extrême ; ſi ce frère eût vécu , & que
leur amitié eût ſubſiſté , il auroit été heu
reux par elle , car il ne falloit pas une émotion
plus puiflante à cette ame fans reffort.
Mais fon frère le ſuiten Amérique ,
& il eſt tué à ſes côtés dans une bataille.
On ramène l'autre en Angleterre , où fa
douleur & fes agrémens extérieurs intéreffent
une jeune femme charmante. Il en
eft aimé , il l'aime aufli , par reconnoiffance
peut-être , mais enfin ſuffisamment
pour l'eſpèce de bonheur dont il abeſoin.
if auroit donc encore été heureux , fi le
fort de cette femme eût été un fort ordi
DE FRANCE. 175
naire , mais elle avoit été vendue par fa
mère aux déſirs d'un riche Lord ; & bien
qu'elle eût depuis vécu d'une manière exemplaire
, cette première idée effarouchant le
père de l'Amant , il défend à ſon fils de
l'épouſer. こ
Il n'oſe déſobéir : alors le dépit porte Caliſte
à accepter la main d'un autre Amant :
lui-même ſe laiſſe marier à une autre femme
, qui défire d'abord ſon attachement ,
mais qui n'a ni l'eſprit de connoître ſon caractère
, ni les qualités qu'il falloit pour pénétrer
dans ſon coeur. C'eſt une femme
vaine& haute. Son mari s'éloigne de plus
en plus d'elle , & l'eftime ne le lui ramène
pas. Ladi Betti n'en mérite aucune. Elle a
pris le parti de ſe dédommager avec d'autres
de cet attachement qu'elle n'obrient
point. Elle a pluſieurs intrigues de ſuite, &
met fi peu de foin à les cacher . qu'elles
frappent les regards du père de fon mari.
Il croit devoir avertir ſon fils : nous rapporterons
ſa réponſe , comme un des endroits
de l'Ouvrage où le caractère de cet
homme foible , mais raisonnable & bon ,
eſt le mieux tracé.
» Je lui répondis qu'il ne m'étoit pas
>> poſſible d'ajouter à mes autres chagrins
celui de tourmenter une perſonne qui
» s'étoit donnée à moi avec plus d'avan-
>> tages apparens pour moi que pour elle ,
* & qui dans le fond avoit à ſe plaindre.
Il n'y a perſonne , lui dis-je , au coeur,
ود
H4
176 MERCURE
:
→ à l'amour-propre & à l'activité de qui
>> il ne faille quelque aliment. Les femmes
du peuple ont leurs foins domeſtiques ,
>&deurs enfans dont elles font obligées
>> de s'occuper : les femmes du monde ,
>> quand elles n'ont pas un mari dont
elles foient le tout , & qui ſoit tout
" pour elles , ont recours au jeu , à la galanterie
, on à la haute dévotion . Mi-
> ladi n'aime pas le jeu , elle oſt d'ailleurs
trop jeune encore pour jouer; elle eft
jolie& agréable ; ce qui arrive eſt trop
>> naturel pour devoir s'en plaindre ......
" Je ne veux me donner ni l'humeur , ni
>> des ridicules d'un mari jaloux. Si elle
étoit ſenſible , férieuſe , capable en un
amor de m'écouter & de me croire , s'il
>> y avoit entre nous de véritables rapports
de caractère , je me ferois peut-être ſon
>>ami , & l'exhorterois à éviter l'éclat &
>>> l'indécence , pour s'épargner des chagrins
→& ne pas aliéner le public; mais comme
>elle ne m'écouteroit pas , il vaut mieux
>>>que je conferve plus de dignité ,& que
›je laiſſe ignorer que mon indulgence eſt
>> réfléchie. Elle en fera quelques écarts
de moins fielle ſe flatte de me tromper.
Je fais tout ce qu'on pourroit me
dire fur le tort qu'on ade tolérer le défordre;
mais je ne l'empêcherois pas ,
" à moins de ne pas perdre ma femme
de vue. Or quel Caſuiſte affez ſévère
pour ofer me preſcrire une parcille tâ-
>> che ? Si elle m'étoit preſcrite , je refuſe
DE FRANCE 177
rois de m'y ſoumettre , je me Inifferois
> condamner par toutes les autorités , &
j'inviterois l'homme qui pourroit dire
» qu'il ne tolère aucun abus , foit dans la
>> choſe publique , s'il y a quelque direc-
» tion, foit dans ſa maiſon s'il en a une ,
→ foit dans la conduire de fes enfans, s'il en
a,foit enfin dans la fienne propre ; j'in-
> viterois , disje , cet hommelà à me jeter
>> la première pierre.
Mon père me voyant ſi déterminé , ne
→ me répliqua rien ; il entra dans mes inten-
» tions , & vécut toujours bien avec Ladi
Betti; &dans le peu de temps que nous
>>fûmes encore enſemble , il n'y eut point
>> de jour qu'il neme donnât quelque preuve
de fon extrême rendreffe pour moi. Je
me ſouviens que dans ce temps-là un
› Evêque,parent de Ladi Betti , dinant chez
- mon père avec beaucoup de monde , ſe
mit à dire de ces lieux communs , moitié
> plaifans, moitié moraux , fur le mariage ,
>> l'autorité maritale , &c. qu'on pourroit
- appeler plaiſanteries eccléſiaſtiques , qur
font de tous les temps , & qui dans cette
> occafion spouvoient avoir un but particulier.
Après avoir laiſſé épuifer à neuf
vieux fujet , je dis que c'étoit à la
» Loi & à la Religion , ou à leurs Miniftres
, à contenir les femmes , & que
ſion en chargeoit les maris , il faudroit
- au moins une diſpenſo pour les gens occupés
, qui alors auroient trop à faire ,
H
178 MERCURE
*"& pour les gens doux & indolens , qui
>> feroient trop malheureux. Si on n'avoit
>>cette bonté pour nous , dis je avec une
>> forte d'emphaſe, le mariage ne conviendroit
plus qu'aux tracaffiers & aux im-
>> bécilles , à Argus , & à ceux qui n'au-
>> roient point d'yeux. Ladi Betti rougit. Je
>> crus voir dans ſa ſurpriſe , que depuis
>> long-temps elle ne me croyoit pas affez
> d'eſprit pour parler de la forte , &c. *
Il ſemble que tant de raiſon , de dow
ceur & d'indulgence auroit dû ramener
Ladi Betti à ſes devoirs , ou lui donner du
moins un peu plus de reſpect pour les bien
féances.Mais non, ſon déſordre augmente.
Bientôt elle s'y livre avec tant d'éclat, que
fon mari croit devoir ſe ſéparer d'elle : il
accepte d'accompagner le fils d'un de ſes
parens qui va commencer ſes voyages ; il
vient avec lui ſur le Continent. C'eſt là
qu'il apprend la mort de la malheureuſe
Caliſte , qui périt accablée de chagrins domeſtiques
, & déſeſpérée de l'avoir perdu.
Il règne dans cet épiſodeun intérêt touchant
; nous aurions pu le prouver en
multipliant les citations , mais il vaut
mieux renvoyer à Pouvrage même. Nous
croyons que le Lecteur y remarquera avee
beaucoup d'eſprit & de ſenſibilité , le talent
de bien deſſiner les caractères , & de
les placer dans des ſituations où ils ſe développent
d'eux-mêmes , & bien plusheureu
fement que par des paroles. Quant au ſtyle ,
it eſt plein de chaleur& de natureli il l'eft
DE FRANCE. 179
auſſi très-ſouvent d'élégance ; nous ne diffimulerons
cependant point qu'il laiſſe à cet
égard quelque choſe à défirer. L'Auteur est
doué de la plus extrême facilité , & il eſt
quelquefois entraîné par elle. Lorſque la
penſée ou la ſituation le ſoutiennent , fon
ſtyle ne reſte jamais au deſfous ; mais il y
a des détails qu'il a oublié d'ennoblir , &
où il tombe dans des négligences qu'on ne
fauroit excuſer. Il ſemble qu'il auroit mieux
valu ſuivre un procédé contraire. Lorſqu'on
a le bonheur de rencontrer une grande idée ,
on peut la produire telle qu'elle eft , & ne
rien craindre ; ſa hardieſſe , ſa nouveauté
ou ſa profondeur , ſuffiſent àſa parure : mais
on a beſoin de travail & d'art pour faire
paſſer les idées communes, & ce ſont celleslà
qu'il faut embellir par l'expreffion .
On peut auffi reprocher à l'Auteur de
Caliſte , un uſage trop fréquent des répétitions.
Jusqu'au moment où il ſera queſtion du
mariage......... Mais lorsqu'il est queſtion de
l'épouser..... En vérité, Madame, celaferoitinsupportable
; car à présent que cela n'a
rien de réel , l'idée m'en est infupportable
, &c . &c.
Il nous ſemble qu'on ne paffe guère ces
formes de ſtyle qu'aux Penſeurs par excellence
, à ceax , qui , exerçant ſans ceffe
la raifon , la fatigueroient promptement ,
s'ils n'appeloient à leur aide la plus extrême
clarté. Cette claſſe d'Ecrivains mène fou
H
180 MERCURE
1
vent le Lecteur dans des routes nouvelles;
&comme à la plus lègere obſcurité notre
eſprit ſeroit arrêté ou refroidi , il faut bien
qu'ils facrifient tout autre mérite an beſoin
d'être entendus. Mais dans les Ouvrages d'imagination
, on parleau Lecteur de ce qu'il
aime&entend le mieux. Alors une partie
de fon attention hai fuffit pour ſe tenir
au courant des chofes ; il garde l'autre pour
le ſtyle , & me pardonne rien à d'Auteur..
Malgré des taches que nous n'avons pas
voulu diſſfimuler , & qu'il eſt aife de faire
diſparoître , les Lettres de Lauſanne & Ca
lifte nous paroiffent des Ouvrages vraiment
diftingués ;&cequi doit leur donner unnouveau
prix, ils font d'une femme ( Mme.de
Char.... ), qui les a écrits dans une Langue
qui n'eſt pas la ſienne; car elle n'eft pas
née en France , & elle n'y habite pas.
(Cet Article eft deM. Comey.... )
ANATOMIE des vaiſſeaux abforbans du
corps humain , par M. CRUIKSHANK.
Ouvrage orné de Planches ; & traduit
de l'anglois par M. PETIT - RADEL
Docteur-Régent de la Faculté de Médecine
de Paris. A Paris , chez Froullé,
Libraire , quai des Augustins ; in - 8 °..
Prix, broché, 4l. 10f.;relié, 5 1.165.
UNE des découvertes qui ont frappé
le plas fortement l'efprit humain, eft celle
N
DE FRANCE.
de la circulation du ſang ; elle immortalifa
le nom de ſon Auteur , & le fit retentiE
juſqu'aux oreilles de cette claffe d'hommes
qui jouit des bienfaits de la Nature & de
weux de la Science , fans ſe douter de ce
qui s'y paffe. On cont que , pour le coup
on avoit trouvé le ſecret de la vie , &
qu'il ne s'agiſſoit plus que du choix des
moyens d'en tirer le meilleur parti. On
favoit que le ſang circuloit , & on étoit
content : on dormoit tranquillement fur
la foi de la nouvelle découverte . Cependant,
comme elle n'apporta aucun changement
dans le cours des choſes humarnes
, le vulgaire y fut bientôt accoutumé ,
& l'enthouſiaſme qu'elle avoit excité ſe
calma peu à peu. Elle eut une influence
plus durable fur les idées des Médecins
-&ſur les méthodes de guérir. On ne vit
guère dans les maladies que des réſultats
d'obftacles que le ſang & les humeurs
éprouvoient dans leur circulation , & par
conféquent on ne s'embarratſa guère que
des moyens d'en rétablir la liberté. La
ſaignée parut le plus prompt & le plus
puiſſant de ces moyens. On alla même juſ
qu'à penser qu'un homme pouvoir changer
de ſang comme d'habit ; qu'un vieillard
, en recevant dans ſes vaiſſeaux le fang
d'un jeune animal, pouvoit ranimer fon exiftence
chancelante , & fortifier la trame affoiblie
de fes jours. Les effais de ce genre
furent trop mortifians pour ceux qui les
182 MERCURE
1
i
confeillèrent , & trop funeſtes pour ceux
qui s'y ſoumirent , pour qu'ils puſſent ſe
multiplier. Mais la ſaignée conſerva ſon
empire ; & fans vouloir fixer le degré d'utilité
qui peut être réſulté de la découverte
de la circulation du ſang , on peut dire ,
fans exagération , qu'elle a fait verſer plus
de ſang en Europe , que toutes les batailles
qui s'y ſont données depuis le temps d'Harvée
juſqu'à nos jours.
La découverte du ſyſtême des vaiſſeaux
abſorbans peut être, regardée comme le
complément de la découverte de la cir
culation du fang. La première nous apprit
que le ſang pouffé par la contraction du
coeur dans les gros troncs des artères , va ,
par leurs ramifications innombrables , ſe
répandre dans toutes les parties du corps ;
& que là , pris par les extrémités correfpondantes
des veines , il eſt reconduit ,
par leurs troncs , dans les ventricules du
coeur, où il entre dans le temps de leur
dilatation . Nous apprenons par la découverte
du ſyſtême abſorbant , que les fluides
ont éré ſéparés de la maſſe du ſang, pour
des ufages néceſſaires & particuliers dans
l'économie animale , tels que la lymphe
qui ſert à l'entretien & à l'accroiffement
des organes , les parties les plus fubtiles
de la bile , celles de la liqueur ſéminale,
les humeurs , qui lubréfient les différen-
⚫tes cavités du corps , & font abſorbés par
les extrémités d'un genre de vaiſſeaux dif
DE FRANCE. 185
tinct des artères & des veines , & ramenés
par des troncs comuns dans la circulation
générale. C'eſt auſſi par ces vaiſſeaux
que les fluides qui touchent les ſurfaces,
ſoit externes , foit internes du corps , font
attirés. Ceux dont les orifices s'ouvrent à
la fuperficie du corps , pompent l'humidité
de l'air , & avec elle ſouvent les principes
de beaucoup de maladies. De pareils vai
ſeaux abforbent dans le canal des inteftins
les parties les plus fluides du chyle , de
forte que les parties les plus groffières ,
jetées à l'extrémité de ce canal, fe tronvent
n'être plus que le marc folide des alimens
qu'on a pris. On donnoit autrefois le nom
de veines lactées aux vaiſſeaux qui abſorbent
le chyle. Mais depuis qu'on a vụ
qu'ils ſe chargent de tous les autres flui-
- des , lorſqu'ils n'ont point de chyle à prendre
, & que d'ailleurs ils ſe rendent à un
tronc commun avec les vaiſſeaux lymphatiques
, on les a confondus dans une même
claffe de vaifſeaux deſtinés à une même
fonction , qui eſt celle d'abforber. Il étoit
réſervé au Docteur Hunter & à M. Cruikshawk
, fon Difciple, de faire voir l'enſemble
de ce ſyſtême de vaiſſeaux , dont on
ne connoiffoit autrefois que des branches
féparées. Ces Anatomiſtes penſent qu'il
n'y a que ce ſeul genre de vaiſſeaux qui,
dans le corps humain , rempliffent la fonction
d'abforber ; opinion qui ne nous paroît
pas tout- à- fait démontrée , & à la
184 MERCURE
quelle on pourroit oppoſer des raifons qui
ne peuvent point trouver de place ici.
La connoiffance des vaiſſeaux abſorbans
ſemble plus propre à étendre les limites
de la Médecine , à lui fournir des vûes
pratiques , à s'adapter à fes procédés , que
celle de la circulation du ſang. Cependant
cette dernière découverte eut plus d'éclat ;
elle fit plus de bruit dans le monde ſavant ,
que n'en fait aujourd'hui celle du ſyſteme
des vaiſſeaux abforbans. La différence de
ces impreſſions ſur les eſprits tient à celle
des circonstances. Dans les temps voifms
de l'époque de la renaiffance des Lettres
&des Sciences en Europe , on ſe jeta avec
enthouſiaſme dans les routes tortueuſes qui
mènent au Sanctuaire de la Nature. Le
ſuccès des premiers pas qu'on y fit , devoit
produire & produiſit en effet l'étonnement,
qui n'eſt pas une diſpoſition bien avantageuſe
pour fixer avec juſteſſe le véritable
prix des chofes. A chaque découverte , on
erut tenir le fil qui devoit conduire fûrement
dans les détours obfcurs du labyrinthe
où l'on erroit. Les premiers refforts
de la machine humaine découverts , firent
croire qu'on alloit bientôt ſe rendre maître
des ſources de la vie ; & c'eft à cette
fituation des eſprits que la découverte de
la circulation du ſang dut fa célébrité. Depuis
ce temps , l'eſprit humain , fortifié
par l'expérience , s'eſt laiſſe moins éblouit
par fes acquifitions : il jouit avec réſerve
1
DE FRANCE. 195
de ſes richeſſes , qu'il fait n'être pas toutes
d'un uſage actuel. En effet , il y a des
vérités qui , quoique précieuſes en ellesmêmes
, ne font point d'une unité immédiate
; elles ſemblent condamnées à être
ſtériles juſques à ce qu'elles foient jointes
à une maſſe de connoiſſances qui leur
donne toute leur valeur. Celui qui en
découvre une , n'a beſoin , ſans doute , que
d'elle pour fon bonheur & pour ſa gloire;
mais la multitude qui vondroitsen recueillir
les fruits , eſt moins frappée d'un bien
qui eſt éloigné & dont la jouiffance eft
réſervée à fes deſcendans.
Quel que foit le fort de la découverte
des vaiſſeaux abſorbans , il eſt certain qu'elle
laitſe entrevoir des vérités ignorées juſqu'à
préſent, & qu'elle promet des réſultats utiles
à l'Art de guérir. Si l'homme peut efpérer
de grandes lumières fur fon exiftence
phyſique de la part de l'Anatomie ,
il doit les attendre des recherches qu'elle
afera dans ces parties déliées de notre organiſation
, que leur fubtilité dérobe ànos
fens. C'eſt là que la Nature , retranchée &
rendue inviſible , exécute ſes grandes opérations
, & que paroiffant vouloir nous réduire
à ne connoître que des effers pour
en faire notre profit , elle s'obſtine à nous.
cacher les cauſes.
136 MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
V
IE de Frédéric II , Roi de Pruffe , accompagnée
d'un grand nombre de Remarques , Anecdoses
& Pièces juſtificatives , dont la plupart n'ont
point encore été publiées. 4 Vol. in-8°. A Strafbourg
, chez J. G. Treuttel , Lib.; à Paris , chez
les principaux Libraires ; & à Genève , chez Barde ,
Manget &Compagnie.
Frédéric II eft fans contredit du nombre de
ces homines dont 1hiſtoire doit intéreſſer. Sa Vie
eft curieuſe par les évènemens importans qu'elle a
fait naître; elle eſt utile par les exemples & les
leçons qu'elle donne aux homines; & ces cxemples
font d'autant plus multipliés , que le Héros
aacquis dans différentes carrières la plus grande
&la plus juſte célébrité...
La Vie que nous annonçons fait connoître ce
grandhommedepuis ſa naiſſance juſqu'à la mort.
Il y a une foule d'Anecdotes piquantes. L'Auteur
a montré les qualités de fon Héros , fans diffimuler
ſes foibleſſes. Nous reviendrons fur cet Ouvrage.
ESSAIS historiques fur les Moeurs des François
depuis Clovis juſqu'à S. Louis , 48, 49, 50 &'s re.
Livraiſons; par M. de Sauvigny , Chevalier de
S. Louis , Cenfeur Royal , & c.
Ces Effais , aufli importans que curieux , jouifſent
d'un ſuccès foutenu. Ils contiennent plufieurs
Ouvrages complets , tels que la Vie de Grégoire
1
i
4
DE FRANCE. 187
deTours , & fon Hiſtoire de France , la continuation
de cette Hiſtoire juſqu'à la fin de la première
Race des Rois de France,par Frédegaire , les Epitomes
, le Recueil des Lettres des Rois , Reines ,
Grands , &c. , & les Ouvrages de Sidonius.
La dernière Livraiſon offre le premier Cahier
de la Loi Salique , l'original & la Traduction , avec
les Anecdotes relatives à chaque texte des Loix ,
auxquelles M. de Sauvigny a joint & adapté les
Formules de Marculfe , &c. On donnera bientôt
un extrait de Sidonius , Poëte célèbre du se. fiecle,
qui méritoit d'être plus connu dans les fiècles
fuivans.
On trouve ſéparément , rue du Bac , Nº. 197.,
au Bureau des Eſſais hiſtoriques , le Recueil des
Lettres des Rois , Reines , &c. 2 Vol . in-4°. & in-
8°.; les OEuvres de Sidonius , 2 Vol. in-4 ° . in-
8°. On peut auſſi ſe procurer ſéparément la Loi
Salique , l'original & la Traduction .
2:
&
LE Prophete Luftubrelu , ou Almanach, contetenant
ce qui arrivera de fingulier & de remarquable
à Paris dans le cours de l'année 1788 .
Chez Lefclapart , Lib. , rue du Roule ; Defray ,
quai des Auguſtins ; & chez les Marchands de
Nouveautés.
Le Portrait de la Reine , imitant le trait de
plume ,gravé par Petit , d'après l'original à main -
levée , par Bernard. Prix , 4 liv. A Paris , chez
Chereau & Joubert , rue des Mathurins , aux deux
Filiers, d'or ; & chez Jauffret , Peintre-Doreur &
Md. d'Eſtampes , rue de la Ferronnerie.
L'Auteur de cette Gravure curieuſe & agréable
, grave de la même manière le Portrait da
Roi, qui fera pendant.
188
T
MERCURE
PASSAGE du Roi au Havre , deffiné par F. M.
Queverdo , & gravé par P. V. de l'Epine. Prix ,
3 liv . A Paris , chez l'Auteur , rue du Fouare ,
près la place Maubert , No. 21 .
Il y a de la netteté dans la gravure &le def-
Tein de cette Eſtampe.
ALMANACH de la Ville de Compiegne, pour
l'année biſſextile 1788. ACompiegne , chezBertrand,
Imp. Lib.; & à Paris , chez Varin , Lib .
ruc du Petit-Pont. On trouve chez le même Libraire
les deux Ouvrages ſuivans :
Problême d'Acoustique , curieux & intéreſſant,
dont la ſolution eft propoſée aux Savans , d'après
les idées qu'en a laiſſéesM. l'Abbé de Hautefcuille,
Chapelain de l'Eglife Royale de Saint-Aignan
d'Orléans.
L'Auteur a fait un travail utile à l'humanité ;
Il a fait, &propofe aux Savans de faire des tentatives
pour faciliter aux Sourds la faculté d'entendre;
& fes réflexions peuvent concourir à di
tiger fructueuſement leur travail.
BIBLIOTHÈQUE Univerſelle des Dames. A
Paris , rue & Hôtel Serpente .
CeVolume renferme la phyſique de l'homme.
L'Efprit de M. Necker ; in-8°. A Londres ; &
fe trouve à Paris , chez Prault , Imp. du Roi ,
quai des Auguftins.
Le nom célèbre que préſente le titre de cet
Ouvrage , les matières qui y ſont traitées , & les
circonstances actuelles, concourentà le rendre intérefſfant
pour le Public. Ce ne font pas des pen
DE FRANCE.
189
ſéesdétachées&accumulées ſans ſuite, comme les,
Esprits qu'on a publiés communément , ce font
diversmorceaux raſſemblés ſous des titres différens,
& qui forment comme antant de Chapitres. Nous
reviendrons fur cet Ouvrage.
JERUSALEM délivrée, Poëme du Taffe , neu
velle Traduction , par M. le Brun. 2 vol. in- 12 .
Prix , 6 liv. rel . , sliv. br. A Paris , chez Nyon
le jeune , Lib . , pavillon des Quatre Nations.
On trouve chez le même Libraire , La Henriade
de. Voltaire , traduite en vers latins , par de Caux
de Cappeval , au ſervice de la Cour Palatihe.
Nouvelle édition , revue avec le plus grand foin,
d'après celle de Deux-Ponts , corrigée. Prix , 3 1.
relié , 2 1. 10 f. br.
Ces deux Traductions différentes ſont connues
&eftimées.
SERMONS du Révérend Père Geoffroy , de la
Compagnie de Jéſus , auxquels on a joint les
Oraiſons funèbres de Meffire Mathias Poncet de
la Rivière , ancien Evêque de Troies. 4 Volumes .
in-12. Prix , 10 liv. br. , 12 liv. rel. ; & francs
de port par la poſte , 12 liv. br. A Lyon , chez
Bruyſet frères , Imp. -Lib.; & à Paris , chez Prévoſt
, Lib. , rue de la Harpe,
Le P. Geoffroy , qui profeſſa vingt-deux ans la
Réthorique à Paris , y jouifſoit de beaucoup d'ef
time , & put compter , pour ainſi dire , autant
d'amis qu'il avoit forme d'Elèves. Son talent,
qui s'exerça en Littérature & dans l'Eloquence
facrée, étoit ingénieux & fécond. Il avoit fair
un grand nombre d'Ouvrages , dont pluſieurs ont
été perdus. En 1783 , on publia de cet Ecrivain
190 MERCURE
des Plaidoyers & Difcours oratoires qui ont été
annoncés dans ce Journal. Les Sermons que nous
annonçons aujourd'hui portant l'empreinte du
même talent , on ne leur fera guère que le reproche
que méritent ſes autres Productions ; on
ytrouvera de l'afféterie , & un ftyle trop brillanté.
Cedéfaut eſt bien répréhenſible en effet
dans l'éloquence facrée ; mais tous fes Sermons
n'en font pas également entachés ; & l'on s'apperçoit
que ce défaut ſe trouve plus rarement
dans les derniers Ouvrages , que dans les Productions
de ſa jeuneſſe.
VOYAGES en Allemagne du Baron de Risbeck ,
traduits de l'anglois ; revus & corrigés fur l'original
allemand; avec une Carte d'Allemagne. 3
Vol. in-sº. de plus de 300 pages chacun. Prix ,
8 liv. br. , & 11 liv. rel .; & francs de port par la
poſte, 9 liv. 10 f. br. A Paris , chez Regnault ,
Lib. , rue S. Jacques , vis-à-vis celle du Plâtre.
Avant M. le Baron de Risbeck , nous n'avions
que des notions confuſes ſur l'Allemagne. Il a
déchiré le voile qui la déroboit à mos yeux.
L'Empire eſt un coloſſe immenfe dont nous ne
pouvions faifir les diverſes parties ; il nous l'a,
pour ainſi dire, anatomifé , & nous en a montré
tous les membres les uns après les autres.
M. le Baron de Risbeck nous a fait connoître
auſſi le Danemarck & la Hollande ; il développe
fur-tout le Gouvernement Pruſſien, ſur lequel tant
d'Ecrivains ſe ſont groffièrement mépris. Ayant
déjà parlé de ect Ouvrage , nous dirons ſeulement
que notre Voyageur a peint , avec une fagacité
fingulière , les moeurs , le commerce , la
navigation , le Gouvernement, la Religion , la
population , l'induſtrie , l'agriculture , les Sciences,
les Arts , &c . &c. des différentes Souverai
netés qui compoſent l'Allemagne.
DE FRANCE.
19
M. Maty , Auteur de la Traduction angloiſe ,
étant mort avant que l'Ouvrage fut entierement.
imprimé , il s'y eſt gliſſé une foule de fautes
groffières , fur-tout dans les nomspprroopprreess&dans
les calculs. Pour éviter cet inconvénient , l'Editeur
de cette Traduction s'eſt procuré l'original
allemand , fur lequel il a fait revoir & corriger
ſa Traduction .
On a mis à la tête du premier Volume une
Carte d'Allemagne , la ſeule Planche néceſſaire à
cet Ouvrage ; l'Auteur & le Traducteur Anglois
ſe font difpenfés d'en mettre,
THEATRE d'un Amateur ; 2 vol. petit format,
A Paris , chez la veuve Ducheſne , Libraire , rue
S. Jacques.
Ces deux Volumes renferment pluſieurs Comédies
, dont une feule a été jouée. La première eft
Qui perd gagne , ou l'Ingrat fans le favoir , dont
le ſujet ne nous a paru ni heureux ni bien traité.
La ze. , plus foible peut-être que la précédente ,
eft le Curieux, Le ſujet eſt ce ridicule qu'on a
ſouvent traité ſous le titre du Connoiffeur , de
l'Amateur , &c.
Le Bienfait rendu , eſt celle de ces Comédies
qui a paru ſur la Scène avec ſuccès ; la Prèce eſt
bien conduite & moralement conçue,
Il y a auſſi un mérite d'obſervation dans les
Nouveaux venus ; mais de l'exagération , & unc
manière qui tourne trop peu àà l'effet . On lit avec
plaifir lefaux Avare. Quoique la Mère avare qui
y domine , rappelle un peu trop l'Harpagon do
Molière , la manière dont on la trompe , en affichant
une faufle avarice , eft adroitement conçue
&exécutée. Les deux ſuivantes qui terminent le
Volume , ont des momens d'intérêt ; le Complec
192 MERCURE DE FRANCE.
avorté & la Famille de M. Géraud ; le Complot
avorté kar- tout, qui eſt écrit & dialogué d'une
manière intéreffante.
En général , ces Comédies ſont de peu d'effet ,
peu dramatiques ; mais toutes reſpirent l'honnêreté
& la bonne morale.
COLLECTION de la Muſique de M. Gretry ,
N°. 8 , pour la Guitare , contenant l'Invocation de
La Comtesse d'Albert ; un Air de la fuite , avec
paroles italiennes & françoiſes , & un Air de M.
Corbelin. Nº . 1 , 2e. année , pour le Clavecin
; le même pour la Harpe , contenant l'Invocation;
un-Air de Madame Marin , & une Romance
de Caroline ; par M. Corbelin , ſeul chargé
, far M. Gretry , de l'arrangement de ſa Mufique.
Prix , 2 liv. 8 f. chaque Nº. , ou 18 liv.
en s'abonnant pour 10 Numéros. A Paris, chez
l'Auteur , rue Neuve-des-Petits-Champs , N°. 87 ;
&àVersailles , chez Blaifor , rue Satory.
TABLE.
LES Ailesdu Moulin , Fab. Recherches.. LES
AMlle de S. Seger
146
145 Lettres.
146 Anatomie.
Charade, Enig, &Log. Idem. Annonces &Notices...
APPROBATION.
169
180
186
J'AI lu, par ordre deMgr. le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 23 Février
1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe on
empêcher l'impreffion. AParis, le 22 Février 17865
RAULIN.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varsovie , le 28 Janvier 1788 .
d
LA Réponſe du Roi & du Conſeil Permanent
à la Note du Réſident Impérial ,
que nous avons rapportée , n'a pas été
différée , & contient en ſubſtance ce qui
fuit:
Après que le Souſſigné eut communiqué au Roi
& au Conſeil Permanent , la Note deM. de Cachet ,
chargé d'affaires de la Cour Impériale& Royale ,
du 12 de ce mois , contenant : que les circonftances
actuelles pourroient exiger la marche de
quelques troupes Impériales , par le territoire du
Roi& de la République ; il a été chargé de témoigner
en réponse : "Qu'il n'est pas au pouvoir
du Roi & du Conſeil Permanent de permettre , à
des troupes étrangères l'entrée dans les terres de la
République ; mais lorſqu'une tour alliée , avec
qui la République vit en amitié , s'eſt trouvée dans
le beſoin urgent de faire marcher ſes troupes par
la Pologne , le Conſeil ermanent s'eſt toujours
N°. 8. 23 Février 1768 . g
( 146)
borné , toutes les fois qu'une telle marche a été
annoncée , en ajoutant qu'elle ſe feroit ſans donner
heu de plainte aux habitans , & qu'on feroit obferver
une difcipline exacte , à communiquer aux
Etats de la République aſſemblés à la Diète , les
motifs & les cauſes qui rendoient néceſſaire une
telle marche. Cependant le Roi & fon Confeil ſe
flattent que la ſageſſe de S. M. l'Empereur , & fon
amitié pour cette République', trouveront encore
des moyens qui ne rendront point d'une néceſſité
inévitable l'entrée de ſes troupes dans la Pologne ;
&qu'en ce cas , au moins S. M. l'Empereur fera
pourvoir ſes troupes de ſes propres magaſins , en
conſidérant l'exportation immenfe de toutes fortes
de grains qui s'eſt faite de la Pologne dans laGallicie
, & qui n'a pas peu contribué à la grande
diſette qui , par la médiocrité de la récolte &
d'autres circonstances connues , afflige maintenant
les Provinces méridionales de la Pologne. >>
Il règne ici , depuis quelque temps ,
des fièvres putrides , qu'on attribue à la
température extraordinairement douce de
l'hiver.
Il eſt arrivé , pendant l'année dernière ,
à Dantzick , 658 navires , parmi leſquels
ſe ſont trouvés 107 Anglois , 106 Danois
, 163 Suédois & 75 Hollandois .
Les grains font à un prix très-haut , &
on craint qu'ils ne hauffent davantage , la
Pologne ne pouvant en fournir beaucoup.
-
Dans le cours de la même année , on
a compté à Dantzick , 337 mariages ,
1,091 naiſſances , & 1,938 morts . La petite
vérole , qui a régné dans cette ville
( 147 )
l'été dernier , a occaſionné cette grande
mortalité. D'ailleurs on a obſervé qu'aucune
année , dans ce ſiècle , n'a offert un
auſſi petit nombre de naiſſances.
Le commerce de Pologne paroît ſe
porter à Elbing ; du moins est- il certain
que pendant l'année dernière les productions
de la République ont paſſé en plus
grand nombre dans cette ville qu'à
Dantzich , la toilerie & le bois excepté.
DANEMARCK.
De Copenhague , le 28 Janvier.
Pour encourager la plantation des Cotonniers
dans les iſles des Indes occidentales
, le Roi a permis d'exporter , pendant
cinq ans , à l'Etranger , le Coton de
Sainte-Croix , moyennant un droit de fortie
de ſept & demi pour cent.
On écrit de cette même iſle de Sainte-
Croix , en date du 13 novembre , que le
24 octobre on y éprouva un ouragan terrible
, qui a fort endommagé les Cannes
à fucre & les Cotoniers : cinq bâtimens
firent naufrage ſur la côte occidentale.
,
En 1787 , on a compté dans l'Evêché de
Chriſtianſand , 917 mariages , 3,514 naiſſances
& 2,655 morts ; dans celui d'Aarhuns , 935 mariages
, 3,535 naiſſances ,& 3,430 morts ;&dans
celui de Riben , 890 mariages , 3,348 naiſſances ,
& 3,268 morrs.
gij
( 148 )
ALLEMAGNE.
De Vienne , le 2 Février.
Les plaiſirs du Carnaval ont fait diverfion
aux conjectures politiques & guerrières
Il y a eu bals à la Redoute , bals
à la Cour ; fêtes chez l'Ambaſſadeur de
France , fêtes chez le Prince Louis de
Lichtenstein. La circonſtance du mariage
de l'Archiduc a rendu ces divertiſſemens
plus nombreux & plus magnifiques .
Nous ne rendrons pas les propos vagues
d'une nouvelle tentative ſur Belgrade
, des ordres envoyés aux Commandans
d'en fixer l'époque au 24 janvier
dernier , des préparatifs des Turcs contre
Kinburn , de ceux des Ruſſes contre Oczakof,
des Couriers allant & venant , des
Régimens qui changent de place , des Fables
périodiques qu'on nous débite fur
l'intérieur de l'Adminiſtration Ottomane ,
des Négociations dont on devine le ſecret
& l'iffue , & de cent autres bruits pareils
qui rempliffent les Gazettes. Tant que
nous le pouvons , nous avons ſoin d'épargner
à nos Lecteurs ce fatras de rumeurs
populaires , que l'on prend trop
légèrement pour des nouvelles publiques .
« Par ordre du Gouvernement , tous ceux qui
ont des terres , ont été ſommés de donner à la
( 149 )
Cour un relevé exact de tous les grains , ainſi que
du foin qu'ils ont dans leurs magaſins. On affure
qu'ils feront obligés de livrer aux Commiſſaires
de la Cour , à ce prépoſés , la douzième partie du
ſeigle , la onzième de l'orge & de l'avoine , & la
huitième du foin : la Cour n'a pas encore fixé le
prix de ces denrées ; mais il ſera mitoyen entre le
plus haut & le plus bas. Comme on fait , avec
certitude , que les magaſins établis en Hongrie font
abondamment pourvus , il eſt à ſuppoſer que ces
meſures ne tiennent qu'à une fage prévoyance. La
douceur extraordinaire de la ſaiſon faiſant craindre
une mauvaiſe récolte , on veut aller au-devant
des beſoins extraordinaires que l'Etat pourroit avoir
pour une ſeconde campagne. >>
er
:
Quant aux petits faits journaliers , re
latifs à l'armée, ils ſe réduiſent aux détails
ſuivans . Du 30 janvier au 1. de ce mois ,
les équipages de l'Empereur font partis
pour la Hongrie. Les Confeillers Auliques
de Turckhein & de Kraus , & le Secrétaire
de guerre de Machewez , ont été
nommés , par S. M. , pour l'accompagner
à l'armée . Le Dodeur Kollmann , Médecin
du Corps , eſt parti , le 1er . février ,
pour Péterwaradin. La Chancellerie de
guerrene quittera cette Capitale que vers
la fin de mars . Les Compagnies d'Uhlans
, incorporées aux régimens de l'Empereur
, de Richecourt & des Chevaux-légers
, ont reçu ordre de former un cordon
depuis Bieliz juſqu'à Jaroflow. -Le
Prince Charles de Lichtenstein partira de
-
gij
( 150 )
cette Capitale , le 15 , pour ſe rendre
à l'armée de Hongrie. -On prépare à
Groſcanifcha un logement pour y recevoir
l'Empereur. Un Corps d'artilleurs a
ordre de s'y rendre.-Comme on craint
que les Turcs ne faſſent une invafion du
côté de Suczova , on a rompu le pont ,
&fait tranſporter les vivres aux environs
de Homora. -Pluſieurs Ingénieurs-Géographes
ont reçu ordre de lever une carte.
de Gallicie , d'après la répartition aquelle
de cette Province. On affure que la
jonction des armées Impériales s'effectuera
aux environs de Winniza , dans la Vaivodie
de Braclaw. Les troupes de la
Lombardie , qui doivent ſe rendre à l'armée
, s'aſſembleront à Gratz , d'où elles
marcheront enfuite par Furſtſenfeld, à leur
deftination. Ces troupes font : un bataillon
de Grenadiers de Brambilla , 2 bataillons
de Belgiojoſo , & 2 de Caprara ; ces derniers
y arriveront le6.
-
-
Le projet d'un ſubſide de guerre eſt
approuvé , & il fera publié inceſſamment.
On affure que ceux qui ont un revenu
annuel au-deſſus de 500 florins , paieront
, pendant la guerre , dix pour cent ;
&ceux dont le revenu eft au-deſſous de
cette ſomme , paieront cinq pour cent.
L'Empereur a nommé fon Miniftre
Plénipotentiaire à la Cour de Munich , le
( 151 )
Baron de Lehrbach , Commiſſaire Impérial
à la Diète de Ratisbonne , auquel fuccédera
, en cette qualité , le Baron de
Leykam .
De Francfort-fur-le-Mein , le 8 Février.
M. Taffaert , Sculpteur de réputation ,
né à Anvers , eſt mort à Berlin , où il
étoit établi depuis 13 ans. Le feu Roi
de Pruſſe l'avoit mis à la tête de fon
Académie des Arts ; & entre pluſieurs
beaux Ouvrages de cet Artiſte , la Pruffe
lui doit les deux Statues des Maréchaux
Keith & Zeidlitz , qui décorent la place
Guillaumede Berlin.
Le Comte Philippe de Sinzendorf & de Thannhaufen,
Burgrave de Rhineck , Tréſorier héréditaire
de l'Empire , Chambellan , Conſeiller
intime de l'Empereur , & Grand'Croix de l'Ordre
de Malte , eſt mort à Vienne , le 14janvier , dans
ia 62. année de ſon âge.
Belgrade fixant depuis deux mois les
regards de l'Europe , quelques-uns de nos
Lecteurs ne feront pas fâchés qu'on leur
rappelle , en peu de mots , le précis des
révolutions qu'a éprouvées cette Fortereffe.
« Située dans la Servie , au confluent de la Save
" & du Danube , elle fut priſe , en 1522 , par
» Sultan Soliman. En 1688 , les troupes Impéria-
» les , commandées par l'Electeur Maximilien Emg
( 152 )
>> manuel de Bavière , la reprit fur les Turcs , qui
>> s'en emparèrent de nouveau en 1690. Le Prince
» Eugène s'en rendit maître , par capitulation , en
» 1717,& elle fut aſſurée àla maiſon d'Autriche
» à la paix de Paſſarowiz. On la fortifia fi bien
» alors , qu'on la regarda comme imprenable ;
» mais après la bataille de Groska , en 1739 , elle
>> fut affiégée par les Turcs , auxquels on la céda
>> par le Traité conclu le 1 ſeptembre de cette
» même année , au camp Ottoman. Depuis cette
» époque , cette fortereſſe eſt reſtée au pouvoir
▸ du Grand Seigneur , qui en a fait rétablir fuc-
> ceſſivement les fortifications , rafées antérieure-
>>> ment& conformément au dernier Traité .
La marche des troupes de Brunfwick
pour les Provinces-Unies , eſt certaine ;
elles y vont relever au nombre de 2500
hommes , les Pruſliens qui s'y trouvent
encore. Ces nouvelles troupes , que la
République prend à ſa folde , confiftent
en 2 régimens d'Infanterie de 1000 hommes
chacun , en 200 Dragons & 300 Artilleurs
. Les Chefs des régimens d'Infanterie
font : le Lieutenant- gén . de Riedefel,
& le Colonel de Warenstad,qui commande
le régim. du Prince Frédéric de Brunswich ;
les Dragons feront fous le commandement
du Colon . de Riedefel;& les Artilleurs, fous
celuidu Lieutenant- Colonel de Heineman :
le Lieutenant-général de Riedefel aura le
commandement en chef de ces troupes .
-
( 153 )
ESPAGNE,
De Madrid , le 29 Janvier.
Le 11 , les deux carroſſes du Marquis
de Malpica & du Duc d'Arrion , fon petit-
fils , s'étant rencontrés dans la rue de
Bordadores , le Duc empêcha ſon cocher
de reculer , & le Marquis fon aïeul céda ,
donnant au jeune homme un exemple de
modération , qui a été approuvé par Sa
Maj. , & qui a occafionné une réprimande
auDuc.
Le Roi a envoyé ordre de faire fortir
d'Alicante les familles Juives à qui S. M.
avoit permis d'y entrer , &d'attendre fa
déciſion ſur l'établiſſement qui leur eft deftiné
dans les campagnes voiſines qu'on
penſe qu'elles habiteront.
Le Comte d'Altamira a été nommé
par le Roi , à la charge de Grand- Prévôt
de l'hôtel du Retiro , avec tous les honneurs
& prérogatives qui yfont attachés.
Le 14 , la veuve de Don Jean de Villamuva
, Tréſorier du Conſeil des Ordres,
qui avoit donné depuis peu quelques fignes
de fólie , s'eſt précipitée du balcon d'un
fecond étage , & s'eſt tuée .
Il eſt entré , depuis le 1er. juſqu'au 4de ce mois ,
dans les ports de Cadix, de la Corogne&de Saint-
Sébastien , 5 frégates, un brigantin & un paquebot
gv
( 154 )
venant de Vera-Cruz , de la Havane, de Monte-
Video&deMaracaybo. Ils portent, pourlecompte
dưRoi , 21,840 piastres &4,205 arrobes de tabac;
&pour celui du Commerce , 1,802,823 piaſtres ,
quantité d'or& d'a gent ouvré , de marchandises ,
de grains& autres effets évalués à plus de 900 mille
piaſtres.
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 12 Février 1788 .
Hier , le Docteur Horsley , nommé
Evêque de Saint-David , & le Docteur
Smalwell , transféré au Siége d'Oxford' ,
ont remercié S. M. de leur promotion .
La ſemaine dernière , le Duc de Richmond
, Grand Maître de l'Artillerie , remit
au Roi l'eſtimation des dépenſes à
faire pour les fortifications additionnelles
des ifles de Wight & de Jerſey , ainſi que
les plans de deux nouveaux forts qu'on
doit ſubſtituer aux vieux châteaux qui
feront démolis .
Demain commence le procès de M.
Haftings. Après s'être réunis dans leur
Chambre , les Pairs ſe rendront proceffionnellement
à la Grand'Salle de Weftminſter
, précédés des Maîtres de la Chancellerie
, des Grands Juges , des Fils aînés
de Pairs & des Paits mineurs , marchant
deux à deux , des Officiers de la
Chambre Haute , &c.; les Pairs fuivront
C
1
( 155 )
auſſi deux à deux , en commençant par
les plus jeunes ; le Sergent d'Armes , un
Hérault & le Lord-Chancelier, avec fon
Cortège , fermeront la marche. Les Pairs
placés fur leurs Siéges , ainſi que les Communes
en Comité de toute la Chambre ,
les Commiſſaires de l'impéachment étant à
la Barre , le Sergent-d'Armes ordonnera
de faire filence , ſous peine d'emprifonnement
, & fommera l'Accuſé de comparoître
.
M. Haftings poſera genou en terre , ſes
Conſeils étant à ſes côtés . Le Lord-Chancelier
le fera relever ; enſuite le Sergentd'Armes
proclamera l'objet de l'Affemblée.
Par ordre du Chancelier , l'un des
Secrétaires de la Chambre Haute lira les
articles d'impeachment ; M. Hastings y
répondra ; les Commiſſaires des Communes
produiront leurs témoin ; l'Avocat
de M. Hastings , ſa réplique , à laquelle
les Commiſſaires pourront dupliquer
, s'ils le jugent à propos. Telle ſera
la forme générale de cette folemnité juridique
.
Mercredi dernier , on a tranſporté de
la Tour à la Banque , foixante & dix mille
liv. fterl. en guinées & demi-guinées nouvellement
fabriquées : ce tranſport , pour
une valeur égale , ſe répétera chaque mercredi
, pendant quelques ſemaines .
gvj
( 156 )
1
1
:
Il a été expédié à Portsmouth , des ordres de
retirer de commiſſion les vaiſſeaux de garde le
Pégasede74canons , &l'Ardent de 64 ,& on s'occupe
à les dégréer pour les mettre en ordinaire.
Ondéſarme également le Gorgon , l'Actéon , le
Sheerness& l'Endymion de 44 , qui avoient été mis
en commiffion pour tranſporter des troupes dans
nos établiſſemens du dehors. Depuis que Lord
Hood a amené ſon pavillon , pour ſe rendre au
Parlement , le ſervice de ce port s'eſt fait à bord
du Barfleur de 98 , comme auparavant , mais ſous
les ordres immédiats du Capitaine Caldwell , qui
monte l'Alcide de 74 , comme le plus ancien Officier.
Il a été enjoint de retirer de commiffion , à Chatham
, le Sandwich de 90 canons , commandé par
le Capitaine Thomas Tomken , actuellement en
ſtation à Blackſtackes , & à bord duquel font environ
600 Matelots preſſés.
Les ouvriers employés à la tâche , travaillent
en toute diligence à la conſtruction & réparation
des vaiſſeaux qui ſe trouvent dans ce dernier chantier.
Les 9 , 48 & 49. régimens ſe font
embarqués à Corke , le 23 janvier , pour
ſe rendre aux Indes occidentales .
Suivant le rapport de nos Papiers , l'état
des fonds publics , rachetés par les
Commiffaires du fonds d'amortiſſement ,
:depuis deux ans , préſente 2,119,6501.ft.
achetées , au prix courant de la place ,
pourune fomme effective de 1,456,900 1.
ſterl .; mais cette eſtimation ne paroît pas
exacte ; car , le 6 , M. Newland préſenta
aux Communes, de la part de la Banque
( 157 )
d'Angleterte , un état de ces rachats , depuis
le mois de février 1787 , juſqu'au
dernier de janvier 1788 , qui porte à
1,080,215 liv. ft. la recette & la dépenſe
fur cet article , pendant l'année dernière
ſeulement. 268,690 liv. ft. font aſſignées
pour les achats de divers fonds à faire
entre le rer. de ce mois & le dernier
d'avril prochain,
Dans le réfumé que nous allons donner
des diſcuſſions Parlementaires , depuis la
rentrée , nous élaguerons toutes celles
qui n'ont qu'une importance locale , peu
fufceptibles d'intéreſſer des Lecteurs étrangers.
Quelques formalités à régler ſur l'ordonnance
des places à la Salle de Weſtminſter
, pendant lejugement de M. Haftings
, une motion de Lord Selkirk , contre
la validité d'un des ſuffrages obtenus
par Milord Cathcart , lors de ſon élection
dernière à la place d'un des ſeize Pairs
Ecoffois , fiégeant au Parlement , quelques
débats fur cette queſtion terminée
en faveur de Lord Cathcart , ſur l'avis du
Chancelier , & la préſentation d'un Bill ,
par Lord Rawdon , pour les débiteurs infolvables
: voilà ce qui a occupé , à peu
près excluſivement , la Chambre Haute
depuis fa rentrée.
Les Séances des Communes ont été
( 158 )
1
:
plus intéreſſantes . Elles ont reçu un grand
nombre de Pétitions , entr'autres celle de
la cité de Londres contre la Traite des
Nègres . Le 5 & le 6 , on y examina une
requêtepréſentée par les Diſtillateurs Anglois
, contre ceux d'Ecoffe , & dont voici
l'objet.
En 1786 , un acte du Parlement , au lieu de
taxer les diſtillations même , impoſa annuellement
fur les alambics , par forme de permiffion ( licence),
un droit de 30 shellings , impôt qu'on eſtimoit
devoir équivaloir à un droit de 10 pences par
galon d'eau-de-vie diſtillée. Mais comme en Angleterre
lesdroits impoſés ſur les liqueurs diſtillées
ſe montent à 2 sh. 9 pences par galon , aân que
cet encouragement ne pût faire aucun tort aux
Diſtillateurs Anglois , le même acte impofoit un
droit de 2 sh. fur chaque galon d'eau-de- vie importé
d'Ecoſſe en Angleterre. Nonobſtant cette
taxe , les Diſtillateurs Ecoſſois, non-feulement ont
fourni à la conſommation de leur pays , mais ils
ont ſupplanté les Diſtillateurs de Londres dans
leur propre marché , où ils ont importé , pendant
une année 900,000 galons d'eau-de-vie. La
Chambre conſidérant que l'encouragement accordé
par l'acte de 1786 , n'étoit deſtiné qu'à pourvoir
aux besoins de l'Ecoſſe , & non à monopolifer
l'approviſionnement de Londres , en faveur des
Ecoffois , a rétabli l'équilibre , en arrêtant qu'il
feroit impoſé fur les eaux-de-vie d'Ecoffe , importées
en Angleterre , un droit additionnel defia
pences.
Lc 4 , M. Kenrick , Membre des Communes
, demanda au nom du Chevalier
Elijah Impey , que cet ancien Chef Juge
( 159 )
de la Cour de Calcutta fût entendu à la
barre , pour répondre aux articles d'impéachment
portés contre lui.
Cette motion n'ayant éprouvé aucune
contradition , l'Accuſé ſe préſenta , &prononça
une défenſe de quatre heures fur
la première charge , relative au jugement
du Raïa Nunducomar. L'accuſation porte
que M. Haftings ayant été inculpé de divers
actes de corruption par ce Nunducomar
, il l'avoit fait pourſuivre pour un
crime de faux , antérieur de cinq ans ,
par la Cour de Judicature de Calcutta ; &
que , contre toutes les loix , ainſi que par
les manoeuvres iniques du Chevalier Elijah-
Impey , cet innocent Bramine avoit
été condamné & exécuté , malgré le foulèvement
général. Cette charge étant la
plus grave des fix qui compoſent l'impéachment
, M. Elijah- Impey crut devoir la
repouſſer dans le plus grand détail.
« Il jeta d'abord un coup d'oeil général fur
les affertions répandues dans les pamphlets &
ailleurs ; aſſertions injurieuſes à ſon honneur ,
puiſqu'on y déclaroit que , ſuivant l'opinion
d'un grand nombre de perſonnes reſpectables ,
la mort de Nunducomar avoit été un meurtre légal .
Une Feuille publique s'étoit permis de donner
cette opinion comme celle de Lord Mansfield ;
mais ce vénérable Vieillard l'avoit formellement
démentie, en affirmant que jamais il n'avoit fait
de pareille déclaration. Un autre rapport prêtoit
lamême façon de penſer au feu Juge Blackstone.
( 160 )
Sir Elijah- Impey demanda la permiſſion de lire une
lettre de ce célèbre Jurifconfulte , en date du 30
janvier, dans laquelle il déclare que l'adminiftra .
tion de l'Accuſé dans le Bengale , a été une diftribution
prudente & impartiale de la Juſtice.
Un honorable Membre de cette Chambre l'avoit
auſſi averti que l'on attribuoit au feu Lord Ashburton
(1) de s'être également élevé contre le fupplice
de Nunducomar ; bruit auſſi faux que le précédent ,
puiſque ce Lord lui avoit écrit en juin 1776, qu'il
ne voyoit rien du tout à déſapprouver dans fa
conduite (2) . Il avoit été depuis long-temps , &
étoit encore alors en correfpondance avec les Jurifconfultes
les plus célèbres , gens d'honneur
& de vertu , qui jamais ne ſe fuffent avilis à correſpondre
avec un afſaſſin legal , ou un Juge frauduleux
, comme on eſſayoit de le peindre : il n'en
remercioit pas moins Dieu&ſes Accuſateurs d'une
perſécution qui le mettoit à même de laver ſa réputation
des taches infâmes dont on avoit voulu
la fouiller.»
>>>Après cet exorde , Sir Elijah- Impey entra dans
ſes moyens de défenſe , & commença par difcuter
cette partie de l'accuſation , où l'on aſſuroit qu'il
étoit parvenu à ſe faire donner des pouvoirs illégitimes
, beaucoup plus étendus que fa chartre ne
lecomportoit. Il répondit que cette chartre avoit été
dictéepar Lord Thurlow, revuepar lesLordsBathurst,
Loughboroug & d'autres Jurifconfultes éclairés.
Cette chartre ne contenoit aucuns pouvoirs inufités
, & fans doute le Roi avoit le droit de faire
exécuter ſes loix à Calcutta. La Jurifprudence An-
(1) Plus connu sous le nom de M. Dunning , célèbre
par sa probité et ses lumières , au Barreau et à
la Chambre des Communes ,
(2) Les deux lettres furent produites par l'Accusé .
(161)
gloiſe étoit reconnue & admife dans cette réſidence .
" Ona , dit-il , avancé une erreur de la plus grave
>> conféquence dans le texte de cette accufation ,
» en me reprochant d'avoir exercé mes pouvoirs
» dans toutes les provinces Indiennes de la do-
>mination Britannique , au lieu de les reſtreindre
» à Calcutta. Or , la Jurisprudence Angloiſe y
>> étoit dans toute ſa force ; Calcutta étant une
> ville Angloiſe , & auffi foumiſe aux loix An-
>> gloiſes que Calais l'étoit lorſqu'il appartenoit à
>>l'Angleterre , que Gibraltar l'eſt maintenant.-
" Les perſonnes qui réclament la protection des
>> loix d'un pays , ſont ſujettes à ces loix ; & un
» Indien coupable en Angleterre d'un crime pour
>> lequel il ſeroit traduit devant l'Old- Balley , ne
>> ſeroit point admis à demander d'être jugé fur
>> les loix de l'Indoftan .
" Je le répète , Meſſieurs , la Jurifprudence
» Angloiſe eſt, reconnue à Calcutta ; il n'y a
>>pas une ſeule de ſes loix qui n'ait été exécutée
>>
avant mon arrivée : elles y font en vigueur,
» & les châtimens qu'elles infligent , en ufa
ge , même celui de la tranſportation.-En
» 1765 , on vit à Calcutta une affaire de même
>> nature ,& jugée de même : c'eſt de cet exem-
» ple qu'on eſt parti pour prononcer fur Nundu-
» comar. A cette époque de 1765 , on condamna
>> àmort un Naturel du pays , pour crime de faux;
» mais , à la requête de pluſieurs Indiens reſpec-
>>tables , fon arrêt fut renvoyé au Roi , de qui
>> il obtint ſon pardon: loin de reprocher aux Juges
>> de Calcutta d'avoir outre-paffé leurs pouvoirs ,
>> en prononçant une ſentence de mort , l'inftruc-
>>tion de la Cour des Directeurs portoit que cette
>> condamnation pourroit effrayer les autres , &
>> prévenir de pareils crimes.
- Après avoir prouvé dans le plus grand dé
( 162)
tail l'exiſtence des loix pénales Angloiſes à Calcutta
, long-temps avant ſon arrivée , Sir Elijah-
Impey montra de quelle injustice il auroit été coupable
, en s'oppoſant au procès de Nunducomar ,
Tous prétexte qu'on répandoit que ce Raja alloit
fe rendre Accuſateur public contre M. Hastings ;
il nia cette dernière particularité , & affirma qu'à
l'époque du procès il n'avoit aucune connoiffance
des charges préſentées par Nunducomar contre le
Gouverneur-général.-« On a dit , dans les char-
>>ges contre moi , obſerva-t-il , que Sir Robert
>> Chambers ( 1 ) s'oppoſa auBill d'accufation contré
>> Nunducomar. Je le nie formellement , &j'aſſure
» que les quatre Juges de la Cour ont été du
» même avis ; que Sir Robert Chambers y a ac
>> quieſcé , qu'il a aſſiſté à toute l'inſtruction du
>> procès , que les conclufions ont été priſes devant
» lui , qu'il étoit préſent à l'arrêt , qu'il a entendu
>> les appels ( en cas qu'il y en ait eu ) , & les a
>> rejetées ; enfin, qu'il ne s'eſt ſéparé en rien de
>> fes confrères , pendant tout le cours de cette
>> procédure. J'en atteſte ce papier , actuellement
>> fur le Bureau de la Chambre , ſigné par tous
: les Juges , le 2 acût , trois jours avant l'exécu-
» tion de Nunducomar , & prouvant l'unanimité
>>la plus complette. Qu'on me permette , pour
>> furabondance de preuves , de lire une lettre de
>>> Sir Robert Chambers , le matin même du jour du
>> fupplice de Nunducomar , dans laquelle il me
>> prie d'ordonner au Sheriffde ſaiſir les biens du
» Criminel. En montrant la part que Sir Robert a
>>priſe à cette affaire , je ſuis bien éloigné de l'en
» blâmer ; au contraire , il a agi d'après les règles
(1) L'un des Juges de la Cour de Judicature de
Calcutta , qui y préside actuellement.
1
:
( 163 )
>> de l'honneur ,&les principes d'une juſtice im-
>> partiale. »
Ayant établi le droit d'exercer les loix Angloiſes
à Calcutta , & l'entier acquiefcement de toute la
Courde Judicature à la Sentence rendue contreNunducomar,
l'Accuſédiſcuta l'impoſſibilité d'une procé
dure plus rapide ; il prouva auſſi , parune copie des
minutes du Conf. Suprême de Bengale, que Sir John
Clavering , l'un de ſes Membres (1 ), avoit reçu de
Nunducomar ,déja condamné à mort , un mémoire
contrelaconduite des Juges de la Cour à fon égard ,
où il le prioit d'interpoſer ſa médiation en fa faveur;
mais que Sir John Clavering , pleinement con
vaincu du crime de Nunducomar , ne préſenta ce
mémoire qu'après le ſupplice , & qu'à la lecture de
eette requête , M. Francis propoſa de lafaire brûler
par la main du bourreau , comme un libelle infâme
contre les Juges ; avis qui fut embraſſé par MM.
Barwell, Monfon , Clavering& Hastings : en conſéquence
, le libelle fut brûlé le lundi ſuivant.
L'Accufé demanda enfuite à la Chambre ſi elle
le jugeroit ſur des rapports vagues , ou fur les minutes
exactes du Conſeil , dreſſées lors de l'affaire.
-Des rapports certainement ne prévaudroient
pas contre des autorités ſi reſpectables.-Ilmontra
combienil auroit été impolitique d'accorder des
délais à Nunducomar , ou de renvoyer ſon affaire
à S. M. La défenſe de ce Criminel avoit paru évidemment
aux Jurés l'ouvrage de l'impoſture ; malà-
propos en lui avoit fait eſpérer d'échapper à la
condamnation : quelques - uns des Membres du
Confeil allèrent le voir dans ſa priſon , après ſa
ſentence; les affidavits de perſonnes irréprochables
conſtatent qu'il s'étoit établi une opinion générale
(2) Antagoniste de M. Hastings dans le Conseil ,
ainsi que MM. Monsonet Francis.
:
( 164 )
parmi les Indiens & les natifs de Calcutta , que
Nunducomar trouveroit un puiſſant protecteur dans
le Général Clavering , ou acheteroit ſa grace du
Conſeil : il devenoit donc indiſpenſable d'exécuter
la fentence , pour montrer aux habitans de Calcutta
& aux Indiens en général , que les Juges
avoient droit de prononcer peine de mort contre
les Criminels ,& ne craignoient point de faire exécuter
leurs arrêts. On l'avoit accuſé d'avoir préſenté
aux Jurés des charges exagérées & partiales ,
& de s'être fait lui-même inſtrument de perſécutions.
Pour réfuter cette imputation; il lui fuffifoit
de renvoyer ſes Auditeurs aux pièces mêmes du
procès , publiées depuis long-temps , & qu'il tenoit
à la main. Il interpela ſes perſécuteurs de
montrer une ſeule circonftance où il eût ceſſé
d'agircommeConſeil du Prifonnier : il les déânde
citer un ſeul paſſage équivoque. Il lut enſuite différentes
parties de la procédure , & particulièrement
les charges remifes au Juré.
>>J'ai ,dit- il, en finiſſant, emporté d'Angleterreune
>> réputation irréprochable ; j'ai conſervé ſans tache
>> ce caragère dans l'Inde juſqu'à l'année 1776; mais
» à cette époque , ſuivant mes Accufateurs , moi
» & trois perſonnes reſpectables nous avons perdu
>> notre vertu , notre amour pour la justice , &
>> nous avons trempé nos mains dans le ſang in-
>> nocent. J'eſpère qu'une calomnie auffi invrai-
>> ſemblable ne trouvera pas de crédit dans cette
>>Chambre. Cependant je ſuis le ſeul qu'elle ait
>> déſigné aux traits de la perſécution ; & après
>> avoir gardé mon poſte dans la Cour Suprême
>>du Bengale , pendant fix années confécutives ,
>> depuis le prétendu crime qu'on me reproche
>> aujourd'hui , je me vois ſeul cité devant vous ,
>> tandis que deux des Juges , dont les mains ont
>>dû ſe baigner. également dans le fang , fiègent
( 165 )
7
ec encore , & peut être en ce moment même, ſur
>> ce Tribunal d'où je ſuis defcendu ..»
Après avoir été 4 heures entières debout , occupé
à répondre à tous les points de l'accufation ,
qu'il réfuta article par article , il finit par une adreſſe
à la Chambre , qui portoit en ſubſtance , que s'il
étoit coupable , le reſte des Juges , les grand &
petit Jurés , les Arméniens , les Indiens , les Négocians
libres de Calcutta l'étoient également ;-
tous ayant approuvé la fentence , tous ayant
[préſenté des adreſſés de remercîment.
L'Accuſé s'étant enſuite retiré , on le
rappela , pour lui demander la minute
écrite de la défenſe ; ilobje&a qu'il avo it
une minute , mais que ſon diſcours ayant
été beaucoup plus étendu , ſa défenſe
écrite étoit néceſſairement imparfaite .M.
Burke s'éleva contre cette manière de répondre
à une accufation minutée ; il dit
que ſans doute le Chevalier effrayé, avoit
peur de foumettre ſa réponſe à un examen
réfléchi . M. Pitt rappela M. Burke à
l'ordre , en lui obſervant que ce n'étoit
pas le moment de juger cette défenſe ; &
après quelques altercations perſonnelles
entre ces deux Membres , il fut décidé
que Sir Elijah- Impey pourſuivroit fon
apologie le jeudi ſuivant.
Ce jour là , 7 du mois , à l'inſtant où
l'on alloit procéder à la fuite de cette affaire
, M. Francis éleva un incident , dont
nous rendrons compte très- correctement,
d'après le Morning Chronicle &le Public
( 166 )
Advertiſer , qui s'accordent en tout point
dans le rapport de ce débat.
» M. Francis ſe leva pour rappeler que l'accuſé
avoit préſenté le lundi précédent un papier
, qu'il avoit déclaré être la traduction d'un
mémoire écrit en Perſan , envoyé par Nunducomar
au Général Clavering, avant ſon exécution. Ce
papier étoit plutôt une arme d'accuſation , qu'un
inſtrument de défenſe; ainſi en avoient jugé les
Auditeurs ; les obſervations auxquelles il avoit
donné lieu, paroiſſoient porter contre le Général
Clavering, le Colonel Monfon, & lui - même.
Comme il s'engageoit folemnellement devant la
Chambre , de répondre en ſon temps à cette
accuſation , & de diſſiper les impreſſions défavorables
dont on avoit eſſayé de le flétrir , il faiſoit
la motion que ce papier fût exigé de fon poſſeffeur
, &remis fur le bureau de la Chambre. Il
croyoit avoir droit de faire cette demande exdebito
juftitiæ, & fuppofoit qu'on n'objecteriot pas à ſa
motion que SirElijah ne poſſédoit cepapier qu'en
original. Il requéroit donc que Sir Elijah- Impey fût
tenu de remettre à la Chambre le mémoire donné
comme la traduction d'une requête écrite en Perſan ,
par le Rajah Nunducomar , & envoyé à Sir John
Clavering, qui le préſenta au Gouverneur-général
& au Confeil , le lendemain de l'exécution du
Rajah.>>
« M. Macdonald , Solliciteur-général , repouſſa
la motion , comme étant contraire à tout principe
de' juſtice , comme tendant à forcer un accuſé à
ſe deſſaiſir d'un document original , qui pouvoit
être néceſſaire à ſa défenſe. Tout au plus pouvoit-
ondemander une copie de ce papier , fi toutefois
l'accuſé ne trouvoit dans cette communication
( 167 )
rien de contraire à ſes intérêts : les Juges ſeuls
avoient le droit de l'exiger. >>
« M. Francis témoigna ſa ſurpriſe d'éprouver
quelque oppoſition à ſa demande. Ce mémoire
avoit été originairement lu à la Chambre , par
Sir Elijah lui-même , & commenté d'une manière
qui tendoit à l'inculper , ainſi que tous ceux qui
avoient agi avec lui. Il demandoit l'original , parce
que Sir Elijah avoit établi à la Barre que M. Haftings
le lui avoit remis avec des notes à la marge
de ſa propre main ; il avoit donc beſoin de voir
ces altérations ; ce qui deviendroit impoſſible , ſi
l'on ne remettoit la pièce originale fur le bureau.
Il pouvoit aſſurer ces Meſſieurs, qu'il auroit peutêtre
plus à dire ſur cette pièce qu'ils ne le croiroient.
( Ici partit un éclat de rire général de
l'autre côté de la Chambre ). »
M. Francis reprit avec chaleur : " Vous pouvez
, Meffieurs , me rendre l'objet de votre dériſion ,
& eſſayer de précipiter ma ruine ;mais je connois
la juſtice de ma cauſe , je la ſoutiendrai au péril
de ce que j'ai de plus cher; je défendrai mon
propre honneur , la mémoire du Général Clavering,
& celle du Colonel Monfon. Que je fuis
malheureux d'avoir jamais ſongé à paſſer dans
l'Inde ! j'y ai facrifié toute conſidération à mon
devoir ; & , de retour dans ce pays- ci , de quelle
manière m'y a-t-on reçu ? Au lieu de me remercier
de ma conduite, au lieu de me foutenir , je
deviens l'objet de la haine & des mauvais traitemens
d'un Parti. La ſemaine dernière , chacun dans
les trois Royaumes regardoit Şir Elijah - Impey
comme très-criminel. La chance a tourné tout-àcoup.
Aujourd'hui onne parle plus que deménagemens,
detendreſſe pour Sir Elijah. Je vois de l'autre
eôté de la Chambre , une eſpèce de phalange ,
( 168 )
:
des bataillons entiers de savans juriſconſultes , de
Juges mêmes qui viennent à ſon aide , le félicitent
, l'encouragent par les rires & les aboiemens
(hallaou) des ferviteurs Miniſtériels. M. Francis
continuoit ſur ce ton , avec la plus grande cha
leur, lorſqu'on cria Al'ordre ! a l'ordre ! A cet avis ,
il baiſſa la voix, ſe calma , & dit qu'il eſſayeroit
de réprimer la vivacité & la chaleur de fon carac
tère , & d'en revenir à l'objet principal , le mé,
moire au ſujet duquel il avoit fait ſa motion.>>> :
« Le Chancelier de l'Echiquier dit : » l'honorable
Membre s'eft permis un langage que ni lui ni
d'autres perſonnes de cette Chambre ne pourroient
entendre une ſeconde fois, fans répugnance &
même ſansindignation. Eh quoi! quand un homme,
accuſé de délits de la plus grande conféquence ,
entame ſa juſtification , est-ce le moment de dire
qu'on ne doit lui montrer aucun ſentiment d'humanité
? Pour peu qu'on eût de juſtice , on ne
pouvoit entendre froidement de pareils ſuggeſtions
; mais non-content de cela , l'honorable
Membre s'étoit permis , dans le cours de fa harangue,
un grand nombre d'imputations fauſſes &
mal-fondees , qu'il vouloit bien ne pas relever
pour le moment. Il s'en tenoit à la queſtion qui
avoit déterminé la motion. En ſon particulier , il
feroit charmé que le mémoire en queſtion pût
être remis à la Chambre ; mais cela dépendoit
abſolument de la volonté de Sir Elijah-Impen.
Si la Chambre ſe permettoit de forcer une perſonne
accuſée , de ſe défaire d'une pièce originale
importante , à ſon avis , pour ſa défenſe , ſi elle
en exigeoit ſeulement une copie , elle violeroit
en cela tous les principes d'équité , & manqueroit
effentiellement aux bienféances. Aſſurément ,
on n'avoit pas plus de droit de forcer un accuſé
de ſe dépouiller de quelque partie de ſes moyens
de
( 169 )
de défenſe , que de ſoumettre un criminel àla
torture .En conséquence , il propoſoit de faire demander
par l'Orateur , à Sir Elijah-Impey, s'il
avoit quelque raiſon de ne point délivrer copie de
cemémoire. Quant à ce que ce papier étant remis
entre les mains du Greffier , y feroit auffi fûrement
que dans celles de Sir Elijah-Impey luimême
, il n'appartenoit de prononcer là- deſſus
qu'à la perſonne actuellement en poffeffion de
ce mémoire , & qui penſeroit peut - être qu'il
feroit infiniment mieux dans ſes mains , que dans
celles de quelque Greffier que ce pût être. »
M. Fox prit le parti de M. Francis. Il déclara
que M. Pitt l'avoit peint fous de fauſſes couleurs
en lui imputant une phíaſe qu'il n'avoit jamais
prononcée. Certainement il n'étoit pas forti de
ſa bouche qu'on ne dût point montrer d'humanité
pour Sir Elijah-Impey. M. Fox ajouta qu'il
ne conviendroit jamais que ſon honorable ami
-n'eût pas ledroit de demander à Sir Elijah- Impey
la production du papier lu à la barre. Encore un
coup , ce n'étoit pas une grace qu'il demandoit ,
maisune choſe qu'on ne pouvoit lui refuſer ſans
injustice . M. Fox ajouta , que du moment qu'il
avoit entendu dire que la défenſe de Sir Elijah-
Impey ne feroit pas remiſe par écrit , il n'avoit
pu s'empêcher d'en prendre une toute autre opinion
, & de regarder ce refus comme un violent
préjugé contre l'accuſé. Il croyoit également que
s'il refuſoit de mettre fur le Bureau le Mémoire
demandé dans la motion , ſoit en original , ſoit
en copie figurée ( fac fimile ) ou de quelque autre
manière approchante , il jugeroit devoir écarter
totalement cette pièce de l'affaire , & conſeilleroit
à la Chambre de la regarder comme non avenue.
Le Chancelier de l'Echiquier ſe leva de nouveau ,
No. 8. 23 Février 1788 .. h
(170)
C
&propoſa par forme d'amendement , que l'Orateur
demandercit à Sir Elijah ſon Mémoire , au
lieu de l'exiger comme le portoit la motion.
» M. Burke infifta pour qu'on forçát Sir Elijah
à produire le Mémoire, Il feroit , dit - il ,
attentatoire à la dignité de la Chambre , de
ſouffrir qu'un délinquant pût faire uſage de
certaines pièces pour fa défenſe , ſans être obligé
dejuſtifier de leur authenticité en les produifant.
Il pria la Chambre de ſe tenir en garde contre
l'admiſſion de pareils principes. En effet , un
Accufé pourroit l'entretenir de contes ſpécieux ,
qui feroient impreſſion ſur les Auditeurs, fi on
nel'affujétiſſoit àpréſenter ſes témoignages . D'après
cela, il eſpéroit qu'en cas que Sir Elijah ne produisit
point foa Mémoire , on n'y feroit pas plus
d'attention que s'il n'en eût jamais été queſtion.
Il s'offroit à lui une réflexion de quelque poids
à ce ſujet ; il étoit fingulier qu'on trouvât dur
d'exiger la production d'une pièce que l'Accufé
avoit lui-même offerte comme preuve , & dint
on avoit tiré des récriminations contre un Membre
de cette Chambre.
LeMaître des Rôles 1 ) (SirLloyd Kenyon)répondit
fort au long à M. Francis; après quoi M. Kenrick
déclara qu'il avoit entre ſes mains toutes les pièces
en queſtion , le jour où Sir Elijah-Impey parut
à la barre , mais que ne voulant point garder pardevers
lui des papiers de cette importance , il les
avoit remis à Sir Elijah , dès que laChambre avort
terminé ſa féance. Quant au mémoire contenant
des choſes qui pouvoient tendre à inculper M.
Francis , il ne croyoit pas que Sir Elijah l'eût cité
dans cette vue , mais feulement comme une partie
(1) Garde des Archives de la Chancellerie.
(171 )
:
néceſſaire de ſa défenſe , en tant qu'il prouvoi:
que le Conſeil de Bengale s'étoit réuni à lui , pour
regarder le fupplice de Nunducomar comme indifpenfable.
Pluſieurs autres Membres parlèrent pour ou
contre la notion .
&
• « Enfin , le Major Scott prit la parole , & dit
qu'il s'eſtimoit heureux de ſe trouver encore dans
le cas d'accéder à l'avis de M. Francis ; car il
penſoit que Sir Elijah- Impey devoit produire
toutes les pièces dont il avoit fait lecture , & il
croyoit fermement qu'il n'en feroit pas la plus
petite difficulté , ou du moins qu'il n'en avoit
point à faire. Il y a quatre heures , dit le
Major , que nous parlons fur ce point ,
que nous lommes de même ſentiment. M. Francis
a pourtant fu peler long-temps fur une
particuliarité qui n'eſt abſolument d'aucune cor.
féquence , tandis qu'il a habilement omis le fait
important dont tous les Membres de cette Chambre
, & même toutes les perſonnes qui l'ont entendu,
ont été fi frappées , je veux dire le débar
furvenu dans le Confeil de Calcutta , à la première
exhibition de la lettrede Nunducomar, le lendemain
du fupplice de ce Rajah . M. Francis déclara ſérieufement&
folemnellement en cette occafion, que les
inculpations faites aux Juges étoient infoutenables ; il
yota pour que le mémoire fût brûlé par la main
du bourreau , comme un libelle. Tout le monde
fait quel parti l'honorable Membre a pris depuis
contre Sir Elijah , & on n'a pu qu'être frappé d'étonnement
, en voyant combien ſon opinion du
mois d'août 1775 , diffère de celle qu'il paroît
avoir aujourd'hui. Le mémoire de Nunducomar
étoit-il un libelle virulent ou non ? C'eſt ce qu'il
importoit peu d'examiner en ce moment ; on ne
s'occupe de cette diſcuſſion que pour nous jeter
hij
1 ( 172 )
de la poudre aux yeux. Il ſuffit que l'honorable
Membre l'ait regardé comme un libelle contre
le caractère des Juges ,&ait inſiſté , à ce titre ,
pour qu'on le brûlât : c'eſt cette particularité qui
eſt de quelque conféquence , & je défie l'honorable
Membre de s'en débarraſſer , malgré toutes
fes explications. Au reſte, je crois à propos de
completter les documens de la Chambre , en produiſant
les papiers de l'honorable Membre , auſſi
bienque la lettre de Nunducomar. »
«Puiſque je ſuis en train , permettez-moi , M.
l'Orateur , de répliquer par un mot au charmant
panégyrique , qu'un très-honorable Membre a fait
du caractère de ſon honorable ami; ce faiſeur
d'éloges , non-content de nous le vanter dans cette
Chambre , s'eſt joint avec dix-neuf autres , pour
faire circuler ce panégyrique dans le monde, en
l'inférantdans une Gazette du matin , où j'ai lu ,
il y a quelques jours , la lettre la plus flatteuſe ,
adreſſée à M. Francis. Avant que de faire chorus
avec ces Meſſieurs , pour applaudir l'intégrité
de l'h. Membre , je demande qu'il la prouve
par la ſeule voie qui lui refte. Qu'il ſe montre
franchement , hardiment & en brave homme ,
comme l'a fait lord Macartney ; qu'il établiſſe
qu'il aquitté l'Angleterre , ilya quelques années ,
en y laiſſant des dettes , qu'il n'a paſſé que fix
ans dans l'Inde ; que ſes dépenſes au dehors &
chez lui , ont monté à telle ſomme , &que ſa
fortune n'étoit que la différence entre le montant
de ſes dépenfes &le reſte de ſes appointemens.
Quand l'h. Membre aura donné une ſolution
ſatisfaiſante de ce petit problême , je me ferai
un devoir & un plaiſir de me joindre au comité
d'impéachment , pour prononcer que M. Francis
eſtundesplus honnêtes hommes qui nous foient
jamais arrivés de Bengale ; mais qu'il me per(
173 )
mette , juſqu'à ce que ſa probité ait paffé par ce
creuſet , de ne faire aucune attention aux panégyriques
bruyans & animés de ceux qui font
profeſſion d'être ſes amis (1 ). »
&
La Chambre ayant été aux fuffrages ,
lamotiondeM. Francis fut rejetée àla pluraité
de 107 voix contre 44. Le Chevalier
Elijah- Impey fut alors rappelé , &
l'Orateur lui demanda s'il n'avoit aucune
répugnance à remettre une copie de l'écritenqueſtion:
il répondit que non ,
que dans la journée il fatisferoit au voeu
de la Chambre. L'Orateur l'ayant enſuite
invité àpourſuivre ſa défenſe ſur les autres
charges , il commença par ſe plaindre des
infultes de quelques Papiers publics contre
lui depuis deux jours , en requérant la protection
de la Chambre contre ces outrages.
M. Grenville , après que le Chevalier
ſe fut retiré, dit qu'il étois impoſſible
de laiſſer impunis de pareils procédés,
& qu'il opinoit pour que la Chambre prît
enconfideration, le lendemain , la plainte
(1) Le Panégyrique dont parle ici M. Scott, est un
certificat de bonne conduite que M. Burke a délivré
àM. Francis , en son nom , et en eelui des 19 Commissaires
de l'impeachment. Il peut être regardé
comme untribut de la reconnoissance de M. Burke ,
qui a eu la modestie d'avouerM. Francis pour son
Précepteur. Dans son fameux Discours du 2décembre
1783 , imprimé chez Dodsley , il avoua que tout ce
qu'il savoit sur l'Inde , il le tenoit des leçons de M.
Francis.
hiij
( 174 )
de l'Accufé. M. Burke s'y oppoſa inutilement,&
il fut arrêté que Sir Elijah-Impey
remettroit àla Barre,, llee jour ſuivant , les
Imprimés diffamatoires . On lui fignifia
cetteréſolution ,& il pourſuivit ladéfenſe ,
en diſant :
« Qu'il avoit omis de répondre à deux points
>> effentiels au fujet du procès & de l'exécution
» de Nunaucomar , le premier , que le Rajah
>> avoit été amené à Calcutta par force & avec
» violence; le ſecond , qu'étant Bramine , il avoit
>> été exécuté d'après une loi inconnue aux Gentoux.
Ces deux aſſertions étoient fauſſes ; Nur-
» ducomar s'étoit rendu de ſon gré à Calcutta , &
» s'y trouvoit en pleine liberté quand on lui
>> fit ſon procès. Quant à la nature de fon
>> exécution , un Bramine avoit été exécuté en
1766 , & fa fentence de mort avoit été ap-
«prouvée par les Gentoux, auffi - bien que par
>> le Conſeil ſuprême. Par l'acte de la fixième
>>année du règnede Georges III , le code criminel
>> d'Angleterre avoit été mis en vigueur dans l'Inde;
>>& les Indous , loin de s'en plaindre , en avoient
>> hautement témoigné leur reconnoiſſance. »
Il répondit enſuite ſommairement à
l'accufation fur l'affaire de Patna ; & lorfqu'on
lui demanda quand il feroit prêt à
fe faire entendre ſur les quatre autres
charges , il dit : « que celle du prétendu
» meurtre légal de Nunducomar l'affectoit
>> fi fort , & préoccupoit tellement fes
>> eſprits , qu'il ſupplioit inſtamment la
>> Chambre de le délivrer du tourment
> de cette accufation , en prononçant à
1
( 175)
" cet égard le plus tôt poſſible , & qu'en-
>> ſuite il feroit prêt à répondre aux au-
>> tres articles. » Cette demande ayant
été agréée , la Chambre décida de ſe former
en Comité , le lundi fuivant , pour
entendre les témoins. En effet , hier 11 ,
M. Farrer , Membre des Communes , a
été examiné ; nous parlerons de ſes dépofitions
au Journal ſuivant.
D'après la réſolution du 7, Sir Elijah Impey
reparut le 8 à la Barre, avec une feuille
du Morning Herald, copiée le lendemain
par le Gazeteer , en demandant juftice de
ces deux papiers de l'Oppoſition. M. Grenville
, à la fuite d'un Diſcours que nous
renvoyons à la huitaine , fit les deux Motions
ſuivantes:
>> Que les Imprimés mis fur la table ,
>> étoient un libelle ſcandaleux & diffa-
>> matoire , injurieux à la Chambre , &
>> tendant à affoiblir la défenſe de l'Ac-
>> culé,
>> Qu'il fût préſenté une Adreſſe à S.
>> M. , pour la prier d'enjoindre au Pro-
>> cureur-Général de pourſuivre l'Auteur ,
» l'Imprimeur & l'Editeur de ce libelle. >>>
Nous reviendrons ſur les débats intéreſſans
qu'entraînèrent ces deux Motions :
la première paſſa ſans diviſion de ſuffrages ;
la ſeconde , quoique vivement combattue
par MM. Fox , Joliffe , Burke , & tout
hiv
( 176 )1
le banc de l'Oppoſition , eut 197 voix
contre 37. En conféquence , l'Adreſſe au
Roi a été préſentée , & Lord Courtown
informa hier la Chambre , que S. M.
feroit donner ordre de pourſuivre les Imprimeurs
(1 ).
(1) Ce reſpect de la Chambre pour la fituation
d'un Accuſé , eſt digne de remarque; il caractériſe
la générosité Angloiſe , ainſi que l'eſprit
defa législation criminelle. L'impudence particulière
à la haine de parti , s'écarte ſeule de ces principes
ſacrés. Il eſt même à obſerver que depuis
queM. Hastings eſt mis en jugement , les Gazettes
Angloiſes les plus abandonnées , les plus perverſes,
ont fait quelque relâche à leurs ſcandaleux attentats
contre cet Accufé. Cet acharnement a été prefque
exclavemem rófsrvé à une Pole, qui cependant
s'imprime en France , & où M. B. , avec
quelques Aides-de-camp dignes d'être Généraux,
s'évertue , depuis deux mois , à tourner & à retournerwingt
imprécations contre M. Haftings , &des
fables Orientales, qui ne valent pas cellesde Pilpay.
La lettre déſolante deM. de GGeentil, que nous
avons publiée pour notre propre juftification &
par reſpect pour la vérité , a redoublé la colérique
éloquence de ces Meſſieurs. Si notre indifférence
peut rafraîchir leurs cervaux , nous nous
empreſſerons de leur annoncer , que nous ne répondrons
pas une ligne à leurs défis , à leursqueftions
, à leurs prophéties & à leurs invectives. Ils
ont beau nous menacer du poids de fix volumes
-in-folio , qu'ils difent avoir appris par coeur ,
nous redoutons trop leur érudition pour hafarder
notre ignorance contre tant de lumières. Il eſt
réellement. dommage de voir de fi grand talens
( 177 )
On a dit que le premier cri élevé contre
la Traite des Nègres , avoit pris naiſſance
parmi les Diffidens du Royaume. Mais il
eft à remarquer , qu'à l'exception de l'adreſſe
aux Quakers , pas un d'eux n'a écrit
une ligne contre ce trafic. C'eſt au contraire
le Clergé Anglois qui s'eſt diſtingué
dans cette occafion. L'Evêque de Londres
, MM. Ramsay , Gregory , Clarkson ,
Paley, Newton & Nichols ,font tous Eccléſiaſtiques
Anglicans , & ont le mieux
écrit fur cette matière .
On prétend généralement que les Anglois font ,
detoutes les Nations Européennes , celle qui fait
leplus grand commerce de Noirs.
CependantM. Cooper , dans ſes lettres fur ce trafic,
eſtime , ainſi qu'il ſuit , le fonds d'Eſclaves des
Nations commerçantes :
Fonds desAnglois &des Américains . 1,500,000.
des François 400,000.
des Eſpagnols.. .2,500,000.
des Portugais. . . . . . . . . 1,000,000.
desHollandois & Danois . 100,000.
Total des Noirs . 5,500,000.
s'épuiſer deux fois par ſemaine , à tourmenter que!-
quesphrafesde ce Journal. M. B. , dans une lettre
qu'il prétend nous avoir adreſſée , paroît craindre
qu'on ne cite fon autorité dans la Chambre des
Pairs de la Grande-Bretagne ; ſes philippiques
contre M. Haftings pourroient alors lui donner
quelques remords; hâtons-nous de tranquilliſer fa
modeſtie modérée. Non, le Parlement Anglois ne
citera pas M. B. Il est vrai pourtant qu'on y a cité
Montesquieu & M. Necker.
( 178 )
«On voit par cette Table que les Eſpagnols à
>> eux ſeuls en poſsèdent preſqu'autant que les
>> autres Nations. ( Publ.alvert.) »
(Cette obſervation n'eſt pas juſte , & ne prouve
pas que les Anglois ne faffent pas la traite la plus
conſidérable fur les côtes d'Afrique. Ne fait- on pas
que la Compagnie Angloiſe de l'Aſſiento a été ,
pendant long-temps , chargée d'approviſionner
d'Eſclaves les colonies Eſpagnoles , & qu'ils font
encore auffi en poffeffion d'une grande partie de
cetapprovifionnement ? )
M. Young , comme nous l'avons dit au
Nº. précédent , a conſidéré la queſtion
actuelle de l'eſclavage des Negres , en
agriculteur , & quoiqu'il n'ait point , de
fon aveu , des notions affez fûres concernant
l'économie intérieure des plantations
aux ifles , it croit entrevoir que fi la
terre y éroit cultivée par des mains libres ,
la grande culture s'établiroit bientôt aux
ifles , & que leur produit deviendroit en
conféquence plus conſidérable. Voici fon
raifonnement :
« Pour difcuter cette matière avec fruit , il faudroit
connoître à fond la nature du fyſtême d'agriculture
établi aux ifles ; commoiſſance que l'on
ne poſsède que très-imparfaitement dans ce paysci.
Cependant , d'après le peu de faits venus à ma
connoiffance , j'ai lieu de croire que la culture du
fucre par les Noirs , eſt l'eſpèce de travail la plus
chère qui exiſte. Je n'avance point cette affertion
comme incontrovertible , mais elle eft appuyée ſur
des raiſons puiſſantes. Sije connoiſſois exactement
e ſalaire des Nègres , je pourrois calculer combien
1
( 179 )
ils produiſent par tête à leurs maîtres , combien
rend chaque acre de terre ,& la comparaiſon entre
le travail des hommes libres & celuides eſclaves
deviendroit facile. Suppofons, par exemple , une
ferme Angloiſe de 100 acres , dont 80 en terres
labourables , & 20 en pâturages , dans laquelle
les terres foient partagées en quarts , ſavoir , 20
acres de navets , 20 d'orge, 20 de luzerne ( clover )
& 20 de blé. Le travail de cette ferme feroit aifément
fait par quatre hommes , & fon produit و
dansune bonne terre , pourroit être eftimé en gros
à 400 liv. ſterl . , c'est-à- dire , à too liv. fterl . par
homme>.>>>
« Je n'ai preſque point d'autorités pour eftimer
le travail de chaque homme aux ifles ; mais quelques
données vont nous faire découvrir qu'il eſt
fort loin de 100 liv. ſterl. , comme en Angleterre
, & qu'il n'approche pas même de la moithe.
"
à
"Dans une information Parlementaire , j'ai
trouvé qu'une plantation de 500 Noirs , fur 10000
acres de terre , produiſoit 4,200 liv. ft. , & que
l'achat annuel de Nègres s'élevoit à 700 liv. ſter!.
-En eftimant le prix commun d'un Nègre ,
l'époque de cette information , à 30 liv.ft. (7001.) ,
le remplacement annuel étoit de 23 Noirs , & le
produit de chacun des 500 Nègres n'arrive pas à
9 liv. ft . par tête. »
« Un autre calcul donne , pour le produit du
travail de chaque Eſclave , 10 l . ft. »
Enfin, Telon M. Long, qui a
1
écrit l'hiſtoire
de.la Jamaïque , & que l'on juge aavvooiirplutôt exagéré
ſés eſtimations une plantation de 300 Noirs
produit 6,000 liv . ft. , monnoie des ifles , qui , à
140 pour 100 , ſe réduit à 4.285 1.ft. , monnoie
d'Angleterre, c'est-à-dire , environ 141. 10 sh . par
tête. Selon le même Auteur , l'iſle de la Ja- -
hvj
( 180 )
maïque produit 1,310,918 liv. ft. , & le trouve
cultivée par 170,000 eſclaves ; c'eſt environ 7 liv.
10 sh. par tête. »
« Il importe peu lequel de ces trois calculs on
préférera, puiſqu'ils prouvent , tous enſemble , que
le produit du travail des Noirs eſt très-vil , en
comparaiſon du produit de celui des hommes libres
enAngleterre , & cependant la culture commune
eſt généralement eſtimée ( quoiqu'à tort ,
comme on le voit ,) beaucoup moins lucrative
que celledu ſucre. "
« Il faut obſerver , d'un autre côté , que la différence
de l'une & l'autre eſpèce de travail n'eſt
point exacte , à proprement parler. En Angleterre
, chaque homme guide un attelage; & aux
ifles , il fait à la main le travail que l'on réſerve
ici aux beftiaux. Mais cette remarque , loin d'être
favorable à la néceſſité prétendue de l'eſclavage ,
vient à l'appui de notre objet. Eneffet, c'eſt l'efclavage
ſeul qui engage les Planteurs à préférer le
ſyſteme d'agriculture le plus mal conçu , celui de
farcler la terre à mains d'hommes , au lieu de l'ouvrir
avec le foc. Ce n'eſt pas que l'uſage n'en ait
été ſouvent eſſayé , & qu'il n'ait eu un ſuccès
conſtant ; mais les Piqueurs aiment mieux commander
à des Eſclaves qu'à du bétail. On voit
qu'on ne feroit aucun tort au Planteur , fi on le
forçoit graduellement , & ce n'eſt que graduellement
qu'on doit le tenter , à employer la charrue
au lieu du hoyau , pour cultiver la canne à ſucre.>>
«Quelquefois la canne eſt plantée ſur des côteaux
où la charrue ne pourroit point s'exercer;
alors on eſt forcé de travailler la terre àla main ;
mais lagrande partie des terres eſt à l'abri de cet
inconvénient. »
« Si l'on calcule ſur les chevaux auſſi-bien que
fur les hommes , dans une ferme Angloiſe , on
( 181 )
1
1
trouvera que le produit total des uns &des autres
excède debeaucoup plus du double le produit des
Noirs aux ifles : preuve à-peu-près déciſive ,que
letravail des Negres eſt exceſſivement déſavantageux
,& qu'il n'eſt preſque point de ſalaire libre
qui ne fût à meilleur marché que celui des Nègres.»
« Cette queſtion eſt donc de la plus grande importance
, & mérite d'être ſoigneuſement approfondie
, puiſque ſi l'on obtient quelque choſe
d'approchant à cette vérité , on détruit la prétendue
néceffité de ce trafic inhumain pour la culture
des iſles.»
« Le fuccès de la réclamation qui va être faite
en Parlement , ne doit point porter ſur la démonftrationde
ces faits , ou d'aucun autre ſemblable ,
mais uniquement fur l'existence actuelle de l'eſclavage,
& des abus affreux qu'il entraîne. Il ne faut
tenter aucun changement total ou fubit aux ifles.
Les propriétés y font trop confidérables & trop
importantes pour être foumiſes à des entraves
trop gênantes. Il faut fonger uniquement à empêcher
l'importation ultérieure des Eſclaves. Il
faut laiſſer la maſſe actuelle des Nègres s'éteindre,&
ſeremplacerpardes hommes libres; alors il fera
aiſé d'opérer inſenſiblement tous les changemens
convenables , & l'intérêt perſonnel les amenera
infailliblement de lui-même. »
Une députation de la Société des Quakers
, a remis à M. Pitt une Pétition ,
ſignée de la plus nombreuſe & la plus
reſpectable partie de cette Sede, en le
priantde ſeconder les démarches pour l'abolition
de la Traite des Nègres. Bristol ,
Yarmouth, Leicester , &c. ont arrêté de
pareilles requêtes. Tout le Royaume va
( 182 )
:
ſe mettre en mouvement pour cet objet.
La ſemaine dernière , mourut à White-
Chapel, DanielPrimm , âgé de 100 ans , né
à Colchester , & amené à Londres comme
Apprenti Tiſſerand , ſous le règne de
Guillaume III. Il a travaillé de ſon métier
juſqu'à ſa 90°. année .
:
FRANCE.
De. Versailles , le 10 Février. 1
:
Le 8 de ce mois , le Marquis de Maillé ,
le Vicomte d'Affas de Montdardier , le
Comte Charles de Raigecourt , &M. Prevoſt
de Sanſac , Marquis de Traverſay, qui
avoient précédemment eu Thonneur
d'être préſentés au Roi, ont eu celui de
monter dans les voitures de S. M. , & de
la ſuivre à la chaſſe.
42
De Paris , le 20 Février.
6
100
On mande de Breft , que les vaiſſeaux
VIlluftre & Achille , commandés par M.
de Senneville&de Mat , Karti-Marteigne ,
font allés en rade , ainſi que les deux fre
gates la Fine& la Modeste , & la corvette
la Poulette . Cet armement ſe rend aux
Ifles-du-vent & fous- le vent , pour remplacer
l'eſcadre qui y eft en ſtation .
On arme auffi à Breſt quatre gabarres ,
( 183 )
T
qui ſe réuniront à deux autres en armement
à l'Orient ; & on croit ce convoi
destiné pour la Baltique. Les conſtructions
ſe continuent avec la même activité , &
Pon vient de inettre ſur le chantier , à
Breſt , un vaiſſeau de 74 canons , qui portera
le nom de Jupiter.
4 Lundi 4 , la bouche d'une carrière à
pierre s'eſt effondrée à la Butte- au-moulin
, du côté du boulevard des Gobelins ,
& a écrafé deux hommes ; deux autres
ont été enfevelis dans la carrière : on a
travaillé fur le champ à les délivrer , &
onn'yeſt parvenu que 48 heuresaprès , le
mercredi matin : on les a retrouvés fains
& faufs ; ils s'étoient occupés eux-mêmes ,
de leur côté , à ſe procurer une iſſue , &
leur fang-froid les a ſauvés.
L'intrépidité de la femme Taillard , que
nous rapportâmes il y a quelques femaines
, nous a procuré la connoiffance
d'un autre fait de ce genre , & non moins
authentique. C'eſt un témoin oculaire qui
nous le mande .
Aumoisde juillet 1786 , l'on s'aperçut , à l'extrêmité
de la paroiſſe de Saugou , Diocèſe de Liz
moges , une louve énorme , qui , dans le trajetd'une
lieue&demie , mordit huit perſonnes , fix vaches ,
deuxjumens , une multitude de brebis &de chiens,
Ce ne fut que ſur les onze heures , qu'à force de
fecours , on parvint à la tuer : elle reçut plus de
cinquante coups de fufil , fans qu'on pût apercevoir
aucune trace de fonfang.
( 184 )
1
Dunombredesperſonnes mordues , fut leMeûnier
du Moulin-neuf , paroiſſe de Leſignat-fur-
Goire : ce moulin , ſitué ſur la petite rivière de
Goire, eſt iſolé. Le Meûnier , ce jour-là , s'y trouvoit
ſeul, ſa femme étant allée ſarcler du blé ; ayant
entendu ſes cannes & ſes oies ſe débattre & s'écrier
, il fortit précipitamment , ſans armes & fans
défenſe: fon premier mouvement , lorſqu'il vit
la bête qui avoit déja tué deux de ſes cannes , fut
de la menacer , pour l'obliger à fuir ; mais elle
revint fur lui. Il lareçut de fang-froid ; & comme
elle s'élança toute droite , il la prit à travers corps,
&la jeta ſous lui : inutilement cria-t-il au ſecours
; le Moulin-neuf eſt trop éloigné de toute
habitation. Lorſqu'il ſe vit ſans eſpoir , il chercha
fon couteau dans ſes poches : la louve ne ſe ſentant
plus preſſée , ni retenue au cou , comme auparavant,
par les deux mains du Meûnier , ſe dégagea,
& le mordit au bras & à la main .
Le brave Meûnier ne perdit pas courage ; il
fut lui-même ſon Efculape: fur le champ il quitta
ſes habits& ſa chemiſe , prit à toute aventure une
poignée d'herbes fur le rivage, ſe jetadans la petite
rivière du Goire , lava quelque temps ſes deux
bleſſures , les frotta enſuite avec ſes herbes , puis
changea de vêtement & de chemiſe.
Il n'eut pas fini de s'habiller , qu'il lui vint à
l'eſprit que ſa femme étoit menacée du même accident;
il vole vers elle , & la trouve à moitié
chemin; d'une voix tremblante , elle lui dit : « Je
» courois vers toi ; je craignois qu'un monſtre ,
» qui eſt là-bas dans ces prés , qui dévore une
>>jument , nepaſſat au moulin." Le Meunier cacha
ſa main, baiſſa les yeux & foupira.
Toutes les perſonnes mordues furent traitées
avec égalité de foin & de zèle , mais fans ſuccès ,
cequi fut attribué au degré de rage dont l'animal
( 185 )
!
étoit poſſédé. Tous périrent de la mort la plus
effrayante , à l'exception de notre Meûnier : les
bêtes mordues ont éprouvé le même ſort. Le ſalut
du pauvre Meûnier eſt- il dû à la précaution de
s'être jeté dans la Goire , d'avoir lavé fes plaies ,
&de les avoir frottées avec des herbes ? On laiſſe
ce point à la ſagacité des Gens de l'Art.
Le. 31 janvier dernier , deux filles de
cuifine de Dijon , allumèrent , la nuit , du
charbon dans leur chambre ; la vapeur les
ſuffoqua. Le lendemain on les trouva étendues
ſans mouvement ; l'une étoit morte,
l'autre reçut à tempsles fecours néceſſaires.
Pluſieurs Payſans de Dampierre en
Champagne , marchoient enſemble , le
dimanche 2décembre dernier , à 7 heures
du foir , fur la route qui de 'Folife conduit
au château : la nuit étoit des plus
obſcures. Pierre-Sompfois , l'un d'entreeux
, père de ſept enfans , croyant ſe diriger
vers le pont, ſe précipite dans la rivière
; elle étoit enflée & rapide : les témoins
de ſa chûte n'osèrent le ſecourir.
Ils ſe bornèrent à des cris lamentables
qui mirent l'alarme dans le village ; ils
furent entendus du château , où on danfoit.
M. le Comte de Dampierre quitte ce
divertiſſement , accourt vers l'endroitd'où
partoient les cris ; & fans confidérer l'agitation
où l'avoient mis la danſe& fa courſe
précipitée , ôte ſon habit , ſe jette à la
nage , plonge dans les endroits profonds ;
( 186 )
:
mais il n'étoit plus temps , le courant avoit
entraîné le malheureux Sompfois vers les
vannes du moulin , d'où il fut retiré , ſans
eſpoir de le rappeler à la vie.
Le 27 janvier , en la paroiffe Saint-
Martin de Mouzon , Jean Georges, âgé de
85 ans , & Jeanne-Marie Paradis , fon
épouſe , âgée de 83 ans , ont fait célébrer
uneGrandMeſſe en action de graces de la
ſoixantième année de leur mariage. Ils
étoient fuivis de leurs enfans , au nombre
de cinq garçons mariés , accompagnés de
leurs épouſes .
Ces cinq fils conduiſoient avec eux
vingt-deux enfans des deux ſexes , dont
aucun n'eſt marié , mais pluſieurs en état
de l'être .
C'eſt la troiſième fois que ces anciens
époux ont fait bénir leur mariage. Ils n'ont
jamais été malades ni infirmes.
Le navire le St. Hilaire ayant été naufragé
ſur la côte de Biſcaye , ſon Capitaine
a mandé la nouvelle de ce déſaſtre aux
Armateurs. Sa lettre porte en ſubſtance :
De Porto-Galetto , le 10 janvier 1788,
«Depuis mon départ de la rivière , je n'ai eu
>> que trois jours de beau temps. Les vents s'étant
>> déchaînés pendant la nuit du 2 au 3 , trois coups
>> de mer violens m'ont comme anéanti pendant
>> plus de 10 minutes queje ſuis reſté entre deux
» eaux. Bientôt après une voie d'eau s'eſt déclarée
& s'eſt acerne en peu d'inſtans au point
( 187 )
T
בכ que, malgré les efforts réunis de l'Equipage
&des paſſagers , au nombre de trente hommes ,
>> nous n'avons pu parvenirà affranchir les pompes .
"
"
"
Le danger devenoit de plus en plus preſſant:
le navire ne pouvant plus ſe relever , couloit
>> bas; les Matelots , les Officiers , les paſſagers
>> n'abandonnoient pas les pompes ; mais , exté-
» pués de laffitude , & fentant s'éteindre , avec
" leurs forces , le courage & l'eſpoir , ils me de-
>> mandèrent à relâcher. Réduits à la dernière
>> extrémité, notre unique reſſource étoit en effet
>> de chercher un port. Le vent ayant paſſé à
>> l'ouest , j'arrivai ſous la mizaine pour accoſter
»
,
la terrè & côtoyai la côte d'Eſpagne , pendant
» deux jours avec un temps affreux , la mer &
>> le vent prodigieuſement forts. Atout moment
>> expoſés à la dure néceſſité de nous jeter à la
» côte , nous fûmes , dans la nuit du 5 au 6, af-
>> faillis d'un coup de vent du nord qui emporta
>> le grand hunier. Cependant , à neuf heures du
>> matin, nous nous trouvâmes à la diſtance de
>> terre que je defirois , & j'eus connoiffance de
>>Saint-Ander. Je mis alors mon pavillon en
>>berne , & tirai quelques coups de canon ; mais
>> ne voyant pas fortir de Pilote , je fus contraint
>> de continuer ma route juſqu'à Saint-Antoine,
>> d'où l'on m'en envoya un , qui , ayant manqué
» l'entrée du port , confentit de me conduire à
>> Bilbao. ( J'avois alors quatre hommes malades
>>à force d'avoir pompé. ) Le vent nous manqua ,
» & nous arrivâmes trop tard pour paſſer la barre.
» Il fallut mouiller en dehors , & nous réfoudre
» à attendre le lendemain. Cependant le calme
>> avoit fuccédé à la tourmente , & nous croyions
>> toucher enfin au terme de nos peines , lorſque
" ſur les huit heures le vent s'élevant de la partie
» de l'O. N. O. & augmentant avec une extrême
( 188 )
>> violencejuſqu'à minuit , nous fûmes de nouveau
>> battus avec autant de force & plus de danger
>> que ſi nous eufſſions été en pleine mer. Aquatre
>> heuresdu matin , mon cable , qui étoit au bout ,
» cafla. Je fis auffi-tôt couper le grand mât &
» le mât de miſaine , & mouillai les deux ancres
>> qui mereſtoient ; mais notre perte étoit arrêtée :
» nous ne pûmes tenir contre l'agitation des flots,
» & nous allâmes à la côte, .. Il fercit impof
>> ſible de peindre l'horreur de ce naufrage. Af-
> ſommé par la mer le navire a été briſé au
>>point , qu'au jour , j'ai vu flotter avec la car-
>> gaifon, la plus grande partie de ſa quille&de
> ſon fond. La mer ſe déployant au-deſſus de
>> nos têtes de la manière la plus effrayante , &
>> les deux gaillards du vaiſſeau , toujours prêts à
>> ſe ſéparer , multiplioient à nos yeux le paſſage
>> fatal de la vie à la mort par autant d'inſtans
>>qu'il s'en eſt écoulé dans l'eſpace de quinze
>>heures. Nous nous ſommes tenus pendant tout
१,
cetemps amarrés ſur lepont. Un de nos paf-
>> ſagers,outre le ſoinde ſa perſonne , avoit encore
>> à fecourir ſon fils , âgé de dix ans. Ce père
>> infortuné , ſerrant contre ſon ſein ce dépôt
» précieux , recueilloit ſes ſanglots , l'arroſoit de
>> ſes larmes , & ne cherchoit à ſe conſerver lui-
» même que pour difputer une ſi chère proie à
>> la fureur des flots. Plus de deux mille ſpec-
>> tateurs de notre déſaſtre , déſeſpérant de notre
>> falut, s'afffigeoient de ne pouvoir nous donner
>> de ſecours. Au p'us fort du péril , un de ces
>> hommes , dont la nature ſemble avare , un
>> Eſpagnol accourt , & s'écrie : Mes enfans ,fau-
» vez- les, fauvez- les ! Allezà bordavec vos embarn
cations. Je donne deux cents piastres par têtede
nces malheureux que vous arracherez au trépas.
>On lui répond avec douleur que tout ſecours
4
( 189 )
>> eſt impraticable. Au même inſtant le derrière
>>du vaiſſeau s'enfonce : des cris d'effroi ſe font
>> entendre. Nous periſſions tous fans reſſource,
» ſi , par un bonheur incui& preſque incroyable ,
>> le débris auquel nous ſommes reſtés conſtam-
» ment attachés , n'eût tenu juſqu'au foir , que
» la mer étant baſſe & ayant un peu calmé ,
>> nous ſommes fortis du bord; & à l'aide des
>> ſecours que tous les habitans de la côte , juf-
>> ques aux femmes & aux enfans , ſe ſont em-
>> preſſés de nous donner , nous avons gagné la
> terre avec perte d'un ſeul homme.»
La Société Royale d'Agriculture d'Orléans , a
prié l'Afſemblée Provinciale de l'Orléanois , de lui
indiquer le Sujet qu'il croiroit le plus utile à l'Etat
&à ſa Province , pour un prix de 400 liv. dont
elle pouvoit diſpoſer. L'Aſſemblée Provinciale
a choiſi la queſtion ſuivante : Quelle est la manière
laplusjuſte, la plus facile, ta plus prompte& la
moins difpendieuſe, de répartir en ce moment les Impofitions
Foncières & Perſonnelles , c'est-à-dire , les
Vingtièmes , la Taille avec ses acceſſoires , la Capitation
& la Prestation en argentrepréſentative de la
Corvée.
Les Auteurs font invités à ne propoſer que
des projets & des plans applicables à la Province
de l'Orléanois.
Le prix qui , d'après la contribution volontaire
d'un de ſes Membres, ne devoit être que de
400 liv. , a été porté ſur le champ par la foufcription
patriotique de quelques autres Membre ,
la ſomme de 800 liv.
Les Mémoires , écrits en françois , feront envoyés
, francs de port , à M. l'Abbé GENTY, Secrétaire
perpétuel de la Société Royale d'Agriculture
d'Orléans, avant le premierjanvier 1789.
Pierre-Arnault de la Eriffe , Confeiller du Roi
(190)
:
entous ics Confeils,& fon Préfident au Grand-
Corfeil , Vicomte des terres & feigneuries de
Barzy, Pafly- fur-Marne, Courcelie & autres
lieux , est mort, ici, le4dece mois.
LeComte deBrunetdeNeuilly,premierMaréchal-
des-logis deMonseigneurComte d'Artois ,
eſtmort, le 23 du mois dernier , dans ſes terres
de Vrécourt , en Lorraine , âgé de 64 ans.
Céleste-Adélaïde du Parc de Barville, fille
ainée de François du Parc, deſcendant des Barons
d'Avaugour, d'Ingrande&des Biards, eſt morte
àGifors , le 27 janvier 1788, dans la 36. année
de fon âge.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le 16 de ce
mois , font : 29 , 36 , 61 , 63 & 18 .
Payeurs de rente , fix derniers mois de
1787 , à la lettre A.
PAYS - BAS.
De Bruxelles, le 16 Février 1788 .
La fuppreffion des Douanes , dans les
Pays-Bas , eft une opération arrêrée. Elle
aétépluſieurs fois follicitée , & l'Empereur
défère à ces demandes ; mais il exige un
remplacement de revenu pour ce facrifice
, afin de pourvoir aux hypothèques
& furetés fondées ſur le produit des
Douanes. C'eſt dans ces termes que le
Comte de Trautmansdorff s'en est expliqué
dans une lettre circulaire aux Députations
de chaque Province , en leur demandant
un plan raiſonné fur cet objet.
-
( 191 )
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres .
Extrait d'une lettre de Constantinople , du 28 décembre.
« M. de la Fite , Lieutenant-Colonet au ſervice
de France , qui , a été préſent à l'affaire d'Oczakof,
& a affifté à l'attaque de Kinburn , eſt
depuis peu de retour ici , & a reçu des marques
de la fatisfaction que l'on a de ſes ſervices &
de fon zèle. Le Grand Vifir & le Capitan-Pacha
lui ont fait préſent , de la part du Grand Seigneur
, d'une quantité d'étoffes très - riches ; en
inême temps ils ont remis à fon Excellent l'Ambaſſadeur
de France , une ſomme de mille fe
quins , en le priant de vouloir en faire faire une
fuperbe épée pour ledit M. de la Fite. » ( Gazette de
la Haye, nº. 16.)
« Deux Princes Perſans ayant offert , il y a
quelque temps , de ſecourir la Porte pendant la
guerre préſente , à leurs propres frais ; l'un , avec
unearmée de trente mille hommes ;&l'autre , avec
une de vingt mille , à condition que la Porte les
éleveroit à la dignité de Pacha à trois queues : le
Miniſtère a fait expédier , pour cet effet , les brevets&
les inveſtitures néceffaires. » Idem.
Une Lettre de Cherſon , en date du 18 décembre
dit: « Il vient de nous arriver 3000 Matelots.
» Notre garniſon eſt en ce moment de 8000
>> hommes , qu'on occupe àtravailler aux forti-
>> fications. Les renforts que les Ruſſes ont reçus
« en Crimée , en font monter le nombre à
» 20,000 combattans. Le nouveau Chan des
Tartares eſt entré fort avant dans la Beſſarabie,
» à la tête de 30,000 hommes ; il va paffer le
>> Niefter dans quelques jours ; 15,000 Ruſſes
(192 )
>> l'attendent fur le bord de ce fleuve ; l'aile
>>gauche du Cordon, commandée par le général
d'Elmot , doit le prendre en flanc. » (Gazette
d'Amſterdam nº. 13. )
Quelques profeſſeurs de Droit Canon foutiennent
que fi les Turcs viennent à être chaffés de
l'Europe, le Pape eſt en droit de réclamer des
évêchés qui jadis appartenoient au faint Siége. Cettə
prétention ſpirituelle a fait naître la Parquinade
ſuivante: Pasquin dit : Nunci in Germania otiofi
mittentur in Turciam , ( les Nonces qui n'ont rien
à faire enAllemagne feront envoyés enTurquie)
Marphoriodemande : Ergo ne in Germanid partes
Infidelium & in Turcia Fidelium ? (l'Allemagne
eſt-elle le paysdes Infidèles ,& la Turquie cela
des Fidèles? ) Réponſe : Erit Pius pontfex in
partibus Infidelium ! (Pie ſera donc Pape dans le
pays des Infideles !) (Gazettede laHaye,nº. 25.)
ال
Extrait d'une Lettre de Liège, du 6Février.
« L'été dernier , douze particuliers avoient été
décrétés de priſe de corps , comme criminels
d'Etat, par nos Echevins , pour avoin olé ouvrir
lanouvelle falle de Spa aux perfonnes honnêtes
&de distinction , qui ne vouloient pas fréquenter
la Redoute&le Vauxhall , ou falles privilégiées
de Pharaon , de Biribi , de Paſſe- dix , &c. Maisla
Chambre Impériale de Wetzlar vient de caſſer la
Sentence des Echevins , & de rendre à leurs familles
défolées ces douze victimes innocentes que
la foifde l'or a voulu facrifier , & qui maintenant
vont poursuivre juridiquement leurs perfécuteurs.
( Idem.)
N. B. ( Nous ne garantiſſons la vérité nil'exaci
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le