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1785, 09, n. 36-39 (3, 10, 17, 24 septembre)
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MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles,
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
SAMEDI 3 SEPTEMBRE 1785 .
DU
CH
APARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de hou
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Brevet du Roi,
TABLE
Du mois d'Août 1785 .
PIÈCES
FUGITIVES .
Le foir , ou le Bal de Nuit
au Villaze , 3
Plaifirs des bords de la mer ,
Portrait d'Irène ,
L'Ane facétieux , Fable ,
Stances à Mlle....
193
102 Etudes de la Nature ,
Difcours & Réflexions critiques
fur l'Hiftoire & le
Gouvernement de l'ancienne
Rome 126
58 Epire à un jeune Matérialifte
97
145 Variétés ,
150
98, 155
35
Nouvelle Queftion ,
SPECTACLES.
187
Réponses à une Queſtion , 146 Nécrologie ,
148
Charades , Enigmes & Logo- Concert Spirituel ,
gryphes , 7 , 61 , 99 , 149 , Académie Roy. de Mufiq. 82 ,
NOUVELLES LITTER .
Del'Univerfalité de la Langue Comédie Françoife ,
ΤΟ 63 Comédie Italienne ,
189
137
Françoife ,
Les Lunes du Coufin Jac- Annonces & Notices , 43-93 ,
ques ,
741
89
141, 190
A Paris , de l'Imprimerie de M. LAMBERT ,
Ive de la Harpe , près S. Côme.
STOR
LIBRA
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 3 SEPTEMBRE 1785.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Pour être placés au bas du Portrait de
LOUISE-ELISABETH VIGÉE LE BRUN,
peint par elle même.
DEs Grâces , des Talens cette image fidèle , ES
Au coeur comme à l'efprit , offre un doute à former:
Lequel des deux fait mieux l'art de charmer ,
Du Peintre ou du Modèle ?
( Par M. de Charnois. )
A ij
4
M RCURE
LE MOMENT CRITIQUE , Conte ,
lû à la Séance publique du 20 Avril 1785 .
UN riche Publicain , avare atrabilaire ,
Un de ces Grands fi hauts que l'homme bas révère ,
Giffoient fur un lit de douleur ;
Ils tendoient tous les deux vers leur heure dernière ;
Ils fentoient du remords le ver triſte & rongeur ;
Chacun fe reprochoit les horreurs de fa vie.
Par un hafard unique , un indigent près d'eux
Se voyoit à la fin de fes jours malheureux.
Je me ineurs , difoit- il , & ma tâche eft finie ;
Jouer infortuné des caprices du fort ,
Après tant de malheurs enfin je fuis au port.
Que dites-vous , s'écrièrent enfemble
Nos deux égoïftes troublés ,
Vous vous réjouiffez , & chacun de nous tremble.
Je ne fuis pas furpris de vous voir déſolés ,
Répondit l'indigent , avec cette affurance
Que donnent la vertu , les moeurs & l'innocence :
Toujours heureux , vous viviez pour jouir ;
Malheureux , j'ai vécu pour apprendre à mourir.
( Par M. le Comte de Boisboiffel , du
Mufée de Paris . )
DE FRANCE.
S
VAUDEVILLE tiré d'une Comédie faite
pour l'amufement de S. A. S. Mademoiselle
DE CONDÉ , aux Eaux de Bourbon.
AIR: Dans de riches appartemens , &c.
NOTRE vie eft , comme l'Amour ,
Douleur & plaifir tour- à -tour ,
Voilà la reffemblance ;
Mais l'Amour jufques dans les pleurs
Nous fait trouver quelques douceurs :
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différenee .
AVANT le jour de fon hymen,
La jeune fille , de carmin
Ne fe fert point en France ;
Mais femme , elle en met hardiment:
De fille à femme bien fouvent,
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différence.
LA guerre reffemble aux Amours ,
Combats , traités qu'on rompt toujours ,
Voilà la reffemblance ;
Mais en amour , quelle douceur !
Etre vaincu , c'eft un bonheur :
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différence .
MAMAN me dit : fuyez l'Amour ,
Il vous tûroit , c'eſt un vautour.
A ii)
MERCURE
Ah ! quelle médifance :
Loin de tuer, ce bon vautour ,
A tous , héas , donne le jour :
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différence .
Le vin , l'amour font un poiſon ,
Tous deux nous ôtent la raifon ,
Voilà la reffemblance ;
Mais nous préférons le vin vieux ,
Er l'amour nouveau nous plaît mieux :
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différence. >
UN Auteur reffemble à l'Amour;
Pour plaire il rêve nuit & jour ,
Voilà la reffemblance ;
L'Auteur fait bâiller , non l'Amour.
Ah! ne dites pas en ce jour :
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différence,
( Par M. Verninac de Saint -Maur. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Chevrefeuille ;
celui de l'Enigme eft Lotte & Lot ; celui du
Logogryphe eft Babel.
DE FRANCE.
MON
CHARADE.
ON fecond eft trois fois contenu dans mon tout ;
Mon premier vous le dit , & c'eft inconteftable ;
Mais pour venir de moi plus aifément à bout ,
Cherchez - moi dans la main d'un des Dieux de la
Fable.
ENIG ME.
Sous un air de douceur extrême ,
Etre fourbe , hypocrite & de mauvaife foi ,
Détruire tes voleurs & te voler toi même .
Voilà , Lecteur , tout mon emploi.
( Par M. de Conjon fils , de Bayeux. )
LOGO GRYPH E.
TOUJOURS témoin muet des amours de mes hôtes ,
Souvent je retentis de leurs tendres accens ;
Je reçois dans mon fein roffignols & linottes ,
Et je porte les fruits de leurs plus doux momens,
Dans mes fept pieds , Lecteur , je puis t'offrir encore ,
Avec un nouvel art , quelques autres tableaux .
Ici , je te préfente un oifeau carnivore ;
Là , pour les gens fenfés , un des plus grands fléaux.
A iv
8 MERCURE
Je te montre l'objet que chacun veut atteindre ;
Un mot d'affection ; enfin le coup fameux
Qu'on ne porte aifément fans ſavoir un peu feindre.
J'en ai bien dit affez ; devines , fi tu peux.
(Bar M. Robert des Roches. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RÉPONSE à quelques propofitions hafardées
par M. GARAT , contre le Droit Romain ,
dans le Mercure de France , du 19 Février
1785 ; par M. Berthelot , Avocat , Docteur
Aggrégé de la Faculté des Droits de
Paris , Cenfeur Royal. Brochure in 12.
Prix , 1 liv. 16 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Poftes ; Dupuis , & les autres
Libraires du Palais ; les Marchands de
Nouveautés , & les principaux Libraires
du Royaume.
3
COMME
cette Brochure a plus de deux
cens pages , on va en rapporter quelques
morceaux détachés pris au hafard . On annonce
que tous les autres prouvent peut être
davantage. Ceux - ci fuffiront pour relever.
quelques méprifes de M. Garat en Jurifprudence
& en Hiftoire.
Ce n'est point une queftion indifférente
pour le Public , de favoir fi le Droit RoDE
FRANCE.
༡
main eft un Recueil d'abfurdités ou l'expreffion
de la raifon. La moitié de la France
eft régie par ce Droit ; le reste en emprunte
des décifions fur beaucoup de points
qui ne font pas réglés par les Coutumes
ou par les Ordonnances de nos Rois. Souvent
auffi les habitans des pays coutumiers
font foumis au Droit Romain , dans
les difpofitions contraires aux Coutumes.
Les contrats de mariage , les teftamens faits
en pays de Droit- écrit , les fucceffions partagées
en tout ou en partie, en vertu de la Loi
Romaine, intéreffent tous les fujets du Royaume
, entre lefquels les liens de l'amitié ou
du fang ont établi des rapports. L'exécution
des droits qui en réſulent , eft ſouvent demandée
dans les Tribunaux des pays courumiers.
-I importe donc pour notre bonheur
que la Loi Romaine , qui a tant d'influence
fur les biens & les perfonnes , dans la majeure
partie de la France , contienne les difpofitions
les plus fages. Il importe qu'elle ne
foit pas calomniée par des hommes de l'art ,
en qui l'on fuppofe des connoiffances de Jurifprudence
. Ce feroit êter aux peuples qui
géiniffent de la contrariété infinie de mille
Coutumes bifarres , dont on foupçonne rarement
les motifs , la confolation d'avoir
pour règle de conduite un Code immenſe
& unique, où la raifon des Philofophes a
configné les principes de l'équité , en a déduit
les conféquences par des calculs pro-
A v
10
MERCURE
"
fonds & sûrs , que l'intelligence de l'homme
dénué de ce fecours , fuivroit difficilement ,
& qu'elle s'encrgueillit de concevoir. —
"Les fciences profondes & étendues, dit M.
Berthelot , ne jouiffent pas toujours d'une eltime
univerfelle parmi ceux même qui en retirent
de grands avantages. Quelques - unes
d'elles ont des réſultats frappans & fimples qui
attirent l'attention du vulgaire fans la fatiguer.
Celles-là obtiennnent un hommage plus génétal
. Il en eft autrement de celles dont l'effet
ne frappe point , par des fignes éclatans , les
regards inattentifs .
De ce genre eft le Droit Civil de chaque
état. Le Philofophe conçoit qu'il eft d'autant
plus parfait , que la poffeffion & la propriété
de chaque particulier , font plus affurées
contre la force ou la fraude , & que
chacun vit plus paisiblement dans une condition
qui lui paroît naturelle. C'eſt l'état
de fanté du corps politique . Mais le vulgaire
en jouit , fans avoir toujours un fentiment
réfléchi de fa jouiffance. Il ne s'en apperçoit
ordinairement que lorfqu'une maladie trouble
l'économie de fon bonheur. Celui qui
par un régime doux & fimple , donne à l'état
focial une conftitution faine , ou la rétablit
infenfiblement , ne fait point une fenfation
que l'on diftingue. C'eft le fort d'un fage
Légiflateur : c'eft celui de la Jurifprudence
qui obferve & exécute la volonté des Loix.
Chaque particulier occupé de fon intérêt
perfonnel , & prenant la condition dans
DE FRANCE. 11
laquelle il fe trouve pour le réfultat de circonftances
fortuites , penfe peu à l'influence
des Loix générales fur fon individu . Il ne lui
eft pas facile de fe croire redevable de reconnoiffance
envers les Loix & les Magiſtrats
qui le conduifent.
Celui qui n'eft pas appelé au gouvernement
des peuples , eft placé dans un point
de la fociété , d'où il peut difficilement en
juger l'enſemble. Il voit quelquefois du
défordre où il verroit une parfaite harmonie
, s'il jugeoit du point de vue central , &
qu'il eût affez d'intelligence & de temps
pour faifir les rapports des moyens , & furtout
la loi générale qui fait & entretient
l'unité.
Que l'on fuppofe un Laboureur qui , venant
de tracer un fillon , lève , fur le foir ,
par délaffement , les yeux au Ciel , & apperçoive
, à travers les nuages , le firmament
femé d'étoiles. Il ne foupçonne pas l'ordre
& la correfpondance du fyftême de l'univers.
Si cet homme fe fût placé , par la penfée
& par fon génie , dans le centre du Soleil ;
alors , fuivant de fes yeux la direction des
rayons lumineux qui vont faire briller les
planètes fe mouvant autour de lui , il eût
vu un fpectacle régulier ; un filence profond
eûr nourri fa penfée ; & il eût porté l'admiration
religieufe de ces loix , jufqu'à croire
que peut-être Dieu même n'eût pas été capar
ble de les changer.
A vj
12 MERCURE
On peut dire la même chofe d'une favante
légiflation , dictée pour faire mouvoir les
puillances phyfiques & morales d'un vaſte
empire. Un des plus confidérables dont les
hommes ayent confervé la mémoire , eft
l'Empire Romain. Il a dominé fur une grande
partie du monde connu. Pour juger une légiflation
auffi confiderable , faite pour les
befoins des hommes de toutes les claffes ,
dans l'étendue de la terre policée , fuffirat
- il de fufpendre un inftant les travaux ,
comme le Laboureur De jeter un coup
d'oeil diftrait fur ce Code immenfe des loix
Romaines D'appercevoir à la hâte ces loix
brillantes de la lumière que leur a commu
niquée le génie de Philofophes refpectés par
tous les peuples éclairés ; & de prononcer .
avec dédain , qu'elles ont un défordre , des
aches & une obfcurité , qui ne font la plupart
que dans les yeux du ſpectateur & dans
fa penfée ?
Ne feroit- il pas plus judicieux de fe tranfporter
au point central de toutes les loix ,
dans l'idée brillante & féconde de la justice ,
d'où partent les rayons de lumière , fans lef
quels toutes les loix reftent éclipfées ; de
fuivre avec des yeux attentifs & long- temps
exercés , la direction de ces jets radieux , qui
font les conféquences s'éloignant de plus en
plus de l'idée générale ; de voir la diftribubution
de ces loix relativement à leurs fonctions
, les fecours mutuels qu'elles fe porDE
FRANCE.
13
tent par des reflets de lumière qu'elles fe
renvoyent les unes aux autres en s'éclairant à
de grandes diftances ?
Mais cette contemplation demande bien
des foins & des veilles. Il faut renoncer à la
féduction de tous les plaifirs. Chaque citoyen
ne peut fe livrer à des études auffi
fuivies & auffi profondes. Ce que font les
plus fages , c'eft d'en croire le témoignage
de peuples diftingués , que les Romains n'-
voient pas contraints de recevoir leurs loix.
Ces peuples ont été au devant d'elles , fe
font foumis avec empreffement à leur direction
, & les ont honorées d'un nom dont
aucune législation ne peut le vanter. Ils l'ont
appelée par excellence la Raifon écrite . Les
Provinces de France nommées Pays du
Droit écrit , compofant la moitié du Royaume
, fe félicitent d'avoir échappé aux contradictions
multipliées de nos coutumes.
Elles confervent comme un privilége précieux
, celui d'être jugées fur un corps de doctrine
, où la raiſen attentive découvre prefque
toujours l'oracle de la raifon. Inftruites
par une étude approfondie & générale de
ces loix , auffi bien que par une expérience
d'un grand nombre de fiècles continus
elles publient hautement que c'eſt à ces
loix qu'elles doivent leur bonheur.
>
A ces voix reconnoiffantes qui répètent
des actions de graces , fe mêle le fuffrage
des plus grands hommes. Leur jugement
14
MERCURE
n'eft point ici femblable à ceux dont on
pourroit dire ( ) que les grandes autorités
n'ont pas manqué aux grandes erreurs . Il
ne s'agit point d'objets hors de la poitée de
l'obfervation , tels que la caufe du reflux ,
le mouvement de la terre. Il s'agit des befoins
d'une portion de l'humanité qui fet
trouvoit fous leurs yeux , & de juger des
règles déjà faites pour la rendre heureuſe .
Le génie de ces hommes illuftres , admiré
des nations polies , a fixé fon intelligence
fur l'examen des Loix Romaines. Après en
avoir fait l'étude de la vie entière , ils ont
prononcé que la collection de ces loix ,
malgré fes défauts qu'ils ont vu les premiers
, & dans toute leur étendue , eft la
plus fage que les hommes ayent produite ,
& qu'elle peut infpirer à l'humanité un
jufte orgueil.
C'eft ainfi qu'en a penfé Dumoulin
qu'une foule d'auditeurs fuivoit par toute la
France , & jufques dans les terres étrangères.
C'eft l'éloge qu'ont fait du Droit
Romain les Chanceliers de Hôpital &
d'Agueffeau , qui en occupoient leurs penfées
habituelles , & qui fe font empreffés
de le traduire dans les plus belles & les
plus fages ordonnances de ce Royaume
Mais ce n'eft point ainsi que s'en explique
un écrivain de nos jours , honoré des
( 1 ) M. Garat , page 108 .
-
DE FRANCE. 15
palmés académiques de l'éloquence. Il fait
que
L'éloquence des paroles
N'eft que l'art ingénieux
D'amufer nos fens frivoles
Par des tours harmonieux. ( 1 ) .
Il ambitionne avec de juftes prétentions
une gloire encore plus folide , celle de la
Philofophie. Il a vu que peu de perſonnes
autour de lui , dans un pays coutumier ,
avoient médité le plan des Loix Romaines ,
leurs principes , leurs confequences , les
idées intermédiaires qui en font la chaine
intellectuelle , l'influence néceffaire de leur
exécution fur les moeurs dans tel climat
donné , & celle des moeurs fur la felicité
publique . Il a conçu le projet de défabufer
le vulgaire qui obéit à ces leix , qui
prend leur confeil dans les occafions difficiles
, & qui s'obftine à s'en croire plus
heureux. Pour le mettre lui même à portée
de prononcer fur le deftin des . Légiflareurs
de Rome , il a pris , comme il le dit , d'une
main le Textepur de cette Légiflation , de
l'autre , l'Hiftoire , qui lui apprenoit comme
elle s'étoit formée. Il n'a point ajouté que
ce texte des loix , il le tenoit fermé , &
que l'histoire dont il s'agit , eft sûrement
un manufcrit qui n'a pas été mis au jour.
(1) J. B. Rouffeau.
16 MERCURE
Il a prononcé devant tous les Magiftrats ,
tous les hommes inftruits en jurifprudence ,
toutes les facultés de Droit Romain du
Royaume , dont le gouvernement defire fi
vivement faire fleurir la difcipline , devant
toute la France coutumière & de
Droit écrit , qui croit y trouver les préceptes
de la raifon , que le code du Droit
Romain eft un code déteftable ( 1 ).
Actuellement que mes occupations &
fur-tout mes foibles talens ne me permettent
pas de développer la majefté des Loix
Romaines préfentant un Corps complet de
jurifprudence , je me contenterai de faire
voir que M. Garat fembleroit avoir été
moins offenfe des fautes qui s'y rencontrent
, que de celles qui ne s'y rencontrent
pas ; & que malgré fon averfion pour les
Commentateurs , il a négligé le texte pour
confulter les Commentateurs. Il eft cependant
des obfervations qui font à lui . Je
ne prétend pas lui en enlever le mérite . Malgré
ce que j'aurai dit , il peut bien certainement
les réclamer.
Il eft vrai que les Lecteurs ne lui fauront
pas beaucoup de gré du plaifir paffager qu'il
a voulu leur donner par des preftiges. Le
grand nombre s'appercevra qu'il a paru dire
à la nation , Vous êtes incapable de lire
de fuites dix pages de raifon fur un objet
(1 ) M. Garat , page 118.
DE FRANCE. 17
ود
» de la première importance qui régit vos
fortunes , votre vie & votre honneur. Il
» ne s'agit que d'attirer votre attention &
» de vous amufer. Je vais attaquer le culte
» que vous rendez à la Jurifprudence ro
» maine , fur la foi de fes Prêtres . Il ne s'agit
que de les montrer ridicules . J'invoquerai
mon hiftoire manufcrite , qui me
» fournira des fictions que je pourrai ar-
» ranger à ma volonté. J'en titerai des
peintures & des antithèfes . Je termi-
» nerai le tour par un Conte oriental qui
achevera de décider l'opinion des Lec-
و و
"
> teurs.
Beaucoup d'autres , fans doute , font plus
dignes que moi de fe préſenter pour repouffer
notre agreffeur. Les Cours de judicature
& les Univerfités ont dans leur fein
des hommes dont le favoir profond eft foutenu
par l'éloquence ; mais la vérité ſimple
eft ici fuffifante : & probablement ils ont
cru qu'il n'étoit pas d'une néceffité abfolue
de combattre un adverfaire qui fembleroit
quelquefois avoir pris le foin de fe combattre
lui - même. Cependant il m'a paru qu'on
ne devoit guères laiffer paffer de pareilles
erreurs , qui pourroient détourner de l'étude
des Loix Romaines , à laquelle , au contraire ,
le Gouvernement defireroit rendre fon ancienne
célébrité.
Nous rapporterons en entier la fatyre de
M. Garat , inférée dans le Mercure de
France ; & nous ne laifferons point paffer
18 MERCURE
unefeule ligne , fans examiner quelle créance
elle doit obtenir.
Page 23. On fait que très fouvent ces
» Jurifconfultes , qui formoient le Confeil
des Empereurs , n'étoient que des
» efclaves autour d'un defpote ». (M. Garat.)
n
On ne fait point du tout cela. Les Juri(-
confultes Romains , dont les fragmens compofent
les loix du Digefte , n'écrivoient
point fous le règne des Tyrans . Papinien ,
le plus jufte de tous les Jarifconfultes
qui ayent jamais paru , étoit Préfer du Prétoire
& ami intime de l'Empereur Septime
Sevère. Un Prince cruel exigea de lui qu'il
excusât un crime. Il préféra la mort. L'équitable
Ulpien for tuteur de l'Empereur
Alexandre , & fon Préfet du Prétoire. Le
févère Paul étoit Affeffeur de Papinien,
Triphonius , Calliftrate, Africain , Martien ,
Modeftinus , Pomponius , Marcellus , écrivoient
tous fous des Empereurs dont les
vertus ont honoré le Trône. La fomme de
leurs Loix eft deux cens fois plus confidé,
rable que celle des autres Jurifconfultes.
dont on ignore en quel temps ils ont vécu.
Si l'on remonte à Sabinus , qui écrivoit fous
Tibère , on voit ( Loi 2 , p. 47 , au Digefte
de Origine Juris ) que Sabinus étoit fi malrécompenfé
par fon Prince , qu'il avoit à
peine de quoi vivre. Ce qui fuppofe qu'il
lui rendoit peu de fervices à fon gré. Son
fucceffeur , Caffius Longinus , avoit beancoup
d'autorité par fon favoir & fon inté
1.
DE FRANCE. 19
grité , au point que T bère le chaffa de Ronie.
On voit , à l'honneur des Jurifconfultes dont
les écrits nous font reftés , qu'ils ne font pas
du nombre des Sénateurs , d'un Tyranfoupçonneux
pâles adulateurs ( 1 ) . Juvénal , Sat. 4,
V.74 .
Depuis Hadrien , la faculté de donner des
confultations fur prefque toujours laiffée à la
volonté des Particuliers. D'ailleurs , dans les
temps où il falloit l'obtenir du Prince , les
Jurifconfultes étoient prefque rzas Stoïciens ,
c'est-à - dire , inflexibles . Ils étoient divifés en
fectes ; & quand les méchans font payés pour
faire le mal , ils font d'accor ) .
»
Page 16. Confidérez , je vous prie ,
cette marche. On étoit accablé fous la
multitude des Loix générales , & pref-
» qu'à chaque occafion , il falloit des décifions
particulières du Légiflateur.
(M. Garat.)
> Confidérez , je vous prie , à mon tour
que l'Auteur n'a pas une idée bien réfléchie
de ce qu'il avance. Où a -t-il vu que dutemps
des Empereurs , qui envoyoient ces refcripts ,
on fût accablé fous la multitude des Loix
générales ?
Pour juger la caufe , il faut remonter
aux premiers Empereurs qu'on accufe de
s'être expliqués par Refcripts. A cette épo
que , c'est - à- dire , au temps d'Adrien & de
(1) Boileau.
20 MERCURE
fes Succeffeurs , les Loix générales étoient
quelques Loix faites par tous les Ordres de
FEtar , quelques Senatus - Confultes , quelques
Plébifcites , qui , réunis , ne font pas la
quarantième partie des matières du Code.
Que l'on joigne à cela la Loi des douze Tables
, dès - lors à -peu - près perdue , & l'Edit
perpétuel du Préteur , (que M. Garat ne peut ,
pas mettre dans fon calcul , parce qu'il ne le
connoît pas , comme on le verra par la
fuite.) Cet Edit perpétuel , d'après le relevé ,
fait , n'eft que la quatrième partie des matières
contenues dans le Code , fil'on comptepar
matières. Mais , comme fur chacune
d'elles , le Préteur s'expliquoit , en deux
lignes ( 1) , comme les Senatus- Confultes ,
les Plébifcites & les Loix étoient en ſtyle .
très -concis , tout cela ne faifoit pas en male.
de décifions , comparée à la maffe des efpèces
pour lesquelles on a cru les premières.
Loix infuffifantes , environ la neuvième partie
du volume que préfente le Code lui feul.
On ne peut pas mettre au nombre des ,
Loix générales les réponſes des Prudens , qui
fe détruifoient mutuellement , & n'étoient ,
que des probabilités que fouvent l'on comptoit
, que quelquefois l'on pefoit , comme
nous l'expliquerons dans la fuite. Ainfi , accordant
à notre Cenfeur une quantité de
Loix générales bien plus grande qu'il ne l'ef-
(1 ) Voyez l'Edit perpétuel , rétabli par Heinneccius,
DE FRANCE. 21
péroit , elles étoient un peu plus que la
huitième partie des Loix contenues dans le
Code de Juftinien. On n'étoit donc pas accablé
fous la multitude des Loix générales.
Page 40. " Là on voit Juftinien s'attri-
» buer fans pudeur , les victoires de Narfès
» & de Bélifaire . (M. Garat.)
"
Eft- il bien certain que Juftinien s'attribue
fans pudeur les victoires de Narsès & de
Bélifaire? Il est vrai qu'il dit dans la préface .
des Inftitutes : nous avons fait ployerfous
notre joug les nations barbares. Mais cette
expreflion collective s'applique à tous les
Romains. Il n'a pas la vanité de fe dire feul
vainqueur. Certainement , un Prince qui ordonne
une guerre , & qui a concerté les
projets d'une campagne , peut , quand elle
réuffit , en tirer quelqu'honneur. Quoiqu'il
fût permis à Juftinien , dans une Monarchie,
de parler de lui feul comme repréſentant
tout l'Empire , cependant il désigne le vainqueur
par un nom pluriel , pour marquer
le corps de la nation .
Juftinien , qui n'avoit été ni en Perfe ni
en Afrique , pouvoit-il fe flatter de faire
croire à tous les Sujets de fon Empire , qu'il
y cût vaincu en perfonne les Parthes & les
Vandales La penfée pouvoit - elle lui en
venir ? N'est- ce pas lui qui a eu la générosité
de décerner à Bélifaire les honneurs du
triomphe des anciens Romains , en faisant
conduire devant lui , au milieu de Conftantinople
, le Roi des Vandales chargé de fers?
22 MERCURE
N'eft-ce pas lui qui a fait repréfenter fur le
revers de fes monnoies Bélifaire , avec ces
mots : Bélifaire, la gloire des Romains? Qui
enfin a fait peindre la pompe de ce triomphe
fur les murs du veftibule de fon palais ,
pour élever aux yeux des court ifans & de la
nation , un monument durable de fa reconnoiffance.
(1)
Page 46. » Je remonte à l'origine de ces
Loix , & , l'hiftoire à la main , je les fuis
» dans leurs progrès. Le Peuple Romain,
» las d'être gouverné par les volontés arbi-
» traires du Sénat , demande des loix fixes
» & préciſes ; le Sénat les lui refufe. »
( M. Garat. )
Il n'eft point exact de dire que le peuple
ait été las d'être gouverné par les volontés
arbitraires du Sénat , qu'il lui ait demandé
des Loix fixes , & que le Sénat les lui ait
refufces.
Tite-Live , dans le troifième livre de fon
hiftoire , prend foin de nous apprendre tout
le contraire. ( A cet endroit , page 48 de la
Réponse de M. Berthelot , fe trouvent 14
page de fuite , où Tite - Live dir précisément
l'oppofé de ce qu'avance M. Garat. )
Page 117. Je remarque quels font les
» Princes qui , pendant fix à fept cens ans ,
depuis Cefar jufqu'à Juftinien , le fuccè-
» dent fur ce trône qui donne des Loix au
"3
(1 ) Procope de bello Perfico , M. Lebeau , Hiftoire
du Bas-Empire.
7
DE FRANCE. 23
» monde ; & pour un Trajan & un Marc-
Aurèle , je vois vingt Néron & vingt Com-
" mode. Je découvre que le plus grand
30
"
nombre des Loix Romaines, ont été faites
» par les tyrans qui ont le plus deshonoré
& afflige la nature humaine ». ( M. Garat. )
On ne trouve point du tout vingt Néron
& vingt Commode parmi les Empereurs
dont les conftitutions forment le Code de
Juftinien. Pour s'en convaincre , on peut jeter
les yeux fur la lifte des Princes dont les
conftitutions ont été recueillies , & fur la
fuite non-interrompue des Empereurs.
Il n'y en a aucune de Néron , de Vitellius ,
de Domitien à peine en connoît - ou de
Commode. Il n'eft pas fûr qu'il y en ait
d'Héliogabale. Refte Caracalla. Il a fait un
affez grand nombre de Loix . Au commencement
de fon règne , Papinien les dictoit :
l'Empereur l'ayant mis à mort , il s'éloigna
de fa Capitale , & parcourut les Provinces
de l'Empire , mais après avoir donné des
ordres pour l'adminiftration de la Juftice .
Ses conftitutions font prefque toutes fort
équitables . Dans une d'elles , il juge pour un
particulier contre lui- même (1 ).
Mettra-t-on au rang des Princes que la
Nature ait dû défavouer, les Empereurs Dioclétien
& Maximien ? Le Code présente une
( 1 ) Loi I , au Code de Donationibus inter virum
& uxorem ; elle porte le nom d'Antonin . Il faut
ajouter Caracalla ; voyez la date , par le Confulat,
24 MERCURE
fois plus de leurs Loix que de tout autre
Empereur.
Sans doute c'étoit un crime affreux contre
la Religion & l'humanité de pourfuivre ,
comme ils l'ont fait , les Chrétiens , & de
les faire périr dans les fupplices. Ils font
inexcufables , & les Loix qu'ils ont faites
contre les Chrétiens méritent l'exécration de
tous les fiécles . Mais ces Loix ne font
pas
recueillies dans le Code de Juftinien. A tout
autre égard, Dioclétien n'en étoit pas moins
prudent , moins attaché à la chofe publique ,
moins chéri de fes fujets , qui confervoient
l'ancienne Religion du Capitole . Trois Empereurs
nommés par lui - même pour le feconder
, l'honoroient comme leur père. Le
peuple étoit pénétré d'un amour refpectueux.
Ce Prince , après avoir fait le bien
qu'il defiroit , dédaigna le trône : il en descendit
, fe retira à la campagne , & y trouva ,
comme Abdolonime , les plus doux plaifirs.
De fon temps fleurirent les Difciples de
Papinien , ces fameux Jurifconfultes dont
les idées profondes forment une bonne
partie du Digefte ; & ils l'aidèrent à com
pofer cette foule de Loix courtes , fimples
& juftes qui le mettent au rang des grands
Légiflateurs .
On peut ajouter que fi de méchans Princes
ont fait de méchantes Loix , Juftinien a fair
un choix de toutes les conftitutions impériales
qui lui ont paru mériter la préférence;
& que fi , par inattention , il en a recueilli
quelques - une
DE FRANCE. 25
quelques unes qui ne réumffent pas tous les
fuffrages , ceft une faute qui peut être excufee
dans un ouvrage auffi étendu.
C
***
" Page 123. Une Religion defcendue du
ciel vient difputer les autels de tous les
» Peuples à certe Religion du Capitole qui
» avoir conques Tunivers avec les Romains.
» Des Legitems Chrétiers fuccèdent à des
Legiflres Payens. Chacun deux fait
» domine tour -a-tour fon cuite dans fes
Loix , l'on voit bientôt dans la même
» Legiflation les maximes du Chriftianifme
» & les principes du Pag nilie . A côté des
Lom faites pour encourager les mariages ,
» pour les multiplier , on rencontre des
Loix-qui honotent & recompenſent le célibat
, qui parlent des fecondes noces avec
>> hofreut. » (M. Garat. )
"
93
M. Garat fe plaint - il qu'une Religion defcendue
du ciel , foit venue pour difputer les
aurels au Paganifme ? On le diroit d'abord ;
car il exalte cette Religion du Capitole , &
il remarque ( hors de propos & fans aucun
befoin de fo tifier fon idée principale , qui
porte toute fur le changement & non fur
les raifons de préférence , ) il remarque , disje
, que cette Religion avoit conquis l'onivers
avec les Romains ; ce qui donne à la
Religion de Jupiter bien de la majefte. Sans
doute il honore le mariage & applaudit anx
Loix qui encouragent la population : d'un
autre côté il accufe les Loix qui vantent le
célibat & parlent des fecondes noces avec
No. 36 , 3 Septembre 1785. B
26 MERCURE
horreur. Or , dans l'idée de l'Auteur , ces
dernières Loix appartiennent au Chriftianilme
.
Si l'Auteur avoit fait attention à fa phraſe,
après l'avoir écrite , il y auroit vu la réponſe..
On n'avoit pas en horreur les premières .
noces , mais les fecondes noces ; & cependant ,
les premières font bien plus nuifibles que les
fecondes à la vertu du Chriftianifme , à la
virginité. Cela devoit indiquer qu'il y avoit
une raifon qui n'étoit pas le defir d'encourager
le célibat.
La Loi I , au Code de fecundis nuptiis..
&c....... &c.......
Le célibat n'eft point récompenſé dans
les Loix Romaines. Conftantin a feulement
abrogé les peines contre le célibat ( 1 ) . La
loi Julia & Papia Popaa , avoient voulu
forcer au mariage les Romains à qui le concubinage
faifoit plus de plaifir, Le Légiflateur
qui voyoit fortir de cette union une
poftérité moins nombreuſe , avoit fait une
loi , néceffaire alors pour repeupler Rome ,
dont les habitans avoient péri par le glaive
de la guerre civile. Du temps de Conftantin ,
la raifon n'étoit plus fi preffante de faire
violence aux volontés.
Sans doute que les principes du Chriftianifme
confeillèrent de rendre la liberté,
Mais cet avis étoit donné par la loi natu-
(1 ) Sozomène , Hift. Eccl. Loi, 1. Cod. de infir
mandis panis celibatûs,
DE FRANCE. 27
relle ; il l'étoit par l'eftime de toutes les nations
, même payennes , chez qui la virginité
a toujours reçu des hommages . Cependant
Conftantin a permis , au défaut
d'une époufe , d'avoir une concubine , Loi 1 .
au Code de Concubinis.
pour
Enfin ces loix contre les fecondes noces ,
dans l'année du deuil , portées par les Payens ,
la fécurité des familles , les Souverains
Pontifes s'autorifant du précepte des
Apôtres , les ont abolics ( 1 ) , autant qu'i
étoit en leur pouvoir : & , par l'ufage , leur
décifion a reçu force de loi . »
Ceux qui prendront la peine de lire cette
Réponse à M. Garat , y trouveront , entreautres
choſes , une explication du paffage de
la Loi des Douze Tables , où M. Garat a
prétendu que le debiteur étoit coupé en morceaux
par fes créanciers. Elle eft fondée fur
l'examen rigoureux du texte & fur le témoignage
de l'Hiftoire Romaine. Elle eft plus
approfondie que toutes celles qui ont paru .
On effayé de réconcilier la Loi des Douze
Tables avec M. Linguet , dans fa Théorie des
Loix Civiles , & M. Garat. On a préſenté un
Profpectus diftin&t , quoique dans un petit
efpace , des Novelles de Juftinien , que dorénavant
M. Garat , qui les avoit profcrites
d'un feul mot , doit trouver très -fages. On
a examiné l'effet du fyftême de l'ancienne
( 1 ) Voyez aux Décrétales la quatrième & cin
quième du titre de fecundis nuptiis ,
Bij
28 MERCURE
Légiflation des Romains fur les fucceffions
par mâles. Ce point intereffe tous les Legif
fateurs & tous ceux qui veulent apprécier
leurs opérations à cet égard. L'Auteur
donne auffi une critique du Droit Romain ,
& cependant il montre que de nos jours un
Roi relpecté dans l'Europe , en a emprunté
prefque toutes les difpofitions les plus fages ,
qu'il y a pris le modèle de fon Code , qui , lui
feul , fuffiroit pour la gloire.
LETTRE de M. Berthelot au Rédacteur
du Mercure.
M. Garat vient de faire paroître , Monfieur , dans
le Mercure du 27 Août , une Réponse à la Lettre
d'un Docteur de Province. Comme cette réplique de
M. Garat , quoique adreffée à un autre que moi ,
paroîtroit en quelques endroits me combattre , per
mettez que j'eflaye de défendre mon opinion .
M. Garat , page première de la Réponſe , annonce
fon refpect profond pour les Loix Romaines adoptées
en France. Cette déclaration devenoit néceffaire
, parce qué dans le Mercure de France du 19
Février 1785 , pages 105 & 118 , on ne l'avoir pas
affez bien diflinguée . Il convient qu'il y a de trèsbelles
loix dans le Corps de Droit Romain. Veut-il
dire qu'il y en a une fur vingt ? On l'autoir cru,
d'abord : car il prononce , page 113 du Mercure de
Février , pour un Trajan on voit vingt Nérons. En
ce cas l'éloge feroit mince , & très
diction avec celui qui précède, En effet , dans les
en contraDE
FRANCE. 29
pays de Droit-écrit , fur cinquante Loix Romaines ,
les Magiftrats en adoptent quarante- neuf. Voyez
Defpeiffes , Maynard , &c.
Dans la Réponte page 2 , il prétend n'avoir pas
cité la Loi du créancier , dans la Loi des Donze
Tables , comme faifant partie du Corps de Droit.
J'ai témoigné là - deffus , dans ma R ponſe , une
grande crainte qu'il ne fe fût mépris . Actuellement
je fuis tranquille : je vois qu'il fair que cette Loi n'ą
point paflé dans e Corps de Droit. Il perfifte à croire
qu'en vertu de la Loi des Douze Tables , le débiteur
infolvable pouvoit être mis en morceaux. J'ai eu
foin d'approfondir cette Loi , qui doit exciter la curiofité
, depuis que l'Auteur de la Théorie des Loix
Civiles & notre nouvel adverfaire , ont effayé d'attribuer
cet excès de barbarie à la Loi des Douze Tables ,
fi vantée pour la fageffe. On y trouvera le texte expliqué
avec foin par lui -même & par plufieurs confidérations
hiftoriques & politiques qui n'ont point
encore été propofées .
Page 4 de la Réponse du 27 Août : Ce que les anciens
prenoient fur tout pour monft es , & qu'ils condamnoient
à la mort à ce titre , étoient les herma
phrodites. Eft il bien vrai La Loi 14 , au digefte de
ftatu hominum regarde comme monftres ceux à
qui la Nature a donné , non un membre de plus ou
de moins , mais une forme qui n'ait aucune reffemblance
avec celle de l'homme. La Loi 10 , au même
titre qui fe trouve 8 ou 10 lignes au deffus , dit d'un
hermaphrodite , il doit être mis dans la claſſe du
fexe quiparoit prévaloir.
Page 13 de la Réponſe du 27 Août : Il annonce
qu'Adrien avoit recueilli tous les Edits mobiles des
Prêteurs , pour en faire un Edit fixe & invariable ,
nommé perpétuel. Dans le Mercure de Février , il
dit: Ces Loix annuelles changent tous les ans
Et la réunion de ces Loix néceffairement fi diverfes
B 11)
30 MERCURE
dans leurs vûes , fi contradictoires dans leurs principes
& dans leurs difpofitions , forment cette partie
du Droit Romain , eftimée & admirée fous le nom de
Droit Prétorien . Adrien a- t'il recueilli tous les Edits
annuels & contradictoires entre - eux ? Oui , dit-on
dans le Mercure de Février ; car c'eft l'Edit perpétuel
qui a paffé dans le Corps de Droit. J'ai foutenu le
contraire dans ma Réponse , page 101 ; & ir paroîtroit
, par les explications qu'on peut y voir , que
M. Garat , quoique bien averti , ne fait pas encore
bien diftinctement que l'Edit perpétuel , dont le développement
compofe prefque tout le Digefte , a été
fait par Salvius Julianus, très-fameux Jurifconfulte ,
qui a choifi dans ces Edits annuels ce qu'il y avoit
de plus fage , qui a banni tout le refte pour faire cet
enfemble que l'on admire fous le nom de Droit Prétorien.
Page 14 de la Réponſe , M. Garat femble avouer
qu'il s'eft mépris en ne diftinguant pas les Prudens
qui , à la même époque , parloient en public , d'avec
ceux qui écrivoient chez eux . Faire cet aveu eft probablement
une leçonde méprife . Dans le Mercure
de Février , on lit : Les Prêteurs ont ufurpé le pouvoir
législatiffur le Légiflateur. Bientôt on voit paroit
e des hommes qui l'ufurpent fur le Législateur
& les Prêteurs. Ces hommes , qui paroiffent au déelin
de la République , fe multiplient fingulièrement
fous les Empereurs , &c.... Il s'agit donc chez M.
Garat de Prudens qui out ufurpé le pouvoir légiflatif.
S'il entend parler de ceux qui vivoient fous les
Empereurs , ils n'avoient rien ufurpé , parce qu'ils ne
répondoient que par l'ordre de l'Empereur : quibus
a Cafare jus refpondendi datum eft , § 8 , inftitutes
, de jure naturali gentium & civili. Il s'agit
auffi chez M. Garat de Prudens , qui , au déclin de la
République , ont ufurpé fur le Prêteur le pouvoir
législatif. C'eft une nouvelle erreur . Car ces Prudens ,
1
DE FRANCE.
ཧྥ་
qui difputoient dans le Forum , ont pasu auffitôt
après la Loi des Douze Tables. La Loi 2 , p. 5 , au
digefte de origine juris , place leur origine à cette
époque. Ce n'est donc point au déclin de la République..
Je voudrois bien parvenir à m'expliquer à moi-
'même pourquoi ce paffage latin , cité à ce fujet par
M. Garat , dans fa Réponſe , page 15 , comme étant
de Tribonien , n'eft pas de Tribonien , mais bien de
Gravina , qu'il a tranfcrit à la page 45 , de ortu &
progreffa juris civilis , en mettant le Commentaire à
la place de la Loi . Ce qui m'embarraffe encore
beaucoup , c'eft que , felon moi , Gravina n'a pas
été entendu : car cet Auteur parle dans cet endroit
des Prudens fous les Empereurs. Voyez auffi ma
Réponse , page 107.
Page 15 de la Réponſe du 27 Août. On croiroit ,
à lire les éloges que l'on donne aux Prudens , que
M. Garar a voulu confacrer leur fagetfe par un magnifique
éloge , en faisant l'énumération des fervices
qu'ils ont rendus. Leurs réponfes , dit- on , compofent
le Digefte ; ce font elles qui ont introduit les
codicilles , les fubftitutions pupillaires , l'action
de dol , & c..... Malheureuſement pour cette affertion
, le premier Codicille fut exécuté par Augufte.
Cet exemple engagea les Romains à les accomplir.
Il eft vrai que dans la fuite Trebatius fut confulté ;
mais il n'en fut pas l'inventeur , encore moins le Lé-
-giflateur. Dans tous les cas ils font dûs à Augufte
inftitutes , de codicillis. Les fubftitutions pupillaires'
s établiffent par l'ufage & en vertu de la Loi des
Douze Tables , qui avoit donné au père de famille
un pouvoir illimité fur les biens de fon fils. L'action
de dol vient d'un Édit du Prêteur Aquilius Gallus.
Voyez la Loi première, au Digefte, de dolo malo , &
Gravina au bas de la page 57.
Page 27 de la Réponse du 27 Août. M. Garat dit
B iv
32′ MERCURE
V
avoir lû toute entière la Loi dont il s'agit à cet en
droit la Novel'e 89 , ch. 15. Il y a quelques apparences
pour croire qu'il ne l'a pas bien comprife.
Voyez cette Loi expliquée dans toutes fes parties ,
par ma Réponfe , page 135 .
Page 28 de la Réponse du 7 Août. Il s'agit de M.
Lolme fur la conftitution de l'Angleterre . On oppoſe
à cette autorité Artur Duck , Procureur du Roi dans
une des grandes Juridictions de l'Angleterre , & ſch
témoignage eft très puiffant quand il s'explique fur
l'efpère de Loix dont l'exécution lui étoit confiée.
J'ai effayé dans ma Réponſe , page 183 , de montrer
, par des confidérations prifes des Loix Romaines
, que M. Garat , en prononçant rapidement
fur la tendance de ces Loix au defpotifme , paroît
avoir fait rapidement un contre- fens .
Si M. Garar , après avoir comparé tranquillement
les articles correfpondans de fes critiques & de mes
réponses , ne croit pas la difcuffion pouffée affez
loin , & qu'il ne veuille point réferver fes réflexions
pour d'autres objets de méditation qui lui foyent
auffi familiers que le Droit Romain , nous aurons à
nous féliciter de ce que pour perfectionner notre
inftruction , il voudra bien continuer à nous avertir
de nos erreurs.
J'ai l'honneur d'être très - parfaitement , M.
BERTHELOT.
DE FRANCE. 33
ESSAIS Hiftoriques fur les Maurs des
François , ou Traduction abrégée des Chroniques
& autres Ouvrages des Auteurs contemporains
, depuis Clovis jufqu'à S. Louis ,
dédiés au Roi , par M. de Sauvigny , Chevalier
de S. Louis , Cenfeur Royal , & c.
A Paris , chez Cloufier , Imprimeur-
Libraire , rue de Sorbonne , & au Bureau
des Effais Hiftoriques ; rue S. Guillaume ,
vis - à-vis l'hôtel Mortemart.
" FAIRE revivre dans notre langue ( dit
» M. de Sauvigni , dans fon Prospectus )
» ce que les Écrivains de ces temps reculés
» ont dit de notre nation ; rapprocher &
39
lier avec art des traits épars , inconnus
» au plus grand nombre des lecteurs ; conferver
, s'il fe peut , aux moindres dé-
» tails , le charme de leur naïveté ; rajeunir
enfin , par une forme plus intéreffante
» ces vieux monumens de nos annales : telle
» eft la tâche que je m'étois impofée depuis
long- temps. »
27
Le cahier que nous annonçons prouve
que M. de Sauvigni eft très en état de la
remplir , & donne des efpérances bien
Hatteufes pour les fuivans. On y trouve ce
ftyle naïf auquel il eft fi difficile de plier
aujourd'hui notre langue , mais dont cependant
un auteur qui fe propoſoit de nous
faire connoître nos anciens hiftoriens , ne
pouvoir le paffer.
By
34 MERCURE
On connoiffoit le talent de M. de Sauvigni
pour ce genre d'écrire ; il en avoit donné
des preuves dans fon hiſtoire ingénieuſe de
Pierre-le Long ; mais c'étoit dans un roman
qui prêtoit aux peintures naïves , & pour
lequel d'ailleurs il avoit emprunté les formes
& les expreffions du vieux langage . Son
entreprife actuelle eft bien plus difficile.
C'eft dans la févérité de l'hiftoire & dans
la langue de nos jours qu'il s'impoſe la loi
d'être naïf & fidèle.
L'ouvrage commence par la vie de Grégoire
de Tours , premier hiftorien françois. Il
parle fi fouvent de lui-même dans fes différentes
productions , qu'en rapprochant tous
ces paffages , fon Traducteur a cru pouvoir
nous donner les mémoires , comme s'il les
avoit écrits lui-même , & l'on ne peut
qu'applaudir à cette idée , parce qu'en diftribuant
ainfi fon travail , M. de Sauvigni s'eſt
ménagé un cadre auquel il lie des faits
hiftoriques qui en acquièrent plus d'intérêt
.
Le premier cahier , pour être confacré
principalement à l'enfance de Grégoire de
Tours , n'en eft ni moins piquant ni moins
inftructif. Dans cet âge fi tendre , ayant
continuellement les oreilles rebatues de faints
& de miracles , on ne le voit pas fans intérêt
s'efforcer d'en faire un pour tâcher de guérir
fon père d'une maladie très- dangereufe , y
travailler fartivement avec une ardeur fans
égale , & fe défoler de n'avoir pu réuffir.
DE FRANCE.
35
Ce grand principe de l'éducation , qui
veut qu'on inftruife les enfans plutôt par
des exemples que par des préceptes , &
qu'on les place dans des circonftances propres
à former leur coeur ou leur efprit , n'appartient
point à nos inftituteurs modernes ,
on le trouve heureuſement employé dans
Grégoire de Tours.
Son oncle , S. Gal , le conduit à la promenade
; il lui donne un gâteau d'une espèce
dont il étoit friand , & l'entretient du plaiſir
qu'on éprouvé à foulager les malheureux ;
à ce fujer , il lui raconte un trait de générofité
du bon fénateur Ecdicius. Tout- àcoup
un pauvre vient demander l'aumône
au jeune Grégoire ; le faint oncle feint de
ne pas s'en apperçevoir , il continue ſa narration
. Cependant le pauvre infifte , & » comme
» je lui préfentois un denier , dit Grégoire ,
» il s'écria douloureufement : Je fuis à jeun
depuis hier ; hélas ! c'eft de nourriture
» que j'ai besoin . Mes yeux , à ces mots ,
ود
"3
fe remplirent de larmes , mes deniers
» ma bourſe , mon gâteau , je lui donnai
tout. Prenez , prenez , lui dis- je ; que
n'ai- je davantage à vous offrir ! & il s'en-
» fuit en me remerciant .
39
» La chofe , ainſi que je l'ai fu long- temps
après , n'avoit été faite que pour m'é-
» prouver. ".
M. de Sauvigni , pour remplir le but
qu'il s'eft propofé , s'attache principalement
à recueillir les traits qui caractériſent les
Bvj
46 MERCURE
moeurs de l'ancien temps . Celui que nous
allons rapporter prouve combien elles différoient
des nôtres.
S. Numace , Evêque de Clermont , fit
bâtir une fuperbe Eglife dans la Capitale de
fon Diocèfe ; fa femme ( car il étoit poffible
d'en avoir une & d'être Evêque ) fidelle imitatrice
de la piété de fon mari , fe contenta
d'en faire conftruire une dans un des fauxbourgs
; elle s'y rendoit très - fouvent .
"
"
"
Un jour , étant affife dévotement dans
» un coin de cette Eglife , comme elle
étoit fort appliquée à la lecture de fon
livre , arrive un pauvre homme dans le
faint lieu ; le hafard , ou plutôt fon bon
Ange , le conduit tout près de la vertueufe
épouſe du Saint Prélat , puis il flechit les
genoux , & fe met en prières . Au moment
» où il achève , il voit à fes côtés cette dame ,
qui lui eft inconnue ; elle étoit vieille ,
» fans ſuite , & vêtue d'une étoffe noire &
groffière ; il la prend pour une femme
auffi pauvre que lui. Il fe relève plein de
cet efprit de charité que l'amour de Dieu
nous infpire , il s'avance aufli - tôt vers elle
" & pofe , fans lui rien dire , un morceau
de pain fur fes genoux. Il fe retiroit ; la
» dame s'en apperçevant je vous remercie
humblement , lui dit - elle , & je prie Dieu
» qu'il vous rende au centuple le don que
vous voulez bien me faire.
» Tandis qu'elle parloit , le pauvre cha
ritable étoit déjà loin.
و د
39
DE FRANCE. 37
Ce pain , qu'elle avoit reçu comme une
faveur du ciel , pendant huit jours , elle
» le fit fervir fur fa table & le mangea tour
>> entier. >>
Cette anecdote , qui doit nous paroître
bien étrange , amène la réflexion fuivante ,
qui n'eft malheureufement que trop vraie ,
& qui peut convenir à notre fiècle , auffi - bien
qu'au temps où vivoit Grégoire.
و د
Riches & grands verront en pitié , fans
doute , une femme d'Evêque , accepter
le pain du pauvre & s'en nourrir. Hélas !
» fur leurs tables fomptueufes , c'est pour-
» tant la ſubſtance des peuples qu'ils dévo-
» rent , & ils n'en rougiffent pas ».
M. de Sauvigni termine ce premier cahier
par l'hiftoire des Amans de Clermont. Ce
font deux jeunes époux qui , venant d'être
unis , entrent pour la première fois dans
le lit nuptial. La jeune époufe paroît accablée
d'un chagrin qu'elle s'efforce de diffimuler.
Le mari s'apperçoit de fon trouble ;
on diroit qu'elle a fur le coeur un fecret
qui lui pèfe , & dont elle n'ofe fe débarraffer.
De nos jours on pourroit en concevoir
quelqu'inquiétude ; mais alors on étoit plus
confiant. Le mari preffe tendrement fa chère
moitié de lui dire le fujet de fes peines.
Celle-ci fait une longue réfiftance ; enfin ,
elle lui dit en pleurant :
» Il faut donc que je vous confie ce qui
fait ma honte & mon chagrin ; mais je
» tremble de vous le dire. Hélas ! j'ai be
38
MERCURE
n foin d'une grande indulgence pour que
vous puiffiez me pardonner. J'ai commis
» un crime , mon ami , avant de vous avoir
» connu. J'étois .... jugez fi je ſuis coupable ,
j'étois liée par l'engagement le plus facré ;
» mon coeur s'étoit donné , ma bouche avoit
promis..... vous m'avez tout fait oublier ,
» mon amour a été plus fort que mon devoir ;
» malheureufe que je fuis , pourquoi vous
» ai -je vu ? »
n
Ce difcours ne laiffe pas que d'alarmer
Injuriofus , c'eft le nom de l'époux ; il eft
prêt à fe livrer au défefpoir , lorfqu'il apprend
que Dieu eft fon rival , & que c'eft à lui que
fon époufe avoit fait ferment de garder lå
pureté virginale . Alors plein de refpect pour
un fi faint engagement , il fe foumer à la loi
rigoureufe qu'il lui impofe. Les deux époux ,
"
craignant de trop s'attendrir , fe fortifiè-
» rent l'un & l'autre du figne puiffant de la
» croix ; puis ils fe ferrèrent la main , &
plufieurs années s'écoulèrent de la forte ,
n'ayant qu'une même volonté , qu'une
» ame & qu'un lit » .
ود
ود » Les habitans ont confacré leur mémoire
fous le nom des deux Amans . »
L'ouvrage eft écrit d'une manière trèsagréable
: il unit l'intérêt du roman à l'exactitude
hiftorique. Le ftyle de Grégoire de
Tours a des défauts qui difparciffent fous
la plume du Traducteur. Nous ne croyons
pas qu'il foit de fon devoir d'employer les
antithèſes , les jeux de mots & les métaphores
DE FRANCE. 39
de mauvais goût qui fe trouvent quelquefois
dans l'original ( ) . C'eft une liberté qu'il
peut fe permettre fans faire tort à fes
Lecteurs & fans blefler la verité des faits.
Les uns & les autres ne peuvent quy
gagner.
L'importance de cette entreprife , les difficultés
qu'elle préfente , & les talens de fon
auteur doivent lui mériter les plus grands
encouragemens.
Le travail de M. de Sauvigni pourra fuppléer
aù manque de mémoires particuliers
dans ces prémiers temps , & nous croyons
avec jufte raiſon , qu'il pourra préceder ' ,
qu'il eft même néceffaire à la collection de
ceux relatifs à l'hiftoire de France , qu'une
fociété de gens de Lettres s'eft engagée à
publier , & dont il a déjà paru plufieurs
volumes.
( 1) Telles qu'une douleur lavée dans des larmes ;
une robe nuptiale plus à charge qu'honorables les
baifers d'une nourrice , plus doux dans le cercueil que
dans le berceau , &c . &c.
Ces expreffions , qu'on rencontre dans le récit des
deux amans , ne figurent point dans la Traduction
de M. de Sauvigni. Les gens de goût doivent lui en
favoir gré,
40
.
MERCURE
ACADÉMIE FRANÇOISE.
LA féance annuelle de la fête de S. Louis
s'eft tenue au Louvre , fuivant l'uſage , &
elle a commence par une innovation defirée
depuis trop long -temps , pour trouver des
cenfeurs . On avoit eu lieu de s'apperçevoir
que le panégyrique de S. Louis n'etoit plus
qu'un fujet ufé , qui offroit trop à l'eloquence
le danger des lieux communs. On
laiffera déformais à l'Orateur facré qui fera
chargé de ce difcours , la libertéde prononcer
un fermon ordinaire , dans lequel il pourra
faire entrer l'éloge du Saint - Roi , comme
l'éloge du Cardinal de Richelieu trouve fa
place dans les difcours de récéption . Le premier
effai en a été fait très -heureufement le
matin , par M. l'Abbé de la Boiffière , qui
a juftifié cette innovation par la manière
dont il l'a annoncée dans fon exorde , &
encore mieux par fon difcours même
qui a obtenu un fuceès brillant & inérité ;
la charité en étoit le fujet ; il a fu louer &
faire aimer cette vertu , par le charme de
Féloquence la plus intéreffante .
>
Le foir M. de Saint Lambert , Chancelier
de l'Académie Françoife , en l'abſence de
M. de Buffon , a annoncé que le prix d'encour
agement avoit été donné à M. de Murville.
DE FRANCE. 41
M. Poultier , Hoiffier - Prifeur , a obtenu
celui qui et destiné annuellement à l'action
la plus vertuenfe , pour avoir refufe un
legs de 20,000 livres , & avoir engagé le
Teltareur à ne choifir d'autres heritiers que
ceux que la nature lus avoit donnés . M. Poultier
ayant accepté la Médaille , en a rems la
valeur à M. Marmontel , en priant l'Académie
d'en difpofer en faveur du nommé
Chaffin , Portier de M. de Villiers , Adminiftrateur
général des Domaines , pour une
action vertueufe qui , étant d'une date
antérieure à la préfente année , n'auroit fû
entrer au concours fans contredire l'intention
du Fondateur de ce prix. L'Académie a foufcrit
& applaudi fans doute à la demande
de M. Poultier , qui a eu l'avantage de faire
en même-temps une action vertueufe , &
d'en récompenfer une autre par un nouvel
acte de bienfaifanee.
L'Académie n'ayant pas été fatisfaite des
ouvrages qu'on avoit envoyés pour l'éloge
de Louis XII , a remis le prix à l'année
prochaine ; il n'a été parlé que d'un feul
difcours qui a méré une mention hono
rable.
M. de Saint - Lambert , pour indiquer la
manière dont l'Académie defiroit que ce
fujet fût traité , a lu fur Louis XII un
morceau qui a obrenn beaucoup d'applaudiffemens
. Ces réfléxions , quoique peu
étendues , difent beaucoup fur ce fujeti
mais elles laifferont peut-être trop peu à
42 MERCURE
{
dire à ceux qui le traiteront ; elles ont paru
auffi fages qu'ingénieuſes.
On a applaudi avec tranfport à un programme
qu'a lu M. Marmontel , d'un prix
extraordinaire que propofe une perfonne
du plus haut rang , qui ne veut pas être
nommée , pour l'ouvrage en vers dans lequel
on aura célébré le plus dignement , au jugement
de l'Académie , le dévouement héroïque
du Prince Maximilien - Jules Léopold de
Brunfwick , qui a péri dans l'Oder ,
allant au fecours de deux payfans entraînés
par les eaux. Ce Prix eft une Médaille d'or
de la valeur de trois mille livres , dont la
diftribution fe fera le 25 Août de l'année
prochaine.
en
Cette annonce a été fuivie d'une differtation
lue par M. Gaillard, fur l'hiftoire de la Pucelle
d'Orléans , vue comme fujet de Poëme épique
. Cet eftimable Académicien , après avoir
témoigné fes regrets fur le ridicule qu'y ont
jeté Chapelain & Voltaire , l'un , en le
défigurant par la barbarie de fa verfification ,
l'autre , en le parodiant avec tant de grace ,
l'a préfenté comme très propre à la grandeur
& à l'intérêt de l'épopée . On a applandi à ce
morceau hiftorique & critique , écrit avec
autant d'élégance que d'intérêt , quoique ce
genre d'ouvrage foit plus propre à appeler
l'eftime que l'applaudiffement.
M. Marmontel , qui traire avec tant de
fuccès dans la nouvelle encyclopédie , l'article
Littérature , a lu d'excellentes réflexions fur
DE FRANCE. 43
4
l'éloquence ; on y a reconnu une critique
judicieuſe avec le talent d'en développer les
principes . M. Marmontel n'a pu parler de
l'éloquence fans devenir lui -même éloquent ;
aufli la fin du morceau qu'il a lu , a- t - elle été
applaudie avec enthoufiafme.
M. Bailly, pour terminer la féance , a
lu un éloge de Marivaux , par feu M. d'Alembert
, dans lequel on trouve cette gaîté piquante
& plus ingénicufe que fimple , qui
caractériſe les ouvrages du même auteur.
Quoiqu'il ait paru un peu long , il a été
fort applaudi,
Le prix d'éloquence propofé pour l'année
1787 , eft l'éloge du Maréchal de
Vauban.
ANNONCES ET NOTICES.
Les Illuftres François , ou Tableaux Hiftoriques
des grands Hommes de la France , dédiés à Mgr.
Comte d'Artois , par M. Ponce , fon Graveur ordinaire
. A Paris , chez M. Ponce , rue S. Hyacinthe
, Porte S. Michel , nº . 19 .
L'Auteur de cet Ouvrage s'eft proposé de raffembler
dans un même Recueil les Portraits des Hommes
illuftres dont la France s'honore , & de donner
une idée fuccincte mais exacte de leur Vie & de
leurs Ouvrages ; & M. Ponce , avantageufement
connu du Public , lui prêtera fon burin. Ces Por
traits feront gravés d'après les originaux les plus
fidèles. On joindra au bas de chaque Eftampe une
notice fur la Vie , le caractère & les travaux de
44 MERCURE
celui qui y fera repréfenté. Ces Portraits feront choifis
fucceffivement dans les différens genres de célébrité
. On les diftribuera deux à deux . Ils feront
numérotés depuis 1 ju qu'à 100 , nombre auquel
l'Auteur borne fa Collection ; & pour n'être pas
dars le cas d'excéder ce nombre il réunia quelquefois
plufieurs Portraits fur une même planche.
Les deffins de cette Collection feront fairs par M,
Marillier , dont le Public a depuis long-temps apprécié
le talent. On donnera à la fin de l'Ouvrage
une Table indicative qui fervira à placer les Gravures
dans leur ordre chronologique. Ces Eftampes
feront également propres à former un Volume
petit in-folio , ou à être encadrées dans des bordures
de la grandeur de celles des Événemens de la
guerre d'Amérique ; il ne s'agira , dans ce dernier
cas , que de fupprimer le cul - de-lampe qui fera au
bas de ces Estampes.
Chaque livraifon de deux Eftampes fe vendra
3 liv. en feuilles. On ne foufcrit point pour cet Ouvrage
; mais ceux qui defireront fe procurer la Collection
entière , compofée d'Épreuves également
belles , fe feront inferire chez l'Auteur. On leur
confervera pendant trois mois les Exemplaires correfpondans
au n° . de leur infcription . Il n'y aura
point d'Epreuves avant la letre , & l'on n'en fera
tirer avant l'adreffe que pour ceux qui fe feront fait
infcrire pour en avoir : elles fe payeront le double.
Les Portraits actuellement au jour font ceux de
Voltaire & de J. J. Rouleau. Ceux d'Henri IV , de
Sally , de Turenne , de Defcartes paroîtront inceffamment.
La première livraifon de la Collection des Ef
tampes des Bains de Titus , gravée par les foins de
M. Ponce , va paroître inceffamment. Des circonftances
particulières n'ont pas permis de la donner à
l'époque pour laque le elle avoit été annoncée . Cette
DE FRANCE.
45
première livraiſon , compofée de dix - huit Eftampes
avec le Texte relatif, coûtera 40 livres , & les deux
livraifons fuivantes , compofées l'une de feize &
l'autre de dix -huit Eftampes , accompagnes de leurs
Textes , chacune le même prix . On peut encore le
faire in fcrire pour cette Collection .
Les Perfoanes qui defireroient acquérir des Etampes
pour orner des Éditions d'Homère , dans quelques
Langues qu'elles foient , font priées de fe faire.
inferire chez le même Artifte. Il s'occupe actuelle.
ment d'une fuite de cinquante Eftampes , d'après les
deffins de M. Marither , qui doit fervir à orner la
Traduc on de ce Poëte , faite par M. Gin , dédiée au
Roi , & imprimée chez Didot Laîné. Les cinquante
Ellampes in- 8 coûteront 48 liv. La première livraifon
de fix Eftampes deftinées aux fix premiers Chants
de l'Iliade paroîtra avec le premier Volume au mois
de Décembre procha'n. On payera 6 livres en la
recevant.
On trouve auffi chez le même Artifte la fuite des
Evénemens de la gurre d'Amérique en feize Ef,
tampes . Prix , 24 liv en feuilles , 25 liv . 4 fols brochées
, & 27 liv . reliées . Les Conquêtes de l'Emperear
de la Chine en feize Estampes , gravées d'après
celles faites par ordre du Roi. Prix . 48 liv. en
feuilles , & plufieurs autres Eſtampes dans différens
genres.
TRAITE de l'Hid ocele , cure radicale de cette
maladie , & trait, ment de plusieurs aut es mal dies
particulières de l'homme , par M. Imbert de Lonnes ,
premier Chirurgien de S. A. S. Mgr. le Duc de
Chartres , & Chirurg en- Major de la Cavalerie Françoiſe,
in- 8 ° . Prix , 6 liv. rel . A Paris , chez Pierre
Euplain , Libraire , cour du ommerce ,
Ce Traité , q i manquoit à la Chirurgie , eft le
fruit de l'expérience & de l'oblervation. Les diffé46
MERCURE
rens moyens de traiter l'Hydrocèle étoient infuffifans
on dangereux. Des fuccès conftans , prouvés par des
pièces authentiques , garantiffent la perfection du
procédé que l'Auteur vient de publier , après l'avoir
employé devant une infinité de gens de l'Art pendant
nombre d'années. Une théorie sûre & nouvelle fur
la véritable fource de cette maladie , qu'on avoit
méconnue , devoit conduire à fa cure radicale , &
pareille découverte eft précieufe à l'humanité , en
même- temps qu'elle eft d'un grand fecours aux
Praticiens.
M. Imbert de Lonnes ne borne point ſon travail
à la cure de l'Hydrocèle : l'Hématocèle , la Sarcocèle
, le Squirrhe , & plufieurs autres maladies dont
le fiège eft le même , ont utilement occupé cet Auteur
; & l'on voit avec plaifir dans tous les endroits
de fon Ouvrage que , plein de chaleur & de goût
pour la profeffion qu'il a choifie , il pourra fatisfafre
aux engagemens qu'il a bien voulu prendre relati
vement à d'autres maladies dont il n'a pu traiter
dans un feul volume.
INSTITUTIONS de Médecine-Pratique, traduites
fur la quatrième & dernière Edition de l'Ouvrage
Anglois de M. Cullen , Profeffeur de Médecine-Pratique
dans l'Univerfité d'Edimbourg , &c . premier
Médecin du Roi pour l'Ecoffe , par M. Pinel , Docteur
en Médecine , 2 Vol . in 8 ° . A Paris , chez
Pierre - Jean Duplain , Libraire , cour du Cominerce ,
rue de l'ancienne Comédie Françoife ; & à Verfailles
, chez André , rue du vieux Verſailles.
Cet Ouvrage , dont l'Auteur jouit d'une réputation
très -diftinguée , eft un Traité des plus complets , &
peut être de la plus grande utilité dans la pratique de
la Médecine , dont il donne une théorie très-exacte.
La Porte - Feuille des Enfans , mêlange intéresDE
FRANCE. 47
fant d'animaux , fruits , fleurs , habillemens , plans ,
cartes & autres objets deffinés fuivant les réductions
comparatives , & ſous la direction de M. Cochin ,
avec des courtes explications & divers tableaux élémentaires
, rédigé par une Société d'Amateurs. N° . 7.
Prix , 24 fols. A Paris , chez Gogué & Née de la
Rochelle , Libraires , rue du Hurepoix ; Nyon l'aîné ,
rue du Jardinet ; Mérigot jeune , quai des Auguftins ,
& Chereau , Marchand d'Eftampes , rue des Mathurins.
Cet intéreffant Ouvrage eft toujours rédigé &
exécuté avec le même foin , & jouit du même fuccès.
EXAMEN de la Théorie & pratique de M. Necker
dans l'Adminiftration des Finances de la France ,
in-8° . Prix , 6 liv. br. A Paris , chez Leroy , fucceffeur
du feur Lettin , rue S. Jacques , vis-à- vis celle
de la Parcheminerie.
•
FIGURES des Fables de La Fontaine , gravées
par Simon & Coiny , le texte gravé , format in- 16 .
papier d'Hollande , feptième Livraiſon. A Paris ,
chez les Auteurs, au Bureau du Voyage de la Grèce ,
rue Pagevin , Nº . 16 .
C'eft avec plaifir que nous renouvelons nos éloges
à cette jolie Collection , qui mérite tout fon fuccès.
>
LA Partition des Deux Comteffes , Opéra- Bouffon,
imité de l'Italien , & parodié fous la musique du
célèbre Signor Paifiello ; repréſenté à Verſailles ,
devant Leurs Majeſtés ; à Strasbourg , &c. , par M.
Framery , Surintendant de la Mulique de Mgr.
Comte d'Artois , Prix , 24 liv , A Paris , chez l'Au
teur , rue Neuve des Petits-Champs , Nº . 127 , &
48 MERCURE
chez M. Leduc , Marchand de Mufique , rue du
Roule , à la Croix d'or , Nº, 6.
Cet Ouvrage , qui eut beaucoup de fuccès en
Italien , exécuté par les Bouffons fur le Théâtre de
l'Académie Royale de Mutique , n'en a pas eu moins
en François , dans toutes les villes où il a été repréfenté.
Nous croyons que cette Partition , attendue
depuis long-temps , fera plaifir aux Amateurs.
NUMÉRO 7 du Journal de Clavecin , par les meil
leurs Maîtres. Prix féparément , 3 liv . abonnement
pour 12 Cahiers , 15 liv. franc de port. · Numéros
31 & 32 du Journal de Harpe , par les meilleurs
Maîtres. Prix féparément , 12 fols ; abonnement ,
15 liv. franc de port 52 Livraifons, qui le font tous
lés Dimanches. A Paris , chez Leduc , Marchand de
Mufique , rue du Roule.
TABL E.
VERS pour le Portrait de tions hafardées par M. Ga-
Louife- Elifabeth Vigée le rat contre le Droit Romain,
Brun , 31
Le
e moment critique , Conte , 4 Efais Hiftoriques fur les
Vaudeville ,
Maurs des François ,
Charade, Enigme & Logogry- ' Académie Françoife ,
33
40
7 Annonces & Nouses , 43
Réponse à quelques propofipho
>
APPROBATION.
JAT lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 3 Sept. 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher "impreffion.
Paris , le 2 Septembre 1785. R A ULIN .
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 10 SEPTEMBRE 1785.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Sur la Mort de MM. PILATRE DE
ROZIER & ROMAIN , lus à la
Séancepublique du Mufée du Palais Royal,
le 14 Juillet 1785.
SANS doute il faut gémir fur le fort de Filâtre ,
Victime d'un honneur dont il fut idolâtre :
Des airs , dans un frêle vaiſſeau ,
Il franchit l'étendue immenſe ,
Et trop tôt des autans , effuyant l'inclémence
Son navire échoué lui fervit de tombeau.
Mais s'il fut vertueux & brave ,
En regrets douloureux pourquoi nous épuifer ?
No.1379010 Septembre 1785. C
tx 94 2
32
So
MERCUREA
Plaignons l'homme au coeur bas , qui , de la peur
efclave ,
N'ofe affronter la mort pour s'immortalifer,
Et couronnons de fleurs celui dont l'âme altière
Voit le danger avec dédain ,
Quand elle peut du genre humain
Défiller la foible paupière ,
Et lui montrer dans le lointain
L'éclat d'une plus vive & plus sûre lumière.
C'eſt ainfi que penfoient & Pilâtre & Romain.
Lorfqu'autrefois l'illuftre Pline,
surci
Debout fur un volcan épouvantable , affreux ,
Dont fon oeil pénétrant recherchoit l'origine,
Fut plongé tout- à - coup dans des gouffres de feux ,
martyr du favoir & d'un fublime zèle Ce
Par fes Concitoyens ne fut il que pleuré ?
Il fut admiré, célébré :
Quoique perdue , hélas ! ſa cendre eft immortelle ,
Et fon nom , en tous lieux , lui furvit honoré.
Célébrons , admirons de fi nobles exemples ,
Malgré tous les difcours des efprits factieux ,
Qui s'indignent qu'aux demi Dieux
L'Univers ait dreffé des temples.
N'eft ce pas s'élever que de tomber des cieux ?
( Par M. le Chevalier de Cubières. )...
DE FRANCE. SE
CHANSON à Mme D………………
AIR: Le plaifir couronné defleurs , ou de Joconde.
Unz des Grâces chantoit bien,
Sa voix étoit bien tendre ;
J
Je vous entends , je n'y perds rien ,
Je crois encor l'entendre.
La feconde , par fes appas ,
Enchantoit tout le monde ;
Je vous vois , & je n'y perds pas,
Je crois voir la feconde,
La troisième avoit un talent ,
C'eft celui de Thalie ;
Chacun en vous applaudiffant
Croit l'avoir applaudic .
Ces Soeurs ont un Frère charmant,
Ce Frère eft votre image ;
S'il étoit mêmè un peu plus grand ,
Ce feroit vous , je gage.
(ParM. Hoffman. )
Cil
MERCURE
52
Explication
de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe
du Mercure précédent. Y
LE mot de la Charade eft Trident ; celui
de l'Enigme eft Chat ; celui du Logogryphe
eft Bofquet , où l'on trouve bufe ,fot , but ,
tu , bote.
CHARADE
MON dernier va d'un mort engraiffer la poitrine
Monpremier nourrit l'homme , & mon tout l'affaffine
( Par Mlle Reynaud. )
ENIGM E.
De
tout
temps
l'inconftance
Fut un très-grand défaut ;
Et cependant en France
C'eft par-là que je vaux ;
Je fuis toujours de mife
En dépit des cenfeurs ;
Le riche me courtife :
Je change de couleurs
Lorfque c'eft mon caprice
Jefixe tous les yeux ,
DE FRANCE. 53
ے ھ ج م
J'ufe un peu d'artifice ;
Mais je n'en fuis que mieux.
(Par M. Robert des Roches. )
LOGOGRYPH E.
DE Flore & de Pomone , avares partiſans ,
Je fuis votre canemi , fur tout dès que la terre
A fatisfait vos voeux par de riches préfens z
Auffi ne cellez- vous de me faire la guerre,
Dans les champs & dans les jardins
Mon eſpèce eſt affez commune ,
Et devient par fois importune
Lorfque le temps n'eft pas des plus fereins
Lecteur , à ce début peut- être ,
Je fuis difficile à connoître ;
Mais fans t'alambiquer l'efprit ,
Un moyen très-fimple Yuffit.
Tranfpofe les fept pieds qui compofent mon être ,
De ma fubftance alors tu pourras voir paroître
Le nom d'un des cliens du fameux Cicéron ;
Un ton de musique ; un pronom ;
Un Ouvrier qui , par fon induſtrie ,
Nous garantit de l'injure des temps ;
Du
corps humain une partie ;
Un monftre redouté dans les climats brûlans
Un des douze mois de l'année ;
La Capitale du Pérou ;
Cii
64
MERCURE
Une plante très cultivée ;
Une rivière du Poitou ;
Le gendre & le coufin de ce Prophète impie
Qu'on invoque dans la Turquie ;
Le..... mais , Lecteur, il eft temps de finir ,
En combinant tu peux me découvrir.
Par M. l'Abbé Deruaulx , à la
Ferté-fous-Jouarre. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'ODYSSÉE d'Homère , Traduction nouvelle
précédée de Réflexions fur Homère
fuivie de Remarques , par M. Bitaubé.
de l'Académie Royale des Sciences &
Belles - Lettres de Berlin , vol. in- 8 °.
Prix , 12 liv. brochés . A Paris , chez Lamy ,
Libraire , Quai des Auguftins , 1785.
M. BITAUBE avoit pris l'engagement de
completter la Traduction d'Homère ; &
l'habileté de fon travail fur l'Iliade ne permettoit
pas au Public d'oublier cette promeſſe
: elle est aujourd'hui remplie , comme
elle devoit l'être par un Ecrivain digne d'entendre
Homère & de l'expliquer , difons
plus , digne de le faire lire.
A voir cette épidémie de verfions du
même Poëre qui s'engendient les unes des
DE FRANCE.
autres depuis quelques années , on croiroit
peut-être que nous étudions beaucoup le
Chantre d'Achille ; le fait eft que peu de
gens le lifent , même en François ; ainfi ,
pour peu que fes Traducteurs fe multiplient ,
il y en aura bientôt plus que de Lecteurs.
Rien de moins étonnant , puifque l'amour
des anciens doit diminuer néceffairement
avec la culture des langues mortes ; puilqu'accablés
de Livres , à peine avons nous
le temps de lire les modernes ; puifqu'enfin
de toutes les épopées , fi l'on en excepte celle
de Milton , celles d'Homère doivent être
maintenant les moins recherchées.
Quoique les Rhéteurs ne ceffent de nous
répéter que le beau eft immuable , leurs
petites règles ne font pas même vraies des
beautés d'expreffion , qui , très - fouvent ,
périffent en paffant d'une langue à l'autre.
Enfuite , le génie des peuples détermine leurs
jugemens & leurs créations dans les beaux
Arts ; ainfi un Pocne où l'on aura peint des
caractères , des moeurs , des paffions abfolu
ment étrangères à l'état des Sociétés dans les
âges poftérieurs , ne fera plus pour ces So→
ciétés- là qu'une fiction peu intéreffante . Il
plaira encore comme Ouvrage d'imagina➡
tion ou comme Recueil hiftorique ; mais
ce tableau , d'une nature idéale pour nous ,
manquant à nos yeux du charme de la vérité
, nous touchera auffi peu qu'une repré→
fentation des Glaciers affecteroit un habitant
du Sénégal.
Civ
36 MERCURE
L'Iliade , fes combats , fes Dieux , fes
defcriptions , l'Ody ffée , attribuée à la vieilleffe
d'Homère , & que M. Bitaubé attribue
plus juftement à l'enfance du monde , nous
offrent donc aujourd'hui le feul mérite de
ces antiques , dont les formes & le travail
font admirer le génie de l'Artifte . Eh ! jufqu'où
ne s'étend pas l'influence de ce rapport
entre les moeurs & le goût ? Comment
la Tragédie , par exemple , eût - elle confervé
fon empire dans un temps où les paffions
n'ont plus d'héroïfme , les fentimens plus
d'exaltation , les âmes plus de caractère , les
cérémonies plus rien de grave ni de folem
nel ? Faites lire à un Anglois & à un Ruffe les
Mémoires du Cardinal de Retz , Ouvrage
' unique de fon eſpèce en notre langue , &
voyez la différence d'impreffion qui réfulrera
, entre les deux Lecteurs , de leur caractère
national.
Il eſt une autre caufe générale , non moins
puiffante , de notre refroidiffement pour
Homère. Fidèle aux moeurs de fon âge , il a
prefqu'entièrement banni de fes Poëmes
l'amour Européen & la galanterie ; l'amour
& la galanterie , nées au fein des coutumes
& de la férocité Vandales ; confacrées par
la Chevalerie ; uniques objets des Chants de
nos premiers Poëtes ; dominatrices de nos
théâtres , & ayant opéré une fi grande révo
lution dans les arts du génie comme dans la
fociété. Les Chants d'Homère plairoient- ils
à des peuples que les efforts du talent n'ont
DE FRANCE.
$7
pu habituer à écouter cinq Actes fans une
intrigue amoureufe
? Tel eft l'empire des moeurs fur le goût , que le Taffe a obtenu
parmi nous une préférence
générale fur les
anciens , l'Ariofte fur le Taffe , & le flageolet
érotique
de Voltaire , fur la trompette
épique
de la Henriade. M. Bitaubé a développe
cette réflexion dans l'une de fes remarques
.
Il prouve l'abfurdité
du reproche fait à
Homère , de n'avoir pas fu peindre l'amour
des temps modernes , & l'on n'a rien dit de
plus judicieux , de plus vrai , de plus neuf que cette note touchant l'influence
des coutumes
fur la poésie .
Si le fond de l'Iliade & de l'Odyffée ne
peut nous offrir une fable très- attachante ,
que deviendra le génie de ces deux Ouvrages
fous la plume décolorée des Traducteurs
vulgaires , des Traducteurs en profe , dans
une langue où la poéfie même eft fi peu
poétique , qu'on a mis en queftion , fans la
réfoudre , en quoi confiftoit cette poéfie ?
Double écueil dans les difficultés d'une pareille
verfion & dans le défaut de reffources
pour les furmonter. Pope a réuffi ; mais ce
n'eft pas toujours compie interprête , c'est
qu'il eft Traducteur & Traducteur libre ;
c'eft que dans fon imitation en vers , lorfqu'on
perd Homère , on retrouve Pope , &
l'on eft confolé , c'eft qu'enfin ce Philofophe
Anglois manioit une poéfie plus indépendante.
& une langue plus hardie. La nôtre ,
fpécialement propre à la differtation
C
>>
MERCURE
T
l'éloquence délibérative , à la converfation
au théâtre , au dialogue ; la nôtre , qui eft
une langue de fociété , & qui doit à ce mérite
d'être univerfellement parlée en Europe ,
infiniment plus qu'à toutes les caufes chimériques
ou exagérées dont on nous a fait le
roman , arrête à tout inftant un Traducteur
des Grecs. La fimplicité de leur langage devient
ignoble en françois ; leurs metaphores
gigantefques , leurs images froides ou
puériles. Une foule de mots grecs n'ont en
notre idiôme aucun équivalent , & il eft impoffible
très -fouvent d'être littéral fans devenir
abfurde : l'harmonie du grec difparoît
en toute autre langue comme fon imagination
; nos formes grammaticales fe prêtent
peu au mouvement du ftyle d'Homère ,
Farrondiffement de la période , marchant à
la mesure de la penfée ou de l'image , à ces
liaifons gracieufes qui enchaînent un vers
au fuivant , une idée à l'autre , ni enfin à
toutes les perfectious de la langue pittorefque
dont Homère fe fervit en homine de
génie.
Auffi le plus hábile de nos Verfificateurs ,
Boileau , n'a- t'il pas ofé en traduire au delà
de douze vers. La Motte mit en rimes des
Traductions en profe ; & fa difpute , obſerve
ingénieufement M. Bitaube , auroit dû être
- nommée : Guerre fur les verfions des anciens.
Cette parodie de La Motte , cet excès de
mauvais goût fut cependant loué dans tous
les Journaux , a dit un homme célèbre qui
DE FRANCE
19
méprifoit prodigieufement ces louanges périodiques
, quoiqu'il eûr quelquefois la foibleffe
de les rechercher. Lorsqu'un favant
Académicien a rempli la tâche immenſe de
traduire en vers , avec du naturel & de l'élégance
, l'Iliade & l'Odyffée , il a fait un tour
de force perpétuel , & fouvent inutile , pour
fuppléer aux forces de notre langue. En s'efforçant
de rendre la verfification ſouple , il
l'a rendue lâche & profaique ; en efpérant
de couper à propos la période , il a multiplié
les inverfions peu naturelles , les enjambemens
forcés , les fufpenfions de fens qui
nuifent à la rapidité du difcours autant qu'à
l'harmonie , & fes tournures , fes conftructions
toujours conjonctives ôtent fréquemment
à fes vers la grâce & l'énergie.
Il faut donc aujourd'hui un grand talent
pour faire lire une nouvelle . Traduction
d'Homère ; talent dont M. Bitaubé fit un
effai heureux dans fa verfion de l'Iliade.
Celle de l'Odyffée fera peut - être encore
mieux accueillie , le fujet du Poëme étant
moins éloigné de notre goût. On fait que ce
Poëme étoit l'Ouvrage favori de Fénelon ,
Cet Écrivain ingénieux , Madame Dacier,
le Père le Boffu , Pope , ont vu dans l'Odyffée
un mérite différent de celui de Iliade ,
plutôt qu'un mérite inférieur. Cependant ,
ce n'eft pas fans fondement que ce dernier
Poëme a obtenu la pluralité des fuffrages
. Indépendamment des avantages que
lui donnent la grandeur & la fimplicité
C vj
MERCURE
du plan , la vafte idée de mettre tout en
mouvement par la force des moeurs durant
vingt-quatre Chants , la diftribution des
détails , la nature des épifodes , l'emploi
infiniment plus poétique & plus raiſonna .
ble du merveilleux , l'Iliade fe diftingue de
l'Odyffée par trois differences effentielles ,
faires pour lui affurer le premier rarg.
>
Le caractère d'Ulyffe , moralement meilleur
que celui d Achille , eft infiniment
moins convenable à l'épopée. Un Héros
tranquille & fage , quoique malheureux
n'infpirera jamais au commun des Lecteurs
l'enthoufiafme que font naître les paffions
fortes. De cette infériorité du caractère principal
, a dû s'enfuivre celle des caractères
fecondaires. Aucun des prétendans ne vaut
Agamemnon , ni Laërte , Priam ; ni Calypfe ,
Hélène ; ni Telémaque , Hector ; les adieux
d'Andromaque font bien plus touchans que
la reconnoiffance trop intriguée d'Ulyffe &
de Pénélope ; les Dieux ne font pas Dieux
dans l'Odyffée comme dans l'Iliade . 1
Le premier des deux Poëmes manque- de
cette vivacité non interrompue de l'action ,
qualité diftinctive de l'Iliade . Dans l'Ody ffée ,
les narrations trop abondantes ne font pas
toujours affez defcriptives , affez liées au
mouvement général des perfonnages. Il y a
peu de momens perdus dans l'Iliade ; on en
compteroit beaucoup dans l'Oryffée .
Enfin , ici , l'intervention du merveilleux
amène prefqu'habituellement & les fitua
DE FRANCE. 61
A
}
tions & le noeud de l'intrigue & les épiſodes ,
fi habilement affujéris dans l'Iliade aux intérêts
& aux paſſions des perfonnages.
Pour apprécier le génie d'Homère dans
l'Odyffée , ce n'eft pas avec lui - même qu'il
faut le comparer ; l'Éneïde fourniroit le
fujet d'un parallèle plus exact.
Deux Héros voyageurs , pei fécutés , battus
des tempêtes , cherchant , l'un fa patrie ,
l'autre un établiſſement au travers des dangers
, & tous deux échappés à la guerre de
Troye , font le fujet commun aux deux
Poëmes ; mais , il faut le dire , malgré l'admiration
que tout homme de goût doit à
Virgile ; s'il l'emporte dans quelques détails ,
fi fa préciſion , fifon élégance , fi fon difcerne
ment exquis charment dans fes fautes même;
en général il refte au- deffous de fon prédé
ceffeur. Rien , fans doute , dans l'Odyffée
n'approche du quatrième Livre de l'Énéïde ,
des récits du fecond , du magnifique tableau
du fixième. Accodez que trois morceaux font
un Poëme, on n'aura rien àoppoſer aux beau
sés de celui- ci ; mais en s'arrêtant d'abord
aux caractères , on ne trouve dans l'Énéïde
que Didon & Turnus , encore tous deux facrifiés
à Énée , & par conféquent moins intéreffans.
Cet Énée , qui n'eft ni un guerrier
ni un politique diftingué , ni un époux , ni
un amant , ni un père rendre, n'eft pas à
comparer au Héros magnanime & fenfible:
de l'Odyffée.. Qu'eft Lavinie à côté de Péné
lope , Anchife à côté de Laërte , Afcagne aur
MERCURE
près de Télémaque , Latinus auprès d'Alcinous
, la Reine Amate rapprochée d'Arété ,
& Vénus de Pallas ? L'avantage d'intéreffer
appartient évidemment au Roi malheureux
qui cherche fa patrie , la femme , fon fils &
fon père ; qu'aucun obftacle , aucun plaifir
ne peut diftraire de fon retour , & qui baigne
de larmes dans l'Ifle de Calypfo, le rivage d'ou
il confidère cette mer immenfe fermée à fes
defirs. Dans l'Odyffée , dès le premier Chant,
les perfonnages font tous décrits , les intérêts
prévus ; l'intrigue eft exposée , le noeud préparé
dans l'Enéïde , on voit davantage les
machines ; l'action y marche plus par fauts ;
les événemens moins enchaînés courent
moins vîte au dénouement, Enfin Virgile
ne connoît pas au même degré qu'Homère ,
ce fentiment profond des convenances qui
impriment au tableau le cachet de la vérité.
On a plufieurs fois relevé les défauts de
l'Odyffée , & fur-tout quelques inventions
plus dignes de la Bibliothèque bleue & de la
Comédie , que d'un Poëme Héroïque. Peutêtre
ces imperfections , choquantes pour
les
efprits délicats , ont-elles trop fait méconnoître
le mérite de cet Ouvrage , fi précieux
par la connoiffance qu'il nous donne des)
moeurs domeftiques de la haute antiquité .
Peu de livres ou les fentimens de la Natureavent
été décrits avec une auffi charmante
fimplicité. La fable de Protée , les jardins d'Alcinous
, la tempête qui brife le radeau d'U
lyffe , fon retour, & fon entrée chez Eumée ,
DE FRANCE. 63
les fcènes qui ſe paffent dans la maiſon tuftique
de ce Berger , les détails champêtres
le tableau des défordres du palais d'Ulyffe ,
fa reconnoiffance avec Laërte , font des
beautés de tous les temps & de tous les
lieux.
Le génie d'Homère en a même répandu
dans les endroits de fon Poëme les plus juftement
critiqués. Qui n'eft frappé du contrafte
de la fertilité de la terre des Cyclopes,
avec les fcènes de la cruauté de Polyphême !
ce contraſte a échappé à Virgile ; & quand
vous voyez un Poëte tel que lui , copier cet
épiſode de l'antre du Cyclope , fans en retrancher
ce qu'il a de dégoûtant , ( 1 ) ne condamnez
pas trop durement le goût d'Homère,
de cet Homère qui a mérité ce qu'en
a dit le fage Boileau :
Tout ce qu'il a touché fe convertit en or.
Il existe cependant un défaut effentiel dans
ce Poëme. Malgré l'autorité de M. Bitaubé ,
& d'autres Écrivains eftimables , je crois les
fituations de l'Odyffée trop peu approfon-
(4) . ... Vidi atro cum membra fluentia tabo ,
Manderet , & tepidi tremerent fub dentibus artus.
Saniem eructans , acfrufta cruento
Perfomnum commifta mero. & c. ...
Én. L. 3 , V. 626.
64 MERCURE
dies ; elles attachent la curiofité plutôt que
l'âme , la terreur ni la pitié n'y règnent point
affez fortement , elles manquent du pathétique
qui rechauffe 1uade ; car il n'appartient
pas aux vertus d'emouvoir le coeur humain
comme le feroient les paffions . Par
cette raifon même , la traduction d'un pareil
Onvrage eft plus aifée , les images doucés
, les moeurs fimples , les fentimens naturels
perdent moins à n'être pas animés de
cette chaleur d'infpiration , qu'un Auteur
original ne communique qu'imparfaitement
à fes imitateurs.
Il y auroit deux moyens de donner une
idée jufte de la traduction de M. Biraubé.
D'abord en la comparant avec fon modèle ;
mais je ne me flatte point de favoir le grec
comme l'Académicien de Berlin , & cût- il
laiffé échapper des fautes , je pourrois bien
en faire de plus groffières en les relevant.
D'ailleurs , qui liroit cet examen ? Cinq ou
fix Hellénistes qui peuvent recourir au texte
même. Il feroit plus piquant de rapprocher
les morceaux correfpondans de cette verfion
& de celles qui l'ont précédées , s'il y
avoit de la prudence à mettre ainfi face à
face des Contemporains dont l'amour- pro
pre eft moins indulgent que la Critique la
plus moderée. Il faut donc fe borner à citer
aux amateurs d'Homère quelques - uns des
morceaux où le Traducteur a lutré le plus.
heureuſement avec le Père de la poéfie.
Ce qui diftingue principalement la verDE
FRANCE. 65
fron de l'Iliade du même Auteur , c'eſt la
hardieffe du ftyle , affujéti néanmoins à une
grande exactitude. Dans les tournures , dans
le mouvement de la phraſe , & fouvent
même dans l'expreffion , il règne une liberté
qui femble réſervée à l'Imitateur , & qui
exige de grandes forces dans un Interprète.
Pour le rendre à ce point- là maître de fon
original & de fa propre langue , il faut un
talent bien mûri par l'étude , bien afſoupli
par l'exercice. Qui croiroit , par exemple ,
que le morceau fuivant eft , à deux ou trois
mots près, abfolument littéral? C'est l'arrivée
de Mercure dans l'Ile de Calypfo.
"
Cette belle Nymphe étoit dans fa demeure.
Allumés en ces lieux , de grands
» brafiers confumoient le cèdre & le thym
» odorans , & parfumoient l'Ile entière.
93
Tandis que formant un tiffu merveilleux ,
» la Déeffe faifoit voler de fes mains une
navette d'or , la grotte retentiffoit des fons
harmonieux de fa voix. Cet afyle étoit
» entouré d'une antique forêt toujours verdoyante
, l'aune , le peuplier , le cyprès
qui embaument l'air. Là , au plus haut de
» leurs branches , avoient bâri leurs nids les
» Rois du peuple aîlé , l'épervier impétueux ,
" l'oifeau qui fend les ombrés de la nuit, &
» la corneille marine qui , pouffant jufqu'au
≫ ciel fa voix bruyante , fe plaît à parcourir
» l'Océan. Une jeune vigne étendoit fur
tout le contour de la vafte grotte fes pam
pres beaux flexibles & , & brilloit dé
"
»
66 MERCURE
» longues grappes de pourpre. Quatre fon-
" taines voisines rouloient une onde argen-
» tée , & , le féparant & formant , ſans - ſe
93
39
39
confondre , divers labyrinthes , alloient au
» loin la répandre de toutes parts ; & l'oeil
» fe perdoit dans de vertes prairies , où l'on
repofoit mollement fur un doux gazon ,
qu'émailloient la violette & les fleurs les
plus aromatiques. Telle étoit la beauté de
» ces lieux qu'un Dieu même ne pouvoit
» s'y rendre fans arrêter les pas , faifi d'un
» charme raviffant . Le Meffager célefte ,
» au milieu de fa marche rapide , demeure
» immobile , plongé dans la ſurpriſe & l'ad-
» miration. ”
Voilà le fens d'Homère ; on retrouve dans
ce morceau fa richeffe, fa grâce , même fon
harmonie ; mais ce n'eft pas tout- à- fair fa
difficile précition . Telle étoit la beauté de ces
lieux , qu'un Dieu même ne pouvoit s'y ren
dre fans arrêter fes pas. Cette phraſe eft abfolument
de la profe , & de la proſe françoife.
En un vers , Homère dit :
Ενθά κέπειτα και αθανατος περ επελθαν
Θρήσαιτο ιδών
Dans un feul vers également il peint la
furpriſe de Mercure ;
Enda sus druve dianropos ApytiQorrus
Là , immobile , le Meffager refle dans l'admiration.
Peut - être l'Auteur François a ici
DE FRAN. C E. 67
trop paraphrafé l'expreffion d'Homère , &
cette abondance étoit fuperflue.
Un des endroits les plus dangereux pour
un Traducteur , eft celui de la tempête qui
jeta Ulyffe fur le rivage des Phéaciens. C'est
là que le Poëte fe fert des richeffes de fa langue
, de fon harmonie imitative , de ces expreffions
pittorefques qu'on détruit en les
délayant , & qu'on ne détruit pas moins par
cette préciſion sèche qui rend le mot fans
l'image ; défaut reproché avec quelque fon
dement à certains paffages des Georgiques de
M. l'Abbé de Lille.
" Neptune dit , & auffitôt affemblant les
nuages , & prenant en main fon trident ,
» il bouleverse l'empire de la mer, déchaîne
à la fois la tempête de tous les vents oppofés,
couvre , en un moment , d'épaiffes
» nuées , & la terre & les eaux ; foudain
" tomba des cieux une nuit profonde : au
» même temps fe précipite de leurs ca
» vernes , & combatrent avec furie l'Au-
» tan , l'Eure , & le tourbillon d'Occident
» & le glaçant Borée qui , du haut du Sep-
» tentrion , chaffe devant lui les nuages &
roule des vagues énormes . Alors le ma-
≫gnanime Ulyffe eft frappé de confterna-
» tion ; il fent affoiblir les forces & fon
» courage ; les genoux chancellent , fon
coeur palpite , il pouffe de profonds
foupirs .
Il parloit encore ,
»
29
» qu'une vague mate , menaçante , fond avec
1
68 MERCURE
» furie fur la poupe , fait tournoyer la na
» celle avec la rapidité de l'éclair , & ar
rachant Ulyffe au gouvernail , le jette à
une longue diftance dans les flots fou
dain accourent tous les vents confon
dus ; à ce choc le mât crie , le rompt
» & tombe ; la voile avec l'antenne , eft
emportée au loin fur les ondes . Le Hé-
" ros accablé fous le poids de la vague
énorme qui roule en mugiffant au - deffus
» de la tête , & entraîné encore par fes
riches vêtemens trempés des flots , vête
» mens dont le décora la main d'une Deeffe ..
s'efforce en vain de triompher des eaux ,
» & demeure long - temps enfeveli dans la
➡mer ; enfin , il s'élance hors de ce gouffre ,
» l'onde amère jaillit de fa boushe , coule
de fa tête & de les cheveux en longs
9 ruiffeaux..
1. Dans cette defcription , M. Bitaubé a pris
le feu d'Homère , & en rend la Poéfie prefque
littéralement. Le difcours pathétique
d'Agamemnon à Ulyffe dans les enfers , la
peinture de la Sicile , l'arrivée d'Ulyſſe dans
fon Palais, fa reconnoiffance avec fa nourrice
Euryclée , & plufieurs autres paffages , méritent
les mêmes éloges , & juftifient l'opinion
des gens de lettres fur le premier travail de
M. Bitaubé.
Il ne faut point confondre les remarques
qui accompagnent fa traduction , avec les
Notes pédantefques & puérilement favantes
d'un Scholiafte. Dans les , M. Bitaubé
DE FRANCE. 69
éclaircit divers points intéreffans de l'Hiftoire
des Moeurs , & de la Mythologie ancienne
dans d'autres , il apprécie des jugemens
relatifs au génie d'Homère , difcute des
queftions littéraires , & expofe fes propres
opinions, fouvent contraires à celles des Critiques
qui l'ont précédé. Plufieurs de ces remarques
font d'excellens morceaux de philologie
& de littérature. J'ai cité celle qui a
pour objet la féparation d'Ulyffe & de Calypfo
; féparation attaquée plus d'une fois
& toujours mal défendue . M. Bitaubé nous
femble avoir décidé la difpute , & l'avoir
fait avec infiniment de fens ( .). De pareilles
Notes valent mieux que des volumes d'éru
dition ftérile.
Le même goût fain a dicté les réflexions
fur Homère , dont le Traducteur avoit publié
la première partie avec l'Iliade , & qu'il
a complettées ici . Il réfuté, entre-autres, jul-.
qu'à l'évidence , le paradoxe trop accrédité
qu'Homère avoit compofé fes Poëmes par
fragmens , fairs pour être chantés féparément.
Dans la feconde partie de ces réflexions , M.
Bitaubé préfente des idées ingenieufes fur
+ (1) On peut ajouter à ce que dir M. Bitaubé ,fur
ce fujet que le but du Poëme étant le retour
d'Ulyffe á Ithaque , il eût été abfurde & mal- adroit
de diminuer cet intérêt fondamental par le dévelop
pement d'une intrigue amourenfe entre Ulyffe & Calypfo.
Le premier alors eût été plus fot qu'Énée , &
encore moins excufable,
70 MERCURE
les difficultés & fur le but des traductions ,
ainfi que fur les qualités neceffaires au Traducteur.
Il en conclut , avec raiſon , qu'il'
faut du génie pour reproduire le génie d'un
Auteur ; la preuve en eft dans le petit nombre
de bonnes traductions. » A proportion ,
dit fort bien M. Bitaubé , il y a plus d'excellens
originaux . C'eft que la carrière de
la traduction demeure ouverte à beaucoup
d'Ecrivains , qui penfent que pour tra-
» duire , il ne faut que choisir nn Auteur &
" prendre la plume.... C'eſt dans cet égoût
» que fe jettent tous ceux qui croient ne
n
n
"
" pouvoir contenter autrement la manie
d'écrire. Is ne trouvent point que l'art
» de la traduction foit difficile ; cela n'eft
» pas étonnant ; car ils favent traduire fans.
"
» art.
Ces obfervations font malheureuſement
trop vraies & d'une application journalière.
Ce genre de littérature eft devenu un commer
ec typographique , où il fuffit d'un dictionnaire
& d'un Libraire pour mettre en françois
des contre fens tirés de l'Anglois , de
l'Italien
du Perfan ; où l'on s'empare d'un
Auteur original fans les connoiffances analogues
qu'il exigeroit dans fon interprète ;
où on linfulte (ans le comprendre , où on
le dénature en croyant l'embellir ; où enfin
l'on joint l'audace à la médiocrité , en
mettant thèmes de collèges au- deffust
du modèle qu'on prétend furpaffer, &
en finiffant par inventer des règles de traDE
FRANCE. 71
duction , lorsqu'on a eu le malheur d'être
justement condamné par celles qu'avoient
confacrées & le bon fens & le bon goût .
(Cat Article eft de M. Mallet du Pan. )
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Dames.
A Paris , rue d'Anjou , la feconde portecochère
à gauche , en entrant par la rue
Dauphine.
Il a exifté un temps où la difette preſque
abfolue des Livres, a fait defirer ardemment
de les voir le multiplier pour le progrès des
Arts , des Sciences & du bonheur du genrehumain.
Nous n'avons plus le même voeu à
former. Dès- long- temps la Nature , fecondée
par nos efforts , a procréé des hommes
capables d'éclairer leurs femblables ; & notre
induftrie a inventé des inftrumens propres
à multiplier leurs productions.
Mais fi c'eft un malheur que la difette des
Ouvrages , leur trop grande abondance a
bien fes dangers auffi . Si autrefois on a foupiré
long- temps en vain après des moyens
d'inftruction , maintenant le choix de ces
moyens trop multipliés eft devenu un nouvel
embarras. Nous reffemblons à un homme
qui , placé au milieu de l'immenfe Collec
tion de la Bibliothèque Royale , laifferoit
errer par-tout fes regards fans favoir ou
porter fa main. De cet embarras il réſulte
deux inconvéniens pour une partie des hom-
F.
72 MERCURE
1
mes ou leur pareffe les fait renoncer au
laborieux projet de choisir dans une foule
innombrable de Livres , ou leur ardeur les ..
expofant à lire fans choix , les condamne à
une étude lente & infructueufe , ou du
moins leur dérobe toujours plus de temps
qu'elle ne leur procure d'inftruction .
Ces réflexions prouvent la néceffité où
nous nous trouvons maintenant d'être dirigés
dans nos lectures . Mais fi ce bienfait eft
dû particulièrement à une claffe de la fociété
, c'eft fans doute à ce fexe que la Nature
a chargé du foin de notre bonheur
& dont nous fommes d'autant plus intéreffés
à ménager les inftans , qu'ils font tous confacrés
à nos plaifirs , ou deftinés à foulager
nos peines.
Tel eft l'important fervice qu'un certain
nombre d'Hommes de Lettres s'eft propofé
de rendre à la fociété. Ils ont voulu former
pour les Dames une Bibliothèque choifie
dans tous les genres , qui , fans trop
prendre de leur temps , pourra fuffire à leur
amufeinent & à leur inftruction . Si nous
avons différé de rendre compte de cet Ouvrage
, c'est que nous avons voulu voir fi
les efforts des Rédacteurs étoient auffi heureux
que leur but étoit intéreffant . Aujourd'hui
qu'un affez grand nombre de volumes
publiés nous met à portée de juger
de leur travail , nous croyons pouvoir féliciter
à la fois & les Auteurs de l'Ouvrage
& le fexe qui en eft l'objet . Les Dames pourront
DE FRANCE
73
ront fe flatter enfin d'avoir dans leur Ribliothèque
tous les Livres qui leur font néceffaires
, & de n'y rien trouver d'inutile.
La Collection eft divifée en plufieurs claffes
diftinctes ; & il a déjà paru quelques
volumes de prefque toutes les claſſes : un
volume de celle des Voyages ; quatre d'Hif
toire; deux de Mélanges ; quatre de Romans
& un de Morale.
Avant de pouvoir fuivre les Écrivains
Voyageurs , il eft néceffaire de connoître la
terre qu'ils ont parcourue . Auffi les Auteurs
de la Bibliothèque des Dames ont- ils mis à
la tête de cette claffe intéreffante une defcription
du globe , qui forme un excellent
traité de géographie , une grande méthode
dans les divifions , beaucoup de netteré
dans les objets qu'il falloit groupper ; l'art
de dire tout ce qui eft nécellaire fans rien
dire d'inutile ; de la dignité dans le ftyle , &
la chaleur qui convient au genre : voilà ce
qui diftingue ce Difcours , qu'on lira avec
autant d'intérêt que d'utilité.
C'eft d'après la même fageffe de principes
, que les Rédacteurs ont fait précéder
Hiftoire d'un Traité de Chronologie , qui
eft la connoiffance des différentes époques
auxquelles on eft convenu de rapporter les
fiècles écoulés & les grandes révolutions.
Ce Traité eft écrit avec autant de précision
que de clarté. Les quatre volumes qui ont
paru traitent de l'Hiftoire Ancienne . On en
Nº. 37 , 10 Septembre 1785 , D
74 MERCURE
ett refté à la création des Décemvirs chez
les Romains.
Les Romans devoient jouer un grand rôle
dans la Bibliothèque des Danies, " De tous
les Ouvrages de Littérature , difent les
» Rédacteurs , ce font ceux qui doivent les
» intéreffer davantage. Oubliées , pour ainſi
dire , dans l'Hiftoire , où elles ne jouent
qu'un rôle fecondaire , c'eft- là qu'elles
jouiffent de tous leurs avantages , elles,
» exercent le plus doux des empires , celui de
» la beauté.
99
N
,و
On fent que les Romans ouvrent une carrière
immenſe à parcourir ; mais les Éditeurs
promettent d'y donner de juftes bornes.
Ils fuivront l'ordre chronologique , pour
laiffer voir les progrès qu'on a faits fucceffivement
dans ce genre. Le Roman qui commence
leur Collection , eft celui des Amours
de Théagène & Chariclée , Ouvrage plein de
la naïveté la plus intéreffante. Le ſecond ,
Amours d'Abrocome & d'Anthia , eft traduit
de Xénophon, & il éft fortement recommandé
par le nom de fon Auteur. Ce Roman eft
fuivi d'Ifmène & Ifménias , dont on ignore.
l'Auteur , & de Daphnis & Chloé , traduit
de Longus. Ces quatre Romans font des
Ouvrages grecs ; & l'on fait que le dernier
eft un modèle dans le genre paftoral,
Les Éditeurs ayant cru que la Traduction
d'Amiot n'étant entendue qu'à peine des femmes,
pourroit leur en faire craindre la lec
ture , ont préféré une Traduction plus mo◄
DE FRANCE.
·75
derne qui mérite des éloges , & qui vaudra
fans doute à ce charmant Roman un plus
grand nombre de Lecteurs.
que
Il paroît auffi deux volumes de la claffe
appelée Mélanges. Le premier eft une grammaire
, la plus fimple & la plus claire
-nous connoiffions. Il eft certain qu'en général
nos Grammairiens , en s'enfonçant dans
les fombres profondeurs de la métaphyfique,
ont rendu la grammaire prefque inacceffible
; on ne peut guères les entendre que
lorfqu'on poſsède fa langue , & quand on
poſsède fa langue , on n'a pas befoin de recourir
aux Grammairiens. Les Éditeurs conviennent
pourtant qu'il y a quelques grammaires
juſtement eftimées ; mais ils ont cru
ayoir une autre route à fuivre pour fe conformer
au plan qu'ils s'étoient tracé. Cette
nouvelle grammaire offre plufieurs innovations
; & elle eft fimplifiée par des moyens
quelquefois fi fimples , qu'on est étonné
d'apprendre qu'ils n'avoient pas encore été
trouvés.
Le fecond volume des Mélanges traite de
l'orthographe , de la prononciation & de la
verfification . Tout cela eft écrit dans les
mêmes principes , parce que tout cela tend
au même but , c'eft à- dire , à faciliter aux
Dames une étude faftidieufe , mais néceffaite.
En effet , fans fuppofer aux femmes la
prétention à la publicité d'Auteur , il faut convenir
d'abord qu'elles ont de fréquentes occà-
Lions de fe livrer au commerce épiftolaire ;
Dij
76 MERCURE
il faut donc qu'elles fachent l'orthographe , du
moins elles ne peuvent que gagner à la favoir:
enfuite elles font le principal agrément de
nos cercles ; c'eſt donc ajouter à leurs grâces
que de les accoutumer à une exacte prononciation
; enfin , fans qu'elles s'exercent
à la poéfie , elles ont tant d'occafions d'entendre
lire au moins des vers de fociété ,
qu'il eft bien naturel qu'elles ayent une
teinture d'un Art qu'elles infpirent fi fouvent.
Les Éditeurs ont auſſi donné un volume
de la feizième claffe , la Morale , dont le
nom d'abord effraye un peu les grâces , mais
à laquelle pourtant les grâces ne font pas
tout-à-fait étrangères. Avant d'en expofer
les principes , ils ont voulu donner un précis
hiftorique des différentes opinions des Moraliftes
anciens ; & ce but eft parfaitement
rempli par ce volume , que les femmes même
liront avec intérêt.
Nous fommes forcés de ne donner qu'une
fimple notice des onze volumes qui ont été
publiés jufqu'ici . Il nous paroît que les Auteurs
de cette intéreffante Collection la continuent
toujours avec le même zèle , & font
dignes du même fuccès. L'idée en eft auffi
heureufe que l'exécution en eft louable.
Cette entreprife eft toute à l'avantage d'un
fexe , elle doit, par conféquent mériter à
leurs Auteurs la reconnoiffance de tous les
deux ; & c'est avec fatisfaction que nous
DE FRANCE.
77
L
leur payons le tribat d'éloges qui leur eft
dû. (1) .
LE JALOUX SANS AMOUR Comédie en
cing Actes & en vers libres , par M. Imbert.
Seconde Edition , corrigée & conforme
à la repréfentation actuelle. A Paris , chez
Praalt , Imprimeur du Roi , quai des Auguftins
, à l'Immortalité.
"
De tous les genres Dramatiques , la
» Comédie eft , fans doute le plus ingrat , dit
M. Imbert au commencement de la Préfa-.
» ce.D'illuftres exemples pourroient juftifier
cette affertion . Plus d'une fois , nos meilleurs
Auteurs Comiques ont valeurs
chef- d'oeuvres d'abord dédaignés , & n'ont
» obtenu les honneurs d'un triomphe tardif,
qu'après l'avoir acheté par le chagrin d'u
» ne difgrâce. Comme eux , avant d'être
» heureux , j'ai fubi un rigoureux Arrêt ; &
j'avouerai que ce n'eft point par- là que
j'aurois voulu leur reffembler. »
»
ود
و ر
Il y a de la modeftie dans cet aveu , peutêtre
même y en a - t - il trop . Si M. Imbert n'a
pas fait une Comédie que l'on puiffe placer
frla ligne des chef d'oeuvres de nos meilleurs
Maîrtes, au moins en a-t'il fait une où l'on voit
(1 )La foufcription pour les 24 vol . reliés eft de
72 liv. , & de 54
liv
. pour les volumes brochés. On
peut ne foufcrire que pour la demi- année. }
Dii
MERCURE-
<
K
refpirer le goût & la connoiffance des bons
principes ; où la morale , fouvent miſe en action
avec de l'adreffe, de l'intérêt & de la gaîté,
préfente une leçon utile & douce . Une telle
production fans doute , eft digne d'eftime :
& ce n'eft pas feulement par la rigueur de
l'arrêt qu'il a fubi d'abord , mais auffi par
un mérite affez rare aujourd'hui , que fon
Auteur peut montrer de la reffemblance avec
les premiers Auteurs Comiques de la Scène
Françoife. Voilà ce que M. Imbert n'a pas dit,
& ce que nous devons dire pour être juftes.
Il eſt certain que la Comédie eft le plus
ingrat de tous les genres Dramatiques , &
qu'elle ne l'a jamais éré plus que dans ce
moment- ci . Quelles en font les cauſes ? La
négligence des Auteurs & la légèreté du Public.
Les uns ont quitté tout- à- coup les traces
de leurs Maîtres , rebutés par les difficultés
d'un genre qui demande à être approfondi
, dans lequel les fuccès font rares ,
mais glorieux, & ils fefont livrés à des compofitions
bifarres ou mefquines , dans lefquelles
il ne faut , pour obtenir des applau
diffemens , que produire ce qu'on appelle
à préfent des effets , ou introduire du belefprit
& du jargon. L'autre a très - légèrement
adopté ces innovations , il les a encouragées,
il en a careffe les Auteurs ; & s'étant infenfiblement
défait de l'habitude d'obferver , de
fuivre & de goûter ces beaux développemens,
qui font une fuite de l'étude de l'homme
qu'on peut confidérer comme l'âme de la CoDEF
79
FRANCE.
médie , & qui annoncent l'Écrivain Philofophe
, il eft devenu inhabile à faifir tous
les détails d'un grand enſemble ; une attention
trop exacte le fatigue , l'ennuie & le dégoûte.
De-là fon indifférence pour les Comédies
de caractères , & fon injufte rigueur
contre les Ouvrages qu'il ne veut pas fe donner
la peine d'écouter ou d'entendre. Nous
le répétons aux Auteurs pour leur intérêt &
pour celui de l'art. I eft temps de porter
remède au ravage que des productions fri
voles & méprifables ont fait dans le goût
du Public , en portant fur la Scène Nationale
des Ouvrages dignes d'un Théâtre élevé par
Molière. Le mal fera d'autant plus difficile
à réparer, qu'une foule de tréteaux fe diſpute
tous les jours le plaifir d'accoutumer les habitans
de la Capitale à un genre qu'on appelle
gai , tandis qu'il n'eft qu'indécent &
bouffon , & que l'amour des bambochades
éloigne néceffairement de celui des beautés
févères ; mais combien ce mal augmenteroit,
ne deviendroit -t'il pas même irréparable , fi
le Théâtre François ne s'efforçoit point ,
en ajoutant à fa gloire , de ramener les
efprits égarés !
Nous ne répéterons pas ici ce que nous
avons dit du caractère du Jaloux fans Amour,
lorfque nous avons rendu compte de fa remife
; nous renvoyons nos Lecteurs à cet
article , parce que la lecture de la Comédie
de M. Imbert nous a confirmés dans la façon
de penfer que nous avons imprimée alors.
Div
80 MERCURE TI
Nous allons faire connoître quelques détails)
qui feront juger à nos Lecteurs du degré d'ef
time qu'on doit aux refforts qui le mettent
en action .
Tout le fonds de ce caractère , & le but
moral qu'on en doit tirer , nous femblent
renfermés dans ces vers que dit le Chevalier
d'Elcour au premier Acte , Scène qua-
1
trième :
Ceffer de plaire étoit trop peu pour elle ; ( pour
Mme d'Orfon. )
Il faut que fon injufte époux
Joigne à l'affront d'être infidèle ,
Le travers d'être encor jaloux.
Cet affemblage là n'eft que trop en ufage :
Plus d'un époux , en promenant ſes voeux
Au dehors eft amant volage ,
Au-dedans , mari foupçonneux.
D'un coeurqu'on a quitté l'on veut être encor maîtres
Il eft de faux jaloux , j'en trouve chaque jour ;
Z
Et l'amour-propre fait peut-être
Autant de tyrans que l'amour.
Nous croyons que peut -être établit ici un
doute mal fondé. Si l'on jette les yeux fur la
fociété , fi l'on obferve avec attention les
femmes qui font tourmentées par des maris
jaloux , on fe convaincra que , pour une victime
de l'amour, il en eft cent de l'amourpropre.
Notre légèreté habituelle , le relâchement
de nos moeurs , l'oubli des uages
DE FRANCE. 81
& des convenances , ont produit dans nos
affections morales une révolution affligeante :
nos fentimens ne font plus en-nous , ils font
tous on prefque tous en furface , & leurs
feuls mobiles font l'égoïfme , l'orgueil & a
vanité. On peut accufer ces réflexions d'être
chagrines , mais on ne fauroit leur reprocher
d'être fauffes.
Quoi qu'il en foit , M. d'Orfon eft bien
décidément un de ces êtres malheureux
dont l'amour - propre fait des tyrans .
Au moindre bruit fon âme eft alarmée ;
Sur un mot équivoque & dit innocemment ,
Voilà fa fièvre rallumée ;
Qu'on ajoute un fouris , c'eſt un redoublement ,
Et cela fans aimer !
Ses foupçons , fes inquiétudes , la fureur de
fon amour - propre , le conduifent jufqu'à
trouver mauvais que le Chevalier d'Elcour ,
fon ami , auquel il deftine fa jeune foeur
précède , accompagne ou fuive les pas de la
Comteffe ; & c'eft ainfi qu'un être vicieux
déshonore & outrage fans pudeur , l'amitié ,
l'amour & la nature. Il eft difficile de croire
alla probité , à la vertu , à la bonne -foi ; quant
à l'habitude des mauvaiſes moeurs , on joint
celle de la diffimulation & de la fauffeté. Telle
eft à peu - près la fituation du Comte d'Orfon.
Injufte , & même cruel avec la femme la
plus vertueufe , il continue d'être coupable.
Il fe flatte néanmoins de s'être conduit avec
1
Dv
82 MERCURE!
affez d'adreffe pour cacher à la Comteffe fon
intrigue avec une femme perdue ; il fe trompe.
Mme d'Orlon fait rout ; mais par délicateffe
, par amour même , elle feint de ne
rien favoir. L'oncle de d'Orfon, le Marquis de
Rinville , eft le feul qui ignore abfolument les
torts de fon neveu ; & c'eft en effet à fes yeux
que celui- ci cherche à les cacher avecle plus de
foin, tant parce qu'il craint fes reproches, que
parce qu'il connoît fon indifcrétion . De cette
ignorance d'un côté , & de cette crainte de
l'autre , réfaltent plufieurs Scènes que nous
regrettons de ne pouvoir pas tranfcrire,
Nous en imprimerons pourtant une , après
que nous aurons parlé de la Scène onzième
du quatrième Acte , Scène que nous n'avons
pu qu'indiquer dans le Mercure du 30 Juillet ,
& qui mérite d'être plus particulièrement
connue. Elle eft établie fur deux motifs dont
il faut inftruire nos Lecteurs. 1º . La Comteffe
d'Orfon aime toujours fon infidèle
époux ; fenfible , attentive & prévenante
elle a engagé un M. d'Erbon à faire une
pièce pour le bouquet de M. d'Orfon , dont
la fête arrive le lendemain. On doit profiter
de l'abfence du Comte pour répéter. 2° .
Le Chevalier d'Elcour , dans l'intention d'arracher
d'Orfon à la courtifane qui le captive
, & pour lui faire connoître le caractère
vil & intéreffé de cette efpèce de femmes
, a envoyé un écrin à Sophie ( c'eft le
nom de la maîtreffe de d'Orfon ) en lui demandant
un rendez-vous. Une double ja-
>
DE FRA N.C E. 83
loufie tourmente d'Orfon , & donne lieu à
la Scène fuivante , entre fon Valet & lui.
LE COMT 3.
On me trahit.
FRON TI N.
Je venois vous le dire,
LE COMT E.
Quoi ! tu fais quelque choſe auffi ?
FRONTI N.
Oh ! oui , Monfieur , vous aviez dit , fans doute ,
Que vous ne reftiez pas à fouper ?
LE COMTE.
Oui.
FRONT IN.
Là bas ,
J'ai vû Madame , à part , s'entretenir tout bas
Avec le Chevalier. Je m'approche , j'écoute....
Vous l'avez permis....
LICOMTE, ( avec impatience. )
Oui.
FRONT IN.
D'Erbon....
L'on appelle ce foir
LE COMTE , ( avec emportement. Y
( à part. )
Eh ! je le fais. Traîtres ! nous allons voir.
Dv
MERCURE
FRONT IN.
Mais cette fâcheufe nouvelle
N'eft pas le feul danger preffant.
LI COMTE.
Comment ?
FRONT IN..
Sophie::..
LE COM T I.
Eh bien ! feroit- elle infidelle ?
FRONTIN, ( à part. )
Faifons-nous délateur pour paroître innocent.
Parleras-tu ?
Li COM TI.
FRONT. I N.
Monfieur , j'ai voulu par moi - même
Voir les gens qui, tantôt , avoient quelque foupçon
嗓
Sur. Sophie....
LI COM T
V: Hem?
FRONTI N.
Ma frayeur eft extrême.
Oui , je croirois qu'ils ont raifon.
LICO M T E.
LA
Que dis-tu ? Ciel ! Frontin , tandis que je demeure ,
Vas , cours chez Sophie , & fur l'heure ...
DE FRANCE. 85
Mais non , j'irai moi même ; il faut ,
Dans ces cas-là , parler en face ;
Un tiers peut aifément fe trouver en défaut :
Il n'a jamais les yeux de l'amant qu'il remplace ;
Il n'entend que ce qu'on lui dit ;
Ne voit que ce qu'on montre ; il juge la furface ,
Et jamais dans l'âme il ne lit.
Mais tandis que je fors pour venger cet outrage ,
Si le complot qu'ici l'on trame contre moi ? ....
FRONTIN , ( à part. )
Quel trouble eft peint fur fon viſage !
LI Сомт Е.
Puis -je?....
FRONT IN.
Irez-vous , Monfieur ?
LE COMT 1 .
Tais-toi.
Oui , je dois me venger ; oui , j'y vole ; & j'espère
Qu'à mon retour ....
FRONT IN.
Au fond , c'eft fort bien fait ;
Madame peut faire ,
Car ce que
Tous les rendez-vous , en effet ,
Auprès d'un tel chagrin ne vous importent guère.
LE COMT B, ( furieux. )
Ne m'importent guère ! comment !
86 MERCURE
Tu veux que je fouffre en filence ?....
Qu'en m'éloignant d'ici je fois d'intelligence ?....
FRONT IN.
Eh ! non , Monfieur.... Reftez.
LE COM TE.
Je ne peux pas fortir .
Tu vois qu'en ce moment
FRONT IN.
LE
Sans doute,
СомтE ,
Et je ne puis refter.
هللا
FRONT IN.
Il eſt vrai.
LI COM TE.
Vas , cours , vole....
Viens , écoute.
FRONT IN.
Oui, Monfieur.
LE COMT I.
FRONT IN.
Oui , Monfieur.
Non , refte-là.
LE COMTI , ( avec fureur. )
Eh bien , te voilà !
Avec tes bras pendans & ton morne viſage ,
DE FRANCE. 87
Qui n'exprime jamais qu'un ſtupide embarras !
Tu me verrois périr fans me tendre les bras , &c .
L'idée de cette Scène eft Dramatique &
neuve ; la fituation eft forte , attachante ,
& devient très- comique à la fin ; le dialogue
eft ferré , vif , preffant , & les tourmens
auxquels le trouve en proie un homme' qui
n'a d'amour que par vanité offrent une intention
morale digne de beaucoup d'éloges.
Cette miférable vanité , que , l'on peut regarder
comme le premier bourreau de ceux
dont elle dirige les actions , place le Comte
d'Offon dans une fituation qui n'eft pas
moins forte , & qui eft d'autant plus heureufe
, qu'elle amène le dénouement d'une
manière auffi adroite que naturelle . C'eft
la Scène que nous avons annoncée plus haut.
Le Comte a envoyé Frontin chez Sophie.
Enfuite , il a feint de fortir , eft rentré &
s'eft caché. La Comteffe , toujouis occupée
de la fête de fon mari , écrit à d'Erbon , pour
l'engager à venir répéter . Le Comte entre
furtivement par une porte , fait du bruit.
La Comteffe fe lève en cachant fa lettre :
delà une Scène d'équivoques où chacun des
deux époux parlant ou répondant à ſa penſée,
n'entend pas trop ce qu'on lui dit , & qui
fe termine par la remife que fait Madame
d'Orfon à fon mari du billet qu'elle écrivoit
à d'Erbon. Le Jaloux toujours plus furieux ,
menace fa femme , & ne lit point le fatal
billet.
88 MERCURE
Mon malheur eft certain ; je n'ai pu le prévoir ;
Mais j'en faurai tirer une vengeance prompte.
Je fais comnie on punit au moins ces affronts- là.
Vous m'entendez ?
LA COMTES SE.
Fort bien, Monfieur le Comte,
Et votre onele auffi : le voilà.
( Le Marquis de Rinville paroît. )
LE COMTE , ( à part. )
Mon oncle ! ô ciel ! quelle imprudence !
C'eſt- lui, s'il a tout entendu ,
Ah ! malheureux ! je fuis perdu ;
De ma honte, par-tout, il fera confidence.
LE MARQUIS , (s'approchant . )
D'Orfon , d'où vient donc ce tranſport ?
Parle mci donc.
LE COMTE ( à part. ) >
Ah ! je fuis mort.
( haut. )
Tout Paris va favoir... rien... vous venez d'entendre?..
LE MARQUIS.
A- peu- près. Ce billet , fi j'ai bien ſu comprendre,
T'avoit mis en furcur.
LCO MAT E.
Carb - Oui , j'avois cru d'abord
Qu'à quelque autre on devoit le rendre.
DE FRANCE.
LE MARQUIS.
Ah ! jaloufe.
LI COMTE.
Oui , j'avois tort.
LE MARQUIS.
Je ne vois donc pas là de quoi crier fi fort :
Au lieu de t'emporter ; tu dois plutôt en tire.
LE COMTE , ( à la Comteffe . )
N'est-ce pas ? il eft pour....
LA COMTES SE .
Si vous êtes inſtruit ,
Vous favez bien pour qui ma main vient de l'écrire.
LE COMTE , ( aŭ Marquis. )
Oui , c'cft pour moi.
LE MARQUIS.
Tenez,
Tant mieux .
LA COMTESSE , ( au Comte. )
Mais fi l'on vous a dit...
LI COMTI , ( au Marquis. ) :
(I lit le billet qu'il n'a pas encore ouvert.)
* Je vous attends ce foir.
ກ
LE MARQUIS.
ProCe foir , & que veur elle dire
Tu ne rentres donc pas tous les foirs ?
90 MERCURE
LE COMT 1.
Oh ! fi fait.
Ce foir , c'eft à- dire………
LE MARQUIS.
Hem ?
LE COMTE.
Plutôt qu'à l'ordinaire,
Pour abréger la citation , nous dirons.
fimplement que le Comte achève la lecture .
du billet ; que chaque phrafe d'un côté accufe
fa femme dans fon efprit prévenu , de
l'autre force fon orgueil à continuer le commentaire
impoffible qu'il a commencé ; que
Madame d'Orfon ſe trouve obligée de déclarer
devant le Marquis étonné que le billet
eft pour d'Erbon , ce qui met la vanité ridicule
de fon époux dans une gêne déchirante ,
& la force à fe replier fur un autre moyen.
LE COMTE , ( au Marquis. )
Aipfi qu'à moi la Comteſſe eſt à vous.
LE MARQU
I, S.
Pas tout- à- fait autant , & je vois entre nous..
LE COMT
E.
Au lieu de l'accufer vous devez la défendre.
On doit, par des foupçons , eût-on le coeur aigri,
Protéger l'honneur d'une femme.
LA COMTES SE , ( à part & triftement. )
Ou l'amour-propre du mari...
DE FRANCE
.
LE COMTE , ( avec une chaleur exagérée. )
Dites bien que pour moi la même ardeur l'enflâme.
LA COMTES SI , ( à part avec l'accent de la
fenfibilité.)
Il rend à ma vertu juſtice malgré lui , &c.
L'arrivée du Chevalier d'Elcour explique
tout , la lettre à d'Erbon , fon motif, l'innocence
de la Comte ffe , les torts du Comte
, fon intrigue avec Sophie ; enfin , elle
ouvre les yeux du Comte , mais elle ouvre
auffi ceux du Marquis , dont la bouche à fi
fouvent vanté la prétendue fagcffe de fon
neveu. Le repentir de d'Orfon , fon retour
vers fa femme ramène le calme ; tout le
monde est heureux..
Cette Scène eft pleine de talent , comique ,
intéreffante , & , comme nous l'avons dit ,
auffi heureufe qu'adroitement amenée ; elle
fixe les derniers traits de la phyfionomie du
Jaloux fans amour , & prouve jufqu'à quel
point la vanité égare la tête d'un homme
dont le coeur eſt déjà égaré. Quand on apperçoit
des refforts auffi piquans , & qu'on
les traite avec autant d'habileté , on prouve
qu'on eft appelé à faire des Pièces de Théâtre.
Le fuccès que vient d'obtenir M. Imbert
,l'engagera fans doute à rentrer dans une
carrière dans laquelle il eft d'autant plus
flatteur qu'il eft plus rare de fe diftinguer.
Nous voudrions pouvoir citer quelques
92 MERCURE
traits des caractères du Marquis de Rinville
& de Madame d'Orfon , l'étendue de
cet article ne nous le permet pas. Le premier
eft toujours original , comique & gai ;
le fecond , toujours intéreffant , fenfible ,
doux. Nous renvoyons nos Lecteurs à l'Ouvrage
même ; il eft écrit avec grâce , avec
facilité , plein de traits fins , de pensées ingénicules
; & nous ofons les affurer qu'en les
engageant à le lire , nous ne faifons que les
inviter à prendre un délaffement agréable.
( Cet Article eft de M. de Charnois. )
ANNONCES ET NOTICES,
CHANSONS
-
HANSONS Nouvelles , de M. de Piis , Ecuyer,
Secretaire - Interprête de Mgr. Comte d'Artois , ornécs
de cent quarante quatre Planches , deffinées
par M. Lebarbier l'aîné , Peintre du Roi, & gra
vées par M. Gaucher , des Académies de Londres ,
Rouen & Caen , toutes fur des airs nouveaux , par
nos premiers Compofiteurs Lyriques , & imprimées
fur du papier vélin .
Les fuccès qu'a obtenus M. de Piis dans le genre
du Recueil que nous annonçons , doivent établir un
préjugé favorable. « Il n'a point eu , dit- il dans
fon Profpectus , l'intention d'entrer en concur
rence avec les Recueils périodiques de Chanfons
que le goût de la Nation multiplie chaque jour ,
» & avec lesquels celui - ci n'aura d'autre rapport
que le titre. ,,
Cette Collection fera composée de Tomances.
tendres , de Vaudevilles moraux ou critiques , de
3
DE FRANCE.
93
Chanfons anecdotiques & hiftoriques , dont aucune
n'aura été imprimée ; toutes les Chanfons de fête ,
de fociété ou de circonftance en feront bannies ,
comme ne tenant qu'à l'à - propos. Il y aura douze
livraifons , de douze Chanfons chacune & de douze
Eftampes. Toutes ces Pièces érotiques feront fur
.des airs nouveaux , compofés par les plus célèbres
Virtuofes , dont la Mufique fera gravée à la fin
du cahier avec le plus grand foin. La partie Typographique
fera confiée aux foins de M. Pierres ,
Premier Imprimeur Ordinaire du Roi . Chaque livrai
fon fera du prix de 12 livres , & paroîtra régulièrement
tous les deux mois . Les talens réunis & connus
des Artiftes chargés de l'exécution de cet Ouvrage ,
font un sûr garant de l'accueil du Public. Il n'y a
point de foufcription , & l'infcription qu'on propofe
ne fera point un engagement. On invite feulement ,
à raifon de la diftribution des Gravures , à s'infcrire
chez M. de Piis , rue Copeau Saint - Marcel , au coin
de celle de la Clef; M. Gaucher , rue S. Jacques ,
vis-à-vis S. Yves , où l'on pourra voir les deffins &
les épreuves des gravures ; Brunet , Libraire , rue de
Marivaux ; & la veuve Duchefne , rue S. Jacques.
La première Livraifon eft fixée au premier Octobreprochain.
A la même époque paroîtra le Poëme fur l'Har
monie imitative de la Langue Françoife , dont différentes
circonftances ont forcé M. de Piis de retarder
la publication. Cet Ouvrage fera orné du Portrait
de l'Auteur , gravé par M. Gaucher , d'après le ta
bleau de M. François.
1
4
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on peut les apprendre chez foi & fans Maîtres , par
M. Lureau de Boisjermain. Cours de Langue
Angloife , feize Cahiers de profe , in-4° . , fix Cahiers
de poéfic , in- 8 . , en tout vingt- deux Ca
94
MERCURE.
-
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, quatre Cahiers de profe , in- 4°. , dix Cahiers
de poéfies , in- 8 °.; en tout quatorze Cahiers.
Prix , 26 liv. 5 fols. On reçoit ces deux Ouvrages
par la pofte & port franc , en s'adreffant à l'Auteur ,
par lettre affranchie , au Bureau de l'abonnement
Littéraire , rue S. André- des-Arts , No. 45 , à Paris.
Ess A1s de Poéfies Lyriques , ou Odes , Cantates
& Cantiques fur les principales vérités dogmatiques
& morales de la Religion , avec de courtes Differtations
fur divers fujets en forme de notes , de réflexions
, &c. à l'ufage de toute Société de Bienfaifange
& Maifon d'Education. in- 1 6 .; A Paris , chez Berton ,
Libraire rue S. Victor , & chez les Libraires à
Amiens.
>
Ce Recueil eft imprimé pour attirer l'attention de
la piété fur les pauvres nombreux de l'utile & inté
reffante Société dite de la Confolation . On pourra fe
procurer cet Ouvrage refpectable par ſon objet , à
T'hôtel de la Confolation , en faifant quelques aumônes
aux pauvres .
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cinquième & dernier volume , avec le Cahier de
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, de la Société Royale de Phyfique , d'Hiftoire
Naturelle & des Arts d'Orléans , le délivrent
actuellement au prix de 4 liv, chaque volume , & de
3 liv. 12 fols pour le Cahier des gravures , en tout
11 liv. 12 fols. MM . les Soufcripteurs font priés de
faire retirer leurs volumes , parce qu'on veut mettre
cet Ouvrage en corps complet. Les exemplaires complets
qui feront en petit nombre, & formant chacun
cinq volumes in- 89. avec gravures , fe vend 28 liv.
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DE FRANCE. 95
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Savoye , rue S. Jacques , & chez les autres Libraires
affortis ; à Bourges , chez Prévôt , Libraire , Place
des Carmes ; à Orléans , chez Couret , Imprimeur-
Libraire ; & chez les principaux Libraires de Province.
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par J. G. Miller , de l'Académie Royale de Peinture
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l'eftime dont jouit fon Auteur,
PORTRAIT du Comte de Milly , de l'Académie
des Sciences , &c. , gravé par N. Thomas. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Boulangers , quartier Saint
Victor, vis- à- vis les Angloifes. Prix , i liv. 4 fols.
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A Paris , chez l'Auteur , rue du Jardinet , vis- à- vis
celle du Paon. Carte de la Contrée Nord- Ouest ,
Région centre , la fixième des neuf qui renferment le
fecond degré des détails de cette partie du Royaume
, jufqu'aux Paroiffes inclufivement. Cette Carte
contient le Haut & le Bas Maine , avec la partie
haute de l'Anjou . L'exécution de cette Carte ne le
cède en rien à celle des précédentes , pour la beauté
& la netteté de la gravure. On fair que FÉchelle de
se fecond degré des détails de la fuperficie du Royau
9.5
MM.EERRCCUURREE..
me eft de 243 toifes par ligne ; c'eſt- à dire , de
neuf lignes pour une lieue de 2187 toiles , & de
81 lignes carrées pour la lieue carrée de 5314 arpens ,
de 900 toiles carrées chacune.
NUMEROS 8 & 9 du Journal de Violon , dédié aux
Amateurs , pour deux Violons ou Violoncelles. Chaque
Cahier féparé , 2 liv . franc de port . Prix de
l'Abonnement , 15 & 18 liv. A Paris , chez le fieur
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NUMÉROS 19 & 10 du Journal de Pièces de Clavecin
, par différens Auteurs ; compofés , le N° . 19 ,
d'une Sonate avec Violon ad lib. , par M. Melger.
Prix , 3 liv. ; & le N° . 20 , d'un trio avec Flûte ou
Violon & Violoncelle ou Quinte , par M. Ragué.
Prix , 3 liv. On foufcrit pour ce Journal , qui paroît
exactement , & qui eft fait avec beaucoup de foin
chez M. Boyer , Marchand de Mufique , rue de
Richelieu , ancien café de Foi , à la clef d'or , & chez
Mme Lemenu , rue du Roule, à la clefd'or.
TABL E.
14
VERS fur la Mort de MM. L'Odyſfee d'Homère , 54
Pilatre de Rofier & Ro- Bibliothèque Univerfelle des
main ,
Chanfon à Mme D ......
49 Dames , 71
S1Le Jaloux fans Amour , Comédie,
Charade, Enigme & Logo
grypke , 52 Annonces & Notices ,
APPROBATIO N.
77
92
JAI lu , par ordre de Mgr. le Garde- des- Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 10 Sept. 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe , en empêcher Pimpreflion.
waris , le 9 Septembre 1785. RAULIN.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 SEPTEMBRE 1785.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
BOUQUET à Madame ***.
QuVAND des fleurs qu'Hébé fait éclore ;
Le plaifir embellit le printemps de vos jours ,
Quand vous brillez à votre aurore ,
C
Je devrois aux jardins du Parnaſſe & de Flore ,
Cueillir , pour vous l'offrir , le bouquet des Amours.
Mais ce nom feul vous effarouche.
Plus que la pomme de Vénus ,
Le prix de la raifon vous touche ;
Vous méritez la pomme des vertus.
Loin des cercles bruyans de la tracafferie ,
Vous favez fans ennui , vivre en votre maiſon
Des paffions du coeur vous craignez la folie ,
Et confultez en tout l'honneur & la raison.
- N , 8 , 17 Septembre 1755.
E
98
MERCURE
L'amitié feule vous enflamme :
L'amitié feule a donc mes veux.
Quand vos doigts délicats en ont tiſſu la trame ,
L'Amour n'a point de plus doux noeuds ,
Et le defir s'épure aux rayons de votre âme .
Le fimple bouquet de la four-
N'a point l'éclat de ceux du frère :
Leparfum qu'il exhale eſt moins doux , moins flatteur
Mais il n'entête pas : le fage le préfère.
Oui , je connois bien votre coeur ;
De l'amitié tendre & fincère
Le fentiment vous préſente la fleur ,
Et bien plus que l'Amour il eft sûr de vous plaire,
( Par M. de Saint-Ange. )
• ÉPITAPHE
Du Duc MAXIMILIEN - LÉOPOLD
DE BRUNSWICK,
NE porte point ici la fureur qui t'anime ;
Mifanthrope orgueilleux contre l'homme irrité;
Fuis.... fous ce monument repoſe une victime
De l'amour de l'humanité.
(ParM, Sorin. )
DE FRANCE.
99
Explication de la Charade , de l'Enigme &
da Logogryphe du Mercure précédent.
LE
E mot de la Charade eft Hallebarde ;
celui de l'Enigme eft la Mode ; celui du
Logogryphe eft Limaçon , où l'on trouve,
Milon , mi, mou , Maçon , main , lion , Mai ,
Lima , In , Clain ( rivière de Poitou ) , Ali.
ON renfer
CHARADE.
N renferme , Lecteur, & l'on craint mon premier;
On redouté encor plus l'effet de mon dernier ;
Chofe rare aujourd'hui , c'eft , hélas ! mon entier.
(Par Mile Lifette Debournais , de Richelieu. ) '
ENIG ME.
Des Miniftres facrés du Service Divin ,
Tantôt je fuis une parure ,
Et tantôt je fuis un engin
Néceffaire à votre chauffure.
D'or ou d'argent je veux être enrichi ,
Quand je dois orner le Lévite,
Au fecond cas , mon principal mérite
Eft d'être fabriqué d'acier fin & poli.
Eij
100 MERCURE
LOGO GRYP HE.
PLus noble que les Rois , j'en impoſe aux mortels LUS
L'Athénien jadis m'éleva des autels ;
Chez le peuple Romain je me vis adorée ;
Et Louis
par
•
* encor je fuis très -révérée.
Mes fept pieds offriront , en les décompoſant
Une ville de France ; un infecte rampant ;
Un titre cher & doux ; deux notes de mufique ;
Un pronom poffefff ; une liqueur bachique ;
Un fleuve d'Allemagne ; un perfide élément ;
Ce qui fouvent nous trompe & nous paroît charmant;
Avec un nem latin ; celui de l'existence ;
Un tranſport exalté juſqu'à la violence;
Enfin ces lieux profonds où, par de durs travaux ,
L'humanité fouffrante arrache les métaux.
( Par Mme Bodin, )
Louis XVI.
DE FRANCE. 101
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
THEATRE à l'ufage des Jeunes Perfonnes.
Leçon commence , exemple achève .
La Motte, Fable de l'Aigle & de l'Aiglon .
Tome 1. A Paris , chez Michel Lambert ,
Imprimeur Libraire , rue de la Harpe ,
près S. Côme , 1985. Avec Approbation
& Privilège du Roi. In - 8°.
ON fe rappelle le fuccès des premiers Volumes
de ce Théâtre , ou plutôt , on n'a rien
à fe rappeler , ce fuccès dure encore , &
augmente tous les jours . Ce premier Théâtre
eft même , parmi tant d'excellens Ouvrages
du même Auteur , tous confacrés à l'éducation
, celui que beaucoup de perfonnes aiment
le mieux ; & nous ne parlons pas de
ceux dont la politique , affectant une fauffe
équité , ne loae les premiers Ouvrages des
Auteurs célèbres que pour décrier les derniers.
L'Auteur , il faut l'avouer , a reçu , avec
le talent d'écrire & d'émouvoir , celui d'infpirer
à l'enfance l'amour de la vertu , & à
l'âge mûr l'amour de l'enfance ; cette femme
illuftre a été douée du génie de l'éducation .
Dans quelques -uns de fes Ouvrages , des
critiques , produites par une diverfité d'opi-
E iij
102 MERCURE
nions & de fentimens qui devroit être plus
libre qu'elle ne l'eft peut - être , ont pu faire
de la peine aux amis de plufieurs Écrivains
célèbres , & même en général aux amis de la
paix , qui voudroient la voir régner au moins
dans la Littérature ; l'intérêt que ces Ouvrages
in pirent, étoir quelquefois troublé &
traveife par des intérêts contraires . Ici , rien
de femblable , tout eft pur & doux ; on ſe
livre fans mélange au plaifir de fentir &
d'aimer , & tien n'al ère l'intérêt dont on ſe
fent pénétré pour tent de perfonnages vertucux
, & pour l'Auteur qui les fait parler
& agir.
Ce volume ne contient que des fujets tirés .
de l'Écriture - Sainte , & n'en eft que plus
touchant. Agar , qui commençoit le premier
volume de l'ancien Theatre , rempli
d'ailleurs par des fajets profanes , Agar eft
reftituée à ce volume , auquel elle appar- .
tient.
On connoît la Mort d'Adam de Klopſtock ;
elle n'a jamais été jouée , mais elle a ététraduite
dans toutes les langues ; cette Pièce ,
de la plus grande limplicité , du plus grand
effet , & où tout ce qui caractérife ce fujet
unique & le diftingue de tout autre fujet ,
eft fi heureuſement faifi & développé ; cette
Pièce n'eft point d'ailleurs fans défauts ; ces
défauts , Mme de Genlis les relève avec beaucoup
de fagacité dans des notes , & les évite
& les remplace par des beautés dans une
imitation de la Pièce Allemande , qu'on
DE FRANCE. 123
trouve à la tête de ce volume , & qui en eft
la Pièce la plus confi térable ; elle a confervé
toutes les grandes beautés de l'Ouvrage de
Klopstock , cet intérêt attaché au cours du
foleil & à la forêt des cèdres derrière laquelle
il doit defcendre , l'enfant perdu &
retrouvé , qui fait dire à Seth : Réjouis toi
donc encore une fois dans ta vie , mon père.
L'apparition de l'Ange de la Mort , l'arrivée
de Cain , l'agonie d'Adam , & c.
Examinons quelques - uns des défauts que
Mme de G. relève dans Klopstock .
Acte premier , Scène troisième. Adam
annonce la mort à Seth , fon fils : « Tu es
homme , lui dit-il , je peux te dire tout.
Aujourd'hui je meurs.
33
"
A
» Cette manière , dit Mine de Genlis ,
» dont Adam déclare fa mort , annonce une
fermeté qui eft démentie par toutes les
terreurs d'Adam , terreurs théâtrales ,
qu'a dû néceffairement éprouver le pre-
» mier homme créé pour l'immortalité. «
2
&
Sans doute ces terreurs étoient néceffaires
, elles appartiennent effentiellement à la
fituation d'Adam , mais excluent - t'elles nécef
fairement ce trait de fermeté qui les précède ,
& qui rend le caractère d'Adam plus refpectable
? Eft- ce là un caractère qui fe dément ?
Même Scène. Adam envoie Seth prier
pour lui au tombeau d'Abel. « Il feroit plus
touchant & plus naturel , dit Mme de G. ,
que Seth , de fon propre mouvement ,
implorât le ciel pour fon père.
"
ןכ
"
Eiv
104
MERCURE
Cela nous paroît incontestable.
Les forties & les entrées ne font jamais
affez motivées dans la Pièce Allemande. C'eft
un defaut qui difparoît comme les autres
dans la Pièce Françoife..
Acte II , Scène troisième. Adain parle à
Sélima de tombeau. Sur quoi Selima lui
demande ce que c'eft qu'un tombeau ; Mme
de G. obferve , avec raifon , que Sélima doit
avoir vu mille fois le tombeau d'Abel.
Scène quatre. A l'arrivée de Cain , Adam
renvoie Sélima ; elle a entendu le ton &
les propos farouches de Caïn , elle fort cependant
fans témoigner de l'effroi ou du
moins de l'inquiétude , ce qui n'eſt pas naturel
, comme l'obſerve Mme de G.
}
Scène cinq. Caïn fait à fon père des reproches
vagues de lui avoir donné une exiftence,
devenue malheureuſe depuis fon crime
; il devoit , dit Mme de G. , reprocher à
fon père de lui avoir préféré Abel , & attri
buer à cette préférence tous fes malheurs ,
c'eft ce qu'il fait fi bien dans le Poëme de la
Mort d'Abel , de M. Geffner , c'eſt ce qu'il
fait dans Mme de G., & , que le reproche foit
jufte ou non, il renferme toujours une leçon
morale qui peut être utile à plus d'un père.
Ibid. Je veux te maudire. « Le caractère &
la fituation de Cain , dit Mme de G. ,
» donnent une grande énergie à ces mots.
» Caïn maudit , doit regarder une malédiction
comme une cruelle vengeance. Re-
» marquons ici que dans quelque Ouvrage
DE FRANCE.
105
7
"3
» que ce puiffe être , l'excès de la fureur &
» de la férocité ne pourroit fe fupporter en
» action préfente . Par exemple , on frémit
lorfque Cain dit à fon père : Je veux te
maudire ; mais cette fureur n'eft pas
pouffée affez loin pour infpirer une hor-
» reur mêlée de dégoût ; on frémit feule-
» ment ; on craint que de la menace Caïn
» ne paffe à l'effet ; on fent que Caïn ne la
» répète deux fois , cette menace , que parce
» qu'il n'ofe prononcer la malédiction : on
>>
le voit furieux , retenu , combattu , &
» l'on trouve , avec raifon , une grande
» beauté dans ce peu de mots : Je veux te
maudire. Si Caïn difoit : Je te maudis , on
» feroit révolté , & l'horreur fe changeroit
» en dégoût. Je crois qu'on ne peut préfen-
» ter au Théâtre une action faite pour révolter
la Nature , que lorfque le perfonnage
qui en eft capable ne la commet
qu'en s'expofant ou fe livrant à la mort ;
alors fon danger , ou le facrifice qu'il fait
» de fa vie , donne à l'action un certain air de
» grandeur qui en fait fupporter l'atrocité. »
Cette réflexion nous paroît importante
pour le Théâtre , & en général pour la connoiffance
du coeur humain ; nous croyons y
trouver auffi la juftification de l'imprécation
violente de Mélanie contre fon père , imprécation
que quelques perfonnes ont trouvés
révoltante :
Et s'il t'ofe invoquer au jour de fon trépas ,
Rejette la prière & ne l'exauce pas.
Ev
706 MERCURE
Mais il faut confidérer que Mélanie eft dans
le delire du défefpoir , qu'elle a fait le facrifice
de tout, & de l'amour, & du bonheur &
de la vie ; qu'elle meurt victime de l'inflexibilité
d'un père dénaturé ; qu'auffitôt que la
violence de fa douleur lui laiffe le moment
de la réflexion , elle défavoue ce mouvement
forcené , qu'elle en demande pardon à Dieu
& à fon père ; & qu'ainfi ce qui pourroit
révolter dans ce vou échappé à la fureur ,
mais révoqué à l'inftant par la tendreffe &
le refpect , eft précisément ce qui forme une
beauté du premier ordre , parce que c'eft ce
qui peint le mieux le défordre de l'efprit &
les tranfports de l'âme.
»
"
Caïn finit par maudire Adam. « Cette
» horrible malédiction qu'il donne à fon
père fur le bord de fa tombe , dit Mme
» de G. , eft d'une atrocité dégoûtante , &
détruit tout l'effet de ce beau mouvement
» d'Adam : Viens donc , je veux te montrer
» où tu maudiras ten père ; viens , voici le
tombeau de ton père ; je mourrai au-
» jourd'hui. On s'attend à voir frémir Caïn ,
» à voir les remords fuccéder à la fureur ,
" & cette attente trompée produit le fenti-
» ment le plus défagréable ."
"
Il eft certain que Klopftock ne devoit pas
laiffer fans effet un mot auffi éloquent que
celui qu'il met dans la bouche d'Adam ; il
femble qu'il n'en ait pas fenti tout le mérite
, puifque ce mot ne défarme pas Cain.
« Un autre défaut de cette Scène , conDE
FRANCE. 107
» tinue Mme de G. , c'eſt que Seth y eft abfolument
déplacé ; il eft bien peu naturel
» que ce fils fi tendre entende trois fois
» maudire fon père mourant , fans dire une
feule parole. Cette Scène cût eu un degré
d'intérêt de plus , fi avant l'arrivée de Caïn ,
» Adam , au dernier jour de fa vie , eût témoigné
quelque fentiment de compaffion
" pour cet infortuné . »
33
و د
ود
Nous n'avons pas befoin de dire que chacune
de ces critiques indique une correction
dans la Pièce moderne.
A la fin du fecond Acte , Adam refte endormi
fur le Théâtre , « de manière , dit
» Mme de G. , que la Scène est toujours
occupée , & il faut néceffairement qu'elle
foit vuide dans un entre- Acte . » ""
Cela eft d'ufage fans doute , mais cela eftil
donc fi néceffire ? Chez les anciens , le
choeur , fans avancer l'action , continuoit
l'intérêt , & formoit les entre - Actes d'une
manière plus convenable peut - être qu'un
coup d'archet . Il s'occupoit des objets dont
fe formoit l'intérêt , & des perfonnages fur
lefquels repofoit cet intérêt. Il nous femble
qu'un perfonnage endormi für la Scène ,
pourvu que ce fommeil eût quelque rapport
avec l'action , auroit auffi le mérite de continuer
l'intérêt fans exiger aucune attention ,
& qu'il rempliroit ainfi tout ce qui doit conftituer
un entre - Acte , interruption d'action
& continuation d'intérêt.
{E vj
108 MERCURE
Acte III , Scène feconde . Éve eft tranf
portée de joie , elle a retrouvé fon fils Sunim ,
qui étoit égaré depuis quelques jours . " Cette
joie forme en ce monent , dit Mme de
"9
1 » G. , un contraſte fort théâtral ; l'idée de
» cet enfant perdu & retrouvé , eſt agréable
» & ingénieuſe , mais elle produit ici peu
» d'effet , parce que dans le cours de la Pièce
» on n'a dit qu'un mot de lui , & qu'Adam
» n'a pas témoigné pour cet enfant la ten-
» dreffe qui feule auroit pu rendre ce dé-
» nouement intéreffant. »
Il naît encore de cette obfervation un précepte
important pour le Théâtre , celui de
motiver les incidens & de préparer les effets.
Beaucoup d'effets manquent abfolument
fans qu'on en voye toujours la raiſon ,
on la trouveroit le plus fouvent dans ce défaut
de préparation. La Pièce Françoiſe nous
montre d'abord tous les enfans d'Adam occupés
de la perte d'Éliel , du defir & de l'efpérance
de le retrouver ; Adam , moins
porté à l'efpérance dans ce jour de douleur
& de mort, déplore cette même perte , croit
qu'il ne reverra plus Éliel , & ce n'eft pas
de toutes les circonstances de fa mort , la
moins douloureufe. Ce fils étoit celui qui
reffembloit le plus à fon cher Abel , trait
précieux , & qui ne devoit pas échapper à
un efprit plein de fon fujet ; auffi le retour
d'Éliel eft- il un bien plus grand événement ,
& fait-il un bien plus grand effet dans la Pièce
Françoife que dans la Pièce Allemande.
DE FRANCE. 100
Scène troisième . Éve apprenant qu'Adam
va mourir , demande à mourir avec lui.
⚫ Mme de G. juge que ce n'eft pas affez . Éve,
qui a féduit Adam , Éve , caufe du malheur
du genre- humain , devroit dans cet
» inftant fe reprocher avec plus d'amertume
» que jamais la faute qui lui coûte fi cher ;
» il eft inconcevable que l'Auteur ne lui ait
→→ pas donné les remords que la vûe d'Adam
" expirant doit renouveler en elle avec tant
» de force . L'Auteur du Poëme de la Mort
d'Abel , cet Auteur fi rempli de fentiment
» & de vérité , a fu peindre Éve avec les
» couleurs qui la repréfentent telle qu'elle
devoit être après fa chûre : on la voit tou
jours , dans ce charmant Ouvrage , accablée
de regrets , pénétrée de remords ,
» fouffrant doublement de fes peines & des
» maux de ce qu'elle aime , parce qu'elle fe
les reproche fans ceffe , & ne les attribue
» qu'à fa faute.
N
'22
L'Auteur de la Pièce Françoife corrige en
conféquence M. Klopftock par M. Geffner,
& donne à Éve des remords intéreffans .
La Pièce Allemande finit par ces mots
d'Adam : O mort ! je te fens ! je meurs.
On voit que l'Auteur étoit occupé du
morte morieris de l'écriture.
La Pièce Françoiſe finit ainfi :
Omon Dieu ! protège mes enfans .... par :
donne-moi..... je meurs.
Il m'a femblé , dit l'Auteur , que le père
110 MERCURE
» des hommes devoit , en expirant , implo-
» rer la clémence du ciel pour le genrehumain
& pour lui . »
Au refte , fi Mme la Comteffe de G. découvre
avec fagacité les défauts de fon original
, elle en fent & en fait fentir bien vivement
les beautés , & les rend d'une manière
qui les embellit encore.
Mais parlons de Pièces qui lui appartiennent
plus en propre.
"
Dans la Pièce d'Ifaac , elle a tour tiré de
fon fujet & de fon genie , & rien de ceux
qui ont traité ce fujet avant elle. La Pièce du
P. Brumoy , qui a eu quelque réputation
dans les Collèges , lui paroît infipide & extravagante.
« Il a imaginé d'introduire If-
» maël dans cette Pièce ; des entretiens écou-
» tés & mal compris , & une infinité de
» petits moyens de ce genre , perfuadent à
Ifmael que c'est lui que fon père veut facrifier
; invention qui ne produit que des
» Scènes également ennuyeufes & languiffantes.
Cependant on trouve dans cette
» Pièce une idée ingénieufe & une fituation
» intéreffante , mais dont l'Auteur n'a pas
fu tirer parti. Abraham rencontre Ifaac
endormi , & il eft tenté de faifir ce mo-
» ment pour lui donner la mort ; mais réfléchiffant
que c'eft pour fon Dieu qu'Ifaac
doit périr , il ne veut pas qu'il expire fans
» connoître qu'il eft facrifié.
99
"
"
"
Ifaac meurt pour fon Dieu, faut- il donc qu'il l'ignore !
DE FRANCE. III
Quant à Ifmaël , la critique de Mme de
Genlis tombe plutôt fans doute fur la manière
dont il eft employé par le P. Brumoy,
que fur fon introduction dans la Pièce , où
elle pourroit faire à peu près le même effet
que l'arrivée de Cain dans la Mort d'Adam.
Ifmael a été jaloux d'Ifaac comme Caïn l'a
été d'Abel ; il croit avoir à fe plaindre d'Abraham
plus encore que Caïn n'avoit eu à ſe
plaindre d'Adam ; il eft profcrit comme
Cain ; il arrive comme lui dans un jour de
douleur , dans un moment où il ne peut que
porter le trouble dans l'âme de fon père , &
qu'augmenter l'horreur de fa fituation . Quoi
qu'il en foit , Mme de G. n'a pas eu beſoin
de cette reffource , & elle a bien fait de ne la
pas employer , parce qu'Ifmaël auroit pu pa-.
roître une répétition du Caïn de la Mort
'd'Adam .
Le défaut principal de ceux qui avoient
traité cè fujet , venoit de la promptitude &
de la facilité avec lefquelles Abraham ſe décidoit
au terrible facrifice qui lui étoit commandé.
Pour le peindre réfigné , on anéantif
foit en lui le caractère paternel , & c'eft ce
caractère feul qui peut intéreffer. L'écriture ,
à la vérité , ne peint que la réfignation ; mais
l'écriture ne dit pas tout , & il n'eft pas défendu
d'interprêter fon filence , pourvu que
ce foit de la manière la plus conforme à la
Nature. Mme de G. , à qui aucun des traits
touchans qu'un caractère ou qu'une fituation
peut fournir , n'échappe jamais , a ima112
MERCURE
giné les contraftes les plus ingénieux & les
plus naturels ; le jour où le fatal facrifice eft
exigé , eft celui de la naiffance d'Iſaac ; c'eff
un jour de fête pour la famille , on le célèbre
par un facrifice folemnel , mais bien
différent ; Ifaac lui - même , au lever de l'aurore
, a choifi un agneau nouvellement né ,
d'une blancheur éclatante ; & après l'avoir
enchaîné de fleurs..... il s'eft écrié: « Une victime
innocente & pure fera dans ce jour
offerte au Seigneur , & jamais facrifice
» n'aura paru plus touchant à les yeux.... En
parlant ainsi , Haac fembloit in piré.... Il
rappeloit les Auges defcendus du ciel pour
» annoncer fa naiffance. »
99
»
Ifaac difoit à Abraham , dans le tranſport
de fa joie & de fa reconnoiffance : Jefuis
trop heureux pour pouvoir être ingrat. Abrahain
, dans le même tranfport , difot à
Dieu : « En célébrant le jour de la naiffance
» d'Ifaac , je célèbre le plus précieux de tes
bienfaits. » La réponse à ce concert de
louanges , à cet hymne de reconnoiffance eft
d'exiger le facrifice d'Ifaac.
*39
Une mère telle que l'Auteur , ne pouvoit
oublier de placer une mère dans un tel fujet
; elle a fenti tout le parti qu'on pouvoit
tirer de la douleur de Sara , qui ne paroît
point dans la Pièce collégiale du P. Brumoy.
Malheureufe Sara , dir Abraham , tu prépares
une fête ! » Ifaac , qui croit toujours
qu'on va immoler l'agneau qu'il a choifi ,
préfente lui-même à fon père le couteau ſa
DE FRANCE. 113
"
cré ; il apprend fon fort & celui d'Abraham:
Ole plus infortuné des pères ! s'écrie -t'il ;
» maintenant , hélas ! c'eft fur vous feul que
» je pleure ! ..... Donnez moi cette main
tremblante , que je l'arrofe de mes larmes ;
qu'elle me béniffe encore une fois avant
» de me percer le fein ! .... Vivez pour con-
» foler ma malheureuſe mère ......
30
"3
ABRAHA M.
» La confoler , hélas ! ..... le meurtrier de
fon fils en auroit-il le droit ?
Tandis qu'Abraham balance ou diffère au
moins , & qu'Ifaac l'encourage , Sara furvient
, elle s'étonne & fe plaint du retardement
du facrifice , qui retarde le refte de la
fête ; c'eft toujours le même art des contraftes.
Ifaac l'embraffe : Mon fils , lui dit
Sara , tu parois attendri , tes yeux font
remplis de larmes ! .....
39
"
64
ISA A C
» C'est la tendreffe qui les fait couler.
Voilà une de ces équivoques heureuſes ,
qui , felon la remarque de l'Auteur fur un
mot femblable de Klopftock , étoient fort
du goût des Grecs , & qui produiſent toujours
un grand effet. C'eft , dans un autre
-genre , le mot d'Agamemnon'à I higénie :
Vous y ferez, ma fille ! Et celui d'Oreſte à
Egyfte : Cette cendre eft à vous.
I'S A A C.
^ Avez- vous été toujours, fatisfaite des té-
-
114
MERCURE
moignages de mon amour , de ma reconnoiffance.....
N'ai -je pas eu quelques torts
» involontaires ?.... Ah ! s'il étoit vrai !.....
" Oubliez - les , pardonnez - moi ..... O ma
mère , béniffez votre fils ! .....
SARA.
» Eh ! cette bénédiction que tu defires ......
» je te la donne dans tons les inftans de ma
» vie !..... Allez , Abraham , allez. En immolant
la victime , penfez l'un & l'autre à
» l'heureufe Sara. "
99
Encore un coup , que de goût & que
prit dans ces contraftes !
"
d'ef-
Ifaac dit adieu à fa mère , & Sara , reftée
feule , commence à s'inquiéter. « De quel
» ton il m'a dit adieu ! le fon touchant de
» fa voix retentit encore à mon oreille.... Et
» pourquoi cet adieu ? Ils vont revenir....
» Tout mon coeur s'eft ému ! ..... & ma raifon
ne peut furmonter ce trouble inconcevable
qu'il m'a laiffé.... Chaque fouvenir
, chaque réflexion accroît mon inquié-
» tude..... Il pleuroit , fa main trembloit en
» ferrant la mienne.... Abraham étoit pâle ,
» interdit...... Ifaac m'a dit un adieu fi dou
» loureux !.... »
"
!
Un ferviteur d'Abraham défabuſe & inf- .
ruit Sara , qui s'évanouit de douleur ; quand
elle rouvre les yeux , elle fe trouve feule
avec Abraham , le facrifice eft confommé.
Reproches de la part de Sara , juftification
d'Abraham , ou plutôt adreffe de fa part
•
DE FRANCE. IIS
pour amener Sara , fans un faififfement nouveau
, à un grand événement. Cette Scène eft
longue , nous ne difons pas qu'elle le foit
trop , mais elle l'eft ; un Italien , un Eſpagnol
, un Anglois même pourroit l'écouter
avec intérêt , mais nous craindrions qu'au
théâtre l'impatience Françoife n'eût quelque
peine à la foutenir . En genéral, nous ne pouvons
fouffrir qu'on laiffe long-temps un perfonnage
intéreffant dans une fituation pénible
, quand on peut l'en tirer d'un mot . Ce
mot , Abraham ne veut le dire qu'à propos :
la Pièce ne devoit pas être privée de l'expreffion
éloquente de la douleur maternelle
de Sara ; il falloit , pour l'intérêt même du
dénouement, que Sara eût fenti fon malheur
& qu'elle eût appuyé fur fa fituation . « Refpectez
le ciel ! lui dit Abraham , qui craint
» que fon défefpoir ne la rende coupable.
$3
99
""
SARA.
Malgré la douleur qui m'égare , je ré-
» vère & j'adore l'Auteur de mon être.....
hélas ! il a connu ce coeur déchiré , ce
» coeur maternel ... Ce n'eft pas à moi
qu'il a demandé l'affreux facrifice, que tu
as pu, confommer. »
33
Ce mot eft connu ; mais on croit l'entendre
ici pour la première fois , c'eft prefque
l'avoir créé que de l'appliquer ainſi . Obfervons
que ces fortes d'applications de mots
connus, font la chofe qui réuffit le plus rarement
dans nos Pièces Dramatiques ; fouvent
116
MERCURE
elles n'y font qu'un effet ridicule , parce que
les Auteurs ne favent que les plaquer & les
coudre groffièrement. Ce trait peut leur apprendre
à les préparer & à les motiver.
Une autre attention de cette Scène eft de
faire partager à Sara le mérite de la réfignation
d'Abraham . Ce motif eft d'une piété
convenable au fujet , & qui devient touchante
dans l'exécution. Abraham amène
Sara jufqu'à ce mot : Je mefoumets . Il s'écrie:
O mon Dieu ! tu l'entends ! elle fe feumet
! elle participe au mérite du facrifice
» que je viens de t'offrir ! elle fe foumet !...
Sara ! crois tu que la puiffance du Seigneur
foit bornée ?.... Il peut ramener la joie
» dans ton coeur.
SARA.
» La joie ! .... il me l'a ravie pour toujours.
ABRAHA M.
Tu peux l'invoquer & tout at-
» tendre de lui .....
SARA.
» Eh ! que pourrois- je lui demander ? Je
» n'ai plus de fils.
ABRAHAM.
» Demande-lui le prix de ta résignation :
» tu feras exaucée......
Ici tout s'explique , Ifaac va lui être rendu,
Beau mouvement de la reconnoiffance de
DE FRANCE. 117
Sara , qui tombe à genoux , & femble craindre
de revoir fon fils avant d'avoir rendu
grâce à Dieu fur la parole d Abraham : « O
simon Dieu , je renais !..... Avant de revoit
» mon fils , avant d'entendre fa voix , de le
ferrer dans mes bras , je veux t'offrir
» l'hommage de ma reconnoiffance . »
Jofeph reconnu par fes Frères. Sujet plus
touchant encore dans l'écriture que le fácrifice
d'Ifaac . On retrouve ici ces contraftes
heureux dont Mme de G. a fi bien l'intelligence
. Un Phaféar , perſonnage d'invention ,
veut fe venger d'un frère ingrat dont il a eu
à fe plaindre ; Jofeph veut le ramener à des
fentimens plus doux. Phaléar lui dit : « Si ,
comme moi , vous aviez été indignement
» trahi par un frère..... » Joſeph répond :
" Phaféar ! .... mais enfin votre frère n'a
» point attenté fur votre vie. »
Quelle convenance fine , & quel goût
dans cette exclamation & dans la réticence
qui la fuit!
L'écriture n'explique pas tout ; mais le
reſpect dû à ce Livre facré oblige d'expliquer
, de la manière la plus naturelle & la
plus noble , ce qui peut être rèfté fans explication
. Quand Jofeph fait mettre la coupe
dans le fac de Benjamin , l'écriture ne nous
dit pas quel eft fon motif; mais nous ne
devons pas croire que ce fût feulement d'embarraffer
& d'affliger un moment Benjamin
& les fils de Lia ; le motif qu'on lài donne
ici eft de retenir Benjamin en Egypte , & de
118
MERCURE
le féparer de les frères , dont il craint pour
cet autre enfant de Rachel la haine & l'envie
, après en avoir tan fouffert lui- même.
Cette folution eft ingénieufe & naturelle ,
digne de la bonté prévoyante de Jofeph. La
Scène de la reconnoiffance eft ce qu'elle doit
être , noble & touchante , fai ant verſer des
larmes de tendreffe & de joie ; les remords
des frères font pénétrans , & méritent toute
la confiance de Jofeph. La générofite de Jofeph
touche Phafear , qui abjure la vengeance
, & le réconcilie avec fon frère ,
comme Jofeph avec les fiens .
Ruth & Noëmi. Dans cette Pièce , Booz
& Ruth conçoivent de l'amour l'un pour
l'autre , & cet amour naiffant , qui dans le
coeur de Booz fe confond avec la bienfaifance
, & dans le coeur de Ruth avec la reconnoiffance
, eft pur & vertueux comme les
motifs qui le font naître ; on le reconnoît
cependant à fon agitation , à fes inquiétudes ,
à fes délicateffes , à mille détails piquans &
intére ffans qui caractériſent cette paffion timide
& ardente. On en peut juger par ce
monologue de Ruth ; elle vient d'avoir avec
Booz un entretien , où il lui a fait des queftions
qu'un intérêt tendre pouvoit feul dicter
, & où toutes fes réponſes ont paru
émouvoir Booz.
Ruth le regarde fortir , & rêve un inftant,
Il a cru un moment que mon mari vivoit
encore . De quel ton il s'eft écrié :
» Qu'entends je ? Vous êtes mariée ?.... Eh !
DE FRANCE. 119
3
"2
» que lui importe ? ..... Sa voix etoit trem-
» blante ; fon air , fes regards m'ont caufé
un faififfement ! c'eft qu'il étoit furpris ,
il me trouve fi jeune ! ... ( en foupirant. )
Oui , il n'étoit qu'étonné ..... Voilà tout.....
» Allons , travaillons ! .... Qu'il fait chaud
aujourd'hui , je me fens dejà laffe , je puis
» à peine me foutenir , je vais me repofer
» un peu avant de me mettre à l'ouvrage.
» ( Elle s'affiedfur une pierre & tombe dans ,
"
"
la rêverie. Après un moment de filence :)
» Je voudrois favoir ce que ma mère penfe-
» roit de sela ! .... Mais je ne pourrois lui
» donner l'idée du ton & de ce regard qui
» m'a tant frappée !.... Et puis , quand j'ai
» dit que j'étois veuve , comme fon vilage
» a changé tout d'un coup .... Il y avoit de la
joie dans les yeux , cela eft sûr.... Ah ! Gfi
» ma mère eût pu le voir , elle me diroit ce
» que j'en dois penfer ... Eh bien , je ne fais.
"
ม
pas fi j'oferai conter ce détail à ma mère ! ....
C'eft une folie ! .... Il vaut mieux n'en
point parler.... j'ai le coeur trifte.... je fuis
fatiguée.... fatiguée à mourir.... be foleil
eft fi ardent ! .... ( Elle tombe dans une profonde
rêverie. )
Ce n'eft pas là peindre l'amour , c'eft le
montrer.
On trouvera peut - être cet amour fing
Ker , parce qu'on eft dans le préjugé que
Booz étoit vieux , les figures de la Bible le
repréfentent ainfi , & M. de Florian , dans
fa Paftorale de Ruth , couronnée à l'Acadé
120 MERCURE
mie Françoile , a fuivi fur cela l'idée commune.
Mme la Comteffe de G. obferve que
l'écriture ne parle point de l'âge de Booz ,
elle autorife cependant l'idée qu'il n'étoit pas
jeune ; car Booz loue Ruth de ce qu'elle n'a
point été chercher pour maris des jeunes
gens ; auffi Mme de G. conclut - t'elle qu'il
femble , d'après l'expofition des faits , que
Ruth étoit dans la première jeuneffe , &
Booz d'un âge mûr. Or , nous trouverions
dans des Pièces , même profanes , des exemples
heureux d'amours avec la même difproportion
d'âge , témoin la Pupille.
La tendre le réciproque de Noëmi & de
Ruth eſt aufli d'un intérêt dont on peut voir
la fource dans certe Épître Dedicatoire , Gi
fimple & fi aimable.
A PAMELA.
" Lorfque je vous ai lu l'hiftoire de Ruth ,
» vous avez été ſur - tout frappée de ces
» mots : Par tout où vous demeurerez j'y
» demeurerai ; votre peuple fera mon peuple
» & votre Dieufera mon Dieu. Vous avez
priée de faire une Comédie fur ce fujet ,
» & de vous la dédier ; ainfi , mon enfant ,
» cette Pièce vous appartient ; perfonne ne
» peat juge mieux que vous fi j'ai peint avec
32
vé iré la reconnoiffance, & l'a tachement
» que doivent infpirer les foins & la tendreffe
d'une mère d'adoption . Si vous
» trouvez que Ruth , lorfqu'elle parle de
Noëmi , s'exprime comme vous fentez ,
» je "
"
DE FRANCE. 121
» je ferai fatisfaite de mon ouvrage.
Et voici comment Ruth parle de Noëmi.
Booz.
" Dites-moi , Ruth , avez-vous le projet
» de vous fixer à Bethleem ?
RUTH.
" Oui , Seigneur , ce pays eft celui de ma
mère , il eft devenu le mien.
Booz.
» Vous l'aimez uniquement votre mère?
» Je le dois.
ور
Кути.
Booz.
Qu'elle eft heureuſe ! .... d'avoir une fille
» telle que vous ! A quoi vous occupez-
» vous l'une & l'autre ? Quel genre de vie
» menez - vous ?
RUTH.
» Durant le jour je vais glaner , & nous
» filons le foir , & fouvent bien avant dans
» la nuit , moi fur - tout ; car lorfque ma
» mère eft couchée , fi l'ouvrage nous preffe ,
je me relève doucement , je rallume notre
lampe , & je travaille jufqu'au point du
» jour.... En filant je vois dormir ma mère ,
» je pense que c'eſt pour elle que je travaille ,
» qu'à fon réveil elle me bénira , & la nuit
» s'écoule doucement.
و د
No. 38 , 17 Septembre 1785. F
T22 MERCURE
99
Booz.
» Le ciel .... ne laiffera point fans récom
penfe tant d'innocence & de vertu.
99
RUTH.
Qu'il me conferve ma mère ! .... »
La Veuve de Sarepta , ou l'Hofpitalité
récompenfée. Cette Pièce n'a qu'un Acte , &
cet Acte eft bien court ; c'eft cependant la
Pièce de ce Recueil que quelques perfonnes
préfèrent aux autres , & nous ne nous éloignons
pas de cette opinion ; dans ce petit
Ouvrage , tout eft intérêt , fentiment &
vertu ; la Scène eft ouverte par un enfant
malade & languiffant , & fa mère , accablée
de douleur , qui cherche en vain à le ranimer.
La terre eft frappée de féchereffe & de
ftérilité , le ciel eft d'airain . La Veuve , après
avoir regardé fon fils de l'oeil inquiet d'une
mère , dit à part
26
Comme il eft pale abattu ! pauvre en-
» fant ! .... (haut. ) Mon fils , ne trouves- tu
pas ce matin l'air plus frais , le temps plus
» ferein qu'à l'ordinaire ?
L'ENFANT.
Je refpire avec peine , & déjà le foleil
me paroît brûlant,
LA VEU V E.
Voudrois- tu te promener dans le bois ?
DE FRANCE.
723
L'ENFANT.
» Je ne faurois marcher.
LA VEUVE., ( à part. )
» Hélas !
L'ENFANT.
" Ma mère , quand verrons- nous donc de
» la verdure & des fleurs ?
+ T
Ici la mère fait la deſcription du fléau qui
ravage les campagnes . L'Enfant reprend.
Ma mère , je ne verrai donc plus de
» printemps.
"
LA VEU VE,
» O mon fils !.....
L'ENFAN T.
Je me rappelle encore ce temps heureux
où les arbres étoient fi verds & la
prairie fi belle ! .... Je n'oublierai jamais
» cette fontaine qui tomboit du haut des
» rochers ; elle étoit là , près de notre cabane
, elle a difparu ; le rocher feul eft
» refté ! & quand je le regarde , il m'attriſte...
» Er ces fleurs que je cueillois avec tant de
plaifir..... & notre vigne maintenant aban-
» donnée , & nos brebis....
"
95
LA VEUVE,
Hélas , cher enfant ! tu connois déjà des
Fij .
124
MERCURE
{
» maux qu'on ignore à ton âge , les regrets
» amers , les fouvenirs douloureux ....
L'ENFAN T.
Ma plus grande peine , c'eft de me rap-
» peler que vous étiez autrefois entourée
de femmes qui travailloient avec vous ,
» qui vous fervoient..... maintenant vous
êtes feule....
93
ود
"
LA VEU V E.
Eh ! ne fuis- je pas avec toi ? .... Ne me
tiens- tu pas lieu de tout ?
L'ENFAN T.
» Si je pouvois vous aider dans vos tra-
» vaux. J'en ai l'âge , & n'en ai pas la force....
33
LA VEU VE.
Quoi , tu me plains , tu t'attendris fur
» mon fort , toi , feul objet de mes inquié
» tudes !.. O mon enfant ! je puis encore être
heureufe fi le ciel te rendoit la fanté....
L'ENFAN T.
» Vous pleurez .... vous n'efpérez donc pas ,
ma mère , que je puiffe guérir ? ....
LA VEUVE.
" Que dis-tu ? .... Ah ! fi j'en doutois , com-
❤ment me feroit - il poffible de fupporter
, la vie ? » "
Un orage furvient , il faut regagner la ca
DE FRANCE 125
bane , l'Enfant peut à peine marcher , la
mère ne peut le porter. Il nous femble que
c'eft par cette fimplicité touchante , par ces
tableaux vrais de la Nature , que les Pièces
Grecques font fur-tout recommandables ,
& produifent de fi grands effets .
ود
A
On entend des gémiffemens , un Vieillard
paroit , il fouffre , il demande du fecours ;
la Veuve n'a pour tout bien qu'un peu
d'huile & de farine qu'elle conferve pour
fon fils. N'importe , dit - elle en voyant
pâlir le Vieillard , je ne le laifferai point
» périr ; ce lin que j'ai filé, & què je comptois
» vendre demain , j'irai aujourd'hui même
» le porter à Sarepta , j'en aurai quelques
» alimens pour mon fils , & cette nuit je ne
» me coucherai point , je veillerai juſqu'au
» jour..... Mais fi mon fils en s'éveillant fe
trouvoit preffé de la fain ! ..... mon coeur
» eft déchiré.... »
Cependant le Vieillard , près d'expirer ,
redouble fes plaintes & fes inftances ; la
Veuve ne réfifte plus , elle court chercher
ce qui lui refte .
" Et cette femme eft Sidonienne ! s'écrie
le Vieillard , qui n'eft autre que le Prophète
Élie, que de vertus naturelles ! ... O Dieu !
"
CA
daigne élever jufqu'à toi ce coeur fi digne
» de te connoître.... Daigne répandre ta di-
» vine lumière & tes bienfaits fur cette ca-
» bane hofpitalière ! ....
33
Cette femme , défabuſée des idoles de fon
pays , cherchoit de bonne-foi , & avec un
Fril
126 MERCURE
coeur pur . le vrai Dieu. En rentrant dans fa
cabane , elle trouve fon fils mort ; elle revient
éplorée.. " Arrête , dir Élie , écoutemoi....
Un pouvoir furnaturel me rend
P. toutes mes forces ! .... O mère déſolée ,
» reconnois , invoque avec moi le Dieu
» d'Ifraël.
LA VEU V E.
» L'invoquer !... & mon fils eft mort....
É LII.
Il peut lui rendre la vie.
LA VEUVE , (Se précipitant àgenoux. )
» Dieu !..... ô Dieu ! .....
É
LIE.
Être Éternel & Tout - puiffant , écoute
la voix d'Élie & les gémiffemens de cette
» mère infortunée ! daigne à la fois lui don-
» ner la lumière & lui rendre le bonheur ! ...
ces
Cette prière eft exaucée , l'enfant eft rendu
à fa mère , & , de plus , le fléau ceffe pour
elle. «Ces vafes , lui dit Élie , qui ne conte-
» noient qu'un foible refte de farine & .
d'huile , confervé pour votre fils
» vafes que l'hofpitalité généreufe daigna
» me facrifier , font maintenant remplis , &
» tant que durera la famine , ils fourniront
» à la fubfiftance de votre fils , à la vôtre &
à celle de tous les infortunés qui viendront
vous implorer.:
"
DE FRANCE. 447
»
LA VEU. V. E.
O ciel ! ah ! pouvant les fecourir , c'eft
» à moi déformais à les aller chercher. "
On ne peut certainement rien voir de
plus touchant ni de plus moral.
S'il eft permis de comparer un fujet facré
avec un fajet profane , cette Pièce nous paroît
avoir beaucoup de rapport avec l'Alcefte
d'Euripide , qui eft auffi l'hofpitalité récompenfée.
Alcefte eft morte ; Hercule arrive
chez Adinète , qui lui cache fa douleur , de
peur qu'Hercule ne cherche une autre maifon
, & qui remplit envers lui tous les devoirs
de l'hofpitalité. Hercule apprend , par la
voix publique , la mort d'Alcefte & le défelpoit
d'Admete. Quoi , s'écrie- t'il , ami
généreux , c'est au moment même où les
Dieux t'accablent ainfi , que tu te montres
fi pieux & fi bienfaifant ! tu dévores ta douleur
pour ne pas affliger ou éloigner un ami !
Si je fuis Hercule , une telle magnanimité
ne refera pas fans récompenfe . Il difparoît,
& revient accompagné d'une étrangère voilée,
pour laquelle il demande auffi l'hofpitalité
au malheureux Admète ; cette vûe ne fait
que redoubler la douleur d'un coeur encore
trop plein d'Alcefte. Eh bien ! s'écrie Hercule
, apprenez donc que le fils de Jupiter
fait être reconnoiffant ; il lève le voile , cette
femme eft Alcefte , il avoit été la chercher
jufques dans les enfers , il l'avoit enlevée au
tyran des morts , & il la ramenoit à un masi
Fiv
418 MERCURE
fi digne d'elle. On ne peut trop montrer
ainfi aux hommes la récompenfe de la vertu
& de la bonté..
Le retour du jeune Tobie , dernière Pièce
de ce Recueil, Le Livre de Tobie eft le plus
touchant qui foit dans l'Écriture - Sainte ;
c'eft la peinture la plus aimable des moeurs
patriarchales , & le tableau le plus intéreffant
de la vertu éprouvée par le malheur
& recevant enfin fa récompenfe. Ce tableau ,
loin d'être affoibli dans la Pièce de Mme de
G., eft encore animé par la forme dramatique
; il eft plein d'intérêt , de mouvement
& de vérité ; on voit penfer , parler , agir les
perfonnages , on eft dans la maifon de Tobie ;
les caractères font bien conçus & bien traces
; Tobie eft le plus parfait modèle de la
vertu ; fa femme a un mêlange piquant des
erreurs de l'imagination , des travers de l'efprit
, des difparates de l'humeur & des tendreffes
d'un bon coeur ; elle eft ce qu'il faut
qu'elle foit pour éprouver la vertu de Tobie ,
pour faire fortir par le contrafte , la douceur
inaltérable , la patience , la réfignation
qui forment fon caractère , fans cependant
qu'elle tombe dans l'inconvénient de choquer
& de déplaire. Ce caractère ainſi conçu ,
eft très- dramatique , il mêle une teinte agréable
& très-vive de comique au pathétique ,
pénétrant du fujer. Mme de G. s'applaudit ,
avec raifon , d'avoir fuivi fcrupuleuſement
l'Écriture dans les traits dont elle peint cette
femme ; cet aveu ne doit rien lui dérober de
DE FRANCE. 129
la gloire de l'invention ; ce ne feroit pas lui
rendre juſtice de ne pas reconnoître qu'elle,
a beaucoup ajouté aux traits que l'Écriture
lui fournilfoit ; mais c'est toujours en fuivant
le genre que l'Écriture lui indiquoit , &
en faififfant le caractère ter qu'il y eft annoncé.
Rien ne la pouvoit confoler ; mais for
» tant tous les jours de fa maiſon , elle re
gardoit de tous côtés , & alloit dans tous
les chemins par lefquels elle efpéroit qu'il
pourroit revenir , pour tâcher de le décou-
» vrir de loin quand il reviendroit . »
2
"
"
K
Ce trait fourni par l'Écriture , étoit trop ,
touchant pour n'être pas confervé ; Mme de
G. avoit trop de goût pour ne le pas employer;
mais qu'Anne , qui vient de quereller
fon mari fur fon amitié pour le fage
Éliphas , qui vient de jurer qu'elle quittera
la maifon s'il y remet le pied ; qu'Anne , au
premier mot du retour de fon fils , fe jette
au cou de Tobie , que ce foit Éliphas qu'elle
prenne par le bras & qu'elle entraîne , en
Tappelant fon cher Éliphas , ce mouvement
fi naturel , ce trait de bon comique qui peint
fi bien fon étourderie , fon bon coeur , &
toute l'impétualité de fa tendreffe ; ce trait ,
& plufieurs autres femblables, appartiennent
en propre à l'Auteur , & montrent toute fa
fenfibilité , tout fon talent pour peindre des
caractères.
Dans toutes ces Pièces , l'intérêt du ftyle
eft toujours joint à- l'intérêt des chofes , &
c'eft ce qui rend les Ouvrages immortels ..
Fv
130
MERCURE
"
.
L'Auteur le dédie à fes Filles. « Si j'ai fu
peindre , dit- elle , des Mères tendres &
» des Enfans dignes d'être aimés , c'eſt à vous
» que je dois la vérité des tableaux que j'ai
offerts & des fentimens que j'ai exprimés.
» Vous avez été les objets de ce travail , &
» vous en êtes devenues la récompenfe.....
» C'eft à vous que je dois les feuls fuccès
» qui " puiffent me toucher. »
...
L'épigraphe qui conviendroit le mieux à
ce Livre , feroit ce mot qu'Eliphas dit de
Tobie :
Сс
Il n'exhorte pas , il infpire ; & tel fera
» toujours le privilége heureux du fentiment
» & de la vertu . »
* ÉTAT & Prix des OEuvres de Mme la Comteffe de
Genlis , 15 vol. in- 8 ° , ou 1 5 vol . in 12. brochés ,
à Paris , chez Lambert , Imprimeur-Libraire , rue
de la Harpe , au- deffus de S. Côme.
PourlaPro
Pour Paris. franc par la
vince , pore
Théâtre d'Éducation , 7 v . in- 8 ° . 35 l.
Le même , in- 12. 7 vol. 17
Annales de la Vertu , 2 v . in-8 . 10
in-12 . 2 vol.
Adèle & Théodore , 3 v. in- 8 ° . 15
3. vol. in - 124
Pofte.
39 1 .
10f. 20
II
5 126
16
7 10 .8
36
Veillées du Châtean , 3 v . in- 8 °. 15
3 vol. in- 12 .
DE FRANCE
131
VARIÉTÉ S.
DE l'Inftitution d'un Ordre Civique,
Il exiſte dans la fociété un délit qui n'a tout au
plus à redouter que le murmure du peuple , & la
privation de l'eftime publique , c'eft celui de Lèzehumanité.
Par le mot humanité , nous n'entendons
pas défigner cette vertu dont le nom le trouve dans
toutes les bouches & dont l'image habite fi peu de
coeurs. Nous voulons parler de l'efpèce humaine
elle-mêine , de cette multitude d'êtres que la nature
crée , anime, livre à mile defirs , à mille befoins , à
mille fouffrances , & qu'elle remplace par d'autres
deftinés à éprouver bientôt une deftruction femblable.
Ces individus arrivent à la vie fur prefque tous
les points de la terre ; & c'eft de la partie de ce
vafte globe d'où ils s'élèvent , que dépend le plus
ou le moins de bonheur , de miferes & d'infirmités ,
qui doivent les envelopper & les fuivre jufqu'au
tombeau : femblables aux plantes qui percent la
terre , & dont les unes font destinées à recevoir une
douce chaleur , à être rafraîchies par une rolée
bienfaifante , à s'élever fous les foins d'un propriétaire
attentif ; tandis que d'autres , expofées aux
dursfrimats, aux vents impitoyables, n'ont à eſpérer
ni abri , ni culture , ni heureufes influences d'un
ciel toujours rigoureux. Il y a des hommes condamnés
à fouffrir par l'ordre même des chofes.
S'attendrir fur lear fort , c'eft fe livrer à un feptiment
ftérile , & qui ne fait que nuire à celui dans
lequel la raison nous preferit de nous renfermer.
Que l'habitant de la Nouvelle - Zélande endure le
F-vj
1 :2 MERCURE
frord ; que le Sauvage du Canada fouffre la faims
que le Kimaux , qui pourfait la baleine , foit fubmergé
fous les glaçons ; que le Japonnois périffe
fous la verge du Tyran , peu m'importe , mes.
affections ne s'étendent pas juſqu'à eux . Si la nature
obéiffoit à mes loix , le Soleil brilleroit d'un même
éclat , & verferoit fur le globe une chaleur égale
ment douce ; les Volcans s'éteindroient dans leurs
foyers ténébreux ; le defpotifme exilé de deffus la
terre , feroit remplacé par une liberté éclairée ; les
fruits nourriffans naîtroient par- tout. Il y a des
êtres qui ont du fang à entretenir , & des forces
à réparer , les animaux malfaifans rentreroient dans
le néant ; mais ces vains fouhaits feroient fuper flus.
La nature , fupérieure à mes voeux , n'en fuivra pas
moins fa marche habituelle , & produira toujours
ce qui paroît à l'homme des imperfections , parce
qu'il s'obtine à croire que rien n'exifte qui ne
doive concourir à fon bonheur.
Le véritable ami de fes ſemblables , ne ſe tourmente
pas pour amener fur eux une félicité contrariée
par des forces fupérieures ; il promène fes
regards fur les malheureux qui l'environnent , qui:
exiftent fous la même domination que lui ; il obferve
la nature de leurs fouffrances ; it remonte à lear
caufe ; il interroge tout ce qui peut éclairer , feconder
fes intentions fraternelles ; & comme il eft impoffible
àun fimple individu, quelle que foit l'étendue
de fes facultés , de remédier par lui feul à tous
les maux qu'il découvre , il appelle à fon fecours
celui de toutes les Puiffances dont il eft entouré ;
mais que de contradictions fa fenfibilité lui prépaque
d'efprits elle indifpofera contre lui !
Heureux , mille fois heureux celui qui eft doné
d'une envelope affez épaiffe , pour ne recevoir aucunes
de ces atteintes qui agitent & ftimulent
T'homme bienfaifant ! Trifte égoïfte, qui ne fens que
rera !
DE FRANCE. 113
•
ses befoins, qui ne fouffres que de tes douleurs ; bénis
le Ciel de t'avoir fait naître lous cette forme impénétrable
au malheur des autres. Hélas ! il ne
m'a point accordé cette faveur. La plus légère
injuftice qu'éprouve le foible, m'irrite & me foulève.
Ses cris me percent & me déchirent. Ce n'eft pas
pour lui que je développe de vains efforts , c'eft
pour moi- même. Oui , c'étoit pour foulager mon
coeur que j'ai expofé , fous les yeux des Adminif
trateurs , le tableau hideux de nos Hôpitaux , ou
les maladies contagieufes fe touchent & fe raffemblent
fur la même couche de mifère , où tant de
pauvres expirent victimes d'une fatale charité. C'eſt
pour moi que j'ai invoqué la compaffion des hommes
en place , en faveur de tant d'accufés dans le
nombre defquels gémifoit quelquefois l'innocence ,
& qui dépériffoient dans des gouffres fermés à la
lumière. Aujourd'hui je reprends la plume non pour .
combattre un abus exiftant , mais pour créer un
Réglement qui n'exifte pas encore , & qui honorera
le peuple qui le premier l'adoptera.
Ce ne font pas feulement par les progrès qu'ils
font dans les Arts, que les hommes prouvent leur
avancement , c'eft par leurs fages inftitutions ; en
feroit-il une plus digne du fiècle où nous vivons
que celle qui auroit pour objet de conferver l'eſpèce
humaine , de propager la bienfaifance ?
La grande population eft un fi riche ornement
pour un Etat ! Le tableau d'un peuple heureux par
fon travail , donne un fi bel afpect à un Gouvernement
! il lui procure de fi puiffans avantages , il
lui fournit tant de reffources , qu'on ne peut pas
top ménager la vie des Sujets qui exiftent dans
un Empire.
Cependant , combien n'en meurt - il pas par
l'indifférence de ceux qui auroient pu prolonger
leur exiftence ! Ici, ce font des villageois qui, ré
134
MER
CURE
duits à l'inaction pendant l'hiver , finient par
déferter les campagnes , comme l'animal féroce qui
abandonne les bois où il ne trouve plus de pâture.
Les plus honnêtes fe transforment en mendians ,
les autres fe livrent au brigandage , jufqu'à ce que
la main de la Juftice les faififfe & les livre à la
mort.
Là, ce font d'autres journaliers qu'une épidémie,
fuite de leurs mauvais alimens , pourfuit de foyers
en foyers & ravit à la culture . Dans nos villes
c'eft bien pis encore. Pendant que l'opulence court
de cercles en cercles , de plaifirs en plaifirs , elle
ignore combien le chagrin homicide , la faim , le
froid , tuent de miférables . Les Miniftres de la Religion,
chargés de replonger dans le fein de la terre
ces dépouilles mortelles , favent feuls ce qu'un hiver .
rigoureux , ou la fécheresse , enlèvent d'artisans , de
pères de familles , d'enfans qui auroient pu devenir
de robuftes Soldats , d'utiles Matelots , fi l'on eût
pris à leur confervation , le foin qu'un propriétaire
donne aux Efclaves qui forment fa richeffe. D'ou
provient cette funefte indifférence pour le pauvre ?
De ce qu'on croit ne rien gagner à prolonger fes
jours , ni rien perdre à le laiffer mourir. Cette
chaîne d'affection qui devroit unir tous les êtres
d'une même efpèce eft rompue , il y a long-tems ,
pour l'efpèce humaine . Les Adminiftrateurs les plus
recompenfés , les Seigneurs les plus honorés , ne
font pas ceux qui s'occupent d'écarterdes villages &
des cités , les caufes de dépopulation . Le Général qui,
pour la conquête d'une place bientôt abandonnée
a fait perdie le jour à dix milles combattans , eft
couvert de gloire , de diftinctions ; & le citoyen
paifible qui a furveillé l'exiftence de mille orphelins,
& en a fauvé la moitié des dangers d'une indifférence
mercenaire , demeure ignoié ; il n'y a que fon
coeur de fatisfait .
DE FRANCE. 135
If ne faut pas cependant calomnier l'humanité
' en voulant la fervir . Nous avons vu pour elle des
actes de courage & de dévouement qui furpaffent
tout ce que l'on nous a tranfmis de plus étonnant
à l'honneur de l'antiquité. Le Gouvernement n'a
pas laiffé fans récompenfe ces actions éclatantes,
Mais pour un homme qui fe précipite dans les
eaux , ou brave l'ardeur des flâmes , afin de fauver
un malheureux prêt à périr ; combien ne voyons
nous pas de riches qui demeurent infenfibles fur
le fort d'une pauvre famille , qui a perdu le
chef qui la nourriffoit , ou lifent avec indifférence ,
le récit d'un defaftre qui plonge dans la mifère les
habitans d'un village !
Une des plus belles inftitutions de Louis XIV ,
c'eft celle de l'Ordre Militaire. Que de braves Officiers
cette diftinction n'a - t- elle pas foutenus dans
la carrière périlleufe des armes ! Pourquoi n'inftitue
roit on pas un Ordre Civique, en faveur des Sujets
qui fervent l'Etat par leurs talens & leurs vertus ?
Un Médecin qui auroit exercé fon Art gratuitement
& avec fuccès , pendant 20 ans , dans les villes & les
campagnes ; un Avocat qui auroit avec defintereffement,
éteint des procès , & fe feroit montré , pendant
le même nombre d'années , le confeil des
malheureux ; un Cultivateur qui auroit nogrri ,
formé aux travaux de l'Agriculture de jeunes orphelins
, auxquels il auroit enfuite abandonné des
défrichemens un grand propriétaire qui fe feroit
dérobé au luxe aux plaifirs des villes , pour ouvrir
aux pauvres fes greniers dans des années de diferte ,
qui auroit fait deflécher à fes frais des marais malfains
, qui auroit pris fur lui la charge de l'impôt ,
fi accablante pour le journalier un Négociant qui ,
après avoir fait conftruire un certain nombre d'atteliers
, les auroit diftribués à des artifans dont il
auroit payé la maîtrife ; un célibataire qui tous les
136 MERCURE
"
ans auroit , fur fon revenu , formé des unions légitimes
fans en abandonner la poſtériré aux miferes
de la vie, n'auroient- ils pas tous des droits à une diftinction
honorable ?
It eft beau , fans doute , de faire du bien fans
efpoir de récompenfe ; mais n'eft-ce pas avoir une
trop haute idée du coeur de l'homme , que d'en
attendre une bienfaisance durable dans le filence &
foblarité ! Si cette flame n'eft pas alimentée , bientôt
elle s'éteint , après avoir produit un éclat
patfager.
Honorons la vertu fi nous voulons que fon activité
fe perpétue. On connoît ce qu'a produit au
village de Salency , depuis des fiècles , une fimple
Couronne de totes accordée à l'innocence .
La vanité, dira t-on , furprendra des honneurs ;
& quand cela feroit vrai , quel inconvénient en
réfulteroit-il ? L'art d'une fage Adminiſtration n'eftil
pas de faire concourir au bien général toutes
les paffions humaines ? Si en intéreffant l'amour
propre , on pouvoit faire contribuer à la prospérité
de l'état , tous ceux fur lesquels un fentiment plus
fublime n'a pas de prife , on n'auroit pas encore
imaginé d'impôt plus falutaire & plus aifé à
percevoir.
Un moyen de rendre la bienfaifance héréditaire
dans les familles , ce feroit de graduer les diftinctions
& même les priviléges , en raiſon du nombre
d'ayeux décorés de cet Ordre Civique . Une nobleffe
gagnée à pareil prix , feroit moins à charge
que celle acquife avec de l'argent , ou par des
Occupations fouvent plus défaftreufes qu'utiles .
Si nous ne pouvons pas déraciner le préjugé qui
fécrit les enfans , les proches d'un coupable puni
par la juftice ; oppofons-lui du moins l'éclat d'une
Eobleffe tranfmife par des vertus..
Un pareil projet eft de nature à être réaliſé ,
DE FRANCE. 137
ne
-fous un règne de juftice & de bonté. Peut- être
touchons - no ns nous au moment de ne plus connoître
d'autre héroïfme que celui qui aura pour objet de
conferver nos femblables au péril de notre vie &
-de notre fortune. En adoptant d'autres vertus ,
faut- il pas créér d'autres récompenfes ? Puiffionsnous
un jour rencontrer fur notre paffage beaucoup
de Sujets qui portent les marques de celle que nous
indiquons. L'hommage que nous aurons à leur
rendre , ne nous coûtera jamais. Il fera toujours
doux pour nous , d'accorder nos refpects à ceux
-qui ont de véritables droits à la reconnoiffance
publique.
(Par M. Delacroix . Avoc. au Parl.)
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MON SIEU
QUOIQUE j'attache un bien foible mérite à l'idée
de compofer en Pantomime des ſujets déjà traités
pour la Scène Dramatique , je crois devoir répondre
à une Lettre remplie de perfifflage , que j'ai lue dans
le Mercure du 27 Août dernier. Cette Lettre eft de
Mme Dauberval , autrefois Mlle Théodore . Elle
réclame , pour fon mari , l'antériorité relativement
à un pas de quatre qu'il a compofé fur les Couplets
charmans de M: Desforges. Ne feroit- il pas pru
dent , Monfieur , avant de fe permettre des plaifanteries
affez déplacées , d'être bien affuré qu'on ne les
verra pas rejaillir fur foi - même Car , fi l'on peut
appeler un génie celui qui fe fert de l'efprit des
autres , je me trouve dans cette circonftance le
génie par excellence , puifque j'ai profité le premier
A
148
MERCURE
•
de l'efprit de M. Desforges ; la date fuivante pourra
fervir à ma juftification ; elle eft conforme au Regiftre
des Spectacles de la Cour , déposé à l'Hôtel
des Menus.
Les Novembre 1784 , on a donné à Verſailles ,
fur le Théâtre de la Cour , la première repréfentation
de Richard Coeur- de- Lion , dont je compofai
les Divertiffemens . J'imaginai qu'un pas de trois ,
-qai mettroit en action les trois Couplets :
Bon Dieu ! bon Dieu ! comme à c'te fête
Monfieur de la France étoit honnête !
pourroit être agréable , auffi cette bagatelle , parfaitement
exécutée par Mlle Guimad & MM. Veftris
& Laurent, eut- elle beaucoup de fuccès . Toujours
empreffé de plaire au Public , qui veut bien encou
rager mes foibles talens , je me difpofois à faire
exécuter ce petit épiføde fur le Théâtre de la Capitale ,
lorfque l'Auteur de la Mufique de Colinette à la Cour
parut defirer qu'il fût placé dans ce charmant Opéra,
qui devoit être remis inceffamment.
Mon bon génie m'a donc infpiré cette idée , qui paroît
fi précieuſe à Mme Dauberval , fix mois avant
qu'elle pafsat dans la tête de fon mari . Je pourrois
foupçonner à mon tour que le même génie , dont
Mme Dauberval veat bien m'honorer , à infpiré
pofitivement de la même manière celui de fon mari,
mais je rends trop de juftice à fes talens pour me
permettre un foupçon auffi offenfaut. Il a fait fur
ce fujet un pas de quatre , moi un pas de trois . Nous
différons donc encore dans la manière dont nous
l'avons traité.
Quant au Ballet du Déferteur , ily a déjà longtemps
que j'ai renoncé à ces fortes de compofitions..
Il faut toujours , fi l'on eft jufte , en faire hommage
aux Auteurs des paroles & de la mufique . Je préfère
donc la petite gloriole d'imaginer un fujet ,
DE FRANCE
139
quelque foible qu'il puiffe être , à celle d'avoir le
plus grand génie pour compofer les Ouvrages des
"
autres.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très-humble & très- obéiffant
ferviteur, GARDIL,
Paris , ce premier Septembre 178§.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert du 8 de ce mois a fait entendre
plufieurs morceaux d'un nouveau Coinpofiteur
Italien , M. Cherubini , favoir , une
fymphonie & trois airs. La fymphonie a dû
Confirmier l'idée où l'on eft que ce genre n'eſt
pas celui où fe diftinguent les Maîtres Italiens.
Les airs ont paru avoir plus de mérite ;
cependant on a trouvé qu'ils fe fentoient de
la jeuneffe de ce Compofiteur , à l'incohérence
des idées , au peu de caractère & d'intet
êt dans les motifs , La manière dont M.
Babini a exécuté ces airs , eft digne des éloges
que nous lui avons déjà donnés , & qu'il
méritoi mieux par un choix de mufique
plus diftingué. Mae Saint- Huberty a chanté
avec une adreffe infinie , & d'une manière
, très - intéreffante , une Scène Italienne de
M. Reichardt , Maître de Mulique de la
140 MERCURE
Chapelle du Roi de Pruffe. On en a admiré
la facture noble & favante ; peut- être l'air
eft-il un peu long, parce que la fituation ,
qui nous a paru être un monologue de
Thisbé , n'offre pas affez de moyens de variété.
Mais ce léger defaur , s'il exifte , ne s'eft
nullement fait fentir dans le fragnent de la
Paffione , du même Auteur , & auffi par fai
tement exécuté par Mae Saint- Huberty. Le
choeur , qui vers la fin fe joint au coryphée ,
eft d'un effet prodigieux. Nous ne devons
pas oublier M. Bouvier , jeune Art fte , qui
a fait entendre fur le violon un concerto de
M. Viotti, Il a l'exécution la plus brillante ;
la qualité de fes fons laiffe encore quelque
chofe à defirer ; mais comme il eft dans l'âge
'de l'étude , nous l'invitons à cultiver cette
partie avec foin , & nous ofons lui promettre
les fuccès que font efpérer fes heu
reufes difpofitions.
ANNONCES ET NOTICES
CHOIX de nouvelles Caufes célebres , par M.
Defeffarts , Avocat , Membre de plufieurs Acadé
mies , Tome V.
Les volumes de ce choix intéreffant paroiffent tous
les mois avec la plus grande régularité. Cette Collection,
faite avec le plus grand foin , eft très-intéreffante,
& nous ne doutons pas qu'elle n'ait du fuccès . Elle eft
d'ailleurs d'un prix très- modique , puifque pour
37 liv. 10 fols on aura is vol. de soo pages cha
DE FRANCE. 141
cun , qui remplaceront les 112 premiers Numéros
du Journal des Caufes Célebres . Le prix de la Souf
cription , pour Paris , eft de 37 liv. 10 fols, & pour
la Province , de 45 liv . On foufcrit chez Moutard .
Imprimeur de la Reine , rue des Mathurins , hôtel
de Cluny. Les perfonnes qui n'auront pas foufcrit
payeront 3 liv. chaque volume .
CONNOISSANCES néceſſaires fur la Groffeffe , fur
les Maladies Laiteufes & fur la ceffation du flux
menftruel , vulgairement appelée temps critique , Ouvrage
dédié au Sexe & aux Gens de l'Art , par Mc Cl.
And. Goubelly , Docteur- Régent de la Faculté de
Médecine de Paris , Profeffeur d'Accouchemens & des
Maladies des Femmes en Couches, &c. 2 vol . in- 12.
A Paris , chez l'Auteur , *** ; Cailleau , Imprimeur
Libraire, rue du Fouarre,& Méquignon l'aîné ,
Libraire , rue des Cordeliers.
M. Goubelly s'eft particulièrement confacré à la
partie importante de la Médecine qui regarde les
femmes, en couches ; & il s'eft diftingué par fes
fuccès. Son Ouvrage peut être très utile , il répand
de grandes idées que l'Auteur doit tout - à - la- fois à
fa pratique & à fes études,
...EUVRES complettes de Vadé , os Recueil des
Opéras- Comiques , Parodies & Pièces Fugitives de
cet Auteur , avec les Airs , Romances Vaudevilles.
Nouvelle Édition , 6 vol. in- 18 . Prix , 9 liv.
brochés. A Paris , chez la Veuve Valade , Impr.-\
Libraire , rue des Noyers , & à Veríailles , chez
Benoît , Libraire , rue Satory.
Le genre poiffard a eu beaucoup de vogue ; le
bon ton même l'accueilloit. Aujourd'hui il et profcrit
ou dédaigné par des perfonnes délicates . Peutêtre
rentrera-t'il quelque jour en faveur avec la mode.
Mais fi l'on n'eft pas d'accord fur le mérite du genre,
142 MERCURE
on ne difpute pas fur le talent qu'y a fait voir Vadé,
qui en eft le créateur, Ingénieux & vrai , il a mérité
les fuccès qu'il y a obtenus , & il eft dige de trouver
place dans nos bibliothèques en qualité d'Auteur
original.
ORDONNANCE de Louis XIV, Roi de France
& de Navarre , donnée à Saint- Germain -en - Laye
au mois d'Avril 1667 , avec l'indication des Edits
Déclarations , Lettres Patentes , Arrêts de Réglé
mens ou Arrêts notables qui ont interprêté , restreint ,
étendu , changé ou abrogé quelques Arrêts de
ladite Ordonnance , en tout ou en partie . Tome III.
in- 32. Prix , 1 liv. to fols relié . A Paris , chez
Leboucher , Libraire , quai de GêvrCS.
LETTRE de M, de Peyffonnelfür les Mémoires
de M. le Baron de Tott, Prix , 2 liv. broché..
Cet Ouvrage , dont nous avons rendu un compte
détaillé , fe trouve à Paris , chez Cucher , rue &
hôtel Serpente , & chez Bailly , rue S, Honoré,
Prix , IS fols broché.
On trouve chez les mêmes un Mémoire utile
fur le Commerce étranger avec les Colonies Françoifes
de l'Amérique , préſenté à la Chambre d'Agriculture
du Cap , le 17 Février 1784.
L'AMI de l'Adolefcence , par M. Berquin , 11 ,
12, 13 & 14me Cahiers,formant les 6 & 7me volumes
de cet Ouvrage. La Soufcription eft de 13 liv. 4 Lf.
pour Paris , & de 1,6 liv 4 fols pour la Province ,
port franc par la poſte. On foufcrit à Paris , au Bu
reau de l'Ami des Enfans , rue de l'Univerfité ,
Na. 28 ; s'adre ffer à M. Leprince , Directeur.
DESCRIPTION & ufage des Baromètres , Ther
DE FRANCE 143
momètres & autres inftrumens Météorologiques , par
M Goubert, Ingénieur & Conftructeur d'inftrumens,
de Phyfique , & c. Seconde Édition , revue & confie
dérablement augmentée , avec un tableau de comparaifon
des Thermomètres , in- 12 . Prix , 3 liv.
To fols A Dijon , chez J. B Capel , Imprimeur-
Libraire , & à Paris , chez Alexandre Jombert jeune,
Libraire , rue Dauphine.
PETITE Eftampe , repréfentant trois Chiffres ; le
premier , celui du Roi & de la Reine , compofé de
dix lettres: Louis & Marie ; les deux autres repréfentent
toutes les lettres de l'alphaber , foumises à
cette partie fans confufion , l'un dans le genre mo◄
derne luftral , l'autre en talifman dans le genre
Arabe , à lettres moulées libres ; tous les trois , avec
les figures juftes des lettres qui compofent & forment
chaque Chiffre , repréfentées au - deffous. Prix , 18 f.
A Paris , chez Fontaine , Graveur , Deffinateur &
Peintre en miniature rue de la Vieille Draperie
près le Palais , chez l'Épicier , à côté de Saint - Pierredes-
Arcis ,
PORTRAIT du Comté de Cagliostro , delfiné
d'après nature , par Pujos, gravé par Vinfac,
Ce Portrait , dont le deffin & la gravure font
agréables , fe trouve chez M. Pujos , quai Pelletier ,
près la Grêve.
NOUVEAU Plan de Paris , avec fes augmenta
tions , tant finies que projetées , lavé & defliné par
M. Brion de la Tour , Ingénieur Géographe da
Roi. A Paris , chez les Frères Campion, rue S. Jacques,
à la Ville de Rouen .
·
FEUILLES de Terpfychore , Numéros 38 à 44 ,
pour le Clavecin & pour la Harpe. Il paroît tous les
144 MERCURE**
pour
Lundis une feuille chacun de ces inftrumens.
Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris , chez Coufineau , père
& fils Luthiers de la Reine , rue des Poulies , &
Salomon, Luthier , place de l'École,
SIX Quatuors concertans pour deux Violons ,
Alto & Baffe , par M. Gebauer fils , Muficien au
Régiment de la Garde - Suiffe . OEuvre troisième, Prix ,
9 liv. A Verſailles , chez l'Auteur , & à Paris , chez
M. Boyer , rue de Richelieu , ancien café de Foi.
: NUMÉROS 25 à 30 de la Muſe Lyriqué , ou
Journal de Guittare , dédié à la Reine , par M. Porro,
contenant des Airs d'Alexis & Juftine , de Théodore ,
du Barbier de Séville , du Roman de Galathée , &c.
On foufcrit à Paris , chez Mme Baillon , rue Neuve
des Petits- Champs , au coin de celle de Richelieu.
Prix , 12 liv. & 18 liv. port franc.
TABLE.
BOUQUET à Mme ***, 97 De l'Inftitution d'un Ordre
98 Civique, 131 Epitaphe .
Chardie , Enigme & Logogry | Lettre au Rédacteur du Merphe
,
Théâtre à l'ufage des Jeunes Concert Spirituel ,
Perfonnes,
99 cure ,
101 Annonces & Notices ,
137
139
JAT lu
APPROBATIO N.
, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 17 Sept. 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. ▲
Paris , le 16 Septembre 1785. R AULIN.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 24 SEPTEMBRE 1785.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉDUCATION des Enfans de la Campagne ;
Épiſode du deuxième Livre du Prædium
Rufticum .
LA Fermière elle -même allaite les enfans ;
Elle aime à cultiver ces rejetons naiffans.
Ils fucent les vertus & le lait de leur mère,
Avec eux le bonheur habite ſa chaumière 3
Elle donne & reçoit mille baifers d'amour.
Quand le père au hameau rentre au déclin du jour,
Le tendre effaim fourit , ouvre des yeux avides,
Et pour le careffer étend fes bras timides.
Plaignons le fils des Grands , ce jeune infortuné ,
A languir dans l'exil en naiſſant condamné.
Sa mère qu'endurcit l'orgueilleufe -richeffe ,
Nº. 39 , 24 Septembre 1785. G
146 MERCURE
Avec fon doux fardeau dépofa fa tendreffe.
Entouré d'animaux , dans un antre écarté,
Il fuce un fein ingrat qui ne l'a point porté.
La mère, à fon retour de ces climats agreftes,
Ne voit point de ſes maux les empreintes funeftes ;
Un mouvement fecret ne l'en avertit pas.
L'enfant ne fourit point , ne lui tend point les bras.
MAIS , voyez la Fermière élever auprès d'elle ,
Nourrir tous les enfans du lait qu'en fa mamelle
La Nature à grands flots a pour eux répandu.
Va- t'elle dans les champs ? A fon cou fufpendu ,
Doux & noble fardeau qu'elle porte avec grâce ,
Le plus jeune par- tout accompagne fa trace.
Vaque- t'elle aux travaux ? Le tendre nourriffon ,"
Tranquille , refre affis au milieu du fillon ,
Et s'effaye à braver les feux de la lumière.
LA NATURE en ces lieux parle au coeur de la mère ?
*Vois l'oiſeau , lui dit- elle , en proie à fa douleur ,
» Pleurer le tendre fruit qu'a ravi l'Oiſeleur .
» Vois du jeune taureau la mère déſolée ,
» Parcourir à grands pas la plaine & la vallée ,
Par fes mugiffe mens redemander en vain
→ Son nourriffon tombé fous un fer inhumain;
» Inquiète , égarée , elle apperçoit à peine
30 Cet herbage fécond , cette claire fontaine.
X Écoute la brebis , qui , fur ce frais côteau ,
Par de longs bêlemens appelle fon agneau;
DE FRANCE. 147
» Qu'avec plaifir , le foir , épuifant fa mamelle ,
» Elle vient l'enivrer de fon lait qui iuiffelle !
» Entre mille brebis l'agneau la reconnoît . »
La Fermière attentive admire , & rougiroit
Si l'animal , docile à l'inſtinct qui le preſſe ,
Pour la jeune famille avoit plus de tendreffe.
L'ENFANT né dans les champs , au fortir du berceau,
Manie , en fe jouant , la bêche & le rateau.
Sur fon front mâle & fier la vigueur eft empreinte 3
Du domaine fouvent il vifite l'enceinte ,
·
Obferve les travaux , & dès les premiers ans
Il apprend , il chérit la culture des champs.
Son père eft- il abſent ? Imitant fon langage ,
Il commande , & fa voix preffe , anime l'ouvrage.
LE PÈRE inftruit fon fils par de fages leçons ,
Sur les terreins divers & les loix des faifons.
Avant tout , lui dit - il , adreffe tes louanges
Au père des humains , des moiffons , des vendanges
Si la terre docile obéit à ta voix ,
Du maître de la terre aime les douces loix,
D'un coeur pur, ô mon fils ! préfente- lui l'hommage.
Il accorde à nos voeux , en écartant l'orage,
Ou d'heureufes chaleurs , ou l'eau pure des cieux.
Les fêtes , fois fidèle à nos cultes pieux ;
Au hameau , dans les champs , que tout ouvrage ceffes
Des fêtes que le boeuf partage l'alegreffe ;
Gil
MERCURE
Ce repos folemnel ranime fa vigueur.
Cultive tes voifius , qu'ils foient chers à ton coeur.
Refpecte leurs guérêts ; eux - mêmes du ravage
Sauveront à leur tour ton modique héritage.
Vois fans dépit jaloux de fertiles fillons ;
Recueille , fi tu peux , de plus riches moiſſons.
Fuis les procès douteux dont la guerre inteſting
Souvent des deux rivaux entraîne la ruine.
Que le pauvre ait accès dans ton coeur généreux.
Fais toi lent à choisir des amis peu nombreux ;
Mais un ami rend moins qu'une terre féconde :
Prodigue-lui tes foins , ta richeffe s'y fonde .
Préfère un fonds modique au plus vafte terroir ;
Ce champ bien cultivé remplit mieux ton eſpoir ,
Que le ftérile orgueil de cet enclos immenfe ,
Dont le vain poffeffeur , épuiſé de dépenſe ,
Manque à la fois de bras & de riches engrais.
Si par de longs efforts la culture à grands frais
Ne dompte l'âpreté d'un fol long temps rebelle
Le fol qui fe roidit & qui lutte contre elle,
Triomphe , hériffé de chardons ennemis.
Qui fatiguent le maître & rongent les épis.
NE vas point follement prendre ailleurs des modèles ;
Suis les loix du canton , fuis les routes nouvelles.
Borne de tes defirs l'ambitieux effor.
Crains l'affreufe misère , éteins la foif de l'org
L'une pour la vertu nous rend pulfillanimes ,
L'autre par le befoin conduit fouvent aux crimes,
DE FRANCE. 49
A foi-même odieuſe, à charge à l'amitié:
Oui, redoute à la fois l'envie & la pitié.
POINT de bras fuperflus dans ton enclos ruftique.
Choifis des ferviteurs d'une humeur pacifique ;
Loin ceux dont les débats fans ceffe renaiffans
Divisent le hameau , troublent la paix des champs.
Tous ces infortunés que le ciel a fait naître ,
Pour allervir leurs jours aux caprices d'un maître ,
Implorent nos bontés : adoucis leur deftin ;
A ta bouche interdis le reproche inhumain ;
Qu'on te craigne , mon fils , mais fur tout que l'on
t'aime;
Chéris un ferviteur comme ton enfant même.
Malheur à qui retient le prix de fes fucurs !
Veux-tu qu'il foit fidèle ? Accorde lui des moeurs ;
Qui foupçonne le crime invite à le commettre.
Sans ceffe l'oeil ouvert fur ton réduit champêtre ,
Épie & diffimule , occupe tous les bras ;
Mais foigne un corps ufé par des travaux ingrats.
On adore un bon maître , & l'efpoir de lui plaire
Eft l'instinct qui conduit bien plus que le ſalaire,
CE font - là les leçons d'un père vertueux :
Et quand l'âge commence à blanchir les cheveux ,
Encor plein de vigueur & plein d'intelligence ,
A ce fils fi chéri , fa fuperbe eſpérance ,
Il cède fon empire. Utile en fon repos ,
Lui-même le façonne aux ruftiques travaux ;
Dans des fentiers fcabreux il guide fon jeune âge ,
Gill
150 MERCURE
Et defcend au tombeau , content de fon ouvrage.
Le fils fuccède au père , & par les fages loix ,
Toujours riche & fécond , le domaine champêtre
A peine s'apperçoit qu'il a changé de maître. *
( Par M. l'Abbé Odezène , de Beziers . Y
ÉPIGRAMME fur un Médecin Chaffeur.
UN Médecin, non content des lancettes
Et du poifon caché dans fes recettes ,
Imaginant que c'est trop peu
Pour l'art de dépeupler la terre ,
Se fert encor d'une arme à feu.
Des trois méthodes, la dernière
Eft chez lui la moins meurtrière ;
Mais elle eft d'un commun aveu
Et la plus prompte & la moins chère.
(Par un Ancien Capitaine de Dragons. )
:
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Fourage ; celui
de l'Enigme eft Chappe ; celui du Logogryphe
eft Minerve , où l'on trouve Fire , ver
mère , mi , ré , mien , vin , Mein , mer ,
mine ( la figure ), vir ( mot latin ) , vie ( l'exiftence
) , ire , mine ( d'où l'on tire les métaux . )
* L'Auteur travaille à une Traduction abrégéc du
Poëme d'où ce morceau est tiré.
DE FRANCE. 151
RAPPELEZ
CHARADE.
APPELEZ - VOUS , Mortels , fi vous n'y ſongez pas,
Qu'en faifant mon premier vous allez au trépas.
Ah ! fi de mon fecond le titre vous décore ,
Puiffent vos jours pour nous fe prolonger encore !
Mais de votre carrière on voit trop tôt le bout ;
Votre vie en ce monde , hélas ! n'eft que mon tout.
( Par M. Lelong , Avocat au Parlement de
Bretagne. )
ENIGM E.
Me veux-tu prendre avec ma tête į E
Je fuis un État floriffant ;
Veux-tu la couper.... Non , arrête ,
Je ne fuis pas morceau friand ;
Ote donc ma queue à la place ,
Et tu n'iras point à la Cour;
Pour achever & couper court ,
Si tu veux aisément appercevoir ma trace ,
( Vois , en me détachant le coeur
Un temps qui fuit à tire-d'aîle.
Pour toi , je defire , Lecteur ,
Que cent fois il fe renouvelle .
(Par l'Auteur des Amuſemens du Jour. )
Giv
2. MERCURE
LOGO GRYPH E.
Avec neuf pieds je fuis un oiſeau , cher Lecteur ,
Qui fut chez les Anciens l'augure du malheur ;
Otes-en un , je fuis femme du grand Pompée ;
Otes en deux , je fuis ce que l'épée
De Saint-Pierre à Malchus
coupa ;
Otes en trois , il eftera
Une herbe qu'en falade on nous fett fur la table ;
Otes- en quatre , alors que je fuis refpectable !
Que de grâces ! que de beauté !
Que de vertus ! que de bonté !
Auffi tout m'aime & me révère ;
Et j'ai le plaifir f Aatteur
D'avoir fams partage ton coeur
Et celui de la France entière.
Otes- en cinq , je fuis Roi chez les animaux ;
Otes en fix , je fuis Aeuve confidérable
Qui mouille abondamment l'Égypte de mes eaux ;
Enfin , ôtes en fept , je fuis , Lecteur aimable ,
Le plus précieux des métaux.
( Par M. de Conjon fils , de Bayeux. )
DE FRANCE. 153
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DE l'Enfeignement Public , par M. M ***
( M. Mathias ) Principal du Collège de
Langres.
35
Series juncturaque pollet.
On a beaucoup écrit depuis quelque temps
» fur l'Éducation , & il ne s'eft point fait de rése
forme. Eft-ce la faute des Auteurs ? Eft- ce la
» faute des circonftances ? Je l'ignore. Ce que je
fais , c'eft qu'il ne faut pas fe laffer de préfenter
au Public des vérités utiles : quelque peu accueillies
» qu'elles foient d'abord, elles s'établiffent à la lon-
» gue ; elles deviennent à la fin la façon de penfer
générale. Cette révolution n'eft l'ouvrage d'aucun
20 Auteur en particulier tous y ont contribué ,
20
Y
tous ont part à lagloire ; & celui qui, venant le
» dernier, paroît feul avoir détruit les préjugés , doit
fes fuccès à tous les prédéceffeurs. Il faut une
foule de bras vigoureux pour déplacer un rocher;
mais qu'ils ceffent leurs efforts au moment précis
de l'équilibre , un enfant le renverfera. Je puis
≫ donc me joindre au grand nombre d'Auteurs eftimables
qui ont traité le même fujet que moi
» fans prétendre à la prééminence , ni même à
l'égalité. »
23
» Les études des Colléges m'ont paru faites fans
» plan & au hafard . J'ai cru cependant qu'il devoit
» y avoir un ordre relatif à notre efprit & qu'on
pourroit le trouver , je l'ai donc cherché avec
toute l'application dont je fuis capable , & aver
G
114
MERCURE
toute l'attention que peut infpirer le defir fincère
» d'être utile. »
C'eft ainfi que s'exprime M. Mathias dans la première
page de fa Préface ; & ce ton attire tout de
fuite l'attention des Lecteurs. On fent tout de fuite
que c'eft un homme qui va parler , & qu'il faut
l'écouter , puifqu'il parle de l'objet le plus important
pour tous les hommes .
Aujourd hui on s'occupe fi peu des Colléges ,
qu'on ignore même dans le monde ce qu'on y enfeigne
aux enfans : il faut donc qu'on fache qu'on
met d'abord dans leurs mains des grammaires , ou
des obfervations imparfaites fur les langues , font
préfentées fous les formes les plus générales & les
plus abftraites ; où on leur parle des parties du dif
cours de l'oraifon ) avant qu'ils ayent lû aucune
oraiſon ou aucun diſcours ; du fubftantif& de l'adjectif,
& de la manière dont ils s'accordent enfemble
, lorfqu'ils ne les ont jamais vûs enſemble en
core ; du pronom , qu'on leur dit être employé pour
les noms , à leur place , quoique ce foit prefque toujours
à une autre place & pour autre choſe ; des
conjonctions qui uniffent les idées , quoi qu'il y en
ait un très grand nombre qui les féparent ; des interjections
qu'on leur dit être de petits mots jetés en
tre les autres mots , quoique ces petits mots commencent
ſouvent les phraſes , & fouvent les terminent
; du verbe fubftantif, qui eft , dit- on , unique,
& des verbes qualificatifs qui font en grand nom
bre, quoiqu'il n'y ait aucun verbe qui repréſente
des fubftances , & aucun verbe qui repréfente des
qualités des principes de lafynthaxe & de la conftruction
, deux mots qu'on leur donne indifféremment
l'un pour l'autre , quoiqu'ils énoncent des
idées différentes ; . principes qu'on veut réduire toujours
à un petit nombre de règles , quoique ces
règles ayent toujours un grand nombre d'exceptions.
Il faut qu'on fache qu'après avoir forcé les enfans à
:
DE FRANCE
ISS
apprendre par coeur ces belles chofes qu'ils ne com
prennent pas du tout , on met à côté d'eux de gros
livres qu'on appelle Dictionnaires , où on trouve ,
par ordre alphabétique , dans les uns tous les mots
françois avec les mots latins correfpondans ou non
correfpondans à la fuite ; dans les autres , tous les
mors latins , & à la fuite tous les mots françois qui
correfpondent ou ne correfpondent pas. A l'aide de
ces Dictionnaires , dont la vûe feule les fait frémir
les enfans doivent tour -à - tour mettre du mauvais
françois que leur dicte leur Régent en un mauvais
latin , tel qu'ils font capables d : faire , ou bien quelques
belles pages de Tite- Live, de Sallufte , de
Quinte Curfe , en un françois tel qu'ils font en état
de le parler & de l'écrire. L'une de ces deux choſes
s'appelle thème , l'autre s'appelle version , quoique
toutes deux foyent également des verfions , où l'on
convertit une bonne chofe en une mauvaiſe , ou
une mauvaiſe en une autre plus mauvaiſe encore .
Quelques années après des Régens qui ont paſſé
toute leur vie dans les Colleges , qui ne connoiffent
ni les paffions , ni le coeur humain , ni le monde
veulent leur expliquer les beautés & les grâces de
Virgile & d'Horace ; des Régens qui feroient
hors d'état d'écrire corrc&ement une lettre , fe chargent
de leur faire fentir les traits preffés & fublimes
de Démofthène , l'éloquence ornée , véhémente &
pathétique de Cicéron . Enfin , tout cela fe termine
par des logiques , par des règles fur l'art de raifon
ner , où les jeunes gens apprennent l'art de faire des
fyllogifmes & des enthymemes , quoiqu'on ne faffe
plus d'enthimèmes & de fyllogifmes , ni dans le
mondeni dans les ouvrages d'imagination & de raifonnement
, & où on ne leur dit rien de l'art qui a fait
les découvertes utiles , qui peut en faire encore ; par
des phyfiques , où l'on difpute fans fin fur le plein
& fur le vuide, & où on n'apprend rien des belles
~G vj
156 MERCURE
découvertes faires dans les cieux par Galilée , par
Képler , par Newton ; on fort d'un cours de phi
lofophie fans connoître les phénomènes de l'électri
cité , les loix du mouvement , les prodiges de la méchanique
, ou n'en ayant du moins que des idées
incomplettes , vagues , mal ordonnées , plus pernicicules
encore pour l'efprit & la raison que l'abfolue
ignorance.
Voilà ce qu'on enfeigne aux enfans pendant les
fept on buit années qu'on les emprisonne dans les
Colléges ; & aucun efprit peut être ne conſerveroit
dans de pareilles études la jufteffe , la droiture que
prefque tous ont reçues de la Nature , fi malgré les
erreurs de l'enfeignement quelques-uns des livres
qu'on niet dans les mains des enfans, ne réveilloient la
fenfibilité de leur imagination ; fi leur goût naturel
ne s'attachoit avec une forte d'amour à Virgile , à
Horace , à Tite-Live. Les enfans très- heureuſement
organifés apprennent dans les Colleges les beaux.
vers des Poëtes anciens; les autres n'y apprennent
rien , & tous y perdent , fans aucun fruit pour la
raifon , des années où les fens avides d'impreffions
devroient errer fur tous les tableaux de la nature &
de la fociété , pour recueillir & dépofer dans une
mémoire prompte & flexible les riches matériaux
des plus belles connoiffances .
M. Mathias a d'aures idées, & préfente un autre
plan d'études,
Il fixe d'abord le bar que doit avoir toute eſpèce
denfeignement public : ce n'eft pas précisément de
donner aux enfans telle ou telle connoiſſance : les 11
connoiffances font des moyens , le but , c'eft de former
leur efprit , de leur apprendre à s'en fervir ,
pour l'appliquer enfuite comme un inftrument aux
objets relatifs à l'état qu'ils auront embraffé: hommes
faits , avec cet inftrument qu'ils fauront manier ,
chacun , fuivant la profeffion & la place qu'il occupa
3
DE FRANCE. 157
pera dans la fociété , cherchera à connoître les rap-.
ports des objets entre- tux & avec nous ; toute la
vie fera une étude , & on ne fera que répéter toute
la vie ce qu'on aura appris à bien faire dans fon enfance.
« Si un enfant pouvoit être laillé à lui même
» & fubfifter , excité par fes befoins , il acquerroit
» des connoiffances , bornées à la vérité , mais
prefque toujours exemptes d'erreurs . Dans la fo
≫ciété on pourvoit à tous les befoins ; cependant
» les objets attirent fon attention. La curiofité a pris
ม
la place du befoin. Que l'inftituteur profite de
» cette curiofité , qu'il la dirige ; qu'il fonge fur-
» tout que nous ne connoiffons véritablement que
» ce que nous avons appris nous- mêmes ; qu'il bâte
» l'expérience de fon élève fans la précipiter ; qu'il
corige fes erreurs en faifant naître d'heureuſes
» circonftances ; s'il emploie feulement des pa-
» roles , les jugemens de l'enfant feront des for
mules non fenties , comme fa politeffe . Une
≫ chofe
que nous n'ofons nous promettre , & que
nous oferions moins encore exiger , quoiqu'elle
» fût extrêmement propre à former l'efprit , ce
» feroit de ne nommer un objet que lorsqu'il
≫ feroit connu ; à chaque mot répondroit une idée
» bien déterminée : il feroit rare qu'un pareil en
» fant déraiſonnât.
39
Je dis plus , il feroit impoffible qu'il dérailonnât
tant que les raisonnemens ne porteroient que fur de
pareilles idées.
M. Mathias doit en partie ces idées à Locke ,
l'Abbé de Condillac ; mais il a fu fe les rendre prepres
, elles,font à lui , car il les a fenties .
Dès le premier pas qu'on fait dans la théorie de
l'enfeignenient , en fe uouve malgré foi jeté hors)
des routes de la Nature , & il eft impoffible d'y
sentrer entièrement ; -la Nature inftruit l'homme
en montrant les objets à ſes yeur , en les faifant
entendre à fes oreilles , en les faifant flairer à for
158 MERCURE
odorat , favourer à fon goût , & toucher à fa main,
L'instituteur philofophe voudroit n'employer jamais
que les mêmes moyens ; mais les révolutions arrivées
aux chofes humaines ne le permettent pas : les con
noiffances acquifes par un grand nombre de fiècles de
goût & de lumières , font dépofées dans des langues
qu'on ne parle plus fur la terre , & que l'oreille des
enfans ne peut pas entendre. Il faut donc chercher
d'autres moyens pour enfeigner ces langues.
€
Mais pourquoi ne pas confentir à ignorer ces lan
gues , difent beaucoup de perfonnes.
Les faits qu'on y a dépofés , les tableaux qu'on y
a peints , les vérités qu'on y a gravées , ont été tranfportées
dans toutes les langues vivantes ; elles circu
lent dans toutes les fociétés.
အ
« Le ftyle , répond M. l'Abbé Mathias , qui ré
sveille par fa magie une foule d'idées qui ne font
point exprimées ; le ftyle n'eft point rendu , ou
ne l'eft que très -imparfaitement dans les traduc-
» tions . Ce font ces fuites d'idées acceffoires , différentes
chez les différens peuples , qui rendent indifpenfable
l'étude des langues . »
J'ajouterai une autre confidération . Les langues
différentes font de différentes méthodes de rendre
les penfées , de peindre ce qui fe paffe dans notre
efprit , de peindre notre efprit même. On le connoîtra
infiniment mieux lorfqu'on connoîtra toutes
les manières qu'il a de fe peindre lui- même ; puifque
les langues font des portraits de l'efprit humain
faut voir beaucoup de ces portraits pour bien connoître
le modèle ; & les langues anciennes qui l'ont
repréfenté dans les heureux jours de fa jeuneffe ,
dans les temps de fa plus grande vigueur , font
fur-tout celles qui méritent d'être étudiées , d'être
bien apprifes.
Maupertuis a eu là deffus une idée qui fembleroit
être de l'Abbé de Saint - Pierre il vouloit que
tous les Souverains de l'Europe fe réuniffent pour
DE FRANCE. Ifg
établir , à frais comuns , deux villes , où l'on ne
parteroit dans l'une que le grec , dans l'autre que le
latin , & où de toutes les parties de l'Europe on en-'
verroit les enfans àqui on voudroit faire apprendre
ces deux langues. Sans travail , prefque fans étude ,
ils les fauroient au bout de deux ou trois années de
féjour , infiniment mieux que les Scioppius & les
Voffius n'ont jamais pu les favoir.
Peu s'en faut qu'on n'ait traité cette idée de Maupertuis
, comme celle de difféquer les têtes des Patagons
pour y furprendre le fecret du mécaniſme de
la penfée . Queft - ce qu'il y a pourtant de fi extraordinaire
dans cette idée ? Je vois dans l'Hiftoire Ancienne
des Souverains qui tranſportent dans des
villes de l'Europe des peuples & des langues de
l'Afie , & dans des villes de l'Afie des peuples & des
langues de l'Europe Suivez les langues & les peuples
dans leurs accroiffemens , vous verrez affez
fouvent des Colonies d'un petit nombre de familles ,
mettre bientôt la langue qu'elles parlent dans la
bouche d'un peuple très nombreux . Ce n'eft donc
pas l'exécution de ce projet qui peut être regardée
comme impoffible : ce qu'on juge impoffible , c'eft
que tous les Souverains de l'Europe fe réuniffent
dans un projet fi favorable à l'humanité. Il me femque
ce n'eft plus le moment d'en penfer ainfi ,
lorfque d'un bout de l'Europe à l'autre on voit les
Souverains adopter les mêmes vûes quand ils les
jugent utiles aux hommes ; lorfque les principes des
Ecrivains François deviennent les Loix de la Tofcane;
lorfque le vaiffeau de Cook, qui vifitoit le globe
au nom des Anglois , avec qui nous étions en
guerre , a été protégé fur toutes les mers du globe par
la puiffance de Louis XVI ; lorfque Jofeph II a
transporté à Vienne l'établiffement fait à Paris , par
l'Abbé de l'Épée , en faveur des Sourds & Muets .
Faudroit il même le concours de tous les Souverains
160 MERCURE
de l'Europe pour établir les villes que demandoit
Maupertuis ? Qu'il y en ait feulement deux qui le
veuillent fortement ; que Louis XVI & Jofeph II ,
réunis déjà par tant de liens fi chers à leurs coeurs ,'
par des vues fi grandes , adoptées également par leuz
bienfaifance , fe réuniffent dans cette volonté, & leur
double puiffance l'aura bientôt exécutée. ( 1 )Toutes les
( 1 ) Il y a des manières de confidérer ces chofes qui
les font paroître plus fimples & plus faciles , qui
leur ôtent du moins cet extraordinaire , cet air de
chimère de Roman philofophique. Tranfportez tous
les Colléges de la France & des États de l'Empereur
fur le même terrein , placez- les à côté les uns
des autres , & vous aurez prefque déjà des villes.
Il ne faudroit pas ajouter des fommes immenfes aux
dotations des Colléges , aux penfions que paycroit
la jeuneffe de toute l'Europe pour payer les frais de
l'établiffement ; mais les Ouvriers , dira-t'on , les
gens de fervice parleront - ils latin , parleront - ils
grec ? Pourquoi ton ? Un Maçon peut parler le grec
comme le françois & l'allemand , fi on le lui enſeigre
; & il y a beaucoup de raifon pour qu'il l'apprenne
plus facilement. Le père de Montagne , qui
n'étoit qu'un fimple particulier du Périgord , voulut,
comme on fait , que fon fils apprît ainfi le latin ;
& il réuffit fans beaucoup de peine : il fit venir un
Précepteur Allemand , qui eut ordre de ne jamais.
parler que latin au petit Montagne. On apprit aux
Domeftiques tous les mots & toutes les phrafes de
cette langue qui leur étoient néceffaires pour com
muniquer avec cet enfant. L'enfant apprit parfaitement
le latin de cette manière dans deux ou trois
ans. Lorsqu'il fut envoyé enfuite au Collège de
Guienne , il parloit le latin beaucoup mieux que
Régens & les Profeffeurs , & c'eft au Collège qu'il
commença à l'oublier. Mais un fair curieux que
nous apprend Montague , c'eft qu'il fe épandit une
grande quantité d'expreffions &. de phrafes latines:
les
DE FRANCE. 161
Nations de l'Europe qui voudront profiter de ces
établiffemens nouveaux & fans exemples fur la terre,
en deviendront les Tributaires . Ces belles langues
anciennes , qui ne font pas entièrement mortes encore
, mais qui refpirent à peine dans les Livres ,
reffufciteront pour ainsi dire , fortiront de ces tombeaux
où elles avoient été enterrées vivantes par
les barbares , & reprendront une nouvelle vie dans
la bouche des hommes. Les premiers fons qu'elles
feront entendre , feront confacrés à bénir les Souverains
qui leur au ont rendu l'exiftence & la
gloire de Louis XVI & de Jofeph 11 fera célébrée
dans les langues qui ont immortalifé les noms
d'Alexandre & de Céfar , d'Ariftide & de Marc
Aurèle.
M. Mathias ne s'eft point livré à ces fpéculations
; il n'a point laiffé errer fon imagination fur
dans le patois du village de Muffidan , où cela fe
paffoit. Voilà ce qu'a pa un feul homme pour un
feul enfant ; cet homme étoit père , mais je parle
auffi de deux Souverains de l'Europe qui veulent
être les pères de leurs Sujets. On ne fait pas quelle
feroit l'étendue des effets de ce feul établiſſement
fur l'efprit humain ; & je craindrois de paffer pour
un fou , fi j'énonçois tous ceux que je vois au premier
coup-d'oeil , & que je tiens pour certains. Que
de fois l'homme qui fe livre aux spéculations philofophiques
les plus raisonnables eft obligé de reculer
devant les préjugés pour ne pas nuire à la raiſon !
on recule trop ; mais peut- être auifi qu'on ne connoît
pas affez l'art d'éclairer l'opinion fans la bleffer;
l'art de propofer des innovations , fans montrer
Jes prétentions & l'orgueil d'un novateur. On pofféderoit
fans doute cet art , fi on aimoit la vérité
beaucoup plus que fa réputation , & fi on s'occupoit
du foin d'éairer beaucoup plus que du foin de
paroître éclairé.
162 MERCURE
ces espérances ; il cherchoit une théorie qu'on dut
mettre tout de fuite en pratique dans le College dont
il étoit le Principal. « Il y a quelque partage , dit-il ,
»
fur la manière d'apprendre les langues ; mais
» l'expérience & l'analogie ne laiffent pas de doute
fur cet objet . Nous apprenons la langue mater-
» nelle par l'ufage ; la traduction eft une efpèca
d'ufage ; c'eft donc par la voie de l'explication
qu'il faut apprendre les langues. » M. Mathias
rejette les dictionnaires , ( ceux au moins dont on ſe
fert ordinairement ) il épargne aux enfans le fup
plice de déconftruire une phrafe latine dont ils n'entendent
pas les mots , pour la remettre dans l'ordre
de la conftruction Françoife. Il met les mots François
correfpondans à côté des mots latins , fupplée aux
élipfes fi fréquens dans cette dernière langue , & préfente
aux commençans des traductions toutes faites.
C'eft à peu près la méthode de Dumarfais , fa traduction
interlinéaire : il y a feulement cette différence , que
M. Mathias , au lieu de mettre les mots françois entre
les lignes , les met à côté des mots latins , &
peut-être en effet cela unit il les mots correfpondans
des deux langues d'une manière plus étroite , plus
intime . Les avantages de cette méthode de Dumarlais
ont été parfaitement développés par Dumarfais
, même : c'eft l'imitation la plus fidelle de
Ja nature . Quand un enfant apprend une langue
vivante , on lui montre l'objet & on prononce un
mot ; le mot eft , pour ainsi dire , traduit par l'ob
jet ; dans la traduction interlinéaire , un mot eft
traduit par un mot , l'un des deux mots prend la
place de l'objet. Quand vous apprenez une langue.
vivante , on ne vous fait pas conftruire & déconftruire
les phrafes , on vous donne les conftructions
toutes faites , & la mémoire retient les formes des
phrafes avec les mots des phrafes ; la traduce
tion. interlinéaire laiffe au latin la conftruction latine
DE FRANCE. ་ 64
& la mémoire retient à la fois & les mots de la langue
& fes formes.
• Voyez comme cela eft fimple ! mais dans tous les
genres il a fallu le génie philofophique pour nous
ramener au bon fens.
35
« J'ai cru pendant quelque temps , dit M. Ma
thias , qu'il falloit commencer ce travail par un
» Hiftorien ; mais après y avoir mieux réfléchi ,
j'ai fenti que j'étois dans l'erreur. Les enfans du
premier âge n'ont point ou prefque point d'idées
morales. Le meilleur moyen pour les difpofer à
en acquérir , eft de développer les idées phyfiques
» qui leur font plus familières. Je me fuis donc dé
cidé pour un extrait de Pline , dans lequel on ne
fait entrer que les animaux , les végétaux & les
» minéraux connus des enfans. »
Voilà encore la Nature fuivie & imitée fidellement.
Il est bien naturel en effet que les langues
montrent d'abord aux enfans les premiers objets qui
frappent leurs yeux & qui les intéreffent . Les enfans
écouteront avec plus d'attention l'hiftoire de la
pêche qu'ils mangent à leur déjeûner , que la vie de
Thémistocle ; & le chien avec lequel ils jouent , eft*
bien plus intéreffant pour eux que Diogène.
.
M. Mathias voudroit qu'on ajoutât à ces premières
Lectures une grammaire élémentaire , dans
laquelle on omettra tout ce qui eft au - deffus de cet âge.
On voit que dans ces commencemens M. Mathias
voudroit le moins de grammaire qu'il eft poffible
; nous croyons qu'il feroit mieux encore de n'en
avoir pas du tout . Il nous femble qu'il vaut mieux
faire d'abord devant les enfans des obfervations
particulière fur la nature des mots , fur les diverfes
formes qu'ils prennent pour varier leur fignification ;
quand ils auront fait d'abord de ces remarques avec
vous , ils en feront d'eux mêmes de femblables ; ils
auront du plaifir à en faire , parce qu'on obferve
164
MERCURE
·
des faits ifolés fans aucun effort d'attention , &
que des enfans feront fiers de leurs petites dé-
Couvertes. Au bout de quelque temps ils auront
obfervé à peu près tous les faits dont les gram
maires ne.e.font que les réfultats ; à force de remar
quer fouvent les mêmes reffemblances & les mêmes
différences entre les mots , leurs obfervations commenceront
à fe généralifer d'elles-mêmes ; donnez
leur alors une grammaire, il la comprendront fans
peine , puifqu'elle ne fera guère que le réfumé
de leurs propres obfervations ; ils feront tentés de
croire que ce font eux mêmes qui l'ont faite. Mais
faut-il attendre , dit-on , qu'ils ayent fait eux- mêmes
cette multitude d'obfervations particulières , larf
qu'on peut tout de fuite leur en montrer les réſultats
dans un petit nombre de principes généraux ? Oui
il faut attendre , & vous y gagnerez du temps loin
d'en perdre. 19. Les obfervations particulières répé
tées pendant quelques temps vous conduisent d'ellesmêmes
aux principes généraux ; & la notion la plus
générale , la plus abftraite , eft claire & fenfible
pour celui qui a fait toutes les obfervations dont
elle eft le réfultat ; au lieu que fi vous commencez
par le principe général ; on ne comprendra que l'im
poffibilité de le comprendre ; & l'efprit dégoûté
humilié dès le premier pas , ne fera pas dans la fuite
même les obfervations d'où naîtront la lumière. Vous
dites que vos grammaires ne contiennent qu'un
petit nombre de principes , & cela eft vrai ; mais
rien n'eſt ſi commun que de voir des Écoliers , après
huit ou neufannées d'études, fortir des Colléges fans
avoir pu comprendre ce petit nombre de principes :
je n'ai jamais vû ni Ecolier ni Régent qui m'ait fu
dire nettement ce que c'eft qu'un fupin. 2 °. Quand.
les enfans lifent trois ou quatre heures par jour , il
ne faut
pas autant de temps qu'on pourroit le croire
pour faire & pour répéter, même plufieurs fois , Les
DE FRANCE. 165
obfervations particulières d'ou refulte la grammaire
d'une langue , c'est tout au plus l'affaire d'un an .
Mais fi on prend une autre marche , on croit gagner
du temps qu'on ne gagne pas , & on perd l'efprit. Nè
voilà-t'il pas une belle économie ? C'est ici far tout
qu'il faut le rappeler une vérité que Rouffeau a peutêtre
exagérée , mais qu'il a découverte La plus grande
affaire dans l'éducation , dit ce grand Homme , ce
n'eft pas de gign :r du temps , c'eſt d'en perdre,
Après cette première étude des langues anciennes ,
dégagée de toutes les difficultés qui la rendent rebutante
, & faite fur des objets qui excitent la curiofité
& l'intérêt des enfans , M. Mathias veut leur
faire lire les Hiftoriens ; mais il ne veut pas qu'on
leur faffe traduire , tantôt une page de Tite- Live ,
tantôt une page de Quinte-Curfe , tantôt une page
de Velleius- Paterculus ; avec cette manière , les Éco.
liers ne voyent jamais les faits dans cette liaifon
qui en fait un corps d'Hiftoire , paffant continuelle
ment à des Auteurs de ftyles différens & de goûts
divers , leur goût ne peut jamais fe former , ni fur
celui de Tite - Live ni fur celui de Tacite ; ils
finiffent par n'en avoir d'aucune espèce . M. Marias
a ici une idée neuve & très - philofophique « Quel
» eft donc l'ordre qu'il faudroit obferver dans
» l'étude de l'Hiftoire ? Celui de la civiliſation des
peuples. De tous les Sauvages , dont l'hiftoire
» eft venue jufqu'à nous , les Américains me paroiffent
les plus près de la nature ou les plus
éloignés de la civilifation . Nous les connoiffons
» d'ailleurs , où nous pouvons les connoitre affez
exactement ; c'est donc par eux que doit com-
» mencer le cours d'hiftoire . Quel fupplément aux
annales primitives de toutes les Nations , que des
» mémoires fur les Sauvages de l'Amérique faits
par un obfervateur qui eût vécu affez long - temps
parmi eux pour s'être familiarifé avec leurs lan
90
166 MERCURE
gees , leurs manières & leurs moeurs , & dont la
têre fût allez ferme pour app: écier impartiale-
» ment les avantages des Sauvages & des hommes
o entièrement civilifés ! Quelque variée que foit la
nature dans fes combinaiſons , il me paroît cependant
bien probable que l'Hiftoire des Améli-
» cains , des Scithes , des Germains , des Gaulois ,
» des Nations civilifées de l'Orient , des Grecs &
des Romains , formeroit un tableau qui préfenteroit
affez exactement la marche de l'efpèce humaine
dans la civilifation . Ce feroit moins l'hif
toire de l'homme que celle des peuples . »
Pour exécuter cette idée fi neuve , fur-tout pour
les écoles , M. Mathias voudroit expliquer , fuivant
la traduction interlinéaire , un extrait des moeurs des
Germains , des Commentaires de Céfar , de Juftin ;
l'antiquité feule fourniroit également des Hiftoriens
pour
pour toutes les autres époques de la civiliſation,
Ce que M. Mathias ne fait que conjecturer fur la
conformité des peuples anciens & des peuples modernes
aux mêmes époques de la civiliſation , a été
prouvé par Robertſon , dans les notes de l'introduction
à l'Hiftoire de Charles- Quint : il a rapproché
les traits par lefquels Célar & Tacite peignent les
Germains , & les traits par lefquels La Hontan &
d'autres Voyageurs peignent les Américains ; on
croit lire l'hiſtoire ou le tableau du même peuple ; on
eft tenté de croire que Tacite & Céfar ont peint les
Américains , que La Hontan & le Père Charlevoix
ont peint les Germains.
M. Mathias , ou ceux qui , d'après fes vûes , vou
droient exécuter un cours d'hiftoire fur ce beau
plan , trouveroient de grands fecours dans les
Ouvrages de quelques Écrivains Anglois qui ont
confidéré précisément l'hiftoire des peuples fous ce
point de vûe ; mais c'eft très - différent de la con
DE FRANCE. 167
1
fidérer ainfi ou de l'écrire ; & celui qui l'écriroit fe
roit un Ouvrage très nouveau.
M. Mathias n'a pu parler de l'Hiftoire fans parler
en même temps de la géographie ; & il propofe encore
fur cerobjet un plan très - différent des autres plans ,
& qui nous paroît de beaucoup meilleur ; mais les détails
en font trop longs pour les tranfporter dans un extrait ,
A mefure que l'intelligence le développe & commence
à voir un grand nombre d'objets & d'idées ,
quelques-unes de ces idées , quelques-uns de ces ob
jets lui font plus de plaifir ; entre toutes les productions
des Écrivains , elle commence à choisir les plus
belles , & c'eft alois que commence la culture des
Belles- Lettres , c'eft alors que le goût & le talent
doivent fe former fur les modèles les plus parfaits.
Tout ce qu'on fait communément dans les Colléges
pour parvenir à ce but , c'eft de faire connoître aux
jeunes gens les différentes parties du difcours , les
lieux communs & les figures ; on leur dit ceci eft
une apostrophe , cela une profopopée , voici une fimilitude
, voilà une accumulation ; & les jeunes gens
pe font plus occupés qu'à accumuler les fimilitudes
les profopopées , les apoftrophes . M. Mathias ne con
damne pas précisément cet ufage ; mais il veut qu'on
avertiffe les jeunes gens que tous ces noms donnés
aux différentes formes que reçoit le difcours , font
excellens pour analyfer un Ouvrages , pour en par
Jer , pour en rendre compte ; qu'ils défignent les différentes
efpèces de beautés , & n'apprennent à en
produire d'aucune espèce. « De deux perfonnes qui
» confidèrent un édifice , celui qui connoît les termes
de l'architecture s'en fait dans le même - temps
» une idée plus exacte que celui qui les ignore . Il le
» peint en quelque forte dans fon imagination , à
l'aide des fignes qui lui font cennus. » Voilà auffi
L'unique avantage des termes techniques de la rhéforique
, & jamais les Rhéteurs n'ont fait connoître
168 MERCURE
cette espèce d'avantage avec autant de jufteffe & de
précision.
Mais l'objet effentiel de l'étude des Orateurs &
des Poëtes eft bien plus important , bien plus difficile.
L'objet d'une bonne rhétorique eft de découvrir
» l'art de la compofition , de nous rendre préfens au
moment où ces grands génies produifoient leurs
chef- d'oeuvres , & de découvrir par quelle fuite
d'idées ils font parvenus au réſultat dont nous
» jouifions.
33
Ce but eft grand , il doit être bien difficile de l'atteindre
: il ne s'agit de rien moins que de favoir
l'esprit d'analyfe peut découvrir & réduire en art
les fecrets du génie créateur ; fi les Ariftote &
les Quintilien peuvent donner des moyens sûrs
de former à volonté des Cicéron & des Homère.
Jufqu'à nos jours les Philofophes n'ont pas
eu cette prétention , & de nes jours même prefque
tous les Philofophes la condamnent. Vains efforts ,
s'écrie M. de Buffon , la Nature feule peut donner
le génie ; & quand il manque , rien ne peut y fupe
pléer. Le génie en effet n'eft pas un art , & peut crre
que le talent le plus fublime , lorsqu'il eft forti de
l'inſpiration , eft hors d'état lui - même de raconter ce
qui s'eft paffé en lui dans ces momens facrés. C'eft
un mortel à qui les cieux fe font ouverts un moment ,
& qui a tout oublié dès qu'il eft redeſcendu parmi
les hommes. Gardons- nous cependant de vouloir
affigner dans aucun genre les bornes du poffible & de
l'impoffible , & n'honorons pas l'efprit humain par des
opinions qui refferrent & limitent la puisance. Deux
Philofophes , tous les deux célèbres en Europe , Helvétius
en France , & Beccaria en Italie , ont prétendu
tous les deux que tous les hommes avoient
également en eux les germes du génie , & qu'un art
habile pouvoit les développer également dans tous.
Beccaria a fait plus ; il a ofé chercher dans une
analyfe
DE FRANCE. 169
analyfe profonde de l'efprit humain , les moyens
de réduire en un art mécanique , pour ainfi
dire , les talens du Poëte & de l'Orateur , les
plus difficiles & les plus rares de tous les talens . En
ouvrant fon Livre ( Recherches fur le Style ) on
cherche une lumière nouvelle , & on fe trouve enveloppé
d'abord des plus épaiffes ténèbres . Si on ne
fe difoit pas : C'eft Beccaria, c'eft l'Auteur du Traité
des Délits & des Peines qui a écrit ceci , on fermeroit
le Livre à la première page. Lor qu'avee
bien du courage & bien de la patience on a lû le
Livre en entier , on voit qu'on n'en a pas entendu
encore la moitié , mais ce qu'on a entendu vous a offert
des apperçus fi nouveaux , préfente un fi grand caractère
de philofophie , qu'on eft impatient de venir
à un fecond travail pour pénétrer dans ces obfcurités
fi impénétrables. Toutes celles qui fe diffipent
laiffent voir de très-belles chofes ; mais il en eft qui ne
fe diffipentjamais ; & l'Ouvrage qui contient le plus de
lumières nouvelles fur un objet fi important, refte toujours
à demi plongé dans les ténèbres. Beccaria avoit
promis une feconde partie de cet Ouvrage , & il ne
Î'a pas donnée depuis dix à douze ans qu'il a fait cette
promeffe. Si ce que j'écris ici dans un Journal François
pouvoit être lû par ce Philofophe à Milan ,
j'oferois lui porter les voeux de plufiears Homines de
Lettres François ; je l'inviterois à faire un nouveau
travail fur le premier volume , à y répandre plus de
clarté , par un emploi moins fréquent de termes généraux
, par des liaifons plus intimes entre fes idées ,
par des phtafes moins pleines d'idées , & fur-tout
par l'application de fes principes à des exemples
choifis dans la Littérature ancienne & moderne ; je
l'inviterois à publier ce fecond volume qu'il a annoncé
, à nous donner ces loix de l'attention qu'il
nous a promifes , ces moyens de réveiller à volonté
dans le fond de nos âmes , lafenfibilité indolente &
N°. 39 , 24 Septembre 1785 .
H
170 MERCURE
endormie. - Je ne compare point l'utilité de fon Ouvrage
fur les Loix Pénales , & de fon Ouvrage fur le
Style; je lens combien il y a de mérite à parler avec tant
de clarté & de fenfibilité de la légiflation , & combien
c'eft un grand défaut d'être fi obfcur en parlant de
goût , d'eloquence & de poéfie ; mais je penfe & je
dirai qu'il y a bien plus de profondeur , bien plus.
de vues neuves & inefpérées , bien plus de génie
enfin dans les recherches fur le ftyle , que dans le
Traité des Délits & des Peines ; & qu'en perfectionnant
& en achevant cet Ouvrage , Beccaria
ajouteroit infiniment à fa gloire. Naimeroit- il plus
la gloire ? Seroit-il devenu inſenſible à cette dernière
paffion du fage ?
ود
"
Je reviens à M. Mathias .
« En même temps qu'on mèttra les Orateurs entre
les mains des jeunes gens , il faudra leur donner
quelque bon Ouvrage fur l'éloquence . Je ne
connois rien de mieux fur la compofition , que le
» Difcours de M. de Buffon à fa réception à l'Aca-
» démie Françoife ; tout ce que peut l'art dans une
» chofe qui dépend principalement du génie , y eft
" expofé avec netteté , précifion , énergie , profondeur
; les préceptes y fervent d'exemples , & pré
fentent , dans un petit nombre de pages , plus
d'apperçus lumineux , de points de vues vaftes ,
» de vérités fécondes , que tous les volumineux
Traités de Rhétorique fur l'invention & la difpofition
; fi on joint à ce Difcours l'article Élocu-
» tion de l'Encyclopédie , par M. d'Alembert , &
qu'on les étudie avec réflexion , on y trouvera
tout ce qu'il eft important de favoir fur le ftyle
proprement dit . »
33
ท
93
Il a fallu du courage à M. Mathias pour rendre
cette juftice à ces deux excellens morceaux . Les pédans
aiment mieux mettre entre les mains des Écoliers
le Cours des Belles - Lettres de l'Abbé Batteux
FE FRANCE. 171
Ouvrage fans goût & fans philofophie , dont les
principes font toas ou faux , ou vagues , ou fubtils ,
& dont le ftyle eft d'une féchereffe rebutante. Comine
cet homme raifonnoit fur les Arts! & comme il traduifoit
Horace ! Cet homme , tel que je le peins ,
a été un des ennemis les plus acharnés de nos grands
Écrivains modernes . Il étoit un de ceux qui vont
toujours ,
Criant que le bon goût s'eft perdu dans Paris ,
Et le prouvant très -bien , du moins par leurs Écrits .
M. Mathias voudroit qu'au lieu de traiter dogmatiquement
desdivers genres de Poéfie , de l'Églogue , de
l'Ôde , de la Fable , &c . &c. on en écrivit l'hiftoire.
Les règles qui ne font que des obfervations faites fur
les productions du talent , naîtroient à mesure qu'on
feroit fucceffivement l'hiftoire des Ouvrages ; il
donne lui- même fur la Fable un modèle de la manière
dont il defireroit qu'on écrivit l'Hiftoire de
tous les genres , & ce modèle , cet effai , eft à la fois
d'un Philofophe & d'un homme de goût . L'Auteur
s'eft rencontré très-fouvent dans ce qu'il a dit & de
la Fable & de La Fontaine , avec M. de Champfort
& M. de la Harpe , & fon morceau étoi é crit
avant leurs éloges ; c'eſt là un grand éloge de fon
morceau."
Les vûes de M. Mathias , lorfqu'il paffe des Belles-
Lettres à la Philofophie , foot également neuves ,
également éloignées de ce qui fe paffe dans les Colléges.
Ici , M. Mathias a été fingulièrement aidé par
fon fiècle ; pour faire en effet une grande révolution
dans l'éducation publique , il fuffiroit de tranfporter
dans les Colléges les Sciences telles qu'on les voit
aujourd'hui dans les Académies & dans le monde.
La Chimie , l'Anatomie , plufieurs parties de la Phyque
expérimentale & de l'Hutoire Naturelle , font
Hij
172 MERCURE
aujourd'hui des Sciences parfaitement faites , pour
ainui dire , parce qu'elles font l'ouvrage de quelques
efprits excellens , qui connoiffoient l'analyſe
& qui favoient s'en fervir. M. Mathias voudroit donc
que toutes les idées dont les Sciences font compofées,
fuffent toujours exactement déterminées comme
celles de l'Arithmétique , où l'on part de l'unité , &
où l'on y revient toujours par l'analyfe. Mais il
doute que dans les autres Sciences on puiffe démontrer
à la rigueur comme dans l'Arithmétique. - Comment
y démontre t'on donc , fi l'on n'y démontre pas à
la rigueur , dit l'Abbé de Condillac ? Sait- on bien ce
qu'on veut dire , ajoute ce Métaphyficien , lorſqu on
parle de démonstrations , qui , à la rigueur , ne font
pas des démonftrations ? L'Abbé de Condillac , dans
fa logique , a traduit en langage ordinaire une démonftration
faite en Algèbre , & cette démonftration
ainfi traduite , eft toute auffi préciſe , toute aufſi
rigoureufe ; elle a cet avantage encore qu'elle
peut être entendue de ceux mêmes qui n'entendent
rien à l'algèbre. L'Abbé de Condillac , en mourant ,
a laiffé dans fes papiers un parallèle de l'algèbre ,
confidérés comme une langue , & des langues confidérées
comme des méthodes . Pourquoi les dépofitaires
de ce manufcrit ne le donnent-il pas au Public ?
L'Ouvrage n'eft peut-être pas achevé ; mais les
ébauches mêmes des grands Hommes font faites pour
ajouter aux connoiffances humaines. Tout le monde
ne faifit pas les vûes philofophiques dans leur germe ;
il est des efprits qui les faififfent & qui les développent
; & il faut femer autant de germes qu'il eft
poffible dans l'efprit humain ; avec le tems, ces germes
fe fécondent dans quelque coin de ce fol naturellement
fécond. - M . de Condorcet vient de faire quelque
chofe de bien plus difficile encore que l'Abbé de
Condillac. Par une application très - neuve de
l'algèbre à des objets de morale & de législation , il
DE FRANCE. 173
a découvert dans la légiflation & dans la morale
des vérités qui fembloient fe dérober à la pensée
comme l'infini , des chofes qui paroiffoient être hors
de toutes les limites où l'efprit peut atteindre , & il
a tranfporté enfuite ces vérités de l'algèbre dans
le langage ordinaire ; peut être il n'auroit pas pu les
faifir en penfant avec des mots , il les a faifies eit
penfant avec des fignes algébriques, & il a pu les rendre
enfuite avec des mots. Je n'entends point l'algèbre
, & j'ai entendu fon Ouvrage. J'en rendrai
compte inceffamment dans ce Journal.
Tout ce que dit M. l'Abbé Mathias de l'enfeignement
de la morale & de la religion , eft également
vrai , lumineux & philofophique fans étalage
de philofophie ; fon ftyle prend même des
couleurs plus animées & des mouvemens plus fenfibles
en parlant de ces objets qui parlent à l'âme.
On a écrit de bons morceaux fur l'Enseignement
public ; celui de M. Mathias nous paroît de beaucoup
fupérieur à tous ceux que nous connoiffons.
C'eft prefque par tout la jufteffe de Dumarfais
& cette fagacité qui ne paroît point de la fagacité,
parce qu'elle rend ce qu'elle découvre nesfacile
à voir. Dumarfais n'a pas un meilleur efprit ;
& fon article Education dans l'Encyclopédie ne vau
pas l'Effai de M. Mathias. M. Mathias penfe &
s'énonce d'une manière ferme ; mais c'eft que l'homme
qui voit bien où il pofe fes pas les pole avec fermeté.
Ce n'eft point cet orgueil qui révolte les Lecteurs
, c'eft cette confiance qui fe communique à
eux , & qui eft bonne à éprouver , foit qu'on écrive ,
foit qu'on life.
En Ouvrant cette Brochure , nous avions vu avec
joie que l'Auteur étoit Principal d'un College ; avant
de la finir , nous avons appris avec douleur qu'il ne
l'étoit plus ; mais fes vûes ne feront pas perdues fans
doute , quoiqu'il ne puiffe plus les mettre en pratique
Hi
174 MERCURE
lui même. Il ne pouvoit faire du bien par luimême
que dans le Collége de Langres , fon Effai
peut en faire dans tous les Colléges ; car une révolution
fi importante ne peut pas tarder à fe faire
fous un Monarque ennemi de toutes les révolutions
qui ne fe font point par les lumières , & qui fait
parcourir le globe pour acquérir des lumières nouvelles.
Le ciel qui a comblé fes voeux & ceux de la
France , en lui donnant un Héritier de fon Trône
& trois Héritiers de fon fang , femble confacrer le
moment deſtiné à l'éducation de ces enfans des Rois ,
à améliorer, à perfectionner l'éducation de tous les
enfans de la Nation . L'Hiftoire raconte qu'un Sou
verain de l'ancienne Égypte , deftinant fon fils à de
vaftes conquêtes , fit élever avec ce fils , & de la
même manière, quarante mille enfans nés le même
jour , pour être les inftrumens des mêmes conquêtes
& de la même gloire . Combien il fera plus beau de
perfectionner l'éducation de tout un peuple en même
temps que l'éducation de l'Enfant augufte qui doit
réguer fur lui ! Ce Peuple & fon jeune Prince
s'élève ront enfemble ; & nourris des mêmes vérités ,
ils acquerront une gloire qui , loin de coûter des
larmes aux hommes , fera encore le bonheur & la
gloire de l'efpèce humaine.
DE FRANCE. 175
LE Vice & la Foibleffe , ou Mémoires de deux
Provinciales. 2 vol . in- 12. A Lauzanne ,
& le trouve à Paris , chez Regnault
Libraire , rue S. Jacques , vis - à- vis celle
du Plâtre.
>
Le cadre de ce Roman n'eft point neuf ,
mais les objets qui le rempliffent y font
traités d'une manière neuve ; les caractères
des principaux perfonnages font très-fortement
prononcés , & les moeurs d'une certaine
claffe de femmes y font approfondies,.
préfentées fous des couleurs bien faites pour
en infpirer le mépris. Dans un temps où
le goût des plaifirs honteux s'eft répandu
dans toutes les claffes de la fociété , où
la vertu la décence & les convenances
morales font reléguées au nombre des préjugés
; il eft digne d'un Écrivain Philofophe
de préfenter à ceux que l'habitude du vice
n'a pas encore dépravés , des tableaux capables
de leur en donner une horreur falutaire
, & de les affetmir dans l'amour du devoir
& de l'honneur. L'Ouvrage que noss annonçons
démontre jufqu'à l'évidence combien
la conduite des parens influe fur la
deftinée de ceux qui leur doivent le jour.
,
Maltraitée par une mère impérieufe &
jalouſe , négligée par un père foible &
libertin , Julie de M.... eft , dès l'âge de
treize ans , en proie à la féduction dont elle
ne tarde pas à être la victime. A cette épo
que, elle fait la connoiffance d'une Dlle de
~
Hiv
176 MER CURE
"
» Champville , fille majeure , grande brune,
infinuante , fpirituelle , décidée & for-
» mée à fond par un oncle Philofophe ,
» comme il s'en trouve tant . » Les leçons
perfides de cette femme artificieufe jettent
dans fon coeur les premières femences de
l'amour effréné du plaifir. Ses parens , trompés
par les propofitions que leur fait un
grand Seigneur d'achever fon éducation , en
la mettant de moitié dans celle que reçoit
une de fes nièces , confentent à l'envoyer à
Paris. Logée dans la partie extérieure du
Couvent , elle eft bientôt rejointe par l'infame
Champville , qui , la conduifant d'erreurs
en erreurs , la familiarife avec tous
les excès , égare fon efprit , fa raiſon , &
endurcit abfolument fon coeur. Ingrate, hypocrite
& barbare , elle porte la cruauté
jufqu'à abufer de l'afcendant que fes charmes
lui donnent fur un homme puiffant ,
pour faire enfermer dans une maison de
force une infortunée que le Baron de M....
fon frère , a féduite & enlevée , dans la feula
appréhenfion que cette fille ne devienne fa
rivale.
>
Nous ne fuivrons point Julie dans toutes
fes aventures : elles prouvent d'une manière
effrayante , à quel oubli d'elle - même peut
fe porter une femme qui s'eft accoutumée à
méprifer les vertus diftinctives de fon fexe ;
mais elles ne fauroient être analyfées. Une
catastrophe imprévue , tragique, arrivée dans
une maifon plus que fufpecte , & dont elle
DE FRANCE. 177
paroît être complice , la fait arrêter & conduire
en prifon. C'eft- là qu'elle eft fecourue
par cette même fille qu'elle avoit fait enfermer
, qui depuis eft devenue la femme de
fon frère , & par un Anglois généreux , ami
& protecteur du Baron . Le caractère de cet
Anglois eft auffi noble qu'intéreffant. Ce n'eft
pas un perfonnage de convention , tracé par
une tête exaltée , comme on en trouve dans
quelques Romans. M. Simpfon ( c'eſt le
nom de l'Anglois ) eft un Philofophe inftruit
par fa propre expérience , par l'âge & par
la réflexion. Le fouvenir de fes erreurs paffees
le rend très indulgent pour celles d'autrui.
Secourir les infortunés , ramener les
ceurs égarés , reporter en eux le fentiment
de l'amour du bien & de l'ordre, partager fans
orgueil le bonheur dont il eft la caufe >
voilà fes jouiffances les plus chères. C'eft lui
qui , après avoir arraché Julie à fa prifon, lui
fait concevoir toute l'horreur de la vie paffec
, la rappelle à l'exercice des vertus qui
font tout à la fois adorer & refpecter les
femmes , & la force ainfi à reprendre de
l'eftime pour elle- même . Il l'éclaire par des
confeils fages , préfentés avec le ton de l'intérêt
& de la douceur : il la guide , il la fait
de l'oeil , & fait fervir à fon inftruction les
nouveaux dangers qu'elle court en fe raprochant
de la Cha mpville , alors femme
d'un vieux militaire, & , fous un mafque hypocrite
, cachant une âme plus horrible que
jamais. Enfin , Julie après avoir, par les foins
Hv
178 MERCURE
de Simpfon , retrouvé les bonnes grâces de
fon frère le Baron , après avoir reçu les derniers
foupirs d'un père éclairé trop tard fur
fes devoirs , mais latisfait , en mourant , de
voir les enfans fages & heureux , Julie
fe retire à la campagne avec fon frère , fa
belle foeur & le vieil Anglois . Un Gentilhomme,
convaincu de fon parfait retour à la
vertu ,ne dédaigne pas de lui donner la main.
·
Les aventures de Thérèfe Maupin , devenue
depuis la Baronne de M.... , contraftent
parfaitement avec celles de Julie :
elles font intéreffantes , & elles repofent le
lecteur, quelquefois fatigué des excès de l'héroïne
principale. C'eft l'amour du vice qui
rend Julie coupable ; Thérèfe le devient par
les fuites d'une foibleffe amoureufe : voilà
ce qui motive le titre de l'Ouvrage .
Ce Roman , très - eftimable par le fond ,
mérite quelques reproches quant à la manière
dont il eft écrit. Tous les perfonnages
y parlent à peu près le même langage , c'eftà-
dire, celui de l'Auteur , ce qui jete dans le
ton général de l'Ouvrage une uniformité fatigante
. Le ftyle d'ailleurs eft fouvent péhib'e
, & quelquefois obfcur. It ne faut
pas fans doute imiter la manière de quelques-
uns de nos Profateurs modernes. Rien
n'eft plus défagréable & n'annonce plus
l'abfence des idées que ces petites phrafes
hachées , découpées , dont ils font ufage ;
mais il ne faut pas non plus , furtout dans
le ftyle narratif , employer d'interminables
DE FRANCE. 179
périodes , dont les membres trop multipliés
embarraffent le fens , & le rendent au moins
louche , toutes les fois qu'il n'eft pas inintelligible.
C'eft principalement lorsqu'il fe
propofe d'être utile aux hommes , qu'un
Auteur doit fe mettre à la portée de tout le
monde ; & c'eft manquer une partie de fon
but , que de ne pas remplir ce premier devoir
de tout Écrivain qui veut être lu.
LETTRES fur l'Architecture , par M. Viel de
Saint-Maux , Architecte & Avocat au
Parlement ; in - 8 ° . de 209 pages .
"
LES idées que M. Viel de Saint- Maux a
développées dans cet Ouvrage
font trop
fingulières , pour que l'Auteur puiffe prétendre
à les voir adopter généralement ;
mais elles font trop remarquables auffi
pour devoir être paffées fous filence . Ces
Lettres feroient plus connues , fi M. Viel de
Saint -Maux ne s'étoit contenté de les imprimer
pour fes amis feulement.
Elles ont paru en différens temps . Les
deux premières ne femblèrent à quelques
perfonnes que le programme d'un Ouvrage
volumineux & compliqué . Elles annonçoient
l'explication des monumens de
l'antiquité & de leur génie fymbolique ,
dont M. Viel de Saint Maux a cherché la
découverte. Il a entrepris de prouver , dans
quatre Lettres , que les monumens des an-
H vj
180 MERCURE
ciens , & jufqu'à l'ordre d'architecture , ne
furent dans leur origine que le Poëme de
l'Agriculture & des influences de l'aſtre qui
fructifie.
Dans la première Lettre , M. de Saint-
Maux reproche aux Architectes de ne confidérer
leur Art comme le premier de tous ,
que parce qu'il enfeigne à conftruire des
édifices qui mettent à couvert & les hommes
& les productions des autres Arts.
Il prouve que fi la plupart des anciens fe feroient
crus déshonorés s'ils avoient ignoré
les principes de l'Architecture , & que s'ils
ont regardé cet art comme une des bafes de
la bonne éducation , c'eft qu'on y trouve
l'unité des connoiffances , & qu'il en eft le
point central. Mais c'eft furtout dans les
Temples , & relativement au culte religieux ,
qu'il en recherche la dignité & l'origine.
Enfuire il paffe à ceux qui n'ont vu que
des marques de boucheries dans les têtes
de boeuf dont les Temples étoient ornés ,
que des ornemens arbitraires dans les plantes
réputées facrées qui les couvroient , enfin
qui n'ont cherché que des dimenfions
dans les parties de l'enfemble des anciens
monumens , au lieu de les confidérer comme
des Poemes d'agriculture .
Dans la feconde Lettre , l'Auteur dit que
l'erreur femble un aliment néceffaire aux
modernes . Ils aiment à croire que l'antiquité
ne s'eft annfée qu'à des chimères , à ré
véer des animaux ; à faire des poupées
DE FRANCE. 181
& des fimulacres repréfentant des héros ; à
élever des monumens pour la feule gloire
de furcharger la terre , ou de pofer des
pierres les unes fur les autres. Les types
mystérieux , les emblêmes parlans de la Divinité,
les attributs de la puiffance empreints
fur tous les monumens , la terre , mère nourricière,
fans ceffe repréfentée fous des formes
ingénieufes , & c , & c. font autant d'objets
qui ont échappé aux recherches des inodernes.
M. Viel de Saint- Maux , dans l'analyfe
de l'Architecture des anciens , commence
par examiner les pierres rurales , eſpèce
d'autels votifs fur lefquels on brûloit des
plantes aromatiques. Il confidère ces pierres
comme les mères des Sciences & des Arts
puifqu'elles porrèrent les premiers hyéroglyphes
ou fignes repréfentatifs à qui nous de
vons l'origine de la peinture & du langage.
Il fait voir que les premiers fimulacres n'étoient
que des pierres cylindriques en forme
de colonnes , ou pyramidales , felon que la
liturgie en faifoit des métaphores ou des ate
tributs. On juge par quelles gradations ces
pierres ont paffe , puifque ces fimulacres
faits en colonnes , & n'ayant que de petits
pieds & des mains poft ches , furent employés
comme fupports dans les édifices.
La troifième Lettre tend à prouver que le
génie fymbolique étoit familier aux anciens ;
& que ce goût eft refté aux Orientaux , &
furtout aux Indiens & aux Japonois . Elle
182 MERCURE
eft terminée par une analyſe aſſez curieuſe
des diverfes relations de nos Voyageurs Italiens.
Dans la quatrième Lettre , M. Viel de
Saint -Maux développe fon opinion fur la inanière
dont les anciens confidéroient l'ordre
d'Architecture. Il a fuivi un ordre précis
pour les bafes , les chapiteaux , les entablemens
& les frontons,
Dans la cinquième Lettre , l'Auteur donne
la defcription des antres taillés au cifeau
dans les montagnes , excavations qui , faites
le plus fouvent fur des rocs de marbre ou
de porphyre , lui femblent prouver par la
forme , par les fymboles qui les décorent
que c'étoient autant de temples relatifs à la
liturgie des anciens.
La fixième Lettre enfin , montre la marche
progreflive de l'Architecture moderne
& la fuite des idées qui nous ont été tranfmifes
, idées qu'il penfe nous avoir éloignés
de l'afpect fous lequel on doit envisager l'Ar
chitecture. Dans la même Lettre , l'Auteur
s'eft attaché à faire connoître ce que c'eft
qu'un Expert , un Maçon , un Toiſeur
& donne des connoiffances utiles à ceux qui
veulent faire bâtir.
Sans vouloir ni adopter, ni même difcuter
toutes ces idées, on ne peut que louer l'Auteur
du zèle infatigable dont il a eu befoin.
pour les recherches que fon Ouvrage fuppofe.
Quand on fait enfuite que le même
Écrivain a prouvé par d'autres écrits
DE FRANCE. 183
qu'en cultivant la Peinture & l'Architecture
, il a également étudié les Langues , les
Sciences , le Droit & la Médecine , on ne
peut qu'être furpris de l'étendue de fes connoiffances.
VARIÉTÉ S.
LETTRE de M. GROSLEY
à M. l'Abbé ***.
AGRIEZ , Monfieur , que je mette encore votre
complaifance & celle de vos amis à l'épreuve , pour
l'éclairciffement d'un fait qui n'a d'importance que
par fa lia fon avec l'hiftoire d'un de nos plus illuf
tres Champerois.
La Vie , les Ouvrages , & tout le perſonnel de La
Fontaine nous font peut-être plus connus qu'ils ne
le furent à fes contemporains. Sa fimplicité d'enfant ,
appréciée , refpectée & protégée par les premiers
Hommes de fon fiècle , par les Comteffes de la
Fayette , de la Suze , par les Marquifes de Montef
pan , de Sévigné , de la Sablière , de Thianger , &
par les Femmes que diftinguoient , dans un égal
degré , l'efprit , les grâces & la naiffance , ne fe
trouva point expoſée à ces miſtifications auxquelles
nous avons vù immoler des talens connus de la part
de rivaux jaloux , de fots qui y trouvoient une
diverfion à l'ennui , & de Marquifes à la douzaine.
( 1 )
( 1 ) La fimplicité de La Fontaine étoit paflée à
fon fils , que mon père connut en 1710 & 1711 .
Abondonné de père & de mère dès l'enfance , avec
de l'efprit fans culture , il végétoit à Troyes , fur le
184 MERCURE
il donna au Public , en 1669 , les Amours de
Pfyché & de Cupidon , dédiées à la célèbre Duchefle
de Bouillon . Une balourdiſe qui lui
échappa dans cet Ouvrage , & qui a été retranchée
de la plupart des Éditions poftérieures , le pouvoit
conduire à quelque chofe de pire qu'une miftifica
tion , & il en eut toute la peur. Le Duc de Saint-
Aignan le fauva par un ftratagême qui , auprès d'un
Roi tel que Louis XIV , doit être mis au rang des
plus infignes coups d'Etat. ( 1 )
Aux Amours de Pfyché , La Fontaine a joint le
Poëme d'Adonis , « compofé , dit- il , depuis long-
» temps , quand j'avois plus d'imagination que je
» n'en ai aujourd'hui . » Il ajoute : « Je n'étois
toute ma vie exercé en ce genre de poéfie que
» nous nommons héroïque : c'eft affurément le plus
» beau de tous , le plus fleuri , le plus fufceptible
• d'ornemens , & de ces figures nobles & hardies
qui font une langue à part , une langue affez
charmante pour qu'on l'appelle la langue des
" Dieux. "
Cet avis , de deux pages , n'eft pas du Libraire ,
qui auroit ufé de fon droit , en mettant un propos
ridicule dans la bouche de l'Auteur . La tournure de
la dernière phrafe indique La Fontaine de la manière
la moins équivoque . « J'ai cru à propos , dir il , de
ne point féparer Adonis de Pfyché ; je joins aux
produit d'un emploi dans les Aydes. Pourvu de cet,
emploi à la follicitation de Mme Hervart , foutenu
par les égards que quelques Fermiers crurent
devoir à fon nom , il ne travailloit pour la Ferme
que par un goût décidé pour le vin.
(1)Voyez fa Vie par Montenault. Peut- être cette
balourdife influa-t'elle autant que fes Contes fur les
difficultés qu'effuya , de la part de la Cour , fa réception
à l'Académie Françoife.
DE FRANCE. 185
» amours du fils celles de la mère , & j'oſe eſpérer
» que mon préſent fera bien reçu . Nous fommes
2 en un fiècle où on écoute affez favorablement
» tout ce qui regarde cette famille . Pour moi , je
» lui dois les plus doux momens que j'aye paffés
» jufqu'ici. » ود
Connoiffez vous , Monfieur , quelqu'une de ces
compofitions héroïques dont La Fontaine s'étoit occupé
toute fa vie , jufqu'en 1669 ? Une partie de fes
Contes & Nouvelles avoit été publiée dès 1665 , &
la première partie de fes Fables en 1668. La Collection
de fes Euvres diverfes , donnée par d'Olivet
en 1729 , offre , fuivant l'ufage , plufieurs morceaux
qui n'avoient aucun titre à l'immortalité ; mais rien
d'héroïque , fi nous ne regardons comme telle la
Traduction en vers de l'Eunuque de Térence, publiée
par La Fontaine dès 1654 , Traduction qui annonçoit
, par quelques traits épars , un talent à peine
développé dans le genre même où le Traducteur a
depuis brillé comme Auteur .
Racine , dont le cabinet étoit le magafin où La
Fontaine te pourvoyoit pour le grec , Racine , un
peu malin de fa nature, lui auroit-il malignement
fuggéré héroïque pour érotique ? Cepropofito rappelles
oit l'épigramme de Joachim du Bellai à Antoine
Héroit , l'Emule & l'ami de Marot :
Non tuafit quamvis Gallis Héroïca Mufa ,
Herois nomen Mufa tibi impofuit.
Tam bene qui nobis verum, defcribis para
Impofuit Graio nomine nomen ipas.
Le charlatanifme étoit trop éloigné du caractère
du bon La Fontaine , pour qu'il fût permis de foupçonner
que , dans l'avis fur la Pfyché , il eût voulu
faire croire au Pablic que fon porte -feuille étoit
186 MERCURE
chargé de compofitions héroïques : cette charlatannerie
étoit étrangère au fiècle de Louis XIV . De
combien de réputations , de combien de fortunes
Littéraires eft- elle depuis devenue le principe & la
bâfe?
J'ai l'honneur d'être , &c. GROSLEY.
ANNONCES ET
NOTICES.
LES Terriers rendus Perpétuels , &c. &c. in-folio.
A Paris , chez M. Aubry de Saint - Vibert , rue des
Blancs- Manteaux , N°. 37. Première Livraifon ,
compofée de l'Inventaire perpétuel des Titres , Nº . I,
& de l'Atlas Radical , N °. II Prix , 7 liv . 16 fols ,
ayant ajouté la troifième Carte promiſe par le
Profpeétus.
Cette première Livraiſon avoit été précédemment
mife en vente , mais comme l'ordre des Numéros
de l'Ouvrage n'y avoit pas été obfervé , l'Auteur a
cru plus convenable d'en fufpendre le débit.
La deuxième Livraiſon , compofée de l'Indication
radicale , N ° . III , & du Terrier radical Nº. IV,
doit paroître inceffamment ; elle n'a été retardée que
par l'abondance confidérable des matières, & par la
difficulté de fon exécution typographique . Elle con
tiendra en effet près du donble de feuilles de la première
Livraien ; & elle fera
prefqu'entièrement
remplie de tableaux. L'Auteur a eu l'attention particulière
de difpofer cette deuxième Livraiſon de
manière que l'on puiffe s'en fervir indépendamment
des Livraiſons fubféquentes.
RECUEIL des OEuvres de feu M. Gabriel , Doyen
& ancien Bâtonnier de l'Ordre des Avocats au Parlement
de Metz.
Les Ouvrages qu'on propoſe au Public n'ont pas
DE FRANCE. 197
une utilité bornée au reffort du Parlement de Metz.
Il eft avantageux aux progrès de la Juupradence
en général , que celle de chaque Tribunal feit connue.
C'est un fecours pour les Mägistrats dans les quef
tions difficiles , c'eft un guide néceflaire aux jeunes
Jurifconfultes de la province,& à tous ceux qui , dans
des régions éloignées, ont à examiner des queftions
qui fe décident par ces ufages.
Le reffort du Parlement de Metz eft composé de
Principautés & de territoires démembrés de diverfes
Souverainetés qui ont été réunies à la Couronne par
des conventions ou par des traités de paix , & dont
la Légiflation primitive renferme une foule d'uiages
bizarres & difparates Il eft à préfumer que le Public
recevra avec fatisfaction les uvres de feu M.
Gabriel. Ce Jurifconfulte a en quelque forte régné
fur le barreau de Metz . Retiré de bonne heure de la
plaidoirie , il n'a pas ceflé d'entretenir le feu de fon
génie actif, & de cultiver , par une étuie affidue ,
la fupériorité de fes talens ; c'eſt à fes méditations
profondes , à fon travail continuel qu'il a dû l'afcendant
dont il a joui , & que le barteau eft redevable
de trois Ouvrages fort inftructifs.
M. Gabriel , dont la modeftie étoit une de fes
principales vertus , n'avoit pas deftiné fes Ouvrages
au Public ; il les avoit compofés pour l'inftruction
des jeunés Jurifconfultes , & c'eft dans cette vûe
qu'il en a fait un legs à l'Ordre des Avocats au Parlement
de Metz ; mais le mérite de ces Ouvrages &
l'utilité de leur publication fe faifant fentir de jour
en jour, & l'opinion de M. Gabriel ayant acquis la
force d'une autorité , l'Ordre des Avocats s'eft
déterminé à les rendre publics par la voie de l'impreffion
, & la Société Typographique de Bouillon
s'eft chargée de cette publication.
-Les OEuvres de M. Gabriel , non -feulement né - i
ceffaires à tous Jurifconfultes , mais encore à toutes
188 MERCURE
Communautés Religieufes de l'un ou de l'autre fexe,
ainfi qu'à tous gros Décimateurs & Bénéficiers
font : 1. Un Recueil d'Autorités & Réflexions
fommairesfur les faux & vrais Principes de la Jurifprudence
en matière de Dimes , & fur leurs conféquences
, en un gros Volume in 12. 2 ° . Des
Obfervations fur les Coutumes , 3 Vol. in-4 °. de
800 pages chacun. 3 °. Un Traité fur la force des
Preuves , 2 Vol. in- 12 . La Société Typographique
de Bouillon , qui s'eft chargée de la publication de
ces trois Ouvrages intéreflans , ne demande aucun
payement d'avance ; elle n'exige qu'une foumiffon
, afin qu'elle puiffe fe régler fur le nombre des.
Exemplaires qu'elle en devra tirer. Les Perfonnes.
qui defirerort ft les procurer, font priées de le faire.
inferire à la Société Typographique de Bouillon , ou
chez les Libraires des Villes qui feront ci-après nom.
més , avant le 3༠ Octobre de la préfente année. Les
prix feront pour elles ; favoir, 2 liv. pour le Recueil,
d'Autorités & Réflexions fommaires fur les faux &
vrais Principes de la Jurifprudence en matière de
Dimes, & fur leurs conféquences ; 9 liv . pour chaque
Volume in-4 . des Obfervations fur les Coutumes
& 2 liv. auf pour chaque Volume in- 12 du Traité
de la force des Preuves , le tout en feuilles , & dont
elles ne payeront le prix que lors de la remife qu'on
leur en fera.
Le prix de la relieure fera de 2 liv. pour chaque
Volume in- 4. , & de 12 fols pour chaque Volume
in 12 pour ceux qui defireront les recevoir reliés.
Celui de la brochure avec carton fera de 1a fols
pour chaque Volume in- 4°. , & de 4 fols pour
chaque Volume in - 12.
Les Perfonnes qui ne fe feront pas fait inferire
avant le 30 Octobre , payeront 3 liv. le Recueil
d'Autorités & Réflexions fommaires fur les faux &
vrais Principes de la Jurifprudence en matière de
DE FRANCE. 189
Dimes , & fur leurs conféquences ; 12 livres pour
chaque Volume in 4° . des Obfervations fur les
Coutumés, & -3 liv. auffi pour chaque Volume du
Traité de la force des Preuves , le tout en feuilles.
On pourra fe faire infcrire à Bouillon , à la Société
Typographique ; à Bar-le- Duc , chez le fieur Mecuffon
; à Besançon , chez Mme la Veuve Charmet;
A Metz , chez le fieur Bouchard , rue derrière le
Palais ; à Nanci , chez le fieur Mathieu ; A Sarre-
Louis, chez le fieur Leiftenfchneider ; à Strasbourg,
chez le fieur Treuttel ; à Paris , chez le fieur Belin ,
Libraire , rue Sain : Jacques , près Saint Yves.
Des Maladies de la Groffeffe , par M. Chambon
de Montaux , Médecin de la Faculté de Paris , de la
Société Royale de Médecine , &c. pour completter
'Hiftoire des Maladies des Femmes & des Filles .
par le même Auteur. 2 vol . in- 12 . Prix , 5 liv. , br.
A Paris , rue & hôtel Serpente .
M. Chambon a eu fpécialement en vue dans fes
utiles travaux , ce fexe à qui la Nature a vendu un
peu cher les moyens de nous plaire , & qui femble
avoir payé d'une partie de fon bonheur le droit de
contribuer au nôtre.
Ce nouvel Ouvrage confirme la réputation de fon
Auteur , qui a des droits à la reconnoiffance du
Public.
De l'Education publique , & des moyens d'en
réalifer la réforme , projetée dans la dernière Affemblée
générale du Clergé de France , par M. l'Abbé
Proyart , de plufieurs Académies Nationales &
Étrangères , Principal du Collège Royal du Puy.
in 12. Prix . 1 liv. 10 fols br. A Paris , chez la
Veuve Hériffant , Imprimeur -Libraire , rue Neuve
Notre-Dame , & Théophile Barrois , Libraire , rue
du Hurepoix.
190 MERCURE.
On a beaucoup écrit de nos jours fur cette importante
manière . Cet Ouvrage , par les vûes utiles
qu'il renferme , doit étre mis au nombre de ceux
qu'on a diffingués de la foule d'écrits qu'on a multipliés
fur ce fujet M. l'Abbé Proyart eft connu par
d'autres Ouvrages eftimables.
CARTE générale de l'Empire d' Allemagne , par
M. Chauchart , Capitaine d'Infanterie , & Ingénieur-
Militaire de Mgr . Comte d'Artois . A Paris , chez
le fieur Dezauche , Géographe , rue des Noyers , &
chez le Suiffe de l'hôtei de Noailles , rue Saint
Honoré.
Le Départ de la Chaffe à l'Oiseau , & la Prife du
Cerf, nouvelles Eftampes , pour fervir de pendans
au Quartier Général de l'Armée Hollandoife & au
grand Marché aux Chevaux d'Anvers , précédemment
annoncés.
Ces quatre Eftampes font partie de l'intéreffante
Collection des chef-d'oeuvres du célèbre Wauvermans
, au nombre de foixante , que le fieur Picque
not , Graveur , rue des Carmes , Collège de Prefle ,
fe propofe de procurer en entier au Public. Ces Eftampes
portent neuf pouces de long fur fept de haut..
Il en paroîtra deux tous les mois . Prix , 1 liv. 4 fols
chaque Eftampe.
COURTOISIE du Chevalier Bayard , deffinée par
C. Monnet , Peintre du Roi , gravée à l'eau forte
par J. Couché , terminée par Patas . Prix , 1 livre
4 fols. A Paris , chez Couché , rue Sainte Hyacinthe
, n ° . 51. Mort du Prince de Brunfwick ,
gravée d'après Borel , par J. Couhé. A Paris , chez
J. Couché & Dequauqueviller , même Adreffe que
ci-deffus.
DE FRANCE. 191
Ces deux Eftampes intéreffantes font pendant. La
dernière confacre un événement moderne , trèsconnu
, & qui a fait verfer par- tout des larmes
d'admiration & d'attendriffement.
HONNEURS rendus au Connétable du Guefclin,
peint par Brenet , Peintre du Roi , gravée par B. L.
Henriquez , Graveur du Roi , & de Sa Majefté de
toutes les Ruffies , & Membre de l'Académie Impériale
de Saint- Pétersbourg. A Paris , chez Henriquez
, rue de la Vieille Bouclerie , la porte- cochère
au coin de celle de Mâcon , nº . 18 .
LA Religion , gravée par P. F. Legrand , d'après
l'original de F. Bartolozzi , Graveur de S. M. Britannique.
Prix , 3 liv. en noir , & en couleur 6 liv ¦
A Paris , chez l'Auteur , rue du Plâtre- Saint- Jacques ,
n° . 13.
Cette Gravure eft touchée avec foin , & a de
l'effet.
UNE Noce de Village , gravée en couleur par
Defcourtis , d'après M. Tannay , de l'Académie
Royale de Peinture. Prix 6 liv. A Paris , chez
Defcourtis , Graveur , rue des grands Degrés , près
la Place Maubert , nº. 26. "
>
L'Auteur de cette Gravure a obtenu des fuccès
dans ce genre , & cette nouvelle mérite les mêmes
éloges .
NUMERO 8 du Journal de Violon , ou Recueil
d Airs nouveaux par les meilleurs Mattres , arraṇ-
gés pour le Violon , l'Alto , la Flûte & la Baffe.
Chaque Cahier , liv. 8 fols ; abonnement , 12
Cahiers , 18 & 21 liv. A Paris , chez Mme Baillon ,
192 MERCURE
rue Neuve des Petits-Champs , près celle de Richelien
, à la Mufe Lyrique , No. 138.
Six Sonates à Violon feul , avec un Accompa
gnement obligé pour le même Inftrument , d'une exécution
facile , formées par le concours de plufieurs
Airs Italiens choifis & nouveaux , fervant de fuite
aux foixante - douze Airs à l'ufage des Commençans.
Prix , 7 liv. 4 fols . A Paris , chez Mlle Caftagnery
, rue des Prouvaites à Rouen , chez M.
Thiénée , Editeur , rue du Petit- Enfer , & Magoi ,
rue des Carmes .
-
--
OUVERTURE de Didon , arrangée pour la Harpe,
avec Accompagnement de Violon , d'Alexandre
aux Indes, arrangée de même , du Barbier de
Séville , de même , d'Alexis & Juftine , de
même , par M. J. Elouis. Prix , a liv. 8 fols chaque
pour Paris & la Province , port franc par la pofte.
A Paris , chez Leduc , au Magafin de Mufque &
d'inftrumens , rue du Roule , à la Croix d'or ,
a . 6 .
TABLE.
EDUCATION des Enfans De l'Enseignement Public, 15 3
de la Campagne,
Epigramme ,
145 Le Vice & la Foibleffe , 175
150 Lettres fur l'Architecture, 179
Charade, Enigme & Logo Variétés , 183
gryphe 151 Annonces & Notices , 186
APPROBATIO N.
J'AI lu , par ordre de Mgr. le Garde- des - Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 24 Sept. 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , le 23 Septembre 1785. RAULIN.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 20 Août.
' Eſcadre Ruffe , fous les ordres de l'Ami-
Lral Krufe , a mis à la voile de Cronstadt,
le 17
Juillet
, par
un
vent
favorable
. On
la
dit
toujours
compofée
de
23
vaiffeaux
de
guerre
, auxquels
fe
joindront
à Copenhague
ceux
qui
viennent
d'Archangel
: on
ajoute
que
le
Commandant
n'a
dû
ouvrir
fes
ordres
qu'à
une
certaine
hauteur
.
Cet armement aura pû être contrarié par
une tempête qui a regné du 23 au 26 Juillet
dans la Baltique , où divers petits bâtimens
ont péri , & d'autres ont été démâtés.
Le nombre de navires de diverfes nations
, arrivés dans le Sund depuis le 27 Juillet
, monte à 397.
Deux gabarres Françoifes venant de Riga
& chargées de mâts , ont fait voile pour la
mer du Nord .
N°. 36 , 3 Septembre 1785.
2
Des lettres de Pétersbourg portent que
l'Impératrice a donné l'ordre de renforcer
de 14 régimens les garnifons dans la Crimée
& le Cuban.
*
Une flotille de galéaffes , de chalou
pes bombardieres & de bâtimens plats
d'une nouvelle invention , a manoeuvré à
Wacholm, devant le Roi de Suede. S. M.
en a paru très fatisfaite. La flotille retournera
en Finlande avec le premier bon vent.
Un Journal économique préfente les détails
fuivans fur le commerce de quelques
denrées de la Toſcane.
La plus grande quantité d'huile d'olives eft
tirées des vallées de Butti , de Calvi , de Mor..
timagno & de Pife. Les huiles de Butti , qui
font les meilleures , montent , une année por,
tant l'autre , à 12000 tonnes , celles de Calvi
& de Mêntimagno à autant , & celle de Pife à
6000. On comptoit en 1771 , cù la récolte des
olives étoit médiocre 129,333 tonnes ou 109,934
quintaux d'huile dans la Toſcane. La foie que
l'on yrecueille par an monte à environ 200,000
livres pefant. On prétend que le commerce des
foieries de Tofcane diminue confidérablement , &
que celui de Lyon l'emporte de beaucoup.-
Le même Journal dit que la cire que l'on fait
dans l'ifle de Sardaigne ne formoit pas même
un objet de 3000 livres pefant.
La pêche du thon en Sardaigne vaut à cette
ifle 60000 fcufti par an ,
DE VIENNE , le 21 Août.
L'Empereur , felon le bruit général , part
( 3 )
au premier jour pour la Bohême , dans le
deffein de vifiter les nouvelles forterefles de
Pleff & de Théréfienftadt. Delà , à ce qu'on
ajoute , S. M. I. fe rendra en Gallicie , d'où
l'on prélume , peut être fans ondement ,
qu'elle pouflera lon voyage jufqu'à l'éterfbourg.
Ni les inftances des Médecins , ni
celles du Prince de Kaunitz n'ont pu derourner
le Monarque d'un projet peu aſſo.ti à
l'état de fa fanté. On a envoié des ordres à
Prague de préparer les appartemens dans
cetre ville où S. M. féjournera.
Le Prince de Reuff , nouveau Miniftre
de notre Cour à celle de Beriin , dont le départ
étoit fixé au mois de No embre , a
reçu ordre de fe rendre dans quinze jours à
fa deſtination .
Dans les premiers momens on ne con .
noiffoit pas encore létendue des malheurs
occafionnés par la derniere inondation. Auffi
furieufe qu'imprévue , elle a mis en danger
une foule de perfonnes , & en a fait périr
un affez grand nombre, Les on comptoit
113 cadavres retirés de l'eau : les jours fuivans
, on a retrouvé encore d'autres corps ,
entr'autres ceux de divers particuliers inconnus
& vêtus proprement . Près de la porte
de Carinthie , on a fauvé un cheval fuperbe
couvert d'une houffe brodée en or , dont le
maître eft resté fous les eaux.
Le Feldt-Maréchal Laudhon fe
promea
2
4 )
nant dans un bofquet , non loin de fon château
, faillit être englouti par la riviere de
Vienne , dont la digue fe rompit fubitement
à peine lui refta t - il le temps de monter
à cheval , & de gagner le pont du château.
Immédiatement après , ce pont fut
entraîné avec le palfrenier du Feldt - Maréchal
, hors d'état de fauver ce malheureux.
Dans l'inftant ce célébre Général apperçut
deux enfans de fon meûnier qui fe débattoient
dans l'eau à quelques pas de lui ; il
fe dépouilla fur le champ de fes habits , entra
dans la riviere à mi- corps , & eut le bonheur
de ramener ces enfans fains & faufs .
Le Prince Poniatowski échappa au même
danger , en fe promenant à cheval fur une
chauffée , près des bords du même torrent ,
à l'inftant du débordement : il eut beaucoup
de peine à fe réfugier fur une hauteur
voifine , où il fe mit en sûreté . Le Chevalier
Keith , Ambaffadeur d'Angleterre , fut
furpris en rafe campagne par l'orage ; le terrein
s'enfonça fur une largeur de trente
toifes ; aveuglé par la pluie , le cocher n'appercevoit
point cet abîme , où il eut préci
pité la voiture & l'Ambaſſadeur , fi les cris
de ce Miniftre ne l'euffent arrêté . Le dégât
monte à pluſieurs millions .
L'Inftitut des pauvres , différentes fociétés
ont diftribué des fecours aux victimes
de ce défaftre. On a fait des quêtes publiques
, & l'Empereur a donné fur le champ
( 5 )
quinze mille florins. Ce Monarque a été trèsvivement
affecté de ce nouveau défaftre ;
mais il n'eft pas vrai , comme l'ont rapporté
ceux qui ne ceffent de faire parler ce Prince
dans leur jargon , qu'il fe foit écrié : ô Dieu ,
ayez pitié de mon peuple & de moi !
Un Secrétaire indifcret ayant communiqué
les minutes des inftructions fecrettes
données aux Commiffaires de Hongrie , à
un de ces Ecrivains de circonftance , à qui
la faim ou la rage de faire parler d'eux pendant
un mois , dictent des brochures fur
tous les fujets du moment , cet Ecrivain fit
ufage de cette révélation dans un pamphlet
intitulé les Invraiſemblances . L'autorité
s'eft vengée de cet Ecrit qu'il lui étoit
fi facile de dédaigner l'auteur a été
condamné au carcan , à recevoir 25 coups
de bâton , & à être enfermé dans une maifon
de force. Jufqu'ici , cependant , la Sentence
n'a point été exécutée , & le coupable
a été remis en liberté. Le Secrétaire a perdu
fon emploi , en confervant un tiers de fes
appointemens.
Quelque peu avéré que foit le rapport
fuivant , diverfes feuilles publiques le donnent
avec une affurance que nous ferons
bien loin d'imiter.
Outre les étoffes précieufes que les Députés
Hollandois avoient apportées , & qui , après
avoir été confifquées leur ont été rendues , comme
nous l'avons déjà dit , ils avoient encore 16
autres paquets qu'une perfonne de leur fuite dé-
23
( 6 )
1
pofa chez un Aubergifte à la derniere ftation de
pofle à Bukersdorf, dans le deffein de les venir
chercher , & de les introduire furtivement dans
la Capitale. Malheureufement l'Aubergifte vint
à périr dans le dernier débordement , & dans
la vifite que la Juftice fit de les effets , les 16
paquets ayant été trouvés , comme perfonne ne
les réclamoit , ils ont été confifqués comme marchandifes
prohibées . Hier la Police a fait brûler
devant la Scoltenthore différentes marchandifes
de contrebande , confiftant en fatins , velours
, mouchoirs de foie , & c. dont la valeur
montoit à plus de 30000 florins . Cette nouvelle
efpece d'Auto da fé n'a pas été fort du goût des
nouveaux Régiffeurs de la Ferme. Cependant
nous avons peine à croire que ces procédés rigoureux
intimident nos contrebandiers .
Conformément aux ordres du Souverain ,
P'Evêque de Presbourg a fait publier dans
toutes les chaires de fon dioceſe , qu'aucune
femme n'ait à fe préfenter dorénavant
dans les Eglifes , en chapeau fur la tête , &
fans avoir la gorge voilée.
Il paroît maintenant douteux que l'on
rappelle les régimens qui fe trouvent dans
les Pays-Bas. On vient d'y envoyer de nouvelles
munitions pour l'artillerie de campagne
du régiment de Teutfchmeiſter. Les
Etats de ces provinces demandent , dit - on ,
que l'on y entretienne continuellement les
quarante mille hommes fur lefquels leur
contribution eft réglée .
Il fe trouve dans les regiftres de comptabilité
de notre Etat militaire , que le Comte
de Proli ayant tiré de nos arfenaux 13000
( 2)
fufils , plufieurs canons , de la poudre , des
boulets , du fer , &c. pour l'équipement &
le commerce de fes vaiffeaux , le Fifc eft
intéreffé pour quelques centaines de milliers
de florins dans fa banqueroute.
·
En vertu du fyftême établi par S. M. I.
de garnir fes provinces limitrophes d'un
train d'artillerie , proportionné aux forces
militaires qu'elle y entretient , on commence
à envoyer en Gallicie beaucoup de canons
, mortiers , obufiers , bombes & munitions.
Nos artilleurs appellent cela doter
une province . Quelle dot !
On travaille actuellement à établir un grand
chemin entre la Gallicie & la Hongrie . L'objet
qu'on le propofe eft de procurer aux marchandifes
de Pologne & de Ruffie , un débouché en les tranfportant
par la Hongrie dans les ports de Trieste
& de Fiume.
DE FRANCFORT , le 25 Août.
La ligue projettée pour maintenir les droits
& l'indivifibilité du Corps Germanique , occupe
les entretiens , les Cabinets & les conjectures
de tout l'Empire. Un Congrès , affure ton
, aura lieu à Berlin. Il ne paroît pas
douteux que le Landgrave de Heffe Caffel
n'entre dans cette confédération . Elle a fi
vivement échauffé les efprits en Pruffe ,
qu'un Prédicateur François , Calvinifte , l'a
publiquement célébrée en chaire à Berlin , en
la nommant un ouvrage propre à confacrer
la gloire du Roi , quand il n'auroit pas d'autres
titres à l'immortalité.
a 4
( 8 )
Ce Monarque s'étant fait remettre un
état circonftancié des dommages caufés
par les dernieres inondations , n'a pas balancé
à affigner un million & demi d'écus
pour le foulagement des peuples , nonobftant
les fonds annuels de fecours pour
l'amélioration des terres en d'autres provinces.
Le 14 , fur les onze heures du matin , le
feu prit dans deux endroits de cette ville ,
mais on parvint heureulement à l'éteindre ;
fans qu'il ait pu caufer de grands ravages.
Une Topographie imprimée nouvellement
à Prague , porte la population de la
Bohême à 2,5 28,711 ames , & les revenus
du pays à 15 millions de florins,
Selon des lettres de Vienne , l'Ambaffadeur
de Ruffie y avoit déclaré que pour avancer l'affaire
de la démarcation entre la Cour de Vienne & la
Porte Ottomane , l'Impératrice feroit marcher
vers Chozim fon armée , campée aux environs
du Niefter , auffi tôt que l'Empereur paroîtra le
defirer.
L'Impératrice de Ruffie a chargé le Confeiller
Pallas de publier fucceffivement le
grand Gloffaire univerfel des principales
langues connues , & particulierement de
celles que l'on parle dans l'Empire de Ruffie .
Le principal but de ce Dictionnaire , pour
lequel on a raffemblé des matériaux immenfes
, eft de comparer les langues entre elles ,
de découvrir leur étymologie , & de claffer
celles qui paroiffent avoir la même origine.
( 9 )
On apprend de Breslaw qu'on vient d'y établir
une Ecole publique pour enfeigner la théorie & la
ptatique de l'économie rurale & du commerce,
Farticulierement de la Silésie .
L'Empereur a défendu au Clergé régulier
& féculier , dans l'Autriche antérieure
, de payer à l'avenir les annates aux
Evêques , qui jufqu'à préfent étoient dans
l'ufage de lever ce droit fur les bénéfices vacans
& nouvellement conférés .
Un Italien , âgé de 38 ans, vient de le détruire
ici d'une maniere qui fait frémir. Cet homme
fe fit enrôler à Bopper par les Recruteurs Im →
Périaux , à condition qu'il ne feroit obligé de dire
fon vrai nom & fa qualité qu'au prince de Naffau
, Président de la Commiffion Impériale pour
la levée des recrues . On le conduifit en conféquence
vers cette ville ; arrivé près de la porte
de Bockenheim , il mit des bas de foie blancs
une culotte de foie & une veste brodée ; après
avoir fait quelques pas en avant , il s'arrêta ſubitement
, tira un couteau de fa poche , & s'en
porta treize coups , dont deux ont pénétré au
coeur. Il expira environ une heure après , fans
que l'on ait rien pu apprendre de lui.
Il eft mort à Lignitz dernierement un
nommé Stahr , dans la 118e . année de fon
âge. Ce particulier avoit fervi dans les troupes
du Roi Sobiesky , lorfque ce Prince
vint en 1684 au fecours de Vienne affiégée
par les Turcs , & il continua le fervice mili
taire jufqu'à l'âge de 70 ans.
ITALI E.
DE VENISE , le 6 Août.
Nous n'avons point reçu jufqu'à préſent
a 5
( 10 )
de nouvelles ultérieures touchant les excur
fions des Turcs fur notre territoire. Le gouvernement
néanmoins prend les mefures les
plus fages & les plus promptes pour arrêter
les progrès de l'ennemi , en envoyant des
troupes & des vaiffeaux de guerre. Indépendamment
des 10,000 fequins délivrés au
Provéditeur général de Dalmatie , on lui
en a fait encore parvenir 30,000 autres,
Huit felouques & divers bâtimens, marchands
tran portent une grande quantité
d'armes & de munitions tant de bouche que
de guerre dans cette province. On mettra
les fortereffes , ainfi que les communautés
dans le meilleur état de défenſe . Le Sénat a
en même temps informé les diverſes Cours
du motif qui le détermine à de pareilles difpofitions.
DE NAPLES , les Août.
On a appris par un courier extraordinaire
que Leurs Majeftés Siciliennes fe font embarquées
à Genes , à bord de leur Eſcadre ,
dans la nuit du madi 2 de ce mois.
Un bâtiment de la Calabre ultérieure vient
de débarquer dans notre port quatorze caiffes
remplies de vafes d'argent facrés , qui ont été
trafportées fur le champ à l'Hôtel des Monnoies .
Ces vales feront convertis en argent monnoyé ,
ainfi que l'ont été ceux précédemment envoyés
dela même Province . Le même bâtiment a auffi à
bord une fomme d'argent co nfidérable provenant
de la vente des biens & eff ets des Couvens fup(
II )
primés ; elle fera verfée dans la caiffe facrée de
la Calabre ultérieure .
Un Refcrit de Sa Majesté permet à tous
les Couvens de prendre des novices , excepté
cependant ceux des Francifcains de l'Obfervance
, des Réformés & des Capucins , lef
quels devront auparavant être réduits au
nombre qui a été fixé.
En conféquence de la nouvelle reçue , qu'il
étoit forti du port d'Alger une efcadre forte de
dix voiles compofée de chébecs & autres bâtimens
armés en courfe , le Gouvernement a pris les mefures
les plus efficaces pour défendre ees mers
de toute infulte de la part de ces Corfaires, On
affure qu'un vaiffeau de guerre & deux frégates
vont fortir auffi du port de Malte pour le même
objet.
GRANDE- BRETAGNE.
DE LONDRES , le 20 Août.
Le 17 , il s'eft tenu à S. James un Confeil
pour affaires importantes ; tous les Membres
du Cabinet avoient été rappellés de la campagne
& convoqués. M. Pitt arriva ici le
Dimanche précédent de la terre de fa mere,
Comteffe douairière de Chatam , auprès de
laquelle il a paffé dix jours . On ignore l'objet
de cette délibération du Confeil ; mais elle a
été précédée d'un Comité , tenu le 16 chez
Mylord Sydney , où l'on a examiné , dit on ,
des dépêches du Congrès.
On parle du rappel de M. Fitz- Herbert ,
a 6
( 12 )
Envoyé extraordinaire de notre Cour à Péterbourg.
Les uns lui donnent entrée dans
le Ministère , d'autres font des Jérémiades
fur le déplacement d'un homme auffi expérimenté
; il ne reste plus qu'à conftater le fait
extrêmement douteux de fon rappel . Il pourroit
bien n'avoir pas plus de fondement que
celui du Duc de Dorfet , que la nomination
du Marquis de Carmarthen à l'Ambaffade de
France , que celle de M. Jenkinſon à l'une
des places de Secrétaire d'Etat , & que toutes
ces révolutions miniftérielles consommées
par les Gazetiers.
Si quelque chofe pouvoit influer fur la
ftabilité du Cabinet actuel , c'eft la réprobation
que la Chambre des Communes d'Irlande
vient de donner aux vingt propofitions
commerciales agréées par le Parlement Britannique.
Quinze meffagers différens , arrivés
de Dublin , dans l'efpace de trois jours , nous
ont inftruits des circonftances de cet événement.
Le Vendredi 12 de ce mois M. Orde , Secrétaire
de la Vice - Royauté , demanda à la Chambre
la permiffion de préfenter un Bill fondé fur
les vingt propofitions , & appuya fa motion d'un
Difcours de trois heures , deſtiné à expliquer les
Droits législatifs de l'Irlande : il s'enfuivit des
débats extrêmement violens , durant lefquels
on vit M. Flood & M. Grattan , ces deux antagonistes
fi furieux , fi emportés , fi indécens
dans leurs perfonalité réciproques l'année derniere
aujourd'hui étroitement coalifés , &
attaquant la motien avec encore plus d'amer..
( 13 )
tume que de patriotifme . Le dernier cependant
parla avec beaucoup d'éloquence & de dialectique
, & fit une telle impreffion , que de 235
Membres qui compofoient l'affemblée , 108 voterent
contre la motion , admife feulement à la
pluralité de 19 voix . L'oppofition ayant pouflé
fes avantages , les Miniftres propoferent un
ajournement fubit , qui paffa avec une majorité
de 16 voix. La quatrieme propofition , qui rend
le Parlement de la Grande- Bretagne maître à
l'avenir des loix à faire pour régler le Commerce
& la navigation des trois Royaumes ,
a paru attaquer l'indépendance du Corps légiflatif
d'Irlande , & a donné de grandes forces
à l'Oppofition . Dans la crainte , probabl : ment
fondée , de fa prochaine fupériorité , M. Orde
fe retrancha le 15 , à demander la lecture
& l'impreffion du Bill , dont il ceffoit , dès cet
inftant , à requérir que le Parlement s'occupât
ultérieurement. Le Bill ayant été lu , & l'ordre
de l'imprimer donné fans divifion de fuffrages ,
M. Flood propofa la réfolution fuivante ; fçavoir
que le Parlement fe trouvoit indifpenfablement
obligé de déclarer qu'il retiendroit inviolablement
fon droit de légiflation fur les affaires
intérieures & extérieures de l'Irlande. M. Orde
oppofa à cette propofition une demande d'ajournement
à trois femaines , qui entraîna des débats
longs & opiniâtres ; enfin M. Flood ayant
retiré fa motion , celle de M. Orde fut agréée
fans aller aux voix.
Voilà donc cette difficultueufe négociation
, finon anéantie , du moins renvoyée au
Parlement fuivant. La populace de Dublin a
célébré cette victoire par des illuminations ,
par des réjouiſſances , des injures & des coups
de pierre. Déjà les papiers de l'Oppofition
( 14 )
ont fait ici déménager tout le Ministère ,
partir en hâte le Duc de Rutland , & bouleverfer
les trois Royaumes. Nous n'avons pû
donner en ce moment que le précis de ces
opérations du Parlement d'Irlande ; elles méritent
bien que nous y revenions l'ordinaire
prochain.
Entre les farcafmes , les horreurs, les fatyres
detoute eſpèce que cette difgrace attire au Miniftère
& à M. Pitt en particulier , on diſtingue
l'invention fuivante du Général Advertifer.
Après avoir démontré la néceffité de réformer
le Cabinet , & l'impoffibilité d'y faire entrer
aucun des partis qui divifent la Cour & la
Ville , il y introduit les perfonnages & les
animaux les plus remarquables , qui attirent
en ce moment la curiofité publique aux petits
Spectacles de la Capitale. Il arrange donc
l'Adminiftration de la manière fuivante +
Premier Lord de la Tréforerie
& Chancelier de l'Echiquier
L'Enfant Muficien,
âgé de 7 ans , & qu'on
va entendre chez Aſtley.
Préfident du Confeil ,
Lord Chancelier , .
· Le Petit Diable.
L'Ours noir fauvage.
Secrétaire d'Etat de l'in- du Cirque royal.
Le Cochon favant.
térieur , •
Des Affaires étrangeres, LeLievre merveilleux.
Lords de la Tréforerie , Les Chiens danfans.
Lords Gentilshommes de
( 15 )
la Chambre' ,
Commandant en chef,
Les Singes danfans.
• Le Jackoo .
Prem, Lord de l'Amirauté, Le Canard infpiré.
Le Payeur général des troupes , L'Automate
parlant, &c. &c . & c.
:
L'Hillsboroug & le Latham , vaiffeaux de
la Compagnie des Indes , font arrivés heureufement
le dernier a laiffé à la hauteur
des ifles de Scilly le Contractor & la Royale-
Charlotte , dont on attend les Ecrivains à
chaque inftant. La Compagnie a arrêté dans
une de fes dernieres affemblées , d'équipper
l'année prochaine 36 vaiffeaux , dont 15
iront en Chine. Les deux années précédentes
, la Compagnie n'a armé que 25 vaiffeaux
.
Le Commodore Gower eft inceffamment
attendu à Spithéad , de retour de fa croiſière ;
l'Amirauté ayant reçu avis que le 10 il faifoit
route pour le canal Saint George par la mer
d'Irlande. On affure qu'il prendra immédiatement
le commandement d'une Efcadre de
fept vaiffeaux de ligne & de trois frégates ,
avec laquelle il ira croifer à l'ouverture de la
Manche , fans defcendre même jufqu'au golphe
de Biſcaye. Il eft faux qu'aucun des vaiffeaux
de cette Efcadre foit deftiné pour l'Inde,
mais il eft vrai qu'on en arme pour cette partie
plufieurs autres , dont le Commodore
Gill prendra le commandement , & qui doivent
être équippés au plus tard pour le 1er.
Octobre prochain. Prefque tous les vaiffeaux
( 16 )
deftinés à l'E'cadre d'obfervation font raffemblés
à Spithéad : le Grampus de so can.
& plufieurs frégates continuent à mouiller
dans la même rade.
Auffi tôt après fa croiſière avec le Commodore
Gower , le Prince Guillaume Henri
fera nommé Capitaine en pied , ( poft Captain
) & en cette qualité , il accompagnera
dans la Méditerranée le Commodore Colby,
qui doit bientôt s'y rendre avec les vaiſſeaux
deftinés pour cette ſtation .
Des Lettres d'Amérique portent que les Comtés
de Washington , Sullivan & Greene fe font déclarés
indépendans de la Caroline feptentrionale ,
& qu'ils ont choifi un Gouverneur & des Officiers
particuliers , pour former un Etat à part.
Ces Lettres ajoutent que le Gouverneur Martin
a écrit au Brigadier Général Saveez pour l'inftruire
de ces particularités & lui en détailler les
motifs . Le Général a mis cette Lettre fous les
yeux de la nouvelle Affemblée , qui a déclaré
que les habitans de la partie occidentale de l'Etat ,
quoique taxés pour concourir aux dépenses publiques
, ne jouiffoient point des avantages du
Gouvernement ; qu'on avoit agi injuſtement en
taxant leurs biens qui étoient à 500 milles dans
les terres , au même taux que les biens fitués fur
la côte ; que les courfes des Sauvages fur leurs
frontieres les avoient forcés de dreffer un plan
de défenfe ; qu'en conféquence ils s'étoient déclarés
comme formant entre eux un Etat indépendant
; & qu'enfin ils efpéroient que l'Etat de
la Caroline feptentrionale emploieroit fon influence
pour engager le Congrès à les recevoir
fur ce pied dans l'union fédérative.
( 17 )
L'ifle de Nantucket , dont l'Auteur des
Lettres d'un Cultivateur Américain , a fait
un tableau fi intéreſſant , va auffi très probablement
fe féparer du gouvernement de la
nouvelle Angleterre , & former un Etat diftinct.
Une lettre de Nantucket , du 16 Mai,
laiffe peu de doute fur cet événement.
L'Ile de Nantucket a déjà tenu conſeil deux
fois au fujet de fon indépendance , & elle s'eft
ajournée pour préparer un Mémoire qui fera
préfenté au Gouvernement & au Confeil de
Bofton . Dans ce Mémoire , l'Ile doit repréſenter
qu'elle eft hors d'état de payer fa quote- part des
taxes vû la décadence de l'Ifle . Elle demandera
auffi á être féparée du Gouvernement de
Bofton , afin qu'elle puiffe contracter avec l'Angleterre
pour faire la pêche de la baleine , franche
de droits. Je pense que fa demande lui fera
accordée , parce que réellement elle eft hors d'état
de payer les taxes , atttendu le droit fur
T'huile & l'émigration journaliere des gens à
argent , & parce que fans cela la pêche de la
baleine , qui fe fait à la Nouvelle Ecoffe écraferoit
l'Ifle infailliblement . Voici au contraire
les avantages qui réfulteront de fa féparation :
la pêche emploiera dans cet Etat au moins cent
Bâtimens mâtés , & donnera à tout citoyen la
facilité de s'intérefler aux entrepriſes de ce genre.
Non-fulement la pêche emploiera elle - même
des hommes , mais elle en fera vivre des milliers
dans les Etats- Unis , de maniere que le
produit des taxes augmentera du double & du
triple. Enfin ce commerce fera un fonds pour
les traites , & par fa concurrence il balancera
& gênera celui de la Nouvelle Ecoffe . Au mois
de Juillet prochain , à fuppofer que ces propos
( 18 )
fitions foient adoptées à Bofton , le nommé
William Rotch fera chargé de paffer en Angleterre
pour propofer cette affaire au Roi & au
Parlement.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 24 Août.
Leurs Majeftés & la Famille Royale ont
figné , le 21 de ce mois , le contrat de mariage
du Marquis de Laftour de Chalus , Fourriermajor
des Gardes- du Corps du Roi , avec.
Demoiſelle de Courcelles.
Le même jour , la Ducheffe d'Agénois
a pris le Tabouret.
La Marquife de Gerbevillier , la Comteffe
de Marboeuf , la Comteffe de Salus & la
Comteffe Delva , ont eu l'honneur d'être
préſentées , ce jour , à L. M. & à la Famille
Royale ; la première par la Princeffe de
Chimay , Dame d'honneur de la Reine ; la
feconde par la Ducheffe de Lorges , Dame
d'honneur de Madame Comteffe d'Artois ;
la troisième par la Marquife de Lur Salus ;
& la quatrième par la Marquife Dulau..
7
Les Députés des Etats de Bourgogne
furent admis à l'audience du Roi ; ils furent
préfentés à S. M. par le Prince de Condé ;
Gouverneur de la province , & par le Baron
de Breteuil , Miniftre & Secrétaire d'Etat ,
ayant le département de cette province , &
conduits par le fieur de Nantouillet , Maître
des Cérémonies , & par le fieur de Watronville
, Aide des Cérémonies. La Députation
étoit compofée , pour le Clergé , de l'Abbé
( 19 )
de la Fare , Doyen de la Sainte Chapelle de
Dijon , Vicaire Général du Diocèfe de la
même ville , Abbé Commendataire de l'Ab-,
baye royale de Licques , qui porta la parole ;
pour la Nobleffe , du Comte de Chatellux ,
Chevalier d'honneur de Madame Victoire de
France ; pour le Tiers Etat , du fieur Noirot,
Maire de la ville de Châlons-fur-Saône , &
du fieur Guillemot , Avocat , Syndic des
Etats . La Députation eut enfuite audience
de la Reine & de la Famille Royale.
Le 23 , jour anniverfaire de la naiffance
du Roi , l'on a chanté , fuivant l'ufage , un
Te Deum dans l'Eglife Paroiffiale de Notre-
Dame de cette ville .
DE PARIS , le 31 Août.
M. le Bailli de Breteuil. , Ambaffadeur de
la Religion de Malthe , eft mort ici le 25 ,
prefque fubitement .
Les Commandeurs de l'Ordre de Saint-
Louis , nommés le jour de la fête de ce
nom , font : MM. de Vault , de Fretagh ,
de Chamborant , de Mathay , & d'Agueffeau.
La Grande Croix a été donnée au
Marquis de Timbrune Valence . Le feul cordon
rouge vacant pour la Marine paffe à M.
d'Arbaud de Jouques.
Il paroît une Déclaration du Roi , du 29
Juillet 1785 , concernant les droits des
Confervateurs des Hypotheques fur les ren
tes , & portant en fubftance ce qui fuit :
A compter du jour de la publication des pré(
20 )
fentes , S. M. veut que pour tous droits de vérífication
, d'oppofitions & enregistrement de Lettres
de ratification , fur tranfports & autres actes
tranflatif, de propriété des rentes , augmentations
de gages & autres charges femblables affignées
fur les revenus , comme auffi pour les certificats
qu'il n'exifte point d'oppofition lors des quittances
paffées à fa décharge pour raifon de rembourfemens
réels & de reconſtitution , il foit payé auxdits
Confervateurs des hypotheques un droit unique
par chaque contrat , quelque foit le nombre
des propriétaires , favoir :
Pour les parties au - deffous de 5o liv .... 2 liv.
Pour celles de 50 à 100 liv ....
...
exclufivement.
De 100 à 200 .
De 200 à 300 ..
De 300 à 400 .
De 400 à 500. .3333 ...
4
8
12
.16
... 20
.24
De
500 à 1000
.
......5.30 De rooo & au- deffus ..
Si n'entendons néanmoins que pour les parties
de douze livres & au deffous , dont le rembourfement
eft ordonné , il puiffe être perçu plus de
trente fous , conformément à ce qui a été pré
cédemment réglé à ce sujet .
S. M. réitere la difpenfe relative aux hypotheques
, accordée aux Etrangers par nos Lettres
patentes du 30 Octobre 1765 .
Le tarif annexé à l'Edit de Juillet 1685 , fera
au furplus exécuté en ce qui n'y eft pas dérogé
par cette Déclaration .
L'article fuivant a été rédigé par M. S. de
PA. F.; & comme il exprime très bien le
fentiment général fur l'adminiftration de
M. Le Noir , nous préfumons qu'il fera lu
avec intérêt.
( 21 )
M. le Noir , après avoir exercé pendant près
de 12 ans la Charge auffi pénible qu'importante
de Lieutenant - Général de Police , ayant defiré fa
retraite ; Sa Majesté lui a accordé une place de
Confeiller d'Etat au Confeil Royal , & l'a nommé
Préfident du Comité d'Adminiftration des Finances.
Quoique ces marques d'eftime & de fatisfaction
de la part du Souverain , les démontrations
non équivoques de l'affection & de la
confiance du peuple , & les regrets que fa retraite
a infpirés aux differentes claffes de Citoyens , le
mettent au-deffus des louanges particulieres ; il
fera permis à un Citoyen d'y ajouter un Eloge ,
le feul digné de flatter véritablement les hommes
publics ; c'eft le récit fimple & fidele de ce qu'il a
fait pour l'utilité publique.
Entretenir la fureté , la tranquillité , la falu
brité , l'ordre & l'abondance dans une Ville immenſe
, où ſe réunit tout ce qui peut allumer les
paffions , exciter la cupidité , favorifer les vices ,
& égarer la foibleffe : tel eft l'objet de la Police ,
& ce n'eft pas encore là où le bornent ſa vigilance
& fes foins.
Huit cens mille hommes , raffemblés dans
cette capitale , fe livrent à leurs affaires ou à
leurs plaifirs ; fe renferment dans leurs maifons
, ou le réuniffent dans des lieux publics ;
parcourent la nuit comme le jour les quartiers
les plus reculés & les rues les plus folitaires :
l'ordre , la paix , la fûreté ne font presque troublés
nulle part ; jamais il n'y eut moins d'affaffinats
; de vols & de défordres. Si l'on compare à
cet égard Paris avec Londres , les feules Villes
qui puiffent fe comparer , on verra que la tranquillité
& la fûreté dont on jouit dans la premiere
eft un bienfait de cette Police , fi peu connue
& trop calomniée , qui , ainfi que toute puif
( 22 )
fance entre les mains des hommes peut avoir fes
excès & es abus ; mais dont les abus ne font pas
comparables aux maux & aux crimes qu'elle
réprime , & fur- tout qu'elle prévient.
rues >
Autrefois Paris n'étoit éclairé la nuit que dans
les jours où il n'y avoit pas de lune ; tant pis pour
ceux qui avoient affaire le foir dans les
lorique des nuages ou le brouillard déroboient
la clarté de la lune ; ils étoient exposés à tous
les dangers qu'entraîne l'obfcurité. Aujourd'hui
les rues de la Capitale font éclairées tous les
jours de l'année , & cette utile inftitution eft due
à M. le Noir.
C'est à lui qu'on doit l'illumination du chemin
de Paris à Verſailles ; établiſſement qui n'eft
pas feulement de fafte , mais qui eft utile auffi
& convenable à un grand Royaume : les grandes
routes des environs de Londres font éclairées par
des lanternes , juſqu'à 10 & 12 milles en certai
nes parties.
Sous l'adminiftration de ce Magiftrat , les corpsde
garde pour la fureté publique ont été multitipliés
; les marchés ont été agrandis & augmentés
; une nouvelle halle a été ouverte ; la
halle , au bled a reçu une couverture d'un conftruation
nouvelle , auffi favorable à l'économie
qu'à la décoration . Le projet de deux citoyens
zélés & induftrieux pour fournir des eaux à la
Capitale par le moyen des pompes à feu , fecondé
& encouragé par lui , a procuré l'arrofement
des rues , auffi utile à la falubrité qu'à la
propreté.
Plufieurs cimetieres ont été tranfportés hors
de la ville ; & quand on confidere que cette précaution
recommandée par la bonne Phyfique ,
comme par les anciennes loix de l'Eglife , pref
crite par des Cours Souveraines , protégée par
( 23 )
des Evêques , follicitée par le cri public , trouve
encore des obftacles & des oppofitions ; on ne
peut trop s'effrayer de la force & de l'empire des
préjugés établis, contre les notion les plus claires
de la Philofophie & de la raifon .
.
Les fecours propofés par la Phyfique & la Chimie
pour prévenir les effets fi communs & fi
effrayans du méphitifme , & pour rappelier à la
vie les noyés & les perfonnes afphixiées par di
vers accidens , ont été multipliés , répandus avec
une profufion de bienfaifance bien refpect ble ,
& adminiftrés fouvent avec un fuccès auffi merveilleux
que confolant pour l'humanité.
On lui doit l'inftitution du Mont de - piété , éta-
Lliffement dont il eft aifé de relever les inconvéniens
, mais dont les avantages ne peuvent
être appréciés que par ceux qui connoiffent les
malheurs fans nombre, qui rétultoient auparavant
des exactions fecrettes & fcandaleufes des uluriers
& des prêteurs fur gages.
Le Château de Bicêtre eft tout - à la fois une
maifon de force & un hofpice ; il contient au
moins 40co individus qui y font détenus comme
criminels & dangereux à la fociété , ou reçus
comme infirmes pauvres , attaqués de maladies
particulieres.
?
Ceux qui y étoient renfermés pour leur crimes,
y languiffoient dans une oifiveté capable de produire
le défeſpoir , d'exciter des révoltes , & plus
propre à achever de les corrompre qu'à les corriger.
M. le Lieutenant de Police a jugé fagement
qu'en les occupant à différentes especes
de travaux faciles & à leur portée , on parvien
droit à des rendre moins dangereux à la fois &
moins malheureux ; il a fait conftruire un corps
de bâtiment deftiné au poli des glaces , où font
occupés un certain nombre de prifonniers, A
( 24 )
•
l'ufage des chevaux employés journellement au
ſervice de la machine qui éleve l'eau du fameux"
puits de Bicêtre , il a fubftitué le travail des hommes
; d'autres prifonniers font mouvoir des moulins
pédales d'une invention ingénieuſe & utile.
Ainfi ces falles de force où des hommes entaffés
éprouvoient tous les maux que peuvent produire
un air infect , le défaut d'exercice & une oifiveté
pernicieuſe , font converties en ateliers uti-,
lès , qui , en occupant des malheureux d'une
maniere falutaire , leur procurent de petits fecours
qui rendent leur condition moins dure. Les
bons pauvres , d'un autre côté , qui peuvent &
veulent travailler , font employés aux différens
travaux domestiques.
Les habitans d'une ville auffi immenfe que,
-Paris font exposés à mille accidens qu'ils ne
prévoient pas, & dont ils ne fongeroient pas
eux- mêmes à fe garantir , fi une adminiftration
vigilante n'étoit pas plus occupée de leur fareté
qu'eux - mêmes.
On étoit dans l'ufage de n'employer que des
vaiffeaux de cuivre pour tranfporter à Paris le
lait qui s'y confomme ; M. Lenoir , convaincu
que les coliques , les maux d'eftomac , & les petits
mouvemens de dyffenterie qui accompagnent
fréquemment l'ufage du lait , pouvoient provenir.
en partie du féjour de ce liquide dans ces fortes
de vafes, en a profcrit l'uſage , ainfi que celui
des balances de cuivre dont les débitans de fel ,
de tabac & de fruits étoient dans l'ufage de fe
fervir.
Tous les comptoirs des Marchands de vin de la
Capitale étoient recouverts de tables de plomb ;
le vin , qui couloit à la ſurface de ces comptoirs
s'y faturoit de la diffolutiou de ce métal : il y a
une loi qui condamne à des peines afflictives les
Marchands
( 25 )
Marchands qui , dans l'intention d'adoucir leurs
vins , ont recours au plomb ou à fes préparations
enforte que la loi laiffoit fubfifter fous
cette forme l'abus qu'elle puniffoit fi rigoureuſement.
En conféquence , M. le Lieutenant de
Police a fait défendre les comptoirs de plomb.
Trop fouvent des malheureux font frappés d'apoplexie
dans les rues, bleffés par une chûte , écrafés
par une voiture , &c.; on étoit obligé de les
tranſporter chez eux ou dans un hôpital , fur des
échelles , des planches , des claies ou des fauteuils
; ce qui ne pouvoit qu'ajouter beaucoup à
leurs fouffrances. On a établi dans tous les corps
de- garde , des civieres ou brancards commodes ,
garnis d'un matelas , & qui font à la difpofition
du Public , non - feulement dans les cas d'accidens
, mais lorsqu'il s'agit de tranſporter dans les
hôpitaux les infortunés du voifinage .
Quand on longe que tant de foins , de travaux ,
de follicitude pour l'ordre & le repos public, font
ignorés de la plupart de ceux qui en jouiffent , &
que d'autres les voient avec indifférence , tandis
qu'ils fe plaignent fouvent avec amertume de la
boue qui les incommode dans les rues , après de
longues pluies & des neiges abondantes , on fent
que l'amour du bien doit être la premiere récompenfe
de ceux qui s'occupent à le faire.
Après avoir rendu cet hommage de juftice &
de reconnoiffance au Lieutenant de Police que
nous venons de perdre , il nous eft doux d'ajouter
qu'il eft remplacé par un Magiftrat dont la réputation
de fageffe & d'intégrité , juftifiée par une
longue adminiftration dans une grande place , &
dans des circonftances difficiles , ne nous permet
pas de douter que nous ne trouvions en lui un
ami auffi zélé du peuple , & un protecteur éclairé
de l'ordre , de la juftice & de la paix.
N°. 36 , 3 Septembre 1785.
b
( 26 )
La Lettre fuivante nous a été adreflée par
M. Godin , au fujet de l'Anonyme confié
à M. Haшy. Que fon Auteur foit le même
M. Godin , compagnon des travaux de
MM. de la Condamine , Bouguer & Ulloa
au Pérou , & dont le premier de ces Savans
publia les touchantes aventures , ou un au
tre perfonne de la même famille , toujours
a-t- il long - temps réfidé dans l'Amérique
méridionale ; & la Lettre , à quelques égards ,
peut n'être pas inutile à ceux qui s'occupent
du jeune Anonyme.
Sij'étois à portée de parler à ce jeune homme
que l'on croit être du continent de l'Amérique
méridionale , il feroit facile de favoir par fon
langage de quel quartier il eft. S'il eft Péruvien ,
mon époufe , qui eft des bords de la mer du Sud.
& moi , connoiffons cette langue : j'ai le manuf
crit d'une traduction que j'ai faite d'un Diction
maire & d'une Grammaire de cette Langue qui
a toutes nos parties d'oraifon ; conjugue & décline
comme nous , & compte de même. Cet
Ouvrage avoit été remis à mes loins par feu
M. Turgot ; & depuis la mort j'en ai follicité
Pimpreffion fort inutilement.
Revenons au jeune inconnu . La tête couverte
de plumes eft le coftume du Pérou ; lę
petit habit vefte à revers , eft Européen ; l'habillement
Indien eft une mante feule pour fe
couvrir & s'enveloper tout le corps . Les Indiens
& peuples du Haut - Pérou ne fe fervent point
de fleches ni de carquois ; ceux des pays chauds ,
des bords de la mer du Sud en font ufage , ce qui
pourroit faire penfer qu'il eft plutôt de ces derniers
quartiers , que du Haut- Pérou .
Il n'y a aucun ordre parmi les Indiens , & on
( 27 )
a équivoqué fur ce que le jeune homme a voulu
faire entendre .
Il n'y a rien de furprenant qu'il ait une foeur
richement vêtue & qu'elle ait un collier de per es,
les perles ne font point inconnues dans ces pays ,
on en peche aux Iflets des Rois , près de Panama ,
& dans la Riviere de la Hache , près de celle de
la Magdelaine d'ailleurs les perles font communes
fur le Continent.
Anciennement les Caciques étoient Princes ,
Seigneurs de Vaffaux fur le Continent ; aujourd'hui
leur hiérarchie et bien diminuée. Il fe
peut faire qu'il y en ait encore un en état
d'envoyer fon fils en Europe pour fon éducation .
Je fais que dans les Provinces du Haut- Pérou ,
comme le Tucuman , le Chili , le Gouvernement
de la Plata , il peut y avoir encore des
Caciques avec quelques facultés , mais en géné,
ral les Gouverneurs & Corregidors E pagnols
les ont rabaiffés beaucoup.
Enfin , cet inconnu eft il du nouveau Royaume
de Grenade , eft - il de la Riviere de la M glelaine
, eft il de celle de l'Amazone ? la Langue
Péruvienne , aliàs di l'inéa , fe parle fur celle de
la Magdelaine ; la Langue Homagnas eft la Langue
générale dans les Miffions d'Espagne fur la
Riviere de l'Amazone. On parle dans les Miffions
Portugaifes de la même Riviere , une Langue
qu'ils appellent générale , qui eft un Dia
lecte de celle de la côte du Bréfil.
Enfin encore , fi j'étois à portée de voir cet
inconnu , je pourrois par fon langage favoir le
quartier d'où il eſt.
Les anciens Indiens adoroient le Soleil & la
Lune comme leur pere & mere. Ils appellent
le Soleil Enti ; la Lune quilla maman .
Enti rupannis , le foleil me brûle .
b 2
( 28 )
Mat manta chamongui , d'où venez vous
Perou manta chamonmi , je viens du Pérou.
Ima chuti quamgui , comment t'appelles - tu ?
Pierri chuti mi , je m'appelle Pierre.
Huangns , frere ; churi , fils ; yaya , pere,
Huma , la tête ; einga , le nez ; nani , les yeux ;
alcha , la viande ; callo , la langue ; alles , chien.
Ari ningui , man ningui chutilota villahuangns
Que tu veuilles de moi , que tu n'en veuilles
pas , dis- moi ce que tu veux faire.
J'ai jugé à propos de vous mettre quelques
mots & phrafes de la Langue Péruvienne , que
l'on peut demander au jeune homme , & pronon
ger les u comme eu.
Qu'on lui demande encore cette phraſe :
Mai manta cangui , de quel pays es- tu ?
Tet llacta cani , je fuis de tel pays.
1
Il n'y a pas d'apparence qu'il foit venu de la
Riviere des Amazones , s'il ne répond pas aux
mots ci- deſſus.
L'accident arrivé à Toulouſe par l'impru
dence d'un enfant , qui a tué un paffant d'un
coup de fufil , en badinant avec cette arme
confirme l'utilité d'une invention , dont fon
Auteur nous inftruit en ces termes :
J'ai cru bien mériter de mes concitoyens en
travaillant découvrir un moyen de fixer à volonté
la détente d'un fufil , de maniere qu'on ne
pût la faire jouer que par un fecret ou reffort
caché , qui échapéroit aux régards & aux efforts
de l'enfance ou de quiconque ne feroit pas familier
avec les armes à feu.
Depuis un an je fuis parvenu à exécuter des
fufils qui , munis de ce reffort fecret , peuvent
étre impunément maniés par qui que ce foit. Per
mettez que j'offre au Public cette découverte
( 29 )
importante à fa fûreté , par la voie de fotte
Journal . J'ai l'honneur d'être :
Viotte , Arquebufier , rue de l'Echelle au grand
Balcon.
Une Feuille publique a publié dans une
Lettre écrite de S. Domingue , un fait affez
extraordinaire pour être rapporté. Voici les
expreffions de la perfonne qui le mande.
Une Négreffe fervante , courant la nuit à che
val , fit une chûte en fautant un entourage , &
fut rapportée morte. Elle laiffoit un petit mulâtre
âgé de quatre mois , qu'elle nourriffoit , &
une fille de quatorze ans. Cette jeune fille , enfermée
depuis quelque temps pour une infidélité ,
eft forte , très-avancée pour fon âge ; elle a le
fein bien formé , & n'eft plus fille depuis quatre
ans. Mon premier foin fut de lui confier , dans
fa retraite , fon petit frere à foigner , en attendant
qu'on lui donnât une nourrice . L'enfant fe
mit à fucer le fein de fa foeur qui , le fixieme
jour , le trouva du lait en abondance , au point
qu'elle allaite le petit mulâtre depuis cinq mois.
Cette nourriture réuffit parfaitement. Le lait de
la jeune fille eft toujours abondant , malgré quelques
remedes qui lui ont été faits pour la fanté
légérement altérée par d'autres caufes ; car fes
nouvelles fonctions ne la rendent que plus robufte.
Ellé a fait plus que la nature n'exige , & la nature
l'en récompenfe par une fenfation fi agréable
, qu'elle a grande envie de devenir mere pour
fon compte ; ce que je ne permettrai cependant
que quand la dentition de fon nourriffon fera
achevée. Elle a été furveillée de maniere à ê re
affuré que fon lait n'a pu être troublé : il eft abfolument
naturel & fpontané ; & ce fait prouve,
que chaque individu femelle naît avec les prin-.
cipes de la fubftance laiteufe ; qui feroit intarrifb3
( 30 )
fable fi l'écoulement en étoit continuel . On m'a
propofé 100 portugaifes ( 4400 liv. argent de
France ) pour laiffer nourrir , à cette jeune fille ,
un petit blanc qui va naître , je l'ai refuſé : je
veux récompenfer fes foins en la laiffant devenirmere.
Je me propofe de tenter un nouvel effai fur
une autre jeune mule , que je fais veiller de près ,
pour me confirmer dans l'opinion où je fuis
qu'une fille peut avoir du lait. Je me propoſe
de fuivre avant la fin de l'année cette expérience ,:
à laquelle on prépare déja la jeune mule , qui a
13 ans , & le fein très- formé , quoiqu'elle foit
motis avancée , à tous égards , que l'autre . Je.
la fais nourrit comme une blanche , afin qu'elle
acquierre de la force .
Il y a beaucoup d'exemples que le lait ne tarit
point. J'ai un beau negre créole , qui a été nourri
par la grand'mere , qui n'avoit point eu d'enfans
depuis neuf ans.
Le Journal Encyclopédique cite une femme
qui , à foixante ans , nourrit un de fes petits - fils.
L'antiquité fournit plufieurs de ces exemples.
Un projet plaifant eft affurément celui
auquel on nous a priés de donner cours ; fon
auteur le préfente de la maniere fuivante :
Il est reconnu généralement que de tous les
moyens de cenfeiver ou de rétablir a fanté , le
premier eft d'avoir le coeur gai . Je fuis dans ce.
moment auprès d'un malade , & j'éprouve la difficulté
d'eff &tuer cette recette de premiere néceffité
. Voici les réflexions que mon embarras me
fuggere. Elles ne portent pas , comme il eft évident
, fur les maladies vives , mais chroniques
celles qui , par le régime , la foibleffe , la diverfité
des heures de repas , ne peuvent jouir de
la fociété; & quand même les malades pourroient
( 31 )
recevoir du monde , rarement la converfation de
cercle eft allez piquante pour les arracher au
fentiment de leurs maux . Je voudrois donc , dans
les différens quartiers de Paris une falle , entourée
de loges à chaifes longues , avec une place
á fauteuil , à côté une table pour poler ia ptyfane ,
&c. Le parterre feroit des fauteuils pour les
conval : fcens : chaque loge ayant en dehors une
petite fenêtre pour renouveller l'air , & que l'on
y donnât alternativement des mufiques douces
ou des farces du très-comique ; une repréfentation
le matin à 11 heures , & l'autre à 3 heures.
C'eft dans le haut du jour que les malades peuvent
le permettre de fe lever ; & ceux dont les
remedes ou incommodités font le matin , feroient
occupés de l'eſpoir de l'après - midi , & ainfi des
autres. Il y auroit un grand falon où l'on retrou
veroit le plaifir qu'on a aux eaux ,
celui de fe raconter
mutuellement fes maux ; & même fi le
local permet deux falons , il feroit agréable auffi
d'avoir quelques tables de jeu . Il faudroit que les
falles de fpectacle fuffent peu nombreules , pour
éviter la chaleur , le bruit , & qu'elles fuflent mul
tipliées , puifque les malades ne peuvent s'éloigner
de leur demeure. Si l'on pouvoit joindre un
pétit jardin , ce feroit tout réunir , & les enfans ,
dont la voix eft trop foible dans les grandes falies ,
pourroient remplir les unes pour le fpectacle pro- ,
pofé Les Muficiens des autres fpectacles pourroient
fournir à ceux ci , puifque c'eſt à une autre
heure. Il faudroit des inftrumens à vent , airs
lourés enfin deux Médecins devroient préfider
aux plans des établiffemens & au choix du répertoire.
Les Médecins & Chirurgiens auroient leurs
entrées gratis ; & , comme j'ai toujours remarqué
que les malades fouffrent moins en préfence du
Médecin , ce feroit une maniere de plus de difi
per les malades.
b4
( 32 )
Fomettois encore l'idée de quelques falles de
bain , d'où l'on pût entendre la mufique , ou le
fpectacle en ouvrant une vitre. Enfin les tribunes
offrent un modele pour l'emploi profane que
je propofe. REMI de S. Michel.
-
François- Pons - Laurent , Baron de Bruyeres
- Saint Michel , Chevalier de l'Ordre
royal & militaire de Saint- Louis , Lieutenant
des Maréchaux de France , Lieutenant
de Roi des ville & tour de Creft , y eft mort
âgé de 84 ans. Il eft le dernier des Bruyeres
établi en Dauphiné , où il étoit Syndic de
la Nobleffe.
Louis Sophie le Tellier de Souvré , Marquis
de Louvois & de Crufy , Comte de
Tonnerre , Baron d'Ancy-le- Franc , Argenteuil
, Ravieres , Laignes & autres linux,
Brigadier des Armées du Roi , eft mort à
Paris les de ce mois.
PAYS - B A S.
DE BRUXELLES , le 29 Août.
Plus d'une fois , nous avons parlé de l'agitation
inteftine qui régnoit à Utrecht. La
province de ce nom eft celle de la République
où les diffenfions font le plutôt arrivées
à leur point de maturité , & où le vérifie
en ce moment la prédiction , tant de fois &
fi inutilement adreffée aux Régences ariftocratiques
celle d'Utrecht étoit liée par fon
ferment & par le contrat conftitutionnel , le
plus volontaire & le plus facré, au Réglement
de 1674. Par cette convention folemnelle ,
les droits des Etats , ceux de la Régence &
:
( 33 )
du Stathouder furent mutuellement déterminés
& fanctionnés. Ils reçurent une nouvelle
confécration à la reftauration du Stathoudérat
fous Guillaume IV , & à la majorité de
Guillaume V. La Régence d'Utrecht a cru
pouvoir , depuis quelques années , fecouer
le joug de ce Réglement de 1674 , & conferver
la plénitude de fon autorité , l'augmenter
même, en abaiffant celle du Stathouder.
Mais laBourgeoifie a defiré auffi de fortir
de fon anéantiffement, & de révoquer les prérogatives
exclufives que donnoit à la Magiftrature
le contrat de 1674. Elle a profité de
Finftant où l'on mettoit en que tion tout le
droit public de la République , & où l'on
enflammoit tous les efprits , pour s'affembler,
pour délibérer , pour s'a: mer , pour porter
des requêtes refpectueuses , appuyées enfuite
de démonftrations phyfiques plus efficaces .
Aux premières démarches de ces Bourgeois,
qui ont pris l'uniforme de la Régence en ſe
donnant des Repréſentans , des Tribuns , des
Conftitués ; le Magiftrat intimidé , les flatta
d'une réponſe favorable. Ils fentirent leurs
forces ; la Régence voulut réprendre de la
fermeté. Jufqu'ici , elle avoit eu le privilége
de choifir elle -même fes Membres , fur la
préſentation du Stathouder : on la força ,
l'année dernière , à caffer l'une de fes élections
; la pluralité du Confeil , irritée de cette
violence , doma fa démillion ; il fallut négocier
; on jetta une goutte d'eau fur l'incendie
qui n'a pas tardé à fe rallumer : les pétibs
( 34 )
tions ont recommencé , ainfi que les armemens
& les tumultes : en fe préfentant nombreufe
& menaçante aux portes de l'Hôtelde
Ville , la Bourgeoifie en a dicté les délibérations
: la Régence , privée de tous moyens
de réfifter , a cédé ou promis tout ce qu'on a
voulu . Enfin, les Etats de la Province , c'eftà
dire , le Souverain , ont cru devoir empêcher
les progrès ultérieurs de cette anarchie .
Elle leur a paru à un degré fi alarmant à
Amersfoort , ville voifne d'Utrecht , que le
Comité des Confeillers Députés , qui agit au
nom de l'Affemblée fouveraine , pendant fes
vacances , a requis le Stathouder de lui prêter
main forte. En conféquence de cette réquifition
, le Prince a fait marcher un corps de
troupes , & a écrit la lettre fuivante aux Seigneurs
Députés des Erats d'Utrecht .
Nobles & Puiffans Seigneurs & particulierement
bons Amis.
, pre-
Ayant réfléchi avec attention fur le defir manifefié
de V. N. P. pour qu'un Régiment , & fi
cela fe pouvoit un de ceux à la répartition d'U.
trecht fût envoyé à Amersfoort , Nous avons →
quoique nous foyons éloignés d'employer les ar
mes de l'Etat contre les bons habitans
nant toutefois en confidération qu'il paroît qu'il
ne reste plus d'autre moyen de prévenir le défordre
& l'anarchie qui ont lieu à Amersfoort ,
expédié à la réquifition de V. N. P. les ordres
néceffaires pour faire marcher de Nimègue à
Amersfoort , un détachement d'un Officier de
marque , avec 80 chevaux , & les Officiers &
bas- Officiers néceffaires du régiment de Cavalerie
du Général- Major Van - der Hoop , ainfi que
le fecond bataillon du régiment de S. A. S. le
( 35 )
Colonel , Prince de Heffe Darmftad , ayant préféré
d'employer à cet effet ces troupes , parce
que celles qui font à la répartition d'Utrecht ne
pouvoient marcher avec affez de diligence &
de fecret à Amersfoort. Nous avons chargé le
Général Van-der- Moop , de prendre le Commandement
du fufdit Corps , lequel fortira le
16 du préfent de Nimègue , marchera vers Eede
fur la Weluwe, & arrivera le lendemain à Amers
foort.
Nous nous flattons qu'il plaira à V. N. P.
de prendre les mesures néceffaires , afin que les
armes de l'Etat ne foient point exposées à des
affronts , & que lefdites troupes feront pourvues
à Amersfoort de quartiers convenables. Nous
ne pouvons nous difpenfer enfuite de prier
V. N. P. à cette occafion de ne faire ufage des
armes contre les habitans , que lorsque le danger
l'exigera abfolument , & qu'il ne reftera
plus d'autres moyens de maintenir le repos dans
, la Ville & de foutenir le Magiftrat dans fon
autorité légitime. Nous fouhaitons ardem ment
qu'il plaife à Dieu d'éloigner tout danger , &
que le tout puiffe paisiblement le terminer.
Avec quoi , & c.
La Bourgeoisie d'Utrecht craignant que
ces meſures militaires ne s'étendiffent jufqu'à
elle , s'eft emparée des portes de la ville & en
quelque forte de fon Gouvernement . Voici
de quelle maniere une lettre du 18 repréfenre
cette crife.
Aujourd'hui tout a été en mouvement en cette
Ville par le bruit qui s'est répandu ce matin
que des troupes étoient en marche & même
très proches. Plufieurs bourgeois font montés
fur la tour Dom , pour voir fi l'on pouvoit dé
·
b6
( 36 )
couvrir ces troupes ; mais le foir au départ de
la pofte on n'appercevoit rien . En outre,
les Conftitués & les Comités de la bourgeoifie
ont prié , par avertiffement public , dans la Gazette
de ladite Ville , tous les Corps francs armés
de la République , furtout ceux de la Gueldre
, d'Overyffel & de Hollande , ainfi que des
villes les plus proches de la Généralité , de la
maniere la plus amicale & la plus férieure , pour,
dès la réception de quelque patente pour la
marche & la fortie de leurs garnifons , ou d'une
partie d'icelles , fans deftination de places , leur
en donner connoiffance : comme auffi de la force
des Corps commandés pour la marche , ainsi que
des noms des Commandans & Officiers ; qu'il
foit fait attention autant que poffible fur les routes
refpectives , & places de repos : de tâcher de
les connoître , & d'en donner avis d'heure en´
heure , & que s'il furvenoit quelque marche fecrette
ou hâtée , ils puiffent en recevoir d'abord
des nouvelles , afin d'être mis par là en état de
pouvoir en tems & circonftances , prendre telles
mofures qu'ils croient convenir à leur défenſe ,
contre une force de trahifon , tendant à opprimer
& anéantir les priviléges de la bourgeoisie.
Ajoutons qu'il a été défendu à aucun
Membre de la Régence de fortir de la ville ,
& que le Confeil de Guerre de la Milice
Bourgeoife a reçu le pouvoir illimité de pourvoir
à la sûreté publique. Ce font exactement
les mêmes fcènes , le même fyftême défenfif,
la même marche qui amenerent la cataſtrophe
de Genève en 1782 .
La Bourgeoifie de Leyde a répondu au cri
de tocfin pouffé à Utrecht , & vient de pré(
37 )
fenter une requête à la Régence , pour qu'elle
ait à charger fes Députés aux Etats de Hollande
, de requérir l'éloignement des troupes
envoyées à Amersfoort , & de ne plus laiffer
au Capitaine- Général de l'Union le droit de
difpofer des troupes d'une Province fans fon
confentement. Les Bourgeois de Dort ont fait
la même démarche.
M. le Comte de Maillebois ayant préſenté
un Mémoire à LL. HH. PP. , où il demande
que la Légion , menacée de la défertion , foit
enfermée dans une ville de guerre , les Etats
lui ont affigné Bois le Duc , où doivent fe
rendre les diverfes Compagnies du nouveau
Corps.
Les Compagnies Bourgeoifes de Delft &
le Corps franc de la même ville fe font injuriés
& même battus à coups de poings , le
jour de leurs communs exercices. Ces difpofitions
hoftiles entre les habitans d'un même
lieu , font affez généralement répandues dans
toute la République , & n'annoncent que
trop les événemens auxquels on doit s'at
tendre.
Depuis quelques jours , le bruit s'eft répandu
ici que le Rhingrave de Salm a quitté
He fervice des Etats Généraux ; mais l'on
révoque en doute cette fingulière nouvelle .
Le Baron d'Arros , arrêté avec fa famille à
Aix-la Chapelle , comme enveloppé dans la
trame formée contre le Duc de Brunfwick ,
eft , dit- on , un ancien Capitaine d'un Regi- b
ment François , muni , en qualité d'Officier
( 38 )
recruteur , d'un brevet de Lieutenant -Colonel
par le Rhingrave de Salm . Il fut préfenté
, il y a fix fema nes , au Prince de
Heffe , Gouverneur de Maftricht , à la parade
où il alliſta.
La découverte fuivante eft fans conteftation
une des plus heureufes , des plus remarquables
& des plus utiles. Perfonne n'ignore que la maladie
contagieufe des bêtes à corne eſt un des
plus grands maux qui ait affligé l'Europe depuis
un tems immémorial , par où prefque ' toutes
les contrées ont effuyé des pertes irréparables :
telles font l'Allemagne , la France , la Suiffe ,
les Pays- Bas , la Hollande , la Suede , le Danemarc
& d'autres. Il s'eft fait quantité d'effais pour
arrêter les fuites d'un mal dont les progrès font
fi rapides , mais tous les remedes effayés jufqu'ici
n'ont pu produire l'effet defiré.
Cette découverte très - intéreffante & univerfellement
utile étoit réfervée à M. le Baron de
Hupfch à Cologne , Savant célèbre per plufieurs
découvertes confidérables qu'il a faites & par
nombre d'ouvrages qui font fortis de fa plume.
M. le Baron de Hufpch a facrifié au - delà de 20
ans aux recherches les plus empréffées & les
plus rigoureufes de la maladie des bêtes à cornes
toutes les fois que cette épidémie pernicieufe
s'eft marifeftée dans les contrées de la Baffe-
Allemagne , il a fait des effais fans nombre &
lui a oppofé des remedes avec un zèle infatigable
& avec de grands frais .
Il a réuffi er fin à découvrir un remede excellent
& sûr , malgré tous les préjugés & toutes les
préventions qu'on a eues jufqu'à préfent fur la
poffibilité d'un remede efficace contre la maladie
des bêtes à cornes. Ce remede eft d'autant
( 39 )
plus remarquable & important , qu'il guérit nonfeulement
les bêtes attaquées de l'épidémie , mais
qu'il préserve de la contagion encore celles qui
font faines , pourvu qu'on s'en ferve á tems &
exactement felon le régime prefcrit pour leur
confervation . Par un remede fi excellent on peut
en tout pays traverſer le cours d'un mal fi prompt
& fi violent. Différens effais qu'en ont fait des
Cultivateurs zélés & adroits , ont prouvé juf
qu'à l'évidence l'excellence du remede (pécifi
fique que M. le Baron de Hupfch a découvert
contre la maladie des bêtes à cornes .
A Stolberg , petite ville du Duché de Juliers,
on s'eft fervi dans dix- fept étables de ce remede
préfervatif& curatif, par lequel cinquante- fix bêtes
faines ont été préfervées de la maladie contagieufe
, feize bêtes malades s'en font trouvées
entierement guériés , & il n'en eft mort que quatre
auxquelles apparemment on avoit fait prendre
le remede trop tard. Pour convaincre pleinement
le public de l'infaillibilité de cet excellent
remede , il a paru imprimés plufieurs témoignages
authentiques qui en conflatent les effets. On
efpere que fon poffeffeur ne tardera pas à le ren¬
dre public.
Une lettre de Liége du 12 Août , contient
les particularités fuivantes , touchant les troubles
de Spa.
L'affluence des étrangers occafionnoit ici tous
les ans une circulation d'argent , bien néceſſaire
dans ce pays , en général dénué d'autres reffources
. On s'apperçoit aujourd'hui de la rareté des
efpeces. Tout le porte vers Aix - la - Chapelle où
la faifon eft des plus brillantes. La maniere dont
les chofes vont à Spa , n'annonce pas plus de conciliation
pour l'avenir , & il eft bien à craindre
que certains habitans de ce bourg n'empirent en(
40 )
core fa fituation actuelle par leur opiniâtreté.
On a vu dans les Papiers publics la Supplique
préfentée au Prince Evêque , fignée de quatre
à cinq cents perfonnes , dreffée par un Notaire
& par M. le Confeiller - Maire , Cette Supplique
n'ayant pas été favorablement reçue , ils ont été
fommés de comparoître tous deux le 30 Juillet
au Confeil privé de Son Alteffe Celfiffime.
Ces Meffieurs n'ayant pas jugé à propos de fe
rendre à cette premiere intimation , ils avoient
préfenté , au lieu de leurs perfonnes , une Sup
plique à S. A. C. pour déduire les motifs de cette
non-obéiffance . Tout en proteftant de leur fou
miffion aux Loix du Pays & de leur refpect pour
le Prince , ils demandoient qu'avant de comparoître
, on voulût bien leur communiquer les
chefs d'accufation portée à leurs charges. C'eft
en deux mots la fubftance de leur Requête.
Mais elle a été regardée au Confeil- Privé ,
comme portant atteinte à l'autorité du Prin
ce , & en conféquence , fans l'apoftiller , on
leur a fait infinuer une fommation plus preffante
que la premiere , de comparoître fans délai,
le Jeudi fuivant 4 Août . Ils ont obéi cette fois ,
mais il eft probable que leurs raifons n'ont point
été jugées fuffifantes pour les juftifier pleinement
des torts dont on les accufoit : car une Eftafette
partie de Liege du 6 au 7 , leur a porté
à Spa un ordre de fufpens de leurs emplois refpectifs.
Dans l'intervalle , on avoit reçu une nouvelle
peu favorable aux propriétaires de la nouvelle
Salle. C'eft un Décret & un Mandement de
la Chambre Impériale de Wetzlar , par lesquels
ils font intimés de fe foumettre à l'autorité du
Prince ; de refpecter fes Droits & Privileges ;
de ne point tenir d'affemblées , bals & jeux publics.
Voici l'ufage qui en a été fait jufqu'ici
( 41 ).
>
Samedi dernier , vers les 11 heures du matin ,
le peuple ayant été raffemblé dans la Place publique
de Spa par le bruit du tocfin , un détachement
de 70 hommes du Régiment de la Citadelle
étant rangé en bataille on a fait la lecture
du Décret de la Chambre Impériale de
Wetzlar , d'un Mandement de S. A. C. pour la
police de Spa , & notamment pour ce qui concerne
les Affemblées , Fêtes & Jeux publics de
ce Bourg , enfin de l'apoftille faite à la Supplique
des habitans de l'endroit.
Après cette lecture on a affiché le Mandement
du Prince dans plufieurs endroits , & par- tout
l'on a eu foin d'y mettre une fentinelle à tout
événement.
On le doute bien que ces coups d'autorité
répétés & foutenus , ont dû caufer beaucoup d'agitation
. Cependant il n'y a point eu de rumeur
extraordinaire ; le foir il y eut beaucoup de monde
à la Salle du Club , & les Seigneurs s'y font trouvés
avec les uniformes de leurs fervices refpe &ifs
& avec leurs épées . A cela près , tout s'y eft paffé
avec beaucoup d'ordre , & loin de contrevenir au
Mandement de S. A. on l'a obfervé ponctuellement
: car il n'y eut point de Mufique , & à
heures tout le monde s'eft retiré..
On avoit encore une fauffe alarme à Liege
quand on y apprit Dimanche foir qu'on alloit
faire partir encore un nouveau détachement de
60 hommes. Il étoit deftiné pour Theux , afin d'y
maintenir auffi la police , l'Officier ayant été ,
dit on , infulté le 5 , fous prétexte qu'il étoit entré
le chapeau fur la tête , dans la Salle du
Vauxhall champêtre de ce Bourg , où le trouvoit
une nombreuſe affemblée de Seigneurs &
de Dames.
Le bruit eft général aujourd'hui que la nouvelle
Salle vient d'être cédée au Prince de Heffe ;
( 42 )
qui en fera fon Hôtel pendant la faifon , & qui
a écrit au Prince Evêque pour l'en prévenir . On
aflure auffi que le Miniftre Britannique près le
Cercle de Weftphalie a écrit à S. A. pour lui demander
les motifs qui l'ont forcé à févir contre
deux fujets de la Grande Bretagne , le
Comte de Rice , & le Miniftre de Boys , qui
ont reçu l'ordre de fortir de la Principauté de
Liege.
-
Des avis poftérieurs annoncent que tout
eft rentré dans l'ordre , que les différends
font conciliés , & qu'à la pluralité des fuffrages
, le Club Anglois a décidé de rentrer
dans les maifons privilégiées.
On voit une relation de l'expédition des
Turcs contre le Montenegro , qui ne repréfente
pas cette campagne fous un jour favorable
aux Ottomans. Voici ce qu'on écrit de
Montenegro même le 1er. de Juillet.
Trois de nos Provinces qui confinent aux
Etats Ottomans s'étant révoltées , So mille de
nos ennemis faifirent ce moment pour nous
affiéger , & en même tems 30 à 40 mille hommes
de la Romelie , d'Albanie & Bofrisques , fe
difpoferent à nous attaquer d'un autre côté. L'apparition
fubite d'un fi grand nombre d'ennemis
ne fit point perdre courage à notre vaillant Gouverneur
Jean Radonich , qui s'eft mis d'abord
à la tête du peu de troupes qu'il avoit près de
lui , & donna le commandement du rifle à nos
deux autres chefs , l'invincible Petrowich & le
Palatin Vucotich .
Après avoir ainfi difpofé le tout , & s'étant
réuni à fes deux Commandans , il attaqua l'ennemi
dans la nuit du 18 Juin dernier ; nos troupes
combattirent long tems ; mais enfin man(
43 )
•
quant de munitions , elles jetterent leurs fufils à
terre , mirent le fabre à la main , & fe firent
jours à travers les Turcs , dont elles tuerent au
moins 4000 hommes , fans perdre au- delà de
ioo des leurs .
Le lendemain , 29 Juin , les vaincus romberent
for nous , avec toutes leurs forces : cependant
, quoique le combât durât du matin
jufqu'au foir nous ne perdimes que 200
hommes fur 3000 , que l'ennemi laiffa fur la
place.
"
>
"
Le 20 Juin nous nous vîmes attaqués de
deux côtés à la fois , on fe battit encore toute
la journée jusqu'à minuit , le carnage fut horrible
de part & d'autre ; mais enfin nos braves
Monténégrins , fe trouvant abfolument dépour
vus de toute efpece de munitions , durent céder
à la fupériorité du l'ennemi , qui franchit
le lendemain les frontieres du Monténégro ; les
Turcs de Romélie & d'Albanie fe- renditent
maîtres du fleuve Cernoivichia , tandis qu'une
autre divifion de Boniaques & d'Ercegoviens ,
s'empara de la Province d'Ozrinichi. Il faut attribuer
, en partie , ce malheur à la trahifon de
deux de nos Vaivodes , Mortinowich de Cetigne ,
& Milich de Bielice , lefquels , de concert avec
Mathias Riefcha , non feulement déferterent avec
les troupes à leurs ordres , mais s'étant réunis
aux Turcs , tournerent les armes contre leur Patrie
. Les Turcs étant arrivés le 23 à Catigne ,
y mirent le feu , & réduisirent les principaux
bâtimens en cendres.
Réduit à cette extrêmité , rotre Gouverneur
défefpéra , avec raifon , de pouvoir réfifter aux
ennemis , il prit le parti de fe retirer , avec ce
qu'il lui reftoit de monde , fur une montagne
où les Turcs ne laifferent pas de P'inquiéter
encore. Le Serdar Jean Petrowich , à la tête
( 44 )
de fes guerriers d'Oznirighi & des Zaglughiens ,
combattit vaillamment , il tailla en pieces plufieurs
Corps Ottomans. Cependant lesTurcs ayant
reçu des renforts confidérables , il ne put les
empêcher de fe rendre maîtres des Provinces
fufdites. Depuis le 23 au 28 Juin , l'ennemi avoit
fait prifonniers 300 Monténégrins ; ce petit
Corps réuni au moment que les Turcs s'y attendoient
le moins , les chargea avec tant de
vigueur qu'ils lâcherent pied, fe croyant apparemment
attaqués par un plus grand nombre
; les nôtres proficerent de cette terreur panique
, les pourfuirent & parvinrent à les chaffer
de tous les endroits conquis. Nous venons
d'apprendre , pour notre plus grande confola
tion , qu'après avoir taillé en pieces un grand
nombre d'ennemis , nos troupes les ont forcés
de quitter honteufement nos frontieres pour fe
retirer fur le territoire Ottoman.
C'eft après avoir effuyé ce cruel échec , que
les Turcs ont fait , fur les terres de Veniſe , l'invafion
dont il a été parlé.
Paragraphes extraits des Gazettes Angl. & autres.
Les travaux fe reprennent actuellement avec
une grande activité dans lesArfénaux des Pays Bas,
& il le forme avec tant de diligence des Magafins
de vivres , fourages & munitions de guerre dans
le Brabant , qu'il femble que nous foyons à la
veille d'une guerre ; en un mot tout ce qui fe
paffe dans nos Provinces nous fait défeſpérer de
la durée de la paix. Gaz, de la Haye , n°. 100.
Divers avis particuliers nous apprennent
qu'on recommence à travailler aux fortifications
de différentes fortereЛles des Pays bas ; qu'on difpofe
tous le magafins , & que les troupes doivent
être mifes fur le pied de guerre . Nouv .
d'All. n° . 13.2.
( 45 )
Les Lettres d'Aix -la-Chapelle affirment que
deux étrangers de marque , fçavoir un fiſcal de
l'Empire & un Confeiller de la Chambre impériale
de Wetzlar , font arrivés dans cette
Ville. On prétend que l'on va entamer une
procédure en regle pour découvrir tout le fil
de l'intrigue contre le Duc de Brunſwick. Un des
coupables , arrêté , a , dit - on , fait l'aveu qu'il y
avoit une récompenfe de 10,000 florins pour
ceux qui pourroient venir à bout de l'exécution
du projet. Nouv. d'All, no. 132.
Les dernieres Lettres de Conftantinople nous ap
prennent une anecdote affez finguliere. L'Ambaffadeur
de France à la Porte , fe promenant
le long du Canal , avec le Capitan - Bacha , lui
raconta l'état où en étoient nos Négociations avec
les Hollandois & lui fit entrevoir clairement
que l'Empereur & la République n'auroient pas
de guerre , & que tout fe régleroit entre ces deux
Puiffances , par la Médiation de la Cour de
France. Cette nouvelle fut un coup de foudre
pour le Général de la Marine Mufulmane. On
apprend d'un autre côté , que les Troupes Ruffes ,
poftées fur les bords du Niefter , ont reçu ordre
de marcher contre Choczim. Gaz, d'Amft.
2º, 66.
On remarque les mouvemens que le Miniftre
de Berlin fe donne ici ; il vifite affiduement
certains Membres de l'Etat : on ne doute nullethent
que ce ne foit pour porter la République
à entrer dans la ligue des Princes confédérés de
l'Allemagne. D'un autre côté , on s'eft apperçu
que l'Ambaffadeur de France voit fréquemment
les Députés des Villes de Hollande ; on croit
que c'est pour preffer l'accommodement avec
l'Empereur. On affure que la République ne
contra&era aucune alliance dans laquelle la
( 46 )
France ne feroit pas comprife , & qu'au moyen
de cette précaution , elle s'affurera qu'aucune
- Puiffance étrangere ne fe mêlera de fes affaires
domeftiques. Gaz. d'Amft. 1º. 67.
Caufe extraite du Journal des caufes célébres [ 1 ].
Mari qui demandoit des alimens à fa femme.
Les ames honnêtes ( dit M. Defeffarts ) feront
toujours étonnées qu'on fatigue les tribunaux
pour obtenir des alimens qu'on ne devroit pas
refufer. Qu'un fils dénaturé veuille fe difpenfer
de nourrir fon pere & fa mere ; une femme
fon mari ; un époux , fa femme ; un pere & une
mere , leurs enfans ; qu'ils aient recours à des
fubtilités pour fe fouftraire à l'empire d'un devor
rigoureux & facré ; un pareil tableau infpirera
toujours l'indignation . Cependant ( fi l'on
excepte les féparations , qui fe font multipliées
à un point incroyable , dans toutes les claffes de
la fociété , depuis l'artifan jufqu'au grand feigneur
) , il n'eft point de conteftations plus communes
que les demandes d'alimens. Dans la
Caufe dont nous allons rendre compte , c'étoit
un mari qui en demandoit à fa femme. Nous
profiterons de cette occafion pour rappeller les
monumens de notre Jurifprudence , qui ont fixé
les principes de la matiere.
Dans une Ville voifine de la Capitale , il y
avoit une Demoifelle riche : elle avoit refufé
une foule de partis. Craignant que fa fortune
plutôt que fa main , ne fût l'objet des defirs des
[1 ] On fcuferit en tout temps pour le Journal des
Caufes célebres , chez M. Defeljarts , Avocat , rue Dauphine
, Hôtel de Mouy , & chez Mérigot le jeune , Libraire ,
Quaides Auguftins. Prix , 18 liv , pour Paris , & a4 liy.
pour la Province.
( 47 )
amans qui fe préfentoient , elle les avoit tous
écartés , jufqu'au moment où un Chevalier de
5. Louis lui offrit fes voeux . La Demoi elle ceffa
enfind'être indifférente. Le Chevalier obtint ce
que tant d'autres n'avoient pu obtenir ; il fut aimé
, & la riche héritiere confentit à lui donner
fa main . Cette union eut le fort de prefque tous
les mariages qui fe font par intérêt . Les deux
époux ne tarderent pas à être indifférens , & finirent
par fe hair. Ils confentirent à une sépara
tion volontaire , & la femme vint demeurer
Paris . Le mari n'avoit donné fon confentement
qu'à condition que fon époufe lui paieroit une
penfion . Cette penfion fut d'abord payée affez
exactement ; mais la femme refufa enfuite d'acquitter
cette dette . Le mari la fomma alors de
rentrer dans la maifon conjugale , & obrint une
Sentence du premier Juge qui l'ordonna. La femme
interjetta appel de cette Sentence , & demanda
fa féparation de corps & d'habitation . Ses
moyens n'ayant pas paru fuffifans , elle fut déboutée
de cette demande , & la Sentence du premier
Juge fut confirmée. Pour éviter d'être contrainte
de s'y conformer , elle obtint un ordre
qui l'autorifoit à refter dans une Communauté
religieufe. Comme l'Arrêt ne l'avoit pas condamnée
à fournir des alimens à fon mari , ce
dernier l'affigna pour le voir condamner à lui
payer 30,000 liv. pour le temps qu'elle n'avoit
pas habité avec lui , & 2,000 livres de penfion
pour l'avenir. Le défenfeur du mari , pour appuyer
cette demande , cita les Arrêts fuivans .
Celui rendu par le Parlement de Rennes , le
5 Septembre 1628 , qui condamna à une penfion
alimentaire , une femme qui refufoit de recevoir
dans fa maifon fon mari qu'elle avoit fait déja
mettre en prifon .
( 48 )
Un Arrêt du Parlement de Grenoble , du 8
Février 1677 , qui condamna une femme à fournir
des alimens à fon mari , détenu priſonnier
pour dettes à Grenoble , quoique celle - ci füt
chargée de neuf enfans.
Un Arrêt du Parlement de Grenoble , du premier
Juillet 1689 , qui déclara la taxe en rembourſement
, des alimens fournis au mari prifonnier
, exécutoire fur fes biens , & débouta fa
femme féparée , de fon oppofition aux exécutions.
Un Arrêt du Parlement de Paris , du 4 Septembre
1721 , qui , en prononçant la ſéparation
des fieur & dame H... , ordonna que le mari
retiendra fur la dot , qu'il eft condamné à reftituer
une fomme de 20,000 livres , dont il emploiera
l'intérêt à fournir aux enfans communs
pour les alimens & leur éducation,
Un Arrêt du Parlement de Dijon , du 24 Janvier
1749 , qui , en confirmant la Sentence de
féparations de biens , obtenue par la Dame S...
en la Mairie de cette Ville , la condamna à
payer à fon mari une penfion alimentaire de
1,000 liv.
Après avoir invoqué la Jurifprudence conftante
, qui veut que la femme riche fourniffe
des alimens à fon mari pauvre , le défenſeur du
Chevalier foutint que l'épouſe de ce dernier ne
pouvoit fe difpenfer d'acquitter une dette auffi
facrée. Auffi , par Arrêt du 31 Juillet 1782 , le
Parlement a condamné la femme à payer à fon
mari une penfion de 2,000 liv . par an , & la
fomme de 1,000 livres pour les années anté
rieures,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
DANEMARCK.
DE COPENHAGUE , le 16 Août.
Epuis trois jours , nous avons dans la
rade de notre port , deux vaiffeaux de
ligne & 3 frégates Ruffes , aux ordres de
l'Amiral Spiritof. Cette petite efcadre vient
d'Archangel , & doit fe réunir à la grande .
que commande l'Amiral Krufe .
Sur la repréfentation de la Chambre générale
de Douane de nos ifles d'Amérique , le Roi a
fupprimé à l'ifle de S. Thomas les places de plufieurs
employés à la Douane , & n'y a confervé
que l'A miniftrateur & le Pefeur , qui , payés
de la caiffe de la Compagnie , ne pourront exiger
pour eux aucuns droits quelconques des
commerçns & navigateurs. Les droits de Douane
y feront perçus à l'avenir d'après les connoiffemens
, fans aucune vifite quelconque , & l'on
ne fera plus tenu de déclarer à l'exportation
des marchandifes les marques fous lesquelles elles
avoient été importées. Dans le cas d'une fraude ,
la Régence ; conjointement avec le Comman
No. 37 , 10 Septembre 1785.
C
( so )
dant de l'ile, décideront provifoirement du délit
& aviferont aux moyens propres & compatibles ,
avec la liberté du commerce , à la réprimer.
Un placard royal , du 2 Juillet , regle
les droits à payer fur le nouveau canal du
Holftein . Les bâtimens qui pourront y naviguer
, n'excéderont pas cent pieds de
quille , melure de Ho ! ften , & 26 pieds de
largeur, On payera pour chaque cheval de
trait , par ftation 18 fchellings , & 4 à chaque
éclufe ( il y en a 6 ) . Chaque bâtiment
chargé de marchandifes , & al'ant fur l'Eider
, payera 3 rixdalers de droits , & la moi--
tié quand il ira fur fon left. Les bâtimens
ouverts chargés de marchandifes payeront
chacun un demi 1ixdaler ; les bâtimens de
cette forme , chargés de poiffon frais , pafferont
librement.
On écrit de Sundvig , dans l'ifle de
Bornholm , qu'une femme réduite au défefpoit
par la mifere , s'eft jetrée avec les trois
enfans dans la mer , où ils ont tous péri ,
fans qu'on ait pu les ſecourir.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 27 Août:
Le 6, il arriva à Helfingor so bâtimens
venant de la Baltique . L'un de ces navires
chargé de planches , & deftiné pour Cadix ,
a touché fur un bas fond , & l'on a été for
cé de l'alléger d'une partie de fa cargaifon .
( sr )
La Bourgeoilie de Dantzick paroît peu
fatisfaite de la derniere convention faite
avec le Roi de Pruffe ; elle fe plaint de la
non exécution de divers articles ; & l'on a
envoyé à ce fujet des députés à Pétersbourg.
La grande quantité de bied de Pologne ,
arrivée dans ce port de Dantzick , en a été
exportée prefque fubitement. En général le
commerce de cette ville avec les Polonois
femble décliner : ceux- ci tâchent de diriger
leurs fpéculations du côté de Cherſon ; &
fi jamais le Niefter eft rendu navigable partout
, les entrepriſes deviendront importan
tes . Par cette voie , la Pologne pourra fe
procurer les marchandiſes du Levant & de
la Méditerranée.
Les Savans que l'Impératrice de Ruffie a
chargé de parcourir la Crimée , ont rencontré
au Caucafe , près de la fource de la
riviere de Cuban , une colonie d'étrangers
appellés T/cheches , qui defcendent proba
blement de quelques familles Moraves ,
pourfuivies pour leurs opinions en matiere
de religion. On croit qu'ils quitterent leur
patrie vers la fin du quinzieme fiecle pour
chercher au Caucafe un afyle contre l'op
preffion religieufe. Cette colonie peu nombreufe
eft remarquable par l'union frater
nelle qui regne entre fes individus. Elle fe
diftingue des autres peuplades des environs
par fon langage mêlé de mots Bohémiens
par un genre de vie particulier & par for
C 2
( 52 )
eulte religieux , dont l'extérieur préfente
beaucoup de cérémonies ufitées dans les diverfes
religions chrétiennes .
La Compagnie que l'Impératrice envoie
parcourir les contrées orientales de fon
empire , pour y examiner le pays , eft partie
le 2 Juillet. Elle eft compofée de 810
hommes de toutes les nations ; la plupart
font de l'état militaire , des Officiers du génie
, & des Savans chargés d'écrire le journal
du voyage. Le Baron de Walchenfted
eft à la tête de cette caravanne , & en
dirige les travaux .
DE BERLIN , le 26 Août.
C'eſt le IS de ce mois , que le Roi , accompagné
du Prince Royal , eft parti pour
la Silefie , où S. M. paffera fes troupes en
revue. On porte le nombre de celles raffemblées
au camp de Strehlen , à 8 lieues de
Breflau , à 80000 hommes. Les Ducs de
Saxe -Gotha & de Saxe-Weimar fe trouvent
parmi les Etrangers qu'attire ce fpectacle
militaire. Il durera trois jours , pendant lefquels
on exécutera des manoeuvres favantes
& difficiles,
Voici les noms des principaux Officiers
de différens pays , arrivés à Breflau jufqu'à
ce jour.
Le Général Lieutenant Lord.Cornwallis , le
Colonel Fox , le Colonel Dundas , le Colonel
Abercromby , le Lieutenant Colonel England
( 53 )
le Lieutenant Colonel Murray , le Chevalier
Gray , le Capitaine Crawford , le Capitaine Ma
theus , le Capitaine Trévelyan , le Capitaine
Ramfden , le Lieutenant Barry , le Major Rutgie
, le Capitaine Lenox & le Capitaine Camden ,
tous au fervice d'Angleterie. Le Marquis du
Portail , Brigadier des Armées du Roi de France ;
le Marquis de la Fayette , Maréchal - de - Camp ;
le Comte de Goudricourt , Capitaine ; le Marquis
de Jumillac , Capitaine de Dragons ; M. de
Gourion , Lieutenant - Colonel ; le Baron de Fumei
, Colonel du Régiment d'Artois , Cavalerie ;
- M. de Dumefnil , Colonel de Huffards ; tous
au fervice de France. Le Général - Major de
l'Armée de Pologne ; le Prince Lubowickzy .
Le Comte de Bellegarde , Général - Major des
Troupes de l'Electeur de Saxe ; le Major de
Polentz , le Major de Thiele , le Comte de Stolberg
, Capitaine ; le Capitaine Drefler ; M. de
Dombrowsky , Capitaine de Cavalerie ; M. de
Warnsdorf, Lieutenant ; M. Schenfeld , Lieute
nant ; tous au fervice de Saxe . Cette lifte fera
augmentée de beaucoup , lorfque tous les Of
ficiers étrangers , qui font en chemin pour fe
rendre au camp , feront arrivés.
La moiffon eft fi abondante cette année dans
la plupart des Erats du Roi , que S. M. a déjà permis
à un grand nombre de cultivateurs , dans la
vieille Marche , d'exporter des quantités confidérables
de feigle & de froment pour l'E: ranger.
Les Selliers & autres Ouvriers de Berlin ont
reçu de nouveau une commiffion pour la fourniture
de felles , brides , houffes , & c. , pour le
fervice des troupes légeres de Hollande.
c 3
( 54 )
DE VIENNE , le 27 Août.
Depuis leur premiere audience de l'Empereur
, les Députés Hollandois n'ont pas
conféré de nouveau , ni avec S. M. I. , ni
avec le Prince de Kaunitz , & l'on ne parle
plus ici des objets de leur miffion. Ĉette
circonftance autorite quelques perfonnes à
préfumer que la négociation de ces Députés
fe réduit à leur feule préfentation ici ,
que cette démarche de la Hollande a été le
feul préliminaire arrêté entre les parties , &
que les autres fujets de différend fe traitèront
à Paris par les Ambaffaders refpectifs
, fous la médiation de S. M. T. C
Une maifon du fauxbourg de Ratzenf
taedtel , dont les fondemens avoient été
minés par les eaux , s'eft écroulée fubite ,
ment , & a écrafe 40 perfonnes fous fes
ruines.
Le Cardinal Migazzi jouira encore cetté
année des revenus de l'Evêché de Wairzen ,
conféré au Prélat Okoliefani , vice - Préfident
de la Chambre Eccléfiaftique. Le Cardinal
cependant ne percevra que 12000 florins ,
-ainfi que fon fucceffeur , fur les revenus de
cet Evêché ; le refte devant être verfé dans
la caiffe de Religion de Hongrie , riche déjà
de trois millions 300 mille florins par an.
Les lettres de Triefte portent qu'il vient de fe
former dans cette ville deux nouvelles compagales
de commerce. La premiere veut ouvrir
.
én commerce avec l'Amérique Septentrionale ;
la feconde prend le titre de Compagnie patrio
tique Autrichienne de Commerce maritime. Les
actions de cette Compagnie feront de voo fiorias
feulement. Aufli tot que le nombre des
foufcripteurs fera complet , on équipera un
valeau , qu'en fera aflurer. Au retour de ce
vailleau , chaque intéreflé pourra retirer fon
capital avec le dividende ; & il dépendra de
lui de le replacer ou non fur un autre équipement.
Les Cofaques Sapores , qui ont demandé à
fe fixer dans les Etats de l'Empereur , ferong
reparis à leur arrivée dans le Bannat de Témefwar.
La dénomination de Cofaques
vien de l'arme que portolent anciennement ces
peuples ; elle avoit la forme d'une faulx , qui,
en langue flave , eft appellée Koff.
Les Commiffaires de l'opération du dénombrement
de la Tranfylvanie , ont trouvé
à Galfch une femme , nommée Stane-
Gofzoye , âgée de 131 ans. Elle en avoit 6 ,
lorfque le Prince Ragozki vin afliéger Hermanftadt
en 1660. Quatre de fes enfans ont
une poftérité de 40 perfonnes : l'aîné a 89
ans , le fecond 8c , le troifieme 74 , & le
quatrieme 69.
On écrit de Conftantinople , en date du
9 Juillet , que quoique les préparatifs militaires
paro flen fe rallentir actuellement , il
y arrive cependant toujours quelques troapes
d'Afie , qui fe rendent à Sophie & à Si-
Liftrie . Selim Pacha, ancien Gouverneur de
Belgrade , a obtenu le gouvernement de
C.4
( 56 )
Salonique , & Danadfchi - Silchdar - Amed-
Pacha celui de Candie. Le Grand - Seigneur
ayant appris la mort de Dfcham- Klu - Ali - Pacha
, Seraskier de Natolie , a nommé le fils
du, défunt , Pacha à trois queues , & lui a
contéré le gouvernement de Dfchenick &
d'Erzerum .
Un Prêtre du Tirol eft arrivé ici il y a
quelque temps avec une remede merveilleux. Il
Confiile en un emplâtre d'une drogue jaune ,
odeur de poix réfine , qu'on prétend efficace
contre les maux les plus invétérés , tant externes
qu'internes. La Faculté de Médecine a
fait défendre au Prêtre de la diftribuer. Il a
obéi ; mais quelques malheureux , témoins de
plufieurs guérifons , & defitant fe fervir du même
remede , font parvenus à faire entendre leurs
plaintes à l'Empereur . Le Monarque a fait demander
à la Faculté de Médecine fi elle croyoit
que cette emplâtre renfermât quelque chofe de
nuifible ? La Faculté a fait répondre qu'elle ne
pouvoit rien dire fur cet article. L'Empereur a
paru peu fatisfait de cette conduite , & demêlant
les principes qui faifoient agir les Docteurs
, a donné permiffion expreffe au Prêtre de
continuer à foulager ceux qui auroient confiance
en lui . On y court avec d'autant plus d'ardeur,
qu'il n'exige aucune rétribution. Voilà encore
un Empyrique bien généreux.
DB FRANCFORT , le 1 Septembre.
La Confédération Germanique , dont
nous avons parlé plus d'une fois , a été entierement
conclue , & fignée le 13 Juillet
( 37 )
par le Roi de Pruffe & par les Electeurs de
'Saxe & d'Hanovre . Dès que les ratifications
auront été échangées ( elles doivent l'être
actuellement ) , les autfes Puiffancee qui
doivent entrer dans cette ligue figneront le
Traité , & il fera en même temps notifié à
toutes les autres Cours de l'Europe.
500
On porte à 180 le nombre des perfonnes
noyées près de Vienne , au dernier débordement
de la riviere de ce nom . On affure que
plus de 5oo familles ont perdu à cette occafion
toute leur fortune. Le nombre des beftiaux
fubmergés à la même époque eft immenfe
La Princeffe de Lichtenſtein a été fauvée
par des payfans qui l'ont portée à Vienne
fur leurs épaules , affife dans un grand panier.
L'Empereur a fait un don de mille florins
aux Catholiques Romains de Gottingue ,
pour être employés à la conftruction d'une
Eglife dans cette ville , & il leur a permis en
outre de faire une quête au même ufage.
A
On écrit de Vienne que l'Empereur a donné
de nouveaux ordres au Baron de Herbert , fon
Miniftre , près de la Porte ottomane , pour preffer
l'affaire de démarcation. Ce Miniftre doit , diton
, déclarer en même temps que , fi la Porte
perfiftoit dans fon irréfolution , un corps d'Armée
impériale entrera dans les diftricts done
on demande la ceffion , & en prendra poffef
fion . On affure qu'en effet les régimens ,
fur les frontieres & plufieurs autres dans la Hongrie
& la Gallicie , ont reçu l'ordre de fe tes
nir prêts à marcher.
On fait que l'Académie de Berlin a le pris
$$
( 18 )
vilege excluff des Almanachs dans les Etats du
Roi ; privilege qu'elle eft dans l'ufage d'affer .
mer. Le nombre d'Almanachs , publiés cette
année , monte à 45 , L'Académie retire de fon
privilege une fomme annuelle de 23,600 dallers .
ITALI E.
DE LIVOURNE , le 12 Août.
Quelques lettres d'Alger parlent d'un
combat très meurtrier entre un Corfaire de
cette Régence & deux Frégates Espagnoles.
Le Forban armé de 18 canons , a préféré
de couler bas plutôt que de fe rendre ; l'a
eharnement des Algériens éroit au point ,
qu'à l'inftant où le navire s'enfonçoit dans
Peau , l'équipage monta fur les hunes , d'où
il fit feu fur l'ennemi avec des carabines.
Vingt Efpagnols furent tués dans cette décharge
, & d'autant plus facilement , qu'ils
s'étoient portés fur les gaillards , pour être
témoins de la fubmerfion du navire Algézien.
Tripoli de Barbarie fe trouvoit à la fin
de Juin affiégée à la fois par la famine &
par la pefte. Voici en quels termes une lettre
de cette ville , du ai Juin , repréſente la
défolation générale.
Les Chrétiens & les Juifs fur- tout fe hâtent
de trouver ailleurs un afyle. Quatre navires ſe
difpofent à partir pour l'Europe ; & tous quarre
font remplis de fugitifs. Dans ce nombre , fe
Arouve l'unique Médecin, que nous evfhons. Il
y & plus de cinquante ans qu'on n'a point ew
iri de pede ; & , parmi les habitans chrétiens
il n'en of aucun , qui ait jamais été préfent
2x ravages de ce feau . L'on n'a plus qu'une
très - petite proviſion de grains & d'autres vivres
en cette ville ; & l'on craint avec raifon qu'il
n'en fait pas apporté fuffisamment du dehors ,
yu que les Etrangers , qui feront informés de
notre trike position , ne bafarderont point leurs
vies & leurs biens parmi un peuple appauvri.
Le nombre des ind gens a été ce te année f
confilérable , qu'on ne pouvoit paffer les rues
fans en être touché , puifque l'on y voyoit les
malheureux périr de faim , ou prolonger leur
vie en rongeant des os déjà defléchés
fe repaiffant du rebut d'herbes potageres , jettées
au fumier.
" ou
L'efcadre Vénitienne a quitté les. parages
de Tunis , mais elle continue de croifer fur
les côtes de Sardaigne. D'ailleurs ſa ſtation
dans ces parages n'eft plus une énigme
puifque , felon le bruit général , le principal.
objet de ces forces navales , eft de veiller
fur tous les mouvemens des Hollandois .
DE MILAN le 12 Août.
J
Le mardi 26 Juillet, on a reffenti à Trento
une fecouffe affez forte de tremblement de
terre , qu'on dit avoir été encore plus vive
dans les lieux circonvoifins. Cette fecouffe
fut fuivie d'une ondée fi furieuſe , que l'Adige
enflée & réanie à tous les torrens de la ,
campagne , forma une inondation confidérable
, qui a fait les plus grands dégats dans
les champs & fur les chemins. કે 4
сб
( 60 )
Trois fameux voleurs , qui infeftoient cet Etat
& ceux du Roi de Sardaigne , viennent d'être
arrêtés fingulierement dans la Vallée de Ticino.
Cing hommes , qui chaffoient dans cette Vallée
, fe rendirent à l'heure du dîner à une Auberge
voifine , pour faire cuire un liévre qu'ils
avoient tué. Le premier d'entr'eux qui y entra
fut tiré à l'inftant même par un des voleurs ,
qui le prit pour un Archer. Heureufement Me
coup manqua , & les autres Chaffeurs ayant fait
feu , un des fcélérats tomba mort ; les deux autres
furent bleffés & conduits dans les prifons de
Vigénans , pour être jugés par le Tribunal de
cette ville .
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 30 Août.
L'oppofition de la moitié des Communes
d'Irlande au bill de M. Pitt , n'a point fait
fortir ce Miniftre de la modération & de la
prudence qui , jufqu'ici , ont caractériſé fon
adminiftration. Au lieu de montrer l'entêtement
que la petite fupériorité du parti de la
Cour auroit infpiré à un Miniftre , ordinaire ,
on a laiffé au tems de mûrir l'affaire & de ramener
les volontés . En conféquence, dans la
féance du 15 , non feulement M. Orde abandonna
le bill pour la felion actuelle ; il dé--
clara de plus , par l'autorité du Ministère ,
qu'à aucune époque future , les propofitions
ne feroient repréſentées , à moins que ce ne
fut la volonté du Parlenient & du Peuple
d'Irlande.
(( 61 )). }
• Le Gouvernement ayant ains acquitté fa
tâche envers ce Royaume , il faudra voir
comment la Minorité accomplira la fienne .
La fuprématie que l'Angleterre confervoir
dans la branche de légflation , relative aur
commerce & à la navigation , étoit l'équivalent
de l'égalité abfolue qu'on accordoit à
I'Irlande : ce Traité paroiffoit conforme à l'équité
naturelle & à l'intérêt mutuel des deux
Ines. Si l'Irlande prétend jouir de la protec
tion de l'Angleterre , de fa Marine , de fes
Armées , de fa dette publique , de fes fubfides
, de fes Colonies , de fon Commerce
fans lui refter attaché par aucun lien , ce fyl
tême d'indépendance fera difficile à réalifer.
Il est même tellement impratiquable , qu'on
ne tardera pas à voir reparoître un projet
d'arrangement , & qu'à la prochaine feilion ,
probablement quelque Membre des Communes
Irlandoifes reproduira le bill rejetté ,
avec les modifications propres à ramener
la grande pluralité des fuffrages. Au refte,
ce n'eft pas la première fois que les hypocrites
de patriotifme & de liberté , fi communs
dans les Républiques modernes , auront fab
crifié les vrais intérêts de leur patrie au plaifir
de faire des phrafes , ou de faire prévaloir
l'amour de la domination fur les plus folides
avantages de la liberté. Na
Divers de nos papiers n'ont pas manqué
d'oppofer à la déclaration de M. Orde le paf
fage fuivant , tiré du di cours que prononca ,
1
( 62 )
M. Pirt en préfentant fon plan à la Chambre
des Communes.
» Enfin , dit - il , je regarde ce Réglement
comm alfolument effentiel à la prix , & àla
» prospérité de l'Empire Britannique . D'après cette
perfuafion , ni les clameurs de l'efprit de parti
tant en Angleterre qu'en Irlande , ni les rep - é-
» fentations & dépofitions partielles de quelques
» perfonnes intéreffées & prévenues ne me ferone
→ abandonner mon projet , tant que j'aurai Thon
neur d'occuper la place dont je jouis ellement
. Si je marque à ma parole , je confens
qu'on me regarde comine inutile , a fi incpable
» de favoir ce qu'il doit à fa propre réput tion ,
qu'au bien bred fa Patrie. »
Beaucoup de gens ont cru d'abord que Gre
M. Pitt ne réfifteroit pas à l'échec qu'il vient
d'effuyer en Irlande ; mais au contraire , cet
événement , en confirmant la preuve de fon
impartialité , donnera peut être un nouveau
degré de folidité à fon adminiſtration , & lui
aTurera la confiance nationale.
Dans la chaleur des débats des Commi
nes Iriandoifes , le Procureur Général , Mr.
Forster , fut très maltraité par M.Flood & par
M. Curren . Il repliqua à tous deux , avec une
extrême vivacité , & fe battit le lendemain au
piftolet avec M. Curren. Heureufement , ni
T'un ni l'au re ne turent bleffés , & leurs amis.
communs les ont réconciliés fur le champ de
bataille.
L'Orateur de la Chambre des Communes
d'Irlande ayant donné fa démilion , cette
importante dignité a été briguée par ce même
( 63 )
M. Forfer & par M. G. Ponfoxby, tous deux
attachés au Gouvernement; mais le dernier
g'étant retiré du concours , le partage des
voix ceffera , & l'on ne doute point que M.
Forfter ne foit élu. Il n'eft nullement avéré,
ni même vrai que le Duc de Rutland ait demandé
fon rappel.
Lord Howe a vifité de nouvea les chantiers
de Wolwich & de Deptford , pour fe
mettre en état de rendre à l'Amiranté & au
Cabinet un compte très exact de nos Arfe--
naux maritimes. Comme on fonge à aggrandir
& à fortifier le Havre de Milford , le
Commodore Gower a er ordre d'examiner
eeport, & de joindre fes obfervations à celles
des Ingénieurs prépofés à cet effer,
Le 24 de ce mois , le Baron d'Alversleben ,
Miniftre d'Hanovre , a expédié un Courier à
la Régence de cet Ele &orat. M. Bukati eft re .
venu de Pologne avec le titre de Miniftre de
cette République auprès de notre Cour , &
M. Whitworth doit aller réfider , en la même
qualité , à Warfovie. Ses appointemens font
de mille livres fterlings par an.
i
La frégare le Phaeton doit tranfporter Lord
Keppel à Gibraltar , d'où cet Amiral fe rendra
à Naples , dont le climat eft néceſſaire à
fa fanté.
7
Samedi matin , un Exprès a apporté la
nouvelle de la mort del ord GeorgeVicomte
Sackville , décédé à ſa terre de Stoneland. It
étoit né en 1716 , & quatrième fils durteu
*
( 64 )
Duc de Dorfet. En 1770,il prit le titre de Lord
Germaine , comme héritier de Lady B. Germaine
, fa femme , très -connue par fes liaiſons
avec le Docteur Swift , & c'eſt ſous ce nom
qu'il a été connu juſqu'en 1782 , tems auquel
il fut appellé à la Pairie fous le titre deVicomte
Sackville. Dès fa première jeuneffe , il ſuivir .
la carrière des armes. Après la bataille d'Ettingue,
en 1743 , George II . l'éleva au grade.
de fonAide- de Camp : il fe diftingua dans la
campagne fuivante, & fut bleffé à Fontenoy,
à la tête de fon Régiment. Il fuivit en Ecoffe
le Duc de Cumberland pendant la rébellion.
En 1741 , en 1747 & en 1754 , Douvres le
choifit pour fon repréfentant en Parlement
où il fervit avec autant d'honneur que dans
les armées . A la paix de 1748 , il fut chargé ,
pendant les négociations , de traiter avec le
Maréchal de Saxe de l'armiftice qui fut convenu.
L'année fuivante , il entra dans la Cavalerie
, en qualité de Colonel du 12e Régiment
de Dragons. En 175 1 , il fut nommé Secrétaire
d'Etat en Irlande, & parvint au grade
de Major Général. Bientôt après , en 1757 ,
il fut déclaré Lieutenant Général & Commandant
du fecond Régiment des Gardes
Dragons : en 1758 , il entra au Confeil - Privé.
La même année,il commanda fous le Duc de
Marlborough , l'infructueufe expédition de
débarquement à S. -Malo. A fon retour , le
Ducfut envoyé en Allemagne, avec un Corps
de troupes , & Mylord Sackville l'y accom
pagna,en qualité deLieutenant Général à la
mort du Chef, qui fuivit de près fon départ,
( 85 )
Mylord Sackville fut nommé Commandant
en chef des forces Britanniques fous le Prince
Ferdinand de Brunfwick , Géneraliffime de
l'armée alliée,
Dans ce pofte important , le Vicomte
Sackville déploya en plufieurs rencontres &
dans fa conduite journaliere , autant de zele
que d'habileté & de courage . On fait que
malheureusement à la bataille de Minden , il
fut accufé par le Prince Ferdinand d'avoir
manqué aux ordres , en retardant une manoeuvre
de la Cavalerie , qui devoit achever
la défaite de l'armée Françoife. Le Général
Anglois , accufé dans fon henneur , demanda
fon rappel & une Cour martiale qu'il
obtint à force d'importunités. Une trèslongue
enquête fut dreffée à ce fujet , & l'on
en connoît le réfultat. Lord Sackville furt
caffé du Confeil privé , & déclaré incapable
de fervir le Roi. Né avec une grande force
d'ame , & sûr de fon innocence , Mylord
Sackville fupporta ce revers avec philofophie.
Il attendit du temps la réparation de
cette injuftice ; attaqué avec la plus crimi
nelle lâcheté dans les papiers dévoués au
Miniftere, il ne perdit point l'eftime des perfonnes
bien inftruites des refforts de ce procès
, & il regagna celle du public, lorfqu'on
examina la procédure , & qu'il fut conftaté
qu'on avoit facrifié ce Général aux circonf
tances , au fyftême de M. Pitt , à la haute
confidération que méritoit le Prince Ferdinand.
;
21 12
( 66 )
L'impreffion de cette malheureufe affaire
fut de fi peu de durée , qu'en 1761 , deux
bourgs fe difputerent Lord Sackville , por
les repréfenter en Parlement , & l'élurent à
la fois. En 1775 le Roi le créa Miniftre des
Colonies & premier Lord du Bureau de
commerce ; poftes qu'il réfigna en 1782. Peu
dhommes publics ont réuni autant de talens
& autant d'infortunes. Lord Sackville
portoit fon étoile fur fa phyfionomie trifte
& févere. Malgré fes difgraces , fa carriere
n'en a pas moins été très diftinguée dans
l'armée , au Parlement & dans le Cabinet.
Il avoit du caractere , fans lequel , en Angleterre
, les talens font prefque toujours avortés.
Quoique fon action füit défagréable
aucun Orateur ne le furpaffoit par la préci
cifion , par la netteté , par le jugement fain
& la dialectique. Jamais il ne s'écartoit de
fon fujet , laiffant aux jeunes gens l'éloquence
babillarde des déclamations , des digrefhions
& des figures ; auffi après l'avoir entendu
, on rapportoit de l'audience le fovenir
diftinct & fatisfaitant de la difcufion.
Peut-être fit-il déplacé dans le Miniftere ,
au milieu d'Adminiftrateurs d'un caractere
trop différent du fien. Le mal étoit fat ,
lorfqu'il entra en place ; & quoique l'opinion
toujours injufte , toujours précipitée ,
toujours frivole , lorfqu'elle s'exerce fur les
événemens récens , l'ait accufé de la perte
de l'Amérique , nous oferons dire qu'aa
contraire , fi quelqu'un avoit pu la confer(
67 )
yer à l'Angleterre , c'étoit le Vicomte de
Sackville. Nous regardons comme certain
fur de très bonnes autorités , que ce Miniftre
fut l'auteur des fameufes lettres de Junins
, fauffement attribuées à M. Burke & à
d'autres . On a traduir en François la Correfpondance
de Lord Germaine avec les
Généraux en Amérique ; & quelqu'imparfaite
que foit cette verfion , elle peut donner
une idée des dépêches de ce Miniftse. Il
laiffe deux fils & trois filles : l'aîné de fes fils
eft héritier préfomptif du Duc de Dorfer ,
Ambaffadeur en France , & fon coufin gerunain.
Le Gouvernement a reçu le 25 des dépêches de
l'Amiral Campbell. Elles annoncent que plus de
20 bâtimens , venant des Indes Occidentales &
de l'Amérique feptentrionale , font arrivée à
Terre- Neuve , que plus de 100 bâtimens , deſti❤
nés pour l'Etranger , avoient appareillé de cette
Iffe , & qu'un plus grand nombre encore fe préparoit
à les fuivre.
A la plus légère apparence d'hoftilités , l'Angleterre
tourne auffi tôt les regards vers fa Marine
, puiffant rampart de fa Nation , & la fauvegarde
de fon commerce & de fa liberté. Dans les
circonftances a&tuelles , nos forces navales font
impofantes. Un grand nombre de vaiffeaux
mouillent dans nos ports , mais ce n'eft qu'avec
la plus grande difficulté qu'on eft parvenu à former
leurs équipages . Les inconvéniens du régime
fuivi préfentement pour la levée des matelots
devroient faire fentir la néceffité de les claffer,
fi cette mefure était praticable dans un étag
libre , & n'y entraînoit peut être encore plus
( 68 )
d'inconvéniens que la preffe , qui du moins ne
s'exerce que momentanément. Les liftes authentiques
de l'Amirauté offrant 53 Vaiffeaux de
ligne en état actuel de fervice dans les autres
ports de Portfmouth , Plimouth , Chatam , &
Sheerne ff. De ce nombre deux de ice canons
trais de 90 canons , 33 de 74 , & 15 de 64.
,
Un Agent de la Ruffie s'eft tranfporté
lundi dernier à Hull , par ordre de fon Ambaffadeur,
& avec la permiffion de notre
Gouvernement, pour y préparer des rafraî
chiffemens à une efcadre de fa nation , com
pofée de 6 à 8 vaiffeaux de ligne , qu'on attend
chaque jour de voir arriver dans l'Humber.
Cette efcadre pourra s'approvifionner
également , à choix , dans tous nos ports :
on la dit deftinée pour la Méditerranée , où
le Commodore Cosby pourra bien l'accompagner
avec quelques- uns de nos vaiffeaux :
On apprend par une Lettre de Madraff , vraie
ou fauffe en date du 20 Juin , que Tippoo
Sultan eft für le point d'entrer en guerre avec
les Marates ; l'un de leurs meilleurs Généraux ,
appellé Perfaram Ban , s'eft déjà porté fur les
frontieres & a commencé les hoftilités. Tippoo
eft actuellement en marche ave fon armée pour
aller s'oppofer aux progrès de l'ennemi. Les
deux pariis ne tarderont pas d'en venir aux mains.
Cet événement ne peut qu'être très - favorable aux
Anglois , en leur donnant le temps de réparer
leurs forces épuifées par la derniere guerre, On
dit qu'il eft très- probable , vu les reffources &
l'opiniâtreté des deux Puiffances belligérantes ,
que les hoftilités feront de longue durée.
La cargaifon des deux navires de la Com(
69 )
pagnie le Latham & le Naffau , arrivés à la
rede de Margate ces jours derniers , eſt évaluée
200,000 liv . fterl . , indépendamment
des cargaifons particulieres. Ces vaiffeaux
apportent , entr'autres , 14500 pieces de
Nankin , 15000 livres pefant de foie crue ,
& deux millions vingt lept mille & cent liv.
de thé de différentes qualités .
La Compagnie des Indes pofféde en ce
moment une maffe de thé plus confidérable
qu'il n'y en a jamais eu dans ce Royaume
ou dans tout autre pays de l'Europe. Ses
magafins , ainfi que ceux qu'elle a loués dernierement
, regorgent de cette denrée , &
tous les jours il arrive des vaiffeaux qui en
font chargés. La quantité de thé qui fera
mife en vente au mois de Septembre prochain
, excédera de près de moitié celle qui
s'eft vendue précédemment à cette époque.
Une lettre authentique de Plymouth raconte
en ces ternies un événement arrivé le
8 à bord du vaiffeau de ligne le Sampfon.
Le Capitaine Douglas fervant dans un Régiment
de Marine , avoit dîné à terre au quartier
de la garnifon . Il retourna le foir , à peu- près
ivre au vaiffeau , avec trois des Officiers qui l'avoient
regalé , & foupa en leur compagnie & celle
d'antres Officiers du bâtiment. Il s'éleva , après
le fouper une difcuffion , pour favoir qui commanderoit
le vaiffeau , lorfque les Capitaines &
les Lieutenans auroient été tués . Le Maître d'Equipage
prétendit que le commandement lui feroit
dévolu : la difpute s'engagea , & avec le plus
grand acharnement. Le Capitaine Douglas pro¬
( 70 )
voqua d'injures le Maître d'Equipage , nommé
Walton , qui les lui rendit : irrité jufqu'à la démence
& enivré , le Capitaine fe jeta fur Walton
, malgré les efforts des fpectateurs , le perça
de fa bayonnette . Le Maître tomba & expira au
bout de quelques minutes. Alors le meurtrier ;
courut fe jeter dans la chaloupe , & gagner le
large ; mais on ne lui en laiſſa pas le temps , & il
fut mis aux Arrêts . Revenu à lui le lendemain , le
Capitaine tomba dans le plus affreux défefpoir ,
refufant toute nourriture , & inconfolable dit- il ,
d'avoir tué un homme qu'il regardoit comme fon
meilleur ami . Le Coroner dans fon Verdict , a déclaré
le fait , meurtre volontaire. L'infortuné Dou
glas a été remis au pouvoir civil , & envoyé aux
prifons de Launceston , pour être jugé aux prochaines
Affiles. Tout le monde regrette M. Wal
ton , reputé un très honnête homme & un excel→
lent Officier.
ETATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE.
PHILADELPHIE , le 16 Juillet,
Le 2 de ce mois , jour fixé par le Congrès
pour l'audience publique de M. Gardoqui ,
Miniftre plénipotentiaire de Sa Majesté Ca
tholique , il fut conduit par M. Jay, Minif
tre des affaires étrangeres , à la Chambre du
Congrès. Sa lettre de créance fut remife at
Secrétaire du Congrès par le Secrétaire dé
la Légation d'Espagne , & tout le cérémo
nial convenable fut obfervé avec la plus
grande décence.
M. William Livingston , Gouverneur du
nouveau Jerfey , a été nommé par le Congrès
Miniftre plénipotentiaire des Etats Unis
auprès des Etats Généraux .
L'Etat de Maffachuſeth a paffé le 23 Juin un
acte pour régler la navigation & le commerce
dans lequel il eft ordonné , qu'à compter du premier
Août prochain , aucuns effets , denrées ou
marchandifes du crû , des manufactures ou productions
de cet Etat ou d'aucun autre des Etats-
Unis ne feront exportés d'aucun part , havre cu
crique , & c. dans l'Etat de Maffachufett fur aucun
vaiffeau ou bâtiment quelconque , apparte.
nant en tout ou en partie à tout fujet de la G. B.
jufqu'à ce que les proclamations & ordres publiés
par lesgouverneurs des Colonies Angloifes pour
défendre aux vaiffeaux appartenant aux Etats-
Unis d'entrer dans les ports defdites Colonies ,
& d'y faire le commerce , foient révoqués , &
qu'il leur foit permis d'y trafiquer librement ,
alors la claufe fufdite ceffera d'avoir fon effet .
2
La Légiftature de New- Yorck a paffé
dans fa derniere feffion un acte qui accorde
dans cet état une gratification de 8 fcellings
pour chaque quintal de chanvre de culture
Américaine qui fera exporté. Cet acte impofe
en même temps les droits additionnels
fuivans , fcavoir :
Sur chaque quintal de cordage venant de sh. da
L'étranger ,
Sur chaque quintal de corde blanche ou
ficelle venant de l'étranger. •
Sur chaque gallon d'huile de lin venant
de l'étranger.
Sur chaque paire de fouliers.
Sur chaque paire de bottes,
4
4
2
Le produit de ces droits fera affe&té au paiement
de la dite gratification.
( 72 )
Le même acte contient une claufe qui établit
fur toutes les marchandiſes importées
par un étranger , ou non confignées à unt
citoyen de l'Etat , un droit de un & demi
pour cent , au delà des droits que payent les
citoyens de cet Etat en particulier , ou ceuxdes
Etats -Unis en général,
Une autre clauſe condamne à une amende de
100 liv. fterl. & aux frais de juftice , toute perfonne
qui vendra comme efclave aucun negre ou
aucune autre perfonne amenée dans cet Etat
apres le premier Juin , & déclare libre toute
perfonne ainfi vendue. L'acte établit en outre
deux clauſes concernant la manumiſſion des efclaves.
Par la premiere , fi l'efclave eft au - def
fous de 50 ans , & en état de pourvoir -lui - même
fa fubfiftence , la perfonne qui l'affranchira ne
fera pas tenue de donner caution pour affuter
à l'Etat l'indemnifation des dépenfes qu'il pourroit
être obligé de faire pour l'efclave affranchi .
La feconde claufe de cet ade bienfaifant porte ,
que les efclaves auront le droit dans tous les cas
importans d'être jugés par Jurés , felon la loi
ordinaire.
Il a été fait , le 10 Février dernier dans
l'affemblée générale de l'Etat de Georgie
une feconde lecture d'un bill pour accorder
au Comte d'Estaing 20,000 arpens de terre ,
& pour encourager les établiſſemens qui
pourront fe former fur ce territoire.
Voici ce que rapporte une lettre de Danville
dans le diftrict de Kentucky , en date
du 31 Mai 1785.
La convention a repris pour la feconde fois les .
féances. : Il y a été arrêté de demander à la légiflátion
( 73 )
*
lation de la Virginie un acte de féparation . On
doit lire aujourd'hui la pétition qui a été rédigée
à cet effet. Il fera aufli répandu parmi les habitans
des exemplaires d'un mémoire , fous le titre
d'Adeeffe , pour leur expliquer les avantages de
Cette féparation . Plufieurs actes de l'affemblée de
la Virginie contenant des difpofitions très - onéreaſes
pour nous font parvenus ici beaucoup plutôt
qu'on ne s'y attendoit ; mais peut- être cette
précipitation même tournera- t elle au profit de
nos vues.
Ce nouvel érat fera nommé la Communauté de
Kentuky. I contient actuellement environ 30,000
ames , mais ce te population fera confidérablement
augmentée avant que la féparation s'effecue.
Les fauvages continuent toujours leurs hoftilités
, principalement aux environs de l'Ohio
mais jufqu'à préfent les effets n'en font pas allarmans.
S'ils n'abandonnent point tranquillement
le pays fitué le long de la riviere , ainfi
qu'ils s'y étoient engagés par le traité conclu
l'année derniere , on fera forcé de les y contraindre.
Une fille negre eft accouchée depuis peu ,
près de Neilson'sferry , de quatre enfans ,
trois defquels fe portent très-bien .
Un particulier dont la demeure n'eft pas fort
éloignée de Charles -Town , étoit pourſuivi en
Juftice pour une fomme qu'il refufoit de payer
au Sergent , avec un petit memento , vulgairerement
appellé ordre. Cet Officier fut reçu d'une
maniere tout-à- la - fois brufque & polie . Après
l'avoir fait repofer , fon hôte lui dit du ton le
-plus obligeant , que comme il ne doutoit point
que fon voyage ne lui eût donné de plus grand
No. 37, 10 Septembre 1785 .
( 74 )
appétit , il lui ordonnoit , pour en modérer l'ardeur
, de manger l'ordre . En vain le pauvre Sergent
repréfenta à cet hôte officieux combien ces
mets étoient de dure digeftion ; qu'à l'exemple
du Caméléon , il préféroit de vivre d'air plutôt
que de fe raffaffier d'alimens tels que des ordres
en vain s'étendit- il fur l'origine des ordres , tels
que ceux de Fieri- Facias , de Capias , &c . &c .
Tous fes argumens furent inutiles , & il lui fallut
manger l'ordre dont il étoit porteur. Un repas
avfli plaifant fut affaifonné d'une bonne provion
de grimaces de la part du convive , & fi le
célébre Hogarth eût été encore vivant & témoin
d'une aventure auffi burlesque , fon pinceau immortel
eût prodigieufement augmenté la précieufe
collection des fcenes comiques & morales
de la vie humaine , dont il a tant de fois enrichi
la Peinture. L'hôte toujours fort attentif aux befoins
de fon convive , le voyant preffé par la
foif , lui fit fervir auffitôt un verre d'eau - de-vie .
Immédiatement après cette farce , le Sergent
prit congé de fon hôte, Cette Comédie , d'une
tournure abfolument neuve & poétique , a eu
cependant un fort tout différent de ce que l'on
croyoit ; car dans le cours des dernieres feffions
générales , la juftice fut rendue à toutes les par
ries , & le particulier , après avoir été duement
convaincu du tour qu'il avoit joué au Sergent ,
fut condamné à trois mois de priſon , à payer en
outre une amende de 100 liv. fteri . , & à donner
caution pour la bonne conduite pendant un an..
FRANCE.
P
DE VERSAILLES , le 31 Août.
Le 25 de ce mois , fête de Saint - Louis
le Roi reçut dans fon Cabinet , Grand-
Croix de l'Ordre de Saint - Louis , le Marquis
deTimbrune ; &Commandeurs dudit Ordre,
( 75 )
le fieur de Vault , le Comte de Mathan , le
Marquis d'Aguefleau & le Comte d'Arbaud
de Jouques . Le Marquis de Chamborant
& le Baron de Freytag , étant abiens , ont
reçu de la part de S. M. la décoration ,
& la permiflion de la porter.
Le Roi ayant reçu les Grands - Croix &
Commandeurs ci-deffus nommés , fe rendit
à la Chapelle , portant les marques de l'Ordre
royal & militaire de Saint Louis , précédé
de Monfeigneur Comte d'Artois & des
Princes de fon Sang , Chevaliers de Saint-
Louis , ainfi que des Grands - Croix &
Commandeurs qui marchoient fuivant leurs
grades & leur ancienneté dans le fervice , en
conféquence de l'Edit du mois de Janvier
1779. Après avoir affifté à la Grand Meffe.
chantée par fa Mufique , célébrée par l'Abbé
de Ganderatz , Chapelain de la grande
Chapelle , & à laquelle la Reine , Monfieur ,
Madame , Madame Comteffe d'Artois &
Madame Elifabeth de France afiftèrent
dans la Tribune , Sa Majefté revint dans
le même ordre dans lequel elle avoit été.
>
Le même jour , les Princes & Princelles ,
les Seigneurs & Dames de la Cour, eurent
l'honneur de rendre leurs relpects au Roi
à l'occafion de la fête de S. M. La Mufique
du Roi exécuta , pendant le lever , une fymphonie
de la compofition du fizur Harang
premier Violon de la Mufique de Sa Majefte ,
Tous la conduite du lieur Dauvergne , Surintendant.
1
( 76 )
Le même jour , le Corps de- ville de Paris.
eut audience du Roi ; il fut préfenté par le
Baron de Breteuil , Miniftre & Secrétaire
d'Etat , ayant le département de Paris ; &
conduit par le fieur de Nantouillet , Maître
des Cérémonies , & par le fieur de Watronville
, Aide des Cérémonies. Les fleurs Goblet
& Delavoiepierre , nouveaux Echevins , pretèrent
le ferment dont le Baron de Breteuil
fit lecture , ainfi que du fcrutin qui fut préfenté
par le feur Rolland , Avocat du Roi
au Châtelet. Le Corps- de-ville de Paris eat
auffi l'honneur de rendre fes reſpects à la
Reine & à la Famille Royale.
Leurs Majeftés foupèrent , ce jour, à leur
grand couvert. Pendant le repas , la Mufique
du Roi exécuta différens morceaux , fous la
conduite du fieur Dauvergne , Surintendant
de la Mufique de Sa Majesté.
Le Roi & la Reine ont tenu fur les fonts de
Baptême , dans la Chapelle du Château , Monfeigneur
le Duc d'Angoulême. Monfeigneur le
Duc de Berri y auffi été tenu par Monfieur , au
nom du Roi d'Efpagne , & par Madame , au
nom de la Reine de Sardaigne. Les cérémonies
du Baptême ont été fuppiéées à ces deux Princes
par l'Evêque de Senlis , premier Aumônier
du Roi , en préfence du fieur Jacob , Curé de
Ja Paroiffe de Notre- Dame, Monfeigneur le Duc
d'Angoulême a été nommé Louis-Antoine , &
Monfeigneur le Duc de Berri Charles- Ferdinand.
Meldames Adélaïde & Victoire de France (e
font rendues , le 25 de ce mois , à leur Château
de Bellevue , pour y paffer quelque temps.
Leurs Majeftés& la Famille - Royale ont figné ,
le 28 , le contrat de mariage du Marquis de Ke(
77 )
rouartz , Capitaine de Cavalerie au Régiment
Dauphin , avec Demoifelle de Cleuz de Gage.
Le même jour , le Marquis de la Vaupalliere
a prêté ferment entre les mains du Roi pour
le gouvernement du Maine , vacant par la démiffion
du Comte de Mellet.
Ce jour , la Comteffe de Lur- Saluces a eu
l'honneur d'être préfentée au Roi & à la Reine
par Madame , en qualité de Dame pour accom
gner cette Princelle.
Les Députés des Etats de Languedoc , admis
le même jour à l'audience du Roi , furent préfentés
à Sa Majefté par le Duc de Gontaut , Lieutenant-
Général de la Province , & par le Ba-
Ios de Breteuil , Miniffe & Secretaire d'Etat
ayant le département de cette Province ; & conduits
par le fieur de Nantouiller , Maitre des
Cérémonies , & par le Sieur de Watronville
Aide des Cérémonies. La Dépuration étoit cumpofée
, pour le Clergé , de l'Evêque de Saiar-
Papoul , qui porta la parole ; pour la Noblese ,
du Vicomte de Roure , Baron de Tornac ; pour
le Tiers Esat , des fieurs Henri , Chevalier de
Saint Louis , & de Farcones , Commiflaise des
guerres ; & du fieur Baron de Puymaurin , Syndic
général de la Province. La Députation cut
enfuite audience de la Reine & de la Famille-
Royale.
La Reine s'eft rendue le 29 avec Monfeigneur
le Dauphin , Madame fille du Roi , & Madame
Elizabeth de France , au Château de Saint-
Cloud , où Monfeigneur le Dauphin fera inocolé
le premier du mois prochain . Le Roi s'y eft
auffi rendu le lendemain.
Monteigneur le Duc d'Angoulême & Monftigneur
le Duc de Berri devant être inoculés dans la
d 3
( 78 )
maifon du fieur Chalus , Fermier - Général , fituée
à Saint - Cloud , Madame Comteffe d'Artois
s'y rendra avec les deux Princes .
DE PARIS , le 7 Septembre.
Le Jeudi , rer. de ce mois , Mgr. le Dauphin
fut inoculé , par ordre du Roi , dans le
château de St. Cloud , en préfence de toute
Ja Famille Royale , & de Madame la Gouvernante
des Enfans de France. Le fieur
Jauberthou eft l'Inoculateur à qui cette opération
, felon la méthode des piquures , a été
confiée.
Monfeigneur le Duc de Berry a été inoculé
le même jour:
On peut fe rappeller que le Vicomte de
Roquefeuille étoit forti de Cherbourg fur
la frégate la Cérès , pour examiner en naviguant
dans la Manche, un nouvel inftrument
de Marine . Cette frégate fit la rencontre d'un
bricq Anglois , auquel elle refufa de rendre le
falut & après l'avoir chaffé jufques vers la
Tamife , elle relâcha à Dunkerque . M. de
Roquefeuille étant monté fur le canot de
fa frégate , accompagné du fils unique de
M. de Guichen & de 4 matelots , dans le
deffein de vifiter les ouvrages avancés du
port , une bourafque s'éleva fubitement , &
engloutit le canot , malgré la promptitude
des fecours. Le jeune frere de M. de Roquefeuille
fe jetta à la mer pour fauver des vies fi
précieufes ; mais inutilement ; deux hommes
feuls ont réchappé du naufrage.
L'Infant D. Louis , frere du Roi d'Ef(
79 )
pagne , eft mort à l'âge de 56 ans , dans la
ville d'Arenas , fa réfidence.
L'Expofition des tableaux au Sallon du
Louvre, qui a commencé le jour de la Saint-
Louis , continue à attirer la foule matin &
foir. Les tableaux d'hiftoire font en affez
grand nombre , & parmi ceux qui paroiffent
les plus dignes d'attention , on remarque
un Tableau de M. David , repréfentant le
ferment des Horaces devant leur pere , morceau
ptopre , far-tout par le coloris , à confirmer
la réputation de fon auteur & les efpérances
de l'Ecole Françolfe actuelle , deux tableaux
très forts d'expreffion de M. Vincent ;
le fujet de l'uneftArria , donnant àPætuslepoignard
dont elle vient de fe percer ; & le fuiet de
l'autre plus petit , eft cette même Romaine ,
qui encourage fon époux à la noble réfolu
tion de ne pas furvivre à fa captivité . Parmi
les tableaux de Genre , on retrouve avee
bien de l'intérêt diverfes marines de M. Vernet
, une entr'autres , repréfentant un naufrage
, où le talent fupérieur de ce célèbre Peintre
reparoît dans toute fa force ; quelques payfages
de Mrs. de Marne & Hue le font remarquer
par une grande vérité de compofition
, par l'intelligence & la diftribution des
détails , & par la fidélité à ne pas s'écarter de
la nature . Une Bacchante de Mme. le Brun
a réuni les fuffrages qui fe partagent ordinairement
fuivant le goût , les connoiffances ,
les préjugés des amateurs. On a reproché trop
de délicateffe dans les formes de cette Bac
(
b 5
( 80 ),
chante , fans confidérer que des Reines même
fe confacroient quelquefois au fervice de Bac
chus ; mais peut-être la figure n'eft-elle pas affez
bacchique; & le refeau degaze lui conviendroit
peut être mieux que la peau de tigre. L'Auteur
de ce dernier tableau n'a pas moins fait admirer
les graces , la richeffe & le goût de fon pinceau
, dans les différens portraits de fa main que
renferme l'expofition ; Madame Guiard, autre
Académicienne , a dans le même genre , divers
ouvrages , celui fur tout où elle s'eft
peinte à l'étude , devant deux de fes Eleves ;
tableau qui peut le difputer à ce que le Sallon
offre de meilleur dans le portrait. La Sculp
ture offre cette année , ainſi que les précédentes
, une comparaiſon à fon avantage avec
la Peinture. Il fuffit , pour le moment , de
citer entre fes diverfes productions , la ftatue
de Pafcal par M. Pajou ; c'eft un des chefsd'oeuvres
dont la France & même laSculpture
moderne peut s'honorer. Le La Fontaine de
M. Julien , jeune Artiſte de vingt ans , & fon
Ganymede , annoncent un talent qui pourroit
honorer un âge plus avancé. Au refte , nous
reviendrons fur cette Expofition , & nous ne
prétendons nullement exclure de la diftri
bution des éloges , les ouvrages que la brié
veté de cette notice nous empêche de citer.
Nous avions raifon , il y a fix mois , dé
défendre M. Argand de Geneve , contre
l'injuftice avec laquelle on ufurpoit fon invention
de nouvelles lampes à cylindre ,
connues ici fous des noms qui n'étoient pas
( 81 )
celui de leur véritable auteur. Après avoir
obtenu en Angleterre un privilege exclufif
pour ces lampes , vraiment dignes de cette
faveur , éclairant fans fumée , & fupérieures
aux imitations qu'on en a faites , M. Argand ,
Phyficien très- eftimable , a auffi obtenu un
privilege pour former en France l'établiffement
de fes lampes , qu'il doit faire fabriquer
dans le pays de Gex.
Suivant les Feuilles publiques de Guyenne
, un bâtiment arrivé à Cadix de la Havanne ,
a apporté la nouvelle que l'arfenal de cette
place a été totalement réduit en cendres.
L'Académie des Sciences , Arts & Belles - Lettres
de Dijon , a ten féance publigue le 21
Acût. Elle avoit à diftribuer le prix propofé
pour la folution d'une queftion de Médecine ;
& celui de Phyfique , dont le sujet étoit la
théorie des vents , prix qu'elle s'étoit vue obli
gée de réferver en 1783.
9
La queftion de Médecine étoit de déterminer
les fignes auxquels , dès le début d'une
sofievre continue ou intermittente on recon-
» noîtra fi elle fera maligne ; & ceux qui dans
» fon cours indiqueront le moment où la fievre
fera fur le point de prendre un caractere de
malignité.
M. Maret , en ouvrant la féance , a annoncé
que le prix de Médecine a été adjugé à M. Voullonne
, ancien premier Profeffeur en Médecine de
l'Univerfité d'Avignon , & que l'acceffit a été
partagé entre un anonyme dont l'ouvrage a pour
épigraphe : Ejuf.cm prudentiæ cujus eft morborum
cognofcere caufas , &c. & M. Benkoc , Docteur en
Médecine & en Philofophie à Misko es , ville du
ds
82 )
Comté de Borfod en Haute- Hongrie . Ce Sçavant
généreux prioit l'Académie , au cas qu'elle lui
décernât le prix , de propofer la médaille pour
une nouvelle queftion de Médecine .
Le prix , dont le fujet étoit la théorie des vents ,
confifte en deux médailles d'or. Aucun des Mémoires
envoyés n'a complettement réfolu ce beau
problême ; mais la bonté abfolue de celui de M. le
Chevalier de Lacoudrage , ancien Lieutenant des
Vaiffeaux du Roi , a décidé l'Académie à adjuger
une des deux médailles à cet Auteur ; l'autre
eft réfervée à celui qui , dans l'espace de trois ans
enverra fur le même fujet un ouvrage fatisfaisant.
M. de Lalande , de l'Académie Royale des
Sciences de Paris , a lu un Mémoire intitulé :
Confidération fur l'état actuel de l'Aftronomie.
M. Caillet , Adjoint au Secrétaire perpétuel
a fait l'éloge de M. de Saint- Auban , Lieutenant
Général des armées du Roi,
M. l'Abbé Volfins a prononcé un Difcours fur
PHiftoire .
La féance a été terminée par M. Maret qui a
lu , à l'abfence de l'Auteur , une Epitre de M.
Leroi de Flagis , en vers , adreffée à un Négoclant
, fur les inconvéniens d'un commerce trop
étendu .
MM . Andry & Thouret , Commiffaires nommés
par la Société- Royale de Médecine , pour faire
de recherches fur les propriétés médicinales de
l'a mant, fe propofent de reprendre, & continuer
leurs travaux . M. l'Abbé Lenoble , Chanoine
de S. Louis du Louvre , réfidant maintenant à
Pa is , & dont les talens dans la préparation des
aimans artificials , font connus , a offert de fournir
ceux dont on aura befoin dans ces différens procédes.
On croit devoir rappeller ici que les malad'es
dans lesquelles l'aimanta paru propre à produire
de bons effets , font parmi les affe&tions , foit
douloureufes , foit fpafmodiques , foit convul(
83 )
fives , toutes celles qui dépendent d'une caufe purement
nerveuse , telles que les affections douloureufes
de la face , les douleurs de dents , les
fpafmes , les crampes , les palpitations , les tremblemens
ou treffiillemens de nerfs , les convulfions
& certaines efpeces d'épilepfies , ayant pour
caufe une difpofition particuliere du genre neryeux.
MM. les Commiffaires le propofent d'employer
dans leurs nouveaux effais , des aimans de
la plus grande force , tels que ceux que prépare
M. l'Abbé Lenoble , & qui peuvent foutenir des
poids de plus de deux cens livres . Ils rendront ,
comme ils ont déjà fait juſqu'ici , compte au Public
des obfervations qu'ils auront recueillies &
des résultats qu'elles auront préfentés . Les malades
s'adrefferont à l'un des Commiffaires nommés
par la Société-Royale de Médecine , c'eftà
- dire , à M. Andry , Docteur en Médecine , ruc
des Ecouffes; ou à M. Thouret , Doccur en Médecine
, rue Geoffroy- Lafnier.
La Société Royale de Médecine a tenu , le
30 Août 1785 , fon Affemblée publique au
Louvre dans l'ordre fuivant :
A l'ouverture de la Séance , le Secrétaire per
pétuel a dit :
La Société avoit propofé dans la Séance publique
du 26 Août 1783 , pour fujet d'un Prix de
la valeur de 600 livres , fondé par le Roi , la
queftion fuivante.
Déterminer quels font les avantages & les din-
-gers du Quinquina adminiftré dans le traitement des
différentes efpeces de fievres intermittentes .
Quatre Mémoires ont fur tout fixé l'attention
de la Compagnie , qui leur a diftribué des
Prix dans l'ordre fuivant :
Elle a adjugé le premier Prix , confiftant en
une médaille d'or , de la valeur de 250 liv . ,
d 6
( 84 )
à M. Baumes , Docteur en médecine à Lunel
en Languedoc.
Le fecond Prix , confiftant également en une
médaille d'or de la valeur de 250 livres , a été
décerné à M. Baraillon , Docteur en Médecine
à Chambon en Combrailles.
La Société , ayant été très - fatisfaite des Mémoires
cotés F & A , avoit arrêté qu'elle dé →
cerneroit à leurs Auteurs une médaille d'or , de la
même forme que les jetons d'argent qui font
diftribués dans les Séances particulieres de la
Compagnie ; mais à l'ouverture du cacher du
premier de ces Mémoires écrit en latin , &
ayant pour épigraphe ce paffage d'Hippocrate :
Quae profuerunt ob rectum ufum profuerunt , &c.
Elle a trouvé que deux Médecins s'étoient réunis
pour la rédaction de ces recherches : cette circonftance
imprévue a donné lieu à une nouvelle
délibération d'après laquelle nous offrons aujour
d'hui à chacun d'eux une médaille d'or , ſem¬
blable à celle que nous n'avions d'abord deftinée
qu'à un feul. Les deux Auteurs de ce Mémoire
font MM. Rudolph Deiman & Peterfen
Michell , Docteurs en Médecine , Membres de
la Société des Sciences d'Utrecht , réfidans à
Amfterdam ,
Le fecond Mémoire , à l'Auteur duquel la
Compagnie a adjugé une médaille d'or de la
même valeur que les précédentes , eft auffi écrit
en latin ; il a été envoyé par M. Pierre -Matthieu
Nielen , Docteur en Médecine à Utrecht.
, M. Ackermann Do & eur en Médecine à
Zeulenrode en Saxe , a mérité l'Acceffit.
Depuis la derniere Affemblée publique qui a
eu lieu le is Février de cette année , la So
ciété a reçu dix- huit Mémoires fur la Topographie
médicale , parmi lesquels quatre lui
( 85 )
ont paru devoir mériter à leurs Auteurs les
prix qu'elle avoit à diftribuer.
Le premier eft un traité très étendu de la
Topographie des Vofges & de la Lorraine , &
des maladies qui y font les plus répandues. L'Auteur
de ce Mémoire eft M. Poma , Médecin à
Saint Diez. La Société lui a adjugé une médaille
d'or de la valeur de 100 livres.
·
•
Elle a décerné à chacun des Auteurs des Mémoires
fuivans une médaille d'or
ayant la
même forme que le jeron ordinaire de la Compagnie.
1º. A M. Jeunet , Docteur en Médecine de
Befançon , dont le Mémoire contient des détails
très-bien prélentés fur la Topographie
médicale des montagnes de la Franche -Comté.
2º. A M. Bertin , Docteur en Médecine ,
réfidant actuellement à Rofoi en Brie , Auteur
d'une Topographie médicale de la Guadeloupe ,
dans laquelle les maladies & les productions par
ticulières à ce pays , font décrites avec foin &
clarté.
3. A M. Moublet - Gras , Docteur en Médecine
à Tarafcon en Provence , Auteur d'un
Mémoire , dont la Société a été fatisfaite , fur
Ja Topographie médicale de cette ville.
M. Houffet , Docteur en Médecine à Auxerre
nous a fait parvenir un Mémoire fur la Topographie
hiftorique , phyfique & médicale de la
ville qu'il habite. La Société croit devoir le
citer le premier parmi ceux dont elle fait une
mention honorable.
Trois Mémoires ont paru dignes d'eloges
par la précifion & la netteté avec lesquelles ils
font écrits.
L'un , für la Topographie médicale de la
Lorraine allemande , a été rédigé par M. de
la . Fize , Docteur en Médecine à Sarguemines.
( 86 )
L'autre , fur la Topographie médicale de la
ville d'Etampes a été remis par M. Boncerf ,
Docteur en Médecine , qui y réfide .
Le troifieme a été envoyé par M. Drouel
Docteur en Médecine à Luneville . Il eſt relatif
à la Topographie médicale de cette ville & de
fes environs.
La Compagnie a arrêté qu'elle feroit une
mention honorable d'un Mémoire intitulé : Effai
topographique & d'Hiftoire naturelle du Mont d'Or
& des environs , par M de l'Arbre , Docteur en
Médecine , Curé de la Cathédrale à Clermont-
Ferrand . Comme il n'y est fait aucune mention
des Maladies , on ne peut le comparer à ceux
dont nous avons parlé ci- deffus . La Société a
cité avec éloge dans fa dernière Séance publique
un Mémoire du même Auteur , fait dans le même
genre fur la Topographie de la Paroiffe de Royac.
Tous les Mémoires & Obfervations feront adreffés
, ainfi qu'il eft d'uſage , à M. VICQ D'AZİR ,
Secrétaire perpétuel de la Société , fous le couvert
de Monfeigneur le Contrôleur - Général des Finances,
dans le département & fous les aufpices duquel fe
fait cette Correfpondance.
Prix propofé dans la féance publique de la Société
Royale de Médecine , tenue au Louvre le 30
Août 1785.
1. La Société propoſe , pour fujet d'un prix
de la valeur de 600 liv. fondé par le Roi , la
quefhion fuivante :
Déterminer dans quelles efeces & dans quel temps
des maladies chroniques la fievre peu: être utile ou
dangereufe , & avec quelles précautions on doit l'exci
ou la modérer ter dans leur tra.tement.
Ce Prix de la valeur de 600 liv . fera diftribué
dans la féance publique du Crème de 1787 .
Les Mémoires feront remis avant le pre ier
Janvier de la même année . Ce tcrme eft de rigueur.
( 87 )
II. La Société propofe une feconde fois , pourfujet
d'un prix qu'elle a porté à la valeur de 600
liv. la queftion fuivante :
Déterminer quels avantages la Médecine peut
retirer des découvertes modernes fur l'art de reconnoître
la pureté de l'air par les différens eudiomètres.
Elle defire que l'on recherche par l'expérience
quelles font les inductions que l'on peut tirer
des enets de ce genre , lorfque l'air eft altéré par
les vapeurs qui s'élevent des malades dans les
lieux où ils font raffemblés en grand nombre .
Il feroit curieux de voir quel feroit le réfultat
d'une fuite d'obfervations eudiométriques ,
fuivies avec le même foin que celles des Phyficiens
qui obfervent avec le baromètre & avec
le thermomètre .
Ce prix de la valeur de 600. liv. dont 360
livres ont été remifes par un particulier qui
ne s'eft point fait connoître , fera diftribué dans
la féance publique de la Fête S. Louis , 1787.
La Société a cru ce délai néceffaire pour donner
aux Auteurs le temps que ce travail exige.
Les Mémoires feront remis avant le premier
Mai 1787. Ce terme eft de rigueur.
Les Mémoires qui concourront à ces prix , feront
adrefés francs de port à M. Viq- d'Azyr , Secrétaire
perpétuel de la Société , & feul chargé de fa correfpondance
, rue des Petits - Auguftins , no 2 avec
des billets cachetés , contenans le nom de l'Auteur
& la même épigraphe que le Mémoire.
?
2
Ordre des lectures après l'annonce & la diftribution
des prix.
M. Dehomme a lu le plan de la topographie
phyfique & médicale de Paris.
M. Vicq d'Azir , Secrétaire perpétuel , á fait
la lecture de l'éloge de feu M. Cuffou , Doctear
en Médecine , affocié regnicole à Montpellier
.
( 88 )
M. l'Abbé Teffier a lu un Mémoire fur les
avantages des migrations de troupeaux pour les
préferver des maladies .
M. De Fourcroy a fait la lecture d'un Mémoire
fur la nature des altérations qu'éprou
vent les humeurs animales par l'effet des maladies
& par l'action des remedes.
Le Secrétaire perpétuel a terminé la féance
par la lecture de l'éloge de feu M. Bergman,
Profeffeur de Chymie dans l'Univerfité d'Uplal ,
affocié étranger.
Si le temps l'eût permis , on auroit fait la
lecture, 1 °. d'un Mémoire intitulé : Réflexions fur
les maladies épidémiques , & fur le plan que
la Société Royale de Médecine doit fuivre dans
la réduction de leur Hiftoire par MM. de Laporte
& Vicq d'Azzir.
2. D'un Mémoire de M. de Chambon , fur
l'abus des faignées dans le traitement de la
fievre maligne.
Le Cercle des Philadelphes , établi aur
Cap François, vient de publier le Programme
fuivant.
On fait que les livres & les actes publics qu'il
ferait fi intéreffant de conferver fains & entiers ,
fonc décruits journellement dans l'ifle S. Domingue
, par une eſpèce d'infectes , dont on n'a pu
jufqu'à préfent éviter le ravage. On affure que le
papier de Gênes , qu'on emploie dans les Colónies
Espagnoles , n'eft point affujetti à cette caufe
de dévaſtation : on trouve , d'ailleurs , dans le fupplément
de l'Encyclopédie , à l'article Reli ur
quelques vues fur la préparation de la colle à relier
les livres pour les Colonies .
Mais comme cet important objet exige des
détails plus étendus , le Cercle des Philadelphes
propofe un prix de 25 portugaises , ou 1650 liv.
( 82 )
argent de la Colonie , pour l'Auteur auquel fera
du le meilleur Mémoire , concernant les moyens
de fabriquer du papier & du carton qui puiffent
réfifter aux infectes dont il s'agit .
Il faudra que d'ici au premier Mai 1787 , les
concurrens envoient leurs Mémoires francs de
port , à M. Prévôt , Avocat au Confeil fupérieur
du Cap- François , Secrétaire perpétuel du Cercle,
& qu'ils yjoignent des effais de papiers & de cartons
fabriqués fuivant leur méthode , & qui puiffent
en vérifier l'effet.
Ce prix eft dû à la générofité de M. François
de Neufchâteau , Procureur général du Roi au
Confeil fupérieur du Cap- François , membre
de plufieurs Académies , & affocié honoraire du
Cercle .
Très haut & très - illuftre Seigneur , Monfeigneur
Anne-Léon de Montmorenci , premier
Baron de France , & premier Baron
Chrétien , Chef des noms & armes de fa
Maiſon , Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant
- Général de fes Armées , Chevalier .
d'Honneur de Madame Adélaïde de France ,
& ci-devant Commandant en chef pour Sa
Majefté dans les provinces de Poitou &
d'Aunis , eft mort à Paris le 26 du mois
dernier dans la 81 me. année de fon âge.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le de ce I
mois , font : 36 , 62 , 52 , 79 , & 22.
PAYS - B A S.
DE BRUXELLES , les Septembre.
Le détachement de troupes envoiées par
le Stathouder à Amersfort , à la réquifition
( 90 )
des Confeillers députés de la province , fut
demandé à ceux- ci par la Régence même
d'Amersfort. La pluralité de ces Magistrats
ne vit point d'autre reffource de défenſe
contre les entreprifes du Corps Franc , qui
marchant fur les traces de celui d'Utrhecht ,
vouloit forcer les volontés de la Régence .
Malgré les menaces & les bravades de ce.
Corps- Franc , les troupes n'ont rencontré
aucune oppofition ; c'eft d'ailleurs que s'élevent
les murmures ; & fuivant l'ufage , ils
font accompagnés de volumineufes écritures
& de débats de compétence .
Depuis fix ans , chaque incident a fait
mettre en queftion le droit public entier de
la République ; & la plus mince bicoque ne
fait plus une démarche , fans que la conftitution
fondamentale des Provinces ne devienne
un problême. Rien de moins étonnant
, puifque la feule loi politique de la République
exifte dans les articles de l'Union
d'Utrecht. Dans ce cas - ci , il s'agit de ſavoir ſi
le College, que l'on appelle Commeteer de Raden,
foit des Confeillers députés , & qui forment
le Confeil d'Etat de la Province , pendant
que les Etats ne font pas affemblés; fi ce College,
dis -je , a le droit de demander des troupes ,
comme pourroient le faire les Etats euxmêmes:
s'il fuffit de cinq voix pour rendre
cette réfolution légale , fi le Stathouder eft
fondé à s'y rendre , le peuple à obéir , & c.
En attendant qu'une demi - douzaine de
queftions pareilles foient éclaircies , il pleut
( 91 )
une grêle de Requêtes , d'Adreffes , de
Mémoires & de volumes inintelligibles ,
préfentés aux Etats de Hollande par diffé
rentes villes de cette Province , & par les
Infurgens d'Utrecht à leurs Magiftrats. Toutes
ces remontrances ont le but commun de
faire rappeller les troupes cantonnées à
Amersfort , & d'intimider les Etats fur le
danger de laiffer appeller le Stathouder au
fecours de telle ou telle ville , même du
confentement de l'autorité légitime . Du
refte , la plus parfaite union regne à Utrecht;
c'eft - à -dire , que le Corps Franc s'eft chargé
d'empêcher la Régence de troubler le bon
órdre, en ufant du pouvoir que lui ont conféré
les loix.
Dans ces circonstances , le Prince d'Orange
a écrit une lettre extrêmement fage ,
& bien digne d'un Médiateur , aux Etats
d'Utrecht. Il les exhorte à avertir les habitans
de la ville de ce nom , de revenir à la
tranquillité convenable , à fe garder de tout
arrangenient arbitraire , & extorqué par la
violence , à expofer leurs plaintes librement
& modérément. Le Stathouder invite enfuite
les Etats à députer à la Haye quelquesuns
de leurs membres pour conférer avec
fui fur les moyens de pacification .
Quoique cette dépêche fût publique , &
de nature à raffurer les efprits même les plus
ombrageux , les calomniateurs ordinaires du
Prince , & notamment le Gazetier d'Amf(
192 )
terdam , ont imprimé que le Stathouder of .
froit main-forte aux Etats , & que l'indignarion
des vertueux citoyens étoit montée au
comble , &c.
Les Etats Généraux ont expédié un courier
à leurs Ambaffadeurs à Paris , avec de
nouvelles inftructions pour la repriſe des
négociations avec la Cour de Vienne . Cette
affemblée a aufli réfolu le rappel des deux
Députés envoiés à Vienne , & dont la préfence
dans cette derniere ville eft inutile ,
depuis qu'ils fe font acquittés envers l'Empereur
de la commiffion dont ils étoient ,
chargés.
On prétend que 22 vaiffeaux de guerre
font en armement ou armés dans les ports
d'Angleterre , & que la plus grande partie
doit accompagner l'efcadre Ruffe dans la
Méditerranée,
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
Une nouvelle auffi importante qu'inattendue ,
eft que , non-feulement les Croates & le corps
franc de Brentano , mais encore le régiment de
frontiere de Warafdin , qui eft dans le Tirol,
celui de Migazzi , qui eft à Fribourg , & deux
autres régimens . d'infanterie , ont reçu ordre du
Confeil Militaire de fe tenir prêts à marcher ,
afin de prendre la route des Pays bas , à l'ar -ivée
du premier Courier qui leur fera expédié
par le Duc Albert . Cette nouvelle eft très- certaine
& elle a été confirmée par les lettres des
Command ns mêmes de ces différens corps . On
s'épuife en conjectures fur les motifs de parcils
(4932)
ordres. Le plus probable c'est que les Hollan
dois ont de la peine à fe résoudre aux facrifices
qu'on exige d'eux & que pour hâter leur décifion
l'Empereur veut leur montrer de nouveau
fes forces prêtes à agir en cas de délai . Auffitôt
que les députés Hollandois ont été inftruits
de cet ordre du Confeil Militairé , ils ont expédié
fur le champ un Courier à la Haye .
Nouvell. d'All. n°. 136.
Les dernieres Lettres de Bruxelles nous ont
apporté une nouvelle bien capable de jetter de
l'inquiétude fur l'iffue , on fur la célérité des
negociations réentamées à Paris : fçavoir que
S. M. Impériale a donné ordre d'acheter pour
fon compie , & d'enmagafiner tout ce qu'il eft
poffible de trouver dans le pays , en froment ,
feigle , avoines & fourages , fans en permettre
pour quoi que ce foit la fortie. Ces difpofitions
inattendues ne difent pas abfolument qu'on ait
deffein d'entrer en guerre : mais elles fuppofent
du moins des précautions hoftiles , qui en
peuvent autorifer également du côté de la République.
Cependant Leurs Hautes Puiffances
ont pris , Lundi dernier , une réſolution ,
la teneur eft une espece d'inſtruction pour MM. ,
leurs Ambaffadeurs & démontrent le plus vif &
le plus fincere defir de voir renaître la bonne
harmonie avec S. M. I. Gaz. de la Haye n°. 102.
dont
Nous apprenons que parmi les personnes arrê
tées à Aix , fe trouve un nommé la Faie , qui
avoit allongé fon nom de celui de Selincour. Ce
nom tout-à- fait dramatique , lui convenoit d'autant
mieux , qu'il avoit été fouffleur de la Comédie
Françoise à Maftricht , d'où on l'avoit
chaffé pour avoir voulu étendre l'exercice de fa
profeffion de fouffleur à des objets qui n'y avoient
point de rapport. Il s'étoir déjà rendu fameux en
( 94 )
1
"
France par des explois du même genre ; & pour
s'exercer à bien fouffler la Comédie , il fouffla
un jour la caiffe d'une Meffagerie publique...
Nouv. d'All. n°. 136.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS , GRAND CHAMBRE.
Spoliation d'Hoirie-
L'affaire eft ainfi préfentée dans un Mémoire
pour le Chevalier de P ... la demoiſelle fa foeur
& les dames C ... A. B ... intervenantes , contre
le Baron de P ... & les fieurs V...
Le Chevalier de la C... oncle commun des
Parties, eft mort en 1778 , célibataire & âgé de plus
de 80 ans ; fa fucceffion qui de l'aveu des adverfaires
, devoit valoir cent mille écus , & dans laquelle
il devoit fe trouver environ moitié de ce capital
en argent comptant , qui devoit préſenter
un gros
mobilier & des titres de créances , n'a pas offert ,"
à la levée des fcellés , un écu d'argent comptant ,
pas un titre de créance , & le mobilier n'a produit
qu'une fomme de 1600 liv. il n'eft refté
que des immeubles .
Cette déprédation totale a eu lieu , dit- on ,
pendant les derniers mois de la vie du Chevalier
de la C ... que fes infirmités & fon grand âge
avoient plongé dons la démence . Les cohéritiers
du Baron de P ... & du fieur de V... les ont
preflé de fe réunir à eux , & de porter enſemble
leur plainte à la Justice pour tâcher de découvrir
les auteurs de cette fpoliation. Les fieurs de P …….
& de V... fe font refuſés à cette recherche du
crime , & ont tâché de déterminer leurs cohéritiers
au fence , & de les prefer de faire un
pariage amiable , qui auroit éloigné toute plainte.
Leur projet n'a pas réuffi . Le Chevalier de P...
& la demoifelle de P ... fa four ont rendu
plainte. Cent-feize témoins ont été entendus
( 95 )
leurs dépofitions ont prouvé la fpoliation & en
ont mis les auteurs à découvert.
Un Arrêt rentu , du confentement des fieur
& demoiſelle de P ... a dans la fuite civilifé
l'affaire , converti les charges & informations en
enquêtes , & renvoyé les Parties devant Bil
liage de Clermont , féant à Varennes .
Sur l'appel en la Cour , de la Sente
finitive du Bailliage , a éclaré la dis
a régné entre les fpoliateurs . Après
unis pour détériorer la fucceffion does
ils ont fini par s'accufer l'un Pautre
d'eux , en proteftant de fon innocen
nelle , a rejeté le crime fur fon cores
fieur de V... qui tenoit , difoit - on , dans
une partie des dépouilles , prétendoit fe
fer de les rendre , & demandoit encore .
voulant fe joindre aux autres cohéritiers , a pare
tager avec eux les reftitutions auxquelles le Bu
ron de P ... devoit être condamné , comme étan
difoit- il , le feul & unique coupable . Le Res
de P ... à fon tour a fuivi la même maning
& dirigé fes coups- contre le fieur de V ..
Voilà le fond du procès ; & veici differens
auxquels on pourra reconnoître les coupabes
La maniere d'exifter du feu Chevalier de la C………
offre un phenomene fingulier. Une paflion - do
minante pour l'or lui avoit fait abdiquer le com
merce des hommes & le rang que lui donnoit
fa naiffance . Retiré dans une de fes terres , ĥtuée
en Clermontois , il exiftoit là pour ton trẻ-
for plus que pour lui - même. Toujours couvert.
de vêtemens groffiers , vivant des légumes de
fon jardin , d'un porc annuellement deſtné à
alimenter fa maifon , de quelques pigeons tirés
de fa voliere , dont le furplus , venu avec parcimonie
, ajoutoit 150 liv . à fon revenu , & de,
quelques livres de viande prifes de temps à au-
S
( 96 )
短
tre chez le boucher , voilà quel étoit fon extésandy
a rieur & d'intérieur de la maison. Un valer , une
fervante de baffe - cour , une gouvernante , compofoient
fon domeftique , plus utile que coûteux
dans le défert d'une campagne. Jouiffant là de
Doctiv , de rente , fon acception de tous les
jours fut , pendant les trois quarts de la vie,
d'accumuler de l'or . C'eſt ainfi qu'il étoit parvenu
à le compofer une fortune de plus de
mille écus en efpeces. Plus tourmenté par fon
tréfor , qu'on ne peut l'être par l'excès de la
mifere , il portoit le délire jufqu'à le garder
pendant la nuit , avec des armes à feu & un domeftique.
Ainfi fon exifterce étoit concentrée
dans fon coffre- fort : ce n'est pas là un tableau
de fantaisie. Sa paffion pour l'or , fa follicitude a
J'amaffer , fa vigilance à le garder , fa manie
fordide pour fa perfonne & pour fa table , tout
eft prouvé par les depofitions des témoins. Le
Baron de P. & le fieur de V... parlent
eux-mêmes de cette avarice dans les termes les
p'us for:s. Le refte du Memoire du Chevalier de
P... & conforts a pour objet de réunir les preuves
fur la confiftance de la fortunedu défunt en argent
comptant , & d'acculer les fieurs de P ... & de.
V... de l'avoir enlevée . L'affaire portée à la
feconde Chambre des Enquêtes , un incident a
produit un partage d'opinions , qui a été porté
en la troifieme Chambre. Enfin , par Arrêt du
6 Septembre 1783 , la Cour a infirmé la Sentesce
du Baillage & réduit à 36 mille livres les
fommes que le Baron de P., & le fieurs de V.
avoient été condamnés folidairement à rapporter
avec les intérêts ; du partage de laquelle fomme
ils ont été exclus , & en outre condamnés folidairement
aux dépens.
11
22
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
ALLEMAGNE,
DE HAMBOURG , le 3 Septembre .
A les domaines
prefqu'incommenʼurables ,
Mefure que l'Impératrice de Ruffie étend
elle defire en peupler les déferts. C'eft dans
ce but qu'elle vient de rendre un Edt où
elle invite les étrangers à s'établir aux environs
du Caucaſe . On promet à ces Colong
liberté dans le choix de leurs fabriques ou
de leur commerce tolérance religieufe
exemption d'impôts pendant fix ans , & au
bout de ce terme , la faculté de fe retirer où
bon leur femblera ; toutefois en acquittant
les taxes des trois dernieres années de leur.
féjour fur le territoire de S. M. I..
Le Miniftre de cette Souveraine à Conftantinople
, M. de Bulgakow eut le 18 une
conférence particuliere avec le Reis Effendi :
on foupçonne que cet entretien a roulé fur
l'envoi prochain d'une efcadre Ruffe dans
No. 38 , 17 Septembre 1785.
.e
( 98 )
la mer Noire , & fur les fecours prétendus
accordés par les Turcs aux Lefgiens , ce
peuple du Caucafe qui a fait une incurfion
dans la Georgie. La Porte , à ce qu'on dit ,
a nié d'avoir eu part à ces mouvemens , &
a déclaré qu'elle s'attendoit à ne voir paroître
fur l'Euxin que des navires Ruffes de
moindre force .
Il fe répand que la pefte s'eft manifeftée
en Moldavie , & que fes ravages à Jaffi &
aux environs , ont obligé le gouvernement
Ruffe à former un cordon de troupes , pour
intercepter toute communication .
Le Comte d'Anhalt , Lieutenant- Général
au fervice de Ruffie , vient d'achever dans
cet Empire un voyage de plus de mille
lieues d'Allemagne. De Mofcou il a fuivi
le Volga , depuis Cafan julqu'à Aftracan
enfuite il a longé les bords de la mer Cafpienne
, & gagné Azoff par la langue de
terre qui fépare la Calpienne de la mer
Noire enfin , il a remonté le Don
Wopar
ronefch & Tula , & eft arrivé heureuſement
à Mofcou , lieu de fon départ,
Le 17 Août , le Comte de Rechteren ,
ancien Énvoié des Etats - Généraux auprès
de la Cour de Copenhague , a pris congé
du Roi de Danemarck & de la Famille
Royale. Le même jour , fon fucceffeur dans.
ce pofte , le Baron de Goes , a eu fa premiere
audience du Roi , dans laquelle il a
remis fes lettres de créance.
( 99 )
Le nouveau Prince - Evêque de Lubeck a
fait prendre le 4 poffeffion de l'Evêché , par
le Baron de Lowzow , Préfident de la Régence
& Chevalier de l'Ordre de Dannebrog.
DE VIENNE, le 3 Septembre.
L'on continue à regarder comme arrêté
& même comme très prochain , le voyage
de l'Empereur , dont nous avons parlé.
Mais quoique le Public envoie ce Monarque
tantôt à Pétersbourg , tantôt en Crimée
, il eft très -vraisemblable qu'il ne paffera
pas la Bohême , où les circonftances .
politiques l'ont appellé. Le Comte Pellegrini
, Commandant de l'Artillerie , a pris
les devans , le 23 du mois dernier , afin
d'examiner l'état des magafins & des nouvelles
fortifications.
t On apprend par des lettres de Conftantinople
du 23 Juillet , qu'une des Sultanes
du Grand - Seigneur eft accouchée d'un
Prince , qui a reçu le nom de Mahmud. Le
Patriarche des Grecs eft mort à Conftantinople
, le 11 Juillet ; & il eft remplacé par
le Métropolitain de Smirne.
Une brigade du Corps de l'Artillerie , a
reçu ordre de fe rendre dans la fortereffe
de Carlsbourg en Tranfylvanie.
L'Empereur a fixé le prix du vifargent
dIdria ; il y fera payé , le quintal de Vienne ,
à raifon de 145 florins , à Triefte 146 , & à
e 2
( 1oo )
Vienne 150. On établit par ordre de l'Empereur
des verreries dans la Gallicie , à
l'inftar de celles de Bohême.
DE FRANCFORT , le 8 Septembre .
"
En fe rendant au camp de Siléfie , le Roi
de Pruffe a couru quelque danger aupres de
Silberberg ; fa voiture ayant verfé dans un
chemin creux & difficile : heureufement cet
accident n'a eu aucune fuite pour S. M. qui
arriva le 20 au quartier général de fan armée
. Le Prince Royal l'accompagnoit , &
le Duc d'Yorck étoit au camp de la veille ,
avec tous les Généraux & Officiers étrangers
. Depuis le 18 , l'Infanterie étoit entrée
au camp , fous les ordres du Général
Tauenzien , & manoeuvra les deux jours
fuivans. La. Cavalerie la fuivit le 20 , &
éxécuta le lendemain devant le Roi diverfes
évolutions , avec autant de précision que
de célérité. Le Monarque eft logé dans une
fimple maifon de paysan .
Peu de temps avant fon départ de Potf- .
dam , il étoit arrivé chaque femaine plufieurs
couriers de Dreſde , de Hanovre, de Caffel ,
de Brunſwick & d'Anfpach ; couriers tous
repartis avec des dépêches . On affure qu'on
acarrêté à Berlin , il y a quelque temps , un
Gentilhomme étranger , accufé d'être l'efpion
d'une Cour de l'Europe , & qu'on l'a
conduit à Spandau.
La Cour de Munich a rendu le 16 du
( 101 )
mois dernier , un nouveau Décret contre la
Franc Maçonnerie , Décret dont voici les
difpofitions .
« Nous avons à n'en plus douter , que les
Francs-Macons & Illuminés tiennent encore des
affemblées clandeftines , pour continuer leur
nuifible métier , & qu'ils font des collectes
reçoivent de nouveaux membres , contre la défenſe
réitérée du fouverain ; que dans les colleges
de juftice & autres , leur nombre s'eft accru
au point que dans quelques -uns il forment
la pluralité des voix. Comme S. A. S. E. pèrfifte
inébranlablement dans fon ordonnance pu
bliée à cet égard , & qu'elle prétend que les
ordres ne foient exécutés nulle part avec plus
d'exactitude que dans fes colleges & tribunaux
de juftice , elle enjoint à tous les Préfidens &
Membres de colléges , attachés à cette fecte
de fe faire connoître dans le terme de huit jours ,
de déclarer qu'ils font réfolus d'y renoncer entierement
, de ne plus fréquenter ces conventicules
, ni d'employer la féduction pour engager
d'autres fujets, à s'y rendre , & encoremoins
de fe faire agréger à des loges étrangeres.
Ceux des Francs- Maçons & Illuminés qui fe feront
pleinement conformés aux ordres de leur
fouverain , par la manifeſtation & déclaration
prefcrites pour le terme péremptoire fusdit ,
& feront repentans de leur faute , en obtiendront
le pardon ; ceux au contraire qui auront
négligé de profiter de ce terme , & qui viendront
à être découverts par la fuite , feront
non feulement caffés ipfo facto , mais encore condamnés
à une amende confidérable & à d'autres
peines . Les dénonciateurs obtiendront des récompenfes
, & leur nom reftera caché . »
e 3
( 102 )
Ces mefures violentes font probablement.
relatives à quelques abus de quelque fecte
particuliere de Franc-Maçons , ou de foidifant
tels , plutôt qu'à la Franc- Maçonnerie
même , trop répandue & trop connue pour
mériter une auffi terrible prohibition.
Depuis longtemps il eft queftion de
créer un neuvieme Electorat : les conjonctures
actuelles font fuppofer que cette opération
n'eft pas éloignée. Les voix , pour
choifir un Roi des Romains , font partagées
dans le College des Electeurs : ceux de
Bohême, du Palatinat , de Cologne & de
Mayence paroiffent affurés à la Maifon
d'Autriche elle eft menacée d'avoir contr'elle
les Electeurs de Brandebourg , de
Treves , de Saxe & d'Hanovre Un neuvieme
fuffrage romproit l'égalité. Le Landgrave
de Heffe Caffel & le Duc de Wirtemberg
fe difputeront probablement cette
nouvelle dignité.
Des lettres de Vienne affurent pofitivement
, qu'il a été expédié des ordres au
Corps de Brentano , aux régimens des Warafdins
& de Migazzi , & encore à deux autres
régimens d'Infanterie , de fe tenir prêts
à marcher dans les Pays Bas , au premier
ordre qu'ils recevront du Duc Albert de
Saxe-Tefchen.
Le Comte regnant Guillaume René d'Yfenbourg-
Budingue eft mort le 5 de ce mois
à Wachtersbach .
( 103 )
L'épizootie regne à Lemberg où cette
maladie fe déclare par un bouton blanc fur
la langue , & enleve un grand nombre de
bêtes à corne. On attribue ce fléau à la longue
durée de l'hyver & à la mauvaiſe qualité
de nourriture que l'on a donné aux
beftiaux , qui fouvent , faute d'autres fourrages
, étoient réduits à manger de la paille
I pourrie , & même du fumier.
#
On a obfervé , écrit- on de Vienne , que
les droits de Douane perçus pendant le
dernier quartier , avoient rapporté environ
85000 florins moins que ci - devant.
ITALIE.
DE ROME , le 13 Août.
Une lettre du P. Lorenzo Giuftiniani de
S. Profper, Miffionnaire en Sourie , adreffée
à la Propagande , rapporte la mort du P.
Vicenzo Ruffo , Dominicain , Miffionnaire
dans la Méfopotamie , très - différemment
du récit qu'en ont fait divers papiers publics.
Voici les termes du P. Lorenzo .
« Le P. Vincenzo Ruffo a été miférablement
affaffiné dans la ville de Gezire , à trois
journées de Moful , où il avoit été appellé par
le Bacha , pour guerir fon frere . Arrivé en
cette ville , il y refta trois jours fans voir le
malade , qui , à ce qu'il comprit , étoit attaqué
d'une maladie mortelle. Enfin , étant introduit
auprès du mourant , le Gouverneur le contraignit
à ordonner quelque remede . Le Pere
e4
( 104 )
Ruffo prépara un opiat , dont il prit lui- même
une portion , & donna l'autre au Gouverneur ,
: qui l'adminiftra à ſon frere : au bout de deux
heures celui - ci mourut. Le Gouverneur accufa
alors le Pere d'avoir empoisonné fon frere ;
ce religieux lui repréfenta vainement que pour
ôter tout foupçon il avoit pris lui - même une
partie du remede fans en être affecté . Le Turc
inhumain voulut lui faire donner 40 coups de
bâtons. Le Pere Ruffo , montra le firman du
Grand- Seigneur qui le déclaroit franc. Mais
le Bacha , encore plus irrité , le bleffa d'un
poignard à la poitrine , & l'acheva de deux
coups de piftolet . Le domeftique du P. Ruffo ,
qui parvint a s'échapper , s'eft réfugié à Alep .
Il rapporté que les gens du Gouverneur couvrirent
le cadavre du religieux de bleffures &
l'expoferent dans les champs tout déchiré , mais
qu'enfuite il fut enterré par les Catholiques ».
En quittant Bologne , le Duc de Courlande
a remis aux Préfidens de l'Inftitut des
Sciences une fomme de mille fequins romains
, dont l'intérêt fera appliqué à une
médaille d'or , qu'on adjugera chaque année
au meilleur ouvrage en Peinture , Sculpture
ou Architecture .
DE NAPLES , le 15 Août.
L'exploitation des mines de nitre fofile
découvertes à Molfetta par l'Abbé Fortis ,
réuffit au point d'allarmer les entrepreneurs
des nitrieres artificielles , & leur fait craindre
à jufte raiſon la fin du monopole qu'ils
exerçoient fur le public pour cet article .
( 105 )
On travaille dans nos chantiers à préparer
diverſes petites efcadres qu'on deſtine à
courir l'année prochaine fur les Algériens.
Ils viennent de nous enlever fix barques de
Procida , chargées de bois de cónftruction :
ces Barbarefques fe dédommagent ſur nous
de leur treve avec Sa Majefté Catholique ;
treve dont on voit l'hiftorique dans la relation
fuivante qui paffe pour fidele . Elle
eft écrite par un Officier du vaiffeau de
guerre le S. Ildephonfe que commandoit
D. J. Maffaredo .
La Commiffion , dont nous étions chargés ,
en quittant Carthagène avec le St. Ildefonfe ,
le St. Jean N pomucène , & les Frégates la
Ste. Brigide & la Ste. Cafilde , étoit , à ce que
nous penfions , bornée à faire l'épreuve du Vaifſeau
neuf de 74 canons , le St. Ildefonfe . Le
12 du mois dernier nous fumes à la vue d'Alger
, à 7 heures du foir ; deftination , à laquelle
nous ne nous étions nullement attendus. Nous
nous préfentames devant le Port , hiffant un
Pavillon de Trêve ; mais , comme il étoit tard ,
nous ne fumes pas furpris qu'on ne fit aucune
réponse à nos fignaux. Le lendemain matin
nous les repérames , & vers le mili arrivèrent
de la Ville un Maure de diftinction & le Conful
de France. Quoique nous fuffions ( ous voiles
, ils reflèrent à dîner à bord . A cette occafion
ro:re Amiral eut avec eux une conférence (ur
la Paix , & convint de mettre à l'ancre le lendemain
dans la Baye. Lorfqu'ils fe rendirent à terre,
nous les faluames de 7 coups de canon . Le 14
du mois nous mouil ames avec E cadre quelque
diftance de la Vilie. A midi un Envoyé
e s
( 106 )
* 9
?
Maure vint à notre bord avec les Confuls de
France & de Suede. Nous mimes fous voilés ,
pour approcher de la Ville : Nous mimes à
l'ancre à 24 braffes d'eau , environ à une portée
de canon du Môle à A trois heures ils retournèrent
à terre accompagnés de l'Amiral .
Le 16 au foir il vint à bord un Turc , avec
une Lettre de Don Ignacio Alava , Commiffaire
Espagnol à Alger , apportant pour avis , que
les Préliminaires avoient été fignés la veille *
avec la Régence ; & fur cet évenement nous
déployâmes le Pavillon de Paix , tirant un coup
de canon , pour en donner avis à l'Efcadre. Le
18 au foleil levant , nous décorames toutes les
chaloupes de l'Efcadre , pour célébrer la Paix
faifant une triple décharge de 21 canons avec
trois acclamations de Vive le Roi La Garnifon
y répondit de 21 coups. Le 21 à 7 heures
du matin arriva de Toulon la Frégate Françoife
, la Minerve , chargée d'emmener tous les
François , qui avoient été pris par les Algériens
fur des Vaiffeaux neutres. Le 26 l'Amiral & fes
Officiers defcendirent à terre pour prendre congé
da Dey. Auffi- tôt que l'Amiral eut reçu les
Dépêches à terre , nous levames l'ancre pour la
Côte d'Efpagne , ayant auparavant expédié la
Sinta-Cafilda au Capitaine Général ã Mahon
pour prévenir Armement , qui étoit dans se
Port , de ne pas agir contre l'Etat d'Alger.
Les Algériens ont 9 Vaiffeaux armés , depuis
22 jufqu'à 36 canons , qui , avec quelque Bâtimens
moindres , ont mis à la voile , pour fe
rendre dans l'Océan , le 6 Juillet . On les avoit
retenus jufqu'à ce jour- là , pour les empêcher
d'ufer de repréfailles contre les Puiffances ennemies
. Ils ont encore 75 chaloupes à canon &
morties , les premieres montées d'une Pièce
S
6
( 107 )
1
de fonte de 24 livres. Cet Armement avoit été
caufé par l'idée , où ils étoient , que l'Armement
de Mahon étoit deftiné contre euxcomme
auparavant. Don Jofeph Maffaredo & fon Efcadre
font reftés en croifière fur les deux côtes
jufqu'à ce jour , 17 Juillet , qu'ils font revenus
mouiller dans la Baye d'Alicante , apportant une
Ratification du Traité de Paix . Un Vaiffeau
Catalan , deftiné pour les Indes Occidentales ,
avoit été effrayé, dans fa route à travers le Dé
troit ; & l'Equipage s'étoit fauyé dans la cha
loupe : mais il a été rendu à l'Amiral Eſpagnol ,
qui l'a fait amariner par quelques - uns de fes
gens , & qui l'a ramené d'Alger dans la Baye
d'Alicante. Le Capitaine du Corfaire a été puni
féverement pour s'être approché du Bâtiment
Espagnol & en avoir intimidé l'Equipage , qui
ignoroit qu'il y avoit un Traité de Paix fur le
tapis. Le 15 de ce mois , il eft venu dans cette
-Baye un petit Corfaire Algérien , qui , après
s'être pourvu de rames & d'autres chofes néceffaires
, qu'il avoit été obligé de jetter à la
Mer dans un violent orage , quitta enfaite cette
Baye , pour s'emparer le lendemain de 3 Bâtimens
Napolitains , deux deſquels étoient chargés
de Bois & de Chanvre pour l'Arfenal de
Carthagène : Les Equipages s'étoient jettés dans
leurs chaloupes & fauvés fur la côte . Nous
craignons que prefque tout Vaiffeau , qui vient
au Détroit , ne foit vifité & pillé . Nous
avons trois Batimens fous une quarantaine de
40 jours . Ceux de Naples , de Portugal , & de
Gènes vont être les plus maltraités. Enfin les
Algériens finiront par déclarer la Guerre à
quelque Puiffance du Nord , pour tenir leurs
Corfaires toujours occupés .
3
D'après l'avis de la Junte fuprême des
e
( 108
abus , le Roi a déclaré les ex -Jéfuites expul
fés , habiles à hériter.
GRANDE-BRETAGNE.
DE LONDRES , les Septembre .
Les Compagnies d'Artillerie qui ont ordre
de paffer à Gibraltar , pour relever celles
employées depuis deux ans à réparer les fortifications
& à en conftruire de nouvelles
s'embarquent aujourd'hui à Woolwich , à
bord du vaiffeau munitionnaire le Howe,
Le Gouvernement vient d'ordonner de
dreffer , fans délai , un état exact de toutes
les munitions navales qui fe trouvent dans
les différens chantiers de S. M. , afin d'apprécier
au jufte la quantité de fournitures néceffaires
à l'approvifionnement complet de la
Marine. L'on va continuer la conftruction
des vaiffeaux de guerre à trois ponts , juſqu'à
ce que le nombre de ceux du premier &
du fecond rang foit au moins égal à celui
des vaiffeaux de même force de la Marine
de France & d'Espagne.
L'Audacious , vaiffeau neuf de 74 can , eft
entré dans le baffin de Woolwich pour y
être doublé en cuivre & y prendre fes agrêts,
avant d'être mis en ordinaire à Chatham.
Le Miniſtère a paffé , dit - on , de nouveaux
contrats pour l'approvifionnement de l'armée
& de la flotte. Ces opérations , qu'on
affure très-confidérables , font encore incon(
109 ) .
nues , & l'on obferve qu'on les tient dans le
plus grand fecret.
Le Commodore Sawyer eft arrivé le 26
à Hallifax , dans la Nouvelle Ecoffe , pour
y prendre le commandement de l'Eſcadre
Britannique.
Le rer. de ce mois , tous les Miniftres
Etrangers fe trouvant à St. James avec les
Miniftres d'Etat , Lord George Gordon entra
dans la Salle des Gardes du fecond Régiment
, & appellant un Sergent , il lui donna
deux guinées pour rafraîchir la livrée de
l'Ambaffadeur de Hollande , & boire enfemble
à fa fanté.
Dans le nombre des projets fifcaux indiqués
au Miniftre par nos Folliculaires , fe
trouve le fuivant, annoncé en ces termes dans
quelques papiers publics.
On prétend , que M. Pitt va impofer une taxe
fur les lits de plume. La taxe fera , dit - on ,
augmentée progreflivement en raison du nombre
de lits qui fe trouveront dans chaque maifon.
Par exemple , fi un lit paye deux (chellings
& demi , deux lits pay ront chacun cinq fchellings
, trois lits dix fchellings chaque , enfin
vint fchellings par It au - delà du nom re de
trois , à l'exception cependant des familles qui
auront un ou plufi - urs enfans . Nota. On efpere
, que les mattes & les fophas feront compris
dans la taxe , puifqu'ils fervent également
aux befoins & aux plaifirs de l'homme.
Vendredi dernier , deux Penfionnaires de
'Hôpital de Greenwich étant à boire enfemble,
il s'eleva entr'eux une querelle. L'un d'eux
( 110 )
porta à fon camarade un coup de coureau fi
terrible dans le ventre , que fes entrailles
fortirent de la bleffure avant qu'il eut atteint
l'Hôpital. Le meurtrier fut trouvé mort, &
ce qu'il y a de remarquable , le bleffé donne
des efpérances de guérifon.
On affure qu'il y a actuellement en Angleterre
plus de billon que jamais. On attribue
cette abondance de numéraire au grand
-nombre de Négocians du Bengale qui ont
fait paffer leur fortune en Europe , pour la
fouftraire à l'Inquifition de la Chambre de
contrôle de l'Inde , ce Tribunal conftitution-
` nel établi par M. Pitt.
Les Miniftres & leurs Partifans paroiffent
perfuadés qu'avant peu , le Parlement d'Irlande
redemandera le fyftême rejetté. Dans
cet efpoir , on préfume que l'Adminiftrat on
fera paffer dans le Parlement Britannique un
bill , qui contiendra au moins l'efprit des arrêtés
auxquels l'Irlande a refufé fa fanction.
Il est aisé de prévoir , dit un de nos Papiers ,
que l'Angleterre & l'Irlande vont être ou plus
divifées ou plus unies que jamais. Si elles font
plus unies , & qu'une même tête dirige avec
énergie les mouvemens du tout , l'Empire Britannique
pourra , peut-être , arriver à une prééminence
enviée des Nations . Cette prééminence
feroit même plus durable que celle qu'elle
a déjà perdue , car il y a lieu de croire que
T'expérience lui aura appris à fe contenir dans
une fage modération . L'Ecoffe eft inférieure par
fa fituation , par fa fertilité , ou fa population
au Royaume d'Irlande , & c'eft néanmoins à fon
--
( 1 )
union avec l'Ecoffe , que l'Angleterre a dû une
partie de fa profpérité.
Lorfqu'on apprit à Nottingham , Capitale
du Comté de ce nom , le fort des propofi-
'tions faites à l'Irlande , on fonna les cloches
toute la journée , & l'on fe livra à des réjouiffances
publiques . Nos Gazettes continuent à
s'égayer fur cet événement , que l'une d'elles
annonce au Public en ces termes :
Vendredi 12 de ce mois , un méchant enfant
connu fous le nom des Propofitions d'Irlande ,
fur attaqué d'un accès convulfif dans une maifon
publique , appellé paré d'Oie , ( the goofe Pyej
à Dublin , où on l'avoit envoyé d'Angleterre
pour achever fa nourriture & fon éducation.
Cet enfant , comme on fait , eft le fruit d'un
commerce illicite entre M. Forfter & M. Pitt.
Sa conftitution a été de tout tems viciée , & l'on
croit qu'il avoit reçu des atteintes encore plus
malignes de fes peres nourriciers Mrs. Jenkinfon
& Dundas , connus par leur attouchement dangereux.
Deux Médecins célebres par leurs talens
, Mrs. Fox & Sheridan , employerent généreulement
& par pure humanité , tous les fecours
de leur art pour lui rendre la fanté. Un
habile Chirurgien M. Eden étoit même parvenu
au moyen de la lancette , de la cautérifation &
d'autres procédés , à détruire une partie du vice
de fon fang ; mais foit à caufe de fa foibleffe innée
, ou du mauvais traitement qu'il avoit éprouvé
auparavant , tous leurs efforts furent inutiles . On
l'envoya alors à Dublin chez une nourrice appellée
l'Influence , qui avoit fait des cures défefpérées
, & on le recommanda même à un cé-
Jebre empirique , appellé l'Ariflocratie , qui avoit
eu jadis beaucoup de malades , mais dont la ré
( 112 )
putation étoit beaucoup diminuée . On eut encore
recours à quelques autres Médecins fort
eftimés , mais ils refuferent unanimement leur
entreprife , le déclarant dès la premiere; con-
Sultation , atteint d'une maladie incurable. Leur
prédiction a été pleinement remplie , car après
avoir donné beaucoup plus de peine qu'il ne
méritoit , il mourut dans des douleurs affreuſes
Lundi dernier 15 , regretté uniquement par les
illuftres Auteurs de fes jours.
Le rer. de ce mois , trois maiſons confidérables
de la Cité ont fufpendu leurs paiemens
elles avoient envoyé des marchand.fes
dans l'Amérique Septentrionale , elles fe
fioient aux engagemens pris par leurs débiteurs
; mais aucune remife n'eft arrivée. On
craint que d'autres maifons enveloppées dans
ce fatal commerce avec les Etats - Unis n'aient
le même fort.
La femaine dernière , un laboureur de
Rutland - Shire trouva , en travaillant près
d'Uppingham , une bouteille débouchée
dans laquelle étoit un crapaud vivant qui en
couvroit le fond. On préfume que l'animal
y étant entré tout jeune , y a fubfifté de la
rofée qui tomboit journellement dans la
bouteille.
Suivant les derniers avis reçus de New-
Yorck, de Boſton & de Williamsbourg , la
fituation des Etats-Unis devient plus critique
de jour en jour. Ce continent eft défolé.par
les divifions que fomente l'efprit de parti :
de nouveaux Etats fe féparent des anciens
pour former des Gouvernemens diftincts ; ils
( 113 )
pouffent , dit le Morning- Hérald, comme des
champignons un lendemain de pluie : fi cela
continue , au lieu de Treize Etats -Unis , on
en verra bientôt Trois cens très défunis ,
pourvu toutefois que chaque individu encore
n'y devienne pas fon propre légiflateur .
-
Suivant une lettre de l'Ifle de Saint- Jean ,
on y lut le 21 Mai à l'Hôtel de Ville
la Charte des Priviléges que lui accorde
Sa Majefté Britannique. Les immunités ſont
en plus grand nombre qu'aucunes de celles ,
'concédées jufqu'à ce jour dans l'Amérique-
Septentrionale.
Les dernières dépêches reçues
d'Hallifax ,
parlent de l'arrivée de 200 habitans de Nantucket
, qui font venus s'établir fur les côtes
de la Nouvelle- Ecoffe , pour y profiter des
pêcheries .
que le
On ne fait où diverfes Gazettes ont pris
pere du célèbre Docteur Francklin
fortoit de la petite ville de Pontoiſe près
Paris. Rien de plus abfurde que cette affertion
, ainfi qu'on en jugera par le précis fuivant
, qu'on peut regarder comme authentique.
La Famille du Docteur Francklin étoit du nom .
bre des premiers Emigrans qui s'établirent à
Bofton , dans la Nouvelle - Angleterre , Si fon
grand pere n'étoit pas natif de cette ville , au
moins il y avoit été conduit par fes parens dès fa
plus tendre enfance . Son pere , quí a vécu plus
de quatre- vingt ans , eft né & mort à Bofton
fans être jamais forti de la Nouvelle- Angleterre,
( 114 )
i
Il fut le premier Imprimeur qui ait eu quelque
célébrité en Amérique , & l'Auteur de la premiere
Gazette qui ait paru fur ce Continens II
avoit une famille très nombreufe. Benjamin
Francklin , un de fes plus jeunes fiis , eft le feul
qui lui ait furvécu . Le Docteur avoit auffi plufieurs
foeurs , dont deux établies , l'une à Boſton
& l'autre à Rhode - Ifland , font peut- être encore
vivantes. Son frere aîné luccéda à fon pere dans
la profeffion d'Imprimeur ; quant à lui , il fut
deftiné à l'état Eccléfiaftique dans une des Communions
diffidentes , à laquelle leur Famille
étoit attachée ; mais le jeune Francklin avoit autant
d'averfion pour cet état , que de goût pour
celui de fon pere ; en conféquence , celui- ci cédant
enfin à une répugnance auffi marquée , le
mit en apprentiffage chez l'aîné de fes fils , auquel
il avoit , comme nous l'avons dit , cédé fon
Imprimerie. Avant la fin de fon apprentiffage
le Docteur Francklin fit un voyage à Philadelphie
, ville alors très - peu confidérable en compa
raifon de ce qu'elle eft aujourd'hui . Il n'y avoit en
ce temps- là dans tout le Continent de l'Amérique
Angloife d'autre Imprimerie que celle de
Bofton, à l'exception de deux miférables preffes ,
dont l'une à Newyork , étoit dirigée par un Hollandois
, & l'autre à Philadelphie , appartenoit à
un Allemand . Ces deux Imprimeurs avoient à
peine entre eux une poignée de caracteres , qui
fervoient à imprimer des affiches , la plupart en
-Allemand & en Hollandois . Le jeune Francklin
prévoyant le fuccès d'un Etabliffement de cette
nature , dans une ville dont les accroiffemens
étoient auffi rapides que ceux de Philadelphie ,
réfolut d'y exercer la profeffion ; mais il crut devoir
préalablement fe perfectionner dans fon
métier. En conféquence , il s'embarqua pour
( 115 )
2
"
Londres , où il fut quelque temps Compagnon ,
chez Bernard Lintot , Imprimeur de Pope . Fea
M. Strahan travailloit en même temps dans cette
imprimerie où Te Poëte faifoit alors imprimer
fa traduction de l'Iliade & de l'Odyffée.
Les principales circonftances de la vie du Docteur
Francklin depuis cette époque font généralement
connues, & nous laiffons à l'Hiftorien particulier
de ce grand Philofophe , tous ces détails
dans lesquels nous n'avous point cru devoir entrer.
Ce que nous devons dire , c'eft qu'à l'exception
du Docteur lui - même , de fon fils & de
fon petit fils , perfonne de fa famille n'a quitté
l'Amérique depuis plus d'un fiecle. Il peut fe
faire à la rigueur que fes auteurs les plus reculés
fuffent en effet d'origine Françoife , mais M.
Francklin n'en croyoit rien. Il eft vrai qu'une
telle recherche n'a jamais paru affez importance
à ce Philofophe pour qu'il daignât s'en occu-
-per ; & d'après fon exemple , nous ne voulons
pas nous- mêmes pouffer plus loin une pareille
difcuffion .
On a publié un Extrait affez curieux d'une
lettre du rer. Juillet , écrite ici par un Commerçant
établi fur les bancs de Black- River ,
à la côte des Mofquites . Voici de quelle maniere
ce particulier dépeint l'état des chofes
dans cette contrée.
Recevez mes remercimens de l'envoi que vous
m'avez fait des Papiers publics de Londres . Is
nous ent fort amufé . Les différens details qu'on
y trouve de la fituation des affaires dans ce paysci
nous ont beaucoup fait rire ; & comment aurions-
nous pu nous y refufer , lorfque parmi tant
d'autres menfonges , ils publioient que nous
fommes fréquemment expofés à être infultés pa
( r16 )
les Eſpagnols ? Rien n'eft plus faux. Les Efpagnols
font trop prudens pour fe conduire de la
forte à notre égard , attendu que nous fommes
en poffeffion des deux ifles dans Brewer'sLagoon ,
qui font fituées de maniere à commander toutes
les entrées du Lagoon. La premiere de ces ifles a
environ unmille de circonférence ; l'autre n'en a
pas tout- à -fait autant ; leur fol eft très- fertile ,
& le cultivateur eft amplement récompenfé de fes
peines par le produit qu'il en retire . Bien loin
d'avoir à craindre aucune entrepriſe hoftile de la
part des Espagnols , nous avons actuellement toute
l'artillerie deftinée à défendre ces ifles , qui a
été débarquée du Bélifaire , venant de la Jamaïque.
Il eft certainement loin de leurs penfées de chercher
à nous déloger , puifqu'ils defirent fort
profiter de notre abfence pour fe rendre maîtres
des fauvages.
Les chaleurs exceffives & les pluies abondantes
ont caufé beaucoup de maladies , dont nos troupes
en particulier ont prodigieufement fouffert .
Nous avons plufieurs vaiffeaux à deux ponts &ˆ
quelques frégates en croifiere fur la côte , & dont
la vigilance eft telle qu'au plus petit mouvement
des Espagnols on leur envoie demander fur le
champ ce qu'ils fe propofent de faire .
Les ennemis les plus inquiétans que nous ayons
à combattre font les crocodilles qui fourmillent
dans le Lagoon & dans toutes les rivieres qui s'y
déchargent ; ils viennent fréquemment fur le rivage
& le faififfent de nos chevres ou de tous autres
animaux qui fe trouvent dans les environs. II
y a quelques jours qu'un de nos jeunes negres endormi
fous un appentis , ayant un chien à fes côtés
, fut fur le point d'être faifi par un crocodille
d'une groffeur énorme ; les aboiemens du chien ,
à la vue de l'amphibie , éveillerent le negre qui
( 117 )
- regagna la maifon très effrayé. Le chien eft la
proie favorite des crocodilles , Un enfant fut emporté
derniérement par un de ces animaux , &fuivi
auffi - tôt par les fauvages ; mais ils arriverent
trop tard pour le fauver , & le trouverent étendu
contre un monglier . Ils attendirent que les crocodilles
vinffent pour dévorer leur proie , alors
ils les attaquerent & en tirerent plufieurs de l'eau ,
Les fauvages font très - adroits dans ces attaques
très fréquentes . Chaque fauvage fixe fon crocodille
& s'élance fur fon dos ; alors il tire avec force .
les partes de devant de l'animal qu'il fait venir
derriere lui & le laiffe dans cette poſture gênante
jufqu'à ce qu'il ait gagné le bord , où il prend une
corde avec lequel il le lie & le tire hors de l'eau.
Quelques-uns de ces monftres ont trente pieds de
longueur,
On fe rappelle le récit du Capitaine King
dans le troifieme voyage du célébre Cook ,
touchant les pelleteries du Nord- Ouest de
l'Amérique , les bénéfices que firent fur.
cette marchandiſe au Kamftchatka & à Canton
les équipages des deux vaiffeaux , enfin
lé projet formé par divers matelots de re-.
tourner à la riviere de Cook pour y acheter
une nouvelle cargaifon de fourrures . Cette
découverte & fes profits ont enflammé le
génie entreprenant de la nation ; une compagnie
s'eft formée pour fuivre cette branche
de commerce , fous la protection du
Miniftere , & vient d'équipper dans ce but
le Kiug George & la Queen Charlotte , deux
bâtimens commandés par des Officiers
compagnons du Capitaine Cook. Ils fe
( 118 )
rendront à Canton , d'où ils feront fretés &
approvifionnés par la Compagnie des Indes
Orientales . L'étendue des côtes de ce continent
Nord- Ouest eft immenfe. La partie
reconnue par le Capitaine Cook s'étend du
Cap Blanc , fous la latitude de 42 ° . juſqu'au
72°. Nord : c'est une efpace de 30 degrés ,
peuplé prefque par - tout d'habitans très hofpitaliers
. Si une fois , dilent nos fpéculateurs
, on peut leur infpirer le goût des commodités
Européennes , quel débouché pour
nos étoffes de laine & nos draps groffiers !
Les pelleteries font à très bon compte parmi
eux , & fe vendront en Chine , au Japon ,
au bénéfice énorme de 2000 pour 100.
Le 19 Août , Mary Baker de Hartfield accoucha
heureufement de quatre enfans
trois filles & un garçon. Cette miraculeufe
progéniture vécut environ trois heures ; les
nouveaux nés expirerent fucceffivement
chacun à la diftance de 15 minutes. Après
les avoir expofés aux regards des curieux ,
on les réunit dans un cercueil , qu'on fit
garder plufieurs nuits de fuite , pour en prévenir
l'enlevement.
* Depuis long - temps le fieur Arnold préparoit
une expérience aëroftatique , dont les
circonftances font rapportées en ces termes
par tous nos papiers.
*
Un premier accident arrivé au moment où l'on
alloit détacher le ballon , retarda l'expérience de
plus d'une heure ; un Matelot monté au haut d'un
des mâts , auquel étoient attachées les cordes qui
( 119 )
le foutenoient , ayant lâché prife , iltomba , heureufement
pour lui au beau milieu du ballon :
quoique le taffetas ne fût pas crevé , il enfonça
dans ce lit aérien de maniere à être perdu de vue
dans le moment : plus d'une demie - heure s'écou
la pendant que deux de fes camarades monterent
au haut des mâts pour paffer des cordes dans des
poulies , les lui jetter , & le hiffer enfuite à force
de bras du fond du précipice dans lequel fon poids
l'avoit fait plonger. Cette difficulté furmontée ,
& tout étant prêt pour le départ , on lâcha le ballon
avec deux galeries fufpendues au-deffus l'une
de l'autre , dont l'inférieure devoit être détachée
à uue certaine hauteur avec le parachûte fixé audeffus
; mais cette feconde galerie s'étant accrochée
en paffant à la paliflade de l'enclos , les
cordes qui la retenoient fe cafferent , & le para- ;
chute , ainfi que celui qui devoit s'en fervir
tomberent de cinq pieds de haut , pendant que
le contre- coup ramenoit le ballon vers la terre
hors de l'enceinte . L'énergie avec laquelle il étoit
emporté , ayant un aéronaute de moins , fit que ce
contre coup ne fut pas violent , la galerie n'ayant
fait que rafer la terre : mais ayant verfé ce qu'elle
contenoit au milieu du chemin , le fieur Arnold
pere , & tout le left qu'il emportoit , y refterent,
pendant que fon fils , plus agile que lui , faififfant
les cordes s'élança dans la galerie , & fut emporté
avec toute l'énergie que pouvoit donner au ballon
l'abfence de fes deux compagnons de voyage , &
la perte de tous les inftrumens , left , provifions ,
&c.
9
Comme le filet & une partie des cordes s'étoient
caffés dans le premier choc , on vit en frémiffant
certe fréle galerie qui n'étoit qu'un plateau entouré
de files , inclinée d'un côté , & non feu- :
lement vaciller , mais tourner pour ainfi dire au
( 120 )
tour du ballon jufqu'à ce qu'il le fût remis du
choc : à peine l'énergie d'afcenfion eut - elle maîtrifé
ce mouvement fecondaire ; à peine les ſpectateurs
commençoient à fe raffurer fur le fort de
cet intrépide jeune homme , que le ballon , déjà
élevé à plus de 1,200 toifes , éclata par le haut ,
& après avoir perdu en moins d'une minute tout
l'air inflammable dont il étoit rempli , redefcendit
avec une vîteffe fi accélérée , que perfonne ne
s'attendoit à l'heureux événement qui eft arrivé .
Par un miracle fur lequel on ne devoit pas comp
ter , c'eſt au milieu de la Tamife , dans le port
même , & dans un endroit où heureuſement il n'y
avoit pas de vaiffeaux , c'eft en enfonçant au- delà
de quatre braffes dans la riviere, que le jeune Arnold
a terminé fa courfe : plufieurs bateaux s'étant
portés vers l'endroit où il étoit tombé , le retirerent
du milieu des débris de fon équipage
dans lequel il étoit embarraffé au point que fans
un prompt fecours il fe fût infailliblement noyé.
Nous avons cité une réponſe fiere & fpirituelle
que fit un jour au Duc de Cumberland
, la petite fille d'Olivier Cromwell
Dame d'honneur de la Princeffe Amélie ,
tante du Roi actuel. Cette jeune perſonne
étoit née avec beaucoup de caractere & de
vivacité d'efprit. Etant un foir en fociété
aux eaux de Tunbridge , quelqu'un fe fâcha
de quelques plaifanteries qu'elle s'étoit permifes
, & lui dit groffierement ; « Il vous
» fied bien de vous donner ces airs , vous ,
» dont le grand- pere a été pendu ? » Il est
vrai , répliqua r elle auffitôt , mais ce ne fut
qu'aprèsfa mort.
FRANCE.
( 121 )
FRANCE.
DE SAINT-CLOUD , le 7 Septembre.
Le 4 de ce mois , le Baron de Caftille
Officier au Régiment des Gardes Françoifes
, a prêté ferment entre les mains de S. M. ,
en qualité de Lieutenant de Roi de la
province de Languedoc , au département
d'Uzès & bas Vivarais.
DE PARIS, le 14 Septembre.
Un Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du
28 Août dernier , ordonne que par le Lieutenant-
Général de Police & les Officiers du
Châtelet , le procès fera fait aux auteurs &
complices de traités , marchés & négociations
, pour de prétendus Bons de finances.
Voici comment s'exprime Sa Maj . dans le
Préambule.
Le Roi étant informé que des intriguans &
des impofteurs s'efforcent de faire accroire que ,
par de prétendues protections dont ils fuppofent
être affurés , ils peuvent procurer , à prix d'argent
, des Bons de places de Finances , & les
faire réalifer ; qu'affectant de répandre qu'à
l'expiration prochaine des baux & traités des
Fermes & Régies générales , il y aura plufieurs
changemens & nominations nouvelles , ils fontparvenus
par des voies infidieufes , à négocier
des promeffes chimériques , & à entraîner des
perfonnes trop crédules dans des engagemens ,
des foumiffions & des actes de dépôt , que des
N°.37 , 17 Septembre 1785 .
f
( 122 )
Notaires ou leurs clercs ont eu l'imprudence
de rédiger & recevoir ; Sa Majeftés qui a déjà
fait connoître que ceux qui auroient recours à
de pareils moyens pour obtenir des places de
Finances , en feroient à jamais exclus , voulant
réprimer févèrement des manoeuvres qui tendent
à tromper le public , en même temps
qu'à compromettre des noms refpectables , a
félolu d'en faire punir les auteurs & les complices
, fuivant la jufte rigueur des Ordonnances.
A quoi voulant pouvoir , & c.
Un autre Arrêt , du 18 Août , ordonne le
rembourſement des parties de rentes & autres
charges de pareille nature , de 12 liv. à
20 liv. de produit , Les rembourfemens s'effectueront
fur le pied du denier vingt du
produit , fans aucune déduction ni retenue
fur le capital , tant dans le reftant de la
préfente année, que dans le courant de l'année
prochaine.
Un bâtiment Malouin , venant de Terre-
Neuve , nous a apporté la fâcheufe nouvelle
que deux navires François , employés à la
pêche de la morue, ont été totalement perdus.
On apprend que le Dey d'Alger a caffé &
mis fous le bâton le Reis, Commandant d'un
chebec , qui a pris & conduit à Alger un
bricq François , forti de Toulon. L'équipage
avoit été pillé & maltraité.
J
M. Blanchard , toujours heureux , & probablement
expérimenté à force de pratique ,
dans la manipulation aëroftatique , s'eft élevé
de Lille le 26 Août , à onze heures du matin ,
accompagné du Chevalier de l'Epinard , &
( 123 )
prit terre le même jour, à fix heures du foir,
à Servon en Clermontois . C'eft une courfe
de 63 lieues , foit de 7 lieues par heure. Le
Magiftrat de Lille , en félicitant M. Blanchard
de fa diligence & de fon fuccès , a
ajouté une gratification de so louis d'or , à fo
une première ordonnance de 1200 liv. qu'il
avoit reçue à fon départ. Il a auffi remporté
les honneurs un peu fanés du couronnement
à la Comédie , & un Poëte a célébré ce triomphe
par
les beaux vers fuivans .
La belle & triomphante Arfène
En décernant la couronne à Blanchard ,
En détache un laurier qu'elle offre à l'Epinard.
Nous n'avons pas attendu qu'un Prix propofé
par l'Académie Françoife, fixât quelques
minutes la fenfibilité publique fur l'héroï me
du Duc Léopold de Brunſwick , pour entretenir
nos Lecteurs très au long de toutes les
particularités relatives à ce généreux Prince ;
particularités qu'on vient de répéter un peu
tard en d'autres Feuilles publiques. Les Auteurs
qui feroient tentés de travailler fur ce
fujet , qui n'exige d'autres ornemens que la
fimple vérité , nous fauront gré de leur offrir
un précis très exact de la vie du Duc Maximilien-
Jules Léopold de Brunſwick. Il eft
rédigé d'après les matériaux fournis par l'illuftre
famille qui pleure encore , & qui pleurera
long- tems ce Prince , à qui l'Europe entière
a donné des regrets. Ce précis eft un
£ 2
( 124 ) ;
narré fans phrafes , fans figures , & fans toute
la pretintaille des ames froides qui croient
remplacer le fentiment par du verbiage.
2
Maximilien Jules Léopold , fils du Duc
Charles de Brunfwick , & de la Princeffe Philippine
Charlotte de Pruffe , nâquit à Wolfembuttel
le 11 Octobre 1752. Ce Prince , que
la nature avoit doué des qualités les plus aimables
, fut confié de bonne heure à d'excellens
maîtres , qui l'inftruifirent dans toutes les
connaiffances faites pour orner l'efprit en formant
le coeur. La douceur de fon caractère
fon application au travail , fes progrès dans l'étude
des Langues , de l'Hiftoire , des Belles-
Lettres , de la Morale , de la Religion & de la
Science Militaire le rendirent cher à tous ceux
qui l'approchoient. Pénétré de reconnoiffance
envers les inftituteurs il les confidéroit , les
chérifoit & leur portoit , pour ainfi dire , une
efpece de culte , puifqu'on l'entendit dire plus
d'une fois qu'il leur devoit tout , parce qu'ils fondoient
fon bonheur futur & le rendoient digne d'être
homme.
En 1770 il affifta en Siléfie à la revue des
Troupes du Roi de Pruffe , & fut préfent à
l'entrevue de ce Monarque avec l'Empereur.
En 1771 il accompagna le Prince Héréditaire.
fon frere , actuellement Duc regnant , dans le
voyage qu'il fit aux Cours de Weimar , de
Gotha & d'Anfpahc , & fe rendit enfuite avec
fon Gouverneur le Colonel de Warnftædt à
Strasbourg , où pendant une année il continua
à étendre les connoiffances Militaires & toutes
celles qui forment l'Homine , le Citoyen & le
Prince.
Il quitta cette Ville au mois de Mai 1772 ,
retourna à Brunfvike , où le Duc fon Pére
( 125 )
Féléva à fon arrivée au grade de Lieutenant
Colonel. ( 1 ) Dans la même année il fut créé
Chevalier de l'ordre de S. Jean . Au mois
d'Avril 1775 , ce Prince , accompagné du Colonel
de Warnftædt , fe mit en route pour aller
faire un voyage en Italie. Il fe rendit d'abord
à Vienne , où il fut préfenté à LL. M. 1. &
après avoir féjourné dans cette Capitale jufqu'à
la fin d'Avril , il continua fa route. Le célebre
Leffing , connu par fes ouvrages dramatiques
fuivit le Prince dans ce voyage. Il vit fucceffi-
-vement les principales Cours & Villes de cette
contrée , & le rendit auffi à l'Ile de Corfe , à
bord d'un Vaiffeau François ; le Général de
Marboeuf le reçut d'une manière diftinguée , &
le traita avec tous les honneurs dûs à la naiffance
& à fon mérite perfonne!.
De retour de ce voyage , le Prince entra au
fervice du Roi de Prufle , qui lui confera le
12 Janvier 1776 , le Régiment vacant de
:
(1 ) Le Rédacteur de ce Journal , qui eut l'honneur de
voir très fouvent ce Prince à cette époque , fut témoin
d'un trait d'humanité de fa part qu'il a peut- être répété
cent fois ; pendant les manoeuvres qu'exécutoient un
jour les troupes d'un Prince d'Allemagne , dont la petite
armée a auteint la difcipline & la fcience des Pruffiens ,
un Cuiraffier galopant avec fon efcadron ferré , tomba
de cheval , & fut grievement bleffé fes meurtriffures
n'étoient pas fon pire mal , & il devoit s'attendre à un
châtiment après fa guérifon , Le Duc Léopold de Brunfwick.
courut à ce malheureux , couvert de fang & de
fange , lui donna lui-même les premiers fecours ; le fit
placer dans fa voiture pour le ramener en ville , & interceda
auprès du Général , jufqu'à ce qu'il fe fût affuré ,
qu'une fois rétabli , le Cuiraffier n'auroit à craindre ni
prifon , ni coups de canne. Lorsqu'il exerçoit fa générofité
, für ce envers les gens de la derniere claffe , le
Duc Léopold ne manquoit jamais aux égards dus à la
pauvreté ; & l'on eûr dit être fecouru par un ami rempli
de politeffe & de fentiment.
£ 3
( 126 )
Dieringshofen , en Garnifon à Francfort fur
l'Oder. Lépold joignit fon Regiment au mois
de Février , & fe concilia bien tôt par fa popularité
, par fon humanité , par fon amour
pour l'Ordre & la Juftice , les cours des Officiers
, des Soldats , de tous les Citoyens. I
trouva au Régiment un grand nombre d'enfans
fans inftruction , & conçut dès ce moment le
projet d'établir une école de garnifon. Il fit
bâtir en confequence une maison , établit deux
inftituteurs à l'entretien defquels il engagea les
Capitaines du Régiment de contribuer. L'ouverture
de cette école où l'on enfeigne à lire ,
à écrire & à comprer , les principes de la reli
gion , la géographie & l'hiftoire , fe fit au mois
de Janvier 1778. Le Prince fit les fraix de l'a
chat des Livres & les diftribua lui même à da
Jeuneffe . Souvent il fe trouva au milieu de
ces enfans pendant le tems de l'inſtruction , &
les encouragea à l'étude & aux bonnes moeurs
par une diftribution de Livres , de Médailles , &c.
Leopold ne borna pas les bienfaits aux enfans
des Soldats illes étendit auffi aux pauvres
enfans des Habitans de la Ville , à un grand
nombre defquels il fit apprendre des métiers.
En 1778 , le Prince , à la tête de fon Régiment,
fe trouva à l'armée , commandée par be
Prince Henri , & revint en 1779 , avec le Régiment
à Francfort. Le Roi de Pruffe , pour le
recompenfer de fes fervices militaires , l'éléva
en 1782 , au grade de Major - Général . On
connoît la catafirophe du 27 Avril 1785. Ce
Prince , qui méritoit de vivre long- tems pour
le bonheur des hommes , périt ce jour dans l'Oder
, victime de fon humanité . La bienfaifance
étoit l'ame de fa vie & c'eft par la bichfaiſance
qu'il périr.
( 127 )
Nous rapporterons dans le Journal pro
chain plufieurs particularités caractériſtiques
de ce jeune Héros , dont la vie privée a été
une fuite de vertus habituelles.
L'expérience d'un Agriculteur eft certai
nement pré'érable à la vaine fcience d'un
Agromane de la Capitale. On fe plaint beaucoup
cette année de la quantité de blé carié ;
la lettre fuivantenous paroît donc très utile à
répandre avant les femailles.
La carie des bleds eft vraisemblablement occafionnée
dans fon principe par une maligne in-
Aluence de l'atmosphere. Contre cette caufe primitive
peut être n'y a -t-il point de remede : mais
on peut remédier aux effets , & en arrêter la contagion.
Lors qu'un grain noir ou carié a été écrasé par
le fléau ou autrement , la pouffiere fétide qu'il
contient fe répand fur les autres grains , s'attache
à leur extrémité veloutée ; & alors une grande
partie des épis provenants de cette femence font
attaqués eux- mêmes de la carie , ainfi que je m'en
fuis affuré avec évidence par des expériences répétées
en différentes années. Apparemment que.
le virus de la pouffiere fétide s'introduit avec les
fucs nourriciers de la terre dans la fubftance des
grains , & en vicie le germe. Telle eft , à mon
avis , une des principales caufes du mal. Voici
préfentement le remede que je propofe d'y apporter
. Il doit paroître fort fimple & fort naturel
; & de plus il eft éprouvé.
Orez foigneulement les épis noirs qui fe trouvent
dans les gerbes dont vous deftinez le grain à
faire votre femaille : ôtez ces épis avant de livrer
les gerbes au batteur ; il eft clair que votre femence
fera préfervée de cette pouffiere noire qui
£ 4
( 128 )
eft fi contagieufe ; & par conféquent votre recolte
ne fera point infectée de noir , ou le fera beaucoup
moins.
Il ne faut pas croire que je propofe ici une
opération prodigieufement longue , & par cette
raifon impraticable. Je connois un Laboureur
chez qui elle fe pratique c'eft fa femme qui
s'en charge & qui épluche un a un tous les mauvais
épis , d'autant de gerbes à peu près que
deux hommes peuvent en battre. Ce Laboureur
eft amplement dédommagé du temps employé à
ce travail. Le bled noir croît dans le champ de
fes voisins qui ne veulent pas prendre la même
peine , & le fien en eft exempt.
Quelques- uns ne fe fervent point du fleau qui
brife la pochette , c'est- à- dire , l'enveloppe de la
pouffiere noire , ils prennent le bled à la main &
le battent fur un tonneau.
Un moyen qui n'eft pas encore à négliger ,
ce font les moulins à vanner , dons depuis environ
quarante ans les Laboureurs un peu ailés font
ufage dans mon canton. Le bied , en tombant de
la tremie fur une grille qui fait l'effet du crible ,
reçoit le vent excité par la rotation des ailes . Ce
vent chaffe as loin & la paille & la pouffiere noire,
au lieu qu'avec le vent ordinaire plus vous lui
donnez le jeu dont il a befoin , plus la pouffiere
noire fe mélange parmi votre bled , & en falit
les grains. Le moulin à vanner a encore l'avantage
d'être plus expéditif, & de mieux nettoyer
le froment de tous les grains maigres , ainfi que
des graines étrangeres
On eft fi rebattu d'annonces de fecrets , procedés
nouveaux , découvertes , dont il ne réfulte
rien d'utile ; que je ne fais fi on daignera faire
quelque attention aux méthode : que j'indique.
Mais je me rends toujours à moi - même le té(
129 )
moignage fatisfaifart que mon motif eft un zele
fincere & délintereflé pour l'avantage de l'agriculture
& le bien public : témoignage que ne font
peut-être pas dans le cas de fe rendre , ceux qui
ces tems derniers fe font annoncés comme poffe .
dant les plus merveilleux fpécifiques pour augmenter
la fécondité de nos terres & qui apparemment
gardent ces fpécifiques pour eux- mêmes ,
puifque nous n'en entendons plus parler.
"
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , votre trèshumble
& très - obeiffant ferviteur
Agriculteur des environs
de Beaumont le Roger,
Ce 29 Août 1785 .
en Normandie.
On lit dans une lettre de Poyo en Espagne
le détail d'un orage , tellement défaftreux ,
qu'on eft tenté de foupçonner quelque exagération
dans le narrateur .
Le Dimanche 6 d'Août , vers les quatre heures
du foir , le Ciel s'obfcurcit , au point que l'on
eût dit . que la nature entiere alloit rentrer dans
le cahos , par le bruit des vents qui luttoient
les uns contre les autres . Ce trifte événement
s'annonça par un tremblement de terre , auquel
fucceda une grêle fi groffe , que deux heures
après , on trouvoit encore des morceanx qui
pefoient une livre & quatre onces , les plus petits
étoient au moins comme des oeufs de poule :
elle tomba avec tant de force & de précipitation
, que tous les Etres animés qui étoient dans
les champs ou fur les chemins en furent écrafes
ou déchirés en lambeaux. On n'étoit pas em
sûreté dans les maifons , dont la plupart furent
enlevées , & les autres englouties dans une efpace
de près de cinquante lieues. Quelques- unes:
( 130 )
des habitations qui étoient le mieux conftruites ,
ont réfifté à la violence de cet ouragan ; mars
elles menacent d'une chûte prochaine ; & toutes
ont perdu les toits qui ont été emportés & difperfés
ça & là : les arbres les plus gros , & dont
la plantation fe perdoit peut être dans l'origine
du temps, ont été arrachés , & font devenus
le jouet des vents & de l'orag . A la
place des champs vaftes , & des prairies riantes ,
qui fai'oient la richeffe de ce pays , on ne
plus qu'un fol aride & fabloneux. Toutes les
efpérances du Cultivateur le plus actif font
détruies pour plufieurs années , par l'éboulement
des bonnes terres . indépendamment de la perte
des beftiaux. Plufieurs Négocians qui faifoient
le commerce des laines du pays , ont effuyé
des dommages immenfes ; les iaines étendues
fur les prairies ayant été ou gâtees ou di per
fles.
PAYS - B A S..
voit
DE BRUXELLES , le 12 Septembre.
Les difpofitions militaires reprifes ici depuis
quelque temps , l'augmentation des
magafins , les préparatifs de divers genres ,
les ordres qu'ont reçu plufieurs régimens de
fe mettre en marche , l'annonce de nouveaux
Corps attendus dans nos provinces ,
y ont répandu l'opinion générale & prématurée
d'événemens férieux . Il est vrai qu'à
l'arrivée d'un courier de Vienne , le 23 du
mois dernier , LL. AA. RR. qui faifoient
une tournée en Flandres , revinrent ici , &
qu'il y eut à la Cour une affemblée des Gé(
131 )
néraux . Elle s'eft renouvellée depuis , mals
on en ignore l'objet précis. On a conduit
de grands amas de fafcines à Santuliet ; on
fait des pontons à Anvers , & le public
cherche à deviner le motif de cette activité .
Les uns voyent dans ces mefures une fuite
inévitable des démarches d'une grande puiffance
d'Allemagne ; d'autres fuppofent le
deffein d'accélérer la reprife & l'iffue de
négociations avec la Hollande ; enfin de
troifiemes croient cette République , enhardie
par la ligue refpectable qui vient de fe
former dans l'Empire , moins inclinée à des
facrifices , auxquels d'ailleurs la généralité
des Provinces Unies n'a point encore donné
fon confentement.
Cette derniere conjecture feroit moins
plaufible , s'il étoit vrai , comme on le dit ,
que les Etats Généraux ont envoié de nouvelles
inftructions à leurs Ambaffadeurs à
Paris , & fur-tout fi ces inftructions font de
nature à avancer une conclufion qui paroît
fe reculer de jour en jour.
Quoi qu'il en foit , l'avis des mouvemens
qui fe font dans les Pays - Bas , a femé en
Hollande des inquiétudes d'autant plus vives
, que l'état d'anarchie & de déchirement
où fe trouve la République , rend
fa fituation infiniment dangereufe . Un corier
allant de Paris à la Haye , a été arrêté
ici avec des marchandifes de contrebande,
f6 '
( 132 )
mais il n'eft nullement vrai qu'on l'ait dépouillé
de fon paquet , comme on le rapportoit
au premier inſtant.
Le Baron de Thulemeyer , Envoié extraordinaire
du Roi de Pruffe à la Haye , a
en effet communiqué aux Etats- Généraux
une déclaration ministérielle de fa Cour ,
dans laquelle S. M. P. notifie à la République
la formation & la conclufion de la ligue
Germanique , fignée entre le Roi de Pruffe
& un grand nombre de Princes Souverains
d'Allemagne.
Pour s'affurer que ni les Etats Généraux
ni aucune autre puiffance ne font invités , à
accéder à cette ligue , il fuffit de lire cette.
déclaration férieufe , dont voici la teneur :
Le Rei a cru pouvoir s'attendre que la Cour
de Vienne ne penferoit plus jamais ni à un échange
ni à aucune autre acquifition de la Baviere , après
qu'on lui en eut démontré l'inadmiffibilité dans
les conférences de Braunau , tenues au mois de
feptembre 1778 ; après qu'elle eut renoncé par
le traité de paix de Tefchen à toute prétention
fur la Baviere , & qu'elle fe fut chargée ellemême
, avec les autres Puiffances contractantes
& médiatrices de cette paix , de la garantie des
pactes de la Maifon Palatine , qui défendent à
cette Maison toute aliénatiou , & nommément
tout échange de fes Etats. S. M. ayant cependant
appris , au mois de Janvier de l'année courante
par la communication du Duc des Deux-Ponts ,
que , malgré des confidérations fi fortes , la Cour
( 133 )
ככ
de Vienne avoit fait propofer à ce Prince l'é
change de toute la Baviere , airfi que du Haut-
Palatinat & des Duchés de Neubourg & de Stulzbach
, contre une partie des Pays - Bas - Autrichiens
, elle s'empreЛla d'en ouvrir les follicitudes
à Sa Majefté l'Impératice de toutes les
Ruffies , comme garante de la paix de Tefchen.
La réponse que S. M.-I. fit donner au Roi par
fon Ministre , le Prince d'Ogorouki , « qu'après
» le refus du Duc des Deux Ponts , il n'étoit
plus queftion de cet échange » , auroit pu raf
furer S. M., fi . Elle avoit pu avoir la méme
certitude des intentions de la Cour de Vienne ;
mais cette Cour a fait voir trop clairement ,
tant par les démarches faites dans le cours de
l'année préfente , que par fon fyftême fuivi de
tout tems , qu'elle ne peut pas gagner fur elle
de renoncer entierement au projet d'acquérir tôt
ou tard la Baviere. Après avoir diffimulé dans
fes premieres déclarations circulaires l'existence
de ce projet , elle affure á la vérité dans les dernieres
, à l'imitation des déclarations de la Cour
de Ruffie , « qu'elle n'avoit pas fongé & ne fongeroit
jamais à un troc viclent ou forcé de la
Baviere ; mais cette diftinction entre un troc
forcé ou volontaire , indique affez que la Cour
de Vienne conferve encore toujours l'idée de la
poffibilité d'un troc avec la Baviere . Cette conjecture
, déjà très - forte en elle - même , ne fe confirme
que trop par l'affertion de la Cour de
Vienne « que la Maiſon Palatine avoit , par le
traité de Baden , la pleine liberté d'échanger
« les Etats ». Il eft vrai que l'article XVIII de
la paix de Baden porte que fi la Maifon de
» Baviere trouve convenable de faire quelques
échanges de fes Etats contre d'autres , Sa Maj .
Très -Chrétienne a promis de ne pas s'y oppo
5
( 134 )
" fer ". Mais il réfulte clairement du difpofitif
même de cet article , que les contractans n'ont
cru promettre à la Maifon de Baviere qu'un
échange partiel de quelques pays ou districts ,
qui pourroit ê re convenable à fes intérêts : mais
on n'a sûrement pas fongé ni pu fonger alors à
l'échange total d'un grand Electorat & Fief de
l'Empire qui , fe trouvant fous la difpofition de
la Bulle- d'Or , n'étoit aucunement fufceptible.
d'une altération de cette nature , laquelle auroit
affecté de trop près & renversé la conftitu
tien effentielle du College Electoral , & même
l'intégrité de tout le fyftême confédératif de
1'Empire.
En admettant même que la paix de Baden ait
permis à la Maifon de Baviere de faire un échange
partiel & convenable à fes intérêts , de quelque
partie de les poffeffions , cette faculté a été abrogée
par l'article VIII de la paix de Tefchen , &
par l'acte féparé conclu en même tems entre
l'Electeur Palatin & le Duc des Deux Ponts ,
puifqu'on y a renouvellé , confirmé & garanti les
pactes de la Maifon Palatine des années 1766,5
1771 & 1774 , dans lefquels tous les Etats de
la Maifon Bavaro Palatine font chargés d'un
fidéicommis perpétuel & ineliénable , & on a
rappellé l'ancienne fanaticn pragmatique de cetre
Maiſon , conclue à Pavie l'an 139 , par laquel'e
toure cette illuftre Maifon s'est engagée de ne
jamais faire aucun échange ni autre aliénation de
la moindre partie de les Etats . Or , comme le
traité de Tefchen , avec tous les actes léparés
fe trouve fous la garantie du Roi & de l'Electeur
de Saxe , comme parties principalement contractantes
de cette paix , ainfi que fous celle
des deux Puillances médiatrices , les Cours de
Ruffie & de France , qui en ont pris la gr
་
( 135 )
rantie , il en réfalte qu'aucun échange quelconque
de la Baviere ne fauroit plus avoir lieu fans
le confentement & la concurrence de toutes les
Puiances qu'on vient de nommer , & fur- tout
fans I intervention du Roi & de tous les co - Etats
de l'Empire , qui font effentiellement intérelés
à ce que le grand & important Duché de
Baviera rete au pouvoir de la Maifon Palatine
, pui qu'il faute aux yeux qu'indépendamment
de la difproportion géographique & politique
entre les Pays- Bas - Autrichiens & toute
la Baviere , en transférant ce grand & beau
pays à la Maifon d'Autriche , & en arrondiflant
ainfi la Monarchie Autrichienne déjà trep prépondérante
, tout l'équilibre du pouvoir en Alfemagne
feroit perdu , & la sûreté ainfi que la
liberté de tous les Etats de 1 Empire ne dépendroit
plus que de la difcrétion de la Maifen
d'Autriche. Il femble que cette grande & puil
fante Maifon devroit fe contenter de fa vafte
Monarchie & ne plus fonger à ure acquifition
auffi a'larniarte , non feulement pour l'Allema
gne , mais auffi pour toute l'Europe.
devroit fe rappeller auffi , qu'elle a promis dans
le traité de barriere de 1715 avx Puffinces
maritimes , qu'elle n'aliéneroit jamais aucune
partie des Pays- Bas à aucun Prince hors de fa
propre Maifon , ftipulation qui ne peut pas être
levée fans le confentement des parties contractanies.
Elle
Le Roi ne pouvant donc que le perfuader ,
par rout ce qu'on vient d'expofer , que la Cour
de Vienne ne renoncera pas fitôt , & peut-être
jamais , au projet d'acquérir la Baviere tôt ou
tard , d'une maniere ou d'autre , & que felon les
principes qu'elle continue d'annoncer dans fes
dernieres déclarations, circulaires , elle s'en ré(
136 )
ferve toujours la poffibilité & la faculté , S. M.
a cru ne pouvoir pas moins faire pour la propre
sûreté , & pour celle de tout l'Empire d'Allemagne
, que de propoſer à fes co- Etats de faire
une affociation conform à toutes les conftitutions
fondamentales de l'Empire , nommément
à la paix de Weftphalie , & aux capitulations des
Empereurs , & fondée fur l'exemple de tous
les ficles , tendance uniquement à conferver la
Contiration préfente & légale de tout l'Empire ,
& chacun de fes membres , dans la jouillance
libre & tranquille de fes droits , états & poffelfions
, & à s'opposer à toute entreprite arbitraire ,
illégale & contraire au fylême de l'Empire,
S. M. ayant rencontré les mêmes fentimens auprès
des Séréniffimes Electeurs de Saxe & de Brunfwick
Lunebourg , Elle vient de conclure & de
figner avec eux un traité d'union , qui n'eſt offenfif
contre perfonne , qui ne déroge en aucune
miniere à la dignité , aux droits & aux préro.
gatives de S. M. T'Empereur des Romains, qui n'a
abfolumen: pour but que le maintien du fyftême,
conftitutionnel de l'Empire & des objets qu'on
vient d'énoncer , & qui ne peut par conféquent
ni inquiéter ni offenfer la Cour de Vienne , f
eile a les mêmes vues & intentions pour la confervation
dudit fyftême , comme on a lieu de
s'y attendre , & comme on s'attend auffi de la
grandeur d'ame & de la loyauté du Chef de
l'Empire .
Perfonne ne pourra douter , que le Roi , comme
Electeur & Prince de l'Empire , comme Contractant
& Garant des Traités de Weftphalie & de
Telchen , a un droit inconteftable de conclure
avec fes Co - Etats de l'Empire un pareil
Traité conflitutionnel & non offenfif. Ayant fait
la Guerre pous empêcher l'échange & tout dé(
137 )
membrement ultérieur de la Baviere , laquelle
Guerre a été finie par la Paix de Tefchen , Sa
Maj . a acquis un droit & un intérêt particulier
& permanent de s'oppofer à tout échange préfent
& futur de la Baviere , & , en le faifant
par des
mefures conformes au Droit des Gens & à ceux
de l'Empire Germanique , Elle ne fait que remplir
fes obligations & fes droits , mais rien qui
puiffe provoquer le mécontentement ou les reproches
de la Cour de Vienne , & lui attribuer des
vues & des démarches offenfiyes contre elle. Le
Roi n'a donc pu apprendre qu'avec quelque fenfibilité
& furprife , que la Cour de Vienne le récrie
contre cette Union dans fes Déclarations , publi
quement adreffées à toutes les Cours de l'Europe
& de l'Empire , & qu'elle tâche de même d'ydonner
des couleurs odieufes. Sa Majesté croit n'avoir
donné aucun lieu à un procédé pareil & avoir plu
tot mérité qu'on rende plus de juftice à la conduite
ouverte , patriotique & defintéreffée qu'Elle
a tenue avant & après la paix de Tefchen , à
l'égard de tout ce qui regarde la Baviere & la
Ma fon Palatine . Elle n'imitera pas le ton adopté
dans les Déclarations fufdites : Elle Te gardera
bien de recriminer : Elle fe contente de provo❤
quer au témoignage des Electeurs & Princes de
I'Empire , qui attefteront , que , fans aucune fug
gefton ni accufation , on s'eft borné à leur tracer
Finadmiffibilité & le danger de tout échange de
1a Baviere , & à leur propofer la conclufion d'un
Traité conflitutionel , tel qu'on peut le montrer
à tout le monde.
Pour ne laiffer aucun doute fur la pureté de fes
intentions & fur la juftice de fes démarches , qu'on
fait avoir été repréfentées par- tout dans un jour
défavorable , le Roi s'empreffe de faire part de
la conclufion de ce Traité d'affociation , & des
( 138 )
matifs preffans qui y ont déterminé les Parties
contractantes, à l'illuftre République des Provin
ces- Unies , comme à une Puiffance , qui a tou→
jours pris un intérêt vif & particulier au bien - être
& à la confervation de l'Empire Germanique II
efpere , que L. H. P. reconnoîtront Elles - mêmes
l'innocence & la légalité de cette union , qu'Elles
ne lui refuferont pas leur fuffrage , qu'Elles
en écarteront toute interprétation finiftre , &
qu'Elles voudront plutôt contribuer Elles- mê
mes , par la fageffe de leurs confeils & de leurs
mefures , pour qu'il ne foit plus jamais queftion
d'un échange quelconque de la Baviere , & pour
que l'équilibre & le fyfteme de l'Empire Germanique
, qui influent auffi effentiellement fur le
bonheur & la tranquillité du reste de l'Europe ,
foient confervés en leur entier , fans être altérés
en aucune maniere .
BERLIN le 23 Août 1785.
Selon quelques Gazettes , les Etats de
Hollande & de Welt Frife ont propofé
d'élever le Comte de. Maillebois au grade
de Grand - Maître de l'Artillerie ; dignité mi
litaire , nouvelle dans la République.
Il paroît qu'il aura été moins difficile d'en
troubler la tranquillité & d'en altérer la conf
titution , qu'il ne le fera de les raffermir.
Lorfqu'il fut queftion d'entamer les prérogatives
du Stathouder , on mit en oppofition
à cette dignité celle des Etats de chaque
Province , feuls légitimes Souverains , & on
avoit raifon d'y fubordonner le Stathoudérat.
Aujourd'hui , par un tour de logique
nouveau , on dépouille ces mêmes Etats de
leur fouveraineté , pour la donner au Peuple :
( 139 )
c'eft lui , qui par le droit primitif & antérieur
aux loix fe trouve au deffus des loix ; ainfi ,
l'on peut regarder la République comme
étant maintenant dans l'état de nature .
En qualité de Capitaine - Général de
l'Union , le Stathouder , jufqu'ici , avoit
toujours joui du droit de Patentes ; c'eſt àdire
, de difpofer des garnifons de divers
Régimens , faut à ne les employer dans l'in
térieur , que du confentement des Provinces
même. Aujourd'hui , chaque Ville s'attribue
cette prérogative éminente des Etats. La
Régence de Campen , dans la province
d'Over Yffel , vient de refufer de recevoir
garnifon ; celle de Zwool l'a imité , ainfi que
Deventer; les villes de la Province de Hol
lande , qui ont préfenté des requêtes contre
l'envoi des troupes à Amersfoort , ont auffi
mis en principe qu'aucune d'elles ne devoit
recevoir garnifon que de fon aveu , & que
fi les Etats même vouloient ordonner une
marche de foldats , jamais ils ne pourroient
être employés contre la Bourgeoifte ou les
habitans .
L'on affure que le Duc Louis de Brunfwick
a fait dreffer en Allemand une Défenſe
de fa conduite publique pendant la durée
de fon féjour en Hollande , & que cet Ecrit
va aufli paroître dans une Traduction Françoife
.
( 140 )
Paragraphes extraits des papiers Anglois & autres.
Une lettre de Conftantinople confirme une
nouvelle importante , dont une lettre de Livourne
nous avoit déjà fait part , mais que nous avons
cru trop hafardée pour vouloir en faire part d'abord
à nos lecteurs . Cette nouvelle eſt , que la
Porte vient de mettre un embargo fur tous les
bâtimens Ruffes qui mouillent dans le port de
Conftantinople , & qu'en même temps elle a envoyé
un Ambaffadeur à l'Impératrice de Ruffie
pour lui demander la reftitution de la Crimée , &
lui déclarer la guerre en cas de refus .
..
On débite que S. M. l'Empereur a fixé au 15
Septembre prochain , pout tout terme ultérieur ,
la réponte qu'il exige que les Etats - Généraux
lui faffent fur trois points , réglés dans les préli
minaires. Le premier eft déjà accompli , puifque
les députés à Vienne le font acquités de leur commiffion
, Le fecond confifte à favoir à quoi L. H.
P. fixent la compenfation qu'ils veulent donner.
pour garder la ville de Maelricht. Le troifieme ,
jufqu'où s'étendra la libre navigation de l'Efcaut,
en faveur des Impériaux. Les autres points d'ac
commodement s'arrangeront à Paris , & la démarcation
des limites fur les frontieres des Pays-
Bas Autrichiens & des poffeffions Hollandoifes ,
fera faite par des Commiffaires nommés de part &
d'autre. On ne fait pas difficulté d'ajouter que
l'Empereur a déclaré que fi les Etats- Généraux
n'ont pas pleinement fatisfait à ſes defirs auterme
fixé , S. M. fera paller de nouvelles troupes dans
le. Pays- Bas. Si la fomination de l'Empereur eft
réelle , fi elle cft férieule , on peut hardiment
affurer qu'il y a plus d'apparence de guerre que de
paix. Aufli paroît - on en être perfuadé à Bruxelles
( 141 )
& dans tous les Pays - Bas héréditaires . A en croire
les nouvelles qui nous viennent de ce pays- là , la
guerre eft affurée : l'Empereur fait faire des préparatifs
, des provifions , & donne des ordres qui
ne laiffent pas le plus petit doute fur fes deffeins
hoftiles contre nous. ( Gaz. d'Amfterdam n. 70. )
Le fieur T. Sculpteur fenfionné du Roi de P.
trouvant qu'il n'étoit pas affez employé , demanda
fon congé au Roi , qui lui répondit :
« S'il ne
s'agit que de vous occuper , je vous commande
>> mon maufolée. » L'Artifte enchanté , lui promit
que dans dix ans il feroit achevé : « Je ne
fuis pas preffé , repliqua Frédéric , je vous en
donne quinze. »
"
r
Une perfonne dans la confidence du Roi de
Pruffe , lui demandoit quel étoit fon principal
but en formant une confédération entre les Princes
d'Allemagne : Je veux laiffer cette Ligue ,
répondit le Monarque , pour exifter après ma mort ,
comme le boulevard de cette liberté , que j'ai travaillé
à étendre & à protéger durant ma vie entiere . [ Gé
néral Advertiſer ] .
сс
1
« L'Enigme de la froideur qu'éprouvent les
» Députés Hollandois à notre Cour [ de Vienne, ]
» eft parfaitement expliquée . C'eft toujours l'in-
» térêt pécuniaire , qui fait la pierre d'achop-.
" pement à l'accommodément entre leur République
& l'Empereur . MM. de Waffenaer
» & van Lynden , déclarerent dans leur premiere
Audience , que leuis Maîtres payeroient
la fomme convenue pour l'indemnité .
» de Maëftricht ; mais qu'ils tiendroient à compte
» de cette indemnité , les fommes dues à la
République par la Maifon d'Autriche , principalement
celles que Charles VI avoit fait
» négocier en Hollande , fous l'hypothéque expreffe
de la Silefie, Notre Monarque qui
22
*
( 142 )
ןכ
ne croit pas que le tems de lui demander
des compenfations foit encore venu , & qui
» veut de l'argent réalifé , fut indigné de cet e
propofition à laquelle Sa Majefte no s'attendoit
pas ; il la rejeita comme venant à con-
» tretems , & comme ne pouvant pas le regarder
, puifqu'il n'a jamais joui de la Silfie ,
» ce qui est très- vrai par rapport à la Portion
3)
de cette belle Province dont le Roi de Pruffe
» eft en poſſeſſion . MM. les Députés Helandois
ont vivement intéreffé M l'Ambaffadeur
» de France dans cette négociation délicate ;
mais il paroît que ce Minifire n'a pu rien
» obtenir du Monarque. Les Députés ont demandé
unc feconde Audience de S. M. l'Empereur ,
qui la leur a refulée. Le Monarque leur a
» fait répondre froidement , par M. le Chancelier
d'Etat , qu'une fois pour toutes , S. M.
avoit remis fes intérets entre les mains du Roi
de France , & qu'Elle n'entendoit traiter à l'avenir
, que par la Médiation de cette Cour. De
» plus , Sa Majeké fixi le terme de trente jours ,
» pour que dans cet intervalle , MM. les Dé-
» putés euffent le tems de recevoir de leurs Maî
tres , des inftructions
illimitées , pour faire
5 ou pour promettre le paiement des fommes
» accordées pour l'indemnité
de Maëftricht. Cette
» réponſe a déconcerté
les Négociateurs
de la
République
, & ils font ici d'une maniere affez
défagréable
. Leur recours eft toujours à M. le
Marquis de Noailles , ils ont dépéché deux
" Couriers , l'un en Hollande , & l'autre à Paris
, pour y porter des affligeantes nouvelles ;
» de même que celle de voir prendre fous leurs
yeux , des moyens efficaces pour contraindre
la République à conclure au plutôt avec l'Em
pereur , aux conditions prefcrites : les ordres
( (1430 )
58
font expédiés pour renforcer les Troupes Au-
» trichiennes dans les Pays- Bas ».
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX (1 ).
PARLEMENT DE PARIS.
Grand Chambre.
Caufe entre les Aiminifirateurs du Mont de-Piété
& les Propriétaires des mifens voifines de cet établiffement.
Mont - de- Piété , comme édifice
public , excepté de la loi générale qui fixe la hauteur
des bâtimens .
C'est ce qui a été jugé par un Arrêt du 21
Mars 1785 . -L'élévation exceffive des bâtimers
dans la capitale , nuiroit à la falubrité de
l'air , en l'interceptant ; elle arrêteroit l'activité
des fecours dans les cas d'incendie , &c.... Ce fut
pour remédier à des inconvéniens multipliés ,
que S. M. rendit une Déclaration le 10 Avril
1784. L'article 5 de cette Loi fixe la hauteur des
maifons & bâtimens de la ville & fauxbourgs de
Paris , autres que les édifices publics , dans les
rues de 30 pieds de largeur & au - deſſus , à 60
pieds d'élévation ; dans les rues depuis 24 juſques
& compris 29 , à 48 pieds ; & dans les autres rues,
à 30 pieds feulement d'élévation : le tout , y
compris les manfardes , attiques , toits & autres
conftructions quelconques au- deffus de l'entablement
: & l'article ordonne la réduction des mais
fons & édifices excédans ces hauteurs. Des
Lettres-patentes du 25 Août 1784 , interprétatives
de la précédente Déclaration , y ont apporté
quelques changemens ; au lieu d'une hauteur
( 144 )
13
unique , elles en fixent deux , une pour les fa
çades , qui eft réglée à 54 pieds dans les rues de
30 pieds de largeur , & a 45 dans celles de 24 :
la feconde hauteur donnée regarde les combles ;
l'élévation en eft réglée à 10 ou 15 pieds , felen
le corps de-logis fimple ou double en profondeur. 19
L'établillement du Mont- de Piété a deux
corps de bâtimens , le principal , fur la rue des
Blancs-Manteaux , & l'autre fur la rue de Paradia
; ces deux rues n'ont de largeur que 24 pieds :
celle des Blancs Manteaux a même quelque chofe
de moins. Les Propriétaires voifins de ces
deux bâtimens , voyant qu'on fe propofoit de
leur donner une hauteur beaucoup plus confiderable
que la loi ne le permet , & qui pourroit
aller à 68 pieds , non compris le comble , qui
pourroit être encore de 15 à zo pieds , fe fent
oppofés à cet exhauffement , & ont requis l'exécution
de la Déclaration . Les Adminiftra-.
teurs du Mont - de- Piété ont foutenu que le Montde
- Piété étoit dans le cas de l'exception portée
par la Loi pour les édifices publics , & par cette
raifon , difpenfés de fuivre ftrictement la hauteur
donnée . Les Propriétaires ont défendu à cette ex- .
ception : enfin , Arrêt eft intervenu en faveur des
Adminiftrateurs du Mont- de Piété.
ERRATA du précédent Numéro.
M. Julien , Sculpteur , dont il eft queftion
, pag. 80 du No. précédent , eft âgé de
fo ans , & non de 20 , comme nous l'avons
dit , d'après une note fauffe qui nous a été
envolée fur cet Artifte.
3
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 10 Septembre
Leur des mines & forges à Reichenſtein en
E Bourguemeftre Scheifer & le Contrô-
Siléfie , font parvenus , par des expériences
réitérées , à trouver le fecret des mineurs de
Saxe , pour la fabrication de l'arfenic rouge
, dont fe fervent les teinturiers & les fabricans
de porcelaine . Le Roi de Pruffe
inftruit de cette découverte , en a fait récompenfer
les auteurs , & a ordonné en
même temps de fabriquer en gros cette
marchandife. Comme les effais qu'on en a
fait , ont produit de l'arfenic ronge aufli
parfait que celui de Saxe , on efpere d'en
tirer un grand avantage , fur tout dans les
Etats de S. M. P.
Parmi les inventions utiles , les cartons mêlés
d'un alliage pierreux , qu'un particulier de Carlfcrone
compole , méritent d'être cités. C's care
N°. 39 , 24 Septembre 1785.
( 146 )
tons ont la propriété particuliere qu'ils ne peu
vent être diffouts ni dans l'eau bouillante ni
dans la potaffe , le vitriol de cuivre & de fer
décomposé , &c.; que plus on les laiffe dans
l'eau , plus ils acquierent de folidité ; qu'expofés
à l'air , leur qualité devient plus pierreufe ; que
la braife ne les crevaffe pas , & que fi le papier
n'eft pas lavé , ils font inflammables , réfiftent
long - tems au feu , & fe réduisent à la longue
en charbons ; mais s'il eft lavé avec de l'huile
de lin , l'huile brûle , & la compofition devient
rouge. Toutes ces propriétés ont été conftatées
à Carlferone d'une maniere authentique. On y
a employé ces cartons pour couvrir une maiſon
de plaifance ; comme ils font légers , le faitage
peut être fait en conféquence. La fabrication de
ces cartons ne revient pas beaucoup plus cher
que celle des cartons ordinaires. On peut encore
les employer pour couvrir les murs des maifons
-pour ornemens , pour cartouches , &c.
*
En tout pays , l'article des impofitions eft
un des plus intéreflans à connoître , foit
dans leur nature , foit dans leur perception.
Il eft bon de comparer ce qui fe pratique à
cet égard dans les différens Etats ; & fous
ce point de vue , on ne lira pas avec indifférence
les détails fuivans fur la Capitation
en Ruffe.
Cete taxe n'eft pas univerfelle dans l'Empire .
Les femmes en général n'en paient pas ; même
d'autres claffes de fujets en font exempts ; favoit
le Nobieffe , les Adnadarzi , ou poffeffeurs &
cultivateurs de terres libres ; les perfonnes qualifiées
ayant rang de nobleffe & leurs enfans ,
rant qu'ils n'embrafient pas un état fujet à la
capitation ; l'Etat militaire & les enfans des Mi
( 147 )
litaires , tous les employés civils & leurs enfans
pour le tems qu'ils le trouvent fous l'autorité
paternelle , le Clergé , & tous les Employés des
Eglifes & leurs enfans , tant qu'ils ne poffedent
pas un état qui paie cette impofition ; les Savans
& leurs enfans avec la même claufe que,
la précédente ; les Bourgeois de Pétersbourg & .
de Narva , pour leurs perfonnes feulement ; &
les étrangers , tant qu'ils ne font pas de commerce,
& qu'ils n'exercent pas de métiers pour
leur compte , ou qu'ils ne font pas domiciliés .
Il faut en excepter cependant les Fabricans qui ,
pour leur perfonne feulement , font exempts de
la capitation . Les perfonnes affujetties à cette
taxe font rangées en quatre claffes ; favoir 19.
les Négocians & Marchands, Chacun cft tenu
de déclarer d'après fa confcience le montant
de fa fortune , & d'en payer en conféquence un
pour cent à la Couronne; leurs enfans font exempts
de cette impofition pendant qu'ils demeurent
dans la maiton paternelle , & qu'ils ne trafiquent
pas pour leur compte. Pour être infcrit fur
le registre des Marchands , il faut prouver au
moins une fortune de 500 roubles . 2. Les
Bourgeois dans les villes , qui excrcent des métiers
ou quelqu'autre induftrie ; ils paient pour
chaque mâle de la maifon 1 rouble & 20 copeik.
La même taxe eft acquittée par les gens
qui demeurent à la campagne dans une ferme
hôtellerie , &c. & qui exercent quelqu'induſtrie .
-
3. Les gens libres ( état mitoyen , entre
les bourgeois & les payfans héréditaires ) ; ils
font impofés pour chaque mâle à raifon de 70
copriks. Cette claffe d'hommes eft très
nombreuse dans plufieurs provinces de la Ruffie .
On y comprend tous les payfans de l'Ukraine ,
des payfans libres dans la Finlande , les payſans
g 2
( 148 )
fuédois qui depuis long- tems font établis dans
plufieurs provinces ruffes , & ceux qui ont acheté
leur liberté , ou qui ont obtenu leur affranchiffement
par des (ervices militaires ou autrement.
Il eft permis à cette claffe de gens de fe
faire infcrire au corps des bourgeois ou à celui
des négocians , s'ils poffedent la fortune requiſe
pour ces états , & il eft défendu très - rigoureu
fement de les priver de la liberté & de les
zéduire à l'esclavage. 4°. les payfans laboureurs
& journaliers ; la taxe de leur capi
tation et la même que pour la claffe précédente.
La plupart de ces payfans font des ferfs.
Chacun des contribuables de ces claffes
paie encore , en fus du principal de la capitation ,
deux copeiks par rouble . Cette taxe eft
remife par chaque village ou communauté aux
Receveurs des Cercles qui , fur ,des affignations ,
en font des paiemens & en rendent compte à la
Chambre des Finances ; mais dans les provinces
de Livonie & d'Eftonie , ce font les Gentilshommes
qui en font le recouvrement chacun dans
fon diftrict , & ils en répondent. Les rôles
de capitation ne font renouvellés que tous les
15 ou 20 ans , & ce renouvellement eft appelé
revifion. Lorfque l'on veut faire cette opération
la Nobleffe , les Magiftrats des villes , les prépofés
des bourgs & villages font tenus de faire
le dénombrement des perfonnes fujettes à la capitation
, & d'en envoyer des états à la Chambre
des Finances , qui répartit enfuite les fommes
que chaque ville, communauté , village , & c .
aura à payer annuellement jufqu'à la rédaction
d'un nouveau rôle. Ces fommes déterminées font
payées à la Couronne fans rémiffion , & les
villes , bourgs & villages , &c. répondent chacun
pour le total de fon impofition , Le paiement
( 149 )
Infe
fait dans la règle en deux termes ; quelque
fois on accorde de plus longs délais . Cette maniere
d'affeoir la capitation , & fur- tout le long
intervalle d'une révision à l'autre ont de grands
inconvéniens , puifque le nombre des contribuables
dans chaque ville , village , & c . varie
tous les ans ; & que , malgré cette variation
la ville , le village , & c. , eft tenu de fournir
invariablement la même fomme juſqu'à la nouvelle
révifion. Il paroît auffi que le Gouverne
ment les a fentis ; car il a permis à chaque
ville , village , &c. de repartir annuellement la
fomme fixée de capitation , dans la proportion
& felon les moyens des contribuables qui s'y
trouvent , en employant les mefures les plus
convenables au bien - être de chaque individu &
à la fageffe d'une bonne adminiftration .
dépendamment de la capitation , les fujets ruffes
fupportent encore d'autres charges dont voici
les plus connues : favoir , 1º. droits d'entrée &
de fortie pour les marchandiſes ; 2 °. recrues ; les
bourgeois & les payfans font obligés d'en fournir
chaque fois qu'ils en font requis , les corps
des Marchands en paient la taxe , qui eft de
500 roubles ; les provinces d'Eftonic & de Livonie
acquittent auffi une certaine fomme pour
cet objet. 3. Logement de gens de guerre ;
les bourgeois & payfans font tenus de donner
aux foldats une chambre , & de leur fournir du
bois & de la chandelle . Souvent le payfan , pour
ne pas être véxé des foldats qu'il loge , les nourrit
auffi . 4°. Droit de pofchlin , ou taxe à payer
pour les contrats , à la vente d'un immeuble ;
cette taxe eft de fix pour cent payable par l'acheteur.
5 °. Droit de timbre pour le papier 6 .
obrok ou corvée des payfans ; fouvent les corvées
font converties en une taxe en argent ; les payg
3
( 150 )
3
fans de la Couronne paient annuellement depuis
1783 , pour chaque homme jeune ou vieux , 3
roubles , & en fus deux copeiks par rouble . A
l'éxception cependant des pay fans dans les Gouvernemens
de la petite Ruffie qui , indépendamment
de la capitation , ne paient par an pour
chaque mâle qu'un rouble ; les payſans appartenans
à la Nobleffe font taxés arbitrairement ; on
les fait payer pour cet objet depuis 3 jufqu'á s
roubles par an , & même plus felon les circonftances.
70. approvifionnement en denrées & en
fourages dans quelques provinces fur la Baltique ,
entretien des grands chemins , &c. &c. Le peu
de numéraire dans la Ruffie rend les diverfes
impofitions pécuniaires très - onéreufes ; auffi les
Payfans ruffes , pour fe procurer le montant des
taxes à payer , font dans l'ufage d'envoyer leurs
fi's dans les endroits & provinces où ils trouvent
du travail que l'on paie argent comptant ; & de
cette maniere pénible , ils acquittent les taxes.
Cependant actuellement l'adminiſtration a pris
des mesures qui procurent une plus grande circulation
dans les diverfes provinces . On a établi
par exemple beaucoup de nouveaux Tribunaux ,
où les Juges & les autres employés font payés
de la Couronne ; on creufe des canaux pour faciliter
le tranſport des marchandifes ; on envoie
des régimens dans les provinces qui ont beaucoup
de denrées & peu de débouchés ; on encourage
l'agriculture dans les endroits où elle
elle eft négligée ; & l'on multiplie les établiffemens
des manufactures .
La Société Royale de Copenhague propole
pour cette année les fujets fuivans :
Quæritur, unde prodierint faxones tormentorum
artifices, quorumfaxo libro 13 , meminit , & quænam
tunt temporis , quibufque Germaniæ locis celebriores
fuerint ejufmodi officina ?
Genefin el diriçitatis aeriæ experimentis idoneis
demonftrare.
Dao tormenti bellici ejufque globi diametro , &
affumpta pulveris pini quantitate , globo ejaculando ,
proportionali ex principiis mechanicis & pyrothechni
cis , omnes tormenti bellici ejufque fucri dimenfiones
diverfis ejufdem ufibus terrâ marive convenienter determinare
, inventi tormenti effectum in jactu
horizontali arcuato juxtà principia ab Autore fiabilita
definire , & experientia confirmare
Tous les Savans , excepté les Membres de
la Société ici préfens , font invités à concourie
pour le prix , qui confifte en une Médaille d'or ,
de la valeur de cént écus argent de Danemarck
& qui fera adjugé à celui qui aura le mieux traité
chaque fujet. Les concurrens voudront bien
écrire leurs Mémoires en Latin , Français , Danois
ou Allemand , & les adreffer , avant la fin
du mois de Septembre 1786 , à Son. Excellence
Mgr. de Luxdorph , Confeiller privé du Roi ,
Chevalier de Danebrog , Président de la Société
ils feront priés de ne fe point faire connoître,
mait de mettre une deviſe à la tête du Mémoire ,
qui contiendra leur nom & le lieu de leur réfidence.
Depuis quelque temps on parloit d'une
action entre les Tartares du Cuban & les
Ruffes , dans laquelle ces derniers avoient
été maltraités. Il paroît fe confirmer qu'en
effet le régiment d'Aftracan infanterie a été
haché , après avoir perdu fon Colonel . Le
combat au refte n'auroit pas été ſi défavantageux
aux Ruffes , fi , comme on le rapporte
, le Kan , c'eſt-à -dire , le Chef du parti
8 4
( 152 )
}
Tartare qui s'eft trouvé à cette journée , a
été fait prifonnier avec fes fils & fon neveu .
On les dit même déja arrivés à Pétersbourg ;
mais il faut attendre des nouvelles moins
vagues , avant d'ajouter foi aux détails de
cet événement ; fi toutefois on connoît jamais
la vérité .
DE VIENNE , le 10 Septembre.
Quoique le bruit d'une augmentation
prochaine dans l'armée des Pays - Bas fe foutienne
depuis long - temps ; quoiqu'on parle
d'un envoi de 25000 hommes; quoiqu'enfin
on nomme des Régimens déja en mar--
che , le Comte de Waffenaër , l'un des Députés
des Etats Généraux , a loué ici l'hôtel
de Collorédo, & n'attend , dit on, que les
pleins pouvoirs de fes Souverains , pour reprendre
auprès de notre Cour fon ancien
caractere d'Ambaffadeur extraordinaire .
Les raisonneurs qu'embarraffe cette circonftance
, fe tournent d'un autre côté , &
déclarent la guerre tantôt au Roi de Pruffe ,
tantôt à la Porte. Ils donnent un contr'ordre
fubit à ces mêmes Régimens , que d'autres
envoient vers les Pays- Bas , & les font
entrer en Bohême , d'où , felon eux , FГoоnл
s'eft bien gardé de tirer un feul foldat. Les.
chofes ainfi difpofées , & l'Empereur une
fois à Prague , rien de fi aifé que de le mettre
à la tête d'une armée.
Les longueurs de l'affaire de la démarca(
353)
tion des limites avec la Porte , occafionnent
à leur tour d'autres conjectures . Une brigade
du Corps d'Artillerie cantonné en
cette Capitale, ayant reçu ordre de fe rendre
à Karlsbourg en Tranfylvanie , on a induit
de cette difpofition militaire une rupture
prochaine avec les Turcs ; car fans
cela , on n'eût pas fongé à augmenter la
garnifon d'une fortereffe fur les frontieres.
Ces raifonnemens frivoles fondés fur des
faits incertains , font pour l'inftant , le feul
aliment de la politique en cette Capitale.
On affure qu'il n'y aura cette année , de
camps d'aucune efpece. Cependant tous les
Officiers & foldats en femefire ont reçu l'ordre
de rejoindre leurs Corps refpectifs dans
dix jours. A leur arrivée , on les paffera en
revue , & on les exercera.
Il fe répand que l'Empereur va rétablir
dans tous fes Etats , la peine de mort contre
les délits majeurs , ainſi qu'on a rétabli
les anciens enterremens.
Le décret du zo Avril dernier , qui enjoint
à tous les Propriétaires terriens , de
faire une déclaration véridique du revenu
de leurs domaines , fur lefquels il eft tou
jours queftion d'impofer une taxe unique ,
n'a pas encore tout le fuccès qu'on avoit
efpéré. Par un nouveau Décret , du 18
Aoûr , S. M. Io s'eft plainte de la mauvaife
foi d'un grand nombre de déclarans , & a
5
( 154 )
le proroge jufqu'au premier Avril 1786
terme de ces révélations . Paffé ce temps ,
les propriétaires ne fe font pas expliqués
avec la véracité & l'exactitude requifes , on
adjugera à leurs fermiers le prix du furplus
des baux qui excédera le produit ner , déclaré
par les poffeffeurs .
L'Empereur , accompagné de l'Archiduc
François & de plufieurs de les Généraux , a
affifté le 2 , aux manoeuvres exécutées fur le
Lerchenfeld par les Régimens qui compafent
la garniſon de cette Capitale . 1
L'Empereur a élevé le Duc regnant de
Saxe Hildburghaufen au grade de Major-
Général . Nous avons perdu le Prince de
Schwartzenberg , mort à la fuite d'une apoplexie
. Le négociant François Finazi eft
auffi mort à Presborg : depuis 12 ans il ne
quittoit plus fa chambre , à caufe de fon
énorme corpulence ; il pefoit 488 liv.; fa
vie éroit fobre : il fumoir beaucoup , buvoit
du thé , & s'abftenoit de viande.
D'après les Regiftres de l'Hôpigal - Général ,
le nombre des malades qui y ont été reçus depuis
le 16 Août 1784 jufqu'au 16 de ce mois
monte à 8,824 , dont 6,846 ont été guéris , &
864 font morts. Le nombre des enfans , qui pendant
la même époque font venus au monde à
la maison d'accouchement , monte à 748. "
Le 29 Juillet , la femme d'un laboureur
de Pettrau en Stirie , a accouché de cinq
garçons , qui tous ont été baptifés , & vi15519
vènt encore. Plufieurs perfonnes charitables
fe font chargées de faire élevar quatre de
ces enfans. La mere allaite elle même le cinquieme.
On vient de révoquer en Gallicie la Ju--
rifdiction des Rabbins , accordée aux Juifs
par une précédente Ordonnance de S. M. I. ,
& on a foumis toutes leurs affaires contentieufes
aux Tribunaux ordinaires .
DE FRANCFORT , le 15 Septembre:
Les lettres de divers lieux circonvclfins
paroiffent s'accorder fur les ordres donnés
dans tous les dépôts de magafins , formés
pour le compte de l'Empereur l'hyver dernier
, de préparer des approvifionnemens à
un Corps de vingt cinq mille hommes. On
affure que le régiment de Migazzi fera dans
trois feraiues aux Pays - Bas , & que les
Chaffeurs du Tyrol , ainfi que le Corps-
Franc de Brentano & les Warafdins le fuivront
de près. Du moins , les Commiffaires
Jorpour le paffage des troupes ont ils fait ici
leurs difpofitions en conféquence, t
Nous rapportâmes , il y a deux mois , la
Lettre circulaire du Prince de Kaunitz aux
Miniftres Autrichiens dans l'Empire ; en
date de Vienne du 11 Mai 1785. Cette dépêche
fut fuivie d'une feconde , datée le 23
Juin , & qui n'étoit pas encore publiquement
connue. En voici la teneur ; elle fera
juger du point de vue fous lequel la Cour de
86
(( 156 )
Vienne enviſage l'affociation conclue entre ,
Je Roi de Pruffe, & les Electeurs de Saxe &
d'Hanovre.
J'ai cru devoir vous communiquer pour votre
inftruction , la copie authentique ci - jointe de la
lettre circulaire que S. M. l'Impératrice de
Toutes les Ruffies , portée par fon amitié intime
pour S. M. I. a fait parvenir à quelques - uns de
Les Miniftres dans l'Empire. En même tems je
dois vous faire obferver les fauffes interprétations
& explications forcées qu'on s'eft permis de faire
récemment à ce fujer , pour donner accès à la
confédération qui avoit été mife fur le tapis , Vous
n'ignorez pas tout ce que l'on a d'abord imputé
fauffement à S. M. relativement à fes prétendues
vues d'échanges , de fécularifations forcées de
quelques états de l'Empire , &c . pour faire en-
Irevoir par cet artifice au plus grand nombre
des membres de cet Empire la néceffité d'une
étroite alliance entr'eux contre leur chef. Après
les affurances les plus pofitives & les plus folemnelles
que S. M. a fait donner aux Hauts
Etats refpectifs , qu'elle n'a jamais formé ni ne
formera jamais de pareilles vues violentes qu'on
lui impute , on a changé tout - à - coup de langage :
il n'eft plus queftion d'échange d'Etats , & en
fupprimant les précédentes calomnies qu'on ta
avancées à propos des propofitions d'échange
faites au nom de S. M. l'Impératrice de Ruffie
& énoncées conformément à la plus fcrupuleuſe
exactitude du fait dans la préfente inftruction
circulaire. On n'a pas balancé de foutenir que
S. M. I. en défavouant les propofitions d'échanges
en queftion , tomboit en contradiction avec
elle-même , ainfi qu'avec les dernieres affurances
qu'elle avoit fait donner aux Etats de l'Empire.
( 157 )
"
Ce n'eft point par des infinuations auffi att fi
cieufes qu'on peut jerer de la pouffiere aux yeux
des Hauts Etats de l'Empire . Il y a une différence
bien grande entre une propofition faite
amicalement par rapport à quelque échange ,
telle qu'elle a été faite avec la plus exacte vér
rité dans l'inftru&tion circulaire de la Cour Im- ·
périale de Ruffie à fes Miniftres , & une action
violente , injufte & contraire à la conftitution
germanique . De quel front peut-on done fou
tenir que S. M. I. défavoue la propofition d'échange
, faite amicalement à Mgr. le Duc des
¿Deux -Ponts ; qu'elle fe trouve en contradiction
avec elle - même ; qu'elle cherche à faire illufion
aux Etats de l'Empire, après qu'elle a fait déclarer
folemnellement à ces derniers qu'elle ne peut
regarder tout ce qui lui a été fauffement imputé
au fujet des échanges , fécularifations & autres
projets violens , que comme des calomnies def
stituées de tour fondement , avec les affurances
qu'elle n'a eu ni n'aura jamais de pareilles vues ,
& que ; fi l'on pouvoit en foupçonner de pareilles
à quelque membre de l'Empire , elle
-étoit prête, en outre de fes obligations , comme
chef à s'unir étroitement avec eux pour s'y oppofer
? Les chofes étant ainfi éclaircies avec évidence
, la confédération qu'ont formée les Etats
de Empire , ne peut être dirigée que contre
trois objets ; favoir , ou contre les deffeins violens
que l'on fuppofe à S. M. I. , ou contre
des projets femblables qu'on redouteroit d'une
autre part , ou contre des échanges & autres
-arrangemens pour lefquels quelques Etats particuliers
de l'Empire pourroient s'entendre pour
le préfent & pour l'avenir , d'une maniere amicale
, & fans aucune contravention à la conftitution
actuelle de l'Empire Germanique. Si...
( 158 )
c'eft contre le premier de ces trois objets a
confédération fufdite , après la déclaration pofitive
faite par l'Empereur , n'auroit pour bat
qu'une illufion chimérique , & n'auroit été, tramée
que pour infpirer aux Etats de l'Empire
des fentimens de défiance , de méfintelligence
& d'inimitié , au préjudice de S. M. I. ;ace qui
ne pourroit manquer de rompre entierement le
lien qui attache le chef à fes membres. Enfin
pour ce qui regarde le troifieme cas , c'eft aux
Hauts Etats de l'Empire à faire de plus mures
réflexions , non feulement furs l'illégalité & la
nullité de pareiles alliances , & fur les fuites
inévitables qui en réſulteropt , mais encore fur
les entraves qué par de pareils engagemens ils
mettrontia eux-mêmes & aux droits inhérens
de leurs Etats pour les temps & des circonftances
à venir. qu'ils ne fauroient prévoir aujourd'hui.
En conféquence , vous voudrez bien mettre ces
confiderations dans tout leur jour , & les faire
valoir de votre mieux aux Cours des Hauts Etats
de l'Empire où vous êtes accrédité ; & par-tout
ailleurs , fi vous le trouvez convenable ; & d'infifter
au nom de S. M. I. , d'une maniere décente
mais férieuſe & énergique , fur une réponſe
franche , précile & catégorique , de la
part de ceux des Hauts- Etats refpectifs
qui ne fe font pas encore déclarés déterminement
à l'occafion de l'ouverture qui leur a été
faite à cet égard ; s'ils croient qu'il eft néceffaire
de former quelque alliance plus étroite
contre des entreprifes violentes qui menaceroient
d'altérer la conftitution de l'Empire Germanique
, ou non ; & fi dans le premier cas ils font
portés à accéder à l'alliance, que S. M. I. leur
avoit offerte pour la défenfe de ladite conftitution.
"
A
J'attends là-deffus vos rapports refpe &tifs , & c
( 159 )
44
Au refte , la déclaration du Roi de Pruffe
aux Etats- Généraux , telle qu'on l'a lue dans
le Journal précédent & tranfcrite des
Gazettes Hollandoifes , a été altérée par
les Editeurs de ces papiers publics , &
nous ne tarderons pas à en rectifier les
inexactitudes .
A
L'armée de Saxe eft en bon état ; on va
Faugmenter de zoo hommes par régiment
d'Infanterie, déja portés à 300 hommes audeffus
de l'ancien nombre , depuis la paix de
Tefchen. Cette armée , compofée de 30,000
hommes , jointe aux Hanovriens , formeroit
un Corps d'environ 55 mille foldats , l'Elec
teur d'Hanovre en ayant 18 milfe d'enrégimentés
, fans compter les bataillons de garnifon
& les milices . On ne parle point en
core de l'acceffion du Roi de Suede & de
l'Electeur de Treves à la fameufe ligue.
Les revenus de l'Electorat d'Hanovre font
d'environ 4 millions & demi de rixdalers.
On écrit de Drefde , que le Comte de
Clary y eft attendu de Vienne , en qualité de
Miniftre plénipotentiaire de l'Empereur.
Un Journal politique préfente le tableau
fuivant de la furface & de la population des
Etats de l'Empereur. La furface en milles
quarrés monte à 10,320 , & la population à
19 millions & demi d'ames . Voici la répartition
des milles & de la population , d'après
la divifion politique de ces Etats.
་་་
La Boheme a
furface. popnf.
909 2,266,000
( 160 )
477 F, 385,000
637 2,235,000
915 1,586,000
491 686,000
La Moravie & la Siléfie
La Baffe - Autriche ou les pays ¸
au-deffus de l'Ens & le quartier
de l'Inn ...
L'Autriche intérieure ou la Stirie
, la Carinthie , la Carniole
, le Frioul & Trieſte
La Haute- Autriche ou le Tyrol
& les Seigneuries de
Voralberg...
L'Autriche antérieure ou le
Brifgaw , les pays en Suabe,
Hohenembs , Falkenftein
Langenargen &
Tetnang
>
Les Pays- Bas ou le Brabant ,
la Flandre , le Hainaut ,
Namur, Luxembourg, Limbourg
& Gueldre ..
La Lombardie ou Milan &
Mantoue
112 287,000
469 1,880,000
192 1,110,000
La Hongrie . .2,710 3,170,000
L'Illyrie ou la Croatie , l'Efclavonie
& le Bannat ... 880 640,000
La Tranfilvanie 1,050 1,250,000
La Bukowine ..
178 132,000
2,797,000 La Galicie & la Lodomerie 1,300
On compte dans tous ces pays 1,110 villes
1,572 bourgs & 60,000 villages .
Au ccommencement de 1784 , on comptoit à
Vienne 208,962 habitans , dont $ 2,053 dans la
ville & 156,909 dans les fauxbourgs 2,739
perfonnes de l'Etat Eccléfiaftique , 12,530 de
F'Etat Militaire , y compris les femmes & les enfans
, & 30,928 étrangers , Grecs & Juifs . Le
nombre des mailons dans cette Capitale eft de
5,378 , dont 1,310 font dans la ville , & 4,06 &
dans les fauxbourgs.
( 161 )
On apprend de Breflau que les mancu--
vres de l'armée Pruffienne au camp de Strehlen
ont continué jufqu'au 25 Août ; les Régimens
font enfuite retournés dans leurs
quartiers, & le Roi , accompagné du Prince
Royal , du Duc d'Yorck & d'un grand cortege
d'Etrangers , eft arrivé à Breslau le lendemain
, d'où le Roi s'eft rendu à Potſdam
le 30 , en parfaite fanté. On a fenti dans la
haute Silefie , fpécialement à Pleff & aux
environs , une très- vive fecouffe de tremble
ment de terre. Divers édifices fe font écroulés
; un plus grand nombre menacent ruine ,
& une partie de la riviere Biala a difparu .
Des orages fuccefifs ont défolé les environs
de Manheim , & détruit les plus belles efpérances
d'une riche récolte en grains , en vin
& en fruits . Les environs de Turkheim font
abſolument dévaftés par la grêle . Le diftrict de
Franckenthal a eu le même fort , ainfi que
Weinheim fur la Bergftraffe où les grélons ont
fracaflé toutes les vitres . La riviere de Waſchniz
a débordé ; & le torrent d'eau a arraché les plus
gros chênes & emporté des maifons entières.
Les hommes ne fe font fauvés qu'avec la plus
grande peine , & on a eu des difficultés fans
nombre pour fauver les beftiaux .
Le Palatinat n'eft pas le feul pays affligé
par ces défaftrées , Les de ce mois , un orage
terrible , accompagné de grêle , a dévasté
entierement les environs de Silmingen , de
Bernhaufen , de Bohnlande & de Plattenhart
dans le Duché de Wirtemberg. Le
Duc regnant , informé de ce malheur , a
( 2162 )
$
adreffé une lettre touchante à ces Communautés
, & a ordonné en même temps , que
pendant trois mois , il foit diftribué à fes
frais cent livres pefant de pain par jour dans
les endroits maltraités .
Un Journal de commerce s'exprime ainfi
fur les productions & fur le commerce de
la principauté de Liege.
Les principales productions naturelles de ce
pays qui entrent dans le commerce font les
charbons de terre , l'alun , le tabac & le fer.
La plus grande partie de l'alun påffe en France ,
& celle du tabac en Allemagne . Le fer , &
furtout la clouterie occupe plus de 12,000 ouvriers
; la grande partie de cette marchandiſe
et envoyée dans la Hollande & en France. On
fabrique dans cette principauté un grand nombre
de montres , de la bijouterie , de l'orfévrerie
, des armes , des canons , vafes & poêles de
fer , des draps , ferges , du papier , de la fayence,
de la gaze , de la dentelle noire , de l'eau - forte ,
du favon noir , de la couperofe , du vert - de- geis
& de la calamine. Les marchandises qu'on y
importe font les fuivantes , favoir , vin , eaude
- vie , huile , draps de France , d'Angleterre
& de Hollande , foierie , in liennes , mouffelines ,
épiceries , drogues , peaux , & c.
ITALIE.
DE MANTOUE , le 18 Août.
A huit heures & demie du foir , le 9 de ce
mois , il s'éleva un orage épouvantable , qui
détruifit toutes les récoltes depuis Canefo
( 163 )
jufqu'ici. Il tomba une abondance de grêle ,
dont on pefa des grains de 18 onces . Cinquante
milles de pays font abîmés.
A Governolo l'orage fut plus affreux que celui
de 1769. Il s'éleva & exerça fes fureurs au- delà
du Pô dans le Village de S, Cyr , abbatit une
partie de l'églife , abyma la plupart des maisons
& prefque toute la campagne. Delà il paffa la
riviere de Secchia . Outre le grand vent on fentoit
fur la terre des flammes ardentes qui brûloient
les jambes nues des habitans , les vêtemens tomboieut
de deffus les épaules , réduits en cendre . Un bouvier
qui étoit à la campagne avec quatre boeufs , fut
jetté par le vent dans un foffé , d'où il vit
ramper fur les campagnes une flamme ardente
qui faifoit rouler les quatre boeufs dans l'air.
Les toits les vitres & les fenêtres du Château
épifcopal de Quingenioli furent brifés , quelques
fabriques de campagne furent renversées & beaucoup
d'arbres déracinés .
༄ ལ་ །
Ce qui fe paffa dans le village voifin de Nuvolato
, dans la vafte cour de Comte Quarenta
eft prefque incroyable . La Comtelle mere qui
fe trouvoit dans un angle du Château , vit tomber
les 7 maifons des villageois , les étables des
boeufs & des chevaux , dont un refta mort fur
la place & les autres bleffés. La Comteffe épouse
du Comte d'Aversberg , qui étoit dans fon lit
avec un petit enfant , vit s'ouvrir tout- à - coup
fes fenêtres , & entrer une nuée des morceaux
de brique , qui la frapperent ainfi que fon enfant.
Elle chercha à fe cacher elle-même fous les briques
; mais s'appercevant qu'il tomboit une partie
du toit du Château , nue comme elle étoit
ainfi que fon fils , elle defcendit , en fe précipi
tant dans une chambre baffe , & elle s'agenouilla
( 164 )
en fe recommandant à Dieu , & craignant d'é
ire écrafée fous les ruines du château , qui fut
en grande partie abymé , à la réferve de deux
chambres du bas , dans un coin où s'étoient
retirées quelques Dames pleines de frayeur. On
dit qu'il eft mort neuf perfonnes dans cette
Cour.
A Bannizzo , village à deux lieues de Revero ;
la foudre & la tempête firent bien plus de dégats
; l'églife & la maifon du Curé n'ont plus
l'air d'habitation ; cinq ou fix maifons voifines
de celles - ci , eurent le même fort ; quarante
maifons ont été renversées ; quarante autres ont
été découvertes & les murs ébranlés ; & trente
autres dérangées ; plufieurs perfonnes ont été
tranfportées de leur chemin par le vent ; une
quantité prodigieufe d'arbres arrachés , & les
campagnes ravagées . Dans cette catastrophe eft
péri un petit garçon , & un étranger demeuré
fous les ruines de l'hôtellerie . Il y a eu trois
perfonnes bleffées mortellement , dont une enceinte
, & foixante autres meurtries , parmi lefquelles
, le Curé , qui s'eft fauvé des ruines.
Dix moulins ont été coulés à fond dans le Pô ,
& plufieurs autres ont été fracaffés par la fou
dre , & c .
Probablement ces récits , dont quelquesuns
font plus que merveilleux , ont été tranfcrits
dans le premier inftant de l'épouvante ;
en les réduifant à moitié , il reftera encore
un orage digne de mémoire.
On apprend de Venife , que le vaiffeau.
de ligne , le S. George , à bord duquel fe
trouve le Chevalier Zulian , nouveau Baile
de la République à la Porte , a fait voile pour
Conftantinople , le 24 du mois dernier, Le
( 165 )
Sénat venoit aufli de nommer M, Pierre
Donat à l'Ambaffade de Rome.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 10 Septembre,
Le 3 de ce mois la Compagnie des Indes
a reçu avis , que le Lord Mansfield , l'un de
fes vaiffeaux venant du Bengale , étoit arrivé
aux Dunes fans aucun accident. Le Nepr
tune , appartenant à la même Compagnie ,
eft aufli arrivé davant l'ifle de Whigt, après
une heureuſe traverfée. Ce vaiffeau a mis à
la voile de Bombay , le 28 Mars dernier
& de Sainte-Helene , le 12 Juillet . Il nous a
appris que l'Alfred & le Royal Amiral
avoient dû appareiller de Bombay pour la
Chine au mois de Mai.
•
Dans une affemblée générale des Directeurs
, tenue le 7 à l'Hôtel de la Compagnie
des Indes , il a été réfolu d'envoyer cette
année 31 vaiffeaux dans l'Inde. 22 font def
tinés pour la Chine ; 2 pour Bencoolen , & le
refte pour les autres établiffemens de la
Compagnie.
Lord Howe partira le 12 pour paffer à
Portſmouth la revue de tous les vaiffeaux
tant dans ce port , qu'à la rade de Spithéad ;
après quoi , l'on préfume que les vaiffeaux de
garde rentreront pour éviter les gros tems de
l'équinoxe .
On vient de condamner les vieux vaiffeaux
( 166 )
le Torbay de 74 can. , l'Ajax de 74 , le Tiger
de 74 , le Belline de 64 , & l'Amirauté a ordonné
d'en conftruire quatre autres en remplacement.
Indépendamment de plus de roo
frégates ou corvettes , déclarées hors de fer
vice & vendues , on a démembré , depuis la
paix , les 18 vaiffeaux fuivans . N
Le Prince de Galles , le Kent , l'Hercule , le
Tyger , l'Ajax, le Torbay , le Dragon , le Mars , le
Boyne, le Barford, le Diligente , tous de 74 canons.
Le Bell'Ifle , la Sainte- Anne , le Buffa'c ;
le Dreadnougth , le Jerfey, Achille , tous de 64 ,
& l'Antelope , de 50 canons .
Le London de 90 can. , l'Inflexible de 74 .
& le Raifonnable de 64 , font en ce moment
en réparation à Chatam. Le Chevalier Andrew
Snape Hammond a fuccédé au Commodore
Bowyer dans le commandement des vaiffeaux
de la riviere Medway , & il a hiffé fon
pavillon à Sheernes , à bord de l'Irréfiftible de
74 can. Les défenfes d'entrer dans aucun de
nos chantiers s'obfervent fi foigneufement ,
qu'on ne laiffe approcher qui que ce foit des
ouvrages , ni entrer aucun étranger dans les
maifons des Officiers , fans être accompagné
de quelqu'un d'eux.
L'Amirauté a refolu de ne plus tirer à l'avenir
des ports de la Baltique les cordages
manufacturés , à l'ufage de la Marine. Elle
importera en droiture les matiéres premieres
, & fera fabriquer le cordage en Angle
terre. Les avantages de cette opération font
trop évidens , pour qu'on cherche à les
expofer.
(( 167 ) )
La garnifon de Gibraltar eft réduite
2800 hommes , y compris l'Artillerie ; ce
qui doit former l'établiſſement de paix pour
cette fortereffe. La garniton de cette place ,
pendant la derniere paix , a rarement excédé
2000 hommes , y compris les Officiers .
On embarquera dans quelques jours, à bord d'un
transport pour Gibraltar , un grand modele de
l'ancienne machine de guerre appellée Catapulte,
Çe modele a été exécuté par un habile Mechani
cien , fous la direction du Lieutenant- Général
Melvill . On croit que cette machine que les Romains
& les Grecs employoient à jetter des dards
& d'autres armes fur l'ennemi , pourra être de'
quelqu'utilité à Gibraltar dans certains cas où
l'artillerie ne peut pas jouer.
Le Général Elliot perfifte dans fes refus
de revenir en Angleterre. On attribue cette
réfolution à des mécontentemens , & fur- tout
à la conduite indécente tenue à fon égard &
à celui de toute la garnifon , en laiffant à leur
compte l'indemnité réclamée par les habitans
de Gibraltar , pour les bois enlevés de leuis
maifons abandonnées pendant le fiége , &
confacrés aux befoins de la garnifon . Le Par
lement fe couvriroit de honte, s'il laiffoit ccs
braves gens chargés d'acquitter une pareille
dette.
Depuis quelque tems , les fonds publics
hauffent d'une maniere furprenante . Les 3
pour cent, confolidés , font à 59 & 3 quarts ,
& l'on croit qu'ils feront portés bientôt à 65 .
Les 5 pour cent font à 96, & ils ne tarderont
point à être au pair. Les effets de la Marine
f168 )
ne perdent plus rien. Les Actions des Indes
font à 139 & demi . Le rétabliſſement rapide
du crédit de la nation eſt attribué à la pro- ›
meffe faite par M. Pitt , d'affecter tous les ans
un million à l'amortiffement des dettes & à
l'exactitude avec laquelle il décharge la Marine
du poids de fes dettes. Les Banquiers
font embarraffés de l'emploi à faire de l'argent
qui leur arrive de toute part , & jamais
les caiffes n'ont été plus remplies que dans
ce moment.
D'après le rapport des amis du Miniftre &
des Officiers de la Tréforerie , on ne doute
pas que le revenu public cette année n'excède
15,000,000 de liv. fterlings.
La gazette de la Jamaïque , du 9 Juillet , annonce
l'arrivée en cette iſle d'un bâtiment venu
de Saint- Domingue dont le Capitaine avoit rapporté
qu'un grand nombre de vaiffeaux Gardecôtes
croifoient dans les parages de cette derniere
ifle , & que les Commandans de ces vaiffeaux
faifoient fi bien leur devoir , que depuis fon premier
départ il avoit été pris fix différentes fois.
Il avoit ajouté que deux bâtimens Américains
ayant une cargaifon de fucre & autres articles ,
avoient été pris à la hauteur du cap Tiburn.
Une lettre de New Jerfey , en date du 23
Avril, annonce qu'Amboy a été déclaré port
franc , & qu'il lui a été accordé une Chartre
qui le fera jouir de très - grands priviléges ,
fur lefquels les habitans du New Jerſey fondent
l'efpoir de l'extenfion de leur commerce.
Le Congrès , difent les lettres de New-
Yorck , du 8 Juillet , a nommé M. John Rut
lege ,
( 169 )
lège , Ambaffadeur des Etats -Unis auprès de
la République de Hoilande. S. E. M. W.
Livingston ayant refufé ce pofte.
Lord Sackville , fur lequel nous avons
donné une notice détaillée , a fouffert , avant
de mourir , des douleurs d'entrailles trèsaiguës
, qu'on attribue aux diffolvans dont il
avoit fait un ufage trop fréquent contre la
gravelle dont il étoit attaqué. Cet ancien
Miniftre a montré la plus tranquille fermeté
à fes derniers momens. Après avoir réglé fes
affaires domeftiques , il appella fa famille autour
de lui , & lui fit fes adieux . Il témoigna
des regrets de laiffer fon fils dans un
âge où il avoit befoin des confeils paternels ;
enfuite , il fit approcher de fon lit M. Cumberland
, Auteur dramatique très - connu , &
lui dit : J'ai éprouvé toutes les viciffitudes d'une
longue carrière ;mais dans aucun inftant de ma
vie , je n'ai eu à me reprocher de faute ;fouvenez-
vous de ces dernières paroles , & de l'état où
vous m'avez vu , quandje les ai prononcées. La
fortune de Lord Sackville eft dans le meilleur
ordre. Sa terre de Stoneland , de 2000 l. ft. de
rente , paffe à fon neveu le Duc de Dorfet ;
le jeune Lord Sackville hérite de 7000 liv. ft.
de revenu , la part de fes foeurs & tous les
legs payés .
Il n'eft pas de tournures
, ni d'inventions
dont
ne s'avifent
les Papiers
de l'Oppofition
pour
ridiculifer
la jeuneffe
de M. Pitt. Voici
un exemple
de la fertilité
d'efprit
de ces fatyriques
.
N°. 39 , 24 Septembre 1785: h
( 170 ) 1
Tout le monde , dit le Génnéral Advertiffer
s'accorde à louer les vertus de M. Pitt . Il ne joue,
ni ne boit , ni ne fe livre aux femmes , & tous
fes amuſemens font innocens. Quelque temps
après Fajournement de la Chambre des Communes
, Lord Mulgrave étant allé rendre viſite à ce
jeune Miniftre , on l'introduifit fans formalités
comme un intime , & il trouva dans l'antichambre
M. Pitt & Lord Mahon fe divertiffant à faire
des châteaux de cartes. Lord Mulgrave un peu
furpris , dit ironiquement ; « Je me flatte que je
ne dérange point vos plaifirs . Non , du tout ,
» répondit M. Pitt , avec dignité , vous voyez
» un grand homme qui , à l'exemple d'autres
» grands hommes , a fes fantaifies dans les heures
» de loifir. Ariftophane a repréfenté Socrate &
Cherephon mefurant le faut d'une puce de la
barbe de l'un à la barbe de l'autre , & vous
pouvez rapporter à l'Univers que vous avez vu
le Chancelier de l'Echiquier & fon noble parent
( Lord Mahon ) bâtiffant des maifons de
>> cartes . "
FRANCE.
DE SAINT-CLOUD , le 11 Septembre.
La Cour a pris aujourd'hui le deuil , pour
onze jours , à l'occafion de la mort de l'Infant
Don Louis, Frere du Roi d'Efpagne,
DE PARIS , le 21 Septembre,
Mgr, le Dauphin & Mgr.le Duc de Berry
font aujourd'hui convalefcens de la petitevérole
qui leur a été inoculée ; aucun accident
n'a accompagné leur maladie , & cette opération
a pleinement répondu aux efpérances de
la Famille Royale & aux voeux du Public.
Il eft affez fingulier que les Journaux , or
( 171 )
dinairement très -empreffés à faire l'apothéofe
des Gens de Lettres d'une certaine célébrité,
& même à admettre à ces honneurs funebres
des Muficiens, des Comédiens, des Danfeurs,
quelquefois même des illuftres , à peine connus
hors de leur Club , fe foient accordés
à garder un profond filence fur l'Abbé de
Mably. Une feule Feuille périodique fſe joignit
à nous , non pas , il eft vrai , dans l'éloge
de cet Ecrivain ; mais pour lui confacrer , du
moins, un de ces articles nécrologiques, proftitués
depuis quelque tems à la médiocrité.
Les bornes & la nature de ce Journal nous
interdirent de rendre à la mémoire de M.
l'Abbé de Mably , un hommage affez étendu
pour ſuppléer au filence des autres Journaliftes
; mais un Anonyme a réparé l'outrage
de ce filence , en livrant à l'Académie des
Infcriptions & Belles Lettres la fomme de
1200 liv . pour une Médaille d'or à décerner
au meilleur éloge de la Vie & des Ouvrages
de M. l'Abbé de Mably.
Le Mécanicien Eſpagnol dont nous annonçâmes
le projet de traverser la Seine à
pieds fecs , a exécu ette expérience à la
Rapée, dans une enceinte de quelques toifes
Il a gliffé fur la furface de l'eau en avançant
avec beaucoup de peine , de lenteur & de fatigues
, au moyen d'une efpece de fabots ou
de piédeftaux , compofés vraisemblablement
de fiége , & garnis de cuirs. Des bâtons attachés
aux talons du nouveau faifeur de miracles
, ont fait foupçonner une planche de
h2
( 172 )
Kége entre deux eaux ,
deftinée à le porter.
Comme les fabots ont été renfermés
, après
l'expérience
, dans une caiffe à flot , les Spectateurs
n'ont pu juger qu'imparfaitement
de
leur mécanifme
.
Ce qui intéreffera nos Lecteurs , plus que
toutes ces prétendues inventions , dont on
devroit être bien raffafié , ce font les particularités
que nous avons promifes , touchant la
vie privée du Duc Léopold de Brunſwick.
Quoique l'entretien de ce Prince fût trèsgai
, jamais il ne fe permettoit un mot qui
pût bleffer ou humilier quelqu'un. Quand il
Jui échappoit une expreffion à laquelle on
pouvoit prêter de la malignité , fur le champ
il alloit au- devant de l'interprétation , & faché
d'y avoir donné lieu , il ajoutoit conftamment
, que cependant le particulier dont il
venoit de parler , étoit un parfait honnêtehomme.
Ami des Sciences & des Arts , qu'il avoit
acquis le droit de protéger en les cultivant ,
on le vit fouvent pendant fon féjour à
Drefde , paffer plufieurs heures de fuite dans
la chaumiere de Palifch , ce Payfſan Aſtronome
, dont les lumieres ont étonné toute
l'Allemagne . Non - feulement l'accès du Duc
Léopold étoit ouvert en tout temps aux
Profeffeurs de l'Univerfité de Francfort-furl'Oder
; mais il n'étoit pas rare que ces Savans
fuffent honorés de la vifite d'un Prince , qui
ne croyoit pas déroger en montrant des
égards pour le mérite , & chez qui l'orgueil
( 173 )
de la naiffance n'avoit pas étouffé le refpect
dû aux diftinctions, qu'établiffent entre les
hommes & les talens & les vertus .
La porte de l'hôtel du Duc Léopold étoit
ouverte à tous les malheureux : les importunités
le fatiguoient fouvent , fans jamais le
rendre dur. Plus d'une fois il obligea des
ingrats , fans fe plaindre d'eux , fans regretter
fes bienfaits , fans imputer au genre humain
le crime de quelques mauvais coeurs,
Combien de fois , Francfort a vu ce Prince
toujours ardent dans fa bienfaiſance , aller de
nuit vifiter des malheureux & leur porter des
fecours ? Un foir , M. Progen , Aumônier du
Régiment du Prince , fut appellé fort tard
chez la femme d'un foldat , pour baptifer
trois enfans dont elle avoit accouché. Il retourne
le lendemain chez cette mere indigente
, & il apprend d'elle qu'un Officier
généreux étoit venu lui promettre d'avoir
foin de fes enfans : cet Officier étoit Léopold
lui -même.
Très avant dans la nuit , le Duc paffoit
devant une maiſon , & y entendit la voix
plaintive d'une perfonne très- fouffrante : il
s'arrêta , ouvrit la porte , & vit une pauvre
femme couchée fur la paille , dangereufement
malade , & fouffrant des douleurs
inouies. Auffi - tôt , le Prince fort , fans fe
faire connoître , court lui - même éveiller le
Médecin du Régiment , & l'envoie fur le
champ à la malade , avec ordre de lui donner
hz
( 174 )
tous les foulagemens poffibles. C'eft aux
traits de ce genre qu'on reconnoît le véritable
zèle , & la vraie chaleur d'humanité ;
elle ne réfléchit , ni ne calcule, ni ne temporife
, ni ne croit acquitter fa dette avec des
écus , ni ne commande froidement des domestiques
pour exécuter une oeuvre de miféricorde.
On a parlé en diverfes Feuilles de l'établiffement
de l'Ecole de garnifon , fondée
par le Duc Léopold ; mais ce qu'on n'a pas
dit , c'eft que ce Prince ayant fait conftruire
à fes frais l'édifice de cette Ecole , fen Architecte
plaça fur la porte le chiffre de l'illuftre
Fondateur . Effacez , dit celui- ci , & que
mon nom ne paroiſſe ni fur les murs , ni en
public.
Modèle de toutes les vertus , Maximilien-
Léopold l'étoit encore de la piété éclairée , de
la piété tolérante , de la piété qui gémit des
erreurs que les hommes ont ajouté à la Religion
, de la piété qui ne voit point une ennemie
dans les lumieres ; mais qui s'en fert pour
fortifier le refpect & l'évidence des vérités
effentielles de la Religion. Plufieurs fois , on
a entendu dire au Duc Léopold, au milieu de
quelques fanatiques d'incrédulité ; Que perfonne
n'argumente contre la Providence & Pimmortalité
de l'ame , je ne puis m'en paffer.
La veille du jour de fa mort héroïque , il
s'entretint à table du fort de l'ame après la
mort; il exprima fon defir de ſavoir, fi à cette
7175
époque , il conferveroit le Jentiment & la volonté,
Hélas ! ni lui , ni fes convives ne le
fuppofoient touchant à l'heure où les incertitudes
s'évanouiffent , & où il alloit fe préfenter
à la Divinité , avec 30 ans de vertus
magnanimes & inaltérables,
Le Gouvernement ayant depuis quelques années
porté un oeil vigilant fur la fabrication du papier
; cette branche d'induftrie a fait de rapides
progrés.
Il eft à defirer, pour l'avantage général que les
procédés qui y ont conduit foient connus de tous les
fabricans pour leur éviter des tâconnemens difpendieux.
C'eft ce qui engage les fieurs de Montgolfier,
propriétaires de la Manufacture Royale d'Annonay
, à inviter leurs confreres à y prendre connoiffance
tant des cylindres hollandois qu'ils ont
établis ave le concours des Etats de Languedoc
que des manipulations qui ont affuré à leurs
papiers la réputation dont ils jouiffent .
» La Société patriotique Bretonne pro-
» pofe l'éloge de M. de la Chalotais . Ce
prix qu'elle nomme Académique , n'eft point
une médaille. L'Auteur couronné fera
proclaméCitoyen méritant dans le Temple
» de la Patrie , & aura une place d'Affocié-
» Honoraire , femblable à celle de feu M. de
» la Chalotais .
Nous avons rapporté l'exemple du Laboureur
, Poëte & Philofophe des environs
de Mayence , & celui de la Laitiere de Briſtol
qui compofe des Ouvrages de Littérature :
la France poffede un phénomène d'un autre
genre , ainfi qu'on nous l'apprend par une
h 4
176 )
lettre de St. - Martin de Frefney en Normandie
, dont voici la fubftance.
Dans la Paroiffe de S. Martin de Frefney ,
à une lieue de S. Pierre fur Dive , ¡ Généralité
d'Alençon , eft un payfan , nommé Jacques
Mellion , qui ne fachant ni lire ni écrire , n'ayant
jamais fait que des feaux & des barils , s'eſt aviſé
de faire des horlogos , fans avoir d'autres maîtres
ni principes que fon goût & fon imagination.
Il vient de mettre au jour une piece d'horlogerie
de fon invention , qui attire les regards des
curieux , & mérite l'eftime des connoiffeurs.
Cette piece eft une pendule à répétition , qu'il
a parfaitement exécutée dans toutes les parties
qui la compofent. D'abord chaque heure s'annonce
par un agréable carillon qu'on peut varier
à fon gré. On y voit figurer la Lune , qui
développe fucceffivement
fa phaſe fuivant fon
cours ordinaire ; une figure lunaire , artiftement
placée , en marque réguliérement
tous les accroiffemens
depuis la nouvelle jufqu'à la pleine
lune , & de même fon décroiffement
depuis la
pleine jufqu'à la nouvelle. Comme l'artiſte n'a
rien négligé pour rendre fon ouvrage parlant ,
cette Pendule marque régulièrement
la date
des jours de chaque mois par une troiſieme aiguille
qui n'acheve fa révolution qu'au bout de l'an
fur une circonférence
divifée en 365 parties
égales . Le jour intercalaire des années biffextiles
n'a point embarraffé l'Auteur ; il a ingénieufement
furmonté cette difficulté par le moyen
d'un reffort , qui , fans y mettre la main , retarde
l'aiguille d'un jour tous les quatre ans le 29
Février. Avec non moins de fuccès l'Auteur a
joint à cette piece une figure de foleil qui marque
exactement le cours ordinaire de cet aftre ,
fes révolutions diurnes & annuelles , le change
( 177 )
ૐ
ment de fon lever , fes afcenfions , fon déclin
& fon coucher , entiérement conforme dans fes
mouvemens au cours périodique de cet aftre ; on
le voit s'éloigner de l'équateur pour s'approcher
& quitter fucceffivement les tropiques , & , par
une fuite néceffaire , marquer fucceffivement la
différence des jours , leur accroiffement ou leur
diminution.
$
Peut - être que cette pendule n'eft pas d'une
nouvelle invention ; peut-être auffi ne mériteroitelle
aucune confidération , fi elle fortoit des mains
d'un Artifte élevé par des Maîtres , & inftruit
des principes de l'horlogerie ; mais lorsqu'on
fera attention que Jacques Mellion n'a jamais
eu de principes , d'exemples , ni de Maîtres , &
que dans la compofition de fa Pendule il n'a eu
pour tout guide que fon génie , alors il eft impoffible
de ne pas convenir que fon ouvrage eft
à préfent auffi furprenant , à fon égard , qu'il
l'auroit êté à l'égard de tous autres , s'il eût paru
dans le temps où l'art de l'horlogerie prit naif
fance.
Quoique le projet contenu dans la Lettre
fuivante foit fi beau , qu'il en devient prefqu'inexécutable
, à caufe des dépenſes néceffaires
, nous ne pouvons refufer aux inftances
de l'Auteur de donner une idée de la
magnificence de fon imagination. Il nous
pardonnera feulement de fupprimer de fa
Lettre les complimens de félicitation qu'il
re çut il y a 25 ans à ce sujet .
Permettez , Monfieur , qu'à l'occaſion de l'annonce
que vous venez de faire dans votre Journal
de la prochaine démolition des maisons des
Ponts de Paris , je me ſerve de la même voie ,
pour rappelier un plan que je donnai au mois
( 178 )
d'Octobre 1748 , pour effectuer cette démolition
, en faisant en même temps , & par la même
dépense , une place fur le pont Notre- Dame
pour y mettre la ftatue de Louis XV , dont il
étoit queftion alors ; lequel plan fut inféré dans
le Mercure de ce temps : & je vais fuccinctement
le rapporter ici , fous votre bon plaifir
pour éviter d'y avoir recours .
1º. Abattre toutes les maifons du Pont- au-
Change des quais Pelletier & de Gêvre & du
Port S. Landri , & continuer le quai du Palais
jufqu'à l'Ifle S. Louis , & celui de la Megifferie
jufqu'au Port- au- Bled .
2º. Reconftruire le Pont- Notre- Dame d'une
largeur convenable , avec une pile ou maffe de
fondement au milieu , pour y poſer la ftatue du
-Roi.
3°. Elever au bout - Nord de ce Pont , & dans
l'étendue des quais de Gêvre & Pelletier , un
Hôtel- de- Ville en deux parties , féparées par la
perſpective de la rue S. Martin , l'une deftinée à
recevoir la Cour lorfqu'elle honore Paris de fa
préfence . & à des falles pour les fêtes publiques ,
& l'autre partie aux Bureaux & logemens
de la Ville & à des falles pour les payeurs des
rentes.
4°. Conftruire parallèlement à l'autre bout du
Pont un corps de bâtiment femblable & dans le
même deffin , pour des deux ne former qu'un
"enfemble , & le deftiner à un Hôtel pour les
Ambaffadeurs à leur defcente dans la Capitale.
3. Conferver la pompe du pont fous une de
fes arcades , & en transporter les réfervoirs dans
les pavillons de ces Hôtels pour leur utilité &la
diftribution ordinaire des eaux.
L'utile démolition réfolue aujourd'hui , fut une
des principales confidérations qui empêcherent
( 179 )
*
l'exécution de mon plan , ainfi que celui pour
le carrefour de Buffy où il avoit premiérement
été décidé. Ne pourroit -on pas revenir à cette
exécution , pour remplir le defir de la Nation
entiere d'élever auffi un monument au Monarque
augufte & bienfaifant qui la gouverne ?
C'est donc dans cette vue , & qu'animé du même
defir , j'ofe encore le propofer , & vous prier ,
Meffieurs , de vouloir bien , y coopérant , l'inférer
de nouveau dans votre Ouvrage le plus prochain
poffible , & vous obligerez celui qui a l'honneur
d'être.
LAIR , citoyen de la ville de Verneuil au
Perche , abonné en ſociété à votre Mercure .
Une Feuille publique rapporte en ces termes
une querelle qui s'eft élevée entre les
payfans de Boafle près Meulan , & les ouvriers
du fieur Hégo , occupé de reconnoître une
mine de charbon de terre dans ce diftrict.
C'eſt un anonyme qui fait ce récit ; peut- être
que fi les payfans avoient auffi des Journaux
à leur ordre, le fait ferait préſenté fous d'autres
faces.
Le Dimanche 21 Août , trois de mes ou
vriers crurent pouvoir participer à la danfe villageoife
qui a lieu ces jours de délaff mens.
Ils danfoient avec les femmes les plus âgées ,
lorfque les villageois vinrent les provoquer. Heu
reufement le fieur Hégo étoit préfent , & comme
il tient tous ces ouvriers dans la plus parfaite
foumiffion ; il leur ordonna de fortir du lieu
de la danfe & de le fuivre. Il les ramena à leur
logement , & leur défendit , pour prévenir toute
altercation , de paroître ni dans la danfe , ni
dans le village , les jours de fêtes & les Dimanches.
Mais quelques villageois turbulens exh
6
( 180 )
-
citerent les autres à fe réunir , & à tomber tous
fur les premiers de ces pacifiques ouvriers qui
fe montreroient . Le malheur voulut que le nommé
Delfault, âgé de plus de foixante - ans , &
fon fils , revenant de fe promener d'un autre
côté , approcherent par curiofité , du lieu de la
danſe. Auffi -tôt plus de vingt habitans armés
de bâtons & d'échalats , tomberent fur ce vieil-´
«lard . Son fils , fans aucune arme , ne put que
couvrir fon pere de fon corps , en expofant fa
vie pour fauver celle de fon pere , que fon âge
mettoit hors d'état de fe défendre.
On vint donner avis aux autres ouvriers qu'on
affaffinoit ces deux hommes . Ceux- ci coururent
en chemife & fans armes à leurs fecours. Le feul
maître Charpentier le trouvoit avoir à la main
fa canne ordinaire. Plus de cent payfans armés
les affaillirent auffi.tôt en criant qu'il falloit affommer
tous ces étrangers . Ceux- ci chercherent
en vain à réſiſter à cette troupe de furieux. Les
femmes même excitoient les villageois , & lançoient
des pierres. On vint heureuſement avertir
le fieur Hégo du danger où étoient fes ouvriers.
Il fort , & le fieur Duparc lui- même croit
devoir l'accompagner . Ils parviennent , après
avoir couru eux - mêmes les plus grands dangers
, à engager , par leur follicitation , leur
fang - froid & leur prudence , une partie des
affaillans à ceffer ces excès . Mais ils entendent
au milieu des injures les plus attroces , comploter
de venir tous les furprendre , lorsqu'ils
feroient dans leurs foffes , & de les y lapider ,
parce qu'ils ne pourroient fe défendre.
Ces précieux mineurs , tous gens fages , ont
été reconduits griévement bleffés dans leurs logemens.
Le Chirurgien du lieu , qui a dreffé
procès - verbal de leur état , n'a pu s'empêcher
( 181 )
de déclarer qu'ils étoient hors d'état , pour longtems
, de reprendre leurs travaux . Pas un villageois
n'a été bleffé , parce que ces gens doux
ne cherchoient qu'à parer les coups de bâtons
& affommoirs qui fondoient de toutes parts
fur
eux , & à fauver la vie au vieillard , qui , tombé
fous les n'attendoit plus , ainfi coups ,
fils , que la mort.
que
fon
Tels font les effets de l'averfion qu'une ancienne
habitude a entretenue parmi les villageois
contre ceux qu'ils appellent étrangers . Tels
font les obftacles qu'ont à furmonter ceux qui
veulent entreprendre des exploitations dans un
lieu où ils ne font pas connus. Le villageois ,
incapable de fentir qu'un pareil établiffement
doit néceffairement répandre l'argent & l'abondance
dans le pays , multiplier les occafions
atilement , eft l'ennemi de tous ceux qu'il n'a
pas vu naître. Qu'on dife enfuite que le villageois
a la bonté , la franchiſe en partage !
Ces réflexions nous paroiffent extrêmement
déplacées , & il eft abfurde , pour ne
rien dire de plus , d'accufer ainfi tous les habitans
de la campagne , à propos de la violence
de quelques manans ; il faut croire que
des mineurs fe trouvent là pour le bien du
pays; mais ils ont fait tant de mal en d'autres
Lieux , qu'on doit peu s'étonner de la malveillance
des payfans.
L'Académie Royale des Sciences , Infcriptions
& Belles -Lettres de Toulouſe , propoſe
les fujets fuivans pour les Prix de 1786, 1787
& 1788.
Le fujet annoncé en 1782 pour le prix de
1785 , étoit d'expofer les principales révolutions
( 182 )
que le commerce de Touloufe a effuyées , & les
moyens de l'animer , de l'étendre , & de détruire les
obftacles , foit moraux , foit phyfiques , s'il en eft ,
qui s'opposent à fon activité & à fes progrès , Les
vues d'utilité indiquées par cet énoncé n'ayant
pas été remplies , l'Académie propofe le même
fujet pour 1788. Le prix fera de cent piftoles.
On fut informé par le Programme de 1783 ,
que l'Académie propofe le même fujet du prix
qu'elle diftribuera en 1786 ; de déterminer les
moyens de conftruire un pont de charpente de vingtquatre
pieds de voie , & d'un feul jet ; c'est - à - dire,
Jans piles , fur une riviere de quatre cents cinquante
pieds de largeur , dont les rives font fupérieures
d'environ vingt-cinq pieds au niveau des eaux ordinaires.
On a été également informé par le programme
de 1784 , qu'elle propofoit pour le prix de 1787.
1. D'indiquer dans les environs de Touloufe &
dans l'étendue de deux ou trois lieues à la ronde
une terre propre à fabriquer une poterie légere &
peu coûteufe , qui refifte au feu , qui puiffe fervir
aux divers befoins de la cuifine & du ménage, &
aux opérations de l'Orfévrerie & de la Chymie.
2. De propofer un vernis fimple pour recouvrir
la poterie deftine aux ufages domestiques , fans nul
danger pour la fanté.
Quant au fujet pour le prix extraordinaire de
1783 , que l'Académie propofa enfuite pour
l'année 1785 ; favoir , de déterminer les moyens
les plus avantageux de conduire dans la ville de
Touloufe une quantité d'eau fuffifante , foit des fources
éparfes dans le territoire de cette ville , foit du
fleuve qui baigne fes murs , pour fournir en tout
tems dans les différens quartiers aux befoins domef
tiques , aux incendies & à l'arrofement des rues ,
des places , des quais & des promenades ; l'Acadé(
183 )
mie a eu la fatisfaction de recevoir plufieurs Mé→
moires , entre lefquels le numéro 12 , qui a
pour devife : A tous les coeurs bien nés que la patrie
eft chere ! & le numéro 15 , dont la devife
eft : Je fuis le principal ornement des lieux qu'habite
Flore , ont fixé fon attention . Mais comme
les Auteurs n'ont pas entierement atteint le but
que l'Administration & l'Académie le propofent ,
l'Académie remet le même fujet pour 1786 , en
avertiffant que c'eft pour la derniere fois.
L'Académie des Belles- Lettres , Sciences &
Arts d'Amiens , dans fa féance publique du 25
Août a partagé le prix de soo liv . fondé par
le fieur de la Tour , premier Peintre du Roi ,
citoyen de Sainit- Quentin , pour la belle action
d'humanité ou la découverte la plus utile faite
dans le cours de l'année par un habitant de la Province
, entre les nommés Jean- Baptifte Defmareft
& Warin , dit Mongros , qui le 11 Juillet
dernier retirerent de l'eau , au péril de leur vie ,
deux perfonnes qui y étoient tombées avec une
charette , qui , s'étant renversée fur eux , leur
fervoit pour ainfi dire de cage ; Defmareft qui
a eu la plus groffe portion du Prix , en a donné
60 liv. à celui qu'il avoit fauvé , pour l'aider à
acheter un cheval , qui remplacera celui qu'il
avoit perdu.
L'Académie a remis à l'année prochaine le
Prix fondé par le Duc de Charoft , fur cette
queftion : Quel eft le moyen le plus fimple & le
moins difpendieux de prévenir & d'éviter dans
la généralité d'Amiens les incendies dans la campagne
, & en même remps le plus analogue aux
productions du fol , à la pofition actuelle des
villages & des bâtimens qui les compofent , aux
matieres communes propres à la conſtruction ,
la forme nouvelle dont les logemens perfonnels
à
( 184 )
granges & étables peuvent être fufceptibles , &
enfin au fecours de l'autorité & de la bienfaifance
? Ce Prix fera double & de la valeur de
1200 liv. L'Académie en donnera un autre de
300 , fondé par l'Intendant de la province , au
meilleur Difcours , dans lequel on indiquera les'
caufes du bled noir ou charbonné , & les moyens
les plus sûrs & les moins difpendieux de prévenir
& de guérir cette maladie. Le fujet du prix de
l'éloquence eft l'Eloge du Geur d'Orléans de la
Motte, Evêque d'Amiens. En 1787 , elle donnera
un Prix de 600 liv. fondé par le Duc de Charoft
, fur ce fujet : 1 °. Quelle eft ordinairement
dans la généralité d'Amiens , la proportion entre
les terres labourables & les prés , foit naturels ,
foit artificiels , d'une même exploitation ? 2°. Ne
feroit- il pas avantageux qu'il y eût plus de prés
dans chaque exploitation ? 3 ° . Quels en feroient
les avantages ? N'en réfulteroit - il pas une plus
grande aifance pour les campagnes ? 4° . N'eftce
pas au défaut d'une jufte proportion qu'on
doit attribuer le peu d'aifance des Cultivateurs
dans les provinces abondantes en bled ? 5º . Quel
feroit le moyen d'encourager dans cette généralité
le rétabliffement de cette proportion ? 6. Quel
feroit en particulier le moyen de favorifer la
multiplication des prairies artificielles ? 7 °. Quelles
font les prairies artificielles connues dans la
généralité d'Amiens , & celles que l'on pourroit
y introduire ? Les Mémoires feront adreflés francs
de port , ou fous le couvert de l'Intendant de la
Picardie , au fieur Goffart , Avocat , Secrétaire
perpétuel de l'Académie d'Amiens .
S. M. a bien voulu accorder , le zo Mai
dernier , un Brevet de Confeiller d'Etat au
fieur Couturier de Fournoue , Procureur du
1 185 )
Roi au Préfidial de Guéret , en confidération
des fervices par lui rendus , par fes an
cêtres & par fa famille.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le 16 de ce
mois , font : 47 , 27 , 19 , 15 , & 44.
PAY S-B A S.
DE BRUXELLES , le 19 Septembre,
-
Les chefs de l'Adminiftration en Holfande
fe font allarmés des mouvemens
militaires qui continuent dans nos Provinces.
On a ordonné de la Haye des
changemens en diverfes garnifons. Le Régiment
d'Orange Naffau , & celui de
Schmidt - Grifons font partis de Maëftricht
pour fe rendre à Breda. D'autres détachemens
vont à Heufden , & doivent fervir
à couvrir la ligne. 108 chevaux des troupes
légeres de Salm partent pour l'ifle de
Cadfand , dans la Flandre Hollandoife .
L'article débattu qui occafionne , dit- on ,
ces apparences hoftiles , n'eft pas tant celui
de 6 millions de florins pour la rédemption
de Maëftricht & du pays d'Outremeufe
que les indemnités exigées par la Cour de
Vienne , foit pour le dégât caufé par les
inondations , foit par les frais immenfes des
préparatifs & de la marche des troupes . On
prétend que ces acceffoires additionnés à la
( 186 )
fomme principale , forment un capital de
30 millions de florins . On crioit en Hollande
contre un facrifice de huit millions , que
feroit-ce donc , s'il falloit s'épuifer à en débourfer
30 ? Que cette répétition foit vraie
ou fauffe , on attend avec effroi dans toute
l'étendue des Provinces - Unies la décifion
finale de ce différend , décifion dont l'influence
peut être terrible dans l'intérieur de
la République.
Le trouble s'y accroît & s'y propage de
jour en jour. Une fcene qui s'eft paffée à la
Haye , le 4 de ce mois , a augmenté les inquiétudes
, & donné lieu aux mefures les
plus extraordinaires. Comme on ne peut
donner aucune créance aux Gazettes ou vénales
, ou emportées par l'efprit de parti jufqu'à
la frénéfie , nous rapporterons ce qu'on
nous mande de cet incident , fans en garantir
tous les détails.
Quelques uns des membres des corps francs
des villes voisines de la Haye , étant venus à la
parade de la garnifon , l'uniforme de l'un d'entre
eux lui attira la rifée de la populace , & des infultes.
Ne fe fentant point les plus forts , ils voulurent
fe retirer ; le paffage étoit fermé , & le
plus ardent tira l'épée pour le faire jour. Ce mouvement
irrita la canaille , qui tomba à coups de
bâton fur ces volontaires , forcés de fe réfugier
dans une maison voifine. Lorfqu'ils en fortirent ,
le peuple les accabla d'injures , les empêcha de
regagner leut barque , & le Droffard de la Cour
de juftice étant intervenu pour leur faciliter
le paffage , il fut obligé de mettre l'épée à la
( 187 ).
main & de conduire les martyrs dans une auberge,
à la fûreté de laquelle veilla un détachement de
troupes. Une douzaine de perfonnes furent bleffées
dans ce tumulte.
Les Etats de Hollande ont rendu une publication
contre les attroupemens , tumultes ,
difputes injurieufes , voies de fait , contraires
à la tranquillité publique , en menaçant de
peines capitales les violateurs de l'ordre , &
tous ceux qui conniveroient par argent , par
promeffes ou autrement , à de nouveaux défordres.
Les vitres de quelques maifons ayant
été brifées la nuit du 8 au 9 , les Committer
de Raden , ont promis 7000 florins aux dénonciateurs
des coupables.
Outre ces précautions d'étiquette , on a
doublé les gardes & les patrouilles. On a
pofté des détachemens aux environs des
fieux les plus menacés par la multitude ; &
le Général Sandoz , Officier Suiffe très - confidéré
, a été nommé par les Etats de Hollande
, Commandant ſpécial de la garnifon
de la Haye , & chargé de veiller à la sûreté
des Membres du Souverain. Le Committer
de Raden , foit le College des Confeillers-
Députés , eft invefti du droit de commander
le Commandant , & le Grand - Penfionnaire
doit repréfenter le College en fon ab,
fence. Par cet arrangement , M. Sandoz eft
fubftitué au Stathouder , dont l'autorité
n'avoit pas encore reçu une atteinte auffi
profonde. On débite que ce Prince a protefté
contre cette réfolution , ainfi que l'Or
( 188 )
dre Equeftre ; dix - huit voix ont concouru
à la fanctionner.
Le Confeil d'Etat s'eft affemblé extraordinairement
& à l'improvifte à la Haye , le
1o de ce mois , le Stathouder affiftant à la
délibération . On attribue cette féance qui a
duré cinq heures à quelques nouveaux incidens
militaires dans les Pays - Bas.
En effet les troupes Impériales le font
raffemblées près d'Anvers , où eft leur quartier
général , & le Duc de Saxe- Tefchen eft
parti pour en prendre le commandement.
Il est très - vrai que le Régiment de Migazzi
a quitté Fribourg , & qu'on l'attend ici ,
avec les Croates & les Warafdins. Au moment
où la garniſon de Mons fortit pendant
la nuit pour fe rendre à Anvers , on répandit
que nos troupes alloient entrer dans la
Gueldre Pruffienne , dans le Duché de Juliers
, & s'emparer de Vefel . Citer ces rumeurs
, c'eft prouver qu'on ignore encore
la deftination des troupes raffemblées.
Le 15 de ce mois , le Stathoudes a quitté
la Haye pour fe rendre à Breda , après aver
communiqué fon voyage à LL. HH, PP.
Le même jour , la Princeffe d'Orange & fes
enfans fe font embarqués pour la Frife.
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
On raconte que l'Empereur lui- même a dit
au Comte de Brigido , au moment que ce Sei(
189 )
gneur prenoit congé de S. M. pour retourner
Lemberg : « J'étois dans l'intention d'aller vous
voir encore cette année ; mais les circonftan-
» ces , qui font tout- à -fait changées , ne me le permettent
pas. »
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
Cet Ouvrage dont M. Mars , Avocat au
Parlement de Paris , eft l'Auteur , paroît tous
les Jeudis fans interruption. Chaque feuille eft
compofée de différens articles . On y trouve ,
1. des notices de caufes civiles & criminelles
de tous les Parlemens avec les Jugemens qui
les ont décidées. 2 ° . des expofés de queftions.
3º, les réponses à ces mêmes queftions . 4° . des
differtations fur des points de Droit , d'Ordon
nances ou de Coutumes. 5º . l'indication fommaire
des Mémoires & Plaidoyers d'Avocats.
6°. l'Annonce & l'objet des livres de Droit , de
Jurifprudence , de ceux qui traitent de l'Eloquence
en général & de celle du Barreau en
particulier. 7. cette Gazette annonce auffi avec
exactitude les Arrêts & Déclarations du Roi ,
les Arrêts du Parlement & autres Cours Souve
raines ; les Sentences de Police ; en un mot
les Jugemens notables de toutes les Jurifdictions ,
& tout ce qui fait loi ou réglement dans le
Royaume, 8° on remarque fouvent auffi dans
ce Recueil un article de Légiflation étrangere:
9º. on y trouve les événemens , ou ce que l'on
peut appeller les nouvelles des Tribunaux . On
apperçoit , d'après cet expofé , que l'Ouvrage de
M. Mars eft très - varié , & qu'il eft d'une utilité
indifpenfable aux Magiftrars , aux Jurifconfultes ,
aux Procureurs , aux Notaires , aux chefs des
•
( 190 )
Communautés ; en un mot ,
à tous ceux qui ſe
mêlent de conduire les affaires des autres.
PARLEMENT DE PARIS.
GrandChambre.
Inftance entre lefieur Le Sergent de Lillette, &
Jean -Vincent René , Régiffeur général des Domaines
du Roi.
Queftion d'aubaine Er de
deshérence , élevée dans lafucceffion d'un Autrichien.
A qui , du Seigneur , foit Haut Jufticier , foit
Vicomtier , ou du Domaine du Roi , doivent ap❤
partenir les immeubles délaiffés en Artois , par un
Autrichien décédé dans la Flandre Autrichienne,
fans héritiers , foit que l'on confidere fa fucceffion
comme déshérance ou commme aubaine ?
Cette queſtion intéreffoit également tous les Seigneurs
du Royaume , parce qu'indépendamment
des difpofitions particulieres de la Coutume d'Artois
, qui ne connoît pas l'exercice du droit d'aubaine
, la décifion paroît devoir être la même
pour tous les biens poffédés en France par les
fujets d'une Puiffance à l'égard de laquelle le Roi
a renoncé au droit d'aubaine . L'Arrêt rendu
dans cette affaire l'a décidée en faveur du Seigneur
, & paroît avoir été déterminé par le moyen
décifif qu'en Artois l'aubaine n'a point lieu , &
que la déshérence appartient au Seigneur. La
fieur Tilgat , Prêtre , né à Oftende dans la Flandre
Autrichienne , eft décédé dans la ville d'Ypres
, en 1762. Comme Autrichien , il jouiffoit
en France de tous les droits accordés à cette nation
par nos Souverains ; ainfi il pouvoit y poffé(
191 )
der des biens comme citoyen François : auffi étoit
il propriétaire de 14 mesures de terre en fief,
fituées en Artois , dans la mouvance du fief vicomtier
de Moncove , dont le fieur Sergent
de
Lillette eft Seigneur . Le fieur Tilgat eft mort
fans laiffer d'héritiers ; fa fucceffion , par conféquent
, s'eft trouvée ouverte à titre de déshérence.
La Coutume d'Artois prononce la réunion à la
table du Seigneur , des héritages vacans par
déshérence
; l'article eft ainfi conçu : « Si les héri
tages ne font point relevés & droitures en de-
» dans les jours pour ce introduits ; favoir , le fief
en dedans , 40 jours , & les cotteries en dedans
, 7 jours , ils reviennent de plein droit à la
table du Seigneur dont ils font tenus , qui a
» droit de régaler , prendre & appliquer à fon
profit les profits d'iceux. » A ce titre , au décès
du fieur Tilgat , le Seigneur de Moncove auroit
dû entrer en poffeffion de 14 meſures de terres
; mais ayant ignoré le décès , des particuliers
s'étoient emparés des biens. Le Geur de Lillette
, inftruit de l'invafion quelques années après ,
a commencé par faire faifir l'héritage , par exploit
du 3 Juin 1760 , enfuite a fait affigner les déten
teurs pour voir décréter la faifie & prononcer la
réunion. En effet , une Sentence du Bureau des
Finances de Lille , a ordonné que le fief feroit &
demeureroit réuni au domaine de Moncove
pour , par le Seigneur , en jouir conformément à
la Coutume Mais le fieur de Beauvois , Re
ceveur des Domaines de Flandre , inftruit auffi de
la déshérence de la fucceffion du fieur Tilgat ,
préfenta , le premier Août 1776 , au Bureau des
Finances de Lille , une Requête par laquelle il
expofa que le fieur Tilgat étant mort fans héri
tiers , fes immeubles appartenoient au Roi à titre
de deshérence , & demanda permiffion de faire
( 192 )
affigner le fieur de Lillette , pour être condamné
à les lui abandonner . Le fieur de Lillette
s'eft préfenté. fur l'affignation qui lui a été donnée
, & a foutenu que la fucceffion lui étoit dévolue
, aux termes de la Coutume d'Artois.aimė
Le Receveur du Domaine a infifté dans fa demande
, & prétendu que le fieur Tilgat n'étant .
pas né François , le Roi auroit pu réclamer la
fucceffion à titre d'aubaine ; mais que comme ce
droit n'avoit pas lieu contre les Autrichiens , qui
font confidérés comme regnicoles en France , le
fieur Tilgat devoit être regardé comme fujet du
Roi , & la fucceffion dévolue au Souverain ,
titre de déshérence En cet état, les Receveurs
genéraux du Domaine ayant été fupprimés , Vin
cent René , Régiffeur , a repris la conteftation, à
la diligence de fon Directeur à Lille , & l'a inf
truit dans le même ſyſtême de fimple déshérence ;
il a ajouté feulement que le Roi avoit un titre
particulier pour y prétendre , en ce qu'il étoit
Seigneur Haut- Jufticier du territoire , & que ,
quelque fût la difpofition de la Coutume , le Roi
n'y étoit pas foumis Le fieur Sergent de Lil
lette a foutenu qu'en Artois les biens vacans par
déshérence , ainfi que les épaves, appartenoient
au Seigneur Vicomtier , & même aux fimples
Seigneurs dire&s & immédiats , & que la Coutume
exerçoit fon empire fur le Roi comme fur
tout autre. En cet état , Sentence du Bureau des
Finances de Lille , du 30 Mars 1781 , qui a adjugé
au Régiffeur fes fins & conclufions , avec
dépens. Le fieur de Lillette en a interjetté
appel en la Cour. L'Arrêt rendu le 6 Juillet
1784 , à mis l'appellation & ce au néant ; émendant,
décharge le fieur de Lillette des condamnations
contre lui prononcées , a débouté le Régiffeur
du Domaine de toutes
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles,
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
SAMEDI 3 SEPTEMBRE 1785 .
DU
CH
APARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de hou
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Brevet du Roi,
TABLE
Du mois d'Août 1785 .
PIÈCES
FUGITIVES .
Le foir , ou le Bal de Nuit
au Villaze , 3
Plaifirs des bords de la mer ,
Portrait d'Irène ,
L'Ane facétieux , Fable ,
Stances à Mlle....
193
102 Etudes de la Nature ,
Difcours & Réflexions critiques
fur l'Hiftoire & le
Gouvernement de l'ancienne
Rome 126
58 Epire à un jeune Matérialifte
97
145 Variétés ,
150
98, 155
35
Nouvelle Queftion ,
SPECTACLES.
187
Réponses à une Queſtion , 146 Nécrologie ,
148
Charades , Enigmes & Logo- Concert Spirituel ,
gryphes , 7 , 61 , 99 , 149 , Académie Roy. de Mufiq. 82 ,
NOUVELLES LITTER .
Del'Univerfalité de la Langue Comédie Françoife ,
ΤΟ 63 Comédie Italienne ,
189
137
Françoife ,
Les Lunes du Coufin Jac- Annonces & Notices , 43-93 ,
ques ,
741
89
141, 190
A Paris , de l'Imprimerie de M. LAMBERT ,
Ive de la Harpe , près S. Côme.
STOR
LIBRA
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 3 SEPTEMBRE 1785.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Pour être placés au bas du Portrait de
LOUISE-ELISABETH VIGÉE LE BRUN,
peint par elle même.
DEs Grâces , des Talens cette image fidèle , ES
Au coeur comme à l'efprit , offre un doute à former:
Lequel des deux fait mieux l'art de charmer ,
Du Peintre ou du Modèle ?
( Par M. de Charnois. )
A ij
4
M RCURE
LE MOMENT CRITIQUE , Conte ,
lû à la Séance publique du 20 Avril 1785 .
UN riche Publicain , avare atrabilaire ,
Un de ces Grands fi hauts que l'homme bas révère ,
Giffoient fur un lit de douleur ;
Ils tendoient tous les deux vers leur heure dernière ;
Ils fentoient du remords le ver triſte & rongeur ;
Chacun fe reprochoit les horreurs de fa vie.
Par un hafard unique , un indigent près d'eux
Se voyoit à la fin de fes jours malheureux.
Je me ineurs , difoit- il , & ma tâche eft finie ;
Jouer infortuné des caprices du fort ,
Après tant de malheurs enfin je fuis au port.
Que dites-vous , s'écrièrent enfemble
Nos deux égoïftes troublés ,
Vous vous réjouiffez , & chacun de nous tremble.
Je ne fuis pas furpris de vous voir déſolés ,
Répondit l'indigent , avec cette affurance
Que donnent la vertu , les moeurs & l'innocence :
Toujours heureux , vous viviez pour jouir ;
Malheureux , j'ai vécu pour apprendre à mourir.
( Par M. le Comte de Boisboiffel , du
Mufée de Paris . )
DE FRANCE.
S
VAUDEVILLE tiré d'une Comédie faite
pour l'amufement de S. A. S. Mademoiselle
DE CONDÉ , aux Eaux de Bourbon.
AIR: Dans de riches appartemens , &c.
NOTRE vie eft , comme l'Amour ,
Douleur & plaifir tour- à -tour ,
Voilà la reffemblance ;
Mais l'Amour jufques dans les pleurs
Nous fait trouver quelques douceurs :
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différenee .
AVANT le jour de fon hymen,
La jeune fille , de carmin
Ne fe fert point en France ;
Mais femme , elle en met hardiment:
De fille à femme bien fouvent,
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différence.
LA guerre reffemble aux Amours ,
Combats , traités qu'on rompt toujours ,
Voilà la reffemblance ;
Mais en amour , quelle douceur !
Etre vaincu , c'eft un bonheur :
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différence .
MAMAN me dit : fuyez l'Amour ,
Il vous tûroit , c'eſt un vautour.
A ii)
MERCURE
Ah ! quelle médifance :
Loin de tuer, ce bon vautour ,
A tous , héas , donne le jour :
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différence .
Le vin , l'amour font un poiſon ,
Tous deux nous ôtent la raifon ,
Voilà la reffemblance ;
Mais nous préférons le vin vieux ,
Er l'amour nouveau nous plaît mieux :
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différence. >
UN Auteur reffemble à l'Amour;
Pour plaire il rêve nuit & jour ,
Voilà la reffemblance ;
L'Auteur fait bâiller , non l'Amour.
Ah! ne dites pas en ce jour :
Voilà , voilà , voilà , voilà , voilà la différence,
( Par M. Verninac de Saint -Maur. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Chevrefeuille ;
celui de l'Enigme eft Lotte & Lot ; celui du
Logogryphe eft Babel.
DE FRANCE.
MON
CHARADE.
ON fecond eft trois fois contenu dans mon tout ;
Mon premier vous le dit , & c'eft inconteftable ;
Mais pour venir de moi plus aifément à bout ,
Cherchez - moi dans la main d'un des Dieux de la
Fable.
ENIG ME.
Sous un air de douceur extrême ,
Etre fourbe , hypocrite & de mauvaife foi ,
Détruire tes voleurs & te voler toi même .
Voilà , Lecteur , tout mon emploi.
( Par M. de Conjon fils , de Bayeux. )
LOGO GRYPH E.
TOUJOURS témoin muet des amours de mes hôtes ,
Souvent je retentis de leurs tendres accens ;
Je reçois dans mon fein roffignols & linottes ,
Et je porte les fruits de leurs plus doux momens,
Dans mes fept pieds , Lecteur , je puis t'offrir encore ,
Avec un nouvel art , quelques autres tableaux .
Ici , je te préfente un oifeau carnivore ;
Là , pour les gens fenfés , un des plus grands fléaux.
A iv
8 MERCURE
Je te montre l'objet que chacun veut atteindre ;
Un mot d'affection ; enfin le coup fameux
Qu'on ne porte aifément fans ſavoir un peu feindre.
J'en ai bien dit affez ; devines , fi tu peux.
(Bar M. Robert des Roches. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RÉPONSE à quelques propofitions hafardées
par M. GARAT , contre le Droit Romain ,
dans le Mercure de France , du 19 Février
1785 ; par M. Berthelot , Avocat , Docteur
Aggrégé de la Faculté des Droits de
Paris , Cenfeur Royal. Brochure in 12.
Prix , 1 liv. 16 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Poftes ; Dupuis , & les autres
Libraires du Palais ; les Marchands de
Nouveautés , & les principaux Libraires
du Royaume.
3
COMME
cette Brochure a plus de deux
cens pages , on va en rapporter quelques
morceaux détachés pris au hafard . On annonce
que tous les autres prouvent peut être
davantage. Ceux - ci fuffiront pour relever.
quelques méprifes de M. Garat en Jurifprudence
& en Hiftoire.
Ce n'est point une queftion indifférente
pour le Public , de favoir fi le Droit RoDE
FRANCE.
༡
main eft un Recueil d'abfurdités ou l'expreffion
de la raifon. La moitié de la France
eft régie par ce Droit ; le reste en emprunte
des décifions fur beaucoup de points
qui ne font pas réglés par les Coutumes
ou par les Ordonnances de nos Rois. Souvent
auffi les habitans des pays coutumiers
font foumis au Droit Romain , dans
les difpofitions contraires aux Coutumes.
Les contrats de mariage , les teftamens faits
en pays de Droit- écrit , les fucceffions partagées
en tout ou en partie, en vertu de la Loi
Romaine, intéreffent tous les fujets du Royaume
, entre lefquels les liens de l'amitié ou
du fang ont établi des rapports. L'exécution
des droits qui en réſulent , eft ſouvent demandée
dans les Tribunaux des pays courumiers.
-I importe donc pour notre bonheur
que la Loi Romaine , qui a tant d'influence
fur les biens & les perfonnes , dans la majeure
partie de la France , contienne les difpofitions
les plus fages. Il importe qu'elle ne
foit pas calomniée par des hommes de l'art ,
en qui l'on fuppofe des connoiffances de Jurifprudence
. Ce feroit êter aux peuples qui
géiniffent de la contrariété infinie de mille
Coutumes bifarres , dont on foupçonne rarement
les motifs , la confolation d'avoir
pour règle de conduite un Code immenſe
& unique, où la raifon des Philofophes a
configné les principes de l'équité , en a déduit
les conféquences par des calculs pro-
A v
10
MERCURE
"
fonds & sûrs , que l'intelligence de l'homme
dénué de ce fecours , fuivroit difficilement ,
& qu'elle s'encrgueillit de concevoir. —
"Les fciences profondes & étendues, dit M.
Berthelot , ne jouiffent pas toujours d'une eltime
univerfelle parmi ceux même qui en retirent
de grands avantages. Quelques - unes
d'elles ont des réſultats frappans & fimples qui
attirent l'attention du vulgaire fans la fatiguer.
Celles-là obtiennnent un hommage plus génétal
. Il en eft autrement de celles dont l'effet
ne frappe point , par des fignes éclatans , les
regards inattentifs .
De ce genre eft le Droit Civil de chaque
état. Le Philofophe conçoit qu'il eft d'autant
plus parfait , que la poffeffion & la propriété
de chaque particulier , font plus affurées
contre la force ou la fraude , & que
chacun vit plus paisiblement dans une condition
qui lui paroît naturelle. C'eſt l'état
de fanté du corps politique . Mais le vulgaire
en jouit , fans avoir toujours un fentiment
réfléchi de fa jouiffance. Il ne s'en apperçoit
ordinairement que lorfqu'une maladie trouble
l'économie de fon bonheur. Celui qui
par un régime doux & fimple , donne à l'état
focial une conftitution faine , ou la rétablit
infenfiblement , ne fait point une fenfation
que l'on diftingue. C'eft le fort d'un fage
Légiflateur : c'eft celui de la Jurifprudence
qui obferve & exécute la volonté des Loix.
Chaque particulier occupé de fon intérêt
perfonnel , & prenant la condition dans
DE FRANCE. 11
laquelle il fe trouve pour le réfultat de circonftances
fortuites , penfe peu à l'influence
des Loix générales fur fon individu . Il ne lui
eft pas facile de fe croire redevable de reconnoiffance
envers les Loix & les Magiſtrats
qui le conduifent.
Celui qui n'eft pas appelé au gouvernement
des peuples , eft placé dans un point
de la fociété , d'où il peut difficilement en
juger l'enſemble. Il voit quelquefois du
défordre où il verroit une parfaite harmonie
, s'il jugeoit du point de vue central , &
qu'il eût affez d'intelligence & de temps
pour faifir les rapports des moyens , & furtout
la loi générale qui fait & entretient
l'unité.
Que l'on fuppofe un Laboureur qui , venant
de tracer un fillon , lève , fur le foir ,
par délaffement , les yeux au Ciel , & apperçoive
, à travers les nuages , le firmament
femé d'étoiles. Il ne foupçonne pas l'ordre
& la correfpondance du fyftême de l'univers.
Si cet homme fe fût placé , par la penfée
& par fon génie , dans le centre du Soleil ;
alors , fuivant de fes yeux la direction des
rayons lumineux qui vont faire briller les
planètes fe mouvant autour de lui , il eût
vu un fpectacle régulier ; un filence profond
eûr nourri fa penfée ; & il eût porté l'admiration
religieufe de ces loix , jufqu'à croire
que peut-être Dieu même n'eût pas été capar
ble de les changer.
A vj
12 MERCURE
On peut dire la même chofe d'une favante
légiflation , dictée pour faire mouvoir les
puillances phyfiques & morales d'un vaſte
empire. Un des plus confidérables dont les
hommes ayent confervé la mémoire , eft
l'Empire Romain. Il a dominé fur une grande
partie du monde connu. Pour juger une légiflation
auffi confiderable , faite pour les
befoins des hommes de toutes les claffes ,
dans l'étendue de la terre policée , fuffirat
- il de fufpendre un inftant les travaux ,
comme le Laboureur De jeter un coup
d'oeil diftrait fur ce Code immenfe des loix
Romaines D'appercevoir à la hâte ces loix
brillantes de la lumière que leur a commu
niquée le génie de Philofophes refpectés par
tous les peuples éclairés ; & de prononcer .
avec dédain , qu'elles ont un défordre , des
aches & une obfcurité , qui ne font la plupart
que dans les yeux du ſpectateur & dans
fa penfée ?
Ne feroit- il pas plus judicieux de fe tranfporter
au point central de toutes les loix ,
dans l'idée brillante & féconde de la justice ,
d'où partent les rayons de lumière , fans lef
quels toutes les loix reftent éclipfées ; de
fuivre avec des yeux attentifs & long- temps
exercés , la direction de ces jets radieux , qui
font les conféquences s'éloignant de plus en
plus de l'idée générale ; de voir la diftribubution
de ces loix relativement à leurs fonctions
, les fecours mutuels qu'elles fe porDE
FRANCE.
13
tent par des reflets de lumière qu'elles fe
renvoyent les unes aux autres en s'éclairant à
de grandes diftances ?
Mais cette contemplation demande bien
des foins & des veilles. Il faut renoncer à la
féduction de tous les plaifirs. Chaque citoyen
ne peut fe livrer à des études auffi
fuivies & auffi profondes. Ce que font les
plus fages , c'eft d'en croire le témoignage
de peuples diftingués , que les Romains n'-
voient pas contraints de recevoir leurs loix.
Ces peuples ont été au devant d'elles , fe
font foumis avec empreffement à leur direction
, & les ont honorées d'un nom dont
aucune législation ne peut le vanter. Ils l'ont
appelée par excellence la Raifon écrite . Les
Provinces de France nommées Pays du
Droit écrit , compofant la moitié du Royaume
, fe félicitent d'avoir échappé aux contradictions
multipliées de nos coutumes.
Elles confervent comme un privilége précieux
, celui d'être jugées fur un corps de doctrine
, où la raiſen attentive découvre prefque
toujours l'oracle de la raifon. Inftruites
par une étude approfondie & générale de
ces loix , auffi bien que par une expérience
d'un grand nombre de fiècles continus
elles publient hautement que c'eſt à ces
loix qu'elles doivent leur bonheur.
>
A ces voix reconnoiffantes qui répètent
des actions de graces , fe mêle le fuffrage
des plus grands hommes. Leur jugement
14
MERCURE
n'eft point ici femblable à ceux dont on
pourroit dire ( ) que les grandes autorités
n'ont pas manqué aux grandes erreurs . Il
ne s'agit point d'objets hors de la poitée de
l'obfervation , tels que la caufe du reflux ,
le mouvement de la terre. Il s'agit des befoins
d'une portion de l'humanité qui fet
trouvoit fous leurs yeux , & de juger des
règles déjà faites pour la rendre heureuſe .
Le génie de ces hommes illuftres , admiré
des nations polies , a fixé fon intelligence
fur l'examen des Loix Romaines. Après en
avoir fait l'étude de la vie entière , ils ont
prononcé que la collection de ces loix ,
malgré fes défauts qu'ils ont vu les premiers
, & dans toute leur étendue , eft la
plus fage que les hommes ayent produite ,
& qu'elle peut infpirer à l'humanité un
jufte orgueil.
C'eft ainfi qu'en a penfé Dumoulin
qu'une foule d'auditeurs fuivoit par toute la
France , & jufques dans les terres étrangères.
C'eft l'éloge qu'ont fait du Droit
Romain les Chanceliers de Hôpital &
d'Agueffeau , qui en occupoient leurs penfées
habituelles , & qui fe font empreffés
de le traduire dans les plus belles & les
plus fages ordonnances de ce Royaume
Mais ce n'eft point ainsi que s'en explique
un écrivain de nos jours , honoré des
( 1 ) M. Garat , page 108 .
-
DE FRANCE. 15
palmés académiques de l'éloquence. Il fait
que
L'éloquence des paroles
N'eft que l'art ingénieux
D'amufer nos fens frivoles
Par des tours harmonieux. ( 1 ) .
Il ambitionne avec de juftes prétentions
une gloire encore plus folide , celle de la
Philofophie. Il a vu que peu de perſonnes
autour de lui , dans un pays coutumier ,
avoient médité le plan des Loix Romaines ,
leurs principes , leurs confequences , les
idées intermédiaires qui en font la chaine
intellectuelle , l'influence néceffaire de leur
exécution fur les moeurs dans tel climat
donné , & celle des moeurs fur la felicité
publique . Il a conçu le projet de défabufer
le vulgaire qui obéit à ces leix , qui
prend leur confeil dans les occafions difficiles
, & qui s'obftine à s'en croire plus
heureux. Pour le mettre lui même à portée
de prononcer fur le deftin des . Légiflareurs
de Rome , il a pris , comme il le dit , d'une
main le Textepur de cette Légiflation , de
l'autre , l'Hiftoire , qui lui apprenoit comme
elle s'étoit formée. Il n'a point ajouté que
ce texte des loix , il le tenoit fermé , &
que l'histoire dont il s'agit , eft sûrement
un manufcrit qui n'a pas été mis au jour.
(1) J. B. Rouffeau.
16 MERCURE
Il a prononcé devant tous les Magiftrats ,
tous les hommes inftruits en jurifprudence ,
toutes les facultés de Droit Romain du
Royaume , dont le gouvernement defire fi
vivement faire fleurir la difcipline , devant
toute la France coutumière & de
Droit écrit , qui croit y trouver les préceptes
de la raifon , que le code du Droit
Romain eft un code déteftable ( 1 ).
Actuellement que mes occupations &
fur-tout mes foibles talens ne me permettent
pas de développer la majefté des Loix
Romaines préfentant un Corps complet de
jurifprudence , je me contenterai de faire
voir que M. Garat fembleroit avoir été
moins offenfe des fautes qui s'y rencontrent
, que de celles qui ne s'y rencontrent
pas ; & que malgré fon averfion pour les
Commentateurs , il a négligé le texte pour
confulter les Commentateurs. Il eft cependant
des obfervations qui font à lui . Je
ne prétend pas lui en enlever le mérite . Malgré
ce que j'aurai dit , il peut bien certainement
les réclamer.
Il eft vrai que les Lecteurs ne lui fauront
pas beaucoup de gré du plaifir paffager qu'il
a voulu leur donner par des preftiges. Le
grand nombre s'appercevra qu'il a paru dire
à la nation , Vous êtes incapable de lire
de fuites dix pages de raifon fur un objet
(1 ) M. Garat , page 118.
DE FRANCE. 17
ود
» de la première importance qui régit vos
fortunes , votre vie & votre honneur. Il
» ne s'agit que d'attirer votre attention &
» de vous amufer. Je vais attaquer le culte
» que vous rendez à la Jurifprudence ro
» maine , fur la foi de fes Prêtres . Il ne s'agit
que de les montrer ridicules . J'invoquerai
mon hiftoire manufcrite , qui me
» fournira des fictions que je pourrai ar-
» ranger à ma volonté. J'en titerai des
peintures & des antithèfes . Je termi-
» nerai le tour par un Conte oriental qui
achevera de décider l'opinion des Lec-
و و
"
> teurs.
Beaucoup d'autres , fans doute , font plus
dignes que moi de fe préſenter pour repouffer
notre agreffeur. Les Cours de judicature
& les Univerfités ont dans leur fein
des hommes dont le favoir profond eft foutenu
par l'éloquence ; mais la vérité ſimple
eft ici fuffifante : & probablement ils ont
cru qu'il n'étoit pas d'une néceffité abfolue
de combattre un adverfaire qui fembleroit
quelquefois avoir pris le foin de fe combattre
lui - même. Cependant il m'a paru qu'on
ne devoit guères laiffer paffer de pareilles
erreurs , qui pourroient détourner de l'étude
des Loix Romaines , à laquelle , au contraire ,
le Gouvernement defireroit rendre fon ancienne
célébrité.
Nous rapporterons en entier la fatyre de
M. Garat , inférée dans le Mercure de
France ; & nous ne laifferons point paffer
18 MERCURE
unefeule ligne , fans examiner quelle créance
elle doit obtenir.
Page 23. On fait que très fouvent ces
» Jurifconfultes , qui formoient le Confeil
des Empereurs , n'étoient que des
» efclaves autour d'un defpote ». (M. Garat.)
n
On ne fait point du tout cela. Les Juri(-
confultes Romains , dont les fragmens compofent
les loix du Digefte , n'écrivoient
point fous le règne des Tyrans . Papinien ,
le plus jufte de tous les Jarifconfultes
qui ayent jamais paru , étoit Préfer du Prétoire
& ami intime de l'Empereur Septime
Sevère. Un Prince cruel exigea de lui qu'il
excusât un crime. Il préféra la mort. L'équitable
Ulpien for tuteur de l'Empereur
Alexandre , & fon Préfet du Prétoire. Le
févère Paul étoit Affeffeur de Papinien,
Triphonius , Calliftrate, Africain , Martien ,
Modeftinus , Pomponius , Marcellus , écrivoient
tous fous des Empereurs dont les
vertus ont honoré le Trône. La fomme de
leurs Loix eft deux cens fois plus confidé,
rable que celle des autres Jurifconfultes.
dont on ignore en quel temps ils ont vécu.
Si l'on remonte à Sabinus , qui écrivoit fous
Tibère , on voit ( Loi 2 , p. 47 , au Digefte
de Origine Juris ) que Sabinus étoit fi malrécompenfé
par fon Prince , qu'il avoit à
peine de quoi vivre. Ce qui fuppofe qu'il
lui rendoit peu de fervices à fon gré. Son
fucceffeur , Caffius Longinus , avoit beancoup
d'autorité par fon favoir & fon inté
1.
DE FRANCE. 19
grité , au point que T bère le chaffa de Ronie.
On voit , à l'honneur des Jurifconfultes dont
les écrits nous font reftés , qu'ils ne font pas
du nombre des Sénateurs , d'un Tyranfoupçonneux
pâles adulateurs ( 1 ) . Juvénal , Sat. 4,
V.74 .
Depuis Hadrien , la faculté de donner des
confultations fur prefque toujours laiffée à la
volonté des Particuliers. D'ailleurs , dans les
temps où il falloit l'obtenir du Prince , les
Jurifconfultes étoient prefque rzas Stoïciens ,
c'est-à - dire , inflexibles . Ils étoient divifés en
fectes ; & quand les méchans font payés pour
faire le mal , ils font d'accor ) .
»
Page 16. Confidérez , je vous prie ,
cette marche. On étoit accablé fous la
multitude des Loix générales , & pref-
» qu'à chaque occafion , il falloit des décifions
particulières du Légiflateur.
(M. Garat.)
> Confidérez , je vous prie , à mon tour
que l'Auteur n'a pas une idée bien réfléchie
de ce qu'il avance. Où a -t-il vu que dutemps
des Empereurs , qui envoyoient ces refcripts ,
on fût accablé fous la multitude des Loix
générales ?
Pour juger la caufe , il faut remonter
aux premiers Empereurs qu'on accufe de
s'être expliqués par Refcripts. A cette épo
que , c'est - à- dire , au temps d'Adrien & de
(1) Boileau.
20 MERCURE
fes Succeffeurs , les Loix générales étoient
quelques Loix faites par tous les Ordres de
FEtar , quelques Senatus - Confultes , quelques
Plébifcites , qui , réunis , ne font pas la
quarantième partie des matières du Code.
Que l'on joigne à cela la Loi des douze Tables
, dès - lors à -peu - près perdue , & l'Edit
perpétuel du Préteur , (que M. Garat ne peut ,
pas mettre dans fon calcul , parce qu'il ne le
connoît pas , comme on le verra par la
fuite.) Cet Edit perpétuel , d'après le relevé ,
fait , n'eft que la quatrième partie des matières
contenues dans le Code , fil'on comptepar
matières. Mais , comme fur chacune
d'elles , le Préteur s'expliquoit , en deux
lignes ( 1) , comme les Senatus- Confultes ,
les Plébifcites & les Loix étoient en ſtyle .
très -concis , tout cela ne faifoit pas en male.
de décifions , comparée à la maffe des efpèces
pour lesquelles on a cru les premières.
Loix infuffifantes , environ la neuvième partie
du volume que préfente le Code lui feul.
On ne peut pas mettre au nombre des ,
Loix générales les réponſes des Prudens , qui
fe détruifoient mutuellement , & n'étoient ,
que des probabilités que fouvent l'on comptoit
, que quelquefois l'on pefoit , comme
nous l'expliquerons dans la fuite. Ainfi , accordant
à notre Cenfeur une quantité de
Loix générales bien plus grande qu'il ne l'ef-
(1 ) Voyez l'Edit perpétuel , rétabli par Heinneccius,
DE FRANCE. 21
péroit , elles étoient un peu plus que la
huitième partie des Loix contenues dans le
Code de Juftinien. On n'étoit donc pas accablé
fous la multitude des Loix générales.
Page 40. " Là on voit Juftinien s'attri-
» buer fans pudeur , les victoires de Narfès
» & de Bélifaire . (M. Garat.)
"
Eft- il bien certain que Juftinien s'attribue
fans pudeur les victoires de Narsès & de
Bélifaire? Il est vrai qu'il dit dans la préface .
des Inftitutes : nous avons fait ployerfous
notre joug les nations barbares. Mais cette
expreflion collective s'applique à tous les
Romains. Il n'a pas la vanité de fe dire feul
vainqueur. Certainement , un Prince qui ordonne
une guerre , & qui a concerté les
projets d'une campagne , peut , quand elle
réuffit , en tirer quelqu'honneur. Quoiqu'il
fût permis à Juftinien , dans une Monarchie,
de parler de lui feul comme repréſentant
tout l'Empire , cependant il désigne le vainqueur
par un nom pluriel , pour marquer
le corps de la nation .
Juftinien , qui n'avoit été ni en Perfe ni
en Afrique , pouvoit-il fe flatter de faire
croire à tous les Sujets de fon Empire , qu'il
y cût vaincu en perfonne les Parthes & les
Vandales La penfée pouvoit - elle lui en
venir ? N'est- ce pas lui qui a eu la générosité
de décerner à Bélifaire les honneurs du
triomphe des anciens Romains , en faisant
conduire devant lui , au milieu de Conftantinople
, le Roi des Vandales chargé de fers?
22 MERCURE
N'eft-ce pas lui qui a fait repréfenter fur le
revers de fes monnoies Bélifaire , avec ces
mots : Bélifaire, la gloire des Romains? Qui
enfin a fait peindre la pompe de ce triomphe
fur les murs du veftibule de fon palais ,
pour élever aux yeux des court ifans & de la
nation , un monument durable de fa reconnoiffance.
(1)
Page 46. » Je remonte à l'origine de ces
Loix , & , l'hiftoire à la main , je les fuis
» dans leurs progrès. Le Peuple Romain,
» las d'être gouverné par les volontés arbi-
» traires du Sénat , demande des loix fixes
» & préciſes ; le Sénat les lui refufe. »
( M. Garat. )
Il n'eft point exact de dire que le peuple
ait été las d'être gouverné par les volontés
arbitraires du Sénat , qu'il lui ait demandé
des Loix fixes , & que le Sénat les lui ait
refufces.
Tite-Live , dans le troifième livre de fon
hiftoire , prend foin de nous apprendre tout
le contraire. ( A cet endroit , page 48 de la
Réponse de M. Berthelot , fe trouvent 14
page de fuite , où Tite - Live dir précisément
l'oppofé de ce qu'avance M. Garat. )
Page 117. Je remarque quels font les
» Princes qui , pendant fix à fept cens ans ,
depuis Cefar jufqu'à Juftinien , le fuccè-
» dent fur ce trône qui donne des Loix au
"3
(1 ) Procope de bello Perfico , M. Lebeau , Hiftoire
du Bas-Empire.
7
DE FRANCE. 23
» monde ; & pour un Trajan & un Marc-
Aurèle , je vois vingt Néron & vingt Com-
" mode. Je découvre que le plus grand
30
"
nombre des Loix Romaines, ont été faites
» par les tyrans qui ont le plus deshonoré
& afflige la nature humaine ». ( M. Garat. )
On ne trouve point du tout vingt Néron
& vingt Commode parmi les Empereurs
dont les conftitutions forment le Code de
Juftinien. Pour s'en convaincre , on peut jeter
les yeux fur la lifte des Princes dont les
conftitutions ont été recueillies , & fur la
fuite non-interrompue des Empereurs.
Il n'y en a aucune de Néron , de Vitellius ,
de Domitien à peine en connoît - ou de
Commode. Il n'eft pas fûr qu'il y en ait
d'Héliogabale. Refte Caracalla. Il a fait un
affez grand nombre de Loix . Au commencement
de fon règne , Papinien les dictoit :
l'Empereur l'ayant mis à mort , il s'éloigna
de fa Capitale , & parcourut les Provinces
de l'Empire , mais après avoir donné des
ordres pour l'adminiftration de la Juftice .
Ses conftitutions font prefque toutes fort
équitables . Dans une d'elles , il juge pour un
particulier contre lui- même (1 ).
Mettra-t-on au rang des Princes que la
Nature ait dû défavouer, les Empereurs Dioclétien
& Maximien ? Le Code présente une
( 1 ) Loi I , au Code de Donationibus inter virum
& uxorem ; elle porte le nom d'Antonin . Il faut
ajouter Caracalla ; voyez la date , par le Confulat,
24 MERCURE
fois plus de leurs Loix que de tout autre
Empereur.
Sans doute c'étoit un crime affreux contre
la Religion & l'humanité de pourfuivre ,
comme ils l'ont fait , les Chrétiens , & de
les faire périr dans les fupplices. Ils font
inexcufables , & les Loix qu'ils ont faites
contre les Chrétiens méritent l'exécration de
tous les fiécles . Mais ces Loix ne font
pas
recueillies dans le Code de Juftinien. A tout
autre égard, Dioclétien n'en étoit pas moins
prudent , moins attaché à la chofe publique ,
moins chéri de fes fujets , qui confervoient
l'ancienne Religion du Capitole . Trois Empereurs
nommés par lui - même pour le feconder
, l'honoroient comme leur père. Le
peuple étoit pénétré d'un amour refpectueux.
Ce Prince , après avoir fait le bien
qu'il defiroit , dédaigna le trône : il en descendit
, fe retira à la campagne , & y trouva ,
comme Abdolonime , les plus doux plaifirs.
De fon temps fleurirent les Difciples de
Papinien , ces fameux Jurifconfultes dont
les idées profondes forment une bonne
partie du Digefte ; & ils l'aidèrent à com
pofer cette foule de Loix courtes , fimples
& juftes qui le mettent au rang des grands
Légiflateurs .
On peut ajouter que fi de méchans Princes
ont fait de méchantes Loix , Juftinien a fair
un choix de toutes les conftitutions impériales
qui lui ont paru mériter la préférence;
& que fi , par inattention , il en a recueilli
quelques - une
DE FRANCE. 25
quelques unes qui ne réumffent pas tous les
fuffrages , ceft une faute qui peut être excufee
dans un ouvrage auffi étendu.
C
***
" Page 123. Une Religion defcendue du
ciel vient difputer les autels de tous les
» Peuples à certe Religion du Capitole qui
» avoir conques Tunivers avec les Romains.
» Des Legitems Chrétiers fuccèdent à des
Legiflres Payens. Chacun deux fait
» domine tour -a-tour fon cuite dans fes
Loix , l'on voit bientôt dans la même
» Legiflation les maximes du Chriftianifme
» & les principes du Pag nilie . A côté des
Lom faites pour encourager les mariages ,
» pour les multiplier , on rencontre des
Loix-qui honotent & recompenſent le célibat
, qui parlent des fecondes noces avec
>> hofreut. » (M. Garat. )
"
93
M. Garat fe plaint - il qu'une Religion defcendue
du ciel , foit venue pour difputer les
aurels au Paganifme ? On le diroit d'abord ;
car il exalte cette Religion du Capitole , &
il remarque ( hors de propos & fans aucun
befoin de fo tifier fon idée principale , qui
porte toute fur le changement & non fur
les raifons de préférence , ) il remarque , disje
, que cette Religion avoit conquis l'onivers
avec les Romains ; ce qui donne à la
Religion de Jupiter bien de la majefte. Sans
doute il honore le mariage & applaudit anx
Loix qui encouragent la population : d'un
autre côté il accufe les Loix qui vantent le
célibat & parlent des fecondes noces avec
No. 36 , 3 Septembre 1785. B
26 MERCURE
horreur. Or , dans l'idée de l'Auteur , ces
dernières Loix appartiennent au Chriftianilme
.
Si l'Auteur avoit fait attention à fa phraſe,
après l'avoir écrite , il y auroit vu la réponſe..
On n'avoit pas en horreur les premières .
noces , mais les fecondes noces ; & cependant ,
les premières font bien plus nuifibles que les
fecondes à la vertu du Chriftianifme , à la
virginité. Cela devoit indiquer qu'il y avoit
une raifon qui n'étoit pas le defir d'encourager
le célibat.
La Loi I , au Code de fecundis nuptiis..
&c....... &c.......
Le célibat n'eft point récompenſé dans
les Loix Romaines. Conftantin a feulement
abrogé les peines contre le célibat ( 1 ) . La
loi Julia & Papia Popaa , avoient voulu
forcer au mariage les Romains à qui le concubinage
faifoit plus de plaifir, Le Légiflateur
qui voyoit fortir de cette union une
poftérité moins nombreuſe , avoit fait une
loi , néceffaire alors pour repeupler Rome ,
dont les habitans avoient péri par le glaive
de la guerre civile. Du temps de Conftantin ,
la raifon n'étoit plus fi preffante de faire
violence aux volontés.
Sans doute que les principes du Chriftianifme
confeillèrent de rendre la liberté,
Mais cet avis étoit donné par la loi natu-
(1 ) Sozomène , Hift. Eccl. Loi, 1. Cod. de infir
mandis panis celibatûs,
DE FRANCE. 27
relle ; il l'étoit par l'eftime de toutes les nations
, même payennes , chez qui la virginité
a toujours reçu des hommages . Cependant
Conftantin a permis , au défaut
d'une époufe , d'avoir une concubine , Loi 1 .
au Code de Concubinis.
pour
Enfin ces loix contre les fecondes noces ,
dans l'année du deuil , portées par les Payens ,
la fécurité des familles , les Souverains
Pontifes s'autorifant du précepte des
Apôtres , les ont abolics ( 1 ) , autant qu'i
étoit en leur pouvoir : & , par l'ufage , leur
décifion a reçu force de loi . »
Ceux qui prendront la peine de lire cette
Réponse à M. Garat , y trouveront , entreautres
choſes , une explication du paffage de
la Loi des Douze Tables , où M. Garat a
prétendu que le debiteur étoit coupé en morceaux
par fes créanciers. Elle eft fondée fur
l'examen rigoureux du texte & fur le témoignage
de l'Hiftoire Romaine. Elle eft plus
approfondie que toutes celles qui ont paru .
On effayé de réconcilier la Loi des Douze
Tables avec M. Linguet , dans fa Théorie des
Loix Civiles , & M. Garat. On a préſenté un
Profpectus diftin&t , quoique dans un petit
efpace , des Novelles de Juftinien , que dorénavant
M. Garat , qui les avoit profcrites
d'un feul mot , doit trouver très -fages. On
a examiné l'effet du fyftême de l'ancienne
( 1 ) Voyez aux Décrétales la quatrième & cin
quième du titre de fecundis nuptiis ,
Bij
28 MERCURE
Légiflation des Romains fur les fucceffions
par mâles. Ce point intereffe tous les Legif
fateurs & tous ceux qui veulent apprécier
leurs opérations à cet égard. L'Auteur
donne auffi une critique du Droit Romain ,
& cependant il montre que de nos jours un
Roi relpecté dans l'Europe , en a emprunté
prefque toutes les difpofitions les plus fages ,
qu'il y a pris le modèle de fon Code , qui , lui
feul , fuffiroit pour la gloire.
LETTRE de M. Berthelot au Rédacteur
du Mercure.
M. Garat vient de faire paroître , Monfieur , dans
le Mercure du 27 Août , une Réponse à la Lettre
d'un Docteur de Province. Comme cette réplique de
M. Garat , quoique adreffée à un autre que moi ,
paroîtroit en quelques endroits me combattre , per
mettez que j'eflaye de défendre mon opinion .
M. Garat , page première de la Réponſe , annonce
fon refpect profond pour les Loix Romaines adoptées
en France. Cette déclaration devenoit néceffaire
, parce qué dans le Mercure de France du 19
Février 1785 , pages 105 & 118 , on ne l'avoir pas
affez bien diflinguée . Il convient qu'il y a de trèsbelles
loix dans le Corps de Droit Romain. Veut-il
dire qu'il y en a une fur vingt ? On l'autoir cru,
d'abord : car il prononce , page 113 du Mercure de
Février , pour un Trajan on voit vingt Nérons. En
ce cas l'éloge feroit mince , & très
diction avec celui qui précède, En effet , dans les
en contraDE
FRANCE. 29
pays de Droit-écrit , fur cinquante Loix Romaines ,
les Magiftrats en adoptent quarante- neuf. Voyez
Defpeiffes , Maynard , &c.
Dans la Réponte page 2 , il prétend n'avoir pas
cité la Loi du créancier , dans la Loi des Donze
Tables , comme faifant partie du Corps de Droit.
J'ai témoigné là - deffus , dans ma R ponſe , une
grande crainte qu'il ne fe fût mépris . Actuellement
je fuis tranquille : je vois qu'il fair que cette Loi n'ą
point paflé dans e Corps de Droit. Il perfifte à croire
qu'en vertu de la Loi des Douze Tables , le débiteur
infolvable pouvoit être mis en morceaux. J'ai eu
foin d'approfondir cette Loi , qui doit exciter la curiofité
, depuis que l'Auteur de la Théorie des Loix
Civiles & notre nouvel adverfaire , ont effayé d'attribuer
cet excès de barbarie à la Loi des Douze Tables ,
fi vantée pour la fageffe. On y trouvera le texte expliqué
avec foin par lui -même & par plufieurs confidérations
hiftoriques & politiques qui n'ont point
encore été propofées .
Page 4 de la Réponse du 27 Août : Ce que les anciens
prenoient fur tout pour monft es , & qu'ils condamnoient
à la mort à ce titre , étoient les herma
phrodites. Eft il bien vrai La Loi 14 , au digefte de
ftatu hominum regarde comme monftres ceux à
qui la Nature a donné , non un membre de plus ou
de moins , mais une forme qui n'ait aucune reffemblance
avec celle de l'homme. La Loi 10 , au même
titre qui fe trouve 8 ou 10 lignes au deffus , dit d'un
hermaphrodite , il doit être mis dans la claſſe du
fexe quiparoit prévaloir.
Page 13 de la Réponſe du 27 Août : Il annonce
qu'Adrien avoit recueilli tous les Edits mobiles des
Prêteurs , pour en faire un Edit fixe & invariable ,
nommé perpétuel. Dans le Mercure de Février , il
dit: Ces Loix annuelles changent tous les ans
Et la réunion de ces Loix néceffairement fi diverfes
B 11)
30 MERCURE
dans leurs vûes , fi contradictoires dans leurs principes
& dans leurs difpofitions , forment cette partie
du Droit Romain , eftimée & admirée fous le nom de
Droit Prétorien . Adrien a- t'il recueilli tous les Edits
annuels & contradictoires entre - eux ? Oui , dit-on
dans le Mercure de Février ; car c'eft l'Edit perpétuel
qui a paffé dans le Corps de Droit. J'ai foutenu le
contraire dans ma Réponse , page 101 ; & ir paroîtroit
, par les explications qu'on peut y voir , que
M. Garat , quoique bien averti , ne fait pas encore
bien diftinctement que l'Edit perpétuel , dont le développement
compofe prefque tout le Digefte , a été
fait par Salvius Julianus, très-fameux Jurifconfulte ,
qui a choifi dans ces Edits annuels ce qu'il y avoit
de plus fage , qui a banni tout le refte pour faire cet
enfemble que l'on admire fous le nom de Droit Prétorien.
Page 14 de la Réponſe , M. Garat femble avouer
qu'il s'eft mépris en ne diftinguant pas les Prudens
qui , à la même époque , parloient en public , d'avec
ceux qui écrivoient chez eux . Faire cet aveu eft probablement
une leçonde méprife . Dans le Mercure
de Février , on lit : Les Prêteurs ont ufurpé le pouvoir
législatiffur le Légiflateur. Bientôt on voit paroit
e des hommes qui l'ufurpent fur le Législateur
& les Prêteurs. Ces hommes , qui paroiffent au déelin
de la République , fe multiplient fingulièrement
fous les Empereurs , &c.... Il s'agit donc chez M.
Garat de Prudens qui out ufurpé le pouvoir légiflatif.
S'il entend parler de ceux qui vivoient fous les
Empereurs , ils n'avoient rien ufurpé , parce qu'ils ne
répondoient que par l'ordre de l'Empereur : quibus
a Cafare jus refpondendi datum eft , § 8 , inftitutes
, de jure naturali gentium & civili. Il s'agit
auffi chez M. Garat de Prudens , qui , au déclin de la
République , ont ufurpé fur le Prêteur le pouvoir
législatif. C'eft une nouvelle erreur . Car ces Prudens ,
1
DE FRANCE.
ཧྥ་
qui difputoient dans le Forum , ont pasu auffitôt
après la Loi des Douze Tables. La Loi 2 , p. 5 , au
digefte de origine juris , place leur origine à cette
époque. Ce n'est donc point au déclin de la République..
Je voudrois bien parvenir à m'expliquer à moi-
'même pourquoi ce paffage latin , cité à ce fujet par
M. Garat , dans fa Réponſe , page 15 , comme étant
de Tribonien , n'eft pas de Tribonien , mais bien de
Gravina , qu'il a tranfcrit à la page 45 , de ortu &
progreffa juris civilis , en mettant le Commentaire à
la place de la Loi . Ce qui m'embarraffe encore
beaucoup , c'eft que , felon moi , Gravina n'a pas
été entendu : car cet Auteur parle dans cet endroit
des Prudens fous les Empereurs. Voyez auffi ma
Réponse , page 107.
Page 15 de la Réponſe du 27 Août. On croiroit ,
à lire les éloges que l'on donne aux Prudens , que
M. Garar a voulu confacrer leur fagetfe par un magnifique
éloge , en faisant l'énumération des fervices
qu'ils ont rendus. Leurs réponfes , dit- on , compofent
le Digefte ; ce font elles qui ont introduit les
codicilles , les fubftitutions pupillaires , l'action
de dol , & c..... Malheureuſement pour cette affertion
, le premier Codicille fut exécuté par Augufte.
Cet exemple engagea les Romains à les accomplir.
Il eft vrai que dans la fuite Trebatius fut confulté ;
mais il n'en fut pas l'inventeur , encore moins le Lé-
-giflateur. Dans tous les cas ils font dûs à Augufte
inftitutes , de codicillis. Les fubftitutions pupillaires'
s établiffent par l'ufage & en vertu de la Loi des
Douze Tables , qui avoit donné au père de famille
un pouvoir illimité fur les biens de fon fils. L'action
de dol vient d'un Édit du Prêteur Aquilius Gallus.
Voyez la Loi première, au Digefte, de dolo malo , &
Gravina au bas de la page 57.
Page 27 de la Réponse du 27 Août. M. Garat dit
B iv
32′ MERCURE
V
avoir lû toute entière la Loi dont il s'agit à cet en
droit la Novel'e 89 , ch. 15. Il y a quelques apparences
pour croire qu'il ne l'a pas bien comprife.
Voyez cette Loi expliquée dans toutes fes parties ,
par ma Réponfe , page 135 .
Page 28 de la Réponse du 7 Août. Il s'agit de M.
Lolme fur la conftitution de l'Angleterre . On oppoſe
à cette autorité Artur Duck , Procureur du Roi dans
une des grandes Juridictions de l'Angleterre , & ſch
témoignage eft très puiffant quand il s'explique fur
l'efpère de Loix dont l'exécution lui étoit confiée.
J'ai effayé dans ma Réponſe , page 183 , de montrer
, par des confidérations prifes des Loix Romaines
, que M. Garat , en prononçant rapidement
fur la tendance de ces Loix au defpotifme , paroît
avoir fait rapidement un contre- fens .
Si M. Garar , après avoir comparé tranquillement
les articles correfpondans de fes critiques & de mes
réponses , ne croit pas la difcuffion pouffée affez
loin , & qu'il ne veuille point réferver fes réflexions
pour d'autres objets de méditation qui lui foyent
auffi familiers que le Droit Romain , nous aurons à
nous féliciter de ce que pour perfectionner notre
inftruction , il voudra bien continuer à nous avertir
de nos erreurs.
J'ai l'honneur d'être très - parfaitement , M.
BERTHELOT.
DE FRANCE. 33
ESSAIS Hiftoriques fur les Maurs des
François , ou Traduction abrégée des Chroniques
& autres Ouvrages des Auteurs contemporains
, depuis Clovis jufqu'à S. Louis ,
dédiés au Roi , par M. de Sauvigny , Chevalier
de S. Louis , Cenfeur Royal , & c.
A Paris , chez Cloufier , Imprimeur-
Libraire , rue de Sorbonne , & au Bureau
des Effais Hiftoriques ; rue S. Guillaume ,
vis - à-vis l'hôtel Mortemart.
" FAIRE revivre dans notre langue ( dit
» M. de Sauvigni , dans fon Prospectus )
» ce que les Écrivains de ces temps reculés
» ont dit de notre nation ; rapprocher &
39
lier avec art des traits épars , inconnus
» au plus grand nombre des lecteurs ; conferver
, s'il fe peut , aux moindres dé-
» tails , le charme de leur naïveté ; rajeunir
enfin , par une forme plus intéreffante
» ces vieux monumens de nos annales : telle
» eft la tâche que je m'étois impofée depuis
long- temps. »
27
Le cahier que nous annonçons prouve
que M. de Sauvigni eft très en état de la
remplir , & donne des efpérances bien
Hatteufes pour les fuivans. On y trouve ce
ftyle naïf auquel il eft fi difficile de plier
aujourd'hui notre langue , mais dont cependant
un auteur qui fe propoſoit de nous
faire connoître nos anciens hiftoriens , ne
pouvoir le paffer.
By
34 MERCURE
On connoiffoit le talent de M. de Sauvigni
pour ce genre d'écrire ; il en avoit donné
des preuves dans fon hiſtoire ingénieuſe de
Pierre-le Long ; mais c'étoit dans un roman
qui prêtoit aux peintures naïves , & pour
lequel d'ailleurs il avoit emprunté les formes
& les expreffions du vieux langage . Son
entreprife actuelle eft bien plus difficile.
C'eft dans la févérité de l'hiftoire & dans
la langue de nos jours qu'il s'impoſe la loi
d'être naïf & fidèle.
L'ouvrage commence par la vie de Grégoire
de Tours , premier hiftorien françois. Il
parle fi fouvent de lui-même dans fes différentes
productions , qu'en rapprochant tous
ces paffages , fon Traducteur a cru pouvoir
nous donner les mémoires , comme s'il les
avoit écrits lui-même , & l'on ne peut
qu'applaudir à cette idée , parce qu'en diftribuant
ainfi fon travail , M. de Sauvigni s'eſt
ménagé un cadre auquel il lie des faits
hiftoriques qui en acquièrent plus d'intérêt
.
Le premier cahier , pour être confacré
principalement à l'enfance de Grégoire de
Tours , n'en eft ni moins piquant ni moins
inftructif. Dans cet âge fi tendre , ayant
continuellement les oreilles rebatues de faints
& de miracles , on ne le voit pas fans intérêt
s'efforcer d'en faire un pour tâcher de guérir
fon père d'une maladie très- dangereufe , y
travailler fartivement avec une ardeur fans
égale , & fe défoler de n'avoir pu réuffir.
DE FRANCE.
35
Ce grand principe de l'éducation , qui
veut qu'on inftruife les enfans plutôt par
des exemples que par des préceptes , &
qu'on les place dans des circonftances propres
à former leur coeur ou leur efprit , n'appartient
point à nos inftituteurs modernes ,
on le trouve heureuſement employé dans
Grégoire de Tours.
Son oncle , S. Gal , le conduit à la promenade
; il lui donne un gâteau d'une espèce
dont il étoit friand , & l'entretient du plaiſir
qu'on éprouvé à foulager les malheureux ;
à ce fujer , il lui raconte un trait de générofité
du bon fénateur Ecdicius. Tout- àcoup
un pauvre vient demander l'aumône
au jeune Grégoire ; le faint oncle feint de
ne pas s'en apperçevoir , il continue ſa narration
. Cependant le pauvre infifte , & » comme
» je lui préfentois un denier , dit Grégoire ,
» il s'écria douloureufement : Je fuis à jeun
depuis hier ; hélas ! c'eft de nourriture
» que j'ai besoin . Mes yeux , à ces mots ,
ود
"3
fe remplirent de larmes , mes deniers
» ma bourſe , mon gâteau , je lui donnai
tout. Prenez , prenez , lui dis- je ; que
n'ai- je davantage à vous offrir ! & il s'en-
» fuit en me remerciant .
39
» La chofe , ainſi que je l'ai fu long- temps
après , n'avoit été faite que pour m'é-
» prouver. ".
M. de Sauvigni , pour remplir le but
qu'il s'eft propofé , s'attache principalement
à recueillir les traits qui caractériſent les
Bvj
46 MERCURE
moeurs de l'ancien temps . Celui que nous
allons rapporter prouve combien elles différoient
des nôtres.
S. Numace , Evêque de Clermont , fit
bâtir une fuperbe Eglife dans la Capitale de
fon Diocèfe ; fa femme ( car il étoit poffible
d'en avoir une & d'être Evêque ) fidelle imitatrice
de la piété de fon mari , fe contenta
d'en faire conftruire une dans un des fauxbourgs
; elle s'y rendoit très - fouvent .
"
"
"
Un jour , étant affife dévotement dans
» un coin de cette Eglife , comme elle
étoit fort appliquée à la lecture de fon
livre , arrive un pauvre homme dans le
faint lieu ; le hafard , ou plutôt fon bon
Ange , le conduit tout près de la vertueufe
épouſe du Saint Prélat , puis il flechit les
genoux , & fe met en prières . Au moment
» où il achève , il voit à fes côtés cette dame ,
qui lui eft inconnue ; elle étoit vieille ,
» fans ſuite , & vêtue d'une étoffe noire &
groffière ; il la prend pour une femme
auffi pauvre que lui. Il fe relève plein de
cet efprit de charité que l'amour de Dieu
nous infpire , il s'avance aufli - tôt vers elle
" & pofe , fans lui rien dire , un morceau
de pain fur fes genoux. Il fe retiroit ; la
» dame s'en apperçevant je vous remercie
humblement , lui dit - elle , & je prie Dieu
» qu'il vous rende au centuple le don que
vous voulez bien me faire.
» Tandis qu'elle parloit , le pauvre cha
ritable étoit déjà loin.
و د
39
DE FRANCE. 37
Ce pain , qu'elle avoit reçu comme une
faveur du ciel , pendant huit jours , elle
» le fit fervir fur fa table & le mangea tour
>> entier. >>
Cette anecdote , qui doit nous paroître
bien étrange , amène la réflexion fuivante ,
qui n'eft malheureufement que trop vraie ,
& qui peut convenir à notre fiècle , auffi - bien
qu'au temps où vivoit Grégoire.
و د
Riches & grands verront en pitié , fans
doute , une femme d'Evêque , accepter
le pain du pauvre & s'en nourrir. Hélas !
» fur leurs tables fomptueufes , c'est pour-
» tant la ſubſtance des peuples qu'ils dévo-
» rent , & ils n'en rougiffent pas ».
M. de Sauvigni termine ce premier cahier
par l'hiftoire des Amans de Clermont. Ce
font deux jeunes époux qui , venant d'être
unis , entrent pour la première fois dans
le lit nuptial. La jeune époufe paroît accablée
d'un chagrin qu'elle s'efforce de diffimuler.
Le mari s'apperçoit de fon trouble ;
on diroit qu'elle a fur le coeur un fecret
qui lui pèfe , & dont elle n'ofe fe débarraffer.
De nos jours on pourroit en concevoir
quelqu'inquiétude ; mais alors on étoit plus
confiant. Le mari preffe tendrement fa chère
moitié de lui dire le fujet de fes peines.
Celle-ci fait une longue réfiftance ; enfin ,
elle lui dit en pleurant :
» Il faut donc que je vous confie ce qui
fait ma honte & mon chagrin ; mais je
» tremble de vous le dire. Hélas ! j'ai be
38
MERCURE
n foin d'une grande indulgence pour que
vous puiffiez me pardonner. J'ai commis
» un crime , mon ami , avant de vous avoir
» connu. J'étois .... jugez fi je ſuis coupable ,
j'étois liée par l'engagement le plus facré ;
» mon coeur s'étoit donné , ma bouche avoit
promis..... vous m'avez tout fait oublier ,
» mon amour a été plus fort que mon devoir ;
» malheureufe que je fuis , pourquoi vous
» ai -je vu ? »
n
Ce difcours ne laiffe pas que d'alarmer
Injuriofus , c'eft le nom de l'époux ; il eft
prêt à fe livrer au défefpoir , lorfqu'il apprend
que Dieu eft fon rival , & que c'eft à lui que
fon époufe avoit fait ferment de garder lå
pureté virginale . Alors plein de refpect pour
un fi faint engagement , il fe foumer à la loi
rigoureufe qu'il lui impofe. Les deux époux ,
"
craignant de trop s'attendrir , fe fortifiè-
» rent l'un & l'autre du figne puiffant de la
» croix ; puis ils fe ferrèrent la main , &
plufieurs années s'écoulèrent de la forte ,
n'ayant qu'une même volonté , qu'une
» ame & qu'un lit » .
ود
ود » Les habitans ont confacré leur mémoire
fous le nom des deux Amans . »
L'ouvrage eft écrit d'une manière trèsagréable
: il unit l'intérêt du roman à l'exactitude
hiftorique. Le ftyle de Grégoire de
Tours a des défauts qui difparciffent fous
la plume du Traducteur. Nous ne croyons
pas qu'il foit de fon devoir d'employer les
antithèſes , les jeux de mots & les métaphores
DE FRANCE. 39
de mauvais goût qui fe trouvent quelquefois
dans l'original ( ) . C'eft une liberté qu'il
peut fe permettre fans faire tort à fes
Lecteurs & fans blefler la verité des faits.
Les uns & les autres ne peuvent quy
gagner.
L'importance de cette entreprife , les difficultés
qu'elle préfente , & les talens de fon
auteur doivent lui mériter les plus grands
encouragemens.
Le travail de M. de Sauvigni pourra fuppléer
aù manque de mémoires particuliers
dans ces prémiers temps , & nous croyons
avec jufte raiſon , qu'il pourra préceder ' ,
qu'il eft même néceffaire à la collection de
ceux relatifs à l'hiftoire de France , qu'une
fociété de gens de Lettres s'eft engagée à
publier , & dont il a déjà paru plufieurs
volumes.
( 1) Telles qu'une douleur lavée dans des larmes ;
une robe nuptiale plus à charge qu'honorables les
baifers d'une nourrice , plus doux dans le cercueil que
dans le berceau , &c . &c.
Ces expreffions , qu'on rencontre dans le récit des
deux amans , ne figurent point dans la Traduction
de M. de Sauvigni. Les gens de goût doivent lui en
favoir gré,
40
.
MERCURE
ACADÉMIE FRANÇOISE.
LA féance annuelle de la fête de S. Louis
s'eft tenue au Louvre , fuivant l'uſage , &
elle a commence par une innovation defirée
depuis trop long -temps , pour trouver des
cenfeurs . On avoit eu lieu de s'apperçevoir
que le panégyrique de S. Louis n'etoit plus
qu'un fujet ufé , qui offroit trop à l'eloquence
le danger des lieux communs. On
laiffera déformais à l'Orateur facré qui fera
chargé de ce difcours , la libertéde prononcer
un fermon ordinaire , dans lequel il pourra
faire entrer l'éloge du Saint - Roi , comme
l'éloge du Cardinal de Richelieu trouve fa
place dans les difcours de récéption . Le premier
effai en a été fait très -heureufement le
matin , par M. l'Abbé de la Boiffière , qui
a juftifié cette innovation par la manière
dont il l'a annoncée dans fon exorde , &
encore mieux par fon difcours même
qui a obtenu un fuceès brillant & inérité ;
la charité en étoit le fujet ; il a fu louer &
faire aimer cette vertu , par le charme de
Féloquence la plus intéreffante .
>
Le foir M. de Saint Lambert , Chancelier
de l'Académie Françoife , en l'abſence de
M. de Buffon , a annoncé que le prix d'encour
agement avoit été donné à M. de Murville.
DE FRANCE. 41
M. Poultier , Hoiffier - Prifeur , a obtenu
celui qui et destiné annuellement à l'action
la plus vertuenfe , pour avoir refufe un
legs de 20,000 livres , & avoir engagé le
Teltareur à ne choifir d'autres heritiers que
ceux que la nature lus avoit donnés . M. Poultier
ayant accepté la Médaille , en a rems la
valeur à M. Marmontel , en priant l'Académie
d'en difpofer en faveur du nommé
Chaffin , Portier de M. de Villiers , Adminiftrateur
général des Domaines , pour une
action vertueufe qui , étant d'une date
antérieure à la préfente année , n'auroit fû
entrer au concours fans contredire l'intention
du Fondateur de ce prix. L'Académie a foufcrit
& applaudi fans doute à la demande
de M. Poultier , qui a eu l'avantage de faire
en même-temps une action vertueufe , &
d'en récompenfer une autre par un nouvel
acte de bienfaifanee.
L'Académie n'ayant pas été fatisfaite des
ouvrages qu'on avoit envoyés pour l'éloge
de Louis XII , a remis le prix à l'année
prochaine ; il n'a été parlé que d'un feul
difcours qui a méré une mention hono
rable.
M. de Saint - Lambert , pour indiquer la
manière dont l'Académie defiroit que ce
fujet fût traité , a lu fur Louis XII un
morceau qui a obrenn beaucoup d'applaudiffemens
. Ces réfléxions , quoique peu
étendues , difent beaucoup fur ce fujeti
mais elles laifferont peut-être trop peu à
42 MERCURE
{
dire à ceux qui le traiteront ; elles ont paru
auffi fages qu'ingénieuſes.
On a applaudi avec tranfport à un programme
qu'a lu M. Marmontel , d'un prix
extraordinaire que propofe une perfonne
du plus haut rang , qui ne veut pas être
nommée , pour l'ouvrage en vers dans lequel
on aura célébré le plus dignement , au jugement
de l'Académie , le dévouement héroïque
du Prince Maximilien - Jules Léopold de
Brunfwick , qui a péri dans l'Oder ,
allant au fecours de deux payfans entraînés
par les eaux. Ce Prix eft une Médaille d'or
de la valeur de trois mille livres , dont la
diftribution fe fera le 25 Août de l'année
prochaine.
en
Cette annonce a été fuivie d'une differtation
lue par M. Gaillard, fur l'hiftoire de la Pucelle
d'Orléans , vue comme fujet de Poëme épique
. Cet eftimable Académicien , après avoir
témoigné fes regrets fur le ridicule qu'y ont
jeté Chapelain & Voltaire , l'un , en le
défigurant par la barbarie de fa verfification ,
l'autre , en le parodiant avec tant de grace ,
l'a préfenté comme très propre à la grandeur
& à l'intérêt de l'épopée . On a applandi à ce
morceau hiftorique & critique , écrit avec
autant d'élégance que d'intérêt , quoique ce
genre d'ouvrage foit plus propre à appeler
l'eftime que l'applaudiffement.
M. Marmontel , qui traire avec tant de
fuccès dans la nouvelle encyclopédie , l'article
Littérature , a lu d'excellentes réflexions fur
DE FRANCE. 43
4
l'éloquence ; on y a reconnu une critique
judicieuſe avec le talent d'en développer les
principes . M. Marmontel n'a pu parler de
l'éloquence fans devenir lui -même éloquent ;
aufli la fin du morceau qu'il a lu , a- t - elle été
applaudie avec enthoufiafme.
M. Bailly, pour terminer la féance , a
lu un éloge de Marivaux , par feu M. d'Alembert
, dans lequel on trouve cette gaîté piquante
& plus ingénicufe que fimple , qui
caractériſe les ouvrages du même auteur.
Quoiqu'il ait paru un peu long , il a été
fort applaudi,
Le prix d'éloquence propofé pour l'année
1787 , eft l'éloge du Maréchal de
Vauban.
ANNONCES ET NOTICES.
Les Illuftres François , ou Tableaux Hiftoriques
des grands Hommes de la France , dédiés à Mgr.
Comte d'Artois , par M. Ponce , fon Graveur ordinaire
. A Paris , chez M. Ponce , rue S. Hyacinthe
, Porte S. Michel , nº . 19 .
L'Auteur de cet Ouvrage s'eft proposé de raffembler
dans un même Recueil les Portraits des Hommes
illuftres dont la France s'honore , & de donner
une idée fuccincte mais exacte de leur Vie & de
leurs Ouvrages ; & M. Ponce , avantageufement
connu du Public , lui prêtera fon burin. Ces Por
traits feront gravés d'après les originaux les plus
fidèles. On joindra au bas de chaque Eftampe une
notice fur la Vie , le caractère & les travaux de
44 MERCURE
celui qui y fera repréfenté. Ces Portraits feront choifis
fucceffivement dans les différens genres de célébrité
. On les diftribuera deux à deux . Ils feront
numérotés depuis 1 ju qu'à 100 , nombre auquel
l'Auteur borne fa Collection ; & pour n'être pas
dars le cas d'excéder ce nombre il réunia quelquefois
plufieurs Portraits fur une même planche.
Les deffins de cette Collection feront fairs par M,
Marillier , dont le Public a depuis long-temps apprécié
le talent. On donnera à la fin de l'Ouvrage
une Table indicative qui fervira à placer les Gravures
dans leur ordre chronologique. Ces Eftampes
feront également propres à former un Volume
petit in-folio , ou à être encadrées dans des bordures
de la grandeur de celles des Événemens de la
guerre d'Amérique ; il ne s'agira , dans ce dernier
cas , que de fupprimer le cul - de-lampe qui fera au
bas de ces Estampes.
Chaque livraifon de deux Eftampes fe vendra
3 liv. en feuilles. On ne foufcrit point pour cet Ouvrage
; mais ceux qui defireront fe procurer la Collection
entière , compofée d'Épreuves également
belles , fe feront inferire chez l'Auteur. On leur
confervera pendant trois mois les Exemplaires correfpondans
au n° . de leur infcription . Il n'y aura
point d'Epreuves avant la letre , & l'on n'en fera
tirer avant l'adreffe que pour ceux qui fe feront fait
infcrire pour en avoir : elles fe payeront le double.
Les Portraits actuellement au jour font ceux de
Voltaire & de J. J. Rouleau. Ceux d'Henri IV , de
Sally , de Turenne , de Defcartes paroîtront inceffamment.
La première livraifon de la Collection des Ef
tampes des Bains de Titus , gravée par les foins de
M. Ponce , va paroître inceffamment. Des circonftances
particulières n'ont pas permis de la donner à
l'époque pour laque le elle avoit été annoncée . Cette
DE FRANCE.
45
première livraiſon , compofée de dix - huit Eftampes
avec le Texte relatif, coûtera 40 livres , & les deux
livraifons fuivantes , compofées l'une de feize &
l'autre de dix -huit Eftampes , accompagnes de leurs
Textes , chacune le même prix . On peut encore le
faire in fcrire pour cette Collection .
Les Perfoanes qui defireroient acquérir des Etampes
pour orner des Éditions d'Homère , dans quelques
Langues qu'elles foient , font priées de fe faire.
inferire chez le même Artifte. Il s'occupe actuelle.
ment d'une fuite de cinquante Eftampes , d'après les
deffins de M. Marither , qui doit fervir à orner la
Traduc on de ce Poëte , faite par M. Gin , dédiée au
Roi , & imprimée chez Didot Laîné. Les cinquante
Ellampes in- 8 coûteront 48 liv. La première livraifon
de fix Eftampes deftinées aux fix premiers Chants
de l'Iliade paroîtra avec le premier Volume au mois
de Décembre procha'n. On payera 6 livres en la
recevant.
On trouve auffi chez le même Artifte la fuite des
Evénemens de la gurre d'Amérique en feize Ef,
tampes . Prix , 24 liv en feuilles , 25 liv . 4 fols brochées
, & 27 liv . reliées . Les Conquêtes de l'Emperear
de la Chine en feize Estampes , gravées d'après
celles faites par ordre du Roi. Prix . 48 liv. en
feuilles , & plufieurs autres Eſtampes dans différens
genres.
TRAITE de l'Hid ocele , cure radicale de cette
maladie , & trait, ment de plusieurs aut es mal dies
particulières de l'homme , par M. Imbert de Lonnes ,
premier Chirurgien de S. A. S. Mgr. le Duc de
Chartres , & Chirurg en- Major de la Cavalerie Françoiſe,
in- 8 ° . Prix , 6 liv. rel . A Paris , chez Pierre
Euplain , Libraire , cour du ommerce ,
Ce Traité , q i manquoit à la Chirurgie , eft le
fruit de l'expérience & de l'oblervation. Les diffé46
MERCURE
rens moyens de traiter l'Hydrocèle étoient infuffifans
on dangereux. Des fuccès conftans , prouvés par des
pièces authentiques , garantiffent la perfection du
procédé que l'Auteur vient de publier , après l'avoir
employé devant une infinité de gens de l'Art pendant
nombre d'années. Une théorie sûre & nouvelle fur
la véritable fource de cette maladie , qu'on avoit
méconnue , devoit conduire à fa cure radicale , &
pareille découverte eft précieufe à l'humanité , en
même- temps qu'elle eft d'un grand fecours aux
Praticiens.
M. Imbert de Lonnes ne borne point ſon travail
à la cure de l'Hydrocèle : l'Hématocèle , la Sarcocèle
, le Squirrhe , & plufieurs autres maladies dont
le fiège eft le même , ont utilement occupé cet Auteur
; & l'on voit avec plaifir dans tous les endroits
de fon Ouvrage que , plein de chaleur & de goût
pour la profeffion qu'il a choifie , il pourra fatisfafre
aux engagemens qu'il a bien voulu prendre relati
vement à d'autres maladies dont il n'a pu traiter
dans un feul volume.
INSTITUTIONS de Médecine-Pratique, traduites
fur la quatrième & dernière Edition de l'Ouvrage
Anglois de M. Cullen , Profeffeur de Médecine-Pratique
dans l'Univerfité d'Edimbourg , &c . premier
Médecin du Roi pour l'Ecoffe , par M. Pinel , Docteur
en Médecine , 2 Vol . in 8 ° . A Paris , chez
Pierre - Jean Duplain , Libraire , cour du Cominerce ,
rue de l'ancienne Comédie Françoife ; & à Verfailles
, chez André , rue du vieux Verſailles.
Cet Ouvrage , dont l'Auteur jouit d'une réputation
très -diftinguée , eft un Traité des plus complets , &
peut être de la plus grande utilité dans la pratique de
la Médecine , dont il donne une théorie très-exacte.
La Porte - Feuille des Enfans , mêlange intéresDE
FRANCE. 47
fant d'animaux , fruits , fleurs , habillemens , plans ,
cartes & autres objets deffinés fuivant les réductions
comparatives , & ſous la direction de M. Cochin ,
avec des courtes explications & divers tableaux élémentaires
, rédigé par une Société d'Amateurs. N° . 7.
Prix , 24 fols. A Paris , chez Gogué & Née de la
Rochelle , Libraires , rue du Hurepoix ; Nyon l'aîné ,
rue du Jardinet ; Mérigot jeune , quai des Auguftins ,
& Chereau , Marchand d'Eftampes , rue des Mathurins.
Cet intéreffant Ouvrage eft toujours rédigé &
exécuté avec le même foin , & jouit du même fuccès.
EXAMEN de la Théorie & pratique de M. Necker
dans l'Adminiftration des Finances de la France ,
in-8° . Prix , 6 liv. br. A Paris , chez Leroy , fucceffeur
du feur Lettin , rue S. Jacques , vis-à- vis celle
de la Parcheminerie.
•
FIGURES des Fables de La Fontaine , gravées
par Simon & Coiny , le texte gravé , format in- 16 .
papier d'Hollande , feptième Livraiſon. A Paris ,
chez les Auteurs, au Bureau du Voyage de la Grèce ,
rue Pagevin , Nº . 16 .
C'eft avec plaifir que nous renouvelons nos éloges
à cette jolie Collection , qui mérite tout fon fuccès.
>
LA Partition des Deux Comteffes , Opéra- Bouffon,
imité de l'Italien , & parodié fous la musique du
célèbre Signor Paifiello ; repréſenté à Verſailles ,
devant Leurs Majeſtés ; à Strasbourg , &c. , par M.
Framery , Surintendant de la Mulique de Mgr.
Comte d'Artois , Prix , 24 liv , A Paris , chez l'Au
teur , rue Neuve des Petits-Champs , Nº . 127 , &
48 MERCURE
chez M. Leduc , Marchand de Mufique , rue du
Roule , à la Croix d'or , Nº, 6.
Cet Ouvrage , qui eut beaucoup de fuccès en
Italien , exécuté par les Bouffons fur le Théâtre de
l'Académie Royale de Mutique , n'en a pas eu moins
en François , dans toutes les villes où il a été repréfenté.
Nous croyons que cette Partition , attendue
depuis long-temps , fera plaifir aux Amateurs.
NUMÉRO 7 du Journal de Clavecin , par les meil
leurs Maîtres. Prix féparément , 3 liv . abonnement
pour 12 Cahiers , 15 liv. franc de port. · Numéros
31 & 32 du Journal de Harpe , par les meilleurs
Maîtres. Prix féparément , 12 fols ; abonnement ,
15 liv. franc de port 52 Livraifons, qui le font tous
lés Dimanches. A Paris , chez Leduc , Marchand de
Mufique , rue du Roule.
TABL E.
VERS pour le Portrait de tions hafardées par M. Ga-
Louife- Elifabeth Vigée le rat contre le Droit Romain,
Brun , 31
Le
e moment critique , Conte , 4 Efais Hiftoriques fur les
Vaudeville ,
Maurs des François ,
Charade, Enigme & Logogry- ' Académie Françoife ,
33
40
7 Annonces & Nouses , 43
Réponse à quelques propofipho
>
APPROBATION.
JAT lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 3 Sept. 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher "impreffion.
Paris , le 2 Septembre 1785. R A ULIN .
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 10 SEPTEMBRE 1785.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Sur la Mort de MM. PILATRE DE
ROZIER & ROMAIN , lus à la
Séancepublique du Mufée du Palais Royal,
le 14 Juillet 1785.
SANS doute il faut gémir fur le fort de Filâtre ,
Victime d'un honneur dont il fut idolâtre :
Des airs , dans un frêle vaiſſeau ,
Il franchit l'étendue immenſe ,
Et trop tôt des autans , effuyant l'inclémence
Son navire échoué lui fervit de tombeau.
Mais s'il fut vertueux & brave ,
En regrets douloureux pourquoi nous épuifer ?
No.1379010 Septembre 1785. C
tx 94 2
32
So
MERCUREA
Plaignons l'homme au coeur bas , qui , de la peur
efclave ,
N'ofe affronter la mort pour s'immortalifer,
Et couronnons de fleurs celui dont l'âme altière
Voit le danger avec dédain ,
Quand elle peut du genre humain
Défiller la foible paupière ,
Et lui montrer dans le lointain
L'éclat d'une plus vive & plus sûre lumière.
C'eſt ainfi que penfoient & Pilâtre & Romain.
Lorfqu'autrefois l'illuftre Pline,
surci
Debout fur un volcan épouvantable , affreux ,
Dont fon oeil pénétrant recherchoit l'origine,
Fut plongé tout- à - coup dans des gouffres de feux ,
martyr du favoir & d'un fublime zèle Ce
Par fes Concitoyens ne fut il que pleuré ?
Il fut admiré, célébré :
Quoique perdue , hélas ! ſa cendre eft immortelle ,
Et fon nom , en tous lieux , lui furvit honoré.
Célébrons , admirons de fi nobles exemples ,
Malgré tous les difcours des efprits factieux ,
Qui s'indignent qu'aux demi Dieux
L'Univers ait dreffé des temples.
N'eft ce pas s'élever que de tomber des cieux ?
( Par M. le Chevalier de Cubières. )...
DE FRANCE. SE
CHANSON à Mme D………………
AIR: Le plaifir couronné defleurs , ou de Joconde.
Unz des Grâces chantoit bien,
Sa voix étoit bien tendre ;
J
Je vous entends , je n'y perds rien ,
Je crois encor l'entendre.
La feconde , par fes appas ,
Enchantoit tout le monde ;
Je vous vois , & je n'y perds pas,
Je crois voir la feconde,
La troisième avoit un talent ,
C'eft celui de Thalie ;
Chacun en vous applaudiffant
Croit l'avoir applaudic .
Ces Soeurs ont un Frère charmant,
Ce Frère eft votre image ;
S'il étoit mêmè un peu plus grand ,
Ce feroit vous , je gage.
(ParM. Hoffman. )
Cil
MERCURE
52
Explication
de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe
du Mercure précédent. Y
LE mot de la Charade eft Trident ; celui
de l'Enigme eft Chat ; celui du Logogryphe
eft Bofquet , où l'on trouve bufe ,fot , but ,
tu , bote.
CHARADE
MON dernier va d'un mort engraiffer la poitrine
Monpremier nourrit l'homme , & mon tout l'affaffine
( Par Mlle Reynaud. )
ENIGM E.
De
tout
temps
l'inconftance
Fut un très-grand défaut ;
Et cependant en France
C'eft par-là que je vaux ;
Je fuis toujours de mife
En dépit des cenfeurs ;
Le riche me courtife :
Je change de couleurs
Lorfque c'eft mon caprice
Jefixe tous les yeux ,
DE FRANCE. 53
ے ھ ج م
J'ufe un peu d'artifice ;
Mais je n'en fuis que mieux.
(Par M. Robert des Roches. )
LOGOGRYPH E.
DE Flore & de Pomone , avares partiſans ,
Je fuis votre canemi , fur tout dès que la terre
A fatisfait vos voeux par de riches préfens z
Auffi ne cellez- vous de me faire la guerre,
Dans les champs & dans les jardins
Mon eſpèce eſt affez commune ,
Et devient par fois importune
Lorfque le temps n'eft pas des plus fereins
Lecteur , à ce début peut- être ,
Je fuis difficile à connoître ;
Mais fans t'alambiquer l'efprit ,
Un moyen très-fimple Yuffit.
Tranfpofe les fept pieds qui compofent mon être ,
De ma fubftance alors tu pourras voir paroître
Le nom d'un des cliens du fameux Cicéron ;
Un ton de musique ; un pronom ;
Un Ouvrier qui , par fon induſtrie ,
Nous garantit de l'injure des temps ;
Du
corps humain une partie ;
Un monftre redouté dans les climats brûlans
Un des douze mois de l'année ;
La Capitale du Pérou ;
Cii
64
MERCURE
Une plante très cultivée ;
Une rivière du Poitou ;
Le gendre & le coufin de ce Prophète impie
Qu'on invoque dans la Turquie ;
Le..... mais , Lecteur, il eft temps de finir ,
En combinant tu peux me découvrir.
Par M. l'Abbé Deruaulx , à la
Ferté-fous-Jouarre. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'ODYSSÉE d'Homère , Traduction nouvelle
précédée de Réflexions fur Homère
fuivie de Remarques , par M. Bitaubé.
de l'Académie Royale des Sciences &
Belles - Lettres de Berlin , vol. in- 8 °.
Prix , 12 liv. brochés . A Paris , chez Lamy ,
Libraire , Quai des Auguftins , 1785.
M. BITAUBE avoit pris l'engagement de
completter la Traduction d'Homère ; &
l'habileté de fon travail fur l'Iliade ne permettoit
pas au Public d'oublier cette promeſſe
: elle est aujourd'hui remplie , comme
elle devoit l'être par un Ecrivain digne d'entendre
Homère & de l'expliquer , difons
plus , digne de le faire lire.
A voir cette épidémie de verfions du
même Poëre qui s'engendient les unes des
DE FRANCE.
autres depuis quelques années , on croiroit
peut-être que nous étudions beaucoup le
Chantre d'Achille ; le fait eft que peu de
gens le lifent , même en François ; ainfi ,
pour peu que fes Traducteurs fe multiplient ,
il y en aura bientôt plus que de Lecteurs.
Rien de moins étonnant , puifque l'amour
des anciens doit diminuer néceffairement
avec la culture des langues mortes ; puilqu'accablés
de Livres , à peine avons nous
le temps de lire les modernes ; puifqu'enfin
de toutes les épopées , fi l'on en excepte celle
de Milton , celles d'Homère doivent être
maintenant les moins recherchées.
Quoique les Rhéteurs ne ceffent de nous
répéter que le beau eft immuable , leurs
petites règles ne font pas même vraies des
beautés d'expreffion , qui , très - fouvent ,
périffent en paffant d'une langue à l'autre.
Enfuite , le génie des peuples détermine leurs
jugemens & leurs créations dans les beaux
Arts ; ainfi un Pocne où l'on aura peint des
caractères , des moeurs , des paffions abfolu
ment étrangères à l'état des Sociétés dans les
âges poftérieurs , ne fera plus pour ces So→
ciétés- là qu'une fiction peu intéreffante . Il
plaira encore comme Ouvrage d'imagina➡
tion ou comme Recueil hiftorique ; mais
ce tableau , d'une nature idéale pour nous ,
manquant à nos yeux du charme de la vérité
, nous touchera auffi peu qu'une repré→
fentation des Glaciers affecteroit un habitant
du Sénégal.
Civ
36 MERCURE
L'Iliade , fes combats , fes Dieux , fes
defcriptions , l'Ody ffée , attribuée à la vieilleffe
d'Homère , & que M. Bitaubé attribue
plus juftement à l'enfance du monde , nous
offrent donc aujourd'hui le feul mérite de
ces antiques , dont les formes & le travail
font admirer le génie de l'Artifte . Eh ! jufqu'où
ne s'étend pas l'influence de ce rapport
entre les moeurs & le goût ? Comment
la Tragédie , par exemple , eût - elle confervé
fon empire dans un temps où les paffions
n'ont plus d'héroïfme , les fentimens plus
d'exaltation , les âmes plus de caractère , les
cérémonies plus rien de grave ni de folem
nel ? Faites lire à un Anglois & à un Ruffe les
Mémoires du Cardinal de Retz , Ouvrage
' unique de fon eſpèce en notre langue , &
voyez la différence d'impreffion qui réfulrera
, entre les deux Lecteurs , de leur caractère
national.
Il eſt une autre caufe générale , non moins
puiffante , de notre refroidiffement pour
Homère. Fidèle aux moeurs de fon âge , il a
prefqu'entièrement banni de fes Poëmes
l'amour Européen & la galanterie ; l'amour
& la galanterie , nées au fein des coutumes
& de la férocité Vandales ; confacrées par
la Chevalerie ; uniques objets des Chants de
nos premiers Poëtes ; dominatrices de nos
théâtres , & ayant opéré une fi grande révo
lution dans les arts du génie comme dans la
fociété. Les Chants d'Homère plairoient- ils
à des peuples que les efforts du talent n'ont
DE FRANCE.
$7
pu habituer à écouter cinq Actes fans une
intrigue amoureufe
? Tel eft l'empire des moeurs fur le goût , que le Taffe a obtenu
parmi nous une préférence
générale fur les
anciens , l'Ariofte fur le Taffe , & le flageolet
érotique
de Voltaire , fur la trompette
épique
de la Henriade. M. Bitaubé a développe
cette réflexion dans l'une de fes remarques
.
Il prouve l'abfurdité
du reproche fait à
Homère , de n'avoir pas fu peindre l'amour
des temps modernes , & l'on n'a rien dit de
plus judicieux , de plus vrai , de plus neuf que cette note touchant l'influence
des coutumes
fur la poésie .
Si le fond de l'Iliade & de l'Odyffée ne
peut nous offrir une fable très- attachante ,
que deviendra le génie de ces deux Ouvrages
fous la plume décolorée des Traducteurs
vulgaires , des Traducteurs en profe , dans
une langue où la poéfie même eft fi peu
poétique , qu'on a mis en queftion , fans la
réfoudre , en quoi confiftoit cette poéfie ?
Double écueil dans les difficultés d'une pareille
verfion & dans le défaut de reffources
pour les furmonter. Pope a réuffi ; mais ce
n'eft pas toujours compie interprête , c'est
qu'il eft Traducteur & Traducteur libre ;
c'eft que dans fon imitation en vers , lorfqu'on
perd Homère , on retrouve Pope , &
l'on eft confolé , c'eft qu'enfin ce Philofophe
Anglois manioit une poéfie plus indépendante.
& une langue plus hardie. La nôtre ,
fpécialement propre à la differtation
C
>>
MERCURE
T
l'éloquence délibérative , à la converfation
au théâtre , au dialogue ; la nôtre , qui eft
une langue de fociété , & qui doit à ce mérite
d'être univerfellement parlée en Europe ,
infiniment plus qu'à toutes les caufes chimériques
ou exagérées dont on nous a fait le
roman , arrête à tout inftant un Traducteur
des Grecs. La fimplicité de leur langage devient
ignoble en françois ; leurs metaphores
gigantefques , leurs images froides ou
puériles. Une foule de mots grecs n'ont en
notre idiôme aucun équivalent , & il eft impoffible
très -fouvent d'être littéral fans devenir
abfurde : l'harmonie du grec difparoît
en toute autre langue comme fon imagination
; nos formes grammaticales fe prêtent
peu au mouvement du ftyle d'Homère ,
Farrondiffement de la période , marchant à
la mesure de la penfée ou de l'image , à ces
liaifons gracieufes qui enchaînent un vers
au fuivant , une idée à l'autre , ni enfin à
toutes les perfectious de la langue pittorefque
dont Homère fe fervit en homine de
génie.
Auffi le plus hábile de nos Verfificateurs ,
Boileau , n'a- t'il pas ofé en traduire au delà
de douze vers. La Motte mit en rimes des
Traductions en profe ; & fa difpute , obſerve
ingénieufement M. Bitaube , auroit dû être
- nommée : Guerre fur les verfions des anciens.
Cette parodie de La Motte , cet excès de
mauvais goût fut cependant loué dans tous
les Journaux , a dit un homme célèbre qui
DE FRANCE
19
méprifoit prodigieufement ces louanges périodiques
, quoiqu'il eûr quelquefois la foibleffe
de les rechercher. Lorsqu'un favant
Académicien a rempli la tâche immenſe de
traduire en vers , avec du naturel & de l'élégance
, l'Iliade & l'Odyffée , il a fait un tour
de force perpétuel , & fouvent inutile , pour
fuppléer aux forces de notre langue. En s'efforçant
de rendre la verfification ſouple , il
l'a rendue lâche & profaique ; en efpérant
de couper à propos la période , il a multiplié
les inverfions peu naturelles , les enjambemens
forcés , les fufpenfions de fens qui
nuifent à la rapidité du difcours autant qu'à
l'harmonie , & fes tournures , fes conftructions
toujours conjonctives ôtent fréquemment
à fes vers la grâce & l'énergie.
Il faut donc aujourd'hui un grand talent
pour faire lire une nouvelle . Traduction
d'Homère ; talent dont M. Bitaubé fit un
effai heureux dans fa verfion de l'Iliade.
Celle de l'Odyffée fera peut - être encore
mieux accueillie , le fujet du Poëme étant
moins éloigné de notre goût. On fait que ce
Poëme étoit l'Ouvrage favori de Fénelon ,
Cet Écrivain ingénieux , Madame Dacier,
le Père le Boffu , Pope , ont vu dans l'Odyffée
un mérite différent de celui de Iliade ,
plutôt qu'un mérite inférieur. Cependant ,
ce n'eft pas fans fondement que ce dernier
Poëme a obtenu la pluralité des fuffrages
. Indépendamment des avantages que
lui donnent la grandeur & la fimplicité
C vj
MERCURE
du plan , la vafte idée de mettre tout en
mouvement par la force des moeurs durant
vingt-quatre Chants , la diftribution des
détails , la nature des épifodes , l'emploi
infiniment plus poétique & plus raiſonna .
ble du merveilleux , l'Iliade fe diftingue de
l'Odyffée par trois differences effentielles ,
faires pour lui affurer le premier rarg.
>
Le caractère d'Ulyffe , moralement meilleur
que celui d Achille , eft infiniment
moins convenable à l'épopée. Un Héros
tranquille & fage , quoique malheureux
n'infpirera jamais au commun des Lecteurs
l'enthoufiafme que font naître les paffions
fortes. De cette infériorité du caractère principal
, a dû s'enfuivre celle des caractères
fecondaires. Aucun des prétendans ne vaut
Agamemnon , ni Laërte , Priam ; ni Calypfe ,
Hélène ; ni Telémaque , Hector ; les adieux
d'Andromaque font bien plus touchans que
la reconnoiffance trop intriguée d'Ulyffe &
de Pénélope ; les Dieux ne font pas Dieux
dans l'Odyffée comme dans l'Iliade . 1
Le premier des deux Poëmes manque- de
cette vivacité non interrompue de l'action ,
qualité diftinctive de l'Iliade . Dans l'Ody ffée ,
les narrations trop abondantes ne font pas
toujours affez defcriptives , affez liées au
mouvement général des perfonnages. Il y a
peu de momens perdus dans l'Iliade ; on en
compteroit beaucoup dans l'Oryffée .
Enfin , ici , l'intervention du merveilleux
amène prefqu'habituellement & les fitua
DE FRANCE. 61
A
}
tions & le noeud de l'intrigue & les épiſodes ,
fi habilement affujéris dans l'Iliade aux intérêts
& aux paſſions des perfonnages.
Pour apprécier le génie d'Homère dans
l'Odyffée , ce n'eft pas avec lui - même qu'il
faut le comparer ; l'Éneïde fourniroit le
fujet d'un parallèle plus exact.
Deux Héros voyageurs , pei fécutés , battus
des tempêtes , cherchant , l'un fa patrie ,
l'autre un établiſſement au travers des dangers
, & tous deux échappés à la guerre de
Troye , font le fujet commun aux deux
Poëmes ; mais , il faut le dire , malgré l'admiration
que tout homme de goût doit à
Virgile ; s'il l'emporte dans quelques détails ,
fi fa préciſion , fifon élégance , fi fon difcerne
ment exquis charment dans fes fautes même;
en général il refte au- deffous de fon prédé
ceffeur. Rien , fans doute , dans l'Odyffée
n'approche du quatrième Livre de l'Énéïde ,
des récits du fecond , du magnifique tableau
du fixième. Accodez que trois morceaux font
un Poëme, on n'aura rien àoppoſer aux beau
sés de celui- ci ; mais en s'arrêtant d'abord
aux caractères , on ne trouve dans l'Énéïde
que Didon & Turnus , encore tous deux facrifiés
à Énée , & par conféquent moins intéreffans.
Cet Énée , qui n'eft ni un guerrier
ni un politique diftingué , ni un époux , ni
un amant , ni un père rendre, n'eft pas à
comparer au Héros magnanime & fenfible:
de l'Odyffée.. Qu'eft Lavinie à côté de Péné
lope , Anchife à côté de Laërte , Afcagne aur
MERCURE
près de Télémaque , Latinus auprès d'Alcinous
, la Reine Amate rapprochée d'Arété ,
& Vénus de Pallas ? L'avantage d'intéreffer
appartient évidemment au Roi malheureux
qui cherche fa patrie , la femme , fon fils &
fon père ; qu'aucun obftacle , aucun plaifir
ne peut diftraire de fon retour , & qui baigne
de larmes dans l'Ifle de Calypfo, le rivage d'ou
il confidère cette mer immenfe fermée à fes
defirs. Dans l'Odyffée , dès le premier Chant,
les perfonnages font tous décrits , les intérêts
prévus ; l'intrigue eft exposée , le noeud préparé
dans l'Enéïde , on voit davantage les
machines ; l'action y marche plus par fauts ;
les événemens moins enchaînés courent
moins vîte au dénouement, Enfin Virgile
ne connoît pas au même degré qu'Homère ,
ce fentiment profond des convenances qui
impriment au tableau le cachet de la vérité.
On a plufieurs fois relevé les défauts de
l'Odyffée , & fur-tout quelques inventions
plus dignes de la Bibliothèque bleue & de la
Comédie , que d'un Poëme Héroïque. Peutêtre
ces imperfections , choquantes pour
les
efprits délicats , ont-elles trop fait méconnoître
le mérite de cet Ouvrage , fi précieux
par la connoiffance qu'il nous donne des)
moeurs domeftiques de la haute antiquité .
Peu de livres ou les fentimens de la Natureavent
été décrits avec une auffi charmante
fimplicité. La fable de Protée , les jardins d'Alcinous
, la tempête qui brife le radeau d'U
lyffe , fon retour, & fon entrée chez Eumée ,
DE FRANCE. 63
les fcènes qui ſe paffent dans la maiſon tuftique
de ce Berger , les détails champêtres
le tableau des défordres du palais d'Ulyffe ,
fa reconnoiffance avec Laërte , font des
beautés de tous les temps & de tous les
lieux.
Le génie d'Homère en a même répandu
dans les endroits de fon Poëme les plus juftement
critiqués. Qui n'eft frappé du contrafte
de la fertilité de la terre des Cyclopes,
avec les fcènes de la cruauté de Polyphême !
ce contraſte a échappé à Virgile ; & quand
vous voyez un Poëte tel que lui , copier cet
épiſode de l'antre du Cyclope , fans en retrancher
ce qu'il a de dégoûtant , ( 1 ) ne condamnez
pas trop durement le goût d'Homère,
de cet Homère qui a mérité ce qu'en
a dit le fage Boileau :
Tout ce qu'il a touché fe convertit en or.
Il existe cependant un défaut effentiel dans
ce Poëme. Malgré l'autorité de M. Bitaubé ,
& d'autres Écrivains eftimables , je crois les
fituations de l'Odyffée trop peu approfon-
(4) . ... Vidi atro cum membra fluentia tabo ,
Manderet , & tepidi tremerent fub dentibus artus.
Saniem eructans , acfrufta cruento
Perfomnum commifta mero. & c. ...
Én. L. 3 , V. 626.
64 MERCURE
dies ; elles attachent la curiofité plutôt que
l'âme , la terreur ni la pitié n'y règnent point
affez fortement , elles manquent du pathétique
qui rechauffe 1uade ; car il n'appartient
pas aux vertus d'emouvoir le coeur humain
comme le feroient les paffions . Par
cette raifon même , la traduction d'un pareil
Onvrage eft plus aifée , les images doucés
, les moeurs fimples , les fentimens naturels
perdent moins à n'être pas animés de
cette chaleur d'infpiration , qu'un Auteur
original ne communique qu'imparfaitement
à fes imitateurs.
Il y auroit deux moyens de donner une
idée jufte de la traduction de M. Biraubé.
D'abord en la comparant avec fon modèle ;
mais je ne me flatte point de favoir le grec
comme l'Académicien de Berlin , & cût- il
laiffé échapper des fautes , je pourrois bien
en faire de plus groffières en les relevant.
D'ailleurs , qui liroit cet examen ? Cinq ou
fix Hellénistes qui peuvent recourir au texte
même. Il feroit plus piquant de rapprocher
les morceaux correfpondans de cette verfion
& de celles qui l'ont précédées , s'il y
avoit de la prudence à mettre ainfi face à
face des Contemporains dont l'amour- pro
pre eft moins indulgent que la Critique la
plus moderée. Il faut donc fe borner à citer
aux amateurs d'Homère quelques - uns des
morceaux où le Traducteur a lutré le plus.
heureuſement avec le Père de la poéfie.
Ce qui diftingue principalement la verDE
FRANCE. 65
fron de l'Iliade du même Auteur , c'eſt la
hardieffe du ftyle , affujéti néanmoins à une
grande exactitude. Dans les tournures , dans
le mouvement de la phraſe , & fouvent
même dans l'expreffion , il règne une liberté
qui femble réſervée à l'Imitateur , & qui
exige de grandes forces dans un Interprète.
Pour le rendre à ce point- là maître de fon
original & de fa propre langue , il faut un
talent bien mûri par l'étude , bien afſoupli
par l'exercice. Qui croiroit , par exemple ,
que le morceau fuivant eft , à deux ou trois
mots près, abfolument littéral? C'est l'arrivée
de Mercure dans l'Ile de Calypfo.
"
Cette belle Nymphe étoit dans fa demeure.
Allumés en ces lieux , de grands
» brafiers confumoient le cèdre & le thym
» odorans , & parfumoient l'Ile entière.
93
Tandis que formant un tiffu merveilleux ,
» la Déeffe faifoit voler de fes mains une
navette d'or , la grotte retentiffoit des fons
harmonieux de fa voix. Cet afyle étoit
» entouré d'une antique forêt toujours verdoyante
, l'aune , le peuplier , le cyprès
qui embaument l'air. Là , au plus haut de
» leurs branches , avoient bâri leurs nids les
» Rois du peuple aîlé , l'épervier impétueux ,
" l'oifeau qui fend les ombrés de la nuit, &
» la corneille marine qui , pouffant jufqu'au
≫ ciel fa voix bruyante , fe plaît à parcourir
» l'Océan. Une jeune vigne étendoit fur
tout le contour de la vafte grotte fes pam
pres beaux flexibles & , & brilloit dé
"
»
66 MERCURE
» longues grappes de pourpre. Quatre fon-
" taines voisines rouloient une onde argen-
» tée , & , le féparant & formant , ſans - ſe
93
39
39
confondre , divers labyrinthes , alloient au
» loin la répandre de toutes parts ; & l'oeil
» fe perdoit dans de vertes prairies , où l'on
repofoit mollement fur un doux gazon ,
qu'émailloient la violette & les fleurs les
plus aromatiques. Telle étoit la beauté de
» ces lieux qu'un Dieu même ne pouvoit
» s'y rendre fans arrêter les pas , faifi d'un
» charme raviffant . Le Meffager célefte ,
» au milieu de fa marche rapide , demeure
» immobile , plongé dans la ſurpriſe & l'ad-
» miration. ”
Voilà le fens d'Homère ; on retrouve dans
ce morceau fa richeffe, fa grâce , même fon
harmonie ; mais ce n'eft pas tout- à- fair fa
difficile précition . Telle étoit la beauté de ces
lieux , qu'un Dieu même ne pouvoit s'y ren
dre fans arrêter fes pas. Cette phraſe eft abfolument
de la profe , & de la proſe françoife.
En un vers , Homère dit :
Ενθά κέπειτα και αθανατος περ επελθαν
Θρήσαιτο ιδών
Dans un feul vers également il peint la
furpriſe de Mercure ;
Enda sus druve dianropos ApytiQorrus
Là , immobile , le Meffager refle dans l'admiration.
Peut - être l'Auteur François a ici
DE FRAN. C E. 67
trop paraphrafé l'expreffion d'Homère , &
cette abondance étoit fuperflue.
Un des endroits les plus dangereux pour
un Traducteur , eft celui de la tempête qui
jeta Ulyffe fur le rivage des Phéaciens. C'est
là que le Poëte fe fert des richeffes de fa langue
, de fon harmonie imitative , de ces expreffions
pittorefques qu'on détruit en les
délayant , & qu'on ne détruit pas moins par
cette préciſion sèche qui rend le mot fans
l'image ; défaut reproché avec quelque fon
dement à certains paffages des Georgiques de
M. l'Abbé de Lille.
" Neptune dit , & auffitôt affemblant les
nuages , & prenant en main fon trident ,
» il bouleverse l'empire de la mer, déchaîne
à la fois la tempête de tous les vents oppofés,
couvre , en un moment , d'épaiffes
» nuées , & la terre & les eaux ; foudain
" tomba des cieux une nuit profonde : au
» même temps fe précipite de leurs ca
» vernes , & combatrent avec furie l'Au-
» tan , l'Eure , & le tourbillon d'Occident
» & le glaçant Borée qui , du haut du Sep-
» tentrion , chaffe devant lui les nuages &
roule des vagues énormes . Alors le ma-
≫gnanime Ulyffe eft frappé de confterna-
» tion ; il fent affoiblir les forces & fon
» courage ; les genoux chancellent , fon
coeur palpite , il pouffe de profonds
foupirs .
Il parloit encore ,
»
29
» qu'une vague mate , menaçante , fond avec
1
68 MERCURE
» furie fur la poupe , fait tournoyer la na
» celle avec la rapidité de l'éclair , & ar
rachant Ulyffe au gouvernail , le jette à
une longue diftance dans les flots fou
dain accourent tous les vents confon
dus ; à ce choc le mât crie , le rompt
» & tombe ; la voile avec l'antenne , eft
emportée au loin fur les ondes . Le Hé-
" ros accablé fous le poids de la vague
énorme qui roule en mugiffant au - deffus
» de la tête , & entraîné encore par fes
riches vêtemens trempés des flots , vête
» mens dont le décora la main d'une Deeffe ..
s'efforce en vain de triompher des eaux ,
» & demeure long - temps enfeveli dans la
➡mer ; enfin , il s'élance hors de ce gouffre ,
» l'onde amère jaillit de fa boushe , coule
de fa tête & de les cheveux en longs
9 ruiffeaux..
1. Dans cette defcription , M. Bitaubé a pris
le feu d'Homère , & en rend la Poéfie prefque
littéralement. Le difcours pathétique
d'Agamemnon à Ulyffe dans les enfers , la
peinture de la Sicile , l'arrivée d'Ulyſſe dans
fon Palais, fa reconnoiffance avec fa nourrice
Euryclée , & plufieurs autres paffages , méritent
les mêmes éloges , & juftifient l'opinion
des gens de lettres fur le premier travail de
M. Bitaubé.
Il ne faut point confondre les remarques
qui accompagnent fa traduction , avec les
Notes pédantefques & puérilement favantes
d'un Scholiafte. Dans les , M. Bitaubé
DE FRANCE. 69
éclaircit divers points intéreffans de l'Hiftoire
des Moeurs , & de la Mythologie ancienne
dans d'autres , il apprécie des jugemens
relatifs au génie d'Homère , difcute des
queftions littéraires , & expofe fes propres
opinions, fouvent contraires à celles des Critiques
qui l'ont précédé. Plufieurs de ces remarques
font d'excellens morceaux de philologie
& de littérature. J'ai cité celle qui a
pour objet la féparation d'Ulyffe & de Calypfo
; féparation attaquée plus d'une fois
& toujours mal défendue . M. Bitaubé nous
femble avoir décidé la difpute , & l'avoir
fait avec infiniment de fens ( .). De pareilles
Notes valent mieux que des volumes d'éru
dition ftérile.
Le même goût fain a dicté les réflexions
fur Homère , dont le Traducteur avoit publié
la première partie avec l'Iliade , & qu'il
a complettées ici . Il réfuté, entre-autres, jul-.
qu'à l'évidence , le paradoxe trop accrédité
qu'Homère avoit compofé fes Poëmes par
fragmens , fairs pour être chantés féparément.
Dans la feconde partie de ces réflexions , M.
Bitaubé préfente des idées ingenieufes fur
+ (1) On peut ajouter à ce que dir M. Bitaubé ,fur
ce fujet que le but du Poëme étant le retour
d'Ulyffe á Ithaque , il eût été abfurde & mal- adroit
de diminuer cet intérêt fondamental par le dévelop
pement d'une intrigue amourenfe entre Ulyffe & Calypfo.
Le premier alors eût été plus fot qu'Énée , &
encore moins excufable,
70 MERCURE
les difficultés & fur le but des traductions ,
ainfi que fur les qualités neceffaires au Traducteur.
Il en conclut , avec raiſon , qu'il'
faut du génie pour reproduire le génie d'un
Auteur ; la preuve en eft dans le petit nombre
de bonnes traductions. » A proportion ,
dit fort bien M. Bitaubé , il y a plus d'excellens
originaux . C'eft que la carrière de
la traduction demeure ouverte à beaucoup
d'Ecrivains , qui penfent que pour tra-
» duire , il ne faut que choisir nn Auteur &
" prendre la plume.... C'eſt dans cet égoût
» que fe jettent tous ceux qui croient ne
n
n
"
" pouvoir contenter autrement la manie
d'écrire. Is ne trouvent point que l'art
» de la traduction foit difficile ; cela n'eft
» pas étonnant ; car ils favent traduire fans.
"
» art.
Ces obfervations font malheureuſement
trop vraies & d'une application journalière.
Ce genre de littérature eft devenu un commer
ec typographique , où il fuffit d'un dictionnaire
& d'un Libraire pour mettre en françois
des contre fens tirés de l'Anglois , de
l'Italien
du Perfan ; où l'on s'empare d'un
Auteur original fans les connoiffances analogues
qu'il exigeroit dans fon interprète ;
où on linfulte (ans le comprendre , où on
le dénature en croyant l'embellir ; où enfin
l'on joint l'audace à la médiocrité , en
mettant thèmes de collèges au- deffust
du modèle qu'on prétend furpaffer, &
en finiffant par inventer des règles de traDE
FRANCE. 71
duction , lorsqu'on a eu le malheur d'être
justement condamné par celles qu'avoient
confacrées & le bon fens & le bon goût .
(Cat Article eft de M. Mallet du Pan. )
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Dames.
A Paris , rue d'Anjou , la feconde portecochère
à gauche , en entrant par la rue
Dauphine.
Il a exifté un temps où la difette preſque
abfolue des Livres, a fait defirer ardemment
de les voir le multiplier pour le progrès des
Arts , des Sciences & du bonheur du genrehumain.
Nous n'avons plus le même voeu à
former. Dès- long- temps la Nature , fecondée
par nos efforts , a procréé des hommes
capables d'éclairer leurs femblables ; & notre
induftrie a inventé des inftrumens propres
à multiplier leurs productions.
Mais fi c'eft un malheur que la difette des
Ouvrages , leur trop grande abondance a
bien fes dangers auffi . Si autrefois on a foupiré
long- temps en vain après des moyens
d'inftruction , maintenant le choix de ces
moyens trop multipliés eft devenu un nouvel
embarras. Nous reffemblons à un homme
qui , placé au milieu de l'immenfe Collec
tion de la Bibliothèque Royale , laifferoit
errer par-tout fes regards fans favoir ou
porter fa main. De cet embarras il réſulte
deux inconvéniens pour une partie des hom-
F.
72 MERCURE
1
mes ou leur pareffe les fait renoncer au
laborieux projet de choisir dans une foule
innombrable de Livres , ou leur ardeur les ..
expofant à lire fans choix , les condamne à
une étude lente & infructueufe , ou du
moins leur dérobe toujours plus de temps
qu'elle ne leur procure d'inftruction .
Ces réflexions prouvent la néceffité où
nous nous trouvons maintenant d'être dirigés
dans nos lectures . Mais fi ce bienfait eft
dû particulièrement à une claffe de la fociété
, c'eft fans doute à ce fexe que la Nature
a chargé du foin de notre bonheur
& dont nous fommes d'autant plus intéreffés
à ménager les inftans , qu'ils font tous confacrés
à nos plaifirs , ou deftinés à foulager
nos peines.
Tel eft l'important fervice qu'un certain
nombre d'Hommes de Lettres s'eft propofé
de rendre à la fociété. Ils ont voulu former
pour les Dames une Bibliothèque choifie
dans tous les genres , qui , fans trop
prendre de leur temps , pourra fuffire à leur
amufeinent & à leur inftruction . Si nous
avons différé de rendre compte de cet Ouvrage
, c'est que nous avons voulu voir fi
les efforts des Rédacteurs étoient auffi heureux
que leur but étoit intéreffant . Aujourd'hui
qu'un affez grand nombre de volumes
publiés nous met à portée de juger
de leur travail , nous croyons pouvoir féliciter
à la fois & les Auteurs de l'Ouvrage
& le fexe qui en eft l'objet . Les Dames pourront
DE FRANCE
73
ront fe flatter enfin d'avoir dans leur Ribliothèque
tous les Livres qui leur font néceffaires
, & de n'y rien trouver d'inutile.
La Collection eft divifée en plufieurs claffes
diftinctes ; & il a déjà paru quelques
volumes de prefque toutes les claſſes : un
volume de celle des Voyages ; quatre d'Hif
toire; deux de Mélanges ; quatre de Romans
& un de Morale.
Avant de pouvoir fuivre les Écrivains
Voyageurs , il eft néceffaire de connoître la
terre qu'ils ont parcourue . Auffi les Auteurs
de la Bibliothèque des Dames ont- ils mis à
la tête de cette claffe intéreffante une defcription
du globe , qui forme un excellent
traité de géographie , une grande méthode
dans les divifions , beaucoup de netteré
dans les objets qu'il falloit groupper ; l'art
de dire tout ce qui eft nécellaire fans rien
dire d'inutile ; de la dignité dans le ftyle , &
la chaleur qui convient au genre : voilà ce
qui diftingue ce Difcours , qu'on lira avec
autant d'intérêt que d'utilité.
C'eft d'après la même fageffe de principes
, que les Rédacteurs ont fait précéder
Hiftoire d'un Traité de Chronologie , qui
eft la connoiffance des différentes époques
auxquelles on eft convenu de rapporter les
fiècles écoulés & les grandes révolutions.
Ce Traité eft écrit avec autant de précision
que de clarté. Les quatre volumes qui ont
paru traitent de l'Hiftoire Ancienne . On en
Nº. 37 , 10 Septembre 1785 , D
74 MERCURE
ett refté à la création des Décemvirs chez
les Romains.
Les Romans devoient jouer un grand rôle
dans la Bibliothèque des Danies, " De tous
les Ouvrages de Littérature , difent les
» Rédacteurs , ce font ceux qui doivent les
» intéreffer davantage. Oubliées , pour ainſi
dire , dans l'Hiftoire , où elles ne jouent
qu'un rôle fecondaire , c'eft- là qu'elles
jouiffent de tous leurs avantages , elles,
» exercent le plus doux des empires , celui de
» la beauté.
99
N
,و
On fent que les Romans ouvrent une carrière
immenſe à parcourir ; mais les Éditeurs
promettent d'y donner de juftes bornes.
Ils fuivront l'ordre chronologique , pour
laiffer voir les progrès qu'on a faits fucceffivement
dans ce genre. Le Roman qui commence
leur Collection , eft celui des Amours
de Théagène & Chariclée , Ouvrage plein de
la naïveté la plus intéreffante. Le ſecond ,
Amours d'Abrocome & d'Anthia , eft traduit
de Xénophon, & il éft fortement recommandé
par le nom de fon Auteur. Ce Roman eft
fuivi d'Ifmène & Ifménias , dont on ignore.
l'Auteur , & de Daphnis & Chloé , traduit
de Longus. Ces quatre Romans font des
Ouvrages grecs ; & l'on fait que le dernier
eft un modèle dans le genre paftoral,
Les Éditeurs ayant cru que la Traduction
d'Amiot n'étant entendue qu'à peine des femmes,
pourroit leur en faire craindre la lec
ture , ont préféré une Traduction plus mo◄
DE FRANCE.
·75
derne qui mérite des éloges , & qui vaudra
fans doute à ce charmant Roman un plus
grand nombre de Lecteurs.
que
Il paroît auffi deux volumes de la claffe
appelée Mélanges. Le premier eft une grammaire
, la plus fimple & la plus claire
-nous connoiffions. Il eft certain qu'en général
nos Grammairiens , en s'enfonçant dans
les fombres profondeurs de la métaphyfique,
ont rendu la grammaire prefque inacceffible
; on ne peut guères les entendre que
lorfqu'on poſsède fa langue , & quand on
poſsède fa langue , on n'a pas befoin de recourir
aux Grammairiens. Les Éditeurs conviennent
pourtant qu'il y a quelques grammaires
juſtement eftimées ; mais ils ont cru
ayoir une autre route à fuivre pour fe conformer
au plan qu'ils s'étoient tracé. Cette
nouvelle grammaire offre plufieurs innovations
; & elle eft fimplifiée par des moyens
quelquefois fi fimples , qu'on est étonné
d'apprendre qu'ils n'avoient pas encore été
trouvés.
Le fecond volume des Mélanges traite de
l'orthographe , de la prononciation & de la
verfification . Tout cela eft écrit dans les
mêmes principes , parce que tout cela tend
au même but , c'eft à- dire , à faciliter aux
Dames une étude faftidieufe , mais néceffaite.
En effet , fans fuppofer aux femmes la
prétention à la publicité d'Auteur , il faut convenir
d'abord qu'elles ont de fréquentes occà-
Lions de fe livrer au commerce épiftolaire ;
Dij
76 MERCURE
il faut donc qu'elles fachent l'orthographe , du
moins elles ne peuvent que gagner à la favoir:
enfuite elles font le principal agrément de
nos cercles ; c'eſt donc ajouter à leurs grâces
que de les accoutumer à une exacte prononciation
; enfin , fans qu'elles s'exercent
à la poéfie , elles ont tant d'occafions d'entendre
lire au moins des vers de fociété ,
qu'il eft bien naturel qu'elles ayent une
teinture d'un Art qu'elles infpirent fi fouvent.
Les Éditeurs ont auſſi donné un volume
de la feizième claffe , la Morale , dont le
nom d'abord effraye un peu les grâces , mais
à laquelle pourtant les grâces ne font pas
tout-à-fait étrangères. Avant d'en expofer
les principes , ils ont voulu donner un précis
hiftorique des différentes opinions des Moraliftes
anciens ; & ce but eft parfaitement
rempli par ce volume , que les femmes même
liront avec intérêt.
Nous fommes forcés de ne donner qu'une
fimple notice des onze volumes qui ont été
publiés jufqu'ici . Il nous paroît que les Auteurs
de cette intéreffante Collection la continuent
toujours avec le même zèle , & font
dignes du même fuccès. L'idée en eft auffi
heureufe que l'exécution en eft louable.
Cette entreprife eft toute à l'avantage d'un
fexe , elle doit, par conféquent mériter à
leurs Auteurs la reconnoiffance de tous les
deux ; & c'est avec fatisfaction que nous
DE FRANCE.
77
L
leur payons le tribat d'éloges qui leur eft
dû. (1) .
LE JALOUX SANS AMOUR Comédie en
cing Actes & en vers libres , par M. Imbert.
Seconde Edition , corrigée & conforme
à la repréfentation actuelle. A Paris , chez
Praalt , Imprimeur du Roi , quai des Auguftins
, à l'Immortalité.
"
De tous les genres Dramatiques , la
» Comédie eft , fans doute le plus ingrat , dit
M. Imbert au commencement de la Préfa-.
» ce.D'illuftres exemples pourroient juftifier
cette affertion . Plus d'une fois , nos meilleurs
Auteurs Comiques ont valeurs
chef- d'oeuvres d'abord dédaignés , & n'ont
» obtenu les honneurs d'un triomphe tardif,
qu'après l'avoir acheté par le chagrin d'u
» ne difgrâce. Comme eux , avant d'être
» heureux , j'ai fubi un rigoureux Arrêt ; &
j'avouerai que ce n'eft point par- là que
j'aurois voulu leur reffembler. »
»
ود
و ر
Il y a de la modeftie dans cet aveu , peutêtre
même y en a - t - il trop . Si M. Imbert n'a
pas fait une Comédie que l'on puiffe placer
frla ligne des chef d'oeuvres de nos meilleurs
Maîrtes, au moins en a-t'il fait une où l'on voit
(1 )La foufcription pour les 24 vol . reliés eft de
72 liv. , & de 54
liv
. pour les volumes brochés. On
peut ne foufcrire que pour la demi- année. }
Dii
MERCURE-
<
K
refpirer le goût & la connoiffance des bons
principes ; où la morale , fouvent miſe en action
avec de l'adreffe, de l'intérêt & de la gaîté,
préfente une leçon utile & douce . Une telle
production fans doute , eft digne d'eftime :
& ce n'eft pas feulement par la rigueur de
l'arrêt qu'il a fubi d'abord , mais auffi par
un mérite affez rare aujourd'hui , que fon
Auteur peut montrer de la reffemblance avec
les premiers Auteurs Comiques de la Scène
Françoife. Voilà ce que M. Imbert n'a pas dit,
& ce que nous devons dire pour être juftes.
Il eſt certain que la Comédie eft le plus
ingrat de tous les genres Dramatiques , &
qu'elle ne l'a jamais éré plus que dans ce
moment- ci . Quelles en font les cauſes ? La
négligence des Auteurs & la légèreté du Public.
Les uns ont quitté tout- à- coup les traces
de leurs Maîtres , rebutés par les difficultés
d'un genre qui demande à être approfondi
, dans lequel les fuccès font rares ,
mais glorieux, & ils fefont livrés à des compofitions
bifarres ou mefquines , dans lefquelles
il ne faut , pour obtenir des applau
diffemens , que produire ce qu'on appelle
à préfent des effets , ou introduire du belefprit
& du jargon. L'autre a très - légèrement
adopté ces innovations , il les a encouragées,
il en a careffe les Auteurs ; & s'étant infenfiblement
défait de l'habitude d'obferver , de
fuivre & de goûter ces beaux développemens,
qui font une fuite de l'étude de l'homme
qu'on peut confidérer comme l'âme de la CoDEF
79
FRANCE.
médie , & qui annoncent l'Écrivain Philofophe
, il eft devenu inhabile à faifir tous
les détails d'un grand enſemble ; une attention
trop exacte le fatigue , l'ennuie & le dégoûte.
De-là fon indifférence pour les Comédies
de caractères , & fon injufte rigueur
contre les Ouvrages qu'il ne veut pas fe donner
la peine d'écouter ou d'entendre. Nous
le répétons aux Auteurs pour leur intérêt &
pour celui de l'art. I eft temps de porter
remède au ravage que des productions fri
voles & méprifables ont fait dans le goût
du Public , en portant fur la Scène Nationale
des Ouvrages dignes d'un Théâtre élevé par
Molière. Le mal fera d'autant plus difficile
à réparer, qu'une foule de tréteaux fe diſpute
tous les jours le plaifir d'accoutumer les habitans
de la Capitale à un genre qu'on appelle
gai , tandis qu'il n'eft qu'indécent &
bouffon , & que l'amour des bambochades
éloigne néceffairement de celui des beautés
févères ; mais combien ce mal augmenteroit,
ne deviendroit -t'il pas même irréparable , fi
le Théâtre François ne s'efforçoit point ,
en ajoutant à fa gloire , de ramener les
efprits égarés !
Nous ne répéterons pas ici ce que nous
avons dit du caractère du Jaloux fans Amour,
lorfque nous avons rendu compte de fa remife
; nous renvoyons nos Lecteurs à cet
article , parce que la lecture de la Comédie
de M. Imbert nous a confirmés dans la façon
de penfer que nous avons imprimée alors.
Div
80 MERCURE TI
Nous allons faire connoître quelques détails)
qui feront juger à nos Lecteurs du degré d'ef
time qu'on doit aux refforts qui le mettent
en action .
Tout le fonds de ce caractère , & le but
moral qu'on en doit tirer , nous femblent
renfermés dans ces vers que dit le Chevalier
d'Elcour au premier Acte , Scène qua-
1
trième :
Ceffer de plaire étoit trop peu pour elle ; ( pour
Mme d'Orfon. )
Il faut que fon injufte époux
Joigne à l'affront d'être infidèle ,
Le travers d'être encor jaloux.
Cet affemblage là n'eft que trop en ufage :
Plus d'un époux , en promenant ſes voeux
Au dehors eft amant volage ,
Au-dedans , mari foupçonneux.
D'un coeurqu'on a quitté l'on veut être encor maîtres
Il eft de faux jaloux , j'en trouve chaque jour ;
Z
Et l'amour-propre fait peut-être
Autant de tyrans que l'amour.
Nous croyons que peut -être établit ici un
doute mal fondé. Si l'on jette les yeux fur la
fociété , fi l'on obferve avec attention les
femmes qui font tourmentées par des maris
jaloux , on fe convaincra que , pour une victime
de l'amour, il en eft cent de l'amourpropre.
Notre légèreté habituelle , le relâchement
de nos moeurs , l'oubli des uages
DE FRANCE. 81
& des convenances , ont produit dans nos
affections morales une révolution affligeante :
nos fentimens ne font plus en-nous , ils font
tous on prefque tous en furface , & leurs
feuls mobiles font l'égoïfme , l'orgueil & a
vanité. On peut accufer ces réflexions d'être
chagrines , mais on ne fauroit leur reprocher
d'être fauffes.
Quoi qu'il en foit , M. d'Orfon eft bien
décidément un de ces êtres malheureux
dont l'amour - propre fait des tyrans .
Au moindre bruit fon âme eft alarmée ;
Sur un mot équivoque & dit innocemment ,
Voilà fa fièvre rallumée ;
Qu'on ajoute un fouris , c'eſt un redoublement ,
Et cela fans aimer !
Ses foupçons , fes inquiétudes , la fureur de
fon amour - propre , le conduifent jufqu'à
trouver mauvais que le Chevalier d'Elcour ,
fon ami , auquel il deftine fa jeune foeur
précède , accompagne ou fuive les pas de la
Comteffe ; & c'eft ainfi qu'un être vicieux
déshonore & outrage fans pudeur , l'amitié ,
l'amour & la nature. Il eft difficile de croire
alla probité , à la vertu , à la bonne -foi ; quant
à l'habitude des mauvaiſes moeurs , on joint
celle de la diffimulation & de la fauffeté. Telle
eft à peu - près la fituation du Comte d'Orfon.
Injufte , & même cruel avec la femme la
plus vertueufe , il continue d'être coupable.
Il fe flatte néanmoins de s'être conduit avec
1
Dv
82 MERCURE!
affez d'adreffe pour cacher à la Comteffe fon
intrigue avec une femme perdue ; il fe trompe.
Mme d'Orlon fait rout ; mais par délicateffe
, par amour même , elle feint de ne
rien favoir. L'oncle de d'Orfon, le Marquis de
Rinville , eft le feul qui ignore abfolument les
torts de fon neveu ; & c'eft en effet à fes yeux
que celui- ci cherche à les cacher avecle plus de
foin, tant parce qu'il craint fes reproches, que
parce qu'il connoît fon indifcrétion . De cette
ignorance d'un côté , & de cette crainte de
l'autre , réfaltent plufieurs Scènes que nous
regrettons de ne pouvoir pas tranfcrire,
Nous en imprimerons pourtant une , après
que nous aurons parlé de la Scène onzième
du quatrième Acte , Scène que nous n'avons
pu qu'indiquer dans le Mercure du 30 Juillet ,
& qui mérite d'être plus particulièrement
connue. Elle eft établie fur deux motifs dont
il faut inftruire nos Lecteurs. 1º . La Comteffe
d'Orfon aime toujours fon infidèle
époux ; fenfible , attentive & prévenante
elle a engagé un M. d'Erbon à faire une
pièce pour le bouquet de M. d'Orfon , dont
la fête arrive le lendemain. On doit profiter
de l'abfence du Comte pour répéter. 2° .
Le Chevalier d'Elcour , dans l'intention d'arracher
d'Orfon à la courtifane qui le captive
, & pour lui faire connoître le caractère
vil & intéreffé de cette efpèce de femmes
, a envoyé un écrin à Sophie ( c'eft le
nom de la maîtreffe de d'Orfon ) en lui demandant
un rendez-vous. Une double ja-
>
DE FRA N.C E. 83
loufie tourmente d'Orfon , & donne lieu à
la Scène fuivante , entre fon Valet & lui.
LE COMT 3.
On me trahit.
FRON TI N.
Je venois vous le dire,
LE COMT E.
Quoi ! tu fais quelque choſe auffi ?
FRONTI N.
Oh ! oui , Monfieur , vous aviez dit , fans doute ,
Que vous ne reftiez pas à fouper ?
LE COMTE.
Oui.
FRONT IN.
Là bas ,
J'ai vû Madame , à part , s'entretenir tout bas
Avec le Chevalier. Je m'approche , j'écoute....
Vous l'avez permis....
LICOMTE, ( avec impatience. )
Oui.
FRONT IN.
D'Erbon....
L'on appelle ce foir
LE COMTE , ( avec emportement. Y
( à part. )
Eh ! je le fais. Traîtres ! nous allons voir.
Dv
MERCURE
FRONT IN.
Mais cette fâcheufe nouvelle
N'eft pas le feul danger preffant.
LI COMTE.
Comment ?
FRONT IN..
Sophie::..
LE COM T I.
Eh bien ! feroit- elle infidelle ?
FRONTIN, ( à part. )
Faifons-nous délateur pour paroître innocent.
Parleras-tu ?
Li COM TI.
FRONT. I N.
Monfieur , j'ai voulu par moi - même
Voir les gens qui, tantôt , avoient quelque foupçon
嗓
Sur. Sophie....
LI COM T
V: Hem?
FRONTI N.
Ma frayeur eft extrême.
Oui , je croirois qu'ils ont raifon.
LICO M T E.
LA
Que dis-tu ? Ciel ! Frontin , tandis que je demeure ,
Vas , cours chez Sophie , & fur l'heure ...
DE FRANCE. 85
Mais non , j'irai moi même ; il faut ,
Dans ces cas-là , parler en face ;
Un tiers peut aifément fe trouver en défaut :
Il n'a jamais les yeux de l'amant qu'il remplace ;
Il n'entend que ce qu'on lui dit ;
Ne voit que ce qu'on montre ; il juge la furface ,
Et jamais dans l'âme il ne lit.
Mais tandis que je fors pour venger cet outrage ,
Si le complot qu'ici l'on trame contre moi ? ....
FRONTIN , ( à part. )
Quel trouble eft peint fur fon viſage !
LI Сомт Е.
Puis -je?....
FRONT IN.
Irez-vous , Monfieur ?
LE COMT 1 .
Tais-toi.
Oui , je dois me venger ; oui , j'y vole ; & j'espère
Qu'à mon retour ....
FRONT IN.
Au fond , c'eft fort bien fait ;
Madame peut faire ,
Car ce que
Tous les rendez-vous , en effet ,
Auprès d'un tel chagrin ne vous importent guère.
LE COMT B, ( furieux. )
Ne m'importent guère ! comment !
86 MERCURE
Tu veux que je fouffre en filence ?....
Qu'en m'éloignant d'ici je fois d'intelligence ?....
FRONT IN.
Eh ! non , Monfieur.... Reftez.
LE COM TE.
Je ne peux pas fortir .
Tu vois qu'en ce moment
FRONT IN.
LE
Sans doute,
СомтE ,
Et je ne puis refter.
هللا
FRONT IN.
Il eſt vrai.
LI COM TE.
Vas , cours , vole....
Viens , écoute.
FRONT IN.
Oui, Monfieur.
LE COMT I.
FRONT IN.
Oui , Monfieur.
Non , refte-là.
LE COMTI , ( avec fureur. )
Eh bien , te voilà !
Avec tes bras pendans & ton morne viſage ,
DE FRANCE. 87
Qui n'exprime jamais qu'un ſtupide embarras !
Tu me verrois périr fans me tendre les bras , &c .
L'idée de cette Scène eft Dramatique &
neuve ; la fituation eft forte , attachante ,
& devient très- comique à la fin ; le dialogue
eft ferré , vif , preffant , & les tourmens
auxquels le trouve en proie un homme' qui
n'a d'amour que par vanité offrent une intention
morale digne de beaucoup d'éloges.
Cette miférable vanité , que , l'on peut regarder
comme le premier bourreau de ceux
dont elle dirige les actions , place le Comte
d'Offon dans une fituation qui n'eft pas
moins forte , & qui eft d'autant plus heureufe
, qu'elle amène le dénouement d'une
manière auffi adroite que naturelle . C'eft
la Scène que nous avons annoncée plus haut.
Le Comte a envoyé Frontin chez Sophie.
Enfuite , il a feint de fortir , eft rentré &
s'eft caché. La Comteffe , toujouis occupée
de la fête de fon mari , écrit à d'Erbon , pour
l'engager à venir répéter . Le Comte entre
furtivement par une porte , fait du bruit.
La Comteffe fe lève en cachant fa lettre :
delà une Scène d'équivoques où chacun des
deux époux parlant ou répondant à ſa penſée,
n'entend pas trop ce qu'on lui dit , & qui
fe termine par la remife que fait Madame
d'Orfon à fon mari du billet qu'elle écrivoit
à d'Erbon. Le Jaloux toujours plus furieux ,
menace fa femme , & ne lit point le fatal
billet.
88 MERCURE
Mon malheur eft certain ; je n'ai pu le prévoir ;
Mais j'en faurai tirer une vengeance prompte.
Je fais comnie on punit au moins ces affronts- là.
Vous m'entendez ?
LA COMTES SE.
Fort bien, Monfieur le Comte,
Et votre onele auffi : le voilà.
( Le Marquis de Rinville paroît. )
LE COMTE , ( à part. )
Mon oncle ! ô ciel ! quelle imprudence !
C'eſt- lui, s'il a tout entendu ,
Ah ! malheureux ! je fuis perdu ;
De ma honte, par-tout, il fera confidence.
LE MARQUIS , (s'approchant . )
D'Orfon , d'où vient donc ce tranſport ?
Parle mci donc.
LE COMTE ( à part. ) >
Ah ! je fuis mort.
( haut. )
Tout Paris va favoir... rien... vous venez d'entendre?..
LE MARQUIS.
A- peu- près. Ce billet , fi j'ai bien ſu comprendre,
T'avoit mis en furcur.
LCO MAT E.
Carb - Oui , j'avois cru d'abord
Qu'à quelque autre on devoit le rendre.
DE FRANCE.
LE MARQUIS.
Ah ! jaloufe.
LI COMTE.
Oui , j'avois tort.
LE MARQUIS.
Je ne vois donc pas là de quoi crier fi fort :
Au lieu de t'emporter ; tu dois plutôt en tire.
LE COMTE , ( à la Comteffe . )
N'est-ce pas ? il eft pour....
LA COMTES SE .
Si vous êtes inſtruit ,
Vous favez bien pour qui ma main vient de l'écrire.
LE COMTE , ( aŭ Marquis. )
Oui , c'cft pour moi.
LE MARQUIS.
Tenez,
Tant mieux .
LA COMTESSE , ( au Comte. )
Mais fi l'on vous a dit...
LI COMTI , ( au Marquis. ) :
(I lit le billet qu'il n'a pas encore ouvert.)
* Je vous attends ce foir.
ກ
LE MARQUIS.
ProCe foir , & que veur elle dire
Tu ne rentres donc pas tous les foirs ?
90 MERCURE
LE COMT 1.
Oh ! fi fait.
Ce foir , c'eft à- dire………
LE MARQUIS.
Hem ?
LE COMTE.
Plutôt qu'à l'ordinaire,
Pour abréger la citation , nous dirons.
fimplement que le Comte achève la lecture .
du billet ; que chaque phrafe d'un côté accufe
fa femme dans fon efprit prévenu , de
l'autre force fon orgueil à continuer le commentaire
impoffible qu'il a commencé ; que
Madame d'Orfon ſe trouve obligée de déclarer
devant le Marquis étonné que le billet
eft pour d'Erbon , ce qui met la vanité ridicule
de fon époux dans une gêne déchirante ,
& la force à fe replier fur un autre moyen.
LE COMTE , ( au Marquis. )
Aipfi qu'à moi la Comteſſe eſt à vous.
LE MARQU
I, S.
Pas tout- à- fait autant , & je vois entre nous..
LE COMT
E.
Au lieu de l'accufer vous devez la défendre.
On doit, par des foupçons , eût-on le coeur aigri,
Protéger l'honneur d'une femme.
LA COMTES SE , ( à part & triftement. )
Ou l'amour-propre du mari...
DE FRANCE
.
LE COMTE , ( avec une chaleur exagérée. )
Dites bien que pour moi la même ardeur l'enflâme.
LA COMTES SI , ( à part avec l'accent de la
fenfibilité.)
Il rend à ma vertu juſtice malgré lui , &c.
L'arrivée du Chevalier d'Elcour explique
tout , la lettre à d'Erbon , fon motif, l'innocence
de la Comte ffe , les torts du Comte
, fon intrigue avec Sophie ; enfin , elle
ouvre les yeux du Comte , mais elle ouvre
auffi ceux du Marquis , dont la bouche à fi
fouvent vanté la prétendue fagcffe de fon
neveu. Le repentir de d'Orfon , fon retour
vers fa femme ramène le calme ; tout le
monde est heureux..
Cette Scène eft pleine de talent , comique ,
intéreffante , & , comme nous l'avons dit ,
auffi heureufe qu'adroitement amenée ; elle
fixe les derniers traits de la phyfionomie du
Jaloux fans amour , & prouve jufqu'à quel
point la vanité égare la tête d'un homme
dont le coeur eſt déjà égaré. Quand on apperçoit
des refforts auffi piquans , & qu'on
les traite avec autant d'habileté , on prouve
qu'on eft appelé à faire des Pièces de Théâtre.
Le fuccès que vient d'obtenir M. Imbert
,l'engagera fans doute à rentrer dans une
carrière dans laquelle il eft d'autant plus
flatteur qu'il eft plus rare de fe diftinguer.
Nous voudrions pouvoir citer quelques
92 MERCURE
traits des caractères du Marquis de Rinville
& de Madame d'Orfon , l'étendue de
cet article ne nous le permet pas. Le premier
eft toujours original , comique & gai ;
le fecond , toujours intéreffant , fenfible ,
doux. Nous renvoyons nos Lecteurs à l'Ouvrage
même ; il eft écrit avec grâce , avec
facilité , plein de traits fins , de pensées ingénicules
; & nous ofons les affurer qu'en les
engageant à le lire , nous ne faifons que les
inviter à prendre un délaffement agréable.
( Cet Article eft de M. de Charnois. )
ANNONCES ET NOTICES,
CHANSONS
-
HANSONS Nouvelles , de M. de Piis , Ecuyer,
Secretaire - Interprête de Mgr. Comte d'Artois , ornécs
de cent quarante quatre Planches , deffinées
par M. Lebarbier l'aîné , Peintre du Roi, & gra
vées par M. Gaucher , des Académies de Londres ,
Rouen & Caen , toutes fur des airs nouveaux , par
nos premiers Compofiteurs Lyriques , & imprimées
fur du papier vélin .
Les fuccès qu'a obtenus M. de Piis dans le genre
du Recueil que nous annonçons , doivent établir un
préjugé favorable. « Il n'a point eu , dit- il dans
fon Profpectus , l'intention d'entrer en concur
rence avec les Recueils périodiques de Chanfons
que le goût de la Nation multiplie chaque jour ,
» & avec lesquels celui - ci n'aura d'autre rapport
que le titre. ,,
Cette Collection fera composée de Tomances.
tendres , de Vaudevilles moraux ou critiques , de
3
DE FRANCE.
93
Chanfons anecdotiques & hiftoriques , dont aucune
n'aura été imprimée ; toutes les Chanfons de fête ,
de fociété ou de circonftance en feront bannies ,
comme ne tenant qu'à l'à - propos. Il y aura douze
livraifons , de douze Chanfons chacune & de douze
Eftampes. Toutes ces Pièces érotiques feront fur
.des airs nouveaux , compofés par les plus célèbres
Virtuofes , dont la Mufique fera gravée à la fin
du cahier avec le plus grand foin. La partie Typographique
fera confiée aux foins de M. Pierres ,
Premier Imprimeur Ordinaire du Roi . Chaque livrai
fon fera du prix de 12 livres , & paroîtra régulièrement
tous les deux mois . Les talens réunis & connus
des Artiftes chargés de l'exécution de cet Ouvrage ,
font un sûr garant de l'accueil du Public. Il n'y a
point de foufcription , & l'infcription qu'on propofe
ne fera point un engagement. On invite feulement ,
à raifon de la diftribution des Gravures , à s'infcrire
chez M. de Piis , rue Copeau Saint - Marcel , au coin
de celle de la Clef; M. Gaucher , rue S. Jacques ,
vis-à-vis S. Yves , où l'on pourra voir les deffins &
les épreuves des gravures ; Brunet , Libraire , rue de
Marivaux ; & la veuve Duchefne , rue S. Jacques.
La première Livraifon eft fixée au premier Octobreprochain.
A la même époque paroîtra le Poëme fur l'Har
monie imitative de la Langue Françoife , dont différentes
circonftances ont forcé M. de Piis de retarder
la publication. Cet Ouvrage fera orné du Portrait
de l'Auteur , gravé par M. Gaucher , d'après le ta
bleau de M. François.
1
4
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on peut les apprendre chez foi & fans Maîtres , par
M. Lureau de Boisjermain. Cours de Langue
Angloife , feize Cahiers de profe , in-4° . , fix Cahiers
de poéfic , in- 8 . , en tout vingt- deux Ca
94
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, quatre Cahiers de profe , in- 4°. , dix Cahiers
de poéfies , in- 8 °.; en tout quatorze Cahiers.
Prix , 26 liv. 5 fols. On reçoit ces deux Ouvrages
par la pofte & port franc , en s'adreffant à l'Auteur ,
par lettre affranchie , au Bureau de l'abonnement
Littéraire , rue S. André- des-Arts , No. 45 , à Paris.
Ess A1s de Poéfies Lyriques , ou Odes , Cantates
& Cantiques fur les principales vérités dogmatiques
& morales de la Religion , avec de courtes Differtations
fur divers fujets en forme de notes , de réflexions
, &c. à l'ufage de toute Société de Bienfaifange
& Maifon d'Education. in- 1 6 .; A Paris , chez Berton ,
Libraire rue S. Victor , & chez les Libraires à
Amiens.
>
Ce Recueil eft imprimé pour attirer l'attention de
la piété fur les pauvres nombreux de l'utile & inté
reffante Société dite de la Confolation . On pourra fe
procurer cet Ouvrage refpectable par ſon objet , à
T'hôtel de la Confolation , en faifant quelques aumônes
aux pauvres .
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3 liv. 12 fols pour le Cahier des gravures , en tout
11 liv. 12 fols. MM . les Soufcripteurs font priés de
faire retirer leurs volumes , parce qu'on veut mettre
cet Ouvrage en corps complet. Les exemplaires complets
qui feront en petit nombre, & formant chacun
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l'eftime dont jouit fon Auteur,
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des Sciences , &c. , gravé par N. Thomas. A Paris ,
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celle du Paon. Carte de la Contrée Nord- Ouest ,
Région centre , la fixième des neuf qui renferment le
fecond degré des détails de cette partie du Royaume
, jufqu'aux Paroiffes inclufivement. Cette Carte
contient le Haut & le Bas Maine , avec la partie
haute de l'Anjou . L'exécution de cette Carte ne le
cède en rien à celle des précédentes , pour la beauté
& la netteté de la gravure. On fair que FÉchelle de
se fecond degré des détails de la fuperficie du Royau
9.5
MM.EERRCCUURREE..
me eft de 243 toifes par ligne ; c'eſt- à dire , de
neuf lignes pour une lieue de 2187 toiles , & de
81 lignes carrées pour la lieue carrée de 5314 arpens ,
de 900 toiles carrées chacune.
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Amateurs , pour deux Violons ou Violoncelles. Chaque
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Violon & Violoncelle ou Quinte , par M. Ragué.
Prix , 3 liv. On foufcrit pour ce Journal , qui paroît
exactement , & qui eft fait avec beaucoup de foin
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Richelieu , ancien café de Foi , à la clef d'or , & chez
Mme Lemenu , rue du Roule, à la clefd'or.
TABL E.
14
VERS fur la Mort de MM. L'Odyſfee d'Homère , 54
Pilatre de Rofier & Ro- Bibliothèque Univerfelle des
main ,
Chanfon à Mme D ......
49 Dames , 71
S1Le Jaloux fans Amour , Comédie,
Charade, Enigme & Logo
grypke , 52 Annonces & Notices ,
APPROBATIO N.
77
92
JAI lu , par ordre de Mgr. le Garde- des- Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 10 Sept. 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe , en empêcher Pimpreflion.
waris , le 9 Septembre 1785. RAULIN.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 SEPTEMBRE 1785.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
BOUQUET à Madame ***.
QuVAND des fleurs qu'Hébé fait éclore ;
Le plaifir embellit le printemps de vos jours ,
Quand vous brillez à votre aurore ,
C
Je devrois aux jardins du Parnaſſe & de Flore ,
Cueillir , pour vous l'offrir , le bouquet des Amours.
Mais ce nom feul vous effarouche.
Plus que la pomme de Vénus ,
Le prix de la raifon vous touche ;
Vous méritez la pomme des vertus.
Loin des cercles bruyans de la tracafferie ,
Vous favez fans ennui , vivre en votre maiſon
Des paffions du coeur vous craignez la folie ,
Et confultez en tout l'honneur & la raison.
- N , 8 , 17 Septembre 1755.
E
98
MERCURE
L'amitié feule vous enflamme :
L'amitié feule a donc mes veux.
Quand vos doigts délicats en ont tiſſu la trame ,
L'Amour n'a point de plus doux noeuds ,
Et le defir s'épure aux rayons de votre âme .
Le fimple bouquet de la four-
N'a point l'éclat de ceux du frère :
Leparfum qu'il exhale eſt moins doux , moins flatteur
Mais il n'entête pas : le fage le préfère.
Oui , je connois bien votre coeur ;
De l'amitié tendre & fincère
Le fentiment vous préſente la fleur ,
Et bien plus que l'Amour il eft sûr de vous plaire,
( Par M. de Saint-Ange. )
• ÉPITAPHE
Du Duc MAXIMILIEN - LÉOPOLD
DE BRUNSWICK,
NE porte point ici la fureur qui t'anime ;
Mifanthrope orgueilleux contre l'homme irrité;
Fuis.... fous ce monument repoſe une victime
De l'amour de l'humanité.
(ParM, Sorin. )
DE FRANCE.
99
Explication de la Charade , de l'Enigme &
da Logogryphe du Mercure précédent.
LE
E mot de la Charade eft Hallebarde ;
celui de l'Enigme eft la Mode ; celui du
Logogryphe eft Limaçon , où l'on trouve,
Milon , mi, mou , Maçon , main , lion , Mai ,
Lima , In , Clain ( rivière de Poitou ) , Ali.
ON renfer
CHARADE.
N renferme , Lecteur, & l'on craint mon premier;
On redouté encor plus l'effet de mon dernier ;
Chofe rare aujourd'hui , c'eft , hélas ! mon entier.
(Par Mile Lifette Debournais , de Richelieu. ) '
ENIG ME.
Des Miniftres facrés du Service Divin ,
Tantôt je fuis une parure ,
Et tantôt je fuis un engin
Néceffaire à votre chauffure.
D'or ou d'argent je veux être enrichi ,
Quand je dois orner le Lévite,
Au fecond cas , mon principal mérite
Eft d'être fabriqué d'acier fin & poli.
Eij
100 MERCURE
LOGO GRYP HE.
PLus noble que les Rois , j'en impoſe aux mortels LUS
L'Athénien jadis m'éleva des autels ;
Chez le peuple Romain je me vis adorée ;
Et Louis
par
•
* encor je fuis très -révérée.
Mes fept pieds offriront , en les décompoſant
Une ville de France ; un infecte rampant ;
Un titre cher & doux ; deux notes de mufique ;
Un pronom poffefff ; une liqueur bachique ;
Un fleuve d'Allemagne ; un perfide élément ;
Ce qui fouvent nous trompe & nous paroît charmant;
Avec un nem latin ; celui de l'existence ;
Un tranſport exalté juſqu'à la violence;
Enfin ces lieux profonds où, par de durs travaux ,
L'humanité fouffrante arrache les métaux.
( Par Mme Bodin, )
Louis XVI.
DE FRANCE. 101
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
THEATRE à l'ufage des Jeunes Perfonnes.
Leçon commence , exemple achève .
La Motte, Fable de l'Aigle & de l'Aiglon .
Tome 1. A Paris , chez Michel Lambert ,
Imprimeur Libraire , rue de la Harpe ,
près S. Côme , 1985. Avec Approbation
& Privilège du Roi. In - 8°.
ON fe rappelle le fuccès des premiers Volumes
de ce Théâtre , ou plutôt , on n'a rien
à fe rappeler , ce fuccès dure encore , &
augmente tous les jours . Ce premier Théâtre
eft même , parmi tant d'excellens Ouvrages
du même Auteur , tous confacrés à l'éducation
, celui que beaucoup de perfonnes aiment
le mieux ; & nous ne parlons pas de
ceux dont la politique , affectant une fauffe
équité , ne loae les premiers Ouvrages des
Auteurs célèbres que pour décrier les derniers.
L'Auteur , il faut l'avouer , a reçu , avec
le talent d'écrire & d'émouvoir , celui d'infpirer
à l'enfance l'amour de la vertu , & à
l'âge mûr l'amour de l'enfance ; cette femme
illuftre a été douée du génie de l'éducation .
Dans quelques -uns de fes Ouvrages , des
critiques , produites par une diverfité d'opi-
E iij
102 MERCURE
nions & de fentimens qui devroit être plus
libre qu'elle ne l'eft peut - être , ont pu faire
de la peine aux amis de plufieurs Écrivains
célèbres , & même en général aux amis de la
paix , qui voudroient la voir régner au moins
dans la Littérature ; l'intérêt que ces Ouvrages
in pirent, étoir quelquefois troublé &
traveife par des intérêts contraires . Ici , rien
de femblable , tout eft pur & doux ; on ſe
livre fans mélange au plaifir de fentir &
d'aimer , & tien n'al ère l'intérêt dont on ſe
fent pénétré pour tent de perfonnages vertucux
, & pour l'Auteur qui les fait parler
& agir.
Ce volume ne contient que des fujets tirés .
de l'Écriture - Sainte , & n'en eft que plus
touchant. Agar , qui commençoit le premier
volume de l'ancien Theatre , rempli
d'ailleurs par des fajets profanes , Agar eft
reftituée à ce volume , auquel elle appar- .
tient.
On connoît la Mort d'Adam de Klopſtock ;
elle n'a jamais été jouée , mais elle a ététraduite
dans toutes les langues ; cette Pièce ,
de la plus grande limplicité , du plus grand
effet , & où tout ce qui caractérife ce fujet
unique & le diftingue de tout autre fujet ,
eft fi heureuſement faifi & développé ; cette
Pièce n'eft point d'ailleurs fans défauts ; ces
défauts , Mme de Genlis les relève avec beaucoup
de fagacité dans des notes , & les évite
& les remplace par des beautés dans une
imitation de la Pièce Allemande , qu'on
DE FRANCE. 123
trouve à la tête de ce volume , & qui en eft
la Pièce la plus confi térable ; elle a confervé
toutes les grandes beautés de l'Ouvrage de
Klopstock , cet intérêt attaché au cours du
foleil & à la forêt des cèdres derrière laquelle
il doit defcendre , l'enfant perdu &
retrouvé , qui fait dire à Seth : Réjouis toi
donc encore une fois dans ta vie , mon père.
L'apparition de l'Ange de la Mort , l'arrivée
de Cain , l'agonie d'Adam , & c.
Examinons quelques - uns des défauts que
Mme de G. relève dans Klopstock .
Acte premier , Scène troisième. Adam
annonce la mort à Seth , fon fils : « Tu es
homme , lui dit-il , je peux te dire tout.
Aujourd'hui je meurs.
33
"
A
» Cette manière , dit Mine de Genlis ,
» dont Adam déclare fa mort , annonce une
fermeté qui eft démentie par toutes les
terreurs d'Adam , terreurs théâtrales ,
qu'a dû néceffairement éprouver le pre-
» mier homme créé pour l'immortalité. «
2
&
Sans doute ces terreurs étoient néceffaires
, elles appartiennent effentiellement à la
fituation d'Adam , mais excluent - t'elles nécef
fairement ce trait de fermeté qui les précède ,
& qui rend le caractère d'Adam plus refpectable
? Eft- ce là un caractère qui fe dément ?
Même Scène. Adam envoie Seth prier
pour lui au tombeau d'Abel. « Il feroit plus
touchant & plus naturel , dit Mme de G. ,
que Seth , de fon propre mouvement ,
implorât le ciel pour fon père.
"
ןכ
"
Eiv
104
MERCURE
Cela nous paroît incontestable.
Les forties & les entrées ne font jamais
affez motivées dans la Pièce Allemande. C'eft
un defaut qui difparoît comme les autres
dans la Pièce Françoife..
Acte II , Scène troisième. Adain parle à
Sélima de tombeau. Sur quoi Selima lui
demande ce que c'eft qu'un tombeau ; Mme
de G. obferve , avec raifon , que Sélima doit
avoir vu mille fois le tombeau d'Abel.
Scène quatre. A l'arrivée de Cain , Adam
renvoie Sélima ; elle a entendu le ton &
les propos farouches de Caïn , elle fort cependant
fans témoigner de l'effroi ou du
moins de l'inquiétude , ce qui n'eſt pas naturel
, comme l'obſerve Mme de G.
}
Scène cinq. Caïn fait à fon père des reproches
vagues de lui avoir donné une exiftence,
devenue malheureuſe depuis fon crime
; il devoit , dit Mme de G. , reprocher à
fon père de lui avoir préféré Abel , & attri
buer à cette préférence tous fes malheurs ,
c'eft ce qu'il fait fi bien dans le Poëme de la
Mort d'Abel , de M. Geffner , c'eſt ce qu'il
fait dans Mme de G., & , que le reproche foit
jufte ou non, il renferme toujours une leçon
morale qui peut être utile à plus d'un père.
Ibid. Je veux te maudire. « Le caractère &
la fituation de Cain , dit Mme de G. ,
» donnent une grande énergie à ces mots.
» Caïn maudit , doit regarder une malédiction
comme une cruelle vengeance. Re-
» marquons ici que dans quelque Ouvrage
DE FRANCE.
105
7
"3
» que ce puiffe être , l'excès de la fureur &
» de la férocité ne pourroit fe fupporter en
» action préfente . Par exemple , on frémit
lorfque Cain dit à fon père : Je veux te
maudire ; mais cette fureur n'eft pas
pouffée affez loin pour infpirer une hor-
» reur mêlée de dégoût ; on frémit feule-
» ment ; on craint que de la menace Caïn
» ne paffe à l'effet ; on fent que Caïn ne la
» répète deux fois , cette menace , que parce
» qu'il n'ofe prononcer la malédiction : on
>>
le voit furieux , retenu , combattu , &
» l'on trouve , avec raifon , une grande
» beauté dans ce peu de mots : Je veux te
maudire. Si Caïn difoit : Je te maudis , on
» feroit révolté , & l'horreur fe changeroit
» en dégoût. Je crois qu'on ne peut préfen-
» ter au Théâtre une action faite pour révolter
la Nature , que lorfque le perfonnage
qui en eft capable ne la commet
qu'en s'expofant ou fe livrant à la mort ;
alors fon danger , ou le facrifice qu'il fait
» de fa vie , donne à l'action un certain air de
» grandeur qui en fait fupporter l'atrocité. »
Cette réflexion nous paroît importante
pour le Théâtre , & en général pour la connoiffance
du coeur humain ; nous croyons y
trouver auffi la juftification de l'imprécation
violente de Mélanie contre fon père , imprécation
que quelques perfonnes ont trouvés
révoltante :
Et s'il t'ofe invoquer au jour de fon trépas ,
Rejette la prière & ne l'exauce pas.
Ev
706 MERCURE
Mais il faut confidérer que Mélanie eft dans
le delire du défefpoir , qu'elle a fait le facrifice
de tout, & de l'amour, & du bonheur &
de la vie ; qu'elle meurt victime de l'inflexibilité
d'un père dénaturé ; qu'auffitôt que la
violence de fa douleur lui laiffe le moment
de la réflexion , elle défavoue ce mouvement
forcené , qu'elle en demande pardon à Dieu
& à fon père ; & qu'ainfi ce qui pourroit
révolter dans ce vou échappé à la fureur ,
mais révoqué à l'inftant par la tendreffe &
le refpect , eft précisément ce qui forme une
beauté du premier ordre , parce que c'eft ce
qui peint le mieux le défordre de l'efprit &
les tranfports de l'âme.
»
"
Caïn finit par maudire Adam. « Cette
» horrible malédiction qu'il donne à fon
père fur le bord de fa tombe , dit Mme
» de G. , eft d'une atrocité dégoûtante , &
détruit tout l'effet de ce beau mouvement
» d'Adam : Viens donc , je veux te montrer
» où tu maudiras ten père ; viens , voici le
tombeau de ton père ; je mourrai au-
» jourd'hui. On s'attend à voir frémir Caïn ,
» à voir les remords fuccéder à la fureur ,
" & cette attente trompée produit le fenti-
» ment le plus défagréable ."
"
Il eft certain que Klopftock ne devoit pas
laiffer fans effet un mot auffi éloquent que
celui qu'il met dans la bouche d'Adam ; il
femble qu'il n'en ait pas fenti tout le mérite
, puifque ce mot ne défarme pas Cain.
« Un autre défaut de cette Scène , conDE
FRANCE. 107
» tinue Mme de G. , c'eſt que Seth y eft abfolument
déplacé ; il eft bien peu naturel
» que ce fils fi tendre entende trois fois
» maudire fon père mourant , fans dire une
feule parole. Cette Scène cût eu un degré
d'intérêt de plus , fi avant l'arrivée de Caïn ,
» Adam , au dernier jour de fa vie , eût témoigné
quelque fentiment de compaffion
" pour cet infortuné . »
33
و د
ود
Nous n'avons pas befoin de dire que chacune
de ces critiques indique une correction
dans la Pièce moderne.
A la fin du fecond Acte , Adam refte endormi
fur le Théâtre , « de manière , dit
» Mme de G. , que la Scène est toujours
occupée , & il faut néceffairement qu'elle
foit vuide dans un entre- Acte . » ""
Cela eft d'ufage fans doute , mais cela eftil
donc fi néceffire ? Chez les anciens , le
choeur , fans avancer l'action , continuoit
l'intérêt , & formoit les entre - Actes d'une
manière plus convenable peut - être qu'un
coup d'archet . Il s'occupoit des objets dont
fe formoit l'intérêt , & des perfonnages fur
lefquels repofoit cet intérêt. Il nous femble
qu'un perfonnage endormi für la Scène ,
pourvu que ce fommeil eût quelque rapport
avec l'action , auroit auffi le mérite de continuer
l'intérêt fans exiger aucune attention ,
& qu'il rempliroit ainfi tout ce qui doit conftituer
un entre - Acte , interruption d'action
& continuation d'intérêt.
{E vj
108 MERCURE
Acte III , Scène feconde . Éve eft tranf
portée de joie , elle a retrouvé fon fils Sunim ,
qui étoit égaré depuis quelques jours . " Cette
joie forme en ce monent , dit Mme de
"9
1 » G. , un contraſte fort théâtral ; l'idée de
» cet enfant perdu & retrouvé , eſt agréable
» & ingénieuſe , mais elle produit ici peu
» d'effet , parce que dans le cours de la Pièce
» on n'a dit qu'un mot de lui , & qu'Adam
» n'a pas témoigné pour cet enfant la ten-
» dreffe qui feule auroit pu rendre ce dé-
» nouement intéreffant. »
Il naît encore de cette obfervation un précepte
important pour le Théâtre , celui de
motiver les incidens & de préparer les effets.
Beaucoup d'effets manquent abfolument
fans qu'on en voye toujours la raiſon ,
on la trouveroit le plus fouvent dans ce défaut
de préparation. La Pièce Françoiſe nous
montre d'abord tous les enfans d'Adam occupés
de la perte d'Éliel , du defir & de l'efpérance
de le retrouver ; Adam , moins
porté à l'efpérance dans ce jour de douleur
& de mort, déplore cette même perte , croit
qu'il ne reverra plus Éliel , & ce n'eft pas
de toutes les circonstances de fa mort , la
moins douloureufe. Ce fils étoit celui qui
reffembloit le plus à fon cher Abel , trait
précieux , & qui ne devoit pas échapper à
un efprit plein de fon fujet ; auffi le retour
d'Éliel eft- il un bien plus grand événement ,
& fait-il un bien plus grand effet dans la Pièce
Françoife que dans la Pièce Allemande.
DE FRANCE. 100
Scène troisième . Éve apprenant qu'Adam
va mourir , demande à mourir avec lui.
⚫ Mme de G. juge que ce n'eft pas affez . Éve,
qui a féduit Adam , Éve , caufe du malheur
du genre- humain , devroit dans cet
» inftant fe reprocher avec plus d'amertume
» que jamais la faute qui lui coûte fi cher ;
» il eft inconcevable que l'Auteur ne lui ait
→→ pas donné les remords que la vûe d'Adam
" expirant doit renouveler en elle avec tant
» de force . L'Auteur du Poëme de la Mort
d'Abel , cet Auteur fi rempli de fentiment
» & de vérité , a fu peindre Éve avec les
» couleurs qui la repréfentent telle qu'elle
devoit être après fa chûre : on la voit tou
jours , dans ce charmant Ouvrage , accablée
de regrets , pénétrée de remords ,
» fouffrant doublement de fes peines & des
» maux de ce qu'elle aime , parce qu'elle fe
les reproche fans ceffe , & ne les attribue
» qu'à fa faute.
N
'22
L'Auteur de la Pièce Françoife corrige en
conféquence M. Klopftock par M. Geffner,
& donne à Éve des remords intéreffans .
La Pièce Allemande finit par ces mots
d'Adam : O mort ! je te fens ! je meurs.
On voit que l'Auteur étoit occupé du
morte morieris de l'écriture.
La Pièce Françoiſe finit ainfi :
Omon Dieu ! protège mes enfans .... par :
donne-moi..... je meurs.
Il m'a femblé , dit l'Auteur , que le père
110 MERCURE
» des hommes devoit , en expirant , implo-
» rer la clémence du ciel pour le genrehumain
& pour lui . »
Au refte , fi Mme la Comteffe de G. découvre
avec fagacité les défauts de fon original
, elle en fent & en fait fentir bien vivement
les beautés , & les rend d'une manière
qui les embellit encore.
Mais parlons de Pièces qui lui appartiennent
plus en propre.
"
Dans la Pièce d'Ifaac , elle a tour tiré de
fon fujet & de fon genie , & rien de ceux
qui ont traité ce fujet avant elle. La Pièce du
P. Brumoy , qui a eu quelque réputation
dans les Collèges , lui paroît infipide & extravagante.
« Il a imaginé d'introduire If-
» maël dans cette Pièce ; des entretiens écou-
» tés & mal compris , & une infinité de
» petits moyens de ce genre , perfuadent à
Ifmael que c'est lui que fon père veut facrifier
; invention qui ne produit que des
» Scènes également ennuyeufes & languiffantes.
Cependant on trouve dans cette
» Pièce une idée ingénieufe & une fituation
» intéreffante , mais dont l'Auteur n'a pas
fu tirer parti. Abraham rencontre Ifaac
endormi , & il eft tenté de faifir ce mo-
» ment pour lui donner la mort ; mais réfléchiffant
que c'eft pour fon Dieu qu'Ifaac
doit périr , il ne veut pas qu'il expire fans
» connoître qu'il eft facrifié.
99
"
"
"
Ifaac meurt pour fon Dieu, faut- il donc qu'il l'ignore !
DE FRANCE. III
Quant à Ifmaël , la critique de Mme de
Genlis tombe plutôt fans doute fur la manière
dont il eft employé par le P. Brumoy,
que fur fon introduction dans la Pièce , où
elle pourroit faire à peu près le même effet
que l'arrivée de Cain dans la Mort d'Adam.
Ifmael a été jaloux d'Ifaac comme Caïn l'a
été d'Abel ; il croit avoir à fe plaindre d'Abraham
plus encore que Caïn n'avoit eu à ſe
plaindre d'Adam ; il eft profcrit comme
Cain ; il arrive comme lui dans un jour de
douleur , dans un moment où il ne peut que
porter le trouble dans l'âme de fon père , &
qu'augmenter l'horreur de fa fituation . Quoi
qu'il en foit , Mme de G. n'a pas eu beſoin
de cette reffource , & elle a bien fait de ne la
pas employer , parce qu'Ifmaël auroit pu pa-.
roître une répétition du Caïn de la Mort
'd'Adam .
Le défaut principal de ceux qui avoient
traité cè fujet , venoit de la promptitude &
de la facilité avec lefquelles Abraham ſe décidoit
au terrible facrifice qui lui étoit commandé.
Pour le peindre réfigné , on anéantif
foit en lui le caractère paternel , & c'eft ce
caractère feul qui peut intéreffer. L'écriture ,
à la vérité , ne peint que la réfignation ; mais
l'écriture ne dit pas tout , & il n'eft pas défendu
d'interprêter fon filence , pourvu que
ce foit de la manière la plus conforme à la
Nature. Mme de G. , à qui aucun des traits
touchans qu'un caractère ou qu'une fituation
peut fournir , n'échappe jamais , a ima112
MERCURE
giné les contraftes les plus ingénieux & les
plus naturels ; le jour où le fatal facrifice eft
exigé , eft celui de la naiffance d'Iſaac ; c'eff
un jour de fête pour la famille , on le célèbre
par un facrifice folemnel , mais bien
différent ; Ifaac lui - même , au lever de l'aurore
, a choifi un agneau nouvellement né ,
d'une blancheur éclatante ; & après l'avoir
enchaîné de fleurs..... il s'eft écrié: « Une victime
innocente & pure fera dans ce jour
offerte au Seigneur , & jamais facrifice
» n'aura paru plus touchant à les yeux.... En
parlant ainsi , Haac fembloit in piré.... Il
rappeloit les Auges defcendus du ciel pour
» annoncer fa naiffance. »
99
»
Ifaac difoit à Abraham , dans le tranſport
de fa joie & de fa reconnoiffance : Jefuis
trop heureux pour pouvoir être ingrat. Abrahain
, dans le même tranfport , difot à
Dieu : « En célébrant le jour de la naiffance
» d'Ifaac , je célèbre le plus précieux de tes
bienfaits. » La réponse à ce concert de
louanges , à cet hymne de reconnoiffance eft
d'exiger le facrifice d'Ifaac.
*39
Une mère telle que l'Auteur , ne pouvoit
oublier de placer une mère dans un tel fujet
; elle a fenti tout le parti qu'on pouvoit
tirer de la douleur de Sara , qui ne paroît
point dans la Pièce collégiale du P. Brumoy.
Malheureufe Sara , dir Abraham , tu prépares
une fête ! » Ifaac , qui croit toujours
qu'on va immoler l'agneau qu'il a choifi ,
préfente lui-même à fon père le couteau ſa
DE FRANCE. 113
"
cré ; il apprend fon fort & celui d'Abraham:
Ole plus infortuné des pères ! s'écrie -t'il ;
» maintenant , hélas ! c'eft fur vous feul que
» je pleure ! ..... Donnez moi cette main
tremblante , que je l'arrofe de mes larmes ;
qu'elle me béniffe encore une fois avant
» de me percer le fein ! .... Vivez pour con-
» foler ma malheureuſe mère ......
30
"3
ABRAHA M.
» La confoler , hélas ! ..... le meurtrier de
fon fils en auroit-il le droit ?
Tandis qu'Abraham balance ou diffère au
moins , & qu'Ifaac l'encourage , Sara furvient
, elle s'étonne & fe plaint du retardement
du facrifice , qui retarde le refte de la
fête ; c'eft toujours le même art des contraftes.
Ifaac l'embraffe : Mon fils , lui dit
Sara , tu parois attendri , tes yeux font
remplis de larmes ! .....
39
"
64
ISA A C
» C'est la tendreffe qui les fait couler.
Voilà une de ces équivoques heureuſes ,
qui , felon la remarque de l'Auteur fur un
mot femblable de Klopftock , étoient fort
du goût des Grecs , & qui produiſent toujours
un grand effet. C'eft , dans un autre
-genre , le mot d'Agamemnon'à I higénie :
Vous y ferez, ma fille ! Et celui d'Oreſte à
Egyfte : Cette cendre eft à vous.
I'S A A C.
^ Avez- vous été toujours, fatisfaite des té-
-
114
MERCURE
moignages de mon amour , de ma reconnoiffance.....
N'ai -je pas eu quelques torts
» involontaires ?.... Ah ! s'il étoit vrai !.....
" Oubliez - les , pardonnez - moi ..... O ma
mère , béniffez votre fils ! .....
SARA.
» Eh ! cette bénédiction que tu defires ......
» je te la donne dans tons les inftans de ma
» vie !..... Allez , Abraham , allez. En immolant
la victime , penfez l'un & l'autre à
» l'heureufe Sara. "
99
Encore un coup , que de goût & que
prit dans ces contraftes !
"
d'ef-
Ifaac dit adieu à fa mère , & Sara , reftée
feule , commence à s'inquiéter. « De quel
» ton il m'a dit adieu ! le fon touchant de
» fa voix retentit encore à mon oreille.... Et
» pourquoi cet adieu ? Ils vont revenir....
» Tout mon coeur s'eft ému ! ..... & ma raifon
ne peut furmonter ce trouble inconcevable
qu'il m'a laiffé.... Chaque fouvenir
, chaque réflexion accroît mon inquié-
» tude..... Il pleuroit , fa main trembloit en
» ferrant la mienne.... Abraham étoit pâle ,
» interdit...... Ifaac m'a dit un adieu fi dou
» loureux !.... »
"
!
Un ferviteur d'Abraham défabuſe & inf- .
ruit Sara , qui s'évanouit de douleur ; quand
elle rouvre les yeux , elle fe trouve feule
avec Abraham , le facrifice eft confommé.
Reproches de la part de Sara , juftification
d'Abraham , ou plutôt adreffe de fa part
•
DE FRANCE. IIS
pour amener Sara , fans un faififfement nouveau
, à un grand événement. Cette Scène eft
longue , nous ne difons pas qu'elle le foit
trop , mais elle l'eft ; un Italien , un Eſpagnol
, un Anglois même pourroit l'écouter
avec intérêt , mais nous craindrions qu'au
théâtre l'impatience Françoife n'eût quelque
peine à la foutenir . En genéral, nous ne pouvons
fouffrir qu'on laiffe long-temps un perfonnage
intéreffant dans une fituation pénible
, quand on peut l'en tirer d'un mot . Ce
mot , Abraham ne veut le dire qu'à propos :
la Pièce ne devoit pas être privée de l'expreffion
éloquente de la douleur maternelle
de Sara ; il falloit , pour l'intérêt même du
dénouement, que Sara eût fenti fon malheur
& qu'elle eût appuyé fur fa fituation . « Refpectez
le ciel ! lui dit Abraham , qui craint
» que fon défefpoir ne la rende coupable.
$3
99
""
SARA.
Malgré la douleur qui m'égare , je ré-
» vère & j'adore l'Auteur de mon être.....
hélas ! il a connu ce coeur déchiré , ce
» coeur maternel ... Ce n'eft pas à moi
qu'il a demandé l'affreux facrifice, que tu
as pu, confommer. »
33
Ce mot eft connu ; mais on croit l'entendre
ici pour la première fois , c'eft prefque
l'avoir créé que de l'appliquer ainſi . Obfervons
que ces fortes d'applications de mots
connus, font la chofe qui réuffit le plus rarement
dans nos Pièces Dramatiques ; fouvent
116
MERCURE
elles n'y font qu'un effet ridicule , parce que
les Auteurs ne favent que les plaquer & les
coudre groffièrement. Ce trait peut leur apprendre
à les préparer & à les motiver.
Une autre attention de cette Scène eft de
faire partager à Sara le mérite de la réfignation
d'Abraham . Ce motif eft d'une piété
convenable au fujet , & qui devient touchante
dans l'exécution. Abraham amène
Sara jufqu'à ce mot : Je mefoumets . Il s'écrie:
O mon Dieu ! tu l'entends ! elle fe feumet
! elle participe au mérite du facrifice
» que je viens de t'offrir ! elle fe foumet !...
Sara ! crois tu que la puiffance du Seigneur
foit bornée ?.... Il peut ramener la joie
» dans ton coeur.
SARA.
» La joie ! .... il me l'a ravie pour toujours.
ABRAHA M.
Tu peux l'invoquer & tout at-
» tendre de lui .....
SARA.
» Eh ! que pourrois- je lui demander ? Je
» n'ai plus de fils.
ABRAHAM.
» Demande-lui le prix de ta résignation :
» tu feras exaucée......
Ici tout s'explique , Ifaac va lui être rendu,
Beau mouvement de la reconnoiffance de
DE FRANCE. 117
Sara , qui tombe à genoux , & femble craindre
de revoir fon fils avant d'avoir rendu
grâce à Dieu fur la parole d Abraham : « O
simon Dieu , je renais !..... Avant de revoit
» mon fils , avant d'entendre fa voix , de le
ferrer dans mes bras , je veux t'offrir
» l'hommage de ma reconnoiffance . »
Jofeph reconnu par fes Frères. Sujet plus
touchant encore dans l'écriture que le fácrifice
d'Ifaac . On retrouve ici ces contraftes
heureux dont Mme de G. a fi bien l'intelligence
. Un Phaféar , perſonnage d'invention ,
veut fe venger d'un frère ingrat dont il a eu
à fe plaindre ; Jofeph veut le ramener à des
fentimens plus doux. Phaléar lui dit : « Si ,
comme moi , vous aviez été indignement
» trahi par un frère..... » Joſeph répond :
" Phaféar ! .... mais enfin votre frère n'a
» point attenté fur votre vie. »
Quelle convenance fine , & quel goût
dans cette exclamation & dans la réticence
qui la fuit!
L'écriture n'explique pas tout ; mais le
reſpect dû à ce Livre facré oblige d'expliquer
, de la manière la plus naturelle & la
plus noble , ce qui peut être rèfté fans explication
. Quand Jofeph fait mettre la coupe
dans le fac de Benjamin , l'écriture ne nous
dit pas quel eft fon motif; mais nous ne
devons pas croire que ce fût feulement d'embarraffer
& d'affliger un moment Benjamin
& les fils de Lia ; le motif qu'on lài donne
ici eft de retenir Benjamin en Egypte , & de
118
MERCURE
le féparer de les frères , dont il craint pour
cet autre enfant de Rachel la haine & l'envie
, après en avoir tan fouffert lui- même.
Cette folution eft ingénieufe & naturelle ,
digne de la bonté prévoyante de Jofeph. La
Scène de la reconnoiffance eft ce qu'elle doit
être , noble & touchante , fai ant verſer des
larmes de tendreffe & de joie ; les remords
des frères font pénétrans , & méritent toute
la confiance de Jofeph. La générofite de Jofeph
touche Phafear , qui abjure la vengeance
, & le réconcilie avec fon frère ,
comme Jofeph avec les fiens .
Ruth & Noëmi. Dans cette Pièce , Booz
& Ruth conçoivent de l'amour l'un pour
l'autre , & cet amour naiffant , qui dans le
coeur de Booz fe confond avec la bienfaifance
, & dans le coeur de Ruth avec la reconnoiffance
, eft pur & vertueux comme les
motifs qui le font naître ; on le reconnoît
cependant à fon agitation , à fes inquiétudes ,
à fes délicateffes , à mille détails piquans &
intére ffans qui caractériſent cette paffion timide
& ardente. On en peut juger par ce
monologue de Ruth ; elle vient d'avoir avec
Booz un entretien , où il lui a fait des queftions
qu'un intérêt tendre pouvoit feul dicter
, & où toutes fes réponſes ont paru
émouvoir Booz.
Ruth le regarde fortir , & rêve un inftant,
Il a cru un moment que mon mari vivoit
encore . De quel ton il s'eft écrié :
» Qu'entends je ? Vous êtes mariée ?.... Eh !
DE FRANCE. 119
3
"2
» que lui importe ? ..... Sa voix etoit trem-
» blante ; fon air , fes regards m'ont caufé
un faififfement ! c'eft qu'il étoit furpris ,
il me trouve fi jeune ! ... ( en foupirant. )
Oui , il n'étoit qu'étonné ..... Voilà tout.....
» Allons , travaillons ! .... Qu'il fait chaud
aujourd'hui , je me fens dejà laffe , je puis
» à peine me foutenir , je vais me repofer
» un peu avant de me mettre à l'ouvrage.
» ( Elle s'affiedfur une pierre & tombe dans ,
"
"
la rêverie. Après un moment de filence :)
» Je voudrois favoir ce que ma mère penfe-
» roit de sela ! .... Mais je ne pourrois lui
» donner l'idée du ton & de ce regard qui
» m'a tant frappée !.... Et puis , quand j'ai
» dit que j'étois veuve , comme fon vilage
» a changé tout d'un coup .... Il y avoit de la
joie dans les yeux , cela eft sûr.... Ah ! Gfi
» ma mère eût pu le voir , elle me diroit ce
» que j'en dois penfer ... Eh bien , je ne fais.
"
ม
pas fi j'oferai conter ce détail à ma mère ! ....
C'eft une folie ! .... Il vaut mieux n'en
point parler.... j'ai le coeur trifte.... je fuis
fatiguée.... fatiguée à mourir.... be foleil
eft fi ardent ! .... ( Elle tombe dans une profonde
rêverie. )
Ce n'eft pas là peindre l'amour , c'eft le
montrer.
On trouvera peut - être cet amour fing
Ker , parce qu'on eft dans le préjugé que
Booz étoit vieux , les figures de la Bible le
repréfentent ainfi , & M. de Florian , dans
fa Paftorale de Ruth , couronnée à l'Acadé
120 MERCURE
mie Françoile , a fuivi fur cela l'idée commune.
Mme la Comteffe de G. obferve que
l'écriture ne parle point de l'âge de Booz ,
elle autorife cependant l'idée qu'il n'étoit pas
jeune ; car Booz loue Ruth de ce qu'elle n'a
point été chercher pour maris des jeunes
gens ; auffi Mme de G. conclut - t'elle qu'il
femble , d'après l'expofition des faits , que
Ruth étoit dans la première jeuneffe , &
Booz d'un âge mûr. Or , nous trouverions
dans des Pièces , même profanes , des exemples
heureux d'amours avec la même difproportion
d'âge , témoin la Pupille.
La tendre le réciproque de Noëmi & de
Ruth eſt aufli d'un intérêt dont on peut voir
la fource dans certe Épître Dedicatoire , Gi
fimple & fi aimable.
A PAMELA.
" Lorfque je vous ai lu l'hiftoire de Ruth ,
» vous avez été ſur - tout frappée de ces
» mots : Par tout où vous demeurerez j'y
» demeurerai ; votre peuple fera mon peuple
» & votre Dieufera mon Dieu. Vous avez
priée de faire une Comédie fur ce fujet ,
» & de vous la dédier ; ainfi , mon enfant ,
» cette Pièce vous appartient ; perfonne ne
» peat juge mieux que vous fi j'ai peint avec
32
vé iré la reconnoiffance, & l'a tachement
» que doivent infpirer les foins & la tendreffe
d'une mère d'adoption . Si vous
» trouvez que Ruth , lorfqu'elle parle de
Noëmi , s'exprime comme vous fentez ,
» je "
"
DE FRANCE. 121
» je ferai fatisfaite de mon ouvrage.
Et voici comment Ruth parle de Noëmi.
Booz.
" Dites-moi , Ruth , avez-vous le projet
» de vous fixer à Bethleem ?
RUTH.
" Oui , Seigneur , ce pays eft celui de ma
mère , il eft devenu le mien.
Booz.
» Vous l'aimez uniquement votre mère?
» Je le dois.
ور
Кути.
Booz.
Qu'elle eft heureuſe ! .... d'avoir une fille
» telle que vous ! A quoi vous occupez-
» vous l'une & l'autre ? Quel genre de vie
» menez - vous ?
RUTH.
» Durant le jour je vais glaner , & nous
» filons le foir , & fouvent bien avant dans
» la nuit , moi fur - tout ; car lorfque ma
» mère eft couchée , fi l'ouvrage nous preffe ,
je me relève doucement , je rallume notre
lampe , & je travaille jufqu'au point du
» jour.... En filant je vois dormir ma mère ,
» je pense que c'eſt pour elle que je travaille ,
» qu'à fon réveil elle me bénira , & la nuit
» s'écoule doucement.
و د
No. 38 , 17 Septembre 1785. F
T22 MERCURE
99
Booz.
» Le ciel .... ne laiffera point fans récom
penfe tant d'innocence & de vertu.
99
RUTH.
Qu'il me conferve ma mère ! .... »
La Veuve de Sarepta , ou l'Hofpitalité
récompenfée. Cette Pièce n'a qu'un Acte , &
cet Acte eft bien court ; c'eft cependant la
Pièce de ce Recueil que quelques perfonnes
préfèrent aux autres , & nous ne nous éloignons
pas de cette opinion ; dans ce petit
Ouvrage , tout eft intérêt , fentiment &
vertu ; la Scène eft ouverte par un enfant
malade & languiffant , & fa mère , accablée
de douleur , qui cherche en vain à le ranimer.
La terre eft frappée de féchereffe & de
ftérilité , le ciel eft d'airain . La Veuve , après
avoir regardé fon fils de l'oeil inquiet d'une
mère , dit à part
26
Comme il eft pale abattu ! pauvre en-
» fant ! .... (haut. ) Mon fils , ne trouves- tu
pas ce matin l'air plus frais , le temps plus
» ferein qu'à l'ordinaire ?
L'ENFANT.
Je refpire avec peine , & déjà le foleil
me paroît brûlant,
LA VEU V E.
Voudrois- tu te promener dans le bois ?
DE FRANCE.
723
L'ENFANT.
» Je ne faurois marcher.
LA VEUVE., ( à part. )
» Hélas !
L'ENFANT.
" Ma mère , quand verrons- nous donc de
» la verdure & des fleurs ?
+ T
Ici la mère fait la deſcription du fléau qui
ravage les campagnes . L'Enfant reprend.
Ma mère , je ne verrai donc plus de
» printemps.
"
LA VEU VE,
» O mon fils !.....
L'ENFAN T.
Je me rappelle encore ce temps heureux
où les arbres étoient fi verds & la
prairie fi belle ! .... Je n'oublierai jamais
» cette fontaine qui tomboit du haut des
» rochers ; elle étoit là , près de notre cabane
, elle a difparu ; le rocher feul eft
» refté ! & quand je le regarde , il m'attriſte...
» Er ces fleurs que je cueillois avec tant de
plaifir..... & notre vigne maintenant aban-
» donnée , & nos brebis....
"
95
LA VEUVE,
Hélas , cher enfant ! tu connois déjà des
Fij .
124
MERCURE
{
» maux qu'on ignore à ton âge , les regrets
» amers , les fouvenirs douloureux ....
L'ENFAN T.
Ma plus grande peine , c'eft de me rap-
» peler que vous étiez autrefois entourée
de femmes qui travailloient avec vous ,
» qui vous fervoient..... maintenant vous
êtes feule....
93
ود
"
LA VEU V E.
Eh ! ne fuis- je pas avec toi ? .... Ne me
tiens- tu pas lieu de tout ?
L'ENFAN T.
» Si je pouvois vous aider dans vos tra-
» vaux. J'en ai l'âge , & n'en ai pas la force....
33
LA VEU VE.
Quoi , tu me plains , tu t'attendris fur
» mon fort , toi , feul objet de mes inquié
» tudes !.. O mon enfant ! je puis encore être
heureufe fi le ciel te rendoit la fanté....
L'ENFAN T.
» Vous pleurez .... vous n'efpérez donc pas ,
ma mère , que je puiffe guérir ? ....
LA VEUVE.
" Que dis-tu ? .... Ah ! fi j'en doutois , com-
❤ment me feroit - il poffible de fupporter
, la vie ? » "
Un orage furvient , il faut regagner la ca
DE FRANCE 125
bane , l'Enfant peut à peine marcher , la
mère ne peut le porter. Il nous femble que
c'eft par cette fimplicité touchante , par ces
tableaux vrais de la Nature , que les Pièces
Grecques font fur-tout recommandables ,
& produifent de fi grands effets .
ود
A
On entend des gémiffemens , un Vieillard
paroit , il fouffre , il demande du fecours ;
la Veuve n'a pour tout bien qu'un peu
d'huile & de farine qu'elle conferve pour
fon fils. N'importe , dit - elle en voyant
pâlir le Vieillard , je ne le laifferai point
» périr ; ce lin que j'ai filé, & què je comptois
» vendre demain , j'irai aujourd'hui même
» le porter à Sarepta , j'en aurai quelques
» alimens pour mon fils , & cette nuit je ne
» me coucherai point , je veillerai juſqu'au
» jour..... Mais fi mon fils en s'éveillant fe
trouvoit preffé de la fain ! ..... mon coeur
» eft déchiré.... »
Cependant le Vieillard , près d'expirer ,
redouble fes plaintes & fes inftances ; la
Veuve ne réfifte plus , elle court chercher
ce qui lui refte .
" Et cette femme eft Sidonienne ! s'écrie
le Vieillard , qui n'eft autre que le Prophète
Élie, que de vertus naturelles ! ... O Dieu !
"
CA
daigne élever jufqu'à toi ce coeur fi digne
» de te connoître.... Daigne répandre ta di-
» vine lumière & tes bienfaits fur cette ca-
» bane hofpitalière ! ....
33
Cette femme , défabuſée des idoles de fon
pays , cherchoit de bonne-foi , & avec un
Fril
126 MERCURE
coeur pur . le vrai Dieu. En rentrant dans fa
cabane , elle trouve fon fils mort ; elle revient
éplorée.. " Arrête , dir Élie , écoutemoi....
Un pouvoir furnaturel me rend
P. toutes mes forces ! .... O mère déſolée ,
» reconnois , invoque avec moi le Dieu
» d'Ifraël.
LA VEU V E.
» L'invoquer !... & mon fils eft mort....
É LII.
Il peut lui rendre la vie.
LA VEUVE , (Se précipitant àgenoux. )
» Dieu !..... ô Dieu ! .....
É
LIE.
Être Éternel & Tout - puiffant , écoute
la voix d'Élie & les gémiffemens de cette
» mère infortunée ! daigne à la fois lui don-
» ner la lumière & lui rendre le bonheur ! ...
ces
Cette prière eft exaucée , l'enfant eft rendu
à fa mère , & , de plus , le fléau ceffe pour
elle. «Ces vafes , lui dit Élie , qui ne conte-
» noient qu'un foible refte de farine & .
d'huile , confervé pour votre fils
» vafes que l'hofpitalité généreufe daigna
» me facrifier , font maintenant remplis , &
» tant que durera la famine , ils fourniront
» à la fubfiftance de votre fils , à la vôtre &
à celle de tous les infortunés qui viendront
vous implorer.:
"
DE FRANCE. 447
»
LA VEU. V. E.
O ciel ! ah ! pouvant les fecourir , c'eft
» à moi déformais à les aller chercher. "
On ne peut certainement rien voir de
plus touchant ni de plus moral.
S'il eft permis de comparer un fujet facré
avec un fajet profane , cette Pièce nous paroît
avoir beaucoup de rapport avec l'Alcefte
d'Euripide , qui eft auffi l'hofpitalité récompenfée.
Alcefte eft morte ; Hercule arrive
chez Adinète , qui lui cache fa douleur , de
peur qu'Hercule ne cherche une autre maifon
, & qui remplit envers lui tous les devoirs
de l'hofpitalité. Hercule apprend , par la
voix publique , la mort d'Alcefte & le défelpoit
d'Admete. Quoi , s'écrie- t'il , ami
généreux , c'est au moment même où les
Dieux t'accablent ainfi , que tu te montres
fi pieux & fi bienfaifant ! tu dévores ta douleur
pour ne pas affliger ou éloigner un ami !
Si je fuis Hercule , une telle magnanimité
ne refera pas fans récompenfe . Il difparoît,
& revient accompagné d'une étrangère voilée,
pour laquelle il demande auffi l'hofpitalité
au malheureux Admète ; cette vûe ne fait
que redoubler la douleur d'un coeur encore
trop plein d'Alcefte. Eh bien ! s'écrie Hercule
, apprenez donc que le fils de Jupiter
fait être reconnoiffant ; il lève le voile , cette
femme eft Alcefte , il avoit été la chercher
jufques dans les enfers , il l'avoit enlevée au
tyran des morts , & il la ramenoit à un masi
Fiv
418 MERCURE
fi digne d'elle. On ne peut trop montrer
ainfi aux hommes la récompenfe de la vertu
& de la bonté..
Le retour du jeune Tobie , dernière Pièce
de ce Recueil, Le Livre de Tobie eft le plus
touchant qui foit dans l'Écriture - Sainte ;
c'eft la peinture la plus aimable des moeurs
patriarchales , & le tableau le plus intéreffant
de la vertu éprouvée par le malheur
& recevant enfin fa récompenfe. Ce tableau ,
loin d'être affoibli dans la Pièce de Mme de
G., eft encore animé par la forme dramatique
; il eft plein d'intérêt , de mouvement
& de vérité ; on voit penfer , parler , agir les
perfonnages , on eft dans la maifon de Tobie ;
les caractères font bien conçus & bien traces
; Tobie eft le plus parfait modèle de la
vertu ; fa femme a un mêlange piquant des
erreurs de l'imagination , des travers de l'efprit
, des difparates de l'humeur & des tendreffes
d'un bon coeur ; elle eft ce qu'il faut
qu'elle foit pour éprouver la vertu de Tobie ,
pour faire fortir par le contrafte , la douceur
inaltérable , la patience , la réfignation
qui forment fon caractère , fans cependant
qu'elle tombe dans l'inconvénient de choquer
& de déplaire. Ce caractère ainſi conçu ,
eft très- dramatique , il mêle une teinte agréable
& très-vive de comique au pathétique ,
pénétrant du fujer. Mme de G. s'applaudit ,
avec raifon , d'avoir fuivi fcrupuleuſement
l'Écriture dans les traits dont elle peint cette
femme ; cet aveu ne doit rien lui dérober de
DE FRANCE. 129
la gloire de l'invention ; ce ne feroit pas lui
rendre juſtice de ne pas reconnoître qu'elle,
a beaucoup ajouté aux traits que l'Écriture
lui fournilfoit ; mais c'est toujours en fuivant
le genre que l'Écriture lui indiquoit , &
en faififfant le caractère ter qu'il y eft annoncé.
Rien ne la pouvoit confoler ; mais for
» tant tous les jours de fa maiſon , elle re
gardoit de tous côtés , & alloit dans tous
les chemins par lefquels elle efpéroit qu'il
pourroit revenir , pour tâcher de le décou-
» vrir de loin quand il reviendroit . »
2
"
"
K
Ce trait fourni par l'Écriture , étoit trop ,
touchant pour n'être pas confervé ; Mme de
G. avoit trop de goût pour ne le pas employer;
mais qu'Anne , qui vient de quereller
fon mari fur fon amitié pour le fage
Éliphas , qui vient de jurer qu'elle quittera
la maifon s'il y remet le pied ; qu'Anne , au
premier mot du retour de fon fils , fe jette
au cou de Tobie , que ce foit Éliphas qu'elle
prenne par le bras & qu'elle entraîne , en
Tappelant fon cher Éliphas , ce mouvement
fi naturel , ce trait de bon comique qui peint
fi bien fon étourderie , fon bon coeur , &
toute l'impétualité de fa tendreffe ; ce trait ,
& plufieurs autres femblables, appartiennent
en propre à l'Auteur , & montrent toute fa
fenfibilité , tout fon talent pour peindre des
caractères.
Dans toutes ces Pièces , l'intérêt du ftyle
eft toujours joint à- l'intérêt des chofes , &
c'eft ce qui rend les Ouvrages immortels ..
Fv
130
MERCURE
"
.
L'Auteur le dédie à fes Filles. « Si j'ai fu
peindre , dit- elle , des Mères tendres &
» des Enfans dignes d'être aimés , c'eſt à vous
» que je dois la vérité des tableaux que j'ai
offerts & des fentimens que j'ai exprimés.
» Vous avez été les objets de ce travail , &
» vous en êtes devenues la récompenfe.....
» C'eft à vous que je dois les feuls fuccès
» qui " puiffent me toucher. »
...
L'épigraphe qui conviendroit le mieux à
ce Livre , feroit ce mot qu'Eliphas dit de
Tobie :
Сс
Il n'exhorte pas , il infpire ; & tel fera
» toujours le privilége heureux du fentiment
» & de la vertu . »
* ÉTAT & Prix des OEuvres de Mme la Comteffe de
Genlis , 15 vol. in- 8 ° , ou 1 5 vol . in 12. brochés ,
à Paris , chez Lambert , Imprimeur-Libraire , rue
de la Harpe , au- deffus de S. Côme.
PourlaPro
Pour Paris. franc par la
vince , pore
Théâtre d'Éducation , 7 v . in- 8 ° . 35 l.
Le même , in- 12. 7 vol. 17
Annales de la Vertu , 2 v . in-8 . 10
in-12 . 2 vol.
Adèle & Théodore , 3 v. in- 8 ° . 15
3. vol. in - 124
Pofte.
39 1 .
10f. 20
II
5 126
16
7 10 .8
36
Veillées du Châtean , 3 v . in- 8 °. 15
3 vol. in- 12 .
DE FRANCE
131
VARIÉTÉ S.
DE l'Inftitution d'un Ordre Civique,
Il exiſte dans la fociété un délit qui n'a tout au
plus à redouter que le murmure du peuple , & la
privation de l'eftime publique , c'eft celui de Lèzehumanité.
Par le mot humanité , nous n'entendons
pas défigner cette vertu dont le nom le trouve dans
toutes les bouches & dont l'image habite fi peu de
coeurs. Nous voulons parler de l'efpèce humaine
elle-mêine , de cette multitude d'êtres que la nature
crée , anime, livre à mile defirs , à mille befoins , à
mille fouffrances , & qu'elle remplace par d'autres
deftinés à éprouver bientôt une deftruction femblable.
Ces individus arrivent à la vie fur prefque tous
les points de la terre ; & c'eft de la partie de ce
vafte globe d'où ils s'élèvent , que dépend le plus
ou le moins de bonheur , de miferes & d'infirmités ,
qui doivent les envelopper & les fuivre jufqu'au
tombeau : femblables aux plantes qui percent la
terre , & dont les unes font destinées à recevoir une
douce chaleur , à être rafraîchies par une rolée
bienfaifante , à s'élever fous les foins d'un propriétaire
attentif ; tandis que d'autres , expofées aux
dursfrimats, aux vents impitoyables, n'ont à eſpérer
ni abri , ni culture , ni heureufes influences d'un
ciel toujours rigoureux. Il y a des hommes condamnés
à fouffrir par l'ordre même des chofes.
S'attendrir fur lear fort , c'eft fe livrer à un feptiment
ftérile , & qui ne fait que nuire à celui dans
lequel la raison nous preferit de nous renfermer.
Que l'habitant de la Nouvelle - Zélande endure le
F-vj
1 :2 MERCURE
frord ; que le Sauvage du Canada fouffre la faims
que le Kimaux , qui pourfait la baleine , foit fubmergé
fous les glaçons ; que le Japonnois périffe
fous la verge du Tyran , peu m'importe , mes.
affections ne s'étendent pas juſqu'à eux . Si la nature
obéiffoit à mes loix , le Soleil brilleroit d'un même
éclat , & verferoit fur le globe une chaleur égale
ment douce ; les Volcans s'éteindroient dans leurs
foyers ténébreux ; le defpotifme exilé de deffus la
terre , feroit remplacé par une liberté éclairée ; les
fruits nourriffans naîtroient par- tout. Il y a des
êtres qui ont du fang à entretenir , & des forces
à réparer , les animaux malfaifans rentreroient dans
le néant ; mais ces vains fouhaits feroient fuper flus.
La nature , fupérieure à mes voeux , n'en fuivra pas
moins fa marche habituelle , & produira toujours
ce qui paroît à l'homme des imperfections , parce
qu'il s'obtine à croire que rien n'exifte qui ne
doive concourir à fon bonheur.
Le véritable ami de fes ſemblables , ne ſe tourmente
pas pour amener fur eux une félicité contrariée
par des forces fupérieures ; il promène fes
regards fur les malheureux qui l'environnent , qui:
exiftent fous la même domination que lui ; il obferve
la nature de leurs fouffrances ; it remonte à lear
caufe ; il interroge tout ce qui peut éclairer , feconder
fes intentions fraternelles ; & comme il eft impoffible
àun fimple individu, quelle que foit l'étendue
de fes facultés , de remédier par lui feul à tous
les maux qu'il découvre , il appelle à fon fecours
celui de toutes les Puiffances dont il eft entouré ;
mais que de contradictions fa fenfibilité lui prépaque
d'efprits elle indifpofera contre lui !
Heureux , mille fois heureux celui qui eft doné
d'une envelope affez épaiffe , pour ne recevoir aucunes
de ces atteintes qui agitent & ftimulent
T'homme bienfaifant ! Trifte égoïfte, qui ne fens que
rera !
DE FRANCE. 113
•
ses befoins, qui ne fouffres que de tes douleurs ; bénis
le Ciel de t'avoir fait naître lous cette forme impénétrable
au malheur des autres. Hélas ! il ne
m'a point accordé cette faveur. La plus légère
injuftice qu'éprouve le foible, m'irrite & me foulève.
Ses cris me percent & me déchirent. Ce n'eft pas
pour lui que je développe de vains efforts , c'eft
pour moi- même. Oui , c'étoit pour foulager mon
coeur que j'ai expofé , fous les yeux des Adminif
trateurs , le tableau hideux de nos Hôpitaux , ou
les maladies contagieufes fe touchent & fe raffemblent
fur la même couche de mifère , où tant de
pauvres expirent victimes d'une fatale charité. C'eſt
pour moi que j'ai invoqué la compaffion des hommes
en place , en faveur de tant d'accufés dans le
nombre defquels gémifoit quelquefois l'innocence ,
& qui dépériffoient dans des gouffres fermés à la
lumière. Aujourd'hui je reprends la plume non pour .
combattre un abus exiftant , mais pour créer un
Réglement qui n'exifte pas encore , & qui honorera
le peuple qui le premier l'adoptera.
Ce ne font pas feulement par les progrès qu'ils
font dans les Arts, que les hommes prouvent leur
avancement , c'eft par leurs fages inftitutions ; en
feroit-il une plus digne du fiècle où nous vivons
que celle qui auroit pour objet de conferver l'eſpèce
humaine , de propager la bienfaifance ?
La grande population eft un fi riche ornement
pour un Etat ! Le tableau d'un peuple heureux par
fon travail , donne un fi bel afpect à un Gouvernement
! il lui procure de fi puiffans avantages , il
lui fournit tant de reffources , qu'on ne peut pas
top ménager la vie des Sujets qui exiftent dans
un Empire.
Cependant , combien n'en meurt - il pas par
l'indifférence de ceux qui auroient pu prolonger
leur exiftence ! Ici, ce font des villageois qui, ré
134
MER
CURE
duits à l'inaction pendant l'hiver , finient par
déferter les campagnes , comme l'animal féroce qui
abandonne les bois où il ne trouve plus de pâture.
Les plus honnêtes fe transforment en mendians ,
les autres fe livrent au brigandage , jufqu'à ce que
la main de la Juftice les faififfe & les livre à la
mort.
Là, ce font d'autres journaliers qu'une épidémie,
fuite de leurs mauvais alimens , pourfuit de foyers
en foyers & ravit à la culture . Dans nos villes
c'eft bien pis encore. Pendant que l'opulence court
de cercles en cercles , de plaifirs en plaifirs , elle
ignore combien le chagrin homicide , la faim , le
froid , tuent de miférables . Les Miniftres de la Religion,
chargés de replonger dans le fein de la terre
ces dépouilles mortelles , favent feuls ce qu'un hiver .
rigoureux , ou la fécheresse , enlèvent d'artisans , de
pères de familles , d'enfans qui auroient pu devenir
de robuftes Soldats , d'utiles Matelots , fi l'on eût
pris à leur confervation , le foin qu'un propriétaire
donne aux Efclaves qui forment fa richeffe. D'ou
provient cette funefte indifférence pour le pauvre ?
De ce qu'on croit ne rien gagner à prolonger fes
jours , ni rien perdre à le laiffer mourir. Cette
chaîne d'affection qui devroit unir tous les êtres
d'une même efpèce eft rompue , il y a long-tems ,
pour l'efpèce humaine . Les Adminiftrateurs les plus
recompenfés , les Seigneurs les plus honorés , ne
font pas ceux qui s'occupent d'écarterdes villages &
des cités , les caufes de dépopulation . Le Général qui,
pour la conquête d'une place bientôt abandonnée
a fait perdie le jour à dix milles combattans , eft
couvert de gloire , de diftinctions ; & le citoyen
paifible qui a furveillé l'exiftence de mille orphelins,
& en a fauvé la moitié des dangers d'une indifférence
mercenaire , demeure ignoié ; il n'y a que fon
coeur de fatisfait .
DE FRANCE. 135
If ne faut pas cependant calomnier l'humanité
' en voulant la fervir . Nous avons vu pour elle des
actes de courage & de dévouement qui furpaffent
tout ce que l'on nous a tranfmis de plus étonnant
à l'honneur de l'antiquité. Le Gouvernement n'a
pas laiffé fans récompenfe ces actions éclatantes,
Mais pour un homme qui fe précipite dans les
eaux , ou brave l'ardeur des flâmes , afin de fauver
un malheureux prêt à périr ; combien ne voyons
nous pas de riches qui demeurent infenfibles fur
le fort d'une pauvre famille , qui a perdu le
chef qui la nourriffoit , ou lifent avec indifférence ,
le récit d'un defaftre qui plonge dans la mifère les
habitans d'un village !
Une des plus belles inftitutions de Louis XIV ,
c'eft celle de l'Ordre Militaire. Que de braves Officiers
cette diftinction n'a - t- elle pas foutenus dans
la carrière périlleufe des armes ! Pourquoi n'inftitue
roit on pas un Ordre Civique, en faveur des Sujets
qui fervent l'Etat par leurs talens & leurs vertus ?
Un Médecin qui auroit exercé fon Art gratuitement
& avec fuccès , pendant 20 ans , dans les villes & les
campagnes ; un Avocat qui auroit avec defintereffement,
éteint des procès , & fe feroit montré , pendant
le même nombre d'années , le confeil des
malheureux ; un Cultivateur qui auroit nogrri ,
formé aux travaux de l'Agriculture de jeunes orphelins
, auxquels il auroit enfuite abandonné des
défrichemens un grand propriétaire qui fe feroit
dérobé au luxe aux plaifirs des villes , pour ouvrir
aux pauvres fes greniers dans des années de diferte ,
qui auroit fait deflécher à fes frais des marais malfains
, qui auroit pris fur lui la charge de l'impôt ,
fi accablante pour le journalier un Négociant qui ,
après avoir fait conftruire un certain nombre d'atteliers
, les auroit diftribués à des artifans dont il
auroit payé la maîtrife ; un célibataire qui tous les
136 MERCURE
"
ans auroit , fur fon revenu , formé des unions légitimes
fans en abandonner la poſtériré aux miferes
de la vie, n'auroient- ils pas tous des droits à une diftinction
honorable ?
It eft beau , fans doute , de faire du bien fans
efpoir de récompenfe ; mais n'eft-ce pas avoir une
trop haute idée du coeur de l'homme , que d'en
attendre une bienfaisance durable dans le filence &
foblarité ! Si cette flame n'eft pas alimentée , bientôt
elle s'éteint , après avoir produit un éclat
patfager.
Honorons la vertu fi nous voulons que fon activité
fe perpétue. On connoît ce qu'a produit au
village de Salency , depuis des fiècles , une fimple
Couronne de totes accordée à l'innocence .
La vanité, dira t-on , furprendra des honneurs ;
& quand cela feroit vrai , quel inconvénient en
réfulteroit-il ? L'art d'une fage Adminiſtration n'eftil
pas de faire concourir au bien général toutes
les paffions humaines ? Si en intéreffant l'amour
propre , on pouvoit faire contribuer à la prospérité
de l'état , tous ceux fur lesquels un fentiment plus
fublime n'a pas de prife , on n'auroit pas encore
imaginé d'impôt plus falutaire & plus aifé à
percevoir.
Un moyen de rendre la bienfaifance héréditaire
dans les familles , ce feroit de graduer les diftinctions
& même les priviléges , en raiſon du nombre
d'ayeux décorés de cet Ordre Civique . Une nobleffe
gagnée à pareil prix , feroit moins à charge
que celle acquife avec de l'argent , ou par des
Occupations fouvent plus défaftreufes qu'utiles .
Si nous ne pouvons pas déraciner le préjugé qui
fécrit les enfans , les proches d'un coupable puni
par la juftice ; oppofons-lui du moins l'éclat d'une
Eobleffe tranfmife par des vertus..
Un pareil projet eft de nature à être réaliſé ,
DE FRANCE. 137
ne
-fous un règne de juftice & de bonté. Peut- être
touchons - no ns nous au moment de ne plus connoître
d'autre héroïfme que celui qui aura pour objet de
conferver nos femblables au péril de notre vie &
-de notre fortune. En adoptant d'autres vertus ,
faut- il pas créér d'autres récompenfes ? Puiffionsnous
un jour rencontrer fur notre paffage beaucoup
de Sujets qui portent les marques de celle que nous
indiquons. L'hommage que nous aurons à leur
rendre , ne nous coûtera jamais. Il fera toujours
doux pour nous , d'accorder nos refpects à ceux
-qui ont de véritables droits à la reconnoiffance
publique.
(Par M. Delacroix . Avoc. au Parl.)
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MON SIEU
QUOIQUE j'attache un bien foible mérite à l'idée
de compofer en Pantomime des ſujets déjà traités
pour la Scène Dramatique , je crois devoir répondre
à une Lettre remplie de perfifflage , que j'ai lue dans
le Mercure du 27 Août dernier. Cette Lettre eft de
Mme Dauberval , autrefois Mlle Théodore . Elle
réclame , pour fon mari , l'antériorité relativement
à un pas de quatre qu'il a compofé fur les Couplets
charmans de M: Desforges. Ne feroit- il pas pru
dent , Monfieur , avant de fe permettre des plaifanteries
affez déplacées , d'être bien affuré qu'on ne les
verra pas rejaillir fur foi - même Car , fi l'on peut
appeler un génie celui qui fe fert de l'efprit des
autres , je me trouve dans cette circonftance le
génie par excellence , puifque j'ai profité le premier
A
148
MERCURE
•
de l'efprit de M. Desforges ; la date fuivante pourra
fervir à ma juftification ; elle eft conforme au Regiftre
des Spectacles de la Cour , déposé à l'Hôtel
des Menus.
Les Novembre 1784 , on a donné à Verſailles ,
fur le Théâtre de la Cour , la première repréfentation
de Richard Coeur- de- Lion , dont je compofai
les Divertiffemens . J'imaginai qu'un pas de trois ,
-qai mettroit en action les trois Couplets :
Bon Dieu ! bon Dieu ! comme à c'te fête
Monfieur de la France étoit honnête !
pourroit être agréable , auffi cette bagatelle , parfaitement
exécutée par Mlle Guimad & MM. Veftris
& Laurent, eut- elle beaucoup de fuccès . Toujours
empreffé de plaire au Public , qui veut bien encou
rager mes foibles talens , je me difpofois à faire
exécuter ce petit épiføde fur le Théâtre de la Capitale ,
lorfque l'Auteur de la Mufique de Colinette à la Cour
parut defirer qu'il fût placé dans ce charmant Opéra,
qui devoit être remis inceffamment.
Mon bon génie m'a donc infpiré cette idée , qui paroît
fi précieuſe à Mme Dauberval , fix mois avant
qu'elle pafsat dans la tête de fon mari . Je pourrois
foupçonner à mon tour que le même génie , dont
Mme Dauberval veat bien m'honorer , à infpiré
pofitivement de la même manière celui de fon mari,
mais je rends trop de juftice à fes talens pour me
permettre un foupçon auffi offenfaut. Il a fait fur
ce fujet un pas de quatre , moi un pas de trois . Nous
différons donc encore dans la manière dont nous
l'avons traité.
Quant au Ballet du Déferteur , ily a déjà longtemps
que j'ai renoncé à ces fortes de compofitions..
Il faut toujours , fi l'on eft jufte , en faire hommage
aux Auteurs des paroles & de la mufique . Je préfère
donc la petite gloriole d'imaginer un fujet ,
DE FRANCE
139
quelque foible qu'il puiffe être , à celle d'avoir le
plus grand génie pour compofer les Ouvrages des
"
autres.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très-humble & très- obéiffant
ferviteur, GARDIL,
Paris , ce premier Septembre 178§.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert du 8 de ce mois a fait entendre
plufieurs morceaux d'un nouveau Coinpofiteur
Italien , M. Cherubini , favoir , une
fymphonie & trois airs. La fymphonie a dû
Confirmier l'idée où l'on eft que ce genre n'eſt
pas celui où fe diftinguent les Maîtres Italiens.
Les airs ont paru avoir plus de mérite ;
cependant on a trouvé qu'ils fe fentoient de
la jeuneffe de ce Compofiteur , à l'incohérence
des idées , au peu de caractère & d'intet
êt dans les motifs , La manière dont M.
Babini a exécuté ces airs , eft digne des éloges
que nous lui avons déjà donnés , & qu'il
méritoi mieux par un choix de mufique
plus diftingué. Mae Saint- Huberty a chanté
avec une adreffe infinie , & d'une manière
, très - intéreffante , une Scène Italienne de
M. Reichardt , Maître de Mulique de la
140 MERCURE
Chapelle du Roi de Pruffe. On en a admiré
la facture noble & favante ; peut- être l'air
eft-il un peu long, parce que la fituation ,
qui nous a paru être un monologue de
Thisbé , n'offre pas affez de moyens de variété.
Mais ce léger defaur , s'il exifte , ne s'eft
nullement fait fentir dans le fragnent de la
Paffione , du même Auteur , & auffi par fai
tement exécuté par Mae Saint- Huberty. Le
choeur , qui vers la fin fe joint au coryphée ,
eft d'un effet prodigieux. Nous ne devons
pas oublier M. Bouvier , jeune Art fte , qui
a fait entendre fur le violon un concerto de
M. Viotti, Il a l'exécution la plus brillante ;
la qualité de fes fons laiffe encore quelque
chofe à defirer ; mais comme il eft dans l'âge
'de l'étude , nous l'invitons à cultiver cette
partie avec foin , & nous ofons lui promettre
les fuccès que font efpérer fes heu
reufes difpofitions.
ANNONCES ET NOTICES
CHOIX de nouvelles Caufes célebres , par M.
Defeffarts , Avocat , Membre de plufieurs Acadé
mies , Tome V.
Les volumes de ce choix intéreffant paroiffent tous
les mois avec la plus grande régularité. Cette Collection,
faite avec le plus grand foin , eft très-intéreffante,
& nous ne doutons pas qu'elle n'ait du fuccès . Elle eft
d'ailleurs d'un prix très- modique , puifque pour
37 liv. 10 fols on aura is vol. de soo pages cha
DE FRANCE. 141
cun , qui remplaceront les 112 premiers Numéros
du Journal des Caufes Célebres . Le prix de la Souf
cription , pour Paris , eft de 37 liv. 10 fols, & pour
la Province , de 45 liv . On foufcrit chez Moutard .
Imprimeur de la Reine , rue des Mathurins , hôtel
de Cluny. Les perfonnes qui n'auront pas foufcrit
payeront 3 liv. chaque volume .
CONNOISSANCES néceſſaires fur la Groffeffe , fur
les Maladies Laiteufes & fur la ceffation du flux
menftruel , vulgairement appelée temps critique , Ouvrage
dédié au Sexe & aux Gens de l'Art , par Mc Cl.
And. Goubelly , Docteur- Régent de la Faculté de
Médecine de Paris , Profeffeur d'Accouchemens & des
Maladies des Femmes en Couches, &c. 2 vol . in- 12.
A Paris , chez l'Auteur , *** ; Cailleau , Imprimeur
Libraire, rue du Fouarre,& Méquignon l'aîné ,
Libraire , rue des Cordeliers.
M. Goubelly s'eft particulièrement confacré à la
partie importante de la Médecine qui regarde les
femmes, en couches ; & il s'eft diftingué par fes
fuccès. Son Ouvrage peut être très utile , il répand
de grandes idées que l'Auteur doit tout - à - la- fois à
fa pratique & à fes études,
...EUVRES complettes de Vadé , os Recueil des
Opéras- Comiques , Parodies & Pièces Fugitives de
cet Auteur , avec les Airs , Romances Vaudevilles.
Nouvelle Édition , 6 vol. in- 18 . Prix , 9 liv.
brochés. A Paris , chez la Veuve Valade , Impr.-\
Libraire , rue des Noyers , & à Veríailles , chez
Benoît , Libraire , rue Satory.
Le genre poiffard a eu beaucoup de vogue ; le
bon ton même l'accueilloit. Aujourd'hui il et profcrit
ou dédaigné par des perfonnes délicates . Peutêtre
rentrera-t'il quelque jour en faveur avec la mode.
Mais fi l'on n'eft pas d'accord fur le mérite du genre,
142 MERCURE
on ne difpute pas fur le talent qu'y a fait voir Vadé,
qui en eft le créateur, Ingénieux & vrai , il a mérité
les fuccès qu'il y a obtenus , & il eft dige de trouver
place dans nos bibliothèques en qualité d'Auteur
original.
ORDONNANCE de Louis XIV, Roi de France
& de Navarre , donnée à Saint- Germain -en - Laye
au mois d'Avril 1667 , avec l'indication des Edits
Déclarations , Lettres Patentes , Arrêts de Réglé
mens ou Arrêts notables qui ont interprêté , restreint ,
étendu , changé ou abrogé quelques Arrêts de
ladite Ordonnance , en tout ou en partie . Tome III.
in- 32. Prix , 1 liv. to fols relié . A Paris , chez
Leboucher , Libraire , quai de GêvrCS.
LETTRE de M, de Peyffonnelfür les Mémoires
de M. le Baron de Tott, Prix , 2 liv. broché..
Cet Ouvrage , dont nous avons rendu un compte
détaillé , fe trouve à Paris , chez Cucher , rue &
hôtel Serpente , & chez Bailly , rue S, Honoré,
Prix , IS fols broché.
On trouve chez les mêmes un Mémoire utile
fur le Commerce étranger avec les Colonies Françoifes
de l'Amérique , préſenté à la Chambre d'Agriculture
du Cap , le 17 Février 1784.
L'AMI de l'Adolefcence , par M. Berquin , 11 ,
12, 13 & 14me Cahiers,formant les 6 & 7me volumes
de cet Ouvrage. La Soufcription eft de 13 liv. 4 Lf.
pour Paris , & de 1,6 liv 4 fols pour la Province ,
port franc par la poſte. On foufcrit à Paris , au Bu
reau de l'Ami des Enfans , rue de l'Univerfité ,
Na. 28 ; s'adre ffer à M. Leprince , Directeur.
DESCRIPTION & ufage des Baromètres , Ther
DE FRANCE 143
momètres & autres inftrumens Météorologiques , par
M Goubert, Ingénieur & Conftructeur d'inftrumens,
de Phyfique , & c. Seconde Édition , revue & confie
dérablement augmentée , avec un tableau de comparaifon
des Thermomètres , in- 12 . Prix , 3 liv.
To fols A Dijon , chez J. B Capel , Imprimeur-
Libraire , & à Paris , chez Alexandre Jombert jeune,
Libraire , rue Dauphine.
PETITE Eftampe , repréfentant trois Chiffres ; le
premier , celui du Roi & de la Reine , compofé de
dix lettres: Louis & Marie ; les deux autres repréfentent
toutes les lettres de l'alphaber , foumises à
cette partie fans confufion , l'un dans le genre mo◄
derne luftral , l'autre en talifman dans le genre
Arabe , à lettres moulées libres ; tous les trois , avec
les figures juftes des lettres qui compofent & forment
chaque Chiffre , repréfentées au - deffous. Prix , 18 f.
A Paris , chez Fontaine , Graveur , Deffinateur &
Peintre en miniature rue de la Vieille Draperie
près le Palais , chez l'Épicier , à côté de Saint - Pierredes-
Arcis ,
PORTRAIT du Comté de Cagliostro , delfiné
d'après nature , par Pujos, gravé par Vinfac,
Ce Portrait , dont le deffin & la gravure font
agréables , fe trouve chez M. Pujos , quai Pelletier ,
près la Grêve.
NOUVEAU Plan de Paris , avec fes augmenta
tions , tant finies que projetées , lavé & defliné par
M. Brion de la Tour , Ingénieur Géographe da
Roi. A Paris , chez les Frères Campion, rue S. Jacques,
à la Ville de Rouen .
·
FEUILLES de Terpfychore , Numéros 38 à 44 ,
pour le Clavecin & pour la Harpe. Il paroît tous les
144 MERCURE**
pour
Lundis une feuille chacun de ces inftrumens.
Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris , chez Coufineau , père
& fils Luthiers de la Reine , rue des Poulies , &
Salomon, Luthier , place de l'École,
SIX Quatuors concertans pour deux Violons ,
Alto & Baffe , par M. Gebauer fils , Muficien au
Régiment de la Garde - Suiffe . OEuvre troisième, Prix ,
9 liv. A Verſailles , chez l'Auteur , & à Paris , chez
M. Boyer , rue de Richelieu , ancien café de Foi.
: NUMÉROS 25 à 30 de la Muſe Lyriqué , ou
Journal de Guittare , dédié à la Reine , par M. Porro,
contenant des Airs d'Alexis & Juftine , de Théodore ,
du Barbier de Séville , du Roman de Galathée , &c.
On foufcrit à Paris , chez Mme Baillon , rue Neuve
des Petits- Champs , au coin de celle de Richelieu.
Prix , 12 liv. & 18 liv. port franc.
TABLE.
BOUQUET à Mme ***, 97 De l'Inftitution d'un Ordre
98 Civique, 131 Epitaphe .
Chardie , Enigme & Logogry | Lettre au Rédacteur du Merphe
,
Théâtre à l'ufage des Jeunes Concert Spirituel ,
Perfonnes,
99 cure ,
101 Annonces & Notices ,
137
139
JAT lu
APPROBATIO N.
, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 17 Sept. 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. ▲
Paris , le 16 Septembre 1785. R AULIN.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 24 SEPTEMBRE 1785.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉDUCATION des Enfans de la Campagne ;
Épiſode du deuxième Livre du Prædium
Rufticum .
LA Fermière elle -même allaite les enfans ;
Elle aime à cultiver ces rejetons naiffans.
Ils fucent les vertus & le lait de leur mère,
Avec eux le bonheur habite ſa chaumière 3
Elle donne & reçoit mille baifers d'amour.
Quand le père au hameau rentre au déclin du jour,
Le tendre effaim fourit , ouvre des yeux avides,
Et pour le careffer étend fes bras timides.
Plaignons le fils des Grands , ce jeune infortuné ,
A languir dans l'exil en naiſſant condamné.
Sa mère qu'endurcit l'orgueilleufe -richeffe ,
Nº. 39 , 24 Septembre 1785. G
146 MERCURE
Avec fon doux fardeau dépofa fa tendreffe.
Entouré d'animaux , dans un antre écarté,
Il fuce un fein ingrat qui ne l'a point porté.
La mère, à fon retour de ces climats agreftes,
Ne voit point de ſes maux les empreintes funeftes ;
Un mouvement fecret ne l'en avertit pas.
L'enfant ne fourit point , ne lui tend point les bras.
MAIS , voyez la Fermière élever auprès d'elle ,
Nourrir tous les enfans du lait qu'en fa mamelle
La Nature à grands flots a pour eux répandu.
Va- t'elle dans les champs ? A fon cou fufpendu ,
Doux & noble fardeau qu'elle porte avec grâce ,
Le plus jeune par- tout accompagne fa trace.
Vaque- t'elle aux travaux ? Le tendre nourriffon ,"
Tranquille , refre affis au milieu du fillon ,
Et s'effaye à braver les feux de la lumière.
LA NATURE en ces lieux parle au coeur de la mère ?
*Vois l'oiſeau , lui dit- elle , en proie à fa douleur ,
» Pleurer le tendre fruit qu'a ravi l'Oiſeleur .
» Vois du jeune taureau la mère déſolée ,
» Parcourir à grands pas la plaine & la vallée ,
Par fes mugiffe mens redemander en vain
→ Son nourriffon tombé fous un fer inhumain;
» Inquiète , égarée , elle apperçoit à peine
30 Cet herbage fécond , cette claire fontaine.
X Écoute la brebis , qui , fur ce frais côteau ,
Par de longs bêlemens appelle fon agneau;
DE FRANCE. 147
» Qu'avec plaifir , le foir , épuifant fa mamelle ,
» Elle vient l'enivrer de fon lait qui iuiffelle !
» Entre mille brebis l'agneau la reconnoît . »
La Fermière attentive admire , & rougiroit
Si l'animal , docile à l'inſtinct qui le preſſe ,
Pour la jeune famille avoit plus de tendreffe.
L'ENFANT né dans les champs , au fortir du berceau,
Manie , en fe jouant , la bêche & le rateau.
Sur fon front mâle & fier la vigueur eft empreinte 3
Du domaine fouvent il vifite l'enceinte ,
·
Obferve les travaux , & dès les premiers ans
Il apprend , il chérit la culture des champs.
Son père eft- il abſent ? Imitant fon langage ,
Il commande , & fa voix preffe , anime l'ouvrage.
LE PÈRE inftruit fon fils par de fages leçons ,
Sur les terreins divers & les loix des faifons.
Avant tout , lui dit - il , adreffe tes louanges
Au père des humains , des moiffons , des vendanges
Si la terre docile obéit à ta voix ,
Du maître de la terre aime les douces loix,
D'un coeur pur, ô mon fils ! préfente- lui l'hommage.
Il accorde à nos voeux , en écartant l'orage,
Ou d'heureufes chaleurs , ou l'eau pure des cieux.
Les fêtes , fois fidèle à nos cultes pieux ;
Au hameau , dans les champs , que tout ouvrage ceffes
Des fêtes que le boeuf partage l'alegreffe ;
Gil
MERCURE
Ce repos folemnel ranime fa vigueur.
Cultive tes voifius , qu'ils foient chers à ton coeur.
Refpecte leurs guérêts ; eux - mêmes du ravage
Sauveront à leur tour ton modique héritage.
Vois fans dépit jaloux de fertiles fillons ;
Recueille , fi tu peux , de plus riches moiſſons.
Fuis les procès douteux dont la guerre inteſting
Souvent des deux rivaux entraîne la ruine.
Que le pauvre ait accès dans ton coeur généreux.
Fais toi lent à choisir des amis peu nombreux ;
Mais un ami rend moins qu'une terre féconde :
Prodigue-lui tes foins , ta richeffe s'y fonde .
Préfère un fonds modique au plus vafte terroir ;
Ce champ bien cultivé remplit mieux ton eſpoir ,
Que le ftérile orgueil de cet enclos immenfe ,
Dont le vain poffeffeur , épuiſé de dépenſe ,
Manque à la fois de bras & de riches engrais.
Si par de longs efforts la culture à grands frais
Ne dompte l'âpreté d'un fol long temps rebelle
Le fol qui fe roidit & qui lutte contre elle,
Triomphe , hériffé de chardons ennemis.
Qui fatiguent le maître & rongent les épis.
NE vas point follement prendre ailleurs des modèles ;
Suis les loix du canton , fuis les routes nouvelles.
Borne de tes defirs l'ambitieux effor.
Crains l'affreufe misère , éteins la foif de l'org
L'une pour la vertu nous rend pulfillanimes ,
L'autre par le befoin conduit fouvent aux crimes,
DE FRANCE. 49
A foi-même odieuſe, à charge à l'amitié:
Oui, redoute à la fois l'envie & la pitié.
POINT de bras fuperflus dans ton enclos ruftique.
Choifis des ferviteurs d'une humeur pacifique ;
Loin ceux dont les débats fans ceffe renaiffans
Divisent le hameau , troublent la paix des champs.
Tous ces infortunés que le ciel a fait naître ,
Pour allervir leurs jours aux caprices d'un maître ,
Implorent nos bontés : adoucis leur deftin ;
A ta bouche interdis le reproche inhumain ;
Qu'on te craigne , mon fils , mais fur tout que l'on
t'aime;
Chéris un ferviteur comme ton enfant même.
Malheur à qui retient le prix de fes fucurs !
Veux-tu qu'il foit fidèle ? Accorde lui des moeurs ;
Qui foupçonne le crime invite à le commettre.
Sans ceffe l'oeil ouvert fur ton réduit champêtre ,
Épie & diffimule , occupe tous les bras ;
Mais foigne un corps ufé par des travaux ingrats.
On adore un bon maître , & l'efpoir de lui plaire
Eft l'instinct qui conduit bien plus que le ſalaire,
CE font - là les leçons d'un père vertueux :
Et quand l'âge commence à blanchir les cheveux ,
Encor plein de vigueur & plein d'intelligence ,
A ce fils fi chéri , fa fuperbe eſpérance ,
Il cède fon empire. Utile en fon repos ,
Lui-même le façonne aux ruftiques travaux ;
Dans des fentiers fcabreux il guide fon jeune âge ,
Gill
150 MERCURE
Et defcend au tombeau , content de fon ouvrage.
Le fils fuccède au père , & par les fages loix ,
Toujours riche & fécond , le domaine champêtre
A peine s'apperçoit qu'il a changé de maître. *
( Par M. l'Abbé Odezène , de Beziers . Y
ÉPIGRAMME fur un Médecin Chaffeur.
UN Médecin, non content des lancettes
Et du poifon caché dans fes recettes ,
Imaginant que c'est trop peu
Pour l'art de dépeupler la terre ,
Se fert encor d'une arme à feu.
Des trois méthodes, la dernière
Eft chez lui la moins meurtrière ;
Mais elle eft d'un commun aveu
Et la plus prompte & la moins chère.
(Par un Ancien Capitaine de Dragons. )
:
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Fourage ; celui
de l'Enigme eft Chappe ; celui du Logogryphe
eft Minerve , où l'on trouve Fire , ver
mère , mi , ré , mien , vin , Mein , mer ,
mine ( la figure ), vir ( mot latin ) , vie ( l'exiftence
) , ire , mine ( d'où l'on tire les métaux . )
* L'Auteur travaille à une Traduction abrégéc du
Poëme d'où ce morceau est tiré.
DE FRANCE. 151
RAPPELEZ
CHARADE.
APPELEZ - VOUS , Mortels , fi vous n'y ſongez pas,
Qu'en faifant mon premier vous allez au trépas.
Ah ! fi de mon fecond le titre vous décore ,
Puiffent vos jours pour nous fe prolonger encore !
Mais de votre carrière on voit trop tôt le bout ;
Votre vie en ce monde , hélas ! n'eft que mon tout.
( Par M. Lelong , Avocat au Parlement de
Bretagne. )
ENIGM E.
Me veux-tu prendre avec ma tête į E
Je fuis un État floriffant ;
Veux-tu la couper.... Non , arrête ,
Je ne fuis pas morceau friand ;
Ote donc ma queue à la place ,
Et tu n'iras point à la Cour;
Pour achever & couper court ,
Si tu veux aisément appercevoir ma trace ,
( Vois , en me détachant le coeur
Un temps qui fuit à tire-d'aîle.
Pour toi , je defire , Lecteur ,
Que cent fois il fe renouvelle .
(Par l'Auteur des Amuſemens du Jour. )
Giv
2. MERCURE
LOGO GRYPH E.
Avec neuf pieds je fuis un oiſeau , cher Lecteur ,
Qui fut chez les Anciens l'augure du malheur ;
Otes-en un , je fuis femme du grand Pompée ;
Otes en deux , je fuis ce que l'épée
De Saint-Pierre à Malchus
coupa ;
Otes en trois , il eftera
Une herbe qu'en falade on nous fett fur la table ;
Otes- en quatre , alors que je fuis refpectable !
Que de grâces ! que de beauté !
Que de vertus ! que de bonté !
Auffi tout m'aime & me révère ;
Et j'ai le plaifir f Aatteur
D'avoir fams partage ton coeur
Et celui de la France entière.
Otes- en cinq , je fuis Roi chez les animaux ;
Otes en fix , je fuis Aeuve confidérable
Qui mouille abondamment l'Égypte de mes eaux ;
Enfin , ôtes en fept , je fuis , Lecteur aimable ,
Le plus précieux des métaux.
( Par M. de Conjon fils , de Bayeux. )
DE FRANCE. 153
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DE l'Enfeignement Public , par M. M ***
( M. Mathias ) Principal du Collège de
Langres.
35
Series juncturaque pollet.
On a beaucoup écrit depuis quelque temps
» fur l'Éducation , & il ne s'eft point fait de rése
forme. Eft-ce la faute des Auteurs ? Eft- ce la
» faute des circonftances ? Je l'ignore. Ce que je
fais , c'eft qu'il ne faut pas fe laffer de préfenter
au Public des vérités utiles : quelque peu accueillies
» qu'elles foient d'abord, elles s'établiffent à la lon-
» gue ; elles deviennent à la fin la façon de penfer
générale. Cette révolution n'eft l'ouvrage d'aucun
20 Auteur en particulier tous y ont contribué ,
20
Y
tous ont part à lagloire ; & celui qui, venant le
» dernier, paroît feul avoir détruit les préjugés , doit
fes fuccès à tous les prédéceffeurs. Il faut une
foule de bras vigoureux pour déplacer un rocher;
mais qu'ils ceffent leurs efforts au moment précis
de l'équilibre , un enfant le renverfera. Je puis
≫ donc me joindre au grand nombre d'Auteurs eftimables
qui ont traité le même fujet que moi
» fans prétendre à la prééminence , ni même à
l'égalité. »
23
» Les études des Colléges m'ont paru faites fans
» plan & au hafard . J'ai cru cependant qu'il devoit
» y avoir un ordre relatif à notre efprit & qu'on
pourroit le trouver , je l'ai donc cherché avec
toute l'application dont je fuis capable , & aver
G
114
MERCURE
toute l'attention que peut infpirer le defir fincère
» d'être utile. »
C'eft ainfi que s'exprime M. Mathias dans la première
page de fa Préface ; & ce ton attire tout de
fuite l'attention des Lecteurs. On fent tout de fuite
que c'eft un homme qui va parler , & qu'il faut
l'écouter , puifqu'il parle de l'objet le plus important
pour tous les hommes .
Aujourd hui on s'occupe fi peu des Colléges ,
qu'on ignore même dans le monde ce qu'on y enfeigne
aux enfans : il faut donc qu'on fache qu'on
met d'abord dans leurs mains des grammaires , ou
des obfervations imparfaites fur les langues , font
préfentées fous les formes les plus générales & les
plus abftraites ; où on leur parle des parties du dif
cours de l'oraifon ) avant qu'ils ayent lû aucune
oraiſon ou aucun diſcours ; du fubftantif& de l'adjectif,
& de la manière dont ils s'accordent enfemble
, lorfqu'ils ne les ont jamais vûs enſemble en
core ; du pronom , qu'on leur dit être employé pour
les noms , à leur place , quoique ce foit prefque toujours
à une autre place & pour autre choſe ; des
conjonctions qui uniffent les idées , quoi qu'il y en
ait un très grand nombre qui les féparent ; des interjections
qu'on leur dit être de petits mots jetés en
tre les autres mots , quoique ces petits mots commencent
ſouvent les phraſes , & fouvent les terminent
; du verbe fubftantif, qui eft , dit- on , unique,
& des verbes qualificatifs qui font en grand nom
bre, quoiqu'il n'y ait aucun verbe qui repréſente
des fubftances , & aucun verbe qui repréfente des
qualités des principes de lafynthaxe & de la conftruction
, deux mots qu'on leur donne indifféremment
l'un pour l'autre , quoiqu'ils énoncent des
idées différentes ; . principes qu'on veut réduire toujours
à un petit nombre de règles , quoique ces
règles ayent toujours un grand nombre d'exceptions.
Il faut qu'on fache qu'après avoir forcé les enfans à
:
DE FRANCE
ISS
apprendre par coeur ces belles chofes qu'ils ne com
prennent pas du tout , on met à côté d'eux de gros
livres qu'on appelle Dictionnaires , où on trouve ,
par ordre alphabétique , dans les uns tous les mots
françois avec les mots latins correfpondans ou non
correfpondans à la fuite ; dans les autres , tous les
mors latins , & à la fuite tous les mots françois qui
correfpondent ou ne correfpondent pas. A l'aide de
ces Dictionnaires , dont la vûe feule les fait frémir
les enfans doivent tour -à - tour mettre du mauvais
françois que leur dicte leur Régent en un mauvais
latin , tel qu'ils font capables d : faire , ou bien quelques
belles pages de Tite- Live, de Sallufte , de
Quinte Curfe , en un françois tel qu'ils font en état
de le parler & de l'écrire. L'une de ces deux choſes
s'appelle thème , l'autre s'appelle version , quoique
toutes deux foyent également des verfions , où l'on
convertit une bonne chofe en une mauvaiſe , ou
une mauvaiſe en une autre plus mauvaiſe encore .
Quelques années après des Régens qui ont paſſé
toute leur vie dans les Colleges , qui ne connoiffent
ni les paffions , ni le coeur humain , ni le monde
veulent leur expliquer les beautés & les grâces de
Virgile & d'Horace ; des Régens qui feroient
hors d'état d'écrire corrc&ement une lettre , fe chargent
de leur faire fentir les traits preffés & fublimes
de Démofthène , l'éloquence ornée , véhémente &
pathétique de Cicéron . Enfin , tout cela fe termine
par des logiques , par des règles fur l'art de raifon
ner , où les jeunes gens apprennent l'art de faire des
fyllogifmes & des enthymemes , quoiqu'on ne faffe
plus d'enthimèmes & de fyllogifmes , ni dans le
mondeni dans les ouvrages d'imagination & de raifonnement
, & où on ne leur dit rien de l'art qui a fait
les découvertes utiles , qui peut en faire encore ; par
des phyfiques , où l'on difpute fans fin fur le plein
& fur le vuide, & où on n'apprend rien des belles
~G vj
156 MERCURE
découvertes faires dans les cieux par Galilée , par
Képler , par Newton ; on fort d'un cours de phi
lofophie fans connoître les phénomènes de l'électri
cité , les loix du mouvement , les prodiges de la méchanique
, ou n'en ayant du moins que des idées
incomplettes , vagues , mal ordonnées , plus pernicicules
encore pour l'efprit & la raison que l'abfolue
ignorance.
Voilà ce qu'on enfeigne aux enfans pendant les
fept on buit années qu'on les emprisonne dans les
Colléges ; & aucun efprit peut être ne conſerveroit
dans de pareilles études la jufteffe , la droiture que
prefque tous ont reçues de la Nature , fi malgré les
erreurs de l'enfeignement quelques-uns des livres
qu'on niet dans les mains des enfans, ne réveilloient la
fenfibilité de leur imagination ; fi leur goût naturel
ne s'attachoit avec une forte d'amour à Virgile , à
Horace , à Tite-Live. Les enfans très- heureuſement
organifés apprennent dans les Colleges les beaux.
vers des Poëtes anciens; les autres n'y apprennent
rien , & tous y perdent , fans aucun fruit pour la
raifon , des années où les fens avides d'impreffions
devroient errer fur tous les tableaux de la nature &
de la fociété , pour recueillir & dépofer dans une
mémoire prompte & flexible les riches matériaux
des plus belles connoiffances .
M. Mathias a d'aures idées, & préfente un autre
plan d'études,
Il fixe d'abord le bar que doit avoir toute eſpèce
denfeignement public : ce n'eft pas précisément de
donner aux enfans telle ou telle connoiſſance : les 11
connoiffances font des moyens , le but , c'eft de former
leur efprit , de leur apprendre à s'en fervir ,
pour l'appliquer enfuite comme un inftrument aux
objets relatifs à l'état qu'ils auront embraffé: hommes
faits , avec cet inftrument qu'ils fauront manier ,
chacun , fuivant la profeffion & la place qu'il occupa
3
DE FRANCE. 157
pera dans la fociété , cherchera à connoître les rap-.
ports des objets entre- tux & avec nous ; toute la
vie fera une étude , & on ne fera que répéter toute
la vie ce qu'on aura appris à bien faire dans fon enfance.
« Si un enfant pouvoit être laillé à lui même
» & fubfifter , excité par fes befoins , il acquerroit
» des connoiffances , bornées à la vérité , mais
prefque toujours exemptes d'erreurs . Dans la fo
≫ciété on pourvoit à tous les befoins ; cependant
» les objets attirent fon attention. La curiofité a pris
ม
la place du befoin. Que l'inftituteur profite de
» cette curiofité , qu'il la dirige ; qu'il fonge fur-
» tout que nous ne connoiffons véritablement que
» ce que nous avons appris nous- mêmes ; qu'il bâte
» l'expérience de fon élève fans la précipiter ; qu'il
corige fes erreurs en faifant naître d'heureuſes
» circonftances ; s'il emploie feulement des pa-
» roles , les jugemens de l'enfant feront des for
mules non fenties , comme fa politeffe . Une
≫ chofe
que nous n'ofons nous promettre , & que
nous oferions moins encore exiger , quoiqu'elle
» fût extrêmement propre à former l'efprit , ce
» feroit de ne nommer un objet que lorsqu'il
≫ feroit connu ; à chaque mot répondroit une idée
» bien déterminée : il feroit rare qu'un pareil en
» fant déraiſonnât.
39
Je dis plus , il feroit impoffible qu'il dérailonnât
tant que les raisonnemens ne porteroient que fur de
pareilles idées.
M. Mathias doit en partie ces idées à Locke ,
l'Abbé de Condillac ; mais il a fu fe les rendre prepres
, elles,font à lui , car il les a fenties .
Dès le premier pas qu'on fait dans la théorie de
l'enfeignenient , en fe uouve malgré foi jeté hors)
des routes de la Nature , & il eft impoffible d'y
sentrer entièrement ; -la Nature inftruit l'homme
en montrant les objets à ſes yeur , en les faifant
entendre à fes oreilles , en les faifant flairer à for
158 MERCURE
odorat , favourer à fon goût , & toucher à fa main,
L'instituteur philofophe voudroit n'employer jamais
que les mêmes moyens ; mais les révolutions arrivées
aux chofes humaines ne le permettent pas : les con
noiffances acquifes par un grand nombre de fiècles de
goût & de lumières , font dépofées dans des langues
qu'on ne parle plus fur la terre , & que l'oreille des
enfans ne peut pas entendre. Il faut donc chercher
d'autres moyens pour enfeigner ces langues.
€
Mais pourquoi ne pas confentir à ignorer ces lan
gues , difent beaucoup de perfonnes.
Les faits qu'on y a dépofés , les tableaux qu'on y
a peints , les vérités qu'on y a gravées , ont été tranfportées
dans toutes les langues vivantes ; elles circu
lent dans toutes les fociétés.
အ
« Le ftyle , répond M. l'Abbé Mathias , qui ré
sveille par fa magie une foule d'idées qui ne font
point exprimées ; le ftyle n'eft point rendu , ou
ne l'eft que très -imparfaitement dans les traduc-
» tions . Ce font ces fuites d'idées acceffoires , différentes
chez les différens peuples , qui rendent indifpenfable
l'étude des langues . »
J'ajouterai une autre confidération . Les langues
différentes font de différentes méthodes de rendre
les penfées , de peindre ce qui fe paffe dans notre
efprit , de peindre notre efprit même. On le connoîtra
infiniment mieux lorfqu'on connoîtra toutes
les manières qu'il a de fe peindre lui- même ; puifque
les langues font des portraits de l'efprit humain
faut voir beaucoup de ces portraits pour bien connoître
le modèle ; & les langues anciennes qui l'ont
repréfenté dans les heureux jours de fa jeuneffe ,
dans les temps de fa plus grande vigueur , font
fur-tout celles qui méritent d'être étudiées , d'être
bien apprifes.
Maupertuis a eu là deffus une idée qui fembleroit
être de l'Abbé de Saint - Pierre il vouloit que
tous les Souverains de l'Europe fe réuniffent pour
DE FRANCE. Ifg
établir , à frais comuns , deux villes , où l'on ne
parteroit dans l'une que le grec , dans l'autre que le
latin , & où de toutes les parties de l'Europe on en-'
verroit les enfans àqui on voudroit faire apprendre
ces deux langues. Sans travail , prefque fans étude ,
ils les fauroient au bout de deux ou trois années de
féjour , infiniment mieux que les Scioppius & les
Voffius n'ont jamais pu les favoir.
Peu s'en faut qu'on n'ait traité cette idée de Maupertuis
, comme celle de difféquer les têtes des Patagons
pour y furprendre le fecret du mécaniſme de
la penfée . Queft - ce qu'il y a pourtant de fi extraordinaire
dans cette idée ? Je vois dans l'Hiftoire Ancienne
des Souverains qui tranſportent dans des
villes de l'Europe des peuples & des langues de
l'Afie , & dans des villes de l'Afie des peuples & des
langues de l'Europe Suivez les langues & les peuples
dans leurs accroiffemens , vous verrez affez
fouvent des Colonies d'un petit nombre de familles ,
mettre bientôt la langue qu'elles parlent dans la
bouche d'un peuple très nombreux . Ce n'eft donc
pas l'exécution de ce projet qui peut être regardée
comme impoffible : ce qu'on juge impoffible , c'eft
que tous les Souverains de l'Europe fe réuniffent
dans un projet fi favorable à l'humanité. Il me femque
ce n'eft plus le moment d'en penfer ainfi ,
lorfque d'un bout de l'Europe à l'autre on voit les
Souverains adopter les mêmes vûes quand ils les
jugent utiles aux hommes ; lorfque les principes des
Ecrivains François deviennent les Loix de la Tofcane;
lorfque le vaiffeau de Cook, qui vifitoit le globe
au nom des Anglois , avec qui nous étions en
guerre , a été protégé fur toutes les mers du globe par
la puiffance de Louis XVI ; lorfque Jofeph II a
transporté à Vienne l'établiffement fait à Paris , par
l'Abbé de l'Épée , en faveur des Sourds & Muets .
Faudroit il même le concours de tous les Souverains
160 MERCURE
de l'Europe pour établir les villes que demandoit
Maupertuis ? Qu'il y en ait feulement deux qui le
veuillent fortement ; que Louis XVI & Jofeph II ,
réunis déjà par tant de liens fi chers à leurs coeurs ,'
par des vues fi grandes , adoptées également par leuz
bienfaifance , fe réuniffent dans cette volonté, & leur
double puiffance l'aura bientôt exécutée. ( 1 )Toutes les
( 1 ) Il y a des manières de confidérer ces chofes qui
les font paroître plus fimples & plus faciles , qui
leur ôtent du moins cet extraordinaire , cet air de
chimère de Roman philofophique. Tranfportez tous
les Colléges de la France & des États de l'Empereur
fur le même terrein , placez- les à côté les uns
des autres , & vous aurez prefque déjà des villes.
Il ne faudroit pas ajouter des fommes immenfes aux
dotations des Colléges , aux penfions que paycroit
la jeuneffe de toute l'Europe pour payer les frais de
l'établiffement ; mais les Ouvriers , dira-t'on , les
gens de fervice parleront - ils latin , parleront - ils
grec ? Pourquoi ton ? Un Maçon peut parler le grec
comme le françois & l'allemand , fi on le lui enſeigre
; & il y a beaucoup de raifon pour qu'il l'apprenne
plus facilement. Le père de Montagne , qui
n'étoit qu'un fimple particulier du Périgord , voulut,
comme on fait , que fon fils apprît ainfi le latin ;
& il réuffit fans beaucoup de peine : il fit venir un
Précepteur Allemand , qui eut ordre de ne jamais.
parler que latin au petit Montagne. On apprit aux
Domeftiques tous les mots & toutes les phrafes de
cette langue qui leur étoient néceffaires pour com
muniquer avec cet enfant. L'enfant apprit parfaitement
le latin de cette manière dans deux ou trois
ans. Lorsqu'il fut envoyé enfuite au Collège de
Guienne , il parloit le latin beaucoup mieux que
Régens & les Profeffeurs , & c'eft au Collège qu'il
commença à l'oublier. Mais un fair curieux que
nous apprend Montague , c'eft qu'il fe épandit une
grande quantité d'expreffions &. de phrafes latines:
les
DE FRANCE. 161
Nations de l'Europe qui voudront profiter de ces
établiffemens nouveaux & fans exemples fur la terre,
en deviendront les Tributaires . Ces belles langues
anciennes , qui ne font pas entièrement mortes encore
, mais qui refpirent à peine dans les Livres ,
reffufciteront pour ainsi dire , fortiront de ces tombeaux
où elles avoient été enterrées vivantes par
les barbares , & reprendront une nouvelle vie dans
la bouche des hommes. Les premiers fons qu'elles
feront entendre , feront confacrés à bénir les Souverains
qui leur au ont rendu l'exiftence & la
gloire de Louis XVI & de Jofeph 11 fera célébrée
dans les langues qui ont immortalifé les noms
d'Alexandre & de Céfar , d'Ariftide & de Marc
Aurèle.
M. Mathias ne s'eft point livré à ces fpéculations
; il n'a point laiffé errer fon imagination fur
dans le patois du village de Muffidan , où cela fe
paffoit. Voilà ce qu'a pa un feul homme pour un
feul enfant ; cet homme étoit père , mais je parle
auffi de deux Souverains de l'Europe qui veulent
être les pères de leurs Sujets. On ne fait pas quelle
feroit l'étendue des effets de ce feul établiſſement
fur l'efprit humain ; & je craindrois de paffer pour
un fou , fi j'énonçois tous ceux que je vois au premier
coup-d'oeil , & que je tiens pour certains. Que
de fois l'homme qui fe livre aux spéculations philofophiques
les plus raisonnables eft obligé de reculer
devant les préjugés pour ne pas nuire à la raiſon !
on recule trop ; mais peut- être auifi qu'on ne connoît
pas affez l'art d'éclairer l'opinion fans la bleffer;
l'art de propofer des innovations , fans montrer
Jes prétentions & l'orgueil d'un novateur. On pofféderoit
fans doute cet art , fi on aimoit la vérité
beaucoup plus que fa réputation , & fi on s'occupoit
du foin d'éairer beaucoup plus que du foin de
paroître éclairé.
162 MERCURE
ces espérances ; il cherchoit une théorie qu'on dut
mettre tout de fuite en pratique dans le College dont
il étoit le Principal. « Il y a quelque partage , dit-il ,
»
fur la manière d'apprendre les langues ; mais
» l'expérience & l'analogie ne laiffent pas de doute
fur cet objet . Nous apprenons la langue mater-
» nelle par l'ufage ; la traduction eft une efpèca
d'ufage ; c'eft donc par la voie de l'explication
qu'il faut apprendre les langues. » M. Mathias
rejette les dictionnaires , ( ceux au moins dont on ſe
fert ordinairement ) il épargne aux enfans le fup
plice de déconftruire une phrafe latine dont ils n'entendent
pas les mots , pour la remettre dans l'ordre
de la conftruction Françoife. Il met les mots François
correfpondans à côté des mots latins , fupplée aux
élipfes fi fréquens dans cette dernière langue , & préfente
aux commençans des traductions toutes faites.
C'eft à peu près la méthode de Dumarfais , fa traduction
interlinéaire : il y a feulement cette différence , que
M. Mathias , au lieu de mettre les mots françois entre
les lignes , les met à côté des mots latins , &
peut-être en effet cela unit il les mots correfpondans
des deux langues d'une manière plus étroite , plus
intime . Les avantages de cette méthode de Dumarlais
ont été parfaitement développés par Dumarfais
, même : c'eft l'imitation la plus fidelle de
Ja nature . Quand un enfant apprend une langue
vivante , on lui montre l'objet & on prononce un
mot ; le mot eft , pour ainsi dire , traduit par l'ob
jet ; dans la traduction interlinéaire , un mot eft
traduit par un mot , l'un des deux mots prend la
place de l'objet. Quand vous apprenez une langue.
vivante , on ne vous fait pas conftruire & déconftruire
les phrafes , on vous donne les conftructions
toutes faites , & la mémoire retient les formes des
phrafes avec les mots des phrafes ; la traduce
tion. interlinéaire laiffe au latin la conftruction latine
DE FRANCE. ་ 64
& la mémoire retient à la fois & les mots de la langue
& fes formes.
• Voyez comme cela eft fimple ! mais dans tous les
genres il a fallu le génie philofophique pour nous
ramener au bon fens.
35
« J'ai cru pendant quelque temps , dit M. Ma
thias , qu'il falloit commencer ce travail par un
» Hiftorien ; mais après y avoir mieux réfléchi ,
j'ai fenti que j'étois dans l'erreur. Les enfans du
premier âge n'ont point ou prefque point d'idées
morales. Le meilleur moyen pour les difpofer à
en acquérir , eft de développer les idées phyfiques
» qui leur font plus familières. Je me fuis donc dé
cidé pour un extrait de Pline , dans lequel on ne
fait entrer que les animaux , les végétaux & les
» minéraux connus des enfans. »
Voilà encore la Nature fuivie & imitée fidellement.
Il est bien naturel en effet que les langues
montrent d'abord aux enfans les premiers objets qui
frappent leurs yeux & qui les intéreffent . Les enfans
écouteront avec plus d'attention l'hiftoire de la
pêche qu'ils mangent à leur déjeûner , que la vie de
Thémistocle ; & le chien avec lequel ils jouent , eft*
bien plus intéreffant pour eux que Diogène.
.
M. Mathias voudroit qu'on ajoutât à ces premières
Lectures une grammaire élémentaire , dans
laquelle on omettra tout ce qui eft au - deffus de cet âge.
On voit que dans ces commencemens M. Mathias
voudroit le moins de grammaire qu'il eft poffible
; nous croyons qu'il feroit mieux encore de n'en
avoir pas du tout . Il nous femble qu'il vaut mieux
faire d'abord devant les enfans des obfervations
particulière fur la nature des mots , fur les diverfes
formes qu'ils prennent pour varier leur fignification ;
quand ils auront fait d'abord de ces remarques avec
vous , ils en feront d'eux mêmes de femblables ; ils
auront du plaifir à en faire , parce qu'on obferve
164
MERCURE
·
des faits ifolés fans aucun effort d'attention , &
que des enfans feront fiers de leurs petites dé-
Couvertes. Au bout de quelque temps ils auront
obfervé à peu près tous les faits dont les gram
maires ne.e.font que les réfultats ; à force de remar
quer fouvent les mêmes reffemblances & les mêmes
différences entre les mots , leurs obfervations commenceront
à fe généralifer d'elles-mêmes ; donnez
leur alors une grammaire, il la comprendront fans
peine , puifqu'elle ne fera guère que le réfumé
de leurs propres obfervations ; ils feront tentés de
croire que ce font eux mêmes qui l'ont faite. Mais
faut-il attendre , dit-on , qu'ils ayent fait eux- mêmes
cette multitude d'obfervations particulières , larf
qu'on peut tout de fuite leur en montrer les réſultats
dans un petit nombre de principes généraux ? Oui
il faut attendre , & vous y gagnerez du temps loin
d'en perdre. 19. Les obfervations particulières répé
tées pendant quelques temps vous conduisent d'ellesmêmes
aux principes généraux ; & la notion la plus
générale , la plus abftraite , eft claire & fenfible
pour celui qui a fait toutes les obfervations dont
elle eft le réfultat ; au lieu que fi vous commencez
par le principe général ; on ne comprendra que l'im
poffibilité de le comprendre ; & l'efprit dégoûté
humilié dès le premier pas , ne fera pas dans la fuite
même les obfervations d'où naîtront la lumière. Vous
dites que vos grammaires ne contiennent qu'un
petit nombre de principes , & cela eft vrai ; mais
rien n'eſt ſi commun que de voir des Écoliers , après
huit ou neufannées d'études, fortir des Colléges fans
avoir pu comprendre ce petit nombre de principes :
je n'ai jamais vû ni Ecolier ni Régent qui m'ait fu
dire nettement ce que c'eft qu'un fupin. 2 °. Quand.
les enfans lifent trois ou quatre heures par jour , il
ne faut
pas autant de temps qu'on pourroit le croire
pour faire & pour répéter, même plufieurs fois , Les
DE FRANCE. 165
obfervations particulières d'ou refulte la grammaire
d'une langue , c'est tout au plus l'affaire d'un an .
Mais fi on prend une autre marche , on croit gagner
du temps qu'on ne gagne pas , & on perd l'efprit. Nè
voilà-t'il pas une belle économie ? C'est ici far tout
qu'il faut le rappeler une vérité que Rouffeau a peutêtre
exagérée , mais qu'il a découverte La plus grande
affaire dans l'éducation , dit ce grand Homme , ce
n'eft pas de gign :r du temps , c'eſt d'en perdre,
Après cette première étude des langues anciennes ,
dégagée de toutes les difficultés qui la rendent rebutante
, & faite fur des objets qui excitent la curiofité
& l'intérêt des enfans , M. Mathias veut leur
faire lire les Hiftoriens ; mais il ne veut pas qu'on
leur faffe traduire , tantôt une page de Tite- Live ,
tantôt une page de Quinte-Curfe , tantôt une page
de Velleius- Paterculus ; avec cette manière , les Éco.
liers ne voyent jamais les faits dans cette liaifon
qui en fait un corps d'Hiftoire , paffant continuelle
ment à des Auteurs de ftyles différens & de goûts
divers , leur goût ne peut jamais fe former , ni fur
celui de Tite - Live ni fur celui de Tacite ; ils
finiffent par n'en avoir d'aucune espèce . M. Marias
a ici une idée neuve & très - philofophique « Quel
» eft donc l'ordre qu'il faudroit obferver dans
» l'étude de l'Hiftoire ? Celui de la civiliſation des
peuples. De tous les Sauvages , dont l'hiftoire
» eft venue jufqu'à nous , les Américains me paroiffent
les plus près de la nature ou les plus
éloignés de la civilifation . Nous les connoiffons
» d'ailleurs , où nous pouvons les connoitre affez
exactement ; c'est donc par eux que doit com-
» mencer le cours d'hiftoire . Quel fupplément aux
annales primitives de toutes les Nations , que des
» mémoires fur les Sauvages de l'Amérique faits
par un obfervateur qui eût vécu affez long - temps
parmi eux pour s'être familiarifé avec leurs lan
90
166 MERCURE
gees , leurs manières & leurs moeurs , & dont la
têre fût allez ferme pour app: écier impartiale-
» ment les avantages des Sauvages & des hommes
o entièrement civilifés ! Quelque variée que foit la
nature dans fes combinaiſons , il me paroît cependant
bien probable que l'Hiftoire des Améli-
» cains , des Scithes , des Germains , des Gaulois ,
» des Nations civilifées de l'Orient , des Grecs &
des Romains , formeroit un tableau qui préfenteroit
affez exactement la marche de l'efpèce humaine
dans la civilifation . Ce feroit moins l'hif
toire de l'homme que celle des peuples . »
Pour exécuter cette idée fi neuve , fur-tout pour
les écoles , M. Mathias voudroit expliquer , fuivant
la traduction interlinéaire , un extrait des moeurs des
Germains , des Commentaires de Céfar , de Juftin ;
l'antiquité feule fourniroit également des Hiftoriens
pour
pour toutes les autres époques de la civiliſation,
Ce que M. Mathias ne fait que conjecturer fur la
conformité des peuples anciens & des peuples modernes
aux mêmes époques de la civiliſation , a été
prouvé par Robertſon , dans les notes de l'introduction
à l'Hiftoire de Charles- Quint : il a rapproché
les traits par lefquels Célar & Tacite peignent les
Germains , & les traits par lefquels La Hontan &
d'autres Voyageurs peignent les Américains ; on
croit lire l'hiſtoire ou le tableau du même peuple ; on
eft tenté de croire que Tacite & Céfar ont peint les
Américains , que La Hontan & le Père Charlevoix
ont peint les Germains.
M. Mathias , ou ceux qui , d'après fes vûes , vou
droient exécuter un cours d'hiftoire fur ce beau
plan , trouveroient de grands fecours dans les
Ouvrages de quelques Écrivains Anglois qui ont
confidéré précisément l'hiftoire des peuples fous ce
point de vûe ; mais c'eft très - différent de la con
DE FRANCE. 167
1
fidérer ainfi ou de l'écrire ; & celui qui l'écriroit fe
roit un Ouvrage très nouveau.
M. Mathias n'a pu parler de l'Hiftoire fans parler
en même temps de la géographie ; & il propofe encore
fur cerobjet un plan très - différent des autres plans ,
& qui nous paroît de beaucoup meilleur ; mais les détails
en font trop longs pour les tranfporter dans un extrait ,
A mefure que l'intelligence le développe & commence
à voir un grand nombre d'objets & d'idées ,
quelques-unes de ces idées , quelques-uns de ces ob
jets lui font plus de plaifir ; entre toutes les productions
des Écrivains , elle commence à choisir les plus
belles , & c'eft alois que commence la culture des
Belles- Lettres , c'eft alors que le goût & le talent
doivent fe former fur les modèles les plus parfaits.
Tout ce qu'on fait communément dans les Colléges
pour parvenir à ce but , c'eft de faire connoître aux
jeunes gens les différentes parties du difcours , les
lieux communs & les figures ; on leur dit ceci eft
une apostrophe , cela une profopopée , voici une fimilitude
, voilà une accumulation ; & les jeunes gens
pe font plus occupés qu'à accumuler les fimilitudes
les profopopées , les apoftrophes . M. Mathias ne con
damne pas précisément cet ufage ; mais il veut qu'on
avertiffe les jeunes gens que tous ces noms donnés
aux différentes formes que reçoit le difcours , font
excellens pour analyfer un Ouvrages , pour en par
Jer , pour en rendre compte ; qu'ils défignent les différentes
efpèces de beautés , & n'apprennent à en
produire d'aucune espèce. « De deux perfonnes qui
» confidèrent un édifice , celui qui connoît les termes
de l'architecture s'en fait dans le même - temps
» une idée plus exacte que celui qui les ignore . Il le
» peint en quelque forte dans fon imagination , à
l'aide des fignes qui lui font cennus. » Voilà auffi
L'unique avantage des termes techniques de la rhéforique
, & jamais les Rhéteurs n'ont fait connoître
168 MERCURE
cette espèce d'avantage avec autant de jufteffe & de
précision.
Mais l'objet effentiel de l'étude des Orateurs &
des Poëtes eft bien plus important , bien plus difficile.
L'objet d'une bonne rhétorique eft de découvrir
» l'art de la compofition , de nous rendre préfens au
moment où ces grands génies produifoient leurs
chef- d'oeuvres , & de découvrir par quelle fuite
d'idées ils font parvenus au réſultat dont nous
» jouifions.
33
Ce but eft grand , il doit être bien difficile de l'atteindre
: il ne s'agit de rien moins que de favoir
l'esprit d'analyfe peut découvrir & réduire en art
les fecrets du génie créateur ; fi les Ariftote &
les Quintilien peuvent donner des moyens sûrs
de former à volonté des Cicéron & des Homère.
Jufqu'à nos jours les Philofophes n'ont pas
eu cette prétention , & de nes jours même prefque
tous les Philofophes la condamnent. Vains efforts ,
s'écrie M. de Buffon , la Nature feule peut donner
le génie ; & quand il manque , rien ne peut y fupe
pléer. Le génie en effet n'eft pas un art , & peut crre
que le talent le plus fublime , lorsqu'il eft forti de
l'inſpiration , eft hors d'état lui - même de raconter ce
qui s'eft paffé en lui dans ces momens facrés. C'eft
un mortel à qui les cieux fe font ouverts un moment ,
& qui a tout oublié dès qu'il eft redeſcendu parmi
les hommes. Gardons- nous cependant de vouloir
affigner dans aucun genre les bornes du poffible & de
l'impoffible , & n'honorons pas l'efprit humain par des
opinions qui refferrent & limitent la puisance. Deux
Philofophes , tous les deux célèbres en Europe , Helvétius
en France , & Beccaria en Italie , ont prétendu
tous les deux que tous les hommes avoient
également en eux les germes du génie , & qu'un art
habile pouvoit les développer également dans tous.
Beccaria a fait plus ; il a ofé chercher dans une
analyfe
DE FRANCE. 169
analyfe profonde de l'efprit humain , les moyens
de réduire en un art mécanique , pour ainfi
dire , les talens du Poëte & de l'Orateur , les
plus difficiles & les plus rares de tous les talens . En
ouvrant fon Livre ( Recherches fur le Style ) on
cherche une lumière nouvelle , & on fe trouve enveloppé
d'abord des plus épaiffes ténèbres . Si on ne
fe difoit pas : C'eft Beccaria, c'eft l'Auteur du Traité
des Délits & des Peines qui a écrit ceci , on fermeroit
le Livre à la première page. Lor qu'avee
bien du courage & bien de la patience on a lû le
Livre en entier , on voit qu'on n'en a pas entendu
encore la moitié , mais ce qu'on a entendu vous a offert
des apperçus fi nouveaux , préfente un fi grand caractère
de philofophie , qu'on eft impatient de venir
à un fecond travail pour pénétrer dans ces obfcurités
fi impénétrables. Toutes celles qui fe diffipent
laiffent voir de très-belles chofes ; mais il en eft qui ne
fe diffipentjamais ; & l'Ouvrage qui contient le plus de
lumières nouvelles fur un objet fi important, refte toujours
à demi plongé dans les ténèbres. Beccaria avoit
promis une feconde partie de cet Ouvrage , & il ne
Î'a pas donnée depuis dix à douze ans qu'il a fait cette
promeffe. Si ce que j'écris ici dans un Journal François
pouvoit être lû par ce Philofophe à Milan ,
j'oferois lui porter les voeux de plufiears Homines de
Lettres François ; je l'inviterois à faire un nouveau
travail fur le premier volume , à y répandre plus de
clarté , par un emploi moins fréquent de termes généraux
, par des liaifons plus intimes entre fes idées ,
par des phtafes moins pleines d'idées , & fur-tout
par l'application de fes principes à des exemples
choifis dans la Littérature ancienne & moderne ; je
l'inviterois à publier ce fecond volume qu'il a annoncé
, à nous donner ces loix de l'attention qu'il
nous a promifes , ces moyens de réveiller à volonté
dans le fond de nos âmes , lafenfibilité indolente &
N°. 39 , 24 Septembre 1785 .
H
170 MERCURE
endormie. - Je ne compare point l'utilité de fon Ouvrage
fur les Loix Pénales , & de fon Ouvrage fur le
Style; je lens combien il y a de mérite à parler avec tant
de clarté & de fenfibilité de la légiflation , & combien
c'eft un grand défaut d'être fi obfcur en parlant de
goût , d'eloquence & de poéfie ; mais je penfe & je
dirai qu'il y a bien plus de profondeur , bien plus.
de vues neuves & inefpérées , bien plus de génie
enfin dans les recherches fur le ftyle , que dans le
Traité des Délits & des Peines ; & qu'en perfectionnant
& en achevant cet Ouvrage , Beccaria
ajouteroit infiniment à fa gloire. Naimeroit- il plus
la gloire ? Seroit-il devenu inſenſible à cette dernière
paffion du fage ?
ود
"
Je reviens à M. Mathias .
« En même temps qu'on mèttra les Orateurs entre
les mains des jeunes gens , il faudra leur donner
quelque bon Ouvrage fur l'éloquence . Je ne
connois rien de mieux fur la compofition , que le
» Difcours de M. de Buffon à fa réception à l'Aca-
» démie Françoife ; tout ce que peut l'art dans une
» chofe qui dépend principalement du génie , y eft
" expofé avec netteté , précifion , énergie , profondeur
; les préceptes y fervent d'exemples , & pré
fentent , dans un petit nombre de pages , plus
d'apperçus lumineux , de points de vues vaftes ,
» de vérités fécondes , que tous les volumineux
Traités de Rhétorique fur l'invention & la difpofition
; fi on joint à ce Difcours l'article Élocu-
» tion de l'Encyclopédie , par M. d'Alembert , &
qu'on les étudie avec réflexion , on y trouvera
tout ce qu'il eft important de favoir fur le ftyle
proprement dit . »
33
ท
93
Il a fallu du courage à M. Mathias pour rendre
cette juftice à ces deux excellens morceaux . Les pédans
aiment mieux mettre entre les mains des Écoliers
le Cours des Belles - Lettres de l'Abbé Batteux
FE FRANCE. 171
Ouvrage fans goût & fans philofophie , dont les
principes font toas ou faux , ou vagues , ou fubtils ,
& dont le ftyle eft d'une féchereffe rebutante. Comine
cet homme raifonnoit fur les Arts! & comme il traduifoit
Horace ! Cet homme , tel que je le peins ,
a été un des ennemis les plus acharnés de nos grands
Écrivains modernes . Il étoit un de ceux qui vont
toujours ,
Criant que le bon goût s'eft perdu dans Paris ,
Et le prouvant très -bien , du moins par leurs Écrits .
M. Mathias voudroit qu'au lieu de traiter dogmatiquement
desdivers genres de Poéfie , de l'Églogue , de
l'Ôde , de la Fable , &c . &c. on en écrivit l'hiftoire.
Les règles qui ne font que des obfervations faites fur
les productions du talent , naîtroient à mesure qu'on
feroit fucceffivement l'hiftoire des Ouvrages ; il
donne lui- même fur la Fable un modèle de la manière
dont il defireroit qu'on écrivit l'Hiftoire de
tous les genres , & ce modèle , cet effai , eft à la fois
d'un Philofophe & d'un homme de goût . L'Auteur
s'eft rencontré très-fouvent dans ce qu'il a dit & de
la Fable & de La Fontaine , avec M. de Champfort
& M. de la Harpe , & fon morceau étoi é crit
avant leurs éloges ; c'eſt là un grand éloge de fon
morceau."
Les vûes de M. Mathias , lorfqu'il paffe des Belles-
Lettres à la Philofophie , foot également neuves ,
également éloignées de ce qui fe paffe dans les Colléges.
Ici , M. Mathias a été fingulièrement aidé par
fon fiècle ; pour faire en effet une grande révolution
dans l'éducation publique , il fuffiroit de tranfporter
dans les Colléges les Sciences telles qu'on les voit
aujourd'hui dans les Académies & dans le monde.
La Chimie , l'Anatomie , plufieurs parties de la Phyque
expérimentale & de l'Hutoire Naturelle , font
Hij
172 MERCURE
aujourd'hui des Sciences parfaitement faites , pour
ainui dire , parce qu'elles font l'ouvrage de quelques
efprits excellens , qui connoiffoient l'analyſe
& qui favoient s'en fervir. M. Mathias voudroit donc
que toutes les idées dont les Sciences font compofées,
fuffent toujours exactement déterminées comme
celles de l'Arithmétique , où l'on part de l'unité , &
où l'on y revient toujours par l'analyfe. Mais il
doute que dans les autres Sciences on puiffe démontrer
à la rigueur comme dans l'Arithmétique. - Comment
y démontre t'on donc , fi l'on n'y démontre pas à
la rigueur , dit l'Abbé de Condillac ? Sait- on bien ce
qu'on veut dire , ajoute ce Métaphyficien , lorſqu on
parle de démonstrations , qui , à la rigueur , ne font
pas des démonftrations ? L'Abbé de Condillac , dans
fa logique , a traduit en langage ordinaire une démonftration
faite en Algèbre , & cette démonftration
ainfi traduite , eft toute auffi préciſe , toute aufſi
rigoureufe ; elle a cet avantage encore qu'elle
peut être entendue de ceux mêmes qui n'entendent
rien à l'algèbre. L'Abbé de Condillac , en mourant ,
a laiffé dans fes papiers un parallèle de l'algèbre ,
confidérés comme une langue , & des langues confidérées
comme des méthodes . Pourquoi les dépofitaires
de ce manufcrit ne le donnent-il pas au Public ?
L'Ouvrage n'eft peut-être pas achevé ; mais les
ébauches mêmes des grands Hommes font faites pour
ajouter aux connoiffances humaines. Tout le monde
ne faifit pas les vûes philofophiques dans leur germe ;
il est des efprits qui les faififfent & qui les développent
; & il faut femer autant de germes qu'il eft
poffible dans l'efprit humain ; avec le tems, ces germes
fe fécondent dans quelque coin de ce fol naturellement
fécond. - M . de Condorcet vient de faire quelque
chofe de bien plus difficile encore que l'Abbé de
Condillac. Par une application très - neuve de
l'algèbre à des objets de morale & de législation , il
DE FRANCE. 173
a découvert dans la légiflation & dans la morale
des vérités qui fembloient fe dérober à la pensée
comme l'infini , des chofes qui paroiffoient être hors
de toutes les limites où l'efprit peut atteindre , & il
a tranfporté enfuite ces vérités de l'algèbre dans
le langage ordinaire ; peut être il n'auroit pas pu les
faifir en penfant avec des mots , il les a faifies eit
penfant avec des fignes algébriques, & il a pu les rendre
enfuite avec des mots. Je n'entends point l'algèbre
, & j'ai entendu fon Ouvrage. J'en rendrai
compte inceffamment dans ce Journal.
Tout ce que dit M. l'Abbé Mathias de l'enfeignement
de la morale & de la religion , eft également
vrai , lumineux & philofophique fans étalage
de philofophie ; fon ftyle prend même des
couleurs plus animées & des mouvemens plus fenfibles
en parlant de ces objets qui parlent à l'âme.
On a écrit de bons morceaux fur l'Enseignement
public ; celui de M. Mathias nous paroît de beaucoup
fupérieur à tous ceux que nous connoiffons.
C'eft prefque par tout la jufteffe de Dumarfais
& cette fagacité qui ne paroît point de la fagacité,
parce qu'elle rend ce qu'elle découvre nesfacile
à voir. Dumarfais n'a pas un meilleur efprit ;
& fon article Education dans l'Encyclopédie ne vau
pas l'Effai de M. Mathias. M. Mathias penfe &
s'énonce d'une manière ferme ; mais c'eft que l'homme
qui voit bien où il pofe fes pas les pole avec fermeté.
Ce n'eft point cet orgueil qui révolte les Lecteurs
, c'eft cette confiance qui fe communique à
eux , & qui eft bonne à éprouver , foit qu'on écrive ,
foit qu'on life.
En Ouvrant cette Brochure , nous avions vu avec
joie que l'Auteur étoit Principal d'un College ; avant
de la finir , nous avons appris avec douleur qu'il ne
l'étoit plus ; mais fes vûes ne feront pas perdues fans
doute , quoiqu'il ne puiffe plus les mettre en pratique
Hi
174 MERCURE
lui même. Il ne pouvoit faire du bien par luimême
que dans le Collége de Langres , fon Effai
peut en faire dans tous les Colléges ; car une révolution
fi importante ne peut pas tarder à fe faire
fous un Monarque ennemi de toutes les révolutions
qui ne fe font point par les lumières , & qui fait
parcourir le globe pour acquérir des lumières nouvelles.
Le ciel qui a comblé fes voeux & ceux de la
France , en lui donnant un Héritier de fon Trône
& trois Héritiers de fon fang , femble confacrer le
moment deſtiné à l'éducation de ces enfans des Rois ,
à améliorer, à perfectionner l'éducation de tous les
enfans de la Nation . L'Hiftoire raconte qu'un Sou
verain de l'ancienne Égypte , deftinant fon fils à de
vaftes conquêtes , fit élever avec ce fils , & de la
même manière, quarante mille enfans nés le même
jour , pour être les inftrumens des mêmes conquêtes
& de la même gloire . Combien il fera plus beau de
perfectionner l'éducation de tout un peuple en même
temps que l'éducation de l'Enfant augufte qui doit
réguer fur lui ! Ce Peuple & fon jeune Prince
s'élève ront enfemble ; & nourris des mêmes vérités ,
ils acquerront une gloire qui , loin de coûter des
larmes aux hommes , fera encore le bonheur & la
gloire de l'efpèce humaine.
DE FRANCE. 175
LE Vice & la Foibleffe , ou Mémoires de deux
Provinciales. 2 vol . in- 12. A Lauzanne ,
& le trouve à Paris , chez Regnault
Libraire , rue S. Jacques , vis - à- vis celle
du Plâtre.
>
Le cadre de ce Roman n'eft point neuf ,
mais les objets qui le rempliffent y font
traités d'une manière neuve ; les caractères
des principaux perfonnages font très-fortement
prononcés , & les moeurs d'une certaine
claffe de femmes y font approfondies,.
préfentées fous des couleurs bien faites pour
en infpirer le mépris. Dans un temps où
le goût des plaifirs honteux s'eft répandu
dans toutes les claffes de la fociété , où
la vertu la décence & les convenances
morales font reléguées au nombre des préjugés
; il eft digne d'un Écrivain Philofophe
de préfenter à ceux que l'habitude du vice
n'a pas encore dépravés , des tableaux capables
de leur en donner une horreur falutaire
, & de les affetmir dans l'amour du devoir
& de l'honneur. L'Ouvrage que noss annonçons
démontre jufqu'à l'évidence combien
la conduite des parens influe fur la
deftinée de ceux qui leur doivent le jour.
,
Maltraitée par une mère impérieufe &
jalouſe , négligée par un père foible &
libertin , Julie de M.... eft , dès l'âge de
treize ans , en proie à la féduction dont elle
ne tarde pas à être la victime. A cette épo
que, elle fait la connoiffance d'une Dlle de
~
Hiv
176 MER CURE
"
» Champville , fille majeure , grande brune,
infinuante , fpirituelle , décidée & for-
» mée à fond par un oncle Philofophe ,
» comme il s'en trouve tant . » Les leçons
perfides de cette femme artificieufe jettent
dans fon coeur les premières femences de
l'amour effréné du plaifir. Ses parens , trompés
par les propofitions que leur fait un
grand Seigneur d'achever fon éducation , en
la mettant de moitié dans celle que reçoit
une de fes nièces , confentent à l'envoyer à
Paris. Logée dans la partie extérieure du
Couvent , elle eft bientôt rejointe par l'infame
Champville , qui , la conduifant d'erreurs
en erreurs , la familiarife avec tous
les excès , égare fon efprit , fa raiſon , &
endurcit abfolument fon coeur. Ingrate, hypocrite
& barbare , elle porte la cruauté
jufqu'à abufer de l'afcendant que fes charmes
lui donnent fur un homme puiffant ,
pour faire enfermer dans une maison de
force une infortunée que le Baron de M....
fon frère , a féduite & enlevée , dans la feula
appréhenfion que cette fille ne devienne fa
rivale.
>
Nous ne fuivrons point Julie dans toutes
fes aventures : elles prouvent d'une manière
effrayante , à quel oubli d'elle - même peut
fe porter une femme qui s'eft accoutumée à
méprifer les vertus diftinctives de fon fexe ;
mais elles ne fauroient être analyfées. Une
catastrophe imprévue , tragique, arrivée dans
une maifon plus que fufpecte , & dont elle
DE FRANCE. 177
paroît être complice , la fait arrêter & conduire
en prifon. C'eft- là qu'elle eft fecourue
par cette même fille qu'elle avoit fait enfermer
, qui depuis eft devenue la femme de
fon frère , & par un Anglois généreux , ami
& protecteur du Baron . Le caractère de cet
Anglois eft auffi noble qu'intéreffant. Ce n'eft
pas un perfonnage de convention , tracé par
une tête exaltée , comme on en trouve dans
quelques Romans. M. Simpfon ( c'eſt le
nom de l'Anglois ) eft un Philofophe inftruit
par fa propre expérience , par l'âge & par
la réflexion. Le fouvenir de fes erreurs paffees
le rend très indulgent pour celles d'autrui.
Secourir les infortunés , ramener les
ceurs égarés , reporter en eux le fentiment
de l'amour du bien & de l'ordre, partager fans
orgueil le bonheur dont il eft la caufe >
voilà fes jouiffances les plus chères. C'eft lui
qui , après avoir arraché Julie à fa prifon, lui
fait concevoir toute l'horreur de la vie paffec
, la rappelle à l'exercice des vertus qui
font tout à la fois adorer & refpecter les
femmes , & la force ainfi à reprendre de
l'eftime pour elle- même . Il l'éclaire par des
confeils fages , préfentés avec le ton de l'intérêt
& de la douceur : il la guide , il la fait
de l'oeil , & fait fervir à fon inftruction les
nouveaux dangers qu'elle court en fe raprochant
de la Cha mpville , alors femme
d'un vieux militaire, & , fous un mafque hypocrite
, cachant une âme plus horrible que
jamais. Enfin , Julie après avoir, par les foins
Hv
178 MERCURE
de Simpfon , retrouvé les bonnes grâces de
fon frère le Baron , après avoir reçu les derniers
foupirs d'un père éclairé trop tard fur
fes devoirs , mais latisfait , en mourant , de
voir les enfans fages & heureux , Julie
fe retire à la campagne avec fon frère , fa
belle foeur & le vieil Anglois . Un Gentilhomme,
convaincu de fon parfait retour à la
vertu ,ne dédaigne pas de lui donner la main.
·
Les aventures de Thérèfe Maupin , devenue
depuis la Baronne de M.... , contraftent
parfaitement avec celles de Julie :
elles font intéreffantes , & elles repofent le
lecteur, quelquefois fatigué des excès de l'héroïne
principale. C'eft l'amour du vice qui
rend Julie coupable ; Thérèfe le devient par
les fuites d'une foibleffe amoureufe : voilà
ce qui motive le titre de l'Ouvrage .
Ce Roman , très - eftimable par le fond ,
mérite quelques reproches quant à la manière
dont il eft écrit. Tous les perfonnages
y parlent à peu près le même langage , c'eftà-
dire, celui de l'Auteur , ce qui jete dans le
ton général de l'Ouvrage une uniformité fatigante
. Le ftyle d'ailleurs eft fouvent péhib'e
, & quelquefois obfcur. It ne faut
pas fans doute imiter la manière de quelques-
uns de nos Profateurs modernes. Rien
n'eft plus défagréable & n'annonce plus
l'abfence des idées que ces petites phrafes
hachées , découpées , dont ils font ufage ;
mais il ne faut pas non plus , furtout dans
le ftyle narratif , employer d'interminables
DE FRANCE. 179
périodes , dont les membres trop multipliés
embarraffent le fens , & le rendent au moins
louche , toutes les fois qu'il n'eft pas inintelligible.
C'eft principalement lorsqu'il fe
propofe d'être utile aux hommes , qu'un
Auteur doit fe mettre à la portée de tout le
monde ; & c'eft manquer une partie de fon
but , que de ne pas remplir ce premier devoir
de tout Écrivain qui veut être lu.
LETTRES fur l'Architecture , par M. Viel de
Saint-Maux , Architecte & Avocat au
Parlement ; in - 8 ° . de 209 pages .
"
LES idées que M. Viel de Saint- Maux a
développées dans cet Ouvrage
font trop
fingulières , pour que l'Auteur puiffe prétendre
à les voir adopter généralement ;
mais elles font trop remarquables auffi
pour devoir être paffées fous filence . Ces
Lettres feroient plus connues , fi M. Viel de
Saint -Maux ne s'étoit contenté de les imprimer
pour fes amis feulement.
Elles ont paru en différens temps . Les
deux premières ne femblèrent à quelques
perfonnes que le programme d'un Ouvrage
volumineux & compliqué . Elles annonçoient
l'explication des monumens de
l'antiquité & de leur génie fymbolique ,
dont M. Viel de Saint Maux a cherché la
découverte. Il a entrepris de prouver , dans
quatre Lettres , que les monumens des an-
H vj
180 MERCURE
ciens , & jufqu'à l'ordre d'architecture , ne
furent dans leur origine que le Poëme de
l'Agriculture & des influences de l'aſtre qui
fructifie.
Dans la première Lettre , M. de Saint-
Maux reproche aux Architectes de ne confidérer
leur Art comme le premier de tous ,
que parce qu'il enfeigne à conftruire des
édifices qui mettent à couvert & les hommes
& les productions des autres Arts.
Il prouve que fi la plupart des anciens fe feroient
crus déshonorés s'ils avoient ignoré
les principes de l'Architecture , & que s'ils
ont regardé cet art comme une des bafes de
la bonne éducation , c'eft qu'on y trouve
l'unité des connoiffances , & qu'il en eft le
point central. Mais c'eft furtout dans les
Temples , & relativement au culte religieux ,
qu'il en recherche la dignité & l'origine.
Enfuire il paffe à ceux qui n'ont vu que
des marques de boucheries dans les têtes
de boeuf dont les Temples étoient ornés ,
que des ornemens arbitraires dans les plantes
réputées facrées qui les couvroient , enfin
qui n'ont cherché que des dimenfions
dans les parties de l'enfemble des anciens
monumens , au lieu de les confidérer comme
des Poemes d'agriculture .
Dans la feconde Lettre , l'Auteur dit que
l'erreur femble un aliment néceffaire aux
modernes . Ils aiment à croire que l'antiquité
ne s'eft annfée qu'à des chimères , à ré
véer des animaux ; à faire des poupées
DE FRANCE. 181
& des fimulacres repréfentant des héros ; à
élever des monumens pour la feule gloire
de furcharger la terre , ou de pofer des
pierres les unes fur les autres. Les types
mystérieux , les emblêmes parlans de la Divinité,
les attributs de la puiffance empreints
fur tous les monumens , la terre , mère nourricière,
fans ceffe repréfentée fous des formes
ingénieufes , & c , & c. font autant d'objets
qui ont échappé aux recherches des inodernes.
M. Viel de Saint- Maux , dans l'analyfe
de l'Architecture des anciens , commence
par examiner les pierres rurales , eſpèce
d'autels votifs fur lefquels on brûloit des
plantes aromatiques. Il confidère ces pierres
comme les mères des Sciences & des Arts
puifqu'elles porrèrent les premiers hyéroglyphes
ou fignes repréfentatifs à qui nous de
vons l'origine de la peinture & du langage.
Il fait voir que les premiers fimulacres n'étoient
que des pierres cylindriques en forme
de colonnes , ou pyramidales , felon que la
liturgie en faifoit des métaphores ou des ate
tributs. On juge par quelles gradations ces
pierres ont paffe , puifque ces fimulacres
faits en colonnes , & n'ayant que de petits
pieds & des mains poft ches , furent employés
comme fupports dans les édifices.
La troifième Lettre tend à prouver que le
génie fymbolique étoit familier aux anciens ;
& que ce goût eft refté aux Orientaux , &
furtout aux Indiens & aux Japonois . Elle
182 MERCURE
eft terminée par une analyſe aſſez curieuſe
des diverfes relations de nos Voyageurs Italiens.
Dans la quatrième Lettre , M. Viel de
Saint -Maux développe fon opinion fur la inanière
dont les anciens confidéroient l'ordre
d'Architecture. Il a fuivi un ordre précis
pour les bafes , les chapiteaux , les entablemens
& les frontons,
Dans la cinquième Lettre , l'Auteur donne
la defcription des antres taillés au cifeau
dans les montagnes , excavations qui , faites
le plus fouvent fur des rocs de marbre ou
de porphyre , lui femblent prouver par la
forme , par les fymboles qui les décorent
que c'étoient autant de temples relatifs à la
liturgie des anciens.
La fixième Lettre enfin , montre la marche
progreflive de l'Architecture moderne
& la fuite des idées qui nous ont été tranfmifes
, idées qu'il penfe nous avoir éloignés
de l'afpect fous lequel on doit envisager l'Ar
chitecture. Dans la même Lettre , l'Auteur
s'eft attaché à faire connoître ce que c'eft
qu'un Expert , un Maçon , un Toiſeur
& donne des connoiffances utiles à ceux qui
veulent faire bâtir.
Sans vouloir ni adopter, ni même difcuter
toutes ces idées, on ne peut que louer l'Auteur
du zèle infatigable dont il a eu befoin.
pour les recherches que fon Ouvrage fuppofe.
Quand on fait enfuite que le même
Écrivain a prouvé par d'autres écrits
DE FRANCE. 183
qu'en cultivant la Peinture & l'Architecture
, il a également étudié les Langues , les
Sciences , le Droit & la Médecine , on ne
peut qu'être furpris de l'étendue de fes connoiffances.
VARIÉTÉ S.
LETTRE de M. GROSLEY
à M. l'Abbé ***.
AGRIEZ , Monfieur , que je mette encore votre
complaifance & celle de vos amis à l'épreuve , pour
l'éclairciffement d'un fait qui n'a d'importance que
par fa lia fon avec l'hiftoire d'un de nos plus illuf
tres Champerois.
La Vie , les Ouvrages , & tout le perſonnel de La
Fontaine nous font peut-être plus connus qu'ils ne
le furent à fes contemporains. Sa fimplicité d'enfant ,
appréciée , refpectée & protégée par les premiers
Hommes de fon fiècle , par les Comteffes de la
Fayette , de la Suze , par les Marquifes de Montef
pan , de Sévigné , de la Sablière , de Thianger , &
par les Femmes que diftinguoient , dans un égal
degré , l'efprit , les grâces & la naiffance , ne fe
trouva point expoſée à ces miſtifications auxquelles
nous avons vù immoler des talens connus de la part
de rivaux jaloux , de fots qui y trouvoient une
diverfion à l'ennui , & de Marquifes à la douzaine.
( 1 )
( 1 ) La fimplicité de La Fontaine étoit paflée à
fon fils , que mon père connut en 1710 & 1711 .
Abondonné de père & de mère dès l'enfance , avec
de l'efprit fans culture , il végétoit à Troyes , fur le
184 MERCURE
il donna au Public , en 1669 , les Amours de
Pfyché & de Cupidon , dédiées à la célèbre Duchefle
de Bouillon . Une balourdiſe qui lui
échappa dans cet Ouvrage , & qui a été retranchée
de la plupart des Éditions poftérieures , le pouvoit
conduire à quelque chofe de pire qu'une miftifica
tion , & il en eut toute la peur. Le Duc de Saint-
Aignan le fauva par un ftratagême qui , auprès d'un
Roi tel que Louis XIV , doit être mis au rang des
plus infignes coups d'Etat. ( 1 )
Aux Amours de Pfyché , La Fontaine a joint le
Poëme d'Adonis , « compofé , dit- il , depuis long-
» temps , quand j'avois plus d'imagination que je
» n'en ai aujourd'hui . » Il ajoute : « Je n'étois
toute ma vie exercé en ce genre de poéfie que
» nous nommons héroïque : c'eft affurément le plus
» beau de tous , le plus fleuri , le plus fufceptible
• d'ornemens , & de ces figures nobles & hardies
qui font une langue à part , une langue affez
charmante pour qu'on l'appelle la langue des
" Dieux. "
Cet avis , de deux pages , n'eft pas du Libraire ,
qui auroit ufé de fon droit , en mettant un propos
ridicule dans la bouche de l'Auteur . La tournure de
la dernière phrafe indique La Fontaine de la manière
la moins équivoque . « J'ai cru à propos , dir il , de
ne point féparer Adonis de Pfyché ; je joins aux
produit d'un emploi dans les Aydes. Pourvu de cet,
emploi à la follicitation de Mme Hervart , foutenu
par les égards que quelques Fermiers crurent
devoir à fon nom , il ne travailloit pour la Ferme
que par un goût décidé pour le vin.
(1)Voyez fa Vie par Montenault. Peut- être cette
balourdife influa-t'elle autant que fes Contes fur les
difficultés qu'effuya , de la part de la Cour , fa réception
à l'Académie Françoife.
DE FRANCE. 185
» amours du fils celles de la mère , & j'oſe eſpérer
» que mon préſent fera bien reçu . Nous fommes
2 en un fiècle où on écoute affez favorablement
» tout ce qui regarde cette famille . Pour moi , je
» lui dois les plus doux momens que j'aye paffés
» jufqu'ici. » ود
Connoiffez vous , Monfieur , quelqu'une de ces
compofitions héroïques dont La Fontaine s'étoit occupé
toute fa vie , jufqu'en 1669 ? Une partie de fes
Contes & Nouvelles avoit été publiée dès 1665 , &
la première partie de fes Fables en 1668. La Collection
de fes Euvres diverfes , donnée par d'Olivet
en 1729 , offre , fuivant l'ufage , plufieurs morceaux
qui n'avoient aucun titre à l'immortalité ; mais rien
d'héroïque , fi nous ne regardons comme telle la
Traduction en vers de l'Eunuque de Térence, publiée
par La Fontaine dès 1654 , Traduction qui annonçoit
, par quelques traits épars , un talent à peine
développé dans le genre même où le Traducteur a
depuis brillé comme Auteur .
Racine , dont le cabinet étoit le magafin où La
Fontaine te pourvoyoit pour le grec , Racine , un
peu malin de fa nature, lui auroit-il malignement
fuggéré héroïque pour érotique ? Cepropofito rappelles
oit l'épigramme de Joachim du Bellai à Antoine
Héroit , l'Emule & l'ami de Marot :
Non tuafit quamvis Gallis Héroïca Mufa ,
Herois nomen Mufa tibi impofuit.
Tam bene qui nobis verum, defcribis para
Impofuit Graio nomine nomen ipas.
Le charlatanifme étoit trop éloigné du caractère
du bon La Fontaine , pour qu'il fût permis de foupçonner
que , dans l'avis fur la Pfyché , il eût voulu
faire croire au Pablic que fon porte -feuille étoit
186 MERCURE
chargé de compofitions héroïques : cette charlatannerie
étoit étrangère au fiècle de Louis XIV . De
combien de réputations , de combien de fortunes
Littéraires eft- elle depuis devenue le principe & la
bâfe?
J'ai l'honneur d'être , &c. GROSLEY.
ANNONCES ET
NOTICES.
LES Terriers rendus Perpétuels , &c. &c. in-folio.
A Paris , chez M. Aubry de Saint - Vibert , rue des
Blancs- Manteaux , N°. 37. Première Livraifon ,
compofée de l'Inventaire perpétuel des Titres , Nº . I,
& de l'Atlas Radical , N °. II Prix , 7 liv . 16 fols ,
ayant ajouté la troifième Carte promiſe par le
Profpeétus.
Cette première Livraiſon avoit été précédemment
mife en vente , mais comme l'ordre des Numéros
de l'Ouvrage n'y avoit pas été obfervé , l'Auteur a
cru plus convenable d'en fufpendre le débit.
La deuxième Livraiſon , compofée de l'Indication
radicale , N ° . III , & du Terrier radical Nº. IV,
doit paroître inceffamment ; elle n'a été retardée que
par l'abondance confidérable des matières, & par la
difficulté de fon exécution typographique . Elle con
tiendra en effet près du donble de feuilles de la première
Livraien ; & elle fera
prefqu'entièrement
remplie de tableaux. L'Auteur a eu l'attention particulière
de difpofer cette deuxième Livraiſon de
manière que l'on puiffe s'en fervir indépendamment
des Livraiſons fubféquentes.
RECUEIL des OEuvres de feu M. Gabriel , Doyen
& ancien Bâtonnier de l'Ordre des Avocats au Parlement
de Metz.
Les Ouvrages qu'on propoſe au Public n'ont pas
DE FRANCE. 197
une utilité bornée au reffort du Parlement de Metz.
Il eft avantageux aux progrès de la Juupradence
en général , que celle de chaque Tribunal feit connue.
C'est un fecours pour les Mägistrats dans les quef
tions difficiles , c'eft un guide néceflaire aux jeunes
Jurifconfultes de la province,& à tous ceux qui , dans
des régions éloignées, ont à examiner des queftions
qui fe décident par ces ufages.
Le reffort du Parlement de Metz eft composé de
Principautés & de territoires démembrés de diverfes
Souverainetés qui ont été réunies à la Couronne par
des conventions ou par des traités de paix , & dont
la Légiflation primitive renferme une foule d'uiages
bizarres & difparates Il eft à préfumer que le Public
recevra avec fatisfaction les uvres de feu M.
Gabriel. Ce Jurifconfulte a en quelque forte régné
fur le barreau de Metz . Retiré de bonne heure de la
plaidoirie , il n'a pas ceflé d'entretenir le feu de fon
génie actif, & de cultiver , par une étuie affidue ,
la fupériorité de fes talens ; c'eſt à fes méditations
profondes , à fon travail continuel qu'il a dû l'afcendant
dont il a joui , & que le barteau eft redevable
de trois Ouvrages fort inftructifs.
M. Gabriel , dont la modeftie étoit une de fes
principales vertus , n'avoit pas deftiné fes Ouvrages
au Public ; il les avoit compofés pour l'inftruction
des jeunés Jurifconfultes , & c'eft dans cette vûe
qu'il en a fait un legs à l'Ordre des Avocats au Parlement
de Metz ; mais le mérite de ces Ouvrages &
l'utilité de leur publication fe faifant fentir de jour
en jour, & l'opinion de M. Gabriel ayant acquis la
force d'une autorité , l'Ordre des Avocats s'eft
déterminé à les rendre publics par la voie de l'impreffion
, & la Société Typographique de Bouillon
s'eft chargée de cette publication.
-Les OEuvres de M. Gabriel , non -feulement né - i
ceffaires à tous Jurifconfultes , mais encore à toutes
188 MERCURE
Communautés Religieufes de l'un ou de l'autre fexe,
ainfi qu'à tous gros Décimateurs & Bénéficiers
font : 1. Un Recueil d'Autorités & Réflexions
fommairesfur les faux & vrais Principes de la Jurifprudence
en matière de Dimes , & fur leurs conféquences
, en un gros Volume in 12. 2 ° . Des
Obfervations fur les Coutumes , 3 Vol. in-4 °. de
800 pages chacun. 3 °. Un Traité fur la force des
Preuves , 2 Vol. in- 12 . La Société Typographique
de Bouillon , qui s'eft chargée de la publication de
ces trois Ouvrages intéreflans , ne demande aucun
payement d'avance ; elle n'exige qu'une foumiffon
, afin qu'elle puiffe fe régler fur le nombre des.
Exemplaires qu'elle en devra tirer. Les Perfonnes.
qui defirerort ft les procurer, font priées de le faire.
inferire à la Société Typographique de Bouillon , ou
chez les Libraires des Villes qui feront ci-après nom.
més , avant le 3༠ Octobre de la préfente année. Les
prix feront pour elles ; favoir, 2 liv. pour le Recueil,
d'Autorités & Réflexions fommaires fur les faux &
vrais Principes de la Jurifprudence en matière de
Dimes, & fur leurs conféquences ; 9 liv . pour chaque
Volume in-4 . des Obfervations fur les Coutumes
& 2 liv. auf pour chaque Volume in- 12 du Traité
de la force des Preuves , le tout en feuilles , & dont
elles ne payeront le prix que lors de la remife qu'on
leur en fera.
Le prix de la relieure fera de 2 liv. pour chaque
Volume in- 4. , & de 12 fols pour chaque Volume
in 12 pour ceux qui defireront les recevoir reliés.
Celui de la brochure avec carton fera de 1a fols
pour chaque Volume in- 4°. , & de 4 fols pour
chaque Volume in - 12.
Les Perfonnes qui ne fe feront pas fait inferire
avant le 30 Octobre , payeront 3 liv. le Recueil
d'Autorités & Réflexions fommaires fur les faux &
vrais Principes de la Jurifprudence en matière de
DE FRANCE. 189
Dimes , & fur leurs conféquences ; 12 livres pour
chaque Volume in 4° . des Obfervations fur les
Coutumés, & -3 liv. auffi pour chaque Volume du
Traité de la force des Preuves , le tout en feuilles.
On pourra fe faire infcrire à Bouillon , à la Société
Typographique ; à Bar-le- Duc , chez le fieur Mecuffon
; à Besançon , chez Mme la Veuve Charmet;
A Metz , chez le fieur Bouchard , rue derrière le
Palais ; à Nanci , chez le fieur Mathieu ; A Sarre-
Louis, chez le fieur Leiftenfchneider ; à Strasbourg,
chez le fieur Treuttel ; à Paris , chez le fieur Belin ,
Libraire , rue Sain : Jacques , près Saint Yves.
Des Maladies de la Groffeffe , par M. Chambon
de Montaux , Médecin de la Faculté de Paris , de la
Société Royale de Médecine , &c. pour completter
'Hiftoire des Maladies des Femmes & des Filles .
par le même Auteur. 2 vol . in- 12 . Prix , 5 liv. , br.
A Paris , rue & hôtel Serpente .
M. Chambon a eu fpécialement en vue dans fes
utiles travaux , ce fexe à qui la Nature a vendu un
peu cher les moyens de nous plaire , & qui femble
avoir payé d'une partie de fon bonheur le droit de
contribuer au nôtre.
Ce nouvel Ouvrage confirme la réputation de fon
Auteur , qui a des droits à la reconnoiffance du
Public.
De l'Education publique , & des moyens d'en
réalifer la réforme , projetée dans la dernière Affemblée
générale du Clergé de France , par M. l'Abbé
Proyart , de plufieurs Académies Nationales &
Étrangères , Principal du Collège Royal du Puy.
in 12. Prix . 1 liv. 10 fols br. A Paris , chez la
Veuve Hériffant , Imprimeur -Libraire , rue Neuve
Notre-Dame , & Théophile Barrois , Libraire , rue
du Hurepoix.
190 MERCURE.
On a beaucoup écrit de nos jours fur cette importante
manière . Cet Ouvrage , par les vûes utiles
qu'il renferme , doit étre mis au nombre de ceux
qu'on a diffingués de la foule d'écrits qu'on a multipliés
fur ce fujet M. l'Abbé Proyart eft connu par
d'autres Ouvrages eftimables.
CARTE générale de l'Empire d' Allemagne , par
M. Chauchart , Capitaine d'Infanterie , & Ingénieur-
Militaire de Mgr . Comte d'Artois . A Paris , chez
le fieur Dezauche , Géographe , rue des Noyers , &
chez le Suiffe de l'hôtei de Noailles , rue Saint
Honoré.
Le Départ de la Chaffe à l'Oiseau , & la Prife du
Cerf, nouvelles Eftampes , pour fervir de pendans
au Quartier Général de l'Armée Hollandoife & au
grand Marché aux Chevaux d'Anvers , précédemment
annoncés.
Ces quatre Eftampes font partie de l'intéreffante
Collection des chef-d'oeuvres du célèbre Wauvermans
, au nombre de foixante , que le fieur Picque
not , Graveur , rue des Carmes , Collège de Prefle ,
fe propofe de procurer en entier au Public. Ces Eftampes
portent neuf pouces de long fur fept de haut..
Il en paroîtra deux tous les mois . Prix , 1 liv. 4 fols
chaque Eftampe.
COURTOISIE du Chevalier Bayard , deffinée par
C. Monnet , Peintre du Roi , gravée à l'eau forte
par J. Couché , terminée par Patas . Prix , 1 livre
4 fols. A Paris , chez Couché , rue Sainte Hyacinthe
, n ° . 51. Mort du Prince de Brunfwick ,
gravée d'après Borel , par J. Couhé. A Paris , chez
J. Couché & Dequauqueviller , même Adreffe que
ci-deffus.
DE FRANCE. 191
Ces deux Eftampes intéreffantes font pendant. La
dernière confacre un événement moderne , trèsconnu
, & qui a fait verfer par- tout des larmes
d'admiration & d'attendriffement.
HONNEURS rendus au Connétable du Guefclin,
peint par Brenet , Peintre du Roi , gravée par B. L.
Henriquez , Graveur du Roi , & de Sa Majefté de
toutes les Ruffies , & Membre de l'Académie Impériale
de Saint- Pétersbourg. A Paris , chez Henriquez
, rue de la Vieille Bouclerie , la porte- cochère
au coin de celle de Mâcon , nº . 18 .
LA Religion , gravée par P. F. Legrand , d'après
l'original de F. Bartolozzi , Graveur de S. M. Britannique.
Prix , 3 liv. en noir , & en couleur 6 liv ¦
A Paris , chez l'Auteur , rue du Plâtre- Saint- Jacques ,
n° . 13.
Cette Gravure eft touchée avec foin , & a de
l'effet.
UNE Noce de Village , gravée en couleur par
Defcourtis , d'après M. Tannay , de l'Académie
Royale de Peinture. Prix 6 liv. A Paris , chez
Defcourtis , Graveur , rue des grands Degrés , près
la Place Maubert , nº. 26. "
>
L'Auteur de cette Gravure a obtenu des fuccès
dans ce genre , & cette nouvelle mérite les mêmes
éloges .
NUMERO 8 du Journal de Violon , ou Recueil
d Airs nouveaux par les meilleurs Mattres , arraṇ-
gés pour le Violon , l'Alto , la Flûte & la Baffe.
Chaque Cahier , liv. 8 fols ; abonnement , 12
Cahiers , 18 & 21 liv. A Paris , chez Mme Baillon ,
192 MERCURE
rue Neuve des Petits-Champs , près celle de Richelien
, à la Mufe Lyrique , No. 138.
Six Sonates à Violon feul , avec un Accompa
gnement obligé pour le même Inftrument , d'une exécution
facile , formées par le concours de plufieurs
Airs Italiens choifis & nouveaux , fervant de fuite
aux foixante - douze Airs à l'ufage des Commençans.
Prix , 7 liv. 4 fols . A Paris , chez Mlle Caftagnery
, rue des Prouvaites à Rouen , chez M.
Thiénée , Editeur , rue du Petit- Enfer , & Magoi ,
rue des Carmes .
-
--
OUVERTURE de Didon , arrangée pour la Harpe,
avec Accompagnement de Violon , d'Alexandre
aux Indes, arrangée de même , du Barbier de
Séville , de même , d'Alexis & Juftine , de
même , par M. J. Elouis. Prix , a liv. 8 fols chaque
pour Paris & la Province , port franc par la pofte.
A Paris , chez Leduc , au Magafin de Mufque &
d'inftrumens , rue du Roule , à la Croix d'or ,
a . 6 .
TABLE.
EDUCATION des Enfans De l'Enseignement Public, 15 3
de la Campagne,
Epigramme ,
145 Le Vice & la Foibleffe , 175
150 Lettres fur l'Architecture, 179
Charade, Enigme & Logo Variétés , 183
gryphe 151 Annonces & Notices , 186
APPROBATIO N.
J'AI lu , par ordre de Mgr. le Garde- des - Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 24 Sept. 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A
Paris , le 23 Septembre 1785. RAULIN.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 20 Août.
' Eſcadre Ruffe , fous les ordres de l'Ami-
Lral Krufe , a mis à la voile de Cronstadt,
le 17
Juillet
, par
un
vent
favorable
. On
la
dit
toujours
compofée
de
23
vaiffeaux
de
guerre
, auxquels
fe
joindront
à Copenhague
ceux
qui
viennent
d'Archangel
: on
ajoute
que
le
Commandant
n'a
dû
ouvrir
fes
ordres
qu'à
une
certaine
hauteur
.
Cet armement aura pû être contrarié par
une tempête qui a regné du 23 au 26 Juillet
dans la Baltique , où divers petits bâtimens
ont péri , & d'autres ont été démâtés.
Le nombre de navires de diverfes nations
, arrivés dans le Sund depuis le 27 Juillet
, monte à 397.
Deux gabarres Françoifes venant de Riga
& chargées de mâts , ont fait voile pour la
mer du Nord .
N°. 36 , 3 Septembre 1785.
2
Des lettres de Pétersbourg portent que
l'Impératrice a donné l'ordre de renforcer
de 14 régimens les garnifons dans la Crimée
& le Cuban.
*
Une flotille de galéaffes , de chalou
pes bombardieres & de bâtimens plats
d'une nouvelle invention , a manoeuvré à
Wacholm, devant le Roi de Suede. S. M.
en a paru très fatisfaite. La flotille retournera
en Finlande avec le premier bon vent.
Un Journal économique préfente les détails
fuivans fur le commerce de quelques
denrées de la Toſcane.
La plus grande quantité d'huile d'olives eft
tirées des vallées de Butti , de Calvi , de Mor..
timagno & de Pife. Les huiles de Butti , qui
font les meilleures , montent , une année por,
tant l'autre , à 12000 tonnes , celles de Calvi
& de Mêntimagno à autant , & celle de Pife à
6000. On comptoit en 1771 , cù la récolte des
olives étoit médiocre 129,333 tonnes ou 109,934
quintaux d'huile dans la Toſcane. La foie que
l'on yrecueille par an monte à environ 200,000
livres pefant. On prétend que le commerce des
foieries de Tofcane diminue confidérablement , &
que celui de Lyon l'emporte de beaucoup.-
Le même Journal dit que la cire que l'on fait
dans l'ifle de Sardaigne ne formoit pas même
un objet de 3000 livres pefant.
La pêche du thon en Sardaigne vaut à cette
ifle 60000 fcufti par an ,
DE VIENNE , le 21 Août.
L'Empereur , felon le bruit général , part
( 3 )
au premier jour pour la Bohême , dans le
deffein de vifiter les nouvelles forterefles de
Pleff & de Théréfienftadt. Delà , à ce qu'on
ajoute , S. M. I. fe rendra en Gallicie , d'où
l'on prélume , peut être fans ondement ,
qu'elle pouflera lon voyage jufqu'à l'éterfbourg.
Ni les inftances des Médecins , ni
celles du Prince de Kaunitz n'ont pu derourner
le Monarque d'un projet peu aſſo.ti à
l'état de fa fanté. On a envoié des ordres à
Prague de préparer les appartemens dans
cetre ville où S. M. féjournera.
Le Prince de Reuff , nouveau Miniftre
de notre Cour à celle de Beriin , dont le départ
étoit fixé au mois de No embre , a
reçu ordre de fe rendre dans quinze jours à
fa deſtination .
Dans les premiers momens on ne con .
noiffoit pas encore létendue des malheurs
occafionnés par la derniere inondation. Auffi
furieufe qu'imprévue , elle a mis en danger
une foule de perfonnes , & en a fait périr
un affez grand nombre, Les on comptoit
113 cadavres retirés de l'eau : les jours fuivans
, on a retrouvé encore d'autres corps ,
entr'autres ceux de divers particuliers inconnus
& vêtus proprement . Près de la porte
de Carinthie , on a fauvé un cheval fuperbe
couvert d'une houffe brodée en or , dont le
maître eft resté fous les eaux.
Le Feldt-Maréchal Laudhon fe
promea
2
4 )
nant dans un bofquet , non loin de fon château
, faillit être englouti par la riviere de
Vienne , dont la digue fe rompit fubitement
à peine lui refta t - il le temps de monter
à cheval , & de gagner le pont du château.
Immédiatement après , ce pont fut
entraîné avec le palfrenier du Feldt - Maréchal
, hors d'état de fauver ce malheureux.
Dans l'inftant ce célébre Général apperçut
deux enfans de fon meûnier qui fe débattoient
dans l'eau à quelques pas de lui ; il
fe dépouilla fur le champ de fes habits , entra
dans la riviere à mi- corps , & eut le bonheur
de ramener ces enfans fains & faufs .
Le Prince Poniatowski échappa au même
danger , en fe promenant à cheval fur une
chauffée , près des bords du même torrent ,
à l'inftant du débordement : il eut beaucoup
de peine à fe réfugier fur une hauteur
voifine , où il fe mit en sûreté . Le Chevalier
Keith , Ambaffadeur d'Angleterre , fut
furpris en rafe campagne par l'orage ; le terrein
s'enfonça fur une largeur de trente
toifes ; aveuglé par la pluie , le cocher n'appercevoit
point cet abîme , où il eut préci
pité la voiture & l'Ambaſſadeur , fi les cris
de ce Miniftre ne l'euffent arrêté . Le dégât
monte à pluſieurs millions .
L'Inftitut des pauvres , différentes fociétés
ont diftribué des fecours aux victimes
de ce défaftre. On a fait des quêtes publiques
, & l'Empereur a donné fur le champ
( 5 )
quinze mille florins. Ce Monarque a été trèsvivement
affecté de ce nouveau défaftre ;
mais il n'eft pas vrai , comme l'ont rapporté
ceux qui ne ceffent de faire parler ce Prince
dans leur jargon , qu'il fe foit écrié : ô Dieu ,
ayez pitié de mon peuple & de moi !
Un Secrétaire indifcret ayant communiqué
les minutes des inftructions fecrettes
données aux Commiffaires de Hongrie , à
un de ces Ecrivains de circonftance , à qui
la faim ou la rage de faire parler d'eux pendant
un mois , dictent des brochures fur
tous les fujets du moment , cet Ecrivain fit
ufage de cette révélation dans un pamphlet
intitulé les Invraiſemblances . L'autorité
s'eft vengée de cet Ecrit qu'il lui étoit
fi facile de dédaigner l'auteur a été
condamné au carcan , à recevoir 25 coups
de bâton , & à être enfermé dans une maifon
de force. Jufqu'ici , cependant , la Sentence
n'a point été exécutée , & le coupable
a été remis en liberté. Le Secrétaire a perdu
fon emploi , en confervant un tiers de fes
appointemens.
Quelque peu avéré que foit le rapport
fuivant , diverfes feuilles publiques le donnent
avec une affurance que nous ferons
bien loin d'imiter.
Outre les étoffes précieufes que les Députés
Hollandois avoient apportées , & qui , après
avoir été confifquées leur ont été rendues , comme
nous l'avons déjà dit , ils avoient encore 16
autres paquets qu'une perfonne de leur fuite dé-
23
( 6 )
1
pofa chez un Aubergifte à la derniere ftation de
pofle à Bukersdorf, dans le deffein de les venir
chercher , & de les introduire furtivement dans
la Capitale. Malheureufement l'Aubergifte vint
à périr dans le dernier débordement , & dans
la vifite que la Juftice fit de les effets , les 16
paquets ayant été trouvés , comme perfonne ne
les réclamoit , ils ont été confifqués comme marchandifes
prohibées . Hier la Police a fait brûler
devant la Scoltenthore différentes marchandifes
de contrebande , confiftant en fatins , velours
, mouchoirs de foie , & c. dont la valeur
montoit à plus de 30000 florins . Cette nouvelle
efpece d'Auto da fé n'a pas été fort du goût des
nouveaux Régiffeurs de la Ferme. Cependant
nous avons peine à croire que ces procédés rigoureux
intimident nos contrebandiers .
Conformément aux ordres du Souverain ,
P'Evêque de Presbourg a fait publier dans
toutes les chaires de fon dioceſe , qu'aucune
femme n'ait à fe préfenter dorénavant
dans les Eglifes , en chapeau fur la tête , &
fans avoir la gorge voilée.
Il paroît maintenant douteux que l'on
rappelle les régimens qui fe trouvent dans
les Pays-Bas. On vient d'y envoyer de nouvelles
munitions pour l'artillerie de campagne
du régiment de Teutfchmeiſter. Les
Etats de ces provinces demandent , dit - on ,
que l'on y entretienne continuellement les
quarante mille hommes fur lefquels leur
contribution eft réglée .
Il fe trouve dans les regiftres de comptabilité
de notre Etat militaire , que le Comte
de Proli ayant tiré de nos arfenaux 13000
( 2)
fufils , plufieurs canons , de la poudre , des
boulets , du fer , &c. pour l'équipement &
le commerce de fes vaiffeaux , le Fifc eft
intéreffé pour quelques centaines de milliers
de florins dans fa banqueroute.
·
En vertu du fyftême établi par S. M. I.
de garnir fes provinces limitrophes d'un
train d'artillerie , proportionné aux forces
militaires qu'elle y entretient , on commence
à envoyer en Gallicie beaucoup de canons
, mortiers , obufiers , bombes & munitions.
Nos artilleurs appellent cela doter
une province . Quelle dot !
On travaille actuellement à établir un grand
chemin entre la Gallicie & la Hongrie . L'objet
qu'on le propofe eft de procurer aux marchandifes
de Pologne & de Ruffie , un débouché en les tranfportant
par la Hongrie dans les ports de Trieste
& de Fiume.
DE FRANCFORT , le 25 Août.
La ligue projettée pour maintenir les droits
& l'indivifibilité du Corps Germanique , occupe
les entretiens , les Cabinets & les conjectures
de tout l'Empire. Un Congrès , affure ton
, aura lieu à Berlin. Il ne paroît pas
douteux que le Landgrave de Heffe Caffel
n'entre dans cette confédération . Elle a fi
vivement échauffé les efprits en Pruffe ,
qu'un Prédicateur François , Calvinifte , l'a
publiquement célébrée en chaire à Berlin , en
la nommant un ouvrage propre à confacrer
la gloire du Roi , quand il n'auroit pas d'autres
titres à l'immortalité.
a 4
( 8 )
Ce Monarque s'étant fait remettre un
état circonftancié des dommages caufés
par les dernieres inondations , n'a pas balancé
à affigner un million & demi d'écus
pour le foulagement des peuples , nonobftant
les fonds annuels de fecours pour
l'amélioration des terres en d'autres provinces.
Le 14 , fur les onze heures du matin , le
feu prit dans deux endroits de cette ville ,
mais on parvint heureulement à l'éteindre ;
fans qu'il ait pu caufer de grands ravages.
Une Topographie imprimée nouvellement
à Prague , porte la population de la
Bohême à 2,5 28,711 ames , & les revenus
du pays à 15 millions de florins,
Selon des lettres de Vienne , l'Ambaffadeur
de Ruffie y avoit déclaré que pour avancer l'affaire
de la démarcation entre la Cour de Vienne & la
Porte Ottomane , l'Impératrice feroit marcher
vers Chozim fon armée , campée aux environs
du Niefter , auffi tôt que l'Empereur paroîtra le
defirer.
L'Impératrice de Ruffie a chargé le Confeiller
Pallas de publier fucceffivement le
grand Gloffaire univerfel des principales
langues connues , & particulierement de
celles que l'on parle dans l'Empire de Ruffie .
Le principal but de ce Dictionnaire , pour
lequel on a raffemblé des matériaux immenfes
, eft de comparer les langues entre elles ,
de découvrir leur étymologie , & de claffer
celles qui paroiffent avoir la même origine.
( 9 )
On apprend de Breslaw qu'on vient d'y établir
une Ecole publique pour enfeigner la théorie & la
ptatique de l'économie rurale & du commerce,
Farticulierement de la Silésie .
L'Empereur a défendu au Clergé régulier
& féculier , dans l'Autriche antérieure
, de payer à l'avenir les annates aux
Evêques , qui jufqu'à préfent étoient dans
l'ufage de lever ce droit fur les bénéfices vacans
& nouvellement conférés .
Un Italien , âgé de 38 ans, vient de le détruire
ici d'une maniere qui fait frémir. Cet homme
fe fit enrôler à Bopper par les Recruteurs Im →
Périaux , à condition qu'il ne feroit obligé de dire
fon vrai nom & fa qualité qu'au prince de Naffau
, Président de la Commiffion Impériale pour
la levée des recrues . On le conduifit en conféquence
vers cette ville ; arrivé près de la porte
de Bockenheim , il mit des bas de foie blancs
une culotte de foie & une veste brodée ; après
avoir fait quelques pas en avant , il s'arrêta ſubitement
, tira un couteau de fa poche , & s'en
porta treize coups , dont deux ont pénétré au
coeur. Il expira environ une heure après , fans
que l'on ait rien pu apprendre de lui.
Il eft mort à Lignitz dernierement un
nommé Stahr , dans la 118e . année de fon
âge. Ce particulier avoit fervi dans les troupes
du Roi Sobiesky , lorfque ce Prince
vint en 1684 au fecours de Vienne affiégée
par les Turcs , & il continua le fervice mili
taire jufqu'à l'âge de 70 ans.
ITALI E.
DE VENISE , le 6 Août.
Nous n'avons point reçu jufqu'à préſent
a 5
( 10 )
de nouvelles ultérieures touchant les excur
fions des Turcs fur notre territoire. Le gouvernement
néanmoins prend les mefures les
plus fages & les plus promptes pour arrêter
les progrès de l'ennemi , en envoyant des
troupes & des vaiffeaux de guerre. Indépendamment
des 10,000 fequins délivrés au
Provéditeur général de Dalmatie , on lui
en a fait encore parvenir 30,000 autres,
Huit felouques & divers bâtimens, marchands
tran portent une grande quantité
d'armes & de munitions tant de bouche que
de guerre dans cette province. On mettra
les fortereffes , ainfi que les communautés
dans le meilleur état de défenſe . Le Sénat a
en même temps informé les diverſes Cours
du motif qui le détermine à de pareilles difpofitions.
DE NAPLES , les Août.
On a appris par un courier extraordinaire
que Leurs Majeftés Siciliennes fe font embarquées
à Genes , à bord de leur Eſcadre ,
dans la nuit du madi 2 de ce mois.
Un bâtiment de la Calabre ultérieure vient
de débarquer dans notre port quatorze caiffes
remplies de vafes d'argent facrés , qui ont été
trafportées fur le champ à l'Hôtel des Monnoies .
Ces vales feront convertis en argent monnoyé ,
ainfi que l'ont été ceux précédemment envoyés
dela même Province . Le même bâtiment a auffi à
bord une fomme d'argent co nfidérable provenant
de la vente des biens & eff ets des Couvens fup(
II )
primés ; elle fera verfée dans la caiffe facrée de
la Calabre ultérieure .
Un Refcrit de Sa Majesté permet à tous
les Couvens de prendre des novices , excepté
cependant ceux des Francifcains de l'Obfervance
, des Réformés & des Capucins , lef
quels devront auparavant être réduits au
nombre qui a été fixé.
En conféquence de la nouvelle reçue , qu'il
étoit forti du port d'Alger une efcadre forte de
dix voiles compofée de chébecs & autres bâtimens
armés en courfe , le Gouvernement a pris les mefures
les plus efficaces pour défendre ees mers
de toute infulte de la part de ces Corfaires, On
affure qu'un vaiffeau de guerre & deux frégates
vont fortir auffi du port de Malte pour le même
objet.
GRANDE- BRETAGNE.
DE LONDRES , le 20 Août.
Le 17 , il s'eft tenu à S. James un Confeil
pour affaires importantes ; tous les Membres
du Cabinet avoient été rappellés de la campagne
& convoqués. M. Pitt arriva ici le
Dimanche précédent de la terre de fa mere,
Comteffe douairière de Chatam , auprès de
laquelle il a paffé dix jours . On ignore l'objet
de cette délibération du Confeil ; mais elle a
été précédée d'un Comité , tenu le 16 chez
Mylord Sydney , où l'on a examiné , dit on ,
des dépêches du Congrès.
On parle du rappel de M. Fitz- Herbert ,
a 6
( 12 )
Envoyé extraordinaire de notre Cour à Péterbourg.
Les uns lui donnent entrée dans
le Ministère , d'autres font des Jérémiades
fur le déplacement d'un homme auffi expérimenté
; il ne reste plus qu'à conftater le fait
extrêmement douteux de fon rappel . Il pourroit
bien n'avoir pas plus de fondement que
celui du Duc de Dorfet , que la nomination
du Marquis de Carmarthen à l'Ambaffade de
France , que celle de M. Jenkinſon à l'une
des places de Secrétaire d'Etat , & que toutes
ces révolutions miniftérielles consommées
par les Gazetiers.
Si quelque chofe pouvoit influer fur la
ftabilité du Cabinet actuel , c'eft la réprobation
que la Chambre des Communes d'Irlande
vient de donner aux vingt propofitions
commerciales agréées par le Parlement Britannique.
Quinze meffagers différens , arrivés
de Dublin , dans l'efpace de trois jours , nous
ont inftruits des circonftances de cet événement.
Le Vendredi 12 de ce mois M. Orde , Secrétaire
de la Vice - Royauté , demanda à la Chambre
la permiffion de préfenter un Bill fondé fur
les vingt propofitions , & appuya fa motion d'un
Difcours de trois heures , deſtiné à expliquer les
Droits législatifs de l'Irlande : il s'enfuivit des
débats extrêmement violens , durant lefquels
on vit M. Flood & M. Grattan , ces deux antagonistes
fi furieux , fi emportés , fi indécens
dans leurs perfonalité réciproques l'année derniere
aujourd'hui étroitement coalifés , &
attaquant la motien avec encore plus d'amer..
( 13 )
tume que de patriotifme . Le dernier cependant
parla avec beaucoup d'éloquence & de dialectique
, & fit une telle impreffion , que de 235
Membres qui compofoient l'affemblée , 108 voterent
contre la motion , admife feulement à la
pluralité de 19 voix . L'oppofition ayant pouflé
fes avantages , les Miniftres propoferent un
ajournement fubit , qui paffa avec une majorité
de 16 voix. La quatrieme propofition , qui rend
le Parlement de la Grande- Bretagne maître à
l'avenir des loix à faire pour régler le Commerce
& la navigation des trois Royaumes ,
a paru attaquer l'indépendance du Corps légiflatif
d'Irlande , & a donné de grandes forces
à l'Oppofition . Dans la crainte , probabl : ment
fondée , de fa prochaine fupériorité , M. Orde
fe retrancha le 15 , à demander la lecture
& l'impreffion du Bill , dont il ceffoit , dès cet
inftant , à requérir que le Parlement s'occupât
ultérieurement. Le Bill ayant été lu , & l'ordre
de l'imprimer donné fans divifion de fuffrages ,
M. Flood propofa la réfolution fuivante ; fçavoir
que le Parlement fe trouvoit indifpenfablement
obligé de déclarer qu'il retiendroit inviolablement
fon droit de légiflation fur les affaires
intérieures & extérieures de l'Irlande. M. Orde
oppofa à cette propofition une demande d'ajournement
à trois femaines , qui entraîna des débats
longs & opiniâtres ; enfin M. Flood ayant
retiré fa motion , celle de M. Orde fut agréée
fans aller aux voix.
Voilà donc cette difficultueufe négociation
, finon anéantie , du moins renvoyée au
Parlement fuivant. La populace de Dublin a
célébré cette victoire par des illuminations ,
par des réjouiſſances , des injures & des coups
de pierre. Déjà les papiers de l'Oppofition
( 14 )
ont fait ici déménager tout le Ministère ,
partir en hâte le Duc de Rutland , & bouleverfer
les trois Royaumes. Nous n'avons pû
donner en ce moment que le précis de ces
opérations du Parlement d'Irlande ; elles méritent
bien que nous y revenions l'ordinaire
prochain.
Entre les farcafmes , les horreurs, les fatyres
detoute eſpèce que cette difgrace attire au Miniftère
& à M. Pitt en particulier , on diſtingue
l'invention fuivante du Général Advertifer.
Après avoir démontré la néceffité de réformer
le Cabinet , & l'impoffibilité d'y faire entrer
aucun des partis qui divifent la Cour & la
Ville , il y introduit les perfonnages & les
animaux les plus remarquables , qui attirent
en ce moment la curiofité publique aux petits
Spectacles de la Capitale. Il arrange donc
l'Adminiftration de la manière fuivante +
Premier Lord de la Tréforerie
& Chancelier de l'Echiquier
L'Enfant Muficien,
âgé de 7 ans , & qu'on
va entendre chez Aſtley.
Préfident du Confeil ,
Lord Chancelier , .
· Le Petit Diable.
L'Ours noir fauvage.
Secrétaire d'Etat de l'in- du Cirque royal.
Le Cochon favant.
térieur , •
Des Affaires étrangeres, LeLievre merveilleux.
Lords de la Tréforerie , Les Chiens danfans.
Lords Gentilshommes de
( 15 )
la Chambre' ,
Commandant en chef,
Les Singes danfans.
• Le Jackoo .
Prem, Lord de l'Amirauté, Le Canard infpiré.
Le Payeur général des troupes , L'Automate
parlant, &c. &c . & c.
:
L'Hillsboroug & le Latham , vaiffeaux de
la Compagnie des Indes , font arrivés heureufement
le dernier a laiffé à la hauteur
des ifles de Scilly le Contractor & la Royale-
Charlotte , dont on attend les Ecrivains à
chaque inftant. La Compagnie a arrêté dans
une de fes dernieres affemblées , d'équipper
l'année prochaine 36 vaiffeaux , dont 15
iront en Chine. Les deux années précédentes
, la Compagnie n'a armé que 25 vaiffeaux
.
Le Commodore Gower eft inceffamment
attendu à Spithéad , de retour de fa croiſière ;
l'Amirauté ayant reçu avis que le 10 il faifoit
route pour le canal Saint George par la mer
d'Irlande. On affure qu'il prendra immédiatement
le commandement d'une Efcadre de
fept vaiffeaux de ligne & de trois frégates ,
avec laquelle il ira croifer à l'ouverture de la
Manche , fans defcendre même jufqu'au golphe
de Biſcaye. Il eft faux qu'aucun des vaiffeaux
de cette Efcadre foit deftiné pour l'Inde,
mais il eft vrai qu'on en arme pour cette partie
plufieurs autres , dont le Commodore
Gill prendra le commandement , & qui doivent
être équippés au plus tard pour le 1er.
Octobre prochain. Prefque tous les vaiffeaux
( 16 )
deftinés à l'E'cadre d'obfervation font raffemblés
à Spithéad : le Grampus de so can.
& plufieurs frégates continuent à mouiller
dans la même rade.
Auffi tôt après fa croiſière avec le Commodore
Gower , le Prince Guillaume Henri
fera nommé Capitaine en pied , ( poft Captain
) & en cette qualité , il accompagnera
dans la Méditerranée le Commodore Colby,
qui doit bientôt s'y rendre avec les vaiſſeaux
deftinés pour cette ſtation .
Des Lettres d'Amérique portent que les Comtés
de Washington , Sullivan & Greene fe font déclarés
indépendans de la Caroline feptentrionale ,
& qu'ils ont choifi un Gouverneur & des Officiers
particuliers , pour former un Etat à part.
Ces Lettres ajoutent que le Gouverneur Martin
a écrit au Brigadier Général Saveez pour l'inftruire
de ces particularités & lui en détailler les
motifs . Le Général a mis cette Lettre fous les
yeux de la nouvelle Affemblée , qui a déclaré
que les habitans de la partie occidentale de l'Etat ,
quoique taxés pour concourir aux dépenses publiques
, ne jouiffoient point des avantages du
Gouvernement ; qu'on avoit agi injuſtement en
taxant leurs biens qui étoient à 500 milles dans
les terres , au même taux que les biens fitués fur
la côte ; que les courfes des Sauvages fur leurs
frontieres les avoient forcés de dreffer un plan
de défenfe ; qu'en conféquence ils s'étoient déclarés
comme formant entre eux un Etat indépendant
; & qu'enfin ils efpéroient que l'Etat de
la Caroline feptentrionale emploieroit fon influence
pour engager le Congrès à les recevoir
fur ce pied dans l'union fédérative.
( 17 )
L'ifle de Nantucket , dont l'Auteur des
Lettres d'un Cultivateur Américain , a fait
un tableau fi intéreſſant , va auffi très probablement
fe féparer du gouvernement de la
nouvelle Angleterre , & former un Etat diftinct.
Une lettre de Nantucket , du 16 Mai,
laiffe peu de doute fur cet événement.
L'Ile de Nantucket a déjà tenu conſeil deux
fois au fujet de fon indépendance , & elle s'eft
ajournée pour préparer un Mémoire qui fera
préfenté au Gouvernement & au Confeil de
Bofton . Dans ce Mémoire , l'Ile doit repréſenter
qu'elle eft hors d'état de payer fa quote- part des
taxes vû la décadence de l'Ifle . Elle demandera
auffi á être féparée du Gouvernement de
Bofton , afin qu'elle puiffe contracter avec l'Angleterre
pour faire la pêche de la baleine , franche
de droits. Je pense que fa demande lui fera
accordée , parce que réellement elle eft hors d'état
de payer les taxes , atttendu le droit fur
T'huile & l'émigration journaliere des gens à
argent , & parce que fans cela la pêche de la
baleine , qui fe fait à la Nouvelle Ecoffe écraferoit
l'Ifle infailliblement . Voici au contraire
les avantages qui réfulteront de fa féparation :
la pêche emploiera dans cet Etat au moins cent
Bâtimens mâtés , & donnera à tout citoyen la
facilité de s'intérefler aux entrepriſes de ce genre.
Non-fulement la pêche emploiera elle - même
des hommes , mais elle en fera vivre des milliers
dans les Etats- Unis , de maniere que le
produit des taxes augmentera du double & du
triple. Enfin ce commerce fera un fonds pour
les traites , & par fa concurrence il balancera
& gênera celui de la Nouvelle Ecoffe . Au mois
de Juillet prochain , à fuppofer que ces propos
( 18 )
fitions foient adoptées à Bofton , le nommé
William Rotch fera chargé de paffer en Angleterre
pour propofer cette affaire au Roi & au
Parlement.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 24 Août.
Leurs Majeftés & la Famille Royale ont
figné , le 21 de ce mois , le contrat de mariage
du Marquis de Laftour de Chalus , Fourriermajor
des Gardes- du Corps du Roi , avec.
Demoiſelle de Courcelles.
Le même jour , la Ducheffe d'Agénois
a pris le Tabouret.
La Marquife de Gerbevillier , la Comteffe
de Marboeuf , la Comteffe de Salus & la
Comteffe Delva , ont eu l'honneur d'être
préſentées , ce jour , à L. M. & à la Famille
Royale ; la première par la Princeffe de
Chimay , Dame d'honneur de la Reine ; la
feconde par la Ducheffe de Lorges , Dame
d'honneur de Madame Comteffe d'Artois ;
la troisième par la Marquife de Lur Salus ;
& la quatrième par la Marquife Dulau..
7
Les Députés des Etats de Bourgogne
furent admis à l'audience du Roi ; ils furent
préfentés à S. M. par le Prince de Condé ;
Gouverneur de la province , & par le Baron
de Breteuil , Miniftre & Secrétaire d'Etat ,
ayant le département de cette province , &
conduits par le fieur de Nantouillet , Maître
des Cérémonies , & par le fieur de Watronville
, Aide des Cérémonies. La Députation
étoit compofée , pour le Clergé , de l'Abbé
( 19 )
de la Fare , Doyen de la Sainte Chapelle de
Dijon , Vicaire Général du Diocèfe de la
même ville , Abbé Commendataire de l'Ab-,
baye royale de Licques , qui porta la parole ;
pour la Nobleffe , du Comte de Chatellux ,
Chevalier d'honneur de Madame Victoire de
France ; pour le Tiers Etat , du fieur Noirot,
Maire de la ville de Châlons-fur-Saône , &
du fieur Guillemot , Avocat , Syndic des
Etats . La Députation eut enfuite audience
de la Reine & de la Famille Royale.
Le 23 , jour anniverfaire de la naiffance
du Roi , l'on a chanté , fuivant l'ufage , un
Te Deum dans l'Eglife Paroiffiale de Notre-
Dame de cette ville .
DE PARIS , le 31 Août.
M. le Bailli de Breteuil. , Ambaffadeur de
la Religion de Malthe , eft mort ici le 25 ,
prefque fubitement .
Les Commandeurs de l'Ordre de Saint-
Louis , nommés le jour de la fête de ce
nom , font : MM. de Vault , de Fretagh ,
de Chamborant , de Mathay , & d'Agueffeau.
La Grande Croix a été donnée au
Marquis de Timbrune Valence . Le feul cordon
rouge vacant pour la Marine paffe à M.
d'Arbaud de Jouques.
Il paroît une Déclaration du Roi , du 29
Juillet 1785 , concernant les droits des
Confervateurs des Hypotheques fur les ren
tes , & portant en fubftance ce qui fuit :
A compter du jour de la publication des pré(
20 )
fentes , S. M. veut que pour tous droits de vérífication
, d'oppofitions & enregistrement de Lettres
de ratification , fur tranfports & autres actes
tranflatif, de propriété des rentes , augmentations
de gages & autres charges femblables affignées
fur les revenus , comme auffi pour les certificats
qu'il n'exifte point d'oppofition lors des quittances
paffées à fa décharge pour raifon de rembourfemens
réels & de reconſtitution , il foit payé auxdits
Confervateurs des hypotheques un droit unique
par chaque contrat , quelque foit le nombre
des propriétaires , favoir :
Pour les parties au - deffous de 5o liv .... 2 liv.
Pour celles de 50 à 100 liv ....
...
exclufivement.
De 100 à 200 .
De 200 à 300 ..
De 300 à 400 .
De 400 à 500. .3333 ...
4
8
12
.16
... 20
.24
De
500 à 1000
.
......5.30 De rooo & au- deffus ..
Si n'entendons néanmoins que pour les parties
de douze livres & au deffous , dont le rembourfement
eft ordonné , il puiffe être perçu plus de
trente fous , conformément à ce qui a été pré
cédemment réglé à ce sujet .
S. M. réitere la difpenfe relative aux hypotheques
, accordée aux Etrangers par nos Lettres
patentes du 30 Octobre 1765 .
Le tarif annexé à l'Edit de Juillet 1685 , fera
au furplus exécuté en ce qui n'y eft pas dérogé
par cette Déclaration .
L'article fuivant a été rédigé par M. S. de
PA. F.; & comme il exprime très bien le
fentiment général fur l'adminiftration de
M. Le Noir , nous préfumons qu'il fera lu
avec intérêt.
( 21 )
M. le Noir , après avoir exercé pendant près
de 12 ans la Charge auffi pénible qu'importante
de Lieutenant - Général de Police , ayant defiré fa
retraite ; Sa Majesté lui a accordé une place de
Confeiller d'Etat au Confeil Royal , & l'a nommé
Préfident du Comité d'Adminiftration des Finances.
Quoique ces marques d'eftime & de fatisfaction
de la part du Souverain , les démontrations
non équivoques de l'affection & de la
confiance du peuple , & les regrets que fa retraite
a infpirés aux differentes claffes de Citoyens , le
mettent au-deffus des louanges particulieres ; il
fera permis à un Citoyen d'y ajouter un Eloge ,
le feul digné de flatter véritablement les hommes
publics ; c'eft le récit fimple & fidele de ce qu'il a
fait pour l'utilité publique.
Entretenir la fureté , la tranquillité , la falu
brité , l'ordre & l'abondance dans une Ville immenſe
, où ſe réunit tout ce qui peut allumer les
paffions , exciter la cupidité , favorifer les vices ,
& égarer la foibleffe : tel eft l'objet de la Police ,
& ce n'eft pas encore là où le bornent ſa vigilance
& fes foins.
Huit cens mille hommes , raffemblés dans
cette capitale , fe livrent à leurs affaires ou à
leurs plaifirs ; fe renferment dans leurs maifons
, ou le réuniffent dans des lieux publics ;
parcourent la nuit comme le jour les quartiers
les plus reculés & les rues les plus folitaires :
l'ordre , la paix , la fûreté ne font presque troublés
nulle part ; jamais il n'y eut moins d'affaffinats
; de vols & de défordres. Si l'on compare à
cet égard Paris avec Londres , les feules Villes
qui puiffent fe comparer , on verra que la tranquillité
& la fûreté dont on jouit dans la premiere
eft un bienfait de cette Police , fi peu connue
& trop calomniée , qui , ainfi que toute puif
( 22 )
fance entre les mains des hommes peut avoir fes
excès & es abus ; mais dont les abus ne font pas
comparables aux maux & aux crimes qu'elle
réprime , & fur- tout qu'elle prévient.
rues >
Autrefois Paris n'étoit éclairé la nuit que dans
les jours où il n'y avoit pas de lune ; tant pis pour
ceux qui avoient affaire le foir dans les
lorique des nuages ou le brouillard déroboient
la clarté de la lune ; ils étoient exposés à tous
les dangers qu'entraîne l'obfcurité. Aujourd'hui
les rues de la Capitale font éclairées tous les
jours de l'année , & cette utile inftitution eft due
à M. le Noir.
C'est à lui qu'on doit l'illumination du chemin
de Paris à Verſailles ; établiſſement qui n'eft
pas feulement de fafte , mais qui eft utile auffi
& convenable à un grand Royaume : les grandes
routes des environs de Londres font éclairées par
des lanternes , juſqu'à 10 & 12 milles en certai
nes parties.
Sous l'adminiftration de ce Magiftrat , les corpsde
garde pour la fureté publique ont été multitipliés
; les marchés ont été agrandis & augmentés
; une nouvelle halle a été ouverte ; la
halle , au bled a reçu une couverture d'un conftruation
nouvelle , auffi favorable à l'économie
qu'à la décoration . Le projet de deux citoyens
zélés & induftrieux pour fournir des eaux à la
Capitale par le moyen des pompes à feu , fecondé
& encouragé par lui , a procuré l'arrofement
des rues , auffi utile à la falubrité qu'à la
propreté.
Plufieurs cimetieres ont été tranfportés hors
de la ville ; & quand on confidere que cette précaution
recommandée par la bonne Phyfique ,
comme par les anciennes loix de l'Eglife , pref
crite par des Cours Souveraines , protégée par
( 23 )
des Evêques , follicitée par le cri public , trouve
encore des obftacles & des oppofitions ; on ne
peut trop s'effrayer de la force & de l'empire des
préjugés établis, contre les notion les plus claires
de la Philofophie & de la raifon .
.
Les fecours propofés par la Phyfique & la Chimie
pour prévenir les effets fi communs & fi
effrayans du méphitifme , & pour rappelier à la
vie les noyés & les perfonnes afphixiées par di
vers accidens , ont été multipliés , répandus avec
une profufion de bienfaifance bien refpect ble ,
& adminiftrés fouvent avec un fuccès auffi merveilleux
que confolant pour l'humanité.
On lui doit l'inftitution du Mont de - piété , éta-
Lliffement dont il eft aifé de relever les inconvéniens
, mais dont les avantages ne peuvent
être appréciés que par ceux qui connoiffent les
malheurs fans nombre, qui rétultoient auparavant
des exactions fecrettes & fcandaleufes des uluriers
& des prêteurs fur gages.
Le Château de Bicêtre eft tout - à la fois une
maifon de force & un hofpice ; il contient au
moins 40co individus qui y font détenus comme
criminels & dangereux à la fociété , ou reçus
comme infirmes pauvres , attaqués de maladies
particulieres.
?
Ceux qui y étoient renfermés pour leur crimes,
y languiffoient dans une oifiveté capable de produire
le défeſpoir , d'exciter des révoltes , & plus
propre à achever de les corrompre qu'à les corriger.
M. le Lieutenant de Police a jugé fagement
qu'en les occupant à différentes especes
de travaux faciles & à leur portée , on parvien
droit à des rendre moins dangereux à la fois &
moins malheureux ; il a fait conftruire un corps
de bâtiment deftiné au poli des glaces , où font
occupés un certain nombre de prifonniers, A
( 24 )
•
l'ufage des chevaux employés journellement au
ſervice de la machine qui éleve l'eau du fameux"
puits de Bicêtre , il a fubftitué le travail des hommes
; d'autres prifonniers font mouvoir des moulins
pédales d'une invention ingénieuſe & utile.
Ainfi ces falles de force où des hommes entaffés
éprouvoient tous les maux que peuvent produire
un air infect , le défaut d'exercice & une oifiveté
pernicieuſe , font converties en ateliers uti-,
lès , qui , en occupant des malheureux d'une
maniere falutaire , leur procurent de petits fecours
qui rendent leur condition moins dure. Les
bons pauvres , d'un autre côté , qui peuvent &
veulent travailler , font employés aux différens
travaux domestiques.
Les habitans d'une ville auffi immenfe que,
-Paris font exposés à mille accidens qu'ils ne
prévoient pas, & dont ils ne fongeroient pas
eux- mêmes à fe garantir , fi une adminiftration
vigilante n'étoit pas plus occupée de leur fareté
qu'eux - mêmes.
On étoit dans l'ufage de n'employer que des
vaiffeaux de cuivre pour tranfporter à Paris le
lait qui s'y confomme ; M. Lenoir , convaincu
que les coliques , les maux d'eftomac , & les petits
mouvemens de dyffenterie qui accompagnent
fréquemment l'ufage du lait , pouvoient provenir.
en partie du féjour de ce liquide dans ces fortes
de vafes, en a profcrit l'uſage , ainfi que celui
des balances de cuivre dont les débitans de fel ,
de tabac & de fruits étoient dans l'ufage de fe
fervir.
Tous les comptoirs des Marchands de vin de la
Capitale étoient recouverts de tables de plomb ;
le vin , qui couloit à la ſurface de ces comptoirs
s'y faturoit de la diffolutiou de ce métal : il y a
une loi qui condamne à des peines afflictives les
Marchands
( 25 )
Marchands qui , dans l'intention d'adoucir leurs
vins , ont recours au plomb ou à fes préparations
enforte que la loi laiffoit fubfifter fous
cette forme l'abus qu'elle puniffoit fi rigoureuſement.
En conféquence , M. le Lieutenant de
Police a fait défendre les comptoirs de plomb.
Trop fouvent des malheureux font frappés d'apoplexie
dans les rues, bleffés par une chûte , écrafés
par une voiture , &c.; on étoit obligé de les
tranſporter chez eux ou dans un hôpital , fur des
échelles , des planches , des claies ou des fauteuils
; ce qui ne pouvoit qu'ajouter beaucoup à
leurs fouffrances. On a établi dans tous les corps
de- garde , des civieres ou brancards commodes ,
garnis d'un matelas , & qui font à la difpofition
du Public , non - feulement dans les cas d'accidens
, mais lorsqu'il s'agit de tranſporter dans les
hôpitaux les infortunés du voifinage .
Quand on longe que tant de foins , de travaux ,
de follicitude pour l'ordre & le repos public, font
ignorés de la plupart de ceux qui en jouiffent , &
que d'autres les voient avec indifférence , tandis
qu'ils fe plaignent fouvent avec amertume de la
boue qui les incommode dans les rues , après de
longues pluies & des neiges abondantes , on fent
que l'amour du bien doit être la premiere récompenfe
de ceux qui s'occupent à le faire.
Après avoir rendu cet hommage de juftice &
de reconnoiffance au Lieutenant de Police que
nous venons de perdre , il nous eft doux d'ajouter
qu'il eft remplacé par un Magiftrat dont la réputation
de fageffe & d'intégrité , juftifiée par une
longue adminiftration dans une grande place , &
dans des circonftances difficiles , ne nous permet
pas de douter que nous ne trouvions en lui un
ami auffi zélé du peuple , & un protecteur éclairé
de l'ordre , de la juftice & de la paix.
N°. 36 , 3 Septembre 1785.
b
( 26 )
La Lettre fuivante nous a été adreflée par
M. Godin , au fujet de l'Anonyme confié
à M. Haшy. Que fon Auteur foit le même
M. Godin , compagnon des travaux de
MM. de la Condamine , Bouguer & Ulloa
au Pérou , & dont le premier de ces Savans
publia les touchantes aventures , ou un au
tre perfonne de la même famille , toujours
a-t- il long - temps réfidé dans l'Amérique
méridionale ; & la Lettre , à quelques égards ,
peut n'être pas inutile à ceux qui s'occupent
du jeune Anonyme.
Sij'étois à portée de parler à ce jeune homme
que l'on croit être du continent de l'Amérique
méridionale , il feroit facile de favoir par fon
langage de quel quartier il eft. S'il eft Péruvien ,
mon époufe , qui eft des bords de la mer du Sud.
& moi , connoiffons cette langue : j'ai le manuf
crit d'une traduction que j'ai faite d'un Diction
maire & d'une Grammaire de cette Langue qui
a toutes nos parties d'oraifon ; conjugue & décline
comme nous , & compte de même. Cet
Ouvrage avoit été remis à mes loins par feu
M. Turgot ; & depuis la mort j'en ai follicité
Pimpreffion fort inutilement.
Revenons au jeune inconnu . La tête couverte
de plumes eft le coftume du Pérou ; lę
petit habit vefte à revers , eft Européen ; l'habillement
Indien eft une mante feule pour fe
couvrir & s'enveloper tout le corps . Les Indiens
& peuples du Haut - Pérou ne fe fervent point
de fleches ni de carquois ; ceux des pays chauds ,
des bords de la mer du Sud en font ufage , ce qui
pourroit faire penfer qu'il eft plutôt de ces derniers
quartiers , que du Haut- Pérou .
Il n'y a aucun ordre parmi les Indiens , & on
( 27 )
a équivoqué fur ce que le jeune homme a voulu
faire entendre .
Il n'y a rien de furprenant qu'il ait une foeur
richement vêtue & qu'elle ait un collier de per es,
les perles ne font point inconnues dans ces pays ,
on en peche aux Iflets des Rois , près de Panama ,
& dans la Riviere de la Hache , près de celle de
la Magdelaine d'ailleurs les perles font communes
fur le Continent.
Anciennement les Caciques étoient Princes ,
Seigneurs de Vaffaux fur le Continent ; aujourd'hui
leur hiérarchie et bien diminuée. Il fe
peut faire qu'il y en ait encore un en état
d'envoyer fon fils en Europe pour fon éducation .
Je fais que dans les Provinces du Haut- Pérou ,
comme le Tucuman , le Chili , le Gouvernement
de la Plata , il peut y avoir encore des
Caciques avec quelques facultés , mais en géné,
ral les Gouverneurs & Corregidors E pagnols
les ont rabaiffés beaucoup.
Enfin , cet inconnu eft il du nouveau Royaume
de Grenade , eft - il de la Riviere de la M glelaine
, eft il de celle de l'Amazone ? la Langue
Péruvienne , aliàs di l'inéa , fe parle fur celle de
la Magdelaine ; la Langue Homagnas eft la Langue
générale dans les Miffions d'Espagne fur la
Riviere de l'Amazone. On parle dans les Miffions
Portugaifes de la même Riviere , une Langue
qu'ils appellent générale , qui eft un Dia
lecte de celle de la côte du Bréfil.
Enfin encore , fi j'étois à portée de voir cet
inconnu , je pourrois par fon langage favoir le
quartier d'où il eſt.
Les anciens Indiens adoroient le Soleil & la
Lune comme leur pere & mere. Ils appellent
le Soleil Enti ; la Lune quilla maman .
Enti rupannis , le foleil me brûle .
b 2
( 28 )
Mat manta chamongui , d'où venez vous
Perou manta chamonmi , je viens du Pérou.
Ima chuti quamgui , comment t'appelles - tu ?
Pierri chuti mi , je m'appelle Pierre.
Huangns , frere ; churi , fils ; yaya , pere,
Huma , la tête ; einga , le nez ; nani , les yeux ;
alcha , la viande ; callo , la langue ; alles , chien.
Ari ningui , man ningui chutilota villahuangns
Que tu veuilles de moi , que tu n'en veuilles
pas , dis- moi ce que tu veux faire.
J'ai jugé à propos de vous mettre quelques
mots & phrafes de la Langue Péruvienne , que
l'on peut demander au jeune homme , & pronon
ger les u comme eu.
Qu'on lui demande encore cette phraſe :
Mai manta cangui , de quel pays es- tu ?
Tet llacta cani , je fuis de tel pays.
1
Il n'y a pas d'apparence qu'il foit venu de la
Riviere des Amazones , s'il ne répond pas aux
mots ci- deſſus.
L'accident arrivé à Toulouſe par l'impru
dence d'un enfant , qui a tué un paffant d'un
coup de fufil , en badinant avec cette arme
confirme l'utilité d'une invention , dont fon
Auteur nous inftruit en ces termes :
J'ai cru bien mériter de mes concitoyens en
travaillant découvrir un moyen de fixer à volonté
la détente d'un fufil , de maniere qu'on ne
pût la faire jouer que par un fecret ou reffort
caché , qui échapéroit aux régards & aux efforts
de l'enfance ou de quiconque ne feroit pas familier
avec les armes à feu.
Depuis un an je fuis parvenu à exécuter des
fufils qui , munis de ce reffort fecret , peuvent
étre impunément maniés par qui que ce foit. Per
mettez que j'offre au Public cette découverte
( 29 )
importante à fa fûreté , par la voie de fotte
Journal . J'ai l'honneur d'être :
Viotte , Arquebufier , rue de l'Echelle au grand
Balcon.
Une Feuille publique a publié dans une
Lettre écrite de S. Domingue , un fait affez
extraordinaire pour être rapporté. Voici les
expreffions de la perfonne qui le mande.
Une Négreffe fervante , courant la nuit à che
val , fit une chûte en fautant un entourage , &
fut rapportée morte. Elle laiffoit un petit mulâtre
âgé de quatre mois , qu'elle nourriffoit , &
une fille de quatorze ans. Cette jeune fille , enfermée
depuis quelque temps pour une infidélité ,
eft forte , très-avancée pour fon âge ; elle a le
fein bien formé , & n'eft plus fille depuis quatre
ans. Mon premier foin fut de lui confier , dans
fa retraite , fon petit frere à foigner , en attendant
qu'on lui donnât une nourrice . L'enfant fe
mit à fucer le fein de fa foeur qui , le fixieme
jour , le trouva du lait en abondance , au point
qu'elle allaite le petit mulâtre depuis cinq mois.
Cette nourriture réuffit parfaitement. Le lait de
la jeune fille eft toujours abondant , malgré quelques
remedes qui lui ont été faits pour la fanté
légérement altérée par d'autres caufes ; car fes
nouvelles fonctions ne la rendent que plus robufte.
Ellé a fait plus que la nature n'exige , & la nature
l'en récompenfe par une fenfation fi agréable
, qu'elle a grande envie de devenir mere pour
fon compte ; ce que je ne permettrai cependant
que quand la dentition de fon nourriffon fera
achevée. Elle a été furveillée de maniere à ê re
affuré que fon lait n'a pu être troublé : il eft abfolument
naturel & fpontané ; & ce fait prouve,
que chaque individu femelle naît avec les prin-.
cipes de la fubftance laiteufe ; qui feroit intarrifb3
( 30 )
fable fi l'écoulement en étoit continuel . On m'a
propofé 100 portugaifes ( 4400 liv. argent de
France ) pour laiffer nourrir , à cette jeune fille ,
un petit blanc qui va naître , je l'ai refuſé : je
veux récompenfer fes foins en la laiffant devenirmere.
Je me propofe de tenter un nouvel effai fur
une autre jeune mule , que je fais veiller de près ,
pour me confirmer dans l'opinion où je fuis
qu'une fille peut avoir du lait. Je me propoſe
de fuivre avant la fin de l'année cette expérience ,:
à laquelle on prépare déja la jeune mule , qui a
13 ans , & le fein très- formé , quoiqu'elle foit
motis avancée , à tous égards , que l'autre . Je.
la fais nourrit comme une blanche , afin qu'elle
acquierre de la force .
Il y a beaucoup d'exemples que le lait ne tarit
point. J'ai un beau negre créole , qui a été nourri
par la grand'mere , qui n'avoit point eu d'enfans
depuis neuf ans.
Le Journal Encyclopédique cite une femme
qui , à foixante ans , nourrit un de fes petits - fils.
L'antiquité fournit plufieurs de ces exemples.
Un projet plaifant eft affurément celui
auquel on nous a priés de donner cours ; fon
auteur le préfente de la maniere fuivante :
Il est reconnu généralement que de tous les
moyens de cenfeiver ou de rétablir a fanté , le
premier eft d'avoir le coeur gai . Je fuis dans ce.
moment auprès d'un malade , & j'éprouve la difficulté
d'eff &tuer cette recette de premiere néceffité
. Voici les réflexions que mon embarras me
fuggere. Elles ne portent pas , comme il eft évident
, fur les maladies vives , mais chroniques
celles qui , par le régime , la foibleffe , la diverfité
des heures de repas , ne peuvent jouir de
la fociété; & quand même les malades pourroient
( 31 )
recevoir du monde , rarement la converfation de
cercle eft allez piquante pour les arracher au
fentiment de leurs maux . Je voudrois donc , dans
les différens quartiers de Paris une falle , entourée
de loges à chaifes longues , avec une place
á fauteuil , à côté une table pour poler ia ptyfane ,
&c. Le parterre feroit des fauteuils pour les
conval : fcens : chaque loge ayant en dehors une
petite fenêtre pour renouveller l'air , & que l'on
y donnât alternativement des mufiques douces
ou des farces du très-comique ; une repréfentation
le matin à 11 heures , & l'autre à 3 heures.
C'eft dans le haut du jour que les malades peuvent
le permettre de fe lever ; & ceux dont les
remedes ou incommodités font le matin , feroient
occupés de l'eſpoir de l'après - midi , & ainfi des
autres. Il y auroit un grand falon où l'on retrou
veroit le plaifir qu'on a aux eaux ,
celui de fe raconter
mutuellement fes maux ; & même fi le
local permet deux falons , il feroit agréable auffi
d'avoir quelques tables de jeu . Il faudroit que les
falles de fpectacle fuffent peu nombreules , pour
éviter la chaleur , le bruit , & qu'elles fuflent mul
tipliées , puifque les malades ne peuvent s'éloigner
de leur demeure. Si l'on pouvoit joindre un
pétit jardin , ce feroit tout réunir , & les enfans ,
dont la voix eft trop foible dans les grandes falies ,
pourroient remplir les unes pour le fpectacle pro- ,
pofé Les Muficiens des autres fpectacles pourroient
fournir à ceux ci , puifque c'eſt à une autre
heure. Il faudroit des inftrumens à vent , airs
lourés enfin deux Médecins devroient préfider
aux plans des établiffemens & au choix du répertoire.
Les Médecins & Chirurgiens auroient leurs
entrées gratis ; & , comme j'ai toujours remarqué
que les malades fouffrent moins en préfence du
Médecin , ce feroit une maniere de plus de difi
per les malades.
b4
( 32 )
Fomettois encore l'idée de quelques falles de
bain , d'où l'on pût entendre la mufique , ou le
fpectacle en ouvrant une vitre. Enfin les tribunes
offrent un modele pour l'emploi profane que
je propofe. REMI de S. Michel.
-
François- Pons - Laurent , Baron de Bruyeres
- Saint Michel , Chevalier de l'Ordre
royal & militaire de Saint- Louis , Lieutenant
des Maréchaux de France , Lieutenant
de Roi des ville & tour de Creft , y eft mort
âgé de 84 ans. Il eft le dernier des Bruyeres
établi en Dauphiné , où il étoit Syndic de
la Nobleffe.
Louis Sophie le Tellier de Souvré , Marquis
de Louvois & de Crufy , Comte de
Tonnerre , Baron d'Ancy-le- Franc , Argenteuil
, Ravieres , Laignes & autres linux,
Brigadier des Armées du Roi , eft mort à
Paris les de ce mois.
PAYS - B A S.
DE BRUXELLES , le 29 Août.
Plus d'une fois , nous avons parlé de l'agitation
inteftine qui régnoit à Utrecht. La
province de ce nom eft celle de la République
où les diffenfions font le plutôt arrivées
à leur point de maturité , & où le vérifie
en ce moment la prédiction , tant de fois &
fi inutilement adreffée aux Régences ariftocratiques
celle d'Utrecht étoit liée par fon
ferment & par le contrat conftitutionnel , le
plus volontaire & le plus facré, au Réglement
de 1674. Par cette convention folemnelle ,
les droits des Etats , ceux de la Régence &
:
( 33 )
du Stathouder furent mutuellement déterminés
& fanctionnés. Ils reçurent une nouvelle
confécration à la reftauration du Stathoudérat
fous Guillaume IV , & à la majorité de
Guillaume V. La Régence d'Utrecht a cru
pouvoir , depuis quelques années , fecouer
le joug de ce Réglement de 1674 , & conferver
la plénitude de fon autorité , l'augmenter
même, en abaiffant celle du Stathouder.
Mais laBourgeoifie a defiré auffi de fortir
de fon anéantiffement, & de révoquer les prérogatives
exclufives que donnoit à la Magiftrature
le contrat de 1674. Elle a profité de
Finftant où l'on mettoit en que tion tout le
droit public de la République , & où l'on
enflammoit tous les efprits , pour s'affembler,
pour délibérer , pour s'a: mer , pour porter
des requêtes refpectueuses , appuyées enfuite
de démonftrations phyfiques plus efficaces .
Aux premières démarches de ces Bourgeois,
qui ont pris l'uniforme de la Régence en ſe
donnant des Repréſentans , des Tribuns , des
Conftitués ; le Magiftrat intimidé , les flatta
d'une réponſe favorable. Ils fentirent leurs
forces ; la Régence voulut réprendre de la
fermeté. Jufqu'ici , elle avoit eu le privilége
de choifir elle -même fes Membres , fur la
préſentation du Stathouder : on la força ,
l'année dernière , à caffer l'une de fes élections
; la pluralité du Confeil , irritée de cette
violence , doma fa démillion ; il fallut négocier
; on jetta une goutte d'eau fur l'incendie
qui n'a pas tardé à fe rallumer : les pétibs
( 34 )
tions ont recommencé , ainfi que les armemens
& les tumultes : en fe préfentant nombreufe
& menaçante aux portes de l'Hôtelde
Ville , la Bourgeoifie en a dicté les délibérations
: la Régence , privée de tous moyens
de réfifter , a cédé ou promis tout ce qu'on a
voulu . Enfin, les Etats de la Province , c'eftà
dire , le Souverain , ont cru devoir empêcher
les progrès ultérieurs de cette anarchie .
Elle leur a paru à un degré fi alarmant à
Amersfoort , ville voifne d'Utrecht , que le
Comité des Confeillers Députés , qui agit au
nom de l'Affemblée fouveraine , pendant fes
vacances , a requis le Stathouder de lui prêter
main forte. En conféquence de cette réquifition
, le Prince a fait marcher un corps de
troupes , & a écrit la lettre fuivante aux Seigneurs
Députés des Erats d'Utrecht .
Nobles & Puiffans Seigneurs & particulierement
bons Amis.
, pre-
Ayant réfléchi avec attention fur le defir manifefié
de V. N. P. pour qu'un Régiment , & fi
cela fe pouvoit un de ceux à la répartition d'U.
trecht fût envoyé à Amersfoort , Nous avons →
quoique nous foyons éloignés d'employer les ar
mes de l'Etat contre les bons habitans
nant toutefois en confidération qu'il paroît qu'il
ne reste plus d'autre moyen de prévenir le défordre
& l'anarchie qui ont lieu à Amersfoort ,
expédié à la réquifition de V. N. P. les ordres
néceffaires pour faire marcher de Nimègue à
Amersfoort , un détachement d'un Officier de
marque , avec 80 chevaux , & les Officiers &
bas- Officiers néceffaires du régiment de Cavalerie
du Général- Major Van - der Hoop , ainfi que
le fecond bataillon du régiment de S. A. S. le
( 35 )
Colonel , Prince de Heffe Darmftad , ayant préféré
d'employer à cet effet ces troupes , parce
que celles qui font à la répartition d'Utrecht ne
pouvoient marcher avec affez de diligence &
de fecret à Amersfoort. Nous avons chargé le
Général Van-der- Moop , de prendre le Commandement
du fufdit Corps , lequel fortira le
16 du préfent de Nimègue , marchera vers Eede
fur la Weluwe, & arrivera le lendemain à Amers
foort.
Nous nous flattons qu'il plaira à V. N. P.
de prendre les mesures néceffaires , afin que les
armes de l'Etat ne foient point exposées à des
affronts , & que lefdites troupes feront pourvues
à Amersfoort de quartiers convenables. Nous
ne pouvons nous difpenfer enfuite de prier
V. N. P. à cette occafion de ne faire ufage des
armes contre les habitans , que lorsque le danger
l'exigera abfolument , & qu'il ne reftera
plus d'autres moyens de maintenir le repos dans
, la Ville & de foutenir le Magiftrat dans fon
autorité légitime. Nous fouhaitons ardem ment
qu'il plaife à Dieu d'éloigner tout danger , &
que le tout puiffe paisiblement le terminer.
Avec quoi , & c.
La Bourgeoisie d'Utrecht craignant que
ces meſures militaires ne s'étendiffent jufqu'à
elle , s'eft emparée des portes de la ville & en
quelque forte de fon Gouvernement . Voici
de quelle maniere une lettre du 18 repréfenre
cette crife.
Aujourd'hui tout a été en mouvement en cette
Ville par le bruit qui s'est répandu ce matin
que des troupes étoient en marche & même
très proches. Plufieurs bourgeois font montés
fur la tour Dom , pour voir fi l'on pouvoit dé
·
b6
( 36 )
couvrir ces troupes ; mais le foir au départ de
la pofte on n'appercevoit rien . En outre,
les Conftitués & les Comités de la bourgeoifie
ont prié , par avertiffement public , dans la Gazette
de ladite Ville , tous les Corps francs armés
de la République , furtout ceux de la Gueldre
, d'Overyffel & de Hollande , ainfi que des
villes les plus proches de la Généralité , de la
maniere la plus amicale & la plus férieure , pour,
dès la réception de quelque patente pour la
marche & la fortie de leurs garnifons , ou d'une
partie d'icelles , fans deftination de places , leur
en donner connoiffance : comme auffi de la force
des Corps commandés pour la marche , ainsi que
des noms des Commandans & Officiers ; qu'il
foit fait attention autant que poffible fur les routes
refpectives , & places de repos : de tâcher de
les connoître , & d'en donner avis d'heure en´
heure , & que s'il furvenoit quelque marche fecrette
ou hâtée , ils puiffent en recevoir d'abord
des nouvelles , afin d'être mis par là en état de
pouvoir en tems & circonftances , prendre telles
mofures qu'ils croient convenir à leur défenſe ,
contre une force de trahifon , tendant à opprimer
& anéantir les priviléges de la bourgeoisie.
Ajoutons qu'il a été défendu à aucun
Membre de la Régence de fortir de la ville ,
& que le Confeil de Guerre de la Milice
Bourgeoife a reçu le pouvoir illimité de pourvoir
à la sûreté publique. Ce font exactement
les mêmes fcènes , le même fyftême défenfif,
la même marche qui amenerent la cataſtrophe
de Genève en 1782 .
La Bourgeoifie de Leyde a répondu au cri
de tocfin pouffé à Utrecht , & vient de pré(
37 )
fenter une requête à la Régence , pour qu'elle
ait à charger fes Députés aux Etats de Hollande
, de requérir l'éloignement des troupes
envoyées à Amersfoort , & de ne plus laiffer
au Capitaine- Général de l'Union le droit de
difpofer des troupes d'une Province fans fon
confentement. Les Bourgeois de Dort ont fait
la même démarche.
M. le Comte de Maillebois ayant préſenté
un Mémoire à LL. HH. PP. , où il demande
que la Légion , menacée de la défertion , foit
enfermée dans une ville de guerre , les Etats
lui ont affigné Bois le Duc , où doivent fe
rendre les diverfes Compagnies du nouveau
Corps.
Les Compagnies Bourgeoifes de Delft &
le Corps franc de la même ville fe font injuriés
& même battus à coups de poings , le
jour de leurs communs exercices. Ces difpofitions
hoftiles entre les habitans d'un même
lieu , font affez généralement répandues dans
toute la République , & n'annoncent que
trop les événemens auxquels on doit s'at
tendre.
Depuis quelques jours , le bruit s'eft répandu
ici que le Rhingrave de Salm a quitté
He fervice des Etats Généraux ; mais l'on
révoque en doute cette fingulière nouvelle .
Le Baron d'Arros , arrêté avec fa famille à
Aix-la Chapelle , comme enveloppé dans la
trame formée contre le Duc de Brunfwick ,
eft , dit- on , un ancien Capitaine d'un Regi- b
ment François , muni , en qualité d'Officier
( 38 )
recruteur , d'un brevet de Lieutenant -Colonel
par le Rhingrave de Salm . Il fut préfenté
, il y a fix fema nes , au Prince de
Heffe , Gouverneur de Maftricht , à la parade
où il alliſta.
La découverte fuivante eft fans conteftation
une des plus heureufes , des plus remarquables
& des plus utiles. Perfonne n'ignore que la maladie
contagieufe des bêtes à corne eſt un des
plus grands maux qui ait affligé l'Europe depuis
un tems immémorial , par où prefque ' toutes
les contrées ont effuyé des pertes irréparables :
telles font l'Allemagne , la France , la Suiffe ,
les Pays- Bas , la Hollande , la Suede , le Danemarc
& d'autres. Il s'eft fait quantité d'effais pour
arrêter les fuites d'un mal dont les progrès font
fi rapides , mais tous les remedes effayés jufqu'ici
n'ont pu produire l'effet defiré.
Cette découverte très - intéreffante & univerfellement
utile étoit réfervée à M. le Baron de
Hupfch à Cologne , Savant célèbre per plufieurs
découvertes confidérables qu'il a faites & par
nombre d'ouvrages qui font fortis de fa plume.
M. le Baron de Hufpch a facrifié au - delà de 20
ans aux recherches les plus empréffées & les
plus rigoureufes de la maladie des bêtes à cornes
toutes les fois que cette épidémie pernicieufe
s'eft marifeftée dans les contrées de la Baffe-
Allemagne , il a fait des effais fans nombre &
lui a oppofé des remedes avec un zèle infatigable
& avec de grands frais .
Il a réuffi er fin à découvrir un remede excellent
& sûr , malgré tous les préjugés & toutes les
préventions qu'on a eues jufqu'à préfent fur la
poffibilité d'un remede efficace contre la maladie
des bêtes à cornes. Ce remede eft d'autant
( 39 )
plus remarquable & important , qu'il guérit nonfeulement
les bêtes attaquées de l'épidémie , mais
qu'il préserve de la contagion encore celles qui
font faines , pourvu qu'on s'en ferve á tems &
exactement felon le régime prefcrit pour leur
confervation . Par un remede fi excellent on peut
en tout pays traverſer le cours d'un mal fi prompt
& fi violent. Différens effais qu'en ont fait des
Cultivateurs zélés & adroits , ont prouvé juf
qu'à l'évidence l'excellence du remede (pécifi
fique que M. le Baron de Hupfch a découvert
contre la maladie des bêtes à cornes .
A Stolberg , petite ville du Duché de Juliers,
on s'eft fervi dans dix- fept étables de ce remede
préfervatif& curatif, par lequel cinquante- fix bêtes
faines ont été préfervées de la maladie contagieufe
, feize bêtes malades s'en font trouvées
entierement guériés , & il n'en eft mort que quatre
auxquelles apparemment on avoit fait prendre
le remede trop tard. Pour convaincre pleinement
le public de l'infaillibilité de cet excellent
remede , il a paru imprimés plufieurs témoignages
authentiques qui en conflatent les effets. On
efpere que fon poffeffeur ne tardera pas à le ren¬
dre public.
Une lettre de Liége du 12 Août , contient
les particularités fuivantes , touchant les troubles
de Spa.
L'affluence des étrangers occafionnoit ici tous
les ans une circulation d'argent , bien néceſſaire
dans ce pays , en général dénué d'autres reffources
. On s'apperçoit aujourd'hui de la rareté des
efpeces. Tout le porte vers Aix - la - Chapelle où
la faifon eft des plus brillantes. La maniere dont
les chofes vont à Spa , n'annonce pas plus de conciliation
pour l'avenir , & il eft bien à craindre
que certains habitans de ce bourg n'empirent en(
40 )
core fa fituation actuelle par leur opiniâtreté.
On a vu dans les Papiers publics la Supplique
préfentée au Prince Evêque , fignée de quatre
à cinq cents perfonnes , dreffée par un Notaire
& par M. le Confeiller - Maire , Cette Supplique
n'ayant pas été favorablement reçue , ils ont été
fommés de comparoître tous deux le 30 Juillet
au Confeil privé de Son Alteffe Celfiffime.
Ces Meffieurs n'ayant pas jugé à propos de fe
rendre à cette premiere intimation , ils avoient
préfenté , au lieu de leurs perfonnes , une Sup
plique à S. A. C. pour déduire les motifs de cette
non-obéiffance . Tout en proteftant de leur fou
miffion aux Loix du Pays & de leur refpect pour
le Prince , ils demandoient qu'avant de comparoître
, on voulût bien leur communiquer les
chefs d'accufation portée à leurs charges. C'eft
en deux mots la fubftance de leur Requête.
Mais elle a été regardée au Confeil- Privé ,
comme portant atteinte à l'autorité du Prin
ce , & en conféquence , fans l'apoftiller , on
leur a fait infinuer une fommation plus preffante
que la premiere , de comparoître fans délai,
le Jeudi fuivant 4 Août . Ils ont obéi cette fois ,
mais il eft probable que leurs raifons n'ont point
été jugées fuffifantes pour les juftifier pleinement
des torts dont on les accufoit : car une Eftafette
partie de Liege du 6 au 7 , leur a porté
à Spa un ordre de fufpens de leurs emplois refpectifs.
Dans l'intervalle , on avoit reçu une nouvelle
peu favorable aux propriétaires de la nouvelle
Salle. C'eft un Décret & un Mandement de
la Chambre Impériale de Wetzlar , par lesquels
ils font intimés de fe foumettre à l'autorité du
Prince ; de refpecter fes Droits & Privileges ;
de ne point tenir d'affemblées , bals & jeux publics.
Voici l'ufage qui en a été fait jufqu'ici
( 41 ).
>
Samedi dernier , vers les 11 heures du matin ,
le peuple ayant été raffemblé dans la Place publique
de Spa par le bruit du tocfin , un détachement
de 70 hommes du Régiment de la Citadelle
étant rangé en bataille on a fait la lecture
du Décret de la Chambre Impériale de
Wetzlar , d'un Mandement de S. A. C. pour la
police de Spa , & notamment pour ce qui concerne
les Affemblées , Fêtes & Jeux publics de
ce Bourg , enfin de l'apoftille faite à la Supplique
des habitans de l'endroit.
Après cette lecture on a affiché le Mandement
du Prince dans plufieurs endroits , & par- tout
l'on a eu foin d'y mettre une fentinelle à tout
événement.
On le doute bien que ces coups d'autorité
répétés & foutenus , ont dû caufer beaucoup d'agitation
. Cependant il n'y a point eu de rumeur
extraordinaire ; le foir il y eut beaucoup de monde
à la Salle du Club , & les Seigneurs s'y font trouvés
avec les uniformes de leurs fervices refpe &ifs
& avec leurs épées . A cela près , tout s'y eft paffé
avec beaucoup d'ordre , & loin de contrevenir au
Mandement de S. A. on l'a obfervé ponctuellement
: car il n'y eut point de Mufique , & à
heures tout le monde s'eft retiré..
On avoit encore une fauffe alarme à Liege
quand on y apprit Dimanche foir qu'on alloit
faire partir encore un nouveau détachement de
60 hommes. Il étoit deftiné pour Theux , afin d'y
maintenir auffi la police , l'Officier ayant été ,
dit on , infulté le 5 , fous prétexte qu'il étoit entré
le chapeau fur la tête , dans la Salle du
Vauxhall champêtre de ce Bourg , où le trouvoit
une nombreuſe affemblée de Seigneurs &
de Dames.
Le bruit eft général aujourd'hui que la nouvelle
Salle vient d'être cédée au Prince de Heffe ;
( 42 )
qui en fera fon Hôtel pendant la faifon , & qui
a écrit au Prince Evêque pour l'en prévenir . On
aflure auffi que le Miniftre Britannique près le
Cercle de Weftphalie a écrit à S. A. pour lui demander
les motifs qui l'ont forcé à févir contre
deux fujets de la Grande Bretagne , le
Comte de Rice , & le Miniftre de Boys , qui
ont reçu l'ordre de fortir de la Principauté de
Liege.
-
Des avis poftérieurs annoncent que tout
eft rentré dans l'ordre , que les différends
font conciliés , & qu'à la pluralité des fuffrages
, le Club Anglois a décidé de rentrer
dans les maifons privilégiées.
On voit une relation de l'expédition des
Turcs contre le Montenegro , qui ne repréfente
pas cette campagne fous un jour favorable
aux Ottomans. Voici ce qu'on écrit de
Montenegro même le 1er. de Juillet.
Trois de nos Provinces qui confinent aux
Etats Ottomans s'étant révoltées , So mille de
nos ennemis faifirent ce moment pour nous
affiéger , & en même tems 30 à 40 mille hommes
de la Romelie , d'Albanie & Bofrisques , fe
difpoferent à nous attaquer d'un autre côté. L'apparition
fubite d'un fi grand nombre d'ennemis
ne fit point perdre courage à notre vaillant Gouverneur
Jean Radonich , qui s'eft mis d'abord
à la tête du peu de troupes qu'il avoit près de
lui , & donna le commandement du rifle à nos
deux autres chefs , l'invincible Petrowich & le
Palatin Vucotich .
Après avoir ainfi difpofé le tout , & s'étant
réuni à fes deux Commandans , il attaqua l'ennemi
dans la nuit du 18 Juin dernier ; nos troupes
combattirent long tems ; mais enfin man(
43 )
•
quant de munitions , elles jetterent leurs fufils à
terre , mirent le fabre à la main , & fe firent
jours à travers les Turcs , dont elles tuerent au
moins 4000 hommes , fans perdre au- delà de
ioo des leurs .
Le lendemain , 29 Juin , les vaincus romberent
for nous , avec toutes leurs forces : cependant
, quoique le combât durât du matin
jufqu'au foir nous ne perdimes que 200
hommes fur 3000 , que l'ennemi laiffa fur la
place.
"
>
"
Le 20 Juin nous nous vîmes attaqués de
deux côtés à la fois , on fe battit encore toute
la journée jusqu'à minuit , le carnage fut horrible
de part & d'autre ; mais enfin nos braves
Monténégrins , fe trouvant abfolument dépour
vus de toute efpece de munitions , durent céder
à la fupériorité du l'ennemi , qui franchit
le lendemain les frontieres du Monténégro ; les
Turcs de Romélie & d'Albanie fe- renditent
maîtres du fleuve Cernoivichia , tandis qu'une
autre divifion de Boniaques & d'Ercegoviens ,
s'empara de la Province d'Ozrinichi. Il faut attribuer
, en partie , ce malheur à la trahifon de
deux de nos Vaivodes , Mortinowich de Cetigne ,
& Milich de Bielice , lefquels , de concert avec
Mathias Riefcha , non feulement déferterent avec
les troupes à leurs ordres , mais s'étant réunis
aux Turcs , tournerent les armes contre leur Patrie
. Les Turcs étant arrivés le 23 à Catigne ,
y mirent le feu , & réduisirent les principaux
bâtimens en cendres.
Réduit à cette extrêmité , rotre Gouverneur
défefpéra , avec raifon , de pouvoir réfifter aux
ennemis , il prit le parti de fe retirer , avec ce
qu'il lui reftoit de monde , fur une montagne
où les Turcs ne laifferent pas de P'inquiéter
encore. Le Serdar Jean Petrowich , à la tête
( 44 )
de fes guerriers d'Oznirighi & des Zaglughiens ,
combattit vaillamment , il tailla en pieces plufieurs
Corps Ottomans. Cependant lesTurcs ayant
reçu des renforts confidérables , il ne put les
empêcher de fe rendre maîtres des Provinces
fufdites. Depuis le 23 au 28 Juin , l'ennemi avoit
fait prifonniers 300 Monténégrins ; ce petit
Corps réuni au moment que les Turcs s'y attendoient
le moins , les chargea avec tant de
vigueur qu'ils lâcherent pied, fe croyant apparemment
attaqués par un plus grand nombre
; les nôtres proficerent de cette terreur panique
, les pourfuirent & parvinrent à les chaffer
de tous les endroits conquis. Nous venons
d'apprendre , pour notre plus grande confola
tion , qu'après avoir taillé en pieces un grand
nombre d'ennemis , nos troupes les ont forcés
de quitter honteufement nos frontieres pour fe
retirer fur le territoire Ottoman.
C'eft après avoir effuyé ce cruel échec , que
les Turcs ont fait , fur les terres de Veniſe , l'invafion
dont il a été parlé.
Paragraphes extraits des Gazettes Angl. & autres.
Les travaux fe reprennent actuellement avec
une grande activité dans lesArfénaux des Pays Bas,
& il le forme avec tant de diligence des Magafins
de vivres , fourages & munitions de guerre dans
le Brabant , qu'il femble que nous foyons à la
veille d'une guerre ; en un mot tout ce qui fe
paffe dans nos Provinces nous fait défeſpérer de
la durée de la paix. Gaz, de la Haye , n°. 100.
Divers avis particuliers nous apprennent
qu'on recommence à travailler aux fortifications
de différentes fortereЛles des Pays bas ; qu'on difpofe
tous le magafins , & que les troupes doivent
être mifes fur le pied de guerre . Nouv .
d'All. n° . 13.2.
( 45 )
Les Lettres d'Aix -la-Chapelle affirment que
deux étrangers de marque , fçavoir un fiſcal de
l'Empire & un Confeiller de la Chambre impériale
de Wetzlar , font arrivés dans cette
Ville. On prétend que l'on va entamer une
procédure en regle pour découvrir tout le fil
de l'intrigue contre le Duc de Brunſwick. Un des
coupables , arrêté , a , dit - on , fait l'aveu qu'il y
avoit une récompenfe de 10,000 florins pour
ceux qui pourroient venir à bout de l'exécution
du projet. Nouv. d'All, no. 132.
Les dernieres Lettres de Conftantinople nous ap
prennent une anecdote affez finguliere. L'Ambaffadeur
de France à la Porte , fe promenant
le long du Canal , avec le Capitan - Bacha , lui
raconta l'état où en étoient nos Négociations avec
les Hollandois & lui fit entrevoir clairement
que l'Empereur & la République n'auroient pas
de guerre , & que tout fe régleroit entre ces deux
Puiffances , par la Médiation de la Cour de
France. Cette nouvelle fut un coup de foudre
pour le Général de la Marine Mufulmane. On
apprend d'un autre côté , que les Troupes Ruffes ,
poftées fur les bords du Niefter , ont reçu ordre
de marcher contre Choczim. Gaz, d'Amft.
2º, 66.
On remarque les mouvemens que le Miniftre
de Berlin fe donne ici ; il vifite affiduement
certains Membres de l'Etat : on ne doute nullethent
que ce ne foit pour porter la République
à entrer dans la ligue des Princes confédérés de
l'Allemagne. D'un autre côté , on s'eft apperçu
que l'Ambaffadeur de France voit fréquemment
les Députés des Villes de Hollande ; on croit
que c'est pour preffer l'accommodement avec
l'Empereur. On affure que la République ne
contra&era aucune alliance dans laquelle la
( 46 )
France ne feroit pas comprife , & qu'au moyen
de cette précaution , elle s'affurera qu'aucune
- Puiffance étrangere ne fe mêlera de fes affaires
domeftiques. Gaz. d'Amft. 1º. 67.
Caufe extraite du Journal des caufes célébres [ 1 ].
Mari qui demandoit des alimens à fa femme.
Les ames honnêtes ( dit M. Defeffarts ) feront
toujours étonnées qu'on fatigue les tribunaux
pour obtenir des alimens qu'on ne devroit pas
refufer. Qu'un fils dénaturé veuille fe difpenfer
de nourrir fon pere & fa mere ; une femme
fon mari ; un époux , fa femme ; un pere & une
mere , leurs enfans ; qu'ils aient recours à des
fubtilités pour fe fouftraire à l'empire d'un devor
rigoureux & facré ; un pareil tableau infpirera
toujours l'indignation . Cependant ( fi l'on
excepte les féparations , qui fe font multipliées
à un point incroyable , dans toutes les claffes de
la fociété , depuis l'artifan jufqu'au grand feigneur
) , il n'eft point de conteftations plus communes
que les demandes d'alimens. Dans la
Caufe dont nous allons rendre compte , c'étoit
un mari qui en demandoit à fa femme. Nous
profiterons de cette occafion pour rappeller les
monumens de notre Jurifprudence , qui ont fixé
les principes de la matiere.
Dans une Ville voifine de la Capitale , il y
avoit une Demoifelle riche : elle avoit refufé
une foule de partis. Craignant que fa fortune
plutôt que fa main , ne fût l'objet des defirs des
[1 ] On fcuferit en tout temps pour le Journal des
Caufes célebres , chez M. Defeljarts , Avocat , rue Dauphine
, Hôtel de Mouy , & chez Mérigot le jeune , Libraire ,
Quaides Auguftins. Prix , 18 liv , pour Paris , & a4 liy.
pour la Province.
( 47 )
amans qui fe préfentoient , elle les avoit tous
écartés , jufqu'au moment où un Chevalier de
5. Louis lui offrit fes voeux . La Demoi elle ceffa
enfind'être indifférente. Le Chevalier obtint ce
que tant d'autres n'avoient pu obtenir ; il fut aimé
, & la riche héritiere confentit à lui donner
fa main . Cette union eut le fort de prefque tous
les mariages qui fe font par intérêt . Les deux
époux ne tarderent pas à être indifférens , & finirent
par fe hair. Ils confentirent à une sépara
tion volontaire , & la femme vint demeurer
Paris . Le mari n'avoit donné fon confentement
qu'à condition que fon époufe lui paieroit une
penfion . Cette penfion fut d'abord payée affez
exactement ; mais la femme refufa enfuite d'acquitter
cette dette . Le mari la fomma alors de
rentrer dans la maifon conjugale , & obrint une
Sentence du premier Juge qui l'ordonna. La femme
interjetta appel de cette Sentence , & demanda
fa féparation de corps & d'habitation . Ses
moyens n'ayant pas paru fuffifans , elle fut déboutée
de cette demande , & la Sentence du premier
Juge fut confirmée. Pour éviter d'être contrainte
de s'y conformer , elle obtint un ordre
qui l'autorifoit à refter dans une Communauté
religieufe. Comme l'Arrêt ne l'avoit pas condamnée
à fournir des alimens à fon mari , ce
dernier l'affigna pour le voir condamner à lui
payer 30,000 liv. pour le temps qu'elle n'avoit
pas habité avec lui , & 2,000 livres de penfion
pour l'avenir. Le défenfeur du mari , pour appuyer
cette demande , cita les Arrêts fuivans .
Celui rendu par le Parlement de Rennes , le
5 Septembre 1628 , qui condamna à une penfion
alimentaire , une femme qui refufoit de recevoir
dans fa maifon fon mari qu'elle avoit fait déja
mettre en prifon .
( 48 )
Un Arrêt du Parlement de Grenoble , du 8
Février 1677 , qui condamna une femme à fournir
des alimens à fon mari , détenu priſonnier
pour dettes à Grenoble , quoique celle - ci füt
chargée de neuf enfans.
Un Arrêt du Parlement de Grenoble , du premier
Juillet 1689 , qui déclara la taxe en rembourſement
, des alimens fournis au mari prifonnier
, exécutoire fur fes biens , & débouta fa
femme féparée , de fon oppofition aux exécutions.
Un Arrêt du Parlement de Paris , du 4 Septembre
1721 , qui , en prononçant la ſéparation
des fieur & dame H... , ordonna que le mari
retiendra fur la dot , qu'il eft condamné à reftituer
une fomme de 20,000 livres , dont il emploiera
l'intérêt à fournir aux enfans communs
pour les alimens & leur éducation,
Un Arrêt du Parlement de Dijon , du 24 Janvier
1749 , qui , en confirmant la Sentence de
féparations de biens , obtenue par la Dame S...
en la Mairie de cette Ville , la condamna à
payer à fon mari une penfion alimentaire de
1,000 liv.
Après avoir invoqué la Jurifprudence conftante
, qui veut que la femme riche fourniffe
des alimens à fon mari pauvre , le défenſeur du
Chevalier foutint que l'épouſe de ce dernier ne
pouvoit fe difpenfer d'acquitter une dette auffi
facrée. Auffi , par Arrêt du 31 Juillet 1782 , le
Parlement a condamné la femme à payer à fon
mari une penfion de 2,000 liv . par an , & la
fomme de 1,000 livres pour les années anté
rieures,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
DANEMARCK.
DE COPENHAGUE , le 16 Août.
Epuis trois jours , nous avons dans la
rade de notre port , deux vaiffeaux de
ligne & 3 frégates Ruffes , aux ordres de
l'Amiral Spiritof. Cette petite efcadre vient
d'Archangel , & doit fe réunir à la grande .
que commande l'Amiral Krufe .
Sur la repréfentation de la Chambre générale
de Douane de nos ifles d'Amérique , le Roi a
fupprimé à l'ifle de S. Thomas les places de plufieurs
employés à la Douane , & n'y a confervé
que l'A miniftrateur & le Pefeur , qui , payés
de la caiffe de la Compagnie , ne pourront exiger
pour eux aucuns droits quelconques des
commerçns & navigateurs. Les droits de Douane
y feront perçus à l'avenir d'après les connoiffemens
, fans aucune vifite quelconque , & l'on
ne fera plus tenu de déclarer à l'exportation
des marchandifes les marques fous lesquelles elles
avoient été importées. Dans le cas d'une fraude ,
la Régence ; conjointement avec le Comman
No. 37 , 10 Septembre 1785.
C
( so )
dant de l'ile, décideront provifoirement du délit
& aviferont aux moyens propres & compatibles ,
avec la liberté du commerce , à la réprimer.
Un placard royal , du 2 Juillet , regle
les droits à payer fur le nouveau canal du
Holftein . Les bâtimens qui pourront y naviguer
, n'excéderont pas cent pieds de
quille , melure de Ho ! ften , & 26 pieds de
largeur, On payera pour chaque cheval de
trait , par ftation 18 fchellings , & 4 à chaque
éclufe ( il y en a 6 ) . Chaque bâtiment
chargé de marchandifes , & al'ant fur l'Eider
, payera 3 rixdalers de droits , & la moi--
tié quand il ira fur fon left. Les bâtimens
ouverts chargés de marchandifes payeront
chacun un demi 1ixdaler ; les bâtimens de
cette forme , chargés de poiffon frais , pafferont
librement.
On écrit de Sundvig , dans l'ifle de
Bornholm , qu'une femme réduite au défefpoit
par la mifere , s'eft jetrée avec les trois
enfans dans la mer , où ils ont tous péri ,
fans qu'on ait pu les ſecourir.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 27 Août:
Le 6, il arriva à Helfingor so bâtimens
venant de la Baltique . L'un de ces navires
chargé de planches , & deftiné pour Cadix ,
a touché fur un bas fond , & l'on a été for
cé de l'alléger d'une partie de fa cargaifon .
( sr )
La Bourgeoilie de Dantzick paroît peu
fatisfaite de la derniere convention faite
avec le Roi de Pruffe ; elle fe plaint de la
non exécution de divers articles ; & l'on a
envoyé à ce fujet des députés à Pétersbourg.
La grande quantité de bied de Pologne ,
arrivée dans ce port de Dantzick , en a été
exportée prefque fubitement. En général le
commerce de cette ville avec les Polonois
femble décliner : ceux- ci tâchent de diriger
leurs fpéculations du côté de Cherſon ; &
fi jamais le Niefter eft rendu navigable partout
, les entrepriſes deviendront importan
tes . Par cette voie , la Pologne pourra fe
procurer les marchandiſes du Levant & de
la Méditerranée.
Les Savans que l'Impératrice de Ruffie a
chargé de parcourir la Crimée , ont rencontré
au Caucafe , près de la fource de la
riviere de Cuban , une colonie d'étrangers
appellés T/cheches , qui defcendent proba
blement de quelques familles Moraves ,
pourfuivies pour leurs opinions en matiere
de religion. On croit qu'ils quitterent leur
patrie vers la fin du quinzieme fiecle pour
chercher au Caucafe un afyle contre l'op
preffion religieufe. Cette colonie peu nombreufe
eft remarquable par l'union frater
nelle qui regne entre fes individus. Elle fe
diftingue des autres peuplades des environs
par fon langage mêlé de mots Bohémiens
par un genre de vie particulier & par for
C 2
( 52 )
eulte religieux , dont l'extérieur préfente
beaucoup de cérémonies ufitées dans les diverfes
religions chrétiennes .
La Compagnie que l'Impératrice envoie
parcourir les contrées orientales de fon
empire , pour y examiner le pays , eft partie
le 2 Juillet. Elle eft compofée de 810
hommes de toutes les nations ; la plupart
font de l'état militaire , des Officiers du génie
, & des Savans chargés d'écrire le journal
du voyage. Le Baron de Walchenfted
eft à la tête de cette caravanne , & en
dirige les travaux .
DE BERLIN , le 26 Août.
C'eſt le IS de ce mois , que le Roi , accompagné
du Prince Royal , eft parti pour
la Silefie , où S. M. paffera fes troupes en
revue. On porte le nombre de celles raffemblées
au camp de Strehlen , à 8 lieues de
Breflau , à 80000 hommes. Les Ducs de
Saxe -Gotha & de Saxe-Weimar fe trouvent
parmi les Etrangers qu'attire ce fpectacle
militaire. Il durera trois jours , pendant lefquels
on exécutera des manoeuvres favantes
& difficiles,
Voici les noms des principaux Officiers
de différens pays , arrivés à Breflau jufqu'à
ce jour.
Le Général Lieutenant Lord.Cornwallis , le
Colonel Fox , le Colonel Dundas , le Colonel
Abercromby , le Lieutenant Colonel England
( 53 )
le Lieutenant Colonel Murray , le Chevalier
Gray , le Capitaine Crawford , le Capitaine Ma
theus , le Capitaine Trévelyan , le Capitaine
Ramfden , le Lieutenant Barry , le Major Rutgie
, le Capitaine Lenox & le Capitaine Camden ,
tous au fervice d'Angleterie. Le Marquis du
Portail , Brigadier des Armées du Roi de France ;
le Marquis de la Fayette , Maréchal - de - Camp ;
le Comte de Goudricourt , Capitaine ; le Marquis
de Jumillac , Capitaine de Dragons ; M. de
Gourion , Lieutenant - Colonel ; le Baron de Fumei
, Colonel du Régiment d'Artois , Cavalerie ;
- M. de Dumefnil , Colonel de Huffards ; tous
au fervice de France. Le Général - Major de
l'Armée de Pologne ; le Prince Lubowickzy .
Le Comte de Bellegarde , Général - Major des
Troupes de l'Electeur de Saxe ; le Major de
Polentz , le Major de Thiele , le Comte de Stolberg
, Capitaine ; le Capitaine Drefler ; M. de
Dombrowsky , Capitaine de Cavalerie ; M. de
Warnsdorf, Lieutenant ; M. Schenfeld , Lieute
nant ; tous au fervice de Saxe . Cette lifte fera
augmentée de beaucoup , lorfque tous les Of
ficiers étrangers , qui font en chemin pour fe
rendre au camp , feront arrivés.
La moiffon eft fi abondante cette année dans
la plupart des Erats du Roi , que S. M. a déjà permis
à un grand nombre de cultivateurs , dans la
vieille Marche , d'exporter des quantités confidérables
de feigle & de froment pour l'E: ranger.
Les Selliers & autres Ouvriers de Berlin ont
reçu de nouveau une commiffion pour la fourniture
de felles , brides , houffes , & c. , pour le
fervice des troupes légeres de Hollande.
c 3
( 54 )
DE VIENNE , le 27 Août.
Depuis leur premiere audience de l'Empereur
, les Députés Hollandois n'ont pas
conféré de nouveau , ni avec S. M. I. , ni
avec le Prince de Kaunitz , & l'on ne parle
plus ici des objets de leur miffion. Ĉette
circonftance autorite quelques perfonnes à
préfumer que la négociation de ces Députés
fe réduit à leur feule préfentation ici ,
que cette démarche de la Hollande a été le
feul préliminaire arrêté entre les parties , &
que les autres fujets de différend fe traitèront
à Paris par les Ambaffaders refpectifs
, fous la médiation de S. M. T. C
Une maifon du fauxbourg de Ratzenf
taedtel , dont les fondemens avoient été
minés par les eaux , s'eft écroulée fubite ,
ment , & a écrafe 40 perfonnes fous fes
ruines.
Le Cardinal Migazzi jouira encore cetté
année des revenus de l'Evêché de Wairzen ,
conféré au Prélat Okoliefani , vice - Préfident
de la Chambre Eccléfiaftique. Le Cardinal
cependant ne percevra que 12000 florins ,
-ainfi que fon fucceffeur , fur les revenus de
cet Evêché ; le refte devant être verfé dans
la caiffe de Religion de Hongrie , riche déjà
de trois millions 300 mille florins par an.
Les lettres de Triefte portent qu'il vient de fe
former dans cette ville deux nouvelles compagales
de commerce. La premiere veut ouvrir
.
én commerce avec l'Amérique Septentrionale ;
la feconde prend le titre de Compagnie patrio
tique Autrichienne de Commerce maritime. Les
actions de cette Compagnie feront de voo fiorias
feulement. Aufli tot que le nombre des
foufcripteurs fera complet , on équipera un
valeau , qu'en fera aflurer. Au retour de ce
vailleau , chaque intéreflé pourra retirer fon
capital avec le dividende ; & il dépendra de
lui de le replacer ou non fur un autre équipement.
Les Cofaques Sapores , qui ont demandé à
fe fixer dans les Etats de l'Empereur , ferong
reparis à leur arrivée dans le Bannat de Témefwar.
La dénomination de Cofaques
vien de l'arme que portolent anciennement ces
peuples ; elle avoit la forme d'une faulx , qui,
en langue flave , eft appellée Koff.
Les Commiffaires de l'opération du dénombrement
de la Tranfylvanie , ont trouvé
à Galfch une femme , nommée Stane-
Gofzoye , âgée de 131 ans. Elle en avoit 6 ,
lorfque le Prince Ragozki vin afliéger Hermanftadt
en 1660. Quatre de fes enfans ont
une poftérité de 40 perfonnes : l'aîné a 89
ans , le fecond 8c , le troifieme 74 , & le
quatrieme 69.
On écrit de Conftantinople , en date du
9 Juillet , que quoique les préparatifs militaires
paro flen fe rallentir actuellement , il
y arrive cependant toujours quelques troapes
d'Afie , qui fe rendent à Sophie & à Si-
Liftrie . Selim Pacha, ancien Gouverneur de
Belgrade , a obtenu le gouvernement de
C.4
( 56 )
Salonique , & Danadfchi - Silchdar - Amed-
Pacha celui de Candie. Le Grand - Seigneur
ayant appris la mort de Dfcham- Klu - Ali - Pacha
, Seraskier de Natolie , a nommé le fils
du, défunt , Pacha à trois queues , & lui a
contéré le gouvernement de Dfchenick &
d'Erzerum .
Un Prêtre du Tirol eft arrivé ici il y a
quelque temps avec une remede merveilleux. Il
Confiile en un emplâtre d'une drogue jaune ,
odeur de poix réfine , qu'on prétend efficace
contre les maux les plus invétérés , tant externes
qu'internes. La Faculté de Médecine a
fait défendre au Prêtre de la diftribuer. Il a
obéi ; mais quelques malheureux , témoins de
plufieurs guérifons , & defitant fe fervir du même
remede , font parvenus à faire entendre leurs
plaintes à l'Empereur . Le Monarque a fait demander
à la Faculté de Médecine fi elle croyoit
que cette emplâtre renfermât quelque chofe de
nuifible ? La Faculté a fait répondre qu'elle ne
pouvoit rien dire fur cet article. L'Empereur a
paru peu fatisfait de cette conduite , & demêlant
les principes qui faifoient agir les Docteurs
, a donné permiffion expreffe au Prêtre de
continuer à foulager ceux qui auroient confiance
en lui . On y court avec d'autant plus d'ardeur,
qu'il n'exige aucune rétribution. Voilà encore
un Empyrique bien généreux.
DB FRANCFORT , le 1 Septembre.
La Confédération Germanique , dont
nous avons parlé plus d'une fois , a été entierement
conclue , & fignée le 13 Juillet
( 37 )
par le Roi de Pruffe & par les Electeurs de
'Saxe & d'Hanovre . Dès que les ratifications
auront été échangées ( elles doivent l'être
actuellement ) , les autfes Puiffancee qui
doivent entrer dans cette ligue figneront le
Traité , & il fera en même temps notifié à
toutes les autres Cours de l'Europe.
500
On porte à 180 le nombre des perfonnes
noyées près de Vienne , au dernier débordement
de la riviere de ce nom . On affure que
plus de 5oo familles ont perdu à cette occafion
toute leur fortune. Le nombre des beftiaux
fubmergés à la même époque eft immenfe
La Princeffe de Lichtenſtein a été fauvée
par des payfans qui l'ont portée à Vienne
fur leurs épaules , affife dans un grand panier.
L'Empereur a fait un don de mille florins
aux Catholiques Romains de Gottingue ,
pour être employés à la conftruction d'une
Eglife dans cette ville , & il leur a permis en
outre de faire une quête au même ufage.
A
On écrit de Vienne que l'Empereur a donné
de nouveaux ordres au Baron de Herbert , fon
Miniftre , près de la Porte ottomane , pour preffer
l'affaire de démarcation. Ce Miniftre doit , diton
, déclarer en même temps que , fi la Porte
perfiftoit dans fon irréfolution , un corps d'Armée
impériale entrera dans les diftricts done
on demande la ceffion , & en prendra poffef
fion . On affure qu'en effet les régimens ,
fur les frontieres & plufieurs autres dans la Hongrie
& la Gallicie , ont reçu l'ordre de fe tes
nir prêts à marcher.
On fait que l'Académie de Berlin a le pris
$$
( 18 )
vilege excluff des Almanachs dans les Etats du
Roi ; privilege qu'elle eft dans l'ufage d'affer .
mer. Le nombre d'Almanachs , publiés cette
année , monte à 45 , L'Académie retire de fon
privilege une fomme annuelle de 23,600 dallers .
ITALI E.
DE LIVOURNE , le 12 Août.
Quelques lettres d'Alger parlent d'un
combat très meurtrier entre un Corfaire de
cette Régence & deux Frégates Espagnoles.
Le Forban armé de 18 canons , a préféré
de couler bas plutôt que de fe rendre ; l'a
eharnement des Algériens éroit au point ,
qu'à l'inftant où le navire s'enfonçoit dans
Peau , l'équipage monta fur les hunes , d'où
il fit feu fur l'ennemi avec des carabines.
Vingt Efpagnols furent tués dans cette décharge
, & d'autant plus facilement , qu'ils
s'étoient portés fur les gaillards , pour être
témoins de la fubmerfion du navire Algézien.
Tripoli de Barbarie fe trouvoit à la fin
de Juin affiégée à la fois par la famine &
par la pefte. Voici en quels termes une lettre
de cette ville , du ai Juin , repréſente la
défolation générale.
Les Chrétiens & les Juifs fur- tout fe hâtent
de trouver ailleurs un afyle. Quatre navires ſe
difpofent à partir pour l'Europe ; & tous quarre
font remplis de fugitifs. Dans ce nombre , fe
Arouve l'unique Médecin, que nous evfhons. Il
y & plus de cinquante ans qu'on n'a point ew
iri de pede ; & , parmi les habitans chrétiens
il n'en of aucun , qui ait jamais été préfent
2x ravages de ce feau . L'on n'a plus qu'une
très - petite proviſion de grains & d'autres vivres
en cette ville ; & l'on craint avec raifon qu'il
n'en fait pas apporté fuffisamment du dehors ,
yu que les Etrangers , qui feront informés de
notre trike position , ne bafarderont point leurs
vies & leurs biens parmi un peuple appauvri.
Le nombre des ind gens a été ce te année f
confilérable , qu'on ne pouvoit paffer les rues
fans en être touché , puifque l'on y voyoit les
malheureux périr de faim , ou prolonger leur
vie en rongeant des os déjà defléchés
fe repaiffant du rebut d'herbes potageres , jettées
au fumier.
" ou
L'efcadre Vénitienne a quitté les. parages
de Tunis , mais elle continue de croifer fur
les côtes de Sardaigne. D'ailleurs ſa ſtation
dans ces parages n'eft plus une énigme
puifque , felon le bruit général , le principal.
objet de ces forces navales , eft de veiller
fur tous les mouvemens des Hollandois .
DE MILAN le 12 Août.
J
Le mardi 26 Juillet, on a reffenti à Trento
une fecouffe affez forte de tremblement de
terre , qu'on dit avoir été encore plus vive
dans les lieux circonvoifins. Cette fecouffe
fut fuivie d'une ondée fi furieuſe , que l'Adige
enflée & réanie à tous les torrens de la ,
campagne , forma une inondation confidérable
, qui a fait les plus grands dégats dans
les champs & fur les chemins. કે 4
сб
( 60 )
Trois fameux voleurs , qui infeftoient cet Etat
& ceux du Roi de Sardaigne , viennent d'être
arrêtés fingulierement dans la Vallée de Ticino.
Cing hommes , qui chaffoient dans cette Vallée
, fe rendirent à l'heure du dîner à une Auberge
voifine , pour faire cuire un liévre qu'ils
avoient tué. Le premier d'entr'eux qui y entra
fut tiré à l'inftant même par un des voleurs ,
qui le prit pour un Archer. Heureufement Me
coup manqua , & les autres Chaffeurs ayant fait
feu , un des fcélérats tomba mort ; les deux autres
furent bleffés & conduits dans les prifons de
Vigénans , pour être jugés par le Tribunal de
cette ville .
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 30 Août.
L'oppofition de la moitié des Communes
d'Irlande au bill de M. Pitt , n'a point fait
fortir ce Miniftre de la modération & de la
prudence qui , jufqu'ici , ont caractériſé fon
adminiftration. Au lieu de montrer l'entêtement
que la petite fupériorité du parti de la
Cour auroit infpiré à un Miniftre , ordinaire ,
on a laiffé au tems de mûrir l'affaire & de ramener
les volontés . En conféquence, dans la
féance du 15 , non feulement M. Orde abandonna
le bill pour la felion actuelle ; il dé--
clara de plus , par l'autorité du Ministère ,
qu'à aucune époque future , les propofitions
ne feroient repréſentées , à moins que ce ne
fut la volonté du Parlenient & du Peuple
d'Irlande.
(( 61 )). }
• Le Gouvernement ayant ains acquitté fa
tâche envers ce Royaume , il faudra voir
comment la Minorité accomplira la fienne .
La fuprématie que l'Angleterre confervoir
dans la branche de légflation , relative aur
commerce & à la navigation , étoit l'équivalent
de l'égalité abfolue qu'on accordoit à
I'Irlande : ce Traité paroiffoit conforme à l'équité
naturelle & à l'intérêt mutuel des deux
Ines. Si l'Irlande prétend jouir de la protec
tion de l'Angleterre , de fa Marine , de fes
Armées , de fa dette publique , de fes fubfides
, de fes Colonies , de fon Commerce
fans lui refter attaché par aucun lien , ce fyl
tême d'indépendance fera difficile à réalifer.
Il est même tellement impratiquable , qu'on
ne tardera pas à voir reparoître un projet
d'arrangement , & qu'à la prochaine feilion ,
probablement quelque Membre des Communes
Irlandoifes reproduira le bill rejetté ,
avec les modifications propres à ramener
la grande pluralité des fuffrages. Au refte,
ce n'eft pas la première fois que les hypocrites
de patriotifme & de liberté , fi communs
dans les Républiques modernes , auront fab
crifié les vrais intérêts de leur patrie au plaifir
de faire des phrafes , ou de faire prévaloir
l'amour de la domination fur les plus folides
avantages de la liberté. Na
Divers de nos papiers n'ont pas manqué
d'oppofer à la déclaration de M. Orde le paf
fage fuivant , tiré du di cours que prononca ,
1
( 62 )
M. Pirt en préfentant fon plan à la Chambre
des Communes.
» Enfin , dit - il , je regarde ce Réglement
comm alfolument effentiel à la prix , & àla
» prospérité de l'Empire Britannique . D'après cette
perfuafion , ni les clameurs de l'efprit de parti
tant en Angleterre qu'en Irlande , ni les rep - é-
» fentations & dépofitions partielles de quelques
» perfonnes intéreffées & prévenues ne me ferone
→ abandonner mon projet , tant que j'aurai Thon
neur d'occuper la place dont je jouis ellement
. Si je marque à ma parole , je confens
qu'on me regarde comine inutile , a fi incpable
» de favoir ce qu'il doit à fa propre réput tion ,
qu'au bien bred fa Patrie. »
Beaucoup de gens ont cru d'abord que Gre
M. Pitt ne réfifteroit pas à l'échec qu'il vient
d'effuyer en Irlande ; mais au contraire , cet
événement , en confirmant la preuve de fon
impartialité , donnera peut être un nouveau
degré de folidité à fon adminiſtration , & lui
aTurera la confiance nationale.
Dans la chaleur des débats des Commi
nes Iriandoifes , le Procureur Général , Mr.
Forster , fut très maltraité par M.Flood & par
M. Curren . Il repliqua à tous deux , avec une
extrême vivacité , & fe battit le lendemain au
piftolet avec M. Curren. Heureufement , ni
T'un ni l'au re ne turent bleffés , & leurs amis.
communs les ont réconciliés fur le champ de
bataille.
L'Orateur de la Chambre des Communes
d'Irlande ayant donné fa démilion , cette
importante dignité a été briguée par ce même
( 63 )
M. Forfer & par M. G. Ponfoxby, tous deux
attachés au Gouvernement; mais le dernier
g'étant retiré du concours , le partage des
voix ceffera , & l'on ne doute point que M.
Forfter ne foit élu. Il n'eft nullement avéré,
ni même vrai que le Duc de Rutland ait demandé
fon rappel.
Lord Howe a vifité de nouvea les chantiers
de Wolwich & de Deptford , pour fe
mettre en état de rendre à l'Amiranté & au
Cabinet un compte très exact de nos Arfe--
naux maritimes. Comme on fonge à aggrandir
& à fortifier le Havre de Milford , le
Commodore Gower a er ordre d'examiner
eeport, & de joindre fes obfervations à celles
des Ingénieurs prépofés à cet effer,
Le 24 de ce mois , le Baron d'Alversleben ,
Miniftre d'Hanovre , a expédié un Courier à
la Régence de cet Ele &orat. M. Bukati eft re .
venu de Pologne avec le titre de Miniftre de
cette République auprès de notre Cour , &
M. Whitworth doit aller réfider , en la même
qualité , à Warfovie. Ses appointemens font
de mille livres fterlings par an.
i
La frégare le Phaeton doit tranfporter Lord
Keppel à Gibraltar , d'où cet Amiral fe rendra
à Naples , dont le climat eft néceſſaire à
fa fanté.
7
Samedi matin , un Exprès a apporté la
nouvelle de la mort del ord GeorgeVicomte
Sackville , décédé à ſa terre de Stoneland. It
étoit né en 1716 , & quatrième fils durteu
*
( 64 )
Duc de Dorfet. En 1770,il prit le titre de Lord
Germaine , comme héritier de Lady B. Germaine
, fa femme , très -connue par fes liaiſons
avec le Docteur Swift , & c'eſt ſous ce nom
qu'il a été connu juſqu'en 1782 , tems auquel
il fut appellé à la Pairie fous le titre deVicomte
Sackville. Dès fa première jeuneffe , il ſuivir .
la carrière des armes. Après la bataille d'Ettingue,
en 1743 , George II . l'éleva au grade.
de fonAide- de Camp : il fe diftingua dans la
campagne fuivante, & fut bleffé à Fontenoy,
à la tête de fon Régiment. Il fuivit en Ecoffe
le Duc de Cumberland pendant la rébellion.
En 1741 , en 1747 & en 1754 , Douvres le
choifit pour fon repréfentant en Parlement
où il fervit avec autant d'honneur que dans
les armées . A la paix de 1748 , il fut chargé ,
pendant les négociations , de traiter avec le
Maréchal de Saxe de l'armiftice qui fut convenu.
L'année fuivante , il entra dans la Cavalerie
, en qualité de Colonel du 12e Régiment
de Dragons. En 175 1 , il fut nommé Secrétaire
d'Etat en Irlande, & parvint au grade
de Major Général. Bientôt après , en 1757 ,
il fut déclaré Lieutenant Général & Commandant
du fecond Régiment des Gardes
Dragons : en 1758 , il entra au Confeil - Privé.
La même année,il commanda fous le Duc de
Marlborough , l'infructueufe expédition de
débarquement à S. -Malo. A fon retour , le
Ducfut envoyé en Allemagne, avec un Corps
de troupes , & Mylord Sackville l'y accom
pagna,en qualité deLieutenant Général à la
mort du Chef, qui fuivit de près fon départ,
( 85 )
Mylord Sackville fut nommé Commandant
en chef des forces Britanniques fous le Prince
Ferdinand de Brunfwick , Géneraliffime de
l'armée alliée,
Dans ce pofte important , le Vicomte
Sackville déploya en plufieurs rencontres &
dans fa conduite journaliere , autant de zele
que d'habileté & de courage . On fait que
malheureusement à la bataille de Minden , il
fut accufé par le Prince Ferdinand d'avoir
manqué aux ordres , en retardant une manoeuvre
de la Cavalerie , qui devoit achever
la défaite de l'armée Françoife. Le Général
Anglois , accufé dans fon henneur , demanda
fon rappel & une Cour martiale qu'il
obtint à force d'importunités. Une trèslongue
enquête fut dreffée à ce fujet , & l'on
en connoît le réfultat. Lord Sackville furt
caffé du Confeil privé , & déclaré incapable
de fervir le Roi. Né avec une grande force
d'ame , & sûr de fon innocence , Mylord
Sackville fupporta ce revers avec philofophie.
Il attendit du temps la réparation de
cette injuftice ; attaqué avec la plus crimi
nelle lâcheté dans les papiers dévoués au
Miniftere, il ne perdit point l'eftime des perfonnes
bien inftruites des refforts de ce procès
, & il regagna celle du public, lorfqu'on
examina la procédure , & qu'il fut conftaté
qu'on avoit facrifié ce Général aux circonf
tances , au fyftême de M. Pitt , à la haute
confidération que méritoit le Prince Ferdinand.
;
21 12
( 66 )
L'impreffion de cette malheureufe affaire
fut de fi peu de durée , qu'en 1761 , deux
bourgs fe difputerent Lord Sackville , por
les repréfenter en Parlement , & l'élurent à
la fois. En 1775 le Roi le créa Miniftre des
Colonies & premier Lord du Bureau de
commerce ; poftes qu'il réfigna en 1782. Peu
dhommes publics ont réuni autant de talens
& autant d'infortunes. Lord Sackville
portoit fon étoile fur fa phyfionomie trifte
& févere. Malgré fes difgraces , fa carriere
n'en a pas moins été très diftinguée dans
l'armée , au Parlement & dans le Cabinet.
Il avoit du caractere , fans lequel , en Angleterre
, les talens font prefque toujours avortés.
Quoique fon action füit défagréable
aucun Orateur ne le furpaffoit par la préci
cifion , par la netteté , par le jugement fain
& la dialectique. Jamais il ne s'écartoit de
fon fujet , laiffant aux jeunes gens l'éloquence
babillarde des déclamations , des digrefhions
& des figures ; auffi après l'avoir entendu
, on rapportoit de l'audience le fovenir
diftinct & fatisfaitant de la difcufion.
Peut-être fit-il déplacé dans le Miniftere ,
au milieu d'Adminiftrateurs d'un caractere
trop différent du fien. Le mal étoit fat ,
lorfqu'il entra en place ; & quoique l'opinion
toujours injufte , toujours précipitée ,
toujours frivole , lorfqu'elle s'exerce fur les
événemens récens , l'ait accufé de la perte
de l'Amérique , nous oferons dire qu'aa
contraire , fi quelqu'un avoit pu la confer(
67 )
yer à l'Angleterre , c'étoit le Vicomte de
Sackville. Nous regardons comme certain
fur de très bonnes autorités , que ce Miniftre
fut l'auteur des fameufes lettres de Junins
, fauffement attribuées à M. Burke & à
d'autres . On a traduir en François la Correfpondance
de Lord Germaine avec les
Généraux en Amérique ; & quelqu'imparfaite
que foit cette verfion , elle peut donner
une idée des dépêches de ce Miniftse. Il
laiffe deux fils & trois filles : l'aîné de fes fils
eft héritier préfomptif du Duc de Dorfer ,
Ambaffadeur en France , & fon coufin gerunain.
Le Gouvernement a reçu le 25 des dépêches de
l'Amiral Campbell. Elles annoncent que plus de
20 bâtimens , venant des Indes Occidentales &
de l'Amérique feptentrionale , font arrivée à
Terre- Neuve , que plus de 100 bâtimens , deſti❤
nés pour l'Etranger , avoient appareillé de cette
Iffe , & qu'un plus grand nombre encore fe préparoit
à les fuivre.
A la plus légère apparence d'hoftilités , l'Angleterre
tourne auffi tôt les regards vers fa Marine
, puiffant rampart de fa Nation , & la fauvegarde
de fon commerce & de fa liberté. Dans les
circonftances a&tuelles , nos forces navales font
impofantes. Un grand nombre de vaiffeaux
mouillent dans nos ports , mais ce n'eft qu'avec
la plus grande difficulté qu'on eft parvenu à former
leurs équipages . Les inconvéniens du régime
fuivi préfentement pour la levée des matelots
devroient faire fentir la néceffité de les claffer,
fi cette mefure était praticable dans un étag
libre , & n'y entraînoit peut être encore plus
( 68 )
d'inconvéniens que la preffe , qui du moins ne
s'exerce que momentanément. Les liftes authentiques
de l'Amirauté offrant 53 Vaiffeaux de
ligne en état actuel de fervice dans les autres
ports de Portfmouth , Plimouth , Chatam , &
Sheerne ff. De ce nombre deux de ice canons
trais de 90 canons , 33 de 74 , & 15 de 64.
,
Un Agent de la Ruffie s'eft tranfporté
lundi dernier à Hull , par ordre de fon Ambaffadeur,
& avec la permiffion de notre
Gouvernement, pour y préparer des rafraî
chiffemens à une efcadre de fa nation , com
pofée de 6 à 8 vaiffeaux de ligne , qu'on attend
chaque jour de voir arriver dans l'Humber.
Cette efcadre pourra s'approvifionner
également , à choix , dans tous nos ports :
on la dit deftinée pour la Méditerranée , où
le Commodore Cosby pourra bien l'accompagner
avec quelques- uns de nos vaiffeaux :
On apprend par une Lettre de Madraff , vraie
ou fauffe en date du 20 Juin , que Tippoo
Sultan eft für le point d'entrer en guerre avec
les Marates ; l'un de leurs meilleurs Généraux ,
appellé Perfaram Ban , s'eft déjà porté fur les
frontieres & a commencé les hoftilités. Tippoo
eft actuellement en marche ave fon armée pour
aller s'oppofer aux progrès de l'ennemi. Les
deux pariis ne tarderont pas d'en venir aux mains.
Cet événement ne peut qu'être très - favorable aux
Anglois , en leur donnant le temps de réparer
leurs forces épuifées par la derniere guerre, On
dit qu'il eft très- probable , vu les reffources &
l'opiniâtreté des deux Puiffances belligérantes ,
que les hoftilités feront de longue durée.
La cargaifon des deux navires de la Com(
69 )
pagnie le Latham & le Naffau , arrivés à la
rede de Margate ces jours derniers , eſt évaluée
200,000 liv . fterl . , indépendamment
des cargaifons particulieres. Ces vaiffeaux
apportent , entr'autres , 14500 pieces de
Nankin , 15000 livres pefant de foie crue ,
& deux millions vingt lept mille & cent liv.
de thé de différentes qualités .
La Compagnie des Indes pofféde en ce
moment une maffe de thé plus confidérable
qu'il n'y en a jamais eu dans ce Royaume
ou dans tout autre pays de l'Europe. Ses
magafins , ainfi que ceux qu'elle a loués dernierement
, regorgent de cette denrée , &
tous les jours il arrive des vaiffeaux qui en
font chargés. La quantité de thé qui fera
mife en vente au mois de Septembre prochain
, excédera de près de moitié celle qui
s'eft vendue précédemment à cette époque.
Une lettre authentique de Plymouth raconte
en ces ternies un événement arrivé le
8 à bord du vaiffeau de ligne le Sampfon.
Le Capitaine Douglas fervant dans un Régiment
de Marine , avoit dîné à terre au quartier
de la garnifon . Il retourna le foir , à peu- près
ivre au vaiffeau , avec trois des Officiers qui l'avoient
regalé , & foupa en leur compagnie & celle
d'antres Officiers du bâtiment. Il s'éleva , après
le fouper une difcuffion , pour favoir qui commanderoit
le vaiffeau , lorfque les Capitaines &
les Lieutenans auroient été tués . Le Maître d'Equipage
prétendit que le commandement lui feroit
dévolu : la difpute s'engagea , & avec le plus
grand acharnement. Le Capitaine Douglas pro¬
( 70 )
voqua d'injures le Maître d'Equipage , nommé
Walton , qui les lui rendit : irrité jufqu'à la démence
& enivré , le Capitaine fe jeta fur Walton
, malgré les efforts des fpectateurs , le perça
de fa bayonnette . Le Maître tomba & expira au
bout de quelques minutes. Alors le meurtrier ;
courut fe jeter dans la chaloupe , & gagner le
large ; mais on ne lui en laiſſa pas le temps , & il
fut mis aux Arrêts . Revenu à lui le lendemain , le
Capitaine tomba dans le plus affreux défefpoir ,
refufant toute nourriture , & inconfolable dit- il ,
d'avoir tué un homme qu'il regardoit comme fon
meilleur ami . Le Coroner dans fon Verdict , a déclaré
le fait , meurtre volontaire. L'infortuné Dou
glas a été remis au pouvoir civil , & envoyé aux
prifons de Launceston , pour être jugé aux prochaines
Affiles. Tout le monde regrette M. Wal
ton , reputé un très honnête homme & un excel→
lent Officier.
ETATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE.
PHILADELPHIE , le 16 Juillet,
Le 2 de ce mois , jour fixé par le Congrès
pour l'audience publique de M. Gardoqui ,
Miniftre plénipotentiaire de Sa Majesté Ca
tholique , il fut conduit par M. Jay, Minif
tre des affaires étrangeres , à la Chambre du
Congrès. Sa lettre de créance fut remife at
Secrétaire du Congrès par le Secrétaire dé
la Légation d'Espagne , & tout le cérémo
nial convenable fut obfervé avec la plus
grande décence.
M. William Livingston , Gouverneur du
nouveau Jerfey , a été nommé par le Congrès
Miniftre plénipotentiaire des Etats Unis
auprès des Etats Généraux .
L'Etat de Maffachuſeth a paffé le 23 Juin un
acte pour régler la navigation & le commerce
dans lequel il eft ordonné , qu'à compter du premier
Août prochain , aucuns effets , denrées ou
marchandifes du crû , des manufactures ou productions
de cet Etat ou d'aucun autre des Etats-
Unis ne feront exportés d'aucun part , havre cu
crique , & c. dans l'Etat de Maffachufett fur aucun
vaiffeau ou bâtiment quelconque , apparte.
nant en tout ou en partie à tout fujet de la G. B.
jufqu'à ce que les proclamations & ordres publiés
par lesgouverneurs des Colonies Angloifes pour
défendre aux vaiffeaux appartenant aux Etats-
Unis d'entrer dans les ports defdites Colonies ,
& d'y faire le commerce , foient révoqués , &
qu'il leur foit permis d'y trafiquer librement ,
alors la claufe fufdite ceffera d'avoir fon effet .
2
La Légiftature de New- Yorck a paffé
dans fa derniere feffion un acte qui accorde
dans cet état une gratification de 8 fcellings
pour chaque quintal de chanvre de culture
Américaine qui fera exporté. Cet acte impofe
en même temps les droits additionnels
fuivans , fcavoir :
Sur chaque quintal de cordage venant de sh. da
L'étranger ,
Sur chaque quintal de corde blanche ou
ficelle venant de l'étranger. •
Sur chaque gallon d'huile de lin venant
de l'étranger.
Sur chaque paire de fouliers.
Sur chaque paire de bottes,
4
4
2
Le produit de ces droits fera affe&té au paiement
de la dite gratification.
( 72 )
Le même acte contient une claufe qui établit
fur toutes les marchandiſes importées
par un étranger , ou non confignées à unt
citoyen de l'Etat , un droit de un & demi
pour cent , au delà des droits que payent les
citoyens de cet Etat en particulier , ou ceuxdes
Etats -Unis en général,
Une autre clauſe condamne à une amende de
100 liv. fterl. & aux frais de juftice , toute perfonne
qui vendra comme efclave aucun negre ou
aucune autre perfonne amenée dans cet Etat
apres le premier Juin , & déclare libre toute
perfonne ainfi vendue. L'acte établit en outre
deux clauſes concernant la manumiſſion des efclaves.
Par la premiere , fi l'efclave eft au - def
fous de 50 ans , & en état de pourvoir -lui - même
fa fubfiftence , la perfonne qui l'affranchira ne
fera pas tenue de donner caution pour affuter
à l'Etat l'indemnifation des dépenfes qu'il pourroit
être obligé de faire pour l'efclave affranchi .
La feconde claufe de cet ade bienfaifant porte ,
que les efclaves auront le droit dans tous les cas
importans d'être jugés par Jurés , felon la loi
ordinaire.
Il a été fait , le 10 Février dernier dans
l'affemblée générale de l'Etat de Georgie
une feconde lecture d'un bill pour accorder
au Comte d'Estaing 20,000 arpens de terre ,
& pour encourager les établiſſemens qui
pourront fe former fur ce territoire.
Voici ce que rapporte une lettre de Danville
dans le diftrict de Kentucky , en date
du 31 Mai 1785.
La convention a repris pour la feconde fois les .
féances. : Il y a été arrêté de demander à la légiflátion
( 73 )
*
lation de la Virginie un acte de féparation . On
doit lire aujourd'hui la pétition qui a été rédigée
à cet effet. Il fera aufli répandu parmi les habitans
des exemplaires d'un mémoire , fous le titre
d'Adeeffe , pour leur expliquer les avantages de
Cette féparation . Plufieurs actes de l'affemblée de
la Virginie contenant des difpofitions très - onéreaſes
pour nous font parvenus ici beaucoup plutôt
qu'on ne s'y attendoit ; mais peut- être cette
précipitation même tournera- t elle au profit de
nos vues.
Ce nouvel érat fera nommé la Communauté de
Kentuky. I contient actuellement environ 30,000
ames , mais ce te population fera confidérablement
augmentée avant que la féparation s'effecue.
Les fauvages continuent toujours leurs hoftilités
, principalement aux environs de l'Ohio
mais jufqu'à préfent les effets n'en font pas allarmans.
S'ils n'abandonnent point tranquillement
le pays fitué le long de la riviere , ainfi
qu'ils s'y étoient engagés par le traité conclu
l'année derniere , on fera forcé de les y contraindre.
Une fille negre eft accouchée depuis peu ,
près de Neilson'sferry , de quatre enfans ,
trois defquels fe portent très-bien .
Un particulier dont la demeure n'eft pas fort
éloignée de Charles -Town , étoit pourſuivi en
Juftice pour une fomme qu'il refufoit de payer
au Sergent , avec un petit memento , vulgairerement
appellé ordre. Cet Officier fut reçu d'une
maniere tout-à- la - fois brufque & polie . Après
l'avoir fait repofer , fon hôte lui dit du ton le
-plus obligeant , que comme il ne doutoit point
que fon voyage ne lui eût donné de plus grand
No. 37, 10 Septembre 1785 .
( 74 )
appétit , il lui ordonnoit , pour en modérer l'ardeur
, de manger l'ordre . En vain le pauvre Sergent
repréfenta à cet hôte officieux combien ces
mets étoient de dure digeftion ; qu'à l'exemple
du Caméléon , il préféroit de vivre d'air plutôt
que de fe raffaffier d'alimens tels que des ordres
en vain s'étendit- il fur l'origine des ordres , tels
que ceux de Fieri- Facias , de Capias , &c . &c .
Tous fes argumens furent inutiles , & il lui fallut
manger l'ordre dont il étoit porteur. Un repas
avfli plaifant fut affaifonné d'une bonne provion
de grimaces de la part du convive , & fi le
célébre Hogarth eût été encore vivant & témoin
d'une aventure auffi burlesque , fon pinceau immortel
eût prodigieufement augmenté la précieufe
collection des fcenes comiques & morales
de la vie humaine , dont il a tant de fois enrichi
la Peinture. L'hôte toujours fort attentif aux befoins
de fon convive , le voyant preffé par la
foif , lui fit fervir auffitôt un verre d'eau - de-vie .
Immédiatement après cette farce , le Sergent
prit congé de fon hôte, Cette Comédie , d'une
tournure abfolument neuve & poétique , a eu
cependant un fort tout différent de ce que l'on
croyoit ; car dans le cours des dernieres feffions
générales , la juftice fut rendue à toutes les par
ries , & le particulier , après avoir été duement
convaincu du tour qu'il avoit joué au Sergent ,
fut condamné à trois mois de priſon , à payer en
outre une amende de 100 liv. fteri . , & à donner
caution pour la bonne conduite pendant un an..
FRANCE.
P
DE VERSAILLES , le 31 Août.
Le 25 de ce mois , fête de Saint - Louis
le Roi reçut dans fon Cabinet , Grand-
Croix de l'Ordre de Saint - Louis , le Marquis
deTimbrune ; &Commandeurs dudit Ordre,
( 75 )
le fieur de Vault , le Comte de Mathan , le
Marquis d'Aguefleau & le Comte d'Arbaud
de Jouques . Le Marquis de Chamborant
& le Baron de Freytag , étant abiens , ont
reçu de la part de S. M. la décoration ,
& la permiflion de la porter.
Le Roi ayant reçu les Grands - Croix &
Commandeurs ci-deffus nommés , fe rendit
à la Chapelle , portant les marques de l'Ordre
royal & militaire de Saint Louis , précédé
de Monfeigneur Comte d'Artois & des
Princes de fon Sang , Chevaliers de Saint-
Louis , ainfi que des Grands - Croix &
Commandeurs qui marchoient fuivant leurs
grades & leur ancienneté dans le fervice , en
conféquence de l'Edit du mois de Janvier
1779. Après avoir affifté à la Grand Meffe.
chantée par fa Mufique , célébrée par l'Abbé
de Ganderatz , Chapelain de la grande
Chapelle , & à laquelle la Reine , Monfieur ,
Madame , Madame Comteffe d'Artois &
Madame Elifabeth de France afiftèrent
dans la Tribune , Sa Majefté revint dans
le même ordre dans lequel elle avoit été.
>
Le même jour , les Princes & Princelles ,
les Seigneurs & Dames de la Cour, eurent
l'honneur de rendre leurs relpects au Roi
à l'occafion de la fête de S. M. La Mufique
du Roi exécuta , pendant le lever , une fymphonie
de la compofition du fizur Harang
premier Violon de la Mufique de Sa Majefte ,
Tous la conduite du lieur Dauvergne , Surintendant.
1
( 76 )
Le même jour , le Corps de- ville de Paris.
eut audience du Roi ; il fut préfenté par le
Baron de Breteuil , Miniftre & Secrétaire
d'Etat , ayant le département de Paris ; &
conduit par le fieur de Nantouillet , Maître
des Cérémonies , & par le fieur de Watronville
, Aide des Cérémonies. Les fleurs Goblet
& Delavoiepierre , nouveaux Echevins , pretèrent
le ferment dont le Baron de Breteuil
fit lecture , ainfi que du fcrutin qui fut préfenté
par le feur Rolland , Avocat du Roi
au Châtelet. Le Corps- de-ville de Paris eat
auffi l'honneur de rendre fes reſpects à la
Reine & à la Famille Royale.
Leurs Majeftés foupèrent , ce jour, à leur
grand couvert. Pendant le repas , la Mufique
du Roi exécuta différens morceaux , fous la
conduite du fieur Dauvergne , Surintendant
de la Mufique de Sa Majesté.
Le Roi & la Reine ont tenu fur les fonts de
Baptême , dans la Chapelle du Château , Monfeigneur
le Duc d'Angoulême. Monfeigneur le
Duc de Berri y auffi été tenu par Monfieur , au
nom du Roi d'Efpagne , & par Madame , au
nom de la Reine de Sardaigne. Les cérémonies
du Baptême ont été fuppiéées à ces deux Princes
par l'Evêque de Senlis , premier Aumônier
du Roi , en préfence du fieur Jacob , Curé de
Ja Paroiffe de Notre- Dame, Monfeigneur le Duc
d'Angoulême a été nommé Louis-Antoine , &
Monfeigneur le Duc de Berri Charles- Ferdinand.
Meldames Adélaïde & Victoire de France (e
font rendues , le 25 de ce mois , à leur Château
de Bellevue , pour y paffer quelque temps.
Leurs Majeftés& la Famille - Royale ont figné ,
le 28 , le contrat de mariage du Marquis de Ke(
77 )
rouartz , Capitaine de Cavalerie au Régiment
Dauphin , avec Demoifelle de Cleuz de Gage.
Le même jour , le Marquis de la Vaupalliere
a prêté ferment entre les mains du Roi pour
le gouvernement du Maine , vacant par la démiffion
du Comte de Mellet.
Ce jour , la Comteffe de Lur- Saluces a eu
l'honneur d'être préfentée au Roi & à la Reine
par Madame , en qualité de Dame pour accom
gner cette Princelle.
Les Députés des Etats de Languedoc , admis
le même jour à l'audience du Roi , furent préfentés
à Sa Majefté par le Duc de Gontaut , Lieutenant-
Général de la Province , & par le Ba-
Ios de Breteuil , Miniffe & Secretaire d'Etat
ayant le département de cette Province ; & conduits
par le fieur de Nantouiller , Maitre des
Cérémonies , & par le Sieur de Watronville
Aide des Cérémonies. La Dépuration étoit cumpofée
, pour le Clergé , de l'Evêque de Saiar-
Papoul , qui porta la parole ; pour la Noblese ,
du Vicomte de Roure , Baron de Tornac ; pour
le Tiers Esat , des fieurs Henri , Chevalier de
Saint Louis , & de Farcones , Commiflaise des
guerres ; & du fieur Baron de Puymaurin , Syndic
général de la Province. La Députation cut
enfuite audience de la Reine & de la Famille-
Royale.
La Reine s'eft rendue le 29 avec Monfeigneur
le Dauphin , Madame fille du Roi , & Madame
Elizabeth de France , au Château de Saint-
Cloud , où Monfeigneur le Dauphin fera inocolé
le premier du mois prochain . Le Roi s'y eft
auffi rendu le lendemain.
Monteigneur le Duc d'Angoulême & Monftigneur
le Duc de Berri devant être inoculés dans la
d 3
( 78 )
maifon du fieur Chalus , Fermier - Général , fituée
à Saint - Cloud , Madame Comteffe d'Artois
s'y rendra avec les deux Princes .
DE PARIS , le 7 Septembre.
Le Jeudi , rer. de ce mois , Mgr. le Dauphin
fut inoculé , par ordre du Roi , dans le
château de St. Cloud , en préfence de toute
Ja Famille Royale , & de Madame la Gouvernante
des Enfans de France. Le fieur
Jauberthou eft l'Inoculateur à qui cette opération
, felon la méthode des piquures , a été
confiée.
Monfeigneur le Duc de Berry a été inoculé
le même jour:
On peut fe rappeller que le Vicomte de
Roquefeuille étoit forti de Cherbourg fur
la frégate la Cérès , pour examiner en naviguant
dans la Manche, un nouvel inftrument
de Marine . Cette frégate fit la rencontre d'un
bricq Anglois , auquel elle refufa de rendre le
falut & après l'avoir chaffé jufques vers la
Tamife , elle relâcha à Dunkerque . M. de
Roquefeuille étant monté fur le canot de
fa frégate , accompagné du fils unique de
M. de Guichen & de 4 matelots , dans le
deffein de vifiter les ouvrages avancés du
port , une bourafque s'éleva fubitement , &
engloutit le canot , malgré la promptitude
des fecours. Le jeune frere de M. de Roquefeuille
fe jetta à la mer pour fauver des vies fi
précieufes ; mais inutilement ; deux hommes
feuls ont réchappé du naufrage.
L'Infant D. Louis , frere du Roi d'Ef(
79 )
pagne , eft mort à l'âge de 56 ans , dans la
ville d'Arenas , fa réfidence.
L'Expofition des tableaux au Sallon du
Louvre, qui a commencé le jour de la Saint-
Louis , continue à attirer la foule matin &
foir. Les tableaux d'hiftoire font en affez
grand nombre , & parmi ceux qui paroiffent
les plus dignes d'attention , on remarque
un Tableau de M. David , repréfentant le
ferment des Horaces devant leur pere , morceau
ptopre , far-tout par le coloris , à confirmer
la réputation de fon auteur & les efpérances
de l'Ecole Françolfe actuelle , deux tableaux
très forts d'expreffion de M. Vincent ;
le fujet de l'uneftArria , donnant àPætuslepoignard
dont elle vient de fe percer ; & le fuiet de
l'autre plus petit , eft cette même Romaine ,
qui encourage fon époux à la noble réfolu
tion de ne pas furvivre à fa captivité . Parmi
les tableaux de Genre , on retrouve avee
bien de l'intérêt diverfes marines de M. Vernet
, une entr'autres , repréfentant un naufrage
, où le talent fupérieur de ce célèbre Peintre
reparoît dans toute fa force ; quelques payfages
de Mrs. de Marne & Hue le font remarquer
par une grande vérité de compofition
, par l'intelligence & la diftribution des
détails , & par la fidélité à ne pas s'écarter de
la nature . Une Bacchante de Mme. le Brun
a réuni les fuffrages qui fe partagent ordinairement
fuivant le goût , les connoiffances ,
les préjugés des amateurs. On a reproché trop
de délicateffe dans les formes de cette Bac
(
b 5
( 80 ),
chante , fans confidérer que des Reines même
fe confacroient quelquefois au fervice de Bac
chus ; mais peut-être la figure n'eft-elle pas affez
bacchique; & le refeau degaze lui conviendroit
peut être mieux que la peau de tigre. L'Auteur
de ce dernier tableau n'a pas moins fait admirer
les graces , la richeffe & le goût de fon pinceau
, dans les différens portraits de fa main que
renferme l'expofition ; Madame Guiard, autre
Académicienne , a dans le même genre , divers
ouvrages , celui fur tout où elle s'eft
peinte à l'étude , devant deux de fes Eleves ;
tableau qui peut le difputer à ce que le Sallon
offre de meilleur dans le portrait. La Sculp
ture offre cette année , ainſi que les précédentes
, une comparaiſon à fon avantage avec
la Peinture. Il fuffit , pour le moment , de
citer entre fes diverfes productions , la ftatue
de Pafcal par M. Pajou ; c'eft un des chefsd'oeuvres
dont la France & même laSculpture
moderne peut s'honorer. Le La Fontaine de
M. Julien , jeune Artiſte de vingt ans , & fon
Ganymede , annoncent un talent qui pourroit
honorer un âge plus avancé. Au refte , nous
reviendrons fur cette Expofition , & nous ne
prétendons nullement exclure de la diftri
bution des éloges , les ouvrages que la brié
veté de cette notice nous empêche de citer.
Nous avions raifon , il y a fix mois , dé
défendre M. Argand de Geneve , contre
l'injuftice avec laquelle on ufurpoit fon invention
de nouvelles lampes à cylindre ,
connues ici fous des noms qui n'étoient pas
( 81 )
celui de leur véritable auteur. Après avoir
obtenu en Angleterre un privilege exclufif
pour ces lampes , vraiment dignes de cette
faveur , éclairant fans fumée , & fupérieures
aux imitations qu'on en a faites , M. Argand ,
Phyficien très- eftimable , a auffi obtenu un
privilege pour former en France l'établiffement
de fes lampes , qu'il doit faire fabriquer
dans le pays de Gex.
Suivant les Feuilles publiques de Guyenne
, un bâtiment arrivé à Cadix de la Havanne ,
a apporté la nouvelle que l'arfenal de cette
place a été totalement réduit en cendres.
L'Académie des Sciences , Arts & Belles - Lettres
de Dijon , a ten féance publigue le 21
Acût. Elle avoit à diftribuer le prix propofé
pour la folution d'une queftion de Médecine ;
& celui de Phyfique , dont le sujet étoit la
théorie des vents , prix qu'elle s'étoit vue obli
gée de réferver en 1783.
9
La queftion de Médecine étoit de déterminer
les fignes auxquels , dès le début d'une
sofievre continue ou intermittente on recon-
» noîtra fi elle fera maligne ; & ceux qui dans
» fon cours indiqueront le moment où la fievre
fera fur le point de prendre un caractere de
malignité.
M. Maret , en ouvrant la féance , a annoncé
que le prix de Médecine a été adjugé à M. Voullonne
, ancien premier Profeffeur en Médecine de
l'Univerfité d'Avignon , & que l'acceffit a été
partagé entre un anonyme dont l'ouvrage a pour
épigraphe : Ejuf.cm prudentiæ cujus eft morborum
cognofcere caufas , &c. & M. Benkoc , Docteur en
Médecine & en Philofophie à Misko es , ville du
ds
82 )
Comté de Borfod en Haute- Hongrie . Ce Sçavant
généreux prioit l'Académie , au cas qu'elle lui
décernât le prix , de propofer la médaille pour
une nouvelle queftion de Médecine .
Le prix , dont le fujet étoit la théorie des vents ,
confifte en deux médailles d'or. Aucun des Mémoires
envoyés n'a complettement réfolu ce beau
problême ; mais la bonté abfolue de celui de M. le
Chevalier de Lacoudrage , ancien Lieutenant des
Vaiffeaux du Roi , a décidé l'Académie à adjuger
une des deux médailles à cet Auteur ; l'autre
eft réfervée à celui qui , dans l'espace de trois ans
enverra fur le même fujet un ouvrage fatisfaisant.
M. de Lalande , de l'Académie Royale des
Sciences de Paris , a lu un Mémoire intitulé :
Confidération fur l'état actuel de l'Aftronomie.
M. Caillet , Adjoint au Secrétaire perpétuel
a fait l'éloge de M. de Saint- Auban , Lieutenant
Général des armées du Roi,
M. l'Abbé Volfins a prononcé un Difcours fur
PHiftoire .
La féance a été terminée par M. Maret qui a
lu , à l'abfence de l'Auteur , une Epitre de M.
Leroi de Flagis , en vers , adreffée à un Négoclant
, fur les inconvéniens d'un commerce trop
étendu .
MM . Andry & Thouret , Commiffaires nommés
par la Société- Royale de Médecine , pour faire
de recherches fur les propriétés médicinales de
l'a mant, fe propofent de reprendre, & continuer
leurs travaux . M. l'Abbé Lenoble , Chanoine
de S. Louis du Louvre , réfidant maintenant à
Pa is , & dont les talens dans la préparation des
aimans artificials , font connus , a offert de fournir
ceux dont on aura befoin dans ces différens procédes.
On croit devoir rappeller ici que les malad'es
dans lesquelles l'aimanta paru propre à produire
de bons effets , font parmi les affe&tions , foit
douloureufes , foit fpafmodiques , foit convul(
83 )
fives , toutes celles qui dépendent d'une caufe purement
nerveuse , telles que les affections douloureufes
de la face , les douleurs de dents , les
fpafmes , les crampes , les palpitations , les tremblemens
ou treffiillemens de nerfs , les convulfions
& certaines efpeces d'épilepfies , ayant pour
caufe une difpofition particuliere du genre neryeux.
MM. les Commiffaires le propofent d'employer
dans leurs nouveaux effais , des aimans de
la plus grande force , tels que ceux que prépare
M. l'Abbé Lenoble , & qui peuvent foutenir des
poids de plus de deux cens livres . Ils rendront ,
comme ils ont déjà fait juſqu'ici , compte au Public
des obfervations qu'ils auront recueillies &
des résultats qu'elles auront préfentés . Les malades
s'adrefferont à l'un des Commiffaires nommés
par la Société-Royale de Médecine , c'eftà
- dire , à M. Andry , Docteur en Médecine , ruc
des Ecouffes; ou à M. Thouret , Doccur en Médecine
, rue Geoffroy- Lafnier.
La Société Royale de Médecine a tenu , le
30 Août 1785 , fon Affemblée publique au
Louvre dans l'ordre fuivant :
A l'ouverture de la Séance , le Secrétaire per
pétuel a dit :
La Société avoit propofé dans la Séance publique
du 26 Août 1783 , pour fujet d'un Prix de
la valeur de 600 livres , fondé par le Roi , la
queftion fuivante.
Déterminer quels font les avantages & les din-
-gers du Quinquina adminiftré dans le traitement des
différentes efpeces de fievres intermittentes .
Quatre Mémoires ont fur tout fixé l'attention
de la Compagnie , qui leur a diftribué des
Prix dans l'ordre fuivant :
Elle a adjugé le premier Prix , confiftant en
une médaille d'or , de la valeur de 250 liv . ,
d 6
( 84 )
à M. Baumes , Docteur en médecine à Lunel
en Languedoc.
Le fecond Prix , confiftant également en une
médaille d'or de la valeur de 250 livres , a été
décerné à M. Baraillon , Docteur en Médecine
à Chambon en Combrailles.
La Société , ayant été très - fatisfaite des Mémoires
cotés F & A , avoit arrêté qu'elle dé →
cerneroit à leurs Auteurs une médaille d'or , de la
même forme que les jetons d'argent qui font
diftribués dans les Séances particulieres de la
Compagnie ; mais à l'ouverture du cacher du
premier de ces Mémoires écrit en latin , &
ayant pour épigraphe ce paffage d'Hippocrate :
Quae profuerunt ob rectum ufum profuerunt , &c.
Elle a trouvé que deux Médecins s'étoient réunis
pour la rédaction de ces recherches : cette circonftance
imprévue a donné lieu à une nouvelle
délibération d'après laquelle nous offrons aujour
d'hui à chacun d'eux une médaille d'or , ſem¬
blable à celle que nous n'avions d'abord deftinée
qu'à un feul. Les deux Auteurs de ce Mémoire
font MM. Rudolph Deiman & Peterfen
Michell , Docteurs en Médecine , Membres de
la Société des Sciences d'Utrecht , réfidans à
Amfterdam ,
Le fecond Mémoire , à l'Auteur duquel la
Compagnie a adjugé une médaille d'or de la
même valeur que les précédentes , eft auffi écrit
en latin ; il a été envoyé par M. Pierre -Matthieu
Nielen , Docteur en Médecine à Utrecht.
, M. Ackermann Do & eur en Médecine à
Zeulenrode en Saxe , a mérité l'Acceffit.
Depuis la derniere Affemblée publique qui a
eu lieu le is Février de cette année , la So
ciété a reçu dix- huit Mémoires fur la Topographie
médicale , parmi lesquels quatre lui
( 85 )
ont paru devoir mériter à leurs Auteurs les
prix qu'elle avoit à diftribuer.
Le premier eft un traité très étendu de la
Topographie des Vofges & de la Lorraine , &
des maladies qui y font les plus répandues. L'Auteur
de ce Mémoire eft M. Poma , Médecin à
Saint Diez. La Société lui a adjugé une médaille
d'or de la valeur de 100 livres.
·
•
Elle a décerné à chacun des Auteurs des Mémoires
fuivans une médaille d'or
ayant la
même forme que le jeron ordinaire de la Compagnie.
1º. A M. Jeunet , Docteur en Médecine de
Befançon , dont le Mémoire contient des détails
très-bien prélentés fur la Topographie
médicale des montagnes de la Franche -Comté.
2º. A M. Bertin , Docteur en Médecine ,
réfidant actuellement à Rofoi en Brie , Auteur
d'une Topographie médicale de la Guadeloupe ,
dans laquelle les maladies & les productions par
ticulières à ce pays , font décrites avec foin &
clarté.
3. A M. Moublet - Gras , Docteur en Médecine
à Tarafcon en Provence , Auteur d'un
Mémoire , dont la Société a été fatisfaite , fur
Ja Topographie médicale de cette ville.
M. Houffet , Docteur en Médecine à Auxerre
nous a fait parvenir un Mémoire fur la Topographie
hiftorique , phyfique & médicale de la
ville qu'il habite. La Société croit devoir le
citer le premier parmi ceux dont elle fait une
mention honorable.
Trois Mémoires ont paru dignes d'eloges
par la précifion & la netteté avec lesquelles ils
font écrits.
L'un , für la Topographie médicale de la
Lorraine allemande , a été rédigé par M. de
la . Fize , Docteur en Médecine à Sarguemines.
( 86 )
L'autre , fur la Topographie médicale de la
ville d'Etampes a été remis par M. Boncerf ,
Docteur en Médecine , qui y réfide .
Le troifieme a été envoyé par M. Drouel
Docteur en Médecine à Luneville . Il eſt relatif
à la Topographie médicale de cette ville & de
fes environs.
La Compagnie a arrêté qu'elle feroit une
mention honorable d'un Mémoire intitulé : Effai
topographique & d'Hiftoire naturelle du Mont d'Or
& des environs , par M de l'Arbre , Docteur en
Médecine , Curé de la Cathédrale à Clermont-
Ferrand . Comme il n'y est fait aucune mention
des Maladies , on ne peut le comparer à ceux
dont nous avons parlé ci- deffus . La Société a
cité avec éloge dans fa dernière Séance publique
un Mémoire du même Auteur , fait dans le même
genre fur la Topographie de la Paroiffe de Royac.
Tous les Mémoires & Obfervations feront adreffés
, ainfi qu'il eft d'uſage , à M. VICQ D'AZİR ,
Secrétaire perpétuel de la Société , fous le couvert
de Monfeigneur le Contrôleur - Général des Finances,
dans le département & fous les aufpices duquel fe
fait cette Correfpondance.
Prix propofé dans la féance publique de la Société
Royale de Médecine , tenue au Louvre le 30
Août 1785.
1. La Société propoſe , pour fujet d'un prix
de la valeur de 600 liv. fondé par le Roi , la
quefhion fuivante :
Déterminer dans quelles efeces & dans quel temps
des maladies chroniques la fievre peu: être utile ou
dangereufe , & avec quelles précautions on doit l'exci
ou la modérer ter dans leur tra.tement.
Ce Prix de la valeur de 600 liv . fera diftribué
dans la féance publique du Crème de 1787 .
Les Mémoires feront remis avant le pre ier
Janvier de la même année . Ce tcrme eft de rigueur.
( 87 )
II. La Société propofe une feconde fois , pourfujet
d'un prix qu'elle a porté à la valeur de 600
liv. la queftion fuivante :
Déterminer quels avantages la Médecine peut
retirer des découvertes modernes fur l'art de reconnoître
la pureté de l'air par les différens eudiomètres.
Elle defire que l'on recherche par l'expérience
quelles font les inductions que l'on peut tirer
des enets de ce genre , lorfque l'air eft altéré par
les vapeurs qui s'élevent des malades dans les
lieux où ils font raffemblés en grand nombre .
Il feroit curieux de voir quel feroit le réfultat
d'une fuite d'obfervations eudiométriques ,
fuivies avec le même foin que celles des Phyficiens
qui obfervent avec le baromètre & avec
le thermomètre .
Ce prix de la valeur de 600. liv. dont 360
livres ont été remifes par un particulier qui
ne s'eft point fait connoître , fera diftribué dans
la féance publique de la Fête S. Louis , 1787.
La Société a cru ce délai néceffaire pour donner
aux Auteurs le temps que ce travail exige.
Les Mémoires feront remis avant le premier
Mai 1787. Ce terme eft de rigueur.
Les Mémoires qui concourront à ces prix , feront
adrefés francs de port à M. Viq- d'Azyr , Secrétaire
perpétuel de la Société , & feul chargé de fa correfpondance
, rue des Petits - Auguftins , no 2 avec
des billets cachetés , contenans le nom de l'Auteur
& la même épigraphe que le Mémoire.
?
2
Ordre des lectures après l'annonce & la diftribution
des prix.
M. Dehomme a lu le plan de la topographie
phyfique & médicale de Paris.
M. Vicq d'Azir , Secrétaire perpétuel , á fait
la lecture de l'éloge de feu M. Cuffou , Doctear
en Médecine , affocié regnicole à Montpellier
.
( 88 )
M. l'Abbé Teffier a lu un Mémoire fur les
avantages des migrations de troupeaux pour les
préferver des maladies .
M. De Fourcroy a fait la lecture d'un Mémoire
fur la nature des altérations qu'éprou
vent les humeurs animales par l'effet des maladies
& par l'action des remedes.
Le Secrétaire perpétuel a terminé la féance
par la lecture de l'éloge de feu M. Bergman,
Profeffeur de Chymie dans l'Univerfité d'Uplal ,
affocié étranger.
Si le temps l'eût permis , on auroit fait la
lecture, 1 °. d'un Mémoire intitulé : Réflexions fur
les maladies épidémiques , & fur le plan que
la Société Royale de Médecine doit fuivre dans
la réduction de leur Hiftoire par MM. de Laporte
& Vicq d'Azzir.
2. D'un Mémoire de M. de Chambon , fur
l'abus des faignées dans le traitement de la
fievre maligne.
Le Cercle des Philadelphes , établi aur
Cap François, vient de publier le Programme
fuivant.
On fait que les livres & les actes publics qu'il
ferait fi intéreffant de conferver fains & entiers ,
fonc décruits journellement dans l'ifle S. Domingue
, par une eſpèce d'infectes , dont on n'a pu
jufqu'à préfent éviter le ravage. On affure que le
papier de Gênes , qu'on emploie dans les Colónies
Espagnoles , n'eft point affujetti à cette caufe
de dévaſtation : on trouve , d'ailleurs , dans le fupplément
de l'Encyclopédie , à l'article Reli ur
quelques vues fur la préparation de la colle à relier
les livres pour les Colonies .
Mais comme cet important objet exige des
détails plus étendus , le Cercle des Philadelphes
propofe un prix de 25 portugaises , ou 1650 liv.
( 82 )
argent de la Colonie , pour l'Auteur auquel fera
du le meilleur Mémoire , concernant les moyens
de fabriquer du papier & du carton qui puiffent
réfifter aux infectes dont il s'agit .
Il faudra que d'ici au premier Mai 1787 , les
concurrens envoient leurs Mémoires francs de
port , à M. Prévôt , Avocat au Confeil fupérieur
du Cap- François , Secrétaire perpétuel du Cercle,
& qu'ils yjoignent des effais de papiers & de cartons
fabriqués fuivant leur méthode , & qui puiffent
en vérifier l'effet.
Ce prix eft dû à la générofité de M. François
de Neufchâteau , Procureur général du Roi au
Confeil fupérieur du Cap- François , membre
de plufieurs Académies , & affocié honoraire du
Cercle .
Très haut & très - illuftre Seigneur , Monfeigneur
Anne-Léon de Montmorenci , premier
Baron de France , & premier Baron
Chrétien , Chef des noms & armes de fa
Maiſon , Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant
- Général de fes Armées , Chevalier .
d'Honneur de Madame Adélaïde de France ,
& ci-devant Commandant en chef pour Sa
Majefté dans les provinces de Poitou &
d'Aunis , eft mort à Paris le 26 du mois
dernier dans la 81 me. année de fon âge.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le de ce I
mois , font : 36 , 62 , 52 , 79 , & 22.
PAYS - B A S.
DE BRUXELLES , les Septembre.
Le détachement de troupes envoiées par
le Stathouder à Amersfort , à la réquifition
( 90 )
des Confeillers députés de la province , fut
demandé à ceux- ci par la Régence même
d'Amersfort. La pluralité de ces Magistrats
ne vit point d'autre reffource de défenſe
contre les entreprifes du Corps Franc , qui
marchant fur les traces de celui d'Utrhecht ,
vouloit forcer les volontés de la Régence .
Malgré les menaces & les bravades de ce.
Corps- Franc , les troupes n'ont rencontré
aucune oppofition ; c'eft d'ailleurs que s'élevent
les murmures ; & fuivant l'ufage , ils
font accompagnés de volumineufes écritures
& de débats de compétence .
Depuis fix ans , chaque incident a fait
mettre en queftion le droit public entier de
la République ; & la plus mince bicoque ne
fait plus une démarche , fans que la conftitution
fondamentale des Provinces ne devienne
un problême. Rien de moins étonnant
, puifque la feule loi politique de la République
exifte dans les articles de l'Union
d'Utrecht. Dans ce cas - ci , il s'agit de ſavoir ſi
le College, que l'on appelle Commeteer de Raden,
foit des Confeillers députés , & qui forment
le Confeil d'Etat de la Province , pendant
que les Etats ne font pas affemblés; fi ce College,
dis -je , a le droit de demander des troupes ,
comme pourroient le faire les Etats euxmêmes:
s'il fuffit de cinq voix pour rendre
cette réfolution légale , fi le Stathouder eft
fondé à s'y rendre , le peuple à obéir , & c.
En attendant qu'une demi - douzaine de
queftions pareilles foient éclaircies , il pleut
( 91 )
une grêle de Requêtes , d'Adreffes , de
Mémoires & de volumes inintelligibles ,
préfentés aux Etats de Hollande par diffé
rentes villes de cette Province , & par les
Infurgens d'Utrecht à leurs Magiftrats. Toutes
ces remontrances ont le but commun de
faire rappeller les troupes cantonnées à
Amersfort , & d'intimider les Etats fur le
danger de laiffer appeller le Stathouder au
fecours de telle ou telle ville , même du
confentement de l'autorité légitime . Du
refte , la plus parfaite union regne à Utrecht;
c'eft - à -dire , que le Corps Franc s'eft chargé
d'empêcher la Régence de troubler le bon
órdre, en ufant du pouvoir que lui ont conféré
les loix.
Dans ces circonstances , le Prince d'Orange
a écrit une lettre extrêmement fage ,
& bien digne d'un Médiateur , aux Etats
d'Utrecht. Il les exhorte à avertir les habitans
de la ville de ce nom , de revenir à la
tranquillité convenable , à fe garder de tout
arrangenient arbitraire , & extorqué par la
violence , à expofer leurs plaintes librement
& modérément. Le Stathouder invite enfuite
les Etats à députer à la Haye quelquesuns
de leurs membres pour conférer avec
fui fur les moyens de pacification .
Quoique cette dépêche fût publique , &
de nature à raffurer les efprits même les plus
ombrageux , les calomniateurs ordinaires du
Prince , & notamment le Gazetier d'Amf(
192 )
terdam , ont imprimé que le Stathouder of .
froit main-forte aux Etats , & que l'indignarion
des vertueux citoyens étoit montée au
comble , &c.
Les Etats Généraux ont expédié un courier
à leurs Ambaffadeurs à Paris , avec de
nouvelles inftructions pour la repriſe des
négociations avec la Cour de Vienne . Cette
affemblée a aufli réfolu le rappel des deux
Députés envoiés à Vienne , & dont la préfence
dans cette derniere ville eft inutile ,
depuis qu'ils fe font acquittés envers l'Empereur
de la commiffion dont ils étoient ,
chargés.
On prétend que 22 vaiffeaux de guerre
font en armement ou armés dans les ports
d'Angleterre , & que la plus grande partie
doit accompagner l'efcadre Ruffe dans la
Méditerranée,
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
Une nouvelle auffi importante qu'inattendue ,
eft que , non-feulement les Croates & le corps
franc de Brentano , mais encore le régiment de
frontiere de Warafdin , qui eft dans le Tirol,
celui de Migazzi , qui eft à Fribourg , & deux
autres régimens . d'infanterie , ont reçu ordre du
Confeil Militaire de fe tenir prêts à marcher ,
afin de prendre la route des Pays bas , à l'ar -ivée
du premier Courier qui leur fera expédié
par le Duc Albert . Cette nouvelle eft très- certaine
& elle a été confirmée par les lettres des
Command ns mêmes de ces différens corps . On
s'épuife en conjectures fur les motifs de parcils
(4932)
ordres. Le plus probable c'est que les Hollan
dois ont de la peine à fe résoudre aux facrifices
qu'on exige d'eux & que pour hâter leur décifion
l'Empereur veut leur montrer de nouveau
fes forces prêtes à agir en cas de délai . Auffitôt
que les députés Hollandois ont été inftruits
de cet ordre du Confeil Militairé , ils ont expédié
fur le champ un Courier à la Haye .
Nouvell. d'All. n°. 136.
Les dernieres Lettres de Bruxelles nous ont
apporté une nouvelle bien capable de jetter de
l'inquiétude fur l'iffue , on fur la célérité des
negociations réentamées à Paris : fçavoir que
S. M. Impériale a donné ordre d'acheter pour
fon compie , & d'enmagafiner tout ce qu'il eft
poffible de trouver dans le pays , en froment ,
feigle , avoines & fourages , fans en permettre
pour quoi que ce foit la fortie. Ces difpofitions
inattendues ne difent pas abfolument qu'on ait
deffein d'entrer en guerre : mais elles fuppofent
du moins des précautions hoftiles , qui en
peuvent autorifer également du côté de la République.
Cependant Leurs Hautes Puiffances
ont pris , Lundi dernier , une réſolution ,
la teneur eft une espece d'inſtruction pour MM. ,
leurs Ambaffadeurs & démontrent le plus vif &
le plus fincere defir de voir renaître la bonne
harmonie avec S. M. I. Gaz. de la Haye n°. 102.
dont
Nous apprenons que parmi les personnes arrê
tées à Aix , fe trouve un nommé la Faie , qui
avoit allongé fon nom de celui de Selincour. Ce
nom tout-à- fait dramatique , lui convenoit d'autant
mieux , qu'il avoit été fouffleur de la Comédie
Françoise à Maftricht , d'où on l'avoit
chaffé pour avoir voulu étendre l'exercice de fa
profeffion de fouffleur à des objets qui n'y avoient
point de rapport. Il s'étoir déjà rendu fameux en
( 94 )
1
"
France par des explois du même genre ; & pour
s'exercer à bien fouffler la Comédie , il fouffla
un jour la caiffe d'une Meffagerie publique...
Nouv. d'All. n°. 136.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS , GRAND CHAMBRE.
Spoliation d'Hoirie-
L'affaire eft ainfi préfentée dans un Mémoire
pour le Chevalier de P ... la demoiſelle fa foeur
& les dames C ... A. B ... intervenantes , contre
le Baron de P ... & les fieurs V...
Le Chevalier de la C... oncle commun des
Parties, eft mort en 1778 , célibataire & âgé de plus
de 80 ans ; fa fucceffion qui de l'aveu des adverfaires
, devoit valoir cent mille écus , & dans laquelle
il devoit fe trouver environ moitié de ce capital
en argent comptant , qui devoit préſenter
un gros
mobilier & des titres de créances , n'a pas offert ,"
à la levée des fcellés , un écu d'argent comptant ,
pas un titre de créance , & le mobilier n'a produit
qu'une fomme de 1600 liv. il n'eft refté
que des immeubles .
Cette déprédation totale a eu lieu , dit- on ,
pendant les derniers mois de la vie du Chevalier
de la C ... que fes infirmités & fon grand âge
avoient plongé dons la démence . Les cohéritiers
du Baron de P ... & du fieur de V... les ont
preflé de fe réunir à eux , & de porter enſemble
leur plainte à la Justice pour tâcher de découvrir
les auteurs de cette fpoliation. Les fieurs de P …….
& de V... fe font refuſés à cette recherche du
crime , & ont tâché de déterminer leurs cohéritiers
au fence , & de les prefer de faire un
pariage amiable , qui auroit éloigné toute plainte.
Leur projet n'a pas réuffi . Le Chevalier de P...
& la demoifelle de P ... fa four ont rendu
plainte. Cent-feize témoins ont été entendus
( 95 )
leurs dépofitions ont prouvé la fpoliation & en
ont mis les auteurs à découvert.
Un Arrêt rentu , du confentement des fieur
& demoiſelle de P ... a dans la fuite civilifé
l'affaire , converti les charges & informations en
enquêtes , & renvoyé les Parties devant Bil
liage de Clermont , féant à Varennes .
Sur l'appel en la Cour , de la Sente
finitive du Bailliage , a éclaré la dis
a régné entre les fpoliateurs . Après
unis pour détériorer la fucceffion does
ils ont fini par s'accufer l'un Pautre
d'eux , en proteftant de fon innocen
nelle , a rejeté le crime fur fon cores
fieur de V... qui tenoit , difoit - on , dans
une partie des dépouilles , prétendoit fe
fer de les rendre , & demandoit encore .
voulant fe joindre aux autres cohéritiers , a pare
tager avec eux les reftitutions auxquelles le Bu
ron de P ... devoit être condamné , comme étan
difoit- il , le feul & unique coupable . Le Res
de P ... à fon tour a fuivi la même maning
& dirigé fes coups- contre le fieur de V ..
Voilà le fond du procès ; & veici differens
auxquels on pourra reconnoître les coupabes
La maniere d'exifter du feu Chevalier de la C………
offre un phenomene fingulier. Une paflion - do
minante pour l'or lui avoit fait abdiquer le com
merce des hommes & le rang que lui donnoit
fa naiffance . Retiré dans une de fes terres , ĥtuée
en Clermontois , il exiftoit là pour ton trẻ-
for plus que pour lui - même. Toujours couvert.
de vêtemens groffiers , vivant des légumes de
fon jardin , d'un porc annuellement deſtné à
alimenter fa maifon , de quelques pigeons tirés
de fa voliere , dont le furplus , venu avec parcimonie
, ajoutoit 150 liv . à fon revenu , & de,
quelques livres de viande prifes de temps à au-
S
( 96 )
短
tre chez le boucher , voilà quel étoit fon extésandy
a rieur & d'intérieur de la maison. Un valer , une
fervante de baffe - cour , une gouvernante , compofoient
fon domeftique , plus utile que coûteux
dans le défert d'une campagne. Jouiffant là de
Doctiv , de rente , fon acception de tous les
jours fut , pendant les trois quarts de la vie,
d'accumuler de l'or . C'eſt ainfi qu'il étoit parvenu
à le compofer une fortune de plus de
mille écus en efpeces. Plus tourmenté par fon
tréfor , qu'on ne peut l'être par l'excès de la
mifere , il portoit le délire jufqu'à le garder
pendant la nuit , avec des armes à feu & un domeftique.
Ainfi fon exifterce étoit concentrée
dans fon coffre- fort : ce n'est pas là un tableau
de fantaisie. Sa paffion pour l'or , fa follicitude a
J'amaffer , fa vigilance à le garder , fa manie
fordide pour fa perfonne & pour fa table , tout
eft prouvé par les depofitions des témoins. Le
Baron de P. & le fieur de V... parlent
eux-mêmes de cette avarice dans les termes les
p'us for:s. Le refte du Memoire du Chevalier de
P... & conforts a pour objet de réunir les preuves
fur la confiftance de la fortunedu défunt en argent
comptant , & d'acculer les fieurs de P ... & de.
V... de l'avoir enlevée . L'affaire portée à la
feconde Chambre des Enquêtes , un incident a
produit un partage d'opinions , qui a été porté
en la troifieme Chambre. Enfin , par Arrêt du
6 Septembre 1783 , la Cour a infirmé la Sentesce
du Baillage & réduit à 36 mille livres les
fommes que le Baron de P., & le fieurs de V.
avoient été condamnés folidairement à rapporter
avec les intérêts ; du partage de laquelle fomme
ils ont été exclus , & en outre condamnés folidairement
aux dépens.
11
22
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
ALLEMAGNE,
DE HAMBOURG , le 3 Septembre .
A les domaines
prefqu'incommenʼurables ,
Mefure que l'Impératrice de Ruffie étend
elle defire en peupler les déferts. C'eft dans
ce but qu'elle vient de rendre un Edt où
elle invite les étrangers à s'établir aux environs
du Caucaſe . On promet à ces Colong
liberté dans le choix de leurs fabriques ou
de leur commerce tolérance religieufe
exemption d'impôts pendant fix ans , & au
bout de ce terme , la faculté de fe retirer où
bon leur femblera ; toutefois en acquittant
les taxes des trois dernieres années de leur.
féjour fur le territoire de S. M. I..
Le Miniftre de cette Souveraine à Conftantinople
, M. de Bulgakow eut le 18 une
conférence particuliere avec le Reis Effendi :
on foupçonne que cet entretien a roulé fur
l'envoi prochain d'une efcadre Ruffe dans
No. 38 , 17 Septembre 1785.
.e
( 98 )
la mer Noire , & fur les fecours prétendus
accordés par les Turcs aux Lefgiens , ce
peuple du Caucafe qui a fait une incurfion
dans la Georgie. La Porte , à ce qu'on dit ,
a nié d'avoir eu part à ces mouvemens , &
a déclaré qu'elle s'attendoit à ne voir paroître
fur l'Euxin que des navires Ruffes de
moindre force .
Il fe répand que la pefte s'eft manifeftée
en Moldavie , & que fes ravages à Jaffi &
aux environs , ont obligé le gouvernement
Ruffe à former un cordon de troupes , pour
intercepter toute communication .
Le Comte d'Anhalt , Lieutenant- Général
au fervice de Ruffie , vient d'achever dans
cet Empire un voyage de plus de mille
lieues d'Allemagne. De Mofcou il a fuivi
le Volga , depuis Cafan julqu'à Aftracan
enfuite il a longé les bords de la mer Cafpienne
, & gagné Azoff par la langue de
terre qui fépare la Calpienne de la mer
Noire enfin , il a remonté le Don
Wopar
ronefch & Tula , & eft arrivé heureuſement
à Mofcou , lieu de fon départ,
Le 17 Août , le Comte de Rechteren ,
ancien Énvoié des Etats - Généraux auprès
de la Cour de Copenhague , a pris congé
du Roi de Danemarck & de la Famille
Royale. Le même jour , fon fucceffeur dans.
ce pofte , le Baron de Goes , a eu fa premiere
audience du Roi , dans laquelle il a
remis fes lettres de créance.
( 99 )
Le nouveau Prince - Evêque de Lubeck a
fait prendre le 4 poffeffion de l'Evêché , par
le Baron de Lowzow , Préfident de la Régence
& Chevalier de l'Ordre de Dannebrog.
DE VIENNE, le 3 Septembre.
L'on continue à regarder comme arrêté
& même comme très prochain , le voyage
de l'Empereur , dont nous avons parlé.
Mais quoique le Public envoie ce Monarque
tantôt à Pétersbourg , tantôt en Crimée
, il eft très -vraisemblable qu'il ne paffera
pas la Bohême , où les circonftances .
politiques l'ont appellé. Le Comte Pellegrini
, Commandant de l'Artillerie , a pris
les devans , le 23 du mois dernier , afin
d'examiner l'état des magafins & des nouvelles
fortifications.
t On apprend par des lettres de Conftantinople
du 23 Juillet , qu'une des Sultanes
du Grand - Seigneur eft accouchée d'un
Prince , qui a reçu le nom de Mahmud. Le
Patriarche des Grecs eft mort à Conftantinople
, le 11 Juillet ; & il eft remplacé par
le Métropolitain de Smirne.
Une brigade du Corps de l'Artillerie , a
reçu ordre de fe rendre dans la fortereffe
de Carlsbourg en Tranfylvanie.
L'Empereur a fixé le prix du vifargent
dIdria ; il y fera payé , le quintal de Vienne ,
à raifon de 145 florins , à Triefte 146 , & à
e 2
( 1oo )
Vienne 150. On établit par ordre de l'Empereur
des verreries dans la Gallicie , à
l'inftar de celles de Bohême.
DE FRANCFORT , le 8 Septembre .
"
En fe rendant au camp de Siléfie , le Roi
de Pruffe a couru quelque danger aupres de
Silberberg ; fa voiture ayant verfé dans un
chemin creux & difficile : heureufement cet
accident n'a eu aucune fuite pour S. M. qui
arriva le 20 au quartier général de fan armée
. Le Prince Royal l'accompagnoit , &
le Duc d'Yorck étoit au camp de la veille ,
avec tous les Généraux & Officiers étrangers
. Depuis le 18 , l'Infanterie étoit entrée
au camp , fous les ordres du Général
Tauenzien , & manoeuvra les deux jours
fuivans. La. Cavalerie la fuivit le 20 , &
éxécuta le lendemain devant le Roi diverfes
évolutions , avec autant de précision que
de célérité. Le Monarque eft logé dans une
fimple maifon de paysan .
Peu de temps avant fon départ de Potf- .
dam , il étoit arrivé chaque femaine plufieurs
couriers de Dreſde , de Hanovre, de Caffel ,
de Brunſwick & d'Anfpach ; couriers tous
repartis avec des dépêches . On affure qu'on
acarrêté à Berlin , il y a quelque temps , un
Gentilhomme étranger , accufé d'être l'efpion
d'une Cour de l'Europe , & qu'on l'a
conduit à Spandau.
La Cour de Munich a rendu le 16 du
( 101 )
mois dernier , un nouveau Décret contre la
Franc Maçonnerie , Décret dont voici les
difpofitions .
« Nous avons à n'en plus douter , que les
Francs-Macons & Illuminés tiennent encore des
affemblées clandeftines , pour continuer leur
nuifible métier , & qu'ils font des collectes
reçoivent de nouveaux membres , contre la défenſe
réitérée du fouverain ; que dans les colleges
de juftice & autres , leur nombre s'eft accru
au point que dans quelques -uns il forment
la pluralité des voix. Comme S. A. S. E. pèrfifte
inébranlablement dans fon ordonnance pu
bliée à cet égard , & qu'elle prétend que les
ordres ne foient exécutés nulle part avec plus
d'exactitude que dans fes colleges & tribunaux
de juftice , elle enjoint à tous les Préfidens &
Membres de colléges , attachés à cette fecte
de fe faire connoître dans le terme de huit jours ,
de déclarer qu'ils font réfolus d'y renoncer entierement
, de ne plus fréquenter ces conventicules
, ni d'employer la féduction pour engager
d'autres fujets, à s'y rendre , & encoremoins
de fe faire agréger à des loges étrangeres.
Ceux des Francs- Maçons & Illuminés qui fe feront
pleinement conformés aux ordres de leur
fouverain , par la manifeſtation & déclaration
prefcrites pour le terme péremptoire fusdit ,
& feront repentans de leur faute , en obtiendront
le pardon ; ceux au contraire qui auront
négligé de profiter de ce terme , & qui viendront
à être découverts par la fuite , feront
non feulement caffés ipfo facto , mais encore condamnés
à une amende confidérable & à d'autres
peines . Les dénonciateurs obtiendront des récompenfes
, & leur nom reftera caché . »
e 3
( 102 )
Ces mefures violentes font probablement.
relatives à quelques abus de quelque fecte
particuliere de Franc-Maçons , ou de foidifant
tels , plutôt qu'à la Franc- Maçonnerie
même , trop répandue & trop connue pour
mériter une auffi terrible prohibition.
Depuis longtemps il eft queftion de
créer un neuvieme Electorat : les conjonctures
actuelles font fuppofer que cette opération
n'eft pas éloignée. Les voix , pour
choifir un Roi des Romains , font partagées
dans le College des Electeurs : ceux de
Bohême, du Palatinat , de Cologne & de
Mayence paroiffent affurés à la Maifon
d'Autriche elle eft menacée d'avoir contr'elle
les Electeurs de Brandebourg , de
Treves , de Saxe & d'Hanovre Un neuvieme
fuffrage romproit l'égalité. Le Landgrave
de Heffe Caffel & le Duc de Wirtemberg
fe difputeront probablement cette
nouvelle dignité.
Des lettres de Vienne affurent pofitivement
, qu'il a été expédié des ordres au
Corps de Brentano , aux régimens des Warafdins
& de Migazzi , & encore à deux autres
régimens d'Infanterie , de fe tenir prêts
à marcher dans les Pays Bas , au premier
ordre qu'ils recevront du Duc Albert de
Saxe-Tefchen.
Le Comte regnant Guillaume René d'Yfenbourg-
Budingue eft mort le 5 de ce mois
à Wachtersbach .
( 103 )
L'épizootie regne à Lemberg où cette
maladie fe déclare par un bouton blanc fur
la langue , & enleve un grand nombre de
bêtes à corne. On attribue ce fléau à la longue
durée de l'hyver & à la mauvaiſe qualité
de nourriture que l'on a donné aux
beftiaux , qui fouvent , faute d'autres fourrages
, étoient réduits à manger de la paille
I pourrie , & même du fumier.
#
On a obfervé , écrit- on de Vienne , que
les droits de Douane perçus pendant le
dernier quartier , avoient rapporté environ
85000 florins moins que ci - devant.
ITALIE.
DE ROME , le 13 Août.
Une lettre du P. Lorenzo Giuftiniani de
S. Profper, Miffionnaire en Sourie , adreffée
à la Propagande , rapporte la mort du P.
Vicenzo Ruffo , Dominicain , Miffionnaire
dans la Méfopotamie , très - différemment
du récit qu'en ont fait divers papiers publics.
Voici les termes du P. Lorenzo .
« Le P. Vincenzo Ruffo a été miférablement
affaffiné dans la ville de Gezire , à trois
journées de Moful , où il avoit été appellé par
le Bacha , pour guerir fon frere . Arrivé en
cette ville , il y refta trois jours fans voir le
malade , qui , à ce qu'il comprit , étoit attaqué
d'une maladie mortelle. Enfin , étant introduit
auprès du mourant , le Gouverneur le contraignit
à ordonner quelque remede . Le Pere
e4
( 104 )
Ruffo prépara un opiat , dont il prit lui- même
une portion , & donna l'autre au Gouverneur ,
: qui l'adminiftra à ſon frere : au bout de deux
heures celui - ci mourut. Le Gouverneur accufa
alors le Pere d'avoir empoisonné fon frere ;
ce religieux lui repréfenta vainement que pour
ôter tout foupçon il avoit pris lui - même une
partie du remede fans en être affecté . Le Turc
inhumain voulut lui faire donner 40 coups de
bâtons. Le Pere Ruffo , montra le firman du
Grand- Seigneur qui le déclaroit franc. Mais
le Bacha , encore plus irrité , le bleffa d'un
poignard à la poitrine , & l'acheva de deux
coups de piftolet . Le domeftique du P. Ruffo ,
qui parvint a s'échapper , s'eft réfugié à Alep .
Il rapporté que les gens du Gouverneur couvrirent
le cadavre du religieux de bleffures &
l'expoferent dans les champs tout déchiré , mais
qu'enfuite il fut enterré par les Catholiques ».
En quittant Bologne , le Duc de Courlande
a remis aux Préfidens de l'Inftitut des
Sciences une fomme de mille fequins romains
, dont l'intérêt fera appliqué à une
médaille d'or , qu'on adjugera chaque année
au meilleur ouvrage en Peinture , Sculpture
ou Architecture .
DE NAPLES , le 15 Août.
L'exploitation des mines de nitre fofile
découvertes à Molfetta par l'Abbé Fortis ,
réuffit au point d'allarmer les entrepreneurs
des nitrieres artificielles , & leur fait craindre
à jufte raiſon la fin du monopole qu'ils
exerçoient fur le public pour cet article .
( 105 )
On travaille dans nos chantiers à préparer
diverſes petites efcadres qu'on deſtine à
courir l'année prochaine fur les Algériens.
Ils viennent de nous enlever fix barques de
Procida , chargées de bois de cónftruction :
ces Barbarefques fe dédommagent ſur nous
de leur treve avec Sa Majefté Catholique ;
treve dont on voit l'hiftorique dans la relation
fuivante qui paffe pour fidele . Elle
eft écrite par un Officier du vaiffeau de
guerre le S. Ildephonfe que commandoit
D. J. Maffaredo .
La Commiffion , dont nous étions chargés ,
en quittant Carthagène avec le St. Ildefonfe ,
le St. Jean N pomucène , & les Frégates la
Ste. Brigide & la Ste. Cafilde , étoit , à ce que
nous penfions , bornée à faire l'épreuve du Vaifſeau
neuf de 74 canons , le St. Ildefonfe . Le
12 du mois dernier nous fumes à la vue d'Alger
, à 7 heures du foir ; deftination , à laquelle
nous ne nous étions nullement attendus. Nous
nous préfentames devant le Port , hiffant un
Pavillon de Trêve ; mais , comme il étoit tard ,
nous ne fumes pas furpris qu'on ne fit aucune
réponse à nos fignaux. Le lendemain matin
nous les repérames , & vers le mili arrivèrent
de la Ville un Maure de diftinction & le Conful
de France. Quoique nous fuffions ( ous voiles
, ils reflèrent à dîner à bord . A cette occafion
ro:re Amiral eut avec eux une conférence (ur
la Paix , & convint de mettre à l'ancre le lendemain
dans la Baye. Lorfqu'ils fe rendirent à terre,
nous les faluames de 7 coups de canon . Le 14
du mois nous mouil ames avec E cadre quelque
diftance de la Vilie. A midi un Envoyé
e s
( 106 )
* 9
?
Maure vint à notre bord avec les Confuls de
France & de Suede. Nous mimes fous voilés ,
pour approcher de la Ville : Nous mimes à
l'ancre à 24 braffes d'eau , environ à une portée
de canon du Môle à A trois heures ils retournèrent
à terre accompagnés de l'Amiral .
Le 16 au foir il vint à bord un Turc , avec
une Lettre de Don Ignacio Alava , Commiffaire
Espagnol à Alger , apportant pour avis , que
les Préliminaires avoient été fignés la veille *
avec la Régence ; & fur cet évenement nous
déployâmes le Pavillon de Paix , tirant un coup
de canon , pour en donner avis à l'Efcadre. Le
18 au foleil levant , nous décorames toutes les
chaloupes de l'Efcadre , pour célébrer la Paix
faifant une triple décharge de 21 canons avec
trois acclamations de Vive le Roi La Garnifon
y répondit de 21 coups. Le 21 à 7 heures
du matin arriva de Toulon la Frégate Françoife
, la Minerve , chargée d'emmener tous les
François , qui avoient été pris par les Algériens
fur des Vaiffeaux neutres. Le 26 l'Amiral & fes
Officiers defcendirent à terre pour prendre congé
da Dey. Auffi- tôt que l'Amiral eut reçu les
Dépêches à terre , nous levames l'ancre pour la
Côte d'Efpagne , ayant auparavant expédié la
Sinta-Cafilda au Capitaine Général ã Mahon
pour prévenir Armement , qui étoit dans se
Port , de ne pas agir contre l'Etat d'Alger.
Les Algériens ont 9 Vaiffeaux armés , depuis
22 jufqu'à 36 canons , qui , avec quelque Bâtimens
moindres , ont mis à la voile , pour fe
rendre dans l'Océan , le 6 Juillet . On les avoit
retenus jufqu'à ce jour- là , pour les empêcher
d'ufer de repréfailles contre les Puiffances ennemies
. Ils ont encore 75 chaloupes à canon &
morties , les premieres montées d'une Pièce
S
6
( 107 )
1
de fonte de 24 livres. Cet Armement avoit été
caufé par l'idée , où ils étoient , que l'Armement
de Mahon étoit deftiné contre euxcomme
auparavant. Don Jofeph Maffaredo & fon Efcadre
font reftés en croifière fur les deux côtes
jufqu'à ce jour , 17 Juillet , qu'ils font revenus
mouiller dans la Baye d'Alicante , apportant une
Ratification du Traité de Paix . Un Vaiffeau
Catalan , deftiné pour les Indes Occidentales ,
avoit été effrayé, dans fa route à travers le Dé
troit ; & l'Equipage s'étoit fauyé dans la cha
loupe : mais il a été rendu à l'Amiral Eſpagnol ,
qui l'a fait amariner par quelques - uns de fes
gens , & qui l'a ramené d'Alger dans la Baye
d'Alicante. Le Capitaine du Corfaire a été puni
féverement pour s'être approché du Bâtiment
Espagnol & en avoir intimidé l'Equipage , qui
ignoroit qu'il y avoit un Traité de Paix fur le
tapis. Le 15 de ce mois , il eft venu dans cette
-Baye un petit Corfaire Algérien , qui , après
s'être pourvu de rames & d'autres chofes néceffaires
, qu'il avoit été obligé de jetter à la
Mer dans un violent orage , quitta enfaite cette
Baye , pour s'emparer le lendemain de 3 Bâtimens
Napolitains , deux deſquels étoient chargés
de Bois & de Chanvre pour l'Arfenal de
Carthagène : Les Equipages s'étoient jettés dans
leurs chaloupes & fauvés fur la côte . Nous
craignons que prefque tout Vaiffeau , qui vient
au Détroit , ne foit vifité & pillé . Nous
avons trois Batimens fous une quarantaine de
40 jours . Ceux de Naples , de Portugal , & de
Gènes vont être les plus maltraités. Enfin les
Algériens finiront par déclarer la Guerre à
quelque Puiffance du Nord , pour tenir leurs
Corfaires toujours occupés .
3
D'après l'avis de la Junte fuprême des
e
( 108
abus , le Roi a déclaré les ex -Jéfuites expul
fés , habiles à hériter.
GRANDE-BRETAGNE.
DE LONDRES , les Septembre .
Les Compagnies d'Artillerie qui ont ordre
de paffer à Gibraltar , pour relever celles
employées depuis deux ans à réparer les fortifications
& à en conftruire de nouvelles
s'embarquent aujourd'hui à Woolwich , à
bord du vaiffeau munitionnaire le Howe,
Le Gouvernement vient d'ordonner de
dreffer , fans délai , un état exact de toutes
les munitions navales qui fe trouvent dans
les différens chantiers de S. M. , afin d'apprécier
au jufte la quantité de fournitures néceffaires
à l'approvifionnement complet de la
Marine. L'on va continuer la conftruction
des vaiffeaux de guerre à trois ponts , juſqu'à
ce que le nombre de ceux du premier &
du fecond rang foit au moins égal à celui
des vaiffeaux de même force de la Marine
de France & d'Espagne.
L'Audacious , vaiffeau neuf de 74 can , eft
entré dans le baffin de Woolwich pour y
être doublé en cuivre & y prendre fes agrêts,
avant d'être mis en ordinaire à Chatham.
Le Miniſtère a paffé , dit - on , de nouveaux
contrats pour l'approvifionnement de l'armée
& de la flotte. Ces opérations , qu'on
affure très-confidérables , font encore incon(
109 ) .
nues , & l'on obferve qu'on les tient dans le
plus grand fecret.
Le Commodore Sawyer eft arrivé le 26
à Hallifax , dans la Nouvelle Ecoffe , pour
y prendre le commandement de l'Eſcadre
Britannique.
Le rer. de ce mois , tous les Miniftres
Etrangers fe trouvant à St. James avec les
Miniftres d'Etat , Lord George Gordon entra
dans la Salle des Gardes du fecond Régiment
, & appellant un Sergent , il lui donna
deux guinées pour rafraîchir la livrée de
l'Ambaffadeur de Hollande , & boire enfemble
à fa fanté.
Dans le nombre des projets fifcaux indiqués
au Miniftre par nos Folliculaires , fe
trouve le fuivant, annoncé en ces termes dans
quelques papiers publics.
On prétend , que M. Pitt va impofer une taxe
fur les lits de plume. La taxe fera , dit - on ,
augmentée progreflivement en raison du nombre
de lits qui fe trouveront dans chaque maifon.
Par exemple , fi un lit paye deux (chellings
& demi , deux lits pay ront chacun cinq fchellings
, trois lits dix fchellings chaque , enfin
vint fchellings par It au - delà du nom re de
trois , à l'exception cependant des familles qui
auront un ou plufi - urs enfans . Nota. On efpere
, que les mattes & les fophas feront compris
dans la taxe , puifqu'ils fervent également
aux befoins & aux plaifirs de l'homme.
Vendredi dernier , deux Penfionnaires de
'Hôpital de Greenwich étant à boire enfemble,
il s'eleva entr'eux une querelle. L'un d'eux
( 110 )
porta à fon camarade un coup de coureau fi
terrible dans le ventre , que fes entrailles
fortirent de la bleffure avant qu'il eut atteint
l'Hôpital. Le meurtrier fut trouvé mort, &
ce qu'il y a de remarquable , le bleffé donne
des efpérances de guérifon.
On affure qu'il y a actuellement en Angleterre
plus de billon que jamais. On attribue
cette abondance de numéraire au grand
-nombre de Négocians du Bengale qui ont
fait paffer leur fortune en Europe , pour la
fouftraire à l'Inquifition de la Chambre de
contrôle de l'Inde , ce Tribunal conftitution-
` nel établi par M. Pitt.
Les Miniftres & leurs Partifans paroiffent
perfuadés qu'avant peu , le Parlement d'Irlande
redemandera le fyftême rejetté. Dans
cet efpoir , on préfume que l'Adminiftrat on
fera paffer dans le Parlement Britannique un
bill , qui contiendra au moins l'efprit des arrêtés
auxquels l'Irlande a refufé fa fanction.
Il est aisé de prévoir , dit un de nos Papiers ,
que l'Angleterre & l'Irlande vont être ou plus
divifées ou plus unies que jamais. Si elles font
plus unies , & qu'une même tête dirige avec
énergie les mouvemens du tout , l'Empire Britannique
pourra , peut-être , arriver à une prééminence
enviée des Nations . Cette prééminence
feroit même plus durable que celle qu'elle
a déjà perdue , car il y a lieu de croire que
T'expérience lui aura appris à fe contenir dans
une fage modération . L'Ecoffe eft inférieure par
fa fituation , par fa fertilité , ou fa population
au Royaume d'Irlande , & c'eft néanmoins à fon
--
( 1 )
union avec l'Ecoffe , que l'Angleterre a dû une
partie de fa profpérité.
Lorfqu'on apprit à Nottingham , Capitale
du Comté de ce nom , le fort des propofi-
'tions faites à l'Irlande , on fonna les cloches
toute la journée , & l'on fe livra à des réjouiffances
publiques . Nos Gazettes continuent à
s'égayer fur cet événement , que l'une d'elles
annonce au Public en ces termes :
Vendredi 12 de ce mois , un méchant enfant
connu fous le nom des Propofitions d'Irlande ,
fur attaqué d'un accès convulfif dans une maifon
publique , appellé paré d'Oie , ( the goofe Pyej
à Dublin , où on l'avoit envoyé d'Angleterre
pour achever fa nourriture & fon éducation.
Cet enfant , comme on fait , eft le fruit d'un
commerce illicite entre M. Forfter & M. Pitt.
Sa conftitution a été de tout tems viciée , & l'on
croit qu'il avoit reçu des atteintes encore plus
malignes de fes peres nourriciers Mrs. Jenkinfon
& Dundas , connus par leur attouchement dangereux.
Deux Médecins célebres par leurs talens
, Mrs. Fox & Sheridan , employerent généreulement
& par pure humanité , tous les fecours
de leur art pour lui rendre la fanté. Un
habile Chirurgien M. Eden étoit même parvenu
au moyen de la lancette , de la cautérifation &
d'autres procédés , à détruire une partie du vice
de fon fang ; mais foit à caufe de fa foibleffe innée
, ou du mauvais traitement qu'il avoit éprouvé
auparavant , tous leurs efforts furent inutiles . On
l'envoya alors à Dublin chez une nourrice appellée
l'Influence , qui avoit fait des cures défefpérées
, & on le recommanda même à un cé-
Jebre empirique , appellé l'Ariflocratie , qui avoit
eu jadis beaucoup de malades , mais dont la ré
( 112 )
putation étoit beaucoup diminuée . On eut encore
recours à quelques autres Médecins fort
eftimés , mais ils refuferent unanimement leur
entreprife , le déclarant dès la premiere; con-
Sultation , atteint d'une maladie incurable. Leur
prédiction a été pleinement remplie , car après
avoir donné beaucoup plus de peine qu'il ne
méritoit , il mourut dans des douleurs affreuſes
Lundi dernier 15 , regretté uniquement par les
illuftres Auteurs de fes jours.
Le rer. de ce mois , trois maiſons confidérables
de la Cité ont fufpendu leurs paiemens
elles avoient envoyé des marchand.fes
dans l'Amérique Septentrionale , elles fe
fioient aux engagemens pris par leurs débiteurs
; mais aucune remife n'eft arrivée. On
craint que d'autres maifons enveloppées dans
ce fatal commerce avec les Etats - Unis n'aient
le même fort.
La femaine dernière , un laboureur de
Rutland - Shire trouva , en travaillant près
d'Uppingham , une bouteille débouchée
dans laquelle étoit un crapaud vivant qui en
couvroit le fond. On préfume que l'animal
y étant entré tout jeune , y a fubfifté de la
rofée qui tomboit journellement dans la
bouteille.
Suivant les derniers avis reçus de New-
Yorck, de Boſton & de Williamsbourg , la
fituation des Etats-Unis devient plus critique
de jour en jour. Ce continent eft défolé.par
les divifions que fomente l'efprit de parti :
de nouveaux Etats fe féparent des anciens
pour former des Gouvernemens diftincts ; ils
( 113 )
pouffent , dit le Morning- Hérald, comme des
champignons un lendemain de pluie : fi cela
continue , au lieu de Treize Etats -Unis , on
en verra bientôt Trois cens très défunis ,
pourvu toutefois que chaque individu encore
n'y devienne pas fon propre légiflateur .
-
Suivant une lettre de l'Ifle de Saint- Jean ,
on y lut le 21 Mai à l'Hôtel de Ville
la Charte des Priviléges que lui accorde
Sa Majefté Britannique. Les immunités ſont
en plus grand nombre qu'aucunes de celles ,
'concédées jufqu'à ce jour dans l'Amérique-
Septentrionale.
Les dernières dépêches reçues
d'Hallifax ,
parlent de l'arrivée de 200 habitans de Nantucket
, qui font venus s'établir fur les côtes
de la Nouvelle- Ecoffe , pour y profiter des
pêcheries .
que le
On ne fait où diverfes Gazettes ont pris
pere du célèbre Docteur Francklin
fortoit de la petite ville de Pontoiſe près
Paris. Rien de plus abfurde que cette affertion
, ainfi qu'on en jugera par le précis fuivant
, qu'on peut regarder comme authentique.
La Famille du Docteur Francklin étoit du nom .
bre des premiers Emigrans qui s'établirent à
Bofton , dans la Nouvelle - Angleterre , Si fon
grand pere n'étoit pas natif de cette ville , au
moins il y avoit été conduit par fes parens dès fa
plus tendre enfance . Son pere , quí a vécu plus
de quatre- vingt ans , eft né & mort à Bofton
fans être jamais forti de la Nouvelle- Angleterre,
( 114 )
i
Il fut le premier Imprimeur qui ait eu quelque
célébrité en Amérique , & l'Auteur de la premiere
Gazette qui ait paru fur ce Continens II
avoit une famille très nombreufe. Benjamin
Francklin , un de fes plus jeunes fiis , eft le feul
qui lui ait furvécu . Le Docteur avoit auffi plufieurs
foeurs , dont deux établies , l'une à Boſton
& l'autre à Rhode - Ifland , font peut- être encore
vivantes. Son frere aîné luccéda à fon pere dans
la profeffion d'Imprimeur ; quant à lui , il fut
deftiné à l'état Eccléfiaftique dans une des Communions
diffidentes , à laquelle leur Famille
étoit attachée ; mais le jeune Francklin avoit autant
d'averfion pour cet état , que de goût pour
celui de fon pere ; en conféquence , celui- ci cédant
enfin à une répugnance auffi marquée , le
mit en apprentiffage chez l'aîné de fes fils , auquel
il avoit , comme nous l'avons dit , cédé fon
Imprimerie. Avant la fin de fon apprentiffage
le Docteur Francklin fit un voyage à Philadelphie
, ville alors très - peu confidérable en compa
raifon de ce qu'elle eft aujourd'hui . Il n'y avoit en
ce temps- là dans tout le Continent de l'Amérique
Angloife d'autre Imprimerie que celle de
Bofton, à l'exception de deux miférables preffes ,
dont l'une à Newyork , étoit dirigée par un Hollandois
, & l'autre à Philadelphie , appartenoit à
un Allemand . Ces deux Imprimeurs avoient à
peine entre eux une poignée de caracteres , qui
fervoient à imprimer des affiches , la plupart en
-Allemand & en Hollandois . Le jeune Francklin
prévoyant le fuccès d'un Etabliffement de cette
nature , dans une ville dont les accroiffemens
étoient auffi rapides que ceux de Philadelphie ,
réfolut d'y exercer la profeffion ; mais il crut devoir
préalablement fe perfectionner dans fon
métier. En conféquence , il s'embarqua pour
( 115 )
2
"
Londres , où il fut quelque temps Compagnon ,
chez Bernard Lintot , Imprimeur de Pope . Fea
M. Strahan travailloit en même temps dans cette
imprimerie où Te Poëte faifoit alors imprimer
fa traduction de l'Iliade & de l'Odyffée.
Les principales circonftances de la vie du Docteur
Francklin depuis cette époque font généralement
connues, & nous laiffons à l'Hiftorien particulier
de ce grand Philofophe , tous ces détails
dans lesquels nous n'avous point cru devoir entrer.
Ce que nous devons dire , c'eft qu'à l'exception
du Docteur lui - même , de fon fils & de
fon petit fils , perfonne de fa famille n'a quitté
l'Amérique depuis plus d'un fiecle. Il peut fe
faire à la rigueur que fes auteurs les plus reculés
fuffent en effet d'origine Françoife , mais M.
Francklin n'en croyoit rien. Il eft vrai qu'une
telle recherche n'a jamais paru affez importance
à ce Philofophe pour qu'il daignât s'en occu-
-per ; & d'après fon exemple , nous ne voulons
pas nous- mêmes pouffer plus loin une pareille
difcuffion .
On a publié un Extrait affez curieux d'une
lettre du rer. Juillet , écrite ici par un Commerçant
établi fur les bancs de Black- River ,
à la côte des Mofquites . Voici de quelle maniere
ce particulier dépeint l'état des chofes
dans cette contrée.
Recevez mes remercimens de l'envoi que vous
m'avez fait des Papiers publics de Londres . Is
nous ent fort amufé . Les différens details qu'on
y trouve de la fituation des affaires dans ce paysci
nous ont beaucoup fait rire ; & comment aurions-
nous pu nous y refufer , lorfque parmi tant
d'autres menfonges , ils publioient que nous
fommes fréquemment expofés à être infultés pa
( r16 )
les Eſpagnols ? Rien n'eft plus faux. Les Efpagnols
font trop prudens pour fe conduire de la
forte à notre égard , attendu que nous fommes
en poffeffion des deux ifles dans Brewer'sLagoon ,
qui font fituées de maniere à commander toutes
les entrées du Lagoon. La premiere de ces ifles a
environ unmille de circonférence ; l'autre n'en a
pas tout- à -fait autant ; leur fol eft très- fertile ,
& le cultivateur eft amplement récompenfé de fes
peines par le produit qu'il en retire . Bien loin
d'avoir à craindre aucune entrepriſe hoftile de la
part des Espagnols , nous avons actuellement toute
l'artillerie deftinée à défendre ces ifles , qui a
été débarquée du Bélifaire , venant de la Jamaïque.
Il eft certainement loin de leurs penfées de chercher
à nous déloger , puifqu'ils defirent fort
profiter de notre abfence pour fe rendre maîtres
des fauvages.
Les chaleurs exceffives & les pluies abondantes
ont caufé beaucoup de maladies , dont nos troupes
en particulier ont prodigieufement fouffert .
Nous avons plufieurs vaiffeaux à deux ponts &ˆ
quelques frégates en croifiere fur la côte , & dont
la vigilance eft telle qu'au plus petit mouvement
des Espagnols on leur envoie demander fur le
champ ce qu'ils fe propofent de faire .
Les ennemis les plus inquiétans que nous ayons
à combattre font les crocodilles qui fourmillent
dans le Lagoon & dans toutes les rivieres qui s'y
déchargent ; ils viennent fréquemment fur le rivage
& le faififfent de nos chevres ou de tous autres
animaux qui fe trouvent dans les environs. II
y a quelques jours qu'un de nos jeunes negres endormi
fous un appentis , ayant un chien à fes côtés
, fut fur le point d'être faifi par un crocodille
d'une groffeur énorme ; les aboiemens du chien ,
à la vue de l'amphibie , éveillerent le negre qui
( 117 )
- regagna la maifon très effrayé. Le chien eft la
proie favorite des crocodilles , Un enfant fut emporté
derniérement par un de ces animaux , &fuivi
auffi - tôt par les fauvages ; mais ils arriverent
trop tard pour le fauver , & le trouverent étendu
contre un monglier . Ils attendirent que les crocodilles
vinffent pour dévorer leur proie , alors
ils les attaquerent & en tirerent plufieurs de l'eau ,
Les fauvages font très - adroits dans ces attaques
très fréquentes . Chaque fauvage fixe fon crocodille
& s'élance fur fon dos ; alors il tire avec force .
les partes de devant de l'animal qu'il fait venir
derriere lui & le laiffe dans cette poſture gênante
jufqu'à ce qu'il ait gagné le bord , où il prend une
corde avec lequel il le lie & le tire hors de l'eau.
Quelques-uns de ces monftres ont trente pieds de
longueur,
On fe rappelle le récit du Capitaine King
dans le troifieme voyage du célébre Cook ,
touchant les pelleteries du Nord- Ouest de
l'Amérique , les bénéfices que firent fur.
cette marchandiſe au Kamftchatka & à Canton
les équipages des deux vaiffeaux , enfin
lé projet formé par divers matelots de re-.
tourner à la riviere de Cook pour y acheter
une nouvelle cargaifon de fourrures . Cette
découverte & fes profits ont enflammé le
génie entreprenant de la nation ; une compagnie
s'eft formée pour fuivre cette branche
de commerce , fous la protection du
Miniftere , & vient d'équipper dans ce but
le Kiug George & la Queen Charlotte , deux
bâtimens commandés par des Officiers
compagnons du Capitaine Cook. Ils fe
( 118 )
rendront à Canton , d'où ils feront fretés &
approvifionnés par la Compagnie des Indes
Orientales . L'étendue des côtes de ce continent
Nord- Ouest eft immenfe. La partie
reconnue par le Capitaine Cook s'étend du
Cap Blanc , fous la latitude de 42 ° . juſqu'au
72°. Nord : c'est une efpace de 30 degrés ,
peuplé prefque par - tout d'habitans très hofpitaliers
. Si une fois , dilent nos fpéculateurs
, on peut leur infpirer le goût des commodités
Européennes , quel débouché pour
nos étoffes de laine & nos draps groffiers !
Les pelleteries font à très bon compte parmi
eux , & fe vendront en Chine , au Japon ,
au bénéfice énorme de 2000 pour 100.
Le 19 Août , Mary Baker de Hartfield accoucha
heureufement de quatre enfans
trois filles & un garçon. Cette miraculeufe
progéniture vécut environ trois heures ; les
nouveaux nés expirerent fucceffivement
chacun à la diftance de 15 minutes. Après
les avoir expofés aux regards des curieux ,
on les réunit dans un cercueil , qu'on fit
garder plufieurs nuits de fuite , pour en prévenir
l'enlevement.
* Depuis long - temps le fieur Arnold préparoit
une expérience aëroftatique , dont les
circonftances font rapportées en ces termes
par tous nos papiers.
*
Un premier accident arrivé au moment où l'on
alloit détacher le ballon , retarda l'expérience de
plus d'une heure ; un Matelot monté au haut d'un
des mâts , auquel étoient attachées les cordes qui
( 119 )
le foutenoient , ayant lâché prife , iltomba , heureufement
pour lui au beau milieu du ballon :
quoique le taffetas ne fût pas crevé , il enfonça
dans ce lit aérien de maniere à être perdu de vue
dans le moment : plus d'une demie - heure s'écou
la pendant que deux de fes camarades monterent
au haut des mâts pour paffer des cordes dans des
poulies , les lui jetter , & le hiffer enfuite à force
de bras du fond du précipice dans lequel fon poids
l'avoit fait plonger. Cette difficulté furmontée ,
& tout étant prêt pour le départ , on lâcha le ballon
avec deux galeries fufpendues au-deffus l'une
de l'autre , dont l'inférieure devoit être détachée
à uue certaine hauteur avec le parachûte fixé audeffus
; mais cette feconde galerie s'étant accrochée
en paffant à la paliflade de l'enclos , les
cordes qui la retenoient fe cafferent , & le para- ;
chute , ainfi que celui qui devoit s'en fervir
tomberent de cinq pieds de haut , pendant que
le contre- coup ramenoit le ballon vers la terre
hors de l'enceinte . L'énergie avec laquelle il étoit
emporté , ayant un aéronaute de moins , fit que ce
contre coup ne fut pas violent , la galerie n'ayant
fait que rafer la terre : mais ayant verfé ce qu'elle
contenoit au milieu du chemin , le fieur Arnold
pere , & tout le left qu'il emportoit , y refterent,
pendant que fon fils , plus agile que lui , faififfant
les cordes s'élança dans la galerie , & fut emporté
avec toute l'énergie que pouvoit donner au ballon
l'abfence de fes deux compagnons de voyage , &
la perte de tous les inftrumens , left , provifions ,
&c.
9
Comme le filet & une partie des cordes s'étoient
caffés dans le premier choc , on vit en frémiffant
certe fréle galerie qui n'étoit qu'un plateau entouré
de files , inclinée d'un côté , & non feu- :
lement vaciller , mais tourner pour ainfi dire au
( 120 )
tour du ballon jufqu'à ce qu'il le fût remis du
choc : à peine l'énergie d'afcenfion eut - elle maîtrifé
ce mouvement fecondaire ; à peine les ſpectateurs
commençoient à fe raffurer fur le fort de
cet intrépide jeune homme , que le ballon , déjà
élevé à plus de 1,200 toifes , éclata par le haut ,
& après avoir perdu en moins d'une minute tout
l'air inflammable dont il étoit rempli , redefcendit
avec une vîteffe fi accélérée , que perfonne ne
s'attendoit à l'heureux événement qui eft arrivé .
Par un miracle fur lequel on ne devoit pas comp
ter , c'eſt au milieu de la Tamife , dans le port
même , & dans un endroit où heureuſement il n'y
avoit pas de vaiffeaux , c'eft en enfonçant au- delà
de quatre braffes dans la riviere, que le jeune Arnold
a terminé fa courfe : plufieurs bateaux s'étant
portés vers l'endroit où il étoit tombé , le retirerent
du milieu des débris de fon équipage
dans lequel il étoit embarraffé au point que fans
un prompt fecours il fe fût infailliblement noyé.
Nous avons cité une réponſe fiere & fpirituelle
que fit un jour au Duc de Cumberland
, la petite fille d'Olivier Cromwell
Dame d'honneur de la Princeffe Amélie ,
tante du Roi actuel. Cette jeune perſonne
étoit née avec beaucoup de caractere & de
vivacité d'efprit. Etant un foir en fociété
aux eaux de Tunbridge , quelqu'un fe fâcha
de quelques plaifanteries qu'elle s'étoit permifes
, & lui dit groffierement ; « Il vous
» fied bien de vous donner ces airs , vous ,
» dont le grand- pere a été pendu ? » Il est
vrai , répliqua r elle auffitôt , mais ce ne fut
qu'aprèsfa mort.
FRANCE.
( 121 )
FRANCE.
DE SAINT-CLOUD , le 7 Septembre.
Le 4 de ce mois , le Baron de Caftille
Officier au Régiment des Gardes Françoifes
, a prêté ferment entre les mains de S. M. ,
en qualité de Lieutenant de Roi de la
province de Languedoc , au département
d'Uzès & bas Vivarais.
DE PARIS, le 14 Septembre.
Un Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du
28 Août dernier , ordonne que par le Lieutenant-
Général de Police & les Officiers du
Châtelet , le procès fera fait aux auteurs &
complices de traités , marchés & négociations
, pour de prétendus Bons de finances.
Voici comment s'exprime Sa Maj . dans le
Préambule.
Le Roi étant informé que des intriguans &
des impofteurs s'efforcent de faire accroire que ,
par de prétendues protections dont ils fuppofent
être affurés , ils peuvent procurer , à prix d'argent
, des Bons de places de Finances , & les
faire réalifer ; qu'affectant de répandre qu'à
l'expiration prochaine des baux & traités des
Fermes & Régies générales , il y aura plufieurs
changemens & nominations nouvelles , ils fontparvenus
par des voies infidieufes , à négocier
des promeffes chimériques , & à entraîner des
perfonnes trop crédules dans des engagemens ,
des foumiffions & des actes de dépôt , que des
N°.37 , 17 Septembre 1785 .
f
( 122 )
Notaires ou leurs clercs ont eu l'imprudence
de rédiger & recevoir ; Sa Majeftés qui a déjà
fait connoître que ceux qui auroient recours à
de pareils moyens pour obtenir des places de
Finances , en feroient à jamais exclus , voulant
réprimer févèrement des manoeuvres qui tendent
à tromper le public , en même temps
qu'à compromettre des noms refpectables , a
félolu d'en faire punir les auteurs & les complices
, fuivant la jufte rigueur des Ordonnances.
A quoi voulant pouvoir , & c.
Un autre Arrêt , du 18 Août , ordonne le
rembourſement des parties de rentes & autres
charges de pareille nature , de 12 liv. à
20 liv. de produit , Les rembourfemens s'effectueront
fur le pied du denier vingt du
produit , fans aucune déduction ni retenue
fur le capital , tant dans le reftant de la
préfente année, que dans le courant de l'année
prochaine.
Un bâtiment Malouin , venant de Terre-
Neuve , nous a apporté la fâcheufe nouvelle
que deux navires François , employés à la
pêche de la morue, ont été totalement perdus.
On apprend que le Dey d'Alger a caffé &
mis fous le bâton le Reis, Commandant d'un
chebec , qui a pris & conduit à Alger un
bricq François , forti de Toulon. L'équipage
avoit été pillé & maltraité.
J
M. Blanchard , toujours heureux , & probablement
expérimenté à force de pratique ,
dans la manipulation aëroftatique , s'eft élevé
de Lille le 26 Août , à onze heures du matin ,
accompagné du Chevalier de l'Epinard , &
( 123 )
prit terre le même jour, à fix heures du foir,
à Servon en Clermontois . C'eft une courfe
de 63 lieues , foit de 7 lieues par heure. Le
Magiftrat de Lille , en félicitant M. Blanchard
de fa diligence & de fon fuccès , a
ajouté une gratification de so louis d'or , à fo
une première ordonnance de 1200 liv. qu'il
avoit reçue à fon départ. Il a auffi remporté
les honneurs un peu fanés du couronnement
à la Comédie , & un Poëte a célébré ce triomphe
par
les beaux vers fuivans .
La belle & triomphante Arfène
En décernant la couronne à Blanchard ,
En détache un laurier qu'elle offre à l'Epinard.
Nous n'avons pas attendu qu'un Prix propofé
par l'Académie Françoife, fixât quelques
minutes la fenfibilité publique fur l'héroï me
du Duc Léopold de Brunſwick , pour entretenir
nos Lecteurs très au long de toutes les
particularités relatives à ce généreux Prince ;
particularités qu'on vient de répéter un peu
tard en d'autres Feuilles publiques. Les Auteurs
qui feroient tentés de travailler fur ce
fujet , qui n'exige d'autres ornemens que la
fimple vérité , nous fauront gré de leur offrir
un précis très exact de la vie du Duc Maximilien-
Jules Léopold de Brunſwick. Il eft
rédigé d'après les matériaux fournis par l'illuftre
famille qui pleure encore , & qui pleurera
long- tems ce Prince , à qui l'Europe entière
a donné des regrets. Ce précis eft un
£ 2
( 124 ) ;
narré fans phrafes , fans figures , & fans toute
la pretintaille des ames froides qui croient
remplacer le fentiment par du verbiage.
2
Maximilien Jules Léopold , fils du Duc
Charles de Brunfwick , & de la Princeffe Philippine
Charlotte de Pruffe , nâquit à Wolfembuttel
le 11 Octobre 1752. Ce Prince , que
la nature avoit doué des qualités les plus aimables
, fut confié de bonne heure à d'excellens
maîtres , qui l'inftruifirent dans toutes les
connaiffances faites pour orner l'efprit en formant
le coeur. La douceur de fon caractère
fon application au travail , fes progrès dans l'étude
des Langues , de l'Hiftoire , des Belles-
Lettres , de la Morale , de la Religion & de la
Science Militaire le rendirent cher à tous ceux
qui l'approchoient. Pénétré de reconnoiffance
envers les inftituteurs il les confidéroit , les
chérifoit & leur portoit , pour ainfi dire , une
efpece de culte , puifqu'on l'entendit dire plus
d'une fois qu'il leur devoit tout , parce qu'ils fondoient
fon bonheur futur & le rendoient digne d'être
homme.
En 1770 il affifta en Siléfie à la revue des
Troupes du Roi de Pruffe , & fut préfent à
l'entrevue de ce Monarque avec l'Empereur.
En 1771 il accompagna le Prince Héréditaire.
fon frere , actuellement Duc regnant , dans le
voyage qu'il fit aux Cours de Weimar , de
Gotha & d'Anfpahc , & fe rendit enfuite avec
fon Gouverneur le Colonel de Warnftædt à
Strasbourg , où pendant une année il continua
à étendre les connoiffances Militaires & toutes
celles qui forment l'Homine , le Citoyen & le
Prince.
Il quitta cette Ville au mois de Mai 1772 ,
retourna à Brunfvike , où le Duc fon Pére
( 125 )
Féléva à fon arrivée au grade de Lieutenant
Colonel. ( 1 ) Dans la même année il fut créé
Chevalier de l'ordre de S. Jean . Au mois
d'Avril 1775 , ce Prince , accompagné du Colonel
de Warnftædt , fe mit en route pour aller
faire un voyage en Italie. Il fe rendit d'abord
à Vienne , où il fut préfenté à LL. M. 1. &
après avoir féjourné dans cette Capitale jufqu'à
la fin d'Avril , il continua fa route. Le célebre
Leffing , connu par fes ouvrages dramatiques
fuivit le Prince dans ce voyage. Il vit fucceffi-
-vement les principales Cours & Villes de cette
contrée , & le rendit auffi à l'Ile de Corfe , à
bord d'un Vaiffeau François ; le Général de
Marboeuf le reçut d'une manière diftinguée , &
le traita avec tous les honneurs dûs à la naiffance
& à fon mérite perfonne!.
De retour de ce voyage , le Prince entra au
fervice du Roi de Prufle , qui lui confera le
12 Janvier 1776 , le Régiment vacant de
:
(1 ) Le Rédacteur de ce Journal , qui eut l'honneur de
voir très fouvent ce Prince à cette époque , fut témoin
d'un trait d'humanité de fa part qu'il a peut- être répété
cent fois ; pendant les manoeuvres qu'exécutoient un
jour les troupes d'un Prince d'Allemagne , dont la petite
armée a auteint la difcipline & la fcience des Pruffiens ,
un Cuiraffier galopant avec fon efcadron ferré , tomba
de cheval , & fut grievement bleffé fes meurtriffures
n'étoient pas fon pire mal , & il devoit s'attendre à un
châtiment après fa guérifon , Le Duc Léopold de Brunfwick.
courut à ce malheureux , couvert de fang & de
fange , lui donna lui-même les premiers fecours ; le fit
placer dans fa voiture pour le ramener en ville , & interceda
auprès du Général , jufqu'à ce qu'il fe fût affuré ,
qu'une fois rétabli , le Cuiraffier n'auroit à craindre ni
prifon , ni coups de canne. Lorsqu'il exerçoit fa générofité
, für ce envers les gens de la derniere claffe , le
Duc Léopold ne manquoit jamais aux égards dus à la
pauvreté ; & l'on eûr dit être fecouru par un ami rempli
de politeffe & de fentiment.
£ 3
( 126 )
Dieringshofen , en Garnifon à Francfort fur
l'Oder. Lépold joignit fon Regiment au mois
de Février , & fe concilia bien tôt par fa popularité
, par fon humanité , par fon amour
pour l'Ordre & la Juftice , les cours des Officiers
, des Soldats , de tous les Citoyens. I
trouva au Régiment un grand nombre d'enfans
fans inftruction , & conçut dès ce moment le
projet d'établir une école de garnifon. Il fit
bâtir en confequence une maison , établit deux
inftituteurs à l'entretien defquels il engagea les
Capitaines du Régiment de contribuer. L'ouverture
de cette école où l'on enfeigne à lire ,
à écrire & à comprer , les principes de la reli
gion , la géographie & l'hiftoire , fe fit au mois
de Janvier 1778. Le Prince fit les fraix de l'a
chat des Livres & les diftribua lui même à da
Jeuneffe . Souvent il fe trouva au milieu de
ces enfans pendant le tems de l'inſtruction , &
les encouragea à l'étude & aux bonnes moeurs
par une diftribution de Livres , de Médailles , &c.
Leopold ne borna pas les bienfaits aux enfans
des Soldats illes étendit auffi aux pauvres
enfans des Habitans de la Ville , à un grand
nombre defquels il fit apprendre des métiers.
En 1778 , le Prince , à la tête de fon Régiment,
fe trouva à l'armée , commandée par be
Prince Henri , & revint en 1779 , avec le Régiment
à Francfort. Le Roi de Pruffe , pour le
recompenfer de fes fervices militaires , l'éléva
en 1782 , au grade de Major - Général . On
connoît la catafirophe du 27 Avril 1785. Ce
Prince , qui méritoit de vivre long- tems pour
le bonheur des hommes , périt ce jour dans l'Oder
, victime de fon humanité . La bienfaifance
étoit l'ame de fa vie & c'eft par la bichfaiſance
qu'il périr.
( 127 )
Nous rapporterons dans le Journal pro
chain plufieurs particularités caractériſtiques
de ce jeune Héros , dont la vie privée a été
une fuite de vertus habituelles.
L'expérience d'un Agriculteur eft certai
nement pré'érable à la vaine fcience d'un
Agromane de la Capitale. On fe plaint beaucoup
cette année de la quantité de blé carié ;
la lettre fuivantenous paroît donc très utile à
répandre avant les femailles.
La carie des bleds eft vraisemblablement occafionnée
dans fon principe par une maligne in-
Aluence de l'atmosphere. Contre cette caufe primitive
peut être n'y a -t-il point de remede : mais
on peut remédier aux effets , & en arrêter la contagion.
Lors qu'un grain noir ou carié a été écrasé par
le fléau ou autrement , la pouffiere fétide qu'il
contient fe répand fur les autres grains , s'attache
à leur extrémité veloutée ; & alors une grande
partie des épis provenants de cette femence font
attaqués eux- mêmes de la carie , ainfi que je m'en
fuis affuré avec évidence par des expériences répétées
en différentes années. Apparemment que.
le virus de la pouffiere fétide s'introduit avec les
fucs nourriciers de la terre dans la fubftance des
grains , & en vicie le germe. Telle eft , à mon
avis , une des principales caufes du mal. Voici
préfentement le remede que je propofe d'y apporter
. Il doit paroître fort fimple & fort naturel
; & de plus il eft éprouvé.
Orez foigneulement les épis noirs qui fe trouvent
dans les gerbes dont vous deftinez le grain à
faire votre femaille : ôtez ces épis avant de livrer
les gerbes au batteur ; il eft clair que votre femence
fera préfervée de cette pouffiere noire qui
£ 4
( 128 )
eft fi contagieufe ; & par conféquent votre recolte
ne fera point infectée de noir , ou le fera beaucoup
moins.
Il ne faut pas croire que je propofe ici une
opération prodigieufement longue , & par cette
raifon impraticable. Je connois un Laboureur
chez qui elle fe pratique c'eft fa femme qui
s'en charge & qui épluche un a un tous les mauvais
épis , d'autant de gerbes à peu près que
deux hommes peuvent en battre. Ce Laboureur
eft amplement dédommagé du temps employé à
ce travail. Le bled noir croît dans le champ de
fes voisins qui ne veulent pas prendre la même
peine , & le fien en eft exempt.
Quelques- uns ne fe fervent point du fleau qui
brife la pochette , c'est- à- dire , l'enveloppe de la
pouffiere noire , ils prennent le bled à la main &
le battent fur un tonneau.
Un moyen qui n'eft pas encore à négliger ,
ce font les moulins à vanner , dons depuis environ
quarante ans les Laboureurs un peu ailés font
ufage dans mon canton. Le bied , en tombant de
la tremie fur une grille qui fait l'effet du crible ,
reçoit le vent excité par la rotation des ailes . Ce
vent chaffe as loin & la paille & la pouffiere noire,
au lieu qu'avec le vent ordinaire plus vous lui
donnez le jeu dont il a befoin , plus la pouffiere
noire fe mélange parmi votre bled , & en falit
les grains. Le moulin à vanner a encore l'avantage
d'être plus expéditif, & de mieux nettoyer
le froment de tous les grains maigres , ainfi que
des graines étrangeres
On eft fi rebattu d'annonces de fecrets , procedés
nouveaux , découvertes , dont il ne réfulte
rien d'utile ; que je ne fais fi on daignera faire
quelque attention aux méthode : que j'indique.
Mais je me rends toujours à moi - même le té(
129 )
moignage fatisfaifart que mon motif eft un zele
fincere & délintereflé pour l'avantage de l'agriculture
& le bien public : témoignage que ne font
peut-être pas dans le cas de fe rendre , ceux qui
ces tems derniers fe font annoncés comme poffe .
dant les plus merveilleux fpécifiques pour augmenter
la fécondité de nos terres & qui apparemment
gardent ces fpécifiques pour eux- mêmes ,
puifque nous n'en entendons plus parler.
"
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , votre trèshumble
& très - obeiffant ferviteur
Agriculteur des environs
de Beaumont le Roger,
Ce 29 Août 1785 .
en Normandie.
On lit dans une lettre de Poyo en Espagne
le détail d'un orage , tellement défaftreux ,
qu'on eft tenté de foupçonner quelque exagération
dans le narrateur .
Le Dimanche 6 d'Août , vers les quatre heures
du foir , le Ciel s'obfcurcit , au point que l'on
eût dit . que la nature entiere alloit rentrer dans
le cahos , par le bruit des vents qui luttoient
les uns contre les autres . Ce trifte événement
s'annonça par un tremblement de terre , auquel
fucceda une grêle fi groffe , que deux heures
après , on trouvoit encore des morceanx qui
pefoient une livre & quatre onces , les plus petits
étoient au moins comme des oeufs de poule :
elle tomba avec tant de force & de précipitation
, que tous les Etres animés qui étoient dans
les champs ou fur les chemins en furent écrafes
ou déchirés en lambeaux. On n'étoit pas em
sûreté dans les maifons , dont la plupart furent
enlevées , & les autres englouties dans une efpace
de près de cinquante lieues. Quelques- unes:
( 130 )
des habitations qui étoient le mieux conftruites ,
ont réfifté à la violence de cet ouragan ; mars
elles menacent d'une chûte prochaine ; & toutes
ont perdu les toits qui ont été emportés & difperfés
ça & là : les arbres les plus gros , & dont
la plantation fe perdoit peut être dans l'origine
du temps, ont été arrachés , & font devenus
le jouet des vents & de l'orag . A la
place des champs vaftes , & des prairies riantes ,
qui fai'oient la richeffe de ce pays , on ne
plus qu'un fol aride & fabloneux. Toutes les
efpérances du Cultivateur le plus actif font
détruies pour plufieurs années , par l'éboulement
des bonnes terres . indépendamment de la perte
des beftiaux. Plufieurs Négocians qui faifoient
le commerce des laines du pays , ont effuyé
des dommages immenfes ; les iaines étendues
fur les prairies ayant été ou gâtees ou di per
fles.
PAYS - B A S..
voit
DE BRUXELLES , le 12 Septembre.
Les difpofitions militaires reprifes ici depuis
quelque temps , l'augmentation des
magafins , les préparatifs de divers genres ,
les ordres qu'ont reçu plufieurs régimens de
fe mettre en marche , l'annonce de nouveaux
Corps attendus dans nos provinces ,
y ont répandu l'opinion générale & prématurée
d'événemens férieux . Il est vrai qu'à
l'arrivée d'un courier de Vienne , le 23 du
mois dernier , LL. AA. RR. qui faifoient
une tournée en Flandres , revinrent ici , &
qu'il y eut à la Cour une affemblée des Gé(
131 )
néraux . Elle s'eft renouvellée depuis , mals
on en ignore l'objet précis. On a conduit
de grands amas de fafcines à Santuliet ; on
fait des pontons à Anvers , & le public
cherche à deviner le motif de cette activité .
Les uns voyent dans ces mefures une fuite
inévitable des démarches d'une grande puiffance
d'Allemagne ; d'autres fuppofent le
deffein d'accélérer la reprife & l'iffue de
négociations avec la Hollande ; enfin de
troifiemes croient cette République , enhardie
par la ligue refpectable qui vient de fe
former dans l'Empire , moins inclinée à des
facrifices , auxquels d'ailleurs la généralité
des Provinces Unies n'a point encore donné
fon confentement.
Cette derniere conjecture feroit moins
plaufible , s'il étoit vrai , comme on le dit ,
que les Etats Généraux ont envoié de nouvelles
inftructions à leurs Ambaffadeurs à
Paris , & fur-tout fi ces inftructions font de
nature à avancer une conclufion qui paroît
fe reculer de jour en jour.
Quoi qu'il en foit , l'avis des mouvemens
qui fe font dans les Pays - Bas , a femé en
Hollande des inquiétudes d'autant plus vives
, que l'état d'anarchie & de déchirement
où fe trouve la République , rend
fa fituation infiniment dangereufe . Un corier
allant de Paris à la Haye , a été arrêté
ici avec des marchandifes de contrebande,
f6 '
( 132 )
mais il n'eft nullement vrai qu'on l'ait dépouillé
de fon paquet , comme on le rapportoit
au premier inſtant.
Le Baron de Thulemeyer , Envoié extraordinaire
du Roi de Pruffe à la Haye , a
en effet communiqué aux Etats- Généraux
une déclaration ministérielle de fa Cour ,
dans laquelle S. M. P. notifie à la République
la formation & la conclufion de la ligue
Germanique , fignée entre le Roi de Pruffe
& un grand nombre de Princes Souverains
d'Allemagne.
Pour s'affurer que ni les Etats Généraux
ni aucune autre puiffance ne font invités , à
accéder à cette ligue , il fuffit de lire cette.
déclaration férieufe , dont voici la teneur :
Le Rei a cru pouvoir s'attendre que la Cour
de Vienne ne penferoit plus jamais ni à un échange
ni à aucune autre acquifition de la Baviere , après
qu'on lui en eut démontré l'inadmiffibilité dans
les conférences de Braunau , tenues au mois de
feptembre 1778 ; après qu'elle eut renoncé par
le traité de paix de Tefchen à toute prétention
fur la Baviere , & qu'elle fe fut chargée ellemême
, avec les autres Puiffances contractantes
& médiatrices de cette paix , de la garantie des
pactes de la Maifon Palatine , qui défendent à
cette Maison toute aliénatiou , & nommément
tout échange de fes Etats. S. M. ayant cependant
appris , au mois de Janvier de l'année courante
par la communication du Duc des Deux-Ponts ,
que , malgré des confidérations fi fortes , la Cour
( 133 )
ככ
de Vienne avoit fait propofer à ce Prince l'é
change de toute la Baviere , airfi que du Haut-
Palatinat & des Duchés de Neubourg & de Stulzbach
, contre une partie des Pays - Bas - Autrichiens
, elle s'empreЛla d'en ouvrir les follicitudes
à Sa Majefté l'Impératice de toutes les
Ruffies , comme garante de la paix de Tefchen.
La réponse que S. M.-I. fit donner au Roi par
fon Ministre , le Prince d'Ogorouki , « qu'après
» le refus du Duc des Deux Ponts , il n'étoit
plus queftion de cet échange » , auroit pu raf
furer S. M., fi . Elle avoit pu avoir la méme
certitude des intentions de la Cour de Vienne ;
mais cette Cour a fait voir trop clairement ,
tant par les démarches faites dans le cours de
l'année préfente , que par fon fyftême fuivi de
tout tems , qu'elle ne peut pas gagner fur elle
de renoncer entierement au projet d'acquérir tôt
ou tard la Baviere. Après avoir diffimulé dans
fes premieres déclarations circulaires l'existence
de ce projet , elle affure á la vérité dans les dernieres
, à l'imitation des déclarations de la Cour
de Ruffie , « qu'elle n'avoit pas fongé & ne fongeroit
jamais à un troc viclent ou forcé de la
Baviere ; mais cette diftinction entre un troc
forcé ou volontaire , indique affez que la Cour
de Vienne conferve encore toujours l'idée de la
poffibilité d'un troc avec la Baviere . Cette conjecture
, déjà très - forte en elle - même , ne fe confirme
que trop par l'affertion de la Cour de
Vienne « que la Maiſon Palatine avoit , par le
traité de Baden , la pleine liberté d'échanger
« les Etats ». Il eft vrai que l'article XVIII de
la paix de Baden porte que fi la Maifon de
» Baviere trouve convenable de faire quelques
échanges de fes Etats contre d'autres , Sa Maj .
Très -Chrétienne a promis de ne pas s'y oppo
5
( 134 )
" fer ". Mais il réfulte clairement du difpofitif
même de cet article , que les contractans n'ont
cru promettre à la Maifon de Baviere qu'un
échange partiel de quelques pays ou districts ,
qui pourroit ê re convenable à fes intérêts : mais
on n'a sûrement pas fongé ni pu fonger alors à
l'échange total d'un grand Electorat & Fief de
l'Empire qui , fe trouvant fous la difpofition de
la Bulle- d'Or , n'étoit aucunement fufceptible.
d'une altération de cette nature , laquelle auroit
affecté de trop près & renversé la conftitu
tien effentielle du College Electoral , & même
l'intégrité de tout le fyftême confédératif de
1'Empire.
En admettant même que la paix de Baden ait
permis à la Maifon de Baviere de faire un échange
partiel & convenable à fes intérêts , de quelque
partie de les poffeffions , cette faculté a été abrogée
par l'article VIII de la paix de Tefchen , &
par l'acte féparé conclu en même tems entre
l'Electeur Palatin & le Duc des Deux Ponts ,
puifqu'on y a renouvellé , confirmé & garanti les
pactes de la Maifon Palatine des années 1766,5
1771 & 1774 , dans lefquels tous les Etats de
la Maifon Bavaro Palatine font chargés d'un
fidéicommis perpétuel & ineliénable , & on a
rappellé l'ancienne fanaticn pragmatique de cetre
Maiſon , conclue à Pavie l'an 139 , par laquel'e
toure cette illuftre Maifon s'est engagée de ne
jamais faire aucun échange ni autre aliénation de
la moindre partie de les Etats . Or , comme le
traité de Tefchen , avec tous les actes léparés
fe trouve fous la garantie du Roi & de l'Electeur
de Saxe , comme parties principalement contractantes
de cette paix , ainfi que fous celle
des deux Puillances médiatrices , les Cours de
Ruffie & de France , qui en ont pris la gr
་
( 135 )
rantie , il en réfalte qu'aucun échange quelconque
de la Baviere ne fauroit plus avoir lieu fans
le confentement & la concurrence de toutes les
Puiances qu'on vient de nommer , & fur- tout
fans I intervention du Roi & de tous les co - Etats
de l'Empire , qui font effentiellement intérelés
à ce que le grand & important Duché de
Baviera rete au pouvoir de la Maifon Palatine
, pui qu'il faute aux yeux qu'indépendamment
de la difproportion géographique & politique
entre les Pays- Bas - Autrichiens & toute
la Baviere , en transférant ce grand & beau
pays à la Maifon d'Autriche , & en arrondiflant
ainfi la Monarchie Autrichienne déjà trep prépondérante
, tout l'équilibre du pouvoir en Alfemagne
feroit perdu , & la sûreté ainfi que la
liberté de tous les Etats de 1 Empire ne dépendroit
plus que de la difcrétion de la Maifen
d'Autriche. Il femble que cette grande & puil
fante Maifon devroit fe contenter de fa vafte
Monarchie & ne plus fonger à ure acquifition
auffi a'larniarte , non feulement pour l'Allema
gne , mais auffi pour toute l'Europe.
devroit fe rappeller auffi , qu'elle a promis dans
le traité de barriere de 1715 avx Puffinces
maritimes , qu'elle n'aliéneroit jamais aucune
partie des Pays- Bas à aucun Prince hors de fa
propre Maifon , ftipulation qui ne peut pas être
levée fans le confentement des parties contractanies.
Elle
Le Roi ne pouvant donc que le perfuader ,
par rout ce qu'on vient d'expofer , que la Cour
de Vienne ne renoncera pas fitôt , & peut-être
jamais , au projet d'acquérir la Baviere tôt ou
tard , d'une maniere ou d'autre , & que felon les
principes qu'elle continue d'annoncer dans fes
dernieres déclarations, circulaires , elle s'en ré(
136 )
ferve toujours la poffibilité & la faculté , S. M.
a cru ne pouvoir pas moins faire pour la propre
sûreté , & pour celle de tout l'Empire d'Allemagne
, que de propoſer à fes co- Etats de faire
une affociation conform à toutes les conftitutions
fondamentales de l'Empire , nommément
à la paix de Weftphalie , & aux capitulations des
Empereurs , & fondée fur l'exemple de tous
les ficles , tendance uniquement à conferver la
Contiration préfente & légale de tout l'Empire ,
& chacun de fes membres , dans la jouillance
libre & tranquille de fes droits , états & poffelfions
, & à s'opposer à toute entreprite arbitraire ,
illégale & contraire au fylême de l'Empire,
S. M. ayant rencontré les mêmes fentimens auprès
des Séréniffimes Electeurs de Saxe & de Brunfwick
Lunebourg , Elle vient de conclure & de
figner avec eux un traité d'union , qui n'eſt offenfif
contre perfonne , qui ne déroge en aucune
miniere à la dignité , aux droits & aux préro.
gatives de S. M. T'Empereur des Romains, qui n'a
abfolumen: pour but que le maintien du fyftême,
conftitutionnel de l'Empire & des objets qu'on
vient d'énoncer , & qui ne peut par conféquent
ni inquiéter ni offenfer la Cour de Vienne , f
eile a les mêmes vues & intentions pour la confervation
dudit fyftême , comme on a lieu de
s'y attendre , & comme on s'attend auffi de la
grandeur d'ame & de la loyauté du Chef de
l'Empire .
Perfonne ne pourra douter , que le Roi , comme
Electeur & Prince de l'Empire , comme Contractant
& Garant des Traités de Weftphalie & de
Telchen , a un droit inconteftable de conclure
avec fes Co - Etats de l'Empire un pareil
Traité conflitutionnel & non offenfif. Ayant fait
la Guerre pous empêcher l'échange & tout dé(
137 )
membrement ultérieur de la Baviere , laquelle
Guerre a été finie par la Paix de Tefchen , Sa
Maj . a acquis un droit & un intérêt particulier
& permanent de s'oppofer à tout échange préfent
& futur de la Baviere , & , en le faifant
par des
mefures conformes au Droit des Gens & à ceux
de l'Empire Germanique , Elle ne fait que remplir
fes obligations & fes droits , mais rien qui
puiffe provoquer le mécontentement ou les reproches
de la Cour de Vienne , & lui attribuer des
vues & des démarches offenfiyes contre elle. Le
Roi n'a donc pu apprendre qu'avec quelque fenfibilité
& furprife , que la Cour de Vienne le récrie
contre cette Union dans fes Déclarations , publi
quement adreffées à toutes les Cours de l'Europe
& de l'Empire , & qu'elle tâche de même d'ydonner
des couleurs odieufes. Sa Majesté croit n'avoir
donné aucun lieu à un procédé pareil & avoir plu
tot mérité qu'on rende plus de juftice à la conduite
ouverte , patriotique & defintéreffée qu'Elle
a tenue avant & après la paix de Tefchen , à
l'égard de tout ce qui regarde la Baviere & la
Ma fon Palatine . Elle n'imitera pas le ton adopté
dans les Déclarations fufdites : Elle Te gardera
bien de recriminer : Elle fe contente de provo❤
quer au témoignage des Electeurs & Princes de
I'Empire , qui attefteront , que , fans aucune fug
gefton ni accufation , on s'eft borné à leur tracer
Finadmiffibilité & le danger de tout échange de
1a Baviere , & à leur propofer la conclufion d'un
Traité conflitutionel , tel qu'on peut le montrer
à tout le monde.
Pour ne laiffer aucun doute fur la pureté de fes
intentions & fur la juftice de fes démarches , qu'on
fait avoir été repréfentées par- tout dans un jour
défavorable , le Roi s'empreffe de faire part de
la conclufion de ce Traité d'affociation , & des
( 138 )
matifs preffans qui y ont déterminé les Parties
contractantes, à l'illuftre République des Provin
ces- Unies , comme à une Puiffance , qui a tou→
jours pris un intérêt vif & particulier au bien - être
& à la confervation de l'Empire Germanique II
efpere , que L. H. P. reconnoîtront Elles - mêmes
l'innocence & la légalité de cette union , qu'Elles
ne lui refuferont pas leur fuffrage , qu'Elles
en écarteront toute interprétation finiftre , &
qu'Elles voudront plutôt contribuer Elles- mê
mes , par la fageffe de leurs confeils & de leurs
mefures , pour qu'il ne foit plus jamais queftion
d'un échange quelconque de la Baviere , & pour
que l'équilibre & le fyfteme de l'Empire Germanique
, qui influent auffi effentiellement fur le
bonheur & la tranquillité du reste de l'Europe ,
foient confervés en leur entier , fans être altérés
en aucune maniere .
BERLIN le 23 Août 1785.
Selon quelques Gazettes , les Etats de
Hollande & de Welt Frife ont propofé
d'élever le Comte de. Maillebois au grade
de Grand - Maître de l'Artillerie ; dignité mi
litaire , nouvelle dans la République.
Il paroît qu'il aura été moins difficile d'en
troubler la tranquillité & d'en altérer la conf
titution , qu'il ne le fera de les raffermir.
Lorfqu'il fut queftion d'entamer les prérogatives
du Stathouder , on mit en oppofition
à cette dignité celle des Etats de chaque
Province , feuls légitimes Souverains , & on
avoit raifon d'y fubordonner le Stathoudérat.
Aujourd'hui , par un tour de logique
nouveau , on dépouille ces mêmes Etats de
leur fouveraineté , pour la donner au Peuple :
( 139 )
c'eft lui , qui par le droit primitif & antérieur
aux loix fe trouve au deffus des loix ; ainfi ,
l'on peut regarder la République comme
étant maintenant dans l'état de nature .
En qualité de Capitaine - Général de
l'Union , le Stathouder , jufqu'ici , avoit
toujours joui du droit de Patentes ; c'eſt àdire
, de difpofer des garnifons de divers
Régimens , faut à ne les employer dans l'in
térieur , que du confentement des Provinces
même. Aujourd'hui , chaque Ville s'attribue
cette prérogative éminente des Etats. La
Régence de Campen , dans la province
d'Over Yffel , vient de refufer de recevoir
garnifon ; celle de Zwool l'a imité , ainfi que
Deventer; les villes de la Province de Hol
lande , qui ont préfenté des requêtes contre
l'envoi des troupes à Amersfoort , ont auffi
mis en principe qu'aucune d'elles ne devoit
recevoir garnifon que de fon aveu , & que
fi les Etats même vouloient ordonner une
marche de foldats , jamais ils ne pourroient
être employés contre la Bourgeoifte ou les
habitans .
L'on affure que le Duc Louis de Brunfwick
a fait dreffer en Allemand une Défenſe
de fa conduite publique pendant la durée
de fon féjour en Hollande , & que cet Ecrit
va aufli paroître dans une Traduction Françoife
.
( 140 )
Paragraphes extraits des papiers Anglois & autres.
Une lettre de Conftantinople confirme une
nouvelle importante , dont une lettre de Livourne
nous avoit déjà fait part , mais que nous avons
cru trop hafardée pour vouloir en faire part d'abord
à nos lecteurs . Cette nouvelle eſt , que la
Porte vient de mettre un embargo fur tous les
bâtimens Ruffes qui mouillent dans le port de
Conftantinople , & qu'en même temps elle a envoyé
un Ambaffadeur à l'Impératrice de Ruffie
pour lui demander la reftitution de la Crimée , &
lui déclarer la guerre en cas de refus .
..
On débite que S. M. l'Empereur a fixé au 15
Septembre prochain , pout tout terme ultérieur ,
la réponte qu'il exige que les Etats - Généraux
lui faffent fur trois points , réglés dans les préli
minaires. Le premier eft déjà accompli , puifque
les députés à Vienne le font acquités de leur commiffion
, Le fecond confifte à favoir à quoi L. H.
P. fixent la compenfation qu'ils veulent donner.
pour garder la ville de Maelricht. Le troifieme ,
jufqu'où s'étendra la libre navigation de l'Efcaut,
en faveur des Impériaux. Les autres points d'ac
commodement s'arrangeront à Paris , & la démarcation
des limites fur les frontieres des Pays-
Bas Autrichiens & des poffeffions Hollandoifes ,
fera faite par des Commiffaires nommés de part &
d'autre. On ne fait pas difficulté d'ajouter que
l'Empereur a déclaré que fi les Etats- Généraux
n'ont pas pleinement fatisfait à ſes defirs auterme
fixé , S. M. fera paller de nouvelles troupes dans
le. Pays- Bas. Si la fomination de l'Empereur eft
réelle , fi elle cft férieule , on peut hardiment
affurer qu'il y a plus d'apparence de guerre que de
paix. Aufli paroît - on en être perfuadé à Bruxelles
( 141 )
& dans tous les Pays - Bas héréditaires . A en croire
les nouvelles qui nous viennent de ce pays- là , la
guerre eft affurée : l'Empereur fait faire des préparatifs
, des provifions , & donne des ordres qui
ne laiffent pas le plus petit doute fur fes deffeins
hoftiles contre nous. ( Gaz. d'Amfterdam n. 70. )
Le fieur T. Sculpteur fenfionné du Roi de P.
trouvant qu'il n'étoit pas affez employé , demanda
fon congé au Roi , qui lui répondit :
« S'il ne
s'agit que de vous occuper , je vous commande
>> mon maufolée. » L'Artifte enchanté , lui promit
que dans dix ans il feroit achevé : « Je ne
fuis pas preffé , repliqua Frédéric , je vous en
donne quinze. »
"
r
Une perfonne dans la confidence du Roi de
Pruffe , lui demandoit quel étoit fon principal
but en formant une confédération entre les Princes
d'Allemagne : Je veux laiffer cette Ligue ,
répondit le Monarque , pour exifter après ma mort ,
comme le boulevard de cette liberté , que j'ai travaillé
à étendre & à protéger durant ma vie entiere . [ Gé
néral Advertiſer ] .
сс
1
« L'Enigme de la froideur qu'éprouvent les
» Députés Hollandois à notre Cour [ de Vienne, ]
» eft parfaitement expliquée . C'eft toujours l'in-
» térêt pécuniaire , qui fait la pierre d'achop-.
" pement à l'accommodément entre leur République
& l'Empereur . MM. de Waffenaer
» & van Lynden , déclarerent dans leur premiere
Audience , que leuis Maîtres payeroient
la fomme convenue pour l'indemnité .
» de Maëftricht ; mais qu'ils tiendroient à compte
» de cette indemnité , les fommes dues à la
République par la Maifon d'Autriche , principalement
celles que Charles VI avoit fait
» négocier en Hollande , fous l'hypothéque expreffe
de la Silefie, Notre Monarque qui
22
*
( 142 )
ןכ
ne croit pas que le tems de lui demander
des compenfations foit encore venu , & qui
» veut de l'argent réalifé , fut indigné de cet e
propofition à laquelle Sa Majefte no s'attendoit
pas ; il la rejeita comme venant à con-
» tretems , & comme ne pouvant pas le regarder
, puifqu'il n'a jamais joui de la Silfie ,
» ce qui est très- vrai par rapport à la Portion
3)
de cette belle Province dont le Roi de Pruffe
» eft en poſſeſſion . MM. les Députés Helandois
ont vivement intéreffé M l'Ambaffadeur
» de France dans cette négociation délicate ;
mais il paroît que ce Minifire n'a pu rien
» obtenir du Monarque. Les Députés ont demandé
unc feconde Audience de S. M. l'Empereur ,
qui la leur a refulée. Le Monarque leur a
» fait répondre froidement , par M. le Chancelier
d'Etat , qu'une fois pour toutes , S. M.
avoit remis fes intérets entre les mains du Roi
de France , & qu'Elle n'entendoit traiter à l'avenir
, que par la Médiation de cette Cour. De
» plus , Sa Majeké fixi le terme de trente jours ,
» pour que dans cet intervalle , MM. les Dé-
» putés euffent le tems de recevoir de leurs Maî
tres , des inftructions
illimitées , pour faire
5 ou pour promettre le paiement des fommes
» accordées pour l'indemnité
de Maëftricht. Cette
» réponſe a déconcerté
les Négociateurs
de la
République
, & ils font ici d'une maniere affez
défagréable
. Leur recours eft toujours à M. le
Marquis de Noailles , ils ont dépéché deux
" Couriers , l'un en Hollande , & l'autre à Paris
, pour y porter des affligeantes nouvelles ;
» de même que celle de voir prendre fous leurs
yeux , des moyens efficaces pour contraindre
la République à conclure au plutôt avec l'Em
pereur , aux conditions prefcrites : les ordres
( (1430 )
58
font expédiés pour renforcer les Troupes Au-
» trichiennes dans les Pays- Bas ».
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX (1 ).
PARLEMENT DE PARIS.
Grand Chambre.
Caufe entre les Aiminifirateurs du Mont de-Piété
& les Propriétaires des mifens voifines de cet établiffement.
Mont - de- Piété , comme édifice
public , excepté de la loi générale qui fixe la hauteur
des bâtimens .
C'est ce qui a été jugé par un Arrêt du 21
Mars 1785 . -L'élévation exceffive des bâtimers
dans la capitale , nuiroit à la falubrité de
l'air , en l'interceptant ; elle arrêteroit l'activité
des fecours dans les cas d'incendie , &c.... Ce fut
pour remédier à des inconvéniens multipliés ,
que S. M. rendit une Déclaration le 10 Avril
1784. L'article 5 de cette Loi fixe la hauteur des
maifons & bâtimens de la ville & fauxbourgs de
Paris , autres que les édifices publics , dans les
rues de 30 pieds de largeur & au - deſſus , à 60
pieds d'élévation ; dans les rues depuis 24 juſques
& compris 29 , à 48 pieds ; & dans les autres rues,
à 30 pieds feulement d'élévation : le tout , y
compris les manfardes , attiques , toits & autres
conftructions quelconques au- deffus de l'entablement
: & l'article ordonne la réduction des mais
fons & édifices excédans ces hauteurs. Des
Lettres-patentes du 25 Août 1784 , interprétatives
de la précédente Déclaration , y ont apporté
quelques changemens ; au lieu d'une hauteur
( 144 )
13
unique , elles en fixent deux , une pour les fa
çades , qui eft réglée à 54 pieds dans les rues de
30 pieds de largeur , & a 45 dans celles de 24 :
la feconde hauteur donnée regarde les combles ;
l'élévation en eft réglée à 10 ou 15 pieds , felen
le corps de-logis fimple ou double en profondeur. 19
L'établillement du Mont- de Piété a deux
corps de bâtimens , le principal , fur la rue des
Blancs-Manteaux , & l'autre fur la rue de Paradia
; ces deux rues n'ont de largeur que 24 pieds :
celle des Blancs Manteaux a même quelque chofe
de moins. Les Propriétaires voifins de ces
deux bâtimens , voyant qu'on fe propofoit de
leur donner une hauteur beaucoup plus confiderable
que la loi ne le permet , & qui pourroit
aller à 68 pieds , non compris le comble , qui
pourroit être encore de 15 à zo pieds , fe fent
oppofés à cet exhauffement , & ont requis l'exécution
de la Déclaration . Les Adminiftra-.
teurs du Mont - de- Piété ont foutenu que le Montde
- Piété étoit dans le cas de l'exception portée
par la Loi pour les édifices publics , & par cette
raifon , difpenfés de fuivre ftrictement la hauteur
donnée . Les Propriétaires ont défendu à cette ex- .
ception : enfin , Arrêt eft intervenu en faveur des
Adminiftrateurs du Mont- de Piété.
ERRATA du précédent Numéro.
M. Julien , Sculpteur , dont il eft queftion
, pag. 80 du No. précédent , eft âgé de
fo ans , & non de 20 , comme nous l'avons
dit , d'après une note fauffe qui nous a été
envolée fur cet Artifte.
3
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 10 Septembre
Leur des mines & forges à Reichenſtein en
E Bourguemeftre Scheifer & le Contrô-
Siléfie , font parvenus , par des expériences
réitérées , à trouver le fecret des mineurs de
Saxe , pour la fabrication de l'arfenic rouge
, dont fe fervent les teinturiers & les fabricans
de porcelaine . Le Roi de Pruffe
inftruit de cette découverte , en a fait récompenfer
les auteurs , & a ordonné en
même temps de fabriquer en gros cette
marchandife. Comme les effais qu'on en a
fait , ont produit de l'arfenic ronge aufli
parfait que celui de Saxe , on efpere d'en
tirer un grand avantage , fur tout dans les
Etats de S. M. P.
Parmi les inventions utiles , les cartons mêlés
d'un alliage pierreux , qu'un particulier de Carlfcrone
compole , méritent d'être cités. C's care
N°. 39 , 24 Septembre 1785.
( 146 )
tons ont la propriété particuliere qu'ils ne peu
vent être diffouts ni dans l'eau bouillante ni
dans la potaffe , le vitriol de cuivre & de fer
décomposé , &c.; que plus on les laiffe dans
l'eau , plus ils acquierent de folidité ; qu'expofés
à l'air , leur qualité devient plus pierreufe ; que
la braife ne les crevaffe pas , & que fi le papier
n'eft pas lavé , ils font inflammables , réfiftent
long - tems au feu , & fe réduisent à la longue
en charbons ; mais s'il eft lavé avec de l'huile
de lin , l'huile brûle , & la compofition devient
rouge. Toutes ces propriétés ont été conftatées
à Carlferone d'une maniere authentique. On y
a employé ces cartons pour couvrir une maiſon
de plaifance ; comme ils font légers , le faitage
peut être fait en conféquence. La fabrication de
ces cartons ne revient pas beaucoup plus cher
que celle des cartons ordinaires. On peut encore
les employer pour couvrir les murs des maifons
-pour ornemens , pour cartouches , &c.
*
En tout pays , l'article des impofitions eft
un des plus intéreflans à connoître , foit
dans leur nature , foit dans leur perception.
Il eft bon de comparer ce qui fe pratique à
cet égard dans les différens Etats ; & fous
ce point de vue , on ne lira pas avec indifférence
les détails fuivans fur la Capitation
en Ruffe.
Cete taxe n'eft pas univerfelle dans l'Empire .
Les femmes en général n'en paient pas ; même
d'autres claffes de fujets en font exempts ; favoit
le Nobieffe , les Adnadarzi , ou poffeffeurs &
cultivateurs de terres libres ; les perfonnes qualifiées
ayant rang de nobleffe & leurs enfans ,
rant qu'ils n'embrafient pas un état fujet à la
capitation ; l'Etat militaire & les enfans des Mi
( 147 )
litaires , tous les employés civils & leurs enfans
pour le tems qu'ils le trouvent fous l'autorité
paternelle , le Clergé , & tous les Employés des
Eglifes & leurs enfans , tant qu'ils ne poffedent
pas un état qui paie cette impofition ; les Savans
& leurs enfans avec la même claufe que,
la précédente ; les Bourgeois de Pétersbourg & .
de Narva , pour leurs perfonnes feulement ; &
les étrangers , tant qu'ils ne font pas de commerce,
& qu'ils n'exercent pas de métiers pour
leur compte , ou qu'ils ne font pas domiciliés .
Il faut en excepter cependant les Fabricans qui ,
pour leur perfonne feulement , font exempts de
la capitation . Les perfonnes affujetties à cette
taxe font rangées en quatre claffes ; favoir 19.
les Négocians & Marchands, Chacun cft tenu
de déclarer d'après fa confcience le montant
de fa fortune , & d'en payer en conféquence un
pour cent à la Couronne; leurs enfans font exempts
de cette impofition pendant qu'ils demeurent
dans la maiton paternelle , & qu'ils ne trafiquent
pas pour leur compte. Pour être infcrit fur
le registre des Marchands , il faut prouver au
moins une fortune de 500 roubles . 2. Les
Bourgeois dans les villes , qui excrcent des métiers
ou quelqu'autre induftrie ; ils paient pour
chaque mâle de la maifon 1 rouble & 20 copeik.
La même taxe eft acquittée par les gens
qui demeurent à la campagne dans une ferme
hôtellerie , &c. & qui exercent quelqu'induſtrie .
-
3. Les gens libres ( état mitoyen , entre
les bourgeois & les payfans héréditaires ) ; ils
font impofés pour chaque mâle à raifon de 70
copriks. Cette claffe d'hommes eft très
nombreuse dans plufieurs provinces de la Ruffie .
On y comprend tous les payfans de l'Ukraine ,
des payfans libres dans la Finlande , les payſans
g 2
( 148 )
fuédois qui depuis long- tems font établis dans
plufieurs provinces ruffes , & ceux qui ont acheté
leur liberté , ou qui ont obtenu leur affranchiffement
par des (ervices militaires ou autrement.
Il eft permis à cette claffe de gens de fe
faire infcrire au corps des bourgeois ou à celui
des négocians , s'ils poffedent la fortune requiſe
pour ces états , & il eft défendu très - rigoureu
fement de les priver de la liberté & de les
zéduire à l'esclavage. 4°. les payfans laboureurs
& journaliers ; la taxe de leur capi
tation et la même que pour la claffe précédente.
La plupart de ces payfans font des ferfs.
Chacun des contribuables de ces claffes
paie encore , en fus du principal de la capitation ,
deux copeiks par rouble . Cette taxe eft
remife par chaque village ou communauté aux
Receveurs des Cercles qui , fur ,des affignations ,
en font des paiemens & en rendent compte à la
Chambre des Finances ; mais dans les provinces
de Livonie & d'Eftonie , ce font les Gentilshommes
qui en font le recouvrement chacun dans
fon diftrict , & ils en répondent. Les rôles
de capitation ne font renouvellés que tous les
15 ou 20 ans , & ce renouvellement eft appelé
revifion. Lorfque l'on veut faire cette opération
la Nobleffe , les Magiftrats des villes , les prépofés
des bourgs & villages font tenus de faire
le dénombrement des perfonnes fujettes à la capitation
, & d'en envoyer des états à la Chambre
des Finances , qui répartit enfuite les fommes
que chaque ville, communauté , village , & c .
aura à payer annuellement jufqu'à la rédaction
d'un nouveau rôle. Ces fommes déterminées font
payées à la Couronne fans rémiffion , & les
villes , bourgs & villages , &c. répondent chacun
pour le total de fon impofition , Le paiement
( 149 )
Infe
fait dans la règle en deux termes ; quelque
fois on accorde de plus longs délais . Cette maniere
d'affeoir la capitation , & fur- tout le long
intervalle d'une révision à l'autre ont de grands
inconvéniens , puifque le nombre des contribuables
dans chaque ville , village , & c . varie
tous les ans ; & que , malgré cette variation
la ville , le village , & c. , eft tenu de fournir
invariablement la même fomme juſqu'à la nouvelle
révifion. Il paroît auffi que le Gouverne
ment les a fentis ; car il a permis à chaque
ville , village , &c. de repartir annuellement la
fomme fixée de capitation , dans la proportion
& felon les moyens des contribuables qui s'y
trouvent , en employant les mefures les plus
convenables au bien - être de chaque individu &
à la fageffe d'une bonne adminiftration .
dépendamment de la capitation , les fujets ruffes
fupportent encore d'autres charges dont voici
les plus connues : favoir , 1º. droits d'entrée &
de fortie pour les marchandiſes ; 2 °. recrues ; les
bourgeois & les payfans font obligés d'en fournir
chaque fois qu'ils en font requis , les corps
des Marchands en paient la taxe , qui eft de
500 roubles ; les provinces d'Eftonic & de Livonie
acquittent auffi une certaine fomme pour
cet objet. 3. Logement de gens de guerre ;
les bourgeois & payfans font tenus de donner
aux foldats une chambre , & de leur fournir du
bois & de la chandelle . Souvent le payfan , pour
ne pas être véxé des foldats qu'il loge , les nourrit
auffi . 4°. Droit de pofchlin , ou taxe à payer
pour les contrats , à la vente d'un immeuble ;
cette taxe eft de fix pour cent payable par l'acheteur.
5 °. Droit de timbre pour le papier 6 .
obrok ou corvée des payfans ; fouvent les corvées
font converties en une taxe en argent ; les payg
3
( 150 )
3
fans de la Couronne paient annuellement depuis
1783 , pour chaque homme jeune ou vieux , 3
roubles , & en fus deux copeiks par rouble . A
l'éxception cependant des pay fans dans les Gouvernemens
de la petite Ruffie qui , indépendamment
de la capitation , ne paient par an pour
chaque mâle qu'un rouble ; les payſans appartenans
à la Nobleffe font taxés arbitrairement ; on
les fait payer pour cet objet depuis 3 jufqu'á s
roubles par an , & même plus felon les circonftances.
70. approvifionnement en denrées & en
fourages dans quelques provinces fur la Baltique ,
entretien des grands chemins , &c. &c. Le peu
de numéraire dans la Ruffie rend les diverfes
impofitions pécuniaires très - onéreufes ; auffi les
Payfans ruffes , pour fe procurer le montant des
taxes à payer , font dans l'ufage d'envoyer leurs
fi's dans les endroits & provinces où ils trouvent
du travail que l'on paie argent comptant ; & de
cette maniere pénible , ils acquittent les taxes.
Cependant actuellement l'adminiſtration a pris
des mesures qui procurent une plus grande circulation
dans les diverfes provinces . On a établi
par exemple beaucoup de nouveaux Tribunaux ,
où les Juges & les autres employés font payés
de la Couronne ; on creufe des canaux pour faciliter
le tranſport des marchandifes ; on envoie
des régimens dans les provinces qui ont beaucoup
de denrées & peu de débouchés ; on encourage
l'agriculture dans les endroits où elle
elle eft négligée ; & l'on multiplie les établiffemens
des manufactures .
La Société Royale de Copenhague propole
pour cette année les fujets fuivans :
Quæritur, unde prodierint faxones tormentorum
artifices, quorumfaxo libro 13 , meminit , & quænam
tunt temporis , quibufque Germaniæ locis celebriores
fuerint ejufmodi officina ?
Genefin el diriçitatis aeriæ experimentis idoneis
demonftrare.
Dao tormenti bellici ejufque globi diametro , &
affumpta pulveris pini quantitate , globo ejaculando ,
proportionali ex principiis mechanicis & pyrothechni
cis , omnes tormenti bellici ejufque fucri dimenfiones
diverfis ejufdem ufibus terrâ marive convenienter determinare
, inventi tormenti effectum in jactu
horizontali arcuato juxtà principia ab Autore fiabilita
definire , & experientia confirmare
Tous les Savans , excepté les Membres de
la Société ici préfens , font invités à concourie
pour le prix , qui confifte en une Médaille d'or ,
de la valeur de cént écus argent de Danemarck
& qui fera adjugé à celui qui aura le mieux traité
chaque fujet. Les concurrens voudront bien
écrire leurs Mémoires en Latin , Français , Danois
ou Allemand , & les adreffer , avant la fin
du mois de Septembre 1786 , à Son. Excellence
Mgr. de Luxdorph , Confeiller privé du Roi ,
Chevalier de Danebrog , Président de la Société
ils feront priés de ne fe point faire connoître,
mait de mettre une deviſe à la tête du Mémoire ,
qui contiendra leur nom & le lieu de leur réfidence.
Depuis quelque temps on parloit d'une
action entre les Tartares du Cuban & les
Ruffes , dans laquelle ces derniers avoient
été maltraités. Il paroît fe confirmer qu'en
effet le régiment d'Aftracan infanterie a été
haché , après avoir perdu fon Colonel . Le
combat au refte n'auroit pas été ſi défavantageux
aux Ruffes , fi , comme on le rapporte
, le Kan , c'eſt-à -dire , le Chef du parti
8 4
( 152 )
}
Tartare qui s'eft trouvé à cette journée , a
été fait prifonnier avec fes fils & fon neveu .
On les dit même déja arrivés à Pétersbourg ;
mais il faut attendre des nouvelles moins
vagues , avant d'ajouter foi aux détails de
cet événement ; fi toutefois on connoît jamais
la vérité .
DE VIENNE , le 10 Septembre.
Quoique le bruit d'une augmentation
prochaine dans l'armée des Pays - Bas fe foutienne
depuis long - temps ; quoiqu'on parle
d'un envoi de 25000 hommes; quoiqu'enfin
on nomme des Régimens déja en mar--
che , le Comte de Waffenaër , l'un des Députés
des Etats Généraux , a loué ici l'hôtel
de Collorédo, & n'attend , dit on, que les
pleins pouvoirs de fes Souverains , pour reprendre
auprès de notre Cour fon ancien
caractere d'Ambaffadeur extraordinaire .
Les raisonneurs qu'embarraffe cette circonftance
, fe tournent d'un autre côté , &
déclarent la guerre tantôt au Roi de Pruffe ,
tantôt à la Porte. Ils donnent un contr'ordre
fubit à ces mêmes Régimens , que d'autres
envoient vers les Pays- Bas , & les font
entrer en Bohême , d'où , felon eux , FГoоnл
s'eft bien gardé de tirer un feul foldat. Les.
chofes ainfi difpofées , & l'Empereur une
fois à Prague , rien de fi aifé que de le mettre
à la tête d'une armée.
Les longueurs de l'affaire de la démarca(
353)
tion des limites avec la Porte , occafionnent
à leur tour d'autres conjectures . Une brigade
du Corps d'Artillerie cantonné en
cette Capitale, ayant reçu ordre de fe rendre
à Karlsbourg en Tranfylvanie , on a induit
de cette difpofition militaire une rupture
prochaine avec les Turcs ; car fans
cela , on n'eût pas fongé à augmenter la
garnifon d'une fortereffe fur les frontieres.
Ces raifonnemens frivoles fondés fur des
faits incertains , font pour l'inftant , le feul
aliment de la politique en cette Capitale.
On affure qu'il n'y aura cette année , de
camps d'aucune efpece. Cependant tous les
Officiers & foldats en femefire ont reçu l'ordre
de rejoindre leurs Corps refpectifs dans
dix jours. A leur arrivée , on les paffera en
revue , & on les exercera.
Il fe répand que l'Empereur va rétablir
dans tous fes Etats , la peine de mort contre
les délits majeurs , ainſi qu'on a rétabli
les anciens enterremens.
Le décret du zo Avril dernier , qui enjoint
à tous les Propriétaires terriens , de
faire une déclaration véridique du revenu
de leurs domaines , fur lefquels il eft tou
jours queftion d'impofer une taxe unique ,
n'a pas encore tout le fuccès qu'on avoit
efpéré. Par un nouveau Décret , du 18
Aoûr , S. M. Io s'eft plainte de la mauvaife
foi d'un grand nombre de déclarans , & a
5
( 154 )
le proroge jufqu'au premier Avril 1786
terme de ces révélations . Paffé ce temps ,
les propriétaires ne fe font pas expliqués
avec la véracité & l'exactitude requifes , on
adjugera à leurs fermiers le prix du furplus
des baux qui excédera le produit ner , déclaré
par les poffeffeurs .
L'Empereur , accompagné de l'Archiduc
François & de plufieurs de les Généraux , a
affifté le 2 , aux manoeuvres exécutées fur le
Lerchenfeld par les Régimens qui compafent
la garniſon de cette Capitale . 1
L'Empereur a élevé le Duc regnant de
Saxe Hildburghaufen au grade de Major-
Général . Nous avons perdu le Prince de
Schwartzenberg , mort à la fuite d'une apoplexie
. Le négociant François Finazi eft
auffi mort à Presborg : depuis 12 ans il ne
quittoit plus fa chambre , à caufe de fon
énorme corpulence ; il pefoit 488 liv.; fa
vie éroit fobre : il fumoir beaucoup , buvoit
du thé , & s'abftenoit de viande.
D'après les Regiftres de l'Hôpigal - Général ,
le nombre des malades qui y ont été reçus depuis
le 16 Août 1784 jufqu'au 16 de ce mois
monte à 8,824 , dont 6,846 ont été guéris , &
864 font morts. Le nombre des enfans , qui pendant
la même époque font venus au monde à
la maison d'accouchement , monte à 748. "
Le 29 Juillet , la femme d'un laboureur
de Pettrau en Stirie , a accouché de cinq
garçons , qui tous ont été baptifés , & vi15519
vènt encore. Plufieurs perfonnes charitables
fe font chargées de faire élevar quatre de
ces enfans. La mere allaite elle même le cinquieme.
On vient de révoquer en Gallicie la Ju--
rifdiction des Rabbins , accordée aux Juifs
par une précédente Ordonnance de S. M. I. ,
& on a foumis toutes leurs affaires contentieufes
aux Tribunaux ordinaires .
DE FRANCFORT , le 15 Septembre:
Les lettres de divers lieux circonvclfins
paroiffent s'accorder fur les ordres donnés
dans tous les dépôts de magafins , formés
pour le compte de l'Empereur l'hyver dernier
, de préparer des approvifionnemens à
un Corps de vingt cinq mille hommes. On
affure que le régiment de Migazzi fera dans
trois feraiues aux Pays - Bas , & que les
Chaffeurs du Tyrol , ainfi que le Corps-
Franc de Brentano & les Warafdins le fuivront
de près. Du moins , les Commiffaires
Jorpour le paffage des troupes ont ils fait ici
leurs difpofitions en conféquence, t
Nous rapportâmes , il y a deux mois , la
Lettre circulaire du Prince de Kaunitz aux
Miniftres Autrichiens dans l'Empire ; en
date de Vienne du 11 Mai 1785. Cette dépêche
fut fuivie d'une feconde , datée le 23
Juin , & qui n'étoit pas encore publiquement
connue. En voici la teneur ; elle fera
juger du point de vue fous lequel la Cour de
86
(( 156 )
Vienne enviſage l'affociation conclue entre ,
Je Roi de Pruffe, & les Electeurs de Saxe &
d'Hanovre.
J'ai cru devoir vous communiquer pour votre
inftruction , la copie authentique ci - jointe de la
lettre circulaire que S. M. l'Impératrice de
Toutes les Ruffies , portée par fon amitié intime
pour S. M. I. a fait parvenir à quelques - uns de
Les Miniftres dans l'Empire. En même tems je
dois vous faire obferver les fauffes interprétations
& explications forcées qu'on s'eft permis de faire
récemment à ce fujer , pour donner accès à la
confédération qui avoit été mife fur le tapis , Vous
n'ignorez pas tout ce que l'on a d'abord imputé
fauffement à S. M. relativement à fes prétendues
vues d'échanges , de fécularifations forcées de
quelques états de l'Empire , &c . pour faire en-
Irevoir par cet artifice au plus grand nombre
des membres de cet Empire la néceffité d'une
étroite alliance entr'eux contre leur chef. Après
les affurances les plus pofitives & les plus folemnelles
que S. M. a fait donner aux Hauts
Etats refpectifs , qu'elle n'a jamais formé ni ne
formera jamais de pareilles vues violentes qu'on
lui impute , on a changé tout - à - coup de langage :
il n'eft plus queftion d'échange d'Etats , & en
fupprimant les précédentes calomnies qu'on ta
avancées à propos des propofitions d'échange
faites au nom de S. M. l'Impératrice de Ruffie
& énoncées conformément à la plus fcrupuleuſe
exactitude du fait dans la préfente inftruction
circulaire. On n'a pas balancé de foutenir que
S. M. I. en défavouant les propofitions d'échanges
en queftion , tomboit en contradiction avec
elle-même , ainfi qu'avec les dernieres affurances
qu'elle avoit fait donner aux Etats de l'Empire.
( 157 )
"
Ce n'eft point par des infinuations auffi att fi
cieufes qu'on peut jerer de la pouffiere aux yeux
des Hauts Etats de l'Empire . Il y a une différence
bien grande entre une propofition faite
amicalement par rapport à quelque échange ,
telle qu'elle a été faite avec la plus exacte vér
rité dans l'inftru&tion circulaire de la Cour Im- ·
périale de Ruffie à fes Miniftres , & une action
violente , injufte & contraire à la conftitution
germanique . De quel front peut-on done fou
tenir que S. M. I. défavoue la propofition d'échange
, faite amicalement à Mgr. le Duc des
¿Deux -Ponts ; qu'elle fe trouve en contradiction
avec elle - même ; qu'elle cherche à faire illufion
aux Etats de l'Empire, après qu'elle a fait déclarer
folemnellement à ces derniers qu'elle ne peut
regarder tout ce qui lui a été fauffement imputé
au fujet des échanges , fécularifations & autres
projets violens , que comme des calomnies def
stituées de tour fondement , avec les affurances
qu'elle n'a eu ni n'aura jamais de pareilles vues ,
& que ; fi l'on pouvoit en foupçonner de pareilles
à quelque membre de l'Empire , elle
-étoit prête, en outre de fes obligations , comme
chef à s'unir étroitement avec eux pour s'y oppofer
? Les chofes étant ainfi éclaircies avec évidence
, la confédération qu'ont formée les Etats
de Empire , ne peut être dirigée que contre
trois objets ; favoir , ou contre les deffeins violens
que l'on fuppofe à S. M. I. , ou contre
des projets femblables qu'on redouteroit d'une
autre part , ou contre des échanges & autres
-arrangemens pour lefquels quelques Etats particuliers
de l'Empire pourroient s'entendre pour
le préfent & pour l'avenir , d'une maniere amicale
, & fans aucune contravention à la conftitution
actuelle de l'Empire Germanique. Si...
( 158 )
c'eft contre le premier de ces trois objets a
confédération fufdite , après la déclaration pofitive
faite par l'Empereur , n'auroit pour bat
qu'une illufion chimérique , & n'auroit été, tramée
que pour infpirer aux Etats de l'Empire
des fentimens de défiance , de méfintelligence
& d'inimitié , au préjudice de S. M. I. ;ace qui
ne pourroit manquer de rompre entierement le
lien qui attache le chef à fes membres. Enfin
pour ce qui regarde le troifieme cas , c'eft aux
Hauts Etats de l'Empire à faire de plus mures
réflexions , non feulement furs l'illégalité & la
nullité de pareiles alliances , & fur les fuites
inévitables qui en réſulteropt , mais encore fur
les entraves qué par de pareils engagemens ils
mettrontia eux-mêmes & aux droits inhérens
de leurs Etats pour les temps & des circonftances
à venir. qu'ils ne fauroient prévoir aujourd'hui.
En conféquence , vous voudrez bien mettre ces
confiderations dans tout leur jour , & les faire
valoir de votre mieux aux Cours des Hauts Etats
de l'Empire où vous êtes accrédité ; & par-tout
ailleurs , fi vous le trouvez convenable ; & d'infifter
au nom de S. M. I. , d'une maniere décente
mais férieuſe & énergique , fur une réponſe
franche , précile & catégorique , de la
part de ceux des Hauts- Etats refpectifs
qui ne fe font pas encore déclarés déterminement
à l'occafion de l'ouverture qui leur a été
faite à cet égard ; s'ils croient qu'il eft néceffaire
de former quelque alliance plus étroite
contre des entreprifes violentes qui menaceroient
d'altérer la conftitution de l'Empire Germanique
, ou non ; & fi dans le premier cas ils font
portés à accéder à l'alliance, que S. M. I. leur
avoit offerte pour la défenfe de ladite conftitution.
"
A
J'attends là-deffus vos rapports refpe &tifs , & c
( 159 )
44
Au refte , la déclaration du Roi de Pruffe
aux Etats- Généraux , telle qu'on l'a lue dans
le Journal précédent & tranfcrite des
Gazettes Hollandoifes , a été altérée par
les Editeurs de ces papiers publics , &
nous ne tarderons pas à en rectifier les
inexactitudes .
A
L'armée de Saxe eft en bon état ; on va
Faugmenter de zoo hommes par régiment
d'Infanterie, déja portés à 300 hommes audeffus
de l'ancien nombre , depuis la paix de
Tefchen. Cette armée , compofée de 30,000
hommes , jointe aux Hanovriens , formeroit
un Corps d'environ 55 mille foldats , l'Elec
teur d'Hanovre en ayant 18 milfe d'enrégimentés
, fans compter les bataillons de garnifon
& les milices . On ne parle point en
core de l'acceffion du Roi de Suede & de
l'Electeur de Treves à la fameufe ligue.
Les revenus de l'Electorat d'Hanovre font
d'environ 4 millions & demi de rixdalers.
On écrit de Drefde , que le Comte de
Clary y eft attendu de Vienne , en qualité de
Miniftre plénipotentiaire de l'Empereur.
Un Journal politique préfente le tableau
fuivant de la furface & de la population des
Etats de l'Empereur. La furface en milles
quarrés monte à 10,320 , & la population à
19 millions & demi d'ames . Voici la répartition
des milles & de la population , d'après
la divifion politique de ces Etats.
་་་
La Boheme a
furface. popnf.
909 2,266,000
( 160 )
477 F, 385,000
637 2,235,000
915 1,586,000
491 686,000
La Moravie & la Siléfie
La Baffe - Autriche ou les pays ¸
au-deffus de l'Ens & le quartier
de l'Inn ...
L'Autriche intérieure ou la Stirie
, la Carinthie , la Carniole
, le Frioul & Trieſte
La Haute- Autriche ou le Tyrol
& les Seigneuries de
Voralberg...
L'Autriche antérieure ou le
Brifgaw , les pays en Suabe,
Hohenembs , Falkenftein
Langenargen &
Tetnang
>
Les Pays- Bas ou le Brabant ,
la Flandre , le Hainaut ,
Namur, Luxembourg, Limbourg
& Gueldre ..
La Lombardie ou Milan &
Mantoue
112 287,000
469 1,880,000
192 1,110,000
La Hongrie . .2,710 3,170,000
L'Illyrie ou la Croatie , l'Efclavonie
& le Bannat ... 880 640,000
La Tranfilvanie 1,050 1,250,000
La Bukowine ..
178 132,000
2,797,000 La Galicie & la Lodomerie 1,300
On compte dans tous ces pays 1,110 villes
1,572 bourgs & 60,000 villages .
Au ccommencement de 1784 , on comptoit à
Vienne 208,962 habitans , dont $ 2,053 dans la
ville & 156,909 dans les fauxbourgs 2,739
perfonnes de l'Etat Eccléfiaftique , 12,530 de
F'Etat Militaire , y compris les femmes & les enfans
, & 30,928 étrangers , Grecs & Juifs . Le
nombre des mailons dans cette Capitale eft de
5,378 , dont 1,310 font dans la ville , & 4,06 &
dans les fauxbourgs.
( 161 )
On apprend de Breflau que les mancu--
vres de l'armée Pruffienne au camp de Strehlen
ont continué jufqu'au 25 Août ; les Régimens
font enfuite retournés dans leurs
quartiers, & le Roi , accompagné du Prince
Royal , du Duc d'Yorck & d'un grand cortege
d'Etrangers , eft arrivé à Breslau le lendemain
, d'où le Roi s'eft rendu à Potſdam
le 30 , en parfaite fanté. On a fenti dans la
haute Silefie , fpécialement à Pleff & aux
environs , une très- vive fecouffe de tremble
ment de terre. Divers édifices fe font écroulés
; un plus grand nombre menacent ruine ,
& une partie de la riviere Biala a difparu .
Des orages fuccefifs ont défolé les environs
de Manheim , & détruit les plus belles efpérances
d'une riche récolte en grains , en vin
& en fruits . Les environs de Turkheim font
abſolument dévaftés par la grêle . Le diftrict de
Franckenthal a eu le même fort , ainfi que
Weinheim fur la Bergftraffe où les grélons ont
fracaflé toutes les vitres . La riviere de Waſchniz
a débordé ; & le torrent d'eau a arraché les plus
gros chênes & emporté des maifons entières.
Les hommes ne fe font fauvés qu'avec la plus
grande peine , & on a eu des difficultés fans
nombre pour fauver les beftiaux .
Le Palatinat n'eft pas le feul pays affligé
par ces défaftrées , Les de ce mois , un orage
terrible , accompagné de grêle , a dévasté
entierement les environs de Silmingen , de
Bernhaufen , de Bohnlande & de Plattenhart
dans le Duché de Wirtemberg. Le
Duc regnant , informé de ce malheur , a
( 2162 )
$
adreffé une lettre touchante à ces Communautés
, & a ordonné en même temps , que
pendant trois mois , il foit diftribué à fes
frais cent livres pefant de pain par jour dans
les endroits maltraités .
Un Journal de commerce s'exprime ainfi
fur les productions & fur le commerce de
la principauté de Liege.
Les principales productions naturelles de ce
pays qui entrent dans le commerce font les
charbons de terre , l'alun , le tabac & le fer.
La plus grande partie de l'alun påffe en France ,
& celle du tabac en Allemagne . Le fer , &
furtout la clouterie occupe plus de 12,000 ouvriers
; la grande partie de cette marchandiſe
et envoyée dans la Hollande & en France. On
fabrique dans cette principauté un grand nombre
de montres , de la bijouterie , de l'orfévrerie
, des armes , des canons , vafes & poêles de
fer , des draps , ferges , du papier , de la fayence,
de la gaze , de la dentelle noire , de l'eau - forte ,
du favon noir , de la couperofe , du vert - de- geis
& de la calamine. Les marchandises qu'on y
importe font les fuivantes , favoir , vin , eaude
- vie , huile , draps de France , d'Angleterre
& de Hollande , foierie , in liennes , mouffelines ,
épiceries , drogues , peaux , & c.
ITALIE.
DE MANTOUE , le 18 Août.
A huit heures & demie du foir , le 9 de ce
mois , il s'éleva un orage épouvantable , qui
détruifit toutes les récoltes depuis Canefo
( 163 )
jufqu'ici. Il tomba une abondance de grêle ,
dont on pefa des grains de 18 onces . Cinquante
milles de pays font abîmés.
A Governolo l'orage fut plus affreux que celui
de 1769. Il s'éleva & exerça fes fureurs au- delà
du Pô dans le Village de S, Cyr , abbatit une
partie de l'églife , abyma la plupart des maisons
& prefque toute la campagne. Delà il paffa la
riviere de Secchia . Outre le grand vent on fentoit
fur la terre des flammes ardentes qui brûloient
les jambes nues des habitans , les vêtemens tomboieut
de deffus les épaules , réduits en cendre . Un bouvier
qui étoit à la campagne avec quatre boeufs , fut
jetté par le vent dans un foffé , d'où il vit
ramper fur les campagnes une flamme ardente
qui faifoit rouler les quatre boeufs dans l'air.
Les toits les vitres & les fenêtres du Château
épifcopal de Quingenioli furent brifés , quelques
fabriques de campagne furent renversées & beaucoup
d'arbres déracinés .
༄ ལ་ །
Ce qui fe paffa dans le village voifin de Nuvolato
, dans la vafte cour de Comte Quarenta
eft prefque incroyable . La Comtelle mere qui
fe trouvoit dans un angle du Château , vit tomber
les 7 maifons des villageois , les étables des
boeufs & des chevaux , dont un refta mort fur
la place & les autres bleffés. La Comteffe épouse
du Comte d'Aversberg , qui étoit dans fon lit
avec un petit enfant , vit s'ouvrir tout- à - coup
fes fenêtres , & entrer une nuée des morceaux
de brique , qui la frapperent ainfi que fon enfant.
Elle chercha à fe cacher elle-même fous les briques
; mais s'appercevant qu'il tomboit une partie
du toit du Château , nue comme elle étoit
ainfi que fon fils , elle defcendit , en fe précipi
tant dans une chambre baffe , & elle s'agenouilla
( 164 )
en fe recommandant à Dieu , & craignant d'é
ire écrafée fous les ruines du château , qui fut
en grande partie abymé , à la réferve de deux
chambres du bas , dans un coin où s'étoient
retirées quelques Dames pleines de frayeur. On
dit qu'il eft mort neuf perfonnes dans cette
Cour.
A Bannizzo , village à deux lieues de Revero ;
la foudre & la tempête firent bien plus de dégats
; l'églife & la maifon du Curé n'ont plus
l'air d'habitation ; cinq ou fix maifons voifines
de celles - ci , eurent le même fort ; quarante
maifons ont été renversées ; quarante autres ont
été découvertes & les murs ébranlés ; & trente
autres dérangées ; plufieurs perfonnes ont été
tranfportées de leur chemin par le vent ; une
quantité prodigieufe d'arbres arrachés , & les
campagnes ravagées . Dans cette catastrophe eft
péri un petit garçon , & un étranger demeuré
fous les ruines de l'hôtellerie . Il y a eu trois
perfonnes bleffées mortellement , dont une enceinte
, & foixante autres meurtries , parmi lefquelles
, le Curé , qui s'eft fauvé des ruines.
Dix moulins ont été coulés à fond dans le Pô ,
& plufieurs autres ont été fracaffés par la fou
dre , & c .
Probablement ces récits , dont quelquesuns
font plus que merveilleux , ont été tranfcrits
dans le premier inftant de l'épouvante ;
en les réduifant à moitié , il reftera encore
un orage digne de mémoire.
On apprend de Venife , que le vaiffeau.
de ligne , le S. George , à bord duquel fe
trouve le Chevalier Zulian , nouveau Baile
de la République à la Porte , a fait voile pour
Conftantinople , le 24 du mois dernier, Le
( 165 )
Sénat venoit aufli de nommer M, Pierre
Donat à l'Ambaffade de Rome.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 10 Septembre,
Le 3 de ce mois la Compagnie des Indes
a reçu avis , que le Lord Mansfield , l'un de
fes vaiffeaux venant du Bengale , étoit arrivé
aux Dunes fans aucun accident. Le Nepr
tune , appartenant à la même Compagnie ,
eft aufli arrivé davant l'ifle de Whigt, après
une heureuſe traverfée. Ce vaiffeau a mis à
la voile de Bombay , le 28 Mars dernier
& de Sainte-Helene , le 12 Juillet . Il nous a
appris que l'Alfred & le Royal Amiral
avoient dû appareiller de Bombay pour la
Chine au mois de Mai.
•
Dans une affemblée générale des Directeurs
, tenue le 7 à l'Hôtel de la Compagnie
des Indes , il a été réfolu d'envoyer cette
année 31 vaiffeaux dans l'Inde. 22 font def
tinés pour la Chine ; 2 pour Bencoolen , & le
refte pour les autres établiffemens de la
Compagnie.
Lord Howe partira le 12 pour paffer à
Portſmouth la revue de tous les vaiffeaux
tant dans ce port , qu'à la rade de Spithéad ;
après quoi , l'on préfume que les vaiffeaux de
garde rentreront pour éviter les gros tems de
l'équinoxe .
On vient de condamner les vieux vaiffeaux
( 166 )
le Torbay de 74 can. , l'Ajax de 74 , le Tiger
de 74 , le Belline de 64 , & l'Amirauté a ordonné
d'en conftruire quatre autres en remplacement.
Indépendamment de plus de roo
frégates ou corvettes , déclarées hors de fer
vice & vendues , on a démembré , depuis la
paix , les 18 vaiffeaux fuivans . N
Le Prince de Galles , le Kent , l'Hercule , le
Tyger , l'Ajax, le Torbay , le Dragon , le Mars , le
Boyne, le Barford, le Diligente , tous de 74 canons.
Le Bell'Ifle , la Sainte- Anne , le Buffa'c ;
le Dreadnougth , le Jerfey, Achille , tous de 64 ,
& l'Antelope , de 50 canons .
Le London de 90 can. , l'Inflexible de 74 .
& le Raifonnable de 64 , font en ce moment
en réparation à Chatam. Le Chevalier Andrew
Snape Hammond a fuccédé au Commodore
Bowyer dans le commandement des vaiffeaux
de la riviere Medway , & il a hiffé fon
pavillon à Sheernes , à bord de l'Irréfiftible de
74 can. Les défenfes d'entrer dans aucun de
nos chantiers s'obfervent fi foigneufement ,
qu'on ne laiffe approcher qui que ce foit des
ouvrages , ni entrer aucun étranger dans les
maifons des Officiers , fans être accompagné
de quelqu'un d'eux.
L'Amirauté a refolu de ne plus tirer à l'avenir
des ports de la Baltique les cordages
manufacturés , à l'ufage de la Marine. Elle
importera en droiture les matiéres premieres
, & fera fabriquer le cordage en Angle
terre. Les avantages de cette opération font
trop évidens , pour qu'on cherche à les
expofer.
(( 167 ) )
La garnifon de Gibraltar eft réduite
2800 hommes , y compris l'Artillerie ; ce
qui doit former l'établiſſement de paix pour
cette fortereffe. La garniton de cette place ,
pendant la derniere paix , a rarement excédé
2000 hommes , y compris les Officiers .
On embarquera dans quelques jours, à bord d'un
transport pour Gibraltar , un grand modele de
l'ancienne machine de guerre appellée Catapulte,
Çe modele a été exécuté par un habile Mechani
cien , fous la direction du Lieutenant- Général
Melvill . On croit que cette machine que les Romains
& les Grecs employoient à jetter des dards
& d'autres armes fur l'ennemi , pourra être de'
quelqu'utilité à Gibraltar dans certains cas où
l'artillerie ne peut pas jouer.
Le Général Elliot perfifte dans fes refus
de revenir en Angleterre. On attribue cette
réfolution à des mécontentemens , & fur- tout
à la conduite indécente tenue à fon égard &
à celui de toute la garnifon , en laiffant à leur
compte l'indemnité réclamée par les habitans
de Gibraltar , pour les bois enlevés de leuis
maifons abandonnées pendant le fiége , &
confacrés aux befoins de la garnifon . Le Par
lement fe couvriroit de honte, s'il laiffoit ccs
braves gens chargés d'acquitter une pareille
dette.
Depuis quelque tems , les fonds publics
hauffent d'une maniere furprenante . Les 3
pour cent, confolidés , font à 59 & 3 quarts ,
& l'on croit qu'ils feront portés bientôt à 65 .
Les 5 pour cent font à 96, & ils ne tarderont
point à être au pair. Les effets de la Marine
f168 )
ne perdent plus rien. Les Actions des Indes
font à 139 & demi . Le rétabliſſement rapide
du crédit de la nation eſt attribué à la pro- ›
meffe faite par M. Pitt , d'affecter tous les ans
un million à l'amortiffement des dettes & à
l'exactitude avec laquelle il décharge la Marine
du poids de fes dettes. Les Banquiers
font embarraffés de l'emploi à faire de l'argent
qui leur arrive de toute part , & jamais
les caiffes n'ont été plus remplies que dans
ce moment.
D'après le rapport des amis du Miniftre &
des Officiers de la Tréforerie , on ne doute
pas que le revenu public cette année n'excède
15,000,000 de liv. fterlings.
La gazette de la Jamaïque , du 9 Juillet , annonce
l'arrivée en cette iſle d'un bâtiment venu
de Saint- Domingue dont le Capitaine avoit rapporté
qu'un grand nombre de vaiffeaux Gardecôtes
croifoient dans les parages de cette derniere
ifle , & que les Commandans de ces vaiffeaux
faifoient fi bien leur devoir , que depuis fon premier
départ il avoit été pris fix différentes fois.
Il avoit ajouté que deux bâtimens Américains
ayant une cargaifon de fucre & autres articles ,
avoient été pris à la hauteur du cap Tiburn.
Une lettre de New Jerfey , en date du 23
Avril, annonce qu'Amboy a été déclaré port
franc , & qu'il lui a été accordé une Chartre
qui le fera jouir de très - grands priviléges ,
fur lefquels les habitans du New Jerſey fondent
l'efpoir de l'extenfion de leur commerce.
Le Congrès , difent les lettres de New-
Yorck , du 8 Juillet , a nommé M. John Rut
lege ,
( 169 )
lège , Ambaffadeur des Etats -Unis auprès de
la République de Hoilande. S. E. M. W.
Livingston ayant refufé ce pofte.
Lord Sackville , fur lequel nous avons
donné une notice détaillée , a fouffert , avant
de mourir , des douleurs d'entrailles trèsaiguës
, qu'on attribue aux diffolvans dont il
avoit fait un ufage trop fréquent contre la
gravelle dont il étoit attaqué. Cet ancien
Miniftre a montré la plus tranquille fermeté
à fes derniers momens. Après avoir réglé fes
affaires domeftiques , il appella fa famille autour
de lui , & lui fit fes adieux . Il témoigna
des regrets de laiffer fon fils dans un
âge où il avoit befoin des confeils paternels ;
enfuite , il fit approcher de fon lit M. Cumberland
, Auteur dramatique très - connu , &
lui dit : J'ai éprouvé toutes les viciffitudes d'une
longue carrière ;mais dans aucun inftant de ma
vie , je n'ai eu à me reprocher de faute ;fouvenez-
vous de ces dernières paroles , & de l'état où
vous m'avez vu , quandje les ai prononcées. La
fortune de Lord Sackville eft dans le meilleur
ordre. Sa terre de Stoneland , de 2000 l. ft. de
rente , paffe à fon neveu le Duc de Dorfet ;
le jeune Lord Sackville hérite de 7000 liv. ft.
de revenu , la part de fes foeurs & tous les
legs payés .
Il n'eft pas de tournures
, ni d'inventions
dont
ne s'avifent
les Papiers
de l'Oppofition
pour
ridiculifer
la jeuneffe
de M. Pitt. Voici
un exemple
de la fertilité
d'efprit
de ces fatyriques
.
N°. 39 , 24 Septembre 1785: h
( 170 ) 1
Tout le monde , dit le Génnéral Advertiffer
s'accorde à louer les vertus de M. Pitt . Il ne joue,
ni ne boit , ni ne fe livre aux femmes , & tous
fes amuſemens font innocens. Quelque temps
après Fajournement de la Chambre des Communes
, Lord Mulgrave étant allé rendre viſite à ce
jeune Miniftre , on l'introduifit fans formalités
comme un intime , & il trouva dans l'antichambre
M. Pitt & Lord Mahon fe divertiffant à faire
des châteaux de cartes. Lord Mulgrave un peu
furpris , dit ironiquement ; « Je me flatte que je
ne dérange point vos plaifirs . Non , du tout ,
» répondit M. Pitt , avec dignité , vous voyez
» un grand homme qui , à l'exemple d'autres
» grands hommes , a fes fantaifies dans les heures
» de loifir. Ariftophane a repréfenté Socrate &
Cherephon mefurant le faut d'une puce de la
barbe de l'un à la barbe de l'autre , & vous
pouvez rapporter à l'Univers que vous avez vu
le Chancelier de l'Echiquier & fon noble parent
( Lord Mahon ) bâtiffant des maifons de
>> cartes . "
FRANCE.
DE SAINT-CLOUD , le 11 Septembre.
La Cour a pris aujourd'hui le deuil , pour
onze jours , à l'occafion de la mort de l'Infant
Don Louis, Frere du Roi d'Efpagne,
DE PARIS , le 21 Septembre,
Mgr, le Dauphin & Mgr.le Duc de Berry
font aujourd'hui convalefcens de la petitevérole
qui leur a été inoculée ; aucun accident
n'a accompagné leur maladie , & cette opération
a pleinement répondu aux efpérances de
la Famille Royale & aux voeux du Public.
Il eft affez fingulier que les Journaux , or
( 171 )
dinairement très -empreffés à faire l'apothéofe
des Gens de Lettres d'une certaine célébrité,
& même à admettre à ces honneurs funebres
des Muficiens, des Comédiens, des Danfeurs,
quelquefois même des illuftres , à peine connus
hors de leur Club , fe foient accordés
à garder un profond filence fur l'Abbé de
Mably. Une feule Feuille périodique fſe joignit
à nous , non pas , il eft vrai , dans l'éloge
de cet Ecrivain ; mais pour lui confacrer , du
moins, un de ces articles nécrologiques, proftitués
depuis quelque tems à la médiocrité.
Les bornes & la nature de ce Journal nous
interdirent de rendre à la mémoire de M.
l'Abbé de Mably , un hommage affez étendu
pour ſuppléer au filence des autres Journaliftes
; mais un Anonyme a réparé l'outrage
de ce filence , en livrant à l'Académie des
Infcriptions & Belles Lettres la fomme de
1200 liv . pour une Médaille d'or à décerner
au meilleur éloge de la Vie & des Ouvrages
de M. l'Abbé de Mably.
Le Mécanicien Eſpagnol dont nous annonçâmes
le projet de traverser la Seine à
pieds fecs , a exécu ette expérience à la
Rapée, dans une enceinte de quelques toifes
Il a gliffé fur la furface de l'eau en avançant
avec beaucoup de peine , de lenteur & de fatigues
, au moyen d'une efpece de fabots ou
de piédeftaux , compofés vraisemblablement
de fiége , & garnis de cuirs. Des bâtons attachés
aux talons du nouveau faifeur de miracles
, ont fait foupçonner une planche de
h2
( 172 )
Kége entre deux eaux ,
deftinée à le porter.
Comme les fabots ont été renfermés
, après
l'expérience
, dans une caiffe à flot , les Spectateurs
n'ont pu juger qu'imparfaitement
de
leur mécanifme
.
Ce qui intéreffera nos Lecteurs , plus que
toutes ces prétendues inventions , dont on
devroit être bien raffafié , ce font les particularités
que nous avons promifes , touchant la
vie privée du Duc Léopold de Brunſwick.
Quoique l'entretien de ce Prince fût trèsgai
, jamais il ne fe permettoit un mot qui
pût bleffer ou humilier quelqu'un. Quand il
Jui échappoit une expreffion à laquelle on
pouvoit prêter de la malignité , fur le champ
il alloit au- devant de l'interprétation , & faché
d'y avoir donné lieu , il ajoutoit conftamment
, que cependant le particulier dont il
venoit de parler , étoit un parfait honnêtehomme.
Ami des Sciences & des Arts , qu'il avoit
acquis le droit de protéger en les cultivant ,
on le vit fouvent pendant fon féjour à
Drefde , paffer plufieurs heures de fuite dans
la chaumiere de Palifch , ce Payfſan Aſtronome
, dont les lumieres ont étonné toute
l'Allemagne . Non - feulement l'accès du Duc
Léopold étoit ouvert en tout temps aux
Profeffeurs de l'Univerfité de Francfort-furl'Oder
; mais il n'étoit pas rare que ces Savans
fuffent honorés de la vifite d'un Prince , qui
ne croyoit pas déroger en montrant des
égards pour le mérite , & chez qui l'orgueil
( 173 )
de la naiffance n'avoit pas étouffé le refpect
dû aux diftinctions, qu'établiffent entre les
hommes & les talens & les vertus .
La porte de l'hôtel du Duc Léopold étoit
ouverte à tous les malheureux : les importunités
le fatiguoient fouvent , fans jamais le
rendre dur. Plus d'une fois il obligea des
ingrats , fans fe plaindre d'eux , fans regretter
fes bienfaits , fans imputer au genre humain
le crime de quelques mauvais coeurs,
Combien de fois , Francfort a vu ce Prince
toujours ardent dans fa bienfaiſance , aller de
nuit vifiter des malheureux & leur porter des
fecours ? Un foir , M. Progen , Aumônier du
Régiment du Prince , fut appellé fort tard
chez la femme d'un foldat , pour baptifer
trois enfans dont elle avoit accouché. Il retourne
le lendemain chez cette mere indigente
, & il apprend d'elle qu'un Officier
généreux étoit venu lui promettre d'avoir
foin de fes enfans : cet Officier étoit Léopold
lui -même.
Très avant dans la nuit , le Duc paffoit
devant une maiſon , & y entendit la voix
plaintive d'une perfonne très- fouffrante : il
s'arrêta , ouvrit la porte , & vit une pauvre
femme couchée fur la paille , dangereufement
malade , & fouffrant des douleurs
inouies. Auffi - tôt , le Prince fort , fans fe
faire connoître , court lui - même éveiller le
Médecin du Régiment , & l'envoie fur le
champ à la malade , avec ordre de lui donner
hz
( 174 )
tous les foulagemens poffibles. C'eft aux
traits de ce genre qu'on reconnoît le véritable
zèle , & la vraie chaleur d'humanité ;
elle ne réfléchit , ni ne calcule, ni ne temporife
, ni ne croit acquitter fa dette avec des
écus , ni ne commande froidement des domestiques
pour exécuter une oeuvre de miféricorde.
On a parlé en diverfes Feuilles de l'établiffement
de l'Ecole de garnifon , fondée
par le Duc Léopold ; mais ce qu'on n'a pas
dit , c'eft que ce Prince ayant fait conftruire
à fes frais l'édifice de cette Ecole , fen Architecte
plaça fur la porte le chiffre de l'illuftre
Fondateur . Effacez , dit celui- ci , & que
mon nom ne paroiſſe ni fur les murs , ni en
public.
Modèle de toutes les vertus , Maximilien-
Léopold l'étoit encore de la piété éclairée , de
la piété tolérante , de la piété qui gémit des
erreurs que les hommes ont ajouté à la Religion
, de la piété qui ne voit point une ennemie
dans les lumieres ; mais qui s'en fert pour
fortifier le refpect & l'évidence des vérités
effentielles de la Religion. Plufieurs fois , on
a entendu dire au Duc Léopold, au milieu de
quelques fanatiques d'incrédulité ; Que perfonne
n'argumente contre la Providence & Pimmortalité
de l'ame , je ne puis m'en paffer.
La veille du jour de fa mort héroïque , il
s'entretint à table du fort de l'ame après la
mort; il exprima fon defir de ſavoir, fi à cette
7175
époque , il conferveroit le Jentiment & la volonté,
Hélas ! ni lui , ni fes convives ne le
fuppofoient touchant à l'heure où les incertitudes
s'évanouiffent , & où il alloit fe préfenter
à la Divinité , avec 30 ans de vertus
magnanimes & inaltérables,
Le Gouvernement ayant depuis quelques années
porté un oeil vigilant fur la fabrication du papier
; cette branche d'induftrie a fait de rapides
progrés.
Il eft à defirer, pour l'avantage général que les
procédés qui y ont conduit foient connus de tous les
fabricans pour leur éviter des tâconnemens difpendieux.
C'eft ce qui engage les fieurs de Montgolfier,
propriétaires de la Manufacture Royale d'Annonay
, à inviter leurs confreres à y prendre connoiffance
tant des cylindres hollandois qu'ils ont
établis ave le concours des Etats de Languedoc
que des manipulations qui ont affuré à leurs
papiers la réputation dont ils jouiffent .
» La Société patriotique Bretonne pro-
» pofe l'éloge de M. de la Chalotais . Ce
prix qu'elle nomme Académique , n'eft point
une médaille. L'Auteur couronné fera
proclaméCitoyen méritant dans le Temple
» de la Patrie , & aura une place d'Affocié-
» Honoraire , femblable à celle de feu M. de
» la Chalotais .
Nous avons rapporté l'exemple du Laboureur
, Poëte & Philofophe des environs
de Mayence , & celui de la Laitiere de Briſtol
qui compofe des Ouvrages de Littérature :
la France poffede un phénomène d'un autre
genre , ainfi qu'on nous l'apprend par une
h 4
176 )
lettre de St. - Martin de Frefney en Normandie
, dont voici la fubftance.
Dans la Paroiffe de S. Martin de Frefney ,
à une lieue de S. Pierre fur Dive , ¡ Généralité
d'Alençon , eft un payfan , nommé Jacques
Mellion , qui ne fachant ni lire ni écrire , n'ayant
jamais fait que des feaux & des barils , s'eſt aviſé
de faire des horlogos , fans avoir d'autres maîtres
ni principes que fon goût & fon imagination.
Il vient de mettre au jour une piece d'horlogerie
de fon invention , qui attire les regards des
curieux , & mérite l'eftime des connoiffeurs.
Cette piece eft une pendule à répétition , qu'il
a parfaitement exécutée dans toutes les parties
qui la compofent. D'abord chaque heure s'annonce
par un agréable carillon qu'on peut varier
à fon gré. On y voit figurer la Lune , qui
développe fucceffivement
fa phaſe fuivant fon
cours ordinaire ; une figure lunaire , artiftement
placée , en marque réguliérement
tous les accroiffemens
depuis la nouvelle jufqu'à la pleine
lune , & de même fon décroiffement
depuis la
pleine jufqu'à la nouvelle. Comme l'artiſte n'a
rien négligé pour rendre fon ouvrage parlant ,
cette Pendule marque régulièrement
la date
des jours de chaque mois par une troiſieme aiguille
qui n'acheve fa révolution qu'au bout de l'an
fur une circonférence
divifée en 365 parties
égales . Le jour intercalaire des années biffextiles
n'a point embarraffé l'Auteur ; il a ingénieufement
furmonté cette difficulté par le moyen
d'un reffort , qui , fans y mettre la main , retarde
l'aiguille d'un jour tous les quatre ans le 29
Février. Avec non moins de fuccès l'Auteur a
joint à cette piece une figure de foleil qui marque
exactement le cours ordinaire de cet aftre ,
fes révolutions diurnes & annuelles , le change
( 177 )
ૐ
ment de fon lever , fes afcenfions , fon déclin
& fon coucher , entiérement conforme dans fes
mouvemens au cours périodique de cet aftre ; on
le voit s'éloigner de l'équateur pour s'approcher
& quitter fucceffivement les tropiques , & , par
une fuite néceffaire , marquer fucceffivement la
différence des jours , leur accroiffement ou leur
diminution.
$
Peut - être que cette pendule n'eft pas d'une
nouvelle invention ; peut-être auffi ne mériteroitelle
aucune confidération , fi elle fortoit des mains
d'un Artifte élevé par des Maîtres , & inftruit
des principes de l'horlogerie ; mais lorsqu'on
fera attention que Jacques Mellion n'a jamais
eu de principes , d'exemples , ni de Maîtres , &
que dans la compofition de fa Pendule il n'a eu
pour tout guide que fon génie , alors il eft impoffible
de ne pas convenir que fon ouvrage eft
à préfent auffi furprenant , à fon égard , qu'il
l'auroit êté à l'égard de tous autres , s'il eût paru
dans le temps où l'art de l'horlogerie prit naif
fance.
Quoique le projet contenu dans la Lettre
fuivante foit fi beau , qu'il en devient prefqu'inexécutable
, à caufe des dépenſes néceffaires
, nous ne pouvons refufer aux inftances
de l'Auteur de donner une idée de la
magnificence de fon imagination. Il nous
pardonnera feulement de fupprimer de fa
Lettre les complimens de félicitation qu'il
re çut il y a 25 ans à ce sujet .
Permettez , Monfieur , qu'à l'occaſion de l'annonce
que vous venez de faire dans votre Journal
de la prochaine démolition des maisons des
Ponts de Paris , je me ſerve de la même voie ,
pour rappelier un plan que je donnai au mois
( 178 )
d'Octobre 1748 , pour effectuer cette démolition
, en faisant en même temps , & par la même
dépense , une place fur le pont Notre- Dame
pour y mettre la ftatue de Louis XV , dont il
étoit queftion alors ; lequel plan fut inféré dans
le Mercure de ce temps : & je vais fuccinctement
le rapporter ici , fous votre bon plaifir
pour éviter d'y avoir recours .
1º. Abattre toutes les maifons du Pont- au-
Change des quais Pelletier & de Gêvre & du
Port S. Landri , & continuer le quai du Palais
jufqu'à l'Ifle S. Louis , & celui de la Megifferie
jufqu'au Port- au- Bled .
2º. Reconftruire le Pont- Notre- Dame d'une
largeur convenable , avec une pile ou maffe de
fondement au milieu , pour y poſer la ftatue du
-Roi.
3°. Elever au bout - Nord de ce Pont , & dans
l'étendue des quais de Gêvre & Pelletier , un
Hôtel- de- Ville en deux parties , féparées par la
perſpective de la rue S. Martin , l'une deftinée à
recevoir la Cour lorfqu'elle honore Paris de fa
préfence . & à des falles pour les fêtes publiques ,
& l'autre partie aux Bureaux & logemens
de la Ville & à des falles pour les payeurs des
rentes.
4°. Conftruire parallèlement à l'autre bout du
Pont un corps de bâtiment femblable & dans le
même deffin , pour des deux ne former qu'un
"enfemble , & le deftiner à un Hôtel pour les
Ambaffadeurs à leur defcente dans la Capitale.
3. Conferver la pompe du pont fous une de
fes arcades , & en transporter les réfervoirs dans
les pavillons de ces Hôtels pour leur utilité &la
diftribution ordinaire des eaux.
L'utile démolition réfolue aujourd'hui , fut une
des principales confidérations qui empêcherent
( 179 )
*
l'exécution de mon plan , ainfi que celui pour
le carrefour de Buffy où il avoit premiérement
été décidé. Ne pourroit -on pas revenir à cette
exécution , pour remplir le defir de la Nation
entiere d'élever auffi un monument au Monarque
augufte & bienfaifant qui la gouverne ?
C'est donc dans cette vue , & qu'animé du même
defir , j'ofe encore le propofer , & vous prier ,
Meffieurs , de vouloir bien , y coopérant , l'inférer
de nouveau dans votre Ouvrage le plus prochain
poffible , & vous obligerez celui qui a l'honneur
d'être.
LAIR , citoyen de la ville de Verneuil au
Perche , abonné en ſociété à votre Mercure .
Une Feuille publique rapporte en ces termes
une querelle qui s'eft élevée entre les
payfans de Boafle près Meulan , & les ouvriers
du fieur Hégo , occupé de reconnoître une
mine de charbon de terre dans ce diftrict.
C'eſt un anonyme qui fait ce récit ; peut- être
que fi les payfans avoient auffi des Journaux
à leur ordre, le fait ferait préſenté fous d'autres
faces.
Le Dimanche 21 Août , trois de mes ou
vriers crurent pouvoir participer à la danfe villageoife
qui a lieu ces jours de délaff mens.
Ils danfoient avec les femmes les plus âgées ,
lorfque les villageois vinrent les provoquer. Heu
reufement le fieur Hégo étoit préfent , & comme
il tient tous ces ouvriers dans la plus parfaite
foumiffion ; il leur ordonna de fortir du lieu
de la danfe & de le fuivre. Il les ramena à leur
logement , & leur défendit , pour prévenir toute
altercation , de paroître ni dans la danfe , ni
dans le village , les jours de fêtes & les Dimanches.
Mais quelques villageois turbulens exh
6
( 180 )
-
citerent les autres à fe réunir , & à tomber tous
fur les premiers de ces pacifiques ouvriers qui
fe montreroient . Le malheur voulut que le nommé
Delfault, âgé de plus de foixante - ans , &
fon fils , revenant de fe promener d'un autre
côté , approcherent par curiofité , du lieu de la
danſe. Auffi -tôt plus de vingt habitans armés
de bâtons & d'échalats , tomberent fur ce vieil-´
«lard . Son fils , fans aucune arme , ne put que
couvrir fon pere de fon corps , en expofant fa
vie pour fauver celle de fon pere , que fon âge
mettoit hors d'état de fe défendre.
On vint donner avis aux autres ouvriers qu'on
affaffinoit ces deux hommes . Ceux- ci coururent
en chemife & fans armes à leurs fecours. Le feul
maître Charpentier le trouvoit avoir à la main
fa canne ordinaire. Plus de cent payfans armés
les affaillirent auffi.tôt en criant qu'il falloit affommer
tous ces étrangers . Ceux- ci chercherent
en vain à réſiſter à cette troupe de furieux. Les
femmes même excitoient les villageois , & lançoient
des pierres. On vint heureuſement avertir
le fieur Hégo du danger où étoient fes ouvriers.
Il fort , & le fieur Duparc lui- même croit
devoir l'accompagner . Ils parviennent , après
avoir couru eux - mêmes les plus grands dangers
, à engager , par leur follicitation , leur
fang - froid & leur prudence , une partie des
affaillans à ceffer ces excès . Mais ils entendent
au milieu des injures les plus attroces , comploter
de venir tous les furprendre , lorsqu'ils
feroient dans leurs foffes , & de les y lapider ,
parce qu'ils ne pourroient fe défendre.
Ces précieux mineurs , tous gens fages , ont
été reconduits griévement bleffés dans leurs logemens.
Le Chirurgien du lieu , qui a dreffé
procès - verbal de leur état , n'a pu s'empêcher
( 181 )
de déclarer qu'ils étoient hors d'état , pour longtems
, de reprendre leurs travaux . Pas un villageois
n'a été bleffé , parce que ces gens doux
ne cherchoient qu'à parer les coups de bâtons
& affommoirs qui fondoient de toutes parts
fur
eux , & à fauver la vie au vieillard , qui , tombé
fous les n'attendoit plus , ainfi coups ,
fils , que la mort.
que
fon
Tels font les effets de l'averfion qu'une ancienne
habitude a entretenue parmi les villageois
contre ceux qu'ils appellent étrangers . Tels
font les obftacles qu'ont à furmonter ceux qui
veulent entreprendre des exploitations dans un
lieu où ils ne font pas connus. Le villageois ,
incapable de fentir qu'un pareil établiffement
doit néceffairement répandre l'argent & l'abondance
dans le pays , multiplier les occafions
atilement , eft l'ennemi de tous ceux qu'il n'a
pas vu naître. Qu'on dife enfuite que le villageois
a la bonté , la franchiſe en partage !
Ces réflexions nous paroiffent extrêmement
déplacées , & il eft abfurde , pour ne
rien dire de plus , d'accufer ainfi tous les habitans
de la campagne , à propos de la violence
de quelques manans ; il faut croire que
des mineurs fe trouvent là pour le bien du
pays; mais ils ont fait tant de mal en d'autres
Lieux , qu'on doit peu s'étonner de la malveillance
des payfans.
L'Académie Royale des Sciences , Infcriptions
& Belles -Lettres de Toulouſe , propoſe
les fujets fuivans pour les Prix de 1786, 1787
& 1788.
Le fujet annoncé en 1782 pour le prix de
1785 , étoit d'expofer les principales révolutions
( 182 )
que le commerce de Touloufe a effuyées , & les
moyens de l'animer , de l'étendre , & de détruire les
obftacles , foit moraux , foit phyfiques , s'il en eft ,
qui s'opposent à fon activité & à fes progrès , Les
vues d'utilité indiquées par cet énoncé n'ayant
pas été remplies , l'Académie propofe le même
fujet pour 1788. Le prix fera de cent piftoles.
On fut informé par le Programme de 1783 ,
que l'Académie propofe le même fujet du prix
qu'elle diftribuera en 1786 ; de déterminer les
moyens de conftruire un pont de charpente de vingtquatre
pieds de voie , & d'un feul jet ; c'est - à - dire,
Jans piles , fur une riviere de quatre cents cinquante
pieds de largeur , dont les rives font fupérieures
d'environ vingt-cinq pieds au niveau des eaux ordinaires.
On a été également informé par le programme
de 1784 , qu'elle propofoit pour le prix de 1787.
1. D'indiquer dans les environs de Touloufe &
dans l'étendue de deux ou trois lieues à la ronde
une terre propre à fabriquer une poterie légere &
peu coûteufe , qui refifte au feu , qui puiffe fervir
aux divers befoins de la cuifine & du ménage, &
aux opérations de l'Orfévrerie & de la Chymie.
2. De propofer un vernis fimple pour recouvrir
la poterie deftine aux ufages domestiques , fans nul
danger pour la fanté.
Quant au fujet pour le prix extraordinaire de
1783 , que l'Académie propofa enfuite pour
l'année 1785 ; favoir , de déterminer les moyens
les plus avantageux de conduire dans la ville de
Touloufe une quantité d'eau fuffifante , foit des fources
éparfes dans le territoire de cette ville , foit du
fleuve qui baigne fes murs , pour fournir en tout
tems dans les différens quartiers aux befoins domef
tiques , aux incendies & à l'arrofement des rues ,
des places , des quais & des promenades ; l'Acadé(
183 )
mie a eu la fatisfaction de recevoir plufieurs Mé→
moires , entre lefquels le numéro 12 , qui a
pour devife : A tous les coeurs bien nés que la patrie
eft chere ! & le numéro 15 , dont la devife
eft : Je fuis le principal ornement des lieux qu'habite
Flore , ont fixé fon attention . Mais comme
les Auteurs n'ont pas entierement atteint le but
que l'Administration & l'Académie le propofent ,
l'Académie remet le même fujet pour 1786 , en
avertiffant que c'eft pour la derniere fois.
L'Académie des Belles- Lettres , Sciences &
Arts d'Amiens , dans fa féance publique du 25
Août a partagé le prix de soo liv . fondé par
le fieur de la Tour , premier Peintre du Roi ,
citoyen de Sainit- Quentin , pour la belle action
d'humanité ou la découverte la plus utile faite
dans le cours de l'année par un habitant de la Province
, entre les nommés Jean- Baptifte Defmareft
& Warin , dit Mongros , qui le 11 Juillet
dernier retirerent de l'eau , au péril de leur vie ,
deux perfonnes qui y étoient tombées avec une
charette , qui , s'étant renversée fur eux , leur
fervoit pour ainfi dire de cage ; Defmareft qui
a eu la plus groffe portion du Prix , en a donné
60 liv. à celui qu'il avoit fauvé , pour l'aider à
acheter un cheval , qui remplacera celui qu'il
avoit perdu.
L'Académie a remis à l'année prochaine le
Prix fondé par le Duc de Charoft , fur cette
queftion : Quel eft le moyen le plus fimple & le
moins difpendieux de prévenir & d'éviter dans
la généralité d'Amiens les incendies dans la campagne
, & en même remps le plus analogue aux
productions du fol , à la pofition actuelle des
villages & des bâtimens qui les compofent , aux
matieres communes propres à la conſtruction ,
la forme nouvelle dont les logemens perfonnels
à
( 184 )
granges & étables peuvent être fufceptibles , &
enfin au fecours de l'autorité & de la bienfaifance
? Ce Prix fera double & de la valeur de
1200 liv. L'Académie en donnera un autre de
300 , fondé par l'Intendant de la province , au
meilleur Difcours , dans lequel on indiquera les'
caufes du bled noir ou charbonné , & les moyens
les plus sûrs & les moins difpendieux de prévenir
& de guérir cette maladie. Le fujet du prix de
l'éloquence eft l'Eloge du Geur d'Orléans de la
Motte, Evêque d'Amiens. En 1787 , elle donnera
un Prix de 600 liv. fondé par le Duc de Charoft
, fur ce fujet : 1 °. Quelle eft ordinairement
dans la généralité d'Amiens , la proportion entre
les terres labourables & les prés , foit naturels ,
foit artificiels , d'une même exploitation ? 2°. Ne
feroit- il pas avantageux qu'il y eût plus de prés
dans chaque exploitation ? 3 ° . Quels en feroient
les avantages ? N'en réfulteroit - il pas une plus
grande aifance pour les campagnes ? 4° . N'eftce
pas au défaut d'une jufte proportion qu'on
doit attribuer le peu d'aifance des Cultivateurs
dans les provinces abondantes en bled ? 5º . Quel
feroit le moyen d'encourager dans cette généralité
le rétabliffement de cette proportion ? 6. Quel
feroit en particulier le moyen de favorifer la
multiplication des prairies artificielles ? 7 °. Quelles
font les prairies artificielles connues dans la
généralité d'Amiens , & celles que l'on pourroit
y introduire ? Les Mémoires feront adreflés francs
de port , ou fous le couvert de l'Intendant de la
Picardie , au fieur Goffart , Avocat , Secrétaire
perpétuel de l'Académie d'Amiens .
S. M. a bien voulu accorder , le zo Mai
dernier , un Brevet de Confeiller d'Etat au
fieur Couturier de Fournoue , Procureur du
1 185 )
Roi au Préfidial de Guéret , en confidération
des fervices par lui rendus , par fes an
cêtres & par fa famille.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le 16 de ce
mois , font : 47 , 27 , 19 , 15 , & 44.
PAY S-B A S.
DE BRUXELLES , le 19 Septembre,
-
Les chefs de l'Adminiftration en Holfande
fe font allarmés des mouvemens
militaires qui continuent dans nos Provinces.
On a ordonné de la Haye des
changemens en diverfes garnifons. Le Régiment
d'Orange Naffau , & celui de
Schmidt - Grifons font partis de Maëftricht
pour fe rendre à Breda. D'autres détachemens
vont à Heufden , & doivent fervir
à couvrir la ligne. 108 chevaux des troupes
légeres de Salm partent pour l'ifle de
Cadfand , dans la Flandre Hollandoife .
L'article débattu qui occafionne , dit- on ,
ces apparences hoftiles , n'eft pas tant celui
de 6 millions de florins pour la rédemption
de Maëftricht & du pays d'Outremeufe
que les indemnités exigées par la Cour de
Vienne , foit pour le dégât caufé par les
inondations , foit par les frais immenfes des
préparatifs & de la marche des troupes . On
prétend que ces acceffoires additionnés à la
( 186 )
fomme principale , forment un capital de
30 millions de florins . On crioit en Hollande
contre un facrifice de huit millions , que
feroit-ce donc , s'il falloit s'épuifer à en débourfer
30 ? Que cette répétition foit vraie
ou fauffe , on attend avec effroi dans toute
l'étendue des Provinces - Unies la décifion
finale de ce différend , décifion dont l'influence
peut être terrible dans l'intérieur de
la République.
Le trouble s'y accroît & s'y propage de
jour en jour. Une fcene qui s'eft paffée à la
Haye , le 4 de ce mois , a augmenté les inquiétudes
, & donné lieu aux mefures les
plus extraordinaires. Comme on ne peut
donner aucune créance aux Gazettes ou vénales
, ou emportées par l'efprit de parti jufqu'à
la frénéfie , nous rapporterons ce qu'on
nous mande de cet incident , fans en garantir
tous les détails.
Quelques uns des membres des corps francs
des villes voisines de la Haye , étant venus à la
parade de la garnifon , l'uniforme de l'un d'entre
eux lui attira la rifée de la populace , & des infultes.
Ne fe fentant point les plus forts , ils voulurent
fe retirer ; le paffage étoit fermé , & le
plus ardent tira l'épée pour le faire jour. Ce mouvement
irrita la canaille , qui tomba à coups de
bâton fur ces volontaires , forcés de fe réfugier
dans une maison voifine. Lorfqu'ils en fortirent ,
le peuple les accabla d'injures , les empêcha de
regagner leut barque , & le Droffard de la Cour
de juftice étant intervenu pour leur faciliter
le paffage , il fut obligé de mettre l'épée à la
( 187 ).
main & de conduire les martyrs dans une auberge,
à la fûreté de laquelle veilla un détachement de
troupes. Une douzaine de perfonnes furent bleffées
dans ce tumulte.
Les Etats de Hollande ont rendu une publication
contre les attroupemens , tumultes ,
difputes injurieufes , voies de fait , contraires
à la tranquillité publique , en menaçant de
peines capitales les violateurs de l'ordre , &
tous ceux qui conniveroient par argent , par
promeffes ou autrement , à de nouveaux défordres.
Les vitres de quelques maifons ayant
été brifées la nuit du 8 au 9 , les Committer
de Raden , ont promis 7000 florins aux dénonciateurs
des coupables.
Outre ces précautions d'étiquette , on a
doublé les gardes & les patrouilles. On a
pofté des détachemens aux environs des
fieux les plus menacés par la multitude ; &
le Général Sandoz , Officier Suiffe très - confidéré
, a été nommé par les Etats de Hollande
, Commandant ſpécial de la garnifon
de la Haye , & chargé de veiller à la sûreté
des Membres du Souverain. Le Committer
de Raden , foit le College des Confeillers-
Députés , eft invefti du droit de commander
le Commandant , & le Grand - Penfionnaire
doit repréfenter le College en fon ab,
fence. Par cet arrangement , M. Sandoz eft
fubftitué au Stathouder , dont l'autorité
n'avoit pas encore reçu une atteinte auffi
profonde. On débite que ce Prince a protefté
contre cette réfolution , ainfi que l'Or
( 188 )
dre Equeftre ; dix - huit voix ont concouru
à la fanctionner.
Le Confeil d'Etat s'eft affemblé extraordinairement
& à l'improvifte à la Haye , le
1o de ce mois , le Stathouder affiftant à la
délibération . On attribue cette féance qui a
duré cinq heures à quelques nouveaux incidens
militaires dans les Pays - Bas.
En effet les troupes Impériales le font
raffemblées près d'Anvers , où eft leur quartier
général , & le Duc de Saxe- Tefchen eft
parti pour en prendre le commandement.
Il est très - vrai que le Régiment de Migazzi
a quitté Fribourg , & qu'on l'attend ici ,
avec les Croates & les Warafdins. Au moment
où la garniſon de Mons fortit pendant
la nuit pour fe rendre à Anvers , on répandit
que nos troupes alloient entrer dans la
Gueldre Pruffienne , dans le Duché de Juliers
, & s'emparer de Vefel . Citer ces rumeurs
, c'eft prouver qu'on ignore encore
la deftination des troupes raffemblées.
Le 15 de ce mois , le Stathoudes a quitté
la Haye pour fe rendre à Breda , après aver
communiqué fon voyage à LL. HH, PP.
Le même jour , la Princeffe d'Orange & fes
enfans fe font embarqués pour la Frife.
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
On raconte que l'Empereur lui- même a dit
au Comte de Brigido , au moment que ce Sei(
189 )
gneur prenoit congé de S. M. pour retourner
Lemberg : « J'étois dans l'intention d'aller vous
voir encore cette année ; mais les circonftan-
» ces , qui font tout- à -fait changées , ne me le permettent
pas. »
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
Cet Ouvrage dont M. Mars , Avocat au
Parlement de Paris , eft l'Auteur , paroît tous
les Jeudis fans interruption. Chaque feuille eft
compofée de différens articles . On y trouve ,
1. des notices de caufes civiles & criminelles
de tous les Parlemens avec les Jugemens qui
les ont décidées. 2 ° . des expofés de queftions.
3º, les réponses à ces mêmes queftions . 4° . des
differtations fur des points de Droit , d'Ordon
nances ou de Coutumes. 5º . l'indication fommaire
des Mémoires & Plaidoyers d'Avocats.
6°. l'Annonce & l'objet des livres de Droit , de
Jurifprudence , de ceux qui traitent de l'Eloquence
en général & de celle du Barreau en
particulier. 7. cette Gazette annonce auffi avec
exactitude les Arrêts & Déclarations du Roi ,
les Arrêts du Parlement & autres Cours Souve
raines ; les Sentences de Police ; en un mot
les Jugemens notables de toutes les Jurifdictions ,
& tout ce qui fait loi ou réglement dans le
Royaume, 8° on remarque fouvent auffi dans
ce Recueil un article de Légiflation étrangere:
9º. on y trouve les événemens , ou ce que l'on
peut appeller les nouvelles des Tribunaux . On
apperçoit , d'après cet expofé , que l'Ouvrage de
M. Mars eft très - varié , & qu'il eft d'une utilité
indifpenfable aux Magiftrars , aux Jurifconfultes ,
aux Procureurs , aux Notaires , aux chefs des
•
( 190 )
Communautés ; en un mot ,
à tous ceux qui ſe
mêlent de conduire les affaires des autres.
PARLEMENT DE PARIS.
GrandChambre.
Inftance entre lefieur Le Sergent de Lillette, &
Jean -Vincent René , Régiffeur général des Domaines
du Roi.
Queftion d'aubaine Er de
deshérence , élevée dans lafucceffion d'un Autrichien.
A qui , du Seigneur , foit Haut Jufticier , foit
Vicomtier , ou du Domaine du Roi , doivent ap❤
partenir les immeubles délaiffés en Artois , par un
Autrichien décédé dans la Flandre Autrichienne,
fans héritiers , foit que l'on confidere fa fucceffion
comme déshérance ou commme aubaine ?
Cette queſtion intéreffoit également tous les Seigneurs
du Royaume , parce qu'indépendamment
des difpofitions particulieres de la Coutume d'Artois
, qui ne connoît pas l'exercice du droit d'aubaine
, la décifion paroît devoir être la même
pour tous les biens poffédés en France par les
fujets d'une Puiffance à l'égard de laquelle le Roi
a renoncé au droit d'aubaine . L'Arrêt rendu
dans cette affaire l'a décidée en faveur du Seigneur
, & paroît avoir été déterminé par le moyen
décifif qu'en Artois l'aubaine n'a point lieu , &
que la déshérence appartient au Seigneur. La
fieur Tilgat , Prêtre , né à Oftende dans la Flandre
Autrichienne , eft décédé dans la ville d'Ypres
, en 1762. Comme Autrichien , il jouiffoit
en France de tous les droits accordés à cette nation
par nos Souverains ; ainfi il pouvoit y poffé(
191 )
der des biens comme citoyen François : auffi étoit
il propriétaire de 14 mesures de terre en fief,
fituées en Artois , dans la mouvance du fief vicomtier
de Moncove , dont le fieur Sergent
de
Lillette eft Seigneur . Le fieur Tilgat eft mort
fans laiffer d'héritiers ; fa fucceffion , par conféquent
, s'eft trouvée ouverte à titre de déshérence.
La Coutume d'Artois prononce la réunion à la
table du Seigneur , des héritages vacans par
déshérence
; l'article eft ainfi conçu : « Si les héri
tages ne font point relevés & droitures en de-
» dans les jours pour ce introduits ; favoir , le fief
en dedans , 40 jours , & les cotteries en dedans
, 7 jours , ils reviennent de plein droit à la
table du Seigneur dont ils font tenus , qui a
» droit de régaler , prendre & appliquer à fon
profit les profits d'iceux. » A ce titre , au décès
du fieur Tilgat , le Seigneur de Moncove auroit
dû entrer en poffeffion de 14 meſures de terres
; mais ayant ignoré le décès , des particuliers
s'étoient emparés des biens. Le Geur de Lillette
, inftruit de l'invafion quelques années après ,
a commencé par faire faifir l'héritage , par exploit
du 3 Juin 1760 , enfuite a fait affigner les déten
teurs pour voir décréter la faifie & prononcer la
réunion. En effet , une Sentence du Bureau des
Finances de Lille , a ordonné que le fief feroit &
demeureroit réuni au domaine de Moncove
pour , par le Seigneur , en jouir conformément à
la Coutume Mais le fieur de Beauvois , Re
ceveur des Domaines de Flandre , inftruit auffi de
la déshérence de la fucceffion du fieur Tilgat ,
préfenta , le premier Août 1776 , au Bureau des
Finances de Lille , une Requête par laquelle il
expofa que le fieur Tilgat étant mort fans héri
tiers , fes immeubles appartenoient au Roi à titre
de deshérence , & demanda permiffion de faire
( 192 )
affigner le fieur de Lillette , pour être condamné
à les lui abandonner . Le fieur de Lillette
s'eft préfenté. fur l'affignation qui lui a été donnée
, & a foutenu que la fucceffion lui étoit dévolue
, aux termes de la Coutume d'Artois.aimė
Le Receveur du Domaine a infifté dans fa demande
, & prétendu que le fieur Tilgat n'étant .
pas né François , le Roi auroit pu réclamer la
fucceffion à titre d'aubaine ; mais que comme ce
droit n'avoit pas lieu contre les Autrichiens , qui
font confidérés comme regnicoles en France , le
fieur Tilgat devoit être regardé comme fujet du
Roi , & la fucceffion dévolue au Souverain ,
titre de déshérence En cet état, les Receveurs
genéraux du Domaine ayant été fupprimés , Vin
cent René , Régiffeur , a repris la conteftation, à
la diligence de fon Directeur à Lille , & l'a inf
truit dans le même ſyſtême de fimple déshérence ;
il a ajouté feulement que le Roi avoit un titre
particulier pour y prétendre , en ce qu'il étoit
Seigneur Haut- Jufticier du territoire , & que ,
quelque fût la difpofition de la Coutume , le Roi
n'y étoit pas foumis Le fieur Sergent de Lil
lette a foutenu qu'en Artois les biens vacans par
déshérence , ainfi que les épaves, appartenoient
au Seigneur Vicomtier , & même aux fimples
Seigneurs dire&s & immédiats , & que la Coutume
exerçoit fon empire fur le Roi comme fur
tout autre. En cet état , Sentence du Bureau des
Finances de Lille , du 30 Mars 1781 , qui a adjugé
au Régiffeur fes fins & conclufions , avec
dépens. Le fieur de Lillette en a interjetté
appel en la Cour. L'Arrêt rendu le 6 Juillet
1784 , à mis l'appellation & ce au néant ; émendant,
décharge le fieur de Lillette des condamnations
contre lui prononcées , a débouté le Régiffeur
du Domaine de toutes
Qualité de la reconnaissance optique de caractères