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1785, 06, n. 23-26 (4, 11, 18, 25 juin)
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MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AUROI,
i
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en prose ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ,
les Causes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 4 JUIN 1785 .
21
APARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE
Du mois de Mai 1785 .
/
PIÈCESFUGITIVES. nardde Fontenelle , 65
Vers sur la Naiſſance de OEuvres Morales de Plutar-
Mgr. le Duc de Normandie,
- A M. Pujos ,
Le Bonheur , Stances ,
Imitation d'une Elégie
vide
"
Vers à un bon Humain ,
Aun Ami ,
Lesdangers
L'Aigle & le Serpent,
&les
que, 117
3 Traité de l'usage des Armes à
Feu ,
4
129
ib. Discours prononcés dans l'Académie
Françoise , ISO
d'O-
49Fables
97
98
99
plaisirs de la
Senſibilité , Conte , 100
Nouvelles , fuivies de
Poésies fugitives ,
VARIÉTÉS .
173
Lettre de la Princeſſe Czartorinska
à M. l'Abbé deLille ,
36
Au Peintre des Enfans de Réponſe deM. Framery àM.
MmeS. de G. ,
AMmeDufresnoy ,
145 leMarquis de Ch*** , 177
147 SPECTACLES .
Charades , Enigmes & Logo- Concert Spirituel , 76
gryphes , 6, 52 , 114 , 148 Acad. Roy. de Musique , 77 ,
NOUVELIES LITTÉR.
Jérusalem Délivrée , II Comédie Françoise ,
1
Les deux Centenaires de Cor- Comédie Italienne ,
135
83
85
neille ,
Réflexions fur l'ÉlogedeBer-
54 Annonces & Notices , 41 , 86 ,
137 , 185
Paris , de l'Imprimerie de M. LAMBERT ,
rue de la Harpe , près S. Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 4 JUIN 1785 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A ADÉLAIDE , à fon retour de la
campagne.
DEE la ſeule Amitié vous connoiſſez la loi ;
Elle a ſeule obtenu de vous ſuivre au village.
L'Amour n'étoit pas du voyage ,
Il eſt venu chercher un aſyle chez moi.
Dès long- temps avec lui j'avois fait connoiſſance.
Aux lieux charmans de ma naiſſance
Il va dictant ſes loix , prodiguant ſes bienfaits :
Le cruel cependant ne mérita jamais
Ni mes voeux , ni mon indulgence.
Il ne fut avec moi que volage ou trompeur ;
Deux fois il ſéduifit mon aveugle jeuneſſe ;
Deux fois il verſa dans mon coeur
Les poiſons d'une fauſſe ivreſſe.
Il me promet aujourd'hui le bonheur :
A ij
4 MERCURE
J'oublie aisément ſa noirceur
Pour ne ſonger qu'à ſa promeſſe.
J'ai donc accueilli ce vaurien
Avec bonté : j'ai calmé ſes alarmes ;
Il me parloit de vous , il en parloit ſi bien ,
Quemoi-même à ſes pleurs j'ai mêlé quelques larmes.
Par lui j'ai fu les détails du départ :
L'Amitié près de vous étoit ſeule empreſſée ,
Et pour l'Amour pas un regard ,
Pas un ſeul mot , pas même une penſée.
Vous partez: l'Innocence étoit ſur vos genoux ,
A vos côtés étinceloient les Grâces ;
Le Plaiſir voloit devant vous ,
Et le Defir cherchoit vos traces .
Nous avons vû d'ici ce vallon enchanté ,
La rivière qui l'environne
Et la forêt qui le couronne ;
Le magique miroir nous a tout répété.
Le matin la brillante aurore
Venoit entrouvrir vos rideaux ;
Le Dieu charmant vous apportoit encore
Sur l'aîle de Zéphyr , ſur la bouche de Fløre ,
Et le parfum des fleurs , & le chant des oiſeaux.
Mais qui pourra de la journée
Décrire les joyeux ébats ?
Vous peindre de rubans & de fleurs couronnée ,
Trainant en tous lieux ſur vos pas
Des Jeux la troupe fortunée ?
J'ai cru vous voir pendant des jours entiers ,
DE FRANCE.
S
De la plaine au ſominet franchir les intervalles ,
Gravir du roc les montueux ſentiers ,
Parcourir des boſquets les routes inégales .
N'avez- vous pas porté des mains fatales
Sur les arbuſtes printanniers ?
N'avez-vous pas dévaſté les roſiers
Pour vous parer de vos rivales ?
Vous voilà de retour. L'Enfant infortuné
Que j'ai reçu dans votre abſence ,
De vous revoir aura-t'il l'eſpérance ?
Agémir loin de vous fera-t'il condamné ?
Il a juré dans ſa reconnoiſſance
De reſter avec moi juſqu'au dernier moment ;
Mais ſa vie eft votre préſence.
Quel parti prendra-t'il ? Comment
Accorder avec ſon ferment
Le beſoin de ſon exiſtence ?
(Par M. ........ )
4
RÉPONSES A LA QUESTION :
Un Amant doit-il compromettre fon amour
en mettant l'amitiédansſa confidence ? Doitil
bleſſer l'amitié en lui cachant leſecret defon
coeur?
JADORE
I.
ADORE la jeune Émilie.
Damis ignore mon ardeur ;
९
Aiij
6 MERCURE
La douce amitié qui nous lie ,
Le pardonne t'elle à mon coeur ?
Mais , cher Damis , plus de myſtère ,
Tu vas connoître mon bonheur :
Dans le ſein d'une tendre foeur
Je dépoſe le ſort d'un frère.
1 (Par M. de Reverony. )
II.
LORSQUE dans ſon ami l'amant trouve un rival,
Il doit de ſon bonheur lui faire confidence ;
Son indiſcrétion prévient un plusgrandmal ,
Elle eſt alors prudence ;
Hors ce cas ſeulement , fans bleſſer l'amitié,
L'amant de fonbonheur devra faire un myſtère ;
Du ſecret de fon coeur il n'a que la moitié ,
Sur l'autre il doit ſe taire .
(Par M. S. M. Offic. au Rég. de Lorraine Inf.)
III.
L'AMOUR , ſur ſes faveurs , exige un plein filence.
Amon ami dois-je les dévoiler ?
Il n'eſt pas à moi ſeul , ce ſecret d'importance ,
J'aurois tort de le révéler.
L'amant qui ſe permet pareille confidence ,
Montre ſa vanité plus que ſa confiance.
(ParM. Guichard.)
IV.
La ſenſible Amitié ne connoît point de chaînes.
Faite pour adoucir l'infortune, les peines ,
DE FRANCE.
7
Elle daigne ſourire à nos moindres defirs ,
Et ne s'offenſe point d'ignorer nos plaiſirs.
Mais dans les doux replis d'un amoureux myſtère,
Faire entrer un ami , même le plus diſcret ,
C'eſt outrager l'Amour , & trahir un ſecret
Dontl'honneur s'eſt rendu le ſeul dépofitaire.
(Par un Rêveur Indien . )
V.
IL eſt biendoux , quand l'Amour nous enflamme ,
Dans le ſein d'un ami d'épancher ſon bonheur ;
Mais on peut noire à celui de ſa Dame-:
L'amitié ne doit pas l'emporter ſur l'honneur.
(Par M. Dehauffy de Robecourt. )
VI.
Qur , mon ami , je devois tout vous dire ;
Oui, dans mon coeur vous aviez droit de lire.
Mais un jour , à ines pieds, l'Amour mit ſon flambeau,
Et dans mes mains il laiſſa ſon bandeau.
Que l'un pour toi , dit- il , enflamme ta maîtreffe ,
Que l'autre , par prudence , aveugle tes amis.
Acet ordre ſur toi je pleurai par tendreſſe;
Mais par amour , hélas ! je m'y ſoumis.
(Par un Solitaire des environsde Montrichard. )
VII.
D'HORTENSE je ſuis fou , dis-je à Damis un jour ,
Comme à mon ſeul ami je t'en fais confidence ;
Hier jele rencontre : ah ! dit- il à mon tour ,
Quejet'ouvre mon coeur, j'aime..... Qui donc ? ....
Hortenfe, Aiv
8 MERCURE
VIII.
D'un ami la délicateſſe
N'exigera jamais que tu ſois indiſcret ;
Tu dois à l'amitié confier ton ſecret ,
Si ce ſecret n'eſt pas celui de ta maîtreſſe .
(Par un Membre de la Chambre Littéraire de Rennes:)
IX.
Je fis un jour à l'Amitié
De mes amours la confidence;
Je croyois que ma jouiſſance
Au moins s'accroîtroit de motić ;
Mon ami fit le bon apôtre ,
Il étoit aimable & léger ,
Ma maîtreffe aimoit à changer....
Hélas ! je perdis l'un par l'autre .
( Par un autre Membre de la Chambre Littéraire
de Rennes. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade , eſt Journée ; celui
de l'Enigme eſt Monnoyeur ; celui du Logogryphe
eſt Maitre , où l'on trouve mer mat
mie , mite , mari , mie ( de pain) , rat , mi,
ré, mitre ,air , Maire , Mai , rame.
CHARADE.
Ο
Fût mon tout ou mon premier.
N voudroit que mon dernier
DE FRANCE.
१
ÉNIGME.
DANS Ans un réduit obfcur je reçois la naiſſance;
La crainte , au ſein de l'opulence ,
La première arrangea , combina mes refforts .
Sur moi quelques maris fondent leur afſurance.
Amour , Amour , tes jeux bravent tous mes efforts ;
Rien ne réſiſte à ta puiſſance.
Quoiqu'avec un ſeul oeil je vaux bien un argus;
Je ſers également & Themis & Plutus.
Le galant, le fripon , doivent avec prudence
Metoucher, m'animer ; ſans quoi mon bruit, mes cris,
Réveilleroient la vigilance ,
Et qui veut prendre feroit pris.
Je fuis de cent façons , je prends mainte figure ;
Mais , vrai ſuppôt d'enfer ,
Dansuncorps bien ſouvent , tout brillantde dorure,
Je renferme une âme de fer .
LOGOGRYPHE.
Montour vient en belle ſaiſon ;
Il plaît au valétudinaire ;
Sans queue il devient un pronom ;
Sans tête un temps d'un verbe actif, auxiliaire ;
Sans coeur on s'en ſert au plain- chant ;
Qu'on place le coeur à la tête ,
C'eftbien l'être le plus honnête ,
Le plus rare & le plus touchant.
A
10
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
THEATRE Italien de M. de Florian ,
Capitainede Dragons , & Gentilhomme
de S. A. S. Mgr. le Duc de Penthièvre ,
des Académies de Madrid & de Lyon ,
avec cette épigraphe :
C'eſt-là tout mon talent , je ne ſais s'il ſuffit.
L
۱
La Fontaine , v. I.
A Paris , de l'Imprimerie de Didot l'aîné,
rue Pavée , 1784 .
Es Pièces qui compoſent ce Recueil ſont trop
connues ; ce Recueil lui-même a eu trop de ſuccès
depuis fix mois qu'il a paru , pour avoir beſoin d'être
annoncé Mais il y auroit de l'injuſtice & une forte
d'ingratitude à ne pas s'arrêter ſur ces aimables Ouvrages.
M. le Chevalier de Florian , encore jeune ,
s'eſtdéjà exercé dans pluſieurs genres , & il a réuffi
dans tous. C'eſt qu'il a un talent vrai , un talert qui
lui eſt propre , & qu'il choiſit avec un tact fin &
juſte les ſujets & les genres qui conviennent à ſon
talent. On ne ſent pas aſſez , on n'a peut-être pas
affez dit combien cette attention eſt utile ; elle eſt
elle-même une des plus eſſentielles qualités de ce
bon eſprit ſans lequel on s'égare dans la culture
desArts , comme dans la conduite de la vie. Il ne
nous eſt pas toujours donné de bien faire tout ce que
nous avons l'audace d'entreprendre. Il faut donc
nous bien aſſurer des caractères de notre talent; il
ว
DE FRANCE. 11
ne faut ni le méconnoître , ni même le compromettre.
Les genres qui lui conviennent ſont ceux où
notre eſprit puiſe le plus dans lui-même , où il n'a
pas beſoin de ſe propoſer un modèle , où une certaine
facilité accompagne toujours ſes penſées, où un
intime contentement , qui estbien différent de l'ivreſſe
de la compoſition ou de la complaiſance de l'amourpropre,
lui fait ſentir qu'elles ſont juſtes , où rien
de bizarre ne vient le tenter , où ſes beautés lui viennent
d'inſpiration , où ſes défauts même ont quelque
choſede naturel , parce qu'ils tiennent à ſes beautés.
Enfe conduiſant d'après cette règle , on fera moins ,
mais on fera mieux ; on fatiguera moins la renommée,
on affurera plus ſa gloire; & ce qui mérite
auſſi quelque confidération , on ſetourmentera moins
pour jouir davantage. Qui croiroit qu'une règle ſi
conforme à notre intérêt , & même ſi favorable à
notre pareſſe , dût être ſi négligée ? On pourroit faire
une longue énumération de tous les talens qui ont
perdu leur prix en ſortant de leur place. C'eſt que
rien ne nous eft plus difficile en tout genre que la
modération. Cela eſt ſi vrai , qu'il n'eſt pas d'amourpropre
qu'on ne riſque d'affliger en le louant de cette
ſageffe. Aufli je ne place ici cette petite morale qu'en
général , & fans aucune application particulière. Il
ſeroit fur- tout auſſi injufte que déplacé de l'appliquer
à M. de Florian , qui a montré un talent a heureux
, & qui est encore fi jeune. De ce qu'il s'eſt
juſqu'ici renfermé dans un ſeul ton de ſtyle , un ſeul
genre d'idées , il ne s'enfuit pas qu'il ne puiſſe en
adopter d'autres & avec le même ſuccès. Mais il a
tantà ſe féliciter de ſa réſerve , qu'il n'eſt pas à
croire qu'il y renonce aifément , & qu'on peut lui
en faire un mérite de plus. Si l'on reconnoît dans
tous les Ouvrages de M. de Florian un choix & un
goût auſſi ſage , il me ſemble qu'il en eſtun cependant
où ſon talent a plus d'éclat & d'effer ; & c'eſt
1
A vj
12 MERCURE
4
c'eſt celui dont j'ai à parler dans ce moment.
Son Théâtre a deux parties , dont l'une le cède
beaucoup à l'autre. Cette première renferme les
Pièces de Jeannot & Colin , le Baiser , Blanche &
Vermeil, & c . Elles ſont toujours revues avec plaifir
fur un de nos Théâtres, parce qu'elles ont du naturel,
de l'eſprit , ſouvent de la grâce & de l'intérêt ; mais
fi celles- ci ne déparent pas ce Recueil , ce ne ſont pas
elles non plus qui y obtiennent une vive attention.
Il eſt un petit nombre d'Écrivains qui ont aſſez de
candeur , ou , ſi l'on veut , une adreſſe aſſez bien
entendue pour parler de leurs défauts , de mani re
àcontenter le Public , qui , dans ces choſes, ſait
bien appercevoir ce qu'on ne lui dit pas ; M. de Flo .
rian , dans une Préface d'un tour d'eſprit auſſi juſte
qu'aimable , s'exprime ainſi ſur ſes premières Pièces .
" Ledefir de faire une Comédie de ſentiment, me
>> fit choiſur le ſujet de Jeannot & Colin; quoique
» les Deux Billets ayent éré joués avant cette Pièce,
• elle fut mon premier Ouvrage. Si je la faifois au-
>> jourd'hui , ce ne ſeroient point Colin & Colette
- qui paroîtroient les premiers pour annoncer Jean-
>> not ; ce ſeroit au contraire Jeannot qui annonce-
>>roit Colin & Colette , parce que ces derniers ſont
>> les plus intéreſſans , & que leur arrivée , qui ne
ככ fait point d'effet , puiſqu'on ne les connoît pas ,
en feroit beaucoup ſi l'on avoit parlé d'eux. J'amè-
>> nevois ſur la Scène tous les perſonnages , tous les
2 tableaux dont ce ſujet eſt ſuſceptible ; je tâcherois
>> de peindre les-faux amis , les flatteurs , les parvenus;
enfin je ſuivrois mieux le Conte dont je me
* ſuis trop écarté. Mais dans le temps où j'ai fait
>> cette Pièce , je n'y voyois que Colin & Colette ,
je regardois comme inutiles toutes les Scènes où
je ne parlerois pas d'amour & d'amitié. Au lieu
d'une bonne Comédie , qu'un homme plus ſavant
aque moi auroit faite , je ne voulois écrire qu'un
DE FRANCE. 13
>> petit Drame tonchant. Heureuſement je pleurois
>> en travaillant , quelques Spectateurs ont pleuré à
la repréſentation , & ma Pièce a été ſauvée. L'attachement
qu'on a toujours pour ſon premier Ou-
> vrage m'a empêché d'y retoucher. Je n'en applau-
>> dirois pas moins à celui qui traiteroit ce ſujet d'une
>> manière plus digne du Conte.
ככ
ככ
« J'ai voulu faire un Mélodrame , & je crois avoir
> bien choifi le ſujet d'Héro & Léandre. Ovide m'a
> fourni pluſieurs traits ; c'eſt le ſeul mérite de cette
>>bagatelle.
>> Je ne détaillerai point les défauts du Baifer &
>> de Blanche & Vermeille , parce qu'on leur en a
>> trouvé beaucoup. La Féerie & la Paftorale ne
>> ſont plus de mode , & l'on a raiſon de rejeter an
>> genre trop éloigné de la Nature. Plus j'ai fenti le
>> défaut de ce genre , plus je me ſuis attaché à le
>> foutenir par le ſtyle. Le temps & le travail n'y ont
>> pas été épargnés. J'ai refait le Baiser deux ou
trois fois; j'ai donné Blanche & Vermeille en
>> proſe , je l'ai remiſe en vers : ces deux Pièces
>> n'en ſontpeut- être pas meilleures ; mais je les joins
>> à ce Recueil , parce que celui de ſes enfans que
>> l'on chérit le mieux, eſt toujours celui qui a penſé
mourir.>>
ود
On ne peut ſe critiquer avec plus de ſévérité &
de goût. L'Auteur s'eſt chargé lui-même de la partie
déſagréable de mon extrait.
L'autre partie du Théâtre de M. de Florian contient
ſes quatre Pièces à Arlequin ; c'eſt celle- ci qui
mérite véritablement de nous arrêter.
L'ancien Théâtre Italien , où par effence tous les
perſonnages & les Scènes avoient une formée donnée,
ainſi que des noms fixés , quoique d'une invention
vraiment comique , ſe ſentoit trop de ſa première
barbarie ; & il rouloit d'ailleurs ſur un fonds trop ufé
pour être en état de ſe ſoutenir , même en reſtant à
14 MERCURE
4.
une immenſe diſtance de notre Comédie Nationale ;
auſſi on en étoit fatigué au point de l'avoir prefqu'entièrement
abandonné. Lorſque M. de Florian
eſt venu reprendre ee genre qui tomboit , il falloit
la confiance ſouvent heureuſede ſon âge pour cette
entrepriſe ; car on ne peut pas toujours ſe promettre ,
même avec des reſſources nouvelles , de triompher
des dégoûts du Public ; c'eſt cependant ce qui eſt arrivéà
M. de Florian .
Il paroît avoir ſenti encore plus qu'apperçu dès cet
âge même , que le caractère d'Arlequin étant un compoſédes
bonnes& des inauvaiſes qualités , des grâces
&des ridicules de l'humanité entière , étoit un caractère
éternel , précieux à conſerver à la Scène , dont
il falloit un peu corriger les formes & changer l'efprit
ſans les détruire. Il a entrepris de l'arranger pour
notre goût & nos moeurs , de le civiliſer en quelque
forte , & il a réuſſi dans cette éducation.
Pour connoître les progrès que M. de Florian lui
a fait faire , repréſentons-nous bien ce que c'eſt
qu'Arlequin . Voici ſon portrait tracéde la main d'un
de nos meilleurs Littérateurs .
« Le caractère diſtinctif de l'ancienne Comédie
>> Italienne eft de jouer des ridicules , non pas per-
>> fonnels , mais nationaux. C'eſt une imitation
>> groteſque des moeurs des différentes villes d'Ita-
>> lie , & chacune d'elles eſt repréſentée par un per-
>> ſonnage qui est toujours le même ; Pantalon eſt
>> Vénitien , le Docteur eſt Bolonois , Scapin eſt Na-
> politain , & Arlequin eſt Bergamaſque. Celui ci
» eſt en même temps le perſonnage le plus bizarre
> & le plus plaiſant de ce Théâtre. Un Nègre Ber-
>> gamaſque eſt une choſe abfurde; il eſt même
>> affez vraiſemblable qu'un Eſclave Africain fut le
>> premier modèle de ce perſonnage. Son caractère
>> eſt un mélange d'ignorance , de naïveté , d'eſprit,
> de bêtiſe & de grâces; c'eſt une eſpèce d'homme
DE FRANCE. 15
* ébauché , un grand enfant , qui a des lueurs de
> raiſon &d'intelligence , & dont toutes les mé-
• priſes ou les maladreſſes ont quelque choſe de pi-
» quant. Le vrai modèle de fon jeu est la ſoupleſſe ,
» l'agilité , la gentilleſſe d'un jeune chat , avec une
>> écorcede groſſièreté qui rend ſon action plus plai-
>> ſante ; fon rôle eſt celui d'un Valet patient ,
> fidèle , crédule , gourmand , toujours amoureux ,
>> toujours dans l'embarras , ou pour fon maître ou
» pour lui- même ; qui s'afflige , qui ſe conſole avec
la facilitéd'un enfant , & dont la douleur eſt auſſi
amusante que la joie,
Écoutons maintenant les idées & les vûes de M.
de Florian ſur ce perſonnage.
" J'ai toujours admiré les bonnes Comédies du
» Théâtre François ; mais j'ai cru qu'il étoit poſſible
>> de faire dans un autre genre des Pièces intéreſ-
>> ſantes & comiques. J'ai pensé que le ſentiment &
>> la plaifanterie pouvoient tellement être unis , qu'ils
>> fuſſent toujours confondus , que le Spectateur
» s'égayat& s'attendrît dans le même inſtant; en un
» mot que le même perſonnage fit rire & pleurer à
» la fois. Pour cela , j'avois beſoin d'Arlequin .
>> Ce caractère est le ſeul peut-être qui raſſemble
» l'eſprit & la naïveté , la fineffe & la balourdiſe .
>> Arlequin , toujours bon , toujours facile à trom-
>> per, croit tout ce qu'on lui dit , donne dans tous
>> les pièges qu'on lui tend; rien ne l'étonne , tour
>> l'embarraſſe; il n'a point de raiſon , il n'a que de
> la ſenſibilité ; il ſe fâche , s'appaiſe , s'afflige & ſe
>> conſole dans le même inſtant; ſa joie & fa dou-
» leur font également plaiſantes . Ce n'eft pourtant
>> point un bouffon , ce n'eſt pas non plus un per-
>> ſonnage ſérieux , c'eſt un grand enfant ; il en a les
>> grâces, la douceur , l'ingénuité ; & les enfans font
fi aimables , que j'ai cru mon ſuccès certain fi je
>pouvois donner à cet enfant toute la raiſon ,
16 MERCURE
>> tout l'eſprit , toute la délicateffe d'un homme.
Il eſt temps de montrer ce caractère en action
dans les trois Pièces que M. de Florian appelle agréablement
le Roman de ſon Arlequin .
Les Deux Billets ouvrent ce Roman. Ici Arlequin
eſt amoureux ; il l'eſt avec une ingénuité, une délicateſſe
, une gaîté charmante ; il ne voit qu'une
choſe dans le monde , c'eſt ſon bonheur ; & tout fon
bonheur eft dans ſon amour ; il lui facrifie tout ,
ſans ſe douter qu'il fait un ſacrifice. Une action
très- fimple , mais piquante , a ſuffi à l'Auteur pour
développer ce caractère. Arlequin vient de recevoir
un billet d'Argentine , dans lequel elle l'aſſure de
toute ſa tendreffe , & lui promet de l'épouſer dès le
lendemain . Voilà l'un des deux billets ; & , comme il
ledit , celui-là est le bon. Mais Arlequin a entendu
dire , & il fent lui-même qu'il eſt doux de faire la
fortune de ce qu'on aime ;& comme d'ailleurs il ne
ſavoit que faire de ſes gages , il a pris le parti de
les mettre à la Loterie, Cette fois-ci tous ſes fonds
ſont placés ſur un terne , qu'il guette , dit-il , depuis
long-temps. Scapin , qui eſt ſon rival , & qui de
plus eſt un fripon , vient cauſer avec lui ; c'eſt de
quoi lui donner de l'humeur ; & l'on fait qu'Arlequin
n'eſt jamais plus amuſant que lorſqu'il ade l'humeur
; cela produit une jolie Scène , qui ſe termine
par un très-méchant tour de M. Scapin . Il a dans ſa
poche la lifte des Numéros de la Loterie ; & il ſe
trouve qu'Arlequin a gagnéfon terne. Pendant qu'il
fe fait expliquer comment il doit s'y prendre pour ſe
faire payer , Scapin lui eſcamote ſon billet. On découvre
bientôt que Scapin a manqué fon coup ,
qui ne rend qu'Arlequin plus malheureux ; car c'eſt
le billet d'Argentine qui lui a été volé. Scapin en
tire au moins le meilleur parti poſſible , en s'en ſer-
•vant pour brouiller Arlequin avec Argentine . Il eſt
déſolé; il lui vient en eſprit de propoſer à ſon rival ,
ce
DE 17 FRANCE.
ou plutôt à ſon voleur , d'échanger les balets . Scapin
n'eſt pas homme à refuſer une pareille offre. Arlequin
faute de joie , & va reporter à Argentine le bon
billet ; il lui explique tout ,& lui montre ſa joie d'un
fi heureux marché. Elle trouve le nioyen de retirer
le billet de loterie des mains de Scapin ,& voilà toute
la Pièce. Ce font les mots fins & naifs qui échappent
à chaque inſtant au principal perſonnage ,
qui la rendent ſi agréable .
Le Bon Ménage a un fonds bien plus riche ; il offre
une ſituation forte au milieu d'un tableau délicieux ;
& Arlequin s'y trouve tour-à tour au comble du
bonheur & du malheur.
Il eſt marié avec Argentine ; ils vivent dans une
douce aiſance ; ils s'aiment toujours de tout leur
coeur , quoique ce ne ſoit plus avec tant de folie ;
car ils ont deux enfans qui leur donnent une autre
forte de bonheur , & on fent dans les diſcours d'Arlequin
même qu'il eſt père auſſi bien qu'amant.
Voyons-le rentrer dans ſon joli petit ménage.
ARLEQUIN , ARGENTINE , LES DEUX ENFANS .
( Arlequin arrive avec un petit tambour d'enfant à
la ceinture ,fur lequel il bat d'une main , de l'autre
il joue d'une petite trompette de bois . Ilfait deux ou
trois fois le tour du Théâtre. )
LES DEUX ENFANS , courant après lui.
" Ah ! papa , papa , c'eſt pour nous ?
ARLEQUIN à sa femme.
>> Veux- tu danfer une contre-danſe à quatre ?
ARGENTINE.
:
Non , mon ami.
18 MERCURE
ARLEQUIN , à fon aîné.
>> Tiens , le tambour eſt pour toi , la trompette
>> pour ton frère. )
LES DEUX ENFANS l'embraffant.
>> Bien obligé , mon papa. ( Ils se retirent au fond
du Théâtre , où ils ont l'air de troquer leurs jou-
>> joux , tant qu' Arlequin cauſe avecsa femme. )
ARLEQUIN , àſa femme , en lui donnant unfac
d'argent.
>> Tiens , voilà pour toi; car il faut bien t'appor-
>> ter auſſi quelque choſe ; tu es le plus grand enfant
• de la maiſon.
ARGENTINE.
- Qu'est- ce que cela , mon ami ?
ARLEQUIN.
>>Ce font ces cinquante écus que nous prêtâmes à
>> ce pauvre homme que l'on alloit arrêter pour ſfes
>> dettes ; il a travaillé pour gagner cet argent- là
>> pendant le temps qu'il auroit paſſé en prifon à ne
>> rien faire ; de forte qu'il eſt quitte avec nous ,
» avec ſon créancier ; nous avons fait une bonne
>> action , & perſonne n'y a rien perdu que le
» Geolier.
L
-ARGENTINE , prenant le fac.
>> A te dire le vrai , je n'y comptois guères.
ARLEQUIN.
>> En ce cas- là , ferre-les pour les prêter à un autre.
J'ai encore été chez ..... ( Les enfans font du
* bruit avec leur tambour. ) Taiſez vous donc ,
DE FRANCE. 19
•
vous autres , on ne s'entend pas. J'ai été chez ta
>> couſine , elle ſe plaint de toi ; elle dit qu'on nete
> voit jamais , que tu es toujours renfermée avec
>> tes enfans ou ton mari , que tu ne penſes àrien
> dans le monde qu'à res enfans & à ton mari : il
>> faut convenir qu'elle a raiſon ; je ſuis juſte , moi.
» ( Le bruit redouble. ) Mais voilà des enfans bien
>> bruyans !
ARGENTINE.
>>Pardi , pour les faire jouer doucement , tu leur
>> apportes un tambour & une trompette. ( Les en-
» fans continuent . )
ARLEQUIN , aux enfans.
Allez vous-en battre la générale de l'autre côté.>>
(Les enfans s'en vont. )
Tout ſe réunit , ce me ſemble , dans cette petite
Scène pour plaire & pour toucher. Au milieu de ce
tapage du tambour & de la trompette , vous y voyez
ce caractère tendre & enfantin du bon Arlequin , le
tabicau d'une douce union , & le récit d'une bonne
action , auſſi naturellement amenée que naturellement
faite. Ce n'eſt pas toujours les choſes qui font
le plus de plaiſir qui frappent le plus. Je me plais à
obſerver que cette Scène eſt d'un goût exquis &
d'un très heureux talent.
A cet aimable tableau en ſuccède un autre qui a
le même charme , & un mérite de plus , c'eſt celui
de faire connoître l'éducation qu'Arlequin donne à
ſes enfans. Il m'eſt impoſſible de rien retrancher
dans cette nouvelle Scène.
ARLEQUIN , à ſa femme.
>> Je refterai avec les enfans. Les as- tu fait lire
>> aujourd'hui ?
20 MERCURE
» Oui.
ARGENTINE.
ARLEQUIN .
>> C'eſt bon ; je les ferai jouer , moi.......
ARLEQUIN , LES DEUX ENFANS.
ARLEQUIN.
>> Avez-vous bien lû ce matin ? -
L'AÎNÉ.
» Oh oui , mon papa. : 1
(
ARLEQUIN.
>> Votre maman a- t'elle été contente de vous ?
LE CADET.
>> Elle a dit que oui , mon papa.
ARLEQUIN.
:
>> Vous ne l'avez pas fait enrager ? Elle ne vous a
>> point grondés ni l'un ni l'autre ?
L'A ÎNÊ .
» Au contraire , mon papa , elle nous a bien
>> baiſés .
ARLEQUIN , les embraſſant avec tendreſſe.
> Cela étant , venez me baiſer auſſi . ( Arlequin ,
>> pendant tout ce couplet , a ſon visage tout près &
» au milieu de ceux de ſes enfans ; il les baiſe pref-
ככ que à chaque parole. Quand vous voudrez me ren-
>> dre bien heureux, vous n'avez qu'à rendre votre
>> mère bien contente. Elle en fait plus que nous
3
DE FRANCE. 21
> trois , voyez- vous ; ainſi nous ne devons être oc-
>> cupés que de faire tout ce qu'elle veut. Nous y
>> trouverons ſon plaisir d'abord , & puis notre bien ;
>> c'eſt tout ce qu'il nous faut ; n'eſt- il pas vrai ?
L'AÎNÉ.
> Oui , mon papa. Mais puiſque nous avons été
>>>bien ſages , vous devriez bien nous conter quel-
>> qu'un de ces beaux contes que vous ſavez .
LECADET.
>> Ah ! oui , mon papa.
ARLEQUIN .
>> Volontiers : auſſi - bien nous nous ennuyons
>> quand elle nous laiſſe ſeuls ; cela nous fera paſſer
>> le temps. Allons, aſſeyons- nous. ( Il s'affied par
> terre , & fait afſeoir un enfant fur chacune de fes
» jambes ; les deux petits garçons écoutent attentivement.
) Il y avoit une fois un Roi & une Reine
>> qui s'aimoient beaucoup , & que tout le monde
>> aimoit.... Ceci n'eſt pas un conte , au moins.
ود
LE CADET.
» Oh ! nous vous croyons bien , mon papa.
L'AÎNÉ.
>>Nous vous croyons comme ſi nous le voyions.
ARLEQUIN. L
>> La Reine étoit auſſi belle que le Roi étoit bon ;
>> mais ils n'avoient point d'enfans , & cela leur faiſoit
du chagrin Un jour que la Reine étoit toute
ſeule dans ſa chambre , elle entendit du bruit dans
» la cheminée. ( Les enfans ſe ferrent contre leur
» papa , qui retire auſſi ſesjambes , & continue avec
"
22 MERCURE
ود lavoix moins aſſurée. ) La Reine eutun peu peur:
>> elle regarde , & voit deſcendre un beau petit car-
>> roſſe, traîné par fix petits épagneuls verds avec
> les oreilles lilas. Dans le petit carroſſe 'étoit une
>> petite vieille Fée qui n'avoit pas un pied de haut,
>> & qui dit à la Reine : Madame la Reine , vous
>> aurez un enfant , ſi vous voulez conſentir à de-
>> venir laide & vieille. Pourvu que mon mari
> m'aime toujours , répondit la Reine , j'y conſfens
> detout mon coeur. Je ſuis contente de vous , ré-
>> pondit la petite Fée; non-ſeulement vous aurez
>> un enfant , mais vous en aurez deux , & vous
» n'en ſerez que plus belle. Après cette parole , les
>> fix petits épagneuls verds remontèrent la cheminée
>> ventre à terre , & la Reine eut effectivement un
>> beau petit Prince & une belle petite Princeſſe qui
>> furent charmans , parce qu'ils reſſemblèrent à
> leur mère.
L'AÎNÉ.
» Ah ! mon papa , voilà une bien jolie hiſtoire ;
mais elle est bien courte ; vous devriez nous en
> raconter une autre.
LE CADET.
Oh! oui , mon papa , encore une , s'il vous plaît.
ARLEQUIN.
»Un moment. Je vous ai donné , il n'y a pas
>> long- temps, un petit Livre tout rempli d'hiſtoires :
> tu m'avois pomis d'en apprendre quelqu'une par
> coeur; m'as- tu tenu parole ?
L'AÎNÉ.
Oui , mon papa, j'en ai appris une bien belle.
DE FRANCE. 23
ARLEQUIN.
>Je crois que tu mens ; car tu rougis.
L'AÎNÉ.
>> Non, mon papa , & je vais vous la raconter &
» vous voulez .
ARLEQUIN.
>> A la bonne heure; tant que vous ferez des en-
>> fans, mon métier eſt de vous amuſer ; mais quand
>> la vicilleſſe m'aura rendu enfant aufi , il faudra
>> que vous m'amuſiez à votre tour. Voilà pourquoi
» vous devez vous y accoutumer de bonne heure.
>> Voyons cette hiſtoire.
L'AÎNÉ.
» Écoutez bien , mon frère. Il y avoit une fois
>> deux petits garçons , jolis ,jolis comme.......
ARLEQUIN.
Comme vous deux.
L'AiN
>> Encore plus jolis que nous.
ARLEQUIN.
>>C'eſt un peu fort.
L'AÎNÉ.
>> Ces deux petits garçons avoient une bonne
- mère; mais ils n'avoient pas un bon père , & ce
>> n'étoit pas comme nous. ( Arlequin le baise ) La
>> mère de ces deux petits garçons étoit très pauvre.
>> Un jour qu'ils étoient allés ramaffer du bois pour
• leur mère, ils trouvèrent une vieille femme qui
24 MERCURE
23 étoit tombée dans un foffé , & qui ne pouvoit pas
» s'en retirer. Sur le bord du foffé étoit une belle
>> poule blanche qui cloquetoit , cloquetoit comme
>> pour demander du ſecours pour la vieille : les
>> deux petits garçons ſe jettent dans le foffé , & en
κ retirent la bonne femme ; auſſitôt la poule blan-
>> che s'en va pondre dans les chapeaux des deux
>> petits garçons un bel oeuf d'or. La vieille , qui
>> étoit une Fée , leur dit: mes enfans , pour vous
>> récompenſer de ce que vous venez de faire , ma
>> poule vous a déjà donné un oeuf d'or ; mais moi
>> je veux vous donner ma poule , à une condition
>> cependant ; c'eſt que celui de vous deux qui l'aura,
> ne pourra pas donner de ſes oeufs à l'autre. L'aîné
>> lui répondit : Madame , je ne veux point d'un
>>>tréſor que je ne peux pas partager avec mon frère .
>>>Le cadet dit : ni moi non plus , Madame ; mais il
>> y amanière de nous arranger : donnez la poule à
» ma mère ; comme cela , nous l'aurons tous deux .
» Alors la bonne Fée ...... ( L'on entendfrapper. )
LE CADET.
>> Mon papa , on frappe.
ARLEQUIN.
Je vais ouvrir. Allez dans votre chambre.
(Les enfans s'en vont. )
C'eſt bien ici qu'Arlequin eſt tout ce que l'Auteur
a deſiré , qu'il fait rire & pleurer , tant eſt délicieuſement
mêlée la joie qu'il inſpire. Quel heureux
choix dans ces Contes ! quelle grâce dans leur narration
! quel touchant enfantillage dans toute la
Scene ! quel tableau du bonheur domeſtique ! quel
modèle de la manière d'enſeigner la vertu aux enfans
, ou plutôt d'en faire leur première félicité ! Remarquez
DE FRANCE.
25
(
marquez encore comme ſouvent l'Auteur a l'art , ou ,
pour mieux dire , le talent de faire fortir des fentimens
pathétiques , &même des idées morales , du
ſimple & touchant caractère de ſon Arlequin !
Quand vous voudrez me rendre bien heureux ,
vous n'avezqu'à rendre votre mère bien contente. Ce
mot , dans l'endroit où il eſt placé, eſt du plus grand
effet; c'eſt de ces paroles qui donnent à l'âme le beſoin
de ſe recueillir dans ſon émotion.
Tant que vous ferez des enfans , mon partage est
de vous amuser's mais quand la vieilleſſe m'aura
rendu enfant auſſi , il faudra que vous m'amufiez à
votre tour.
Voyez comme ce trait , fans aucun faſte , fans
aucun effort , rapproche les deux âges oppoſés de
la vie par l'idée d'un devoir & d'une foibleſſe
commune ! on ne peut mieux agrandir une Scène
par la morale , & mieux cacher la morale dans le
ſentiment. Mes louanges font fortes ; mais mon
plaiſir eft grand ; & ici le talent me paroît beau ;
quel homme feroit affez malheureuſement né pour
ſe refuſer à exprimer tout ce qu'il fent!
Voici le moment d'un grand trouble ,d'un violent
déſeſpoir pour ce pauvre Arlequin. Argentine doit
ſa fortune à Mile Roſalba ; elle eſt ſon amie , & la
confidente d'un ſecret dangereux , c'eft que Mlle
Roſalba eſt ſecrettement mariée à M. Lelio. M.
Lélio écrit à la femme ſous le couvert d'Argentine.
Son Domestique apporte une lettre ; il ne trouve
qu'Arlequin , qu'il prend pour le Domestique de
Mme Argentine ; & en bon camarade , il lui confie
toures ſes idées ſur la liaiſon d'Argentine & de fon
Maître ; c'en est bien aſſez pour terriblement intriguer
Arlequin; il a la lettre dans ſes mains ; il a une
grande envie de l'ouvrir ; mais il réſiſte : ce feroit
manquer de respect à ſa femme. Elle arrive , il lui
annoncé le meſſage qu'il a reçu. Grand embarras
Nº. 23 , 4 Juin 1785 .
B
26 MERCURE.
pour Argentine , qui doit & qui a promis le ſecret ,
fur-tout envers Arlequin , attendu que de ſa nature
il ne fait pas garder un ſecret. Écoutons encore
cette Scène,
ARGENTINE.
«Jen'ai pas été fort long-temps ,mon bon ami ;
>> du moins, j'ai fait ce que j'ai pu pour revenir tout
>> de ſuite . Où ſont nos enfans?
ARLEQUIN,
>> Ils font de l'autre côté .
こ
G
ARGENTINE.
> Comme tu es ſérieux ! que t'eſt- il arrivé ?
:
5.
1-
ARLEQUIN,
Je ne ſais pas encore ce qui m'est arrivé.
ARGENTINE.
>> As-tu reçu de mauvaiſes nouvelles ? Est- il venu
quelqu'un ?
RLEQUIN,
>> Oui, il eſt venu un Domestique, qui m'a laiſſe
>> une lettre pour vous ,
:
ARGENTINE
Pour moi ? Et que cette lettre ?
ARLEQUIN.
Je n'en fais rien ; la voilà.
ARGENTINE , regardant.
3วAh !.....
DEFRANCE. 27
-1
3.
AARLEQUIN.
>> Reconnoidez-vous l'écriture ?
ARGENTINE.
ARLEQUIN.
>>Dequi est-elle ? דיי
P
م
ARGENTINE.
Elle eft .... ( à part. ) Que lui dirai-je ?
ARLEQUIN.
L
Eh bien .. Cola vous embarraſſe.
こいい
ARGENTINE.
>>Mon ami , me crois-tu capable de te tromper ?
ARLEQUIN.
>> Répondez-moi d'abord ; de qui eft cette lettre ?
ARGENTINE
Je la crois de M. Lélio.
ARLEQUIN.
r
>>> Je le crois de même. Ouvrez -la. La main vous
>> tremble. ( Argentine ouvre la lettre , & la lit avec
» beaucoup d'émotion . Eh bien ?
-
ARGENTINE lui donne la lettre.
>>T>enez , vous allez me croire coupable , vous
>> aurez ledroit de le penfer , & cependant le ciel
>> m'eſt témoin que c'eſt la vertu la plus pure , le
> ſentiment le plus honnête qui m'empêche de ne
jurifier.
-
Bij
28 MERCURE I
د
AMR LUB QIUI LIN
>> Voyons. ( Il prendla lettre entremblant. ) Cette
lettre donne le friſſon à tout le inonde. ( Il la lit
» d'une voix altérée,jetant de temps en temps des
regards ſur ſa femme. ) Ma chère amie , j'arrive ,
» & j'ai besoin de toute ma raiſon pour ne pas voler
>> dans tes bras. Si je ne craignois que de me per-
>> dre , rien ne me retiendroit ; mais je pourroiste
>> compromettre , & mon amour même eft moins
>> fort que cette crainte. Il eſt ſi important pour
>>>nous de tromper celui qui détruiroit notre bon-
১৯ heur ! le nom ſacré qui l'attache à toi fuffit à
>> peine pour modérer ma haine. J'eſpère qu'un jour
>> viendra , & ce jour n'est pas loin , où nous pour-
>> rons nous livrer publiquement à notre amour , &
>> dévoiler à tous les yeux les noeuds qui nous atta-
> chent l'un à l'autre. Adieu ; tâche de venir me
>> voir, fi tu peux t'échapper aux yeux dubarbare qui
>> te veille : je t'attends ; tu fais ſi je t'aime. LÉLIO . »
১১
Je ne fais fi je dors ou ſi je veille ; mais ſi je
dors , je fais un vilain rêve ; & fi je ſuis éveillé...
>> Oh! je le ſuis. ( Il relit l'adreſſe. ) A Madame Ar-
>>gentine. ( Ilfe frotte les yeux. ) A MadameAr-
>> gentine . Tenez , Madame.
ARGENTINE.
>>>Mon ami....
ARLEQUIN.
>>>Je ne le ſuis plus votre ami : vous m'avez trom-
» pé, & c'eſt d'autant plus affreux que je ne vivois
১১ que pour vous croire. Cominent ! vous qui me
>> parliez toujours de votre tendreſſe pour moi ,
ود vous qui étiez toujours pendue à mon bras ou à
» mon cou , vous faifiez ſemblant de m'aimer pour
>> mieux me trahir; vous m'embraffiez pour m'emDEFRANCE.
29
>> pêcher d'y voir clair ! voilà ce qui m'indigne le
plus; ccar je ne parle pas de mariage , ce n'eſt rien
>> cela auprès de l'amour.
ARGENTINE.
01.
Eh bien ! ......(A part . ) Non , je ferai fidelle à
>> ma bienfaitrice. ( Haut. ) Je vous demande , je
>> vous ſupplie de ſuſpendre votre colère ; je me
>> juftifierai , foyez-en sûr , & vous ferez alors....
ARLEQUIN , avec colère.
1
Comment vous ſcroit- il poſſible de vous jufti-
>> fier ? Vous fortez ſans youloir me dire où vous
allez, un Domestique apporte cette lettre ; il me
recommande, de vous la donner en ſecret : vous
venez de l'entendre cettelettre , elle eſt claire; il
>> n'y a pas une ſeule phrafe , pas un ſeul mot qui ne
>> diſe intelligiblement que vous êtes une infidelle .
>> Elle est bien pour vous cette lettre ; voilà votre
>> nom,de voilà, je le vois , je le lis ; je n'ai pas le
>> bonheur d'être aveugle. M. Lélio vous y donne
un rendez-vous , où vous avez couru , même
avant de le recevoir; car vous venez de chez M.
Lélio, j'en ſuis sûr , je le ſais , je l'ai vû , je vous
>> ai ſuivie. Ofez m'affurer que vous ne venez pas
de chez M. Lélio .
2 ARGENTINE.
> Je ne veux pas vous mentir ; il eſt vrai , je viens
>> de parler à M. Lélio , mais......
ARLEQUIN , au désespoir.
»Et pourquoi me le dire ? Je n'en étois pas sûr.
ARGENTINE.
Écoutez-moi,
Biij
30 MERCURE
ود
ARLEQUIN, furieux.
> Je ne veux rien entendre ; je veux m'en aller;
» je veux vous quitter..... Mon parti eſt pris ; ma
colère eſt paffée, je n'en ai plus de colère , parce
>> que je n'ai plus d'amour; je ſuis de ſang- froid.....
Mais , comme je me fens le defir de meurtrir ce
▸ viſage-là qui eſt la cauſe de tous mes chagrins,
>> vous fentez bien qu'il faut que je m'en aille.....
>> Vous ſentez bien..... (Argentine effrayées'éloigne,
» il la prend par le bras & la ramène fortement à
» lui. ) N'ayez pas peur , je fais me poſſéder..... Je
>> ne ſuis plus votre mari ,je ſuis votre ami, votre
» meilleur ami , &je vous parle comme un ami....
» Je vous abhorre , je vous détefte , je vous mépriſe;
>> je ne peux plus foutenir votre vue ; je ne peux plus
>> vous regarder ſans me dire: voilà unc femme qui
>> en aimoit deux , & qui leur faiſoit croire qu'ils
» étoient un. Séparons-nous dès ce moment. Reſtez
>> ici , gardez vos enfans ; je ne pourrois jamais les
>> embraſſer fans vous pleurer ; j'aime encore mieux
renoncer à les embraffer. Gardez tout le bien, il
>> vient de vous; il me feroit odieux. Je n'ai beſoin
> de rien , je ne veux rien , je n'emporterai rien que
>> mon coeur; & comme ſi je vous parlois plus
>> long- temps , je vous le laiſſerois peut- être , je
>> vous quitte pour jamais .
ARGENTIN E court après.
>>Mon ami ! ....
"
ARLEQUIN la repouffe.
A
» Laifſez moi , je ne vous crois plus. »
Voilà une Scène paſſionnée , éloquente , où Arlequin
n'a plus rien de ſes ſimplicités, de fes enfantillages,
parce que dans les ſituations violentes , tous
DE FRANCE .
31
les hommes ont des accens profonds , un ton véhément.
Cette grande nuance eſt ici parfaitement ſaiſie ,
C'eſt vraiment le coeur humain qui s'épanche dans
cette Scène . On le reconnoît fur-tout à ce trait :
ARLEQUIN.
ec Vous venez de chez M. Lélio ; j'en ſuis sûr , je
>> le ſais , je l'ai vû , &c.
ARGENTINE.
>> Je ne veux pas vous mentir; il est vrai , je viens
>> de parler à M. Lélio ; mais.....
:
ARLEQUIN , au désespoir.
٠٧
>> Et pourquoi me le dire ? Je n'en étoit pas sûr. »
Ce mouvement eſt neuf, il eſt ſublime ; il feroit
d'un grand effet juſques dans une Tragédie..
Je ſuis fâché de trouver dans cette belle Scène
une phraſe de marivandage , qui eft bien au deſſous
du ſujet&du talent de l'Auteur ; c'eſt celle-ci : Voilà
une femme qui en aimoit deux , & qui leur faifoit
croire qu'ils étoient un. Dans une autre Scène , je
trouve encore une autre phrafe qui me paroît avoir
le même défaut: Je pense qu'ilferoit bien dommage
que lafauffeté eût ce visage- là . De fi légères taches
fontbien faciles à ôter ; & elles ne doivent pas refter
dans un Ouvrage où un goût très-pur relève encore
un talent ſi aimable.
Arlequin fort ; il revient un moment après , mais
un peu calmé. Il a encore une autre belle ſcène avec
ſa femme; il eſt revenu à ſa douceur naturelle ,
quoiqu'il n'en ſente pas moins fon chagrin ; il reprend
même ſa naïveté ; il veut quitter ſa femme;
mais auparavant il veut lui rendre tous les préſens
qu'il en a reçus ; ils font renfermés dans un petit fac
:
Biv
32 MERCURE
qu'il porte toujours à ſon cou ; il les en tire l'an
après l'autre en faiſant ſes commentaires fur chacun.
Ces chers bijoux ſont d'abord le portrait d'Argentine,
enfuite le premier billet qu'elle lui écrivit , que
Scapin lui vola , & qu'il échangea contre le Terne de
la Loterie ; enfin c'eſt un vieux bouquet de violettes
qu'il lui donna le jour qu'il lui fit ſa déclaration ,
qu'elle avoit jeté le ſoir , & qu'il ramaſſa. On fent
combien ces détails font intéreſſans; ils font dans le
ton ordinaire du perſonnage , & l'on en vient à rive
&pleurer tout enſemble.
Argentine, ſans s'expliquer encore , attaque plus
vivement le coeur de ſon mari, & il finit par la
croire innocente, parce qu'elle l'en aſſure. Perſuafion
qui feroit un défaut dans tout autre perſonnage ,
mais qui eſt un dernier trait de caractère dans celui
d'Arlequin. Tout s'éclaircit bientôt , & Arlequin eſt
au comble du bonheur d'avoir pardonné avant la
juſtification. :
Le bon Père eſt le dernier âge de l'Arlequin de
M.de Florian. Ici il a perdu ſa chère Argentine &
même ſes deux enfans ; il n'a conſervé qu'une fille ,
qui n'étoit pas encore née à l'époque du bon ménage.
Une grande fortune qui l'a attiré à Paris , &
qui lui eſt arrivée par une donation fingulière qui
lui a été faite , ne le conſole point de tant de pertes ;
heureuſemen: qu'il lui reſte encore un objet à aimer
plus que lui même , c'eſt ſa fille , qu'il eſt prêt à ma.
rier; ce mariage eſt l'événement de la Pièce. Sa
manière de ſe conduire dans cette occaſion , celle
dont il vit avec ſa fille & avec un Secrétaire qui eſt
un amant déguisé , mais qui n'auroit beſoin que de
fe faire connoître pour être préféré, en forment les
détails. Le caractère principal eſt encore ici habilement
confervé & modifié. Si les longues citations
que je viens de faire m'en permettoient de nou-
1
DE FRANCE.
33
velles , je pourrois encore rapporter des ſcènes pleines
d'agrément & d'intérêt. Je m'arrêterois particulièrement
ſur deux fituations où M. Arlequin , car il eſt
devenu un homme d'importance , montre encore
tour ce qu'il y a de comique & de touchant dans ſa
tournure d'âme & d'eſprit. L'une eſt celle où il appelle
ſon Secrétaire pour écrire les vers qu'il deftine
à ſa fille le jour de la fête , vers dont il ne fait encore
ni le commencement ni la fin , & dans lesquels
il admire ſon talent, lorſque fon Secrétaire a eu
l'eſprit de rimer les choſes tendres ſur ſa fille qu'il
lui dit pour tuer le temps. La ſeconde ſcène , encore
plus piquante , eſt celle où ayant appris de ſa
fille qu'elle eſt épriſe de ſon Secrétaire , il le prie
de lui accorder une grâce , celle de le quitter , en
l'accablant de ' preuves d'eſtime & d'attachement,
Bien des perſonnes préfèrent cette Pièce au bon
Ménage , & c'eſt en faire un grand éloge. J'avoue
que je ne puis être de cet avis . L'intrigue en eft
plus travaillée , mais elle eſt auſſi un peu romaneſque.
Le ſujet n'y eſt pas ſi bien rempli , & ni
le caractère ni les ſituations ne m'en paroiffent
auſſi bien. Les deux Pièces , ſelon moi , ne peuvent
être comparées que par le ſtyle & les détails ,
qui offrent dans l'une & l'autre un heureux mêlange
d'eſprit & de ſenſibilité.
Les deux Jameaux font une pièce qui n'a rien
de commun avec les autres. M. de Florian a remarqué
que c'eſt celle qui a eu le plus de ſuccès au
Théâtre; la raiſon en eſt peut-être qu'elle a plus
de gaieté ; mais elle ne peut obtenir la même eftime.
Ce qui m'en paroît de plus diſtingué , c'eſt la
fituation où il préſente un de ſes Arlequins ; comme
elle eft très- différente de celles ſur leſquelles je me
fuis déja arrêté , je vais la rapporter.
Bv
34
MERCURE
ARLEQUIN CADET , feul.
(Il chante. )
ま, 1
:
TOUJOURS joyeux , toujours content ,
Je fais braver la misère;
Pour la rendre plus légère
Je la fupporte en chantant.
Souvent la vie eſt importane ;
J'ai mon fardeau , chacun le ſien :
Ma gaîté , voilà ma fortune ;
Ma liberté , voilà mon bien.
D'un an de peine & de chagrin
Un court plaifir me dédommage ;
Quand je ſuis au bout du voyage ,
Je ne ſonge plus au chemin.
Du fort je crains peu l'inconſtance ;
Tantôt du mal , tantôt du bien ;
Travail , repos , plaifir , fouffrance ,
Je ne refuſe jamais rien.
« J'ai beau chanter , je ne peux pas oublier que
>> je ineurs de faim. Mais il faut que mon frère
• ſoit fou; il m'écrit à Bergame de le venir joindre
» à Paris , & il oublie de me donner ſon adreffe .
>> J'ai déjà demandé à plus de cent perſonnes où
-demeure M. Arlequin , domeſtique ; ils me ré-
>> pondent tous par des éclats de fire. On aime
>>beaucoup à rire dans ce pays - ci . Oh! je zirai
>> aufli, moi ; mais quand j'aurai diné. On a beau
» dire que l'on s'accoutume à tout; voilà plus de
* trois jours que j'ai faim, & je ne peux pas m'y
1
DE FRANCE.
35
>> accoutumer. Allons , du courage; peut- être ferai-je
> fortune ici : je montrerai l'Italien , je ſais jouer de
>> la guittare ; voilà de quoi ſe pouſſer dans le
>> monde. D'ailleurs , j'ai oui dire qu'en France on
>> préfère toujours quelqu'un de médiocre , quand il
>> eſt étranger , à un homme de mérite qui n'eſt que
20 du pays: je ſuis étranger ; je ferai fortune. En
>>>attendant , je voudrois bien trouver mon frère .
>> Ilme vient une idée : je vais frapper à toutes les
>> portes que je verrai ; je finirai sûrement par
>> trouver mon frère. Voyons , commençons par
celle- ci . ( Il frappe à la porte de Rofette ; Rofette
» vient derrière lui » . )
Cette ſituation & ce caractère ont quelque rapport
avec le Guſmin de l'Enfant Prodigue ; &on
ſait que ce rôle , après celui de Fréport , eſt le
meilleur des Comédies de Voltaire , & même un
des bons de notre Théâtre. Mais M. de Florian les
a cependant traités d'une manière qui est à lui ,
parce qu'on y retrouve toujours ſon Arlequin. Indépendamment
du rire que cette ſcène excite , elle
donne encore un autre plaifir , en rappelant qu'une
humeur gaie eſt le vrai tréſor du pauvre , & qu'elle
peut lui faire oublier juſqu'à ſa misère , ſouvenir
touchant qu'il eſt doux de retrouver juſques dans
une Comédie .
On ne connoît pas tout l'agrément de ces Drames
quand on ne fait que les lire , ou quand on ne
les a vus qu'à la Comédie Italienne. Il faut les
voir ſur le Théâtre d'un homme auffi reſpecté pour
ſa bienfaiſance , que pour fa noble & courageufe
amitié envers pluſieurs grands Hommes d'une autre
génération , & dont les glorieux & touchans fouvenirs
confacrent la vieilleſſe ; c'eſt- là où ils font &
beaucoup mieux joués & bien mieux fentis. Pluficurs
de ces ſentimens ſi délicats , de ces traits fi
fins échappent à la multitude; mais ils ſont ſaiſis
:
Bvj
36 MERCURE
avec un ſoin plus attentif par le goût plus exercé
d'une Affemblée choifie. Ce qui répand ſur ces repréſentations
un charme particulier , c'eſt d'y voir
Je principal perſonnage rempli avec une perfection
rare par l'Auteur lui-même. Le Public eft naturellement
reconnoiffant dans les momens de ſon plaifir;
il aime à jouir de la vûe d'un Auteur au milien
de ſes ſuccès ; il aime encore plus à lui voir
réunir deux talens qui ſe ſecondent fi bien , à lui
prodiguer tous les témoignages de ſon contentement
, en le lui devant tout entier.
( Cet Article est de M. de L. C. )
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
DIMANCHE , 23 Mai , une indiſpoſition
furvenue tout-à-coup à Mme Saint-Huberti ,
l'ayant miſe dans l'impuiſſance de jouer dans
l'Opéra d'Armide , qui étoit annoncé , M.!le
Maillardla remplacée avec un ſuccès qu'on
ne devoit guère eſpérer dans un rôle aufli
difficile & auffi étendu , qu'elle n'avoit jamais
joué ni même répété , & qu'elle a eu
à peine le temps de relire. Ce n'est que par
foumitlion & par zèle que cettejeune Actrice
a pu ſe déterminer à fe charger , avec
fi peu de préparation , d'un pareil rôle , que
Mme Saint- Huberti avoit rendu encore plus
DE FRANCE.
37
difficile par la ſupériorité avec laquelle elle
l'avoit joué. Cet acte de devoir a été couronné
par le ſuccès le plus flatteur . Sa figure ,
l'avantage de fa taille , la pureté & l'étendue
de ſa voix , ont ſuppleé à ce qu'elle devoit
néceffairement laiſſer à defirer dans ce premier
effai. Mlle Maillard a mérité & obtenu
des applaudiſſemens par la manière dont elle
a chanté & joué , fur-tout le premier Acte ,
le monologue du ſecond Acte , Enfin il est
en ma puiſſance , & l'invocation à la Haine ,
morceaux dans lesquels la flexibilité & l'érendue
de ſon organe l'ont bien ſervie. Mais
c'eſt ſur-tout dans le charmant duo du cinquième
Acte , entre Armide & Renaud ,
que la pureté & la ſenſibilité naturelle de
ſa voix , ſecondées avec beaucoup de goût
par le ſieur Rouſſeau , a reçu les témoignages
les plus vifs de la fatisfaction du Public.
Nous nous garderons bien , dans un moment
où le zèle de Mlle Maillard mérite ,
& du Public & de ſes Supérieurs , des éloges
& des encouragemens , de relever les imperfections
qu'elle a pu laiſſer dans fon
chant & dans ſon action. Nous croyons
devoir lui dire au contraire que ce qu'elle a
été à cette repréſentation , juftifie l'eſpérance
qu'on a conçue de ſon talent ; & nous ne
doutons pas qu'elle ne mette dans les répréſentations
ſuivantes du rôle d'Armide , la
préciſion & les détails qu'on ne pouvoit raifonnablement
exiger de la première.
}
38 MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
Le Lundi 9 Mai , Mlle Renaut a débuté
dans l'emploi des Jeunes Amoureuſes , par
le rôle de Lucette , dans la Fausse Magie.
Elle a continue ſes Débuts par celui de
Léonore , dans l'Amant Jaloux , & c. & c. & c .
Mlle Renaut a paru au Concert Spirituel
dans la Quinzaine de Pâques de 1781. Elle y
mérita les applaudiſſemens les plus vifs &
les fuffrages les plus unanimes. Agée alors
d'environ douze ans , elle étonna les Amateurs
les plus dificiles par un talent auffi
agréable qu'il étoit précoce , & jeta ainſi les
premières ſemences de l'intérêt qu'elle vient
d'inſpirer à ſen Debut. Un organe pur , un
chant facile , une voix flexible & animée
beaucoup de goût , de préciſion , de méthode
, telles font aujourd'hui les qualités
deMile Renaut , conſidérée comme Chanreuſe.
Le Public l'écoute & l'applaudit avec
un enthouſiaſme, que des talens ſi rares ,dans
un âge auffi tendre , ſont bien faits pour exciter.
A titre de Comédienne , elle eſt encore
bien neuve ; mais elle n'annonce aucun
défaut capital; & comme ceux qui nous ont
frappés tiennent ſeulement à l'inexpérience
& au défaut d'habitude , nous nous garderons
d'affliger cette jeune Virtuoſe par un
détailque fon eſprit , ſon intelligence , & les
bons conſeils dont elleeſt entourée, rendront
vraiſemblablement inutile.
>
DE FRANCE.
39
1
Le Mardi 24 du même mois , on adonné,
pour la première fois , la Dupe defoi-même ,
Comédie en trois Actes & en profe.
Un Officier François , bleſſe dangereuſement
, a trouvé un alyle & des ſecours chez
un riche Négociant Hollandois, Ce Négociant
aune fi'le dont l'Officier devient amoureux
, & à laquelle celui-ci inſpire un amour
très-violent; mais comme le père n'eſt point
homme à donner ſa fille à unOfficier de fortune
, le François a réſolu de ſacrifier ſon
amour à fon devoir , & de quitter en mêmetemps
la Hollande& fa maîtreffe. Le Négociant
, qui a pris de l'amitié pour ſon Hôte,
n'apprend qu'avec chagrin qu'il ſe diſpoſe à
partir. Il le queſtionne fur les cauſes d'un
départ fi bruſque , & ne tarde pas à deviner
que l'amour ſeul le détermine à fuir. Loin
de croire que fa fille ait fait naître cet
amour , il s'imagine très-légèrement que la
fille d'un Commis opulent , dont il a été le
protecteur & le ſoutien , eſt l'objet de la
tendreffe du François ; & dans le deffein
où il eſt de le retenir en Hollande , il
parle au père lui demande fa fille pour
fon jeune ami , en effuie un refus, dont il réfulte
une Scène très-vive entre les deux vieillards
, & qui laiſſe dans l'âme du Négociant
undefir de vengeance, dont il ne tarde pas à
être la dupe. Il propoſe à l'Officier d'époufer
la perſonne qu'il aime en dépit de fon
,
40
MERCURE
père ,& lui prêtre une ſomme affez confidérable
pour lui donner les facilités néceſſaires
à l'exécution d'un tel projet. Le François
étonné , balance à profiter de l'crieur, il fait
au Négociant quelques repréſentations , que
celui ci repouſſe , en l'invitant à pourfuivre
, & en lui promettant de le garantir de
rout. La jeune perſonne parle auffi à fon
père , dont les réponſes ſemblent devoir l'en
courager à fuivre ſon amant.En conſequence
l'Officier , qui n'a pas d'autres moyens de
devenir heureux , enlève la fille du Négociant,&
cet accident force le donneur d'avis
àconſentir malgré lui à un mariage dont il
étoit très-éloigné. :
Cette Comédie eſt imitée du célèbre Gol
doni. Il y a du mouvement , des fituations ,
& même une eſpèce d'intérêt ; mais comme
cet intérêt eſt poſe ſur des motifs qui blef.
ſent l'honnêteté publique , il a plus nui à
l'Ouvrage qu'il ne lui a été utile. On n'a pas
entendu, fans une eſpèce de dégoût , un père
conſeiller à un jeune homme d'enlever une
flle à ſon père ; on ne l'a vu qu'avec indignation
devenir le fauteur d'un rapt , &, par
une conféquence naturelle , l'artiſan de la
honte & des chagrins d'une famille entière.
En vain l'Auteur a-t'il cherché à établir
ce moyen comme un motif de vengeance.
De quoi ſe venge le Négociant ?
De ce qu'un homme dont il a fait la fortune
refuſe ſa fille à un Militaire ſans biens ? Où
eſt donc l'offenſe ? Ce refus eft naturel &
DF FRANCE. 41
raiſonnable. Le Négociant eſt dupe , à la
bonne heure ; mais est-il puni ? Non. Il
donne ſa fille à un honnête homme , & il eſt
aſſez riche pour enrichir ſon gendre & pour
reſter très opulent. Nous ne voyons point
cequi lui fait expier ſa faute , & nous ſavons
combien fon procédé eſt infâme , & même
condamnable aux yeux de la loi.
J'aime ſur le Théâtre un agréable Auteur ,
Qui , ſans ſe diffamer aux yeux du Spectateur ,
Plaît par la raiſon ſeule , &jamais ne la choque.
a dit le Législateur de notre Parnaffe. La
Pièce , d'ailleurs , eſt mal écrite , & la négligence
du ſtyle peut avoir contribué à préſenter
, ſous un aſpect odieux , les détails de
l'enlèvement & de la prétendue vengeance
du Négociant.
ANNONCES ET NOTICES.
COMME il y a long- temps que les Artiſtes & les
Amateurs de la Peinture defirent d'avoir une Tra.
duction du grand Livre des Peintres du célèbre
Lairefle , nous nous empreſſons de leur annoncer
que cet Ouvrage , dont on eft maintenant occupé,
doit paroître dans quelque temps d'ici en deux
Volumes in-40 . , avec un nombre conſidérable de
Gravures . Il eſt ſans doute inutile de nous arrêter
ici à prouver l'excellence des Leçons- Pratiques de ce
grand Peintre. Nous remarquerons ſeulement que
les Elèves& peut- être les Maîtres mêmes y trouve-
;
42 MERCURE
rent des choſes auſſi nouvelles qu'utiles ſur toutes les
parties de leur Art , à commencer depuis le premier
trait juſqu'à la dernière touche à donner à leurs
Ouvrages.
On imprime auſſi actuellement , & l'on mettra
ſous peu en vente la Traduction complette des
OEuvres du feu Chevalier Antoine-Raphaël Mengs ,
premier Peintre des Rois d'Espagne & de Pologne.
Cette Traduction , faite d'après l'Edition Italienne
ſortie de l'Imprimerie Royale de Parme , par les
ſoins de M. le Chevalier d'Azara , dont les connoiſſances
& le goût font généralement connus,
aura un Volume in- 4°. , avec le Portrait de l'Autewr.
La grande lumière que ce Peintre Philoſophe
ajetée par ſes Ecrits ſur la partie idéale de ſon Art
ne fera ſans doute que prêter un nouveau jour aux
Leçons- Pratiques & quelquefois Théoriques du
grand Lairefle , qui d'ailleurs ne s'écarte point des
principes de l'Artiſte Allemand ; de forte qu'on
peut dire que ces deux Ouvrages ſont faits pour
aller enſemble.
MEDECINE-Pratique & Moderne appuyée fur
Lobfervation , recueillie d'après les Ouvrages de
feu M. Marquet , Doyen du Collège Royal des
Médecins de Nancy , & de plusieurs autres Médecins
célèbres , miſe en ordre par M. Buc'hoz, fon
gendre , Médecin de MONSIEUR , & augmentée de
pluſieurs de ſes Obſervations , in- 8 ° . A Paris , chez
l'Auteur , rue de la Harpe , preſque vis-à- vis la rue
de Richelieu -Sorbonne.
C'eſt la fin d'un Ouvrage dont nous avons annoncé
les premiers Volumes. L'Auteur ſe propoſe
dedonner de temps en temps quelques Obſervations
analogues par forme de Supplément.
LES Figures des Fables de La Fontaine , graDE
FRANCE. 45
vées par Simon & Coiny, d'après les Deſſins du
fieur J. Vivier , Peintre & Élève de M. Caſanove.
LeTextegravé format in- 16 , papier de Hollande ,
cinquième Livraiſon. Prix , 3 liv. A Paris , chez
Simon & Coiny , Graveurs , au Bureau du Voyage
Pittoreſque de la Grèce , rue l'agevin , nº. 16.
Le ſoin qu'on donne à cet Ouvrage juſtifie ſon
fuccès, qui ſe confirme de jour en jour.
BIBLIOTHÈQUè des Enfans de la Campagne ,
par J. V. D. N. A. D. D. L. M. - Nouvelle Grammaire
Françoise , ou Rudiment des Enfans de la
Campagne. - Les Devoirs de la Religion Chrétiennepour
les Enfans de la Campagne, du même
Auteur. A Paris , chez Belin , Libraire , rue Saint
Jacques.
Ces trois Brochures , qui ne ſe ſéparent point , fe
vendent enſemble 3 liv. 15 ſols broches. Nous
penfons , comme le Cenſeur , que l'utilité de cet
Ouvrage eſt plus étendue que l'Auteur ne l'annonce.
?
1
COLLECTION Univerſelle des Mémoires particu-
Hers relatifs à "Hißoire de France , Tomes 11 &
III. A Londres; & fe trouve à Paris , rue d'Anjou ,
la ſeconde porte-cochère à gauche en entrant par
la rue Dauphine.
Nous avions prévu le ſuccès de ce Recueil précieux
, qui peut être de la plus grande utilité pour
les Hiſtoriens & pour les Amateurs de l'Hiftoire.
७
P
RECHERCHES fur la nature & les effets duMéphitiſmedes
foſſes d'aisance , par M. Hallé , de la
Faculté de Médecine de Paris , de la Société Royale
de Médecine , imprimées par ordre du Gouvernement.
A Paris , de l'Imprimerie de Ph. D. Pierres ,
Imprimeur du Roi , & c
C'eſt ſans doute une entrepriſe utile que de cher44
MERCURE
:
cher à éclairer ſur une matière qui intéreſſe la ſanté
& la vie même des Citoyens. Ce but eft rempli par
l'Ouvrage que nous annonçons. Il eſt diviſé en
deux Parties. Dans la première l'Auteur prouve
linfuffisance du moyen proposé parM. Janin contre
le Méphitifme; la feconde renferme des réflexions
ſages & des vues utiles for cer objet. Cet Ouvrage
doit faire honneur au zèle & aux lumières deM.
Hallé, & juftifie l'approbation flatteuſe que viennent
de lui donner les Commiſſaires nommés par la Société
Royale de Médecine.
LE Cabinet des Fées , ou Collection choisie des
Contes des Fées & autres Contes merveilleux , ornés
de Figures, première & feconde Livraiſons , quatre
Volumes , contenant les Contes de CharlesPerrault,
les Contes de Mme la Conteſſe de Murat &les
Contes de Mme la Comteſſe d'Aulnoy.
un
P
Cette Collection avoit été annoncée en vingtſept
Volumes , mais depuis la publication du Prof
pectus pluſieurs Gens de Lettres ſe ſont réunis pour
demander quelques Contes qui avoient été emis
dans la liſte , tels que les Mille& Quart d'heure,
les Contes Tures, les Contes des Fées par Fenelon
ceux de Montcrif, les Fables de Bidpaï, & c. Au
moyen de cette reſtitition la Collection aura trente
Volumes de Contes & uunn VVoolluummee de Difcours ,
contenant l'origine des Contes des Fécs & les No
tices fur les Auzears.On délivrecia régulièrement
deux Volumes par mois. On s'infcrit pour cette
Collection à Paris , rus & hôtel Serpente, chez
Cuchet , Libraine Éditeur des OEuvres de le Sage &
de l'Abbé Prevoſt. Le prix de l'infoription eſt de
3 liv. 12 fois le Volume broché , orné de trois
Planches faites ſous la direction de MM. Delaunay
&Marillier.
Ceite Collection paroît accueillie par le Public
DE FRANCE.
45
avec beaucoup d'empreffement , & ce ſuccès ne
doit nullement étonner; elle eft compofée d'Ouvrages
eftimables , & elle est donnée par un Libraire
à qui l'Édition des OEuvres de le Sage & dé
l'Abbé Prevoſt a mérité la confiance du Public à
pluſieurs égards. 六
De la Monarchie Françoise , ou de fes Loix , par
Pierre Chabrit , Conſeiller au Conſeil Souverain de
Bouillon , & Avocat au Parlement de Paris , 2 Vol.
in- 8 ° . Prix , 6 liv. brochés. A Bouillon , à la Société
Typographique; & à Paris , chez Belin , Libraire ,
rue Saint Jacques..
Nous avons parlé avec des éloges mérités du premier
Volume de cet Ouvrage; le ſecond obtiendra
ſans doute le même accueil du Public. Le premier
Volume a valu à l'Auteur , en 1784 , le prix d'encouragement
légué par M. de Valbelle , & adjugé
par l'Académie Françoife.
Avis aux Souſcripteurs de la Bibliothèque des
Pères , 8 Vol, in 3º. , corrigée & augmentée par
feu M. Ronder , Editeur de la Bible de Vence.
ء ا ر
La Bibliothèque des Pères , dont les deux pre
miers Volumes font actuellement en vente , ſera
achevée en Novembre ou Décembre prochain. Les
troiſième & quatrième Volumes actuellement, ſous
preſſe , ſeront délivrés inceſſamment. On prévient
que les Perſonnes qui n'auront pas ſouſcrit d'ici au
30 Juin, payeront les Volumes s liv, au lieu de
4liv. Cet Ouvrage devoit s'imprimer en Province;
&les dépenſes de l'impreſſion que les Libraires en
font à Paris , les forcent à cette augmentation .
T
Vies du Capitaine Caſſard & du Capitaine
Paulin , connu sous le nom de Baron de la Garde ,
par M. Richer , Auteur de pluſieurs Ouvrages de
46 MERCURE
Littérature. Prix , I liv. to fols broché. A Paris,
chez Belin, Libraire , rue Saint Jacques.
Cette Brochure fait ſuite à une Collection d'Ouvrages
du même genre & du même Auteur.
DES Maladies des Filles , par M. Chamboux
de Montaux , Médecin de la Faculté de Paris , de lai
Société Royale de Médecine , &c. pour ſervir de
Suitex Maladies des Femmes du même Auteur
2Vol. in - 12. Prix , s liv. brochés , 6 liv. reliés . A
Paris , chez Cuchet , rue & hôtel Serpente.
L'Ouvrage ſur les Maladies des Femmes a joui
d'un ſuccès mérité ; celui-ci doit en avoir davantage,
s'il eſt apprécié avec justice. L'Auteur s'eft rendu
maître de ſa matière , y a développé des idées
neuves , & jeté de nouvelles lumières fur cette partie
de la Médecine.
ELÉMENS de Minéralogie, traduits de l'Anglois
deM. Kirwun , Membre de la Société Royale
de Londres, par M. Gibelin , Docteur en Médecine,
Membre de la Société Médicale de Londres ,
&c. Prix, s liv. broché , & 6 liv. relié. A Paris ,
chez Cuchet, Libraire , rue & hôtel Serpente.
C'eſt une bonne Traduction d'un bon Ouvrage
dans une partie des Sciences qui devient plus inté
reſſante à proportion des progrès qu'on y fait de
jou en jour.
La Cachette découverte , peinte par Honoré
Fragonard , & gravée par R. Delaunay le jeune.
Prix , 3 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue & Forte
Saint Jacques , laporte- cochère près le petit marché ,
n°. 112.
Nous avons annoncé du même Auteur le Mariage
rompu &le Mariage conclu ; la Cachette
découverte fait partie de cette Suite agréable tant
!
:
DE FRANCE. 47
par les ſujets que par le mérite du burin qui les reproduit.
Cette troiſième Eſtampe ne fera pas moins
de plaifir que les deux premières.
NUMÉRO s du Journal de Violon , dédié aux
Amateurs. Prix , ſéparément 2 liv. Abonnement is
& 18 liv . A Paris , chez M. Bornet l'aîné , Penfionnaire
du Roi , Marchand de Muſique , rue des
Prouvaires , près Saint Eustache , au Bureau de
Loterics.
MUSIQUE de Léandre- Candide, ou les Reconnoiſſances
, Comédie - Parade en deux Actes , en
profe & en Vaudevilles , repréſentée au Théâtre
Italien le 27 Juillet 1784. Prix , 1 liv. 16 fols ; les
Parties ſéparées 7 liv. 4 ſols. A Paris , au Bureau
du- fieur Lawalle - Lécuyer , Commissionnaire &
Correſpondant des Spectacles de Province , cour du
Commerce.
SYMPHONIE Concertante pour Cors & Baffon,
deux Violons , Alto , Baſſe , Cors & Haut - Bois ,
exécutée au Concert de la Reine & au Concert Spi .
rituel par MM. Lebrun & Devienne , composée par
M. Devienne. Prix , 4 liv. 4 ſols . A Paris , chez Imbault,
rue& vis à vis le Cloître Saint Honoré , mai
ſon du Chandelier.
Le grand fuccès qu'a cu cette Symphonie partout
où elle a été exécutée doit la faire recevoir
avec empreſſement.
SIX Duos faciles pour un Violon & un Violoncelle
(la partie duVioloncelle peut s'exécuter ſur le
Baſſon ) , par M. Bréval , Cuvre XXI , ſeptième
Livre de Duos. Prix , 7 liv. 4 ſols . A Paris, chez
l'Auteur , rue Faydeau , nº. 28. 5
48 MERCURE
,
RECUEIL d' Ariettes choifies , avecAccompagnement
de Guittare & trois Airs connus variés , par
M. Alberti , Ouvre IV. Prix 4 liv. 4 fols. A
Paris , chez Guillaume , Luthier-Facteur de Harpe ,
rue de Beaune , Fauxbourg Saint Germain , & Mile
Girard , rue de la Monnoie , à la Nouveauté.
SI X Rondeaux , dont deux en Duo traduits ou
parodiés de l'Italien , avec Accompagnement de
Harfe ou de Piano- Forte & un Violon , par M. de
C***, & Auteur du Journal dédié à Mgr. Comte
d'Artois , OEuvre II ; le premier d'Anfoſſi , le deuxième
de Rauzini , le troiſième de M. de Saint-
Salvy , le quatrième de Bertoni , le cinquième de
Bianchi , le ſixiène de Majo , Duo de la Femme &
du Philoſophe , paroles de M. le Chevalier de Boufflers
. Prix, 6 liv. A Paris , chez M. Deroulède , rue
Saint Honoré, entre celle des Poulies & l'Oratoire';
Mile Rivet , ſous les arcades du Palais Royal , à
côté du Café de Foy.
AAdélaïde ,
TABLE.
à fon retour Théatre Italien de M. de Flode
la campagne ,
Réponſes à la Question ,
3 rian , 10
5AcadémieRoy. deMusiq. 36
Charade, Enigme& Logogry-Comédie Italienne,
phe, 8 Annonces & Notices ,
38
41
APPROBATIΟΝ.
J'AI lu par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , our le Samedi 4 Juin. Je n'y al
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion . A Paris ,
le 3 Juin 1785. GUIDI.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
POLOGNE.
DE VARSOVIE , le 12 Mai.
ΟΝ attribue à pluſieurs cauſes invrai-
Lfemblables la révolution très-ordinaire ,
qui s'eſt opérée dans le Miniſtere de la Porte.
Selon quelques -uns , divers Effendis de la
Crimée ont repréſenté au Grand-Seigneur
combien l'abandon des Tartares étoit contraire
à l'Alcoran ; & fur cet avertiſſement .
un peu tardif, le Sultan irrité contre ſesMiniftres
, les a congédiés. D'autres font tramer
une conſpiration par ces mêmes Tartares
, pour fubftituer à Abdul-Hamid fon
neveu Selim ; conſpiration que le Grand-
Seigneur a découverte & afſoupie , en expulſant
les principauxobjets du mécontentement
public. Il eſt beaucoup plus ſimple
d'atrribuer ce changement aux intrigues du
Capitan Pacha ; car les intrigues fontbeaucoup
plus communes que les conſpirations
No. 23 , 4 Juin 1785. a
( 2 )
Lenouvel Hoſpodar de Moldavie, Mauro
Cordato eſt d'une familleGrecque , quia donné
pluſieurs interpretes à la Porte. Ce Prince
a étéDragoman , & il entend l'Allemand ,
le Latin , le François , le Turc , le Grec , &
les diverſes langues Slavonniennes. Son entrée
à Yaſſi fut très -pompeuſe ; voici l'ordre
de cérémonie obſervé dans cette circonftance
:
300 Piétons , les uns des Bangards, des gardes,
des domeftiques , des Bohemiens , Egyptiens , &c.
tous deux à deux , un fufil ou un bâton ſur l'épaule
; à la tête de cette troupe on portoit fix
drapaux moitié verds , moitié rouges ; en haut
étoit la lune & une étoile , en bas une croix en
tafetas blanc. Enſuite marchoient quelques drapeaux
faits de la même façon , & environ une
centainede domeſtiques & de Bohemiens , les
Boyards ou Nobles du pays ont preſque tous des
Bohémiens pour domeſtiques , cochers , cuiſiniers
, & c. Ils portent tous des peaux de moutons
fans être garnies ; la livrée des cochers eſt ſursout
rifible. Suivoient quelques piétons au bruit
d'une muſique Bohémienne , puis venoient les
marchands & les artiſans à cheval ; un chef d'Arnautes
, ayant un fuſil de neuf pieds deux pouces,
deux Tſchauſch à cheval , ayant à la main leur
grand bâton de cérémonie, en argent. Quelques
drapeaux , des domeſtiques de maiſons & un
cheval de l'Aga de Jaffi . L'Aga ou Commandant
de la ville, qui étoit ſuivi d'Arnautes &de
domestiques . Une muſique Turque , compoſée
d'un tambour & de deux fifres. Quelques dra
peaux ſemblables aux premiers. Le Kaputſci ,
Préſident à Jaffi , qui est chargé d'épier toutes les
actions du Prince , &d'en donner avis à Conſtan(
3 )
A
tinople : une muſique Bohemienne , compoſée de
tambours & fifres Turcs , formant deux choeurs .
Une troupe d'Arnautes , quatre drapeaux , une
queue de cheval. Quelques cavaliers habillés
diverſement : deux chevaux de main richement
caparaçonnés , des domeſtiques de la maiſon &
quelques Boyards ; le Commandant général du
pays.Des Arnautes , des domeſtique, deux grands
drapeaux , ayant de plus que les autres les trois
queues. Une bande de Muficiens. Vingt-quatre
couriers ou poſtillons la plupart Tartares . Plufieurs
perſonnes de l'écurie du Prince , & quatre
Ecuyers. Onze chevaux de la plus grande beauté,
richement caparaçonnés , & ayant fur la felle
au côté droit l'écuſſon du Prince relevé en boffe .
Un porte-drapeau, lequel étoit blanc ; après ſuivoit
le poeſchtel Aga ( Inſpecteur général de la
police ) il étoit ſuivi des Turcs qui étoient ici
&de ceux qui étoient venus , ainſi que des marchands
étrangers. Pluſieurs Miniftres & Officiers
de la Cour , deux bourreaux avec un grand bonnet
de fourrure blanche. Le Prince monté ſur un
trés beau cheval , ayant ſur la tête la couronne
ou le bonnet de Prince , de velours rouge , bordé
d'un galon d'or , garni par devant de pierreries
&furmontéd'un panache : il étoit couvert d'une
peliſſe de zibelline d'un prix très - conſidérable .
Pluſieurs Boyards. Un caroſſe vuide . Le Tréſorier
qui a diſtribué au peuple des paras nouvellement
frappés. Quelques Officiers de la Cour & environ
ſoixante cavaliers habillés en uniforme.
Trente Muſiciens Turcs ; un grand nombre de
domeſtiques habillés à la Tartare , fermoient la
marche. Le cortege étoit de 3500 perſonnes &
a duré une heure & demi. En paſſant devant l'Egliſe
de S. Nicolas , le Prince y entra & ſe fit
1
a 2
4 )
donner la bénédiction par le Métropolitain en
préſence de pluſieurs Evêques.
On apprend que le Hoſpodar a ſignalé
ſon avénement à la régence , par divers actes
de ſévérité qui ont indiſpoſe contre lui pluſieurs
Boyards. S'il continue à ſuivre des
principes trop rigides , il ne gardera pas
long-temps fa dignité,
Les levées de troupes ne diſcontinuent
point dans la Romélie : Sophia eſt leur rendez-
vous général.
DANEMARCK.
DE COPENHAGUE , le 12 Mai,
:
On plaça avant-hier avec folemnité le
Pavillon royal fur la nouvelle batterie près
de la citadelle de Frédéricshafen . Tous les
vaiſſeaux qui paſſeront de ce côté , ſeront
tenus à l'avenir de ſaluer ce pavillon.
On arme la flotille qui , ſous les ordres
du vice-Amiral de Fontenay , doit faire
pendant l'été diverſes évolutions dans les
Beltz,
On attend ici inceſſamment D. Muſquiz ,
en qualité d'Envoyé extraordinaire de la
cour d'Eſpagne.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 19 Mai.
Suite de la Diſſertation ſur les Etats Pruf
fiens par M. le Baron de Hertzberg,
( 5 )
i
4°. Le Roi a beaucoup favorisé l'Agriculture
en autoriſant& encourageant, même par des prix,
l'abolition des communes & la ſéparation des
fonds de terres & des pâturages , dont un ſeul
propriétaire peuttirer infiniment plus de parti
que quandil les poſſede en commun avec d'autres .
Cet arrangement très difficile a pourtant été
exécuté dans des centaines de villages & ſe continue
chaque année.
5°. S. Majefté tend & parvient an même but
en faiſant diftribuer des ſemences de luzerne , de
treffe & de lupin à tout cultivateur qui en demande
, en faifant acheter un grand nombre de
vaches à pluſieurs , & en faiſant diftribuer tous
les ans de grandes ſommes en prix & en gratifications
pour encourager les cultivateurs à toutes
ſortes d'induſtrie rurale : par exemple , à ceux
qui ont ſemé & planté le plus grand nombre de
mûriers & autres arbres , qui filent le mieux &
leplus, qui produiſent le plus de ſoie , &c.
2 6°. Undes grands moyens , par leſquels le
Roi peut empêcher la famine en cas de mauvaiſe
récolte & par conséquent la dépopulation,
c'eſt l'établiſſement de ces magaſins immenſes
debled , qu'il a formés dans toutes les provinces
pour la ſubſiſtance de ſon armée en cas de
guerre , & pour celle de ſes autres ſujets en cas
de mauvaiſe récolte. En achetant ce bled , il
foutient en même temps un prix des grains to
lérable pour le cultivateur , & en ouvrant les
magafins , il peut foutenir le prix des grains aux
marchés. C'eſt par cette méthode que les états
Pruſfiens , qui ont la réputation d'une fertilité
très bornée , n'ont rien perdu par la cruelle famine
qui a détruit tant de monde dans les au
tres contrées les plus fertiles de l'Allemagne ,
a 3
( 6 )
en 1772 , & qu'ils ont même pu fubvenir aux
beſoins de leurs voifins .
7°. « Si le Roi a beaucoup augmenté la population
par l'amélioration de l'agriculture , il y a
beaucoup contribué autant & peut - être encore
plus par ce grand nombre de fabriques & de me,
tiers de toutes ſortes , qu'il a fait établir à Ber-
Hin , à Potsdam , & preſque dans chaque grande
&petite ville de ſes états , ou qu'il a foutenus par
des avances. Il faudroit écrire ungrand livre , fi
l'on vouloit faire un détail de toutes ces fabriques
&des grandes ſommes que le Roi y a employées.
Jeme contenterai de dire que nous avons preſque
toutes les fabriques poſſibles , & que non- feulement
nous pourvoyons excluſivement les états
Pruffiens, mais auſſi des pays fort éloignés, comme
'Eſpagne & l'Italie , en toiles & lainage , & ju
quờ là Chine , où nos petits draps de Siléfie paffent
par la Ruffie. Nous exportons tous les ans
pour 6 millions d'écus en toiles , & pour 4 millions
de draps &de lainage , ce qui joint aux ouvrages
de fer & de quincaillerie du comté de la
Marck , qui roulent ſur un million d'écus , aux
bois du Brandebourg & de la Pomeranie , aux
bleds , lins & bois de la Pruffe , & au commerce
important de la Pologne , que nous faiſons par,
Konigsberg, Memel , Elbing, Dantzig & Stetin ,
nous affure une balance très- favorable pour le
commerce. Il eſt naturel que ce grand nombre)
de fabriquesdonne la ſubſiſtance à un grand nombre
d'ouvriers , attire beaucoup d'étrangers , &
augmente par- là cette claſſe de citoyens , & par
conféquent la population. Nous avons dans tous
les étatsdu Roi juſqu'à 123006 ouvriers , qui travaillent
en foie , en laine , en toiles , en coton ,
en cuir&autres matieres , des marchandiſes pour
la-valeur de 16 millons d'écus , dont il y en a
( 1 )
8pour le débit étranger.En comptant ſeulement
4perſonnes par chaque famille d'ouvriers , nos
fabriques donnent la ſubſiitance à un demi- million
d'ouvriers , & par conféquent à la douzieme partie
de la population .On peut juger par- là s'il eſt
vrai que l'état Pruffien ſoit purement militaire .
Le Roi protege & favoriſe les fabricans de toutes
les manieres poſſibles , fur-tout en leur faiſant de
grandes avances , en les encourageant par des
prix , en établiſſant des magaſins de laine dans
toutes les petites villes pour les petits ouvriers
en laine. Les villes de Berlin & de Potsdam font
par cette raiſon exemptes de l'enrôlement des
gens de guerre , & il accorde à peu près la même
faveur au cercle des montagnes de la Siléſie , où
des Tiſſerands pauvres , mais induſtrieux& ſobres,
établisdans un terrein étroit & fterile , entretiennent
ces fabriques floriſſantes de toile , qui
nous valent une exportation de tant de millions ,
& à la petite ville de Hirſchberg ſeule un commerce
de deux millions d'écus par an. Le Roi a
dans ces cercles le canton pour ſes gardes à pied ,'
mais il en tire rarement des recrues pour ne pas
en tronbler la population.
8°. Nous avions déjà , du temps du feu Roi ,
de bonnes & nombreuſes fabriques importantes
de coton , de foie , de porcelaine , de fucre , de
cuir & de minéraux , outre un grand nombre de
moindres fabriques ; qui ne laiſſent pas de faire
un objet. Les fabriques de coton , qui à la vérité
font tort , àmon avis,à la fabrique nationale de
laine , occupent jaſqu'à 5000 ouvriers. La manufacture
de porcelaine , qui par la bonté de ſa
maffe & de ſes peintures , diſpute déjà le rang
aux premieres de l'Europe , & dont le débit chez
l'étranger eſt très- conſidérable , occupe plus de
soohommes , qui par l'exercice ſe perfection,
a4
( 3 )
nent de plus en plus , & deviennent d'excellens
Artistes .
-по
9°. Avant le regne préſent , la Pruffe n'a eu
que peu de fabriques de foie de peu d'importance.
Le Roi en a établi & doté un fi grand nombre
, qu'elles occupent plus de 5000
vriers , qui travaillent pour la valeur de deux
millions d'écus , & qui ont fabriqué dans le cours
de l'année paffée , à Berlin , 1200150 aunes d'étoffes
& 400000 de gaze; un demi- million de
ces fabrications de foie paſſe chez l'étranger. Ils
yemploient plus de 70000 livres de foie crue ,
dontun fixieme eſt déjà du crû du pays. Le produit
de la foie pendant l'année paſſée 1734 , dans
tous les états Pruſſiens , y compris la Siléſie , a
été de 13432 livres , dont une grande partie eſt
de très-bonne qualité & égale à celle de France &
aux foies ordinaires d'Italie. Le Roi favoriſe &
encourage par toutes fortes de moyens la culture
des muriers & de la foie , ſur-tout en donnant
des primes & en faiſant bâtir des maiſons ou des
chambres pour les petits cultivateurs ; auſſi voitonque
cette culture fait de grands progrès ; principalement
par l'enthousiasme qu'on a inſpiré,
aux Curés & aux Chantres des villages , par des
récompenfes en argens , en médailles & en diftinctions
. Elle devient d'autant plus importante
pour l'état , que pendanttrois mois de l'été elle
donne une occupation & une ſubſiſtance également
aiſée à nombre de peſonnes , trop jeunes ou
trop âgées pour s'occuper de travaux plus difficiles
, & qu'elle ne nuit aucunement à l'Agriculture.
On a donné un nouveau relief a la culture
de la foie , en établiſſant des magaſins de
cotons , en les faifant acheter à un bon prix des
cultivateurs qui ne favent pas les filer , & en les
faifant filer par des gens habiles , ce qui nous
) و (
procure une grande anielioration de la ſoie. Le
Roi fait auffi actuellement batir un grand mou-
Lin à eau pour bien organſiner la foie.
10°. La partie des mines , qui n'exiſtoient autrefois
que pour le cuivre , devient de jour en
jour plus importante ſous la dire&ion d'un Miniſtre
habile & éclairé , (M. le Baron de Hei .
nitz ). Elle donne déjà un produit national d'un
demi million , &doit naturellement procurer la
fubfiſtance d'un grand nombre d'ouvriers , ce
qui augmentera ſur-tout & deviendra de la plus
grande importance par lesvaſtes carrieres de charbon
, que l'on exploite dans la comté de la Mark
pour en faire un grand débit en Hollande , &dans
le Duché de Siléfie où on les emploie avec
avantage dans les grandes fabriques de toiles de
ce pays & à leur blanchiſſage ; & on a lieu d'eſpé.
rer auſſi , qu'en les tranſportant à Berlin , on
pourra s'en ſervir pour ſuppléer au terrible manque
de bois , qui ſe manifeſte dans preſque toute
l'Europe.
,
La navigation des Etats Pruſſiens augmente
auffi conſidérablement par la faveur & la protection
que le Roi donne à ſon pavillon , qui eſt
reſpecté par-tout & même par les Marocains.
Nous employons dans les provinces maritimes ,
la Pruſſe , la Pomeranie & l'Oſtfriſe 1200 vaifſeaux
; en comptant dix hommes d'équipage par
vaiſſeau , cette marine marchande donne de l'occupation
& de la ſubſiſtance à 12000 matelots .
Les vaiſſeaux nationaux font preſque toute l'importation
& l'exportation des Etats Pruffiens ,
& ils commencent à faire un cabotage conſidérable
, ſur-tout les vaiſſeaux d'Emden. Dans cette
ville , il y a 5oo matelots ouvriers , qui vivent
preſque uniquement de la pêche du hareng , &
cette pêche produit déjà un intérêt annuel de
aş
( 10 )
6 pour 100 à la Compagnie du hareng , fans
compter le profit national du travail.
La Monarchie Pruffienne a eu pendant longtemps
, par un préjugé vulgaire , la réputation
& le nom d'un état purement militaire , peu
propre pour la population. Je crois avoir prouvé
qu'elle a peut- être plus de bons établiſſemens
civils que la plupart des autres monarchies ,
grandes & petites , qui en abandonnent le ſoin
au haſard & à l'induſtrie des particuliers. Mais
il ne ſera pas difficile de faire voir par quelques
obſervations , que l'armée Pruffienne eft
une véritable milice nationale , telle que l'avoient
les Romains , & que les Anglois voudroient
l'avoir , mais ne l'auront jamais ; &
qu'elle eſt montée de maniere à augmenter pluđốt
la population qu'à la diminuer. Tout le
monde ſait que le Roi a une armée de plus de
200,000 combattans , tous les jours prêts à marcher.
La moitié de ces foldats font des fils de
païfans , des journaliers & d'autres cultivateurs
du pays , qui dans les mois d'Avril & de Mai
ſe rendent à leurs régimens pour y être exercés
dans les évolutions militaires , & qui retournent
enfuite à la campagne dans leurs familles pour labourer
la terre . C'eſt cette excellente milice na
zionale , qui , étant attachée à la patrie , & animée
par le nom Pruffien , commandée par des
Princes & des Généraux habiles , & par une Nobleſſe
ancienne & nationale , peu riche , mais
patriotique , nous a fait gagner les fameuſes batailles
de Rosbach & de Leuthen , contre des
forces trois fois ſupérieures , & qui nous fera
toujours vaincre , & même plus aisément , quand
elle ſera purgée des foldats étrangers & mer
cenaires. L'autre moitié de l'armée conſiſte ſans
doute en étrangers , que le Roi fait engager pour
( II )
de l'argent , afin de ménager la population nationale.
Ces foldats étrangers reſtent ordinairement
dans les villes à leurs régimens , où ils font
deux fois la femaine les fonctions militaires , & les
autres jours ils cherchent du travail , qu'ils trou
vent aiſement dans les grandes villes . On ne défend
pas aux foldats de ſe marier , comme on le
croit au dehors ; mais on le leur permet afſlez généralement
, fur-tout à ceux qui reſtent dans les
villes , & par ce lien de mariage la plupart des
étrangers deviennent nationaux & reſtent dans
le pays. Tous les régimens ont plus de femmes
& d'enfans que de combattans. La garniſon de
Berlin qui eſt de 24000 combattans , a tant de
femmes & d'enfans , que la totalité en monte á
60000 têres , & on peut compter que l'armée
Pruffienne , de 200,000 combattans , va avec les
femmes & les enfans , du moins à 400,000 têtes.
Il eſt connu , que le Roi entretient à Potsdam
une maiſon de 5000 enfans de ſoldats , dont on
envoie une grande partie à la campagne chez
les païfans , après l'âge de huit ans , en leur donnant
13 écus par an , pour élever ces enfans , ce
qui enfait les meilleurs ouvriers de la campagne,
& enſuite de bons foldats , quand ils ont la taille
néceſſaire. Si l'on confidere fans prévention toutes
ces circonstances , on reconnoîtra que l'armée
Pruffi -nae , quelque nombreuſe qu'elle foit , n'eſt
pas difproportionnée à la population de l'état , &
qu'el e auginente plutôt qu'elle ne diminue cette
population. Elle a d'ailleurs une grande utilité
pour les états Pruffiens ; c'eſt qu'au lieu d'être
placée ſur les frontieres ou dans une ſeule pro
vince , elle eſt plutôt ſi bien diſtribuée dans chaque
province & dans chaque ville , que l'argent
qu'elle reçoit pour ſa paie , & qui fait les deux
tiers des revenus de l'état , rentre dans la cit
26
( 12 )
culation de chaque province , & met , par ce
moyen , les contribuables en état de payer exactement
leurs charges ; ce qui fait que les ſujets
Pruffiens peuvent les fournir fans grande difficulté
, & que nous ne connoiffons aucun arrérage.
Après avoir ainſi démontré combien la
grande armée Pruffienne eſt utile à l'état & à
la population , j'ajouterai encore la réflexion ,
que l'on taxe à tort le Roi d'avoir inſpiré aux
autres Souverains l'idée d'entretenir des armées
conftantes & nombreuſes. Quand une armée eſt
compoſée & employée comme la nôtre , elle
n'eſt pas à charge , mais plutôt très- utile à l'état ;
&de plus elle lui donne toute la sûreté néceſſaire
contre des invasions ſubites & dangereuſes de
quelque voifin ambitieux. En général , il me
paroît à préſent décidé , par une expérience non
douteuſe , que ſi les armées grandes & conftantes
augmentent en quelque façon le fardeau & les
charges des habitans d'un payyss ,, elles compenſent
abondamment cet inconvénient par la sûreté;
& qu'elles rendront les guerres plus rares
&moins dangereuſes , parce que chaque Puifſance
étant armée , elle tient l'autre en reſpect ,
& empêche les attaques ſubites & les prétentions
injuftes ; de forte qu'on peut dire à juſte titre ,
que par cette grande armée le Roi a fait un véritable
bien au genre humain , & qu'il a établi
une forte de paix perpétuelle. Un obſervateur
judicieux & impartial appercevra aifément combien
de guerres inutiles & terribles ont été empêchées
de cette maniere depuis peu d'années.
Après avoir ainſi montré dans ce précis , par
quels moyens principaux le Roi a fi fort augmenté
la population de ſes états , je ferai voir encore
quelle eſt la population actuelle des états
Pruffiens , & par quelles gradations elle y eſt
1
1
-
( 13 )
montée. Il est difficile de ſavoir au juſte la population
d'un état ; & la monarchie Prutfienne eft
peut être la ſeule , où l'on puiffe prouver la
population d'une maniere exacte , pendant que
d'autres font illufion au public , & ſe donnent des
populations preſque doubles , par des tableaux
imaginaires , & qui ne font nullement fondés fur
des preuves. Quand un Souverain fait compter
ſes ſujets , il parvient rarement à avoir un dénom
brement exact , par la négligence de ceux qui
en font chargés. On trouve à préſent , par une
longue expérience , qu'on parvient au dénombrement
le plus juſte d'une nation par les liftes
des naiſſances , des morts & des mariages , en
comptant qu'il naît ordinairement un homme ſur
26 hommes exiftans , & qu'il en meurt un ſur 36 .
C'eſt ce calcul que M. Moheau a adopté pour la
France , en le fondant , par approximation , fur
les liſtes de quelques généralités du Royaume ,
mais que M. Süſſmilch a mieux conſtaté dans fon
ouvrage par un grand nombre de liſtes générales
& particulieres des états Pruffiens. Quand on
compare ce calcul avec les liſtes de dénombrement
qu'ona , il ſe trouve que le dernier a rencontré
affez juſte notre population réelle. Je tâ
cherai de prouver cette afſertion.-
Les anciens états de Pruſſe & de Brandebourg
ont eu , l'an 1700 , 66000 naiſſances , 47000
morts , 18000 mariages.
Les mêmes états ont eu , après l'acceſſion des
nouvelles provinces de Neufchâtel , de Meurs ,
de Gueldres , de Tecklenbourg , de Lingen &
de la Poméranie Citérieure , l'an 1717 , 82000
nailfances , 54000 morts , 2100o mariages.
• Les mêmes états ont eu avec la Siléfie & l'Offfrife
, avant la guerre de ſept ans , en 1755 ,
'165000 naiſſances, 122000 morts , 36000 mariages.
1
( 14 )
:
Tous les états Prufſiens ont eu , après la guerre
de 7 ans , en 1767 , 172000 naiſſances , 140000
morts , 36000 mariages.
Les mêmes états , avec la Pruſſe occidentale
acquiſe en 1773 , ont eu , en 1781 , 219000
naiſſances , 188000 morts , 44000 mariages.
Tous les états Pruſſiens ont eu , en 1783 ,
208000 naiſſances , 162000 morts , 45000 mariages
.
Les mêmes états ont eu , en 1784 , 211000
naiſſances , 152000 morts , 43000 mariages .
En prenant pour baſe ces dernieres ſommes ,
& en multipliant le nombre des naiſſances par
26 , & celui des morts par 36 , il en réfulte ,
par l'une & l'autre multiplication la ſomme prefque
égale de la population de 5,488,000 , ou
5 millions & demi ; & quand on y ajoute l'état
militaire , qui n'eſt pas compris dans ces liſtes ,
& qui monte pour le moins à 400000 têtes , on
approche fort près de la ſomme de 6 millions.
Les dénombremens faits dans les provinces dans
le même temps , avec toute l'exactitude poflible
, par des perſonnes de l'état civil & mili -
taire , rempliffent entièrement la ſomme de fix
millions , de forte qu'on peut la prendre pour
la véritable ſomme de la population totale des
états Pruffiens .
( La Fin à l'ordinaire prochain . )
Un Journal offre les détails ſuivans concernant
la recette & la dépenſe de la caiffe
du tréſor du grand Duché de Lithuanie , depuis
le 1 Septembre 1782 juſqu'au i du
même mois de l'année 1783. La recette devoit
monter à 2,534,798 rixdalers , mais il
n'a été verſé au tréſor que la ſomme de
( 15.)
2,081,426 rixdalers , la ſomme reſtante de
353,372 rixdalers lui eſt encore due ; la dépenſe
alloit à 2,840,365 rixdalers , dont
131 , 265 ont été employés pour amortir la
dette nationale , pour l'extinction de laquelle
le clergé de cette province contribue par an
16,666 rixdalers .
La recette ordinaire du tréſor de la couronne
& de Lithuanie doit monter par an à
la fomme de 3,193,635 rixdalers , & la dépenſe
ordinaire à 2,825,453 .
On apprend de Pétersbourg , que le ſieur
Burrel , Anglois , a été nommé Directeur de
l'entrepriſe commerciale , qui doit ſe faire
dans les Indes Orientales. Les vaiſſeaux qui
s'y rendront , font le Czarowiz , l'Anna &
le Kitſchogſte. La plupart des Officiers &
des matelots de ces bâtimens ſont des
Ecoffais .
Les maiſons de commerce de Dogofchagof
à Mofcou , & celle de Wecker à Wibe
rerg , ont failli. La banqueroute de la premiere
eſt évaluée à 260,000 roubles , & celle
de l'autre à 200,000 .
Un papier public porte la marine actuelle
de la Ruffie à 62 vaiſſeaux de ligne & sz
frégates . L'auteur de ce dénombrement ,
aime à voir les chofes en grand.
DE VIENNE , le 21 Mai.
Nous avons annoncé le projet d'une im-
1
( 16 )
poſition unique &univerſelle, dont on va
faire l'effai dans les Etats héréditaires de
l'Empereur. Ce Monarque vient de preſcrire
l'exécution de ce plan &les diſpoſitions qui
y ſont relatives , dans une Ordonnance du
20 Avril , que voici en ſubſtance :
こ
1º. Immédiatement après la publication du
préſent Edir , il ſera procédé dans la Bohême ,
la Moravie , la Siléſie , la Gallicie , l'Autriche
au-deſſus & au deſſous de l'Ens , la Styrie , la
Carynthie , la Carniole & les Comtés de Goerz
& de Gradiska , tant au dénombrement & à l'arpeutage
de tous les biens- fonds ou territoriaux en
valeur qu'à la fixation de leur produit en grains ,
ſelon leur fertilité reſpective .
2°. Les poſſeſſeurs des biens-fonds feront tenus
de faire la déclaration des biens qu'ils poſſedent
& du produit qu'ils en retirent. La Commiſſion
joindra à ces déclarations des actes pour en
conftater la vérité .
3º. Les deux opérations , ſavoir celle du dénombrement
& de l'arpentage des biens- fonds ,
& celle de la fixation du produit , eu égard à la
fertilité reſpective du ſol , ſeront faites par les
Juges ou Officiers civils de chaque endroit , ou
parles perſonnes qu'ils auront commis à ce ſujer,
&cela en préſence de fix notables de l'endroit ,
qui feront choiſis par chaque communauté. La
maniere d'opérer ſera indiquée par une Sous-
Commiffion , qui ſera compoſée du Commif
faire du Cercle , d'un Econome & d'un Ingénieur.
Cette Commiſſion aura la direction ini.
médiate de ces opérations.
4°. Ces Sous - Commiſſions établies dans chaque
Cercle recevront les inftructions néceſſaires
1
( 17 )
par la Commiſſion ſupérieure de chaque Province
, laquelle veillera à l'exactitude du travail.
5 °. Les ſuſdites opérations ſeront commencées
inceſſamment , & on tâchera de les finir à la fin
du mois d'Octobre prochain .
6°. Lesdéclarations des Juges & de leurs chargés
de procuration ſeront faites en préſence de
la Communauté entiere ou en celle des notables
choifis ,& les déclarations des poſſeſſeurs des biensfonds
, ſe feront publiquement & en préſence des
Juges & des notables .
7°. Pour déterminer les poſſeſſeurs de biensfonds
à donner le dénombrement exact de leurs
poſſeſſions, les loix pénales concernant les réticences
encette matiere ſeront ſuſpendues , &
on ne pourra pas inquiéter les poſſeſſeurs qui déclareront
aujourd'hui plus de biens territoriaux
qu'auparavant à la rédaction des rôles pour les
impofitions réelles .
8°. Les biens qui ne feront pas déclarés , &
que l'on apprendra par la fuite avoir été célés ,
ſeront réputés vacans , & donnés en toute propriété
à celui qui en aura fait la dénonciation ;
mais dans le cas où le dénonciateur deſireroit
reſter inconnu , les biens non déclarés & dénoncés
ſeront vendus publiquement , & le prix de
Ja vente ſera donné au dénonciateur fans qu'on
puiffe le nommer.
9 °. Toutes les eſpeces de fraude dans les fufdites
opérations, feront punies ſans aucune con.
fidération perſonnelle , & les amendes feront
adjugées aux dénonciateurs dont on taira les
noms .
109. Les états ou rôles de dénombrement & de
fixation des produits feront fignés des Juges de
l'endroit , & déposés chez le Juge ou le Curé
pour l'inspection de tous ceux qui ont intérêt de
les voir & de les vérifier .
( 18 )
On a joint à cet Edit préliminaire des inſtruc
tions détaillées pour ces opérations ; elles con
tiennent des formulaires de ſerment & autres , &
des tableaux figurés qui expliquent la maniere
du dénombrement&de l'arpentage.
On débite que les régimens de Tranfylvanie
, tant d'infanterie que de cavalerie ,
ont reçu ordre de ſe tenir prêts à marcher.
Ils torment , avec les régimens nationaux
des frontieres , un corps reſpectable de
22000 hommes .
L'Empereur , pour prévenir la confufion à la
quelle donnoit lieu dans les contrats & les procès,
l'uniformité des noms des Juifs de la Gallicie ,
a ordonné qu'à l'avenir les fils porteront des noms
de famille & prendront celui de leurs peres. Ils
pourront faire précéder ces noms diſftinctifs de
tels autres noms qu'ils jugeront d'adopter.
Le Comte François d'Esterhazy de Ga.
lantha s'étant démis de fa dignité de Ban de
Dalmatie , de Croatie & d'Esclavonie , l'Empereur
en a diſpoſé en faveur du Comte de
Balaſſa , que S. M. a nommé en même tems
Grand Palatin & Commiſſaire royal du diftrict
d'Agram. La dignité de Garde de la
Couronne de Hongrie , vacante par la promotion
du Comte de Balaſſa a été donnée
au Comte de Nadasty , avec le titre de
Conſeiller privé de S. M.
,
M. Gallarati , Milanois , Capitaine au
régiment d'Oroz fait venir d'Italie en
Tranſylvanie des mûriers & des perſonnes
qui connoiſſent parfaitemnt la maniere de
les cultiver , d'élever les vers à foie , & de
( 19 )
préparer la ſoie pour les manufactures. Son
deſſein eſt d'introduire dans cette principauté
la méthode que fuivent les Italiens
dans cette branche d'industrie.
On vient de faire , par ordre de l'Empereur ,
un plan pour conduire la riviere d'Ens dans celle
de Vienne. On fait monter la dépenſe de cette
entrepriſe , qui procureroit un avantage confidérable
au commerce intérieur , à la tomme de
trois millions de florins.
Il vient de mourir à Holleſchau en Moravie
un vieillard , nommé Thomas Kaſprek ,
tiſſerandde fon métier , dans la 118º année
de ſon âge. Ce particulier n'a jamais été
malade , il a confervé juſqu'à la mort l'uſage
de ſes ſens , &il n'a ceſſé de travailler
å ſon métier , que depuis environ 4 ans.
DE FRANCFORT , le 24 Mai.
Malgré les proteſtations des Etats , les
plaintes publiques & la diſette , le gouvernement
de Baviere a accordé au Miniſtre
Autrichien la permiffion d'acheter 6000 raferes
de froment. Peu avant le départ de
l'Electeur , on a mis à Munich un impôt général
fur les chiens , d'un florin & demi par
an. Les chiens de bergers & de bafle cour
ſont ſeuls exceptés. Du produit de cette
taxe , on projette de doter une maiſon d'orphelins.
La Ducheſſe Douairiere de Baviere , la
Ducheffe Clémentine & le Prince de Birkenfeld
ont quitté Munich en même temps
( 20 )
que l'Electeur , & ce départ combiné donne
la plus grande vogue aux anciens bruits d'échange
, quelque précipités qu'ils foient.
La Cour Electorale eſt actuellement au délicieux
jardin de Schwetzingen .
La mort du Prince Léopold a répandu
une affliction générale à Brunswick comme
à Berlin. Cette fin prématurée a rappellé
celle du Due Guillaume de Brunfwick , qui
mourut de maladie à l'armée Ruſſe en Moldavie
, où il ſervoit comme volontaire. Le
convoi de ce prince paſſa l'Oder ſur le pont
près duquel fon frere cadet , le Duc Léopold
a péri ſi glorieuſement. Le corps de ce
dernier a été tranſporté ,& eſt arrivé à Brunfwick.
Une Compagnie a préſenté à l'Empereur
un projet très détaillé pour la réunion du
Danube avec la mer Adriatique , au moyen
d'un canal qui ſeroit commencé à Vienne.
Cette compagnie s'engage à faire exécuter
cette entrepriſe à ſes dépens , ſi elle obtient
les privileges qu'elle ſollicite dans fon Mémoire.
1
Les dernieres lettres de Francfort ſur l'Oder
, datées du 3 de ce mois , diſent que
90 maiſons & une Egliſe ont été emportées
par la violence du torrent des eaux débordées.
On évalue à pluſieurs millions de
rixdalers les dévaſtations occaſionnées par
le débordement des rivieres dans la Siléſie ,
dans les Marches vieille , nouvelle & électo
( 21 )
rale de Brandebourg & dans le Magdebourg.
On a extrait ici des pepins de raiſins une
ſubſtance huileuſe , dont l'emploi ſera trèsutile
dans les manufactures de toile & dans
les ſavonneries .
Un Ecrivain politique porte la population
actuelle de Munich &de ſes fauxbourgs à
45,172 ames .
ITALI Ε.
DE VENISE , le 7 Mai.
Le 25 du mois dernier , jour de S. Marc ,
patron de la République , le feu prit à une
corvette fur le chantier , près de divers vaifſeaux
de ligne. Le vent accéléra l'incendie ,
contre l'attente de ſes auteurs , & le fit éclater
de jour ; ſans quoi , l'arſenal entier pouvoit
être la proie des flammes. On a trouvé
auprès de la corvette pluſieurs ingrédiens
combustibles . Trois femmes qui coufoient
des voiles , & un ouvrier, découvrirent la
flammedont il fut aiſé d'arrêter les progrès,
Cet incident a allarmé le Gouvernement qui
fait de profondes recherches fur cet abominable
complot. On a donné des penſions
aux femmes & aux ouvriers qui ont averti
dudanger.
Le Sénat a ouvert un emprunt de deux
millions de ducats , rembourſables en dix
ans , à trois & demi pour cent d'intérêts annuels.
Le paiement de ceux- ci eſt hypothéqué
ſur la ferme du fel & du tabac.
( 22 )
Une lettre d'Alger , du 22 Mars , donne
les détails ſuivans :
Le to de ce mois , il eſt arrivé ici de Conftantinople
un vaiſſeau Anglois , qui avoit à bord
les préſens que le Grand Seigneut a faits à notre
Régence. Ces préſens confiftent en 295 pieces
de bois à affut, 480 tonneaux de poudre ,
10 pieces de canon de 24 , 30,000 boulets de
12 livres juſqu'à 32 , 24 mats de 65 juſqu'à 80
pieds de longueur , 40 rames de chebecs , 70
tonnes de poix blanche , & pluſieurs vaſes de
toutes eſpeces à la Turque . Il ſe trouvoit à bord
de ce vaiſſeau un Aga du Capitan Pacha , qui , à
ce que l'on affure , eſt chargé d'entrer en conférence
avec la Régence pour l'arrangement de
notre différend avec les Eſpagnols. Les Algériens
ont déjà loué un navire François pour
tranfporter le préſent qu'ils vont faire de leur
côté à Sa Hauteſſe. Il conſiſte en 12 grands ancres
que les Eſpagnols avoient laiſſés , & qu'on a
retirés du fond de la mer. On deſtine auſſi deux
ſuperbes chevaux au Capitan Pacha. Les prépa
ratifs ſe continuent ici avec vigueur.On travaille
ſans relâche à la conſtruction de différentes fortes
de bâtimens. On a déjà conſtruit cette année
dix chaloupes à bombes , qui ont été mises à
l'épreuve. On travaille à 16 mortiers , dont 6
ſont déjà achevés . On les a éprouvé , & ils portent
très- loin. La peſte continue à régner àTunis.
DE FLORENCE , le 10 Mai.
L'eſcadre Napolitaine parut le 8 au matin
, à la hauteur de Livourne , & Leurs
Majeſtés le Roi & la Reine de Naples débarquerent
heureuſement dans ce port à
cinq heures de l'après -midi.
( 23 )
Un concours prodigieux d'étrangers occupe
toutes les auberges & beaucoup de
maiſons particulieres de Livourne. L'Archiduc
Ferdinand , Gouverneur de Lombardie
ſe rend à Piſe , & eſt arrivé avant hier à
Piſtoïa .
Outre les fêtes qui ſe donneront à Pife , telles
que le jeu du pont , le bal dans la cour de l'univerſité
, l'illumination , la courſe , &c. le corps
des Marchands de Livourne ſe propoſe , dit- on ,
de renouveller l'ancien jeu del Caleio , qui autrefois
avoit lieu ſur la place de Ste. Croix de cette
Ville , & la République de Lucques fera exécuter
un grand opéra , dans lequel chanteront les
Maîtres les plus célebres , & donnera deux banquets
où Leurs Majeftés Siciliennes ſont déjà
invitées.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 21 Mai,
Les réſolutions propoſées par le Miniſtre
au ſujet de l'Irlande font appréciées dans le
Public , d'après les intérêts & les partis divers
. Il feroit fort inutile de chercher de la
juſtice &de la candeur dans ces obfervations
multipliées ; quelle qu'en ſoit la jufteſſe
, voici de quelle maniere M. Pitt prépara
, ſoutint & développa ſon nouveau
plan dans la féance du 12 .
Ildivite ſon ſujet en trois parties ; la premiere ,
relative au commerce de l'Irlande avec les Colonies
, & à la liberté dont elle jouira d'importer
indirectement leurs productions; la ſeconde,
( 24 )
ſe rapportant à la communication immédiate
qui ſera établie entre les deux Royaumes , & aux
prohibitions abolies ; & la troiſieme , relative à
la compenfation que l'on doit attendre de la
part de l'Irlande , en reconnoiſſant des privilégesqui
lui feront accordés. Lorſque le plan qui
nous occupe fut préſenté à la Chambre pour la
premiere fois , dit M. Pitt , on jetta les hauts
cris ; on le dénonça comme étant de nature à por.
ter atteinte à l'acte de navigation. On ne fit
pas attention que cet acte ne met aucune différence
entre les bâtimens irlandois & les bâtimens
anglois : Il n'est qu'une ſeule objection
quimériteune réponſe. On a ſemblé appréhender
que les productions des Colonies françoiſes ne
fuſſent introduites en Irlande & de là en Angleterre.
Il me fuffira d'obſerver à ce ſujet , qu'en
vertu des loix actuellement en vigueur , les marchandiſes
des Colonies angloiſes peuvent être
importées directement en Angleterre ſur des
bâtimens irlandois ; or , pour qu'on ſoit fondé à
préſumer une pareille introduction frauduleuſe ,
il faudroit prouver qu'elle a déjà eu lieu ; mais
il eſt impoſſible de fournir une preuve ſemblable;
& les craintes font illuſoires . L'on a auffi
beaucoup parlé du danger de confier à des Offciers
Irlandois le ſoin de veiller à l'exécution de
nos loix , on a même été juſqu'à dire qu'ils fermé.
roient les yeux fur mille abus , & qu'ils permettroient
que les productions françoiſes fuſſent
miſes en entrepôt en Irlande pour être enſuite
importées en Angleterre. Je réponds à cela que
dans le fait , it exiſte aujourd'hui un pareil danger.
Je me flatte d'ailleurs que les meſures indiquées
dans le plan actuel pour parer à cet
inconvénient feront jugées ſufifantes.'
M. Pitt propoſa enſuite les Arrêtés ſuivans :
1
1°.
( 25 )
« 1. Arrêté qu'il eſt eſſentiel que les loix
jugées propres a aſſurer le privilége exclufif des
bâtimens de la Grande- Bretagne foient les nêmes
dans les deux Royaumes ; & , qu'en conféquence ,
de Parlement d'Irlande paſſe des loix de la
même teneur que celles qui exiftent aquelle.
ment en Arg eterre
Commel Irlande retire les mêmes avantages que
laGrande-Bretagne , de fon commerce avec les
Colonies Angloiſes , il eſt juſte qu'elle foit affujertie
aux memes droits établis ſur les productions
des Colonies étrangeres ; en contéquence ;
2 °. « Arrêté qu'il eſt également eflentiel de
>>>ſtatuer que les productions Angloifesou Etran-
>> geres , importées , ſoit des Indes occidentales ,
>> ſoit de nos établiſſemens fur la côte d'Afrique ,
>>paientun droit égal à leur importation en An-
>> gleterre ou en Irlande . >>
Dans la vue d'empêcher l'introduction en Angleterre
d'aucune marchandise de contrebande ,
par la voie de l'Irlande .
3º. « Arrêté que toutes les marchandiſes des
>>I>ndes occidentales importées de l'Irlande en
>> Angleterre foient accompagnées des mèmes
>acquits & certificats & que lorſqu'elles font
>> importéesen droiture de l'une des Iſles de
l'Amérique , & que toutes les autres marchan-
>> diſes importées de l'Irlande foient, àleur intro-
>>>duction en Angleterte , aſſujetties aux mêmes
>> réglemens que les toiles d'Irlande.>>
Quant à la crainte que les productions des iſles
Françoiſes de l'Amérique , après avoir été miſes
en entrepôt en Irlande, ne fuſſent introduites en
Angleterre ;
4°. " Arrêté que toutes les marchandiſes des
>>>Indes occidentales importées de l'Irlande en
>Angleterre, ſoient accompagnées du certifi-
N°. 23 , 4 Juin 1785. b
.
( 26 )
>>>cat original , ſigné par les employés de la
>> Douane à ce préposés dans les Ifles Angloiſes
de l'Amérique , & que , dans le cas où ces marchandiſes
ne ſeroient pas toutes expédiées en
>> même temps , chaque envoi ſoit accompagné
>> d'une copie dudit certificat. »
دد
On ne doit pas permettre aux Irlandois d'importer
les marchandiſes des Indes orientales pour
leur propre consommation , & encore moins conſentir
à ce qu'elles ſoient réexportées par eux en
Angleterre , tant que la nation exigera que ce
commerce reſte entre les mains d'une compagnie
excluſive. Nous ſommes en droit d'attendre que
l'Islande ſouſcrive fans repugnance à cette reftrition
; mais comme elle contribue à faire
proſpérer le commerce de la Compagnie des
Indes par la conſommarion des marchandiſes de
pays , elle a droit à quelque retour de notre
part.
5°. « Arrêté qu'il eſt également effentiel de
>> ſtatuer que les productions d'aucun établiſſe-
>> ment ſitué au - delà du Cap de Bonne-Eſpé-
> rance ne pourront être importés ſur des bâti-
>>>mens Irlandois , tant que la Compagnie des
> Indes jouira de ſon privilege exclufif , mais
>> que les vaiſſeaux de ladite Compagnie , quel-
>>>que ſoit le lieu de leur deſtination dans l'Inde
>> pourront toucher en Irlande , & en exporter
tous les articles de ſon crû , pour en faire
>>>une partie de leurs cargaiſons. ??
Dans la ſeconde partie de ſon plan , M. Pitt
preſſa la néceſſité de permettre , que les marchanlifes
prohibées ou aſſujetties à des droits
équivalens à une prohibition , futſent admiſes à
l'avenir dans l'un & l'autre Royaume, en payant
un droit combiné de maniere à ſervir uniquement
à contuebalancer l'excife ; les grains & la
( 27 )
bierre , furent les ſeuls articles exceptés dans
cette di poſition .
La troiſieme partie du plan de M. Pitt fut
relative à la compenſation que l'on devoit attendre
de la part de l'Irlande en reconnoiſſance des
privileges qui lui étoient accordés .
Il prouva que l'eſpoir conçu à cet égard , n'é-
•toit pas auſſi frivole qu'on s'étoit efforcé de le per-
-fuader , que l'augmentation des richeſſes de l'Ir-
-lande, ſuite naturelle de l'extenſion de lon commerce
, produiſoit un excédent dans ſon revenu ,
&que cet excédent n'étoit point , comme on l'as
voit prétendu , à la diſpoſition du Parlement d'Irlande
, mais que le Miniſtre en place avoit ſeul
le droit d'en déterminer l'emploi . D'aprés cela ;
Arrêté qu'il importe eſſentiellement à la prof
périté de l'Empire Britannique , que les liaiſons
de commerce entre la Grande-Bretagne & l'Irlande
ſoient réglées défini ivement d'après des
principes de réciprocité , & que les ſuje s de
'Irlande ſoient aſſirés de jouir conſtamment de
tous les avantages locaux , lorſqu'ils ſe ſeront
engagés d'une maniere ſtable & certaine à contribuer
, en proportion de l'accroiſſement de
leurs richeſſes , aux dépenſes générales de l'EmpireBritannique.
Malgré les modifications, les exceptions ,
les réſerves , ce plan n'en fut pas moins vivement
combattu par Lord North , par
M. Fox & par l'Oppoſition entiere. Il l'a été
depuis , dans les papiers publics , dans les
pamphlets , dans les clubs , en attendant la
déciſion finale du Parlement.
Les plus ardens , comme les plus intéreffés
des advreſaires de la Coalition entre les
deux royaumes , font les manufacturiers.
b 2
( 28 )
Leur Chambre générale tint le 17 une affemblée
, dans laquelle elle prit en conſidération
les amendemens proposés par M. Pitt. D'après
l'examen , la Chambre penſa que , méme dans
cet état d'amendement , les réſolutions menacent
des conféquences les plus fatales les Manufactures
& le Commerce de l'Angleterre. En
conféquence , elle prit diverſes réſolutions à de
ſujet , par leſquelles il fut arrêté que les différentes
Communautés de Manufacturiers préfenteroient
des requêtes au Parlement , pour demander
que l'on renvoyât encore à la déciſion de
cette affaire.
Un autre objet de controverſe fixa l'attention
de la Chambre des Communes
dans ſa ſéance du 19. Lord Penryn demanda
qu'on prît en conſidération la requête
dont l'avoient chargé les députés du
commerce de la Jamaïque , au noun des
habitans de cette Ifle.
Il dit que le taux exceffif des droits fur le rhum
&ſur leſucre , formoient les deux premiers griefs
énoncés dans la Requête. Il en exiſtoit un troifieme,
fondé ſur la ſuſpenſion du commerce entre
certe Ile & les Etats-Unis. On s'étoit imaginé
que la Nouvelle-Ecoffe pourroit ſuffire à l'approviſionnement
des Ifles Angloiſes de l'Amérique ;
mais l'expérience aveit enfin prouvé le contraire.
Il propoſa que la Requête fût ſoumiſe à l'examen
d'ungrand comité.
M. Jenkinson s'oppoſa à cette motion ; il repréſenta
que la Seſſion étoit trop avancée , pour que
l'on pût s'occuper d'une affaire auſſi importante.
L'approviſionnement de la Jamaïque pouvoit s'eff
Auer par les Bâtimens Anglois , & il feroit trèsdangereux
d'avoir recours à l'expédient propofé
( 29 )
dans la Requête. Il cenfura la conduite du Gouverneur
de cette Iſle qui avoit permis de ſon
chef aux Américains d'entrer dans les ports de la
Jamaïque. Il dit que l'accroiſſement qu'avoient
éprouvé les exportations de cette Ifle , fournitſoit
une preuve convaincante du peu de fondement
des plaintes excitées par les droits ſur le rhum
& le ſucre. L'exportation du premier article , qui
n'excédoit pas4000 puncheons par année , avant la
derniere guerre , s'étoit élevée à plus de 12,000
puncheons par année. Il allégua enfin un motif
puiffant pour ne pas recevoir les Bâtimens Américains
dans les ports des Iſles Angloiſes ; ſavoir ,
que ces Bâtimens ne prenoient en échange de
leurs marchandises que de l'argent , avec lequel ils
payoient les productions des Colonies Françoiſes.
Le Lord North ſe déclara contre la Requête ,
en appuyant ſur la néceſſité de maintenir en force
les Réglemens du Conſeil- Privé , le bill de Terre-
Neuve & l'acte de navigation. Le Lord Mulgrave
fut du même avis , & affura qu'il exiſtoit en ce
momenten Canada 242 Bâtimens , formant près
de70,000 tonneaux , prêts à gagner le fret qu'on
vouloit fi injustement donner aux Américains.
: L'Alderman Watson pouſſa cet argument , &
détailla en homme inſtruit par une longue expérience
fur les lieux, les reſſources du Canada pour
approviſionner les Iles. Il porta à 300,000 le
nombre des meſures de grains ou de farine , exportées
de cette Province l'année derniere : il
ajouta que le nouvel établiſſement de Shelturne
avoit pris des accroiſſemens rapides , & pouvoit
freter actuellement 18 à 20 vaiſſeaux chargés de
merrein ; enfin , que le Canada feul fourniroit autantde
bois qu'il en falloit aux Ifles , & à auffi
bon prixque les Américains.
4
Pas une feule voix ne contredit ces affer
b3
( 30 )
tions : la Chambre unanime rejetta la requête
, & le principe de fermer les ifles aux
étrangers , reçut ce jour - là une nouvelle
confécration folemnelle , contre laquelle il
fera difficile d'argumenter à l'avenir.
Les lettres de la Jamaïque du mois de
Février dernier , portent que le Gouverneur
de cette Ifle a envoyé des troupes & de
P'Artillerie , pour ſecourir les établiſſemens
Anglois ſur la côte des Moſquites. Le Commandant
de ces établiſſemens a écrit , que
les Eſpagnols ſe mettoient en mouvement
de toutes parts , pour fondre ſur le petit
fort élevé récemment ſur cette côte.
Le Chevalier Edward Hughes eſt arrivé
le 19 au foir , au Bureau de l'Amirauté. Cet
Amiral avoit mis à la voile de Bombay , le
premier Décembre dernier , à bord de la
frézate l'Eurydice : il a ramené trois vaiſſeaux
de guerre.
Le Prince Edouard a pris congé de la
Cour , ces joursderniers , étant ſur ſondépart
d'Allemagne. Le Capitaine Elphinston commande
leyacht quidoitleconduire àHelvoetfluis
, & ramenera le Prince Guillaume Henri
qui a fini le cours de ſes études. Le Prince
Edouard , âgé de 18 ans , continuera les
fiennes à la célebre Univerſité de Gottingue
dans l'Electorat d'Hanovre , où ſon
frere a ſéjourné ci-devant.
On eſtime que la Compagnie des Indes
a perdu , dans le dernier incendie , environ
un million peſant de thé , qui , à deux
( 31 )
ſchelings la livre , prix d'achat , fait une
ſomme de 100,000 1. ft. Dans peu de jours ,
cette Compagnie doit payer 500,000 l. ft.
au Gouvernement , de droits de douane
dont elle est débitrice.
Plus de deux cents bâtimens marchands
ſont ſur le point de revenir des ifles & de
l'Amérique. On en attend la plus grande
partie dans le courant de ce mois .
Le Bengale , felon les nouvelles de l'Inde ,
en moins de fix années pourra non-feulement
liquider toutes les dettes contractées
par les diverſes Préſidences de l'Inde , mais
accumuler un revenu plus que ſuffisant pour
fatisfaire à toutes les obligations de la Compagnie
en Europe.
On doit renouveller cette année la commémoration
ou l'anniverſaire de la mort d'Handel , à
l'Abbaye de Weſtminster. L'année dernière , l'orcheſtre
fut compoſé de 509 Muſiciens; il y en aura
607celle-ci , ſans compter les premiers Virtuoſes .
Hs feront diviſés de la manière ſuivante :
.106 Violons ,
23 Violes ,
25 Haut Bois ,
6 Fiûtes ,
23 Violoncelles ,
38 Baffons ,
I double Baſſon ,
2 Serpens ,
18 double Baffes ,
12 Trompettes ,
12 Cors ,
6 Trombons ,
4 Timbales ,
228 Chanteurs formant
les Choeurs ,
On trouve dans le Général Advertiser ,
l'article ſuivant , ſous le titre de laconique.
Un Orateur Anglais du parti patriotique refſemble
à un chien hors de la maison dans une
nuit froide. Il heurle & il aboie juſqu'à ce qu'on
lui ait ouvert la porte. b4
( 32 )
Les temps bons ou fâcheux ; expreſſion générale
qui defigne les hommes méchans ou vertueux
qui poſſedent l'adminiſtration.
Débaucher un Membre des Communes , le faire
renoncer à ſes principes ; c'eſt corrompre une
femme , pour en faire une proſtituée , & l'époufer
enſu te.
Trois dépenſes ruineuſes font occaſionnées par
trois cho'es qui n'en devroient coûter aucune ;
l'amour des femmes , la faveur des Princes , & les
élections au Parlement .
Il faut une prodigieuſe concurrence d'hommes
dans les grandes places , pour en trouver un ſeul
digne de les remplir.
L'imagination expoſe une femme au même
danger que court un cheval très - vif , mais aveu
gle , &c. &c . &c .
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 25 Mai.
Le Roi , accompagné de la Famille royale
, affitta , le 17 de ce mois , à la proceſſion
faite par les Miſſionnaires deſſervant la Chapelle
du Château , pour demander à Dieu
des pluies ſalutaires.
Le 25 , la Cour a pris le deuil, pour fix
jours , à l'occaſion de la mort du Duc régnant
de Mecklenbourg Schwérin .
Le premier de ce mois , le ſieur Bertrand de
Boucheporn , Intendant de Corſe , & le ſieur
de la Guillaumie , Conſeiller de Grand Chambre
de Parlement de Paris , ont eu l'honneur d'être
préſentés au Roi par le ſieur de Calonne , Contrôleur
général des finances , & de remercier Sa
( 33 )
Maieſté , le premier pour l'Intendance de Pau
&Bayonne , le ſecond pour celle de Corſe..
Le Marquis Yzarn de Valadi , le Comte Ar .
mandde Sommery & le Comte Charles de Roncherolles
, qui avoient précédemment eu l'honnent
d'être préſentés au Roi , ont eu , le 21 ,
celui de monter dans les voitures de Sa Majesté
&de la fuivre à la chaſſe .
Le lendemain , Leurs Majestés & la Famille
Royale ont ſigné le contrat de mariage du Marquis
de Gerbevillers , premier Chambellan de
Monseigneur Comte d'Artois , avec Demoiselle
du Cheylard.
C
Le même jour , la Marquiſe de Valory , la
Comteffe de Beaumont & la Comteſſe d'Afnieres-
la- Châtaigneraye , ont eu l'honneur d'être
préſentées à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale ; la premiere par la Ducheſſe de la Rochefoucauld
; la ſeconde , par la Vicomteſſe de
Beaumont ; & la troiſieme , par la Marquife
d'Aſnieres .
Ce jour , les Agens généraux du Clergé ont
eu l'honneur de préſenter au Roi & à la Famille
Royale , le rapport d'Agence tenu à l'Aſſemblée
de 1780.
DE PARIS , le 2 Juin .
Voici enquels termes laGazette de France
a rendu compte de l'entrée de la Reine dans
la Capitale :
La Reine , qui le 23 de Mai avoit été avec
Madame , Madame Elifabeth de France , coucher
au château de la Muette , où Madame Comteffe
d'Artois vint le lendemain 24 rejoindre S. M. , en
partit ce jour vers les dix heures & demie du
bs.
( 34 )
matin ,& prit à onze heures ſes voitures de céré
monie au rond du Cours. S. M. ayant le nombre
ordinaire des Gardes- du- Corps du Roi , accompagnée
dans ſa voiture , de Madame , de Madame
Comteffe d'Artois de Madame Elifabeth de
France , de la Ducheſſe de Chartres & de la Ducheſſe
de Bourbon , qui le matin s'étoient rendues
au château de la Muette , fit ſon entrée à Paris
au milieu des acclamations du peuple , les Gardes
Françoiſes & lesGardes Suiſſes formant une haie
ſur ſon paſſage , & fut au pas à Notre-Dame , où
elle rendit ſes actions de graces à Dieu de la naifſance
heureuſe de Mgr. le Duc de Normandie. En
ſortant de l'Egliſe Cathédrale , S. M. ſe rendit ,
par une dévotion particuliere, à Sainte Genevieve,
pour le réunir aux Prieres publiques , invoquer la
Sainte Patrone de Paris , & demander à Dieu la
fin de la ſéchereſſe qui déſole les campagnes La
Reine , accompagnée de la Princeſſe de Conti &
de la Princeſſede Lamballe , qui s'étoient rendues
à Notre Dame , revint enſuite , vers les deux
heures après - midi , au château des Tuileries , où
elle dîna. Le ſoir , la ville fut illuminée , & le
Comte d'Aranda , Ambaſſadeur d'Eſpagne , fit
tirer á minuit un bouquet d'artifice ſur la terraffe
de ſon hôtel , place de Louis XV.
Les illuminations des bâtimens de la p'ace
Louis XV offroient le coup d'oeil d'un
Palais enchanté. Depuis l'avant derniere
paix , on n'avoit pas vu dans Paris d'illuminations
plus ſoignées ni plus brillantes ; &
dans aucun pays on n'en a jamais deſſiné de
plus galantes. La beauté de la journée , la
nuit laplus calme permirent à tout Paris de
prendre part à cette fête; & ce qui acheva
( 35 )
de la rendre agréable , c'eſt que par la bonne
police & l'ordre qu'on avoit établi , elle ne
fut troublée par aucun accident. Les autres
illuminations remarquables furent celles du
palais du Luxembourg , du Temple , de
P'hôtel de l'Infantado & de ſon pendant ,
celui de M. de la Reyniere , de l'hôtel de
Croï , &c.
M. Moreau de Beaumont , Conſeiller
d'Etat très eſtimé , mourut , le 22 Mai , dans
ſa terre du Menil près Mantes , après une
maladie de trois jours ſeulement. Il avoit
affifté au Conſeil des Priſes , le mercredi -
précédent.
Les Etats de Bretagne , qui dans leur derniere
aſſemblée , ont arrêté d'ériger la ſtatus
du Roi dans une des villes de la province ,
n'ayant point trouvé à Rennes , ni à Nantes
d'emplacement convenable pour un pareil
monument , ont prié Sa Majeſté de vouloir
bien déſigner elle-même la ville où ſa ſtatue
ſeroit placée , & S. M. a nommé Breſt ; en
conféquence , M. Pajou , Sculpteur du Roi ,
choiſi par la province , va partir pour cette
ville, afin de voir l'emplacement , & com
poſer enſuite les acceſſoires du monument
dont la direction lui eſt confiée .
Un autre Sculpteur , non moins célébre ,
M. Houdon , eſt auſſi au moment de fon
départ pour un voyage encore plus long. Il
va en Amérique où le Congrès l'appelle
pour travailler à la ſtatue du Général Waf-
:
b6
( 36 )
hington & au bufte de M. le Marquis de la
Fayette.
Suivant des avis du haut Dauphiné , on
reſſentit , le 29 Avril , à onze heures du matin
, aux environs de Mont Dauphin , deux
ſecoufles de tremblement de terre , fucceffives
, & qui durerent cinq à fix fecondes.
Nombre de perſonnes effrayées , & une
partie de la garnifon fortirent précipitamment
de la ville ; mais les fecouſſes n'ont
entraîné aucun dommage.
Un accident affez fréquent dans la même
province , a donné lieu à la lettre ſuivante ,
écrite par Pierre Villavon , payſan du canton
de Molines en Champſaur , à M. Genevois
, Subdélégué à Lamure. Nous confervons
ici le patois de cette lettre , pour ne
pas dénaturer la naïveté du récit qu'elle
contient:
M. Je vous écris nos malheurs , que le ir Décembre
, environ ſur les dix heures du ſoir , il
arrive un foudre de neige ( une avalanche ) qui a
écrasé ma maiſon , tué Catherine Nougier ma
femme , Anne Robert femme de mon fils & Pierre
Villavon ſon enfant ; je ſuis reſté quatre jours
avec Jean Villavon, l'autre enfant de mon enfant,
avec les trois morts & un cabrit , avec les morts
tout nuds. N'avons mangé que le cabrit& la neige
crue ,fans rien faire cuire dans un coin. Il faifoit
grand froid; ma maiſon toute ſeule ; là où il n'y
avoit perſonne , j'ai entendu un chien qui crioit ;
j'ai crié moi . J'entends crier deux hommes , difant
, tout est mort bettes & gens j'ai dit , non , à
mon fecours. Je n'ai plus entendu , je me crois
( 37 )
mort. Bien de tems paffe ; que voilà bien d'hommes
qui diſent , travaillons vite ; j'ai crié : ils
m'ont tiré deſſous des bois & des pierres avec mon
petit enfant , puis les trois pauvres cadavres. Ils,
m'ont porté chez eux , avec mon petit enfant ,
m'ont fait bien manger , avec boire. Ils m'ont
preté une robe; j'ai reſté là quatre jours avec les
trois pauvres cadavres , il y eſt tout reſté , tout le
betail , trois groſſes betes à corne , vingt betes de
brebis ou chevres , je vous prie de vos bontés de
ledire à Monſeigneur l'Intendant , ce Papier eft
une Requêre adreſſée à M. l'Intendant , avec le
Papier. Signé , PIERRE VILLAVON.
M. l'Intendant de Dauphiné a fait donner
une gratification à ce pauvre payſan ,
pour l'aider à réparer une partie de fes pertes.
Le navire , le Vigilant , Cap. Hervieux ,
a coulé bas près de Quillebeuf; mais l'on a
ſauvé une partie de la cargaifon.
M. le Subdélégué de Jarnages nous apprend
en ces termes l'incendie qui a conſumé
le tiers de cette ville de la Marche , à
trois lieues de Gueret.
Cet accident , dû à l'imprudence d'uneDame ,
qui a refuſé de payer 6 ſols à un ramoneur , à qui
elle n'en vouloit donner ques , a réduit plus de
30 familles à la miſere . La perte entiere de leur
fortune n'eſt pas ce qui afflige le plus les infortunés
; celle de leurs femmes , trouvées preſque
confumées dans les débris de 30 maiſons ou granges
, abſolument détruites , eſt encore plus accablante.
Les perſonnes charitables qui jetteroient un
oeilde compaſſion ſur ces malheureux, ſont priées
( 38 )
d'adreſſer leurs charités à M. de Fournoue , Con
ſeiller de Roi & fon Procureur à Gueret , ou à
M. Roudeoux de Laplogne faiſant les fonctions de
Subdél gué , & premier Echevin à Jarnages.
Une lettre de Serres en Dauphiné , fait
mention d'un trait d'adreſſe & de courage ,
honorable pour fon auteur.
Un vent du Nord , impétueux & très- froid ,
avoit fait briſer un radeau qui deſcendoit le
Buecs , torrent qui ſe jette dans la Durance , &
que la fonte des neiges avoit fait groffir prodigieuſement.
Le radeau étoit monté par quatre
hommes , dont trois furent dans l'inſtant engloutis
dans les flots'; le quatrieme s'étoit attaché à une
poutre du radeau , qui fut jettée contre des rochers
eſcarpés , & qui y reſta embarraſſée. Les
vagues qui venoient ſe brifer dans cet endroit
ôtoient au matelor tout moyen de falut. Il ſe rafſembla
un grand nombre de ſpectateurs ſur le
rivage : les uns faisoient des voeux , les autres
propoſoient des moyens de ſecours ; d'autres efſayoient
de ſe mettre à la nage , pour s'avancer
vers le matelot ; mais le courroux des ondes les
effrayoit , & ils n'oſoient pas s'y livrer. Trois
heures s'écoulerent dans cette perplexité ; & le
matelot , qui luttoit contre les vagues , que la
frayeur & le froid affailioient à la fois , perdoit
ſes forces. Le ſieur Chevandier , attiré par la curiofité
naturelle à tout coeur ſenſible en pareil cas ,
ſe détermina bientôt à ſe jetrer à la nage , malgré
l'impé uoſité des vagues& du courant, après avoir
pris toutefois la précaution de ſe ceindre le corps
d'une corde , dont un bout étoit renu par des perſonnes
placées ſur la rive: il réuffit, par ſes efforts,
à s'approch. r afſſez du marelor , pour lui faire parvenir
le bout d'une autre corde , dont celui ci ſe
( 39 )
ceignit; l'autre bout fut rapporté par le fieurChe
vandier ſur le rivage : alors le matelot , certain
d'être aidé , ſe jetta à la nage ; mais il étoit ſi
épuiſé de fatigue , qu'il s'abandonna entiérement
à l'attraction de la corde , ce qui la fit rompre.
Au moment où il étoit déja près du bord , le ſicur
Chevandier ſe lança une ſeconde fois dans le Bueся,
& l'ayant ſaiſi par les cheveux , il le tira heureuſement
hors de l'eau. Il eut encore le courage de
plonger pluſieurs fois dans le torrent , pour retirer
les trois noyers; il les amena effectivement à bord,
& leur adminiſtra les ſecours néceſſaires , mais
inutilement .
Un Curé calculateur & réfléchiſſant a
dreffé de la maniere ſuivante , l'état des
dépenſes annuelles & indiſpenſables d'un
Curé François. Quelques articles , furtout
les deux premiers , nous paroiſlent portés
trop haut dans un calcul général; mais d'autres
ſont peut- être au deſſous de leur véritable
taux. Le Paſteur qui a fait cette évaluation
, en tire des conféquences faciles à
faifir , & que nous nous interdirons de rapporter
, nonobſtant leur juſteſſe & fon invitation.
Un Eccléſiaſtique François , pour parvenir à
la Prêtriſe , dépense & coûte à ſa famille de s
à 7000 livres . Etant Vicaire , il lui reſte encore
à charge en bonne partie. Deux cent cinquante
I'vres de congrie ne ſont pas la moitié du néceffaire
; on ne doit plus compter en campagne
fur les Meſſes , &c .
Un Vicaire , un Prêtre atrivant dans une Cure ,
il lui faut au moins un millier d'écus pour aches
ter des livres & s'y meubler. Il faut qu'il em(
40 )
prunte cet argent , & en paye l'intérêt communément
,..
Il lui faut une ſervante; gages & habillement
,
La nourriture de cette ſervante , 8 f.
6 deniers par jour , • •
150 1.
561.
150 1.
Il faut néceſſairement un cheval aux
Curés de campagne , pour aller dans les
hameaux éloignés d'une & deux lieues ,
&c . , tant de jour que de nuit , pour traverſer
les eaux , les montagnes , les précipices,
&c. Les Paroiſſes du Haut-Dauphiné
, de la Haute- Provence ont toutes
ces dificultés , & ne peuvent deffervir
leurs Paroiſſes ſans cheval. L'entretien
de ce cheval , harnois & ferrage , 150 1.
Il faut également aux Curés un domeſtique
robuffe , qui les accompagne &
ne les quitte point dans ces pas dangereux
, torrens , &c. qui ait ſoin du chewal
, &dreſſé à répondre dans l'adminitration
des Sacremens.Gage & habillement
de ce domeſtique ,
Lanourrituredece domeſtique , • •
La nourriture du Curé à 12 ſous par
repas , • •
Pour raiſon de ſanté & beſoins réels ,
il fautà pluſieurs du tabac , café , ſucre ,
&c.
Bois , chandelles , &c . •
La maiſon d'un Curé de campagne
eſt l'auberge avouée des honnêtes gens ;
ils y vent librement. UnCuré ſeroit regardé
comme ridicule , s'il n'étoit pas
honnête & hofpitalier ; il doit de plus
être généreux. L'hoſpitalité lui coûte
donc au moins ,
70 1.
160 1.
438 1.
1
66 1.
128 1.
:
•
100 1.
F
( 41 )
Habillement & entretien de la perſonne
du Curé. Il doit ére propre &
décent; fourane , fontanelle , manteau
de campagne , chapeau , ſouliers , linges
, &c. petits meubles ,
Linge de table , de cuiſine , des lits ,
•
200 1.
&c. 70 1.
Blanchiſſage , uſtenſiles à ce néceffaires,
• 30 1 .
Vaiffelle , uftenfiles de cuifine , entretien
d'iceux , &c .. 32 1.
Les Curés de campagne ſont les hommes
d'affaires des pauvres , les Secrétaires
des Illiteres , leurs lettres ſont adrefſées
au Curé qui paye e port ; foldats ,
domestiques , du dedans & du dehors ,
tous s'adreſſent au Curé . Port de ſes
lettres & celui des lettres des pauvres
&Illiteres , •
Aumônes inévitables à la porte du
Curé , quand il viſite les pauvres malades
, qu'il eſt appellé chez un miférable
, &c . Dans une Paroiſſe de 3 à
400 communians , il faut 100 liv. au
moins , & augmentant à proportion de 4
à 800 communians 200 livres , de 8 à
1200 communians 300 livres , & plus
communément , •
30 1.
200 1. •
Il faut des livres à un Curé ; annuelment
, • 46 1.
Voyages néceſſaires pour ſon Eg'iſe ,
ſa Paroiffe , pour lui & ſes pauvres , 30 1.
Pour ſes décimes ; la portion étant
de 12 à 1500 , •
• 50 1.
Total des dépenſes annuelles , 2156 1 . • ...
( 42 )
Les affiches de Rennes rapportent une
guériſon ſinguliere ,opérée par M. Gilbert ,
Médecin à Landerneau. Voici en ſubſtance
le récit de ce praticien :
Une jeune fille , dit M. Gilbert , s'enfonce par
mégarde dans la partie ſupérieure externe de l'avant-
bras , une de ces aiguilles à coudre , dites
angloiſes dont la pointe eſt extrêmement acérée.
Pendant une demi heure , elle fait & fait
faire des efforts inutiles pour la retirer : les doùleurs
augmentent par les frottemens réitérés ;
l'avant- bras ſe tuméfie , la fille ſe déſole. J'examine
le mal, l'entrée de l'aiguille eſt déjà fermée
entiérement , & la tuméfaction me I dérobe abſolument.
Après une recherche inutile , les Chirurgiens
ſe décident à faire une ou pluſieurs inciſions
, pour l'extraction de l'aiguille . Pendant
l'abſence de la fille , je réfléchis ſur cet accident.
L'idée de l'aimant &du fer qui lui eſt attirable ,
me vient à l'eſprit : ſur lechamp, j'envoyai chercher
la fille , elle arrive ; je préſente à la partie
doulou ſe un fort aimant artificiel : quelques
ſecondes ſe paſſent en travail infructueux . Enfin
la fille jette un cri ; elle me dit qu'elle ſent audeſſous
de mon fer une douleur très- vive & des
mouvemens. Guidé par cet aimant , je cherche ,
je tâte long-temps ; enfin je crois ſentir la tête de
l'aiguille , mais je ne connois pas encore ſa direction
; cela m'étoit fort important pour ſa fortie.
Après avoir tourné quelque temps un des
pôles de l'aimant ſur les parties environnantes ,
la fille m'indique encore le lieu d'une douleur
vive& d'un léger mouvement . Alors für de la
la direction du corps étranger dont je n'avois pas
quitté la tête , je le pouſſe avec force tendant la
peau entre les doigts du côté de la pointe. L'ai
( 43 )
guille fortauprès du coude , après avoir traverſé
toute l'étendue extérieure de l'avant- bras , depuis
fon entrée au-deſſus de la veine céphalique . Le
refte a été l'affaire d'une eau de ſureau , qui en
peu de jours a diſſipé le gonflement , &guéri
entiérement cette pauvre fille.
,
Le 24 du mois dernier une Louve monftrueuſe
, qui , depuis quinze jours , faiſoit de
grands ravages dans le pays de Caux , & qui avoit
artaqué & bleſſé p'us de quarante perſonnes ,
a été terraſſée & miſe à mort par le nommé Cuvier
, de la Paroiſſe d'Hattenville , Election de
Caudebec. Ce particulier , pere de quatre enfants
, fortoit de chez lui pour aller au travail ,
lorſqu'il apperçut , devant la barriere d'une mafure
voiſine , un malheureux mendiant aſſailli
par l'animal , qui lui avoit déjà fait pluſieurs
bleſſures. Il rentre auſſi tôt , & s'arme d'un fufil ,
qu'il décharge ſur la Louve. Effrayée du coup ,
quoiqu'il ne l'eût pas atteinte , elle lâche priſe ,
&s'éloigne de quelques pas. Mais revenantbientôt
à la charge , elle alloit reſſaiſir ſa proie ,
lorſque le nommé Cuvier , qui n'avoit point eu
le temps de recharger, ſon fufil , l'abandonne &
ſe jette á corps perdu ſur l'animal furieux , qu'il
terraſſe après une lutte pénible. Un bras enfoncé
dans la gueule de cet animal , & de l'autre
le ſerrant fortement à la gorge , il a rendu inutiles
, pendant un quart - d'heure , ſes efforts &
ſes morſures , juſqu'a ce qu'un voisin , accouru
avec le mendiant qu'il avoit délivré , ait
porté avec une hache les derniers coups à
la bête expirante. Le nommé Cuvier, qui eſt
forti du combat avec un grand nombre de bleffures
, a pris , juſqu'à ce jour , les précautions
néceſſaires contre la morſure d'un animal que
l'on ſuppoſoit atteint de la rage. Toutes les
( 44)
perſonnes qui ont été bleſſées par la Louve,
ont cru devoir recourir aux mêmes précautions.
L'humanité & la bravoure du nommé Cuvier
ont été récompenſées par une gratification
de M. l'Intendant , qui fait en outre foigner aux
frais duGouvernement ce particulier & le mendiant
qu'il a délivré .
La Société Royale de Phyſique , d'Hiftoire
Naturelle & des Arts, à Orléans , a
tenu ſa Séance publique ,le 17 Mai dernier.
M. Huet de Froberville , Secrétaire- Perpétuel,
aouvert la Séance par la lecture du Précis des travaux
de la Société , depuis le 12 Novembre 1784 ,
jusqu'au 18 Mars 1785 .
Le même a lu , en l'absence de M. Mauffion ,
une Obfervationfur un Os carie.
M. Prozet a lu un Mémoire fur une Agglomération
de differens Cailloux & grains de Sable , unis par
un Ciment ferrugineux , dans laquellese trouventdeux
pieces de monnoie , un clou de cuivre , & deux broches
defer.
M. Huet de Froberville a lu uneDiffertationfur
unéMédaille deTite fils de Vefpafien .
:
M. Maigreau a lu quelques Observationsfur des
Obstructions invétérées , & guéries par l'usage continue
des extraits de grande Cigue , & de Jusquiame
branche.
M. Defay , Directeur , a lu une Differtation fur
les causesde la diverſité des goûts , rélativement aux
alimens.
M. Huet de Froberville a fait la Proclamation
de deux places d'Aſſociés Expectans , accordées
par la Société aux Auteurs de deux Pieces qui lui
ont été adreſſées pour le Concours La premiere
e? un Mémoire de M. Guibourg , fur quelques
Plantes trouvées aux environs d'Orléans. La ikconde
( 45 )
Piece eſt un ejai de Description Topographique de
la Paroiſſe de Menestreau en Villette , par M. Briolet-
Clement , avec cette Epigraphe :
Ofortunatos nimiùm , ſu :ſi bona norint
Agricolas !
On a terminé laSéance par la lecture d'un Programme
, dans lequel la Société propoſe pour fujet
du Prix de 400 liv . , obtenu annuellement par les
ſoins de M. l'Intendant , & qu'elle décer era à la
fin de 1786 , la question ſuivante :
Par quel genre de Culture ou d' Industrie , applicalle
à la So ogne Orléanoife , pourroit- on améliorer
Son Sol & augmenterfon produit ?
Elle propoſe également pour l'année 1787, de
déterminer :
1º . A quelle cause on doit attribuer le mauvais goût
que les tonneauxfont que quefois contracter au vin , &
qui est généralement connu fous le nom de goût de fût ?
29. Si le bois ne fubit l'altération qui occafionne ce
goût ; qu'après avoir éte coupé , ouſiſa féve en étoit
aff étée , lorſqu'il étoit fur pied ?
3º. A quels fignes on peut reconnoître les bois qui
ontfouffert cette altération ?
4°. Quels font les moyens de corriger , ou de fa're
perdre au vin , le goût désagréalle que le fûi lui a conmuniqué?
Lés Mémoires écrits en latin ou en françois ,
feront adreſſés , avant les premiers de Juin 1786 ,
pour le premier Prix , & 1787 , pour le ſecond ,
à M. Huet de Froberville , Secrétaire-Perpétuel
de la Société , á Orléans.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loerie Royale de France , le de ce
mois , font : 19,5,57,4 , & 56 .
( 46 )
PAYS- BAS:
DE BRUXELLES, le 31 Mai.
La petite ville d'Arlon, dans le Duché de
Luxembourg , a été incendiée en entier , excepté
le couvent des Carmes , celui des Capucins&
un magaſin de S. M. I. Ces trois
bâtimens étoient iſolés. LL. AA. RR. ont
envoyé ſur le champ une ſomme de 3000
florins pour fubvenir aux premieres néceſſités
des habitans.
Les diſpoſitions notoires des Etats de
Hollande , de la ville d'Amſterdam , des
Erats Généraux , les préavis envoyés aux
autres provinces , le départ des Officiers des
Gardes pour le camp projetté , ſuſpendu ;
tout annonce que les différends entre S. M. I.
& la République de Hollande vont être conciliés
. Perſonne ne doute de cette conciliation
, & ceux qui ne ſe laiſſent gouverner
ni par les gazettes ni par les apparences ,
n'ont jamais imaginé une autre iſſue que
celle qui ſe prépare ; favoir , que l'Eſcaut
fera ouvert avec quelques modifications ,
que la Hollande gardera Maſtricht en le
payant , & que les intérêts , comme la dignité
de S. M. I. feront également reſpectés
dans cet arrangement final.
Il continue à exciter de violens murmures.
On ne s'attendoit pas en général à de ſi
grands ſacrifices , & pluſieurs provinces ſe
( 47 )
défendent d'y accéder en entier , ſans les
difcuter ultérieurement. Probablement c'eſt
la principale cauſe qui retarde encore une
conclufion , qu'on nous promet tous les
huit jours depuis quatre mois. Ceux qui ont
imaginé que les difficultés tenoient à une
clauſe relative à la juſtification d'un perſonnage
, attaché par les liens de conſanguinité
aux premieres maiſons de l'Europe , ne
paroiſſent pas rencontrer juſte. Le Duc de
Brunswick qu'ils ont en vue, n'a certainement
beſoin d'aucune juſtification ; ainſi
tout traité à ſon ſujet eſt abſolument inutile,
On fait circuler la copie ſuivante , peutêtre
fort apocryphe , du ſieur Favre , ancien
Secrétaire de Légation de Pruſſe en Eſpagne
, au Baron de Gersdorff, dont on a lu
la lettre dans l'un de nos derniers Nos. Elle
eſt en Allemand , & datée de Filbourg ,
dans la Mairie de Bois - le-Duc , le 28 Avril
dernier. « M. le Comte , je me hâte de ré-
>> pondre à la lettre circulaire que vous m'2-
>> dreſſez par la voie des Gazettes. Si vous
>> voulez , ce ſera à ..... que nous pourrons
>> nous voir ; vous ferez le maître de fixer
>>> le jour de notre entrevue. Je ſuis aſſez
>>>près de cette ville , ſans me trouver en
>>défaut d'argent ; ainſi je vous remercie in-
>>finiment des 100 louis d'or que vous
>>>m'oflrez , &c . &c .
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX .
PARLEMENT DE TOULOUSE.
Notaires de réſidence.
Les Notaires de réſidence ne doivent pas
( 48 )
---
inſtrumenter hors leterritoire où leur réſidence
eft fixée par leurs provifions : les Arrêts des
Cours ſont précis à cet égard. Cependant on
voit tous les jours les Notaires de réſidence empiéter
fur le territoire les uns des autres il ; réſulte de
là nombre de réclamatious pour forcer les réfrac
taires à ſe contenir dans les limites qui leur
•font données ; mais quelquefois auffi it arrive
- que ceux qui ſe plaignent , font eux-mêmes cou-,
pables d'une inf action pareille à celle qu'ils dénoncent
à la justice. Les Juges alors ne peuvent
que réitérer les défenſes réciproques , & fur
le ſurplus des demandes des parties , les mettre
hors de Cour. C'eſt ce qui vient d'arriver dans
une conteftation fufcirée par les Notaires de
Neronde contre les Notaires de Buffiere & de
S. Marcelle. Ces Notaires de Néronde
conclucient contre ceux de Buffiere à des défentes
ordinaires & en 300 liv. de dommages
& intérêts , aux dépens , & à l'impreffion & affiches
de l'Arrêt. Ceux- ci convenoient de leurs
torts ; mais , pour ſe défendre des condamnations
contre eux follicitées , ils diſoient que les Notaires
de Néronde leur avoient donné les premiers
le mauvais exemple , en venant journel.
lement inſtrumenter ſur leur territoire ; ils articuloient
le fait , & en offroient la preuve. Ils
concluvient de cette infraction réciproque , que
mal- à-propos les Notaires de Néronde ſe plaignoient
, & que les délits mutuels devoient ſe
compenfer mutuellement , & c'eſt auſſi ce qui
a été fait. L'Arrêt du 10 Janvier 1785
a fait des défenſes à tous les Notaires d'infirumenter
hers de leur territoire . Sur le ſurplus
des demandes desparties , les a mis hors de Cour ,
dépens compentés.
T
MERCURE
DE FRANCE.
t
AMEDI II JUIN 1785 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN. PROSE.
VERS faits à Vaucluse , & gravés fur
l'écorce d'un figuier avec la pointe d'un
couteau.
H
EUREUX qui ,danslesjoursde la ſaiſon brûlante ,
Vers ces aſyles frais conduit ſa jeune amante ,
Et, Pétrarque à la main, la pénètre des feux.
Qui vivent dans les chants de ſon luth amoureux !
Caſcades de Vaucluſe ! adorable contrée ,
Par tant de vers heureux , par l'Amour conſacrée!
O qui m'arrêtera dans vos ſecrets détours ,
Pour regretter du moins ma Laure&mes beaux jours!
(Par un Troubadour. )
Nº. 24 , 11 Juin 1785 . C
so MERCURE
A MON MEDECIN , qui m'avoit gueri
de la Fièvre Tierce.
DEE
ma Muſe , Docteur , daigne agréer l'encens ;
Chacun doit ici-bas payer à ſa manière :
Qu'un Financier te paye en beaux deniers comptans ,
Apollon paye en vers , ainſi que ſes enfans :
Et cet encens ne ſauroit tedéplaire.
Mais c'eſt aſſez , j'entre en matière. :
La fièvre & la ſanté ,depuis maint & maint jour ,
Surmon corps malheureux à l'envi tour- à-tour
Briguoient l'honneur d'exercer leur puiſſance.
Je languiſſois ; vainement d'Apollon ,
Dont je ſuis , quoiqu'indigne , un tendre nourriſſon ,
Ma voix plaintive imploroit l'aſſiſtance ;
Le Dieu faiſoit le ſourd ; car ſouvent il guérit
Ses chers enfans , ainſi qu'il les nourrit.
Mais , qu'ai-je dit ? Grand Dieu , pardonne ce blafphême
;
La fièvre a tant ſoit peu détraqué mon cerveau ;
Tu m'envoyas ton fils au défaut de toi-même.
Oui , cher Docteur , Efculape nouveau ,
Tu parles ; à ta voix la fièvre ſe retire ;
Tu parois ; la ſanté daigne encor me fourire.
J'ai célébré le Médecin ,
Célébrons à ſon tour la poudre merveilleuſe
DE
SI
FRANCE.
Qui vient , grâce à ton Art divin ,
D'opérer cette cure heureuſe.
J'imite fur ce point ce Pindare fameux
Qui chantoit , m'a-t'on dit , le guide induſtrieux
Qui , le premier, fourniſſoit ſa carrière ,
Et célébroit auſſi le courſier généreux
Qui , le premier, touchoit à la barrière .
OQUINQUINA ! je te dois la ſanté;
Que ne puis -je à mon tour éterniſer ta gloire !
Muſe, portez ces vers au Temple de Mémoire ;
Nous volerons tous deux à l'immortalité.
Mais , par quel nom d'abord ſuis-je donc arrêté?
Quoi! tu nais au Pérou , ce théâtre des crimes !
OPérou! ton nom ſeul me fait frémir d'horreur ;
C'eſt tonſeinqui produit ce métal deſtructeur ,
Pour qui l'on égorgea des milliers de victimes .
Oui , ton or infernal n'a paſſé dans nos mains ,
Que tout rouge du fang des malheureux humains.
Mais où m'emporte une juſte colère ?
Qu'importe le pays aux coeurs reconnoiſſans ?
Ne nourris- tu donc pas , au rang de tes enfans ,
Du quinquina l'écorce ſalutaire ?
J'oublie en ſa faveur un généreux tranſport ;
Je fais plus : avec toi je me réconcilie ;
Si ton or aux humains ſouvent donna la mort ,
Ton quinquina ſouvent leur redonne la vie.
(Par M. Theveneau . )
Cij
52
MERCURE
NOUVELLE QUESTION A RÉSOUDRE.
Lequel des deux agit plus follement , ou
la vieillefemme qui épouse unjeunehomme,
ou le vieillard qui prend une jeunefemme ?
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eſt Gros Lot ; celui
de l'Enigme eſt Serrure; celui du Logogryphe
eſt Mai ( mois de ) , où l'on trouve ma ,
ai , mi , ami.
R
CHARADE.
EPTILE en mon premier , je t'offreen mon ſecond
Ceque dans l'arbre on voitde plus long, de plus rond;
Mais mon tout eſt un mal cruel & redoutable ,
Qui fait tourner la tête à l'être raiſonnable,
( Par M. le Chevalier Amyot. )
DE FRANCE.
53
ÉNIGME.
DEmes pieds , cher Lecteur , ap nombre indéfini ,
Tu peux ajouter ou rabattre ;
Sur un , ſur deux , fur trois , fur quatre
Onpoſe mon être chéri.
Pour me conſtruire , il faut abattre
Dans nos vergers ou dans nos champs ,
Un de leurs plus beaux ornemens .
Je ſuis également utile
Chez les petits & chez les grands ;
A la Cour ainſi qu'à la Ville ,
Autour de moi s'empreſſent mes amis ;
Souvent je cauſe des querelles
Et ſouventj'en finis ,
Qui ſans moi ſeroient éternelles .
Jadis un deſtin très fameux
Rendit célèbres mes pareilles ;
Les plus étonnantes merveilles
Annoncèrent ce don des cieux ;
Enfuite un Tribunal auguſte
Emprunta , je ne ſais pourquoi,
Sa puiſſance ou ſon nom de moi.
Ici très-aifément tu peux deviner juſte.
(Par M. l'Abbé C..... )
Ciij
54
MERCURE
QUE
LOGOGRYPΗ Ε.
UE je ſuis malheureux ! à peine ſuis-je né
Qu'il faut bientôt mourir ; l'arrêt en eſt porté.
Hélas ! mourir n'eſt rien ! mais c'eſt bien chofe
étrange;
Car ſi je vois jaunirpluſieurs fois la moiſſon ,
Par un deſtin bizarre il faut changer de nom!"
Ma foi , j'aimerois mieux être batteur en grange.
Je marche ſur ſix pieds ; éparpille-les bien ,
J'ai de quoi t'étonner. Je porte dans mon ſein
Ma bonne mère ,
Non pas mon père .
Jedeviens un défaut ſur une belle main;
J'enferme une Cité dans le pays Lorrain ;
Un habitant des cieux ; un animal vorace ;
Un adverbe ; un article ; un mot qui trouve place...
Ou ? dans la ſphère; un vent diſpendieux ;
De l'Ancien Teftament un homme vertueux ;
Unmot, qui plaît toujours, lorſqu'on aime ſoi-même;
Un autre qui déplaît dans un beſoin extrême ;
Puis un autre qui ſert pour ne pas te nommer.
M'as-tu trouvé , Lecteur ? Faut- il encor biaiſer ?
Non , diſons tout : je ſers à la muſique ,
Etdans chaque ménage à l'uſage on m'applique.
Enfin , pour me mettre au grand jour ,
Et pour m'expliquer ſans détour ,
DE FRANCE.
SS
Autrefois un Romain, fi tu ſais ton Hiſtoire ,
Mon appétit perdu , ſans coupe me fit boire .
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉLOGE Historique de Louis - Joseph de
Vendôme , Généraliſſime des Armées de
France & d'Espagne , Ouvrage qui a rem
porté le Prix de l'Académie de Marseille ,
par M. de Villeneuve , Commis à l'Hôtel
des Fermes : Optimè is laudaverit qui fideliternarraverit.
Quint.
ON aime à voir un jeune homme ſe montrer
pour la première fois dans la Littérature
ine couronne à la main, & s'annoncer au Publicpar
un triomphe. La gloire fied bien à la
jeuneſſe; & fielle eſt une illuſion , elle embellit
encore toutes les brillantes illuſions de
cer âge.On affecte quelquefois de dédaigner ,
de mépriſer même ces triomphes Littéraires ;
mais c'eſt ſur- tout lorſqu'on a fait de vains
efforts pour en obtenir. Pendant cinq ou fix
années , on envoie conſtamment ſon Dif
cours ou ſon Poëme à tous les Concours ; &
lorſqu'on n'a rien obtenu , pas même une
Civ
56 MERCURE
mention , on imprime dans de petites fatyres
obſcures , ou dans de gros volumes de
critiques , que les couronnes Académiques
font des brevets de médiocrité. Il faut bien
qu'il y ait des confolations pour les humiliations
de la vanité , ſi cruelles & fi profondes
! Il ſeroit trop inhumain de lui enlever
ces conſolations qui ne conſolent guères.
On pourroit même , avec un peu de
bonté , lui conſeiller d'en chercher de meilleures:
il n'eſt pas adroit d'avouer qu'on n'a
pu s'élever juſqu'à la médiocrité ; ces artifices
manquent un peu d'art; depuis le Renard
de la Fable ils font même rire , & l'on
eſt toujours tenté de s'écrier : Que ce La
Fontaine étoitgrand Peintre! qu'il connoiffoit
bien la nature des bêtes !
Les talens , la gloire & le caractère de
Vendôme ſembloient exiger d'autres pinceaux
que ceux d'un jeune homme. L'eſprit
des jeunes gens , qui a plutôt de la ſenſibilité
que de la pénétration , eſt frappé des
grands traits , &peu des nuances ; ils ſavent
donner plus d'éclat encore aux voix éclatantes
de la renommée ; leur admiration ,
toujours près de l'enthouſiaſme , eſt plutôt
faite pour être l'interprète des peuples
que celui des ſages; & Vendôme a plutôt
fait de grandes choses qu'il n'a laiſſé
une grande renommée........... Attaqué toujours
par l'envie , pendant qu'il vécut
il la fit taire ſouvent par ſes exploits , on
du moins il en étouffa la voix dans le
DE FRANCE.
57
bruit de ſes victoires ; les cris de l'envie accuſent
encore ſa mémoire dans la poſtérité.
Il falloit donc non - ſeulement peindre
ſa gloire , mais prouver ſes talens ; faire
fortir avec éclat ſon génie guerrier du milieu
même des fautes qu'on lui a reprochées ,.
ſéparer ſes défauts , qui étoient d'un particulier
, de ſes vertus , qui étoient d'un
Héros plein d'humanité ; & placer , à
côté des Condé & des Turenne , un Héros
né du ſang de nos Reis , & qui n'a pas obtemu
ſa place dans l'Hiſtoire de France ,
quoiqu'il ait éré adoré du Peuple & du Soldat
François ; & c'eſt ce que M. de Villeneuve
nous paroît avoir très-bien exécuté ,
quoique très jeune encore , & quoique l'eloge
de Vendôme ſoit ſon premier Ouvrage.
La marche de ce Diſcours eſt celle de
l'Hiſtoire plusôt que d'un Diſcours oratoire.
L'Auteur fuit ſon Hérosdans l'ordre des faits
de ſa vie, & ce n'eſt pas un reproche quenous
faiſons à M. de Villeneuve , qui a intitulé fon
Ouvrage Eloge Historique. Il faut toujours
juger un Écrivain par ce qu'il a voulu faire ;
il n'eſt pas queſtion de ſavoir ſi le Critique
auroit fait autrement ; car on pourroit faire
autrement & ne pas faire mieux.
"Bon comme ſon aïeul , intrépide autant
» que lui , Vendôme unit à l'éclat de la
>> plus rare valeur, le caractère le plusdoux ,
> les plus ſimples moeurs avec ce naturel
heureux qui porte aux belles actions ſans
nul effort. Homme d'eſprit , ami géné
"
20
Cv
58 MERCURE
» reux & fidèle , protecteur ſans morgue ,
Prince fans ambition , il méconnut l'or-
>> gueil , l'intrigue , la vengeance , & ne fir
"
ود ſentir ſa grandeur que par celle de ſes ac-
» tions. La Cour eut des torts avec lui, il
• ſe retira fans ſe plaindre; on le vit repren-
>> dre le commandement , ſans ſe prévaloir
>> des circonstances qui le rendirent nécef-
>> faire ; & toujours favorisé de la victoire ,
>>jamais il ne mit de prix à ſes ſervices. Ou-
» blié dans des jours de bonheur , on ſe
ſouvint de lui quand il fallut venger ou
défendre des Rois. Pour louer un tel hom-
> me, il faut peu d'éloquence ; le montrer
tel qu'il fut eft ſon plus bel éloge. »
ود
ود
ود
En le montrant tel qu'il eſt, M. de Villeneuve
aura plus d'une fois la chaleur & l'intérêt
de l'éloquence , & l'éloquence n'eſt autre
choſe que le talent de dire des vérités
grandes & intéreſſantes avec ſenſibilité &
nobleffe.
Le Panégyriſte ſuit Vendôme dans fes premières
campagnes ſous Turenne , après la
mort duquel il arrête les ennemis ſur le
pont d'Altenheim; ſous Crequi , qui , après
l'avoir confulté un jour , apperçoit dans
l'avis d'un jeune Colonel le génie naiſſant
d'un grand Général , & s'empreſſe d'écrire
au Roi cette prophétie ; ſous Luxembourg ,
dont il mérita d'abord les applaudiſſemens ,
dont il excita enſuite la jalousie ; fous Catinat
, qui , toujours modeſte & fage au milieu
des ſuccès , aima dans Vendôme des taDEFRANCE.
59
lens qui ſe perfectionnoient à ſon école , &
qui , après l'avoir vû dans une bataille s'élancer
pluſieurs fois ſur l'ennemi à travers des
tourbillons de fumée & de feux , écrivoit
de lui : on l'eût pris pour un de ces Héros
fabuleux qui déficient la foudre. Steinkerque
& la Marfaille , dit le Panegyriſte , rappellent
autantfon nom que ceux de Luxembourg
& de Catinat ; il est autant célèbre par les
combats où il obéit , que par ceux où il commanda.
C'est trop dire ; la gloire de Ven
dôme a commencé à ces journées mémorables;
mais ce ne ſont pas ces journées qui
l'ont établie. La Marfaille & Steinkerque
réveillent fur-tout les noms de Catinat &
de Luxembourg , & la gloire de Vendôme
n'eſt pas une gloire ſubordonnée. Le Panégyriſte
lui-même la fait paroître bien plus
éclatante, lorſque commandant pour la première
fois en chef en Eſpagne , Vendôme
s'empare de Barcelonne , défendue par des
rempartsformidables ,hériſſés d'une puiſſante
artillerie par 12000 hommes d'élite , & les
prodiges de la valeur des Catalans ; & cependant
Vendôme étoit dangereuſement malade
, & il ſe faiſoit porter dans un fauteuil
pour diriger les attaques. Sa gloire paroît
bien plus grande , lorſqu'en paroiffant en
Italie , il rétablit les affaires de la France, réduites
à un état déplorable par la témérité
préſomptueuſe de Villeroi ; lorſqu'ayant en
tête Eugène , déjà illuſtré par des victoires
célèbres dans l'Europe, il rompt var ſon ha
Cvj
60 MERCURE
bileté preſque tous les deſſeins de ce grand
Homme , remporte tous les avantages de la
campagne , & couronne tous ſes ſuccès par
la victoire de Caffano; Vendôme fur - tout
paroît bien plus grand , & remporte des
fuccès bien plus glorieux , lorſqu'appelé par
Philippe V , qui avoit été obligé de fuir deux
fois de ſa Capitale, il fait paffer la victoire du
côté des Eſpagnols , qui avoient perdu jufqu'à
leur fierté , & fait remonter Philippe
fur ſon Trône , comme ſur un char de
triomphe. C'eſt alors que Louis XIV dit ces
paroles remarquables : Quels changemens !
comme ils ont été rapides ! & qu'est- ce qui les
aproduits? Unfeul homme.
M. de Villeneuve nous ſemble caractérifer
très bien le talent particulier de Vendôme
, & le défendre avec force contre les
reproches que lui faisoient ſes ennemis.
- L'envie répéta ſouvent que Vendôme
>>avoit plus de valeur que de prudence ;
ود l'envie exagère tout ce qui peut porter at-
>> reinte à la réputation des grands Hommes.
دم
"
Elle contefte leurs vertus , elle épie leurs
>>foibleſſes , pour les dénoncer à la mali-
>> gnité publique; toujours prête à fixer fes
>>regards fur les taches légères qui peuvent
ternir l'éclat qui l'éblouit , & rabaiſſer la
>> ſupériorité qui l'humilie. Il eſt vrai qu'infouciant
en apparence , négligeant au-
> tant ce qu'on nomme affaire que fon
» extérieur , aimant les plaiſirs au camp
>> comme à la ville , ne paroiffant occupé
R
L
DE FRANCE 61 RANCE..
>> que dans le moment preffant , il donna
>> quelquefois à ſes ennemis l'eſpoir de le
> ſurprendre; cet eſpoir fut toujours dé-
» menti par l'événement. Vendôme travailloit
peu , parce qu'il concevoit rapide-
>> ment, fans rechercher de profondes com-
> binaiſons , ſon génie vif & preffant fut
>> toujours faire le meilleur choix , & décon-
>> certer les deſſeins les mieux médités .
M. de Villeneuve revient encore ailleurs fur
cet objet , parce que la haine & l'envie y
étoient revenues très-ſouvent. " Ce Prince
"
رد
n'entroit jamais en campagne ſans bien
>>connoître & le pays & l'ennemi ; mais
>> après ces précautions générales , il mar-
>> choit ordinairement à fon but ſans s'af-
>> treindre à ſuivre une marche calculée que
>>> des circonstances imprévues pourroient
- déranger ; il ſe réſervoit de ſaiſir les
" inoyens que lui préſenteroient l'ennemi ,
>> le moment , ſa fortune & fon coeur. S'il
» montra rarement cette prévoyance qui
veut tout préparer , il fit voir plus que
>> perfonne cette heurenſe détermination
» qui fait le meilleur emploi de l'occaſion ;
ود il ne prétendit pas enchaîner les événe-
>> mens , il fut les mettre à profit. Ce don
>> précieux de ſaiſir le parti le plus avanta-
» geux dans les haſards toujours renaiſſans
ود
"
d'un combat ou d'une campagne , ne
ſeroit-il pas d'un effet plus heureux que
>>les longs efforts d'un eſprit réfléchi , qui ,
>>ſouvent , après avoir tracé ſes opérations
62 "MERCURE
ود dans la tranquillitédu cabinet , ſe trouve
>> au dépourvu quand un des caprices du
93 fort ſubſtitue un événement bizarre à ce
>> que l'ordre des choſes ſembloit devoir
>> amener ? Dans ce moment preffant , ſe-
>> ra - ce la lente réflexion qui réparera le
» défordre ? Ah ! c'eſt alors que le génie
>> exécute ce que la prudence ne peut jamais
>> prévoir ! »
Vendôme formoit ſes deffeins devant la
fortune; le plan & l'exécution étoient pour
lui la même choſe ; il étoit parmi les Généraux
ce que font parmi lesOrateurs les hommes
dont la penſée ſe tait dans le filence
du cabinet , mais dont le génie ſe réveille
en préſence d'une multitude , & qui n'ont
beſoin que d'avoir à parler pour être ſublimes.
On voit que M. de Villeneuve tire ſes
idées & ſes vûes du caractère & du génie de
ſon Héros ; qu'il ne le peint pas de ces traits
communs qu'on applique à tous les grands
Hommes , & qui ne conviennent à aucun :
c'eſt Vendôme , & ce n'eſt ni Créqui ni Luxembourg
, ni Turenne. Rien n'annonce
mieux l'homme d'eſprit & le bon eſprit ;
rien ne fait mieux préſumer qu'un homme
eft fait pour écrire.
M. de Villeneuve juftifie Vendôme d'un
autre reproche avec la même ſagacité,& la
même juſteſſe. Vendôme commandoit en
Italie; le Duc de Savoie , qui avoit trompé
Louis XIV , vouloit joindre ſes Troupes aux
DE FRANCE. 63
:
Troupes Impériales , commandées par Stharemberg
, & il falloit empêcher cette jonction.
Stharemberg , habile & actif , l'exécuta;
mais les François lui tuèrent plus de
fix mille hommes.
* Les ennemis de ces deux Capitaines
>> furent également injuftes à Vienne & à
>> Verſailles ; les uns prétendoient que Stha-
> remberg auroit dû effectuer ſa jonction
>> avec moins de perte; les autres , que Ven-
ود
ود
dôme étoit maître de la prévenir. D'un
» côté , on ne vouloit pas regarder que le
Général François avoit des conquêtes à
>> couvrir , le Duc de Savoie à obſerver , &
> Stharemberg à ſuivre; de l'autre part ,
>> que celui-ci traverſoit un pays difficile ,
» qui , s'il favoriſoit quelquefois le ſecret
>> de ſa marche , devoit auſſi ſouvent la re-
> tarder ; qu'enfin , il luttoit contre le rival
>>d'Eugène. Ces deux grands Capitaines
firent cependant tout ce qu'il étoit poſſible
de faire réciproquement ; mais il eſt
› des Généraux qui ne peuvent être tout-à-
>> fait prévenus ou furpris , ni jamais en-
>> tièrement défaits ; qui réparent prompte-
>> ment une faute légère , & couvrent une
>> retraite , quelque deſavantageuſe qu'elle
>> ſoit; qui voient à la fois ce qu'il faut
> facrifier au moment , & ce qu'il eſt pof-
» fible de ſauver. Le peuple , toujours
>> éblouï par l'éclat du bonheur , applaudit
>> davantage au ſuccès le plus facile , qu'à la
>>lutte la plus ſavante contre les talens &
"
64 MERCURE
> les obftacles , tandis que l'homme ſenſé ,
» qui obſerve un grand Homme opposé à
"
"
un digne Émule, eſpère d'autant moins
> des ſuccès déciſifs , que les deux génies
rivaux ſont plus faits pour ſe meſurer.
• Dans ces momens de combinaiſons , de
» ſoins & d'anxiété entre deux grands Ca-
>> pitaines , on ne peut attendre de victoire
>>complette. Turenne & Montécuculi , lors
» de leurs dernières campagnes , ne firent
>> que s'obſerver ſans pouvoir ſe vainere ,
•&jamais ils ne parurent plus dignes de
>> leur célébrité. .د
Ces réflexions , qui naiſſent du ſujet ,
font très judicieuſes; & on aime à voir
Stharemberg justifié par le Panégyrifte de
Vendôme ; on aime à voir l'Orateur traiter
deux grands Hommes rivaux avec cette
équi é généreuſe qu'ils ont preſque toujours
l'un pour l'autre .
,
Le ſtyledeM. de Villeneuve , qui , comme
on voit , a de la ſageſſe dans les réflexions
prend de la rapidité & de la chaleur dans les
récits des batailles & des victoires. On apperçoit
fur-tout ce mérite dans le récit de la
prife de Brihuega & du combat de Villaviciofa.
" Vendôme ſuit les ennemis dans leur
>> retraite; il preſſe ſa marche & arrive à
» Guadalaxara. Les Gardes du Roi ſe pré-
>> paroient à paffer le ponr. Vendôme cal-
>> cule le retard que cette manoeuvre peut
>> cauſer àfon Infanterie. Il fait fonder le
1
DE FRANCE. 65
>> Tage , qui ſe trouve rapide & profond;
ود des roches dans le milieu , en mitrant
>>obſtacle à ſon cours , forment des tourbillons&
augmentent le péril; cependant
>> le ſalut de l'Étar peut dépendre d'un jour
» de marche. Vendôme s'adreſſe aux Gardes :
» Mes amis , vous êtes braves ; nous avons
* beſoin de diligence..... Il dit , & déjà fon
>> courſier fend les flots ; Gardes & Cava-
>> liers ſe hâtent , à rangs preffés , de fuivre
» & de garantir le Héros..... Il apprend que
>> fix mille Anglois , l'élite & l'arrière-
>> garde de l'Armée qu'il pouifuit , ſe
ود font renfermés dans Brihuega avec le
>> plus précieux de leur burin ; ils eſpè-
> rent ſe défendre juſqu'à ce que Stharem-
>> berg , inſtruit des mouvemens du Prince
» François , revienne ſur ſes pas ; mais Ven-
• dome eſt au pied de leurs murs. Envi-
>>tonner la place , diſpoſer l'attaque , faire
» obſerver la marche de Stharemberg , & ,
>>malgré la force des retranchemens , la
» bravoure des Anglois & leur feu terrible ,
> s'elancer ſur les brêches & forcer la vic-
>> toire , tout fut l'ouvrage d'un jour. Stan-
>> hope remit au vainqueur Brihuega , ſes
» Troupes , & les richeſſes immenfes amal-
>> ſées en ravageant l'Eſpagne. A peine Stan-
>> hope étoit rendu , le canon de Stharem-
> berg annonce ſon arrivée , & donne à
> connoître le prix de la célérité du Prince
» François. Les ennemis ſoupçonnent la
>> perte de leurs Alliés ; nuls ſignaux ne ré
66 MERCURE
»
» pondent aux leurs. Un Officier -Général
conſeille à Stharemberg de ſe retirer :
» vous connoiſſez bien Vendôme , répond
• t'il , avant deux heures ilfaut combattre. »
Stharemberg avoit raiſon , il fallut combattre
, & il fut vaincu , malgré une défenſe
preſque auſſi glorieuſe qu'une victoire.
M. de Villeneuve a entrepris de diſculper
Vendôme du malheur de la France dans
cette guerre de la Flandre , où Marleboroug
fut toujours vainqueur. Ici , nous ne pou
vons nous empêcher d'avouer qu'on eût
defiré que M. de Villeneuve n'eût pas entrepris
cette juſtification , ou qu'il l'eût
mieux faite. Je ne connoispas un Hiftorien ,
dit M. de Villeneuve dans une note , qui ne
convienne que Vendôme ne fut contrarié en
tout. Le Duc de Bourgogne , au contraire,
commandant fuprême , n'obéiſſoit qu'à sa
volonté; foit de ſon propre mouvement ,foit
parles infinuations de fon Confeil , cette vo
lontéfut toujours opposée à l'avis de Vendome.
On peut douter que tous les Hiſtoriens
ayent là-deſſus l'opinion de M. de Villeneuve.
Voici ce qu'a écrit un grand Homme
dans un Éloge hiſtorique du Maréchal de
Berwick . ( M. de Monteſquieu. )
" Après la perte de la bataille d'Oude-
>> narde, les ennemis firent le ſiège de Lille ,
» & pour lors M. le Maréchal de Berwick
>> joignit ſon Armée à celle de M. de Ven-
ود dôme. Il fallut des miracles fans nombre
>> pour nous faire perdre Lille. M. le Duc
DE FRANCE. 67
» de Vendôme étoit irrité contre M. le Ma-
>> réchal de Berwick , qui avoit fait diffi-
>culté de ſervir ſous lui. Depuis ce temps ,
> aucun avis de M. le Maréchal de Berwick
>> ne fut accepté par M. le Ducde Vendôme ;
» & fon âme , ſi grande d'ailleurs , ne conſerva
plus qu'un reſſentiment vif de l'ef-
> pèce d'affront qu'il croyoit avoir reçu .
» M. le Duc de Bourgogne& le Roi , tour
>> jours partagés entre des propofitions con-
>> tradictoires , ne ſavoient prendre d'autre
»parti que de déférer au fentiment de M. de
Vendôme. Il fallut que le Roi envoyât à
>>l'Armée , pour concilier les Généraux , un
>> Miniſtre qui n'avoit point d'yeux ; ( M. de
>>Chamillard ) il fallut que cette maladie
>>de l'eſpèce humaine , de ne pouvoir fouf-
>> frir le bien lorſqu'il eſt fait par des gens
» qu'on n'aime pas , infeftât pendant toute
> cette campagne le coeur & l'eſprit de M.
> de Vendôme. Il fallut qu'un Lieutenant-
> Général eût aſſez de faveur à la Cour ,
pour pouvoir faire à l'Armée deux fot-
>>tiſes l'une après l'autre , ſa défaite & fa
>> capitulation ; il fallut que le ſiège de Bruxelles
eût été rejeté d'abord , & qu'il eût
été entreprisdepuis ;; qquuee l'on réſolut de
- garder en même-temps l'Eſcant & le canal
, c'eſt à-dire , de ne garder rien. Enfin ,
>> le procès entre ces deux grands Hommes
exiſte; les Lettres écrites par le Roi , par
M. le Duc de Bourgogne , par M. le Duc
n de Vendôme , par M. le Duc de Berwick ,
ود
ود
:
68 MERCURE
>> par M. de Chamillard , exiſtent auſſi. On
>> verra qui des deux manqua de fang-froid ,
ود &j'oferois peut-être même dire de rai-
>> for. A Dieu ne plaiſe que je veuille met-
>> tre en queſtion les qualités éminentes de
ود
ود
M. le Duc de Vendôme ! Si M. le Maréchal
de Berwick revenoit au monde , il
» en ſeroit fâché ! mais je dirai dans cette
occaſion ce qu'Homère dit de Glaucus :
» Jupiter ôta la prudence à Glaucus , & il
>> changea un bouclier d'or contre un bou-
ود
ود clier d'airain. Ce bouclier d'or , avant
>> cette campagne , M. de Vendôme l'avoit
>> toujours eu , & il le retrouva depuis. >>
Ce n'eſt point- là un détracteur de M. de
Vendôme , c'eſt un de ſes admirateurs , c'eſt
Montesquieu. Il énonce des faits pofitifs , &
il indique des témoignages irrécuſables.Tout
cela exigeoit de M. de Villeneuve ou un examen
plus approfondi que ſon eſprit étoit en
état de faire , ou un aveu fans déguiſement
des torts de M. de Vendôme , que fon coeur
ſe ſeroit plû à faire dans un panégyrique
même.
M. de Villeneuve a mêlé enſemble le récit
des faits qui peignent l'homme dans Vendôme,
&des faits qui peignent le Guerrier ;
on eût voulu qu'il les eût ſéparés,& cela étoit
peut-être néceſſaire, mêmedans un Éloge hiftorique
; autrement un mot touchant , une
action pleine d'une bonté facile & généreaſe
ſe perdent , pour ainſi dire , au milieu
du bruit des combats & du fracas de la
/
DEFRANCE. 69
guerre. On aime à voir tous les mors & tous
les faits de ce genre réunis pour y repoſer un
moment ſon coeur. Peu d'hommes , entre
ceux qui ont obtenu la célébrité des Héros ,
enoffrent un ſi grand nombre queVendôme,
& d'un caractère auſſi aimable.
Brave comme Henri IV , ſon aïeul , Vendôme
en eut auſſi l'humanité. Lorſque Turenne
livroit le Palatinat aux flammes pour
obéir à Louvois , Vendôme , qui devoit exécuter
l'incendie de Worms , demanda que le
jour de fon commandement fût changé :
Jeune encore , dit M. de Villeneuve , il devançoitlejugement
de la postérité. Mais c'eſt
peut-être parce qu'il étoit jeune ; les jeunes
gens font plus près de la vérité en tout genre,
ils font fur-tout preſque toujours plus près
de l'humanité.
Le Gouverneur de Verue , ville que Ven.
dôme avoit priſe , avoit tranfgreffé les loix
-de la guerre : Vous méritez la mort , lui dit
le Prince , mais j'aime mieux me ſouvenir de
votre courage que de votrefaute.
Villars ſe vantoitde ne s'être enrichi qu'aux
dépens de l'ennemi . Catinat , dir M. de la
Harpe, ne prit rien à personne. Vendôme fit
plus : il ne permit pas à Verue que la garniſon
fût dépouillée , & pluſieurs fois il dédommagea
de ſon argent les Soldats auxquels il
ne vouloit pas permettre le pillage ; & lorfque
des Souverains lui offrirent des tréſors
pour le dédommager de ces ſacrifices , il les
refuſa, Louis XIV , en l'envoyant défendre
1
70
MERCURE
le Trône de ſon petit-fils , veut lui donner
cent cinquante mille livres pour la campagne.
Non , Sire , dit Vendôme à Louis ,
gardez cet or pour ceux qui ne peuvent foutenir
l'Etatfans cefecours , ou qui feignent
de ne le pouvoirpas ;j'espère ne rien coûter
même à l'Espagne. Après qu'il a ſauvé l'Efpagne
, Philippe , qui venoit de recevoir les
trefors du nouveau monde, lui offre cinq
cent mille livres . Sire , dit Vendôme ,jefuis
fenfible à la magnificence de Votre Majesté ,
maisje laſupplie de faire diftribuer cet or à
fes braves Espagnols, dont la valeur lui a con-
Servé tant d'États en un jour. Lorſqu'il
arriva en Eſpagne , les GRANDS délibérèrent
s'ils donneroient le pas au Prince François :
Je nesuis pas venu vous difputer des honneurs
, leur dit Vendême , qui apprend leurs
débats , mais pour vousfervir. Vieux Soldat ,
je ne veux pas d'autre rang ; donnez - moi
Seulement un peu d'argent & de farine pour
mes camarades. N'est - ce pas Henri IV qui
parle ? Quelle ſimplicité ſublime ! quelle
bonté adorable ! que devient la Grandezza
auprès de cette autre grandeur ! Après la
bataille de Villavicioſa, la campagne eſt couverte
de dépouilles & de richeſſes abandonnées
par les vaincus. Vendôme veut auffi
prendre ſa part dans le champ de victoire.
H voit un petit chien tremblant & tapi au
milieu d'un monceau de pierres; il le raffure,
le careffe , le nomme la Déroute , & c'eſt
toute la part qu'il veut d'un ſi riche butin.
DE FRANCE. 1
Oncroit lirePlutarque. Les Hommes illuſtres
de Plutarque n'ont pas plus de mépris pour
les richeſſes & plus de bonte dans la gloire.
Cette généroſité n'abandonnoit jamais M. de
Vendôme ; jamais il ne recevoit , quoiqu'il
dérangeât ſouvent ſes affaires en donnant.
Nommé Gouverneur de Provence très-jeune
encore , il s'oppoſa à tous les frais de réception;
& lorſque la Province , qu'il avoit
défendue dans une invaſion , voulut lui témoigner
ſa reconnoiſſance par un préſent :
Les Gouverneurs , dit Vendôme , font faits
pour représenter aux Rois les misères des
peuples ; je ne puis accepter un préfent , qui ,
quoique volontaire , feroit onéreux au pays.
On fait que le Duc de Villars rendu cette
réponſe du Duc de Vendôme plus célèbre
encore par un mot bien différent. La même
Province lui offroit un préſent , & lui rappeloit
le refus de Vendôme. Ce Vendôme ,
dit Villars en prenant l'or , étoit un homme
inimitable.
a
Vendôme étoit extrêmement familier
avec les Soldats , avec les Grenadiers ; ils
alloient prendre du tabac dans ſa boîte.
Vendôme ne craignoit point qu'ils abuſafſent
de cette familiarité; il éroit bien sûr de
leur imprimer affez de reſpect & d'admiration
unjour de bataille.
( Il aimoit les Lettres , & même les Gens
de Lettres; il ne ſavoit pas , comme tant
d'autres , jouir des Arts , & être ingrat envers
les Artistes. Ilfur pendant ving-cinq ans ,
72
MERCURE
t
non pas le protecteur , mais l'ami de Campiſtron
, que Racine lui avoit fait connoître.
Ce Campiſtron , dont la poéfie eſt ſi forble
&fi languiſſante , avoit une âme pleine de
force & d'énergie. Il avoit même le cou
rage des Héros; il ſuivoit le Duc à la guerre,
& ne reſtoit jamais dans les quartiers de
réſerve. A Steinkerque , où le Duc chercha&
brava tant de dangers , au plus fort du péril
il apperçoit Campiſtron près de lui : Eh ! que
D....faites- vous ici , lui dit Vendôme : Eh
bien , Monseigneur , fi vous vous y trouvez
mal , allons nous en , lui répondit le Poëte.
Vendôme ſe rappela toujours avec plaifir &
le courage & la plaiſanterie de Campiſtron.
Cet Ouvrage fait connoître avantageuſement
M. de Villeneuve. Il montre une
étude réfléchie de l'Hiſtoire , le talent de ramener
une multitude confule de faits , à des
réſultats clairs & intéreſſans , & le bon efprit
d'écrire des choſes diverſes avec le tou
&le ſtyle qui conviennent àchacune.Nous
croyons ſeulement qu'on doit inviter l'Auteur
à donner à ſes phraſes des formes plus
brillantes & plus variées , & à ſes expreffions
une élégance plus continue. Il ne faur
pas avoir un ſtyle recherché , mais il faut
chercher les embelliſſemens qui donnent plus
d'intérêt au ſtyle. Un Auteur , quel qu'il
ſoit , ne doit pas négliger de recueillir dans
ſa route ,& les grâces & les beautés que le
ſujet peut faire naître. On s'expoſe par-là à
plus de critiques , mais on obtient aufli plus
d'éloges ,
1
DE FRANCE.
75
d'éloges , & M. de Villeneuve paroît être
fait pour vivre au milieu des éloges & des
critiques.
: ( Cet Article eft de M. Garat. )
VARIÉTÉS.
LETTRE au Rédacteur du Mercure ,fur
quelques paſſages d'un Ouvrage en 3 vol. ,
intitulé: Pièces intéreſſantes & peu connues
, pour ſervir à l'Hiſtoire , &c. &c.
SÉPARÉE ÉPARÉE de la Critique , l'Hiſtoire ſeroit la plus
frivole de toutes les Sciences , & même l'une des
plus dangereuſes. Il ne ſuffit pas , il eſt vrai , des
raiſonnemens & des réflexions pour établir ou pour
combattre la vérité des faits; ils ne peuvent être
éclaircis que par d'autres faits , dont la connoiflance,
aujourd'hui trop négligée, peut ſeule légitimer
le doute & détruire les erreurs.
A la lecture de tantde compilations qui ſuccèdent
depuis quelque temps aux Ouvrages hiſtoriques dont
la France peut s'honorer , on a raiſon de craindre
qu'il ne nous reſte plus en ce genre qu'une bibliothèque
de bruits de Gazettes ou de Romans. Le dégoût
des recherches , le mépris verſé par le beleſprit
ſur l'érudition, la fureur de tout lire & de
tout écrire, transformeront bientôt l'Hiſtorien en Fabuliſte
de ruelles , ou en copiſte aveugle des impoftures
qui peuvent flatter la curiofité de la multitude.
L'Auteur des Pièces intéreſſantes & peu connues .
pourfervir à l'Histoire , n'étoit pas fait certaine-
Nº. 24 , 11 Juin 1785. D
2
74 MERCURE
ment pour encourir un pareil reproche. Sa réputation
eſt fort au-deſſus du mérite facile de recueillir
des Anecdotes apocryphes , & il eſt trop eſtimable
pour qu'on doive dédaigner ſes erreurs, Non- ſeulement
il les étaye de ſon autorité , il les appuie
encore de celle d'un Hiſtoriographe de France
Secrétaire-Perpétuel de l'Académie Françoiſe , de feu
M. Duclos. A ce nom , & après l'éloge que fait de
ſon porte- feuille l'Auteur des Pièces intéreſſfantes ,
la crédulité ſeroit excuſable ; il faut la prémunir
contre des Fables qu'aucun Journaliſte n'a contredites,
& difcerner les pierres fauſſes qu'on a mêlées à
des morceaux précieux.
La principale Anecdote , tirée de ce porte-fenille
de M. Duclos , eſt l'aventure de la Princeſſe Charlotte-
Chriſtine-Sophie de Wolfenbuttel , épouſe du
Tzarewitz Alexis Pétrowitz, fils infortuné dePierre I.
M. Duclos & ſon Éditeur racontent cette abſurdité
avec le ton de la plus parfaite confiance; le premier
va juſqu'à dire qu'il vit cette Princeſſe en 1768 .
Vous avez rapporté , Monfieur , ce Conte ridicule
dans l'extrait des Pièces intéreſſantes, ainſi il eſt
inutile de le rappeler à vos Lecteurs,
Il étoit connu bien antérieurement. M. le Chevalier
le Boflu l'avoit raconté de la même manière
dans ſon nouveau Voyage d'Amérique Septentrionale,
imprimé en 1776 ; mais en Hiftorien qui ſe
reſpecte , lorſqu'il avance des faits douteux& invraiſemblables
, M. le Bofſu termina ſon récit en avouant
que , quoiqu'il tint ces faits d'un affez grand nombre
de perſonnes dignes de foi , il ne voudroit pas
cependant en garantir l'authenticité. M. de L. P.
a été moins circonfpect , ſans avoir eu plus de
preuves ,
Avant M. le Boſſu , M. Richer avoit inféré , dans
le manufcrit de ſon Histoire Moderne , ce Roman
des Mille & une Nuits ; mais le Cenfeur , M. de
DE FRANCE.
75
(
Guignes, refufa ſon approbation , & cet article fut
rayé. Le ſavant Académicien crut judicieuſement
que fi cette Princeſſe exiſtoit , il étoit imprudent de
la faire connoître en divulguant ſon ſecret , & que fi
elle n'étoit plus , on devoit retrancher de l'Histoire
ſa prétendue réſurrection.
Elle est aufli fauſſe que les circonstances de ſa vie
&de ſa mort, telles que les rapporte M. Ducles. Le
Tzarewitz , dit-il , eſſaya plusieurs fois d'empoisonnersafemme
; mais le contre-poison la ſauva. J'obſerve
en paſſant que le poiſon & le contre-poifon
jouent un rôle trop fréquent dans ces Pièces inté effuntes
, où l'on renouvelle pluſieurs fois , ſans la
moindre autorité , des accufations a'roces , dignes
de mépris. Celle de M. Duclas contre le Tzarewitz
, eſt démentie par des témoignages inconteftables,&
appartientexcluſivement à cet Hiſtoriographe.
S'il eût été inſtruit des particularités de la Cour de
Pierre I , il auroit ſu que , ſombre & fauvage ,
Alexis n'étoit pas un empoisonneur. Ses moeurs
étoient dures , groſſieres & dépravées ; il avoit perdu
dans la débauche le ſentiment de l'amour & le goût
de la vertu. Son épouſe , ornée des charmes de la
figure , y joignoit un air de grandeur , une douceur
touchante , un enjouement & une fineſſe d'eſprit
auxquels le Tzarewitz fut inſenſible ; aucun égard ,
aucune complaiſance de ſa part ne rachetoient ſes
honteuſes habitudes & l'abandon d'une femme efti
mable. Toutes ſes attentions , tout ſom temps étoit
réſervé à ſa maîtreſſe Finoiſe , Euphrofine , qui, conformément
aux moeurs de ſon état , le trahit après
l'avoir corrompu ; mais il n'eſt nullement vrai qu'il
traitât la Princeſſe avec inhumanité , & qu'il ſe für
emporté juſqu'à la frapper. La ſeule crainte de fon
père & de Catherine , touchés du fort de la Grande
Dusheſſe, & qui lui donnoient des preuves journa-
D
76 MERCURE
lières de leur attachement , auroit ſuffi pour contenir
la brutalité d'Alexis . Pierre I n'étoit pas d'un
caractère à pardonner à ſon fils un empoisonnement ,
ni la Princeſſe dans le cas de le diſſimuler. Ses plaintes
furent même trop fréquentes ; elles irritèrent le
Czar contre ſon fils qui en murmura , qui redoubla
d'averſion pour une épouſe qu'il regardoit comme la
délatrice de ſes torts, & dont les chagrins étoient
encore envenimés par la vivacité de la Princeſſe
d'Ooft Friſe , ſa parente.
«Enfin , continue M. Duclos , il lui donna un
>> jour un & furieux coup de pied dans le ventre ,
» étant groſſe de huit mois , qu'elle tomba évanouie
» & noyée dans ſon ſang. Pierre-le Grand étoit alors
>> dans un de ses voyages. Son fils , perfuadé que
> cette malheureuſe Princeſſe n'en pouvoir revenir ,
» partit à l'instant poursa maison de campagne. La
>> Comtefle de Coniſmarck étoit auprès de la Prin-
> ceſſe lorſqu'elle accoucha d'un enfant mort.
Pas une ligne de ce récit qui ne ſoit contraire à
la vérité. Il eſt à comprendre comment un Hifto,
riographe de France a pu ſe méprendre à ce point
fur les époques , & ignorer des faits de notoriété
publique. La Grande Ducheſſe n'accoucha point au
terme de huit mois; clle mit au monde ſans accident
, le 22 Octobre 1715 , un fils que toute l'Europe
a vû régner ſous le nom de Pierre II. Cette
même année 1715 , le Czar , heureux dans la guerre,
ayant preſque tout le Nord pour Allié , maître d'une
fartie de la Finlande , s'occupoit à Pétersbourg d'affermir
ſes nouveaux établiſſemens , & ne quitta ſa
Capitale qu'au mois de Février de l'année ſuivante ,
pour aller au ſiège de Wiſmar. La naiſſance de ſon
petit fils lui caufa la plus grande joic. Aux approches
de ſa mort , la Princeffe demanda à voir ſon beaupère,
lui recommanda ſes enfans , & les remit au
DE FRANCE. לל
Tzarewitz , après les avoir baignés de ſes larmes. *
Alexis ne ſe ſauva point à la campagne , comme orn
l'affirme pour arranger le tiſſu d'une Fable; il res
conduifit ſes enfans dans ſon appartenent , & ne
retourna plus auprès de ſon épouſe , dont il ne
demanda pas même des nouvelles.
Ces circonstances authentiques font atteſtées par
tous les Hiſtoriens de quelque poids , notamment
par Henri Bruce , Gentilhomme Écoffois , Capitaine
au Service de Ruſſie , témoin oculaire , & coufin du
Général Bruce , dont les deſcendans jouiſſent encore
de la plus grande faveur en Ruffie. Ses Mémoires,
ſages & curieux , écrits en Anglois , ne laiſſent aucun
doute ſur les faits précédens. **
L'inhumation de la Grande Ducheſſe y est ra
contée avec la même exactitude que ſa mort. Cetre
malheureuſe Princeſſe demanda à n'être point embaumée
, & fut enſevelie le ſeptième jour dans la
principale Egliſe de la fortereſſe , quoiqu'elle ne fûr
point de la Religion Grecque , avec la pompe & les
honneurs dûs à ſa naiſſance. Muller , dans ſon Dictionnaire
Géographique , eſt abſolument d'accord
avec Henri Bruce. MM. le Clerc , dans la ſavante
Histoire de Ruffie dont l'Europe leur eſt redevable ,
ont ſanctionné ce témoignage; le leur ſeul feroit
décifif; car peu d'Hiſtoriens ont raſſemblé autant de
folides moyens de lumières & d'inſtructions ; un trèslong
ſéjour dans le pays dont ils ont étudié les An
nales, une ſcrupuleuſe probité , le commerce des
perſonnages les plus confidérables , la facilité de
fouiller les ſources , & ce difcernement sår , fans
lequel un Hiſtorien n'eſt qu'un paperaffeur ou un
*Elle avoit un premier enfant , la Princeſſe Natalie
née le 23 Juillet 1714.
** Voy. Mémoirs ofPower Henri Bruce ,&c. & . Liv. V,
p. 147 &148 .
Diij
78 MERCURE
phrafier. Souvent, il est vrai , l'Hſtoire ne dit pas
tout , & l'on pourroit ſoupçonner MM. le Clerc de
quelque reticence. Je les ai donc interrogés for
l'étrange Anecdote qu'on vient de réchauffer ; ils
m'ont affermi dans mon ſcepticiſme , & leur candeur
, affez connue , n'a beſoin d'aucune preuve. Je
la trouverois , d'ailleurs , dans le témoignage unanime
de tous les Ruſſes que j'ai confultés , & ſpécialement
deMme la Princeſſe d'Afchkof , que j'enrendis
, il y a pluſieurs années, traiter avec le ridicule
convenable , les aventures héroïqnes & conjugales
de la Princeſſe de Wolfenbuttel.
Il eſt donc très- évident qu'on n'imagina point
ae mander au Tzarewitz la mort de sa femme & de
fon enfant , puiſque cet enfant eſt monté ſur le trône
fans partager les courſes romaneſques de fa mère ;
qu'on ne dépêcha point de Couriers au Czar, puifqu'il
étoit à Pétersbourg , & qu'on n'enſevelit point
une bûche ; car on ne diſpoſe nullement du corps
de l'Héritière préſomptive d'un Empire , au milieu
d'une Cour , pour le transformer en morceau de
bois. Le cercueil de la Grande Ducheffe n'a pas éré
ſouſtrair , deux générations ont pu conftater la fupercherie
; ſi elle eût exiſté , certainement on ne
Pignoteroit pas à Pétersbourg. Quel feroit le bur
d'un pareil myſtère ? Un événement de ce genre
n'eft pas un ſecret d'État , & la Princeffe reffufcirée
n'avoit aucun trône à difputer. D'ailleurs , qui imaginera
que , fille de Souverain , ferur d'une Impé.
ratrice d'Allemagne, au lieu de mettre ſes jours en
sûreté à Vienne ou à Wolfenbuttel , oubliant la dignitéde
ſon rang , une Grande Ducheffe de Ruffie
aille ſe réfugier à Paris avec un Laquais. & que fe
croyant trop près encore de tous ceux qui pouvoient la
confoler& la venger, elle s'embarque pour la Loui
En vérité, on eft honteux flane? de réfater depareilles
rêveries.
DE FRANCE. 79
Cependant elles ont acquis de la confiftance , &
uniquement ſur le narré de M. le Boffu & de M.
Duclos. Beaucoup de gens prétendent aujourd'hui
avoir été auſſi en commerce avec l'Héroine. L'un
s'eſt promené avec elle aux Tuileries ; un autre l'a
euc à ſa table; un troiſième en a été amoureux.
Tous ont reçu ſa confidence ; il n'y a qu'à Péters
bourg où ce que tout le monde ſavoit ailleurs eft
demeuré inconnu. Il ne reſte plus qu'à foutenir que
la bûche à ſon tour s'eſt changée en Princeſſe de
Wolfenbuttel ; & qu'après avoir couru le monde ,
celle-ci eſt venue ſe replacer dans l'Égliſe de Saint-
Pierre & Saint-Paul , ſur les bords de la Névα .
Au reſte , qu'une aventurière ait occupé les badauts
, en ſe diſant la femine d'un Tzarewitz , je
n'empêche'; ce n'eſt pas le premier exemple d'une
pareille fraude: il eſt plus aisé d'y croire qu'à des
Princeſſes Souveraines qui ſe mettent en route inco
gnito le dix-ſeptième jour de leurs couches , & parcourent
cinq cent lieues pour aller ſe marier enfuite
à un Officier François , ſur les rives du.Miffilipi.
L'inventeur de cette nouvelle , bonne à figurer
dans les Métamorphofes d'Ovide , &à laquelle M.
Duclos crut trop légèreinent , étoit ignorant & maladroit.
Il avoit oui parler des moeurs farouches
d'Alexis , il en fit un empoisonneur; il ſuppoſa un
voyage de Pierre- le Grand , parce que ce Prince
palla en effet une partie de la vie à voyager ; après
avoir écarté le père , il écarte auſſi le fils; il fait
mourir l'enfant , pour donner crédit à la fable du
coup de pied ; il place auprès de la Princeffe la Comreſſe
de Koniſmarck , qu'il prend pour la Princeſſe
d'Ooft- Friſe , & l'intrigue marche enſuite toure ſeule.
Le plus léger examen ſuffifoit pour en défabuſerM.
Diclos.
Mais en tout on aime l'extraordinaire , & la vé
Div
80 MERCURE
rité hiſtorique n'a plus de charmes pour des Lecteurs
blaſés qui , en voyant le théâtre du monde ,
voudroient fans ceſſe y retrouver celui de l'Opéra.
S'il ſuffiſoit de quelqu'incident mystérieux , de quelque
bruit incertain pour fonder des anecdotes ſecrettes
, le merveilleux de la mythologie n'approcheroit
pas de celui de l'Hiſtoire. N'a-t'on pas débité
, même ne voit-on pas des Ruffes perfuadés
que Pierre III eft encore vivant , qu'il eſt enfermé
dans une fortereffe, & qu'on l'y conferve comme
le Palladium de nouvelles révolutions ? Joignons
la Princeffe de Wolfenbuttel à Pierre III , au Roi
Sébastien , aux Démétri , au Sultan Zizim , & à tant
d'autres fantômes que des Romanciers firent fortir
de leurs tombeaux.
J'ajouterai que M. Coxe , voyageur philoſophe ,
obſervateur tranquille , Hiſtorien exact , a rapporté ,
d'après les meilleures informations , les détails de la
vie du Tzarewitz & de la mort de ſon épouſe , conformément
au récit d'Henri Bruce & de MM. le
Clerc, Dans ſon dernier voyage en Ruſſie , en Pologne,
&c. , il cite en entier la lettre ou plutôt la
prière qu'adreſſa la Grande-Ducheffe mourante à
Pierre-le-Grand ; c'eſt une pièce authentique. La
Princeſſe y laiſſe au Tzar le ſoin de ſes funérailles
; & comme elle n'appartenoit point à la
Religion dominante , elle demande un lieu de
ſépulture où ſon corps puiffe repoſer en paix. Elle
diſpoſe de ſes bijoux en faveur de fes enfans , de ſa
garderobe en faveur de la Princeſſe d'Ooſt- Friſe ;
elle prie fon beau-père de payer ſes dettes peu
confidérables; elle finit par des remerciemens tous
chans des bontés conftantes du Tzar & de Catherine
, en conjurant le Ciel d'ajouter à leurs jours ce
qu'il retranchoit des fiens. Aſſurément on ne poufſe
pas la farce juſqu'à écrire un pareil teftament , ni
juſqu'à ſe jouer d'un Souverain , d'un père , en
DE FRANCE. SI
contrefaiſant les expreffions de la piété , de la reconnoiffance
, de la réſignation & de l'agonie .
Il faudroit appliquer , Monfieur , les mêmes réflexions
à l'hiſtoriette de Mylord Stairs , que vous
avez rapportée d'après l'Éditeur des Pièces intéreffantes.
Des morceaux de ce genre peuvent ſervir à
la bibliothèque bleue , mais jamais à 1 Hiſtoire. Les
Mémoires deMylord Stairs , d'où l'on a tiré cette
étrange anecdote, font un roman obfcur , & aurant
vaudroit s'appuyer de la Tragédie de Zaire pour
écrire les particularités des Croiſades. Toute l'Ecoffe
avoit connu le biſayeul de Mylord Stairs : ni M.
Hume , ni Mme Macaulay , ni Smolett , ni Mylord
Littleton , dont les Ouvrages furent compoſés depuis
1743 , époque de la publication de ces Mémoires
, n'ont daigné même faire mention de cette
fable. Cependant chaque détail de la décolation de
Charles I, étoit aſſez précieux pour qu'aucun Hiftorien
eût négligé une circonftance auſſi extraordinaire.
Pourquoi d'ailleurs le Lord Stairs , plus que
centenaire, ſe ſeroit-il rendu inviſible ? Qu'avoit-il à
craindre de la Maiſon d'Hanovre & des Whigs qui
l'avoient portée ſur le Trône ? Qui croira à la violence&
à la durée de ſes remords au milieu d'une
Nation où ce régicide trouve des apologiſtes , tandis
que juges & bourreaux de Charles I , conſervèrent
tous fur l'échafaud , dans les priſons , ou dans l'exil ,
le fanatiſme républicain qui les avoit animés ?
Il eſt à remarquer que dans une Lettre qu'écrit le
prétendu vieillard , meurtrier de Charles I , il figne
John Stairs . Or , le nom de cette famille n'eſt point:
Stairs, mais Dalrymple ; elle n'eut qu'en 1703 ,
ſous le règne de la Reine Anne , la Pairie Écoſſoiſe
& le titre de Stairs ; par conféquent , l'aïeul du premier
titulaire ne pouvoit prendre un nom qui
n'exiſtoit pas. Ce fait ſeul anéantit toute cette fiction
pathétique. &
4
Dv
82 MERCURE
On regrette encore de rencontrer dans un Recueil
Historique que la haine de Louis XIVpour le
Prince d'Orange venoit du refus qu'il avoit fait
d'époufer sa fille & de Mme de la Vallière , depuis
Princeffede Conti. Ce mariage eût été fort extraordinaire.
Guillaume III ne fut Stathouder qu'en
1672 , & juſqu'alors la France , qui s'oppoſa à fon
rétabliſſement dans la dignité de fes ancêtres , ne
penſoit guères à l'allier à la Maiſon de Bourbon. La
Princeſſe de Conti, née en 1666, n'avoit que fix ans
à cette époque. Cinq ans après, en 1677 , le Stathouder
épouſa Marie , fille de Jacques II , âgée de
quinze ans. Mile de Blois n'en avoit alors que onze,
&il eſt peu vvrraaiſemblable qu'auſhjeune on eût fongé
à l'établir. L'oppofition de caractère entre Louis XIV
&Guillaume III , & celle des intérêts, ſuffifent pour
expliquer cette antipathie ſans recourir à des cauſes
•domeſtiques.
L'Editeur , toujours armé du Mémorial de M.
Duclos, prête à Mylord Stairs , Ambaſſadeur d'An--
gleterre en France , le projet d'avoir apoſté trois
affaffins conduits par Douglas , Colonel Irlandois au
fervice de France , pour tuer le Prétendant ſur le
cheminde Nonancourt. Lorsqu'on avance de pareilles
imputations contre des hommes de ce caraс-
tère , & qu'on les avance le premier,il faut citer fes
preuves, fes témoins , parce qu'on n'a pas le droit de
difpofer ainſi des réputations , ſans juftifier mûrement
la hardiefle d'une ſentence crimineHe.
Il eſt affez fingulier que l'Auteur ne ſe fouvienne
de cette maxime que pour contredire un
fait avéré , ſavoir , la cauſe de la mort de Clément
XIV. Cefont des calomnies , dit M. D. L. P. qui
Subfifteront probablement plus d'un jour comme des
vérités. Joſe le croire , d'après ces affertions , auffi
peu inſtruit des circonstances qui ont fait périr Ganganelli
& de l'examen de ſon cadavre , que M. DaDE
FRANCE. 83
clos le fut de la maladie & de la mort de la Grande-
Ducheffe de Ruſſie. Il me feroit ailé de prouver
cette opinion ſi la nature de ce Journal ne me forçoirau
filence.
Si M. D. L. P. a voulu amuſer ſes Lecteurs , il y
a réuſli ; s'il a voulu les inftruire , il s'eſt trompé en
les trompant. Cette distinction eſſentielle qui a
échappé à toutes les Feuilles publiques mérite d'être
peſée , & je l'abandonne au jugement de tous les
Lecteurs fages.
J'ai l'honneur d'être , &c. MALLET DU PAN.
Paris, ce 14Mai 1785.
LETTRE aux Auteurs du Mercure.
PUUIISSQQUUEE vous avez daigné faire ufage de la
Lettre que je vous ai adreſſée l'année dernière fur
l'expoſtion de Tableaux , Études & Deſſins que les
Élèves de la Peinture font annuellement dans la
Place Dauphine, le jour de l'Oclave de la Fête-Dieu,
j'espère , Meſheurs , que vous daignerez encore admettre
dans votre Journal celle que j'ai l'honneur de
vous faire parvenir aujourd'hui. Toujours guidé par
les mêmes motifs , c'est- à-dire , plein du defir d'encourager
les jeunes gers , qui , au germe du talent,
paroitfent joindre l'étude qui perfectionne , & l'ardeur
qui conduit aux fuccès , je parlerai avec beau
coup d'indulgence des productions que j'ai exami
nées.Je ſuis éloigné de reſſemblerà ces Amateurs dedais
gneux, qui voudroientne fixer leur attentionquefurdes
talens confominés, ou à ces Maîtres ſuperbes , que leur
réputation préſente diſtraitdu ſouvenirde leur foibleffe
pafiće , & qui oublient combien de fois ils ont bronché
dans la carrière avant d'y marcher d'un pas
kame & affure. Lorſque won oeil s'arrête fur less
Dj
84 MERCURE
Ouvrages de ceux qui , par le nom qu'ils ſe ſont fair
&le rang qu'ils tiennentdans les Arts , peuvent être
conſidérés comme des modèles , il s'arme alors de
quelque ſévérité , & j'oſe indiquer tout haut les dé
fauts que j'y apperçois pour l'inſtruction du jeune
Artiſte qui peut s'égarer ſur la foi d'un grand nom ,
parce que ſon goût n'eſt pas encore formé; mais
quandje regarde les Tableaux d'un Élève , j'y cherche
moins les taches qui néceſſairement doivent y
être fréquentes,que l'eſpérance, poflible à concevoir,
deſon talent futur . Tout dans la Nature eft foible à
fon principe ; tout enſuite, depuis l'humble plante
que l'herbe cache à nos yeux juſqu'à l'homme qui
ſe croit le Roi du monde , ſe développe & ſe fortifie
par degrés. Il en eſt de même des talens. J'aime
mieux les voir s'avancer à pas meſurés , eſſayer prudemment
leurs forces , que de les voir s'élancer avec
audace , étaler des fruits précoces , & ufer dans leur
germe lesmoyens qui devoient leur donner de l'exif
tence&de l'énergie. C'eſt d'après ces réflexions que
je vais hafarder mon avis ſur une partie des Tableaux
, Études ou Defins qui m'ont paru dignes
d'être remarqués à l'expoſition de la Place Dau
phine.
Mes regards ont d'abord été frappés dedeux tableaux
de Mile Guéret. Le premier repréſente une
mère aſſiſe à côté de ſon fils malade , & faiſant
figne à quelqu'un , qui vraiſemblablement s'avance ,
de ne point faire de bruit. Le ſecond repréſentela
même femme les cheveux épars , & dans l'attitude
de la plus profonde douleur , fixant un oeil morne
fur le berceau vuide de ſon enfant mort. Ces deux
compoſitions , principalement la ſeconde , annoncent
de l'imagination , & cette ſenſibilité qui eſt le pree
mier ſoutien du talent, ſur tout dans les femmes.
Jedefirerois pourtant que l'expreffion des figures fût
plus déterminée , &que les proportions fuffent plus
DE FRANCE. 85
exactes. A côtédu berceau dont la petitefle annonce
que l'enfant auquel il ſervoit pouvoit avoir un an ou
quinze mois , on apperçoit un ſoulier propre à chauſfer
un enfant de trois ans. On remarque le même
défaut dans un bas qui a du ſervir au même enfant ,
&qui eſt ſuſpendu aux pieds du berceau. Quoi qu'il
en ſoit , & malgré d'autres taches ſur leſquelles ję
crois devoir gardes le filence , Mlle Guéret me paroît
mériterde grands encouragemens. J'oſe lui promettre
des ſuccès fi elle perfectionne, par l'obſervation des
bons modèles , le talent qu'elle annonce d'une manière
ſi intéreſſante.
Mile Capet a fait ſes preuves depuis long- temps;
je ne vous dirai rien d'elle , parce que je penſe qu'elle
devroitquitter le rangdes Élèves.
J'ai diftingué avec plaiſir un portrait au paſtel ,
repréſentant une femme coëffée d'un chapeau de
paille. Il eſt deMlle Verrier. Le ton de couleur m'en
a paru fort bon; le deſſin en eſt ſage & correct. Je
lui reprocherois preſque d'être un peu froid : peutêtre
eft- ce la faute du modèle.
Je n'ai rien trouvé à reprendre dans un portrait
au pastel peint par Mile Ravenel. Ce portrait repréfenteun
homme vêtu de noir & coëlfé d'une perruque
ronde. La phyſionomie eſt animée , elle eſt
vivante.
Trois tableaux de Mlle le Roulx de la Ville, âgée
de 17 ans & demi , ont mérité l'attention des Amateurs.
Le premier , qui repréſente deux jeunes perſonnes
, dont l'une eſt aſſiſe & l'autre debout à côté
d'elle , eft compoſé difficilement. L'attitude de la
jeune perſonne qui eſt debout , eft contrainte &
même maniérée à la rigueur: j'ai été d'autant plus
frappéde ce défaut que l'attitude de la perſonne aſſiſe
m'a parue d'une grande vérité. Je defirerois que
cetejeuneArtiſte , qui paroît s'occuper beaucoup de
donner de la régularité aux traits de ſes figures
86
4
MERCURE
s'occupat auſſi da ſoin de leur donner de l'âme; ce
qu'en termes de l'art , on appelle de la phyfionomie.
Le ſecond eſt un portrait à l'huile : les acceſſoires
annoncent un Homme de Lettres , ils font rendus
avec efprit. La poſe eſt agréable , peut être le corps
eft-ilun peu penché , mais la tête eft bonne : elle
eſtdunombre de celles qui , par la vérité qu'on y
remarque , atteftent une grande reſſemblance. La
troiſième eſt une tête d'étude au paſtel qui m'a ſemblé
être une Didon , au moins la couronne & le coftume
l'annoncent-ils. L'expreffion de cette tête m'a fingulièrement
plu. J'y ai trouvé un mélange de crainte
&d'eſpoir exprimé avec beaucoup de grâce. Le
plaifir que j'ai eu à la conſidérer eſt encore fi vif
par le ſouvenir , qu'il m'interdit la facultéde parler
despetits défauts que j'y ai remarqués.
Parmi un affez grand nombre de deſſins , j'en ai
diftingué un de Mile Vallain , repréſentant unjeune
Deffinateur le chapeau fur la têre ,&appuyé ſur un
carton.Beaucoup de correction , d'efprit &de vérité,
voilà le méritede cette jolie compoſition , qui doune ,
àmonavis , degrandes efpérances.
Les Payſages que MM. Duval frères ont expofés
cette année font très-ſupérieurs à ceux qu'ils
ont exposés l'année dernière. Les progrès de M.
François Duval m'ont ſur - tout paru très-remarquables.
Un Payfage de M. Dupont m'a paru fort
louable. Le ton de la verdure eſt un peu prononcé;
mais ce Tableau m'a paru trop fraîchement
compoſe pour être, fur cet objet, jugé à la rigueur.
M. Pequignot a étudié le Pouffin , on s'apperçoit
même qu'il a cherché à s'approprier ſon ſtyle. Je lui
obſerverai que quand on prend les grands Artiſtes
pour modèles il ne faut pas les ſuivre trop fervilement
, car alors on re reffemble pas à un imitateur ,
on reſſemble à unplagiaire..
DE FRANCE 87
Deux Paysages de M. Gautier m'ont paru richementcompofés.
J'y ai trouvé des réminiſcences; je
l'invite à s'obſerver ſur cet article. Il annonce affez de
talens pour chercher à compoſer d'après lui- même ,
&àconfulter ſon génie.
:
M. de Gault a expoſé des Camées, dans leſquelles
on diftingue un fini précieux & fait pour le genre.
M. Duperreux, jeune Amateur âgé de vingt- deux
ans , s'eſt diſtingué par pluſieurs Tableaux , m'a-t-on
dit; je n'en ai pu appercevoir qu'un tant j'étois gêné
par la foule. C'eſt un Payſage remarquable par
T'heureux choix du ſite , par la manière dont il eſt
éclairé, & par letonde la couleur.
M. le Chevalier de Lorimier ſoutient la réputation
qu'il s'est faite comme Amateur; mais j'ai éré
fâchéde voir à côté de trois jolis Tableaux de ſa
compoſition un Payſage d'un ſtyle ſec & d'un ton de
couleur très-déſagréable. Je le prie de ſe ſouvenir
que la malignité des Artiſtes s'attache avee plus de
plaifir fur les productions foibles des Amateurs que
ſur celles qui annoncent ou qui prouvent du talent.
J'oubliois de vous parler d'une tête de femme au
pastel de Mlle Falconnet. Il y a un fi fingulier contraſte
entre l'eſprit, les intentions agréables qu'on
remarque dans la phyſionomie , & les défauts du
buſte ſur lequel la tête eſt poſée , qu'on eſt tenté de
croire que ces deux parties de la compoſition ne font
pas de la même main. J'exhorte Mile Falconnet à
foigner dorénavant ſes Tableaux dans leur enſem
ble&dans leurs détails ; cette attention pourra détourner
les idées que fait naître une négligence aufh
décidée ,&qui ne font rien moins que favorables à
un Élève dont on connoît le Maître.
Je m'arrête , Meſſieurs ; je ne veux vous entretenir
nide ce que je n'ai pu voir qu'en paſſant , ni des Tableaux
de quelques Elèves qui n'ont pas répondu aux
espérances que leurs premiers Ouvrages avoient fait
88 MERCURE
concevoir. Jobſerverai ſeulement que les Maîtres
devroient conſeiller à leurs Diſciples de ne rien expoſer
quand ils ne peuvent offrir à l'oeil de l'Amateur
que des compoſitions abſolument médiocres .
C'eſt manquer au Public que de tâter ainſi ſon goût
par des ébauches informes & dignes de tapiffer les
murailles de nos Guinguettes. J'appliquerai ici , à ce
fujer , le vers connu de Boileau, qui me paroît
trouver naturellement ſa place :
Il n'eſt point de degré du médiocre au pire ..
J'ai l'honneur d'être , &c.
ANNONCES ET NOTICES.
0N vient de mettre en vente à l'Hôtel de Thou
rue des Poitevins , la deuxième Livraiſon du troifième
Voyage de Cook, conſiſtant daus le Tome IV
& les 88 Planches annoncées par le Profpectus. Le
prix de cette Livraiſon eſt de 54 livres ,& on ne dé
livrera cette Livraiſon qu'en rapportant la Reconnoiſſance
qui a été donnée avec les trois premiers
Volumes.
On délivre en même temps les Volumes pour les
deux Éditions in- 8 °. Ces Volumes étant payés
d'avance , on ne les délivrera également qu'en rapportant
les Reconnoiffances. Le prix total des
quatre Voluines in 4°. biochés ou en feuilles avec
les 88 Planches eſt de 10s liv. L'Édition in- 89 .
huit Volumes en blanc ou brochés , 32 liv. La
même in-8°. quatre Volumes en blanc ou bro--
chés , 24 liv. T
On ne délivrera des Planches aux Acquéreurs des
Éditions in 8 °. qu'au mois d'Août prochain...
DE FRANCE 89.
POÉSIES Diverſes de M. Hoffman , petit format.
A Nancy ; & ſe trouve à Paris , chez Prault ,
Imprimeur du Roi , quai des Auguſtins.
Il y a des Pièces agréables dans ce Recueil , fur
lequel nous reviendrons.
COURIER Lyrique & Amuſant , ou Paffe - Temps
des Toilettes.
Il en paroît un premier Cahier, qui remplit les
promeſſes du Proſpectus par des Chanſons & des
Anecdotes piquantes. On ſouſcrit en tout temps
chez Knapen & fils , Imprimeurs - Libraires , près du
Pont Saint Michel. La manière la plus sûre pour recevoir
promptement les Numéros , eſt de faire tenir
l'argent par la poſte.
RÉPERTOIRE Univerſel & raiſonné de Jurisprudence
, Ouvrage de pluſieurs Jurifconfultes , mis en
ordre & publié par M. Guyot , nouvelle Édition
corrigée& augmentée AParis, chez Viſſe , rue de
la Harpe , & chez les principaux Libraires de
France.
On vientde mettre en vente le Tome XII de cet
Ouvrage. Les cing derniers Volumes qui reſtent à
publier , & qu'on doit délivrer gratis aux Perſonnes
qui auront ſouſcrit avant cette publication ,
paroîtront enfen ble au mois d'Août ou de Septembre
de la préſente année 1785. A cette époque
la ſouſcription ſera fermée irrévocablement. On
fait qu'elle eſt du prix de 168 liv. diftribuées en
treize payemens, dont le premier , de 24 livres , ſe
faiten ſouſcrivant , & les douze autres de 12 liv. ,
I'nn en retirant chacun des douze premiers Volumes.
Quand les cinq derniers Volumes paroîtront ,
on fixera le quatorzième payement qu'auront à faire
pour ces cinq Volumes les Perſonnes qui n'auront
pas ſouſcrit précédemment. On peut voir à cet
.
MERCURE
égard les détails que renferme le Profpectus, qui ſe
diſtribuegratis.
TRAITE d'Architecture- Pratique, concernant la
manière de bâtir ſolidement , avec les Obſervations
néceſſaires ſur le choix des matériaux , leurs
⚫ qualités & leur emploi ſuivant leur prix fixé à
Paris & autres endroits , d'après un tableau de comparaiſon
, le ſalaire des ouvriers , &c.; par M. J. F.
Monroy , ancien Appareilleur , Inſpecteur & Toiſeur
des Bâtimens du Roi , in-8 °. A Paris , chez
l'Auteur , rue Saint Anroine , vis-à-vis l'hôtel de
Beauvais , nº. 46, & Prault, Libraire , quai de Gèvre
Aujourd'hui que l'envie de bâtir occupe tant de
têtes, cet Ouvrage ſera d'une utilité fort étendue ;
il nous a paru fait avec ſoin. Il donnera des lumières
économiques à ceux qui font bâtir , & pourra être
utile aux Architectes , Experts & Entrepreneurs.
:
د
OEUVRES Complettes d'Homère Traduction
nouvelle , dédiée au Roi, avec des Notes Hiftoriques
, Géographiques & Littérales ; par M.
Gin , Confeiller au Grand Confeil , nouvelle
Édition en huit Volumes grand in - 8 ° . , papier
fuperfin d'Annonay , des Preſſes de M. Didot
l'ainé , avec deux Cartes Géographiques dirigées
par M. Mentelle, Hiftoriographe de Mgr. Comte
d'Artois. Il paroîtra un Volume de cette Édition
tous les trois mois , à compter du premier Novembre
prochain 1785 , concurremment avec la ſuperbe
Édition in -4°. , ornée de cinquante Eftampes en
taille-douce , que Sa Majesté a honorée de ſa ſoufcription.
Prix , 12 liv. le Volume broché en carton .
Les Exemplaires envoyés francs de port pour
Paris à ceux qui fe feront inſcrire cheza M. Didot
l'aîné , Imprimeur - Libraire , rue Pavée Saint-
André-des Arcs.
،
DE FRANCE
91
N.B. Le nombre des Exemplaires del'Edition in 4º.
eſtréduit de cinq cent à trois cent; ſavoir , deux cent
avec le Texte Grec, & cent de la ſeule Traduction
Françoiſe, & l'on annonce que la ſouſcription pour
cette Edition ſera irrévocablement fermée au premier
Septembre prochain. L'Edition in-89. ainfi
que l'Edition in-4°. contiendra à la ſuite des
Notes toutes les Imitations des Poëtes Latins :
parmi les Italiens , du Taffe & de l'Arioſte :
parmi les Anglois , de Milton avec la Traduction ,
&toutes celles de nos plus célèbres Poëtes François.
On trouvera à la même époque , chez Servière ,
Libraire, rue Saint Jean de Beauvais , vis-à-vis les
Ecoles de Médecine , le Cahier de ces Imitations
deſtinées à completter l'Edition in- 12 .
HISTOIRE abrégée de IAntimoine , & particulièrement
defa Préparation , par M. Jacquer , ancien
Chirurgien de S. A. S. Mgr. le Prince Louis de
Wirtemberg , in- 12 de 200 pages. Prix , 1 liv.
10 fols. A Paris , de l'Imprimerie de Prault; chez
l'Auteur , rue des Saints Pères , nº. 56 ; la Venve
Duchefne, Libraire , rue Saint Jacques; Delalain
jeune , Libraire , même rue , & chez les Libraires du
Palais Royal & du quai de Gevres.
M. Jacquet , appliqué à la Chimie depuis ſa jeuneſſe
, a voulu s'affurer de toutes les vertus & de
tous les vices qu'on attribuoit à l'Antimoine. Il
s'eſt attaché à lire tous les Auteurs qui traitent de
ce Minéral & de ſes qualités ; il a ſouvent répété
les Expériences qui étoient indiquées dans ces Livres;
ilen a eſſayé de nouvelles , s'eſt appuyé du ſentiment
des plus célèbres Chimiſtes , a ſuivi leurs procédés
dans toutes ſes opérations , a doublé , triplé
fon travail pour parvenir à l'évidence. Enfin , après
quatorze ans d'un travail affidu , il s'eſt élevé aux
plus grands ſuccès. Cette Hiſtoire abrégée de l'An
92 MERCURE
rimoine , où l'on trouvera des faits très- curieux , eft
ſuivie du ſentiment des Médecins de la Faculté , &
dela manière de ſe ſervir de la nouvelle Préparation.
Par l'Extrait des Regiſtres de la Société de Médecine,
inféré dans l'Ouvrage que nous annonçons ,
on voit clairement que le Public peut donner toute
fa confiance aux Pilules Antimoniées.
ESSAI fur différentes espèces d'air fixe ou de
gaz, pour fervir de Suite & de Supplément aux
Elémens Physiques du même Ameur , par M. Sigaud
de la Fond, ancien Démonstrateur de Phyſique Expérimentale
de l'Univerité , de la Société Royale
des Sciences de Montpellier , des Académies de Saint-
Pétersbourg , & c. nouvelle Édition, revue & augmentée
, par M. Rouland , Profeſſeur de Phyfique
Expérimentale , & Démonſtrateur en l'Univerſité de
Paris , Volume in - 8º . Prix , s liv. broché. A
Paris , chez P. Fr. Gueffier , Imprimeur-Libraire ,
au bas de la rue de la Harpe.
CetEffai étoit déjà réputé un bon Ouvrage en
1779. Les Expériences & les Découvertes qu'on a
faites depuis cette époque devoient fournir de nouvelles
lumières , & M. Rouland , en l'enrichiffantde
es connoiffances, en a augmenté le prix & le mérite.
METHODE abrégée de la Perfaction Chrétienne
tirée de l'Italien du Cardinal Sforce Pallavicini ,
dédiée à MONSIEUR , par M. l'Abbé Parmentier ,
fon Secrétaire ordinaire , & Aumônier de ſa Vénerie.
A Paris , de l'Imprimerie de MONSIEUR , chez
Guillet , Libraire de MONSIEUR , rue S. Jacques ,
vis-à vis la rue des Mathurins.
COURONNEMENT de La Fontaine par Efope
aux Champs Elysées , deſſiné par Lebarbier l'aîné ,
commencé par Chafran Macret , & terminé per
DE FRANCE.
93
H. Guttenberg , 1785. Prix , 6 liv. A Paris , chez
la Veave Macrer , rue des Foſſés de M. le Prince ,
au coin de celle de Touraine , maiſon de M. Duhamel
, Bijoutier.
La Fontaine conduit par Phèdre & couronné par
Eſope. On remarque affis ſur le devant , Laure &
Pétrarque , près d'eux ſont debout Pline & Virgile ;
au milieu,ſur le ſecond plan,la Reine de Navarre &
Bocace ; pluſieurs Génies portent les OEuvres de La
Fontaine ; à ſes pieds ſont les animaux qu'il a fi
bien fait parler.
Cette belle Eſtampe fait ſuite à celles de Voltaire
& de Rouſſeau aux Charaps Elysées. Les Amateurs
trouveront un très-beau Deſſin à la même Adreſſe .
La Coquette fixée , peinte par Fragonard , Peintre
du Roi , gravée à l'eau forte par J. Couché ,
terminée par Dambrun. A Paris , chez J. Couché ,
Graveur , rue Sainte Hyacinthe , nº. 51. Prix ,
3 liv.
CINQUIÈME Livraiſon des Estampes pour les
OEuvres de Voltaire , in- 8° . , dédiée à S. A. R.
Mgr. le Prince de Pruffe .
Cette Livraiſon eft compoſée , comme les précédentes
, de dix Eſtampes. Trois repréſentent les
Portraits de Louis XV d'après L. M. Vanioo , du
Roi de Pruffe Frédéric II, d'après Amédée Vanioo ,
& de Charles XII d'après un Tableau du Cabinet
du Roi . Les trois Graveurs de ces Portraits , MM.
Foffeyeux , Langlois & Tardieu , s'y ſont diſtingués.
Leur burin a de la fermeté &de la vigueur. Ils
font eſpérer de grands Artiſtes dans ce genre.
Les ſept autres Eſtampes ſont pour les Pièces de
Théâtre : Adélaïde du Gueſolin ,le Droit du Seigneur
, Charlot , Zulime , les Loix de Minos , le
Temple de la Gloire & la Mort de Socrate. Mм.
$4
MERCURE
Simonet , Longueil , Dambrun , Delignon , Halbon
& Duclos , Graveurs , ont exécuté avec beaucoup
d'eſprit les deſſins de M. Moreau le jeune , Auteur
de cet Ouvrage , qui devientde plus en plus intéreffant
par la variété des compoſitions & le travail
précieux des Estampes.
Il paroît que la réputation de cet Artiſte paſſe
avec gloire & avec eſtime chez l'Étranger , puifqu'un
Prince , ami des Arts , S. A. R. Frédéric
Guillaume, Prince Royal de Pruſſe , a bien voulu
lui donner des témoignages flatteurs de ſa bienveillance
en l'honorant de la conlité de Conſeiller de
Cour, & de Graveur & Delinateur auprès de fa
Perfoane, avec la jouiſſance des Privilèges attribués
à cere qualité.
On ſouſcrit pour ces Eſtampes, à Paris , chez M.
Moreau le jeune , Deffinateur & Graveur du Cabinet
du Roi , rue du Coq- Saint-Honoré , & chez les
principaux Libraires de la France & de l'Europe .
Nota. Cet Arriſte s'étoit engagé par ſon Profpectus
à faire la remiſe des 24 liv. pour la ſouſcription
fur les trois dernières Livraiſous. Il a jugé plus
convenable de la faire ſur les fix dernières , à commencer
par celle qui vient de paroître ; elle ſera
donc, ainſi que celles qui vont ſuivre , du prix de
6 liv. au lieu de 10 liv.
BIBLIOTHEQUE Phyſico-Economique , inftructive
& amusante , troisième & quatrième années , où
années 1784 & 1785 , contenant des Mémoires &
Obſervations-Pratiques ſur l'Economie Ruſtique ,
fur les nouvelles Découvertes les plus intéreſſantes ,
deſcription de nouvelles Machines inventées pour
la perfection des Arts utiles & agréables , &c. On y
a joint nombre de Remèdes-Pratiques & Procédés
découverts récemment ſur les maladies des hommes
&des animaux , ſur l'économie domeſtique , & en
DE FRANCE. 95
général ſur tous les objets d'agrément & d'utilité
dansla vie, 2 Vol. in- 12 de 400 pages chacun ,
avec des Planches en taille-douce, ſeconde Edition.
On s'adreſſe à Paris à M. Buiſſon , hôtel de Mégrigny,
rue des Poitevins , nº. 13. Cet Ouvrage forme
actuellement quatre Volumes ou années 1782 , 83 ,
84, 85 , dont le prix eſt de 2 liv. 12 ſols chacun
rendu franc de port par la poſte. On les vend enſemble
ou ſéparément. L'argent & la lettre d'avis
doivent être affranchis.
La première Edition de ces deux derniers Volumes
eft à peine imprimée que la ſeconde paroît , ce qui
prouve que le Public continue à recevoir ce Recueil
avec plaifir. On y trouve en effet des objets nouveaux
& d'une utilité journalière en Agriculture,
Economic Rurale & Civile , Arts , Manufactures ,
Médecine des hommes & des animaux , &c. &c .
EXTRAIT de la Correspondance de la Société
Royale de Médecine , relativement au Magnétisme
Animal, par M. Thourat , imprimé par ordre du Roi,
Ce Recueil , qui eſt le résumé des Lettres & Obſervations
adreſſées des Provinces à la Société
Royale par des Médecins & autres , fournit un
faiſceau de traits contre le Magnétiſme.
SUITE & grand Succès de mon Expérience à
Belleville, Banlieue de Paris , par M. Maupin ,
ancien Valet-de-chambre de la feue Reine , Brochurede
14 pages. A Paris , chez l'Auteur , rue du
Pont-aux-Choux , an petit hôtel de Poitou.
M. Maupin , après s'être long - temps occupé
d'objets utiles , & en avoir entretenu le Pub'ic, fait
ſes adieux par cette Brochure , & annonce la réduction
du prix des Ouvrages qu'il a publiés juſqu'à
préſent, réduction qui n'aura pourtant lieu que du
21 Marsjuſqu'au 21 Juin de la même année. 1
96
MERCURE
Six Sonates en Duo pour deux Violons , compoſées
pour les jeunes Élèves par M. Bertin ,
OEuvre V. Prix , 6 liv. A Lyon , chez Caraud , Libaire
& Marchand de Muſique , Place de la Comédie
; & à Paris , chez Cornouailles , rue Saint
Julien- le-Pauvre , nº . 3 .
PARTITION d'Alexis & Juftine , Comédie Lyrique
en deux Altes , paroles de M. Monvel , Muſique
de M. D. Z. Prix , 24 livres , & les parties ſéparées
12 liv. A Paris , chez M. Verdun , rue de Tournon ,
n°. 17, & chez M. Huguet, rue de Marivaux ,
maiſon du Marchand Papetier.
Nous croyons que cette Pièce , compoſée de
morceaux d'un chant très-heureux & pleins d'effet ,
doitjuftifier à la lecture le ſuccès qu'elle a eu à la
repréſentation.
TABLE.
VERS faits à Vaucluse, 49 Joseph de Vendôme ,
:
55
A mon Médecin , 52 Lettres au Rédacteur du Mer-
73, 83 Charade , Enigme & Logogryphe,
cure ,
50 Annonces& Notices , 88
Eloge Historique de Louis-
APPROBATIΟΝ.
J'AI lu
, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 11 Juin 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion.A
Paris, le 10 Juin 1785. RAULIN.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLE S.
DANEMARCK.
DE COPENHAGUE , le 19 Mai.
TE canal creufé dans le
Duché de Holftein
, pour ouvrir une communication
entre la Baltique & la mer du Nord , eſt
achevé , comme nous l'avons rapporté précédemment.
Il intéreſſe infiniment & les
Danois & les étrangers , en épargnant le
trajet par le Cattégat & par le Sund ; trajet
difficile & très- fréquenté. Le Roi de Danemarck
vient de rendre une Ordonnance du
5 Mai dernier , qui laiſſe aux navires étrangers
de toutes nations , le libre paſſage de
ce canal intérieur , moyennant un droit de
tranſit , pendant l'eſpace de ſix années : conceſſion
momentanée & nullement obligatoire
; S. M. ſe réſervant de la limiter ou de
la ſupprimer , fi beſoin eſt , en 1791 .
On compre actuellement 31 Bâtimens nationaux
, qui ſont aux Indes orientales pour y faire
Nº. 24 , 11 Juin 1785 . C
A
( 50 )
1.
le commerce. La compagnie Aſiatique en attend
5 de la Chine & 4 de l'Inde ; la Compagniedes
Indes Occidentales , 3 de l'Inde , celle de la Baltique
, celle du Canal 1 , & diverſes maiſons de
commerce en attendent 16 .
ALLEMAGNE.
E HAMBOURG , le 26 Mai.
On continue à parler de grands préparatifs
à Conſtantinople , d'une armée qui doit
camper au printemps, d'ordres envoyés pour
s'aſſurer de l'attirail néceſſaire. Le Capitan
Pacha eſt deſtiné , ſelon les mêmes bruits ,
à croiſer dans l'Archipel , & le Seraskier de
Bender , campé près d'Iſmailow , doit marcher
à Sophie , afin de ſe rapprocher des
frontieres de la Boſnie.
On raconte qu'il eſt arrivé d'Afie à Conf
tantinople une Géante de fix aulnes , ce qui
ne détermine point ſa hauteur , vu qu'on
ne déſigne point l'eſpece d'aulne dont on
s'eſt ſervi pour la meſurer. Si cette aulne
eft le Pichys d'uſage en Turquie , qui eſt à
l'aulne de France dans le rapport de 3 à 5 ,
cette Géante feroit une jolie perſonne d'environ
12 à 13 pieds de haut. On lui donne
pour cortege une troupe de muficiens , de
altimbanques & de comédiens François ,
Des Grecs ayant aſſiſté à l'une des repréſentations
de cette bande , le Patriarche les
excommunia le lendemain.
Quelques voitures chargées de draps &
( 51 )
d'autres marchandiſes étrangeres , à l'uſage
de la maiſon du Roi de Pologne, étant arrivées
à Var.ovie , ce Prince a fait acquitter
les droits de douane , comme un ſimple
particulier , afin de donner aux Magnats
l'exemple de l'obéiſſance aux dernieres Ordonnances
de la Diete.
Fin de la Differtation ſur la population des
Etats Prufliens , par M. de Hertzberg.
Lorſque le Roi morta ſur le trône , en 1740 ,
la population totale de ſes états montoit àdeux
millions deux cent quarante-deux mille têtes. Si
l'on y ajoute deux millions pour la population
de la Siléſie , de la Pruſſe occidentale & de l'Oftfriſe
, comme les trois provinces que le Roi a
acquiſes , & qu'on déduiſe ces deux millions de
la ſomme totale de fix millions , il en réſultera ,
pour l'augmentetion intérieure de la population
des anciennes provinces , le nombre d'un million
ſept cent mille , ce qui fait preſque le double
de l'ancienne population , & en y ajoutant les
nouvelles provinces , elle a été preſque triplée
fous le regne du Roi. Nous pouvons eſpérer que
cet accroiflement de la monarchie Prufſienne continuera
encore long-temps dans la même proportion
ſous le regne du Roi , & fous celui que nous
pouvons attendre de ſes ſucceſſeurs. Il eſt auſi
poſſible , puiſque les 3600 milles quarrés d'Allemagne
que la monarchie Pruſſienne contient ,
ont 1667 habitans ſur un mille quarré ; population
, qui eſt déjà fort grande pour un état médiocrement
fertile , & ſupérieure à celle de pluſieurs
autres Royaumes de l'Europe ; mais qui
laiſſe pourtant encore des places ſuffifantes pour
une population plus grande. Cette eſpérance eſt
encore augmentée , outre ce grand nombre de
C2
( 52 )
raiſons déjà alléguées , par le grand excédent des
naiſſances ſur les morts , que nous obſervons dans
les liſtes annuelles . Cet excédent a été dans l'année
pallée de 59000 naiſſances ; & il doit naturellement
augmenter progreſſivement la populaton
, fi elle n'eſt pas arrêtée par quelque grande
mortalité .
Je puis encore faire cette obſervation agréable
pour un patriote , que les états Pruffiens
fourniffent un excédent de naiſſances fur les
morts , beaucoup ſupérieur à celui de pluſieurs
autres états connus . Par exemple , le Dannemarck
n'a eu l'année paſſée ſur 66000 naiſſances qu'un
ſurplus de 9000 naiſſances ſur les merts ; & la
France , qui , ſelon le calcul de M. Moheau ,
doit avoir 24 millions d'habitans , 929000 naiffances
& 793000 morts , n'a eu qu'un excédent
de naiſſances de 136000. Or , les états Prufſiens
ayant eu for 6 millions d'habitans un ſurplus de
59000 naiſſances , ils ont eu un excédent de naiffances
deux fois plus grand que la France , &
par conséquent un progrès de population dans la
même proportion. Voilà un nombre d'obſervations
, auſſi conſtatées qu'il eſt poſſible en pareille
matiere , mais que le temps ne m'a permis que
d'eſquiſſer , & qui offrent pourtant une agréable
perſpective aux vrais amateurs de la patrie,
M. de Hertzberg préſente enſuite le tableau
des fomanes qu'a diſtribué le Roi en
1784 , & dont la valeur monte à 2,236,156
écus d'Allemagne. Ce Miniſtre finit par les
réflexions ſuivantes qu'il eſt bon de connoître
en tout pays.
Je crois ne pas faire tort à l'Etat , ni trahir ſes
ſecrets , en publiant des faits notoires chez nous,
&qui ſervent àhenorer le Gouvernement , & à
:
( 53 )
faire connoître davantage ſa bonté , ſa force&
fon nerf. On reconnoît de plus en plus , que
la grande politique ne conſiſte pas dans le myſtere,
dont lesGouvernement ſe couvroient jadis ; mais
que ceux , qui agiſſent à découvert , avec publicité
& franchiſe , gagnent beaucoup plus la confiance
des ſujets &des voiſins. Voilà , puiſqu'il
faut juſtifier quelquefois les actions les plus innocentes
, les véritables & ſeules raiſons qui m'ont
engagé à publier ces mémoires. Mon but eſt de
faire voir à d'autres Souverains & à la poſtérité
, par d'autres exemples auſſi rares qu'inſtructifs
, ce qu'un bon Prince peut & doit faire pour
procurer & pour aſſurer à ſa nation toute la profpérité
dont elle eſt ſuſceptible. Mon fecond &
principal but eſt de faire connoître aux patriotes
& à tous ceux qui s'y intéreſſent , par quels
moyens notre grand Roi eſt parvenu à donner à
fon Etat , auſſi médiocre en étendue que pour la
qualité du terroir , un degré de puiſſance , qui le
met de niveau avec les premieres Monarchies de
l'Europpee,, à lui aſſurer une conſiſtance permanente
, auffi long- temps qu'on obſervera les mêmes
regles deGouvernement , & à lui faire jouer
ce rôle brillant , quoique dangereux & difficile ,
qu'il eſt obligé de foutenir dans la pofition locale
de la Monarchie Pruſſienne , pour ſa propre conſervation&
pour celle de l'équilibrede l'Allemagne
&de l'Europe. Je crois que des obſervations de ce
genre , faites & publiées d'une maniere qui ne
bleſſe ni les intérêts ni la délicateſſe de perſonne ,
peuvent contribuer à élever l'ame des patriotes
pruſſiens & à leur inſpirer ainſi qu'aux amis de la
Pruſſe , de la confiance en une Puiſſance qui ne
veut& ne peut même , par ſon intérêt & ſa poſi -
tion , emplover ſes forces que pour foutenir la
juice & Msûreté générale , &c.
C3
( 54 )
D'après un état préſenté l'année derniere
à la Diete de Grodno , l'armée est compofée
actuellement de 17,649 hommes , dont
13,272 pour l'armée de Pologne , & 4,377
pour celle de Lithuanie.
Indépendamment des 30,000 hommes de
troupes Ruffes , qui ſe ſont aſſemblées ſur
les frontieres de Finlande , pluſieurs régimens
de Coſaques ont encore reçu l'ordre
de s'y rendre.
La derniere débacle de la glace a emporté
d'ici plus de 2000 mâts , & une
grande quantité d'autres eſpeces de bois.
Les magaſins de chanvre ont auſſi ſouffert
à cette occafion .
La Cour de Suede vient d'envoyer aux
Miniſtres étrangers , réſidant ici , la convention
conclue à Versailles , le 1 Juiller de
l'année derniere avec la Cour de France ,
concernant l'entrepôt des marchandiſes
Françoiſes à Gothembourg , & la ceſſion de
l'ifle de S. Barthelemi , &c. L'état qu'on
vient de lever de la population actuelle de
Gothembourg la porte à 12,783 perſonnes.
DE BERLIN , le 26 Mai.
LeRoi , accompagné du prince de Pruſſe,
arriva ici le 20 de Potsdam , & paſſa en revue
devant la porte de Hall les régimens
d'infanterie du prince Henri, du prince Ferdinand
, du prince Léopold de Brunswick ,
de Wunſch , de Koniz , les cuiraſſiers de
Bakhof, & le régiment de Kowalzky.
( 55 )
Ce Monarque partira inceſſamment pour
Magdebourg , où il paſſera les troupes en
revue ; & reviendra le 28. Le 1 Juin ,
il ira à Cuſtrin , le 2 à Stargard , les à
Koniz , le 6 à Graudenz , & le 7 au camp
qui s'aſſemble près de Mokerau. Le retour
de S. M. à Potsdam eſt fixé au 12 .
On a fait partir de Berlin pour la fortereſſe
de Graudenz dans la Pruſſe , des tranfports
conſidérables d'artillerie & d'autres
munitions de guerre ; & il a été envoyé des
ordres dans la Siléſie du côté des montagnes
pour y conſtruire des bâtimens , dans lefquels
on pourra loger des troupes légeres.
Les héritiers du feu ſieur Wilkens , Inſpecteur
à Corbus dans la Baſſe- Luſau offrent aux amateurs
de l'Hiſtoire naturelle une collection éten -
due& très-précieuſe d'objets tirés des trois regnes
de cette hiſtoire. Le nombre des minéraux , des
pierres, des petrifications , des coquilles ,des coraux
, des inſectes & des plantes maritimes eft
conſidérable , & beaucoup d'objets du regne animal
ſont conſervés dans de l'eſprit-de-vin. Cette
collection eſt claſſée d'après les meilleurs ſyſtêmes
de peur que rien ne manque à la perfection de ce
Cabinet . Feu le ſeur Wilkens en a fait un Catalogue
raiſonné de 10 volumes in-folio. Le prix de
ce Cabinet eſt de mille ducats.
DE VIENNE , le 27 Mai.
Suivant des lettres de Clagenfurth , une
partie de la grande chauffée , établie le long
du lac de Wert , s'écroula tout à coup le
C4
( 56 )
28 du mois dernier , & s'abîma dans le
lac. Trois voituriers furent témoins de l'événement
, ſans en recevoir aucun dommage.
L'enfoncement offre deux braſſes de
profondeur.
L'Empereur deſirant faciliter les communications
& les tranſports de la Carniole &
de la Croatie avec l'Iſtrie Autrichienne & le
Golfe Adriatique , vient d'ordonner deux
nouvelles routes en cette contrée ; l'une de
Zeng à Novi ; l'autre de Fiume à Laybach .
Cette derniere épargnera les longs détours
qu'on étoit obligé de faire au travers des
montagnes .
Les modifications apportées depuis quelque
temps à l'ancienne dépendance de la
Preſſe , a multiplié à l'excès les auteurs , les
libraires &i es imprimeurs. Beaucoup d'ouvrages
clandeftins ont été le fruit de cette
demi tolérance ; & l'on imagine en prévenir
les abus , en ordonnant , comme on
vient de le faire , la plus grande ſévérité
dans les recherches &dans la police fur cet
objet.
Deux Conſeillers Auliques ont été caffés
publiquement , comme indignes de leurs
places, par leurs dettes &par leur inconduite.
On a expulſé pareillement une cantatrice
de l'Opéra , dont le débordement
avoit allarmé pluſieurs familles diftinguées .
Le Cardinal Migazzi , Archevêque de
cette métropole, a eſſuyé quelques déſagrémens
affez vifs , dont on raconte ainfi &
l'occaſion & la nature.
( 37 )
:
«Il avoit paru, en Avril dernier, une brochure
allemande intitulée : La Defiraction des Jésuites
Miffionaires à la Chine , dans laquelle l'Auteur
tournoit en ridicule les myſteres & les dogmes de
la Religion Catholique-Romaine , en mettant
cette ſatyre dans la bouche de l'Empereur Chinois
&de ſes Mandarins. La commiſſion de la cenfure
trouva dans un ballot d'autres livres venant de
l'étranger , 4 exemplaires de la brochure en queftion
, les confiſqua , & en défendit l'introduction
ultérieure. Mais , comme en vertu du réglement ,
établi même du temps de feue l'Impératrice , on
nedoit pointrefuſer ces fortes de livres àdes perſonnes
diftinguées , lorſqu'elles les demandent
pour leur uſage , par un billet ſigné de leur main ,
la commiffion en avoit accordé ainſi deux exemplaires
. On aſſure que le Vicaire du Cardinal ,
connu par un zele indiſcret , ayant eu ce libelle ,
alla pleurer aux pieds de S. E. , lui repréſentant
laReligion comme étant dans le plus granddanger.
Le Cardinal lut le livre , en fitdes plaintes au
Grand-Chancelier de Bohême , l'engagea à le lire
auſſi , & ayant été le trouver quelques jours après ,
le vit persuadé qu'un pareil livre ne devoit point
être permis. Là-deſſus , S. E. ayant dit au Grand-
Chancelier qu'il alloit immédiatement aux pieds
de S. M. I. , le pria de lui prêter la brochure pour
la faire voir au Souverain; ce qui lui fut poliment
accordé . Il eſt réſulté de cette démarche une tracaſſerie
attribuée peut-être fauſſement au Cardinal
; mais qui lui a fait encourir la diſgrace de Sa
Maj . Imp .
Lemontant de la caiſſe des pauvres , à la
fin d'Avril , étoit de 18,956 florins , dont
9,078 ont été diſtribués parmi les penſionnaires
de l'Inſtitut . Leur nombre monte actuellement
à 5.536. CS
( 58 )
Des lettres du diſtrict d'Arad, du 1 Mai ,
contiennentdes détails déplorablesdes dégats
cauſés par le débordement de la riviere de
Maros. Les pauvres habitans ſont dans la
plus grande miſere ; ils ont perdu un grand
nombre de leurs bêtes à corne & preſque
tous leurs moutons.
L'Empereur a nommé le Comte de
Trautmanſdorf , Miniſtre plénipotentiaire
auprès de la Cour Electorale de Mayence
& des princes & Etats des cercles du haut
Rhin &de Franconie , & le Comte Joſeph
de Seilern , Miniſtre Electoral de Bohême
près de la Diete générale de l'Empire.
LaGarniſondecette Capitale eſt compoſée actuellement
de 10,050 hommes , ſavoir, du ſecond
Régiment d'Artillerie à l'exception d'une divifion
qui eſt à Eberſdorf, du Régiment de Charles de
Toſcane , d'un bataillon du Régiment de Ferdinand
de Toſcane , d'un bataillon du Régiment
de Pélégrini , des troiſiemes bataillons des Régimens
de Preiſs & de Teutſchmeiſter , de 2 bataillons
de Grenadiers , d'une diviſion de Cuiraffiers
deMeklenbourg , & de 2 Corps d'Uhlans.
Des lettres de Conſtantinople portent qu'on y
armeune eſcadre qui , ſous les ordres du Capitan
Pacha , croifera dans l'Archipel , & qu'un corps
detroupes , qui campoit près d'Ibrailow , avoit reçu
l'ordre de ſe rendre à Sophie.
Par un decret , daté du 29 Avril , l'Empereur
a nommé les membres qui compoferont
le nouveau confiftoire des Proteftans
de la confeſſion d'Augsbourg ; ce ſont le
Comte d'Aversperg , Préſident , les ſieurs
Fok & Enopf, Miniſtres de la communauté
( 59 )
des Proteſtans de cette confeſſion dans cette
ville; le Baron de Lariſch , & les ſieurs de
Bludonsky & de Carwinsky .
Les Proteſtans de la Confeſſion Helvétitique
auront auſſi inceſſamment un confiftoire
particulier dans cette capitale.
DE FRANCFORT , le I Juin .
La Gazette de Munich , du 17 Mai , s'eſt
expliquée ſur l'échange éventuel de la Baviere
, dans un paragraphe qui a donné lieu
à beaucoup de réflexions. En voici le contenu
:
>>O>ns'étoit flatté juſqu'ici que les ſpéculateurs
politiques , & les écrivains de papiers publics ſe
ſeroient enfin laſſés de débiter leur fable d'un
prétendu échange de la Baviere , & qu'ils ſe ſeroient
aviſé d'en forger une autre pour amuſer
leurs lecteurs ; mais envain. Ils continuent hardiment
d'inſulter à une nation indépendante , ainſi
qu'à l'auguſte Prince qui la gouverne. Le démenti
public & formel qu'on a cru devoir don-
:ner dans cette feuille aux faux bruits que ces fabulifßes
ſe ſont płu d'accréditer , eût dû , à la vérité
, comme on s'y attendoit , les faire revenir
de leur erreur & les engager à ſe retracter ſur
l'impoſture qu'ils venoient de répandre , s'ils eufſent
conſulté leur bon ſens & les égards qu'ils
doivent au public & aux illuſtres perſonnages
qu'ils ont fi indignement compromis. En effet ,
cette nouvelle ne pouvoit leur avoir été ſuggérée
que par un traître ou par un impoſteur : &
afſurément ni l'un ni l'autre ne mérite d'être
cru ſurſa propre parole, Cependant nos nouvel
Cсб
( 60 )
1
i
!
liſtes prévenus , qui diſpoſent à leur gré des
-états de notre Souverain , en les échangeant comme
s'il ne s'agifſoit que de la permutation d'une
métairie , ont à peine appris le départ de notre
ſéréniſſime Electeur pour Manheim , qu'ils ſe
font évertués de nouveau à donner une aparence
de vérité & de probabilité à leurs idées creuſes ,
en les accompagnant de nouvelles circonstances
qui ne laiſſeient plus aucun doute , felon eux ,
ſur ce qu'ils avoient avancé ; telle que la marche
du régiment des gardes de S. A. E. qui devoit
ſuivre inceſſamment l'Electeur dans ſon ansienne
réſidence , &c. &c. C'eſt ainſi qu'ils ont
*abuſé juſqu'ici de la crédulité de cette partie du
public qui aime à ſe repaître de chimeres & à
ſe faire illufion , fur- tout en matiere de politique
; & que , pour le déſabuſer & nous juſtifier
du reproche qu'on pourroit nous faire d'avoir
gardé fi long-temps le filence ſur toutes les rêveries
que ces écrivains téméraires ont répandues
au ſujet de la Baviere , nous avons cru enfin devoir
, une fois pour toutes , trancher le mot , en
diſant à ces impofteurs : Vous en avez menti «.
L'Evêque d'Hildesheim a eſſuyé dernierement
un accident qui a fait craindre pour
ſa vie.
Quoique les Gazettes affectent de contredire
les préparatifs militaires très réels qui ſe
font en Pruffe , & la levée de huit bataillons
francs , la choſe n'en eſt pas moins parfaitement
certaine.
:
Il ne l'eſt point du tout que le gouvernement
de Veniſe ait fait piller une loge de
Francs -Maçons , dont on a brûlé les meu-
-bles, &exilé les chefs , ainſi qu'on le rapporte
dans pluſieurs Feuilles publiques.
( 61 )
Unpapier public porte à 30,000 le nombre
des nouveaux colons répartis dans la
Hongrie & dans les provinces incorporées.
On fait que l'Empereur a accordé à une Société
, ſous la direction du ſieur de Sauvaigne , la permiſſion
d'établir un Raffinerie de ſucre à Clofter-
Neubourg. Le fonds de cette Société eſt de cinquante
milles florins , qui ſont répartis en so actions
de 500 florins chacune , & en 100 actions de
250 florins. Il a été permis à cette Compagnie
d'importer 400 quintaux de ſucre brut ſans en
payer aucuns droits.
ITALIE.
DE BOLOGNE , le 15 Mai.
On aſſure qu'outre Parme & Milan , le
Roi de Naples verra auſſi Turin. Le gouvernement
de Veniſea , dit- on , invité ce
Monarque à venir viſiter cette République.
Le Chevalier Hamilton , Miniſtre d'Angletetre
à Naples , profite de l'abſence
du Souverain , pour faire un voyage au
Mont Caffin &dans d'autres lieux remarquables
de ce royaume.
On a commencé à Veniſe les recherches
contre les ſcélérats qui avoient conçu le
projet de réduire l'arſenal en cendres. Les
ſoupçons ſont tombés ſur deux étrangers ,
qui depuis pluſieurs années ſervoient dans
l'arſenal en qualité de portefaix. On préſume
que ces ſoupçons étoient juſtement fondés
, parce que ces deux priſonniers , du
lieu où ils avoient été enfermés d'abord, ont
été transférés dans des cachots.
( 62 )
DE PISE , le 11 Mai.
Le Roi & la Reine de Naples , accompagnés
du Grand-Duc & de la Grande-Ducheſſe
, arriverent en cette ville avant-hier,
àune heure après- midi. Ils furent reçus avec
les plus vives acclamations & au bruit d'une
décharge d'artillerie. L'Archiduc Ferdinand,
Gouverneur du Milanais , arriva le même
jour , & quelques minutes ſeulement avant
le Roi de Naples. Il fit ſon entrée par la
porte de Lucques , où il fut reçu par S. E.
le Comte de Thurn , Grand Majordome.
Le lendemain matin il y eut appartement
à la Cour, & dans la ſoirée, la cérémonie du
Cartel de défi entre les deux partis du Nord
& du Midi de la ville. Un concours immenſe
de peuple occupoit toutes les avenues
du pont.
On appréhendoit que le Jeu du Pont ne fût
différé de quelques jours , à cauſe de la pluie
qui ſurvint le lendemain; mais le tems s'étant
remis au beau vers le midi , le Grand Duc ordonna
les préparatifs couvenables . La Cour s'é
tant placée dans l'endroit qui lui étoit deftiné ,
les troupes des deux partis défilerent de leurs
camps reſpectifs & furent patſées en revue. Enfin
le fignal en ayant été donné , l'action s'engagea
, & continua avec quelque acharnement jufqu'à
la conclufion de ce ſimulacre de combat. La
victoire ſe décida en faveur du parti du midi ou
de S. Antoine Elle doit être célébrée par de nou
yelles fêtes qui ſe préparent en ce moment
( 63 )
GRANDE-BRETAGNE.
4
DE LONDRES , le 28 Mai.
Suivant les lettres apportées de la Jamaïque
par le paquebot le Portland , les habitans
de cette ifle paroiſſent craindre que le
démêlé avec les Eſpagnols ſur la côte des
Moſquites ne devienne très-ſérieux. L'Amiral
Innes a aſſiſté , depuis ſon arrivée , à pluſieurs
délibérations du Conſeil ; ſes inſtructions
lui enjoignant , dit on , de foutenir
ouvertement les Anglois établis ſur la côte
des Moſquites. Il eſt actuellement occupé à
raſſembler tous les vaiſſeaux qui ſe trouvent
à la Jamaïque , & les troupes dont
cette ifle peut ſe paſſer , pour aller au ſecours
de nos colons , dans le cas où le Gouverneur
Eſpagnol commenceroit les hoſtilités.
En attendant , l'on a expédié pour Black'River
deux Schooners chargés de proviſions.
Les Directeurs de la Compagnie des Indes
ont reçu le 20 , des dépêches de M.
Haſtings , datées du mois de Décembre dernier.
Ce gouverneur leur témoigne ſa ſurpriſe
de leur filence , relativement à la nomination
de ſon ſucceſſeur. Il eſpere que le
premier paquebot lui apportera la nouvelle
de cet événement qu'il deſire depuis longtemps.
Il ajoute avoir arrêté ſon paſſage à
bordduBarrington , vaiſſeau de la Compagnie;
ſa ſanté ne lui permettant plus de
( 64 )
remplir les fonctions de ſa place dans toute
leur étendue. Eufin il aſſure que ne voulant
rien faire de déſagréable aux Directeurs , il
attendra l'arrivée du premier paquebot , &
que ſi les Directeurs ont accepté ſa démiſfion
, ou y ont conſenti tacitement , il s'embarquera
, dès que le Barrington ſera prêt
à appareiller. Dans ce cas , il remettroit le
gouvernement à M. Macpherſon , le plus.
ancien membre du Conſeil ſuprême , &
Couſindu traducteur d'Offian .
La quantité de thé & d'autres marchandiſes
chargées ſur les vaiſſeaux de la Compagnie
des Indes , eſt ſi conſidérable , qu'on
a été obligé de louer de nouveaux magaſins
pour les recevoir.
Les Détailleurs de Londres ſe ſont aſſemblés
le 22 à Westminster-Hall , pour aviſer aux meilleurs
moyens de faire rejetter la taxe qui les
concerne. Les arrêtés pris en cette occafion contiennent
en ſubſtance que la taxe ſur lesmaiſons ,
celle ſur les fenêtres , celle ſur les quittances &
autres , ne peſoient déja que trop ſur les Détail
leurs ; qu'en conséquence , on ne pouvoit les a
ſujettir àde nouvelles taxes , ſans commettre la
plus grande injustice ; que le Lord Hood & M.
Fox feroient chargés d'expoſer leurs griefs à la
Chambre desCommunes , & de s'oppoſer de tout
leur pouvoir à l'admiſſion de cette taxe.
Dans la féance de la Chambre des Com
mines le 23 on fit la ſeconde lecture du
bill qui doit établir cette taxe ſur les boutiques.
Les principales objections , élevées contre care
( 65 )
impoſition , furent qu'elle ne ſeroit point payée
par le conſommateur , comme on l'avoit prétendu
; qu'elle feroit infiniment onéreuſe aux
petits détailleurs ; qu'il auroit été beaucoup plus
ſage de la faire ſupporter aux riches négocians &
auxBanquiers. On propoſa de la remplacer par
une taxe ſur les Procureurs , ou ſur les bâtiſſes ,
ou ſur les cartes à jouer , ou enfin par un droit
additionnel ſur les maiſons. Ces diverſes idées
ne furent point goûtées par M Pitt qui s'attacha
à faire voir l'impropriété des taxes qu'on
vouloit ſubſtituer à celle ci . La Chambre étant
allée aux voix , il y en eut 142 pour , & 51 contre
cette taxe.
La taxe ſur les ſervantes a fubi pluſieurs
changemens. Toutes celles qui n'auront pas
encore atteint l'âge de 15 ans , en feront
exemptes , ainſi que les ſervantes des fermiers
& des laitieres. On imagine que le
Bill qui établit cette taxe, recevra encore
des modifications , avant d'être mis en comité.
L'Irlande voudroit qu'on lui facrifiât le
commerce & les manufactures de l'Angleterre
; l'Angleterre qu'on lui facrifiât le commerce&
les manufactures de l'Irlande. Celleci
veut tout acquérir ; celle-là tout conferwer
; l'une demande tous les privileges de
la Métropole & ceux des Nations Etrangeres
réunis , un commerce libre en Angleterre
, & libre par- tout aux Ifles
Indes , &c. fans participer néanmoins aux
charges de la Grande-Bretagne , ni à ſa profpérité.
L'autre ſemble craindre celle de l'Iraux
( 66 )
lande , & regarde comme un vol qu'on
lui fait , la reſtitution à laquelle on l'oblige
envers ſa ſoeur cadette. Il s'en ſuit de cette
contrariété de vues , que le Miniſtre affez
habile pour les concilier , en élaguant les
prétentions reſpectives , ne fera guères que
des mécontens dans les deux Royaumes.
Les eſprits éclairés , les véritables politiques ,
les Citoyens dégagés de préjugé ne prévaudroient
jamais feuls contre ce cri de l'intérêt
perſonnel , ſi le Parlement des deux
Ifles n'étoit déterminé à s'y rendre infenfible.
Les Irlandois murmurent , dit- on , des
modifications adoptées par M. Pitt dans
le traité de commerce mutuel, ils demandent
qu'on les rejette comme honteuſes , mais
la Chambre Baſſe n'eſt point de cet avis ,
M. Pitt foumet progreſſivement à cellede
notre Parlement toutes les réſolutions fur
cet objet modifiées ; les dix- ſept premieres
font admifes , & les autres le feront certainement
auſſi : les ennemis de ce ſyſtême
eſperent qu'il ſe trouvera de vives oppofitions
dans la Chambre des Pairs , qui
ſe préparent, diſent ils, à modifier à leur tour ,
de maniere à réduire à zéro les avantages
de l'Irlande.
M. Fox , le 24 , ayant déclaré que les
Communes agiſſoient en ceci d'une maniere
indécemment contraire au voeu de la nation
, exprimé dans les nombreuſes requêtes
( 67 )
entaſſées ſur le bureau , le Tréſorier de la
Marine lui répondit : >> Ces requêtes , que ſi-
>> gnifient- elles ? Ce ne ſont que des mor-
>>>ceaux de parchemin chargés d'encre & de
>> barbouillage »
On mande de Bombay le récit d'une révolution
qui vient de s'opérer dans cette partie de l'Inde ,
&à la faveur de laquelle Madajée Scindia , l'allié
des Anglois , a acquis une prépondérance qui ne
ſauroit trop fixer l'attention de la Compagnie. La
réputation de ce ChefMaratte eft connue. Madajée
ayant appris qu'il s'étoit élevé un différend
entredeuxPrinces tributaires du Roi de Delhy, ſe
joignit à l'un d'eux. Ils étoient convenus d'astaquer
l'ennemi un jour donné ; mais la veille de ce
jour-là , le Prince dont Scindia avoit épousé la
cauſe , fut afſaffiné dans ſa tente ; & en conféquence
, l'attaque fut ſuſpendue. Madajée , quoi
que ſoupçonné d'être l'auteur de l'aſſaffinat ,
s'infinua tellement dans l'eſprit des Officiers du
Prince mort , qu'il les détermina à combattre ſous
ſes ordres. Quelques jours après , il força l'ennemi
à mettre bas les armes. Cet événement l'a
rendu maître d'un pays immenſe , & a réduit le
Roi de Delhy à jouer un fort triſte rôle . Si Madajéetournoit
ſes armes contre la Compagnie , elle
trouveroit en lui un ennemi formidable. La trahiſon
infigne dont il s'eſt rendu coupable dans cette
circonstance , fait voir combien peu l'on doit
compter ſur la foi des Princes Indiens.
Quoique M. Haſtings ait paſſé 35 ou
40 années de ſa vie dans l'Inde , & que dans
cet intervalle , il ait occupé ſucceſſivement
les places les plus lucratives de l'adminiſtration,
ſa fortune ne ſcauroit être comparée
:
( 68 )
à celle acquiſe par divers de ſes prédéceffears
, en moitié moins de temps. L'amour
edu pouvoir & l'ambition étoient ſes paffions
favorites , & ont détruit dans ce grand caractere
le principe de la cupidité.
5 Le Yacht l'Auguſta , ſur lequel s'eſt embarqué
le PrinceEdward, eſt arrivé au Nore
le 20 au foir , & en a appareillé tout de
fuite pour Stade , de conſerve avec deux
vaiſſeaux qui avoient mouillé au Nore.
Le Prince Williams Henri , fera , dit- on ,
à fon retour , nommé Lieutenant de la frégate
l'Hébé , & l'année prochaine , on lui
donnera le commandement d'un Sloop qui
ſera employé dans la Méditerranée..
Le Gouvernement a reçu des dépêches
du Commodore Lindſay. Il eſt arrivé le 29
Avril à Gibraltar ſur le Trusty , de so can.
avec les frégates le Phaëton , la Thétis & le
Sphynx , & le floop le Fisher. Le Commodore
reviendra en Angleterre avec le Général
Eliior..
Le 19 de ce mois , vers les onze heures & demie
, M. Sadler , l'aréonaute , s'éleva de nouveau
dans les airs , du terrein de M. Haworth , à
Mancheſter . Le temps étoit très - clair , & il régnoit
un vent affez fort. L'aſcenſion ſe fit trèsrapidement
& ſans le moindre accident , à la
vue d'un concours prodigieux de ſpectateurs.
On vit bientôt le ſpectateur traverſer un nuage,
& on le perdit de vue. Il nous apprend qu'après
avoir traverſe ces nuages , il s'éleva toujours avec
une viteſſe extraordinaire , & parvint à la hauteurde
deux milles &demie , à la quelle il éprou
( 69 )
va dans cette région de l'air une ſenſation très.
déſagréable ; fa reſpiration devint très- courte
& il reffentit une forte douleur dans les oreilles ,
accompagnée d'un froid qui l'obligea pluſieurs
fois à boire de l'eau-de- vie. Ici la raréfaction
de l'air fatigua ſon ballon au point qu'il fut au
moment de crever. Il tenta vainement d'ouvrie
la ſoupape avec la corde deſtinée à cet effet ;
mais en examinant plus attentivement , il trouva
que tout étoit gelé roide. Pendant trois quarts
d'heures , M. Sadler ne vit que des nuages qui
lui déroboient la vue de la terre , & qui ferbloient
rouler les uns ſur les autres. L'ombre de
ſon ballon paroiſſoit auſſi ſur les nuages , & fembloit
courirdans une direction oppoſée à ſa courſe.
Il y avoit autour de lui une e'pece de giboulée
transparente & gelée , qui , par la réflexion
des rayons du ſoleil , formoit un ſpectacle fort
agréable. Après avoir parcouru un trajet de plus
de 50 milles , il eſt deſcendu à une heure moins
cinq minutes à Pontefract. Malheureuſement il
ne ſe trouva dans le voisinage qu'un homme à
cheval qu'il appella à haute voix , mais ce payſan
effrayé s'enfuit à toute bride , & s'éloigna de lui.
Alors il jetta ſon grappin ; la corde qui le rettnoit
ne put réſiſter à la vélocité de la marche ,
& caffa , & le ballon avança toujours en raſant la
terre. M. Sadler chercha inutilement à l'élever
en jettant tout ce qu'il put , & même partie des
ornemens de la galerie. Enfin le ballon s'accrocha
entre deux arbres & s'arrêta . M. Sadler s'apprê
toit à deſcendre , lorſqu'il ſurvint une bouffée
de vent qui détacha le ballon ; de maniere que
M. Sadler reſta ſuſpendu par les mains à la galerie
, & fut ainſi entraîné pendant plus de deix
milles au bout deſquels il vint enfin heurter
contre une cabane . N'ayant aucune eſpérance
( 70 )
d'être ſecouru , & étant d'ailleurs harraſſé de fatigues
, & meurtri de coups , il fut forcé de låcher
priſe. Le ballon remonta auffi- tôt avec une
rapidité extraordinaire , en faiſant un bruit ſemblable
à celui d'une fuſée. Il n'eſt pas probable
qu'il ait été fort loin , parce que s'étant fans doute
élevé dans une région d'air très raréfié , il a dû
vraiſemblablement crever. M. Sadler parvint à
trouver un cheval , & arriva à Mancheſter l'aprèsmidi.
On a lu dans quelques feuilles publiques
que le Gouverneur de l'iſle de Fer fit
mafſacrer le 14 Décembre de l'année derniere
, l'équipage d'un bâtiment Anglois ,
réfugié dans ces parages; le prétendu équipage
étoit compoſé de criminels condamnés
à la tranſportation , & embarqués
à Dublin , le 17 du mois précédent. Voici
ce qu'on raconte ſur ce fait ſingulier.
92
Il a été prouvé , par les dépoſitions de l'Equipage&
des Paſſagers de ce Brigantin , que fix de
ces criminels avoient trouvé le moyen de rompre
leurs fers fix heures après leur embarquement ;
qu'on n'étoit parvenu à les contenir qu'après
s'être armé , & avoir tiré fur eux un coup d'efpingarde
; que quatre jours après leur départ de
Dublin , ils tomberent malade des fievres épidémiques
; que deux d'entr'eux en moururent
avant que le Vaiſſeau eût atterré aux ifles Canaries
; que leur rébellion continua toujours ,
avec menace de ſe jetter ſur le Capitaine & fur
l'Equipage ; que lors de l'atterriſſement à l'ifle
de Fer, ils exigerent abſolument d'être débarqués
ſur l'ifle, & enfin que le Capitaine , pour
ſe débarraffer de gens auſſi dangereux pour lui &
pour ſon équipage , tant par leur violence que
( 71 )
par leur maladie, ſe crut obligé de ſatisfaire à
Jeurs inſtances . Le Gouverneur de l'iſle les a reçus
comme des peſtiférés, &un peu bruſquement,
s'eſt délivré du danger en les faiſant mettre à
mort.
On taille actuellement ici un diamant ,
qui lorſque le travail ſera fini , peſera encore
72 carats, il eſt deſtiné pour la Reine ,
& on l'évalue environ à40,000 liv. fterlings .
Le Colonel S. G..... s'eſt battu dernierement
en Irlande. Les Magiſtrats inſtruits de ſa querelle,
lui firent promettre , ainſi qu'à ſon adverfaire , de
refter en paix , ſous peine de payer une ſomme .
confidérable. Le Colonel envoya là deſſus à ſon
ennemi la ſomme pour laquelle il s'étoit engagé,
avec un billet très- poli , dans lequel il lui mandoit
qu'il ſeroit fâché que ſon engagement l'empêchât
de ſatisfaire à ſon honneur. Son adverfaire
lui témoigna en réponſe ſon extrême gratitude,
& lui affigna un rendez vous , où ils ſe
battirent , & tâcherent de la maniere du monde
la plus amicale de ſe brûler la cervelle .
L'Amirauté a donné ordre d'équiper deux
frégates pour un nouveau voyage autour
du monde. En conféquence , le Capitaine
Gore , l'un des compagnons du célébre
Cook , eſt allé viſiter les différens bâtimens
de guerre qui ſe trouvent à Woolwich & à
Deptford , pour choifir ceux qui lui paroîtront
les plus propres à cette expédition.
Les productions de l'Irlande , envoyées en Angleterre
, pendant les trois dernieres années , finiffant
en 1783 , ont monté , felon les calculs
des Communes d'Irlande , au taux moyen de
2,272,645 liv. , dans laquelle ſomme ſont com
( 72 )
priſesles troisgrandes branches du commerce de
l'Irlande , ſavoir : les vivres , les matieres crues
& les toiles , toutes franches de droits à leur importation
en Angleterre.
Vivres.
Boeufs , 952 , 4,760 1.
Cochons , 229 , 229
Boeuf falé , 80,018 barrils , 102,691
Langues , 1129 douzaines ,
Beurre , 121,436 quintaux ,
677
262,872
Porc falé , 55,375 barrils , 73,064
r
Jambons , 299 quintaux ,
Eleches de lard , 1942 ,
450
485
Petit lard , 2688 quintaux , 4,032
Poiſſon ſalé , 968
Total des vivres , 450,328
---
Matieres premieres.
Laines de moutons , 2,044 ftones ,
Fil de coton , 3524 livres peſant ,
1,022 1.
176
Fil de lin , 33,063 quintaux.. 198,376
Laine filée , 777 stones , 123
Fil d'étaine , 77,452 stones , 110,678
Suif, 35,382 quintaux , 70,761
Cuires verds , 83,521 , 111,361
Total , 492,497
Toiles.
Batistes , 135 verges , 38
Toiles unies , 18,108,958 verg. 1,207,263
Toiles peintes , 256 verg. 20
Toral , 1,207,321
FRANCE.
( 73 )
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 1 Juin .
Le Roi a accordé les entrées de ſa Chambre
au Marquis de la Fayette , au Vicomte
de Lévis , Capitaine des Gardes-du -Corps
de Monfieur en ſurvivance , au Marquis de
Conflans , au Vicomte de Narbonne , au
Marquis de Chabannes , au Comte de
Thiart & au Marquis de Clermont-Gallerande.
Le 26 de ce mois , jour de la Fête-Dieu ,
le Roi , accompagné de Monfieur , de Madame
, de Monſeigneur Comte d'Artois ,
deMadame Comteſſe d'Artois &de Madame
Elifabeth de France , s'eſt rendu à l'Egliſe
de la paroiſſe Notre - Dame , où , après avoir
aſſiſté à la Proceſſion du Saint Sacrement ,
Sa Majesté , ainſi que les Princes & Princeſſes
, ont entendu la grand'Meſſe. L'aprèsmidi
, la Cour a aſſiſté au ſalut dans la Chapelle
du Château.
Meſdames Adelaïde & Victoire de France
doivent partir demain pour aller à Vichi ,
où Madame Victoire de France va prendre
les eaux.
LeMaréchal Duc de Mouchy a pris , le 29 du
mois dernier , congé de L. M. & de la Famille
Royale , pour ſe rendre à ſon Commandement du
Gouvernementgénéral deGuyenne.
L. M. & la Famille Royale ont ſigné le même
N°. 24 , 11 Juin 1785.
d
( 74 )
jourlecontrat de mariage du Prince de Leon , fils
du Ducde Chabot,avec Anne Louiſe-MagJeleine-
Elifabeth de Montmorenci , fille du Duc de Montmorenci
.
Le même jour , le ſieur Bruneau de Beaumez ,
Avocat-Général au Parlement de Douai , a eu
l'honneur d'être préſenté au Roi par le Garde des
Sceaux de France , & de faire ſes remercimens ,
en qualité de Procureur Général de cette Cour; il
a enſuite eu celui de faire ſa révérence à la Reine
&àla Famille Royale.
Ce jour , l'Aſſemblée généra'e du Clergé de
France , ayant à ſa tête l'Archevêque de Narbonne
qui porta la parole , ſe rendit ici , & eut
audience du Roi ; elley fut conduite par le ſieurde
Nantouillet , Maître des Cérémonies , & par le
fieur de Watronville , Aide des Cérémonies. Le
Baron de Breteuil , Miniſtre & Secrétaire d'Etat ,
chargé des affaires du Clergé , préſenta à S. M. les
Députés des Provinces du premier & du ſecond
Ordre, Cette Aſſemblée fut enſuite conduite &
préſentée de la même maniere à l'audience de la
Reine.
La Cour a pris le deuil le Mardi 31 Mai , pour
8 jours , à l'occaſion de la mort du Prince Jules-
Léopold , frere du Duc de Brunswick- Wolfemburel.
DE PARIS, le 9 Juin.
L'ouverture de l'Aſſemblée du Clergé eut
lieu le 27 du mois dernier , avec les cérémonies
accoutumées. M. l'Evêque de Langres
prononça le fermon d'uſage à cette occaſion
qui roula ſur la Foi. Les nouveaux
Agens du Clergé ſont M. l'Abbé deMon
( 75 )
teſquiou & M. l'Abbé de Barral. Les Panégyriques
de S. Louis étant extraordinairement
multipliés , pour éviter les répétitions
inévitables , on prétend que l'Académie
Françoife a laiſſé au choix des Orateurs le
ſujet du Diſcours qu'elle entend le jour de la
S. Louis.
Tout ce qui étoit en rade & en armement
à Breſt eſt parti. Les gabarres ont été
dans le Nord ; & la Résolution que commande
M. d'Entrecaſteaux , mit enfin à la
voile le 13 pour l'iſſe de France. On s'eſt
beaucoup plus occupé dans ce port , depuis
un an , du radoub des vieux vaiſſeaux , que
de la conſtruction des nouveaux. Cela n'a
pas empêché que les travaux n'aient été ſuivis
avec activité.
Les bâtimens qu'on attendoit de nos Ifles
font preſque tous arrivés , & dans tout le
courant du mois de Juin , on attend encore
à l'Orient 8 a 15 vaiſſeaux de l'Inde ,
dont 4 vaiſſeaux de la Chine.
On écrit de l'un de nos ports , que M. de
Bras , qui commande la petite flotille en ſtation
aux Antilles , ayant rencontré un vaif
ſeau Américain , forti du Cap , & chargé de
ſucre , l'arrêta. Une heure après on envoya
le Capitaine de ce bâtiment préſenter ſes
connaiſlemens en bonne forme , comme
chargé pour le compte de négocians François
, & comme deſtiné pour la France.
Alors M. de Bras le laiſſa paſſer.
d2
( 76 )
1
On n'imagineroit pas juſqu'à quel point
les têtes font tournées en ce moment , &
combien l'eſprit de vertige , qui s'eſt répandu
ſur toute la bonne compagnie de Paris , ſe
foutent & ſe propage ! Nous avons , diton,
actuellement des aſſemblées ſecretes , où
l'on vous montre clairement dans un miroi ,
ou dans l'eau , les objets que vous deſirez
de voir , les perſonnes chéries que vous
avez perdues , ou qui ſont éloignées de
vous. Des perſonnes achetent à grand prix
ces miroirs ; ils payent fort cher la compoſition
de cette eau merveilleuse ; & , revenus
chez eux , ils reconnoiſſent la nullité de
leurs taliſmans ; mais ils n'ont garde de ſe
plaindre , & laiſſent d'autres dupes ſe prendre
au même trébuchet. Tout cela ſe fait
en ſecret ; mais ce qui eſt public , ce font
toujours les mêmes baquets , & de nouvelles
ſcenes magnétiques. On croyoit le
fomnambuliſme tombé ; mais cette comédie
ſe joue aujourd'hui dans le plus grand
appareil . La Société de l'Harmonie a établi
ſon théâtre , & pour 4 louis , dit- on , on
peut aller ſe nourrir de la ſcience , & voir
tous les prodiges du ſomnambuliſme ; des
perſonnes de tout état prononcent , chacune
alternativement , le diſcours qui ouvre chaque
ſéance. Si l'on ajoute à toutes ces folies
l'effervescence cauſée dans les eſprits d'une
autre claſſe de laſociété , par cette fureurdu
jeu des actions, qui a enrichi quelques indivi
( 77 )
dus, on aura de fin gulieres idées dela Philoſophie,
qui, dit on , a établi ſon empire dans cette
ville. Sil'on demande comment les têtes peuvent
ſe monter àce point- làà la fin du dix-huitieme
fiecle , on trouvera la réponſe à cette
queſtion dans une brochure très-piquante,
du moment. » Il eſt impoſſible , dit l'Au-
>>> teur , de s'exagérer combien , lorſque la
>>cupidité & l'ignorance s'enflamment pour
>> des objets que l'imagination feule appré-
১১ cie , toutes les abſurdités deviennent pof-
>> ſibles , en quelque temps que l'on foit ,
» & de quelques lumieres dont un fiecle
>>> ſe vante <«<.
M. Franklin ſe diſpoſe à retourner à Philadelphie.
Comme il ne peut pas ſupporter
la voiture , il s'embarquera fur la Seine visà-
vis ſa maiſon de Paſſy. Il ira à Rouen ;
de là au Havre , où l'on prépare le bâtiment
qui doit le tranſporter en Amérique. Ainfi
il ſera vrai de dire qu'il n'aura pas beſoin de
faire un ſeul pas pour aller de Paris à Philadelphie.
Le Mercredi , 11 de Mai , le feu s'eſt manifefté,
à 5 heures du ſoir , à Villers la Montagne , petite
ville de la Lorraine , ſur les confins du Duché de
Luxembourg . L'incendie commença par une mai ,
ſon couverte en chaume;&dans unedemi-heure,
les 17premiereshabitations, couvertes également
en chaume , furent enflammées .
Dans le moment où les habitans de la partie
occidentale de la ville , environ à 500 toiſes de
4
d 3
( 78 )
diſtancedu foyer de l'incendie , travailloient pour
leurs conciroyens , un faiſceau de paille enflammée,
eſt tombé fur la toiture d'une de leurs granges
, & a incendié 13 maiſons couvertes en tuiles,
pour la plupart .
Vers les 6 heures du ſoir , au même inſtant où
Villers-la-Montagne étoit en flammes , les habitans
de Longwy contemploient , du haut des
remparts , la ville d'Arlon , ſituée au Nord de leur
poſition , qui étoit également incendiée. M. le
Comte de Ligniville , Colonel & commandant le
Régiment de Royal- Roufſillon , fe diſpoſoit à y
porterdu ſecours, lorſqu'en tournant les regards
du Nord au Midi , on s'apperçut que Villers-la-
Montagne en avoit également un preſſant beſoin .
M. de Ligniville y envoya auſſi tot un détachement
de 14 hommes. Avec ce renfort , il a été
poſſible d'établir une bonne police , & l'on a été
allez heureux pour ſauver le centre de la ville &
les principales habitations.
Le feu a continué , dans une plus ou moins
grande activité , les Mercredi , Jeudi & Vendredi .
La perte , occaſionnée par le feu , tant en maiſons
que meubles , effets &bétail, eſt eſtimée à 4,150 1 .
On écrit de la Champagne unjugement
fingulier , rendu dans un procès dont voici
l'occaſion :
Un particulier avoit ſouſtrait un mouton à un
autre particulier du même endroit. Le Villageois
à qui appartenoit le mouton dérobé , s'apperçut de
fon abfence , & après quelques recherches , il le
reconnut parmi ceux de l'auteur du vol. Il l'avertit
qu'il eût à le reſtituer ; mais ne pouvant obte-
Bir fatisfaction , il forma ſa demande devant le
( 79 )
Juge; après quelques défenſes reſpectives, le Juge
renditune Sentence dont voici les diſpoſitions :
« Parties ouïes , Nous , avant faire droit , or-
>> donnons que le mouton qui fait l'objet de la
>> conteſtation , ſera transféré Mardi prochain ,
>>>heure de dix , dans notreAuditoire , d'où nous
>> le ferons fortir en préſence des Parties , pour ,
>> laPartiedans la Bergerie de laquelle le mouton
>> ſe réfugiera , être préfumée & jugée véritable
>& ſeule propriétaire légitime dudit mouton :
>> faiſons défenſes aux Parties , ſi elles ſont pré-
>ſentes , de faire aucuns ſignes d'invitation au
>> mouton en queſtion , que nous ſuivrons dans
>> la route qu'il tiendra ,juſqu'à ce qu'il ait foit
>>>un choix de Bergerie , dépens réſervés : fait par
>>N>ous.... Juge & Prevot d' .... , le 19 Avril
» 1785 , &c. »
Ce Jugement a été exécuté avec tout l'appareil
poſſible. Le mouton a été amené à la Salle d'Audience.
Toute la Paroiſſe éteit préſente ; on a
là hé le mouton , qui s'eſt rendu en ligne directe
dans la Bergerie du réclamant. L'auteur du vol a
été ſur le champ condamné aux dépens ; le peuple
l'a reconduit chez lui au milieu des huées . Qucique
la Sentence fût ſuſceptible d'appel , il y a fatisfait
en payant les frais.
Un ami de M. l'Abbé de Mably lui a
conſacré une Epitaphe latine, publiée dans
un ouvrage périodique; & nous préſumons
que nos lecteurs ne liront pas avec indifférence
ce tribut à la mémoire d'un Ecrivain
ſidignede regrets.
4
( 80 )
:
D. 0. M.
E. M. Æ.
GABRIELIS BONNOT DE MABLY
GRATIANOPOLITANI
Juris Naturæ & Gentium indagator
indefeſſus , audax, felix,
dignitatis humanæ vindex ;
Inter fcriptores politicos infignis ,
orbis utriufque fuffragiis ornatus ,
eventuum præteritorum caufas detexit ,
futuros prænuntiavit,
quæ ad avertendos docuit ,
recti pervicax ,
quid pulchrum , quid turpe ,
quid utile , quid non dixit ,
Vir paucorum hominum
honores , divitias ,
omnimoda fervitii vincula ,
in modica re ,
conftanter aspernatus,
vita innocuus , religionis cultor
æquiſſimo animo
Obiit 23 Apr. D. 1785. nat . 14 Mart. 1709 .
H. M.
AMICI MORENTES POSUERUNT.
TRADUCTION .
4
A la gloire de Dieu tout bon , tout puiſſant , &
à la mémoire éternelle de Gabriel Bonnot de Mably,
né à Grenoble .
Infatigable , courageux , heureux dans ſes recherches
ſur ledroit de la nature & des gens , il a
vengé la dignité de l'homme.
( 81 )
Egal aux plus célebres Ecrivains politiques , les
deux mondes l'ont honoré de leurs fuffrages .
Il a découvert aux peaples les cauſes des révolutions
, annoncé celles dont ils font menacés , indiqué
les moyens de les prévenir.
Invariablement attaché au vrai , il a démaſqué
le vice , fait briller la vertu , éclairé les hommes
fur leurs plus grands intérêts .
Il ne prodigua ni ſon eſtime , ni ſon amitié .
Dans la médiocrité de ſa fortune, il a conſtamment
dédaigné les honneurs , les richeſſes , toutes les
places , comine des entraves à la liberté.
Sa vie fut ſans tache. Fidele aux devoirs de la
Religion , il mourut avec tranquillité le 23 Avril
• 1785. Il étoit né le 24 Mars 1709 .
Ses amis affligés lui ont érigé ce monument .
On nous a fait paſſer le rapport d'une
expérience électrique aſſez curieuſe , dont
nous abrégeons le détail :
M. Charles Millon , Démonftrateur de Phyſique
, connu par le fingulier procédé de faire le
portrait d'une perſonne par le moyen de l'étincelle
électrique , a imaginé un canon aéropneumatique
, qui tire douze coups par minute , &
dent la tonation eſt très impoſante. On y met
le feu avec la bouteille de Leyde , ou avec un
morceau de peau de chat. Il ſe déviſſe en deux
parties , afin que le Phyſicien puiſſe adapter la
pompe de compreſſion au réſervoir , pour le rem .
plir de gaz .
La maniere de le charger ou d'y introduire
le gaz , conſiſte à recevoir cette vapeur dans une
veffie , à mesure qu'elle fort de la bouteille pneumaticochimique
, à adapter la veſſie à la pompe de
compreffion , pour que celle-ci la comprime dans
le réſervoir.
Le réſervoir eſt conſidéré comme un cube de
ds
82 )
cinq pouces ,dans lequel la dilatation de l'air inflammable
eſt réduite , par la compreſſion , à un
volume moindre de cinquante fois , que ſon état
de liberté.
Un Arrêt du Conſeil du Roi , du 27 Mai
dernier , ſupprime les droits ſur les fourra
ges étrangers , apportés dans le Royaume.
Du I Juin au I Octobre prochain , il ne
fera perçu aux entrées du Royaume , que
fix deniers par millier peſant de foin, paille ,
& autres fourrages venant de l'étranger ;
cette légere taxe n'ayant pour but , que de
faire connoître les quantités importées.
On vient également de publier , par ordre
de S. M. , une Inſtruction ſur les moyens
de fuppléer à la difette des fourrages , &
d'augmenter la ſubſiſtance des beſtiaux. Ces
moyens , dont on développe l'uſage dans
des articles particuliers , font :
La liberté de faire paître les beſtiaux dans les
bois , de cueillir l'herbe qui y croit , d'enlever la
glandée ; l'emploi de l'émondage des arbres ;
l'extraction des racines nutritives ; la préparation
dequelques végétaux; la récolte de pluſieurs autres
qu'on néglige ordinairement ; l'extenfionde cultu
res propres à fournir une nourriture abondante ,
entr'autres celles de la pomme de terre & des navets;
particulièrement de ceux connus ſous le
nom de Turneps ; les prairies artificielles ; le fauchage
anticipé des prés ; la converfion des jacheres
en prairies momentanées , à la faveur du
Mais & d'autres graines; le chaulage du grain ;
le parcage des moutons &autres beftiaux.
Relativement aux feuilles & à l'émondage,
il eſt dit dans cette Inſtruction ;
( 83 )
Dépouiller entiérement lesarbres de feuilles ,
ce feroit nuire à leur accroiſſement & à leur conſervation
; mais l'expérience prouve qu'on peut ,
fans inconvénient , en retrancher les nouvelles
pouſſes , qui , tendres , molles & flexibles , ſont
une nourriture excellente pour tous les beſtiaux.
Il y a peu d'arbres , dont les feuilles & fur - tout
ces jeunes pouſſes ne leur conviennent ; ſouvent
même ils les préferent aux fourrages ordinaires ;
le boeuf les aime autant que le foin & l'avoine.
Les moutons de l'Angleterre qui donnent la plus
belle laine , font nourris avec la feuille d'Orme;
dans les Provinces méridionales du Royaume , on
leur réſerve pour l'hiver , les extrémités de Peupliers
, dont on faitde petits fagots .
Le jeune lierre eſt encore une nourriture qu'aime
le mouton ; on remarque qu'elle augmente le
lait des brebis .
L'uſage de récolter les pouſſes d'Ormes , de
Peupliers , d'Érable , de Frêne , de Charme , de
Micocoulier , de Hêtre , &c . , ſubſiſte en Italie de
tems immémorial ; il exiſtoit même aſſez généralement
en France ſous le regne d'Henri IV.
Onnedoitpas négliger les feuilles du Tilleul ,
du Platane , du Chêne , ni même celles du Marronier
d'Inde ; obſervant ſeulement de mêler ces
deuxdernieres avec d'autres eſpeces de feuillages.
Les pays découverts offrent à cet égard moins
de reſſources ; on peut cependant y profiter des
plantations formées ſur les bords des grandes
routes.
La récolte des feui les faire dans les moisd'Août
& de Septembre , fournit un excellent fourrage.
pour l'hiver ; mais leur conſervation exige des
procédés particuliers : le Gouvernement s'empreſſera
de les publier , & l'adoption de cette méthode
en France, promet une reſſource précieu'e
d 6
( 84 )
dans l'économie rurale; car il eſt eſſentiel d'obferver
que ce n'eſt pas la rareté des fourrages ordinaires
qui fait rechercher celui ci en Italie ;
ce ſont ſes avantages.
La culturedes Turneps ou gros navets eſt
recommandée en ces termes :
On ne fauroit trop inviter à ſemer promptement
l'eſpece des gres navets qu'on nomme en
quelques endroits Turneps. On en fait un grand
utage en Flandre , en Alface & dans l'Auvergne.
Cette culture , comme on l'a déjà obſervé , fait
une des principales richeſſes rurales-économiques
de l'Angleterre; elle réuffit , même dans les terreins
maigres& légers.
On ne ſeme communément les Turneps qu'à
la fin de Juillet , mais le beſoin actuel l'exigeant ,
on peut le faire plutôt, en deſtinant à cet effet
les jacheres que cette plante peut occuper ſans déranger
leur aſſolement , vu que cette plante n'appauvrit
pas la terre; elle ne peut que l'ameublir.
Le Gouvernement s'occupe de faire parvenir
de la graine de Turneps à ceux de MM. les Intendans
qui endemanderont pour être diſtribuée dans
les campagnes ; on y joindra une inſtruction imprimée
ſur la meilleure maniere de cultiver cette
plante , & de la conſerver pour en préparer la
nourriture des beſtiaux pendant l'hiver.
On indique auſſi les précautions relatives
au changement de nourriture.
Dans l'obligation de changer la nourriture des
animaux , il faut ne le faire que par gradation,
& ne commencer un nouveau régime qu'en le
combinant avec l'ancien , dans des proportions
relatives aux reſſources locales . Ces précautions
deviennentbien plus indiſpenſables lorſqu'il faut
paffer à une nourriture entiérement nouvelle ,
un changement trop ſubit pourroit nuire aux beftiaux
, en fuppofant même que ce nouvel alis
( 85 )
ment fût meilleur que celui auquel ils étoient
accoutumés .
La conſtitution de l'atmoſphere ayant une
égale influence ſur tous les êtres, organiſés , il
eſt à craindreque les animaux n'éprouvent cette
année quelques effets pernicieux de la ſéchereſſe
extraordinaire. Ce ſeroit à tort qu'on les imputeroit
aux alimens propoſés dans cette inſtruction,
puiſqu'ils font déja conſacrés par une longue expérience.
L'article relatif au fauchage des prairies
n'eſt pas moins important.
Il convient de faucher dès-à-préſent les prairies:
la ſeconde coupe en fera plus belle & plus
hâtive , ſur- tout à l'approche du ſolſtice d'été ,
qui amene ordinairement des pluies.
La coupe des foins n'eſt retardée que pour la
confervation du gibier , mais dans le moment.
actuel cette conſidération ne fauroit balancer
l'intérêt majeur de la conſervation des beſtiaux.
On obſerve qu'en général on fauche trop tard
les prés en France , & qu'il y a fur cela des réglemens
& des préjugés nuiſibles à l'abondance
des fourrages.
Quand les prés ont manqué d'eau pendant le
printemps , les plantes , quoique n'étant pas
parvenues à toute leur hauteur , ont cependant
acquis leur maturité ; du moment où la floraiſon
a lieu , la tige ſe deſſeche , l'herbe n'a plus de
ſucs à tirer de la terre ; elle la fatigue en pure
perte pour la ſeconde coupe , & le foin eſt
beaucoup plus dur & moins fucculent : la coupe
hâtive a donc beaucoup d'avantage , tant pour
la bonté des foins , que pour l'abondance & la
qualité des regains.
La liberté , toujours précieuſe pour l'Agriculture,
ſe trouve à cet égard reſtreinte par diffe,
( 86 )
1
1
rens uſages , & quelquefois par des prétentions
mal fondées . Il peut y avoir plus d'une confidération
à peſer avant de ſe porter à corriger ,
ou à modifier par une regle générale ce qui s'obſerve
actuellement dans les différentes parties du
Royaume ; mais lorſque les beſoins exigent des
refſources extraordinaires , l'affranchiſſement de
toute entrave peut étre regardé comme un des
moyens les plus efficaces ; & l'intention de Sa
Majefté eſt de recevoir favorablement les propoſitions
qui pourront lui être faites à cet égard.
Anne Henriau , veuve Chéramy , grand'-
mere de M. Buchet , Principal du College
de Châteaudun en Beauce , & Chanoine
de la Sainte Chapelle du Château de cette
ville , eſt morte dernierement dans ſa centieme
année , étant née le 4 Décembre 1685 .
Elle portoit deux deſcentes ou hernies , dont
une conſidérable depuis ſoixante années.
Jean - Joachim , Comte de Monehy ,
Meſtre-de-camp de Cavalerie , ancien ſous-
Lieutenant des Gardes du Corps du Roi ,
elt mort en ſon château de Marchaumont ,
au Comté d'Eu , le 23 Mars dernier , dans
la foixante ſeptieme année de ſon âge .
PAYS - BAS.
DE BRUXELLES , le 7 Juin .
Les nouvelles de Hollande ſont très-peu
intéreſſantes , nonobſtant le crédit qu'on a
tâché de redonner aux bruits de guerre. Les
Feuilles publiques ont continué de ſemer
:
( 87 )
-
l'allarme , toujours à l'occaſion d'une prétendue
demande de l'Empereur , relative à
l'ancien Feldt - Maréchal de la république.
La maniere ſeule dont ce rapport eſt exprimé
, fufit pour lui ôter toute autorité : car
il feroit queſtion d'obliger la république à
pourſuivre le procès criminel du Duc de
Brunswick ; à lui rendre , s'il eſt déchargé ,
fon honneur qu'il n'a certainement point
perdu , une juſtice qu'il ne demande point ,
&des réparations au-deſſous de ſa dignité.
Il s'enfuivroit auſſi de cet examen juridique ,
une légitime condamnation de ce prince ,
s'il étoit trouvé coupable : or , l'on ne voit
pas pourquoi ceux qui depuis fix ans n'ont
ceffé de le repréſenter comme tel , ſont effrayés
au point de demander la guerre plutôt
qu'un jugement ſi tavorable à leur inimitié.
Dans le but d'accréditer cette fiction ,
on la fait regarder comme réſultante des
liens de conſanguinité qui attachent la maifon
d'Autriche à celle de Brunswick.
Quoi que l'on en diſe , quoique les ordres
pour le camp , fuſpendus un moment, aient
été renouvellés , & même rendus généraux
pour toute l'armée , rien ne changera , & la
république conſervera la paix .
Elle eſt ſi néceſſaire qu'un parti commen .
ce à ſe laſſer des armemens , à s'en allarmer
même , & à parler deja de la réduction de
l'armée. Les Etats de Friſe ont chargé leurs
députés à la Généralité de s'oppoſer à la levéedu
corps de Sprengporten.
/
( 88 )
On dit que le Baron de Kinckel , Adju .
dant-Général de Marine , a rempli à Londres
une cominiſſion particuliere du Stathouder ,
& qu'il eſt parti pour Berlin avec les mêmes
inſtructions : nouveau ſujet de terreurs &
de conjectures auſſi puériles que tant d'autres.
Les Etats de Brabant ont ouvert un emprunt
de quatre millions à quatre pour cent
d'intérêts en faveur de S. M. I.
Nous avons reçu ici la cédule du roi
d'Eſpagne , portant établiſſement de la nouvelle
Compagnie des Philippines. Elle fera
formée de 32 mille actions ,faifant , dit-on ,
un capital de trente millions.
LaCompagnie de Caraccas en fournira neuf&
ſera réunie à la nouvelle ; le Roi donne cinq
millions , la banque de Madrid trois , les habitans
des ifles Philippines trois ; les autres dix millions
ſeront diviſés en actions de 1000 liv. chacune.
Il y aura un conſeil établi à Madrid , & un
autre à Manille dans les iſſes Philippines , pour
l'adminiſtration de cette Compagnie. Elle ſera
chargée de l'équippement de tous les vaiſſeaux
marchands deſtinés pour l'Amérique Eſpagnole ,
où elle fera paſſer toutes les denrées & marchandiſes
néceſſaires à ces contrées . Elle recevra en
échange des piaſtres , des grains & des fruits ,
qu'elle tranſportera aux Philippines , où elle
fera l'achat de toutes les marchandiſes des Indes
&de la Chine. Pour faciliter ce commerce , le
Roi permet à toutes les nations l'entrée dans les
ports des ifles Philippines.
Sans garantir ce détail , nous obſerverons
qu'un écrivain a dit récemment , en parlant
( 89 )
de cette Compagnie : >> une Compagnie ,
>> dont le ſiege eſt à Madrid , l'adminiſtra-
>> tion aux Indes , & le magaſin chez les
>> Marattes ; il ne manquoit plus à cette
>> ſpéculation , d'un genre tout neuf aſſuré-
>> ment , que des actionnaires Parifiens. Mais
la compagnie Angloiſe a auſſi ſon ſiege en
Europe , ſon adminiſtration aux Indes , &
ſon magaſin ſur les rives du Gange, ſans
être d'une ſpéculation d'un genre neuf. La
compagnie des Philippines fut propoſée par
la ville de Séville en 1731 , & par celle de
Cadix en 1733. On peut confulter ſur cette
matiere le Ve. volume d'un ouvrage célébre
où elle eſt examinée.
On a reçu en Hollande une lettre de
Malacca , dont l'extrait contient en ces termes
les avantages remportés par la Compapagnie
des Indes ſur les naturels l'année
derniere.
L'occaſion de pouvoir mettre nos troupes à
terre ne ſe préſenta que le 18 Juin. Nous débarquâmes
à trois heures du matin ſur la côte , favoir
402 Européens & le reſte Indiens , formant
entout un Corps de 734 hommes. Un fi grand
filence fut obſervé , que l'ennemi n'eut pas la
moindre connoiſſance de notre approche , qui fut
favoriſée par le flux; on prit la précaution de
dreſſer les batteries du. Batavier & du cutter le
Patriote pour protéger la deſcente. Vers les fix
heures du matin , nous commençames à l'effectuer
; les Indiens s'en étant alors apperçus , &
ayant donné l'allarme par des cris , nous fimes
jouer notre artillerie , qui balayant toute la côte ,
) وه (
i
les empêcha de ſe raſſembler; ce qui dura julques
vers les ſept heures &demie ; alors les chaloupes
ayant pu s'approcher de terre , M. Wilcher
, Lieutenant des troupes du navirel'Utrecht,
fut le premier qui fauta ſur le rivage , fuivi de
pluſieurs Grenadiers ; enſuite le Major Hamell
lui-même avec le reſte des troupes , malgré le
feu des ennemis qui s'étoient formés avec aſſez de
vivacité. Les nôtres s'étant d'abord rangés_en
ordre de bataille s'avancerent vers le lieu où Aottoit
le pavillon de Radja Hadje , & là commença
un combat des plus furieux. La réſiſtance fut opiniâtre
& la victoire long-temps douteuſe : elle ſe
déclara enfin pour nous , les Indiens furent forcés
dans leurs retranchemens , & preſque tous
taillés en pieces. Parmi les morts on trouva leur
Chef Radja Hadje avec trois de ſes fils & l'elite
de ſes Officiers. Nous n'avons eu de notre
coté que peu de tués & de bleſſés . Le Capitaine
dela Junin M. deWish , & le Lieutenant Faber
fontdu nombre de derniers , & ne ſont pas hors
de danger. Cet événement mémorable a rétabli
l'honneurdu pavillon Batave dans toutes ces con.
trées , ainſi que la conſidération & le pouvoir
de la Compagnie. Celle - ci tur - tout y gagne
beaucoup , en ce qu'elle ſe trouve délivrée d'un
ennemi formidable dont elle avoit à craindre
P'influence ſur ſes voiſins , tant qu'il auroit vécu ;
cette influence étoit tres forte fur tous les Princes
Indiens de cette côte , leſquels prendront probablement
aujourd'hui d'autres ſentimens.
Les Portugais ont été auſſi heureux , s'il
faut en croire une dépêche du Gouverneur
général de Goa , adreſſé à la Cour de Lifbonne
, & qui dit :
Le Prince Indien Bonſulo nous ayant déclaré
(وأ )
la guerre , & s'étant emparé des diſtrias de Gu-
Julem , Moncrim , Manecorem , Salem & Domafiem
, & s'étant mis enſuite en marche pour
attaquer la fortereſſe de Sanquelim , on fit marcher
d'abord un detachement , ſous les ordres du
Général Veiga , pour faire diverſion & attaquer
le pays ennemi. Les deux armées ſe rencontrerent
á Chapora; la troupe de Bonſulo y fut défaite
, & le fecours néceſſaire introduit à Sanquelim.
Le Prince Indien ayant abandonné le fiége ,
on l'a poursuivi , & une ſeconde rencontre a eu
lieu à Gorobaïm. Les ennemis y ont encore éré
battus & mis en fuite ſans autre perte du côté
des Portugais qu'un Enſeigne , deux Caporaux ,
&virgt - deux foldats ,outre une vingtaine de
blaf s. L'armée Portugaiſe dirigea enſuite ſa
marche vers la Province de Pirnim , où l'ennemi
avoit encore un autre corps de troupes de 3000
hommes d'Infanterie & 300 de Cavalerie. Les
deux armées s'étant rencontrées auprès de Manecorem
, les Portugais commenterent l'attaque ,
forcerent l'ennemi dans ſes retranchemens & l'obligerent
de ſe retirer à plus de huit lieues dans
l'intérieur des terres. Après cette expédition ,
les troupes de Sa Majesté Très- Fidele rebroufferent
chemin, & vinrent mettre le ſiege devant
Talorna , dont elles s'emparerent : continuant
enfuite leur marche au nord de la Province de
Ponda ; elles prirent ſur les Indiens les fortereſſes
de Querim , Gululem , Bicholim , Uſpa ,
Belixi , Avaro & Manerim : ce qui a ſoumis une
étendue de pays auſſi conſidérable que les Portugais
en aient jamais poſſédé dans ces contrées. Le
Maréchal Veiga détacha enſuire un corps de
1400 hommes pour attaquer la Province de
Pirnim , retraite des Indiens ; les troupes s'y font
( 92 )
ſignalées avec un égal courage , en détruiſant
ou ſoumettant les Villages de Contuale , Orddem
, Ufari , Tuem , Parcha avec ſa célebre
pagode , Mondrem & Voidangor. Peu de jours
après , les Cancares , Peuplade de la Province
d'Alorna , les habitans d'Ibrampur & de Saſſoli ,
&quelques autres Villes, vinrent ſe ſoumettre
& prêter ſerment de fidélité au Gouverneur .
Le Prince Bonſulo ſe vit alors forcé de venir de.-
mander la paix , laquelle lui a été acordée. Ila
obtenu de plus, par l'interceſſion du Marata ,
d'envoyer des Ambaſſadeurs que leGouverneur-
Général a reçu à Pangim , dans le mois de Mai
1784.
L'anecdote ſuivante , que l'on dit parfaitement
authentique , eſt bien propre à émouvoir
la commiſération des ames ſenſibles.
Un jeune homme , dont la famille eſt depuis
long-temps dans un des régimens de S. M. I. ,
avoit obtenu par ſa bonne conduite le grade de
ſergent. L'amour vint lederanger. Il conçut une
violente paffion pour une fille dont la conduite
étoit ſuſpecte , & demanda à ſes ſupérieurs la permiſſion
de l'épouſer. Comme les officiers s'intéreffoient
vivement à fon fort , ils crurent devoir
l'empêcher de faire une ſottiſe , & lui refuſerent
ſa demande. L'amour ne raiſonne pas ; le malheureux
ne vit qu'une injustice dans le refus paternel
qu'on lui faiſoit. Il déferta & courut s'engager
en Hollande , où fa maitreffe étant allée le
joindre , ils ſe marierent. Le fugitif ſentit la faute
qu'il avoit commiſe ; il écrivit pour implorer ſa
grace , & demanda inftamment qu'on lui permît
de retourner au régiment qu'il regardoit
comme ſa famille. Sa femme vint elle-même folliciter.
Après quelques mois d'attente , pendant
( 93 )
leſquels il ne ſe démentit point , ſon colonel lui
envoya enfin ſa grace. Sa femme va la lui annoncer
& revient l'attendre au régiment. Apeine
yeſt- elle qu'elle apprend que ſon infortuné mari
, arrêté comme il cherchoit à ſortir de la Hol
lande , a été pendu ſur le champ..
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX ( 1 )
CONSEIL SOUVERAIN D'ARTOIS,
Charivari.
Ces aſſemblées tumultueuſes , reſtes indécens
des moeurs groſſieres de nos ancêtres , ſont punies
ſévérement toutes les fois que la connoifſance
en parvient aux Tribunaux. La tranquillité
des citoyens& la ſûreté particuliere exigent que
le miniſtere public s'éleve avec force contre des
abus qui peuvent eux-mêmes devenir des crimes
, ou en produire. O n'a pas encore dans
les campagnes des idées bien ſaines ſur les ſuites ,
quelquefois dangereuſes , de ces attrouppemens
qu'on appelle Charivaris. Un homme eſt- il battu
par ſa femme; une veuve doit- elle convoler à
de ſecondes noces ; un étranger eſt- il congédié
après avoir eu des raiſons pour eſpérer d'obtenir
en mariage une fille du lieu ? toutes ces grandes
circonstances échauffent les eſprits , fur-tout
lorſqu'on eſt au cabaret ; & du deſſein , on pafle
quelquefois très- rapidement à l'exécution . - II
s'agiſſoit , dans l'affaire dont on rend compte ,
d'un charivari qui avoit pour objet de ridiculifer
un étranger , qui , après avoir été ſur le point
d'épouſer une fille du village de Boubers-les-Hefmond
en avoit reçu ſon congé. Ce particulier
nommé Jean-Marie Thalet , étoit des environs de
( 94 )
Boulogne ; il étoit venu depuis peu s'établir au
village de Boubers , & on l'y regardoit de mauvais
coeil . Cela n'empêcha pas qu'il ne rendit des
ſoins à une fille du lieu , appellée Marie-Jeanne
Martel. Eile le reçut d'abord avec plaifir , & le
mariage fut bientôt propoſé & accepté ; lesjeunes
gens étoient prêts à s'unir , lorſque Jeanne Marie
Martel changea de réſolution. Ilya lieu de croire
que les conteils de quelques habitans de l'endroit
en furent la cauſe ; car ayant été informés du
changement de Marie-Jeanne Martel , ils s'attroupperent
auffitôt avec ſcandale dans le village
de Boubers , & y firent charivari ; ils étoient mu
nis de tous les inſtrumens que la tradition fait
croire néceſſaires à une pareille cérémonie , tels
que cornets , fifflets , baſſins , caſſeroles & chaudrons
; ils crioient : Chariyeri à Brieu , ( ils dé
coroient de ce ſobriquet le nommé Thalet ) Charivari
à Brieu ; Marie Jeanne Martel s'est dédite ;
Brieu ne se mariera pas. Un Charivari n'eſt pas
comp'et s'il y manque une effigie de paille , auffi
les acteurs en avoient une , qu'ils diſoient être
Marie-Jeanne Martel . Voilà Marie-Jeanne Martel.
Cet artrouppement dura deux jours . Le premier ,
ils allerent juſqu'au village d'Embry ; le ſecond ,
juſqu'à celui de Boubers , toujours accompagnés
de la figure de paille , qu'ils avoient revêtue d'une
juppe. Ces ſcenes ſe ſont paſſées les 21 & 22 Mai
1783. Le Procureur du Roi au Bailliage
d'Heſdin fit informer contre les auteurs de ce
délit. Les Officiers du Bailliage condamnerent
pluſieurs particuliers à l'admonition , & folidairement
chacun en une aumône de 3 livres , applicable
au pain des Priſonniers de la ville d'Her.
din ; faiſant droit ſur les demandes de Thalet , ils
les condamnerent ſolidairement en une ſomme
de 300 livres , par forme de dommages , intérêts
1
( 95 )
& réparation civile. Quelques-uns furent mis
hors de Cour , & tous furent condamnés ſolidairement
aux frais & miſes de juſtice & dépens du
procès . L'Arrêt qui intervint ſur l'appel , le
17 Mars 1785 , réforma la Sentence , en ce que
les nommés Neuveglife , Pinte & Lenne , aucuns
des Appelians , avoient été condamnés en une
ſomme de 300 livres pour réparation civile ; ils
furent condamnés chacun en une ſomme de
3. livres , par forme d'aumône , applicable au
pain des Priſonniers des priſons du Bailliage
d'Hefdin; il leur fut fait défenſes de récidiver
Yous plus grandes peines. Les nommés Neuveglife,
Finte & conforts furent en outre condamnés ſolidairement
en une ſomme de 50 livres , par forme
de dommages & intérêts envers Thalet , &
ſo idairement auſſi aux frais & miſes de juſtice ,
& aux dépens ; il a été auſſi ordonné que l'Arrêt
ſeroit imprimé en la ville d'Arras , en celle
d'Heſdin , aux lieux de Boubers- les- Heſmond ,
&Embry , au nombre de cent exemplaires , aux
fraisdeſdits Neuvegliſe , Pinte & conſorts .
PARLEMENT DE TOULOUSE .
Testament faitpar un Homme , dont la folie conſiſtoit
àpaſſer pourfemme , attaque & caffé.
On avu ſouvent des femmes ſe déguiſer ſous
les vêtemens des hommes ; mais la métamorphoſe
des hommes en femmes eſt beaucoup plus
rare. Notre fiecle a offert un exemple de la premiere
métamorphoſe. L'Héroïne qui l'a donné
a excité la curioſité de l'Europe entiere , & elle
jouit d'une réputation quelle doit plus à l'énergie
de ſon ame, qu'à la bifarrerie des circonſtances
qui ont produit les événemens de ſa vie.
Pluſieurs années avant que cette femme éton
( 96 )
nante abdiquåt , pour ainſi dire , ſon ſexe , un
particulier avoit donné aux environs de Toulouſe
, l'exemple d'une autre fingularité , qui a
eu peu de modeles & peu d'imitateurs. Cet
homme qui s'appelloit Dumouret , croyoit que la
nature s'étoit trompée , en lui donnant les fignes
caractériſtiques du ſexe mafculin , & penſoit de
bonne foi qu'il étoit femme ; il portoit les habits
de ce ſexe ; il ſe montroit ainſi déguisé dans les
Sociétés qu'il fréquentoit; il alloit dans lesEgliſes
ſous ce coſtume , & l'on aſſure même que
plufieurs fois il s'eſt préſenté en cet état pour
recevoir les Sacremens.-Lorſqu'on l'appelloit
M. Dumouret , il entroit en fureur ; il montroit
ſa robe , ſa coeffe & ſa taille qu'il avoit
ſoin d'arrondir pour en impoſer. Quand on vouloit
lui faire plaiſir , on le traitoit comme une
femme ; & il faiſoit ſur- tout éclater ſa joie , lorſqu'on
l'appelloit Mademoiselle Roſette.
extravagant étoit riche ; il habitoit un pays où le
droit dedépouiller ſes héritiers , en s'en créant ,
paſſe pour la prérogative la plus précieuſe dont
unhomme puiſſe jouir. On trouva après ſon décès
un teſtament qui privoit ſes héritiers de ſa
fucceffion . Mademoiselle Roſette avoit l'ame compatiſſante
, on en profita pour la déterminer à
inſtituer pour ſes héritiers les pauvres de la ville
où elle demeuroit. -Le motif qui animoit le
Teſtateur étoit louable à la vérité , mais il n'en
étoitpas moins cruel pour ceux que la nature &
les loix appelloient àla ſucceſſion de s'en voir dépouillés
. Ils eurent recours aux Tribunaux , &
ils prétendirent que le teſtament du ſieur Dumouret
étant l'ouvrage d'un homme attaqué d'une
folie habituelle , & devoit être caſſé : c'eſt ce qui
fut jugé en l'année 1729 , par Arrêt rendu en la
GrandChambre,
Cet
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 18 JUIN 1785 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à la louange defeu M. COURT DE
GÉBELIN , lûs dans la Société connue
fous le nom des Neuf Soeurs , à la Fête
funèbre du 7 Mars 1785 .
QUEL eſt cet immenfe rideau
:
Qui s'entrouvre & préſente àma vue étonnée ,
Les attributs épars de la nuit détrônée ?
4
Ala lueur d'un jour nouveau ,
J'apperçois des débris de palais , de ſtatues ,
Des ſocles renverſés , des colonnes rompues....
Sur ces débris , Saturne , * immobile & debour,
*En raſſemblant les faits& en les comparant , M. Gébelindonne
l'explication de trois Allégories orientales qui
forment un tout inséparable , & dont la réunion prouve
Nº. 25 , 18 Juin 1785. E
78 MERCURE
:
Mefigure le Temps , le Temps qui détruit tout.
Mercure l'accompagne & fixe ma penſée ;
Mercure , ſon Miniſtre , avec ſon caducée .
L'inſtruit par ſes conſeils àrégler ſes États;
Hercule enfin les ſuit; ſon redoutable bras,
Que teint le ſang impur du lion de Némée ,
Et que d'un chêne antique arme le tronc noueux ,
Suſpend à chaque pas l'eſſor impétueux
De l'ardente Bellonne au carnage animée ,
DeBellonne toujours prête à fondre fur eur,
O! qui m'expliquera les myſtères nombreux
Cachés ſous ces Allégories ?
-
Acombattre l'erreur , quelles mains aguerries
lavérité de ceque Diodore de Sicile & Sanchoniaten diſent
àce ſujet. Ces trois Allégories ſont l'Hiſtoire de Saturne .
la même que celle d'Ofiris , ſous un autre nom; celle de
Thot ou Mercure , & celle d'Hercule & de ſes douze travaux.
Saturne , mangeur d'enfans , ouvre la marche avec
ſa faulx; Mercure, inte prête des Dieux , fuit avec fon
caducée; Hercule , vainqueur du lion , & avec ſa maſſue
livrant douze combats , termine la ſcène , en montant an
ciel , après s'être confumé dans un bûcher.
L'Hiſtoire de Saturne eſt le récit allégorique de l'invension
de l'Agriculture , baſe des Empires & des richeſſes , &
mesure du Temps. Mercure offre l'Allegorie & l'invention
de l'Aſtronomie & du calendrier , fur lequel l'Agriculteur
règle toutes fes opérations; & dans l'Hiſtoire d'Hercule
&de ſes travaux, on voit le défrichement des terres , & la
diAribution des travaux de la campagne pour chaque mois
de l'année.
.
DE
79
FRANCE.
Me pourront déchirer leurs voiles ténébreux ?
Gébelin a parlé; des torrens de lumière
Jailliſſent à l'envi de ſes ſavans difcours ,
Et viennent éblouïr ma débile paupière :
Les plus obſcures nuits font placeaux plus beaux jours.
Inſtruit par les leçons de Vénus- Uranie ,
Par- tout cet Edipe nouveau ,
Au fphinx préſente le flambeau ,
Et s'ouvre du paffé la carrière infinie.
Ecoutez - le un moment , par ma timide voix,
Vous raconterdes Dieux l'hiſtoire & l'origine.
Ami de la raiſon , ſans violer ſes loix ,
Ce qu'il ne peut ſavoir, ſon inſtinct le devine ;
De l'Hercule Thébain comme il briſe l'autel !
Hercule n'eſt plus ce mortel ,
Qui , ſur le front des Rois, raffermit la Couronne;
Qui , par douze immenfes travaux ,
Éterniſe ſon noin , de gloire s'environne ,
Etdans un Héros ſeul offre douze Héros ;
Hercule eſt le ſoleil : dans ſa marche annuelle
Qui partage à la fois & règle les ſaiſons ,
Lorſqu'on voit ce flambeau de la voûte éternelle
Parcourir ſes douze maiſons ,
C'eſt Hercule qu'il nous rappelle.
Du calendrier inventeur ,
Mercure eſt l'Aſtronome: il compte les étoiles ,
Et foulevant des cieux les redoutables voiles ,
Il dirige l'Agriculteur.
E i
100
1 MERCURE
Levieux Saturne enfin , qui dévora fon père
Et qui mutila ſes enfans ,
Saturne eſt l'image proſpère
Du Laboureur des premiers temps.
Quedis-je ? Ce vieillard eſt le Laboureur même ,
Se nourriſſantdes fruits & qu'il plante & qu'il sème;
Et la faulx dont la fable avoit armé ſes mains,
Moiſſonnedes épis &non pas des humains.
De la nuit où l'erreur nous plonge ,
Ainfi perçant l'obſcurité ,
Gebelin , du ſein du menſonge
Fait éclore la vérité ,
Ennous montrant ce qu'il faut croire ;
Il fait plus , àgrands flots répandant la clarté ,
Il change la Fable en Hiſtoire .
Qui ſaura, comme lui , ſous les mêmes drapeaux,
Réunir avec art , ranger avec adreffe
L'immenſe famille des mots ?
De ceux de l'Aufonie & de ceux de la Grèce ,
Saifir tous les rapports antiques & nouveaux ?
Etde la langue primitive
Raſſemblant les membres épars ,
Entraits de feu , ſous nos regards,
Fizerde ſon pouvoir la trace fugitive ?
Qui pourra jamais achever
Letemple auguſte& ſaint qu'à la Philoſophic
Ses veilles venoient d'élever ?
Vous, dont le coeur la déific,
DE FRANCE. ΙΟΙ
Et par qui fon autel eſt toujours encenſé,
Quelle douceur vous eſt ravie !
L'Architecte n'eſt plus ; il a perdu la vie ,
Er l'édifice , hélas ! à peine eſt * commencé.
Il n'eſt plus ! qu'ai - je dit ? Berceaux de Franconville ,
Jardins que d'Alben a plantés ,
D'un grand Homine par vous les reſtes adoptés ,
Vous rendent les rivaux des bois d'Ermenonville.
Vous futes , il eſt vrai,loag-temps inhabitës ';
Mais vous ne l'êtes plus , aſyles enchantés:
L'illustre Gebelin ſous vos ombres repoſe ;
C'eſt- là qu'il vit encor ; c'eſt-là que déſormais
Il vivra pour ſourire à ſon apothéoſe;
(Un grand Homme ne meurt jamais; )
C'eſt-là qu'errant dans des boſquets
Que couronne un feuillage ſombre ,
Il ramafle des fleurs & forme des bouquets
Pour l'ami vertueux qui recueillitfou ombre.
(ParM. le Chevalier de Cubières. )
* On fait que M. Gébelin n'a point fini ſon grand
Ouvrage du Monde Primitif.
E iij
102 MERCURE
VERS
Faits pour un Portrait de M. BÉRENGER.
DAN
ANS ſes Écrits , ſans y fonger,
Il attache ſon âme & peint ſon caractère .
Coeur ſenſible , eſprit doux , ami tendre & fincère ,
Tel fut Reyrac , & tel eſt Bérenger.
De l'antique & ſaine éloquence
Vingt ans avec ſuccès il donna des leçons,
Et mérita pour récompenſe
La haine des méchans & l'amitié des bons.
(Par M. C. d' .... de pluſieurs Académics. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eſt Vertige ; celui
de l'énigme eſt Table ; celui du Logogryphe
eſt Poulet , où l'on trouve poule, loupe ,
Toul , Élu , loup , où le pôle , pet , lot ,
tu , peu , tel , ut pot.
U
CHARADE.
N baudet porte mon premier ,
Mon ſecond porte mon entier.
(Par M. le Th. ***)
DE FRANCE . 10
ÉNIGM E.
Je tiens d'une ſervile main
Le jour , la taille & la figure ;
Je ſuis de légère nature
Quand je n'ai pas le ventre plein ;
Souvent au milieu de mon ſein
Je porte la fange & l'ordure ;
Mon corps eſt ſans architecture ,
Mais il n'eſt pas fait ſans deſſein .
Quoique j'habite le village ,
Je ſuis à la ville en uſage ,
Souvent on m'y laiſſe en repos.
Mais qu'est- ce que fait le caprice ?
Auſſitôt que je rends ſervice ,
Mon maître me tourne le dos.
::
(Par M. le Chevalier Brunet de la Martinière ;
Sous
fils aîné. )
LOGOGRYPINE .
T
ous deux ſexes , Lecteur ,,je m'offre àtes regards ;
Mâle , je ſuis formé pour récréer la vûe ;
Femelle , j'appartiens à Mars ,
On me déchire , & moi je tue.
Pour me dévoiler mieux, neuflettres font montout ;
Eiv
104 MERCURE
J'ai vingt-cinq enfans de bon compte ,
Sans comprendre un fiipon qui me couvre de honte;
Heureux fi dans le nombre il en eſt de ton goût !
Tour-à-tour jete les préſente.
Vois rouler inégalement
Une voiture leſte; une autre affez pefante ;
Vois l'eſpace où chacune eſt dans ſon élément;
D'un Dieu l'armure inévitable ;
Cedont l'albâtre attire & retient un amant ;
Une ville ; un légume; un peuple; un inftrument;
D'un petitmonde actif l'aſyle profitable ;
Un animal rongeur , & ce qu'il fait ſouvent;
Le matois dont l'oreille à ſon bruit eſt dreſſée ;
Le néceffaire d'un couvent ;
L'état dont une fille eſt bien embarraffée;
Un meable utile au voyageur ;
Le contraire de la Nature ;
Ceque l'inſenſe croit la ſource du bonheur ;
L'endroit où rarement on trouve une âme pure ;
Le vaſe brut & vil aux yeux de la grandeur ;
Unornement d'Architecture ;
Une pièce d'outil propre à l'Agriculture;
De certains criminels le funeſte flambeau ;
Unmotdemépris en Peinture;
Unedes qualités qui diſtingue un tableau.
Pour le coup tu me tiens; car.... je te vois ſourire :
A moins de me nommer, en pouvois-je plus dire ?
DE FRANCE. 105
:
:
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LA FOLLE JOURNÉE , ou le Mariage
Figaro , Comédie en cinq Actes en profe,
par M. de Beaumarchais ; repréſentée ,
pour la première fois , par les Comédiens
François ordinaires du Roi , le Mardi 27
Avril 1784. A Paris , chez Ruault , Libraire
, au Palais Royal , No. 216 .
T
OUT eft dit , & l'on vient trop tard depuis
plus defept mille ans qu'ily a des hommes,&
qui penfent. Sur ce qui concerne les moeurs, le
plus beau & le meilleur est enlevé ; on nefait
que glaner après les anciens & les hatiles
d'enireles modernes. C'eſt par cerce réflexion
que La Bruyère commence le premier Chapitre
de ſon Livre des Caractères. Si elle eft
vraie , elle n'eſt pas moins décourageante ;
&nous ne concevons pas comment , avec
la certitude d'acquérir ſi peu de gloire d'un
côté , & celle d'être jugé de l'autre avec une
ſévérité ſi dédaigneuſe , on écrit encore aujourd'hui
pour les moeurs.Néanmoins , qu'un
Moraliſte trace dans le filence de ſon cabinet
le réſultat de ſes obſervations , qu'il faffe
enfuite connoîrre fon Ouvrage par la voie
de l'impreffion , cela n'eſt point ſurprenant :
il n'a pour juges que des Lecteurs , il eſt
Ey
106 MERCURET
éloigné d'eux; les traits que la critique lui
porte, font affoiblis par l'éloignement , &
une partie de ſon orgueil eſt à couvert ,
parce qu'on ne peut pas ſe donner le plaiſfir
très méchant de le bleſſer en face. Mais nous
ſommes toujours étonnés de voir les Auteurs
Dramatiques compromettreleur amour-propre
avec le Public , en traitant des fujets
utiles & moraux. Le plus grand noinbre des
Spectateurs ne vient chercher au Théâtre
que de l'amufement. Offrez -lui une inftruction
directe , il la repouſſe ; déguiſez - la ,
il ne l'apperçoit point. Nous dirons plus ,
ſi quelque eſprit malin ou prévenu cherche
à prêter à la gaîté d'un Auteur comique des
intentions équivoques , il voit bientôt adopter
ſes idées avec cet empreſſement commun
à tous ceux qui , par pareſſe ou par ignorance,
ſont décidément incapables de ſe faire
un avis ; & il y en a beaucoup de cette efpèce.
Delà , les farcafmes , les épigrammes ,
les clameurs , le blâme & l'injustice. Voilà
le fruit qu'au Théâtre on retire le plus ordinairement
d'une longue ſuite d'études , de
réflexions , & d'un travail auffi opiniâtre
que difficile. C'étoit bien la peine d'écrire.
Que d'Auteurs ont malheureuſement acquis
le droit de parler ainſi !
M. de Beaumarchais n'a pas dû être furpris
de ſe voir traiter comme l'ont été à peuprès
tous ceux de fes prédéceffeurs qui ont
eu de la célébrité , & par conféquent des
ennemis. • • د
DE FRANCE. 107
•
•
• •
• •
• • d
Les uns , dans la Folle Journée ,
ont blâme tout ſans diſtinction , & ſe font
écriés , avec le Marquis de la Critique de
l'École des Femmes : Elle est détestable, parce
qu'elle est détestable ; façon de juger trèscommode
, avec laquelle on peut être fort
économe de connoiſſances & de logique , &
qui n'eſt pas moins en vogue en ce temps-ci
que du temps de Molière. Les autres , en
confondant les acceſſoires avec le fonds , te
font appuyés de quelques expreffions ha
fardées; tranchons le mot , fort libres , &
dont nous defirerions que l'Ouvrage fût
purgé , * pour lui reprocher non-feulement
de l'immoralité , mais une indécence cynique.
Il eſt à préſumer que tant d'acharnement,
tant de mauvaiſe- foi ont exalté la tête
de M. de Beaumarchais; que le déchaînement
des déclamateurs a fermé fon oreille
aux avis raiſonnables des gens fans paffion ,
& qu'on trouve à préſent dans le Mariage
de Figaro une foule de détails , de phrates
&de locutions que l'Auteur eût fait diſparoître,
ſi l'extrême injusticedes uns ne l'eût pas
aveuglé ſur l'impartiale véracité des autres.
* Voyez le premier compte rendu de cet Ouvrage,
Mercure du 8 Mai 1784 , No. 19 .
Evj
10 MERCURE
L'inconvénient le plus fatal que produiſe la
perfecurion , eſt d'egarer l'homme à qui elle
s'attache: ceux qui cherchentà nuire ne l'ignorent
pas; aufli ne ſe laflent-ils point de harceler
, de fatiguet l'objet de leur envie ou de
leur haine , bien sûrs qu'il en reſulte toujours
quelque choſe. Il eſt encore naturel de
croire que c'eſt à cette exaltation que nous
devons la Préface qui précède le Mariage de
Figaro. Le ton qui s'y fait remarquer , annonce
plutôt un homme mécontent qui écrit
avec humeur , qu'un Littérateur qui diſcute ,
&dont le but eſt de jeter un grand jour fur
les idées d'après leſquelles il a compofé fon
Ouvrage. On peut regreter qu'un ſuccès
preſqu'inoui juſqu'à ce jour , n'ait pas ſuffi
pour engager M. de Beaumarchais à pardonner
à ſes ennemis.
• & qu'il ait éré affez foible
pour defcendre dans l'arène où ils cherchoient
à l'artirer ; car , ce qu'il a cru devoir
permettre à ſa vengeance , nuit beaucoup à
ce qu'il a donné à la raiſon dans cette Préface,
où, quoi qu'on ait pudire & imprimer ,
il y a des chofes très bien vues , très-bien
ſenties & très- bien exprimées.
M. de Beaumarchais croit que la Comé
die doit inftruire en amufant. Prefque tous
les gens du monde , & un affez grand nombre
de Gens de Lettres , croyent au contraire
que la Comédie a rempli ſon but quand elle
amuſe , quelques Écrivains ont même avancé
que non-feulement elle ne ſauroit corriger
DE FRANCE.
109
les moeurs , mais encore que nos Pièces de
caractères , telles que l'Avare , le Tartufe ,
&c.préfentoient plutôt aux avares &auxhypocrites,
&c. les moyens d'être vicieux impunément
, que des leçons capables de les corriger.
Quoique cette dernière façon de penfer
foit fondée ſur des autorites d'un certain
poids , nous ne faurions l'adopter abfolument
, & nous penchons pour l'avis de
M. de Beaumarchais. La feconde utilité du
Poëme Dramatique , dit Corneille , *fe rencontre
en la naïve peinture des vices & des
vertus , QUI NE MANQUE JAMAIS A
FAIRE SON EFFET , quand elle est bien
achevée,& que les traits enfontfi reconnoiffables,
qu'on ne les peut confondre l'un dans
l'autre,ni prendre le vice pour la vertu..... Le
fuccèsheureux de la vertu, en dépit des traverſes
& des périls, nous excite à l'embraffer ,
&lefuccès funeste du crime ou de l'injuftice eft
capable de nous en augmenter l'horreur natu
relle, par l'appréhension d'un pareil malheur.
Molière s'explique d'une manière plus
preffante & plus poſitive dans ſa Préface du
Tartufe. Le Théâtre , dit il , a une grande
vertu pour la correction. Les plus beaux traits
d'unesérieuse moralefont moins puiſſans , le
plus souvent , que ceux de lafatyre , & rien
ne reprend mieux la plupart des hommes que
la peinture de leurs défauts. C'est une grande
* Premier Difcours ſur l'utilité & les parties da
Poëme Dramatique.
MERCURE
Y
atteinte aux vices que de les expofer à la raillerie
de tout le monde. Onfouffre aisément des
répréhensions ,mais on ne souffre point la raillerie.
On veut bien être méchant , mais on ne
veut point être ridicule. On peut donc pardonner
à M. de Beaumarchais un avis qui ,
avant d'être le fien , étoit celui de Corneille
& de Molière.
Quoique ces deux grands Hommes n'ayent
point indiqué la borne où peut s'arrêter l'utilité
morale de la Comédie , on doit croire
qu'ils la conoiffoient. Quand ils ont écrit ce
que nous venons de citer , ils n'ont pas fans
doute prétendu que tous les eſprits fuffent .
également ſuſceptibles de correction , qu'un
homme vicieux par goût & par ſyſßême , ne
trouvât point de plaifir à l'être. Ils étoient
trop éclairés pour ne pas fentir qu'il eſt d'autant
plus impoffible de réformer certains viees
de coeur , que , nés avec l'être qui en eſt
entaché,&corroborés par l'habitude , ils ont
pris un caractère indélébile ; mais ils ont cru ,
avecraiſon,queles vices nejetoient pointdans
tous les coeurs des racines également profondes;
qu'en les attaquant avant qu'ils ſe
développaffent , on pouvoit , ſinon les anéantir
, au moins en affoiblir l'effor , & par conſéquent
les réſultats ; &que pour les âmes
encore douées de quelque délicateſſe , la
crainte de la honte & du ridicule ſeroit un
reffort capable de les combattre d'une manière
victorieuſe. Si la Comédie manque ſon
effet ſur quelques têtes incapables de rien
DE FRANCE. 111
faifir de raiſonnable , & fur quelques coeurs
corrompus , faut-il en conclure pour fon
inutilité morale ? Il vaudroit, autant dire
que la loi qui voue à l'échafaud le voleur
& l'affaffin eft inutile , puiſque ſa ſévérité
n'eſt pas affez puiſſante pour détourner
du crime. Avancer que la Comédie doit
néceſſairement corriger tous les hommes
vicieux , ce ſeroit une abſurdité; pofer en
fait qu'elle ne peut jamais reformer le coeur ,
c'en ſeroit une plus grande. Cette dernière
affertion ne fauroit fortir que de la tête d'un
étourdi ou de celle d'un ſceptique ; dans ce
cas , il faudroit rire du premier , & ne pas
faire l'action d'un fou en s'élevant contre les
paradoxes & les fophifmes du ſecond. Nous
voyons au reſte que les loix , les moeurs , la
religion même étoient du reffort du Théâtre
Grec; que Térence eſt très-moral dans les
fix Pièces qui nous font reſtées de lui ; qu'Horace,
auquel on ne fauroit refuſer autant de
lumières que de philoſophie , faiſoit un cas
fort médiocre des facéties du très-comique
mais très-immoral Plaute. Il dit en propres
termes :
:
At noftri Proavi Plautinos & numeros&
Laudaverefales , nimium patienter utrumque
Ne dicam ftulte mirati.
:
Nous voyons enfin que Molière eſt conſidéré
non-feulement comme le premier Auteur
comique de toutes les Nations , mais
1
112 MERCURE
encore comme le plus redoutable fléau des
vices&des ridicules; que Philofophe prefond
autant qu'homme de génie , il a cru
que depuis l'imbécille payſan qui épouſe
imprudemment une fille de qualité, juſqu'au
ſcélérat qui abuſe du plus ſaint de tous les
inſtituts pour inaſquer les vices de ſon coeur ,
tour étoit du reffort de la Comédie. Nous
nous rappelons les heureux effets que produifirent
les repréſentations du Tartufe ,
&nous concluons de tout cela que M. de
Beaumarchais a raiſon de croire que la Comédie
doit inftruite en amuſant. Au furplus ,
ſi quelqu'un doute de bonne foi de l'utis
lité morale de la Comédie , qu'il jette un
coup-d'oeil fur ceux que ſes tableaux peuvent
démaſquer ; à leur terreur , à leurs cris ,
àleur déchaînement , il fentira combien on
la redoute , &ſe convaincra bientôt que
fon utilité n'eſt point une chimère.
Qu'est-ce que la décence Théâtrale, ſe
demande M. de Beaumarchais ? Nous avons
vû beaucoup de gens étonnés qu'il ſe fût
fait une queſtion de cette eſpèce à la tête
du Mariage de Figaro . Pourquoi cet étonnement
? On l'accuſe d'avoir compoſé un Ouvrage
indécent; il ne croit pas mériter ce
seproche,& avant d'y répondre il examine ce
que c'eſt que la décence Théâtrale ; il la
définit ſous les yeux de ſes accuſateurs : at-
il tort ? On en va juger.
... " Ce n'eſt, dit-il , ni le vice ni les inci
> dens qu'il amène , qui font l'indécence
DE FRANCE.
113
>>Théâtrale , mais le défaut de leçons & de
> moralité. Si l'Auteur, ou foible ou timide,
>> n'oſe en tirer de fon ſujet , voilà ce qui
» rend ſa Pièce équivoque ou vicieule. »
Nous croyons que ce principe eſt inconteſtable.
Ouvrons le Joueur de Regnard.
C'eſt un Ouvrage très-comique ſans doute ;
mais fi l'on y cherche un but moral , on ne
le trouvera point. On y verra toujours
l'homme d'eſprit employant avec une adrefle
rare , avec un art infini , tous les refforts qui
peuvent foutenir l'attention & la gaieté ;
mais on n'y appercevra jamais le Philoſophe
cherchant à lutter avec avantage contre une
paffion funeſte , à inſpirer l'horreur dont
elle eſt ſuſceptible , & s'efforçant de lui arracher
quelques victimes. Auſſi le Joueur
n'eſt- il point une Comédie morale , mais au
contraire un Ouvrage très-équivoque . Si
l'on s'arrêre au Légataire univerſel du même
Auteur , on concevra facilement pourquoi
des Perſonnages reſpectables ont regardé le
Théâtre comme une école de mauvaiſes
moeurs. Quel ſpectacle que celui d'un vieillard
valetudinaire entouré de fripons qui , le
croyant mort, forment & exécutent l'odieux
projetde tromper les Dépofitaires des actes
qui établiſſent & fixent les droits des Citoyens,
afin de s'approprier ſes dépouilles ! Si
la philofophie de Regnard eût éré autre
choſe qu'un pur épicuréifme , il pouvoit tirer
une moralité profonde du fonds de fon
ſujet , & préſenter dans le perſonnage de
114 MERCURE
l'infortuné Géronte , les cruels inconvéniens
du célibat. En oubliant ou en négligeant de
donner une fin utile à ſon Légataire , cet
Écrivain n'a fait qu'un Ouvrage vicieux ,
&qu'on rougit de voir , avec quelques autres
de la même eſpèce , ſur le Répertoire de
la Comédie Françoiſe. Il n'en eſt pas de
même du Tartufe. Il n'y a point au Théître
de ſcène plus hardie , plus effrayante
pour la pudeur , que la ſcène cinquième du
quatrième Acte de cet Ouvrage. Ce n'eſt
pas ſans une eſpèce de frémiſſement qu'on
entend Tartufe répondre aux feintes douceurs
de la femme d'Orgon par les vers qu'on
va lire.
Je ne me fierai point à des propos fi doux ,
Qu'un peu de vos faveurs , après quoi je ſoupire ,
Ne vienne m'aſſurer tout ce qu'ils ont pu dire ,
Et planterdans mon âme une conſtante foi
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
Il eſt vrai qu'Orgon , caché ſous la table,
eſt préſent à cette Scène ; mais fa longue
immobilité devient très -inquiétante ; & c'eft
bien ſérieusement qu'on eſt alarmé quand
Elmire , preſſée par l'artificieuſe & inferrale
logique de Tartufe , ſe croit obligée de s'ex :
pliquer ainfi:
Enfin je vois qu'il faut ſe réſoudre à céder,
Qu'il faut que je conſente à vous tout accorder.
:
:
DEFRANCE.
τις
... Puiſque l'on s'obſtine à m'y vouloir réduire ,
Puiſqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut
dire,
Et qu'on veut des témoins qui ſoient plus convaincus,
Il faut bien s'y résoudre & contenter les gens.
Pourquoi cette fituation , toute équivoque
qu'elle paroît d'abord , ne mérite-t'elle point
d'être conſidérée comme une indécence théâ
trale ? C'eſt que Molière s'en eſt habilement
ſervi pour demaſquer abſolument le vice affreux
qu'il avoit à peindre ; c'eſt qu'elle eft
prolongée autant qu'il faut pour éveiller l'inquiétude
du Spectateur ; que l'Auteur s'arrêre
à l'inſtant où il a prononcé les derniers
traits du vil ſcélérat qu'il dévoue à l'exécration
publique , & que du tout il tire une
moralité profonde. Ces exemples , pris chez
les deux premiers Comiques de la Nation ,
fontbien faits pour donner du poids au principe
avancé par M. de Beaumarchais.
Mais abandonnons cette Préface , dont
nous ſoinmes éloignés d'être les Apologiſtes ,
puiſque nous conviendrons très- volontiers
quenon-feulement elle eſt ſouvent condamnable
par le ton acre qui y domine , par les
fréquentes diatribes qu'on y rencontre , mais
encore par un ſtyle pénible & contraint ,
quelquefois obfcur, preſque toujours néologique
; ſtyle qui contraſte ſingulièrement
avec des morceaux d'un très-bon ton , dictés
par la raifon , écrits avec une gaîté charmante
; & venons au Mariage de Figaro , qui
116 MERCURE
nous ramènera d'ailleurs à l'examen de quelques-
unes des obſervations de M. de Beaumarchais
.
Nous avons donné un extrait affez étendu
de cette Comédie , après ſa première repréſentation
, pour nous diſpenſer d'en offrir
ici une nouvelle analyſe. Nous allons examiner
rapidement ft elle eſt ſoumiſe aux
règles du Théâtre , juſqu'à quel point elle
s'en écarte , & fur-tout juſqu'à quel degré
peut être fondé le reproche d'indécence que
nous lui avons entendu faire par bien des
gens.
Boileau a dir :
Qu'en un licu , qu'en un jour un ſeul fait accompli
Tienue juſqu'à la fin le Théâtre rempli.
De ces trois unités M. de Beaumarchais en
a obſervé deux , celle de lieu & celle de
temps. La Scène ſe paſſe au château d'Aguas
Frescas, litué à trois lieues de Séville , &
elle ne quitte point ce château depuis le commencement
de la Pièce juſqu'à la fin. La règle
des vingt-quatre heures y eſt ſuivie à la rigueur
; ſi l'on meſure ce cours de temps à
celui des incidens qui ſe mêlent à l'intrigue ,
on ſe convaincra qu'il eſt ſuffisant. On a
blâmé la tenue du Siège , on a prétendu qu'il
étoit convoqué d'une manière abuſive &
inouie dans aucun Tribunal. Avant de faire
ce reproche , il falloit chercher à le motiver ;
on auroit vû que le Comte Almaviva , Grand
Corregidor d'Andaloufie , pouvoit bien ent
DE FRANCE. 117
voyer chercher purement & fimplement
les Officiers d'une Juſtice fubalterne dont
il eſt le premier & le ſouverain Juge ; &
que pour prononcer ſur un fait Domeſtique
, il n'étoit beſoin ni d'aſſignations ni
de formes. Dans quelques - unes de nos
Provinces , les Seigneurs de Paroiffes en
uſent , pour certains delits , tout auffi defpotiquement
que le Comte Almaviva , parce
que tout tremble ſous eux , & que leurs
Payſans , parmi leſquels on peut compter
leurs Juges, les confidèrent comme les Rois
de leur petit canton. C'eſt un abus , oni ;
mais cet abus exiſte dans beaucoup d'endroits
, & cela ſuffit pour qu'un Auteur Dramatique
ſoit autorisé à en faire uſage lorf
qu'il lui eſt utile. Quant à l'unité d'action ,
elle n'eſt point obſervée. Le Mariage de
Figaro eſt la principale , mais elle n'eſt pas
la ſeule; l'amourde Chérubin pour la Come
teſſe , qui ne devroit être qu'un incident ,
forme lui-même une action très - diſtincte ; &
les réclamations de Marceline , jointes a
la reconnoiſſance de Figaro pour fils de la
Duègne &de Bartholo, en forment une troiſième.
Ariſtore a dit (nous nous ſervons ici
de la traduction & des idées de Corneille )
que l'action d'un Poëme Dramatique doit
avoir unejuſte grandeur , c'est-à-dire , qu'elle
ne doit être nifi petite qu'elle échappe à la
vûe comme un atôme, nifi vaſte qu'elle confonde
la mémoire de l'Auditeur & égare fon
imagination. Ce principe eſt dicté par la rair
118 MERCURE
fon & par la ſageſſe; & quand M. de Beaumarchais
parviendroit à nous convaincre , ce
que nous croyons impoflible,que l'intrigue du
petit Page & les réclamations de la Duègne
ne ſont que deux incidens de l'action principale
, nous ne ſerions pas moins fondés à
lui reprocher la penible & laborieuſe étendue
de cette action. Il auroit beau s'ecrier
comme dans ſa Preface, que les règles fur
leſquelles nous le jugeons ne ſont pas les
ſiennes , les bons eſprits ne confidèreroient
cette négative que comme un fubterfuge ,
&s'accorderoient tous pour lui répéter qu'il
y a peu de mérite à travailler d'après des
règles qu'on a faites pour foi , tandis qu'il y
en a beaucoup à bien faire en ſe ſoumettant
aux règles qui gouvernent tout le monde.
Dans tout le cours de cette Comédie ,
l'oeil eſt agréablement occupé par une foule
de tableaux , de ſituations , de jeux & de
coups de théâtre; mais les fils qui les amènent
ne ſont pas toujours allez adroitement
placés pour fatisfaire l'obfervateur difficile.
Il eſt évident qu'au premier Acte , le Comte
ne ſe cache derrière le grand fauteuil, à l'arrivée
de Bazile , que pour amener enſuite le
tableau qui offre Cherubin blotti dans l'intérieur
de ce même fauteuil ; car qui force le
Comte à ſe cacher ? Bazile n'est- il pas l'honnête
confident defes amours ? Quel riſque y at'il
que ce fripon trouve Alma-Viva avec Suzanne
? Celui ci ne lui a-t'il pas confié le
ſoin de faire des propoſitions à la Cama-
}
:
1
DE FRANCE. 119
rifte ? Un tel reſſort eſt d'autant plus condamnable
qu'il ett faux & petit,& qu'il n'annonce
que le defir d'amener des tableaux
tels quels , & à quelque prix que ce ſoit. Au
Théâtre , on jouit de l'effet , & l'on rit ;
à la lecture, où la raiſon tranquille juge,
parce qu'elle ſe rend comptede ce qu'elle examine,
on eſt plus ſévère. Nous ſommes ſans
doute très- fondés à faire à M. de Beaumarchais
le reproche d'avoir quelquefois choiſi
ſes moyens avec une nég'igence hâtive , puifqu'il
a établi tous les refforts de ſon ſecond
Acte avec une adreſſe dont il réſulte un intérêt
très -vif , qu'il a ſu en motiver tous les
incidens , toutes les entrées , toutes les forties
de ſes perſonnages, inquiéter ſur l'étourderie
de la Comtefle , ſur le ſort de Chérubin
, & les tirer enfuite l'un & l'autre d'embarras
par des moyens très-habilement développés.
La marche de l'intrigue eſt quelquefois
lente ; quelquefois auſſi elle s'avance bruſquement
& comme par bonds. Rien de
moins attenda , rien de moins poſſible à prévoir
que la reconnoiſſance de Figaro pour le
fils de Bartholo & de Marceline . Ouvrons la
ſeizième Scène du troiſième Acte,
ود
FIGARO .
" La précaution qu'on avoit priſe de me
faire des marques diſtinctives , témoigne
> roit affez combien j'étois un fils précieux :
ΙΣΟ MERCURE
& cet hyéroglyphe à mon bras..... ( Il veut
➡se dépouiller le bras droit. )
MARCELINE.
>Une ſpatule à ton bras droit ?
FIGARO .
» D'où ſavez-vous que je dois l'avoir ?
MARCELINE.
:
► Dieux! c'eſt lui .
FIGARO.
» Oui , c'eſt moi.
» Et qui ? lui !
ARTHOLO.
MARCELINE.
> C'eſt Emmanuel.
BARTHOLO à Figaro.
>>Tu fus enlevé par des Bohémiens ?
FIGARO , exalté.
>>Tout près d'un château. Bon Docteur ,
> ſi vous me rendez à ma noble famille,
> mettez un prix à ce ſervice ; des monceaux
> d'or n'arrêteront pas mes illuſtres parens.
BARTHOLO , montrant Marceline.
» Voilà ta mère. »
Boileau , que nous aimons à citer , a dit ,
Chant troisième de ſon Art Poétique :
L'eſpritne ſe ſent point plus vivement frappé,
Que lors qu'en un ſujet d'intrigue enveloppé ,...
D'an
DEFRANCE. 121
D'un ſecret tout-à- coup la vérité connue
Change tout , donne à tout une face imprévue.
Mais il ne veut pas que la connoiſſance de ce
ſecret ſoit bruſquée , qu'elle tombe pour
ainſi dire des nues ; & la raiſon ſeule fuffit
pour indiquer que les événemens les plus
faits pour intéreſſer & pour armener des ſurpriſes
doivent être préparés avec intelligence
& antenés avec art. Celui-ci ne l'eſt point.
Après la reconnoiſſance de Figaro , l'intrigue
tombe tellement que le Spectateur n'imagine
point qu'il ſoit poſſible de la relever. Elle ſe
renoue pourtant ; mais ce n'eſt que pour
marcher d'une manière languiſſante juſqu'au
cinquième Acte , où , malgré le monologue
de Figaro , & les boutades morales ou politiques
qui le compoſent , tout l'intérêt ſe
détourne de ce perſonnage pour ſe rejeter
fur la Comteſſe.
Nous ſerions tentés de croire qu'outre la
Scène ſupprimée par les Comédiens,& impriméedans
la Préface, il exiſtoit dans cet Ouvrage
d'autres Scènes dont M. de Beaumarchais
s'eſt vû forcé de faire le ſacrifice , & dont la
ſuppreffion a fait à l'intrigue des brêches irréparables.
Les prétentions de Bazile furlaDuègnene
ſontqu'indiquées , elles ne rendent pas
ce perſonnage plus utile , mais on peut ſoupçonner
qu'elles ont eu plus d'étendue , & que
Bazile devoit jouer dans la Pièce un rôle bien
plus important que celui qu'il y joue . Si nos
ſoupçons font mal fondés , le tort de l'Aui
Nº. 25 , 18 Juin 1785. F
122 MERCURE
teur eft grand; car non- feulement le Maître
de Clavecin de la Comteſſe eſt un per-,
ſonnage nul , mais c'eſt encore un perfonnage
odieux & révoltant.
Cherchons maintenant quel a été le but de
l'Auteur dans cet Ouvrage , qu'il croit moral
, & que l'on s'obſtine à trouver très indécent.
Il nous ſemble que M. de Beaumarchais
s'eſt propoſe d'y offrir plus d'une vérité
,d'y combattre plus d'un abus, &d'indiquer
les inconvéniens de certaines foibleſſes .
Nous ne voulons pas parler de tout ce que
M. de Beaumarchais a voulu fronder , nous
ne parlerons que de ce qui eſt utile à la
marche & au but d'une Comédie.
Le Comte Almaviva doit à Figaro l'heureux
ſuccès de ſes amours avec Roline , devenue
depuis ſa femme; & parce que , né libertin ,
ceGrand d'Eſpagne n'a plus pour la Comteffe
cet ardent amour qui lui a fait tout
entreprendre pour parvenir à l'épouſer , il
ſe propoſe de ſéduire la femme qu'il a promiſe
à l'homme qui l'a ſervi avec zèle , &
d'immoler ſon honneur à la vivacité indécente
de ſes deſirs. Noble & puiſſant , il
ſe croit tout permis ; & pour la ſatisfaction
d'un appétit brutal , il deſcend juſqu'à l'injustice.
Heureuſeinent celuiqu'il veut facrifier
àune vaine paffion, n'eſt pas d'un caractère à
endurer la perſécution en filence ; il oppoſe
la ruſe à la force & au pouvoir , enveloppe
le fuborneur dans ſes propres filets; & , fecondé
par la jeune perſonne qu'il aime , fille
DEFRANCE. 123
adroite , vive , fpirituelle, mais ſage par goût
& par choix , il a le plaiſir de voir fon orgueilleux
Maître devenir la victime de ſes
coupables projets , & s'expoſer lui -même à
la riſeede ſes vaſſaux. Que d'une pareille donnée
on puiſſe tirer, comme le dit M. de Beaumarchais
, une moralitéprofonde , nous ne le
penfons pas , nous croyons au contraire que
cet Écrivain s'eſt fort exagéré ſon but ; mais
que ce tableau ſoit abſolument inutile, nous le
nions poſitivement. Il ne dégoûtera certainement
pas les Grands du libertinage auquel
ils font trop accoutumés , ſur lequel même
on leur fait grâce trop légèrement , pour
qu'ils prennent la réſolution de renoncer
àdes plaiſirs dont ils ſe ſont fait une habi
tude & douce & criminelle ; mais il eft
poſſible que l'exemple du Comte Almaviva
les engage à ſe reſpecter davantage , à régler
quelquefois leurs deſirs inſenſés ; qu'il leur
faſſe entrevoir que toutes les femmes ne
ſont pas également ſuſceptibles de ſe laiſſer
ſéduire par l'appât de l'or & par l'orgueil
d'un nom illustré , & qu'il ne faut qu'une
femme adroite & fpirituelle , comme Suzanne
, pour les couvrir de honte , en les
couvrant de ridicule. Alors le petit bien qui
en pourra réſulter , & c'eſt déjà un grand
avantage qu'un petit bien, ne naîtra point
de l'amour de la vertu , mais de la crainte
duridicule. Eh ! qu'importe comment le bien
artive pourvu qu'il vienne. Diſons mieux :
quand il n'est pas poſſible de produire un
1
Fij
124 MERCURE
bien réel , & qu'on s'efforce de diminuer la
fomme du mal , on eſt déjà utile.
Si l'on veut conſidérer avec attention le
caractère de Suzanne , on ſentira qu'il eſt
auffi aimable qu'intéreſſant. On peut lui reprocher
de la légèreté , de l'étourderie , &
quelques mauvaiſes plaifanteries , mais elle
aime le bien pour l'amour du bien même.
Quand elle ſe prête au projet qu'a formé
la Comteiſe de ſe rendre au jardin en fon
nom , afin de tenter les derniers efforts pour
ramener le coeur de ſon époux , Suzanne
ne cède que malgré elle ; & c'eſt après
que la Comteſſe lui a dit , je prends tout
furmon compte , qu'elle conſent à écrire à
fon Maître pour lui donner un rendezvous.
Se conferver à ſon Figaro , parvenir à
Fépoufer malgré les oppoſitions du Comte
& l'orgveil imbécille du Jardinier Antonio ,
voilà tout ce qu'elle veut , & elle parvient à
ſe ſatisfaire en jouant un fuborneur , & en
le forçant à tomber aux pieds de ſa femme.
Le caractère du Page n'eſt tracé que pour
mettre celui de la Comteſſe en jeu ; fi le
reffort eſt bon , ſi par lui l'Auteur arrive à
ſes fins , nous ne voyons point ce qu'il a de
blamable . Arrêtons nous donc à celui de la
Comteffe , & voyons ce que M. de Beaumarchais
en dit dans ſa Préface.
« Abandonnée d'un époux trop aimé ,
>> quand l'expoſe-t'on à vos regards ? Dansle
>> moment critique où ſa bienveillance pour
• un aimable enfant , ſon filleul , peut de
DE FRANCE.
125
1
>> venir un goût dangereux , ſi elle permet
>> au reſſentiment qui l'appuie , de prendre
88
trop d'empire fur elle. C'eſt pour faire
>> mieux fortic l'amour du devoir que l'Au-
" teur la met un moment aux priſes avec un
>> goût naiſſant qui le combat. » Cette définition
du caractère de la Comteſſe eſt exacte
&vraie. Le coeur de cette femme intéreſſante
éprouve un beſoin d'aimer qui eſt ſur le point
de l'égarer ; on craint un moment qu'elle ne
fuccombe , on le craint même par intervalles
; mais les combats qu'on lui voit éprou--
ver , les efforts qu'on lui voit faire pour repouffer
un ſentiment dont elle ne s'eſt pas
encore rendu compte , raſſurent les coeurs
honnêtes que ſon péril alarme. Combien de
femmes ont fuccombé pour avoir manqué à
examiner la nature du penchant qui les entraînoit
vers un homme agréable , combien
en ſontdevenues les victimes , & que l'exémple
de la Comteſſe Almaviva pourroit être
utile , ſi quelques-unes des infortunées que
leurs époux délaiſſent , cherchoient dans le
caractère de ce perſonnage la moralité qu'il
renferme !
Au total, & fans prolonger davantage un
examen déjà très-long , le Mariage de Figaro
ne nous paroît point mériter par le fonds le
reproche d'indécence qu'on lui fait avec
tant de rigueur , & il préſente des apperçus
moraux très - estimables . Nous defirerions
que le ſtyle en fût plus naturel ; que Figaro ,
qui eſtun fou très-gai , qui ditde tems entems
Eiij
126 MERCURE
des vérités très-importantes , s'expliquât plus
naturellement, & ne s'appropriat point quelquefois
le ſtyle de M. des Mazures ; que le
dialogue en fût plus vrai , plus naturel ,
mieux attaché ; que la logique générale de
l'Ouvrage fût plus ferme ; qu'on en écartât
les expreffions hafardées, les pointes , les
jeux de mots , les plaifanteries ufées qu'on
y rencontre , & qu'en élaguant des inutilités
affez fréquentes , M. de Beaumarchais fit
marcher ſon action plus rapidement , &, par
une ſuite naturelle , avec plus d'intérêt. En
un mot , nous ne confcillerions à perſonne
de prendre cette Comédie pour modèle ;
mais nous ne croyons pas non plus que perſonne
pût regretter de l'avoir faite , parce
que c'eſt un Ouvrage fort gai , fort original
, fort piquant , ce qui n'eſt pas une choſe
commune, & qui annonce que Son Auteur
eft , à coup sûr , plus qu'un homme de beaucoup
d'eſprit.
:
( Cet Article est de M. de Charnois.)
HISTOIRE des progrès & de la chûte de
la République Romaine , par Adam Ferguſon
, Profeffeur de Philofophie Morale
à l'Univerſité d'Édimbourg , Ouvrage
orné de Cartes , & traduit de l'Anglois . A
Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue
du Jardinet. 1784,3 Vol. in - 12 .
८
M. FERGUSON eſt l'Auteur de l'Effaifur
DE FRANCE.
127
:
l'Histoire de la Société Civile , Ouvrage connu
& eſtimé dans toute l'Europe .
Celui que nous annonçons aujourd'hui
eft une nouvelle Hiſtoire Romaine ; l'Auteur
déclare affez naturellement qu'il n'en
connoît aucune moderne qui ſoit digne du
fujet, qui ſoit ſimple, & qui dedaigne une
fauſſe parure , qui ſe borne dans les détails
aux faits utiles , & dont l'enſemble donne
une juſte idée de la conduite militaire & des
opérations politiques du Peuple Romain.
Son plan paroît avoir été de faire pour
l'Hiſtoire de la République Romaine ce que
M. Gibbon vient de faire pour l'Hiſtoire de
l'Empire Romain , & la réunion de ces
deux Ouvrages formera un corps complet
&à peu-près uniforme d'Hiſtoire Romaine.
La ſeule manière convenable d'écrire
l'Hiſtoire dans un fiècle philofophique , eſt
de l'écrire philoſophiquement , de la raifonner
beaucoup , de montrer le rapport
des effets aux cauſes , des événemens aux
moeurs , de faire du paffé l'inſtruction du
préſent & de l'avenir , de tourner pour le
genre-humain les erreurs & les crimes des
générations précédentes au profit des lumières
&des vertus.
M. de Monteſquieu a embraffé d'une
vue philoſophique toute l'Hiſtoire Romaine
dans ſes grandes révolutions; il l'a raiſonnée
ſans la retracer , au moins en détail, &
enla ſuppoſant connue , il l'a traitée en Philoſophe
d'après les Hiſtoriens. M. Ferguson
Fiv
128 MÉRCURE
eſt à-la-fois Hiſtorien & Philoſophe ; il
écrit l'Hiſtoire Romaine , mais toujours
relativement à un but qu'il ne perd pas un
moment de vûe; il ſuit la marche du Peuple
Romain vers la perfection & la détérioration;
il montre dans la conduite politique ,
civile&militaire de ce Peuple fameux , les
cauſes de ſes progrès & de ſa décadence. Il
écarte à droite & à gauche tout ce qui eft
étranger à ſon objet , tout ce qui n'a pas un
caractère ou d'utilité ou de certitude affez
marqué. Les premiers ſiècles de Rome l'arrêtent
peu ; il eſt aſſez porté à en reléguer
l'Hiſtoire parmi les fables, ce qui prouve
que les raiſons alléguées par M. de Pouilly
fur l'incertitude de l'Histoire de ces premiers
ſiècles , ont fait impreſſion aux Philoſophes
, quoiqu'elles ayent été réfutées par
des Savans . En général , le doute eſt ami de
la raiſon ; la Philofophie aime à douter ,
parce qu'elle craint l'erreur ; l'érudition
aime à croire , parce que croire c'eſt ſavoir ,
du moins juſqu'à ce que l'erreur ſoit démontrée.
M. Ferguson donne plus d'étendue
& de développement à ſa narration à mefure
que les événemens & la Nation même
acquièrent plus d'importance. Le troiſième
Volume ne contient qu'un petit nombre
d'années. Le premier contient pluſieurs
ſiècles. Le troiſième Volume s'étend juſqu'à
la fin du ſeptième ſiècle de Rome. Il ſera
ſuivi de trois autres Volumes , & cependant
il ne reſte plus que quelques années à
DE FRANCE.
119
remplir , puiſque l'Ouvrage ſe borne à
l'Hiſtoire de la République ; mais nous concevons
que ce qui concerne le changement
de conſtitution & le paſſage de la liberté à
la ſervitude , ſera traité avec les développemens
convenables , comme étant le grand
objet de cette entrepriſe .
L'Ouvrage au reſte a beaucoup d'enſemble;
c'eſt un tiſſu ſerré , où tout ſe tient ,
qu'il faut embraſſer dans ſa totalité , &
dont on ne pourroit détacher des détails
fans leur faire tort , en les privant de l'avantage
qu'ils tirent de leur rapport & de leur
union avec ce qui précède & ce qui fuir.
Le Gouvernement Romain eſt la matière
d'un problême qui ne ſera pas fitôt réſolu.
Les uns , frappés des diſſentions perpétuelles
du Sénat & du Peuple , des Patriciens
& des Plébéïens , des Confuls & des
Tribuns , choqués des inconvéniens du partage&
de l'incertitude même du pouvoir ,
ne balancont pas à condamner cette conftitution
mixte& vacillante ; les autres , admi-/
rant cette prompte réunion de tous les ordres
de l'État , non-feulement pour la défenſe
commune , mais pour l'attaque , pour la
conquête , pour tout ce qui pouvoit procurer
l'agrandiſſement de la République & la
gloire du nom Romain, ont regardé les
diſſentions même dont nous parlons comme
des mouvemens utiles qui entretenoient &
augmentoient l'énergie de la Nation , comme
un intérêt de plus qui attachoit les Citoyens
Fv
130
MERCURE
àla Patrie. On ne ſera pas étonné qu'un Auteur
Britannique ſe montre affez favorable à
la Conftitution Romaine & au balancement
des pouvoirs. On le ſera peut- être un peu
plus de voir ce même Auteur ſe montrer ſi
favorable à un tyran tel que Sylla , & fi ins
dulgent pour les proſcriptions.
« Il eſt affreux , dit il , de dire que les
» Nations peuvent ſe trouver dans un état
» qui exige un pareil remède; il eſt permis
• du moins d'aſſurer que jamais aucun Peu-
>> ple ne s'eſt vû dans une ſituation femblable
(à celle où étoit alors le Peuple Ro-
>> main ) , & que les maux de l'État demandoient
des remèdes très-violens. Rome
étoit très-peuplée , & la Capitale d'un
> vaſte Empire; chacun de ſes habitans von-
ود
loit dicter des ordres & des loix , & per-
>> ſonne ne vouloit obéir. Ils deſiroient tous
>> devenir les Co Souverains d'un grand
" nombre de Provinces ; ils étoient prêts à
>>détruire toutes les inſtitutions imaginées
>> pour maintenir la fubordination entreeux;
ils defiroient tous renverſer les prin-
>> cipes d'ordre & de justice néceſſaires à
toutes les Sociétés ; & l'on doit avouer
>> que dans un Corps auffi visié & auſſi
corrompu , il étoit indiſpenſable de re-
>>irancher quelques Membres. Les Citoyens
» ſe réuniffoient en troupes nombreuſes
pour commettre des crimes & des forfaits
, ils s'enroloient dans les factions , &
ils ſe livroient à tous les déſordres qui
:
1
DE FRANCE.
131
» convenoient à leurs Démagogues. Parmi
» les moyens de réforme & les inftrumens
>> de guériſon qui s'offrirent à Sylla , il eſt
>> vraiſemblable que le glaive fut le ſeul ſur
> lequel il put compter , & qu'il s'en ſervit
>> avec la fermeté d'un Chirurgien qui veut
réuffir " dans ſon opération. »
Le Traducteur abandonne avec raiſon ſur
ee point M. Ferguson . " Il ſeroit à defirer ,
dit - il , que M. Ferguson eût adouci &
>>développé davantage ſes idées , & qu'il
> eût examiné s'il eſt permis d'employer de
» pareils moyens, s'il ne valoit pas mieux
abandonner la République à ſon fort , ou
plutôt s'il n'y avoit pas d'autres expédiens .
D'abord Sylla ne réforma point la Répu-
>>blique; & enſuite , quant des opérations
> plus modérées auroient laiffé des abus dans
ود
وہ
" l'État , il valoit mieux leur donner la préférence.
>>O>ndoit le regarder , dit encore M. Fer-
>> gufon, comme un monftre abominable ,
33
"
fi les Citoyens qu'il mit ſur ſes tables de
proſcription , fans forme de procès , ne
furent point coupables , ou fi dans l'état
>> où se trouvoit la République on pouvoit
encore les condamner juridiquement.Mais
ſi l'une ou l'autre de ces ſuppoſitions eft
fauffe ; s'ils étoient coupables des plus
>> grands crimes ; s'ils étoient les Auteurs
des troubles & de l'anarchie qui rempliffoient
Rome de forfaits & de défordres ,
> il ſemble mériter des éloges pour avoir
ود
ود
"
ود
Fvj
132
MERCURE
» arraché la République des mains de ces
>>ſcélérats , pour avoir détruit ce ramas de
>> brigands. »
Brigands , ſcélérats , tout ce qu'on voudra ;
mais qui ne voit , qui ne fait que le crime
dont il les puniſſoit & dont il vouloit les
punir , étoit d'être ſes ennemis , & que les
proſcriptions contraires de Marius & de
Sylla, furent reſpectivement cauſes les unes
des autres , parce que le mal produit toujours
le mal ? Peut-on prononcer le mot
d'éloge en parlant de pareilles horreurs ! M.
Ferguson , fi tous ſesjugemens reffembloient
à celui-ci , mériteroit bien peu lui-même les
éloges que nous lui avons donnés , & que
nous confirmons .
,
L'ENFANT Prodigue , Poëme en huit
Chants, par M. Daillant de la Touche. A
Genève & ſe trouve à Paris , chez
Guillot , rue S. Jacques; Brunet , Place du
Théâtre Italien , & chez tous les Marchands
de Nouveautés.
Nous avons eu déjà pluſieurs fois occafion
de remarquer que M. Daillant de la
Touche eſt l'un de nos Poëtes actuels qui
s'eſt le plus garanti des vices du ſtyle moderne.
Ses penſées & ſes images ſont toujours
vraies , ſes expreſſions ſimples & franches;
& dans ce nouvel Ouvrage , comme
dans les précédens, il ſeroit difficile de trouver
une idée peu naturelle , ou une phrase
DE FRANCE. 133
obſcure & alambiquée. Les premiers Chants
de ce Poëme , ceux qui contiennent les erreurs
de l'Enfant Prodigue , ſont un peu négligés
; mais dans les derniers , où le jeune
Almon , après bien des fautes , ſe trouve
plongé dans la misère & réduit à garder les
troupeaux , comme l'Enfant Prodigue de
l'Évangile , le ſtyle de l'Auteur devient touchant
& animé ; & la peinture de la vie
paſtorale d'Almon nous paroît far- tout un
morceau de poéſie très-intéreſſant. Au lieu
de choiſir pluſieurs autres citations qui peurroient
également donner une idée avantageuſe
de l'Ouvrage , nous croyons faire plaifir
à nos Lecteurs en leur mettant en partie
ce tableau ſous les yeux. Il commence le
ſeptième Chant.
Les arbriſſeaux couronnés de feuillage ,
Les prés fleuris , les coteaux verdoyans ,
De l'aquilon ne craignoient plus l'outrage ;
L'air imprégné de ſucs vivifians ,
De doux parfums , ouvroit le ſein des roſes ;
Le blé croiffant ſur un tube noueux ,
Réuniſſoit ſes feuilles demi-cloſes ;
L'aigle , au ſommet d'un chêne , ou dans le creux
De quelque roche, avoit bâti ſon aire ;
-Et le moineau , ſous le chaume des toits ,
Cachoit ſon nid de mouſſe & de fougère .
Les animaux aſſervis ſous nos loix ,
Ceux qui craintifs vivent au fond des bois ,
Le vermiſſeau , l'inſecte , le reptile , ..
134
MERCURE
Et l'habitant des ruiffeaux tortueux ,
Brûloient d'amour : l'homme brûloit comme eux ;
Car la raifon , foible & preſqu'inutile ,
Dans ces beaux jours ne calme point ſes feux.
•
(Almon conduit alors ſes troupeaux fur un coteau
plus éloigné defa demeure. ) :
Ce lieu paré des mains de la Nature ,
Offroit aux yeux les fublimes beautés ,
Les grands objets qu'une âme libre & pure
Aime à trouver loin du bruit des cités.
Cachant ſa tête élevée & ſauvage
Sous de vieux pins , dont les triftes rameaux
Sembloient noircir & percer le nuage ,
Le mont formé de cercles inégaux ,
Moins eſcarpé , fécond vers ſa racine ,
En ſe courbant lentement deſcendoit ,
Comme une douce & riante colline ,
Au bord d'un lac où le ciel ſe peignoit
Dans les reflets d'une onde crystalline .
Un bois touffu , verdoyant , terminoit
Sur l'autre rive une vaſte prairie ;
Et les ormeaux , les chênes élancés
Étoient encore en hauteur ſurpaſſés
Par les clochers d'une antique Abbaye.
5 •
" La paix , qui fuit de mon âme inquiète ,
* L'aimable paix eſt là, >> diſoit Almon ,
:
DE
135
FRANCE.
En regardant cette heureuſe retraite."
Ses inaux cruels & la douce ſaiſon ,
Qui , ranimant la Nature embellie ,
Fait en nos cooeurs , d'eux- mêmes ſurchargés ,
Naître l'amour & la mélancolie ,
La folitude auſſi qu'il a choiſie ,
Ces rochers noirs triſtement ombragés ,
Ces bois , ce lac dont ſes yeux affligés
Ont tant de fois meſuré l'étendue ,
Tous ces objets , ſon âge & fes loiſirs ,
Renouveloient & les tendres defirs
Et les chagrins dans ſon âme abattue.
« Faudra- t'il donc , en gardant les troupeaux ,
>> Pleurer , dit- il , le reſte de ma vie ?
>> Quand le ſommeil du ſommet des coteaux
>> Ne lance plus ſes feux ſur la prairie ,
23 Le Laboureur , de travail haraffé ,
>> Finit ſa tâche; au village il ramène
>> Ses boeufs peſans , qui traînent avec peine
>> Et la charrue & le foc renverſé.
כ ১ Dans ſa famille attendu, careffé ,
» Des amples mets que ſa femme prépare
> Il eſt content ; le doux ſommeil répare
>> L'épuiſement d'un corps robuſte & ſain ,
>> L'aube le trouve aux champs le lendemain.
>> Avec le mal , moi , je n'ai point de trêve .
>> Pendant la nuit je baigne de mes pleurs
33 Ma triſte couche: enfin le jour ſe lève ;
136 MERCURE
39 Mais ſon éclat irrite mes douleurs ,
> Et je m'afflige encor lorſqu'il s'achève.
33 Aimable oiſeau , qui , dans ces derniers tems ,
>> D'un ton plaintif accuſiez la Nature ,
>> Lorſque tous deux battus des ouragans ,
>> Nous ſouffrions la faim & la froidure ;
> L'hiver n'eſt plus ; pour vous le doux printems
>> A ramené les Zéphyrs , la verdure ,
ود
ةيود
Et vous chantez maintenant vos amours.
Privé d'eſpoir , je ſuis plus triſte encore ,
>>>Plus miférable , & la ſaiſon de Flore
>> N'aura pour moi ni plaiſirs ni beaux jours.
>> Froids confidens de ma douleur profonde ,
» Vallons , rochers , montagnes , ſombres bois ,
ככ Rendez-moi donc , en me cachant au monde ,
Semblable à vous ; ruiſſeau , qui tant de fois
» As vû mes pleurs ſe mêler à ton onde , &c &c. »
Ce morceau eſt nourri de ſentimens &
d'images ; on voit que M. Daillant de la
Touche aime les peintures champêtres.
Auſſi en a-t'il femé dans tous ſes Ouvrages ,
qui annoncent une âme douce & un talent
aimable.
Ses Contes & fes caprices en vers ſe trouvent
aux mêmes adreſſes.
1
DE FRANCE . 137
1
t
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi 6 de ce mois , on a repréſenté ,
pour la première fois , Roxelane & Mustapha,
Tragédie en cinq Actes , par M. de
Maiſonneuve.
Nous regrettons que l'abondance des matières
ne nouspermette pas de rendre compte
de cet Ouvrage , qui vient d'obtenir un fuccès
auffi brillant que mérité. Nous nous
propoſons de le faire connoître par une analyſe
détaillée que nous imprimerons dans le
Mercure prochain. En attendant , nous devons
dire que l'ordonnance de cette nouvelle
Tragédie eſt pleine de ſageſſe , que
l'action marche avec une rapidité attachante,
& que peu d'Auteurs ont , dans un coup
d'eſſai , car c'en eſt un, donné de plus belles
eſpérances ; ce qu'il nous fera facile de
prouver par un expoſé fimple & exact des
refforts que M. de Maisonneuve a employés
pour établir , filer , développer &
parfaire ſon intrigue. Les caractères de Soliman
, de Roxelane , de Mustapha & de -
Zéangir font marqués à des traits qui annoncent
un eſprit juſte , une tête raiſonnable&
un coeur chaud; le dernier ſur-tout a
138 MERCURE
fingulièrement frappé les Connoiffeurs : on
y a remarqué des nuances d'héroïſme & de
ſenſibilité fondues avec tant d'art & tant
d'intérêt , que tous les fuffrages ſe ſont réunis
en ſa faveur. Ce rôle eſt parfaitement
rendu par M. Saint- Phal , dont le talent
déjà juſtement eſtimé , prend tous les jours
plus d'effor & d'énergie.
VARIÉTÉS.
LEE
Sieur BOSSE , Serrurier de S. A. Mgr. le
Prince de Soubiſe , eſt déjà avantageuſement connu
par des Fauteuils Méchaniques qu'il a imaginés à
l'uſage des Malades & des Perſonnes goutteuſes. II
vient encore d'en multiplier les propriétés , & de les
porter à un nouveau degré de perfection. Ces Fauteuils
peuvent ſervir maintenant de Lits de repos ,
& fuppléer à d'autres meubles de néceſſité & d'une
utilité journalière. On peut s'y promener ſoi-même
dans ſes appartemens & jardins ; & entr'autres commodités,
on endémonteles bras ou accotoirs pour la
facilité du panſement d'un Malade.
Puiſque l'âge & les accidens amènent les infirmités
, on doit applaudir & encourager l'induſtrie qui
vient au ſecours de l'humanité ſouffrante. On peut
voir ce méuble très-utile chez le feur Boffe , Serrurier
, rue du Perche au Marais .
Nota. Les Roulettes , qui ſont ordinairement en
bois ou en cuivre , ſont faites ici de cuirs Anglois
d'une force extraordinaire très bien amalguamés ,
réſiſtans plus que le bois & le cuivre , & ayant par
conféquent l'avantage de faire moins, de bruit , &
de n'être point ſujettes à fillonner le parquet ni les
carreaux .
DE FRANCE. 139
ANNONCES ET NOTICES.
LeEsS Terriers rendus perpétuels , ou véritable
Méchanisme de leur confection ; Ouvrage en fix
Livraiſons , utile à tous Propriétaires de terres ou
fiefs , à tous Notaires , Régiffeurs , Géomètres , Féodiſtes
& autres enfin qui ſe deſtinent à la partie des
Terriers , avec Plans & Tableaux gravés de tous
les genres , in - folio , première Livraiſon , compoſée
de l'Atlas radical , Nº. II , de l'Indication radicale ,
Nº. III , & de l'Indication perpétuelle , Nº . VIII ;
par M. Aubry de Saint-Vibert. Prix , 6 liv. chaque
Livraiſon , rendu francde port dans tout le Royaume ,
en affranchiſſant la lettre d'avis & le port de l'argent.
On payera en outre I liv. 4 ſols pour les filets diftinctifs
des Fiefs & autres objets qui compoſent les
deux plans de cetre Livraiſon , & 6 liv. pour ſe procurer
les mêmes plans lavés ſoigneuſement. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Blancs- Manteaux , N° . 37 ,
& chez Belin , Libraire , rue S. Jacques , près S. Yves ,
chez leſquels on continue de ſouſcrire pour l'Ou
vrage entier , moyennant 36 liv. en feuilles ſans filets.
Ce Livre manquoit. On a d'excellens Traités ſur
les Matières Féodales , für les Biens en roture , &
même des Ouvrages très conſidérables ſur la confection
des Terriers; mais perſonne n'a tenté juf
qu'à ce jour de donner une Méthode aufli.complette;&
tout partiſan de l'ordre & du bien public
doit voir avec ſatisfaction un Ouvrage qui intéreſſe
à-la-fois la propriété des Seneurs & la tranquillité
des Citoyens.
Il est bien àdefirer eenn effet que l'on aſſerviſſe
ure opération adh.compliquée que la confectiondes
Terriers, à un principe unique & invariable, qui eſt
l'âme de tous les bons établiſſemens. Les moyens
440 MERCURE
propoſés par l'Auteur ne ſont en aucune manière
compliqués ; & quand ils paroîtroient tels au premier
coup- d'oeil , il ne faut pas oublier que ce n'eſt point
le nombre des colonnes dans les Ouvrages à Tableaux
qui produit la confufion , mais le défaut d'enſemble.
S'il eſt vrai que l'Auteur ait trouvé cet enſemble , les
Seigneurs vont jouir de la double fatisfaction de
pouvoir mettre leurs terres dans le meilleur ordre
poſſible , & de les y conſerver.
Il ne faut pas croire que l'entretien des Terriers
ſoitune choſe chimérique. Il eſt du plus grand intérêt
que l'on s'en occupe, à cauſe des avantages conſidérables
qui en réſultent; & s'il n'a pas été propoſé
plus tôt , c'eſt parce qu'on n'étoit pas encore
affez éloigné de la barbarie qui a preſque toujours
régné juſqu'à préſent dans les Ouvrages de Terriers.
Quand cet Ouvrage ne conviendroit pas àtoutes
les Seigneuries du Royaume , à cauſe de la variété
infinie des propriétés ( qu'un ſeul homme ne peut
pas connoître, ) il n'en eſt pas moins réel que la
diviſion que l'Autent en a faite en Provinces àacens
diviſible & Provinces à cens indiviſible, eſt le moyen
le mieux imaginé pour donner à ſon Ouvrage toute
l'extenfion dont il eſt ſuſceptible.
Les Livraiſons de cet Ouvrage ſont diſtribuées de
manière que les Acquéreurs peuvent ſe flatter d'en
retirer de l'utilité dès le premier inſtant , chaque
Numéro étant un Traité particulier ſur la matière
qu'il traite , du moins quant à ce qui concerne le but
général de l'Ouvrage : au reſte , il ſeroit imprudent
de prononcer ſur l'Ouvrage entier avant qu'on
ait reçu toutes ſes Livraiſons.
MÉMOIRE fur l'Horlogerie , contenant une
nouvelle conſtruction de Montres fimples & à répétitions
, à roues de rencontre , approuvé par
l'Académie Royale des Sciences, le 22 Décembre
DE FRANCE. 141
1784; par le ſieur Heſſen, Horloger-Bréveté de
MONSIEUR . A Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
la Veuve Eſprit , au Palais Royal .
M. Heffen paroît fait pour ajouter aux connoifſances
de fon Art ; & les ſuccès qu'il y a obtenus
doivent l'engager à de nouveaux efforts pour le
conduire à ſa perfection.
FANFAN & COLAS , Eſtampe dédiée à Mme de
Beaunoir , & gravée par Helman , d'après le deſſin
de Bertaux . A Paris , rue Royale , Place Louis XV ,
maiſon de M. Lucorte. Prix , I liv. 4 fols .
Cette Eſtampe eſt deſſinée avec eſprit ; le ſujet eſt
tiré de la Scène dixième de la jolie Comédie de
Mme de Beaunoir ; elle rend très bien le moment
où le perit Colas refuſe d'accepter une bourſe que
lui préſente l'orgueilleux Fanfan pour le prix d'une
galette que ſon frère de lait vient de lui apporter.
TRAITÉ des Deviſes Héraldiques , de leur ori
gine & de leur usage , avec un Recueil des Armes
de toutes les Maiſons qui en portent , enſemble un
Précis fur leur origine , & un Recueil des faits qui
leur font particuliers , & qui ne font point encore
connus ; Ouvrage enrichi de Gravures , le tout pour
fervir d'Introduction à l'Etat de la France ; par
M. le Comte de Waroquier de Combles , Officier
d'Infanterie. Prix , 4 liv, 12 fols les deux Parties
brochées . A Paris, chez l'Auteur , rue des Cordiers ,
no . 4 ; la Veuve Duchefue , Libraire , rue Saint
Jacques; Belin , Libraire , rue Saint Jacques ; Nyon
l'aîné , Libraire , rue du Jardinet ; Mérigot , Libraire
, quai des Auguſtins , & Royez.
N. B, Les Perſonnes qui n'ont pas encore préſenté
leurs quittances pour avoir la deuxième Partie
gratis , font priées de le faire dans le courant du
mois de Juin,
142 MERCURE
1
PORTIQUE ancien & moderne , ou Temple de
Mémoire , dédié aux Mânes des Savans illuſtres &
des Artiſtes célèbres ; Ouvrage dans lequel on trouvera
un extrait de leur Vie & leur Portrait , &c.
Cette Entrepriſe doit être vue avec intérêt. C'eſt
un Monument propre à encourager les Savans , les
Gens de Lettres & les Artiſtes .
Le Portique ancien & moderne ſera compofé de
douze Cahiers du même format & du même papier
que le Proſpectus. Chaque Cahier contiendra deux
Portraits , & chaque Portrait ſera accompagné d'une-
Notice raiſonnée ſur la Vie & les Ouvrages de
l'Artiſte dont on aura le Portrait. Les Artiſtes dont
il ſera fait mention feront pris indifféremment dans
tous les ſiècles , depuis l'origine des Arts juſqu'à nos
jours. On aura ſoin que chaque Notice commence
une feuille d'impreſſion , afin que les Perſonnes qui
acheteront cet Ouvrage puiſſent les claffer à leur
gré.
Le Portique contiendra de plus la Vie des Hommes
qui ſe ſont illuftrés dans les Sciences & dans les
Lettres , ou qui ont contribué à les faire fleurir
avant le ſiècle de Léon X.
Il paroîtra un Cahier chaque mois.
On n'exige aucun paiement d'avance : le Public
ne paiera qu'à meſure qu'il recevera les Cahiers. En
donnant ſeulement une ſoumiſſion , on recevera les
douze Cahiers francs de port , & ornés des plus
belles gravures ou meilleures épreuves qui ſeront
réſervées .
Le prix des douze Livraiſons ou Cahiers de
vingt-quatre Portraits ſera de 36 liv . par an ; ainſi
chaque Gravure we reviendra qu'à vingt- quatre ſols.
Les Gravures de ce Portique ſeront faites par des
Graveurs connus & eſtimés , & les Portraits feront
tous faits d'après la fameuſe Collection qui ſe
trouve au Cabinet des Eſtampes du Roi. On peut
DF FRANCE.
143
ſe faire_infcrire au Bureau , rue Neuve S. Merry ,
n°. 22; chez Cuſſac , Libraire , rue & carrefour
Saint Benoît , vis-à- vis la rue Taranne , & chez les
principaux Libraires de l'Europe .
Il y aura des Exemplaires ſur papier vélin .
La première Livraiſon aura lieu inceſſamment :
l'ouvrage eſt ſous preſſe.
M. Pierres ſera chargé de la partie typographique.
LE Porte- Feuille des Enfans , No. 6. Prix ,
I liv. 4 ſols. A Paris , chez Gogué & Née de la
Rochette, Libraires , rue du Hurepoix , près du
Pont Saint Michel ; Nyon l'aîné , Libraire , rue du
Jardinet ; Mérigot jeune , Libraire , quai des Auguſtins
, & Chereau , Marchand d'Eſtampes , rue des
Mathurins.
CetOuvrage a le double mérite d'être heureuſement
conçu & foigneuſement exécuté.
TROIS Sonates pour le Clavecin , Accompagnement
de Violon , dédiées à Mme de Villeblanche.
Prix , 7 liv. 4 ſols. A Paris , chez le ſieur Siéber ,
Marchand de Muſique, rue Saint Honoré , vis-àvis
l'hôtel d'Aligre , maiſon de l'Apothicaire ,
n° . 92 .
Ces Sonates, d'un Amateur célèbre, M. de Chabanon
, ont beaucoup de mérite ; mais elles ſemblent
en avoir encore davantage ſous les doigts
brillans de Mme ſa nièce , à qui elles ſont dédiées.
NUMÉROS 153 & 154 du Journal d'Ariettes
Italiennes , dédiés à la Reine , & pour lesquels on
ſouſcrit chez M. Bailleux , Marchand de Mufique
do la Famille Royale , rue Saint Honoré , près celle
de la Lingerie. Prix de l'abonnement 36 liv. &
42 livres, ſéparément 3 liv. 12 fols chacune ; la
144
MERCURE
première, eſt une très - belle Scène de Sarti ; la
ſeconde , de Cimaroſa , a été chantée par M. David
au Concert Spirituel , & n'a pas moins de mérite.
CeJournal ſe ſoutient toujours par le ſoin qu'apporte
l'Éditeur au choix de ſes Airs. On en peut
voir la preuve par la ſuperbe Scène de Sarti la dolce
Compagna , chantée avec tant de ſuccès par Mlle
Buret au dernier Concert, & qui fait partie de cette
Collection .
:
ERRATA. C'eſt par erreur qu'on a annoncé , dans
le Mercure du 21 Mai , que le Supplément à la
Magie Blanche , & les Eclairciſſemens , ſe vendent
4liv. 4 fols , c'eſt-là le prix du premier Ouvrage ;
les Eclairciſſemens , &c. coûtent ſéparément 3 liv.;
en tout 7 liv. 4 ſols .
Fauté à corriger dans le dernier Mercure.
Page 87 , ligne 6 , des Camées , dans lesquelles ,
lifez: dans lesquels.
CABLE.
VERS à la louange de feu Histoire des progrès & de la
M. Court de Gébelin , 77 chûte de la RépubliqueRo-
Vers pourle Portrait de M. maine , 126
Bérenger, 102 L'Enfant Prodigue , Poëme ,
Charade, Enigme& Logogry- 132
phe , ibid. Comédie Françoise , 137
138
139
La Folle Journée , ou le Ma- Variété ,
riagede Figaro, Comédie 105 Annonces & Notices ,
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 18 Juin. Je n'y al
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. AParis ,
le 17 Juin 1785. RAULIN.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 2 Juin .
ELieutenant-Colonel Blumer eſt char-
Lge,dit on, parl'Impératricede Ruſſied'aller
tenter de nouvelles découvertes dans
l'Archipel du Nord. Accompagné de quelques
ſavans & géographes , il fera voile du
fleuve Anadir pour parcourir les côtes d'Aue
& d'Amérique. Après avoir doublé les caps
Tſchalatzki au 74. & 62 °. degré de latitude
ſeptentrionale , il doit tâcher de fortifier les
relations de commerce qu'on a établies avec
les Américains de cette partie du monde ,
en commençant par l'ifle de Behring. Ce
commerce ne peut gueres porter que ſur les
pelleteries : mais il eſt ſuſceptible de devenir
très important, ainſi qu'on en peut juger par
les détails que contiennent à ce ſujet le livre
des DÉCOUVERTES DES RUSSES de M.
Coxe , & le dernier Voyage du Capitaine
Cook.
No. 25 , 18 Juin 1785. e
( 98 )
L'ancienGrand- Viſir, Halil Amid Pacha,
avoit été nommé après fa diſgrace, au gouvernement
de Gedna , & devoit ſe rendre à
Alexandrie en s'embarquant à Gallipoli ;
mais cet ordre a été changé. Tous les biens
ont été confiſqués , & on lui a ſignifié
d'aller à Tenedos , d'où un navire le portera
on ne dit pas où . Le Capitan Pacha fait
les fonctions de Caimacan juſqu'à la nomination
d'un nouveau Viſir. Les bruits de
guerre , de préparatifs , de mouvemens des
troupes ſur les frontieres de Turquie & dans
l'intérieur ſe répétent fans beaucoup s'accréditer
; & il ne faut pas être bien fin pour
comprendre que nous ne ſavons à peu près
rien de sûr de ces contrées éloignées .
Le Prince Edouard d'Angleterre arriva
à Stade le 26 Mai , fur le yacht l'Auguſta.
Le lendemain ce Prince partit pour
Lunebourg. Le 6 de ce mois , le prince
Guillaume Henri d'Angleterre s'embarquera
ſur le même yacht pour retourner à
Londres.
Le 18 du mois dernier , un yacht Suédois
, chargé de bled , a fait naufrage près
de Cronenbourg. L'équipage s'eſt heureulement
ſauvé.
Un meûnier de la Seigneurie de Militſch
dans la Siléſie , eſt parvenu à conftruire en
petit un moulin à bled , dont le mouvement
ſe fait & ſe ſoutient par le moyen de
poids & de refforts. Le Roi de Prufle , qui
( وو (
a eu connoiſſance de cette invention , a don
né des ordres d'exécuter ce moulin en
grand. On efpere d'en tirer de grands avantages
ſur-tout dans les fortereſſes.
On voit une liſte des villes nouvelles établies
dans l'Empire de Ruflie, pendant le
regne de l'Impératrice actuelle , dont le
nombre eſt de 193 .
Comme il est fort queſtion en ce monde
des propoſitions faites à la Porte pour en
obtenir un paſſage aux Indes par la mer
Rouge , la notice ſuivante peut inſtruire le
lecteur des véritables difficultés de cette entrepriſe
, ſans parler de l'affreux gouvernement
de l'Egypte , de ſes brigandages , de
fon anarchie , de fon inſtabilité.
Il y a long - temps qu'il eſt queſtion d'une
communication aux Indes Or entales par le
port de Suez ; mais on a déjà obſervé que ce
ne ſeroit ni par le golfe ni par le port de Suez
qu'on pourroit établir la communication la plus
avantageuſe des Indes à la Méditéranée. Quoique
la navigation ſoit conftamment très-pofible
par le golfe de Suez , cependant on ne peut
parvenir juſqu'à ce port qu'avec des navires d'une
médiocre grandeur ; les grands vailſeaux feroient
obligés de s'arrêter à plus de 80 l'eues de Suez ,
d'où il faudroit tranſporter les marchand ſes
juſqu'à ce port furdes navires qui tir ffent moins
d'eau & avec lesquels on pût éviter la quantité
innombrable des bancs de fable qui te trouvent
vers la fin du golfe , à mesure qu'on approche
au port de Suez.Le trajet par terre de
e2
( 100 )
Suez av
Caire eſt encore d'environ 32 milles
ou du moins d'environ 128460
d'Agne
France , au travers du déſert. Les
chandises débarquées à Suez ne pourroient
infi ſe tranſporter au Caire que ſur des chameaux
, car le projet d'un canal à faire du port
de Suez juſqu'à la branche la plus orientale
du Nil , eſt à tous égards une entreprife impoſſible
, à cauſe du fond trop ſabloneux dans
Jequel le canal devroit être creuſé; auſſi ce canal
, commencé du temps de Séſoftris , & dont
on voit encore quelques veſtiges à l'entrée du
défert en approchant du Nil , fut- il abandonné
par cette imeme raiſon. La communication de
la Méditérannée par le port de Suez ne procureroit
pas un grand avantage à la nation même
qui l'obtiendroit : auſſi n'a-ce pas été l'objet
des plans que nous n'ignorens pas qui ont été
remis à un Miniſtte éclairé , dans lesquels on
indiquoit une autre voie de communication , par
Iiquelle on ſe ſouſtrairoit àjamais à l'avidité des
Pachas du Caire , qui ne manqueroient pas ,
lorſque le commerce ſeroit établi par la Mer
rouge, de remettre de tels impots ſurles marchandises
qui paſſeroient par le Caire , que les
Européens ſe trouveroient encore forcés d'abandonner
ce commerce comme ils l'ont fait autrefois
par la même raiſon.
DE VIENNE , le 3 Juin.
L'Empereur a rendu le mois dernier une
Ordonnance qui autoriſe l'aliénation des
Fidéi-commis , & conçue en ces termes :
Nous JOSEPH II. & c. &c. &c. Nous avons
trouvé qu'il étoit avantageux pour le bien pu(
IOI )
-
blic d'affranchir les propriétés immobiliaires
des entraves auxquelles elles étoient ci-devant
foumiſes par rapport aux fideicommis. En conféquence
pour opérer avec plus de certitude
&enmême-tems accélérer l'avantage qui en doit
découler , Nous avons ordonné ce qui fuit :
ART. I. Nous accordons à tous propriétaires
de quelque terre ou autre propriété immobiliaire
fideicommiſſale exempte de toute dette
le pouvoir & le droit de la changer en un
capital qui toutefois ſera mis dans les fonds
publics , & conféquemment par-là de s'approprier
entierement , pour en diſpoſer librement
, le bien fideicommiſſal , fans pour cela
être en aucune façon obligé d'en prévenir leurs
furvivanciers . Néanmoins il fera néceſſaire que
la Cour de Juſtice, ſous laquelle ſe trouve le
fideicommis , & de laquelle il dépend , en ſoit .
duement informée , & que toutes les obligations
publiques auxquelles ce bien eſt ſujet ,
y ſoient exactement déposées.
II . La taxe de la valeur d'un bien fideicommiſſal
qu'on voudra de cette maniere changer
en un capital , entant qu'elle n'aura pas
èté ſpécifiée & déterminée auffitot après l'inftitutionde
fideicommis ou par le conſentement
unanime ſubſéquent des familles , doit être uniquement
fixé en conformité de la ſomme portée
ſur les regiſares publics appellés Landtable ,
ou dans le cas qu'il n'y en eût point , ſuivant
la fomme de rectification .
III . Quand même le bien fideicommiſſal
feroit chargé de dettes , nous n'en accordons
pas moins au propriétaire d'un tel bien , le
pouvoirde ſe changer comme ci-deſſus en capital
: pourvu toutefois qu'en pareils cas le
produit total , en conformité de l'eſtimation
€ 3
( 102 )
de fa valeur déterminée comme dans l'article
précédent , en ſoit remis de la même maniere
que fi le bien fideicommiſſal n'étoit chargé d'aucune
dette . Tous Créanciers n'en confervent
pas moins cependant dans toure leur force &
valeur , le droit de ſaiſie ſur ce même bien ,
devenu libre & paſſé en propriété à celui qui
ne le poſſédoit qu'à titre de fideicommis .
IV. Pour qu'enfin tous biens fideicommiſſaux
ſe trouvent promptement délivrés de toutes
destes , dont ils peuvent être chargés , Nous
ordonnons ſérieuſement à toutes celles de mos
cours de Juſtice ſous leſquelles ſe trouveront
de tels biens endettés , d'avoir la plus grande
attention à ce que le paiement des dertes effectives
ſe faſſe dans les termes preſcrits ; en
outre pour l'avenir , conformément aux diſpofitions
de notre Ordonnance de 1781 , de n'accorder
la permiffion de prêter lur aucuns biens
immeubles fideicommiſſaux au-delà du tiers
de leur valeur. Donné à VIENNE le 9 Mai
1785.
L'attente du nouveau réglement pour le
tarif des impôts , & la crainte que les biens
fonds ne foient exceffivement chargés par
cette taxe unique , ont ſuſpendu tous achats
de terres quelconques , & il ne ſe fait plus
d'affaires en ce genre là.
Cent familles d'émigrans du Palatinat &
du cercle duhaut Rhin ont paffé dans cette
capitale pour aller s'établir en Hongrie &
enGallicie.
On écrit de Bolzano que le 18 Avril on a
fermé par ordre ſupérieur la maiſon & l'Egliſe
des Peres Dominiquains , & que tous fortirent
:
( 103 )
1
du Couvent en habits de Prêtres féculiers , à
l'exception d'un ſeul qui érant aveugle , demanda
la permiffion de paſſer dans le Couvent
des Franciſcains & d'y habiter. La Collégale
de la même ville fut auſſi fermée le 25 du
même mois . Tous les Membres conſervent chacun
leurs bénéfices juſqu'a nouvel ordre de la
commiffion Eccléſia ſtique .
On fait monter à 80000 ames le nombre
des Proteſtans des Communions Helvétique
& Luthérienne dans les Pays héréditaires.
On peut porter au double ceux qui ſe trouvent
dans la Hongrie.
Le nommé Jofeph Lerch , jeune homme
de dix- sept ans allant de Libotſchau à Saatz
avec ſa mere , cette femme , dans un paſſage
fort étroit eut le malheur de faire un faux pas
& de tomber dans la riviere ; voyant que perfonne
n'accouroit à ſon ſecours , ſon fils ſe jetta
lui -même à l'eau , quoiqu'il ne fût pas nager ,
&parvint.malgré les vagues qui le repoufferent
pluſieurs fois , à ſauver ſa mere , en présence
d'un grand nombre de ſpectateurs , qui donnerent
les applaudiſſemens les plus touchans à cet acte
de piété fikale .
On nous mande de Conſtantinople , que
le Grand Seigneur s'eſt emparé de toutes les
richetſes du Pacha de Belgrade déposé , qui
montent , tant en argent qu'en pierceries , à
plus d'un demi million de piaſtres. On
ajo ate que lorſqu'on dépouilla ce Pacha de
tous ſes habits par ordre du Capigi Bachi ,
on trouva fur lui deux gros diamans , eſti .
més plus de 200 mille florins. Comme l'envoyé
du Grand Seigneur ne lui avoit laiſſé
e4
( 104 )
que quelques habits & quelque argent pour
fa route , le nouveau gouverneur de Servie
eut pitié de fon état , &lui envoya un préſent
conſidérable.
L'Empereur a ordorné qu'à l'avenir ,
pour épargner des frais inutiles aux jeunes
Médecins , il n'y auroit plus à l'Univerſité
de cette ville des differtations publiques à
foutenir pour obtenir le grade de Docteur,
mais les jeunes médecins feront tenus de
traiter un certain nombre de malades dans
un hôpital , & de faire par écrit un rapport
des maladies & du traitement. Ce rapport
ſera ſoumis à l'examen de la Faculté , qui
décidera ſi le ſujet qui réclame le grade en
eſt ſuſceptible.
Il y aura à l'avenir dans chaque diſtrict de
la Gallicie un médecin phyſicien , un chirurgien
& une ſage-femme , ſalariés de la
caiſſe publique des cercles .
Pour l'entretien du nouveau chemin qui
conduit vers la Siléfie , on a établi divers
péages , du paiement deſquels il n'y a d'exception
qu'en faveur du charroi pour le militaire&
pour le fiſc , &de la poſte aux lettres.
Les payſans qui feront répartis en clafſes
, continueront à faire des corvées pour
la réparation des chemins .
Les chefs des régimens cantonnés à Prefbourg
& dans les autres garniſons ont reçu
le 7, la permiſſion d'accorder des congés
limités à ceux des ſoldats qui doivent en
avoir.
( 105 )
1
1
DE FRANCFORT , le 8 Juin.
La Princeffe douairiere de Solms , Comteſſe
Palatine du Rhin , eſt morte au château
de Hungen , le 17 Mai , dans la 86°. année
de fon âge,
L'Electeur de Cologne , dit on poſitivement
, a décidé d'établir dans ſes états un
tribunal ſuprême pour les affaires eccléſiaſtiques.
Si cet établiſſement a lieu , la nonciature
perdra beaucoup de ſon inquence
dans les affaires du pays.
Des lettres de Vienne diſent que les divers
camps que l'Empereur eſt dans l'uſage
d'aſſembler annuellement , auront auſſi lieu
cette année.
Six régimens de l'Empereur ſont canton .
nés aux environs d'Egra ; les corps deCroares
font toujours ſur les frontieres du côté
de la Baviete.
L'Electeur Palatin , Duc de Baviere , a
paſſé par cette ville , le 30 du mois dernier,
pour le rendre à Duffeldorf.
Le principal commerce du canton de
Bâle, obſerve un voyageur, confifte dans
les rubans de foie &de filoſelle , dont on
exporte par an pour quelques millions de
florins , dans les bas &bonnets de laine ,
le papier & les indiennes. Ce commerce
que le Rhin facilite fingulierement , precure
aux Bâlois beaucoup do numéraire, On
affure que l'on peur compter à Bale plusyć
es
( 106 )
200 maiſons , dont la fortune excede la
ſomme de 100,000 florins. Les vins que les
Suiſſes tirentde l'Alface,du MargraviatdeBade,
leur coûtentpar an au delàde 1440,0001.
&dans cette fomme on ne comprend pas
celle pour les vins d'Italie , qui entrent dans
la Suiffe par le S. Gothard. Nous croyons ce
dernier état extrêmement exagéré ; il n'eſt
pas un quart de la Suiffe qui boive des vins
d'Alface & du Margraviat , très-inférieurs
à ceux qu'on récolte dans la Suifle même ,
fur tout dans le pays de Vaud & dans le
comté de Neufchâtel.
D'après le dernier dénombrement du cercle
deColbus dans la Luſace , la population actuelle
monte à 29, 371 âmes .
Ve la répartition de cette population :
Dans le reffortdu Magiſtratde Colbus ,. 4,306 .
Dans le Baillage de Colbus
Dans le Baillage de Peitz
Dans la Ville de Peitz •
...
....
Dans les villages de la Nobleffe •
•
•
5,985 .
4,023 .
979 .
14,078.
Lé 21 Mai , le Prince héréditaire de
Heffe Caffel arriva à Caſſel à la tête du régiment
de ſon nom. Les autres régimens que
l'on aſſemble pour leur faire exécuter des
manoeuvres , font réunis depuis 15 jours
dans cette capitale du Landgraviat.
Un Journal de commerce a publié un état
détaillé des métiers & manufactures exiſtans
actuellement dans le Royaume de Bohême.
D'après cet état le nombre des Maîtres & des
Fabricans monte à 171,044. Voici les principales
fabriques & les endroits où elles font
( 107 )
établies. Fabriques d'alun , s à Commotau ;
idem , de couleur bleue , 12 à Preſniz , Kuttenplan
, &c .; idem , de rubans de foie & de fil ,
550 à Jeneſlan , &c.; blanchiſſeries , 78 à Joachim
, Stel , &c.; imprimeries de livres , 59
àPrague, imprimeries d'indiennes, 301 à Prague,
Tranſtedl , &c.; forges & entrepôts de fer ,
186 à Horzovix , &c.; métiers pour la fabrication
des crêpes , 85 : verreries , 650 à Heila ,
Schonau, &c.; fabriques de grenat, 80 à Svielta,
fabriques d'armes , 34 à Preſniz , &c.; Chapeliers
, 515 à Prague , &.; Tifferans , 21,428 ;
papeteries , 81 ; métiers pour la fabrication d'étoffes
de foie , 183 à Wanrsdorf , &c.; fabriques
de glaces de miroir, 32 à Welniz , Lindenau , &c .
Salpêtrieres , 16 ; métiers pour la fabrication
de bas , 2,850 ; fabricans de draps , 3.462 à
Reichenberg , Humpolez , &c.; fabriques de
vitriol , 2 ; métiers pour la fabrication d'étoffes
de laine , 1,586 à Radeviz , Leippa &c .
Depuis le i de ce mois il a paſſé dans la
Franconie 2988 émigrans , qui ſe rendoient
dans les états de l'Empereur. La plupart
font des familles entieres de payſans des
environs du Rhin .
Peu de lecteurs font aſſez inſenſibles , aſſez
dépravés , pour ne pas aimer à revenir ſur les
circonstances ſi touchantes , fi déplorables
de la mort du Prince Léopold de Brunfwick.
Voici une relation exacte & détaillée
de ce dévoûment bien ſupérieur à des exemples
qu'on ne ceſſe de nous vanter , puifqu'il
eut pour mobile le plus beau ſentiment
du coeur humain , & pour auteur un homme
en qui tous les préjugés du rang , de l'édu
e 6
( 108
i
Al
cation , de la naiſſance ſembloient devoir
éteindre ce généreux enthouſiaſme d'humanité.
Le 17 Avril , les dernières glaces de l'Oder ſe
détacherent. On ne tarda pas à s'appercevoir que
Je torrert devenoit très- violent ; & l'on ſe mit
auſſi-tôt à travailler pour porter àune plus grande
élévation la digue de l'Oder près de la ville , &
à la fortifier par des planches , des fafcines &de
la terre. Le 24 Avril , l'eau s'ouvrit un paſſage
à une demi- licue au-deſſous de la Ville , près de
la Colonie de Lebus. Le 27 elle s'éleva à la plus
grande hauteur. Vers le midi elle étoit de 9 pouces
plus haute que dans l'année 1736 , lorſqu'elle
s'entla néanmoins fi prodigieuſement , que nos
aïeux ont cru devoir en tracer la marque fur
quelques édifices , pour ſervir de mémoire à la
poftérité. Dès une heure du matin , l'air retentit
d'unbruit terrible , ſans qu'il y eût un orage bien
violent. Ce bruit fut ſuivi d'un nuage épais , mêlé
de grêle , & pouflé par un vent du nord-nord
oueſt. Au moyen de ce vent , le courant qui ,
en rompant la digue près de la colonne de Lebus ,
s'étoit déja jetté vers cette digue , roula avec plus
de violence de ce côté- là. Vers les 8 heures da
matin les principales digues , depuis la maiſon de
Lehmann , prés du Jardin de la Fabrique de foie
juſqu'au Kuhbourg , furent fubmergés ; & dans
Pinſtant l'inondation fut fi forte que, près des maiſons
de Lehmann , coulant par torrents impétuerx
&formant de groffes vagues , elle pénétra dans le
fauxbourg de la Digue , derriere la fabrique de
foie ,vis- à- vis le marché aux Chevaux ; & en
quelques minutes , ce fauxtourg fut entièrement
inondé.On raſſembla auffi- tôt quelques barques ,
qu'on envoya au ſecours des malheureux , qui
( 109 )
avoient dû chercher leur falut ſur le toit de leurs
maiſons . Le Duc Léopoldenvoya d'abord , d'un
des fauxbourgs de l'autre côté de la riviere , une
barque avec quelques chevaux à leur ſecours.
Aufſi- tôt après le pont ſe rompit , de forte que
les chevaux ne purent revenir dans la ville , &
qu'il fallut les conduire, ainſi que d'autres animaux
du fauxbourg , à Cunersdorf, endroit ſitué
fur uneéminence àunedemi lieue du fauxbourg.
L'inflant d'après , un gros glaçon qui dès le matindu
même jour , avoit déja commencé à ſe dé.
tacher , fut entraîné par le torrent , de forte que
les débris en vinrent frapper le pont. L'eau atteignit
la hauteur des poutres ;& après dix heures.
elle entraîna les deux arches du pont , qui étoient
les plus proches du glaçon. Peu après quatre autres
arches furent encore emportées , de ſorte
qu'alors toute communication entre Francfort
& le fauxbourg de la Digue ſe trouva abſolument
coupée. Elle fut même également interceptée
dans le fauxbourg , vu que peu après la digue
yfut rompuedans deux autres endroits , l'un près
de la vieille douane , & l'autre près le Kuhbourg.
Ce fut fur-tout à cette derniere rupture que l'impétuofité
de l'eau fut la plus terrible. Des montagres
entieres furent entraînées dans les vallées :
&l'on voit des lits de riviere là où s'élevoient
auparavant des montagnes. Le chemin vers le petit
moulin eft entièrement éboulé & devenu impraticable
. Dans les champs à bledde cette contrée
, le ſable s'éleve juſqu'à cinq ou fix pieds de
hauteur. En un mot un tremblement de terre n'auroit
pu cauſer une plus affreuſe dévaſtation. Un
Batelier avecdeux autres perſonnes ſe haſardèrent
dans une petite barque au milieu du torrent , traverſerent
l'ouverture du pont , & parvinrent heureuſement
à la rive oppoſée. La barque fut auflis
( 110 )
4
tot tirée ſur la digue & employée pour fauver les
hommes dans le fauxbourg , leur bétail & leurs
effets.
Le Duc Léopold avoit ce matin là raſſemblé
ſon Régimeut & lui avoit fait exécuter les manoeuvres
ordinaires hors de la ville ; mais voyant le
grand péril où étoient expoſés les habitans du
fauxbourg , il le congédia , & ordonna que chacun
volât , autant qu'il étoit en fon pouvoir, au
ſecours & à la délivrance des infortunés. Luimême
courut au fauxbourg de Guben , pour
aider quelques Membres du Conseil à trouver
des barques de pêcheur. Le Duc vouloit déjaalors
s'embarquer pour ſe rendre au fauxbourg de la
Digue; mais les inſtances des Conſeillers furent
ſi preſſantes , qu'ils l'empêcherent d'exécuter
fon projet. Deux foldatsſejetterent à ſes pieds ,
& le conjurerent , en répandant un torrent de
larmes , qu'il ne s'exposar pas à un ſi grand danger.
Ce fut là que le Prince prononça les paz
roles connues : Jeſuis un homme comme vous , ou
plutôt par voie d'interrogation : Nefuis-je pas un
homme aussi bien que vous ? Enfin , ne pouvant
plus réſiſter à leurs prières , il retourna vers la
ville , & vit à la porte de l'Oder les ravages de
l'eau qui alloient en croiffant. Lorſqu'il apperçut
le renverſement de diverſes maiſons au fauxbourg
de la Digue , il fit éclater par ſes paroles & fur fa
phyſionomie les ſentimens d'humanité &de com
paffion qu'il éprouvoit. Vers le midi , le Pêcheur
Schwartz du fauxbourg de Guben , qui avoit
conduit fa barque aux magaſins, fubmergés ,
voulut paffer de la porte des Pêcheurs à la Digue :
il y employa deux garcons , dont l'un étoit foldat :
Le dernier devoit , pour s'embarquer , avoir la
permiffion du Duc ; il fut la lui demander & l'obtint.
Alors le Duc ſentit revivre le defir de les
( 111 )
accompagner , afin de fauver peut- être quelques
perſonnes qui , ſuivant toute probabilité , avoient
été enveloppées dans la chûte des maiſons , &
qu'on pourroit peut êtreencore retirer de deſſous
les débris. Il ſe rendit à la porte des Pê heurs ,
s'élança dans la barque ſans dire un ſeul mot , &
la pouſſa pour s'éloigner àl'inſtant du rivage.Le
Pêcheur Schwartz , qui n'avoit pas encore paifé
Japorte , cria au Duc , Où veut aller Votre Alteffe ?
Je dois paffer avec cette barque ? Le Duc repliqua :
Je veux aller avec vous . Le batelier lui repréſenta la
grandeur du danger & refuſa de ſe hafarder ſur le
torrent : mais le Duc lui déclara que , s'il ne
vouloit pas l'accompagner , il étoit décidé à paſſer
Seul. Il ordonna en même tems de conduire d'abord
la barque à la b'anchiſſerie de la garniſon ,
&de prendre de la ſon cours versla palée du pont
arrachée , de la même manière qe la barque avec
trois perſonnes y avoit paffé.
Lafuite à l'ordinaire prochain .
ITALIE.
DE VENISE , le 21 Mai.
Les deux vaiſſeaux de ligne l'Eole & la
Victoire ont fait voile de ce port pour aller
ſe joindre à l'eſcadre du Chevalier Emo , que
l'on dit être partie de Trapani , &à laquelle
ſe ſont réunis les vaiſſeaux de ligne & la frégate
aux ordres de l'Amiral Quirini. Les
vaiſſeaux la Galathée & la Diligence , ainſi
que la bombarde , nouvellement conftruite ,
mettront à la voile inceſſamment.
On aſſure que L. M. Siciliennes arriveront
( 112 )
Milan le 15 du mois de Juin prochain. On
a déjà donné les ordres pour les fêtes , qui
conſiſteront dans le jeu du Ballon , en une
chaſſe dans la vallée du Tefin , une pêche ſur
le lac Majeur , une fête publique dans le Sallon
Royal , un bal particulier de la Nobleſſe,
une maſcarade nombreuſe des porte-faix , &
enfin en un bal public àMonza.
DE ROME , le 24 Mai.
Suivant les dernières lettres de Naples , en
date du 14 de ce mois, on y a reſſenti le 13 ,
vers minuit & demi , quelques ſecouffes de
tremblement de terre , qui heureuſement
n'ont occaſionné aucun dommage. On préſume
que ces ſecouſſes ſont une ſuite de nouveaux
tremblemens de terre dont la Calabre
aura encore été affligée. Cette opinion paroît
être d'autant plus fondée , que , la veille
de cet événement , l'air étoit extrêmement
denfe , & qu'on a éprouve un froid rigoureux
, auquel on ne devoit pas s'attendre
dans une ſaiſon auſſi belle.
La Reine de Naples a envoyé à ſa Cour
le Journal de fon voyage , écrit de ſa propre
main. Le Prince Héréditaire continue de féjourner
à Portici , dont l'air eſt très-falutaire
àfon tempérament.
5-
ESPAGNE.
DE MADRID , le 20 Mai.
Le Duc de la Vauguyon , nouvel Am
( 113 )
baſſadeur de France , arriva ici vendredi
dernier , & eut le 15 une audience de S. M.
à qui il remit ſes lettres de créance .
La Cour a reçu les détails du voyage de
l'Infante Dona Charlotte-Joachime, future Epouſe
de l'Infant Don Jean de Portugal : Elle arriva
le 7 à Badojoz , & fans y faire de ſéjour Elle
continua le lendemain ſa route pour Villa-
Viciofa. A une lieue & demie de cette derniere
Ville , elle trouva l'Infant Don Jean ,
qui lui avoit fait l'agréable ſurpriſe de venir
à ſa rencontre avec un équipage auffi riche
que brillant. Le Prince du Bréfil l'a reçu à
Villa- Viciosa à la deſcente du Caroffe , & la
préſenta à L. M. & au reſte de la Famille Royale.
La cérémonie de la remiſe des deux Infantes
ſe fit le même ſoir. Le Duc d'Almodovar &
le Comte de Valladares , Plénipotentiaires , l'un
de S. M. Catholique , l'autre de la part de
S. M. Très - Fidele ; le Marquis de Liano &
Don Louis Pinto de Souza- Coutinho , Secrétaires
autoriſés pour la remiſe , s'aſſemblerent pour
cet acte dans l'une des principales Salles du
Palais de Villa-Viciosa. Suivant les arrangemens
faits au préalable , le Duc d'Almodovar alla
prendre l'Infante Dona Chorlotte , la conduiſant
par la main il la remit au Comte de Valladares,
qui fit enſuite la même cérémonie à l'égard
de l'Infante Dona Marianne Victoire de
Portugal , future épouſe de l'Infant Don Gabriel
d'Espagne. Le 9 & les deux jours ſuivans
le Palais & toute la Ville furent illuminés .
Comme le dernier de ces jours étoit l'Anniverfaire
de la naiſſance de l'Infant Don Gabriel ,
la Reine de Portugal defira , que l'Infante , ſa
Fiancée , le célébrât encore avec ſon auguſte
( 112 )
a Milan le 15 du mois de Juin prochain. On
a déjà donné les ordres pour les fêtes , qui
conſiſteront dans le jeu du Ballon , en une
chaſſe dans la vallée du Tefin , une pêche ſur
le lac Majeur , une fête publique dans le Sallon
Royal ,un bal particulier de la Nobleſſe,
une maſcarade nombreuſe des porte - faix , &
enfin en unbal public à Monza.
DE ROME , le 24 Mai.
Suivant les dernières lettres de Naples , en
date du 14 de ce mois, on y a reſſenti le 13 ,
vers minuit & demi , quelques ſecouffes de
tremblement de terre , qui heureuſement
n'ont occaſionné aucun dommage. On préſume
que ces ſecouſſes ſont une ſuite de nouveaux
tremblemens de terre dont la Calabre
aura encore été affligée. Cette opinion paroît
être d'autant plus fondée , que , la veille
de cet événement , l'air étoit extrêmement
denfe , & qu'on a éprouve un froid rigoureux
, auquel on ne devoit pas s'attendre
dans une ſaiſon auſſi belle.
La Reine de Naples a envoyé à ſa Cour
le Journal de fon voyage , écrit de ſa propre
main. Le Prince Héréditaire continue de féjourner
à Portici , dont l'air eſt très-ſalutaire
à fon tempérament
7-
ESPAGNE.
DE MADRID , le 20 Mai.
Le Duc de la Vauguyon, nouvel Am
( 113 )
baſſadeur de France , arriva ici vendredi
dernier , & eut le 15 une audience de S. M.
à qui il remit ſes lettres de créance .
La Cour a reçu les détails du voyage de
l'Infante Dona Charlotte-Joachime, future Epouſe
de l'Infant Don Jean de Portugal : Elle arriva
le 7 à Badojoz , & fans y faire de ſéjour Elle
continua le lendemain ſa route pour Villa-
Viciofa. A une lieue & demie de cette derniere
Ville , elle trouva l'Infant Don Jean ,
qui lui avoit fait l'agréable ſurpriſe de venir
à ſa rencontre avec un équipage auffi riche
que brillant . Le Prince du Bréfil l'a reçu à
Villa- Viciosa à la deſcente du Caroffe , & la
préſenta à L. M. & au reſte de la Famille Royale.
La cérémonie de la remiſe des deux Infantes
ſe fit le même ſoir. Le Duc d'Almodovar &
le Comte de Valladares , Plénipotentiaires , l'un
de S. M. Catholique , l'autre de la part de
S. M. Très - Fidele ; le Marquis de Liano &
Don Louis Pinto de Souza- Coutinho , Secrétaires
autoriſés pour la remiſe , s'aſſemblerent pour
cet acte dans l'une des principales Salles du
Palais de Villa- Viciosa. Suivant les arrangemens
faits au préalable , le Duc d'Almodovar alla
prendre l'Infante Dona Chorlotte , la conduiſant
par la main il la remit au Comte de Valladares
, qui fit enſuite la même cérémonie à l'égard
de l'Infante Dona Marianne Victoire de
Portugal , future épouſe de l'Infant Don Gabriel
d'Espagne . Le 9 & les deux jours ſuivans
le Palais & toute la Ville furent illuminés .
Comme le dernier de ces jours étoit l'Anniverfaire
de la naiſſance de l'Infant Don Gabriel ,
la Reine de Portugal defira , que l'Infante , ſa
Fiancée , le célébrât encore avec ſon auguſte
( 114 )
1
Famille. Enfin le ra la téparation eut lieu ; &
• cette derniere Princeſſe partit pour Madrid ,
accompagnée de la Marquiſe de S. Juan, ſa
Dame d'honneur , par une autre dame de la Cour
de Portugal , ainſi que par la Ducheſſe d'Almodovar
& la Marquiſe de Ville ca , qui avoit
conduit l'Infante d'Espagne à Villa - Viciofa. L'Infante
Dona Marianne Victoire de Portugal arriva
á fix heures du ſoir à Badajoz , où elle fut
reçue avec les mêmes honneurs que la Princetle,
Fille de notre Souverain. S. M. Carho .
lique a décoré le Prince du Bréfil & l'Infant
Don Jean de Portugal , du Cordon de la Toifon
d'Or.
On a cité ſouvent dans les papiers publics
des teftamens d'Anglors qui léguoient
leurs fortunes à des Miniftres patriotes , à
des défenſeurs de la liberté publique , à des
manufactures , à des hôpitaux, à des établiſſemens
publics. Voici une diſpoſition héréditaire
d'une autre eſpece. Le 17 Mars,
mourut à Bilbao un célibataire , nommé
D. Pedro de Errecarte , riche de deux millions
d'écus. Par ſon teſtament il a fondé
4000 meſſes ; il a légué 600 écus pour une
neuvaine annuelle à la chapelle de N. Dame
de Begona ; même ſomme à l'Octave du
S. Sacrement de la Cathédrale de S. Jacques
; dix mil'e écus à la maiſon de miſéricorde
, & 45000 pour marier 15 orphelines,
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 4 Juin.
Tousles articles de l'arrangementde com
( 115 )
merce avec l'Irlande ayant paſſé dans la
Chambre Baffe plus ou moins atténués ; M.
Pitt propoſa le 31 de les communiquer aux
Pairs en leur demandant une conférence .
Cette forme qui n'a jamais lieu que pour les
affaires delapremiere importance, non encore
paſſées en bill , fut agréée par la Chambre
Haute, elle députa à la conférence un
comité composé du Chancelier , du Marquis
de Rockingham , du Duc de Bridgewater
, des Lords Weymouth , Gower ,
Carlifle , Sydney , Sackville & Scarfdale ,
à qui les réſolutions de la Chambre des
Communes furent remiſes ſolemnellement
par le Chancelier de l'Echiquier , par le
Lord Graham , & par MM. Jenkinson ,
W. Grenville , Lord Mulgrave , Lord Avocat
d'Ecoffe , Lord Hood , H. Dundas ,
Rolle, Taylor & Mawbey. Les deux Chambres
s'étant ſéparées , le Préſident de la
Chambre des Pairs fit lecture des réſolutions
, & la Chambre ordonna qu'elles
fuſſent imprimées.
La Minorité prétend qu'elles feront fortement
contrariées dans la Chambre Haute ,
& que le Chancelier Lord Thurlow, doit
employer tout ſon crédit pour les faire
échouer ; ce dont nous doutons abſolument.
La Chambre générale de Commerce ,
tint le 2 une aſſemblée , dans laquelle elle
arrêta unanimement de mettre tout en
oeuvre pour la défenſe de ſes privileges .
( 116 )
Elle ſe propoſe en conféquence de préſenter
une Requête à la Chambre des Pairs ,
pour qu'il lui ſoit permis de produire de
nouveaux témoins; dans le cas où ſes démarches
reſteroient ſans ſuccès , elle s'adreffera
au Roi , & priera S. M. de refuſer
ſa ſanction à un bill auſſi allarmant.
Le Comité de la Chambre des Com.
munes , chargé du rapport à faire de l'état
des pêcheries , & des moyens de les
améliorer , a commencé ce travail intéreſſant
, en propoſant à la Chambre les réſolutions
ſuivantes qui ont été adoptées .
Arrêté , d'accorder une prime de 6 ſchellings
par chaque muids ou boiſſeau de pilchards ,
(eſpece de fardine très -abondante ſur les côtes , )
contenant au moins so gallons , exportés entre
le 24 Juin 1985 , & le 24 Juin 1786 , pourvu
que l'exportation ne ſurpaſſe pas 5000 bois
jeaure.
Arrêté , d'accorder également une prime de
4 ſchellings , pendant la même époque , fur
chaque boiſſeau de Pilchards exporté , juſqu'au
nombre de 10000; 2 ſchellingsjusqu'à 15000 ;
& un pour 20,000 .
La nouvelle taxe ſur les ſervantes ſera
ſupprimée , & M. Pitt a annoncé une motion
pour préſenter un bill qui ſubſtituera à cet
impôt une taxe ſur les célibataires , conformément
à l'heureuſe idée de M. Fox ;
tout pere de famille ſera exempt de l'impoſition
qui ne portera que ſur les mariages
inféconds , & fur les célibataires dans une
proportion plus forte. Autrefois il exiſtoit
( 117 )
en Angleterre une taxe ſur les veufs , qui
fut revoquée à l'heureuſe révolution qui
donna le Trône à Guillaume III , & à
l'Angleterre une liberté complette.
M. John Adams , Miniſtre Plénipotentiaire
des Etats Unis , a remis ſes lettres
de créance au Marquis de Carmarthen , qui
l'a préſenté le lendemain à S. M. Le Colonel
Smith , ci devant Aide-de-Camp du
Général Washington , & Secrétaire d'Ambaſſade
de M. Adams , eſt auſſi arrivé en
cette Capitale.
Les réglemens de commerce entre l'Irlande
& nous une fois ajuſtés , il eſt queftion
d'envoyer à Dublin un des Princes
de-la Famille Royale , en qualité de Lord
Lieutenant.
Les principaux articles de nos manufactures
qu'affecteront ces nouveaux réglemens , ſont les
fabriques de fer , de lainerie , de coutellerie ,
de jouaillerie , de quinquaillerie , de verres ,
de montres & de pendules. L'exportation de
ces deux derniers articles , a monté , dit-on ,
l'année derniere , à un million ſterling. Si les
Irlandois ne peuvent ſe les procurer de leurs
manufactures propres , ils les tireront par contrebande
de Geneve ou de France.
L'Amiral Hughes avoit pris 36 tortues à
l'ifle de l'Afcenfion , chacune du poids de
50 livres ; 9 ſeulement ſont arrivées vivantes
en Angleterre. L'Amiral en a fait préſent au
Prince de Galles , à M. Pitt , au Chancelier
, aux Lords North , Howe, Bathurst &
Huntingdon.
( 118 )
Il circuloit ces jours derniers , qu'il s'étoit
élevé à Windsor quelque méſintelligence
entre le Roi & le Prince de Galles ,
& que ce dernier ne paroîtroit pas à la cour
famedi prochain ; mais ces rumeurs manquent
de fondement.
Quelques papiers publics avoient parlé
d'une demande prochaine que le Chevalier
Erskine devoit faire au Parlement , d'une
augmentation dans les fonds de l'établiſſement
du Pince de Galles ; rapport certainenement
prématuré.
Malgré la férénité conſtante du ciel les
nuits &les mains , les ondees qui font tombées
de nie ement ont été ſi ſalutaires , que
tous les vegétaux de vendent aujourd'hui
dans nos marchés cinquante pour cent
moins cher qu'ils ne l'étoient dix jours au
paravant.
M. Pitt ayant reconnu que la permiffion de débarquer
le tabac dans différens endroits de cetre
ville & de le tranſporter enſuire dans divers magafins
, fai oir éprouver au fiſc des pertes confidérables.
Il a le projet , dit- on , de rendre un Réglement,
en vertu duquel le tabac ne pourra êrre
débarqué qu'au teul quai de la Tour , & fera
entrepofé dans cet édifice juſqu'a l'acquittement
des droits .
La Compagnie des Indes , le Parlement ,
la Cour des Aldermans & la nation ont fair
une perte très ſenſible dans M. Richard
Atkinfon , mort dernierement à Brightelnſtone
, empoisonné par la mépriſe d'un de
1
( 119 )
fes domeſtiques , auquel il a légué so live
ſterlings de rente. Il étoit très attaché au
parti de M. Pitt , & laiſſe une fortune de
plus d'un miltion & demi ſterling .
Uu fermier des environs de Ludlow labouroit
un champ ces jours derniers ; en
enfonçant ſa bêche plus que de coutume ,
pour ſe procurer de la terre neuve , il fentit
quelque réſiſtance , & apperçut une urne
enfoncée dans la terre. Il courut chez lui
chercher un pieu , & retira l'urne qui ſe
trouva remplie de pieces d'or & d'argent au
coin de Jacques I & de Charles I , juſqu'à
la valeur de 800, liv. ſter. On ſuppoſe que
ces monnoies furent enfouies pendant la
grande rébellion de 1640. Le fermier , tranfporté
de ſa découverte , abandonna louvrage,
ſe mit à boire , & but à un tel excès ,
qu'en 48 heures une fievre violente l'emporta
au tombeau.
On a fait un parallele piquant de l'éloquence
& du caractere public du Comte de
Chatam , &de ſon fils M. Pitt. En retranchantde
ce morceau l'exagération ordinaire
de l'eſprit de parti , pluſieurs détails en paroîtront
heureuſement ſaſis : en voici quelques
fragmens.
>> L'éloquence de Mylord Chatam étoit
>>en lui un talent naturel. Sa contenance
>> étoit belle , ſon action agréable & fa voix
>> muſicale. Il ſavoit parler aux pallions ,
>>comme à la raiſon des hommes. Certains
( 120 )
!
>> mots , certaines périodes de ſes difcours
>>faifoient une telle impreſſion , que leur
>> harmonie , après avoir frappé l'oreille ,
>>> reſtoit fixée dans la mémoire de ſes audi-
>> teurs , ainſi que la voix de l'Ange de Mil-
>> ton dans celle de nos premiers parens.
>>>L'éloquence de M. Pitt eſt coulante ;
>> mais dénuée de graces & de majeſté. Les
>> mots fortent de ſa bouche avec plus d'a-
>> bondance que de choix ; il charme l'o-
>> reille par une articulation ſonore , ſans
>> variété, il est vrai , & difficile à retenir ;
>> jamais un geſte qui aille au coeur ; preſque
>> toujours une élocution froide & argumen-
>> tative. Ses auditeurs l'écoutent avec plai-
>>>fir , mais il ne laiſſe aucune trace dans
>> leur eſprit ; ſemblable à la courſe d'une
•> fleche qui traverſe rapidement l'eſpace ,
>> fansy imprimer ſon paſſage. En un mot ,
> Lord Chatam fut le meilleur , M. Pitt le
>> plus ſpécieux de nos Orateurs. Tous ceux
>> qui ont entendu Lord Chatam , ſe fou-
>> viennent de ces expreſſions polies , & ce-
>> pendant énergiques & embrâfées , de ces
>> expreſſions de jeuneſſe qui échappoient à
>> cet homme divin dans le dernier période
>> de ſa carriere. Son éloquence fut vigou-
>> reuſe , pleine d'imagination & de traits du
>> bel âge au milieu de la vieilleſſe. M. Pitt
>> eſt diſcret , prudent , & a l'éloquence de
» l'âge à 28 ans , &c.
Le Général Boyd , qui doit remplacer le
Général
( 1 )
Général Elliot àGibraltar, doit partir lemois
prochain pour cette forrereſſe. Il ſera accompagné
du Commodore Cosby , qui
prendra le commandement de l'eſcadre de
la Méditerranée , à la place du Chevalier
Jehn Lindſay. Le Général Elliot conferva
toujours le gouvernement de Gibraltar ,
dont le Général Boyd eſt gouverneur en
ſecond.
Nous avons déja rapportédeux récits tou
chant le maſſacre d'un équipage Anglois
aux Canaries; une troiſieme lettre de Ténériffe
du 18 Février dernier, développe en ces
termes les circonstances de cet événement.
Une barque arrivée ici de Hierro , une des Canaries
, le 14 du courant , nous a apporté les détailsdela
ſcene affreuſe qui s'eſt paſſée dans cette
Iſle , le7 du mois de Décembre dernier. Le 6 , κα
bâtiment débarqua ſur la côte occidentale de l'Iſſe
37perſonnes, parmi leſquelles ſe trouvoient ſept
femmes , quelques-unes portoient leurs enfans.
L'endroit où ils avoient débarqué , étoit inacceſſible
de tous les côtés , excepté par un ſentier fort
étroit , dont quelques habitans s'étoient emparés
au moment où ils avoient apperçu ces étrangers ,
pendant qu'ils avoientdétaché un d'entre eux pour
aller avertir le Gouverneur Don Juan Briz Calderon,
de cet événement. Cet Officier convoqua le
Conſeil ſur le champ : malheureuſement pour ces
infortunés ,le Gouverneur avoit reçu des ordres
très- ſtricts de n'admettre aucun bâtiment , fans
prendre les plus grandes précautions , à cauſe des
ravagés que la peſte faifoit dans pluſieurs parties
de l'Europe : Don Calderon craignant que ces
étrangers ne fuffent infectés de ce fléau , ne vit
No. 25 , 18 Juin 1785.
f
( 122
de reſſource que dans l'horrible parti de ſe défaire
d'eux ; pluſieurs des Membres du Conſeil s'oppoferent
avec force à cette affreuſe réſolution , &
prirentavec chaleur le parti de ces infortunés ; ils
repréſentetent qu'ils paroiſſoient jouir d'une bonne
ſanté ,&que ſi quelque malheur imprévu avoit
pu les forcer à chercherun aſyle ſur cette Iſle, il
étoit injufte & cruel de les exterminer pour avoir
tranfgreffe une loi qu'ils ignoroient ; il y en eut
même qui offrirent de prendre ſoin d'eux à leurs
propres dépens , juſqu'à ce qu'on eût informé le
Gouverneur-Général, réſidant à Ténériffe, de cet
événement ; mais malheureuſementtoutes ces repréſentations
furent inutiles , & le Gouverneur
perſiſta dans la ſanglante réſolution de facrifier
ces infortunés pour le ſalut de la Colonie.
En conséquence , Don Calderon , à la tête de
laMilice , ſe rendit à l'endroit où cette horrible
tragédiedevoit s'exécuter ; ces innocentes victimes
étoient diſperſées ſur la côte ; les unes ramaſſant
des coquillages , d'autres ſe promenant avec tranquillité,
& les femmes ſoignant leurs enfans . C'eſt
dans cette ſituation paiſible qu'ils furent trouvés;
&que les ordres ſanglans de Don Calderon furent
mis àexécution.
Les ſoldats que commandoit le Gouverneur ,
arriverent en faiſant rouler devant eux un tonneau
vuide pour mieux raſſembler ces victimes de leur
barbarie , & ne point manquer leur coup : croyant
en effet que c'étoit des proviſions qu'on leur apportoit
, ces malheureux ſe réunirent du côté du
tonneau ; c'eſt dans ce moment que le maſſacre
commença : l'humanité ſe révolte en faiſant un
récit auffi choquant ; il ſuffit de dire qu'ils furent
tous tués en deux volées, excepté une femme &
fon enfant , qui s'étoient réfugiés entre deux rochers,
où ils furent poursuivis & poignardés ácoup
( 123 )
de couteau , & un homme qui , quoique bleſſé ,
ſe jetta à la mer ; après être reſté pendant deux
heures à la nage , il fut obligé de regagner le rivage
, où il fut achevé à coups de fabie.
- Don Calderon avoit commencé cette horrible
boucherie en faiſant feu le premier ; & ne trouvant
pas que la Milice ſe portat avec aſſez de chaleur
, à fon gré , il menaça de tuer fur le champ
ceux qui réſiſteroient ; il abattit même à ſes pieds
d'un coupde croſſe de fufil , un foldat qui paroif
ſoit choqué de ce saſſacre.
La nouvelle de cette action atroce a répandu
laplus grande conſternation dans Ténériffe , auſlitôt
qu'elle y a été connue : le Gouverneur-Général
fur-tout en a témoigné la plus vive douleur ;
il ne vouloit pas même y ajouter foi ; il a dépêché
un Officier de rang à Hierro ,pour prendre connoiffance
de cette horrible affaire , & s'affurerdu
Gouverneur. ८
On ne fait point encore de quelle mation
étoient ces malheureuſes victimes ; mais on fuppoíe
qu'ils étoient Irlandois ou Ecoſſois , & qu'ils
ſe rendoient en Amérique. On peut compter ,
ajoute la lettre , ſur l'authenticité de ces détails.
L'état actuel de la Chambre des Pairs ,
ſelon nos papiers , comprend :
Princes du ſang,
Ducs ,
Marquis ,
Comtes ,
:
Vicomtes ,
Barons ,
Evêques ,
م
•
4
22
2
84
17
79
Pairs Ecoffois ,
• 26
• 16
Total. • 250
f2
( 124 )
La Reine & les Princeſſes ſes filles viennentde
finir un ouvrage de tapiſſerie à l'aiguille , qui eſt
de la plus grande beauté ; C'eſt un tapis de 14 ver
gesquarrées, deſtiné pour un des appartemens de
5. M.; on affure que les bordures ſont d'un goût
exquis ; le fond du tapis eſt d'un beau verd de
prairie ; les fleurs , qui y ſont brodées , ſont faites
avec tant d'art , qu'elles imitent la nature d'une
maniere étonnante : toutes les femmes qui ſont
reçues à la Cour ont été admirer ce chef-d'oeuvre
dans l'appartement de la Reine ; il doit être montré
au public dans un des appartemens du palais de
St. James le jour de l'anniverſaire de la naiſſance
du Roi. Les Princeſſes ont été près de quatre ans
àachever ce tapis magnifique.
5
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 8 Juin.
Le 2 de ce mois , jour de l'Octave de la
Fête-Dieu , le Roi , accompagné de la Famille
Royale , s'eſt rendu à l'Egliſe de la
paroifle Notre-Dame , où , après avoir af
Aſté à la proceſſion du Saint-Sacrement faite
dans l'Eglife, Sa Majefté a entendu la grand'.
Meffe.
Les Secrétaires du Roi , ayant à leur tête
le ſieur Gin , qui porta la parole , ont eu
P'honneur de préſenter à Sa Majesté la Bourſe
que la Compagnie eſt dans l'uſage d'offiir
au Roi.
Sa Majesté a bien voulu accorder un brevet
de Confeiller d'Etat au ſieur Bouchaud,
de l'Académie des Inſcriptions & Belles-
:
د
( 113 )
Lettres , Docteur-Régent de la Faculté de
Droit de Paris , Lecteur & Profeffeur royal
du droit de la Nature &des Gens .
Le Chevalier de la Bintinaye , qui avoit
eu l'honneur d'être préſenté au Roi , a eu ,
le 4 de ce mois , celui de monter dans les
voitures de Sa Majefté & de la ſuivre à la
chaffe.
Le 6 , le Prince de Naſſau Ufingen prit
congé de Leurs Majeſtés & de la Famille
Royale , avec les formalités accoutumées ,
étant conduit par le ſieur Lalive de la Briche,
Introducteur des Ambaſſadeurs ; le ſieur
de Séquevi le , Secrétaire ordinaire du Roi
pour la conduite des Ambaſſadeurs , précédoit.
LeBailli de la Tour a rendu , le 7 de ce
mois , pendant la Meſſe, foi & hommage
au Roi , au nom des Six Grands-Prieurés
de Malte en France , en préſence du Bailli
de Breteiüil , Ambaſſadeur de la Religion de
Malte en cetteCour , à l'occaſion de la réuniondes
biens de l'Ordre de Saint-Antoine
àcelui de Malte.
DE PARIS , le 16 Juin.
L'Aſſemblée du Clergé a accordé à S. M.
le don gratuit ordinaire. Ce don , qui juſqu'ici
n'avoit jamais paffé 16 millions , a été
porté cette fois à 18. I.e Clergé n'a même
pas délibéré long-temps fur cette augmen
£3
( 126 )
tation , conſentie en moins de demi-heure ,
à l'unanimité des voix.
Le Roi a diſpoſé des places qu'occupoit
ci-devant feu N. Moreau de Beaumont. M.
Fourqueux eſt entré au Conſeil des dépêches
, & devient Préſident du Comité contentieux
des Finances . M. Lenoir eſt au
Conſeil royal de commerce; M. de Bacquencourt
du comité contentieux , & M.
Fargès Conſeiller d'Etat.'
Par Arrêt du Conseil du 15 Mai dernier,
le Roi a nommé aux places d'Adminiſtrateurs
de la nouvelle Compagnie des In des',
les ſieurs de Gourlade , Bérard , Périer ,
Bernier , Bezard , de Mars , Dodun , Sabatier&
Deſprez , Monteſſuy , Berard cadet,
Moracin&Gougenot.
Un autre Arrêtdu Conseil de même date
conftitue M. de Boullogne , Commiffaire
du Roi , pour ſuivre les affaires de la même
Compagnie.
La place d'Hiſtoriographe de l'Ordre du
S. Eſprit, qu'avoit feu M. Cherin , décédé
le mois dernier , a été donnée à M. de
Chamfort de l'Académie Françoiſe. Fes appointemens
de cette place, créée pour M. de
Saint-Foix , prédéceſſeur de M. Cherin ,
font de deux mille livres..
On continue à être inondé de pamphlets
fur l'agiotage de divers effets publics ;
guerre fort ennuyeuſe pour tous ceux qui
nepratiquent point ce jeu d'actions , fi inf(
127 )
>
tructif d'ailleurs pour un obſervateur. Dans
l'une de ces brochures ſur les actions des
eaux de Paris , on évalue à 23 mille le nombre
des maiſons de cette Capitale ; & en
cela l'auteur eſt bien informe. Depuis 30
ans néanmoins , on imprime dans tous les
Almanachs , que Paris renferme au moins
so mille maifons .
1
Le 8 de ce mois, les Adminiſtrateurs de
la Caiſſe d'Eſcompte , accompagnés des
principaux actionnaires , ſe rendirent au
Contróle général , où ils avoient été man
dés pour régler le Dividende de Juillet. I a
queſtion qui a mis tant d'eſprits en effervef
cence , & qui a fait écrire tant de brochures,
celle concernant la meſure à laquelle..
on doit fixer le dividende , fut débattue en
préſencedu Miniſtre; il fut convenu que ce
dividende des fix derniers mois ferot mo
déré , & que du reſte des bénéfices , une part
ſera miſe en réſerve ,& l'autre partagée entre
les actionnaires ; ce qui formera un fecond
petit dividende. Ainfi il a été réglé que le
dividende reſtera déſormais fixé à iso liv. ,
ce qui avec l'autre moitié des bénéfices ,le
portera cette année à environ 190 liv. Lorfque
les profits en réſerve s'éléveront à cinq
millions soo mille livres , & qu'il n'en fau
dra rien diſtraire pour le dividende ordinaire,
alors il paroîtra un Arrêt du Conſeil qui
fixera les actions de la caiſſe à 4500 liv. , &
ainſi de ſuite toutes les années.
f 4
( 128 )
Plus d'une fois , nous avons averti nos
lecteurs de ſe défier de tous les énoncés de
ce Journal , ſpécialement de l'article Paris ,
toutes les fois que nous n'en garantirions
pas l'authenticité. Voici encore une preuve
de la néceſſité de cette précaution. Nous
avions rapporté ſur la foi de ce qu'on appelle
ici le Public , les gens inſtruits , &c.
que les Etats de Bretagne n'ayant trouvé ni
à Nantes , ni à Rennes un emplacement
convenable pour la Statue du Roi , S. M.
avoit nommé Breſt comme le lieu propre à
cet objet. MM. les Députés des Erats de
Bretagne ont reclamé auprès de nous contre
cet article , en nous apprenant :
1º.Qu'il n'eſt pas vrai qu'on n'ait pas trouvé
Rennes ou à Nantes d'emplacemens convenas
bles pour un pareil monument , l'une & l'autre
de ces villes ont pluſieurs places qui ne font
point encoredécorées .
1
2.Que les Etats ne ſe ſont déterminés à prier
S. M. de vouloir bien décider elle-même le lieu
où ſeroit placée ſa ſtatue , que parce que toutes
les villes de la province defiroient également de
la poſſéder.
3°. Que Meffieurs les députés des Etats n'ont
encore chargé aucun artiſte de dreſſer le plan de
ee monument , mais ils recevront avec reconnoif
fance les projets qu'on voudra bien leur préſenter.
M. de Kinsbergen , Commandant de l'efcadre
Hollandoiſe dans la Méditerranée ,
arriva àToulon , le 21 du mois dernier.
Ayant appris que M. le Baillide Suffre,n étoit
( 129 )
Toulon , il s'empreſſa de deſcendre à terre,
avec ſon corps de Marine , pour lui rendre viſite :
M. le Bailli de Suffren lui fit l'accueil dû à ſon
mérite particulier , & à ſa qualité d'Officier général
d'une Nation amie & alliée de la France : il
ceignit , pour le recevoir , la riche épée dont les
Etats-Généraux lui avoient fait préſent. Le lendemain
, M. le Bailli de Suffren viſita à fon tour
M. le Chevalier de Kinsbergen ſur ſon bord ; les
vaiſſeaux de l'eſcadre Hollandoiſe firent parade
dès que ſa chaloupe fut apperçue , & le ſaluerent
de 17 coups de canon : ſur l'invitation qui lu
futfaite , M.le Bailli de Suffren revint is tendemain
au bord du Commandant Hollandois , pour
ydiner.
Nous avons reçu la lettre ſuivante, datée
du château de.... près de Nantes ; elle nous
aparu affez plaiſante pour mériter une place
dans cette feuille.
C'eſt avec un extrême plaiſir , Monfieur , que
j'ai trouvé parmi nous preſque toutes les modes
Angloiſes reçues , recherchées , quoique ſouvent
défigurées. Voitures , chevaux , habits , chapeaux
, clubs ; nous leur avons tout pris juſqu'
l'English eudgel que nous aurions pu leur laiſſer.
Mais il eſt chez eux un uſage dont perſonne , que
je ſache, ne s'eſt encore aviſé,& fur lequel, vraifemblablement
nous n'avons pas porté une atten
tion affez réfléchie. J'en parle ici moins pour ent
donner l'exemple , que pour atteindre au but que
j'ai long- tems regardé comme un écueil ſur lequel
je craignois de me brifer. Cette nouvelle
maniere d'y parvenir me paroît auſſi ſûre que
toutes cellesqu'on m'a juſqu'à préſent offertes
& je la prends......Voici ce dont il eſt
queſtion :
(130 )
J'ai envie de me marier. Depuis long-tems
je cherche une femme qui ſoit dẻ món goût , &
àqui je convienne, fans l'avoir pu trouver. J'eus
toujours en horreur ces mariages , qu'on appelle
de convenance , où quelquefois l'on joint les
fortunes , où plus ſouvent l'on échange des biens
contre de la naiſſance , ou de la naillance contredes
biens . Ces unions ne furent jamais à mes
yeux qu'une proſtitution légale & publique , plus
criminelle que tout autre , puiſqu'elle eſt éternelle
, & qu'elle profane la ſainteté des loix .
Je veux aimer ma femme ,& je veux en être
chéri. Il faut donc pour cela que nous nous connoiflions
,& ne point nous tromper ſur le compte
que nous rendrons de nous. Voici le mien& je
ſerai fincere :
Mon eſprit n'est pasd'une vaſte érendue , mais
d' une tournure originale qui plait & amute
fouvent ; on voit qu'elle n'eſt chez moi l'effet
d'aucun effort, & un mot heureux m'échappe tout
auffi naturellement qu'une fingerie ou une grimacequand
les gens me déplaiſent. Je n'ai pas
une grande doſe d'inſtruction ; mais c'eſt la faute
de mon éducation plutôt que la mienne. Abandonné
trop jeune à moi-même , on ne m'a point
accoutumé à diſpoſer de mon attention à volonté
, ce qui m'a fait long-tems ne porter furtout
qu'un coup d'oeil affez inattentif. Mon langage
eſt aſſez incorrect , & ma diction ne l'eſt
pas moins, comme on pourra s'en apperçevoir par
la tournure de ma lettre. Je n'ai point cet eſprit
pointu qui ſe plaît à humilier da ſuffifante ignorance.
Je laiſſe un fot dire en paix des ſottiſes ,
pourvu qu'il ne me forcepoint à les écouter ; mais
j'oubliois que ceci tient à mon caractere ; paffons-
y:
:
Je ſuis en fomme ce qu'on appelle un bon
( 131 )
homme. J'aibien fait dans ma vie quelques étourderies
; mais jamais aucune méchanceté préméditée.
J'ai dans le caractere un fonds de légéreté
qui me ſauve de toutes les impreffions profondes
,& qui , en me donnant pluſieurs formes , n'en
Jaiſſe dominer preſqu'aucune par où l'on puiſſe
me laiſſer plus perſonnellement. Cette inſtabilité
très- commune & que je ſuis bien loin d'eftimer
, m'a par une inconféquence ordinaire ,
rendu plus propre à ce qu'on appelle la ſociété ....
Je ſuis affez obligeant ; mes amis m'ont toujours
trouvé diſpoté à les ſervir , quand je le pouvois.
Ma bourſe leur fut ouverte ; mais je corviens
qu'il n'y avoit preſque jamais rien dedans.
Mes goûts ne font pas très-vifs ; on a déja
dû le juger ainfi. Je n'aime pas la chaffe ; cer
exercice eſt trop bruyant ; je préfere le jeu , &
furtout les jeux de ſociété. Ce paffe- temps qui
metfouventle ſot au niveau de l'homme d'efprit
me débarraſſe des importunités de celui- là , &
de la ſupériorité de celui-ci . Ce ſont peut-être
ces raiſons alternatives qui , comme moi , font
jouer ces deux claſſes d'homme ,
3 J'ai le coeur tendre. Je fus long tems foud'Héloiſe
: mais l'exemple & les occafions me firent
bientôt étendre ſur l'eſpece le ſentiment que je
ne portois autrefois qu'à l'individu. Je rougis
maintenant des fauſſes divinités aux pieds defquelles
je brûlois autrefois mon encens. J'avoue
que , ſacrificateur maladroit , j'ai même reçu
des atteintes cruelles de mes victimes ; mais
échappé que je ſuis à ce funeſte culte , je reviens
àmon épigraphe.
Je dois maintenant deux mots ſur ma figure &
ma naiſſance. Je vais remplir cette tâche..
Je ne ſuis pas ce qu'on appelle un joli homme.
J'ai le front bas & circulaire , l'oeil creux &
f6
(132 )
arrondi, le regard grivois & prolongé , la joue
feche&applatie , lenez large&évafé , les levres
épaiſſes & vermeilles , les dents propres & mal
rangées , la bouche fraîche & un peu fendue, le
menton pointu & allongé. Il ne ſemble pas qu'il
yait-là de quoi faire une belle tête ; ch bien ! cependanteile
ne déplaît pas..J'ai la poitrine étroite
&enfoncée , les épaules groffes & un peu hautes,
le dos arrondi , le corps frêle , lir cuiffe mai
gre, la jambe peu fournie & le piedmédiocre.
Beautés timides , ne vous effrayez point , je vous
prie , je cave ici au pire , & je puis afſurer que
je ne ſuis point déplaiſant. Mes vêtemens ſont
affez élégants , & maintenant after the English
fashion. Mon âge eſt de 25 à 30 ans... Je ſuis
gentilhomme. Ma fortune eſt de 1000 के
1500 liv. de rentes , & la fucceffion hypothéti
que de mon frere aîné , car il faut tout comp
ter, me donnera 4000 liv. de rentesde plus..
Voilà mon fignalement , Monfieur ; fi vous
avez l'honnêteté de l'inférer dans votre Journalilavec
ma demande , je vous enverrai un devis.
des qualités que je deſirerois dans ma future
avec l'adreſſe & le nom d'un Notaire à qui l'ons
pourra sladreſſer pour plus amples informa
sions , &c.&c. &c..
Le Chevalier de ****.
M. Vial , de Bar ſur Seine , nous inſtruit
Cim abus auquel il propoſe de remédier ,
&dont il eite un exemple dans les termes
fuivans :
Le curé de Mouffé , dioceſe de Troyes , dès
qu'ilavoit adminiſtre un malade , prenoit la fin
gulière précaution de faire rédiger ſon acte mora
tuaire par fon m tre d'école , & tous deux le
fignoient enfuite. Ce procédé auſſi bizarre qu'ice
(133 )
régulier a été découvert par un particulier de
Cetteparoiffe,qui ſepréſenta au greffe de Troyes"
poury lever l'extrait mortuaire de quelqu'un de
ſa famille ; en compulſant le regiare , il futtrèsfurpris
d'y trouver ſon nom ; il ſe rappella bien
d'avoir été dangereuſement malade ; mais fon
exiſtence étoit la preuve phyſique qu'il n'en étoir
pas mort ; ce particulier , de retour au village ,
ſe hâta d'aller trouver ſon curé & lui demanda :
Vous souvenez - vous , Monfieur , de m'avoir enterré
? Non , répondit le paſteur , mais il faudra
y venir tốt ou tard. Cette anecdote s'étant répandue
en peu de tems , la juſtice de Troyes s'eſt
tranſportée au presbytere , & fans opérer un miracle,
elle a refſſuſcité le mort aux dépens du
Curé.
Le 7 Mars dernier , vers une heure & demie
après midi , le feu prir au village de
Toulon , près Vertus en Champagne. Un
Gentilhomme du voisinage , nommé M.-
Deſteufle , apperçut la flamme , & vola aur
fecours. Il trouva fur les lieux un peuple
nombreux , déja occupé à arrêter les progrès
de l'incendie : il ſe mit à la tête des plus
hardia; & grace à fes foins & à fon zele ,
n'y eut que s maiſons de brûlées , qui font
à la vérité les plus conſidérables de l'endroit..
Le feu éteint , ce même M. Deſteufle s'empreſſa
de recueillir chez lui les victimes de
ce déſaſtre. Les fourages, les femences d'a-,
voine leur manquoient, il vient de leur err
fournir de nouvelles qu'il a priſes dans ſes
propres greniers. Fluſieurs d'entre ces mal--
heureux avoient perdu leurs vêtemens , il
4
-4
( 134 )
leur ena donné d'autres. Lorſqu'il s'eſt agide
reconſtruire les bâtimens , il s'eſt offert
pour préſider , & préſide en effet aux achats!
des matériaux néceſſaires & à la diſtribution
des nouveaux logemens .
L'Académie de Lyon fit publier , en 1784 ,
qu'elle décerneroit en 1785 le Prix concernant
la differente réfrangibilité des rayons hétérogenes ,
dont M. le Duc de Villeroi , ſon protecteur , a
fourni le ſujet & les fonds. Le concours devoit
être clos le premier Août , & le Prix diftribué
au mois de Décembre la même année.
Aucun Mémoire ſur ce ſujet , n'a été envové
à l'Académie; mais elle a reçu des Lettres
de pluſieurs perſonnes , qui ſans ſe faire connoî
re , annoncent s'occuper de cet objet , en fe
p'aignant de la briéveté du délai , & de l'impoffibilité
où elles font d'approfondir , en auſſi peu
de tems , cette matière importante & difficile .
L'Académie a eu égard à ces repréſentations ,
& confidérant qu'aucun Mémoire n'ayant été
admis au concours , la loi devient égale pour
tous ceux qui veulent traiter le ſujet dont il
s'agit ; e'le a délibéré dès à préſent de prolonger
le delai , & recevra au concours tous les Ouvrages
qui lui ferent adreſſés juſqu'au premier Avril
1786. La diſtribution ſe feradans la Séance publique
qu'elle tiendra, dans la même année , après
la fête de la S. Louis .
-La Société patriotique de Valence en
Dauphiné vient de propoſer un prix de trois
cent livres fur la queſtion luivante.
1 °. Quelle feroit la meilleure manière de cultiver
les muriers blancs dans le Bas - Dauphiné ,
&fur-tout dans les environs de Valence , tant
pour leur procurer une exiſtence plus ſaine , &
( 135 )
plus durable , que pour obtenir une récolte plus
abondante de feuilles propres à fournir aux vers
une nourriture de laquelle réſulteroit une foie de
la meilleure qualité ?
2º. Convient- il de laiſſer prendre à ces arbres
leur entier développement ; & dans ce cas ,
àquelle diſtance faut-il les planter ?
3°. Vaudroit- il mieux les tenir en arbres nains;
& dans ce cas , quelle doit être leur diftance &
leurhauteur ?
4°. Seroit il plus avantageux de les cultiver
en buiffons , & quelle ſeroit alors la meilleure
maniere de complanter ce terrein ?
Les Mémoiresſur cettequeſtion ſeront adreffés,
francs de port , à Dom Pernety , Abbé de Burgel ,
Membre de l'Académie Royale des Sciences &
Belles- Lettres de Pruſſe & autres , ancien Bibliothécaire
de Sa Majesté Pruffienne , & Secre--
taire de ladite Société , à Valence en Dauphiné.
Le Prix ſera adjugé le 20 du mois d'Août
1786 , & les Mémoires ne feront reçus au concours
quejuſqu'au premierJuillet excluſivement ,
Le terme eſt de rigueur. Ces Mémoires feront
écrits en françois ou en latin.
も
On vientde mettre en vente à l'hôtel de Thou ,
rue des Poitevins , la deuxieme livraiſon du troi-.
fieme Voyage de Cook , confiftant dans le tome
IV , & les quatre- vingt huit planches annoncées
dans le Profpectus. Le prix de cette livraiſon eft
de 54 liv. , & on ne la délivrera que fur la reconnoiſſance
qui a été donnée avec les trois premiers
volumes. Les volumes pour les deux éditions in 8°.
paroiſſent auſfi ; comme ils ont été payés d'avance,
on nel es délivrera également qu'en rapportant
les reconnoiſſances. Le prix des quatre volumes
in 4° . brochés ou en feuilles , avec les quatre(
136 )
i
Vingt-huitplanches , eſt de ro81. L'édition in-8 .
huitvoluines en blanc ou brochés , 32 livres , la
même , in-8°. quatre volumes en blanc ou brochés
, 24 liv. On ne délivrera des planches aux
Acquéreurs des éditions in 8° ., qu'au mois d'Août
prochain.
Charles-Alexandre , Marquis de Hericy ,
chefdes nom& armes de la maison de Hericy
, eſt mort à Rouen, le 15 Avtil , âgé
de 58 ans.
Angélique-Charlotte de Maſcrany, Ab
beſſe de l'Abbaye royale de Saint-Michel
de Doullens , eſt morte le premier du mois
dernier , âgée de 60 ans.
Bernard Chérin , Généalogiſte & Historiographe
des Ordres du Roi , est mort à
Paris le 21 Mai dernier , dans la 675. année
de fon âge. La confiance dont Sa Majeſté
&les Miniftres l'ont honoré , la conſidération
qu'avoit pour lui toute laNobleſſe du
royaume , font ſuffifamment l'éloge de ſa
probité, de ſes connoiffances,& du déſinréreſſement
avec lequel il arempli fa charge
pendant près de 23 ans.
Jean Louis de Lignault , Marquis de
Luſſac, ci-devant Officier au régiment des
Gardes françoiſes, eſt mort le premier Mai
dermier , au château de Luſſac-les-Eglifes,
en Berri , âgé de 62 ans.
PAYS-BAS.
:
DE BRUXELLES, le 14 Juin.:
Les Feuilles publiques qui nous promet
1
!
( 137 )
toient la guerre , ily a huit jours , reviennent
à la paix; &depuis fix mois , c'eſt dans
ces ridicules variations que confiftent toutes
les nouvelles. Depuis longtemps il n'en
exiſte qu'une ſeule importante à donner :
favoir , que la paix eſt certaine, nonobitant
les conjectures & les bruits oppoſés. L'embarras
obſervé dans la ſuite des négociations,
tient uniquement aux incertitudes de
quelques provinces de la Hollande , toujours
indiſpoſées contre des termes d'accommodement
qu'elles jugent trop onéreux.
L'article de l'argent, foit des 12 millions
de florins , demandés par l'Empereur,
éprouve fur -tout de vives difficultés , tirées
de l'épuiſement des caiſſes , des dépenſes
accablantes qui ſe ſont ſuccédées depuis fix
ans dans la république , enfin du déshonneur&
du danger que voyent ces provinces
dans des ceſſions , auxquelles on étoit fort
éloigné de ſe ſoumettre à l'originede la querelle.
Cependant la province de Gueldres a
déja agréé le préavis extrêmement pacifique
des Etats de Hollande ,& les autres provinces
ſuivront tôt ou tard : ainſi nulles inquiétudes
fur la conclufion.
Nous ſommes très- éloignés de garantir
que l'Empereur a réduit ſademande pécuniaire
à 6 millions de florins , & que juſqu'à
préſentla Républiquen'en a offert que deux.
S'il falloit raconter toutes les variantes qui
( 138 )
ſe ſuccédent chaque jour ſur ces détails ,
on feroit une bibliotheque hebdomadaire
très faftidieuſe pour le lecteur. L'envoi préalable
de deux Ambaſſadeurs à-Vienne eſt
encore undes articles qui , dit- on , éprouve
le plus de réſiſtance.
On travaille en Hollande à l'équipement
d'une eſcadre de dix vaiſſeaux de guerre
qu'on croit deſtinée pour la Méditerranéé.
Les forces navales actuelles des Vénitiens ,
avec leſquels la République est toujours en
différend, néceffirent cet armement ; nouveau
furcroît de dépenses qu'il étoit très facile
de s'épargner...
A la fin du mois dernier., il ſe paſſa à la
Comédie Françoiſe à la Haye une ſcene militaire
entre militaires , qui parut fort ſcandaleuſe
à des ſpectateurs peu accoutumés
aux guerres civiles du parterre, pour ou con
tre la gloire de quelques Comédiennes.
Une Atrice de quelque mérite , mais victime
d'une autre regrettée , a quitté la Piece au milieu
de fon rôle : un moment après , la Chanteuſe plus
aimée du Public , eſt venue faire des excuſes pour
ſa compagne & aſſurer que ſi on lui permettoit de
reparoître , elle s'efforceroit de micex faire ; le
Parterre s'eſt partagé en deux partis , les uns
criant oui , & les autres non ; de ces derniers
étoient MM. les Officiers de la garniſon , & de
l'autre parti , MM. les Officiers de la Légion de
Maillebois. Il en eſt réſulté des propos , même des
injures , & le Spectacle a été troublé au point que
chacun s'eſt retiré : quelques-uns ont été mis aux
:
( 139 )
Arrêts, &deux des plus véhémens ayant jugé néceſſaire
d'aller vuider le différend dans le bois , on
averſé un peu de fang pour cette grave querelle.
7
Après la réponſe du ſieur Favre au Comte
de Gerſdorf, que nous rapportâmes il y a
trois ſemaines , eſt venue la réplique contenue
en ces termes :
& Je viens de recevoir , M. , votre Lettre en
date du 28 Avril , qui m'eſt parvenue par la voie
d'Amſterdam. J'accepte la propoſition que vous
.; & je me faites de nous voir à ......
,
me ſerois déja mis en route pour cette Ville , ſi
ma ſanté , dérangée depuis quelques jours , n'exigeoit
que j'attende fon entier rétabliſſement
avant d'entre, rendre ce voyage. Ce ne fera donc
que dans le courant du mois prochain que je pourrai
quitter cepays- ci , pour me rendre en droiture
Dès que j'y ſerai arrivé , je
ne tarderai pas à vous donner de mes nouvelles.»
Baruth , dans la haute Luface , le 14 Mai 1785 .
Signé , leComte de Gersdorff, &c.
à
1
.....
Une lettre de Madrid rapporte comme
certaine l'anecdote ſuivante.
Unjeune homme , appellé R... , né en Languedoc
, mais domicilié depuis long tems enEfpagne,
excité par quelques Négocians jaloux de
M. G... , avoit remis au Roi lui- même , à deux
différentes fois , des Mémoires & des Repréſentations
contre la Banque de S. Charles & contre ſes
-Administrateurs. Le Roi donna ces Mémoires aux
Chefs de cet établiſſement qui détruifirent ailémenttoutes
les inculpations donton les chargeoit.
M. R... revint à la charge ; alors le Roi , qui
ne demande qu'à être éclairci , remit ces papiers
àdifférentes perſonnes de ſon Conſeil , avec ordre
de les examiner & d'en faire chacun un rapport
( 140 )
particulier. Tous ces différens rapports ont été
contraires à M. R... ; & le Roi , qui auroit pu
lefaire punir févérement , s'eft contentéde l'exiler
à40 lieues de Madrid , avec ordre à la Banque
de lui rembourſer le prix de toutes les actions
qu'il pourroit avoir , & de rayer ſon nom de ſes
Regiſtres.
Cause extraite du Journal des Causes célébres.
Accusation d'affaffinat .
Les rumeurs publiques , dit M. des Marts ,
font peut être un des pieges les plus dange
reux pour l'innocence. Le peuple aime les événemens
extraordinaires ; il croit facilement ce
qui fait une force impreſſion ſur fon imagination.
Souvent , au lieu de foumettre à un exa .
men réfléchi les faits qu'on lui préſente comme
certains , il neprend pas même la peine de voir
s'ils font vraiſemblables. La conduite du peuple
eft, àcet égard, d'une inconféquence auffi cruelle
qu'effrayante pour les concitoyens que des circonftances
fatales expoſent à ſes ſoupçons. Il
ſemble que le peuple aime à trouver des coupables
, & qu'il trouve du plaisir à voir conduire
fur l'échafaud des victimes de ſa prévention.
Heureuſement les Magiſtrats, chargés par la
loi pour punir les crimes , diſcutent avec une
attention calme & fcrupuleuſe les preuves qui
leur font offertes ; & lorſqu'ils n'apperçoivent
que des ſoupçons auxquels une prévention indifcrete
veutdonner l'autorité d'une preuve préciſe
& certaine , ils s'empreſſent de venger l'innocence
: c'eſt ce qui eſt arrivé dans le procès
(1) On ſouſcrit en tout temps pour le Journal des
Cauſes célebres , chez M. Defeffarts , Avocat , tue Dauphine,
Hôtel de Mouy , chez Mérigot lejeune , Libraire , &
Quai des Auguftins. Prix , 18 liv, pour Paris , & 84 liv
pour laProvince.
( 141 )
Tuivant qui a été jugé depuis peu par le Parlement
de Paris .
a
Le cadavre d'une proſtituée ſans aſyle , qui
languiſſoitdans la mitere la plus affreuſe , dont
le libertinage avoit excité l'attention de lajuſtice ,
& qui pluſieurs fois avoit voulu ſe noyer ,
été trouvée dans la riviere de Marne. Sa mort
devoit-elle être attribuée à un ſuicide ? étoit-elle
l'effet de la vengeance & de la barbarie detrois
complices de ſes débauches ? c'eſt ce que la Juftice
avoit à éclaircir dans le procês dont nous
allons rappeller les circonstances.
Il eſt néceſſaire de faire connoître quelle étoit
cette femme , dont la mort a caufé tant de trou
ble dans la ville d'Ay .
La mere de Marie-Jeanne Thillois n'avoit
pas attendu , pour la proſtituer , qu'elle eût at
teint l'âge de puberté, Après avoir vécu pendant,
quelque temps du produit de ſes charmes, elle eut
des liaiſons très-intimes avec deux ſcélérats qui
furent juſticiés à Reims ; elle ſe maria enſuite.
Marie Jeanne eut à cette époque un premier
accès de déſeſpoir ; le 30 Août 1780 , elle ſe
précipita dans un puits : deux particuliers , témeins
de cette action , accoururent & lui ſauverent
la vie.
Ayant été chaſſée de la ville d'Epernay , Ma
rie-Jeanne ſe refugia dans celle d'Ay , où elle
fit la connoiffance d'un homme âgé de foixanteneuf
ans , avec lequel elle vécut pendant quel
que temps , menant d'ailleurs la vie la plus diffolue.
Les orgies bruyantes qui ſe paſſoient dans la
maiſon du vieillard attirerent l'attention des Ma
giftrats
Pour éviter l'effet de leurs menaces , elle
Loua ailleurs un appartement. La conduite qu'ello
(142 )
y tint déplut aux propriétaires , qui la chaſſerent
de chez eux .
Marie-Jeanne eut alors un troiſieme accès de
déſeſpoir; elle alloit ſe précipiter dans les foſſés
d'Ay ; des femmes charitables la conſolerent ,
&l'une d'elles ſe chargea par pitié de ſes deux
enfans.
Tropconnue dans la ville d'Ay , elle retourna
à Epernay; mais elle en fut bientôt chaffée pour
la ſeconde fois .
" Elle revint à Ay , & logea chez un vigneron
nommé Teſtulat Baudoin.
Là elle fit connoiſſance avec un Maître de
danſe errant , qai fit ménage commun avec elle.
Etant enceinte encore une fois , & le ſcandale
étant porté à ſon comble , le Procureur-
Fifcal fit affigner le propriétaire chez lequel
elle demeuroitt, pour ſe voir condamner à
mettre dehors.
1
:
la
Marie Jeanne , pour ſe venger , imagina de.
mettre l'enfant qu'elle portoit , ſur le compte du
ſieur Genet , beau- frere du Procureur Fiſcal .
Cependant Marie-Jeanne abandonnée de ſon
Maître de danſe , expoſée aux inſultes de la populace,
manquoit du néceſſaire pendant la ſaifon
la plus rigoureuſe. Une noire mélancolie
s'étoit emparée d'elle ; elle ne prenoit pasmême
le ſoin de cacher le deſſein qu'elle avoit pris
de ſe détruire elle & ſon enfant .
Le 19 décembre 1783 , Marie- Jeanne alla pafſer
la veillée chez une femme de ſon eſpece ;
elle en fortit vers minuit , en diſant qu'elle
avoit un rendez-vous , & ne rentra pas chez elle
Huit jours s'écoulent ; Marie- Jeanne ne reparoît
plus.Bientôt ſa diſparition fait la nouvelle d'Ay.
On imagine quelles en peuvent être les cauſes ;
1
( 143 )
elle avoit déclaré Genet l'auteur de ſa groſſeſſe;
on en tire da conféquence que c'étoit chez lui
qu'elle avoit le rendez-vous dont elle avoit parlé.
Delà l'on infere qu'il teroit poſſible qu'elle eût
été afſaffinée & enterrée chez Genet. Les conjectures
deviennent des ſoupçons, & les foupçons
des certitudes . L'oiſiveté & la malignité inven.
tent mille contes plus abſurdes les uns que les
autres . Un délire univerſel exalte toutes les
têtes . On informe , on fulmine des monitoires :
on mer tout en uſage pour venger la mort d'une
proſtituée ,qui ,de ſon vivant, n'avoit pu trou
ver où repoſer ſa tête.
Que faisoit cependant Marie- Jeanne ?Accortumée
à déloger fans bruit , elle avoit été chez
Lon mari , à quelques lieues d'Ay , pour tenter
de ſe reconcilier avec lui . Tous deux reviennent
enſemble dans Ay , le 13 Janvier. Elle rend
à Teſtulat Baudouin , chez qui elle demeuroit ,
La elef de ſon appartement. Le mari fait l'inventairedes
meubles qu'elle y avoit , & en laiſſe
une copie au propriétaire : le même jour Marie-
Jeanne diſparoît de nouveau ,& le 11 Février ,
elle eſt trouvée noyée dans la riviere de Marne,
àunedemi- lieue d'Ay..
Le ſuicide eſt le dernier accès d'une maladie qui
aſes ſymptômes& ſes progrès. Depuis long- tems
Marie-Jeanne en étoit atteinte. Manquantde tour,
&n'ayant pas même la douceur d'être plainte ,
menacée du glaive des loix , en butte aux traits
dumépris , ſouffrant àlafois les horreurs de l'infamie&
de l'indigence , la vie ne devoit pas avoir
pour elle des charmes bien puiſſans.
Marie-Jeanne ne prenoit pas même le ſoin de
cacher le peu de cas qu'elle en faifoit. C'étoit ,
fur-tout , pendant les groſſeſſes , époque où
L'eſprit des femmes eſt ſuſceptible d'affections
1
( 144 )
plusvives &de paffions plus profondes, queMa
rie-Jeanne paroiſſoit agitée de lamanie de ſe détruire.
Elle eût peut- être fupporté ſa propre miſere;
mais le fort del'être infortuné qu'elle devoit
mettre au jour , l'occupoit à chaque inftant;
&cette ame affaiſſée ſous le poids de l'ignominie
, ſe relevoit , & devenoit capable de quelques
élansde déſeſpoir.
Haïffant la vie , & fortement occupée des
moyens d'en ſortir, il paroit qu'elle avoit con
fidéréla fubmerfion comme la voie la plus douce.
Du moins voyons-nous que dans tous les accès
dedéſeſpoir qu'elle a eus pendant ſes différentes
groffeffes , elle a toujours cherché à ſe noyer.
Elle étoit groſſe, lorſqu'en 1781 on lui notifia
P'ordre de fortirde la villed'Epernay.Elle ſe précipitedans
un puits.
Elle étoit encore groſſe, lorſqu'en 1782 elle ſo
jettedans le ruiſſeau d'Avenay. :
Elle étoit groſſe pour la troiſieme fois , lorf
qu'ayant été chaſſéede lamaiſondu ffeur ***
elle courut dans l'intention de ſe précipiterdans
les fefſſés d'Ay.
Le Procureur-Fiſcal fait quelque démarche
pour la faire fortir de la ville, elle déclare hautement
que , fi on latourmente , elle ſe jettera
dans la riviere.
Enfin, elle est trouvée noyée , n'ayant pas dans
ſa poche une ſeule piece de monnoie; ce qui
prouve que ſa mort a été l'effet d'un déſeſpoir
cauſépar ſaprofonde miſere, & qu'on ne doitpas
chercher des coupables , puiſque perſonne n'avoit
intérêt de le devenir.
Aufſi , parArrêt du 11 Septembre 1784 , les
accuſés ſoupçonnés d'être les auteurs de la mort,
ont été renvoyés abſous , & il leur a été permis
defaire imprimer &afficher l'Arrêt ...
4
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 25 JUIN 178.5 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
MERS
A Mme la Comteſſe DE GENLIS , chantant
& s'accompagnant fur ſa Harpe , chez
M. le Comte de Buffon , l'Ode de M. le
Brun , contre les Détracteurs de ce grand
Homme. *
1
VOUS ous qu'on doit adorer ſous les traitsdeGenlis,
Muſe , par vos accens mes vers font embellis.
Que vous reſſemblez bienàvos Soeurs immortelles !
Commeellesvous chantez , vous inſpirez commeelles.
* Mlle de Beauménil , ſi connue par ſes ralens , a mis
cette Ode en muſique pour Mme de Genlis .
Nº. 26 , 25 Juin 1785 . G
146 MERCURE
P
EPITRE à ma petite Jument.
I u digne de Pégaze en mes Écrits divers ,
C'eſt à toi , ma Jument , que j'adreſſe ces vers ,
Atoi , folâtre & fi jolie !
Toi , qui , d'un pas doux & léger ,
Foules l'herbe tendre & fleurie ,
Et prends le mors aux dents à travers la prairie ,
Si tu vois près de moi s'avancer un Berger.
Ah ! fuis! franchis l'eſpace , vole ;
Je crains bien moins ta caracole ,
Qui fait m'avertir du danger ,
Qu'un diſcours trompeur & frivole,
Dont l'art nous cache le détour ,
1
Etgagnant notre coeur, le livre ſans retour.
JAMAIS de nos dédains l'amant ne ſe rebute;
Flatter notre ameur propre eſt ſon unique foin;
L'amour-propre ſéduit , l'innocence eſt bien loin ;
Fuyons , te dis-je encor , je projette , exécute ;
Si je tombe avec toi , je crains peu cette chûte.
Pourtoi , qui méconnois nos loix & notre coeur ,
Si pour un beau courſiertu te ſentois émue ,
Ne crains point un frein oppreſſeur ,
Vole au bonheur , cours à bride abattue ;
J'appelle le bonheur , l'ignorance du mal :
Le connoître tans doute eſt un don bien fatal ,
Suis ton penchant ſans retenue.
DE FRANCE.
147
Si ton vainqueur n'a point d'âme à ſon tour ,
S'il n'a que cet inſtinct , qui pour vous eſt l'amour ;
Et s'il perd à cela , quand ſon ardeur le guide ,
Quelques ruſes de l'art , & quelques faux ſoupirs ,
Sans mêlange de peine il t'invite aux plaiſirs ,
Il peut être inconſtant , mais il n'eſt point perfide.
Mars , ma Jument , reviens à moi ,
Reviens à ta jeune maîtreſſe;
Apas tardifs promène ſa triſteſſe;
Loindes objets dont elle ſuit la loi ,
Elle eſt plus àplaindre que tei.
Si dans ma douce rêverie
Les guides gliſſent de ma main,
De toi dépendra mon deſtin ;
Prends ſoin d'une innocente vic ;
J'ai du terrein encore à parcourir ,
La route des chagrins , le ſentier du plaifir.
TELLE eſt la courſe enfin qui nous eſt ſalutaire;
Nous paſſons par malheur au grand trot ſur la terre,
Et ſes écueils font pleins d'horreurs :
Évitons-les , & poſons ſur des fleurs ;
Choiſiſſons des routes certaines
Pour marcher d'un pas sûr à travers les erreurss
Au grand galop fuyons les peines ,
An petit trot ménageons les defirs ,
Allons au pas dans les plaiſirs.
)
(Par Mile de Saint-Léger , en Auvergne. )
Gij
14S MERCURE
RÉPONSE à M. DAMAS , fur les vers
inférés dans le Mercure du 28 Mai 1755 .
A GRAND tort ta Muſe rafole
De mon eſprit , de mes appas :
Envain tu pares ton idole
Des fleurs qui naiſſent ſous tes pas.
Ames yeux le charme s'efface ;
Et lorſque je veux réfléchir ,
Je regarde en tremblant la glace
Que la Vérité vient m'offrir.
Réſerve ta galanterie
Pour Saint-Léger & Beauharnois ;
Je verrai toujours fars envie
Et ton triomphe& leurs fuccès.
Volez au Temple de Mémoire ;
L'amour s'unit avec la gloire
Pour vous en affurer l'accès.
Peut-on s'égarer ſur leurs traces ?
Tu franchiras le double mont ,
Et ſentiras la main des Grâces
D'une couronne orner ton front.
Pour moi, qu'Apollon déſeſpère ,
Qui n'éprouve que ſes rigueurs ,
Ma peine ſera moins amère
Si vous poffedez fes faveurs .
(Par Mme Dufrenoy. )
DE FRANCE. 149
LA BREBIS ET LE CHIEN , Fable.
On dit qu'une Brebis , de plaintes importunes
:
Accabloit autrefois en ces mots fon Pasteur :
Je n'ai de vous complaiſances aucunes ,
Et mes chagrins jamais n'ont touché votre coeur.
Or , cependant , comptez les avantages
Que vous tirez de moi , vous & votre maifon ;
Avec mon lait vous formez vos fromages ,
Vous vendez mes enfans , vous fiez ma toiſon ;
Et moi , fur- tout dans la triſte ſaiſon ,
On me nourrit des plus chétifs herbages ,
Encor très peu m'en donne- t'on.
Jamais , au grand jamais d'amitié: dites non ?
Tandis que, chaque jour , mainte & mainte careffe
Eſt prodiguée à votre Chien ,
A ce modèle de pareffe ,
Qui vit dans l'indolence & ne vous ſert à rien ,
A rien . Le Chien l'entend , ſe dreſſe , la regarde
En répétant: à rien! Eh ! qui veille à ta garde :
Ton maître de ce ſoin ſe confie à ma foi ;
Il est moins ton Berger que moi ;
Et lui ſeul peut-il te défendre ?
Ingrate ,je m'éloigne afin de te l'apprendres
Tu connoîtras unjour , mais trop tard, ton erreur !
Il part: & dans le bois , la Brebis égarée ,
Sans Chien , ainſi que fans Pasteur ,
Giij
110 MERCURE
Par un Lonp qui la vit , bientôt fut dévorée.
J'ai mérité mon fort ,
Diſoit - elle , en touchant au terme de ſa vie ;
1 Mon ingratitude eſt punie ,
Elle ſeule a cauſe ma mort.
(Par M. Couret de Villeneuve , Imprimeur du Roi
à Orléans , Membre de la Société Royale de
Physique, d'Histoire Naturelle & des Arts de
la même Ville , &c. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eft Bateau ; celui
de l'Enigme eſt Hotte; celui du Logogryphe
eſt Cartouche , où l'on trouve char ,
coche , route , arc , cou , Auch , chou , Turc ,
ruche , rat , trou , chat , four , couche ,
carte, art , or , Cour , cruche , tore ( moulure ),
coûtre , torche , croûte , touche.
CHARADE.
N traîne mon premier ,
On chérit mon dernier ,
On coupe mon entier.
(Par M. Bouloux. )
DE FRANCE.
151
ENIGME.
M
ON tout , corps , tête & queue , offre un poiſſon
fortſain ;
Montout, ſans tête &queue , offre un maſſifde pierre;
Sans ma tête , mon tout est un habit de lin ,
!
Etmon tout , ſans ma queue , eſt pour ta cuiſinière.
Pour ne te rien cacher , cher Lecteur , en paſſant ,
Apprendsquede mon corps le milieu ſeul vaut cent.
( Par M. de la Sablonière , C. R. )
LOGOGRYPΗΕ.
AVEC fix pieds je ſuis poiffon ;
Orez-en un , jedeviens la femelle
D'un animal pareffeux & glouton ;
Otez-en deux , je ſuis un meuble fort mignon ;
Orez -en trois , que je fois laide ou belle ,
Il faut toujours que l'on paſſe par-là ;
Otez-en quatre , alors il reſtera
Lepremier ou ſecond des tons de la muſique.
or Lecteur oifif , ſi tu t'applique
Quelques inftans de plus à me décompoſer ,
Dans mes fix pieds tu peux encor trouver
Ce qu'à l'honneur l'ambitieux préfère ;
L'un des ſept péchés capitaux ;
,
Giv
152 MERCURE
L'homine qui tient à ſes défauts ;
L'époux que fit périr un Roi Juif, adultère ;
L'heureux nom qu'au Théâtre a certain Médecin ;
Une ville Normande ; un Canton Suiſſe; enfin
D'un culte, tel qu'il foit, le premièr caractère.
(ParM. *** , Avocat au Parlement de Rouen. )
3
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'ENFER , Poëme du Dante , Traduction
nouvelle ,
Qui mi foufi
La novità,fe fior la lingua aborra. Chant. 15 .
A Londres,& fe trouve à Paris , chez
P. S. Didor le jeunes Merigot le jeune ,
quai des Auguſtins , &Bailly , rue Saint-
Honoré,barrière des Sergens ; grand in- 8 .
de soo pages.
LEEDante eſt le premier Poëte de Pitalie ,
c'est-à-dire , le plus aricién de ceux qui ont
mérité de marcher avec lapolérité. Si fou
nom y vole facilement , ſon Poëme s'y traîne
avec peine. La réputation du Dante est uni
verfelle, & fes Ouvrages,ne font preſque
pas lûs ; quelle eſt la cauſe de cette étonnante
diftinction ? Les ſujets théologiques
que traite ce Poëte, occupoient alors tous les
DE FRANCE. 153
efprirs ; l'amertume de ſes ſatyres ſe répan
doit fur des noms connus dans ſon temps ;
toutes fes alluſions étoient claires , & recevoient
un grand prix des circonstances tumultueuſes
auxquelles elles avoient trait.
D'ailleurs ,le Dante lui-même eut une grande
part dans les troubles politiques de ſa patrie ,
& fa célébrité perſonnelle influa ſur celle
de ſes Ecrits . Dans ce ſiècle de haines , une
grande fatyre devoit avoir un grand ſuccès .
Ajoutons que ce Poëte créoit , pour ainfi
dire, ſa langue. Le Parnaſſe ne connoiſſoit
alors que la langue latine ; à peine avant lui la
langue vulgaire avoit elle ſervi à quelques
badinages amoureux. Il eſt le premier qui
ait fu la plier à un Ouvrage important , &
fon génie, exalté par ſes malheurs , l'enrichiſfoit
des formes qui lui manquoient pour ce
nouvel emploi. Ces cauſes réunies élevèrent
alors le Dante à un point d'où il devoit être
encore apperçu dans les ſiècles ſuivans. Mais
les divers genres de mérite de fon Poëme
font entièrement perdus aujourd hui ; le
ſujet en eſt ſans intérêt pour ſes Lecteurs
actuels ; toutes les alluſions font anéantics.
Le ſtyle même , ce ſtyle formé avant le
goût, en eſt ſouvent dénué. Au milieu de
grandes beautés , on trouve un grand nombre
de phrafes obfcures , parce que toutes
les tournures créées par ce Poëte , n'ont pas
été adoptées également par ſes ſucceſſeurs.
Mais enfin , ces beautés exiſteur ; il étoit important
de nous les faire connoître. Leur
Gv
154 MERCURE
originalité même, en paſſant dans notre langue
, ne peut qu'en augmenter les tréſors.
C'eſt ce qu'a entrepris M. le Comte de R ....
Auteur de cette nouvelle Traduction , déjà
connu très-avantageuſementdans les Lettres ,
par un Diſcours rempli de talent , de vûes
fines & neuves fur l'univerſalité de la langue
Françoiſe , Difcours qui a partagé le prix de
l'Académie de Berlin.
Quel peut être aujourd'hui le but d'un
Traducteur du Dante ? Ce ne peut pas être
affurément de nous faire connoître le ſujet
de ſon Poëme, puiſque ce ſujet , comine
nous venons de le voir , a beaucoup perdu
pour nous de ſa valeur. D'ailleurs , fi l'on en
veut prendre une idée , la Traduction de
M. Moutonnet de Clairfonds , qui parut en
1776 , & que M. de R. paroît n'avoir pas
connue , puiſqu'il n'en dit rien , fuffit pour
remplir ce defir. Mais il reftoit à nous offrir
les grands traits de ce Poëte fidèlement copiés;
à ne mafquer ſes défauts qu'autant
qu'il le faudroit pour n'en pas rendre la
lecture défagréable ; à conferver ce ton fauvage
qui diſtingue toujours les premiers
Poëtes d'une Nation ; fur-tout à ne négliger
aucune de ſes beautés ; à rendre , par des expreſſions
neuves dans notre langue , les expreffions
du Poëte , qui étoient neuves alors
qu'il écrivoit , & dont la plupart font refrées
vierges. " La langue Françoife , dit M. de
>> R. dans fa Préface , ne recevra toute ſa
perfection qu'en allant chez ſes voiſins
DE FRANCE. 155
>>pour commercer & pour reconnoître ſes
>> vraies richefſes , en fouillant dans l'an-
» tiquité , à qui elle doitfon premier levain ,
» en cherchant les limites qui la ſéparent
ود des autres langues. Voyons donc l'avanrage
que M. de R. lui fait retirer de celle du
Dante ; voyons comment il nous a tranſmis
ſes beautés ; de quelle manière il nous rend
" la ſenſation que fit autrefois en Italie le
>> ſtyle du Dante; comment ſa phyſionomie
» & l'odeur de fon ſiècle tranſpirent à chaque
>> page de cette Traduction. »
ود
Elle commence ainſi : " J'étois au milieu
>> de ma courſe , & j'avois déjà perdu la
bonne voie , lorſque je me trouvai dans
» une forêt obfcure , dont le ſouvenir me
>> trouble encore & m'épouvante.
Il y a dans le texte :
Che nel penfier rinuova la paura.
Qui renouvelle l'effroi dans la pensée. Ce beau
vers n'eſt-il pas bien affoibli par l'expreffion
froide & commune , me trouble & m'épouvante
? Mais ce qui ſuit eſt plus que de la
foibleſſe.
" Certes , il ſeroit dur de dire quelle étoit
>> cette forêt ſauvage , profonde & ténébreuſe.
Il y a dans l'Italien : ود
Equanto a dir qual era è coſa dura
Eſta ſelva ſelvaggia & afpra e forte.
Il eſt dur de dire , ſignifie en François il eſt
fâcheux , il est cruel ; è coſa dura en Italien ,
Gvj
136 MERCURE
fignifie ſeulement c'estune chose difficile , &
c'eſt l'intention de l'Auteur. Le Poëte peut
être embarraffé de ſe rappeler & de mettre
en ordre tout ce qu'il va raconter ; mais
certes , il n'y a rien de dur pour lui , puiſque
cette fiction est toute à ſa gloire.
Le Dante veut ſortir de cette forêt , divers
monftres s'oppoſent à fon pallage. Une
ombre ſe préſente à lui : c'eſt Virgile qui lui
eſt envoyé pour le conduire dans les fombres
profondeurs de l'enfer. Virgile étoit le Poëre
chéri du Dante; il l'acueille par cette apoftrophe
Hatteuſe : " Vous êtes donc ce Vir-
> gile dont la voix immortelle retentit à
» travers les fiècles ? »
:
Hor ſe ' tu quel Virgilio , e quella fonte
Che ſpande di parlar ſi largo fiume ?
Mot à mot: Cetteſource qui répand unfleuve
fivaſte d'éloquence. Mais le Dante , qui fait
fi bien , comme le dit M. de R.... , deffiner
l'attitude de fes personnages , coupe laſuite
de cet éloge par ur trait charmant , en ce
qu'il peint d'un trait la modeſtie qui faiſoit ,
comme on fait , le caractère diſtinctif de
Virgile :
Riſpoſi lui con vergognoſa fronte.
Ilme réponditpar un air honteux , par une
modeste rougeur. On a de la peine à concevoir
pourquoi le Traducteur a négligé ce
vers , & l'a fait diſparoître entièrement de
ſa Traduction. C'étoit , à ce qu'il nous fenre
ןי
DE FRANCE. 157
ble , une beauté de tous les temps. Comment
reconnoître le Dance toutes les fois
que ſes beautés nous ſont ravies ? Le Lecteur
voudroit , au contraire , que ſes defauts
mêmes lui fuſſent indiqués , que ſa physionomie
enfin , pour employer l'expreflion deM.
de R.... , tranſpirát juſqu'à lui. Point du tout ;
on trouve dans cette Traduction un ſtyle
très- animé , mais hériſſé de métaphores bizarres
qui ne ſont point indiquées dans l'original
; ſouvent beaucoup d'élégance , mais
ſouvent auſſi de l'incorrection & de l'obfcurité;
on y trouve de l'elan , du mouvement
, mais plus de prétention encore , &
des hardieſſes ſi fréquentes , qu'elles degénèrent
en affectation .
Ce defir de créer ſans ceffe des expreffions
nouvelles a un grand inconvénient bien
éloigné du but où il afpire ; c'eſt que loin
d'enrichir la langue il l'appauvrir. Ces tournures
qu'on a adoptées , reviennent pluſieurs
fois, & fe remarquent d'autant plus qu'elles
font plus extraordinaires ; le Lecteur qu'elles
ont frappé , croit toujours revoir les mêmes ;
il ſe dégoûte bientôt de ces hardieffes ,
comme on ſe dégoûte d'un mets rare qu'on
revertoit trop ſouvent. Rien n'eſt ſi borné
que la langue de celui qui ne veut rien dire
comme un autre.
Ce défaut eſt plus ſenſible encore dans une
Traduction , Ni les défauts ni les beautés de
celle-ci n'appartiennent au Dante ; jamais
verfion ne fut moins fidelle; & cependant
158 MERCURE
quel Poëte exigeoit plus de fidélité que celui
dont l'Ouvrage , très-peu intéreſſant par le
fond , ne vit que par la force des penſées ,
dont le plus grand mérite eſt dans l'exprefſion
? Qu'on traduiſe Virgile ou le Taſſe
d'une manière infidèle , ces Poëmes perdront
beaucoup ; mais ils offriront au moins
encore un Roman agréable. Le Dante a-t'il
cet avantage ? Est-ce la fable de ſon Poëme
qui mérite les regards de la poſtérité ?
"
"
G
M. de R.... prétend qu'on lui a reproché
" de n'avoir pas traduit mot à mot ; de n'avoir
point rendu les termes furannés , barbares
& finguliers , par des termes ſingu-
>>liers , barbares & ſurannés. J'avoue , ditil
ailleurs , que toutes les fois que le mot
à mot n'offroit qu'une ſottiſeou une image
» dégoûtante , j'ai pris le parti de diffi-
» muler. Mais ce n'eſt pas fur cela que
porte le reproche ; on eſt fâché qu'il n'ait pas
imité l'expreſſion du Poëre toutes les fois
qu'il le pouvoit ſans ceſſer d'être élégant ,
ou lors même qu'il y gagnoit une beauté. Il
n'y a peut- être pas vingt tercets dans tout
l'Ouvrage qui n'en puiffent offrir un exemple.
Suivons.
رد
Après la fameuſe inſcription des portes
de l'enfer , fur laquelle il y auroit bien des
choſes à dire , on lit dans la Traduction :
>> Je vis ces paroles, qu'éclairoit un feu ſom-
» bre , écrites ſur une porte , & je dis :
» Maître, ces parolesfont dures. » Cette for
me de phraſe eſt bizarre & ſauvage ; on
DE FRANCE.
159
peut croire qu'elle reçoit ce ton de l'original.
Le voici :
Queste parole di colore ofcuro
Vid'io ſcritte al ſommo d'una porta ,
Perche; maestro, il ſenſo lor m'è duro.
Mot à mot : Je vis ces paroles écrites d'une
couleurfombrefur le haut d'une porte , & je
dis : Omon maître ! leurfens me paroît affligeant.
Ce qui choque dans la phrafe de M.
de R. , c'eſt de n'avoir pas ſenti que le mot
dur en François a quelque choſe de familier,
de trivial que le texte repouffe . Il y a
auſſi de l'inexactitude . Le Traducteur dit affirmativement
ces parolesfont dures , ce qui
eſt une eſpèce de reproche à l'Étre tout puiffant
qui les a écrites. Le Dante dit plus modeftement:
Ilſenſo lor m'è duro , lesens en
eftcruelpour moi , àmon avis. D'ailleurs , le
mot de maître, dans cette poſition , qui n'eft
plus d'uſage , mais qu'on employoit alors ,
achève de donner à cette phrafe une phyfionomie
que n'a point l'original.
Il ſeroit difficile d'expliquer comment M.
de R.... , qui paroît pofféder parfaitement la
langue Italienne , s'eſt mépris ſi fouvent fur
le ſens du texte , même quand il n'offroit aucune
difficulté. Par exemple , dans le Chant
vingt-deuxième , le Poëte dit :
Noi andavam con li dieci demoni.
Ahi fiera compagnia ! ma ne la chiefa
Coi ſanti , & in taverna coi ghiottoni,
160 MERCURE
Ce qui ſignifie : Nous allions avec les dix
démons. La triſte compagnie ! mais à l'Eglise
on eft avec les Saints , & au cabaret avec les
ivrognes. Proverbe auquel répond celui : II
fautheurler avec les loups. Il paroît tour fimple
au Poëte qui ſe trouvoit en enfer , de
n'avoir d'autre compagnie que les diables,
& le ſens de ſa phrale eſt très - clair. M. de
R. traduit: " Nous ſuivons la maligne ef-
>> corte des eſprits. Quels compagnons !
ود ô ciel ! mais l'Égliſe a ſes Saints& la ta-
>> verne ſes ſuppêts. » Ce qui ne ſe lie plus
avec le reſte. Nous en trouverons d'autres
exemples.
Comment encore le Traducteur , qui ne
craint pas les expreſſions les plus affectées ,
pourvu qu'il donne à ſon ſtyle un air d'energie
, comme quand il dit dans ſa Préface , en
parlant du Dante : " Son versſe tient debout
" par la ſeule force du ſubſtantif & du ver-
» be; " &au commencement du Chant
dix- feptième : " Voici le monſtre qui darde
>>une queue acérée qui franchit les monts ,
> infecte les fiècles & les climats , & ren-
>> verſe le vaillant & le fort , » tandis que
le texte dit ſeulement : Voici le monstre.....
qui franchit les monis , rompt les murailles
& les armes ; voici celui qui infecte l'Univers ,
&c. &c. &c. Comment, dis je , le Traducteur
qui prétend s'être élevé à uneforte de
création , & avoit avec ſon Poëte un peu de
rivalité, ſe permet-il d'exténuer ſes penſées ?
Le Dante eſt dans une forêt dont les arbies
P
1
DE FRANCE. 161
font animés; il veut les interroger ; il arrache
un rameau , le tronc s'écrie d'un ton de
colère , que le Poëte rend ſublime : Perchè
mi schiante ? Pourquoi me déchire - tu ? »
Un ſang noit coule , & l'arbre crie encore :
ز
:
Perchè mi ſterpi ?
Nonhai tu ſpirti di pietate alcuno ?
Huomini fummo , & hor ſem'fatti ſterpi
Ben dovrebb'eſſer la tua man più pia
Se ſtate foflim'anime di ferpi. :
Pourquoi m1e déchires - tu ? N'as- tu donc
aucun mouvement de compaffion? Nousfumes
hommes avant d'être des arbres ; & ta main
devroit être moins cruelle , quand nous ne
ferions que des âmes de ferpens. Tel eſt le
mot à mor. Voici la Traduction de M. de
Rio Pourquoi me déchires -tu ? Mon in
fortune ne peut donc t'attendrir ? Je fus
homme avant d'animer ce tronc , &ta
>> main crmelle auroit dû m'épargner , quand
je n'euſſe animé qu'un, reptile.
Qui ne fent que cette bruſquerie qui règne
dans l'original, auroit dû être confervée ?
Queda molleſſe qui la remplace en affoiblit
Loffer? Le Dante , en faiſant dire à l'arbre :
huomini fummo, en faiſant intervenir dans
facauſe toutes les âmes qui l'entourent , a
cu une idéegrande, que M. de R.... a rétrécie
en la particulariſant. C'eſt une faute de
goût bien étonnante dans un homme qui en
annonce autant que lui. Il lui en eſt échappe
162 MERCURE
webien plus extraordinaire encore au Chant
XXI . Virgile , conducteur du Dante , a
beſoin lui même d'inſtructions & de guides .
Il s'adreſſe à des démons qu'il rencontre , il
les appelle. Le Poëte , pour les diftinguer ,
leur donne des noms. M. de R .... ſent que
ces noms prêtent au ridicule. Comment
l'évite-t'il ? En y ſubſtituant le titre d'ami ,
plus ridicule encore. Ami , s'écrient les démons
à un de leurs camarades , cours à lui.
Et plus loin: Ami, dit-il aux autres , laiffele
en paix. On est sûrement bien étonné
d'entendre cette dénominationen enfer ,
& parmi des diables , qui , tout-à- l'heure ,
vont ſe battre .
Voilà bien des critiques ſans doute , & à
peine avons nous parlé des beautés qui règnent
dans cette Traduction . C'eſt que les
défauts font iſolés , & ſe détachent facilement
; les beautés , au contraire , font générales
, elles embraffent tout l'Ouvrage. Avec
moins de recherche , le ſtyle de M. de R....
auroit , à ce que nous croyons , beaucoup
plus de mérite. Il a, ſuivant une de ſes expreffions
favorites , une fatigue de mots dont
il abuſe trop ſouvent. Mais on ne peut lui
refuſer beaucoup d'eſprit , de chaleur, d'imagination.
Il paroît avoir profondément mé
dité la langue Françoiſe ; il l'a très bien analyſée
, il la manie avec une prodigieuſe facilité.
Cette facilité même ſemble être la
ſource de ſes défauts. Le plus grand qu'on
paiſſe lui reprocher dans cette Traduction ,
DE FRANCE. 163
2
eſt d'avoir été trop lui-même , de ne s'être
pas collé affez étroitement à ſon original.
Pour peu qu'un Journaliſte ſoit honnête ,
& que loin de toute animofité perſonnelle
il juge un Ouvrage avec impartialité , il doit
craindre d'affliger un Auteur par une critique
trop amère , & cette crainte nous auroit
arrêtés ſans doute , ſi M. de R.... lui-même ,
en la combattant dans ſes notes , ne l'eût
diffipée entièrement. Voici comme il s'exprime
, Chant ler , more 10 .
"
La ſaine critique s'exerce avec fruit fur
les grands Écrivains. Ils inßruiſent par
>> leurs beautés & par leurs défauts. Il faut
» au contraire reſpecter la médiocrité qu'on
>> ne peut ni louer ni blâmer. Il feroit dan-
>> gereux , par exemple , de manier des Poë-
>>mes tels que ceux de la Religion & des
» Jardins, parce que ces fortes d'Ouvrages ,
" froids & léchés , n'avertiſſent le goût par
>> aucun écart , & l'endorment ſouvent par
» l'apparence d'une perfection tranquille.
ود Les perſonnes qui ſe laiſſent éblouïr
• par les fuccès,feront peut- être ſcandaliſées
» de ce qu'on dit ici de l'Auteur des Jardins;
mais on les prie de conſidérer qu'un
>> homme , par la réputation dontiljouit ,
» donneplussouvent la mesure de ſes parti-
>>fans que la fienne. » Peut-être n'entendt'onpas
fort clairement cette dernière phraſe;
mais on comprend très bien qu'on peut , en
toure sûreté de confcience , critiquer M.
de R......
: 164 MERCURE
i On pourroit cependant nous reprocher de
n'avoir cité que des phraſes iſolées , qui ne
ſoutiennent pas aſſez l'attention du Lecteur.
Peut-être ces défauts ſe trouvent-ils épars de
loin en loin dans l'Ouvrage. Sans doute que
dans des morceaux d'une certaine étendue le
Traducteur a pu développer un plus grand
nombre de beautés. Nous conviendrons de
ce dernier point ; & pour achever de lui
prouver notre bonne- foi , & de faire connoître
ſa manière , nous rapporterons le
court, mais intéreſſant épiſode de Françoiſe
de Rimini & celui d'Ugolin , fi fameux ,
& qui ſeul a foutenu la fortune de l'Ouvrage.
Le Poëte eſt dans le cercle où ſont punies
les âmes que l'Amour a perdues. Il voit
deux ombres qui , dans leur rapide vol , ſemblent
inféparables , il les appelle au nom de
l'Amour: " Telles que deux colombes qu'un
>> amour égal ramène aux cris impatiensde
ود leur tendrefamille: ainſi les deux ombres,
>> traverſant la nuit orageuſe , volèrent aux
fons affectueux de ma voix . »
Françoiſe, ſenſible à ſa pitié , lui raconte
fon hiftoire. J'ai vu le jour près des bords.
>>Joù le Pô vient repoſer ſon onde au ſein
>>des mers . L'Amour , qui porte des coups
"
"
"
وو
fi sûrs aux coeurs ſenſibles , bleſſa cet infortuné
par des charmes qu'une mort
trop cruelle m'a ravis ; & cet Amour, que
ne brave pas long-temps un coeur aimé ,
m'atracha à non amant d'un lien fi duDE
FRANCE. 165
» rable , que la mort , comme tu yois ,
» n'en a pas rompu l'étreinte. Enfin , c'eſt
» dans les embraſſemens de l'Amour qu'un
> même trépas nous a ſurpris tous deux.
» Souvenir amer dont s'irrite encor ma dou-
>> leur ! mais c'eſt au fond de l'abyme , à
côté de Caïn , qu'ira s'affeoir mon parricide
époux. »
”
"
Le Poëte eſt conſterné à ce récit. " Levant
>> enſuite les yeux for eux : 6 Françoiſe !
» repris -je ..... Dites-moi , quand vosfoupirs
Secrets se taisoient encore , comment
>> l'Amour a-t'il ofé vous parlerfon coupable
>> langage?
>>Tu appris d'un ſage , me répondit-elle ,
» que le ſouvenir de la felicité paffee aigrit
>> encore la douleur préſente; & cependant
» fi tu aimes à contempler nos infortunes
" dans leur source , je vais , comme les mal-
» heureux , pleurer & te les raconter,
» Nous liſions un jour , dans un doux loi-
>> fir , comment l'Amour vainquit Lancelot.
>> J'étois ſeule avec mon amant & fans dé-
ود fiance : plus d'une fois nos vilages pâli-
>> rent , & nos yeux troublés ſe rencontrè
>> rent; mais un ſeul inſtant nous perdit tous
>> deux. Lorſqu'enfin l'heureux Lancelot
>> cueille le baiſer deſiré , alors celui qui ne
» me fera plus ravi , colla ſur ma bouche
ſes lèvres tremblantes , & nous laiſsâmes
» échapper ce livre par qui nous fut révélé le
>> myſtère d'amour, »
Quand on lit cette Hiſtoire ſans l'origi166
MERCURE
i
د
nal , on la trouve écrite avec beaucoup
d'élégance & de charme ; on ſent que , quelque
agréable que puiſſe être le texte , il doit
être encore embelli par les grâces du Traducteur.
Si l'on en rapproche l'Italien
on y trouve une précition que M. de
R.... n'a point imitée; mais on ne peut lui
en ſavoir mauvais gré. On eſt fâche ſeulement
de rencontrer quelques inexactitudes
de ſens , dont voici les plus importantes. Le
Poëte dit :
A tempo de' dolci ſoſpiri ,
Achè , e come concedette amore
Che conoſceſt 'i dubbioſi defiri ?
Mot à mot: Au temps des doux ſoupirs,
comment & dans quelle circonstance l'Amour
permit- il que vous vous fiffiez connoître vos
defirs incertains ? La phrafe de M. de R.... :
« Quand vos ſoupirs ſecrets ſe taiſoient en-
- core , comment l'Amour a t'il oſe vous
parler ſon coupable langage, » eſt un contreſens
complet. Si tu aimes à contempler
nos infortunes dans leur fource , n'est pas
juſtenon plus. Françoiſe ne peut pas ſuppoſer
qu'il aime à contempler ſes infortunes. Le
texte dit ſeulement : Maisfi tu defiresfi vivement
de connoître les premières racines de
notre amour , &c.
1
Ma s'a conoſcer la prima radice
Del noſtro amor , tu hai cotanto affetto .
Au reſte , le trait charmant par lequel
DE FRANCE. 167
M. de R.... termine cette Hiſtoire : « Nous
>> laiſsâmes échapper ce Livre , &c . » & qu'il
ſubſtitue fi heureuſement à l'original , doit
faire excuſer bien des défauts. Paſſons à l'épiſode
d'Ugolin.
Le Dante voit deux malheureux " fixés dans
une même foffe , tellement que la tête du
premier furmontoit & couvroit la tête du
ſecond ; mais celui qui dominoit s'étoit
acharné ſur l'autre , & lui dévoroit le crâne
& le visage , comme un homme affamé
dévore ſon pain ". Le Poëte s'informe de la
cauſe de cette haine.
Le fantôme ſuſpendit ſon atroce repas ,
& s'effuyant la bouche à la chevelure du
crâne qu'il rongeoit , prit ainſi la parole :
* Tu veux donc que je renouvelle l'im-
» modérée douleur , dont le ſouvenir ſeul
>> me fait treſſaillir avant que je commence.
>> Eh bien! s'il eſt vrai que mes paroles puif-
>> ſent tomber comme l'opprobre ſur la tête
>> du traître que je tiens , tu vas m'entendre
>> fangiotter & parler.
» Je ne ſais qui tu es ni comment te voilà;
>> mais tu parois Florentin , fi ta voix ne
» m'abuſe. Or , quand tu ſauras que je fus
>> le Comte Ugolin & celui- ci l'Archevêque
» Roger , tu ſauras auſſi pourquoi ſa tête
» m'eſt livrée ; car tu n'ignores pas fans
>> doute comment le perfide , m'ayant déjà
>> trahi dans ſon coeur , me fit enſuite pren-
>> dre & mettre à mort; mais ce que tu ne
>>peux avoir appris , c'eſt combien cette
८८
1.68 MERCURE
> mort fut horrible : entends - moi donc ,
» & tu pourras alors juger le crime & la
» vengeance.
J'avois déjà compté plus d'un jour à
>> travers les ſoupiraux de la tour qui a mérité
par moi , & qui doit encore mériter ود
ود par d'autres d'être appelée la TOUR DE LA
-> FAIM , lorſque je fis un ſonge , fatal pré-
>> ſage de ines malheurs.Je fongeai que celui-
» ci , tel qu'un maître fort & puiſſant , chaf
>> ſoit un loup & fes louveraux vers la mon-
• tagne qui s'élève entre Lucques & Pife,
» & que les Guaſlands , les Sifmonds & les
» Lanfrancs , avec une meute de chiennes
>> maigres & légères , couroient en avant :
» au bout d'une courte pourſuite , le loup
ود &ſes petits me paroiffoient épuilés ,&
>>je voyois les chiennes affamées ſe jeter fur
>> eux , & leur ouvrir les flancs.
>>Je m'éveillai vers le matin, &m'appro-
>> chai de mes enfans. Ils dormoient en-
>> core , mais en dormant ils gémiſſoient &
» demandoient du pain. Ah ! que tu es cruel,
6 tu ne frémis d'avance de tout ce qu'on
> prépare au mien ! Eh! pour qui done
-> pleureras- tu, ſi tu ne pleures pour moi ?
>>Déjà mes fils étoient debout , car l'heure
■ dumanger approchoit , & chacun attendoit
» fon pain avec crainte à cause dufonge.
>>Lorſque j'ouis tout-a-coup l'horrible tour
» fe murer par en bas. Immobile , je regardai
mes quatre enfans fans parler , fans pleu-
>> rer , l'oeil fixe & le coeur durci comme la
> pierre.
ود
DE FRANCE. 169
>>pierre. Ils pleuroient eux , & mon Anfelmin
me dit : COMME TU NOUS REGAR-
» DES , MON PÈRE ! QU'AS TU DONC ? Et ce-
>> pendant je ne pleurai point , je ne parlai
» point de tout ce jour & la nuit d'enfuite ,
» juſqu'au retour d'un autre ſoleil . Mais dès
» qu'une foible lueur eut pénétré dans le
" cachot , je me mis à conſidérer leurs vi-
>>ſages l'un après l'autre; & c'eſt alors que
» je vis oùj'en étois moi-même. Tranſporté ,
" forcéné de douleur , je me mordis les bras ;
» & mes fils croyant que la faim me pouf-
>>foit , m'entourèrent en criant : MON PÈRE ,
>> IL NOUS SERA MOINS DUR D'ÊTRE MANGÉS
» PAR TOI : REPRENDS DE NOUS CES CORPS ,:
» CES CHAIRS QUE TU NOUS AS DONNÉS.
» Je m'appaiſai donc pour ne pas les con-
" trifter encore ; & ce jour , & le jour ſui-
» vant , nous reſtâmes tous muets . Ah !
» terre , terre , que n'ouvris - tu tes en-
» trailles !
>>Comme le quatrième jour commençoit ,
>> le plus jeune de mes fils tomba vers mes
» pieds étendu , en diſant : MON PÈRE , SE-
» COURS-MOI . C'eſt à mes pieds qu'il ex-
» pira; & tout ainſi que tu me vois , ainſi
» les vis - je tous trois tomber un à un entre
"
ود
la cinquième & la ſixième journée : fi bien
que n'y voyant déjà plus , je me jetai
» moi - même , heurlant & rampant , fur ces
>> corps inanimés , les appelant deux jours
mort , &les rappelant encore, ود après leur
N°. 26 , 25 Juin 1785. H
170 MERCURE
1
:
» juſqu'à ce que la faim éteignit en moi ce
>> qu'avoit laillé la douleur. »
Ainſi parloit cette ombre , tordant les
yeux , & reprenant avec voracité le malheureux
crâne qui ſe rompoit ſous l'effort
de ſes dents .
Pourquoi faut-il que ce morceau , fi beau
dans le Dante , & beau encore dans la Traduction
, foit obfcurci cependant par tant
de taches ? Il commence par une image
fautfe , & qui n'eſt point dans le Dante.
Ugolin , ferre dans ure même folle auprès
de Roger , pent bien lui dévoter le crâne ,
mais non le viſage. Le texte indique l'endroit
où le cerveauſejoint à la nuque.
Cette phrafe: Eh bien ! s'il est vrai que mes
paroles , n'est pas exacte ni confequente.
Qu'est- ce que des paroles qui tombent comme
l'opprobre ? Le texte dit: Maissi mes paroles
peuvent être desſemences d'opprobre pour le
traître. On voit que c'eſt cet eſpoir qui l'engage
à parler,
Je nefais qui tu es ni comment te voilà ,
mais tu parois Florentin,ſi ta voix ne m'abufe.
Pourquoi ce ton de récit bruſque & familier?
Il n'est point, dars l'original . Si ta
voix ne m'abuse n'eſt pas juſte. La voix d'un .
Florentin n'a rien de remarquable; c'eſt ſa
prononciation , c'eſt ſon accent qui peuvent
le faire diftinguer. Le texte dit: At'entendre
tu me parois Florentin. Or , quand tufauras
&c. Cette tournure , qu'on emploie dans le
Ayle familier pour y répandre de la gaîté ,
t
DE FRANCE. 178
manque ici de convenance. Le Dante eſt
bien plus noble. Comment leperfide m'ayant
déjà trahi dansson coeur , n'est qu'une paraphrafe.
Étoit- ce là le cas d'être infidèle au
texte ? Il dit : Il n'est pas besoin de raconter
que m'étant fié à lui par l'effet deſes méchans
deffeins ,jefus pris & enfuite mis à mort . Le
reſte n'eſt pas plus exact ; il n'y a point dans
l'original de crime ni de vengeance ,il y a fenlement
: Ecoute, & tu fauras s'il m'a offenfé.
Ce récit n'auroit-il pas gagné à refter précis
&fimple ?
Jefongeai que celui - ci , tel qu'un maître
fort&puiffant, chaffoit , & c. Un maître fort&
puiffant ! Le texte dit un maître , à la vérité ;
mais ce mot eſt - il aujourd'hui du même uſage
qu'autrefois ? Le Dante détermine ſa penſée
en ajoutant à ce titre celui de grand Sei
gneur.
Queſti pareva a me maestro e Donno.
Déjà mes fils étoient debout. Cette exprefſion
n'eſt ni noble ni juſte. Ils étoient éveillés ,
comme dit le texte; mais il eſt probable
qu'ils n'étoient pas debout . Car l'heure du
manger approchoit ,& chacun attendoitfon
pain avec crainte à cause dufonge. Conçoit
r'on ce qui a pu déterminer M. de R.... a
employer toutes ces expreſſions triviales ? A
lire cet endroit loin du texte , on fe croiroic
sûr qu'elles y font , & l'on blâmeroit le Traducteur
de les avoir confervees. Voici le
Dante traduit mot à mot : Déjà ils étoient
Hi
172 . MERCURE
éveillés , & l'heure s'approchoit où l'on avoit
coutume de nous apporter notre nourriture
chacun , d'après le fonge qu'il avoit fait ,
étoit dans l'inquiétude. Nous ne dirons rien
de l'expreffion incorrecte ,se murer par en
bas , mais nous croyons que ces deux tercets
ont moins de grâce dans la Traduction que
dans l'original.
Nous en dirons autant de ceux : Tranfporté,
forcénéde douleur , & c. cù , indépendamment
de cette locution ignoble , croyant
que lafaim mepouffoit ; nous penſons que le
discours des fils eſtplus touchant , felon la
manière naïve & fimple du Dante , que
felon celle de M. de R ....
Laiffons le Lecteur appercevoir ce qu'il
y a de vicieux dans ces tournures , vers mes
pieds.... & tout ainfi...fi bien que. Obſervons
des fautes plus importantes. Ainsi les vis-je
tomber tous trois ... Il avoit quatre enfans !
Le texte dit : Je vis tomber les trois l'un après
l'autre, c'es-t à-dire , les trois reſtans. Cela
eft clair dans l'original..... Les appelant deux
jours après leur mort , ne veut pas dire en
François pendant deux jours , & c'eſt ce que
dit l'Italien. C'eſt un contre-fens indépendamment
même du texte. Ce dernier vers :
Poſcia più che'l dolor potè il digiuno.
Lafaimfut plus puiſſante que la douleur , estil
bien rendu par cette paraphrafe: Jusqu'à
ce que lafaim éteignit en moi ce qu'evoit laiffe
ladouleur? ::
:
DE FRANCE. 173
Que conclure de ces obſervations ? Que
cetteTraduction , comme nous l'avons dit ,
n'eſt pas fidelle. M. de R.... convient qu'il
s'eſt écarté de fon original toutes les fois qu'il
l'a trouvébarbare; mais nous avons fait remarquer
pluſieurs endroits où le texte l'eſt moins
que la verſion. M. de R.... dit que pour traduire
le Dante , il falloit plus de goût que
d'exactitude , il a manqué d'exactitude , n'at'il
jamais manqué de goût ?
Cette analyſe pourra paroître ſévère ; mais
nous répétons , d'après M. de R.... , qu'il
faut l'être avec les grands Écrivains ; & dans
cetOuvrage , parmi des fautes nombreuſes ,
on ne peut s'empêcher de reconnoître un
grand talent , un homme né pour écrire , &
fait pour obtenir la réputation la plus diftinguée
, toutes les fois qu'il ne portera pas à
l'excès le goût de l'originalité ; il a juſques
dans ſes défauts , je ne ſais quoi de ſéduiſant
qui le fait lire avec intérêt , & qui demande
grâce pour eux. Ses notes , pour la plupart,
nous ont paru très -bien faites. Les unes
prouvent une connoiſſance très approfondie
de l'Hiſtoire , & les autres font remplies de
ces réflexions ingénieuſes , de ces apperçus
délicats , dont l'Auteur avoit déjà donné des
preuves dans ſon Diſcoursfur l'Univerfalité
de la Langue Françoife.
( Cet Article est de M. Framery. )
:
Hiij
174 MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE 17 de ce mois , on a donné une première
repréſentation de la repriſe d' Iphigénie
en Tauride , paroles de M. Dubreuil ,mufique
de M. Piccinni .
Cet Opéra a été donné , pour la première
fois , en 181. Non-ſeulement on y admira
cette facilité de compoſition , cette pureté
d'harmonie , cette mélodie tour-à-tour ſenfible
, brillante & délicieuſe qui caractériſe
le talent de ce grand Maître ; mais on fut
vivement frappéde pluſieurs beautés d'un autre
ordre & d'un effet plus dramatique,qu'il
devoit ſans doute au ſujet du Poëme, plus tragique
que ceux qu'il avoit mis juſques-là au
Théâtre. On ne peut pas douter que des ſujets
connus , conſacrés par l'Histoire Ancienne
, pris dans des moeurs tout-à la fois
plus fortes& plus merveilleuſes , ne foient
les plus propres à inſpirer le Compofiteur
qui a du génie , & à donner à fon Art la
dignité , l'énergie & le pathétique dont il
fera fufceptible lorſqu'on l'appliquera à des
fujets vraiment tragiques.
Les beautés de l'Iphigénie de M. Piccinni
ont été vivement ſenties à cette repriſe , &
DE FRANCE. 175
p'ufieurs morceaux ont été reçus avec
Haniport. Le troiſième Acte ſur-tout a excité
preſque d'un bout à l'autre un grand intérêt
, & les plus vifs applaudiſſemens. C'eſt
auſſi dans cet Acte que l'union de la belle
mélodie avec la vérité d'expreffion , du récitatif
avec le chant meſuré , & des choeurs
avec la Scène, eſt combinée avec le plus d'intelligence
& de goût; c'eſt en même temps
celui qui eſt le mieux coupé pour répondre
à ces effets; car tout le talent du plus grand
Compoſiteur ne peut produire lesgrands effets
de la muſique dramatique , ſi le Poëte n'en a
diſpoſé avec art les maſſes & les détails.
L'Opéra a été remis avec le plus grand
foin , & très -bien exécuté.
Le ſieur Larrivée a joué le rôle d'Oreſte
avec la chaleur , l'intelligence & l'énergie
qu'on lui connoît. La manière dont il a
chanté les plus beaux morceaux de ce rôle
prouvent que fon talent ne s'affoiblit point,
&peut être encore long-temps précieuxà ce
Theatre.
Le ſieur Rouſſeau a déployé dans le rôle
de Pilade tous les agrémens de ſon organe ,
fur-tout dans le bel air : Oreste , au nom de
la patrie. Il a d'ailleurs joué ce rôle avec intelligence
& ſenſibilité , & l'on doit lui tenir
compte des progrès qu'il fait tous les jours
&dans l'action & dans le goût du chant.
Mlle Dozon , qui n'a été chargée du rôle
d'Iphigénie que peu de jours avant la repréſentation,
&qui ne l'avoit jamais vû jouer ,
Hiv
176 MERCURE
l'a rendu avec une vérité & une chaleur
d'expreffion , en a ſaiſi le caractère général
&les nuances avec tant de juſteſſe , l'a chanté
avec une voix ſi pure & une ſenſibilité fi
intéreſſante , qu'on ne fauroit trop encourager
& ménager un talent fi naturel & fi
rare. Nous répéterons cependant ici l'invitation
que nous lui avons déjà faite , de ne pas
ſe livrer à une ſorte de chaleur qui la porte
quelquefois à multiplier ſes geftes , & à forcer
ſa voix pour donner plus d'expreſſion à
fon action & à fon chant. Avec ſon intelligence
& fon âme , elle n'a pas beſoin de
rien exagérer ; & ce n'eſt pas dans le chant
qu'il vaut mieux frapper fort que frapper
juſte.
On a vû avec plaiſir reparoître , dans le
ballet du quatrième Acte , Mlle Gervais , aujourd'hui
Mme Pérignon , dont ce Spectacle
étoit privé depuis long- temps; on a retrouvé
dans ſa danſe la légèreté , la préciſion &
l'égalité brillante qui caractériſent ſon talent.
COMÉDIE FRANÇOISE.
L'HISTOIRE 'HISTOIRE nous repréſente Muſtapha ,
fils de Soliman II & d'une Eſclave Georgienne
, comme un des Princes les plus
aimables que l'Orient sit vu naître. Général
auſſi habile que fortuné , fier , intrépide
, doux , & même bienfaiſant , non
DE FRANCE. 177
ſeulement il étoit adoré dans l'Amafie *,
dont on lui avoit donné le Gouvernement ,
mais encore il s'étoit concilié les fuffrages
des Peuples & des Soldats ; enfin il étoit tout
enſemble l'amour & l'eſpoir de l'Empire
Ortoman. Au refte , s'il a paru aux yeux des
hommes avec tout l'éclat des Héros, il a termine
fa vie d'une façon bien déplorable. L'artficieuſe
Roxelane avoit ſu captiver Soliman,
& le conduire , à force d'art , à la nommer
Impératrice , en la nommant ſa femme :
trois fils & une fille étoient les fruits de
l'amour qu'elle avoit inſpiré au Sultan , &
ſon coeur ambitieux ne voyoit qu'avec fureur
le jeune Muſtapha appelé au Trône , au préjudice
de ſes enfans , par les droits de ſa
naiſſance , par le voeu des Peuples & par
ſes éminentes qualités. Elle réſolut de le
perdre ,& elle y parvint. Le Prince connoiffoit
les deffeins de ſa Marâtre ; il tenta de
réprimer ſon ambition ; mais il ne cacha
point affez ſes projets , & ſe rendit plus
odieux à la Sultane. Celle-ci eut l'adreſſe de
lui trouver des crimes, elle força les probabilités
pourles convertir en preuves , ce qui
n'étoit pas difficile auprès d'un Roi affoibli
par l'âge , eſclave de ſa femme , inquiet ,
ſoupçonneux & jaloux de fon pouvoir. Mul-
* Ancienne ville de Turquie , dans l'Anatolie ,
qui a ſervi pluſieurs fois d'apanage aux fils aînés des
Sultans , & dont le Gouvernement ſembloit être le
gage de leurs droits à la Couronne.
Hy
1
178 MERCURE
4
:
tapha périt , par la main des Muets , àla fleur
de fon age ; & , ce qu'ily a de plus affreux ,
Soliman vit une partie de ce ſanglant facrifice,&
détourna les yeux à l'aſpect de fon
fils innocent , qui lui tendoit les bras.
Dgéhanghir , fils de Roxelane , & frère conſa
guin de Mustapha , mourut de la douleur
n
voir perdu un frère qu'il aimoit de l'amirié
la plus tendre ; quelques Aureurs diſent
qu'il ſe poignarda ſur le corps de ſon ami.
Voilàtout ce que, parmi les menſonges hiftoriques
imprimés,ontrouve d'à peu-près certain
ſur lamort de Mustapha & ſur ſes cauſes.
On lit dans l'Hiſtoire des Favorites , une
'Anecdote dont l'amitié de Muſtapha & de
Dgehanghir ( qu'on y nomme & que nous
avons l'habitude de nommerZéangir), forme,
avec la mort cruelle de Mustapha , le principal
intérêt. Dans cette Anecdote , Zéangir ,
envoyé jeune encore auprès du PrinceMuftapha
, devient l'admirateur de ſes vertus ,
le compagnon de ſes exploits, & fon ami
le plus intime. Les deux frères marchent
contre les Perfans. Dans une maiſon où les
Sophis font élever leurs enfans , Zéangir
rencontre Perſelide, fille de Tachmas, Roi de
Perſe , en devient amoureux , s'en fait aimer
, inftruit fon frèrede fa tendieffe , & le
trouve diſpoſe à la ſervir. Mustapha députe
auprès de Tachmas pour lui faire des propoſitions
de paix , & lui demander Perfélide
pourundes fils de Soliman , fans autre cxplication.
L'Eſclave chargé de cette miffion ,
DE FRANCE. 179
(
vendu à Roxelane & au Viſir Ruſtun , devenu
le gendre & le complice de la Sultane ,
leur envoye les lettres que le Prince adreffoit
à Tachmas. Soliman les voit , devient
furieux , ſe met à la tête de ſes Troupes ,
paffe en Afie , fait enlever la Princeffe , &
mande Zéangir & Mustapha. La vûe du Héros
enflamme l'enthouſiaſme des Soldats
qui portent ſon nom chéri juſqu'au ciel ; on
arrête Muſtapha. Zéangir déclare tout haut
fon amour pour Perfélide ; fon frère en inftruit
le Sultan , en lui développant les motifs
de fa conduite ; Roxelane va voir échapper
ſa victime. Alors elle entoure le Sultan
de foupçons , lui fait craindre que Muftapha ,
nommé par les Chefs & les Soldats comme
fon fucceffeur au Trône , ne veuille fe hâter
de l'envahir ; elle parle d'un foulèvement
dans l'Amafie , obtient un arrêt de mort
contre Muſtapha , & le fait exécuter , tandis
que , ſous prétexte de favorifer l'amour de
Zéangir pour la Princeſſe , elle a fu l'éloigner
de ſon frère. Ala nouvelle de cet affreux
événement , Zéangir accourt tranſporté de
douleur , embraſſe le corps inanimé de fon
ami , le porte à la vûe de l'Armée. Des cris
s'élèvent de toutes parrs , la révolte va éclater
; Roxelane fait paroître Soliman. A fon
aſpect le jeune Prince perd toute conſidération
, il accable de reproches Ruftan , Roxelane
,le Sultan même, ſe jette ſur le corps
deMustapha , & s'enfonce un poignard dans
le coeur.
Hvj
180 MERCURE
On peut croire que ce Roman n'a pas été
inutile à Belin , qui a donné une Tragédie ſur
ce ſujet en 170) ; à M. de Chamfort , qui
en a donné une ſeconde en 1776 , ni à M. de
Maiſonneuve , qui, après une longue attente,
vient de voir repréſenter la fienne en 1781 .
Examinons juſqu'à quel point ces trois Écrivains
ont ſuivi leur modèle ou s'en font
écartés.
Belin rend les deux Princes amoureux de
Sophie , fille de Tachmas, mais Zéangir n'a
point encore déclaré ſes feux , & Mustapha
eſt aimé ; c'eſt en fon nom que ce Prince a
propoſé la paix au Roi de Perſe , & demandé
ſa fille en mariage. Les lettres de Muſtapha
ont été remiſes à Soliman par les ſoins du
Vitir Ruftan , créature & gendre de l'Impératrice.
Muſtapha, ainſi accufé, eſt mandé par
fon père. Zeangir apprend ſon danger , force
fon amour au filence, entreprend tout auprès
de Soliman & de Roxelane pour ſervir ſon
frère , & parvient à lui obtenir une audience
du Sultan , qui conſent à pardonner à fon
fils , à condition qu'il renoncera à la fille de
Tachmas , & qu'il retournera fur le champ
en Amafie. Mustapha , vaincu par Zéangir ,
ſedétermine à partir; mais il apprend , on ne
devine pas par quel moyen, l'amour de ſon
frère , devient jaloux , revoit la Princeſſe ,
eft ſurpris par ſon père , fait éclarer à ſes yeux
tous les tranſports de la paffion qui le maîtriſe
, déclare qu'il ne peut ſe réſoudre à la
facrifier , & réveille ainſi la fureur de Soli-
T
:
:
1
DE FRANCE. 181
man , qui , cédant à d'anciennes inquiétudes ,
réveillées d'ailleurs par le bruit répandu d'une
révolte générale des Troupes en faveur du
jeune Prince , donne l'arrêt de mort defiré
par Roxelane. Zeangir , qui croit ſon
frère parti , apprend ſa mort , déclare à Sophie
qu'il l'aimoit , & ſe tue , enpréſence de
la Sultane , fur le corps de Muſtapha.
M. de Chamfort a rendu , comme Belin ,
les deux frères amoureux d'Azémire , fille
de Thamas : chez lui , comme chez ſon prédéceffeur
, Zéangir immole ſon amour à
l'amitié , & Mustapha eſt aimé de la Princeffe.
Roxelane eſt aidée , dans ſes projets ,
par le Viſir Ofinan , à qui elle a promis la
main de ſa fille. Le Prince Mustapha ,
après avoir vû tenter ſa foi par le Roi de
Perſe , lui a fait propoſer la paix. Les conditions
de cette paix ſont connues de l'Officier
chargé du meſſage, &ne font point expliquées
dans la lettre deſtinée à Thamas ; mais cette
lettre
ne parvient point à ſa deſtination ,
elle eſt ſaiſie par les Émiſſaires de Roxelane &
remiſe à Soliman. Le Sultan , prévenu dès
long-temps contre ſon fils , & qui avoit
même donné l'ordre de l'arrêter dans fon
camp , ne voit dans les conditions de la paix
propoſée à Thamas , que l'eſpoir d'obtenir
le ſecours des Troupes Perfanes pour venir
le combattre; & la fierté avec laquelle Muftapha
ſe justifie eſt peu propre à convaincre
un Deſpote de l'innocence d'un fils généralement
ainé , & maître du coeur des
182 MERCURE
Chefs & des Soldats. Quand l'Empereur
apprend que le Prince eſt amoureux de la
fille dan Roi qu'il deteſte , ſa fureur augmente
: Zeangit ſe déclare à l'inſtant coupable
du méme crime; les deux frères demandent
à l'envi la mort; ce ſpectacle eſt près
d'attendrir Soliman , il va pardonner. Le
traitre Olman , guide par Roxelane , vient
annoncer que l'Armée ſe révolte. Le Sultan
ordonne qu'on enferme fon fi's dans l'enceinte
facrée. Bientôt un ordre eſt remis au
Chefdes Muers. Cet ordi e porte que fi quelqu'un
tente de remettre Mustapha en liberté ,
le Prince fera fur le champ poignardé. Zéangir
, qui a ſu les périls de ſon frère , accourt
vers l'enceinte , les Musts entendent
du bruit , le Prince eſt égorgé , le fils de Roxelane
entre pour être témoin de ce ſpectacle
affreux. Il a cauſe involontairement la mort
de fon frère, il s'abandonne au déſeſpoir le
plus douloureux , & ſe poignarde fur le
corps du Prince en préſence de ſa mère & du
Sultan convaincu trop tard de l'innocence
de Mustapha. Roxelane avoue fon crime , &
Soliman la condamne à traîner ſes jours
dans les fers & dans l'ignominie .
M. de Maisonneuve a ſuivi à peu-près la
marche de fes prédéceffeurs ; mais il a ins
venté des refforts neufs. Zéangir n'eſt point
amoureux , il ne reſpire que l'amitié ; Muftapha,
ſon frère , eſt l'objet de ce ſentiment.
Mustapha , amoureux d'Arzénie , file de
Thamas, a propofe à ce Roi de lui donner la
DE FRANCE. 183
paix en époufant fa fille. Ses lettres, furpriſes
par Ilmen, homme vendu à Ruſtan le Viſir ,
quoiqu'attaché à Mustapha , ſont remiſes à
Roxelane , puis à Soliman. Le Sultan a rappelé
le Prince; & le jeune Héros a confié ,
en fon abfence , le commandement de ſon
Armée à Ofinan. Zéangir , qui connoît les
projets de ſa mère, plaide avec chaleur la
cauſe de Muſtapha , & obtient de fon père
qu'il entende ſa juftification. L'amour du
Prince pour Arzénie révolte Soliman: il confent
néanmoins à faire grâce à fon fils , à
condition qu'il renoncera à l'hymen de la
Princeffe , qu'il fait garder à vue dans le
camp. Mustapha aime trop pour ſe ſoumettre
facilement ; mais la tendreffe & les follicitations
de Zéangir l'engagent à obéir. Roxelane
a tout prévu; bien intruire du caractère
du Prince , & de l'active amitié que
Zéangir lui porte; elle a préparé tous les
refforts capables de fatisfaire fa haine; elle
a fait ſéduire Ofman. Ce Général a laiffé
battre les Troupes Ottomanes & reprendre
Tauris ; le Sultan apprend cette nouvelle
& celle de l'enlèvement d Arzénie au milieu
de fon camp. Le lâche Iſmen , auteur de
ce dernier attentat , auquel il a été animé
par la Sultane , eft conduit aux yeux de Soliman,&
lui déclare qu'il a ſuivi les ordres de
Mustapha. La mort du Prince eft réfolue.
Tandis que Zéangir cherche àdéchirer le voile
qui cache la vérité aux yeux de ſon père , on
donne à Mustapha le choix de mourir par le
184- MERCURE
poiſon ou par la main des Musts; il choiſitle
poiſon , meurt aux yeux de Zéangir , qui lui
apportoit l'eſpoir de voir bientôt éclater
fon innocence , & qui ſe poignarde ſur ſon
corps, en préſence de la Sultane & de Soliman.
Ce malheureux père , éclairé trop tard ,
&par une trop fuweſte expérience ſur le caractère
de Roxelane , la condamne à vivre
dans l'opprobre.
Nous ne ferons aucune obſervation ſur
le mérite de chacune de ces Tragédies. Nos
Lecteurs peuvent comparer & prononcer. II
y a long-temps d'ailleurs qu'on a jugé celle de
Belin; on ſe ſouvient encore des applaudifſemens
qu'a mérités celle de M. de Chamfort
, & le Public éclairé jouit de l'effet de
celle que M. de Maiſonneuve vient de mettre
au Théâtre. Quand celle-ci ſera imprimée
, nous ferons connoître les défauts que
nous y avons remarqués , & les beautés nombreuſes
& dramatiques dont elle eſt pleine ,
beautés qui annoncent le talent de l'Auteur
d'une manière auffi brillante que digne d'être
encouragée.
Cet Ouvrage eſt très-bien rendu. Mme
Veſtris joue le rôle difficile , & ſouvent paffif
, de Roxelane , avec une grande ſupériorité
; M. la Rive , dans celui de Muftapha
, prouve ce que peut le talent dans un
perſonnage quelquefois ingrat , & plus fouventfubordonné
; & M. Saint Phal continue
d'embellir celui de Zéangir , par les moyens
vraiment tragiques & par la ſenſibilité intéreffante&
profonde qu'il y déploie.
DE FRANCE. 185
ACADÉMIE FRANÇOISE.
JEUDI dernier , l'Académie Françoiſe tint
une Séance publique pour la réception de
M. l'Abbé Moreliet , nommé à la place de
feu M. l'Abbé Millot. On a remarqué dans
fon Difcours l'élégance & la pureté du ſtyle ,
& l'on a applaudi aux réflexions ſages & aux
vûes utiles qu'il a ſu mêler à l'éloge de fon
eſtimable prédéceffeur.
M. le Marquis de Chastellux , Directeur
actuel de l'Académie , a répondu au nouveau
Recipiendaite , & a fait applaudir dans
ſa réponſe les principes d'un bon Littérateur,
le talent d'un bon Ecrivain , avec le
langage de l'amitié.
M. le Mière a lu un Acte de ſa Tragédie, qui
a eutoutle ſuccès que peut avoir un morceau
iſolé d'un Ouvrage qui doit être lu en entier.
Enfin , M. Marmontel , Secrétaire perpétuel
de l'Académie Françoiſe , a ajouté à l'intérêt
de la Séance par la lecture d'un excellent
morceau ſur la Langue Françoiſe , dans
lequel on a retrouvé le bon eſprit & le bon
ſtyle de ce celebre Académicien, fi bien
fait pour développer les principes d'une
faine Littérature , dont il a ſi ſouvent donné
l'exemple par ſes Ouvrages .
Nous rendrons compte , ſuivant l'uſage ,
des deux diſcours imprimés. *
*CesDifcours ſe trouvent chez Demonville , Imprimeur
de l'Académie Françoise , rue Chriſtine .
186 MERCURE
ΑΝΝΟΝCES ET NOTICES.
On trouve chez Lagrange , Libraire au Palais
Royal , du côté de la rue des Bons Enfans , Nº . 123 ,
& chez Belin , Libraire , rue S. Jacques , trois Ouvrages
intéreſſans qu'ils viennent de mettre au jour :
Differtations Critiques pour fervir d'éclairciſſemens
à l'Histoire des Juifs , avant & depuis Jesus- Christ,
& de Supplément à l'Histoire de M. Basnage , par
M. de Boiffi. 2 vol. in- 12. Prix, s liv. - Effais
Sur les Connoissances de l'Homme , 1 vol. in- 12 .
Prix 2 liv. 8 fols . De l'Anour de Henri IV
pour les Letires , 1 vol. in- 18 . Prix , 2 liv. 8 fols.
,
-
ESSAI Analytique de l'Air pur & des différentes
espèces d'Air , par M. de la Mécherie , Docteur en
Médecine. in-8 . de 474 pages. A Paris , rue &
hôrel Serpente.
CetOuvrage intéreſſant traite d'une matière neuve
la théoriedes airs , que l'Auteur regarde tous comme
des modifications de l'air pur ou air déphlogiſtiqué.
Nous le ferons connoître plus amplement.
ESSAI Historique ſur les Moeurs des François ,
ou Traduction abrégée des Chroniques & autres Ouvrages
faits par les Auteurs Contemporains , depuis
Clovis jusqu'à S. Louis. Ouvrage dédié au
Roi; par M.de Sauvigny , Chevalier de S. Louis ,
Cenfeur Royal , &c.
Faire revivre dans notre langue ce que les Écrivains
de ces temps reculés ont dit de notre Nation ,
rapprocher & lier avec art des traits épars, inconnus
au plus grand nombre des Lecteurs ; conſerver , s'il
ſe peut, aux moindres détails , le charme de lear
DE FRANCE. 187
naïveté , rajeunir enfin , par une forme plus intéreſfante
, ces vieux monumens de nos Annales : tel eſt
'Ouvrage qu'annonce M. de Sauvigny, & fon nom
eſt un préjugé avantageux en faveur de cette entrepriſe.
La première race de nos Rois contiendra
30 cahiers , qui paroîtront de mois en mois dans
l'eſpace de deux ans & demi. On commence par la
Vie & les Ouvrages de Grégoire de Tours , Père de
notre Hiftoire . Le mérite de cet Hiſtorien eſt affez
connu. M. de Sauvigny s'eft attaché à faire connoître
l'homme par les actions & l'écrivain par ſes
Ouvrages. Comme Citoyen , dit il dans fon Profpectus,
homme conſidérable , dans les temps orageux&
corrompus des Bruneaut &des Frédegonde ,
il a fait éclater une fermeté noble , une prudence
confommée, une vertu irréprochable ; comme Hiftorien
, le plus judicieux de tous , il a cherché de
bonne- foi la vérité ,& l'a toujours voulu dire avec
courage.
Enmettant àcontribution ſon Hiftoire des Francs ,
on a trop négligé juſqu'ici de puiſer dans ſes autres
Ecrits. M. de Sauvigny en a élagué ce qui bleſſe
ladignité de l'Hiſtoire; il a conſervé les détails les
plus curieux fur la Vie privée des François , fur
l'État Eccléhaſtique, fur toutes les claſſes du peuple.
Une foule d'événemens particuliers peut aider àdébrouiller
le chaos de ces premiers temps ; des traits
de caractère y peignent au vif les Rois , les Grands
&tous les hommes qui ont eu quelqu'inquence (us
des fiècles à grandes révolutions. Il a lié une partie
de ces détails à la Vie de Grégoire , & l'autre àafon
Hiſtoire des Francs .
L'Auteur a rendu avec fidélité les faits purement
hiftoriques , & a cherché quelquefois à faire valoir
les détails fans en altérer lefond; ce n'est pas affez ,
du- il , pour un Traducteur d'être fidèle , il faut encore,
pour Phonneur même de l'original , que la
r88 MERCURE
Traduction ſe faſſe lire , & c'eſt ce que j'ai tenté.
La Vie de Grégoire eſt diviſée en fix Livres , qui
forment fix Cahiers, le ſeptième eſt conſacré à l'explication
des coſtumes & des monumens , & à la
table des matières. L'Hiſtoire des Francs , diviſée en
dix Livres , ne formera que ſix Cahiers , un autre
Cahier contiendra l'explication & la table des matières.
En ſouſcrivant pour la première année , on
donnera 6 liv. , & 3 liv. à chaque Livraiſon ; on
recevra les deux dernières ſans payer , & l'on ne
donnera pour un Cahier d'explication qu'une liv.
Ainfi , cette Édition , avec les Costumes & les Monnmens
, coûtera 38 liv.; celle de Dom Ruinar , non
traduite & fans gravure , coûte 136 liv. Chaque
Cahier de la Vie& des Ouvrages contiendra quatre
Planches pour les Coſtumes & Monumens , & trois
feuilles d'impreſtion , grand in- 8 ° . papier raifin. Pour
l'Édition in 4°. tirée en petit nombre d'exemplaires
avec figures enluminées , on donnera 10 liv. en
ſouſcrivant , & s liv. à chaque Livraiſon juſqu'à la
dixième , les deux dernières coûteront 4 liv. Les deux
Cahiers d'explication gratis.On a tiré quelquesexemplaires
en papier vélin. La Souſcription eſt ouverte
pour Paris , chez Cloufier , Imprimeur- Libraire , rue
de Sorbonne , vis-à-vis celle des Mathurins , & au
Bureau des Effais Hiſto iques , rue S. Guillaume ,
vis-à - vis l'hôtel Mortemar ; & pour la Province , on
ne ſouferit qu'au Bureau.
Le premier Cahier paroîtra le is du mois de
Juillet prochain , & les autres ſucceſſivement.
LETTRE Critique ſur les Promenades de Clariffe,
avec la Réponse, Brochure de 20 pages. A
Lordres ; & ſe trouve à Paris , chez Cailleau , Imprimeur
- Libraire , rue Galande ; Jombert jeune ,
Libraire , rue Dauphine; Mérigot, Libraire , vis-à
DE FRANCE. 189-
vis l'Opéra , & Bailly , Libraire , rue Saint Honoré
, Barrière des Sergens.
,
REFLEXIONS fur les Maladies de l'Urethre ,
ou Précis d'Obſervations Pratiques fur une Méthode
particulière de traiter ces Maladies , par M.
Lafond de Freſſinet Chirurgien , dernièrement
employé par ordre du Roi pour le traitement de ſes
Troupes. ABruxelles ; & ſe trouve à Paris , chez
l'Auteur , rue Plâtrière , la ſeconde porte-cochère à
droite en entrant par la rue Montmartre , & chez
Guillot , Libraire , rue Saint Jacques , vis-à-vis celle
des Mathurins .
EXPLICATION de la Coutume & de la Jurisprudence
de Normandie dans un ordre fimple & facile
, par Jean - Baptiste Flauft , Avocat en Parlement,
Syndic perpétuel de MM. les Avocats en la
Cour des Compres , Aides & Finances de Normandie
, 2 Vol. in-folio , A Rouen , chez l'Auteur , rwe
du vieux Palais .
Cet Ouvrage , d'un célèbre Jurifconfulte , jouit
d'une eſtime méritée . On avoit ſeulement deſfré une
Table alphabétique des Matières. M. Flauſt , quiavoit
ſenti combien elle faciliteroit la recherche des
queſtions qu'il avoit traitées , en a rédigé une dans
les dernières années de ſa vie. M. fon fils vient de la
joindre à l'Ouvrage même , & il l'offre gratuitement
aux Souſcripteurs.
Il ſe trouve auſſi chez Royez , à la deſcente du
Pont- Neuf..
CATALOGUE raiſonné des Ouvrages qui ont été
publiés fur les Eaux Minérales en général , & fur
coltes de la France en particulier, avec une Notice
de toutes les Eaux Minérales de ce Royaume , & un
Tabhau des différens degrés de température de celles
190 MERCURE
qui font Thermales , publié d'après le voeu de la So..
ciété Royale de Médecine , par M. J. B. F. Carrère
, Conſeiller - Médecin ordinaire du Roi , &c. ,
in-4°. Prix , 10 liv. broché & 12 liv. relié. A Paris ,
chez Cailleau , Imprimeur- Libraire , rue Galande.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence des Aureurs
Claſſiques Grecs & Latins , tant facrés que
prophanes , contenant la Géographie , l'Hiſtoire , la
Fable & les Antiquités ; par M. Sabathier , Profeffour-
Emérite au Collège de Châlons- fur- Marne
&c. Tome XXXI. A Paris , chez Delalain l'aîné ,
Libraire , rue Saint Jacques.
Il falloit bien du courage pour entreprendre ſeul
un Ouvrage pareil; & il falloit une bien vaſte érudition
pour l'exécuter avec autant de ſuccès.
La Congrès de Cythère & Lettre de Léonce à
Eroftique, fon fils , traduit de l'Italien da Comte
Aigarotti . Prix , 1 liv, 16 (ols . A Cythère ; & fe
trouve à Paris , chez Morin , ſous les Arcades du
Palais Royal.
Cet Ouvrage eſt connu & eſtimé , & l'Edition
mérite des éloges.
GÉNIE de M. de Buffon , par M***. , un
Volume in- 12 . A Paris, chez Delalain le jeune , Libraire,
rue Saint Jacques,
Cet Ouvrage , bien peu volumineux , fera lu fans
doute avec beaucoup d'intérêt ; il n'offrira rien à
blamer , & laiſſera beaucoup à regretter .
Vue des principaux Monumens de Rome , peinte
par H. Robert , gravée par J. B. Liénard , Elève de.
J. P. Lebas . - Vue du Pont des Sphinx , peinte.
par H. Robert , gravée par A. Martini, A Paris ,
chez l'Auteur, rue de Sorbonne.
DE
191
FRANCE.
Ces deux grandes Estampes méritent beaucoup
d'éloges, & doivent faire honneur au talent des deux
Graveurs..
Les Fables de La Fontaine , gravées par Simon
& Coiny , d'après les Deſſins du ſieur Vivier, Peintre,
& Elève de M. Cafanove. Le Texte gravé format
in- 16 , papier d'Hollande. Prix , 3 liv . A Paris , chez
Simon & Coiny , Graveurs , au Bureau du Voyage
Pittoreſque de la Grèce , rue Pagevin , nº . 16 .
C'eſt avec plaifir que nous voyons s'avancer cette
Entrepriſe ; & nous devons la juftice aux Auteurs
de dire que chaque Cahier eſt exécuté avec le même
ſoin, tant du côté du Deffin que du côté de la Gravure.
BUFFON , Cantate à deux voix , choeur & grand
orchestre , exécutée au Muſée de M. Pilâtre de
Rozier, le premier Décembre 1784 , à l'occaſion de
l'inauguration du Buſte de M. de Buffon , couronné
par M. le Bailli de Suffren & M. de Fleſfeles , miſe
en muſique par M. Deſaugiers. Prix , 9 liv. A
Paris , chez Mine Baillon , Marchande de Muſique ,
rue Neuve des Petits-Champs , au coin de celle de
Richelieu , nº . 137 .
Cette Cantare, déjà intéreſſante par ſon objet ,
convient très - bien aux Concerts & aux Maiſons
d'Inſtitution.
JOURNAL de Violon , dédié aux Amateurs ,
Nº . 6. Prix de l'abonnement Is liv. & 18 liv. Séparément
2 liv. A Paris , chez le ſieur Bornet l'ainé ,
Marchand de Muſique rue des Prouvaites , près
Saint Eustache , au Bureau de Loteries,
2
VINGT - CINQUIÈME Suite d'Airs d'Opéras
Comiques en Quatuors concertans , avec l'ouverture
pour deux Violons , Alto & Baffe , choisis dans
192 MERCURE
Opéra du Droit du Seigneur , artangés par M.
Alexandre. Prix , 6 liv. A Paris , chez M. Leduc ,
fucceffeurde M. de la Chevardière , rue du Roule ,
à la Croix d'or , nº. 6 .
Nota. Il paroîtra ſucceſſivement une Collection
de ces Airs, & on les diſtribuera par Opéra ſéparé.
NUMÉROS 29 , 30, 31 & 32 des Feuilles deTerpsychore,
dontilparoît tous les Lundis une Feuille pour le
Clavecin& une pour la Harpe. Prix , 1 livre 4 ſols
chacune. A Paris , chez Couſineau père & fils , Luthiers
de la Reine , rue des Poulies , & Salomon ,
Luthier , Place de l'École.
Fautes à corriger dans le dernier Mercure.
Page 125 , ligne 32 , fut plus naturel , lifez: fut
moins recherché. Page 126 , ligne 2 , plus naturellement
, lifez : plus ſimplement. Idem. Ligne 12 , une
Suite naturelle , litez: unefuite néceſſaire.
TABLE.
VERS à Mme de
Genlis, 145 L'Enfer , Poême du Dantes
ma Epîtreà petite Jument, 146 152
Réponse à M. Damas , 148 Académie Roy. de Musiq. 174
La Brebis & le Chien , Fable , Comédie Françoise ,
149 Académie Françoise ,
176
185
Charade , Enigme & Logo- Annonces & Nouces, 186
gryphe, 150
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercurede France , pour le Samedi 25 Juin 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiſe en empêcher l'impreffion. A
Paris, le 24 Jun 1785. RAULIN
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLE S.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 9 Juin.
,
Leſt arrivé à Carlſcrone 2746 foldats de
divers régimens qui feront employés
dans le port , dans les chantiers & les fortifications.
Le 30 Mai , 5 gabarres Françoiſes venant
deBrest , & allant à Riga , entrerent dans la
rade d'Helſingør.
On apprend de Lammehænge en Fionie ,
que Cécile Catherine de Norkeren , y eſt
morte dans la 104. année de fon âge. Elle
avoit conſervé juſqu'à ſa fin l'uſage de ſes
ſens , & une mémoire prodigieufe.
DE VIENNE , le 10 Juin.
Au moment où l'Empereur alloit ſe rendre
à ſon château de Laxembourg , & que
le cortege nommé pour ce voyage ſe prépa-
No.26 , 25 Juin 1785. g
( 146 )
roit à partir , S. M. I. a déclaré qu'elle alloitſe
mettreen route pour Milan , Mantoue & Pife.
Effectivement , le 28 du mois dernier , notre
Monarque a effectué ce projet ; & il ſe rend
en Italie , accompagné du ſeul Comte Erneſt
de Kaunitz. Ce voyage inattendu au
milieu de circonſtances que l'Europe jugeoit
les plus critiques , prouve aſſez le fond
que l'on doit faire ſur les apparences politiques.
Dans un moment où les eſprits comme
les adminiſtrations ſont tournés vers les refſources
du crédit , de la circulation , des
banques de ſecours ou de dépôts , il eſt important
de ſuivre les meſures des divers Etats
ſur cette matiere. L'Empereur vient d'augmenter
le nombre des billets de la banque
de Vienne en circulation , par des Lettrespatentes
de la teneur ſuivante ;
Nous JOSEPH II , &c. &c. Les grands avantages
& la commodité que la création des billess
de banque en 1771 a apportés dans le commerce
& dans les paiemens , leur a donné un
cours ſi général , qu'il arrive ſouvent que les
caiſſes des ſuſdits billets ſe trouvent dans un
grand embarras pour fatisfaire & contenter les
perſonnes qui endemandent.
D'ailleurs par le cours & l'uſage multipliéde
ces billets , ils ont été tellement uſés , qu'on ſe
voit obligé d'en ſupprimer la plus grande partie ,
comme ne pouvant plus ſervir.
Outre cela , l'uſage de ces mêmes billets ayant
été étendu dans la Gallizie , la Lodomerie , la
Hongrie & la Tranſilvanie , ce qui rend le nombre
actuel inſuffiſant , & nullement proportionné
au cours qu'il est néceſſaire qu'ils aient , nous
( 147 )
Rous ſommes trouvé par toutes ces raiſons obligés
d'augmenter la ſomme actuellement encirculation
, à proportion des beſoins , & principalement
dans de telles circonstances , d'or-.
donner de fabriquer de nouveaux billets de banque
, qu'on devra échanger contre les anciens,
qui ſetrouvent ( comme il eſt déjà dit) en grande
partie trop uſés. En conféquence.
>> Pour parvenir à ce but néceſſaire , la Commiſſion
ou Députation de notre banque a fait mettre
en ordre pour une ſomme de vingt millions
de florins de nouveaux billets de banque , aux
ſept ſommes connues , des , 10 , 25 , 50, 100 ,
500 & 1000 florins , dont il en été fabriqué de
chaque forte le nombre ſuivant , ſavoir : 10.770
mille billets à cing florins , qui font une ſomme
totale de trois millions 850 mille florins. 2°
105 mille à 10 florins , qui en font une de
2,050,000 florins, 3º. 102 mille à 25 florins ,
qui font encore un total de deux millions $ 50
Horins. 4°. 51 mille à 50 florins , qui donnent
le même total de 2 millions 550 mile flor .
5°. 30 mille à 100 florins , qui tont en tout 3
millions de florins. 6°. 6 mille à soo florins , qui
font encore un capital de 3 millions de forins .
7°. enfin 3 mille à 1000 fl. qui produiſent de
même 3 millions de florins.
Tous lesquels billets & ſommes réunis font
en total 167 mille billets , qui donnent un capital
de 20 millions.
Pour prévenir tout abus qui pourroit réſul
ter de la création de ces nouveaux billets , on
en a attaché à la fin de cette patente le modeleſur
un papier bleu , avec ce mot Formulaires
ajouté au bas , lequel modele en repréſente la
forme extérieure. Tous ces billets ont été en
outre arrangés en un ſeul & même jour ; ſavoir
83 1
( 148 )
le ter. Novembre 1784 , chaque billet a été progrefiveinent
marqué d'un différent numéro &
ſouſcrit de la propre main d'un Membre du Conſeil
de la ville de Vienne .
La fin à l'Ordinaire prochain.
Le régiment vacant du Comte Antoine
deColloredo paſſe au Général de Kaunitz ,
dont le régiment eſt donné au Prince Ferdinand
de Wirtemberg.
La Commiſſion des études a préſenté à
S. M. une requête , rédigée par M. de Sonnenfels
contre les contrefactions de livres
étrangers. Cette manoeuvre , diſent les requérans
, eſt contraire au droit des gens ,
nuiable aux ſciences & aux auteurs . S'il étoit
ici queſtion des contrefactions de livres nationaux
, ces réflexions feroient très-juſtes :
mais c'eſt la premiere fois qu'on s'eſt élevé
contre les réimpreſſions de livres étrangers
qui n'offenſent certainement que les libraires
étrangers. Le meilleur moyen , d'ailleurs
, de faire renoncer les imprimeurs à ce
commerce, eſt de faire chez foi de meilleurs
livres qu'on n'en fait ailleurs ; alors nul typographe
ne leur refuſera la préférence.
L'Archiduc François qui a donné déjà tant
de preuves de ſon caractere généreux & bienfaifant,
pria ces jours-ci l'Empereur de lui accorder
la permiſſion de pouvoir faire préſent de 1000
florins à ſon ancienne grande maîtreſſe Mde. la
Princeſſe douairiere de Stharemberg , parce que
la penſion de 1000 florins dont elle avoit
joui ſous feue l'Impératrice , avoit été réduite
à 120. L'Empereur touché de la reconnoif
(149 )
fance de fon neveu , lui a d'abord accordé ľa
demande , & fait ſavoir à cette Comteſſe qu'in .
dépendamment de ce don , il lui aſſuroit ſur ſa
caffette un revenu annuel de 1000 fl . Il eſt à
remarquer que le préſent de l'Archiduc François
vient entierement des épargnes qu'il fait ſur ſes
menus plaifirs.
On parle d'un brouillard peſtilentiel qui
a attaqué les ſemailles dans le diſtrict de
Cloſterſtein . Le Printemps avoit amené l'efpoir
d'une abondante récolte ; mais nonſeulement
l'accroiſſement des plantes a fubitement
diſcontinué ; elles ont de plus difparu
preſqu'entierement. On ajoute que
cette contagion végétale ſe communique de
proche en proche. Ces faits ſont ſi extraordinaires
, qu'il faut les ſuppoſer ou mal racontés
ou fort exagérés , ou attribués à une
cauſe mal obſervée.
On raconte beaucoup de merveilles du
nouveau commerce ſur le Danube. S'il faut
en croire des lettres vraies ou prétendues ,
on équipe trois fois plus de bâtimens cette
année- ci que les précédentes : par tout d'immenſes
cargaiſons & des profits miraculeux ,
que contrediſent un peu les banqueroutes
qui juſqu'ici ont été le fruit le plus avéré de
ces nouvelles entrepriſes .
Le Roi de Pologne , à ce qu'on prétend,
a écrit une lettre très amicale au Prince
Czartoriski , pour l'engager à revenir à Varſovie.
Le ſieur Ryx , ce valet de-chambre
du même Monarque , impliqué dans l'accu-
83
( 150 )
ſation d'un complot contre la vie du Prince
Czartoriski , vend ſes biens , & doit ſe retiser
en France.
Dernierement le jeune Comte C. conduiſant
fon cabriolet dans une rue étroite , fut heurté
en paſſant par le carroſſe de l'Ambaſſadeur de ...
Le Comte irrité de ce que le Cocher ne lui
avoit pas fait place , lui allongea deux ou trois
coups de fouet , auxquels le bras nerveux du
Cocher ripofta d'une maniere très- énergique . Le
jeune Comte alla ſur le champ porter fes plaintes
à l'Ambaſſadeur , qui lui répondit qu'il ne
pouvoit s'imaginer quel différend un Comte pouvot
avoir avec un Cocher ; que cependant il
Javeroit la tête au ſien pour ſon impertinence.
Tout le monde a approuvé la réponſe de l'Ambaffadeur
; & en effet ce n'étoit réellement là
qu'une difpute de Cocher à Cocher.
Cette anecdote que viennent de réchauffer
les papiers publics , date de dix ans , &
eſt abſolument défigurée. Il eſt très vrai qu'à
cette époque , un jeune étranger courant en
cabriolet, s'aviſa , ſelon l'uſage des conducteurs
de cabriolets , de frapper un cocher de
Empereur , qui le défigura a coups de
fouet. Il porta plainte de ces repréſailles à
l'Ambaſſadeur de fa nation , auquel l'Empereur
conſeilla froidement de ne point ſe mêler
d'une querelle de cocher à cocher.
Un autre article de gazette non moins
inexact , eſt l'annonce d'un traité fait entre
notre Cour & celle de Madrid , pour fournir
à celle- ci , vu l'épuiſement de fes mines
de mercure , ৭০০১ quintaux de ce minéral
(151 )
pendant 20 ans. L'inventeur de ce traité ne
ſavoit pas que la mine d'Ydria en Carniole
n'a jamais rapporté annuellement plus de
4000 quintaux de vif argent , & que celles
de Hongrie font infiniment plus foibles .
Les changemens qui avoient été projettés
dans les principaux membres de la Chancellerie
d'Autriche n'auront pas lieu . Le
Souverain s'eſt auſſi déſiſté du projet de réunir
la haute Autriche au gouvernement de
la baſſe. Cette réunion auroit été ſujette à
biendes inconvéniens.
Le Prince de Reuſſ , désigné Miniſtre Plénipotentiaire
de S. M. I. à la Cour de Berlin
ayant obtenu la permiffion de s'arrêter ici jurqu'au
mois d'Otobre , pour fréquenter pendant
cet intervalle la Chancellerie d'Etat , & fe familiariſer
avec les objets politiques . M de Dreyer,
Secrétaire de Légation à ladite Cour , y fera
chargé par intérim des affaires de la notre
après le départ du Baron de Reviſky pour Londres.
,
n
Il eſt toujours queſtion de nouvelles ré
formes eccléſiaſtiques , & l'examen d'un pla
général qui en occaſionneroit un grand
nombre occupe en ce moment l'Empе-
reur ; mais le Cardinal Migazzi , malgré
l'eſpece de diſgrace où il ſe trouve , & le
prélat Okolieſani, Evêque in partibus , premier
afſſeſſeur de la Commiffion eccléſiaſtique,
& nommé au ſiege de Raab , y ont
oppoſé des repréſentations qui paroiſſent
n'avoir point été ſans effet.
84
( 152 )
Il arrivaà Semlin, ilya quelque temps, so
chevaux hongres , que le Grand-Seigneur
envoie à l'Empereur. Ces chevaux ont été
conduits ici ſous l'eſcorte d'un détachement
dehuffards.
Les émigrans qui ont peuplé la Gallicie ,
y ont répandu , à ce qu'on nous dit , les arts
& l'induſtrie , de forte que de jour en jour ,
cette province devient plus floriſſante. La
preuve qu'on nous donne de cette profpérité,
eft le bas prix des ſubſiſtances : la livre
de viande coûre 2 creutzers , celle de beurre
8 creutzers , la douzaine d'oeufs 2 creutz.:
d'où l'on pourroit conclurre une affertion
précisément contraire à la précédente ; car
le progrès des arts & de l'induſtrie eſt conftamment
accompagné d'un renchériſſement
proportionnel des consommations.
Le Facteur d'un Marchand Epicier avoit prod
mis à une veuve ſurannée de l'épouſer , & lui
avoit , ſous ce prétexte , excroqué environ 4000
florins. Sommé & preſſé vivement d'épouſer ou
de rendre l'argent , cette alternative lui a paru
fi dure , qu'il a mieux aimé ſe noyer; il s'eſt
jeté dans le Dauube . Un garçon Boucher qui
avoit été maltraité d'une maniere barbare par ſon
maître , pour un petit vol qu'il avoit fait , & qui
ſe voyoit près d'être mis entre les mains de la
Juſtice , a choiſi le même moyen de ſe tirer d'affaire.
DE FRANCFORT le 15 Juin.
د
Il n'eſt preſque pas un paragraphe de pa(
153 )
:
piers publics qui ne foit ou abſurde , ou abfolument
faux , ou erroné. Voici un nouvel
exemple de cette vérité dans le paragraphe
ſuivant :
Nous apprenons qu'il s'eſt élevé quelques troubles
dans le Canton de Fribourg en Suiffe . Les
mécontens veulent que leur Gouvernement reçoive
la même forme que ceux des Cantons de
Zurich , de Schwitz & d'Undervald. Ils ont remis
à cet effet à ceux de Zurich , Lucerne & Uri
une note imprimée , mais qui n'est point ſignée.
Ils menacent de ſe mettre ſous la protection de
l'Empereur & du Roi de Sardaigne, ſi on n'accede
pas à leur deſir. On fait que le Gouvernement
des Cantons Suiſſes eſt aristocratique &démocratique.
Il eſt aristocratique dans les Cantons
de Berne, Lucerne & Fribourg. Il eſt mixte dans
ceux de Zurich , Baſle , Soleure , Schafouſen , St.
Gal& Bienne ; cependant il penche plus vers l'ariftocratie
que vers la démocratie. Il eſt au contraire
plus démocratique dans ceux d'Uri , Schweich ,
Undervald , Zug , Glaris & Appenzel.
Les troubles de Fribourg n'ont jamais eu
l'origine qu'on leur donne ici ; & les mécontens
n'ont pu demander en même temps
un gouvernement conforme à ceux de Zurich
& d'Underwald qui ne ſe reſſemblent
point ; les demandes d'une partie des ſujets
Fribourgeois ont porté ſur toute autre cho .
ſe , & la protection du Roi de Sardaigne ,
ou de tout autre Prince n'a rien de commun
avec ces différends . Les villes de Bienne&
de S. Gall ne font point des cantons ,
mais de ſimples alliées duCorps Helvétique.
85
(154 )
Le gouvernement de Soleurre n'eſt pas
mixte : il eft ariſtocratique pour le canton ,
&la bourgeoiſie de la ville a ſeulement l'élection
de quelques magiſtrats . Ni à Zurich ,
ni àBafle le gouvernement ne penche à l'ariftocratie.
Voici la fin de l'intéreſſante relation , concernant
les circonstances de la mort du Due
Léopol de Brunswick.
La barque quitta alors la rive. Au premier glaçondevant
le pont , elle eſſuya un petit choc : elle
traverſa néanmoins le pont avec bonheur;de ſorte
que le Duc paruts'en réjouir , & fit tournoyer ſon
chapeau, en ſigne de gaieté , vers le Major von
Korpen , qui ſe tenoit ſur le pont & l'avertiſſoit
dudanger. Ce trajet ſe fit ſous les yeux d'une
multitude de perſonnesqui ne regardobiieennttllaabarque
qu'en frémiſſant. Le Batelier doit n'avoir pas
pris , comme le premier , le véritable moment
pour faire virer la barque; au moyen de quoi
il auroit eu aſſez de temps pour fortir du courant&
pour aborder aux gros bateaux qui étoient
amarés à la digue. Le cours de l'Oder le porta trop
loin, & l'entraîna vers la rupture près des maiſons
de Lehmann. Le ſtribordde la barque heurta
contre un arbre près de la rupture ; & la barque
commença à prendre de l'eau. Le Duc chancela
& ſauta vers le milieu du bateau : il en ſeroit encore
échappé heureuſement, ſi la barque avoit pris
une direction droite, & fi la proue n'en avoit heur.
té contre un ſaule ,avec tant de force qu'elle chavira.
Le Duc tomba malheureuſement dans un
tournantd'eau , & une groffe vague le couvrit. On
le revit de lui qu'une de ſes épaules ; la tête reſta
toujours ſur l'eau. On lui tendit , on lui jetta à
P'inſtant des rames , des perches , des cordes dans.
| -
( 155 )
Peau ; mais le courant terrible ne permit pas, que
ni hommes , ni choſes puſſent arriver juſqu'à lui ;
&de la rive on ne pouvoit atteindre le corps .
Contre toute attente même , fondée ſur ce qu'on
voit ordinairement , ce corps ne reparut plus abfolument.
Sa diſparition & le chavirement de la
barque qui la précéda , ne durerent tout au plus
quedeux minutes. Il parut prendre ſa direction
vers le Marché aux Chevaux , où le fleuve avoit
deja renverſé toutes les maiſons qui ſe trouvoient
fur la route de ſon courant. Probablement l'épée,
le gand , ou même l'habit du Duc doit s'être accroché
quelque part , puiſque le corps n'eſt pas même
parvenu au Marché aux Chevaux , & qu'on l'a
trouvé à environ 200 pas de l'endroit , où il avoit
été englouti dans les eaux.
Les trois Pêcheurs remonterent bientôt du fond
de l'eau ſur la ſurface & gagnerent le ſaule , auquel
ils ſe tinrent , juſqu'à ce qu'onvint à leur ſecours
. Le Duc eſt le ſeul homme qui ait perdu la
vie par cettegrande inondation . Il auroit auſſi ſauvé
la ſienne, ſi une Apoplexie ſubite ne l'avoit fai
probablement , au moment qu'il tomba dans l'eau,
après s'être extrêmement échauffé. Pluſieurs Bateliers
ſe mirent en devoir de chercher le corps ,
fans doute moins pour obtenir la récompenſe confidérable
qui avoit été promiſe à celui qui le trouveroit
, que par amour & par vénération pour le
defunt Prince . Ce ne fut que le 30 Avril qu'on
trouva ſa canne à peu de diſtance de la petiteEgli.
ſe au fauxbourg de la Digue , édifice qui menace
égalementruine. Son chapeau ne fut repêché que
quelques jours après , lorſque le corps avoit déja
été trouvé . Ce chapeau pendoit à un cerifier d'un
jardin voiſin, qui avoit été inondé. Le 2 Mai , par
conféquent , fix jours après le malheureux accident
,lorſque l'eau avoit déja baillé de quelques
g6
( 156 )
:
pieds , un Batelier trouva le cadavre , ayant paffé
la riviere avec un petit bateau , pour aller retirer
quelques fourrages des magaſins écroulés. Il étoit
enfable dans unjardin inondé, qui appartenoit au
Chirurgien de la Compagnie Colonelle de ſonRégiment.
Après qu'il eut été conduit, d'abord à la
portedes Cafernes , enſuite par ſes Domeſtiques à
la maiſon qu'il occupoit , le Profeſſeur Mayer &le
Docteur Schumacher l'embaumerent. Le foir , il
fut expoſé en parade , ſous la garde d'un Officier
&de 30hommes de ſon Régiment. Le concours
fut extraordinaire pour le voir; l'on ne refuſa perſonne
, & les habitans de tout rang s'empreſſerent
de venir voir les triſtes reſtes d'un Prince , qui
vivra dans les coeurs de la poſtérité , quandmême
laNation ( ce qu'on ne ſauroit croire ) ſeroit aſſez
peu généreuſe , pour ne pas ériger à ſa mémoire
un monument public & durable.
Comme nous ne craignons point d'entretenir
long-temps nos Lecteurs de l'illuſtre
victime dont on vient de lire le déplorable
fort , nous joindrons un Précis hiſtorique de
la carriere ſi cruellement terminée du Duc
Léopold de Brunfwick.
LeDueMaximilien-Jules- Léopold de Brunt
wick Lunebourg étoit né le ro Octobre 1752 , à
Brunswick ; il étoit le plus jeune de tous ſes
freres. Plus ce Prince fit , dès l'âge le plus tendre,
paroître de talens aimables , plus ſes auguſtes
parens s'attacherent à développer & à former ſes
excellentes qualités. Son éducation fut d'abord
confiée à M. de Walmoden , puis à M. de Campen
, & enfin à M. de Bülow , actuellement
premier Maréchal de la Cour de S. A. R. la Ducheſſe
douairiere de Brunswick. Des Sous Précepteurs
habiles enſeignerent au jeune Prince
( 157 )
/
toutes les ſciences néceſſaires à fon état. Il fut
inftruit dans les principes de la Religion par le
célebre Abbé Jérusalem , qui a fait imprimer
dans le tems la profeſſion de foi , que fit le jeune
Prince en recevant la Confirmation. En 1764 , le
Colonel de Wanſtedt lui futdonné pour Gouverneur.
En 1770 il viſita avec le Roi de Pruſſe fon
oncle , les grandes revues de Siléfie , & fut préſent
à l'entrevue mémorable de S. M. avec l'Empereur
à Neustadt en Moravie. Au mois de Novembre
1771 il fit , avec le Colonel de Warnſtedt , un
voyage à Strasbourg , où il mit à profit les leçons
des plus grands Maîtres dans l'art militaire
&dans les autres Sciences qui font néceſſaires
pour former un Général . De là il fit un voyage
endiverſes Provinces de la France . Au mois de
Mai 1772 il revint à Brunswick; & au mois de
Septembre de la même année , il fut fait Chevalier
de l'Ordre de S. Jean de Malte à Sonnembourg.
Au commencement de l'année 1775 il
ſe rendit avec le Colonel de Warnſtedt par
Vienne en Italie. Il avoit pour compagnon de
voyage ce qu'il pouvoit choiſir de mieux , afin
d'en tirer des connoiffances utiles ; c'étoit le
célebre Leſſing. Arrivé en Italie , il y vifita tous
les endroits célebres par les Antiquités& les Monumens
des Sciences & des beaux Arts ; mais il
s'appliquoit encore plus à connoître & à étudier
les hommes célebres , tant par leurs talens que
par leurs bonnes qualités . C'eſt en cela qu'il
avoit goûté la plus grande fatisfaction , comme
il étoit facile de le remarquer , en l'entendant parler
de ſes voyages . Vers la fin de l'année 1775 il
revint en Allemagne , & ſe dévoua entiérement
aux objets de ſa profeffion. Le Roi de Pruſſe le
nomma Colonel le 12 Janvier 1776 , & lui donna
le Régiment alors vacant de Dieringsbofen.
:
(158 )
:
Le Duc ne tarda pas à ſe concilier au plus haut
degré à Francfort , où ce Régiment étoit en
quartier , l'admiration & l'affection génerale. En
1778 & 1779 il conduiſit ſon Régiment en Saxe
& en Bohême , avec l'armée aux ordres du
Prince Henri de Pruſſe. En Bohême il fut préfent
à toutes les expéditions guerrieres ; & il
ſe montra animé de ce grand& noble courage
qui atoujours caractériſé & qui caractériſe encore
la Maiſon illuſtre dont il étoit iſſu. Pendant les
quartiers d'hiver en Saxe , il confacra tout le
tems que pouvoit lui laiſſer ſes autres occupations
, de préférence aux Sciences à des actes
d'humanité ; & il honoroit là comme ailleurs , de
ſa confiance , les Hommes de mérite , de quelque
condition qu'ils fuſſent. Depuis l'année 1779,
il féjourna conſtamment à Francfort , où il ſe
diftingua tellement par ſabienfaiſance& par ſes
autres vertus , que jamais fon nomne ſera oublié
par aucun des habitans de cette Ville , & qu'il
y reſtera en bénédiction juſqu'à la derniere poſtérité.
En 1782 , il obtint le grade deGeneral-Major;
& il y finit ſa viegénéreuſe le 27 Avril de
l'année courante. Quelques traits de ſon caractère
qui n'ont pas encore été publiés , prouveront la
juſtice des éloges dont on doit l'honorer. Il avoit
conſacré de ſes propres fonds 162 rixdalers pour
être diſtribués tous les mois à un certain nombre
de pauvres & de néceſſiteux. Il faiſoit lui-même
en perſonne à d'autres indigens des largeſſes ,
qui excédoient encore cette lomme : il entretenoitdans
l'école de la garniſon de ſon Régiment
un Inſtituteur & pluſieurs enfans ; & ſouvent il
diftribuoit en préſent à ceux ci des livres & des
médailles , pour exciter leur émulation. Il faiſoit
apprendre à ſes frais des métiers à quantité de
pauvres enfans orphelins.Unjour que deux paw
1
t
( 159 )
vres enfans , admis par ſon interceffion dans la
maiſon des Orphelins de Berlin , devoient y être
envoyés , il fut dès les cing heures du matin , dans
untrès-mauvais tems , chez le voiturier , pour
voir ſi on avoit eu bien ſoin de garantir ces enfans
des injures de l'air. Ayant trouvé que les
précautions n'étoient pas ſuffiſantes , il les couvrit
de fon manteau , les vit d'abord partir , & retourna
enſuite chez lui , ſans être couvert luimême
contre la pluiet& le froid. Il montoit ſouvent
pluſieurs étages pour aller chercher & vifizer
les malheureux &les malades , dont il avoit
appris la détreffe , & il n'étoit pas tranquille qu'il
me les eût ſecourus , autant qu'il étoit en ſon
pouvoir.
L'Electeur Palatin eſt arrivé à Duſſeldorf,
le 31 Mai. S. A. E. compte y paſſer quel .
ques ſemaines.
Le 27 Mai, dans l'après - midi, lePrince Edouard-
Augufte d'Angleterre arriva à Lunebourg. Une
partie de la Bourgeoifie , en Uniforme rouge ,
étoit allée à cheval au devant de ce Prince , &
l'accompagna enſuite juſqu'au châ cau , où S. A. R.
reçut les complimens de la Nobleffe & du Magiftrat.
Le foir , toute la ville fut illuminée..
Il a paffé par Nuremberg pluſieurs voitures,
qui tranſportent à Vienne des effets
appartenant au Comte de Waffenaër , cidevant
Ambaſſadeur d'Hollande auprès de
S. M.. L.
Le Comte de Lerchenfeld , Miniſtre de
Electeur Palatin àla Diete de l'Empire ,
quittera , dit- on , ce poſte pour ſe rendre
enla même qualité à la Cour de Dreſde.
( 160 )
On lui donne pour ſucceſſeur le jeune
Comte de Seinsheim .
Un Ecrivain porte la population actuelle du
Royaume de Boheme , à 2,528,711 ames , & les
revenus ordinaires du Souverain à 15,000,000 de
florins. En 1784 , on comptoit dans ce pays ,
25,110 Proteftans de la Confeſſion Helvétique ,
qui avoient 33 Miniſtres , & 9,050 Proteftans de
laConfeffion d'Augſbourg , & 9 Miniſtres.
Une liſte du dénombrement du Royaume de
Sardaigne , inférée dans un magaſin allemand, qui
paroît à Ulm , porte la population actuelle à
273,000 ames , & celle des autres Etats du Roi de
Sardaigne , à 2,733,394.
ITALI Ε.
DE VENISE , le 31 Mai.
Notre arſenal vient d'être attaqué de
nouveau par des incendiaires. Sans l'extrême
vigilance des prépoſés , ce magaſin de nos
forces maritimes , &une partie même de la
ville euſſent été embrâfés. Ces récidives annoncent
un complot opiniâtre , dont on
foupçonne quelques perſonnes arrêtées &
conduites aujourd'hui dans les priſons publiques.
Le Dimanche matin , 22 Mai , notre efcadre
, ſous les ordres du Chevalier Emo ,
arrivant de Trapani , mouilla dans le port
de Livourne. Cetre eſcadre eſt compoſée
de deux vaiiſeaux de ligne, d'une frégate &
( 161 )
un chebec , ſavoir : la Renommée de 70 can.
& 550 hommes d'équipage ; la Concorde
de 60 can. & 440 hommes ; la Palme de
40 can. & 340 hommes , & le chebec l'Efpion
de 12 can. & 120 hommes. Le 25 , le
Chevalier Emo donna à bord de fon vaifſeau
un ſuperbe repas , où se trouverent
tous les confuls , nos principaux Officiers
de terre & de mer , ainſi que les premiers
Officiers de l'eſcadre napolitaine .
Le Bey de Tunis avoit offert la paix ,
moyennant qu'on lui remboursât la ſomme
qui a occafionné la querelle entre les deux
Etars ; que la République , à l'inſtallation
de chaque nouveau Bey , le fit complimenter
, en accompagnant le compliment d'une
bourſe de 25000 ſequins. Ces ridicules propoſitions
ont été reçues comme elles méritoient
de l'être ; & le Sénat a ordonné au
Chevalier Emo d'aller bloquer la Goulette ,
à l'entrée de la baye de Tunis , de maniere
à intercepter le paſſage de tout navire. Le
Sénat a notifié cette réſolution à tous les
Miniſtres étrangers. L'Amiral aura dans
cette expédition 10 vaiſſeaux de ligne &
frégates , 6 chebecs & pluſieurs bombardieres.
Samedi paſſé ; le Chevalier Pierre Memo
a été élu Provéditeur Général de la Dalmatie
Vénitienne .
GRANDE-BRETAGNE.
DE LONDRES , le 11 Juin.
L'orage des conteſtations au ſujet du
( 162 )
commerce avec l'Irlande , eſt aujourd'hui
paſſé des Communes à la Chambre Haute
Les Pairs de l'Oppoſition n'ont pas eté.
meins véhémens que leurs Alliés dans la
Chambre Baſſe , ni moins opiniâtres dans
leur réſiſtance àdes réglemens , en faveur
deſquels l'opinion publique n'eſt pas convertie
encore.
Le Vicomte Lord Stormont ouvrit les
hoſtilités dans la ſéance du 7 , par une motion
tendante à faire préſenter au Roi une
adreſſe , pour le prier de ſoumettre à la
Chambre un état des droits impoſés en
Irlande fur les importations & fur les exportations.
Sur la demande du Lord Chancelier
, Lord Stormont expliqua le but de
ſa motion par la néceſſité de mieux éclaircir
& de développer certaines parties des
réſolutions propoſées à la Chambre par
les Communes ; quelques débats s'enfuivirent
; la motion fut rejettée , reparut fous
la forme d'entendre des témoins , & n'eut
pas plus de ſuccès. Enfin , la Chambre
s'étant formée en Comité pour examiner
les réſolutions relatives à l'Irlande , on en
fit la lecture , & Lord Stormont prononça
un très-long diſcours d'une vigoureuſe argumentation
, dans lequel il compara les
anciennes propoſitions avec les nouvelles,
modifiées.
Il fut ſuivi du Lord Abingdon , qui ,
avec ſa modération ordinaire , rappella à
l'Affemblée ſes anciennes idées au ſujet de
l'Irlande.
(163)
a
Les idées , dit - il , que je vous ai préſentées
dans le temps , Mylords , ne regardoient que
la politique & non le commerce des deux pays.
Quant à mes vues politiques , le temps en eſt déjà
paſſé ; jacta est alea ; & ce que j'ai dit alors , doit
être enteveli dans le filence. Mais quant aux réglemens
de commerce entre les deux pays , je
dois vous en témoigner ma fatisfaction comme
étant la baſe de l'approbation que je vais y donner.
Je me permettrai cependant auparavant , Mylords
, quelques réflexions ſur l'inſolencede la
conduite de l'Oppoſition en ce moment.
Les meſures politiques qui ont été priſes entre
l'Irlande & l'Angleterre , & auxquelles en confcience
je n'ai pu donner mon approbation , ne
ſont point l'ouvrage du Miniſtre actuel de S. M.
(M. Pitt ). Il peut dire avec ſon grand- pere : je
m'en lave les mains . Et c'eſt avec le plus grand
plaiſir que je le vois dans le cas de s'en laver.
Mais à qui devons - nous attribuer ces meſures ?
C'eſt , Meſſieurs à ce même homme que nous
voyens aujourd'hui blâmer ces meſures , que la
conduite ſeule a rendues néceſſaires & inévitables.
Les conceffions , fur-tout lorſqu'elles n'ont été
ni demandées ni attendues , ne manquent jamais
d'en attirer de nouvelles , & les conceffions ſe
fuccedent tellement que toute la prudence humaine
ne fait enſuite trouver le moment d'y mettre
un frein. C'eſt précisément ce qui arrive à
l'Angleterre vis-à- vis de l'Irlande ; & cependant
nous voyons l'auteur même de ces conceffions
devenir le chef d'une faction violente qui s'oppoſe
, comme je l'ai dit, à des meſures qu'il nous
amisdans la néceſſité de prendre.
( 164)
Cethomme , Mylords, il ſeroit inutile de le
nommer ; it fuffit de penser à celui qui a fait
tout ce que la malice & la folie réunies peuvent
fuggerer; qui dans toutes les occaſions poffibles
a facrifié l'intérêt de ſa patrie à la foif défordonnée
de l'ambition ; en un mot celui qui mérite
àjulle titre , le nom d'auteur de la révolucion de
lAmérique , & par conféquent celui du plus grand
criminelde la nation.
C'eſt cet homme qui , en même temps qu'il
plongeoit le poignard dans le ſeia de nos compatriotes
Anéricains , diffipoit en Angleterre le
tréſor public avec une prefuſion ſans exemple
dans les annales d'aucune nation , dans l'unique
objet , ſelon ce qu'il diſoit , de « maintenir les
>>>droits législatifs de la Grande - Bretagne. »
Mais que fait ce Miniſtre , Mylords ? Sans que
l'Irlande le demandât , ni même qu'elle s'y attendit
( car alors ſes demandes & ſes eſpérances
ſe réduiſoient à voir la loi appellée Poynings
law modifiée ) , que fait , dis-je , ce Miniftre ?
Afin que les mécontentemens de l'Irlande ne
puffent point contribuer de concert avec ceux
de l'Amérique , à lui faire perdre ſa place , manu
Sua propria inimica , de ſa main profane , & dans
le moment où ſa lâcheté politique s'étoit manifeſtée
, il ouvre à l'Irlande, mème ſans lui pro .
poſer un retour équivalent , tandis qu'on auroit
pu obtenir d'elle celui qu'on eût deſiré , tout le
commerce des Ifles , & non content de cette conceffion
, il lui abandonne tous les droits légiflatifs
que l'Ang'exerre avoit furelle. Abandon que
jene ceſſeroisjamais de rappeller , juſqu'à ce que
ce Miniſtre eût été amené en jugement à la barre
de la Chambre , ſi ce n'eſt que dans ce moment
jem'attribue le caractere de Juge , & que je ſens
l'indécence de porter une ſemblable accufation.
( 165 )
S'il est vrai , Mylords, que le droit d'adminiſtrer
& de gouverner le commerce d'Irlande , a toujours
appartenu au Parlement d'Angleterre , &
fi c'eſt une maxime fondamentale aufli conforme
àla raiſon & au ſens commun qu'à la conflitution
de ce pays , que « le pouvoir législatif n'étant
>> qu'un pouvoir délégué par la nation , ceux qui
> en font revêtus , ne peuvent point le paſſer à
>>> d'autres ; » quel argument pourroit éluder l'accuíation
, & en prévenir l'iſſue ?
Pour prouver que ces conceffions furent faites
à l'Irlande ſans qu'elle les eût demandées ou
qu'elle les eût eſpérées , je vais rapporter un paragraphe
ou deux d'un pamplet qui fut publié
dans le temps en Irlande , & je crois à l'inſtigation
du Miniſtre lui - même ; car il eſt appellé
« l'un des plus magnanimes & des plus vertueux
>> Miniſtres que l'Angleterre ait jamais eu le bon-
>>>heurde pofféder . » Ce pamphlet a pour titre :
Confidérations adreffées à la nation Irlandoise. H
avoit écrit en réponſe à un autre pamphlet ſur le
bill contre les perturbateurs du repos public , attribué
à M. Grattan. Voici le paſſage : « L'Angleterre
>> nous fait donc enfin la conceffion ſoudaine &
>inattendue d'un commerce illimité , après nous
>> l'avoir refuſé d'une maniere violente & injufte
> pendant un fiecle ! De ce commerce par lequel
elle eſt devenue la maîtreſſe & la merveille
" du monde ! De ce commerce dont elle s'eſt ré-
>> ſervé la jouiſſance dans tous les temps & avec
>> le plus grand riſque , au détriment des parties
>>>fubordonnnées de l'Empire ! De ce commerce
>> dont l'uſupation l'a toujours fait vivre avec
>>>nous , depuis un fiecle dans l'inimitié & la ja-
>> loufie! Nous nous attendions fipeu à ce qu'elle
>> nous admit d'une maniere ſi ſubite , ſi généreuſe
& fi égale à ſon commerce , qu'à peine
( 166 )
(
>>pouvons- nous croire qu'elle l'ait faite fincere
> ment . L'Irlandois étonné , reçoit ce don comme
> Scrub reçoit la liberalité d'archer dans la Comédie.-
Ah ! une guinée ! ſeroit- il poſſible ; non
>>>frere Martin , n'eſt-il pas vrai ; c'eſt pour m'en'
>> demander le change ? »
Tel eſt donc ce Miniſtre & cet homme que
nous voyons aujourd'hui lié avec la maiſon irréprochable
de Cavendish , & que tous lesWhigs
d'Angleterre doivent adorer comme l'objet de
leur idolâtrie. Honteuſe profanation ! Odi profanum
vulgus &arceo. Et par quels principes,Milords?
un eſprit d'intérét privé ,& contraire au bien public
; par des motifs de coalition ; dans le deſſein
connu de ſe ſaiſir du Gouvernement &d'en éloigner
un Miniſtre qui , par la paix derniere , a
ſauvé la Nation d'une perte inévitable ; & d'une
paix , Milords , qui , pour me ſervir de l'expreffion
de notre Miniſtre actuel , avoit été rendue
auſſi néceſſaire par une partie de l'oppoſition ,
qu'elle étoit tacitement déclarée néceſſaire par
l'autre.
Je vais actuellement revenir plus particulie
rement à l'affaire qui nous occupe : Les Réglemens
actuels ſont purement commerciaux ; leur
objet eſt d'ouvrir une libre communication de
commerce entre les deux Royaumes , & de partagercecommerce
également entr'eux. Juſqu'ici
il ne ſe préſente à mon eſprit aucune objection.
Non-ſeulement j'ai defiré à la liberté du commerce
d'Irlande la latitude qu'on lui a donnée ,
mais une encore plus grande. J'aurois deſiré que
I'lrlande eût joui d'une légiſlation complette &
indépendante ſur elle même , & c'eſt dans ce delſein
que je votai très-fincérement pour que l'on
abrégeât la Loi déclaratoire de la fixieme année
du regne de George I. J'avois même formé
!
-
1
:
( 167 )
un autre ſouhait , mais d'une nature différente;
c'étoit que l'adminiſtration & la Surintendance
du commerce extérieur de tout l'empire Britannique
reſtât toujours entre les mains du Parlement
d'Angleterre. Je ne confultois pas moins
en cela l'intérêt de l'Irlande que le bien général;
le tems m'apprendra ſi je penſois juſte ou non.
J'ai détaillé dans le tems , à la chambre , les principes
ſur leſquels je fondois mon opinion. Si ces
principes étoient erronés , je m'en féliciterai ,
mais dans le cas contraire , les conséquences
fatales qui pourront réſulter feront à la charge
de celui qui les aura fait naître.
Mais il eſt un autre point de vue bien plus
important , Milords , ſous lequel il faut confidérer
les Réglemens actuels ; je veux dire celui qui
les préſente comme les principes d'une amitié
éternelle entre les deux Royaumes diſcordans.
C'eſt ainſi que j'enviſage ces propoſitions ;& c'eſt
avec elles que ſeul & fans appui , je me ſentirois
la force de combattre&d'argumenter contre
tous les Manufacturiers d'Angleterre. Eh quoi ,
Milords ! les intérêts d'une claſſe d'hommes ,
quelque nombreuſe qu'elle ſoit , peuvent- ils entrer
en compétence & balancer les intérêts réunis
de deuxNations ! Et quel eſt le Miniſtre qui ,
à moins d'être endormi , refuſeroit d'écouter des
propoſitions ſemblables ?
Que l'Amérique nous ſoit toujours préſente,
Milords , ainſi que l'iſſue de cette malheureuſe
diviſion. Rappellons nous toujours l'empire que
la France , contre toute vraiſemblance, fut prendre
dans ces contrées ; & revenant alors à l'Irlande,
confidérons les rapports qu'elle y a déja. Cette
réflexion ſeule m'avertit que c'eſt un point délicat
à traiter. Je n'ajouterai qu'un mot. Milords ,
arrangez -vous avec l'Irlande , tandis que vous le
( 168 )
VOUS
pouvez , & attachez -la à vous par la force de
l'intérêt , puiſque vous nele pouvez point autrement.
Elle a déja ſecoué le joug de vos Loix ;
qu'elle foit donc attachée par les liensde
l'affection ; que les deux peuples n'en forment plus
qu'un. Que vos intérêts foient les mêmes , &
enfin que vos vues s'accordent enſemble ; & tout
ira bien.
Au reſte , Milords , je ne peux que féliciter
les Miniſtres de S. M. d'avoir obtenu avec des
commencemens auſſi orageux , une fin aufli heureuſe.
Au milieu du cahos , il s'est formé un
ſyſteme. Puiſſent les deux Royaumes en retirer
les fruits par une longue & tranquille profpérité
! »
Après quelques diſcuſions qui ſuivirent
cette harangue , dont l'emportement gâte
quelquefois le patriotiſme & la ſageſſe ,
on adopta la motion d'entendre le conſeil
des manufactures : ce Conſeil fut appellé ,
interrogé , & la Chambre s'ajourna. Le
Chancelier Lord Thurlow , ne s'eſt nullement
oppoſé au ſiſtême de M. Pitt , comme
on l'avoit très-fauſſement préſagé dans tous
les papiers publics .
1
Ainſi que nous l'avons indiqué précédemment
, M. Pitt a abandonné ſa premiere
taxe ſur les ſervantes. Le 8 , Lord
Surrey ayant annoncé à la Chambre des
Communes, le deſſein de propoſer quelques
impoſitions de remplacement, le Chancelier
de l'Echiquier le remercia de prendre
fur lui le très -deſagréable , très -impopulaire
& très-indiſpenſable devoir d'un Miniſtre ,
ſavoir celui d'impoſer des taxes.
>> Le
1
( 169 )
«Le changement, dans la taxe ſur les boutiques
, ajoutatil , réduira fon produit à environ
20,000 liv. au deſſous de celui où elle avoit
été portée. Ainfi , pour balancer ce déficit , je
me vois forcé de propofer d'autres moyens dont
je mefuis efforcé de ne faire ſupporter la charge
qu'à la clafſe des citoyens qui en doit fouffrir
le moins. Quant à la taxe ſur les Domeſtiques
du fexe, mon intention eſt d'en alléger le fardeaupour
les familles où ily a un certain nombre
d'enfans;en conféquence , je propoſe l'exemption
d'une domeſtique pour deux enfans , & de
deux pour quatre , &c. dans toutes les familles
où il y aura pluſieurs enfans. Je compte auffi
profiter de l'idée qui m'a été luggérée de for
cer les hommes non mariés de contribuer aux dépenſes
de l'Etat, relativement à leurs domeſtiques,
& je ne vois point que ces célibataires aient à
ſe plaindre puiſqu'ils font exempts , au moins en
grande partie , des taxes fur les articles de con-
Tommation auxquelles les citoyens chargés de
famil e contribuent fi abondamment. En conféquenceje
propoſe que , pour remplir le déficit de
Ja taxe fur les Domeſtiques du ſexe , ces célibataires
payent une double taxe fur leurs Do-
> meſtiques mâles avec quelqu'augmentation à proportion
du nombre des femmes ou filles qu'ils
auront pareillement à leur ſervice . Je propoſe
encore une autre taxe qui tombera ſur les Procureurs.
On en compre environ 1200 à Londres
dontmille fontPraticiens. Or , en forçant chacun
de ces derniers de prendre une Permifſion qui
leur coûtera cinq liv. il s'enfuivra un revenu de
5000 1.; & l'on s'en procurera un de 10,000 1 ,
de plus , en obligeant tous les Procureurs établis
dans les autres parties du Royaume à prendre
une Permiſion de 3 liv. Enfin j'impoferai un
Nº. 26 , 25 Juin 1785 . h
( 170 )
droit de timbre de 2 fols 6 den, ſur chaque
Procuration pour ſuite & défenſe d'affaires en
juſtice ; droit qui produira 5000 liv. de plus ;
de maniere que ces ſommes réunies rempliront
le déficit de 20,000 liv. ſur la taxe des Boutiques
. J'eſpere que ces propoſitions paſſeront
ſans difficulté , puiſqu'elles ne coûteront pas aux
ſujets Britanniques un ſchelling de plus que ce
qui eſt indiſpenſablement néceffaire pour le fervice
public , & qui y ſera immédiatement appliqué.
Lord Surrey qui ne vouloit pas perdre
l'ouverture de ſon porte- feuille , n'en expoſa
pas moins un plan de taxes qui furent
toutes rejettées par le Miniſtre. Entre les
difcours qui ſuivirent , celui de M. Courteney
, dans le genre que les Anglois appellent
humorous , égayabeaucoup la Chambre,
En abrégé , ce Membre dit :
On a prétendu que la taxe ſur les Domeſtiques
du ſexe ne leur feroit aucun tort , parce qu'elle
ſeroit payée par leurs Maîtres. Le beau raifonnement
! Lorſqu'on propoſa une taxe ſur les
chiens , perſonne avoit il jamais imaginé que ce
ſeroit les chiens qui la paieroient ? Maiscela n'auroit
peint empêché ces pauvres animaux d'en
fouffrir , puiſqu'une pareille taxe auroit fait noyer
la moitié des chiens du Royaume. Il en eſt de
même de cette taxe ſur les Domeſtiques du ſexe .
Elle ſera cauſe qu'un nombre infini d'entr'elles
feront renvoyées des maiſons où elles ont trouvé
un aſyle . J'ai lu M. Necker ,& beaucoup d'autres
Auteurs qui ont écrit ſur les taxes , & je n'y ai
point vu qu'on ait jamais mis d'impôts ſur les
femmes dans aucun pays , à l'exception de la Hollande.
Mais cette République donne de l'emploi
( 171 )
i
aux femmes dans différentes eſpeces de Manufactures
que nous n'avons point . J'eſpere donc
que le Miniſtre retirera une taxe dont le moindre
inconvénient feroit d'accroître plus que jamais la
proſtitution .
La motion de Lord Surrey ayant été rejettée
à la pluralité de 104 voix contre 22 ,
M. Pitt propoſa à la Chambre les propoſitions
ſuivantes .
>>Toute perſonne qui n'aura jamais été
>>>mariée , & qui aura à ſon ſervice une ou
>> pluſieurs ſervantes, ſera tenue de payer , à
>>>titred'impôt , les diverſesſommes ſuivantes.
>> Pour une ſeule ſervante la ſomme additionnelle
de 2 f. 6 den . ſterl .
>> Pour 2 ſervantes 5 f.
>> Pour trois dito , 10 f. par tête.
>> Tout homme qui n'aura jamais été ma-
› rié payera annuellement.
>>Pour chaque domestique homme , qui
>> ne ſera pas employé uniquement à l'agri-
>> culture ou aux manufactures , ou à tout
>> autre commerce , dont le maître tire ſa
>> ſubſiſtance ou fon profit , la fomme addi-
>>>tionnelle de 25 f.
>>Il ſera payé un droit de timbre de 2 f.
>> 6 den. pour tout acte qui autoriſe à in-
>> tenter une action , lorſque la fomme ré-
>>> clamée par le créancier , ſe montera à plus
>> de 40 ſ.
>> Tout Procureur & Avocat immatri-
>>culé dans une Jurisdiction quelconque ,
>> fera tenu de ſe faire délivrer tous les ans
h2
( 172 )
>> un certificat d'immatricule pour lequel il
>> payera s liv. ſterl. de droit de timbre, s'il
fair ſa réſidence à Londres , & 3 liv. ft.
>> feulement , s'il réſide dans tout autre en-
>> droit de la Grande Bretagne.
>>L>es remifes faites aux braſſeurs qui ven-
>> dent de la bierre en quantité moindre
>> qu'un tonneau contenant 4 gallons &
>> demi , n'auront plus lieu à l'avenir.
Ces diverſes réſolutions pafferent fans
ultérieure oppofition.
Le Miniſtre doit, dit on, conſentir à ce
que la Chambre des Communes s'ajourne ,
pendant que les pairs feront occupés de
P'examen des arrêtés relatifs àl'Irlande. Dans
le cas où ces arrêtés auroient la fanction de
la Chambre haute , les Communes s'aſſembleront
auſlitôt pour les paſſer en loi.
L'activité qui regne dans les chantiers des
autres états'maritimes , a déterminé le Miniſtere
à ne point toucher à l'établiſſement
actuel des charpentiers employés dans les
chantiers de Portsmouth , Plymouth , Chatham
, Woolwich , Scherneſi , Deptford &
Harwich . Leur nombre, au lieu d'être diminué
, comme il en avoit d'abord été
queſtion, fera confervé enfonentier , après
que les vaiſſeaux actuellement en conftruction
auront été lancés. Tous les vaiſſeaux
en ordinaire feront réparés complétement ,
& 6 nouveaux vaiſſeaux de ligne feront mis
fur le chantier.
:
( 173 )
Voici l'état des vaiſſeaux en ordinaire au
31Mai.
-Dans la Tamiſe, 4 vaiſſeaux de ligne, 38 frégares
& 15 Acops .
A Sheerneff, 2 vaiſſeaux de ligne , 2 vaiſſeaux
de 50 canons , to fregates & 9 floops .
A Chatham , 25 vaiſſeaux de ligne , 7 vaiſſeaux
de 50 canons , 18 fregates & 4 loops.
A Portsmouth , 47 vaiſſeaux de ligne , 1 vaifſeau
de so canons , 23 frégates & & floops.
A Plymouth , 32 vaiſſeaux de ligne , 2 de 50
canons , 11 frégazes & 4 flops.
Total 110 vaiſſeaux de ligne , 12de so canons,
100 frégates & 40 floops.
Depuis cette époque , ona lancé deux vaifſeaux
de ligne , on a déſarmé un vaiſſeau de
ligne&une frégate , & l'on a mis deux ſloops en
commiffion.
L'état des forces reſpectives de l'Angleterre
& de la France dans l'Inde , au départ
de l'Amiral Hughes , préſente , dit- on ,
les deux Efcadres ſuivantes.
Vaiſſeaux Auglois. Vaiſſeaux François.
Difenfe 74 can. Fendant.
74 сам.
Worcester 64 Brillant.
74
Eagle 64 St. Michel 64
Briftol
50 Alexandre
54
Adve
32 Annibal. 50
Calypfo 6 Fiamand 50
Cygnet 16 Content
36
Lyzard 14 Rouſſeloiſe
24
Cupide 20
Syrêne 16
Tornade. 16
Le Fendant a péri & le Flamand eſt armé en
te: ainfi , à une frégate près , les forces des
deux nations ſont égales.
h3
( 174 )
On ne fait pas exactement quelles étoient les
forces de la Hollande dans ces parages. Il y
avoit à Trinquemale deux vaiſſeaux de 70 canons
, un de 56 & deux frégates. On préſume
que les Hollandois avoient à peu près les mêmes
forces à Batavia.
La Compagnie des Indes a reçu avis de
l'arrivée dans les Dunes d'un de ſes Navires
, le Ponsborne , venant du Fort Saint
George , de Bencoolen , & de la Chine.
Il étoit parti d'Angleterre le 24 Novembre
1783 .
Le ſieur Logwood accompagné des major
Money & de M. Blake , ont fait dernierement
une courſe aëroſtatique de 14
mille : M. Blake a fait quelques obſervations
phyfiques , & entr'autres celle que l'aimant
perdoit la moitié de ſa force attractive à une
certaine hauteur de l'atmosphère.
Lundi dernier , dans l'après - midi , l'un
des gardes de la Ménagerie de la Tour voulant
nettoyer la loge ſupérieure d'un des
lions & le tranſporter dans celle au-deſſous ,
cet animal s'échappa dans la cour où il roda
environ une heure , briſant tout ce qu'il rencontra
devant lui ; enſuite , il retourna tranquillement
à ſa priſon , & s'y laiſſa enfermer
ſans cauſer le moindre malà ſes gardiens.
On a reçu l'avis de l'arrivée enbon état de
vingt Vaiſſeaux équipés à Londres pour le
Groënland. Ils avoient déja commencé leur
pêche , mais fans avoir eu encore de grands
fuccès.
( 175 )
Le6 de ce mois, on a célébré à Weſtminſter
l'anniverſaire d'Handel و par un
concert de 614 Muſiciens , dont nous avons
donné l'état il y a quinze jours. Toute la
Cour , la plus grande partie de la haute Nobleffe
, un grand nombre de perſonnes de
tout rang & d'Etrangers , formoient l'Afſemblée.
On a compté 2000 voitures autour
de l'Abbaye , y compris les fiacres .
Pluſieurs des Gardes du Corps qui avoient
accompagné LL. MM. , s'étant aviſés de
vouloir écarter la populace , en ont été
très mal reçus , & hautement blâmés , vu
qu'en ce pays ci , les femmes , les enfans ,
du dernier étage , ne doivent être traités
qu'avec reſpect par les Troupes du Roi ,
fur-tout lorſque la curioſité & l'affection
les portent ſur le paſſage de Sa Majeſté.
Les dernieresGazettes de Kinſton , rapportent
encestermes , un exemple atroce dejalouſie , dont
elles garantiſſent l'authenticité : « Un Colon de
>>> Saint-Domingue , très-riche & horriblement
jaloux deſa femme , épia tellement ſes démar-
>>ches , qu'il parvint à ſe procurer des preuves in-
>> conteftables de ſon infidélité : l'ayant ſurpriſe
>> au lit dans ſa propre maiſon , avec ſon amant ,
>> il fit lier les mains de celui-ci , & , après lui
> avoir mis un baillon dans la bouche , le fit traî-
> ner par trois ou quatre eſclaves , dans un en-
>> droit écarté & preſqu'inacceſſible , au milieu
» d'un bois dépendant de ſon habitation ; puis
>> l'ayant fait attacher par terre avec des piquets
» & des cordes il le fit déchirer à coups de
,
h4
( 176 )
>>>fouers ,le taillarda lui-même à coups de fabre,
>> finit par la plus cruelle mutilation . La fureur
>> de cet impitoyable jaloux n'étant pas encore af-
>>>ſouvie , il fit enfoncer dans les plaies dont il
>> avoit couvert le corps de ce malheureux , des
> morceaux du bois réfineux appellé candlewood,
qu'il al'uma; & il s'amuſa à les voir brûter jufqu'à
ce qu'ils gagnaſſent la chair : après avoir
favouré à longs traits les tourmens de cette
>>>victime de ſa jalousie , il alla chez lui chercher
>>de l'argent& prit la fuite ». Les Gazetiers de
Kinſton ajoutent que le Gouverneur François
apromis une récompenſe très- forte à ceux qui
arreteront ce meurtrier , qu'on croit réfugié dans
cetteifle.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 12 Juin.
LeRoi a nommé à l'Abbaye réguliere de
S. Cyr , Ordre de S. Benoît , dioceſe de
Chartres, la Dame de Guillermin , Religieuſe
profeffe de l'Ordre de S. Auguftin ;
àcelle de S. Jacques de Vitry , Ordre de
Citeaux , diocefe de Châlons fur Marne , la
Dame de Pouroi , Abbeſſe de Fontgouffier ;
& à celle de Fontgouffier , Ordre de Saint-
Benoît , dioceſe de Sarlat , la Dame de
Feydeau , Religieufe profeſſe à l'Abbaye de
Sainte Croix , même Ordre , dioceſe de
Poitiers.
Les de ce mois , la Société royale de
Médecine eut l'honneur de préſenter au
Roi , à la Reine & à la Famille Royale , le
:
( 177 )
quatrieme volume de ſes Mémoires. Acette
occafion , le Duc de la Rochefoucauld ,
Aſſocié-libre & Préſident de cette Compagnie
, remit au Roi , comme Fondateur &
Protecteur de cet Etabliſſement utile , le
jeton d'or que la Société royale eſt dans
Lulage de préſenter à Sa Majeſté en même
temps que ſes volumes .
DE PARIS, le 23 Juin.
Les perſonnes qui , ſans partager l'yvreſſe ,
le délire vérirablement ridicule , où l'expérience
des Ballons avoir jetté la multitude ,
attendoient un réſultat utile de certe découverte
, avant d'en faire un objet d'idolâtrie ,
parurent aux enthouſiaſtes des eſprits
chagrins & des détracteurs malveuillans .
Tous les ſuccès étoient poſſibles à de certains
yeux; les dangers ſeuls étoient imaginaires.
Il n'eſt pas étonnant , que cette confiance
ait amené une caraſtrophe dont notre
impétueuſe frivolité doit certainement partager
le reproche.
M. Pilatre du Rozier , enhardi par des
expériences qui avoient intimidé tous les
gens ſages, par le fanatiſme général qui lui
applaniſſoit toutes les difficultés , & par le
ſentimentd'une fauſſe gloire,contre laquelle
on n'oſoit pas même s'élever , ſans eſſuyer
une querelle , s'étoit propoſé de traverſer la
Manche depuis Boulogne , ainſi que nous
le rapportâmes à ſon départ de cette Capihs
( 178 )
:
1
tale. Les vents & les circonſtances l'avoient
heureuſement contrarié , aſſez long - temps
pour éteindre le defir d'une expédition , fur
laquelle d'ailleurs le public inconſtant s'étoit
abſolument réfroidi. Il eſt affreux que
cette longue attente n'ait abouti qu'au déplorable
événement , arrivé à Boulogne ,
mercredi is de ce mois.
Cejour- là, à ſeptheures du matin,M.Pilatre
de Rozier , accompagné de M. Romain , s'eſt
élevé dans un Ballon , à l'uſage duquel il
avoit adapté , on ne fait trop pourquoi , la
combinaiſon des deux véhicules employés
juſqu'ici à l'aſcenſion de ces machines , l'air
inflammable &le feu deſtiné à dilater l'air
dans les Mongolfieres, Le Ballon s'éleva rapidement
à une hauteur qu'on jugea à l'oeil
d'environ 1900 toiſes : un inſtant après on
apperçut à la lunette quelque fumée dans la
partie ſupérieure de l'aeroſtat ; & fes Guides
infortunés occupés au travail du réchaud &
&de la foupape, probablement pour accélérer
leur deſcente. L'effroi fut au comble ,
lorſque dans l'inſtant le Ballon parut enflammé
, & s'abbatit entierement après une
exploſion , entendue, à ce qu'il paroît de la
pluralité des ſpectateurs. On courut à cheval
au lieu où la nacelle alloit ſe précipiter , & l'on
trouva les deux victimes dans un état qu'il ſeroit
auffi affreux d'entendre raconter que de
décrire. Le corps fracaffé de M. Pilarre de
Rozier offroit une ſeule plaie ; & l'on dit
que M. Romain refpirant encore , a fur
( 179 )
vécu quelques minutes. Onveutque M. Pilatre
de Rozier ait été ſuffoqué ou par les
flammes , ou par la preſſion de l'air , avant
d'avoir été briſé ſur le terrein ; mais les
circonstances , les cauſes de cette caraftrophe
ſont abſolument conjecturales. II
n'eſt pas à douter cependant , que l'emploi
du feu , n'ait occaſionné ce malheur ,
qui enfin rendra les gens de l'art plus
circonſpects , & les diſcoureurs moins téméraires.
On ne penſe point ſans ſaiſiſſement ,
àune fin auſſi cruelle due à un projet auſſi
inutile. Certainement l'intrépidité de M. du
Rozier étoit peu éclairée; on dit même que
ſes connoifſances phyſiques n'égaloient pas
fon ardeur; mais enfin tout le monde l'avoit
divinifé, & il eſt indécent aujourd'hui de
blâmer avec légereté une intrépidité à laquelle
on avoit applaudi avec fureur. Nous
reviendrons fur les détails de ce tragique
événement , fi toutefois il en exiſte de plus
avérés & de plus étendus que ceux qu'on
vient de lire.
On nous a adreſſé l'annonce d'un ballon
proposé par ſouſcription à Lyon : l'Auteur
ne fera point ſurpris que nous gardions
fe filence ſur ſon entrepriſe ; & nous le
garderons invariablement ſur toutes les annonces
pareilles , juſqu'à ce qu'on ait trouvé
les moyens , s'il en exifte , de rendre ces
machines fûres & uſuelles. Juſqu'alors
toutes ces courſes inutiles ne font qu'un
jeu de bateleur , & tout honnête homme
,
h6
( 180 )
doit frémir de leur donner le moindre encouragement.
Le Colonel Fullarton arrivant de l'Inde
avoit apporté en Angleterre la nouvelle de
la mort du Marquis de Buſſy: elle eſt aujourd'hui
confirmée par M. de la Grenée ,
Secrétaire de l'ancienne Compagnie des
Indes , revenu de Pondichéri. Le Général
mourut preſque ſubitement d'une goutte
remontée, le 8 Janvier , au moment où il
venoit d'achever 12 robs de Wisk. Depuis
long-temps il demandoit ſon rappel , & la
corvette qui le lui portoit , a dû arriver
cinq ou fix ſemaines après ſa mort. C'eſt
M. de Souillac qui commande actuellement
à Pondichery. Tout le monde connoît les
événemens mémorables & les importantes
négociations , dans lesquels ſe diſtingua le
Marquis de Buſſy pendant la guerre de
1741. On fait également de quelle utilité
l'expérience & le zele de cet Officier furent
à. la Compagnie , durant la guerre de 1756 ;
quels ſervices il auroit pu rendre , & comment
ſes plans contrariés devinrent inu .
tiles par des diviſions & par des fautes dont
M. de Buſſy ne partagea point le blâme.
S'il n'a pas retrouvé dans l'Inde ſon ancienne
influence , c'eſt que l'Inde n'étoit plus la
même. Livrée à des révolutions ſucceffives
, gouvernée par la plus inconftante politique
, elle n'offroit plus ſur la côte de Coromandel
, au Decan , au Bengale & au
Malabar , que des puiffances nouvelles , des
intérêts nouveaux & des alliances abſolu(
181 )
ment différentes de celles ménagées par
M. de Bufly , dans les beaux jours de ſa
carriere. Preſque toujours valetudinaire , fa
tête n'avoit plus ſa premiere activité; & depuis
la paix il vivoit dans une retraite prefqu'entiere.
M. de la Jaille , commandant l'Emeraude ,
arrive de la côte d'Afrique , où il a eu à foutenir
un petit combat contre les naturels :
la vie même fut en danger , & il a été ſauvé
par un Enfeigne de vaiſſeau , qui victime de
fon dévouement pour fon Capitaine , a
péri lui même.
Les eſcadres d'évolution , qui d'abord devoient
être principalement compoſées de
gabarres , le feront aujourd'hui de corvet.
tes , de frégates & même d'un vaiſſeau de
64. Celui- ci , qui est le Sédnifant, fera commandé
, dit-on , par M. Albert de Rioms .
Il doit fortir de Toulon avec ſa petite eſcadre
, & il trouvera ſur le cap Lagos celle de
Breſt , aux ordres de M. le Chevalier de
Buor. Ces deux eſcadres réunies feront des
évolutions pendant toute la belle ſaiſon pour
l'inſtruction des jeunes Officiers de la marine
du Roi ; mais le moment de leur départ eſt
encore incertain.
t Le Marquis de la Luzerne a été nommé
Gouverneur-Général & Commandant des
Mes ſous le venr. En même tems M. deMarbois
, Conful général à Philadelphie , a été
nommé Intendant de S. Domingue .
( 182 )
M. Barthe , Auteur de la jolie Comédie
des Fauſſes Infidélités , de la Mere jalouſe , de
l'Homme perfonnel , &de quelques Héroïdes,
eſt mort le is de ce mois , d'une hernie inguinale
, pour laquelle il avoit été opéré la
veille. Il laiſſe en manufcrit un Poëme de
l'Art d'aimer , qu'il liſoit dans tous les cercles
où il étoit appellé , & l'on aſſure que ,
contre l'uſage, le public auroit confirmé ce
ſuccès de ſociété.
Nous avions annoncé d'après les eſpérances
publiques , la démolition des ruesconftruites
ſur les ponts par la main de la barbarie
, comme très prochaine; mais fi ce
projet s'exécute une fois , en attendant , il
eſt renvoyé à trois ans , d'autres diſent en
1791 .
S. A. R. Mgr . Comte d'Artois vient d'acquérir
la précieuſe Bibliothéque de M. le
Marquis de Pau'my , compoſée d'environ
cinquante huit mille volumes. L'ancien Propriétaire
en conſervera la jouiſſance ſa vie
durant.
Le jeu des actions continue avec la même
fureur; celles de la Caiſſe d'Eſcompte, des
Eaux de Paris , &c. ſe ſoutiennent à un prix
fort haut ; celle de la nouvelle Compagnie
des Indes ne gagnent que 6 pour cent ,
tandis que la Compagnie Eſpagnole a vư
tout-d'un-coup les fiennes s'élever ici à 30
pour cent de profit ; encore ceux qui les
vendent ne ſont pas aſſurés de les fournir ,
( 183 )
car l'Eſpagne met tout en oeuvre pour les
empêcher de ſortir de chez elle.
Un nouvel incendie vient de conſumer
dix Villages on Bourgs à l'extrémité de la
Franche-Comté, au pied des Voſges . Luxeuil
eſt dunombre, ainſi qu'un autre Bourg dépendant
d'une Abbaye voiſine. Les Moines
de Luxeuil ont fait conſtruire ſur le champ
des fours pour nourrir les miſérables des
environs auxquels la flame a tout dévoré ,
& qui ſe réfugient près de cette Abbaye.
Ce n'eſt point par accident , dit- on , que lefeu
a pris dans tant d'endroits différens ;on
a découvert dans pluſieurs fermes des pas
niers remplis de charbon , avec de l'amadou
pour l'allumer au beſoin.
Ces ſoupçons ne nous paroiſſent mériter
aucune eſpece de crédit. Certainement les
incendiaires de Luxeuil , s'il en eſt , ne ſe
ſont pas trouvés en cinquante lieux différens,
poury allumer, preſqu'au même inf
tant, les flammes qui ont confumé tant de
Villages depuis deux mois ; un malheur de
ce genre , digne d'être rapporté , eſt arrivéle
mois dernier dans le voiſinage de Briançon :
voici de quelle maniere il eſt annoncé dans
une lettre de cette ville du haut Dauphiné ,
du 30Mai .
Le27 de ce mois , vers les dix heures du matin
, on s'apperçut , des remparts de cette ville
que le feu avoit pris au village de Caffet , dans la
vallée de Moneſtier ; quoiqu'éloigné de trois
lieues , on s'empreſſa d'y porterdu ſecours. Ma
( 184 )
dePagny, Lieutenant de Roi, Commandant de
laPlace, fit partir auffi tot un nombreux détachement
d'ouvriers du Régiment de Bretagne,
que M. le Comte de la Ferronnays , Men-s-de-
Camp en ſecond , conduit lui-même à pied.
M. de Pagny , à cheval , le devança bientő;; &
il eut la douleur de voir , en arrivant , que les
flammes avoient fait des progrès fi rapides & fi
violens , que tout le village étoit embrasé. Mal- :
gré le zele & l'activité des chefs , le courage.
& l'ardeur dont les ſoldats étoient animés , il fut
impoſſible de pénétrer. Les maiſons étant extrêmement
reſſerrées , & preſque toutes couvertes
de chaume , il fallut ſe borner , après bien des
efforts inut les , à donner d'autres fecours aux
malheureux habitans de ce hameau ,dont les cris
&le défeſpoir faifoient répandre des larmes à
tous les fpectateurs. Les conſolations ne leur furent
pas épargnées , ainſi que l'argent néceſſaire
dans les premiers momens. De cent trente - quatre
maifons dont le village étoit composé , cent dix
ont été entiérement réduites en cendres , avec
tous les meubles , les fourrages , & une grande
quantité de beftiaux. Une femme &un enfant y
ont péri ; p'uſieurs ont en les mains & le viſage
brû'és. Le lendemain , le Chapitre de cette ville,
le Subdélégué & les Officiers municipaux ont
fait une quête ; & chacun s'eſt haté d'y contribuer.
M. de Pagny , M. de la Ferronnays &
MM. Jes Officiers de la garniſon , ont donné ,
dans cette circonstance , des marques bien frappantes
deleur fenibilité. Accoutures aux actes
de bienfaiſance , ils ont étonné les malheureux
par l'abondance de leurs dons. Les foldats même ,
touchés par le récit de leurs camarades , ſo ſont
fait une g'oire d'imiter leurs fupérieurs , en
prenant fur leur propre ſubſiſtance , dequoifouri
( 185 )
nir àcelle des incendiés. Après avoir vivement
follicité , ils ont obtenu l'agrémentde leur faire
parvenir mille rations de leur pain. Cette libéralité
eſt au-deſſus de tous les éloges. Les Offi.
eiers ſubalternes ont achevéce qui manquoit encore,
dans cette circonstance , à Pentiere fatisfaction
du Régiment de Bretagne. Ils fe font afſemblés
pour délibérer de quele maniere ils devoient
auffi affifter les malheureux ; & l'on vient
d'apprendre que leur aumône a été très-confidérable.
L'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles- Lettres a élu en qualité d'Afſociélibre
Etranger , le Cardinal Antonelli , à la
place qu'a laiſſée vacantele P. Pacciaudi ,B.-
bliothécaire de l'Infant Duc de Parme.
Il paroît depuis quelques jours un Mémoire
très intéreſſantde cinquante pages fur
les corvées , fait parun Intendant dont l'autorité
eſt d'un grand poids.
Bien des gens ignorent que la corvée ,
dit l'eftimable Adminiſtrateur , & cette contribution
la plus fâcheuſe peut- être qu'acquittent
aujourd'hui les ſujets du Roi , ne re-
>monte pas plus haut que letemps de la Régence.
Le Duc Léopold en donna l'exemple
en Lorraine ; il fut imite en Alface , d'abord
>>par des travaux purement militaires , enſuite
>> en Champagne pour des conſtructions de
>> chemin; & infenfiblement , & de proche en
proche , dans toutes les Provinces, le tout
>> en vertu d'Ordonnances des Intendans , &
fans le fecours d'aucune Loi. La premiere
>>>qui exiſte ſur cette matiere eſt l'Elit enregiſtré
au Lit de Juſtice en 1776. Elle a été
proviſoirement fufpendue parce qu'elle a
>> rencontré des difficultés dans ſon exécution....
1
( 186 )
» Les corvées dont il eſt ici queſtion , n'ont
>> rien de commun avec celles qui ſont dues au
>> Roi par les vallaux dans l'étendue de ſes do-
> maines . Un grand nombre de Seigneurs jouif-
>> fent de pareils droits attachés à leurs Seigneu-
>>>ries. Ces fervitudes perſonnelles dérivent encore
de l'ancien ſyſtème féodal , & n'ont aucune
>>analogie avec l'inflitution très - moderne de la
>corvée pour les chemins , qui n'a d'autre bafe
> que celle de l'autorité .
L'Auteur du Mémoire n'a pas de peine enſuite
àdémontrer que « de l'impoſſibilité afſez géné-
> ralement reconnue de rétablir la corvée telle
>qu'elle étoit dans ſon origine, naît la néceſſité
«d'y ſuppléer par une contribution en argent ,
foit forcée , ſoit volontaire ». De tous les
moyens de parvenirà ce changement defiré , il
préfere la méthode adoptée par l'adminiftration
provinciale du Berry , qui est « une contribu-
>>tion particuliere établie ſur chaque Commu-
>> nauté , deſtinée à payerle prix de l'adjudica-
» tion de la tâche qui lui eſt impoſée. Ainfi, dit
l'Auteur , la corvée en nature eſt abolie ſans
> avoir perdu ſon ancienne forme pour la diſtri-
>>bution des tâches » . Il faut voir les avantages
que réunit cette méthode , &détruit les objectionsqu'on
pourroit faire contre elle ; enfin pour
ne rien omettre de ce qui a trait à une matiere
auſſi importante , il parle d'une derniere forme à
laquelle on pourroit être tenté de recourir , ſion
rejettoit la précédente ; c'eſt une Loi par laquelle
le Roi autoriſeroit les Communautés de ſon
Royaume à opter pour la contribution en ar
gent, ou pour le travail en nature. L'Auteur
reconnoît » que ce futM. de Fontette , alors In-
>> tendant de Caen , qui le premier eut le zele
>> & le courage d'introduire cette méthode dans
>ſa Généralité , en prévoyant ſans doute qu'elle
1
( 187 )
>> devoit conduire plus loin . Toutes les Commu-
>> nautés en ayant ſenti l'avantage , préférerent
>>> le rachat , & bientôt il n'y fut plus queſtion
>> de corvées » .
Cependant l'Auteur ne diſſinule pas que
«l'option aura toujours les mêmes inconvéniens
>> attachés à toute méthode incomplette , &c.
On écrit de l'Auvergneque les pluies abondantes
qui font tombées dans cette Province
y ont ranimé toute la nature en moins de
quarante huit heures ; enſorte que de nombreux
troupeaux ont été conduits ſur les
montagnes , où de grands pâturages les
dédommagent de ce qu'ils ont ſouffert ; on
eſpere recueillir des foins en plus grande
abondance que dans les années précédentes.
Il eſt faux que M. de Champfert ait été nommé
à la place d'Hiſtoriographe des ordres du Roi ,
&l'on nous avoit induit en erreur d'autant plus
facilement , qu'il étoit difficile de prévoir cette
invention.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loserie Royale de France , le 16 de ce
mois , font : 22,84,79.37 , & 60 .
PAYS- BAS.
DE BRUXELLES , le 21 Juin .
Le Stathouder a ordoné au vaiſſeau l'Alcmaër,
de so can. & au cutter la Guépe d'aller
joindre dans la Méditerranée l'eſcadre du
Chevalier de Kinsbergen. L'Amiral van
Brakel , de so can. , &le cutter le Levrier
partiront bientôt pour la même deſtination ,
& l'on projette de renforcer cette eſcadre ,
autant que la diſette de matelots le permettra.
LeGénéral Comte de Maillebois a remis
( 188 )
deux mémoires au Préſident des Erats-Généraux
. Le premier concerne l'établiſſement
d'un département militaire, ſous les yeux
& ordres du Stathouder , & préſidé par M.
le Comte de Maillebois. Dans le ſecond
mémoire ce Général opine à porter en tems
de guerre l'armée de la République à ss ou
60 mille hommes , & à 35 ou 40 mille
hommes en tems de paix. Le Comte de
Maillebois eſt aujourd'hui occupé à la vifite
de quelques places frontieres.
Au moment, où la République va s'accommoder
avec Sa Majeſté Impériale ,
Fon aſſure que le Prince de Pruffe répére
fept millions des Hollandois , pour
une prétention acquiſe anciennement de la
maifon d'Hohenlohe. Les arrérages deladette
montent plus haut que la dette même ,
qu'on ſe défendra de reconnoître tant qu'on
pourra. La Cour d'Eſpagne ſe préſente auſſi
comme créanciere de la République ; voilà
bien des réclamations à combattre
bien des millions à ſacrifier , ſans parlerdu
démêlé avec Veniſe qui ne finit point ; mais
comme l'obſerve fort bien la Gazette
d'Amſterdam , N°. 47 , ces bagatelles ne
doivent point arrêter les provinces , ni partager
leur attention à porter toute entiere
fur les tracafferies du dedans .
Entre les paragraphes curie ix que l'on
met en avant , pour ſuppléer à la difettede
nouvelles , celui qui ſuit eſt à remarquer..
Les lettres de Conſtantinople nous mandent
que les immenfes préparatifs desTurcs , tant fur
( 189 )
mer que ſur terre annoncent de plus en plusune
guerre prochaine. Le Capitan- Pacha poufle avec
un zele infarigable l'équipement de deux flottes ,
l'une deſtinée pour l'Archipel, & l'autre pour
la mer Noire. On fait filer continuellement des
troupes le long des rives du Danube ; ce qui
annorce évidemment que le Croiſſant menace
les deux Cours Impériales; le parti à la tête
Puquel ſe trouve le Capitan- Pacha , le nouveau
Muphti & l'Ulemas , ou Interprète de la Loi ,
acquiert tous les jours plus de prépondérance ,
&il n'est pasdouteux que les diſpoſitions guerrièresde
ce partidominaanntt netriomphentbientôt
de la répugnance que le pacifique Sultan paroît
témoigner à s'engager dans une nouvelle guerre.
L'Ambaſſadeur de Ruffie & le nôtre obfervent
tranquillement tous ces mouvemens , &fe contententd'informer
ſecrettement leur Cour de ce
qui ſe paſſe. La Courde Pétersbourg ne paroît
pas fort inquiette ſur la Crimée; elle fait paffer
peu à peu fes principales forces vers les rives
du Nieſter : la flotte qu'elle équipe à Cronſtadt
doit ſe rendre dans la Méditerranée &ſe joindre
à celle de la République de Venise ; & c'eſt, ſelon
toute apparence, lors de cette jonction , que ſe
déclarera l'alliance qui vient d'être conclue ſecrectement
entre ces deux Puiſſances & notre
Cour. Raguſe attend auſſi ſans doutecette époque
pours'affranchir du tribut humiliant qu'elle paie
àla Porte.
On mande de la Haye un événement
auquel on ne devroit pas s'attendre dans
un pays où les précautions pour retarder
l'époquedes enterremens , n'ont pas été négligées
par l'Adminiſtration .
Un garçon rotiſſeur ayant été porté en terre ,
aremué dans ſa bierre au moment qu'on alloit le
( 199 )
jetterdans le trou . On s'eſt empreſſé d'ouvrir le
cerceuil ,& le malheureux jeunehomme , revenu
à lui , a cru achever un ſonge pénible , & s'eſt
écrié ; mon Dieu ! eſt-ce queje rêve encore ? On
a vérifié depuis , que ſon maître n'ayant pas de
logement , s'étoit preſſé de l'enterrer. Il lui a été
enjoint enconféquence de garder le jeune homme
pendant fix ans chez lui , de le nourrir , vêtir
&médicamenter à ſes frais ; mais on craint que
Timpreſſion que le reſſuſcité a reçu en voyant
l'appareil de ſon enterrement , ne lui ſoit funeſte,
étant en danger de mourir effectivement ,
La nuit du 2 au 3 de ce mois , un incendie
a dévoré à Newport , un magaſin
de filets & de cordages à l'uſage de la
pêche , & deux maiſons voiſines ont été
endommagées . On évalue la perte à 20000
florins.
Caufe extraite du Journal des causes célébres [ 1 ]
Au commencement de 1784 , il s'étoit raſſemblé
aux environs de Niſmes , une troupe de Brigands
ſanguinaires & déterminés , qui infeſtoient
les grands chemins , & briſoient les portes des
châteaux & des maiſons ; ils répandoient la terreur
dans la contrée & dans les villes voiſines.
On n'oſoit voyager dans ces cantons : quoique
réunis , les voyageurs n'étoient pas moins attaqués
, &dans leur légitime défenſe , toujours
quelque malheureuſe victime ſuccomboit , &
augmentoit l'horreur & les forfaits de ces ſcélérats.
On ne parloit que de vols , que d'aſſaffinats
répétés , de maiſons forcées , de châteaux
pillés ; & l'on ne peut pas même alléguer que la
triſte néceſſité , & les beſoins multipliés d'un
hiver rigoureux les euſſent portés à cette fureur,
pour affouvir leur faim , & ravir à main armée
une ſubſiſtancedifficile. Quatre s'étoient échana
( 191 )
pés des galeres , & n'ayant étouffé la honte & les
remords dans le lieu meme deſtiné à en ranimer
les reftes , n'avoit reporté dans la fociété que
plus d'audace . Errans & vagabens , mais de façon
à s'un'r au beſoin , ils formoient des troupes de
trois , de fix , de huit & méme de douze , qui attaquoient
les voyageurs ſur les chemins de Sauve,
d'Uzès , de Sommières , de Saffolle , &c. &
laiſſoient preſque par-tout des traces ſanglantes
de leur apparition.
Tant d'attentats auſſi notoires , auſſi répétés ,
ne pouvoient reſter long tems impunis auprés
d'un Préſidial antique & reípectable , qui a toujours
donnédes preuves de fon zele & de ſon activité
pour la juſtice , le bon ordre & le repos des
citoyens. M. Bemel de la Bruyere , Procureur
du Roi du Préſidial de Niſmes , parvint à être
inftruit que ces malfaiteurs ſe réfugioient , avec
leurs concubines , dans des tuileries écartées ,
ſituées entre Niſmes & Saint- Gilles . C'étoit
quelque choſe que d'avoirdécouvert leur repaire;
mais l'important & le difficile étoit de les y forcer
ou de les y ſurprendre. Les combattre ou
les enchaîner par la force étoit une entrepriſe
périlleuſe. Il étoit donc plus sûr & plus humain
de joindre l'adreſſe à la force , & de chercher les
moyens d'endormir les tigres pour les enchaîner,
CeMagiftrat choiſit trois Huiffiers intelligens ,
qu'accompagnerent une vingtaine dejeunes gens
pleinsde coeur&de bonne volonté. Pour n'être
pas fufillés par ces brigands , & pouvoir les
approcher , ils ſe donnerent les apparences &
les attributs d'une compagnie de chaſſeurs , &
prirent ſi à propos leurs dimenſions , qu'ils avancerent
fans que leur deſſein fût pénétré , & inveſtirent
tout-à-coup ces tuileries , où ils ſurprirent
& arrêterent dix de ces ſcélérats étonnés &
confondus de leur propre inadvertance .
( 192 )
Là finit lecoursde leurs icélérateſſes : plus de
deux cents témoins furententendus,&complerterent
les preuves de leurs méfaits ; & parjugement
ſouverain du 25 Février 1785 , ils ont été
condamnés à être rompus vifs.
Le lendemain leurs concubines ont été condamnées
à être appliquées au carcan , & enſuite
renfermées , pour leur vie , dans unemaiſon de
force. Un jeune garçon de douze ans, digne
éleve de cette affreuſe ſociété , avoit déja fait ,
au milieu d'elle ,un apprentiſſage de trois mois ,
& aidé à leurs vols & à leurs affaffinats. Il veilloit
pour leurs forfaits ; il étoit l'eſpion qui
alloit à la découverte fur les grands chemins ;
il arrêtoit même , le premier , les voyageurs ,
& étoit bientôt foutenu par ſes maîtres , poſtés
en embuscade. Il a été ordonné qu'il feroit renfermé
dans un hôpital pendant fix ans , pour y
être élevé dans la Religion Catholique , & peutêtre
l'âge & la raifon changeront- ils fon coeur ,
fi-tôt dépravé par les leçons & l'exemple de ces
fcélérats.
Tandis que l'éxécuteur attachoit aux fourches
patibulaires les cadavres difformesde ces malheureux
tuppliciés , un malheureux voloit cent
écus à un payfan de Beaucaire , qui portoit cette
ſomme au propriétaire dont il étoit fermier. II
n'en jouit ras long-tems : le vel fut reconnu
quelques inſtans après , & le voleur arrêté. C'eſt
un Italien , Marchand d'Orviétan , eſpece d'état
qui , de l'art de tromper le peuple , mene quelque'ois
au métier plus lucratif des filoux , tout
voiſin du premier. Un mauvais ſuccès qui lui a
vallu le fouet & la marque à Dijon , ne l'a pas
corrigé , & la circonſtance où ſon impudence
bravoit les loix , prouve aſſez qu'il étoit incorrigible.
DE FRANCE
DÉDIÉ AUROI,
i
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en prose ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ,
les Causes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 4 JUIN 1785 .
21
APARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE
Du mois de Mai 1785 .
/
PIÈCESFUGITIVES. nardde Fontenelle , 65
Vers sur la Naiſſance de OEuvres Morales de Plutar-
Mgr. le Duc de Normandie,
- A M. Pujos ,
Le Bonheur , Stances ,
Imitation d'une Elégie
vide
"
Vers à un bon Humain ,
Aun Ami ,
Lesdangers
L'Aigle & le Serpent,
&les
que, 117
3 Traité de l'usage des Armes à
Feu ,
4
129
ib. Discours prononcés dans l'Académie
Françoise , ISO
d'O-
49Fables
97
98
99
plaisirs de la
Senſibilité , Conte , 100
Nouvelles , fuivies de
Poésies fugitives ,
VARIÉTÉS .
173
Lettre de la Princeſſe Czartorinska
à M. l'Abbé deLille ,
36
Au Peintre des Enfans de Réponſe deM. Framery àM.
MmeS. de G. ,
AMmeDufresnoy ,
145 leMarquis de Ch*** , 177
147 SPECTACLES .
Charades , Enigmes & Logo- Concert Spirituel , 76
gryphes , 6, 52 , 114 , 148 Acad. Roy. de Musique , 77 ,
NOUVELIES LITTÉR.
Jérusalem Délivrée , II Comédie Françoise ,
1
Les deux Centenaires de Cor- Comédie Italienne ,
135
83
85
neille ,
Réflexions fur l'ÉlogedeBer-
54 Annonces & Notices , 41 , 86 ,
137 , 185
Paris , de l'Imprimerie de M. LAMBERT ,
rue de la Harpe , près S. Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 4 JUIN 1785 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A ADÉLAIDE , à fon retour de la
campagne.
DEE la ſeule Amitié vous connoiſſez la loi ;
Elle a ſeule obtenu de vous ſuivre au village.
L'Amour n'étoit pas du voyage ,
Il eſt venu chercher un aſyle chez moi.
Dès long- temps avec lui j'avois fait connoiſſance.
Aux lieux charmans de ma naiſſance
Il va dictant ſes loix , prodiguant ſes bienfaits :
Le cruel cependant ne mérita jamais
Ni mes voeux , ni mon indulgence.
Il ne fut avec moi que volage ou trompeur ;
Deux fois il ſéduifit mon aveugle jeuneſſe ;
Deux fois il verſa dans mon coeur
Les poiſons d'une fauſſe ivreſſe.
Il me promet aujourd'hui le bonheur :
A ij
4 MERCURE
J'oublie aisément ſa noirceur
Pour ne ſonger qu'à ſa promeſſe.
J'ai donc accueilli ce vaurien
Avec bonté : j'ai calmé ſes alarmes ;
Il me parloit de vous , il en parloit ſi bien ,
Quemoi-même à ſes pleurs j'ai mêlé quelques larmes.
Par lui j'ai fu les détails du départ :
L'Amitié près de vous étoit ſeule empreſſée ,
Et pour l'Amour pas un regard ,
Pas un ſeul mot , pas même une penſée.
Vous partez: l'Innocence étoit ſur vos genoux ,
A vos côtés étinceloient les Grâces ;
Le Plaiſir voloit devant vous ,
Et le Defir cherchoit vos traces .
Nous avons vû d'ici ce vallon enchanté ,
La rivière qui l'environne
Et la forêt qui le couronne ;
Le magique miroir nous a tout répété.
Le matin la brillante aurore
Venoit entrouvrir vos rideaux ;
Le Dieu charmant vous apportoit encore
Sur l'aîle de Zéphyr , ſur la bouche de Fløre ,
Et le parfum des fleurs , & le chant des oiſeaux.
Mais qui pourra de la journée
Décrire les joyeux ébats ?
Vous peindre de rubans & de fleurs couronnée ,
Trainant en tous lieux ſur vos pas
Des Jeux la troupe fortunée ?
J'ai cru vous voir pendant des jours entiers ,
DE FRANCE.
S
De la plaine au ſominet franchir les intervalles ,
Gravir du roc les montueux ſentiers ,
Parcourir des boſquets les routes inégales .
N'avez- vous pas porté des mains fatales
Sur les arbuſtes printanniers ?
N'avez-vous pas dévaſté les roſiers
Pour vous parer de vos rivales ?
Vous voilà de retour. L'Enfant infortuné
Que j'ai reçu dans votre abſence ,
De vous revoir aura-t'il l'eſpérance ?
Agémir loin de vous fera-t'il condamné ?
Il a juré dans ſa reconnoiſſance
De reſter avec moi juſqu'au dernier moment ;
Mais ſa vie eft votre préſence.
Quel parti prendra-t'il ? Comment
Accorder avec ſon ferment
Le beſoin de ſon exiſtence ?
(Par M. ........ )
4
RÉPONSES A LA QUESTION :
Un Amant doit-il compromettre fon amour
en mettant l'amitiédansſa confidence ? Doitil
bleſſer l'amitié en lui cachant leſecret defon
coeur?
JADORE
I.
ADORE la jeune Émilie.
Damis ignore mon ardeur ;
९
Aiij
6 MERCURE
La douce amitié qui nous lie ,
Le pardonne t'elle à mon coeur ?
Mais , cher Damis , plus de myſtère ,
Tu vas connoître mon bonheur :
Dans le ſein d'une tendre foeur
Je dépoſe le ſort d'un frère.
1 (Par M. de Reverony. )
II.
LORSQUE dans ſon ami l'amant trouve un rival,
Il doit de ſon bonheur lui faire confidence ;
Son indiſcrétion prévient un plusgrandmal ,
Elle eſt alors prudence ;
Hors ce cas ſeulement , fans bleſſer l'amitié,
L'amant de fonbonheur devra faire un myſtère ;
Du ſecret de fon coeur il n'a que la moitié ,
Sur l'autre il doit ſe taire .
(Par M. S. M. Offic. au Rég. de Lorraine Inf.)
III.
L'AMOUR , ſur ſes faveurs , exige un plein filence.
Amon ami dois-je les dévoiler ?
Il n'eſt pas à moi ſeul , ce ſecret d'importance ,
J'aurois tort de le révéler.
L'amant qui ſe permet pareille confidence ,
Montre ſa vanité plus que ſa confiance.
(ParM. Guichard.)
IV.
La ſenſible Amitié ne connoît point de chaînes.
Faite pour adoucir l'infortune, les peines ,
DE FRANCE.
7
Elle daigne ſourire à nos moindres defirs ,
Et ne s'offenſe point d'ignorer nos plaiſirs.
Mais dans les doux replis d'un amoureux myſtère,
Faire entrer un ami , même le plus diſcret ,
C'eſt outrager l'Amour , & trahir un ſecret
Dontl'honneur s'eſt rendu le ſeul dépofitaire.
(Par un Rêveur Indien . )
V.
IL eſt biendoux , quand l'Amour nous enflamme ,
Dans le ſein d'un ami d'épancher ſon bonheur ;
Mais on peut noire à celui de ſa Dame-:
L'amitié ne doit pas l'emporter ſur l'honneur.
(Par M. Dehauffy de Robecourt. )
VI.
Qur , mon ami , je devois tout vous dire ;
Oui, dans mon coeur vous aviez droit de lire.
Mais un jour , à ines pieds, l'Amour mit ſon flambeau,
Et dans mes mains il laiſſa ſon bandeau.
Que l'un pour toi , dit- il , enflamme ta maîtreffe ,
Que l'autre , par prudence , aveugle tes amis.
Acet ordre ſur toi je pleurai par tendreſſe;
Mais par amour , hélas ! je m'y ſoumis.
(Par un Solitaire des environsde Montrichard. )
VII.
D'HORTENSE je ſuis fou , dis-je à Damis un jour ,
Comme à mon ſeul ami je t'en fais confidence ;
Hier jele rencontre : ah ! dit- il à mon tour ,
Quejet'ouvre mon coeur, j'aime..... Qui donc ? ....
Hortenfe, Aiv
8 MERCURE
VIII.
D'un ami la délicateſſe
N'exigera jamais que tu ſois indiſcret ;
Tu dois à l'amitié confier ton ſecret ,
Si ce ſecret n'eſt pas celui de ta maîtreſſe .
(Par un Membre de la Chambre Littéraire de Rennes:)
IX.
Je fis un jour à l'Amitié
De mes amours la confidence;
Je croyois que ma jouiſſance
Au moins s'accroîtroit de motić ;
Mon ami fit le bon apôtre ,
Il étoit aimable & léger ,
Ma maîtreffe aimoit à changer....
Hélas ! je perdis l'un par l'autre .
( Par un autre Membre de la Chambre Littéraire
de Rennes. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade , eſt Journée ; celui
de l'Enigme eſt Monnoyeur ; celui du Logogryphe
eſt Maitre , où l'on trouve mer mat
mie , mite , mari , mie ( de pain) , rat , mi,
ré, mitre ,air , Maire , Mai , rame.
CHARADE.
Ο
Fût mon tout ou mon premier.
N voudroit que mon dernier
DE FRANCE.
१
ÉNIGME.
DANS Ans un réduit obfcur je reçois la naiſſance;
La crainte , au ſein de l'opulence ,
La première arrangea , combina mes refforts .
Sur moi quelques maris fondent leur afſurance.
Amour , Amour , tes jeux bravent tous mes efforts ;
Rien ne réſiſte à ta puiſſance.
Quoiqu'avec un ſeul oeil je vaux bien un argus;
Je ſers également & Themis & Plutus.
Le galant, le fripon , doivent avec prudence
Metoucher, m'animer ; ſans quoi mon bruit, mes cris,
Réveilleroient la vigilance ,
Et qui veut prendre feroit pris.
Je fuis de cent façons , je prends mainte figure ;
Mais , vrai ſuppôt d'enfer ,
Dansuncorps bien ſouvent , tout brillantde dorure,
Je renferme une âme de fer .
LOGOGRYPHE.
Montour vient en belle ſaiſon ;
Il plaît au valétudinaire ;
Sans queue il devient un pronom ;
Sans tête un temps d'un verbe actif, auxiliaire ;
Sans coeur on s'en ſert au plain- chant ;
Qu'on place le coeur à la tête ,
C'eftbien l'être le plus honnête ,
Le plus rare & le plus touchant.
A
10
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
THEATRE Italien de M. de Florian ,
Capitainede Dragons , & Gentilhomme
de S. A. S. Mgr. le Duc de Penthièvre ,
des Académies de Madrid & de Lyon ,
avec cette épigraphe :
C'eſt-là tout mon talent , je ne ſais s'il ſuffit.
L
۱
La Fontaine , v. I.
A Paris , de l'Imprimerie de Didot l'aîné,
rue Pavée , 1784 .
Es Pièces qui compoſent ce Recueil ſont trop
connues ; ce Recueil lui-même a eu trop de ſuccès
depuis fix mois qu'il a paru , pour avoir beſoin d'être
annoncé Mais il y auroit de l'injuſtice & une forte
d'ingratitude à ne pas s'arrêter ſur ces aimables Ouvrages.
M. le Chevalier de Florian , encore jeune ,
s'eſtdéjà exercé dans pluſieurs genres , & il a réuffi
dans tous. C'eſt qu'il a un talent vrai , un talert qui
lui eſt propre , & qu'il choiſit avec un tact fin &
juſte les ſujets & les genres qui conviennent à ſon
talent. On ne ſent pas aſſez , on n'a peut-être pas
affez dit combien cette attention eſt utile ; elle eſt
elle-même une des plus eſſentielles qualités de ce
bon eſprit ſans lequel on s'égare dans la culture
desArts , comme dans la conduite de la vie. Il ne
nous eſt pas toujours donné de bien faire tout ce que
nous avons l'audace d'entreprendre. Il faut donc
nous bien aſſurer des caractères de notre talent; il
ว
DE FRANCE. 11
ne faut ni le méconnoître , ni même le compromettre.
Les genres qui lui conviennent ſont ceux où
notre eſprit puiſe le plus dans lui-même , où il n'a
pas beſoin de ſe propoſer un modèle , où une certaine
facilité accompagne toujours ſes penſées, où un
intime contentement , qui estbien différent de l'ivreſſe
de la compoſition ou de la complaiſance de l'amourpropre,
lui fait ſentir qu'elles ſont juſtes , où rien
de bizarre ne vient le tenter , où ſes beautés lui viennent
d'inſpiration , où ſes défauts même ont quelque
choſede naturel , parce qu'ils tiennent à ſes beautés.
Enfe conduiſant d'après cette règle , on fera moins ,
mais on fera mieux ; on fatiguera moins la renommée,
on affurera plus ſa gloire; & ce qui mérite
auſſi quelque confidération , on ſetourmentera moins
pour jouir davantage. Qui croiroit qu'une règle ſi
conforme à notre intérêt , & même ſi favorable à
notre pareſſe , dût être ſi négligée ? On pourroit faire
une longue énumération de tous les talens qui ont
perdu leur prix en ſortant de leur place. C'eſt que
rien ne nous eft plus difficile en tout genre que la
modération. Cela eſt ſi vrai , qu'il n'eſt pas d'amourpropre
qu'on ne riſque d'affliger en le louant de cette
ſageffe. Aufli je ne place ici cette petite morale qu'en
général , & fans aucune application particulière. Il
ſeroit fur- tout auſſi injufte que déplacé de l'appliquer
à M. de Florian , qui a montré un talent a heureux
, & qui est encore fi jeune. De ce qu'il s'eſt
juſqu'ici renfermé dans un ſeul ton de ſtyle , un ſeul
genre d'idées , il ne s'enfuit pas qu'il ne puiſſe en
adopter d'autres & avec le même ſuccès. Mais il a
tantà ſe féliciter de ſa réſerve , qu'il n'eſt pas à
croire qu'il y renonce aifément , & qu'on peut lui
en faire un mérite de plus. Si l'on reconnoît dans
tous les Ouvrages de M. de Florian un choix & un
goût auſſi ſage , il me ſemble qu'il en eſtun cependant
où ſon talent a plus d'éclat & d'effer ; & c'eſt
1
A vj
12 MERCURE
4
c'eſt celui dont j'ai à parler dans ce moment.
Son Théâtre a deux parties , dont l'une le cède
beaucoup à l'autre. Cette première renferme les
Pièces de Jeannot & Colin , le Baiser , Blanche &
Vermeil, & c . Elles ſont toujours revues avec plaifir
fur un de nos Théâtres, parce qu'elles ont du naturel,
de l'eſprit , ſouvent de la grâce & de l'intérêt ; mais
fi celles- ci ne déparent pas ce Recueil , ce ne ſont pas
elles non plus qui y obtiennent une vive attention.
Il eſt un petit nombre d'Écrivains qui ont aſſez de
candeur , ou , ſi l'on veut , une adreſſe aſſez bien
entendue pour parler de leurs défauts , de mani re
àcontenter le Public , qui , dans ces choſes, ſait
bien appercevoir ce qu'on ne lui dit pas ; M. de Flo .
rian , dans une Préface d'un tour d'eſprit auſſi juſte
qu'aimable , s'exprime ainſi ſur ſes premières Pièces .
" Ledefir de faire une Comédie de ſentiment, me
>> fit choiſur le ſujet de Jeannot & Colin; quoique
» les Deux Billets ayent éré joués avant cette Pièce,
• elle fut mon premier Ouvrage. Si je la faifois au-
>> jourd'hui , ce ne ſeroient point Colin & Colette
- qui paroîtroient les premiers pour annoncer Jean-
>> not ; ce ſeroit au contraire Jeannot qui annonce-
>>roit Colin & Colette , parce que ces derniers ſont
>> les plus intéreſſans , & que leur arrivée , qui ne
ככ fait point d'effet , puiſqu'on ne les connoît pas ,
en feroit beaucoup ſi l'on avoit parlé d'eux. J'amè-
>> nevois ſur la Scène tous les perſonnages , tous les
2 tableaux dont ce ſujet eſt ſuſceptible ; je tâcherois
>> de peindre les-faux amis , les flatteurs , les parvenus;
enfin je ſuivrois mieux le Conte dont je me
* ſuis trop écarté. Mais dans le temps où j'ai fait
>> cette Pièce , je n'y voyois que Colin & Colette ,
je regardois comme inutiles toutes les Scènes où
je ne parlerois pas d'amour & d'amitié. Au lieu
d'une bonne Comédie , qu'un homme plus ſavant
aque moi auroit faite , je ne voulois écrire qu'un
DE FRANCE. 13
>> petit Drame tonchant. Heureuſement je pleurois
>> en travaillant , quelques Spectateurs ont pleuré à
la repréſentation , & ma Pièce a été ſauvée. L'attachement
qu'on a toujours pour ſon premier Ou-
> vrage m'a empêché d'y retoucher. Je n'en applau-
>> dirois pas moins à celui qui traiteroit ce ſujet d'une
>> manière plus digne du Conte.
ככ
ככ
« J'ai voulu faire un Mélodrame , & je crois avoir
> bien choifi le ſujet d'Héro & Léandre. Ovide m'a
> fourni pluſieurs traits ; c'eſt le ſeul mérite de cette
>>bagatelle.
>> Je ne détaillerai point les défauts du Baifer &
>> de Blanche & Vermeille , parce qu'on leur en a
>> trouvé beaucoup. La Féerie & la Paftorale ne
>> ſont plus de mode , & l'on a raiſon de rejeter an
>> genre trop éloigné de la Nature. Plus j'ai fenti le
>> défaut de ce genre , plus je me ſuis attaché à le
>> foutenir par le ſtyle. Le temps & le travail n'y ont
>> pas été épargnés. J'ai refait le Baiser deux ou
trois fois; j'ai donné Blanche & Vermeille en
>> proſe , je l'ai remiſe en vers : ces deux Pièces
>> n'en ſontpeut- être pas meilleures ; mais je les joins
>> à ce Recueil , parce que celui de ſes enfans que
>> l'on chérit le mieux, eſt toujours celui qui a penſé
mourir.>>
ود
On ne peut ſe critiquer avec plus de ſévérité &
de goût. L'Auteur s'eſt chargé lui-même de la partie
déſagréable de mon extrait.
L'autre partie du Théâtre de M. de Florian contient
ſes quatre Pièces à Arlequin ; c'eſt celle- ci qui
mérite véritablement de nous arrêter.
L'ancien Théâtre Italien , où par effence tous les
perſonnages & les Scènes avoient une formée donnée,
ainſi que des noms fixés , quoique d'une invention
vraiment comique , ſe ſentoit trop de ſa première
barbarie ; & il rouloit d'ailleurs ſur un fonds trop ufé
pour être en état de ſe ſoutenir , même en reſtant à
14 MERCURE
4.
une immenſe diſtance de notre Comédie Nationale ;
auſſi on en étoit fatigué au point de l'avoir prefqu'entièrement
abandonné. Lorſque M. de Florian
eſt venu reprendre ee genre qui tomboit , il falloit
la confiance ſouvent heureuſede ſon âge pour cette
entrepriſe ; car on ne peut pas toujours ſe promettre ,
même avec des reſſources nouvelles , de triompher
des dégoûts du Public ; c'eſt cependant ce qui eſt arrivéà
M. de Florian .
Il paroît avoir ſenti encore plus qu'apperçu dès cet
âge même , que le caractère d'Arlequin étant un compoſédes
bonnes& des inauvaiſes qualités , des grâces
&des ridicules de l'humanité entière , étoit un caractère
éternel , précieux à conſerver à la Scène , dont
il falloit un peu corriger les formes & changer l'efprit
ſans les détruire. Il a entrepris de l'arranger pour
notre goût & nos moeurs , de le civiliſer en quelque
forte , & il a réuſſi dans cette éducation.
Pour connoître les progrès que M. de Florian lui
a fait faire , repréſentons-nous bien ce que c'eſt
qu'Arlequin . Voici ſon portrait tracéde la main d'un
de nos meilleurs Littérateurs .
« Le caractère diſtinctif de l'ancienne Comédie
>> Italienne eft de jouer des ridicules , non pas per-
>> fonnels , mais nationaux. C'eſt une imitation
>> groteſque des moeurs des différentes villes d'Ita-
>> lie , & chacune d'elles eſt repréſentée par un per-
>> ſonnage qui est toujours le même ; Pantalon eſt
>> Vénitien , le Docteur eſt Bolonois , Scapin eſt Na-
> politain , & Arlequin eſt Bergamaſque. Celui ci
» eſt en même temps le perſonnage le plus bizarre
> & le plus plaiſant de ce Théâtre. Un Nègre Ber-
>> gamaſque eſt une choſe abfurde; il eſt même
>> affez vraiſemblable qu'un Eſclave Africain fut le
>> premier modèle de ce perſonnage. Son caractère
>> eſt un mélange d'ignorance , de naïveté , d'eſprit,
> de bêtiſe & de grâces; c'eſt une eſpèce d'homme
DE FRANCE. 15
* ébauché , un grand enfant , qui a des lueurs de
> raiſon &d'intelligence , & dont toutes les mé-
• priſes ou les maladreſſes ont quelque choſe de pi-
» quant. Le vrai modèle de fon jeu est la ſoupleſſe ,
» l'agilité , la gentilleſſe d'un jeune chat , avec une
>> écorcede groſſièreté qui rend ſon action plus plai-
>> ſante ; fon rôle eſt celui d'un Valet patient ,
> fidèle , crédule , gourmand , toujours amoureux ,
>> toujours dans l'embarras , ou pour fon maître ou
» pour lui- même ; qui s'afflige , qui ſe conſole avec
la facilitéd'un enfant , & dont la douleur eſt auſſi
amusante que la joie,
Écoutons maintenant les idées & les vûes de M.
de Florian ſur ce perſonnage.
" J'ai toujours admiré les bonnes Comédies du
» Théâtre François ; mais j'ai cru qu'il étoit poſſible
>> de faire dans un autre genre des Pièces intéreſ-
>> ſantes & comiques. J'ai pensé que le ſentiment &
>> la plaifanterie pouvoient tellement être unis , qu'ils
>> fuſſent toujours confondus , que le Spectateur
» s'égayat& s'attendrît dans le même inſtant; en un
» mot que le même perſonnage fit rire & pleurer à
» la fois. Pour cela , j'avois beſoin d'Arlequin .
>> Ce caractère est le ſeul peut-être qui raſſemble
» l'eſprit & la naïveté , la fineffe & la balourdiſe .
>> Arlequin , toujours bon , toujours facile à trom-
>> per, croit tout ce qu'on lui dit , donne dans tous
>> les pièges qu'on lui tend; rien ne l'étonne , tour
>> l'embarraſſe; il n'a point de raiſon , il n'a que de
> la ſenſibilité ; il ſe fâche , s'appaiſe , s'afflige & ſe
>> conſole dans le même inſtant; ſa joie & fa dou-
» leur font également plaiſantes . Ce n'eft pourtant
>> point un bouffon , ce n'eſt pas non plus un per-
>> ſonnage ſérieux , c'eſt un grand enfant ; il en a les
>> grâces, la douceur , l'ingénuité ; & les enfans font
fi aimables , que j'ai cru mon ſuccès certain fi je
>pouvois donner à cet enfant toute la raiſon ,
16 MERCURE
>> tout l'eſprit , toute la délicateffe d'un homme.
Il eſt temps de montrer ce caractère en action
dans les trois Pièces que M. de Florian appelle agréablement
le Roman de ſon Arlequin .
Les Deux Billets ouvrent ce Roman. Ici Arlequin
eſt amoureux ; il l'eſt avec une ingénuité, une délicateſſe
, une gaîté charmante ; il ne voit qu'une
choſe dans le monde , c'eſt ſon bonheur ; & tout fon
bonheur eft dans ſon amour ; il lui facrifie tout ,
ſans ſe douter qu'il fait un ſacrifice. Une action
très- fimple , mais piquante , a ſuffi à l'Auteur pour
développer ce caractère. Arlequin vient de recevoir
un billet d'Argentine , dans lequel elle l'aſſure de
toute ſa tendreffe , & lui promet de l'épouſer dès le
lendemain . Voilà l'un des deux billets ; & , comme il
ledit , celui-là est le bon. Mais Arlequin a entendu
dire , & il fent lui-même qu'il eſt doux de faire la
fortune de ce qu'on aime ;& comme d'ailleurs il ne
ſavoit que faire de ſes gages , il a pris le parti de
les mettre à la Loterie, Cette fois-ci tous ſes fonds
ſont placés ſur un terne , qu'il guette , dit-il , depuis
long-temps. Scapin , qui eſt ſon rival , & qui de
plus eſt un fripon , vient cauſer avec lui ; c'eſt de
quoi lui donner de l'humeur ; & l'on fait qu'Arlequin
n'eſt jamais plus amuſant que lorſqu'il ade l'humeur
; cela produit une jolie Scène , qui ſe termine
par un très-méchant tour de M. Scapin . Il a dans ſa
poche la lifte des Numéros de la Loterie ; & il ſe
trouve qu'Arlequin a gagnéfon terne. Pendant qu'il
fe fait expliquer comment il doit s'y prendre pour ſe
faire payer , Scapin lui eſcamote ſon billet. On découvre
bientôt que Scapin a manqué fon coup ,
qui ne rend qu'Arlequin plus malheureux ; car c'eſt
le billet d'Argentine qui lui a été volé. Scapin en
tire au moins le meilleur parti poſſible , en s'en ſer-
•vant pour brouiller Arlequin avec Argentine . Il eſt
déſolé; il lui vient en eſprit de propoſer à ſon rival ,
ce
DE 17 FRANCE.
ou plutôt à ſon voleur , d'échanger les balets . Scapin
n'eſt pas homme à refuſer une pareille offre. Arlequin
faute de joie , & va reporter à Argentine le bon
billet ; il lui explique tout ,& lui montre ſa joie d'un
fi heureux marché. Elle trouve le nioyen de retirer
le billet de loterie des mains de Scapin ,& voilà toute
la Pièce. Ce font les mots fins & naifs qui échappent
à chaque inſtant au principal perſonnage ,
qui la rendent ſi agréable .
Le Bon Ménage a un fonds bien plus riche ; il offre
une ſituation forte au milieu d'un tableau délicieux ;
& Arlequin s'y trouve tour-à tour au comble du
bonheur & du malheur.
Il eſt marié avec Argentine ; ils vivent dans une
douce aiſance ; ils s'aiment toujours de tout leur
coeur , quoique ce ne ſoit plus avec tant de folie ;
car ils ont deux enfans qui leur donnent une autre
forte de bonheur , & on fent dans les diſcours d'Arlequin
même qu'il eſt père auſſi bien qu'amant.
Voyons-le rentrer dans ſon joli petit ménage.
ARLEQUIN , ARGENTINE , LES DEUX ENFANS .
( Arlequin arrive avec un petit tambour d'enfant à
la ceinture ,fur lequel il bat d'une main , de l'autre
il joue d'une petite trompette de bois . Ilfait deux ou
trois fois le tour du Théâtre. )
LES DEUX ENFANS , courant après lui.
" Ah ! papa , papa , c'eſt pour nous ?
ARLEQUIN à sa femme.
>> Veux- tu danfer une contre-danſe à quatre ?
ARGENTINE.
:
Non , mon ami.
18 MERCURE
ARLEQUIN , à fon aîné.
>> Tiens , le tambour eſt pour toi , la trompette
>> pour ton frère. )
LES DEUX ENFANS l'embraffant.
>> Bien obligé , mon papa. ( Ils se retirent au fond
du Théâtre , où ils ont l'air de troquer leurs jou-
>> joux , tant qu' Arlequin cauſe avecsa femme. )
ARLEQUIN , àſa femme , en lui donnant unfac
d'argent.
>> Tiens , voilà pour toi; car il faut bien t'appor-
>> ter auſſi quelque choſe ; tu es le plus grand enfant
• de la maiſon.
ARGENTINE.
- Qu'est- ce que cela , mon ami ?
ARLEQUIN.
>>Ce font ces cinquante écus que nous prêtâmes à
>> ce pauvre homme que l'on alloit arrêter pour ſfes
>> dettes ; il a travaillé pour gagner cet argent- là
>> pendant le temps qu'il auroit paſſé en prifon à ne
>> rien faire ; de forte qu'il eſt quitte avec nous ,
» avec ſon créancier ; nous avons fait une bonne
>> action , & perſonne n'y a rien perdu que le
» Geolier.
L
-ARGENTINE , prenant le fac.
>> A te dire le vrai , je n'y comptois guères.
ARLEQUIN.
>> En ce cas- là , ferre-les pour les prêter à un autre.
J'ai encore été chez ..... ( Les enfans font du
* bruit avec leur tambour. ) Taiſez vous donc ,
DE FRANCE. 19
•
vous autres , on ne s'entend pas. J'ai été chez ta
>> couſine , elle ſe plaint de toi ; elle dit qu'on nete
> voit jamais , que tu es toujours renfermée avec
>> tes enfans ou ton mari , que tu ne penſes àrien
> dans le monde qu'à res enfans & à ton mari : il
>> faut convenir qu'elle a raiſon ; je ſuis juſte , moi.
» ( Le bruit redouble. ) Mais voilà des enfans bien
>> bruyans !
ARGENTINE.
>>Pardi , pour les faire jouer doucement , tu leur
>> apportes un tambour & une trompette. ( Les en-
» fans continuent . )
ARLEQUIN , aux enfans.
Allez vous-en battre la générale de l'autre côté.>>
(Les enfans s'en vont. )
Tout ſe réunit , ce me ſemble , dans cette petite
Scène pour plaire & pour toucher. Au milieu de ce
tapage du tambour & de la trompette , vous y voyez
ce caractère tendre & enfantin du bon Arlequin , le
tabicau d'une douce union , & le récit d'une bonne
action , auſſi naturellement amenée que naturellement
faite. Ce n'eſt pas toujours les choſes qui font
le plus de plaiſir qui frappent le plus. Je me plais à
obſerver que cette Scène eſt d'un goût exquis &
d'un très heureux talent.
A cet aimable tableau en ſuccède un autre qui a
le même charme , & un mérite de plus , c'eſt celui
de faire connoître l'éducation qu'Arlequin donne à
ſes enfans. Il m'eſt impoſſible de rien retrancher
dans cette nouvelle Scène.
ARLEQUIN , à ſa femme.
>> Je refterai avec les enfans. Les as- tu fait lire
>> aujourd'hui ?
20 MERCURE
» Oui.
ARGENTINE.
ARLEQUIN .
>> C'eſt bon ; je les ferai jouer , moi.......
ARLEQUIN , LES DEUX ENFANS.
ARLEQUIN.
>> Avez-vous bien lû ce matin ? -
L'AÎNÉ.
» Oh oui , mon papa. : 1
(
ARLEQUIN.
>> Votre maman a- t'elle été contente de vous ?
LE CADET.
>> Elle a dit que oui , mon papa.
ARLEQUIN.
:
>> Vous ne l'avez pas fait enrager ? Elle ne vous a
>> point grondés ni l'un ni l'autre ?
L'A ÎNÊ .
» Au contraire , mon papa , elle nous a bien
>> baiſés .
ARLEQUIN , les embraſſant avec tendreſſe.
> Cela étant , venez me baiſer auſſi . ( Arlequin ,
>> pendant tout ce couplet , a ſon visage tout près &
» au milieu de ceux de ſes enfans ; il les baiſe pref-
ככ que à chaque parole. Quand vous voudrez me ren-
>> dre bien heureux, vous n'avez qu'à rendre votre
>> mère bien contente. Elle en fait plus que nous
3
DE FRANCE. 21
> trois , voyez- vous ; ainſi nous ne devons être oc-
>> cupés que de faire tout ce qu'elle veut. Nous y
>> trouverons ſon plaisir d'abord , & puis notre bien ;
>> c'eſt tout ce qu'il nous faut ; n'eſt- il pas vrai ?
L'AÎNÉ.
> Oui , mon papa. Mais puiſque nous avons été
>>>bien ſages , vous devriez bien nous conter quel-
>> qu'un de ces beaux contes que vous ſavez .
LECADET.
>> Ah ! oui , mon papa.
ARLEQUIN .
>> Volontiers : auſſi - bien nous nous ennuyons
>> quand elle nous laiſſe ſeuls ; cela nous fera paſſer
>> le temps. Allons, aſſeyons- nous. ( Il s'affied par
> terre , & fait afſeoir un enfant fur chacune de fes
» jambes ; les deux petits garçons écoutent attentivement.
) Il y avoit une fois un Roi & une Reine
>> qui s'aimoient beaucoup , & que tout le monde
>> aimoit.... Ceci n'eſt pas un conte , au moins.
ود
LE CADET.
» Oh ! nous vous croyons bien , mon papa.
L'AÎNÉ.
>>Nous vous croyons comme ſi nous le voyions.
ARLEQUIN. L
>> La Reine étoit auſſi belle que le Roi étoit bon ;
>> mais ils n'avoient point d'enfans , & cela leur faiſoit
du chagrin Un jour que la Reine étoit toute
ſeule dans ſa chambre , elle entendit du bruit dans
» la cheminée. ( Les enfans ſe ferrent contre leur
» papa , qui retire auſſi ſesjambes , & continue avec
"
22 MERCURE
ود lavoix moins aſſurée. ) La Reine eutun peu peur:
>> elle regarde , & voit deſcendre un beau petit car-
>> roſſe, traîné par fix petits épagneuls verds avec
> les oreilles lilas. Dans le petit carroſſe 'étoit une
>> petite vieille Fée qui n'avoit pas un pied de haut,
>> & qui dit à la Reine : Madame la Reine , vous
>> aurez un enfant , ſi vous voulez conſentir à de-
>> venir laide & vieille. Pourvu que mon mari
> m'aime toujours , répondit la Reine , j'y conſfens
> detout mon coeur. Je ſuis contente de vous , ré-
>> pondit la petite Fée; non-ſeulement vous aurez
>> un enfant , mais vous en aurez deux , & vous
» n'en ſerez que plus belle. Après cette parole , les
>> fix petits épagneuls verds remontèrent la cheminée
>> ventre à terre , & la Reine eut effectivement un
>> beau petit Prince & une belle petite Princeſſe qui
>> furent charmans , parce qu'ils reſſemblèrent à
> leur mère.
L'AÎNÉ.
» Ah ! mon papa , voilà une bien jolie hiſtoire ;
mais elle est bien courte ; vous devriez nous en
> raconter une autre.
LE CADET.
Oh! oui , mon papa , encore une , s'il vous plaît.
ARLEQUIN.
»Un moment. Je vous ai donné , il n'y a pas
>> long- temps, un petit Livre tout rempli d'hiſtoires :
> tu m'avois pomis d'en apprendre quelqu'une par
> coeur; m'as- tu tenu parole ?
L'AÎNÉ.
Oui , mon papa, j'en ai appris une bien belle.
DE FRANCE. 23
ARLEQUIN.
>Je crois que tu mens ; car tu rougis.
L'AÎNÉ.
>> Non, mon papa , & je vais vous la raconter &
» vous voulez .
ARLEQUIN.
>> A la bonne heure; tant que vous ferez des en-
>> fans, mon métier eſt de vous amuſer ; mais quand
>> la vicilleſſe m'aura rendu enfant aufi , il faudra
>> que vous m'amuſiez à votre tour. Voilà pourquoi
» vous devez vous y accoutumer de bonne heure.
>> Voyons cette hiſtoire.
L'AÎNÉ.
» Écoutez bien , mon frère. Il y avoit une fois
>> deux petits garçons , jolis ,jolis comme.......
ARLEQUIN.
Comme vous deux.
L'AiN
>> Encore plus jolis que nous.
ARLEQUIN.
>>C'eſt un peu fort.
L'AÎNÉ.
>> Ces deux petits garçons avoient une bonne
- mère; mais ils n'avoient pas un bon père , & ce
>> n'étoit pas comme nous. ( Arlequin le baise ) La
>> mère de ces deux petits garçons étoit très pauvre.
>> Un jour qu'ils étoient allés ramaffer du bois pour
• leur mère, ils trouvèrent une vieille femme qui
24 MERCURE
23 étoit tombée dans un foffé , & qui ne pouvoit pas
» s'en retirer. Sur le bord du foffé étoit une belle
>> poule blanche qui cloquetoit , cloquetoit comme
>> pour demander du ſecours pour la vieille : les
>> deux petits garçons ſe jettent dans le foffé , & en
κ retirent la bonne femme ; auſſitôt la poule blan-
>> che s'en va pondre dans les chapeaux des deux
>> petits garçons un bel oeuf d'or. La vieille , qui
>> étoit une Fée , leur dit: mes enfans , pour vous
>> récompenſer de ce que vous venez de faire , ma
>> poule vous a déjà donné un oeuf d'or ; mais moi
>> je veux vous donner ma poule , à une condition
>> cependant ; c'eſt que celui de vous deux qui l'aura,
> ne pourra pas donner de ſes oeufs à l'autre. L'aîné
>> lui répondit : Madame , je ne veux point d'un
>>>tréſor que je ne peux pas partager avec mon frère .
>>>Le cadet dit : ni moi non plus , Madame ; mais il
>> y amanière de nous arranger : donnez la poule à
» ma mère ; comme cela , nous l'aurons tous deux .
» Alors la bonne Fée ...... ( L'on entendfrapper. )
LE CADET.
>> Mon papa , on frappe.
ARLEQUIN.
Je vais ouvrir. Allez dans votre chambre.
(Les enfans s'en vont. )
C'eſt bien ici qu'Arlequin eſt tout ce que l'Auteur
a deſiré , qu'il fait rire & pleurer , tant eſt délicieuſement
mêlée la joie qu'il inſpire. Quel heureux
choix dans ces Contes ! quelle grâce dans leur narration
! quel touchant enfantillage dans toute la
Scene ! quel tableau du bonheur domeſtique ! quel
modèle de la manière d'enſeigner la vertu aux enfans
, ou plutôt d'en faire leur première félicité ! Remarquez
DE FRANCE.
25
(
marquez encore comme ſouvent l'Auteur a l'art , ou ,
pour mieux dire , le talent de faire fortir des fentimens
pathétiques , &même des idées morales , du
ſimple & touchant caractère de ſon Arlequin !
Quand vous voudrez me rendre bien heureux ,
vous n'avezqu'à rendre votre mère bien contente. Ce
mot , dans l'endroit où il eſt placé, eſt du plus grand
effet; c'eſt de ces paroles qui donnent à l'âme le beſoin
de ſe recueillir dans ſon émotion.
Tant que vous ferez des enfans , mon partage est
de vous amuser's mais quand la vieilleſſe m'aura
rendu enfant auſſi , il faudra que vous m'amufiez à
votre tour.
Voyez comme ce trait , fans aucun faſte , fans
aucun effort , rapproche les deux âges oppoſés de
la vie par l'idée d'un devoir & d'une foibleſſe
commune ! on ne peut mieux agrandir une Scène
par la morale , & mieux cacher la morale dans le
ſentiment. Mes louanges font fortes ; mais mon
plaiſir eft grand ; & ici le talent me paroît beau ;
quel homme feroit affez malheureuſement né pour
ſe refuſer à exprimer tout ce qu'il fent!
Voici le moment d'un grand trouble ,d'un violent
déſeſpoir pour ce pauvre Arlequin. Argentine doit
ſa fortune à Mile Roſalba ; elle eſt ſon amie , & la
confidente d'un ſecret dangereux , c'eft que Mlle
Roſalba eſt ſecrettement mariée à M. Lelio. M.
Lélio écrit à la femme ſous le couvert d'Argentine.
Son Domestique apporte une lettre ; il ne trouve
qu'Arlequin , qu'il prend pour le Domestique de
Mme Argentine ; & en bon camarade , il lui confie
toures ſes idées ſur la liaiſon d'Argentine & de fon
Maître ; c'en est bien aſſez pour terriblement intriguer
Arlequin; il a la lettre dans ſes mains ; il a une
grande envie de l'ouvrir ; mais il réſiſte : ce feroit
manquer de respect à ſa femme. Elle arrive , il lui
annoncé le meſſage qu'il a reçu. Grand embarras
Nº. 23 , 4 Juin 1785 .
B
26 MERCURE.
pour Argentine , qui doit & qui a promis le ſecret ,
fur-tout envers Arlequin , attendu que de ſa nature
il ne fait pas garder un ſecret. Écoutons encore
cette Scène,
ARGENTINE.
«Jen'ai pas été fort long-temps ,mon bon ami ;
>> du moins, j'ai fait ce que j'ai pu pour revenir tout
>> de ſuite . Où ſont nos enfans?
ARLEQUIN,
>> Ils font de l'autre côté .
こ
G
ARGENTINE.
> Comme tu es ſérieux ! que t'eſt- il arrivé ?
:
5.
1-
ARLEQUIN,
Je ne ſais pas encore ce qui m'est arrivé.
ARGENTINE.
>> As-tu reçu de mauvaiſes nouvelles ? Est- il venu
quelqu'un ?
RLEQUIN,
>> Oui, il eſt venu un Domestique, qui m'a laiſſe
>> une lettre pour vous ,
:
ARGENTINE
Pour moi ? Et que cette lettre ?
ARLEQUIN.
Je n'en fais rien ; la voilà.
ARGENTINE , regardant.
3วAh !.....
DEFRANCE. 27
-1
3.
AARLEQUIN.
>> Reconnoidez-vous l'écriture ?
ARGENTINE.
ARLEQUIN.
>>Dequi est-elle ? דיי
P
م
ARGENTINE.
Elle eft .... ( à part. ) Que lui dirai-je ?
ARLEQUIN.
L
Eh bien .. Cola vous embarraſſe.
こいい
ARGENTINE.
>>Mon ami , me crois-tu capable de te tromper ?
ARLEQUIN.
>> Répondez-moi d'abord ; de qui eft cette lettre ?
ARGENTINE
Je la crois de M. Lélio.
ARLEQUIN.
r
>>> Je le crois de même. Ouvrez -la. La main vous
>> tremble. ( Argentine ouvre la lettre , & la lit avec
» beaucoup d'émotion . Eh bien ?
-
ARGENTINE lui donne la lettre.
>>T>enez , vous allez me croire coupable , vous
>> aurez ledroit de le penfer , & cependant le ciel
>> m'eſt témoin que c'eſt la vertu la plus pure , le
> ſentiment le plus honnête qui m'empêche de ne
jurifier.
-
Bij
28 MERCURE I
د
AMR LUB QIUI LIN
>> Voyons. ( Il prendla lettre entremblant. ) Cette
lettre donne le friſſon à tout le inonde. ( Il la lit
» d'une voix altérée,jetant de temps en temps des
regards ſur ſa femme. ) Ma chère amie , j'arrive ,
» & j'ai besoin de toute ma raiſon pour ne pas voler
>> dans tes bras. Si je ne craignois que de me per-
>> dre , rien ne me retiendroit ; mais je pourroiste
>> compromettre , & mon amour même eft moins
>> fort que cette crainte. Il eſt ſi important pour
>>>nous de tromper celui qui détruiroit notre bon-
১৯ heur ! le nom ſacré qui l'attache à toi fuffit à
>> peine pour modérer ma haine. J'eſpère qu'un jour
>> viendra , & ce jour n'est pas loin , où nous pour-
>> rons nous livrer publiquement à notre amour , &
>> dévoiler à tous les yeux les noeuds qui nous atta-
> chent l'un à l'autre. Adieu ; tâche de venir me
>> voir, fi tu peux t'échapper aux yeux dubarbare qui
>> te veille : je t'attends ; tu fais ſi je t'aime. LÉLIO . »
১১
Je ne fais fi je dors ou ſi je veille ; mais ſi je
dors , je fais un vilain rêve ; & fi je ſuis éveillé...
>> Oh! je le ſuis. ( Il relit l'adreſſe. ) A Madame Ar-
>>gentine. ( Ilfe frotte les yeux. ) A MadameAr-
>> gentine . Tenez , Madame.
ARGENTINE.
>>>Mon ami....
ARLEQUIN.
>>>Je ne le ſuis plus votre ami : vous m'avez trom-
» pé, & c'eſt d'autant plus affreux que je ne vivois
১১ que pour vous croire. Cominent ! vous qui me
>> parliez toujours de votre tendreſſe pour moi ,
ود vous qui étiez toujours pendue à mon bras ou à
» mon cou , vous faifiez ſemblant de m'aimer pour
>> mieux me trahir; vous m'embraffiez pour m'emDEFRANCE.
29
>> pêcher d'y voir clair ! voilà ce qui m'indigne le
plus; ccar je ne parle pas de mariage , ce n'eſt rien
>> cela auprès de l'amour.
ARGENTINE.
01.
Eh bien ! ......(A part . ) Non , je ferai fidelle à
>> ma bienfaitrice. ( Haut. ) Je vous demande , je
>> vous ſupplie de ſuſpendre votre colère ; je me
>> juftifierai , foyez-en sûr , & vous ferez alors....
ARLEQUIN , avec colère.
1
Comment vous ſcroit- il poſſible de vous jufti-
>> fier ? Vous fortez ſans youloir me dire où vous
allez, un Domestique apporte cette lettre ; il me
recommande, de vous la donner en ſecret : vous
venez de l'entendre cettelettre , elle eſt claire; il
>> n'y a pas une ſeule phrafe , pas un ſeul mot qui ne
>> diſe intelligiblement que vous êtes une infidelle .
>> Elle est bien pour vous cette lettre ; voilà votre
>> nom,de voilà, je le vois , je le lis ; je n'ai pas le
>> bonheur d'être aveugle. M. Lélio vous y donne
un rendez-vous , où vous avez couru , même
avant de le recevoir; car vous venez de chez M.
Lélio, j'en ſuis sûr , je le ſais , je l'ai vû , je vous
>> ai ſuivie. Ofez m'affurer que vous ne venez pas
de chez M. Lélio .
2 ARGENTINE.
> Je ne veux pas vous mentir ; il eſt vrai , je viens
>> de parler à M. Lélio , mais......
ARLEQUIN , au désespoir.
»Et pourquoi me le dire ? Je n'en étois pas sûr.
ARGENTINE.
Écoutez-moi,
Biij
30 MERCURE
ود
ARLEQUIN, furieux.
> Je ne veux rien entendre ; je veux m'en aller;
» je veux vous quitter..... Mon parti eſt pris ; ma
colère eſt paffée, je n'en ai plus de colère , parce
>> que je n'ai plus d'amour; je ſuis de ſang- froid.....
Mais , comme je me fens le defir de meurtrir ce
▸ viſage-là qui eſt la cauſe de tous mes chagrins,
>> vous fentez bien qu'il faut que je m'en aille.....
>> Vous ſentez bien..... (Argentine effrayées'éloigne,
» il la prend par le bras & la ramène fortement à
» lui. ) N'ayez pas peur , je fais me poſſéder..... Je
>> ne ſuis plus votre mari ,je ſuis votre ami, votre
» meilleur ami , &je vous parle comme un ami....
» Je vous abhorre , je vous détefte , je vous mépriſe;
>> je ne peux plus foutenir votre vue ; je ne peux plus
>> vous regarder ſans me dire: voilà unc femme qui
>> en aimoit deux , & qui leur faiſoit croire qu'ils
» étoient un. Séparons-nous dès ce moment. Reſtez
>> ici , gardez vos enfans ; je ne pourrois jamais les
>> embraſſer fans vous pleurer ; j'aime encore mieux
renoncer à les embraffer. Gardez tout le bien, il
>> vient de vous; il me feroit odieux. Je n'ai beſoin
> de rien , je ne veux rien , je n'emporterai rien que
>> mon coeur; & comme ſi je vous parlois plus
>> long- temps , je vous le laiſſerois peut- être , je
>> vous quitte pour jamais .
ARGENTIN E court après.
>>Mon ami ! ....
"
ARLEQUIN la repouffe.
A
» Laifſez moi , je ne vous crois plus. »
Voilà une Scène paſſionnée , éloquente , où Arlequin
n'a plus rien de ſes ſimplicités, de fes enfantillages,
parce que dans les ſituations violentes , tous
DE FRANCE .
31
les hommes ont des accens profonds , un ton véhément.
Cette grande nuance eſt ici parfaitement ſaiſie ,
C'eſt vraiment le coeur humain qui s'épanche dans
cette Scène . On le reconnoît fur-tout à ce trait :
ARLEQUIN.
ec Vous venez de chez M. Lélio ; j'en ſuis sûr , je
>> le ſais , je l'ai vû , &c.
ARGENTINE.
>> Je ne veux pas vous mentir; il est vrai , je viens
>> de parler à M. Lélio ; mais.....
:
ARLEQUIN , au désespoir.
٠٧
>> Et pourquoi me le dire ? Je n'en étoit pas sûr. »
Ce mouvement eſt neuf, il eſt ſublime ; il feroit
d'un grand effet juſques dans une Tragédie..
Je ſuis fâché de trouver dans cette belle Scène
une phraſe de marivandage , qui eft bien au deſſous
du ſujet&du talent de l'Auteur ; c'eſt celle-ci : Voilà
une femme qui en aimoit deux , & qui leur faifoit
croire qu'ils étoient un. Dans une autre Scène , je
trouve encore une autre phrafe qui me paroît avoir
le même défaut: Je pense qu'ilferoit bien dommage
que lafauffeté eût ce visage- là . De fi légères taches
fontbien faciles à ôter ; & elles ne doivent pas refter
dans un Ouvrage où un goût très-pur relève encore
un talent ſi aimable.
Arlequin fort ; il revient un moment après , mais
un peu calmé. Il a encore une autre belle ſcène avec
ſa femme; il eſt revenu à ſa douceur naturelle ,
quoiqu'il n'en ſente pas moins fon chagrin ; il reprend
même ſa naïveté ; il veut quitter ſa femme;
mais auparavant il veut lui rendre tous les préſens
qu'il en a reçus ; ils font renfermés dans un petit fac
:
Biv
32 MERCURE
qu'il porte toujours à ſon cou ; il les en tire l'an
après l'autre en faiſant ſes commentaires fur chacun.
Ces chers bijoux ſont d'abord le portrait d'Argentine,
enfuite le premier billet qu'elle lui écrivit , que
Scapin lui vola , & qu'il échangea contre le Terne de
la Loterie ; enfin c'eſt un vieux bouquet de violettes
qu'il lui donna le jour qu'il lui fit ſa déclaration ,
qu'elle avoit jeté le ſoir , & qu'il ramaſſa. On fent
combien ces détails font intéreſſans; ils font dans le
ton ordinaire du perſonnage , & l'on en vient à rive
&pleurer tout enſemble.
Argentine, ſans s'expliquer encore , attaque plus
vivement le coeur de ſon mari, & il finit par la
croire innocente, parce qu'elle l'en aſſure. Perſuafion
qui feroit un défaut dans tout autre perſonnage ,
mais qui eſt un dernier trait de caractère dans celui
d'Arlequin. Tout s'éclaircit bientôt , & Arlequin eſt
au comble du bonheur d'avoir pardonné avant la
juſtification. :
Le bon Père eſt le dernier âge de l'Arlequin de
M.de Florian. Ici il a perdu ſa chère Argentine &
même ſes deux enfans ; il n'a conſervé qu'une fille ,
qui n'étoit pas encore née à l'époque du bon ménage.
Une grande fortune qui l'a attiré à Paris , &
qui lui eſt arrivée par une donation fingulière qui
lui a été faite , ne le conſole point de tant de pertes ;
heureuſemen: qu'il lui reſte encore un objet à aimer
plus que lui même , c'eſt ſa fille , qu'il eſt prêt à ma.
rier; ce mariage eſt l'événement de la Pièce. Sa
manière de ſe conduire dans cette occaſion , celle
dont il vit avec ſa fille & avec un Secrétaire qui eſt
un amant déguisé , mais qui n'auroit beſoin que de
fe faire connoître pour être préféré, en forment les
détails. Le caractère principal eſt encore ici habilement
confervé & modifié. Si les longues citations
que je viens de faire m'en permettoient de nou-
1
DE FRANCE.
33
velles , je pourrois encore rapporter des ſcènes pleines
d'agrément & d'intérêt. Je m'arrêterois particulièrement
ſur deux fituations où M. Arlequin , car il eſt
devenu un homme d'importance , montre encore
tour ce qu'il y a de comique & de touchant dans ſa
tournure d'âme & d'eſprit. L'une eſt celle où il appelle
ſon Secrétaire pour écrire les vers qu'il deftine
à ſa fille le jour de la fête , vers dont il ne fait encore
ni le commencement ni la fin , & dans lesquels
il admire ſon talent, lorſque fon Secrétaire a eu
l'eſprit de rimer les choſes tendres ſur ſa fille qu'il
lui dit pour tuer le temps. La ſeconde ſcène , encore
plus piquante , eſt celle où ayant appris de ſa
fille qu'elle eſt épriſe de ſon Secrétaire , il le prie
de lui accorder une grâce , celle de le quitter , en
l'accablant de ' preuves d'eſtime & d'attachement,
Bien des perſonnes préfèrent cette Pièce au bon
Ménage , & c'eſt en faire un grand éloge. J'avoue
que je ne puis être de cet avis . L'intrigue en eft
plus travaillée , mais elle eſt auſſi un peu romaneſque.
Le ſujet n'y eſt pas ſi bien rempli , & ni
le caractère ni les ſituations ne m'en paroiffent
auſſi bien. Les deux Pièces , ſelon moi , ne peuvent
être comparées que par le ſtyle & les détails ,
qui offrent dans l'une & l'autre un heureux mêlange
d'eſprit & de ſenſibilité.
Les deux Jameaux font une pièce qui n'a rien
de commun avec les autres. M. de Florian a remarqué
que c'eſt celle qui a eu le plus de ſuccès au
Théâtre; la raiſon en eſt peut-être qu'elle a plus
de gaieté ; mais elle ne peut obtenir la même eftime.
Ce qui m'en paroît de plus diſtingué , c'eſt la
fituation où il préſente un de ſes Arlequins ; comme
elle eft très- différente de celles ſur leſquelles je me
fuis déja arrêté , je vais la rapporter.
Bv
34
MERCURE
ARLEQUIN CADET , feul.
(Il chante. )
ま, 1
:
TOUJOURS joyeux , toujours content ,
Je fais braver la misère;
Pour la rendre plus légère
Je la fupporte en chantant.
Souvent la vie eſt importane ;
J'ai mon fardeau , chacun le ſien :
Ma gaîté , voilà ma fortune ;
Ma liberté , voilà mon bien.
D'un an de peine & de chagrin
Un court plaifir me dédommage ;
Quand je ſuis au bout du voyage ,
Je ne ſonge plus au chemin.
Du fort je crains peu l'inconſtance ;
Tantôt du mal , tantôt du bien ;
Travail , repos , plaifir , fouffrance ,
Je ne refuſe jamais rien.
« J'ai beau chanter , je ne peux pas oublier que
>> je ineurs de faim. Mais il faut que mon frère
• ſoit fou; il m'écrit à Bergame de le venir joindre
» à Paris , & il oublie de me donner ſon adreffe .
>> J'ai déjà demandé à plus de cent perſonnes où
-demeure M. Arlequin , domeſtique ; ils me ré-
>> pondent tous par des éclats de fire. On aime
>>beaucoup à rire dans ce pays - ci . Oh! je zirai
>> aufli, moi ; mais quand j'aurai diné. On a beau
» dire que l'on s'accoutume à tout; voilà plus de
* trois jours que j'ai faim, & je ne peux pas m'y
1
DE FRANCE.
35
>> accoutumer. Allons , du courage; peut- être ferai-je
> fortune ici : je montrerai l'Italien , je ſais jouer de
>> la guittare ; voilà de quoi ſe pouſſer dans le
>> monde. D'ailleurs , j'ai oui dire qu'en France on
>> préfère toujours quelqu'un de médiocre , quand il
>> eſt étranger , à un homme de mérite qui n'eſt que
20 du pays: je ſuis étranger ; je ferai fortune. En
>>>attendant , je voudrois bien trouver mon frère .
>> Ilme vient une idée : je vais frapper à toutes les
>> portes que je verrai ; je finirai sûrement par
>> trouver mon frère. Voyons , commençons par
celle- ci . ( Il frappe à la porte de Rofette ; Rofette
» vient derrière lui » . )
Cette ſituation & ce caractère ont quelque rapport
avec le Guſmin de l'Enfant Prodigue ; &on
ſait que ce rôle , après celui de Fréport , eſt le
meilleur des Comédies de Voltaire , & même un
des bons de notre Théâtre. Mais M. de Florian les
a cependant traités d'une manière qui est à lui ,
parce qu'on y retrouve toujours ſon Arlequin. Indépendamment
du rire que cette ſcène excite , elle
donne encore un autre plaifir , en rappelant qu'une
humeur gaie eſt le vrai tréſor du pauvre , & qu'elle
peut lui faire oublier juſqu'à ſa misère , ſouvenir
touchant qu'il eſt doux de retrouver juſques dans
une Comédie .
On ne connoît pas tout l'agrément de ces Drames
quand on ne fait que les lire , ou quand on ne
les a vus qu'à la Comédie Italienne. Il faut les
voir ſur le Théâtre d'un homme auffi reſpecté pour
ſa bienfaiſance , que pour fa noble & courageufe
amitié envers pluſieurs grands Hommes d'une autre
génération , & dont les glorieux & touchans fouvenirs
confacrent la vieilleſſe ; c'eſt- là où ils font &
beaucoup mieux joués & bien mieux fentis. Pluficurs
de ces ſentimens ſi délicats , de ces traits fi
fins échappent à la multitude; mais ils ſont ſaiſis
:
Bvj
36 MERCURE
avec un ſoin plus attentif par le goût plus exercé
d'une Affemblée choifie. Ce qui répand ſur ces repréſentations
un charme particulier , c'eſt d'y voir
Je principal perſonnage rempli avec une perfection
rare par l'Auteur lui-même. Le Public eft naturellement
reconnoiffant dans les momens de ſon plaifir;
il aime à jouir de la vûe d'un Auteur au milien
de ſes ſuccès ; il aime encore plus à lui voir
réunir deux talens qui ſe ſecondent fi bien , à lui
prodiguer tous les témoignages de ſon contentement
, en le lui devant tout entier.
( Cet Article est de M. de L. C. )
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
DIMANCHE , 23 Mai , une indiſpoſition
furvenue tout-à-coup à Mme Saint-Huberti ,
l'ayant miſe dans l'impuiſſance de jouer dans
l'Opéra d'Armide , qui étoit annoncé , M.!le
Maillardla remplacée avec un ſuccès qu'on
ne devoit guère eſpérer dans un rôle aufli
difficile & auffi étendu , qu'elle n'avoit jamais
joué ni même répété , & qu'elle a eu
à peine le temps de relire. Ce n'est que par
foumitlion & par zèle que cettejeune Actrice
a pu ſe déterminer à fe charger , avec
fi peu de préparation , d'un pareil rôle , que
Mme Saint- Huberti avoit rendu encore plus
DE FRANCE.
37
difficile par la ſupériorité avec laquelle elle
l'avoit joué. Cet acte de devoir a été couronné
par le ſuccès le plus flatteur . Sa figure ,
l'avantage de fa taille , la pureté & l'étendue
de ſa voix , ont ſuppleé à ce qu'elle devoit
néceffairement laiſſer à defirer dans ce premier
effai. Mlle Maillard a mérité & obtenu
des applaudiſſemens par la manière dont elle
a chanté & joué , fur-tout le premier Acte ,
le monologue du ſecond Acte , Enfin il est
en ma puiſſance , & l'invocation à la Haine ,
morceaux dans lesquels la flexibilité & l'érendue
de ſon organe l'ont bien ſervie. Mais
c'eſt ſur-tout dans le charmant duo du cinquième
Acte , entre Armide & Renaud ,
que la pureté & la ſenſibilité naturelle de
ſa voix , ſecondées avec beaucoup de goût
par le ſieur Rouſſeau , a reçu les témoignages
les plus vifs de la fatisfaction du Public.
Nous nous garderons bien , dans un moment
où le zèle de Mlle Maillard mérite ,
& du Public & de ſes Supérieurs , des éloges
& des encouragemens , de relever les imperfections
qu'elle a pu laiſſer dans fon
chant & dans ſon action. Nous croyons
devoir lui dire au contraire que ce qu'elle a
été à cette repréſentation , juftifie l'eſpérance
qu'on a conçue de ſon talent ; & nous ne
doutons pas qu'elle ne mette dans les répréſentations
ſuivantes du rôle d'Armide , la
préciſion & les détails qu'on ne pouvoit raifonnablement
exiger de la première.
}
38 MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
Le Lundi 9 Mai , Mlle Renaut a débuté
dans l'emploi des Jeunes Amoureuſes , par
le rôle de Lucette , dans la Fausse Magie.
Elle a continue ſes Débuts par celui de
Léonore , dans l'Amant Jaloux , & c. & c. & c .
Mlle Renaut a paru au Concert Spirituel
dans la Quinzaine de Pâques de 1781. Elle y
mérita les applaudiſſemens les plus vifs &
les fuffrages les plus unanimes. Agée alors
d'environ douze ans , elle étonna les Amateurs
les plus dificiles par un talent auffi
agréable qu'il étoit précoce , & jeta ainſi les
premières ſemences de l'intérêt qu'elle vient
d'inſpirer à ſen Debut. Un organe pur , un
chant facile , une voix flexible & animée
beaucoup de goût , de préciſion , de méthode
, telles font aujourd'hui les qualités
deMile Renaut , conſidérée comme Chanreuſe.
Le Public l'écoute & l'applaudit avec
un enthouſiaſme, que des talens ſi rares ,dans
un âge auffi tendre , ſont bien faits pour exciter.
A titre de Comédienne , elle eſt encore
bien neuve ; mais elle n'annonce aucun
défaut capital; & comme ceux qui nous ont
frappés tiennent ſeulement à l'inexpérience
& au défaut d'habitude , nous nous garderons
d'affliger cette jeune Virtuoſe par un
détailque fon eſprit , ſon intelligence , & les
bons conſeils dont elleeſt entourée, rendront
vraiſemblablement inutile.
>
DE FRANCE.
39
1
Le Mardi 24 du même mois , on adonné,
pour la première fois , la Dupe defoi-même ,
Comédie en trois Actes & en profe.
Un Officier François , bleſſe dangereuſement
, a trouvé un alyle & des ſecours chez
un riche Négociant Hollandois, Ce Négociant
aune fi'le dont l'Officier devient amoureux
, & à laquelle celui-ci inſpire un amour
très-violent; mais comme le père n'eſt point
homme à donner ſa fille à unOfficier de fortune
, le François a réſolu de ſacrifier ſon
amour à fon devoir , & de quitter en mêmetemps
la Hollande& fa maîtreffe. Le Négociant
, qui a pris de l'amitié pour ſon Hôte,
n'apprend qu'avec chagrin qu'il ſe diſpoſe à
partir. Il le queſtionne fur les cauſes d'un
départ fi bruſque , & ne tarde pas à deviner
que l'amour ſeul le détermine à fuir. Loin
de croire que fa fille ait fait naître cet
amour , il s'imagine très-légèrement que la
fille d'un Commis opulent , dont il a été le
protecteur & le ſoutien , eſt l'objet de la
tendreffe du François ; & dans le deffein
où il eſt de le retenir en Hollande , il
parle au père lui demande fa fille pour
fon jeune ami , en effuie un refus, dont il réfulte
une Scène très-vive entre les deux vieillards
, & qui laiſſe dans l'âme du Négociant
undefir de vengeance, dont il ne tarde pas à
être la dupe. Il propoſe à l'Officier d'époufer
la perſonne qu'il aime en dépit de fon
,
40
MERCURE
père ,& lui prêtre une ſomme affez confidérable
pour lui donner les facilités néceſſaires
à l'exécution d'un tel projet. Le François
étonné , balance à profiter de l'crieur, il fait
au Négociant quelques repréſentations , que
celui ci repouſſe , en l'invitant à pourfuivre
, & en lui promettant de le garantir de
rout. La jeune perſonne parle auffi à fon
père , dont les réponſes ſemblent devoir l'en
courager à fuivre ſon amant.En conſequence
l'Officier , qui n'a pas d'autres moyens de
devenir heureux , enlève la fille du Négociant,&
cet accident force le donneur d'avis
àconſentir malgré lui à un mariage dont il
étoit très-éloigné. :
Cette Comédie eſt imitée du célèbre Gol
doni. Il y a du mouvement , des fituations ,
& même une eſpèce d'intérêt ; mais comme
cet intérêt eſt poſe ſur des motifs qui blef.
ſent l'honnêteté publique , il a plus nui à
l'Ouvrage qu'il ne lui a été utile. On n'a pas
entendu, fans une eſpèce de dégoût , un père
conſeiller à un jeune homme d'enlever une
flle à ſon père ; on ne l'a vu qu'avec indignation
devenir le fauteur d'un rapt , &, par
une conféquence naturelle , l'artiſan de la
honte & des chagrins d'une famille entière.
En vain l'Auteur a-t'il cherché à établir
ce moyen comme un motif de vengeance.
De quoi ſe venge le Négociant ?
De ce qu'un homme dont il a fait la fortune
refuſe ſa fille à un Militaire ſans biens ? Où
eſt donc l'offenſe ? Ce refus eft naturel &
DF FRANCE. 41
raiſonnable. Le Négociant eſt dupe , à la
bonne heure ; mais est-il puni ? Non. Il
donne ſa fille à un honnête homme , & il eſt
aſſez riche pour enrichir ſon gendre & pour
reſter très opulent. Nous ne voyons point
cequi lui fait expier ſa faute , & nous ſavons
combien fon procédé eſt infâme , & même
condamnable aux yeux de la loi.
J'aime ſur le Théâtre un agréable Auteur ,
Qui , ſans ſe diffamer aux yeux du Spectateur ,
Plaît par la raiſon ſeule , &jamais ne la choque.
a dit le Législateur de notre Parnaffe. La
Pièce , d'ailleurs , eſt mal écrite , & la négligence
du ſtyle peut avoir contribué à préſenter
, ſous un aſpect odieux , les détails de
l'enlèvement & de la prétendue vengeance
du Négociant.
ANNONCES ET NOTICES.
COMME il y a long- temps que les Artiſtes & les
Amateurs de la Peinture defirent d'avoir une Tra.
duction du grand Livre des Peintres du célèbre
Lairefle , nous nous empreſſons de leur annoncer
que cet Ouvrage , dont on eft maintenant occupé,
doit paroître dans quelque temps d'ici en deux
Volumes in-40 . , avec un nombre conſidérable de
Gravures . Il eſt ſans doute inutile de nous arrêter
ici à prouver l'excellence des Leçons- Pratiques de ce
grand Peintre. Nous remarquerons ſeulement que
les Elèves& peut- être les Maîtres mêmes y trouve-
;
42 MERCURE
rent des choſes auſſi nouvelles qu'utiles ſur toutes les
parties de leur Art , à commencer depuis le premier
trait juſqu'à la dernière touche à donner à leurs
Ouvrages.
On imprime auſſi actuellement , & l'on mettra
ſous peu en vente la Traduction complette des
OEuvres du feu Chevalier Antoine-Raphaël Mengs ,
premier Peintre des Rois d'Espagne & de Pologne.
Cette Traduction , faite d'après l'Edition Italienne
ſortie de l'Imprimerie Royale de Parme , par les
ſoins de M. le Chevalier d'Azara , dont les connoiſſances
& le goût font généralement connus,
aura un Volume in- 4°. , avec le Portrait de l'Autewr.
La grande lumière que ce Peintre Philoſophe
ajetée par ſes Ecrits ſur la partie idéale de ſon Art
ne fera ſans doute que prêter un nouveau jour aux
Leçons- Pratiques & quelquefois Théoriques du
grand Lairefle , qui d'ailleurs ne s'écarte point des
principes de l'Artiſte Allemand ; de forte qu'on
peut dire que ces deux Ouvrages ſont faits pour
aller enſemble.
MEDECINE-Pratique & Moderne appuyée fur
Lobfervation , recueillie d'après les Ouvrages de
feu M. Marquet , Doyen du Collège Royal des
Médecins de Nancy , & de plusieurs autres Médecins
célèbres , miſe en ordre par M. Buc'hoz, fon
gendre , Médecin de MONSIEUR , & augmentée de
pluſieurs de ſes Obſervations , in- 8 ° . A Paris , chez
l'Auteur , rue de la Harpe , preſque vis-à- vis la rue
de Richelieu -Sorbonne.
C'eſt la fin d'un Ouvrage dont nous avons annoncé
les premiers Volumes. L'Auteur ſe propoſe
dedonner de temps en temps quelques Obſervations
analogues par forme de Supplément.
LES Figures des Fables de La Fontaine , graDE
FRANCE. 45
vées par Simon & Coiny, d'après les Deſſins du
fieur J. Vivier , Peintre & Élève de M. Caſanove.
LeTextegravé format in- 16 , papier de Hollande ,
cinquième Livraiſon. Prix , 3 liv. A Paris , chez
Simon & Coiny , Graveurs , au Bureau du Voyage
Pittoreſque de la Grèce , rue l'agevin , nº. 16.
Le ſoin qu'on donne à cet Ouvrage juſtifie ſon
fuccès, qui ſe confirme de jour en jour.
BIBLIOTHÈQUè des Enfans de la Campagne ,
par J. V. D. N. A. D. D. L. M. - Nouvelle Grammaire
Françoise , ou Rudiment des Enfans de la
Campagne. - Les Devoirs de la Religion Chrétiennepour
les Enfans de la Campagne, du même
Auteur. A Paris , chez Belin , Libraire , rue Saint
Jacques.
Ces trois Brochures , qui ne ſe ſéparent point , fe
vendent enſemble 3 liv. 15 ſols broches. Nous
penfons , comme le Cenſeur , que l'utilité de cet
Ouvrage eſt plus étendue que l'Auteur ne l'annonce.
?
1
COLLECTION Univerſelle des Mémoires particu-
Hers relatifs à "Hißoire de France , Tomes 11 &
III. A Londres; & fe trouve à Paris , rue d'Anjou ,
la ſeconde porte-cochère à gauche en entrant par
la rue Dauphine.
Nous avions prévu le ſuccès de ce Recueil précieux
, qui peut être de la plus grande utilité pour
les Hiſtoriens & pour les Amateurs de l'Hiftoire.
७
P
RECHERCHES fur la nature & les effets duMéphitiſmedes
foſſes d'aisance , par M. Hallé , de la
Faculté de Médecine de Paris , de la Société Royale
de Médecine , imprimées par ordre du Gouvernement.
A Paris , de l'Imprimerie de Ph. D. Pierres ,
Imprimeur du Roi , & c
C'eſt ſans doute une entrepriſe utile que de cher44
MERCURE
:
cher à éclairer ſur une matière qui intéreſſe la ſanté
& la vie même des Citoyens. Ce but eft rempli par
l'Ouvrage que nous annonçons. Il eſt diviſé en
deux Parties. Dans la première l'Auteur prouve
linfuffisance du moyen proposé parM. Janin contre
le Méphitifme; la feconde renferme des réflexions
ſages & des vues utiles for cer objet. Cet Ouvrage
doit faire honneur au zèle & aux lumières deM.
Hallé, & juftifie l'approbation flatteuſe que viennent
de lui donner les Commiſſaires nommés par la Société
Royale de Médecine.
LE Cabinet des Fées , ou Collection choisie des
Contes des Fées & autres Contes merveilleux , ornés
de Figures, première & feconde Livraiſons , quatre
Volumes , contenant les Contes de CharlesPerrault,
les Contes de Mme la Conteſſe de Murat &les
Contes de Mme la Comteſſe d'Aulnoy.
un
P
Cette Collection avoit été annoncée en vingtſept
Volumes , mais depuis la publication du Prof
pectus pluſieurs Gens de Lettres ſe ſont réunis pour
demander quelques Contes qui avoient été emis
dans la liſte , tels que les Mille& Quart d'heure,
les Contes Tures, les Contes des Fées par Fenelon
ceux de Montcrif, les Fables de Bidpaï, & c. Au
moyen de cette reſtitition la Collection aura trente
Volumes de Contes & uunn VVoolluummee de Difcours ,
contenant l'origine des Contes des Fécs & les No
tices fur les Auzears.On délivrecia régulièrement
deux Volumes par mois. On s'infcrit pour cette
Collection à Paris , rus & hôtel Serpente, chez
Cuchet , Libraine Éditeur des OEuvres de le Sage &
de l'Abbé Prevoſt. Le prix de l'infoription eſt de
3 liv. 12 fois le Volume broché , orné de trois
Planches faites ſous la direction de MM. Delaunay
&Marillier.
Ceite Collection paroît accueillie par le Public
DE FRANCE.
45
avec beaucoup d'empreffement , & ce ſuccès ne
doit nullement étonner; elle eft compofée d'Ouvrages
eftimables , & elle est donnée par un Libraire
à qui l'Édition des OEuvres de le Sage & dé
l'Abbé Prevoſt a mérité la confiance du Public à
pluſieurs égards. 六
De la Monarchie Françoise , ou de fes Loix , par
Pierre Chabrit , Conſeiller au Conſeil Souverain de
Bouillon , & Avocat au Parlement de Paris , 2 Vol.
in- 8 ° . Prix , 6 liv. brochés. A Bouillon , à la Société
Typographique; & à Paris , chez Belin , Libraire ,
rue Saint Jacques..
Nous avons parlé avec des éloges mérités du premier
Volume de cet Ouvrage; le ſecond obtiendra
ſans doute le même accueil du Public. Le premier
Volume a valu à l'Auteur , en 1784 , le prix d'encouragement
légué par M. de Valbelle , & adjugé
par l'Académie Françoife.
Avis aux Souſcripteurs de la Bibliothèque des
Pères , 8 Vol, in 3º. , corrigée & augmentée par
feu M. Ronder , Editeur de la Bible de Vence.
ء ا ر
La Bibliothèque des Pères , dont les deux pre
miers Volumes font actuellement en vente , ſera
achevée en Novembre ou Décembre prochain. Les
troiſième & quatrième Volumes actuellement, ſous
preſſe , ſeront délivrés inceſſamment. On prévient
que les Perſonnes qui n'auront pas ſouſcrit d'ici au
30 Juin, payeront les Volumes s liv, au lieu de
4liv. Cet Ouvrage devoit s'imprimer en Province;
&les dépenſes de l'impreſſion que les Libraires en
font à Paris , les forcent à cette augmentation .
T
Vies du Capitaine Caſſard & du Capitaine
Paulin , connu sous le nom de Baron de la Garde ,
par M. Richer , Auteur de pluſieurs Ouvrages de
46 MERCURE
Littérature. Prix , I liv. to fols broché. A Paris,
chez Belin, Libraire , rue Saint Jacques.
Cette Brochure fait ſuite à une Collection d'Ouvrages
du même genre & du même Auteur.
DES Maladies des Filles , par M. Chamboux
de Montaux , Médecin de la Faculté de Paris , de lai
Société Royale de Médecine , &c. pour ſervir de
Suitex Maladies des Femmes du même Auteur
2Vol. in - 12. Prix , s liv. brochés , 6 liv. reliés . A
Paris , chez Cuchet , rue & hôtel Serpente.
L'Ouvrage ſur les Maladies des Femmes a joui
d'un ſuccès mérité ; celui-ci doit en avoir davantage,
s'il eſt apprécié avec justice. L'Auteur s'eft rendu
maître de ſa matière , y a développé des idées
neuves , & jeté de nouvelles lumières fur cette partie
de la Médecine.
ELÉMENS de Minéralogie, traduits de l'Anglois
deM. Kirwun , Membre de la Société Royale
de Londres, par M. Gibelin , Docteur en Médecine,
Membre de la Société Médicale de Londres ,
&c. Prix, s liv. broché , & 6 liv. relié. A Paris ,
chez Cuchet, Libraire , rue & hôtel Serpente.
C'eſt une bonne Traduction d'un bon Ouvrage
dans une partie des Sciences qui devient plus inté
reſſante à proportion des progrès qu'on y fait de
jou en jour.
La Cachette découverte , peinte par Honoré
Fragonard , & gravée par R. Delaunay le jeune.
Prix , 3 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue & Forte
Saint Jacques , laporte- cochère près le petit marché ,
n°. 112.
Nous avons annoncé du même Auteur le Mariage
rompu &le Mariage conclu ; la Cachette
découverte fait partie de cette Suite agréable tant
!
:
DE FRANCE. 47
par les ſujets que par le mérite du burin qui les reproduit.
Cette troiſième Eſtampe ne fera pas moins
de plaifir que les deux premières.
NUMÉRO s du Journal de Violon , dédié aux
Amateurs. Prix , ſéparément 2 liv. Abonnement is
& 18 liv . A Paris , chez M. Bornet l'aîné , Penfionnaire
du Roi , Marchand de Muſique , rue des
Prouvaires , près Saint Eustache , au Bureau de
Loterics.
MUSIQUE de Léandre- Candide, ou les Reconnoiſſances
, Comédie - Parade en deux Actes , en
profe & en Vaudevilles , repréſentée au Théâtre
Italien le 27 Juillet 1784. Prix , 1 liv. 16 fols ; les
Parties ſéparées 7 liv. 4 ſols. A Paris , au Bureau
du- fieur Lawalle - Lécuyer , Commissionnaire &
Correſpondant des Spectacles de Province , cour du
Commerce.
SYMPHONIE Concertante pour Cors & Baffon,
deux Violons , Alto , Baſſe , Cors & Haut - Bois ,
exécutée au Concert de la Reine & au Concert Spi .
rituel par MM. Lebrun & Devienne , composée par
M. Devienne. Prix , 4 liv. 4 ſols . A Paris , chez Imbault,
rue& vis à vis le Cloître Saint Honoré , mai
ſon du Chandelier.
Le grand fuccès qu'a cu cette Symphonie partout
où elle a été exécutée doit la faire recevoir
avec empreſſement.
SIX Duos faciles pour un Violon & un Violoncelle
(la partie duVioloncelle peut s'exécuter ſur le
Baſſon ) , par M. Bréval , Cuvre XXI , ſeptième
Livre de Duos. Prix , 7 liv. 4 ſols . A Paris, chez
l'Auteur , rue Faydeau , nº. 28. 5
48 MERCURE
,
RECUEIL d' Ariettes choifies , avecAccompagnement
de Guittare & trois Airs connus variés , par
M. Alberti , Ouvre IV. Prix 4 liv. 4 fols. A
Paris , chez Guillaume , Luthier-Facteur de Harpe ,
rue de Beaune , Fauxbourg Saint Germain , & Mile
Girard , rue de la Monnoie , à la Nouveauté.
SI X Rondeaux , dont deux en Duo traduits ou
parodiés de l'Italien , avec Accompagnement de
Harfe ou de Piano- Forte & un Violon , par M. de
C***, & Auteur du Journal dédié à Mgr. Comte
d'Artois , OEuvre II ; le premier d'Anfoſſi , le deuxième
de Rauzini , le troiſième de M. de Saint-
Salvy , le quatrième de Bertoni , le cinquième de
Bianchi , le ſixiène de Majo , Duo de la Femme &
du Philoſophe , paroles de M. le Chevalier de Boufflers
. Prix, 6 liv. A Paris , chez M. Deroulède , rue
Saint Honoré, entre celle des Poulies & l'Oratoire';
Mile Rivet , ſous les arcades du Palais Royal , à
côté du Café de Foy.
AAdélaïde ,
TABLE.
à fon retour Théatre Italien de M. de Flode
la campagne ,
Réponſes à la Question ,
3 rian , 10
5AcadémieRoy. deMusiq. 36
Charade, Enigme& Logogry-Comédie Italienne,
phe, 8 Annonces & Notices ,
38
41
APPROBATIΟΝ.
J'AI lu par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , our le Samedi 4 Juin. Je n'y al
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion . A Paris ,
le 3 Juin 1785. GUIDI.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
POLOGNE.
DE VARSOVIE , le 12 Mai.
ΟΝ attribue à pluſieurs cauſes invrai-
Lfemblables la révolution très-ordinaire ,
qui s'eſt opérée dans le Miniſtere de la Porte.
Selon quelques -uns , divers Effendis de la
Crimée ont repréſenté au Grand-Seigneur
combien l'abandon des Tartares étoit contraire
à l'Alcoran ; & fur cet avertiſſement .
un peu tardif, le Sultan irrité contre ſesMiniftres
, les a congédiés. D'autres font tramer
une conſpiration par ces mêmes Tartares
, pour fubftituer à Abdul-Hamid fon
neveu Selim ; conſpiration que le Grand-
Seigneur a découverte & afſoupie , en expulſant
les principauxobjets du mécontentement
public. Il eſt beaucoup plus ſimple
d'atrribuer ce changement aux intrigues du
Capitan Pacha ; car les intrigues fontbeaucoup
plus communes que les conſpirations
No. 23 , 4 Juin 1785. a
( 2 )
Lenouvel Hoſpodar de Moldavie, Mauro
Cordato eſt d'une familleGrecque , quia donné
pluſieurs interpretes à la Porte. Ce Prince
a étéDragoman , & il entend l'Allemand ,
le Latin , le François , le Turc , le Grec , &
les diverſes langues Slavonniennes. Son entrée
à Yaſſi fut très -pompeuſe ; voici l'ordre
de cérémonie obſervé dans cette circonftance
:
300 Piétons , les uns des Bangards, des gardes,
des domeftiques , des Bohemiens , Egyptiens , &c.
tous deux à deux , un fufil ou un bâton ſur l'épaule
; à la tête de cette troupe on portoit fix
drapaux moitié verds , moitié rouges ; en haut
étoit la lune & une étoile , en bas une croix en
tafetas blanc. Enſuite marchoient quelques drapeaux
faits de la même façon , & environ une
centainede domeſtiques & de Bohemiens , les
Boyards ou Nobles du pays ont preſque tous des
Bohémiens pour domeſtiques , cochers , cuiſiniers
, & c. Ils portent tous des peaux de moutons
fans être garnies ; la livrée des cochers eſt ſursout
rifible. Suivoient quelques piétons au bruit
d'une muſique Bohémienne , puis venoient les
marchands & les artiſans à cheval ; un chef d'Arnautes
, ayant un fuſil de neuf pieds deux pouces,
deux Tſchauſch à cheval , ayant à la main leur
grand bâton de cérémonie, en argent. Quelques
drapeaux , des domeſtiques de maiſons & un
cheval de l'Aga de Jaffi . L'Aga ou Commandant
de la ville, qui étoit ſuivi d'Arnautes &de
domestiques . Une muſique Turque , compoſée
d'un tambour & de deux fifres. Quelques dra
peaux ſemblables aux premiers. Le Kaputſci ,
Préſident à Jaffi , qui est chargé d'épier toutes les
actions du Prince , &d'en donner avis à Conſtan(
3 )
A
tinople : une muſique Bohemienne , compoſée de
tambours & fifres Turcs , formant deux choeurs .
Une troupe d'Arnautes , quatre drapeaux , une
queue de cheval. Quelques cavaliers habillés
diverſement : deux chevaux de main richement
caparaçonnés , des domeſtiques de la maiſon &
quelques Boyards ; le Commandant général du
pays.Des Arnautes , des domeſtique, deux grands
drapeaux , ayant de plus que les autres les trois
queues. Une bande de Muficiens. Vingt-quatre
couriers ou poſtillons la plupart Tartares . Plufieurs
perſonnes de l'écurie du Prince , & quatre
Ecuyers. Onze chevaux de la plus grande beauté,
richement caparaçonnés , & ayant fur la felle
au côté droit l'écuſſon du Prince relevé en boffe .
Un porte-drapeau, lequel étoit blanc ; après ſuivoit
le poeſchtel Aga ( Inſpecteur général de la
police ) il étoit ſuivi des Turcs qui étoient ici
&de ceux qui étoient venus , ainſi que des marchands
étrangers. Pluſieurs Miniftres & Officiers
de la Cour , deux bourreaux avec un grand bonnet
de fourrure blanche. Le Prince monté ſur un
trés beau cheval , ayant ſur la tête la couronne
ou le bonnet de Prince , de velours rouge , bordé
d'un galon d'or , garni par devant de pierreries
&furmontéd'un panache : il étoit couvert d'une
peliſſe de zibelline d'un prix très - conſidérable .
Pluſieurs Boyards. Un caroſſe vuide . Le Tréſorier
qui a diſtribué au peuple des paras nouvellement
frappés. Quelques Officiers de la Cour & environ
ſoixante cavaliers habillés en uniforme.
Trente Muſiciens Turcs ; un grand nombre de
domeſtiques habillés à la Tartare , fermoient la
marche. Le cortege étoit de 3500 perſonnes &
a duré une heure & demi. En paſſant devant l'Egliſe
de S. Nicolas , le Prince y entra & ſe fit
1
a 2
4 )
donner la bénédiction par le Métropolitain en
préſence de pluſieurs Evêques.
On apprend que le Hoſpodar a ſignalé
ſon avénement à la régence , par divers actes
de ſévérité qui ont indiſpoſe contre lui pluſieurs
Boyards. S'il continue à ſuivre des
principes trop rigides , il ne gardera pas
long-temps fa dignité,
Les levées de troupes ne diſcontinuent
point dans la Romélie : Sophia eſt leur rendez-
vous général.
DANEMARCK.
DE COPENHAGUE , le 12 Mai,
:
On plaça avant-hier avec folemnité le
Pavillon royal fur la nouvelle batterie près
de la citadelle de Frédéricshafen . Tous les
vaiſſeaux qui paſſeront de ce côté , ſeront
tenus à l'avenir de ſaluer ce pavillon.
On arme la flotille qui , ſous les ordres
du vice-Amiral de Fontenay , doit faire
pendant l'été diverſes évolutions dans les
Beltz,
On attend ici inceſſamment D. Muſquiz ,
en qualité d'Envoyé extraordinaire de la
cour d'Eſpagne.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 19 Mai.
Suite de la Diſſertation ſur les Etats Pruf
fiens par M. le Baron de Hertzberg,
( 5 )
i
4°. Le Roi a beaucoup favorisé l'Agriculture
en autoriſant& encourageant, même par des prix,
l'abolition des communes & la ſéparation des
fonds de terres & des pâturages , dont un ſeul
propriétaire peuttirer infiniment plus de parti
que quandil les poſſede en commun avec d'autres .
Cet arrangement très difficile a pourtant été
exécuté dans des centaines de villages & ſe continue
chaque année.
5°. S. Majefté tend & parvient an même but
en faiſant diftribuer des ſemences de luzerne , de
treffe & de lupin à tout cultivateur qui en demande
, en faifant acheter un grand nombre de
vaches à pluſieurs , & en faiſant diftribuer tous
les ans de grandes ſommes en prix & en gratifications
pour encourager les cultivateurs à toutes
ſortes d'induſtrie rurale : par exemple , à ceux
qui ont ſemé & planté le plus grand nombre de
mûriers & autres arbres , qui filent le mieux &
leplus, qui produiſent le plus de ſoie , &c.
2 6°. Undes grands moyens , par leſquels le
Roi peut empêcher la famine en cas de mauvaiſe
récolte & par conséquent la dépopulation,
c'eſt l'établiſſement de ces magaſins immenſes
debled , qu'il a formés dans toutes les provinces
pour la ſubſiſtance de ſon armée en cas de
guerre , & pour celle de ſes autres ſujets en cas
de mauvaiſe récolte. En achetant ce bled , il
foutient en même temps un prix des grains to
lérable pour le cultivateur , & en ouvrant les
magafins , il peut foutenir le prix des grains aux
marchés. C'eſt par cette méthode que les états
Pruſfiens , qui ont la réputation d'une fertilité
très bornée , n'ont rien perdu par la cruelle famine
qui a détruit tant de monde dans les au
tres contrées les plus fertiles de l'Allemagne ,
a 3
( 6 )
en 1772 , & qu'ils ont même pu fubvenir aux
beſoins de leurs voifins .
7°. « Si le Roi a beaucoup augmenté la population
par l'amélioration de l'agriculture , il y a
beaucoup contribué autant & peut - être encore
plus par ce grand nombre de fabriques & de me,
tiers de toutes ſortes , qu'il a fait établir à Ber-
Hin , à Potsdam , & preſque dans chaque grande
&petite ville de ſes états , ou qu'il a foutenus par
des avances. Il faudroit écrire ungrand livre , fi
l'on vouloit faire un détail de toutes ces fabriques
&des grandes ſommes que le Roi y a employées.
Jeme contenterai de dire que nous avons preſque
toutes les fabriques poſſibles , & que non- feulement
nous pourvoyons excluſivement les états
Pruffiens, mais auſſi des pays fort éloignés, comme
'Eſpagne & l'Italie , en toiles & lainage , & ju
quờ là Chine , où nos petits draps de Siléfie paffent
par la Ruffie. Nous exportons tous les ans
pour 6 millions d'écus en toiles , & pour 4 millions
de draps &de lainage , ce qui joint aux ouvrages
de fer & de quincaillerie du comté de la
Marck , qui roulent ſur un million d'écus , aux
bois du Brandebourg & de la Pomeranie , aux
bleds , lins & bois de la Pruffe , & au commerce
important de la Pologne , que nous faiſons par,
Konigsberg, Memel , Elbing, Dantzig & Stetin ,
nous affure une balance très- favorable pour le
commerce. Il eſt naturel que ce grand nombre)
de fabriquesdonne la ſubſiſtance à un grand nombre
d'ouvriers , attire beaucoup d'étrangers , &
augmente par- là cette claſſe de citoyens , & par
conféquent la population. Nous avons dans tous
les étatsdu Roi juſqu'à 123006 ouvriers , qui travaillent
en foie , en laine , en toiles , en coton ,
en cuir&autres matieres , des marchandiſes pour
la-valeur de 16 millons d'écus , dont il y en a
( 1 )
8pour le débit étranger.En comptant ſeulement
4perſonnes par chaque famille d'ouvriers , nos
fabriques donnent la ſubſiitance à un demi- million
d'ouvriers , & par conféquent à la douzieme partie
de la population .On peut juger par- là s'il eſt
vrai que l'état Pruffien ſoit purement militaire .
Le Roi protege & favoriſe les fabricans de toutes
les manieres poſſibles , fur-tout en leur faiſant de
grandes avances , en les encourageant par des
prix , en établiſſant des magaſins de laine dans
toutes les petites villes pour les petits ouvriers
en laine. Les villes de Berlin & de Potsdam font
par cette raiſon exemptes de l'enrôlement des
gens de guerre , & il accorde à peu près la même
faveur au cercle des montagnes de la Siléſie , où
des Tiſſerands pauvres , mais induſtrieux& ſobres,
établisdans un terrein étroit & fterile , entretiennent
ces fabriques floriſſantes de toile , qui
nous valent une exportation de tant de millions ,
& à la petite ville de Hirſchberg ſeule un commerce
de deux millions d'écus par an. Le Roi a
dans ces cercles le canton pour ſes gardes à pied ,'
mais il en tire rarement des recrues pour ne pas
en tronbler la population.
8°. Nous avions déjà , du temps du feu Roi ,
de bonnes & nombreuſes fabriques importantes
de coton , de foie , de porcelaine , de fucre , de
cuir & de minéraux , outre un grand nombre de
moindres fabriques ; qui ne laiſſent pas de faire
un objet. Les fabriques de coton , qui à la vérité
font tort , àmon avis,à la fabrique nationale de
laine , occupent jaſqu'à 5000 ouvriers. La manufacture
de porcelaine , qui par la bonté de ſa
maffe & de ſes peintures , diſpute déjà le rang
aux premieres de l'Europe , & dont le débit chez
l'étranger eſt très- conſidérable , occupe plus de
soohommes , qui par l'exercice ſe perfection,
a4
( 3 )
nent de plus en plus , & deviennent d'excellens
Artistes .
-по
9°. Avant le regne préſent , la Pruffe n'a eu
que peu de fabriques de foie de peu d'importance.
Le Roi en a établi & doté un fi grand nombre
, qu'elles occupent plus de 5000
vriers , qui travaillent pour la valeur de deux
millions d'écus , & qui ont fabriqué dans le cours
de l'année paffée , à Berlin , 1200150 aunes d'étoffes
& 400000 de gaze; un demi- million de
ces fabrications de foie paſſe chez l'étranger. Ils
yemploient plus de 70000 livres de foie crue ,
dontun fixieme eſt déjà du crû du pays. Le produit
de la foie pendant l'année paſſée 1734 , dans
tous les états Pruſſiens , y compris la Siléſie , a
été de 13432 livres , dont une grande partie eſt
de très-bonne qualité & égale à celle de France &
aux foies ordinaires d'Italie. Le Roi favoriſe &
encourage par toutes fortes de moyens la culture
des muriers & de la foie , ſur-tout en donnant
des primes & en faiſant bâtir des maiſons ou des
chambres pour les petits cultivateurs ; auſſi voitonque
cette culture fait de grands progrès ; principalement
par l'enthousiasme qu'on a inſpiré,
aux Curés & aux Chantres des villages , par des
récompenfes en argens , en médailles & en diftinctions
. Elle devient d'autant plus importante
pour l'état , que pendanttrois mois de l'été elle
donne une occupation & une ſubſiſtance également
aiſée à nombre de peſonnes , trop jeunes ou
trop âgées pour s'occuper de travaux plus difficiles
, & qu'elle ne nuit aucunement à l'Agriculture.
On a donné un nouveau relief a la culture
de la foie , en établiſſant des magaſins de
cotons , en les faifant acheter à un bon prix des
cultivateurs qui ne favent pas les filer , & en les
faifant filer par des gens habiles , ce qui nous
) و (
procure une grande anielioration de la ſoie. Le
Roi fait auffi actuellement batir un grand mou-
Lin à eau pour bien organſiner la foie.
10°. La partie des mines , qui n'exiſtoient autrefois
que pour le cuivre , devient de jour en
jour plus importante ſous la dire&ion d'un Miniſtre
habile & éclairé , (M. le Baron de Hei .
nitz ). Elle donne déjà un produit national d'un
demi million , &doit naturellement procurer la
fubfiſtance d'un grand nombre d'ouvriers , ce
qui augmentera ſur-tout & deviendra de la plus
grande importance par lesvaſtes carrieres de charbon
, que l'on exploite dans la comté de la Mark
pour en faire un grand débit en Hollande , &dans
le Duché de Siléfie où on les emploie avec
avantage dans les grandes fabriques de toiles de
ce pays & à leur blanchiſſage ; & on a lieu d'eſpé.
rer auſſi , qu'en les tranſportant à Berlin , on
pourra s'en ſervir pour ſuppléer au terrible manque
de bois , qui ſe manifeſte dans preſque toute
l'Europe.
,
La navigation des Etats Pruſſiens augmente
auffi conſidérablement par la faveur & la protection
que le Roi donne à ſon pavillon , qui eſt
reſpecté par-tout & même par les Marocains.
Nous employons dans les provinces maritimes ,
la Pruſſe , la Pomeranie & l'Oſtfriſe 1200 vaifſeaux
; en comptant dix hommes d'équipage par
vaiſſeau , cette marine marchande donne de l'occupation
& de la ſubſiſtance à 12000 matelots .
Les vaiſſeaux nationaux font preſque toute l'importation
& l'exportation des Etats Pruffiens ,
& ils commencent à faire un cabotage conſidérable
, ſur-tout les vaiſſeaux d'Emden. Dans cette
ville , il y a 5oo matelots ouvriers , qui vivent
preſque uniquement de la pêche du hareng , &
cette pêche produit déjà un intérêt annuel de
aş
( 10 )
6 pour 100 à la Compagnie du hareng , fans
compter le profit national du travail.
La Monarchie Pruffienne a eu pendant longtemps
, par un préjugé vulgaire , la réputation
& le nom d'un état purement militaire , peu
propre pour la population. Je crois avoir prouvé
qu'elle a peut- être plus de bons établiſſemens
civils que la plupart des autres monarchies ,
grandes & petites , qui en abandonnent le ſoin
au haſard & à l'induſtrie des particuliers. Mais
il ne ſera pas difficile de faire voir par quelques
obſervations , que l'armée Pruffienne eft
une véritable milice nationale , telle que l'avoient
les Romains , & que les Anglois voudroient
l'avoir , mais ne l'auront jamais ; &
qu'elle eſt montée de maniere à augmenter pluđốt
la population qu'à la diminuer. Tout le
monde ſait que le Roi a une armée de plus de
200,000 combattans , tous les jours prêts à marcher.
La moitié de ces foldats font des fils de
païfans , des journaliers & d'autres cultivateurs
du pays , qui dans les mois d'Avril & de Mai
ſe rendent à leurs régimens pour y être exercés
dans les évolutions militaires , & qui retournent
enfuite à la campagne dans leurs familles pour labourer
la terre . C'eſt cette excellente milice na
zionale , qui , étant attachée à la patrie , & animée
par le nom Pruffien , commandée par des
Princes & des Généraux habiles , & par une Nobleſſe
ancienne & nationale , peu riche , mais
patriotique , nous a fait gagner les fameuſes batailles
de Rosbach & de Leuthen , contre des
forces trois fois ſupérieures , & qui nous fera
toujours vaincre , & même plus aisément , quand
elle ſera purgée des foldats étrangers & mer
cenaires. L'autre moitié de l'armée conſiſte ſans
doute en étrangers , que le Roi fait engager pour
( II )
de l'argent , afin de ménager la population nationale.
Ces foldats étrangers reſtent ordinairement
dans les villes à leurs régimens , où ils font
deux fois la femaine les fonctions militaires , & les
autres jours ils cherchent du travail , qu'ils trou
vent aiſement dans les grandes villes . On ne défend
pas aux foldats de ſe marier , comme on le
croit au dehors ; mais on le leur permet afſlez généralement
, fur-tout à ceux qui reſtent dans les
villes , & par ce lien de mariage la plupart des
étrangers deviennent nationaux & reſtent dans
le pays. Tous les régimens ont plus de femmes
& d'enfans que de combattans. La garniſon de
Berlin qui eſt de 24000 combattans , a tant de
femmes & d'enfans , que la totalité en monte á
60000 têres , & on peut compter que l'armée
Pruffienne , de 200,000 combattans , va avec les
femmes & les enfans , du moins à 400,000 têtes.
Il eſt connu , que le Roi entretient à Potsdam
une maiſon de 5000 enfans de ſoldats , dont on
envoie une grande partie à la campagne chez
les païfans , après l'âge de huit ans , en leur donnant
13 écus par an , pour élever ces enfans , ce
qui enfait les meilleurs ouvriers de la campagne,
& enſuite de bons foldats , quand ils ont la taille
néceſſaire. Si l'on confidere fans prévention toutes
ces circonstances , on reconnoîtra que l'armée
Pruffi -nae , quelque nombreuſe qu'elle foit , n'eſt
pas difproportionnée à la population de l'état , &
qu'el e auginente plutôt qu'elle ne diminue cette
population. Elle a d'ailleurs une grande utilité
pour les états Pruffiens ; c'eſt qu'au lieu d'être
placée ſur les frontieres ou dans une ſeule pro
vince , elle eſt plutôt ſi bien diſtribuée dans chaque
province & dans chaque ville , que l'argent
qu'elle reçoit pour ſa paie , & qui fait les deux
tiers des revenus de l'état , rentre dans la cit
26
( 12 )
culation de chaque province , & met , par ce
moyen , les contribuables en état de payer exactement
leurs charges ; ce qui fait que les ſujets
Pruffiens peuvent les fournir fans grande difficulté
, & que nous ne connoiffons aucun arrérage.
Après avoir ainſi démontré combien la
grande armée Pruffienne eſt utile à l'état & à
la population , j'ajouterai encore la réflexion ,
que l'on taxe à tort le Roi d'avoir inſpiré aux
autres Souverains l'idée d'entretenir des armées
conftantes & nombreuſes. Quand une armée eſt
compoſée & employée comme la nôtre , elle
n'eſt pas à charge , mais plutôt très- utile à l'état ;
&de plus elle lui donne toute la sûreté néceſſaire
contre des invasions ſubites & dangereuſes de
quelque voifin ambitieux. En général , il me
paroît à préſent décidé , par une expérience non
douteuſe , que ſi les armées grandes & conftantes
augmentent en quelque façon le fardeau & les
charges des habitans d'un payyss ,, elles compenſent
abondamment cet inconvénient par la sûreté;
& qu'elles rendront les guerres plus rares
&moins dangereuſes , parce que chaque Puifſance
étant armée , elle tient l'autre en reſpect ,
& empêche les attaques ſubites & les prétentions
injuftes ; de forte qu'on peut dire à juſte titre ,
que par cette grande armée le Roi a fait un véritable
bien au genre humain , & qu'il a établi
une forte de paix perpétuelle. Un obſervateur
judicieux & impartial appercevra aifément combien
de guerres inutiles & terribles ont été empêchées
de cette maniere depuis peu d'années.
Après avoir ainſi montré dans ce précis , par
quels moyens principaux le Roi a fi fort augmenté
la population de ſes états , je ferai voir encore
quelle eſt la population actuelle des états
Pruffiens , & par quelles gradations elle y eſt
1
1
-
( 13 )
montée. Il est difficile de ſavoir au juſte la population
d'un état ; & la monarchie Prutfienne eft
peut être la ſeule , où l'on puiffe prouver la
population d'une maniere exacte , pendant que
d'autres font illufion au public , & ſe donnent des
populations preſque doubles , par des tableaux
imaginaires , & qui ne font nullement fondés fur
des preuves. Quand un Souverain fait compter
ſes ſujets , il parvient rarement à avoir un dénom
brement exact , par la négligence de ceux qui
en font chargés. On trouve à préſent , par une
longue expérience , qu'on parvient au dénombrement
le plus juſte d'une nation par les liftes
des naiſſances , des morts & des mariages , en
comptant qu'il naît ordinairement un homme ſur
26 hommes exiftans , & qu'il en meurt un ſur 36 .
C'eſt ce calcul que M. Moheau a adopté pour la
France , en le fondant , par approximation , fur
les liſtes de quelques généralités du Royaume ,
mais que M. Süſſmilch a mieux conſtaté dans fon
ouvrage par un grand nombre de liſtes générales
& particulieres des états Pruffiens. Quand on
compare ce calcul avec les liſtes de dénombrement
qu'ona , il ſe trouve que le dernier a rencontré
affez juſte notre population réelle. Je tâ
cherai de prouver cette afſertion.-
Les anciens états de Pruſſe & de Brandebourg
ont eu , l'an 1700 , 66000 naiſſances , 47000
morts , 18000 mariages.
Les mêmes états ont eu , après l'acceſſion des
nouvelles provinces de Neufchâtel , de Meurs ,
de Gueldres , de Tecklenbourg , de Lingen &
de la Poméranie Citérieure , l'an 1717 , 82000
nailfances , 54000 morts , 2100o mariages.
• Les mêmes états ont eu avec la Siléfie & l'Offfrife
, avant la guerre de ſept ans , en 1755 ,
'165000 naiſſances, 122000 morts , 36000 mariages.
1
( 14 )
:
Tous les états Prufſiens ont eu , après la guerre
de 7 ans , en 1767 , 172000 naiſſances , 140000
morts , 36000 mariages.
Les mêmes états , avec la Pruſſe occidentale
acquiſe en 1773 , ont eu , en 1781 , 219000
naiſſances , 188000 morts , 44000 mariages.
Tous les états Pruſſiens ont eu , en 1783 ,
208000 naiſſances , 162000 morts , 45000 mariages
.
Les mêmes états ont eu , en 1784 , 211000
naiſſances , 152000 morts , 43000 mariages .
En prenant pour baſe ces dernieres ſommes ,
& en multipliant le nombre des naiſſances par
26 , & celui des morts par 36 , il en réfulte ,
par l'une & l'autre multiplication la ſomme prefque
égale de la population de 5,488,000 , ou
5 millions & demi ; & quand on y ajoute l'état
militaire , qui n'eſt pas compris dans ces liſtes ,
& qui monte pour le moins à 400000 têtes , on
approche fort près de la ſomme de 6 millions.
Les dénombremens faits dans les provinces dans
le même temps , avec toute l'exactitude poflible
, par des perſonnes de l'état civil & mili -
taire , rempliffent entièrement la ſomme de fix
millions , de forte qu'on peut la prendre pour
la véritable ſomme de la population totale des
états Pruffiens .
( La Fin à l'ordinaire prochain . )
Un Journal offre les détails ſuivans concernant
la recette & la dépenſe de la caiffe
du tréſor du grand Duché de Lithuanie , depuis
le 1 Septembre 1782 juſqu'au i du
même mois de l'année 1783. La recette devoit
monter à 2,534,798 rixdalers , mais il
n'a été verſé au tréſor que la ſomme de
( 15.)
2,081,426 rixdalers , la ſomme reſtante de
353,372 rixdalers lui eſt encore due ; la dépenſe
alloit à 2,840,365 rixdalers , dont
131 , 265 ont été employés pour amortir la
dette nationale , pour l'extinction de laquelle
le clergé de cette province contribue par an
16,666 rixdalers .
La recette ordinaire du tréſor de la couronne
& de Lithuanie doit monter par an à
la fomme de 3,193,635 rixdalers , & la dépenſe
ordinaire à 2,825,453 .
On apprend de Pétersbourg , que le ſieur
Burrel , Anglois , a été nommé Directeur de
l'entrepriſe commerciale , qui doit ſe faire
dans les Indes Orientales. Les vaiſſeaux qui
s'y rendront , font le Czarowiz , l'Anna &
le Kitſchogſte. La plupart des Officiers &
des matelots de ces bâtimens ſont des
Ecoffais .
Les maiſons de commerce de Dogofchagof
à Mofcou , & celle de Wecker à Wibe
rerg , ont failli. La banqueroute de la premiere
eſt évaluée à 260,000 roubles , & celle
de l'autre à 200,000 .
Un papier public porte la marine actuelle
de la Ruffie à 62 vaiſſeaux de ligne & sz
frégates . L'auteur de ce dénombrement ,
aime à voir les chofes en grand.
DE VIENNE , le 21 Mai.
Nous avons annoncé le projet d'une im-
1
( 16 )
poſition unique &univerſelle, dont on va
faire l'effai dans les Etats héréditaires de
l'Empereur. Ce Monarque vient de preſcrire
l'exécution de ce plan &les diſpoſitions qui
y ſont relatives , dans une Ordonnance du
20 Avril , que voici en ſubſtance :
こ
1º. Immédiatement après la publication du
préſent Edir , il ſera procédé dans la Bohême ,
la Moravie , la Siléſie , la Gallicie , l'Autriche
au-deſſus & au deſſous de l'Ens , la Styrie , la
Carynthie , la Carniole & les Comtés de Goerz
& de Gradiska , tant au dénombrement & à l'arpeutage
de tous les biens- fonds ou territoriaux en
valeur qu'à la fixation de leur produit en grains ,
ſelon leur fertilité reſpective .
2°. Les poſſeſſeurs des biens-fonds feront tenus
de faire la déclaration des biens qu'ils poſſedent
& du produit qu'ils en retirent. La Commiſſion
joindra à ces déclarations des actes pour en
conftater la vérité .
3º. Les deux opérations , ſavoir celle du dénombrement
& de l'arpentage des biens- fonds ,
& celle de la fixation du produit , eu égard à la
fertilité reſpective du ſol , ſeront faites par les
Juges ou Officiers civils de chaque endroit , ou
parles perſonnes qu'ils auront commis à ce ſujer,
&cela en préſence de fix notables de l'endroit ,
qui feront choiſis par chaque communauté. La
maniere d'opérer ſera indiquée par une Sous-
Commiffion , qui ſera compoſée du Commif
faire du Cercle , d'un Econome & d'un Ingénieur.
Cette Commiſſion aura la direction ini.
médiate de ces opérations.
4°. Ces Sous - Commiſſions établies dans chaque
Cercle recevront les inftructions néceſſaires
1
( 17 )
par la Commiſſion ſupérieure de chaque Province
, laquelle veillera à l'exactitude du travail.
5 °. Les ſuſdites opérations ſeront commencées
inceſſamment , & on tâchera de les finir à la fin
du mois d'Octobre prochain .
6°. Lesdéclarations des Juges & de leurs chargés
de procuration ſeront faites en préſence de
la Communauté entiere ou en celle des notables
choifis ,& les déclarations des poſſeſſeurs des biensfonds
, ſe feront publiquement & en préſence des
Juges & des notables .
7°. Pour déterminer les poſſeſſeurs de biensfonds
à donner le dénombrement exact de leurs
poſſeſſions, les loix pénales concernant les réticences
encette matiere ſeront ſuſpendues , &
on ne pourra pas inquiéter les poſſeſſeurs qui déclareront
aujourd'hui plus de biens territoriaux
qu'auparavant à la rédaction des rôles pour les
impofitions réelles .
8°. Les biens qui ne feront pas déclarés , &
que l'on apprendra par la fuite avoir été célés ,
ſeront réputés vacans , & donnés en toute propriété
à celui qui en aura fait la dénonciation ;
mais dans le cas où le dénonciateur deſireroit
reſter inconnu , les biens non déclarés & dénoncés
ſeront vendus publiquement , & le prix de
Ja vente ſera donné au dénonciateur fans qu'on
puiffe le nommer.
9 °. Toutes les eſpeces de fraude dans les fufdites
opérations, feront punies ſans aucune con.
fidération perſonnelle , & les amendes feront
adjugées aux dénonciateurs dont on taira les
noms .
109. Les états ou rôles de dénombrement & de
fixation des produits feront fignés des Juges de
l'endroit , & déposés chez le Juge ou le Curé
pour l'inspection de tous ceux qui ont intérêt de
les voir & de les vérifier .
( 18 )
On a joint à cet Edit préliminaire des inſtruc
tions détaillées pour ces opérations ; elles con
tiennent des formulaires de ſerment & autres , &
des tableaux figurés qui expliquent la maniere
du dénombrement&de l'arpentage.
On débite que les régimens de Tranfylvanie
, tant d'infanterie que de cavalerie ,
ont reçu ordre de ſe tenir prêts à marcher.
Ils torment , avec les régimens nationaux
des frontieres , un corps reſpectable de
22000 hommes .
L'Empereur , pour prévenir la confufion à la
quelle donnoit lieu dans les contrats & les procès,
l'uniformité des noms des Juifs de la Gallicie ,
a ordonné qu'à l'avenir les fils porteront des noms
de famille & prendront celui de leurs peres. Ils
pourront faire précéder ces noms diſftinctifs de
tels autres noms qu'ils jugeront d'adopter.
Le Comte François d'Esterhazy de Ga.
lantha s'étant démis de fa dignité de Ban de
Dalmatie , de Croatie & d'Esclavonie , l'Empereur
en a diſpoſé en faveur du Comte de
Balaſſa , que S. M. a nommé en même tems
Grand Palatin & Commiſſaire royal du diftrict
d'Agram. La dignité de Garde de la
Couronne de Hongrie , vacante par la promotion
du Comte de Balaſſa a été donnée
au Comte de Nadasty , avec le titre de
Conſeiller privé de S. M.
,
M. Gallarati , Milanois , Capitaine au
régiment d'Oroz fait venir d'Italie en
Tranſylvanie des mûriers & des perſonnes
qui connoiſſent parfaitemnt la maniere de
les cultiver , d'élever les vers à foie , & de
( 19 )
préparer la ſoie pour les manufactures. Son
deſſein eſt d'introduire dans cette principauté
la méthode que fuivent les Italiens
dans cette branche d'industrie.
On vient de faire , par ordre de l'Empereur ,
un plan pour conduire la riviere d'Ens dans celle
de Vienne. On fait monter la dépenſe de cette
entrepriſe , qui procureroit un avantage confidérable
au commerce intérieur , à la tomme de
trois millions de florins.
Il vient de mourir à Holleſchau en Moravie
un vieillard , nommé Thomas Kaſprek ,
tiſſerandde fon métier , dans la 118º année
de ſon âge. Ce particulier n'a jamais été
malade , il a confervé juſqu'à la mort l'uſage
de ſes ſens , &il n'a ceſſé de travailler
å ſon métier , que depuis environ 4 ans.
DE FRANCFORT , le 24 Mai.
Malgré les proteſtations des Etats , les
plaintes publiques & la diſette , le gouvernement
de Baviere a accordé au Miniſtre
Autrichien la permiffion d'acheter 6000 raferes
de froment. Peu avant le départ de
l'Electeur , on a mis à Munich un impôt général
fur les chiens , d'un florin & demi par
an. Les chiens de bergers & de bafle cour
ſont ſeuls exceptés. Du produit de cette
taxe , on projette de doter une maiſon d'orphelins.
La Ducheſſe Douairiere de Baviere , la
Ducheffe Clémentine & le Prince de Birkenfeld
ont quitté Munich en même temps
( 20 )
que l'Electeur , & ce départ combiné donne
la plus grande vogue aux anciens bruits d'échange
, quelque précipités qu'ils foient.
La Cour Electorale eſt actuellement au délicieux
jardin de Schwetzingen .
La mort du Prince Léopold a répandu
une affliction générale à Brunswick comme
à Berlin. Cette fin prématurée a rappellé
celle du Due Guillaume de Brunfwick , qui
mourut de maladie à l'armée Ruſſe en Moldavie
, où il ſervoit comme volontaire. Le
convoi de ce prince paſſa l'Oder ſur le pont
près duquel fon frere cadet , le Duc Léopold
a péri ſi glorieuſement. Le corps de ce
dernier a été tranſporté ,& eſt arrivé à Brunfwick.
Une Compagnie a préſenté à l'Empereur
un projet très détaillé pour la réunion du
Danube avec la mer Adriatique , au moyen
d'un canal qui ſeroit commencé à Vienne.
Cette compagnie s'engage à faire exécuter
cette entrepriſe à ſes dépens , ſi elle obtient
les privileges qu'elle ſollicite dans fon Mémoire.
1
Les dernieres lettres de Francfort ſur l'Oder
, datées du 3 de ce mois , diſent que
90 maiſons & une Egliſe ont été emportées
par la violence du torrent des eaux débordées.
On évalue à pluſieurs millions de
rixdalers les dévaſtations occaſionnées par
le débordement des rivieres dans la Siléſie ,
dans les Marches vieille , nouvelle & électo
( 21 )
rale de Brandebourg & dans le Magdebourg.
On a extrait ici des pepins de raiſins une
ſubſtance huileuſe , dont l'emploi ſera trèsutile
dans les manufactures de toile & dans
les ſavonneries .
Un Ecrivain politique porte la population
actuelle de Munich &de ſes fauxbourgs à
45,172 ames .
ITALI Ε.
DE VENISE , le 7 Mai.
Le 25 du mois dernier , jour de S. Marc ,
patron de la République , le feu prit à une
corvette fur le chantier , près de divers vaifſeaux
de ligne. Le vent accéléra l'incendie ,
contre l'attente de ſes auteurs , & le fit éclater
de jour ; ſans quoi , l'arſenal entier pouvoit
être la proie des flammes. On a trouvé
auprès de la corvette pluſieurs ingrédiens
combustibles . Trois femmes qui coufoient
des voiles , & un ouvrier, découvrirent la
flammedont il fut aiſé d'arrêter les progrès,
Cet incident a allarmé le Gouvernement qui
fait de profondes recherches fur cet abominable
complot. On a donné des penſions
aux femmes & aux ouvriers qui ont averti
dudanger.
Le Sénat a ouvert un emprunt de deux
millions de ducats , rembourſables en dix
ans , à trois & demi pour cent d'intérêts annuels.
Le paiement de ceux- ci eſt hypothéqué
ſur la ferme du fel & du tabac.
( 22 )
Une lettre d'Alger , du 22 Mars , donne
les détails ſuivans :
Le to de ce mois , il eſt arrivé ici de Conftantinople
un vaiſſeau Anglois , qui avoit à bord
les préſens que le Grand Seigneut a faits à notre
Régence. Ces préſens confiftent en 295 pieces
de bois à affut, 480 tonneaux de poudre ,
10 pieces de canon de 24 , 30,000 boulets de
12 livres juſqu'à 32 , 24 mats de 65 juſqu'à 80
pieds de longueur , 40 rames de chebecs , 70
tonnes de poix blanche , & pluſieurs vaſes de
toutes eſpeces à la Turque . Il ſe trouvoit à bord
de ce vaiſſeau un Aga du Capitan Pacha , qui , à
ce que l'on affure , eſt chargé d'entrer en conférence
avec la Régence pour l'arrangement de
notre différend avec les Eſpagnols. Les Algériens
ont déjà loué un navire François pour
tranfporter le préſent qu'ils vont faire de leur
côté à Sa Hauteſſe. Il conſiſte en 12 grands ancres
que les Eſpagnols avoient laiſſés , & qu'on a
retirés du fond de la mer. On deſtine auſſi deux
ſuperbes chevaux au Capitan Pacha. Les prépa
ratifs ſe continuent ici avec vigueur.On travaille
ſans relâche à la conſtruction de différentes fortes
de bâtimens. On a déjà conſtruit cette année
dix chaloupes à bombes , qui ont été mises à
l'épreuve. On travaille à 16 mortiers , dont 6
ſont déjà achevés . On les a éprouvé , & ils portent
très- loin. La peſte continue à régner àTunis.
DE FLORENCE , le 10 Mai.
L'eſcadre Napolitaine parut le 8 au matin
, à la hauteur de Livourne , & Leurs
Majeſtés le Roi & la Reine de Naples débarquerent
heureuſement dans ce port à
cinq heures de l'après -midi.
( 23 )
Un concours prodigieux d'étrangers occupe
toutes les auberges & beaucoup de
maiſons particulieres de Livourne. L'Archiduc
Ferdinand , Gouverneur de Lombardie
ſe rend à Piſe , & eſt arrivé avant hier à
Piſtoïa .
Outre les fêtes qui ſe donneront à Pife , telles
que le jeu du pont , le bal dans la cour de l'univerſité
, l'illumination , la courſe , &c. le corps
des Marchands de Livourne ſe propoſe , dit- on ,
de renouveller l'ancien jeu del Caleio , qui autrefois
avoit lieu ſur la place de Ste. Croix de cette
Ville , & la République de Lucques fera exécuter
un grand opéra , dans lequel chanteront les
Maîtres les plus célebres , & donnera deux banquets
où Leurs Majeftés Siciliennes ſont déjà
invitées.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 21 Mai,
Les réſolutions propoſées par le Miniſtre
au ſujet de l'Irlande font appréciées dans le
Public , d'après les intérêts & les partis divers
. Il feroit fort inutile de chercher de la
juſtice &de la candeur dans ces obfervations
multipliées ; quelle qu'en ſoit la jufteſſe
, voici de quelle maniere M. Pitt prépara
, ſoutint & développa ſon nouveau
plan dans la féance du 12 .
Ildivite ſon ſujet en trois parties ; la premiere ,
relative au commerce de l'Irlande avec les Colonies
, & à la liberté dont elle jouira d'importer
indirectement leurs productions; la ſeconde,
( 24 )
ſe rapportant à la communication immédiate
qui ſera établie entre les deux Royaumes , & aux
prohibitions abolies ; & la troiſieme , relative à
la compenfation que l'on doit attendre de la
part de l'Irlande , en reconnoiſſant des privilégesqui
lui feront accordés. Lorſque le plan qui
nous occupe fut préſenté à la Chambre pour la
premiere fois , dit M. Pitt , on jetta les hauts
cris ; on le dénonça comme étant de nature à por.
ter atteinte à l'acte de navigation. On ne fit
pas attention que cet acte ne met aucune différence
entre les bâtimens irlandois & les bâtimens
anglois : Il n'est qu'une ſeule objection
quimériteune réponſe. On a ſemblé appréhender
que les productions des Colonies françoiſes ne
fuſſent introduites en Irlande & de là en Angleterre.
Il me fuffira d'obſerver à ce ſujet , qu'en
vertu des loix actuellement en vigueur , les marchandiſes
des Colonies angloiſes peuvent être
importées directement en Angleterre ſur des
bâtimens irlandois ; or , pour qu'on ſoit fondé à
préſumer une pareille introduction frauduleuſe ,
il faudroit prouver qu'elle a déjà eu lieu ; mais
il eſt impoſſible de fournir une preuve ſemblable;
& les craintes font illuſoires . L'on a auffi
beaucoup parlé du danger de confier à des Offciers
Irlandois le ſoin de veiller à l'exécution de
nos loix , on a même été juſqu'à dire qu'ils fermé.
roient les yeux fur mille abus , & qu'ils permettroient
que les productions françoiſes fuſſent
miſes en entrepôt en Irlande pour être enſuite
importées en Angleterre. Je réponds à cela que
dans le fait , it exiſte aujourd'hui un pareil danger.
Je me flatte d'ailleurs que les meſures indiquées
dans le plan actuel pour parer à cet
inconvénient feront jugées ſufifantes.'
M. Pitt propoſa enſuite les Arrêtés ſuivans :
1
1°.
( 25 )
« 1. Arrêté qu'il eſt eſſentiel que les loix
jugées propres a aſſurer le privilége exclufif des
bâtimens de la Grande- Bretagne foient les nêmes
dans les deux Royaumes ; & , qu'en conféquence ,
de Parlement d'Irlande paſſe des loix de la
même teneur que celles qui exiftent aquelle.
ment en Arg eterre
Commel Irlande retire les mêmes avantages que
laGrande-Bretagne , de fon commerce avec les
Colonies Angloiſes , il eſt juſte qu'elle foit affujertie
aux memes droits établis ſur les productions
des Colonies étrangeres ; en contéquence ;
2 °. « Arrêté qu'il eſt également eflentiel de
>>>ſtatuer que les productions Angloifesou Etran-
>> geres , importées , ſoit des Indes occidentales ,
>> ſoit de nos établiſſemens fur la côte d'Afrique ,
>>paientun droit égal à leur importation en An-
>> gleterre ou en Irlande . >>
Dans la vue d'empêcher l'introduction en Angleterre
d'aucune marchandise de contrebande ,
par la voie de l'Irlande .
3º. « Arrêté que toutes les marchandiſes des
>>I>ndes occidentales importées de l'Irlande en
>> Angleterre foient accompagnées des mèmes
>acquits & certificats & que lorſqu'elles font
>> importéesen droiture de l'une des Iſles de
l'Amérique , & que toutes les autres marchan-
>> diſes importées de l'Irlande foient, àleur intro-
>>>duction en Angleterte , aſſujetties aux mêmes
>> réglemens que les toiles d'Irlande.>>
Quant à la crainte que les productions des iſles
Françoiſes de l'Amérique , après avoir été miſes
en entrepôt en Irlande, ne fuſſent introduites en
Angleterre ;
4°. " Arrêté que toutes les marchandiſes des
>>>Indes occidentales importées de l'Irlande en
>Angleterre, ſoient accompagnées du certifi-
N°. 23 , 4 Juin 1785. b
.
( 26 )
>>>cat original , ſigné par les employés de la
>> Douane à ce préposés dans les Ifles Angloiſes
de l'Amérique , & que , dans le cas où ces marchandiſes
ne ſeroient pas toutes expédiées en
>> même temps , chaque envoi ſoit accompagné
>> d'une copie dudit certificat. »
دد
On ne doit pas permettre aux Irlandois d'importer
les marchandiſes des Indes orientales pour
leur propre consommation , & encore moins conſentir
à ce qu'elles ſoient réexportées par eux en
Angleterre , tant que la nation exigera que ce
commerce reſte entre les mains d'une compagnie
excluſive. Nous ſommes en droit d'attendre que
l'Islande ſouſcrive fans repugnance à cette reftrition
; mais comme elle contribue à faire
proſpérer le commerce de la Compagnie des
Indes par la conſommarion des marchandiſes de
pays , elle a droit à quelque retour de notre
part.
5°. « Arrêté qu'il eſt également effentiel de
>> ſtatuer que les productions d'aucun établiſſe-
>> ment ſitué au - delà du Cap de Bonne-Eſpé-
> rance ne pourront être importés ſur des bâti-
>>>mens Irlandois , tant que la Compagnie des
> Indes jouira de ſon privilege exclufif , mais
>> que les vaiſſeaux de ladite Compagnie , quel-
>>>que ſoit le lieu de leur deſtination dans l'Inde
>> pourront toucher en Irlande , & en exporter
tous les articles de ſon crû , pour en faire
>>>une partie de leurs cargaiſons. ??
Dans la ſeconde partie de ſon plan , M. Pitt
preſſa la néceſſité de permettre , que les marchanlifes
prohibées ou aſſujetties à des droits
équivalens à une prohibition , futſent admiſes à
l'avenir dans l'un & l'autre Royaume, en payant
un droit combiné de maniere à ſervir uniquement
à contuebalancer l'excife ; les grains & la
( 27 )
bierre , furent les ſeuls articles exceptés dans
cette di poſition .
La troiſieme partie du plan de M. Pitt fut
relative à la compenſation que l'on devoit attendre
de la part de l'Irlande en reconnoiſſance des
privileges qui lui étoient accordés .
Il prouva que l'eſpoir conçu à cet égard , n'é-
•toit pas auſſi frivole qu'on s'étoit efforcé de le per-
-fuader , que l'augmentation des richeſſes de l'Ir-
-lande, ſuite naturelle de l'extenſion de lon commerce
, produiſoit un excédent dans ſon revenu ,
&que cet excédent n'étoit point , comme on l'as
voit prétendu , à la diſpoſition du Parlement d'Irlande
, mais que le Miniſtre en place avoit ſeul
le droit d'en déterminer l'emploi . D'aprés cela ;
Arrêté qu'il importe eſſentiellement à la prof
périté de l'Empire Britannique , que les liaiſons
de commerce entre la Grande-Bretagne & l'Irlande
ſoient réglées défini ivement d'après des
principes de réciprocité , & que les ſuje s de
'Irlande ſoient aſſirés de jouir conſtamment de
tous les avantages locaux , lorſqu'ils ſe ſeront
engagés d'une maniere ſtable & certaine à contribuer
, en proportion de l'accroiſſement de
leurs richeſſes , aux dépenſes générales de l'EmpireBritannique.
Malgré les modifications, les exceptions ,
les réſerves , ce plan n'en fut pas moins vivement
combattu par Lord North , par
M. Fox & par l'Oppoſition entiere. Il l'a été
depuis , dans les papiers publics , dans les
pamphlets , dans les clubs , en attendant la
déciſion finale du Parlement.
Les plus ardens , comme les plus intéreffés
des advreſaires de la Coalition entre les
deux royaumes , font les manufacturiers.
b 2
( 28 )
Leur Chambre générale tint le 17 une affemblée
, dans laquelle elle prit en conſidération
les amendemens proposés par M. Pitt. D'après
l'examen , la Chambre penſa que , méme dans
cet état d'amendement , les réſolutions menacent
des conféquences les plus fatales les Manufactures
& le Commerce de l'Angleterre. En
conféquence , elle prit diverſes réſolutions à de
ſujet , par leſquelles il fut arrêté que les différentes
Communautés de Manufacturiers préfenteroient
des requêtes au Parlement , pour demander
que l'on renvoyât encore à la déciſion de
cette affaire.
Un autre objet de controverſe fixa l'attention
de la Chambre des Communes
dans ſa ſéance du 19. Lord Penryn demanda
qu'on prît en conſidération la requête
dont l'avoient chargé les députés du
commerce de la Jamaïque , au noun des
habitans de cette Ifle.
Il dit que le taux exceffif des droits fur le rhum
&ſur leſucre , formoient les deux premiers griefs
énoncés dans la Requête. Il en exiſtoit un troifieme,
fondé ſur la ſuſpenſion du commerce entre
certe Ile & les Etats-Unis. On s'étoit imaginé
que la Nouvelle-Ecoffe pourroit ſuffire à l'approviſionnement
des Ifles Angloiſes de l'Amérique ;
mais l'expérience aveit enfin prouvé le contraire.
Il propoſa que la Requête fût ſoumiſe à l'examen
d'ungrand comité.
M. Jenkinson s'oppoſa à cette motion ; il repréſenta
que la Seſſion étoit trop avancée , pour que
l'on pût s'occuper d'une affaire auſſi importante.
L'approviſionnement de la Jamaïque pouvoit s'eff
Auer par les Bâtimens Anglois , & il feroit trèsdangereux
d'avoir recours à l'expédient propofé
( 29 )
dans la Requête. Il cenfura la conduite du Gouverneur
de cette Iſle qui avoit permis de ſon
chef aux Américains d'entrer dans les ports de la
Jamaïque. Il dit que l'accroiſſement qu'avoient
éprouvé les exportations de cette Ifle , fournitſoit
une preuve convaincante du peu de fondement
des plaintes excitées par les droits ſur le rhum
& le ſucre. L'exportation du premier article , qui
n'excédoit pas4000 puncheons par année , avant la
derniere guerre , s'étoit élevée à plus de 12,000
puncheons par année. Il allégua enfin un motif
puiffant pour ne pas recevoir les Bâtimens Américains
dans les ports des Iſles Angloiſes ; ſavoir ,
que ces Bâtimens ne prenoient en échange de
leurs marchandises que de l'argent , avec lequel ils
payoient les productions des Colonies Françoiſes.
Le Lord North ſe déclara contre la Requête ,
en appuyant ſur la néceſſité de maintenir en force
les Réglemens du Conſeil- Privé , le bill de Terre-
Neuve & l'acte de navigation. Le Lord Mulgrave
fut du même avis , & affura qu'il exiſtoit en ce
momenten Canada 242 Bâtimens , formant près
de70,000 tonneaux , prêts à gagner le fret qu'on
vouloit fi injustement donner aux Américains.
: L'Alderman Watson pouſſa cet argument , &
détailla en homme inſtruit par une longue expérience
fur les lieux, les reſſources du Canada pour
approviſionner les Iles. Il porta à 300,000 le
nombre des meſures de grains ou de farine , exportées
de cette Province l'année derniere : il
ajouta que le nouvel établiſſement de Shelturne
avoit pris des accroiſſemens rapides , & pouvoit
freter actuellement 18 à 20 vaiſſeaux chargés de
merrein ; enfin , que le Canada feul fourniroit autantde
bois qu'il en falloit aux Ifles , & à auffi
bon prixque les Américains.
4
Pas une feule voix ne contredit ces affer
b3
( 30 )
tions : la Chambre unanime rejetta la requête
, & le principe de fermer les ifles aux
étrangers , reçut ce jour - là une nouvelle
confécration folemnelle , contre laquelle il
fera difficile d'argumenter à l'avenir.
Les lettres de la Jamaïque du mois de
Février dernier , portent que le Gouverneur
de cette Ifle a envoyé des troupes & de
P'Artillerie , pour ſecourir les établiſſemens
Anglois ſur la côte des Moſquites. Le Commandant
de ces établiſſemens a écrit , que
les Eſpagnols ſe mettoient en mouvement
de toutes parts , pour fondre ſur le petit
fort élevé récemment ſur cette côte.
Le Chevalier Edward Hughes eſt arrivé
le 19 au foir , au Bureau de l'Amirauté. Cet
Amiral avoit mis à la voile de Bombay , le
premier Décembre dernier , à bord de la
frézate l'Eurydice : il a ramené trois vaiſſeaux
de guerre.
Le Prince Edouard a pris congé de la
Cour , ces joursderniers , étant ſur ſondépart
d'Allemagne. Le Capitaine Elphinston commande
leyacht quidoitleconduire àHelvoetfluis
, & ramenera le Prince Guillaume Henri
qui a fini le cours de ſes études. Le Prince
Edouard , âgé de 18 ans , continuera les
fiennes à la célebre Univerſité de Gottingue
dans l'Electorat d'Hanovre , où ſon
frere a ſéjourné ci-devant.
On eſtime que la Compagnie des Indes
a perdu , dans le dernier incendie , environ
un million peſant de thé , qui , à deux
( 31 )
ſchelings la livre , prix d'achat , fait une
ſomme de 100,000 1. ft. Dans peu de jours ,
cette Compagnie doit payer 500,000 l. ft.
au Gouvernement , de droits de douane
dont elle est débitrice.
Plus de deux cents bâtimens marchands
ſont ſur le point de revenir des ifles & de
l'Amérique. On en attend la plus grande
partie dans le courant de ce mois .
Le Bengale , felon les nouvelles de l'Inde ,
en moins de fix années pourra non-feulement
liquider toutes les dettes contractées
par les diverſes Préſidences de l'Inde , mais
accumuler un revenu plus que ſuffisant pour
fatisfaire à toutes les obligations de la Compagnie
en Europe.
On doit renouveller cette année la commémoration
ou l'anniverſaire de la mort d'Handel , à
l'Abbaye de Weſtminster. L'année dernière , l'orcheſtre
fut compoſé de 509 Muſiciens; il y en aura
607celle-ci , ſans compter les premiers Virtuoſes .
Hs feront diviſés de la manière ſuivante :
.106 Violons ,
23 Violes ,
25 Haut Bois ,
6 Fiûtes ,
23 Violoncelles ,
38 Baffons ,
I double Baſſon ,
2 Serpens ,
18 double Baffes ,
12 Trompettes ,
12 Cors ,
6 Trombons ,
4 Timbales ,
228 Chanteurs formant
les Choeurs ,
On trouve dans le Général Advertiser ,
l'article ſuivant , ſous le titre de laconique.
Un Orateur Anglais du parti patriotique refſemble
à un chien hors de la maison dans une
nuit froide. Il heurle & il aboie juſqu'à ce qu'on
lui ait ouvert la porte. b4
( 32 )
Les temps bons ou fâcheux ; expreſſion générale
qui defigne les hommes méchans ou vertueux
qui poſſedent l'adminiſtration.
Débaucher un Membre des Communes , le faire
renoncer à ſes principes ; c'eſt corrompre une
femme , pour en faire une proſtituée , & l'époufer
enſu te.
Trois dépenſes ruineuſes font occaſionnées par
trois cho'es qui n'en devroient coûter aucune ;
l'amour des femmes , la faveur des Princes , & les
élections au Parlement .
Il faut une prodigieuſe concurrence d'hommes
dans les grandes places , pour en trouver un ſeul
digne de les remplir.
L'imagination expoſe une femme au même
danger que court un cheval très - vif , mais aveu
gle , &c. &c . &c .
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 25 Mai.
Le Roi , accompagné de la Famille royale
, affitta , le 17 de ce mois , à la proceſſion
faite par les Miſſionnaires deſſervant la Chapelle
du Château , pour demander à Dieu
des pluies ſalutaires.
Le 25 , la Cour a pris le deuil, pour fix
jours , à l'occaſion de la mort du Duc régnant
de Mecklenbourg Schwérin .
Le premier de ce mois , le ſieur Bertrand de
Boucheporn , Intendant de Corſe , & le ſieur
de la Guillaumie , Conſeiller de Grand Chambre
de Parlement de Paris , ont eu l'honneur d'être
préſentés au Roi par le ſieur de Calonne , Contrôleur
général des finances , & de remercier Sa
( 33 )
Maieſté , le premier pour l'Intendance de Pau
&Bayonne , le ſecond pour celle de Corſe..
Le Marquis Yzarn de Valadi , le Comte Ar .
mandde Sommery & le Comte Charles de Roncherolles
, qui avoient précédemment eu l'honnent
d'être préſentés au Roi , ont eu , le 21 ,
celui de monter dans les voitures de Sa Majesté
&de la fuivre à la chaſſe .
Le lendemain , Leurs Majestés & la Famille
Royale ont ſigné le contrat de mariage du Marquis
de Gerbevillers , premier Chambellan de
Monseigneur Comte d'Artois , avec Demoiselle
du Cheylard.
C
Le même jour , la Marquiſe de Valory , la
Comteffe de Beaumont & la Comteſſe d'Afnieres-
la- Châtaigneraye , ont eu l'honneur d'être
préſentées à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale ; la premiere par la Ducheſſe de la Rochefoucauld
; la ſeconde , par la Vicomteſſe de
Beaumont ; & la troiſieme , par la Marquife
d'Aſnieres .
Ce jour , les Agens généraux du Clergé ont
eu l'honneur de préſenter au Roi & à la Famille
Royale , le rapport d'Agence tenu à l'Aſſemblée
de 1780.
DE PARIS , le 2 Juin .
Voici enquels termes laGazette de France
a rendu compte de l'entrée de la Reine dans
la Capitale :
La Reine , qui le 23 de Mai avoit été avec
Madame , Madame Elifabeth de France , coucher
au château de la Muette , où Madame Comteffe
d'Artois vint le lendemain 24 rejoindre S. M. , en
partit ce jour vers les dix heures & demie du
bs.
( 34 )
matin ,& prit à onze heures ſes voitures de céré
monie au rond du Cours. S. M. ayant le nombre
ordinaire des Gardes- du- Corps du Roi , accompagnée
dans ſa voiture , de Madame , de Madame
Comteffe d'Artois de Madame Elifabeth de
France , de la Ducheſſe de Chartres & de la Ducheſſe
de Bourbon , qui le matin s'étoient rendues
au château de la Muette , fit ſon entrée à Paris
au milieu des acclamations du peuple , les Gardes
Françoiſes & lesGardes Suiſſes formant une haie
ſur ſon paſſage , & fut au pas à Notre-Dame , où
elle rendit ſes actions de graces à Dieu de la naifſance
heureuſe de Mgr. le Duc de Normandie. En
ſortant de l'Egliſe Cathédrale , S. M. ſe rendit ,
par une dévotion particuliere, à Sainte Genevieve,
pour le réunir aux Prieres publiques , invoquer la
Sainte Patrone de Paris , & demander à Dieu la
fin de la ſéchereſſe qui déſole les campagnes La
Reine , accompagnée de la Princeſſe de Conti &
de la Princeſſede Lamballe , qui s'étoient rendues
à Notre Dame , revint enſuite , vers les deux
heures après - midi , au château des Tuileries , où
elle dîna. Le ſoir , la ville fut illuminée , & le
Comte d'Aranda , Ambaſſadeur d'Eſpagne , fit
tirer á minuit un bouquet d'artifice ſur la terraffe
de ſon hôtel , place de Louis XV.
Les illuminations des bâtimens de la p'ace
Louis XV offroient le coup d'oeil d'un
Palais enchanté. Depuis l'avant derniere
paix , on n'avoit pas vu dans Paris d'illuminations
plus ſoignées ni plus brillantes ; &
dans aucun pays on n'en a jamais deſſiné de
plus galantes. La beauté de la journée , la
nuit laplus calme permirent à tout Paris de
prendre part à cette fête; & ce qui acheva
( 35 )
de la rendre agréable , c'eſt que par la bonne
police & l'ordre qu'on avoit établi , elle ne
fut troublée par aucun accident. Les autres
illuminations remarquables furent celles du
palais du Luxembourg , du Temple , de
P'hôtel de l'Infantado & de ſon pendant ,
celui de M. de la Reyniere , de l'hôtel de
Croï , &c.
M. Moreau de Beaumont , Conſeiller
d'Etat très eſtimé , mourut , le 22 Mai , dans
ſa terre du Menil près Mantes , après une
maladie de trois jours ſeulement. Il avoit
affifté au Conſeil des Priſes , le mercredi -
précédent.
Les Etats de Bretagne , qui dans leur derniere
aſſemblée , ont arrêté d'ériger la ſtatus
du Roi dans une des villes de la province ,
n'ayant point trouvé à Rennes , ni à Nantes
d'emplacement convenable pour un pareil
monument , ont prié Sa Majeſté de vouloir
bien déſigner elle-même la ville où ſa ſtatue
ſeroit placée , & S. M. a nommé Breſt ; en
conféquence , M. Pajou , Sculpteur du Roi ,
choiſi par la province , va partir pour cette
ville, afin de voir l'emplacement , & com
poſer enſuite les acceſſoires du monument
dont la direction lui eſt confiée .
Un autre Sculpteur , non moins célébre ,
M. Houdon , eſt auſſi au moment de fon
départ pour un voyage encore plus long. Il
va en Amérique où le Congrès l'appelle
pour travailler à la ſtatue du Général Waf-
:
b6
( 36 )
hington & au bufte de M. le Marquis de la
Fayette.
Suivant des avis du haut Dauphiné , on
reſſentit , le 29 Avril , à onze heures du matin
, aux environs de Mont Dauphin , deux
ſecoufles de tremblement de terre , fucceffives
, & qui durerent cinq à fix fecondes.
Nombre de perſonnes effrayées , & une
partie de la garnifon fortirent précipitamment
de la ville ; mais les fecouſſes n'ont
entraîné aucun dommage.
Un accident affez fréquent dans la même
province , a donné lieu à la lettre ſuivante ,
écrite par Pierre Villavon , payſan du canton
de Molines en Champſaur , à M. Genevois
, Subdélégué à Lamure. Nous confervons
ici le patois de cette lettre , pour ne
pas dénaturer la naïveté du récit qu'elle
contient:
M. Je vous écris nos malheurs , que le ir Décembre
, environ ſur les dix heures du ſoir , il
arrive un foudre de neige ( une avalanche ) qui a
écrasé ma maiſon , tué Catherine Nougier ma
femme , Anne Robert femme de mon fils & Pierre
Villavon ſon enfant ; je ſuis reſté quatre jours
avec Jean Villavon, l'autre enfant de mon enfant,
avec les trois morts & un cabrit , avec les morts
tout nuds. N'avons mangé que le cabrit& la neige
crue ,fans rien faire cuire dans un coin. Il faifoit
grand froid; ma maiſon toute ſeule ; là où il n'y
avoit perſonne , j'ai entendu un chien qui crioit ;
j'ai crié moi . J'entends crier deux hommes , difant
, tout est mort bettes & gens j'ai dit , non , à
mon fecours. Je n'ai plus entendu , je me crois
( 37 )
mort. Bien de tems paffe ; que voilà bien d'hommes
qui diſent , travaillons vite ; j'ai crié : ils
m'ont tiré deſſous des bois & des pierres avec mon
petit enfant , puis les trois pauvres cadavres. Ils,
m'ont porté chez eux , avec mon petit enfant ,
m'ont fait bien manger , avec boire. Ils m'ont
preté une robe; j'ai reſté là quatre jours avec les
trois pauvres cadavres , il y eſt tout reſté , tout le
betail , trois groſſes betes à corne , vingt betes de
brebis ou chevres , je vous prie de vos bontés de
ledire à Monſeigneur l'Intendant , ce Papier eft
une Requêre adreſſée à M. l'Intendant , avec le
Papier. Signé , PIERRE VILLAVON.
M. l'Intendant de Dauphiné a fait donner
une gratification à ce pauvre payſan ,
pour l'aider à réparer une partie de fes pertes.
Le navire , le Vigilant , Cap. Hervieux ,
a coulé bas près de Quillebeuf; mais l'on a
ſauvé une partie de la cargaifon.
M. le Subdélégué de Jarnages nous apprend
en ces termes l'incendie qui a conſumé
le tiers de cette ville de la Marche , à
trois lieues de Gueret.
Cet accident , dû à l'imprudence d'uneDame ,
qui a refuſé de payer 6 ſols à un ramoneur , à qui
elle n'en vouloit donner ques , a réduit plus de
30 familles à la miſere . La perte entiere de leur
fortune n'eſt pas ce qui afflige le plus les infortunés
; celle de leurs femmes , trouvées preſque
confumées dans les débris de 30 maiſons ou granges
, abſolument détruites , eſt encore plus accablante.
Les perſonnes charitables qui jetteroient un
oeilde compaſſion ſur ces malheureux, ſont priées
( 38 )
d'adreſſer leurs charités à M. de Fournoue , Con
ſeiller de Roi & fon Procureur à Gueret , ou à
M. Roudeoux de Laplogne faiſant les fonctions de
Subdél gué , & premier Echevin à Jarnages.
Une lettre de Serres en Dauphiné , fait
mention d'un trait d'adreſſe & de courage ,
honorable pour fon auteur.
Un vent du Nord , impétueux & très- froid ,
avoit fait briſer un radeau qui deſcendoit le
Buecs , torrent qui ſe jette dans la Durance , &
que la fonte des neiges avoit fait groffir prodigieuſement.
Le radeau étoit monté par quatre
hommes , dont trois furent dans l'inſtant engloutis
dans les flots'; le quatrieme s'étoit attaché à une
poutre du radeau , qui fut jettée contre des rochers
eſcarpés , & qui y reſta embarraſſée. Les
vagues qui venoient ſe brifer dans cet endroit
ôtoient au matelor tout moyen de falut. Il ſe rafſembla
un grand nombre de ſpectateurs ſur le
rivage : les uns faisoient des voeux , les autres
propoſoient des moyens de ſecours ; d'autres efſayoient
de ſe mettre à la nage , pour s'avancer
vers le matelot ; mais le courroux des ondes les
effrayoit , & ils n'oſoient pas s'y livrer. Trois
heures s'écoulerent dans cette perplexité ; & le
matelot , qui luttoit contre les vagues , que la
frayeur & le froid affailioient à la fois , perdoit
ſes forces. Le ſieur Chevandier , attiré par la curiofité
naturelle à tout coeur ſenſible en pareil cas ,
ſe détermina bientôt à ſe jetrer à la nage , malgré
l'impé uoſité des vagues& du courant, après avoir
pris toutefois la précaution de ſe ceindre le corps
d'une corde , dont un bout étoit renu par des perſonnes
placées ſur la rive: il réuffit, par ſes efforts,
à s'approch. r afſſez du marelor , pour lui faire parvenir
le bout d'une autre corde , dont celui ci ſe
( 39 )
ceignit; l'autre bout fut rapporté par le fieurChe
vandier ſur le rivage : alors le matelot , certain
d'être aidé , ſe jetta à la nage ; mais il étoit ſi
épuiſé de fatigue , qu'il s'abandonna entiérement
à l'attraction de la corde , ce qui la fit rompre.
Au moment où il étoit déja près du bord , le ſicur
Chevandier ſe lança une ſeconde fois dans le Bueся,
& l'ayant ſaiſi par les cheveux , il le tira heureuſement
hors de l'eau. Il eut encore le courage de
plonger pluſieurs fois dans le torrent , pour retirer
les trois noyers; il les amena effectivement à bord,
& leur adminiſtra les ſecours néceſſaires , mais
inutilement .
Un Curé calculateur & réfléchiſſant a
dreffé de la maniere ſuivante , l'état des
dépenſes annuelles & indiſpenſables d'un
Curé François. Quelques articles , furtout
les deux premiers , nous paroiſlent portés
trop haut dans un calcul général; mais d'autres
ſont peut- être au deſſous de leur véritable
taux. Le Paſteur qui a fait cette évaluation
, en tire des conféquences faciles à
faifir , & que nous nous interdirons de rapporter
, nonobſtant leur juſteſſe & fon invitation.
Un Eccléſiaſtique François , pour parvenir à
la Prêtriſe , dépense & coûte à ſa famille de s
à 7000 livres . Etant Vicaire , il lui reſte encore
à charge en bonne partie. Deux cent cinquante
I'vres de congrie ne ſont pas la moitié du néceffaire
; on ne doit plus compter en campagne
fur les Meſſes , &c .
Un Vicaire , un Prêtre atrivant dans une Cure ,
il lui faut au moins un millier d'écus pour aches
ter des livres & s'y meubler. Il faut qu'il em(
40 )
prunte cet argent , & en paye l'intérêt communément
,..
Il lui faut une ſervante; gages & habillement
,
La nourriture de cette ſervante , 8 f.
6 deniers par jour , • •
150 1.
561.
150 1.
Il faut néceſſairement un cheval aux
Curés de campagne , pour aller dans les
hameaux éloignés d'une & deux lieues ,
&c . , tant de jour que de nuit , pour traverſer
les eaux , les montagnes , les précipices,
&c. Les Paroiſſes du Haut-Dauphiné
, de la Haute- Provence ont toutes
ces dificultés , & ne peuvent deffervir
leurs Paroiſſes ſans cheval. L'entretien
de ce cheval , harnois & ferrage , 150 1.
Il faut également aux Curés un domeſtique
robuffe , qui les accompagne &
ne les quitte point dans ces pas dangereux
, torrens , &c. qui ait ſoin du chewal
, &dreſſé à répondre dans l'adminitration
des Sacremens.Gage & habillement
de ce domeſtique ,
Lanourrituredece domeſtique , • •
La nourriture du Curé à 12 ſous par
repas , • •
Pour raiſon de ſanté & beſoins réels ,
il fautà pluſieurs du tabac , café , ſucre ,
&c.
Bois , chandelles , &c . •
La maiſon d'un Curé de campagne
eſt l'auberge avouée des honnêtes gens ;
ils y vent librement. UnCuré ſeroit regardé
comme ridicule , s'il n'étoit pas
honnête & hofpitalier ; il doit de plus
être généreux. L'hoſpitalité lui coûte
donc au moins ,
70 1.
160 1.
438 1.
1
66 1.
128 1.
:
•
100 1.
F
( 41 )
Habillement & entretien de la perſonne
du Curé. Il doit ére propre &
décent; fourane , fontanelle , manteau
de campagne , chapeau , ſouliers , linges
, &c. petits meubles ,
Linge de table , de cuiſine , des lits ,
•
200 1.
&c. 70 1.
Blanchiſſage , uſtenſiles à ce néceffaires,
• 30 1 .
Vaiffelle , uftenfiles de cuifine , entretien
d'iceux , &c .. 32 1.
Les Curés de campagne ſont les hommes
d'affaires des pauvres , les Secrétaires
des Illiteres , leurs lettres ſont adrefſées
au Curé qui paye e port ; foldats ,
domestiques , du dedans & du dehors ,
tous s'adreſſent au Curé . Port de ſes
lettres & celui des lettres des pauvres
&Illiteres , •
Aumônes inévitables à la porte du
Curé , quand il viſite les pauvres malades
, qu'il eſt appellé chez un miférable
, &c . Dans une Paroiſſe de 3 à
400 communians , il faut 100 liv. au
moins , & augmentant à proportion de 4
à 800 communians 200 livres , de 8 à
1200 communians 300 livres , & plus
communément , •
30 1.
200 1. •
Il faut des livres à un Curé ; annuelment
, • 46 1.
Voyages néceſſaires pour ſon Eg'iſe ,
ſa Paroiffe , pour lui & ſes pauvres , 30 1.
Pour ſes décimes ; la portion étant
de 12 à 1500 , •
• 50 1.
Total des dépenſes annuelles , 2156 1 . • ...
( 42 )
Les affiches de Rennes rapportent une
guériſon ſinguliere ,opérée par M. Gilbert ,
Médecin à Landerneau. Voici en ſubſtance
le récit de ce praticien :
Une jeune fille , dit M. Gilbert , s'enfonce par
mégarde dans la partie ſupérieure externe de l'avant-
bras , une de ces aiguilles à coudre , dites
angloiſes dont la pointe eſt extrêmement acérée.
Pendant une demi heure , elle fait & fait
faire des efforts inutiles pour la retirer : les doùleurs
augmentent par les frottemens réitérés ;
l'avant- bras ſe tuméfie , la fille ſe déſole. J'examine
le mal, l'entrée de l'aiguille eſt déjà fermée
entiérement , & la tuméfaction me I dérobe abſolument.
Après une recherche inutile , les Chirurgiens
ſe décident à faire une ou pluſieurs inciſions
, pour l'extraction de l'aiguille . Pendant
l'abſence de la fille , je réfléchis ſur cet accident.
L'idée de l'aimant &du fer qui lui eſt attirable ,
me vient à l'eſprit : ſur lechamp, j'envoyai chercher
la fille , elle arrive ; je préſente à la partie
doulou ſe un fort aimant artificiel : quelques
ſecondes ſe paſſent en travail infructueux . Enfin
la fille jette un cri ; elle me dit qu'elle ſent audeſſous
de mon fer une douleur très- vive & des
mouvemens. Guidé par cet aimant , je cherche ,
je tâte long-temps ; enfin je crois ſentir la tête de
l'aiguille , mais je ne connois pas encore ſa direction
; cela m'étoit fort important pour ſa fortie.
Après avoir tourné quelque temps un des
pôles de l'aimant ſur les parties environnantes ,
la fille m'indique encore le lieu d'une douleur
vive& d'un léger mouvement . Alors für de la
la direction du corps étranger dont je n'avois pas
quitté la tête , je le pouſſe avec force tendant la
peau entre les doigts du côté de la pointe. L'ai
( 43 )
guille fortauprès du coude , après avoir traverſé
toute l'étendue extérieure de l'avant- bras , depuis
fon entrée au-deſſus de la veine céphalique . Le
refte a été l'affaire d'une eau de ſureau , qui en
peu de jours a diſſipé le gonflement , &guéri
entiérement cette pauvre fille.
,
Le 24 du mois dernier une Louve monftrueuſe
, qui , depuis quinze jours , faiſoit de
grands ravages dans le pays de Caux , & qui avoit
artaqué & bleſſé p'us de quarante perſonnes ,
a été terraſſée & miſe à mort par le nommé Cuvier
, de la Paroiſſe d'Hattenville , Election de
Caudebec. Ce particulier , pere de quatre enfants
, fortoit de chez lui pour aller au travail ,
lorſqu'il apperçut , devant la barriere d'une mafure
voiſine , un malheureux mendiant aſſailli
par l'animal , qui lui avoit déjà fait pluſieurs
bleſſures. Il rentre auſſi tôt , & s'arme d'un fufil ,
qu'il décharge ſur la Louve. Effrayée du coup ,
quoiqu'il ne l'eût pas atteinte , elle lâche priſe ,
&s'éloigne de quelques pas. Mais revenantbientôt
à la charge , elle alloit reſſaiſir ſa proie ,
lorſque le nommé Cuvier , qui n'avoit point eu
le temps de recharger, ſon fufil , l'abandonne &
ſe jette á corps perdu ſur l'animal furieux , qu'il
terraſſe après une lutte pénible. Un bras enfoncé
dans la gueule de cet animal , & de l'autre
le ſerrant fortement à la gorge , il a rendu inutiles
, pendant un quart - d'heure , ſes efforts &
ſes morſures , juſqu'a ce qu'un voisin , accouru
avec le mendiant qu'il avoit délivré , ait
porté avec une hache les derniers coups à
la bête expirante. Le nommé Cuvier, qui eſt
forti du combat avec un grand nombre de bleffures
, a pris , juſqu'à ce jour , les précautions
néceſſaires contre la morſure d'un animal que
l'on ſuppoſoit atteint de la rage. Toutes les
( 44)
perſonnes qui ont été bleſſées par la Louve,
ont cru devoir recourir aux mêmes précautions.
L'humanité & la bravoure du nommé Cuvier
ont été récompenſées par une gratification
de M. l'Intendant , qui fait en outre foigner aux
frais duGouvernement ce particulier & le mendiant
qu'il a délivré .
La Société Royale de Phyſique , d'Hiftoire
Naturelle & des Arts, à Orléans , a
tenu ſa Séance publique ,le 17 Mai dernier.
M. Huet de Froberville , Secrétaire- Perpétuel,
aouvert la Séance par la lecture du Précis des travaux
de la Société , depuis le 12 Novembre 1784 ,
jusqu'au 18 Mars 1785 .
Le même a lu , en l'absence de M. Mauffion ,
une Obfervationfur un Os carie.
M. Prozet a lu un Mémoire fur une Agglomération
de differens Cailloux & grains de Sable , unis par
un Ciment ferrugineux , dans laquellese trouventdeux
pieces de monnoie , un clou de cuivre , & deux broches
defer.
M. Huet de Froberville a lu uneDiffertationfur
unéMédaille deTite fils de Vefpafien .
:
M. Maigreau a lu quelques Observationsfur des
Obstructions invétérées , & guéries par l'usage continue
des extraits de grande Cigue , & de Jusquiame
branche.
M. Defay , Directeur , a lu une Differtation fur
les causesde la diverſité des goûts , rélativement aux
alimens.
M. Huet de Froberville a fait la Proclamation
de deux places d'Aſſociés Expectans , accordées
par la Société aux Auteurs de deux Pieces qui lui
ont été adreſſées pour le Concours La premiere
e? un Mémoire de M. Guibourg , fur quelques
Plantes trouvées aux environs d'Orléans. La ikconde
( 45 )
Piece eſt un ejai de Description Topographique de
la Paroiſſe de Menestreau en Villette , par M. Briolet-
Clement , avec cette Epigraphe :
Ofortunatos nimiùm , ſu :ſi bona norint
Agricolas !
On a terminé laSéance par la lecture d'un Programme
, dans lequel la Société propoſe pour fujet
du Prix de 400 liv . , obtenu annuellement par les
ſoins de M. l'Intendant , & qu'elle décer era à la
fin de 1786 , la question ſuivante :
Par quel genre de Culture ou d' Industrie , applicalle
à la So ogne Orléanoife , pourroit- on améliorer
Son Sol & augmenterfon produit ?
Elle propoſe également pour l'année 1787, de
déterminer :
1º . A quelle cause on doit attribuer le mauvais goût
que les tonneauxfont que quefois contracter au vin , &
qui est généralement connu fous le nom de goût de fût ?
29. Si le bois ne fubit l'altération qui occafionne ce
goût ; qu'après avoir éte coupé , ouſiſa féve en étoit
aff étée , lorſqu'il étoit fur pied ?
3º. A quels fignes on peut reconnoître les bois qui
ontfouffert cette altération ?
4°. Quels font les moyens de corriger , ou de fa're
perdre au vin , le goût désagréalle que le fûi lui a conmuniqué?
Lés Mémoires écrits en latin ou en françois ,
feront adreſſés , avant les premiers de Juin 1786 ,
pour le premier Prix , & 1787 , pour le ſecond ,
à M. Huet de Froberville , Secrétaire-Perpétuel
de la Société , á Orléans.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loerie Royale de France , le de ce
mois , font : 19,5,57,4 , & 56 .
( 46 )
PAYS- BAS:
DE BRUXELLES, le 31 Mai.
La petite ville d'Arlon, dans le Duché de
Luxembourg , a été incendiée en entier , excepté
le couvent des Carmes , celui des Capucins&
un magaſin de S. M. I. Ces trois
bâtimens étoient iſolés. LL. AA. RR. ont
envoyé ſur le champ une ſomme de 3000
florins pour fubvenir aux premieres néceſſités
des habitans.
Les diſpoſitions notoires des Etats de
Hollande , de la ville d'Amſterdam , des
Erats Généraux , les préavis envoyés aux
autres provinces , le départ des Officiers des
Gardes pour le camp projetté , ſuſpendu ;
tout annonce que les différends entre S. M. I.
& la République de Hollande vont être conciliés
. Perſonne ne doute de cette conciliation
, & ceux qui ne ſe laiſſent gouverner
ni par les gazettes ni par les apparences ,
n'ont jamais imaginé une autre iſſue que
celle qui ſe prépare ; favoir , que l'Eſcaut
fera ouvert avec quelques modifications ,
que la Hollande gardera Maſtricht en le
payant , & que les intérêts , comme la dignité
de S. M. I. feront également reſpectés
dans cet arrangement final.
Il continue à exciter de violens murmures.
On ne s'attendoit pas en général à de ſi
grands ſacrifices , & pluſieurs provinces ſe
( 47 )
défendent d'y accéder en entier , ſans les
difcuter ultérieurement. Probablement c'eſt
la principale cauſe qui retarde encore une
conclufion , qu'on nous promet tous les
huit jours depuis quatre mois. Ceux qui ont
imaginé que les difficultés tenoient à une
clauſe relative à la juſtification d'un perſonnage
, attaché par les liens de conſanguinité
aux premieres maiſons de l'Europe , ne
paroiſſent pas rencontrer juſte. Le Duc de
Brunswick qu'ils ont en vue, n'a certainement
beſoin d'aucune juſtification ; ainſi
tout traité à ſon ſujet eſt abſolument inutile,
On fait circuler la copie ſuivante , peutêtre
fort apocryphe , du ſieur Favre , ancien
Secrétaire de Légation de Pruſſe en Eſpagne
, au Baron de Gersdorff, dont on a lu
la lettre dans l'un de nos derniers Nos. Elle
eſt en Allemand , & datée de Filbourg ,
dans la Mairie de Bois - le-Duc , le 28 Avril
dernier. « M. le Comte , je me hâte de ré-
>> pondre à la lettre circulaire que vous m'2-
>> dreſſez par la voie des Gazettes. Si vous
>> voulez , ce ſera à ..... que nous pourrons
>> nous voir ; vous ferez le maître de fixer
>>> le jour de notre entrevue. Je ſuis aſſez
>>>près de cette ville , ſans me trouver en
>>défaut d'argent ; ainſi je vous remercie in-
>>finiment des 100 louis d'or que vous
>>>m'oflrez , &c . &c .
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX .
PARLEMENT DE TOULOUSE.
Notaires de réſidence.
Les Notaires de réſidence ne doivent pas
( 48 )
---
inſtrumenter hors leterritoire où leur réſidence
eft fixée par leurs provifions : les Arrêts des
Cours ſont précis à cet égard. Cependant on
voit tous les jours les Notaires de réſidence empiéter
fur le territoire les uns des autres il ; réſulte de
là nombre de réclamatious pour forcer les réfrac
taires à ſe contenir dans les limites qui leur
•font données ; mais quelquefois auffi it arrive
- que ceux qui ſe plaignent , font eux-mêmes cou-,
pables d'une inf action pareille à celle qu'ils dénoncent
à la justice. Les Juges alors ne peuvent
que réitérer les défenſes réciproques , & fur
le ſurplus des demandes des parties , les mettre
hors de Cour. C'eſt ce qui vient d'arriver dans
une conteftation fufcirée par les Notaires de
Neronde contre les Notaires de Buffiere & de
S. Marcelle. Ces Notaires de Néronde
conclucient contre ceux de Buffiere à des défentes
ordinaires & en 300 liv. de dommages
& intérêts , aux dépens , & à l'impreffion & affiches
de l'Arrêt. Ceux- ci convenoient de leurs
torts ; mais , pour ſe défendre des condamnations
contre eux follicitées , ils diſoient que les Notaires
de Néronde leur avoient donné les premiers
le mauvais exemple , en venant journel.
lement inſtrumenter ſur leur territoire ; ils articuloient
le fait , & en offroient la preuve. Ils
concluvient de cette infraction réciproque , que
mal- à-propos les Notaires de Néronde ſe plaignoient
, & que les délits mutuels devoient ſe
compenfer mutuellement , & c'eſt auſſi ce qui
a été fait. L'Arrêt du 10 Janvier 1785
a fait des défenſes à tous les Notaires d'infirumenter
hers de leur territoire . Sur le ſurplus
des demandes desparties , les a mis hors de Cour ,
dépens compentés.
T
MERCURE
DE FRANCE.
t
AMEDI II JUIN 1785 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN. PROSE.
VERS faits à Vaucluse , & gravés fur
l'écorce d'un figuier avec la pointe d'un
couteau.
H
EUREUX qui ,danslesjoursde la ſaiſon brûlante ,
Vers ces aſyles frais conduit ſa jeune amante ,
Et, Pétrarque à la main, la pénètre des feux.
Qui vivent dans les chants de ſon luth amoureux !
Caſcades de Vaucluſe ! adorable contrée ,
Par tant de vers heureux , par l'Amour conſacrée!
O qui m'arrêtera dans vos ſecrets détours ,
Pour regretter du moins ma Laure&mes beaux jours!
(Par un Troubadour. )
Nº. 24 , 11 Juin 1785 . C
so MERCURE
A MON MEDECIN , qui m'avoit gueri
de la Fièvre Tierce.
DEE
ma Muſe , Docteur , daigne agréer l'encens ;
Chacun doit ici-bas payer à ſa manière :
Qu'un Financier te paye en beaux deniers comptans ,
Apollon paye en vers , ainſi que ſes enfans :
Et cet encens ne ſauroit tedéplaire.
Mais c'eſt aſſez , j'entre en matière. :
La fièvre & la ſanté ,depuis maint & maint jour ,
Surmon corps malheureux à l'envi tour- à-tour
Briguoient l'honneur d'exercer leur puiſſance.
Je languiſſois ; vainement d'Apollon ,
Dont je ſuis , quoiqu'indigne , un tendre nourriſſon ,
Ma voix plaintive imploroit l'aſſiſtance ;
Le Dieu faiſoit le ſourd ; car ſouvent il guérit
Ses chers enfans , ainſi qu'il les nourrit.
Mais , qu'ai-je dit ? Grand Dieu , pardonne ce blafphême
;
La fièvre a tant ſoit peu détraqué mon cerveau ;
Tu m'envoyas ton fils au défaut de toi-même.
Oui , cher Docteur , Efculape nouveau ,
Tu parles ; à ta voix la fièvre ſe retire ;
Tu parois ; la ſanté daigne encor me fourire.
J'ai célébré le Médecin ,
Célébrons à ſon tour la poudre merveilleuſe
DE
SI
FRANCE.
Qui vient , grâce à ton Art divin ,
D'opérer cette cure heureuſe.
J'imite fur ce point ce Pindare fameux
Qui chantoit , m'a-t'on dit , le guide induſtrieux
Qui , le premier, fourniſſoit ſa carrière ,
Et célébroit auſſi le courſier généreux
Qui , le premier, touchoit à la barrière .
OQUINQUINA ! je te dois la ſanté;
Que ne puis -je à mon tour éterniſer ta gloire !
Muſe, portez ces vers au Temple de Mémoire ;
Nous volerons tous deux à l'immortalité.
Mais , par quel nom d'abord ſuis-je donc arrêté?
Quoi! tu nais au Pérou , ce théâtre des crimes !
OPérou! ton nom ſeul me fait frémir d'horreur ;
C'eſt tonſeinqui produit ce métal deſtructeur ,
Pour qui l'on égorgea des milliers de victimes .
Oui , ton or infernal n'a paſſé dans nos mains ,
Que tout rouge du fang des malheureux humains.
Mais où m'emporte une juſte colère ?
Qu'importe le pays aux coeurs reconnoiſſans ?
Ne nourris- tu donc pas , au rang de tes enfans ,
Du quinquina l'écorce ſalutaire ?
J'oublie en ſa faveur un généreux tranſport ;
Je fais plus : avec toi je me réconcilie ;
Si ton or aux humains ſouvent donna la mort ,
Ton quinquina ſouvent leur redonne la vie.
(Par M. Theveneau . )
Cij
52
MERCURE
NOUVELLE QUESTION A RÉSOUDRE.
Lequel des deux agit plus follement , ou
la vieillefemme qui épouse unjeunehomme,
ou le vieillard qui prend une jeunefemme ?
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eſt Gros Lot ; celui
de l'Enigme eſt Serrure; celui du Logogryphe
eſt Mai ( mois de ) , où l'on trouve ma ,
ai , mi , ami.
R
CHARADE.
EPTILE en mon premier , je t'offreen mon ſecond
Ceque dans l'arbre on voitde plus long, de plus rond;
Mais mon tout eſt un mal cruel & redoutable ,
Qui fait tourner la tête à l'être raiſonnable,
( Par M. le Chevalier Amyot. )
DE FRANCE.
53
ÉNIGME.
DEmes pieds , cher Lecteur , ap nombre indéfini ,
Tu peux ajouter ou rabattre ;
Sur un , ſur deux , fur trois , fur quatre
Onpoſe mon être chéri.
Pour me conſtruire , il faut abattre
Dans nos vergers ou dans nos champs ,
Un de leurs plus beaux ornemens .
Je ſuis également utile
Chez les petits & chez les grands ;
A la Cour ainſi qu'à la Ville ,
Autour de moi s'empreſſent mes amis ;
Souvent je cauſe des querelles
Et ſouventj'en finis ,
Qui ſans moi ſeroient éternelles .
Jadis un deſtin très fameux
Rendit célèbres mes pareilles ;
Les plus étonnantes merveilles
Annoncèrent ce don des cieux ;
Enfuite un Tribunal auguſte
Emprunta , je ne ſais pourquoi,
Sa puiſſance ou ſon nom de moi.
Ici très-aifément tu peux deviner juſte.
(Par M. l'Abbé C..... )
Ciij
54
MERCURE
QUE
LOGOGRYPΗ Ε.
UE je ſuis malheureux ! à peine ſuis-je né
Qu'il faut bientôt mourir ; l'arrêt en eſt porté.
Hélas ! mourir n'eſt rien ! mais c'eſt bien chofe
étrange;
Car ſi je vois jaunirpluſieurs fois la moiſſon ,
Par un deſtin bizarre il faut changer de nom!"
Ma foi , j'aimerois mieux être batteur en grange.
Je marche ſur ſix pieds ; éparpille-les bien ,
J'ai de quoi t'étonner. Je porte dans mon ſein
Ma bonne mère ,
Non pas mon père .
Jedeviens un défaut ſur une belle main;
J'enferme une Cité dans le pays Lorrain ;
Un habitant des cieux ; un animal vorace ;
Un adverbe ; un article ; un mot qui trouve place...
Ou ? dans la ſphère; un vent diſpendieux ;
De l'Ancien Teftament un homme vertueux ;
Unmot, qui plaît toujours, lorſqu'on aime ſoi-même;
Un autre qui déplaît dans un beſoin extrême ;
Puis un autre qui ſert pour ne pas te nommer.
M'as-tu trouvé , Lecteur ? Faut- il encor biaiſer ?
Non , diſons tout : je ſers à la muſique ,
Etdans chaque ménage à l'uſage on m'applique.
Enfin , pour me mettre au grand jour ,
Et pour m'expliquer ſans détour ,
DE FRANCE.
SS
Autrefois un Romain, fi tu ſais ton Hiſtoire ,
Mon appétit perdu , ſans coupe me fit boire .
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉLOGE Historique de Louis - Joseph de
Vendôme , Généraliſſime des Armées de
France & d'Espagne , Ouvrage qui a rem
porté le Prix de l'Académie de Marseille ,
par M. de Villeneuve , Commis à l'Hôtel
des Fermes : Optimè is laudaverit qui fideliternarraverit.
Quint.
ON aime à voir un jeune homme ſe montrer
pour la première fois dans la Littérature
ine couronne à la main, & s'annoncer au Publicpar
un triomphe. La gloire fied bien à la
jeuneſſe; & fielle eſt une illuſion , elle embellit
encore toutes les brillantes illuſions de
cer âge.On affecte quelquefois de dédaigner ,
de mépriſer même ces triomphes Littéraires ;
mais c'eſt ſur- tout lorſqu'on a fait de vains
efforts pour en obtenir. Pendant cinq ou fix
années , on envoie conſtamment ſon Dif
cours ou ſon Poëme à tous les Concours ; &
lorſqu'on n'a rien obtenu , pas même une
Civ
56 MERCURE
mention , on imprime dans de petites fatyres
obſcures , ou dans de gros volumes de
critiques , que les couronnes Académiques
font des brevets de médiocrité. Il faut bien
qu'il y ait des confolations pour les humiliations
de la vanité , ſi cruelles & fi profondes
! Il ſeroit trop inhumain de lui enlever
ces conſolations qui ne conſolent guères.
On pourroit même , avec un peu de
bonté , lui conſeiller d'en chercher de meilleures:
il n'eſt pas adroit d'avouer qu'on n'a
pu s'élever juſqu'à la médiocrité ; ces artifices
manquent un peu d'art; depuis le Renard
de la Fable ils font même rire , & l'on
eſt toujours tenté de s'écrier : Que ce La
Fontaine étoitgrand Peintre! qu'il connoiffoit
bien la nature des bêtes !
Les talens , la gloire & le caractère de
Vendôme ſembloient exiger d'autres pinceaux
que ceux d'un jeune homme. L'eſprit
des jeunes gens , qui a plutôt de la ſenſibilité
que de la pénétration , eſt frappé des
grands traits , &peu des nuances ; ils ſavent
donner plus d'éclat encore aux voix éclatantes
de la renommée ; leur admiration ,
toujours près de l'enthouſiaſme , eſt plutôt
faite pour être l'interprète des peuples
que celui des ſages; & Vendôme a plutôt
fait de grandes choses qu'il n'a laiſſé
une grande renommée........... Attaqué toujours
par l'envie , pendant qu'il vécut
il la fit taire ſouvent par ſes exploits , on
du moins il en étouffa la voix dans le
DE FRANCE.
57
bruit de ſes victoires ; les cris de l'envie accuſent
encore ſa mémoire dans la poſtérité.
Il falloit donc non - ſeulement peindre
ſa gloire , mais prouver ſes talens ; faire
fortir avec éclat ſon génie guerrier du milieu
même des fautes qu'on lui a reprochées ,.
ſéparer ſes défauts , qui étoient d'un particulier
, de ſes vertus , qui étoient d'un
Héros plein d'humanité ; & placer , à
côté des Condé & des Turenne , un Héros
né du ſang de nos Reis , & qui n'a pas obtemu
ſa place dans l'Hiſtoire de France ,
quoiqu'il ait éré adoré du Peuple & du Soldat
François ; & c'eſt ce que M. de Villeneuve
nous paroît avoir très-bien exécuté ,
quoique très jeune encore , & quoique l'eloge
de Vendôme ſoit ſon premier Ouvrage.
La marche de ce Diſcours eſt celle de
l'Hiſtoire plusôt que d'un Diſcours oratoire.
L'Auteur fuit ſon Hérosdans l'ordre des faits
de ſa vie, & ce n'eſt pas un reproche quenous
faiſons à M. de Villeneuve , qui a intitulé fon
Ouvrage Eloge Historique. Il faut toujours
juger un Écrivain par ce qu'il a voulu faire ;
il n'eſt pas queſtion de ſavoir ſi le Critique
auroit fait autrement ; car on pourroit faire
autrement & ne pas faire mieux.
"Bon comme ſon aïeul , intrépide autant
» que lui , Vendôme unit à l'éclat de la
>> plus rare valeur, le caractère le plusdoux ,
> les plus ſimples moeurs avec ce naturel
heureux qui porte aux belles actions ſans
nul effort. Homme d'eſprit , ami géné
"
20
Cv
58 MERCURE
» reux & fidèle , protecteur ſans morgue ,
Prince fans ambition , il méconnut l'or-
>> gueil , l'intrigue , la vengeance , & ne fir
"
ود ſentir ſa grandeur que par celle de ſes ac-
» tions. La Cour eut des torts avec lui, il
• ſe retira fans ſe plaindre; on le vit repren-
>> dre le commandement , ſans ſe prévaloir
>> des circonstances qui le rendirent nécef-
>> faire ; & toujours favorisé de la victoire ,
>>jamais il ne mit de prix à ſes ſervices. Ou-
» blié dans des jours de bonheur , on ſe
ſouvint de lui quand il fallut venger ou
défendre des Rois. Pour louer un tel hom-
> me, il faut peu d'éloquence ; le montrer
tel qu'il fut eft ſon plus bel éloge. »
ود
ود
ود
En le montrant tel qu'il eſt, M. de Villeneuve
aura plus d'une fois la chaleur & l'intérêt
de l'éloquence , & l'éloquence n'eſt autre
choſe que le talent de dire des vérités
grandes & intéreſſantes avec ſenſibilité &
nobleffe.
Le Panégyriſte ſuit Vendôme dans fes premières
campagnes ſous Turenne , après la
mort duquel il arrête les ennemis ſur le
pont d'Altenheim; ſous Crequi , qui , après
l'avoir confulté un jour , apperçoit dans
l'avis d'un jeune Colonel le génie naiſſant
d'un grand Général , & s'empreſſe d'écrire
au Roi cette prophétie ; ſous Luxembourg ,
dont il mérita d'abord les applaudiſſemens ,
dont il excita enſuite la jalousie ; fous Catinat
, qui , toujours modeſte & fage au milieu
des ſuccès , aima dans Vendôme des taDEFRANCE.
59
lens qui ſe perfectionnoient à ſon école , &
qui , après l'avoir vû dans une bataille s'élancer
pluſieurs fois ſur l'ennemi à travers des
tourbillons de fumée & de feux , écrivoit
de lui : on l'eût pris pour un de ces Héros
fabuleux qui déficient la foudre. Steinkerque
& la Marfaille , dit le Panegyriſte , rappellent
autantfon nom que ceux de Luxembourg
& de Catinat ; il est autant célèbre par les
combats où il obéit , que par ceux où il commanda.
C'est trop dire ; la gloire de Ven
dôme a commencé à ces journées mémorables;
mais ce ne ſont pas ces journées qui
l'ont établie. La Marfaille & Steinkerque
réveillent fur-tout les noms de Catinat &
de Luxembourg , & la gloire de Vendôme
n'eſt pas une gloire ſubordonnée. Le Panégyriſte
lui-même la fait paroître bien plus
éclatante, lorſque commandant pour la première
fois en chef en Eſpagne , Vendôme
s'empare de Barcelonne , défendue par des
rempartsformidables ,hériſſés d'une puiſſante
artillerie par 12000 hommes d'élite , & les
prodiges de la valeur des Catalans ; & cependant
Vendôme étoit dangereuſement malade
, & il ſe faiſoit porter dans un fauteuil
pour diriger les attaques. Sa gloire paroît
bien plus grande , lorſqu'en paroiffant en
Italie , il rétablit les affaires de la France, réduites
à un état déplorable par la témérité
préſomptueuſe de Villeroi ; lorſqu'ayant en
tête Eugène , déjà illuſtré par des victoires
célèbres dans l'Europe, il rompt var ſon ha
Cvj
60 MERCURE
bileté preſque tous les deſſeins de ce grand
Homme , remporte tous les avantages de la
campagne , & couronne tous ſes ſuccès par
la victoire de Caffano; Vendôme fur - tout
paroît bien plus grand , & remporte des
fuccès bien plus glorieux , lorſqu'appelé par
Philippe V , qui avoit été obligé de fuir deux
fois de ſa Capitale, il fait paffer la victoire du
côté des Eſpagnols , qui avoient perdu jufqu'à
leur fierté , & fait remonter Philippe
fur ſon Trône , comme ſur un char de
triomphe. C'eſt alors que Louis XIV dit ces
paroles remarquables : Quels changemens !
comme ils ont été rapides ! & qu'est- ce qui les
aproduits? Unfeul homme.
M. de Villeneuve nous ſemble caractérifer
très bien le talent particulier de Vendôme
, & le défendre avec force contre les
reproches que lui faisoient ſes ennemis.
- L'envie répéta ſouvent que Vendôme
>>avoit plus de valeur que de prudence ;
ود l'envie exagère tout ce qui peut porter at-
>> reinte à la réputation des grands Hommes.
دم
"
Elle contefte leurs vertus , elle épie leurs
>>foibleſſes , pour les dénoncer à la mali-
>> gnité publique; toujours prête à fixer fes
>>regards fur les taches légères qui peuvent
ternir l'éclat qui l'éblouit , & rabaiſſer la
>> ſupériorité qui l'humilie. Il eſt vrai qu'infouciant
en apparence , négligeant au-
> tant ce qu'on nomme affaire que fon
» extérieur , aimant les plaiſirs au camp
>> comme à la ville , ne paroiffant occupé
R
L
DE FRANCE 61 RANCE..
>> que dans le moment preffant , il donna
>> quelquefois à ſes ennemis l'eſpoir de le
> ſurprendre; cet eſpoir fut toujours dé-
» menti par l'événement. Vendôme travailloit
peu , parce qu'il concevoit rapide-
>> ment, fans rechercher de profondes com-
> binaiſons , ſon génie vif & preffant fut
>> toujours faire le meilleur choix , & décon-
>> certer les deſſeins les mieux médités .
M. de Villeneuve revient encore ailleurs fur
cet objet , parce que la haine & l'envie y
étoient revenues très-ſouvent. " Ce Prince
"
رد
n'entroit jamais en campagne ſans bien
>>connoître & le pays & l'ennemi ; mais
>> après ces précautions générales , il mar-
>> choit ordinairement à fon but ſans s'af-
>> treindre à ſuivre une marche calculée que
>>> des circonstances imprévues pourroient
- déranger ; il ſe réſervoit de ſaiſir les
" inoyens que lui préſenteroient l'ennemi ,
>> le moment , ſa fortune & fon coeur. S'il
» montra rarement cette prévoyance qui
veut tout préparer , il fit voir plus que
>> perfonne cette heurenſe détermination
» qui fait le meilleur emploi de l'occaſion ;
ود il ne prétendit pas enchaîner les événe-
>> mens , il fut les mettre à profit. Ce don
>> précieux de ſaiſir le parti le plus avanta-
» geux dans les haſards toujours renaiſſans
ود
"
d'un combat ou d'une campagne , ne
ſeroit-il pas d'un effet plus heureux que
>>les longs efforts d'un eſprit réfléchi , qui ,
>>ſouvent , après avoir tracé ſes opérations
62 "MERCURE
ود dans la tranquillitédu cabinet , ſe trouve
>> au dépourvu quand un des caprices du
93 fort ſubſtitue un événement bizarre à ce
>> que l'ordre des choſes ſembloit devoir
>> amener ? Dans ce moment preffant , ſe-
>> ra - ce la lente réflexion qui réparera le
» défordre ? Ah ! c'eſt alors que le génie
>> exécute ce que la prudence ne peut jamais
>> prévoir ! »
Vendôme formoit ſes deffeins devant la
fortune; le plan & l'exécution étoient pour
lui la même choſe ; il étoit parmi les Généraux
ce que font parmi lesOrateurs les hommes
dont la penſée ſe tait dans le filence
du cabinet , mais dont le génie ſe réveille
en préſence d'une multitude , & qui n'ont
beſoin que d'avoir à parler pour être ſublimes.
On voit que M. de Villeneuve tire ſes
idées & ſes vûes du caractère & du génie de
ſon Héros ; qu'il ne le peint pas de ces traits
communs qu'on applique à tous les grands
Hommes , & qui ne conviennent à aucun :
c'eſt Vendôme , & ce n'eſt ni Créqui ni Luxembourg
, ni Turenne. Rien n'annonce
mieux l'homme d'eſprit & le bon eſprit ;
rien ne fait mieux préſumer qu'un homme
eft fait pour écrire.
M. de Villeneuve juftifie Vendôme d'un
autre reproche avec la même ſagacité,& la
même juſteſſe. Vendôme commandoit en
Italie; le Duc de Savoie , qui avoit trompé
Louis XIV , vouloit joindre ſes Troupes aux
DE FRANCE. 63
:
Troupes Impériales , commandées par Stharemberg
, & il falloit empêcher cette jonction.
Stharemberg , habile & actif , l'exécuta;
mais les François lui tuèrent plus de
fix mille hommes.
* Les ennemis de ces deux Capitaines
>> furent également injuftes à Vienne & à
>> Verſailles ; les uns prétendoient que Stha-
> remberg auroit dû effectuer ſa jonction
>> avec moins de perte; les autres , que Ven-
ود
ود
dôme étoit maître de la prévenir. D'un
» côté , on ne vouloit pas regarder que le
Général François avoit des conquêtes à
>> couvrir , le Duc de Savoie à obſerver , &
> Stharemberg à ſuivre; de l'autre part ,
>> que celui-ci traverſoit un pays difficile ,
» qui , s'il favoriſoit quelquefois le ſecret
>> de ſa marche , devoit auſſi ſouvent la re-
> tarder ; qu'enfin , il luttoit contre le rival
>>d'Eugène. Ces deux grands Capitaines
firent cependant tout ce qu'il étoit poſſible
de faire réciproquement ; mais il eſt
› des Généraux qui ne peuvent être tout-à-
>> fait prévenus ou furpris , ni jamais en-
>> tièrement défaits ; qui réparent prompte-
>> ment une faute légère , & couvrent une
>> retraite , quelque deſavantageuſe qu'elle
>> ſoit; qui voient à la fois ce qu'il faut
> facrifier au moment , & ce qu'il eſt pof-
» fible de ſauver. Le peuple , toujours
>> éblouï par l'éclat du bonheur , applaudit
>> davantage au ſuccès le plus facile , qu'à la
>>lutte la plus ſavante contre les talens &
"
64 MERCURE
> les obftacles , tandis que l'homme ſenſé ,
» qui obſerve un grand Homme opposé à
"
"
un digne Émule, eſpère d'autant moins
> des ſuccès déciſifs , que les deux génies
rivaux ſont plus faits pour ſe meſurer.
• Dans ces momens de combinaiſons , de
» ſoins & d'anxiété entre deux grands Ca-
>> pitaines , on ne peut attendre de victoire
>>complette. Turenne & Montécuculi , lors
» de leurs dernières campagnes , ne firent
>> que s'obſerver ſans pouvoir ſe vainere ,
•&jamais ils ne parurent plus dignes de
>> leur célébrité. .د
Ces réflexions , qui naiſſent du ſujet ,
font très judicieuſes; & on aime à voir
Stharemberg justifié par le Panégyrifte de
Vendôme ; on aime à voir l'Orateur traiter
deux grands Hommes rivaux avec cette
équi é généreuſe qu'ils ont preſque toujours
l'un pour l'autre .
,
Le ſtyledeM. de Villeneuve , qui , comme
on voit , a de la ſageſſe dans les réflexions
prend de la rapidité & de la chaleur dans les
récits des batailles & des victoires. On apperçoit
fur-tout ce mérite dans le récit de la
prife de Brihuega & du combat de Villaviciofa.
" Vendôme ſuit les ennemis dans leur
>> retraite; il preſſe ſa marche & arrive à
» Guadalaxara. Les Gardes du Roi ſe pré-
>> paroient à paffer le ponr. Vendôme cal-
>> cule le retard que cette manoeuvre peut
>> cauſer àfon Infanterie. Il fait fonder le
1
DE FRANCE. 65
>> Tage , qui ſe trouve rapide & profond;
ود des roches dans le milieu , en mitrant
>>obſtacle à ſon cours , forment des tourbillons&
augmentent le péril; cependant
>> le ſalut de l'Étar peut dépendre d'un jour
» de marche. Vendôme s'adreſſe aux Gardes :
» Mes amis , vous êtes braves ; nous avons
* beſoin de diligence..... Il dit , & déjà fon
>> courſier fend les flots ; Gardes & Cava-
>> liers ſe hâtent , à rangs preffés , de fuivre
» & de garantir le Héros..... Il apprend que
>> fix mille Anglois , l'élite & l'arrière-
>> garde de l'Armée qu'il pouifuit , ſe
ود font renfermés dans Brihuega avec le
>> plus précieux de leur burin ; ils eſpè-
> rent ſe défendre juſqu'à ce que Stharem-
>> berg , inſtruit des mouvemens du Prince
» François , revienne ſur ſes pas ; mais Ven-
• dome eſt au pied de leurs murs. Envi-
>>tonner la place , diſpoſer l'attaque , faire
» obſerver la marche de Stharemberg , & ,
>>malgré la force des retranchemens , la
» bravoure des Anglois & leur feu terrible ,
> s'elancer ſur les brêches & forcer la vic-
>> toire , tout fut l'ouvrage d'un jour. Stan-
>> hope remit au vainqueur Brihuega , ſes
» Troupes , & les richeſſes immenfes amal-
>> ſées en ravageant l'Eſpagne. A peine Stan-
>> hope étoit rendu , le canon de Stharem-
> berg annonce ſon arrivée , & donne à
> connoître le prix de la célérité du Prince
» François. Les ennemis ſoupçonnent la
>> perte de leurs Alliés ; nuls ſignaux ne ré
66 MERCURE
»
» pondent aux leurs. Un Officier -Général
conſeille à Stharemberg de ſe retirer :
» vous connoiſſez bien Vendôme , répond
• t'il , avant deux heures ilfaut combattre. »
Stharemberg avoit raiſon , il fallut combattre
, & il fut vaincu , malgré une défenſe
preſque auſſi glorieuſe qu'une victoire.
M. de Villeneuve a entrepris de diſculper
Vendôme du malheur de la France dans
cette guerre de la Flandre , où Marleboroug
fut toujours vainqueur. Ici , nous ne pou
vons nous empêcher d'avouer qu'on eût
defiré que M. de Villeneuve n'eût pas entrepris
cette juſtification , ou qu'il l'eût
mieux faite. Je ne connoispas un Hiftorien ,
dit M. de Villeneuve dans une note , qui ne
convienne que Vendôme ne fut contrarié en
tout. Le Duc de Bourgogne , au contraire,
commandant fuprême , n'obéiſſoit qu'à sa
volonté; foit de ſon propre mouvement ,foit
parles infinuations de fon Confeil , cette vo
lontéfut toujours opposée à l'avis de Vendome.
On peut douter que tous les Hiſtoriens
ayent là-deſſus l'opinion de M. de Villeneuve.
Voici ce qu'a écrit un grand Homme
dans un Éloge hiſtorique du Maréchal de
Berwick . ( M. de Monteſquieu. )
" Après la perte de la bataille d'Oude-
>> narde, les ennemis firent le ſiège de Lille ,
» & pour lors M. le Maréchal de Berwick
>> joignit ſon Armée à celle de M. de Ven-
ود dôme. Il fallut des miracles fans nombre
>> pour nous faire perdre Lille. M. le Duc
DE FRANCE. 67
» de Vendôme étoit irrité contre M. le Ma-
>> réchal de Berwick , qui avoit fait diffi-
>culté de ſervir ſous lui. Depuis ce temps ,
> aucun avis de M. le Maréchal de Berwick
>> ne fut accepté par M. le Ducde Vendôme ;
» & fon âme , ſi grande d'ailleurs , ne conſerva
plus qu'un reſſentiment vif de l'ef-
> pèce d'affront qu'il croyoit avoir reçu .
» M. le Duc de Bourgogne& le Roi , tour
>> jours partagés entre des propofitions con-
>> tradictoires , ne ſavoient prendre d'autre
»parti que de déférer au fentiment de M. de
Vendôme. Il fallut que le Roi envoyât à
>>l'Armée , pour concilier les Généraux , un
>> Miniſtre qui n'avoit point d'yeux ; ( M. de
>>Chamillard ) il fallut que cette maladie
>>de l'eſpèce humaine , de ne pouvoir fouf-
>> frir le bien lorſqu'il eſt fait par des gens
» qu'on n'aime pas , infeftât pendant toute
> cette campagne le coeur & l'eſprit de M.
> de Vendôme. Il fallut qu'un Lieutenant-
> Général eût aſſez de faveur à la Cour ,
pour pouvoir faire à l'Armée deux fot-
>>tiſes l'une après l'autre , ſa défaite & fa
>> capitulation ; il fallut que le ſiège de Bruxelles
eût été rejeté d'abord , & qu'il eût
été entreprisdepuis ;; qquuee l'on réſolut de
- garder en même-temps l'Eſcant & le canal
, c'eſt à-dire , de ne garder rien. Enfin ,
>> le procès entre ces deux grands Hommes
exiſte; les Lettres écrites par le Roi , par
M. le Duc de Bourgogne , par M. le Duc
n de Vendôme , par M. le Duc de Berwick ,
ود
ود
:
68 MERCURE
>> par M. de Chamillard , exiſtent auſſi. On
>> verra qui des deux manqua de fang-froid ,
ود &j'oferois peut-être même dire de rai-
>> for. A Dieu ne plaiſe que je veuille met-
>> tre en queſtion les qualités éminentes de
ود
ود
M. le Duc de Vendôme ! Si M. le Maréchal
de Berwick revenoit au monde , il
» en ſeroit fâché ! mais je dirai dans cette
occaſion ce qu'Homère dit de Glaucus :
» Jupiter ôta la prudence à Glaucus , & il
>> changea un bouclier d'or contre un bou-
ود
ود clier d'airain. Ce bouclier d'or , avant
>> cette campagne , M. de Vendôme l'avoit
>> toujours eu , & il le retrouva depuis. >>
Ce n'eſt point- là un détracteur de M. de
Vendôme , c'eſt un de ſes admirateurs , c'eſt
Montesquieu. Il énonce des faits pofitifs , &
il indique des témoignages irrécuſables.Tout
cela exigeoit de M. de Villeneuve ou un examen
plus approfondi que ſon eſprit étoit en
état de faire , ou un aveu fans déguiſement
des torts de M. de Vendôme , que fon coeur
ſe ſeroit plû à faire dans un panégyrique
même.
M. de Villeneuve a mêlé enſemble le récit
des faits qui peignent l'homme dans Vendôme,
&des faits qui peignent le Guerrier ;
on eût voulu qu'il les eût ſéparés,& cela étoit
peut-être néceſſaire, mêmedans un Éloge hiftorique
; autrement un mot touchant , une
action pleine d'une bonté facile & généreaſe
ſe perdent , pour ainſi dire , au milieu
du bruit des combats & du fracas de la
/
DEFRANCE. 69
guerre. On aime à voir tous les mors & tous
les faits de ce genre réunis pour y repoſer un
moment ſon coeur. Peu d'hommes , entre
ceux qui ont obtenu la célébrité des Héros ,
enoffrent un ſi grand nombre queVendôme,
& d'un caractère auſſi aimable.
Brave comme Henri IV , ſon aïeul , Vendôme
en eut auſſi l'humanité. Lorſque Turenne
livroit le Palatinat aux flammes pour
obéir à Louvois , Vendôme , qui devoit exécuter
l'incendie de Worms , demanda que le
jour de fon commandement fût changé :
Jeune encore , dit M. de Villeneuve , il devançoitlejugement
de la postérité. Mais c'eſt
peut-être parce qu'il étoit jeune ; les jeunes
gens font plus près de la vérité en tout genre,
ils font fur-tout preſque toujours plus près
de l'humanité.
Le Gouverneur de Verue , ville que Ven.
dôme avoit priſe , avoit tranfgreffé les loix
-de la guerre : Vous méritez la mort , lui dit
le Prince , mais j'aime mieux me ſouvenir de
votre courage que de votrefaute.
Villars ſe vantoitde ne s'être enrichi qu'aux
dépens de l'ennemi . Catinat , dir M. de la
Harpe, ne prit rien à personne. Vendôme fit
plus : il ne permit pas à Verue que la garniſon
fût dépouillée , & pluſieurs fois il dédommagea
de ſon argent les Soldats auxquels il
ne vouloit pas permettre le pillage ; & lorfque
des Souverains lui offrirent des tréſors
pour le dédommager de ces ſacrifices , il les
refuſa, Louis XIV , en l'envoyant défendre
1
70
MERCURE
le Trône de ſon petit-fils , veut lui donner
cent cinquante mille livres pour la campagne.
Non , Sire , dit Vendôme à Louis ,
gardez cet or pour ceux qui ne peuvent foutenir
l'Etatfans cefecours , ou qui feignent
de ne le pouvoirpas ;j'espère ne rien coûter
même à l'Espagne. Après qu'il a ſauvé l'Efpagne
, Philippe , qui venoit de recevoir les
trefors du nouveau monde, lui offre cinq
cent mille livres . Sire , dit Vendôme ,jefuis
fenfible à la magnificence de Votre Majesté ,
maisje laſupplie de faire diftribuer cet or à
fes braves Espagnols, dont la valeur lui a con-
Servé tant d'États en un jour. Lorſqu'il
arriva en Eſpagne , les GRANDS délibérèrent
s'ils donneroient le pas au Prince François :
Je nesuis pas venu vous difputer des honneurs
, leur dit Vendême , qui apprend leurs
débats , mais pour vousfervir. Vieux Soldat ,
je ne veux pas d'autre rang ; donnez - moi
Seulement un peu d'argent & de farine pour
mes camarades. N'est - ce pas Henri IV qui
parle ? Quelle ſimplicité ſublime ! quelle
bonté adorable ! que devient la Grandezza
auprès de cette autre grandeur ! Après la
bataille de Villavicioſa, la campagne eſt couverte
de dépouilles & de richeſſes abandonnées
par les vaincus. Vendôme veut auffi
prendre ſa part dans le champ de victoire.
H voit un petit chien tremblant & tapi au
milieu d'un monceau de pierres; il le raffure,
le careffe , le nomme la Déroute , & c'eſt
toute la part qu'il veut d'un ſi riche butin.
DE FRANCE. 1
Oncroit lirePlutarque. Les Hommes illuſtres
de Plutarque n'ont pas plus de mépris pour
les richeſſes & plus de bonte dans la gloire.
Cette généroſité n'abandonnoit jamais M. de
Vendôme ; jamais il ne recevoit , quoiqu'il
dérangeât ſouvent ſes affaires en donnant.
Nommé Gouverneur de Provence très-jeune
encore , il s'oppoſa à tous les frais de réception;
& lorſque la Province , qu'il avoit
défendue dans une invaſion , voulut lui témoigner
ſa reconnoiſſance par un préſent :
Les Gouverneurs , dit Vendôme , font faits
pour représenter aux Rois les misères des
peuples ; je ne puis accepter un préfent , qui ,
quoique volontaire , feroit onéreux au pays.
On fait que le Duc de Villars rendu cette
réponſe du Duc de Vendôme plus célèbre
encore par un mot bien différent. La même
Province lui offroit un préſent , & lui rappeloit
le refus de Vendôme. Ce Vendôme ,
dit Villars en prenant l'or , étoit un homme
inimitable.
a
Vendôme étoit extrêmement familier
avec les Soldats , avec les Grenadiers ; ils
alloient prendre du tabac dans ſa boîte.
Vendôme ne craignoit point qu'ils abuſafſent
de cette familiarité; il éroit bien sûr de
leur imprimer affez de reſpect & d'admiration
unjour de bataille.
( Il aimoit les Lettres , & même les Gens
de Lettres; il ne ſavoit pas , comme tant
d'autres , jouir des Arts , & être ingrat envers
les Artistes. Ilfur pendant ving-cinq ans ,
72
MERCURE
t
non pas le protecteur , mais l'ami de Campiſtron
, que Racine lui avoit fait connoître.
Ce Campiſtron , dont la poéfie eſt ſi forble
&fi languiſſante , avoit une âme pleine de
force & d'énergie. Il avoit même le cou
rage des Héros; il ſuivoit le Duc à la guerre,
& ne reſtoit jamais dans les quartiers de
réſerve. A Steinkerque , où le Duc chercha&
brava tant de dangers , au plus fort du péril
il apperçoit Campiſtron près de lui : Eh ! que
D....faites- vous ici , lui dit Vendôme : Eh
bien , Monseigneur , fi vous vous y trouvez
mal , allons nous en , lui répondit le Poëte.
Vendôme ſe rappela toujours avec plaifir &
le courage & la plaiſanterie de Campiſtron.
Cet Ouvrage fait connoître avantageuſement
M. de Villeneuve. Il montre une
étude réfléchie de l'Hiſtoire , le talent de ramener
une multitude confule de faits , à des
réſultats clairs & intéreſſans , & le bon efprit
d'écrire des choſes diverſes avec le tou
&le ſtyle qui conviennent àchacune.Nous
croyons ſeulement qu'on doit inviter l'Auteur
à donner à ſes phraſes des formes plus
brillantes & plus variées , & à ſes expreffions
une élégance plus continue. Il ne faur
pas avoir un ſtyle recherché , mais il faut
chercher les embelliſſemens qui donnent plus
d'intérêt au ſtyle. Un Auteur , quel qu'il
ſoit , ne doit pas négliger de recueillir dans
ſa route ,& les grâces & les beautés que le
ſujet peut faire naître. On s'expoſe par-là à
plus de critiques , mais on obtient aufli plus
d'éloges ,
1
DE FRANCE.
75
d'éloges , & M. de Villeneuve paroît être
fait pour vivre au milieu des éloges & des
critiques.
: ( Cet Article eft de M. Garat. )
VARIÉTÉS.
LETTRE au Rédacteur du Mercure ,fur
quelques paſſages d'un Ouvrage en 3 vol. ,
intitulé: Pièces intéreſſantes & peu connues
, pour ſervir à l'Hiſtoire , &c. &c.
SÉPARÉE ÉPARÉE de la Critique , l'Hiſtoire ſeroit la plus
frivole de toutes les Sciences , & même l'une des
plus dangereuſes. Il ne ſuffit pas , il eſt vrai , des
raiſonnemens & des réflexions pour établir ou pour
combattre la vérité des faits; ils ne peuvent être
éclaircis que par d'autres faits , dont la connoiflance,
aujourd'hui trop négligée, peut ſeule légitimer
le doute & détruire les erreurs.
A la lecture de tantde compilations qui ſuccèdent
depuis quelque temps aux Ouvrages hiſtoriques dont
la France peut s'honorer , on a raiſon de craindre
qu'il ne nous reſte plus en ce genre qu'une bibliothèque
de bruits de Gazettes ou de Romans. Le dégoût
des recherches , le mépris verſé par le beleſprit
ſur l'érudition, la fureur de tout lire & de
tout écrire, transformeront bientôt l'Hiſtorien en Fabuliſte
de ruelles , ou en copiſte aveugle des impoftures
qui peuvent flatter la curiofité de la multitude.
L'Auteur des Pièces intéreſſantes & peu connues .
pourfervir à l'Histoire , n'étoit pas fait certaine-
Nº. 24 , 11 Juin 1785. D
2
74 MERCURE
ment pour encourir un pareil reproche. Sa réputation
eſt fort au-deſſus du mérite facile de recueillir
des Anecdotes apocryphes , & il eſt trop eſtimable
pour qu'on doive dédaigner ſes erreurs, Non- ſeulement
il les étaye de ſon autorité , il les appuie
encore de celle d'un Hiſtoriographe de France
Secrétaire-Perpétuel de l'Académie Françoiſe , de feu
M. Duclos. A ce nom , & après l'éloge que fait de
ſon porte- feuille l'Auteur des Pièces intéreſſfantes ,
la crédulité ſeroit excuſable ; il faut la prémunir
contre des Fables qu'aucun Journaliſte n'a contredites,
& difcerner les pierres fauſſes qu'on a mêlées à
des morceaux précieux.
La principale Anecdote , tirée de ce porte-fenille
de M. Duclos , eſt l'aventure de la Princeſſe Charlotte-
Chriſtine-Sophie de Wolfenbuttel , épouſe du
Tzarewitz Alexis Pétrowitz, fils infortuné dePierre I.
M. Duclos & ſon Éditeur racontent cette abſurdité
avec le ton de la plus parfaite confiance; le premier
va juſqu'à dire qu'il vit cette Princeſſe en 1768 .
Vous avez rapporté , Monfieur , ce Conte ridicule
dans l'extrait des Pièces intéreſſantes, ainſi il eſt
inutile de le rappeler à vos Lecteurs,
Il étoit connu bien antérieurement. M. le Chevalier
le Boflu l'avoit raconté de la même manière
dans ſon nouveau Voyage d'Amérique Septentrionale,
imprimé en 1776 ; mais en Hiftorien qui ſe
reſpecte , lorſqu'il avance des faits douteux& invraiſemblables
, M. le Bofſu termina ſon récit en avouant
que , quoiqu'il tint ces faits d'un affez grand nombre
de perſonnes dignes de foi , il ne voudroit pas
cependant en garantir l'authenticité. M. de L. P.
a été moins circonfpect , ſans avoir eu plus de
preuves ,
Avant M. le Boſſu , M. Richer avoit inféré , dans
le manufcrit de ſon Histoire Moderne , ce Roman
des Mille & une Nuits ; mais le Cenfeur , M. de
DE FRANCE.
75
(
Guignes, refufa ſon approbation , & cet article fut
rayé. Le ſavant Académicien crut judicieuſement
que fi cette Princeſſe exiſtoit , il étoit imprudent de
la faire connoître en divulguant ſon ſecret , & que fi
elle n'étoit plus , on devoit retrancher de l'Histoire
ſa prétendue réſurrection.
Elle est aufli fauſſe que les circonstances de ſa vie
&de ſa mort, telles que les rapporte M. Ducles. Le
Tzarewitz , dit-il , eſſaya plusieurs fois d'empoisonnersafemme
; mais le contre-poison la ſauva. J'obſerve
en paſſant que le poiſon & le contre-poifon
jouent un rôle trop fréquent dans ces Pièces inté effuntes
, où l'on renouvelle pluſieurs fois , ſans la
moindre autorité , des accufations a'roces , dignes
de mépris. Celle de M. Duclas contre le Tzarewitz
, eſt démentie par des témoignages inconteftables,&
appartientexcluſivement à cet Hiſtoriographe.
S'il eût été inſtruit des particularités de la Cour de
Pierre I , il auroit ſu que , ſombre & fauvage ,
Alexis n'étoit pas un empoisonneur. Ses moeurs
étoient dures , groſſieres & dépravées ; il avoit perdu
dans la débauche le ſentiment de l'amour & le goût
de la vertu. Son épouſe , ornée des charmes de la
figure , y joignoit un air de grandeur , une douceur
touchante , un enjouement & une fineſſe d'eſprit
auxquels le Tzarewitz fut inſenſible ; aucun égard ,
aucune complaiſance de ſa part ne rachetoient ſes
honteuſes habitudes & l'abandon d'une femme efti
mable. Toutes ſes attentions , tout ſom temps étoit
réſervé à ſa maîtreſſe Finoiſe , Euphrofine , qui, conformément
aux moeurs de ſon état , le trahit après
l'avoir corrompu ; mais il n'eſt nullement vrai qu'il
traitât la Princeſſe avec inhumanité , & qu'il ſe für
emporté juſqu'à la frapper. La ſeule crainte de fon
père & de Catherine , touchés du fort de la Grande
Dusheſſe, & qui lui donnoient des preuves journa-
D
76 MERCURE
lières de leur attachement , auroit ſuffi pour contenir
la brutalité d'Alexis . Pierre I n'étoit pas d'un
caractère à pardonner à ſon fils un empoisonnement ,
ni la Princeſſe dans le cas de le diſſimuler. Ses plaintes
furent même trop fréquentes ; elles irritèrent le
Czar contre ſon fils qui en murmura , qui redoubla
d'averſion pour une épouſe qu'il regardoit comme la
délatrice de ſes torts, & dont les chagrins étoient
encore envenimés par la vivacité de la Princeſſe
d'Ooft Friſe , ſa parente.
«Enfin , continue M. Duclos , il lui donna un
>> jour un & furieux coup de pied dans le ventre ,
» étant groſſe de huit mois , qu'elle tomba évanouie
» & noyée dans ſon ſang. Pierre-le Grand étoit alors
>> dans un de ses voyages. Son fils , perfuadé que
> cette malheureuſe Princeſſe n'en pouvoir revenir ,
» partit à l'instant poursa maison de campagne. La
>> Comtefle de Coniſmarck étoit auprès de la Prin-
> ceſſe lorſqu'elle accoucha d'un enfant mort.
Pas une ligne de ce récit qui ne ſoit contraire à
la vérité. Il eſt à comprendre comment un Hifto,
riographe de France a pu ſe méprendre à ce point
fur les époques , & ignorer des faits de notoriété
publique. La Grande Ducheſſe n'accoucha point au
terme de huit mois; clle mit au monde ſans accident
, le 22 Octobre 1715 , un fils que toute l'Europe
a vû régner ſous le nom de Pierre II. Cette
même année 1715 , le Czar , heureux dans la guerre,
ayant preſque tout le Nord pour Allié , maître d'une
fartie de la Finlande , s'occupoit à Pétersbourg d'affermir
ſes nouveaux établiſſemens , & ne quitta ſa
Capitale qu'au mois de Février de l'année ſuivante ,
pour aller au ſiège de Wiſmar. La naiſſance de ſon
petit fils lui caufa la plus grande joic. Aux approches
de ſa mort , la Princeffe demanda à voir ſon beaupère,
lui recommanda ſes enfans , & les remit au
DE FRANCE. לל
Tzarewitz , après les avoir baignés de ſes larmes. *
Alexis ne ſe ſauva point à la campagne , comme orn
l'affirme pour arranger le tiſſu d'une Fable; il res
conduifit ſes enfans dans ſon appartenent , & ne
retourna plus auprès de ſon épouſe , dont il ne
demanda pas même des nouvelles.
Ces circonstances authentiques font atteſtées par
tous les Hiſtoriens de quelque poids , notamment
par Henri Bruce , Gentilhomme Écoffois , Capitaine
au Service de Ruſſie , témoin oculaire , & coufin du
Général Bruce , dont les deſcendans jouiſſent encore
de la plus grande faveur en Ruffie. Ses Mémoires,
ſages & curieux , écrits en Anglois , ne laiſſent aucun
doute ſur les faits précédens. **
L'inhumation de la Grande Ducheſſe y est ra
contée avec la même exactitude que ſa mort. Cetre
malheureuſe Princeſſe demanda à n'être point embaumée
, & fut enſevelie le ſeptième jour dans la
principale Egliſe de la fortereſſe , quoiqu'elle ne fûr
point de la Religion Grecque , avec la pompe & les
honneurs dûs à ſa naiſſance. Muller , dans ſon Dictionnaire
Géographique , eſt abſolument d'accord
avec Henri Bruce. MM. le Clerc , dans la ſavante
Histoire de Ruffie dont l'Europe leur eſt redevable ,
ont ſanctionné ce témoignage; le leur ſeul feroit
décifif; car peu d'Hiſtoriens ont raſſemblé autant de
folides moyens de lumières & d'inſtructions ; un trèslong
ſéjour dans le pays dont ils ont étudié les An
nales, une ſcrupuleuſe probité , le commerce des
perſonnages les plus confidérables , la facilité de
fouiller les ſources , & ce difcernement sår , fans
lequel un Hiſtorien n'eſt qu'un paperaffeur ou un
*Elle avoit un premier enfant , la Princeſſe Natalie
née le 23 Juillet 1714.
** Voy. Mémoirs ofPower Henri Bruce ,&c. & . Liv. V,
p. 147 &148 .
Diij
78 MERCURE
phrafier. Souvent, il est vrai , l'Hſtoire ne dit pas
tout , & l'on pourroit ſoupçonner MM. le Clerc de
quelque reticence. Je les ai donc interrogés for
l'étrange Anecdote qu'on vient de réchauffer ; ils
m'ont affermi dans mon ſcepticiſme , & leur candeur
, affez connue , n'a beſoin d'aucune preuve. Je
la trouverois , d'ailleurs , dans le témoignage unanime
de tous les Ruſſes que j'ai confultés , & ſpécialement
deMme la Princeſſe d'Afchkof , que j'enrendis
, il y a pluſieurs années, traiter avec le ridicule
convenable , les aventures héroïqnes & conjugales
de la Princeſſe de Wolfenbuttel.
Il eſt donc très- évident qu'on n'imagina point
ae mander au Tzarewitz la mort de sa femme & de
fon enfant , puiſque cet enfant eſt monté ſur le trône
fans partager les courſes romaneſques de fa mère ;
qu'on ne dépêcha point de Couriers au Czar, puifqu'il
étoit à Pétersbourg , & qu'on n'enſevelit point
une bûche ; car on ne diſpoſe nullement du corps
de l'Héritière préſomptive d'un Empire , au milieu
d'une Cour , pour le transformer en morceau de
bois. Le cercueil de la Grande Ducheffe n'a pas éré
ſouſtrair , deux générations ont pu conftater la fupercherie
; ſi elle eût exiſté , certainement on ne
Pignoteroit pas à Pétersbourg. Quel feroit le bur
d'un pareil myſtère ? Un événement de ce genre
n'eft pas un ſecret d'État , & la Princeffe reffufcirée
n'avoit aucun trône à difputer. D'ailleurs , qui imaginera
que , fille de Souverain , ferur d'une Impé.
ratrice d'Allemagne, au lieu de mettre ſes jours en
sûreté à Vienne ou à Wolfenbuttel , oubliant la dignitéde
ſon rang , une Grande Ducheffe de Ruffie
aille ſe réfugier à Paris avec un Laquais. & que fe
croyant trop près encore de tous ceux qui pouvoient la
confoler& la venger, elle s'embarque pour la Loui
En vérité, on eft honteux flane? de réfater depareilles
rêveries.
DE FRANCE. 79
Cependant elles ont acquis de la confiftance , &
uniquement ſur le narré de M. le Boffu & de M.
Duclos. Beaucoup de gens prétendent aujourd'hui
avoir été auſſi en commerce avec l'Héroine. L'un
s'eſt promené avec elle aux Tuileries ; un autre l'a
euc à ſa table; un troiſième en a été amoureux.
Tous ont reçu ſa confidence ; il n'y a qu'à Péters
bourg où ce que tout le monde ſavoit ailleurs eft
demeuré inconnu. Il ne reſte plus qu'à foutenir que
la bûche à ſon tour s'eſt changée en Princeſſe de
Wolfenbuttel ; & qu'après avoir couru le monde ,
celle-ci eſt venue ſe replacer dans l'Égliſe de Saint-
Pierre & Saint-Paul , ſur les bords de la Névα .
Au reſte , qu'une aventurière ait occupé les badauts
, en ſe diſant la femine d'un Tzarewitz , je
n'empêche'; ce n'eſt pas le premier exemple d'une
pareille fraude: il eſt plus aisé d'y croire qu'à des
Princeſſes Souveraines qui ſe mettent en route inco
gnito le dix-ſeptième jour de leurs couches , & parcourent
cinq cent lieues pour aller ſe marier enfuite
à un Officier François , ſur les rives du.Miffilipi.
L'inventeur de cette nouvelle , bonne à figurer
dans les Métamorphofes d'Ovide , &à laquelle M.
Duclos crut trop légèreinent , étoit ignorant & maladroit.
Il avoit oui parler des moeurs farouches
d'Alexis , il en fit un empoisonneur; il ſuppoſa un
voyage de Pierre- le Grand , parce que ce Prince
palla en effet une partie de la vie à voyager ; après
avoir écarté le père , il écarte auſſi le fils; il fait
mourir l'enfant , pour donner crédit à la fable du
coup de pied ; il place auprès de la Princeffe la Comreſſe
de Koniſmarck , qu'il prend pour la Princeſſe
d'Ooft- Friſe , & l'intrigue marche enſuite toure ſeule.
Le plus léger examen ſuffifoit pour en défabuſerM.
Diclos.
Mais en tout on aime l'extraordinaire , & la vé
Div
80 MERCURE
rité hiſtorique n'a plus de charmes pour des Lecteurs
blaſés qui , en voyant le théâtre du monde ,
voudroient fans ceſſe y retrouver celui de l'Opéra.
S'il ſuffiſoit de quelqu'incident mystérieux , de quelque
bruit incertain pour fonder des anecdotes ſecrettes
, le merveilleux de la mythologie n'approcheroit
pas de celui de l'Hiſtoire. N'a-t'on pas débité
, même ne voit-on pas des Ruffes perfuadés
que Pierre III eft encore vivant , qu'il eſt enfermé
dans une fortereffe, & qu'on l'y conferve comme
le Palladium de nouvelles révolutions ? Joignons
la Princeffe de Wolfenbuttel à Pierre III , au Roi
Sébastien , aux Démétri , au Sultan Zizim , & à tant
d'autres fantômes que des Romanciers firent fortir
de leurs tombeaux.
J'ajouterai que M. Coxe , voyageur philoſophe ,
obſervateur tranquille , Hiſtorien exact , a rapporté ,
d'après les meilleures informations , les détails de la
vie du Tzarewitz & de la mort de ſon épouſe , conformément
au récit d'Henri Bruce & de MM. le
Clerc, Dans ſon dernier voyage en Ruſſie , en Pologne,
&c. , il cite en entier la lettre ou plutôt la
prière qu'adreſſa la Grande-Ducheffe mourante à
Pierre-le-Grand ; c'eſt une pièce authentique. La
Princeſſe y laiſſe au Tzar le ſoin de ſes funérailles
; & comme elle n'appartenoit point à la
Religion dominante , elle demande un lieu de
ſépulture où ſon corps puiffe repoſer en paix. Elle
diſpoſe de ſes bijoux en faveur de fes enfans , de ſa
garderobe en faveur de la Princeſſe d'Ooſt- Friſe ;
elle prie fon beau-père de payer ſes dettes peu
confidérables; elle finit par des remerciemens tous
chans des bontés conftantes du Tzar & de Catherine
, en conjurant le Ciel d'ajouter à leurs jours ce
qu'il retranchoit des fiens. Aſſurément on ne poufſe
pas la farce juſqu'à écrire un pareil teftament , ni
juſqu'à ſe jouer d'un Souverain , d'un père , en
DE FRANCE. SI
contrefaiſant les expreffions de la piété , de la reconnoiffance
, de la réſignation & de l'agonie .
Il faudroit appliquer , Monfieur , les mêmes réflexions
à l'hiſtoriette de Mylord Stairs , que vous
avez rapportée d'après l'Éditeur des Pièces intéreffantes.
Des morceaux de ce genre peuvent ſervir à
la bibliothèque bleue , mais jamais à 1 Hiſtoire. Les
Mémoires deMylord Stairs , d'où l'on a tiré cette
étrange anecdote, font un roman obfcur , & aurant
vaudroit s'appuyer de la Tragédie de Zaire pour
écrire les particularités des Croiſades. Toute l'Ecoffe
avoit connu le biſayeul de Mylord Stairs : ni M.
Hume , ni Mme Macaulay , ni Smolett , ni Mylord
Littleton , dont les Ouvrages furent compoſés depuis
1743 , époque de la publication de ces Mémoires
, n'ont daigné même faire mention de cette
fable. Cependant chaque détail de la décolation de
Charles I, étoit aſſez précieux pour qu'aucun Hiftorien
eût négligé une circonftance auſſi extraordinaire.
Pourquoi d'ailleurs le Lord Stairs , plus que
centenaire, ſe ſeroit-il rendu inviſible ? Qu'avoit-il à
craindre de la Maiſon d'Hanovre & des Whigs qui
l'avoient portée ſur le Trône ? Qui croira à la violence&
à la durée de ſes remords au milieu d'une
Nation où ce régicide trouve des apologiſtes , tandis
que juges & bourreaux de Charles I , conſervèrent
tous fur l'échafaud , dans les priſons , ou dans l'exil ,
le fanatiſme républicain qui les avoit animés ?
Il eſt à remarquer que dans une Lettre qu'écrit le
prétendu vieillard , meurtrier de Charles I , il figne
John Stairs . Or , le nom de cette famille n'eſt point:
Stairs, mais Dalrymple ; elle n'eut qu'en 1703 ,
ſous le règne de la Reine Anne , la Pairie Écoſſoiſe
& le titre de Stairs ; par conféquent , l'aïeul du premier
titulaire ne pouvoit prendre un nom qui
n'exiſtoit pas. Ce fait ſeul anéantit toute cette fiction
pathétique. &
4
Dv
82 MERCURE
On regrette encore de rencontrer dans un Recueil
Historique que la haine de Louis XIVpour le
Prince d'Orange venoit du refus qu'il avoit fait
d'époufer sa fille & de Mme de la Vallière , depuis
Princeffede Conti. Ce mariage eût été fort extraordinaire.
Guillaume III ne fut Stathouder qu'en
1672 , & juſqu'alors la France , qui s'oppoſa à fon
rétabliſſement dans la dignité de fes ancêtres , ne
penſoit guères à l'allier à la Maiſon de Bourbon. La
Princeſſe de Conti, née en 1666, n'avoit que fix ans
à cette époque. Cinq ans après, en 1677 , le Stathouder
épouſa Marie , fille de Jacques II , âgée de
quinze ans. Mile de Blois n'en avoit alors que onze,
&il eſt peu vvrraaiſemblable qu'auſhjeune on eût fongé
à l'établir. L'oppofition de caractère entre Louis XIV
&Guillaume III , & celle des intérêts, ſuffifent pour
expliquer cette antipathie ſans recourir à des cauſes
•domeſtiques.
L'Editeur , toujours armé du Mémorial de M.
Duclos, prête à Mylord Stairs , Ambaſſadeur d'An--
gleterre en France , le projet d'avoir apoſté trois
affaffins conduits par Douglas , Colonel Irlandois au
fervice de France , pour tuer le Prétendant ſur le
cheminde Nonancourt. Lorsqu'on avance de pareilles
imputations contre des hommes de ce caraс-
tère , & qu'on les avance le premier,il faut citer fes
preuves, fes témoins , parce qu'on n'a pas le droit de
difpofer ainſi des réputations , ſans juftifier mûrement
la hardiefle d'une ſentence crimineHe.
Il eſt affez fingulier que l'Auteur ne ſe fouvienne
de cette maxime que pour contredire un
fait avéré , ſavoir , la cauſe de la mort de Clément
XIV. Cefont des calomnies , dit M. D. L. P. qui
Subfifteront probablement plus d'un jour comme des
vérités. Joſe le croire , d'après ces affertions , auffi
peu inſtruit des circonstances qui ont fait périr Ganganelli
& de l'examen de ſon cadavre , que M. DaDE
FRANCE. 83
clos le fut de la maladie & de la mort de la Grande-
Ducheffe de Ruſſie. Il me feroit ailé de prouver
cette opinion ſi la nature de ce Journal ne me forçoirau
filence.
Si M. D. L. P. a voulu amuſer ſes Lecteurs , il y
a réuſli ; s'il a voulu les inftruire , il s'eſt trompé en
les trompant. Cette distinction eſſentielle qui a
échappé à toutes les Feuilles publiques mérite d'être
peſée , & je l'abandonne au jugement de tous les
Lecteurs fages.
J'ai l'honneur d'être , &c. MALLET DU PAN.
Paris, ce 14Mai 1785.
LETTRE aux Auteurs du Mercure.
PUUIISSQQUUEE vous avez daigné faire ufage de la
Lettre que je vous ai adreſſée l'année dernière fur
l'expoſtion de Tableaux , Études & Deſſins que les
Élèves de la Peinture font annuellement dans la
Place Dauphine, le jour de l'Oclave de la Fête-Dieu,
j'espère , Meſheurs , que vous daignerez encore admettre
dans votre Journal celle que j'ai l'honneur de
vous faire parvenir aujourd'hui. Toujours guidé par
les mêmes motifs , c'est- à-dire , plein du defir d'encourager
les jeunes gers , qui , au germe du talent,
paroitfent joindre l'étude qui perfectionne , & l'ardeur
qui conduit aux fuccès , je parlerai avec beau
coup d'indulgence des productions que j'ai exami
nées.Je ſuis éloigné de reſſemblerà ces Amateurs dedais
gneux, qui voudroientne fixer leur attentionquefurdes
talens confominés, ou à ces Maîtres ſuperbes , que leur
réputation préſente diſtraitdu ſouvenirde leur foibleffe
pafiće , & qui oublient combien de fois ils ont bronché
dans la carrière avant d'y marcher d'un pas
kame & affure. Lorſque won oeil s'arrête fur less
Dj
84 MERCURE
Ouvrages de ceux qui , par le nom qu'ils ſe ſont fair
&le rang qu'ils tiennentdans les Arts , peuvent être
conſidérés comme des modèles , il s'arme alors de
quelque ſévérité , & j'oſe indiquer tout haut les dé
fauts que j'y apperçois pour l'inſtruction du jeune
Artiſte qui peut s'égarer ſur la foi d'un grand nom ,
parce que ſon goût n'eſt pas encore formé; mais
quandje regarde les Tableaux d'un Élève , j'y cherche
moins les taches qui néceſſairement doivent y
être fréquentes,que l'eſpérance, poflible à concevoir,
deſon talent futur . Tout dans la Nature eft foible à
fon principe ; tout enſuite, depuis l'humble plante
que l'herbe cache à nos yeux juſqu'à l'homme qui
ſe croit le Roi du monde , ſe développe & ſe fortifie
par degrés. Il en eſt de même des talens. J'aime
mieux les voir s'avancer à pas meſurés , eſſayer prudemment
leurs forces , que de les voir s'élancer avec
audace , étaler des fruits précoces , & ufer dans leur
germe lesmoyens qui devoient leur donner de l'exif
tence&de l'énergie. C'eſt d'après ces réflexions que
je vais hafarder mon avis ſur une partie des Tableaux
, Études ou Defins qui m'ont paru dignes
d'être remarqués à l'expoſition de la Place Dau
phine.
Mes regards ont d'abord été frappés dedeux tableaux
de Mile Guéret. Le premier repréſente une
mère aſſiſe à côté de ſon fils malade , & faiſant
figne à quelqu'un , qui vraiſemblablement s'avance ,
de ne point faire de bruit. Le ſecond repréſentela
même femme les cheveux épars , & dans l'attitude
de la plus profonde douleur , fixant un oeil morne
fur le berceau vuide de ſon enfant mort. Ces deux
compoſitions , principalement la ſeconde , annoncent
de l'imagination , & cette ſenſibilité qui eſt le pree
mier ſoutien du talent, ſur tout dans les femmes.
Jedefirerois pourtant que l'expreffion des figures fût
plus déterminée , &que les proportions fuffent plus
DE FRANCE. 85
exactes. A côtédu berceau dont la petitefle annonce
que l'enfant auquel il ſervoit pouvoit avoir un an ou
quinze mois , on apperçoit un ſoulier propre à chauſfer
un enfant de trois ans. On remarque le même
défaut dans un bas qui a du ſervir au même enfant ,
&qui eſt ſuſpendu aux pieds du berceau. Quoi qu'il
en ſoit , & malgré d'autres taches ſur leſquelles ję
crois devoir gardes le filence , Mlle Guéret me paroît
mériterde grands encouragemens. J'oſe lui promettre
des ſuccès fi elle perfectionne, par l'obſervation des
bons modèles , le talent qu'elle annonce d'une manière
ſi intéreſſante.
Mile Capet a fait ſes preuves depuis long- temps;
je ne vous dirai rien d'elle , parce que je penſe qu'elle
devroitquitter le rangdes Élèves.
J'ai diftingué avec plaiſir un portrait au paſtel ,
repréſentant une femme coëffée d'un chapeau de
paille. Il eſt deMlle Verrier. Le ton de couleur m'en
a paru fort bon; le deſſin en eſt ſage & correct. Je
lui reprocherois preſque d'être un peu froid : peutêtre
eft- ce la faute du modèle.
Je n'ai rien trouvé à reprendre dans un portrait
au pastel peint par Mile Ravenel. Ce portrait repréfenteun
homme vêtu de noir & coëlfé d'une perruque
ronde. La phyſionomie eſt animée , elle eſt
vivante.
Trois tableaux de Mlle le Roulx de la Ville, âgée
de 17 ans & demi , ont mérité l'attention des Amateurs.
Le premier , qui repréſente deux jeunes perſonnes
, dont l'une eſt aſſiſe & l'autre debout à côté
d'elle , eft compoſé difficilement. L'attitude de la
jeune perſonne qui eſt debout , eft contrainte &
même maniérée à la rigueur: j'ai été d'autant plus
frappéde ce défaut que l'attitude de la perſonne aſſiſe
m'a parue d'une grande vérité. Je defirerois que
cetejeuneArtiſte , qui paroît s'occuper beaucoup de
donner de la régularité aux traits de ſes figures
86
4
MERCURE
s'occupat auſſi da ſoin de leur donner de l'âme; ce
qu'en termes de l'art , on appelle de la phyfionomie.
Le ſecond eſt un portrait à l'huile : les acceſſoires
annoncent un Homme de Lettres , ils font rendus
avec efprit. La poſe eſt agréable , peut être le corps
eft-ilun peu penché , mais la tête eft bonne : elle
eſtdunombre de celles qui , par la vérité qu'on y
remarque , atteftent une grande reſſemblance. La
troiſième eſt une tête d'étude au paſtel qui m'a ſemblé
être une Didon , au moins la couronne & le coftume
l'annoncent-ils. L'expreffion de cette tête m'a fingulièrement
plu. J'y ai trouvé un mélange de crainte
&d'eſpoir exprimé avec beaucoup de grâce. Le
plaifir que j'ai eu à la conſidérer eſt encore fi vif
par le ſouvenir , qu'il m'interdit la facultéde parler
despetits défauts que j'y ai remarqués.
Parmi un affez grand nombre de deſſins , j'en ai
diftingué un de Mile Vallain , repréſentant unjeune
Deffinateur le chapeau fur la têre ,&appuyé ſur un
carton.Beaucoup de correction , d'efprit &de vérité,
voilà le méritede cette jolie compoſition , qui doune ,
àmonavis , degrandes efpérances.
Les Payſages que MM. Duval frères ont expofés
cette année font très-ſupérieurs à ceux qu'ils
ont exposés l'année dernière. Les progrès de M.
François Duval m'ont ſur - tout paru très-remarquables.
Un Payfage de M. Dupont m'a paru fort
louable. Le ton de la verdure eſt un peu prononcé;
mais ce Tableau m'a paru trop fraîchement
compoſe pour être, fur cet objet, jugé à la rigueur.
M. Pequignot a étudié le Pouffin , on s'apperçoit
même qu'il a cherché à s'approprier ſon ſtyle. Je lui
obſerverai que quand on prend les grands Artiſtes
pour modèles il ne faut pas les ſuivre trop fervilement
, car alors on re reffemble pas à un imitateur ,
on reſſemble à unplagiaire..
DE FRANCE 87
Deux Paysages de M. Gautier m'ont paru richementcompofés.
J'y ai trouvé des réminiſcences; je
l'invite à s'obſerver ſur cet article. Il annonce affez de
talens pour chercher à compoſer d'après lui- même ,
&àconfulter ſon génie.
:
M. de Gault a expoſé des Camées, dans leſquelles
on diftingue un fini précieux & fait pour le genre.
M. Duperreux, jeune Amateur âgé de vingt- deux
ans , s'eſt diſtingué par pluſieurs Tableaux , m'a-t-on
dit; je n'en ai pu appercevoir qu'un tant j'étois gêné
par la foule. C'eſt un Payſage remarquable par
T'heureux choix du ſite , par la manière dont il eſt
éclairé, & par letonde la couleur.
M. le Chevalier de Lorimier ſoutient la réputation
qu'il s'est faite comme Amateur; mais j'ai éré
fâchéde voir à côté de trois jolis Tableaux de ſa
compoſition un Payſage d'un ſtyle ſec & d'un ton de
couleur très-déſagréable. Je le prie de ſe ſouvenir
que la malignité des Artiſtes s'attache avee plus de
plaifir fur les productions foibles des Amateurs que
ſur celles qui annoncent ou qui prouvent du talent.
J'oubliois de vous parler d'une tête de femme au
pastel de Mlle Falconnet. Il y a un fi fingulier contraſte
entre l'eſprit, les intentions agréables qu'on
remarque dans la phyſionomie , & les défauts du
buſte ſur lequel la tête eſt poſée , qu'on eſt tenté de
croire que ces deux parties de la compoſition ne font
pas de la même main. J'exhorte Mile Falconnet à
foigner dorénavant ſes Tableaux dans leur enſem
ble&dans leurs détails ; cette attention pourra détourner
les idées que fait naître une négligence aufh
décidée ,&qui ne font rien moins que favorables à
un Élève dont on connoît le Maître.
Je m'arrête , Meſſieurs ; je ne veux vous entretenir
nide ce que je n'ai pu voir qu'en paſſant , ni des Tableaux
de quelques Elèves qui n'ont pas répondu aux
espérances que leurs premiers Ouvrages avoient fait
88 MERCURE
concevoir. Jobſerverai ſeulement que les Maîtres
devroient conſeiller à leurs Diſciples de ne rien expoſer
quand ils ne peuvent offrir à l'oeil de l'Amateur
que des compoſitions abſolument médiocres .
C'eſt manquer au Public que de tâter ainſi ſon goût
par des ébauches informes & dignes de tapiffer les
murailles de nos Guinguettes. J'appliquerai ici , à ce
fujer , le vers connu de Boileau, qui me paroît
trouver naturellement ſa place :
Il n'eſt point de degré du médiocre au pire ..
J'ai l'honneur d'être , &c.
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0N vient de mettre en vente à l'Hôtel de Thou
rue des Poitevins , la deuxième Livraiſon du troifième
Voyage de Cook, conſiſtant daus le Tome IV
& les 88 Planches annoncées par le Profpectus. Le
prix de cette Livraiſon eſt de 54 livres ,& on ne dé
livrera cette Livraiſon qu'en rapportant la Reconnoiſſance
qui a été donnée avec les trois premiers
Volumes.
On délivre en même temps les Volumes pour les
deux Éditions in- 8 °. Ces Volumes étant payés
d'avance , on ne les délivrera également qu'en rapportant
les Reconnoiffances. Le prix total des
quatre Voluines in 4°. biochés ou en feuilles avec
les 88 Planches eſt de 10s liv. L'Édition in- 89 .
huit Volumes en blanc ou brochés , 32 liv. La
même in-8°. quatre Volumes en blanc ou bro--
chés , 24 liv. T
On ne délivrera des Planches aux Acquéreurs des
Éditions in 8 °. qu'au mois d'Août prochain...
DE FRANCE 89.
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A Nancy ; & ſe trouve à Paris , chez Prault ,
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lequel nous reviendrons.
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On vientde mettre en vente le Tome XII de cet
Ouvrage. Les cing derniers Volumes qui reſtent à
publier , & qu'on doit délivrer gratis aux Perſonnes
qui auront ſouſcrit avant cette publication ,
paroîtront enfen ble au mois d'Août ou de Septembre
de la préſente année 1785. A cette époque
la ſouſcription ſera fermée irrévocablement. On
fait qu'elle eſt du prix de 168 liv. diftribuées en
treize payemens, dont le premier , de 24 livres , ſe
faiten ſouſcrivant , & les douze autres de 12 liv. ,
I'nn en retirant chacun des douze premiers Volumes.
Quand les cinq derniers Volumes paroîtront ,
on fixera le quatorzième payement qu'auront à faire
pour ces cinq Volumes les Perſonnes qui n'auront
pas ſouſcrit précédemment. On peut voir à cet
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égard les détails que renferme le Profpectus, qui ſe
diſtribuegratis.
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manière de bâtir ſolidement , avec les Obſervations
néceſſaires ſur le choix des matériaux , leurs
⚫ qualités & leur emploi ſuivant leur prix fixé à
Paris & autres endroits , d'après un tableau de comparaiſon
, le ſalaire des ouvriers , &c.; par M. J. F.
Monroy , ancien Appareilleur , Inſpecteur & Toiſeur
des Bâtimens du Roi , in-8 °. A Paris , chez
l'Auteur , rue Saint Anroine , vis-à-vis l'hôtel de
Beauvais , nº. 46, & Prault, Libraire , quai de Gèvre
Aujourd'hui que l'envie de bâtir occupe tant de
têtes, cet Ouvrage ſera d'une utilité fort étendue ;
il nous a paru fait avec ſoin. Il donnera des lumières
économiques à ceux qui font bâtir , & pourra être
utile aux Architectes , Experts & Entrepreneurs.
:
د
OEUVRES Complettes d'Homère Traduction
nouvelle , dédiée au Roi, avec des Notes Hiftoriques
, Géographiques & Littérales ; par M.
Gin , Confeiller au Grand Confeil , nouvelle
Édition en huit Volumes grand in - 8 ° . , papier
fuperfin d'Annonay , des Preſſes de M. Didot
l'ainé , avec deux Cartes Géographiques dirigées
par M. Mentelle, Hiftoriographe de Mgr. Comte
d'Artois. Il paroîtra un Volume de cette Édition
tous les trois mois , à compter du premier Novembre
prochain 1785 , concurremment avec la ſuperbe
Édition in -4°. , ornée de cinquante Eftampes en
taille-douce , que Sa Majesté a honorée de ſa ſoufcription.
Prix , 12 liv. le Volume broché en carton .
Les Exemplaires envoyés francs de port pour
Paris à ceux qui fe feront inſcrire cheza M. Didot
l'aîné , Imprimeur - Libraire , rue Pavée Saint-
André-des Arcs.
،
DE FRANCE
91
N.B. Le nombre des Exemplaires del'Edition in 4º.
eſtréduit de cinq cent à trois cent; ſavoir , deux cent
avec le Texte Grec, & cent de la ſeule Traduction
Françoiſe, & l'on annonce que la ſouſcription pour
cette Edition ſera irrévocablement fermée au premier
Septembre prochain. L'Edition in-89. ainfi
que l'Edition in-4°. contiendra à la ſuite des
Notes toutes les Imitations des Poëtes Latins :
parmi les Italiens , du Taffe & de l'Arioſte :
parmi les Anglois , de Milton avec la Traduction ,
&toutes celles de nos plus célèbres Poëtes François.
On trouvera à la même époque , chez Servière ,
Libraire, rue Saint Jean de Beauvais , vis-à-vis les
Ecoles de Médecine , le Cahier de ces Imitations
deſtinées à completter l'Edition in- 12 .
HISTOIRE abrégée de IAntimoine , & particulièrement
defa Préparation , par M. Jacquer , ancien
Chirurgien de S. A. S. Mgr. le Prince Louis de
Wirtemberg , in- 12 de 200 pages. Prix , 1 liv.
10 fols. A Paris , de l'Imprimerie de Prault; chez
l'Auteur , rue des Saints Pères , nº. 56 ; la Venve
Duchefne, Libraire , rue Saint Jacques; Delalain
jeune , Libraire , même rue , & chez les Libraires du
Palais Royal & du quai de Gevres.
M. Jacquet , appliqué à la Chimie depuis ſa jeuneſſe
, a voulu s'affurer de toutes les vertus & de
tous les vices qu'on attribuoit à l'Antimoine. Il
s'eſt attaché à lire tous les Auteurs qui traitent de
ce Minéral & de ſes qualités ; il a ſouvent répété
les Expériences qui étoient indiquées dans ces Livres;
ilen a eſſayé de nouvelles , s'eſt appuyé du ſentiment
des plus célèbres Chimiſtes , a ſuivi leurs procédés
dans toutes ſes opérations , a doublé , triplé
fon travail pour parvenir à l'évidence. Enfin , après
quatorze ans d'un travail affidu , il s'eſt élevé aux
plus grands ſuccès. Cette Hiſtoire abrégée de l'An
92 MERCURE
rimoine , où l'on trouvera des faits très- curieux , eft
ſuivie du ſentiment des Médecins de la Faculté , &
dela manière de ſe ſervir de la nouvelle Préparation.
Par l'Extrait des Regiſtres de la Société de Médecine,
inféré dans l'Ouvrage que nous annonçons ,
on voit clairement que le Public peut donner toute
fa confiance aux Pilules Antimoniées.
ESSAI fur différentes espèces d'air fixe ou de
gaz, pour fervir de Suite & de Supplément aux
Elémens Physiques du même Ameur , par M. Sigaud
de la Fond, ancien Démonstrateur de Phyſique Expérimentale
de l'Univerité , de la Société Royale
des Sciences de Montpellier , des Académies de Saint-
Pétersbourg , & c. nouvelle Édition, revue & augmentée
, par M. Rouland , Profeſſeur de Phyfique
Expérimentale , & Démonſtrateur en l'Univerſité de
Paris , Volume in - 8º . Prix , s liv. broché. A
Paris , chez P. Fr. Gueffier , Imprimeur-Libraire ,
au bas de la rue de la Harpe.
CetEffai étoit déjà réputé un bon Ouvrage en
1779. Les Expériences & les Découvertes qu'on a
faites depuis cette époque devoient fournir de nouvelles
lumières , & M. Rouland , en l'enrichiffantde
es connoiffances, en a augmenté le prix & le mérite.
METHODE abrégée de la Perfaction Chrétienne
tirée de l'Italien du Cardinal Sforce Pallavicini ,
dédiée à MONSIEUR , par M. l'Abbé Parmentier ,
fon Secrétaire ordinaire , & Aumônier de ſa Vénerie.
A Paris , de l'Imprimerie de MONSIEUR , chez
Guillet , Libraire de MONSIEUR , rue S. Jacques ,
vis-à vis la rue des Mathurins.
COURONNEMENT de La Fontaine par Efope
aux Champs Elysées , deſſiné par Lebarbier l'aîné ,
commencé par Chafran Macret , & terminé per
DE FRANCE.
93
H. Guttenberg , 1785. Prix , 6 liv. A Paris , chez
la Veave Macrer , rue des Foſſés de M. le Prince ,
au coin de celle de Touraine , maiſon de M. Duhamel
, Bijoutier.
La Fontaine conduit par Phèdre & couronné par
Eſope. On remarque affis ſur le devant , Laure &
Pétrarque , près d'eux ſont debout Pline & Virgile ;
au milieu,ſur le ſecond plan,la Reine de Navarre &
Bocace ; pluſieurs Génies portent les OEuvres de La
Fontaine ; à ſes pieds ſont les animaux qu'il a fi
bien fait parler.
Cette belle Eſtampe fait ſuite à celles de Voltaire
& de Rouſſeau aux Charaps Elysées. Les Amateurs
trouveront un très-beau Deſſin à la même Adreſſe .
La Coquette fixée , peinte par Fragonard , Peintre
du Roi , gravée à l'eau forte par J. Couché ,
terminée par Dambrun. A Paris , chez J. Couché ,
Graveur , rue Sainte Hyacinthe , nº. 51. Prix ,
3 liv.
CINQUIÈME Livraiſon des Estampes pour les
OEuvres de Voltaire , in- 8° . , dédiée à S. A. R.
Mgr. le Prince de Pruffe .
Cette Livraiſon eft compoſée , comme les précédentes
, de dix Eſtampes. Trois repréſentent les
Portraits de Louis XV d'après L. M. Vanioo , du
Roi de Pruffe Frédéric II, d'après Amédée Vanioo ,
& de Charles XII d'après un Tableau du Cabinet
du Roi . Les trois Graveurs de ces Portraits , MM.
Foffeyeux , Langlois & Tardieu , s'y ſont diſtingués.
Leur burin a de la fermeté &de la vigueur. Ils
font eſpérer de grands Artiſtes dans ce genre.
Les ſept autres Eſtampes ſont pour les Pièces de
Théâtre : Adélaïde du Gueſolin ,le Droit du Seigneur
, Charlot , Zulime , les Loix de Minos , le
Temple de la Gloire & la Mort de Socrate. Mм.
$4
MERCURE
Simonet , Longueil , Dambrun , Delignon , Halbon
& Duclos , Graveurs , ont exécuté avec beaucoup
d'eſprit les deſſins de M. Moreau le jeune , Auteur
de cet Ouvrage , qui devientde plus en plus intéreffant
par la variété des compoſitions & le travail
précieux des Estampes.
Il paroît que la réputation de cet Artiſte paſſe
avec gloire & avec eſtime chez l'Étranger , puifqu'un
Prince , ami des Arts , S. A. R. Frédéric
Guillaume, Prince Royal de Pruſſe , a bien voulu
lui donner des témoignages flatteurs de ſa bienveillance
en l'honorant de la conlité de Conſeiller de
Cour, & de Graveur & Delinateur auprès de fa
Perfoane, avec la jouiſſance des Privilèges attribués
à cere qualité.
On ſouſcrit pour ces Eſtampes, à Paris , chez M.
Moreau le jeune , Deffinateur & Graveur du Cabinet
du Roi , rue du Coq- Saint-Honoré , & chez les
principaux Libraires de la France & de l'Europe .
Nota. Cet Arriſte s'étoit engagé par ſon Profpectus
à faire la remiſe des 24 liv. pour la ſouſcription
fur les trois dernières Livraiſous. Il a jugé plus
convenable de la faire ſur les fix dernières , à commencer
par celle qui vient de paroître ; elle ſera
donc, ainſi que celles qui vont ſuivre , du prix de
6 liv. au lieu de 10 liv.
BIBLIOTHEQUE Phyſico-Economique , inftructive
& amusante , troisième & quatrième années , où
années 1784 & 1785 , contenant des Mémoires &
Obſervations-Pratiques ſur l'Economie Ruſtique ,
fur les nouvelles Découvertes les plus intéreſſantes ,
deſcription de nouvelles Machines inventées pour
la perfection des Arts utiles & agréables , &c. On y
a joint nombre de Remèdes-Pratiques & Procédés
découverts récemment ſur les maladies des hommes
&des animaux , ſur l'économie domeſtique , & en
DE FRANCE. 95
général ſur tous les objets d'agrément & d'utilité
dansla vie, 2 Vol. in- 12 de 400 pages chacun ,
avec des Planches en taille-douce, ſeconde Edition.
On s'adreſſe à Paris à M. Buiſſon , hôtel de Mégrigny,
rue des Poitevins , nº. 13. Cet Ouvrage forme
actuellement quatre Volumes ou années 1782 , 83 ,
84, 85 , dont le prix eſt de 2 liv. 12 ſols chacun
rendu franc de port par la poſte. On les vend enſemble
ou ſéparément. L'argent & la lettre d'avis
doivent être affranchis.
La première Edition de ces deux derniers Volumes
eft à peine imprimée que la ſeconde paroît , ce qui
prouve que le Public continue à recevoir ce Recueil
avec plaifir. On y trouve en effet des objets nouveaux
& d'une utilité journalière en Agriculture,
Economic Rurale & Civile , Arts , Manufactures ,
Médecine des hommes & des animaux , &c. &c .
EXTRAIT de la Correspondance de la Société
Royale de Médecine , relativement au Magnétisme
Animal, par M. Thourat , imprimé par ordre du Roi,
Ce Recueil , qui eſt le résumé des Lettres & Obſervations
adreſſées des Provinces à la Société
Royale par des Médecins & autres , fournit un
faiſceau de traits contre le Magnétiſme.
SUITE & grand Succès de mon Expérience à
Belleville, Banlieue de Paris , par M. Maupin ,
ancien Valet-de-chambre de la feue Reine , Brochurede
14 pages. A Paris , chez l'Auteur , rue du
Pont-aux-Choux , an petit hôtel de Poitou.
M. Maupin , après s'être long - temps occupé
d'objets utiles , & en avoir entretenu le Pub'ic, fait
ſes adieux par cette Brochure , & annonce la réduction
du prix des Ouvrages qu'il a publiés juſqu'à
préſent, réduction qui n'aura pourtant lieu que du
21 Marsjuſqu'au 21 Juin de la même année. 1
96
MERCURE
Six Sonates en Duo pour deux Violons , compoſées
pour les jeunes Élèves par M. Bertin ,
OEuvre V. Prix , 6 liv. A Lyon , chez Caraud , Libaire
& Marchand de Muſique , Place de la Comédie
; & à Paris , chez Cornouailles , rue Saint
Julien- le-Pauvre , nº . 3 .
PARTITION d'Alexis & Juftine , Comédie Lyrique
en deux Altes , paroles de M. Monvel , Muſique
de M. D. Z. Prix , 24 livres , & les parties ſéparées
12 liv. A Paris , chez M. Verdun , rue de Tournon ,
n°. 17, & chez M. Huguet, rue de Marivaux ,
maiſon du Marchand Papetier.
Nous croyons que cette Pièce , compoſée de
morceaux d'un chant très-heureux & pleins d'effet ,
doitjuftifier à la lecture le ſuccès qu'elle a eu à la
repréſentation.
TABLE.
VERS faits à Vaucluse, 49 Joseph de Vendôme ,
:
55
A mon Médecin , 52 Lettres au Rédacteur du Mer-
73, 83 Charade , Enigme & Logogryphe,
cure ,
50 Annonces& Notices , 88
Eloge Historique de Louis-
APPROBATIΟΝ.
J'AI lu
, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 11 Juin 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion.A
Paris, le 10 Juin 1785. RAULIN.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLE S.
DANEMARCK.
DE COPENHAGUE , le 19 Mai.
TE canal creufé dans le
Duché de Holftein
, pour ouvrir une communication
entre la Baltique & la mer du Nord , eſt
achevé , comme nous l'avons rapporté précédemment.
Il intéreſſe infiniment & les
Danois & les étrangers , en épargnant le
trajet par le Cattégat & par le Sund ; trajet
difficile & très- fréquenté. Le Roi de Danemarck
vient de rendre une Ordonnance du
5 Mai dernier , qui laiſſe aux navires étrangers
de toutes nations , le libre paſſage de
ce canal intérieur , moyennant un droit de
tranſit , pendant l'eſpace de ſix années : conceſſion
momentanée & nullement obligatoire
; S. M. ſe réſervant de la limiter ou de
la ſupprimer , fi beſoin eſt , en 1791 .
On compre actuellement 31 Bâtimens nationaux
, qui ſont aux Indes orientales pour y faire
Nº. 24 , 11 Juin 1785 . C
A
( 50 )
1.
le commerce. La compagnie Aſiatique en attend
5 de la Chine & 4 de l'Inde ; la Compagniedes
Indes Occidentales , 3 de l'Inde , celle de la Baltique
, celle du Canal 1 , & diverſes maiſons de
commerce en attendent 16 .
ALLEMAGNE.
E HAMBOURG , le 26 Mai.
On continue à parler de grands préparatifs
à Conſtantinople , d'une armée qui doit
camper au printemps, d'ordres envoyés pour
s'aſſurer de l'attirail néceſſaire. Le Capitan
Pacha eſt deſtiné , ſelon les mêmes bruits ,
à croiſer dans l'Archipel , & le Seraskier de
Bender , campé près d'Iſmailow , doit marcher
à Sophie , afin de ſe rapprocher des
frontieres de la Boſnie.
On raconte qu'il eſt arrivé d'Afie à Conf
tantinople une Géante de fix aulnes , ce qui
ne détermine point ſa hauteur , vu qu'on
ne déſigne point l'eſpece d'aulne dont on
s'eſt ſervi pour la meſurer. Si cette aulne
eft le Pichys d'uſage en Turquie , qui eſt à
l'aulne de France dans le rapport de 3 à 5 ,
cette Géante feroit une jolie perſonne d'environ
12 à 13 pieds de haut. On lui donne
pour cortege une troupe de muficiens , de
altimbanques & de comédiens François ,
Des Grecs ayant aſſiſté à l'une des repréſentations
de cette bande , le Patriarche les
excommunia le lendemain.
Quelques voitures chargées de draps &
( 51 )
d'autres marchandiſes étrangeres , à l'uſage
de la maiſon du Roi de Pologne, étant arrivées
à Var.ovie , ce Prince a fait acquitter
les droits de douane , comme un ſimple
particulier , afin de donner aux Magnats
l'exemple de l'obéiſſance aux dernieres Ordonnances
de la Diete.
Fin de la Differtation ſur la population des
Etats Prufliens , par M. de Hertzberg.
Lorſque le Roi morta ſur le trône , en 1740 ,
la population totale de ſes états montoit àdeux
millions deux cent quarante-deux mille têtes. Si
l'on y ajoute deux millions pour la population
de la Siléſie , de la Pruſſe occidentale & de l'Oftfriſe
, comme les trois provinces que le Roi a
acquiſes , & qu'on déduiſe ces deux millions de
la ſomme totale de fix millions , il en réſultera ,
pour l'augmentetion intérieure de la population
des anciennes provinces , le nombre d'un million
ſept cent mille , ce qui fait preſque le double
de l'ancienne population , & en y ajoutant les
nouvelles provinces , elle a été preſque triplée
fous le regne du Roi. Nous pouvons eſpérer que
cet accroiflement de la monarchie Prufſienne continuera
encore long-temps dans la même proportion
ſous le regne du Roi , & fous celui que nous
pouvons attendre de ſes ſucceſſeurs. Il eſt auſi
poſſible , puiſque les 3600 milles quarrés d'Allemagne
que la monarchie Pruſſienne contient ,
ont 1667 habitans ſur un mille quarré ; population
, qui eſt déjà fort grande pour un état médiocrement
fertile , & ſupérieure à celle de pluſieurs
autres Royaumes de l'Europe ; mais qui
laiſſe pourtant encore des places ſuffifantes pour
une population plus grande. Cette eſpérance eſt
encore augmentée , outre ce grand nombre de
C2
( 52 )
raiſons déjà alléguées , par le grand excédent des
naiſſances ſur les morts , que nous obſervons dans
les liſtes annuelles . Cet excédent a été dans l'année
pallée de 59000 naiſſances ; & il doit naturellement
augmenter progreſſivement la populaton
, fi elle n'eſt pas arrêtée par quelque grande
mortalité .
Je puis encore faire cette obſervation agréable
pour un patriote , que les états Pruffiens
fourniffent un excédent de naiſſances fur les
morts , beaucoup ſupérieur à celui de pluſieurs
autres états connus . Par exemple , le Dannemarck
n'a eu l'année paſſée ſur 66000 naiſſances qu'un
ſurplus de 9000 naiſſances ſur les merts ; & la
France , qui , ſelon le calcul de M. Moheau ,
doit avoir 24 millions d'habitans , 929000 naiffances
& 793000 morts , n'a eu qu'un excédent
de naiſſances de 136000. Or , les états Prufſiens
ayant eu for 6 millions d'habitans un ſurplus de
59000 naiſſances , ils ont eu un excédent de naiffances
deux fois plus grand que la France , &
par conséquent un progrès de population dans la
même proportion. Voilà un nombre d'obſervations
, auſſi conſtatées qu'il eſt poſſible en pareille
matiere , mais que le temps ne m'a permis que
d'eſquiſſer , & qui offrent pourtant une agréable
perſpective aux vrais amateurs de la patrie,
M. de Hertzberg préſente enſuite le tableau
des fomanes qu'a diſtribué le Roi en
1784 , & dont la valeur monte à 2,236,156
écus d'Allemagne. Ce Miniſtre finit par les
réflexions ſuivantes qu'il eſt bon de connoître
en tout pays.
Je crois ne pas faire tort à l'Etat , ni trahir ſes
ſecrets , en publiant des faits notoires chez nous,
&qui ſervent àhenorer le Gouvernement , & à
:
( 53 )
faire connoître davantage ſa bonté , ſa force&
fon nerf. On reconnoît de plus en plus , que
la grande politique ne conſiſte pas dans le myſtere,
dont lesGouvernement ſe couvroient jadis ; mais
que ceux , qui agiſſent à découvert , avec publicité
& franchiſe , gagnent beaucoup plus la confiance
des ſujets &des voiſins. Voilà , puiſqu'il
faut juſtifier quelquefois les actions les plus innocentes
, les véritables & ſeules raiſons qui m'ont
engagé à publier ces mémoires. Mon but eſt de
faire voir à d'autres Souverains & à la poſtérité
, par d'autres exemples auſſi rares qu'inſtructifs
, ce qu'un bon Prince peut & doit faire pour
procurer & pour aſſurer à ſa nation toute la profpérité
dont elle eſt ſuſceptible. Mon fecond &
principal but eſt de faire connoître aux patriotes
& à tous ceux qui s'y intéreſſent , par quels
moyens notre grand Roi eſt parvenu à donner à
fon Etat , auſſi médiocre en étendue que pour la
qualité du terroir , un degré de puiſſance , qui le
met de niveau avec les premieres Monarchies de
l'Europpee,, à lui aſſurer une conſiſtance permanente
, auffi long- temps qu'on obſervera les mêmes
regles deGouvernement , & à lui faire jouer
ce rôle brillant , quoique dangereux & difficile ,
qu'il eſt obligé de foutenir dans la pofition locale
de la Monarchie Pruſſienne , pour ſa propre conſervation&
pour celle de l'équilibrede l'Allemagne
&de l'Europe. Je crois que des obſervations de ce
genre , faites & publiées d'une maniere qui ne
bleſſe ni les intérêts ni la délicateſſe de perſonne ,
peuvent contribuer à élever l'ame des patriotes
pruſſiens & à leur inſpirer ainſi qu'aux amis de la
Pruſſe , de la confiance en une Puiſſance qui ne
veut& ne peut même , par ſon intérêt & ſa poſi -
tion , emplover ſes forces que pour foutenir la
juice & Msûreté générale , &c.
C3
( 54 )
D'après un état préſenté l'année derniere
à la Diete de Grodno , l'armée est compofée
actuellement de 17,649 hommes , dont
13,272 pour l'armée de Pologne , & 4,377
pour celle de Lithuanie.
Indépendamment des 30,000 hommes de
troupes Ruffes , qui ſe ſont aſſemblées ſur
les frontieres de Finlande , pluſieurs régimens
de Coſaques ont encore reçu l'ordre
de s'y rendre.
La derniere débacle de la glace a emporté
d'ici plus de 2000 mâts , & une
grande quantité d'autres eſpeces de bois.
Les magaſins de chanvre ont auſſi ſouffert
à cette occafion .
La Cour de Suede vient d'envoyer aux
Miniſtres étrangers , réſidant ici , la convention
conclue à Versailles , le 1 Juiller de
l'année derniere avec la Cour de France ,
concernant l'entrepôt des marchandiſes
Françoiſes à Gothembourg , & la ceſſion de
l'ifle de S. Barthelemi , &c. L'état qu'on
vient de lever de la population actuelle de
Gothembourg la porte à 12,783 perſonnes.
DE BERLIN , le 26 Mai.
LeRoi , accompagné du prince de Pruſſe,
arriva ici le 20 de Potsdam , & paſſa en revue
devant la porte de Hall les régimens
d'infanterie du prince Henri, du prince Ferdinand
, du prince Léopold de Brunswick ,
de Wunſch , de Koniz , les cuiraſſiers de
Bakhof, & le régiment de Kowalzky.
( 55 )
Ce Monarque partira inceſſamment pour
Magdebourg , où il paſſera les troupes en
revue ; & reviendra le 28. Le 1 Juin ,
il ira à Cuſtrin , le 2 à Stargard , les à
Koniz , le 6 à Graudenz , & le 7 au camp
qui s'aſſemble près de Mokerau. Le retour
de S. M. à Potsdam eſt fixé au 12 .
On a fait partir de Berlin pour la fortereſſe
de Graudenz dans la Pruſſe , des tranfports
conſidérables d'artillerie & d'autres
munitions de guerre ; & il a été envoyé des
ordres dans la Siléſie du côté des montagnes
pour y conſtruire des bâtimens , dans lefquels
on pourra loger des troupes légeres.
Les héritiers du feu ſieur Wilkens , Inſpecteur
à Corbus dans la Baſſe- Luſau offrent aux amateurs
de l'Hiſtoire naturelle une collection éten -
due& très-précieuſe d'objets tirés des trois regnes
de cette hiſtoire. Le nombre des minéraux , des
pierres, des petrifications , des coquilles ,des coraux
, des inſectes & des plantes maritimes eft
conſidérable , & beaucoup d'objets du regne animal
ſont conſervés dans de l'eſprit-de-vin. Cette
collection eſt claſſée d'après les meilleurs ſyſtêmes
de peur que rien ne manque à la perfection de ce
Cabinet . Feu le ſeur Wilkens en a fait un Catalogue
raiſonné de 10 volumes in-folio. Le prix de
ce Cabinet eſt de mille ducats.
DE VIENNE , le 27 Mai.
Suivant des lettres de Clagenfurth , une
partie de la grande chauffée , établie le long
du lac de Wert , s'écroula tout à coup le
C4
( 56 )
28 du mois dernier , & s'abîma dans le
lac. Trois voituriers furent témoins de l'événement
, ſans en recevoir aucun dommage.
L'enfoncement offre deux braſſes de
profondeur.
L'Empereur deſirant faciliter les communications
& les tranſports de la Carniole &
de la Croatie avec l'Iſtrie Autrichienne & le
Golfe Adriatique , vient d'ordonner deux
nouvelles routes en cette contrée ; l'une de
Zeng à Novi ; l'autre de Fiume à Laybach .
Cette derniere épargnera les longs détours
qu'on étoit obligé de faire au travers des
montagnes .
Les modifications apportées depuis quelque
temps à l'ancienne dépendance de la
Preſſe , a multiplié à l'excès les auteurs , les
libraires &i es imprimeurs. Beaucoup d'ouvrages
clandeftins ont été le fruit de cette
demi tolérance ; & l'on imagine en prévenir
les abus , en ordonnant , comme on
vient de le faire , la plus grande ſévérité
dans les recherches &dans la police fur cet
objet.
Deux Conſeillers Auliques ont été caffés
publiquement , comme indignes de leurs
places, par leurs dettes &par leur inconduite.
On a expulſé pareillement une cantatrice
de l'Opéra , dont le débordement
avoit allarmé pluſieurs familles diftinguées .
Le Cardinal Migazzi , Archevêque de
cette métropole, a eſſuyé quelques déſagrémens
affez vifs , dont on raconte ainfi &
l'occaſion & la nature.
( 37 )
:
«Il avoit paru, en Avril dernier, une brochure
allemande intitulée : La Defiraction des Jésuites
Miffionaires à la Chine , dans laquelle l'Auteur
tournoit en ridicule les myſteres & les dogmes de
la Religion Catholique-Romaine , en mettant
cette ſatyre dans la bouche de l'Empereur Chinois
&de ſes Mandarins. La commiſſion de la cenfure
trouva dans un ballot d'autres livres venant de
l'étranger , 4 exemplaires de la brochure en queftion
, les confiſqua , & en défendit l'introduction
ultérieure. Mais , comme en vertu du réglement ,
établi même du temps de feue l'Impératrice , on
nedoit pointrefuſer ces fortes de livres àdes perſonnes
diftinguées , lorſqu'elles les demandent
pour leur uſage , par un billet ſigné de leur main ,
la commiffion en avoit accordé ainſi deux exemplaires
. On aſſure que le Vicaire du Cardinal ,
connu par un zele indiſcret , ayant eu ce libelle ,
alla pleurer aux pieds de S. E. , lui repréſentant
laReligion comme étant dans le plus granddanger.
Le Cardinal lut le livre , en fitdes plaintes au
Grand-Chancelier de Bohême , l'engagea à le lire
auſſi , & ayant été le trouver quelques jours après ,
le vit persuadé qu'un pareil livre ne devoit point
être permis. Là-deſſus , S. E. ayant dit au Grand-
Chancelier qu'il alloit immédiatement aux pieds
de S. M. I. , le pria de lui prêter la brochure pour
la faire voir au Souverain; ce qui lui fut poliment
accordé . Il eſt réſulté de cette démarche une tracaſſerie
attribuée peut-être fauſſement au Cardinal
; mais qui lui a fait encourir la diſgrace de Sa
Maj . Imp .
Lemontant de la caiſſe des pauvres , à la
fin d'Avril , étoit de 18,956 florins , dont
9,078 ont été diſtribués parmi les penſionnaires
de l'Inſtitut . Leur nombre monte actuellement
à 5.536. CS
( 58 )
Des lettres du diſtrict d'Arad, du 1 Mai ,
contiennentdes détails déplorablesdes dégats
cauſés par le débordement de la riviere de
Maros. Les pauvres habitans ſont dans la
plus grande miſere ; ils ont perdu un grand
nombre de leurs bêtes à corne & preſque
tous leurs moutons.
L'Empereur a nommé le Comte de
Trautmanſdorf , Miniſtre plénipotentiaire
auprès de la Cour Electorale de Mayence
& des princes & Etats des cercles du haut
Rhin &de Franconie , & le Comte Joſeph
de Seilern , Miniſtre Electoral de Bohême
près de la Diete générale de l'Empire.
LaGarniſondecette Capitale eſt compoſée actuellement
de 10,050 hommes , ſavoir, du ſecond
Régiment d'Artillerie à l'exception d'une divifion
qui eſt à Eberſdorf, du Régiment de Charles de
Toſcane , d'un bataillon du Régiment de Ferdinand
de Toſcane , d'un bataillon du Régiment
de Pélégrini , des troiſiemes bataillons des Régimens
de Preiſs & de Teutſchmeiſter , de 2 bataillons
de Grenadiers , d'une diviſion de Cuiraffiers
deMeklenbourg , & de 2 Corps d'Uhlans.
Des lettres de Conſtantinople portent qu'on y
armeune eſcadre qui , ſous les ordres du Capitan
Pacha , croifera dans l'Archipel , & qu'un corps
detroupes , qui campoit près d'Ibrailow , avoit reçu
l'ordre de ſe rendre à Sophie.
Par un decret , daté du 29 Avril , l'Empereur
a nommé les membres qui compoferont
le nouveau confiftoire des Proteftans
de la confeſſion d'Augsbourg ; ce ſont le
Comte d'Aversperg , Préſident , les ſieurs
Fok & Enopf, Miniſtres de la communauté
( 59 )
des Proteſtans de cette confeſſion dans cette
ville; le Baron de Lariſch , & les ſieurs de
Bludonsky & de Carwinsky .
Les Proteſtans de la Confeſſion Helvétitique
auront auſſi inceſſamment un confiftoire
particulier dans cette capitale.
DE FRANCFORT , le I Juin .
La Gazette de Munich , du 17 Mai , s'eſt
expliquée ſur l'échange éventuel de la Baviere
, dans un paragraphe qui a donné lieu
à beaucoup de réflexions. En voici le contenu
:
>>O>ns'étoit flatté juſqu'ici que les ſpéculateurs
politiques , & les écrivains de papiers publics ſe
ſeroient enfin laſſés de débiter leur fable d'un
prétendu échange de la Baviere , & qu'ils ſe ſeroient
aviſé d'en forger une autre pour amuſer
leurs lecteurs ; mais envain. Ils continuent hardiment
d'inſulter à une nation indépendante , ainſi
qu'à l'auguſte Prince qui la gouverne. Le démenti
public & formel qu'on a cru devoir don-
:ner dans cette feuille aux faux bruits que ces fabulifßes
ſe ſont płu d'accréditer , eût dû , à la vérité
, comme on s'y attendoit , les faire revenir
de leur erreur & les engager à ſe retracter ſur
l'impoſture qu'ils venoient de répandre , s'ils eufſent
conſulté leur bon ſens & les égards qu'ils
doivent au public & aux illuſtres perſonnages
qu'ils ont fi indignement compromis. En effet ,
cette nouvelle ne pouvoit leur avoir été ſuggérée
que par un traître ou par un impoſteur : &
afſurément ni l'un ni l'autre ne mérite d'être
cru ſurſa propre parole, Cependant nos nouvel
Cсб
( 60 )
1
i
!
liſtes prévenus , qui diſpoſent à leur gré des
-états de notre Souverain , en les échangeant comme
s'il ne s'agifſoit que de la permutation d'une
métairie , ont à peine appris le départ de notre
ſéréniſſime Electeur pour Manheim , qu'ils ſe
font évertués de nouveau à donner une aparence
de vérité & de probabilité à leurs idées creuſes ,
en les accompagnant de nouvelles circonstances
qui ne laiſſeient plus aucun doute , felon eux ,
ſur ce qu'ils avoient avancé ; telle que la marche
du régiment des gardes de S. A. E. qui devoit
ſuivre inceſſamment l'Electeur dans ſon ansienne
réſidence , &c. &c. C'eſt ainſi qu'ils ont
*abuſé juſqu'ici de la crédulité de cette partie du
public qui aime à ſe repaître de chimeres & à
ſe faire illufion , fur- tout en matiere de politique
; & que , pour le déſabuſer & nous juſtifier
du reproche qu'on pourroit nous faire d'avoir
gardé fi long-temps le filence ſur toutes les rêveries
que ces écrivains téméraires ont répandues
au ſujet de la Baviere , nous avons cru enfin devoir
, une fois pour toutes , trancher le mot , en
diſant à ces impofteurs : Vous en avez menti «.
L'Evêque d'Hildesheim a eſſuyé dernierement
un accident qui a fait craindre pour
ſa vie.
Quoique les Gazettes affectent de contredire
les préparatifs militaires très réels qui ſe
font en Pruffe , & la levée de huit bataillons
francs , la choſe n'en eſt pas moins parfaitement
certaine.
:
Il ne l'eſt point du tout que le gouvernement
de Veniſe ait fait piller une loge de
Francs -Maçons , dont on a brûlé les meu-
-bles, &exilé les chefs , ainſi qu'on le rapporte
dans pluſieurs Feuilles publiques.
( 61 )
Unpapier public porte à 30,000 le nombre
des nouveaux colons répartis dans la
Hongrie & dans les provinces incorporées.
On fait que l'Empereur a accordé à une Société
, ſous la direction du ſieur de Sauvaigne , la permiſſion
d'établir un Raffinerie de ſucre à Clofter-
Neubourg. Le fonds de cette Société eſt de cinquante
milles florins , qui ſont répartis en so actions
de 500 florins chacune , & en 100 actions de
250 florins. Il a été permis à cette Compagnie
d'importer 400 quintaux de ſucre brut ſans en
payer aucuns droits.
ITALIE.
DE BOLOGNE , le 15 Mai.
On aſſure qu'outre Parme & Milan , le
Roi de Naples verra auſſi Turin. Le gouvernement
de Veniſea , dit- on , invité ce
Monarque à venir viſiter cette République.
Le Chevalier Hamilton , Miniſtre d'Angletetre
à Naples , profite de l'abſence
du Souverain , pour faire un voyage au
Mont Caffin &dans d'autres lieux remarquables
de ce royaume.
On a commencé à Veniſe les recherches
contre les ſcélérats qui avoient conçu le
projet de réduire l'arſenal en cendres. Les
ſoupçons ſont tombés ſur deux étrangers ,
qui depuis pluſieurs années ſervoient dans
l'arſenal en qualité de portefaix. On préſume
que ces ſoupçons étoient juſtement fondés
, parce que ces deux priſonniers , du
lieu où ils avoient été enfermés d'abord, ont
été transférés dans des cachots.
( 62 )
DE PISE , le 11 Mai.
Le Roi & la Reine de Naples , accompagnés
du Grand-Duc & de la Grande-Ducheſſe
, arriverent en cette ville avant-hier,
àune heure après- midi. Ils furent reçus avec
les plus vives acclamations & au bruit d'une
décharge d'artillerie. L'Archiduc Ferdinand,
Gouverneur du Milanais , arriva le même
jour , & quelques minutes ſeulement avant
le Roi de Naples. Il fit ſon entrée par la
porte de Lucques , où il fut reçu par S. E.
le Comte de Thurn , Grand Majordome.
Le lendemain matin il y eut appartement
à la Cour, & dans la ſoirée, la cérémonie du
Cartel de défi entre les deux partis du Nord
& du Midi de la ville. Un concours immenſe
de peuple occupoit toutes les avenues
du pont.
On appréhendoit que le Jeu du Pont ne fût
différé de quelques jours , à cauſe de la pluie
qui ſurvint le lendemain; mais le tems s'étant
remis au beau vers le midi , le Grand Duc ordonna
les préparatifs couvenables . La Cour s'é
tant placée dans l'endroit qui lui étoit deftiné ,
les troupes des deux partis défilerent de leurs
camps reſpectifs & furent patſées en revue. Enfin
le fignal en ayant été donné , l'action s'engagea
, & continua avec quelque acharnement jufqu'à
la conclufion de ce ſimulacre de combat. La
victoire ſe décida en faveur du parti du midi ou
de S. Antoine Elle doit être célébrée par de nou
yelles fêtes qui ſe préparent en ce moment
( 63 )
GRANDE-BRETAGNE.
4
DE LONDRES , le 28 Mai.
Suivant les lettres apportées de la Jamaïque
par le paquebot le Portland , les habitans
de cette ifle paroiſſent craindre que le
démêlé avec les Eſpagnols ſur la côte des
Moſquites ne devienne très-ſérieux. L'Amiral
Innes a aſſiſté , depuis ſon arrivée , à pluſieurs
délibérations du Conſeil ; ſes inſtructions
lui enjoignant , dit on , de foutenir
ouvertement les Anglois établis ſur la côte
des Moſquites. Il eſt actuellement occupé à
raſſembler tous les vaiſſeaux qui ſe trouvent
à la Jamaïque , & les troupes dont
cette ifle peut ſe paſſer , pour aller au ſecours
de nos colons , dans le cas où le Gouverneur
Eſpagnol commenceroit les hoſtilités.
En attendant , l'on a expédié pour Black'River
deux Schooners chargés de proviſions.
Les Directeurs de la Compagnie des Indes
ont reçu le 20 , des dépêches de M.
Haſtings , datées du mois de Décembre dernier.
Ce gouverneur leur témoigne ſa ſurpriſe
de leur filence , relativement à la nomination
de ſon ſucceſſeur. Il eſpere que le
premier paquebot lui apportera la nouvelle
de cet événement qu'il deſire depuis longtemps.
Il ajoute avoir arrêté ſon paſſage à
bordduBarrington , vaiſſeau de la Compagnie;
ſa ſanté ne lui permettant plus de
( 64 )
remplir les fonctions de ſa place dans toute
leur étendue. Eufin il aſſure que ne voulant
rien faire de déſagréable aux Directeurs , il
attendra l'arrivée du premier paquebot , &
que ſi les Directeurs ont accepté ſa démiſfion
, ou y ont conſenti tacitement , il s'embarquera
, dès que le Barrington ſera prêt
à appareiller. Dans ce cas , il remettroit le
gouvernement à M. Macpherſon , le plus.
ancien membre du Conſeil ſuprême , &
Couſindu traducteur d'Offian .
La quantité de thé & d'autres marchandiſes
chargées ſur les vaiſſeaux de la Compagnie
des Indes , eſt ſi conſidérable , qu'on
a été obligé de louer de nouveaux magaſins
pour les recevoir.
Les Détailleurs de Londres ſe ſont aſſemblés
le 22 à Westminster-Hall , pour aviſer aux meilleurs
moyens de faire rejetter la taxe qui les
concerne. Les arrêtés pris en cette occafion contiennent
en ſubſtance que la taxe ſur lesmaiſons ,
celle ſur les fenêtres , celle ſur les quittances &
autres , ne peſoient déja que trop ſur les Détail
leurs ; qu'en conséquence , on ne pouvoit les a
ſujettir àde nouvelles taxes , ſans commettre la
plus grande injustice ; que le Lord Hood & M.
Fox feroient chargés d'expoſer leurs griefs à la
Chambre desCommunes , & de s'oppoſer de tout
leur pouvoir à l'admiſſion de cette taxe.
Dans la féance de la Chambre des Com
mines le 23 on fit la ſeconde lecture du
bill qui doit établir cette taxe ſur les boutiques.
Les principales objections , élevées contre care
( 65 )
impoſition , furent qu'elle ne ſeroit point payée
par le conſommateur , comme on l'avoit prétendu
; qu'elle feroit infiniment onéreuſe aux
petits détailleurs ; qu'il auroit été beaucoup plus
ſage de la faire ſupporter aux riches négocians &
auxBanquiers. On propoſa de la remplacer par
une taxe ſur les Procureurs , ou ſur les bâtiſſes ,
ou ſur les cartes à jouer , ou enfin par un droit
additionnel ſur les maiſons. Ces diverſes idées
ne furent point goûtées par M Pitt qui s'attacha
à faire voir l'impropriété des taxes qu'on
vouloit ſubſtituer à celle ci . La Chambre étant
allée aux voix , il y en eut 142 pour , & 51 contre
cette taxe.
La taxe ſur les ſervantes a fubi pluſieurs
changemens. Toutes celles qui n'auront pas
encore atteint l'âge de 15 ans , en feront
exemptes , ainſi que les ſervantes des fermiers
& des laitieres. On imagine que le
Bill qui établit cette taxe, recevra encore
des modifications , avant d'être mis en comité.
L'Irlande voudroit qu'on lui facrifiât le
commerce & les manufactures de l'Angleterre
; l'Angleterre qu'on lui facrifiât le commerce&
les manufactures de l'Irlande. Celleci
veut tout acquérir ; celle-là tout conferwer
; l'une demande tous les privileges de
la Métropole & ceux des Nations Etrangeres
réunis , un commerce libre en Angleterre
, & libre par- tout aux Ifles
Indes , &c. fans participer néanmoins aux
charges de la Grande-Bretagne , ni à ſa profpérité.
L'autre ſemble craindre celle de l'Iraux
( 66 )
lande , & regarde comme un vol qu'on
lui fait , la reſtitution à laquelle on l'oblige
envers ſa ſoeur cadette. Il s'en ſuit de cette
contrariété de vues , que le Miniſtre affez
habile pour les concilier , en élaguant les
prétentions reſpectives , ne fera guères que
des mécontens dans les deux Royaumes.
Les eſprits éclairés , les véritables politiques ,
les Citoyens dégagés de préjugé ne prévaudroient
jamais feuls contre ce cri de l'intérêt
perſonnel , ſi le Parlement des deux
Ifles n'étoit déterminé à s'y rendre infenfible.
Les Irlandois murmurent , dit- on , des
modifications adoptées par M. Pitt dans
le traité de commerce mutuel, ils demandent
qu'on les rejette comme honteuſes , mais
la Chambre Baſſe n'eſt point de cet avis ,
M. Pitt foumet progreſſivement à cellede
notre Parlement toutes les réſolutions fur
cet objet modifiées ; les dix- ſept premieres
font admifes , & les autres le feront certainement
auſſi : les ennemis de ce ſyſtême
eſperent qu'il ſe trouvera de vives oppofitions
dans la Chambre des Pairs , qui
ſe préparent, diſent ils, à modifier à leur tour ,
de maniere à réduire à zéro les avantages
de l'Irlande.
M. Fox , le 24 , ayant déclaré que les
Communes agiſſoient en ceci d'une maniere
indécemment contraire au voeu de la nation
, exprimé dans les nombreuſes requêtes
( 67 )
entaſſées ſur le bureau , le Tréſorier de la
Marine lui répondit : >> Ces requêtes , que ſi-
>> gnifient- elles ? Ce ne ſont que des mor-
>>>ceaux de parchemin chargés d'encre & de
>> barbouillage »
On mande de Bombay le récit d'une révolution
qui vient de s'opérer dans cette partie de l'Inde ,
&à la faveur de laquelle Madajée Scindia , l'allié
des Anglois , a acquis une prépondérance qui ne
ſauroit trop fixer l'attention de la Compagnie. La
réputation de ce ChefMaratte eft connue. Madajée
ayant appris qu'il s'étoit élevé un différend
entredeuxPrinces tributaires du Roi de Delhy, ſe
joignit à l'un d'eux. Ils étoient convenus d'astaquer
l'ennemi un jour donné ; mais la veille de ce
jour-là , le Prince dont Scindia avoit épousé la
cauſe , fut afſaffiné dans ſa tente ; & en conféquence
, l'attaque fut ſuſpendue. Madajée , quoi
que ſoupçonné d'être l'auteur de l'aſſaffinat ,
s'infinua tellement dans l'eſprit des Officiers du
Prince mort , qu'il les détermina à combattre ſous
ſes ordres. Quelques jours après , il força l'ennemi
à mettre bas les armes. Cet événement l'a
rendu maître d'un pays immenſe , & a réduit le
Roi de Delhy à jouer un fort triſte rôle . Si Madajéetournoit
ſes armes contre la Compagnie , elle
trouveroit en lui un ennemi formidable. La trahiſon
infigne dont il s'eſt rendu coupable dans cette
circonstance , fait voir combien peu l'on doit
compter ſur la foi des Princes Indiens.
Quoique M. Haſtings ait paſſé 35 ou
40 années de ſa vie dans l'Inde , & que dans
cet intervalle , il ait occupé ſucceſſivement
les places les plus lucratives de l'adminiſtration,
ſa fortune ne ſcauroit être comparée
:
( 68 )
à celle acquiſe par divers de ſes prédéceffears
, en moitié moins de temps. L'amour
edu pouvoir & l'ambition étoient ſes paffions
favorites , & ont détruit dans ce grand caractere
le principe de la cupidité.
5 Le Yacht l'Auguſta , ſur lequel s'eſt embarqué
le PrinceEdward, eſt arrivé au Nore
le 20 au foir , & en a appareillé tout de
fuite pour Stade , de conſerve avec deux
vaiſſeaux qui avoient mouillé au Nore.
Le Prince Williams Henri , fera , dit- on ,
à fon retour , nommé Lieutenant de la frégate
l'Hébé , & l'année prochaine , on lui
donnera le commandement d'un Sloop qui
ſera employé dans la Méditerranée..
Le Gouvernement a reçu des dépêches
du Commodore Lindſay. Il eſt arrivé le 29
Avril à Gibraltar ſur le Trusty , de so can.
avec les frégates le Phaëton , la Thétis & le
Sphynx , & le floop le Fisher. Le Commodore
reviendra en Angleterre avec le Général
Eliior..
Le 19 de ce mois , vers les onze heures & demie
, M. Sadler , l'aréonaute , s'éleva de nouveau
dans les airs , du terrein de M. Haworth , à
Mancheſter . Le temps étoit très - clair , & il régnoit
un vent affez fort. L'aſcenſion ſe fit trèsrapidement
& ſans le moindre accident , à la
vue d'un concours prodigieux de ſpectateurs.
On vit bientôt le ſpectateur traverſer un nuage,
& on le perdit de vue. Il nous apprend qu'après
avoir traverſe ces nuages , il s'éleva toujours avec
une viteſſe extraordinaire , & parvint à la hauteurde
deux milles &demie , à la quelle il éprou
( 69 )
va dans cette région de l'air une ſenſation très.
déſagréable ; fa reſpiration devint très- courte
& il reffentit une forte douleur dans les oreilles ,
accompagnée d'un froid qui l'obligea pluſieurs
fois à boire de l'eau-de- vie. Ici la raréfaction
de l'air fatigua ſon ballon au point qu'il fut au
moment de crever. Il tenta vainement d'ouvrie
la ſoupape avec la corde deſtinée à cet effet ;
mais en examinant plus attentivement , il trouva
que tout étoit gelé roide. Pendant trois quarts
d'heures , M. Sadler ne vit que des nuages qui
lui déroboient la vue de la terre , & qui ferbloient
rouler les uns ſur les autres. L'ombre de
ſon ballon paroiſſoit auſſi ſur les nuages , & fembloit
courirdans une direction oppoſée à ſa courſe.
Il y avoit autour de lui une e'pece de giboulée
transparente & gelée , qui , par la réflexion
des rayons du ſoleil , formoit un ſpectacle fort
agréable. Après avoir parcouru un trajet de plus
de 50 milles , il eſt deſcendu à une heure moins
cinq minutes à Pontefract. Malheureuſement il
ne ſe trouva dans le voisinage qu'un homme à
cheval qu'il appella à haute voix , mais ce payſan
effrayé s'enfuit à toute bride , & s'éloigna de lui.
Alors il jetta ſon grappin ; la corde qui le rettnoit
ne put réſiſter à la vélocité de la marche ,
& caffa , & le ballon avança toujours en raſant la
terre. M. Sadler chercha inutilement à l'élever
en jettant tout ce qu'il put , & même partie des
ornemens de la galerie. Enfin le ballon s'accrocha
entre deux arbres & s'arrêta . M. Sadler s'apprê
toit à deſcendre , lorſqu'il ſurvint une bouffée
de vent qui détacha le ballon ; de maniere que
M. Sadler reſta ſuſpendu par les mains à la galerie
, & fut ainſi entraîné pendant plus de deix
milles au bout deſquels il vint enfin heurter
contre une cabane . N'ayant aucune eſpérance
( 70 )
d'être ſecouru , & étant d'ailleurs harraſſé de fatigues
, & meurtri de coups , il fut forcé de låcher
priſe. Le ballon remonta auffi- tôt avec une
rapidité extraordinaire , en faiſant un bruit ſemblable
à celui d'une fuſée. Il n'eſt pas probable
qu'il ait été fort loin , parce que s'étant fans doute
élevé dans une région d'air très raréfié , il a dû
vraiſemblablement crever. M. Sadler parvint à
trouver un cheval , & arriva à Mancheſter l'aprèsmidi.
On a lu dans quelques feuilles publiques
que le Gouverneur de l'iſle de Fer fit
mafſacrer le 14 Décembre de l'année derniere
, l'équipage d'un bâtiment Anglois ,
réfugié dans ces parages; le prétendu équipage
étoit compoſé de criminels condamnés
à la tranſportation , & embarqués
à Dublin , le 17 du mois précédent. Voici
ce qu'on raconte ſur ce fait ſingulier.
92
Il a été prouvé , par les dépoſitions de l'Equipage&
des Paſſagers de ce Brigantin , que fix de
ces criminels avoient trouvé le moyen de rompre
leurs fers fix heures après leur embarquement ;
qu'on n'étoit parvenu à les contenir qu'après
s'être armé , & avoir tiré fur eux un coup d'efpingarde
; que quatre jours après leur départ de
Dublin , ils tomberent malade des fievres épidémiques
; que deux d'entr'eux en moururent
avant que le Vaiſſeau eût atterré aux ifles Canaries
; que leur rébellion continua toujours ,
avec menace de ſe jetter ſur le Capitaine & fur
l'Equipage ; que lors de l'atterriſſement à l'ifle
de Fer, ils exigerent abſolument d'être débarqués
ſur l'ifle, & enfin que le Capitaine , pour
ſe débarraffer de gens auſſi dangereux pour lui &
pour ſon équipage , tant par leur violence que
( 71 )
par leur maladie, ſe crut obligé de ſatisfaire à
Jeurs inſtances . Le Gouverneur de l'iſle les a reçus
comme des peſtiférés, &un peu bruſquement,
s'eſt délivré du danger en les faiſant mettre à
mort.
On taille actuellement ici un diamant ,
qui lorſque le travail ſera fini , peſera encore
72 carats, il eſt deſtiné pour la Reine ,
& on l'évalue environ à40,000 liv. fterlings .
Le Colonel S. G..... s'eſt battu dernierement
en Irlande. Les Magiſtrats inſtruits de ſa querelle,
lui firent promettre , ainſi qu'à ſon adverfaire , de
refter en paix , ſous peine de payer une ſomme .
confidérable. Le Colonel envoya là deſſus à ſon
ennemi la ſomme pour laquelle il s'étoit engagé,
avec un billet très- poli , dans lequel il lui mandoit
qu'il ſeroit fâché que ſon engagement l'empêchât
de ſatisfaire à ſon honneur. Son adverfaire
lui témoigna en réponſe ſon extrême gratitude,
& lui affigna un rendez vous , où ils ſe
battirent , & tâcherent de la maniere du monde
la plus amicale de ſe brûler la cervelle .
L'Amirauté a donné ordre d'équiper deux
frégates pour un nouveau voyage autour
du monde. En conféquence , le Capitaine
Gore , l'un des compagnons du célébre
Cook , eſt allé viſiter les différens bâtimens
de guerre qui ſe trouvent à Woolwich & à
Deptford , pour choifir ceux qui lui paroîtront
les plus propres à cette expédition.
Les productions de l'Irlande , envoyées en Angleterre
, pendant les trois dernieres années , finiffant
en 1783 , ont monté , felon les calculs
des Communes d'Irlande , au taux moyen de
2,272,645 liv. , dans laquelle ſomme ſont com
( 72 )
priſesles troisgrandes branches du commerce de
l'Irlande , ſavoir : les vivres , les matieres crues
& les toiles , toutes franches de droits à leur importation
en Angleterre.
Vivres.
Boeufs , 952 , 4,760 1.
Cochons , 229 , 229
Boeuf falé , 80,018 barrils , 102,691
Langues , 1129 douzaines ,
Beurre , 121,436 quintaux ,
677
262,872
Porc falé , 55,375 barrils , 73,064
r
Jambons , 299 quintaux ,
Eleches de lard , 1942 ,
450
485
Petit lard , 2688 quintaux , 4,032
Poiſſon ſalé , 968
Total des vivres , 450,328
---
Matieres premieres.
Laines de moutons , 2,044 ftones ,
Fil de coton , 3524 livres peſant ,
1,022 1.
176
Fil de lin , 33,063 quintaux.. 198,376
Laine filée , 777 stones , 123
Fil d'étaine , 77,452 stones , 110,678
Suif, 35,382 quintaux , 70,761
Cuires verds , 83,521 , 111,361
Total , 492,497
Toiles.
Batistes , 135 verges , 38
Toiles unies , 18,108,958 verg. 1,207,263
Toiles peintes , 256 verg. 20
Toral , 1,207,321
FRANCE.
( 73 )
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 1 Juin .
Le Roi a accordé les entrées de ſa Chambre
au Marquis de la Fayette , au Vicomte
de Lévis , Capitaine des Gardes-du -Corps
de Monfieur en ſurvivance , au Marquis de
Conflans , au Vicomte de Narbonne , au
Marquis de Chabannes , au Comte de
Thiart & au Marquis de Clermont-Gallerande.
Le 26 de ce mois , jour de la Fête-Dieu ,
le Roi , accompagné de Monfieur , de Madame
, de Monſeigneur Comte d'Artois ,
deMadame Comteſſe d'Artois &de Madame
Elifabeth de France , s'eſt rendu à l'Egliſe
de la paroiſſe Notre - Dame , où , après avoir
aſſiſté à la Proceſſion du Saint Sacrement ,
Sa Majesté , ainſi que les Princes & Princeſſes
, ont entendu la grand'Meſſe. L'aprèsmidi
, la Cour a aſſiſté au ſalut dans la Chapelle
du Château.
Meſdames Adelaïde & Victoire de France
doivent partir demain pour aller à Vichi ,
où Madame Victoire de France va prendre
les eaux.
LeMaréchal Duc de Mouchy a pris , le 29 du
mois dernier , congé de L. M. & de la Famille
Royale , pour ſe rendre à ſon Commandement du
Gouvernementgénéral deGuyenne.
L. M. & la Famille Royale ont ſigné le même
N°. 24 , 11 Juin 1785.
d
( 74 )
jourlecontrat de mariage du Prince de Leon , fils
du Ducde Chabot,avec Anne Louiſe-MagJeleine-
Elifabeth de Montmorenci , fille du Duc de Montmorenci
.
Le même jour , le ſieur Bruneau de Beaumez ,
Avocat-Général au Parlement de Douai , a eu
l'honneur d'être préſenté au Roi par le Garde des
Sceaux de France , & de faire ſes remercimens ,
en qualité de Procureur Général de cette Cour; il
a enſuite eu celui de faire ſa révérence à la Reine
&àla Famille Royale.
Ce jour , l'Aſſemblée généra'e du Clergé de
France , ayant à ſa tête l'Archevêque de Narbonne
qui porta la parole , ſe rendit ici , & eut
audience du Roi ; elley fut conduite par le ſieurde
Nantouillet , Maître des Cérémonies , & par le
fieur de Watronville , Aide des Cérémonies. Le
Baron de Breteuil , Miniſtre & Secrétaire d'Etat ,
chargé des affaires du Clergé , préſenta à S. M. les
Députés des Provinces du premier & du ſecond
Ordre, Cette Aſſemblée fut enſuite conduite &
préſentée de la même maniere à l'audience de la
Reine.
La Cour a pris le deuil le Mardi 31 Mai , pour
8 jours , à l'occaſion de la mort du Prince Jules-
Léopold , frere du Duc de Brunswick- Wolfemburel.
DE PARIS, le 9 Juin.
L'ouverture de l'Aſſemblée du Clergé eut
lieu le 27 du mois dernier , avec les cérémonies
accoutumées. M. l'Evêque de Langres
prononça le fermon d'uſage à cette occaſion
qui roula ſur la Foi. Les nouveaux
Agens du Clergé ſont M. l'Abbé deMon
( 75 )
teſquiou & M. l'Abbé de Barral. Les Panégyriques
de S. Louis étant extraordinairement
multipliés , pour éviter les répétitions
inévitables , on prétend que l'Académie
Françoife a laiſſé au choix des Orateurs le
ſujet du Diſcours qu'elle entend le jour de la
S. Louis.
Tout ce qui étoit en rade & en armement
à Breſt eſt parti. Les gabarres ont été
dans le Nord ; & la Résolution que commande
M. d'Entrecaſteaux , mit enfin à la
voile le 13 pour l'iſſe de France. On s'eſt
beaucoup plus occupé dans ce port , depuis
un an , du radoub des vieux vaiſſeaux , que
de la conſtruction des nouveaux. Cela n'a
pas empêché que les travaux n'aient été ſuivis
avec activité.
Les bâtimens qu'on attendoit de nos Ifles
font preſque tous arrivés , & dans tout le
courant du mois de Juin , on attend encore
à l'Orient 8 a 15 vaiſſeaux de l'Inde ,
dont 4 vaiſſeaux de la Chine.
On écrit de l'un de nos ports , que M. de
Bras , qui commande la petite flotille en ſtation
aux Antilles , ayant rencontré un vaif
ſeau Américain , forti du Cap , & chargé de
ſucre , l'arrêta. Une heure après on envoya
le Capitaine de ce bâtiment préſenter ſes
connaiſlemens en bonne forme , comme
chargé pour le compte de négocians François
, & comme deſtiné pour la France.
Alors M. de Bras le laiſſa paſſer.
d2
( 76 )
1
On n'imagineroit pas juſqu'à quel point
les têtes font tournées en ce moment , &
combien l'eſprit de vertige , qui s'eſt répandu
ſur toute la bonne compagnie de Paris , ſe
foutent & ſe propage ! Nous avons , diton,
actuellement des aſſemblées ſecretes , où
l'on vous montre clairement dans un miroi ,
ou dans l'eau , les objets que vous deſirez
de voir , les perſonnes chéries que vous
avez perdues , ou qui ſont éloignées de
vous. Des perſonnes achetent à grand prix
ces miroirs ; ils payent fort cher la compoſition
de cette eau merveilleuse ; & , revenus
chez eux , ils reconnoiſſent la nullité de
leurs taliſmans ; mais ils n'ont garde de ſe
plaindre , & laiſſent d'autres dupes ſe prendre
au même trébuchet. Tout cela ſe fait
en ſecret ; mais ce qui eſt public , ce font
toujours les mêmes baquets , & de nouvelles
ſcenes magnétiques. On croyoit le
fomnambuliſme tombé ; mais cette comédie
ſe joue aujourd'hui dans le plus grand
appareil . La Société de l'Harmonie a établi
ſon théâtre , & pour 4 louis , dit- on , on
peut aller ſe nourrir de la ſcience , & voir
tous les prodiges du ſomnambuliſme ; des
perſonnes de tout état prononcent , chacune
alternativement , le diſcours qui ouvre chaque
ſéance. Si l'on ajoute à toutes ces folies
l'effervescence cauſée dans les eſprits d'une
autre claſſe de laſociété , par cette fureurdu
jeu des actions, qui a enrichi quelques indivi
( 77 )
dus, on aura de fin gulieres idées dela Philoſophie,
qui, dit on , a établi ſon empire dans cette
ville. Sil'on demande comment les têtes peuvent
ſe monter àce point- làà la fin du dix-huitieme
fiecle , on trouvera la réponſe à cette
queſtion dans une brochure très-piquante,
du moment. » Il eſt impoſſible , dit l'Au-
>>> teur , de s'exagérer combien , lorſque la
>>cupidité & l'ignorance s'enflamment pour
>> des objets que l'imagination feule appré-
১১ cie , toutes les abſurdités deviennent pof-
>> ſibles , en quelque temps que l'on foit ,
» & de quelques lumieres dont un fiecle
>>> ſe vante <«<.
M. Franklin ſe diſpoſe à retourner à Philadelphie.
Comme il ne peut pas ſupporter
la voiture , il s'embarquera fur la Seine visà-
vis ſa maiſon de Paſſy. Il ira à Rouen ;
de là au Havre , où l'on prépare le bâtiment
qui doit le tranſporter en Amérique. Ainfi
il ſera vrai de dire qu'il n'aura pas beſoin de
faire un ſeul pas pour aller de Paris à Philadelphie.
Le Mercredi , 11 de Mai , le feu s'eſt manifefté,
à 5 heures du ſoir , à Villers la Montagne , petite
ville de la Lorraine , ſur les confins du Duché de
Luxembourg . L'incendie commença par une mai ,
ſon couverte en chaume;&dans unedemi-heure,
les 17premiereshabitations, couvertes également
en chaume , furent enflammées .
Dans le moment où les habitans de la partie
occidentale de la ville , environ à 500 toiſes de
4
d 3
( 78 )
diſtancedu foyer de l'incendie , travailloient pour
leurs conciroyens , un faiſceau de paille enflammée,
eſt tombé fur la toiture d'une de leurs granges
, & a incendié 13 maiſons couvertes en tuiles,
pour la plupart .
Vers les 6 heures du ſoir , au même inſtant où
Villers-la-Montagne étoit en flammes , les habitans
de Longwy contemploient , du haut des
remparts , la ville d'Arlon , ſituée au Nord de leur
poſition , qui étoit également incendiée. M. le
Comte de Ligniville , Colonel & commandant le
Régiment de Royal- Roufſillon , fe diſpoſoit à y
porterdu ſecours, lorſqu'en tournant les regards
du Nord au Midi , on s'apperçut que Villers-la-
Montagne en avoit également un preſſant beſoin .
M. de Ligniville y envoya auſſi tot un détachement
de 14 hommes. Avec ce renfort , il a été
poſſible d'établir une bonne police , & l'on a été
allez heureux pour ſauver le centre de la ville &
les principales habitations.
Le feu a continué , dans une plus ou moins
grande activité , les Mercredi , Jeudi & Vendredi .
La perte , occaſionnée par le feu , tant en maiſons
que meubles , effets &bétail, eſt eſtimée à 4,150 1 .
On écrit de la Champagne unjugement
fingulier , rendu dans un procès dont voici
l'occaſion :
Un particulier avoit ſouſtrait un mouton à un
autre particulier du même endroit. Le Villageois
à qui appartenoit le mouton dérobé , s'apperçut de
fon abfence , & après quelques recherches , il le
reconnut parmi ceux de l'auteur du vol. Il l'avertit
qu'il eût à le reſtituer ; mais ne pouvant obte-
Bir fatisfaction , il forma ſa demande devant le
( 79 )
Juge; après quelques défenſes reſpectives, le Juge
renditune Sentence dont voici les diſpoſitions :
« Parties ouïes , Nous , avant faire droit , or-
>> donnons que le mouton qui fait l'objet de la
>> conteſtation , ſera transféré Mardi prochain ,
>>>heure de dix , dans notreAuditoire , d'où nous
>> le ferons fortir en préſence des Parties , pour ,
>> laPartiedans la Bergerie de laquelle le mouton
>> ſe réfugiera , être préfumée & jugée véritable
>& ſeule propriétaire légitime dudit mouton :
>> faiſons défenſes aux Parties , ſi elles ſont pré-
>ſentes , de faire aucuns ſignes d'invitation au
>> mouton en queſtion , que nous ſuivrons dans
>> la route qu'il tiendra ,juſqu'à ce qu'il ait foit
>>>un choix de Bergerie , dépens réſervés : fait par
>>N>ous.... Juge & Prevot d' .... , le 19 Avril
» 1785 , &c. »
Ce Jugement a été exécuté avec tout l'appareil
poſſible. Le mouton a été amené à la Salle d'Audience.
Toute la Paroiſſe éteit préſente ; on a
là hé le mouton , qui s'eſt rendu en ligne directe
dans la Bergerie du réclamant. L'auteur du vol a
été ſur le champ condamné aux dépens ; le peuple
l'a reconduit chez lui au milieu des huées . Qucique
la Sentence fût ſuſceptible d'appel , il y a fatisfait
en payant les frais.
Un ami de M. l'Abbé de Mably lui a
conſacré une Epitaphe latine, publiée dans
un ouvrage périodique; & nous préſumons
que nos lecteurs ne liront pas avec indifférence
ce tribut à la mémoire d'un Ecrivain
ſidignede regrets.
4
( 80 )
:
D. 0. M.
E. M. Æ.
GABRIELIS BONNOT DE MABLY
GRATIANOPOLITANI
Juris Naturæ & Gentium indagator
indefeſſus , audax, felix,
dignitatis humanæ vindex ;
Inter fcriptores politicos infignis ,
orbis utriufque fuffragiis ornatus ,
eventuum præteritorum caufas detexit ,
futuros prænuntiavit,
quæ ad avertendos docuit ,
recti pervicax ,
quid pulchrum , quid turpe ,
quid utile , quid non dixit ,
Vir paucorum hominum
honores , divitias ,
omnimoda fervitii vincula ,
in modica re ,
conftanter aspernatus,
vita innocuus , religionis cultor
æquiſſimo animo
Obiit 23 Apr. D. 1785. nat . 14 Mart. 1709 .
H. M.
AMICI MORENTES POSUERUNT.
TRADUCTION .
4
A la gloire de Dieu tout bon , tout puiſſant , &
à la mémoire éternelle de Gabriel Bonnot de Mably,
né à Grenoble .
Infatigable , courageux , heureux dans ſes recherches
ſur ledroit de la nature & des gens , il a
vengé la dignité de l'homme.
( 81 )
Egal aux plus célebres Ecrivains politiques , les
deux mondes l'ont honoré de leurs fuffrages .
Il a découvert aux peaples les cauſes des révolutions
, annoncé celles dont ils font menacés , indiqué
les moyens de les prévenir.
Invariablement attaché au vrai , il a démaſqué
le vice , fait briller la vertu , éclairé les hommes
fur leurs plus grands intérêts .
Il ne prodigua ni ſon eſtime , ni ſon amitié .
Dans la médiocrité de ſa fortune, il a conſtamment
dédaigné les honneurs , les richeſſes , toutes les
places , comine des entraves à la liberté.
Sa vie fut ſans tache. Fidele aux devoirs de la
Religion , il mourut avec tranquillité le 23 Avril
• 1785. Il étoit né le 24 Mars 1709 .
Ses amis affligés lui ont érigé ce monument .
On nous a fait paſſer le rapport d'une
expérience électrique aſſez curieuſe , dont
nous abrégeons le détail :
M. Charles Millon , Démonftrateur de Phyſique
, connu par le fingulier procédé de faire le
portrait d'une perſonne par le moyen de l'étincelle
électrique , a imaginé un canon aéropneumatique
, qui tire douze coups par minute , &
dent la tonation eſt très impoſante. On y met
le feu avec la bouteille de Leyde , ou avec un
morceau de peau de chat. Il ſe déviſſe en deux
parties , afin que le Phyſicien puiſſe adapter la
pompe de compreſſion au réſervoir , pour le rem .
plir de gaz .
La maniere de le charger ou d'y introduire
le gaz , conſiſte à recevoir cette vapeur dans une
veffie , à mesure qu'elle fort de la bouteille pneumaticochimique
, à adapter la veſſie à la pompe de
compreffion , pour que celle-ci la comprime dans
le réſervoir.
Le réſervoir eſt conſidéré comme un cube de
ds
82 )
cinq pouces ,dans lequel la dilatation de l'air inflammable
eſt réduite , par la compreſſion , à un
volume moindre de cinquante fois , que ſon état
de liberté.
Un Arrêt du Conſeil du Roi , du 27 Mai
dernier , ſupprime les droits ſur les fourra
ges étrangers , apportés dans le Royaume.
Du I Juin au I Octobre prochain , il ne
fera perçu aux entrées du Royaume , que
fix deniers par millier peſant de foin, paille ,
& autres fourrages venant de l'étranger ;
cette légere taxe n'ayant pour but , que de
faire connoître les quantités importées.
On vient également de publier , par ordre
de S. M. , une Inſtruction ſur les moyens
de fuppléer à la difette des fourrages , &
d'augmenter la ſubſiſtance des beſtiaux. Ces
moyens , dont on développe l'uſage dans
des articles particuliers , font :
La liberté de faire paître les beſtiaux dans les
bois , de cueillir l'herbe qui y croit , d'enlever la
glandée ; l'emploi de l'émondage des arbres ;
l'extraction des racines nutritives ; la préparation
dequelques végétaux; la récolte de pluſieurs autres
qu'on néglige ordinairement ; l'extenfionde cultu
res propres à fournir une nourriture abondante ,
entr'autres celles de la pomme de terre & des navets;
particulièrement de ceux connus ſous le
nom de Turneps ; les prairies artificielles ; le fauchage
anticipé des prés ; la converfion des jacheres
en prairies momentanées , à la faveur du
Mais & d'autres graines; le chaulage du grain ;
le parcage des moutons &autres beftiaux.
Relativement aux feuilles & à l'émondage,
il eſt dit dans cette Inſtruction ;
( 83 )
Dépouiller entiérement lesarbres de feuilles ,
ce feroit nuire à leur accroiſſement & à leur conſervation
; mais l'expérience prouve qu'on peut ,
fans inconvénient , en retrancher les nouvelles
pouſſes , qui , tendres , molles & flexibles , ſont
une nourriture excellente pour tous les beſtiaux.
Il y a peu d'arbres , dont les feuilles & fur - tout
ces jeunes pouſſes ne leur conviennent ; ſouvent
même ils les préferent aux fourrages ordinaires ;
le boeuf les aime autant que le foin & l'avoine.
Les moutons de l'Angleterre qui donnent la plus
belle laine , font nourris avec la feuille d'Orme;
dans les Provinces méridionales du Royaume , on
leur réſerve pour l'hiver , les extrémités de Peupliers
, dont on faitde petits fagots .
Le jeune lierre eſt encore une nourriture qu'aime
le mouton ; on remarque qu'elle augmente le
lait des brebis .
L'uſage de récolter les pouſſes d'Ormes , de
Peupliers , d'Érable , de Frêne , de Charme , de
Micocoulier , de Hêtre , &c . , ſubſiſte en Italie de
tems immémorial ; il exiſtoit même aſſez généralement
en France ſous le regne d'Henri IV.
Onnedoitpas négliger les feuilles du Tilleul ,
du Platane , du Chêne , ni même celles du Marronier
d'Inde ; obſervant ſeulement de mêler ces
deuxdernieres avec d'autres eſpeces de feuillages.
Les pays découverts offrent à cet égard moins
de reſſources ; on peut cependant y profiter des
plantations formées ſur les bords des grandes
routes.
La récolte des feui les faire dans les moisd'Août
& de Septembre , fournit un excellent fourrage.
pour l'hiver ; mais leur conſervation exige des
procédés particuliers : le Gouvernement s'empreſſera
de les publier , & l'adoption de cette méthode
en France, promet une reſſource précieu'e
d 6
( 84 )
dans l'économie rurale; car il eſt eſſentiel d'obferver
que ce n'eſt pas la rareté des fourrages ordinaires
qui fait rechercher celui ci en Italie ;
ce ſont ſes avantages.
La culturedes Turneps ou gros navets eſt
recommandée en ces termes :
On ne fauroit trop inviter à ſemer promptement
l'eſpece des gres navets qu'on nomme en
quelques endroits Turneps. On en fait un grand
utage en Flandre , en Alface & dans l'Auvergne.
Cette culture , comme on l'a déjà obſervé , fait
une des principales richeſſes rurales-économiques
de l'Angleterre; elle réuffit , même dans les terreins
maigres& légers.
On ne ſeme communément les Turneps qu'à
la fin de Juillet , mais le beſoin actuel l'exigeant ,
on peut le faire plutôt, en deſtinant à cet effet
les jacheres que cette plante peut occuper ſans déranger
leur aſſolement , vu que cette plante n'appauvrit
pas la terre; elle ne peut que l'ameublir.
Le Gouvernement s'occupe de faire parvenir
de la graine de Turneps à ceux de MM. les Intendans
qui endemanderont pour être diſtribuée dans
les campagnes ; on y joindra une inſtruction imprimée
ſur la meilleure maniere de cultiver cette
plante , & de la conſerver pour en préparer la
nourriture des beſtiaux pendant l'hiver.
On indique auſſi les précautions relatives
au changement de nourriture.
Dans l'obligation de changer la nourriture des
animaux , il faut ne le faire que par gradation,
& ne commencer un nouveau régime qu'en le
combinant avec l'ancien , dans des proportions
relatives aux reſſources locales . Ces précautions
deviennentbien plus indiſpenſables lorſqu'il faut
paffer à une nourriture entiérement nouvelle ,
un changement trop ſubit pourroit nuire aux beftiaux
, en fuppofant même que ce nouvel alis
( 85 )
ment fût meilleur que celui auquel ils étoient
accoutumés .
La conſtitution de l'atmoſphere ayant une
égale influence ſur tous les êtres, organiſés , il
eſt à craindreque les animaux n'éprouvent cette
année quelques effets pernicieux de la ſéchereſſe
extraordinaire. Ce ſeroit à tort qu'on les imputeroit
aux alimens propoſés dans cette inſtruction,
puiſqu'ils font déja conſacrés par une longue expérience.
L'article relatif au fauchage des prairies
n'eſt pas moins important.
Il convient de faucher dès-à-préſent les prairies:
la ſeconde coupe en fera plus belle & plus
hâtive , ſur- tout à l'approche du ſolſtice d'été ,
qui amene ordinairement des pluies.
La coupe des foins n'eſt retardée que pour la
confervation du gibier , mais dans le moment.
actuel cette conſidération ne fauroit balancer
l'intérêt majeur de la conſervation des beſtiaux.
On obſerve qu'en général on fauche trop tard
les prés en France , & qu'il y a fur cela des réglemens
& des préjugés nuiſibles à l'abondance
des fourrages.
Quand les prés ont manqué d'eau pendant le
printemps , les plantes , quoique n'étant pas
parvenues à toute leur hauteur , ont cependant
acquis leur maturité ; du moment où la floraiſon
a lieu , la tige ſe deſſeche , l'herbe n'a plus de
ſucs à tirer de la terre ; elle la fatigue en pure
perte pour la ſeconde coupe , & le foin eſt
beaucoup plus dur & moins fucculent : la coupe
hâtive a donc beaucoup d'avantage , tant pour
la bonté des foins , que pour l'abondance & la
qualité des regains.
La liberté , toujours précieuſe pour l'Agriculture,
ſe trouve à cet égard reſtreinte par diffe,
( 86 )
1
1
rens uſages , & quelquefois par des prétentions
mal fondées . Il peut y avoir plus d'une confidération
à peſer avant de ſe porter à corriger ,
ou à modifier par une regle générale ce qui s'obſerve
actuellement dans les différentes parties du
Royaume ; mais lorſque les beſoins exigent des
refſources extraordinaires , l'affranchiſſement de
toute entrave peut étre regardé comme un des
moyens les plus efficaces ; & l'intention de Sa
Majefté eſt de recevoir favorablement les propoſitions
qui pourront lui être faites à cet égard.
Anne Henriau , veuve Chéramy , grand'-
mere de M. Buchet , Principal du College
de Châteaudun en Beauce , & Chanoine
de la Sainte Chapelle du Château de cette
ville , eſt morte dernierement dans ſa centieme
année , étant née le 4 Décembre 1685 .
Elle portoit deux deſcentes ou hernies , dont
une conſidérable depuis ſoixante années.
Jean - Joachim , Comte de Monehy ,
Meſtre-de-camp de Cavalerie , ancien ſous-
Lieutenant des Gardes du Corps du Roi ,
elt mort en ſon château de Marchaumont ,
au Comté d'Eu , le 23 Mars dernier , dans
la foixante ſeptieme année de ſon âge .
PAYS - BAS.
DE BRUXELLES , le 7 Juin .
Les nouvelles de Hollande ſont très-peu
intéreſſantes , nonobſtant le crédit qu'on a
tâché de redonner aux bruits de guerre. Les
Feuilles publiques ont continué de ſemer
:
( 87 )
-
l'allarme , toujours à l'occaſion d'une prétendue
demande de l'Empereur , relative à
l'ancien Feldt - Maréchal de la république.
La maniere ſeule dont ce rapport eſt exprimé
, fufit pour lui ôter toute autorité : car
il feroit queſtion d'obliger la république à
pourſuivre le procès criminel du Duc de
Brunswick ; à lui rendre , s'il eſt déchargé ,
fon honneur qu'il n'a certainement point
perdu , une juſtice qu'il ne demande point ,
&des réparations au-deſſous de ſa dignité.
Il s'enfuivroit auſſi de cet examen juridique ,
une légitime condamnation de ce prince ,
s'il étoit trouvé coupable : or , l'on ne voit
pas pourquoi ceux qui depuis fix ans n'ont
ceffé de le repréſenter comme tel , ſont effrayés
au point de demander la guerre plutôt
qu'un jugement ſi tavorable à leur inimitié.
Dans le but d'accréditer cette fiction ,
on la fait regarder comme réſultante des
liens de conſanguinité qui attachent la maifon
d'Autriche à celle de Brunswick.
Quoi que l'on en diſe , quoique les ordres
pour le camp , fuſpendus un moment, aient
été renouvellés , & même rendus généraux
pour toute l'armée , rien ne changera , & la
république conſervera la paix .
Elle eſt ſi néceſſaire qu'un parti commen .
ce à ſe laſſer des armemens , à s'en allarmer
même , & à parler deja de la réduction de
l'armée. Les Etats de Friſe ont chargé leurs
députés à la Généralité de s'oppoſer à la levéedu
corps de Sprengporten.
/
( 88 )
On dit que le Baron de Kinckel , Adju .
dant-Général de Marine , a rempli à Londres
une cominiſſion particuliere du Stathouder ,
& qu'il eſt parti pour Berlin avec les mêmes
inſtructions : nouveau ſujet de terreurs &
de conjectures auſſi puériles que tant d'autres.
Les Etats de Brabant ont ouvert un emprunt
de quatre millions à quatre pour cent
d'intérêts en faveur de S. M. I.
Nous avons reçu ici la cédule du roi
d'Eſpagne , portant établiſſement de la nouvelle
Compagnie des Philippines. Elle fera
formée de 32 mille actions ,faifant , dit-on ,
un capital de trente millions.
LaCompagnie de Caraccas en fournira neuf&
ſera réunie à la nouvelle ; le Roi donne cinq
millions , la banque de Madrid trois , les habitans
des ifles Philippines trois ; les autres dix millions
ſeront diviſés en actions de 1000 liv. chacune.
Il y aura un conſeil établi à Madrid , & un
autre à Manille dans les iſſes Philippines , pour
l'adminiſtration de cette Compagnie. Elle ſera
chargée de l'équippement de tous les vaiſſeaux
marchands deſtinés pour l'Amérique Eſpagnole ,
où elle fera paſſer toutes les denrées & marchandiſes
néceſſaires à ces contrées . Elle recevra en
échange des piaſtres , des grains & des fruits ,
qu'elle tranſportera aux Philippines , où elle
fera l'achat de toutes les marchandiſes des Indes
&de la Chine. Pour faciliter ce commerce , le
Roi permet à toutes les nations l'entrée dans les
ports des ifles Philippines.
Sans garantir ce détail , nous obſerverons
qu'un écrivain a dit récemment , en parlant
( 89 )
de cette Compagnie : >> une Compagnie ,
>> dont le ſiege eſt à Madrid , l'adminiſtra-
>> tion aux Indes , & le magaſin chez les
>> Marattes ; il ne manquoit plus à cette
>> ſpéculation , d'un genre tout neuf aſſuré-
>> ment , que des actionnaires Parifiens. Mais
la compagnie Angloiſe a auſſi ſon ſiege en
Europe , ſon adminiſtration aux Indes , &
ſon magaſin ſur les rives du Gange, ſans
être d'une ſpéculation d'un genre neuf. La
compagnie des Philippines fut propoſée par
la ville de Séville en 1731 , & par celle de
Cadix en 1733. On peut confulter ſur cette
matiere le Ve. volume d'un ouvrage célébre
où elle eſt examinée.
On a reçu en Hollande une lettre de
Malacca , dont l'extrait contient en ces termes
les avantages remportés par la Compapagnie
des Indes ſur les naturels l'année
derniere.
L'occaſion de pouvoir mettre nos troupes à
terre ne ſe préſenta que le 18 Juin. Nous débarquâmes
à trois heures du matin ſur la côte , favoir
402 Européens & le reſte Indiens , formant
entout un Corps de 734 hommes. Un fi grand
filence fut obſervé , que l'ennemi n'eut pas la
moindre connoiſſance de notre approche , qui fut
favoriſée par le flux; on prit la précaution de
dreſſer les batteries du. Batavier & du cutter le
Patriote pour protéger la deſcente. Vers les fix
heures du matin , nous commençames à l'effectuer
; les Indiens s'en étant alors apperçus , &
ayant donné l'allarme par des cris , nous fimes
jouer notre artillerie , qui balayant toute la côte ,
) وه (
i
les empêcha de ſe raſſembler; ce qui dura julques
vers les ſept heures &demie ; alors les chaloupes
ayant pu s'approcher de terre , M. Wilcher
, Lieutenant des troupes du navirel'Utrecht,
fut le premier qui fauta ſur le rivage , fuivi de
pluſieurs Grenadiers ; enſuite le Major Hamell
lui-même avec le reſte des troupes , malgré le
feu des ennemis qui s'étoient formés avec aſſez de
vivacité. Les nôtres s'étant d'abord rangés_en
ordre de bataille s'avancerent vers le lieu où Aottoit
le pavillon de Radja Hadje , & là commença
un combat des plus furieux. La réſiſtance fut opiniâtre
& la victoire long-temps douteuſe : elle ſe
déclara enfin pour nous , les Indiens furent forcés
dans leurs retranchemens , & preſque tous
taillés en pieces. Parmi les morts on trouva leur
Chef Radja Hadje avec trois de ſes fils & l'elite
de ſes Officiers. Nous n'avons eu de notre
coté que peu de tués & de bleſſés . Le Capitaine
dela Junin M. deWish , & le Lieutenant Faber
fontdu nombre de derniers , & ne ſont pas hors
de danger. Cet événement mémorable a rétabli
l'honneurdu pavillon Batave dans toutes ces con.
trées , ainſi que la conſidération & le pouvoir
de la Compagnie. Celle - ci tur - tout y gagne
beaucoup , en ce qu'elle ſe trouve délivrée d'un
ennemi formidable dont elle avoit à craindre
P'influence ſur ſes voiſins , tant qu'il auroit vécu ;
cette influence étoit tres forte fur tous les Princes
Indiens de cette côte , leſquels prendront probablement
aujourd'hui d'autres ſentimens.
Les Portugais ont été auſſi heureux , s'il
faut en croire une dépêche du Gouverneur
général de Goa , adreſſé à la Cour de Lifbonne
, & qui dit :
Le Prince Indien Bonſulo nous ayant déclaré
(وأ )
la guerre , & s'étant emparé des diſtrias de Gu-
Julem , Moncrim , Manecorem , Salem & Domafiem
, & s'étant mis enſuite en marche pour
attaquer la fortereſſe de Sanquelim , on fit marcher
d'abord un detachement , ſous les ordres du
Général Veiga , pour faire diverſion & attaquer
le pays ennemi. Les deux armées ſe rencontrerent
á Chapora; la troupe de Bonſulo y fut défaite
, & le fecours néceſſaire introduit à Sanquelim.
Le Prince Indien ayant abandonné le fiége ,
on l'a poursuivi , & une ſeconde rencontre a eu
lieu à Gorobaïm. Les ennemis y ont encore éré
battus & mis en fuite ſans autre perte du côté
des Portugais qu'un Enſeigne , deux Caporaux ,
&virgt - deux foldats ,outre une vingtaine de
blaf s. L'armée Portugaiſe dirigea enſuite ſa
marche vers la Province de Pirnim , où l'ennemi
avoit encore un autre corps de troupes de 3000
hommes d'Infanterie & 300 de Cavalerie. Les
deux armées s'étant rencontrées auprès de Manecorem
, les Portugais commenterent l'attaque ,
forcerent l'ennemi dans ſes retranchemens & l'obligerent
de ſe retirer à plus de huit lieues dans
l'intérieur des terres. Après cette expédition ,
les troupes de Sa Majesté Très- Fidele rebroufferent
chemin, & vinrent mettre le ſiege devant
Talorna , dont elles s'emparerent : continuant
enfuite leur marche au nord de la Province de
Ponda ; elles prirent ſur les Indiens les fortereſſes
de Querim , Gululem , Bicholim , Uſpa ,
Belixi , Avaro & Manerim : ce qui a ſoumis une
étendue de pays auſſi conſidérable que les Portugais
en aient jamais poſſédé dans ces contrées. Le
Maréchal Veiga détacha enſuire un corps de
1400 hommes pour attaquer la Province de
Pirnim , retraite des Indiens ; les troupes s'y font
( 92 )
ſignalées avec un égal courage , en détruiſant
ou ſoumettant les Villages de Contuale , Orddem
, Ufari , Tuem , Parcha avec ſa célebre
pagode , Mondrem & Voidangor. Peu de jours
après , les Cancares , Peuplade de la Province
d'Alorna , les habitans d'Ibrampur & de Saſſoli ,
&quelques autres Villes, vinrent ſe ſoumettre
& prêter ſerment de fidélité au Gouverneur .
Le Prince Bonſulo ſe vit alors forcé de venir de.-
mander la paix , laquelle lui a été acordée. Ila
obtenu de plus, par l'interceſſion du Marata ,
d'envoyer des Ambaſſadeurs que leGouverneur-
Général a reçu à Pangim , dans le mois de Mai
1784.
L'anecdote ſuivante , que l'on dit parfaitement
authentique , eſt bien propre à émouvoir
la commiſération des ames ſenſibles.
Un jeune homme , dont la famille eſt depuis
long-temps dans un des régimens de S. M. I. ,
avoit obtenu par ſa bonne conduite le grade de
ſergent. L'amour vint lederanger. Il conçut une
violente paffion pour une fille dont la conduite
étoit ſuſpecte , & demanda à ſes ſupérieurs la permiſſion
de l'épouſer. Comme les officiers s'intéreffoient
vivement à fon fort , ils crurent devoir
l'empêcher de faire une ſottiſe , & lui refuſerent
ſa demande. L'amour ne raiſonne pas ; le malheureux
ne vit qu'une injustice dans le refus paternel
qu'on lui faiſoit. Il déferta & courut s'engager
en Hollande , où fa maitreffe étant allée le
joindre , ils ſe marierent. Le fugitif ſentit la faute
qu'il avoit commiſe ; il écrivit pour implorer ſa
grace , & demanda inftamment qu'on lui permît
de retourner au régiment qu'il regardoit
comme ſa famille. Sa femme vint elle-même folliciter.
Après quelques mois d'attente , pendant
( 93 )
leſquels il ne ſe démentit point , ſon colonel lui
envoya enfin ſa grace. Sa femme va la lui annoncer
& revient l'attendre au régiment. Apeine
yeſt- elle qu'elle apprend que ſon infortuné mari
, arrêté comme il cherchoit à ſortir de la Hol
lande , a été pendu ſur le champ..
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX ( 1 )
CONSEIL SOUVERAIN D'ARTOIS,
Charivari.
Ces aſſemblées tumultueuſes , reſtes indécens
des moeurs groſſieres de nos ancêtres , ſont punies
ſévérement toutes les fois que la connoifſance
en parvient aux Tribunaux. La tranquillité
des citoyens& la ſûreté particuliere exigent que
le miniſtere public s'éleve avec force contre des
abus qui peuvent eux-mêmes devenir des crimes
, ou en produire. O n'a pas encore dans
les campagnes des idées bien ſaines ſur les ſuites ,
quelquefois dangereuſes , de ces attrouppemens
qu'on appelle Charivaris. Un homme eſt- il battu
par ſa femme; une veuve doit- elle convoler à
de ſecondes noces ; un étranger eſt- il congédié
après avoir eu des raiſons pour eſpérer d'obtenir
en mariage une fille du lieu ? toutes ces grandes
circonstances échauffent les eſprits , fur-tout
lorſqu'on eſt au cabaret ; & du deſſein , on pafle
quelquefois très- rapidement à l'exécution . - II
s'agiſſoit , dans l'affaire dont on rend compte ,
d'un charivari qui avoit pour objet de ridiculifer
un étranger , qui , après avoir été ſur le point
d'épouſer une fille du village de Boubers-les-Hefmond
en avoit reçu ſon congé. Ce particulier
nommé Jean-Marie Thalet , étoit des environs de
( 94 )
Boulogne ; il étoit venu depuis peu s'établir au
village de Boubers , & on l'y regardoit de mauvais
coeil . Cela n'empêcha pas qu'il ne rendit des
ſoins à une fille du lieu , appellée Marie-Jeanne
Martel. Eile le reçut d'abord avec plaifir , & le
mariage fut bientôt propoſé & accepté ; lesjeunes
gens étoient prêts à s'unir , lorſque Jeanne Marie
Martel changea de réſolution. Ilya lieu de croire
que les conteils de quelques habitans de l'endroit
en furent la cauſe ; car ayant été informés du
changement de Marie-Jeanne Martel , ils s'attroupperent
auffitôt avec ſcandale dans le village
de Boubers , & y firent charivari ; ils étoient mu
nis de tous les inſtrumens que la tradition fait
croire néceſſaires à une pareille cérémonie , tels
que cornets , fifflets , baſſins , caſſeroles & chaudrons
; ils crioient : Chariyeri à Brieu , ( ils dé
coroient de ce ſobriquet le nommé Thalet ) Charivari
à Brieu ; Marie Jeanne Martel s'est dédite ;
Brieu ne se mariera pas. Un Charivari n'eſt pas
comp'et s'il y manque une effigie de paille , auffi
les acteurs en avoient une , qu'ils diſoient être
Marie-Jeanne Martel . Voilà Marie-Jeanne Martel.
Cet artrouppement dura deux jours . Le premier ,
ils allerent juſqu'au village d'Embry ; le ſecond ,
juſqu'à celui de Boubers , toujours accompagnés
de la figure de paille , qu'ils avoient revêtue d'une
juppe. Ces ſcenes ſe ſont paſſées les 21 & 22 Mai
1783. Le Procureur du Roi au Bailliage
d'Heſdin fit informer contre les auteurs de ce
délit. Les Officiers du Bailliage condamnerent
pluſieurs particuliers à l'admonition , & folidairement
chacun en une aumône de 3 livres , applicable
au pain des Priſonniers de la ville d'Her.
din ; faiſant droit ſur les demandes de Thalet , ils
les condamnerent ſolidairement en une ſomme
de 300 livres , par forme de dommages , intérêts
1
( 95 )
& réparation civile. Quelques-uns furent mis
hors de Cour , & tous furent condamnés ſolidairement
aux frais & miſes de juſtice & dépens du
procès . L'Arrêt qui intervint ſur l'appel , le
17 Mars 1785 , réforma la Sentence , en ce que
les nommés Neuveglife , Pinte & Lenne , aucuns
des Appelians , avoient été condamnés en une
ſomme de 300 livres pour réparation civile ; ils
furent condamnés chacun en une ſomme de
3. livres , par forme d'aumône , applicable au
pain des Priſonniers des priſons du Bailliage
d'Hefdin; il leur fut fait défenſes de récidiver
Yous plus grandes peines. Les nommés Neuveglife,
Finte & conforts furent en outre condamnés ſolidairement
en une ſomme de 50 livres , par forme
de dommages & intérêts envers Thalet , &
ſo idairement auſſi aux frais & miſes de juſtice ,
& aux dépens ; il a été auſſi ordonné que l'Arrêt
ſeroit imprimé en la ville d'Arras , en celle
d'Heſdin , aux lieux de Boubers- les- Heſmond ,
&Embry , au nombre de cent exemplaires , aux
fraisdeſdits Neuvegliſe , Pinte & conſorts .
PARLEMENT DE TOULOUSE .
Testament faitpar un Homme , dont la folie conſiſtoit
àpaſſer pourfemme , attaque & caffé.
On avu ſouvent des femmes ſe déguiſer ſous
les vêtemens des hommes ; mais la métamorphoſe
des hommes en femmes eſt beaucoup plus
rare. Notre fiecle a offert un exemple de la premiere
métamorphoſe. L'Héroïne qui l'a donné
a excité la curioſité de l'Europe entiere , & elle
jouit d'une réputation quelle doit plus à l'énergie
de ſon ame, qu'à la bifarrerie des circonſtances
qui ont produit les événemens de ſa vie.
Pluſieurs années avant que cette femme éton
( 96 )
nante abdiquåt , pour ainſi dire , ſon ſexe , un
particulier avoit donné aux environs de Toulouſe
, l'exemple d'une autre fingularité , qui a
eu peu de modeles & peu d'imitateurs. Cet
homme qui s'appelloit Dumouret , croyoit que la
nature s'étoit trompée , en lui donnant les fignes
caractériſtiques du ſexe mafculin , & penſoit de
bonne foi qu'il étoit femme ; il portoit les habits
de ce ſexe ; il ſe montroit ainſi déguisé dans les
Sociétés qu'il fréquentoit; il alloit dans lesEgliſes
ſous ce coſtume , & l'on aſſure même que
plufieurs fois il s'eſt préſenté en cet état pour
recevoir les Sacremens.-Lorſqu'on l'appelloit
M. Dumouret , il entroit en fureur ; il montroit
ſa robe , ſa coeffe & ſa taille qu'il avoit
ſoin d'arrondir pour en impoſer. Quand on vouloit
lui faire plaiſir , on le traitoit comme une
femme ; & il faiſoit ſur- tout éclater ſa joie , lorſqu'on
l'appelloit Mademoiselle Roſette.
extravagant étoit riche ; il habitoit un pays où le
droit dedépouiller ſes héritiers , en s'en créant ,
paſſe pour la prérogative la plus précieuſe dont
unhomme puiſſe jouir. On trouva après ſon décès
un teſtament qui privoit ſes héritiers de ſa
fucceffion . Mademoiselle Roſette avoit l'ame compatiſſante
, on en profita pour la déterminer à
inſtituer pour ſes héritiers les pauvres de la ville
où elle demeuroit. -Le motif qui animoit le
Teſtateur étoit louable à la vérité , mais il n'en
étoitpas moins cruel pour ceux que la nature &
les loix appelloient àla ſucceſſion de s'en voir dépouillés
. Ils eurent recours aux Tribunaux , &
ils prétendirent que le teſtament du ſieur Dumouret
étant l'ouvrage d'un homme attaqué d'une
folie habituelle , & devoit être caſſé : c'eſt ce qui
fut jugé en l'année 1729 , par Arrêt rendu en la
GrandChambre,
Cet
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 18 JUIN 1785 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à la louange defeu M. COURT DE
GÉBELIN , lûs dans la Société connue
fous le nom des Neuf Soeurs , à la Fête
funèbre du 7 Mars 1785 .
QUEL eſt cet immenfe rideau
:
Qui s'entrouvre & préſente àma vue étonnée ,
Les attributs épars de la nuit détrônée ?
4
Ala lueur d'un jour nouveau ,
J'apperçois des débris de palais , de ſtatues ,
Des ſocles renverſés , des colonnes rompues....
Sur ces débris , Saturne , * immobile & debour,
*En raſſemblant les faits& en les comparant , M. Gébelindonne
l'explication de trois Allégories orientales qui
forment un tout inséparable , & dont la réunion prouve
Nº. 25 , 18 Juin 1785. E
78 MERCURE
:
Mefigure le Temps , le Temps qui détruit tout.
Mercure l'accompagne & fixe ma penſée ;
Mercure , ſon Miniſtre , avec ſon caducée .
L'inſtruit par ſes conſeils àrégler ſes États;
Hercule enfin les ſuit; ſon redoutable bras,
Que teint le ſang impur du lion de Némée ,
Et que d'un chêne antique arme le tronc noueux ,
Suſpend à chaque pas l'eſſor impétueux
De l'ardente Bellonne au carnage animée ,
DeBellonne toujours prête à fondre fur eur,
O! qui m'expliquera les myſtères nombreux
Cachés ſous ces Allégories ?
-
Acombattre l'erreur , quelles mains aguerries
lavérité de ceque Diodore de Sicile & Sanchoniaten diſent
àce ſujet. Ces trois Allégories ſont l'Hiſtoire de Saturne .
la même que celle d'Ofiris , ſous un autre nom; celle de
Thot ou Mercure , & celle d'Hercule & de ſes douze travaux.
Saturne , mangeur d'enfans , ouvre la marche avec
ſa faulx; Mercure, inte prête des Dieux , fuit avec fon
caducée; Hercule , vainqueur du lion , & avec ſa maſſue
livrant douze combats , termine la ſcène , en montant an
ciel , après s'être confumé dans un bûcher.
L'Hiſtoire de Saturne eſt le récit allégorique de l'invension
de l'Agriculture , baſe des Empires & des richeſſes , &
mesure du Temps. Mercure offre l'Allegorie & l'invention
de l'Aſtronomie & du calendrier , fur lequel l'Agriculteur
règle toutes fes opérations; & dans l'Hiſtoire d'Hercule
&de ſes travaux, on voit le défrichement des terres , & la
diAribution des travaux de la campagne pour chaque mois
de l'année.
.
DE
79
FRANCE.
Me pourront déchirer leurs voiles ténébreux ?
Gébelin a parlé; des torrens de lumière
Jailliſſent à l'envi de ſes ſavans difcours ,
Et viennent éblouïr ma débile paupière :
Les plus obſcures nuits font placeaux plus beaux jours.
Inſtruit par les leçons de Vénus- Uranie ,
Par- tout cet Edipe nouveau ,
Au fphinx préſente le flambeau ,
Et s'ouvre du paffé la carrière infinie.
Ecoutez - le un moment , par ma timide voix,
Vous raconterdes Dieux l'hiſtoire & l'origine.
Ami de la raiſon , ſans violer ſes loix ,
Ce qu'il ne peut ſavoir, ſon inſtinct le devine ;
De l'Hercule Thébain comme il briſe l'autel !
Hercule n'eſt plus ce mortel ,
Qui , ſur le front des Rois, raffermit la Couronne;
Qui , par douze immenfes travaux ,
Éterniſe ſon noin , de gloire s'environne ,
Etdans un Héros ſeul offre douze Héros ;
Hercule eſt le ſoleil : dans ſa marche annuelle
Qui partage à la fois & règle les ſaiſons ,
Lorſqu'on voit ce flambeau de la voûte éternelle
Parcourir ſes douze maiſons ,
C'eſt Hercule qu'il nous rappelle.
Du calendrier inventeur ,
Mercure eſt l'Aſtronome: il compte les étoiles ,
Et foulevant des cieux les redoutables voiles ,
Il dirige l'Agriculteur.
E i
100
1 MERCURE
Levieux Saturne enfin , qui dévora fon père
Et qui mutila ſes enfans ,
Saturne eſt l'image proſpère
Du Laboureur des premiers temps.
Quedis-je ? Ce vieillard eſt le Laboureur même ,
Se nourriſſantdes fruits & qu'il plante & qu'il sème;
Et la faulx dont la fable avoit armé ſes mains,
Moiſſonnedes épis &non pas des humains.
De la nuit où l'erreur nous plonge ,
Ainfi perçant l'obſcurité ,
Gebelin , du ſein du menſonge
Fait éclore la vérité ,
Ennous montrant ce qu'il faut croire ;
Il fait plus , àgrands flots répandant la clarté ,
Il change la Fable en Hiſtoire .
Qui ſaura, comme lui , ſous les mêmes drapeaux,
Réunir avec art , ranger avec adreffe
L'immenſe famille des mots ?
De ceux de l'Aufonie & de ceux de la Grèce ,
Saifir tous les rapports antiques & nouveaux ?
Etde la langue primitive
Raſſemblant les membres épars ,
Entraits de feu , ſous nos regards,
Fizerde ſon pouvoir la trace fugitive ?
Qui pourra jamais achever
Letemple auguſte& ſaint qu'à la Philoſophic
Ses veilles venoient d'élever ?
Vous, dont le coeur la déific,
DE FRANCE. ΙΟΙ
Et par qui fon autel eſt toujours encenſé,
Quelle douceur vous eſt ravie !
L'Architecte n'eſt plus ; il a perdu la vie ,
Er l'édifice , hélas ! à peine eſt * commencé.
Il n'eſt plus ! qu'ai - je dit ? Berceaux de Franconville ,
Jardins que d'Alben a plantés ,
D'un grand Homine par vous les reſtes adoptés ,
Vous rendent les rivaux des bois d'Ermenonville.
Vous futes , il eſt vrai,loag-temps inhabitës ';
Mais vous ne l'êtes plus , aſyles enchantés:
L'illustre Gebelin ſous vos ombres repoſe ;
C'eſt- là qu'il vit encor ; c'eſt-là que déſormais
Il vivra pour ſourire à ſon apothéoſe;
(Un grand Homme ne meurt jamais; )
C'eſt-là qu'errant dans des boſquets
Que couronne un feuillage ſombre ,
Il ramafle des fleurs & forme des bouquets
Pour l'ami vertueux qui recueillitfou ombre.
(ParM. le Chevalier de Cubières. )
* On fait que M. Gébelin n'a point fini ſon grand
Ouvrage du Monde Primitif.
E iij
102 MERCURE
VERS
Faits pour un Portrait de M. BÉRENGER.
DAN
ANS ſes Écrits , ſans y fonger,
Il attache ſon âme & peint ſon caractère .
Coeur ſenſible , eſprit doux , ami tendre & fincère ,
Tel fut Reyrac , & tel eſt Bérenger.
De l'antique & ſaine éloquence
Vingt ans avec ſuccès il donna des leçons,
Et mérita pour récompenſe
La haine des méchans & l'amitié des bons.
(Par M. C. d' .... de pluſieurs Académics. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eſt Vertige ; celui
de l'énigme eſt Table ; celui du Logogryphe
eſt Poulet , où l'on trouve poule, loupe ,
Toul , Élu , loup , où le pôle , pet , lot ,
tu , peu , tel , ut pot.
U
CHARADE.
N baudet porte mon premier ,
Mon ſecond porte mon entier.
(Par M. le Th. ***)
DE FRANCE . 10
ÉNIGM E.
Je tiens d'une ſervile main
Le jour , la taille & la figure ;
Je ſuis de légère nature
Quand je n'ai pas le ventre plein ;
Souvent au milieu de mon ſein
Je porte la fange & l'ordure ;
Mon corps eſt ſans architecture ,
Mais il n'eſt pas fait ſans deſſein .
Quoique j'habite le village ,
Je ſuis à la ville en uſage ,
Souvent on m'y laiſſe en repos.
Mais qu'est- ce que fait le caprice ?
Auſſitôt que je rends ſervice ,
Mon maître me tourne le dos.
::
(Par M. le Chevalier Brunet de la Martinière ;
Sous
fils aîné. )
LOGOGRYPINE .
T
ous deux ſexes , Lecteur ,,je m'offre àtes regards ;
Mâle , je ſuis formé pour récréer la vûe ;
Femelle , j'appartiens à Mars ,
On me déchire , & moi je tue.
Pour me dévoiler mieux, neuflettres font montout ;
Eiv
104 MERCURE
J'ai vingt-cinq enfans de bon compte ,
Sans comprendre un fiipon qui me couvre de honte;
Heureux fi dans le nombre il en eſt de ton goût !
Tour-à-tour jete les préſente.
Vois rouler inégalement
Une voiture leſte; une autre affez pefante ;
Vois l'eſpace où chacune eſt dans ſon élément;
D'un Dieu l'armure inévitable ;
Cedont l'albâtre attire & retient un amant ;
Une ville ; un légume; un peuple; un inftrument;
D'un petitmonde actif l'aſyle profitable ;
Un animal rongeur , & ce qu'il fait ſouvent;
Le matois dont l'oreille à ſon bruit eſt dreſſée ;
Le néceffaire d'un couvent ;
L'état dont une fille eſt bien embarraffée;
Un meable utile au voyageur ;
Le contraire de la Nature ;
Ceque l'inſenſe croit la ſource du bonheur ;
L'endroit où rarement on trouve une âme pure ;
Le vaſe brut & vil aux yeux de la grandeur ;
Unornement d'Architecture ;
Une pièce d'outil propre à l'Agriculture;
De certains criminels le funeſte flambeau ;
Unmotdemépris en Peinture;
Unedes qualités qui diſtingue un tableau.
Pour le coup tu me tiens; car.... je te vois ſourire :
A moins de me nommer, en pouvois-je plus dire ?
DE FRANCE. 105
:
:
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LA FOLLE JOURNÉE , ou le Mariage
Figaro , Comédie en cinq Actes en profe,
par M. de Beaumarchais ; repréſentée ,
pour la première fois , par les Comédiens
François ordinaires du Roi , le Mardi 27
Avril 1784. A Paris , chez Ruault , Libraire
, au Palais Royal , No. 216 .
T
OUT eft dit , & l'on vient trop tard depuis
plus defept mille ans qu'ily a des hommes,&
qui penfent. Sur ce qui concerne les moeurs, le
plus beau & le meilleur est enlevé ; on nefait
que glaner après les anciens & les hatiles
d'enireles modernes. C'eſt par cerce réflexion
que La Bruyère commence le premier Chapitre
de ſon Livre des Caractères. Si elle eft
vraie , elle n'eſt pas moins décourageante ;
&nous ne concevons pas comment , avec
la certitude d'acquérir ſi peu de gloire d'un
côté , & celle d'être jugé de l'autre avec une
ſévérité ſi dédaigneuſe , on écrit encore aujourd'hui
pour les moeurs.Néanmoins , qu'un
Moraliſte trace dans le filence de ſon cabinet
le réſultat de ſes obſervations , qu'il faffe
enfuite connoîrre fon Ouvrage par la voie
de l'impreffion , cela n'eſt point ſurprenant :
il n'a pour juges que des Lecteurs , il eſt
Ey
106 MERCURET
éloigné d'eux; les traits que la critique lui
porte, font affoiblis par l'éloignement , &
une partie de ſon orgueil eſt à couvert ,
parce qu'on ne peut pas ſe donner le plaiſfir
très méchant de le bleſſer en face. Mais nous
ſommes toujours étonnés de voir les Auteurs
Dramatiques compromettreleur amour-propre
avec le Public , en traitant des fujets
utiles & moraux. Le plus grand noinbre des
Spectateurs ne vient chercher au Théâtre
que de l'amufement. Offrez -lui une inftruction
directe , il la repouſſe ; déguiſez - la ,
il ne l'apperçoit point. Nous dirons plus ,
ſi quelque eſprit malin ou prévenu cherche
à prêter à la gaîté d'un Auteur comique des
intentions équivoques , il voit bientôt adopter
ſes idées avec cet empreſſement commun
à tous ceux qui , par pareſſe ou par ignorance,
ſont décidément incapables de ſe faire
un avis ; & il y en a beaucoup de cette efpèce.
Delà , les farcafmes , les épigrammes ,
les clameurs , le blâme & l'injustice. Voilà
le fruit qu'au Théâtre on retire le plus ordinairement
d'une longue ſuite d'études , de
réflexions , & d'un travail auffi opiniâtre
que difficile. C'étoit bien la peine d'écrire.
Que d'Auteurs ont malheureuſement acquis
le droit de parler ainſi !
M. de Beaumarchais n'a pas dû être furpris
de ſe voir traiter comme l'ont été à peuprès
tous ceux de fes prédéceffeurs qui ont
eu de la célébrité , & par conféquent des
ennemis. • • د
DE FRANCE. 107
•
•
• •
• •
• • d
Les uns , dans la Folle Journée ,
ont blâme tout ſans diſtinction , & ſe font
écriés , avec le Marquis de la Critique de
l'École des Femmes : Elle est détestable, parce
qu'elle est détestable ; façon de juger trèscommode
, avec laquelle on peut être fort
économe de connoiſſances & de logique , &
qui n'eſt pas moins en vogue en ce temps-ci
que du temps de Molière. Les autres , en
confondant les acceſſoires avec le fonds , te
font appuyés de quelques expreffions ha
fardées; tranchons le mot , fort libres , &
dont nous defirerions que l'Ouvrage fût
purgé , * pour lui reprocher non-feulement
de l'immoralité , mais une indécence cynique.
Il eſt à préſumer que tant d'acharnement,
tant de mauvaiſe- foi ont exalté la tête
de M. de Beaumarchais; que le déchaînement
des déclamateurs a fermé fon oreille
aux avis raiſonnables des gens fans paffion ,
& qu'on trouve à préſent dans le Mariage
de Figaro une foule de détails , de phrates
&de locutions que l'Auteur eût fait diſparoître,
ſi l'extrême injusticedes uns ne l'eût pas
aveuglé ſur l'impartiale véracité des autres.
* Voyez le premier compte rendu de cet Ouvrage,
Mercure du 8 Mai 1784 , No. 19 .
Evj
10 MERCURE
L'inconvénient le plus fatal que produiſe la
perfecurion , eſt d'egarer l'homme à qui elle
s'attache: ceux qui cherchentà nuire ne l'ignorent
pas; aufli ne ſe laflent-ils point de harceler
, de fatiguet l'objet de leur envie ou de
leur haine , bien sûrs qu'il en reſulte toujours
quelque choſe. Il eſt encore naturel de
croire que c'eſt à cette exaltation que nous
devons la Préface qui précède le Mariage de
Figaro. Le ton qui s'y fait remarquer , annonce
plutôt un homme mécontent qui écrit
avec humeur , qu'un Littérateur qui diſcute ,
&dont le but eſt de jeter un grand jour fur
les idées d'après leſquelles il a compofé fon
Ouvrage. On peut regreter qu'un ſuccès
preſqu'inoui juſqu'à ce jour , n'ait pas ſuffi
pour engager M. de Beaumarchais à pardonner
à ſes ennemis.
• & qu'il ait éré affez foible
pour defcendre dans l'arène où ils cherchoient
à l'artirer ; car , ce qu'il a cru devoir
permettre à ſa vengeance , nuit beaucoup à
ce qu'il a donné à la raiſon dans cette Préface,
où, quoi qu'on ait pudire & imprimer ,
il y a des chofes très bien vues , très-bien
ſenties & très- bien exprimées.
M. de Beaumarchais croit que la Comé
die doit inftruire en amufant. Prefque tous
les gens du monde , & un affez grand nombre
de Gens de Lettres , croyent au contraire
que la Comédie a rempli ſon but quand elle
amuſe , quelques Écrivains ont même avancé
que non-feulement elle ne ſauroit corriger
DE FRANCE.
109
les moeurs , mais encore que nos Pièces de
caractères , telles que l'Avare , le Tartufe ,
&c.préfentoient plutôt aux avares &auxhypocrites,
&c. les moyens d'être vicieux impunément
, que des leçons capables de les corriger.
Quoique cette dernière façon de penfer
foit fondée ſur des autorites d'un certain
poids , nous ne faurions l'adopter abfolument
, & nous penchons pour l'avis de
M. de Beaumarchais. La feconde utilité du
Poëme Dramatique , dit Corneille , *fe rencontre
en la naïve peinture des vices & des
vertus , QUI NE MANQUE JAMAIS A
FAIRE SON EFFET , quand elle est bien
achevée,& que les traits enfontfi reconnoiffables,
qu'on ne les peut confondre l'un dans
l'autre,ni prendre le vice pour la vertu..... Le
fuccèsheureux de la vertu, en dépit des traverſes
& des périls, nous excite à l'embraffer ,
&lefuccès funeste du crime ou de l'injuftice eft
capable de nous en augmenter l'horreur natu
relle, par l'appréhension d'un pareil malheur.
Molière s'explique d'une manière plus
preffante & plus poſitive dans ſa Préface du
Tartufe. Le Théâtre , dit il , a une grande
vertu pour la correction. Les plus beaux traits
d'unesérieuse moralefont moins puiſſans , le
plus souvent , que ceux de lafatyre , & rien
ne reprend mieux la plupart des hommes que
la peinture de leurs défauts. C'est une grande
* Premier Difcours ſur l'utilité & les parties da
Poëme Dramatique.
MERCURE
Y
atteinte aux vices que de les expofer à la raillerie
de tout le monde. Onfouffre aisément des
répréhensions ,mais on ne souffre point la raillerie.
On veut bien être méchant , mais on ne
veut point être ridicule. On peut donc pardonner
à M. de Beaumarchais un avis qui ,
avant d'être le fien , étoit celui de Corneille
& de Molière.
Quoique ces deux grands Hommes n'ayent
point indiqué la borne où peut s'arrêter l'utilité
morale de la Comédie , on doit croire
qu'ils la conoiffoient. Quand ils ont écrit ce
que nous venons de citer , ils n'ont pas fans
doute prétendu que tous les eſprits fuffent .
également ſuſceptibles de correction , qu'un
homme vicieux par goût & par ſyſßême , ne
trouvât point de plaifir à l'être. Ils étoient
trop éclairés pour ne pas fentir qu'il eſt d'autant
plus impoffible de réformer certains viees
de coeur , que , nés avec l'être qui en eſt
entaché,&corroborés par l'habitude , ils ont
pris un caractère indélébile ; mais ils ont cru ,
avecraiſon,queles vices nejetoient pointdans
tous les coeurs des racines également profondes;
qu'en les attaquant avant qu'ils ſe
développaffent , on pouvoit , ſinon les anéantir
, au moins en affoiblir l'effor , & par conſéquent
les réſultats ; &que pour les âmes
encore douées de quelque délicateſſe , la
crainte de la honte & du ridicule ſeroit un
reffort capable de les combattre d'une manière
victorieuſe. Si la Comédie manque ſon
effet ſur quelques têtes incapables de rien
DE FRANCE. 111
faifir de raiſonnable , & fur quelques coeurs
corrompus , faut-il en conclure pour fon
inutilité morale ? Il vaudroit, autant dire
que la loi qui voue à l'échafaud le voleur
& l'affaffin eft inutile , puiſque ſa ſévérité
n'eſt pas affez puiſſante pour détourner
du crime. Avancer que la Comédie doit
néceſſairement corriger tous les hommes
vicieux , ce ſeroit une abſurdité; pofer en
fait qu'elle ne peut jamais reformer le coeur ,
c'en ſeroit une plus grande. Cette dernière
affertion ne fauroit fortir que de la tête d'un
étourdi ou de celle d'un ſceptique ; dans ce
cas , il faudroit rire du premier , & ne pas
faire l'action d'un fou en s'élevant contre les
paradoxes & les fophifmes du ſecond. Nous
voyons au reſte que les loix , les moeurs , la
religion même étoient du reffort du Théâtre
Grec; que Térence eſt très-moral dans les
fix Pièces qui nous font reſtées de lui ; qu'Horace,
auquel on ne fauroit refuſer autant de
lumières que de philoſophie , faiſoit un cas
fort médiocre des facéties du très-comique
mais très-immoral Plaute. Il dit en propres
termes :
:
At noftri Proavi Plautinos & numeros&
Laudaverefales , nimium patienter utrumque
Ne dicam ftulte mirati.
:
Nous voyons enfin que Molière eſt conſidéré
non-feulement comme le premier Auteur
comique de toutes les Nations , mais
1
112 MERCURE
encore comme le plus redoutable fléau des
vices&des ridicules; que Philofophe prefond
autant qu'homme de génie , il a cru
que depuis l'imbécille payſan qui épouſe
imprudemment une fille de qualité, juſqu'au
ſcélérat qui abuſe du plus ſaint de tous les
inſtituts pour inaſquer les vices de ſon coeur ,
tour étoit du reffort de la Comédie. Nous
nous rappelons les heureux effets que produifirent
les repréſentations du Tartufe ,
&nous concluons de tout cela que M. de
Beaumarchais a raiſon de croire que la Comédie
doit inftruite en amuſant. Au furplus ,
ſi quelqu'un doute de bonne foi de l'utis
lité morale de la Comédie , qu'il jette un
coup-d'oeil fur ceux que ſes tableaux peuvent
démaſquer ; à leur terreur , à leurs cris ,
àleur déchaînement , il fentira combien on
la redoute , &ſe convaincra bientôt que
fon utilité n'eſt point une chimère.
Qu'est-ce que la décence Théâtrale, ſe
demande M. de Beaumarchais ? Nous avons
vû beaucoup de gens étonnés qu'il ſe fût
fait une queſtion de cette eſpèce à la tête
du Mariage de Figaro . Pourquoi cet étonnement
? On l'accuſe d'avoir compoſé un Ouvrage
indécent; il ne croit pas mériter ce
seproche,& avant d'y répondre il examine ce
que c'eſt que la décence Théâtrale ; il la
définit ſous les yeux de ſes accuſateurs : at-
il tort ? On en va juger.
... " Ce n'eſt, dit-il , ni le vice ni les inci
> dens qu'il amène , qui font l'indécence
DE FRANCE.
113
>>Théâtrale , mais le défaut de leçons & de
> moralité. Si l'Auteur, ou foible ou timide,
>> n'oſe en tirer de fon ſujet , voilà ce qui
» rend ſa Pièce équivoque ou vicieule. »
Nous croyons que ce principe eſt inconteſtable.
Ouvrons le Joueur de Regnard.
C'eſt un Ouvrage très-comique ſans doute ;
mais fi l'on y cherche un but moral , on ne
le trouvera point. On y verra toujours
l'homme d'eſprit employant avec une adrefle
rare , avec un art infini , tous les refforts qui
peuvent foutenir l'attention & la gaieté ;
mais on n'y appercevra jamais le Philoſophe
cherchant à lutter avec avantage contre une
paffion funeſte , à inſpirer l'horreur dont
elle eſt ſuſceptible , & s'efforçant de lui arracher
quelques victimes. Auſſi le Joueur
n'eſt- il point une Comédie morale , mais au
contraire un Ouvrage très-équivoque . Si
l'on s'arrêre au Légataire univerſel du même
Auteur , on concevra facilement pourquoi
des Perſonnages reſpectables ont regardé le
Théâtre comme une école de mauvaiſes
moeurs. Quel ſpectacle que celui d'un vieillard
valetudinaire entouré de fripons qui , le
croyant mort, forment & exécutent l'odieux
projetde tromper les Dépofitaires des actes
qui établiſſent & fixent les droits des Citoyens,
afin de s'approprier ſes dépouilles ! Si
la philofophie de Regnard eût éré autre
choſe qu'un pur épicuréifme , il pouvoit tirer
une moralité profonde du fonds de fon
ſujet , & préſenter dans le perſonnage de
114 MERCURE
l'infortuné Géronte , les cruels inconvéniens
du célibat. En oubliant ou en négligeant de
donner une fin utile à ſon Légataire , cet
Écrivain n'a fait qu'un Ouvrage vicieux ,
&qu'on rougit de voir , avec quelques autres
de la même eſpèce , ſur le Répertoire de
la Comédie Françoiſe. Il n'en eſt pas de
même du Tartufe. Il n'y a point au Théître
de ſcène plus hardie , plus effrayante
pour la pudeur , que la ſcène cinquième du
quatrième Acte de cet Ouvrage. Ce n'eſt
pas ſans une eſpèce de frémiſſement qu'on
entend Tartufe répondre aux feintes douceurs
de la femme d'Orgon par les vers qu'on
va lire.
Je ne me fierai point à des propos fi doux ,
Qu'un peu de vos faveurs , après quoi je ſoupire ,
Ne vienne m'aſſurer tout ce qu'ils ont pu dire ,
Et planterdans mon âme une conſtante foi
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
Il eſt vrai qu'Orgon , caché ſous la table,
eſt préſent à cette Scène ; mais fa longue
immobilité devient très -inquiétante ; & c'eft
bien ſérieusement qu'on eſt alarmé quand
Elmire , preſſée par l'artificieuſe & inferrale
logique de Tartufe , ſe croit obligée de s'ex :
pliquer ainfi:
Enfin je vois qu'il faut ſe réſoudre à céder,
Qu'il faut que je conſente à vous tout accorder.
:
:
DEFRANCE.
τις
... Puiſque l'on s'obſtine à m'y vouloir réduire ,
Puiſqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut
dire,
Et qu'on veut des témoins qui ſoient plus convaincus,
Il faut bien s'y résoudre & contenter les gens.
Pourquoi cette fituation , toute équivoque
qu'elle paroît d'abord , ne mérite-t'elle point
d'être conſidérée comme une indécence théâ
trale ? C'eſt que Molière s'en eſt habilement
ſervi pour demaſquer abſolument le vice affreux
qu'il avoit à peindre ; c'eſt qu'elle eft
prolongée autant qu'il faut pour éveiller l'inquiétude
du Spectateur ; que l'Auteur s'arrêre
à l'inſtant où il a prononcé les derniers
traits du vil ſcélérat qu'il dévoue à l'exécration
publique , & que du tout il tire une
moralité profonde. Ces exemples , pris chez
les deux premiers Comiques de la Nation ,
fontbien faits pour donner du poids au principe
avancé par M. de Beaumarchais.
Mais abandonnons cette Préface , dont
nous ſoinmes éloignés d'être les Apologiſtes ,
puiſque nous conviendrons très- volontiers
quenon-feulement elle eſt ſouvent condamnable
par le ton acre qui y domine , par les
fréquentes diatribes qu'on y rencontre , mais
encore par un ſtyle pénible & contraint ,
quelquefois obfcur, preſque toujours néologique
; ſtyle qui contraſte ſingulièrement
avec des morceaux d'un très-bon ton , dictés
par la raifon , écrits avec une gaîté charmante
; & venons au Mariage de Figaro , qui
116 MERCURE
nous ramènera d'ailleurs à l'examen de quelques-
unes des obſervations de M. de Beaumarchais
.
Nous avons donné un extrait affez étendu
de cette Comédie , après ſa première repréſentation
, pour nous diſpenſer d'en offrir
ici une nouvelle analyſe. Nous allons examiner
rapidement ft elle eſt ſoumiſe aux
règles du Théâtre , juſqu'à quel point elle
s'en écarte , & fur-tout juſqu'à quel degré
peut être fondé le reproche d'indécence que
nous lui avons entendu faire par bien des
gens.
Boileau a dir :
Qu'en un licu , qu'en un jour un ſeul fait accompli
Tienue juſqu'à la fin le Théâtre rempli.
De ces trois unités M. de Beaumarchais en
a obſervé deux , celle de lieu & celle de
temps. La Scène ſe paſſe au château d'Aguas
Frescas, litué à trois lieues de Séville , &
elle ne quitte point ce château depuis le commencement
de la Pièce juſqu'à la fin. La règle
des vingt-quatre heures y eſt ſuivie à la rigueur
; ſi l'on meſure ce cours de temps à
celui des incidens qui ſe mêlent à l'intrigue ,
on ſe convaincra qu'il eſt ſuffisant. On a
blâmé la tenue du Siège , on a prétendu qu'il
étoit convoqué d'une manière abuſive &
inouie dans aucun Tribunal. Avant de faire
ce reproche , il falloit chercher à le motiver ;
on auroit vû que le Comte Almaviva , Grand
Corregidor d'Andaloufie , pouvoit bien ent
DE FRANCE. 117
voyer chercher purement & fimplement
les Officiers d'une Juſtice fubalterne dont
il eſt le premier & le ſouverain Juge ; &
que pour prononcer ſur un fait Domeſtique
, il n'étoit beſoin ni d'aſſignations ni
de formes. Dans quelques - unes de nos
Provinces , les Seigneurs de Paroiffes en
uſent , pour certains delits , tout auffi defpotiquement
que le Comte Almaviva , parce
que tout tremble ſous eux , & que leurs
Payſans , parmi leſquels on peut compter
leurs Juges, les confidèrent comme les Rois
de leur petit canton. C'eſt un abus , oni ;
mais cet abus exiſte dans beaucoup d'endroits
, & cela ſuffit pour qu'un Auteur Dramatique
ſoit autorisé à en faire uſage lorf
qu'il lui eſt utile. Quant à l'unité d'action ,
elle n'eſt point obſervée. Le Mariage de
Figaro eſt la principale , mais elle n'eſt pas
la ſeule; l'amourde Chérubin pour la Come
teſſe , qui ne devroit être qu'un incident ,
forme lui-même une action très - diſtincte ; &
les réclamations de Marceline , jointes a
la reconnoiſſance de Figaro pour fils de la
Duègne &de Bartholo, en forment une troiſième.
Ariſtore a dit (nous nous ſervons ici
de la traduction & des idées de Corneille )
que l'action d'un Poëme Dramatique doit
avoir unejuſte grandeur , c'est-à-dire , qu'elle
ne doit être nifi petite qu'elle échappe à la
vûe comme un atôme, nifi vaſte qu'elle confonde
la mémoire de l'Auditeur & égare fon
imagination. Ce principe eſt dicté par la rair
118 MERCURE
fon & par la ſageſſe; & quand M. de Beaumarchais
parviendroit à nous convaincre , ce
que nous croyons impoflible,que l'intrigue du
petit Page & les réclamations de la Duègne
ne ſont que deux incidens de l'action principale
, nous ne ſerions pas moins fondés à
lui reprocher la penible & laborieuſe étendue
de cette action. Il auroit beau s'ecrier
comme dans ſa Preface, que les règles fur
leſquelles nous le jugeons ne ſont pas les
ſiennes , les bons eſprits ne confidèreroient
cette négative que comme un fubterfuge ,
&s'accorderoient tous pour lui répéter qu'il
y a peu de mérite à travailler d'après des
règles qu'on a faites pour foi , tandis qu'il y
en a beaucoup à bien faire en ſe ſoumettant
aux règles qui gouvernent tout le monde.
Dans tout le cours de cette Comédie ,
l'oeil eſt agréablement occupé par une foule
de tableaux , de ſituations , de jeux & de
coups de théâtre; mais les fils qui les amènent
ne ſont pas toujours allez adroitement
placés pour fatisfaire l'obfervateur difficile.
Il eſt évident qu'au premier Acte , le Comte
ne ſe cache derrière le grand fauteuil, à l'arrivée
de Bazile , que pour amener enſuite le
tableau qui offre Cherubin blotti dans l'intérieur
de ce même fauteuil ; car qui force le
Comte à ſe cacher ? Bazile n'est- il pas l'honnête
confident defes amours ? Quel riſque y at'il
que ce fripon trouve Alma-Viva avec Suzanne
? Celui ci ne lui a-t'il pas confié le
ſoin de faire des propoſitions à la Cama-
}
:
1
DE FRANCE. 119
rifte ? Un tel reſſort eſt d'autant plus condamnable
qu'il ett faux & petit,& qu'il n'annonce
que le defir d'amener des tableaux
tels quels , & à quelque prix que ce ſoit. Au
Théâtre , on jouit de l'effet , & l'on rit ;
à la lecture, où la raiſon tranquille juge,
parce qu'elle ſe rend comptede ce qu'elle examine,
on eſt plus ſévère. Nous ſommes ſans
doute très- fondés à faire à M. de Beaumarchais
le reproche d'avoir quelquefois choiſi
ſes moyens avec une nég'igence hâtive , puifqu'il
a établi tous les refforts de ſon ſecond
Acte avec une adreſſe dont il réſulte un intérêt
très -vif , qu'il a ſu en motiver tous les
incidens , toutes les entrées , toutes les forties
de ſes perſonnages, inquiéter ſur l'étourderie
de la Comtefle , ſur le ſort de Chérubin
, & les tirer enfuite l'un & l'autre d'embarras
par des moyens très-habilement développés.
La marche de l'intrigue eſt quelquefois
lente ; quelquefois auſſi elle s'avance bruſquement
& comme par bonds. Rien de
moins attenda , rien de moins poſſible à prévoir
que la reconnoiſſance de Figaro pour le
fils de Bartholo & de Marceline . Ouvrons la
ſeizième Scène du troiſième Acte,
ود
FIGARO .
" La précaution qu'on avoit priſe de me
faire des marques diſtinctives , témoigne
> roit affez combien j'étois un fils précieux :
ΙΣΟ MERCURE
& cet hyéroglyphe à mon bras..... ( Il veut
➡se dépouiller le bras droit. )
MARCELINE.
>Une ſpatule à ton bras droit ?
FIGARO .
» D'où ſavez-vous que je dois l'avoir ?
MARCELINE.
:
► Dieux! c'eſt lui .
FIGARO.
» Oui , c'eſt moi.
» Et qui ? lui !
ARTHOLO.
MARCELINE.
> C'eſt Emmanuel.
BARTHOLO à Figaro.
>>Tu fus enlevé par des Bohémiens ?
FIGARO , exalté.
>>Tout près d'un château. Bon Docteur ,
> ſi vous me rendez à ma noble famille,
> mettez un prix à ce ſervice ; des monceaux
> d'or n'arrêteront pas mes illuſtres parens.
BARTHOLO , montrant Marceline.
» Voilà ta mère. »
Boileau , que nous aimons à citer , a dit ,
Chant troisième de ſon Art Poétique :
L'eſpritne ſe ſent point plus vivement frappé,
Que lors qu'en un ſujet d'intrigue enveloppé ,...
D'an
DEFRANCE. 121
D'un ſecret tout-à- coup la vérité connue
Change tout , donne à tout une face imprévue.
Mais il ne veut pas que la connoiſſance de ce
ſecret ſoit bruſquée , qu'elle tombe pour
ainſi dire des nues ; & la raiſon ſeule fuffit
pour indiquer que les événemens les plus
faits pour intéreſſer & pour armener des ſurpriſes
doivent être préparés avec intelligence
& antenés avec art. Celui-ci ne l'eſt point.
Après la reconnoiſſance de Figaro , l'intrigue
tombe tellement que le Spectateur n'imagine
point qu'il ſoit poſſible de la relever. Elle ſe
renoue pourtant ; mais ce n'eſt que pour
marcher d'une manière languiſſante juſqu'au
cinquième Acte , où , malgré le monologue
de Figaro , & les boutades morales ou politiques
qui le compoſent , tout l'intérêt ſe
détourne de ce perſonnage pour ſe rejeter
fur la Comteſſe.
Nous ſerions tentés de croire qu'outre la
Scène ſupprimée par les Comédiens,& impriméedans
la Préface, il exiſtoit dans cet Ouvrage
d'autres Scènes dont M. de Beaumarchais
s'eſt vû forcé de faire le ſacrifice , & dont la
ſuppreffion a fait à l'intrigue des brêches irréparables.
Les prétentions de Bazile furlaDuègnene
ſontqu'indiquées , elles ne rendent pas
ce perſonnage plus utile , mais on peut ſoupçonner
qu'elles ont eu plus d'étendue , & que
Bazile devoit jouer dans la Pièce un rôle bien
plus important que celui qu'il y joue . Si nos
ſoupçons font mal fondés , le tort de l'Aui
Nº. 25 , 18 Juin 1785. F
122 MERCURE
teur eft grand; car non- feulement le Maître
de Clavecin de la Comteſſe eſt un per-,
ſonnage nul , mais c'eſt encore un perfonnage
odieux & révoltant.
Cherchons maintenant quel a été le but de
l'Auteur dans cet Ouvrage , qu'il croit moral
, & que l'on s'obſtine à trouver très indécent.
Il nous ſemble que M. de Beaumarchais
s'eſt propoſe d'y offrir plus d'une vérité
,d'y combattre plus d'un abus, &d'indiquer
les inconvéniens de certaines foibleſſes .
Nous ne voulons pas parler de tout ce que
M. de Beaumarchais a voulu fronder , nous
ne parlerons que de ce qui eſt utile à la
marche & au but d'une Comédie.
Le Comte Almaviva doit à Figaro l'heureux
ſuccès de ſes amours avec Roline , devenue
depuis ſa femme; & parce que , né libertin ,
ceGrand d'Eſpagne n'a plus pour la Comteffe
cet ardent amour qui lui a fait tout
entreprendre pour parvenir à l'épouſer , il
ſe propoſe de ſéduire la femme qu'il a promiſe
à l'homme qui l'a ſervi avec zèle , &
d'immoler ſon honneur à la vivacité indécente
de ſes deſirs. Noble & puiſſant , il
ſe croit tout permis ; & pour la ſatisfaction
d'un appétit brutal , il deſcend juſqu'à l'injustice.
Heureuſeinent celuiqu'il veut facrifier
àune vaine paffion, n'eſt pas d'un caractère à
endurer la perſécution en filence ; il oppoſe
la ruſe à la force & au pouvoir , enveloppe
le fuborneur dans ſes propres filets; & , fecondé
par la jeune perſonne qu'il aime , fille
DEFRANCE. 123
adroite , vive , fpirituelle, mais ſage par goût
& par choix , il a le plaiſir de voir fon orgueilleux
Maître devenir la victime de ſes
coupables projets , & s'expoſer lui -même à
la riſeede ſes vaſſaux. Que d'une pareille donnée
on puiſſe tirer, comme le dit M. de Beaumarchais
, une moralitéprofonde , nous ne le
penfons pas , nous croyons au contraire que
cet Écrivain s'eſt fort exagéré ſon but ; mais
que ce tableau ſoit abſolument inutile, nous le
nions poſitivement. Il ne dégoûtera certainement
pas les Grands du libertinage auquel
ils font trop accoutumés , ſur lequel même
on leur fait grâce trop légèrement , pour
qu'ils prennent la réſolution de renoncer
àdes plaiſirs dont ils ſe ſont fait une habi
tude & douce & criminelle ; mais il eft
poſſible que l'exemple du Comte Almaviva
les engage à ſe reſpecter davantage , à régler
quelquefois leurs deſirs inſenſés ; qu'il leur
faſſe entrevoir que toutes les femmes ne
ſont pas également ſuſceptibles de ſe laiſſer
ſéduire par l'appât de l'or & par l'orgueil
d'un nom illustré , & qu'il ne faut qu'une
femme adroite & fpirituelle , comme Suzanne
, pour les couvrir de honte , en les
couvrant de ridicule. Alors le petit bien qui
en pourra réſulter , & c'eſt déjà un grand
avantage qu'un petit bien, ne naîtra point
de l'amour de la vertu , mais de la crainte
duridicule. Eh ! qu'importe comment le bien
artive pourvu qu'il vienne. Diſons mieux :
quand il n'est pas poſſible de produire un
1
Fij
124 MERCURE
bien réel , & qu'on s'efforce de diminuer la
fomme du mal , on eſt déjà utile.
Si l'on veut conſidérer avec attention le
caractère de Suzanne , on ſentira qu'il eſt
auffi aimable qu'intéreſſant. On peut lui reprocher
de la légèreté , de l'étourderie , &
quelques mauvaiſes plaifanteries , mais elle
aime le bien pour l'amour du bien même.
Quand elle ſe prête au projet qu'a formé
la Comteiſe de ſe rendre au jardin en fon
nom , afin de tenter les derniers efforts pour
ramener le coeur de ſon époux , Suzanne
ne cède que malgré elle ; & c'eſt après
que la Comteſſe lui a dit , je prends tout
furmon compte , qu'elle conſent à écrire à
fon Maître pour lui donner un rendezvous.
Se conferver à ſon Figaro , parvenir à
Fépoufer malgré les oppoſitions du Comte
& l'orgveil imbécille du Jardinier Antonio ,
voilà tout ce qu'elle veut , & elle parvient à
ſe ſatisfaire en jouant un fuborneur , & en
le forçant à tomber aux pieds de ſa femme.
Le caractère du Page n'eſt tracé que pour
mettre celui de la Comteſſe en jeu ; fi le
reffort eſt bon , ſi par lui l'Auteur arrive à
ſes fins , nous ne voyons point ce qu'il a de
blamable . Arrêtons nous donc à celui de la
Comteffe , & voyons ce que M. de Beaumarchais
en dit dans ſa Préface.
« Abandonnée d'un époux trop aimé ,
>> quand l'expoſe-t'on à vos regards ? Dansle
>> moment critique où ſa bienveillance pour
• un aimable enfant , ſon filleul , peut de
DE FRANCE.
125
1
>> venir un goût dangereux , ſi elle permet
>> au reſſentiment qui l'appuie , de prendre
88
trop d'empire fur elle. C'eſt pour faire
>> mieux fortic l'amour du devoir que l'Au-
" teur la met un moment aux priſes avec un
>> goût naiſſant qui le combat. » Cette définition
du caractère de la Comteſſe eſt exacte
&vraie. Le coeur de cette femme intéreſſante
éprouve un beſoin d'aimer qui eſt ſur le point
de l'égarer ; on craint un moment qu'elle ne
fuccombe , on le craint même par intervalles
; mais les combats qu'on lui voit éprou--
ver , les efforts qu'on lui voit faire pour repouffer
un ſentiment dont elle ne s'eſt pas
encore rendu compte , raſſurent les coeurs
honnêtes que ſon péril alarme. Combien de
femmes ont fuccombé pour avoir manqué à
examiner la nature du penchant qui les entraînoit
vers un homme agréable , combien
en ſontdevenues les victimes , & que l'exémple
de la Comteſſe Almaviva pourroit être
utile , ſi quelques-unes des infortunées que
leurs époux délaiſſent , cherchoient dans le
caractère de ce perſonnage la moralité qu'il
renferme !
Au total, & fans prolonger davantage un
examen déjà très-long , le Mariage de Figaro
ne nous paroît point mériter par le fonds le
reproche d'indécence qu'on lui fait avec
tant de rigueur , & il préſente des apperçus
moraux très - estimables . Nous defirerions
que le ſtyle en fût plus naturel ; que Figaro ,
qui eſtun fou très-gai , qui ditde tems entems
Eiij
126 MERCURE
des vérités très-importantes , s'expliquât plus
naturellement, & ne s'appropriat point quelquefois
le ſtyle de M. des Mazures ; que le
dialogue en fût plus vrai , plus naturel ,
mieux attaché ; que la logique générale de
l'Ouvrage fût plus ferme ; qu'on en écartât
les expreffions hafardées, les pointes , les
jeux de mots , les plaifanteries ufées qu'on
y rencontre , & qu'en élaguant des inutilités
affez fréquentes , M. de Beaumarchais fit
marcher ſon action plus rapidement , &, par
une ſuite naturelle , avec plus d'intérêt. En
un mot , nous ne confcillerions à perſonne
de prendre cette Comédie pour modèle ;
mais nous ne croyons pas non plus que perſonne
pût regretter de l'avoir faite , parce
que c'eſt un Ouvrage fort gai , fort original
, fort piquant , ce qui n'eſt pas une choſe
commune, & qui annonce que Son Auteur
eft , à coup sûr , plus qu'un homme de beaucoup
d'eſprit.
:
( Cet Article est de M. de Charnois.)
HISTOIRE des progrès & de la chûte de
la République Romaine , par Adam Ferguſon
, Profeffeur de Philofophie Morale
à l'Univerſité d'Édimbourg , Ouvrage
orné de Cartes , & traduit de l'Anglois . A
Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue
du Jardinet. 1784,3 Vol. in - 12 .
८
M. FERGUSON eſt l'Auteur de l'Effaifur
DE FRANCE.
127
:
l'Histoire de la Société Civile , Ouvrage connu
& eſtimé dans toute l'Europe .
Celui que nous annonçons aujourd'hui
eft une nouvelle Hiſtoire Romaine ; l'Auteur
déclare affez naturellement qu'il n'en
connoît aucune moderne qui ſoit digne du
fujet, qui ſoit ſimple, & qui dedaigne une
fauſſe parure , qui ſe borne dans les détails
aux faits utiles , & dont l'enſemble donne
une juſte idée de la conduite militaire & des
opérations politiques du Peuple Romain.
Son plan paroît avoir été de faire pour
l'Hiſtoire de la République Romaine ce que
M. Gibbon vient de faire pour l'Hiſtoire de
l'Empire Romain , & la réunion de ces
deux Ouvrages formera un corps complet
&à peu-près uniforme d'Hiſtoire Romaine.
La ſeule manière convenable d'écrire
l'Hiſtoire dans un fiècle philofophique , eſt
de l'écrire philoſophiquement , de la raifonner
beaucoup , de montrer le rapport
des effets aux cauſes , des événemens aux
moeurs , de faire du paffé l'inſtruction du
préſent & de l'avenir , de tourner pour le
genre-humain les erreurs & les crimes des
générations précédentes au profit des lumières
&des vertus.
M. de Monteſquieu a embraffé d'une
vue philoſophique toute l'Hiſtoire Romaine
dans ſes grandes révolutions; il l'a raiſonnée
ſans la retracer , au moins en détail, &
enla ſuppoſant connue , il l'a traitée en Philoſophe
d'après les Hiſtoriens. M. Ferguson
Fiv
128 MÉRCURE
eſt à-la-fois Hiſtorien & Philoſophe ; il
écrit l'Hiſtoire Romaine , mais toujours
relativement à un but qu'il ne perd pas un
moment de vûe; il ſuit la marche du Peuple
Romain vers la perfection & la détérioration;
il montre dans la conduite politique ,
civile&militaire de ce Peuple fameux , les
cauſes de ſes progrès & de ſa décadence. Il
écarte à droite & à gauche tout ce qui eft
étranger à ſon objet , tout ce qui n'a pas un
caractère ou d'utilité ou de certitude affez
marqué. Les premiers ſiècles de Rome l'arrêtent
peu ; il eſt aſſez porté à en reléguer
l'Hiſtoire parmi les fables, ce qui prouve
que les raiſons alléguées par M. de Pouilly
fur l'incertitude de l'Histoire de ces premiers
ſiècles , ont fait impreſſion aux Philoſophes
, quoiqu'elles ayent été réfutées par
des Savans . En général , le doute eſt ami de
la raiſon ; la Philofophie aime à douter ,
parce qu'elle craint l'erreur ; l'érudition
aime à croire , parce que croire c'eſt ſavoir ,
du moins juſqu'à ce que l'erreur ſoit démontrée.
M. Ferguson donne plus d'étendue
& de développement à ſa narration à mefure
que les événemens & la Nation même
acquièrent plus d'importance. Le troiſième
Volume ne contient qu'un petit nombre
d'années. Le premier contient pluſieurs
ſiècles. Le troiſième Volume s'étend juſqu'à
la fin du ſeptième ſiècle de Rome. Il ſera
ſuivi de trois autres Volumes , & cependant
il ne reſte plus que quelques années à
DE FRANCE.
119
remplir , puiſque l'Ouvrage ſe borne à
l'Hiſtoire de la République ; mais nous concevons
que ce qui concerne le changement
de conſtitution & le paſſage de la liberté à
la ſervitude , ſera traité avec les développemens
convenables , comme étant le grand
objet de cette entrepriſe .
L'Ouvrage au reſte a beaucoup d'enſemble;
c'eſt un tiſſu ſerré , où tout ſe tient ,
qu'il faut embraſſer dans ſa totalité , &
dont on ne pourroit détacher des détails
fans leur faire tort , en les privant de l'avantage
qu'ils tirent de leur rapport & de leur
union avec ce qui précède & ce qui fuir.
Le Gouvernement Romain eſt la matière
d'un problême qui ne ſera pas fitôt réſolu.
Les uns , frappés des diſſentions perpétuelles
du Sénat & du Peuple , des Patriciens
& des Plébéïens , des Confuls & des
Tribuns , choqués des inconvéniens du partage&
de l'incertitude même du pouvoir ,
ne balancont pas à condamner cette conftitution
mixte& vacillante ; les autres , admi-/
rant cette prompte réunion de tous les ordres
de l'État , non-feulement pour la défenſe
commune , mais pour l'attaque , pour la
conquête , pour tout ce qui pouvoit procurer
l'agrandiſſement de la République & la
gloire du nom Romain, ont regardé les
diſſentions même dont nous parlons comme
des mouvemens utiles qui entretenoient &
augmentoient l'énergie de la Nation , comme
un intérêt de plus qui attachoit les Citoyens
Fv
130
MERCURE
àla Patrie. On ne ſera pas étonné qu'un Auteur
Britannique ſe montre affez favorable à
la Conftitution Romaine & au balancement
des pouvoirs. On le ſera peut- être un peu
plus de voir ce même Auteur ſe montrer ſi
favorable à un tyran tel que Sylla , & fi ins
dulgent pour les proſcriptions.
« Il eſt affreux , dit il , de dire que les
» Nations peuvent ſe trouver dans un état
» qui exige un pareil remède; il eſt permis
• du moins d'aſſurer que jamais aucun Peu-
>> ple ne s'eſt vû dans une ſituation femblable
(à celle où étoit alors le Peuple Ro-
>> main ) , & que les maux de l'État demandoient
des remèdes très-violens. Rome
étoit très-peuplée , & la Capitale d'un
> vaſte Empire; chacun de ſes habitans von-
ود
loit dicter des ordres & des loix , & per-
>> ſonne ne vouloit obéir. Ils deſiroient tous
>> devenir les Co Souverains d'un grand
" nombre de Provinces ; ils étoient prêts à
>>détruire toutes les inſtitutions imaginées
>> pour maintenir la fubordination entreeux;
ils defiroient tous renverſer les prin-
>> cipes d'ordre & de justice néceſſaires à
toutes les Sociétés ; & l'on doit avouer
>> que dans un Corps auffi visié & auſſi
corrompu , il étoit indiſpenſable de re-
>>irancher quelques Membres. Les Citoyens
» ſe réuniffoient en troupes nombreuſes
pour commettre des crimes & des forfaits
, ils s'enroloient dans les factions , &
ils ſe livroient à tous les déſordres qui
:
1
DE FRANCE.
131
» convenoient à leurs Démagogues. Parmi
» les moyens de réforme & les inftrumens
>> de guériſon qui s'offrirent à Sylla , il eſt
>> vraiſemblable que le glaive fut le ſeul ſur
> lequel il put compter , & qu'il s'en ſervit
>> avec la fermeté d'un Chirurgien qui veut
réuffir " dans ſon opération. »
Le Traducteur abandonne avec raiſon ſur
ee point M. Ferguson . " Il ſeroit à defirer ,
dit - il , que M. Ferguson eût adouci &
>>développé davantage ſes idées , & qu'il
> eût examiné s'il eſt permis d'employer de
» pareils moyens, s'il ne valoit pas mieux
abandonner la République à ſon fort , ou
plutôt s'il n'y avoit pas d'autres expédiens .
D'abord Sylla ne réforma point la Répu-
>>blique; & enſuite , quant des opérations
> plus modérées auroient laiffé des abus dans
ود
وہ
" l'État , il valoit mieux leur donner la préférence.
>>O>ndoit le regarder , dit encore M. Fer-
>> gufon, comme un monftre abominable ,
33
"
fi les Citoyens qu'il mit ſur ſes tables de
proſcription , fans forme de procès , ne
furent point coupables , ou fi dans l'état
>> où se trouvoit la République on pouvoit
encore les condamner juridiquement.Mais
ſi l'une ou l'autre de ces ſuppoſitions eft
fauffe ; s'ils étoient coupables des plus
>> grands crimes ; s'ils étoient les Auteurs
des troubles & de l'anarchie qui rempliffoient
Rome de forfaits & de défordres ,
> il ſemble mériter des éloges pour avoir
ود
ود
"
ود
Fvj
132
MERCURE
» arraché la République des mains de ces
>>ſcélérats , pour avoir détruit ce ramas de
>> brigands. »
Brigands , ſcélérats , tout ce qu'on voudra ;
mais qui ne voit , qui ne fait que le crime
dont il les puniſſoit & dont il vouloit les
punir , étoit d'être ſes ennemis , & que les
proſcriptions contraires de Marius & de
Sylla, furent reſpectivement cauſes les unes
des autres , parce que le mal produit toujours
le mal ? Peut-on prononcer le mot
d'éloge en parlant de pareilles horreurs ! M.
Ferguson , fi tous ſesjugemens reffembloient
à celui-ci , mériteroit bien peu lui-même les
éloges que nous lui avons donnés , & que
nous confirmons .
,
L'ENFANT Prodigue , Poëme en huit
Chants, par M. Daillant de la Touche. A
Genève & ſe trouve à Paris , chez
Guillot , rue S. Jacques; Brunet , Place du
Théâtre Italien , & chez tous les Marchands
de Nouveautés.
Nous avons eu déjà pluſieurs fois occafion
de remarquer que M. Daillant de la
Touche eſt l'un de nos Poëtes actuels qui
s'eſt le plus garanti des vices du ſtyle moderne.
Ses penſées & ſes images ſont toujours
vraies , ſes expreſſions ſimples & franches;
& dans ce nouvel Ouvrage , comme
dans les précédens, il ſeroit difficile de trouver
une idée peu naturelle , ou une phrase
DE FRANCE. 133
obſcure & alambiquée. Les premiers Chants
de ce Poëme , ceux qui contiennent les erreurs
de l'Enfant Prodigue , ſont un peu négligés
; mais dans les derniers , où le jeune
Almon , après bien des fautes , ſe trouve
plongé dans la misère & réduit à garder les
troupeaux , comme l'Enfant Prodigue de
l'Évangile , le ſtyle de l'Auteur devient touchant
& animé ; & la peinture de la vie
paſtorale d'Almon nous paroît far- tout un
morceau de poéſie très-intéreſſant. Au lieu
de choiſir pluſieurs autres citations qui peurroient
également donner une idée avantageuſe
de l'Ouvrage , nous croyons faire plaifir
à nos Lecteurs en leur mettant en partie
ce tableau ſous les yeux. Il commence le
ſeptième Chant.
Les arbriſſeaux couronnés de feuillage ,
Les prés fleuris , les coteaux verdoyans ,
De l'aquilon ne craignoient plus l'outrage ;
L'air imprégné de ſucs vivifians ,
De doux parfums , ouvroit le ſein des roſes ;
Le blé croiffant ſur un tube noueux ,
Réuniſſoit ſes feuilles demi-cloſes ;
L'aigle , au ſommet d'un chêne , ou dans le creux
De quelque roche, avoit bâti ſon aire ;
-Et le moineau , ſous le chaume des toits ,
Cachoit ſon nid de mouſſe & de fougère .
Les animaux aſſervis ſous nos loix ,
Ceux qui craintifs vivent au fond des bois ,
Le vermiſſeau , l'inſecte , le reptile , ..
134
MERCURE
Et l'habitant des ruiffeaux tortueux ,
Brûloient d'amour : l'homme brûloit comme eux ;
Car la raifon , foible & preſqu'inutile ,
Dans ces beaux jours ne calme point ſes feux.
•
(Almon conduit alors ſes troupeaux fur un coteau
plus éloigné defa demeure. ) :
Ce lieu paré des mains de la Nature ,
Offroit aux yeux les fublimes beautés ,
Les grands objets qu'une âme libre & pure
Aime à trouver loin du bruit des cités.
Cachant ſa tête élevée & ſauvage
Sous de vieux pins , dont les triftes rameaux
Sembloient noircir & percer le nuage ,
Le mont formé de cercles inégaux ,
Moins eſcarpé , fécond vers ſa racine ,
En ſe courbant lentement deſcendoit ,
Comme une douce & riante colline ,
Au bord d'un lac où le ciel ſe peignoit
Dans les reflets d'une onde crystalline .
Un bois touffu , verdoyant , terminoit
Sur l'autre rive une vaſte prairie ;
Et les ormeaux , les chênes élancés
Étoient encore en hauteur ſurpaſſés
Par les clochers d'une antique Abbaye.
5 •
" La paix , qui fuit de mon âme inquiète ,
* L'aimable paix eſt là, >> diſoit Almon ,
:
DE
135
FRANCE.
En regardant cette heureuſe retraite."
Ses inaux cruels & la douce ſaiſon ,
Qui , ranimant la Nature embellie ,
Fait en nos cooeurs , d'eux- mêmes ſurchargés ,
Naître l'amour & la mélancolie ,
La folitude auſſi qu'il a choiſie ,
Ces rochers noirs triſtement ombragés ,
Ces bois , ce lac dont ſes yeux affligés
Ont tant de fois meſuré l'étendue ,
Tous ces objets , ſon âge & fes loiſirs ,
Renouveloient & les tendres defirs
Et les chagrins dans ſon âme abattue.
« Faudra- t'il donc , en gardant les troupeaux ,
>> Pleurer , dit- il , le reſte de ma vie ?
>> Quand le ſommeil du ſommet des coteaux
>> Ne lance plus ſes feux ſur la prairie ,
23 Le Laboureur , de travail haraffé ,
>> Finit ſa tâche; au village il ramène
>> Ses boeufs peſans , qui traînent avec peine
>> Et la charrue & le foc renverſé.
כ ১ Dans ſa famille attendu, careffé ,
» Des amples mets que ſa femme prépare
> Il eſt content ; le doux ſommeil répare
>> L'épuiſement d'un corps robuſte & ſain ,
>> L'aube le trouve aux champs le lendemain.
>> Avec le mal , moi , je n'ai point de trêve .
>> Pendant la nuit je baigne de mes pleurs
33 Ma triſte couche: enfin le jour ſe lève ;
136 MERCURE
39 Mais ſon éclat irrite mes douleurs ,
> Et je m'afflige encor lorſqu'il s'achève.
33 Aimable oiſeau , qui , dans ces derniers tems ,
>> D'un ton plaintif accuſiez la Nature ,
>> Lorſque tous deux battus des ouragans ,
>> Nous ſouffrions la faim & la froidure ;
> L'hiver n'eſt plus ; pour vous le doux printems
>> A ramené les Zéphyrs , la verdure ,
ود
ةيود
Et vous chantez maintenant vos amours.
Privé d'eſpoir , je ſuis plus triſte encore ,
>>>Plus miférable , & la ſaiſon de Flore
>> N'aura pour moi ni plaiſirs ni beaux jours.
>> Froids confidens de ma douleur profonde ,
» Vallons , rochers , montagnes , ſombres bois ,
ככ Rendez-moi donc , en me cachant au monde ,
Semblable à vous ; ruiſſeau , qui tant de fois
» As vû mes pleurs ſe mêler à ton onde , &c &c. »
Ce morceau eſt nourri de ſentimens &
d'images ; on voit que M. Daillant de la
Touche aime les peintures champêtres.
Auſſi en a-t'il femé dans tous ſes Ouvrages ,
qui annoncent une âme douce & un talent
aimable.
Ses Contes & fes caprices en vers ſe trouvent
aux mêmes adreſſes.
1
DE FRANCE . 137
1
t
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi 6 de ce mois , on a repréſenté ,
pour la première fois , Roxelane & Mustapha,
Tragédie en cinq Actes , par M. de
Maiſonneuve.
Nous regrettons que l'abondance des matières
ne nouspermette pas de rendre compte
de cet Ouvrage , qui vient d'obtenir un fuccès
auffi brillant que mérité. Nous nous
propoſons de le faire connoître par une analyſe
détaillée que nous imprimerons dans le
Mercure prochain. En attendant , nous devons
dire que l'ordonnance de cette nouvelle
Tragédie eſt pleine de ſageſſe , que
l'action marche avec une rapidité attachante,
& que peu d'Auteurs ont , dans un coup
d'eſſai , car c'en eſt un, donné de plus belles
eſpérances ; ce qu'il nous fera facile de
prouver par un expoſé fimple & exact des
refforts que M. de Maisonneuve a employés
pour établir , filer , développer &
parfaire ſon intrigue. Les caractères de Soliman
, de Roxelane , de Mustapha & de -
Zéangir font marqués à des traits qui annoncent
un eſprit juſte , une tête raiſonnable&
un coeur chaud; le dernier ſur-tout a
138 MERCURE
fingulièrement frappé les Connoiffeurs : on
y a remarqué des nuances d'héroïſme & de
ſenſibilité fondues avec tant d'art & tant
d'intérêt , que tous les fuffrages ſe ſont réunis
en ſa faveur. Ce rôle eſt parfaitement
rendu par M. Saint- Phal , dont le talent
déjà juſtement eſtimé , prend tous les jours
plus d'effor & d'énergie.
VARIÉTÉS.
LEE
Sieur BOSSE , Serrurier de S. A. Mgr. le
Prince de Soubiſe , eſt déjà avantageuſement connu
par des Fauteuils Méchaniques qu'il a imaginés à
l'uſage des Malades & des Perſonnes goutteuſes. II
vient encore d'en multiplier les propriétés , & de les
porter à un nouveau degré de perfection. Ces Fauteuils
peuvent ſervir maintenant de Lits de repos ,
& fuppléer à d'autres meubles de néceſſité & d'une
utilité journalière. On peut s'y promener ſoi-même
dans ſes appartemens & jardins ; & entr'autres commodités,
on endémonteles bras ou accotoirs pour la
facilité du panſement d'un Malade.
Puiſque l'âge & les accidens amènent les infirmités
, on doit applaudir & encourager l'induſtrie qui
vient au ſecours de l'humanité ſouffrante. On peut
voir ce méuble très-utile chez le feur Boffe , Serrurier
, rue du Perche au Marais .
Nota. Les Roulettes , qui ſont ordinairement en
bois ou en cuivre , ſont faites ici de cuirs Anglois
d'une force extraordinaire très bien amalguamés ,
réſiſtans plus que le bois & le cuivre , & ayant par
conféquent l'avantage de faire moins, de bruit , &
de n'être point ſujettes à fillonner le parquet ni les
carreaux .
DE FRANCE. 139
ANNONCES ET NOTICES.
LeEsS Terriers rendus perpétuels , ou véritable
Méchanisme de leur confection ; Ouvrage en fix
Livraiſons , utile à tous Propriétaires de terres ou
fiefs , à tous Notaires , Régiffeurs , Géomètres , Féodiſtes
& autres enfin qui ſe deſtinent à la partie des
Terriers , avec Plans & Tableaux gravés de tous
les genres , in - folio , première Livraiſon , compoſée
de l'Atlas radical , Nº. II , de l'Indication radicale ,
Nº. III , & de l'Indication perpétuelle , Nº . VIII ;
par M. Aubry de Saint-Vibert. Prix , 6 liv. chaque
Livraiſon , rendu francde port dans tout le Royaume ,
en affranchiſſant la lettre d'avis & le port de l'argent.
On payera en outre I liv. 4 ſols pour les filets diftinctifs
des Fiefs & autres objets qui compoſent les
deux plans de cetre Livraiſon , & 6 liv. pour ſe procurer
les mêmes plans lavés ſoigneuſement. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Blancs- Manteaux , N° . 37 ,
& chez Belin , Libraire , rue S. Jacques , près S. Yves ,
chez leſquels on continue de ſouſcrire pour l'Ou
vrage entier , moyennant 36 liv. en feuilles ſans filets.
Ce Livre manquoit. On a d'excellens Traités ſur
les Matières Féodales , für les Biens en roture , &
même des Ouvrages très conſidérables ſur la confection
des Terriers; mais perſonne n'a tenté juf
qu'à ce jour de donner une Méthode aufli.complette;&
tout partiſan de l'ordre & du bien public
doit voir avec ſatisfaction un Ouvrage qui intéreſſe
à-la-fois la propriété des Seneurs & la tranquillité
des Citoyens.
Il est bien àdefirer eenn effet que l'on aſſerviſſe
ure opération adh.compliquée que la confectiondes
Terriers, à un principe unique & invariable, qui eſt
l'âme de tous les bons établiſſemens. Les moyens
440 MERCURE
propoſés par l'Auteur ne ſont en aucune manière
compliqués ; & quand ils paroîtroient tels au premier
coup- d'oeil , il ne faut pas oublier que ce n'eſt point
le nombre des colonnes dans les Ouvrages à Tableaux
qui produit la confufion , mais le défaut d'enſemble.
S'il eſt vrai que l'Auteur ait trouvé cet enſemble , les
Seigneurs vont jouir de la double fatisfaction de
pouvoir mettre leurs terres dans le meilleur ordre
poſſible , & de les y conſerver.
Il ne faut pas croire que l'entretien des Terriers
ſoitune choſe chimérique. Il eſt du plus grand intérêt
que l'on s'en occupe, à cauſe des avantages conſidérables
qui en réſultent; & s'il n'a pas été propoſé
plus tôt , c'eſt parce qu'on n'étoit pas encore
affez éloigné de la barbarie qui a preſque toujours
régné juſqu'à préſent dans les Ouvrages de Terriers.
Quand cet Ouvrage ne conviendroit pas àtoutes
les Seigneuries du Royaume , à cauſe de la variété
infinie des propriétés ( qu'un ſeul homme ne peut
pas connoître, ) il n'en eſt pas moins réel que la
diviſion que l'Autent en a faite en Provinces àacens
diviſible & Provinces à cens indiviſible, eſt le moyen
le mieux imaginé pour donner à ſon Ouvrage toute
l'extenfion dont il eſt ſuſceptible.
Les Livraiſons de cet Ouvrage ſont diſtribuées de
manière que les Acquéreurs peuvent ſe flatter d'en
retirer de l'utilité dès le premier inſtant , chaque
Numéro étant un Traité particulier ſur la matière
qu'il traite , du moins quant à ce qui concerne le but
général de l'Ouvrage : au reſte , il ſeroit imprudent
de prononcer ſur l'Ouvrage entier avant qu'on
ait reçu toutes ſes Livraiſons.
MÉMOIRE fur l'Horlogerie , contenant une
nouvelle conſtruction de Montres fimples & à répétitions
, à roues de rencontre , approuvé par
l'Académie Royale des Sciences, le 22 Décembre
DE FRANCE. 141
1784; par le ſieur Heſſen, Horloger-Bréveté de
MONSIEUR . A Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
la Veuve Eſprit , au Palais Royal .
M. Heffen paroît fait pour ajouter aux connoifſances
de fon Art ; & les ſuccès qu'il y a obtenus
doivent l'engager à de nouveaux efforts pour le
conduire à ſa perfection.
FANFAN & COLAS , Eſtampe dédiée à Mme de
Beaunoir , & gravée par Helman , d'après le deſſin
de Bertaux . A Paris , rue Royale , Place Louis XV ,
maiſon de M. Lucorte. Prix , I liv. 4 fols .
Cette Eſtampe eſt deſſinée avec eſprit ; le ſujet eſt
tiré de la Scène dixième de la jolie Comédie de
Mme de Beaunoir ; elle rend très bien le moment
où le perit Colas refuſe d'accepter une bourſe que
lui préſente l'orgueilleux Fanfan pour le prix d'une
galette que ſon frère de lait vient de lui apporter.
TRAITÉ des Deviſes Héraldiques , de leur ori
gine & de leur usage , avec un Recueil des Armes
de toutes les Maiſons qui en portent , enſemble un
Précis fur leur origine , & un Recueil des faits qui
leur font particuliers , & qui ne font point encore
connus ; Ouvrage enrichi de Gravures , le tout pour
fervir d'Introduction à l'Etat de la France ; par
M. le Comte de Waroquier de Combles , Officier
d'Infanterie. Prix , 4 liv, 12 fols les deux Parties
brochées . A Paris, chez l'Auteur , rue des Cordiers ,
no . 4 ; la Veuve Duchefue , Libraire , rue Saint
Jacques; Belin , Libraire , rue Saint Jacques ; Nyon
l'aîné , Libraire , rue du Jardinet ; Mérigot , Libraire
, quai des Auguſtins , & Royez.
N. B, Les Perſonnes qui n'ont pas encore préſenté
leurs quittances pour avoir la deuxième Partie
gratis , font priées de le faire dans le courant du
mois de Juin,
142 MERCURE
1
PORTIQUE ancien & moderne , ou Temple de
Mémoire , dédié aux Mânes des Savans illuſtres &
des Artiſtes célèbres ; Ouvrage dans lequel on trouvera
un extrait de leur Vie & leur Portrait , &c.
Cette Entrepriſe doit être vue avec intérêt. C'eſt
un Monument propre à encourager les Savans , les
Gens de Lettres & les Artiſtes .
Le Portique ancien & moderne ſera compofé de
douze Cahiers du même format & du même papier
que le Proſpectus. Chaque Cahier contiendra deux
Portraits , & chaque Portrait ſera accompagné d'une-
Notice raiſonnée ſur la Vie & les Ouvrages de
l'Artiſte dont on aura le Portrait. Les Artiſtes dont
il ſera fait mention feront pris indifféremment dans
tous les ſiècles , depuis l'origine des Arts juſqu'à nos
jours. On aura ſoin que chaque Notice commence
une feuille d'impreſſion , afin que les Perſonnes qui
acheteront cet Ouvrage puiſſent les claffer à leur
gré.
Le Portique contiendra de plus la Vie des Hommes
qui ſe ſont illuftrés dans les Sciences & dans les
Lettres , ou qui ont contribué à les faire fleurir
avant le ſiècle de Léon X.
Il paroîtra un Cahier chaque mois.
On n'exige aucun paiement d'avance : le Public
ne paiera qu'à meſure qu'il recevera les Cahiers. En
donnant ſeulement une ſoumiſſion , on recevera les
douze Cahiers francs de port , & ornés des plus
belles gravures ou meilleures épreuves qui ſeront
réſervées .
Le prix des douze Livraiſons ou Cahiers de
vingt-quatre Portraits ſera de 36 liv . par an ; ainſi
chaque Gravure we reviendra qu'à vingt- quatre ſols.
Les Gravures de ce Portique ſeront faites par des
Graveurs connus & eſtimés , & les Portraits feront
tous faits d'après la fameuſe Collection qui ſe
trouve au Cabinet des Eſtampes du Roi. On peut
DF FRANCE.
143
ſe faire_infcrire au Bureau , rue Neuve S. Merry ,
n°. 22; chez Cuſſac , Libraire , rue & carrefour
Saint Benoît , vis-à- vis la rue Taranne , & chez les
principaux Libraires de l'Europe .
Il y aura des Exemplaires ſur papier vélin .
La première Livraiſon aura lieu inceſſamment :
l'ouvrage eſt ſous preſſe.
M. Pierres ſera chargé de la partie typographique.
LE Porte- Feuille des Enfans , No. 6. Prix ,
I liv. 4 ſols. A Paris , chez Gogué & Née de la
Rochette, Libraires , rue du Hurepoix , près du
Pont Saint Michel ; Nyon l'aîné , Libraire , rue du
Jardinet ; Mérigot jeune , Libraire , quai des Auguſtins
, & Chereau , Marchand d'Eſtampes , rue des
Mathurins.
CetOuvrage a le double mérite d'être heureuſement
conçu & foigneuſement exécuté.
TROIS Sonates pour le Clavecin , Accompagnement
de Violon , dédiées à Mme de Villeblanche.
Prix , 7 liv. 4 ſols. A Paris , chez le ſieur Siéber ,
Marchand de Muſique, rue Saint Honoré , vis-àvis
l'hôtel d'Aligre , maiſon de l'Apothicaire ,
n° . 92 .
Ces Sonates, d'un Amateur célèbre, M. de Chabanon
, ont beaucoup de mérite ; mais elles ſemblent
en avoir encore davantage ſous les doigts
brillans de Mme ſa nièce , à qui elles ſont dédiées.
NUMÉROS 153 & 154 du Journal d'Ariettes
Italiennes , dédiés à la Reine , & pour lesquels on
ſouſcrit chez M. Bailleux , Marchand de Mufique
do la Famille Royale , rue Saint Honoré , près celle
de la Lingerie. Prix de l'abonnement 36 liv. &
42 livres, ſéparément 3 liv. 12 fols chacune ; la
144
MERCURE
première, eſt une très - belle Scène de Sarti ; la
ſeconde , de Cimaroſa , a été chantée par M. David
au Concert Spirituel , & n'a pas moins de mérite.
CeJournal ſe ſoutient toujours par le ſoin qu'apporte
l'Éditeur au choix de ſes Airs. On en peut
voir la preuve par la ſuperbe Scène de Sarti la dolce
Compagna , chantée avec tant de ſuccès par Mlle
Buret au dernier Concert, & qui fait partie de cette
Collection .
:
ERRATA. C'eſt par erreur qu'on a annoncé , dans
le Mercure du 21 Mai , que le Supplément à la
Magie Blanche , & les Eclairciſſemens , ſe vendent
4liv. 4 fols , c'eſt-là le prix du premier Ouvrage ;
les Eclairciſſemens , &c. coûtent ſéparément 3 liv.;
en tout 7 liv. 4 ſols .
Fauté à corriger dans le dernier Mercure.
Page 87 , ligne 6 , des Camées , dans lesquelles ,
lifez: dans lesquels.
CABLE.
VERS à la louange de feu Histoire des progrès & de la
M. Court de Gébelin , 77 chûte de la RépubliqueRo-
Vers pourle Portrait de M. maine , 126
Bérenger, 102 L'Enfant Prodigue , Poëme ,
Charade, Enigme& Logogry- 132
phe , ibid. Comédie Françoise , 137
138
139
La Folle Journée , ou le Ma- Variété ,
riagede Figaro, Comédie 105 Annonces & Notices ,
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 18 Juin. Je n'y al
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. AParis ,
le 17 Juin 1785. RAULIN.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 2 Juin .
ELieutenant-Colonel Blumer eſt char-
Lge,dit on, parl'Impératricede Ruſſied'aller
tenter de nouvelles découvertes dans
l'Archipel du Nord. Accompagné de quelques
ſavans & géographes , il fera voile du
fleuve Anadir pour parcourir les côtes d'Aue
& d'Amérique. Après avoir doublé les caps
Tſchalatzki au 74. & 62 °. degré de latitude
ſeptentrionale , il doit tâcher de fortifier les
relations de commerce qu'on a établies avec
les Américains de cette partie du monde ,
en commençant par l'ifle de Behring. Ce
commerce ne peut gueres porter que ſur les
pelleteries : mais il eſt ſuſceptible de devenir
très important, ainſi qu'on en peut juger par
les détails que contiennent à ce ſujet le livre
des DÉCOUVERTES DES RUSSES de M.
Coxe , & le dernier Voyage du Capitaine
Cook.
No. 25 , 18 Juin 1785. e
( 98 )
L'ancienGrand- Viſir, Halil Amid Pacha,
avoit été nommé après fa diſgrace, au gouvernement
de Gedna , & devoit ſe rendre à
Alexandrie en s'embarquant à Gallipoli ;
mais cet ordre a été changé. Tous les biens
ont été confiſqués , & on lui a ſignifié
d'aller à Tenedos , d'où un navire le portera
on ne dit pas où . Le Capitan Pacha fait
les fonctions de Caimacan juſqu'à la nomination
d'un nouveau Viſir. Les bruits de
guerre , de préparatifs , de mouvemens des
troupes ſur les frontieres de Turquie & dans
l'intérieur ſe répétent fans beaucoup s'accréditer
; & il ne faut pas être bien fin pour
comprendre que nous ne ſavons à peu près
rien de sûr de ces contrées éloignées .
Le Prince Edouard d'Angleterre arriva
à Stade le 26 Mai , fur le yacht l'Auguſta.
Le lendemain ce Prince partit pour
Lunebourg. Le 6 de ce mois , le prince
Guillaume Henri d'Angleterre s'embarquera
ſur le même yacht pour retourner à
Londres.
Le 18 du mois dernier , un yacht Suédois
, chargé de bled , a fait naufrage près
de Cronenbourg. L'équipage s'eſt heureulement
ſauvé.
Un meûnier de la Seigneurie de Militſch
dans la Siléſie , eſt parvenu à conftruire en
petit un moulin à bled , dont le mouvement
ſe fait & ſe ſoutient par le moyen de
poids & de refforts. Le Roi de Prufle , qui
( وو (
a eu connoiſſance de cette invention , a don
né des ordres d'exécuter ce moulin en
grand. On efpere d'en tirer de grands avantages
ſur-tout dans les fortereſſes.
On voit une liſte des villes nouvelles établies
dans l'Empire de Ruflie, pendant le
regne de l'Impératrice actuelle , dont le
nombre eſt de 193 .
Comme il est fort queſtion en ce monde
des propoſitions faites à la Porte pour en
obtenir un paſſage aux Indes par la mer
Rouge , la notice ſuivante peut inſtruire le
lecteur des véritables difficultés de cette entrepriſe
, ſans parler de l'affreux gouvernement
de l'Egypte , de ſes brigandages , de
fon anarchie , de fon inſtabilité.
Il y a long - temps qu'il eſt queſtion d'une
communication aux Indes Or entales par le
port de Suez ; mais on a déjà obſervé que ce
ne ſeroit ni par le golfe ni par le port de Suez
qu'on pourroit établir la communication la plus
avantageuſe des Indes à la Méditéranée. Quoique
la navigation ſoit conftamment très-pofible
par le golfe de Suez , cependant on ne peut
parvenir juſqu'à ce port qu'avec des navires d'une
médiocre grandeur ; les grands vailſeaux feroient
obligés de s'arrêter à plus de 80 l'eues de Suez ,
d'où il faudroit tranſporter les marchand ſes
juſqu'à ce port furdes navires qui tir ffent moins
d'eau & avec lesquels on pût éviter la quantité
innombrable des bancs de fable qui te trouvent
vers la fin du golfe , à mesure qu'on approche
au port de Suez.Le trajet par terre de
e2
( 100 )
Suez av
Caire eſt encore d'environ 32 milles
ou du moins d'environ 128460
d'Agne
France , au travers du déſert. Les
chandises débarquées à Suez ne pourroient
infi ſe tranſporter au Caire que ſur des chameaux
, car le projet d'un canal à faire du port
de Suez juſqu'à la branche la plus orientale
du Nil , eſt à tous égards une entreprife impoſſible
, à cauſe du fond trop ſabloneux dans
Jequel le canal devroit être creuſé; auſſi ce canal
, commencé du temps de Séſoftris , & dont
on voit encore quelques veſtiges à l'entrée du
défert en approchant du Nil , fut- il abandonné
par cette imeme raiſon. La communication de
la Méditérannée par le port de Suez ne procureroit
pas un grand avantage à la nation même
qui l'obtiendroit : auſſi n'a-ce pas été l'objet
des plans que nous n'ignorens pas qui ont été
remis à un Miniſtte éclairé , dans lesquels on
indiquoit une autre voie de communication , par
Iiquelle on ſe ſouſtrairoit àjamais à l'avidité des
Pachas du Caire , qui ne manqueroient pas ,
lorſque le commerce ſeroit établi par la Mer
rouge, de remettre de tels impots ſurles marchandises
qui paſſeroient par le Caire , que les
Européens ſe trouveroient encore forcés d'abandonner
ce commerce comme ils l'ont fait autrefois
par la même raiſon.
DE VIENNE , le 3 Juin.
L'Empereur a rendu le mois dernier une
Ordonnance qui autoriſe l'aliénation des
Fidéi-commis , & conçue en ces termes :
Nous JOSEPH II. & c. &c. &c. Nous avons
trouvé qu'il étoit avantageux pour le bien pu(
IOI )
-
blic d'affranchir les propriétés immobiliaires
des entraves auxquelles elles étoient ci-devant
foumiſes par rapport aux fideicommis. En conféquence
pour opérer avec plus de certitude
&enmême-tems accélérer l'avantage qui en doit
découler , Nous avons ordonné ce qui fuit :
ART. I. Nous accordons à tous propriétaires
de quelque terre ou autre propriété immobiliaire
fideicommiſſale exempte de toute dette
le pouvoir & le droit de la changer en un
capital qui toutefois ſera mis dans les fonds
publics , & conféquemment par-là de s'approprier
entierement , pour en diſpoſer librement
, le bien fideicommiſſal , fans pour cela
être en aucune façon obligé d'en prévenir leurs
furvivanciers . Néanmoins il fera néceſſaire que
la Cour de Juſtice, ſous laquelle ſe trouve le
fideicommis , & de laquelle il dépend , en ſoit .
duement informée , & que toutes les obligations
publiques auxquelles ce bien eſt ſujet ,
y ſoient exactement déposées.
II . La taxe de la valeur d'un bien fideicommiſſal
qu'on voudra de cette maniere changer
en un capital , entant qu'elle n'aura pas
èté ſpécifiée & déterminée auffitot après l'inftitutionde
fideicommis ou par le conſentement
unanime ſubſéquent des familles , doit être uniquement
fixé en conformité de la ſomme portée
ſur les regiſares publics appellés Landtable ,
ou dans le cas qu'il n'y en eût point , ſuivant
la fomme de rectification .
III . Quand même le bien fideicommiſſal
feroit chargé de dettes , nous n'en accordons
pas moins au propriétaire d'un tel bien , le
pouvoirde ſe changer comme ci-deſſus en capital
: pourvu toutefois qu'en pareils cas le
produit total , en conformité de l'eſtimation
€ 3
( 102 )
de fa valeur déterminée comme dans l'article
précédent , en ſoit remis de la même maniere
que fi le bien fideicommiſſal n'étoit chargé d'aucune
dette . Tous Créanciers n'en confervent
pas moins cependant dans toure leur force &
valeur , le droit de ſaiſie ſur ce même bien ,
devenu libre & paſſé en propriété à celui qui
ne le poſſédoit qu'à titre de fideicommis .
IV. Pour qu'enfin tous biens fideicommiſſaux
ſe trouvent promptement délivrés de toutes
destes , dont ils peuvent être chargés , Nous
ordonnons ſérieuſement à toutes celles de mos
cours de Juſtice ſous leſquelles ſe trouveront
de tels biens endettés , d'avoir la plus grande
attention à ce que le paiement des dertes effectives
ſe faſſe dans les termes preſcrits ; en
outre pour l'avenir , conformément aux diſpofitions
de notre Ordonnance de 1781 , de n'accorder
la permiffion de prêter lur aucuns biens
immeubles fideicommiſſaux au-delà du tiers
de leur valeur. Donné à VIENNE le 9 Mai
1785.
L'attente du nouveau réglement pour le
tarif des impôts , & la crainte que les biens
fonds ne foient exceffivement chargés par
cette taxe unique , ont ſuſpendu tous achats
de terres quelconques , & il ne ſe fait plus
d'affaires en ce genre là.
Cent familles d'émigrans du Palatinat &
du cercle duhaut Rhin ont paffé dans cette
capitale pour aller s'établir en Hongrie &
enGallicie.
On écrit de Bolzano que le 18 Avril on a
fermé par ordre ſupérieur la maiſon & l'Egliſe
des Peres Dominiquains , & que tous fortirent
:
( 103 )
1
du Couvent en habits de Prêtres féculiers , à
l'exception d'un ſeul qui érant aveugle , demanda
la permiffion de paſſer dans le Couvent
des Franciſcains & d'y habiter. La Collégale
de la même ville fut auſſi fermée le 25 du
même mois . Tous les Membres conſervent chacun
leurs bénéfices juſqu'a nouvel ordre de la
commiffion Eccléſia ſtique .
On fait monter à 80000 ames le nombre
des Proteſtans des Communions Helvétique
& Luthérienne dans les Pays héréditaires.
On peut porter au double ceux qui ſe trouvent
dans la Hongrie.
Le nommé Jofeph Lerch , jeune homme
de dix- sept ans allant de Libotſchau à Saatz
avec ſa mere , cette femme , dans un paſſage
fort étroit eut le malheur de faire un faux pas
& de tomber dans la riviere ; voyant que perfonne
n'accouroit à ſon ſecours , ſon fils ſe jetta
lui -même à l'eau , quoiqu'il ne fût pas nager ,
&parvint.malgré les vagues qui le repoufferent
pluſieurs fois , à ſauver ſa mere , en présence
d'un grand nombre de ſpectateurs , qui donnerent
les applaudiſſemens les plus touchans à cet acte
de piété fikale .
On nous mande de Conſtantinople , que
le Grand Seigneur s'eſt emparé de toutes les
richetſes du Pacha de Belgrade déposé , qui
montent , tant en argent qu'en pierceries , à
plus d'un demi million de piaſtres. On
ajo ate que lorſqu'on dépouilla ce Pacha de
tous ſes habits par ordre du Capigi Bachi ,
on trouva fur lui deux gros diamans , eſti .
més plus de 200 mille florins. Comme l'envoyé
du Grand Seigneur ne lui avoit laiſſé
e4
( 104 )
que quelques habits & quelque argent pour
fa route , le nouveau gouverneur de Servie
eut pitié de fon état , &lui envoya un préſent
conſidérable.
L'Empereur a ordorné qu'à l'avenir ,
pour épargner des frais inutiles aux jeunes
Médecins , il n'y auroit plus à l'Univerſité
de cette ville des differtations publiques à
foutenir pour obtenir le grade de Docteur,
mais les jeunes médecins feront tenus de
traiter un certain nombre de malades dans
un hôpital , & de faire par écrit un rapport
des maladies & du traitement. Ce rapport
ſera ſoumis à l'examen de la Faculté , qui
décidera ſi le ſujet qui réclame le grade en
eſt ſuſceptible.
Il y aura à l'avenir dans chaque diſtrict de
la Gallicie un médecin phyſicien , un chirurgien
& une ſage-femme , ſalariés de la
caiſſe publique des cercles .
Pour l'entretien du nouveau chemin qui
conduit vers la Siléfie , on a établi divers
péages , du paiement deſquels il n'y a d'exception
qu'en faveur du charroi pour le militaire&
pour le fiſc , &de la poſte aux lettres.
Les payſans qui feront répartis en clafſes
, continueront à faire des corvées pour
la réparation des chemins .
Les chefs des régimens cantonnés à Prefbourg
& dans les autres garniſons ont reçu
le 7, la permiſſion d'accorder des congés
limités à ceux des ſoldats qui doivent en
avoir.
( 105 )
1
1
DE FRANCFORT , le 8 Juin.
La Princeffe douairiere de Solms , Comteſſe
Palatine du Rhin , eſt morte au château
de Hungen , le 17 Mai , dans la 86°. année
de fon âge,
L'Electeur de Cologne , dit on poſitivement
, a décidé d'établir dans ſes états un
tribunal ſuprême pour les affaires eccléſiaſtiques.
Si cet établiſſement a lieu , la nonciature
perdra beaucoup de ſon inquence
dans les affaires du pays.
Des lettres de Vienne diſent que les divers
camps que l'Empereur eſt dans l'uſage
d'aſſembler annuellement , auront auſſi lieu
cette année.
Six régimens de l'Empereur ſont canton .
nés aux environs d'Egra ; les corps deCroares
font toujours ſur les frontieres du côté
de la Baviete.
L'Electeur Palatin , Duc de Baviere , a
paſſé par cette ville , le 30 du mois dernier,
pour le rendre à Duffeldorf.
Le principal commerce du canton de
Bâle, obſerve un voyageur, confifte dans
les rubans de foie &de filoſelle , dont on
exporte par an pour quelques millions de
florins , dans les bas &bonnets de laine ,
le papier & les indiennes. Ce commerce
que le Rhin facilite fingulierement , precure
aux Bâlois beaucoup do numéraire, On
affure que l'on peur compter à Bale plusyć
es
( 106 )
200 maiſons , dont la fortune excede la
ſomme de 100,000 florins. Les vins que les
Suiſſes tirentde l'Alface,du MargraviatdeBade,
leur coûtentpar an au delàde 1440,0001.
&dans cette fomme on ne comprend pas
celle pour les vins d'Italie , qui entrent dans
la Suiffe par le S. Gothard. Nous croyons ce
dernier état extrêmement exagéré ; il n'eſt
pas un quart de la Suiffe qui boive des vins
d'Alface & du Margraviat , très-inférieurs
à ceux qu'on récolte dans la Suifle même ,
fur tout dans le pays de Vaud & dans le
comté de Neufchâtel.
D'après le dernier dénombrement du cercle
deColbus dans la Luſace , la population actuelle
monte à 29, 371 âmes .
Ve la répartition de cette population :
Dans le reffortdu Magiſtratde Colbus ,. 4,306 .
Dans le Baillage de Colbus
Dans le Baillage de Peitz
Dans la Ville de Peitz •
...
....
Dans les villages de la Nobleffe •
•
•
5,985 .
4,023 .
979 .
14,078.
Lé 21 Mai , le Prince héréditaire de
Heffe Caffel arriva à Caſſel à la tête du régiment
de ſon nom. Les autres régimens que
l'on aſſemble pour leur faire exécuter des
manoeuvres , font réunis depuis 15 jours
dans cette capitale du Landgraviat.
Un Journal de commerce a publié un état
détaillé des métiers & manufactures exiſtans
actuellement dans le Royaume de Bohême.
D'après cet état le nombre des Maîtres & des
Fabricans monte à 171,044. Voici les principales
fabriques & les endroits où elles font
( 107 )
établies. Fabriques d'alun , s à Commotau ;
idem , de couleur bleue , 12 à Preſniz , Kuttenplan
, &c .; idem , de rubans de foie & de fil ,
550 à Jeneſlan , &c.; blanchiſſeries , 78 à Joachim
, Stel , &c.; imprimeries de livres , 59
àPrague, imprimeries d'indiennes, 301 à Prague,
Tranſtedl , &c.; forges & entrepôts de fer ,
186 à Horzovix , &c.; métiers pour la fabrication
des crêpes , 85 : verreries , 650 à Heila ,
Schonau, &c.; fabriques de grenat, 80 à Svielta,
fabriques d'armes , 34 à Preſniz , &c.; Chapeliers
, 515 à Prague , &.; Tifferans , 21,428 ;
papeteries , 81 ; métiers pour la fabrication d'étoffes
de foie , 183 à Wanrsdorf , &c.; fabriques
de glaces de miroir, 32 à Welniz , Lindenau , &c .
Salpêtrieres , 16 ; métiers pour la fabrication
de bas , 2,850 ; fabricans de draps , 3.462 à
Reichenberg , Humpolez , &c.; fabriques de
vitriol , 2 ; métiers pour la fabrication d'étoffes
de laine , 1,586 à Radeviz , Leippa &c .
Depuis le i de ce mois il a paſſé dans la
Franconie 2988 émigrans , qui ſe rendoient
dans les états de l'Empereur. La plupart
font des familles entieres de payſans des
environs du Rhin .
Peu de lecteurs font aſſez inſenſibles , aſſez
dépravés , pour ne pas aimer à revenir ſur les
circonstances ſi touchantes , fi déplorables
de la mort du Prince Léopold de Brunfwick.
Voici une relation exacte & détaillée
de ce dévoûment bien ſupérieur à des exemples
qu'on ne ceſſe de nous vanter , puifqu'il
eut pour mobile le plus beau ſentiment
du coeur humain , & pour auteur un homme
en qui tous les préjugés du rang , de l'édu
e 6
( 108
i
Al
cation , de la naiſſance ſembloient devoir
éteindre ce généreux enthouſiaſme d'humanité.
Le 17 Avril , les dernières glaces de l'Oder ſe
détacherent. On ne tarda pas à s'appercevoir que
Je torrert devenoit très- violent ; & l'on ſe mit
auſſi-tôt à travailler pour porter àune plus grande
élévation la digue de l'Oder près de la ville , &
à la fortifier par des planches , des fafcines &de
la terre. Le 24 Avril , l'eau s'ouvrit un paſſage
à une demi- licue au-deſſous de la Ville , près de
la Colonie de Lebus. Le 27 elle s'éleva à la plus
grande hauteur. Vers le midi elle étoit de 9 pouces
plus haute que dans l'année 1736 , lorſqu'elle
s'entla néanmoins fi prodigieuſement , que nos
aïeux ont cru devoir en tracer la marque fur
quelques édifices , pour ſervir de mémoire à la
poftérité. Dès une heure du matin , l'air retentit
d'unbruit terrible , ſans qu'il y eût un orage bien
violent. Ce bruit fut ſuivi d'un nuage épais , mêlé
de grêle , & pouflé par un vent du nord-nord
oueſt. Au moyen de ce vent , le courant qui ,
en rompant la digue près de la colonne de Lebus ,
s'étoit déja jetté vers cette digue , roula avec plus
de violence de ce côté- là. Vers les 8 heures da
matin les principales digues , depuis la maiſon de
Lehmann , prés du Jardin de la Fabrique de foie
juſqu'au Kuhbourg , furent fubmergés ; & dans
Pinſtant l'inondation fut fi forte que, près des maiſons
de Lehmann , coulant par torrents impétuerx
&formant de groffes vagues , elle pénétra dans le
fauxbourg de la Digue , derriere la fabrique de
foie ,vis- à- vis le marché aux Chevaux ; & en
quelques minutes , ce fauxtourg fut entièrement
inondé.On raſſembla auffi- tôt quelques barques ,
qu'on envoya au ſecours des malheureux , qui
( 109 )
avoient dû chercher leur falut ſur le toit de leurs
maiſons . Le Duc Léopoldenvoya d'abord , d'un
des fauxbourgs de l'autre côté de la riviere , une
barque avec quelques chevaux à leur ſecours.
Aufſi- tôt après le pont ſe rompit , de forte que
les chevaux ne purent revenir dans la ville , &
qu'il fallut les conduire, ainſi que d'autres animaux
du fauxbourg , à Cunersdorf, endroit ſitué
fur uneéminence àunedemi lieue du fauxbourg.
L'inflant d'après , un gros glaçon qui dès le matindu
même jour , avoit déja commencé à ſe dé.
tacher , fut entraîné par le torrent , de forte que
les débris en vinrent frapper le pont. L'eau atteignit
la hauteur des poutres ;& après dix heures.
elle entraîna les deux arches du pont , qui étoient
les plus proches du glaçon. Peu après quatre autres
arches furent encore emportées , de ſorte
qu'alors toute communication entre Francfort
& le fauxbourg de la Digue ſe trouva abſolument
coupée. Elle fut même également interceptée
dans le fauxbourg , vu que peu après la digue
yfut rompuedans deux autres endroits , l'un près
de la vieille douane , & l'autre près le Kuhbourg.
Ce fut fur-tout à cette derniere rupture que l'impétuofité
de l'eau fut la plus terrible. Des montagres
entieres furent entraînées dans les vallées :
&l'on voit des lits de riviere là où s'élevoient
auparavant des montagnes. Le chemin vers le petit
moulin eft entièrement éboulé & devenu impraticable
. Dans les champs à bledde cette contrée
, le ſable s'éleve juſqu'à cinq ou fix pieds de
hauteur. En un mot un tremblement de terre n'auroit
pu cauſer une plus affreuſe dévaſtation. Un
Batelier avecdeux autres perſonnes ſe haſardèrent
dans une petite barque au milieu du torrent , traverſerent
l'ouverture du pont , & parvinrent heureuſement
à la rive oppoſée. La barque fut auflis
( 110 )
4
tot tirée ſur la digue & employée pour fauver les
hommes dans le fauxbourg , leur bétail & leurs
effets.
Le Duc Léopold avoit ce matin là raſſemblé
ſon Régimeut & lui avoit fait exécuter les manoeuvres
ordinaires hors de la ville ; mais voyant le
grand péril où étoient expoſés les habitans du
fauxbourg , il le congédia , & ordonna que chacun
volât , autant qu'il étoit en fon pouvoir, au
ſecours & à la délivrance des infortunés. Luimême
courut au fauxbourg de Guben , pour
aider quelques Membres du Conseil à trouver
des barques de pêcheur. Le Duc vouloit déjaalors
s'embarquer pour ſe rendre au fauxbourg de la
Digue; mais les inſtances des Conſeillers furent
ſi preſſantes , qu'ils l'empêcherent d'exécuter
fon projet. Deux foldatsſejetterent à ſes pieds ,
& le conjurerent , en répandant un torrent de
larmes , qu'il ne s'exposar pas à un ſi grand danger.
Ce fut là que le Prince prononça les paz
roles connues : Jeſuis un homme comme vous , ou
plutôt par voie d'interrogation : Nefuis-je pas un
homme aussi bien que vous ? Enfin , ne pouvant
plus réſiſter à leurs prières , il retourna vers la
ville , & vit à la porte de l'Oder les ravages de
l'eau qui alloient en croiffant. Lorſqu'il apperçut
le renverſement de diverſes maiſons au fauxbourg
de la Digue , il fit éclater par ſes paroles & fur fa
phyſionomie les ſentimens d'humanité &de com
paffion qu'il éprouvoit. Vers le midi , le Pêcheur
Schwartz du fauxbourg de Guben , qui avoit
conduit fa barque aux magaſins, fubmergés ,
voulut paffer de la porte des Pêcheurs à la Digue :
il y employa deux garcons , dont l'un étoit foldat :
Le dernier devoit , pour s'embarquer , avoir la
permiffion du Duc ; il fut la lui demander & l'obtint.
Alors le Duc ſentit revivre le defir de les
( 111 )
accompagner , afin de fauver peut- être quelques
perſonnes qui , ſuivant toute probabilité , avoient
été enveloppées dans la chûte des maiſons , &
qu'on pourroit peut êtreencore retirer de deſſous
les débris. Il ſe rendit à la porte des Pê heurs ,
s'élança dans la barque ſans dire un ſeul mot , &
la pouſſa pour s'éloigner àl'inſtant du rivage.Le
Pêcheur Schwartz , qui n'avoit pas encore paifé
Japorte , cria au Duc , Où veut aller Votre Alteffe ?
Je dois paffer avec cette barque ? Le Duc repliqua :
Je veux aller avec vous . Le batelier lui repréſenta la
grandeur du danger & refuſa de ſe hafarder ſur le
torrent : mais le Duc lui déclara que , s'il ne
vouloit pas l'accompagner , il étoit décidé à paſſer
Seul. Il ordonna en même tems de conduire d'abord
la barque à la b'anchiſſerie de la garniſon ,
&de prendre de la ſon cours versla palée du pont
arrachée , de la même manière qe la barque avec
trois perſonnes y avoit paffé.
Lafuite à l'ordinaire prochain .
ITALIE.
DE VENISE , le 21 Mai.
Les deux vaiſſeaux de ligne l'Eole & la
Victoire ont fait voile de ce port pour aller
ſe joindre à l'eſcadre du Chevalier Emo , que
l'on dit être partie de Trapani , &à laquelle
ſe ſont réunis les vaiſſeaux de ligne & la frégate
aux ordres de l'Amiral Quirini. Les
vaiſſeaux la Galathée & la Diligence , ainſi
que la bombarde , nouvellement conftruite ,
mettront à la voile inceſſamment.
On aſſure que L. M. Siciliennes arriveront
( 112 )
Milan le 15 du mois de Juin prochain. On
a déjà donné les ordres pour les fêtes , qui
conſiſteront dans le jeu du Ballon , en une
chaſſe dans la vallée du Tefin , une pêche ſur
le lac Majeur , une fête publique dans le Sallon
Royal , un bal particulier de la Nobleſſe,
une maſcarade nombreuſe des porte-faix , &
enfin en un bal public àMonza.
DE ROME , le 24 Mai.
Suivant les dernières lettres de Naples , en
date du 14 de ce mois, on y a reſſenti le 13 ,
vers minuit & demi , quelques ſecouffes de
tremblement de terre , qui heureuſement
n'ont occaſionné aucun dommage. On préſume
que ces ſecouſſes ſont une ſuite de nouveaux
tremblemens de terre dont la Calabre
aura encore été affligée. Cette opinion paroît
être d'autant plus fondée , que , la veille
de cet événement , l'air étoit extrêmement
denfe , & qu'on a éprouve un froid rigoureux
, auquel on ne devoit pas s'attendre
dans une ſaiſon auſſi belle.
La Reine de Naples a envoyé à ſa Cour
le Journal de fon voyage , écrit de ſa propre
main. Le Prince Héréditaire continue de féjourner
à Portici , dont l'air eſt très-falutaire
àfon tempérament.
5-
ESPAGNE.
DE MADRID , le 20 Mai.
Le Duc de la Vauguyon , nouvel Am
( 113 )
baſſadeur de France , arriva ici vendredi
dernier , & eut le 15 une audience de S. M.
à qui il remit ſes lettres de créance .
La Cour a reçu les détails du voyage de
l'Infante Dona Charlotte-Joachime, future Epouſe
de l'Infant Don Jean de Portugal : Elle arriva
le 7 à Badojoz , & fans y faire de ſéjour Elle
continua le lendemain ſa route pour Villa-
Viciofa. A une lieue & demie de cette derniere
Ville , elle trouva l'Infant Don Jean ,
qui lui avoit fait l'agréable ſurpriſe de venir
à ſa rencontre avec un équipage auffi riche
que brillant. Le Prince du Bréfil l'a reçu à
Villa- Viciosa à la deſcente du Caroffe , & la
préſenta à L. M. & au reſte de la Famille Royale.
La cérémonie de la remiſe des deux Infantes
ſe fit le même ſoir. Le Duc d'Almodovar &
le Comte de Valladares , Plénipotentiaires , l'un
de S. M. Catholique , l'autre de la part de
S. M. Très - Fidele ; le Marquis de Liano &
Don Louis Pinto de Souza- Coutinho , Secrétaires
autoriſés pour la remiſe , s'aſſemblerent pour
cet acte dans l'une des principales Salles du
Palais de Villa-Viciosa. Suivant les arrangemens
faits au préalable , le Duc d'Almodovar alla
prendre l'Infante Dona Chorlotte , la conduiſant
par la main il la remit au Comte de Valladares,
qui fit enſuite la même cérémonie à l'égard
de l'Infante Dona Marianne Victoire de
Portugal , future épouſe de l'Infant Don Gabriel
d'Espagne. Le 9 & les deux jours ſuivans
le Palais & toute la Ville furent illuminés .
Comme le dernier de ces jours étoit l'Anniverfaire
de la naiſſance de l'Infant Don Gabriel ,
la Reine de Portugal defira , que l'Infante , ſa
Fiancée , le célébrât encore avec ſon auguſte
( 112 )
a Milan le 15 du mois de Juin prochain. On
a déjà donné les ordres pour les fêtes , qui
conſiſteront dans le jeu du Ballon , en une
chaſſe dans la vallée du Tefin , une pêche ſur
le lac Majeur , une fête publique dans le Sallon
Royal ,un bal particulier de la Nobleſſe,
une maſcarade nombreuſe des porte - faix , &
enfin en unbal public à Monza.
DE ROME , le 24 Mai.
Suivant les dernières lettres de Naples , en
date du 14 de ce mois, on y a reſſenti le 13 ,
vers minuit & demi , quelques ſecouffes de
tremblement de terre , qui heureuſement
n'ont occaſionné aucun dommage. On préſume
que ces ſecouſſes ſont une ſuite de nouveaux
tremblemens de terre dont la Calabre
aura encore été affligée. Cette opinion paroît
être d'autant plus fondée , que , la veille
de cet événement , l'air étoit extrêmement
denfe , & qu'on a éprouve un froid rigoureux
, auquel on ne devoit pas s'attendre
dans une ſaiſon auſſi belle.
La Reine de Naples a envoyé à ſa Cour
le Journal de fon voyage , écrit de ſa propre
main. Le Prince Héréditaire continue de féjourner
à Portici , dont l'air eſt très-ſalutaire
à fon tempérament
7-
ESPAGNE.
DE MADRID , le 20 Mai.
Le Duc de la Vauguyon, nouvel Am
( 113 )
baſſadeur de France , arriva ici vendredi
dernier , & eut le 15 une audience de S. M.
à qui il remit ſes lettres de créance .
La Cour a reçu les détails du voyage de
l'Infante Dona Charlotte-Joachime, future Epouſe
de l'Infant Don Jean de Portugal : Elle arriva
le 7 à Badojoz , & fans y faire de ſéjour Elle
continua le lendemain ſa route pour Villa-
Viciofa. A une lieue & demie de cette derniere
Ville , elle trouva l'Infant Don Jean ,
qui lui avoit fait l'agréable ſurpriſe de venir
à ſa rencontre avec un équipage auffi riche
que brillant . Le Prince du Bréfil l'a reçu à
Villa- Viciosa à la deſcente du Caroffe , & la
préſenta à L. M. & au reſte de la Famille Royale.
La cérémonie de la remiſe des deux Infantes
ſe fit le même ſoir. Le Duc d'Almodovar &
le Comte de Valladares , Plénipotentiaires , l'un
de S. M. Catholique , l'autre de la part de
S. M. Très - Fidele ; le Marquis de Liano &
Don Louis Pinto de Souza- Coutinho , Secrétaires
autoriſés pour la remiſe , s'aſſemblerent pour
cet acte dans l'une des principales Salles du
Palais de Villa- Viciosa. Suivant les arrangemens
faits au préalable , le Duc d'Almodovar alla
prendre l'Infante Dona Chorlotte , la conduiſant
par la main il la remit au Comte de Valladares
, qui fit enſuite la même cérémonie à l'égard
de l'Infante Dona Marianne Victoire de
Portugal , future épouſe de l'Infant Don Gabriel
d'Espagne . Le 9 & les deux jours ſuivans
le Palais & toute la Ville furent illuminés .
Comme le dernier de ces jours étoit l'Anniverfaire
de la naiſſance de l'Infant Don Gabriel ,
la Reine de Portugal defira , que l'Infante , ſa
Fiancée , le célébrât encore avec ſon auguſte
( 114 )
1
Famille. Enfin le ra la téparation eut lieu ; &
• cette derniere Princeſſe partit pour Madrid ,
accompagnée de la Marquiſe de S. Juan, ſa
Dame d'honneur , par une autre dame de la Cour
de Portugal , ainſi que par la Ducheſſe d'Almodovar
& la Marquiſe de Ville ca , qui avoit
conduit l'Infante d'Espagne à Villa - Viciofa. L'Infante
Dona Marianne Victoire de Portugal arriva
á fix heures du ſoir à Badajoz , où elle fut
reçue avec les mêmes honneurs que la Princetle,
Fille de notre Souverain. S. M. Carho .
lique a décoré le Prince du Bréfil & l'Infant
Don Jean de Portugal , du Cordon de la Toifon
d'Or.
On a cité ſouvent dans les papiers publics
des teftamens d'Anglors qui léguoient
leurs fortunes à des Miniftres patriotes , à
des défenſeurs de la liberté publique , à des
manufactures , à des hôpitaux, à des établiſſemens
publics. Voici une diſpoſition héréditaire
d'une autre eſpece. Le 17 Mars,
mourut à Bilbao un célibataire , nommé
D. Pedro de Errecarte , riche de deux millions
d'écus. Par ſon teſtament il a fondé
4000 meſſes ; il a légué 600 écus pour une
neuvaine annuelle à la chapelle de N. Dame
de Begona ; même ſomme à l'Octave du
S. Sacrement de la Cathédrale de S. Jacques
; dix mil'e écus à la maiſon de miſéricorde
, & 45000 pour marier 15 orphelines,
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 4 Juin.
Tousles articles de l'arrangementde com
( 115 )
merce avec l'Irlande ayant paſſé dans la
Chambre Baffe plus ou moins atténués ; M.
Pitt propoſa le 31 de les communiquer aux
Pairs en leur demandant une conférence .
Cette forme qui n'a jamais lieu que pour les
affaires delapremiere importance, non encore
paſſées en bill , fut agréée par la Chambre
Haute, elle députa à la conférence un
comité composé du Chancelier , du Marquis
de Rockingham , du Duc de Bridgewater
, des Lords Weymouth , Gower ,
Carlifle , Sydney , Sackville & Scarfdale ,
à qui les réſolutions de la Chambre des
Communes furent remiſes ſolemnellement
par le Chancelier de l'Echiquier , par le
Lord Graham , & par MM. Jenkinson ,
W. Grenville , Lord Mulgrave , Lord Avocat
d'Ecoffe , Lord Hood , H. Dundas ,
Rolle, Taylor & Mawbey. Les deux Chambres
s'étant ſéparées , le Préſident de la
Chambre des Pairs fit lecture des réſolutions
, & la Chambre ordonna qu'elles
fuſſent imprimées.
La Minorité prétend qu'elles feront fortement
contrariées dans la Chambre Haute ,
& que le Chancelier Lord Thurlow, doit
employer tout ſon crédit pour les faire
échouer ; ce dont nous doutons abſolument.
La Chambre générale de Commerce ,
tint le 2 une aſſemblée , dans laquelle elle
arrêta unanimement de mettre tout en
oeuvre pour la défenſe de ſes privileges .
( 116 )
Elle ſe propoſe en conféquence de préſenter
une Requête à la Chambre des Pairs ,
pour qu'il lui ſoit permis de produire de
nouveaux témoins; dans le cas où ſes démarches
reſteroient ſans ſuccès , elle s'adreffera
au Roi , & priera S. M. de refuſer
ſa ſanction à un bill auſſi allarmant.
Le Comité de la Chambre des Com.
munes , chargé du rapport à faire de l'état
des pêcheries , & des moyens de les
améliorer , a commencé ce travail intéreſſant
, en propoſant à la Chambre les réſolutions
ſuivantes qui ont été adoptées .
Arrêté , d'accorder une prime de 6 ſchellings
par chaque muids ou boiſſeau de pilchards ,
(eſpece de fardine très -abondante ſur les côtes , )
contenant au moins so gallons , exportés entre
le 24 Juin 1985 , & le 24 Juin 1786 , pourvu
que l'exportation ne ſurpaſſe pas 5000 bois
jeaure.
Arrêté , d'accorder également une prime de
4 ſchellings , pendant la même époque , fur
chaque boiſſeau de Pilchards exporté , juſqu'au
nombre de 10000; 2 ſchellingsjusqu'à 15000 ;
& un pour 20,000 .
La nouvelle taxe ſur les ſervantes ſera
ſupprimée , & M. Pitt a annoncé une motion
pour préſenter un bill qui ſubſtituera à cet
impôt une taxe ſur les célibataires , conformément
à l'heureuſe idée de M. Fox ;
tout pere de famille ſera exempt de l'impoſition
qui ne portera que ſur les mariages
inféconds , & fur les célibataires dans une
proportion plus forte. Autrefois il exiſtoit
( 117 )
en Angleterre une taxe ſur les veufs , qui
fut revoquée à l'heureuſe révolution qui
donna le Trône à Guillaume III , & à
l'Angleterre une liberté complette.
M. John Adams , Miniſtre Plénipotentiaire
des Etats Unis , a remis ſes lettres
de créance au Marquis de Carmarthen , qui
l'a préſenté le lendemain à S. M. Le Colonel
Smith , ci devant Aide-de-Camp du
Général Washington , & Secrétaire d'Ambaſſade
de M. Adams , eſt auſſi arrivé en
cette Capitale.
Les réglemens de commerce entre l'Irlande
& nous une fois ajuſtés , il eſt queftion
d'envoyer à Dublin un des Princes
de-la Famille Royale , en qualité de Lord
Lieutenant.
Les principaux articles de nos manufactures
qu'affecteront ces nouveaux réglemens , ſont les
fabriques de fer , de lainerie , de coutellerie ,
de jouaillerie , de quinquaillerie , de verres ,
de montres & de pendules. L'exportation de
ces deux derniers articles , a monté , dit-on ,
l'année derniere , à un million ſterling. Si les
Irlandois ne peuvent ſe les procurer de leurs
manufactures propres , ils les tireront par contrebande
de Geneve ou de France.
L'Amiral Hughes avoit pris 36 tortues à
l'ifle de l'Afcenfion , chacune du poids de
50 livres ; 9 ſeulement ſont arrivées vivantes
en Angleterre. L'Amiral en a fait préſent au
Prince de Galles , à M. Pitt , au Chancelier
, aux Lords North , Howe, Bathurst &
Huntingdon.
( 118 )
Il circuloit ces jours derniers , qu'il s'étoit
élevé à Windsor quelque méſintelligence
entre le Roi & le Prince de Galles ,
& que ce dernier ne paroîtroit pas à la cour
famedi prochain ; mais ces rumeurs manquent
de fondement.
Quelques papiers publics avoient parlé
d'une demande prochaine que le Chevalier
Erskine devoit faire au Parlement , d'une
augmentation dans les fonds de l'établiſſement
du Pince de Galles ; rapport certainenement
prématuré.
Malgré la férénité conſtante du ciel les
nuits &les mains , les ondees qui font tombées
de nie ement ont été ſi ſalutaires , que
tous les vegétaux de vendent aujourd'hui
dans nos marchés cinquante pour cent
moins cher qu'ils ne l'étoient dix jours au
paravant.
M. Pitt ayant reconnu que la permiffion de débarquer
le tabac dans différens endroits de cetre
ville & de le tranſporter enſuire dans divers magafins
, fai oir éprouver au fiſc des pertes confidérables.
Il a le projet , dit- on , de rendre un Réglement,
en vertu duquel le tabac ne pourra êrre
débarqué qu'au teul quai de la Tour , & fera
entrepofé dans cet édifice juſqu'a l'acquittement
des droits .
La Compagnie des Indes , le Parlement ,
la Cour des Aldermans & la nation ont fair
une perte très ſenſible dans M. Richard
Atkinfon , mort dernierement à Brightelnſtone
, empoisonné par la mépriſe d'un de
1
( 119 )
fes domeſtiques , auquel il a légué so live
ſterlings de rente. Il étoit très attaché au
parti de M. Pitt , & laiſſe une fortune de
plus d'un miltion & demi ſterling .
Uu fermier des environs de Ludlow labouroit
un champ ces jours derniers ; en
enfonçant ſa bêche plus que de coutume ,
pour ſe procurer de la terre neuve , il fentit
quelque réſiſtance , & apperçut une urne
enfoncée dans la terre. Il courut chez lui
chercher un pieu , & retira l'urne qui ſe
trouva remplie de pieces d'or & d'argent au
coin de Jacques I & de Charles I , juſqu'à
la valeur de 800, liv. ſter. On ſuppoſe que
ces monnoies furent enfouies pendant la
grande rébellion de 1640. Le fermier , tranfporté
de ſa découverte , abandonna louvrage,
ſe mit à boire , & but à un tel excès ,
qu'en 48 heures une fievre violente l'emporta
au tombeau.
On a fait un parallele piquant de l'éloquence
& du caractere public du Comte de
Chatam , &de ſon fils M. Pitt. En retranchantde
ce morceau l'exagération ordinaire
de l'eſprit de parti , pluſieurs détails en paroîtront
heureuſement ſaſis : en voici quelques
fragmens.
>> L'éloquence de Mylord Chatam étoit
>>en lui un talent naturel. Sa contenance
>> étoit belle , ſon action agréable & fa voix
>> muſicale. Il ſavoit parler aux pallions ,
>>comme à la raiſon des hommes. Certains
( 120 )
!
>> mots , certaines périodes de ſes difcours
>>faifoient une telle impreſſion , que leur
>> harmonie , après avoir frappé l'oreille ,
>>> reſtoit fixée dans la mémoire de ſes audi-
>> teurs , ainſi que la voix de l'Ange de Mil-
>> ton dans celle de nos premiers parens.
>>>L'éloquence de M. Pitt eſt coulante ;
>> mais dénuée de graces & de majeſté. Les
>> mots fortent de ſa bouche avec plus d'a-
>> bondance que de choix ; il charme l'o-
>> reille par une articulation ſonore , ſans
>> variété, il est vrai , & difficile à retenir ;
>> jamais un geſte qui aille au coeur ; preſque
>> toujours une élocution froide & argumen-
>> tative. Ses auditeurs l'écoutent avec plai-
>>>fir , mais il ne laiſſe aucune trace dans
>> leur eſprit ; ſemblable à la courſe d'une
•> fleche qui traverſe rapidement l'eſpace ,
>> fansy imprimer ſon paſſage. En un mot ,
> Lord Chatam fut le meilleur , M. Pitt le
>> plus ſpécieux de nos Orateurs. Tous ceux
>> qui ont entendu Lord Chatam , ſe fou-
>> viennent de ces expreſſions polies , & ce-
>> pendant énergiques & embrâfées , de ces
>> expreſſions de jeuneſſe qui échappoient à
>> cet homme divin dans le dernier période
>> de ſa carriere. Son éloquence fut vigou-
>> reuſe , pleine d'imagination & de traits du
>> bel âge au milieu de la vieilleſſe. M. Pitt
>> eſt diſcret , prudent , & a l'éloquence de
» l'âge à 28 ans , &c.
Le Général Boyd , qui doit remplacer le
Général
( 1 )
Général Elliot àGibraltar, doit partir lemois
prochain pour cette forrereſſe. Il ſera accompagné
du Commodore Cosby , qui
prendra le commandement de l'eſcadre de
la Méditerranée , à la place du Chevalier
Jehn Lindſay. Le Général Elliot conferva
toujours le gouvernement de Gibraltar ,
dont le Général Boyd eſt gouverneur en
ſecond.
Nous avons déja rapportédeux récits tou
chant le maſſacre d'un équipage Anglois
aux Canaries; une troiſieme lettre de Ténériffe
du 18 Février dernier, développe en ces
termes les circonstances de cet événement.
Une barque arrivée ici de Hierro , une des Canaries
, le 14 du courant , nous a apporté les détailsdela
ſcene affreuſe qui s'eſt paſſée dans cette
Iſle , le7 du mois de Décembre dernier. Le 6 , κα
bâtiment débarqua ſur la côte occidentale de l'Iſſe
37perſonnes, parmi leſquelles ſe trouvoient ſept
femmes , quelques-unes portoient leurs enfans.
L'endroit où ils avoient débarqué , étoit inacceſſible
de tous les côtés , excepté par un ſentier fort
étroit , dont quelques habitans s'étoient emparés
au moment où ils avoient apperçu ces étrangers ,
pendant qu'ils avoientdétaché un d'entre eux pour
aller avertir le Gouverneur Don Juan Briz Calderon,
de cet événement. Cet Officier convoqua le
Conſeil ſur le champ : malheureuſement pour ces
infortunés ,le Gouverneur avoit reçu des ordres
très- ſtricts de n'admettre aucun bâtiment , fans
prendre les plus grandes précautions , à cauſe des
ravagés que la peſte faifoit dans pluſieurs parties
de l'Europe : Don Calderon craignant que ces
étrangers ne fuffent infectés de ce fléau , ne vit
No. 25 , 18 Juin 1785.
f
( 122
de reſſource que dans l'horrible parti de ſe défaire
d'eux ; pluſieurs des Membres du Conſeil s'oppoferent
avec force à cette affreuſe réſolution , &
prirentavec chaleur le parti de ces infortunés ; ils
repréſentetent qu'ils paroiſſoient jouir d'une bonne
ſanté ,&que ſi quelque malheur imprévu avoit
pu les forcer à chercherun aſyle ſur cette Iſle, il
étoit injufte & cruel de les exterminer pour avoir
tranfgreffe une loi qu'ils ignoroient ; il y en eut
même qui offrirent de prendre ſoin d'eux à leurs
propres dépens , juſqu'à ce qu'on eût informé le
Gouverneur-Général, réſidant à Ténériffe, de cet
événement ; mais malheureuſementtoutes ces repréſentations
furent inutiles , & le Gouverneur
perſiſta dans la ſanglante réſolution de facrifier
ces infortunés pour le ſalut de la Colonie.
En conséquence , Don Calderon , à la tête de
laMilice , ſe rendit à l'endroit où cette horrible
tragédiedevoit s'exécuter ; ces innocentes victimes
étoient diſperſées ſur la côte ; les unes ramaſſant
des coquillages , d'autres ſe promenant avec tranquillité,
& les femmes ſoignant leurs enfans . C'eſt
dans cette ſituation paiſible qu'ils furent trouvés;
&que les ordres ſanglans de Don Calderon furent
mis àexécution.
Les ſoldats que commandoit le Gouverneur ,
arriverent en faiſant rouler devant eux un tonneau
vuide pour mieux raſſembler ces victimes de leur
barbarie , & ne point manquer leur coup : croyant
en effet que c'étoit des proviſions qu'on leur apportoit
, ces malheureux ſe réunirent du côté du
tonneau ; c'eſt dans ce moment que le maſſacre
commença : l'humanité ſe révolte en faiſant un
récit auffi choquant ; il ſuffit de dire qu'ils furent
tous tués en deux volées, excepté une femme &
fon enfant , qui s'étoient réfugiés entre deux rochers,
où ils furent poursuivis & poignardés ácoup
( 123 )
de couteau , & un homme qui , quoique bleſſé ,
ſe jetta à la mer ; après être reſté pendant deux
heures à la nage , il fut obligé de regagner le rivage
, où il fut achevé à coups de fabie.
- Don Calderon avoit commencé cette horrible
boucherie en faiſant feu le premier ; & ne trouvant
pas que la Milice ſe portat avec aſſez de chaleur
, à fon gré , il menaça de tuer fur le champ
ceux qui réſiſteroient ; il abattit même à ſes pieds
d'un coupde croſſe de fufil , un foldat qui paroif
ſoit choqué de ce saſſacre.
La nouvelle de cette action atroce a répandu
laplus grande conſternation dans Ténériffe , auſlitôt
qu'elle y a été connue : le Gouverneur-Général
fur-tout en a témoigné la plus vive douleur ;
il ne vouloit pas même y ajouter foi ; il a dépêché
un Officier de rang à Hierro ,pour prendre connoiffance
de cette horrible affaire , & s'affurerdu
Gouverneur. ८
On ne fait point encore de quelle mation
étoient ces malheureuſes victimes ; mais on fuppoíe
qu'ils étoient Irlandois ou Ecoſſois , & qu'ils
ſe rendoient en Amérique. On peut compter ,
ajoute la lettre , ſur l'authenticité de ces détails.
L'état actuel de la Chambre des Pairs ,
ſelon nos papiers , comprend :
Princes du ſang,
Ducs ,
Marquis ,
Comtes ,
:
Vicomtes ,
Barons ,
Evêques ,
م
•
4
22
2
84
17
79
Pairs Ecoffois ,
• 26
• 16
Total. • 250
f2
( 124 )
La Reine & les Princeſſes ſes filles viennentde
finir un ouvrage de tapiſſerie à l'aiguille , qui eſt
de la plus grande beauté ; C'eſt un tapis de 14 ver
gesquarrées, deſtiné pour un des appartemens de
5. M.; on affure que les bordures ſont d'un goût
exquis ; le fond du tapis eſt d'un beau verd de
prairie ; les fleurs , qui y ſont brodées , ſont faites
avec tant d'art , qu'elles imitent la nature d'une
maniere étonnante : toutes les femmes qui ſont
reçues à la Cour ont été admirer ce chef-d'oeuvre
dans l'appartement de la Reine ; il doit être montré
au public dans un des appartemens du palais de
St. James le jour de l'anniverſaire de la naiſſance
du Roi. Les Princeſſes ont été près de quatre ans
àachever ce tapis magnifique.
5
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 8 Juin.
Le 2 de ce mois , jour de l'Octave de la
Fête-Dieu , le Roi , accompagné de la Famille
Royale , s'eſt rendu à l'Egliſe de la
paroifle Notre-Dame , où , après avoir af
Aſté à la proceſſion du Saint-Sacrement faite
dans l'Eglife, Sa Majefté a entendu la grand'.
Meffe.
Les Secrétaires du Roi , ayant à leur tête
le ſieur Gin , qui porta la parole , ont eu
P'honneur de préſenter à Sa Majesté la Bourſe
que la Compagnie eſt dans l'uſage d'offiir
au Roi.
Sa Majesté a bien voulu accorder un brevet
de Confeiller d'Etat au ſieur Bouchaud,
de l'Académie des Inſcriptions & Belles-
:
د
( 113 )
Lettres , Docteur-Régent de la Faculté de
Droit de Paris , Lecteur & Profeffeur royal
du droit de la Nature &des Gens .
Le Chevalier de la Bintinaye , qui avoit
eu l'honneur d'être préſenté au Roi , a eu ,
le 4 de ce mois , celui de monter dans les
voitures de Sa Majefté & de la ſuivre à la
chaffe.
Le 6 , le Prince de Naſſau Ufingen prit
congé de Leurs Majeſtés & de la Famille
Royale , avec les formalités accoutumées ,
étant conduit par le ſieur Lalive de la Briche,
Introducteur des Ambaſſadeurs ; le ſieur
de Séquevi le , Secrétaire ordinaire du Roi
pour la conduite des Ambaſſadeurs , précédoit.
LeBailli de la Tour a rendu , le 7 de ce
mois , pendant la Meſſe, foi & hommage
au Roi , au nom des Six Grands-Prieurés
de Malte en France , en préſence du Bailli
de Breteiüil , Ambaſſadeur de la Religion de
Malte en cetteCour , à l'occaſion de la réuniondes
biens de l'Ordre de Saint-Antoine
àcelui de Malte.
DE PARIS , le 16 Juin.
L'Aſſemblée du Clergé a accordé à S. M.
le don gratuit ordinaire. Ce don , qui juſqu'ici
n'avoit jamais paffé 16 millions , a été
porté cette fois à 18. I.e Clergé n'a même
pas délibéré long-temps fur cette augmen
£3
( 126 )
tation , conſentie en moins de demi-heure ,
à l'unanimité des voix.
Le Roi a diſpoſé des places qu'occupoit
ci-devant feu N. Moreau de Beaumont. M.
Fourqueux eſt entré au Conſeil des dépêches
, & devient Préſident du Comité contentieux
des Finances . M. Lenoir eſt au
Conſeil royal de commerce; M. de Bacquencourt
du comité contentieux , & M.
Fargès Conſeiller d'Etat.'
Par Arrêt du Conseil du 15 Mai dernier,
le Roi a nommé aux places d'Adminiſtrateurs
de la nouvelle Compagnie des In des',
les ſieurs de Gourlade , Bérard , Périer ,
Bernier , Bezard , de Mars , Dodun , Sabatier&
Deſprez , Monteſſuy , Berard cadet,
Moracin&Gougenot.
Un autre Arrêtdu Conseil de même date
conftitue M. de Boullogne , Commiffaire
du Roi , pour ſuivre les affaires de la même
Compagnie.
La place d'Hiſtoriographe de l'Ordre du
S. Eſprit, qu'avoit feu M. Cherin , décédé
le mois dernier , a été donnée à M. de
Chamfort de l'Académie Françoiſe. Fes appointemens
de cette place, créée pour M. de
Saint-Foix , prédéceſſeur de M. Cherin ,
font de deux mille livres..
On continue à être inondé de pamphlets
fur l'agiotage de divers effets publics ;
guerre fort ennuyeuſe pour tous ceux qui
nepratiquent point ce jeu d'actions , fi inf(
127 )
>
tructif d'ailleurs pour un obſervateur. Dans
l'une de ces brochures ſur les actions des
eaux de Paris , on évalue à 23 mille le nombre
des maiſons de cette Capitale ; & en
cela l'auteur eſt bien informe. Depuis 30
ans néanmoins , on imprime dans tous les
Almanachs , que Paris renferme au moins
so mille maifons .
1
Le 8 de ce mois, les Adminiſtrateurs de
la Caiſſe d'Eſcompte , accompagnés des
principaux actionnaires , ſe rendirent au
Contróle général , où ils avoient été man
dés pour régler le Dividende de Juillet. I a
queſtion qui a mis tant d'eſprits en effervef
cence , & qui a fait écrire tant de brochures,
celle concernant la meſure à laquelle..
on doit fixer le dividende , fut débattue en
préſencedu Miniſtre; il fut convenu que ce
dividende des fix derniers mois ferot mo
déré , & que du reſte des bénéfices , une part
ſera miſe en réſerve ,& l'autre partagée entre
les actionnaires ; ce qui formera un fecond
petit dividende. Ainfi il a été réglé que le
dividende reſtera déſormais fixé à iso liv. ,
ce qui avec l'autre moitié des bénéfices ,le
portera cette année à environ 190 liv. Lorfque
les profits en réſerve s'éléveront à cinq
millions soo mille livres , & qu'il n'en fau
dra rien diſtraire pour le dividende ordinaire,
alors il paroîtra un Arrêt du Conſeil qui
fixera les actions de la caiſſe à 4500 liv. , &
ainſi de ſuite toutes les années.
f 4
( 128 )
Plus d'une fois , nous avons averti nos
lecteurs de ſe défier de tous les énoncés de
ce Journal , ſpécialement de l'article Paris ,
toutes les fois que nous n'en garantirions
pas l'authenticité. Voici encore une preuve
de la néceſſité de cette précaution. Nous
avions rapporté ſur la foi de ce qu'on appelle
ici le Public , les gens inſtruits , &c.
que les Etats de Bretagne n'ayant trouvé ni
à Nantes , ni à Rennes un emplacement
convenable pour la Statue du Roi , S. M.
avoit nommé Breſt comme le lieu propre à
cet objet. MM. les Députés des Erats de
Bretagne ont reclamé auprès de nous contre
cet article , en nous apprenant :
1º.Qu'il n'eſt pas vrai qu'on n'ait pas trouvé
Rennes ou à Nantes d'emplacemens convenas
bles pour un pareil monument , l'une & l'autre
de ces villes ont pluſieurs places qui ne font
point encoredécorées .
1
2.Que les Etats ne ſe ſont déterminés à prier
S. M. de vouloir bien décider elle-même le lieu
où ſeroit placée ſa ſtatue , que parce que toutes
les villes de la province defiroient également de
la poſſéder.
3°. Que Meffieurs les députés des Etats n'ont
encore chargé aucun artiſte de dreſſer le plan de
ee monument , mais ils recevront avec reconnoif
fance les projets qu'on voudra bien leur préſenter.
M. de Kinsbergen , Commandant de l'efcadre
Hollandoiſe dans la Méditerranée ,
arriva àToulon , le 21 du mois dernier.
Ayant appris que M. le Baillide Suffre,n étoit
( 129 )
Toulon , il s'empreſſa de deſcendre à terre,
avec ſon corps de Marine , pour lui rendre viſite :
M. le Bailli de Suffren lui fit l'accueil dû à ſon
mérite particulier , & à ſa qualité d'Officier général
d'une Nation amie & alliée de la France : il
ceignit , pour le recevoir , la riche épée dont les
Etats-Généraux lui avoient fait préſent. Le lendemain
, M. le Bailli de Suffren viſita à fon tour
M. le Chevalier de Kinsbergen ſur ſon bord ; les
vaiſſeaux de l'eſcadre Hollandoiſe firent parade
dès que ſa chaloupe fut apperçue , & le ſaluerent
de 17 coups de canon : ſur l'invitation qui lu
futfaite , M.le Bailli de Suffren revint is tendemain
au bord du Commandant Hollandois , pour
ydiner.
Nous avons reçu la lettre ſuivante, datée
du château de.... près de Nantes ; elle nous
aparu affez plaiſante pour mériter une place
dans cette feuille.
C'eſt avec un extrême plaiſir , Monfieur , que
j'ai trouvé parmi nous preſque toutes les modes
Angloiſes reçues , recherchées , quoique ſouvent
défigurées. Voitures , chevaux , habits , chapeaux
, clubs ; nous leur avons tout pris juſqu'
l'English eudgel que nous aurions pu leur laiſſer.
Mais il eſt chez eux un uſage dont perſonne , que
je ſache, ne s'eſt encore aviſé,& fur lequel, vraifemblablement
nous n'avons pas porté une atten
tion affez réfléchie. J'en parle ici moins pour ent
donner l'exemple , que pour atteindre au but que
j'ai long- tems regardé comme un écueil ſur lequel
je craignois de me brifer. Cette nouvelle
maniere d'y parvenir me paroît auſſi ſûre que
toutes cellesqu'on m'a juſqu'à préſent offertes
& je la prends......Voici ce dont il eſt
queſtion :
(130 )
J'ai envie de me marier. Depuis long-tems
je cherche une femme qui ſoit dẻ món goût , &
àqui je convienne, fans l'avoir pu trouver. J'eus
toujours en horreur ces mariages , qu'on appelle
de convenance , où quelquefois l'on joint les
fortunes , où plus ſouvent l'on échange des biens
contre de la naiſſance , ou de la naillance contredes
biens . Ces unions ne furent jamais à mes
yeux qu'une proſtitution légale & publique , plus
criminelle que tout autre , puiſqu'elle eſt éternelle
, & qu'elle profane la ſainteté des loix .
Je veux aimer ma femme ,& je veux en être
chéri. Il faut donc pour cela que nous nous connoiflions
,& ne point nous tromper ſur le compte
que nous rendrons de nous. Voici le mien& je
ſerai fincere :
Mon eſprit n'est pasd'une vaſte érendue , mais
d' une tournure originale qui plait & amute
fouvent ; on voit qu'elle n'eſt chez moi l'effet
d'aucun effort, & un mot heureux m'échappe tout
auffi naturellement qu'une fingerie ou une grimacequand
les gens me déplaiſent. Je n'ai pas
une grande doſe d'inſtruction ; mais c'eſt la faute
de mon éducation plutôt que la mienne. Abandonné
trop jeune à moi-même , on ne m'a point
accoutumé à diſpoſer de mon attention à volonté
, ce qui m'a fait long-tems ne porter furtout
qu'un coup d'oeil affez inattentif. Mon langage
eſt aſſez incorrect , & ma diction ne l'eſt
pas moins, comme on pourra s'en apperçevoir par
la tournure de ma lettre. Je n'ai point cet eſprit
pointu qui ſe plaît à humilier da ſuffifante ignorance.
Je laiſſe un fot dire en paix des ſottiſes ,
pourvu qu'il ne me forcepoint à les écouter ; mais
j'oubliois que ceci tient à mon caractere ; paffons-
y:
:
Je ſuis en fomme ce qu'on appelle un bon
( 131 )
homme. J'aibien fait dans ma vie quelques étourderies
; mais jamais aucune méchanceté préméditée.
J'ai dans le caractere un fonds de légéreté
qui me ſauve de toutes les impreffions profondes
,& qui , en me donnant pluſieurs formes , n'en
Jaiſſe dominer preſqu'aucune par où l'on puiſſe
me laiſſer plus perſonnellement. Cette inſtabilité
très- commune & que je ſuis bien loin d'eftimer
, m'a par une inconféquence ordinaire ,
rendu plus propre à ce qu'on appelle la ſociété ....
Je ſuis affez obligeant ; mes amis m'ont toujours
trouvé diſpoté à les ſervir , quand je le pouvois.
Ma bourſe leur fut ouverte ; mais je corviens
qu'il n'y avoit preſque jamais rien dedans.
Mes goûts ne font pas très-vifs ; on a déja
dû le juger ainfi. Je n'aime pas la chaffe ; cer
exercice eſt trop bruyant ; je préfere le jeu , &
furtout les jeux de ſociété. Ce paffe- temps qui
metfouventle ſot au niveau de l'homme d'efprit
me débarraſſe des importunités de celui- là , &
de la ſupériorité de celui-ci . Ce ſont peut-être
ces raiſons alternatives qui , comme moi , font
jouer ces deux claſſes d'homme ,
3 J'ai le coeur tendre. Je fus long tems foud'Héloiſe
: mais l'exemple & les occafions me firent
bientôt étendre ſur l'eſpece le ſentiment que je
ne portois autrefois qu'à l'individu. Je rougis
maintenant des fauſſes divinités aux pieds defquelles
je brûlois autrefois mon encens. J'avoue
que , ſacrificateur maladroit , j'ai même reçu
des atteintes cruelles de mes victimes ; mais
échappé que je ſuis à ce funeſte culte , je reviens
àmon épigraphe.
Je dois maintenant deux mots ſur ma figure &
ma naiſſance. Je vais remplir cette tâche..
Je ne ſuis pas ce qu'on appelle un joli homme.
J'ai le front bas & circulaire , l'oeil creux &
f6
(132 )
arrondi, le regard grivois & prolongé , la joue
feche&applatie , lenez large&évafé , les levres
épaiſſes & vermeilles , les dents propres & mal
rangées , la bouche fraîche & un peu fendue, le
menton pointu & allongé. Il ne ſemble pas qu'il
yait-là de quoi faire une belle tête ; ch bien ! cependanteile
ne déplaît pas..J'ai la poitrine étroite
&enfoncée , les épaules groffes & un peu hautes,
le dos arrondi , le corps frêle , lir cuiffe mai
gre, la jambe peu fournie & le piedmédiocre.
Beautés timides , ne vous effrayez point , je vous
prie , je cave ici au pire , & je puis afſurer que
je ne ſuis point déplaiſant. Mes vêtemens ſont
affez élégants , & maintenant after the English
fashion. Mon âge eſt de 25 à 30 ans... Je ſuis
gentilhomme. Ma fortune eſt de 1000 के
1500 liv. de rentes , & la fucceffion hypothéti
que de mon frere aîné , car il faut tout comp
ter, me donnera 4000 liv. de rentesde plus..
Voilà mon fignalement , Monfieur ; fi vous
avez l'honnêteté de l'inférer dans votre Journalilavec
ma demande , je vous enverrai un devis.
des qualités que je deſirerois dans ma future
avec l'adreſſe & le nom d'un Notaire à qui l'ons
pourra sladreſſer pour plus amples informa
sions , &c.&c. &c..
Le Chevalier de ****.
M. Vial , de Bar ſur Seine , nous inſtruit
Cim abus auquel il propoſe de remédier ,
&dont il eite un exemple dans les termes
fuivans :
Le curé de Mouffé , dioceſe de Troyes , dès
qu'ilavoit adminiſtre un malade , prenoit la fin
gulière précaution de faire rédiger ſon acte mora
tuaire par fon m tre d'école , & tous deux le
fignoient enfuite. Ce procédé auſſi bizarre qu'ice
(133 )
régulier a été découvert par un particulier de
Cetteparoiffe,qui ſepréſenta au greffe de Troyes"
poury lever l'extrait mortuaire de quelqu'un de
ſa famille ; en compulſant le regiare , il futtrèsfurpris
d'y trouver ſon nom ; il ſe rappella bien
d'avoir été dangereuſement malade ; mais fon
exiſtence étoit la preuve phyſique qu'il n'en étoir
pas mort ; ce particulier , de retour au village ,
ſe hâta d'aller trouver ſon curé & lui demanda :
Vous souvenez - vous , Monfieur , de m'avoir enterré
? Non , répondit le paſteur , mais il faudra
y venir tốt ou tard. Cette anecdote s'étant répandue
en peu de tems , la juſtice de Troyes s'eſt
tranſportée au presbytere , & fans opérer un miracle,
elle a refſſuſcité le mort aux dépens du
Curé.
Le 7 Mars dernier , vers une heure & demie
après midi , le feu prir au village de
Toulon , près Vertus en Champagne. Un
Gentilhomme du voisinage , nommé M.-
Deſteufle , apperçut la flamme , & vola aur
fecours. Il trouva fur les lieux un peuple
nombreux , déja occupé à arrêter les progrès
de l'incendie : il ſe mit à la tête des plus
hardia; & grace à fes foins & à fon zele ,
n'y eut que s maiſons de brûlées , qui font
à la vérité les plus conſidérables de l'endroit..
Le feu éteint , ce même M. Deſteufle s'empreſſa
de recueillir chez lui les victimes de
ce déſaſtre. Les fourages, les femences d'a-,
voine leur manquoient, il vient de leur err
fournir de nouvelles qu'il a priſes dans ſes
propres greniers. Fluſieurs d'entre ces mal--
heureux avoient perdu leurs vêtemens , il
4
-4
( 134 )
leur ena donné d'autres. Lorſqu'il s'eſt agide
reconſtruire les bâtimens , il s'eſt offert
pour préſider , & préſide en effet aux achats!
des matériaux néceſſaires & à la diſtribution
des nouveaux logemens .
L'Académie de Lyon fit publier , en 1784 ,
qu'elle décerneroit en 1785 le Prix concernant
la differente réfrangibilité des rayons hétérogenes ,
dont M. le Duc de Villeroi , ſon protecteur , a
fourni le ſujet & les fonds. Le concours devoit
être clos le premier Août , & le Prix diftribué
au mois de Décembre la même année.
Aucun Mémoire ſur ce ſujet , n'a été envové
à l'Académie; mais elle a reçu des Lettres
de pluſieurs perſonnes , qui ſans ſe faire connoî
re , annoncent s'occuper de cet objet , en fe
p'aignant de la briéveté du délai , & de l'impoffibilité
où elles font d'approfondir , en auſſi peu
de tems , cette matière importante & difficile .
L'Académie a eu égard à ces repréſentations ,
& confidérant qu'aucun Mémoire n'ayant été
admis au concours , la loi devient égale pour
tous ceux qui veulent traiter le ſujet dont il
s'agit ; e'le a délibéré dès à préſent de prolonger
le delai , & recevra au concours tous les Ouvrages
qui lui ferent adreſſés juſqu'au premier Avril
1786. La diſtribution ſe feradans la Séance publique
qu'elle tiendra, dans la même année , après
la fête de la S. Louis .
-La Société patriotique de Valence en
Dauphiné vient de propoſer un prix de trois
cent livres fur la queſtion luivante.
1 °. Quelle feroit la meilleure manière de cultiver
les muriers blancs dans le Bas - Dauphiné ,
&fur-tout dans les environs de Valence , tant
pour leur procurer une exiſtence plus ſaine , &
( 135 )
plus durable , que pour obtenir une récolte plus
abondante de feuilles propres à fournir aux vers
une nourriture de laquelle réſulteroit une foie de
la meilleure qualité ?
2º. Convient- il de laiſſer prendre à ces arbres
leur entier développement ; & dans ce cas ,
àquelle diſtance faut-il les planter ?
3°. Vaudroit- il mieux les tenir en arbres nains;
& dans ce cas , quelle doit être leur diftance &
leurhauteur ?
4°. Seroit il plus avantageux de les cultiver
en buiffons , & quelle ſeroit alors la meilleure
maniere de complanter ce terrein ?
Les Mémoiresſur cettequeſtion ſeront adreffés,
francs de port , à Dom Pernety , Abbé de Burgel ,
Membre de l'Académie Royale des Sciences &
Belles- Lettres de Pruſſe & autres , ancien Bibliothécaire
de Sa Majesté Pruffienne , & Secre--
taire de ladite Société , à Valence en Dauphiné.
Le Prix ſera adjugé le 20 du mois d'Août
1786 , & les Mémoires ne feront reçus au concours
quejuſqu'au premierJuillet excluſivement ,
Le terme eſt de rigueur. Ces Mémoires feront
écrits en françois ou en latin.
も
On vientde mettre en vente à l'hôtel de Thou ,
rue des Poitevins , la deuxieme livraiſon du troi-.
fieme Voyage de Cook , confiftant dans le tome
IV , & les quatre- vingt huit planches annoncées
dans le Profpectus. Le prix de cette livraiſon eft
de 54 liv. , & on ne la délivrera que fur la reconnoiſſance
qui a été donnée avec les trois premiers
volumes. Les volumes pour les deux éditions in 8°.
paroiſſent auſfi ; comme ils ont été payés d'avance,
on nel es délivrera également qu'en rapportant
les reconnoiſſances. Le prix des quatre volumes
in 4° . brochés ou en feuilles , avec les quatre(
136 )
i
Vingt-huitplanches , eſt de ro81. L'édition in-8 .
huitvoluines en blanc ou brochés , 32 livres , la
même , in-8°. quatre volumes en blanc ou brochés
, 24 liv. On ne délivrera des planches aux
Acquéreurs des éditions in 8° ., qu'au mois d'Août
prochain.
Charles-Alexandre , Marquis de Hericy ,
chefdes nom& armes de la maison de Hericy
, eſt mort à Rouen, le 15 Avtil , âgé
de 58 ans.
Angélique-Charlotte de Maſcrany, Ab
beſſe de l'Abbaye royale de Saint-Michel
de Doullens , eſt morte le premier du mois
dernier , âgée de 60 ans.
Bernard Chérin , Généalogiſte & Historiographe
des Ordres du Roi , est mort à
Paris le 21 Mai dernier , dans la 675. année
de fon âge. La confiance dont Sa Majeſté
&les Miniftres l'ont honoré , la conſidération
qu'avoit pour lui toute laNobleſſe du
royaume , font ſuffifamment l'éloge de ſa
probité, de ſes connoiffances,& du déſinréreſſement
avec lequel il arempli fa charge
pendant près de 23 ans.
Jean Louis de Lignault , Marquis de
Luſſac, ci-devant Officier au régiment des
Gardes françoiſes, eſt mort le premier Mai
dermier , au château de Luſſac-les-Eglifes,
en Berri , âgé de 62 ans.
PAYS-BAS.
:
DE BRUXELLES, le 14 Juin.:
Les Feuilles publiques qui nous promet
1
!
( 137 )
toient la guerre , ily a huit jours , reviennent
à la paix; &depuis fix mois , c'eſt dans
ces ridicules variations que confiftent toutes
les nouvelles. Depuis longtemps il n'en
exiſte qu'une ſeule importante à donner :
favoir , que la paix eſt certaine, nonobitant
les conjectures & les bruits oppoſés. L'embarras
obſervé dans la ſuite des négociations,
tient uniquement aux incertitudes de
quelques provinces de la Hollande , toujours
indiſpoſées contre des termes d'accommodement
qu'elles jugent trop onéreux.
L'article de l'argent, foit des 12 millions
de florins , demandés par l'Empereur,
éprouve fur -tout de vives difficultés , tirées
de l'épuiſement des caiſſes , des dépenſes
accablantes qui ſe ſont ſuccédées depuis fix
ans dans la république , enfin du déshonneur&
du danger que voyent ces provinces
dans des ceſſions , auxquelles on étoit fort
éloigné de ſe ſoumettre à l'originede la querelle.
Cependant la province de Gueldres a
déja agréé le préavis extrêmement pacifique
des Etats de Hollande ,& les autres provinces
ſuivront tôt ou tard : ainſi nulles inquiétudes
fur la conclufion.
Nous ſommes très- éloignés de garantir
que l'Empereur a réduit ſademande pécuniaire
à 6 millions de florins , & que juſqu'à
préſentla Républiquen'en a offert que deux.
S'il falloit raconter toutes les variantes qui
( 138 )
ſe ſuccédent chaque jour ſur ces détails ,
on feroit une bibliotheque hebdomadaire
très faftidieuſe pour le lecteur. L'envoi préalable
de deux Ambaſſadeurs à-Vienne eſt
encore undes articles qui , dit- on , éprouve
le plus de réſiſtance.
On travaille en Hollande à l'équipement
d'une eſcadre de dix vaiſſeaux de guerre
qu'on croit deſtinée pour la Méditerranéé.
Les forces navales actuelles des Vénitiens ,
avec leſquels la République est toujours en
différend, néceffirent cet armement ; nouveau
furcroît de dépenses qu'il étoit très facile
de s'épargner...
A la fin du mois dernier., il ſe paſſa à la
Comédie Françoiſe à la Haye une ſcene militaire
entre militaires , qui parut fort ſcandaleuſe
à des ſpectateurs peu accoutumés
aux guerres civiles du parterre, pour ou con
tre la gloire de quelques Comédiennes.
Une Atrice de quelque mérite , mais victime
d'une autre regrettée , a quitté la Piece au milieu
de fon rôle : un moment après , la Chanteuſe plus
aimée du Public , eſt venue faire des excuſes pour
ſa compagne & aſſurer que ſi on lui permettoit de
reparoître , elle s'efforceroit de micex faire ; le
Parterre s'eſt partagé en deux partis , les uns
criant oui , & les autres non ; de ces derniers
étoient MM. les Officiers de la garniſon , & de
l'autre parti , MM. les Officiers de la Légion de
Maillebois. Il en eſt réſulté des propos , même des
injures , & le Spectacle a été troublé au point que
chacun s'eſt retiré : quelques-uns ont été mis aux
:
( 139 )
Arrêts, &deux des plus véhémens ayant jugé néceſſaire
d'aller vuider le différend dans le bois , on
averſé un peu de fang pour cette grave querelle.
7
Après la réponſe du ſieur Favre au Comte
de Gerſdorf, que nous rapportâmes il y a
trois ſemaines , eſt venue la réplique contenue
en ces termes :
& Je viens de recevoir , M. , votre Lettre en
date du 28 Avril , qui m'eſt parvenue par la voie
d'Amſterdam. J'accepte la propoſition que vous
.; & je me faites de nous voir à ......
,
me ſerois déja mis en route pour cette Ville , ſi
ma ſanté , dérangée depuis quelques jours , n'exigeoit
que j'attende fon entier rétabliſſement
avant d'entre, rendre ce voyage. Ce ne fera donc
que dans le courant du mois prochain que je pourrai
quitter cepays- ci , pour me rendre en droiture
Dès que j'y ſerai arrivé , je
ne tarderai pas à vous donner de mes nouvelles.»
Baruth , dans la haute Luface , le 14 Mai 1785 .
Signé , leComte de Gersdorff, &c.
à
1
.....
Une lettre de Madrid rapporte comme
certaine l'anecdote ſuivante.
Unjeune homme , appellé R... , né en Languedoc
, mais domicilié depuis long tems enEfpagne,
excité par quelques Négocians jaloux de
M. G... , avoit remis au Roi lui- même , à deux
différentes fois , des Mémoires & des Repréſentations
contre la Banque de S. Charles & contre ſes
-Administrateurs. Le Roi donna ces Mémoires aux
Chefs de cet établiſſement qui détruifirent ailémenttoutes
les inculpations donton les chargeoit.
M. R... revint à la charge ; alors le Roi , qui
ne demande qu'à être éclairci , remit ces papiers
àdifférentes perſonnes de ſon Conſeil , avec ordre
de les examiner & d'en faire chacun un rapport
( 140 )
particulier. Tous ces différens rapports ont été
contraires à M. R... ; & le Roi , qui auroit pu
lefaire punir févérement , s'eft contentéde l'exiler
à40 lieues de Madrid , avec ordre à la Banque
de lui rembourſer le prix de toutes les actions
qu'il pourroit avoir , & de rayer ſon nom de ſes
Regiſtres.
Cause extraite du Journal des Causes célébres.
Accusation d'affaffinat .
Les rumeurs publiques , dit M. des Marts ,
font peut être un des pieges les plus dange
reux pour l'innocence. Le peuple aime les événemens
extraordinaires ; il croit facilement ce
qui fait une force impreſſion ſur fon imagination.
Souvent , au lieu de foumettre à un exa .
men réfléchi les faits qu'on lui préſente comme
certains , il neprend pas même la peine de voir
s'ils font vraiſemblables. La conduite du peuple
eft, àcet égard, d'une inconféquence auffi cruelle
qu'effrayante pour les concitoyens que des circonftances
fatales expoſent à ſes ſoupçons. Il
ſemble que le peuple aime à trouver des coupables
, & qu'il trouve du plaisir à voir conduire
fur l'échafaud des victimes de ſa prévention.
Heureuſement les Magiſtrats, chargés par la
loi pour punir les crimes , diſcutent avec une
attention calme & fcrupuleuſe les preuves qui
leur font offertes ; & lorſqu'ils n'apperçoivent
que des ſoupçons auxquels une prévention indifcrete
veutdonner l'autorité d'une preuve préciſe
& certaine , ils s'empreſſent de venger l'innocence
: c'eſt ce qui eſt arrivé dans le procès
(1) On ſouſcrit en tout temps pour le Journal des
Cauſes célebres , chez M. Defeffarts , Avocat , tue Dauphine,
Hôtel de Mouy , chez Mérigot lejeune , Libraire , &
Quai des Auguftins. Prix , 18 liv, pour Paris , & 84 liv
pour laProvince.
( 141 )
Tuivant qui a été jugé depuis peu par le Parlement
de Paris .
a
Le cadavre d'une proſtituée ſans aſyle , qui
languiſſoitdans la mitere la plus affreuſe , dont
le libertinage avoit excité l'attention de lajuſtice ,
& qui pluſieurs fois avoit voulu ſe noyer ,
été trouvée dans la riviere de Marne. Sa mort
devoit-elle être attribuée à un ſuicide ? étoit-elle
l'effet de la vengeance & de la barbarie detrois
complices de ſes débauches ? c'eſt ce que la Juftice
avoit à éclaircir dans le procês dont nous
allons rappeller les circonstances.
Il eſt néceſſaire de faire connoître quelle étoit
cette femme , dont la mort a caufé tant de trou
ble dans la ville d'Ay .
La mere de Marie-Jeanne Thillois n'avoit
pas attendu , pour la proſtituer , qu'elle eût at
teint l'âge de puberté, Après avoir vécu pendant,
quelque temps du produit de ſes charmes, elle eut
des liaiſons très-intimes avec deux ſcélérats qui
furent juſticiés à Reims ; elle ſe maria enſuite.
Marie Jeanne eut à cette époque un premier
accès de déſeſpoir ; le 30 Août 1780 , elle ſe
précipita dans un puits : deux particuliers , témeins
de cette action , accoururent & lui ſauverent
la vie.
Ayant été chaſſée de la ville d'Epernay , Ma
rie-Jeanne ſe refugia dans celle d'Ay , où elle
fit la connoiffance d'un homme âgé de foixanteneuf
ans , avec lequel elle vécut pendant quel
que temps , menant d'ailleurs la vie la plus diffolue.
Les orgies bruyantes qui ſe paſſoient dans la
maiſon du vieillard attirerent l'attention des Ma
giftrats
Pour éviter l'effet de leurs menaces , elle
Loua ailleurs un appartement. La conduite qu'ello
(142 )
y tint déplut aux propriétaires , qui la chaſſerent
de chez eux .
Marie-Jeanne eut alors un troiſieme accès de
déſeſpoir; elle alloit ſe précipiter dans les foſſés
d'Ay ; des femmes charitables la conſolerent ,
&l'une d'elles ſe chargea par pitié de ſes deux
enfans.
Tropconnue dans la ville d'Ay , elle retourna
à Epernay; mais elle en fut bientôt chaffée pour
la ſeconde fois .
" Elle revint à Ay , & logea chez un vigneron
nommé Teſtulat Baudoin.
Là elle fit connoiſſance avec un Maître de
danſe errant , qai fit ménage commun avec elle.
Etant enceinte encore une fois , & le ſcandale
étant porté à ſon comble , le Procureur-
Fifcal fit affigner le propriétaire chez lequel
elle demeuroitt, pour ſe voir condamner à
mettre dehors.
1
:
la
Marie Jeanne , pour ſe venger , imagina de.
mettre l'enfant qu'elle portoit , ſur le compte du
ſieur Genet , beau- frere du Procureur Fiſcal .
Cependant Marie-Jeanne abandonnée de ſon
Maître de danſe , expoſée aux inſultes de la populace,
manquoit du néceſſaire pendant la ſaifon
la plus rigoureuſe. Une noire mélancolie
s'étoit emparée d'elle ; elle ne prenoit pasmême
le ſoin de cacher le deſſein qu'elle avoit pris
de ſe détruire elle & ſon enfant .
Le 19 décembre 1783 , Marie- Jeanne alla pafſer
la veillée chez une femme de ſon eſpece ;
elle en fortit vers minuit , en diſant qu'elle
avoit un rendez-vous , & ne rentra pas chez elle
Huit jours s'écoulent ; Marie- Jeanne ne reparoît
plus.Bientôt ſa diſparition fait la nouvelle d'Ay.
On imagine quelles en peuvent être les cauſes ;
1
( 143 )
elle avoit déclaré Genet l'auteur de ſa groſſeſſe;
on en tire da conféquence que c'étoit chez lui
qu'elle avoit le rendez-vous dont elle avoit parlé.
Delà l'on infere qu'il teroit poſſible qu'elle eût
été afſaffinée & enterrée chez Genet. Les conjectures
deviennent des ſoupçons, & les foupçons
des certitudes . L'oiſiveté & la malignité inven.
tent mille contes plus abſurdes les uns que les
autres . Un délire univerſel exalte toutes les
têtes . On informe , on fulmine des monitoires :
on mer tout en uſage pour venger la mort d'une
proſtituée ,qui ,de ſon vivant, n'avoit pu trou
ver où repoſer ſa tête.
Que faisoit cependant Marie- Jeanne ?Accortumée
à déloger fans bruit , elle avoit été chez
Lon mari , à quelques lieues d'Ay , pour tenter
de ſe reconcilier avec lui . Tous deux reviennent
enſemble dans Ay , le 13 Janvier. Elle rend
à Teſtulat Baudouin , chez qui elle demeuroit ,
La elef de ſon appartement. Le mari fait l'inventairedes
meubles qu'elle y avoit , & en laiſſe
une copie au propriétaire : le même jour Marie-
Jeanne diſparoît de nouveau ,& le 11 Février ,
elle eſt trouvée noyée dans la riviere de Marne,
àunedemi- lieue d'Ay..
Le ſuicide eſt le dernier accès d'une maladie qui
aſes ſymptômes& ſes progrès. Depuis long- tems
Marie-Jeanne en étoit atteinte. Manquantde tour,
&n'ayant pas même la douceur d'être plainte ,
menacée du glaive des loix , en butte aux traits
dumépris , ſouffrant àlafois les horreurs de l'infamie&
de l'indigence , la vie ne devoit pas avoir
pour elle des charmes bien puiſſans.
Marie-Jeanne ne prenoit pas même le ſoin de
cacher le peu de cas qu'elle en faifoit. C'étoit ,
fur-tout , pendant les groſſeſſes , époque où
L'eſprit des femmes eſt ſuſceptible d'affections
1
( 144 )
plusvives &de paffions plus profondes, queMa
rie-Jeanne paroiſſoit agitée de lamanie de ſe détruire.
Elle eût peut- être fupporté ſa propre miſere;
mais le fort del'être infortuné qu'elle devoit
mettre au jour , l'occupoit à chaque inftant;
&cette ame affaiſſée ſous le poids de l'ignominie
, ſe relevoit , & devenoit capable de quelques
élansde déſeſpoir.
Haïffant la vie , & fortement occupée des
moyens d'en ſortir, il paroit qu'elle avoit con
fidéréla fubmerfion comme la voie la plus douce.
Du moins voyons-nous que dans tous les accès
dedéſeſpoir qu'elle a eus pendant ſes différentes
groffeffes , elle a toujours cherché à ſe noyer.
Elle étoit groſſe, lorſqu'en 1781 on lui notifia
P'ordre de fortirde la villed'Epernay.Elle ſe précipitedans
un puits.
Elle étoit encore groſſe, lorſqu'en 1782 elle ſo
jettedans le ruiſſeau d'Avenay. :
Elle étoit groſſe pour la troiſieme fois , lorf
qu'ayant été chaſſéede lamaiſondu ffeur ***
elle courut dans l'intention de ſe précipiterdans
les fefſſés d'Ay.
Le Procureur-Fiſcal fait quelque démarche
pour la faire fortir de la ville, elle déclare hautement
que , fi on latourmente , elle ſe jettera
dans la riviere.
Enfin, elle est trouvée noyée , n'ayant pas dans
ſa poche une ſeule piece de monnoie; ce qui
prouve que ſa mort a été l'effet d'un déſeſpoir
cauſépar ſaprofonde miſere, & qu'on ne doitpas
chercher des coupables , puiſque perſonne n'avoit
intérêt de le devenir.
Aufſi , parArrêt du 11 Septembre 1784 , les
accuſés ſoupçonnés d'être les auteurs de la mort,
ont été renvoyés abſous , & il leur a été permis
defaire imprimer &afficher l'Arrêt ...
4
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 25 JUIN 178.5 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
MERS
A Mme la Comteſſe DE GENLIS , chantant
& s'accompagnant fur ſa Harpe , chez
M. le Comte de Buffon , l'Ode de M. le
Brun , contre les Détracteurs de ce grand
Homme. *
1
VOUS ous qu'on doit adorer ſous les traitsdeGenlis,
Muſe , par vos accens mes vers font embellis.
Que vous reſſemblez bienàvos Soeurs immortelles !
Commeellesvous chantez , vous inſpirez commeelles.
* Mlle de Beauménil , ſi connue par ſes ralens , a mis
cette Ode en muſique pour Mme de Genlis .
Nº. 26 , 25 Juin 1785 . G
146 MERCURE
P
EPITRE à ma petite Jument.
I u digne de Pégaze en mes Écrits divers ,
C'eſt à toi , ma Jument , que j'adreſſe ces vers ,
Atoi , folâtre & fi jolie !
Toi , qui , d'un pas doux & léger ,
Foules l'herbe tendre & fleurie ,
Et prends le mors aux dents à travers la prairie ,
Si tu vois près de moi s'avancer un Berger.
Ah ! fuis! franchis l'eſpace , vole ;
Je crains bien moins ta caracole ,
Qui fait m'avertir du danger ,
Qu'un diſcours trompeur & frivole,
Dont l'art nous cache le détour ,
1
Etgagnant notre coeur, le livre ſans retour.
JAMAIS de nos dédains l'amant ne ſe rebute;
Flatter notre ameur propre eſt ſon unique foin;
L'amour-propre ſéduit , l'innocence eſt bien loin ;
Fuyons , te dis-je encor , je projette , exécute ;
Si je tombe avec toi , je crains peu cette chûte.
Pourtoi , qui méconnois nos loix & notre coeur ,
Si pour un beau courſiertu te ſentois émue ,
Ne crains point un frein oppreſſeur ,
Vole au bonheur , cours à bride abattue ;
J'appelle le bonheur , l'ignorance du mal :
Le connoître tans doute eſt un don bien fatal ,
Suis ton penchant ſans retenue.
DE FRANCE.
147
Si ton vainqueur n'a point d'âme à ſon tour ,
S'il n'a que cet inſtinct , qui pour vous eſt l'amour ;
Et s'il perd à cela , quand ſon ardeur le guide ,
Quelques ruſes de l'art , & quelques faux ſoupirs ,
Sans mêlange de peine il t'invite aux plaiſirs ,
Il peut être inconſtant , mais il n'eſt point perfide.
Mars , ma Jument , reviens à moi ,
Reviens à ta jeune maîtreſſe;
Apas tardifs promène ſa triſteſſe;
Loindes objets dont elle ſuit la loi ,
Elle eſt plus àplaindre que tei.
Si dans ma douce rêverie
Les guides gliſſent de ma main,
De toi dépendra mon deſtin ;
Prends ſoin d'une innocente vic ;
J'ai du terrein encore à parcourir ,
La route des chagrins , le ſentier du plaifir.
TELLE eſt la courſe enfin qui nous eſt ſalutaire;
Nous paſſons par malheur au grand trot ſur la terre,
Et ſes écueils font pleins d'horreurs :
Évitons-les , & poſons ſur des fleurs ;
Choiſiſſons des routes certaines
Pour marcher d'un pas sûr à travers les erreurss
Au grand galop fuyons les peines ,
An petit trot ménageons les defirs ,
Allons au pas dans les plaiſirs.
)
(Par Mile de Saint-Léger , en Auvergne. )
Gij
14S MERCURE
RÉPONSE à M. DAMAS , fur les vers
inférés dans le Mercure du 28 Mai 1755 .
A GRAND tort ta Muſe rafole
De mon eſprit , de mes appas :
Envain tu pares ton idole
Des fleurs qui naiſſent ſous tes pas.
Ames yeux le charme s'efface ;
Et lorſque je veux réfléchir ,
Je regarde en tremblant la glace
Que la Vérité vient m'offrir.
Réſerve ta galanterie
Pour Saint-Léger & Beauharnois ;
Je verrai toujours fars envie
Et ton triomphe& leurs fuccès.
Volez au Temple de Mémoire ;
L'amour s'unit avec la gloire
Pour vous en affurer l'accès.
Peut-on s'égarer ſur leurs traces ?
Tu franchiras le double mont ,
Et ſentiras la main des Grâces
D'une couronne orner ton front.
Pour moi, qu'Apollon déſeſpère ,
Qui n'éprouve que ſes rigueurs ,
Ma peine ſera moins amère
Si vous poffedez fes faveurs .
(Par Mme Dufrenoy. )
DE FRANCE. 149
LA BREBIS ET LE CHIEN , Fable.
On dit qu'une Brebis , de plaintes importunes
:
Accabloit autrefois en ces mots fon Pasteur :
Je n'ai de vous complaiſances aucunes ,
Et mes chagrins jamais n'ont touché votre coeur.
Or , cependant , comptez les avantages
Que vous tirez de moi , vous & votre maifon ;
Avec mon lait vous formez vos fromages ,
Vous vendez mes enfans , vous fiez ma toiſon ;
Et moi , fur- tout dans la triſte ſaiſon ,
On me nourrit des plus chétifs herbages ,
Encor très peu m'en donne- t'on.
Jamais , au grand jamais d'amitié: dites non ?
Tandis que, chaque jour , mainte & mainte careffe
Eſt prodiguée à votre Chien ,
A ce modèle de pareffe ,
Qui vit dans l'indolence & ne vous ſert à rien ,
A rien . Le Chien l'entend , ſe dreſſe , la regarde
En répétant: à rien! Eh ! qui veille à ta garde :
Ton maître de ce ſoin ſe confie à ma foi ;
Il est moins ton Berger que moi ;
Et lui ſeul peut-il te défendre ?
Ingrate ,je m'éloigne afin de te l'apprendres
Tu connoîtras unjour , mais trop tard, ton erreur !
Il part: & dans le bois , la Brebis égarée ,
Sans Chien , ainſi que fans Pasteur ,
Giij
110 MERCURE
Par un Lonp qui la vit , bientôt fut dévorée.
J'ai mérité mon fort ,
Diſoit - elle , en touchant au terme de ſa vie ;
1 Mon ingratitude eſt punie ,
Elle ſeule a cauſe ma mort.
(Par M. Couret de Villeneuve , Imprimeur du Roi
à Orléans , Membre de la Société Royale de
Physique, d'Histoire Naturelle & des Arts de
la même Ville , &c. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eft Bateau ; celui
de l'Enigme eſt Hotte; celui du Logogryphe
eſt Cartouche , où l'on trouve char ,
coche , route , arc , cou , Auch , chou , Turc ,
ruche , rat , trou , chat , four , couche ,
carte, art , or , Cour , cruche , tore ( moulure ),
coûtre , torche , croûte , touche.
CHARADE.
N traîne mon premier ,
On chérit mon dernier ,
On coupe mon entier.
(Par M. Bouloux. )
DE FRANCE.
151
ENIGME.
M
ON tout , corps , tête & queue , offre un poiſſon
fortſain ;
Montout, ſans tête &queue , offre un maſſifde pierre;
Sans ma tête , mon tout est un habit de lin ,
!
Etmon tout , ſans ma queue , eſt pour ta cuiſinière.
Pour ne te rien cacher , cher Lecteur , en paſſant ,
Apprendsquede mon corps le milieu ſeul vaut cent.
( Par M. de la Sablonière , C. R. )
LOGOGRYPΗΕ.
AVEC fix pieds je ſuis poiffon ;
Orez-en un , jedeviens la femelle
D'un animal pareffeux & glouton ;
Otez-en deux , je ſuis un meuble fort mignon ;
Orez -en trois , que je fois laide ou belle ,
Il faut toujours que l'on paſſe par-là ;
Otez-en quatre , alors il reſtera
Lepremier ou ſecond des tons de la muſique.
or Lecteur oifif , ſi tu t'applique
Quelques inftans de plus à me décompoſer ,
Dans mes fix pieds tu peux encor trouver
Ce qu'à l'honneur l'ambitieux préfère ;
L'un des ſept péchés capitaux ;
,
Giv
152 MERCURE
L'homine qui tient à ſes défauts ;
L'époux que fit périr un Roi Juif, adultère ;
L'heureux nom qu'au Théâtre a certain Médecin ;
Une ville Normande ; un Canton Suiſſe; enfin
D'un culte, tel qu'il foit, le premièr caractère.
(ParM. *** , Avocat au Parlement de Rouen. )
3
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'ENFER , Poëme du Dante , Traduction
nouvelle ,
Qui mi foufi
La novità,fe fior la lingua aborra. Chant. 15 .
A Londres,& fe trouve à Paris , chez
P. S. Didor le jeunes Merigot le jeune ,
quai des Auguſtins , &Bailly , rue Saint-
Honoré,barrière des Sergens ; grand in- 8 .
de soo pages.
LEEDante eſt le premier Poëte de Pitalie ,
c'est-à-dire , le plus aricién de ceux qui ont
mérité de marcher avec lapolérité. Si fou
nom y vole facilement , ſon Poëme s'y traîne
avec peine. La réputation du Dante est uni
verfelle, & fes Ouvrages,ne font preſque
pas lûs ; quelle eſt la cauſe de cette étonnante
diftinction ? Les ſujets théologiques
que traite ce Poëte, occupoient alors tous les
DE FRANCE. 153
efprirs ; l'amertume de ſes ſatyres ſe répan
doit fur des noms connus dans ſon temps ;
toutes fes alluſions étoient claires , & recevoient
un grand prix des circonstances tumultueuſes
auxquelles elles avoient trait.
D'ailleurs ,le Dante lui-même eut une grande
part dans les troubles politiques de ſa patrie ,
& fa célébrité perſonnelle influa ſur celle
de ſes Ecrits . Dans ce ſiècle de haines , une
grande fatyre devoit avoir un grand ſuccès .
Ajoutons que ce Poëte créoit , pour ainfi
dire, ſa langue. Le Parnaſſe ne connoiſſoit
alors que la langue latine ; à peine avant lui la
langue vulgaire avoit elle ſervi à quelques
badinages amoureux. Il eſt le premier qui
ait fu la plier à un Ouvrage important , &
fon génie, exalté par ſes malheurs , l'enrichiſfoit
des formes qui lui manquoient pour ce
nouvel emploi. Ces cauſes réunies élevèrent
alors le Dante à un point d'où il devoit être
encore apperçu dans les ſiècles ſuivans. Mais
les divers genres de mérite de fon Poëme
font entièrement perdus aujourd hui ; le
ſujet en eſt ſans intérêt pour ſes Lecteurs
actuels ; toutes les alluſions font anéantics.
Le ſtyle même , ce ſtyle formé avant le
goût, en eſt ſouvent dénué. Au milieu de
grandes beautés , on trouve un grand nombre
de phrafes obfcures , parce que toutes
les tournures créées par ce Poëte , n'ont pas
été adoptées également par ſes ſucceſſeurs.
Mais enfin , ces beautés exiſteur ; il étoit important
de nous les faire connoître. Leur
Gv
154 MERCURE
originalité même, en paſſant dans notre langue
, ne peut qu'en augmenter les tréſors.
C'eſt ce qu'a entrepris M. le Comte de R ....
Auteur de cette nouvelle Traduction , déjà
connu très-avantageuſementdans les Lettres ,
par un Diſcours rempli de talent , de vûes
fines & neuves fur l'univerſalité de la langue
Françoiſe , Difcours qui a partagé le prix de
l'Académie de Berlin.
Quel peut être aujourd'hui le but d'un
Traducteur du Dante ? Ce ne peut pas être
affurément de nous faire connoître le ſujet
de ſon Poëme, puiſque ce ſujet , comine
nous venons de le voir , a beaucoup perdu
pour nous de ſa valeur. D'ailleurs , fi l'on en
veut prendre une idée , la Traduction de
M. Moutonnet de Clairfonds , qui parut en
1776 , & que M. de R. paroît n'avoir pas
connue , puiſqu'il n'en dit rien , fuffit pour
remplir ce defir. Mais il reftoit à nous offrir
les grands traits de ce Poëte fidèlement copiés;
à ne mafquer ſes défauts qu'autant
qu'il le faudroit pour n'en pas rendre la
lecture défagréable ; à conferver ce ton fauvage
qui diſtingue toujours les premiers
Poëtes d'une Nation ; fur-tout à ne négliger
aucune de ſes beautés ; à rendre , par des expreſſions
neuves dans notre langue , les expreffions
du Poëte , qui étoient neuves alors
qu'il écrivoit , & dont la plupart font refrées
vierges. " La langue Françoife , dit M. de
>> R. dans fa Préface , ne recevra toute ſa
perfection qu'en allant chez ſes voiſins
DE FRANCE. 155
>>pour commercer & pour reconnoître ſes
>> vraies richefſes , en fouillant dans l'an-
» tiquité , à qui elle doitfon premier levain ,
» en cherchant les limites qui la ſéparent
ود des autres langues. Voyons donc l'avanrage
que M. de R. lui fait retirer de celle du
Dante ; voyons comment il nous a tranſmis
ſes beautés ; de quelle manière il nous rend
" la ſenſation que fit autrefois en Italie le
>> ſtyle du Dante; comment ſa phyſionomie
» & l'odeur de fon ſiècle tranſpirent à chaque
>> page de cette Traduction. »
ود
Elle commence ainſi : " J'étois au milieu
>> de ma courſe , & j'avois déjà perdu la
bonne voie , lorſque je me trouvai dans
» une forêt obfcure , dont le ſouvenir me
>> trouble encore & m'épouvante.
Il y a dans le texte :
Che nel penfier rinuova la paura.
Qui renouvelle l'effroi dans la pensée. Ce beau
vers n'eſt-il pas bien affoibli par l'expreffion
froide & commune , me trouble & m'épouvante
? Mais ce qui ſuit eſt plus que de la
foibleſſe.
" Certes , il ſeroit dur de dire quelle étoit
>> cette forêt ſauvage , profonde & ténébreuſe.
Il y a dans l'Italien : ود
Equanto a dir qual era è coſa dura
Eſta ſelva ſelvaggia & afpra e forte.
Il eſt dur de dire , ſignifie en François il eſt
fâcheux , il est cruel ; è coſa dura en Italien ,
Gvj
136 MERCURE
fignifie ſeulement c'estune chose difficile , &
c'eſt l'intention de l'Auteur. Le Poëte peut
être embarraffé de ſe rappeler & de mettre
en ordre tout ce qu'il va raconter ; mais
certes , il n'y a rien de dur pour lui , puiſque
cette fiction est toute à ſa gloire.
Le Dante veut ſortir de cette forêt , divers
monftres s'oppoſent à fon pallage. Une
ombre ſe préſente à lui : c'eſt Virgile qui lui
eſt envoyé pour le conduire dans les fombres
profondeurs de l'enfer. Virgile étoit le Poëre
chéri du Dante; il l'acueille par cette apoftrophe
Hatteuſe : " Vous êtes donc ce Vir-
> gile dont la voix immortelle retentit à
» travers les fiècles ? »
:
Hor ſe ' tu quel Virgilio , e quella fonte
Che ſpande di parlar ſi largo fiume ?
Mot à mot: Cetteſource qui répand unfleuve
fivaſte d'éloquence. Mais le Dante , qui fait
fi bien , comme le dit M. de R.... , deffiner
l'attitude de fes personnages , coupe laſuite
de cet éloge par ur trait charmant , en ce
qu'il peint d'un trait la modeſtie qui faiſoit ,
comme on fait , le caractère diſtinctif de
Virgile :
Riſpoſi lui con vergognoſa fronte.
Ilme réponditpar un air honteux , par une
modeste rougeur. On a de la peine à concevoir
pourquoi le Traducteur a négligé ce
vers , & l'a fait diſparoître entièrement de
ſa Traduction. C'étoit , à ce qu'il nous fenre
ןי
DE FRANCE. 157
ble , une beauté de tous les temps. Comment
reconnoître le Dance toutes les fois
que ſes beautés nous ſont ravies ? Le Lecteur
voudroit , au contraire , que ſes defauts
mêmes lui fuſſent indiqués , que ſa physionomie
enfin , pour employer l'expreflion deM.
de R.... , tranſpirát juſqu'à lui. Point du tout ;
on trouve dans cette Traduction un ſtyle
très- animé , mais hériſſé de métaphores bizarres
qui ne ſont point indiquées dans l'original
; ſouvent beaucoup d'élégance , mais
ſouvent auſſi de l'incorrection & de l'obfcurité;
on y trouve de l'elan , du mouvement
, mais plus de prétention encore , &
des hardieſſes ſi fréquentes , qu'elles degénèrent
en affectation .
Ce defir de créer ſans ceffe des expreffions
nouvelles a un grand inconvénient bien
éloigné du but où il afpire ; c'eſt que loin
d'enrichir la langue il l'appauvrir. Ces tournures
qu'on a adoptées , reviennent pluſieurs
fois, & fe remarquent d'autant plus qu'elles
font plus extraordinaires ; le Lecteur qu'elles
ont frappé , croit toujours revoir les mêmes ;
il ſe dégoûte bientôt de ces hardieffes ,
comme on ſe dégoûte d'un mets rare qu'on
revertoit trop ſouvent. Rien n'eſt ſi borné
que la langue de celui qui ne veut rien dire
comme un autre.
Ce défaut eſt plus ſenſible encore dans une
Traduction , Ni les défauts ni les beautés de
celle-ci n'appartiennent au Dante ; jamais
verfion ne fut moins fidelle; & cependant
158 MERCURE
quel Poëte exigeoit plus de fidélité que celui
dont l'Ouvrage , très-peu intéreſſant par le
fond , ne vit que par la force des penſées ,
dont le plus grand mérite eſt dans l'exprefſion
? Qu'on traduiſe Virgile ou le Taſſe
d'une manière infidèle , ces Poëmes perdront
beaucoup ; mais ils offriront au moins
encore un Roman agréable. Le Dante a-t'il
cet avantage ? Est-ce la fable de ſon Poëme
qui mérite les regards de la poſtérité ?
"
"
G
M. de R.... prétend qu'on lui a reproché
" de n'avoir pas traduit mot à mot ; de n'avoir
point rendu les termes furannés , barbares
& finguliers , par des termes ſingu-
>>liers , barbares & ſurannés. J'avoue , ditil
ailleurs , que toutes les fois que le mot
à mot n'offroit qu'une ſottiſeou une image
» dégoûtante , j'ai pris le parti de diffi-
» muler. Mais ce n'eſt pas fur cela que
porte le reproche ; on eſt fâché qu'il n'ait pas
imité l'expreſſion du Poëre toutes les fois
qu'il le pouvoit ſans ceſſer d'être élégant ,
ou lors même qu'il y gagnoit une beauté. Il
n'y a peut- être pas vingt tercets dans tout
l'Ouvrage qui n'en puiffent offrir un exemple.
Suivons.
رد
Après la fameuſe inſcription des portes
de l'enfer , fur laquelle il y auroit bien des
choſes à dire , on lit dans la Traduction :
>> Je vis ces paroles, qu'éclairoit un feu ſom-
» bre , écrites ſur une porte , & je dis :
» Maître, ces parolesfont dures. » Cette for
me de phraſe eſt bizarre & ſauvage ; on
DE FRANCE.
159
peut croire qu'elle reçoit ce ton de l'original.
Le voici :
Queste parole di colore ofcuro
Vid'io ſcritte al ſommo d'una porta ,
Perche; maestro, il ſenſo lor m'è duro.
Mot à mot : Je vis ces paroles écrites d'une
couleurfombrefur le haut d'une porte , & je
dis : Omon maître ! leurfens me paroît affligeant.
Ce qui choque dans la phrafe de M.
de R. , c'eſt de n'avoir pas ſenti que le mot
dur en François a quelque choſe de familier,
de trivial que le texte repouffe . Il y a
auſſi de l'inexactitude . Le Traducteur dit affirmativement
ces parolesfont dures , ce qui
eſt une eſpèce de reproche à l'Étre tout puiffant
qui les a écrites. Le Dante dit plus modeftement:
Ilſenſo lor m'è duro , lesens en
eftcruelpour moi , àmon avis. D'ailleurs , le
mot de maître, dans cette poſition , qui n'eft
plus d'uſage , mais qu'on employoit alors ,
achève de donner à cette phrafe une phyfionomie
que n'a point l'original.
Il ſeroit difficile d'expliquer comment M.
de R.... , qui paroît pofféder parfaitement la
langue Italienne , s'eſt mépris ſi fouvent fur
le ſens du texte , même quand il n'offroit aucune
difficulté. Par exemple , dans le Chant
vingt-deuxième , le Poëte dit :
Noi andavam con li dieci demoni.
Ahi fiera compagnia ! ma ne la chiefa
Coi ſanti , & in taverna coi ghiottoni,
160 MERCURE
Ce qui ſignifie : Nous allions avec les dix
démons. La triſte compagnie ! mais à l'Eglise
on eft avec les Saints , & au cabaret avec les
ivrognes. Proverbe auquel répond celui : II
fautheurler avec les loups. Il paroît tour fimple
au Poëte qui ſe trouvoit en enfer , de
n'avoir d'autre compagnie que les diables,
& le ſens de ſa phrale eſt très - clair. M. de
R. traduit: " Nous ſuivons la maligne ef-
>> corte des eſprits. Quels compagnons !
ود ô ciel ! mais l'Égliſe a ſes Saints& la ta-
>> verne ſes ſuppêts. » Ce qui ne ſe lie plus
avec le reſte. Nous en trouverons d'autres
exemples.
Comment encore le Traducteur , qui ne
craint pas les expreſſions les plus affectées ,
pourvu qu'il donne à ſon ſtyle un air d'energie
, comme quand il dit dans ſa Préface , en
parlant du Dante : " Son versſe tient debout
" par la ſeule force du ſubſtantif & du ver-
» be; " &au commencement du Chant
dix- feptième : " Voici le monſtre qui darde
>>une queue acérée qui franchit les monts ,
> infecte les fiècles & les climats , & ren-
>> verſe le vaillant & le fort , » tandis que
le texte dit ſeulement : Voici le monstre.....
qui franchit les monis , rompt les murailles
& les armes ; voici celui qui infecte l'Univers ,
&c. &c. &c. Comment, dis je , le Traducteur
qui prétend s'être élevé à uneforte de
création , & avoit avec ſon Poëte un peu de
rivalité, ſe permet-il d'exténuer ſes penſées ?
Le Dante eſt dans une forêt dont les arbies
P
1
DE FRANCE. 161
font animés; il veut les interroger ; il arrache
un rameau , le tronc s'écrie d'un ton de
colère , que le Poëte rend ſublime : Perchè
mi schiante ? Pourquoi me déchire - tu ? »
Un ſang noit coule , & l'arbre crie encore :
ز
:
Perchè mi ſterpi ?
Nonhai tu ſpirti di pietate alcuno ?
Huomini fummo , & hor ſem'fatti ſterpi
Ben dovrebb'eſſer la tua man più pia
Se ſtate foflim'anime di ferpi. :
Pourquoi m1e déchires - tu ? N'as- tu donc
aucun mouvement de compaffion? Nousfumes
hommes avant d'être des arbres ; & ta main
devroit être moins cruelle , quand nous ne
ferions que des âmes de ferpens. Tel eſt le
mot à mor. Voici la Traduction de M. de
Rio Pourquoi me déchires -tu ? Mon in
fortune ne peut donc t'attendrir ? Je fus
homme avant d'animer ce tronc , &ta
>> main crmelle auroit dû m'épargner , quand
je n'euſſe animé qu'un, reptile.
Qui ne fent que cette bruſquerie qui règne
dans l'original, auroit dû être confervée ?
Queda molleſſe qui la remplace en affoiblit
Loffer? Le Dante , en faiſant dire à l'arbre :
huomini fummo, en faiſant intervenir dans
facauſe toutes les âmes qui l'entourent , a
cu une idéegrande, que M. de R.... a rétrécie
en la particulariſant. C'eſt une faute de
goût bien étonnante dans un homme qui en
annonce autant que lui. Il lui en eſt échappe
162 MERCURE
webien plus extraordinaire encore au Chant
XXI . Virgile , conducteur du Dante , a
beſoin lui même d'inſtructions & de guides .
Il s'adreſſe à des démons qu'il rencontre , il
les appelle. Le Poëte , pour les diftinguer ,
leur donne des noms. M. de R .... ſent que
ces noms prêtent au ridicule. Comment
l'évite-t'il ? En y ſubſtituant le titre d'ami ,
plus ridicule encore. Ami , s'écrient les démons
à un de leurs camarades , cours à lui.
Et plus loin: Ami, dit-il aux autres , laiffele
en paix. On est sûrement bien étonné
d'entendre cette dénominationen enfer ,
& parmi des diables , qui , tout-à- l'heure ,
vont ſe battre .
Voilà bien des critiques ſans doute , & à
peine avons nous parlé des beautés qui règnent
dans cette Traduction . C'eſt que les
défauts font iſolés , & ſe détachent facilement
; les beautés , au contraire , font générales
, elles embraffent tout l'Ouvrage. Avec
moins de recherche , le ſtyle de M. de R....
auroit , à ce que nous croyons , beaucoup
plus de mérite. Il a, ſuivant une de ſes expreffions
favorites , une fatigue de mots dont
il abuſe trop ſouvent. Mais on ne peut lui
refuſer beaucoup d'eſprit , de chaleur, d'imagination.
Il paroît avoir profondément mé
dité la langue Françoiſe ; il l'a très bien analyſée
, il la manie avec une prodigieuſe facilité.
Cette facilité même ſemble être la
ſource de ſes défauts. Le plus grand qu'on
paiſſe lui reprocher dans cette Traduction ,
DE FRANCE. 163
2
eſt d'avoir été trop lui-même , de ne s'être
pas collé affez étroitement à ſon original.
Pour peu qu'un Journaliſte ſoit honnête ,
& que loin de toute animofité perſonnelle
il juge un Ouvrage avec impartialité , il doit
craindre d'affliger un Auteur par une critique
trop amère , & cette crainte nous auroit
arrêtés ſans doute , ſi M. de R.... lui-même ,
en la combattant dans ſes notes , ne l'eût
diffipée entièrement. Voici comme il s'exprime
, Chant ler , more 10 .
"
La ſaine critique s'exerce avec fruit fur
les grands Écrivains. Ils inßruiſent par
>> leurs beautés & par leurs défauts. Il faut
» au contraire reſpecter la médiocrité qu'on
>> ne peut ni louer ni blâmer. Il feroit dan-
>> gereux , par exemple , de manier des Poë-
>>mes tels que ceux de la Religion & des
» Jardins, parce que ces fortes d'Ouvrages ,
" froids & léchés , n'avertiſſent le goût par
>> aucun écart , & l'endorment ſouvent par
» l'apparence d'une perfection tranquille.
ود Les perſonnes qui ſe laiſſent éblouïr
• par les fuccès,feront peut- être ſcandaliſées
» de ce qu'on dit ici de l'Auteur des Jardins;
mais on les prie de conſidérer qu'un
>> homme , par la réputation dontiljouit ,
» donneplussouvent la mesure de ſes parti-
>>fans que la fienne. » Peut-être n'entendt'onpas
fort clairement cette dernière phraſe;
mais on comprend très bien qu'on peut , en
toure sûreté de confcience , critiquer M.
de R......
: 164 MERCURE
i On pourroit cependant nous reprocher de
n'avoir cité que des phraſes iſolées , qui ne
ſoutiennent pas aſſez l'attention du Lecteur.
Peut-être ces défauts ſe trouvent-ils épars de
loin en loin dans l'Ouvrage. Sans doute que
dans des morceaux d'une certaine étendue le
Traducteur a pu développer un plus grand
nombre de beautés. Nous conviendrons de
ce dernier point ; & pour achever de lui
prouver notre bonne- foi , & de faire connoître
ſa manière , nous rapporterons le
court, mais intéreſſant épiſode de Françoiſe
de Rimini & celui d'Ugolin , fi fameux ,
& qui ſeul a foutenu la fortune de l'Ouvrage.
Le Poëte eſt dans le cercle où ſont punies
les âmes que l'Amour a perdues. Il voit
deux ombres qui , dans leur rapide vol , ſemblent
inféparables , il les appelle au nom de
l'Amour: " Telles que deux colombes qu'un
>> amour égal ramène aux cris impatiensde
ود leur tendrefamille: ainſi les deux ombres,
>> traverſant la nuit orageuſe , volèrent aux
fons affectueux de ma voix . »
Françoiſe, ſenſible à ſa pitié , lui raconte
fon hiftoire. J'ai vu le jour près des bords.
>>Joù le Pô vient repoſer ſon onde au ſein
>>des mers . L'Amour , qui porte des coups
"
"
"
وو
fi sûrs aux coeurs ſenſibles , bleſſa cet infortuné
par des charmes qu'une mort
trop cruelle m'a ravis ; & cet Amour, que
ne brave pas long-temps un coeur aimé ,
m'atracha à non amant d'un lien fi duDE
FRANCE. 165
» rable , que la mort , comme tu yois ,
» n'en a pas rompu l'étreinte. Enfin , c'eſt
» dans les embraſſemens de l'Amour qu'un
> même trépas nous a ſurpris tous deux.
» Souvenir amer dont s'irrite encor ma dou-
>> leur ! mais c'eſt au fond de l'abyme , à
côté de Caïn , qu'ira s'affeoir mon parricide
époux. »
”
"
Le Poëte eſt conſterné à ce récit. " Levant
>> enſuite les yeux for eux : 6 Françoiſe !
» repris -je ..... Dites-moi , quand vosfoupirs
Secrets se taisoient encore , comment
>> l'Amour a-t'il ofé vous parlerfon coupable
>> langage?
>>Tu appris d'un ſage , me répondit-elle ,
» que le ſouvenir de la felicité paffee aigrit
>> encore la douleur préſente; & cependant
» fi tu aimes à contempler nos infortunes
" dans leur source , je vais , comme les mal-
» heureux , pleurer & te les raconter,
» Nous liſions un jour , dans un doux loi-
>> fir , comment l'Amour vainquit Lancelot.
>> J'étois ſeule avec mon amant & fans dé-
ود fiance : plus d'une fois nos vilages pâli-
>> rent , & nos yeux troublés ſe rencontrè
>> rent; mais un ſeul inſtant nous perdit tous
>> deux. Lorſqu'enfin l'heureux Lancelot
>> cueille le baiſer deſiré , alors celui qui ne
» me fera plus ravi , colla ſur ma bouche
ſes lèvres tremblantes , & nous laiſsâmes
» échapper ce livre par qui nous fut révélé le
>> myſtère d'amour, »
Quand on lit cette Hiſtoire ſans l'origi166
MERCURE
i
د
nal , on la trouve écrite avec beaucoup
d'élégance & de charme ; on ſent que , quelque
agréable que puiſſe être le texte , il doit
être encore embelli par les grâces du Traducteur.
Si l'on en rapproche l'Italien
on y trouve une précition que M. de
R.... n'a point imitée; mais on ne peut lui
en ſavoir mauvais gré. On eſt fâche ſeulement
de rencontrer quelques inexactitudes
de ſens , dont voici les plus importantes. Le
Poëte dit :
A tempo de' dolci ſoſpiri ,
Achè , e come concedette amore
Che conoſceſt 'i dubbioſi defiri ?
Mot à mot: Au temps des doux ſoupirs,
comment & dans quelle circonstance l'Amour
permit- il que vous vous fiffiez connoître vos
defirs incertains ? La phrafe de M. de R.... :
« Quand vos ſoupirs ſecrets ſe taiſoient en-
- core , comment l'Amour a t'il oſe vous
parler ſon coupable langage, » eſt un contreſens
complet. Si tu aimes à contempler
nos infortunes dans leur fource , n'est pas
juſtenon plus. Françoiſe ne peut pas ſuppoſer
qu'il aime à contempler ſes infortunes. Le
texte dit ſeulement : Maisfi tu defiresfi vivement
de connoître les premières racines de
notre amour , &c.
1
Ma s'a conoſcer la prima radice
Del noſtro amor , tu hai cotanto affetto .
Au reſte , le trait charmant par lequel
DE FRANCE. 167
M. de R.... termine cette Hiſtoire : « Nous
>> laiſsâmes échapper ce Livre , &c . » & qu'il
ſubſtitue fi heureuſement à l'original , doit
faire excuſer bien des défauts. Paſſons à l'épiſode
d'Ugolin.
Le Dante voit deux malheureux " fixés dans
une même foffe , tellement que la tête du
premier furmontoit & couvroit la tête du
ſecond ; mais celui qui dominoit s'étoit
acharné ſur l'autre , & lui dévoroit le crâne
& le visage , comme un homme affamé
dévore ſon pain ". Le Poëte s'informe de la
cauſe de cette haine.
Le fantôme ſuſpendit ſon atroce repas ,
& s'effuyant la bouche à la chevelure du
crâne qu'il rongeoit , prit ainſi la parole :
* Tu veux donc que je renouvelle l'im-
» modérée douleur , dont le ſouvenir ſeul
>> me fait treſſaillir avant que je commence.
>> Eh bien! s'il eſt vrai que mes paroles puif-
>> ſent tomber comme l'opprobre ſur la tête
>> du traître que je tiens , tu vas m'entendre
>> fangiotter & parler.
» Je ne ſais qui tu es ni comment te voilà;
>> mais tu parois Florentin , fi ta voix ne
» m'abuſe. Or , quand tu ſauras que je fus
>> le Comte Ugolin & celui- ci l'Archevêque
» Roger , tu ſauras auſſi pourquoi ſa tête
» m'eſt livrée ; car tu n'ignores pas fans
>> doute comment le perfide , m'ayant déjà
>> trahi dans ſon coeur , me fit enſuite pren-
>> dre & mettre à mort; mais ce que tu ne
>>peux avoir appris , c'eſt combien cette
८८
1.68 MERCURE
> mort fut horrible : entends - moi donc ,
» & tu pourras alors juger le crime & la
» vengeance.
J'avois déjà compté plus d'un jour à
>> travers les ſoupiraux de la tour qui a mérité
par moi , & qui doit encore mériter ود
ود par d'autres d'être appelée la TOUR DE LA
-> FAIM , lorſque je fis un ſonge , fatal pré-
>> ſage de ines malheurs.Je fongeai que celui-
» ci , tel qu'un maître fort & puiſſant , chaf
>> ſoit un loup & fes louveraux vers la mon-
• tagne qui s'élève entre Lucques & Pife,
» & que les Guaſlands , les Sifmonds & les
» Lanfrancs , avec une meute de chiennes
>> maigres & légères , couroient en avant :
» au bout d'une courte pourſuite , le loup
ود &ſes petits me paroiffoient épuilés ,&
>>je voyois les chiennes affamées ſe jeter fur
>> eux , & leur ouvrir les flancs.
>>Je m'éveillai vers le matin, &m'appro-
>> chai de mes enfans. Ils dormoient en-
>> core , mais en dormant ils gémiſſoient &
» demandoient du pain. Ah ! que tu es cruel,
6 tu ne frémis d'avance de tout ce qu'on
> prépare au mien ! Eh! pour qui done
-> pleureras- tu, ſi tu ne pleures pour moi ?
>>Déjà mes fils étoient debout , car l'heure
■ dumanger approchoit , & chacun attendoit
» fon pain avec crainte à cause dufonge.
>>Lorſque j'ouis tout-a-coup l'horrible tour
» fe murer par en bas. Immobile , je regardai
mes quatre enfans fans parler , fans pleu-
>> rer , l'oeil fixe & le coeur durci comme la
> pierre.
ود
DE FRANCE. 169
>>pierre. Ils pleuroient eux , & mon Anfelmin
me dit : COMME TU NOUS REGAR-
» DES , MON PÈRE ! QU'AS TU DONC ? Et ce-
>> pendant je ne pleurai point , je ne parlai
» point de tout ce jour & la nuit d'enfuite ,
» juſqu'au retour d'un autre ſoleil . Mais dès
» qu'une foible lueur eut pénétré dans le
" cachot , je me mis à conſidérer leurs vi-
>>ſages l'un après l'autre; & c'eſt alors que
» je vis oùj'en étois moi-même. Tranſporté ,
" forcéné de douleur , je me mordis les bras ;
» & mes fils croyant que la faim me pouf-
>>foit , m'entourèrent en criant : MON PÈRE ,
>> IL NOUS SERA MOINS DUR D'ÊTRE MANGÉS
» PAR TOI : REPRENDS DE NOUS CES CORPS ,:
» CES CHAIRS QUE TU NOUS AS DONNÉS.
» Je m'appaiſai donc pour ne pas les con-
" trifter encore ; & ce jour , & le jour ſui-
» vant , nous reſtâmes tous muets . Ah !
» terre , terre , que n'ouvris - tu tes en-
» trailles !
>>Comme le quatrième jour commençoit ,
>> le plus jeune de mes fils tomba vers mes
» pieds étendu , en diſant : MON PÈRE , SE-
» COURS-MOI . C'eſt à mes pieds qu'il ex-
» pira; & tout ainſi que tu me vois , ainſi
» les vis - je tous trois tomber un à un entre
"
ود
la cinquième & la ſixième journée : fi bien
que n'y voyant déjà plus , je me jetai
» moi - même , heurlant & rampant , fur ces
>> corps inanimés , les appelant deux jours
mort , &les rappelant encore, ود après leur
N°. 26 , 25 Juin 1785. H
170 MERCURE
1
:
» juſqu'à ce que la faim éteignit en moi ce
>> qu'avoit laillé la douleur. »
Ainſi parloit cette ombre , tordant les
yeux , & reprenant avec voracité le malheureux
crâne qui ſe rompoit ſous l'effort
de ſes dents .
Pourquoi faut-il que ce morceau , fi beau
dans le Dante , & beau encore dans la Traduction
, foit obfcurci cependant par tant
de taches ? Il commence par une image
fautfe , & qui n'eſt point dans le Dante.
Ugolin , ferre dans ure même folle auprès
de Roger , pent bien lui dévoter le crâne ,
mais non le viſage. Le texte indique l'endroit
où le cerveauſejoint à la nuque.
Cette phrafe: Eh bien ! s'il est vrai que mes
paroles , n'est pas exacte ni confequente.
Qu'est- ce que des paroles qui tombent comme
l'opprobre ? Le texte dit: Maissi mes paroles
peuvent être desſemences d'opprobre pour le
traître. On voit que c'eſt cet eſpoir qui l'engage
à parler,
Je nefais qui tu es ni comment te voilà ,
mais tu parois Florentin,ſi ta voix ne m'abufe.
Pourquoi ce ton de récit bruſque & familier?
Il n'est point, dars l'original . Si ta
voix ne m'abuse n'eſt pas juſte. La voix d'un .
Florentin n'a rien de remarquable; c'eſt ſa
prononciation , c'eſt ſon accent qui peuvent
le faire diftinguer. Le texte dit: At'entendre
tu me parois Florentin. Or , quand tufauras
&c. Cette tournure , qu'on emploie dans le
Ayle familier pour y répandre de la gaîté ,
t
DE FRANCE. 178
manque ici de convenance. Le Dante eſt
bien plus noble. Comment leperfide m'ayant
déjà trahi dansson coeur , n'est qu'une paraphrafe.
Étoit- ce là le cas d'être infidèle au
texte ? Il dit : Il n'est pas besoin de raconter
que m'étant fié à lui par l'effet deſes méchans
deffeins ,jefus pris & enfuite mis à mort . Le
reſte n'eſt pas plus exact ; il n'y a point dans
l'original de crime ni de vengeance ,il y a fenlement
: Ecoute, & tu fauras s'il m'a offenfé.
Ce récit n'auroit-il pas gagné à refter précis
&fimple ?
Jefongeai que celui - ci , tel qu'un maître
fort&puiffant, chaffoit , & c. Un maître fort&
puiffant ! Le texte dit un maître , à la vérité ;
mais ce mot eſt - il aujourd'hui du même uſage
qu'autrefois ? Le Dante détermine ſa penſée
en ajoutant à ce titre celui de grand Sei
gneur.
Queſti pareva a me maestro e Donno.
Déjà mes fils étoient debout. Cette exprefſion
n'eſt ni noble ni juſte. Ils étoient éveillés ,
comme dit le texte; mais il eſt probable
qu'ils n'étoient pas debout . Car l'heure du
manger approchoit ,& chacun attendoitfon
pain avec crainte à cause dufonge. Conçoit
r'on ce qui a pu déterminer M. de R.... a
employer toutes ces expreſſions triviales ? A
lire cet endroit loin du texte , on fe croiroic
sûr qu'elles y font , & l'on blâmeroit le Traducteur
de les avoir confervees. Voici le
Dante traduit mot à mot : Déjà ils étoient
Hi
172 . MERCURE
éveillés , & l'heure s'approchoit où l'on avoit
coutume de nous apporter notre nourriture
chacun , d'après le fonge qu'il avoit fait ,
étoit dans l'inquiétude. Nous ne dirons rien
de l'expreffion incorrecte ,se murer par en
bas , mais nous croyons que ces deux tercets
ont moins de grâce dans la Traduction que
dans l'original.
Nous en dirons autant de ceux : Tranfporté,
forcénéde douleur , & c. cù , indépendamment
de cette locution ignoble , croyant
que lafaim mepouffoit ; nous penſons que le
discours des fils eſtplus touchant , felon la
manière naïve & fimple du Dante , que
felon celle de M. de R ....
Laiffons le Lecteur appercevoir ce qu'il
y a de vicieux dans ces tournures , vers mes
pieds.... & tout ainfi...fi bien que. Obſervons
des fautes plus importantes. Ainsi les vis-je
tomber tous trois ... Il avoit quatre enfans !
Le texte dit : Je vis tomber les trois l'un après
l'autre, c'es-t à-dire , les trois reſtans. Cela
eft clair dans l'original..... Les appelant deux
jours après leur mort , ne veut pas dire en
François pendant deux jours , & c'eſt ce que
dit l'Italien. C'eſt un contre-fens indépendamment
même du texte. Ce dernier vers :
Poſcia più che'l dolor potè il digiuno.
Lafaimfut plus puiſſante que la douleur , estil
bien rendu par cette paraphrafe: Jusqu'à
ce que lafaim éteignit en moi ce qu'evoit laiffe
ladouleur? ::
:
DE FRANCE. 173
Que conclure de ces obſervations ? Que
cetteTraduction , comme nous l'avons dit ,
n'eſt pas fidelle. M. de R.... convient qu'il
s'eſt écarté de fon original toutes les fois qu'il
l'a trouvébarbare; mais nous avons fait remarquer
pluſieurs endroits où le texte l'eſt moins
que la verſion. M. de R.... dit que pour traduire
le Dante , il falloit plus de goût que
d'exactitude , il a manqué d'exactitude , n'at'il
jamais manqué de goût ?
Cette analyſe pourra paroître ſévère ; mais
nous répétons , d'après M. de R.... , qu'il
faut l'être avec les grands Écrivains ; & dans
cetOuvrage , parmi des fautes nombreuſes ,
on ne peut s'empêcher de reconnoître un
grand talent , un homme né pour écrire , &
fait pour obtenir la réputation la plus diftinguée
, toutes les fois qu'il ne portera pas à
l'excès le goût de l'originalité ; il a juſques
dans ſes défauts , je ne ſais quoi de ſéduiſant
qui le fait lire avec intérêt , & qui demande
grâce pour eux. Ses notes , pour la plupart,
nous ont paru très -bien faites. Les unes
prouvent une connoiſſance très approfondie
de l'Hiſtoire , & les autres font remplies de
ces réflexions ingénieuſes , de ces apperçus
délicats , dont l'Auteur avoit déjà donné des
preuves dans ſon Diſcoursfur l'Univerfalité
de la Langue Françoife.
( Cet Article est de M. Framery. )
:
Hiij
174 MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE 17 de ce mois , on a donné une première
repréſentation de la repriſe d' Iphigénie
en Tauride , paroles de M. Dubreuil ,mufique
de M. Piccinni .
Cet Opéra a été donné , pour la première
fois , en 181. Non-ſeulement on y admira
cette facilité de compoſition , cette pureté
d'harmonie , cette mélodie tour-à-tour ſenfible
, brillante & délicieuſe qui caractériſe
le talent de ce grand Maître ; mais on fut
vivement frappéde pluſieurs beautés d'un autre
ordre & d'un effet plus dramatique,qu'il
devoit ſans doute au ſujet du Poëme, plus tragique
que ceux qu'il avoit mis juſques-là au
Théâtre. On ne peut pas douter que des ſujets
connus , conſacrés par l'Histoire Ancienne
, pris dans des moeurs tout-à la fois
plus fortes& plus merveilleuſes , ne foient
les plus propres à inſpirer le Compofiteur
qui a du génie , & à donner à fon Art la
dignité , l'énergie & le pathétique dont il
fera fufceptible lorſqu'on l'appliquera à des
fujets vraiment tragiques.
Les beautés de l'Iphigénie de M. Piccinni
ont été vivement ſenties à cette repriſe , &
DE FRANCE. 175
p'ufieurs morceaux ont été reçus avec
Haniport. Le troiſième Acte ſur-tout a excité
preſque d'un bout à l'autre un grand intérêt
, & les plus vifs applaudiſſemens. C'eſt
auſſi dans cet Acte que l'union de la belle
mélodie avec la vérité d'expreffion , du récitatif
avec le chant meſuré , & des choeurs
avec la Scène, eſt combinée avec le plus d'intelligence
& de goût; c'eſt en même temps
celui qui eſt le mieux coupé pour répondre
à ces effets; car tout le talent du plus grand
Compoſiteur ne peut produire lesgrands effets
de la muſique dramatique , ſi le Poëte n'en a
diſpoſé avec art les maſſes & les détails.
L'Opéra a été remis avec le plus grand
foin , & très -bien exécuté.
Le ſieur Larrivée a joué le rôle d'Oreſte
avec la chaleur , l'intelligence & l'énergie
qu'on lui connoît. La manière dont il a
chanté les plus beaux morceaux de ce rôle
prouvent que fon talent ne s'affoiblit point,
&peut être encore long-temps précieuxà ce
Theatre.
Le ſieur Rouſſeau a déployé dans le rôle
de Pilade tous les agrémens de ſon organe ,
fur-tout dans le bel air : Oreste , au nom de
la patrie. Il a d'ailleurs joué ce rôle avec intelligence
& ſenſibilité , & l'on doit lui tenir
compte des progrès qu'il fait tous les jours
&dans l'action & dans le goût du chant.
Mlle Dozon , qui n'a été chargée du rôle
d'Iphigénie que peu de jours avant la repréſentation,
&qui ne l'avoit jamais vû jouer ,
Hiv
176 MERCURE
l'a rendu avec une vérité & une chaleur
d'expreffion , en a ſaiſi le caractère général
&les nuances avec tant de juſteſſe , l'a chanté
avec une voix ſi pure & une ſenſibilité fi
intéreſſante , qu'on ne fauroit trop encourager
& ménager un talent fi naturel & fi
rare. Nous répéterons cependant ici l'invitation
que nous lui avons déjà faite , de ne pas
ſe livrer à une ſorte de chaleur qui la porte
quelquefois à multiplier ſes geftes , & à forcer
ſa voix pour donner plus d'expreſſion à
fon action & à fon chant. Avec ſon intelligence
& fon âme , elle n'a pas beſoin de
rien exagérer ; & ce n'eſt pas dans le chant
qu'il vaut mieux frapper fort que frapper
juſte.
On a vû avec plaiſir reparoître , dans le
ballet du quatrième Acte , Mlle Gervais , aujourd'hui
Mme Pérignon , dont ce Spectacle
étoit privé depuis long- temps; on a retrouvé
dans ſa danſe la légèreté , la préciſion &
l'égalité brillante qui caractériſent ſon talent.
COMÉDIE FRANÇOISE.
L'HISTOIRE 'HISTOIRE nous repréſente Muſtapha ,
fils de Soliman II & d'une Eſclave Georgienne
, comme un des Princes les plus
aimables que l'Orient sit vu naître. Général
auſſi habile que fortuné , fier , intrépide
, doux , & même bienfaiſant , non
DE FRANCE. 177
ſeulement il étoit adoré dans l'Amafie *,
dont on lui avoit donné le Gouvernement ,
mais encore il s'étoit concilié les fuffrages
des Peuples & des Soldats ; enfin il étoit tout
enſemble l'amour & l'eſpoir de l'Empire
Ortoman. Au refte , s'il a paru aux yeux des
hommes avec tout l'éclat des Héros, il a termine
fa vie d'une façon bien déplorable. L'artficieuſe
Roxelane avoit ſu captiver Soliman,
& le conduire , à force d'art , à la nommer
Impératrice , en la nommant ſa femme :
trois fils & une fille étoient les fruits de
l'amour qu'elle avoit inſpiré au Sultan , &
ſon coeur ambitieux ne voyoit qu'avec fureur
le jeune Muſtapha appelé au Trône , au préjudice
de ſes enfans , par les droits de ſa
naiſſance , par le voeu des Peuples & par
ſes éminentes qualités. Elle réſolut de le
perdre ,& elle y parvint. Le Prince connoiffoit
les deffeins de ſa Marâtre ; il tenta de
réprimer ſon ambition ; mais il ne cacha
point affez ſes projets , & ſe rendit plus
odieux à la Sultane. Celle-ci eut l'adreſſe de
lui trouver des crimes, elle força les probabilités
pourles convertir en preuves , ce qui
n'étoit pas difficile auprès d'un Roi affoibli
par l'âge , eſclave de ſa femme , inquiet ,
ſoupçonneux & jaloux de fon pouvoir. Mul-
* Ancienne ville de Turquie , dans l'Anatolie ,
qui a ſervi pluſieurs fois d'apanage aux fils aînés des
Sultans , & dont le Gouvernement ſembloit être le
gage de leurs droits à la Couronne.
Hy
1
178 MERCURE
4
:
tapha périt , par la main des Muets , àla fleur
de fon age ; & , ce qu'ily a de plus affreux ,
Soliman vit une partie de ce ſanglant facrifice,&
détourna les yeux à l'aſpect de fon
fils innocent , qui lui tendoit les bras.
Dgéhanghir , fils de Roxelane , & frère conſa
guin de Mustapha , mourut de la douleur
n
voir perdu un frère qu'il aimoit de l'amirié
la plus tendre ; quelques Aureurs diſent
qu'il ſe poignarda ſur le corps de ſon ami.
Voilàtout ce que, parmi les menſonges hiftoriques
imprimés,ontrouve d'à peu-près certain
ſur lamort de Mustapha & ſur ſes cauſes.
On lit dans l'Hiſtoire des Favorites , une
'Anecdote dont l'amitié de Muſtapha & de
Dgehanghir ( qu'on y nomme & que nous
avons l'habitude de nommerZéangir), forme,
avec la mort cruelle de Mustapha , le principal
intérêt. Dans cette Anecdote , Zéangir ,
envoyé jeune encore auprès du PrinceMuftapha
, devient l'admirateur de ſes vertus ,
le compagnon de ſes exploits, & fon ami
le plus intime. Les deux frères marchent
contre les Perfans. Dans une maiſon où les
Sophis font élever leurs enfans , Zéangir
rencontre Perſelide, fille de Tachmas, Roi de
Perſe , en devient amoureux , s'en fait aimer
, inftruit fon frèrede fa tendieffe , & le
trouve diſpoſe à la ſervir. Mustapha députe
auprès de Tachmas pour lui faire des propoſitions
de paix , & lui demander Perfélide
pourundes fils de Soliman , fans autre cxplication.
L'Eſclave chargé de cette miffion ,
DE FRANCE. 179
(
vendu à Roxelane & au Viſir Ruſtun , devenu
le gendre & le complice de la Sultane ,
leur envoye les lettres que le Prince adreffoit
à Tachmas. Soliman les voit , devient
furieux , ſe met à la tête de ſes Troupes ,
paffe en Afie , fait enlever la Princeffe , &
mande Zéangir & Mustapha. La vûe du Héros
enflamme l'enthouſiaſme des Soldats
qui portent ſon nom chéri juſqu'au ciel ; on
arrête Muſtapha. Zéangir déclare tout haut
fon amour pour Perfélide ; fon frère en inftruit
le Sultan , en lui développant les motifs
de fa conduite ; Roxelane va voir échapper
ſa victime. Alors elle entoure le Sultan
de foupçons , lui fait craindre que Muftapha ,
nommé par les Chefs & les Soldats comme
fon fucceffeur au Trône , ne veuille fe hâter
de l'envahir ; elle parle d'un foulèvement
dans l'Amafie , obtient un arrêt de mort
contre Muſtapha , & le fait exécuter , tandis
que , ſous prétexte de favorifer l'amour de
Zéangir pour la Princeſſe , elle a fu l'éloigner
de ſon frère. Ala nouvelle de cet affreux
événement , Zéangir accourt tranſporté de
douleur , embraſſe le corps inanimé de fon
ami , le porte à la vûe de l'Armée. Des cris
s'élèvent de toutes parrs , la révolte va éclater
; Roxelane fait paroître Soliman. A fon
aſpect le jeune Prince perd toute conſidération
, il accable de reproches Ruftan , Roxelane
,le Sultan même, ſe jette ſur le corps
deMustapha , & s'enfonce un poignard dans
le coeur.
Hvj
180 MERCURE
On peut croire que ce Roman n'a pas été
inutile à Belin , qui a donné une Tragédie ſur
ce ſujet en 170) ; à M. de Chamfort , qui
en a donné une ſeconde en 1776 , ni à M. de
Maiſonneuve , qui, après une longue attente,
vient de voir repréſenter la fienne en 1781 .
Examinons juſqu'à quel point ces trois Écrivains
ont ſuivi leur modèle ou s'en font
écartés.
Belin rend les deux Princes amoureux de
Sophie , fille de Tachmas, mais Zéangir n'a
point encore déclaré ſes feux , & Mustapha
eſt aimé ; c'eſt en fon nom que ce Prince a
propoſé la paix au Roi de Perſe , & demandé
ſa fille en mariage. Les lettres de Muſtapha
ont été remiſes à Soliman par les ſoins du
Vitir Ruftan , créature & gendre de l'Impératrice.
Muſtapha, ainſi accufé, eſt mandé par
fon père. Zeangir apprend ſon danger , force
fon amour au filence, entreprend tout auprès
de Soliman & de Roxelane pour ſervir ſon
frère , & parvient à lui obtenir une audience
du Sultan , qui conſent à pardonner à fon
fils , à condition qu'il renoncera à la fille de
Tachmas , & qu'il retournera fur le champ
en Amafie. Mustapha , vaincu par Zéangir ,
ſedétermine à partir; mais il apprend , on ne
devine pas par quel moyen, l'amour de ſon
frère , devient jaloux , revoit la Princeſſe ,
eft ſurpris par ſon père , fait éclarer à ſes yeux
tous les tranſports de la paffion qui le maîtriſe
, déclare qu'il ne peut ſe réſoudre à la
facrifier , & réveille ainſi la fureur de Soli-
T
:
:
1
DE FRANCE. 181
man , qui , cédant à d'anciennes inquiétudes ,
réveillées d'ailleurs par le bruit répandu d'une
révolte générale des Troupes en faveur du
jeune Prince , donne l'arrêt de mort defiré
par Roxelane. Zeangir , qui croit ſon
frère parti , apprend ſa mort , déclare à Sophie
qu'il l'aimoit , & ſe tue , enpréſence de
la Sultane , fur le corps de Muſtapha.
M. de Chamfort a rendu , comme Belin ,
les deux frères amoureux d'Azémire , fille
de Thamas : chez lui , comme chez ſon prédéceffeur
, Zéangir immole ſon amour à
l'amitié , & Mustapha eſt aimé de la Princeffe.
Roxelane eſt aidée , dans ſes projets ,
par le Viſir Ofinan , à qui elle a promis la
main de ſa fille. Le Prince Mustapha ,
après avoir vû tenter ſa foi par le Roi de
Perſe , lui a fait propoſer la paix. Les conditions
de cette paix ſont connues de l'Officier
chargé du meſſage, &ne font point expliquées
dans la lettre deſtinée à Thamas ; mais cette
lettre
ne parvient point à ſa deſtination ,
elle eſt ſaiſie par les Émiſſaires de Roxelane &
remiſe à Soliman. Le Sultan , prévenu dès
long-temps contre ſon fils , & qui avoit
même donné l'ordre de l'arrêter dans fon
camp , ne voit dans les conditions de la paix
propoſée à Thamas , que l'eſpoir d'obtenir
le ſecours des Troupes Perfanes pour venir
le combattre; & la fierté avec laquelle Muftapha
ſe justifie eſt peu propre à convaincre
un Deſpote de l'innocence d'un fils généralement
ainé , & maître du coeur des
182 MERCURE
Chefs & des Soldats. Quand l'Empereur
apprend que le Prince eſt amoureux de la
fille dan Roi qu'il deteſte , ſa fureur augmente
: Zeangit ſe déclare à l'inſtant coupable
du méme crime; les deux frères demandent
à l'envi la mort; ce ſpectacle eſt près
d'attendrir Soliman , il va pardonner. Le
traitre Olman , guide par Roxelane , vient
annoncer que l'Armée ſe révolte. Le Sultan
ordonne qu'on enferme fon fi's dans l'enceinte
facrée. Bientôt un ordre eſt remis au
Chefdes Muers. Cet ordi e porte que fi quelqu'un
tente de remettre Mustapha en liberté ,
le Prince fera fur le champ poignardé. Zéangir
, qui a ſu les périls de ſon frère , accourt
vers l'enceinte , les Musts entendent
du bruit , le Prince eſt égorgé , le fils de Roxelane
entre pour être témoin de ce ſpectacle
affreux. Il a cauſe involontairement la mort
de fon frère, il s'abandonne au déſeſpoir le
plus douloureux , & ſe poignarde fur le
corps du Prince en préſence de ſa mère & du
Sultan convaincu trop tard de l'innocence
de Mustapha. Roxelane avoue fon crime , &
Soliman la condamne à traîner ſes jours
dans les fers & dans l'ignominie .
M. de Maisonneuve a ſuivi à peu-près la
marche de fes prédéceffeurs ; mais il a ins
venté des refforts neufs. Zéangir n'eſt point
amoureux , il ne reſpire que l'amitié ; Muftapha,
ſon frère , eſt l'objet de ce ſentiment.
Mustapha , amoureux d'Arzénie , file de
Thamas, a propofe à ce Roi de lui donner la
DE FRANCE. 183
paix en époufant fa fille. Ses lettres, furpriſes
par Ilmen, homme vendu à Ruſtan le Viſir ,
quoiqu'attaché à Mustapha , ſont remiſes à
Roxelane , puis à Soliman. Le Sultan a rappelé
le Prince; & le jeune Héros a confié ,
en fon abfence , le commandement de ſon
Armée à Ofinan. Zéangir , qui connoît les
projets de ſa mère, plaide avec chaleur la
cauſe de Muſtapha , & obtient de fon père
qu'il entende ſa juftification. L'amour du
Prince pour Arzénie révolte Soliman: il confent
néanmoins à faire grâce à fon fils , à
condition qu'il renoncera à l'hymen de la
Princeffe , qu'il fait garder à vue dans le
camp. Mustapha aime trop pour ſe ſoumettre
facilement ; mais la tendreffe & les follicitations
de Zéangir l'engagent à obéir. Roxelane
a tout prévu; bien intruire du caractère
du Prince , & de l'active amitié que
Zéangir lui porte; elle a préparé tous les
refforts capables de fatisfaire fa haine; elle
a fait ſéduire Ofman. Ce Général a laiffé
battre les Troupes Ottomanes & reprendre
Tauris ; le Sultan apprend cette nouvelle
& celle de l'enlèvement d Arzénie au milieu
de fon camp. Le lâche Iſmen , auteur de
ce dernier attentat , auquel il a été animé
par la Sultane , eft conduit aux yeux de Soliman,&
lui déclare qu'il a ſuivi les ordres de
Mustapha. La mort du Prince eft réfolue.
Tandis que Zéangir cherche àdéchirer le voile
qui cache la vérité aux yeux de ſon père , on
donne à Mustapha le choix de mourir par le
184- MERCURE
poiſon ou par la main des Musts; il choiſitle
poiſon , meurt aux yeux de Zéangir , qui lui
apportoit l'eſpoir de voir bientôt éclater
fon innocence , & qui ſe poignarde ſur ſon
corps, en préſence de la Sultane & de Soliman.
Ce malheureux père , éclairé trop tard ,
&par une trop fuweſte expérience ſur le caractère
de Roxelane , la condamne à vivre
dans l'opprobre.
Nous ne ferons aucune obſervation ſur
le mérite de chacune de ces Tragédies. Nos
Lecteurs peuvent comparer & prononcer. II
y a long-temps d'ailleurs qu'on a jugé celle de
Belin; on ſe ſouvient encore des applaudifſemens
qu'a mérités celle de M. de Chamfort
, & le Public éclairé jouit de l'effet de
celle que M. de Maiſonneuve vient de mettre
au Théâtre. Quand celle-ci ſera imprimée
, nous ferons connoître les défauts que
nous y avons remarqués , & les beautés nombreuſes
& dramatiques dont elle eſt pleine ,
beautés qui annoncent le talent de l'Auteur
d'une manière auffi brillante que digne d'être
encouragée.
Cet Ouvrage eſt très-bien rendu. Mme
Veſtris joue le rôle difficile , & ſouvent paffif
, de Roxelane , avec une grande ſupériorité
; M. la Rive , dans celui de Muftapha
, prouve ce que peut le talent dans un
perſonnage quelquefois ingrat , & plus fouventfubordonné
; & M. Saint Phal continue
d'embellir celui de Zéangir , par les moyens
vraiment tragiques & par la ſenſibilité intéreffante&
profonde qu'il y déploie.
DE FRANCE. 185
ACADÉMIE FRANÇOISE.
JEUDI dernier , l'Académie Françoiſe tint
une Séance publique pour la réception de
M. l'Abbé Moreliet , nommé à la place de
feu M. l'Abbé Millot. On a remarqué dans
fon Difcours l'élégance & la pureté du ſtyle ,
& l'on a applaudi aux réflexions ſages & aux
vûes utiles qu'il a ſu mêler à l'éloge de fon
eſtimable prédéceffeur.
M. le Marquis de Chastellux , Directeur
actuel de l'Académie , a répondu au nouveau
Recipiendaite , & a fait applaudir dans
ſa réponſe les principes d'un bon Littérateur,
le talent d'un bon Ecrivain , avec le
langage de l'amitié.
M. le Mière a lu un Acte de ſa Tragédie, qui
a eutoutle ſuccès que peut avoir un morceau
iſolé d'un Ouvrage qui doit être lu en entier.
Enfin , M. Marmontel , Secrétaire perpétuel
de l'Académie Françoiſe , a ajouté à l'intérêt
de la Séance par la lecture d'un excellent
morceau ſur la Langue Françoiſe , dans
lequel on a retrouvé le bon eſprit & le bon
ſtyle de ce celebre Académicien, fi bien
fait pour développer les principes d'une
faine Littérature , dont il a ſi ſouvent donné
l'exemple par ſes Ouvrages .
Nous rendrons compte , ſuivant l'uſage ,
des deux diſcours imprimés. *
*CesDifcours ſe trouvent chez Demonville , Imprimeur
de l'Académie Françoise , rue Chriſtine .
186 MERCURE
ΑΝΝΟΝCES ET NOTICES.
On trouve chez Lagrange , Libraire au Palais
Royal , du côté de la rue des Bons Enfans , Nº . 123 ,
& chez Belin , Libraire , rue S. Jacques , trois Ouvrages
intéreſſans qu'ils viennent de mettre au jour :
Differtations Critiques pour fervir d'éclairciſſemens
à l'Histoire des Juifs , avant & depuis Jesus- Christ,
& de Supplément à l'Histoire de M. Basnage , par
M. de Boiffi. 2 vol. in- 12. Prix, s liv. - Effais
Sur les Connoissances de l'Homme , 1 vol. in- 12 .
Prix 2 liv. 8 fols . De l'Anour de Henri IV
pour les Letires , 1 vol. in- 18 . Prix , 2 liv. 8 fols.
,
-
ESSAI Analytique de l'Air pur & des différentes
espèces d'Air , par M. de la Mécherie , Docteur en
Médecine. in-8 . de 474 pages. A Paris , rue &
hôrel Serpente.
CetOuvrage intéreſſant traite d'une matière neuve
la théoriedes airs , que l'Auteur regarde tous comme
des modifications de l'air pur ou air déphlogiſtiqué.
Nous le ferons connoître plus amplement.
ESSAI Historique ſur les Moeurs des François ,
ou Traduction abrégée des Chroniques & autres Ouvrages
faits par les Auteurs Contemporains , depuis
Clovis jusqu'à S. Louis. Ouvrage dédié au
Roi; par M.de Sauvigny , Chevalier de S. Louis ,
Cenfeur Royal , &c.
Faire revivre dans notre langue ce que les Écrivains
de ces temps reculés ont dit de notre Nation ,
rapprocher & lier avec art des traits épars, inconnus
au plus grand nombre des Lecteurs ; conſerver , s'il
ſe peut, aux moindres détails , le charme de lear
DE FRANCE. 187
naïveté , rajeunir enfin , par une forme plus intéreſfante
, ces vieux monumens de nos Annales : tel eſt
'Ouvrage qu'annonce M. de Sauvigny, & fon nom
eſt un préjugé avantageux en faveur de cette entrepriſe.
La première race de nos Rois contiendra
30 cahiers , qui paroîtront de mois en mois dans
l'eſpace de deux ans & demi. On commence par la
Vie & les Ouvrages de Grégoire de Tours , Père de
notre Hiftoire . Le mérite de cet Hiſtorien eſt affez
connu. M. de Sauvigny s'eft attaché à faire connoître
l'homme par les actions & l'écrivain par ſes
Ouvrages. Comme Citoyen , dit il dans fon Profpectus,
homme conſidérable , dans les temps orageux&
corrompus des Bruneaut &des Frédegonde ,
il a fait éclater une fermeté noble , une prudence
confommée, une vertu irréprochable ; comme Hiftorien
, le plus judicieux de tous , il a cherché de
bonne- foi la vérité ,& l'a toujours voulu dire avec
courage.
Enmettant àcontribution ſon Hiftoire des Francs ,
on a trop négligé juſqu'ici de puiſer dans ſes autres
Ecrits. M. de Sauvigny en a élagué ce qui bleſſe
ladignité de l'Hiſtoire; il a conſervé les détails les
plus curieux fur la Vie privée des François , fur
l'État Eccléhaſtique, fur toutes les claſſes du peuple.
Une foule d'événemens particuliers peut aider àdébrouiller
le chaos de ces premiers temps ; des traits
de caractère y peignent au vif les Rois , les Grands
&tous les hommes qui ont eu quelqu'inquence (us
des fiècles à grandes révolutions. Il a lié une partie
de ces détails à la Vie de Grégoire , & l'autre àafon
Hiſtoire des Francs .
L'Auteur a rendu avec fidélité les faits purement
hiftoriques , & a cherché quelquefois à faire valoir
les détails fans en altérer lefond; ce n'est pas affez ,
du- il , pour un Traducteur d'être fidèle , il faut encore,
pour Phonneur même de l'original , que la
r88 MERCURE
Traduction ſe faſſe lire , & c'eſt ce que j'ai tenté.
La Vie de Grégoire eſt diviſée en fix Livres , qui
forment fix Cahiers, le ſeptième eſt conſacré à l'explication
des coſtumes & des monumens , & à la
table des matières. L'Hiſtoire des Francs , diviſée en
dix Livres , ne formera que ſix Cahiers , un autre
Cahier contiendra l'explication & la table des matières.
En ſouſcrivant pour la première année , on
donnera 6 liv. , & 3 liv. à chaque Livraiſon ; on
recevra les deux dernières ſans payer , & l'on ne
donnera pour un Cahier d'explication qu'une liv.
Ainfi , cette Édition , avec les Costumes & les Monnmens
, coûtera 38 liv.; celle de Dom Ruinar , non
traduite & fans gravure , coûte 136 liv. Chaque
Cahier de la Vie& des Ouvrages contiendra quatre
Planches pour les Coſtumes & Monumens , & trois
feuilles d'impreſtion , grand in- 8 ° . papier raifin. Pour
l'Édition in 4°. tirée en petit nombre d'exemplaires
avec figures enluminées , on donnera 10 liv. en
ſouſcrivant , & s liv. à chaque Livraiſon juſqu'à la
dixième , les deux dernières coûteront 4 liv. Les deux
Cahiers d'explication gratis.On a tiré quelquesexemplaires
en papier vélin. La Souſcription eſt ouverte
pour Paris , chez Cloufier , Imprimeur- Libraire , rue
de Sorbonne , vis-à-vis celle des Mathurins , & au
Bureau des Effais Hiſto iques , rue S. Guillaume ,
vis-à - vis l'hôtel Mortemar ; & pour la Province , on
ne ſouferit qu'au Bureau.
Le premier Cahier paroîtra le is du mois de
Juillet prochain , & les autres ſucceſſivement.
LETTRE Critique ſur les Promenades de Clariffe,
avec la Réponse, Brochure de 20 pages. A
Lordres ; & ſe trouve à Paris , chez Cailleau , Imprimeur
- Libraire , rue Galande ; Jombert jeune ,
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employé par ordre du Roi pour le traitement de ſes
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droite en entrant par la rue Montmartre , & chez
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de Normandie dans un ordre fimple & facile
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Syndic perpétuel de MM. les Avocats en la
Cour des Compres , Aides & Finances de Normandie
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Cet Ouvrage , d'un célèbre Jurifconfulte , jouit
d'une eſtime méritée . On avoit ſeulement deſfré une
Table alphabétique des Matières. M. Flauſt , quiavoit
ſenti combien elle faciliteroit la recherche des
queſtions qu'il avoit traitées , en a rédigé une dans
les dernières années de ſa vie. M. fon fils vient de la
joindre à l'Ouvrage même , & il l'offre gratuitement
aux Souſcripteurs.
Il ſe trouve auſſi chez Royez , à la deſcente du
Pont- Neuf..
CATALOGUE raiſonné des Ouvrages qui ont été
publiés fur les Eaux Minérales en général , & fur
coltes de la France en particulier, avec une Notice
de toutes les Eaux Minérales de ce Royaume , & un
Tabhau des différens degrés de température de celles
190 MERCURE
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ciété Royale de Médecine , par M. J. B. F. Carrère
, Conſeiller - Médecin ordinaire du Roi , &c. ,
in-4°. Prix , 10 liv. broché & 12 liv. relié. A Paris ,
chez Cailleau , Imprimeur- Libraire , rue Galande.
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Claſſiques Grecs & Latins , tant facrés que
prophanes , contenant la Géographie , l'Hiſtoire , la
Fable & les Antiquités ; par M. Sabathier , Profeffour-
Emérite au Collège de Châlons- fur- Marne
&c. Tome XXXI. A Paris , chez Delalain l'aîné ,
Libraire , rue Saint Jacques.
Il falloit bien du courage pour entreprendre ſeul
un Ouvrage pareil; & il falloit une bien vaſte érudition
pour l'exécuter avec autant de ſuccès.
La Congrès de Cythère & Lettre de Léonce à
Eroftique, fon fils , traduit de l'Italien da Comte
Aigarotti . Prix , 1 liv, 16 (ols . A Cythère ; & fe
trouve à Paris , chez Morin , ſous les Arcades du
Palais Royal.
Cet Ouvrage eſt connu & eſtimé , & l'Edition
mérite des éloges.
GÉNIE de M. de Buffon , par M***. , un
Volume in- 12 . A Paris, chez Delalain le jeune , Libraire,
rue Saint Jacques,
Cet Ouvrage , bien peu volumineux , fera lu fans
doute avec beaucoup d'intérêt ; il n'offrira rien à
blamer , & laiſſera beaucoup à regretter .
Vue des principaux Monumens de Rome , peinte
par H. Robert , gravée par J. B. Liénard , Elève de.
J. P. Lebas . - Vue du Pont des Sphinx , peinte.
par H. Robert , gravée par A. Martini, A Paris ,
chez l'Auteur, rue de Sorbonne.
DE
191
FRANCE.
Ces deux grandes Estampes méritent beaucoup
d'éloges, & doivent faire honneur au talent des deux
Graveurs..
Les Fables de La Fontaine , gravées par Simon
& Coiny , d'après les Deſſins du ſieur Vivier, Peintre,
& Elève de M. Cafanove. Le Texte gravé format
in- 16 , papier d'Hollande. Prix , 3 liv . A Paris , chez
Simon & Coiny , Graveurs , au Bureau du Voyage
Pittoreſque de la Grèce , rue Pagevin , nº . 16 .
C'eſt avec plaifir que nous voyons s'avancer cette
Entrepriſe ; & nous devons la juftice aux Auteurs
de dire que chaque Cahier eſt exécuté avec le même
ſoin, tant du côté du Deffin que du côté de la Gravure.
BUFFON , Cantate à deux voix , choeur & grand
orchestre , exécutée au Muſée de M. Pilâtre de
Rozier, le premier Décembre 1784 , à l'occaſion de
l'inauguration du Buſte de M. de Buffon , couronné
par M. le Bailli de Suffren & M. de Fleſfeles , miſe
en muſique par M. Deſaugiers. Prix , 9 liv. A
Paris , chez Mine Baillon , Marchande de Muſique ,
rue Neuve des Petits-Champs , au coin de celle de
Richelieu , nº . 137 .
Cette Cantare, déjà intéreſſante par ſon objet ,
convient très - bien aux Concerts & aux Maiſons
d'Inſtitution.
JOURNAL de Violon , dédié aux Amateurs ,
Nº . 6. Prix de l'abonnement Is liv. & 18 liv. Séparément
2 liv. A Paris , chez le ſieur Bornet l'ainé ,
Marchand de Muſique rue des Prouvaites , près
Saint Eustache , au Bureau de Loteries,
2
VINGT - CINQUIÈME Suite d'Airs d'Opéras
Comiques en Quatuors concertans , avec l'ouverture
pour deux Violons , Alto & Baffe , choisis dans
192 MERCURE
Opéra du Droit du Seigneur , artangés par M.
Alexandre. Prix , 6 liv. A Paris , chez M. Leduc ,
fucceffeurde M. de la Chevardière , rue du Roule ,
à la Croix d'or , nº. 6 .
Nota. Il paroîtra ſucceſſivement une Collection
de ces Airs, & on les diſtribuera par Opéra ſéparé.
NUMÉROS 29 , 30, 31 & 32 des Feuilles deTerpsychore,
dontilparoît tous les Lundis une Feuille pour le
Clavecin& une pour la Harpe. Prix , 1 livre 4 ſols
chacune. A Paris , chez Couſineau père & fils , Luthiers
de la Reine , rue des Poulies , & Salomon ,
Luthier , Place de l'École.
Fautes à corriger dans le dernier Mercure.
Page 125 , ligne 32 , fut plus naturel , lifez: fut
moins recherché. Page 126 , ligne 2 , plus naturellement
, lifez : plus ſimplement. Idem. Ligne 12 , une
Suite naturelle , litez: unefuite néceſſaire.
TABLE.
VERS à Mme de
Genlis, 145 L'Enfer , Poême du Dantes
ma Epîtreà petite Jument, 146 152
Réponse à M. Damas , 148 Académie Roy. de Musiq. 174
La Brebis & le Chien , Fable , Comédie Françoise ,
149 Académie Françoise ,
176
185
Charade , Enigme & Logo- Annonces & Nouces, 186
gryphe, 150
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercurede France , pour le Samedi 25 Juin 1785. Je n'y
ai rien trouvé qui puiſe en empêcher l'impreffion. A
Paris, le 24 Jun 1785. RAULIN
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLE S.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 9 Juin.
,
Leſt arrivé à Carlſcrone 2746 foldats de
divers régimens qui feront employés
dans le port , dans les chantiers & les fortifications.
Le 30 Mai , 5 gabarres Françoiſes venant
deBrest , & allant à Riga , entrerent dans la
rade d'Helſingør.
On apprend de Lammehænge en Fionie ,
que Cécile Catherine de Norkeren , y eſt
morte dans la 104. année de fon âge. Elle
avoit conſervé juſqu'à ſa fin l'uſage de ſes
ſens , & une mémoire prodigieufe.
DE VIENNE , le 10 Juin.
Au moment où l'Empereur alloit ſe rendre
à ſon château de Laxembourg , & que
le cortege nommé pour ce voyage ſe prépa-
No.26 , 25 Juin 1785. g
( 146 )
roit à partir , S. M. I. a déclaré qu'elle alloitſe
mettreen route pour Milan , Mantoue & Pife.
Effectivement , le 28 du mois dernier , notre
Monarque a effectué ce projet ; & il ſe rend
en Italie , accompagné du ſeul Comte Erneſt
de Kaunitz. Ce voyage inattendu au
milieu de circonſtances que l'Europe jugeoit
les plus critiques , prouve aſſez le fond
que l'on doit faire ſur les apparences politiques.
Dans un moment où les eſprits comme
les adminiſtrations ſont tournés vers les refſources
du crédit , de la circulation , des
banques de ſecours ou de dépôts , il eſt important
de ſuivre les meſures des divers Etats
ſur cette matiere. L'Empereur vient d'augmenter
le nombre des billets de la banque
de Vienne en circulation , par des Lettrespatentes
de la teneur ſuivante ;
Nous JOSEPH II , &c. &c. Les grands avantages
& la commodité que la création des billess
de banque en 1771 a apportés dans le commerce
& dans les paiemens , leur a donné un
cours ſi général , qu'il arrive ſouvent que les
caiſſes des ſuſdits billets ſe trouvent dans un
grand embarras pour fatisfaire & contenter les
perſonnes qui endemandent.
D'ailleurs par le cours & l'uſage multipliéde
ces billets , ils ont été tellement uſés , qu'on ſe
voit obligé d'en ſupprimer la plus grande partie ,
comme ne pouvant plus ſervir.
Outre cela , l'uſage de ces mêmes billets ayant
été étendu dans la Gallizie , la Lodomerie , la
Hongrie & la Tranſilvanie , ce qui rend le nombre
actuel inſuffiſant , & nullement proportionné
au cours qu'il est néceſſaire qu'ils aient , nous
( 147 )
Rous ſommes trouvé par toutes ces raiſons obligés
d'augmenter la ſomme actuellement encirculation
, à proportion des beſoins , & principalement
dans de telles circonstances , d'or-.
donner de fabriquer de nouveaux billets de banque
, qu'on devra échanger contre les anciens,
qui ſetrouvent ( comme il eſt déjà dit) en grande
partie trop uſés. En conféquence.
>> Pour parvenir à ce but néceſſaire , la Commiſſion
ou Députation de notre banque a fait mettre
en ordre pour une ſomme de vingt millions
de florins de nouveaux billets de banque , aux
ſept ſommes connues , des , 10 , 25 , 50, 100 ,
500 & 1000 florins , dont il en été fabriqué de
chaque forte le nombre ſuivant , ſavoir : 10.770
mille billets à cing florins , qui font une ſomme
totale de trois millions 850 mille florins. 2°
105 mille à 10 florins , qui en font une de
2,050,000 florins, 3º. 102 mille à 25 florins ,
qui font encore un total de deux millions $ 50
Horins. 4°. 51 mille à 50 florins , qui donnent
le même total de 2 millions 550 mile flor .
5°. 30 mille à 100 florins , qui tont en tout 3
millions de florins. 6°. 6 mille à soo florins , qui
font encore un capital de 3 millions de forins .
7°. enfin 3 mille à 1000 fl. qui produiſent de
même 3 millions de florins.
Tous lesquels billets & ſommes réunis font
en total 167 mille billets , qui donnent un capital
de 20 millions.
Pour prévenir tout abus qui pourroit réſul
ter de la création de ces nouveaux billets , on
en a attaché à la fin de cette patente le modeleſur
un papier bleu , avec ce mot Formulaires
ajouté au bas , lequel modele en repréſente la
forme extérieure. Tous ces billets ont été en
outre arrangés en un ſeul & même jour ; ſavoir
83 1
( 148 )
le ter. Novembre 1784 , chaque billet a été progrefiveinent
marqué d'un différent numéro &
ſouſcrit de la propre main d'un Membre du Conſeil
de la ville de Vienne .
La fin à l'Ordinaire prochain.
Le régiment vacant du Comte Antoine
deColloredo paſſe au Général de Kaunitz ,
dont le régiment eſt donné au Prince Ferdinand
de Wirtemberg.
La Commiſſion des études a préſenté à
S. M. une requête , rédigée par M. de Sonnenfels
contre les contrefactions de livres
étrangers. Cette manoeuvre , diſent les requérans
, eſt contraire au droit des gens ,
nuiable aux ſciences & aux auteurs . S'il étoit
ici queſtion des contrefactions de livres nationaux
, ces réflexions feroient très-juſtes :
mais c'eſt la premiere fois qu'on s'eſt élevé
contre les réimpreſſions de livres étrangers
qui n'offenſent certainement que les libraires
étrangers. Le meilleur moyen , d'ailleurs
, de faire renoncer les imprimeurs à ce
commerce, eſt de faire chez foi de meilleurs
livres qu'on n'en fait ailleurs ; alors nul typographe
ne leur refuſera la préférence.
L'Archiduc François qui a donné déjà tant
de preuves de ſon caractere généreux & bienfaifant,
pria ces jours-ci l'Empereur de lui accorder
la permiſſion de pouvoir faire préſent de 1000
florins à ſon ancienne grande maîtreſſe Mde. la
Princeſſe douairiere de Stharemberg , parce que
la penſion de 1000 florins dont elle avoit
joui ſous feue l'Impératrice , avoit été réduite
à 120. L'Empereur touché de la reconnoif
(149 )
fance de fon neveu , lui a d'abord accordé ľa
demande , & fait ſavoir à cette Comteſſe qu'in .
dépendamment de ce don , il lui aſſuroit ſur ſa
caffette un revenu annuel de 1000 fl . Il eſt à
remarquer que le préſent de l'Archiduc François
vient entierement des épargnes qu'il fait ſur ſes
menus plaifirs.
On parle d'un brouillard peſtilentiel qui
a attaqué les ſemailles dans le diſtrict de
Cloſterſtein . Le Printemps avoit amené l'efpoir
d'une abondante récolte ; mais nonſeulement
l'accroiſſement des plantes a fubitement
diſcontinué ; elles ont de plus difparu
preſqu'entierement. On ajoute que
cette contagion végétale ſe communique de
proche en proche. Ces faits ſont ſi extraordinaires
, qu'il faut les ſuppoſer ou mal racontés
ou fort exagérés , ou attribués à une
cauſe mal obſervée.
On raconte beaucoup de merveilles du
nouveau commerce ſur le Danube. S'il faut
en croire des lettres vraies ou prétendues ,
on équipe trois fois plus de bâtimens cette
année- ci que les précédentes : par tout d'immenſes
cargaiſons & des profits miraculeux ,
que contrediſent un peu les banqueroutes
qui juſqu'ici ont été le fruit le plus avéré de
ces nouvelles entrepriſes .
Le Roi de Pologne , à ce qu'on prétend,
a écrit une lettre très amicale au Prince
Czartoriski , pour l'engager à revenir à Varſovie.
Le ſieur Ryx , ce valet de-chambre
du même Monarque , impliqué dans l'accu-
83
( 150 )
ſation d'un complot contre la vie du Prince
Czartoriski , vend ſes biens , & doit ſe retiser
en France.
Dernierement le jeune Comte C. conduiſant
fon cabriolet dans une rue étroite , fut heurté
en paſſant par le carroſſe de l'Ambaſſadeur de ...
Le Comte irrité de ce que le Cocher ne lui
avoit pas fait place , lui allongea deux ou trois
coups de fouet , auxquels le bras nerveux du
Cocher ripofta d'une maniere très- énergique . Le
jeune Comte alla ſur le champ porter fes plaintes
à l'Ambaſſadeur , qui lui répondit qu'il ne
pouvoit s'imaginer quel différend un Comte pouvot
avoir avec un Cocher ; que cependant il
Javeroit la tête au ſien pour ſon impertinence.
Tout le monde a approuvé la réponſe de l'Ambaffadeur
; & en effet ce n'étoit réellement là
qu'une difpute de Cocher à Cocher.
Cette anecdote que viennent de réchauffer
les papiers publics , date de dix ans , &
eſt abſolument défigurée. Il eſt très vrai qu'à
cette époque , un jeune étranger courant en
cabriolet, s'aviſa , ſelon l'uſage des conducteurs
de cabriolets , de frapper un cocher de
Empereur , qui le défigura a coups de
fouet. Il porta plainte de ces repréſailles à
l'Ambaſſadeur de fa nation , auquel l'Empereur
conſeilla froidement de ne point ſe mêler
d'une querelle de cocher à cocher.
Un autre article de gazette non moins
inexact , eſt l'annonce d'un traité fait entre
notre Cour & celle de Madrid , pour fournir
à celle- ci , vu l'épuiſement de fes mines
de mercure , ৭০০১ quintaux de ce minéral
(151 )
pendant 20 ans. L'inventeur de ce traité ne
ſavoit pas que la mine d'Ydria en Carniole
n'a jamais rapporté annuellement plus de
4000 quintaux de vif argent , & que celles
de Hongrie font infiniment plus foibles .
Les changemens qui avoient été projettés
dans les principaux membres de la Chancellerie
d'Autriche n'auront pas lieu . Le
Souverain s'eſt auſſi déſiſté du projet de réunir
la haute Autriche au gouvernement de
la baſſe. Cette réunion auroit été ſujette à
biendes inconvéniens.
Le Prince de Reuſſ , désigné Miniſtre Plénipotentiaire
de S. M. I. à la Cour de Berlin
ayant obtenu la permiffion de s'arrêter ici jurqu'au
mois d'Otobre , pour fréquenter pendant
cet intervalle la Chancellerie d'Etat , & fe familiariſer
avec les objets politiques . M de Dreyer,
Secrétaire de Légation à ladite Cour , y fera
chargé par intérim des affaires de la notre
après le départ du Baron de Reviſky pour Londres.
,
n
Il eſt toujours queſtion de nouvelles ré
formes eccléſiaſtiques , & l'examen d'un pla
général qui en occaſionneroit un grand
nombre occupe en ce moment l'Empе-
reur ; mais le Cardinal Migazzi , malgré
l'eſpece de diſgrace où il ſe trouve , & le
prélat Okolieſani, Evêque in partibus , premier
afſſeſſeur de la Commiffion eccléſiaſtique,
& nommé au ſiege de Raab , y ont
oppoſé des repréſentations qui paroiſſent
n'avoir point été ſans effet.
84
( 152 )
Il arrivaà Semlin, ilya quelque temps, so
chevaux hongres , que le Grand-Seigneur
envoie à l'Empereur. Ces chevaux ont été
conduits ici ſous l'eſcorte d'un détachement
dehuffards.
Les émigrans qui ont peuplé la Gallicie ,
y ont répandu , à ce qu'on nous dit , les arts
& l'induſtrie , de forte que de jour en jour ,
cette province devient plus floriſſante. La
preuve qu'on nous donne de cette profpérité,
eft le bas prix des ſubſiſtances : la livre
de viande coûre 2 creutzers , celle de beurre
8 creutzers , la douzaine d'oeufs 2 creutz.:
d'où l'on pourroit conclurre une affertion
précisément contraire à la précédente ; car
le progrès des arts & de l'induſtrie eſt conftamment
accompagné d'un renchériſſement
proportionnel des consommations.
Le Facteur d'un Marchand Epicier avoit prod
mis à une veuve ſurannée de l'épouſer , & lui
avoit , ſous ce prétexte , excroqué environ 4000
florins. Sommé & preſſé vivement d'épouſer ou
de rendre l'argent , cette alternative lui a paru
fi dure , qu'il a mieux aimé ſe noyer; il s'eſt
jeté dans le Dauube . Un garçon Boucher qui
avoit été maltraité d'une maniere barbare par ſon
maître , pour un petit vol qu'il avoit fait , & qui
ſe voyoit près d'être mis entre les mains de la
Juſtice , a choiſi le même moyen de ſe tirer d'affaire.
DE FRANCFORT le 15 Juin.
د
Il n'eſt preſque pas un paragraphe de pa(
153 )
:
piers publics qui ne foit ou abſurde , ou abfolument
faux , ou erroné. Voici un nouvel
exemple de cette vérité dans le paragraphe
ſuivant :
Nous apprenons qu'il s'eſt élevé quelques troubles
dans le Canton de Fribourg en Suiffe . Les
mécontens veulent que leur Gouvernement reçoive
la même forme que ceux des Cantons de
Zurich , de Schwitz & d'Undervald. Ils ont remis
à cet effet à ceux de Zurich , Lucerne & Uri
une note imprimée , mais qui n'est point ſignée.
Ils menacent de ſe mettre ſous la protection de
l'Empereur & du Roi de Sardaigne, ſi on n'accede
pas à leur deſir. On fait que le Gouvernement
des Cantons Suiſſes eſt aristocratique &démocratique.
Il eſt aristocratique dans les Cantons
de Berne, Lucerne & Fribourg. Il eſt mixte dans
ceux de Zurich , Baſle , Soleure , Schafouſen , St.
Gal& Bienne ; cependant il penche plus vers l'ariftocratie
que vers la démocratie. Il eſt au contraire
plus démocratique dans ceux d'Uri , Schweich ,
Undervald , Zug , Glaris & Appenzel.
Les troubles de Fribourg n'ont jamais eu
l'origine qu'on leur donne ici ; & les mécontens
n'ont pu demander en même temps
un gouvernement conforme à ceux de Zurich
& d'Underwald qui ne ſe reſſemblent
point ; les demandes d'une partie des ſujets
Fribourgeois ont porté ſur toute autre cho .
ſe , & la protection du Roi de Sardaigne ,
ou de tout autre Prince n'a rien de commun
avec ces différends . Les villes de Bienne&
de S. Gall ne font point des cantons ,
mais de ſimples alliées duCorps Helvétique.
85
(154 )
Le gouvernement de Soleurre n'eſt pas
mixte : il eft ariſtocratique pour le canton ,
&la bourgeoiſie de la ville a ſeulement l'élection
de quelques magiſtrats . Ni à Zurich ,
ni àBafle le gouvernement ne penche à l'ariftocratie.
Voici la fin de l'intéreſſante relation , concernant
les circonstances de la mort du Due
Léopol de Brunswick.
La barque quitta alors la rive. Au premier glaçondevant
le pont , elle eſſuya un petit choc : elle
traverſa néanmoins le pont avec bonheur;de ſorte
que le Duc paruts'en réjouir , & fit tournoyer ſon
chapeau, en ſigne de gaieté , vers le Major von
Korpen , qui ſe tenoit ſur le pont & l'avertiſſoit
dudanger. Ce trajet ſe fit ſous les yeux d'une
multitude de perſonnesqui ne regardobiieennttllaabarque
qu'en frémiſſant. Le Batelier doit n'avoir pas
pris , comme le premier , le véritable moment
pour faire virer la barque; au moyen de quoi
il auroit eu aſſez de temps pour fortir du courant&
pour aborder aux gros bateaux qui étoient
amarés à la digue. Le cours de l'Oder le porta trop
loin, & l'entraîna vers la rupture près des maiſons
de Lehmann. Le ſtribordde la barque heurta
contre un arbre près de la rupture ; & la barque
commença à prendre de l'eau. Le Duc chancela
& ſauta vers le milieu du bateau : il en ſeroit encore
échappé heureuſement, ſi la barque avoit pris
une direction droite, & fi la proue n'en avoit heur.
té contre un ſaule ,avec tant de force qu'elle chavira.
Le Duc tomba malheureuſement dans un
tournantd'eau , & une groffe vague le couvrit. On
le revit de lui qu'une de ſes épaules ; la tête reſta
toujours ſur l'eau. On lui tendit , on lui jetta à
P'inſtant des rames , des perches , des cordes dans.
| -
( 155 )
Peau ; mais le courant terrible ne permit pas, que
ni hommes , ni choſes puſſent arriver juſqu'à lui ;
&de la rive on ne pouvoit atteindre le corps .
Contre toute attente même , fondée ſur ce qu'on
voit ordinairement , ce corps ne reparut plus abfolument.
Sa diſparition & le chavirement de la
barque qui la précéda , ne durerent tout au plus
quedeux minutes. Il parut prendre ſa direction
vers le Marché aux Chevaux , où le fleuve avoit
deja renverſé toutes les maiſons qui ſe trouvoient
fur la route de ſon courant. Probablement l'épée,
le gand , ou même l'habit du Duc doit s'être accroché
quelque part , puiſque le corps n'eſt pas même
parvenu au Marché aux Chevaux , & qu'on l'a
trouvé à environ 200 pas de l'endroit , où il avoit
été englouti dans les eaux.
Les trois Pêcheurs remonterent bientôt du fond
de l'eau ſur la ſurface & gagnerent le ſaule , auquel
ils ſe tinrent , juſqu'à ce qu'onvint à leur ſecours
. Le Duc eſt le ſeul homme qui ait perdu la
vie par cettegrande inondation . Il auroit auſſi ſauvé
la ſienne, ſi une Apoplexie ſubite ne l'avoit fai
probablement , au moment qu'il tomba dans l'eau,
après s'être extrêmement échauffé. Pluſieurs Bateliers
ſe mirent en devoir de chercher le corps ,
fans doute moins pour obtenir la récompenſe confidérable
qui avoit été promiſe à celui qui le trouveroit
, que par amour & par vénération pour le
defunt Prince . Ce ne fut que le 30 Avril qu'on
trouva ſa canne à peu de diſtance de la petiteEgli.
ſe au fauxbourg de la Digue , édifice qui menace
égalementruine. Son chapeau ne fut repêché que
quelques jours après , lorſque le corps avoit déja
été trouvé . Ce chapeau pendoit à un cerifier d'un
jardin voiſin, qui avoit été inondé. Le 2 Mai , par
conféquent , fix jours après le malheureux accident
,lorſque l'eau avoit déja baillé de quelques
g6
( 156 )
:
pieds , un Batelier trouva le cadavre , ayant paffé
la riviere avec un petit bateau , pour aller retirer
quelques fourrages des magaſins écroulés. Il étoit
enfable dans unjardin inondé, qui appartenoit au
Chirurgien de la Compagnie Colonelle de ſonRégiment.
Après qu'il eut été conduit, d'abord à la
portedes Cafernes , enſuite par ſes Domeſtiques à
la maiſon qu'il occupoit , le Profeſſeur Mayer &le
Docteur Schumacher l'embaumerent. Le foir , il
fut expoſé en parade , ſous la garde d'un Officier
&de 30hommes de ſon Régiment. Le concours
fut extraordinaire pour le voir; l'on ne refuſa perſonne
, & les habitans de tout rang s'empreſſerent
de venir voir les triſtes reſtes d'un Prince , qui
vivra dans les coeurs de la poſtérité , quandmême
laNation ( ce qu'on ne ſauroit croire ) ſeroit aſſez
peu généreuſe , pour ne pas ériger à ſa mémoire
un monument public & durable.
Comme nous ne craignons point d'entretenir
long-temps nos Lecteurs de l'illuſtre
victime dont on vient de lire le déplorable
fort , nous joindrons un Précis hiſtorique de
la carriere ſi cruellement terminée du Duc
Léopold de Brunfwick.
LeDueMaximilien-Jules- Léopold de Brunt
wick Lunebourg étoit né le ro Octobre 1752 , à
Brunswick ; il étoit le plus jeune de tous ſes
freres. Plus ce Prince fit , dès l'âge le plus tendre,
paroître de talens aimables , plus ſes auguſtes
parens s'attacherent à développer & à former ſes
excellentes qualités. Son éducation fut d'abord
confiée à M. de Walmoden , puis à M. de Campen
, & enfin à M. de Bülow , actuellement
premier Maréchal de la Cour de S. A. R. la Ducheſſe
douairiere de Brunswick. Des Sous Précepteurs
habiles enſeignerent au jeune Prince
( 157 )
/
toutes les ſciences néceſſaires à fon état. Il fut
inftruit dans les principes de la Religion par le
célebre Abbé Jérusalem , qui a fait imprimer
dans le tems la profeſſion de foi , que fit le jeune
Prince en recevant la Confirmation. En 1764 , le
Colonel de Wanſtedt lui futdonné pour Gouverneur.
En 1770 il viſita avec le Roi de Pruſſe fon
oncle , les grandes revues de Siléfie , & fut préſent
à l'entrevue mémorable de S. M. avec l'Empereur
à Neustadt en Moravie. Au mois de Novembre
1771 il fit , avec le Colonel de Warnſtedt , un
voyage à Strasbourg , où il mit à profit les leçons
des plus grands Maîtres dans l'art militaire
&dans les autres Sciences qui font néceſſaires
pour former un Général . De là il fit un voyage
endiverſes Provinces de la France . Au mois de
Mai 1772 il revint à Brunswick; & au mois de
Septembre de la même année , il fut fait Chevalier
de l'Ordre de S. Jean de Malte à Sonnembourg.
Au commencement de l'année 1775 il
ſe rendit avec le Colonel de Warnſtedt par
Vienne en Italie. Il avoit pour compagnon de
voyage ce qu'il pouvoit choiſir de mieux , afin
d'en tirer des connoiffances utiles ; c'étoit le
célebre Leſſing. Arrivé en Italie , il y vifita tous
les endroits célebres par les Antiquités& les Monumens
des Sciences & des beaux Arts ; mais il
s'appliquoit encore plus à connoître & à étudier
les hommes célebres , tant par leurs talens que
par leurs bonnes qualités . C'eſt en cela qu'il
avoit goûté la plus grande fatisfaction , comme
il étoit facile de le remarquer , en l'entendant parler
de ſes voyages . Vers la fin de l'année 1775 il
revint en Allemagne , & ſe dévoua entiérement
aux objets de ſa profeffion. Le Roi de Pruſſe le
nomma Colonel le 12 Janvier 1776 , & lui donna
le Régiment alors vacant de Dieringsbofen.
:
(158 )
:
Le Duc ne tarda pas à ſe concilier au plus haut
degré à Francfort , où ce Régiment étoit en
quartier , l'admiration & l'affection génerale. En
1778 & 1779 il conduiſit ſon Régiment en Saxe
& en Bohême , avec l'armée aux ordres du
Prince Henri de Pruſſe. En Bohême il fut préfent
à toutes les expéditions guerrieres ; & il
ſe montra animé de ce grand& noble courage
qui atoujours caractériſé & qui caractériſe encore
la Maiſon illuſtre dont il étoit iſſu. Pendant les
quartiers d'hiver en Saxe , il confacra tout le
tems que pouvoit lui laiſſer ſes autres occupations
, de préférence aux Sciences à des actes
d'humanité ; & il honoroit là comme ailleurs , de
ſa confiance , les Hommes de mérite , de quelque
condition qu'ils fuſſent. Depuis l'année 1779,
il féjourna conſtamment à Francfort , où il ſe
diftingua tellement par ſabienfaiſance& par ſes
autres vertus , que jamais fon nomne ſera oublié
par aucun des habitans de cette Ville , & qu'il
y reſtera en bénédiction juſqu'à la derniere poſtérité.
En 1782 , il obtint le grade deGeneral-Major;
& il y finit ſa viegénéreuſe le 27 Avril de
l'année courante. Quelques traits de ſon caractère
qui n'ont pas encore été publiés , prouveront la
juſtice des éloges dont on doit l'honorer. Il avoit
conſacré de ſes propres fonds 162 rixdalers pour
être diſtribués tous les mois à un certain nombre
de pauvres & de néceſſiteux. Il faiſoit lui-même
en perſonne à d'autres indigens des largeſſes ,
qui excédoient encore cette lomme : il entretenoitdans
l'école de la garniſon de ſon Régiment
un Inſtituteur & pluſieurs enfans ; & ſouvent il
diftribuoit en préſent à ceux ci des livres & des
médailles , pour exciter leur émulation. Il faiſoit
apprendre à ſes frais des métiers à quantité de
pauvres enfans orphelins.Unjour que deux paw
1
t
( 159 )
vres enfans , admis par ſon interceffion dans la
maiſon des Orphelins de Berlin , devoient y être
envoyés , il fut dès les cing heures du matin , dans
untrès-mauvais tems , chez le voiturier , pour
voir ſi on avoit eu bien ſoin de garantir ces enfans
des injures de l'air. Ayant trouvé que les
précautions n'étoient pas ſuffiſantes , il les couvrit
de fon manteau , les vit d'abord partir , & retourna
enſuite chez lui , ſans être couvert luimême
contre la pluiet& le froid. Il montoit ſouvent
pluſieurs étages pour aller chercher & vifizer
les malheureux &les malades , dont il avoit
appris la détreffe , & il n'étoit pas tranquille qu'il
me les eût ſecourus , autant qu'il étoit en ſon
pouvoir.
L'Electeur Palatin eſt arrivé à Duſſeldorf,
le 31 Mai. S. A. E. compte y paſſer quel .
ques ſemaines.
Le 27 Mai, dans l'après - midi, lePrince Edouard-
Augufte d'Angleterre arriva à Lunebourg. Une
partie de la Bourgeoifie , en Uniforme rouge ,
étoit allée à cheval au devant de ce Prince , &
l'accompagna enſuite juſqu'au châ cau , où S. A. R.
reçut les complimens de la Nobleffe & du Magiftrat.
Le foir , toute la ville fut illuminée..
Il a paffé par Nuremberg pluſieurs voitures,
qui tranſportent à Vienne des effets
appartenant au Comte de Waffenaër , cidevant
Ambaſſadeur d'Hollande auprès de
S. M.. L.
Le Comte de Lerchenfeld , Miniſtre de
Electeur Palatin àla Diete de l'Empire ,
quittera , dit- on , ce poſte pour ſe rendre
enla même qualité à la Cour de Dreſde.
( 160 )
On lui donne pour ſucceſſeur le jeune
Comte de Seinsheim .
Un Ecrivain porte la population actuelle du
Royaume de Boheme , à 2,528,711 ames , & les
revenus ordinaires du Souverain à 15,000,000 de
florins. En 1784 , on comptoit dans ce pays ,
25,110 Proteftans de la Confeſſion Helvétique ,
qui avoient 33 Miniſtres , & 9,050 Proteftans de
laConfeffion d'Augſbourg , & 9 Miniſtres.
Une liſte du dénombrement du Royaume de
Sardaigne , inférée dans un magaſin allemand, qui
paroît à Ulm , porte la population actuelle à
273,000 ames , & celle des autres Etats du Roi de
Sardaigne , à 2,733,394.
ITALI Ε.
DE VENISE , le 31 Mai.
Notre arſenal vient d'être attaqué de
nouveau par des incendiaires. Sans l'extrême
vigilance des prépoſés , ce magaſin de nos
forces maritimes , &une partie même de la
ville euſſent été embrâfés. Ces récidives annoncent
un complot opiniâtre , dont on
foupçonne quelques perſonnes arrêtées &
conduites aujourd'hui dans les priſons publiques.
Le Dimanche matin , 22 Mai , notre efcadre
, ſous les ordres du Chevalier Emo ,
arrivant de Trapani , mouilla dans le port
de Livourne. Cetre eſcadre eſt compoſée
de deux vaiiſeaux de ligne, d'une frégate &
( 161 )
un chebec , ſavoir : la Renommée de 70 can.
& 550 hommes d'équipage ; la Concorde
de 60 can. & 440 hommes ; la Palme de
40 can. & 340 hommes , & le chebec l'Efpion
de 12 can. & 120 hommes. Le 25 , le
Chevalier Emo donna à bord de fon vaifſeau
un ſuperbe repas , où se trouverent
tous les confuls , nos principaux Officiers
de terre & de mer , ainſi que les premiers
Officiers de l'eſcadre napolitaine .
Le Bey de Tunis avoit offert la paix ,
moyennant qu'on lui remboursât la ſomme
qui a occafionné la querelle entre les deux
Etars ; que la République , à l'inſtallation
de chaque nouveau Bey , le fit complimenter
, en accompagnant le compliment d'une
bourſe de 25000 ſequins. Ces ridicules propoſitions
ont été reçues comme elles méritoient
de l'être ; & le Sénat a ordonné au
Chevalier Emo d'aller bloquer la Goulette ,
à l'entrée de la baye de Tunis , de maniere
à intercepter le paſſage de tout navire. Le
Sénat a notifié cette réſolution à tous les
Miniſtres étrangers. L'Amiral aura dans
cette expédition 10 vaiſſeaux de ligne &
frégates , 6 chebecs & pluſieurs bombardieres.
Samedi paſſé ; le Chevalier Pierre Memo
a été élu Provéditeur Général de la Dalmatie
Vénitienne .
GRANDE-BRETAGNE.
DE LONDRES , le 11 Juin.
L'orage des conteſtations au ſujet du
( 162 )
commerce avec l'Irlande , eſt aujourd'hui
paſſé des Communes à la Chambre Haute
Les Pairs de l'Oppoſition n'ont pas eté.
meins véhémens que leurs Alliés dans la
Chambre Baſſe , ni moins opiniâtres dans
leur réſiſtance àdes réglemens , en faveur
deſquels l'opinion publique n'eſt pas convertie
encore.
Le Vicomte Lord Stormont ouvrit les
hoſtilités dans la ſéance du 7 , par une motion
tendante à faire préſenter au Roi une
adreſſe , pour le prier de ſoumettre à la
Chambre un état des droits impoſés en
Irlande fur les importations & fur les exportations.
Sur la demande du Lord Chancelier
, Lord Stormont expliqua le but de
ſa motion par la néceſſité de mieux éclaircir
& de développer certaines parties des
réſolutions propoſées à la Chambre par
les Communes ; quelques débats s'enfuivirent
; la motion fut rejettée , reparut fous
la forme d'entendre des témoins , & n'eut
pas plus de ſuccès. Enfin , la Chambre
s'étant formée en Comité pour examiner
les réſolutions relatives à l'Irlande , on en
fit la lecture , & Lord Stormont prononça
un très-long diſcours d'une vigoureuſe argumentation
, dans lequel il compara les
anciennes propoſitions avec les nouvelles,
modifiées.
Il fut ſuivi du Lord Abingdon , qui ,
avec ſa modération ordinaire , rappella à
l'Affemblée ſes anciennes idées au ſujet de
l'Irlande.
(163)
a
Les idées , dit - il , que je vous ai préſentées
dans le temps , Mylords , ne regardoient que
la politique & non le commerce des deux pays.
Quant à mes vues politiques , le temps en eſt déjà
paſſé ; jacta est alea ; & ce que j'ai dit alors , doit
être enteveli dans le filence. Mais quant aux réglemens
de commerce entre les deux pays , je
dois vous en témoigner ma fatisfaction comme
étant la baſe de l'approbation que je vais y donner.
Je me permettrai cependant auparavant , Mylords
, quelques réflexions ſur l'inſolencede la
conduite de l'Oppoſition en ce moment.
Les meſures politiques qui ont été priſes entre
l'Irlande & l'Angleterre , & auxquelles en confcience
je n'ai pu donner mon approbation , ne
ſont point l'ouvrage du Miniſtre actuel de S. M.
(M. Pitt ). Il peut dire avec ſon grand- pere : je
m'en lave les mains . Et c'eſt avec le plus grand
plaiſir que je le vois dans le cas de s'en laver.
Mais à qui devons - nous attribuer ces meſures ?
C'eſt , Meſſieurs à ce même homme que nous
voyens aujourd'hui blâmer ces meſures , que la
conduite ſeule a rendues néceſſaires & inévitables.
Les conceffions , fur-tout lorſqu'elles n'ont été
ni demandées ni attendues , ne manquent jamais
d'en attirer de nouvelles , & les conceffions ſe
fuccedent tellement que toute la prudence humaine
ne fait enſuite trouver le moment d'y mettre
un frein. C'eſt précisément ce qui arrive à
l'Angleterre vis-à- vis de l'Irlande ; & cependant
nous voyons l'auteur même de ces conceffions
devenir le chef d'une faction violente qui s'oppoſe
, comme je l'ai dit, à des meſures qu'il nous
amisdans la néceſſité de prendre.
( 164)
Cethomme , Mylords, il ſeroit inutile de le
nommer ; it fuffit de penser à celui qui a fait
tout ce que la malice & la folie réunies peuvent
fuggerer; qui dans toutes les occaſions poffibles
a facrifié l'intérêt de ſa patrie à la foif défordonnée
de l'ambition ; en un mot celui qui mérite
àjulle titre , le nom d'auteur de la révolucion de
lAmérique , & par conféquent celui du plus grand
criminelde la nation.
C'eſt cet homme qui , en même temps qu'il
plongeoit le poignard dans le ſeia de nos compatriotes
Anéricains , diffipoit en Angleterre le
tréſor public avec une prefuſion ſans exemple
dans les annales d'aucune nation , dans l'unique
objet , ſelon ce qu'il diſoit , de « maintenir les
>>>droits législatifs de la Grande - Bretagne. »
Mais que fait ce Miniſtre , Mylords ? Sans que
l'Irlande le demandât , ni même qu'elle s'y attendit
( car alors ſes demandes & ſes eſpérances
ſe réduiſoient à voir la loi appellée Poynings
law modifiée ) , que fait , dis-je , ce Miniftre ?
Afin que les mécontentemens de l'Irlande ne
puffent point contribuer de concert avec ceux
de l'Amérique , à lui faire perdre ſa place , manu
Sua propria inimica , de ſa main profane , & dans
le moment où ſa lâcheté politique s'étoit manifeſtée
, il ouvre à l'Irlande, mème ſans lui pro .
poſer un retour équivalent , tandis qu'on auroit
pu obtenir d'elle celui qu'on eût deſiré , tout le
commerce des Ifles , & non content de cette conceffion
, il lui abandonne tous les droits légiflatifs
que l'Ang'exerre avoit furelle. Abandon que
jene ceſſeroisjamais de rappeller , juſqu'à ce que
ce Miniſtre eût été amené en jugement à la barre
de la Chambre , ſi ce n'eſt que dans ce moment
jem'attribue le caractere de Juge , & que je ſens
l'indécence de porter une ſemblable accufation.
( 165 )
S'il est vrai , Mylords, que le droit d'adminiſtrer
& de gouverner le commerce d'Irlande , a toujours
appartenu au Parlement d'Angleterre , &
fi c'eſt une maxime fondamentale aufli conforme
àla raiſon & au ſens commun qu'à la conflitution
de ce pays , que « le pouvoir législatif n'étant
>> qu'un pouvoir délégué par la nation , ceux qui
> en font revêtus , ne peuvent point le paſſer à
>>> d'autres ; » quel argument pourroit éluder l'accuíation
, & en prévenir l'iſſue ?
Pour prouver que ces conceffions furent faites
à l'Irlande ſans qu'elle les eût demandées ou
qu'elle les eût eſpérées , je vais rapporter un paragraphe
ou deux d'un pamplet qui fut publié
dans le temps en Irlande , & je crois à l'inſtigation
du Miniſtre lui - même ; car il eſt appellé
« l'un des plus magnanimes & des plus vertueux
>> Miniſtres que l'Angleterre ait jamais eu le bon-
>>>heurde pofféder . » Ce pamphlet a pour titre :
Confidérations adreffées à la nation Irlandoise. H
avoit écrit en réponſe à un autre pamphlet ſur le
bill contre les perturbateurs du repos public , attribué
à M. Grattan. Voici le paſſage : « L'Angleterre
>> nous fait donc enfin la conceffion ſoudaine &
>inattendue d'un commerce illimité , après nous
>> l'avoir refuſé d'une maniere violente & injufte
> pendant un fiecle ! De ce commerce par lequel
elle eſt devenue la maîtreſſe & la merveille
" du monde ! De ce commerce dont elle s'eſt ré-
>> ſervé la jouiſſance dans tous les temps & avec
>> le plus grand riſque , au détriment des parties
>>>fubordonnnées de l'Empire ! De ce commerce
>> dont l'uſupation l'a toujours fait vivre avec
>>>nous , depuis un fiecle dans l'inimitié & la ja-
>> loufie! Nous nous attendions fipeu à ce qu'elle
>> nous admit d'une maniere ſi ſubite , ſi généreuſe
& fi égale à ſon commerce , qu'à peine
( 166 )
(
>>pouvons- nous croire qu'elle l'ait faite fincere
> ment . L'Irlandois étonné , reçoit ce don comme
> Scrub reçoit la liberalité d'archer dans la Comédie.-
Ah ! une guinée ! ſeroit- il poſſible ; non
>>>frere Martin , n'eſt-il pas vrai ; c'eſt pour m'en'
>> demander le change ? »
Tel eſt donc ce Miniſtre & cet homme que
nous voyons aujourd'hui lié avec la maiſon irréprochable
de Cavendish , & que tous lesWhigs
d'Angleterre doivent adorer comme l'objet de
leur idolâtrie. Honteuſe profanation ! Odi profanum
vulgus &arceo. Et par quels principes,Milords?
un eſprit d'intérét privé ,& contraire au bien public
; par des motifs de coalition ; dans le deſſein
connu de ſe ſaiſir du Gouvernement &d'en éloigner
un Miniſtre qui , par la paix derniere , a
ſauvé la Nation d'une perte inévitable ; & d'une
paix , Milords , qui , pour me ſervir de l'expreffion
de notre Miniſtre actuel , avoit été rendue
auſſi néceſſaire par une partie de l'oppoſition ,
qu'elle étoit tacitement déclarée néceſſaire par
l'autre.
Je vais actuellement revenir plus particulie
rement à l'affaire qui nous occupe : Les Réglemens
actuels ſont purement commerciaux ; leur
objet eſt d'ouvrir une libre communication de
commerce entre les deux Royaumes , & de partagercecommerce
également entr'eux. Juſqu'ici
il ne ſe préſente à mon eſprit aucune objection.
Non-ſeulement j'ai defiré à la liberté du commerce
d'Irlande la latitude qu'on lui a donnée ,
mais une encore plus grande. J'aurois deſiré que
I'lrlande eût joui d'une légiſlation complette &
indépendante ſur elle même , & c'eſt dans ce delſein
que je votai très-fincérement pour que l'on
abrégeât la Loi déclaratoire de la fixieme année
du regne de George I. J'avois même formé
!
-
1
:
( 167 )
un autre ſouhait , mais d'une nature différente;
c'étoit que l'adminiſtration & la Surintendance
du commerce extérieur de tout l'empire Britannique
reſtât toujours entre les mains du Parlement
d'Angleterre. Je ne confultois pas moins
en cela l'intérêt de l'Irlande que le bien général;
le tems m'apprendra ſi je penſois juſte ou non.
J'ai détaillé dans le tems , à la chambre , les principes
ſur leſquels je fondois mon opinion. Si ces
principes étoient erronés , je m'en féliciterai ,
mais dans le cas contraire , les conséquences
fatales qui pourront réſulter feront à la charge
de celui qui les aura fait naître.
Mais il eſt un autre point de vue bien plus
important , Milords , ſous lequel il faut confidérer
les Réglemens actuels ; je veux dire celui qui
les préſente comme les principes d'une amitié
éternelle entre les deux Royaumes diſcordans.
C'eſt ainſi que j'enviſage ces propoſitions ;& c'eſt
avec elles que ſeul & fans appui , je me ſentirois
la force de combattre&d'argumenter contre
tous les Manufacturiers d'Angleterre. Eh quoi ,
Milords ! les intérêts d'une claſſe d'hommes ,
quelque nombreuſe qu'elle ſoit , peuvent- ils entrer
en compétence & balancer les intérêts réunis
de deuxNations ! Et quel eſt le Miniſtre qui ,
à moins d'être endormi , refuſeroit d'écouter des
propoſitions ſemblables ?
Que l'Amérique nous ſoit toujours préſente,
Milords , ainſi que l'iſſue de cette malheureuſe
diviſion. Rappellons nous toujours l'empire que
la France , contre toute vraiſemblance, fut prendre
dans ces contrées ; & revenant alors à l'Irlande,
confidérons les rapports qu'elle y a déja. Cette
réflexion ſeule m'avertit que c'eſt un point délicat
à traiter. Je n'ajouterai qu'un mot. Milords ,
arrangez -vous avec l'Irlande , tandis que vous le
( 168 )
VOUS
pouvez , & attachez -la à vous par la force de
l'intérêt , puiſque vous nele pouvez point autrement.
Elle a déja ſecoué le joug de vos Loix ;
qu'elle foit donc attachée par les liensde
l'affection ; que les deux peuples n'en forment plus
qu'un. Que vos intérêts foient les mêmes , &
enfin que vos vues s'accordent enſemble ; & tout
ira bien.
Au reſte , Milords , je ne peux que féliciter
les Miniſtres de S. M. d'avoir obtenu avec des
commencemens auſſi orageux , une fin aufli heureuſe.
Au milieu du cahos , il s'est formé un
ſyſteme. Puiſſent les deux Royaumes en retirer
les fruits par une longue & tranquille profpérité
! »
Après quelques diſcuſions qui ſuivirent
cette harangue , dont l'emportement gâte
quelquefois le patriotiſme & la ſageſſe ,
on adopta la motion d'entendre le conſeil
des manufactures : ce Conſeil fut appellé ,
interrogé , & la Chambre s'ajourna. Le
Chancelier Lord Thurlow , ne s'eſt nullement
oppoſé au ſiſtême de M. Pitt , comme
on l'avoit très-fauſſement préſagé dans tous
les papiers publics .
1
Ainſi que nous l'avons indiqué précédemment
, M. Pitt a abandonné ſa premiere
taxe ſur les ſervantes. Le 8 , Lord
Surrey ayant annoncé à la Chambre des
Communes, le deſſein de propoſer quelques
impoſitions de remplacement, le Chancelier
de l'Echiquier le remercia de prendre
fur lui le très -deſagréable , très -impopulaire
& très-indiſpenſable devoir d'un Miniſtre ,
ſavoir celui d'impoſer des taxes.
>> Le
1
( 169 )
«Le changement, dans la taxe ſur les boutiques
, ajoutatil , réduira fon produit à environ
20,000 liv. au deſſous de celui où elle avoit
été portée. Ainfi , pour balancer ce déficit , je
me vois forcé de propofer d'autres moyens dont
je mefuis efforcé de ne faire ſupporter la charge
qu'à la clafſe des citoyens qui en doit fouffrir
le moins. Quant à la taxe ſur les Domeſtiques
du fexe, mon intention eſt d'en alléger le fardeaupour
les familles où ily a un certain nombre
d'enfans;en conféquence , je propoſe l'exemption
d'une domeſtique pour deux enfans , & de
deux pour quatre , &c. dans toutes les familles
où il y aura pluſieurs enfans. Je compte auffi
profiter de l'idée qui m'a été luggérée de for
cer les hommes non mariés de contribuer aux dépenſes
de l'Etat, relativement à leurs domeſtiques,
& je ne vois point que ces célibataires aient à
ſe plaindre puiſqu'ils font exempts , au moins en
grande partie , des taxes fur les articles de con-
Tommation auxquelles les citoyens chargés de
famil e contribuent fi abondamment. En conféquenceje
propoſe que , pour remplir le déficit de
Ja taxe fur les Domeſtiques du ſexe , ces célibataires
payent une double taxe fur leurs Do-
> meſtiques mâles avec quelqu'augmentation à proportion
du nombre des femmes ou filles qu'ils
auront pareillement à leur ſervice . Je propoſe
encore une autre taxe qui tombera ſur les Procureurs.
On en compre environ 1200 à Londres
dontmille fontPraticiens. Or , en forçant chacun
de ces derniers de prendre une Permifſion qui
leur coûtera cinq liv. il s'enfuivra un revenu de
5000 1.; & l'on s'en procurera un de 10,000 1 ,
de plus , en obligeant tous les Procureurs établis
dans les autres parties du Royaume à prendre
une Permiſion de 3 liv. Enfin j'impoferai un
Nº. 26 , 25 Juin 1785 . h
( 170 )
droit de timbre de 2 fols 6 den, ſur chaque
Procuration pour ſuite & défenſe d'affaires en
juſtice ; droit qui produira 5000 liv. de plus ;
de maniere que ces ſommes réunies rempliront
le déficit de 20,000 liv. ſur la taxe des Boutiques
. J'eſpere que ces propoſitions paſſeront
ſans difficulté , puiſqu'elles ne coûteront pas aux
ſujets Britanniques un ſchelling de plus que ce
qui eſt indiſpenſablement néceffaire pour le fervice
public , & qui y ſera immédiatement appliqué.
Lord Surrey qui ne vouloit pas perdre
l'ouverture de ſon porte- feuille , n'en expoſa
pas moins un plan de taxes qui furent
toutes rejettées par le Miniſtre. Entre les
difcours qui ſuivirent , celui de M. Courteney
, dans le genre que les Anglois appellent
humorous , égayabeaucoup la Chambre,
En abrégé , ce Membre dit :
On a prétendu que la taxe ſur les Domeſtiques
du ſexe ne leur feroit aucun tort , parce qu'elle
ſeroit payée par leurs Maîtres. Le beau raifonnement
! Lorſqu'on propoſa une taxe ſur les
chiens , perſonne avoit il jamais imaginé que ce
ſeroit les chiens qui la paieroient ? Maiscela n'auroit
peint empêché ces pauvres animaux d'en
fouffrir , puiſqu'une pareille taxe auroit fait noyer
la moitié des chiens du Royaume. Il en eſt de
même de cette taxe ſur les Domeſtiques du ſexe .
Elle ſera cauſe qu'un nombre infini d'entr'elles
feront renvoyées des maiſons où elles ont trouvé
un aſyle . J'ai lu M. Necker ,& beaucoup d'autres
Auteurs qui ont écrit ſur les taxes , & je n'y ai
point vu qu'on ait jamais mis d'impôts ſur les
femmes dans aucun pays , à l'exception de la Hollande.
Mais cette République donne de l'emploi
( 171 )
i
aux femmes dans différentes eſpeces de Manufactures
que nous n'avons point . J'eſpere donc
que le Miniſtre retirera une taxe dont le moindre
inconvénient feroit d'accroître plus que jamais la
proſtitution .
La motion de Lord Surrey ayant été rejettée
à la pluralité de 104 voix contre 22 ,
M. Pitt propoſa à la Chambre les propoſitions
ſuivantes .
>>Toute perſonne qui n'aura jamais été
>>>mariée , & qui aura à ſon ſervice une ou
>> pluſieurs ſervantes, ſera tenue de payer , à
>>>titred'impôt , les diverſesſommes ſuivantes.
>> Pour une ſeule ſervante la ſomme additionnelle
de 2 f. 6 den . ſterl .
>> Pour 2 ſervantes 5 f.
>> Pour trois dito , 10 f. par tête.
>> Tout homme qui n'aura jamais été ma-
› rié payera annuellement.
>>Pour chaque domestique homme , qui
>> ne ſera pas employé uniquement à l'agri-
>> culture ou aux manufactures , ou à tout
>> autre commerce , dont le maître tire ſa
>> ſubſiſtance ou fon profit , la fomme addi-
>>>tionnelle de 25 f.
>>Il ſera payé un droit de timbre de 2 f.
>> 6 den. pour tout acte qui autoriſe à in-
>> tenter une action , lorſque la fomme ré-
>>> clamée par le créancier , ſe montera à plus
>> de 40 ſ.
>> Tout Procureur & Avocat immatri-
>>culé dans une Jurisdiction quelconque ,
>> fera tenu de ſe faire délivrer tous les ans
h2
( 172 )
>> un certificat d'immatricule pour lequel il
>> payera s liv. ſterl. de droit de timbre, s'il
fair ſa réſidence à Londres , & 3 liv. ft.
>> feulement , s'il réſide dans tout autre en-
>> droit de la Grande Bretagne.
>>L>es remifes faites aux braſſeurs qui ven-
>> dent de la bierre en quantité moindre
>> qu'un tonneau contenant 4 gallons &
>> demi , n'auront plus lieu à l'avenir.
Ces diverſes réſolutions pafferent fans
ultérieure oppofition.
Le Miniſtre doit, dit on, conſentir à ce
que la Chambre des Communes s'ajourne ,
pendant que les pairs feront occupés de
P'examen des arrêtés relatifs àl'Irlande. Dans
le cas où ces arrêtés auroient la fanction de
la Chambre haute , les Communes s'aſſembleront
auſlitôt pour les paſſer en loi.
L'activité qui regne dans les chantiers des
autres états'maritimes , a déterminé le Miniſtere
à ne point toucher à l'établiſſement
actuel des charpentiers employés dans les
chantiers de Portsmouth , Plymouth , Chatham
, Woolwich , Scherneſi , Deptford &
Harwich . Leur nombre, au lieu d'être diminué
, comme il en avoit d'abord été
queſtion, fera confervé enfonentier , après
que les vaiſſeaux actuellement en conftruction
auront été lancés. Tous les vaiſſeaux
en ordinaire feront réparés complétement ,
& 6 nouveaux vaiſſeaux de ligne feront mis
fur le chantier.
:
( 173 )
Voici l'état des vaiſſeaux en ordinaire au
31Mai.
-Dans la Tamiſe, 4 vaiſſeaux de ligne, 38 frégares
& 15 Acops .
A Sheerneff, 2 vaiſſeaux de ligne , 2 vaiſſeaux
de 50 canons , to fregates & 9 floops .
A Chatham , 25 vaiſſeaux de ligne , 7 vaiſſeaux
de 50 canons , 18 fregates & 4 loops.
A Portsmouth , 47 vaiſſeaux de ligne , 1 vaifſeau
de so canons , 23 frégates & & floops.
A Plymouth , 32 vaiſſeaux de ligne , 2 de 50
canons , 11 frégazes & 4 flops.
Total 110 vaiſſeaux de ligne , 12de so canons,
100 frégates & 40 floops.
Depuis cette époque , ona lancé deux vaifſeaux
de ligne , on a déſarmé un vaiſſeau de
ligne&une frégate , & l'on a mis deux ſloops en
commiffion.
L'état des forces reſpectives de l'Angleterre
& de la France dans l'Inde , au départ
de l'Amiral Hughes , préſente , dit- on ,
les deux Efcadres ſuivantes.
Vaiſſeaux Auglois. Vaiſſeaux François.
Difenfe 74 can. Fendant.
74 сам.
Worcester 64 Brillant.
74
Eagle 64 St. Michel 64
Briftol
50 Alexandre
54
Adve
32 Annibal. 50
Calypfo 6 Fiamand 50
Cygnet 16 Content
36
Lyzard 14 Rouſſeloiſe
24
Cupide 20
Syrêne 16
Tornade. 16
Le Fendant a péri & le Flamand eſt armé en
te: ainfi , à une frégate près , les forces des
deux nations ſont égales.
h3
( 174 )
On ne fait pas exactement quelles étoient les
forces de la Hollande dans ces parages. Il y
avoit à Trinquemale deux vaiſſeaux de 70 canons
, un de 56 & deux frégates. On préſume
que les Hollandois avoient à peu près les mêmes
forces à Batavia.
La Compagnie des Indes a reçu avis de
l'arrivée dans les Dunes d'un de ſes Navires
, le Ponsborne , venant du Fort Saint
George , de Bencoolen , & de la Chine.
Il étoit parti d'Angleterre le 24 Novembre
1783 .
Le ſieur Logwood accompagné des major
Money & de M. Blake , ont fait dernierement
une courſe aëroſtatique de 14
mille : M. Blake a fait quelques obſervations
phyfiques , & entr'autres celle que l'aimant
perdoit la moitié de ſa force attractive à une
certaine hauteur de l'atmosphère.
Lundi dernier , dans l'après - midi , l'un
des gardes de la Ménagerie de la Tour voulant
nettoyer la loge ſupérieure d'un des
lions & le tranſporter dans celle au-deſſous ,
cet animal s'échappa dans la cour où il roda
environ une heure , briſant tout ce qu'il rencontra
devant lui ; enſuite , il retourna tranquillement
à ſa priſon , & s'y laiſſa enfermer
ſans cauſer le moindre malà ſes gardiens.
On a reçu l'avis de l'arrivée enbon état de
vingt Vaiſſeaux équipés à Londres pour le
Groënland. Ils avoient déja commencé leur
pêche , mais fans avoir eu encore de grands
fuccès.
( 175 )
Le6 de ce mois, on a célébré à Weſtminſter
l'anniverſaire d'Handel و par un
concert de 614 Muſiciens , dont nous avons
donné l'état il y a quinze jours. Toute la
Cour , la plus grande partie de la haute Nobleffe
, un grand nombre de perſonnes de
tout rang & d'Etrangers , formoient l'Afſemblée.
On a compté 2000 voitures autour
de l'Abbaye , y compris les fiacres .
Pluſieurs des Gardes du Corps qui avoient
accompagné LL. MM. , s'étant aviſés de
vouloir écarter la populace , en ont été
très mal reçus , & hautement blâmés , vu
qu'en ce pays ci , les femmes , les enfans ,
du dernier étage , ne doivent être traités
qu'avec reſpect par les Troupes du Roi ,
fur-tout lorſque la curioſité & l'affection
les portent ſur le paſſage de Sa Majeſté.
Les dernieresGazettes de Kinſton , rapportent
encestermes , un exemple atroce dejalouſie , dont
elles garantiſſent l'authenticité : « Un Colon de
>>> Saint-Domingue , très-riche & horriblement
jaloux deſa femme , épia tellement ſes démar-
>>ches , qu'il parvint à ſe procurer des preuves in-
>> conteftables de ſon infidélité : l'ayant ſurpriſe
>> au lit dans ſa propre maiſon , avec ſon amant ,
>> il fit lier les mains de celui-ci , & , après lui
> avoir mis un baillon dans la bouche , le fit traî-
> ner par trois ou quatre eſclaves , dans un en-
>> droit écarté & preſqu'inacceſſible , au milieu
» d'un bois dépendant de ſon habitation ; puis
>> l'ayant fait attacher par terre avec des piquets
» & des cordes il le fit déchirer à coups de
,
h4
( 176 )
>>>fouers ,le taillarda lui-même à coups de fabre,
>> finit par la plus cruelle mutilation . La fureur
>> de cet impitoyable jaloux n'étant pas encore af-
>>>ſouvie , il fit enfoncer dans les plaies dont il
>> avoit couvert le corps de ce malheureux , des
> morceaux du bois réfineux appellé candlewood,
qu'il al'uma; & il s'amuſa à les voir brûter jufqu'à
ce qu'ils gagnaſſent la chair : après avoir
favouré à longs traits les tourmens de cette
>>>victime de ſa jalousie , il alla chez lui chercher
>>de l'argent& prit la fuite ». Les Gazetiers de
Kinſton ajoutent que le Gouverneur François
apromis une récompenſe très- forte à ceux qui
arreteront ce meurtrier , qu'on croit réfugié dans
cetteifle.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 12 Juin.
LeRoi a nommé à l'Abbaye réguliere de
S. Cyr , Ordre de S. Benoît , dioceſe de
Chartres, la Dame de Guillermin , Religieuſe
profeffe de l'Ordre de S. Auguftin ;
àcelle de S. Jacques de Vitry , Ordre de
Citeaux , diocefe de Châlons fur Marne , la
Dame de Pouroi , Abbeſſe de Fontgouffier ;
& à celle de Fontgouffier , Ordre de Saint-
Benoît , dioceſe de Sarlat , la Dame de
Feydeau , Religieufe profeſſe à l'Abbaye de
Sainte Croix , même Ordre , dioceſe de
Poitiers.
Les de ce mois , la Société royale de
Médecine eut l'honneur de préſenter au
Roi , à la Reine & à la Famille Royale , le
:
( 177 )
quatrieme volume de ſes Mémoires. Acette
occafion , le Duc de la Rochefoucauld ,
Aſſocié-libre & Préſident de cette Compagnie
, remit au Roi , comme Fondateur &
Protecteur de cet Etabliſſement utile , le
jeton d'or que la Société royale eſt dans
Lulage de préſenter à Sa Majeſté en même
temps que ſes volumes .
DE PARIS, le 23 Juin.
Les perſonnes qui , ſans partager l'yvreſſe ,
le délire vérirablement ridicule , où l'expérience
des Ballons avoir jetté la multitude ,
attendoient un réſultat utile de certe découverte
, avant d'en faire un objet d'idolâtrie ,
parurent aux enthouſiaſtes des eſprits
chagrins & des détracteurs malveuillans .
Tous les ſuccès étoient poſſibles à de certains
yeux; les dangers ſeuls étoient imaginaires.
Il n'eſt pas étonnant , que cette confiance
ait amené une caraſtrophe dont notre
impétueuſe frivolité doit certainement partager
le reproche.
M. Pilatre du Rozier , enhardi par des
expériences qui avoient intimidé tous les
gens ſages, par le fanatiſme général qui lui
applaniſſoit toutes les difficultés , & par le
ſentimentd'une fauſſe gloire,contre laquelle
on n'oſoit pas même s'élever , ſans eſſuyer
une querelle , s'étoit propoſé de traverſer la
Manche depuis Boulogne , ainſi que nous
le rapportâmes à ſon départ de cette Capihs
( 178 )
:
1
tale. Les vents & les circonſtances l'avoient
heureuſement contrarié , aſſez long - temps
pour éteindre le defir d'une expédition , fur
laquelle d'ailleurs le public inconſtant s'étoit
abſolument réfroidi. Il eſt affreux que
cette longue attente n'ait abouti qu'au déplorable
événement , arrivé à Boulogne ,
mercredi is de ce mois.
Cejour- là, à ſeptheures du matin,M.Pilatre
de Rozier , accompagné de M. Romain , s'eſt
élevé dans un Ballon , à l'uſage duquel il
avoit adapté , on ne fait trop pourquoi , la
combinaiſon des deux véhicules employés
juſqu'ici à l'aſcenſion de ces machines , l'air
inflammable &le feu deſtiné à dilater l'air
dans les Mongolfieres, Le Ballon s'éleva rapidement
à une hauteur qu'on jugea à l'oeil
d'environ 1900 toiſes : un inſtant après on
apperçut à la lunette quelque fumée dans la
partie ſupérieure de l'aeroſtat ; & fes Guides
infortunés occupés au travail du réchaud &
&de la foupape, probablement pour accélérer
leur deſcente. L'effroi fut au comble ,
lorſque dans l'inſtant le Ballon parut enflammé
, & s'abbatit entierement après une
exploſion , entendue, à ce qu'il paroît de la
pluralité des ſpectateurs. On courut à cheval
au lieu où la nacelle alloit ſe précipiter , & l'on
trouva les deux victimes dans un état qu'il ſeroit
auffi affreux d'entendre raconter que de
décrire. Le corps fracaffé de M. Pilarre de
Rozier offroit une ſeule plaie ; & l'on dit
que M. Romain refpirant encore , a fur
( 179 )
vécu quelques minutes. Onveutque M. Pilatre
de Rozier ait été ſuffoqué ou par les
flammes , ou par la preſſion de l'air , avant
d'avoir été briſé ſur le terrein ; mais les
circonstances , les cauſes de cette caraftrophe
ſont abſolument conjecturales. II
n'eſt pas à douter cependant , que l'emploi
du feu , n'ait occaſionné ce malheur ,
qui enfin rendra les gens de l'art plus
circonſpects , & les diſcoureurs moins téméraires.
On ne penſe point ſans ſaiſiſſement ,
àune fin auſſi cruelle due à un projet auſſi
inutile. Certainement l'intrépidité de M. du
Rozier étoit peu éclairée; on dit même que
ſes connoifſances phyſiques n'égaloient pas
fon ardeur; mais enfin tout le monde l'avoit
divinifé, & il eſt indécent aujourd'hui de
blâmer avec légereté une intrépidité à laquelle
on avoit applaudi avec fureur. Nous
reviendrons fur les détails de ce tragique
événement , fi toutefois il en exiſte de plus
avérés & de plus étendus que ceux qu'on
vient de lire.
On nous a adreſſé l'annonce d'un ballon
proposé par ſouſcription à Lyon : l'Auteur
ne fera point ſurpris que nous gardions
fe filence ſur ſon entrepriſe ; & nous le
garderons invariablement ſur toutes les annonces
pareilles , juſqu'à ce qu'on ait trouvé
les moyens , s'il en exifte , de rendre ces
machines fûres & uſuelles. Juſqu'alors
toutes ces courſes inutiles ne font qu'un
jeu de bateleur , & tout honnête homme
,
h6
( 180 )
doit frémir de leur donner le moindre encouragement.
Le Colonel Fullarton arrivant de l'Inde
avoit apporté en Angleterre la nouvelle de
la mort du Marquis de Buſſy: elle eſt aujourd'hui
confirmée par M. de la Grenée ,
Secrétaire de l'ancienne Compagnie des
Indes , revenu de Pondichéri. Le Général
mourut preſque ſubitement d'une goutte
remontée, le 8 Janvier , au moment où il
venoit d'achever 12 robs de Wisk. Depuis
long-temps il demandoit ſon rappel , & la
corvette qui le lui portoit , a dû arriver
cinq ou fix ſemaines après ſa mort. C'eſt
M. de Souillac qui commande actuellement
à Pondichery. Tout le monde connoît les
événemens mémorables & les importantes
négociations , dans lesquels ſe diſtingua le
Marquis de Buſſy pendant la guerre de
1741. On fait également de quelle utilité
l'expérience & le zele de cet Officier furent
à. la Compagnie , durant la guerre de 1756 ;
quels ſervices il auroit pu rendre , & comment
ſes plans contrariés devinrent inu .
tiles par des diviſions & par des fautes dont
M. de Buſſy ne partagea point le blâme.
S'il n'a pas retrouvé dans l'Inde ſon ancienne
influence , c'eſt que l'Inde n'étoit plus la
même. Livrée à des révolutions ſucceffives
, gouvernée par la plus inconftante politique
, elle n'offroit plus ſur la côte de Coromandel
, au Decan , au Bengale & au
Malabar , que des puiffances nouvelles , des
intérêts nouveaux & des alliances abſolu(
181 )
ment différentes de celles ménagées par
M. de Bufly , dans les beaux jours de ſa
carriere. Preſque toujours valetudinaire , fa
tête n'avoit plus ſa premiere activité; & depuis
la paix il vivoit dans une retraite prefqu'entiere.
M. de la Jaille , commandant l'Emeraude ,
arrive de la côte d'Afrique , où il a eu à foutenir
un petit combat contre les naturels :
la vie même fut en danger , & il a été ſauvé
par un Enfeigne de vaiſſeau , qui victime de
fon dévouement pour fon Capitaine , a
péri lui même.
Les eſcadres d'évolution , qui d'abord devoient
être principalement compoſées de
gabarres , le feront aujourd'hui de corvet.
tes , de frégates & même d'un vaiſſeau de
64. Celui- ci , qui est le Sédnifant, fera commandé
, dit-on , par M. Albert de Rioms .
Il doit fortir de Toulon avec ſa petite eſcadre
, & il trouvera ſur le cap Lagos celle de
Breſt , aux ordres de M. le Chevalier de
Buor. Ces deux eſcadres réunies feront des
évolutions pendant toute la belle ſaiſon pour
l'inſtruction des jeunes Officiers de la marine
du Roi ; mais le moment de leur départ eſt
encore incertain.
t Le Marquis de la Luzerne a été nommé
Gouverneur-Général & Commandant des
Mes ſous le venr. En même tems M. deMarbois
, Conful général à Philadelphie , a été
nommé Intendant de S. Domingue .
( 182 )
M. Barthe , Auteur de la jolie Comédie
des Fauſſes Infidélités , de la Mere jalouſe , de
l'Homme perfonnel , &de quelques Héroïdes,
eſt mort le is de ce mois , d'une hernie inguinale
, pour laquelle il avoit été opéré la
veille. Il laiſſe en manufcrit un Poëme de
l'Art d'aimer , qu'il liſoit dans tous les cercles
où il étoit appellé , & l'on aſſure que ,
contre l'uſage, le public auroit confirmé ce
ſuccès de ſociété.
Nous avions annoncé d'après les eſpérances
publiques , la démolition des ruesconftruites
ſur les ponts par la main de la barbarie
, comme très prochaine; mais fi ce
projet s'exécute une fois , en attendant , il
eſt renvoyé à trois ans , d'autres diſent en
1791 .
S. A. R. Mgr . Comte d'Artois vient d'acquérir
la précieuſe Bibliothéque de M. le
Marquis de Pau'my , compoſée d'environ
cinquante huit mille volumes. L'ancien Propriétaire
en conſervera la jouiſſance ſa vie
durant.
Le jeu des actions continue avec la même
fureur; celles de la Caiſſe d'Eſcompte, des
Eaux de Paris , &c. ſe ſoutiennent à un prix
fort haut ; celle de la nouvelle Compagnie
des Indes ne gagnent que 6 pour cent ,
tandis que la Compagnie Eſpagnole a vư
tout-d'un-coup les fiennes s'élever ici à 30
pour cent de profit ; encore ceux qui les
vendent ne ſont pas aſſurés de les fournir ,
( 183 )
car l'Eſpagne met tout en oeuvre pour les
empêcher de ſortir de chez elle.
Un nouvel incendie vient de conſumer
dix Villages on Bourgs à l'extrémité de la
Franche-Comté, au pied des Voſges . Luxeuil
eſt dunombre, ainſi qu'un autre Bourg dépendant
d'une Abbaye voiſine. Les Moines
de Luxeuil ont fait conſtruire ſur le champ
des fours pour nourrir les miſérables des
environs auxquels la flame a tout dévoré ,
& qui ſe réfugient près de cette Abbaye.
Ce n'eſt point par accident , dit- on , que lefeu
a pris dans tant d'endroits différens ;on
a découvert dans pluſieurs fermes des pas
niers remplis de charbon , avec de l'amadou
pour l'allumer au beſoin.
Ces ſoupçons ne nous paroiſſent mériter
aucune eſpece de crédit. Certainement les
incendiaires de Luxeuil , s'il en eſt , ne ſe
ſont pas trouvés en cinquante lieux différens,
poury allumer, preſqu'au même inf
tant, les flammes qui ont confumé tant de
Villages depuis deux mois ; un malheur de
ce genre , digne d'être rapporté , eſt arrivéle
mois dernier dans le voiſinage de Briançon :
voici de quelle maniere il eſt annoncé dans
une lettre de cette ville du haut Dauphiné ,
du 30Mai .
Le27 de ce mois , vers les dix heures du matin
, on s'apperçut , des remparts de cette ville
que le feu avoit pris au village de Caffet , dans la
vallée de Moneſtier ; quoiqu'éloigné de trois
lieues , on s'empreſſa d'y porterdu ſecours. Ma
( 184 )
dePagny, Lieutenant de Roi, Commandant de
laPlace, fit partir auffi tot un nombreux détachement
d'ouvriers du Régiment de Bretagne,
que M. le Comte de la Ferronnays , Men-s-de-
Camp en ſecond , conduit lui-même à pied.
M. de Pagny , à cheval , le devança bientő;; &
il eut la douleur de voir , en arrivant , que les
flammes avoient fait des progrès fi rapides & fi
violens , que tout le village étoit embrasé. Mal- :
gré le zele & l'activité des chefs , le courage.
& l'ardeur dont les ſoldats étoient animés , il fut
impoſſible de pénétrer. Les maiſons étant extrêmement
reſſerrées , & preſque toutes couvertes
de chaume , il fallut ſe borner , après bien des
efforts inut les , à donner d'autres fecours aux
malheureux habitans de ce hameau ,dont les cris
&le défeſpoir faifoient répandre des larmes à
tous les fpectateurs. Les conſolations ne leur furent
pas épargnées , ainſi que l'argent néceſſaire
dans les premiers momens. De cent trente - quatre
maifons dont le village étoit composé , cent dix
ont été entiérement réduites en cendres , avec
tous les meubles , les fourrages , & une grande
quantité de beftiaux. Une femme &un enfant y
ont péri ; p'uſieurs ont en les mains & le viſage
brû'és. Le lendemain , le Chapitre de cette ville,
le Subdélégué & les Officiers municipaux ont
fait une quête ; & chacun s'eſt haté d'y contribuer.
M. de Pagny , M. de la Ferronnays &
MM. Jes Officiers de la garniſon , ont donné ,
dans cette circonstance , des marques bien frappantes
deleur fenibilité. Accoutures aux actes
de bienfaiſance , ils ont étonné les malheureux
par l'abondance de leurs dons. Les foldats même ,
touchés par le récit de leurs camarades , ſo ſont
fait une g'oire d'imiter leurs fupérieurs , en
prenant fur leur propre ſubſiſtance , dequoifouri
( 185 )
nir àcelle des incendiés. Après avoir vivement
follicité , ils ont obtenu l'agrémentde leur faire
parvenir mille rations de leur pain. Cette libéralité
eſt au-deſſus de tous les éloges. Les Offi.
eiers ſubalternes ont achevéce qui manquoit encore,
dans cette circonstance , à Pentiere fatisfaction
du Régiment de Bretagne. Ils fe font afſemblés
pour délibérer de quele maniere ils devoient
auffi affifter les malheureux ; & l'on vient
d'apprendre que leur aumône a été très-confidérable.
L'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles- Lettres a élu en qualité d'Afſociélibre
Etranger , le Cardinal Antonelli , à la
place qu'a laiſſée vacantele P. Pacciaudi ,B.-
bliothécaire de l'Infant Duc de Parme.
Il paroît depuis quelques jours un Mémoire
très intéreſſantde cinquante pages fur
les corvées , fait parun Intendant dont l'autorité
eſt d'un grand poids.
Bien des gens ignorent que la corvée ,
dit l'eftimable Adminiſtrateur , & cette contribution
la plus fâcheuſe peut- être qu'acquittent
aujourd'hui les ſujets du Roi , ne re-
>monte pas plus haut que letemps de la Régence.
Le Duc Léopold en donna l'exemple
en Lorraine ; il fut imite en Alface , d'abord
>>par des travaux purement militaires , enſuite
>> en Champagne pour des conſtructions de
>> chemin; & infenfiblement , & de proche en
proche , dans toutes les Provinces, le tout
>> en vertu d'Ordonnances des Intendans , &
fans le fecours d'aucune Loi. La premiere
>>>qui exiſte ſur cette matiere eſt l'Elit enregiſtré
au Lit de Juſtice en 1776. Elle a été
proviſoirement fufpendue parce qu'elle a
>> rencontré des difficultés dans ſon exécution....
1
( 186 )
» Les corvées dont il eſt ici queſtion , n'ont
>> rien de commun avec celles qui ſont dues au
>> Roi par les vallaux dans l'étendue de ſes do-
> maines . Un grand nombre de Seigneurs jouif-
>> fent de pareils droits attachés à leurs Seigneu-
>>>ries. Ces fervitudes perſonnelles dérivent encore
de l'ancien ſyſtème féodal , & n'ont aucune
>>analogie avec l'inflitution très - moderne de la
>corvée pour les chemins , qui n'a d'autre bafe
> que celle de l'autorité .
L'Auteur du Mémoire n'a pas de peine enſuite
àdémontrer que « de l'impoſſibilité afſez géné-
> ralement reconnue de rétablir la corvée telle
>qu'elle étoit dans ſon origine, naît la néceſſité
«d'y ſuppléer par une contribution en argent ,
foit forcée , ſoit volontaire ». De tous les
moyens de parvenirà ce changement defiré , il
préfere la méthode adoptée par l'adminiftration
provinciale du Berry , qui est « une contribu-
>>tion particuliere établie ſur chaque Commu-
>> nauté , deſtinée à payerle prix de l'adjudica-
» tion de la tâche qui lui eſt impoſée. Ainfi, dit
l'Auteur , la corvée en nature eſt abolie ſans
> avoir perdu ſon ancienne forme pour la diſtri-
>>bution des tâches » . Il faut voir les avantages
que réunit cette méthode , &détruit les objectionsqu'on
pourroit faire contre elle ; enfin pour
ne rien omettre de ce qui a trait à une matiere
auſſi importante , il parle d'une derniere forme à
laquelle on pourroit être tenté de recourir , ſion
rejettoit la précédente ; c'eſt une Loi par laquelle
le Roi autoriſeroit les Communautés de ſon
Royaume à opter pour la contribution en ar
gent, ou pour le travail en nature. L'Auteur
reconnoît » que ce futM. de Fontette , alors In-
>> tendant de Caen , qui le premier eut le zele
>> & le courage d'introduire cette méthode dans
>ſa Généralité , en prévoyant ſans doute qu'elle
1
( 187 )
>> devoit conduire plus loin . Toutes les Commu-
>> nautés en ayant ſenti l'avantage , préférerent
>>> le rachat , & bientôt il n'y fut plus queſtion
>> de corvées » .
Cependant l'Auteur ne diſſinule pas que
«l'option aura toujours les mêmes inconvéniens
>> attachés à toute méthode incomplette , &c.
On écrit de l'Auvergneque les pluies abondantes
qui font tombées dans cette Province
y ont ranimé toute la nature en moins de
quarante huit heures ; enſorte que de nombreux
troupeaux ont été conduits ſur les
montagnes , où de grands pâturages les
dédommagent de ce qu'ils ont ſouffert ; on
eſpere recueillir des foins en plus grande
abondance que dans les années précédentes.
Il eſt faux que M. de Champfert ait été nommé
à la place d'Hiſtoriographe des ordres du Roi ,
&l'on nous avoit induit en erreur d'autant plus
facilement , qu'il étoit difficile de prévoir cette
invention.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loserie Royale de France , le 16 de ce
mois , font : 22,84,79.37 , & 60 .
PAYS- BAS.
DE BRUXELLES , le 21 Juin .
Le Stathouder a ordoné au vaiſſeau l'Alcmaër,
de so can. & au cutter la Guépe d'aller
joindre dans la Méditerranée l'eſcadre du
Chevalier de Kinsbergen. L'Amiral van
Brakel , de so can. , &le cutter le Levrier
partiront bientôt pour la même deſtination ,
& l'on projette de renforcer cette eſcadre ,
autant que la diſette de matelots le permettra.
LeGénéral Comte de Maillebois a remis
( 188 )
deux mémoires au Préſident des Erats-Généraux
. Le premier concerne l'établiſſement
d'un département militaire, ſous les yeux
& ordres du Stathouder , & préſidé par M.
le Comte de Maillebois. Dans le ſecond
mémoire ce Général opine à porter en tems
de guerre l'armée de la République à ss ou
60 mille hommes , & à 35 ou 40 mille
hommes en tems de paix. Le Comte de
Maillebois eſt aujourd'hui occupé à la vifite
de quelques places frontieres.
Au moment, où la République va s'accommoder
avec Sa Majeſté Impériale ,
Fon aſſure que le Prince de Pruffe répére
fept millions des Hollandois , pour
une prétention acquiſe anciennement de la
maifon d'Hohenlohe. Les arrérages deladette
montent plus haut que la dette même ,
qu'on ſe défendra de reconnoître tant qu'on
pourra. La Cour d'Eſpagne ſe préſente auſſi
comme créanciere de la République ; voilà
bien des réclamations à combattre
bien des millions à ſacrifier , ſans parlerdu
démêlé avec Veniſe qui ne finit point ; mais
comme l'obſerve fort bien la Gazette
d'Amſterdam , N°. 47 , ces bagatelles ne
doivent point arrêter les provinces , ni partager
leur attention à porter toute entiere
fur les tracafferies du dedans .
Entre les paragraphes curie ix que l'on
met en avant , pour ſuppléer à la difettede
nouvelles , celui qui ſuit eſt à remarquer..
Les lettres de Conſtantinople nous mandent
que les immenfes préparatifs desTurcs , tant fur
( 189 )
mer que ſur terre annoncent de plus en plusune
guerre prochaine. Le Capitan- Pacha poufle avec
un zele infarigable l'équipement de deux flottes ,
l'une deſtinée pour l'Archipel, & l'autre pour
la mer Noire. On fait filer continuellement des
troupes le long des rives du Danube ; ce qui
annorce évidemment que le Croiſſant menace
les deux Cours Impériales; le parti à la tête
Puquel ſe trouve le Capitan- Pacha , le nouveau
Muphti & l'Ulemas , ou Interprète de la Loi ,
acquiert tous les jours plus de prépondérance ,
&il n'est pasdouteux que les diſpoſitions guerrièresde
ce partidominaanntt netriomphentbientôt
de la répugnance que le pacifique Sultan paroît
témoigner à s'engager dans une nouvelle guerre.
L'Ambaſſadeur de Ruffie & le nôtre obfervent
tranquillement tous ces mouvemens , &fe contententd'informer
ſecrettement leur Cour de ce
qui ſe paſſe. La Courde Pétersbourg ne paroît
pas fort inquiette ſur la Crimée; elle fait paffer
peu à peu fes principales forces vers les rives
du Nieſter : la flotte qu'elle équipe à Cronſtadt
doit ſe rendre dans la Méditerranée &ſe joindre
à celle de la République de Venise ; & c'eſt, ſelon
toute apparence, lors de cette jonction , que ſe
déclarera l'alliance qui vient d'être conclue ſecrectement
entre ces deux Puiſſances & notre
Cour. Raguſe attend auſſi ſans doutecette époque
pours'affranchir du tribut humiliant qu'elle paie
àla Porte.
On mande de la Haye un événement
auquel on ne devroit pas s'attendre dans
un pays où les précautions pour retarder
l'époquedes enterremens , n'ont pas été négligées
par l'Adminiſtration .
Un garçon rotiſſeur ayant été porté en terre ,
aremué dans ſa bierre au moment qu'on alloit le
( 199 )
jetterdans le trou . On s'eſt empreſſé d'ouvrir le
cerceuil ,& le malheureux jeunehomme , revenu
à lui , a cru achever un ſonge pénible , & s'eſt
écrié ; mon Dieu ! eſt-ce queje rêve encore ? On
a vérifié depuis , que ſon maître n'ayant pas de
logement , s'étoit preſſé de l'enterrer. Il lui a été
enjoint enconféquence de garder le jeune homme
pendant fix ans chez lui , de le nourrir , vêtir
&médicamenter à ſes frais ; mais on craint que
Timpreſſion que le reſſuſcité a reçu en voyant
l'appareil de ſon enterrement , ne lui ſoit funeſte,
étant en danger de mourir effectivement ,
La nuit du 2 au 3 de ce mois , un incendie
a dévoré à Newport , un magaſin
de filets & de cordages à l'uſage de la
pêche , & deux maiſons voiſines ont été
endommagées . On évalue la perte à 20000
florins.
Caufe extraite du Journal des causes célébres [ 1 ]
Au commencement de 1784 , il s'étoit raſſemblé
aux environs de Niſmes , une troupe de Brigands
ſanguinaires & déterminés , qui infeſtoient
les grands chemins , & briſoient les portes des
châteaux & des maiſons ; ils répandoient la terreur
dans la contrée & dans les villes voiſines.
On n'oſoit voyager dans ces cantons : quoique
réunis , les voyageurs n'étoient pas moins attaqués
, &dans leur légitime défenſe , toujours
quelque malheureuſe victime ſuccomboit , &
augmentoit l'horreur & les forfaits de ces ſcélérats.
On ne parloit que de vols , que d'aſſaffinats
répétés , de maiſons forcées , de châteaux
pillés ; & l'on ne peut pas même alléguer que la
triſte néceſſité , & les beſoins multipliés d'un
hiver rigoureux les euſſent portés à cette fureur,
pour affouvir leur faim , & ravir à main armée
une ſubſiſtancedifficile. Quatre s'étoient échana
( 191 )
pés des galeres , & n'ayant étouffé la honte & les
remords dans le lieu meme deſtiné à en ranimer
les reftes , n'avoit reporté dans la fociété que
plus d'audace . Errans & vagabens , mais de façon
à s'un'r au beſoin , ils formoient des troupes de
trois , de fix , de huit & méme de douze , qui attaquoient
les voyageurs ſur les chemins de Sauve,
d'Uzès , de Sommières , de Saffolle , &c. &
laiſſoient preſque par-tout des traces ſanglantes
de leur apparition.
Tant d'attentats auſſi notoires , auſſi répétés ,
ne pouvoient reſter long tems impunis auprés
d'un Préſidial antique & reípectable , qui a toujours
donnédes preuves de fon zele & de ſon activité
pour la juſtice , le bon ordre & le repos des
citoyens. M. Bemel de la Bruyere , Procureur
du Roi du Préſidial de Niſmes , parvint à être
inftruit que ces malfaiteurs ſe réfugioient , avec
leurs concubines , dans des tuileries écartées ,
ſituées entre Niſmes & Saint- Gilles . C'étoit
quelque choſe que d'avoirdécouvert leur repaire;
mais l'important & le difficile étoit de les y forcer
ou de les y ſurprendre. Les combattre ou
les enchaîner par la force étoit une entrepriſe
périlleuſe. Il étoit donc plus sûr & plus humain
de joindre l'adreſſe à la force , & de chercher les
moyens d'endormir les tigres pour les enchaîner,
CeMagiftrat choiſit trois Huiffiers intelligens ,
qu'accompagnerent une vingtaine dejeunes gens
pleinsde coeur&de bonne volonté. Pour n'être
pas fufillés par ces brigands , & pouvoir les
approcher , ils ſe donnerent les apparences &
les attributs d'une compagnie de chaſſeurs , &
prirent ſi à propos leurs dimenſions , qu'ils avancerent
fans que leur deſſein fût pénétré , & inveſtirent
tout-à-coup ces tuileries , où ils ſurprirent
& arrêterent dix de ces ſcélérats étonnés &
confondus de leur propre inadvertance .
( 192 )
Là finit lecoursde leurs icélérateſſes : plus de
deux cents témoins furententendus,&complerterent
les preuves de leurs méfaits ; & parjugement
ſouverain du 25 Février 1785 , ils ont été
condamnés à être rompus vifs.
Le lendemain leurs concubines ont été condamnées
à être appliquées au carcan , & enſuite
renfermées , pour leur vie , dans unemaiſon de
force. Un jeune garçon de douze ans, digne
éleve de cette affreuſe ſociété , avoit déja fait ,
au milieu d'elle ,un apprentiſſage de trois mois ,
& aidé à leurs vols & à leurs affaffinats. Il veilloit
pour leurs forfaits ; il étoit l'eſpion qui
alloit à la découverte fur les grands chemins ;
il arrêtoit même , le premier , les voyageurs ,
& étoit bientôt foutenu par ſes maîtres , poſtés
en embuscade. Il a été ordonné qu'il feroit renfermé
dans un hôpital pendant fix ans , pour y
être élevé dans la Religion Catholique , & peutêtre
l'âge & la raifon changeront- ils fon coeur ,
fi-tôt dépravé par les leçons & l'exemple de ces
fcélérats.
Tandis que l'éxécuteur attachoit aux fourches
patibulaires les cadavres difformesde ces malheureux
tuppliciés , un malheureux voloit cent
écus à un payfan de Beaucaire , qui portoit cette
ſomme au propriétaire dont il étoit fermier. II
n'en jouit ras long-tems : le vel fut reconnu
quelques inſtans après , & le voleur arrêté. C'eſt
un Italien , Marchand d'Orviétan , eſpece d'état
qui , de l'art de tromper le peuple , mene quelque'ois
au métier plus lucratif des filoux , tout
voiſin du premier. Un mauvais ſuccès qui lui a
vallu le fouet & la marque à Dijon , ne l'a pas
corrigé , & la circonſtance où ſon impudence
bravoit les loix , prouve aſſez qu'il étoit incorrigible.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères