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1784, 12, n. 49-52 (4, 11, 18, 25 décembre)
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16.70 Mo
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393
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Texte
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de.
:
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
• Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts; les Spestacles ,
les Causes célebres; les Académies de Paris & de-
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 4 DÉCEMBRE 1784.
A PARIS,
Chez PANGKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE
Du mois de Novembre 1784.
PIÈCES FUGITIVES. L'Ami de la Société , 35
Le Ver Luifant & le Roitelet , Nouveau Voyage Sentimental,
3 39
Fin de l'Extraitſur l'Eloge de
Fable,
Epitaphede Mme Lobreau , 4
Portrait d'un Intendant , 49 Fontenelle ,
Inscriptions ,
AM. Gardanne ,
55
50 Histoire d'Eugénie Bedford ,
51
52
97
81
Les Six Nouvelles de M. de
Florian , 106
Prin- Délaſſemens de l'Homme Sen-
Bouquetpour la S. Louis ,
L'Electricité , Ode ,
Vers pour le Bufte du
ceHenri de Pruffe ,
Envoi à Mme la Comteffe Gabrielle
de Digoine,
145
fible ,
VARIÉTÉS .
166
146 Etat actueldu Dépôt de Men-
Le Réverbère & la Chauve- dicité de la Generalité de
Souris , Fable , 147 Soiffons ,
Le Préjugé National détruit ,
Anecdote ,
SPECTACLES .
115
148Acad. Roy. de Mufique , 89 ,
Charades , Enigmes & Logo-
171
gryphes , 5 , 53 , 105 , 162 Comédie Françoise , 136 , 175
NOUVELLES LITTER. Comédie Italienne , 139
Eloge de Bernard de Fonte- Annonces &Notices , 41 , 90 ,
nelle, 7
Balance de la Nature , ३म
141 , 184
A Paris, de l'Imprimerie de M. LAMBERT ,
que de la Harpe , près S. Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 4 DÉCEMBRE 1784.
PIECES FUGITIVES.
EN VERS ETEN PROSE.
MES MALHEURS ,
Stances faites le premier Novembre 1784 ;
à Sainte- Affife, par le Cousin Jacques ,
foufflant la Comédie.
EH! voici bien une autre hiſtoire !
J'arrive pour ſouffler , mais non...
Voyez combien j'ai de guignon !
Tout le monde a de la mémoire.
Pour faire eſſai de ma ſcience ,
Je cherche l'Acteur en défaut,
Mais pour me réduire au filence ,
On s'eſt , je crois , donné le mot.
EN VAIN je porte la parole ;
Mon zèle n'aboutit à rien ,
Aij
MERCURE
i
On ſemble avoir appris ſon rôle
Exprès pour ſe paſſer du mien.
NE ME ſoufflez , dit telle & telle ,
Que quand je vous regarderai.
-Avoir un regard d'une Belle ! .....
Oh ! oh ! je vous obſerverai .
J'OBSERVE donc , hélas ! j'épie
L'inſtant où l'on ſe troublera .
Ah! plus chaque Actrice eſt jolie ,
Et plus j'aurois l'âme ravie
D'en voir au moins une à quia !.....
COMME on punit d'un téméraire
Le defir trop ambitieux ! .....
Jamais je ne vois deux beaux yeux
Solliciter mon miniſtère !
1
POUR comble de maux , la Nature
Ne m'a muni que de deux mains ;
Or , il m'en faudroit , je vous jure ,
Deux fois plus qu'aux autres humains.
Mon calcul eſt ſimple & facile ;
Il m'en faut deux premièrement
Pour tenir un livre inutile ,
Et pour la forme ſeulement ;
DE FRANCE.
5
ET QUAND , par un jeu plein de charmes ,
Le Souffleur ſe ſent attendrir ,
Il en faut deux pour applaudir ,
Et deux pour effuyer ſes larmes .
VERS A ÉGLE.
AH! que l'Amour fait bien entre les Belles
Pour ſes deffeins partager ſes faveurs !
Là , deux beaux yeux domptent les plus rebelles ;
Grâce modeſte ici gagne les coeurs.
L'une a la taille élégante & légère ,
L'autre un éclat dont les lys ſont jaloux.
Tous les moyens d'attacher & de plaire ,
CharmanteÉglé, ſe rencontrent chez vous.
Qu'on eſt flatté , que l'oreille eſt contente
Quand votre lyre à vos doigts obéit !
Comme aux accens de votre voix touchante
Le coeur ému s'étonne & s'attendrit !
Ainfi que vous Melpomène ſoupire ;
Si vous danſez , vous nous enchantez tous.
'Ce que l'on aime & ce que l'on admire ,
Brillante Églé , ne ſe trouve qu'en vous.
( Par Mme Verdier , de la ville d'Uzès , de
l'Acad. des Arcades , & deplusieurs autres. )
Aiij
MERCURE
i ROMANCE du Barbier de Séville
Musique de M. Paëfiello.
2
4
Vous l'or-donnez , je me fe- rai connoî-
tre ; Plus in- con-nu , j'o-fois vous
a- do - rer , plus in- con-nu ,j'ofois
vous a- do rer. En me nom- mant
que pourrois je ef-pé- rer ? N'importe ; il

faut o- bé- ir à fon Maî tre.
20.Coupler.
Je ſuis Lindor , ma naiffance eft com-mu--
DE FRANCE
7
ne ; Mes voeux ſont ceux d'un fim-ple Bache
- lier , mes voeux ſont ceux d'un
fun- ple Ba- che- iler. Que n'ai-je hélas !
d'un bril-lant Che- va- lier , A vous
of-frir le rang & la for- tu ne !
32. Coupler .
Tous les ma - tins , i- ci , d'une voix tendre
, Je chan-te- rai mon amour fans
ef- poir , je chan- te- rai mon a-
Aiv
MERCURE
mour fans ef-poir ; Je bor- ne rai mes
plaiſirs à vous voir , Etpuif- fiez-
H
:
vous en trouver à m'en- ten dre!
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eſt Falot; celui de
l'Enigme eſt le bled; celui du Logogryphe eft
Douleur , où l'on trouve Dol , Dôle , Eu ,
roue or ré , Lord , lueur role la Dore.
TRO
J
د
CHARADE.
ROIS quarts de mon fecond annoncent ma première
,
Et préſentent un jeu dont elle tient le nom ;
Avec un quart de plus on trouve mon fecond;
Mon tout , ami Lecteur , ne voit point la lumière.
(Par M. Couret de Villeneuve , Imprimeur
du Roi à Orléans .)
DE FRANCE.
ÉNIGM E.
DE la Grèce , Lecteur , je tiens mon origine ,
Je ſuisGrec en un mot : nul n'en pourroit douter ,
Puiſqu'ainſi mon nom ſe termine.
Quoi qu'il en ſoit , à bien compter ,
Je n'ai qu'un pied ; il ne faut pas omettre
Que fort ſouvent il en vaut deux.
C'est ici que tu dois t'attacher à la lettre.
Ne me cherches pas loin , je ſuis devant tes yeux.
( Par M. F. G...., de Sédan. )
SUR
LOGOGRYPHE.
UR mes huit pieds , aux Princes de la Terre
Je verſe un nectar précieux ;
Mon chef à bas , une tendre Bergère
Me fait entendre aux échos amoureux .
(Par Mlle Brifoult , à Saint- Dizier. )
Av
10 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉLOGE de Fontenelle , Diſcours qui a obtenu
une mention honorable au jugement de
l'Académie Françoise en 1784 , par M. le
Roi , Ancien Commiflaire de la Marine.
En écrivant j'ai toujours tâché de m'entendre.
Font. AParis , chez Demonville,
Imprimeur- Libraire de l'Académie Francoife
, rue Chriftine..
LE Difcours de M. le Roi , préſenté deux
fois au Concours . de l'Académie Françoiſe ,
ya toujours en beaucoup de ſuccès. Il vient
d'obtenir cette année une mention honorable
, & l'année dernière pluſieurs voix
opinèrent pour lui décerner le Prix. M. le
Roi s'eſt plaint , en vers très heureux , de
n'avoir obtenu que Thonneur d'une mention;
& cela peut être fâcheux en effer après
avoir touché à la couronne. Les plaintes de
ce genre ſont communes ; mais ce qui n'eſt
pas commun , c'eſt de les faire comme M.
le Roi , en vers pleins de douceur & d'aménité.
Quelle idée excellente on doit prendre
de l'âme qui exhale ainſi ſes reſſentimens !
M. le Roi a choiſi pour épigraphe ces
mots de Fontenelle , qui paroiſſent ſi ſimples
& qui font i fins : En écrivantj'ai toujours
DE FRANCE.
tâché de m'entendre. On voit que M. le Roi
y a toujours réuffi ,& il ne paroît pas qu'il y
ait tâché. Son ſtyle pur & tranſparent laiſſe
voir au premier coup- d'oeil juſqu'au fond
de ſes idees . C'eſt un mérite qui ne devroit
pas être remarqué s'il n'avoit jamais approfondi
ſon ſujet ; mais il eſt clair lors même
qu'il eſt ingénieux; il fait entendre facilement
à tout le monde ce que lui ſeul a penſé :
c'eſt, là le mérite. Je connois des Écrivains
qui ſe vanten't d'être fort clairs ; & je vois
en effet qu'ils diſent ſans obſcurité des choſes
que tout le monde dit clairement depuis des
ſiècles. Mais ſi quelqu'un ſe vantoit de voir
clair en plein jour , ferois je obligé pour cela
de prendre une haute idée de l'excellence de
fa vûe ? Ce qui eft difficile , & ce qui mérite
des éloges , c'eſt d'avoir des idées qui
n'ont jamais été exprimées , & de les exprimer
avec netteté. C'eſt de pénétrer dans des
endroits obſcurs & d'y porter la lumière;
le génie même n'y parvient pas toujours au
premier coup. Liſez le ſecond Livre du Contrat
Social de Rouffeau; vous croyez parcourir
des théorèmes de géométrie, énoncés
en fignes algébriques. Voyez enfuite les mêmes
idées exprimées vingt ans après dans
fon écrit fur la Légiflation de la Pologne;
elles ont pris de la facilité , de la clarté ,
de la couleur; ce ne font plus que les ſenti
mens univerſels de l'homme , revêtus des
plus belles images de la Nature. On est obligé
d'être plus clair encore dans les matières de
Avj
12 MERCURE
goût ; car , comme le dit fi bien Vauvenargue
, ce qu'on ne comprend pas au
premier coup , n'eſt pas du reffort du bon
goûr. On ſe tromperoit pourtant encore fi
l'on prenoit cet excellent principe à la lettre.
Que d'intentions , que de beautés dans le
ſtyle de Racine , qui ſont demeurées longtemps
cachées pour les connoiffeurs les plus
délicats ! Dans un Poëte , une beauté qu'on
ne ſent pas , c'eſt comme une idée qu'on ne
comprend pas dans un Philofophe . Il a fallu
un fiècle , a dit le Panegyriſte de Racine ,
pour découvrir toutes les beautés de ſon
ſtyle. Racine ne manquoit pas de clarté ,
mais ſes Lecteurs manquoient de lumière.
A cette facilité continuelle de ſon ſtyle ,
M. le Roi joint continuellement je ne ſais
quelle aménité qui eſt dans le ſtyle un caractère
bien plus aimable encore ; ſes idées
paroiffent moins naître de la réflexion que
d'un ſentiment vrai & honnête des chofes ;
& voilà pourquoi ſans doute leur lumière
eſt ſi pure & fi douce . Dès l'exorde on ſent
cette impreſſion qui ſe répand ſur tout le
Difcours.
ود
" En commençant l'Éloge de Fontenelle ,
>> je me trouve einbarraſſé , je l'avoue , non
des chofes que j'ai à dire ; car quel ſujet
>> fut plus abondant ! mais du ton que je
dois prendre & de l'accord qui doit régner
» entre mon ſujet & mon ſtyle . Non-ſeule-
>> ment le Panégyrique ſe prête difficilement
>> aux grands mouvemens de l'éloquence ;
ود
4
DE FRANCE 13
ود
دد
ود
CS
"
ود
ود
ود
رو
ود
"
ود
ود
ود
ود
mais de plus les vertus & les talens de
Fontenelle ne lui compoſant qu'un mérite
d'un ordre privé, permettent moins d'elévation
à l'Orateur , que les talens & les
vertus publiques des d'Agueſſeau , des
Montaufier , des L'Hôpital. Craignons
donc ici la fauſſe chaleur & la déclamation.
Ofons prendre , s'il le faut , un ſtyle
>> ſimple. O Fontenelle ! heureux qui, comme
>> toi , fauroit répandre des grâces ſur cette
fimplicité ! Mais du moins eſpérons beaucoup
de l'intérêt que ton nom ſeul inf-
>> pire; à quel véritable Amateur des Lettres
feroit- il indifferent ? Je vois dans cette Afſemblée,
& parmi les Membres de cette
Académie , quelques perſonnes qui t'ont
connu , & qui étoient dignes de te connoître
: il en eſt dont la poſtérité ſe ſouviendra
comme de toi. C'eſt en leur préfence
que nous célébrons ta mémoire ; ta
>> gloire eſt mûre pour les éloges , quoique
la génération qui t'a vû ne ſoit pas encore
éteinte. Heureux vieillard ! tu embraſſas
> dans une carrière de centannées la moitié
de notre fiècle & du beau ſiècle de Louis
XIV : tu fus l'ornement de tous les deux ,
&comme le lien qui les unit. Tes Écrits
> influèrent d'une manière marquée ſur tous
les eſprits; tu ſus joindre aux grâces de la
poéſie la ſévérité des ſciences ; mais malgré
l'étendue & la variété de tes talens , qui
fixèrent ſur toi l'admiration publique , le
» Philofophe te trouve plus admirable &
ود
ود
ود
ود
"
2
ود
14 MERCURE
>>plus intéreſſant encore par ta modération
&par ta ſageffe. » ود
On peut faire fans doute des reproches à
cet exorde . Quelques idees manquent de
juſteſſe , quelques expreffions auffi. Il ne
peut être vrai que le Panegyrique ſe prête
difficilement aux grands mouvemens de l'éloquence
; au contraire , il s'y prête merveil-
Teufement. Le Panégyrique ne célèbre d'ordinaire
que des talens & des vertus qui ont
fait des revolutions mémorables dans l'efprit
humain &dans les Empires ; c'eſt l'expreffion
de l'admiration , de l'amour, de la
reconnoiffance des peuples , & rien n'eſt
plus près de l'enthouſiaſme, de l'élévation &
des mouvemens oratoires. Dans les Oraiſons
Funèbres de Boffuet , qui ne font que des
Panegyriques , la langue Françoiſe eſt auffi
hardie dans ſes mouvemens , auſſi paſſionnée
dans ſes expreffions , que daus les Tragédies
de Racine & de Voltaire. Mais il est vrai
que parmi les Hommes célèbres il y en a
dont le Panégyrique ne doit pas être écrit de
ce ſtyle. M. de Chamfort a dit , en commençant
l'Éloge de Molière : Je n'imiterai
point les Comédiens François , qui ont fait
habiller le portrait de Molière en Empereur
Romain . C'eſt rappeler & rajeunir avec
beaucoup d'eſprit un principe de goût trèsincontestable.
Mais il eſt ſi vrai que le Panégyrique
& l'Éloge admettent en général lé
ton de la grande éloquence , que la néceſſité
d'en prendre un autre n'eſt jamais faus in
DE FRANCE.
15
convénient pour l'Orateur. Si vous faires
deſcendre le ton de votre ſtyle , même lans
trop le baiffer , on vous dit qu'il ne convient
pas au genre des Éloges & des Difcours
Oratoires ; fi vous l'elevez , on vous
dit qu'il ne convient pas à l'homme dont
vous prononcez l'Éloge: le genre demande
un ton, le ſujet en demande un autre ; &
la critique , dont le regard malveillant vous
voit marcher entre ces deux écueils, eſt ſouvent
affez abſurde pour vouloir prouver que
vous êtes tombé dans tous les deux. L'Éloge
de Fontenelle préſentoit tous ces inconvéniens
; mais il faut avoner aufli qu'il offroit
de grandes reffources an talent pour prendre
tous les tons &plaire à tous les goûts .
Le ſtyle de Fontenelle , ſon caractère
comme Écrivain , eſt familier & piquant ;
mais les objets & les vûes de ſes Ouvrages
ont le plus fouvent de la grandeur & de la
magnificence ; le Panégyriſte éroit antotilé à
prendre quelquefois le ton des objets &
quelquefois le ton de l'Écrivain,
Il n'y avoit à cela qu'une difficulté , c'étoit
d'avoir un talent qui sût être tour à tout pis
quant & magnifique ; & voilà ce qui nous
paroîttrès- aifé, à nous, quiéclairors le génie
-&le goût par extraits.
M. le Roi n'a peut être pas dit précisément
ce qu'il vouloit dire en parlant de mérite
d'un ordre privé de Fontenelle. Iln'y a rien
de moins privé, rien de public, commele
mérite d'un Philoſophe dont les Ouvrages
16 MERCURE
)
:
ont éclairé la France , l'Europe , les générations
de pluſieurs fiècles dans l'Europe &
dans la France . M. le Roi ne s'eſt point rappelé
que les plus grands Écrivains même
du ſièclede Louis XIV , n'ont pas eu de leur
vivant une célébrité auſſi brillante , auſſi éten
due que Fontenelle; que des étrangers font
partis exprès des extrémités de l'Europe pour
venir voir Fontenelle à Paris ; que dans le
Nouveau-Monde , à Lima , les femmes apprenoient
la langue Françoiſe , uniquement
pour lire l'Hiſtoire de l'Académie des Sciences
de Fontenelle .
Mais ce qui est vrai , c'eſt que Fontenelle
a déployé ce mérite, dont les influences ont
été fi publiques & fi durables, dans un talent
modeſte , pour ainſi dire ; dans un ſtyle qui
n'aſpiroit jamais aux dehors impoſans du
ſtyle oratoire ou poëtique ; & voilà fans
doute ce que M. leRoi a voulu dire.
Nous croyons qu'il eſt auffi trop fort de
prétendre que Fontenelle a été l'ornementdes
deux fiècles ; & quoiqu'il foit heureux de
dire qu'il a été comme le lien qui les unit,
peut- être cela n'eſt- il pas affez vrai de Fontenelle.
Cet Éloge ne peut appartenir qu'à
l'Écrivain qui , placé entre les deux fiècles ,
auroit eu le génie des Arts du premier & le
génie philofophique du ſecond. C'eſt le trait
caractériſtique de Voltaire ; il ne peut convenir
à Fontenelle , qui n'a rien eu du génie
des Beaux- Arts , qui a formé un contrafte
frappant avec les bons Écrivains du règne de
DE FRANCE.
17.
Louis XIV , quia plutôt ſeparé qu'uni les
deux fiècles.
Ces obfervations paroîtront peut- être un
peu fubtiles ; mais dans les Arts de l'imagination
& du goût tout eft nuance ; &
l'efprit même d'analyſe tombe à chaque
inſtant dans de grandes erreurs , s'il n'eft pas
guidé par un tact fin & délicat qui ſépare les
nuances les plus légères.
Au reſte, tout cet exorde a le grand mérite
de réveillerles principales idées queleſujet fait
naître , & de les rendre avec une ſenſibilité
vraie & douce qu'on n'attendoit pas du ſujet.
Ce mouvement : O Fontenelle ! heureux
qui , comme toi , fauroit répandre des grâces
fur cette fimplicité , eſt heureux & paroît
naturel, quoique placé dans le début. Ce regard
, que le Panégyriſte jette ſur les Membres
de l'Académie qui ont connu Fontenelle;
ces expreſſions : Ta gloire eft mûre
pour les éloges , quoique la génération qui t'a
vû nefoit pas encore éteinte. Ces idées & ce
ſtyle appartiennent bien au genre des Éloges
& à l'éloge de Fontenelle. J'ai d'abord éré
furpris de cette apoftrophe : O fage vieillard
! &c . & c. Car enfin , Fontenelle n'a pas
toujours été un vieillard , il a commencé
auſſi par être jeune; mais en réfléchiffant
qu'il n'a jamais connu les erreurs de la
jeuneſſe , que c'eſt ſa vieilleſſe fur - tout qui
a été célèbre , que ce n'eſt que dans cet âge
de décadence pour les autres hommes que
18 MERCURE
Fontenelle a été heureux & honoré ; j'ai
affez aimé cette expreffion qui concentre ,
pour ainſi dire, toute ſa vie dans l'époque
de fon bonheur & de ſa gloire.
• Je n'oublierai point , dit M. le Roi , que
» je dois moins analyſer les Écrits de Fon-
>> tenelle que le talent qui les inſpira , &
» dans lequel il me ſemble qu'on peut dif-
» tinguer trois qualités bien remarquables :
>>les grâces du ſtyle , la fineſſe & la netteté
- des idées , les vûes philoſophiques.
Le projet d'analyser le talent , plutôt que
les Ecrits , eſt l'idée d'un homme d'eſprit qui
a réfléchi fur le genre des Éloges ; mais le
ſujet ici demandoit peut- être une exception
à ce principe qui eſt très- vrai en général . Si
je loue Racine ou Voltaire , leurs Ouvrages
ſont préfens à la mémoire de tous les hommes
de goût; je réveillerai facilement des impreſſions
gravées dans toutes les âmes ; j'anrai
aſſez fait leur éloge ſi je peins avec ſenfibilité
les émotions qu'ils m'ont données.
Mais Fontenelle, depuis dix ans , n'eſt guères
lû que desHommes de Lettres, qui ne le liſent
peut être pas affez.On connoît aujourd'hui
beaucoup plus fa gloire que ſes Ouvrages ; &
fes Écrits font naître beaucoup plus d'idées
qu'ils ne donnent d'émotions ; fi je me contente
de dire ce que j'ai ſenti en le lifant
j'aurai peu de choſe à dire ; & peu de gens ſau
ront de quoi je parle. Il falloit donc , ce me
femble , qu'une analyſe aſſez étendue rappelât
des Ouvrages trop négligés ; alors cha-
2
DE FRANCE. 19
+
-
cun auroit en ſous les yeux les objets dont
P'Orateur l'entretient; alors les traits caraetériſtiques
de l'eſprit & du talent de Fontenelle,
feroient fortis d'eux mêmes de l'analyſe
de ſes Écrits ; & l'imagination auroit
vû ſe ſuccéder affez rapidement les tableaux
variés de ſes Ouvrages ſi divers & fi nombreux.
Le grand reproche qu'on a fait au Difcours
de M. le Roi , c'eſt de n'avoir pas affez
faitconnoître dans Fontenelle l'Écrivain Philoſophe
, le Savant aimable.Apeine en effet
dans ce Difcours eft-il queſtion des Égtogues,
des Dialogues des Morts, des Mondes ,
de l'Histoire des Oracles ; &ce défaut tient
précisément à ce qu'il a voulu analyſer le
talent plutôt que les Écrirs de Fontenelle.
Il n'y a rien de ſi dangereux que les principes
généraux lorſqu'on ne les pire pas à
propos aux circonstances .
On ne conteftera point à M. le Roi que
Fontenelle n'ait des grâces dans ſon ſtyle ;
c'eſt même ce qu'on dit communement.
Mais en faiſant de cette qualité un des traits
caractériſtiques de Fontenelle , peut - être
falloit ily mettre plus de préciſion . Le ſtyle
de Fontenelle a plutôt des agrémens que des
grâces. Voltaire a des grâces , Fontenelle a
des agrémens , & cette difference vient ſans
doute de ce que l'un puiſoit ſes idées dans
une imagination prompte & ſenſible , l'autre
dans une réflexion fine& ingénieuſe. 2
M. le Roi ſe demande en quoi confiftoient
20 MERCURE
• les grâces du tyle de Fontenelle, d'où naît
ce charme que nous font éprouverfes Ouvrages.
Et la réponſe qu'il ſe fait eſt un des morceaux
de fon Diſcours où il nous paroît avoir
le plus approfondi le mérite de Fontenelle &
le plus montré le fien. Je vais le citer en
entier.
ود
ود
2.
• C'eſt que dans les bons Écrivains toutes
les idées s'enchaînant l'une à l'autre , & ,
ſe développant fucceffivement , forment
>> un tout que l'eſprit faitit fans peine ; cet
>> art confifte autant à rejeter les idées fu-
» perflues, qu'à n'omettre aucune de celles
» qui feront néceſſaires. Si quelques Écri-
>> vains aiment à ſupprimer les idées intermédiaires
en faveur de la précifion &de
>> l'énergie , ils ſuivent toujours dans celles
> qu'ils preſentent l'ordre ſecret qui les unit.
>> Mais cette manière piquante pour les Lec-
>> teurs intelligens , parce qu'elle offre à leur
> amour propre la récompenſe des efforts
>> qu'ils ont faits pour ſuivre l'Auteur , eſt
>> rarement exempte d'un peu d'affectation .
Fontenelle ne tombe jamais dans ce défant.
S'il flatte l'amour propre du Lec-
>> teur , c'eſt par la fineſſe de ſes penſées ;
>>mais quoique très précis , il n'affecte point
ود
ود
دو
de le paroître. Sa clarté cache ſa préciſion .
Son but eſt toujours d'épargner de la
>> peine. Il eſt clair , parce qu'il abrège , &
facile , parce qu'il n'a pas l'air d'abréger.
Placé au deffus de ſon ſujet , il voit d'un
>> coup- d'oeil ce qu'il doit faifir & ce qu'il
"
وم
DE FRANCE. 21
ود
doit rejeter. Tantôt il raſſemble en une
idée générale une foule d'idées particulières
, comme on réunit les rayons ſo-
> laires au foyer d'une lentille ; & le Lecteur
"
"
ود
ود
ود
eſt frappé d'une lumière plus vive . Tantôt
>>il ſépare ce qui a beſoin d'être diviſé pour
être mieux compris. Mais il ne lui ſuffit
pas d'être clair & précis pour être agréable.....
Tantôt ce ſont des rapprochemens
>> heureux ; tantôt des contraſtes piquans.
- Quelquefois il applique , par une allution
• fine , les expreſſions d'une ſcience à l'au-
» tre ; quelquefois il fait fortir de l'objet
dont il parle des traits de morale univerſelle
; ſous des expreſſions toujours natu-
>> relles & fimples , ſous des images quelque-
> fois familières , il cache des idées fines
> que la réflexion trouve profondes .... Chez
ود
"
ود
n
"
م
lui le ſavant n'eſt jamais ſeul , il eſt tou-
>> jours accompagné du moraliſte inſtruit des
>> ſecrets du coeur humain , parlant de nos
• paſſions & de nos travers avec la ſupériorité
tranquille d'un Philofophe qui les
obſerve d'autant mieux qu'il les partage
moins. Delà ce mépris ſecret, qui , comme
> on l'a remarqué, perce dans ſesOuvrages ;
mais ce mépris n'indiſpoſe pas, parce qu'il
>> eſt plus ſenti que prononcé , & que la
raiſon l'inſpire & non pas l'orgueil. >>>
Fontenelle lui - même auroit ſans doute
quelque plaiſir à voir les ſecrets de ſon eſprit
&de ſa compoſition, démêlés avec cette ſaga-
Gité. C'eſt preſque prendre ſon talentfur le
ود
د
22 MERCURE
,
fait. Fontenelle , nous dit l'Abbé Trublet ,
lorſqu'il vouloit louer beaucoup un morceau
, une penſée , diſoit : Cela est bien
vũ. L'Abbé Trublet croit , & nous
croyons auffi que ces expreſſions fi ordinaires
aujourd'hui , des vûes neuves, des vûes
grandes , des vues fines , c'eſt Fontenelle -
qui les a fait paffer dans la langue ; on ne
les trouveroit-peut être pas beaucoup dans
les autres Écrivains du ſiècle de Louis XIV.
Quoi qu'il en ſoit , nous ſommes perſuadés
qu'en écoutant ce morceau de M.
le Roi , Fontenelle eût pu dire ſuivant
fon uſage , cela est bien vû. Peut- être même
l'éloge qu'il eût reçu le plus volontiers
eût été celui de ces expreſſions toujours fim
ples & naturelles; mais nous avouons que de
tous les éloges de ce morceau , c'eſt le ſeul
qui ne foit pas mérité. Fontenelle croyoit
être très fimple , très naturel , parce qu'il
étoit familier ; mais on peut être familier
& recherché ; & c'eſt ce qui lui arrivoit
ſouvent ; c'eſt ce qui eſt arrivé aufli trèsſouvent
à Marivaux & à quelques Écrivains
de ce ſiècle , qui croyoient qu'il
ſuffit de n'être pas enflé pour être naturel ;,
qui croyoient qu'il ſuffit de ne pas élever
ſon ſtyle pour être ſimple , & ne ſongeoient
pas que c'eſt lorſque la pensée & le ſtyle
s'élèvent davantage qu'ils ont communément
le plus de fimplicité. Mais nous parlerons de
ce principe de leur ſtyle , dans quelques ré-
Hexions que nous nous proposons d'impri
DE FRANCE. 23
mer fur Fontenelle, fur ſes Panégyriftes, & fur
quelques -uns de ſes Ouvrages.
M. le Roi a dit de très bonnes choſes ſfur
l'eſprit de conciliation que Fontenelle , Secrétaire
de l'Académie, porta parmi les Savans;
il en eût pû dire de belles s'il avoit
peint l'eſprit de lumière que Fontenelle
porta dans les Sciences . C'eſt- là le titre
le plus folide & le plus éclatant de fa
gloire; c'étoit le plus beau moment de fon
Éloge, & le ſeul peut être où ſon Panégyrifte
pût déployer les richeſſes de l'imagination
, & ces vûes grandes & générales de la
Philoſophie qui appellent i naturellement
les pinceaux de l'Eloquence. Il falloit repréfenter
Fontenelle raſſemblant dans ſon efprit
les lumières éparſes dans toutes les
Sciences , & les répandant enfuite de fon
efprit ſur toutes les Sciences , plus pures,
plus vives & plus brillantes ; révélant à la
multitude les myſtères des Sciences auffi in.-
pénétrables juſqu'alors pour elle que les
myſtères de la Nature ; créant une langue
avec laquelle tous les homines peuvent entrer
dans les entretiens des hommes de
génie; fondant à jamais ſa gloire ſur cette
époque , où ce qui n'étoit que la grandeur de
quelques eſprits , eſt devenu réellement la
grandeur de l'eſprit humain .
Il eſt fâcheux que ce tablean, fur lequel la
penfée & l'imagination des Panégyriftes de
Fontenelle devoient fur - tout s'arrêter , foit
24 MERCURE
celui que M. le Roi paroît avoir le plus négrige.
Tout le monde a avoué que M. le Roi
avoit infiniment mieux réuffi à peindre le
caractère que l'eſprit de Fontenelle. On
voit à la fois dans ce tableau l'âme de Fontenelle
& celle de fon Panegyriſte , toutes
deux ſe reſſemblant beaucoup , toutes deux
pleines de moderation & d'indulgence ,
toutes deux fermées aux orages des paffions ,
& ouvertes aux plaiſirs de la Nature & de
la Société; celle du Panégyriſte plus ſenſible
ſans doute , mais ſeulement pour avoir plus,
de douceur & plus d'aménité. Heureux
l'Orateur qui trouve dans ſon âme & dans
ſon caractère les traits dont il doit peindre
le caractère & l'âme qu'il célèbre ! Quels
regrets amers , au contraire , auroit dû fentir
celui dont la main, traçant le même tableau,
eut été obligé d'honorer publiquement de ſes
Éloges l'ordre & la ſageſſe qu'il n'auroitjamais
pu établir dans ſon âme & dans ſa conduite
!
On a dit de Fontenelle qu'il paroît méprifer
les hommes , mais qu'il ne laiſſe échapper
ce ſecret qu'à - demi. M. le Roi dévoile
bien auffi quelquefois la malignité des
hommes , leurs paſſions petites & miférables;
mais il les plaint , & ne les méprife
pas; le trait que ſon eſprit alloit leur lancer
eſt émouffé par fa bonté naturelle , & l'indulgence
de ſon âme devient alors une grâce
pour
4
DE FRANCE. 25
pour ſon ſtyle. C'eſt ce que j'ai cru fentir au
moins lorſque M. le Roi ſe plaint à Racine
de ſes injuſtices envers Fontenelle.
« O Racine ! étoit ce à vous , dont
>> l'amour propre étoit ſi foible contre les
» plus injuſtes critiques , à humilier auſſi
cruellement l'Auteur d'Aſpar ? N'eût- il
" pas éré plus digne de vous d'aider de vos
>>conſeils cette Muſe égarée , de la conſo-
» ler , de la raffermir dans ſa diſgrâce ,
d'oublier que Fontenelle étoit le neveu
> de Corneille , ou plutôt de vous en fouvenir."
"
La tournure eût été plus piquante , le
trait de l'épigramme eût été plus aiguiſe , ſi
M. le Roi avoit dit de vous fouvenir que Fontenelle
étoit le neveu de Corneille, ou plutôt
de l'oublier. Mais on aime mieux , ce me
ſemble , que le trait ſoit un peu émouſſé.
On aime à voir le talent adoucir les arrêts
qu'il a droit de prononcer contre l'injuſtice.
Quant aux motifs de la haine de Racine
contre Fontenelle , il y en a eu d'autres fans
doute; mais cet objet doit être difcuté ailleurs.
M. le Roi , en parlant du ton que Fontenelle
portoit dans le monde , dit que ce
bon ton n'est autre chose dans la Société que
ce qu'est le bon goût dans les Ouvrages.
Ce rapprochement eſt ingénieux , & cela
eſt très-bien dit; je ne ſais pas juſqu'à quel
point cela est vrai. On connoît des Howmes
de Lettres qui ont en général le goût
No. 49 , 4 Décembre 1784.
B
1
26 MERCURE
très fain & le ton très-mauvais. Fontenelle
au contraire avoit toujours le ton excellent
dans le monde,& fon goût n'a pas été
toujours très sûr dans ſes Ouvrages .
Le morceau du Discours de M. le Roi
qui a fait le plus d'impreſſion , & dans le
Concours de l'Académie & dans le monde ,
c'eſt un parallèle de Fontenelle & de Voltaire.
Nous voudrions le citer tout entier ;
mais il a paru trop long dans le Diſcours , il
le paroîtroit davantage dans un Extrait.Nous
choiſirons les traits que nous jugeons les
plus heureux , & peut - être ne perdront- ils
rien à être ainſi rapprochés.
" Ce n'eſt pas que les Ouvrages de Vol-
>>taire & de Fontenelle puiſſent foutenir
> ce parallèle ; les genres en font trop dif-
>> férens , & ceux de Voltaire trop ſupé-
>> rieurs. Nous obſerverons ſeulement que
> tous les deux , doués d'un génie étendu &
>> flexible , ont embraffé pluſieurs objets &
"
ود
"
cultivé les Lettres & les Sciences ; mais
>> Voltaire , bien plus grand que Fontenelle
dans les Lettres, n'a écrit fur les Sciences
que paſſagèrement &d'une plume moins
>> sûre& moins ferme. Le contraire eſt arrivé
à Fontenelle. Fontenelle a de la raiſon
&de la grâce ; Voltaire a donné à la
raiſon de la grâce & de la vigueur. L'ef-
>> prit du premier a ſans doute influé ſur
celui du ſecond. Fontenelle avoit accoutumé
tous les eſprits à cet art d'orner la
raiſon en évitant le ſtyle emphatique &
ود
ود
"
DE FRANCE. 29
lamême phrafe ; & que dans la phrafe chacun
occupe à peu près le même eſpace. Les
éloges Académiques qui ont dû amener neceflairement
des comparaiſons entre les
Hommes célèbres , ont enrichi notre langue
d'excellens morceaux en ce genre, Le parallèle
de Molière & de La Fontaine , par M.
de Champfort ; celui des Contes de La Fontaine
& des Contes de Voltaire , par M.
Ducis ; celui du ſtyle de Racine & du ſtyle
de Voltaire , par M. de la Harpe , ſont des
modèles tous les trois , & ont tous les trois
un mérite & des caractères differens. Dans
le premier , le rapprochement du Fabuliſte
& du Poëte Comique , du peintre du Miſan
trope & du peintre de Jeannot Lapin , paroît
d'abord un peu forcé : pour le rendre
naturel , M. de Champfort étend les idées
que nous avions & de la Fable & de la Comédie
, & de Molière & de La Fontaine , &
chaque trait du parallèle joint au mérite
d'être vrai, le mérite d'être encore une décou
verte nouvelle. Le parallèle des Contes de
Voltaire &des Contes de La Fontaine offre
àchaque inſtant dans la même phrafe les
grâces naïves de La Fontaine , & les grâces
brillantes de Voltaire. C'eſt une eſpèce de
lutte , où chaque Conteur perd & reprend
tour- à- tour l'avantage , & en finiffant il eſt
difficile de ſavoir auquel des deux Conteurs
l'avantage eſt reſté. Le parallèle du ſtyle
de Racine & da ſtyle de Voltaire eſt un
morceau d'un goût exquis juſques dans les
Biit
30 MERCURE
moindres détails. Le même fonds d'idées s'y
reproduit peut être trop ſouvent , mais toujours
enrichi de nouvelles idées acceſſoires
&de nouvelles grâces dans l'expreſſion .
Si M. le Roi réduiſoit ſon parallèle de
Voltaire &de Fontenelle à l'étendue de ceux
que nous venons de citer ; s'il donnoit
a quelques rapprochemens une tournure
plus vive & plus piquante ; fi les traits
mis en contraſte jouoient plus ſouvent dans
le cadre de la même phrafe , ce morceau de
fon Diſcours pourroit être mis , fans doute ,
au rangde ces modèles.
Onvoit combien M. le Roi auroit tort de
reſpecter le ferment qu'il a fait en vers de
ne plus afpirer aux prix de la profe. Heureufementles
ſermens qu'on fait contre la gloire
n'engagentpasplus que ceux qu'on prononce
contreune maîtreſſe; onjure de la fuir pour
jamais, & on eſt ſouvent à ſes genoux avant
que le ſerment ſoit achevé. Le Public , qui
paroît avoir beaucoup goûté leDiſcours de
M. le Roi , le relève ſans doute d'un voeu
qu'il ne lui a pas été permis de faire contre
les plaiſirs du Public.
(CetArticleeftde M. Garat. ) :
DE FRANCE.
34
MÉMOIRE fur le premier Drap de Laine
Superfine du crû de la France ; lû à la
rentrée publique de l'Académie Royale
des Sciences , le 21 Avril 1784 , par M.
Daubenton , de la même Académie. A
Paris , de l'Imprimerie Royale.
..
M. DAUBENTON n'eſt pas unde ces Savans
dont la ſagacité ne s'exerce que ſur des objets
purement oifeux ; qui ne donnent à leurs
études d'autre bur que l'amuſement ; ou qui ,
n'ayant de motif qu'une vaine curiofité
n'ambitionnent d'autre prix qu'une vaine
gloire. Tous ſes travaux ſont conſacrés à
l'utilité; ſes découvertes ſont des bienfaits ;
& chaque titre de gloire qu'il obtient , eſt
un nouveau droit à la reconnoiffance-publique.
Nous croyons devoir faire connoître à
nos Lecteurs le nouveau Mémoire qu'il a
communiqué à la ſavante Société dont il eſt
Membre , & dans lequel il expoſe comment
il eſt parvenu à obtenir , pour les draps fins ,
la foie ſuperfine qu'on étoit forcé d'acheter
chez les étrangers. Le Gouvernement
ayant fait venir ſucceſſivement des beliers &
desbrebis de Rouſfillon , de Flandre , d'Angleterre
, de Maroc , du Tibet & d'Eſpagne ,
M. Daubenton mit toutes ces races dans la
même bergerie , en plein air ; nuit & jour ,
toute l'année , ſans aucun abri , & dans un
canton un peu montueux , c'eſt à-dire , fa-
Biv
32 MERCURE
vorable à la productiondes laines ſuperfines.
Son expérience eut un plein ſuccès: Ayant
allié les beliers à laine très - fine , avec des
brebis à laine jarreuſe , qui avoient autant
de poil que de laine , il en réſulta un beliet
àlaine ſuperfine. M. Daubenton avoit d'autant
plus lieu d'être content de cette réuffite ,
qu'il avoit employé un bélier de Rouffillon ,
n'en ayant pas encore reçu d'Eſpagne.
En 1776 , moyennant des beliers & des
brebis qui lui vinrent d'Eſpagne , poffédant
fept races très- diftinctes , y compris cellede
l'Auxois , pays où eſt ſituée ſa bergerie , il a
mené de front deux opérations différentes ;
il a perpétué toutes ces races ſans aucun mêlange,
pour voir quelle influence elles recevroient
du changement de climat ; & en
même- temps il a allié ces ſept races entreelles
, pour avoir des races métiſſes , & pour
voir à quel degré ce mêlange influeroit fur
Ja laine. Enfin , le réſultat des expériences de
M. Daubenton a été d'obtenir des laines
auffi fines que celles d'Eſpagne , ſans ſe ſervir
de nouveaux beliers d'Eſpagne ni de Rouffillon.
Il reſtoit à faire l'épreuve de la fabrication
des draps; épreuve des plus heureuſes , puifqu'on
s'eſt convaincu que les nouvelles laines
, avec la même ſineſſe à l'oeil , la même
douceur au toucher que celles d'Eſpagne ,
avoient encore plus de force & de nerf ;
qu'elles ſe tirent auſſi fin à la filature ; qu'elles
ſouffrent un tors plus conſidérable fans ſe
DE FRANCE
33
caffer , & qu'elles donnent aux draps une
chaîne plus nerveuse &plus forte.
Cette découverte eſt très importante ſans
doute pour les Manufactures & pour l' ntérêt
du commerce National. M. Daubenton a
donné dans pluſieurs Mémoires des moyens
faciles &peu diſpendieux de faire croître des
laines ſuperfines ; & les longues expériences
qu'il a faites ne laiſſent aucun doute ſur la
durée de cette amélioration .
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
MLLE DOZON a continué de jouer le rôle
d'Armide , dans l'Opéra de Renaud. Elle a
réparé dans les deux dernières repréſentations
les défaurs qu'on lui avoit reprochés à
la première. Elle a laiſſe très peu de choſe à
defirer dans le ſecond & le troiſième Acte.
Onne peut s'empêcher d'être toujours vivement
frappé du degré d'intelligence , de chaleur
& de mouvement qu'elle met dans ſon
action , dans un âge ſi peu avancé & avec
ſi peu d'expérience. On n'eſt pas moins étonné
de lui voir mettre dans ſon chant une expreffion
auſſi ſenſible & auſſi vraie , qui ne
nuit preſque jamais ni à la beauté des fons
ni à la juſteſſe de l'intonation. Elle a été ap-
By
34
MERCURE
plaudie avec tranſport àchacune de ces re
préſentations :nous croyons qu'on ne fauroit
trop encourager un talent qui doit devenir
fi précieux pour la Scène Lyrique.
Le Jeudi 25 , dans le Divertiſſement du
troiſième Acte de Renaud , on a vu repa
roître la jeune Dlle Élisberg , élève de M.
Dauberval , dans une entrée ſeule , où elle
a eu le plus grand ſuccès. On a remarqué
avec plaiſir les progrès ſenſibles qu'elle a
a fairs depuis qu'on ne l'avûe , ſur tout pour
la légèreté & la préciſion de ſes pas , & pour
l'action qu'elle met dans ſa danſe. Il a été aifé
de reconnoître dans ces progrès les principes&
les leçons de l'habile Maître qui s'occupe
de développer ſes talens. Nous devons
cependant obſerver à cette jeune & aimable
Danſeuſe qu'on a trouvé un peu de manière
& d'exagération dans ſes attitudes ; qu'elle
pourroit éviter d'avoir continuellement le
corps courbé& la tête un peu trop en avant ,
&qu'elle n'a pas beſoin de tant de recher
che pour être très agréable au Public.
T
DE FRANCE
35
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 16 de ce mois , on a donné la
première repréſentation des Docteurs Modernes
, Comédie Parade , en un Acte , en
proſe & en vaudevilles , ſuivie d'un Divertiffement
analogue , mêlé de couplets.
M. Caffandre , inventeur du Magnétisme
Animal , veur trouver dans la crédulite pa
blique les fonds d'une fortune rapide &
brillante; mais pour réuffir dans cette entre
priſe, il a beſoin d'un homme qui devienne
l'Apôtre de ſa découverte , & qui ſoit perſonnellement
intéreſſé à en faire valoir les
fuccès & l'efficacité. Il a choiſi , en conféquence
, un de ſes Confrères , dont il ſe
propoſe de faire fon gendre , & il ordonne
à ſa fille Iſabelle de ſe préparer à lui donner
lamain, Mais la fille de M. Caſſandre , fuivant
les us& coutumes de toutes les Ilabelles
paffees , préſentes & futures , eſt amoureuſe
d'un jeune homme qu'elle n'a vu qu'un moment,&
ce jeune homme s'appelle Léandre,
comme c'eſt l'ufage dans toutes les Comédies-
Parades repreſentées ſur les tréreaux des
Foires ou des Remparts , à huit-clos ou en
plein- vent , & même dans celles dont quelques
zélés reftauratenrs des Turlapinades , fi
mal à-propos bernées par Molière , cherchent
depuis quelques années à enrichir le
Répertoire de la Comédie Italienne. Après
Bvj
36 MERCURE
deux ou trois Scènes, dont une entre Caffandre&
le Docteur, eſt extrêmement plaiſante .
Léandre , qui eſt devenu amoureux d'Iſabelle
ſans la connoître , qui a vainement cherché
à découvrir le nom & la demeure de ſa
bien- aimée , & qui éprouve des ſentimens
qui lui étoient inconnus juſqu'alors , vient
chez M. Caflandre pour ſe faire magnétifer ,
dans l'eſpoir de trouver un remède à fon
mal. Il y rencontre ſa chère amante. A fon
aſpect, il fent un trouble , un embarras , des
mouvemens qui inſpirentun très- vif intérêt
àla jeune perſonne. Fille véritablement digne
d'umpère rel que M. Caſſandre , Iſabelle
s'armedutaliſmanddaanslequel
la médecine univerſelle , & magnétiſe ſon
amant, qui, enhardi par tant de bonté, foulagé
par tant de complaiſance , oſe laiſſer éclater
tout, ſon amour , & tombe aux genoux de ſa
maîtreffe. L'arrivée des deux Docteurs déconcerte
un peu les jeunes gens; mais comme
Léandre ſe trouve être le neveu du Confrère
de M. Caſſandre , & qu'il n'est pas difficile
de s'appercevoir qu'il aime & qu'il eſt aimé ,
on conſent à lui donner la main d'Iſabelle ,
& les Docteurs n'en ſont pas moins unis.
eft contenue
Au Divertiſſement qui fuit , le Theatre
repréſente une vaſte ſalle , au milieu de
laquelle on voit un énorme baquet entouré
d'un grand nombre de perſonnes des deux
ſexes , qui attendent avec une vive impatience
les Docteurs magnétisans. A leur arrivée
l'alegreſſe devient générale ; chacun
5
DE FRANCE. 27
» ampoulé. Voltaire ſemble avoir ſaiſi de
» bonne heure ce mérite de Fontenelle. Il
>> réſerva la majeſté du ſtyle pour la haure
>> Poefie , & ſa profe , facile , élégante &
> pure , ſe rapproche preſque toujours du
ton de la converſation ſans en avoir les
» familiarités ni les négligences .
» Tous deux nés avec une conſtitution
>> foible , ont fourni une longue carrière.
> Fontenelle fut prolonger la ſienne par fa
> modération , au lieu qu'on eût dit que
»l'âme impétueuſe de Voltaire , tout en
> tourmentant ſon corps , le fouteneit &
>>lui donnoit de nouvelles forces. L'un a
» terminé la carrière l'âme & le corps af-
» faifſes ſous le poids des années , ce qui
>> eſt ſans doute un bonheur , puiſqu'il a
>> rendu la vie comme nous la recevons ,
ſans le fentir ; l'autre a conſervé juſqu'au
• dernier moment , finon toute la vigueur ,
» au moins toute la grâce & toute la vivacité
de fon eſprit; ce qui est un bonheur
>>plus grand encore. Tous deux fove du très-
» petit nombre d'Écrivains que les Lettres
» ayent enrichis. Fontenelle uſa toujours de
» ſa fortune ſans faſte. Voltaire , dans ſa
• vieilleſſe , & lorſque l'avarice achève de
> rétrécir l'âme du commun des hommes ,
>> a joui de la ſienne avec magnificence.
» Les vertus de Fontenelle renoient princi-
>> palement à ſa raiſon ; la prudence y dominoir;
celle de Volraire , aux élans d'une
* âme ardente & fenſible , elles furent mê
Bij
28 MERCURE
>>*lées de quelques foibleſſes. Fontenelle,
>> circonfpect & réſervé avec les Grands ,
>> laiſſoit entre eux & lui une certaine dif-
>> tance ; & il avoit appris d'eux ce ſecret de
ود leur politeſſe. Voltaire , sûr de ſes ref-
• ſources , cachoit ſous les grâces & l'ama-
>> bilité de ſon eſprit , l'air de liberté qu'il
>>prenoit avec eux. Leur commerce avec
* Fontenelle n'a pas peu contribué à les rap-
ود
procher des Gens de Lettres ; celui de
Voltaire a fini par donner beaucoup à
>> penſer aux uns & aux autres ſi une liaiſon
>> trop intime leur convient. La prudence
" de Fontenelle calmoit l'envie , le caractère
>> de Voltaire l'irritoit, L'un conjuroit , l'au-
>> tre défioit l'orage. Fontenelle avoit été le
» premier dans la république des Lettres ;
>> Voltaire , ſur la fin de ſes jours , ſembloit
>> avoir changé cette république en monarchie."
Nous n'avons pas cité la moitié des traits
de ce parallèle. Parmi ceux que nous avons
fupprimés , il en eſt d'autres aufli ingénieux
que ceux qu'on vient de lire. Mais ,
comme on voit , ce morceau est beaucoup
trop long pour un parallèle. On ne met les
chofes & les hommes en parallèle que par
lestraits les plus frappans qu'ils préſentent , &
ces morceaux n'admettent ni détails ni preuves.
On ne doit voir que des réſultats , &
chaque réſultat doit fortir par un trait court,
vif& faillant. Autant qu'il ſe peut , il faut
qu'on voie toujours les deux hommes dans
1
DE FRANCE.
cetteEdition eſt augmentée d'une nouvelle Vie &
de traits intéreſſans.
FONTENELLE jugé par ſes Pairs , ou Eloge de
Fontenelle enforme de Dialogue entre trois Académiciens
des Académies Françoise , des Sciences &
des Belles- Lettres , Seconde Edition , précédée d'un
Extrait des Jugemens que M. l'Abbé Royou a portés
de cet Ouvrage , &fuivie d'une Galerie Poétique de
quelques Evénemens de l'année 1783. A Paris , chez
Belin , Libraire , rue Saint Jacques , près S. Yves;
Bailly , Libraire , rue Saint Honoré , vis-à- vis la
Barrière des Sergens.
Nous avons annoncé la première Édition de
cet Ouvrage, & nous lui avons donné des éloger.
Celle-ci en mérite d'autant plus que l'Auteur ( M.
leChevalier de Cubières ) y a fait des corrections
des augmentations très-heureuſes. Les Pièces que
renferme la Galerie Poétique ont toutes paru dans
le courant de l'année 1783 , année à jamais mémorable
par la découverte de M. de Montgolfier. On
trouve dans cette Galerie deux Pièces fort agréables
ſur cette découverte intéreſſante , l'une intitulée
les Prodiges des Sciences & des Arts , & l'autre
l'anti - Philoſophe ; l'épitre à l'Auteur du Séducteur
lorſqu'il étoit encore Anonyme; les vers fur
la mort de M. d'Alembert que nous avions déjà
publiés ; le tremblement de terre de Meffine , ou la
mort de la Marquise de Spadara , Poëme Lyrique ;
la Promenade au Sallon de 1783 ; l'Epitre aux Anteursdes
Voyages de Rofine , &c .
T
DISSERTATIONS & Lettres fur le Méphitifme &
Panti-Méphitifme , adreſſées à M. Cader , par Μ.
Janin de Combe-Blanche. A Vienne , & ſe trouvent
àParis, chez les Marchands de Nouveautés .
L'Auteur ſe plaint beaucoup de pluſieurs Meme
46 MERCURE
bres de l'Académie , qui , après s'être déclarés
contre l'anti - Méphitiſme , l'ont adopté , & s'en
font dit Auteurs ; quoique l'objet de cette diſcuſ-
-ſion ſoit intéreſſant par lui -même , nous avons
trouvé l'Ouvrage un peu verbeux ; nous ne déciderons
pas le fonds de la querelle , & laiſſerons aux
Lecteurs le ſoin de vérifier la vérité des faits , l'exactitude
des citations , la ſolidité des principes & la
juſteſſedes raiſonnemens. Au reſte , cet anti -Méphitique
n'eſt autre choſe que du vinaigre mêlé avec de
l'eau que l'on jette dans les foſſes d'aiſance lorſqu'on
en fait l'ouverture.
MÉDECINE des Animaux domestiques , renfermant
les différens remèdes qui conviennent pour les
maladies des chevaux , des vaches , des brebis , des
cochons , de la volaille , des oiſeaux de fauconnerie,
des petits oiseaux, &c .; par M. Buchoz , Auteur de
différens Ouvrages économiques , ſeconde Edition ,
augmentée. A Paris , chez l'Auteur , rue de la Harpe ,
la première porte - cochère au - deſſus du Collège
d'Harcour.
Tout le monde connoît les Ouvrages de M.
Buc'hoz, Celui - ci a le mérite d'intéreſſer une
claſſe de Citoyens bien précieuſe, les Agriculteurs.
MÉMOIRES du Musée de Paris. Sciences.
Nº. 1. A Paris , chez Moutard , ImprimeurL-ibraire
, rue des Mathurins , hôtel de Cluny.
On a applaudi au projet de publier les Mémoires
du Mufée. Cette première Livraiſon traite du feu
complet, par M. Ducarla. La longueur de ce Mémoire
& des Pièces quiy ſont relatives , a empêché
qu'on ne fit paroître le Diſcours préliminaire ; on le
donnera à la deuxième Livraiſon.
A,B, C, ou Jeu des Lettres de l'Académie des
DE FRANCE
37
s'écrie &demande la préſéarice ;mais il faut
quechacunpaſſe à fon tour. Un Gaſcon vient
dire à Caffandre qu'il s'eſt battu le matin ,
mais que le fer de ſon ennemi, étant magné
tiſé, lui a cauſé un mouvementfréquent qui l'a
fait tomber à la renverſe : il a donc beſoin
de ſon ſecours , afin de pouvoir ,
avec un fer apprêté , travailler àson tour
fon ennemi , à travers une groſſé muraille.
Deux jeunes femmes , Aglaé & Hottenfe ,,
ſuccèdent au Gaſcon; celle- ci veut auſſi ſe
faire magnétiſer. Le bruit infernal que font
les malades l'engage à les obſerver. Elle reconnoît
ſon mari dans un Procureur affis à
ladroite du baquet, &qui a la branche magnétique
appuyée ſur le front. Sa maladie
conſiſte en de fréquens maux de têre , dont
il eſt affligé depuis fon mariage.Hortenſe ne
veut pas reſter: elle demande au Charlatan
s'il ne va point en ville , & celui ci l'aſſure
qu'il y va , pourvu qu'on ait leſoin de l'aver.
tir la veille. Après quoi Hortenſe ſort avec
Aglaé , en ſe moquant de fon mari , qui ne
l'a point apperçue , tant il eſt plein de fon
objer. Enfin il eſt queſtion de magnétiſer le
Procureur ; on lai touche le front , on lai
préſente une glace , on lui fait fixer les yeux
fur unependule qui fonne coucou , il tombe
dans un fauteuil. Peu-à peu la vertu magnétique
opère ſur tous les malades , qui ſe lèvent
en chantant tour-à- tour , fur l'air d'un
canon très- ancien :
Je ſuis un fou, Meſſieurs , ou me logerez -vous , &c.
38 MERCURE
A chacune de ces queſtions , les Docteurs
répondent : à lafalle des criſes ; en effet on
les conduit dans cette falle , qu'on apperçoit
dansle fond du Théâtre. Puis un Duo entre
les Docteurs , dans lequel ils ſe félicitent
mutuellement de l'heureux ſuccès de
leur entrepriſe , & de l'argent qu'elle leur
vaudra.
On entend fans ceffe répéter qu'il ne faut
pas juger des bagatelles avec ſévérité ; & au
premier coup-d'oeil on eſt affez ordinairement
la dupe de cette manière de penſer;
mais avec un peude réflexion , il n'eſt pas
difficile de s'appercevoir qu'à force d'indulgence
pour les bagatelles , on autoriſe les
jeunes Auteurs à ne plus s'occuper que de
futilités , on habitue les Spectateurs à une
eſpèce de jouiſſances propres à dénaturer le
goût , à introduire la licence , & à leur faire
oublier tous les principes de l'honnêteté publique.
De quel oeil , fi ce n'eſt avec celuidu
mépris , & même du dégoûr , les hommes
raiſonnables, ceux qui croyent encore que la
décence n'eſt pas un mot vague & vuide de
ſens , devroient-ils conſidérer cet amas indigeſte
de Rebus, de Calembourgs, d'équivoques
, de jeux de mors , de plaifanteries hafardées
, & qui ne doivent ſouvent tout leur
ſel qu'à un vieux refrain mis en oeuvre avec
une intention libertine ? Néanmoins , nous
voyons tous les jours les gens qui , par leur
état , leur naiffance & leur caractère , de
vroient être les ennemis de ces miferables.
-
DE FRANCE. 39
productions , les applaudir avec tranſport ,
en devenir les prôneurs & les appuis. On ne
fauroit refufer beaucoup d'eſprit à l'Auteur
quelconque des Docteurs Modernes. Ses conplets
ſont tournés avec grace , coupés avec
facilité, & quelques uns d'eux ſont terminés
par des épigrammes très- ingénieuſes , & que
tout Ecrivain avoueroit avec plaiſir; mais
( nous l'avons déjà dit , & nous ne nous
laſſerons pas de le répéter ) comment un
homme d'eſprit , au lieu de travailler pour
ſa réputation d'une manière utile &honorable,
defcendit- il juſqu'à fe proſtituer, pour
ainſidire, d'une façon aviliſſante ? On a comparéle
Mariage de Figaro à une Laïs : à qui
comparera t'on la Comédie- Parade telle
qu'elle vient d'être régénérée au Théâtre Italien
? Il faut , par délicateſſe , s'abſtenir de la
comparaiſon. Il nous ſemble pourtant indifpenſable
de remarquer qu'il eſt bien éronnant
que ce ſoit au moment même que la
Comédie Italienne a obtenu le privilége de
repréſenter la Comédie Françoiſe , qu'elle
ait ouvert la carrière àun genre qui met ſa
Scène au niveau de celles des Remparts ?
C'éroit-là, diſoir on , que nous devions voir
ſe former cette feconde Troupe fi long-tems
demandée & fi neceſſaire à la reſtauration
de l'Art. Si c'eſt ainſi qu'on remplit nos efpérances
, nous ferons bientôt réduits au
feul plaifir de méditer nos chef d'oeuvres
Dramatiques dans le filence du cabinet. On
dévoue , & le Gouvernement permet de dé
40
MERCURE
vouer au rid.sule les Charlatans qui viennent
nous apporter les maladies & même la
mort ,en nous annonçant la ſanté : & cette
tolerance peut être fort ſage , mais on devroit .
autli permettre que l'on exposat à la riſeepublique
ces empyriques Litteraires qui ſemblent
avoir conjure à la fois la perte du goût &
celle de la decence , & qui ne ſavent exciter
le rire qu'aux dépens de la pudeur. Il n'eſt
pas ſi indifferent qu'on le penſe de maintenir,
dans l'habitude,des plaiſirs honnêtes & des
jouiſſances delicates , une Nation telle que la
nôtre , à laquelle on ne ſauroit refuſer de la
grandeur , mais dont l'eſprit capricieux&
frivole eſt ſuſceptible d'être facilement égaré,
&de prendre l'ombre pour la réalité , &
l'ivreſſe pour du plaifir.
Un eſprit corrompu ne fut jamais fublime ,
adir Voltaire. En littérature comme en morale
, ce principe eſt incontestable , & peutêtre
eſt il déjà plus que temps de réfléchir fur
la vérité qu'il renferme. Rome s'avilit avec
l'amour effréné des Pantomimes; les femmes
Romaines en devinrent folles , elles communiquèrent
leur enthouſiaſme à leurs époux ,
à leurs parens , à leurs amis ; de proche en
proche le mal devint général; un luxe effréné
avoit préparé la révolution ; les moeurs ſe
relâchèrent , la vertu ſe cacha , le vice leva
unfront audacieux ,& le génie Romain s'abâtardit.
En ſommes nous là ? Finirons-nous
comme les Vainqueurs du Monde ?
1
41
DE FRANCE.
ANNONCES ET NOTICES.
REPERTOIRE univerſel & raisonné de Jurifprudence,
Ouvrage de pluſieurs Jurifconfultes , rais
en ordre& publié par M. Guyot , nouvelle Edition
corrigée& augmentée , dix-sept Volumes in-4º. en
caractère petitKomain. AParis , chez Vifſfe , rue de
laHarpe, près la rue Serpente.
LeTome Vde cet Ouvrage paroît actuellement ,
&le Tome VI paroîtra dans le courant de ce mois.
Juſqu'à ceque les cinq derniers Volumes qu'on doit
livrer gratis aux Souſcripteurs paroiffent , on continuera
de recevoir des ſouſcriptions ſur le pied de
168 liv. diftribuées en treize payemens , dont le premier
eſt fixé à 24 livres, & les autres à 12 livres,
l'un en retirant chacun des douze premiers Volumes.
Avis à MM. les Souſcripteurs des Figures de
Histoire de France , commencées par feu M. le
Bas, & continuées par M. Moreau lejeune, Deffinateur
& Graveur du Cabinet du Roi , & de fon
AcadémieRoyale de Peinture & de Sculpture.
Al'époque de la mort de M. le Bas, les Eſtampes
étoient au nombre de cent quarante- quatre ,
diviſées en huit Livraiſons de dix-huit chacune. M.
Moreau s'étant'apperçu que ce nombre de dix - huit
Eftampes par Livraiſon étoit d'une trop longue exécution,
& retardoit la jouiſſance de MM. les Souf
cripteurs; d'après cette réflexion , il a pris le parti
de diviſer les huit premières Livraiſons en douze
de douze Eſtampes chacune , ce qui fait toujours
les cent quarante - quatre Estampes. Par cet arrangement
, qui ſera invariable , la Livraiſon qu'il
délivre dans ce moment eſt la treizième des Figures
de l'Hiſtoire de France , auſſi de douze Eftampes.
:
i
2 MERCURE
Le prix cit toujours le même , de vingt ſols par
Eſtampe, ce qui fait 12 liv. pour cette Livraiſon A
Paris, chez M. Moreau le jeune , rue du Coq-
Saint-Honoré , près du Louvre , ainſi que les Vues
des Monumens des environs de Paris , & la ſoufcription
des OEuvres de M. de Voltaire , dont il
paroît quatre Livraiſons in- 8 °. & in- 12 , de dix
Eſtampes chacune.
MM. les Souſcripteurs ſont priés de faire retirer
leurs Livraiſons .
ATLAS de la Géographie ancienne , par M.
Bonne , premier Hidrographe du Roi , avec des
Tableaux Hiſtoriques & Chronologiques des principales
Révolutions depuis les Empires connus juſqu'au
moyen âge, ſervant d'explication pour chaque
Carte, avec une Table alphabétique de comparaiſondes
noms anciens avec les modernes ; par M. de
Grace, Cenfeur Royal. Prix, 21 liv.-Cet Ouvrage,
demandé & attendu depuis long-temps du Public, eſt
du même format de l'Arlas moderne ſuivant la Géographiede
feu M l'Abbé Nicolle de la Croix , connu
duPublic,& en eſt le complément , qui le porte à
cent feuilles. On en trouvera de reliés enſemble ou
ſéparément , à Paris , chez le ſieur Lattré , Graveur
ordinaire du Roi , rue Saint Jacques , la portecochère
vis-à vis la rue de la Parcheminerie , nº. 20.
On trouvera chez le même Artiſte un très-beau Plan
de Paris ſur la feuille de papier grand Aigle de Hollande,
avec tous les nouveaux alignemens , même
ceux projettés. Ce Plan ne ſe vend que lavé ; prix ,
7 liv. 4 fols un autre téduit à moitié ſur la feuille de
Nom de Jeſus de Hollande. Prix , 6 liv. iavé ; un de
quatre feuilles dédié au Roi par feu M. Jaillot,Géographe
ordinaire du Roi , ſur lequel tous les changemens
ont été portés; un beau Plan de Rouen en
deux grandes feuilles , dédié à M. de Croſne , Inten
DE FRANCE.
43
dantde laGénéralité. Prix , 4 liv. 4 fols; une réduction
du même Plan dédié à MM. du Corps de Ville.
Prix , livre 16 fols ; une Carte des États-Unis de
l'Amérique , avec la nouvelle diviſion ſuivant le
Traité de Paix de 1783 , dédiée & préſentée à M.
Franklin , Miniſtre des Etats - Unis de l'Amérique
pres la Cour de France. Cette Carte eſt ſur une feuille
&demie d'Aigle, & eft accompagnée d'un Abrégé
Hiflorique des Expéditions Militaires. Prix , 2 liv.
ro ſols ,&tout ce qu'on peut defirer en Géographic ;
des Ecransde tous genres proprement faits , &pluſieurs
objets d'étrennes curieux & utiles..
:
OEUVRES Choiſies de l'Abbé Prevost , avec
Figures, neuvième Livraiſon, contenant les Mémoires
d'unejeune Dame, trois Volumes. Cette intéreſſante
Collection touche bientôt à la fin.
On foufcrit pour leſdites OEuvres , conjointement
avec celles de le Sage , àParis , chez Cuchet , rue &
hôtel Serpente, & chez les principaux Libraires de
l'Europe. Le prix de la ſouſcription eſt de 3 livres.
12 fois le Volume broché. On a tiré vingt - quatre
Exemplaires ſur papier de Hollande à 12 liv. le Volumebroché.
ELÉMENS de Mythologie, avec l'Analysedes
Poëmes d'Homère & de Virgile , ſuivie de l'explication
allégorique à l'usage des jeunes Perſonnes de
T'un & de l'autre sexe, par M. de Baſville , in - 8º.
Prix, 6 livres broché. AGenève, chez Barthélemi
Chirol , Libraire , & ſe trouve à Paris , chez Laurent
, Libraire , rue de Tournon .
:
Cet Ouvrage eſt une compilation , mais une
compilation utile , & qui annonce de l'inſtruction
&du zèle de la part de ſon Auteur. Il reſpire & il
eft fait pour inſpirer l'amour de l'Antiquité. Il y a
untrès-grandnombre de figures , moyen propte à
:
44
MERCURE
amuſer la jeuneſſe, & àgraver profondément dans fa
mémoire ce que l'on veut y faire entrer.
ESSAI fur les convenances grammaticales de la
Langue Françoise , où l'on traite effentiellement
des rapports qu'ont entre eux ou avec les objets de
nos idées , &c. , par M. Rouffel de Breville , an .
cien Avocat au Parlement. A Lyon , chez Jean-
Marie Bruyſſet père & fils , rue S. Dominique.
Le mérite de cet Ouvrage eſt aufli réel que le
titre en eſt modefte. On y trouvera des apperçus
neufs fur notre Langue, de ſages diſcuſſions. en
un mot , cette production est également eftimable ,
&par les principes qu'elle renferme,& par la méthode
avec laquelle ils ſont préſentés.
La Vie de M. Bourdoise , premier Prêtre de la
Communauté & Séminaire de Saint Nicolas du
Chardonnet , ſeconde Édition , revue, corrigée &
abrégée, in- 12 . Prix , 2 liv. broché , 2 liv. 10 fols
relié. A Paris , chez Morin , Imprimeur- Libraire
rueSaint Jacques.
C'eſt l'abrégé d'un Ouvrage édifiant & très-ancien
, qui a joui d'un grand ſuccès dans ſa nouveauté.
Nous croyons , comme l'Éditeur, qu'une
choſe bien étonnante c'eſt qu'un homme ſans
nom , fans bien , ſans crédit , avec des talens médiocres&
peu d'étude , ait pu parvenir à corriger de
nombreux abus dans l'égliſe , y ramener l'ancienne
diſcipline , & concourir à l'établiſſement de tant de
Séminaires & de Communautés Religieuſes.
On trouve chez le même Libraire , & à Rennes ,
chez les Demoiselles Vatar , Libraires , les trois
Héroïnes Chrétiennes , ou Vies édifiantes de trois
jeunes Demoiselles , par M. l'Abbé ***. Cet Ouvrage
avoit déjà paru avec un ſuccès mérité , &
DE FRANCE.
47
:
Enfans,& Recueil de teurs Etades , nouvelle Edition
, divisé en trois Parties , ornées de Figures &
d'un petit Atlas élémentaire , le tout mis dans un
ordre très -méthodique , par M. Freſneau , Inſtitureur
, &c. A Paris , chez l'Auteur , Place de l'Ecole ,
près le Pont Neuf; la Veuve Hériſſant , Imprimeur-
Libraire , rue de la Parcheminerie , & Savoye,
Libraire , rue Saint Jacques. A Verſailles , chez
Blaizot & Leguay , Libraires .
Nous avons annoncé les Cayers de l'eſtimable
Ouvrage de M. Freſneau à mesure qu'ils ont paru. Il
y ajoint de petits Jeux propres à attacher les Enfans,
& à leur inſpirer du goût pour l'étude. On
peut voir la Note & les prix de ces divers objets
dans un Extrait que M. Frefneau communique gratuitement
chez lui .
St
SIX Duos très-faciles pour deux Violons , par M.
Prot , Muficien de la Comédie Françoiſe, OEuvre V.
Prix , 4 liv. 4 fols . A Paris , chez l'Auteur , rue Saint
Honoré , près celle Saint Nicaiſe , maiſon de M.
Roblâtre , Epicier , & à la Comédie Françoiſe pendantle
Spectacle.
:
On deit ſavoir gré à M. Prot , qui a déjà donné
pluſieurs Ouvrages pareils , de conſacrer ſes talens à
l'avantagedes Commençans.
VAUDEVILLE du Mariage de Figaro , avec
huit variations arrangées pour le Clavecin , par M.
B.... , Profeffeur. Prix , I livre 16 fols. A Paris , chez
Mlle Levafleur , rue Saint Honoré , entre celle du
Four & celle des Prouvaires , maiſon de M. Sedillot.
NUMÉRO 20 des Ariettes & petits Airs pour
le Clavecin ou la Harpe , par M. Dreux le jeune ,
Maître de Clavecin . Prix , ſéparément 2 liv. 8 fols .
Abonnement de vingt- quatre Cahiers 36 & 48 liv .
48 MERCURE
AParis , chez Mlle Girard , rue de la Monnoie , à la
Nouveauté.
DEUX Duos , le premier pour deux Harpes ou
Harpe & Violon , le second pour Harpe & Violon
obligés , par M. Mayer. Prix , 7 liv. 4 ſols. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Neuve des Capucins , Chauffée
d'Antin , hôtel de M. le Marquis de Choiſeul.
L'ART de jouer de la Harpe démontré dansſes
Principes , dédié aux Amateurs de cet Instrument , '
Suivi de deux Sonates , par M. Cardon , OEuvre XII.
Nota. Les premiers Élémens ſe trouvent dans la
Méthode du ſieur Coufineau fils. Prix , 9 livres. A
Paris , chez MM. Coufineau père & fils , rue des
Poulies.
Voyez, pour les Annonces des Livres , de la
Musique & des Estampes , le Journal de la Librais
riefur la Couverture.
TABLE.
MES Malheurs ,
Vers à Eglé,
3.Mémoire fur le premierDrap
de Lainefuperfine du crûde
31 Romance du Barbier de Sé- la France ,
ville , 6Académie Roy. de Musiq. 33
Charade. Enigme & Logogry Comédie Italienne,
,
phe
Elogede Fontenelle ,
9 Annonces & Notices ,
10
35
41
J'AI lu
APPROBATION.
, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 4 Décembre. Je n'y
ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A
Paris , le 3 Décembre 1984. GUIDL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
POLOGNE.
DE VARSOVIE , le 9 Novembre.
Depuis le 1 de Septembre 1782 , juſqu'au
de Septembre cette année, la recette
du tréſor de la Couronne a été de
46,015,127 florins de Pologne , & la dépenſe
dans cet intervalle , de 43,650,837.
L'excédent de la recette ſur celle des années
précédentes eſt dû à l'augmentation de quelques
impôts.
On dit qu'une Armée Ruſſe doit s'afſembler
ſur les frontieres de Pologne ,
&diverſes lettres annoncent , que pluſieursRégimens
Ruſſes deCavalerie ont reçu
l'ordre d'avancer plus près de la Turquie.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 10 Novembre.
T
La Compagnie d'aſſurance de cette ville
N°.49 , 4 Décembre 1784 . a
( 2 )
a gagné depuis 1780 juſqu'à la fin de 1783
la fomme de 3,076,418 marcs.
Le Roi de Danemarck vient d'abolir la
ſervitude des payſans des Baillages de Frédérichsbourg
& de Cronbourg , & de leur
permettre de poſſéder des propriétés.
Un Convoi hollandois , compoſé d'un
vaiſſeau de guerre & de deux cutters , eſt
arrivé dans le Sund au commencement du
mois,
DE BERLIN , le 16 Novembre.
On a remarqué il y a quelques jours deux
ſuicides finguliers dans la ville de Neu-Ruppin.
L'un des deux infortunés qui ſe ſont
donné la mort , avoit écrit ſur ſa table : le
Jang de J. C. nous nettoye de tous les péchés.
L'autre mit un billet ſur ſa table , adreſſé à
ſes parens & amis : il y marqua le jour de
fa mort , & finit par ces mots : Bonne nuit ,
mes chers amis , ne pleurez pas pour moi , car
leſangprécieux de J. C. a expié d'avance la
faute que je vais commettre.
M. Buſching a publié dans ſes Ephémérides
l'état des bienfaits publics que le Roi
de Pruſſe deſtine à ſes peuples l'année prochaine,
ſavoir :
Rixdalers .
Ala Moyenne-Marche , 270,395 .
Ala Vieille- Marche, 15,000 .
Ala Nouvelle- Marche , 159,500.
Ala Pomeranie , 239,470
( 3 )
1
A la Pruſſe orientale ,
A la Pruffe Occidentale ,
Au Duché de Cleves ,
Au Duché deMagdebourg ,
A la Principauté d'Oftefriſe,
AuComté de Teklenbourg ,
6,000
678,425 .
148,726.
60,600.
2,000 .
3,000.
1,583,116
Indépendamment de cette ſomme , le Roi en
aencore aſſignéune autre très - conſidérable pour
la Siléfie.
La ſuſdite ſomme ſera employée de la maniere
ſuivante , ſavoir 89,660 rixdalers pour les manufactures
, 249,326 rixdalers pour les réparations
àfaire dans les endroits qui avoient fouffert par
Pinondaton du printems dernier , 384,000 rixdalers
pour les fortifications deGraudcaz , 54,000
rixdalers pour les villes & maiſons incendiées ,
76,000 rixdalers pour l'embelliſſement des villes
dans la Pruſſe Occidentale , 14,800 rixdalers
pour la conſtruction de diverſes Eglifes , &
500,000 rixdalers pour les améliorations dans la
Marche-Electorale,la Nouvelle- Marche & la Poméranie
.
Le Roi a nommé le Prince Frédéric-
Guillaume de Pruſſe , fils aîné du Prince
Royal , Lieutenant en ſecond du premier
baraillondes Gardes du Corps .
Nous avons ici un Médecin bien plus merveilleux
que les Mesmer , les Deflon , &c.: il guérit
par des miracles , & ſe nomme J. G. Malthés. Autrefois
garçon berger , il apprit enſuite à travailleren
laine ; fon âge eſtde 44ans. Dépuis celui
de 25 , il poſſede , dit- il , ce pouvoir ſurnaturel ;
pour juger de la maladie , il attend une heure
fixe , &juſqu'alors ſes malades ſont obligés de
garder le Glence. Il les entretient de fortileges
a2
( 4 )
& de poffeffions , n'épargne pas les prieres &
zoutes fortes de pratiques magiques. Un jour il
aſſura impudemment à un hydropique qu'il ſe
portoit bien , & que ſans cela il lui ouvriroit furle-
champ le ventre avec ſon coûteau. La lumiere
de votre vie , lui dit-il , brûlera encore vingt- cinq
ans ; mais vous vivrez plus long- tems encore que cette
lumiere ne brûlera. Cependant l'hydropique prit
le tranſport au cerveau : « cela n'eff rien , dit le
» Thaumaturge , cela doit être ainſi » . On lui
rapporta qu'une femme qu'il traitoit avoit craché
du ſang après avoir pris une Médecine de fa façon
: « c'eſt très -bien , répondit ce Médecin ,
>> tant mieux ; quoiqu'abſent , j'ai ſu que cela de-
>>>voit arriver ; je ſuis chez vous , &j'y ſuis invi-
> ſible en même tems » . Malgré ſes prieres & la
foi de la malade , le remede n'opérant point , il
coupaune partie des cheveux de cette femme ,
les mit en croix ſur la table , les brûla , & lui
en fit avaler la poudre dans du lait. Il vend une
effence& ſes miracles, Le mari d'une femmedont
il avoit promis la guériſon , s'étoit propoſé de ne
le payer qu'après l'accompliſſement de ſa promeſſe
; le charlatan s'adreſſa à la malade même ,
&la menaça d'un danger beaucoup plus grave ,
ſi ſon mari ne devenoit plus traitable . Pluſieurs
perſonnes étant mortes ou ayant eu le cerveau dérangé
par les pratiques de ce fourbe , le College
de Médecine apris connoiffance de ces accidens ,
&afait confiner Malthés pour deux mois à la
maiſon de force.
:
DE VIENNE , le 20 Novembre .
Le 13 dans la matinée, le Comte de Waf-
Senaër, Ambaſſadeur extraordinaire de Leurs
Hautes Puiſſances , a quitté cette Capitale ,
fans prendre congé de la Cour,
( 3 ) .
La réponſe attendue des Princes d'Empire auxquels
il a été envoyé des lettres requifitoriales ,
lesdiſpoſitions dedeux Cours Etrangeres , en exigeant
de nouveaux arrangemens , avoient fait
ſuſpendre juſqu'au 19 la marche de quelquesuns
des Régimens deſtinés aux Pays- Bas. Depuis
quelques jours , tout a repris la plus grande activité.
Les équipages de campagne de S. M. I.
ſemettront en marche le 17 , & le départ de
notre Monarque lui-même eſt fixé au 25 .
Le dénombrement de la population a été
commencé le 2 de ce mois dans les chefslieux
des Comitats & villes royales de la
Hongrie & des Provinces y incorporées .
On ne doit aucune créance aux prétendus
foulevemens & aux troubles ſuppoſés dont
on affecte de faire mention depuis quelque
temps dans les Feuilles étrangeres .
Au commencement du mois , il a été
expédié deux couriers fucceffifs à Pétersbourg.
Lespluiescontinuelles , vers la fin du dernier
mois , ont fait déborder les rivieres de Glina &
d'Unna , dans la Boſnie & la Croatie ; ce débordement
a occaſionné dans pluſieurs endroits des
dommages conſidérables. Une ravine a emporté
trente -ſept perſonnes qui travailloient àune
chauffée , ſans qu'on ait pu les ſauver.
On a reffenti le to du mois d'Octobre , à neuf
heures du foir , le vent étant à l'ouest , pluſieurs
ſecouſſes de tremblement de terre à Vieux &
Neu-Gradiſca. T
T
On apprend de Conſtantinople que la
Porte continue à éloigner de plus en plus la
a 3
( 6 )
'démarcation de limites demandées par le
Miniſtre Impérial.
Il a été publié le 28 Octobre , dans les ports
de Trieſte & de Fiume , que dans le cas d'une
rupture entre l'Empereur & la République de
Hollande , les propriétaires de vaiſſeaux qui voudroient
armer & courir ſur les Hollandois , recevroient
des magaſins & arſenaux de S. M. I. tout
cedont ils auront beſoin pour l'armement , après
s'être préalablement adreſſé au Gouvernement.
-Le bâtiment Impérial la Capricieuse , parti
l'aneée derniere de Trieſte pour Philadelphie , en
eſt revenu le premier Novembre , avec les marchandiſes
ſuivantes , ſavoir 226 tonnelets de térébentine
, 29 de réſine , 679 depoix , 592 de
goudron , 6100 pieces de douves , II tonnes de
harengs , 4tonneaux de Rhum , 300 quintaux de
lignum- fanctum , 2 tonneauxde ſucre , 12 ballots
de tabac , I tonnelets d'indigo , 30 gallons
d'eſprits de thérébentine , & 2 tonneaux de vin
deMadere.
:
Pluſieurs Chapitres, qui poſſédent des forêts
, ont reçu l'ordre de faire tranſporter
ici du bois de chauffage. Le Chapitre de
Neubourg doit en fournir mille cordes. Ce
Chapitre , qui eſt un des plus riches de l'Autriche
, eſt taxé d'envoyer chaque mois à la
Caiſſe de religion la ſomme de 1000 flor.
DE FRANCFORT , le 24 Novembre.
Des lettres de l'Eſclavonie , du 14 Octobre
, portent qu'il eſt arrivé à Banialuka un
Pacha avec 200 Janiſſaires , & qu'on y
attendoit auſſi le Pacha de Travnick avec
La réponſe attendue des Princes d'Empire auxquels
il a été envoyé des lettres requifitoriales ,
les diſpoſitions dedeux Cours Etrangeres , en exigeant
de nouveaux arrangemens , avoient fait
ſuſpendre juſqu'au 19 la marche de quelquesuns
des Régimens deſtinés aux Pays-Bas. Depuis
quelques jours , tout a repris la plus grande activité.
Les équipages de campagne de S. M. I.
ſemettront en marche le 17 , & le départ de
notre Monarque lui-même eſt fixé au 25 .
Le dénombrement de la population a été
commencé le 2 de ce mois dans les chefslieux
des Comitats & villes royales de la
Hongrie & des Provinces y incorporées .
On ne doit aucune créance aux prétendus
foulevemens & aux troubles ſuppoſés dont
on affecte de faire mention depuis quelque
temps dans les Feuilles étrangeres .
Au commencement du mois , il a été
expédié deux couriers fucceffifs à Pétersbourg.
Lespluies continuelles , vers la fin du dernier
mois, ont fait déborder les rivieres de Glina&
d'Unna , dans la Boſnie & la Croatie ; ce déberdement
a occaſionné dans pluſieurs endroits des
dommages confidérables. Une ravine a emporté
trente -fept perſonnes qui travailloient àune
chauffée , ſans qu'on ait pu les ſauver.
On a reſſenti le to du mois d'Octobre , à neuf
heures du ſoir , le vent étant à l'ouest , pluſieurs
fecouſſes de tremblement de terre à Vieux &
Neu-Gradiſca. T
On apprend de Conſtantinople que la
Porte continue à éloigner de plus en plus la
a 3
( 6 )
1
:
'démarcation de limites demandées par le
Miniftre Impérial.
Il a été publié le 28 Octobre , dans les ports
de Trieſte & de Fiume , que dans le cas d'une
rupture entre l'Empereur & la République de
Hollande , les propriétaires de vaiſſeaux qui voudroient
armer & courir ſur les Hollandois , recevroient
des magaſins & arſenaux de S. M. I. tout
ce dont ils auront beſoin pour l'armement , après
s'être préalablement adreſſé au Gouvernement.
-Le bâtiment Impérial la Capricieuse , parti
l'aneée derniere de Trieſte pour Philadelphie , en
eſt revenu le premier Novembre , avec les marchandiſes
ſuivantes , ſavoir 226 tonnelets de térébentine
, 29 de réſine , 679 depoix , 592 de
goudron , 6100 pieces de douves , II tonnes de
harengs , 4tonneaux de Rhum , 300 quintaux de
lignum- fanctum , 2 tonneaux de ſucre , 12 ballots
de tabac , I tonnelets d'indigo , 30 gallons
d'eſprits de thérébentine ,& 2 tonneaux de vin
deMadere.
Pluſieurs Chapitres, qui poſſédent des forêts
, ont reçu l'ordre de faire tranſporter
ici du bois de chauffage. Le Chapitre de
Neubourg doit en fournir mille cordes. Ce
Chapitre , qui eſt un des plus riches de l'Autriche
, eſt taxé d'envoyer chaque mois à la
Caiſſe de religion la ſomme de 1000 flor.
DE FRANCFORT , le 24 Novembre.
Des lettres de l'Eſclavonie , du 14 Octobre
, portent qu'il eſt arrivé à Banialuka un
Pacha avec 200 Janiſſaires , & qu'on y
attendoit auſſi le Pacha de Travnick avec
( 7 )
une eſcorte plus nombreuſe encore.
Le i de ce mois , la Princeſſe de Radziwil
, née Princeſſe de la Tour & Taxis , eft
arrivée d'Altone à Ratisbonne ; quelques
jours après ſon arrivée , elle a fait ſes viſites
ſous le nom de Comteſſe de Copys .
On apprend de Vienne que, dans les circonftances
actuelles, la Cour a jugé à propos d'écrire
au Baron de Herbert, Miniſtre Impérial à Conſtantinople
, de ralentirjuſqu'à nouvel ordre ſes démarches
au ſujet de l'affaire de démarcation .
La riche Abbaye de Sittig, près de Laybach,
dans la Carniole , a été ſupprimée le
25 Octobre.
Le Prince Evêque de Liege a ordonné
aux Convens dans ſes Etats , d'établir des
magaſins de bled , & de les approviſionner
au moins pour 3 ans.
L'état actuel du commerce des Etats
Autrichiens étant très- peu connu , on pourra
s'en former une idée juſte par les détails
ſuivans dont nous garantiffons l'exactitude.
Pendant que d'autres nations travailloient à
agrandir leur commerce de la mer du Nord &
de la Méditerranée , la Maiſon d'Autriche s'occupa
à exécuter ſon plan de commerce pour les
Indes Orientales. La plupart des expéditions dans
cette partie du monde ont été faites juſqu'à préſent
du port de Liyourne , pour le compte de particuliers
Autrichiens& Flamands. En 1783 , le
nombre des vaiſſeaux fous pavillon impérial ,
expédiés pour l'Inde , a été de 12. Depuis que
ce commerce eſt établi , les ſujets Autrichiens
ont exportés dans l'Inde , ſur leurs propres vaiſ
ſeaux pourhuit millions de florins de marchan- >
a 4
( s )
diſes, & ils en ont importé pour plus de quatorze
millions. Les poſſeſſions qu'Hyder-Aly a
cédées à la Maiſon d'Autriche dans le Royaume
de Canara , & les iſles de Nicobar , ſont bien fituées
pour le commerce du Bengale, de la Chine
&du Japon ; & elles font très commodes pour un
entrepôt des marchandises des Indes Orientales.
-Les fadloreries que les Autrichiens ont obtenues
fur le golfe Perſique , favorifent d'une maniere
ſenſible leur commerce avec la Perfe.
Voici un réfumé général du commerce des fujets
de l'Empereur.
Leur commerce du Levant forme par an un
objetde 12 millions de florins . Bénéfice net , environ
trois millions . :
Leur commerce dans la Baltique & dans la mer
duNord , eſt moins conſidérable. On l'évalue à to
millions , dont 6 d'importation, & 4 d'exportation.
Bénéfice , 1 million.
Le commerce de la mer Noire roule actuellement
ſur 4 millions , dont 2 &demi d'exportation
, & 1 & demi d'importation. Bénéfice , I
million.
Celui des Indes Orientales excede déja la ſommede8
millions par an. Le bénéfice net s'eſt monté
juſqu'à préſent à 2 millions.
Celui avec l'Amérique commence à devenir
important pour les ſujets Autrichiens. On évalueà
3 millions les marchandiſes que les ports
-d'Ofßende & de Trieſte envoient par an dans
l'Amérique ſeptentrionale & méridionale. Il eſt
vrai que les marchandiſes de retour excedent
cette ſomme ; mais comme il n'en reſte dans les -
Etats Autrichiens que pour environ un demi-million
de florins , ce commerce eſt avantageux aux
Autrichiens .
Le commerce avec la France faifoit autrefois
(و )
un objet annuelde 6 à 8 millions de florins ; mais
ileſt tombé à 3millions', dont un d'exportation &
deux d'importation. Perte , un million .
Le commerce avec la Hollande roule par an
fur 6 millions , dont 2d'exportation & 4d'impor
tation. Perte , 2 millions.
Le commerce avec l'Allemagne forme un objet
de 4millions , dont 2 & demi d'exportation ,
& 1 &demi d'importation . Bénéfice , un million .
Le commerce de terre avec la Ruffie , & celui
avec la Pologne , eſt évalué à 2 millions&demi.
Bénéfice , I million .
Le commerce avec les Etats Ottomans forme
un objet de 3 millions &demi. Perte , I million
&demi.
Letotal du commerce des Etats Autrichiens
eſt eſtimé par an 58 millions & demi de florins ,
dont 31 pour les marchandiſes d'exportation , &
27& demi pour celles d'importation . Ainſi le
bilan général eft en faveur de l'Autriche pour 3
millions &demi de florins .
Le bilandu commerce autrichien avec l'Angleterre
n'a pu être évalué bien exactement ;
mais il eſt au déſavantage des Autrichiens.
ITALIE.
DE ROME , le 10 Novembre.
Tous les Monafteres du Royaume des
deux Siciles , font occupés , conformément
aux ordres de la Cour , à dreſſer des cadraftes
de leurs biens , des états exacts de
leurs dépenſes , & des liſtes de tous les membres
qui compoſent leurs Communautés.
La ſemaine derniere M. Ricciardelli,Chargé
des Affaires de la Cour de Naples auprès du St.
as
( 10 )
Siege, annonça qu'il avoit le projet d'aller
paffer quelques jours à la campagne. Il partit en
effet, & fans prendre congé ; mais au lieu de ſe
rendre à la campagne , il prit la route deNaples .
On a appris depuis , par des lettres de cette derniere
ville , que ce Chargé d'Affaires avoit été
rappellé par un ordre ſecret du Roi de Naples.
Jeudi dernier , écrit- on de Bologne le 2de ce
mois , l'Abbé Davia , de la Chambre Sénatoriale
de cette ville , s'eſt échappé des priſons de
l'Inquifition. On ſuppoſe qu'il a opéré ſon éva--
fion en s'emparant avec adreſſe des clefs du geolier.
Il y a deux ans que cette victime infortunée
du St. Office , gémiſſoit dans les priſons. Onaffure
qu'il étoit condamné à y refter encore cing
années. Il s'eſt , dit- on , échappé en robe de
chambre : Il eſt actuellement réfugié à Modène ,
où il jouit d'un air ſans doute plus pur que celui
qu'il auroit reſpiré pendant les cinq années qu'il
devoit encore paſſer dans les fers.
DE NAPLES , le 8 Novembre.
L'encouragement donné à notre Marine
inſpire à la jeune Nobleſſe le deſir le plus
vifd'embraſſer cette vocation. Un nombre
prodigieux de demandes ont été preſentées
au Roi , même par les plus illuftres familles
, pour obtenir de Sa Majeſté l'admiffion
des jeunes Gentilshommes à l'Académie de
Marine , établie depuis quelque temps à
Portici. Mais le Roi , pour le moment , n'en
a a grée qu'un très- petis nombre.
Le Monaftere de Saint Severin ſe trouvant endettéd'une
ſomme de 50,000 ducats , & les créanciers
ayant entendu dire qu'il pourroit bien être
( 1 )
ſupprimé, ont exigé des Moines la reftitution
duditcapital.Ceux-ci qui ſe trouvoient dans l'impoſſibilité
de rembourſer une ſomme auſſi confidérable
, ont demandé à Sa Majesté la permiffion
de la prendre à intérêt : cette affaire a été renvoyée
à la Chambre Royale , qui a décidé que la
permitſion ſeroit accordée , pourvu que leſdits
Religieux s'obligeaffſent à éteindre cette dette en
payant 8000ducats par an On affure que le Couvent
de Sainte-Marie ſera ſupprimé dans peu , &
que ſes revenus feront donnés aux maiſons d'Or.
phelins qu'on ſe propoſe d'établir pour les filles
de Militaires.
Le Roi vient de confirmer la franchiſe
du port de Meſſine , accordée en 1695 ,
1714 & 1728 ; mais cette faveur n'ayant que
très-foiblement relevé le commerce de cette
ville, depuis la perte de ſa liberté , on a cru
mieux réuffir en modifiant l'ordre de choſes
qui ſubſiſtoit ci -devant. Par le nouvel Edit,
Les Marchands de toutes les Nations qui ont
des Traítés de navigation & de commerce , ou
quivivent en bonne intelligence avecle Royaume
des Deux- Siciles , pourront s'établir à Meſſine ,
y importer ou en exporter toute eſpece de marchandises
, même des monnoies d'or ou d'argent ,
yjouir du libre exercice de leur religion , ſans
excepter les Mahométans & les Juifs ; ces derniers
pourront y bâtir une Synagogue , &yvivre
ſelon leurs loix. LesNégocians étrangers feront
exempas du logement des gens de guerre &de tout
ce qui en dépend , ainſi que des impoſitions , à
l'exception de celle des gabelles ordinaires , des
droits de douane & de ceux arrêtés dans l'antique
tarif modéré en 1728 , relativement au Lazareth
&au port franc.
a 6
( 12 )
LePrince de Naples qui avoit éprouvé , il y a
quelques jours , une légere incommodité , eſt
tombé dangereuſement malade à Caſerte le 27
du mois dernier. Le 28 , ſa maladie prit le caractere
d'une fievre putride inflammatoire. Les
remedes les plus efficaces lui furent ſur le champ
adminiftrés , & dans la nuit du même jour il s'e
opéréune criſedepuis laquelle l'inflammation n'a
ceſſé de diminuer. Le Prince eſt actuellement
hors de danger. La Reine , malgré la groffeffe ,
apaffé les jours & les nuits à ſoigner ſon fils elle.
même.
Il a été réſolu de conſtruire à Caſtellamare
, un grand nombre de barques canonieres
, leſquelles ne quitteront point les
côtes , & ferviront à leur défenſe. On a reconnu
que ces barques ſeroient plus utiles
que des redoutes conſtruites fur les bords
de la mer.
Une lettre de Tunis , da 14 Octobre ,
nous inftruit en ces termes des opérations
de l'eſcadre Vénitienne .
Lorſque l'efcadre Vénitienne parut dans nos
mers, les principaux habitans de cette ville repréſenterent
au Bey , qu'avant de commencer la.
guerre', il falloit tenter toutes les voies d'ac .
commodement, mais il s'eſt entierement refufé
à toute propofitión. Les divers couriers arrivés
depuis peu nous apprennent que Souza eſt toujours
bombardée . L'Eſcadre fait un feu très-vif,
mais peu efficace , & la ville eſt défendue par de
braves canonniers , tous renégats Sardes ou Maltois.
On met en état de défenſe toutes les places
& les échelles maritimes de la côte. Malgré la
vigilance des Vénitiens , il eſt forti de Sfakes
1
( 13 )
pluſieurs Corfaires , dont un eſtdéja rentré avec
un petit bâtiment napolitain dont il s'eſt emparé .
Desdix perſonnes dont ſon équipage étoit compoſé,
cinq te ſont ſauvéesdans lachaloupe , un
s'eſt jeté à la mer , & les quatre autres ont été faits
eſclaves. Le Bey de cette ville a donné ordre de
former un nouveau camp. On apprend aujourd'hui
de Suze que l'Eſcadre vénitienne s'eſt éloignée
de ceport , & qu'elle a fait route vers lePonant.
Laplage ,ajoute-t-on , eſt remplie de débris & de
corpsmorts.
PORTUGAL.
DE LISBONNE , le 19 Novembre .
L'année derniere , parurent en François
deux Chroniques d'impoſtures , ſous le titre
de Mémoires du Marquis de Pombal , &
d'Anecdotes du Ministere du Marquis de
Pombal , &c . &c. Ces deux libelles , auffi
groffiers que dégoûtans , ont été originairement
écrits en Italien par un ex-Jéſuire ,
que le Marquis de Pombal fit chaffer de Rome
pour ſes intrigues. Le Tribunal de la
Cenſure vientde défendre cesdeux Recueils
de calomnie , & d'en confifquer les exentplaires
répandus dans le Royaume cetre
démarche n'est pas le ſeul hommage rendu
à la mémoire du Marquis de Pombal. M. J.
Pereira Ramos , Procureur - Général de la
Couronne, & qui a eu le courage de reſter
inviolablement attaché à l'ancien Miniſtré ,
a préſenté à S. M. deux Mémoires ſur l'Edit
de 1780 , qui ordonne la reviſion du Pro(
14 )
cès du Duc d'Aveiro , où l'apologie du
Marquis de Pombal eſt exprimée de la maniere
la plus énergique .
GRANDE-BRETAGNE.
DELONDRES , le 23 Novembre .
Le Comte de Cornwallis a été nommé
par S. M. Gouverneur en chef de la Tour
de Londres , poſte qu'il avoit déja occupé
précédemment, &dans lequel il fut remplacé
par Lord George Lenox , actuellement
Gouverneur de Plymouth. Cette derniere
place eſtde 1289 liv. ſterl. d'appointemens ,
& la premiere de 1000 liv. ſterl .
Le tranſport laTortoiſe eſt arrivé de l'Inde
à Portsmouth. A fon départ de Madras , le
9 Juin dernier , on venoit d'apprendre la
perte du vaiſſeau de la Compagnie le Major,
chargé de falpêtre , & brûlé par accident
dans la riviere de Bengale.
D'après les lettres apportées par ce navire , la
paix eſt enfin ſolidement conclue avec Tippoo .
Le plus grand nombre des priſonniers eſt arrivé
àMadras , & le reſte eſt attendu de jour en jour.
Le détachement de la Préſidence du Bengale
a été renvoyé ces jours derniers . Le
Comité choiſi a fait faire des remerciemens aux
braves vétérans qui ont ſervi avec tant de diftinction
pendant la guerre , & nommément au
Colonel Péarſe qui le commande. Le 20 de ce
mois , le Lord Macartney a paſſé en revue се
détachement , & l'a trouvé dans le meilleur étar
poffible.
Un certain nombre de Lieutenants de la
( 15 )
1
Marine ont demandé à l'Amirauté la permiffion
de s'engager au ſervice de l'Empereur
, ce qui leur a été officiellement refuſé.
Cela n'empêche pas les préparatifs & les
équipemens qui ſe font à Douvres , à Folkftone
& dans d'autres ports des Comtés de
Kent & de Suſſex , pour aller croifer ſous
pavillon Impérial.
L'un des premiers objets qui occupera , dit-
-on , le Parlement à ſa rentrée , ſera un bill pour
baiſſer l'intérêt de l'argent de cinq à quatre pour
cent ſur leshypotheques ou obligations par cautionnement.
On ſe propoſe de relever ainſi les
fonds publics & la valeur des fonds de terre.
Lord George Gordon , fameux par ſes
lubies, a envoyé le 8 au marin , le billet
ſuivant à l'Ambaſſadeur de Hollande.
Le Lord George Gordon préſente ſes reſpects
les plus finceres à l'Ambaſſadeur des Etats.Gé.
néraux des Provinces- Unies , &. il félicite S. Ex.
ſur ſon arrivée. Le Lord George Gordon lui demande
une entrevue , attendu qu'il peut être de
quelque ſervice aux Etats , & il prie S. Ex. de lui
faire ſavoir en quel temps il pourra avoir l'honneurde
l'entretenir. Le Lord George Gordon eft
attaché de coeur aux Etats de Hollande. Il n'a rien
de caché pour eux , & il defire de communiquer
àM. l'Ambaſſadeur tout ce qui peut tendre à leur
procurer l'avantage fur tous leurs Ennemis,
WELBECK STREET , le Lundi & Novembre
L'Ambaſſadeur de Hollande a fait la réponſe la
plus honnête à ce billet , & a marqué au Lord
Gordon qu'il l'attendoit à l'heure même. En conſéquence
, celui- ci s'eſt rendu chez S. Ex. , avec
laquelle il a eu une conférence de deuxheures.
LordGorden offrit le lendemain au Baron de
( 16 )
Lynden un cortege nombreux pour l'accompagner
à l'Audience de S. M.; offre poliment refuſée par
ce Miniſtre. Nonobſtant cela , Lord Gordon ſe
rendit à S. James en redingote , ayant ſur l'épaule
un large baudrier , dont pendoit une épée , non
moins énorme , & une cocarde Hollandoiſe au
chapeau : il attendit l'Ambaſſadeur à ſon paſſage ,
le falua de fon épée , & l'en falua encore à fon
retour , en déclarant à haute voix qu'il défendroit
de tout fon pouvoir les intérêts des Proteftans
Hollandois.
C
Ce n'eſt pas tout ; il entra dans la ſalle des
Gardes à S. James ; il preſſa le troiſieme Régiment
de préſenter les armes à l'Ambaſſadeur
de Hollande , & voulut les enharnacher de cocardes
pareilles à la ſienne. Il diſtribua même
quelqu'argent à pluſieurs fentinelles , pour qu'elles
ne manquaſſent pas de ſaluer S. E. à fon
paſſage. Enfin il écrivit à M. Pitt , pour lui
apprendre que plusieurs centaines de Matelots ,
Lieutenans , Gardes -Marine , s'étoient rendús
chez lui en caroffe , avec une requête , qu'ils
demandent-de ſervir les Etats-Unis Proteſtans
de Hollande , contre le Roi des Romains & tous
leurs ennemis papistes. Il finit par conjurer le
Miniſtre d'informer le Baron de Lynden de ces
diſpofitions , & de ſe hå er de renouer l'ancienne
amitié qui unifſoit jadis l'Angleterre & laHollande,
M. Pitt a répondu en ces termes à ce
perturbateur éternel.
<<Milord , je n'avois point répondu à vos lettres
5 du 17 & du 18, parce que mon devoir me défen-
>> doit d'entrer en correſpondance avec votre Sei-
>> gneurie fur ce ſujet. Mais ayant appris qu'on
>> avoit engagé pluſieurs gens de mer à quitter
( 17 )
>> leurs occupations pour aller ſervir contre l'Em-
>> pereur , je dois vous avertir que vous n'aurez
>>jamais l'autorité duGouvernement , & je vous
invite ſérieuſement à réfléchir ſur les confé-
>> quences de votre conduite » .
Un Lieutenant de Marine, nomme Wilson, ayant
harangué dans une taverne des matelots auxquels
il lut une lettre exhortatoire du Lord Gordon ,
a été arrêté & conduit devant Lord Sydney : on
l'a relâché après un long interrogatoire. Il fe
fait des paris qu'avant fix femaines lord Gordon
fera enfermé à la Tour. Au reſte , le Roi vient
de défendre , par une proclamation , aux gens de
mer de tout état , de s'engager dans un ſervice
étranger.
Lorſque le Prince deGalles eſt parvenu à un
certain âge , il eſt d'uſage de lui préſenter la
liſte des Shérifs propoſés dans le rapport fait aux
Juges pour le Duché de Cornouailles. Cette obligation
eſt en même-tems une marque de reſpect..
LesMiniſtres actuels qui regardoient cette foumiffion
comme inutile , ont voulu procéder à la nomination
des Sheriffs fans avoir l'agrément du
Prince. Ses gens d'affaires lui ont repréſenté que
cette conduite étoit une infraction à ſes privileges
comme Duc de Cornouailles ; il fur décidé
qu'on mettroit oppofition aux nominations qui
ſeroient faites ſans ſon conſentement. Cette fermeté
de la part du Prince deGalles a interdit les
Miniſtres , qui d'abord vouloient nommer fans
avoir égard aux prérogatives de S. A. R.; mais
Je Chancelier & l'Avocat-Général ont refuſé de
leur prêter les mains ; de ſorte qu'ils ont été
forcés de céder & de ſe ſoumettre , ce qu'ils ont
fait de très- mauvaiſe grace.
Il eſt inutile de prévenir que c'eſt un pa(
18 )
pier de l'Oppoſition qui parle , & qu'une
autorité de ce genre , bien loin de conſtater
le fait en queſtion , ſuffit pour le faire révoquer
en doute.
Hier , écrit- on de Wosthen dans le Comté de
Suffex , le 10 de ce mois , le Capitaine Morns
ſe promenoit au bord de la mer , avec une
femme à quelques pas de lui , lorſque celle-ci
pouffa un cri perçant , qui le fit accourir , &
il découvrit un cadavre étendu ſur le bord de
la mer : il en approcha auſſi près que la marée
le lui permit , fit un noeud coulant avec
ſon mouchoir dans la jambe du corps noyé , &
le tira ſur le rivage. Cet inconnu étoit complettement
habillé , & il étoit facile de reeonnoître
un François dans ſes vêtemens. Il portoit
des bas de ſoie chinés , des bottines de Houfard
, culottes noires , veſte blanche , &c. On
trouva dans ſes poches de culottes trois écus de
3 liv. une piaſtre , & quelque monnoye françoiſe
de cuivre , dans l'habit un mouchoir de
couleur , une piece d'effilé , un couteau & un
paſſe port ſigné , Jean- Marie de Bourbon , Duc
de Penthievre. Dans une des poches de la veſte
étoit un Almanach françois , deux pierres à feu,
& une lettre de change de 16 liv. à vue , datée
de S. Vallery le 13 Août. Il paroît par cette
lettre que le nomde ce malheureux étoit Charnė.
On l'a enſeveli décemment dans le cimetiere du
village voiſin , & le Capitaine Morns a mandé
ſadécouverte au Subdélégué de S. Valery. Ce
qu'il y a de ſingulier , c'eſt que depuis le mois
de Juillet voilà le troiſieme cadavre rejetté par
la mer à la même place.
Le Bureau des Commiſſaires pour les affaires
de l'Inde vient d'approuver les réfolu
( 19 )
tionsunanimes priſes par la Cour des Directeurs
le 28 du mois dernier.
Il y aura une création de Pairs d'Irlande
avant l'aſſemblée du Parlement ; dans ce
nombre deux feront revêtus de la dignité
de Duc , les Comtes de Shannon & de
Charlemont.
Un Ecrivain miniſtériel prétend que le plan
de conciliation , aujourd'hui ſur le tapis , avec
l'Irlande , a été entamé ſous les auſpices du Lord
Cambden , qui lors de ſa derniere tournée dans
ce Royaume , a prodigieuſement contribué àdéraciner
les préjugés abſurdes de la Nation Irlandoiſe
contre le Peuple & le Ministere, d'Angleterre.
Les heureux effets de la conduite du Lord
Cambden prouvent combien il eſt eſſentiel à un
Gouvernement de ne confier ſes affaires qu'á des
perſonnes habiles&bien intentionnées. La ſageſſe
&l'affabilité de ce Lord a opéré ce que n'auroit
jamais pu faire toute la politique artificieuſe de
Machiavel.
Le foixante- deuxieme Régiment d'Infanterie
, commandé par le Général Mathews ,
eſt arrivé à Belfast en Irlande , où ſe rendent
également le neuvieme & le vingtquatrieme
Regimens , qui viennent d'Edimbourg
& de Glaſcow.
Une Lettre d'Abegſtwith , dans le Comté
de Derby, rapporte ce qui fuit :
M. Th . Williams , Agentde ce port pour recevoir
& faire embarquer le minerai de plomb ,
n'ayant point paru à ſes affaires Samedi matin , on
frappa pluſieurs fois inutilement à la porte de ſa
chambre à coucher , qu'on prit enfin le parti
d'enfoncer. On le trouva étendu ſur le plancher
( 20 )
deſa cuiſine , mort & abſolument glacé , ſans aucune
bleſſure ni marque extérieure de violence. II
étoit nud& à demi enveloppé dans ſa couverture
de lit. L'on ouvrit la porte de la chambre voifine ,
où l'on trouva une femme qu'on reconnut pour
une Mary Jones , avec laquelle Williams avoit un
commerce clandestin . Oninterroge cette malheureuſe
ſurla ſcene lugubre de l'autre chambre ; elle
refuſe de répondre , & paroît elle- même extrêmement
malade : ſon bras gauche portoit deux grandes
incifions. A l'examen du cadavre , il n'y
eut pas de doute qu'il n'eut été empoiſonné ; on
trouva même une portion d'arſenic que l'infortuné
Williams avoit vomi ſur le plancher : l'endroit
même où il avoit été pulvérisé étoit couvertde ſes
particules ; enfin l'on en trouve une boîte entiere
abſolumentpareilleà celle qu'on ſut avoir été achetéepar
Mary Jones quelques jours avant , ſous le
prétexte d'empoiſonner des rats.
Tant d'indices ayant fait empriſonner cette
femme , on l'interrogea ſur les circonstances
de l'accident ; mais fa maladie s'accrut de mi .
nute en minute , au point qu'on ne douta plus
qu'elle n'eut elle-même pris de l'arſenic , &
tout ce qu'on put en arracher fut , qu'arrivée
àhuit heures chez M. Williams , il s'étoit trouvé
très-indiſpoté peu de tems après , qu'il étoit
forti de fon lit en prenant ſa couverture , &
s'étoit couché ſur le plancher , où elle s'aſſit à
ſes côtés pour lui ſoutenir la tête ,juſqu'à minuit
qu'il étoit expire. Elle avoua avoir avallé
de l'arſenic , & s'être fait au bras les deux bleffures
qu'on y avoit remarquées. Quoique trèsſouffrante
, elle s'exprima avec beaucoup de fermeté&
de préſence d'eſprit , & ne dit rien qui pût
déterminer contr'elle l'accuſation du crime : on
lui prodigua les antidotes , mais vainement , & elle
:
( 21 )
expira à trois heures de l'après-midi. Il eſt à ſuppoſer
qu'une jalouſie furieuſe de la part de l'un
ou de l'autre les a portés à ce double crime de
ſuicide &d'empoisonnement.
Un particulier , connu par ſon avarice ,
deſcendit de cheval dans un village , près
de Norfolk , pour prendre du thé : « Mon-
>>ſieur , dit-il à l'Aubergiſte , je ſuppoſe qu'à
>> préſent , au lieu de payer 8 ſous pour
>>>mon thé & mes tartines , vous m'en don-
>> nerez abondamment pour fix fous. >> A
ces mots , l'hôte prit le voyageur par la
main , & le conduiſit dans une chambre ,
dont toutes les fenêtres étoient murées depuis
l'impôt ſubſtitué à celui du thé , & lui
demanda , s'il étoit dans l'intention de paier
les chandelles ?
Avant de traiter les Hollandois avec tant de
ſévérité , & de nous efforcer de ravaler les intérêts
des Proteſtans dans la balance de l'Europe ,
nous devons , dit un de nos papiers , porter
notre attention ſur la conduite de l'Empereur
dans la malheureuſe guerre dont nous venons
de ſortir. Sans avoir un ſeul vaiſſeau de guerre ,
&ſes ſujets ne poſſédant que très peu de bâtimens
de commerce , n'avons nous pas vu Sa
Majesté Impériale accéder à la neutralité armée ,
&publier fon manifeſte ? N'a- telle pas profité
des ſoupçons que M. Bolts conçut contre notre
Compagnie des Indes Orientales , pour donner
tout l'encouragement poſſible au commerce dans
cette partie du monde ſous le pavillon Impérial ,...
dans lequel , malheureuſement pour eux-mêmes ,
plufieurs Marchands de Londres effuyerent des
pertes confiérables ? Le pavillon Impérial n'a- t-il
( 22 )
:
pas étéhiflé pour couvrir toute eſpece de coma
merce illicite , & les vaiſſeaux ne ſont-ils pas entrés
dans nos ports ſous ce pavillon , pour y
vendre leurs cargaiſons , en violant directement
les principes fondamentaux de navigation. Où eſt
leprincipal dépôt des marchandiſes paffées clandeſtinement
dans la Grande-Bretagne ? à Of
tende.
Suite du Bill de l'Inde.
Art. LXXIII . Comme les anciennes loix , re
latives aux crimes commis dans l'Inde , ont été
juſqu'ici ſans efficacité , par la difficulté d'obtenir
✔les preuves de délits , il eſt ordonné , par les préſentes
, que toutes les fois qu'une information
aura été inſtruite de la maniere dont on l'a établi
par cet acte , il ſera permis aux Juges de la Cour
Souveraine duBengale , ou à ceux des différentes
Préſidences , d'ouvrir leurs tribunaux le plus
promptement que faire ſe pourra , & d'examiner
tous les témoins qui pourront leur aider à jetter
du jour ſur l'objet de l'information , en donnant
publiquement connoiſſance de cette information ,
ſoit pour avertir les témoins ou les agens des parties
intéreſſées,s'ajournant de temps à autre , ainſi
qu'ils le jugeront néceſſaire , & recueillant en
public les témoignages qui ſe préſenteront , en
adminiftrant laprestation de ferment , ſelonles
formes de la religion des témoins examinés , ainſi
que ceux d'interprêtes intelligens , en état de
rendre les dépoſitions fans ambiguité : après quoi,
leſdites preuves ſeront envoyées ſous le ſceau de
deuxdes Juges de la Cour qui aura procédé à cet
examen , aux Officiers de celle du King's- Bench
à Londres , qui , de leur côté , prêteront ferment
que l'information qui leur eſt adreſlée ,s'eſt faite
dans l'Inde , & de quelle maniere ils en ont reçu
les preuves , ſans qu'ily ait eu rien de changé de
( 23 )
----
puis la réception d'icelle : au moyen de quoi , lef
dites dépoſitions feront regardées comme des
témoignages ſuffifans , lues pardevant les Commiffaires
,& reconnues valides , comme ſi l'examen
s'étoit fait de vive voix devant eux , malgré
toutes les loix á ce contraires : toutes les parties
concernées pourront en avoir copie à leurs frais,
& le Lord Préſident de la Cour du King's-Benhc ,
ou un des Juges de ladite Cous , aura ſoin de remettre
leſdites informations au Lord Chancelier ,
ou au Garde des Sceaux , ou aux Commiſſaires
prépoſés à ſa place , qui , en conféquence , procéderont
à nommer la commiffion inſtituée par
cet acte , ainſi que cela a été ci-deſſus expliqué ,
&de la maniere dont il a été ordonné qu'elle ſera
choifie,
Art. LXXIV. Afin d'ajouter aux moyens par
leſquels on peur obtenir jurice , en s'aſſurantdes
faits qui ſe ſont paſſés à une diſtance auffi confidérable
du pays , & en ſe procurant l'eſpece de
preuves que la nature des circonstances peut ren.
dre praticables ; qu'il ſoit en outre ordonné que ,
dans toutes les procédures qui ſe feront en vertu
des informations ſpécifiées ci-deſſus , les dépoſfitions
faites par ordre de la commiffion , ainſi que
tous écrits , minutes , lettres , &c. &c. &c . qui
auront été envoyés dans l'Inde à la Cour des Directeurs
, ou par un Comité d'iceux aux Officiers
& ſerviteurs de la Compagnie, réſidant dans l'Inde
, ſeront , pour tout ce qui aura rapport à l'information
commencée , regardés comme preuves
ſuffifantes par les Commiſſaires , à moins
qu'il ne réſultât des objections de la nature méme
de ces preuves , qui alors pourroient être miſes
en queſtion , & telles obfervations faites ſur
icelles que la nature des circonstances pût admet
tre , nonobſtant toutes loix à ce contraires,
( 24 )
Art. LXXV. La Cour du Banc du Roi aura le
droit , à la requête du Procureur Général , ou du
pourſuivant , ou de la perſonne contre laquelle
l'information eſt faite , d'ordonner un examende
l'état & de la ſituation des témoins réſidant dans
les Royaumes de la Grande-Bretagne ou d'Irlande
, & de les examiner ſur des interrogatoires
préparés à cet effet; les réponſes deſdits témoins ,
ainſi que leurs dépoſitions , ſeront rendues publiques
, fi cela est néceſſaire ; & leurs témoignages
feront lus pardevant les Commiſſaires , & feront
regardés comme des preuves ſuffiſantes en
loi , ſauf les exceptions que l'on pourroit faire ,
lorſqu'elles ſeroient lues, comme cela a été dit
ci-deſſus.
Laſuite àl'ordinaire prochain.
ETATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE.
PHILADELPHIE , le 9 Septembre.
Les Délégués du Hampshire , du Maffachuſet&
du nouveau Jerſey, ayant été obligés
pour des affaires particulieres de quitter
Annapolis , le 11 du mois d'Août, le Comité
des Etats-Unis s'eſt trouvé réduit à un
nombre inſuffiſant de Délégués , ceux de la
Penſylvanie , du Maryland, de laVirginie,
des deux Carolines & de la Georgie , ont
engagé le Secrétaire du Congrès à profiter
de cette vacance, pour tranſporter à Philadelphie
les papiers & les journaux du Congrès
, en attendant que l'on ait préparé à
Trenton des Bureaux propres à les recevoir;
ainſi les Etats-Unis n'ont point actuellement
de
( 25 )
de tère fédérative ; & s'il arrivoit des dépêches
d'Europe , on ne pourroit les comniuniquer
à perfonne.
LeConſeil des Cenſeurs de la Penſylvanie a
commencé le premier Septembre à agiter cette
queſtion importante , ſavoir : " S'il étoit nécef-
>>faire de convoquer une Convention générale ,
pour modifier ou changer quelque article défectueux
de la conſtitution de cet Etat , ou d'en
>>expliquer quelqu'un qui ne feroit pas claire-
» Iment exprimé , ou d'en ajouter qui fuſſent né-
>> ceffaires à la convention des droits & du bon-
>>heur du peuple ».
Si les deux tiers des Cenſeurs conſentent à la
convocationde cette convention , les articles que
l'on propoſera de corriger , & les corrections
propoſées , ainſi que les articles à ajouter , ou
ceux à abroger , feront authentiquement publiés
6mois avant le jour fixé pour l'élection de la
Convention , afin que le peuple ait le loiſir de
les examiner , & de donner ſur ces objets des
inſtrutionsà tes délégués .
Depuis que les Anglois ont fermé leurs
ifles à fucre aux habitans des Etats -Unis , il
s'eſt formé dans la Penſylvanie un Club de
Négocians , qui a pris le titre de Société des
Anti -Bretons . L'article ſuivant de la Conftitution
de cette Compagnie fera connoître
les principes fur leſquels elle est fondée.
>>D'autant que le Gouvernement anglois a
violé, & continue de violer par des actes qui
nous empêchent de commercer dans les Ifles angloiſes
de l'Amérique , nos privileges mercantiles
& la réciprocité que nous avons lien d'attendre
de toutes les nations auxquelles nous accordons
le droit de commercer avec nous , &d'au-
Nº. 49 , 4 Décembre 1784. b
( 26 ) ,
tantqueleditGouvernement décourage la culture
duriz , notre principal commerce , par des impôts
énormes , & des prohibitions qui en défendent
l'importation aux fles angioiſes de l'Amérique ,
fur des vaiſſeauxAméricains ; ileſtarrêté par LaSociété
que tant que les choſes ſubſiſterontainfi , aucunmembre
de la Société n'achetera , ou ne confommera
aucune eſpece de marchandises du cru
ou des Manufactures de la Grande-Bretagne ,
attendu que nous pouvons nous procurer les mêmes
articles au même prix chez nos concitojens
ou chez les citoyens ou ſujets de quelqu'un de
nos alliés ».
M. le Marquis de la Fayette reçoit tous les
jours de nouveaux témoignages de la reconnoiffance
des Américains , & du plaiſir que leur
cauſe ſon retour. L'Aſſemblée générale de la
Pensylvanie lui a écrit une Lettre de félicitation
fur fon arrivée dans cet Etat ; & elle a ordonné
que cette Lettre , ainſi que la Réponſe qui y fut
faite par M. le Marquis de la Fayette , feroient
enregiſtrées ſur ſes minutes. Cette Affemblée a
fait pareillement enregiſtrer la Lettre que le
Préſident de l'Etat a écrite à M. le Marquis de la
Fayette , pour lui annoncer que l'Affemblée générale
avoit érigé une partie confidérable de cet
Etat en Comté , auquel elle avoit donné le nom
delaFayette. 7.
On affure qu'il eſt arrivé dans les Etats-
Unis, cette année , près de soo émigrans
des Mes Britanniques. Il arrive auſſi tous les
jours dans cetre République un nombre confidérable
de familles allemandes , & on prétend
qu'à la fin de l'année la population des
Etats-Unis aura été augmentée de 13000
émigrans d'Europe. Preſque tous ces émi
( 27 )
grans ont payé leur paſſage , en confentant
àêtre vendus par le Capitaine , àleur arrivéeenAmérique.
On mande du New Hampshire , qu'un
enfantdehuit ans étant à la fuite d'un troupeau
de vaches , & la longueur de fon abfence
ayant donné de l'inquiétude , fon pere
ſe mit à ſa recherche; de quelle horreur futil
faili à l'entrée de la forêt , de voir fon enfantdans
la gueule d'un ours , & implorant
du ſecours à grands cris. Il tenta vainement
dedélivrer cette chere victime ; l'ours s'étant
mis à ſa pourſuite, fans abandonner ſa proie.
Le lendemain matin , on trouva les reftes
de ce pauvre petit infortuné , & l'ours couché
auprès , que l'on tua à coups de fufil.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 28 Novembre.
Leurs Majestés & la Famille Royale ont
figné , le 21 de ce mois, le contrat de nuariage
du Comte de Peyſac , Capitaine au
régiment de Conti, Dragons, avec Demoifelle
de Burman de Valleyre.
Le même jour , la Comteſſe de Langeron
Sela Marquiſe de Balleroy ont en Thonneur
d'être préſentées à Leurs Majestés & a
la Famille Royale ; la premiere par la Com
b2
( 28 )
teſſe de Langeron , & la feconde par la
Vicomteſſe de Jaucourt.
Le 23 , le ſieur Struves , Chargé des Affaires
de la Cour de Danemarck , eut l'honneur
de préſenter au Roi les gerfauts d'Iflande.
Ce préſent , que le Roi de Danemarck
eſt dans l'uſage de faire annuellement
à Sa Majesté , fut reçu par le Comte de Vaudreuil
, Grand Fauconnier de France , &
par le Chevalier de Forget, Commandant
général de la Fauconnerie du Cabinet de
Sa Majefté.
DE PARIS , le 1 Décembre .
La haute eſtime dûe aux lumieres , aux travaux
& à la perſonne de M. de Morveau ,
nous fait un devoir de rendre publique la
lettre qu'il nous a écrite au ſujet des obfervations
ſur le dernier voyage aëroſtatique de
Dijon , qui nous furent adreſſées de cette
Ville , & dont nous donnâmes un abrégé à
demi dans le N°. 88 de cette Feuille , du
11 Août dernier.
Si l'anonyme eût voulu s'engager dans une
critique utile à Part , je lui offrois un beau
champ , ayant publié dans le plus grand détail
la deſcription de nos machines , les principes
phyſiques & méchaniques d'après leſquels elles
ont été établies , & le calcul de leurs forces ;
mais il paroît qu'il n'eſt exercé qu'à manier dans
Pombre le ſtilet de la calomnie.
( 29 )
L'Anonyme en impoſe , lorſqu'il dit : M. de
Morveau fait dépendre le mouvement du Ballon de
celui de la Gondole , j'ai fait & dit tout le con.
traire , je l'ai fait : toute la ville a vu lors des
deux expériences , ( & fans doute auffi l'Anonyme
de Dijon , le gouvernail attaché à l'équateur
du globe , les deux grandes rames attachées
&jouant à l'équateur du globe. J'ai dit & éer t
tout le contraire ; la preuve en eſt dans le compte
rendu à l'Académie , imprimé ſous le titre de
Description de l'Aeroftat &c . , pag. 132 , 158 ,
&c. où il eſt parlé du gouvernail emmanché dans
le taſſeau du cercle équatorial , des rames de l'équateur
, attachées aux flancs du globe , portant
chacune 24 pieds quarrés de ſurface , donnant
une impulſion évaluée par le calcul à plus de
cinquante livres , où je ne préſente enfin les
rames de la gondole que comme une force auxiliaire.
Avant la publication de cet ouvrage qui
fut mis en vente dès les premiers jours de Juillec,
les procès-verbaux des 25 Avril & 12 Juin ,
faifoieri deja mention du gouvernail tenant à
l'équateur, des rames de l'équateur , & de l'effet
de ces manoeuvres déterminé exactement hors
de la derniere expérience par M. le Président
de Virly , fur les degrés de la bouffole.
Je vous laiſſe à penser , Monfieur, quelle foi
mérite un homme qui , pour parvenir à faire
fufpecter les récits de ce qui s'eſt paflé ſous les
yeux de toute une ville , oſe en impofer à ce
point. Après cela je me garderai bien de le réfuter
, il me suffit de l'avoir convaincu. Je vous
avquerai d'ailleurs que je vois beaucoup mieux
fon deſſein que ſon ſyſteme , malgré le petit
commentaire où il ajoute pour éclaircir le texte :
la ſteſſe du vent étant supposée nulle, c'est le cas
le plus favorable pour la direction lorſqu'on veut al
b3
( 30 )
ler contre le vent , & c'eſt un écrivain à qui il
échap e de pareilles in pries; qui a la témérité
de reprocher à des Académiciens occupés depuis
près d'un an d'une expérience , qui en ont difcuté
les principes & les réſultats dans un volume
de plus de 200 pages , d'en raisonner avant d'aveiirr
le tems d'y réfléchir !
Vous paroiffez , Monfieur , diſpoſé à croire
que les obſervations de l'anonyme ne ſeront pas
déſavouées des vrais Phyficiens. Si je pouvois deviner
qui font ceux à qui vous réſervez cette
épithete , peut- être ſerois-je affez heureux pour
trouver leurs noms dans la lifte nombreuſe des
favans de France &des pays étrangers qui , dans
les lettres qu'ils m'ont adreſſées & à pluſieurs
de mes confrères , portent un jugement un peu
moins défavorable des principes établis dans notre
ouvrage. Il en eſt un du moins à qui j'efpere
que vous ne refuſerez pas ce titre que 'Europe
lui accorde depuis long-tems , c'eſt M. de
Sauſſure votre compatriote , voici ce qu'il m'en
écrivit le 17 Août.
« J'ai trouvé le tems de faire une premiere
>>> 1cture de la deſcription de votre aéroſtat qui
>> m'a caufé la plus grande fatisfaction , toutes
>>> vos expériences ſont ſi lumineuſes , fi fatisfaifantes
, vont tellement à l'avancement du
>> nouvel art de la navigation aérienne , que l'on
>> ne peut pas s'arracher à cette lecture du moment
qu'on l'a commencée, &c . »
Je ſuis , &c.
२ A Dijon , ce 9 octobre 1784.
M. de Morveau n'avoit aſſurément beſoin
d'aucune autre autorité que de la fienne propre
; & c'eſt la ſienne même qu'invoque le
Rédacteur pour ſe juſtifier d'avoir cru que le
1
( 31 )
:
principe de l'anonyme feroit avoué des vrais
Phyſiciens. Le principe étoit que le mouve
ment du Balion ne devoit pas dépendre uniquement
de celui de la Gondole , &c. & c .
Quant à l'application que pouvoit en avoir
fait M. de Morveau , c'étoit une queſtion de
fait, fur laquelle nous nous sommes bien
gardés de prononcer; elle n'eſt plus douteiſe
, après la lettre qu'on vient de lire.
Nous ne ſavons pas ſi M. Mahoux de la
Cotelette , Médecin d'Amboise , a voulu faire
une plaifanterie, elle ſeroit infipide ; ou raconter
une fingularité très-véritable de la
nature ; quoi qu'il en ſoit , voici ce qu'il
hous mande le 10 Novembre dernier.
Le 8 du courant , la nommée Rofe Darc',
Marchande de fruit à Amboiſe , eſt heureuſement
accouchée de quatre enfans , d'un garçon & de
trois filles : le premier eſt venu au monde avec
tontes ſes dents , & chaque fille en a deux. Le
garçon n'a point voulu teter ; il mange de la
foape , de la viande bouillie , du bifcuit , des
beignets , & il boit de l'eau& du vin. Cet enfant
eſt très méchant; il égratigne les perſonnes da
ſexe qui ont ſoin de lui ; il n'a pas été poſſiblede
P'emmaillotter. On est obligé de le tenir dans un
mannequin de trois pieds dehaut , dont le fond
eſt pleinde mouffe , & le conteur interne eft fo .
lidement garni de peaux de brebis. Cet enfant a
éré baptifé , ainſi que les trois filles . Il eſt une
choſe à remarquer au ſujet des noms de Baptême
dudit garçon ; il a été nommé Jean- BelinDarc ;
dans les trois mots on trouve l'anagramine ſui
vante , diable incarné.
Le 16. Chapitre du Voyage de Sicile
b4
( 32 )
vient de paroître , & eſt en vente chez l'anteur
, M. Houel, Peintre du Roi , rue du
Coq S. Honoré. Prix , 12 liv.
Cette entrepriſe auſſi utile aux Lettres qu'honorable
aux Arts , ne doit point être confondue
avec cette foule de gravures frivoles , ni avec les
inutilités du luxe typographique dont on charge
aujourd'hui juſqu'aux Almanachs. Le chapitre
feizieme du Voyage de Sicile , ainſi que les gravures
qui l'accompagnent , font le plus grand
honneur au talent & au discernement littéraire
de M. Houel . Il a rendu ici le fameux théatre
de Taorminum , le mieux confervé des édifices
anciens de ce genre , & à l'aide duquel on peut
fe faire une idée juſte des falles de ſpectacle chez
les Grecs & chez ,les Romains. Il a fallu toute la
patience&toure l'intelligence du Peintre , aidé
de ſes connoiffances de l'antiquité , pour déterminerl'enſemble
de ces ruines , pour ſuppléer à
ce que le tems , la barbarie ou la cupidité en ont
enlevé , &pour préſenter d'une maniere auſſi ſatisfaiſante
les détails de cet édifice. Les Estampes
le repréſentent à l'extérieur & à l'intérieur avec
fes différentes diſtributions , & leur emploi eſt indiqué
dans le texte. M. Houel conclut très-judicieuſement
de la coupe de ce theatre , qu'il fervoit
non-ſeulement aux repréſentations dramatiques
, mais encore à des cérémonies religieuſes,
à des combats de gladiateurs & d'animaux , ou
autres jeux publics.
Le Bureau d'Académie d'Ecriture préſidé par
M. Lenoir , Lieutenant-Généaal de Police , &c.
tint la féance publique de rentrée , le 18 Novembre.
M. Harger , Membre Secrétaire , l'ouvrit
par la lecture d'un Mémoire ſur la vérification
des Ecritures , M. d'Autrepe en lut un
autre fur l'abandon des claſſes d'Ecriture , d'où
( 33 )
il inféra avec vérité la chûte de l'Art d'écrire.
M. Hauy , Interprete du Roi , lut enſuite un
Mémoire ſur l'éducation des Aveugles. La ſéance
fut terminée par les exercices d'un jeune Aveuglede
17 ans , nommé Lesueur , & inftruit depuis
quatre mois ſeulement ; il calcula , répondit
fur la Muſique & fur la Géographie , & luc
à livre ouvert dans l'extrait de la vie de Saunderson,
imprimé à cet uſage. Le procédé dont
il est l'inftituteur , eſt de ſuppléer à la vue par
l'action du toucher , en préſentant à l'éleve des
caracteres en relief. M. l'Abbé de Lépée étoit
préſent, & le rapport de ſes travaux avec ceux
de M. Hauy toucha l'affemblée , qui prodigua
fes applaudiſſemens aux deux Inſtituteurs.
Philippe de Monteſquiou , Comte de
Fezenfac , Chef des noms & armes de la
Maiſon de Monteſquiou-Fezenſac , eſt mort
en fon château de Marfan , près d'Auch ,
dans la 85e. année de ſon âge. Le Vicomte
de Monteſquiou , Colonel en ſecond du
régiment de Lyonnois , devenu l'aîné de ſa
maiſon par cet événement ,porte le nom de
Comte de Fezenfac.
Suivant la Liſte générale du ſecond Tirage de
Ja Loterie royaledu 5.Avril 1783 , fait le mois
d'Octobre dernier,les principaux Lots ſont échus
auxNuméros ſuivans : le Lotde 120000 liv. eft
échu au nº. 11756 : celui de 60000 liv. au
nº. 9805 ; les 4 de 12000 liv. aux Numeros
5525 , 22803 , 26609 & 27086 ; les 4 de 6000 1.
aux Numéros 14766 , 24444 , 32811 & 35031 ;
&les 10 de 3600 liv. aux Numeros 2951 , 4610
6089 , 8847 , 10773 , 15979 , 2353,4472
26245 & 32713
1
!
:
( 34)
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le 1 de ce mois ,
font : 51 , 10,59.35 , & 50 .
PROVINCESUNIES.
DE LA HAYE , le 26 Novembre.
Voici la fin de la Lettre circulaire de
Leurs Hautes Puiſſances .
Qu'enfuite le 20 Septembre ayant été montré
en ſubſtancede la part de S. M , de l'étonnement
fur la réponſe ſi précipitée de LL HH. PP. du 30
Août , par laquelle , en vertu de préjugés , ainſt
qu'on les nommoit , ou pour d'autres cauſes , on
ne peſoit pas convenablement les vrais intérêts de
laRépublique ; & ayant été déclaré en même - tems
que l intention de S. M. I. étoit de déclarer libre
&ouverte la navigation tout le long de l'Escaut ,
juſqu'à la mer , & pas ſeulement ces eaux auxquelles
S. M. avoit borné fon droit de Souveraimeté
dans le Tableau ; mais que s'en tenant cependant
déſormais à ce point , il pourroit être
traité ſur les points ultérieurs , LL. HH. PP.
ont jugé , pour prévenir tout mal- entendu &
fans perdre de tems, devoir montrer qu'Elles
avoient remarqué , que l'ouverture de l'Escaut
de la partde S. M. I. étoit conſidérée comme une
choſede nulle çonféquence eſſentielle pour cette
République , & que S. M. étoit en conféquence
tombée dans i'opinion que , par ce moyen , ſans
aucun facrifice remarquable de ce côté , on pour.
roit arranger & éreindre toutes les prétentions que
S. M. fonrenoir avoir à la charge de cetEtat.
Que LL. HH. PP avoient montré penſer tout
autrement làdeſſus ; & que , comme il n'apparte
( 35 )
noit qu'à elles d'apprécier convenablement les
vrais intérêts de cet Etat & de ſes Habitans , Elles
penſoient pouvoir auſſi s'attendre qu'on ne trouveroit
pas mauvais de leur part , ſi , d'après leurs
lumieres actuelles , Elles ſuivoient les opinions de
leurs ancêtres , qui avoient toujours regardé la
clôture de cette riviere comme une des principales
ſtipulations du Traité de Munster ; & qu'en
conféquence elles devoient faire difficulté de renoncer
à un droit qui n'avoit été obtenu qu'après
l'effuſion de tant de ſang , & en même-tems que
la liberté & l'indépendance de l'Etat , fur - tour
puiſquedepuis ce tems-là les Pays- Bas Autrichiens
'n'avoient été poffédés que ſous condition que ce
droit feroit conféré à LL. HH . PP. , & qu'ils
n'avoient pas été remis àd'autres conditions , en
vertu du Traitéde barriere , par LL. HH. PP . , au
prédéceſſeur de S. M. l'Empereur Charles VI de
glorieuſe mémoire.
Que pour le reſte , LL. HH. PP. avoient denně
des preuves fuffifantes de leurs inclinations permanentespour
tousarrangemens à l'amiable, dans
l'attente légitime que par-là , tous les différends
pourroient auffi être applanis , les autres droits &
poffeflionsde LL. HH. PP. affures ,& toute voie
d'autres opinions & prétentions fermée. Et enfin
que la précipitation avec laquelle LL. HH. PP.
avoient pris la réſolution du 30 Août paſté , devoit
principalement être attribuée à leurs bonnes
diſpoſitions à prévenir , autant que pofiole , toutes
diviſons ultérieures , & pour cet effet , de faire
voir à S. M. I. que les ordres qui avoient lieu de
lapart de cette République contre la Navigation
de Escaut ne pouvoient abſolument être levés ,
&par conféquent , pour prévenir que ledit pallage
ne fût tenté,ou du moins pour ſe mettre à l'abri
detour reproche ſur les ſuites qui pourroient réful
b6
( 36 )
ser contre l'opinion déclarée de S. M. I.
Mais tout cela n'a pu empêcher que le 8 Oc
tobre il ne ſoit deſcendu réellement d'Anvers un
bâtiment marchand ſous pavillon Impérial,&c.&c.
(Suit ici la relation de laſaiſie des deux batimens
fur l'Escaut , & les représentations &
résolutions à cesujet ,que nous avons données,
&qu'ilferoit trop faftidieux de répéter) .
«Qu'il eſt abſolument palpable que , quoique
l'on prétende qu'il ſoit dur & contre le droit nazorel
de tenir l'Escaut ferrné , du moins S. M. I.
n'a pas le droit d'exiger l'ouverture de cette riviere ,
après qu'elle a été fermée à bon droit pendant
cent trente-fix ans du côté de LL. HH. PP. , en
vertu de la convention expreffe du Traité de
Munster de 1648 , par lequel cette République
a été déclarée Puiſſance ſouveraine , & confor
mément au Traité de barriere de 1725 , en conſéquence
duquel LL, HH. PP. ont remis les Pays-
BasAutrichiens au prédéceſſeurde S. M. I. l'Empereur
Charles VI de glorieuſe mémoire ; bien
moins de tenir cette riviere ouverte , d'uſer de voies
de fait , &de s'en mettre en poffeffion par la navigation
; fur- tout tandis qu'on eſt occupé de
négociations pour s'arranger à l'amiable fur toutes
les prétentions de S. M. I. dont celle- ci même
ne faifoit pas partie : pour ne rien dire de plus
d'en agir ainfi , après tant&de fi fortes déclarations
d'amitié & de bienveillance pour laRe
publique ; & cela de la maniere qu'il en a été
ordonné par S. M. I.; ſavoir , de faire traverſer
le territoire d'une autre Puiſſance , comme le
Bas-Escaut depuis Lillo , du moins certainement
depuis Saftingen juſqu'à la mer , lequel appartient
àlaſouveraineté de LL. HH. PP., fous laddéfenſe
expreſſe , quoiqu'inonie , de ſe confora
:
( 37 )
mer fur ceterritoire étranger , &juſques-là hors
de conteftation , à ces ordres , qui doivent y être
obſervés par chacun , ſans distinction ».
"Que parce que LL HH. PP. ont fait difficulté
de condeſcendre immédiatement au premier
ordre de l'Empereur , à une propoſition en
tout ſens contraire à la ſaine raiſon , à l'équité
naturelle & au droit des nations , reçu par- tout ;
& que parce que les ordres accoutumés qui ont
lieu ici comme dans tous les autres pays ſitués fur
la mer , ou auprès des rivieres , tant à l'égard
de l'étranger quedes habitans , n'ont pas été d'abord
rétractés en faveur des bâtimens portant pavillon
de S. M. I. , quoique ces ordres aient été
exécutés avectoute la modération & le ménagement
poſſibles ; cependant cette difficulté ſert de
prétexte àS M 1. pour raſſembler toutes ſes troupes
de toutes parts dans lesPays-Pas Autrichiens,
pour faire partir ſon Ambaſſadeur fans prendre
congé , rompre les conférences entamées à
Bruxelles, faire marcher ( ſuivant des informa
tions ſures ) entoute diligence , un corps de quarante
mille hommes, fans doute dans le deſlein
d'attaquer hoftilement cette République ..
« Que LL. HH. PP. veulent bien ne pas douter
que cette maniere de procéder , qui ne s'aecorde
guere avecla grandeur d'ame & lanobleſſe
de ſentimen's tant vantés de S. M. I. , ne doive
étre attribuée à de mauvais conſeils , qu'on peut avoir
donnés à S. M. I .; mais qu'il n'eſt pas moins certainque
tous les efforts que LL. HH. PP. ont
faits , pour repréſenter à S. M. I. les choſesdans
leur vraijour ont été infructueux , &que la patience
avec laquelle elles ont enduré tant d'affronts
multipliés , la démonstrationde tant d'indulgence
, & la manifeſtation des égards les moins
illimités pour S. M. I. , & d'un defir auffi fins
( 38 )
cere , de faire tout ce qui lui étoit poſſible , pour
prévenir des voies de fait , n'ont ſervi qu'à faire
augmenter & aggraver les prétentions de S. M.I. ,
à la charge de l'Etat , juſqu'à ce qu'enfin S. M. I.
(ſauf toutes les autres prétentions ) a pu ſe perſuader
, à ce qu'il paroît , qu'elle n'étoit plus
tenue , à l'égard de cette République , à l'obſervation
d'aucun traité ou convention, pas même
du traité par lequel ce te République a été décla.
rée indépendante , ou de celui par lequel LL.
HH. PP. ont remis les Pays Bas à ſon auguſte
maiſon ; & même que les ordres de S M. I. devoient
être reſpectés & obſervés ſur le territoire
de LL. HH. PP. » .
« Que LL. HH. PP. , quelque diſpoſées qu'elles
foient encore à éviter de leur coté tout ſujet
d'offente , & de donner à S. M. I. toute la fatiffaction
qu'elle peut raisonnablement exiger ſur
ſes prétentions , par la voie des négociations déja
entamées, ſe verront cependant inévitablement
forcées par cette conduite de S. M. I. ,
dans le cas d'hoftilités effectives , de travailler à
la défenſe de leurs ſujets , & de ſe ſervir des
moyens que le Ciel leur a accordés ; dans la ferme
confiance que la Providence divine , au ſecours
de laquelle cette République doit ſa fondation ,
&la confervation de fon indépendance juſqu'à ce
jour , ne permettra pas qu'elle foit ainſi détruite ;
&qu'außi , toutes les autres Puiſſances de l'Europe,
fur-tout celles dont les pays ſont ſitués fur
les frontieres de ceux de S. M. I. , verront d'avance
, par la conduire qu'elle a tenue vis-à- vis
de cet Erat , ce qu'elles doivent attendre un jour
d'un pareil gouvernement ; & qu'ainfi elles ne refuleront
pas d'épouter la cauſe de la République,
&de travailler , par leur puiffante interceffion , à
perfuader encore S. M. I. de fon tort , & à préves
nir toute hoftilité de ſa part
1
( 39 )
Sur la propoſition de la ville de Gouda ,
que nous avons rapportée , les Etats de Hollande
ont réfolu une priſe d'armes générale
dans le plat Pays : les Conſeillers Comitésfont
chargés de procurer des armes ; on
donnera une petite paie aux nouveaux foldats
, hors d'état de s'entretenir eux-mêmes ,
& l'on ne tardera pas à les mettre à l'exercice.
:
Les mêmes Etats ont auffi ordonné une
viſite inſtante des frontieres de la Province ,
pour approvifionner les fortereſſes , en conftruire
, & former des inondations , di beſoin
eft.
Les Comités de Leurs Hautes Puiſſances pour
les recherches relatives à l'affaire de Brest ,
ayant été requis fur la demande du Stathouder ,
(que nous avons rapportée dans l'avant -dernier
Numéro , ) de déclarer , s'il étoit vrai que S A. S.
cût écrit une lettre au Vice- Amiral de Byland ,
pour lui défendre de mettre à la voile , viennent
d'aſſurer que ce bruit eft entierement faux & calomnieux.
Il ſeroit bien difficile d'appercevoir la vérité
au milieu des inventions journalieres
des Papiers publics. S'il faut les en croire ,
les Autrichiens avoient tenté d'établir une
batterie contre le fort de Kruifchans ; mais
la digue qu'ils avoient élevée , pour empêcher
l'inondation , s'étant rompue le 11 ,
tout le Polder fut fubmergé. Cette préten- .
due batterie peut être réléguée avec les deux
matelots de l'équipage dine barque à ra
( 40 )
mes , chargé des lettres de Lillo , que les relateurs
font arrêter par les Autrichiens à
Santuliet , & conduire à Bruxelles chargés de
fers avec leurs dépêches.
L'on voit ici une copie de la réclamation
des fecours de la France , réſolue le 3f du
mois paſſé , par les Etats-Généraux , & envoyée
aux Ambaſſadeurs de la République.
Ala ſuite d'un préambule hiſtorique fur la
circonstance préſente , Leurs Hautes Puiffances
ajoutent :
27
•Qu'a titre des relations particulieres , où
>> elles ont l'honneur d'être avec S. M. Très-
Chrétienne , & qui vont être relſerrées en-
>> core , à ce qu'elles eſperent , par une alliance
plus étroite , L. H. P. s'affurent fermement
>> qu'elles doivent inſiſter avec tout l'em-
>> preſſement & toute l'ardeur poſſible , comme
l'exige l'importance de l'affaire que S. M.
convaincue, mieux que toute autre Puiſſance,
des procédés iniques& inouis de S. M. Impériale
> & Royale ,& de la condeſcendance ſans exem-
> p'e , qu'ont eu L. H. P.; & ayant bien voulu
* > prendre un intérêt ſi direct en l'existence &
au bien- être de cet Etat , voudra bien encore
> venir au ſecours de cette République d'une
>> maniere efficace & fans perte de tems dans
>> l'extrémité où elle eſt de devoir prendre les
>> armes pour ſa défenſe , ſecours ſans lequel
> cet Etat ne fauroit ſe garantir du danger le
plus éminent ; & que S. M. voudra bien donpner
à MM. leurs Ambaſſadeurs la communication
néceſſaire des arrangemens , qui
pourront ſervir à une ſi puiſſante afſiſtance par
uneprompte oppofition aux deſſeins de S.Mo
( 41 )
1
Impériale &Royale ,tandis que L. H. P. met
>> tront de leur côté tout en oeuvre , aimi qu'Elles
» s'en occupent effectivement , pour employer
>> tous les moyens , qu'il a plu à la Divine
>> Providence de leur laiſſer , & dont MM. les
> Ambaſſadeurs pourront en tout temps donner
> ouverture à S. M. T. C. ».
Il eſt à remarquer que cinq Princes Allemands
ont quitté le ſervice de la Hollande ,
dans le courant de l'année , ſavoir : le Prince
héréditaire de Heſſe-Darmſtadt , le Prince
d'Anhalt- Schaumbourg , le Duc de Brunfwick
& les Princes de Naſſau-Weilbourg ,
pere& fils .
PAYS- BAS.
DE BRUXELLES , le 30 Novembre.
Tandis que les déſoeuvrés & les Nouvel
liſtes font marcher , rétrograder , augmentent,
diminuent , évaluent des armées , on
a adjugé ici , par ordre du Commandant
en chef , le Général Murray , l'entrepriſe
générale de la livraiſon des farines de ſeigle
pour les armées de S. M. I. dans les Pays-
Bas.
Le Magiftrat de Louvain a reçu ordre de
préparer des logemens pour 10 mille hommes
, qui feront en quartier dans cette ville.
La partie Hollandoiſe du Duché de Limbourg
oud'Outre-Meuſe , ayant propoſé aux Etats du
Limbourg Autrichien de demander à leurs Souverains
reſpectifs , que la Province entiere con-
-
( 42 )
ſervåt les avantages de la neutralité , les Etats
ont fait part au Gouvernement général de leur
voeu à ce ſujet .
Depuis que les Feuilles publiques en Hollande
font déſerter nos troupes , il ne devroit
plus nous reſter un ſeul foldat. Un
Amateur ayant relevé les calculs de défertions
inférés dans les Gazettes , il ſe trouve
que 11 mille hommes fur 14 mille feroient
déja paflé chez les ennemis.
Ceux qui n'ont rien de mieux à faire que des
ſpéculations politiques , aſſemblent un Congrès
où la France , la Pruſſe , l'Angleterre & la Ruffie
prononceront ſur nos différends avec les Hollandois.
D'autres ne voulant point de ce Tribunal
, permettent à de certains bâtimens Impé.
riaux de deſcendre l'Eſcaut , en payant certains
droits , en interdiſant à certains vaiſſeaux de
guerre ce paſſage , ainſi que la navigation aux
Indes orientales . Des troiſiemes citent le Droit
naturel , Achab , & le champ de Naboth , le
tout pour mieux inſtruire l'Univers du vrai point
de la queſtion.
Une lettre de Liege , du 14 Novembre ,
s'exprime ainſi :
Un Bourgmestre de Maeſtrich ( 1 ) s'eſt rendu
à Liege ces jours derniers , & a demandé au
Conſeil privé de S. A. qu'on lui fournit 50,000
livres , dont la Régence paieroit les intérêts ,
pour acheter du bled, dont Maestrich a le plus
grand beſoin , les Etats-Généraux n'ayant paflé
que 5000 florins pour quelques proviſions en ce
genre. Notre Conſeil ne mettra pas notre pays
en vue de l'Empereur , en accordant cet em-
(1) Il faut obſerver que le Prince de Liege eſt coſouvesain
de Maſtrecht avec les Etats-Généraux .
:
( 43 )
prunt à la ville de Maeſtrich. On laiſſe ſeulement
la liberté à ce Bourguemeſtre de chercher
à s'accommoder avec des particuliers . Il ſera
bientôt délibéré par les Etats Généraux lequel
ſera le plus utile ou d'abandonner Maestrich ou
de le défendre. Le Roi de Prufſſe ne voulut pas,
par le ſeul motif de tuer deux ou trois mille
François , faire défendre Weſel.
On nous confirme de Maeſtricht le projet
d'évacuer cette place. Voici l'extrait
d'une lettre du 21 à ce ſujet.
Le Prince d'Orange doit avoir ouvert l'avis
d'abandonner Maestricht & même d'en faire ſauter
les fortifications , dont l'entretien a coûté &
coûte encore des ſommes immenfes à l'Etat .
Cet avis eſt d'autant plus ſage , que la défenſe
de Maestricht ne peut être d'aucune utilité , &
à preſque toujours été funeſte à la République :
cette ville depuis long-temps n'a jamais manqué
d'être attaquée & priſe au commencement
d'une guerre avec la Hollande ; l'ennemi s'en
ſervoit alors pour dominer fur la Meuse , empécher
la jonction ou la communication de nos
troupes . & faire des excurfions ſur le territoire
-de la République. Si on ajoute à cela que
Maestricht a été priſe en quatorze jours par les
François , lorſque l'art des ſieges étoit encore au
berceau , on ſera convaincu de la folie qu'il y
auroit á enfermer la moitié des défenſeurs de
la patrie dans une place qui ne pourroit pas tenir
ſeulement huit jours , & dont les fortifications
paroiffent plutôt élevées contre les citoyens
que contre les ennemis de l'Etat . Il n'y a qu'un
cas où il ſeroit de l'intérêt de la République
de mettre une armée dans Maestricht ; il faudroit
pour cela que cette place fût le ſeul endroitpar
( 44 )
lequel les Autrichiens puſſent pénétrer dans
Pintérieur du pays. Alors, il ſeroit fagede raffembler
toutes nos forces de ce côté - là , de
faire entrer 25 milles hommes dans Maestricht ,
d'avoir une autre armée de 25 milles hommes ,
dont le camp ſeroit adoſſé aux ouvrages avancés
du côté de la baffe Meuse , pour entretenir la
communication avec la Hollande , ſecourir la
garnifon ou en être ſecourue au beſoin ; & ſe
porter vers toutes les parties du territoire de la
république , qui exigeroient ſa préſence. Mais
ce cas unique n'existe pas.
Un homme eſt arrivé ici , il y a quelques
jours , de la part du Commandant des troupes
àHerse , pour demander un Cavalier du Régiment
d'Arterg , qui ayant tué un foldat , avoit
déferté avec fon cheval pour ſe rendre en cette
ville. On ignore quelle ſera la réponſe denotreCommandant;
l'alternative eſt embarraſſante:
ff on rend cet homme , on arrête la déſertion
parmi les Autrichiens ; fi on le refuſe , on contrevient
sites , on se déclare ennemi de
Empereur. Mais on trouvera,j'eſpere, unmoyen
de parer à ces inconvéniens.
La frégate Impériale Anne - Thérèse , de
36 can. Cap . Blaker , eft arrivée à Oſtende ,
venantde Trieſte. Elle ſera en ſtationdans
leport, comme vaiffeau de garde. Du Cap
de Bonne Efpérance on a appris que le navire
Impérial , le Comte de Cobentzely eſt
arrivé heureuſement le 2 Juin dernier,
Une lettre d'Aix en Provence , du 18
Novembre, porte ce qui fuit :
Le Parlement s'étant aſſemblé dès 7 heures
du matin pour juger M. d'E... , rendit un Arrét
qui' e condamne par contumace à avoir lepoing
coupé , & enſuite à être roué vif; le condamne
(
45.)
à cent livrés d'amende envers le Roi , &
mille écus pour être diſtribués aux Paroiſſes de
la ville où l'on priera Dieu pour le repos
de l'amede feue Madame d'E .... Un plus ample
informé de 5 ans contre A. ſon laquais ,
pendant lequel temps il gardera priſon un an:
pareil amplement informé contre la femme- dechambre
, qui ſera élargie à l'inſtant , ainſi que
les autres détenus.
Les conclufions étoientde dégrader le coupable
, c'est-à-dire de faire déchirer fa robe par
lebourreau , noircir ſes armes , & c .
L'Arrêt a été imprimé & affiché , ce qui n'eſt
pas ordinaire ici . Il fut exécuté en effigie ſur les
4 heures du ſoir; le concours du peuple étoit
immenfe.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
Conseil des Dépêches. Affaires du Chapitre de
Remiremont.
L'illuſtration de ce Chapitre , la nature des
queſtions qu'on agitoit ſur ſa conftitntion , la
qualité des Parties , l'importance', foit pour
l'honorifique , ſoit pour le temporel , de la dignité
qui donnoit lieu à la conteſtation , &la
maniere, intéreſſante dont les intérêts des Parties
ont été défendus , tout exige que nous donnions
uneidée de cette affaire. -La dignité
de Secrete ayant vaqué par la démiſſion de la
Dame de Lénoncourt du 27 Juillet 1781 , le
Chapitre délibérant , ſuivant ſes Statuts , qui
l'obligent d'élire dans les trois mois après la
vacance, de s'affembler le 27 Octobre , pour
procéder à l'élection. L'aſſemblée capitulaire
fut compofée de quarante Dames , Tantes ou
Nieces , à la tête deſquelles ſe trouvoit S. A. R.
feue Madame la Princeſſe Chriſtine de Saxe , Abteffe
doRemiremont , tante de notre augufteMo
( 46 )
narque . On prétend qu'il s'étoit formé deux
partis oppoſés en faveur , l'un de Madame de
Montjoye , l'autre de Madame de Ferrete. Dans
l'aſſemblée , Madame de Jodoc témoigna ſa ſurpriſe
que madame de la Tour d'Hareville , ſa
Niece , ne ſe fût point rendue au Chapitre ,
quoiqu'elle l'en eût fait ſommer par acte judiciaire
de la veille , afin qu'elle pit y diſpoſer
de ſon fuffrage , fuivant les prérogatives des
Dams Tantes de diſpoſer de leurs Nieces , &
de porter au ſcrutin , avec leur fuffrage perſonnel
, celui d'autant de Nieces qu'elles ſe trouvent
avoir.- Madamel' Abbeffe repréſenta que
l'entrée au Chapitre étoit libre , que les Dames
Tantes ne pouvoient pas contraindre leurs Nieces
à les y ſuivre , & qu'on pouvoit ſeulement envoyer
vers Madame d'Hareville pour l'inviter
à s'y rendre , fi elle le jugeoit à propos. Le
Clere de l'Egliſe alla deux fois l'en prier , elle
refufa , & ne ſe rendit qu'à l'invitation qui lui
fut portée par le Chanoine hebdomadaire , de -
la part des Dames de la Tour , ſes ſooeurs , qui
étoientdu nombre des Dames capitulantes , mais
très décidée à ne point ſouffrir que ſon fuffrage
contribuât à ' lection pour laquelle votoit Madame
de Jodoc ; elle ne parut donc que pour
déclarer à la Dame de Jodoc , qu'elle renonçoit
àſa qualité de Niece & à fon apprébendement ,
&par conféquent qu'elle abdiquoit le Chapitre :
c'eſt ce qu'on appelle dans le Chapitre un remercîment
; auffi tot il fut inscrit ſur le regiſtre.
La Dame de Jodoc mit à l'inſtant fur le bureau
un acte de proteſtation , tant contre leremerciment
do : Dame d'Hareville , que contre
fon intcriptiondans les regiſtres ,& contre toute
élection à laquelle on voudroit procéder , & demanda
que cette proteſtation fût conſignée ſur
champ dans le même regiſtre. Madame l'Ab(
47 )
,
beſſe obſerva que, ſuivant les regles ufirées dans
ce Chapitre , la proteſtation ne devoit être écrite
qu'au pied du procès-verbal d'élection ,,&après
l'élection faite , priant Madame de Jodoc & les
Dames qui prenoient fon parti , de refter en
Chapitre , afin de ſigner leur proteſtation . Elles
refuferent , ſortirent au nombre de vingt , &
allerent faire un acte de proteſlation devant un
Notaire , LesDames capitulaires , réduites à pa.
reil nombre , délibérent que la retraite de leurs
compagnes ni leurs proteſtations , ne pouvoient
les priverdu droit de conſommer l'élection pour
laquelle elles etoient aſſemblées. On tranſcrivit
donc ſur le regiſtre le nomdes Dames qui reftoient
, en faiſant mention de la retraite des
autres : on porta les voix au ſcrutin : Madame de,
Monjoye eut une voix , Madame de Ferrete dixneuf
de ſorte qu'elle fut élue Secrette , confirmée
par l'Abbeſſe , & mise en poffeffion de
ſa dignité . Le même jour les Dames opposantes
firent fignifier leur acte de proteſtation,
avec déclaration qu'elles ne reconnoiffoient point
cette élection por canonique. Elles ſe pourvurent
enſuite aux Requêtes du Palais du Parlement
de Nancy , Juge du reffort , pour demander la
nullité de l'élection , & qu'il en fût ordonné
une nouvelle , dans laquele il feroit permis à
Madame de Jodor de porter la voix de Madame
d'Hareville , malgré fon remercîment , qu'elle
foutenoit illégal , contraire aux uſages du Chapitre
, n'étant point accepté par elle , & n'ayant
point effacé le titre de Niece. Le Roi a cru de.
voir évoquer à lui cette conteſtation. Oppoſition
àl'évocation de la part des Dames réclamantes :
Arrêt qui les déboute. En cet état reſtoit à
juger le fond : les Dames Tantes ont - elles le
droit de diſpoſer de la voix de leurs Nieces
c'eſt- á- dire peuvent- elles apporter au ſcrutin ,
( 48 )
Les
avec leur fuffrage perſonnel , autant de ſuffrages
qu'elles ont de Nieces , fans confulter fi ce
fuffrage eſt , ou non, la volonté de leurs Nieces?
ou bien les Nieces ont elles un fuffrage libre &
propre à elles- mêmes , mais qu'elles ne tranf
mettent au Chapitre & ne portent au ſcrutin que
par la bouche de leurs Dames Tantes. Les
Dames Tantes ont-elles le droit de contraindre
les Dames Nieces , lorſqu'elles font à Remiremont
, de ſe rendre aux affemblées capitulaires?
Ce qui contrarie l'examen de la conſtitution de
ce Chapitre , c'eſt de favoir ce qu'eſt l'état des
Chanoineffes de Remiremont : fi elles ſont ſéculieres
, quelle eſt la nature de leur engagement;
&delà quel eſt le jugement qu'on doit porter
de la démarche de la Dame d'Hareville.
Dames Nieces ont - elles droit de remercier &
de renoncer à cette qualité , ſans la coopération
ou le conſentement , & même malgré lesDames
Tantes ? ce qui conduit à examiner la nature &
les regles de ce népotiſme , & ce que c'eſt que
le lien d'apprétendement , qui unit les unes aux
autres . Quelle est la forme des aſſemblées
capitulaires , notamment dans le cas de diverſité
d'opinions ou de proteſtations & oppoſitions )
Madame l'Abbeffe a t-elle une double voix , &
a-t - elle même , avec cet avantage , la prépondérance
en cas de partage ?-C'eſt de l'examende
ces diverſes queſtions que dépendoit celle
de ſavoir fi l'élection de Madame de Ferrete
étoit ou non réguliere & canonique. Chacune
de ces queſtions entraîne des détails de faits , de
texte, de ſtatuts & de principes , dont l'expoſition
ſeroit trop longue pour notre feuille.
Arrêt du Conseil des Dépêches , tenu à Fontainebleau,
le Roi y étant , le 25 Octobre 1783 , qui déboute
lesDames oppoſantes,& confirme l'élection
deMadame de Ferrete à ladignité de Secrette.
MERCURE
DEFRANCE.
SAMEDI II DÉCEMBRE 1784 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES VOYAGES DE COLOMBELLE
ET VOLONTAIRETTE.
Sur l'Air des infortunés Amours de Gabrielle de
Vergy & de Raoul de Coucy.
COLOMBELLE & VOLONTAIRETTE
Vivoient enſemble , étoient deux foeurs :
L'une étoit volage & coquette ,
Changeant & de goûts & d'humeurs.
L'autre étoit fage autant que belle ,
Et fuivoit en tout la raiſon;
Volontairette & Colombelle
Sont peintes affez par leur nom.
UN BEAU jour on vient leur apprendre
Qu'un ordre du Grand Zuliman ,
Nº. So , 11 Décembre 1784. C
so MERCURE
Toutes deux les force à ſe rendre
Près de ce Monarque Ottoman .
Il re falloit d'autre réponſe
Qu'une révérence & partir ;
Soudain Volontairette annonce
Qu'elle ne peut y conſentir.
« MASOEUR , eſt- il fi néceſſaire ,
>> Dit-elle , de quitter ces lieux ?
>> Entre nous , il ne peut ſe faire
>> Qu'un ſeul amant ſuffiſe à deux.
ود Devons- nous obéir aux hommes ?
>> Quel eft leur empire ſur nous ?
>> Vingt adorateurs où nous ſommes ,
>> M'amuſent plus qu'un triſte époux. »
er L'HYMEN eſt un Dieu mercénaire ,
>> Etje hais l'Amour en turban :
>> Je fais ce qu'il faut que j'eſpère
ככ
Des careſſes d'un Muſulman.
--Ma ſeur , il follicite , il preſſe ;
>> Pourquoi fairions-nous ſes regards ?
>> De ces lieux ſoyez la Déeſſe ;
>> Qu'on vous encenſe , moi je pars.
A CES mots , changeant de langage,
Volontairette ſuit ſa ſoeur ;
L'Amour dans ce pélerinage
Leur ſert , dit-on , de conducteur.
DE FRANCE
St
Bientôt une belle prairie
Leur offre pour lit de repos
Des gazons dont l'herbe fleurie
Verdit au bord des clairs ruiſſeaux .
COLOMBELLE , toujours frappée
Des voeux de ſon royal amant ,
Toujours à lui plaire occupée ,
Lui compoſe un bouquet charmant.
L'ioſenſible Volontairette,
Évitant les feux du ſoleil ,
Loinde cueillir la violette ,
Saffied, & fe livre au ſommeil.
UNE abeille vole autour d'elle,
Et voyant l'éclat de ſon teint ,
Conçoit l'eſpérance infidelle
D'y puiſer le plus doux butin.
En vain ſeroit-elle accuſée
D'avoir fait naître ſa douleur:
Le dard de l'abeille abuſée
pénétrer une fleur.
A
cru
VOLONTAIRETTE conſternée,
Vient ſe plaindre & ſe lamenter.
Pourquoi , lui dit ſa ſoeur aînée,
> Dormir au lieu de m'imiter ? »
De cette foeur trop peu chérie
La main effuie alors fes pleurs;
Cij
52 MERCURE
Bientôt une autre étourderie
L'expoſe à de nouveaux malheurs.
DE BONS villageois , que ſes grâces
Ont remplis d'un reſpect touchant ,
S'arrêtent tantôt ſur ſes traces ,
Tantôt l'admirent en marchant.
Avec elle ils font loin de compte;
Il faut plus à ſa vanité ;
Sur un tas d'épis elle monte
Pour montrer toute ſa beauté.
DE- LA ſon regard ſe promène
Sur ſes nombreux admirateurs ;
Elle a l'air d'une Souveraine
Qu'entourent ſes adorateurs.
Mais que de maux l'orgueil attire!
Son pied gliffe , & l'entraîne en bas.....
Aux reſpects ſuccède le rire
Qui circule en bruyans éclats,
COLOMBELLE accourt éperdue
Au bruit de ſa calamité ,
La voit ſur le ſable étendue
Et la relève avec bonté :
De ce nouveau revers ſurpriſe ,
Elle la gronde tendrement ;
Sages avis que l'on mépriſe
Et qu'emporte l'aîle du vent.
DE FRANCE:
53
ELLE apperçoit la cour vieillie
D'un vaſte temple inhabité ,
Où des Dieux qu'adoroit l'Afie
Jadis fiégea la majeſté ; .
Prompte à ſecouer la contrainte
Où ſa ſoeur la retient toujours ,
De la demeure autrefois ſainte
Elle veut voir tous les détours.
DE PROFANES Devinereſles
Yvont par fois tenter le fort :
C'eſt- là que ces enchantereſſes
Prédiſent la vie ou la mort :
Volontairette veut s'inſtruire
Des myſtères de ſon deſtin ,
Et foudain ſe fait introduire
Au ſeuil d'un antre fouterrain,
,
UNE voix ſombre & prophétique
Lui crie auſſitôt d'avancer';
Au milieu d'un cercle magique ,
Debout elle la fait placer ;
Une main , de ſa chevelure
Vient dérouler les blonds anneaux ,
Que fait errer à l'aventure
Le ſouffle des Dieux infernaux.
1
AUTOUR de la jeune imprudente
On allumede noirs brandons
Cii)
54
MERCURE
Paitris d'une réſine ardente
Et de la graiſſe des lions.
La Circé de ce ſombre aſyle
Se met à hurler , à beugler ,
D'affreux ferpens viennent par mille
Entre les Hambeaux circuler.
TOUT-A- Cour la poix enflammée
Fait au loin voltiger ſes feux;
De Volontairerte alarmée
Ils atteignent les longs cheveux:
Elle s'élance de l'enceinte
Où l'on cherche à la retenir.
Souvent où l'on entre ſans crainte ,
Onn'en fort pas fans repentir.
ELLE va joindre Colombelle ,
Qui pleuroit ſa déſertion.
« Hélas ! ma chère, lui dit-elle,
J'arrive du ſac d'Ilion :
>> Vois mes cheveux & mon viſage ,
১০
ود
Comme le feu les a noircis !
-Ma foeur , il falloit être ſage ,
>> Et profiter de mes avis. »
LÉGÈREMENT elle l'écoute ,
Etdela ville cependant
Toutes deux reprennent la route ,
Non ſans un nouvel accident.
!
DE
SS
FRANCE.
La ville où le ſort les appelle ,
Déjà vient frapper leurs regards ;
Mais la victoire arrive- t'elle
Sans qu'on ait vû mille haſards ?
DE ROCHERS une énorme chaîne
L'environne de tous côtés;
Le pied ne peut gravir qu'à peine
Sur leurs fommets infréquentés.
Oterre 16 fortuné rivage !
Que tu vas caufer de douleurs !
Tu n'es plus qu'une vaine image
Qui fuit devant l'une des fears.
DU CREUX de ces roches affreuſes
Un aigle part en ce moment ,
Et vient prèsdes deux voyageuſes
Planer majestueuſement.
Volontairette , pour le ſuivre,
S'élance après lui..... Mais , hélas !
Aquel eſpoir elle ſe livre!
Le précipice eſt ſous ſes pas.
DIEUX ! veillez ſur ſa deſtinée !
Défendez- lui d'en approcher !
Voeu ſuperflu ..... L'infortunée
Roule de rocher en rocher ;
Et portée au fond d'un abyme ,
Ou ne pénètrent point les yeux ,
Cv
56 MERCURE
De ſes erreurs triſte victime ,
Meurt les bras tendus vers les cieux.
LA MALHEUREUSE Colombelle ,
Vainement à cris redoublés ,
D'une voix mourante l'appelle;
Les ſeuls échos en font troublés.
Dans cette folitude horrible ,
Laſſe enfin de ſe lamenter ,
Au fond de l'abyme terrible
Elle-même veut ſe jeter.
JE VAIS , ma foeur , je vais , dit- ell.e.....
Les Envoyés de Zuliman ,
Heureuſement pour cette Belle,
L'arrêtent par ſon doliman ;
Survenus au moment funefte
Où ſes jours vont ſe terminer ,
Pour en mettre à couvert le reſte
Ils ſe hatent de l'emmener.
« ADOREZ , lui dit-on , Madame,
>> De Zuliman la volonté;
>> Pour vous de la plus vive flamme
>> Son noble coeur eſt tourmenté,
Ils diſent , baiſent la pouffière
Qu'agite fon pied délicat ,
Et dans une riche litière
La conduifent au Potentat.
DE FRANCE.
17
ZULIMAN , frappé de ſes charmes ,
Au même inſtant veut l'épouſer :
« Jugez , dit- elle , par mes larmes ,
» Si ma douleur peut s'appaiſer.
>> Jugez de la pompe ordonnée
» Si je goûterois la douceur ;
>> Doit-on ſonger à l'hymenée
>> Le jour qu'on a perdu ſa ſoeur ? »
« EH BIEN ! répond-t'il , à ſa cendre
>> Rendons les honneurs qui ſont dûs :
>> De mon trône je vais deſcendre
>> Pour payer ces juſtes tributs.
Aces mots , fon âme enflammée
Enchaînant ſes vives ardeurs ,
Aux larmes de ſa bien aimée
Zuliman vient mêler ſes pleurs.
LE LENDEMAIN , au rang ſuprême
Affiſe auprès de ſon amant ,
On voit un brillant, diadême
Parer le front le plus charmant ;
Que tout l'éclat qui l'environne
Préſente un utile tableau !
La foeur prudente eſt ſur le trône ,
Et l'étourdie eſt au tombeau.
(Par M. le Chevalier de Cubières. )
Cv
S MERCURE
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eſt Quinze- vingts ;
celui de l'Enigme eſt la lettre Y; celui du
Logogryphe eſt Échanſon.
CHARADE à Madame *** ,
qui s'y reconnoitra.
MON premier avec pompe éleva lesHéros
Qui vengèrent jadis Rome de ſes rivaux.
BelleÉglé , mon ſecond eſtune ville en France ;
Mais vous êtes moentout.... ſoitditſansqu'ons'offenſe.
J
( Par M. Boinvilliers Foireſtier. )
ÉNIGME.
E fuis en ſens différent
Un double dépofitaire
Dont chacun eſt à ſe taire
Condamné diverſement ;
L'un chez les Grands néceſſaire ,
Des petits eſt reſpecté ;
Et fon infidélité
N'eſt jamais involontaire ;
DE FRANCE.
59
JEE fuis
Un uſage plus vulgaire
A mon double eſt réſervé ;
Et ſi , comme il peut ſe faire ,
Son dépôt eſt violé ,
Ne l'appelez pas untraître ,
C'eſt un malheur qui , peut-être ,
Ne ſeroit pas arrivé
Sans la faute de ſon maître.
LOGOGRYPΗ Ε.
:
une prifon où les captifs ſerrés
Gémiſſent détenus ſous des verroux dorés ;
Decet obſcur cachot le Geolier , s'il eſt ſage ,
Pour lebien des captifs doit fermer ce paffage
Atous les élémens. Ciel ! qu'il eſt malheureux ,
T'écriras-tu , Lecteur , d'être en de pareils lieux !
Garde- toi de le croire : on eſt digne d'envie
Quand on peut s'y gêner tous les jours de ſa vie.
En fouillant mes ſept pieds , tu trouveras dans moi
Les armes , & le nom , & le titre d'un Roi ;
Une lourde monnoie en vogue en ſon empire ;
L'un des frippons , Iris , pour leſquels je ſoupire ;
Une proche parente ; un goût , une fureur
Dont l'immortel Regnard nous retrace l'horreur ;
Un animal aîlé ; ce miroir de nos âmes
Que l'âge enfin termit, &que plâtrent nos Dames
Cvj
60 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de Stanislas Premier , Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar, par
M. l'Abbé Proyart , de pluſieurs Acadé-
-mies Nationales & Étrangères. 2 vol.
in 2. A Lyon , chez Pierre Bruyſer-
Ponthus , & à Paris , chez Berton , Libraire
, rue S. Victor.
L'HISTOIRE d'un Roi , l'honneur & l'amour
de la Pologne ; qui renonce à une couronne
pour épargner le fang humain; dont les vertus
pacifiques ont égalé les qualités guerrières;
qui a conſacré les dernières années de
ſa vie à faire le bonheur d'une grande Province
, & qui enfin , après avoir donné à la
France une Reine adorée , devient le modèle
de tous les Souverains ; eft un objet bien
intéreſſant pour un François . M. l'Abbé
Proyart a rempli cette tâche avec le même
zèle qu'il a mis à écrire l'Hiſtoire du Danphin
, Eleve de Fénelon ,& celle du Dauphin
pète de Louis XVI. Son ſtyle joint à la clarté
la fimpliciré qui convient à l'Histoire ; il a
travaillé d'après de bons matériaux, & les manufcrits
que lui ont communiqués M. Aillor,
Commiffaire de la Maiſon de Staniflas , &
DEFRANCE. 61
M. de Solignac , Secrétaire de ce Prince , &
de l'Académie de Nancy, font de sûrs garants
de la fidélité & de l'exactitude des faits renfermés
dans cet Ouvrage .
Le premier volume contient l'Hiſtoire de
Staniſlas, diviſée en fix Livres , dontle premier
conduit depuis l'enfance de Staniflas juſqu'à
l'élection d'Auguſte II; le deuxième , depuis
cette élection juſqu'à la dépoſition d'Auguſte ,
ſuivie de Precion de Stanislas ; dans le troifième
, on voit la ſuite des mouvemens qui
agitèrent le Nord depuis l'élection de Sta
niflas juſqu'à ſa retraite en France ; le quatrième
offre l'hiſtoire des révolutions que ce
Prince éprouva dans ſa fortune juſques à
ſa ſeconde élection ; le tableau des vertus
royales que Stanislas fit briller fur le trône
de Lorraine , & le détail des qualités de fon
coeur & des vertus de fon âme , font la matière
des deux derniers .
Le fecond volume contient ce que le Roi
de Pologne a écrit de plus intéreſſant fur
divers ſujets .
:
Si le Roi Staniflas étoir moins apprécié ,
fi la plupart de nos Concitoyens n'avoient été
les témoins de ſes vertus & de ſes bienfaits ,
nous nous empreſſerions de faire connoître
cet auguſte perſonnage; mais la naiſſance, fa
double élection au trône de Pologne , fon
Voyage en Turquie, ſon intimité avec Charles
XII ont été tracés dans toutes les Hiftor
res du temps ; & nous croyons faire plaifir
à nos.Lecteurs en cherchant à leur faire con
62 MERCURE
noître Staniflas dans ſes propres Ouvrages.
Ils reſpirent par tout les vertus dont ſon
coeur étoit pénétré; on y voit tout ce qu'il
avoit fait pour établir dans la Lorraine &
dans ſon propre Palais la plus ſage adminiſ.
tration ; on y trouve des réflexions ſur le
Gouvernement de Pologne , qui prouvent
toute la tendreſſe qu'il avoit pour des ſujets
dont il auroit fait le bonheur ; on y lit avec
intérêt des réflexions ſur l'éducation des enfans
, & principalement des Princes. Il a
adreſſé ces dernières à Mgr. le Dauphin ,
fon petit fils , & père du Roi ; on y voit
combien il étoit perfuadé que les Rois ne
font que les pères de leurs peuples , qu'il
ſentoit tout le danger de la flatterie , & qu'il
ſavoit bien difcerner parmi les Courtiſans
ceux qui pouvoient mériter ſon eſtime en
mérirant celle de la Narion. L'article des
grâces & des bienfaits y eſt traité avec difcernement
; & lorſqu'il parle de la justice ,
il fait concilier l'amour de l'ordre avec les
droits de l'humanité.
Le portrait du Philofophe , tracé de la
main de ce Prince , donnera une idée de ſon
ſtyle.
« Un Philofophe doir s'étudier à régler la
>> marche de ſon eſprit , à diſcurer les
> principes , à examiner les vraiſeinblances ,
>> à chercher le vrai avec autant de diſcerne-
>> ment que de bonne foi. Exempt de pré-
» jugés , ennemi de tout paradoxe , il doit
• connoître le prix de la raiſon , en étendre
DE FRANCE. 63
> les facultés , mais en reſpecter les bornes ;
>> aſſurer où elle peut atteindre , douter où
>>elle ne peut parvenir...... ne pas eſtimer les
>> grands érats de la vie plus qu'ils ne valent,
> niles baſſes conditions plus petites qu'elles
> ne font. Il doit jouir des plaiſirs ſans en
• être eſclave , des richeſſes ſans s'y atta-
>> cher , des honneurs ſans orgueil & fans
>> faſte ; ſupporter les diſgrâces ſans les
>> craindre& ſans les braver, regarder com-
> me inutile tout ce qu'il n'a pas , comme
> ſuffiſant à ſon bonheur tout ce qu'il pof-
>> sède : toujours égal dans l'une & l'autre
>> fortune , toujours tranquille , & d'une
> gaîté ſans art, il doit aimer l'ordre &
> le mettre dans tout ce qu'il fait ; épris
>> des vertus de ſon état , n'être extrême
>> ſur aucune , & les pratiquer toutes ,
même ſans témoins ; ſévère à ſon égard ,
être indulgent à l'égard des autres , franc
» & ingénu ſans rudeſſe , poli ſans fauſſeré ,
>> prévenant ſans baſſeſſe; il faut que , pé-
>> nétré de l'amour du bien public , il aime
ſa patrie autant que les plus fiers Romains
>> cheriffoient la lear , qu'il y vive ſans en-
>> vie, ſans intrigues , ſans ambition; qu'inac-
" ceffible à tout mouvement de vanité , il
>> ne cherche point à y être connu , quoi-
➤ qu'il ne pût que gagner à l'être ; qu'il s'y
> rendeutile ſans éclat &fans bruit; en un
>>> mot, le Philoſophe doit avoir le courage
de ſe paſſer de toute forte de gloire ,
&, fans ceffer de ſe reſpecter,ignorer ſes
64 MERCURE
>> vertus , & compter pour rien juſqu'à la
>> philofophie même. »
Quelques autres,morceaux pris au hafard,
achèveront de faire connoître ſa manières
&comme il s'eſt peint dans ſes Ouvrages ,
ils ferviront en même temps à juſtifier la
haute opinion que l'on avoit conçue de ce
Roi Philofophe.
" Les Arts utiles , protégez - les, les Arts
* agréables , ſouffrez-les; les Arts frivoles ,
rançonnez- les; les Arts dangereux , prof-
>> crivez les.
:
C
" Quel est aujourd'hui le Bénéficier qui
>> ſe regarde comme l'économe & non le
>>> propriétaire de ſes revenus , qui font le
>> bien des pauvres , & fur lequel il ne lui
>>> eft permis de prendre qu'une honnête
ſubſiſtance ? Les plus riches Bénéficiers qui
>> devroient faire la gloire & le foutien de
la Religion , font ceux qui en font la honte
& le fcandale ; ils ont entre les mains le
bien des pauvres , & au lieu de foulager
leur misère , ils lui infultent par un faſte
ود
ود
:>> infolent.
رد
1
L'autorité arbitraire n'a point de plus
- > grand ennemi qu'elle même; le deſpotif-
| >> meabrutir la raiſon dans les uns & l'aigrit
>> dans les autres; il ne peut y avoir que des
eſclaves fous un tel Gouvernement; les ود
fujets font les eſolaves nés du Souverain ,
>> & le Souverain l'eſt lui même de la crain-
>> te & des foupçons. On doit bien cependant
ſe donner de garde d'écouter dans un
DE FRANCE. 65
» État ces ſujets vicieux toujours prêts à
>> crier au deſpotiſme , dès que l'autorité ſe
» met en devoir d'enchaîner leur licence
>> pour affurer l'ordre public. Les Empires
» qui ſe détruiſent par le deſpotifme , ne
>> peuvent ſe foutenir que par une fermeté
>> conſtante à venger les loix du mépris des
» méchans ; la foibleſſe , qui ne punit rien ,
>> eſt ſoeur de la cruauté , qui punit trop : on
>> ne ménage jamais l'homme vicieux qu'au
>> préjudice de la ſociété , & une clemence
- aveugle eſt la plus odieuſe des tyrannies.
ود Les divorces font moins d'éclat en
>> France aujourd'hui , parce qu'ils y font
>> plus fréquens; & le plus grand des ſcan-
» dales , c'est qu'ils n'y foient plus ſcan-
» daleux.
" Le bon Miniſtre eſt celui qui s'applique
" à mettre en place le mérite plutôt que le
• nom; qui a le courage de ſouffrir que les
>>Courtiſans diſent du mal de lui , pourvu
>> que le peuple en diſe du bien.
>>LeGénéral que ſe choiſiroit une Armée,
>>vaudroit preſque toujours mieux que celui
» qu'on lui donne. »
:
Un jour Staniſlas entra dans une Églife de
Lorraine au moment où un Curé faisoit le
catéchiſme aux enfans de la Paroiſfle ; il lui
demanda s'il le faiſoit ſouvent : " Trois fois
>>la ſemaine , lui répondit le Curé : une fois
» pour les inſtruire de la Religion , & deux
>> fois pour la leur faire aimer. »
ود
Nous croyons que nos Lecteurs nous fau66
MERCURE
ront gré d'avoir multiplié ces citations , au
lieu de leur préſenter l'image de quelques
combats ſanglans ou le fiège de quelques
villes, dont les noms barbares ne ſeroient pas
même reftés dans leur mémoire.
Nous aurions deſiré que M. l'Abbé Proyart,
à qui on doir des éloges pour cet Ouvrage ,
eût éré un peu plus précis , plus rapide dans
ſon premier volume ,&un peu plus ſévère
dans le choix des Ouvrages qui forment le
fecond. On y remarque fur tout pluſieurs
lettres adreſſees au Roi de Pologne par pluſieurs
Souverains , qui font aujourdhui
bien peu intéreſſantes , & qui répandent
une grande monotonie ſur cette partie de
l'Ouvrage , pulqu'elles contiennent toutes
les mêmes choſes , n'étant que des réponſes
uniformes à une circulaire écrite par Stanislas
à chacun d'eux. .. ..
M. l'Abbé Proyart ſe juſtifieroit peut-être
plus difficilement de ſon zèle un peu amer
contre la philoſophie; peut être eſt il peu
conforme à la charité ſur tout , d'aller réveiller
& provoquer la juſtice contre un Ouvrage
qui , comme il le dit , eſt entre les
mains de tout le monde , & d'avoir l'air de
vouloir ſoulever le Clergé & les Magiſtrats
contre une Académie ; fans doute les Académies,
tant Nationales qu'Étrangères , dont
M. l'Abbé Proyart ſe fait honneur, & a vraiſemblablement
recherché à être Membre ,
ſont plus éclairées , plus ſages , plus religieules
que celle contre laquelle il s'élève;
DE FRANCE. 67
e
ſans cela , il y auroit de l'inconféquence
dans ſa conduite, & c'eſt ce qu'on ne fauroit
prefumer.
BLANCHARD , Poëme en deux Chants ,
par M. Duchoſal. A Rouen , & ſe trouve
à Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
St parmi la foule prodigieuſedesOuvrages
nouveaux qui nous accablent , & qui font
devenus aux progrès des études&des talens,
un obſtaclenon moins puiffant peut être que
le fut autrefois l'extrême rareté des Livres ,
on doit avant tout s'empreſſer de rendre
compte de ceux qui ſont des monumens de
goût &de raiſon , ou qui tendent à agrandir
la ſphère des connoiffances humaines ; on
nedoit pas pour cela négliger de diftinguer
parini les Brochures éphémères , celles qui
ne pouvant pas intéreſſer par elles mêmes ,
ſoit par le mauvais choix du ſujet , foit par
le vice du plan & le défaut d'enſemble , annoncent
néanmoins les germes non équivoques
d'un talent , qui n'a beſoin que d'encouragemens
pour ſe développer par le travail&
la culture ,& pour produire dans ſa
niaturité des fruits dignes d'être ſavourés par
les gens de goût. C'eſt dans cette vûe qu'on
a cru pouvoir parler du Poëme intitulé
Blanchard. Sans nous arrêter au Héros de ce
Poëme, fans parler du plan , citons au hafard
68 MERCURE
quelques tirades qui prouvent que M. Duchoſal
eſt né pour parler la langue du Poëte.
Cependant le Veſper & ſes crêpes funèbres
Viennent ſur l'horizon répandre les ténèbres ;
L'Arriſan fatigué s'abandonne au repos ;
Les bois n'entendent plus gazouiller les oiſeaux;
Ou bien fi quelque bruit ſuccède à leur ramage ,
C'eſt Zéphyr qui murmure àtravers le feuillage;
Enfin , pour abréger la longueur du récit ,
Le jour qui diſparoît faiſoit place à la nuit.
Certe deſcription n'a rien de recherché ;
elle eſt d'autant plus gracieuſe qu'elle eft
plus naturelle. L'Auteur joint à ce mérite ſi
rare , de l'élan & de l'imagination.Voici deux
vers qui prouvent de l'eſſor poétique:
Aces mots il conçoit , il enfante , il détruit ;
L'art combat & triomphe , & le globe eft conſtruit.
:
Il montre de l'imagination dans la peinture
qu'il trace de l'opinion.
Il eſt une Déeſſe errante & vagabonde ,
Qui , ſur un vent léger , circule dans le monde ;
Elle naquit un jour avec l'entêtement ,
Et ſon père, dit- on , fut le déſoeuvrement.
Sontemple eſt révéré dans l'enceinte des villes ,
Et renferme un eſſaim de mortels inutiles ,
Des Moines , des Robins , des Commis & des Clercs.
La Déeſſey paroît ſous vingt maſques divers ,
DE FRANCE. 69
Et du haut des autels partageant les ſyſtêmes ,
De l'orgueil à l'erreur conduit les ſages mêmes.
On ne peut refuſer à M. Duchoſal une
tournure de vers facile , & cet heureux choix
de mots harmonieux , qui eſt un des premiers
caractères du Poëte ; mais en l'encourageant
, on doit l'avertir qu'il a des torts à
expier ; il a débuté par une ſatyre ; il a cru
ſans doute marcher fur les traces de Boileau ,
& il a commencé par attaquer M. l'Abbé de
Lille , qui eſt le Boileau du ſiècle. Il ne peut
trop & trop tôt renoncer au métier d'un
Satyrique , qui , pour citer ſes propres vers ,
Qui , diſtillant par-tout le venin de la rime ,
Pour tirer du néant ſon Apollon pervers ,
Vous condamne à l'oubli qui menace ſes vers.
Il faut que ce ſoit un bien mauvais genre ,
puiſqu'il a forcé un jeune Écrivain que nous
croyons honnête , à encadrer dans ſes premiè
res rimes le nom même de M. Thomas, dont
la perfonne & les Ouvrages doivent inſpirer
le reſpect à tous ceux qui aiment les vertus
& les Lettres. Nous n'avons rien à ajouter
après cette réflexion. :
70
P
MERCURE

LA Fortification Perpendiculaire , par M. le
Marquis de Montalembert , Maréchal de-
-Camp, de l'Académie Royale des Sciences
& de celle de Saint- Pétersbourg. s Vol.
in 4°. grand papier, ornés de 104 grandes
planches. A Paris , chez Denis Pierres ,
Imprimeur - Libraire , rue S. Jacques , &
Alexandre Jombert le jeune , Libraire ,
rue Dauphine , Nº. 116 .
PUISQUE l'art de fortifier les Places & de
les défendre , a juſqu'à prefent été furpaffé
par celui de les attaquer & de s'en rendre
maître, il eſt incontestable que le premier
abeſoin d'être perfectionné.
Mais il ne fuffiſoit pas qu'une vérité auſſi
importante fût ſentie , il falloit qu'elle le
fût par un Militaire doué d'un eſprit d'obſervation
, éclairé par l'expérience , qui ,
après avoirſupporté les farigues de la guerre,
ſe livrât au travail de l'étude , & ne s'en
laiſsât pas impoſer par les grands noms des
Vauban , des Cohorn , qui , comme le remarque
M. le Maréchal de Saxe , ont employé
des ſommes énormes pour fortifier des
Places fans le rendre plus fortes.
M. le Marquis de Montalembert , après
avoir fait quinze campagnes , commandé
à l'Iſle d'Oléron , dans le temps qu'elle
étoit menacée de toutes les forces de l'Angleterre
, qui s'étoit déjà emparée de Belle Iſle
en 1761; après avoir obſervé & viſité la
DE FRANCE.
71
plus grande partie des Places de guerre de
l'Europe , a employé tous ſes efforts pour
parvenir à ce point defirable pour l'humanité
, celui de rendre la défenſe ſupérieure à
l'attaque.
Il a publié en 1776 , 1777 & 1778 , quatre
volumes in 4° . enrichis de 27 grandes planches
, qui font le fruit du long & utile travail
auquel il s'étoit livré juſqu'alors.
Mais la guerre étant ſurvenue à la fin de
la même année 1778 , elle lui a fourni de
nouvelles occaſions de faire uſage de ſes
connoiffances. Ayant été chargé de fortifier
l'Iſle d'Aix , & le local ni le temps ne lui permettant
pas de faire uſage d'aucune des méthodes
qu'il avoit déjà publiées , il a eu recours
à d'autres moyens qui ont donné encore
plus d'étendue à ſes principes . C'eſt une
partie de cequ'il a fait exécuter pendant cinq
ans pour la défenſe de la rade de l'Iſle d'Aix ,
&çelledu port de Rochefort, qui fait le ſujet
du cinquième volume qu'il vient de publier ,
orné de 17 grandes planches.
Les gens de l'Art peuvent maintenant ſe
convaincre par les démonſtrations que M. le
Marquis de Montalembert en donne dans
tous le cours de ſon Ouvrage , que ſon ſyftême
eſt préférable à ceux qui , juſqu'à préſent
, ont été adoptés. Sans même avoir recours
à ces démonstrations , il s'élève ſans
doute un préjugé très - avantageux en fa faveur
: c'eſt que dans l'exécution qu'il a eue en
1761 , & qu'il vient d'avoir en 1779. jul
72 MERCURE
qu'à la paix , il a été approuvé de tous ceux
qui ont été dans le cas de le connoître , &
qu'il paroît revêtu du fuffrage de l'Academie
Royale des Sciences , qui ne l'a accorde que
fur le rapport de MM. les Comtes de Maillebois
& de Treſſan , Lieutenans Generaux ,
du Comte de Buffon, le Roi , & de Borda ,
Capitaines de Vaiſſeaux , tous Membres diftingués
de cette Académie .
-- Cet Ouvrage n'étant pas à la portée de
tout le monde , & n'étant conforme au goût
que de peu de Lecteurs , nous ſommes forcés
de renoncer à le faire connoître par une
exacte analyſe ; mais nous devons dire en
général que ce ſyſtême de M. le Marquis de
Montalembert eſt abſolument neuf ; que
c'eſt un traité complet de l'art défenfif , applicable
depuis les plus petites Garniſons
juſqu'aux Armées , dans des lignes ou des
camps tetranchés, il comprend également
L'artillerie dans tous ſes différens uſages ;
embraffe & traite par conféquent de toutes
les parties de la guerre les plus utiles , & l'on
peut ajouter les plus ingrates.
A l'égard du ſtyle , il réunit le mérite rare
de la clarté, de la fimplicité &de la nobleffe
dans l'expreffion. On ſent que l'Auteur ne
s'eſt occupé que du ſoin de ſe faire comprendre;
& on peut dire qu'il a parfaitement
réuſſi , même dans la partie qui tient uniquement
à l'Art; car cet Ouvrage n'eſt pas
ſeulement élémentaire ; ſi les principes y
font la baſe du ſyſtême , les faits viennent
DE FRANCE. 73
à l'appui des principes; de façon que chaque
volume contient une partie hiſtorique plus
ou moins étendue , qui ne doit pas faire
moins d'honneur à l'Auteur que ce qui s'y
trouve de purement ſcientifique.
ACADÉMIE.
SUR le Prix de Morale fondé à
l'Académie Françoife.
DEPUIS EPUIS trois ans, un des ſujets les plus utiles, les
plus intéreſſans , eſt proposé par l'Académie Françoiſe,
à qui le Fondateur en a confié le jugement ,
& à peine eſt-il connu dans le monde , & même
parmi les Gens de Lettres, Comment ſe fait-il que
ce qui mérite tant d'attention en ait fi peu obtenu ?
Il vaut mieux faire ceſſer cette indifférence que de
s'arrêter à l'expliquer , & pour cela il faut rappeler
dans un Journal auffi répandu que celui-ci l'objet
de cet Ouvrage. Voici le Programme qui a été
publié dans le mois de Mars 1781 .
« Un Particulier zélé pour le bien public, & qui
penſe qu'une bonne éducation y peut beaucoup contribuer
, defireroit qu'il fût compoſé un Traité élémentaire
de Morale qui expliquât & prouvât les
devoirs de l'homme & du citoyen. Il voudroit que
ce Traité fût fait d'après les principes- du droit naturel
; qu'il fût clair , méthodique & propre à toutes
les Nations,
Comme il eſt deſtiné aux Écoles , on defire qu'il
foit court & écrit dans un ſtyle ſimple , qu'il n'excède
pas cent ou cent vingt pages d'une impreſſion
in- 12, d'un caractère ordinaire , afin que fervant
Nº. So , 11 Décembre 1784. D
74
MERCURE
M
aux enfans qui apprennent à lire , il puiſſe être lû &
retenu dans le cours de l'éducation , & qu'il puiſſe
être achetéàuntrès-bas prix.
Pour engager les Gens de Lettres à la compoſition
de cet Ouvrage , on a dépoſé 1200 livres chez
Me Sauvaige , Notaire , rue de Buffy.
On prévient qu'il faut que l'Ouvrage ſoit imprimé
& approuvé; ou fi l'on ne veut pas riſquer les
frais d'impreffion , il faut que le manufcrit ſoit revêtu
d'une approbation ou permiffion d'impreſſion.
Les Exemplaires imprimés ou manufcrits & permis
d'être imprimés , feront remis audit ſieur Sauvaige
, Notaire , d'ici au premier Mai 1782 , fans
nom d'Auteur , mais avec une Sentence ou Épigraphe,
dont pareille ſera enfermée avec le nom de
P'Auteur dans un papier cacheté, qui ne ſera ouvert
que lors de la diſtribution du Prix. Ce Prix ſera
donné le jour de la Saint Louis 1786 .
L'Académie n'ayant reçu aucun Ouvrage digne
du Prix en 1782 , l'avoit remis à l'année 1784 ; elle
n'a pas été plus heureuſe ; & connoiffant de plus en
plus les difficultés, comme l'importance de cet Écrit,
elle a cru devoir accorder encore deux années aux
Auteurs. L'inſtruction qu'elle a joint à for nouveau
Programme fora encore pour eux un plus précieux
avantage; elle perfuade au Public tout l'intérêt qu'il
doit donner à cet Ouvrage , elle leur montre tous
les obftacles qu'ils ont à vaincre , mais auſſi toute la
gloire qui les attend ; elle leur trace des principes ,
& leur indique les principaux objets qui doivent les
arrêter dans ce travail ſi noble , fi touchant & fi difficile.
En lifant ce morceau , le Fondateur de ce
Prix a dû ſe féliciter de nouveau d'avoir remis le
jugement du Concours qu'il a ouvert,à une Compagnie
non moins accoutumée aux utiles qu'aux beaux
Ecrits , & faits pour préparer par leurs vûes & leurs
leçons , l'Ouvrage même qu'ils doivent couronner.
DE FRANCE. 75
L'Académie elle.- même a dû ſe trouver heureuſe
d'avoir dans ſon Secrétaire un Écrivain toujours fi
propre à préſenter d'une manière digne d'elle les
inftructions qu'elle doit répandre . Il eſt malheureux
que l'étendue & le nombre des Ouvrages que l'Académie
avoit à offrir au Public dans la Séance de la
Saint Louis , n'ait pas permis la lecture de ce mor
ceau; il eût encore ajouté à l'éclat de cette Séance. C'eſt
une raiſon de plus de nous hâter de l'offrir au Public.
« Le Prix deſtiné à un Ouvrage élémentairede Morale
n'eſt pas donné ; & l'Académie , en le réſervant ,
croit devoir laiſſer aux Gens de Lettres encore l'efpace
de deux années pour méditer avec plus de loiſir
& traiter avec plus de ſoin un ſujet de cette importance.
Ainfi le nouveau Concours eft remis à l'année
1786 , & les Ouvrages y feront préſentés avant le
premier de Mai de cette même année, :
Sans vouloir décourager ceux qui s'occupent de
ce travail , l'Académie ſe croit obligée de les avertir
de l'extrême difficulté dont il eſt , & de l'attention
qu'il exige.
De bons élémens de Morale , d'une affez grande
fimplicité, d'une clarté affez frappante pour être à
l'uſage des enfans , feront le chefd'oeuvre de l'ana
lyſe ,de la méthode , de l'art de diviſer , de définir ,
de développer les idées & de les circonfcrire , de les
faire émaner d'une ſource commune , & ſe ſuccéder
l'une à l'autre dans l'ordre le plus naturel, enfin ,
de l'art de les énoncer dans les termes les plus ſenſi
bles, les plus clairs & les plus précis .
Deux conditions à remplir , felon l'énoncé du
Programme, font que l'Ouvrage ſoit élémentaire, &
ſoit en même-temps l'extrait & comme la ſubſtance
d'un Traité de Morale.
Endire affez pour ſe faire entendre à des enfans ,
en dire affez pour ne laiſſer dans leur entendement
Dij
76 MERCURE
aucune idée effentielle à éclaircir, à ſuppléer , aucun
doute , aucun embarras dans la conception des
principes , dans la liaiſon des conféquences , aucun
noeud , aucune rupture dans le fil qu'on préſente à
leur foible raifon , & qu'on peut bien appeler le fil
du labyrinthe de la vie humaine : première difficulté
, qui ſeule étonneroit les meilleurs eſprits.
En même - temps réduire ce développement au
plus petit eſpace ; & d'un ample volume de méditations
, exprimer comme la quinteſſence de la Morale
univerfelle , en obſervant que la préciſion &
des idées & du langage n'ait rien de trop aride , &
que la féchereſſe des préceptes ſoit corrigée , tantôt
par une image , tantôt par un exemple , quelquefois
par un trait de ſenſibilité ; enfin , par le charme d'un
ftyle agréablement animé : autre condition qui ,
combinée avec la première , rendroit l'entrepriſe
décourageante , a l'on n'étoit pas foutenu par un
puiſſant motif de gloire , c'est-à-dire , d'utilité
publique.
Mais c'eſt du côté de la méthode qu'eſt la plus
grandedifficulté,
En ſuppoſant même qu'on écrivit pour des hommes
déjà pourvus des notions communes , & à qui
l'uſage vulgaire de la Langue fût familier on
feroit encore à chaque pas interrompu , détourné de
ſa route par des idées accidentelles à éclaircir ou à
rectifier , & l'on doit bien ſentir que ſi l'on écrit
pour des enfans , les obſtacles ſe multiplient. On a
de moins , il eſt vrai , l'embarras d'effacer de premières
impreſſions ; mais, dans la tête des enfans, ſi la
place eſt encore ſi nette , c'eſt parce qu'elle eſt
vuide; leur intelligence neuve & libre eſt diſpoſée à
tout recevoir , mais elle manque de tout. Il eſt
donc naturel aux enfans de ſe livrer à cette curiofité
vague , inquite & légère , qui prend le change à
chaque idée nouvelle ; & plus elle ſera vive &
DE FRANCE. 77
:
prompte , plus elle aura beſoin d'un guide sûr qui la
rerienne , la captive ou la remette ſur la voi:, dès
qu'il la voit s'en écarter.
Pour raiſonner de morale avec Socrate , il eût
faltu moins de méthode que pour en parler à un
enfant ; car au moins les détours du Philoſophe
n'étoient qu'un cercle qui ramenoit l'interlocuteur à
ſon but; au lieu que les écarts de l'enfant n'aboutiffen:
àrien, & nous égarent avec lui .
C'eſtdonc à l'enfant même , ſi c'eſt lui qui interroge
, qu'il faut avoir ſoin de prêter une logique
naturelle ; & fi , dans le dialogue , on permet quelquefois
que des difficultés incidentes le détournent
dudroit chemin, il faut que ces détours reſſemblent
aux ſinuoſités d'un ſentier, qui n'allongent un peu la
route que pour la rendre plus facile.
C'eſt- là fur-tout ce que l'Académie a defiré
dans le plus grand nombre des Ouvrages mis au
Concours.Cen'est pas ſeulement à développer les
principes d'une ſaine morale que l'on doit s'appliquer
, c'eſt encore à les expoſer dans l'ordre le plus
direct& le plus fimple , & à faire de leur enſemble
commeune eſpèce de chaîne dont un enfant puiſſe
tenirdans ſes mains les deux bouts , meſurer l'étendue,
& compter les anneaux.
Mais quelque univerſelle & quelque répandue
que ſoit la ſcience de nos devoirs , tous les principes
n'en ſont pas fi familiers & fi pleinement éclaircis
qu'elle n'exige encore dans celui qui l'enſeigne une
raiſon très-mûre, & un difcernement très- délicat &
très-profond.
Les caractères du bien & du mal , & non- feulement
les grands traits, mais les nuances qui les diftinguent;
ce qui , dans les inclinations , dans les
affections , dans les actions des hommes , eſt eriminel
, vicieux , déshonnête , mépriſable & aviliſſant ,
puniſſable ou répréhenſible; ce qui décèle la malice
Diij
78 MERCURE
/
ou n'accuſe que la foibleſſe ; ce qui doit inſpirer de
l'indignation ou ſeulement de la pitié ; ce qui fait
aimer la bonté , admirer la force de l'âme , eſtimer
la droiture , adorer la vertu ; ce qui dans nos devoirs
eſt de rigueur ou de bienféance, preſcrit par la Nature
ou par l'opinion ; la véritable & la fauffe
honte, la véritable & la fauſſe gloire ; le vrai mérite
, & ce qui n'en eſt que l'ombre ; l'eſtime & la
louange , le mépris & le blâme , peſés dans leur
juſte balance & ſévèrement diſpenſés ; toutes ces
notions , dis je , ont leur ſource dans les principes
de laMoraie,& ces principes dérivent tous de la nature
de l'homme , &de ſes relations dans l'état de ſociété.
L'homme eſt né foible , indigent , timide , attaché
à la vie , ſenſible à la douleur , affiégé de beſoins
, affailli de dangers , incapable de ſe fuffire ,
defireux de jouir avec tranquillité des douceurs de
"ſon exiſtence : de-là tous ſes devoirs; de-là tous ſes
liens , depuis l'inſtitution de cette première ſociété
domeſtique , de cette monarchie paternelle dont la
Nature fut la légifſlatrice , juſqu'à cette grande confraternité
qui embraffe tout le genre humain.
Ainſi la Famille , la Ciré , la Patrie, la Société univerſelle
ont le même lien , le beſoin réciproque , &
te bien de chacun dans l'intérêt de tous .
Mais cette chaîne à développer n'est pas l'affaire
de quelques jours , ni l'ouvrage d'une attention
ſuperficielle & rapide. Boſſuet regardoit un bon Catéchifine
religieux comme le chef- d'oeuvre de la
Théologie; il n'entreprit le ſien que paflé l'âge de
foixante ans . Un bon Catéchiſme de Morale eſt au
moins auffi difficile.
Le pacte entre la ſociété & l'individu libre , leurs
rapports fi multipliés , leurs droits , leurs devoirs ref
pectifs font le ſujet le plus épineux , le plus compliqué,
le plus vaſte, comme le plus intéreſſant où puiſſe
s'exercer l'intelligence humaine ; & lorſqu'on aura
DEFRANCE.
79
biencompris que l'Ouvrage dont il s'agit doit être
le précis , le réſultat de ce travail immenfe , on jugera
que ce n'est pas ſeulement une médaille d'or ,
mais une très-grande réputation qui attend l'Écrtvain
Philoſophe de qui l'Académie ou plutôt norre
ſiècle aura reçu ce beau préſent.
C'eſt ce que paroît avoir ſenti l'Auteur d'un Ouvrage
mis au Concours , & que l'Académie a jugé
digne d'une mention honorable. Il a pour titre : Les
Devoirs de l'Homme & du Citoyen , & pour
deviſe : Quid verum atque decens curo & rogo ; &
omnis in hoc fum . Cet Ouvrage , qui n'eſt pas fini ,
&qui doit être le tableau raiſonné des devoirs de
l'homme dans tous les âges & dans les principales
firmations de la vie , n'étoit pas fait pour obtenir le
Prix , & l'Auteur l'annonce dans ſa Préface : il eſt
trop au- deſſus de la portée des enfans , à qui doit
convenir l'Ouvrage couronné : mais il eſt le travail
préliminaire dont nous parlons ; il eſt la première
élaboration de ces idées principales qui doivent
en ſubſtance former l'Ouvrage élémentaire.
Dans ce travail (fut lequel l'Auteur a voulu confulter
l'Académie , & lui ſoumettre , comme il le
dit lui-même, ſes vues & fon plan ,) tout n'eſt pas
également bien. Ily a des longueurs & des négligences;
mais regardé comme un effat & comme
un premier apperçu , il donne de l'Ouvrage élémentaire
qui doit le ſuivre l'opinion la plus favorable
; & pluſieurs parties qui s'y font diftinguer
par la juſteſſe, la clarté , la préciſion des idées , &
par l'heureux choix de l'expreſſion la plus fimple
&laplus ſenſible , annoncent un homme d'un excellent
efprit , verſé dans l'art de penſer & d'écrire, »
Cen'eſt ni une indiſcrète vanité , ni même une
juſte ſenſibilité à des éloges encourageans qui me
porte à me déclarer l'Auteur de eet Eflai dont l'Aca-
Div
80 MERCURE
démie vient de parler , & auquel elle auroit accordé
l'honneur d'en faire lire quelques morceaux à ſa
Séance publique,ſi le temps l'avoit permis. Cet aveu
d'ailleurs eſt ſans inconvénient , parce que ce premier
Ouvrage n'étant point celui demandé par
l'Académie , ne peut entrer dans le Concours ; mais
il tient à un plan que l'Académie a goûté , qui peut
être utile , qui peut fur - tout ſe perfectionner par les
vûes.& les conſeils de ceux qui ont réfléchi on qui
voudront réfléchir à ce beau ſujet. Je l'ai développé
dans un Difcours préliminaire trop étendu pour
être inféré ici ; il demande un article à part. Er
attendant qu'il puiſſe être offert au Public dans ce
Journal , je demande la permiffion de lui en tracer
une légère idée.
Dès que le ſujet d'un Catéchiſme de Morale a été
propoſé, il a vivement intéreſſé mon âme & excite
mon émulation ; mais il n'eſt pas toujours accordé à
tous les Gens de Lettres de donner leur temps & leur
eſprit aux Ouvrages qui les attirent le plus. Un engagement
que j'ai contracté l'année dernière pour
le Dictionnaire de Morale de la nouvelle Encyclopédie
, m'a fait un heureux devoir d'un travail qui
avoit des rapports intimes avec celui propoſé par
l'Académie; j'ai réſolu d'entreprendre ce dernier , &
d'en faire une partie du travail que demande un
Dictionnaire de Morale. Je demande pardon de ces
détails ; mais la manière dont on eſt amené au plan
d'un Ouvrage , contribue ſouvent à y mettre plus
d'étendue & de juſteſſe, & peur ſervir à ceux qui
veulent l'apprécier.
Envoulant m'occuper d'abord du Catéchiſme de
Morale , je me ſuis apperçu , dès mes premières méditations
, que je commençois mal ; j'ai fenti que ce
Code de Morale élémentaire ne pouvoit être que le
réſultat du ſyſtême approfondi de la Science entière.
J'ai d'autant plus lieu de m'applaudir de cette
DE FRANCE. 81
vûe, que M. Marmontel , au nom de l'Académie , a
cru devoir la développer comme le conſeil le plus
utile pour ceux qui s'appliqueront à ce ſujet. J'ai
donc vũ qu'un Ouvrage très-court & très -ſimple
devoit être précédé d'un Ouvrage long & difficile ;
que mon travail pour l'Encyclopédie devoit préparer
celui que je deſtinois à l'Académie ; j'ai reconnu en
même-temps que ſi l'un devoit être fait avant l'autre,
ils pouvoient & ils devoient être faits l'un pour
l'autre; qu'il en réſulteroit pour chacun un double
mérite .
Voici comment j'ai conçu la correſpondance de
ces deux Ouvrages .
L'Ouvrage le plus précieux en morale reſte encore
à faire , ce ſeroit celui qui embraſſeroit &
développeroit tout le ſyſtême de nos devoirs comme
hommes&comme citoyens.
S'il feroit ſi bon d'en préſenter toutes les règles
dans la forme la plus ſimple , il ne le ſeroit pas
moins d'en développer tous les principes dans une
juſte étendue. Cicéron n'avoit fait ſon Livre de
Officiis ni pour les enfans ni pour le peuple ; cependant
jamais Livre n'a porté un titre plus intéreſſant ,
& n'a eu un objet plus utile.
Frappé de l'heureux projet de rendre la Morale
élémentaire , j'ai apperçu avec joie que cet avantage
pouvoit appartenir à un Traité comme à un
Catéchiſme de Morale ; que ſi celui-ci étoit ſeul à
la portée des enfans & des hommes du peuple ,
l'autre devoit être rendu propre à entrer dans l'éducation
lettrée , dans celle que nous recevons dans les
Colléges , & convenir d'ailleurs à des eſprits plus
mûrs & encore plus exercés à l'étude & à la méditation.
Quoique ces deux Ouvrages ſoient abſolument
ſéparés par leur forme & leur objet , ne pourroit on
pas cependant encore les faire concourir au meilleur
Dv
82 MERCURE
effet l'un de l'autre; tellement lier les principes aux
préceptes , les développemens aux réſultats , qu'on
faififfe mieux les premiers par les ſeconds , & qu'on
ſoit préparé par ceux- ci à entrer dans les autres ?
Pourquoi l'homme du peuple , après avoir appris
ſes devoirs dans la forme d'inſtruction qui lui eft
propre , ne pourroit il pas , dans un âge plus avancé,
&à l'aide d'une médiocre culture d'eſprit, pénétrer
dans leurs motifs & leurs cauſes , apprendre à ſe
rendre compte de ce qu'il ſent, tandis que le jeune
homme inſtruit rechercheroit toute la ſcience qu'il
auroit étudiée dans les règles-pratiques auxquelles
elle ſe réduit ? Si ceci ne peut arriver toujours , ne
doit- on pas faire en forte que cela puiſſe arriver
fouvent ?
Voilà les trois vûes principales ſous leſquelles j'ai
confidéré ces deux Ouvrages , & par leſquelles je
voudrois les réunir. Mon Diſcours préliminaire explique
aufli les objets que j'ai deſſein d'embraffer
dans l'un & l'autre Traité , les formes d'ouvrage &
les genres de ſtyle que je crois leur convenir le
mieux. Si quelques-unes des idées qu'il renferme
paroiſſent juſtes & utiles aux Écrivains qui ſe propoſenr
de traiter au moins l'un de ces deux ſujets ,
je tiendrai à bonneur de les leur avoir inſpirées; je
me ſaurai gré de ne les avoir pas conçues pour moi
feul.
Cet article s'allonge; mais je ne puis le finir fans
faire quelques réflexions ſur une des idées principales
& du Programme & du Diſcours de M. de
Marmontel. Le Programme demande que l'Ouvrage
foit aſſez fimple pour qu'il puiſie ſervir à apprendre
àlire aux enfans, & M. de Marmontel a fort bien
obſervé que c'étoit de là que naiſſoit la plus grande
difficulté de l'Ouvrage.
Il me ſemble qu'il n'est pas ſeu'ement difficile,
mais impoffible de faire entendre même les pre
DE FRANCE. 83
mières règles de la Morale à un enfant qui en eſt
encore à apprendre à lire , & il ne faut pas ſe propofer
plus qu'on ne peut , de peur de manquer même
ce qu'on peut réellement. Preſque tous nos devoirs
tiennent à nos paffions qu'ils doivent régler , & à
l'expérience de la vie de famille & de celle de citoyen
où ils doivent nous guider. Ce n'eſt que par l'épreuve
de ces ſentimens & l'apperçu de ces rapports que la
conſcience s'éveille. Pour enſeigner quelque choſe à
un enfant , il faut le prendre par les idées qu'il a
déjà acquiſes . Or , celles d'un enfaut de cinq à fix ans
ne fontelles pas trop bornées , trop éloignées de
toutes les impreſſions qui nous diſpoſent à l'intelligence
de nos devoirs , pour permettre de le conduire
à leur intime connoiffance ? Comment lui
ferez - vous comprendre les devoirs d'un père , d'un
époux , d'un ami & tous ceux du citoyen , lorſqu'il
n'a encore en lui -même ni de quoi connoître ni de
quoi ſentir ce que c'eſt qu'un père , un époux , un
ami , un citoyen ? L'enfant peut à peine appercevoir
ſes propres devoirs : comment entendroit-il ceux
d'un autre âge ? D'ailleurs , il faudroit faire une langue
uniquement fondée ſur les idées que l'on peut
avoir à cet âge , & que pourroit - on exprimer avec
une langue ſi courte & fi imparfaite ? Un père , en
cauſant avec ſon enfant peut bien l'amener quelquefois
à une conclufion morale & métaphysique ,
car il y a toujours un peu de métaphyfique dans les
notions morales; mais c'eſt par un long circuit où
Il a ſoin d'écarter tous les objets & d'éviter tous les
mots qui font au deſſus de la penſée d'un enfant.
S'il faut procéder ainſi pour expliquer toutes les règles
de nos devoirs , nous aurons fur chacune un long
diſcours à faire , dans lequel nous riſquerons encore
de n'être ni ſuivi , ni entendu. Laiffons cette marche
d'inſtruction , dont les Conversations d'Emilie nous
offrent un modèle parfait , aux talens des pères &
Dvj
84 MERCURE
des maîtres; laiſſons - leur la varier ſuivant le plus
ou moins d'avancement de leurs Élèves. Pour nous ,
qui devons faire un Livre qui puiſſe être entendu
de tous , & qui apprenne tout ce qu'il importe tant
debien ſavoir , attendons que le temps ſoit venu
pour parler; laiffons arriver les enfans à l'époque
du commencement de la jeuneſſe; c'eſt le temps où
ils comprendront d'autant mieux nos leçons , qu'ils
les goûteront davantage. Déſabuſons-nous des projets
chimériques. Il n'y a pas un Livre entièrement
à la portée des enfans , il n'y en aura jamais.
Cen'eſt pas à dire qu'on ne puiſſe occuper utilement
leur eſprit ſur des Livres plus rapprochés d'eux ;
& fi un Catéchiſme de Morale eſt bien fait , if
fera un des Ouvrages qui leur conviendra le mieux.
Mais ne nous flattons pas qu'ils l'entendent dès qu'ils
pourront le lire. Entreprendre un Livre dans ce deſſein,
ce feroit s'égarer ſoi-même avant d'égarer l'enfant.
( Cet Article est de M. D. L. С. )
LETTRE à M. de LACRETELLE , Avocat
au Parlement , de Paris.
LES Membres de l'Académie qui reçoivent le
Mercure , y ont lû , Monfieur , vos obſervations ſur
ſon dernier Programme , & ont cru devoir en rendre
compte à la Société Royale. Elle me charge de vous
mander , 1 ° . qu'elle ne peut changer l'énoncé de
ſon Programme ; 2°. qu'un Mémoire dans lequel
on réfoudroit les queſtions que vous préfentez , &
dans l'ordre que vous indiquez , feroit certainement
admis au Concours ; 3°. que néanmoins des Mémoires
qui traiteroient la matière ſous d'autres points
de vûe , ou qui ſeroient rédigés ſur un autre plan ,
pourroient également y être admis.
DEFRANCE: 85
Comme vous avez pris la voie du Mercure pour
faire connoître vos idées à l'Académie & en mêmetemps
au Public , la Société Royale croit , Monfieur ,
qu'il eſt indiſpenſable que la réſolution ſoit aufli publiée
dans le Mercure , elle vous ſera obligée de
vouloirbien y faire inférer malettre.
J'ai l'honneur d'être avec un très- ſincère attachement,
Monfieur ,
Votre très - humble & trèsobéifſfant
ſerviteur LEPAYEN ,
Secrétaire Perpétuel.
Metz , le 8 Novembre 1784 .
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON a donné, Mardi 30 Novembre , la première
repréſentation de Dardanus , Tragédie
Lyrique, Poëme de la Bruère , avec des changemens
, par M. Guillard ; la muſique eſt de
M. Sacchini.
Le Poëme de Dardanus eft , de nos anciens
Poëmes d'Opéra , un de ceux qui a eu
le plus de réputation ; ſes repriſes multipliées
& leur ſuccès en ont toujours fait regarder
la muſique comme un des chefd'oeuvres
du célèbre Rameau. Mais ce Poëme,
qui offre pluſieurs Scènes charmantes , &
très ſouvent de beaux vers , eût été remis
difficilement ſur notre Théâtre Lyrique ſans
des changemens que la révolution opérée
dans la forme de nos Poëmes , comme dans
4
86 MERCURE
د
la muſique , a rendu abſolument néceſſaires.
L'inimitable Poëme d'Armide , qui auroit pu
ſervir de poétique comme de modèle de ſtyle
aux ſucceſſeurs de Quinault dans l'ancien
genre d'Opéra , ſemble au contraire les avoir
égarés . Cette réflexion peut s'appliquer plus
particulièrement à la Bruère , qui a voulu
introduire dans Dardanus comme Quinault
dans Armide , ce genre de magie , qui
ſemble plus convenir aux temps de la Chevaleriegothique
qu'aux ſiècles héroïques de la
Fable ; moyen toujours froid lorſqu'il ne produit
aucun de ces grands effets , qui ſeuls peuvent
enjuftifierl'emploi. Un reproche plusgra
ve , mais qui ne pouvoit être ſenti que depuis
que notre Théâtre Lyrique s'eſt enrichi des
Iphigénie , des Alceste , des Didon , &c . eft
le peu d'intérêt que préſente cette Tragédie ;
intérêt encore affoibli par la manière peu
motivée dont ſe ſuccèdent les diverſes incidens
qui forment la Fable de Dardanus .
M. Guillard a eſſayé de remédier à quelques
uns de ces défauts par des retranchemens
, qui , en reſſerrant l'action du Poëme ,
pouvoient en accroître l'intérêt , ſur - tout
en motivant la captivité de Dardanus , fur
laquelle cft fondée eſſentiellement tout l'intérêt
de cette Tragédie.
Nous croyons, devoir tranſcrire ce que
M. Guillard a fait imprimer dans un Avertiffement
pour juftifier les changemens
qu'il a cru devoir faire à l'ancien Poëme.
د
• Perfuadé qu'une action rapide eft touDE
FRANCE. 87
>> jours avantageuſe au Théâtre Lyrique ,
» qui permet peu de développemens , fur-
>> tout quand le ſujet ne comporte pas un
ود
ود
ود
20
très grand intérêt , j'avois olé , en liant
enſemble le deuxième & le troiſième Acte
du Poëme ancien , me permettre de faire
arrêter Dardanus ſur le Théâtre , au nioment
où perdant de vue la défenſe d'Ifme
not il laiſſoit tomber les baguettes ; l'action
ainſi preſſée , il me ſembloit que j'en
→ tirois un grand avantage , celui de motiver
ود
"
ود la captivité de Dardanus , qui me paroît
» ne l'avoir jamais été fuffiſamment. Mais
>> cette coupe , qui a eu lieu à la Cour avec
ود ſuccès , ayant donné à craindre à beau-
>> coup de perſonnes que l'action , à force
» d'être preſſée , ne patût tronquée , & que
رو le Public ne regrettat quelques retranche-
» mens conſidérables qu'elle entraîncit , je
>> me ſuis décidé à reprendre l'ancienne
ود marche , &c. »
Nous croyons que la première intention
deM. Guillard étoit non-feulement plus rarfonnable,
mais encore plus dramatique que le
parti qu'il a pris de prolonger l'action par des
Scènes qui ne fervent qu'à la refroidir. Dardanus
, entouré & arrêté aux yeux des Specsateurs,
par les Soldats de Teucer , an inoment
où , abandonnant fa baguette', il tomboit
aux genoux d'Iphiſe ; le mouvement
dramatique des Soldats qui demandent au
même inſtant ſa mort, & la fituation intéreffante
d'Iphiſe nous ont paru , aux pre88
MERCURE
1
mières répétitions faites pour la Cour , produire
un intérêt plus vif , & mieux préparer
celui de l'Acte de la priſon , que les Scènes
qu'il a cru devoir ajouter enſuite pour former
un quatrième Acte à cet Opéra.
Mais nous ne juſtifierons pas la manière
dont M. Guillard a fondu le quatrième &
le cinquième Acte de cet Opéra. La Bruère
fait fortir , au quatrième Acte , Iphiſe avec
Dardanus , qui vole au combar. M. Guillard
la fait reſter ſeule dans la priſon , pendant
que ſon amant va combattre ſon père. Cette
ſituation , & le long monologue de cette
Princeſſe , nous paroiffent ſans vraiſemblance
, & par- là même ſans intérêt.
Quelque prévention qu'il y ait en général
contre la tâche ingrate , ou plus difficile
qu'on ne croit , de retoucher aux anciens
Opéras , les perſonnes impartiales trouveront
du mérite & du talent dans la plupart
des changemens &des additions que M. Guil.
lard a faits au Poëme de Dardanus .
Le ſuccès de la première repréſentation
de cet Opéra n'a pas été auſſi complet qu'on
devoitl'attendre &de la réputation du Poëme
& de celle du Compoſiteur. Nous attendrons
, pour rendre compte de la mufique ,
que d'autres repréſentations nous ayent mis
en état d'en apprécier les beautés , & de recueillir
les jugemens du Public éclairé , afin
d'en rendre compte à nos Lecteurs , ainſi
que des différentes parties de l'exécution .
( Cet Article n'est pas du Rédacteur ordinaire. )
DE FRANCE. 89
ANNONCES ET NOTICES.
M
ORCEAUX choisis de Tacite , traduits en François
avecle Latin àcôté ; ony ajoint des Notes , des
Obfervations fur l'Art de traduire , & la Traduction
de quelques autres morceaux de différens Auteurs
anciens & modernes , par M. d'Alembert , Secrétaire
Perpétuel de l'Académie Françoiſe , Membre des Académies
Royales des Sciences de France , de Pruſſe ,
d'Angleterre , de Ruſſie , de Portugal , &c. & c. 2 vol .
in 12. Prix , sliv. reliés. A Paris , chez Moutard ,
Imprimeur-Libraire , hôtel de Cluny , rue des Mathurins.
C'eſtunenouvelleÉdition d'un Ouvrage qui , dans
ſa nouveauté , éprouva des cenſures rigoureuſes ,
même injuſtes , à cauſe du nom de ſon Auteur,( affez
illuſtre pour mériter de nombreux ennemis ) & qui
a conſervé pour partiſan le plus grand nombre des
connoiſſeurs , à cauſe de ſon mérite réel& inconteftable.
Cette Traduction eſt remarquable par la clarté
& la pureté du ſtyle , ſur-tout par une préciſion qui
lutte avec celle de l'original ; & les nouveaux changemens
qu'y a faits l'Auteur, lui ont donné un nouveau
degré de perfection. A la ſuite des morceaux
traduits de Tacite , ce peintre vrai & énergique , M.
d'Alembert a placé des morceaux de Velleius Paterculus;
il a voulu mettre par-là ſes Lecteurs à portée
de faire une utile & piquante comparaiſon des portraits
hardis de l'un avec les peintures baſſement
Battées de l'autre , qui eſt auſſi remarquable par ſon
adulation que par l'élégance de ſon ſtyle.
Ces morceaux ſont ſuivis d'une Traduction de la
Péroraison de Cicéron pour Milon , des plus belles
Scènes du Caton d'Addiſſon , & de quelques penſées
१०
MERCURE
morales & philofophiques du Chancelier Bacon.
« Ainfi , dit M. d'Alembert lui-même, par les diffé-
>> rens eſſais de Traduction que j'ai foumis au juge-
>> ment du Public , j'ai voulu le mettre à portée ,
>> autant qu'il eſt en moi , de connoître & d'appré-
>> cier la manière de penſer & d'écrire d'un Hiftorien
Philoſophe , d'un Hiftorien courtiſan , d'un
>> Orateur illuſtre , d'un célèbre Poëte Tragique
>> étranger & moderne , fin d'un des premiers ref
>> taurateurs des Sciences , qui a fait parler la raiſon
> dans ſes Ouvrages avec autant d'éloquence que
>> d'énergie. >>
OEUVRES de Plutarque , traduites du Grec par
Jacques Amyot , treizième Livraiſon , treizième
Volume de la Collection , & fecond Volume des
OEuvres reliés , in- 8 ° . & in 4 ° . papier double d'Angoulême
, d'Hollande & vélin .
La quatorzième Livraiſon , troiſième & dernier
Volume des Ouvres mêlées & de la Collection des
OEuvres de Plutarque , paroîtra dans le courant du
mois prochain. La Table , qui contiendra un volume
entier , ne paroîtra qu'après les trois Volumes de
Supplément qui ſe ſuccéderont très- rapidement.
On foufcrit pour cet Ouvrage , à raiſon de 7 liv.
10 fols le volume in-8 °, & de 1s liv . in-4 °. , & à
proportion ſuivant les différens Volumes , à Paris ,
cliez Bastien , Libraire , rue S. Hyacinthe , place
S. Michel , & chez les principaux Libraires du
Royaume.
Le Mariage conclu , peint par Antoine Borel , &
gravé par R. de Launay le jeune. Prix , 3 liv. A
Paris , chez l'Auteur , rue & porte S. Jacques, la
porte- cochère près le Petit Marché, Nº. 112 .
Cette Eſtampe fait pendant au Mariage rompu ,
que nous avons annoncé avec de juſtes éloges. Celle
DE FRANCE.
91
ci n'enmérite pas moins par l'effet du tableau & la
fineffe du burin qui a rendu avec intérêt toute l'expreſſiondu
ſentiment.
L'INDICATEUR Fidèle , on Guide des Voyageurs
, qui enſeigne toutes les Routes Royales &
particulières de la France , Routes levées topographiquement
dès le commencement de ce fiècle , &
aſſujéties,à une graduation géométrique , accompagné
d'un Itinéraire inſtructif & raiſonné fur chaque
Route , qui donne le jour & l'heure du départ ,
de la dînée & de la couchée tant des Coches par eau
que des Carroffes , Diligences & Meſſageries du
Royaume , avec le nombre des lieues que ces diffé.
rentes Voitures font chaque jour ; dreſſé par le ſieur
Michel , Ingénieur - Géographe du Roi à l'Obſervatoire
, mis au jour & dirigé par le ſieur Deſnos , In
génieur -Géographe pour les Globes & Sphères , &
Librairede Sa Majesté Danoiſe. A Paris , rue Saint
Jacques , quatrième Edition , corrigée & confidérablement
augmentée en 1784 , Volume in - 48. Prix ,
13 livres broché. Le même en petit in 18 pour la
poche, Prix , 8 liv. relié en maroquia.
CetOuvrage eſt très utile aux Commerçans , Navigateurs
, &c. , & il a dû coûter à l'Auteur beaucoupde
peines & de ſoins.
CALENDRIER perpétuel, par M. Gilles. A.
Paris , chez l'Auteur , rue de Paradis , vis-à- vis
l'hôtel Soubiſe , & chez Latré , rue Saint Jacques , à
la Ville de Bordeaux ,
Ce Calendrier fingulier eſt remarquable par ſa
méthode & fa préciſion,
ALMANACH Parifien , en deux Parties; nouvelle
Édition , ornée de jolies gravures , repréſentant les
monumens les plus récens , pour l'année 1785. Prix ,
92 MERCURE
2liv. 8 ſols broché ; relié , 3 liv. A Paris , chez la
Veuve Duchefne, Libraire , rue S. Jacques.
Cet Almanach , dont pluſieurs Éditions atteſtent
le ſuccès , indique tout ce qu'il y a de curieux à voir
dans Paris& aux environs ; ce qui le rend très-utile
aux Étrangers & aux perſonnes qui defirent jouir des
agrémens qu'offre la Capitale. On ſe propoſe de le
remprimer tous les ans , comme on vient de le
faire, en y ajoutant les nouveaux embelliſſemens
quilauront eu lieu dans l'année.
La Fécondité, dédiée à Mme la Comteſſe de
Vergennes, gravée d'après P. P. Rubens , par Mlie
C.... A Paris , chez Chéreau, rue des Mathurins.
Prix, 1 liv. 4 ſols.
Cette Eſtampe eſt un coup d'eſſai qui doit prévemir
pour le talent de ſon jeune Auteur.
L'HEROISME de l'Amour. - Les Victimes de
l'Amour. Deux Eſtampes faiſant pendant , gravées
d'après B. Cauvet , par Beljambe & Allix. Prix ,
3 livres les deux. A Paris , chez les Auteurs , rue des
Foſſés M. le Prince , nº . 28 .
Le ſujet de ces deux Estampes eft pris de l'intéreffant
Ouvrage des Délafſfemens de l'Homme Senfible
, parM. d'Arnaud , à qui elles ſont dédiées.
+
HENRIETTE de France , fille de Henri IV, &
Reine d'Angleterre , deſſinée & gravée d'après
Vandick , par R. Strange , Graveur du Roi. A Paris ,
chez l'Auteur , hôtel d'Eſpagne , rue Guénégaud.
Tout le monde connoît la ſuperbe Eſtampe de
Charles Premier , que nous avons annoncée avec
des éloges confirmés depuis par des ſuffrages univerſels.
Celle que nous annonçons , & qui en eſt le
pendant , intéreſſe plus particulièrement la Nation
DE FRANCE. 93
Françoiſe , puiſqu'elle repréſente une Fille d'un des
Monarques qu'elle chérit le plus ; c'eſt Henriette
tenant dans ſes bras le jeune Duc d'York , depuis
Jacques II , & ayant près d'elle le Prince de Galles ,
depuis Charles II. C'eſt un des plus beaux Ouvrages
de Vandick , & la gravure rend labeauté de
l'original.
On peut voir chez l'Auteur un beau Tableau
d'Histoire peint par M. Weſt, appartenant au Roi
d'Angleterre , & qu'il ſe propoſe auſſi de graver.
C'eſt annoncer de nouvelles jouiſſances aux Amateurs
du vrai talent.
*Le Quadrille des Enfans , par feu M. Berthaud ,
avec lequel , par le moyen de vingt-quatre Figures ,
&fans épeler , ils peuvent, à l'âge de quatre ou cinq
ans& au- deſſous , être mis à portée de lire en trois
ou quatre mois; nouvelle Édition , revue par M.
Alexandre , Profeſſeur - Émérite & penſionné de
l'École Royale Militaire. Se vend chez la Veuve
Berthaud , à la Penfion du Fauxbourg S. Honoré ,
n°. 42. Prix , 6 liv .
Le mérite de cette Méthode eſt déjà connu , &
cette nouvelle Édition , beaucoup plus claire &
plus ſimple que les autres , fait honneur à l'Editeur ,
àqui l'on peut s'adreſſer en cas que l'on fût arrêté
par quelque difficulté ; il demeure rue Montmartre ,
maiſon de M. Caſtellan, près la rue Plâtrière. Cetre
Edition eſt dédiée aux Enfans de Mgr. le Duc de
Chartres ; c'étoit pour eux que cette Méthode avoit
été adoptée.
MOYEN de diriger les Aéroſtats , par M.
Mafe , Architecte.
CeMoyen conſiſte en deux pattes d'oyes offrant
à l'air plus de douze pieds quarres chaque pour le
preffer & forcer la Machine d'avancer. Ces pattes
A
ر
94
MERCURE
font adaptées aux deux côtés de la Machine, dont
M. Mafle a fait faire un modèle au quart de l'exécution
, & qui ne pèſe que cinquante livres. Aux
deux extrémités ſont deux gouvernails de plus de
fix pieds quarrés auſſi en forme de pattes d'oyes , &
qui ſervent à faire tourner le Ballon en les préſentant
à fens contraire.
L'Auteur a fait graver ſa Machine , ainſi que le
Ballon & toutes les manoeuvres . L'explication eſt au
bas. Si quelqu'un vouloit tenter l'exécution de ſa
Machine , l'Auteur s'engage à la conſtruire de manière
à pouvoir aller ſur l'eau de même qu'un batelet
, & propre à porter fon équipage ( en cas d'accident.
) Il promet auſſi de traverſer la mer de Calais
à Londres ou de Londres à Calais . -2
CetteGravure ſe trouve à Paris , chez l'Auteur ,
rue de la Monnoie , la porte- cochère vis-à-vis la rue
Boucher , au fond de la cour.
FEUILLES de Terpsichore , ou nouvelle Etude
de Harpe , dédiées aux Dames , dans lesquelles on
trouvera fucceffivement l'agréable , l'aiſe & le difficile,
compofées par les Profeffeurs les plus recherchés
pour cet Inſtrument. Prix , I livre 4 fols
chaque feuille , qui paroît tous les Lundis. A Paris,
chez Coufineau père & fils, Luthiers brevetés de la
Reine & de Mme la Comteſſe d'Artois , rue des
Poulies , & Salomon , Luthier , Place de l'École.
Le Numéro 1 eſt compoſé de deux feuilles , l'une
contenant deux petits Airs de Richard-Coeur- de-
Lion , avec Accompagnement de Harpe , par Mм.
Tiffier & Grenier ; l'autre un de ces Airs varié pour
leClavecin , par M Charpentier. Le Numéro 2 eft
auſſi compoſe de deux feuilles, l'une contenant la
Romance de M. Fodor pour la Harpe, par M.
1
DE FRANCE.
195
Couarde, & l'autre un Air pour le Clavecin , par
M. Grenier.
NUMÉRO 11 de la troiſième année du Journal
de Clavecin , par les meilleurs Maîtres , Violon ad
libitum. Prix , féparément 3 liv . Abonnement is liv .
port franc. A Paris , chez M. Leduc , au Magaſin de
Muſique , rue Traverſière- Saint- Honoré.
NOUVELLE espèce de Toupets en friſure naturelle ,
chez le Sieur Chaumont , Maître Perruquier , rue
des Poulies , à gauche , en entrant par la rue Saint-
Honoré.
Ces Toupets , inventés par le Sieur Chaumont ,
honoré de l'Approbation de l'Académie des Sciences ,
pour pluſieurs découvertes relatives à fon Art, viennent
d'être préſentés à cette Compagnie. Ils font
compoſés de longs & courts cheveux naiſſans , qui
fontplacés ſans tiſſu près de la peau , & d'une manière
affez ſemblable à ceux qui fortent naturellement
de la tête. La bordure de ces Toupets eſt trèsfine
, & ils s'identifient pour ainſi dire , ſur le
bord du front par le moyen d'une pommade attractive,
qui , les faiſant tenir ſur la tête ſans aucun inconvénient,
leur donne l'air de la chevelure la mieux
plantée. Cette Pommade ſe vend 3 liv. le bâton de
daux onces ,
,
LE SIDUBOST, Enclosdu Temple, offre des eſſais
gratisde fa nouvelle Pommade de Ninon , pour ôter
les tachesde rouffeur, blanchir, nourrir lapeau & effacer
les rides; de celle du ſoir pour ôter le rouge & rafraichir
la peau; & d'une nouvelle Effence de Beauté
pour le teint des Dames & la barbe. Les prix font,Pommade
de Ninon , 6 liv. le pot , & celle du ſoir , 3 liv.
L'Effence de Beauté, depuis 3 liv. la bouteille jufqu'à
12 liv. On trouve auſſi ces trois articles dans
96 MERCURE
les Bureaux annoncés dans un de nos précédens
Mercures . Il continue toujours de vendre l'Ecorce
d'orme , à 3 livres la livre ; le Rouge de Paris ,
tiré du règne végétal ſuperfin, à 6 liv. le pot , &
liv. l'inférieur ; les Cuirs à Rafoir qui diſpenſent
de ſe ſervir de la pierre ; la Limonade sèche , rafraî
chiſſante & diurétique , à 6 liv. la livre , &c. On
trouve auffi chez lui toutes les Plantes Médicinales
& Fleurs de toute espèce.
3
Pour les Annonces des Titres de la Gravure
de la Musique& des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
TABLE.
LES Voyages de Colom- La Fortification Perpendicubelle&
Polontairette . 49 laire
Charade, Enigme & Logo Académie ,
gryphe ,
70
73
18 Lettre à M. de Lacretelle ,
Hiftoire de Stanislas Premier , Avocat au Parlement de
Roi de Pologne , Duc de Paris, 84
Lorraine& de Bar , 60 AcadémieRoy. de Musiq. 85
Blanchard , Poëme en deux Annonces & Notices , 89
Chants , 67
APPROBATIΟΝ.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercurede France , pour le Samedi II Décembre. Je n'y si
wien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. AParis ,
110Décembre 1784. GUIDI
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 17 Novembre.
ILréſulte d'un dénombrement fait, diton
, avec exactitude, que la population des
Etats de la Couronne de Danemarck eft
diſtribuée comme il ſuit :
Ifles de Seelande , de Moen & de
Bornholm
Ames.
283,466
Ifles de Fionie , de Langlande , de
Lalande & de Falſter , 143,988 ,
Evêché d'Aashaus , 117,942 .
Evêché de Ripen , 99,923
Evêché d'Aalbourg , 80,872 .
Evêché de Wibourg , 59.399.
Iles Féroë , 5,754.
Nonſege , 723,141 .
Iſlande , 46,201.
Duché de Slevig ,
Duchéde Holſtein ,
243,605.
134,665.
Duché de Gluksbourg, 10,072 .
Diſtrict de Kiel , 75,000.
2,023,928.
No. 50 , 11 Décembre 1784. C
( 50 )
L'armée au complet eſt de 66,209 hommes ,
favoir 25,378 hommes d'Infanterie Danoite &
Holkeinoife , 31,033 hommes d'Infanterie Norvégienne
, & 10,478 hommes de Cavalerie.
La Marine de Danemarck conſiſte en vingtcinq
vaiſſeaux de ligne & quinze frégates en état
detervir.
Pluſieurs Négocians de Prague , qui apparemment
ne jugeoient pas à propos de dépoſer dans
P'entrepôt général les marchandiſes dont le débit
eſt prohibé dans les Etats de l'Empereur , ont fait
tranſporter à Leipzik de grandes quantités de ſoiries
des fabriques de Lyon, où ils offrent de vendre
la totalité même au-deſſous du prix de la premiere
acquifition.
On parle toujours de laſucceſſion future
du Duché de Courlande. Selon quelques
avis , cette affaire ſera arrangée inceſſamment.
On eſtime les revenus annuels de ce
Duché à environ 400,000 ducats.
L'Evêché de Munſter contient 200 milles quarrés
, dont près des deux tiers ſontdes landes. Les
revenus annuels ſe montent à 360,000 rixdalers.
Lesdettes du pays pour lesquelles lesEtats ſe ſont
rendus caution , forment encore un objet de deux
millions de rixdalers . La population de l'Evêché
et eſtimée au moins à 350,000 ames. Le Prince-
Evêque entretient actuellement 4 Régimens d'Infanterie,
1 de Cavalerie, la Garde à cheval& quelques
Compagnies d'Artillerie .
LeDuché deWirtemberg eſt de la même étendue,
mais il eſt infiniment plus peuplé & mieux
cultivé. On évalue ſa population à 600,000 ames,
DE VIENNE , le 25 Novembre.
Tous lesRégimens , l'artillerie & les con(
51 )

vois deſtiniés aux Pays Bas , forint partis à
diverſes époques , pour ſe rendre à Francfort
fur le Mein , où le plus grand nombre
d'entr'eux ſe réunira .
On va lever un Corps de Volontaires de 500
hommes , entre leſquels 100 de Houlans de la
Gallicie. Sur l'invitation faite par S. M. I. à la
Garde-Noble-Polonoiſe de délivrer des commifſions
d'Officier à quiconque ſe préſenteroit , toute
JaGarde a demandé du ſervice , & ces différentes
requêtes ont été enregiſtrées.
Beaucoup d'Ingénieurs venants d'Olmutz
ont paſſé ici en poſte , pour ſe rendre dans
les Pays-Bas. Nous attendons le Régiment
Houlan de Waradin , qui eſt en marche;
100 mille florins ayant été envoyés pour
fournir à ſes beſoins & à ceux de lix autres
Régimens en garniſon fur les frontieres.
Depuis le commencement des préparatifs militaires
, notre Banque a eſcompté plus de trois
millions. Il eſt queſtion d'un ordre futur à tous
les Officiers étrangers qui ſe trouvent ici , de
quitter cette Capitale: ordre inſpiré par une défiance
inufitée dans les autres Etats de l'Europe.
On parle auffi de récompenſer la fermeté
du Cap. Iſeghem , qui commandoir le bricq
d'Anvers , arrêté par les Hollandois , en le
décorant de l'Ordre de Marie-Théreſe .
Les dettes contractées par les gens de la
campagne étant une des principales cauſes
de leur ruine , l'Empereur a rendu une Ordonnance
à ce ſujet , dans les provinces de
Gallicie & de Lodomerie.
1º. Il ſeradéfendu à l'avenir de mettre les créani
C2
( 52 )
e
ciersdans la poſſeſſiondes terres qui par le cona
tratd'emprunt lui auront été hypothéquées,
2°. Ces terres hypothéquées ſeront rendues à
leurs propriétaires dans l'eſpace d'une année ;
mais ceux- ci ſerent tenus de ſe liquider avec
leurs créanciers , & de convenir avec eux des
termes pour le paiement du principal &des intérêts
. Cette liquidation aura lieu devant le Bailli
, & fera faite dans l'eſpace d'une année . Si
une créance hypothécaire ſe trouvoit fi confidé
rable qu'elle ne pût être acquittée avec les intérêts
dans l'eſpace de cinq ans , il ſera libre au
créancier de vendre le bien hypothéqué ſur le
pied de l'eſtimation , en rendant le ſurplus au
débiteur ; mais il ſera tenu d'affermer de nouveau
ce bien à unpayſan.
3º. Les gens de campagne qui auront beſoin
d'emprunts , feront tenus d'en demander l'agrément
à la Juſtice du lieu , lorſque la ſomme excédera
celle de cing florinsdu Rhin , &de vingt
forins de Pologne. L'omiſſion de cette formalité
privera le créancier du droit d'hypotheque & de
celui du décret d'exécution.
4°. Il ſera défendu à l'avenir de fairedes contrats
avec les gens de campagne , par leſquels , en leur
fourniffant le bled de ſemence , la moiſſon du
champ ſera partagée par moitié entre le payſan
& le fourniffeur. Un pareil abus ufuraire , s'il eſt
dénoncé, ſera puni de la confiſcation de lamoisiéde
la moiſſon deſtinée au fourniſſeur ufurier.
On cite une réponſe également forte ,
vraie&judicieuſe de l'Empereur à des Négecians
de Presbourg , qui l'ont fatigué en
corps de leurs repréſentations ſur l'Edit de
commerce.
Etes-vous véritablement Négocians ? O
( 53 )
Sire. Cela ne peut pas être, vous n'avez
été juſqu'ici que les agens des François , des Anglois
, des Hollandois , dont vous achetez & vendez
les marchandiſes , moyennant un droit de courtage
auſſi modique que déshonorant , & vous
oſez vous dire négocians ? Si vous l'étiez , vous
connoîtriez les avantages que je veux vous procurer
, en vous rendant indépendans de vos voifins
, & même leurs émules. Si vous refuſez
d'en profiter , je ne manquerai pas d'autres fujets
induſtrieux qui répondront à mes vues , &
qui ſe procureerroonntt des rriicchheeſſes & des honneurs
que vous ne méritez pas de partager.
Perſuadé que la vénalité des Offices &
des Officiers , de quelque fauſſe utilité qu'on
la colore , quelques prétextes qu'on imaginepour
la laiſſer impunie , eſt une ſource
d'abus affreux , de déprédations fans bornes,
de déſobéiſſances perpétuelles au Souverain&
de trahiſons même, ſi la circonſtance
le demandoit, l'Empereur vient de donner
une nouvelle preuve de ſa ſageſſe , en
proſcrivant ſéverement l'uſage des préfens
faits aux Employés d'Etat , ou reçus par
eux. Afin de mettre en défenfe , &d'avertir
laprobité de ſes Employés , S. M. I. a ordonné
ce qui ſuit :
ART. I. Les Officiers ou Employés quelconques
de l'Etat , ſoit dans les Conſeils ou Corps du
Gouvernement ou de Justice, ſoit dans les Corps
d'adminiſtration ou de régence des Provinces ,
Villes ou Communautés , ſoit dans lesMagiftrats
ou Loix ſubalternes , & généralement tous ceux
qui font en Charge publique , ſoit de Juſtice , de
Police ou de Finances , & liés par ferment au
C3
( 54 )
Souverain, foit médiatement ou immédiatement,
ne pourront recevoir aucun préſent relativement
aux affaires , foit de grace de justice ou autres
dépendances de leurs Charges ou Emplois , ſoit
par eux-mêmes ou par les leurs , & de quel Chef
ou à quel titre que ce puiffe être , ſoit de reconnoiffance
, de récompenſe ou de rémunération
du travail , & foit avant ou après la déciſion ou
la fin de l'affaire ; peine d'être punis par l'amende
du double de ce qu'ils auront reçus ,
même ſelon les circonstances , par la deſtitution
de leur place , & l'amende du double .
&&
II . Ceux qui auront fait le préſent, foit par
eux-mêmes , ſoit par leurs agens , Avocats , Procureurs
, folliciteurs , ou par toute autre voie ,
feront auffi panis de l'amende du double.
III. Ceux qui , pour obtenir un emploi , ofesoient
offrir ſeulement quelque préſent à une
perſonne qui par état pourroit avoir de l'influence
dans la collation de cet emploi , feront déclarés
inhabiles àtonte Charge ou Office public.
IV. 'Ceux qui auront obtenu de cette maniere
quelque emploi , en ſeront deſtitués , & déclarés
inhabiles pour l'avenir à tout autre.
V. Les Agens , Avocats & Procureurs qui ſe
ſerontmêlés d'offtir ou de remettre des préſens en
contravention au préſent Edit , ſeront ſuſpendus
de leurs fonctions pour un certain terme , ou
même pour toujours , ſelon que d'après les circonſtances
il y aura plus ou moins de malice dans
leur fait.
VI. L'édit du 12 Janvier 1746 , concernant
la vénalité des Offices , demeurera dans toute ſa
force & vigueur.
S. M. I. a offert , à ce qu'on dit , l'Archevêché
de Colocza en Hongrie à l'Evêque
7
( 55 )
d'Erlau , frere du Chancelier de Hongrie
Comme ce Prélat a montré la plus opinia
tre réſiſtance aux nouvelles Réformes eccléfiaftiques
, cette offre , ſi elle eſt réelle ,
prouve dans l'Empereur beaucoup de grandeur
d'ame, ou dans l'Evêque des vertus
bien éminentes.
Nous avons eu ici pendant pluſieurs mois un
Italien nommé Almo , célebre Improviſiateur ;
l'entrée pour l'entendre ſe payoit un ducat : il
tenoit chaque jour une converſation ; il étoit
libre à chaque aſſiſtant de lui donner le thême
& il répondoit auſſi-tôt en vers. Le Prince de
Palm lui a propoſé cette queſtion : comment une
perſonne privée, pourroit-elle ſervir le plus
utilement l'Etat , ne poſſédant aucun emploi
public ? Le Poëte répondit à cette queſtion de
Ja maniere la plus noble & la plus juſte , ce qui
fatisfit tellement le Prince , qu'il lui donna en
fortant douze billets de banque de dix florins
chacun , & lui témoigna d'une façon toute particuliere
, combien il avoit été content de ſa ré
ponſe.
DE FRANCFORT , le 30 Novembre.
Les Etats du Cercle de Franconie ayant
faitdes remontrances à l'Empereur , au fujetdes
routes que devoient prendre les troupes
de S. M. I. , il leur a été adreſſé le 6 de
ce mois , d'autres lettres réquiſitoriales , par
leſquelles la marche des Troupes a été changéedans
pluſieurs points.
Les Régimens , en garnison à Vienne ,
ont dû commencer à ſe mettre en marche ,
le 19de ce mois.
C4
( 56 )
Selon un état authentique de la marche
des différentes divifions des troupes Autrichiennes
qui ſe rendent dans lesPays-Bas ,
nous ne tarderons pas à les voir arriver ici
où elles doivent s'embarquer ſur le Mein.
Les Houſards de Wurmfer , les Dragons de
Cobourg & de Latterman , ainſi que les Régimens
de Toscane & de Tillier , feront rendus à Lintz le
Ier de Décembre , & delà à Coblentz ; les uns ,
après 35 jours de route , dont 11 de repos ; les
autres , après 39 jours de route , & 19 de repos.
Preiff & Teutchmeiſter viennent par Ratisbonne.
A leur arrivée à Lintz , les 4 Compagnies d'Artillerie
, parties d'Olmutz le 8 Novembre , feront
réparties dans les Régimens d'Infanterie. Outre
ces divers Corps , Bender , Kinski , Calemberg ,
Brechainville , Karoly , l'Archiduc Ferdinand ,Gialay
, d'Alton , Nicol. Estherazy , Ant. Eftherazy ,
& le Régiment vacant de Migazzi , ont ordrede
ſe tenir prêts à marcher.
Les 6 Bataillons de Preiff , Tillier & Teutschmeister
forment un complet de 8,388 Soldats,
chaque Compagnie de 233 hommes. Par les
Contrats qu'a paffés leConſeil-Aulique deGuerre
avec les Voituriers de Vienne , ceux-ci doivent
tranſporter aux Pays-Bas 11 mille quintaux de
bagages oude munitions.On prépare á Stockereau
6000 Uniformes pour autant de Monténégrins
qui entrent à la folde de l'Empereur.
D'un autre côté , voici l'état de l'augmentation
des troupes de la République de
Hollande .
Chaque Compagnie de Cavalerie ſera augmentée
de 12 Cavaliers & d'un Caporal . Chaque
Compagnie des Grenadiers des Gardes Hollan
( 57 )
doiſes à pied , de 7 hommes , & chaque Compagnie
des autres Grenadiers, de 14 hommes , dont
1. Sergent & I Caporal, Chacune des 414 Compagniesd'Infanterie
nationale, de 11 homines , dont
I Sergent , I Caporal & I Tambour.
Chaque Compagnie des Régimens Suiſſes , de
50 hommes.
Chaque Compagnie des Mineurs , d'un Lieutemant
, d'un Sergent , de 2 Caporaux & de 12 Mineurs.
Chaque Compagnie d'Artillerie , d'un Sous-
Lieutenant ,de 3 Bombardiers , de 2 Tambours &
de Canoniers . On levera en outre un nouveau
Bataillon d'Artillerie , de 5 Compagnies de 158
hommes chacune.
LesTroupes que fournira le Rhingrave de Salm
ſeront compoſées de905 hommes de Cavalerie &
de 1785 d'Infanterie , dans laquelle il y aura deux
Compagnies de Chaſſeurs.
Depuis quelques jours notre ville eſt remplie
de Généraux , Colonels , Ingénieurs &
Officiers Autrichiens qui ſe rendent dans les
Pays -Bas .
On mande de Trieſte qu'on redoute peu les
menaces qu'on a lues dans certaines gazettes de
Hollande , relativement au bombardement de
ce port. Le nouveau môle qui s'étend fort avant
dans la mer, peut facilement être tout hériſfé de
canons , & peut auſſi commodément être ſoutenu
par la citadelle , & repouſſer les vaiſſeaux qui
voudroient en approcher. La ſituation de la ville
eſt telle , qu'avec beaucoup de canons fue
la montagne , on empêchera á volonté l'approche
de tout vaiſſeau. Toutes les troupes impériales
ſont prêtes à marcher ; & quoique la faifon
ne paroiffe pas promettre un temsbien favo
C
( 58 )
2
rable pour une ſi longue route , chaque foldat
montre un defir incroyable d'entrer en campagne,
& attend les ordres avec la plus vive im
patience.
L'Administration , écrit- on de Vienne , a
jugé que depuis la ſuppreſſion des Jéſuites ,
les ſtatues d'argent des Saints de cette ancienne
Société étoient inutiles dans les Egliſes
: on a donc commencé à enlever celle
de S. Ignace.
Des lettres de Conſtantinople , du 9 Oc
tobre , racontent en ces termes un incident
qui s'eſt élevé à la premiere audience du Miniſtre
d'Eſpagne à la Porte.
M. de Boligny , Miniſtre d'Espagne , a eu les ſa
premiereAudience , dans laquelle il a remis ſes
Lettres de créance au Grand- Seigneur , ainſi que
les préſens du Roifon Maître. L'on y a obſerve
les cérémonies ordinaires : M. le Miniſtre a été
revêtu d'une magnifique peliffe , & ceux de ſa
fuite de peliſſes de moindre valeur. Parmi les
préſens de la Courde Madrid eſt la grandetente
de campagne dont le Roi Ferdinand s'eſt ſervi au
camp d'Occana; elle eſt doublée de velours rouge,
richement ornée de galons & de treſſes d'or ,
partagée en divers appartemens pour une Cour
entiere , & environnée d'une grande galerie.
Quelque tems avant fon audience , M. de Bolignyeutun
petit démêlé avec le premier Miniſtre .
Le Grand-Seigneur , voulant s'acquitter d'un acte
de dévotion publique dans une des Moſquées de
la Capitale , choiſit celle de Tophana , comme
étant la plus proche de ſa maiſon de plaiſance ;
& Sa Hauteffe fit en même tems donner ordre
que les frégates angloiſes& les,vaiſſeaux Espagnols
) و (
qui mouillent dans le port , ne la faluaffent
point, ſelon la coutume ,au paſſage. Le Grand
Vifir en ayant donné connoiſſance aux Miniſtres
de ces deux Nations , celui d'Angleterre s'y conforma
ſans dificulté ; mais M. de Boligny crut ,
qu'un pareil ordre bleſſoit la dignité de la Cour ;
&ildonna pour réponſe : ce que ni pour le préſent,
>> ni pour l'avenir , les vaiſſeaux de ſa Nation ne
>> feroient plus le falut que ſur un ordre exprès
>> & figné du Grand- Seigneur ». En vain le Sc
cretaire du premier Interprete repréſenta au Miniſtre
Espagnol , que la priere qu'on lui avoit
faite étoit fondée ſur ce que les deux jeunes
Princes étoient malades , & qu'il y avoit deux
femmes groffes parmi celles du Sultan. M. de
Boligny n'en trouva pas moins mauvais , qu'on le
mêlât de ce que le pavillon du Roi ſon Maître
pouvoit ou ne pouvoit pas faire. Il s'eſt élevé
encore une autre difficulté à l'occaſion des cloches
placées ſur les vaiſſeaux Espagnols pour le
Service divin , & que le Gouvernement Turc ne
fauroit admettre , comme un article défendu par
la Loi Muſulmane. Les Officiers Eſpagnols ayant
abfolument refuſé de remplir les deſirs des Miniſtres
Ottomans à cet égard , la Porte n'a pas
pouffé les choſes plus loin,ſur-tout vu que ces
vaiſſeaux paroiffentdevoir retourner bientôt dans
leur patrie.
Suivant quelques lettres de Berlin ,
le Miniſtre de Leurs Hautes Puiſſances a
demandé au Roi de Prufſe le libre paffage
des troupes de la République fur le territoire
de Sa Majesté, dans le cas où cette marche
feroit néceſſaire : cette denrande a été,
ajoute-t- on , accordée fans difficulté.
Les Régimens Hongrois , qui juſqu'à pré
c6
2
1
( 60 )
fent étoient vêtus en blanc , vont prendre
inceſſamment un Uniforme bleu de ciel.
Pluſieurs Fabricans aiſés de Nuremberg ſe
propoſent de s'établir dans les Etats de l'Empereur
; diverſes branches d'induſtrie y ont été
déja tranfportées , & l'on va établir à Gurk une
grande Manufacture de foieries .
Le 12 de ce mois le Baron de Lerbach ,
Miniſtre de l'Empereur auprès du Landgrave
de Heſſe , eſt arrivé à Caſſel , & a été préſenté
à S. A. R.
Le Prince Henri de Pruſſe a paſſé ici le
18 à fon retour de Paris , & nous a quittés
Ic 19 , pour continuer ſa route.
ITALI E.
DE FLORENCE , le 16 Novembre.
S. A. R. le Grand Duc a fait publier le 3
de ce mois , le Réglement ſuivant , concernant
l'Académie des Beaux-Arts , nouvellement
établie en cette ville.
S. A. R. , dans la vue d'avancer la culture des
beaux Arts , ayant fait conſtruire un édifice.
où feront réunies & les Ecoles de Deſſin , &
l'Académie qui doit préfider à leurs travaux , établit&
proſcrit les Réglemens ſuivans :
I. D'après le nouveau ſyſtème , S. A. R. veut
que l'on regarde l'ancienne Académie du Deſſin
comme abolie. En conféquence , ſa Jurisdiction
eſt également nulle. Les actes civils qui ont été
compilés juíqu'à préſent , ſeront remis au Magiftrat
fuprême de cette Ville , & ce ſera à lui &
aux autres Magiſtrats ordinaires que touchera la
connoiſſance des cauſes qui étoient auparavant du
reffort de ladite Académie.
( 61 )
H.S. A. R. fonde une nouvelle Académie des
beaux Arts , dans laquelle ſeront admis de droic
& ſans élection tous ceux qui étoient Membres de
l'Académie du Deſſin.
III . Quant à l'admiffion de nouveaux Académiciens
, l'Académie y pourvoira elle-même. Son
Préfident propoſera les ſujets , & ceux ci ſeront
élus lorſqu'ils auront pour eux les deux tiers des
voix.
IV. L'Académie pourra recevoir tant les Profefſeurs
que les Amateurs & les Eleves des beaux
Arts.
V.On aura le ſoinde n'admettre que des gens
d'un vrai mérite, & il ſera permis de recevoir
des Etrangers , ſoit Profeſſeurs ouAmateurs d'une
certaine réputation , lorſqu'ils ſolliciteront cette
diftinaion .
,
VI. L'Académie aura un Préſident , un Vice-
Préſident , qui feront nommés par S. A. R. &
unSecretaire qui ſera Directeur pro tempore de la
Galerie Royale de Florence .
VII. Les Académiciens ne paieront aucune taxe
ni rétribution quelconque annuellement, ni même
àleur réception.
VIII . L'Académie s'aſſemblera annuellement
pour choisir les ſujets qui devront concourir , &
pour diftribuer les Prix ; & elle s'aſſemblera fur
l'avis du Préſident , toutes les fois qu'il y aura
quelque choſe d'intéreſſant à examiner , ou quel.
que choſe d'utile à entendre ſur les différentes
parties du Deſſin .
IX. L'Académie préſidera aux Ecoles des beaux
Arts , & elle pourra en conféquence propoſer de
tems àautre les diſpoſitions qu'elle croira néceffaires
pour rendre ces Ecoles plus utiles & plus
floriffantes.
X. Tous les Profeffeurs de ces Ecoles ſeront
( 62 )
tous indépendansles uns des autres ,&feront tous
égaux; attendu que le Corps de l'Académie ne
pourra point exercer cette inſpection affidue ,
néceſſaire pour le bon ordre des Ecoles , ce foin
fera confié au Préſident, au nom de l'Académie ,
ou au Vice-Préſident en ſon absence ou à ſon défaut
, ou enfin toutes les fois & dans la forme
qu'il plaira au Préſident de lui en laiſſer l'inſpection.
XI. Le Secretaire ſera chargé de correſpondre
avec les Académiciens & les Profeffeurs Etrangers
; en conféquence il ſe trouvera à portée de
donner & de recevoir les renſeignemens les plus
utiles aux beaux Arts .
XII. Il ſera tenu de communiquer au moins
une fois l'an à l'Académie , tout ce qu'il aura
appris de plus intéreſſant.
XIII . Ledit Secretaire aura indépendamment
de l'Académie , la connoiffance de tout ce qui
aura rapport à l'économie de ce Corps.
XIV. Pour tenir une pareille correſpondance
&prendre les renſeignemens qui lui feront néceffaires
dans l'exercice de ſes devoirs , le Secretaire
pourra employer les copiſtes & les garçons de la
GalerieRoyale.
XV. S. A. R. laiſſe à l'Académie des beaux
Arts les fonds qui étoient aflignés à l'ancienne
Académie du Deſſin , afin qu'elle applique les
revenus de ces fonds aux dépenſes qu'occaſionneront
les aſſemblées & les Jeux académiques , &
S. A. R. fe charge de tous les émolumens des
Maîtres & des gardes des Ecoles , ainſi que des
dépenſes & des Prix de ces Ecoles.
S. A. R. établit dans les Ecoles un Maître de
Deffin , un de compoſition &de coloris ; un de
Destin d'après le nud ; un de Sculpture ; un de
Gravure ; un d'Architecture ; un d'ornemens ;
( 63 )
& un Maître Figuriſte , ( Inſt. Figuriſta )
pour l'inſtruction des Ecoliers dans la Galerie
Royale.
XVII . Les Ecoles de Deſſin , de coloris , de
Gravure , de Sculpture & d'ornement feront
Ouvertes au moins cinq heures par jour , ſavoir
trois le matin , & deux l'après- midi .
DE ROME , le 17 Novembre.
On a trouvé dans les terraſſes du château,
S. Ange une urne de granite blanc & noir ,
ayant environ 16 palmes de long. Cette
urne , d'un très-grand prix , a été tranſportée
dans l'atelier d'un célebre Sculpteur , &
après les réparations convenables , elle fera
placée dans le Musée du Vatican .
Le célebre Sculpteur Vénitien Çarnova vientde
finir le modele en plâtre du tombeau du Pape
Clément XIV , qui ſera exécuté en marbre , &
placé dans l'Egliſe des Apôtres , au- deſſus de la
porte de la Sacriftie. Le Pontife eſt repréſenté
affis , gouvernant l'Egliſe de la main droite , &
de la gauche accueillant les fideles par un mouvement
affectueux. Le viſage eſt d'une parfaite
reſſemblance. Cette ſtatue ſera exhauffée fur la
tombe , à la droite de laquelle on verra l'Humilité
voilée , affiſe , d'un air modeſte , avec un
agneau á ſes pieds . A la gauche, la Tempérance
debout, latête appuyée ſur le coude, pleurera
ſur l'urne de Clément , à ſes pieds fera un
frein , ſymbole de cette vertu. Les ſtatues ſeront
coloſſales , deux fois plus grandes que nature.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 16 Novembre.
L'Infant Don Carlos a pen ſurvécu à fon
164
frere jumeau l'Infant Don Philippe ; nous
l'avons également perdu le if de ce mois .
« Avanthier , vers les quatre heures de l'après-
>>>midi , dit une Lettre de Sarragoffe , du 8 Octobre
, arriverent aux environs de cette Ville ,
>> par le canal Impérial d'Arragon , fix batteaux
>> portant juſqu'à 2100 quintaux de charge , en
>> fer , orge , eau-de- vie , charbon , planches &
>>p>ierres detaille pour les ouvrages. Le concours
>deperſonnes de toutrang, tantde la ville que
>> d'autres endroits , étoit immenſe . La joie que
>> tous éprouvoient , en voyant les avantages que
>>>leur procuroit l'eau du canal , la navigation &
>> l'arroſement , éclata de toutes parts par des
>> acclamations répétées juſqu'au foir , de vive le
>> Roi. On ne voyoit perſonne en ville , ni pas une
>> boutique ouverte , quoique ce fût un jour ou-
>>>vrier. On a fait couler hier l'eau du canal par
>> les rues principales de la Ville ; &déja ce fa--
>>>meux réſervoir eſt dans un état propre à l'arro-
>> ſement , comme à la navigation juſqu'à Sarra-
>> goffe , ſes eaux pouvant fournir abondamment
>&fans la moindre difficulté en tout tems , jufques
au-delà de la prairie nommée Lierta , qui
>> eſtàdeux heures de diſtance . Les travaux fe con .
» tioueront ſans relâche juſqu'à ce que le canal
>> ſoir entiérement fişi : il doit débouquer dans
>> l'Ebre , aux environs de Saflazo , & ſuivre ſa
>> navigation par cette riviere juſqu'au canal de
>> Tortosa , qui eſt deja praticable juſqu'au port
>> d'Alfaques ; il ſera entiérement fini en peu de
>> tems. Ce qui manque ne préſente pas des dift-
>> cultés conſidérables , en comparaiſon de celles
>> qui ont été ſurmonttéeeess dans cet ouvrage immortel
, qui , commencé en 1529 par Charles-
>> Quint , enſuite abandonné par quelques- uns de
( 65 )
ſes Succeſſeurs , étoit réſervéà l'amour pater
nel de CHARLES III pour ſes Sujets .
>>>La longueur du canal depuis la Presa de Ti
>> dela en Navarre juſqu'à Saſtago , ſera de plus
>> de 32 lieues : ſa hauteur juſqu'à la ſuperficie de
>> l'eau de neuf pieds de Paris , ce qui fait trois
>> pied plus que celle du fameux canal de Languedoc.
Ilaura 64 pieds de large dans ſa fuperficie,
>>>ce qui excede de quatre celle du même canal ;
>> entirant l'eau à cinq pieds de Solera pour l'ar-
>> roſement , le reſte ſert à la navigation ; c'eſt
>> ainſi qu'on réunit ici deux objets qu'on n'a pu
réunir en France.
:
GRANDE- BRETAGNE.
DE LONDRES , le 30 Novembre..
Mercredi dernier , le Comte de Gower a
réſigné , entre les mains de S. M, ſa place de
Préſident du Conſeil, étant nommé Garde
duSçeauprivé. Cette mutation a été agréable
à tous les Membres du Cabinet : vu l'âge du
Comte Gower , fon nouveau poſte le fatiguera
moins que le précédent.
LaPréſidence du Conſeil paſſe à Lord Cambden
, événement redouté de l'Oppofition depuis
long-tems : les talens & l'intégrité de ce Miniftre
donneront encore plus de poids à l'Adminiſtration
, à laquelle on s'attend de voir réunis le
Duc de Grafton &ſes amis. Par une ſuite de cet
arrangement , on dit que Lord Trentham , fils du
ComtedeGower paſſera à la Chambre Haute,avec
l'expectativede la ire, place vacante à l'Amirauté;
Lord Cambden aura le titre de Comte ; le Comte
de Shelburne , celui de Marquis de Bowood dans
le Wiltshire ; & le Comte Temple , le titre de
Marquis de Buckingham : ce dernier, ajoute-t-on ,
( 66 )
fuccédera au Marquis de Carmarthen dans le Miniſtere
des Affaires Etrangeres.
On a appris les détails les plus douloureux
fur le fort du Général Mathews', fait prifon
nier par Tippo Saïb. Cet Officier a été livré
aux tourmens les plus affreux. Le féroce indien
ne s'eſt pas contenté de violer à fon
égard toutes les loix de la guerre & de l'humanité
, il a pouffé l'atrocité juſqu'à lui faire
verſer dans la gorge du plomb fondu. L'in
fortuné Mathews eſt mort dans des fouffrances
inexprimables , victime de ſa fermeté
à reprocher à ſon bourreau fon inhumanité
&fa perfidie. On tremble ſur le fort des
autres captifs de ce brigand, qui , joignant
l'aſtuce à la férocité , a toujours éludé de
répondre aux queſtions qui lui ont été
faites touchant ces priſonniers. Au reſte,
la Providence a permis cette expiation des
horreurs commiſes au Bengale, il y a quel
ques années , par les Anglois eux - mêmes.
Trente-deux Officiers Anglois , à ce qu'on
ajoute , ont péri auſſi affreuſement : Tippoo
les a fait périr deux à deux chaque jour , par
rang d'ancienneté , en leur faiſant verſer de
l'huile bouillante ſur le crâne, genre de torture
Orientale.
Le 25 , il eſt arrivé , par la voie de terre , un
Exprès de l'Inde , qui a apporté des nouvelles de
l'établiſſement de Bombay. La plus grande méfintelligence
regne dans cette Préfidence. Le
Gouverneur & le Conſeil ont révoqué le Géné
ral Macleod , Officier commandant , & ont nommé
àſa place un Officier de leur choix.
( 67 )
Onaffureque l'on a emmené Lord George
Gordon en Ecoſſe, dans la terre de ſon ſecond
frere le Lord Williams , où il ſera ſous
lesyeux de deux de fes parens,& retenu pendant
quelques mois , pour eſſayer de remédier
au délabrement de fon cerveau.
Le Roi de Cambo a offert à la Compagnie
d'Afrique de lui céder l'iſle de Bunyan , ſituée
fur la côte d'Afrique : en conféquence , le
Commandant de la Marine, dans cette ſtation
, ſera autoriſé à conclure le marché pro
pofé.
UnEtrangerayant eu pluſieurs mauvaiſes affaires
dans cetteCapitale, enavoitété tiré par les ſecours
d'un Avocat , avec lequel il s'étoit lié d'une
étroite amitié ; il profita du libre accès qui lu
étoit ouvert chez ſon Défenseur , pour ſéduire
ſon épouse , qu'il a décidée à un enlévement. Le
raviſſeur& ſa compagne ſe rendoient à Douvres ...
lorſque le mari informé de l'événement les pourſuivit
; mais à ſon arrivée à ce port de mer , les
deux fugitifs prévenus , retournerent à Londres
par un autre chemin: il les ſuivit de nouveau ,
&les découvrit dans un mauvais lieu où ils s'é
toient réfugiés. Au moment où il entra dans la
chambre qui les renfermoit , le raviſſeur lui tira
uncoup de piſtolet dont la balle traverſa le cha->
peau du mari , fans le bleſſer. Un de ſes amis qu'il
avoit amené comme témoin , appella le guet qui
prit le foi diſant Comte ſous ſa garde , & la
femme , habillée en Jockei , fut conduite dans
la maiſon de l'ami de ſon époux : le lendemain
matin , ce François a été renfermé à Newgate ,
pour y être jugé ſur la Loi qui porte peine de
mort contre les attentats de cette nature . Adultere,
raviffeur & aſſaffin , c'en est bien affez pour
( 68 )
juftifier ſon châtiment : & voilà où conduit pref
que toujours une corruption ſur laquelle on a
adopré des maximes fi commodes . On vient
d'apprendre que le prifonnier s'eſt brûlé la cervelle
à Newgate , d'un coup de piſtoler.
On équipe actuellement à Deptford deux
cutters de 18 canons , dont les Capitaines , à
ce qu'on dit , ont une commiſſion de l'Amirauté
d'Oſtende , pour courir comme corfaires
fur les Hollandois.
Il a été expédié des ordres dans tous les ports ,
&particulièrement dans ceux qui avoiſinent le
plus la France & la Hollande , pour empêcher
toute perſonne quelconque de fortir du Royaume
, ou de s'embarquer pour le continent , ſans
être munie de nouveaux paſſeports émanés du
Bureau du Secretaire d'Etat , dont il a été envoyé
copie pour éviter les contrefactions .
L'on apprendde Philadelphie , que leCon
grès a nommé des Conſuls pour réſider à
Londres & à Dublin , pour faciliter le commerce
entre ces Ports & les Etats - Unis , en
les autoriſant à établir des vice-Conſuls dans
les autres Ports où ils pourront être néceffaires.
Le Colonel Debbieg , du corps des Ingénieurs ,
eſt unde nos meilleurs Officiers . Il a ſervi avec
diſtinction dans la pénultieme guerre , ſous les
Généraux Wolf, Murray , Carleton , &c. Il étoit
à la bataille de Quebec, où Wolf fut tué . En 1781 ,
le Colonel Debbieg , Ingénieur en chef à Chatam
, fut impliqué dans une cenſure extrêmement
amere que fit en Parlement le Duc de Richmond
des travaux de ce chantier. Juſtement offenſé de
cette accufation , le Colonel Debbieg demanda
fatisfaction à l'Orateur qui s'excuſa aſſez maladroitement
, en diſant qu'il avoit attaqué l'ou
( 69 )
vrage& non l'ouvrier , les travaux& non l'Ingé
nieur. Celui- ci ne ſe pay? point d'une pareille
défaite , & força le Duc aun défaveu , pardevant
Lord Amherst , alors Commandant en chef.
Indè ira . Le Duc , aujourd'hui Grand- Maître de
l'Artillerie & du Génie , s'eſt plaint d'avoir reçu
des lettres deſpectueuſes du Colonel actuelleinent
fous ſes ordres : un Conſeil de guerre a été
nommé , & a condamné l'Ingénieur à une legere
réprimande , accompagnée d'excuſes à faire au
Duc de Richmond. A l'inſtant où le coupable li
foit cette formule ſur le papier tracé de la main
du Rapporteur , S. S. s'eſt levée en déclarant
qu'elle oublioit tout , & qu'elle ſe feroit un devoir
en tout tems de rendre juſtice au mérite de
de M. Delbieg (1 ).
Le Parlement qui devoit faire ſa rentrée
le 2 Décembre, a été de nouveau prorogé
par S. M. au 25 Janvier prochain.
Le Chevalier Harris eſt enfin parti ces
jours derniers pour la Haye, avec ſon épouſe
, après un Conſeil où l'on a réglé les inftructions
finales de cet Ambaſſadeur.
Samedi 27 , le Banc du Roi , préſidé par le
Comte de Mansfield , a jugé le Munitionnaire
Atkinson , Vampire engraiſſe de pluſieurs millions
dans laderniere guerre : durant une premiere en
quête ſur ſes malverſations , il avoit affirmé par
ferment des faits juſt ficatifs abſolument faux : on
l'a pourſuivi comme parjure.Après une procédure
très-exacte , Atkinsonaété condamné à un an
de détention dans la priſon du Banc du Roi ,
( Dans l'eſtampe de la mort du Général Wolfe , le Colonel
Debbieg eſt le perſonnage qui apporte la nouvellede
-la victoire , en ſe penchant vers le Général mourant avec
unc expreilion touchante,
( 70 )
:
-(formule infamante), à 2000 l. fterl. d'amende,&
à être expoſé au Pilori , pendant une heure , au
-milieu du marché aux grains. LeJuge Ashurt a
prononcé la Sentence , à la ſuite d'un diſcours
plein de dignité.
Fin du Billde l'Inde.
Art. LXXVI . Il eſt ordonné , par l'autorité
qui conſtitue celle de cet acte , qu'aucune pourfuite
ne ſera commencée en conféquence d'icelui
, quand l'eſpace de trois ans aprés le retour
des parties pourſuivies en Angleterre , ou celui
de trois ans apres la remiſe de l'inventaire requis
par cet acte , fera écoulé.
Art. LXXVII. Pour éviter les doutes qui
pourroient s'élever , « ſi les places des Commiffaires
du Bureau pour gouverner l'Inde , & de
>> Secrétaire d'icelui , font cenſées faire partie
>de celles déſignées dans un acte paffé dans la
>> fixieme année du regne de la Reine Anne, in-
>> titulé : Acte pour lasécurité de la Perſonne de Sa
: Majesté & de fon Gouvernement , & de lafucceffion
de la Couronne de la Grande-Bretagne , dans
la ligne protestante , ou fi la nomination deſdits
Commiffairesou Secrétaires rend vacantes leurs
>>>placesdans 'a Chambre des Communes, s'ils en
>> font Membres . >> Qu'il ſoit ordonnépar les préſentes
, que leſdites placesne font pas du nombre
de celles compriſes dans ledit acte de la Reine
Anne ;& que les Membres du Parlement , en les
acceptant , ne font point obligés de ſe faire élire
de nouveau , malgré tout ce qui peut ſe trouver
de contraire dans le ſuſdit acte , ou dans tel autre
acte que ce ſoit .
:
t
Art. LXXVIII. Qu'il foit entendu qu'aucune
des clauſes de ce bill ne doit être regardée comme
affectant les droits du public , ou de la Com(
71)
pagnie, relativement aux revenus , acquiſitions
&droits territoriaux dans les Indes.
Art. LXXIX. Il eſt ordonné que cet acte entrera
en force dans le royaume de la Grande-
Bretagne , aulli-tôt qu'il aura reçu la ſanction
du conſentement royal , & aura également force
de loi dans les différentes Préſidences & Etablifſemens
de l'Inde , ainſi que les terres & domaines
qui en dépendent , à compter du premier
Janvier 1785 .
• Art. LXXX. Il eſt ordonné en outre que cet
acte ſera regardé pour , & ſera en effet un acte
public.
ETATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE .
PHILADELPHIE , le 10 Octobre.
Une lettre de Kenſucky, en date du iz
Avril dernier , porte ce qui fuit :
Les déprédations des Indiens ſe renouvellent
encore ici. Il y a trois jours que M. Walker
Daniel , Ecuyer , Avocat de l'Etat dans ce diftrict
, accompagné de deux autres perſonnes de
Philadelphie , ſe rendoient des cataractes de
l'Ohio aux Salinés. A environ fix milles de ce
lieu , ils furent attaqués par un parti de ſept
Indiens,qui querent à coups de fufil M. Walker
&unde ſes compagnons. Le troiſieme reçut un
coup dans la poitrine , mais il parvint à s'échapper.
Les Indiens ont enlevé la chevelure de ces
deux perſonnes , & les ont poignardés horriblement
, mais ils ne les ont point volées ni dépouillées
en aucune façon.
Le Congrès a publié ſon ſyſtème législatif fur
le régime du Commerce des Etats - Unis avec
Inde. Il recommande fortement aux Etats &
( 72 )
aux Armateurs dans cette partie , de ne point
viſer, ſous quelque prétexte que ce ſoit , à une
poffeflion territoriale dans l'Inde , mais de com
mercer tranquillement & conformément aux Réglemens
établis dans les Ports francs de la Chine
&de l'Inde , ainſi que d'après la teneur desTraités
conclus avec la France & le Portugal. Il laiſſe
d'ailleurs à chaque Etat particulier la liberté de
régler , ainſi qu'il l'entendra , les droits d'importation
ſur les marchandiſes de l'Inde .
On aſſure qu'il ſe forme actuellement dans les
Etats-Unis une Compagnie de Négocians & de
Poſſeſſeurs de Terre , dans le deſſein de s'approprier
exclufivement le Commerce de l'Inde &
de la Chine. Ils vont expédier quatre Vaiſſeaux
pour ces contrées. La Compagnie aura unAgent
à Lisbonne , aſſocié avec quelque Portugais, pour
faciliter leur Commerce , deux autres Agens au
Bréfil & au Rio-Grande , & enfin un Réſident à
Tranquebar.
M. Athur Lee & le Brigadier général Richard
Butler , deux des Commiſſaires nommés par le
Congrès , pour négocier des Trairés avec les Indiens
, ſont partis d'ici le 7 , & ſe ſont rendus à
Albang, puis de là au fort Slawix , afin de traiter
avec les Chefs des fix Nations , qui ont promisde
s'y trouver le 20 Septembre.
Le Conſeildes Cenſeurs a arrêté qu'il n'étoit
pas néceſſaire de convoquer une convention
générale pour expliquer ou changer laconftitution.
En conféquence ce Tribunal s'eſt
ſéparé le 25 Septembre , & s'eſt ajourné au tr
O&obre ſuivant , jour où doit finir ſon exif
tence.
Le Comité des Subfides de l'aſſemblée générale
de la Penſilvanie , a propoſé d'établir un
droit additionnel de deux &demi pour cent ſur
toutes
( 73 )
toutes les marchandiſes importées dans cetEtat;
à l'effet d'amortir plus promptement les dettes
publiques; mais cette propoſition a été rejetée
par l'aſſemblée générale. On a trouvé que le
droit de deux& demi pour cent actuellement ſub-
Aſtant étoit déja allez onéreux , & qu'il ſeroit
dangereux de porter à cinq pourcent , conformément
à la propoſition du Comité , les droits
fur les importations.
Les papiers américains parlent tous avec ſurprite
des eflains d'Européens qui arrivent journellement
fur le territoire des Etats- Unis . C'et
dans la Penſylvanie que ces émigrans paroiffent
defirer de fixer leur demeure ; un grand nombre
auſſi ſe porte dans le petit Etat de Vermont , &
ce diſtrict fera auſſi peuplé que le plus floriffant
des treizeErats.
On apprend du Canada que cinq mille Royaliftesont
obtenu des terres ſur la rive ſeptentrionale
du fleuve Saint- Laurent , depuis les
Cédres juſqu'à Cataraqui. LeGouvernement Anglois
leur a fourni des proviſions pour un an, Si
cescolons perſiſtent avec courage dans leurentrepriſe,
ils formeront un établiſſement très- imporant.
Le18Septembre, Sir Henri Laurens á préſenté
auGénéral Waynes une médai ' e d'or , frappée
en France , & que le Congrès avoit votée en
1779 pour ce Général. D'un côté de la médaille
on voit le fort anglois de Stony-Point avec cette
légende, c.Aggerct , palutes , hoftes vicit ».
l'exerg e on lit, & Stony-Point expugn. XV, Jul .
» M. DCC. LXXIX » .
A
Sur le revers de la médaille eſt un guerrier Américain
affis ſurune redoute angloiſe , tenant ſon
No. 50 , 11 Decembre 1784. d
( 74 )
1
épée à la main ,& ayant à ſes piedsun drapeau anglois
, avec cette légende , & virtutis& audacie
>>monumentum &præmium ».
On écrit de Newbury que des pêcheurs ont
pris dans cette baye un poiffon inconnu juſqu'à
préſent aux Naturaliſtes. Il eſt de l'eſpece des
teſlacées. Ilpeſe trois quintaux ; il a fix pieds de
long& fept de large , avec un appendice qui lui
fertde gouvernail. Lorsque les pêcheurs lui
curent lancé leur harpon , le poiſfon le ſaiſit avec
tart de force , que les dents y reſterent fixées.
Le 11 de ce mois , le floop l'Amérique , de la
Providence , Cap . Chriſtophle Wipple , eſt arrivé
de la Nouvelle Orléans , après vingt trois jours
de traverſée. Il eſt reſté fix mois dans la riviere
du Miſſiſſipi , dans l'eſpérance d'obtenir lapermiffion
de commercer avec les Eſpagnols , &
quoiqu'il eût acheté fort cher cette permiffion ,
on lui défendit cependant de commercer , ſous
peine de voir ſon vaiſſeau confiſqué avec ſa cargaiſon.
Les Eſpagnols mirent une garde à ſon
bord , & une autre à terre vis-à-vis de ſon navire.
On employa diverſes ruſes pour l'engager à enfreindre
la défenſe qu'on lui avoit faite de commercer.
Des gens déguiſés en ſoldats , vinrent à
bord pour acheter des bagatelles dont ils offroient
des prix fous , afin de trouver des prétextes fuffifans
pour ſaiſic le vaiſſeau . Quelque tems après ,
l'unde ſes gens reconnut à terre l'un de ces prétendus
foldats , habillé comme quelqu'un de dif
tinction. Le Capitaine Whipple ajoute que pendant
ſon ſéjour dans le fleuve , on avoit ſaiſi
pluſieurs vaiſſeaux anglois , & que le bruit couroit
qu'on nepermettroit à aucun bâtiment américainde
commercer , juſqu'à ce que les limites
des territoires américains & etpagnols ſur leMif-
Tipi euſſent été réglées .

( 75 )
5
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 1 Décembre,
Le Roi a accordé deslettres de Conſeiller d'Etat
au fieur Marchais , ancien Intendant de la
Marine à Rochefort , qui en conféquence a prêté
ferment le 14 de ce mois .
Le Vicomte de Sérent , qui avoit précédemment
eu l'honneur d'être préſenté au Roi , a eu ,
le 23 , celui de monter dans les voitures de sa
Majesté & de la ſuivre à la chaſſe.
Le ſieur Chardon , Maître des Requêtes , Procureur
général au Conſeilroyal des finances pour
les Priles , eut l'honneur , le 27 du mois dernier
, de préſenter à Monfieur & à Monseigneur
Comte d'Artois , le Code des Priſes , ou Recueil
de la Législationfer la Courſe & fur i Administration
des Priſes , depuis 1400 juſqu'à présent , Ouvrage
que Sa Majesté l'avoit chargé de rédi
ger (1 ) .
Le 28 , la Comteſſe de Poulpry & la Marquiſe
d'Eſcoubleau de Sourdis , curent l'honneurd'être
préſentées à Leurs Majestés & à la Famille Royale
; la premiere par la Ducheſſe de Lorges ,
Damed'honneur de Madame Comteſſe d'Artois ,
& la ſeconde par la Marquiſe d'Avarey , Dame
pouraccompagner cette Princeſſe.
3
Le même jour , le Roi admit , avant le Con-
(1) Cet ouvrage , en deux volumes in-40. imprimé à
Pimprimerie Royale par ordre de Sa Majelté , ſe trouve
à Paris ,chez Moutard , Imprimeur-Libraire de la Reine ,
zue desMathurins , hôtel de Clugny.
d2
( 76 )
feil , à ſon audience particuliere les Députésdes
Etats de Bretagne. La Députation , préſentée à
Sa Majeſté par le Baron de Breteuil , Miniftre &
Secretaire d'Etat ayant le département de cette
Province , étoit compoſée , pour le Clergé , de
l'Evêque de Saint- Paul-de-Léon , qui porta la parole
; pour la Nobleſſe , du Marquis de Cambout
de Coiflin , & pour le Tiers-Etat , du ſieur de
Beroüette .
Ce jour , Monseigneur Comted'Artois & Madame
Comteſſe d'Artois ont tenu ſur les Fonts
deBaptême , dans la Chapelle du Château , la
fille du ſieur de Bierne de Chevilly , ancien Capitaine
au Régiment du Commiſſaire - général ,
Cavalerie , & Maître - d'hôtel de Monſeigneur
Comte d'Artois . Les cérémonies du Baptême
ont été ſuppléées à l'enfant , qui a été nommé
Charlotte-Marie- Théreſe , par l'Abbé de Sinety ,
Aumônier du Prince & Vicaire général de Metz ,
enprétence du fieur Broquevieille , Curé de la
paroiſſe Notre-Dame.
:
DE PARIS, le 8 Décembre.
Le Magnétiſme animal fait imprimer plus
de rames de papier , qu'aſſurément il ne fauvera
de valétudinaires. C'eſt un des fléaux
de la Preſſe , que cette multiplicité d'écrits
enthouſiaſtes ſur toutes les folies du moment.
On vient entr'autres de mettre en lumiere
un recueil de miracles , fait à Bayonne ,
avec la Baguette de M. Mesmer.
Nous avons dit plus d'une fois , que ni la
raiſon , ni l'expérience , ni l'autorité des meilleurs
eſprits ne détruiroient de ſitôt cette
( 77 )
:
doctrine. Elle réſiſte même aux traits les
plus ſanglans du ridicule. Si la Capitale s'égaye
des ſcenes vraiment très comiques du
Baquet, la Province les a priſes au ſérieux :
là font les Adeptes vraiment chauds , les fideles
croyans qui entretiennent le feu facré,
&qui juſtifient ce qu'a dit Fontenelle , fi je
ne me trompe , donnez- moi quatre perfonnes
perfuadées qu'il fait nuit en plein midi , je le
démontrerai à deux millions d'hommes Cette
frénéfie des attouchemens & des pamoiſonsa
gagnémême dans l'étranger, non pas enAllemagne
d'où l'on a eu le bon ſens de l'exclure
afonorigine; non enAngleterre , où les Charlatans
amufent auſſi le peuple , ſansy infpirer
du fanatiſme pour leurs myſteres , &
où d'ailleurs Buzaglo tient le ſceptre avec
l'Exercice musculaire qui , pour le moins
vaut le Magnétiſme animal ; mais la Suiffe ,
par exemple, vient de prendre le vertige.
Un vieux Médecin de Berne , affez accrédité
, y propage les Baquets envers & contre
tous , écrit& fait écrire , remplit les Gazettes
de ſes miracles , & vient de doubler
en forme le Concile Magnétiseur de Paris ,
en le reproduiſant aux pieds des Alpes. Voie
l'annonce de cette bienfaiſante Colonie.
La Société de l'harmonie de Paris , & M. Me(-
mer fon Préfident , viennent d'antorifer M. Lane
ghans, Docteur en Médecine de Berne , & Menabre
de cette Société , à en établir, une pareille
pour toute la Suiffe , au nombre de 60 men-
Bres, felon la forme & les conftitutions de celle
1
d 3
( 78 )
de Paris. Ce plan a été inspiré par le noble
defir d'étendre de plus en plus la doctrine du
Magnétiſme animal ,&d'initier dans ſes principes&
la théorie des hommes de probité , verſés
dans la Phyſique & la Médecine. M. Langhans
choifira d'abord quatre Membres , qui de concert
avec lui éliront les 60 autres , pour former
cette Société helvétique. Il invite donc publiquement
ici ceux de la Nation que leurs tá-
Jens& le defir de propager cette découverte bienfaiſante
, engageront à y entrer. Il n'eſt queſtion
que de réunir ſes efforts pour le foulagement de
P'humanité fouffrante. On ne ſera admis dans la
Société de l'Harmonie qu'après s'être completement
inftruit dans la théorie & la pratique du
Magnétiſine animal , au baquet de M. Langhans,
à Berne , ou à celui de M. Meſmer àParis.

Voilàdonc les deux Chefs - lieux de l'Ordre
de l'Harmonie , Paris& Berne. De-là fans
doute on paſſera à des miffions plus éloignée
; les plus fublimes Inſtitutions ont eu
de moins auguſtes commencemens.
La vente du Cabinet de Tableaux de M. le
Comtede Vaudreuil , qui s'eſt effectuée en deux
Séances , eſt évaluée 300,000 liv. Les principauxTableaux
ſe ſont vendus au prix ſuivante
Le Piétro de Cortonne a été porté à 35,000 liv.
la femme de Rubens , à 20,000 liv . l'Adrien de
Vandervelde , 19,000 liv. , la vendeuſe de pommes
de Gerardow, 19.000 liv.; les deux Van-
Huiſſem , 16,000 liv,; trois vaches de Paul Poter,
15,000 liv.; deux petits Rambrants , 15,000 liv.
Je Préfident Richardot de Vankch , 14,800 liv.;
enfin un tableau , de Guerchin , 12,000 liv. La
plupart de ces tableaux ont été achetés pour le
Roi. Les huit Vernet que l'on mit à 68,000 liv.
( 79 )
n'ont point trouvé d'acheteurs parce qu'ils ne
conviennent qu'à un Prince ou à quelqu'un qui
auroit une grande galerie en tableaux , étant
tropgrands pour un Cabinet.
Une perſonne très - reſpectable , animée
par le noble zele de l'humanité , nous a priés
de rendre publics les détails ſuivans , faits
pour éveiller l'attention , & pour émouvoir
la ſenſibilité publique. Nous remercions
M. le Comte D. L. F. S. de nous avoir
fourni cette occaſion d'être utile , en faiſant
connoître ſon récit & ſes judicieuſes réflexions.
Dans l'intervalle des rivieres de Canche & d'Authie
, la côte eſt platte; les naufragesy ſont fréquens
, quoiqu'il n'y ait aucun rocher dans cette
partie: le ſabley eſt tellement battu par les vagues
, que ſa dureté ſuffit pour briſer les vaif
feaux.
Tous ceux qui échouent à la marée baffe
éprouvent ce malheureux fort . Le retour du flot
amenant preſque toujours un redoublement de
tempête , le navire ſe briſe , & les hommes
abandonnés à la mercides vagues , ne gagnent
la côte qu'avec les plus grands efforts. La plupart
perit , &les meilleurs nageurs n'arrivent à terre
que tranfis de froid & accablés de fatigue. Ils
tombent épuisés fur le fable , luttent encore
quelques inſtans contre la mort ; il expirent enfin,&
cela faute de fecours.
Dans ces momens d'horreur , la côte eft cou
verte de ſpectateurs ; mais dans cette foule , les
trois quarts font attirés par l'eſpoir du pillage ;
le ſurplus attaché au ſervice de l'Amirauté , &
choiſi dans une claſſe d'hommes ignorans & brudf
( 80 )
taux (comme tous les habitans des côtes ) , qui
eroit avoir rempli ſes devoirs en veillant à la
conſervation des marchandiſes . Le ſalut de
l'équipage eſt ce dont ils s'occupent le plus foiblement.
D'ailleurs , un préjugé ridicule & commun à
tous les habitans de ce canton , les empêche de
donner des ſoins à ceux qui paroiſſent morts ; ils
ont horreur de toucher les cadavres , & jamais
cette horreur n'eſt ſurmontée chez quelques- uns
que par ledefir de s'approprier les effets du mourant.
Ceux qui ſont honnêtes gens ſe contentent
de gémir ſur le ſort de ces malheureux. Les Officiers
de l'Amirauté demeurent à huit lieues';
quand ils arrivent , ils ſignalent les morts pour
attefter leur fin , & chaque année on enterre un
nombre d'individus que les ſoins les plus légers
auroient conſervé : en voici la preuve.
Le Jeudi 11 du courant , le Breslau , vaiſſeau
de 1500 tonneaux , appartenant à la Compagnie
des Indes Hollandoiſe , eſt échoué à la côte de
Berk: ce vaiſſeau revenoit de la Chine , & étoit
deſtiné pour Midlebourg en Zélande. Il étoit richement&
lourdement chargé. Il a touché à la
marée baffe , & la précaution que l'équipage
avoit pris de couper tous les mats , ne l'a pas
empêché d'être brifé au retour du flot. Decent
vingt& une perſonnes qu'il avoit à bord , ſoixante
ont été ſauvées ,le reſte a péri dans les
flots , ou eſt venu expirer de froid& de fatigue ſur
la côte.
Un de ces derniers avoit été rapporté au magafin
de l'Amirauté , donnant encore quelque ſigne
de vie ; mais bientôt après avoir été expoſé
à l'action du feu , ce malheureux fut ſaiſi
des plus affreuſes convulfions , les arceres ceffe
rent de battre , on le crut mort.
( 81 )
Deux Gentilshommes Anglois que le bruit de
cenaufrage avoit attirés à Berk , furent témoins
des momens qu'on avoit cru les derniers du Matelot
Hollaadois. Ils engagerent les ſpectateurs à
lui donner des ſecours . Tout le monde ſe réunit
pour décider que cet homme étoit mort ; un
Chirurgien fut du même avis ; & d'après cela ,
perfonne ne voulut toucher à ce prétendu cadayre.
L'humanité l'emporta chez les deux Anglois ;
ils ſe firent donner du fel , & après avoir dépouillé
eux-mêmes be moribond, ils l'en frotterent
conftamment pendant deux heures . Après ce
tems , le matelot donna les ſignes de vie les moins
équivoques. On le coucha pour lors dans un lit
bien chauffé , & fans autre ſoin que des bouillons
le malade a recouvré la parole dans la journée ,
& a pu ſe lever le lendemain. Il étoit parfaitement
guéri quant à la ſuffocation ; mais il avoit
une bleſſure au pied qui l'a fait fouffrir pendant
pluſieurs jours : fans cet accident , il ne ſe ſeroit
pas reſſenti de ſon naufrage après vingt-quatre
heures.
Que ſes ſauveurs me pardonnent fi je ne ménage
pas leur modeſtie ; mais je ne puis reſiſter
au defir de les nommer : l'un ſenomme M. Brown ,
il vis depuis fix ans à Montreuil avec ſa femme ,
veuve en premiere noce de milord Bartington ,
Miniftre & Secretaire d'Etat du Roi d'Angleterre ;
le ſecond ſe nomme Hardy , Capitaine aux Gardes
Angloiſes , & neveu de l'Amiral Hardy. Le Matelot
qui leur doit la vie ſe nomme Jean Moeurs ,
né à Mide'bourg .
Je vous prie ; Monfieur , d'inférer ma lettre
dans votre Journal . Puiſſe- telle , en faiſant connoître
une action d'humanité , faire naître l'idée
d'établir dans les villages voiſins des côtes , des
endroitsdeſtinés à ſecourir les noyés , & des gens,
ds
( S2 )
capables d'adminißrer les ſecours avec ſuccès.
Je fuis , &c . L. C. D. L. F. S.
Nota. La cargaiſon du Breflau eſt ettimée àdix
millions , dont on ne fauvera pas 20000 liv.
La notice ſuivante nous a été adreſſée de
Boulogne fur mer , le 16 Novembre paſſé.
Une tempête furieuſe , élevée dans la Manche
Ja ſemaine derniere , & qui s'eſt ſoutenue pluſieurs
jours , a caufé la perte de pluſieurs bâtimens ,
entr'autres du vaiſſeau pruffien le Breslau , commandé
par le Capitaine J. Cornelis Roos ; ce bâ
timent venant de Canton en Chine , & deſtiné
pour Middelbourg , avoit une cargaiſon trèsriche.
Elle confiſtoit en thés , foieries , nankins ,
porcelaine , rhubarbe , ſoie organfin , &c.: ce
vaiſſeau a été jeté ſur la côte de Berk , à deux
lieues d'Eſtaples , près de laquelle il a été fracaffé
Jeudi dernier 11 Novembre. De 120 hommes
dont l'équipage étoit compofé , 70 ont été
ſauvés , cinquante ont péri. Parmi ces derniers ,
on compte encore M. Heiligendorp , Subrecargue,
ſon époute , enceinte de fix àſept mois , &deux
enfans. Le Capitaine & unPilote ſont courageu-
Tement reſtés pendant plus de ſeize heures ſur le
vaiſſeau déja fracaffé , & ne l'ont abandonné que
le Vendredi matin furles huit heures . Ils ſe font
Lauvés , preſque expirans , ſur quelques débris du
bâtiment , & ne doivent leur vie qu'aux foins généreux
des Officiers de l'Amirauté , & de M.
Antoine Marteau Commiſſaire de LL. HH. PP.
àBoulogne-fur Mer , qui ont d'ailleurs apporté
tous les ſecours poffibles à ce malheureux équi
page. Très peu de marchandiſes ont échappé à la
fureurdes flots , le vaiſſeau ayant été entiérement
brifé. AUDIBERT.
Par un Arrêt du Conſeil d'Etat du 30
Août 1784 , S. M. vient de ſtatuer fur le
( 83 )
Commerce étranger dans les ifles Françoiſes
de l'Amérique , en lui accordant un plus
grand nombre d'entrepôts. Les principales
difpofitions de cet Arrêt portent :
Article premier. L'entrepôt ci-devant afſigné
au carenage de Sainte- Lucie , ſera maintenu pour
ladite Iſſe ſeulement , & il en ſera établi trois
nouveaux aux Iſles du Vent; ſavoir , un à Saint-
Pierre pour la Martinique , un à la Painte à- Pitre
pe. laGuadeloupe & dépendances , un à Scarboroug
pourTabago. Ilen ſera pareillement ouvert
troispour Saint-Domingue , ſavoir , un au Cap-
François , un au Port-au-Prince , un aux Cayes
Stint-Louis : celui qui exiſte au Mole Saint-Nicolas
dans la même Colonie , ſera & demeurera
fupprimé.
II. Permet Sa Majesté ,par provifion &juſqu'à
ce qu'il lui plaiſe d'en ordonner autrement , aux
navires étrangers , du port de ſoixante tonneaux
an moins , uniquement chargés de bois de toute
efpece , même de bois de teinture , de charbon
-de terre , d'animaux & beſtiaux vivans de toute
nature , de ſalaiſons de boeufs , & non de porcs ,
de morue & poiſſons ſalés , de rix , maïs , légumes,
de cuirs verds en poil ou tannés , de
pelleteries , de réſines & goudron , d'aller dans
les fen's Pors d'entrepőr déſignés par l'article
précédent , & d'y décharger & commercer lefdires
marchandiſes .
III. Il fera permis aux navires étrangers qui
font dans les ports d'entrepôt , foit pour y porter
les marchandises permiſes par l'art. II , ſoit
à vide , d'y charger pour l'Etranger , uniquement
des forops & taffias , & des marchandiſes
VenuesdeFrance.
IV. Toutes les marchandifes dont l'importa
d6
( 84 )
tion&l'exportation font permiſes à l'Etranger
dans leſdits ports d'entrepôt , ſeront ſoumiles aux
droits locaux , établis ou à établir dans chaque
Colonie , & paieront en outre un pour cent de
leur valeur.
V. Indépendamment du droit d'un pour cent ,
porté en l'article ci deſſus , les boeufs falés , la
morue & les poiffons ſalés , paieront trois livres
par quintal ; & ſera le produit dudit droit de
trois livres , converti en Primes d'encouragement
pour l'introduction de la morue & du poiffon
falés , provenans de la pêche françoiſe.
VI. Les chairs falées étrangeres qui feront introduites
dans les Colonies par les Batimens françois
expédiés directement des ports du Royaume ,
ne feront point aſſujetties au paiement des droit
mentionnés dans les deux articles précédens .
Le reſte de l'Arrêt fixe la police à obſerver
foit pour les vaiſſeaux étrangers , qui
catreront dans l'un des ports déſignés , foit
pour les navires nationaux, qui en partiront
pour les ports de l'étranger , même pour
ceux de S Pierre & Miquelon.
L'Académie royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres, tint le 12 de ce mois une affemblée publique.
Le ſieur Dacier , Secrétaire perpétuel ,
annonça qu'elle remettoit à la Saint-Martin de
L'année prochaine le ſujet du Prix qui doit être
proclamé dans cette féance, confiftant à exami
Fer : Quel fut l'état du commerce chez les Romains
depuis la premiere guerre Punique juſqu'à l'avénement
de Constantin à l'Empire ? Ce Prix qui eſt une
Médaille d'or de soo livres ſera double. Il annonça
enfuite que la ſujet du Prix pour Pâques
de l'année 1786 , confiftoit à comparer enſemble
Zorcaftre Confucius & Mahomet , & les fiecles
( 85 )
où ils ont vécu. Ces annonces furent ſuivies de
l'Eloge hiſtorique de l'Abbé de Guafco , Affociélibre-
étranger , & la lecture des Mémoires fuivans
remplit le reſte de la féance. 1°. Second
MémoireSur Ménandre , par le ſieur de Rochefort .
Cette differtation eſt une ſuite des obſervations
que l'Auteur a faites ſur l'art que Ménandre
employoit dans ſes Comédies , pour donner aux
ſpectateurs le plaiſir du rédicule ſans employer
les reſſources d'une odieuſe malignité. On fait
voir dans ce Mémoire qu'Apollodore fut de
tous les Poëtes comiques celui qui fut le mieux.
imiter la manière de Ménandre , & qui approcha
le plus de ſa perfection 2°. Observations fur le
dégré de certitude des Éclipses , rapportées par
Confucius dansfon Ouvrage intitulé Tchun theou ,
depuis l'an 720 jusqu'en 195 avant Jefus-Chrift ,
par le ſieur deGuignes. L'Auteurfait voir que les
éclipſesdont il eſt fait mention dans cet Ouvrage,
ne peuvent ſervir à établir la certitude de l'hittoire
Chinoiſe , parce qu'on ne connoît pas aſſez
le Calendrier que Confufius a ſuivi ; qu'on n'y
trouve pas affez de détail ſur ces éclipſes pour
les calculer , & qu'elles ne font rapportées que
relativement à l'Aſtrolegie à laquelle les Chinois
ont été adonnés de tout temps , comme ils le
font encore à préſent. 3º Quatrime Mémoire fur
la Palestine , conſidérée principalement par rapport
à la fertilité , depuis l'entrée des Croisés en 1079 ,
juſqu'à la conquête de Selin en 13:17 , par l'Abbé
Guenée , il expoſe dans cette differtation les
principaux objets de culture , les anciens qui s'y
confervoient encore , ceux qui avoient diſparu ,
&les nouveaux qui y furent introduits vers cette
époque. 4º Le ſieur de Keralio termina la ſeanse
par la lecture d'un second Mémoire fur les loix
& usages militaires des Romains. Il y fait un
( 86 )
examen critique de quelques points de ces loix ,
des principaux changemens qu'elles ont éprouvés
&des effets de ces changemens.
)
PROVINCES-UNIES.
LA HAYE , le 2 Décembre .
En vertu de ſa prérogative d'expédier des
Patentes pour mettre en mouvement tels ou
tels Régimens , le Prince d'Orange avoit ordonné
à divers corps , en garnifon dans les
provinces de Friſe & de Groningue , de fe
rendre fur les frontieres les plus menacées;
leur ſéjour ailleurs étant à peu près complettement
inutile : mais les Etats de ces deux
provinces ſe ſont oppoſés à leur départ.
Comme il deviendroit impoſſible de former
aucun plan de défenſe , d'exécuter aucune
meſure militaire , ſi les membres iſolés de
l'Union ſoumettent la marche des troupes
à des débats fur le droit de les faire marcher
, le Stathouder a fait rapport de ces
difficultés aux Etats Généraux, en les priant
de chercher les moyens de lever une oppofition
, inouie dans les circonstances .
Les Etats deHollande ont adopté la réſolution
d'une aſſemblée extraordinaire de Députés de la
Confédération , afin de régler divers objets importans,
en difcuffion continuelle entre les Provinces.
UnpareilCongrès eut lieu fans ſuccès en 1650 &
en1717. Auſh ſera-t- il formé ſur un plan différent .
La plupart des Provinces ont déja con
( 87 )
ſenti, les unes de plein gré , les autres après
des débats , à l'augmentation indiſpenſable
de notre armée , ainſi qu aux tublides extraordinaires
demandés.
L'armement univerſel des habitans des
villes & de la campagne , déja adopté par
pluſieurs Provinces , l'eſt aujourd'hui par
celle de Hollande , dont le Conſeil-Comité
vient d'expédier la Lettre circulaire ſuivante
aux Baillifs & aux Régences des Beilliages
de la Province.
,
Leurs Nobles & Grandes Puiſſances ayant ,
par leur réſolution du 18 de ce mois , trouvé bon
de nous autoriſer , ainſi que les Seigneurs du
Conſeil Committé de West- Friſe & Quartier, du
Nord, chacun dans ſon département , de faire ,
ſuivant l'uſage des premiers tems , exercer les
habitans du plat pays dans les armes &de les
fournir d'armes convenables , les riches à leurs
propres dépends , & d'en fournir aux moins aifés
: Nous avons trouvé bon d'écrire aux Baillifs
&Tribunaux & aux Villages de notre quartier ,
&de les charger de former , en conféquence du
ferment prêté à votre entrée en office , & de nous
faire paffer dans la huitaine après la réception de
la préſente , des liſtes exactes des hommes qui ,
depuis 18 juſqu'à 60 ans , font en état de porter
les armes dans votre Village & Diarit qui en
dépend , avec la deſcription de leur nombre,
ainſi que de la quantité & qualité d'armes dont
ils peuvent être pourvus , & quels ſont ceux qui
peuvent ou ne peuvent pas s'en procurer.
Et lorſque nous auront reçu leſdites liſtes ,
nous ferons parvenir aux Baillifs & Tribunaux
des Villages telles injonctions auxquelles la ré
( 88 )
felution de L. N. & G. Puiſſances nous autoriſe.
Sur quoi , &c. De la Haye le 19 Novembre
1784. Signé A. J. ROYER.
On écrit du Sas-de-Gand , que cette place
de la Flandre Hollandoiſe eſt le réfuge d'une
multitude de gens de la campagne : on les
a logés juſques dans les caves & dans les
greniers. Les proviſions de bouche y font
très- cheres , depuis que tous les environs
font inondés , & qu'il eſt défendu aux Flamands
d'exporter leurs denrées .
On va , dit - on , faire fauter les fortifications
de S. Antoine où l'ennemi pourroit ſe loger.
Quatre pieds d'eau couvrent le Polder circon.
voifin . Dernierement les Autrichiens éleverent
une digue entre Philippine & le Sas ; mais ils
ſe retirerent à l'approche d'un détachement de
120 homines , envoyé par le Prince de Heſſe-
Philippthal , Commandant du Sas-de-Gand.
L'Aſſemblée des dix- sept Directears de
la Compagnie des Indes Orientales à Middelbourg,
voulant donner unenouvelle preuve
de fa reconnoiſſance à M. le Bailli de
Suffren , a fait frapper une très-belle médaille
en or , où les grandes actions du vice-
Amiral font retracées ; médaille qu'on lui a
envoyée dans une boîte enrichiede diamans.
,
Il paffe pour certain , d'après une lettre de
notre Conful à Livourne que S. A. R. le
Grand - Duc , ayant pris en conſidération les
mouvemens adquels qui font craindre une rupture
entre S. M. I. & les Etats -Généraux des
Pays-Bas - Unis , & les alarmes que le Commerce
pourroit en concevoir , a pris la réſolution de
déclarer , « que S.A R. vouloit que dans le cas
}
( 89 )
d'une telle rupture , quant au port de Livourne,
>> il fût obſervé la plus parfaite neutralité , en
>>>vertu de la Conſtitution & Loi perpétuelle de
>>> neutralité , émanées en Toſeane le premier
Aolit 1778 ; & que dans le cas où il s'élevât
>> quelque défiance à ce ſujet , S. A. R. char-
>>>geoit les divers départemens de donner au nom
>> de S. A. R. les plus grandes fécurités ; ajoutant
S. A. R. que fi cette Loi de neutralité a été ob-
>> ſervée à Livourne dans la guerre de 1740 &
1756 , lorſqu'on n'avoit encore adopté à cet
>> égard que des Loix temporaines ; S. A. R. vou-
>> loit que la neutralité préſente fût obſervée
d'autant plus exactement & religieusement ,
>>qu'elle forme actuellement un ſyſteme ferme
>>& ftable.
Le Confeil d'Etat a inftruit le 18 Leurs
Hautes Puiſſances de l'embarras où les jettoit
, pour l'approviſionnement des places
de guerre, le vuide d'eſpeces , en inſiſtant
fur la néceſſité de réaliſer au plutôt la pétitionde
4,000,000 de florins votés pour l'entretien
de l'armée ..
M. deBerenger , chargé des affaires de France
, & le Baron de Tulemeyer , Envoyé de S.
M. P. ont remis chacun une note au Préſident
des Etats-Genéraux , avec lequel ils ont eu une
conférence.
On a envoié à Caſſel le Baron de Verſchuer ,
Général-Major,pourtâcherde négocier les troupes
du Landgrave , ce qui devient moins aifédepuis
l'arrivee d'un Miniſtre Impérial , le Baron de
Lerbach , auprès de S. A. S. In eſſayera à Hanau
la même tentative .
Le 30 Novembre on a publié à la parade une
Amniſtie générale pour les déſerteurs de notre
( १० )
armée, qui rejoinffront leurs corps avant le premier
Janvier 1785 .
PAYS-BAS.
DE BRUXELLES , le 6 Décembre .
Le 2 de ce mois , à ce qu'on mande de
Tournai , 30 à 40 perſonnes examinoient
quelques réparations faites au pont tournant
fur un bras de l'Eſcaut , lorſque ce pont fit
la ba'cule ,& les ſpectateurs tomberent dans
le ficuve. Tous ont péri , à la réſerve de 3
ou 4; 27 cadavres ont déja été retirés de
l'eau. <
On écrit de Lisbonne la nouvelle ſuivante
datée du 20 Octobre .
Notre Courvient de conclure avec le Congrès
des Etats Unis de l'Amérique , un Traité de commerce
, ſuivant lequel les ſujets & habitans des
deux Puiffances pourront commercer librement ,
les uns avec les autres , dans leurs poſſeſſions réciproques
de l'Amerique & même des Indes-Orien
tales , fans être aſſujettis à des impofitions exorbitantes.
Les Vaiſſeaux des deux Nations ſe rencontrant
fur mer , ſe ſalueront d'une maniere
egale ; & elles pourront avoir , Tune chez l'autre
, des Confuls & Agens , pour veiller à leurs
intérêts mercantiles. Ily aura un Conſul Améri
cain ici , un autre à Oporto , & de plus un Agent
àGo & un autre dans le Bréfil. Les lieux où
réſideront nos Confu's en Amérique , ne ſont pas
encore fixés , ou du moins pas connus.
Si un pareil Traité eſt réellement conclu ,
il eſt permis de dire du Cabinet de Lisbonne
que le Confeil a changé de maximes. Cette
) وا (
liberté illimitée de commercer dans les Co
lonies de cette Monarchie, paroît contraire
à la politique qu'elle a ſuiviejuſqu'à préſent;
mais il eſt bien étonnant qu'on ignore , ou
qu'on n'ait pas déterminé ces impofitions
non exorbitantes dont il eſt fait mention.
Ceux qui font parler les Princes; les Miniſtres
, les Généraux, qui ſtatuent ſur leur
conduite , qui leur apprennent leurs inté
réts , qui devinent tous leurs motifs , ont
fans doute des efpions dans les cabinets po-
-litiques; car ils ſavent beaucoup mieux qué
les Intéreſſés eux-mêmes ce qu'ils penſent ,
& ce qu'ils ont àfaire. La plupart des nouvelles
, des conjectures , && des arrangemens
futurs que l'on débite , doivent être laiſſés à
l'amusement des Cafés , où ils ont pris naifſance.
Ainſi l'on nous mande de Paris ,
qu'une eſtafette eſt arrivée ici , à notre inſçu ,
pour nous apprendre ce dont perfonne n'a
entendu parler , ſavoir la révolte de 40 mille
Hongrois , conduits par le Comte Bathiany.
Ce qu'il y a de certain, ce ſont les mécon
temens excités dans quelques Comitats ſeulement
par la Confeription militaire , avant qu'on
l'eût modifiée. Le Comte de Forgatſch du Comitat
de Neutra , a été déposé de tous ſes emplois
, & lui & ſes enfans ont été déclarés incapables
de poſſéder aucune charge ou dignité
dans le Royaume Il étoit même queſtion de fup.
primer ce Comitat, & de l'incorporer aux Comitats
voiſins. L'exécution de cet enregiſtrement
militaire eſt confiée au Baron d'Iſtenziel qui ,
prévoyant les dangers de ſamiſſion, fit ſon teſta
( 92 )
ment avant ſon départ. Heureuſement ſa pradence
a adouci juſqu'à préſent les orages auxquels
il s'attendoit.
Voici un état détaillé de la premiere colonne
des troupes Autrichiennes attendues
dans nos provinces.
Cavalerie.
Cobourg , Dragons..
Toscane , Dragons.
Wurmfer , Huffards.
Vhlans. •
Croates.




• •
hommes.

1,439
1493
2,240
600
3,268
8,040
Infanterie.
Bender. 2,893
Migazzi.
Latterman.
2,813
2,893
Tillier. 2,893
Preiff.
2,893
Deutſchmeiſter, 2,893
17,358
Artillerie.
Mineurs.
Sappeurs.
Artilleurs.
240
748
1,078
TOTAL général de la tere colonne.
26,476 homm .
Nous attendons ici ineeſſamment un
Ecuyer de la Cour , parti de Vienne le 26
Novembre , avec so chevaux de ſelle des
( 93 )
écuries de S. M. Cet envoi ſemble confir
mer l'opinion répandue du voyage de l'Em
pereur dans nos Provinces , où il arrivera ,
felon le bruit public avec un cortége ſeulement
de 12 võitures pour la ſuite & pour
les équipages,
Le Général d'Artillerie Comte de Ferra
ris fera chargé par interim du commandement
général de nos troupes. Wurmfer &
Cobourg Dragons , ont défilé vers Egra le
15 Novembre : les Croates ont paſſé par la
-Baffe- Stirie , & auront reçu leur artillerie
dans la Haute-Autriche. Vienne doit fournir
2000 recrues , & les autres Villes à proportion.
Le Capitaine Simpson Anglois , naturalifé
à Trieste , a offert d'équiper en courſeſa
Frégate la Capricieuse , excellente voiliere.
Pluſieurs Habitans de Trieſte ſuivront cét
exemple,
Par une Ordonnance Impériale publiée
le 17 Novembre , tous les Officiers de
Juſtice ou Police du Brabant font autoriſés
à faire des recrues: on paſſera 28 flor. de
Brabant par homme , & ils toucheront un
demi ſchelling de paye par jour juſqu'au
moment où ils feront employés.
M. de Magdebourg , Général d'Artillerie ,
eft arrivé de Vienne avec pluſieurs Officiers
du Génie , & il a déjà inſpecté le pays
d'Outre- Meuſe juſqu'à Namur. Actuellement
ce Général examine le bas Efcaut ,
( 94 )
&les inondations pratiquées par les Hollandois.
Nos troupes feront environ cinquantecinq
jours en marche; ainſi les Huſſards ,
Croates , & autres troupes de la premiere
colonne , feront rendues ici au milieu de
Janvier prochain.
On aſſure que le Duc d'Aremberg perd
fix cens mille livres par les inondations.
Pour comble, fon bel Hôtel en cette Car
pitale , où Louis XV logea dans la guerre
de 1741 , vient d'être incendié de fond
en comble. Heureuſement perſonne n'a
péri.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS. TOURNELLE CRIMINELLE.
Epices , Vacarions, &c. dans lesprocès criminels.
il avoit été commis un affeffinat dans l'étendue
de la Haute-Juſticede Flaché au Maine,
appartenante au fieur Amyot , & ! Procès avoit
été inftruit en la Sénéchauffée du Mans , à la requête
du Procureur du Roi , contre les accuſés
de ce crime , qui avoient été punis du dernier
fupplice.On avoit décerné contre le fieur Amyot,
à la requête du Procureur du Roi en ce fiege,
un exécutoire , dans lequel on avoit compris
des épices & vacations au Procureur du Roi &
aux Juges , des droits de procès - verbaux de
torture& d'exécution , & des droits au Greffier ,
que le ſieur Amyot avoitpayé comme contraint.
Le fieeuurr Amyot ayant interjetté appel
exécutoire en la Cour contre le Procureur du
Roi , les Juges de la Sénéchauffée du Mans-inservinrent
, & prirent le fait & cauſe de celui
de cet
( 95 )
ci. Ils repréſentoient qu'avant fait l'inftruction
au lieu & place des Officiers de la Haute Justice
du ſieur Amyot , qui auroient dû la faire , il leur
apartenoit des épices & vacations . M. de Saint
Fargeau , Avocat-Ganéral , qui portoit la parole
dans cette cauſe , obſerva qu'il n'étoit dû des
épices & vacations aux Juges & Procurear da
Roi , & des droits aux Greffiers , dans l'inſtraction
des procès criminels . que lorſqu'il y avoit
une partie civile ; & par Arrêt rendu en la Tournelle,
le 6Septembre 117784 , la Cour a ordonné
la reſtiturion des ſommes payées par le ſieur
Amyot pour les épices & vacations au Procureur
du Roi & aux Juges , droits aux procès -verbaux
de torture & exécution & droits au Greffier ,
avec les intérêts , a compter du jour de la de.
mande , & a condamné les Juges intervenans &
le Procureur du Roi aux dépens.
PARLEMENT DE PARIS ,GRAND CHAMBRE.
Condition ridicule , malhonnête ou impoſſible , appofée
à un legs par un Testateur , ne vicie pas le
legs ;mais la condition est regardée comme nonavenue..
M. M. Sécretaire du Cabinet du Roi , a ,
par ſon Testament , du, 23 Avril 1783 , fait les
Pauvres de ſes Terres & les Hôpitaux ſes Légaraires
Univerſels , & a fait à la demoiselle de Lorme ,
fon héritiere , deux legs particuliers , à chacun
deſquels il a appofé des conditions ridicules. -
Il a, 1. légué à la demoiſelle de Iorme fa Terve
deCorny,avec ſes appartenances ,dépendances ,
fruis& revenus yattachés , à la charge & condition
qu'elle feroit dans cette Terre fon habitation
continuelle ; & que tout le tems qu'elle en feroit
abſente , les fruits & revenus de laditeTerre appartiendroient
aux Pauvres de la Paroiſſe de ſa
Terre , qu'ila , par une autre difpofition , infti(
96 )
,
tués ſes LégatairesUniverſels.Par le ſecondlegs,
il lui a légué deux millefix cens livres de rente perpétuelle
, mais a condition qu'elle demeureroit
fille ; & que a elle venoit à ſe marier , elle celleroit
de jouir de ladite rente , qui appartiendroit à
ſes Légataires Univerſels. -Après la mort du
Teſtateur , la demoiselle de Lorme , privée de
l'univerſalité d'une ſucceſſion opulente, à laquelle
elle avoit droit de prétendre , & réduite à deux
legs , auxquels le Teſtateur avoit appoſe deux
conditions fingulieres , & contraires à la liberté
naturelle a cru devoir s'oppoſer à l'exécution
du Testament , & en demander la nullité. Mais
les Parties s'étant rapprochées , il a été paſſé
entre elles deux tranſactions , par lesquelles l'hé
ritiere a conſenti l'exécution du Teftament & la
délivrance des legs univerſels au profit des Pauvres
& des Hôpitaux. D'un autre côté, les Pauvres
appellés éventuellement , en cas d'inexécutiondes
conditions appoſées aux deux legs de la demoiſelle
de Iorme , ont conſenti que leſdites conditions
demeuraſſent comme non avenues; que la demoiſelle
de Lorme jouiſſe librement deſdits legs ; &
que pour plus grande authenticité , les Parties
obtinſſent de la Cour un Arrêt homologatif deſ-
-dites tranſactions. Tel étoit l'objet de la décifion
que les Parties ſollicitoient , & qu'elles ont en
effet obtenue. - Arrêt du 24 Juillet 1784 , qui
ahomologné les deux Actes paſſés entre lesParties
,& faifant droit fur les Concluſions de M. le
Procureur-Général , a prononcé la nullité des
deux conditions appoſées par le Teſtament aux
deux legs faits àla demoiselle de l'orme ; ce faifant
, a ordonné qu'elle jouiroit librement tant
de la Terre de Cernay & dépendances , que de la
rente de 2,600 livres ; dépens entre les Parties
compenfés.
,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 18 DÉCEMBRE 1784.
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ETEN PROSE.
VERS
A M. FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU ,
furfa Réception en qualité de Procureur-
Général du Roi au Confeil - Supérieur du
Cap , Ifle Saint- Domingue.
ASON aurore il chanta fur ſa lyre
• Des vers aiſés , doux & charmans ,
De la Nature heureux enfans ,
Et l'Univers fe plaît à les relire.
Aujourd'hui de Thémis il devient le ſoutien ;
Ace ſublime emploi ſon mérite l'appelle ;
Et s'il quitte Apollon & ſa troupe immortelle,
C'eſt pour notre bonheur bien plus que pour le fien.
( Par un Citoyen du Cap. )
Nº . 51 , 18 Décembre 1784. E
98 MERCURE
A une Dame qui critiquoit une de mes
Chanfons.
SII je n'eus point de l'eſprit en partage ,
Bien loin de pleurer ce malheur ,
Du fort je reſpecte l'outrage ,
Je m'en conſole avec mon coeur,
Et fi ma Muſe , encor ſimple & fidelle ,
Avoit oſé te prendre pour objet ,
Elle auroit trouvé grâce en faveur du ſujet ,
Et le Peintre eût brillé des traits de ſon modèle.
( Par Mlle de Saint-Léger. )
VERS mis au bas du Portrait de Mme la
Comteffe DE GENLIS.
VERTUS , Grâces , Talens, Eſprit juſte, enchanteur,
Elle a tout ce qu'il faut pour embellir la vie ;
C'eſt le charme des yeux ,de l'oreille & du coeur ,
Et le déſeſpoir de l'envie.
(ParM. de Sauvigny. )
DE FRANCE.
وو
INSCRIPTION latine fur la Pompe à Feu
de Chaillot.
SEERRVVAA alibi natura triumphans imperet arti;
Hic natura artis vincula ſerva trahit,
Scandit Neptunus confcendere neſcius urbem ,
Vulcanuſque ſitim quam parit ipſe levat.
(Par M. l'Abbé Ferrand. )
LE PREMIER MINISTRE DE LA MORT,
PRES
Apologue.
RÈS d'un antre où règne l'horreur
Et toujours une nuit profonde ,
La Mort examinant le monde ,
Se repoſoit en belle humeur ;
Elle tenoit ſa faulx terrible;
D'une voix tremblante elle dit :
« Ne puis-je pas , ſans être horrible ,
>> Faucher , ravager ce qui vit ?
Je fais que la nature humaine
• De mes coups veut ſe garantir ;
» Suivons le penchant qui l'entraîne ,
30 Détraiſons-la par le plaiſir.>>>
AUSSITÔT de ſa voûte obſcure
Elle franchit les noirs détours;
D
Eij
100 MERCURE
A tous les maux de la Nature
Le monftre adreffe ce difcours
D'un ton caffé , fier & finiftre :
« J'ai beſoin d'un premier Miniſtre ;
>> Je veux parmi vous le choiſir ;
>>>Le fléau le plus redoutable ,
>>>Le plus digne de me ſervir ,
>> Aura cette place honorable.>>
La Goutte vientd'un pas traînant,
Par la Molleſſe ſoutenue ,
Le pied gonflé , la main crochue ;
L'Ivreſſe rit en la voyant.
La Mort , d'un air ſombre & ſévère ,
Lui lance un regard dédaigneux.
« Va , ta fureur eſt paſſagère ;
>> Tes coups ne ſont pas dangereux. »
Agitant fa torche brûlante ,
La Fièvre diſcute ſes droits ,
Etdit: « Cette arme déſolante
>> Abat les Bergers & les Rois. »
EN VANTANT ſa douleur poignance ,
La Gravelle élève la voix ;
L'Indigestion argumente ;
UnHocquet bruïant l'interrompt.
La Peſte dit : « Rien n'eſt plus prompt
>> Que mon ravage ſur la terre ;
:
20 Je n'accorde point de répit ;
Une Nation toute entière
DE FRANCE. 211
>> Par mon ſouffle brûlant périt.>>
Paroiſſent enfin l'Éthiſie ,
Le Point-d'Honneur en habit noir ,
La Faim , la Soif, le Déſeſpoir ,
Le Maraſme , l'Apoplexie .
Quoi ! dit la Mort d'un air bénin ,
« Au concours point de Médecin !
> C'eſt par excès de modeſtie ;
>> Le grand mérite a la manie
> De rechercher l'obſcurité ;
>> Ne gênons point ſa liberté.
>> Amis , c'eſt ſur L'INTEMPERANCE
>> Que je prétends fixer mon choix ;
>> Elle vous fert tous à la fois ;
>> Nous lui devons la préférence.
(Par M. Crommelin de Guiſe. )
LE FLEUVE ET LE RUISSEAU , Fable.
LAA
foibleſſe eſt ſouventun bien ; voici ma preuve
Un ruiſſeau très- obfcur menoit gaîment ſes eaux
A l'urne immenfe d'un beau Fleuve ,
Qui lui tint un jour ce propos :
D'honneur , je plains ta deſtinée ,
Pauvre Ruiffeau;
Par Neptune qu'elle eſt bornée !
Des Villageois , quelques troupeaux
:
Eij
102 MERCURE
Fréquentent ſeuls tes bords tranquilles ,
Que ne parcourent point les plus frêles bateaux.
Dans mon empire on compte plus de villes
Que tu n'as chez toi de roſeaux.
Quelques nouvelles eaux qu'en ton ſein le ciel verfe ,
D'une enjambée on te traverſe;
Perſonne ne te craint ; tout tremble ſous ma loi ;
Des maiſons par mes flots ſont ſouvent renverſées,
Je culbute des ponts ,je détruis des chauffées;
Dans les Papiers publies il n'eſt bruit que de moi.
Oh! jeconviens que Journal & Gazerre
Ne me counoifient pas , lui dit le Ruifleau ;mais
S'il arrive que l'on m'y metre ,
Jeveux y prolonger l'article des bienfaits.
L'été brûle-t'il les prairies ?
Je leur partage ma fraîcheur ;
Mon eau pure rend la vigueur
Aux habitans des bergeries ;
Je fers tant que je peux , & je ne nuis jamais ;
J'offre un bain clair & sûr ; pas un chat ne s'y noie.
Du peude bien que je leur fais
Le chantde mes voiſins me témoigne leur joie ;
Etduſſent vos honneurs m'être offerts par les Dieux ,
De tous mon coeur je les en tiendrois quittes ;
Car , Monseigneur, plus vous m'en dit.s ,
Et moins de votre éclat je me trouve envieux.
Sans regrets je renonce à la magnificence
Qui ne me frappe point par des traits généreux ;
DE FRANCE. 103
Etje déreſte la puiſſance
Qui ne fait que des malheureux.
Par M. le Marquis de Fulvy. )
HISTOIRE du Ministre LA ROCHE , *
SSIS
Conte imité de l'Anglois.
Assis dans un lieu champêtre , ſur les
bords riansde la Seine , Wolmar , au lever
de l'aurore , ſe livroit aux charmes d'une
méditation profonde , lorſqu'une ancienne
Domeſtique vient lui annoncer qu'un homme
d'un certain âge & fa fille , faitant route
pour un pays très éloigne, étoient arrivés
dansle village le ſoir precedent, que le père
avoit été tout à-coup atraqué d'une maladie
adangereuſe , qu'elle farfoit craindre pour
ſes jours; & que c'étoit un ſpectacle vraiment
attendriſſant de voir le bon vieillard
paroître moins afiligé de fon propre malheur
que de la peino qu'il caufoit à fa
fille.
Le Philoſophe ſuit fa Gouvernante chez
lemalade.
On lui avoit donné le meilleur apparte
ment de la petite chaumière où ils étoient
deſcendus . Cependant Wolmar fut obligé
de ſe courber pour y entrer. Le ſol , tantôt
*Voyez dans les Eſſais Périodiques , publiés à
Édimbourg en 1779 , The History of la Roche.
Eiv
104 MERCURE
élevé par buttes , tantôt creux , nn''étoiť pavé
que d'un argile anguleux & rude ; quelques
folives , à peine ſuſpendues au plancher ,
menaçoient ruine. Dans un coin de la chambre
il apperçut le bon vieillard couché fur
un affez mauvais matelas , ſous lequel on
avoit mis en travers quelques éclats de bűche
pour l'empêcher de poſer ſur la terre
humide, Sa fille , aſſiſe au pied de ſon lit ,
D'avoit pour vêtement qu'un ſimple corſet
blanc, d'une propreté éblouiſſante. Ses beaux
cheveux noirs flottoient à groſſes boucles
fur ſes épaules. Inquiette , & doucement
penchée , elle avançoit la tête pour épier &
recueillir les regards languiſſfans de ſon père.
Wolmar étoit reſté quelques momens
dans la chambre ſans être remarqué de la
jeune perfonne. Enfin la Domeſtique cria
de loin , à voix baffe : Mademoiselle ! Wilheimine
, comme ſansy penſer , ſe retourne ,
& prefente à leurs yeux étonnés un front
timide & pâle que le déſordre de la douleur
embellifſoit encore. A la vue d'un étranger ,
la furpriſe & ces égards qu'exigent les bienféances
d'une éducation honnête , animèrent
fon teint des roſes de la pudeur. Son
âme aimante & ſenſible paſſa toute entière
dans ſes regards , & le doux ſon de ſa voix
fit une impreffion vive ſur le coeur du Phir
lofophe.
Sans perdie an temps précieux en complimens
frivoles , Wolmar leur offut fes
ſervices avec empreſſement. " Monfieur eft
DE FRANCE.
Γος
>> ici bien mal couché ! S'il étoit poffible de
>> le tranſporter ailleurs , dit la Gouver-
>> nante ? Si l'on pouvoit le tranſporter à la
>> maiſon , reprit vivement le Philofophe ? >>
On remercioit , on s'excuſoit , on refuſoit ;
mais les offres de Wolmar ſont ſi généreuſes,
qu'elles font enfin évanouir toutes les craintes
de l'étranger ; & la modeſte réſiſtance de
Wilhelmine cède à la douce perfuafion que
la ſanté de ſon père ſe rétablira plus promptement.
En effet, au bout d'une ſemaine le
vieillard fut en état de remercier ſon bienfaiteur.
Wolmar, reſpectant les malheurs du vieil.
lard , n'avoit oſé lui demander ſon nom ;
bientôt il apprit de lui même qu'il ſe
nommoit la Roche , & qu'il étoit Miniſtre
Proteftant Suiſſe; il venoit de perdre ſa
fenime , après une maladie longue & douloureuſe
, pour laquelle on lui avoit conſeillé
dela faire voyager. Fatigué d'une courſe
auffi inutile que pénible , le vieillard s'en
retournoit alors dans ſa patrie avec ſa fille,
Le Philoſophe voyant que la Roche & fa
fille ſe préparoient à rendre à Dieu des actions
de grâces , fortit dans la campagne
pour les laiſſer ſeuls. " La Gouvernante de
Wolmar , en ſe joignant à leurs prières ,
leur dit en confidence : mon maître .....
>> hélas ! il ne croit pas qu'il exiſte un Dieu !
Et cependant il a fauvé mon père , s'écrie
Wilhelmine! je ſouhaiterois....... Un long
foupir trahit le voeu de ſon coeur. Ils furent
ود
ود
ود
ود
Ev
106 MERCURE
tout à- coup interrompus par l'arrivée dn
maître de la maison , qui prit avec douceur
la main de Wilhelmine. La modeſte Wilhelmine
la retira lentement , en filence , &
baiffant les yeux.
<<Une idée m'eſt venue. Savez- vous bien ,
» lui dit le Philofophe , que , premier Mé
decin de votre père , je me tiens refpon-
» ſable de fon entière guériſon. Qui prendra
foin fur la route de notre convalefcent ?
» Je ne ſuis jamais allé en Suiſſe; j'ai grande
• envie de vous y accompagner. »
ود
وم
A ces mots , il auroit fallu voir briller les
yeux de la Roche , & comme Wilhelmine ,
tranſportée de joie , courut embraſſer ſon
père ! car ils aimoient réellement leur bienfaiteur;
leurs coeurs n'étoient pas formés
pour être inſenſibles , & la cruelle intolérance
ne les avoit point endurcis.
1 Ils allèrent à petites journées . Wolmar ,
fidèle à ſa promeſſe , appréhendoit toujours
qu'unetrop longue marche ne fatiguât lebon
vieillard. Après un voyage de trois ſemaines,
ils arrivèrentà la demeure de la Roche.
Elle étoit ituée dans une de ces vallées du
Canton de Berne , où la Nature a fermé ſa
retraite de montagnes inacceſſibles , & femble
fe repoſer dans le calme d'un profond
fommeil. Au deffus de fa maiſon , on voyoit
dans l'éloignement un fleuve immenfe , qui ,
du hautdes montagnes , ſe précipitoit dans
la plaine , avec cet horrible fracas qui infpire
au Voyageur éloigné un agréable fremif.
DE FRANCE.
107
ſement. Toutes ces eaux arroſoient de vaſtes
prairies;&ſe réuniſſantà l'entrée du village ,
elles y formoient un ſuperbe lac , au bout
duquel on découvroit un temple.
Wolmar jouiſſoit de la beauté majestueuſe
d'un tableau ſi raviſſant ; mais pour ſes deux
amis que ces mêmes lieux étoient triſtes !
comme il étoit déſenchanté pour eux , cer
auguſte ſpectacle qui leur rappeloit une
époufe chérie , une tendre mère qu'ils avoient
perdue ! La douleur du bon vieillard étoit
filencieuſe ; Wilhelmine ſanglottoit toute
baignéede pleurs. La Roche, ce digne époux ,
ce bon père , preſſe avec tranſport contre
ſon coeur la main de Wilhelmine , la couvre
debaifers , regarde le ciel en ſoupirant , &
tour à- coup avec la main de fa fille effuyant
une larme brûlante qui deſcend ſur ſa joue :
" Voyez- vous , dit- il au Philoſophe , les ob-
ود jets frappans qu que nous offre cette perf-
>> pective ? » Et du doigt il lui montroit ceux
qu'il n'avoit pas remarqués.
Le coeur du Philoſophe étoit attendri de
la noble ſimplicité du bon Miniſtre , & de
la modeſte candeur de ſon aimable fille . Il
retrouvoit en eux cette franchiſe ingénue
des premiers âges , avec la culture &la politeſſedes
fiècles les plus éclairés. Il ſe livroit
àtous les ſentimens doux & honnêtes que
lui inſpiroit la plus belle des femmes ; il
n'en étoit pas éperduement épris ; cependant
il ſe ſentoit heureux d'aimer Wilhelmine.
Evj
1
108 MERCURE
T
Que la Roche & ſa fille furent détrompés
! Ils ne voyoient rien en Wolmar de cet
air de fuffiſance que des talens ſupérieur's
ont coutume de donner à nos prétendus
ſages. Comme eux , il ſe mêloit à tous les
plaifius d'une vie privée. Son langage étoit
celui de tous les hommes. Si quelquefois la
grandeur de fon ſujet l'entraînoit malgré
lui , toujours ſimple & clair , il élevoit tout
le monde à la hauteur de fon génie .
ود
• Entends tu ſonner huit heures ? dit un
foir la Roche à ſa fille. Monfieur , c'eſt
>>le figual de la prière. La cloche nous ap-
>>pelle. Nous avons ici une grande ſalle où
>> tous mes Paroiffiens ſe réuniſſent une fois
>> la ſemaine pour prier en commun. Vou-
» lez vous voir toute la ferveur de ces bons
>> Payſans ? venez ; ſinon voici quelques livres
>> qui pourroient vous amuſer. Non, répondit
Wolmar , j'accompagnerzi , s'il vous
» plaît , Mademoiselle au temple. C'eſt no-
>> tre.Organiſte , ajouta le bon vieillard :
» allons , venez entendre ma Wilhelmine
ود
ود
ود رد
animer l'alegreſſe de nos chants. Un peu
» d'indulgence , dit il en ſecret à Wolmar ;
elle n'a jamais en pour maître que feue ſa
pauvre mère , hélas ! Et tous les trois
enſemble ils entrèrent dans la grande falle.
L'orgue étoit placé dans l'enfoncement
& caché ſous de fimples rideaux blancs.
Wilhelmine les ouvrit; & fitôt qu'elle ſe fut
affiſe à fa place , elle les referma ſur elle ,
comme pour ſauver à ſon coeur trop ſenſible
DE FRANCE.
109
la crainte modeſte d'attirer tous les regards.
• Wilhelmine , fans autre guide que fon
coeur , forme des ſons ſublimes . Wolmar
n'étoit pas inſenſible aux charmes de la mufique
, & la beauté de ces accords le frappa
d'autant plus vivement qu'il étoit loin de s'y
attendre.
Ce prélude folemnel annonçoit unehymne
d'amour & de reconnoiſſance.Tout l'auditoire
chantoit avec un faint enthouſiaſme
les paroles de ce cantique , tirées , pour la
plupart , de l'Écriture. Il chantoit les louanges
du Créateur , les foins paternels qu'il
prend de l'homme vertueux. On y parloit
de la mort des juſtes , de ceux qui s'endorment
dans le ſein d'un père....... Et
l'orgue , touché d'une main moins sûre ,
faifoit des pauſes , tout-à-coup ſe taiſoit ,
& l'on entendoit à ſa place les ſoupirs & les
fanglots de Wilhelmine.
Son père fait ſigne de ceſſer la pfalmodie ,
& ſe lève pour prier. Tout pâle , ſa voix
expire ſur ſes lèvres ; mais déjà le feu de fon
zèle triomphe de ſa ſenſibilité. Les Paroiffiens
s'échauffent de l'ardeur du bon vieillard.
Le Philoſophe lui même ſentit fon
eoeur ému; & il oublia , pour un moment ,
de croire qu'il ne devoit pas l'être.
La religion de la Roche étoit une religion
de ſentiment. Wolmar étoit l'ennemi déclaré
de toutes disputes. Aufſi leurs diſcours ne
les conduifoient ils jamais à des queſtions
indiferettes fur leur croyance mutuelle. Ce110
MERCURE
pendant le bon vieillard, comme pour ſoulager
ſon coeur , aimoit à l'entretenir de la
fienne. " Mon ami , dit- il un jour au Philo-
>> ſophe , lorſque vous nous entendiez, ma
>> fille & moi , parler de ces plaiſirs ſi purs
>> que nous donne la muſique, vous regret-
> tiez de ne pouvoir ſentir comme nous
> route la douceur de l'harmonie. C'eſt ,
>> diſiez- vous , une ſenſation de l'âme que la
>> Nature m'a preſque entièrement refuſée;
» & d'après les effets qu'elle me paroît produire
ſur les autres hommes , ce doit être
>> une jouiffance bien délicieuſe ! Pourquoi
>> ne diroit- on pas la même choſe de la reli-
> gion ? Croyez- moi , cher Wolmar , cette
>>religion m'inſpire une énergie , un enthouſiaſme......
que je voudrois vous faire
>> ſentir! Suis-jeheureux ? elle ajoute encore
» à mon bonheur.Quand les malheurs me
» frappent , & j'en ai eu d'affreux à foutenir
! n'est- ce pas elle qui verſe un baume
fur mes bleffures ? »
Qu'il eût été cruel au Philoſophe de ravir
à cet honnête vieillard une idée ſi confolante!
Comme étranger , on lui faisoit voir ce
qu'il y avoit de remarquable dans le Canton
de Berne. Pour varier ſes plaiſirs , que d'attentions
ingénieuſes à lui préſenter ſous différens
points de vue, ces montagnes chargées
de neige dans toutes les ſaiſons de l'année!
Le Philofophe faifoit à la Roche mille
queſtions ſur ce qu'il ſavoit de leur hiſtoire
DE FRANCE. "
naturelle. Pour la Roche , il meſuroit d'un
oeil reſpectueux la hauteur effrayante de
leurs ſommers. Il s'étonnoit de la ſublimité
des idées que lui inſpiroit le ſpectacle impoſant
de ces maſſes énormes. " Ah! fi on
» les voyoit de la Flandre! dit Wilhelmine
>> avec un foupir myſterieux : voilà , reprit
>>Wolmar en ſouriant , une remarque affez
» fingulière. » Elle rougit , & il n'ofa pas
en demander davantage.
Ce ne fut pas ſans regret que le Philoſophe
quitta cette ſociété dans laquelle il ſe
trouvoit fi heureux. Comme on promit mu
tuellement de s'écrire ! Wolmar jura que
tous les ans , une fois au moins , il reviendroit
embraffſer ſes amis.
Deux ans après notre Philoſophe arrive
àGenève. Cette chaîne de montagnes enrafſées,
dont il avoit tant de fois admiré la
hauteur avec la Roche & ſon aimable fille ,
lui rappelle ce qu'il leur avoit ſi ſolemnellement
promis. Ce ſouvenir lui fait auffi
ſentir la douleur d'avoir manqué à leur écrire
depuis plus de fix mois.
Pendant qu'il héſiroit encore pour ſavoir
s'il iroit embraſſer le bon la Roche , il reçut
une lettre du vieillard , qui lui avoit été
adreffée en France. Elle contenoit de bien
doux reproches ſur ce qu'il avoit manqué à
ſa promeffe; mais on l'y affuroit mille fois
d'une éternelle reconnoiffance pour ſes bienfars.
La Roche le regardant comme un ami ,
ſenſible au bonheur de ſa famille , lui ang
112 MERCURE
nonçoit les noces de ſa Wilhelmine avec un
jeune Officier Suiffe. Attachés l'un à l'autre
dès la plus rendre enfance , ils avoient été
ſéparés par la valeur bouillante du jeune
homme, qui lui avoit fait rejoindre les Trou
pes Auxiliaires du Canton de Berne , alors
en Flandre , & voilà ce qui explique l'exclamation
que nous avons rapportée de Wilhelmine.
Dans cette campagne il ne s'étoit
pas moins diftingué par ſon courage que par
tous le autres talens qu'il avoit cultivés dans
ſa patrie ſous les yeux de ſon amante. Le
terme de ſon Service Militaire étoit enfin
arrivé , & le ſenſible vieillard attendoit ſon
retour dans quelques ſemaines pour les unir
enſemble , & les voir heureux avant de
mourir.
Le Philoſophe ſentit ſon coeur intéreffé à
cet événement; il ne ſe trouvoit pas aufli
content d'apprendre la nouvelle du mariage
de Mile la Roche que ſon père ſe l'étoit
imaginé. Dans l'idée de la voir paſſer dans les
bras d'un autre , il éprouvoit même je ne
fais quel ſaiſiſſement dont il ne pouvoit démêler
la caufe. Cependant il regarde cette
union comme préparée par la néceſſité qui
enchaîne tous les évenemens , & , fur le
champ , ſe diſpoſe à partir pour être témoin
du bonheur de ſes reſpectables amis : bien
sûr qu'il va l'augmenter encore en le partageant
avec eux.
Le dernier jour de ſon voyage , pluſieurs
accidens avoient retardé ſon arrivée. La nuit
DE FRANCE.
113
e
la plus ſombre le ſurprit avant qu'il pût ſe
reconnoître dans les environs de la demeure
de ſon ami. Il's'en croyoit même encore trèséloigné
, lorſqu'il ſe trouvą vis à- vis ce lac
qui étoit dans le voiſinage de la Roche. Une
lumière , qui ſembloit fortir de ſa maiſon ,
étincelloit en longs fillons de feu ſur cette
nappe d'eau , puis s'enfonçoit lentement dans
le bois , ſuivant toujours les bords du lac. On
la voyoit tour- à- tour briller & diſparoître ,
juſqu'à ce qu'enfin , ſortie de la ſombre épaiffeurde
la forêt , elle s'arrêta .
Suppoſant que ce pouvoit être quelque
rejouillance de noces , Wolmar tourna fon
cheval vers cette forêt. D'abordil fut ſaiſi de
voir que cette clarté venoit d'une torche
funèbre qu'une perſonne vêtue de deuil portoit
à la tête d'un nombreux convoi. Plu-
-ſieurs affiftans en manteaux noirs , tenant
-auffi des Hambeaux à la main , récitoient
quelques chants lugubres , & tous , ils ſembloient
rendre à leur ami les triftes honneurs
de la ſépulture. 4
• Qui enterrez- vous là , dit Wolmar aux
-Fofloyears ? L'un d'eux , avec un accent
plus touchant qu'on ne doit l'attendre des
-perſonnes qui exercent cette profeffion , ré-
"pondit en ſoupirant : " Vous, Monfieur, vous
n'avez pas cannula plus aimable......... La
Roche ! s'écria le Philofophe. » Hélaszen ود
-effir, c'étoio elle-même !
- La forpriſe & la douleur de Wolmar attirèrent
l'attention d'un jeune Miniſtre. " Je
114 MERCURE
> m'apperçois , Monfieur, lui dit-il en s'ap-
>> prochant de lui, que vous connoiffiez auſſi
>>Mile la Roche ?- Si je la connoiſfois ,
>>grand dien ! Quand ? ...... comment ? ......
>> où est- elle ?.... où eſt ſon père ? ....-C'eſt
>> la douleur qui a briſe ſon coeur ſenſible!
» Unbon jeune homme, ſi beau , ſi aimable ,
>> ſi digne d'elle, le jour même qu'elle al-
>> loit l'épouſer, a été tué en duel par un
» Officier François, ſon intime ami , qui ,
>> dans ſon déſeſpoir , s'eſt plongé ſur ſon
>> épee. L'on n'eſpère pas non plus qu'il en
>> guériſſe; fa famille eſt là deſeſpérée , il
>> refuſe tous les ſecours , les cris de fa dou-
>> leur font affreux , le père & la foeur
> ſont auſſi là près de ſon lit; & c'eſt
> encore la Roche qui les conſole. Et moi ,
> pauvre orphelin, dont ils ont élevé l'en-
>> fance , je n'ai plus l'eſpoir d'être recon-
>> noiffant ! ...... moi qu'ils ont tant ai-
» mé! ..... Le reſpectable la Roche ſupporte
la perte de ſa fille avec une réſignation qui
>> tient de l'héroïſme. Affez calme pour être
» en ce moment dans le temple , il y va
- donner quelques exhortations à ſes Paroif-
>> ſiens , comme il eſt ici d'uſage dans ces
>> triſtes circonstances. Suivez- moi , Mon-
>> ficur , vous allez l'entendre. Wolmar
fuivit le jeune homme ſans proférer une
parole.
"
Le temple , tendu de noir, étoit fombrement
éclairé. Les Paroiffiens , comme inſenſibles
, ſembloient reſpecter la douleur
DE FRANCE.
τις
d'un père. Une lampe funèbre , placée à l'un
des côtés de la chaire de ce vénérable vieillard,
lançoit tous les rayons de ſa lumière
ſur la tête , à peine couverte de quelques
cheveux blancs. It la tenoit cachée dans ſes
mains ; quelquefois , dans le filence du recueillement
, il la ſoulevoit en tournant
vers le ciel ſes yeux à demi fermés. De
groffes larmes , qu'il s'efforçoit de retenir ,
rouloient dans ſa paupière , & l'on diftinguoit
ſur ſes pâles joues la profondeur des
fillons que l'âge y avoit traces; à chaque foupir
qui lui échappoit , ſes Paroiſtiens amendris
lui répondoient par des ſanglots & des
cris étouffes. Le coeur de Wolmar étoit déchiré.
Le vieillard ſe lève. Écre Éternel , par-
> donne , pardonne ; j'ai peut être un droit
» à ta clémence! ..... Oh ! mes amis , c'eſt
» dans ces jours de nos malheurs qu'il eſt
>> grand d'élever ſon âme à Dieu ..... Quelle
> eſt vaine & deſeſpérante la ſageſſe des
ſages du monde! à les en croire ils veolent
> nous rendre heureux , & ils étouffent la
ſenſibilité , ſource unique des vrais plai-
» firs, des plaiſirs purs.... Si ma fille n'eût
> pas été ſi ſenſible..... (ſes yeux ſe remplifſoient
de larmes ) non , je ne rougirai
- point d'avoir un coeur ſenſible. "
»Vous voyez un vieillard qui pleure fon
ſeul enfant , ſa ſeule eſpérance fur la
» terre. Et quel enfant , & ciel ! je ſais qu'il
06
116 MERCURE
» ne convient pas à ſon père de parler de
>> ſes vertus. Cependant , puiſque c'étoit
» envers moi qu'elles étoient exercées , ne
>> dois je pas les publier au moins par recon;
>> noiſſance ? Ces derniers jours de fête ,
» vousl'avez vûe là , dans ce faint temple ,
>> fi belle & fi heureuſe! Vous , qui êtes
» pères , jugez quelle étoit alors ma féli
>> cité! .... jugez de ma douleur ! »
ود
» Que ne puis-je vous faire ſentir combien
il eſt doux d'épancher ſon coeur quand
il eſt rempli d'amertume, de verſer dans
>> le ſein d'un ami ſon âme toute entière ! .....
» Hélas ! nous ne ſommes pas de ceux qui
> meurent ſans eſpérance ! ..... Levez- vous ?
» effuyez vos larmes. Ne pleurez donc pas
>> fur mon fort ; je n'ai point perdu mon
» enfant ! ....... Quelques jours encore , &
> nous ferons tous réunis ..... Et vous tous ,
» n'êtes vous pas auffi mes enfans ? .... Vou-
>> lez vous que je ceffe de verſer des larmes
» ſi dans ma douleur affreuſe je n'ai plus -
> rien pour me conſoler ? O ma fille ! ..... ô
mes enfans ! vivez comme elle a vécu ! ....
>> Quand votre mortſera venue, que ce puiffe
>> être la mort du juſte , & que votre heure
>> dernière foit ſemblable à la fienne? »
L'auditoire fondoit en larmes'; mais le
vieillard n'avoit plus de larmes à répandre ,
&fur fon front radieux brilloit la lumière
de l'eſpérance.
Wolmar le ſuivit juſques dans ſa maiſon.
DE FRANCE.
117
La Roche , attendri par ſa prefence imprévue
, faillit fuccomber à ſa douleur. L'enthouſiaſine
de la chaire étoit paffé. Comme
il preffe en ſanglottant ſon ami contre fon
ſein! ils s'embraſſent ; leurs larmes ſe confondent.
Les yeux troublés de pleurs ils erroient en
filence dans toute la maiſon , lorſque le haſard
conduifit leurs pas dans la grande ſalle
où l'on célébroit l'Office du ſoir. Les rideaux
de l'orgue étoient ouverts.... La Roche , effrayé
, recule , ſe couvrant la tête d'un pan
de fa robe , & s'écrie d'une voix ſi gémiſſante
, ſi douloureuſe : " Où es - tu , ma fille?...
>> ma fille ! » qu'il arracha au Philoſophe
un cri involontaire. Wolmar revient à
lui - même , fait un pas en avant , &
ferme doucement les rideaux. Le vieillard
effuya fes pleurs; & ferrant avec tranſport
la main tremblante de ſon ami : " Vous
» voyez ma foibleſſe , c'eſt la foibleſſe de
» l'humanité ; mais en me voyant ſouffrir ,
>> connoiſſez vous auſſi le ſentiment qui me
> confole ?-Je viens de vous entendre dans
>>le temple. O mon ami ! s'il y a des
» hommes qui doutent de l'existence d'un
» Dieu confolateur , qu'ils penſent donc ,
» par pitié , combien cette eſpérance eſt
- douce aux malheureux ? Puiſqu'ils ne peu-
» vent nous rendre notre bonheur , qu'ils
> ne nous enlèvent pas au moins ce qui nous
> conſole dans nos peines. C'eſt ôter l'aime
» à la vertu. »
118 MERCURE
Au ſouvenir de cette ſcène attendriſſante,
Wolmar répand toujours des larmes.
(ParM. N. de Bonneville. )
Explication de la Charade , de l'énigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eſt Charmante ;
celui de l'énigme eſt Secrétaire; celui du
Logogryphe eſt Soulier , où l'on trouve lis ,
Louis, Sire,fou , oeil,foeur,jeu , oie,joue.
A Madame I ** , qui me prioit de lui
fairefur le champ une Charade.
UNENE Charade , Églé ? vous n'avez qu'à vouloir.
En muſique aisément mon premier ſe fait voir ;
Vous êtes mon ſecond ſans art & fans parure;
Ne ſoyez pas inon tour, l'Amour vous en conjure.
(ParM. Berthier, Officier au Rég. de Picardie.)
DE FRANCE. 119
1
ÉNIGM E.
TOUT Our mon mérite à moi, c'eſt la malignite,
Et ſouvent mes bons mots ont un triſte ſalaire;
Mais celui que j'ai maltraité
Ne s'en prend jamais qu'à mon père.
(Par M. Philosphinx. )
LOGOGRYPH Ε.
AUmilieu des combats ſignalant mavaleur ,
Je fais braver la mortpour voler à la gloire.
Décompoſé par toi , Lecteur ,
Dansmes huit pieds , ſans uſer de grimoire ,
Je t'offre un terme de mépris ;
Un meuble que chérit l'Avare ;
Un métal fort comman; un autre bien plus rare;
Ce qu'eſt un riche dans Paris ;
Un ton de la muſique ; une longue prière ;
Puis un arbre de ton parterre.
(Par M. Gratton , Capitaine de Canonniers.)
1.
:
120. MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'HONNEUR FRANÇOIS ou Histoire
des Vertus & des Exploits de notreNation
depuis l'établiſſement de la Monarchie
jusqu'à nos jours , par M. de Sacy , Cen-
Teur Royal , Membre de l'Institut Royal
d'Histoire de Gottingen , des Académies
de Caën , d'Arras , &c. Tomes XI & XII.
A Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue
du Jardinet , quartier Saint-André- des-
Arcs.
if
Nous avons parlé avec de juſtes éloges
des précédens Volumes de cet Ouvrage national
, qui eſt enfin terminé. La critique
obſervera ſans doute à M. de Sacy que dans
ces derniers Volumes il a excédé les bornes
de ſon plan. En effet , parmi les victoires &
les faits glorieux qui en compoſent le récit ,
on rencontre nombre de défaites & d'événemens
déſaſtreux , & les défaites & les
événemens déſaſtreux ne ſemblent pas devoir
entrer dans un Ouvrage intitulé l'Honneur
François. Afſurément l'objet de M. de Sacy
n'étoit pas de conſacrer le menſonge ; il
n'avoit ni le droit ni le projet d'altérer les
faits hiſtoriques; mais fon but erant moins
de rendre un hommage à la vérité que d'élever
un trophée à l'orgueil national ; en un
mot ,
DEFRANCE. 120
mot , cherchant plus à nous inſpirer l'eſtime
de nous mêmes qu'à nous inſtruire & nous
entretenir de notre Hiſtoire , c'étoit uniquement
des traits qui honorent la Nation qu'il
devoit compoſer les ſujets de ſes tableaux.
Ainſi on peut faire à M. de Sacy le reproche
de s'être quelquefois écarté de ſon
fujet, quoiqu'il ne l'ait pourtant pas perdu
de vûe; mais quel attrait pour cet Hiſtorien
de pouvoir donner aux François une biftoire
complette de leurs Colonies , Ouvrage
qui leur manquoit ! Si l'on ajoute que nous
n'avions pas de Mémoires ſur l'Hiſtoire de
France depuis 1762 , & qu'on defiroit un
tableau des principaux événemens de la
dernière guerre , n'eſt ce pas établir finon
une juſtification , au moins une excuſe pour
l'Historien , & un motif de reconnoiſſance
pour ſes Lecteurs ?
Avec quelle douce fatisfaction on parcourt
cette foule d'événemens , dont pluſieurs
font affez récens pour appartenir à
notre âge , & font pourtant affez éloignés de
nous pour avoir acquis la ſanction de l'antiquité!
Avec quel intérêt on retrouve les
noms de M. de la Bourdonnaye , cet homme
fi eſtimable quand il n'auroit pas été perfécuté
; de M. Dupleix , ſon digne rival ; du
Maréchal de Lowendal ; des Marquis de
Vaudreuil & de Moncalm ; de M. de Chevert
; de M. de Lally , qui a excité & mérité
peut être à- la-fois l'indignation & la pitié ,
&c. &c.; enfin des Washington , des la
No. 51 , 18 Décembre 1784 F
..
122 MERCURE
:
Fayette, des d'Estaing , des la Motte-Piquet,
des Crillon,des Suffren , & c.
Si M. de Sacy rapporte quelquefois des
faits étrangers à fon plan (dans ſes derniers
Volumes ) , au moins n'oublie til aucun de
ceux qui peuvent y entrer avec avantage ,
de ceux qui honorent la Nation. C'eſt dans
det eſprit qu'il n'a pas manqué de rapporter
la lettre que nous allons tranfcrire ici . Elle
eſt écrite par le Chefdes Marates à M. de la
Bourdonnaie , & honore également cet eftimable
Guerrier & la Nation Françoiſe. » Elle
ود
ود
eſt donc priſe , cette ville de Madras , ſi
célèbre par ſa beauté , par fon commerce ,
» fi redoutée pour le courage & le nombre
ود de ſes habitans ! elle a été priſe par les
» François en ſi peu de jours ! j'ai peine à
le comprendre , & ne puis attribuer un
ſuccès ſi prodigieux qu'à la valeur plus
» qu'humaine du Général & des Soldats qui
>> ont plantéleur pavillon ſur la tête des An-
>>glois. La Bourdonnaie , le ſoleil éclaire le
>> monde depuis ſon lever juſqu'à fon cou-
ود cher ; mais dès qu'il diſparoît, il eſt oublié,
on n'en parle plus. Il n'en est pas de
même des exploits des François. La nuit ,
>> comme le jour , nous ne ceffons de parler
d'eux & de leur invincible Chef.
ود
Ce témoignage rendu au courage des Fran.
cois par le vaillant Chef d'un des plus vaillains
peuples connus , devoit trouver place
dans cet Ouvrage.
Les portraits font une des qualités ( au
DE FRANCE. 123
moins brillantes ) d'un Hiſtorien. Le ſuivant
fera juger de la manière & du ſtyle de l'Auteur
de l'Honneur François. C'eſt du Comre
de Saxe qu'il parle. " Son plus bel éloge eſt
l'hiſtoire de ſa vie. La Nature ſembloit
> l'avoir préparé aux fatigues de la guerre
>> par une force plus qu'humaine. On peut
ود leplacer à la tête des célèbres bâtards qui
>> ont illuftré le ſang dont ils fortoient , &
» qui , par des victoires , ſe ſont vengés d'un
ود
ود
odieux préjugé , & ont légitimé leur naifſance.
Si un injufte opprobre entoura fon
berceau , la gloire accompagna ſes pas
dans la jeuneſſe & dans l'âge mûr , & cette
>> gloire eſt ſon ouvrage. Si fa naiſſance fut
>> une faute , ce ne fut point la fienne ; mais
> ſa vie eſt à lui. C'eſt par l'étude profonde
ود
دم
de la tactique ancienne qu'il perfectionna
» la tactique moderne; c'eſt par une vigilance
continuelle qu'il garantit les camps
de toute ſurpriſe. C'eſt par des plans adap-
» tés à tous les cas poffibles , qu'il ſe trouva
>> toujours en état de recevoir l'ennemi &
ود
ود de le vaincre ; c'eſt par ſa bonté familière,
>> vertu peu cultivée dans les Cours d'Allemagne
, qu'il acquit la confiance& l'amour
des Soldats. Ildonna peu au hafard & ne
luidut rien , &c. »
"
ود
Quelquefois par une Anecdote , par un
mot , M. de Sacy peint ſes perſonnages. Il y
ade la préciſion& tout ce qu'il falloit dire
dans ce qu'il dit de M. de Chevert. " Il n'étoit
- que Lieutenant lorſqu'une Compagnie de
Fij
124
MERCURE
>> fon Régiment vint à vaquer. Le Colonel
ود la demanda pour un de ſes Favoris; l'an-
>> cienneté de M. de Chévert lui donnoit des
>> droits ; il court à Versailles; & , perfuadé
» qu'on lui a nui dans l'eſprit du Miniſtre :
» Ecrivez , lui dit il , à mon Colonel que
» vous avez besoin d'un Officier habile &
>> brave, pour un coup auffi important que
>> difficile. Le Colonel nomma Chévert , &
» il fut Capitaine. Il étoit fier de l'obſcurité
ود
ود
ود
de ſa naiſſance comme un autre de ſa nobleffe.
On prétend que tant qu'il ne fut
>>que Légionnaire , quelques parens orgueilleux
de leur opulence n'avoient pas voulu
» le reconnoître. Lorſqu'il fut parvenu aux
>> premiers grades , des Gentilshommes pré-
>> tendirent lui être attachés par les liens du
>> fang. Un , entre autres , vint en qualité de
>> parent réclamer ſon crédit à la Cour : Etes-
» vous Gentilhomme , lui dit Chévert ?
>> je lefuis ? Pouvez- vous en douter ?-En
» ce cas , Monfieur , nous nesommes point
» parens ; car je ſuis le premier & lefeul.
>> Gentilhomme de ma famille. »
- Si
M. de Sacy coupe ſouvent ſon récit par des
réflexions philoſophiques, genrede beautéqui
donne de l'intérêt à la narration , quand iln'y
mêle point de la prétention ou de la ſéchereffe.
L'air de Sainte - Lucie , dit- il , eft
>> contagieux ; cette Ifle fut toujours le tom-
ود bean de ſes Conquérans&de ſes Culti-
» vateurs; mais ſa ſituation la rend impor-
» tante; & telle eſt dans le ſyſteme politi
DE FRANCE.
125
>> que actuel , la triſte condition des hom-
>> mes , qu'ils ſont ſouvent obligés de ſe dif-
> puter au prix de leur ſang , des contrées
ود où les maladies détruiſent ce que la guerre
>> a épargné , &c. »
C'eſt avec ce même eſprit de véritable
philofophie , que M. de Sacy parle du Pilote
Bouffard, furnommé le Brave Homme. « М.
>> le Comte de Béhague, dit- il , eut le même
>>courage & le même bonheur. Je ne crains
>> point d'aſſocier à ce nom celui de Bouf-
>> ſard ; l'un étoit illuſtre , l'autre eſt illuftré.
» Une même gloire a placé ſur la même
>>ligne le Commandant de Belle- Ifle & le
» Pilote de Dieppe, »
Nous allons terminer cet article par une
Anecdote bien honorable pour notre jeune
Monarque ; il s'agit de l'ordre donné à tous
ſes Sujets de reſpecter , pendant la guerre ,
le vaiſſeau du célèbre Cook. Voici dans quels
termes étoit conçue la lettre du Miniſtre :
« Le Capitaine Cook , qui eſt parti de Ply-
>> mouth au mois de Juillet 1778 , à bord
» du vaiſſeau la Réſolution , dans la vûe de
» faire des découvertes ſur les côtes , les
ود
ود
ود
ود
Iſles &dans les mers au Nord du Japon &
de la Californie , eſt ſur le point de revenir
en Europe , ayant encore ſous ſes ordres
un autre vailleau nommé la Décou-
» verte, commandé par le Capitaine Clarke;
" & comme les découvertes de cette nature
ſont d'une utilité générale pour toutes les ود
» Nations , la volonté du Roi eſt que le Cai
Fiil
126 MERCURE
>> pitaine Cook ſoir traité de même que s'il
commandoit un bâtiment des Puiſſances
و د
ود neutres & amies,& qu'il ſoit ordonné à
>>tous les vaiſſeaux en courſe , qu'en cas
>> qu'ils rencontrent fur mer ce fameux
ود Voyageur , ils lui faffent part des ordres
>> qui ont été donnés à ſon ſujet ; mais qu'ils
lui fignifient en même temps qu'il ait de
ſon côté à s'abſtenir de toutes hoftilirés.>>
وم
ود
TRADUCTION nouvelle de l'Eneide , avec
des Notes & des Discours Préliminaires ,
parM. Leblond. 2 vol. in- 12. avec le texte.
AParis , chez l'Auteur , rue du Foin au
Marais; Leſclapart , Pont Notre- Darme;
Belin , rue S. Jacques; Nyon ; rue du Jardinet
; Royez , quai des Auguſtins , &
Durand , rue Galande.
Nous avons annoncé l'année dernière une
Traduction que M. Leblond avoit déjà publiéedes
Georgiques. Ne croyant pas lui devoir
une indulgence humiliante , nous avons
parlé des fautes que nous avions cru appervoir
dans fon Ouvrage, nous avons été févères
par eſtime pour ſon talent. Soit que
d'après le jugement du Public, M. Leblond
ait donné plus de ſoins à ſa Traduction , ſoit
que fon talent pour traduire ait acquis plus
de forces en s'exerçant , les deux volumes
qu'il vient de publier , & qui renferment
l'Enéïde, méritent plus d'éloges que le premier.
Nous allons citer au hafard un mor
DE FRANCE. 127
ceau avec le texte , afin de mettre nos Lecteurs
à portée de prononcer ſur le mérite
de la Traduction. C'eſt Didon qui parle à
Énée:
Diffimulare etiam ſperaſti , perfide , tantum
Poffe nefas, tacituſque mea deſcendere terra ?
Nec te nofter amor , nec te data dextera quondam ,
Me moritura tenet crudeli funere Dido ?
Quin etiam hyberno moliris fidere claffem ,
Etmedius properas aquilonibus ire per altum
Crudelis ! quid , fi non arva aliena , domoſque
Ignotaspeteres , & Troja antiqua maneret ,
Trojaper undofum peteretur claſſibus aquor?
Mene fugis ? Per ego has lacrimas , dextramque
tuam , te
( Quandò aliud mihijam mifera nihil ipfa reliqui)
Per connubia nostra , per inceptos hymenaos;
Si bene quid de te merui , fuit aut tibi quicquam
Dulce meum, miſerere Domus labentis , & iftam ,
Oro , fi quis adhuc precibus locas , exue mentem ,
Te propter Libyca gentes , Nomadumque Tyranni
Odere , infenfi Tyrii ; te propter eundem
Extinctus pudor , & quà folâ fydera adibam ;
Fama prior : cui me moribundum deferis , hofpes ?
(Hocfolum nomen quodiam de conjuge reftat.')
Quidmoror ? An mea Pygmalion dùm maniafrater
Deftruat ? &c. &c.
" Perfide! as tu donc eſpéré mecacher cette
horrible trahiſon ? As tu imaginé pouvoir à
Fiv
728 MERCURE
mon inſça fortir de mes États ? Quoi , ni
mon amour , ni les gages que j'ai reçus de
sa tendreſſe , ni la mort cruelle qui attend
une amante malheureuſe , n'ont pu t'enchaîner
? Et c'eſt au milien des rigueurs de
l'hiver que tu prépares ta flotte ; & pour me
fuir tu vas braver les aquilons furieux ?
Cruel ! fi tu ne cherchois pas des demeures
étrangères , des contrées inconnues ; fi Troye
ſubſiſtant encore , te rappeloit dans fon ſein ,
irois-tu chercher Troye au milieu d'une mer
oragenſe ? Eſt ce moi que tu fais ? Ah ! je
t'en conjure par ces larmes , par ta main ,
puiſque ce font les ſeuls gages qui reſtent à
une amante infortunée ,je t'en conjure par
les liens qui nous uniffent , par notre hymen
commencé. Si mes bienfaits t'ont prévenu ,
ſi jamais Didon a eu pour toi quelques charmes
, prends pitié d'une maifon qui va périr ,
& fi ma prière a encore des droits ſur ton
coeur , renonce à cette funefte réſolution.
Pour toi je ſuis devenu en horreur à toute la
Lybie , au Roi des Nomades , à mes Tyriens
mêmes, je t'ai ſacrifié ma pudeur , &, ce qui
m'égaloit preſque aux Dieux , la renommée
de ma vertu : ô toi que j'ai accueilli , cher
Hôte ! ( puiſque c'eſt le ſeul nom que je
peux encoredonner à mon époux ) en quelles
mains me laiſſes - tu mourante ? Que me
refte-t'il à attendre dans mon infortune ?
Que Pygmalion vienne renverſer ces murailles
, &c. &c. »
Cette tirade ne mérite aucun reproche ,
:
T
DE FRANCE
129
& laiſſe bien peu à defirer. Les gages que
j'ai reçus de ta tendreſſe, rendent un peu
vaguement , data dextera , ma main ou ta
main donnée. O toi que j'ai accueilli , eſt
ajouté au latin , & n'étoit pas néceffaire , &
quid moror, eſt un peu paraphrafé par ces
mots : Que me reſte- t'il à attendre dans mon
infortune ? A cela près , tout le reſte mérite
des éloges. Citons encore un autre morceau
moins long & d'un autre genre : le Portrait
célèbre de la Renommée :
Extemplò Libya magnas itfama per urbes ,
Fama , malum quo non aliud velocius ullum ;
Mobilitate viget , vireſque aquirit eundo ;
Parva metu primd ; mox ſeſe attollit in auras ,
Ingrediturqueſolo , & caput inter nubila condit.
Illam terra Parens , ira irritata deorum ,
Extremam ( ut perhibent ) Cao Enceladaque fororem
Progenuit , pedibus celerem & pernicibus alis :
Monstrum horrendum , ingens : cui quotfunt corpore
pluma,
Tot vigiles oculi fupter ( mirabile dictu )
Tot lingua , totidem ora fonant , totfubrigit aures ;
Noctevolat coeli medio terraque per umbram
Stridens , nec dulci declinat lumina Somno.
Luce fedet custos , aut fummi culmine tecti
Turribus aut altis , & magnas territat urbes ;
,
Tamfuti , pravique tenax , quàm nuntia veri.
Auſſitôt la Renommée vole au milieu des
Fv
130 MERCURE
villes de Libye ; la Renommée , Héau le plus
agile de tou's , qui s'accroît par la célérité &
ſe fortifie dans ſa courſe. D'abord , humble
&craintive,bientôt elle s'élève d'un vol audacieux;
de ſes pieds elle touche la terre ,
&cache dans les cieux ſa tête ſuperbe. On
dit que la Terre , pour braver les Dieux , la
donna pour dernière foeur. à Cée & à Encelade
, & la doua de la rapidité de la courſe
& de la légèreté du vol. Monſtre horrible ,
énorme , qui cache ſous les plumes dont il
eſt couvert , autant d'yeux toujours ouverts ,
autant de langues & de bouches toujours
bruyantes , & autant d'oreilles toujours attentives
: la nuit , aumilieu des airs , elle fait
retentir les ombres du bruit de ſes aîles.
Jamais le paiſible fommeil n'approche de ſes
paupières; le jour , fixée tantôt fur les toits ,
tantôt fur de hautes tours , elle porte partout
ſes avides regards , jette l'effroi dans les
villes , & fe charge également d'annoncer le
bien& le mal , la vérité &le menfonge ,&c.
Nous ne croyons pas qu'il ſoit élégant de
traduire mobilitate viger , par s'accroît par
la célérité; d'ail'eurs s'accroît ne peut ſe dire
que d'une choſe & non d'une perfonne ; on
ne dit pas qu'un homme s'accroît ; or , la
Renommée eſt ici perſonnifiée.
Autant d'oreilles toujours attentives , rend
bien le ſens de tot fubrigit aures; mais on y
cherche en vain l'image de fubrigit aures ,
qui ignifie dreffe autant d'oreilles.
M. Leblond a bien voulu conferver l'ima-
A
DE FRANCE
EFF
ge deftridens per umbram; mais on ne peur
pas dire fait retentir les ombres , comme on
dit fait retentir les airs ; & la raiſon de cette
différence ſe fait fentir ſans qu'on la dife.
Ces obſervations prouvent combien il eſt,
difficile de traduire un grand Poëte d'une
manière abfolument irréprochable ; car ces
deux morceaux méritent des éloges comme
le reſte de la Traduction de M. Leblond . S'il
n'a pas toujours dans ſon ſtyle cette chaleur
qu'on defireroit , il fait être fidèle ſans un
air de contrainte & de gêne ; & fon exprefſion
eſt preſque toujours propre , & jamais
familière; ſes notes annoncent un bon Littérateur
. Enfin , nous croyons que cetteTraduction
doit être accucillie , & peut être
utile dans les Colléges .
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL.
AUConcert du 8 de ce mois , M. Sallenin
a fait entendre un Concerto de hautboisd'un
très jo'i ſtyle , & qu'il a exécuté avec
une perfection étonnante; on a admiré la
juſteſſe& le moëlleux de ſon embouchure, le
brillant de ſes doigts, la ſenſibilité de fon
expreffion. Nous rendons juſtice avec plaifir
à ce jeune Artiſte , dont nous avons vû les
Fvj
132
MERCURE
progrès rapides , & qui eſt aujourd'hui le
plus charmant Hautbois que nous ayons. Il
joue de la flûte à l'Opéra. M. Bertheaume a
exécuté un Concerto de Violon d'une manière
digne de la réputation qu'il s'eſt acquiſe.
Mlle Windling eſtune jeune Élève de
M. Raff, dont la voix douce , légère & facile
, malgré ſa timidité , mérite des enconragemens.
L'Oratorio de Mlle Beaumenil a
eu un ſuccès complet , & qui eûr été plus
grand encore fi l'exécution des choeurs eût
répondu au mérite de la compofition. On y
a trouvé ce qu'il étoit impoflible que Mile
Beaumenil n'y mît pas , de l'eſprit , de la
grâce , de la ſenſibilité ; & même dans le
dernier morceau , ce que les femmes n'ont
pas ordinairement lorſqu'elles compoſent ,
de la force & de l'énergie.
-
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Vendredi 26 Novembre , on a joué ,
pour la première fois , la Faufſfe Inconstance,
Comédie en un Acte & en vers , par M. R...
Un Chevalier & un Marquis aiment une
Comteffe , qui n'a pas encore prononcé entre
les deux Rivaux , quoiqu'elle ait fu apprécier
chacun d'eux à ſa juſte valeur. Le
Chevalier est un de ces jeunes fats devenus
fiers d'avoir fubjugué quelques beautés furannées
ou quelques vertus plus qu'équivoques ;
qui ne parlent d'eux , ne penfent à eux &
DE FRANCE 133
nejettent les yeux ſur leurs perfonnes qu'avec
une douce complaiſance ; en un mot , il a
cette eſpèce de fatuité qui , aujourd'hui , ne
paroît pas même digne d'obtenir un ridicule.
Le Marquis eſt un homme honnête , timide
& fenfible. Entre deux amans d'un caractère
ſi oppofé , le choix n'eſt pas difficile ;
aufli la Conteſſe ſe détermine t'elle à éloigner
l'un & à épouſer l'autre. Elle écrit au
Chevalier pour lui donner ſon congé. Celuici
eſt d'abord furieux; enſuite il ſe propoſe
d'égayer l'aventure ; & voici cominent. La
lettre de la Comteſſe lui eſt arrivée ſous enveloppe
, & ne contient rien qui lui ſoit perfonnel
. En conféquence il fait une nouvelle
enveloppe , contrefait l'écriture de la Comteffe
, & fait remettre l'épître au Marquis.
On peut juger de la douleur , des tranſports
de ce dernier. Il ne doute pas que le Che
valier ne ſoit l'amant préféré , & il s'en explique
avec lui dans des termes & avec ce
ton d'humeur qu'inſpirent l'amour jaloux
& l'amour - propre humilié. Quelle eſt ſa
ſurpriſe , lorſqu'il voit ſon rival épouſer fon
reffentiment , blâmer la Conteffe , & déclarer
qu'il renonce à la voir jamais ! Néanmoins
, comme il imagine que le Chevalier
peut feindre , il lui demande s'il pourra ſe
déterminer à le ſuivre à Paris , où il veut ſe
rendre à l'inſtant ; ( car la Scène ſe paffe à
la campagne ). Le perfide accepte la propoſition
avec un empreſſement qu'il eſt facile
de deviner , & fort afin de tout difpofer
134 MERCURE
pour un prompt départ. D'un autre côté la
Comtefle , après avoir fignifié au Chevalier
le congé le plus abſolu , a fait dreffer un
contrat de mariage au nom du Marquis &
au ſien. Le jour même , ſon Notaire doit
venir en faire la lecture & recevoir la ſignature
des parties. Le Marquis ignore tout
cela. Franche & ſenſible , la Comteſſe
vient parler à ſon amant de leur prochain
bonheur. La nature des reproches qu'elle
effuie briſe ſon coeur , confond fa raifon &
réveille fon orgueil. Heureuſement le Notaire
apporte le contrat ; ce qu'il dit éslaire
peu- à- peu le Marquis , & amène une explication
, par le moyen de laquelle tout ſe
découvre. Le Chevalier ne rentre que pour
être témoin du bonheur des deux amans.
Afin d'être exacts autant qu'il eft poflible de
Pêtre , nous devons ajouter que la Comteffe
a une Suivante qui a pour amans le Valet du
Marquis & celui du Chevalier ; que ces rivaux
fubalternes jouent exactement les mêmes
rôles que les premiers, & que les Scènes
qui en réfultent offrent tout simplement la
caricature de celles qui mettent leurs Maîtres
en jeu ; moyen uſe, rebattu , toujours fufceptible
de produire quelque impreffion ,
quoi qu'il annonce moins la connoiffance
des effets comiques , que l'impuiſſance d'en
varier les motifs &d'en multiplier les cauſes.
Cette petite comédie a été écoutée avec
indulgence , elle a même obtenu des applaudiſſemens
, parce qu'on y remarque de l'ef
DE FRANCE. 135
prit & des détails agréables . Aujourd'hui
c'eſt à peu près tout ce que demande la
plus grande partie des Spectateurs , & c'eſt
à peu près auſſi tout ce qu'on lui donne.
Ce qui faifoit autrefois dans les Ouvrages
Dramatiques la matière d'un ſimple incident,
fait maintenant la matière première de nos
Comédies modernes. Puiſque le Public s'en
contente , il ne faut pas être plus difficile
que lui , fur- tout quand ſon ſuffrage ne
s'arrête que ſur des productions éphémères
où la décence n'eſt point bleffée , & dans
leſquelles les moeurs font reſpectées. La
Fauffe Inconstance n'eſt donc qu'une bluette
dont une anecdote récente a fourni le
fonds. L'Auteur l'a diſtribuée en Scènes à
ſa manière, fans y rien ajouter du ſien , que
de l'eſprit dans quelques détails , comme
nous l'avons déjà dit ; mais depuis que tous
les matins un quart de la ville ſe réveille
pour travailler à donner aux trois autres
quarts une manière quelconque de penſer .
& de s'expliquer furtout depuis l'orthographe
juſqu'à la Chimie , l'eſprit eſt devenu
, comme les ſuccès , une marchandiſe
bien commune..
136 MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
V
INAIGRES & autres objets d'agrément & dutilité.
A Paris , chez le ſieur Maille , Vinaigrier- Diftillateur
du Roi , rue S. André-des - Arcs .
Rendre une juftice publique aux hommes qui ,
par leur induſtrie & leurs travaux s'élèvent au-deſſus
de l'état qu'ils exercent , & en reculent les bornes
par des découvertes utiles , c'eſt tout-à-la-fois un
acte de justice & de reconnoiſſance. C'eſt un tribut
que nous avons déjà payé, & que nous ſommes
jaloux de payer encore à M Maille , qui a porté
fon art à un degré inconnu juſqu'à lui. Il débite
avec le plus grand ſuccès , & il envoie dans les
pays les plus reculés , plus de 200 fortes de Vinaigres
de ſa compoſition Nous nous contenterons de citer
le Vinaigre Romain , qui prévient la carie des dents
&l'haleine forte ; le véritable Vinaigre des Quatre-
Voleurs , fi connu par ſa vertu anti-putride ; le Vinaigre
Storax , os Crême de Vinaigre , propre à
donner de la blancheur au teint & à garantir la
peau des rides; e Vinaigre de Rouge , qui , à l'avantage
du rouge ordinaire joint celui de cacher le befoin
qu'on ad'en uſer, en imitant les couleurs naturelles
. Ce Vinaigre n'est compoſé que de fimples ,
ce qui doit raffurer contre la crainte de tout inconvénient
pour la peau & pour la ſanté , & on l'enlève
facilement en ſe frottant le viſage avec un linge
trempé dans du Vinaigre de Mille Pertuis. Parmi
les Vinaigres pour la Toilette , nous ne parlerons
que du nouveau Blanc de Vinaigre & de celui qui
fert à ôter le feu du razoir. Enfin cet habile Artiſte
ne laiſſe tien à defirer pour la table ; & l'on trouve
dans ſon magaſin pluſieurs eſpèces de Moutardes
DE FRANCE. 117
fines , qui acquièrent plus de vogue & d'eſtime de
jour enjour.
Après ces éloges donnés aux talens variés de M.
Maille, nous en devons à ſa bienfaiſance qui l'engage
à diftribuer gratis aux Pauvres de la Moutarde
pour les angelures. Cette diſtribution ſe fait tous les
Dimanches , depuis le premier Novembre juſqu'à
Pâques.
PORTRAIT de M. Neeker , ancien Directeur-
Général des Finances , gravé par Aug. de Saint-
Aubin , Graveur du Roi & de ſa Bibliothèque ,
d'après le tableau original de J. S. Dupleffis , qu'on
a vu au Sallon en 1783 , de 12 pouces de haut fur
9 pouces de large. Prix , 4 liv. A Paris , chez l'Auteur
, rue des Prouvaires , la porte-cothère vis-à- vis
le magaſin de Montpellier.
CePortrait réunit tous les genres d'intérêt ; l'eftime
qu'on a pour le perſonnage qu'il repréſente ,
une parfaite reſſemblance &une grande ſupériorité
de burin. C'eſt une des meilleures têtes que la gravare
nous ait données depuis long temps. Les perſonnesqui
ſe ſont fait inferire pour des épreuves de
choix , peuvent les faire retirer. Le même Artiſte
travaille au même Portrait in-4 °, pour les perſonnes
qui deſireront leplacer à la tête du Compte Rendu.
Dès qu'il ſera terminé, les Amateurs feront avertis
parde nouvelles annonces.
ANALYSE raisonnée des Rapports aes Commiffaires
chargéspar le Roi de l'examen du Magnétiſme
Animal, par J. B. Bonnefoy , Membre du Coliège
Royal de Chirurgie de Lyon. A Paris , chez Prault,
Imprimeur du Roi , quai des Auguſtins.
Peu de Livres en faveur du Magnétiſme , réunifſent
comme celui-ci la clarté à la précifion & à la
décence. Les Partiſans du Magnétiſme trouveront
138 MERCURE
dans cet Ouvrage une diſcuſſion ſage & bien raiſonnée
du Rapport des Commiſſaires , & c'eſt un de
ceux que l'on peut lire avec le plus de fruit & de
fatisfaction , en attendant que l'on décide le fonds
d'une querelle auſſi importante.
DOUTES d'un Provincial proposés à MM les
Commiffaires chargés par le Roi de l'examen du Magnétisme
Animal. A Paris , chez Prault , Imprimeur
du Roi, quai des Auguſtins.
Cette Brochure , qui eſt remplie de ſarcaſmes
très-piquans contre la Médecine , eſt d'un ancien
Malade qui croit avoir été ſoulagé par leMagnétiſme
des maux que la Médecine ordinaire n'avoit
fait qu'aigrir. Ses Doutes annoncent un homme de
beaucoup d'eſprit & une imagination vive. Son Ouvrage
ſera lû avec plaifir , même par ceux qu'il ne
perfuadera point.
OBSERVATIONS fur le Gouvernement & les
Loix des Etats-Unis de l'Amérique , par M. l'Abbé
deMably. :
La première Edition de cet Ouvrage , remarquar
ble par le nomde ſon Asteur, eſt épuisée. Celle que
nous annonçous ſe vend chez Hardouin , Libraire ,
au Palais Royal , nº. 14. Prix , I liv. 16 fols.
VOYAGE autour de la Terre avec le Globe
Aérostatique , par M. L.... de M.... A Paris , chez
Leſclapart , Libraire , Pont Notre-Dame , & chez les
Marchandsde Nouveautés.
Plaiſanterie écrite rapidement , & qu'on ne doit
pasjuger à la rigueur.
L'ENFANT chéri, peint par J. B. Leprince ,
Peintre du Roi , & gravé par N. Delaunay , Graveur
des Académies Royales de Paris & de Copen-
7
DE FRANCE.
139
:
S
hague. A Paris , chez l'Auteur, rue de la Bucherie,
n°. 26.
Cette jolie Eſtampe eſt la ſeptième faifant ſuite
à celles déjà connues & estimées fous les titres de la
GaîtéConjugale, la Félicité Villageoiſe, &c. Ony reconnoîtra
le burin gracieux & le fini qui caractér
ſent les productions de cet Artiſte.
NOUVEAU Théâtre Allemand , ou Traduction
desPièces qui ont paru avec fuccès fur les Théâtres
des Capitales de l'Allemagne , par MM. Friedel &
de Bonneville , Volume X. A Paris , au Cabinet de
Littérature Allemande , rue Saint Honoré, au coin
de la rue de Richelieu , chez la Veuve Duchefne ,
Couturier fils , Nyon l'aîné & Barrois le jeune , Libraires.
Le prix des dix Volumes eſt de 40 livres
rendus franc de port par la pofte en s'adreſſant direc
tément à M. Friédel, Profeſſeur des Pages du Roi ,
rue Saint Honoré , au coin de la rue de Richelieu.
DISCOURS fur Histoire Univerſelle , par M.
Boſſuet, Collection in - 4º imprimée par ordre du
Roi pour l'Éducation de M. le Dauphin , tirée à
deux cent Exemplaires ſur papier grand raifin vélin,
1 Volume. Prix , 48 liv. broché en carton. Ce Volume
eſt le cinquième de la Collection in 4°. Il a
déjà paru.- Télémaque , I Vol. Les OEuvres
de Racine , 3 Vol. - Le même Discours sur l'Hif
toire Univerſelle , par M. Boffuet , imprimé par
ordre du Roi pour la Collection in 18 de M. le
-Dauphin , 4 Vol. Prix , 24 liv. brochés en carton.
Cette Collection ſous les formats in- 4°. , in- 8 °.
& in- 18 eft fur papier vélin de la fabrique de MM.
Mathieu Johannot père & fils , d'Annonay ; & nous
pouvons dire , pour dire beaucoup en peu de mots ,
que ces deux Editions font des plus belles qui ſoient
forties des Preffes de cet Artiſte renommé.
:
140 MERCURE
ÉTRENNES de la Vertu , pour l'année 1785,
contenant les Actions de Bienfaiſance , de Courage ,
d'Humanité , &c. qui ſe font faites dans le courant
de l'année 1784 , auxquelles on a joint quelques
autres Anecdotes intéreſſantes. A Paris , chez Savoye
, Libraire , rue Saint Jacques.
Le Public a applaudi à l'idée de ce Recueil , dont
nous annonçons le quatrième Volume , & nous
avons joint nos éloges à ceux des autres Ecrivains
périodiques. L'année qui eſt prête à finir a fourni un
plus grand nombre de belles actions , & c'eſt une
idée confolante pour l'humanité.
TRAITĖ Elémentaire d'Algèbre , par M. l'Abbé
Boffut , de l'Académie Royale des Sciences , Honoraire
, Aſſocié libre de l'Académie Royale d'Architecture
, de l'Inſtitut de Bologne , de l'Académie Impériale
des Sciences de Saint Pétersbourg , de la So
ciété Provinciale des Sciences & des Arts d'Utrecht,
Examinateur des Elèves du Corps Royal du Génie ,
Inípecteur général des Machines & Ouvrages Hydrauliques
des Bâtimens du Roi , in 8 ° . A Paris ,
chez Volland , Libraire , quai des Auguſtins.
Pour faciliter l'achat de cet Ouvrage, le Libraire ,
au lieu de 3 liv. 5 f., l'a mis au prix de a liv. 10 fols.
La Folle Soirée , Parodie de Figaro en un
Acte, profe & Vaudevilles , préſentée à la Comédie
Italienne le 14 Juillet 1784, par M. l'Abbé B....
de B..... , de deux Académies. Prix , I livre 10 fols.
AGattières; & ſe trouve à Paris , chez Couturier ,
Imprimeur- Libraire , quai des Auguſtins.
C'eſt l'Ouvrage d'un homine d'eſprit , qui fait
même exprimer ſes idées ; mais ſa Pièce eſt trop
longue , n'étant qu'un dialogue ſans aucune eſpèce
d'action juſqu'à la dix-ſeptième Scène. Ce qui ôte
auſſi de la clarté à ſa marche , c'eſt qu'il ſemble
DE FRANCE.
141
confondre ſouvent l'Auteur &la Fièce , les Perſonnages
& les Acteurs. Par exemple , on complimente
Figaro de ce qu'il a parfaitement joué , voilà donc
l'Auteur ; enſuite , &dans la même Scène , le même
Figaro raconte qu'il a été d'abord Barbier à Sé-
#ville , & c. , & voilà le Perſonnage revenu. Cela
* jette du louche dans le dialogue de cette Parodie ,
où d'ailleurs les mots de la Folle Journée ſont quelquefois
adroitement enchaiſés.
C
4
CHEFS- D'OUVRES de l'Antiquitéfur les Beaux-
Arts , Monumens précieux de la Religion des Grecs
& des Romains , de leurs Sciences , de leurs Loix ,
&c. , tirés des principaux Cabinets de l'Europe , gravés
en tailie douce par Bernard Picart , & publiés
par M. Poncelin de la Roche-Tilhac , Écuyer , Con-
* ſeiller du Roi à la Table de Marbre. A Paris , chez
l'Auteur , rue Garancière , & Lamy , Libraire , quai
des Auguſtins.
1-
Voilà la troiſième Livraiſon de ce grand Ouvrage
, qui comprendra cinq Cahiers pareils , dont
le cinquième ſera diſtribué gratis aux Souſcripteurs.
Le titre ſeul en montre l'importance , & le nom de
Bernard Picart eſt un préjugé favorable pour les
Gravures. Le prix de chaque Cahier eſt de 18 liv .
DIALOGUES des Morts de Lucien , traduits en
François , en deux Parties , avec des Remarques élémentaires
, à l'usage des Colleges de l'Univerſité,
nouvelle Edition , revue, corrigée & augmentée par
M. l'Abbé Gail , Docteur aggrégé de l'Univerſité de
Paris , in- 12 . Prix , 2 liv. relié. A Paris , chez l'Aureur
, rue de la Harpe, au Collège d'Harcour ;
Brocas , rue Saint Jacques; Nyon , au Pavillon des
Quatre-Nations ; Colas , Place Sorbonne, & Guillot,
Libraires , rue Saint Jacques.
Cette Traduction eſt un des Livres claſſiques
142 MERCURE
adoptés par l'Univerſité , & ſon mérite ajuſtifié fon
ſuccès. CetteÉdition nouvelle a un avantage particulier;
elle eſt diviſée en deux Parties , qu'on peut
acheter (éparément. La première eſt deſtinée aux
Commençans; elle est compoſée de Dialogues traduits
, avec des explications grammaticales & des
détails qui en facilitent l'intelligence . La ſeconde,
qui eft deſtinée à des Écoliers plus avancés , n'offre
pas des ſecours qui ſont ſuppoſés inutiles.
LES Promenades de Clariffe & du Marquis de
Valzé , ou nouvelle Méthode pour apprendre les
Principes de la Langue & de l'Orthographe Françoises,
à l'usage des Dames , par M. T***. A
Paris , chez Cailleau , Imprimeur-Libraire , rue
Galande; Jombert, rue Dauphine ; Mérigor , vis-àvis
l'Opéra ; Bailly , Libraires , rue Saint Honoré , &
chez les Marchands de Nouveautés.
L'Auteur de cette Méthode ſe propoſe de donner
tous les mois un Cahier ; l'Ouvrage complet en
contiendra vingt- quatre , & formera quatre petits
Volumes , dont le premier traitera des parties du
Difcours; le ſecond , de l'Orthographe; le troiſième,
de l'accord des mots & de la conſtruction des phra
ſes ; le quatrième , de l'Eloquence & de la Verfi
fication.
Les premiers Numéros de cet Ouvrage qui on
déjà paru en donnent une idée avantageuſe; is
Règles y font traitées avec clarté , & dépouillées de
laféchereſſe qui les accompagne ordinairement.
Le prix de chaque Cahier eſt de 12 fols , &la
Perſonnes qui ſouſcriront d'avance ne payeront pou
lesvingt-quatre Cahiers que 9 liv. francs de port
Paris ,& 12 livres en Province , au lieu de 14 livres
8 fols & 18 liv.
LETTRE de M. Galart de Montjoye à M. Bailly
DEFRANGE. 143
Eundes Commiffaires nommés par le Roi pour l'examen
du Magnétiſme Animal. A Philadelphie ; & fe
trouve à Paris , chez Pierre J. Duplain , Libraire ,
cour du Commerce , rue de l'ancienne Comédie
Françoiſe , in- 8 °. Prix , 1 liv . 16 ſols broché .
!
L'objet de cet Ouvrage eſt de répondre au Rapportdes
Commiſſaires de l'Académie & de la Faculté;
mais ce n'eſt pour l'Auteur qu'une occafion de
discuter quelques opinions de M. Meſmer , & de les
comparer à celles de M. Bailly , de Deſcartes , Newton&
autres Savans,mêine à celles de l'Antiquité
&du Peuple , ce qui amène divers apperçus & comme
autant de petits Traités ſur la nature du feu , de la
lumière , des fluides , & fur les criſes , les convulfions
, l'imitation , l'imagination , &c. Le ſtyle de
'cet Ouvrage , quoiqu'il ne ſoit pas exempt de caufticité
, nous a paru en général clair & décent.
HUITIEME Recueil d' Airs de l'Epreuve Villageoise
, du Faux Lord & autres Opéras nouveaux ,
avecAccompagnement de Guittare , par M. Corbelin
, Profeſſeur , pour ſervir de ſuite à ſa Méthode
de Guittare. Prix , 6 livres. A Paris , chez l'Auteur ,
Place Saint Michel , maiſon du Chandelier.-Neuvième
Recueil , contenant des Airs de Richard-
Coeur-de Lion , les deux Rubans , &c. par le même ,
même Adreſſe. Prix , 6 liv.
: Deux jolis Airs , dont M. Corbelin a fait les
paroles&la mufique, prouvent que ſon talents'étend
àplus d'un genre , & doivent faire diftinguer ce
Recueil.
NUMÉRO II du Journal de Violon , Recueil
d'Airs nouveaux pour Violon , Alto , Flûte & Bafle.
Prix, ſéparément 2 liv. 8 fols. Abonnement 18 liv.
&21 liv.
CeJournal paroît exactement à la fin de chaque
144
MERCURE
mois. AParis, chez Baillon , rue Neuve des Petits-
Champs , au coin de celle de Richelieu , à la Muſe
Lyrique.
NUMÉROS 3 & 4 des Feuilles de Terpſychore ,
ou nouvelle Etude de Harpe & de Clavecin, dédiées
aux Dames , dans leſquelles on trouve ſucceſſivement
l'agréable , l'aiſé & le difficile , compoſées par
les Auteurs les plus recherchés pour ces Inſtrumens.
Il paroît tous les Landis une Feuille pour la Harpe
&une pour leClavecin. Prix , I livre 4 fols chaque.
AParis , chez Couſineau père & fils , Luthiers de la
Reine , rue des Poulies ,& Salomon , Luthier , Place
de l'Ecole.
ERRATA. Le ſieur Duboft , annoncé dans le Mer- /
cure précédent , demeure à l'Abbaye S. Germain ,
Courdes Princes,&non pas dans l'Enclos du Temple.
Voyez, pour les Annonces des Livres , de la
Musique & des Estampes , le Journal de la Librai
riefur la Couverture.
TABLE.
VERS à M. François de Hiſtoire du Miniftre la Roche,
97 Conte,
98 Charade, Enigme& Logegry
Pour le Portraitde Mme de phe ,
Neufchâteau . 103
A une Dame ,
- 118
Genlis , ibid. L'Honneur François , 120
Inscription, 99 Traduction nouvelle de l'ELe
premier Ministre de la neïde , 126
Mort , Apologue , ibid. Concert Spirituel , 131
Fable ,
J'At lu
Le Fleuve & le Ruiſſeau , Comédie Italienne,
APPROB ATION.
, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 18 Décembre. Je n'y
ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A
Paris , le 17 Décembre 1784. GUIDL
132
211 Annonces& Notices , 136
JOURNAL Politique
DE BRUXELLE S.
POLOGNE.
DE VARSOVIE , le 23 Novembre.
Lie :

ADiete deGrodno a terminé ſes ſéances :
le 13 de ce mois ; elles ont été remarquables
par l'eſprit de conciliation qui les a accompagnées
: divers projets utiles y ont été
propoſés avec un zele déſintéreſſé, difcutés
avec décence , approuvés ſans turbulente
oppoſition. Cette harmonie ſervira à confoler
la République & fon auguſte Chef des
orages précédens. La confiance au Roi a
été li marquée , qu'à l'unanimité on lui a
accordé pour 10 ans , du tréſor de la République,
une ſomme annuelle de 700,000 flor.
Dans l'une desSéances, le Comte Potocki
Palatin de Ruſſie, fit un diſcours , où l'on
retrouve quelques traits de l'éloquence politique
, particuliere aux Républiques. L'Orateur
le termina par un acte d'eſprit public,
N°. 51 , 18 Décembre 1784 .
7
( 98 )
qui rendit ſa harangue encore plus touchante.
Voici quelques fragmens de ce difcours .
« Il fut un tems , où le Citoyen vigilant & inquiet
fur le fort de la Patrie , sempreffoit de lui
offrir en tribut , non-ſeulement fon bien , mais
fon fang& fa vie Teinte du ſangde ſes Ennemis ,
&quelquefois même de celui de ſes Défenseurs ,
la Patrie , reconnoiſſante pour de tels ſacrifices ,
confervoit dans leur intégrité , & la liberté des
Citoyens , & la Terre précieuſe , qui nourrifſoit
des Hommes libres. Une paix honteuſe , plus funeſte
que les guerres les plus ſanglantes , nonſeulement
a fû diſperſer l'Armée triomphante ,
que nous avoit laiſſée Jean Sobieski ; mais elle eſt
encore parvenue à étouffer dans une Nation vail-
Tante ſon caractère distinctif , l'héroiſme. Nos
armes victorieuſes ſont convertes de rouille ; nos
tentes ſont devenues la pature des vers ; & le
Chevalier Polonois eſt lui - même étonné de ſe
woir transformé en Cultivareur ou en Juriſte.
Nos pères ont péché , & nous avons ſuivi
teurs traces. Cependant dépourvue de troupes ..
n'ayant que des Loix ſans vigueur , qu'une adminiſtration
fans force , déchirée en même tems
par des diviſions inteſtines , la République , dans
cet état fatal de diffolution , ne pouvoit qu'être
enviſagée comme une proie , à la merci du premier
venu. Déjà elle touchoit à ſon terme ; mais
La Providence ne vouloit pas encore effacer le
nom de la Pologne de la liſte des Nations. Au mo.
ment qu'elle étoit battue du plus fort de la tempête
, abandonnée de ſes Pilotes , & déjà à deux
doigts d'une perte inévitable , cette Providence ,
dans le moment le plus critique , daigna nous
donner un Roi , qui ſaiſit le gouvernail du vaifſeau
déſeſpéré , & , fans l'abandonner d'un ſeul
inftant, u encore le diriger : il paryint ,none
:
( وو (
Teulement à arracher la Nation à ſa perte , mais
àlui donner auſſi , autant que faire ce pouvoit ,
une forme de gouvernement. Le Tréſor & l'Armée
ont commencé à redevenir utiles & fubordonnés
à la République . Le Citoyen dépourvu dé
fortune ſont déjà , que , ne cédant nullement en
prérogatives au plus riche , il a un droit égal à
la Juſtice. Il eſt aſſuré , que la main du Gouvernement
le garantira de l'oppreffion. Si nous ne
ſommes plus dans cette perplexité alarmante ,
qui empéchoit toute opération ſalutaire à l'Etat ,
c'eſt à Votre Majesté que nous en avons l'obligation
. Pourquoi devrions - nous en effet douter encore
du fort de la Patrie, quand c'eſt vous qui
régnez ; quand nous formons toujours un corps de
nation , qù il y a des Citoyens & des bras robuftes
? Et fi nous commençons à nous reffentir du
manque de l'er , fongeons que ce métal ne fut jamais
le ſoutien des Peuples libres , & que fa privation
peut nous rendre d'autant plus heureux, que
nous ne manquerons jamais de celui dont on
fait les armes & les ſocs » .
Prouvant enſuite la néceſſité de l'augmen
tation & de l'amélioration des troupes :
Qu'ilme foit permis, dit- il,j'en ſupplie humble,
ment Votre Majesté &les illuftres Etats , non en récompenſe
de mes ſervices , ( car je n'ai pas encore
été affez heureux pour en rendre , ) mais en
récompenſe de mes ſentimens patriotiques ,
qu'il me ſoit permis de ſervir la Patrie plus
qu'un autre , puiſque le fort m'y a donné plus de
bien en partage. Permettez que j'offre pour le
ſervice de Votre Majesté &de laRépublique 24
pièces de canons & unRégiment de 400 hommes;
qu'ils foient à la diſpoſitiondu Département de
la guerre , quoiqu'entretenus à mes frais ; & que
ceRégiment , ſervant la République avec moi &
e2
( 100 )
àmes dépens , ne ſoit entretenu aux frais du
tréſor de la Couronne , comme les autres Régimens
, qu'après ma mort , lorſque je ne ſerai
plus en état de commander les Diviſions que
V. M. a bien voulu mettre ſous mes ordres ».
Voilà fans doute le vrai patriotiſme ; il ſe
montre par des effets. Cet exemple devroit
bien être imité par tant de Républicains babillards
& argumentateurs , qui ne ſavent
donner à la patrie que de méchantes brochures
, &dont toute la vertu eſt dans leur
écritoire.
Le Prince Sapieha , Général d'Artillerie
de Lithuanie , animé des mêmes ſentimees
que le Comte Potocki , le remercia publiquement
de ſa démarche , & offrit auſſi à la
République 12 pieces de canon de bronze.
Les décrets nouveaux de la Diete ont eu pour ob-
Jets entr'autresune indemnitation au Prince Radziwil,
Palatinde Wilna , de 300,000fl . annuels pendant
10 ans , pour l'amortiſſement de ſes prétentions
ſur la République. Ce Prin e avoit été à peu
près ruiné par les derniers troubles Le Tré.
Torier de Lithuanie abſous de ſa geſtion -Le
projet de ratification de l'accord fait entre la Cour
de Pétersbourg & le Duc de Courlande , agréé.
La véralité des places militaires , permiſe
en faveur des Officiers qui auront ſervi 14 ans ,
mais ſeulement à la valeur de 4 années d'appoin-
-
tement.
Le nouveau Conſeil permanent a été autoriſé
à entamer des négociations de com.
merce avec la Cour de Berlin.
Selon quelques avis de Dantzig, le Réſi(
101 )
dent de Pruſſe a infinué aux Magiſtrats
ſigner , fans délai ultérieur, la convention
projettée entre la Ville & S. M. P.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG, le 24 Novembre.
Une Feuille Allemande , qui nous a déjà
fourni pluſieurs documens inſtructits d'écono
mie politique , préſente ce nouvel état de la
Pomeranie Suédoife.
Les revenus de cette Province ne ſuffiſoient
pas autrefois pour faire face aux dépenſes qu'exigeoit
l'entretien de l'Etat ; il falloit y fuppléer
annuellement , ſoit par des fonds tirés de la Suede
, ſoit par des emprunts & des engagemens
des Domaines. On regardoit avec raifon ce pays
comme onéreux à la Couronne de Suede ; mais
la ſage adminiſtration de Prince de Heſſenſtein ,
qui en eſt Gouverneur , a prouvé qu'il ne l'eff
pas. Ce Prince , guidé par les principes d'une
bonne économie , a trouvé le moyen , non-feulement
de pourvoir aux dépenſes de l'état par les
revenus de la Province , mais de faire encore
tous les ans des épargnes conſidérables , qui ſont
employées aux améliorations du pays & à divers
bons établiſſemens .
Année commune , le revenu depuis 1771 , a
été de 230,000 rixdalers. Depuis 1777 , la recette
a conftamment excédé la dépenſe. Le total
de l'épargne depuis lors juſqu'en 1782 , monte
à la ſomme de 150,109 rixdalers .
La population de cette Province réelle de l'Iſle
de Ragen s'eſt auſſi accrue conſidérablement. En
/
e3.
( 1
1766 on y comptoit 88,957 ames , & en 1782 ,
101,584. Ainfi , dans l'eſpace de 16 ans , la population
eſt augmentée de 12,627 perſonnes. En
1782 , les trois dixiemes du total de la population
demeuroient dans les villes , & ſept dixiemes à
la campagne ; les naiſſances dans la même année
étoient en proportion à toute la population , comme
un à trente , ſept huitiemes ; les enfans illegitimes
aux enfans légitimes , comme un à quatorzetrois
tiers,& les morts aux vivans , comme
un à trente-trois , trois cinquiemes . L'exporration
des marchandises a été évaluće , dans
Pannée 1782 , à 739,693 rixdalers , & l'importation
à 569,638 rixdalers ce qui a produit
dans le commerce un bénéfice de 179,055 rixdalers.
2
On a annoncé que l'Impératrice de Ruffie
s'occupoit d'une nouvelle formation de ſon
armée ; ce travail eſt fini , & la nouvelle
Ordonnance militaire , qui répartit les troupes
en 9 divifions & pluſieurs corps , eſt aujourd'hui
publique.
La premiere diviſion eſt en quartier dans les
Gouvernemens de Petersbourg & de Pleſcow
elle eſt commandée par le Général Feld Maréchal
Comte de Raſumowski , qui a ſous lui un Général
en chef, 4 Lieutenans - Généraux & 7 Majors
-Généraux. Cette diviſion est compoſée de
15 Régimens d'Infanterie & de deux de Cavalerie.
La ſeconde diviſion a ſes quartiers dans le
Gouvernement de la Petite - Ruffie ; elle eft aux
ordres du Général Feld Comte de Romanſow ,
qui a ſous lui trois Lieutenans Généraux & 9
Majors Généraux . Cette diviſion comſiſte en 6
Régimens d'Infanterie & 17 de Cavalerie.
( 103 )
La troiſieme diviſion eſt cantonnée dans le
Gouvernementde Moſcow ; elle eſt aux ordres
duGénéral Feld Maréchal Comte Xchernichew,
qui a ſous lui deux Lieutenans Généraux & 4
Lieutenans Généraux. Elle est compoſée de 7
Régimens d'Infanterie & de trois de Cavale.
ne.
La quatrieme diviſion eſt cantonnée dans le
-Gouvernement de Cathafinorland ; elle eſt aux
ordres du Général Feld Maréchal Prince de Potemkin
, qui a fous luis Lieutenans Généraux
& 11 Majors généraux. Elle confifte en tx Régimens
& 15 Bataillons d'infanterie & 18 Régimens
de Cavalerie.
Le Corps du Gouvernement du Caucaſe ap
partient à cette divifion. Ce Corps composé de
Régimens & de 5 Bataillons d'Infanterie & de
7 de Cavalerie , eft aux ordres du Lieutenant
-Général de l'otenkin , qui a ſous lui un Lieute
nant Général & cinq Majors Généraux .
La cinquieme Diviſion a ſes quartiers dans le
Gouvernement de Nowogorod ; elle eft aux ordres
du Général en chef Comte de Bruce , qui
a ſous lui un Lieutenant Général & 2 Majors
généraux. Elle est compoſée de 4 Régimens d'Infanterie&
de 2 de Gavalerie.
La fixieme Diviſion eſt cantonnée dans les
Gouvernemens de Wolodimir & de Worow; elle
eſt aux ordres du Général en chef Comte Pierro
de Solſtikow , qui a ſous lui un Lieutenant Général
& 4 Majors généraux. Elle confide en qua
tre Régimens d'Infanterie & eu quatre de Cavalerie.
La ſeprieme diviſion eſt cantonnee dans leGou
vernement de Smolensko ; elle eſt aux ordres du
Général en chef Prince de Repnin , qui a fous
lui unLieutenant Général & 3 Majors Généraux
6
( 104 )
-
Elle confifte en 4 Régimens d'Infanterie & en3
de Cavalerie.
La huitieme diviſion eſtcantonnée dans le Gouvernement
de Tambow; elle eſt aux ordres du
Général en chef Baron d'Elmt , qui a ſous lui
un Lieutenant Général & 2 Majors Généraux.
Elle confifte en quatre Régimens d'Infanterie &
deux de Cavalerie .
La neuvieme Divifion eft cantonnée dans le
Gouvernement de la Ruffie - Blanche ; elle eft
aux ordres du Général en chef Comte Moufin
Poutschkin , qui a ſous lui un Lieutenant Général
& trois Majors Généraux. Elle conſiſte en 4
Régimens d'Infanterie & deux de Cavalerie.
Le Corps d'Orembourg , cantonné dans le
Gouvernement de ce nom , eſt aux ordres du
Major Général de Filiſow ; il eſt compoſé de z
Bataillons d'Infanterie&de cing de Cavalerie.
Le Corps de Siberie , compoſé de deux Bataillons
d'Infanterie & d'un Régiment de Cavalerie ,
eſt aux ordres du Lieutenant Général d'Agarew.
Depuis cette répartition , dans laquelle ne font
pas compris les Régimens des Gardes , lesRégimens
d'Artillerie , les Bataillons de Garniſon ,
les Troupes de marine , le Corps des Cadets ,
l'Armée est compoſée de 80 Régimens d'Infanterie
& de 62 de Cavalerie. - La milice du
pays eſt incorporée dans les divers Corps.
DE VIENNE , le 2 Décembre.
Les fauſſes nouvelles & les conjectures
circulent en ce moment avec tant de ſuccès,
qu'il est très-difficile de raſſembler une ſuite
de faits certains. On est donc forcé par pru-
4
( 105 )
dence de s'en tenir à quelques détails ſecondaires
, qui fervent à pénétrer ce qu'on
ignore.
Le régiment de Preiſſ, qui étoit en garniſon
dans cette ville , ſe mit en marche le 23 Novembre
pour les Pays - Bas , & Teuchſmeiſter le ſuivit
le lendemain .
Le Général-Major de Zehentner , Chef de
l'Etat -Major de l'armée , le Baron de Turati ,
Lieutenant- Colonel de ce département , & rappellé
d'Esclavonie ; enfin M. de Legifeld , Inf.
pecteur Général de l'adminiſtration des vivres ,
ont pris en poſte la même route avec quatre Ingé.
nieurs en chef. M. de Legifeld étoit en Italie
depuis fix mois à la ſuite d'un procès conſidérable
, lorſqu'il fut rappellé. Parti le 12 Novembre,
il a ordre de faire la plus grande diligence
& de ne pas perdre un inſtant dans ſes opéra
tions. Il eſt enjoint aux Receveurs des différentes
caiſſes , de preſſer leurs paiemens , & l'on a offert
du ſervice , même aux Officiers retirés , fans
être incapables de porter les armes.
Le Marquis Ghérardini , Envoyé extraordinaire
de l'Empereur à la Cour de Turin ,
eſt parti le 19 pour Milan ſa patrie , où il
ne s'arrêtera que peu de jours , devant hâter
fon arrivée au lieuddee ſa deſtination.
Ce n'eſt pas en Hongrie , mais en Tranfylvanie
, qu'il s'eſt répandu quelques bandits
, appellés des révoltés par des Gazettes
étrangeres ; ce ſont des Valaques occupés
de brigandages : ils ont pillé pluſieurs villages
, &les ont enſuite incendiés . A leur
rête ſe trouve un aventurier , qui a pris le
nom de Comte de Salis , en ſe décorant
es
( 106 )
d'une Etoile & d'un Ordre ſuppoſé. Rien
ne nous fait préſumer d'ultérieures fuites du
mécontentement de quelques Comitats
Hongrois , au fujet de la Conſcription militaire
: on a pris des meſures pour tranquilliſer
les eſprits , qu'on ne manie pas aufli facilement
dans cette contrée que dans le
refte de la Monarchie.
Les rapports qui nous viennent du Tirol , touchant
le bon effet de l'interdiction des marchan
diſes étrangeres , ſont de plus en plus fatisfaifans.
Les manufactures ſe perfectionnent rapidement
dans cette Province ; les matieres écrues
s'y préparent avec plus de foin , & la culture des
vers à foie y augmente ſenſiblement. En 1782 ,
on recueilloit déja 100,000 liv. de foie ; & ce pro
duit eſt aujourd'hui bien plus confidérable .
M. Charles Gozzi , Lieutenant -Major de
S. M. I. dans la Pologne Autrichienne , s'étant
enfui pour prendre le turban , il vient
d'être pendu en effigie. Au bas de fon portrait
étoit écrit en langues Turque , Grecque
, Ruffe & Allemande , Charles Gozzi ,
ancien Lieutenant - Major , convaincu du
crime de haute trahifon , & d'avoir abjuré
la Religion Chrétienne >>.
Le Manifeſte contre les Hollandois eſt
déja rédigé , & prêt à être envoyé aux Cours
étrangeres.
On vient de publier un nouveau Régle .
ment général de Douane pour les Etats -héréditaires
, par lequel les tarifs précédens ont
été, fupprimés,
!
( 107 )
L'Ordonnance concernant l'entrée & lataxe
des marchandiſes étrangeres , fera auſſi publiée
dans les Pays Bas . - Les productions & marchandiſes
qu'on y fabriquera pourront entrer
dans les Etats héréditaires d'Autriche & de
Hongrie , en ſe conformant au Reglement du
15 Novembre 1777 , & aux articles du nouveau
Reglement général de Douane , du premier Novembre
de cette année , où il eſt traité du commerce
des Pays - Bas .
L'Empereur a fait verſer , ſelon le bruit public
, 30 millions de florins dans la caiſſe du Tréſorier
de l'armée des Pays Bas , d'où l'on s'eſt
hâté de conclure que la marche des troupes coû -
teroit 60 millions tournois : cette conféquence
n'est pas rigoureuſe ſans doute , les dépenſes de
cette caiſſe feront très conſidérables , puiſque
les frais des différens tranſports , alloués aux voi
turiers de Vienne , ſont de 275,000 florins . On
ajoute que les Etats de Brabant contribueront à
cette caiffe par un don gratuit de 3 millions de
florins.
La circonstance rend d'autant plus cu- \
rieux un état authentique des forces militaires
de l'Empereur en tems de guerre :
voici le denombrement qu'on en fait d'après
des relevés exacts. L'armée eſt portés
au complet , l'Etat-Major & tous les Officiers
compris.
cun. •
Deux Régimens de garniſon , cha-
Dix-huit Régimens de Frontieres ,
57 Régimens d'Infanterie , chacun
de 18 compagnies & de 4,093 hommes
,
hommes.
7,218
61,476
233,301
( 108
2Régimens de Carabiniers , chacun
de 8 eſcadrons & de 1,470 hommes ,
10 Régimens de Cuiraſliers , chacun
de 6 eſcadrons & de 1,062 hommes ,
5 Régimens de Dragons , chacun
de 6 eſcadrons & de 1,236 hommes ,
Le Régiment des Dragons d'Arberg
, de 6 eícadrons . •
6 Régimens de Chevau - Légers ,
chacun de 6 eſcadrons & de 1,236 hommes.
8 Régimens de Huffards , chacun de
huit eſcadrons & de 1,640 hommes .
5 autres Régimens de Huſſards de
diverſe force y compris les Efclavons.
Le Corps de réſerve de la Cavalerie.
Le Régiment de garniſon des Pays-
Bas , de 4 compagnies.
Les deux compagnies d'Infanterie en
garniſon à Philisbourg • ...
La Garde de la Couronne de Hongrie
, 2 compagnies.
3 Régimens d'Artillerie , chacun de
16 compagnies , & de 2,415 hommes.
La Garde du Général d'Artillerie .
Le Corps d'Artillerie dans les fortereſſes
& les garnifons.
Le Corps des mineurs ,4 compagnies
Le Corps des Sapeurs , trois compagnies..


2,940
10,620
6,180
1,062
7,416
13,120
4,873
4,694
806
401
242
7,245
252
1,274
497
172
Le Bataillon des Pontonniers • • 416
TOTAL . • 364,205
Les quatre Régimens Wallons d'Infanterie &
les deux Régimens Italiens d'Infanterie ont , en
temps de guerre , le même nombre d'hommes
que les Régimens Allemands d'Infanterie , dont
( 109 )
ily en a pluſieurs de 20 compagnies. Plufieurs
Régimens de Huſſards font auffi compoſés
de 5 diviſions ou de 10 eſcadrons.
Les féances de la Diete ont recommencé
le 15 à Ratisbonne. Le Miniſtre de Mayence
a recommandé à cette occafion aux autres
Miniſtres des Etats de l'Empire , de ſe mettre
en état de répondre au Décret commifforial
de l'Empereur , concernant la ville de
Donawert , qu'on doit céder à l'Electeur
de Baviere .
On voit dans un état de dénombrement de la
ville de Leipſick que la population de cette ville
monte à 32,000 ames .
On a obſervé que depuis pluſieurs années le
nombre des morts a excédé de beaucoup celui
des naiſſances dans la même ville de Leipſick.
En 1781 on y a compté 916 naiſſances & 1131
morts ; en 1782 902 naiſſances & 1485 morts ,
& en 1783 899 naiſſances & 1110 morts.
DE FRANCFORT , le 6 Décembre.
Selon des lettres du Briſgaw, la premiere
diviſion des troupes de cette province a dû
quitter Fribourg , le 21 du mois dernier , &
le premierDécembre elle aura paffé le Rhin.
Quant au fecond corps, parti le 21 du vieux
Briſach , il ſera arrivé à Philisbourg à la fin
de Novembre , pour traverſer le fleave fur
le pont de bateaux établi près de cette place.
On a ſaiſi , dit- on , le temporel du Cardinal
Migazzi , Archevêque de Vienne , à qui
l'on reproche trop d'activité contre les nouvelles
réformes.
( 110 )
Une lettre de Strasbourg, du 25 Novembre
, s'exprime en ces termes :
Un courrier de Vienne , allant à Paris , a
paſſé hier vers les huit heures da foir par cette
ville ; il n'a été que quatre jours en route pour
venir de Vienne ici , malgré les mauvais chemins.
Ce courrier a laiſſe , en paſſant par Kell ,
un paquet miniſtériel à la poſte , avec injonction
au directeur de le faire tenir ſans délai à
l'Officier qui commande les troupes Autrichiennes
du Brisgau : cet Officier ſe trouvoit
pour lors à Appenwiehr près d'Offenbourg ,
avec la premiere diviſion Autrichienne. A la
réception de ce paquet , il a auffitôt envoyé
un exprès à l'Officier commandant la ſeconde
diviſion qui étoit partagée entre les villages de
Goldcheur & Marle , à une petite lieue de Kell ,
pour lui ordonner de faire halte , juſqu'à nouvel
ordre : cet exprès eſt arrivé à minuit à Marle.
Les Strasbourgeois , qui le lendemain ſe rendirent
à Kell pour y voir le paſſage des troupes ,
qui devoit avoir lieu par le pont de Krentzig ;
ne furent pas peu ſurpris de ne découvrir aucune
trace de cetre armée ; quelques uns s'étant avancés
juſqu'à Goldcheur & Marle , leur ſurpriſe
augmenta , n'appercevant que des grenadiers
qui de diſtance en diftance faifoient ſentinelle
devant les maiſons où les foldats ſe trouvoient
enfermés & défarmés , chaque Capitaine
ayant mis en dépot dans ſon quartier les armes
de ſa compagnie.
Cene font pas là des détails fort importans
, mais le contr'ordre donné aux troupes
, annonceroit une diſpoſition à ne pas
dégarnir le Briſgaw , dont on remplaceroit
lesRégimens par d'autres de l'intérieur.
( 11 )
Les bâtimens Impériaux dans le Sund ont
été prévenus d'y reſter juſqu'à nouvel ordre:
laplupartdeces bâtimens étoient deſtinés
pour laHollande.
ITALI Ε.
DE MILAN , le 25 Novembre.
On affure que dans peu il paroîtra un ordreà
tous les pauvres étrangers de fortirde cet
Etat. Les pauvres nationaux feront renfermés
dans l'Hôpital S. Vincent , auquel on travaille
actuellement , pour le rendre propre à les
recevoir. Les hommes & les femmes feront
employés ſuivant leur capacité , & les dépenſes
néceſſaires pour l'entretien de cet
établiſſement , feront payées ſur les revenus
des fondations pieuſes ſupprimées,
Les grains fermentés du Chevalier Marco
Barbaro , font recherchés avec plus d'empreſſement
que jamais ; il n'eſt plus permis de douter
de leur excellente qualité après les effais reitérés
qu'on en a faits avec un ſuccès conſtant. Le Chevalier
Marco Barbaro a dû en préparer une
grande quantité , & afin de procurer des récoltes
encore plus abondantes , il a augmenté le degsé
-de fermentation au moyen de nouveaux ingrediens
dont il a préalablement fait l'eſſai. Pour
donner encore plus de confiance aux Fermiers
& aux Cultivateurs de nos environs il a paflé
avec eux divers contrats , par leſquels il s'eſt
engagé à leur fournir le grain fermenté & à
leur abandonner les cinq premieres récoltes , à
condition qu'à la fixieme récolte ils lui reſtitueroient
le grain fourni pour les femailles , & que
l'excédent de cette récolte ſeroit partagé enise
( 112 )
1
lui & les Fermiers. Ce procédé offre une preuve
incontestable du bénéfice conſidérable qui doit
réſulter de cette découverte , & il prouve en
même tems le deſir qu'a l'Auteur d'en étendre
l'uſage pour le bien public.
Nous avons perdu , le 22 de ce mois , le
célebre Abbé Friſi , Profeſſeur royal de Mathématiques
, & auteur de pluſieurs ouvrages
ou Mémoires d'un mérite ſupérieur.
DE FLORENCE , le 24 Novembre.
Le Conſeil royal vient d'adreſſer une Lettre
circulaire aux Evêques , pour leur recommander
la plus grande circonſpection dans
le choix des Confeffeurs de Religieuſes , attendu
que la négligence à cet égard peut
entraîner les plus grands abus. Les Evêques
font priés en même temps de défendre à ces
Confeffeurs des'entretenir à la grille avec
les Religieuſes.
DE ROME , le 24 Novembre.
Le Cardinal Marc-Antoine Colonna , Vicaire
du S. Pere à Rome , eſt dangereuſement
malade d'une ſtrangurie ; & malgré
les faignées réitérées , le mal eſt empiré. Outre
les prieres que l'on fait dans les différentes
Eglifes pour obtenir du ciel ſa guérifon,
le Saint Sacrement a été expoſé dans la Chapelle
de Caravita , & les prieres de quarante
heures ont eu lieu pour le même effet.
Le 34 Juillet dernier , le P. Franceſco Gardici
Romain Clerc Mineur Régulier , Curé
d'Agnani , eſt mort âgé de 55 ans dans la ville de
Sora , où il étoit allé pour raiſon de ſanté. La
( 113 )
vénération des peuples pour le P. Gardini étoit
fi grande que , malgré les gardes qu'on mit auprès
de fon corps , le peuple a coupé fon habit
en petits morceaux pour én faire des reliques.
On a répandu que le lendemain de ſa mort , la
veine qu'on lui avoit ouverte ne jetta pas une
ſeule goutte de ſang , mais que le lendemain
matin on en vit ſortir avec abondance. Son vifage
étoit extrêmement frais & coloré . Son corps
d'ailleurs étoit flexible & fans aucune odeur . Le
peuple demanda qu'on différât d'un jour de le
mettre en terre , mais les Peres conventuels , qui
étoient parvenus avec peine à obtenir le corps ,
dans la crainte de cauſer du tumulte , l'ont fait
enterrer dans la nuit ſuivante. Le 26 , à l'ouverture
des portes , l'Egliſe fut remp'ied'unconcours
immenſe de peuple qui fit les dévotions ſur ſon
ſépulcre. Les Paroiffiens d'Agnani ont été trèsaffligés
de ne point poſſéder dans leur Egliſe le
corps de leur vertueux Curé.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 22 Novembre .
Le 11 Avril dernier , les navires le Peruano
& le S. Pedro d'Alcantara , mirent à
la voile du Callao , ſous le commandement
de D. Joſeph de Cordova. Ils avoient à
bord 15 millions de Duros en eſpeces. Dans
la mer du Sud , les tempêtes endommagerent
le S. Pedro, qui ſe trouvant hors d'état
de doubler le Cap Horn , rebrouſſa chemin
& aura gagné , à ce qu'on eſpere , le port
de la Conception au Chili . Le Peruano
franchit le Cap , mais les avaries le forcerent
à diriger ſa route vers Rio Janeiro dont
il étoit à 87 lieues. La Mexicaine , partie de
( 114 )
Lima unmois après ces deux bâtimens , eft
entrée à Cadix le 8 de ce mois , n'ayant
plus que 10 homnies en ſanté.
On a reçu de Sainte-Croix de Ténériffe
l'afligeante nouvelle d'un incendie , qui a
confumé une partie de cette ville au mois
d'Octobre.
Le 28 , à 9 heures du ſoir , le feu prit d
une maiſon où l'on vendoit de la réſine , térében
hine , & autres matieres combustibles ; quoi
que fur le premieravis , le Marquis de Branchiforte
, Commandant-Général , accourût , accompagné
des Chefs de l'Artillerie & du Génie ,
de l'Erat-Major de la Place; des Officiers & de
beaucoup de perſonnes de distinction , l'incendie
fit tant de progrès ( la plupart des maiſons étant
construites en charpente , ) qu'on craignoit de
voir toute la ville bientôt détruite. Le Général
ordonna en contéquence d'amener la groſſe artillerie
& de la faire jouer pour abattre quelques
maiſons. Ce moyen n'eut pas tout l'effet
defiré par la raiſon , que , la chaleur des flammes
ayant réduit ces matieres à une maſſe ,elle
ſauta comme de la poudre; & les jets , qui ſortoient
du milieu des flammes , ſemblables à un
feu d'artifice ne caufoient pas moins d'effroi
que d'étonnement. Le Corregidor de la Laguna ,
accourut au bruit de l'artillerie , accompagné
de plus de 300 hommes avec ce qui étoit néceſſaire
pour éteindre l'incendie. Matheureuſement
il s'étoit déjà écoulé 4 heures depuis qu'il
avoit éclaté : mais ces fecours ne laifferent pas
néanmoins d'être de grande utilité. Voyant l'ex.
trême vîteſſe , avec laquelle le feu gagnoit toue
ce qui étoit à portée , le Général ordonna , mal-
,
( 115 )
1
gré la diſtance qu'il y avoit du foyer de l'incend
die au Château principal & à la Douane Royale ,
d'en abattre l'Eſtacade , de retirer la poudre ,
d'enlever tout ce qui appartenoit à la Douane &
à l'adminiſtration du Tabac , & de mettre en ſûreté
tant les eſpeces que le papier de ce Dépar
tement. L'événement prouva combien cette précaution
étoit utile , puiſqu'en effet les flammes
ſe communiquerent à l'Hôtel de l'adminiſtration
du Tabac , à une partie des Bureaux de l'infpection
& de la recette , & aux maiſons vis-àvis
l'Hôtelde la Douane. Enfin , à force de peines&
de travaux , on réutit à couper les flammes
à peu de distance de la inaiſon du Général . L'on
eſtime à 31 le nombre des maitons brûlées , & à
22 celles qu'on a abattues ou ruinées pour arrêter
les flammes dans leur cours ; & toute la perte eſt
évaluée à plus de 500 mille piaſtres . Cependant ,
au milieu d'une auffi grande conſternation , il
n'a péri perſonne , & il n'y a qu aucun déſordre;
ce qu'on doit en grande partie aux diſpoſitions
prudentes duGénéral.
L
Un autre avis fâcheux eſt celui de la perte
du Septentrion , de 70 canons , qui a fait
naufrage par un ouragan, à 3 lieues de Malaga
: la cargaiſon eſt ſauvée mais le navire
même eſt perdu ſans reſſources : le filence
qu'on garde ſur l'équipage fait eſpérer
qu'il a ſurvécu à cet accident.
GRANDE-BRETAGNE.
DE LONDRES , les Décembre.
Le Prince Frédéric d'Osnabruck a été
créé par S. M. Duc d'Yorck & d'Albany ,
dans le royaume de la Grande Bretagne , &
Comte d'Ulfter dans le royaume d'Irlande :
( 116 )
ees titres paſſeront aux héritiers mâles , légitimes
de S. A. R.
Ainſi que nous le fîmes preſſentir l'ordinaire
dernier , le Comte de Temple eſt aujourd'hui
Marquis de Buckingham. Il avoit ,
dit- on , l'expectative de ce titre , lorſqu'il
accepta la Vice-Royauté d'Irlande ; & en
confirmant ſes eſpérances , le Roi a voulu
manifeſter ſon approbation de la conduite
de ce Seigneur.
Lord Shelburne eſt créé Vicomte de Calne
& de Canston , Comte de Chipping Wycombe
, & Marquis de Lansdown. Cet ancien
Miniſtre n'acceptera aucune place dans l'adminiſtration
actuelle : ſa ſanté eſt le motif
ou le prétexte de cet éloignement. Le Lord
Shelburne n'eſt venu à Londres que pour
baiſer la main de S. M. , & lui faire ſes remerciemens.
Le Cabinet eſt donc en ce moment , & pour
long-temps peut être , invariablement fixé aux
perſonnages ſuivans. Le Lord Cambden , Préfident
du Conſeil , le Lord Thurlow , le Comte
Gower , le Duc de Richmond , le Marquis de
Caermarthen , le Lord Sydney , le Lord Howe , &
M. W. Pist . L'oppoſition remarque que l'Etat
ne peut manquer de proſpérer étant conduit par
la fermeté de Lord Cambden , de la force de caractere
du Duc de Richmond , de l'expérience de
M. Pitt , & de la popularité de Lord Turlow.
Les lettres d'Antigoa nous apprennent
que le 30 Juillet dernier , l'Amiral Sir Richard
Hughes y eſt arrivé avec ſa flotte
compofée de l'Adamant , so canons , de la
Latona , 36 canons , du Boreas , 32 canons ,
( 117 )
de l'Unicorn , 32 canons , &des Sloops le
Zébre & le Fury.
On va faire conſtruire dans les Chantiers marchands
de la Tamiſe , pluſieurs vaiſſeaux pour la
Marine royale. Le terme de cette conſtruction
eſt fixé à trois ans : ces vaiſſeaux ſont le Tigre
de 74 canons , le Dragon id. , le Mars & le
Torbay de 64 canons. Tous les Chantiers royaux
ſont occupés , foit par les radoubs , ſoit par les
conſtructions nouvelles.
M. Orde , Sécretaire de la Vice-Royauté
d'Irlande , eſt parti de Dublin le 24 Novembre
, pour venir afſiſter à Londres aux
Conférences actuelles , qui ont pour objet
les Réglemens commerciaux & le Revenu
d'Irlande : l'arrangement futur ſur ces différens
points devant être préſenté au Parlement
à ſa rentrée.
Hier , le Général Sloper a dîné avec la
Cour des Directeurs , ainſi que 16 Officiers
nommés à des emplois dans l'Inde ; il ſe
diſpoſe à s'embarquer ſur le Fox, qui le conduira
à Calcutta; on n'équipera point une
frégate , comme on le faiſoit autrefois , pour
tranſporter dans ces contrées un Commandant
général ; il n'a eu la nomination d'aucun
des Officiers qui l'accompagnent , à
l'exception de celle de ſon Aide-de- camp &
de fon Secrétaire ; tous les autres ont été
nommés par les Commiſſaires de l'Inde : le
frere du Lord Cathcart s'y rendra en qualité
de Quartier-maître-général , & le Colonel
Withe , du fixieme Régiment , en qualité
d'Adjudant général ,
( 118 )
La Compagnie des Indes n'a pas encore
communiqué au Public les nouvelles reçues
de Bombay; mais l'on n'a que trop d'éclairciffemens
fur l'affreuſe deſtinée des prifonniers
de Tippoo Saïb . Nous allons raſſembler
les différentes circonstances de ce traitement
: le Public jugera enſuite de la fidélité
de nos Romanciers enthouſiaſtes , qui
dans leurs pamphlets , leurs tableaux , leurs
mémoires , & leurs oeuvres philofophiques ,
nous ont repréſenté ce vertueux Tippoo
comme un ange de douceur , comme un
agneau ſous la dent des barbares venus d'Europe
, comme un politique élevé , aimable ,
& fur-tout extrêmement juſte.
Voici les actes de juftice de ce Héros de
nos Difcoureurs & ceux de fon pere
Hyder-Ali. On ſe ſouvient que ce dernier
furpriten Septembre 1780 , un détachement
fous les ordres du Colonel Baillie , qui reſta
accablé fous le nombre. Un Officier de cette
petite armée écrit en ces termes les fuites de
cette action : fa lettre eſt datée du Fort
George le 6 Juin dernier.
La plupart des Européens furent tués pendant
l'action , ou taillés enſuite en piéces par l'ennemi
&de ſang- froid après qu'il eut promis de nous
donner quartier. Le petit nombre d'Anglois qui
reſtoit , étoit horriblement mutilé. Sur le total
il n'y avoit que neufOfficiers fans ble'sûres . J'eus
lebonheur d'être du nombre ; j'avois , il eſt vrai ,
reçu deux coups de feu , mais en jetant les yeux
fur mes camarades , je ne pouvois me conſidérer
comme bleffé. Il faudroit une plume plus
1
exercée que la mienne , pour vous donner une
idée de tout ce que nous avons ſouffert depuis
ce moment .
Tous ceux qui étoient en état, ou qu'on pouvoit
forcer de marcher , furent envoyés deux
jours après enchaînés deux à deux à 300 milles
dans l'intérieur des terres . On nous diviſa enſuite
en pluſieurs partis qu'on jeta dans différens Forts,
en nous donnant indiftinctement une ration àpei.
ne ſuffifante pour nous faire vivre. Elle confiftoituniquement
en une livre& demi de ris . On
yjoignoit une paye de trois liards par jour , fur
leſquels il nous falloit fournir le feu. Nous étions
preſque nuds ; on nous avoit dépouillé de tous
nos vêtemens lors de notre reddition : pluſieurs
d'entre nous étoient fans chemiſe. Notre paye
ne ſembloit pas être propre à nous tirer de cette
affreuſe poſition. Nous y reſtâmes depuis le mois
de Septembre 1780 , juſqu'au moment où la razification
de la paix nous a délivrés . J'eus lebonheur
de n'avoir pas la moindre maladie pen.
dant notre détention. ASeringapatnam les prifonniers
furent mieux traités quant à la nourriture.
Quelques Officiers , malgré qu'on nous eût
interdit les moyens d'écrire, font parvenus à
tenir un journal exact de notre captivité , lequel
je crois , ſera quelque jour , donné au public.
Tous les Officiers d'un certain rang , ou qui ,
avant leur reddition , avoient eu des occafions de
ſe diftinguer , furent empoisonnés au affaffinés
en prifon , & tous les jeunes gens , d'une figure
ſéduifante , furent réſervés pour aſſouvir la brutalité
de l'ennemi , des mains duquel , ſelon toute
apparence , ils ne pourront être tirés. Quelquesunsd'entr'eux
ſont des premieres Maiſons d'Angleterre
, &c . &c . &c .
La décence nous oblige à fupprimer le
reſte de ce tableau ; mais voici d'autres dé(
120 )
tails rapportés dans la lettre d'un Officier au
ſervice de la Compagnie , écrite de Madras
le 3 Juin 1786.

« Typpoo - Saïb étoit convenu , par le Traité
de paix , de rendre tous les priſonniers ; cependant
, ſans aucun égard pour cette convention
il a retenu environ 300 européens , dont il a
forcé la moitié à ſe rendre Musulmans. Le reſte
conſiſte en Artiſans tirés des priſonniers faits &
remis par les François à Hyder - Aly , & qui
ont été contraints de s'engager au ſervice de
Typpoo - Saïb . - On compte parmi les Européens
, que ce Prince a obligés de porter le
Turban , le Capitaine Lieutenant Rutlige , le
Lieutenant Speediman , l'Enſeigne Clarck , &
pluſieurs Cadets de Marine , appartenans aux
Vaiſſeaux de Sa Majesté l'Annibal & le Chaffeur ,
au Vaiſſeau munitionnaire la Réſolution & à la
Fortitude , Vaiſſeau de la Compagnie des Indes ,
&c. &c. Typpoo. Saïb a également retenu nonſeulement
tous les Officiers Noirs faits priſonniers
avec le Général Mathews , mais auſſi les
Officiers noirs & les Sipoys , appartenans aux Bataillons
du Carnatic , qui ſont tombés en ſon
pouvoir. Enun mot, Typpoo - Saïb n'a rendu la
liberté qu'à 1,200 Européens ſeulement , tant
Officiers , Soldats , que Matelots , & à environ
1,500 Sipoys de Bombay. Ces derniers ſe ſont
conduits avec beaucoup de courage & de réſolution
; quoiqu'ils fuſſent enchaînés deux à deux ,
&obligés de porter pendant tout le jour des hottes
remplies de terre & de pierres , ils ont refuſé
pteſque tous de s'engager au ſervice de Typpoo ,
&comme ce prince n'étoit point en poſſeſſion
de leurs familles , il ne jugea pas à propos de
lesgarder»,
Lorſque
( 121 )
Lorſque les Anglois ont réclamé cet Officier
&fa troupe auprès de Tippoo-Saib , il'a toujours
refuſé de répondre d'une maniere préciſe , difant
au contraire , que les Prifonniers Anglois avoient
embraffésa Religion , & qu'il ne vouloit point en con
Sèquence les livrer à la vengeance des Chrétiens. Ce
Prince , ajoutent les dépêches , ayant furpris deux
de nos Officiers en commerce de galanterie avec
quelques-unesde les femines , a fait mutiler tous
les Anglois qui étoient entre ſes mains , & l'on
aſſure que la plupart d entre eux font morts des
fuites de cette barbare exécution. Une antre excuſe
que Tippoo-Saib a donné pour colorer la
détention des Prifonniers Anglois a été ,qu'ils
étoient tous Artill urs .
Telle eſt cependant , obſerve un de nos Papiers
àcette occafion , telle eſt la paix que le Gouverneur
Haſtings a conclu avec Tappoo. Telles font
les inſultes auxquelles il s'eſt ſoumis , & la Compagnie
n'a pas daigné s'intérelier au fort de ces
braves Prifonniers. Dans tout autre moment , le
récit de ces circonstances malheureuſes auroit
réveillé le reſſentiment de la Nation ; à quel état
abject de baſſeffe & d'inſenſbilité nos connexions
avec l'Inde ne nous ont- elles pas réduit ?
Parmi les horreurs que l'on raconte de
Typpoo - Saïb , envers les Anglois qui ont
été faits prifonniers par ſes troupes , on cite
le rafinement d'inhumanité ſuivant. Tous les
priſonniers étoient enchaînés indiftintement
deux à deux : un Officier ſe trouva accouplé
avec un ſimple Matelot; ce dernier fut attaqué
d'une dyſſenterie dont il mourut après
avoir langui très long-temps. L'Officier reſta
enchaîné trois jours au cadavre putréfié de
N°. So , 18 Décembre 1784. f
( 122 )
1
ce malheureux , ſans que les Indiens euſſent
l'humanité de l'en ſéparer.
Toutes les dépêches de Madras confirment
ces récits , ainſi que la fin tragique du
Général Mathoeus .
Il y a dans la lettre de M. Hastings à la Cour
des Directeurs , une particularité qui demande
toute l'attention de la Compagnie. Il dit « que
>> le fils aîné de l'Empereur Chaw Alhum avoit
>>> pris la fuite de Delhy , & s'étoit rendu à Luck-
>>> nour , peu de tems après l'arrivée de M. Hastings.
>> Celui - ci & le Viſir le reçurent avec le plus
>>>grand reſpect , mais avec toute la retenue né-
>>>ceſſaire , pour ne point entraîner le Nabab ni
>>>laCompagnie dans une nouvelle guerre au ſujet
>> de ſon malheureux Pere. » Ceux qui connoifſent
le caractere de M. Hastings , dit un Papier de
P'Oppofition , ne voient dans cette circonstance
qu'une nouvelle ſource de troubles . Tout concourt
à le faire ſoupçonner . Le jeune Prince s'eſt jetté
dans les bras de M. le Gouverneur , & il en a été
bien reçu. Ces expreſſions ne ſont point équivoques.
Il eſt clair que M. Haftings n'a point gardé
la neutralité , & il eſt facile d'appercevoir quels
ſont ſes deſſeins . D'un autre côté , on nous dit que
M. Hastings n'eſt pointdans l'intention de repaſſer
enAngleterre àpréſent; lui , qui auparavant avoit
marqué le plus grand defir de quitter l'Inde ,
auflì tốt que la paix feroit conclue , & que tout
feroit tranquille. Le Trône de Delhy , voilà
concluent nos Politiques, voilà l'objet des projets
du Gouverneur Haftings.
,
S'il ſe fait un emprunt public l'année prochaine,
ce qui est encore douteux, il ne ſera
au plus que de trois millions ſterlings , dont
( 123 )
la plus grande partie ſervira à conſtituer ou
à rembourfer la dette non fondée.
Le Sieur Atkinson dont nous avons rapporté
la condamnation , n'en ſera pas quitte pour l'amende
de deux mille liv. fterl. portée dans la
ſentence. Les Commiſſaires des vivres vont le
pourſuivre ſur les fraudes de ſes comptes , & l'on
a ſaiſi cent mille livres , dépoſées à la banque
en ſon nom.
Un Club de porteurs de chaiſe a gagné à
la Loterie un lot de 20,000 liv. ſterl. Ils ont
quatre billets dont un feul eſt forti , & il
leur reſte encore de grandes eſpérances pour
les tirages ſuivans.
Des lettres particulieres rapportent un
trait remarquable du Général Washington .
Cet Officier , vêtu ſimplement , alloit en Virginie,
où il est né. Une averſe le ſurprit enchemin
entre Baltimore & Philadelphie. Ildeſcendit
de cheval & monta dans un chariot public qu'il
rencontra ſur la route. Lorſque la voiture fut arrivée
à la dinée , l'Aubergiſte qui connoifſoit le
Général , lui offrit auſſi tốt une chambre particuliere
& une table à part ; mais le Général lui répondit
qu'il n'en feroit rien ; qu'il étoit d'uſage
que tous ceux qui voyageoient dans les chariots
publics dinaffent enſemble ; & qu'en conféquence
il ne vouloit point abandonner ſes compagnons
de voyage : & en effet, il dîna avec eux comme
le plus fimple Particulier..
On trouve dans un Journal Anglois de
1733 le récit de funérailles , bien plus fingulieres
encore que celle de Ruſſel , mort
dernierement , & dont nous avons cité les
diſpoſitions.
f2
( 124)
7
Whittlesea. 7 Mai 1733.
La nuit derniere a été enſeveli ici M. J. Un
derwood de Naffington . Lorsque le cercueil a
été deſcendu dans la tombe , on a placé ſur le
milicu , une petite plaque de marbre blanc , avec
cette inſcription .
Non omnis moriar , J. Underwood. 1733 .
Six Gentilhommes qui formoient le convoi
entonnerent , enſuite , la derniere ſtance de la
vingrieme Ode du ſecond livre d'Horace. Tout
ſe paſſa conformément à la volonté du Défunt ;
on ne ſonna point les cloches , perſonne ne fut
invité , à l'exception des fix gentilhommes qui
* ſuivoient le corps ; le cercueil fut peint en verd ,
& le cadavre paré de tous ſes habits. Sous la
tête du mort on plaça l'Horace de Sanadon , &
à ſes pieds le Milton de Bentley : de ſa main
droite il tenoit un petit teſtament grec , avec
cette inſcription en lettres d'or Ειμή ενω Σαυσω
I. V. Dans ſa main gauche étoit une petite
édition d'Horace avec ces mots , Mufis amicus
J. V.
Après la cérémonie , la ſoeur du Défunt donna
un grand fouper aux 6x aſſiſtans , qui , la table
levée , chanterent l'Ode 3re du ser livre d'Horace.
Ce bizarre perſonnage legua 6000 liv. fterl .
à ſa ſoeur , à condition qu'elle exécutât ponctuellement
ces dernieres volontés. Chaque aſſiſtant
eut dix guinées , moyennant qu'il ne parut
point en habit noir.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le & Décembre.
LeRoi a accordé ſon agrément au mariage du
( 125 )
Vicomte de l'Eſpinaſſe , Maréchal des Camps&
Armées de S. M. , avec Demoiselle Louvel de
Repinville.
Le Roi a nommé à la place de Confeiller d'Etat
, vacante par la mort du ſieur de la Coré , le
fieur Foullon , ancien Intendant de la Guerre &
des Finances , auquel S. M- avoit conſervé ſa ſéance
au Conſeil ; il a eu l'honneur d'en faire ſes remercinens
le 27 .
Le ser de ce mois , le Comte d'Eſtampes , qui
avoit précédemment eu l'honneur d'être préſenté
au Roi , a eu celui de monter dans les voitures de
S. M. & de la ſuivre à la chaffe .
Le même jour, le Comte d'Eſterno , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi près le Roi de Profe , a
eu l'honneur de prendre congé de S. M. pourre
tourner en Pruffe , étant préſenté par le Comte de
Vergennes ,Chefdu Conſeil Roya Les Finances ,
Miniſtre & Secrétaire d'Etat , ayant le départementdes
Affaires étrangeres.
Le Viconate de Tilly , qui avoit précédemment
eu l'honneur d'être préſenté au Roi , a eu , le 4 de
ce mois , celui de monter dans les voitures de S.
M. & de la fuivre à la chaffe .
L. M. & la Famille Royale ont ſigné , le 5 ;
le contratde mariage du Marquis de Fleury, petitfils
du Duc de Fleury , Premier Gentilhomme de
la Chambre du Roi , avec Demoiselle de Coigny,
fille du Comte deCoigny, Chevalier d'honneur de
Madame Elifabeth de France.
DE PARIS , le 15 Décembre.
Les brigandages exercés par des Gens de
loi dans les Cevennes , ont été pouſſés , Hy
fa
( 126 )
a quelques années , à un degré d'énormité
qui éveilla l'attention du Parlement de
Toulouſe. Il ſollicita des Lettres-Parentes
, qui nommerent une Commiſſion pour
parcourir les Cevennes , le Vivarais & le
Gevaudan , afin d'y entendre & recevoir
les plaintes contre les Juges , Avocats , Procureurs
& Huiffiers. Ces Lettres -Patentes
furent accordées le 22 Juillet 1783 : MM.
de Rey de S. Gery , d'Albri de Belbeſe , de
Caſſagnau de S. Felix & d'Aquin , Conſeillers
au Parlement de Toulouſe , formerent
la Commiſſion : M. de Salaſe , Doyen des
Subſtituts du Procureur Général , devant
faire les fonctions de Procureur Général.
Lagrandeur du ſervice qu'ils ont rendu
aux habitans de ces Provinces défolées , &
l'étendue de leur déſolation , ne peuvent
être bien compris , que par l'expoſé des opérations
de ces Magiftrats .
T
,
Dans les différentes Villes ils ont pris connoiffancedes
délits attribués auxPraticiens ; ils les ont
jugés & punis ſuivant l'occurrence : nombre
d'Avocats ,deNNotaires deProcureurs , d'Huiffers
ont été condamnés auxGaleres ou au Bannilſement;
& comme les procès ont éclairé les Commiffaires
ſur la cauſe des délits , ils ont procédé à
des réglemens pour les prévenir.
Les exécutions des Huiſſiers , faites dans les
Villes & Bourgs , les jours de foire , occafionnoient
des troubles , des rebellions , & la fraude
s'exerçoit à la faveur du tumulte; les Commiſſaizes
ont réglé que les aſſignations, ſaiſies , & au
( 127 )
3
tres exploits d'Huifiers , ne pourroient avoir lieu
dans les Bourgs &Villages pendant les foires qui
s'y tiennent.
Les Praticiens ou les Particuliers abuſoient de
l'ignorance des Huiſſiers pour leur faire faire de
faux exploits & autres actes très répréhenſibles ;
les Commiſſaires ont arrêté que tous Huifliers
qui ne fauroient qu'appoſer leur fignature , ſeroient
interdits , & leur ont preſcrit d'une maniere
claire & préciſe les regles qu'ils ont à
obſerver dans l'exercice de leur profeffion .
Les Procureurs poftulans &les Notaires ſe livroient
à toutes fortes d'extorſions & de malverſations
en abuſant de la bonne foi & de l'inexpérience
des Cliens. Les Commiſſaires les ont affujettis
á tenir regiſtre des ſommes qu'ils reçoivent
de leurs Cliens , & à leur fournir des rôles détaillés
& liquidés de leurs droits. Ils leur ont défendu
d'acheter des actions , d'agir en vertu d'exploits
ſouſtraits,de prendre des bauxjudiciaires ſous des
noms ſuppoſés , d'adjuger les biens vendus par
décret , de faire des ſaiſies ſous le nom d'un faux
créancier , &c .
La corruption , ſelon M. de Sa'aſe , étoit fi générale,
qu'elle avoit entaché lesJuges eux mêmes.
Des Praticiens gradués étoient ſouvent à la fois
Fermiers &Juges des Seigneuries ; leurs maiſons
préſentoientunaſſemblage monstrueuxdeGreffes,
d'études de Procureurs , de dépôts d'actesdeNotaires
, de regiſtres des droits domaniaux. Ils
avoient la barbare précaution de laiſſer arrérager
leprixdes baux ou fous-baux , pour ſe ménager
desmoyens d'exercer leur rapine , ſous le prétexte
de rendre la justice ,& on les voyoit à la fois par
eux , par leurs Clercs ou ayant cauſe , Parties ,
Procureurs-Fiſcaux, Greffiers , Procureurs poſtulans
, Experts , Juges , Notaires , Contrôleurs ;
f4
( 128 )
nouveaux Prothées , ils ne manquoient jamaisde
prétextes pour opérer la ruine des Agriculteurs.
Une Ordonnance des Commiſſaires reprime tous
ces moyens odieux de fraude , défend la réunion
des différens Offices , qualités ou fonctions , en un
même individu ; tracedes regles certainesppoourles
procédures , & prononce les peines les plus graves
pour les contrevenans.
Le 29 du mois dernier , on a reſſenti en
Alface , fur- tout dans la partie méridionale ,
pluſieurs ſecoufles de tremblement de terre,
qui heureuſement n'ont occaſionné aucun
dommage.
Il eſt à remarquer que cette commotion a
été précédée le 12 du même mois de ſecouffes
plus violentes dans l'Evêché de
Spire. Une haute muraille du château de
Kropsberg , appartenant au Baron d'Alberg ,
&de ſept pieds d'épaiſſeur , s'écroula avec
un fracas épouvantable.
Le Préſident de l'Univerſité de Philadelphie
a écrit la Lettre ſuivante à M. le Marquis
de Châtellux.
M. Nous avons reçu exactement votre obli
geante lettre du 8 Mai dernier , ainſi que la belle
&précieuſe collection de Livres dont S. M. T. C.
a bien voulu faire préſent à l'Univerſité de Penſyl
vanie ,& je fuis chargé par le Bureau des Adminiftrateurs
de vous exprimer combien ils ſont ſenſi
bles aux preuves qu'ils reçoivent de votre intérêt
&de votre ſouvenir , & quelle ſatisfaction ils
éprouvent en voyant le nom de Chatellux placé.
dans leurs Annales , ce nom , auſſi diſtingué par le
( 129 )
ز
médte littéraire , que par la réputation militaire.
LesAdminiſtrateurs vous prient d'avoir la bonté
d'offrir leurs finceres remercimens au Comte de
Vergennes pour le zèle dont il eſt animé en faveur
de ceSéminaire des Sciences , & dont il a donné les
preuves les plus flatteuſes en attirant ſur lui l'attention
d'un grand Roi , & en employant ſes bons
offices pour unir encore par une alliance littéraire
deuxNations déja unies par les liens politiques les
plus chers & les plus ſacrés.
2
Nos Adminiſtrateurs ſouhaitent encore , fi ce
defir n'eſt pas indiſcret , que leurs humbles remercîmens
puiſſent être offerts à S M.; ils ſont pénétrésde
reconnoiſſance de l'honneur qu'elle a fait
à l'Univerſité de Penſylvanie, & ils contemplent
avec délice le caractere d'un Monarque , dont la
puiſſance ſe déployant juſqu'aux bornes de l'Oc
cident pour y foutenir les droits de l'humanité ,
ſemble ſuivre le ſoleil dans ſa courſe , & faire
briller juſqu'aux extrémités du monde des vertus :
qui ajouteront un nouveau luſtre au Trône le plus
éclatant , & ſerviront d'ornement à l'Hiſtoire des
Rois.
Vous recevrez ci-joint la copie de l'acte paffé
dans le Bureau des Adminiſtrateurs.
Signé par ordre de ce Bureau , THOMAS, MAC,
KEAN , Préſidens.
Une réſolution priſe le 27 Juillet dernier
dans l'Aſſemblée des Adminiſtrateurs de
l'Univerſité de Philadelphie , étoit conçue
en ces termes :
Réſolu que le Préſident du Bureau ſera requis
d'écrire au Marquis de Chatellux pour lui exprimer
>> l'obligation de l'Univerſité pour ſa lettre &
>> fes bons offices , & le prier de communiquar
fs
( 130 )
>> au Comte de Vergennes les ſentimens de rea
>> connoiffance des Adminiſtrateurs pour l'intérêt
>> qu'il veut bien prendre à l'Univerſité , & fur-
>> tout pour l'honneur que S. M. T. C. leur a fait
>> en portant ſon attention royale fur les progrès
des Sciences dans un établiſſement dont le ſoin
leur eft confié , & en augmentant leur Biblio-
>> théque d'un préſent magnifique » .
Extrait des Minutes. Signé , J. SPRVAT , Secrétaire
.
Les Affiches de Picardie rapportent un
_traitplaifant de juſtice & d'ingratitude, dont
une anecdote Angloiſe avoit déjà fourni le
modele.
Vers la fin du fiecle dernier , un Meûnier du
Village de Drucat , près de la ville d'Abbeville
paſſant près du gibet où étoit expoſé un voleur
qui avoit été pendu la veille , crut remarquer
qu'il n'étoit pas mort ; un mouvement de compaffion
l'ayant engagé à éclaircir ſon ſoupçon ,
qui ſe trouva bien fondé , il le détacha , à l'aide
de ſon chartier le mit dans ſa charette & l'emporta
chez lui . Il employa fes ſoins pour le rappeller
à la vie avec tant de ſuccès , qu'au bout
de quinze jours ſon nouvel hôte avoit recouvert
une parfaite ſanté. Il penſoit à le congédier avec
quelque argent , lorſqu'ayant par malheur différé
trop de temps de le faire ,il le laiſſa ſeul dans la
maiſon un Dimanche ; ce miſérable oubliant ce
qu'il devoit à ſon Libérateur , mit à profit la liberté
qu'en lui laiſſoit , crocheta une armoire &
emporta toute l'argenterie & le comptant qu'il
put trouver. Le Meunier s'apperçut , en rentrant ,
qu'il étoit volé , & n'eut pas de peine àdeviner
d'où partoit le coup , quand il vit que fon reſſuf
( 131 )
1
cité étoit éclipfe . Il courut après le voleur avec
ſes deux fils& en chartier ſur leurs mulets , ils
l'atteignirent à une lieue de là , & l'ayant ramené
fur le champ au poteau d'où on l'avoit détaché ,
ilsle rependirent & le ſecouerent si bien cette fois,
qu'ils lui ôterent le pouvoir de commettre davantage
le crime. Le Procureur du Roi au Préſidial
d'Abbeville , informé du fait , fit décréter
de priſe de corps le Meunier & ſes Complices.
On leur conſeilla de prendre la fuite &de demanderdes
Lettres de rémiſſion . Elles furent dreſſées
par M. Guiſains , Secrétaire du Roi , lequel les
préſenta àM. le Chancelier , qui ne voulut pas
les ſceller ſans avoir régalé le Roi de cette hiftoire
, & il les ſcella enſuite.
:
M. Galpin , aſſocié probablement de M.
Lange, nous a adreſſé des obſervations nouvelles
fur les Lampes à cylindre , eſſayées
avec ſuccès , felon les auteurs & les Journaux
, au Muſée de M. Pilâtre de Rozier.
M. Lange croit avoir découvert un moyen
efficace de confumer toutes fortes d'huile , &
de faire diſparoître le champignon charbonneux ,
fans conftituer en de nouvelles dépenſes. Ce procédé
, ſelon M. Galpin eſt un ſerviee rendu à la
Société , & donnera un nouveau luſtre à cette
invention de lampes à cylindre .
Ce procédé conſiſte à placer horisontalement
la trame de la mêche , au- lieu de la poſer verticalement
à la maniere ordinaire , avant l'avis
judicieux que M. Lange en vient de donner dans
leJournal de Paris. Tout le jeu de ce procédé tend
done à ralentir l'aſcenſion de l'huile , afcenfion
qui eſt d'autant plus rapide, que les becs de ces
lampes où s'établit le foyer de la combuftion ,
f6
( 132 )
s'échauffent plus avec le tems , & que leur cha
leur exceffive & celle de la flamme raréfient de
même la colonne d'air correſpondante & en établiſſent
la preſſion & la réſiſtance.
Si les fils de la trame , paralleles entre eux ,
&plus nombreux que ceux de la chaîne ſont poſés
horitontalement , ils n'offrent point de filtres ou
canaux directs , mais même ils oppoſent par leur
texrure des obstacles à l'huile dans ſon aſcenſion.
Les amateurs & curieux peuvent voir avec ſatisfaction
l'effet des méches ainſi diſpoſées ,&
d'une nouvelle façon , dans le Cabinet de M.
Lange , rue du Petit-Pont , près l'ancien Petit-
Châtelet , &c .
M. Galpin croit que l'envie s'efforce en
vain le ravir à M. Lange le mérite de l'invention
, en l'attribuant à M. Quinquet , qui n'en
eft pas le premier auteur , mais le premier témoin.
Non noſtrum inter vos tantas componere lites.
Mais puiſque l'occaſion s'en préſente ,
nous ne pouvons diſſimuler que l'envie pren
droit une peine bien gratuite, ſi ni M. Lange
, ni M. Quinquet n'étoient les premiers.
auteurs des lampes à cylindre. M. Argand de
Geneve, qui certainement eſt venu le premier
en lumiere , avec ſes lampes à cylin
dre , n'a pas oublié ſes droits , & réclame
hautement la priorité. Nous n'anticiperons
pas ſur la démonstration publique qu'en
donnera cet eftimable Phyſicien , nous nous
contenterons d'apprendre aux amis de la
justice , que le projet de M. Argand a éré
( 133 )
fingulierement accueilli en Angleterre, qu'il
a obtenu un privilege pour illuminer la Capitale
, & qu'il rendra le même ſervice à
Edimbourg & à Dublin .
Le Magnétiſme animal étant une affaire
de parti , il n'eſt pas étonnant que la paſſion
emporte à des excès , les diſputeurs pour
ou contre. Sur la foi des papiers publics ,
nous avions cité une lettre ſuppoſée de Madame
la Préſidente de Verthamon Saint-
Fort , contre le P. Hervier. Ce Religieux
nous ayant communiqué un déſaveu de
cette Dame , inféré dans le Journal de
Guyenne du 24 Novembre , il eſt juſte de
le faire connoître.
J'ai été fort étonnée , Meſſieurs , de trouver
dans laGazette d'Utrecht , du Mardi 9 Novembre
1784 , une lettre en monnom contre le Magnétifme&
le Pere Hervier ; c'eſt à tort que l'on me
fait mal parler du Magnetisme ; je n'ai qu'î me
louer des ſoins du Pere & des effets du Magnétisme.
Le Pere n'eſt ſorti de chez moi que le jour
de ſon départ pour Paris , me recommandant aux
foins deM. Alphonce , Magnétiſeur à Bordeaux ,
&dont on fait le plus grand cas .
Je vous prie, Meſſieurs , de vouloir bien inférez
cette lettre que je figne , pour que vous ne puif-
Gez pas vous méprendre une autre fois .
Signé , la Presidente le Comte de Verthamon-
Saint- Fort.
Il faut joindre à la lifte des Centenaires
Jacques Sehaid , du Fort- Louis , Charron,
&mort left ; Septembre , âgé de 110 ans.
(134)
En 1686 , il a travaillé à la journée avec ſon
pere, lors de la conſtruction des fortifications de
cette Place , époque dont le ſouvenir ne lui apas
échappé.
Il a été marié deux fois : de ſa premiere femme
il eut onze enfans , qu'il a vu établis ; de la
ſeconde , fix . Douze d'entre eux l'ont précédé
au tombeau. Il demeura veufdepuis à 36 ans.
Cecenténaire a conſervé juſqu'à ſa mort l'uſage
de tous ſes ſens : il n'a pas diſcontinué de travailler
avec une activité étonnante , quoique déteſtablement
nourri. Il auroit eu une carriere
plus longue , s'il eût på ſe procurer des alimens
conformes à ſon âge & à ſa foibleſſe ; il a reçu les
ſecours de la Paroiffe , & s'eſt éteint ſans qu'on
s'en ſoit apperçu .
: Au commencement de l'année 1784 , eſt mort
auffi au Fort Louis le ſieur Jean- Victor Baffy ,
ancien Conſeiller au Magiſtrat de ladite Ville ,
âgé de 106 ams .
Ona omis de dire dans le Mercure du
20 Novembre dernier , que les Députés-
Commiſſaires des Etats de Bretagne , qui
ont eu l'honneur de remettre au Roi les
Plans de la navigation intérieure de leur
Province , avoient été préſentés à S. M. par
le Duc de Penthievre , Gouverneur de cette
Province , & par le Baron de Bretueuil, Miniftre
& Secrétaire d'Etat ayant la même
Province dans ſon département.
Les différentes parties de l'établiſſement de la
Correſpondance générale & gratuite pour les
Sciences& les Arts , que des circonstances avoient
faitſuſpendre pendant cette année , vont reprendre
leur activité à compter du mois de Janvier
:
( 135 )
prochain. Pour profiter des avantages de cette
inſtitution , dont le plan eſt d'offrir au Public , &
dans tous les pays , des moyens gratuits de communication
prompte , tant ſur les Sciences & les
Arts, qu'avec les perſonnes qui contribuent ou
qui ſont purement intéreſſées à leur progrès , il
faut s'adreſſer , comme par le paſſe , à M. de la
Blancherie , Agent général de Correſpondence
pour les Sciences & les Arts , à l'hôtel Villayer ,
rue Saint-André des-Arts , à Paris. Les lettres
doivent être franches de port. On peut envoyer
dès-à-préſent les objets qu'on aura à expoſer au
Salon de la correspondance , & faire les diſpoſitions
néceſſaires pour que le Public jouiſſe des connoiffances&
des talens en tout genre dont il eſt le
point de réunion .
:
PROVINCES- UNIES.
DE LA HAYE, le 10 Décembre.
Le Stathouder a diſpoſé du Gouvernement
de Maſtricht , vacant par la retraite du
Prince de Naſſau Weilbourg , en faveur du
Prince Charles - Frédéric de Heffe Caffel ,
Lieutenant Général au ſervice de Leurs
Hautes Puiſſances. Ce Prince eſt le troiſieme
fils du Séréniſſime Landgrave. Il eſt remplacé
dans le Gouvernement de Grave par le
Général-Major , Baron de Monster. Le Colonel
de Pabſt , Commandant de Lillo ,
paſſe en cette qualité au Fort Philippine , à
la place du Lieutenant Général Staveniffe
Pous , qui a obtenu ſa démiſſion .
C'eſt une grande ſingularité dans les
( 136 )
conjonctures , que la difcuffion publiquement
élevée entre le Conſeil d'Etat , & les
Comités des Etats de Hollande , chargés du
rapport ſur l'état des frontieres & des fortifications.
Le Directeur général de ce département
, dont le Conſeil avoit refuſé d'adopter
les plans , a voulu en justifier la né
ceſſité , en expoſant le délabrement des places&
le dénuement des magaſins : les Comités
examinateurs ont paru adopter la jufteſſede
ces aſſertions. Aujourd'hui le Conſeil
d'Etat vient de la combattre , & fon
Mémoire circule dans toutes les Gazettes.
On y lit entr'autres ces paſſages remarquables..
L'Etat actuel des Frontieres de l'état en général
, & de la Frontiere de Flandre en particulier
, eſt tel qu'il eſt repréſenté par le rapport
de MM. les Députés de la ville de Dordrecht ,
favoir , que lesdites Frontieres ſont mal entretenues
, fort négligées & ſe trouvent dans un mauvais
état de défenſe.
Le Conſeil répete encore que fût-il vrai qu'on
ne pût attendre l'ennemi dans les places Frontieres
de l'état , on le peut actuellement bien
moins que dans les temps antérieurs , parce que
l'art de la guerre a été perfectionné , & que par
cette raiſon des fortifications qui dans les temps
paſſés pouvoient offrir une réſiſtance ſuffisante à
J'ennemi ne doivent être tenues aujourd'hui que
comme très -défectueuſes pour la défenſe : que tous
les projets que le Directeur-Général a faits &
jugera néceſſaire de faire ultérieurement devroient
érre exécutés , & que par conséquent ſi le Directeur-
Général avoit conſidéré les affairesdans un
٢٠
( 137 )
bon point de vue militaire , il reſteroit encore un
point très-eiſentiel à obferver , avant que l'on
pût avec ſécurité prêter la main à toutes les
améliorations propoſées pour l'état de défenſe
de la République.
On devroit nommément rechercher fi les
frontieres du pays ſe trouvent actuellement , ou
non , dans l'état le mieux poſſible , en les confiderant
dans leur connexion avec les autres objets
qui ne peuvent jamais être perdus de vue par
un Souverain.
En effet il eſt très - poſſible qu'un fort, une frontiere
, ou plutôt toute une chaîne de Frontieres
, puiſſent être tellement fortifiés qu'ils ſeroient
imprenables , & cependant que tels renforts
ne pouroient & ne ſeroient pas même permis
d'être pratiqués , en conſidération de la con.
nexion que de telles fortifications pouroient avoir
avec d'autres objets importans : comme par exem
ple , lorſque par telles fortifications i devroit ré
ſulterune obſtruction dans les canaux , par où la
navigation ſeroit arrêtée , le commerce préjudicié
, les profeſſions des habitans interrompues ,
&ces derniers obligés de chercher un autre
aſyle , ce qui ſeroit encore pire : poffibilités cependant
qui ont été ſenties par le Directeur- ,
Général- même , comme il le reconnoît dans
ſon Mémoire.
Il eſt néanmoins incontestable par cette raiſon,
que le vrai & durable bien- être de la Patrie
rend néceſſaire une exacte conſidération de tels
points importans dans leur enſemble &dans leur
relation réciproque : obſervation qui demande
d'autres connoiſſances encore que celles des plus
habiles gens de guerre.
Dans un Pays où tout peut être confié à la
direction militaire , l'oeil militaire eſt tout ;mais
:
4
( 138 )
dans cette République libre , les choſes doivent
être encore enviſagées avec d'autres yeux. Il peut
donc fort bien s'accorder qu'une chaine de défenſe
à l'égard de toutes les frontieres , que le
Directeur Général préſente comme un moyen
complettement bon , le foit effectivement , en
le considérant en ſoi-même & comme objet
ifolé , & que néanmoins cette chaîne ne puiſſe
avoir lieu , parce qu'elle ne pourroit s'accorder
avec l'etat ducommerce & du bien-être des principales
villes , & que par là le projet du Directeur-
General , conſidéré comme parfait du côté
militaire , feroit pourtant inexécutable.
Il eſt , en attendant , fort étonnant que ces
importantes confidérations ſoient échappées à
l'attention de MM. les Commités ; & il ne pa-:
roît pas néanmoins par leur rapport , & pieces
annexées , qu'il y ait été en aucune maniere
penfé.
Nous avons vu enAngleterre les mêmes
débats & la même imprudence dans toutes
les guerres qu'a ſoutenues cette Puiſſance.
C'eſt l'effet de ſa conſtitution , ainſi que de
celle des Provinces-Unies , & cette publi-.
cité n'entraîne pas toujours les inconvéniens
qu'elle ſemble ſuppoſer.
L'enregiſtrement militaire des habitans ſe
continue avec ſuccès. Il y a eu , il eſt vrai , quelques
tumultes à Waſſenaër , à Riſwick , à Sche.
velingue , qu'a appaiſés la prudence des Baillifs.
S'il faut en croire nos Gazettes , 2279
hommes font inſcrits dans lesdeux Bailliages du
vieux & du nouveau Amftet ; 15000 dans le pays
d'Utrecht , & le reſte à proportion. Par cette
meſure , nous nous flattons de rendre la République
auſſi inacceſſible que la Suiſſe,dont ce-
-
( 139 )
pendant nous ne pouvons imiter les montagnes.
On débite que le Prince de Waldeck ,
Frere du Prince regnant , a offert de lever
un Corps de Chaſſeurs à notre ſervice.
M. le Chevalier Harris , Envoyé extraordin
aire du Roi d'Angleterre , eſt arrivé dans
cette ville , le 6 de ce mois , & dès le lendemain
rendit ſa premiere viſite , & remit
ſes Lettres de créance au Préſident des
Etats-Généraux.
L'augmentation de so hommes par Compagnie
dans les Régimens Suiſſes , dépend
des cantons Proteſtans , tels que Berne &
Zurich , qui ont une capitulation avec Leurs
Hautes Puiſſances. On l'a rappellée aux Cantons
qui , en cas de beſoin , font obligés de
fournir l'addition requiſe; elle formera un
total de 3600 hommes.
Il est très - fingulier , que dans ces circonftances
, on ait accordé des ſemeſtres aux
Officiers Suiffes , notamment à ceux des
Régimens cantonnés à Maſtricht. Le fait eft
néanmoins certain , & nous répondons de
cette certitude.
PAYS - BAS.
DE BRUXELLES , le 13 Décembre.
On a publié au Prône des Meſſes paroiffiales
, dans le Duché de Limbourg & ailleurs
, un Avertiſſement de S. M. I. , dont
voici la ſubſtance.
(140)
Ayant jugé convenir au ſervice de S. M. &
au bien de ſes Provinces Belgiques , de faire
promptement dans ces Provinces une nombreuſe
levée de recrues pour completter & augmenter
, s'il le faut , les régimens nationaux de ces
pays ; Sa Majesté , qui ſe rappelle avec ſenſibilité
les marques de zele & courage que ces vaillantes
troupes ont données dans tant d'occaſions , a
lieu de ſe promettre de l'affection , ſi ſouvent
éprouvée de les fideles ſujets des Pays-Bas , &
de leur attachement pour la gloire du Souverain
& pour le bien de la Monarchie en général&
de leur patrie en particulier , qu'il ſe préſentera
d'abord aſſez de gens de bonne volonté pour
remplir àtous égards ſes intentions , & pour chercher
à s'attirer par leurs ſervices des marques particulieres
de ſa bienveillance ; cependant , dans la
vue de faciliter cette recrue , S. M. , de l'avis
de ſon Conſeil privé , & àla délibération des Séséniffimes
Gouverneurs-Généraux des Pays-Bas ,
a jugé a propos de porter & de faire notifier
au public les diſpofitions ſuivantes.
I. Tous les officiers de Juſtice & de police
des villes , bourgs & villages dans toute l'étendue
des Provinces de S. M. aux Pays-Bas font autoriſés
à faire recrues.
II . Il ſera payé à chaque officier de juſtice
oude police pour chaque recrue qu'il aura faite ,
&qui aura été reconnue avoir les qualités requiſes
pour être aſſentée , une ſomme de to écus ,
faiſant 28 florins argent courant de Brabant.
Outre & par deſſus la gratification d'enrolement
, ſur le pied énoncé dans l'Article II , il
fera payé de la part de S. M. á chaque recrue ,
depuis le jour de l'enrôlement , juſqu'à celui de
l'aſſentement , un demi eſcalin par jour , à titrede
nourriture , & le prêt commencera à pren
dre cours au jour de l'aſſentement.
( 141 )
IV. Les recrues ne pourront être une moindre
taille que de cinq pieds deux pouces pour
l'infanterie , & de cinq pieds trois pouces pour
les dragons ; on pourra cependant recevoir auſſi
celles qui feroient au-deſſous de ces reſpectives
meſures , ſi la différence n'eſt pas trop confidérable
, & fi elles n'ont pas encore atteint toute
leur croiffance , pourvu toutefois qu'elles ſoient
dès à préſent en état de porter les armes , & de
remplir les devoirs du ſervice militaire .
V. L'âge des recrues ne pourra être moins
de 18 ans , ni plus de 40.
VI . Le terme de l'engagement des recrues qui
ſe feront par les officiers de Juſtice ou de police ,
ſera borné au temps que durera la guerre.
Fait à Bruxelles , le 17 Novembre 1784. Pa
raph . J. Kulb . Vt. Signé de Reul.
On pourroit croire que nos troupes ont
jetté une grande épouvante chez nos voifins
par ce paſſage , littéralement tranſcrit
de la Gazette d'Amſterdam , du 7 Décembre.
Les Troupes Légéres , ou plutôt les Hordes de
Barbares que l'Empereur envoye dans les Pays-
Bas , annoncent des Projets de Destruction contre
leſquels il convient de ſe précautionner. Tandis
que les villes trouvent dans les remparts qui les
environnent , une fûreté ſuffiſante , la campagne
peut reſter expoſée au pillage & au dégât de ces
Eſcadrons volans . On a vu des Détachemens de
58 de ces Maraudeurs mettre à contribution une
étendue de Pays qui contenoit juſqu'à trois ou
quatre mille Habitans. On ſent donc la néceflité
de les armer partout , afin de leur donner le courage&
la force de ſe raſſembler aux fignaux d'alarme,
&de les mettre en état de défendre leurs
( 142 )
Propriétés & leurs perſonnes. Tous les partis ſont
tombés d'accord ſur la convenance & fur la néceffité
d'une telle meſure.
Ces foldats du Bannat & de la Croatie
n'ont pas , il eſt vrai , un coſtume de petitsmaîtres.
Ils marchent la poitrine découverte
, vêtus d'une caſaque brune à revers bleus ,
avec un bonnet rouge à franges bleues ;
veſte & culotte à la Turque ; un large fabre
d'un côté , & de l'autre un piſtolet , foutenus
d'un poignard à la ceinture &d'un petit
mouſquet : voilà tout.
Les recrues ſe font à Anvers avec le plus grand
ſuccès : on a logé une compagnie du régiment
de Ligne dans le fort Philippe pour veiller fur
les écluſes. Nous avions pris une malle aux
Hollandois , ils ont uſé de repréſailles en nous
confiſquantuntonneau de vin.
Caufe extraite du Journal des Causes célébres [1 ] .
Accusation de Viol & d'Affaffinat , d'une jeune
Demoiselle de Lyon ; imputes àfix personnespar
un enfant de cinq ans & deini.
Avant de rendre compte de cette Cauſe ,
nous annonçons avec plaitir que le Journal intérreſtant
qui la renferme , paroîtra à commenmencer
du premier Janvier prochain à des époques
plus rapprochées. Au lieu d'un No. qu'on
publioit tous les mois , on en publiera deux , un
[1 ] On cufcrit en tout temps pour le Journal des
Cauſes célebres , chez M. Defeffarts , Avocat , tre Dauphine,
Hôtel de Mouy , chez Mérigot le jeune , Libraire , &
QuaidesAuguſtins. Prix , 18 liv, pour Paris, & 84 livpour
laProvince.
( 143 )
le premier & l'autre le 15. Nous ne doutons pas
que ce changement dans les livraiſons du Journal
des Cauſes célébres , ne rende cet Ouvrage
périodique encore plus piquant . Quoique cette
nouvelle forme entraîne plus de dépenſes , on
n'a point augmenté le prix de la Souscription..
Ilſera toujours pour la Province de 24- liv. & de
18 liv. pour Paris. On ſouſcrit chez M. Defeſſarts
, Avocat , rue Dauphine , Hôtel de Mouy
& chez Merigot le jeune , Libraire , Quai des
Auguſtins.
Voici les faits de la Cauſe que nous avons
annoncée. Claudine le Rouge , fille d'un Ouvrier
en ſoie , de la Ville de Lyon , ſortit de la maifon
de ſon pere le 25 Juin 1767 , à neuf heures du
ſoir. Depuis ce moment , cette jeune fille n'a
point reparu . Cinq jours après , trois Pêcheurs
trouverent dans le Rhône , près de la Ville de
Condrieu , éloignée de Lyon de huit lieues , un
cadavre feminin , flottant ſur les eaux. Ils le
mirent fur le rivage & le dépouillerent. Il renditbeaucoup
de ſang par la bouche , & une heure
après qu'il avoit été retiré de l'eau , il devint
extrêmement noir. Un Chirurgien paſſe , ſans
deſcendre de cheval , & fans examen , il a l'imprudence
dedire que c'eſt une fille qu'on a étranglée&
jettéedans le fleuve. La nouvellede cette
découverte parvient promptement à Lyon . Sans
faire conſtater d'une maniere légale la reconnoiſſance
du cadavre , & fon identité avec celui
de lajeune fille qui avoit diſparu ; le propos indiferet
du Chirurgien vole de bouche en bouche
, & l'on répete par-tout que Claudine le
Rouge a été violée & étranglée. Il ne reſtoit
plus qu'à découvrir les coupables. Bientôt la
malignité & la vengeance indiquerent une jeune
femme , qui logeoit en face de la maiſon du
(144)
pere de la Demoiſelle qui avoit diſparu ,& pour
rendre le crime vraiſemblable , on lui donna
cinq complices. On prétendit que Claudine étoit
fortie pour chercher un chat qu'elle aimoit beaucoup
; qu'elle étoit entrée dans l'allée où demeuroit
la femme Forobert ( c'eſt le nom de l'accuſée
) , que cette femme l'avoit attirée chez
elle , & qu'en ſa préſence , & ſous les yeux de
ſon fils âgé de cinq ans& demi , qui étoit couché
, le ſcene la plus affreuſe s'étoit paffée ;
qu'on avoit violé Claudine; qu'on l'avoit étranglée;
qu'on l'avoit jettée dans un puits ; & qu'on
l'en avoit enſuite retirée pour l'abandonner à la
rapidité du Rhône. Cette accuſation fut appuyée
par le témoignage de l'enfant. On crut
d'abord que la vérité ſortoit de ſa bouche ; mais
dans la ſuite on fut convaincu qu'il n'étoit que
l'écho de la méchanceté &de la calomnie. Les
fix accuſés furent regardés long-temps comme
des ſcélérats dignes des plus cruels ſupplices.
Heureufement en examinant la ſource des prepos
& des indices qu'on oppoſoit à ces infortunés
, on vit clairement leur innocence. On reconnut
qu'il n'y avoit aucun corps de délit de
conftaté , que rien ne prouvoit que le cadavre
trouvé à Condrieu fût celui de Claudine , &
que toutes les preuves ſe réduiſoient à ce que
l'enfant de cinq ans & demi avoit déclaré. Or le
témoignage de cet enfant futdémontré faux par
farétractation volontaire , & par l'aveu qu'il fit
enfin, qu'on l'avoit déterminé à dépoſer ce qu'il
avoit dit. Cette rétractation jointe au corps de
délit &d'autres preuves , ne laiſſant rien àdeſirer
ſur l'innocence des accuſés , les Juges leur
rendirent la liberté , les renvoyeerreenntt abſous ,
& ordonnerent l'impreſſion & l'affiche de leur
fentence.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 25 DÉCEMBRE 1784.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS qu'on intitulera comme on voudra.
JAI ri vingt fois des vains propos *
D'un petit- maître qui s'oublie ;
Qui s'immole dans ſes bons mots
Nos pères que je déïfie ,
Sème ſa triſte raillerie
Sur leurs vénérables tombeaux .
Mais j'excuſe tous ſes défauts ;
Le monde , hélas ! je le parie ,
N'a plus que de frêles cerveauxl
L'homme vieillit , il balbutie.
Quoi ! notre orgueil ſe glorifie
* Cette Pièce eſt tirée d'un Recueil de Maximes Philoſophiques
, qui doivent paroître dans le cours de l'année
prochaine.
Nº. 52 , 25 Décembre 1734.. G
146
MERCURE
De tant de ſyſtêmes nouveaux
Marqués au coin de la folie ,
De voir la franchiſe avilie ,
Le noble amour de la Patrie
Délaiſſe froidement aux fots
Comme un reſte de barbarie !
Ah ! Nos aïeux , quoique dévots ,
Eurent un peu plus de génie ;
Leur ſublime philoſophie , *
De l'amour au ſein du repos ,
Savoit tirer ſon energie ;
Leur grande âme étoit ennoblie
Par l'écueil même des Héros .
Vantons nos grâces minaudières;
Moins grimaciers dans leurs humeurs ,
Nos bons aïeux avoient des moeurs ,
Et nous n'avons que des manières.
Nos grands hommes ſont les créſus ;
Nos ſages ſont les agréables ;
Nos aieux , bien plus eſtimables
Eurent de farouches vertus ;
Nous avons des travers aimables.
Vantons notre jargon brillant ;
Mais convenons ingénument
Que notre froide politeſſe
,
*Je fais alluſion à ces tournois où les femmes étoient
admiſes pour enflammer les courages & pour les cousonner.
Note de l'Auteur
DE FRANCE. 147
Sut s'élever avec adreſſe
Sur les débris du ſentiment :
L'eſprit ſut faire un compliment
Quand le coeur n'eut plus de tendreſſe.
Renaiſſez , enfans du Dieu Mars ;
Renaiſſez , généreux ancêtres ,
Moins connus par de Petits- Maitres,
Que célèbres par vos Baïards.
(Par M. Aillaud , Chanoine Hebdomadier. )
Explication de la Charade , de l'énigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eſt Rebelle ; celui
de l'Enigme eft Épigramme ; celui du Logogryphe
eſt Officier, où l'on trouve fi, coffre ,
fer, or,fier ré, office , if. د
CHARADE.
EN pronom poſſeſſif, au pluriel , ami ,
Ma première moitié ſe préſente ſeulette;
Jamais fur ma ſeconde on ne fut en brouette ;
Quand on gloſe mon tout , ce n'eſt pas à demi.
(Par M. Jalaberd.
t
Gij
148 MERCURE
ÉNIGME.
Je fus , je ſuis , ferai , voilà mon existence;
Je triomphe de tout , aidéde la conftance ;
Je ſuis le ſeul remède aux maux les plus amers.
En me cherchant, Lecteur, prends garde, tu me perds.
(Par M. Propiac , Offic. auRégim, de Picardie. )
J
LOGOGRYPHE.
E ſuis ſouvent l'effroi de l'Angleterre.
Pour connoître mon nom, penſe au Dieu de la Guerre,
Lecteur ; faut-il te parler clair ?
Tu vois dans d'Estaing tout mon air.
Je puis m'offrir encor ſous le nom d'un Poëte ,
Dont la Muſe trop indiſcrette
En cenſurant les moeurs ſe fit des ennemis .
Dans les ſept pieds qui compoſent mon être ,
Je t'offre ce qu'on fait & qui n'eſt pas permis ;
Un mois qu'avec plaiſir tout vieillard voit renaître ;
Un couple dont Paris applaudit les talens ;
Une douce liqueur que ſouvent au printemps
On prend pour ſa ſanté ; de plus , un meuble utile
Au pauvre , ainſi qu'au riche , au village , à la ville;
Un animal qui va pillant & ravageant
Les caves , les greniers ; un être qui ſouvent
DE FRANCE .
149
Paroît plus mauſſade qu'aimable ;
Enfin cet aſyle agréable
Où Delille chantoit , faiſoit aimer les champs .
Devine , cher Lecteur ; je te quitte , il eſt temps.
(Par M. Gontier , Comédien du Roi à Versailles. )
RÉPONSES A LA QUESTION :
" Quelle conquête doit le plus flatter une
» Belle ? La conquête d'un coeur qui repouſſoit
» l'amour , ou celle d'un coeur qu'elle enlève
» à une rivale ? »
T
I.
RIOMPHER d'un Amant , l'enlever à ſa Belle ,
C'eſt moins s'en faire aimer que le rendre infidèle.
Livrer un coeur farouche à l'amoureux tourment ,
C'eſt plus que triompher , c'eſt créer ſon Amant.
(Par M. le Chevalier de Meude- Monpas . )
II.
SOUMETTRE , apprivoiſer un coeur libre , indompté,
Du tendre Amour c'eſt la félicité :
Ravir d'une Rivale & l'Amant & la gloire ,
Conquérir ſon captif, l'enchaîner à ſes yeux ,
C'eſt remporter une double victoire ,
Etl'orgueil & l'Amour ſont ſatisfaits tous deux,
Giij
150
MERCURE
III.
A Sa Rivale enlever un Amant ,
G'eft triompher par le parjure.
Mais foumettre à ſes loix une âme neuve & pure,
C'eſt vaincre par le ſentiment.
I V.
TRIOMPHER de l'indifférence
Eſtplus flatteur pour la Beauté;
On tient bien moins à la conſtance
Qu'onnetient à ſa liberté.
(Par M. Dehauffy de Robécourt , de Péronne. )
V.
L'AMOUR d'un ſexe & la haine de l'autre
Règnent ſur une femme enpartageant ſon coeur;
L'hommage que lui rend le nôtre
Eſt ſans doute pour elle un tribut bien flatteur.
Mais infulter une Rivale ,
Mais lui ravir un Amant fans retour ,
Ce triomphe , que rien n'égale ,
Satisfait à la fois ſa haine & ſon amour.
( Par un Membre de la Chambre Littéraire
deRennes .)
VI.
Le coeur leplus ſauvage à l'Amour eſt ouvert ,
Et l'on peut l'attendrir ſans un effort ſuprême;
DE FRANCE. ISI
On l'enlève avec gloire à la Beauté qu'il aime;
L'un eſt un bien qu'on trouve , & l'autre un qu'ou
acquiert.
( Par un Abonné. )
VII.
RENDRE un Amant infidèle à ſon choix ,
Ce n'est qu'un ſeul triomphe ; aux amoureuſes loix
Soumettreun coeur qui les a mépriſées ,
C'eſt triompher tout-à-la- fois
De cent Rivales dédaignées.
(Par M. le Comte de P...... )
NOUVELLE QUESTION A RÉSOUDRE.
« Lequel déplaît davantage aux Femmes ,
le Poltron ou l'Indiscret. >>
Avis fur les Questions à résoudre.
Il n'eſt pas inutile d'avertir que le Mercure étant
clos long - temps avant de paroître , telle Réponſe
faite pour être admife , peut en être exclue ſi elle
arrive tard , parce qu'une Queſtion nouvelle une
fois propoſée, on ne revientplus ſur laprécédente.
Giv
152 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
MÉMOIRES du Baron de Tott,fur les Tures
& les Tartares. 4 vol. A Amſterdam
&ſe trouvent à Paris , chez les Marchands
de Nouveautés. Prix , 12 liv.
UN Rhéteur Athénien croyant plaire au
Spartiate Antalcidas , s'annonça à lui comme
Auteur d'un Éloge d'Hercule. Un Eloge
d'Hercule ! reprit le Lacédémonien , eh !
qui est- ce qui le blame ? Ce mot judicieux ,
applicable à tant de Panegyriques , le ſeroit
à toute approbation littéraire de ces Mémoires
,'objet de la curiofité générale , &
bien propres à la juſtifier. Mais lorſqu'il
s'agit de la connoiſſance d'un grand Empire ,
des loix qui le gouvernent , des uſages qui
le caractériſent , des moeurs qui le deshonorent
, on ne doit point précipiter ſa confiance
à l'Hiſtorien. Plus il en eſt digne ,
plus il faut peſer avec lui des obſervations
faites pour entraîner la voix publique.
On s'eſt étonné ſouvent de notre ignorance
ſur les Turcs; il ſeroit bien plus étonnant
que nous fuſſions parvenus à les connoître.
Il faut tant de patience , de moyens
&de lumières pour approfondir une Nation!
L'Obſervateur en état de la juger , ſe
DE FRANCE.
153
défiede ſes notions , ferme ſon porte- feuille ,
&laiſſe au commun des voyageurs de tromper
la terre après l'avoir parcourue. Sommesnous
bien inſtruits des uſages , des loix , des
véritables habitudes des Nations qui nous
avoiſinent ? La diverſité des jugemens portés
fur elles , eſt une preuve de la légèreté avec
laquelle on les a étudiées. Que fera - ce
donc lorſqu'il faudra tourner une vûe auffi
trouble vers l'extrémité orientale de l'Enrope
, ſur des peuples où , depuis la langue
juſqu'aux vêtemens, tout préſente un tableau
abſolument différent de celui de nos contrées
?
L'Anglois Ricault écrivit au commencement
du ſiècle un État de l'Empire Ottoman,
à peu près comme Amelot de la Houffaye
fit celui de la République de Venise; le Comte
Marſigli publia auffi des Remarques fur les
Tures & fur leur Gouvernement ; remarques
dont la plus judicieuſe fut qu'il eſt preſque
impoffible de juger exactement de cette Nation
: le premier , il en repréſenta le régime
comme une démocratie militaire , conforme
à celle d'Alger & de Tunis ; ce qui pouvoit
être vrai alors , & a ceſſé de l'être depuis
l'affoibliſſement des Janiſſaires. On fait d'ailleurs
combien de paradoxes , des baladins
politiques ont imaginés ſur cette affertion de
Marfigli . Lady Wortley Montaigu lui fuccéda
; d'un pinceau animé par l'imagination
& par l'amour de la volupté , elle nous
G
H
154
MERCURE
traca des peintures de fantaiſie; à la lecture
de ces fameuſes Lettres , plus agréables que
fidelles , on eſt tenté de prendre le turban :
enfin , nous avons dû à M. Porter , Envoyé
Britannique à la Porte, les premières obfervations
réfléchies , & des détails ſur les coutu
mes , appuyés ſur des faits avérés. L'eſprit de
doute & de réflexion avec lequel l'Ouvrage
de ce Miniſtre eſt compoſé , devoit lui mériter
l'attention publique: on l'a traduit ; à
peine a t'il été connu en France.
Quant à la foule des Voyageurs ordinaires,
ils ont compile foigneuſement la nomenclature
méthodique des. Offices de la Porte ;
ſtudieux à les nommer plus qu'à les définir ,
ils nous ont fatigués de mots barbares en les
défigurant ; enfin ils ont completté cet Almanach
Royal de la Cour du Grand Seigneur
, en interprêtant les fonctions de ſes
Officiers par celles de leurs corrélatifs dans
nos Monarchies : parallèle dont il n'eſt réſulté
que des idées faufſes & des mépriſes.
Comme l'Histoire d'une Nation eſt le
vrai tableau de ſon caractère , dont ſes révo
lutions ont éré le réſultat , les Annales Ottomanes
du Prince Cantemir ſont peut être le
miroir le plus fidèle du génie des Turcs , de
l'efprit & de l'influence de leur Gouvernement.
Or , que nous préſente cette Hiftoire ?
Des moeurs , des maximes politiques , un
accord entre les loix & la religion , un
eſprit général , inaltérables , qui ſoumiDE
FRANCE.
ISS
۱
rent au Croiſſant preſque tous les peuples
qu'il eut à combattre ; l'énergie altière , la
turbulence naturelle , l'amour des conquêtes
, fuites du Gouvernement militaire & dé
prédateur des Tartares , dont les Ottomans
font deſcendus ; des hordes de brigands fortis
des roches du Caucaſe , formant un Empire
également terrible à l'Europe& à l'Afie ,
victorieuſes de la Perſe , de l'Égypte , de la
Chrétienté , déſolant de leurs invafions
tous leurs voiſins , & , durant trois fiècles ,
promenant leurs armes triomphantes du Nil
au Boristhène , & de l'Euphrate à l'Archipel .
Dans l'intérieur , l'Empire toujours tran
quille , l'autorité reſpectée , la puiſſance redoutable
, tant qu'un Selim I , un Soliman
II , un Amurath IV, inſpirèrent leur audace
aux Ottomans en maîtriſant leur impétuofité.
Au contraire , ſous les règnes léthargiques,
le trône avili, toujours ébranlé , &
fouvent teint de ſang ; mais la multitude &
la milice jamais opprimées impunément ; la
plupart des ſéditions , efficaces; la loi fondamentale
conſervée cependant avee un refpect
religieux; des Miniftres , des Sultans
étranglés ſans que les Soldats oſent diſpoſer
du trône , comme les Prétoriens ſous les
Céfars , & déférer la ſouveraineté au premier
monſtre qui a ſu les corrompre . Auſſi l'État
a beau changer de maîtres , il n'eſt jamais
renverſe , & la révolution dans le Sérail con
facre l'immutabilité des loix.
Aujourd'hui , qu'eſt devenu ce même peu
Gvj
156 MERCURE
ple ? Sous quels traits nous eft il repréſenté
dans ces Mémoires ?
Comme uniffant tous les excès de la molleſſe
Orientale à ceux de ſa ferocité origi
nelle , ne fortant de la léthargie que par
ivreſſe , auſſi indolent que ſanguinaire; lache
dans ſes paſſions toujours honteuſes ,
toujours effrénées; infenſible à tout ce qui
niaffecte ni ſon intérêt ni ſa pufillanimité ;
fanatique d'une croyance dont les préceptes
moraux font l'objet de ſa dériſion ; commertant
des meurtres en riant ; fans réflexion
comme ſans prévoyance ; abruti par l'ignorance
dont il fe glorifie; non moins orgueilleux
que ftupide, dénaturé par inſouciance ,
vil fans honte , miſérable ſans douleur , fupportant
la tyrannie dans l'efpoir d'en devenir
l'inſtrument s'il n'en eft pas la victime ; ne
ſentant les coups du deſpotiſme qu'à l'inftant
d'expirer de faim; déteſtant les ennemis
de l'Empire fans aucune étincelle d'eſprit
public , également diſpoſé à l'inſolence & à
l'abjection ; ſans valeur , ſans induſtrie , ſans
intelligence , & dans ſon mépris pour la
mort ne montrant que la baſſeffe d'eſprit
avec laquelle il ſe foumet à la recevoir,
Selon M. le Baron de Tott , c'eſt le climat
, c'eſt le Gouvernement qui ont fait ce
peuple là.
Le pouvoir qui le captive ne ſera ſans
doute ni moins extraordinaire dans ſa nature
, ni moins irrégulier dans ſa marche,
ni moins affreux dans fes effets.
:
DE FRANCE.
157
: A qui obéira donc cette Nation que le
frein mutile ſans la fatiguer ? A un Automate
ſouverain , caché , hébété la moitié de ſa
vie dans le filence d'un ſerail , entre le ſabre
& le cordeau; paſſant à la grandeur ſuprême
flétri des liens de la captivité; eſclave hier ,
&demain faiſant trembler cinquante millions
d'hommes ; fatigué de reſpects , ne
voyant autour de lui que les formes de la
plus aveugle obéiſſance , & ne ſe faiſant
obéir que par des menaces ou par des ſupplices;
écrâſant toujours ceux qu'il veut
punir; ſoumis religieuſement à des loix cérémonielles
& au- deſſus des ſaintes règles qui
dérivent de l'état ſocial & des rapports du
Prince aux Citoyens ; un Vendredi , n'oſant
s'abſenter de la Moſquée , & au fortir infligeant
des fupplices pour conſommer des
exactions. Mais du moins ſon Gouvernement,
fi cela s'appelle gouverner , perdra de ſa rigueur
en s'éloignant du centre de ſon action
, & la multitude échappera à une force
dont la diſtance détruit le reffort. Pure illufion;
le defpotifme immédiat du Sultan ſe
diviſe , au fortir de ſes mains , pour paffer
dans cellesdesOrdonnateurs de fes volontés;
il ravage de proche en proche ; l'exemple&
l'eſpoir de l'impunité enhardiſſent tous les
fubalternes; la mobilité des inveſtitures enflamme
le deſir de profiter d'une autorité
ſujette à tant de viciffitudes; la crainte du
châtiment s'affoiblit à la vue de tant de coupables
épargnés; on ſe familiariſe avec les
158 MERCURE
exemples , & l'homme en place commet ſes
injustices lorſque les têtes de ſes pareils
roulent fumantes à ſes pieds.
C'eſt ainſi que M. de Tott a vû les Turcs
&leur régime politique ; il les a vûs vingttrois
ans ; il a joui de la confiance d'un de
leurs Souverains ; lui-même a participé à
l'action de ce terrible Gouvernement; il
l'a obſervé dans les circonstances les plus
eritiques , il a été employé avec ſes Adminiftrateurs
; enfin il connoiſſoit la langue
nationale , moyen puiſſant , ſans lequel on
ne peut ſe flatter de grands progrès dans
l'étude d'un peuple peu communicatif , défiant
, plein de mépris pour les étrangers.
CetOuvrage , Journal de l'Auteur , manque
de ſuite , & n'eſt point lié dans ſes parties......
Du premier volume dont quelques
cérémonies quelques obſervations
topographiques & des détails ſur les moeurs
privées des Ottomans , font la matière , M.
le Baron de Tort paſſe aux Tartares dans le
fecond; il revient aux Turcs & à l'histoire
de ſes travaux militaires dans le troiſième ;
le dernier est conſacré au récit d'un voyage
en Égypte & fur les côtes de la Syrie. Au
milieu de cette diverfité d'objets , l'attention
quelquefois égarée ne ſe fatigue point , &
gémit preſque toujours. Peu de Livres ſont
aufli affligeans .
On ne me pardonneroit point de paffer
fous filence les plus triftes peintures de ce
tableau; ce font les femmes. Il n'eſt point ici
DE FRANCE.
159
queſtion de leur ſervitude : M. de Tott ne
dit point & n'a pu connoître juſqu'à quel
degré elles en reffentoient le malheur &
l'humiliation. Peut- être font- elles moins, infortunées
dans la folitude des Harems , que
la plupart des femmes du grand monde
parmi nous. Le feu des paſſions meurt chez
ces Recluſes ſans les confumer ; elles n'ont
pas d'idée des douceurs d'une ſociété libre ;
elles ignorent & les tourmens de l'imagination
, & ce beſoin intarriſſable de plaire à
tous les yeux , les moyens d'y parvenir , &
le chagrin d'y échouer. Si la jalouſie les agite
quelquefois , cette paſſion ne peut être générale
parmi eles; pluſieurs compagnes rebutées
confolent d'une rivale heureufe.
M. Porrer avoit déjà détruit le préjugé abfurde
ſur la multitude des Harems , & fur
les facilités de la Polygamie chez les Turcs.
Le Coran n'a permis à chacun d'eux que
quatre femmes legitimes , époufes & non
eſclaves ; la même loi a réglé les dots & les
répudiations . Ourre le mariage civil , il s'en
forme un ſous le nom de Kapin , qui eſt un
concubinage à temps entre les parties , à peuprès
ſemblable à celui que le nouveau Code
vient de légitimer en Pruffe.
Quant aux eſclaves , leur poffeffion eſt un
luxe réſervé à l'opulence , beaucoup inoins
général par conséquent qu'on ne l'a imaginé.
Comme ailleurs , les plaiſirs de la ſenſualité
font réſervés en Turquie à un très petit
nombre d'hommes ; & en comparant leur
160 MERCURE
corruption à la nôtre , peut être n'y appercevra
t'on d'autre différence , ſinon que leurs
concubines leur appartiennent , & que trop
ſouvent nous appartenons aux nôtres.
Cet eſclavage , d'ailleurs , eſt étranger aux
Sujettes de l'Empire : Turques & Grecques
font à l'abri de ce honteux marché ; le fer
ou l'or à la main, l'avarice épuiſe de ces beau
tés lucratives les Provinces étrangères ,
dévaſtées par la guerre, ou expoſées à ces pirateries
dans tous les temps; c'eſt ainſi
qu'une foule de recrues ſont amenées de
Circafſie & de Georgie pour peupler les
Harems où elles doivent perdre leur jeuneſſe.
Le Grand Seigneur lui même n'oſeroit
enlever une fille à ſon père , une femme à
ſon mari , une concubine à ſon poffeffeur ,
ſi la femme qu'il convoite étoit Ottomane.
M. de Tott doute de la beauté célébrée de
ces Georgiennes , parce que le haſard lui en
préſenta une qui , ſelon lui , pouvoit paffer
pour une jolie Servante de cabaret.
L'intérieur des Harems , premier objet de
la curioſité des Européens , toutes les fois
qu'il eſt queſtion de la Turquie , ne s'eſt pas
ouvert devant l'Auteur de ces Mémoires ;
auſſi les détails qu'il raconte à ce ſujet ont ils
été dictés par Mme de Tort , qui fit une vifite
avec ſa mère à Aſma Sultane , fille de
l'Empereur Achmet.
Après les premières cérémonies de l'introduction&
de la préſentation, les deux Chré
tiennes conversèrent avec la Sultane ſur un
DE FRANCE. 161
ſujet de circonſtance , ſur la liberté de nos
femmes , comparée avec les uſages du Harem.
La Sultane ſe plaignit d'avoir eté mariée
à treize ans à un vieillard dégoûtant; mais
enfin , dit elle , il a crêvé ; d'après cela , l'on
peut croire que la diſcuſſion ſe termina à
notre avantage. Après le dîné , l'Intendant
du Harem conduiſit les étrangères dans le
jardın , au milieu duquel s'élevoit un Kiosk
richement meublé& bâti ſur un baſſin d'eau.
Des eſpaliers de roſes déroboient les murailles
de cette enceinte , dont la promenade
, formée de petits ſentiers cailloutés en
moſaïque , étoit ornée de pots & de corbeilles
de fleurs. Le cortège s'étant affis ſur
un ſopha , dix femmes eſclaves exécutèrent
des concerts , & plufieurs danſeuſes des ballets
, auxquels ſuccéda une joûte conduite par
douze femmes en habits d'hommes . A cette
defcription ſe bornent les lumières que contiennent
ces Mémoires ſur le Harem. Suivons
l'Auteur vers des objets plus importans.
M. de Tott a vû trois règnes durant ſon
ſéjour en Turquie , celui d'Ofman III , de
Mustapha III & de l'Empereur régnant. Le
premier monta ſur le trône en 1754 , après
avoir été 56 ans priſonnier dans un ſérail.
Il s'étoit livré d'abord au Sélictar Pacha ,
qu'il créa fon Viſir ; ce Favori comptant
ſur ſa faveur , ſe permit les plus énormes
concuffions : le cri public parvint aux oreilles
de l'Empereur , affez ſage pour s'affurer luimême
de l'opinion du peuple , en ſe dégui
162 MERCURE
ſant au milieu de lui , bien certain que ces
murmures ne perçoient jaunais l'enceinte du
palais des Souverains : Ofman éclairé fit tomber
la tête du Vilir.
Sa place fut donnée à Racub Pacha , à qui
M. de Tott accorde les talens defa place;
ſavoir, l'audace & la perfidie , la méchanceté
& l'art de ſeduire , la force & l'atrocité du
caractère ; mais ſous aucun Gouvernement
ces inclinations formeroient elles les talens
d'un premier Miniſtre ? Dans l'audience qu'il
donna à l'Ambaſſadeur de France , il fit couper
neuf têtes d'un ſeul geſte , & reprit le
diſcours en ſouriant. C'eſt pendant l'adminiſtration
de ce Viſir ſi abſolu , fi ferme , fi
redouté, qu'arriva un événement mémorable
, propre à jeter une grande lumière ſur
cette prétendue autorité deſpotique de la
Porte. Cette anecdote , déjà citée par M.
Porter , eft confirmée par l'Auteur de ces
Mémoires ; on ne peut la révoquer en doute
ſur la parole de deux témoins de ce caractère.
Le monopole des grains avoit amené la difette
à Conſtantinople; leur alteration , leur
mêlange empoifonné la rendoient encore plus
cruelle: le peuple affamé affaillitfoit les fours
publics , le piſtolet à la main. Cependant ,
Racub s'éroit flatté de maintenir la tranquillité
, lorſqu'une vieille femme de la populace
ameutant ſes compagnes , s'achemine
vers les magaſins de riz. L'Aga des Janiffaires
y accourt avec une troupe nombreuſe ,
DE FRANCE. 163
il eſt repouffé à coups de pierre ; les magaſins
ſont enfoncés ,& le pillage commence,
lorſqu'arrive le Grand Vifir. Sa préſence ne
déconcerte point l'Héroïne ; elle s'avance
fièrement vers lui , le menace , le défie , le
harangue , le fait céder , & obtient une portion
de riz pour chacune des ſéditieuſes.
Les Annales Turques renferment plus
d'un fait de cette eſpèce ; & cette réſiſtance
à l'autorité n'eſt pas limitée à la circonſtance
d'une famine. Tout en accufant de deſpotiſme
la conſtitution politique & la régence
journalière de la Turquie , M. de Tott cite
nombre de faits qui prouvent contre fon fyftême
, & ſes récits combattent en ce cas les
conféquences qu'il en tire. Lepréjugé, ditil
, aura toujours plus d'empire que la crainte ,
& plus de force que le despotisme. Rien de
plus vrai , & cela même détruit le deſpotiſme.
Lorſqu'on voit Sultan Ofman preſque
à l'agonie , forcé par les murmures publics
de paroître à la Moſquée le Vendredi , au
péril même de ſa vie , & expirer ſur la porte
du ſérail après avoir rempli cet acte de ſoumiffion,
on ſe demande où eſt cette Puiſſance,
délivrée de tous les freins , & ce prétendu
régime qui , ſelon le P. de Monteſquieu , ne
connoît d'autre loi que la volonté momentanée
du Prince ?
Sultan Mustapha renouvela , comme on
fait , les Loix Somptuaires , dont l'exécution
fut accompagnée des plus grandes rigueurs.
Ce fut à la même époque quenCaravanne
4
164 MERCURE
pour la Mecque fut pillée& ſon eſcortedétruite
par les Arabes du déſert. En mêmetemps
l'équipage du vaiſſeau Amiral de la
Flotte Ottomane , qui percevoit les tributs
dans l'Archipel , enleva le navire & le conduifit
à Malthe. Ces deux catastrophes réveillèrent
l'indignation du peuple , il fit entendre
ſes menaces; le ſérail confterné trembloit
des ſuites de cette irritation ; il fallut la
diſtraire , en répandant en public le projet de
couper l'Afie Mineure par un canal navigable
, propre au tranſport des denrées , &
à prévenir la famine à venir. Lorſque le
péril fut paffé , l'on altéra les monnoies ; le
commerce tomba dans la langueur , les artiſans
manquèrent d'ouvrage , & les incendies
commencèrent. C'eſt par ce moyen violent
qu'on avertit l'autorité du mécontentement
public ; dans cette occafion , il fut appaiſé
par la groſſeſſe d'une Sultane , & l'attente
des réjouiſſances fit reprendre au commerce
ſon activité. *
De ces différens traits , beaucoup de Lecteurs
ne conclueront pas avec M. de Tott ,
que ce n'estjamais que par de nouveaux dé-
Sastres que l'humanitéfoumise au despotisme
reçoit lefoulagement de ceux qu'elle a foufferts.
L'humanité ſoumiſe au deſporiſme
continue à le ſouffrir par l'impuiſſance de
* On a vu ces incendies médités ſe renouveler en
1782 d'une manière effrayante , & faire dépoſer
preſque tous les Miniftres du Grand Seigneur.
1
DE FRANCE. 165
le corriger , & ne le renverſe qu'en renverſant
l'État lui- même. En un mot , un pouvoir
arbitraire & abſolu qui s'intimide ou ſe
retracte à la voix de la multitude , paroîtra
toujours un être d'imagination.
Ce Gouvernement inexplicable , M. de
Tott nous le montre en action, dans ſes rapports
avec la force militaire , & dans le développement
de ſes reſſources pour la défenſe
extérieure de l'État. C'eſt le ſujet de la
troiſième partie des Mémoires.
Il eſt à croire qu'une Nation , reſtée avec
ſes coutumes & ſes préjugés au point de łumières
où elle ſe trouvoit il y a deux ſiècles ,
tandis que ſes veiſins ont perfectionné ſans
relâche &leur art militaire & leur adminif
tration , montrera une très grande foibleſſe
comparative ; qu'un peuple formé de vingt
peuples différens par la religion , par le climat
, par la langue , par les moeurs , par les
relations , ne peut avoir d'intérêt commun ,
ni d'eſprit national; qu'en conféquence toute
la force de l'État réſidera dans l'armée , la
force de l'armée dans une cohue de Soldats ,
& que joignant l'ignorance à l'indiſcipline ,
ce Corps mal organiſé aura l'appareil de la
puiſſance& ſa nullité.
Outre ces vices , mis au grand jour par
l'Auteur des Mémoires , il impute aux
Turcs un défaut preſque total d'intelligence
&de véritable valeur. Qu'on juge du tableau
qu'offre cet Ouvrage , des Ottomans les armes
à la main ! :
166 MERCURE
Lorſqu'il fallut les prendre contre ces
Moſcovites , dont la Turquie connoiffoit à
peine l'exiſtence il y a un ſiècle , on ſe trouvoit
ſans marine , avec une artillerie auſſi ridicule
qu'inutile , des Milices dont les déſordres
forçoient chaque jour l'autorité de compoſer
avec elle , des Généraux orgueilleux
& ignorans , des ſubalternes non moins
ineptes & auſſi preſomptueux. D'ailleurs ,
la mauvaiſe volonté , les friponneries , les
vexations, univerſelles : à tout cela ſe joignoit
le plus grand mépris pour les ennemis de
l'Empire. " Ils ſe prévalent , diſoient les
>>Turcs , de la ſupériorité de leur feu ; mais
>> qu'ils ceſſent ce feu abominable , & qu'ils
ود
ود ſe préſentent à l'arine blanche. C'eſt
ainſi qu'on entendit , il y a deux ans , les
Janiflaires à qui des Officiers Européens conſeilloient
de marcher ſerrés comme leurs
ennemis , répondre : ils en ufent ainfi parce
qu'ils ont peur, & nous nous garderons bien
de les imiter.
Une guerre conduite par de ſemblables
Chefs , avec de ſemblables Soldats , & fur
de tels principes , fut ce qu'elle devoit être ,
une ſuite de deſaſtres; il faut en lire les inconcevables
détails & les cauſes journalières
dans ces Mémoires , qu'il nous eft impoflible
d'abréger. Lorſque la Flotte Orromane mit
en mer pour aller attendre les Ruffes dans
l'Archipel , de tous les Officiers qui la commandoient
, le ſeul Haſſan , transfuge d'Alger
, & aujourd'hui Capitan Pacha , s'em
DE FRANCE. 167
barqua , ſelon M. de Tott , dans l'intention
de faire la guerre.
On a peine à croire , il faut en convenir ,
qu'ayant ſous les yeux des cartes confultées ,
&dans le port de Conſtantinople des vaifſeaux
Danois & Suédois , les Turcs s'obſtipaſſent
à nier la communication de la Baltique
avec l'Archipel , ainſi que l'affirme M.
de Tott ; une pareille illuſion ne pouvoit
naître ni d'ignorance ni de préſomption ,
mais d'une profonde ſtupidité ; ce ſeroit aller
bien loin que d'en accuſer une adminif-
-tration entière , quelqu'aveugle qu'on la ſuppoſe
,& peut être l'Auteur a trop généraliſé
la fottiſe de quelques individus. Quoi qu'il
en ſoit , la catastrophe qui ſuivit , de longtemps
ne ſera oubliée ; il ſeroit ſuperflu de
la rappeler.
C'eſt après ce déſaſtre de Tſcheſmé , que
le Grand Seigneur abandonna à M. de Tott
la defenſe des Dardanelles. Le Reis Effendi ,
Ismaël Bey fut chargé d'en conférer avec lui ;
au moment de l'entrevûe , le Miniſtre étoit
abſorbé dans la recherche de deux ſereins
qui chantaſſent le même air : important objet
dont le grave Miniſtre s'étoit occupé fans.
ſuccès. C'eſt ce même Ismaël Bey qui demandoit
à l'Auteur où pouvoit les conduire
une guerre aufli malheureuſe ? Vis- à- vis ,
répliqua M. de Tott , en montrant la côte
d'Afie ; le Miniſtre ſe mit à la fenêtre , puis
ſe tournant avec un viſage riant : Mon ami ,
ilya des vallons délicieux , nous y bâtirons
168 MERCURE
dejolis kiosk. Le mot de Catherine de Médicis
: Nous prierons Dieu en François , ou
celui d'un Officier Général qui , dans le pillage
de ſon camp , regrettoit ſpécialement
ſon vin de Bourgogne , ſont moins gais ,
maistout auſſi patriotiques.
Les travaux de l'Auteur , ſa conſtance ,
fon courage à réſiſter à tous les obſtacles , à
braver tous les préjugés , à faire plier l'orgueil
, le fanatiſme , l'entêtement , la jaloufie
; enfin l'inaltérable confiance que prit en
lui le Grand Seigneur , juſtifiée par des ſuccès
étonnans , forment une ſuite de détails dont
l'Hiſtoire n'offre pas encore un premier
exemple. Avec les Mémoires de Saint Remi
& l'Encyclopédie , M. de Tott apprit luimême
les opérations qu'il fir adopter à ſesdangereux
élèves.Il leurenſeignaà fondre,à mieux
perforer , à employer leur artillerie ; il
changea leurs armes , leurs évolutions , leur
diſcipline , leurs principes d'architecture navale&
de fortification; il fonda des écoles ,
& fut à- la- fois l'ouvrier mechanique de tant
de réformes , comme il en étoit le guide&
l'inventeur.
CesMémoires conſtatent l'extrême facilité
avec laquelle les Ruſſes pouvoient forcer le
détroit & s'emparerde Conſtantinople. Deux
méchans vaiſſeaux de guerre & une coulevrinede
fer de 60 livres de balles au château
d'Europe , s'oppofoient ſeuls à l'entrepriſe
de leur Eſcadre , lorſqu'apparemment une
fauſſe idée des batteries des Dardanelles les
en
DE FRANCE. 169
en éloigna , pour les fixer au ſiège de Lemnos .
L'eſprit fuperftieux des Ottomans ne fut
pas la moindre difficulté àvaincre . Lorſqu'il
fut queſtion de charger les canons dans un
eflai en préſence du Grand Viſir , on refuſa
d'employer les refouloirs garnis de
broffes en poils de cochon ; le murmure
éclata de toutes parts , & ne fut aſſoupi que
par la preuve certifiée que les pinceaux des
Peintres qui travaillent aux Moſquées étoient
aufli de poils de cochon. Pendant certe
épreuve , le Grand Tréſorier , dont la malveillance
pour l'Ingénieur n'avoit pas été déguiſée
, s'aviſa de propoſer un moyen de
charge impertinent , qui , ſuivant lui , devoir
accélérer les coups; M. de Tott lui ayant
repréſenté le danger de cette opération po r
les Artilleurs: Bon ! répliqua t'il , quelques
Canonniers de plus ou de moins , qu'importe ?
Ce propos fut relevé à haute voix , & blancé
par l'Auteur aux applaudiſſemens de la multitude.
Après la harangue, les Canonniers
enlevèrent l'Orateur, & crièrent : Eh, qu'importe
quelques Trésoriers de moins , pourvu
que le Grand Seigneurfoit bienſervi ?
Dans les récits de l'Auteur , on apperçoit
néanmoins plus d'inexpérience chez les Turcs
que de défaut d'induſtrie , plus de tiédeur
que de mauvaiſe volonté , plus d'ineptie
dans les Chefs que d'indocilité à l'inſtruction
parmi le peuple. Son ignorance n'étoit pas
fi invincible , ſes inclinations ſi indiſciplinables
, ſa ſtupidité ſi groſſière ni ſi entêtée ,
Nº. 52 , 23 Décembre 1784.
H
170 MERCURE
puiſqu'un Étranger , un Infidèle étoit parvenu
, de fon propre aveu , à diſpoſer ainſi
&des caractères & des bras .
A en juger par ſa narration , l'ignorance
des Turcs égale au moins celle des Sauvages
de l'Amérique ; elle eſt pire , car ces derniers
ont du moins un bons ſens naturel ,
dont ces Mémoires laiſſent à peine ſoupçonner
des traces chez les Musulmans de la
Propontide. Un jour le Kaimakan, ou Subftitut
du Grand Viſir , demanda à M. de
Tott ſi l'Armée Ottomane étoit bien nombreuſe
? " C'eſt à vous que je m'adreſſerai
>>pour le ſavoir , lui répondit l'Auteur. »
Je l'ignore , reprit le Viſir , mais la Gazette
de Vienne nous en inftruira. Cette étrange ré
ponſe reſſemble beaucoup à une plaifanterie.
Je n'oferois pas la prendre au ſérieux,
D'ailleurs , une Armée qui ne ſe compoſe
point ſur un état militaire régulier , ne peut
guères être évaluée , & je doute que la Gazette
de Vienne en sût plus là deſſus que le
Grand Viſir , peut- être que le Général luimême.
Comme un extrait n'eſt point le Livre
même , nous ſommes forcés d'omettre beaucoup
d'obſervations intéreſſantes fur la vie
privée , ſur les habitudes , fur les vices des
Turcs ; nous voudrions pouvoir ajouter &
fur leurs vertus , mais chaque ligne de ces
Mémoires en bannit l'idée. On lira ſans doute
avec fruit ce qu'avance l'Auteur ſur l'Adminiſtration
de la justice civile & criminelle ,
DE FRANCE. 171
far les cérémonies , ſur les fêtes , fur la politique
des Miniſtres, ſur les ruſes des uns
pour parvenir , ſur les brigandages des autres
après être parvenus ; c'eſt une chaîne de
crimes dont le bout , toujours ſuivant M. de
Tott , eſt dans la main du deſpotifme.
Je ne puis m'empêcher cependant de citer
un divertiſſement de dévotion particulier à
une ſecte de Derviches. " Ils ſe promènent
> gravement & à la file les uns des autres
>> autour de leurs Chapelles , & prononcent
,
le nom de Dieu à haute voix & avec effort
>> à chaque coup de tambour qu'on leur fait
➡ entendre. Bientôt les coups de baguette
>> preſſés graduelleinent deviennent ſi vifs ,
>> que ces malheureux ſont contraints à de
» tertibles efforts de poitrine; les plus dé-
>> vots ne finiſſent la Proceſſion qu'en vomif-
" fant du ſang.
Pour foulager la raiſon fatiguée de tant
d'abſurdités , & l'âme oppreſſée de tant
d'images révoltantes , il faut ſe réfugier chez
un Peuple que nos préjugés nous ont longtemps
repréſenté comme une race d'antropophages
. On reſpire enfin en arrivant avec
l'Auteur près de ces hordes de la perite Tartarie,
dont il nous décrit les moeurs , le gouvernement
, le pays & les expéditions militaires.
Cette Nation toujours à cheval n'eſt
point Nomade ; dans la Crimée & dans la
Beſferabie elle habite des villes & des hameaux
; les Noguais peuplent , fous leurs
tentes , des vallons qui coupent les plaines du
Hij
172 MERCURE
Nord au Midi , & ces camps de Pafteurs
belliqueux s'étendent quelquefois ſur une
ſurface de plus de trente lieues.
trente
La frugalité , la ſimplicité , l'endurciifement
aux fatigues, le mépris du fuperflu
, l'hoſpitalité , la bravoure , tout ce qui
compoſe les moeurs paſtorales ſe retrouvent
chez ces Peuples. Avec fix livres de farine
de millet le Tartare ſe fait une proviſion de
trente jours , monte à cheval ſans autre ſubfiftance
, parcourt des plaines de
lieues à la recherche des troupeaux , ſoupe
avec ſa farine , & dort ſous le Ciel. Voilà
la vie de ces hommes ; il en réſulte une
très grande population. Pour l'invaſion de la
Nouvelle Servie , le Kham leva deux cent
mille hommes; il pouvoit en lever le double
fins préjudicier aux travaux habituels.
Lorſque J. J. Rouſſeau s'aviſa de dire dans
1 Contrat Social que ces Barbares pourroient
bien un jour ſubjuguer l'Europe ,
tous nos beaux eſprits le traitèrent d'imbécille.
Il est à craindre , dit M. de Tott , qui
ne l'eft pas , qu'un Peuple auſſi patient ne
fourniſſe quelque jour un Militaire redoutable.
Il étoit gouverné par des Kams de la
famille de Gengis , à qui Mahomet II donna
l'inveſtiture de la Crimée lorſqu'il en eut
chaffé les Génois. On retrouve dans ces contrées
notre ancien régime féodal , mais avee
de grandes différences. Quoique le Chef des
Tartares fût fuzerain du Grand Seigneur , la
DE FRANCE. 173
1
Nationn'en étoit pas moins indépendante ,
puiſque ce lien étoit le fruit d'un accord volontaire
& conditionnel. Ainfi la Ruffie, par
le Traité de Kaidnargi , méconnut le droit
public des Tartares fans augmenter leur
liberté. D'ailleurs , dit fort bien M. de
Tott , déclarer libre une Nation qui n'aja
mais cessé de l'être , est le premier acte defon
affujétiſſement. Les événemens de l'année
dernière ont pleinement juſtifié cette affertion.
Mackſoud Guéray étoit en poffeffion de
la Régence lorſque l'Auteur arriva en Crimée.
Ce Prince très- avide n'en étoit pas
moins d'une juſtice remarquable. L'eſclave
d'un Juif ayant affaffiné fon Maître , de
zélés Muſulmans le déterminèrent à ſe faire
circoncire pour obtenir ſa grâce. Il faut
obſerver que la loi Tartare fait périr le
meurtrier par la main des parens du mort.
On objecta donc que le Turc ne pouvoit
être livré à des Juifs. " Je leur livrerois mon
>> frère , répondit le Kham , s'il étoit cou-
> pable; je laiſſe à la Providence de récom-
>> penſer ſa converſion ſi elle eſt pure , &
>> je ne me dois qu'au ſoin de faire juſtice. »
AMackſouddepofiédé, ſuccédaKrimGuéray
, âgé de ſoixante ans , Prince éclaire &
infatigable , ami des Arts , & , ce qui vaut
mieux , très verſé dans les affaires politiques,
très- zélé pour les intérêts de la Contrée , &
Guerrier honnête homme. Il aimoit la Comédie
, & fe fit traduire le Tartuffe ; il lut
1
Hiij
174 MERCURE
le Bourgeois Gentilhomme , ſans croire à
l'existence d'un pareil travers dans une Société
où les Loix ont fixé la différence des
états.
M. de Tott ſuivit le Kham dans l'invafhon
de la Nouvelle Servie. Comparez le luxe de
nos armées , l'épicuréiſme de leurs tables , la
profufion des beſoins qui accompagnent le
Militaire ſous les drapeaux , avec ces deux
cent mille Tartares auffi rapides dans leur
marche qu'endurcis contre les privations ,
contre un froid qui faiſoit geler les fleuves
, & qui , avec un ſac de quelques livres
de farine pendu à la ſelle de chaque cheval ,
alloient combattre & la difette & l'ennemi.
Pendant leur marche le froid devint fi aigu
que le ſang ſortoit aux foldats par les pores
du nez , & la reſpiration gelée aux mouftachesy
formoit des glaçons d'un poids douloureux.
Quelques murmures ſe font entendre;
M. de Tort s'en rend l'organe : Je ne
puis adoucir le temps, dit Krim Gueray, mais
jepuis infpirer à l'armée le courage d'enfupporter
la rigueur. Aufſitôt il demande un
cheval,& decouvrant ſa tête enveloppée du
chal , il brave les frimats , & force tout ce
qui l'entoure à l'imiter.
Le tableau des horreurs commiſes pendant
cette incurfion dans la Nouvelle Servie
eſt épouvantable ; peut être même le
fang- froid avec lequel ces dévaſtations ſont
racontées ajoute à leur effet ſur l'imagination.
Un feul trait ſuffit pour juger du reſte.
DEFRANCE.
175
Le bourg d'Adgemka , compoſé de huit à
neuf cent feux, fut livré au pillage. Les habitans
s'étoient enfuis , & toutes les recherches
pour les trouver furent inutiles ; mais
le ſurlendemain , au moment du départ , on
ordonna de mettre le feu à toutes les meules
de fourage; elles étoient en flammes lorſqu'on
en vit ſortir de toutes parts ces malheureux
fugitifs , dont l'incendie dévoroit
les récoltes & les foyers. Tel eſt le droit de
la guerre dans ſa barbarie originelle. La deftruction
& la captivité en ſont les conféquences
naturelles ,& en vérité il n'y a que
nos ſoldats modernes qu'on puiſſe traîner à
la guerre ſans eſpérance du butin , ſans motif
déterminant de s'expoſer à la mort ou de
la donner. Le pillage des Tartares fut immenſe
, leur dextérité à le conſerver digne
de remarque. « Les enfans la tête hors d'un
>> ſac ſuſpendu au pommeau de la ſelle ,
>> une jeune fille aſſiſe ſur le devant foute-
>> nue par le bras gauche , la mère en croupe,
"
le père ſur un des chevaux de main , le
fils ſur un autre , moutons & boeufs en
> avant , tout marche, & rien ne s'égare
ſous l'oeil vigilant de l'heureux dépréda- ود
ود teur. "
Voilà ſans doute d'aſſez longs détails pour
fixer l'opinion de nos Lecteurs fur ces Mémoires
ſi curieux. Ils feront recherchés dans
tous les temps , lus avec fruit par l'homme
du monde, dignes d'être médités par le Philoſophe.
Hiv
176 MERCURE
Nous permettrat on quelques remarques
fur ce Livre , en les fouinettant à l'Auteur
lui même ?
L'exiſtence d'une Nation telle que les
Turcs nous font ici dépeints , feroit déjà un
phénomène dans l'État ſocial ; mais la durée
de cette exiſtence n'eſt elle pas inexplicable ?
Conçoit on une Société politique régie depuis
pluſieurs ſiècles ſur de pareils principes ,
& outragée par de ſi grands déſordres , &
toujours fubfiftante ? Comment cet Empire ,
dù les mêmes coutumes & les mêmes loix
règnent fans révolutions depuis fi longtemps
a t- il eu des époques ſi mémorables ?
Qui comprendra ſa gloire paſſée en voyant
dans ces Mémoires l'adminiſtration qui le
frappe , & le peuple qui le remplit ? Qu'étoient
donc tous les Etats d'Europe & d'Afie
foumis ou contenus par les Ottomans juf
qu'aux batailles de Raab & de Péterwaradin ,
fi les vainqueurs étoient conduits à la vicroire
par de ſemblables moeurs & de ſemblables
loix ? Scanderberg , Huniade , Sobieski
euffent renversé l'Empire qu'ils intimidèrent
s'il n'eût été défendu que par des
eſclaves fans honneur , ſans courage & fans
vertus.
M. de Tott explique par le deſpotifme
rous les vices de ce monstrueux gouvernement
; mais le deſpotiſme dont on parle
beaucoup dans les Livres depuis quelques
années , ainſi que de la liberté , eft - il une
légiflation? Le P. de Montesquieu le défi
DE FRANCE 177
nit unÉtat ſans règle & fans loi ; &où exifte
une Société ſans règle & fans loi ? Ce n'eſt
pas en Turquie aſſurément. Le Coran eſt le
regiſtre du contrat entre la Nation & le Souverain
, & nous avons vu que celui ci ne le
violoit pas impunément. Selon M. de Tott
il exiſte un pouvoir intermediaire dans le
corps des Gens de Loi ; mais , ajoutet- il ,
on apperçoit le choc & les débats qui doivent
naître entre deux Puiſſances dont le droit eft
égal, & dont les intérêts font differens. Et
fans cetre oppofition on feroit la poflibilité
de la réſiſtance ? Le ſyſtême des contre-forces
fur lequel font fondes tous les Gouvernemens
mixtes n'a pas d'autre baſe.
-
Mais le Despote emporte la balance.
Trouvet on beaucoup de Monarchies où la
Puiſſance ſouveraine foit foumiſe à la céder
? Il a de terribles moyens de se faire
obéir; & de terribles ſujets de crainte : en
un mot, le tableau qu'offre ces Mémoires
eſt celui d'une grande Anarchie , de la force,
feule dominatrice , d'un pouvoir incertain
tantôt redouté , tantôt foulé aux pieds par
la multitude , exercé , foutenu , réprimé tou
jours avec violence. Orl'État déchiré par cette
guerre inteftine du Prince à ſes Officers ,
des Miniſtres aux Gens de Loi , & de la po
pulace à tous, eſt unGouvernement diſſout. Si
ce régime tumultuaire eſt le deſpotiſme , convenons
qu'il eſt inexact de le ranger , comme
l'a fait le P. de Montesquieu , entre les for
mes régulières des Conſtitutions politiques.
Hv
178 MERCURE
On conçoit l'indignation d'une âme noble
pour des ulages flétriſſans ; quelquefois même
le mépris que lui inſpire la Nation qui
s'y eſt ſoumiſe lui empêche de la juger impartialement;
ſon humeur prend alors le caractère
de celle du Miſantrope honnête dans
une Société corrompue , & ſouvent un abus
local devient à ſes yeux un uſage univerſel.
M. de Tott , par exemple , attaque la perception
des tributs en nature en diſant : De
cent turbots qu'un Pêcheur apporte , on lui
prend les dix plus beaux , & qui valoientfeuls
tout le fretin qu'on lui laiſſe ; mais le malheur
feroit encore plus grand ſi l'on faignoit
la bourſe du Tributaire lorſque ſes filets ont
été vnides. Voilà cependant l'image de l'impôt
par tout où il n'eſt point afſis ſur le revenu.
La conclufion laplus deſeſpérante de
l'Auteur eſt l'éternelle ignorance à laquelle
la nature de leur langue a condamné les Ortomans
. L'Arabe néanmoins dont elle dérive
a bien autant de difficultés ; le Chinois fait
auſſi l'étude d'une vie entière , & ni les Arabes
ni les Chinois n'ont été privés de connoiffances.
Obfervons que Pietro della Vallé dit
que cette même langue Turque eſt auſſi belle
que facile. L'Histoire des Voyages n'eſt que
celle des contradictions.
Les opinions pourront varier ſur la manière
d'interpréter les faits de ces Mémoires ,
fur les inductions à en tirer , ſur les idées
politiques qui en réſultent; celles que nous
venons de ſoumettre au Public'exigeroient
DE FRANCE. 179
1
des preuves & des développemens ; nous
ſommes obligés de nous borner à leur indication
, & de dire en finiſſant :
Si quid noviſti rectius iftis ,
Candidus imperti , fi non his , utere mecum.
( Cet Article est de M. Mallet du Pan. )
NÉCROLOGIE.
JEAN-CHARLES DE RELONGUE DE LA LOUPTHÈRE
, mort il y a quelques mois , étoit né
à la Loupière , Diocèse de Sens , le 16 Juin
1724. Il s'étoit fait connoître avantageufo
ment par des Poéſies, dont la plupart ont paru
dans divers Recueils. Ses Ouvrages ſont plus
agréables que volumineux. Des hommages
aux talens & des madrigaux aux Belles lui
avoient fait tout à la fois une réputation de
galanterie & d'honnêteté Ce Journal a été
ſi ſouvent le dépositaire de ſes amuſemens
poétiques , qu'il eſt bien juſte qu'on y conſacre
quelques lignes à ſa mémoire ; cet hommage
, qui ailleurs feroit un acte d'équité ,
devient pour nous un tribut de reconnoiffance.
De l'eſprit ,de la grâce,&, dans ſes dernières
années ſur tout , des vers bien tournés;
le faifoient remarquer parmi nosPoëtes Éro
tiques. Si ſes ſuccès n'ont pas été brillans, ſes
prétentions ont été bornées ; & fi on ne peut
pas lui décerner les grands honneurs Litté
Η vj
180 MERCURE
raires , on ne peut pas l'accufer d'avoir fait
de vains efforts pour y parvenir; en un mor,
foit confcience , foit timidité , ſon talent &
fon ambition ſe ſont bornes aux Poésies Fu
gitives.
Ce genre a toujours été cultivé par les
Muſes Françoiſes , & il ſemble propre fur .
tout au génie national. Un peu reffemblant
au vaudeville , né plutôt de la ſaillie que de
la méditation , & tenant plus du monde que
du cabinet, il a dû changer ſouvent de nuance
& de caractère ; outre qu'il a toujours naturellement
dépendu des progrès de la Littérature
& des variations de la langue , il a dû
auſſi prendre ſucceſſivement la teinte des
moeurs , des uſages & de la mode. Auffi
avons-nous une foule innombrable de poéfies
fugitives qu'on relit avec plaifir; & très peu
de Poëtes font cités comme ayant excellé
dans ce genre , parce que la plupart de nos
Écrivains s'y étant plus ou moins exercés ,
on n'a pu s'y faire un nom qu'en y portant
une phyfionomie particulière , ce caractère
original , qui feroit du génie dans un genre
plus élevé.
Marot eſt le premier qui s'offre ici à l'imagination.
La grâce naïve , & le tour heureux
de ſon ſtyle dans ſes bons Ouvrages , lui prê
rent tout le charme que la langue de fontemps
pouvoit donner à la poéfie. Cet éclat
d'un moment fut ſuivi d'une longue inertie.
Juſques bien avant ſous Louis XIV , aucun
_Poëte ne porta dans les Poéſies fugitives ce
DE FRANCE. 181
caractère original qui identifie le ſouvenir
du nom de l'Écrivain avec celui du genre
dans lequel il a ectit.* La Republique Littéraire
, fous le Dictateur Boileau , étoit occupéede
trop grands intérêts , pour laifier aux
Mofes le temps de pourſuivre ces grâces Fugitives
; il falloit effacer la rouille antique
que le barbare Konfard avoit imprimée
à notre poéſie; il fal oit fixer la langue;
avant de lui permettre , pour ainfi
dire , de cauſer dans le monde , il falloit lui
apprendre à parler le langage des Dieux.
Cette Muſe fut reffufcitée par le volup
tueux Chaulieu , dont les graces négligées
offrent encore un modèle à nos Poëres Érotiques.
Voltaire , héritier de tous les talens ,
fut lui prêter des charmes nouveaux , lui
donner une phyſionomie plus régulière &
plus piquante à la fois. Enfin Greffet
contemporain de Voltaire , cuellit dans le
même champ de nouveaux lauriers ; ils marchèrent
tous deux dans le même ſentier , fans
être génés l'un par l'autre. Ce qui prouve que
Greffer y montra un talent original , c'eft
qu'on ne fongea pas même à examiner lequel
des deux avoit mieux réuſſi , tant il eſt vrai
que, dans le même genre , ſouvent deux rivaux
ont entre-eux une phyſionomie ſidiſ-
* Sarazin , que nous ne eitons point , mérita plus
d'éloge que Voiture , qui dans ſon élégant baarnage ,
mitencore plus de mauvais goût que d'eſprit.
182 MERCURE
tincte , qu'en oublie même qu'ils font
rivaux.
Peut être , quoique éloigné de ſes modèles
, Dorat ſera-t'il cité après eux , comme
ayant montré un coin d'originalité dans quelques
poéſies très- piquantes , & qui n'ont
guères d'autre défaut que de ſe trouver dans
ſes oeuvres en trop nombreuſe compagnie.
M. de la Louptière ne ſera pas cité parmi
les noms que nous venons de rappeler ; mais
ſes poéſies , quoique ſouvent foibles , feront
lûes avec plaiſir parmi leurs Ouvrages. On
a peu de détails de ſa vie privée. Il étoit de
l'Académie de Châlons & de celle des Arcades
de Rome. On a de lui les fix premières
Parties du Journal des Dames , de l'année
1761 , & un Recueil de Poéſies. Il ne ſe permit
jamais l'eſprit de l'épigramme , encore
moins celui de la ſatyre : il aima mieux
célébrer les Grâces & F'Amour, que d'affliger
l'amour propre & les talens.
( Cet Article eft de M. Imbert. )
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LA troiſième repréſentation de l'Opéra de
Dardanus ayant été retardée par l'indiſpofition
d'un Acteur , nous avons été forcé de
DE FRANCE. 183
différer nous - mêmes le compte que nous
avions à rendre de la muſique de cet Opéra ,
& fur tout de l'impreſſion générale qu'elle
aparu faire ſur les Spectateurs.
La ſeconde & la troiſième repréſentation
ayant beaucoup moins laiſſé à deſirer dans
l'enſemble de l'exécution que la première ,
on a paru goûter davantage & rendre
plus de juſtice à pluſieurs morceaux , dignes
à beaucoup d'égards de la réputation
du grand Maître qui en a fait la muſique.
On a applaudi au premier Acte l'air
d'Antenor : Dardanus a pour lui les cieux ;
mais bien davantage & plus juſtement encore
le ſuperbe duo entre Antenor & Teucer
& le choeur qui lui ſuccède , où le Compofiteur
a réuni au ſtyle le plus clair & à l'harmonie
la plus pure , une expreffion majeftueuſe
& toute l'énergie que demandoient
les paroles de ce ferment. L'air que chante
Dardanus au ſecond Acte : Jour heureux ,
espoir enchanteur, a obtenu & mérité les
mêmes applaudiſſemens. On y a admité cette
mélodie , auſſi douce que ſenſible , & cette
grâce dans le chant & dans les accompagnemens,
qui ſemblent caractériſer particulièrement
le talent de M. Sacchini. La Scène entre
Iphife & Dardanus ,dans le méme Acte ,
mérite auſſi des éloges. M. Sacchini a prefque
toujours rendu cette Scène , fi difficile à
traiter en récitatif , avec l'expreffion tourà-
tour ſenſible , timide & ingenue que demandoient
les paroles charmantes que le
184 MERCURE
Poëte a miſes dans la bouche de cette Prin
ceffe , lorſqu'elle fait à Dardanus , qu'elle
prend pour 1fmenor , l'aveu de la paffion
qu'elle teffent pour ce Prince ennemi de ſon
père. Le duo entre cetre Princeffe &Antenor,
au troiſième Acte, & les choeurs desConjurés
qui le terminent , ont paru avoir le caractère
que demandoient les paroles & la fituation.
On a rendu la même juſtice à la ritournelle
& au monologue de Dardanus lorſqu'il paroît
dans la priſon , au quatrième Acte. Le
duo qu'il chante avec Ifmenor: Vole, Amour,
a plû par la fraîcheur & la grâce ſpirituelle
des accompagnemens , qui ſemblent préparer
la deſcente des Génies transformés en
Amours , plus encore que par l'originalité du
chant. Les airs de danſe de ce Divertiſſement
ont eu le plus grand ſuccès , & l'on
a applaudi ſur - tout celui que danfe Mile
Guimard & le Sieur Veftris .
Après avoir loué avec plaifir tous les morceaux
dignes d'éloges que préfente cette
nouvelle compoſition de M. Sacchini , nous
n'affecterons point de relever les défauts qu'on
ſe plaît trop à rechercher dans cet Opéra.
Nous croyons que M. Sacchini eût pu mieux
faire ; Renaud & Chimène l'ont prouvé ;
mais nous croyons en même temps qu'on
juge cet Ouvrage avec trop de ſévérité; que
les reproches que l'on fait à fon récitatif ne
font effentiellement juſtes que dans plufieurs
parties du rôle 'Ifmenor, auquel il n'a
pas toujours donné, ſoit dans le chant , ſoit
:
DE FRANCE. 185
dans les accompagnemens , cette couleur
fombre & impofaute en même temps qui
convenoit au caractère de ce Magicien ; &
ce que nous croyons fur tout plus encore,
c'eſt que le manque d'intérêt & de liaiſon
entre les diverſes parties de ce Poëme ont
affoibli , bien plus encore que les négligen.
ces de la muſique, le ſuccès qu'on ſe plaiſoit
à attendre de la célebrité du Poëme & du
mérite du Compofiteur.
Il nous reſte à rendre compte de l'exécution
de cet Opéra. Mlle Maillard , qui , à
la première repreſentation, avoit manqué de
juſteffe & de préciſion dans le rôle d'Iphiſe ,
a joué , dans les autres repréſentations , avec
des détails d'intelligence&de ſenſibilité qui
lui ont mérité des applaudiſſemens. Le ſieur
Lainez a rendu celui de Dardanus avec l'intelligence
qu'on lui connoît. Le rôle de
Teucer a été joué deux fois par le fient Larrivée;
& des raiſons de ſanté l'ont ſans doute
forcé d'abandonner ce rôle à la troiſième
repréſentation. Il y a été remplacé par le ſieur
Moreau , dont le zèle conſtant mérite la re
connoiffance de l'Académie Royale de Mufique
, & doit lui aſſurer la bienveillance du
Public. Le ſieur Laïs a chanté le rôle d'An
tenor avec le goût qui caractériſe ſon talent.
Les choeurs & l'orchestre n'ont rien laiſſé
à défirer dans l'exécution de cet Opéra.
Le Ballet du premier Acte , le premier
qu'ait compofé M. Gardel le cadet , nous
a paru bien deffiné. On eût regretté davan
186 MERCURE
tage le pas qu'il y danſoit avec Mlle Saunier ,
si cetteDanſeuſe n'eût pas été remplacée par
Mile Zacharie , dont les progrès fixent chaque
jour l'attention du Public de la manière
la plus favorable. Le Ballet du ſecond Acte
adéplu généralement. Des Magiciens armés
debaguettes , & s'en ſervant pour faire une
eſpèce d'exercice qui ne pouvoit être que
• ridicule , ont fait ſourire d'une manière aſſez
marquée les Spectateurs , lorſque Dardanus,
ſuſpendant ces longues évolutions prétendues
magiques , a dit :
C'en eſt fait; le ſuccès paſſe mon eſpérance.
Nous ſentons que le Compoſiteur a cru
devoir conſerver l'ancienne tradition dans
la compoſition de ce Ballet ; mais nous
croyons que , avec un talent comme le ſien ,
on ne doit point s'affujétir à ces vieilles
conventions théâtrales, lorſqu'elles ſont d'un
effet au moins nul , & qu'il devoit les remplacer
par des cérémonies telles à peu près
que celles que décrivent nos Poëtes en
parlant des opérations magiques des Médées
&des Circés ; mais le défaut de ce Ballet a
été réparé par la manière auſſi gracieuſe que
piquante dont M. Gardel a traité le Baller de
la Prifon. Il étoit difficile de préſenter un
tableau plus agréable , & d'y placer un pas
de deux plus ſéduiſant que celui qu'ont exécuté
avec tant de grâces & de légèreté
Mlle Guimard & le ſieur Veſtris. Le Ballet
qui termine cet Opéra nous a paru d'une
DE FRANCE. 187
compofition riche &variée , ſeul effet qu'on
doive attendre de ces fortes de Divertif.
femens.
CerOpera a été mis avec ſoin. La Décorationdu
premier Acte nous a paru d'un
bon effet. Celle de la Prifon, la même qui
fut faite d'après le deſſin de Piranèſe , lorſqu'on
donna cet Opéra pour la première
fois , atoujours réuni les fuffrages des gens
de l'Art . Nous obſerverons cependant que
les balcons, les rampes & le genre d'Archi
tecture qu'elle preſente, ſemblent plutôt offrir
la vue d'une de nos priſons modernes,
que celle d'un Héros dans des temps ſi reculés.
(Cet Article est de la même main que l'Analyſe
du Poëme, imprimée dans le Mercure
du II de ce mois. )
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tableaux hiſtoriques des États-Unis, &des ſcènes touchantes
, qui ne ſervent pas moins à peindre les
moeurs de l'Amérique Septentrionale. On en rendra
compte inceſſamment.
DEUX Portraitsfaisant pendans , Henri IV & le
Czar Pierre Premier ; le premier , d'après François
Phorbus,gravé par Alexis Tardieu; le ſecond , d'après
Louis Caravague , premier Peintre du Czar , par P.
G. Langlois. Prix , 6 liv. chaque.
On doit les plus grands éloges aux jeunes Auteurs
de ces deux belles Gravures , pleines d'accord &
d'énergie , & qui ne laiſſent appercevoir aucun des
DE FRANCE. 189
défauts ordinaires à de jeunes Artiſtes. Le Portrait
du Czar , qu'on reconnoît pour être parfaitement
reſſemblant , a été fait à Aſtracan en 1716. L'un &
l'autre ſe vend chez M. Moreau le jeune , Deffinateur
& Graveur du Cabinet du Roi & de fon Académie
Royale de Peinture , rue du Coq S. Honoré.
Chez le même Artiſte , ( M. Moreau ) ſe diftribue
actuellement la treizième Livraiſon des Figures de
l'Histoire de France. C'eſt une des plus intéreſſantes ,
&elledonne une nouvelle preuve de la brillante fécondité
de ſon Auteur.
PORTRAIT de M. le Marquis de la Fayette ,
commandant la Division Américaine au fiège &
prise de la Ville d'Yorck, par les Armées Combinées.
peint par L. Lepaon , Peintre de Bataille de S. A. S.
Mgr. le Prince de Condé , gravé par N. Lemire , dos
Académies Impériales & Royales , &c. A Paris ,
chez l'AAuutteeuurr , rue&porte S. Jacques , à côté du
Café d'Aubertin , No. 122. Prix , 12 liv.
Ce Portrait fait pendant à celui du Général Washington.
Ces deux Estampes ſont très-intéreſſantes ,
tant par le ſujet que par le brillant de l'exécution.
Le même Artiſte annonce au Public qu'il a fait à
ſon Eſtampe de la Crainte , un changement qui
motive davantage le ſujet. Cette Eſtampe eſt tidsagréable
; elle fait pendant au Verrou. Le prix eft
de, liv. Il en a de coloriées, comme le Tableau,
d'un prix différent pour les perſonnes qui en defireront.
L'on trouve chez lui le Temple de Gnide , de
M. de Montesquieu , orné de dix Gravures, de format
grand in 8 °. , & autres Estampes.
La Nymphe au Bain.- La Nymphefortant da
Bain , deux Estampes gravées d'après Bonnien ,
Peintre du Roi , par G. F. Letellier. Prix , I liv.
190
MERCURE
?
chaque. A Paris , chez l'Auteur , maiſon d'un Boutonnier
, rue des Vieilles- Étuves S. Honoré.
9.
LERepos des Nymphes , Eſtampe de 13 pouces
de haut ſur 17 de large , gravé d'après Amiconi
par M. Legrand. Prix, 6 liv. en noir ; coloriée, 12 liv.
A Paris , chez Crépy , Marchand d'Eſtampes , rue
S. Jacques , No. 252.
CetteEftampe eſt deſtinée à ſervir de pendant à
Diane au bain. :
SEIZIÈME Chapitre du Voyage de la Sicile.
A Paris , chez M, Houel , Peintre du Roi , rue du
Coq-Saint-Honoré , à côté du Café des Arts.
Ce Chapitre traite ſeulement du Théâtre de
Taormine , que l'Auteur a trouvé affez conſervé pour
le conſidérer comme un monument eſſentiel & propre
à faire connoître ce genre d'édifices chez lesAnciens.
La première Planche repréſente l'aſpect de ce
Théâtre vû au Midi , où eſt ſa face principale. Cette
Eſtampe le fait connoître preſque entièrement d'un
ſeul coup- d'oeil , en réuniſſant les avantages d'un
Deſſin géométral & deux Vûes perſpectives ; par la
hauteur modérée où l'Auteur a mis le point de vûe ,
on voit le dedans & le dehors de cet Édifice en
même - temps . La ſeconde Planche préſente eſſentiellement
la Vûe intérieure de ſon avant- ſcène , de
ſon orchestre , de toute l'étendue du terrein incliné
où étoient les gradins de ce Théâtre : de ce point de
vûe on voit en deçà de l'avant-ſcène les environs de
la Ville deTaormine , & au-delà le mont Etna , qui
domine tout ce qui l'environne , quoiqu'il ſoit ſur le
plan de l'horizon de ce tableau , ce qui prouve fon
extrême élévation. La troiſième Planche préſente le
plan du rez-de- chauffée,de cet Edifice , & en fait
connoître les ſouterreins & les autres particularités
intéreſſantes. Ledeuxième Plan occupe la quatrième
DE FRANCE. 191
Planche; il ſert à développer ce que ce Théâtre a de
plus important intérieurement & extérieurement. Le
troiſième &dernier Plan fait connoître les parties
ſupérieures de ce Théâtre ; & la dernière & fixième
Planche préſente deux coupes chacune dans un ſens
oppolé ; elles font connoître , ſelon la plus grande
vraiſemblance , d'après ce qui reſte de cet Edifice ,
l'ordonnance de l'Architecture qui décoroit ſon intérieur.
On y voit la ſcène exactement rétablie , les
Acteurs mis en action tels qu'ils étoient au jour des
grandes repréſentations. On trouve expliqué dans le
texte les différens uſages que l'on faiſoit de ce Théâtre
lorſqu'ony repréſentoit des Tragédies , des Comédies
ou autres Drames.
On ne doit pas ceſſer d'encourager M. Houet à
pourſuivre une Entrepriſe ſi utile aux Amateurs de
l'Antiquité.
JOURNAL de Violon , dédié aux Amateurs ,
Numéro 12. Ce Journal , compoſé de Duos , peut
ſervir auffi pour deux Violoncelles, Prix , ſéparément,
2 liv. Abonnement Is & 18 liv. A Paris , chez
le ſieur Bornet l'aîné , Profeſſeur , & Marchand de
Muſique , au Bureau de Loterie , rue des Prouvaires ,
près Saint Eustache.
L'accueil que le Public a fait à ce Journal , qui
paroît le premier de chaque mois avec une exactitude
ſcrupuleuſe , engage l'Auteur à le continuer
L'année prochaine aux mêmes conditions.
ENCRE du Sieur Salmon , approuvée par l'Académie
Royale des Sciences , & autres objets de
Papeterie, &c. A Paris , au Portefeuille Angiois , rue
Dauphine, vis-à- vis celle d'Anjou, nº. 26 .
* Nous avons déjà annoncé l'Encre & divers autres
objets du même Magain, tels que du Papier battu
492
MERCURE
& lavé pour la Muſique & le Deſſin , Portefeuilles
en maroquin , à ſouffler & à écritoire , Néceſſaire de
poche & pour la toilette , Encres de toutes couleurs
&ſympathiques , &c. Le même Marchand prévient
que l'on trouvera chez lui , pour les Étrennes , de
très -jolies Écritoires à néceſſaire & autres , auffi-bien
que des Boîtes ornées & garnies de papiers , enveloppes
, cire de toutes couleurs & à odeur , &c. Il
entreprend auſſi les Boites avec compartimens'les
plus compliqués, tant pour le filet que pour broder ,
couvertes & enjolivées dans le goût qu'on defirera.
Errata du Numéro so. Page 93 , Article
Quadrille des Enfans , par M. Berthaud , au lieu
de 24 Figures , lifez 84.
ERRATA du Numéro 51. Page 109 , ligne 28 ,
au lieu de croire , lifez penfer Page 111 , ligne 7 .
un soupir mystérieux , ôtez mystérieux.
Pour les Annonces des Titres de la Gravure .
de la Musique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
V
TABLE.
ERS qu'on intitulera comme
on voudra . 145
Sur les Turcs & les Tartarcs
,
Charade , Enigme & Logo Nécrologie ,
grypke ,
152
179
147 Académie Roy. de Mufiq.182
Mémoires du Baron de Tott, Annonces & Notices , 187
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercurede France , pour le Samedi 23 Décembre. Jen'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris,
de 22 Décembre 1784. GUIDL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
L
DANEMARCK..
DE COPENHAGUE , le 30 Novembre.
-Ier on a retiré du baſſin le vaiſſeau de
Hlignel'Elephant ,&on a faitentrer le
vaiſſeau la Princeſſe Louise-Auguste.
Le baſſin a été mis à ſec en quelques heures
, au moyen d'une machine de l'invention
du Capitaine Gerner.
L'Infanterie recevra un nouvel Uniforme
plus commode pour les exercices militaires ;
la culotte deſcendra juſqu'au - deſſous du
mollet. Les Officiers prendront des fuſils ,
au lieu d'eſpontons.
Le 8 , le Vlieger , brigantin Hollandois ,
eſt entré à Faroc-Flonen en Norwege. Il en
repartira avec le premier bon vent pour fe
rendre àHelfingor , où il doit prendre ſous
fon convoi les bâtimens Hollandois qui s'y
trouvent.
Dans la nuit du 19 au 20 , un bâtiment
No. 52 , 25 Décembre 1784. g
( 146 )
:
Danois , venant des iſles des Indes Occidatales
, avec une riche cargaiſon , a fait
naufrage près de Gilleleye.
POLOG.NE.
DE VARSOVIE , le 30 Novembre.
Indépendamment des objets relatifs aux
affaires intérieures , la derniere Diete a pris
en conſidération nos intérêts avec l'étranger.
On y a propoſé une négociation avec
T'Empereur , ſous la médiation des Cours
de Pétersbourg & de Berlin , afin d'exempter
les ſujets de la République , propriétaires,
domaniaux dans les provinces cédées à
la maiſon d'Autriche , du ſéjour de fix mois
par an , auquel ils font obligés. Ce projet
eut l'approbation unanime , ainſi qu'un plan
fur le commerce du Levant : il conſiſte à
établir, par l'entremiſe de la Ruffie , des relations
avec cette partie du monde , en fixant
un tarif d'un pour cent ſur les marchandiſes
exportées , & de quatre pour cent
ſur celles qui entreront dans la République.
Nous apprenons de Pétersbourg que le
25 Octobre , il y arriva un Courier du Miniftre
Ruſſe à la Haye , avec la nouvelle des
derniers événemens fur le Bas Eſcaut. Rien
n'a tranſpiré depuis , des réſolutions à venir
que prendra l'Impératrice. L'un des mem
bres les plus accrédités du Cabinet , M. de
Besborodko , a été élevé par l'Empereur à
( 147 )
:
la dignité de Comte d'Empire , & le premier
Régiment de Coſaques vient d'être
donné au fils aîné du Prince Heraclius.
L'affaire de Dantzick ne ſe termine point:
il regne même aſſez de fermentation à ce
ſujet , entre la Bourgeoifie & le Magiftrat.
Quelques Politiques defireroient pour le repos
du Nord , que cette ville ſe ſoumît à la
domination Pruffienne , en confervant ſes
privileges, mais Dantzick n'en croira pas les
Politiques , accoutumés à diſpoſer très-leftement
des Républiques.
ALLEMAGNE.
DE HAMBOURG , le 4 Décembre.
Des lettres de la Siléſie portent que le
prix de la laine finey augmente conſidérablement.
La laine fine des environs de
Namſlau , ſur les frontieres de la Pologne,
eſt payée 13 rixdalers le ſtein , dont il faut
3&demi pour un quintal.
Le fer en barres & les marchandises de fer font
une des principales branches du commerce de
Suède. On a calculé que le fer en barres qui ſort
par an de ce Royaume , ſe monte à environ
330,000 fchifpfunds , ou 68,640,000 liv. pefant.
Depuis 1760 juſqu'en 1779 , la Suède a exporté
6,682,136 ſchifpfunds de fer qui lui ont valu la
fommede 37,865,455 rixdalers. D'après cecalcul,
le fer en barres exporté à l'Etranger procure par
g2
( 148 )
an à la Suède , à- peu- près 1,800,000 rixdalers.
Un Ecrivain politique a remarqué qu'en
1781 il a été importé en Suede , entr'autres
marchandises 673,828 tonnes de bled ;
18,579 rames de papier ; 296,472 tonnes de
fel de Portugal&d'Eſpagne ; 5141 ocholfts
de vin de Bordeaux; 3,303,778 liv. pefant
de fucre , & 700,460 liv. peſant de café. Cet
Ecrivan prétend que la Suede paye par an
aux étrangers pour le thé , le tabac , le café
&le fucre une fomme de 800,000 rixdal .
D'après un relevé fait avec exactitude , on a
compté en 1783 , dans le Duché de Meklenbourg-
Strelitz , 386 mariages , 1563 naiſſances , dont
817 garçons & 746 filles , 1,074 morts ; ainſi les
naiflances ont excédé le nombre des morts de489 .
Les Regiſtres des Paroiſſes du même Duché ,
depuis 1766 juſqu'en 1775 , portent les mariages
à 3,662 , les naiſſances à 14,370 , & les morts , à
10,934; & depuis 1776 juſqu'en 1783 , les mariages
à 3,068 , les naiſſances à 12,275 , & les morts,
8,797.
Dans la Principauté de Ratzebourg on a
compté en 1783 , 54 mariages , 293' naiſſances ,
dont 154 garçons & 139 files , & 221 morts,
L'excédent des naiſſances ſur les morts y étoit
de 72. ;
Le commerce de la manne , écrit on de
Naples , rapportoit autrefois à la Couronne ,
qui le fait excluſivement , environ 70,000
ducats par an , mais en 1771 le Roi a jugé à
propos de convertir la ferme de cette marchandise
en régie ; & depuis cette époque
149 )
le débit annuel de la manne ne procure pas
au - delà de 12,000 ducats , dont 2,000 font.
employés pour les frais de régie.
BERLIN , le 4 Décembre.
Le Rhingrave de Salm & d'autres Offciers
Hollandois font en cette Capitale , depuis
quelque temps , pour chercher les
moyens de lever un corps de troupes légeres
, & pour des achats d'armes , qui paſſeront
en Hollande par Hambourg.
Le Duc de Courlande a quitté ſes terres
en Siléfie , pour aller en Italie par Dreſde ,
Bareuth , Ratisbonne & Munich.
DE VIENNE , le 8 Décembre.
Le Baron de Preiſſ, Général d'artillerie ,
& Commandant en chef de la Tranſylvanie
, a été remercié de ſes ſervices , & le
Gouvernement de la Tranſylvanie a été
donné au Lieutenant-Général Comte de
Fabris.
Le Général en ſe retirant a obtenu de
S. M. I. une penſion de 2000 florins .
Toutes les révoltes imaginaires de la
Hongrie ſe réduifent, comme nous l'avons
annoncé , aux brigandages exercés ſur la frontiere
, parunebande de Walaques& de Turcs ,
dont cette contrée eſt infeſtée depuis longtemps.
A cesavanturiers s'eſtjointun nombre
de payſans foulevés contre leurs Seigneurs,
83
( 150)
dont les rerres ont été dévaſtées. Pour mettre
fin à ces excès , l'Empereur a nommé
deux Commiſſaires , le Comte Jankovies &
leGénéral de Papilla , avec plein-pouvoir de
rechercher les coupables ,&de les punir à la
xigueur des loix . Les troupes envoyées dans
la province de Transylvanie y ont à peu
près rétabli l'ordre & la sûreté. Les nouvelliftes
qui avoient d'abord mis à la tête de
ces rébelles un prétendu Comte des Ligues-
Grifes , leur ont donné enſuite pourGéné
ral un ex-Jéſuite; car il faut du Jéfuite partout.
C'eſt avec le même difcernement qu'on
a fait combattre les troupes Autrichiennes
contre ces brigands , en diſant néanmoins
que ces derniers manquoient de poudre.
La paie des foldats en marche pour les Pays-
Bas eſt augmentée de 2 creutzers par jour. Tous
lesbagages ſont tranſportés fur des voitures , &
lefoldat ne porte que ſa giberne & fon fufil . On
n'a permis qu'un très-petit nombre de femmes à
chaque Régiment. Tous les canons , toutes les
compagnies tirées de la Bohéme , feront auffi- tôt
remplacées de l'intérieur , & l'on redouble d'activité
à la conſtruction des deux nouvelles Fortereffes
dans ce Royaume.
Les Gazettes Hollandoiſes ont été défendues
dans tous les Etats de S. M. I.
L'Empereur admet très-fréquemment fes
Miniſtres à des conférences longues & fecrettes.
Six Ingénieurs militaires travaillent
ſans relâche dans la Chancellerie particuliere.
Ainfi que les autres troupes , les Croates def
(151 )
tinés pour les Pays Bas font enpleine marche.
On leeuurr a renduleurs Kalpaks oubonnets noirs&
leurs manteaux rouges , ce qui les a comblés de
joie. Pendant la route , ils efcorteront ſur les
ailes les régimens Allemands pour prévenir la
déſertion. Au reſte , la marche de ces troupes a
été changée : elles ne vont plus à Mergentheim ,
ni ne feront embarquées. On les conduira en
droiture à Coblentz , où elles arriveront après
quarante- quatre jours de marche. Là , dit- on ,
le Prince de Naffau- Ufinghen dirigera leur
route juſqu'ou rendez -vous général des Pays-Bas.
Le Général Alton en aura pris le Commandement
à Lintz . Les deux régimens ſortis de cette
capitale eſcorteront la caiſſe militaire où l'on a
verſé quatre millions de florins.
L'Empereur, à ce qu'on dit , a donné
ordre de faire décapiter ſur le champ les
chefs des Valaques ſéditieux , pris les armes
-à la main. Ils ont attaqué un château où
ſe trouvoit un magaſin de poudre , mais ils
ont été repouffés avec beaucoup de perte.
Rien d'ailleurs de plus contradictoire & de
plus ſuſpect , que tous les bruits courans fur
ces brigandages , dont l'énormité a proba
blement été un pen exagérée.
La faifon n'a point empêché S. M. I.
d'aſſiſter au départ des régimens de Preiff&
de Teutchsmeiſter , & de ſe faire accom
pagner de l'Archiduc de Toſcane. Ce jeune
Prince montre une ſanté bien plus robuſte
qu'on ne l'eſpéroit , & la plus heureuſe vi
vacité. L'Empereur fut très-content de ces
deux Régimens; il fit donner un florin à
2.1
( 152 )
chaque foldat , qui recevra en route 4creutzers
au- deſſus de la paie ordinaire. Il paroît
décidé que le Maréchal de Laſcy accompagnera
l'Empereur dans les Pays Bas ; à tout
inftant , nous nous attendons que S. M. fe
mettra en route , ſans prévenir ſa Cour.
Le Général- Major de Penzendorff, du corps
d'Artillerie , a pris le 17 , la poſte pour Bruxelles
: il a été ſuivi le 18 & le 19 , par plusieurs
Officiers du même Corps , de celui du Génie &
des Pontonniers . Parmi les nouveaux Corps qui
ſe levent , un des principaux eſt celui d'Ulans
ou de Milice Polonoiſe , qui ſera tiré de laGalicie
; il ſera ſous les ordres du Lieutenant-Colonel
de Hoz , qui a ſervi ci-devant dans l'Armée
Ruffe contre les Turcs. Pluſieurs des Officiers
qui y entreront , ont été de la Garde-Noble
Polonoiſe , & ils vent partir inceſſamment
pour leur patrie , afin d'y faire des levées pour
ce Corps. Celui-ci ſera compofé de deux divi
fions , faiſant 800 hommes , qui pourront être
augmentés de deux autres diviſions ; & après
laguerre , il refteran pied comme un régiment
de Huffards Polonois . Son uniforme ſera une culotte
blanche à la Hongroiſe , veſte couleur de
paille , habit fort court &de couleur bleue , revers
couleur de paille , & un bonnet Polonois de
la même couleur. Un autre corps , plus confidérable
encore , eſt celui que le Colonel Brentano
levera dans le bannat de Temeswar. Cet
Officier qui étoit à la tête du regiment de Croates
Waradins , ſe trouvoit en ſemeſtre à Milan ,
lorſque l'ordre arriva pour la marche de fon
corps. Quoiqu'il ſe mit en route immédiatement
après la réception du Courier , les mauvais
chemins l'empêcherent de joindre ſon régi.
:
( 153 )
ment à tems ; il ſupplia donc l'Empereur de
l'employer d'une autre façon dans la guerre , qui
alloit ſe déclarer , & Sa Majesté , pour récompenſer
ſon zele , le déclara Chef du corps de
Volontaires Eſclavons , dont elle venoit d'arrêter
lalevée.Ce corps qui confiſtera en 1200 hommes
à cheval & 1600 à pied , ſera habillé dans le
costume Eſclavon , qui differe peu de celui des
Turcs ; & fes armes ſeront un petit mouſquet ,
un long fabre au côté , un couteau & un piſtolet
àla ceinture.
Des lettres de Hongrie mandent qu'un
incendie a détruit une grande partie de la
fortereffe d'Arad.
Indépendamment des avantages accordés
par un décret Impérial du 9 Décembre
1782 , à ceux qui s'établiront à Pleff & à
Théréſienſtadt , S. M. I. vient d'ajouter à
ces premieres faveurs .
1°. Que tout ouvrier qui aura fait ſon apprentiſſage
& qui aura déja travaillé comme compagnon
, pourra s'établir maître dans les ſuſdits
forts mentionnés , ſans qu'il ſoit permis de les
inquiéter à ce ſujet. 2°. Que ceux qui ont dirigé
& travaillé à la conſtruction des fortifications
, obtiendront les matériaux de conſtruction
au même prix qui aura été payé pour les fortifications
; cette clauſe a pour objet de faciliter les
moyens de bâtir à ceux qui voudront s'établir .
3°. Que ceux qui chercheront à favoriſer de
nouvelles habitations , jouiront de la protection
fpéciale de S. M. I. 4. Que ceux qui ont emprunté
du Tréſor Impérial la moitié des fonds
néceſſaires pour bâtir leur maiſon auront u
délai de 20 ans pour le remboursement ; & ceux
18
Σ
( 154 )
qui n'en auront emprunté que le quart , jouiront
de25 ans de terme.
Les marchandises de contrebande que
l'on découvrira dans les Etats de l'Empereur
, feront ſaiſies , & pour que perſonne
ne puiſſe en jouir , les marchandiſes liquides
feront verſées , & les marchandiſes folides
caffées & brûlées. Les contrebandiers
& tous ceux qui les favoriferont , feront
condamnés à des amendes conſidérables , &
même à des punitions corporelles. C'eſt la
ſubſtance de l'ordre de l'Empereur publié le
11 Novembre .
Il y a quelque tems , il mourut à Offſegg en
Bohême , une femme de la confeffion d'Augsbourg
; elle n'avoit ni parens , ni amis : les Catholiques
mirent long-tems en délibération fi on
Qui accorderoit la ſépulture : trois Ecoliers , nommés
Senger , Krans & Naak, prirent le corps de
cette femme , le mirent ſur un chariot , firent la
foſſe, & lui rendirent les honneurs funebres. Leur
Principal, nommé Cron , de l'Ordre de Citeaux ,
a fait encadrer le récit de cette action , & a expofé
ce tableau à la vue de tous les Ecoliers dans la
Salle du Collége.
DE FRANCFORT , le 12 Décembre.
'Selon des lettres du Briſgaw, du 30 Novembre
dernier , un courier de Vienne avoit
apporté au Commandant du régiment de
Bender , l'ordre d'en réunir les deux bataillons
dans la ville d'Offenbourg , en attendant
de nouveaux avis ; mais les Magiftrats
de cette ville Impériale ont refuſé d'admettre
dans leurs murs ce Régiment , toujours
cantonné dans quelques villages , juſqu'à ce
qu'on le faſſe aller plus avant ou rétrograder.
Il est compoſé de 3200 hommes , dont
1ooo de nouvelles recrues , très -inclinées à
la déſertion : auffi chaque foir, les fergens
de chambre ont-ils le ſoin d'emporter les
fouliers de leurs foldats. Ici l'on révoque en
doute ce retus de la ville d'Offenbourg.
On a fait paſſer dans les Pays-Bas 112
pieces de campagne , tirées de l'arſenal de
Lintz dans la Haute Autriche.
Des Calculateurs politiques donnent l'état ſuivant
de la population des Etats de l'Empereur ,
&de ſes revenus.
Hongrie.
Autriche..

Bohême & Moravie .
Lombardie Autrichienne.
Duché de Mantoue . •
Total.
:
Habitans.
4,800,000
4,300,000
4,600,000
2,118,000
170,000
15,988,000 • •
Les Pays -Bas Autrichiens ne ſont pas comprisdans
cette évaluation , ni dans celle des revenus
, qu'on porte à 65,000,000 de rixdales ,
Ou 260 millions de livres tournois .
Un prédicateur Catholique , prêchant à Nuremberg
dans une Egliſe où eeux de ſa religion
ont lapermiffion de célébrer l'office divin , en
attendant qu'ils ayent une Egliſe à eux , a inſulté
publiquement dans un fermon ſur le pur
gatoire , pluſieurs Proteſtans au nombre de ſes
auditeurs, Ceux-ci ſe contenterent de rire de la
g6
( 156 )
morofité du Prédicateur , maisles Catholiques,
témoignerent d'une maniere plus énergique
combien ils déſapprouvoient ſa conduite ; car
ils déſerterent preſque tous avant la fin du
Sermon.
On a lancé dernierement à Donawerth , un
aëroſtat auquel étoit attaché une poupée en
bois , qui a donné lieu à une plaifante réclamation
de la part du Magiſtrat du lieu où le ballon
alla tomber . Sur le rapport de quelques pay fans ,
qu'un enfant embarqué fur le globe volant , étoit
retombé roide mort avec la voiture aërienne ,
le Sénéchal ſe hâta de ſe tranſporter ſur les lieux
& réclama le défunt comme étant mort ſur fon
territoire , proteſtant contre tout ce qu'on pourroit
faire contre ſes droits , & ne voulant entendre
à aucune raiſon. Après avoir long temps bataillé
, & avoir expliqué fort au long la coutume
& l'uſage , il voulut procéder à l'ouverture du
cadavre : entra M. le Sénéchal, qui vit clairement
fur le rapport des Experts & fur-tout de ſes propres
mains , qu'il avoit verbalifé ſur une piece
de bois.
Une lettre de Claufenbourg renferme un
tableau épouvantable des horreurs exercées
par les bandits , & par les Valaques foulevés
contre leurs Seigneurs.
Il n'eſt preſque pas poſſible de décrire la confternation
qui regne dans notre ville , & fur-tout
la détreſſe qu'éprouvent les habitans de Karlbourg&
du fort de Deva. A peine eſt- on quitte
des incurfions des brigands , qu'une troupe bien
plus conſidérable de Valaques vient répandre une
nouvelle alarme. Il y a quelques mois que 8 milles
Valaques offrirent de quitter leur Seigneur pour ſe
mettre au ſervice de S. M. I. Le refus qu'ils en
( 157 )
Beçurent, loinde les faire rentrer dans leur devoir,
les fit longer à ſe procurer la liberté : dans cette
intention , ils s'aſſemblerent au nombre de 13000
hommes dans les bois entre Nerva & Karlſbourg ,
& commirent toutes fortes d'excès contre leurs
Seigneurs & leurs Magiſtrats. On ne peut entendre
fans frémir les cruautés qu'ils ont exercées :
ils ont fait rôtir vifs des Magiftrats , ont coupé les
pieds & les mains à d'autres, pillé les châteaux ,
ruiné les terres , incendié les maiſons. On a fermé
les portes du fort de Karlſbourg , où une partie de
la haute Nobleſſe s'eſt retirée.
Ce n'eſt plus ni un Salis , ni un ex -Jéſuite
qu'on met aujourd'hui à la tête de ces brigands
, c'eſt un nommé Hornyak , échappé
de prifon , & déja condamné à mort. Il s'eſt
fait écrire , dit- on , une fauſſe lettre en caracteres
d'or , qu'il dit avoir reçue de l'Empereur
, & dans laquelle S. M. lui ordonne
de mettre à mort toute la Nobleſſe de
Tranſylvanie. Cet artifice lui a procuré
beaucoup de partiſans , auxquels il fait prêter
ferment de fidélité.
Tous ces détails paroiſſent bien fabuleux
, & ne font appuyés d'aucune autorité.
Tantôt les rébelles font au nombre de fix
mille , tantôt de 13 , & puis de 15 , aujourd'hui
de 20 mille : demain ils feront quarante
mille : ainſi du reſte .
On écrit de Vienne que la Commiſſion établie
pour les affaires de la Religion , s'occupe actuelle .
ment à faire des réformes dans les Egliſes des
Grecs non unis. Elle vient d'abréger le terme des
jeûnes & de ſupprimer le pénitences publiques &
Je denier de Confeſſion en uſagedans cette Eglife.
( 158 )
Les Comtes de Schonbron ont permis
aux Juits , établis dans leurs terres , d'y
exercer des métiers.
Voici la ſubſtance de la convention pafſée
à Nuremberg , le 20 Novembre , entre
le Commiſſaire de l'Empereur , & ceux du
cercle de Franconie , au ſujet des fournitures
de vivres &de fourrages pour les troupes
Autrichiennes à leur paſſage.
19. Les Soldats , y compris les Bas-Officiers;
recevront chacun par jour , dans les maiſons où
ils feront logés , une demi- livre de viande
bouillie , 2 livresde pain , des légumes , & I pot
de bierre ou une bouteille de vin ; & cela , à
raiſon de 8 creutzers par tête.
2º La ration pour un cheval ſera de 8 livres
d'avoine , to livres de foin & d'une demie-botte
de paille , & on la paiera à raiſon de 30 creutzers.
3°. Les chariots à 4 chevaux ou à 6 boeufs ,
ſeront payés chacun 2 florins , & un cheval de
felle.30 creutzers .
4°. On ne pourra pas exiger plus qu'il n'eſt
convenu dans l'article I. , des perſonnes qui logerontles
troupes , & ce qu'elles pourroient fourwirde
plus , ſera payé comptant.
5°. Les Officiers & toutes les perſonnes qui
ſuivent l'armée , ſeront tenus de payer , argent
comptant , tout ce dont ils auront beſoin.
Al'occaſion de cette Convention , les Commiſſaires
du Cercle ont prié le Commiſſaire Impérial
d'y inférer , qu'attendu la rareté des fourrages
, il feroit impoſſible auxEtats d'en fournir
par la ſuite , s'il étoit queſtion d'un nouveau paffage
de troupes,&que les Etats ſe réſervoientde
faire leurs remontrances à S. M. Imp. au ſujet du
paſſage des troupes de frontieres.
!
( 159 )
ITALI Ε.
DE MILAN, le 25 Novembre.
Le Baron de Lottinger , Miniſtre des Finances
, a écrit en ces termes , par ordre du
Gouvernement au Chevalier Marco Barbaro.
M. J'ai faiſi avec empreſſement l'occaſion de
recommander à S. A. R. votre expérience ſur
la fermentation des ſemences , avec le projet de
ſubſtituer cette découverte à la pratique qui eſt
en uſage , pour ſe procurer une récolte plus
abondante.
Le Gouvernement m'a ordonné de vous faire
ſavoir , qu'il approuvoit votre projet ſans réſerve,
& je me fais un vrai plaifir de vous l'annoncer
, &c.
Des lettres de Veniſe contiennent le tableau
ſuivant, qui paroît avoir été fait au
microſcope.
Le bombardement de Suſa en Afrique , par
notre Elcadre ſous le commandement du Chevalier
Emo , a réuffi au-delà de toure eſpérance
: cette ville autrefois célèbre , n'offre plus
qu'un monceau de ruines , teint dufang des Barbaresques
, fans que nous ayons perdu un ſeul
homme. Quatre de nos foldats ſeulement ont été
bleffés , outre le Seigneur Moro , commandant
en ſecond , qui fut bleſſé au pied par un boulet
de canon , réfléchi. Les ennemis avoient élevé
deux fortes batteries , l'une au dedans & l'autre
au-dehors de la place ; la premiere fut preſque
mife hors de ſervice par une bombe qui éclata
fur cette batterie , tandis qu'on étoit occupé à la
laver. Les lettres qu'on a reçues de cette ville,
( 160 )
i
en font la deſcription la plus affligeante ; elles
la comparent à un champ ouvert de tout côté
où regne l'horreur de la dévaſtation , & dans lequel
route trace d'habitation a été efficée. On a
remarqué parmi les Barbareſques , chargés de
la défenſe de certe place , beaucoup de foldats
étrangers , & qui ont tous péri. On dit que de
260 bombes , lancées de nos mortiers , plus de
200 ont porté.
GRANDE- BRETAGNE.
DE LONDRES , le 10 Décembre.
Le Prince Ernest Auguſte quatrieme fils
de LL. MM. , qui étoit dangéreuſement
malade à Kew d'une pleuréſie , vient d'être
déclaré hors de danger par les Médecins. Il
eſt deſtiné au ſervice de mer , dans lequel
il ne tardera pas à ſuivre ſon frere , le Prince
Willians Henri. Actuellement il eſt âgé de
14 ans.
Hier les bagages du Général Dalling ,
nommé au Gouvernement de Madras , à la
place de Lord Macartney , font partis pour
Portsmouth , où S. E. ne tardera pas à
s'embarquer . Le Général Sloper Commandant-
général des forces Britanniques dans
l'Inde , eſt auffi fur fon départ , & a déjà pris
congé de S. M. Il enimène avec lui , en qualité
de quartier Maître-général , le Colonel
Cathcart , Officier de réputation à qui la
Compagnie des Indes a fait préſent derniérement
d'une épée enrichie.
( 161 )
La Compagnie des Indes fait recruter
dans toutes les parties de l'Angleterre. Ces
nouvelles troupes feront embarquées ſur la
flotte qui partira au commencement de
l'année prochaine & qui fera eſcortée par un
vaiſſeau de so canens & par quelques frégates;
le Capitaine Sawyer en aura le commandement.
Un détachement d'Artillerie doit s'embarquer
en diligence , pour relever à Gibraltar
les troupes de ce corps qui y font actuellement
, & qui doivent paſſer aux Ifles occidentales;
les détachemens en garniſon dans
cette partie de nos Domaines iront remplacer
ceux de Quebec & des autres parties
du Canada qui reviendront en Angleterre.
On prétend que le Marquis de Lansdown , ne
s'eſt pas conduit à la ſatisfaction des Miniſtres ,
dans l'affaire relative à ſon nouveau titre . M. Pitt,
en lui écrivant pour lui faire l'offre d'un Marquiſat
, lui témoigna combien il defiroit que les
Miniſtres fuſſent honorés de ſon appui dans le
Parlement , & quoique cela ne fût pas ſtipulé
comme une condition pour le nouveau titre , la
choſe étoit ſous- entendue de la maniere la plus
honnête. La réponſe de Lord Shelburne fut , qu'il
étoit extrêmement ſenſible à une marque de faveur
qu'il n'avoit point ſollicitée , qui lui étoit
offertede la part de fon Souverain , & qu'il l'acceptoit
avec toute la reconnoiſſance & tout le
reſpect qu'il devoit à Sa Majeſté; mais dans ſa
lettre il ne dit pas un mot de l'appui que les Miniſtres
attendoient de lui. Ainsi le Marquis de
Lanſdown ſe réſerve la faculté d'agir comme it
voudra , & il ſe vante de ne devoir ſa nouvelle
dignité qu'à ſon Souverain.
1
( 162 )
Le premier Marquis créé en Angleterre
fut un Comte d'Oxford , à qui Richard II,
donna le titre de Marquis de Dublin , &
cette nommination décida la queſtion de
préféance entre les Marquis & les Comtes,
quoique ces derniers fuſſent Conſeillers nés
& Chevaliers du Prince
Le Morning Post prétend ſavoir qu'il ſe
trouve en cemoment plus de quatre millions
ſterlings à la Tréſorerie ; abondance , ajoutetil,
qu'onne connoiſſoitplus depuis nombre
d'années. Il l'attribue au profit extraordinaire
des taxes qui ont de beaucoup furpaffé
les calculs de M. Pitt. Ce fait eſt ſi
difficile à croire , que , s'il est vrai , l'Autear
a bien raiſon d'en féliciter le public. ر
Il ſeroit à défirer certainement qu'on
pût révoquer en doute le traitement
dont les Priſonniers Anglois ont été victi
mes par la barbarie de Tippoo - Saib ; mais
quoique les rapports ne foient pas abſolument
conformes ſur le dégré des ſouffrances
qu'ont éprouvé ces infortunés , ils s'accordent
tous ſur les circonstances eſſentielles.
La Compagnie des Indes en a reçu le
détail le plus avéré, & il ſe trouve dans
une lettre authentique , très-curieuſe , écrite
par M. John Hubbard , Lieutenant du
onzieme Bataillon de Sipaïs , ci -devant fécrétaire
du Général Marhæus. Il écrit en ces
termes à M. Shirley Woolmer , ſon ami ,
à Exeter , en date de Madras du 31 mai
dernier.
(163 )
Je ne faurois vous exprimer la joie que je
reſſens de pouvoir vous écrire encore , pour vous
annoncer que je fuis finalementtiré des mains de
l'ennemi. Quelques jours avant l'approche du
Nabab Tippoo , Sultan , & de fa grande armée ,
je vous avois écrit une longue lettre , dans laquelle
je vous rendois compte de notre campagne
, ſi heureuſe juſqu'alors : je la déchirai à la
vue de l'ennemi. La ſcene changea bientôt ; au
lieu de jouir de nos ſuccès , nous perdimes malheureuſement
la journée , & ceux qui furvécurentfurenttous
pris , & envoyés précipitamment
ádeux cens milles dans les terres , où nous avons
éprouvé toutes les horreurs de la plus affrenfe
captivité. Le Général , après avoir foutenu un
ſiegede près d'un mois , ſetrouva ſans munitions
& fans vivres. Le grand nombre de morts & de
bleffés de lagarniſon , les forces formidables de
l'ennemi , qui avoit plus de cent mille hommes :
detroupes , la quantité de ſes batteries qui nous
environnoient , l'impoffibilité d'une retraite , &
point de ſecours quelconques à epérer , tout
obligea le Général de capituler. Après quatre
jours de trêve, le Nabab conſentit à accéder aux
termes que nous lui avions propoſés ; mais il
trouva un prétexte pour violer le traité. Nous .
fortîmesdu ført tambour battant &drapeaux déployés.
Nous devions rendre les armes vis-à-vis
du fort , & faire halte àquelque diſtance de là ,
juſqu'à ce qu'il plût auGénéral de retourner dans
nos établiſſemens. Il n'y avoit pas une heure que
nous avions fait halte, que nous fùmes entourés
par trois ouquatre bataillons de Spaïs , qui nous
firent priſonniers , la bayonnette au bout du
fufil . Le Général qui avoit conçu dès le principe.
les plus vives inquiétudes , vitalors toute latrahiton
de Tippoo ,& perdit tout eſpoir de revenis
4
t
(164 )
jamaisà Bombay. Le lendemain matin leNabab
l'envoya chercher avec tous les Officiers qui
avoient eu part au traité. Après la conférence ,
aulieu d'ètre ramenés auprès de nous , ils furent
renfermés dans des logemens ſéparés , & dépouillés
de tous leurs papiers & leur argent , &c. Peu
de tems après on vint chercher le Major de ville
notre Tréſorier & deux Commiſſaires , qui furent
également détenus. Ilyavoit lieu de croire
que l'on ne tarderoit point à demander le Secretaire
; mais j'eus le bonheur d'être oublié , ſoit
par précipitation , ſoit que l'ennemi ignorât
l'importance de nion emploi.
Lejour fuivant , nous fumes tous amenés devant
les principaux Bramines. On nous enleva
tout notre argent , norre bagage & nos effets.
Ma perte dans cette occaſion ſe porta à plus de
mille pagodes , deux chevaux , &c. Onne nous
laiſſa que de quoi nous couvrir , & on nous conduiſit
, ſous une forte garde , à de vieilles baraquesoù
on nous laiſſa unjour ſans manger. Enfin
le Nabab nous affigna unefeer ( meſure) de riz ,
&deux pices (monnoie indienne qui vaut environ
un fol ſterling ) par jour. Le changement ſubit
de latable abondante du Général , àune nourriturc
auſſi chétive que du riz & de l'eau , produiſit
enmei l'effet le plus ſenſible ; au bout de
de deux jours je fus attaqué d'une dyſſenterie accompagnée
de fievre. Dans cet état de langueur ,
je fus obligé de marcher avec les autres , en conſéquence
d'un ordre qu'on nous avoit donné de
nous tenir prêts . Mais avant de partir , on tira
denotre troupe tous les Capitaines auxquels on
deſtinoit , à ce que nous penſions , un meilleur
traitement; de maniere que pluſieurs Gubalternes
ſe feufilerent parmi eux dans cet eſpoir.
Nous fûmes faits priſonniers le premier de Mai
(165 )
4
1783 , & nous nous mimes en marche de Nagur
ou Biddagore le 9, avec nos paquets ſur le dos.
Les barbares , malgre l'exceſſive chaleur qu'il
faifoit, poufferent notre marche ſur le pied de
vingt ou vingt- cinq milles par jour. Ceux qui
tomboient malades en route , & qui ne pouvoient
pas ſuivre le reſte , étoient maltraités, tirés par
les Spahis , qui en venoient à bout , morts ou
vifs. Nous perdîmes trois de nos Oficiers qui
périrent de fatigue. Nos cruels conducteurs nous
laiſſoient à peine le tems de boire ſans nous maltraiter.
Lorſque nous faiſions halte pour prendre
nos repas, c'étoit fans aucun ombrage ; la nuit
nous couchions à terre & fans abri. Une nuit entr'autres
,pendant notre premier ſommeil , nous
fûmes ſurpris d'un crage terrible , de tonnerre ,
d'éclairs , de grêle & de pluie ; il dura pufieurs
heures , de façon que nous avions de l'eau jufqu'aux
genoux. Le lendemain matinnous arrivâmes
à Chittledroog , après onze jours d'une marche
très - pénible ; c'étoit le 21 de Mai. On nous
mit en priſon dans des loges ſéparées , les unes
près des autres , mais fans aucune commun cation.
Nous étions environ ſoixante- dix Officiers ,
on nous ſépara en deux troupes . Concevez quel
dut être mon déſeſpoir , en entrant dans notre
priſon , où le ſeul avenir qui m'attendoit étoit
de traîner ma miferable vie dans la plus affreuſe
captivité , le peu de tems que je croyois avoir encore
à vivre. Dès l'inſtant où nous avions quitté
Nagur , on nous avoit enchaînés deux à deux.
C'eſt ainſi que nous marchâmes toute la route
juſqu'à notre priſon , comme des coupables condamnés
au gibet , dormant enchaînés avec un
compagnon ,& obligés de ſatisfaire enſemble tous
nos beſoins. Le ſoir même que nous arrivâmes ,
on nous ora des mains nos chaînes , pour nous
( 166 )
mettre aux pieds des fers dix fois p'us lourds. Les
miens enparticulier étoient ſi peſans , que j'étois
forcé de me tenir couché preſque tout le jour ;
car la nuit nousn'en avions point . Notre ſituation
étoit affreuſe ; nous nous voyions chargésde
chaines , expoſés à toutes les horreurs d'un cachot
, fans ſecours dans nos maladies , couchés
fur la terre , entourés de rats & de vermine ,
n'ayant pour toute nourriture que de gros riz&
del'eau ,&foumis enfin aux infultes d'une troupe
deSpaisMaures, qui ajoutoientencore ànos maux
par leurs faux rapports &leurs mauvais traitemens.
Le 6 d'Août, nous fumes viſités par des émilfaires
de Tippoo , qui nous inviterent à entrer au
ſervice du Nabab , & nous promirent d'aſſez bons
gages. Nous n'hésitâmes pas un inſtant à rejetter
leurs offres avec mépris. On perfiſta à nous
offrir du ſervice, & on nous menaça de la mort
encas de refus. Quelques uns de nos Officiers
furent tirés trois fois des pr fons, &montés au gibet,
la corde au cou ; mais ils furent inébranlables
, & refuferent toutes les offres qu'on leur
faiſoit , avec un courage héroïque.
Nous reçumes enfin des nouvelles de la paix
au moment où nous étions au dernier degrédu
déſeſpoir; nous craignimes d'abord que ce ne
fût une fauſſe nouvelle pour nous conduire paifiblement
à quelque autre Fort , mais le 25
Mars , jour de N. D. , dont je me reſſouviendrai
toujours , nous reçumes la confirmationde
cette heureuſe nouvelle : le 23 nos fers nous
furent őtés , & le 25 nous fortimes des priſons
avec des tranſports de joie. Autant le traitement
des Indiens envers nous avoit été dur julqu'alors
, autant il devint doux. Le Nabab malgré
les promeſſes qu'il a faites de rendre tous
( 167 )
1.
t
les priſonniers , a cependant retenu beaucoup
d'Officiers , & il en a fait mourir ſecrétement
d'autres , qu'il dit etre morts naturellement. Mon
bon patron le Général , qui étoit détenu à Péringapatnam
, la capitale d'H,der eft malbeu
reuſement de ce nnomabbrree. Il a été empoifonné ,
ainſi que tous nos Capitaines , le Major-de- Ville ,
les deux Commiſſaires , le Tréſorier , & tous
ceux qui étoient allés avec eux dans l'espérance ,
comme nous le croyons d'abord , d'être mieux
traités . Le frere du Général & un brave Lieutenant
qui étoit avec lui , ont été enlevés de
leur lit , entraînés dans les bois , & affaffinés.
Lorſque ſes gens vinrent préfenter à nos Officiers
le poiſon , ils refuferent de le prendre.
Alors on le leur fit avaler de force , en leur
tenant les mains & les épaules. Ce poiſon eſt
on ne peut plus violent . Lorſque tous nos Officiers
, excepté trois , eurent avalé le fatal breuvage,
l'un de ces derniers , le Capitaine Richardſon
, ſupplia à genoux ſes bourreaux de
ſuſpendre & de retourner vers le Nabab chercher
la confirmation de ſon ordre ou leur pardon
; mais envain , ils furent inexorables ,&
ces malheureux Officiers périrent avec leurs
compagnons , dans les tourmens les plus affreux.
La pauvre épouſe du Général Mathews a perdu
Peſprit de douleur. Si la paix n'étoit point furvenue
, nous aurions tous été mis à mort ; l'ordre
en étoit même donné , mais il fut contremandé.
Je fus extrêmement incommodé pendant toute
la route pour nous rendre dans nos établiſſemnes.
La fiévre & la dyſſenterie me pourfuivoient
toujours , & fi je n'avois pas eu le crédit
de me procurer une voiture , j'aurois certainement
fuccombé. Vous pouvez jugerde notrejoie
( 168 )
-
en nous voyant de nouveau parmi les nôtres ,
hors des mains de l'ennemi. En confidération
de ma maladie , j'obtins du Général la
permiſſion de me rendre ſur le champ à Madras
pour confulter le médecin & me faire traiter.
J'ai fait ce trajet fort vite & fort commodément
, & je ſuis arrivé en cette ville le z
de ce mois , fort content de voir toutes mes
fouffrances & mes peines à leur terme.
1
Les vivres ſont exceſſivement chers à Madras ,
attendu que la flotte de l'Amiral ſe trouve dans
le port , & les finances de la compagnie ſont
bafies qu'on ne nous a point aſſez donné d'argent
pour nos dépenſes journalieres. Le Lord
Macartney , notre Gouverneur , a deſſein de
revenir en Angleterre à bord d'une frégate actuellement
en rade. Ons'attend à de grands changemens
dans l'Inde. Le Bengale ; Madras &
Bombay vont changer de Gouverneurs. On affure
qu'ils feront nommés par le Roi. Je ſuis
très-impatient d'apprendre ſur quel pied ; je ſouhaite
que cet arrangement tende à la meilleure
adminiſtration des affaires. Au reſte , il affecte
davantage les corps civils que les corps militaires
Il y aura une grande promotion à Bombay
, la plupart des officiers ayant été bleffés ,
noyés ou tués , & d'autres étant retournés en
Angleterre. Il est étonnant combien il eſt arrivé
de changemens depuis un an. Vous avez ſans
doute entendu parler des ſuccès du Général ,
qui s'eſt emparé des Forts de More , de Cundapore
, des Gautte qu'on regardoit comme imprenables
, de la ville de Biddanore ou de Nagur,(
ce même endroit fatal où nous avons
été pris ) & de Mangalore , qui eſt un fort confidérable
fur la côte. On lui doit certainement
beaucoup d'avoir opéré tant de conquêtes en
auffi
( 169 )
auſſi peu de tems. L'action a été chaude à
Onore , que nous avons pris d'affaut; le carnage
étoit affreux. Nous marchions fur les cadavres
épars de tous côtés.
A Nagur , où nous eûmes affaire à soo hommes
de troupes françoiſes , outre l'armée de Tippoo.
Il n'y eut que trois officiers d'un régiment entier
qui échapperent à la mort. Toute la ligne
donna une décharge générale. Je m'y trouvai
moi-même. Tout le reſte fut ou tué , ou bleffé .
Le 7 d'Avril , jour de cette action , auquel le
Nabab approcha , il étoit effrayant de voir le
nombre de troupes qu'il avoit , tant d'infanterie
que de cavalerie. Elles couvroient toutes
les montagnes des environs, auſſi loin que la
vue pouvoit s'étendre . Nous n'avions que deux
mille hommes contre 100 ou 150,000 ; car il
n'y avoit pas moyen de connoître au juſte ſes
forces. L'ennemi commença ſelon ſon ancienne
pratique , par nous jetter des fuſées. Ce ſont
des inftrumens de guerre très-dangereux. Ils
ſont d'environ un pied de long , c'eſt un bambou
, au bout duquel eſt un tube de fer rempli
de matieres combustibles. Dans leur carriere ces
fufées font beaucoup d'exécution. Elles volent
avec tant de rapidité qu'en touchant ſeulement ,
elles abattent un bras ou une jambe , & tuent
& bleſſent trois ou quatre perſonnes à la fois .
Notre chirurgien ne manqua pas de patiens pendant
le fiége. Souvent dans une matinée il y
avoit fix à ſept jambes ou bras emportés. Indépendamment
de cela , le fort étoit ingrat à
défendre. Il n'étoit pas tenable , fans abri &
ſujet à l'enfilade dans toutes ſes faces.
J'eus accès au palais du Darbar ( le palais du
Prince ) . J'y vis des coffres remplis de tréſors ,
de l'or , de l'argent , des diamans bruts & d'au-
No. 12 , 25 Décembre 1784. h
( 170 )
tres effets , tels que des bijoux , des huſtes d'or ,
des palanquins d'argent &c. Il y avoit auffi des
monceaux de pagodes à terre. J'eſtime que le
tout le monte à environ 48 lacs de pagodes.
J'avois été admis ſeulement pour compter l'argent.
Une grande partie de ces richeſſes appartenoit
aux oficiers , & on parloit même d'une
diftribution : fi l'on nous cût donné l'argent de
nos parts , chaque fubalterne auroit eu environ
3,000 1. ſterlings. »
Il faut ſavoir maintenant de quel oeil M.
Haflings,la Compagnie , l'Armée , le Gouvernement
, regarderont une paix , précédée
de pareilles hoftilités. Au reſte , le Général
Matthews n'étoit pas ſans reproche.
Au lieu de diſtribuer tout de ſuite à l'armée
les tréfors enlevés à Bednore , il paroît qu il
les fit paffer dans une autre partie de l'Inde.
Tippoo employa toute forte de moyens
pour lui arracher ſon ſecret : il lui fit écrire ,
le piſtolet ſur la gorge, une lettre à Madame
Matthews , où en fe louant du bon traitement
de Tippoo , il invitoſt ſon épouſe à
Te rendre auprès de lui; elle fut fur le point
de partir, lorſque ſes amis l'en détournerent .
On a reçu de Saint-Vincentdes nouvelles trèsdéfagréables.
Les Caraïbes font en armes , &
font craindre tout autant de troubles qu'il y en eut
en 1773. La garniton de l'ifle eſt cependant affez
forte; & coir me jusqu'à préſent les Caraïbes ne
ſont point fortis des montagnes qui ferment les
parties intérieures de l'établiſſement , on prend
tous les moyens poſſibles pour les empêcher de
fondre fur les habitans.
Les nouvelles de Dublin font pacifiques
( 171 )
de plus en plus. Une lettre du 27 Novem
bre s'exprime ainfi :
On apprend des parties intérieures de ce
Royaume , que les plans frivoles qui avoient été
imaginés pous engager les Irlandois à afſſembler
les Bailliages , ayant été examinés ſous leur vrai
point de vue , ils ont été en partie abandonnés
dans différentes Provinces , & entierement dans
d'autres. Le peuple en général porte de nouveau
toute ſon attention vers les objets de Commerce
& d'induſtrie; objets infiniment plus intérellans
, &dont les conféquences réelles , mille
fo's plus avantageuſes pour la Nation Irlandoiſe ,
lui affureront un bonheur bien préférable à
tous ces vains objets de ſpéculation qui ont troublé
juſqu'ici la tranquilité de ce Royaume.
Il en a d'autant plus beſoin, & le développement
de ſes moyens d'induſtrie font
d'autant plus urgens , que pluſieurs branches
de commerce font en fouffrance.
Aucune n'a éprouvé une diminution auſſi rapide
que celle des approviſionnemens . L'année
derniere , l'exportation totale du boeuf n'a guere
éré au deſſus de 150,000 barils , & on eft perſuadé
que celle de cette année ſera encore bien
moindre. En 1773 , un an avant la malheureuſe
époque de la guerre d'Amérique , l'exportation ,
comme on peut s'en convaincre par les regiſtres
de la Douane , monta à 251,191 barils. Une
décadence auſſi prodigieuſe doit , fans doute ,
cauſer un préjudice conſidérable à celles de nos
Provinces qui engraiffent le bétail ; mais , néan
moins , ce préjudice ne sçauroit être envisagé
comme une perte générale ou nationale , puiſque
la culture des terres s'accroît en proportion que
Pengrais du bétail diminue, Cette circonſtance
h2
( 172 )
devient infiniment plus importante pour l'Ir
lande. Peu detemps avant la guerre de 1756 ,
le commerce d'exportation que nous faiſions
avec la France étoit immenſe , comme on peut
en juger par le tableau ſuivant des approvifion
nemens que l'Irlande fit pour ce Royaume pendant
l'année 1755 ſeulement , ſçavoir : 93,05 1
barrils de boeuf évalués à 106,682 liv. ; 65,385
tonnes de beurre à 81,731 liv ; 2,688 dito de
chandelle à 4,705 liv.; 138 de fromage à 138
liv. ; 115 tonnes de ſaumon à 1,382 liv. ; 1,709
cuirs tannés à 2,2279 liv . ; & enfin 11,150 cuirs
verds évalués à 10,313 liv.
Les lettres d'Amérique continuent à nous
apporter les regrets des Emigrans , réduits à
la triſte condition d'engagés pour payer leur
paſſage. Sans examiner ſi cette vente d'hommes
offenſe ou n'offenſe pas la liberté naturelle
, fi un voyage d'un mois fur un navire
peut entraîner pour le paſſager un eſclavage
de quelques années , il fuffit de rapporter le
tableau de ce marché. Voici ce qu'un Négociant
de Philadelphie écrit à ſon pere à
Londres.
J'ai été témoin dernierement d'un ſpectacle
qui fait hente à l'humanité. Cinquante jeunes
gens arrivant du Nord de l'Ecoſſe , pleins de
force , & annonçant la ſanté la plus vigoureuſe ,
furent amenés ſur la Place du marché , & vendus
comme des animaux , les uns pour trois &
Jes autres pour cinq ans . Ces malheureuſes victi
mes de l'impoſture & de l'avidité humaine furent
enlevées auffitôt par le Capitaine , qui leur perſuada
qu'ils feroient dans peu la fortune la plus
brillante , &que les Américains payeroient leur
( 173)
i
paſſage. A la vérité , peu de ces infortunés
imaginent avoit été vendus. Les Américains qui
ſe font toujours fi fortement déclarés contre le
commerce des Eſclaves , encouragent cependant
leurs Capitaines à attirer les jeunes gens de leur
pays natal , afin de pouvoir enfuite les leur vendre.
Mais j'eſpere ne pas voir long-temps mes
Concitoyens expoſés à ſubir une deſtinée aufli
cruelle.
On vient d'élever unbeau monument à
la mémoire du Major Pierſon , dans l'Eglife
de S. Hillier , principale ville de l'ifle de
Jerſey. On lit l'Infcription ſuivante ſur une
table de marbre.
« A la mémoire du Major Francis Pierfon ,
» qui , lors de l'invaſion de cette Ile par les
>>François , eſt mort en combattant avec bravoure
á la tête des troupes Angloiſes &de la
Milice de l'Iſſe. Il a été moiſſonné dans ſon
>cinquieme luftre , au moment où la victoire ſe
>>> déclaroit pour nous , le fixieme jour de Janvier
1781 , âgé de vingt quatre ans. Pour
>> perpétuer le témoignage authentique de ſa
>> délivrance &de ſa gratitude , l'Etat de l'Iſle ,
>> a décidé que ce Monument feroit élevé aux
>> frais publics.
C'eſt M. Colman qui a donné l'idée de
T'heureuſe Deviſe qu'on lit fur le revers de la
Médaille , frappée à la mémoire du Capitaine
Cook , & que la Société Royale a fait
graver à ſes dépens.
Nil intentatum noftri liquere .
L'application de ce paſſage d'Horace eſt
bien ſaiſie. Ce Poëte immortel en a fait uſage
en parlant des autres Poëtes ſes contenipo
13
( 174 )
rains. Aujourd'hui il reprend un air de fralcheur
, en faiſant allufion aux entrepriſes
hardies du Capitaine Cook. M. Colman
avoit proposé en même tems cette aurre
Deviſe : Quoufque tandem , mais la Société
Royale a donné la préférence à la premiere.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 15 Décembre .
Le Roi a permis au fils aîné du Duc de
Luxembourg de prendre le titre de Duc de
Châtillon .
La Marquiſe de Sourdis a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majeſtés , les de
ce mois , par Madame , en qualité de Dame
pour accompagner cette Princeſſe.
Le Vicomte de Briqueville , qui avoit
précédemment eu l'honneur d'être préſenté
au Roi , a eu , le 7, celui de monter dans
les voitures de Sa Majefté & de la ſuivre à la
chaffe. こ
Le lendemain , Dom Courans , Bénédictin
de l'Abbaye de Lagny, Congrégation
de Saint-Maur , a eu l'honneur de préſenter
au Roi , à la Reine , à Monfieur & à Monſeigneur
Comte d'Artois , la treizieme partie
de fon Tableau Topographique des environs
de Paris ; elle renferme Provins , Bray,
Nangis , Donnemarie , & c .
Hier , le Comte de Bedelburſch , Miniftre
plenipotentiaire, de l'Electeur de Colo
( 175 )
gne, eut une audience particuliere du Roi,
pendant laquelle il prit congé de Sa Majeſté;
il fut conduit à cette audience , ainfi
qu'à celles de la Reine & de la Famille
Royale , par le fieur Tolozan , introducteur
des Ambaſſadeurs; le ſieur de Séqueville ,
Secrétaire ordinaire du Roi pour la conduite
des Ambaſſadeurs , précédoit.
Le 12 de ce mois , le Duc de Luxembourg
a prêté ferment entre les mains du Roi ,
pour la charge de Lieutenant général d'Alface.
DE PARIS, le 22 Décembre.
Les lettres de Conſtantinople du 8 Novembre
nous ont appris que le Lundi précédent
, S. E. M. le Comte de S. Prieft prit
fon audience de congé du Grand- Viſir. Il y
fut conduit en nombreux cortege par toute
ſa Nation. Cet Ambaſſadeur n'attendoit
qu'un vent favorable pour repaffer en France
àbord du vaiſſeau le Séduisant , de 74 can.
Des lettres plus récentes avoient annoncé la
mort du célébre Abbé de Lille, qui a accompagné
à Conftantinople notre nouvel
Ambaſſadeur , M. le Comte de Choiseuil-
Gouffier; mais l'on ſe flatte que la nouvelle
de cette perte , après tant d'autres très-récentes
dans la Littérature , ne ſe confirmera
point.
Preſqu'au même inſtant qu'on apprenoit
ces diſpoſitions du départ de M. le Comte
h 4
( 176 )
de Saint-Prieft , cet Ambaffadeur eſt arrivé
à Toulon . La traverſée du Séduisant n'a été
que de 18 jours , dans une ſaiſon où ce
voyage eft ordinairement d'un mois. La
mort de M. l'Abbé de Lille n'avoit aucun
fondement.
Dans leur féance du 10 Décembre , les
Etats de Bretagne , pénétrés des bontés du
Roi , ont décidé à l'unanimité , que la Province
érigeroit à Rennes la Statue de S. M.
Depuis les ſecouſſes de tremblement de
terre en Alface & en Dauphiné , dont nous
avons parlé , cette derniere Province a
éprouvé une nouvelle commotion , le 3 de
ce mois, ſur les 4 heures après midi. On l'a
reſſentie fur la route de Grenoble à Chambery
, dans la vallée de Graiſivaudan , &
dans les montagnes qui ſéparent cette vallée
de la Maurienne , les ſecouſſes ont été
précédées d'un bruit fouterrain : leur direction
a paru du Nord-Eft au Sud-Eft. Les
mêmes fecouſſes & le même bruit ſe ſont
faits entendre à Barreaux & à Allevard.
Le Journal de l'Orléanois rapporte un
trait de courage dans un adoleſcent , digne
de figurer à côté de celui d'un jeune homme
du Bas- Vendomois , dont nous rendîmes
compte l'Eté dernier.
Mardi 16 Novembre , ſur les cinq heures du
foir , une Louve fortant des bois d'Ecoman , s'eſt
jettée ſur deux jeunes vachers , en a ſaiſi un& l'a
étranglé, malgré les efforts de ſon camarade,
qui n'avoit qu'un petit bâton pour l'attaquer,
1
( 177 )
&les cris de la mere qui étoit accourue avec une
de ſes voisines. Des Fagoteurs vinrent au bruit ,
mais n'ayant aucune forte d'armes , ils réuſſiren t
ſeulement à écarter la Louve , qui dirigea ſa fuite
vers la Paroiſſe d'Ecoman , où elle rencontra
une femme montée ſur un ane , donna pluſieurs
coups de dents à l'âne , torraſſa la femme , l'éventra,
la déchira dans pluſieurs parties,arracha
ſes poches où il y avoit du pain & les enterra.
De-là la Bête ſe porta vers Vievi , où
elle rencontra deux femmes qui chaſſoient aux
allouettes , à la brune , avec un long filet ; elle
ſe contenta de leur faire quelques morſures ,
puis vint dans le bourg , où elle furpric le Boulanger
qui ſortoit d'une maiſon voifine, ſe jetta
fur lui , lui arracha un oeil , la moitié de la machoire
inférieure , & lui déchira en partie les
épaules & les cuiſſes ; enfin elle lacha priſe aux
cris & à l'arrivée de quelques perſonnes qui
ofoient à peine approcher , la croyant enragée.
Le lendemain au matin , ſur les fix heures , elle
fortit du bois de notre ferme du Rambert , ſe
jetta ſur un Marneur qui arrivoit monté ſur ſon
âne, écarta l'àne à coups de dents , & mordit à
différentes parties ce Marneur , qui , quoique
jeune & robuſte , fut ſaiſi de frayeur au point de
ne pouvoir ſe défendre Son compagnon qui étoit
dans la marniere en ſortit aux gémiſſemens ;
l'animal le prévint , alla à ſa rencontre , le terrafſa
, lui arracha fon bonnet avec une partie de
l'occiput . Ce jeune homme , âgé de 17 ans , ſe
ſentant déchiré , ne perdit pas la tête , s'arma
de courage , recommanda ſon ame à Dieu , &
ſe leva incontinent ſur les genoux , ſaiſitd'une
main la Louve parune patte de derriere , & de
l'autre , par la mâchoire inférieure , la terraſſa
à son tour , la preſſa avec ſes genoux , puis
hs
( 178 )
s'empara d'un bâton & la chargea vigoureuſement.
Les gens de la ferme voiſine arriverent
alors & acheverent la deſtruction de l'animal
qu'on tranſporta à la ferme. Deux Chirurgiens
qu'on avoit envoyé chercher , s'emprefferent
de l'ouvrir ; ils trouverent dans l'eſtomac une
oreille , un oeil & une mâchoire , avec deux
dents des malheureuſes victimes de fa voracité
on conjecture de là , fans cependant trop d'allurance
, que la Louve n'étoit point enragée. On
a adminittré , au préalable , les remedes indiqués
pour la rage. Le jeune vainqueur , âgé de
17 ans , & orphelin , a été veituré à l'Hôtel
Dieu de Châteaudun , avec recommandation auprès
du Subdélégué.
Nous avons rapporté la naiſſance d'un
prodige de force & de groſſeur. Voici une
monftruofité non moins étonnante , atteltée
par M. Dolignon , Maître en Chirurgie
de Crecy près Laon.
La femme Salandre , du village de Bois-
Pargny , Diocèse de Laon , Généralité de Soiffons
, eſt accouchée à terme le to Otobre 1784 ,
d'un Garçon monstrueux , qui a été vifité par
une foule de Curieux , accourus de toute part
durant quinze jours qu'a vêcu cet enfant.
Il étoit aveugle de naiſſance , n'ayant pas de
globes dans les orbites , les paupieres ne s'ouvroient
que de trois à quatre lignes. Dans fon
jeu , la nature lui avoit donné à chaque oreille
une excroiffance de chair , qui repréſentoit des
pendants d'oreilles à la mode.
La main droite n'avoit qu'une phalange à la
place du pouce ;il manquoit un pouce à la main
gauche;le pied droit n'avoit que quatre doigts ,
&lepied gauche cing , deux étoient collés enfembre.
( 179 )
La partie naturelle par où j'ai vu fortir les
urines , n'étoit pas plus groſſe qu'un grain d'orge
, placé à un demi pouce de l'anus , en montant
le long du périné; les teſticules lui fortoient
par les anneaux , enveloppés chacuns dans
une portionde bourſe particuliere , un peu aplatie
; ils laiffoient entreux une ſeparation longitudinale
, d'où le fond étoit un peu enfoncé ,
à cauſe du défaut de la plus grande partie du
ſcrotuin ; ce qui rapprochoit le nouveau né du
ſexe féminin : auifi la Marrone s'y eſt - elle
mépriſe.
Sur fon rapport , on a préſenté à l'Egliſe une
prétendue file pour recevoir le Baptême , & on
lui a donné le nom d'Antoinette ; quelques jours
après l'enfant fut reconnu mâle , & on lui redonna
bientôt le nom d'Antoine.
M. de Veaumorel ., Médecin de la Maifon
de Monfieur , nous a adreſſé la réclamation
ſuivante.
J'ai lu dans des Journaux , que M. l'Ange ,
Marchand Epicier , reclame cette Machine négative
& pofitive , que l'Auteur de la traduction
de Nairue a mile au jour ; puiſque c'eſt moi
que l'on attaque , qu'il me ſoit permis de me
défendre du plagiat dont on m'accuſe , j'aurois
été tác hé de le lui faire , quand même il en au
roit valu la peine , le Journal de Phyſique , du
mois de Décembre 1776 a annoncé , fur le ' dite
de M. l'Ange , une Machine qu'il a tru & qu'il
croit encore négative & pofitive. Cette Machine
ne fait point honneur aux ſciences du reffort de
PElectricité ; en 1776 elle a été gravée dans ce
Journal , & peut actuellement ſervir de piece de
conviction àtous les bons Phyſiciens ſur ce que
j'avance. Cette Machine poſitive feulement , eſt
très fimple ; au lieu d'avoir un conducteur de

( 180 )
euivre à deux golets , comme d'ordinaire , elle
a deux conducteurs poſitifs ſéparés , ſupportés
chacun par deux colonnes de verre , à cause de
l'élévation du plafond de ſa boutique qui eft bas ,
chaque conducteur préſente quatre pointes à
chaque extrémité du diametre horisontal de la
glace ; ni le bâtis , ni l'axe du plateau , ni ſa manivelle
, ni ſon manche , ni les couffins ne font
ifolés ; & par furcroît , il n'y a pas même de
communication entre le bâtis , ou les couffins ,
& un des conducteurs , ce qui cependant conſtitue
une Machine négative & poſitive. Il a été
vraiſemblablement tenu en erreur pendant huit
ans par les occupations de ſon état , ou parce que
perſonne , juſqu'à préſent, n'a été jaloux de faire
la critique de cette Machine , qui offre cependant
aux Connoiffeurs le champ le plus vaſte ,
ou enfin cette erreur s'eſt peut- être perpétuée ,
parce qu'il a cru , que de deux étincelles excirées
en même-temps de deux conducteurs poſizifs
ſéparés , une étincelle devoit être poſitive &
l'autre négative. Je lui obſerverois en paſſant
que s'il avoit faitpréſenter à ſa glace douze
pointes par douze conducteurs iſolés , il
auroit eu preſque ſimultanément douze étincelles
à la fois : alors il auroit été libre de les
nommer comme il auroit voulu , négatives ou
poſitives ; mais à mon avis , elles auroient été
toutes poſitives ; ſa phyſique & ſes raiſonnemens
théoriques ſont ſuſceptibles de contradiction
attendu qu'ils font nouveaux pour des Phyſiciens ;
mais puiſque l'erreur eſt un bien pour ceux qui
s'y plaiſent , M. l'Ange aura la liberté d'en fortir
quand il aura médité & ſaiſi les principes de
P'Electricité indiqués dans ma traduction de Naiue
, & mes vues ſur les moyens de rendre ſa Machine
moins défectueule ,
,
( 181 )
L'annonce d'une invention nouvelle eft
toujours le ſignal d'une explofion de projets
da même genre. Celui du moulin de M.
l'Abbé Fleury vient d'être ſuivi d'une découverte
encore énigmatique de M. d'Audouard
de Marseille. Voici en quels termes
le Journal de Provence annonce cette invention
& ſes avantages .
Point de furcharge de bâtiſſe ; point de bras
qui attendent les vents ; point de rivieres qui
fourniffent des eaux ; point de ces grands moyens
qui ſuppoſent des agens coûteux ; point de ces
fignes extérieurs , qui varient avec les ſaiſons ,
décelent la foibleſſe de l'invention ; point de ces
apprêts intérieurs qui , déſignant la trace des
hommes ou des animaux , portent à croire qu'on
fupplée par leur force à l'inaction de la matiere ;
enun motceméchaniſmeprend ſon exiſtencedans
laméchanique même. C'eſt un mouvement continuel
auquel il ſuffira de toucher une fois , pour
lui donner l'effor ou l'arrêter , & qui , une fois
livré à lui - même , n'aura d'autre interruption
que la volonté de l'inventeur , ou la deſtruction
des matériaux employés. Cette machine ira ſans
ſecours humain , ni élémentaire ; point d'êtres
vivans , point d'eau , d'air , ni de feu , pas même
de moyens connus , les contrepoids & les balanciers
en ſont également exclus.
Il y auroit de la raiſon à douter de la poſſibilité
de la choſe , ſi les préparatifs qui annoncentſon
exécution permettoient ſeulement d'en
douter. Ce n'eſt ici ni une ſouſcription à ouvrir ,
ni des fonds à chercher ; c'eſt un objet exiſtant,
prêt à être terminé , & dont la conclufion n'éprouve
d'autre délai que le tems néceſſaire au
travail des ouvriers .
( یک 182
Cet établiſſement procurera trois avantages
ineſtimables : la promptitude dans les opéra
tions , puiſque chaque meule moudra cinquante
charges de bled par jour , la certitude de l'objet ,
puiſque la trituration ne dépend plus des élémens
, elle ne ſera retardée ni par le calme, ni
par la féchereſſe; enfin l'exemption d'aller chercherdes
moulins éloignés , ce qui amoindriflant
les frais du tranſport ,diminuera le prix des farines.
M. le Baron de Jarſailles nous a fait,
paſſer également le plan d'un moulin à vent
de fon invention , en nous expoſant fes
moyens .
Les ailes de mon moulin font placeés horifontalement
au-deſſus d'un bâtiment fixe & ftable ;
mais font enfermées dans une eſpece d'enceinte
circulaire formée de charpente ; l'arbre ou l'axe
qui les porte, ſe hauffe ou baiſſe à volonté , étant
porté par ſon pivot ſur un autre arbre ville ,
qui parfon mouvement , fait élever ou abaiffer
les ailes au deffus de Venceinte , enforte
qu'elles ſe préſentent au vent plus ou moins ,
ſuivant le beſoin , ces ailes font à jour & garnies
de portes légeres ou volets diſpoſés de maniere
que le vent ferme tous les volets d'une des
ailes tandis qu'il ouvre tous les autres dans l'aile
diamétralement oppoſée enforte que le vent
par ce moyen n'agiſſant que ſur un des côtés ,
fait néceſſa irement tourner l'arbre . Celui- ci , les
Fouets & meules , & à meſure que l'arbre tourne,
les volets qui étoient fermés ayant dépaſſé le
vent , commencent à ſe rouvrir , tandis que les
autres qui étoient ouverts commencent à le fermer
, & ainſi de fuite .
,
Le rouet n'eſt pes adhérent à l'arbre , ce qui
( 183 )
1
Iui donne la facilité de s'élever ou s'abaiſſer ſans
que le rouet change de poſition , on arrête le
moulin en abaiffant les ailes dans l'enceinte qui
les cache au vent : c'eſt dans la poſition des ailes
&de leur méchaniſme que conſiſte toute l'invention
, qui n'oblige pas à une charpente mobile ,
diſpendieuſe & ſouventdangereuſe. Le reſte dn
moulin eſt une méchanique ordinaire.
Je fais travailler actuellement à exécuter cette
machine en grand , d'abord pour un pilon à ciment
, & enſuite je la veux mettre à exécution
pour un moulin à farine ; j'ai fait voir mes def
fins il y a plus de fix ans à nombre de perſon
nes intelligentes , mais pluſieurs circonstances en
avoient retardé l'exécution , & ils étoient reftés
dans mon porte- feuille .
L'Academie des Sciences , Belles-Lettres &
Arts de Lyon avoit annoncé qu'elle diftribueroit
le Prix qu'elle a propoſé ſur la Direction des aé
rostats , dans la ſéance de fa rentrée publiques
le 10 Décembre dernier ; mais ayant reçu ſur ce
fujet96Mémoires , parmi lesquels pluſieurs font
très-confidérables par le travail & par l'étendue ;
fur les repréſentations des Commiſſaires chargés
de leur examen , l'Académie a renvoyé la proclamation
de ce Prix à la ſéance publique de ſa
rentrée après Pâques , le 12 Avril de l'année
1785.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Lorerie Royale de France, le 16 de ce mois ,
font : 61,76,62 , 17 , & 46.
PROVINCES-UNIES.
LA HAYE , le 17 Décembre.
S. A. S. Monſeigneur le Stathouder a
( 184 )
rendu en ces termes une Ordonnance pour
encourager les recrues.
SonAlteſſe étant autoriſée expreſſément par
une Réſolution de L. H. P. du 29 Novembre
paffé , enjoint & ordonne par la préſente , aux
Coloneis ou Officiers commandans de tous les
Régimens , tant Cavalerie &Dragons , qu'Infanterie
, ainſi que du corps d'Artillerie & du corps
des Mineurs au ſervice de cet Etat , de faire les
préparatifs néceſſaires pour ſe pourvoir des choſes
néceſſaires , afin qu'ils travaillent promptement
à effectuer le pland'augmentationdestroupes
du pays, qui eſt actuellement un objet des dé-
Jibérations des Hauts Confédérés , & qui probablement
feront terminées ſous peu , & en confér
quence duquel plan chaque Compagnie de Cava
lerie& Dragons ſeroit augmentée de treize hommes&
d'autant de chevaux , y compris un Caporal
; chaque Compagnie de Grenadiers du Régiment
des Gardes Hollandoiſes à pied, de ſept
hommes ; chaque Compagnie de Grenadiers des
foixante- neuf bataillons nationaux Allemands &
Wallons Infanterie , d'un Sergent & de douze
Grenadiers , y compris un Caporal , & chaque
Compagnie de Mouſquetaires deſdits Bataillons,
d'un Sergent , d'un Tambour & de neuf Moufquetaires
, y compris un Caporal ; chaque Compagniedes
régimens Suiſſes du Lieutenant-Général
Etcher , des Généraux- Major Marty & Muy ,
du Colonel Sturler & du régiment Grifon du Géneral
-Major Schmid , de cinquante tétes ; chaque
Compagnie d'Artillerie , d'un Sous- Lieutenant ,
trois Bombardiers , vingt- ſept Canoniers & deux
Tambours ; & chaque Compagnie de Mineurs ,
d'un Lieutenant, d'un Sergent , d'un Caporal &
douze Mineurs ; & qu'en conféquence ils faffent
les conventions proviſionnelles neceſſaires avec
( 185 )
les Solliciteurs , Fourniſſeurs & Entrepreneurs
reſpectifs , afin que les nouvelles recrues ſoient ,
le plutôt poſſible , fournies d'armes , de chevaux,
d'équipage & de tout ce qui eſt requis : les Officiers
refpectifs ayant ſoin de profiter déſormais
des occafions qui s'offriront pour recruter des
hommes , quand même leurs Compagnies ſeroient
complettes d'après le pied actuel . Donné à la
Haye , les Décembre 1784. Signé GUILLAUME
PRINCE D'ORANGE. Plus bas , par ordre de Son
Alteſſe , T. J. DE LARREY.
On affure ici en général , que les deux Bataillons
deGardes follandoiſes & Suiſſes , en garnifon
ici , ont reçu ordre de partir Jeudi & Vendredi
prochains pour Breda. On ajoute que L. H. P.
ont réſolu de faire tenter une Invafion dans les
Pays-Bas-Autrichiens , anſſi tôt qu'on feroit afſuré
que les troupes de l'Empereur auront paflé lafrontiere
Impériale pour ſe rendre dans les Pays-Bas.
Leur plan eſt ſans doute de ſe rendre maître des
forces militaires qui s'y trouvent , & après avoir
détruit tous les obſtacles á l'entrée de ce Pays-là ,
deporter toutes leurs forces vers le paſſage de la
Meuse, pour en diſputer l'entrée aux troupes Impériales
qui s'y préſenteront. Gazette d'Amſterdam
, num . 6.
On ne doute plus à préſent que le Comte
de Maillebois , Lieutenant-Général au Service
de France , n'ait été propoſé dans les
Etats -Généraux pour le grade de Général
de l'Infanterie , & dans le cas où Leurs
Hautes Puiſſances lejugeroient plus convenable
, avec le rang de Feld- Maréchal , & le
même rang aux Généraux van der Duyn de
Maasdam & Lewe. On dit que cette propoſitionaétéfaitepar
ſon Alteſſe Sérénillime
( 186 )
& que tous les Députés l'ont priſe pour en
faire part à leurs Provinces reſpectives. Gaz.
d'Amsterdam , id.
Les Etats d'Utrecht ont conſenti pour leur part
'à la Pérition de quatre millions pour l'Extraornaire
de l'armée ,& àla négociation dedouze cens
mille florins pour l'Amirauté de Frife, Ils ont autoriſé
leurs Députés à la Généralité à prendre au
ſervice de cet Etat un Corps de Troupes Légeres
Françoises. L. N. P. ont fini par indiquer des
Prieres extraordinaires , qui commenceront au
1er . Janvier ,& feront répétées le premier jour
de chaque mois .
On prétend , dit une lettre de Cologne
ſans autorité , que malgré les privileges des
villes Impériales , nous ferons obligés de
fournir à l'Empereur , à raiſon de 20 fols ,
280 mille rations , qui nous coûteront 32
fols , & que nous aurons ſes troupes en quartier
d'hiver. On prépare à Dentz des loge.
mens pour un Corps Impérial , attendu au
premier jour. Au reſte , Francfort , Dortmund
, Friedberg, Wetzlar , &c. également
villes Impériales , ont été forcées plus d'une
fois de recevoir dans leurs murs des troupes
étrangeres.
Nous apprenons de Trieſte & de Fiume ,
que les Confuls Hollandois dans ces deux
ports ont fait enlever le 20 Novembre les
armes de la République de deſſus les portes
de leurs Hôtels.
Le premier Bataillon des Gardes Hollandoifes
à pied& celui des Gardes -Suiffes do'-
vent partir d'ici pour ſe rendre à Breda. On
:
187 )
parle auſſi de 4bataillons, qu'on fera fortir de
Bois- le-Duc & de Breda , pour y eſcorter
juſqu'à Maſtricht 80 canons & un train confidérable
de munitions de guerre qu'on envoye
dans cette derniere place.
PAYS - B A S.
DE BRUXELLES , le 20 Décembre .
LL. AA . RR . , accompagnées de M. le
Comte de Belgiojoſo , font de retour d'un
voyage à Oftende, dont elles ont examiné
les fortifications . On travaille à une chaîne
qui doit fermer ce port de mer , en cas que
les Hollandois vouluſſent tenter un coup
de main .
L'Empereur vient d'envoyer la dépêche
ſuivante aux Supérieurs de tous les Ordres
Mendians dans les Pays -Bas.
RÉVÉREND PERE EN DIEU , CHER & BIEN AIMÉ.
Notre intention étant defaire dans les Ordres mendians
en général , une Réforme qui puiſſe les rendre
plus utiles à la Religion & à l'Etat , par l'emploi des
Individus dans la Cure d'Ames, dans les Ecoles 5
d'autres occupations de ce genre ; Nous vous faisons la
Préfente à la Délibération des Sérénillimes Gouver
neurs-Généraux des Pays-Bas , pour vous charger de
remettre dans le terme d'un mois à notre Conſeil-
Privé , une Liſte exacte & bien circonstanciée , contenant
:
« 1º . Le nombre & la fituation des Couvens
>> de votre Ordre dans ces Pays. 2°. Le nom ,
» l'âge & l'annéede Profeffion des Individus Pro-
>> fès , tant Prêtres que Clercs & Freres Laïcs de
>> chaque Couvent.. Lenom, l'âge & l'année
des Vêtures des Novices. 4° L'emploi & les
>> fonctions du faint Miniſtere ou autres que rem.
( 188 )
plit chaque Individu , ſoit dans le Couvent,
foit au dehors .
Vousjoindrez à cette Liſte une Note pertinente des
différens objets , & du produit des Quêtes par année
commune pour chaque Couvent. Comme le nombre
>>>desCouvens de divers Ordres Mendians eſt trop
>>>multiplié , tant dans la Ville qu'au Plat-Pays ,
>> vous vous expliquerez en même tems ſur les
> réunions que l'on pourroit faire de quelques
>>> Couvens de votre Ordre , ſur ceux que l'on
>> pourroit ériger en Paroiffes , & enfin fur les
>> Paroiſſes , pour le Service deſquelles , fur- tout
>>>dans les Villes , on pourroit d'abord affigner un
>>>nombre d'Individus des reſpectifs Couvens » .
Finalement nous interdiſons , juſques à autre Difpoſition
, toute Admiſſion ultéri ure dans les Couvens
devotreOrdre, fans une Permiſſion expreſſe de notre
Gouvernement Général , auquel vous pourrez vous
adreffer à cet effet , lorsque vous croirez avoir besoin
de quelques Novices dans l'un ou l'autre Couvent.
Etant , &c. De Bruxelles , le 25 Novembre
1785. Signé , TH. DE REUL.
L'Electeur de Cologne , arrivé dans la
ville de ce nom le 29 du mois dernier , y
deſcendit au Séminaire , où S. A. E. fera
une retraite de 21 jours , pour ſe préparer
à la réception des Ordres ſacrés. Le 8 de ce
mois , ce Prince a reçu le Sous - Diaconat des
mains du Nonce Apoftolique , & fera confacré
Prêtre avant la fin de ce mois.
Un Chevalier de la garde Noble Hongroiſe ,
Courier du Cabinet de l'Empereur , eſt arrivé à
Herve lundi dernier , & eſt deſcendu chez le
Mayeur , Chef da Magiſtrat de cette Ville .
Après fon départ le bruit s'eſt répandu , que
S. M. Imp. ne renonceroit jamais à la liberté
de l'Eſcaut; que les troupes Impériales qui font
( 189 )
en marche , n'avoient reçu aucun ordre de faire
halte , & que c'étoient fans doute les ſéjours ,
que ces troupes font de temps en temps , qui
avoient occaſionné ces faux bruits. Il a été publié
en Flandre , enſuite d'un reſcrit du Gouvernement
général de Bruxelles , que tout militaire
, qui arrêteroit un enrôleur ou un embaucheur
Hollandois , recevroit trente ducats de
gratification.
Deux Cutters Impériaux , percés chacun
pour 20 canons , ſont arrivés d'Oſtende à
Anvers , par les canaux intérieurs. Les Capitaines
ſont Anglois , & ont dîné chez le
Prince de Ligne , Commandant Général.
GAZETTE ABRÉGEE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS , GRAND CHAMBRE .
Cause entre leſieur Sebire , Curé de C...- Et le
fieur L.e... , Vicaire de ladite Paroiffe , le prétentendant
pourvu de la même Cure ſur réſignation.
-La proviſion est- elle dûe au Réſignataire
qui , allant en avant ſur une procuration ad
refignandum , qu'il ſait être révoquée , envoie
néanmoins en Cour deRome , pour obtenir des
proviſions , & prend poffeffion du Bénéfice ?
Le ſieur Sobire , Curé de C... , conçut dans un
moment de chagrin le projet de quitter ſa Cure ;
il jetta les yeux ſur le ſieur Le... , ſon Vicaire ,
qu'il regardoit comme ſon ami : il pafla en ſa
faveur, le 10 Juillet 1781 , une Procuration ad
refignandum, ſous la réſerve d'une penſion de 900 1.
Peu de tems après , changeant d'idée , & confidérant
que cette penfion , réduite à 630 liv. par la
rétentiondesDécimes , dons gratuits, taxes , fubventions&
autres charges dont les Loix déclarent
les clauſes d'exemption nulles & illuſoires , étoit
infuffiſante pour ſa ſubſiſtance & celle de ſa ſoeur ,
qui demeuroit avec lui : il témoigna au fieur Le...
( 192 )
ſon changement de volonté. Celui-ci parut approuver
fon Curé ; il ſe chargea même de porter
à un Notaire Apoftolique la Lettre dans laquelle
le ſieur Sebire annonçoit ſa nouvelle réſolution ,
&le prioit de ne pas faire contrôler ſa Procuration.
Peu de jours après , ſeconde Lettre du Curé au
Notaire pour le même objet : ildemanda réponte,
& le Notaire Paffura qu'il pouvoit être ſansinquié
tude , qu'il ne feroit pas infinuer la Procuration
qui par là deviendroit caduque. Néanmoins le
Curé , toujours inquiet , paſſa , le rt Août , chez
le Notaire , chargé de ſa Procuration , un Acte de
révocation , dont il prévint le ſieur Le...,&dont il
lui donna enſuite une copie , mais fans prendre
la précaution , que le Notaire lui avoit dit être
néceſſaire , de la faire ſignifier. Le ſieur Le ... ,
maſquant fes intentions , s'abſenta vers le 120u 13
Septembre , pour quelques jours; il alla faire infinuer
ſa Procuration ad refignandum , la fit enſuite
partir pour Rome. Les proviſions arrivées , le
fieur Le... part pour Angers , & obtint un visa de
ſes provifions de Cour de Rome , obtenues fur réfignation.
Le ſieur Sebire , inftruit enfin de la
conduite de fon Vicaire , en porta ſes plaintes à
fon Evêque , ainſi que celle de l'abus de confiance
commis par le Notaire. Le ſieur Le.. profita de
l'absence du Curé pour prendre poſſeſſion. Le ſieur
Sebire forma oppoſition à ſa priſe de poffeffion , &
obtint Arrêt qui le reçutAppellant comme d'abus,
tantdes proviſions de Cour de Rome , que du visa
obtenu par le ſieur Le... Ildemanda auſſi , par provifion
, qu'il fût fait défenſes au ſieur Le... de
s'immifcerdans les fonctions de Curé , ni dans la
perception des fruits de la Cure de C...., & à être
autorisé à continuer les fonctions .- Arrêt du
26 Juin 1784 , qui a ordonné que les Parties feroient
diligence pour faire juger l'appel comme
d'abus , & en attendant que les fruits de la Cure
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4
ſeroient mis en ſéqueſtre , avec défenſes aux Par
ties de s'immiſcer dans les fonctions Curiales :
dépens réſervés,
Caufe extraite du Journal des causes célébres ( 1 ).
Negre qui reclamoit sa liberté au Parlement de
Toulouse.
Cette Cauſe fournit un exemple d'un attachement
rare de la part d'un Negre pour ſon ancien
Maître . Ce Negre qui s'appelle Antoine , étoit
né à l'Ifle de la Grenade , de parens libres. Le
fieur Rouben , Officier d'Artillerie , ayant éte
envoyé dans cette Ifle pendant l'avant derniere
guerre , demanda ce Negre à ſes parens , qui le
lui donnerent. Le ſieur Rouben ſe l'attacha en
Domestique & non comme Eclave . Il éprouva
deux traits , qui lui montrerent combien ce
Domestique l'aimoit. Le ſieur Rouben étant
un jour expoſé à perdre la vie , Antoine ſacrifia
la ſienne pour conſerver cellede ſon Maître. Une
autrefois Antoine appercevant un ſoldat ennemi
qui courroit le ſabre à la main ſur ſon Maître ,
vola au-devant de ce ſoldat , & reçut le coup
qui auroit peut- être donné la mort au ſieur
Rouben. Ces marques d'attachement inſpirerent
la plus vive reconnoiſſance à ce dernier. Il
promit au fide'e & généreux Antoine , que jamais
il ne ſe ſépareroit de lui , & qu'après ſa
mort , il récompenferoit ſon zele. La Grenade
ayant été priſe par les Anglois , le ſieur Rouben
réſolut de quitter cette Ifle , & pour accélérer
la vente de ſes poffeflions , il envoya Antoine
dans une Ifle voifine , ſur un Corfaire qui
devoit y aborder. Malheureuſement ce Corſaire
fut pris par les ennemis , & Antoine fut regardé
(1) Ouvrage périodique , dont il paroitta dorénavant
24 Nos, par an , & pour lequel on ſouſcrit chez M. des
Effarts , Avocat , rue Dauphine , Hôtel de Mouy ; & chez
Mérigot , le jeune , Libraire , Quai des Auguſtins : prix
pour la Province , 24 livres , & pour Paris , 18 livres,
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,
comme une marchandise qui faiſoit partie de
la cargaison du vaiſſeau. L'infortuné Negre fut
conduit à Londres , d'où on le tranſporta à Antigoa.
Le defir de rejoindre ſon ancien Maître
qui étoit toujours préſent à ſon imagination , le
détermina àbriſer ſes fers & à ſe réfugier á la
Martinique. Arrivé dans cette Colonie Françoiſe
, il demanda avec empreſſement des nouvelles
du ſieur Rouben . On peut juger de ſa
joie , lorſqu'il apprit que ſes affaires l'avoient
retenu à la Grenade. Sans faire attention au
danger auquel il s'expoſoit en allant dans cette
Ifle , il s'embarqua ,& fut ſe jetter entre les bras
du ſieur Rouben , qui le reçut comme ſon ami
plutôt que comme ſon Domeſtique. Peu de
temps après , le ſieur Rouben repaſſa en Franee.
où il mourut onze mois après ſon retour. Ce fut
le fidele Antoine qui reçut ſes derniers ſoupirs .
Un inſtant avant de mourir ,le ſieur Rouben fit
venir ſes enfans. Après les avoir exhorté à ſuivre
le chemin de la vertu , il leur dit d'une voix
expirante : « Mes enfans , je vous recommande
>> Antoine ; il m'a ſauvé deux fois la vie. Ila
>> eu pour moi un zele & un attachement exceffifs.
Il vous chérit , il vous aime : ne l'aban-
>> donnez jamais . Rappellez- vous toujours ,
>>> mes enfans , qu'il fut l'ami de votre pere. >>>
Ces ſentimens auroient dû inſpirer quelque reconnoiffance
au tuteur des enfans du ſieur Rouben
; mais ce tuteur ne regarda Antoine que
comme un Eſclave ordinaire qui appartenoit à
ſes pupilles. Antoine fut donc obligé de reclamer
ſa liberté , & de faire valoir ſes droits devant
les Tribunaux. Par Arrêt du 2 Septembre
1782 , le Parlement de Toulouſe le déclara librede
ſa perſonne ,&le tuteurfut condamné envers
lui en 200 livres de dommages & intérêts
&auxdépens.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le