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Nom du fichier
1784, 07-08, n. 27-35 (3, 10, 17, 24, 31 juillet, 7, 14, 21, 28 août) (partie littéraire)
Taille
18.00 Mo
Format
Nombre de pages
443
Source
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Texte
Monfieur Deu de Perthes , Directeur des
Fermes Générales ,
M.
Janv. 1784.
à Amiens.
t
Zugab
BIBLIOTHEQUE
" Les
Fadainza "
S J
60 -
CHANTILLY
f

MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ,
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & de
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c .
SAMEDI 3
JUILLET 17
1
7700
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi,
PIÈCES
TABLE
Du mois de Juin 1784.
IÈCES FUGITIVES.
Epitre à M. *** 3
49
ib
50
97
Abrégé Latin de Philofophie ,
34
Colle lion des Moraliftes Modernes
" 35
55
70
Almarah des Mufes ,
Hiftoire de Ruffie
Diction aire Hiftorique d'Education
,
Théâtre d'Ariftophanc ,
80
104
Les Veillées du Château , ISI
101 Académie Françoiſe , 170
ib. SPECTACLES ,
145
132
133
A Son A. S. Madame la
Lu hefe de Chartres ,
Vers réciés à Madame la Prefidente
du Paty ,
A Mlle Comtat,
A Mme Ch******
Epitre à MM. de la Société
Patriotique Bretonne ,
Vers fur Homme ,
Impromptu à Mme de....
Au Comte de Haga ,
Vers contreles Vieillards, 146
Imitation d'une Epigramme de
Anthologie 149
Charades , Enigmes & Logogryphes
, 7 , 35 , 102 , 149
NOUVELLES LITLER .
Recueil de quelques Ouvrages
de M. Watelet , de l'Académie
Françoife ,
Recueil complet des plus beaux
morceaux de Poéfics Ita- Annonces & Notices ,
28 fiennes , 4
Concert Spirituel ,
Comédie Italienne,
VARIÉT És .
Chronomètre & Plexichrométre
9 85
Fxtrait du Journal d'un Voya
ge fait de Williamsburg ,
en Virginie , à Fétersburg ,
120
Suite des Sermons de l'Abbé
Poule ,
#
1
171
89 ,
139 , 187
4I
A Paris , de l'Imprimerie de M. LAMBERT & F. J.
BAUDOUIN , rue de la Harpe , près S. Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 3 JUILLET 1784
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A M. le Comte DE HAGA , qui étoit venu
incognito au Collège de Louis le Grand.
PRINCE , ami des Talens , des Vertus & des Arts ,
En vain vous espériez vifiter leur afyle
Sans que votre grandeur , votre bonté facile
Trahît le favori de Minerve & de Mars .
En vain vous dépouillant de la grandeur fuprême ,
Vous paroiffez fans Cour , fans fuite , fans faiſceaux.
Chacun vous reconnoît ; on fe dit : c'eft lui - même ,
C'eft Guftave , c'eft un Héros.
Nous avons cru revoir ces beaux jours où Chriſtine
Battoit les Allemands & chantoit fes exploits ;
Et plaçant fon palais fur la double colline ,
Manioit tour-à-tour la lyre de Corinne
A ij
4
MERCURE
Le compas d'Archimède & le fceptre des Rois .
Que pour un Souverain il eſt beau de s'inftruire ,
D'exciter les talens , de connoître leur prix !
Oui , Guftave , il eft vrai , mérite qu'on l'admire ,
Quand d'un Sénat puiffant il abjure l'empire ,
Et qu'il venge fes droits injuftement flétris.
Mais quand pour s'éclairer il quitte fon Royaume ,
Qu'il veut voir par les yeux les morurs de vingt pays ,
Les vertus du Bernois , les monumens de Rome ,
Les talens à l'envi floriffans dans Paris ,
Il n'étoit qu'un grand Prince , il devient un grand
Homme.
( Par M. Duviquet , Étudiant en Rhétorique
au College de Louis - le - Grand. )
OD E.
HORACE ET LYDIE , Traduction fidelle.
HORACE.
TANDIS que ma Lydie approuva ma tendreſſe ,
Et qu'amant préféré dans mon heureux tranſport
De mes bras mollement j'enlaçai ma maîtreffe ,
Du plus puiffant des Rois je dédaignai le fort.
LY DI E.
TANT que feule je fis le charme de ta vie ,
Que , fans craindre Chloé , je foflédai ton coeur ;
Fière de ton amour , la conftante Lydie
A l'immortalité préféra fon bonheur.
DE FRANCE.
HORAC E.
JE fuis tout à Chloé , dont la voix féduisante
Mêle aux accords du luth les accens les plus doux :
Pour elle de la mort je braverois les coups ,
Si la parque , à ce prix , épargnoit mon amante.
JE Lens
LY DIE.
pour Calais une flamme nouvelle ;
Calais a fon tour brûle pour mes appas ;
Et mon cerut chériroit la rigueur du trépas
Si ma mort affuroir une vie auffi belle.
HORAC E.
MAIS , fi l'Amour encor vouloit nous réunir ?....
Si des feux mal éteints dans mon âme attendrie
Faifoient en ta faveur naître le repentir ?....
Si la blonde Chloé faifoit place à Lydie ? …..
LY DIE.
AH ! bien que Calais foit plus beau que l'Amour ,
Et toi plus inconftant que l'onde & le nuage ; '
Contente , on me verroit pour toi chérir le jour ,
Le quitter pour te fuivre au ténébreux rivage .
(Par M. Cavellier , Commis des Bureaux
de la Marine. )
A i
G MERCURE
LES VIEUX GALANS DU SIÈCLE ,
ou Réponse à la Chanfon intitulée : Les
Jeunes Gens du Siècle.
AIR : Des fimples Jeux de fon Enfance.
BEAUTÉS , fans bleffer la décence ,
Aimez toujours les jeunes gens ;
L'Amour déferteroit la France
A l'afpect de ces vieux galans ,
Qui , par leur air & leur langage ,
Effarouchent la volupté ,
Et qui n'ont pour le badinge
Qu'un vain defir fans faculté.
Sous le prétexte d'être utiles ,
A courir ils paffent leur tems ;
A la Ville ils font inutiles ,
A la Cour ils font intrigans.
Chacun d'eux très - fouvent décide
Sans favoir pourquoi ni comment ,
Par-tout l'amour- propre les guide
Et par-tout l'ennui les attend.
TOUJOURS grondant pour des vétilles ,
On ne les voit jamais contens ;
Inconféquens auprès des filles ,
Avec leurs femmes peu galans.
DE FRANCE. 7
Par leurs difcours on doit comprendre
Qu'avec l'or ils veulent tenter ;
Mais file befoin les fait prendre ,
Bientôt l'ennui les fait quitter.
PAR leur maintien & leur parure
Ils veulent le faire valoir;
Mais l'Amour rit de leur figure ,
Et n'en attend aucun eſpoir :
En vain ils vont de Belle en Belles
Offrir leur hommage & leurs coeurs ,
Ils ne doivent attendre d'elles
Que des épines pour des fleurs .
LORSQU'ILS parlent de leur jeuneffe ,
Leur babil les rend indifcrets ;
Toujours la plus belle maîtreffe
Leur a prodigué fes attraits ;
Ce n'eft fouvent que dans l'ivreffe
Qu'ils veulent goûter des plaifirs;
Mais c'eft en vain , car leur foibleffe
Ne leur permet que des defirs.
PUISSENT les Jeux , les Ris , les Grâces
Les exiler tous de leur Cour ,
Et les combler de leurs difgrâces
Pour venger l'Hymen & l'Amour ;
Leurs feux éteints par la vieilleffe
Ne méritent que des rigueurs ,
A iv
MERCURE
Nous feuls de l'aimable jeuneffe
Goûtons les plaisirs , les faveurs.
(Par M. le Comte de Faud*** , Ancien
Capitaine de Gendarmerie . )
VERS pour le Portrait de M. MESMER ,
deffiné par M. Pujos.
LE voilà ce mortel dont le fiècle s'honore ,
Par qui font replongés au ſéjour infernal ,
Tous ces fléaux vengeurs que déchaîna Pandore :
Dans fon Art bienfaiſant il n'a point de rival,
Et la Grèce l'eût pris pour le Dieu d'Épidaure.
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eſt Papa ; celui
de l'Enigme eſt Poiſon ; celui du Logogryphe
eft Proie.
CHARADE.
MONON tout eft mon premier ,
Devenu mon dernier .
(Par M. D***** D. )
DE FRANCE. 6
ÉNIGM E.
JE fuis un tout avec ma queue ,
Dont je fuis membre fans ma queue ;
Je ne peux rien avec ma queue
Si l'on m'en sépare fans queue.
J'occupe fille ou femme avec ma queue ,
Alors je fuis en mouvement fans queue.
Bref, j'ai cinq pieds , Lecteur , avec ma queue ;
Je n'ai ni piés ni tête fans ma queue.
Tu
( Par M. F. G. , de Sédan. )
LOGO GRYPHE.
pas
U me cherches bien loin & je ſuis près de toi :
Je te le dis en vain , tu me cherches encore.
Certes , pour m'attraper , ami Lecteur , crois - moi ,
Il ne faut courir du couchant à l'aurore .
Cependant aujourd'hui le cas n'eft pas nouveau ,
Quand je fuis fous ta main , tu m'échappes peut- être.
A quoi bon pour un mot fatiguer ton cerveau !
Combine mes dix pieds , je te ferai connoître
L'inftrument d'Apollon ; un métal précieux ;
Ce que remplit fi bien la Rive fur la Scène ;
L'extrêmité du globe ; un tréfor curieux
Que le mouchoir d'Églé dérobe à tous les yeux ;
Un être fabuleux , friand de chair humaine ;
A v
10 MERCURE
Un oifeau révéré chez le peuple Romain;
Ce qui du Laboureur . fert à faire le pain ;
Enfin ce qu'un Buveur , que le plaifir réveille ,
Se plaît à célébrer pour le Dieu de la treille .
( Par M. N.... P...... , Abonné. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DISCOURS prononcés dans l'Académie
Françoife , le Mardi 15 Juin 1784 , à la
réception de M. le Marquis de Montefquiou.
A Paris , chez Demonville , Imprimeur-
Libraire de l'Académie Françoiſe , rue
Chriftine , 1784•'´ ·
2
C'EST EST en empruntant tout de ces Difcours
qu'il faut en faire l'éloge. Lorfque vous
» me faifiez grâce , dit M. le Marquis de
» Montefquiou , je n'ai pas ceffé de me
» faire juftice..... Dans ce fan &uaire , les
» vrais adorateurs font admis quelquefois à
partager les honneurs du facerdoce . "
Le modefte Récipiendaire ne fe vante que
de deux titres : l'amour des Lettres , l'amour
de la vertu ; & c'eft par la tranfition heureufe
que lui fournit fur- tout ce dernier
utre , qu'il amène l'éloge de fon prédéceffeur
, M. l'ancien Évêque de Limoges.
" Accoutumé fi long temps à payer tous
les jours avec un nouveau plaifir , le tribut
DE FRANCE. 11
ود
de ma jufte vénération à cette âme indulgente
& pure , que l'intrigue ne fouilla
jamais , qui , fupérieure aux foibleffes hu-
» maines , a porté à la Cour , confervé au
» milieu des honneurs , rapporté dans la
» retraite toute la fimplicité des moeurs an-
ود
tiques , j'étois loin de prévoir qu'un jour
» ma voix trembleroit au moment de lui
» rendre folemnellement hommage.
"
""
M. L'Évêque de Limoges fut appelé à la
place de Précepteur des Enfans de France
par le choix particulier de feu Mgr. le
Dauphin ...... « La célébrité qu'il fuyoit , il la
» dut aux foins mêmes qu'il fe donnoit pour
» n'être pas apperçu . Nous vîmes alors le
beau fpectacle de la vertu près du trône ,
allant au devant de la vertu qui fe cache ,
» & la forçant de venir purifier par fon in-
» fluence , l'air que devoient refpirer de
jeunes Princes appelés aux plus hautes
deftinées........ Quel terrible moment........
que celui où un Prince deſtiné à régner
» fur une grande Nation , doit être livré
» aux mains qui vont rectifier ou corrompre
l'ouvrage de la Nature ! .... Un fiècle ,
» trois générations de vingt millions d'hommes
, devront ils des autels ou des malédictions
à celui qui va devenir en quelque
forte l'arbitre de leur destinée ? »,
29
"
28
"
ce
Les grands talens ne font pas l'ouvrage
des hommes . Semblables à ces plantes vigoureufes
qui naiffent & s'élèvent fans culture
, la Nature feule s'eft réfervé le droit de
A vj
12 MERCURE
les créer ; & l'éducation qui favorise le dés
veloppement du genie , qui peut en accés
lerer les progrès , n'auroit le pouvoir ni de
le produire ni de l'étouffer ...... " Mais que
» l'enthouſiaſme ne nous aveugle pas ; &
» convenons , Meffieurs , que la vertu d'un
» Souverain eft le plus grand bien de fon
» Peuple. » C'est elle qui pofe des limites à
l'amour fi dangereux de la gloire..... Elle lui
rend inviolables les droits de la propriété......
elle lui montre dans une économie rigoureufe
le principe de la juftice & de la bienfaifance.
C'eft elle.... qui lui fait réformer
des Loix barbares , anéantir les reftes odieux
de la tyrannie féodale , épargner à l'innocent
accufé l'horreur d'habiter la demeure du
crime , rétablir l'ordre dans toutes les parties
de l'Adminiftration.
La modération étoit la bafe du caractère
de M. l'Evêque de Limoges ..... Elle l'a rendu
inacceffible à tout efprit de parti . Si nous
nous rappelons à combien de pièges fa Religion
a dû être expofée dans des temps difficiles
; fi nous réfléchiffons à l'importance
que fa place à la Cour & fon rang dans
l'Églife pouvoient donner à fes moindres
démarches , nous trouverons fon plus bel
éloge dans le filence que la poftérité gardera
fur lui , en racontant l'hiftoire des mal-
» heureufes difcuffions dont nous avons été
les témoins . »
و د
30
Il n'appartient qu'à la poftérité de juger
les Princes ; les hommages de leur fiècle , &
DE FRANCE. 13
fur- tout ceux de leur Cour , font toujours
fufpects de flatterie ; mais , dit M. de Mon
"
N
tefquiou , fi des lâches ont profané la
louange , ce n'eft pas une raifon pour refufer
un tribut legitime à la verité , &
» pour renoncer au plaifir d'être juſte .
و ر
و ر
""
»
39
C'eft encore de cette manière adroite &
ingénieufe qu'il prépare & amène l'éloge du
grand Prince qui honoroit de fa préſence
cette impofante Aflemblée . " Les Princes ,
ajoute- t'il , ne vivent plus comme autrefois
, à l'ombre de cette étiquette impé-
» nétrable qui les déroboit aux regards des
hommes. Les progrès de la raifon ont
fait approcher la vérité de tous les trônes ;
( du moins s'il y a un moyen de l'en faire
approcher , c'eft celui là fans doute ) il s'eft
établi une noble émulation du bien public ,
qui honore la philofophie & les Rois. « Un
Spectacle nouveau eft de nos jours offert
» à l'Europe , de grands Souverains ne craignent
point d'abandonner l'enceinte de
leurs palais , de parcourir des pays où l'ergueil
de leur rang n'eft plus foutenu que
par la réputation qui les y a précédés ; &
» quand , fous nos yeux , le digne héritier
» des deux Guftaves reçoit le témoignage
univerfel de la jufte admiration qu'il a
rencontrée par - tout , les plus honnêtes
" gens de fon Royaume feront ils accufés
de flatterie , lorfqu'ils lui donneront des
éloges qui ne peuvent être déformais que
l'écho de l'Univers . »
"
23
99
و د
ور
14 MERCURE
Nous ne craindrons pas non plus d'être
accufés de flatterie en difant que ce Difcours
mérite les applaudiffemens qu'il a reçus ; &
fi de lâches Journalistes ont quelquefois profané
la louange , en exaltant jufqu'aux talens
Littéraires de ceux dont ils ne falloit exalter
que le nom & la naiffance , le nom & la
naiffance de M. le Marquis de Montefquiou
ne doivent pas nous priver du plaifir , de.
rendre juftice à fes talens Littéraires , dont
ce Difcours eft une preuve.
M. Suard , dans fa réponſe , ajoute encore
d'autres preuves. " Si les Mufes ont des charsmes
pour vous , dit il au Récipiendaire ,
"
93
elles ont encore moins de rigueur ; les
" Lettres , où vous n'avez cherché que votre
bonheur , feroient auffi votre gloire fi vous
confacriez aux plaifirs du Public des talens
" que vous n'avez deſtinés juſqu'ici jufqu'à
» l'amufement de vos amis .
"
2
" On connoît de vous , Monfieur , plufieurs
Pièces de vers , Ouvrages de Société
, nés des circonftances & du mo-
» ment , & qui ont eu le mérite rare de
furvivre aux circonftances qui les ont fait
naître , des Épîtres & des Contes , où une
galanterie toujours ingénieufe , un badi-
» nage toujours décent , une imagination)
"J
"
30 toujours raifonnable réuniffent les bien-
» féances de la Société & celles du goût ;
» des chanſons où l'efprit '& la gaîté ont tou-
» jours cette grâce naïvé & piquante qui
DE FRANCE.
15
» convient à ce genre , je dirois prefque
» national.
و د
» Tout ce qui eft échappé de votre plume,
» brille fur-tout de cette aimable facilité qui
embellit toutes les productions des Arts ,
» mais qui n'eft cependant un mérite que
lorfqu'elle n'exclud ni la juſteſſe ni la cor-
» rection ......
و د
» Mais votre talent ne s'eft pas borné à
» de petits Ouvrages de Société....... Vous
» avez fait des Comédies où vous avez peine
» les moeurs de la Société avec le coup d'oeil
» fin de l'obfervateur & avec l'art du Poëte.
» Les hommes du monde y ont le ton du
» monde ; les paffions n'y font ni exagérées
» dans leurs mouvemens , ni travefties dans
» leur langage ; le dialogue en eft ingénieux
& naturel , & la peinture des travers &
des vices ne fert qu'à faire mieux fentir le
prix de la raiſon & de la vertu. »
»
M. Suard , qui , comme on voit , donne à
chaque mot des leçons indirectes de goût ,
en paroiffant ne faire qu'énonçer des faits &
qu'expofer les titres du Récipiendaire , prend
occafion de ces Comédies pour préfenter fur
la Comédie en général des idées importantes
que des circonftances particulières rendent
même hardies , ce qui eft toujours un mérite
de plus.
Molière , dit il , compofoit fes Comé-
» dies en obfervant le monde ; la plupart
» des Poëtes modernes peignent le monde
39
d'après les Comédies. Ni les incidens , ni
16 MERCURE
"
"
""
"
» les moeurs , ni le langage de leurs Pièces
" ne rappellent l'image de la Société où l'on
» vit on prend pour le bon ton un jargon
» maniéré , fouvent inintelligible , qui n'a
plus de modèle que dans quelques Ro-
" mans ; d'autres prétendent imiter Molière
en nous offrant ces intrigues péniblement
compliquées , qui furent les premiers effais
du génie dans l'enfance de l'art , mais
qui ne prouvent aujourd'hui que le défaut
» de génie. N'eft- il pas permis de craindre
» que , par un abus toujours croiffant , on
» ne voye un jour avilir le Théâtre de la
" Nation par des tableaux de moeurs baffes &
» corrompues , qui n'auroient pas même le
» mérite d'être vraies ; où le vice fans pudeur
» & la fatyre fans retenue n'intérefferoient
» que par la licence , & dont le fuccès , dégradant
l'art en bieffant l'honnêteté publique
, déroberoit à notre Théâtre la
gloire d'être pour toute l'Europe l'école
des bonnes moeurs comme du bon goût . »
"
""
و د
C'eft à ceux qui fe croiront défignés par
ces traits , à répondre ou à profiter de l'avis ;
nous n'entrons point ici dans la difcuffion
des opinions ; tout objet a deux faces , &
peut être diverſement confidéré ; nous difons
feulement que M. Suard , penfant ce qu'il
exprime , ne pouvoit l'exprimer avec une
fermeté plus décente , avec une dignité plus
impofante & plus convenable au Repréſentant
d'un Corps illuftre , au Directeur de
DE FRANCE. 17
l'Académie Françoiſe ; on peut difputer fur
le refte .
,
Mais on ne conteftera pas , du moins raifonnablement
, que ce Difcours ne foit aut
rang des meilleurs de ce genre , qu'il ne foit
très bien fait , profondément penfé , parfaitement
écrit , d'un ftyle picin de grâce
de nobleffe , d'élégance & de naturel ; que
chaque mot ne dife une chofe & ne la dife
très bien , avec une grande fimplicité d'expreffion
& une grande abondance de fens ;
beaucoup d'idées nouvelles, fans aucun air
de paradoxe ; beaucoup de philofophic fans
aucune prétention à la philofophie ; des vûes
morales , faines & piquantes , jointes à d'excellens
principes & de grands exemples de
goût. Une foule de maximes , auxquelles nous
ne pouvons conferver ici le mérite qu'elles
ont dans l'Ouvrage , d'être liées avec ce qui
précède & ce qui fuit , & de fe trouver à leur
véritable place , feront cirées , & feront proverbe.
En voici quelques unes.

Le Public , plus fujet à s'égarer dans fes
enthoufiafmes que dans fon eftime.
» La plus augufte fonction dont un Ci-
» toyen puiffe être honoré , celle d'appren-
» dre à des enfans à commander à des
» hommes.
ود
و د
و ر
"
19
"
L'appareil de l'inftruction en affoiblit
néceffairement l'effet . L'indépendance naturelle
de l'efprit fe montre dès le berceau .
L'enfance , plus difpofée à fuivre qu'à
obeïr , réfifte au précepte , & cède fans
18
MERCURE
"
"
» effort à l'exemple ; elle apprend , ſans y
penfer , la langue qu'on parle devant elle ,
» & ne fait prefque jamais celles qu'on prodigue
tant de foins & de temps à lui enfeigner.
"
» Tel eft le charme de la fimplicité , qu'elle
" eft par- tout à fa place , & qu'elle fe fait
» aimer de ceux mêmes qui ne peuvent
» l'imiter .
و ر
» La tolérance tient moins aux principes
qu'au caractère ; c'eft la vertu des âmes
» douces , humaines & générenfes. Ce dut
» être celle de M. l'Évêque de Limoges ,.
» comme elle fut celle de Fénelon .
39
Les traits fuivans ne font plus des maximes
, ce font des morceaux charmans , produit
d'une philofophie profonde & d'une
imagination douce & riante .
M. Suard rend à l'Académie le jufte &
important, témoignage « que nulle part le
pieux Évêque de Limoges ne reçut des
hommages plus purs , plus perfonnels que
» dans ce fanctuaire des Lettres & de la
Philofophie. On y avoit pour lui cette
» forte de refpect que peut feule infpirer
"
"
l'extrême vertu jointe à l'extrême bonté ,
» qu'on aime à rendre , parce qu'il honore
» celui qui le rend & le rapproche de celui
» qui en eft l'objet ; refpect bien différent de
celui qui ne s'adreffe qu'aux dignités & à
la puiffance , & qui ne femble fait que
» pour marquer & même exagérer la diftance
des rangs.......
33
DE FRANCE. 19
"
» Sa longue carrière fut terminée par une
» mort auffi douce que fa vie ; elle fut préparée
par cet affoibliffement de l'efprit &
» des organes , qu'on eft trop difpofé à regarder
comme un malheur & une dégra
» dation de l'humanité. N'eft ce pas plutôt
» un bienfait de la Nature , qui , en nous
» retirant de la vie comme elle nous y a fait
» entrer , femble imiter , s'il eft permis de
» le dire , cette tendre précaution de la juf-
» tice humaine , qui fait couvrir d'un ban-
» deau les yeux de fes victimes , pour leur
» dérober le moment qui va terminer leur
» exiftence ? >>
1
Nous voudrions pouvoir tranfcrire ici le
témoignage rendu à M. d'Alembert par M.
l'Évêque de Limoges ; témoignage glorieux
pour tous deux , difons pour tous trois ; car
celui qui fait fi bien fentir tout le prix de ce
trait , a fa part à la gloire dont il s'agit.
Nous voudrions tout tranfcrire ; mais il
faut nous borner & finir. Le morceau le plus
penfé , le plus fupérieurement écrit , le plus
parfait de tout le Difcours , eft celui qui
concerne l'affociation des Gens de la Cour
& des Gens de Lettres dans l'Académie , &
ce qu'on appelle le bon ton . Nous n'en pouvons
citer que quelques traits , & nous finirons
par cette citation.
و د
$3
Les progrès du goût tiennent à ceux du
langage , & le langage , comme toutes les
chofes humaines , eft dans une mobilité
20 MERCURE
"
» continuelle qui tend à le perfectionner ou
» à le corrompre.
""
و ر
"
>>
Dans une Nation où règne une commu-
» nication continuelle des deux fexes , des
perſonnes de tous les états , des efprits de
» tous les genres ; où le premier objet eft
l'amufement , le premier mérite celui de
plaire , où les intérêts , les prétentions , les
opinions les plus contraires font continuellement
en préfence les unes des autres , il
» faut contenir fans ceffe les mouvemens
» de l'efprit comme ceux du corps , & obferver
les regards de ceux devant qui l'on
parle , pour affoiblir dans l'expreflion de
fon fentiment ou de fa penfée , ce qui
» pourroit choquer leurs préjuges ou em
» barraffer leur amour propre.
و د
"
و د
و د
"
La politeffe des manières eft une bienféance
, celle de l'efprit eft devenue un
» talent. Le defir de fe diftinguer autant
» que le defir de plaire , a appris l'art de
voiler d'une gaze légère ce que les images
» & les idées peuvent avoir de trop libre , à
» modérer par des formes modeftes l'empire
même de la raifon & de la vérité , à
affaifonner quelquefois la flatterie par une
teinte douce de plaifanterie , & la raille-
» rie par une louange fine & indirecte.
ود
"
"
» De là s'eft formé ce ton du monde ,
qui confifte à parler des chofes familières
» avec nobleffe , & des chofes grandes avec
fimplicité ; à faifir les nuances les plus
fines dans les convenances , à mettre dans
33
و ر
30
DE FRANCE 21
"
fes difcours comme dans fes manières une
gradation délicate d'égards relative au
ſexe , au rang , à l'âge , aux dignités , à la
confidération perfonnelle de ceux à qui
» l'on parle .....
"3
و د
"
»
» Les langues , comme les loix , doivent
» être conftamment rappelées aux principes
» dont elles émanent . La nôtre doit aux ou-
» vrages du génie fa force & fon abondan-
» ce , elle doit à la grande fociabilité de la
» Nation , une partie de fes grâces ; mais
c'eſt à la communication réciproque des
» Gens du Monde & des Gens de Lettres ,
qu'elle doit fon véritable caractère , &
» c'eſt à leur affociation feule qu'elle peut
» devoir la confervation de ces avantages....
» Les Gens de Lettres peuvent avoir une
» connoiffance plus approfondie des principes
de la langue écrite ; les Gens du
» Monde ont fur la langue parlée un tact que
» les connoiffances ne peuvent fuppléer.
» C'est à eux qu'il appartient de diftinguer ,
» dans l'emploi de certaines expreſſions ,
» ce qui eft de l'ufage d'avec ce qui eft de
"
ود
mode ; ce qui eft de la langue de la Cour
» d'avec ce qui n'eft qu'un jargon de cotte-
" rie ; à fixer les limites de ce bon ton , fi
» recommandé , fi peu défini , qui n'appat-
» tient pas à l'efprit , & fans lequel un homme
d'efprit court quelquefois le rifque
d'être ridicule ; qui n'eft pas le bon goût ,
» car le bon goût a des principes plus fixes
» & une influence plus étendue ; qui paroît
"
"9
22 MERCURE
"
» n'être enfin qu'un fentiment fin des con-
» venances établies ; qui embellit l'efprit &
le goût dans le monde ; mais qui borne-
» roit l'effor des talens , fi on vouloit fou-
» mettre à fes règles trop fugitives & trop
variables , les Ouvrages de l'imagination
& du génie. »
ود
و د
On pourroit tirer de ce morceau , que nous
ofons dire parfait , une définition exacte du
bon goût & du bon ton , comparés enfemble
; le bon goût eft un fentiment fin des
convenances effentielles , éternelles , immuables
; le bon ton , un fentiment fin des
convenances établies. Jufques - là , le bon ton
étoit le mot le plus obfcur de la langue , &
celui dont l'interprétation étoit le plus arbitraire
, parce que chacun s'arrogeoit le privilége
exclufif du bon ton ; nous ne croyons
pas qu'on puiffe rien voir de plus précis fur
cette matière que ce morceau du Difcours
de M. Suard , & il pourroit au moins faire à
tous les arbitres du bon ton le défi modefte
que faifoit Horace à tous les Philoſophes
dans la perfonne de Numicius :
Si quid novifti rectiùs iftis
Candidus imperti ; fi non his utere mecum.
,
DE FRANCE. 23
LA véritable Manière d'inftruire les Sourds
& Muets , confirmée par une longue expérience
, par M. l'Abbé *** , Inſtituteur
des Sourds & Muets de Paris . Prix relié ,
2 liv. 10 fois. A Paris , chez Nyon l'aîné ,
Libraire , rue du Jardinet.
On s'eft occupé , il y a long temps , dans
plufieurs pays , des moyens de rendre à la
Société une claffe d'hommes d'autant plus
malheureufe , que la Nature lui a refufé ce
qui étoit le plus néceffaire à fon bonheur
& à fa confervation . M. Wallis en Angleterre
, M. Bonnet en Espagne , M. Amman ,
Médecin Suiffe en Hollande , avoient confacié
leurs travaux à cet objet fi intéreffant
pour l'humanité. Le Père Sanin , Prêtre de la
Doctrine Chrétienne , M. Péreire , & quelques
autres en France , ont fuivi la même
carrière avec plus ou moins de fuccès ; mais
leurs foins donnés à un trop petit nombre
d'individus , n'avoient pas encore produit
une grande fenfation ; & tandis que tant
d'Arts d'agrément & de luxe ont été portés
au plus haut degré de perfection , un Art
auffi utile qu'intéreffant étoit demeuré dans
l'enfance. Des Phyficiens , s'étoient plutôt
amulés qu'occupés d'une théorie infructueufe
; & fi l'on avoit confié quelques - uns
de ces infortunés aux foins d'un Inftituteur ,
c'étoit moins le foulagement de l'humanité
qu'on paroiffoit avoir en vûe , que la dé24
MERCURE
couverte d'un nouveau fecret , qui même
après des expériences bornées , mais fatisfaifantes
, étoit refté configné dans les Livres
, & n'étoit connu que de quelques
Savans.
M. l'Abbé *** a le premier exécuté le plan
d'un établiffement national. Trop de perfonnes
ont vû fes fuccès pour que nous entreprenions
d'en faire l'éloge. Nous nous
bornerons à dire quelque chofe des moyens
qu'il emploie , & des raifonnemens fur lefquels
il les fonde , pour donner à ceux de
nos Lecteurs qui ne le connoiffent pas , une
idée de fa méthode.
Quelqu'étonnans que paroiffent les faits.
cités dans fon Ouvrage , ils font atteftés par
des Savans de toutes les parties de l'Europe ,
& par plufieurs Souverains qui en ont été témoins
, & qui lui ont donné les fuffrages les
plus authentiques.
Faire entrer dans l'efprit des Sourds &
Muets ce qui eft entré dans le nôtre par les
oreilles ; voilà le but.
Les moyens font fondés fur trois principes
qui paroiffent inconteftables.
1 °. Il n'eft aucun mot qui ne fignifie quelque
chofe , il n'eft aucune chofe , quelque
indépendante qu'elle foit de nos fens , qui
ne puiffe être expliquée clairement par une
analyfe compofée de mots fimples , & qui
en dernier reffort ne puiffe fe paffer d'explication.
2º. Cette analyſe peut fe faire également
de
(
DE FRANCE. 25
de vive voix ou par écrit pour ceux qui ont
les oreilles bien organifées , parce que , foit
en entendant , foit en lifant les mots fimples
dont elle eft compofée , ils fe rappellent les
fignes qu'on leur a faits depuis leur enfance ,
& fans lefquels ils n'auroient pas plus entendu
les mots qu'on prononçoit eu qu'ils
lifoient , que fi on les eût prononcés ou lûs
en Allemand , en Grec ou en Hébreu .
3°. Cette analyſe ne peut fe faire à l'égard
des Sourds & Muets que par écrit ; mais fon
effet eft également infaillible , parce qu'en
lifant les mots fimples dont elle eft compofée
, ils fe rappellent auffi facilement que
nous la fignification qu'on leur a donnée de
ces mots , & qui leur eft devenue aufli familière
qu'à nous mêmes , par l'ufage que nous
en faifons continuellement enſemble.
" Dans quelque langue que ce foit , ce
n'eft point la prononciation des mots qui
fait entendre leur fignification . En vain dans
la nôtre nous eût on répété cent fois les mots
porte & fenêtre, &c. nous n'y aurions attaché
aucune idée , fi on n'eût pas montré en
même temps les objets qu'on vouloit défigner
par ces noms. Le figne de la main ou
des
yeux a été le feul moyen par lequel nous
avons appris à unir l'idée de ces objets avec
les fons qui frappoient nos oreilles ; chaque
fois que ces mêmes fons fe faifoient entendre
, ces mêmes idées fe préfentoient à notre
efprit , parce que nous nous fouvenions des
N°. 27 , 3 Juillet 1784. B
26 MERCURE
fignes qu'on nous avoit faits en les prononçant.
»
On tient avec les Sourds & Muets une
route abfolument femblable ; on leur apprend
d'abord un alphabeth manuel , tel que
celui dont les Écoliers fe fervent pour converfer
avec leurs compagnons d'une extrê
mité de la claffe à l'autre. On écrit en crayon
blanc fur une table noire en gros caractère
le mot la porte , & on la leur montre : à
l'inftant ils appliquent cinq ou fix fois leur
alphabeth manuel fur chacune des lettres
qui compofent le mot , ils l'épèlent avec
leurs doigts , & en font entrer dans leur mémoire
le nombre & l'arrangement ; auffi tôt
ils l'effacent & l'écrivent eux mêmes avec
leur crayon , en caractères plus ou moins
formés , enfuite ils l'écriront autant de fois
que vous leur préfenterez le même objet.
·
En moins de trois jours , tout Sourd &
Muet qui a quelque activité dans l'efprit ,
apprend de cette manière plus de So mots.
M. l'Abbé *** parle enfuite des moyens
qu'il emploie pour expliquer aux Sourds &
Muets les différens mots , les articles , les différens
tems des verbes & leurs régimes ; il fait
déclamer & conjuguer fes Élèves ; on fent les
difficultés qu'il doit éprouver , & les erreurs
qu'il a à relever , tant fur les terminaifons
des mots que fur les degrés de comparaiſon ,
fur tout pour trouver des fignes qui expriment
les qualités abſtraites.
DE FRANCE. 27
On conçoit la poffibilité de leur faire entendre
les nombres , & de leur apprendre à
compter , en leur montrant des jetons depuis
un jufqu'à mille ; mais on eft étonné de les
voir comprendre dès la première fois la figni .
fication des mots que M. Reſtaut appelle des
pronoms impropres , comme quelques , plufieurs
, tous , aucun , chacun , cela fe fait
avec les jetons , foit en les réunillant , foit
en les divifant en leur préfence de diverfes
manières.
Les adverbes , les propofitions , les conjonctions
, toutes les parties enfin de la
grammaire font ainfi mifes à leur portée ;
on leur fait même rendre compte avec la
plus grande clarté de leurs idées & des inftructions
qu'ils ont reçues.
Ces inftructions vont plus loin encore ;
fans fe borner à la connoiffancs d'une langue
, on leur apprend l'art de raiſonner ,
on les initie dans les chofes les plus abftraites ,
& l'on ne fauroit fans adiniration être témoin
d'une de leurs converfations métaphyfiques.
On porte l'art jufqu'à leur faire compren
dre ce que c'est que dd''eenntteennddrree ,, auribus
audire.
La feconde Partie de l'Ouvrage de M.
l'Abbé *** , contient les moyens de leur apprendre
à parler ; ces moyens confiftent principalement
à leur faire obferver & fentic
les divers mouvemens des lèvres , de la langue
& du gofier de ceux qui parlent , & à
1
Bij
28 MERCURE
les exercer , à les imiter , à développer enfin
leurs organes ; on fent que l'habitude , le
travail & l'expérience peuvent tout , mais
on eft étonné des progrès que quelques
Sourds & Muets ont faits entre les mains de
M. l'Abbé ***. Il a rendu fes moyens publics
pour multiplier , autant qu'il eft poffible ,
les écoles . Heureux les Inftituteurs qui montreront
comme lui autant de connoiffances
que de zèle !
L'Empereur , à fon paffage à Paris , avoit
été témoin de fes étonnans fuccès . Ce Prince ,
ami de l'humanité , s'étant empreffé de faire
dans fes États un pareil établiffement , à
fon retour à Vienne , lui écrivit , & lui envoya
M. l'Abbé Storch , pour étudier & pratiquer
fous lui cet art fi précieux , afin d'en répandre
les bienfaits au fein de l'Allemagne.
Une difpute Littéraire , élevée entre M.
Heinich & M. l'Abbé *** , a donné lieu à
une troisième Partie. Sans entrer dans cette
difcuffion , il nous fuffira de dire que les
fuccès du dernier font une grande préfomption
en fa faveur ; & l'exercice public
qu'il a fait foutenir à fes Élèves , le 13
Août 1783 , en préfence de S. E. le Nonce
du Pape , dans lequel ils ont répondu en
François , en Latin & en Italien , à 200
queftions fur les principaux myſtères de la
Religion , eft bien fait pour nous perfuader
de l'excellence de fa méthode ,
DE FRANCE. 29
L'INFLUENCE de Fermat fur fon fiècle ,
&c. A Paris , chez les Marchands de
Nouveautés.
APRÈS la gloire de fervir fon pays , en
l'éclairant fur les dangers qui le menacent
& les maux qui le minent fourdement , il
n'en eft point de plus douce & de plus ſatisfaifante
à obtenir pour un Ecrivain , que
celle de venger le mérite de l'ingratitude &
de l'oubli de fes contemporains.
Tel eft le fervice fignalé que vient de
rendre au Coryphée de la Géométrie , au premier
homme de l'Univers , fuivant les propres
expreffions du fameux Pafcal, à l'illuftre
Fermat enfin , fon nouveau Panégyrifte &
fon favant appréciateur. On doit fentir aifément
qu'il n'appartiens qu'à un talent fupérieur
de juger dignement un génie tel que
Fermat.
Il n'en eft pas des hautes Sciences comme
de la Littérature. Souvent un homme médiocre
en ce dernier genre , mais doué d'un
goût très cultivé , peut analyſer très bien les
productions de l'efprit le plus fublime , tracer
fes opérations & fa route , & diriger
même ſes élans , fans être en état de faire
un pas avec lui ; mais pour mesurer la carrière
qu'un Géomètre du premier ordre a
remplie , il faut l'avoir parcourue ; pour
calculer la hauteur à laquelle il s'eft élevé ,
Bij
30 MERCURE

il faut avoir gravi fur fes traces , fuivi les
mêmes fentiers , évité les mêmes précipices ,
& être enfin arrivé à ce point d'où l'immenfe
horifon de fes connoiffances s'étend & le
déploie tout entier.
On fent combien il feroit mal- aifé de
faire connoître , par un extrait , un Ouvrage
deftiné fur tout pour les Géomètres tranfcendans
, & dont un très - petit nombre
d'hommes par conféquent eft capable de
fentir tout le prix ; effayons d'en offrir en
peu de mots les réfultats .
Quel étoit l'état de la Science de la Géométrie
lorfque Feimat parut ? A quel degré
de perfection l'a t'il portée ? Quelles découvertes
a-t'il menagées par fes travaux & les
fuccès à ceux qui font venus après lui ? Tel
eft le plan adopté par M. L. G. , & qui forme
les trois parties de fon Difcours. Il n'étoit
pas poffible d'en choifir un plus heureux ,
& qui pût mettre dans unjour plus évident
le mérite éclatant de Fermat , & faire mieux
fentir l'influence de fon génie fur ſon ſiècle
& la postérité.
Après un exorde auffi noble qu'éloquent ,
l'Auteur expofe le tableau de la fituation de
la Géométrie à la naiffance de Fermar.
Archimède , chez les anciens , avoit porté
tout à coup cette Science à un degré ſi ſupérieur,
qu'on n'imagina pas après lui que l'efprit
humain pût aller au- delà.
Huit fiècles de ténèbres , & l'incendie furefte
de l'immenfe bibliothèque d'Alexan-

DE FRANCE. 31
drie , fembloient menacer toutes les connoiffances
humaines d'un entier anéantiffement.
Les Arabes heureufement en fauvèrent
quelques parties ; la Médecine & la
Géométrie leur durent fur tout leur confervation.
A la fin du douzièine fiècle , les Sarrafins
les tranfplantèrent en Italie. Ce fut
pour elles comme une terre natale , où elles
jetèrent de profondes racines , & fructifièrent
en peu de temps.
Déjà porteur d'un nom fameux illuftré
depuis long- temps dans les Lettres , & qui
devoit acquérir encore un nouvel éclat dans
les Sciences , le Dante , à la fin du quinzième
fiècle , étonnoit tous fes contemporains
par la perfection de fes machines , par
fes fuccès , & fut- tout fon audace dans cet
art qui nous occupe tant aujourd'hui , l'art
de s'élever dans les airs . Nouveau dédale ,
dont il obtint le célèbre furnom , il contribua,
autant par fa gloire que par les écrits &
fes leçons ** , à étendre le goût des Mathématiques
dans fa patrie.
La France eut l'honneur de donner prefqu'en
même temps le jour aux deux hommes
les plus dignes de faire époque dans l'Hiftoire
des Sciences , dont ils devoient reculer
bien loin les limites , à Defcartes & à Fermat
; mais leur rencontre fut celle de deux
Ily a eu ne foule d'illuftres Mathématiciens
en Italie de ce nom .
** Il profeffoit les Mathématiques à Venife.
Fiv
32 MERCURE
rivaux jaloux du fceptre. Il eft douloureux
pour l'efprit humain d'ebferver que l'empire
des Sciences n'eft pas plus exempt de
paffions & de difcorde que tous les autres.
Descartes , naturellement fier & hautain ,
accoutumé à donner , pour ainſi dire , des
loix à la Nature , & à faire mouvoir les mon
des au gré de fes fyftêmes , ne put voir qu'en
frémiffant un concurrent qui marchoit au
moins fon égal: Il appela à fon fecours des
armes qui devroient toujours être profcrites
, le mépris & l'infulte . Il fe ligua avec
tous fes admirateurs & fes amis pour écrâfer
fon généreux émule , qui , avec un orgueil
mieux entendu , ne répondoit à fes déclamations
que par de nouvelles victoires , & par
la réfolution des problêmes les plus difficiles.
Pafcal , dont l'efprit , en fait de Géométrie
, n'étoit acceffible à aucune prévention ,
Pafcal ne fut point entraîné par Defcartes;
il refta conftamiment fidèle à Fermat ; & à la
vérité , un tel fuffrage en dit plus que tout
ce qu'on pourroit ajouter. On lira avec le
plus grand intérêt dans cet Ouvrage , l'hiftoire
détaillée de cette grande querelle entre
deux antagoniſtes fi dignes l'un de l'autre ,
& qui , n'ayant pu fe vaincre , furent forcés
de pofer les armes , de fe réconcilier &
de s'admirer. « C'eſt ainfi , dit M. L. G. que
finit ce combat mémorable & digne de
faire époque à la fois dans les annales du
" génie & dans celles du coeur humain . »
"
DE FRANCE.
33
Il n'eft rien de plus inftructif dans les
Sciences que de comparer les diverfes routes
par lefquelles deux grands Hommes font
arrivés au même but. Si la palme doit être
adjugée à celui qui y parvient par la voie la
plus courte & la plus facile , on ne fauroit
la refuſer à Fermat . M. L. G. développe ici
avec beaucoup d'art les avantages de fa méthode
fur celle de Defcartes ; & il prouve
qu'il ne l'a empruntée de perfonne , & qu'il
ne la tient que de fon génie .
>
Fermat fortoit victorieux de tous les défis
qui lui étoient propofés par tous les plus
forts Géomètres de l'Europe. Ce qui étoit
capable d'arrêter long - temps fes rivaux
n'étoit le plus fouvent qu'un jeu pour lui .
C'étoit alors un ufage entre les plus braves
Athlètes des Mathématiques , de s'envoyer
publiquement des cartels ; de fe provoquer
les uns les autres par les problêmes les plus difficiles.
L'attention générale étoit fixée fur ces
nobles concurrens ; la gloire devenoit le
prix de leurs efforts : ils apprenoient ainsi à
fe connoître ; leurs forces augmentoient
même par la néceffité de les employer. Une
victoire devenoit fouvent le germe d'un nouveau
triomphe.
Quoique dans cet Ouvrage , fi glorieux
pour fon Auteur & pour fon Héros , le
fonds foit le grand objet à examiner ; quoique
dans un tel fujet , le ſtyle & l'éloquence
ne foient que des parties acceffoires , elles
n'en font pas moins dignes d'éloges ; & l'on
Bv
34 MERCURE
doit favoir gré à M. l'Abbé Genty d'avoir
été tout à la fois auffi méthodique & auffi
clair dans les matières les plus abftraites.
L'attention du Lecteur eft repofée de temps
en temps par des morceaux écrits avec autant
d'élégance que de goût. On jugera trèsavantageulement
du mérite Littéraire , par
cette péroraifon auffi précife que noble .
Je viens de dépofer devant le tribunal
» de la postérité , les titres qui doivent aſſu-
» rer à Fermat la place qu'il a droit d'occu-
» per parmi les grands Hommes. Si la gloire
» de Paſcal , de Deſcartes , de Leïbnitz &
» de Newton a paru briller davantage
» l'éclat du nom de Fermat fera peut être à
» l'avenir plus fixe & plus impofant. Il fut
le rival & le vainqueur de Descartes ; il "
"
ور
fut le précurfeur de Newton & de Léïb-
» nitz , & leur donna les principes & les
" germes très développés de leurs plus bril-
» lantes inventions ; il fut l'objet conſtant
» de l'admiration de Pafcal , qui le regar-
» doit comme le premier homme de l'Uni-
» vers ; il fournit un aliment à l'activité des
plus grands génies de fon fiècle & du
» Hôtre , & fes découvertes fur les nombres
font encore le défefpoir des plus fortes
têtes de nos jours . Ce qui doit nous éton-
» ner encore plus & le rendre à jamais digne
de nos hommages , il fut le vaincre
lui-même , & réfifter aux vaines illufions
de l'orgueil ; fans ignorer fes propres forces
, il fut toujours modefte. Que pour
ور
و د
"
ود
»
DE FRANCE
35
rois je ajouter encore , & quel triomphe
» peut manquer à fa gloire ? »
Nous ne finirons point cet article fans
obferver que M. l'Abbé Genty , tandis qu'on
le couronnoit à l'Académie des Jeux Floraux
pour fon Éloge de Fermat , cueilloit le
même jour une autre palme Académique à
Befançon , par un Difcours fur le Luxe.
C'eft ainfi qu'il fe diftinguoit comme Savant
, comme Orateur & comme Moralifte
, & cela peut s'appeler une journée bien
employée.
VARIÉTÉ S.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure.
M
2
ESSIEURS , SIEU
Vous rendez un compte exact de l'expofition
de Tableaux qui fe fait tous les deux ans à l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture. Ce compte
eft rendu ordinairement avec autant de goût que
d'impartialité & de délicateffe. Il ne peut qu'être
utile à ceux d'entre les Maîtres de notre École Françoife
, qui ont un affez bon efprit pour croire que le
titre d'Académicien ne garantit point des imperfections
attachées à tout ce qui fort d'une main humaine,
& qui favent que l'oeil d'un père n'apperçoit
que très difficilement les défauts qui , dans fes enfans
, frappent du premier abord un oeil défintéreffé
. Après vous avoir vu donner aux Profeffeurs
des avis importans , j'ai cru que vous ne dédaigne-
B vj
36 MERCURE
·
riez pas de donner des encouragemens aux Élèves :
c'eſt donc avec une extrême furpriſe que je vous ai
vu garder le filence fur l'expofition qui fe fait tous
les ans à la Place Dauphine le jour de l'Octave de
la Fête Dieu. Je ne me diffimule point qu'un
fyftême d'indulgence très eftimable à bien des
égards peut vous avoir engagés à vous taire fur ce
petit fallon ; car j'avoue de très bonne foi que lo
nombre des productions médiocres que l'on y ap
perçoit , eft très fupérieur à celui des Ouvrages qui
méritent une diftinction particulière . Je crois pourtant
que faus affliger ceux qui font affez malheureux
pour n'avoir point encore fait preuve de talent , on
peut échauffer l'amour- propre & entretenir le courage
des Élèves qui annoncent du mérite . Je vous
adreffe quelques obfervations que j'ai tracées dans
ces principes fur l'expofition faite le Jeudi 17 Juin.
Je n'attache aucune importance aux confeils que je
prendrai la liberté de donner aux jeunes Artiftes des
deux fexes dont je vais vous entretenir ; mais je
trouverai une extrême fatisfaction à louer ceux ou
celles qui me paroiffent deftinés à fe faire une réputation
.
Le genre des portraits eft fort à la mode aujourd'hui
; auffi en ai - je , d'abord , apperçu un
très grand nombre. Il feroit difficile de les examiner
en détail fans fe permettre une critique
un peu févère ; car cette partie m'a paru la plus
foible & la plus négligée de toute l'expofition.
Je diftinguerai pourtant Mlles Alexandre , Rofemond
, Capet , &c. Cette dernière fur tout mérite
des encouragemens particuliers ; fa touche a de la
fermeté , & fon deffin de la correction ; mais je
voudrois qu'elle donnât à fes chairs un ton plus
vrai , & qu'elle fondît davantage fes couleurs . Le
talent qu'elle promet doit engager ceux qui s'inté
DE FRANCE. 37

reffent à elle à la conduire à l'étude de la Nature ,
fans laquelle l'Art n'eft rien , ou presque rien..
Trois Tableaux de Mlle le Roulx de la Ville
jeune Artiſte âgée de feize ans & demi , & Élève de
Mme Lebrun , ont excité ma curiofité & mon attention.
Le premier eft à l'huile : c'eft le portrait de
M. fon père . Il n'eft pas difficile de s'appercevoir que
ce portrait a été fort travaillé , auffi y fent- on de la
contrainte : la couleur des acceſſoires eſt aſſez bonne ;
mais celle de la figure eft triſte & fombre. Le fecond
eft une tête d'étude au paftel. La phyfionomie a de
la grâce ; elle en auroit même davantage fi la chevelure
avoit plus de vérité , & fi la négligence affectée
qu'on y remarque ne contraftoit pas fingulièrement
avec le ton foigné des ornemens & des étoffes.
Le fonds de ce tableau m'a auffi paru trop clair ,
& trop foible pour faire valoir la figure . Le troifième
mérite de grands éloges. C'eft encore une tête.
d'étude au paftel. Celle - ci eft dans le goût antique.
La phyfionomie eft intéreffante & noble , le ton des
chairs a beaucoup de vérité ; la coëffure eft fimple
& couronne parfaitement la figure : le ruban qui
attache les cheveux fe fait fentir , même fous les
touffes qui le cachent. En général , le faire de ce tableau
annonce de très grandes difpofitions au talent,
Je n'oublierai pas de donner à Mlle Vaſſel , Élève de
M. Chays , les encouragemens qui lui font dûs. Son
portrait , peint par elle même , a une touche fpirituelle
& animée. Le ton en eft un peu gris & le fonds
un peu trop prononcé ; mais l'un de ces défauts amenoit
l'autre , & fon Maître a trop de talens pour
que je bafarde de lui donner des confeils qui ne
vaudroient pas la plus médiocre des leçons qu'elle
en recevra .
J'ai vû beaucoup de Payfages , & je n'en ai
diftingué qu'un très - petit nombre qui méritat d'être
cité. Je ne vous parlerai que de quelques - uns d'entre38
MERCURE
eux. Dabord, de celui d'un jeune Amateur , dont je
n'ai pu favoir le nom , * & qui m'a paru d'un effet
très - piquant : enfuite de MM . Duval , dans les compofitions
defquels on remarque de l'efprit ; mais
peut- être un peu de recherche & de prétention ; enfin
de M. de Saint-Martin , qui , en cherchant à imiter
le ton de couleur de feu M. Leprince , ſon Maître ,
paroît avoir pris la Nature pour principal modèle.
Les Marines de M. Cazin font d'un bel effet :
elles annoncent le germe du vrai talent. Je me trompe
peut- être , cependant je dirai ce que je penfe. Le
ton de ces Marines m'a fait préfumer qu'elles n'ont
pas été composées d'après nature , ou fur des réminifcences
de la nature obſervée ; mais qu'elles ont été
faites de tête & d'après quelques uns de nos grands
modèles. Si je ne me trompe point , j'engage M.
Cazin à imiter le célèbre Vernet dans fes études ,
comme il cherche à le fuivre dans fes compofitions.
Si je me trompe , jé l'exhorte à donner à ſon faire
une touche plus prononcée , & qui puiffe faire fentir
davantage, que l'Artiſte a fu fe pénétrer de l'objet qu'il
a voulu peindre.
Je ne vous entretiendrai point , Meffieurs , d'une
foule de Deffins de tous les genres que j'ai pu à peir e
appercevoir de loin , tant la foule étoit nombreufe
& peu civile. Je ne vous parlerai que de ceux de
M. le Chevalier de Lorimier , Amateur très eftimable
, & qui , en occupant fes loisirs , marche à
grands pas fur les traces des Maîtres dont il eft l'admirateur
& l'Élève . Ses Deflins des Expériences
Aéroftatiques ont de la légèreté . Ils fent en général
compliqués ; mais on n'y remarque ni confusion ni
défordre. Ses Payfages font frais & ont de la vérité.
Le choix des sîtes eft heureux. Tout ce qu'on pour
Cet Amateur est M. du P.....
DE FRANCE. 39
roit reprocher à cet Amateur, c'eft un peu de recherche
& trop peu de variété dans les tons.
Parmi tous les jeunes Artiftes qui ont exposé cette
année , je vous citerai M. Voifon comme celui qui
annonce le talent le plus décidé. Ses Tableaux repréfentant
la Nature morte promettent un Peintre.
L'imitation eft exacte & fidelle ; les oppofitions des
objets font bien fentis ; le ton de couleur eft ferme
& vigoureux , peut-être même un peu top. Je m'explique.
M. Voifon a réduit l'imitation des objets
qu'il a peints à de très- petites proportions , & il a
confervé dans cette imitation la couleur qu'il auroit
employée s'il eût peint les objets tels qu'ils font ,
& dans un cadre plus étendu. Je crois qu'il a eu
tort. Il me femble que principalement en peignant
la Nature morte , on doit éteindre les couleurs en
proportion de la réduction qu'on fait éprouver aux
objets que l'on repréfente. Au furplus , quand ce
principe ne feroit pas d'une vérité inconteftable , je
crois que c'eft s'intéreffer à la gloire de M. Voiſon
que de l'engager à fuivre l'étude du genre qu'il a
adopté , mais en même temps à la continuer dans des
proportions plus vraies & plus faites pour donner de
l'éclat aux reflources de fon talent.
Avant de terminer cette Lettre , je dois vous dire ,
Meffieurs , que fi la foule & le défaut d'ordre m'ont
empêché de voir & d'obferver certains Tableaux , il
en eſt d'autres fur lefquels ma curiofité a été fatisfaite
, & dont je ne vous ai point entretenus. Si je
me fuis perfuadé qu'il étoit prudent de n'en fien
dire , je ne prétends pas faire préfumer à vos Lecteurs
que les jeunes Élèves qui en font les Auteurs
ne puiffent jamais acquérir de droits à un éloge
public. J'ai tant vu de jeunes Commençans mal
guidés, j'en ai tant vû qui étoient entourés d'amis
perfides ; enfin , ils font en général fi peu inftruits
de tout ce qu'on court de rifque à fe préfenter dans
40 MERCURE
la carrière des Arts avec de médiocres effais ;
que je fuis très indulgent pour tout ce qui s'appelle
début. On blâme toujours avec trop de facilité
; on n'encourage point avec affez de conftance
: Je voudrois qu'on fe perduadât bien de cette
vérité , dont l'oubli eft plus fatal qu'on ne penfe
aux progrès des Arts . ~
J'ai l'honneur d'être , &c .
-1
SPECTACLE S.
L'ABONDANCE des matières nous force à
renvoyer au prochain Mercure le compte
que nous avons à rendre de l'Épreuve Villageoife
, Comédie en deux Actes , mêlée.
d'ariettes , repréſentée fur le Théâtre Italien
le 24 Juin.
Point de nouveautés au Théâtre François.
M. le Comte de Haga a honoré de fa préfence
la dix - huitième repréſentation du
Mariage de Figaro , & la dernière du
Jaloux. Ces deux Comédies ont été vivement
applaudies.
ANNONCES ET NOTICES.
NATU
-
ATURE des Dieux , 2 vol . in - 12 . Prix , ' s liv.
Tufculanes , 2 vol . Prix , 5 liv. - Philipp. de
Demosthènes , & Catilinaires de Cicéron . Prix , 2 liv.
To fols . A Paris , chez Barbou , Imprimeur- Libraire ,
rue des Mathurins.
DE FRANCE. 41
Ces trois Ouvrages font de l'Abbé d'Olivet , &
leur répuration eft depuis long- temps établie.
On trouve chez le même l'Abrégé de la Grammaire
Grecque , de Clénard , in- 8 °. Prix , 1 liv .
4 fols ; Principes Généraux fur le Grammaire , & c.
in- 8º . Prix , z liv . 10 fols ; ( ces deux Ouvrages ont
été revus par un Profeffeur Émérite de l'Univerfité ) ;
un Dictionnaire Grec & Latin , in- 8 ° .; un autre
Latin & Grec , in- 4 ° . , & la belle Collection complette
des Auteurs Latins , connus fous le titre :
Ad ufum Delphini.
La Petite Thérèſe , Eftampe , peinte par Philippe
Carefme , gravée par J. Couché. A Paris , chez lAuteur
, rue S. Hyacinthe , N ° . 51 .
Cette agréable Eftampe , dont un Couplet des
Amours d'Eté a fourni le fujet , eſt deſtinée à ſervir
de fuite à la Fuite à deffein.
INTRODUCTION à l'Hiftoire de la dernière Guerre
en Allemagne , entre le Roi de Pruffe & l'Impératrice-
Reine & fes Alliés , ou Mémoires Militaires
& Politiques du Général Lioya , & Hiftoire de la
Guerre , &c. 2 vol . in- 4 ° . de près de 400 pages
chacun , avec cinq planches de Tactique , & fix
Cartes de Frontières dans le premier volume ; & dans
le fecond , huit places de Batailles enluminées : Onvrage
compofé en Anglois par le Major - général H.
Lloy , traduit & augmenté de Notes & d'un Précis
fur la vie & le caractère de ce Général par un Officier
François. A Londres , & fe trouve à Bruxelles ,
chez A. F. Pion , Imprimeur- Libraire , rue de l'Impératrice.
Le Profpe&us de la Soulcription fe trouve
à Paris , chez M. Thiercault , rue Neuve S. Étienne ,
au coin de celle de la Lune.
L'Ouvrage Anglois dont nous annonçons la Traduction
a obtenu en Angleterre un fuccès auffi bril42
MERCURE
lant que mérité. Le Traducteur a eu l'avantage inef
timable d'écrire fous les yeux de l'Auteur lui -même ,
qui , avant de mourir , lui a communiqué fes pensées
& fes manufcrits. Le premier Volume paroîtra dans
le courant de Janvier prochain ; & le ſecond ſuivra
immédiatement.
EUVRES de Plutarque , traduites du Grec par
Jacques Amyot , dixième Livraiſon , fixième Volume
des Vies des Homines Illuftres , in- 8 ° . & in- 4° . pap.
double d'Angoulême , d'Hollande & Velin.
Ce volume renferme les Vies de Phocion & Cato
d'Utique , d' Agis & Clémènes , Tiberius & Graius ,
Démosthènes & Cicero , avec les con paraifons.
La onzième Livraiſon , feptième & dernier Volume
des Vies des Hommes Illuftres données par
Plutarque , paroîtra dans le courant du mois prochain
avec les Tables Chronologiques , depuis Théféus
jufqu'à Othon.
L'Éditeur continue cette entreprise avec une célérité
qui fui en affare le fuccès . Tous les Volumes
font également foignés , foit pour la partie Typogra
phique & l'ordre des matières , foir pour les papiers ,
qui font toujours les mêmes , ce qui eft rare dans les
entrepriſes confidérables , quand les volumes ne paroiffent
pas tous enſemble. On foufcrit pour cet Ouvrage
à Paris , chez J. Fr. Baftien , Libraire - Éditeur ,
rue S Hyacinthe , place S. Michel , & chez tous les
principaux Libraires de l'Europe. Le prix de la Souf
cription eft de 7 liv. 10 fols pour chaque volume
in-8 °. que l'on paye en le recevant , de 15 liv . pour
l'in-4°. &c. fuivant les différens papiers & formats.
M. DE COMBLES , Officier d'Infanterie , à Paris ,
hôtel S. Pierre , rue des Cordiers , près la Place
Sorbonne , a mis fous preffe le premier de ce mois ,
l'Ouvrage fuivant : État de la France , ou les vrais
DE FRANCE 43
Marquis , Comtes , Vicomtes & Barons , enrichi de
Gravures. Cet Ouvrage fera précédé d'un Traité
fur les Dignités Féodales & Politiques , les Dignités
Eccléfiaftiques , & fur celle des Vidames
artachés à l'Eglife , fur les titres & qualités perfonnelles
, les titres & qualités des Eccléfiaftiques , les
titres & qualités des Gens de Lettres , &c. Seconde
Partie. Le Prix du vol. de plus de 300 pages , fera
de 3 liv . 12 fols pour les Soufcripteurs , & de 4 liv.
12 fols pour ceux qui n'auront pas fouferit. On foufcrit
chez l'Auteur , auquel il faut adreffer tous les
Mémoires ; chez la Veuve Ducheſne & Belin , rue
S. Jacques ; Deffeine , au Palais Royal , à Verſailles ,
chez Blaizot , rue Satory , & chez tous les Directeurs
des Affiches de Province. On trouvera encore quelques
exemplaires de la première Partie chez l'Auteur.
FRANCE en vingt- trois Feuilles in-4° . toutes fur
la même échelle , par M. l'Abbé Grenet , Profeffeur
en l'Univerfité de Paris au Collège de Lifieux , rue
S. Jean-de - Beauvais , pour fervir de faite à fon
Atlas Portatif, première Livraiſon , 7 feuilles . Prix ,
15 fols pièce.
La Carte de France par l'Académie eft , fans contredit
, le plus beau monument Géographique dont
on ait jufqu'ici formé & exécuté le projet ; mais , il
faut en convenir , un Ouvrage de cette étendue n'eſt
fait que pour les perfonnes riches. C'est ce qui a déterminé
M l'Abbé Grenet a entreprendre ces détails
fur la France en 23 ou tout au plus 24 feuilles in - 4 ° .
format le plus commode pour quiconque veut fuivre
la Carte en lifant l'Hiftoire . On y trouvera tout ce
qui peut faire connoitre une Province , rivières , forêts
, montagnes , ( les grandos chaînes feront rendues
fenfibles ) toutes les Villes & les Bourgs. D'après un
principe de l'Auteur , en voyant fur la Carte un grand
nombre de forêts , on en concluera qu'il y a beau
44 MERCURE
coup de rivières ; en ne voyant point de forêts fur la
Carte , on dira qu'il y a peu de rivières , & vice
versâ. On y trouvera toutes les batailles & les combats
qui fe font livrés en France. Des fabres , la
pointe en haut , indiqueront les batailles gagnées par
nos Rois ou leurs Armées ; les batailles perdues feront
défignées par des fabres , la pointe en bas ; &
afin d'éviter au Lecteur la peine d'en chercher les
dates , on les mettra à côté des fabres.
Toutes ces 23 Feuilles feront fur la même échelle ,
afin qu'on puiffe diftinguer à l'oeil la grandeur relative
de chaque Gouvernement.
Il paroît déjà fept Feuilles de cet Ouvrage , la pre
mière contient la Picardie , l'Artois & la Flandre ; la
deuxième , la Normandie & le Maine , partie occidentale
, la troisième , Idem , partie orientale ; la quatrième
, l'Ile de France ; la cinquième , la Champagne
, partie feptentrionale ; la fixième , Idem, partie
méridionale ; la feptième , la Bretagne. La deuxième
Livraiſon paroît maintenant. A Paris , chez l'Auteur ,
au Collégé de Lifieux , chez qui on trouve auffi des
Sphères nouvelles à horifon , mobiles en tout fens , &
à lauterne , depuis 54 liv , juſqu'à 600 liv . avec un
petit Traité de la Sphère . Il n'exécute les plus chères
que quand on les commande.
La Ballon , ou la Phyficomanie , Comédie en un
Acte & en vers , repréſentée pour la première fois ,
à Paris , fur le Théâtre des Variétés Amufantes . A
Paris , chez Cailleau , Imprimeur - Libraire , rue
Galande.
Le fond de cette Comédie nous a paru affez
mince ; mais ce défaut eft racheté par des détails
agréables , de jolies Scènes épifodiques & une verfification
facile .
FABLES nouvelles , fuivies de Poéfiesfugitives ,
DE FRANCE 45
par M. le Bailly , Avocat en Parlement , du Musée
de Paris. A Paris , à la même Adreſſe que ci-deffus .
Ce Recueil , dédié aux Enfans de Mgr. le Duc de
Chartres , eft propre à remplir le but que l'Auteur
s'eft propofé ; il renferme plufieurs Fables qu'on lira
avec plaifir , même après celles de La Fontaine , de
M. Imbert , de M. l'Abbé le Monnier , &c. Nous
en donnerons l'extrait inceffamment.
LE Siècle des Ballons , Satyre nouvelle , fuivie
du Rivalpar Amitié , Comédie en un Acte & en vers.
A Ballopolis , & fe trouve à Paris , chez le même
Libraire que ci - deffus , l'an du monde 5784 , & des
Ballons le deuxième.
Cette Satyre , qui eft précédée d'une Lettre fort
plaifante , eft dirigée principalement contre les Ballons
& le Magnétifme animal . Plufieurs traits répandus
dans cet Ouvrage décèlent l'Auteur qui paroît
vouloir garder l'Anonyme.
NOUVEAU Plan Routier de la Ville & Fauxbourgs
de Paris. A Paris , chez Alibert , Marchand d'Eftampes
, rue Froidmenteau , & ci- devant jardin du
Palais Royal . Prix , 1 liv. 4 fols en feuille ; 3 liv.
collé fur toille pour mettre dans la peche , avec fon
étai ; 5 liv . coloré à la manière des Ingénieurs.
I
Ce Plan contient les augmentations & les nouveaux
changemens.
à 1779 , CAMPAGNE du Roi de Pruffe , de 1778
ornée de planches , dédiée à S. A. S. Mgr. le Prince
de Condé , par M. le Baron de Holtzendorff , an
cien Prébendataire d'Halberstadt , Officier attaché
au Service de France . Prix , 5 liv. A Genève , & le
trouve à Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire ,
quai des Auguftins.
Cet Ouvrage eft fait pour exciter l'intérêt ; il y
46 MERCURE
eft queftion d'un des grands Monarques qui ayent
exifté ; & ce qu'on y raconte eſt un des plus beaux
momens de fa vie.
ASGILL , ou les Défordres des Guerres Civiles
par M. de Mayer. A Amfterdamn , & fe trouve à
Paris , rue & hôtel Serpente.
Le fonds de ce Roman eft auffi vrai qu'intéreffant.
Le Petit Joueur de Marionnettes , dédié au goût
de fiècle , gravé par Pierron , Eftampe de 10 pouces
& demi de hauteur fur 8 pouces de large , même
grandeur que plufieurs de M. Wille , tel que l'Obfervateur
diftrait , & c. Prix , ¥ liv. 10 fols . A Paris ,
chez l'Auteur , rue & près la porte S. Jacques , la
première porte- cochère à gauche , Nº. 164 .
L'Auteur s'occupe du pendant , & compte le donner
pour la fin de cette année.
AMUSEMENS Physiques , & différentes Expériences
divertiffantes , compofées & exécutées tant à
Paris que dans les diverfes Cours de l'Europe , par le
Sieur Jofeph Pinetti , Romain. in - 8 ° de 95 pages.
Prix , 2 liv. 8 fols . A Paris , chez Hardouin , Libraire ,
au Palais Royal , dans le Jardin , fous les arcades à
à gauche , No. 14.
Cette Brochure peut être fort agréable à la campagne
par les tours qu'elle explique , & qui font
d'autant plus faciles à exécuter , qu'on s'y paffe de
compère . On fait combien l'Auteur , qui vient de
quitter Paris , rendoit ces amufemens agréables au
Public. Il fe propoſe de publier à ſon retour des tours
qui ne fe trouvent point là On trouve chez le Libraire
un petit reffort qui eft néceffaire au tour des
deux canifs , & qu'il donne avec la Brochure.
DE FRANCE. 47
autres ,
Ariettes de Blaife & Babet , du Droit du Seigneur
avec accompagnement de Ciftre , terminées
par une Sonate , avec accompagnement de Violon ,
par M. Bernard. OEuvre troisième . Prix , 6 liv. A
Paris , chez l'Auteur , rue des Saints Pères , vis - à- vis
celle S. Guillaume , No. 83 ; & Mlle Caftagnery ,
rue des Prouvaires,
SIX Duos pour deux Flites , par M. J. B. Bréval
, OEuvre XVI . Prix , 7 liv. fols. A Paris , chez
l'Auteur , rue Feydeau , maiſon de M. Jacob.
PREMIER Recueil d'Airs & de Chanfons , par
M. Leroy , Maître de Chant. Prix , 1 livre 4 fols. A
Paris , chez l'Auteur , Marchand de Mufique , Place
du Palais Royal , Café de la Régence . - Air avec
Accompagnement de Piano -Forte u Harpe , par le
même. Même Adreffe.
SONATE pour le Clavecin , Violon & Baſſe ,
par M. Ch. Fodor. Prix , 3 livres , formant le
Numéro 5 du Journal de pièces de Clavecin par
différens Auteurs . Prix de l'Abonnement pour
douze Numéros , 24 livres à Paris , 30 liv. en Province.
A Paris , chez M. Boyer , rue Neuve des
Petits-Champs , près celle Saint Roch, n° . 83 , &
Mme Lemenu , rue du Roule , à la Clé d'or.
NUMEROS du Journal de Clavecin , par les
meilleurs Maîtres , Violon ad libitum. Prix , 15 liv.
pour l'année entière à Paris & en Province franc de
port par la pofte. Chaque Cahier féparé 3 livres . A
Paris , chez M. Leduc , an Magafin de Mufique ,
' rue Traverfière- Saint- Honoré.
SIX Concertos à Violon principal , Inftrumens
à vent ad libitum , dédiés au Roi , par M. de
48 MERCURE
Meude-Monpas , Écuyer , Gentilhomme de S. M.;
&c. Le doigté de ces Concertos eft défigné par dis
chiffres, fur-tout dans les endroits où la pofition
changeroit l'expreffion . Prix , 4 liv . 4 fols . A Paris ,
chez M. Bailleux , Marchand de Mufique , rue
Saint Honoré , près celle de la Lingerie.
Ces Concertos , qui paroiffent fucceffivement ,
font beaucoup d'honneur à l'agréable Amateur à
qui nous en avons l'obligation . Celui que nous annonçons
eft d'une tournure peut- être encore plus
piquante que les premiers .
ERRATA du N. 25 , Article Spectacles . Page
138 , ligne 5 , Les néceffaires écrâfent le principal ;
lifez : Les acceffoires .
Voyez, pour les Annonces des Livres , de la
Mufique & des lampes , le Journal de la Librairie
fur la Couverturê
TABLE.
VERS à M. le Comte de cadémie Françoiſe
Haga ,
Ode ,
Les Vieux Galans du Siècle ,
Chanfon ,
10
3 La véritable Manière d'inf
4 truire les Sourds & Muets
23
6 L'Influence de Fermat furfon
fon fiècle , Vers pour le Portrait de M.
Mefmer ,
29
8 Variétés , 35
40
ib. Annonces & Notices , ibid.
Charade, Enigme & Logo- Spectacles ,
gryphe ,
Difcoursprononcés dans l'AAP
PROBATIO N.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 3 Juillet . Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'imprefſion . A
Paris , le 2 Juillet 1784. GUIDI.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI IO JUILLET 1784.
PIECES FUGITIVES
EN VERSET EN PROSÉ.
ÉPITRE à M. le Duc DE NIVERNOIS
pour lui demander une Place au College
Mazarin pour un enfant du Comtat.
A la campagne , le 2 Mai 1784.
DANS la plus douce ifiveté
Mes jours couloient fans foucis , fans envie ,
C
Le tendre Amour & la gaîté
Semoient de fleurs le printemps de ma vie ;
Les Mules , quelquefois à mon coeur enchanté ,
Dictoient des vers ingénus & faciles :
Je chantois , loin du bruit des villes
Les charmes de l'égalités
Lorſqu'un beau jour , où mes regards tranquilles
Examinoient des cieux la brillante clarté ,
Je vis defcendre en nos fimples afyles
-Nº. 28 , 10 Juillet 1784.
C
so MERCURE
Un jeune homme dont la beauté
Refplendit des rayons de l'immortalité.
Il tenoit dans fes mains le luth touchant d'Horaoe ;
Et pour former des accords pleins de grâce,
Il marioit fa voix à ce doux inftrument.
Une voluptueufe ivreffe
S'empare de mon âme & captive mes fens.
Je croyois , au bord du Permeffe ,
Entendre d'Apollon les fublimes accens :
Bergère , me dit- il , vous avez vû la rofe
S'épanouir au point du jour ;
Les habitans de l'air , bourdonnans à l'entour ,
Attendent qu'elle foit éclofe.
En proie aux vains defirs de ce volage effain ,
Elle renferme dans fon fein
Les tréfors parfumés dont l'abeille compofe
Son nectar le plus précieux.
Horace eft cette fleur , Nivernois eft l'abeille .
Puis reprenant ce luth harmonieux ,
Dont les accords divins enchantoient món oreille ,
Il répéta ces vers ingénieux , *
Ces vers où l'amant de Lydie
Exprima de fon coeur la tendre jaloufie :
Heureufe feinte , ingénieux détour ,
Ou Nivernois peignit , du pinceau de l'Amour
Les dédains affectés , la molle réſiſtance ,
Les froideurs de l'indifférence
Dialogue d'Horace & de Lydic.
DE FRANCE
Et les délices du retour .
A ces mots le Dieu du génie ,
( Car c'étoit lui ) s'envole à mes regards ,
Porte au plus haut des airs fa célefte harmonie ,
Et me jette , en partant , quelques feuillets épars ;
Je les ramaffe , interdite , tremblante ;
Mais le plus doux délire agita mon eſprit ,
Quand j'apperçus cette Ode intéreffante
Qu'avec l'Amour Nivernois traduifit.
D'un jeune enfant épris des fons de ma mufette ;
Et que l'on remit à mes ſoins ,
De cet événement les yeux furent témoins ;
Depuis ce jour il pleure , il s'inquiète ;
Les danfes fous l'ormeau ne l'intéreſſent plus ,
Il veut quitter fon antique retraite ;
Et pour l'y retenir , mes voeux font fuperflus.
Dans ces hameaux , que veut- on que je falſe ?
Auprès de vous , dit-il , je ne pourrai jamais
Apprendre à lire cet Horace
Que Nivernois para de mille attraits.
Le plaifir de pouvoir comparer l'un à l'autre
Me fera toujours interdit.
Ici , dit-on , le coeur jouit;
S'il n'eft éclairé par l'efprit ,
Le coeur n'est rien , & j'en appelle au vôtre
N'ai- je pas entendu vanter ,
Dans les lieux où j'ai pris naiffance ,
Cette ville , où les Arts uniş à la Science ,
Cij
52 MERCURE
Du Souverain font éclater
La gloire & la munificence ?
Ce Mazarin , qui gouverna la France ,
Ce génie étonnant que l'on vit à la fois
Miniftre , Cardinal , Inftituteur des Rois ,
De ces Rois ..... des François la plus chère eſpérance ,
A daigné s'occuper dans ces jours de bonheur ,
A fonder un afyle où la timide enfance
Pût trouver des fecours pour l'efprit & le coeur :
J'irai m'y préfenter avec cette affurance
Qu'un fentiment fecret vient me faire éprouver.
Vous riez de ma confiance ,
Vous la blâmez ?
Eh ! puis-je l'approuver ?
Apprends , jeune ingénu , qu'en cet heureux aſyle
Il n'eft point aifé d'arriver .
Ce Nivernois , dont l'agréable ſtyle
Séduit nos coeurs & nos efprits ,
Cet oracle du goût , ce favori des Grâces ,
De ce féjour marque les places ,
Et l'étranger y peut feul être admis ;
Mais l'efpoir peut entrer dans ton âme attendrie ,
Et confoler un inftant tes ennuis ;
Le Royaume des lys ne fut point ta patrie ; *
Tu naquis fur ces bords , dans ces climats fi beaux
Que le Rhône fuperbe arrofe de fes eaux ; **
* Les Bourfes du Collège Mazarin ne peuvent être
données à des Regnicoles .
** Le Comtat d'Avignon,
DE FRANCE.
$3
Pays chéri des Dieux , & que la France envie
Au Souverain Sacré de l'antique Aufonie ,
A ce Pontife Roi , fucceffeur des Céfars ,
Qui , fièrement affis fur les débris de Rome ,
Fait refpecter fes Loix jufques dans nos remparts .
O ciel , dit- il , mon coeur palpite !
A Nivernois j'irai m'offrir ,
Il calmera le trouble qui m'agite;
De fes bienfaits je crois déjà jouir.
C'eſt ainfi , qu'en nos champs , l'innocence s'exprime .
Mon pupille , fier de ces droits ,
Ofe dire tout haut le defir qui l'anime ;
Et pour parler aux Dieux leur langage fublime ,
Il emprunte ma foible voix.
Que n'ai-je un moment cette lyre
Qui tendrement réfonne fous vos doigts ?
Que ne puis-je , au milieu du plus charmant délire ,
Par des vers délicats & d'un tour féduisant ,
Charmer l'oreille du Poëte ?
Mais ne pourrois-je , aux fons de ma fimple mufette,
Intéreffer le coeur de l'homme bienfaiſant ?
(Par Madame la Baronne de Bourdic , des
Académies de Nifmes & de Rome. )
Ciij
34
MERCURE
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Vinaigre ; celui
de l'Enigme eft Rouet ; celui du Logogryphe
eft Logogryphe , où l'on trouve lyre , or,
rôle , pole , gorge, ogre , oie , orge , Orgie.
MON
CHARADE.
ON premier très-fouvent fait périr mon fecond;
Et mon tout quelquefois égare la raiſon.
A
ENIG ME.
LORSQUE je veux bien travailler ,
Au lieu d'avancer je recule ;
Je fuis même fi ridicule ,
Qu'en avançant ce feroit reculer.
LOGO GRYPHE.
Pour te mettre , Lecteur , l'eſprit à la torture ,
Je ne veux point me définir ,
Ni s'enfeigner à quoi je puis fervir ;
T fautas que fept pieds compofent ma ftructure .
DE FRANCE. SS
On dit que l'on me tourne en changeant de parti .
Lequatrième pied ravi ,
Je ne fers plus qu'au Militaire ;
Unterme d'Imprimeur eft dans un , deux , trois , fept ;
Un, deux, fix, fept, l'endroit où Bacchus doit fe plaire ;
Deux & trois , fort bon au piquet ;
Où de
Trois , deux , un , la toile fameufe
coups de bâton un barbon fut meurtri ;
Un & fix , c'est toujours une action honteuſe
De le montrer à l'ennemi.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LA Henriade de Voltaire , nouvelle Édition
la plus correcte qui ait encore paru , avec
des Remarques , par M. Paliffot . A Londres,
& fe trouve à Paris , chez Moutard ,
Imprimeur- Libr. de la Reine , de Madame
& de Madame la Comteffe d'Artois , hôtel
de Cluni , rue des Mathurins.
ES Les Écrivains, de tous les genres ont prefque
tous , à la même époque , un air de
reffemblance. Difciples des mêmes circonftances
, ils ont les mêmes idées ; ils ont ce
que l'on appelle l'efprit de leur fiècle. Mais
Civ
56 MERCURE
il s'élève de temps en temps des hommes
rares & uniques qui ne font qu'eux : ils n'ont
point l'efprit de leur fiècle ; mais leur fiècle
a leur efprit . Tel parut Corneille à l'époque,
du Cid. Tel fut Voltaire à la fin du fiècle de
Louis le Grand . Élevé chez les Jefuites.
il parut né avec le génie d'un Poëte & la
raifon d'un Philofophe . Ce qui enchante &
étonne à la fois dans fes premiers Écrits
c'eft ce caractère de philofophie , cet amour
de l'humanité qu'ils refpirent & qu'ils infpirent
. Si la poéfie eft l'art d'embellir la vérité
par les couleurs de l'imagination , quel
Poëte fut jamais plus grand que Voltaire !
C'eft ce mérite fingulier que M. Paliflot s'atache
fur- tout à faire remarquer dans le
Difcours Préliminaire de cette nouvelle
Édition ; il la publie comme un préfervatif
contre les critiques éternelles qu'on oppofe
à ce monument national.
"La Nation , dit - il , manquoit d'un Poëme
» érique , & c'eft un jeune homme qui à la
» gloire d'ouvrir le premier cette carrière....
» Cet effai fut regardé comme un prodige ;
» & cette faveur publique , motivée fur un
» événement fans exemple , n'étoit réelle-
» ment qu'un acte de juftice.
"
و د » Ce qui dut redoubler l'admiration , cè
fut l'époque même où la Henriade parut.
La majefté du fiècle de Louis XIV s'étoit
éclipfée dans les dernières années du règne
DE FRANCE. 57
» de ce Prince. Des guerres de plume & de
» controverfe, auxquelles il avoit eu le mal-
*
heur de donner trop d'importance , ra-
› » menèrent enfin l'efprit de perfécution &
» de fanatifme. Delà ces étranges Miflion-
» naires appuyés par des dragons , les troubles
des Cévennes , & ces difputes non
moins animées , quoique moins fanglan-
» tes , occafionnées par de nouvelles opi-
» nions fur la grâce , c'eft à dire , fur un
mystère inexplicable de l'aveu des deux
partis. Ces plaies de la France faignoient
encore , lorfque l'Europe vit avec étonne-
» ment un jeune Poëte qui apprenoit à dé
tefter ces fureurs..... Avec quelles acclamations
ne dût- on pas entendre cette voix
qui s'élevoit pour le bonheur de l'humanité
, & qui difoit aux Princes :
"
Eh ! périffe à jamais l'affreuſe politique
Qui prétend fur les crurs un pouvoir defpotique ,
Qui veut le fer en main convertir les mortels ,
Qui du fang hérétique arrofe les autels ;
Et fuivant un faux zèle ou l'intérêt pour guides
Ne fert un Dieu de paix que par des homicides !
و ر »Ilfautfetranfporterautempsoùces
» vérités furent dites pour la première fois
» en vers harmonieux ; il faut fe pénétrer
» des calamités qui avoient précédé cette
époque de gloire , pour fentir toute l'admiration
qu'un pareil effai devoit infpi-
80
Cv
38
MERCURE
rer. Où ce jeune homme , difoit- on , peutil
avoir pris de vûes fi profondes ? »
En effet , c'eft un phénomène à jamais
inexplicable , qu'un Ecrivain encore dans
l'adolefcence foit en France le premier
Auteur d'un Poëme épique , genre que M.
de Montefquieu a voulu ridiculifer dans les
Lettres Perfannes , mais qui n'en n'eſt pas
moins fait pour honorer non- feulement
le Poëte , mais une Nation entière . Le nouvel
Éditeur cherche les raifons de cette maturité
précoce , & , pour ainfi dire , furnaturelle.
Il obferve que l'Auteur de la Henriade
la devoit précisément à une perfécution.
On fait qu'il avoit été renfermé à la
Baftille , & que cette prifon fut le berceau.
de la Henriade. « C'eft là , fans doute
ajoute M. Paliffot , qu'il puifa cette haine
» de la tyrannie & de l'oppreffion , qui de-
» vint en quelque forte l'âme de fes Ouvra
» ges. Son génie , qui pouvoit fe décourager,
» Tembla fe fortifier au contraire par cette
difgrâce ; & c'eft l'effet que produit toujours
la perfécution fur les grands caractères.
»
"
"
»
Cette circonftance de la vie de Voltaire
dût fans doute influer fur fa façon de penſer ,
& fortifier la trempe de fon génie ; mais elle
ne lui infpira pas cet efprit de tolérance
que refpire la Henriade d'un bout à l'autre .
Voltaire étoit né pour faire une révolution
dans les moeurs comme dans les Lettres . S'il
DE FRAN C. E.
50
avoit vécu dans des fiècles de barbarie &
d'ignorance , il auroit civilifé les peuples les
plus groffiers ; comme il a rendu le plus inftruit
& le plus éclairé, le peuple le plus doux
& le plus policé de l'Europe. Je ne prétends
pas néanmoins contredire l'opinion de M.
Paliffor. La raison qu'il allègue eft très plaufible.
J. Jacques attribue à une circonstance
à peu près pareille cet efprit d'indépendance
qu'il a depuis développé dans tous les Livres .
La voici. Las , & mourant de foif & de faim ,
il entra un jour dans la maifon d'un Payfan.
Celui- ci ne lui fervit d'abord que du lait
écrêmé & du gros pain d'orge. Mais ayant vû
qu'il avoit affaire à un bon jeune homme.
qui n'étoit pas là pour le vendre , il ouvrit
une trappe à côté de fa cuiline , defcendit , &
revint un moment après avec un bon pain bis
de pur froment , des oeufs , du jambon &
une bouteille de vin . « Il me fit entendre ,
ajoute le Philofophe de Genève , avec cette
énergie qui lui eft propre , qu'il cachoit fon
vin à caufe des Aides , qu'il cachoit ſon pain
à caufe de la Taille , & qu'il feroit un hom
me perdu fi l'on pouvoit le douter qu'il ne
mourût pas de faim. Tout ce qu'il me dit à
ce fujet , & dont je n'avois pas la moindre
idée , me fit une impreffion qui ne s'effacera
jamais. Ce fur- là le germe de cette haine
inextinguible qui fe développa dans mon
coeur contre les vexations qu'éprouve le
malheureux peuple , & contre fes oppref
C vj
60
MERCURE
feurs. Cet homme , quoiqu'aifé , n'ofoit
manger le pain qu'il gagnoit à la tueur de fon
front , & ne pouvoit éviter fa ruine qu'en
montrant la même misère qui régnoit autour
de lui. Je fortis aufli indigné qu'attendri
& déplorant le fort de ces belles contrées ,
à qui la Nature n'a prodigué fes dons que
pour en faire la proie des barbares publicains.
»
J'ai cru que le rapprochement des deux
circonftances qui avoient paru induer beaucoup
fur l'efprit des deux Écrivains qui
avoient eu eux mêmes le plus d'influence fur
celui de leur fiècle , ne feroit point ici un
hors d'oeuvre , & pourroit paroître d'autant
plus piquant , qu'on ne fe laffe pas plus de
relire la profe de l'Auteur d'Emile , que les
vers de la Heuriade . On a reproché au Poëte
d'y avoir femé le merveilleux d'une main
trop avare ; il falloit l'en loner : il a bien
connu le goût de fa Nation. Les endroits purement
hiftoriques font les plus beaux du
Poëne. Voyez la defcription du malfacre
des Proteftans , l'affaffinat de Valois , & la
famine de Paris. Si on peur lui faire quelque
reproche fon lé , c'eft de n'avoir pas
affez rempli l'idée que l'Hifcire même nous
donne de fes perſonnages , & de n'avoir peint
fon Hos que de profil, Le Brun difoit qu'à
la lecture d'Homère . fes idees s'agrandif
foient , & qu'alors les hommes lui fembloient
avoir vingt pics. La Henriade , il
DE FRANCE. 61
faut l'avouer , ne produit pas les mêmes fenfations
; mais on y trouve des beautés d'un
autre genre , abfolument inconnues aux anciens
. Enfin c'eſt le Poëme le plus inftructif
& le plus foutenu qui exifte fans aucune exception.
Cette Edition offre quelques variantes nonvelles
; elles font de 175 , année où M. Pa- .
liffot fit à Genève , avec M. Patu , un séjour
d'environ trois femaines . Il fuppofe que
M. de Voltaire négligea d'écrire ces corrections
, faites d'après les obfervations qu'il
avoit pris la liberté de lui foumettre. Pour
moi , s'il m'eft permis de m'en rapporter à
mon goût , je ne doute point que , toutes
réflexions faites , Voltaire n'ait préféré la
leçon qui fubfifte dans toutes fes Editions.
Jugeons en par ce qui fuit :
Beſme , qui dans la Cour attendoit ſa victime ,
Monte , accourt , indigné qu'on diffè e ſon crime.
" Ces deux vers , dit M. Paliffot , nous
avoient toujours paru d'une extrême foibleife.
Befme , perfonnage , inconnu , qui ne
reparoît plus dans tour le Poëme , étoit bien
annoncé dans les notes com ne un Domeftique
de la Mai'on de Guife ; mais rien ne
le caractérifoit dans ces vers . ( Qu'importe ?
en étoit il befoin ?) La circonftance de le
faire attendre dans la cour , nous fembloit à
la fois inutile & peu convenable dans un
récit épique. ( Pourquoi inutile ? elle eft vraie
62 MERCURE
& frappante. ) La confonnance de cour &
d'accourt nous bleffoit l'oreille. ( J'avois lu
plufieurs fois ces vers , je les favois par coeur;
je ne m'étois pas même apperçu de la confonnance.
Elle n'eft donc pas fi choquante. ) Enfin
les deux verbes monte accourt , au lieu de
donner de la rapidité à l'action , nous paroiffent
la ralentir , parce qu'ils ne préfentent
point une gradation affez fenfible. ( La
gradation eft très- marquée ; il monte , & court
enfuite vers Coligny pour le poignarder. Rien
de plus exact. ) Nous prîmes la liberté de
faire toutes ces remarques à M. de Voltaire ,
qui , après s'en être occupé un moment ,
nous propofa deux ou trois corrections.
Celle que nous avons fuivie nous
plus heureuſe. La voici :
»
parut
Mais des fureurs de Guife inftrument mercenaire,
Befme veut par le crime acheter fon falaire . 2
la
La première leçon offre une image pleine de
vie & d'action. C'eft un tableau animé , &
que le pinceau peut tranfporter fur la toile.
La correction efface tout cela , & ne met
rien à la place .
Voici un autre exemple d'une correction
plus heureuſe , dans la defcription de l'Enfer .
La paix n'habite point ces funeftes climats ;
L'efpérance eft par- tont , & ne s'y trouve pas.
A la place de ces deux vers , qui ne fe trouDE
FRANCE. 63
vent dans aucune des Éditions de la Hen
riade , on a toujours lû :
La mort , l'affreufe mort , & la confufion
Y femblent établir leur domination.
Si la mort n'eft que la deftruction de tout
ce qui eft animé , dit M. Paliffot , comment
peur-elle établir fon empire dans des lieux
où Dieu n'a point répandu le germe de la
vie ? Cette objection n'eft que fpecieufe. Si
la mort habite quelque part , affurement c'eft
dans le féjour des morts. J'aimerois donc
mieux lire à la place du premier vers qui eſt
très-foible :
La mort , l'affreufe mort habite ces climats.
Le fecond eft fubline. Il rappelle l'infcrip
tion que le Dante fuppofe fur la porte de,
l'enfer. Vous qui entrez ici , dépofez l'ef
» pérance. "
2
L'Éditeur s'eft encore permis quelquefois ,
mais avec difcrétion , de rétablir une ancienne
leçon , qui lui a paru préférable à une
variante que l'Auteur y avoit fubftituée
dans un âge où , par prudence peut- être , ik
auroit dû , felon lui , s'abftenir de retoucher
les Ouvrages de fa jeuneffe. Ces petits chan
gemens font à peine fenfibles . Par exemple ,
dans beaucoup d'Éditions on trouve :
Viens , des cieux enflammés abaiffe la hauteur.
Nous lifens ébranlés au lieu d'enflammés ;
64
MERCURE
qui fe trouve deux vers plus bas , remarque
M. Paliffot. »
Viens , defcends , arme- toi , que ta foudre enflammée
Frappe , écrâfe à nos yeux leur facrilège armée !
Cette répétition étoit une tache légère. Mais,
l'Auteur l'avoit fait difparoître depuis par.
une correction très heureuſe , & que l'Éditeur
auroit dû ſe rappeler.
Viens , des cieux irrités abaiſſe la hauteur.
Ébranlés manque a bfolument de jufteffe dans
cette rencontre.
Voici un endroit où je ne balancerois
pas , ainsi que M. Paliffot , à rétablir les vers
de l'Édition de 723 , comme préférables à
ceux des Éditions poftérieures.
&
O vous qui gouvernez les jours de fon enfance ,
Vous , Villeroi , Fleuri , cultivez fous vos yeux
Du plus pur de mon fang le dépôt précieux.
Conduifez par la main fon enfance docile.
Le fentier des vertus à cet åge cft facile :
Age heureux , où fon coeur exempt de patlion ,
N'a point du vice encor reçu l'impreſſion ;
Où d'une Cour trompeufe , ardente à nous féduire ,
Le fouffle empoisonné ne peut encor lui nuire ;
Age heureux , où lui- même ignoraut ſon pouvoir,
Vit tranquille & foumis aux règles du devoir,
Ces vers font pleins de fentiment , de grâces
& de cet intérêt touchant qu'un jeune Prince
DE FRANCE. 65
infpire à fes Sujets . On les jugera mieux en
les comparant à ceux que l'Auteur a fubftitués
depuis.
O toi, prudent Fleuri , veille fur fon enfance ;
Conduis fes premiers pas ; cultive fous tes yeux
Du plus pur de mon fang le dépôt précieux .
Tout Souverain qu'il eft , inftruis- le à fe connoître .
Qu'il fache qu'il eft homme, en voyant qu'il eft maître.
Qu'aimé de fes Sujets ils foient chers à fes yeux.
Apprends lui qu'il n'eft Roi, qu'iln'eftné que pour eux.
Sans parler de ces négligences fi rapprochées
les unes des autres , on voit que l'Auteur
a cherché à fe montrer plus Philofophe
que Poëte : il accumule les penſées , mais il
les préfente avec une forte de féchereffe &
une fimplicité trop philofophique . Ce défaut,
fi commun aujourd'hui , ne fe rencontre
prefque jamais chez M. de Voltaire. L'imagination
la plus brillante embellit toutes fes
penfées du coloris le plus poétique . Il en
falloit une bien féconde & bien réglée pour
fournir fans ceffe des chofes nouvelles à
cette condition , & conferver à l'efprit fon
caractère créateur. C'eft ce que M. de Vol
taire a toujours fu concilier.
Au furplus , une Édition de la Henriade
commentée par un Homme de Lettres d'un
goût auffi sûr & auffi difficile que M. Paliſſot,
ne peut qu'être recherchée par les Amateurs.
Elle eft enrichie d'une très belle gravurd
·
?
66 MERCURE
de Voltaire peint par l'Argillière à l'âge de
26 ans. Cette gravure a été faite d'après le
deffin de M. Pujos . L'exécution Typographique
eft magnifique . Cette Edition eft
faite avec les caractères de Fournier l'aîné
& le papier eft de la fabrique de M. Réveillon.
Elle nous a paru très foignée. Elle doit
faire honneur aux preffes de M. Moutard ,
& figurer avec les belles Editions qui ont
paru depuis peu .
Le prix du papier ordinaire cft de 6 liv . Il
en a été tiré fix exemplaires fur papier velin
à 12 liv.
ESS AI d'une Théorie fur la ftructure des
Cryftaux , appliquée à plufieurs genres de
fubftances cryftallifées , par M. l'Abbé
Hauy , de l'Académie Royale des Sciences ,
Profeffeur d'Humanités Ja's l'Univerfité
de Paris. 1 vol . in - 8° . avec huit planches
de figures. Prix , 3 liv. broché. A Paris ,
chez Gogué & Née de la Rochelle , Libraires
, Quai des Auguftins ,
LA cryftallifation eft , comme l'on fait ;
une opération de la Nature , par laquelle
les molécules des corps , fufpendues dans un
Auide , & jouiffant de certaines conditions
néceffaires , telles que le temps , l'efpace &
le repos , fe réuniffent en vertu de leurs forces
d'affinité , & forment par leur affemblage
des polyèdres réguliers , auxquels on a donné
DE FRANCE.
le nom de cryftaux . Ces polyèdres commencent
par un cryftal élémentaire imperceptible
, qui enfuite s'accroît par des additions
de couches fucceffives & concentriques . Une
même fubftance peut prendre un grand nombre
de formes diverfes , fuivant que fes molécules
font déterminées par les circonftances
à s'arranger entre elles de telle ou telle manière.
Mais d'après l'ingénieufe théorie de
M. l'Abbé Haiy , chacun des cryſtaux qu'il
appelle fecondaires , doit être confidéré
comme un polyèdre , dans lequel feroit infcrit
un autre polyèdre de forme primitive ,
& qui eft le même pour tous les cryflaux
d'un feul genre , quelle que foit la forme
de ceux ci . La figure du cryftal primitif eft
facile à reconnoître dans un grand nombre
de cryftaux affez tendres pour être divifés
par le moyen d'un inftrument. M. l'Abbé
Haüy a obfervé qu'en enlevant par des coupes
fucceffives , dans chacun de ces cryftaux
, une partie des lames qui les compofent
, on parvenoit à ifoler le cryftal primitif
inferit dans le crystal fecondaire ; la netteté
de ces coupes , qui offrent toutes le poli de
la Nature , ne laiffe aucune équivoque fur
le réſultat de l'opération . A l'égard des cryftaux
trop durs pour être divifés nettement
les ftries ou cannelures qu'on apperçoit fur
leur furface , indiquent les joints & la pofition
des lames , & conduisent à déterminer
par analogie la forme du cryftal primitif,
68 MERCURE
Ce cryftal, divifé pararallèlement à fes faces ,
donne la figure des molécules . La matière
circonfcrite autour de la forme primitive ,
n'eft autre chofe qu'un affemblage de lames
compofées de ces mêmes molécules , & qui
décroiffent graduellement , tantôt par leur
bords & tantôt par leurs angles. A chaque
décroiffement il y a une ou deux , ou plufieurs
rangées de molécules fupprimées
mais les décroiffemens par une ou deux ran
gées font les plus ordinaires. Tous ces décroiffemens
ne pouvant fe faire que par des
fuites de lames pofées en retraite les unes
fur les autres , laiffent néceffairement fur la
furface du cryftal une multitude de fties ,
fi les lames décroiffent par leurs bords , ou
de petites afpérités , fi les décroiffemens fe
font par les angles ; ces inégalités font nulles
pour nos fens , à caufe de l'extrême periteffe
des molécules , excepté dans le cas d'une
cryftallifation moins parfaite , où elles s'obfervent
à l'aide d'une loupe , fouvent même
à la vûe fimple.
Les loix de décroiffemens dont nous venons
de parler , combinées avec les coupes
que l'on peut faire dans les cryftaux , ou avec
les indices de ftructure qui annoncent la
pofition des lames , fourniffent à M. l'Abbé
Hauy des
cryftaux, "oyens de calculer les angles des
évaluations font autant de problêmes
de Géométrie , qui exigent des marches
différentes , felon les diverſes données
DE FRANCE. 69
que des obfervations exactes & réfléchies
ont fuggérées à l'Auteur. Par exemple , il a
remarqué , par les mefures prifes à l'aide
d'un inftrument , que le grand angle des faces
du fpath calcaire à deux pyramides
exaïdres , étoit fenfiblement égal à celui
du rhombe du fpath d'Iflande , qui eft ici la
forme primitive. Delà il conclut d'abord ,
avec beaucoup de vraisemblance , que ces
deux angles font rigoureuſement égaux
d'après un principe reçu en Phyfique ; favoir ,
que quand deux quantités naturelles paroiffent
avoir atteint une certaine limite , enforte
que l'obfervation ne donne à cet égard
aucune différence appréciable , on peut regarder
ces quantités comme parvenues réellement
à la limite . En admettant l'égalité des
angles dont il s'agit , & une loi de décroiffement
par deux rangées de molécules fur
les bords des lames qui enveloppent le noyau
du cryftal fecondaire à douze triangles fcalènes
, M. l'Abbé Haüy démontre que le
grand angle du fpath d'Iflande , & celui des
faces du cryftal fecondaire , eft de 10.º , 32' ,
13", ce qui eft d'accord avec l'obfervation.
Telle eft la fubftance de l'Ouvrage que
nous annonçons ici. C'eſt une théorie dont
les fondemens font pris dans la nature ellemême
, & qui fe trouve confirmée dans tous
fes points par l'accord des calculs avec les
* C'est celui qu'on appelle vulgairement dent de
cockon,
70 MERCURE
faits. Nous ne nous arrêterons point fur les
applications heureafes que M. l'Abbé Ḥaüy
en a faites à un affez grand nombre de cryftaux
de différens genres . Il faut lire ces détails
dans l'Ouvrage même. Nous ajouterons
feulement un mot fur l'article qui le termine.
M. l'Abbé Hauy y propoſe des vûes
neuves fur l'accroiffement des cryſtaux ; &
en fuppofant qu'un cryſtal donné ait commencé
par le plus petit noyau poffible , il
fuit ce cryſtal dans les différens inftans de fa
formation , détermine le nombre des molécules
dont eft compofée chacune des couches
fur- ajoutées au noyau , fait voir que ces
couches font entre- elles comme les termes
d'une fuite récurrente , & donne une formule
générale pour exprimer algébriquement
la valeur de l'un , quelconque , des ter
mes de la férie. L'Auteur paffe enfuite à la
folution d'un problême général , dans lequel ,
en ne fuppofant que les décroiffemens par
une & par deux rangées de molécules , il recherche
de combien de formes différentes
eft fufceptible la matière calcaire. Il trouve
1019 formes poffibles. Il s'en faut bien que
toutes ces formes ayent été obfervées ; mais
il eft à préfumer du moins que l'on en découvrira
encore beaucoup par la fuite. La Nature
eft comme une mine inépuifable , dans
laquelle il reftera toujours à exploiter.
DE FRANCE.
71
CORRESPONDANCE Rurale , contenant
des Obfervations critiques , intéreſſantes &
utiles fur laculture des terres & des jardins ,
les travaux , occupations , économies &
amufemens de la campagne , & tout ce qui
peut être relatif à ces objets , par M. de la
Bretonnerie. 3 vol. in- 12 . A Paris , chez
les Marchands de Nouveautés.
LA réputation de l'Auteur , dans le genre
dont il s'agit ici , eft faite depuis long -temps
& méritée ; & les Ouvrages qu'il donne fur
cette matière , peuvent être de la plus grande
utilitéaux Agriculteurs. Il a pris la forme épiftolaire,
qui lui donne la faculté de repofer l'at
tention de fes Lecteurs , & de revenir même
fur fes pas , quand il en a befoin . Quelquefois
l'Auteur manque de précision dans fa
marche , & quelquefois on defireroit de plus
grands développemens fur plufieurs objets ;
mais on reconnoît par- tout un homme trèsinftruit
de la matière qu'il traite , & dont le
raifonnement eft appuyé fur l'expérience.
Loin de chercher à accréditer de vieux préjugés
, M. de la Bretonnerie foumet tout à
une fage critique . Cette précaution eft d'autant
plus effentielle en agriculture , que les
travaux de la campagne font confiés à des
hommes religieufement foumis à une aveu- !
gle routine ; pour qui, innover, & détruire
lon roujours fynonyines ; & qui repouffent
toutes les découvertes nouvelles , comme ils
72 MERCURE
i
voudroient écarter du terrein qu'ils cultivent
, la grêle & tous les fléaux qui peuvent
le dévafter.
M. de la Bretonnerie met donc fes Lecteurs
au courant des nouvelles créations uti .
les , & de la réforme des vieux préjugés dangereux
ou ridicules ; ce qui lui fournit quelquefois
l'occafion de préfenter des détails
qui corrigent l'alidité des préceptes , & coupent
l'uniformité didactique. C'eft ainſi qu'il
parle de l'ufage où l'on étoit autrefois dans
prefque toute l'Europe , de donner aux paliffades
les formes les plus extravagantes. On
leur faifoit repréſenter des pyramides , des
obélifques ; on les taillcit même en figures
d'hommes & d'animaux. C'eft pour fronder
cet ufage abfurde , qu'un Auteur Anglois
imprima qu'il connoiffoit un Jardinier qui
avoit porté cet Art là à fa perfection . Voici
la lifte qu'il donne des ouvrages que ce Jardinier
avoit à vendre.
« Adam & Eve , en if. Adam un peu gâté
par la chûte de l'arbre de fcience , dans une
grande tempête : Eve & le ferpent en trèsbon
état.
La tour de Babel , pas encore finie.
Un. S. Georges en buis , fon bras à peine
affez long , mais qui fera en état de percer
le dragon le mois d'Avril prochain .
Un dragon de même , avec une queue de
lierre , rampant pour le préfent. Nota. Ces
deux
DE FRANCE.
deux pièces ne peuvent fe vendre féparément.
Une fuite de buftes des Ducs de Normandie
, qui ont été Rois d'Angleterre , en buis ,
d'après des originaux qui fe voient en France ,
dans les jardins de l'Abbaye de S. Étienne
de Caen. Celui de Guillaume-le Conquérant
eft d'une grande beauté.
Un Ours de laurier thin en fleurs , avec
un Chaffeur de genièvre , maintenant en
fruit.
Un couple de Géans abâtardis , à bon
marché.
Une Reine Élifabeth en filaria , penchant
tant foit peu aux pâles couleurs , mais dans
fon entier accroiffement.
Une autre Reine Elifabeth , qui étoit trèsavancée
, mais qui a fouffert quelque dommage
pour avoir été trop près d'un arbriffeau.
Un Bon - Jonfon , * d'une grande beauté
en laurier . Divers illuftres Poëtes modernes
en laurier femelle , un peu gâtés , mais qu'on
aura pour un fol la pièce.
Un Cochon à racines vives , changé en
porc épi , pour avoir été oublié une femaine
dans un temps de féchereffe.
Un Cochon en lavande , avec la fauge qui
croît dans fon ventre .
L'Arche de Noé , en houx , arrêtée fur la
* Poëte Anglois , contemporain & rival de
Shakeſpear.
No. 28 , 10 Juillet 17841 D
74
MERCURE
montagne ; les côtés ont fouffert quelque
dommage pour avoir manqué d'eau , & c.
PHYSIQUE du Monde , dédiée au Roi ,
par M. le Baron de Marivetz & par M.
Gouffier.
C grand Ouvrage eft bien fait pour mériter
f'attention du Monde favant , par la hardieffe & la
nouveauté de fon fyftême , & l'eftime des Littérateurs
par la manière dont il eft rédigé. Quant aux
pinions qui en font la bafe, c'eft au temps & au
Jugement des Savans réunis d'en infirmer ou d'en
confacrer la preuve. Au lieu de donner ici une
Analyfe froide ou une décifion téméraire fur le
quatrième Volume qui vient de paroître , nous
allons extraire une partie du Profpectus que les
Auteurs viennent de publier en même-temps .
« Nous nous fommes propofé , dans cet Ouvrage,
de remonter au premier principe de toutes
les actions de la Nature , de faire connoître la puiffance
du premier agent phyfique de notre Monde ,
de confidérer comment la force fe diftribue , fe mo
difie , foit en raiſon des diſtances , foit en raifon des
réfiftances ; de rapporter enfin tous les phénomènes
de la Nature à ce principe primitif qui feul les
détermine tous.
Banniflant toute hypothèfe , le Monde n'eft pour
nous qu'une machine rigoureufement foumife ,
quant à fes actions phyfiques , aux loix communes
& invariables de la mécanique. Tous les mouvemens
, depuis le premier choc imprimé au grand
reffort l'Auteur de toute fubftance & de toute
action , doivent fe déduire , fe fuccéder & fe combiner
felon des loix néceffaires & démontrables.
par
DE FRANCE. 75
Dans l'oeuvre de l'intelligence fuprême rien n'est
fortuit , rien n'eft arbitraire .
Ce plan de l'édifice de l'éternel Architecte n'avoit
été présenté par aucun des Savans qui le font
occupés avant nous de ces fublimes confidérations ;
s'il a été entrevu par l'immortel Deſcartes , ce
grand homme a méconnu la Nature & les propriétés
des moyens pár lefquels s'exécute ce mécaniſme
univerfel......
Un feul principe physique , qui n'eft né d'aucune
hypothèſe , dont la vérité eft incontestable , la retation
du foleil fur lui - même ; voilà la cauſe déterminante
de tout mouvement : cet Aftre eft le moteur
phyfique , le grand reffort de toute la machine que
nous appelons notre Monde. D'autres Soleils rempliffent
dans d'autres Mondes les mêmes fonctions ;
leurs actions fe balancent , fe maintiennent , fe perpétuent
mutuellement. Notre Soleil eft encore la
caufe active & déterminante de la lumière & de la
chaleur ; or , la matière , le mouvement , la lumière
& la chaleur , voilà tout notre Monde.
Après avoir établi ce principe unique de toutes
les loix de la Phyfique ; après avoir expliqué par fon
fecours tous les mouvemens planétaires , tous les
phénomènes céleftes ; après en avoir déduit la théorie
de la lumière & des couleurs , celle de la chaleur
, les cauſes & les effets des grandes variétés de
l'intensité de chaleur que la terre éprouve pendant
des faifons infiniment longues , & qui font fuivies
de longs refroidiflemens , faifons dont nous établirons
les preuves , nous expoferons tous les phénomènes
qui appartiennent à l'athmoſphère & aux
fluides qui fe forment , fe confondent & fe combinent
dans cet Océan.
Nous traiterons enfuite des grands mouvemens
des eaux..
Nous pafferons à la configuration de la Terre , à
Dij
76 MERCURE
l'examen des différentes fubftances , des différens
êtres qui s'y forment ; nous conádérerons très attentivement
les modifications de leur exiflence , &
nous tenterons de pénétrer les caufes de ces modifications
, &c. &c . &c. »
Comme on a rendu compte dans ce Journal des trois
premiers Volumes de cet Ouvrage , nous fupprimons
tout ce qui y a rapport pour paffer à ce qui regarde
le quatrième , & ce qui doit le fuivre.
Le quatrième Volume traite des couleurs ; ce
Traité des couleurs eft précédé d'un Avant propos
& d'une Lettre à M. le Comte de la Cépède fur la
caufe de l'élafticité. L'Avant- propos contient quelques
confidérations philofophiques fur l'homme ,
fur la Nature , fur la manière dont s'opèrent fes
fenfations. La théorie des couleurs , qui font particalièrement
l'objet de la vue , commence par un
Traité de la Vifion . On décrit avec exactitude l'organe
par lequel s'opère cette fenfation , & on en
expofe les loix & les phénomènes. On explique auffi
ceux que l'on obferve dans la chambre obfcure où
fe peint l'image des objets extérieurs. On expofe les
opinions des Philofophes fur la nature des couleurs
en commençant par celles des anciens , Platon
Epicure , Ariftote. On paffe enfuite aux opinions
des modernes fur le même fujet , depuis Defcartes
jufqu'à Newton.

La Théorie du Philofophe Anglois eft exposée avec
clarté. Nous préfentons les argumens les plus forts
en faveur de cette théorie , & nous leurs oppofons
dans la fuite du Volume des objections que nous regardons
comme décifives , & des expériences nouvelles.
Après l'exposition de la doctrine de Newton ,
nous paffons à celle de Mariotte ; du P. Malbranche ,
à celle du favant M. Euler que nous adoptons en par
tie. Nous expofons en faite notre théorie de laquelle
il réſulte que la lumière du Soleil eſt abſolument fans
DE FRANCE. 77
couleur. Nous divifons ce Traité des couleurs en
quatre Parties ou Sections ; dans la première , nous
confidérons les Couleurs des corps opaques que BOUS
nommons Couleurs permanentes , parce qu'elles dépendent
plus particulièrement de la contexture du
corps coloré ; dans la feconde , nous traitons des
Couleurs apparentes , des celles qui font produites
que
par la réfraction de la lumière dans les milieux pellucides
; telies font celles de l'arc- en - ciel, & celles que
produit le prifme ; la troisième Section traite des Couleurs
accidentelles , qui fuccèdent à d'autres Couleurs
dont l'oeil a été long - temps affecté ; Couleurs qui ,
par conféquent , n'ont d'existence actuelle que dans
l'organe ; enfin , dans la quatrième fection nous
confidérons les Couleurs phantaftiques , celles que
l'on voit dans les ténebres , Couleurs qui n'exiftent
que dans nos yeux , & qui n'ont d'autre caufe que
les mouvemens propres des humeurs de l'oeil , les con
tractions de fes membranes , les léfions plus ou moins
graves de ces organes ; telles font les Couleurs
J'on croit veir , même dans l'obfcurité la plus profonde
, lorfqu'un éblouiffement, ou lorsqu'un coup à
la tête , ou une fièvre violente derange les fonctions
des nerfs optiques . Dans ces quatre Sections , nous
avons rapproché & placé à propos les nouvelles découvertes
, les nouvelles expériences des Phyficiens
nos contemporains , le R. P. Berthier & M. Marat ,
& nous indiquons les rapports qu'elles ont avec notre
théorie , par laquelle ces nouvelles expériences s'expliquent
clairement. De la comparaifon & de la combinaifon
de toutes les opinions dont nous avons rendu
compte , réfulte , à ce qu'il nous paroît , une évidence
dont la lumière éclaire cette belle & importante
partie de la Phyfique .
Le cinquième traitera de l'action de la lumière fur
notre globe , il renfermera la théorie de la chaleur ,
Dij
78
MERCURE
rant relativement à l'incal fcence de la terre , que
relativement à la diftribution de la chaleur fur les
différentes parties de ce globe. Nous préfenterors
des idées tout à fait nouvelles fur les grandes périodes
de chaleur & de froid dont nous avons parlé
précédemment. Nous conſidérerons toutes les caufes
des incalefcences particulières & locales , & nous expliquerons
leurs effets. Le fixième Volume préfeutera
la théorie de l'atmosphère , celle des différens
Anides qui s'y manifeftent , & la théorie des phénomènes
lumineux. Le feptième contiendra la théorie
des eaux & de leurs mouvemens. Dans le huitième ,
nous confidérerons la configuration paffée , préfents
& future de la terre. Nous rapporterons toutes les
formes par lesquelles eile a paffé , toutes celles par
lefquelles elle paffera , aux caufes néceffaires & toujours
actives qui déterminent toutes les modifications.
Le neuvième Volume commencera l'expofition
de la Phyfique des corps terreftes ou celle des trois
règnes : le Minéral , le Végétal & l'Animal . Nous
donnerons enfuite la Topographie de la France, &
les tableaux de fa furface à douze différens degrés
d'émerfion.
Defirant de rendre cet Ouvrage élémentaire &
très - facile à entendre , quoique nous nous propofions
, en même temps , de le rendre aufli complet ,
aufli étendu qu'il puiffe l'être , nous avons joint à
chaque Volume un Dictionnaire raisonné des mots
peu ufités compris dans le Volume ; nous y préfentons
toutes les acceptions dans lefquelles ces mots ont
été employés ; nous les rappelons à leur véritable
étymologie ; nous en déterminons le fens exact&
précis , celui dans lequel nous les employons , & nous
donnons une idée claire & fufifam nent étendue de
la fubftance , des propriétés ou des attributs qu'ils
défiguent.
DE FRANCE.
79
Le premier Volume ne contient point de planches ;
prix , avec le Dictionnaire féparé.
Le fecond contient cinq planches fur
papier nom de Jéfus , enluminées , prix ,
aves le Dictionnaire féparé & uni aux
planches..
Le troisième contient neuf planches ;
prix , avec le Dictionnaire féparé.
Prix du quatrième avec fix planches
& le Dictionnaire...
Le prix des quatre Volumes..

12 liv. br.
151
18
18
63 liv. br.
On eftime que l'Ouvrage aura treize ou quatorze
Volumes , & qu'il coûtera 230 ou 140 liv. Toutes
les opinions des Savans fur les grands phénomènes
de la Nature , fout rapportées dans cet Ouvrage.......
Get Ouvrage peut donc être confidéré , non - feu
lement comme un Traité complet de Phyſique , mais
encore comme une Bibliothèque de cette Science ....
Cet Ouvrage fe trouve chez Didot le jeune , quai
des Auguftins ; Cellot , rue des Grands - Auguftins ;
Quillau , Imprimeur , rue du Fouarre ; Mérigot le
jeune , quai des Auguftins ; Nyon l'aîné , rue du
Jardinet ; Barrois le jeune , quai des Auguftins ;
Lefclapart , pont Notre - Dame ; Onfroy , rue du
Hurepoix ; au Bureau du Journal de Phyfique , rue
& hôtel Serpente , & chez le fieur Lafofle , Graveur ,
place du Petit - Carrouſe!.
Div
80 MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Jeudi 24 Juin , on a donné la première
repréſentation de l'Épreuve Villageoife
Comédie mêlée d'ariettes en deux Actes &
en vers , par MM . Desforges & Grétry.
Nous avons parlé de Théodore & Paulin ,
Comédie Lyrique en trois Actes & en vers ,
repréfentée fans fuccès à ce Théâtre , le
Mars de cette année. Nous avons dit qu'à
travers une intrigue affez froide , & dont
nous avons donné une notice , paffoient trois
perfonnages comiques. 19. Une Payfanne
nommée Deniſe ; 2 ° . le Payfan André , dont
elle éprouvoit la jaloufie ; 3. le Domestique
la France , dont elle perfifloit la fatuité.
Nous avons dit encore que ces trois caractères
étoient tracés avec efprit & gaîté.
L'Epreuve Villageoife , dont nous avons à entretenir
nos Lecteurs , n'eft autre chofe que
certe intrigue fecondaire que nous avons diftinguée
dans Théodore & Paulin, & à laquelle
nous avons donné de juftes éloges. M. Desforges
a prudemment élagué de fa première
compofition tous les perfonnages ferieux
qui formoient l'action principale , il a rapDE
FRANCE. 81
proché les autres dans une petite action qui
n'a pas beaucoup d'intérêt , mais qui eft
affez gaie , & qui le feroit même davantage
fi elle n'étoit pas un peu noyée dans des développemens
inutiles . Telle qu'elle eft , cette petite
Comédie , dans laquelle il a introduit un
nouveau perfonnage , en donnant à Denife
une mère , dont il n'étoit pas queſtion dans
Théodore & Paulin ; telle qu'elle eſt donc ,
cette petite Comédie n'a point déplu . Elle a au
contraire reçu de très grands applaudiffemens
, & les Auteurs ont été demandes à la
fin de la Pièce : bref , ils ont paru . M. Desforges,
enfe voyant applaudit après l'Epreuve
Villageoife , a pu fe fouvenir du fort de
Théodore & Paulin. Si cela eft , il a dû être
fort étonné que ce même Public , qui avoit
reçu d'une manière fi incivile fon premier
Ouvrage , accueillit avec tant de transport
une action qui n'en étoit que l'acceffoire , &
que , fans craindre d'être accufe de néologifie
, on peut appeler une Payfannerie. Il
auroit pu fe rappeler , avec raifon , cerre
petite Pièce de ves que fit Voltaire après les
repréfentations de la Princeffe de Navarre ,
qui fe termine par ces vers :
... Les honneurs viennent pleuvoir fur moi ,
Pour une farce de la Foire.
La mufique a été très goûtée ; elle mérite de
T'être. Le talent de M. Grétry eft de faifir le
caractère des perfonnages qu'il doit faire
Dv
.82 MERCURE
chanter , & de leur donner , par les accens
qu'il leur prête , la phyfionomie qu'ils doivent
avoir & l'efprit qui leur convient. Cette
nouvelle compolition en eft une preuve ; le
feul perfonnage de la Payfanne Deniſe fufliroit
pour en convaincre. Il y a fondu avec
tant d'art la naïveté & la fineffe , que ces
deux nuances qui , au premier coup d'oeil ,
femblent beaucoup plus oppofées l'une à
l'autre qu'elles ne le font réellement , paroiffent
faites pour le rapprocher , & produifent
un effet très piquant . M. Grétry ,
Compofiteur quelquefois incorrect & fucceptible
de reproches , eft toujours Poëte
& homme d'efprit. Combien de Muficiens
donneroient volontiers de leur fcience exacte
& régulière , pour un peu de ces qualités
précieufes , qui font la bafe du premier de
tous ces dons , celui de plaire.
Le Lundi 28 Juin , on a repréſenté , pour
la première fois , le Dormeur Éveillé , Comédie
en quatre Actes & en vers , mêlée
d'ariettes , par M ........ , mufique de M.
Piccinni.
Il n'eft perfonne qui ne connoiffe les Mille
& une Nuits. C'est dans ce Recueil de Conres
plaifans , merveilleux , & fouvent très philofophiques
, que M........ a puiſé le fujet de
cette Comédie.
Dans une de fes promenades nocturnes ,
le Calife Aroun Airafchid s'eft introduit chez
DE FRANCE. $3
un Bourgeois nommé Haffan , ſous le coftume
d'un Marchand de Moffoul. Cet
Haffan , après avoir été long temps la dupe
& la victime de cette cohorte de parafites
qu'on a quelquefois & même trop fouvent
la fottife d'appeler fes amis , a réfolu de ne
plus former de liaifon intime avec qui que
ce foit. Tous les jours il admet à fa table un
étranger , auquel il prodigue des foins égaux
à ceux que peut exiger l'ancienne amitié ;
mais au bout de vingt- quatre heures , il le
congédie pour ne plus le revoir , & pour prodiguer
les mêmes foins à un nouvel Hôte.
Cette manière de vivre , qui n'eft , dans le
fond , que la philofophie d'un égoïſte ,
n'empêche point Haflan d'avoir un peu
d'ambition ; & voici en quoi confifte cette
ambition. Il a une mère qu'il refpecte , ure
maîtreffe qu'il aime , & qu'il a nommée
Rofe- d'Amour. Outre cela , il aime la table
& le vin. Le vin ! boiffon profcrite par le
Coran . Un Iman , hypocrite & méchant ,
comme cela doir être , fait une guerre trèsdure
à tous ceux qui , contre la Loi du Prophète,
ufent d'une liqueur odieuſe à tout
fidèle Mufulman. Haffan ne defire donc que
d'être Calife vingt- quatre heures feulement ,
afin de démafquer l'hypocrifie de l'Iman
qui cherche à punir dans les autres une faute
dans laquelle il tombe journellement . Le
Calife , après avoir connu les defirs du Bourgeois
; après avoir foupé chez Haffan avec
fa mère & fa Rofe d'Amour ; enfin , après

Dvj
$4
MERCURE
avoir été témoin d'une vifite de l'Iman ,
jette dans le breuvage de fon Hôte un foporifique
puiffant , & le fait tranfportrer dans
fon palais , où il fait en même temps conduire
Rofe - d'Amour. Il met celle ci au fait
du projet qu'il a formé d'éprouver Haſſan ,
& de fe donner le plaifir de le voir Calife;
il la force même à le fervir dans ce projer, en
lui promettant de tout faire pour rendre
Hafian beureux , fi elle fe prête à la plaifanterie
qu'il veut faire , & en la menaçant de
la priver pour jamais de fon amant & du
bonheur , fi elle eft affez foible pour le trom
per. Haffan fe réveille , il fe trouve fur un
lit magnifique , dans un appartement doré ,
'entouré d'Odalifques qui le comblent d'hom
mages & de refpects. Un des principaux Of
ficiers du Sérail , le Vifir , les Grands de
l'Empire viennent à fes genoux prendre les
loix , comme celles de leur maître. On le
conduit au Divan. On fe figure la ſurpriſe
du Bourgeois. Il fe rappelle pourtant le voeu
qu'il a formé , cherche à fe perfeader qu'il
eft accompli , & le prépare à régner du mieux
qu'il pourra. En conféquence , lorfqu'il eft
fur le trône , & entouré des Grands de fon
Royaume , il 'parle en bon humain , donne
des loix bien douces & bien bonnes ; mais il
ordonne entre autres chofes ; d'abord , qu'il
fera porté dix mille pièces d'or chez ſa mère ;
enfuite qu'on diftribue cent coups de gaule à
l'Iman & à fes compagnons ; enfin qu'on
invite à fouper avec lui un Marchand de
DE FRANCE. 83
Moffoul , qu'il défigne tant bien que mal.
Puis il va fe mettre à table , où un autre
fomnifère le rend au fommeil , & bientôt ,
par l'ordre du Calife , à fon premier état. A
fon réveil , il eft très furpris de fe retrouver
chez lui avec le coftume d'Haffan ; il parle ,
queſtionne, interroge, & n'eft pas éloigné de
croire qu'il a rêvé. Mais quand il voit chez
lui les dix mille pièces d'or , quand il ap.
prend la punition de l'Iman ; enfin , quand
le Marchand auquel il a confenti , contre
fes principes , de donner une feconde fois à
fouper , vient le dégager , parce qu'il eft ,
dit il , invité par le Calife ; alors il ceffe de
croire qu'il ait été feulement égaré par un
fonge ; & malgré les difcours de Rofe , malgré
les larmes & les inftances de fa mère ,
qui le croit devenu fou , il s'obtine à foutenir
qu'il eft en effet le maître de l'Empire
& fe livre à des tranfports dans lefquels il
va jufqu'à outrager la mère . Aroun , toujours
fous le mafque du Marchand , affecte
de croire qu'il fe trompe ; mais comme il a
donné des ordres pour qu'on le reçût au palais
comme Calife , il l'y conduit ; & tandis
que le pauvre diable va reprendre un coftume
& une illufion qu'il doit bientôt quitter
encore , il ordonne à Rofe d'Amour , dont
il le fait ido'âtre , d'exiger qu'il renonce à la
Souveraineté s'il veut poffeder fon coeur.
Scène où Rofe , fidelle aux ordres de fon
Empereur, exige du prétendu Calife un facrifice
qui lui paroît dur d'abord , mais auquel
L
$6 MERCURE
il confent. Haffan affemble donc les Grands ,
& en leur préfence il déclare qu'il defcend
du trône , & qu'il le remet entre les mains
de fon prédéceffeur. On affecte de craindre
que ce prédéceffeur n'y veuille pas remon
ter , & Haffan nomme en ce cas , pour lui
fuccéder , un Marchand de Moffoul , avec
lequel il a foupé la veille , & qui lui a paru
un honnête homme. A l'inftant une toile
fe lève à un fignal donné , & Aroun paroît
dans tout l'éclat de fa gloire . Haffan s'écrie
en reconnoiffant le Marchand de Mouffoul ;
mais l'inftant de le défabufer eft venu . On
l'inftruit de tout ce qui s'eft paffé. Le Calife
affure fa fortune & celle de Rofe d'Amour.
Le fonds de cet Ouvrage nous a paru
très-piquant & très gai. Nous croyons qu'il
pourroit produire beaucoup plus d'effet
dans une Comédie proprement dite que
dans un Drame Lyrique. Il eft des fujets où
les développemens fi néceffaires au Théâtre
pour établir l'action & pour mettre les caractères
en jeu, prennent fous les accens d'un
Muficien , une lenteur qui arrête l'effor de
l'intrigue , qui l'embarraffe , & qui la rend
froide. Ici , par- tout où le Peete a marché
feul , il a plû par la vérité des incidens , par
l'agrément des détails & par la facilité de
fon ftyle. Il n'en a pas été toujours de même
lorfqu'il a voulu que le Muficien marchât
fur la même ligne que lui . Ce n'eft pas que ,
niême dans cette Comédie , on n'eût pu defDE
FRANCE 87
rer que Rofe d'Amour annoncée par le
Poëte comme un perfonnage intéreffant ,
fur tout par la gaîté de fon caractère , ne
fût moins trifte & moins pleureuſe . Ce n'eſt
pas non plus que le Muficien ne mérite de
très grands éloges pour la plus grande partie
des morceaux dont il a enrichi cette compofition
dramatique . Tous ceux qui connoiffent
le talent de M. Piccini , fentent
qu'il ne lui eft pas poffible de fe laiffer méconnoître
dans aucun de fes Ouvrages ; mais
on ne peut qu'être furpris quand on penfe
que dans un Drame de l'efpèce du Dormeur
éveillé , M.... a voulu s'embarraffer du
fecours d'un Muficien , & que M. Piccini
a confenti à travailler fur un fujet aride.
pour le langage mufical , en ce qu'il ne
parle guères qu'à l'efprit , peu au coeur , &
qu'il n'étoit fufceptible que momentanément
de ces effets attachés aux grands mouvemens
& aux grandes paffions . Quelques
airs pleins de charme & de mélodie ,
morceau d'enfemble dans le troisième Acte ,
rempli de vigueur & d'expreffion ; enfin la
richeffe , nous dirions prefque le luxe des
accompagnemens : tout cela feffit pour
prouver que par tout où M. Piccini a
trouvé des motifs capables d'échauffer fon
génie , ou des reffources qui puffent faire
briller fon talent , il s'eft monté digne de
lui- même. S'il s'eft montré ailleurs un pen
monotone & froid , peut être ne doit on pas
lui en faire de reproches. Cù il n'y a rien ,
un
88 MERCURE
ou peu de chofe à dire , il eft difficile de ne
pas s'exprimer d'une manière vague & àpeu
près infignifiante. Le petit air : Viens
ma Rofe , eft plein de grâce & de charmes ;
il a été applaudi avec enthoufafme.
Le Dormeur éveillé a été mis au Théâtre
avec beaucoup de foin. La décoration de la
fin eft de la plus grande beauté. Le goût &
la richelle s'y font également remarquer .
Au prochain Mercure , les Articles de la
Comédie Françoife & la fuite de ceux de la
Comédie Italienne .
ANNONCES ET NOTICES.
UVRES Complettes de l'Abbé Métaftafe ; quatrième
& dernière Livraiſon . A Paris , de l'imprimerie
de la Veuve Hérillant , rue Neuve Notre-
Dame & fe trouvent chez Joul'ain , Marchand de
Tableaux & d'Eftampes , quai de la Mégiserie ;
Martini Graveur , rue de Sorbonne , paffage S.
Benoît , & Molini , Libraire , rue Mignon , quartier
S. André- des Arcs.
Cette Édition , du côté des Gravures & de l'exécution
, eft digne de l'empreffement du Public ; &
le mérite de l'Auteur eft affez reconnu pour juftifier
ce luxe Typographique , & pour nous diffenfer de
faire l'éloge des Ouvrages que renferme ce Recueil.
Ce qui doit ajouter à l'intérêt de cette quatrième Livraiſon
, c'est qu'elle renferme des Poéfies & des
Lettres de Métaftafe qui n'avoient jamais vû le jour.
L'Édition complette forme douze volumes. L'in-
° ., papier d'Hollande , prix 336 liv. broc.; l'in- 8 °.
DE FRANCE. 89
papier grand raisin , 132 liv. Pour l'in- 8 ° . , papier
grand raifin d'Auvergne , on le donnera au prix de
la Soufcription , qui eft de 98 liv. 8. fols , jufqu'au
mois de Janvier prochain ; après ce terme , le prix
fera de 120 liv.
CARTE de l'Amérique en fix Feuilles , divifée en
Septentrionale & Méridionale , fubdivifée en fes
principales parties , & dreffée fur les relations les
plus récentes , revûe , corrigée & augmentée par M.
Brion de la Tour , Ingénieur- Géographe du Roi , fur
laquelle font tracés les limites des Etats - Unis, fuivant
le dernier Traité de Paix , ainfi que les routes &
nouvelles découvertes du Capitaine Cook , & des
autres Navigateurs qui ont fait avec lui le tour du
monde.
Gette Carte eft de la même grandeur des autres
parties du monde , de la Mappemonde & de la
France , qui , par leur grandeur & leur exécution ,
font propres à orner les cabinets , les bibliothèques
& les claffes où l'on enfeigne la Géographie & l'Hif
toire. Prix , 4 liv. , & 5 liv. chacune rendue franche
S
de port. A Paris , chez Defnos , Ingénieur Géographe
& Libraire du Roi de Danemarck , rue S. Jacques.
Le même Libraire fe charge d'envoyer en Province
tout ce qui concerne la Géographie , comme
Globes nouveaux , Sphères , Atlas , Cartes , & c. aux
perfonnes qui , en lui en faifant la demande , lui en
feront paffer le montant franc de port. Il diftribue
gratuitement le Catalogue des Ouvrages de fon
fonds , ainfi qu'une Brochure de 120 pages , contenant
le Précis d'une nombreufe Collection d'Almanachs
, où l'on donne une idée de chacun pour déterminer
le choix.
T
Le Sculpteur , ou la Femme comme il y en a peu,
Comédie en deux Actes & en profe , par Madame de
MERCURE
Beaunoir , repréſentée pour la première fois , à Paris ,
fur le Théâtre des Variétés Amulantes , le Mercredi
14 Janvier 1784. Prix , 1 liv. 4 ſols . A Paris , chez
Cailleau , Imprimeur- Libraire , rue Galande.
Cette petite Pièce eft tirée d'un Conte de M.
Marmontel , les Liaifons Dangereufes . Cette Pièce ,
qui a obtenu un fuccès mérité , eft dialoguée avec
grâce & avec intérêt ; & les caractères y font bien
établis & bien foutenus . L'Auteur qui , par fon faxe ,
mériteroit de l'indulgence , n'a befoin que de juſtice.
On trouve à la même adreffe , le Cabinet des
Figures , ou le Sculpteur en bois , Comédie en un
Ate & en profe , par M. ***** de Saint- Aubin ,
repréfentée pour la première fois , à Paris , fur le
Théâtre de l'Ambigu- Comique , le 15 Juillet 1782 .
Prix , I liv. 4 fols.
L'ANACREON en Belle Humeur , ou le plus joli
Chanfonnier. A Paris , chez Defnos , Ingenieur-
Géographe & Libraire du Roi de Danemarck , rue
S. Jacques , au Globe.
L'Éditeur de ce Recueil annonce que les douze
Parties promifes font finies. Il invite les perfonnes
qui fe font fait infcrire pour ce Recueil d'en tirer
les Parties qui leur manquent de l'année 1783 .
Celles qui renouvelleront leur foumiffion pour 1784 ,
ne payeront chaque Partie que 15 fols au lieu de
20 fols , à mesure qu'il en paroîtra. Les douze Parties
reliées en 3 vol . maroquin 15 liv .
Le même Libraire annonce auffi que les Étrennes
de Minerve aux Artistes , ou Encyclopédie Econo
mique , font actuellement en dix Parties ; les perfonnes
qui n'auroient pas les quatre dernières , Cont
averties de les faire retirer avant la fin d'Août ; paflé
ce temps , on n'en pourra plus trouver de féparée ;
mais des exemplaires en 10 Parties , 10 liv.
DE FRANCE.
TABLEAU Hiftorique de la Nobleffe Militaire ,
contenant les noms , furnoms & qualités , enſemble
la date de tous les grades , actions , fiéges , campagnes
, bleffures de MM. les Officiers au Service de
Sa Majefté , tant fur terre que fur mer , & retirés ou
employés à la fuite des Corps & dans les différens
Étais-Majors des Villes , tant au-dedans qu'au- dehors
du Royaume , des noms & qualités des Chevaliers
de tous les Ordres exiftans en Europe ; Ouvrage enrichi
d'un Recueil d'Ordonnances Militaires , qui fe
vend 6 liv. le volume broché , & 7 liv. franc de
port dans tout le Royaume. A Paris , chez l'Auteur ,
M. de Combles , Officier d'Infanterie , hôtel Saint-
Pierre , rue des Cordiers , près la Place Sorbonne ,
& chez tous les Libraires affortis & Correfpendans
en Province.
C'eft à l'Auteur que tous les Mémoires , les Obfervations
& Soumiffions doivent être envoyés frauc
de port.
ELOGE de M. Greffet , de l'Académie Françoiſe
& de celle de Berlin. A Berlin , & fe trouve à Paris ,
chez Cailleau , Imprimeur- Libraire , rue Galande.
Cet Éloge n'a pas été envoyé au concours ; & à plufeurs
égards l'Auteur auroit pu le faire fans témérité.
CARTE des États - Unis de l'Amérique , fuivant
le Traité de Paix de 1783 , dédiée & préfentée à
M. Francklin , gravée par J. Lattré , Graveur ordinaire
du Roi. Prix , 3 liv. lavée ; 2 liv. 10 fols non
lavée. A Paris , chez l'Auteur , rue S. Jacques , la
porte- cochère vis - à-vis la rue de la Parcheminerie ,
No. 20.
On a joint à cette Carte intéreffante un Précis des
Evénemens Militaires entre les Américains & les
Anglois , le tout fur une feuille & demie de papier
grand aigle.
(
92 MERCURE
VOYAGE Pittorefque de la Sicile. A Paris , chez
l'Auteur , M. Houel , cul- de- fac du Coq S. Honoré.
Le treizième Chapitre commence le deuxième volume
de cet Ouvrage. L'Auteur , après avoir traité
dans les deux Chapitres précédens de ce que les Illes
de Lipari lui ont offert d'intéreffant , paffe à Meffine
, en faifant connoître la ville de Melazzo , & ce
qu'elle renferme de curieux .
La première planche de ce Chapitre préfente la
Vue de la Calabre , du Phare de Meffine & du Cap
Pelore . Au moyen de cette planche , elle fait voir la
fituation d'un grand nombre de villes qui ont été renverfées
par l'affreux tremblement de terre de Février
1783. La deuxième planche offre le plan du détroit ,
ou canal de Meffine , où l'on voit les pofitions refpectives
de Caribde & de Scylla , la fituation de
Melfine , celle du Lac Pertène , du Cap Pélore. La
deuxième figure de cette planche représente une
pêche de coquillages affez curieufe qui fe fait dans
ces Lacs. La troifième planche fait connoître un beau
bas- relief en marbre , que l'Auteur a vê dans une
des Églifes de Meffine , repréſentant un fujet trèscurieux
de la Religion des anciens. Dans la quatrième
eft un autre bas- relief , repréſentant une vandange.
Ce morceau antique décore une fontaine de
Meffline. Le fajet qui occupe la cinquième planche
eft un fimulâcre de l'Affomption qui le fait tous les
& que l'on porte à la Proceffion le 14 d'Août.
Cette représentation a plus de so pieds de haut , elle
eft portée par plus de cent homines ; elle contient
quarante perfonnes vivantes & en actions. C'eſt une
des plus fingulières produétions de l'efprit humain
en ce genre. La fixième planche fait voir en grand
la jeune perfonne qui a repréſenté la Vierge dans le
fimulacre de l'Affomption Dans la planche précédente
, on la voit dans l'état où elle eft après cette
Fête , allant quêter par toute la ville. L'Auteur l'a
ans ,
DE FRANCE.
93
deffinée à l'inſtant où elle chante un Cantique , après
avoir donné fa bénédiction aux perfonnes qui l'ont
écoutée. Dans cette même planche , au defous de
certe figure , fe trouve le plan du port & de la ville
de Meline. Le texte de ce Chapitre achève d'expli
quer tout ce que l'on a intérêt de connoître pour
avoir une idée exacte des antiquités de Meffine , &
d'une partie de fes ufages les plus intéreffans .
LA Prévention Nationale , action adaptée à la
Scène , avec deux Variantes , & les faits qui lui
fervent de bafe , par N. E. Retif de la Bretone. Trois
Parties avec figures broch. Prix , liv . A la Haye ,
& le trouve à Paris , chez Régnault , Libraire , rue
S. Jacques , vis- à - vis celle du Plâtre.
La fécondité de cet Auteur eft inépuisable ; & fi
quelques- uns de fes Ouvrages donnent prife à la cri
tique , ily a dans tous des preuves d'un talent réel,
TRAITE des Dartres , feconde Edition , augmentée
de nouvelles Obfervations fur ces Maladies , &
fur les différens Remèdes les plus efficaces pour les
combattre par M. Poupart , Docteur en Médecine ,
&c. in - 12. broché , 2 liv . 10 fols. A Paris , chez
Méquignon l'aîné , Libraire , rue des Cordeliers ,
vis-à- vis la rue Haute - Feuille .
Un Ouvrage bien fait , & qui a pour objet des
maladies auffi communes & auffi difficiles à guérir
que les Dartres , ne pouvoit qu'être extrêmement
utile & intéreffant au Public , c'eft pourquoi la première
Édition a été promptement enlevée. L'Auteur
fait connoître l'art de traiter les maladies cutanées
par les feuls remèdes externes. Il paroît que ce Médecin
n'a omis aucun moyen curatif applicable aux
divers principes d'entre- eux. Il n'a point oublié les
remèdes qui ont été publiés depuis peu de temps ,
comme fpécifiques contre les Dartres . Il les preferit
94 MERCURE
dans les cas où ces affections cutanées font produites
par un virus particulièrement dartreux . Il enfeigne
la manière de les préparer & d'en ufer ; il fait
aufli mention de leurs effets , & des précautions qu'ils
exigent. La feconde Édition de cet Ouvrage , qui eft
écrit avec autant d'ordre que de clarté , n'aura pas
moins de fuccès que la première , dont il y a eu
deux Traductions Allemandes , & qui a réuni les
fuffrages du Public & des Médecins les plus éclairés.
EUVRES choifies de l'Abbé Prévôt , avec figures.
Sixième Livraiſon , contenant les quatre premiers
vol. de Clariffe. On foufcrit pour lefdites OEuvres ,
conjointement avec celles de le Sage , à Paris , rue
' & hôtel Serpente , & chez les principaux Libraires
de l'Europe.
La précieufe Collection des deux Auteurs formera
53 vol. in 8 ° . ornés defigures , faites fous la direction
de MM. Delaunay & Marillier ; favo , 38 vol. des
Cuvres de l'Abbé Prévôt , y compris l'Hiſtoire de la
Vie de Cicéron , dont on n'avoit pas fait mention
mais qui a été demandée par MM . les Soufcripteurs ,
& 15 vol . des OEuvres de le Sage , qui font actuellement
finies. Le prix de la Soufcription eft de 3 liv.
12 fols le vol . broché . On a tiré 24 exemplaires
fur papier de Hollande à 12 liv . le vol , broché.
NUMEROS 6 & 7 du Journal de Viglon ,
dédié aux Amateurs . Ce Journal eft compofé de
différens Airs arrangés pour deux Violons ou Violoncelles.
Chaque Cahier, de huit pages , fe vend
féparément 2 livres . L'abonnement eft de 15 livres ,
& 18 livres pour la Province On s'abonne chez le
fieur Bornet l'aîné , Profeffeur , & Marchand de
Mufique , au Bureau de Loterie , rue des Prouvaires
, près Saint Eustache .
Nous prévenons nos Lecteurs que le Journal de
DE FRANGE.
95.
Violon paroît très exactement le premier de chaque
mois , quoiqu'il ne nous foit pas toujours poffible,
d'annoncer chaque Numéro dans fon temps .
Nous dirons la même chofe du Journal de Clavecin
, par différens Auteurs , dont nous annonçors
le Numéro 6 , compofé d'un Quatuor pour Clave
cin , Flûte , Alto & Baffon , par M. Tapray , Organifte
de l'École Militaire , Euvre XIX. Prix , 4 liv.
4 fols. Nota. La Flûte & le Baffon peuvent être
remplacés par un Violon & un Violoncelle. Prix de
l'abonnement , 24 liv. pour Paris , 30 liv . en Province
franc de port. A Paris , chez M. Boyer , rue
Neuve des Petits - Champs , près celle Saint Roch ,
n° . 83 , & chez Mme Lemenu , rue du Roule , à la
Clé d'or.
NUMERO 6 du Journal de Harpe , par les
meilleurs Maîtres . Prix , 2 liv . 8 fols. Abonnement ,
BS liv. pour Paris & la Province port franc par la
pofte. A Paris , chez M. Leduc , au Magafin de
Mufique , rue Traverfière- Saint- Honoré .
PROIS Quatuors concertans pour deux Vio.
lons , Alto & Violoncelle , par M. Janfon l'aîné ,
OEuvre VIII. Prix , 6 livres. A Paris , aux Adreſſes
ordinaires de Mufique.
DOUZIEME Recueil de Mufique pour le Cifre
ou Guittare allemande , contenant les plus jolies
Ariettes , avec Accompagnement & des Airs variés,
terminés par une Sonate, par M. Pollet l'aîné ,
OEuvre XVI. Prix , 6 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
Cloître S. Merry , maifon de M. Gerbet ; & en
Province , chez les principaux Marchands . Il fait
parvenir toutes les OEuvres en Province port franc
par la pote au prix marqué fur chaque Exemplaire.
96
MERCURE
La Chaffe , quinzième Symphonie périodique à
grand Orchestre , compofée par J. Hayden. Prix ,
3 liv. A Paris , chez Imbault , rue & vis-à- vis le
Cloître Saint Honoré , maifon du Chandelier ; &
Sieber , même rue , entre celle des Vieilles - Etuves
& celle d'Orléans , nº. 92 .
و
AIRS choifis arrangés & variés pour le Déçagorde
, dédiés à MADAME VICTOIRE DE FRANCE ,
par M Beffon , Huiffier ordinaire de fa Chambre,
& Auteur de ce nouvel Inſtrument , OEuvre I. Prix ,
9 liv. Chanfons & Ariettes , dont les Accompagaemens
variés pour le Décacorde font composés par
le même M. Beffon , OEuvre II. Prix , 9 livres. A
Verſailles , chez l'Auteur , rue Saint Médéric ; & à
Paris , chez M. Lejeune , Luthier , rue Montmartre
près celle de S. Pierre .
>
Pour les Annonces des Titres de la Gravure
de la Mufique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
TABL E.
EPITRE d M. le Duc de
Nivernois .
structure des Crystaux , 66
49 Correfpondance Rurale ,
Charade, Enigme & Logogry Phyfique du Monde ,
phe , 54 Comédie Italienne ,
La Henriade de Voltaire , 55 Annonces & Notices ,
Efai d'une Theorie fur la
APPROBATION.
71
8844
74
8a
88
le
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
Mercure de France , pour le Samedi 10 Juillet. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion . A Paris ,
9 Juillet 1784. GUIDI Le
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 JUILLET 1784
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE & M. IMBERT , Auteur du
Jugement de Paris & d'un Recueil de
Contes.
SALUT au Poëte enchanteur ,
Citoyen fortuné du Pinde & de Cythère ,
Dont tous les vers , goûtés du connoiſſeur ,
A l'art d'inftruire uniffent l'art de plaire .
Quoi ! Paris mille fois d'un hommage flatteur ,
Imbert , aura payé les fruits de ton génie;
Paris de tes talens , fidèle admirateur ,
Pour le nouveau Tibulle a les yeux de Délic :
Et moi , voifia des lieux où tu reçus la vie ,
Je resterois pour toi fans force & fans pouvoir!
J'entends la voix de ma Patrie ,
Qui , de te célébrer m'impofe le devoir.
N°. 29 , 17 Juillet 1784.
E
98
MERCURE
QUEL éclat répandu für ta naiſſante aurore !
A peine tu parois , déjà l'on voit éclore
Sous ta plume féconde un chef- d'oeuvre brillant ,
Que tout autre eût voulu produire en fon couchant ,
Lorfque tu nous traças l'hiftoire
De ce débat fameux que termina Pâris ;
Lorfque de la beauté Vénus reçut le prix ,
Et deux fois par tes foins remporta la victoire ;
Qui n'affocia point ton Ouvrage à fa gloire ?
Ta Mufe partagea la pomme avec Cypris.
A cette couronne éclatante
Que tu fus conquérir dans ton heureux printemps ,
Chaque jour ajouta de nouveaux ornemens.
Faut- il s'en étonner ? Venus reconnoifante ,
J
Dont tu chantas fi bien la beauté triomphante ,
Elle- même à ton ftyle a joint les agrémens.
LE CONTE a retrouvé fous ta main ſes richeſſes ;
La Fontaine aimeroit ton naturel piquant :
Plus heureux même encor , fans doute , eft le talent
Qui te fit de fa plume éviter les foibleffes .
Des Grâces ton pinceau refpectant la pudeur ,
Eft conduit par Vénus ; mais Vénus eft décente.
Si le vice s'enflamme à fa vûe innocente ,
C'eſt le crime du fiècle & non pas de l'Auteur.
J'OMETS tous ces croquis , qu'on nomme bagatelle ,
Mais où l'ou reconnoît toujours la main d'Apelle.
Prodigue de fes dons , ta Mufe tous les ans
DE
99
FRANCE.
Enrichit ce recueil à nous plaire fidèle ,
Dépouille d'Hélicon les bofquets verdoyans ,
Et ravit au laurier quelque feuille nouvelle.
JE GARDOIS une palme , & c'étoit pour ton coeur.
Qu'il va fur ton portrait réfléchir de lumière !
De la cendre des morts , généreux protecteur ,
Quand l'homme de talent a fini fa carrière ,
Sir fa tombe on entend foupirer ta douleur ;
Et par toi la Patrie , apprenant fon malheur,
Devient l'écho plaintif de ta voix gémiflante.
Fondé fur cet espoir , le modefte Écrivain
Ne maudit plus les coups du févère deftin ,
Et ferme fans regret fa paupière mourante.
Brigueroit- il l'honneur d'un convoi faftueux ?
Tu lui fais concevoir de bien plus nobles veux ,
Imbert ; & quand la mort étend fon voile fombre ,
Il est sûr qu'un ami confolera fon ombre,
Que ton rôle eft divin ! ah ! que le fentiment
Attache à tes Écrits un charme intéreffant !
Oui fentir , du talent eft pour moi l'affurance.
Je veux que l'on me touches au vers qui m'attendrit
Un éloge toujours paya ma jouiffance.
LE MÊME droit t'obtint notre reconnoiffance ,
Imbert ; à tes travaux fi le Public fourit ,
J'ai cru de tes fuccès découvrir la naiſſance :
La bonté de ton coeur fit aimer ton efprit.
( Par M. de Mont - Clar. )
E ij
100 MERCURE
AIR de l'Épreuve Villageoife.
BON Dieu comme hier à c'te Fête
Monfieur d'la France é- tɔi . hon-nê - te j'crois
ma foi qu'jons falt fa con quête & "je n'ï'avons
pas dé fi - ré
- André croit qu'ça
m'tourne la tête André croit qu'ça m'tour-
*.
me la tê · te raffure toi mon cher
---M
DE FRANCE. 101
André mon pauvre André mon cher André
Monfieur d'la France eft ben hon-nê te
mais mon An-dré mon cher An- dré t'es ben
plus ai- mable à mon gré t'es ben plus ai-mable
à mon gré.
QUEUX danfeux qu'eft c'Monfieur d'la Francel
Toujours il m'prenoit pour la danfe ,
Et c'n'eft pas lui fur ma confcience,
E iit
162 MERCURE
Ce n'eft pas lui qu'jons defiré ;
Et qu'est- ce qui féchoit d'impatience ? ( bis . ).
C'étoit André , mon pauvre André.
Raffure- toi , mon cher André ;
Il danfe fort bien , Monfieur d'la France ;
Mais mon André , mon cher André ,
C'est toi feul qui danfe à mon gré. ( bis. )
J'PEUX choifir au moins parmi douze ;
De tant choifir queuquefois l'on s'bloufe ;
Mon André , c'eft ftila que j'épouse ,
Et c'est l'feul que j'ons defiré.
Mais auras- tu l'humeur jaloufe ? ( bis. )
Raffere-toi , mon cher André ,
Mon cher André , mon pauvre André ;
Car enfin il faut que j't'époufe ;
Je t'obéirai tant que j'pourrai,
Tant que j'pourrai j't'obéirai ;
Mais il faut qu'tout aille à mon gré. ( bis . )
(Paroles de M. Desforges , mufique de M. Grétry.)
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent. !
LE mot de la Charade eſt Vertige ; celui
de l'enigme eit Cordier ; celui du Logogryphe
eft Cafaque , ou l'on trouve cafque ,
cafe , cave , as , fuc , cu.
DE FRANCE.
CHARA D E.
1
U'UN coup de mon premier opère ton malheur ,
Sers-toi de mon fecond : c'eft lui qui te confole ,
C'est lui qui de ton fort adoucit la rigueur ,
Même quand mon tout te déſole .
ÉNIG ME...
ON m'offre à la Beauté,
Aux Grâces , aux Talens , aux Vertus , au Génie ;
A ce titre on me rend à l'aimable Sylvie :
"
Alors je fuis fincère , & fur-tout mérité.
LOGO GRYPH E.
' EST moi , très cher Lecteur , qui , de ta tendre
enfance 1
ގ އ
+
Exerce le premier la foible intelligence ; 1
Également François , & Gres de Nation ,
Je nourris ton efprit par ma combinaiſon .
Tu n'as qu'à fupputer : fur huit pieds je vevage';
Je fais dans trois fois huit mon plus grand talage.
Décomposes mes huit , tu trouveras d'abord
Ce qui dans un combat te donnera la morts ,
Une interjection qui marque la ſurpriſes .
Eiv
104
MERCURE
repas.
Une plante étrangère ; un Miniftre d'Églife .
Ta trouveras de plus , tu ne le croirois pas ,
Deux chofes que l'on touche en prenant fes
Divifés , réunis ? tu formeras encore
Un des noms confacrés à l'art de Therpficore.
En voyant mon grand tout , fi tu combines bien ,
Tu trouveras mon nom , cher Lecteur , & le tien.
( Par M. Mathieu Durouffet , Clére de
Palais , à Lyon. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉLOGE du Dedeur Sanchez , par M. Vicqd'Azyr
, Secrétaire - Perpétuel de la Société
Royale de Médecine.
DE tous les établiſſemens que le zèle &
Pamour des Sciences ont produits , il n'en eft
peut- être point qui ait eu un éclat plus
prompt & qui ait fait des progrès plus rapides
que la Société Royale de Médecine.
Ses Affemblées publiques attirent un grand
concours d'Auditeurs de tous les états , qui´
trouvent dans les excellens Mémoires qu'on
y hit , un genre d'inftruction qui , lorfqu'elle
eft préfentée avec éclat , intéreffe tous les
hommes. Ce qui mérite fur- tout d'exciter
Fattention & l'intérêt de tous les bons ef-.
DE FRANCE 101
prits , ce font les éloges des Membres que
la Société a perdus , & dont la mémoire eft
vivement célébrée par M. Vicq d'Azyr , qui
joint aux connoiffances les plus profondes
& les plus variées , un efprit vraiment philofophique
, & un excellent goût de ſtyle.
Le fuccès du premier Recueil de ces eloges
, imprimé l'année dernière , a ſuffiſamment
prouvé qu'il n'entroit ni féduction ni
faveur dans les applaudiffemens qu'ils ont
ebrenus , & qu'ils les doivent au mérite d'un
ftyle clair , nombreux & varié , au foin d'en
bannir toute eſpèce d'affectation & d'enflure ,
au talent d'y femer des idées & des vûes , &
fur tour de les animer par un fentiment
d'humanité qui y règne par tout . L'histoire
d'un Médecin eftimé de fes Confrères , &
chéri de fes malades , à moins que fes talens
ne fe foient exercés fur un grand théâtre &
dans des occafions importantes , n'eft que la
vie privée d'un homme utile , & par conféquent
elle offre peu d'aliment à la curiofité.
S'il a écrit , fes Ouvrages n'étant guère connus
que de ceux qui peuvent les entendre &
en profiter , fa gloire n'ayant été ni bruyante
ni univerfelle , où trouver un fond plus ingrat
que l'analyfe de fes travaux , le détail
des récompenfes ou même des perfécutions
qu'ils lui ont attirées ? Il est peu ordinaire
que M. Vicq- d'Azyr ne foit pas obligé de le
créer des reffources que tout autre n'eût pas
foupçonnées dans ces fujets Académiques.
La Société Royale de Médecine ne peut
E v
106 MERCURE
avoir fouvent à regretter des perfonnages re
commandables dans leur profeflion & hors
de leur profeffion , dont la vie commence
par être liée à des époques célèbres , & fe
termine dans une obfcurité volontaire ; de
qui le nom rappelle en même temps des fecours
donnés à l'humanité , & des fervices
rendus à ceux qui la gouvernent , des titres
accumulés , & la philofophie qui dédaigne
les titres.
C'est dans de pareilles circonftances que
M. Vic d'Azyr fe montre fupérieur à luimême
; car le talent , accoutumé à tirer parti
des fujets les moins féconds , apperçoit mieux
les avantages d'un fujet riche.
L'éloge de M. Sanchez , lû dans la Séance
du 2 Mars 1784 , étoit un de ces fujérs privilégiés
. Ce Diſcours , qui n'eft point en
core imprimé , & qui mérite de lêtre à part ,
nous a été communiqué manufcrit. Nous
avons cru que ceux qui n'ont pu l'entendre ,
auroient du plaifir à en voir ici l'extrait.
"
M. Vicq d'Azyr entre ainfi en matière :
Un homme d'une conftitution foible &
» délicate , prefque toujours fouffrant , d'un
» caractère timide & doux , qui , plein d'ar-
» deur pour l'étude , n'a aucun defir de la
célébrité , qui ne fait nul cas des richeffes ,
& qui fur tout eft très éloigné de tout efprit
d'affaires & d'intrigues , cet homine
entre dans une carrière dont il ne connoît
ni les fatigues ni les dangers ; il parcourt
les climats glacés du Nord , y eft témoin
DE FRANCE. 107
"
des guerres les plus fanglantes , s'y diftin
gue par les fervices dans le traitement des
epidemies les plus defaftreutes , eft porté
» par fes fuccès à une des Cours les plus
brillantes de l'Europe , y eft comblé de
» biens & d'honneurs ; & compromis enfin
dans la querelle des Rois , il perd tout
» au milicu de la tempête , il tremble même
pour les jours ; mais la fortune , qui veut
» plutôt Finftruire que l'affliger , lui rend
le calme dont fes- revers lui font fentir
» tout le prix. Pour cette fois les leçons de
» l'expérience & du malheur ne font pas
perducs. Cet homme eftimable , à l'abri
de toute fecoufle , vit tranquille , réunit
des obfervations , les écrit ou les publie ,
& ne meurt qu'après avoit été long temps
» en modèle de bienfaifance & de vertu. »
Cet exorde , où le trouve rapproché tout
ce qui va faire la matière d'un long Dis
cours , eft fingulièrement heureux , en ce
qu'il place fur le champ l'Auditeur au milieu
du fujet , & remplit fon imagination des
objets dont on va l'entretenir.
M. Sanchez , né en Portugal , d'une famille
noble , paffa fes premières années dans les
fouffrances , & fon adolefcence fut livrée à
des goûrs & à des études qui fembloient devoir
l'éloigner de la carrière où il fe diftin
gua depuis. Les Aphorifmes d'Hippocrate
furent pour lui ce qu'une Ode de Malherbe
avoit été pour La Fontaine. Ils lui révélèrent
fa vocation ; ils l'arrachèrent aux espérances
E vi
168 MERCURE
:
d'une place avantageuſe , aux féductions plus
puiffantes de l'amour,
22
*
Il s'adonna tout entier à l'étude de la Médecine
; & , reçu Docteur à Salamanque , il
fut l'année d'après nommé Médecin de la
ville de Bénaventi. Mais il s'apperçut bientôt
qu'il n'avoit acquis à Coïmbre , &
» même à Salamanque , que des connoiffances
incomplettes. Il n'y avoit point
» trouvé cet enfeignement dont la précifion
» peut feule fatisfaire un efprit juſte. Les
fciences acceffoires,à la Médecine , telles
» que la Chimie , l'Anatomie , l'Hiftoire
Naturelle, y étoient fur tout très négligées .
» Mais on y favoit tout ce que les Grecs
23
"
les Latins & les Arabes avoient écrit fur
» ces divers ſujets , & c. Si l'on y avoit connu
» la Nature aufli bien que les Livres , M.
" Sanchez n'auroit pas cherché ailleurs les
93 principes qui lui inanquoient. Commenc
peut on encore ignorer quelque part que
» les recherches les plus profondes , la lec-
» ture la plus affidue ne font que des moyens
» d'inftruction , dont l'application feule
fait le mérite , & que le tourmenter pour
» devenir érudit , fans avoir d'autre talent
» & fans fe propofer d'autres vûes , c'eft fe
donner une peine tout à fait inutile , c'eft
paffer fa vie à aiguifer une arme dont on
ne doit jamais fe fervir ? Semblables aux
» vieillards qui racontent avec enthoufiaf-
» me ce qu'ils ont vu dans leur jeuneffe
» & qui refufent d'apprendre ce que les
95
DE FRANCE. 109
"
modernes ont découvert , la plupart des
anciens Corps enfeignans prodiguent des
éloges aux âges qui les ont précédés , &
fe traînent péniblement après le leur. Eft-
» il donc impoffible de prévenir cette décadence
, qui eft un produit lent , mais
» affuré du temps , & dont l'homme fem-
» ble communiquer le germe à tout ce qui
» fort de fes mains ? Obſervons la Nature ;
» toujours jeune , parce qu'elle renouvelle
» toujours fes productions , ne femble-
» t'elle pas nous dire : Mortels , renouvelezdonc
auffi les vôtres , fi vous voulez qu'elles
confervent leur gloire avec leur exiftence ?
» Les fondateurs de plufieurs Républiques
» ont eu raifon d'exiger qu'elles reviffent à
» certaines époques leur Code de Légiflation
, & qu'elles y fiffent les change-
» mens prefcrits par les circonftances. Il
devroit en être de même de l'enſeigne
» ment ; & cependant d'un bout de l'Eu
» rope à l'autre , notre enfance eft gouver
née par de vieux ufages , par des loix fu
s tannées , qui ont été faites pour d'autres
» hommes & pour un autre fiècle . »
"
99
Ces réflexions engagèrent M. Sanchez à
parcourir les villes de l'Europe où les Sciences
étoient le mieux cultivées . Il commença
par Londres , y féjouina deux ans , & fe
rendit enfuite en France. Nos Provinces
Méridionales n'étoient pas encore revenues
de l'effroi & de la confternation où les avoit
plongées la pefte de Marfeille. M. Sanchez n
CEYO MERCUREA
vifita le théâtre , s'informa de fes progrès ,
de fes caractères , de fa durée ; mais, où il
puila des lumières sûres , & qu'il mità profit
dans la fuite , ce fut dans la convertation
du Docteur Bertrand , exemple inoui de zèle
& de courage pendant cet affreux défaftre ,
& devenu l'objet de la , reconnoiffance publique
après ces jours de calamités.
Ce nouvel ami de M. Sanchez lui fit lire
les Aphorifmes de Boerrhave , dont il n'avoit
jamais entendu parler. Il vole auflitôt
à Leyde , fe mettre au nombre des Difciples
de ce grand Homme ; & , par une modeftie
bien rare , il lui laifle ignorer trois ans qu'il
a été reçu Docteur , & qu'il a pratiqué la
Médecine . Boerthave ne l'en diftineua pas
horns dans la foule de fes Élèves . Il le défigna
le premier lorfque la Czarine Anne
Ivanowna le pria de lui choifir trois Medeeins.
Placé d'abord à Mofcow , M. Sanchez
fut nommé deux ans après Médecin des Armées
Ruffes. Ce fut à leur faire que , fans
perdre de vie le fujer de fes méditations
continuelles , la confervation des hommes ,
il cut l'avantage d'obferver les races diverfes
& difgraciées qui fe partagent les immenfes
folitudes du Nord . Il a enrichi du réfultat
de ces obfervations un Ouvrage immortel;
& c'eft affez louer M. Sanchez comme Naturalifte
, que de dire qu'il a vû fon travail
adopté par M. de Buffon.
De nouvelles dignités le fixèrent à la Cour;
mais cette Cour orageufe lui convenoit bien
DE FRANCE. HI
peu. Témoin , & même victime des troubles
qui agitoient alors la Ruffie , il n'afpiroit
qu'au bonheur de s'en éloigner . Il obfint
enfin la permiffion de fe retirer en France ,
& depuis 1747 , époque de fon arrivée dans
ce Royaume , il n'a plus ceffé d'y vivre en
fage , livré à fes amis , à fes goûts , au foin
d'augmenter les vaftes connoillances , fe dérobant
à la célébrité , occupé de grands fou
venirs , & heureux par le bien qu'il ſe plai
foit à faire.
M. Vicq - d'Azyr rend compte en peu de
mots des liaifons & des études du Docteur
Sanchez ; fes liaifons comprenoient la plus
grande partie des Sayans illuftres ; fes études
avoient pour objet tout ce qui peut donner
de l'exercice à la penſée.
33
25
و د
"
Renfermé dans fon cabinet , il y faifoit
ufage de cette liberté qu'il avoit recon-
» vrée , & qu'il préferoit à tour. Il chan
gcoit de travail auflitôt que le fujet cefloit
de lui plaire . Il commençoit ainfi un grand
» nombre d'Ouvrages , & il en finiffoit peu,
» Agitant dans le filence & fans contrainte
les queflions les plus délicates , il fe garda
» bien de publier le réfultat de fes médita-
» tions , dont le Recueil forme vingt fept
manufcrits rédigés avec cet abandon &
» certe vérité qu'on fe permet , lorsqu'on
* eft sûr de n'écrire comme on penfe ,
que pour foi feul. Religion , Morale , Po
litique , Hiftoire , Phyfique , Médecines,
rien ne lui étoit étranger ; il n'y a aucun
30
"
112 MERCURE
de ces fujets fur lefquels il n'ait profon
» dément réfléchi , & qui ne foit traité dans
les manufcrits.
"
" Dans l'un d'entre- eux , pourfuit quel
» ques lignes plus bas M. Vicq d'Azyr , il
» rapporte l'origine de la perfécution des
Juifs , & la manière de la faire ceffer. On
l'avoit plufieurs fois accufé lui - même
» d'être Juif; mais quelle que fut fa croyan
" ce , il avoit raifon de vouloir qu'on ne
» perfécutât perfonne..... Il gardoit un ref
fentiment profond contre l'Inquifition ,
dont quelques uns de fes parens & de fes
>> amis avoient été les victimes . Un de fes ma-
» muſcrits eft intitulé : Penfées fur l'Inqui
fition pour mon ufage. Sans ce motif, il
» auroit retourné à Lisbonne , au lieu de fe
" fixer à Paris , qui doit fe glorifier fans
doute d'avoir été plufieurs fois l'afyle de
ceux que ce Tribunal a pourfuivis. »
93
A la tête de les réflexions fur les troubles
qui ont mis le fceptre de Ruffie entre les
mains de l'Impératrice Élifabeth , on lit
cette devife de Walfingham , Secrétaire de la
Reine Elifabeth d'Angleterre : Video &
Taceo , paroles qu'il ne fe rappela jamais
fans reffentir une partie de l'effroi qui les
avoit infpirées.
Il porta aufli fes idées fur l'origine d'un
mal qu'il avoit eu la gloire de combattre
avec l'arme de Van Swieten , avant que ce
Médecin eût publié l'avantage qu'on en
pouvoit tirer. Son opinion fur que le mal
·
DE FRANCE. 113
vénérien ne nous avoit point été apporté
d'Amérique , & M. Vicq d'Azyr ajoute : s'il
eft vrai que , loin d'avoir pris naiffance dans
le Nouveau- Monde , cette maladie y ait éré
portée par les Efpagnols , de combien de
maux les Européens auroient affligé fes habitans
! Ofons efpérer qu'une navigation
» plus heureuſe leur portera enfin ces lumières
que les Sciences & les Lettres feules
répandent , dont un rayon éclaire déjà le
Nord du nouveau continent , & qui ne
peuvent apprendre à l'homme à fe con-
» noître , fans lui infpirer le plus grand éloi
gnement pour tout ce qui peut le dégrader
» ou l'avilir. »
Des détails encore plus attachans , parce
qu'ils ont rapport à la bienfaifanee & à la
fenfibilité de M. Sanchez , couronnent dignement
cet Éloge ; on a pu , en lifant ce
foible réfumé, en revoir combien il eſt piquant
par la variété des objets qu'il préfente
tour à tour. Nous n'avons point choisi les
morceaux que nous avons cités . Par- tout la
poreré du ftyle eft jointe à la fageſſe du raifonnement
, & tout le monde fera de notre
avis , lorfque nous aſſurerons qu'il doit ajouter
beaucoup à la réparation que M. Vicqd'Azyr
s'eft faite en ce genre.
* M. Sanchez eft mort le 14 Septembre 1783 ,
âgé de 84 ans; & la place d'Affocié Étranger , va
cante par fa mort , eft maintenant remplie par
M. Black , Profeffeur de Chimie à Édimbourg.
114 MERCURE

LES Voyages d'Amour , fils de Vénus , par
M. le Chevalier de Ch- gny , Officier de,
Cavalerie. A Paris , chez Th. Barrois ,
Libraire , Quai des . Auguftins.
T
2
I. L'AMOUR fe met dans la tête de voyager ;
il engage Vénus à lui donner des ailes ; &
après bien des combats , elle fe détermine à
lui permettre de partir. L'Amour vole dans
'Indoftan ; il voit fur les bords du , Gange
une Bergère dont il fe rend amoureux , il en
obtient des faveurs , & la mort la lui cavit
au bout de quelques jours. Il la fait enlever
par Zéphyre & Morphée , fes compignons
de voyage ; & tandis qu'il va l'enfevelir dans
1 Arabie deferte , un orage qui l'effrayes'élève
Lout a coup, an nuage s'entrouvre , la fou
dre é late , & fa maitreffe , nommée Eva ,
eft enlevée des bras de fes Écuyers , devient
un globe lumineux , & va prendre la place
parmi les étoiles . L'Amour part , & va com,
mettre avec une femme vénale , nommée
Mifericordia , une infidélité dontil fe repent
bientôt , Après cela il trouve dans un cou
vent une jeune Penfionnaire qui retfemble à
Eva , lui donne rendez vous pour le lende
main , & la quitte en lui difant des injures
parce qu'il la trouve couchée avec une fem
me qui porte un bonnet de nuit d'homme ;
il retourne chez la mère , & la Penfionnaire
fon couvent. swier in
On peut juger , par ce précis fidèle , de la
DE FRANCE. 115
-
fable que nous annonçons ; qu'on juge du
ftyle par les citations fuivantes : - Jouer aux
barres avec les tourterelles . Un gazon de
violettes & de giroflées.- Un ruiffeau d'eau
d'oeillet. Vénus , qui d'ordinaire avoit le
teint plus fleuri qu'un parterre , ne l'avoit
plus que couleur de cire vierge , tant elle
avoit du chagrin. - L'Amour affligé ſe jette
fur un monceau de fable , & fes pleurs travaillent
à en faire un tas de boue. L'air de
volupté que donne le chagrin des doux fentimens
. L'Amour fur le tombeau de fa
maîtreffe chantoit une ariette en forme de
Libera. Zéphyre jouoir d'un bafſon qu'il
avoit fait avec une branche de noifetier ,
& Morphée les accompagnoit avec une flûre
qu'il avoit fabriquée d'un morceau de bois
fec qu'il avoit trouvé par hafard.

-
LES Navires des Anciens , confidérés par
rapport à leurs voiles , & à l'ufage qu'on
en pourroit faire dans notre Marine ,
Ouvrage fervant de fuite à celui qui a
pourtitre : La Marine des Anciens Peuples ;
par M. le Roy , de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles- Lettres , Profeffeur
& Hiftoriographe de l'Académie d'Archi
tecture & de l'Institut de Bologne. A
Paris , chez Nyon aîné , Libraire , rue du
Jardinet , 1783. in 8º.
LE favant Auteur de cet Ouvrage juge
beaucoup plus favorablement que M. Bou716
MERCURE
guer , de la Marine des Anciens ; il croit nos
navires inférieurs aux leurs à plufieurs égards ,
& penfe qu'on pourroit emprunter d'eux
diverfes méthodes qu'il faudroit feulement
perfectionner.
C'eft de la voilure qu'il s'agit dans ce
nouvel Ouvrage ; M. Bouguer , qui avoit
déjà fait aux Anciens des reproches trop
généraux , felon M. le Roy , fur l'imperfection
de leurs très grands navires , quand ils
alloient à rames' , s'eft mépris d'une manière
encore plus forte fur ce qui concerne les voiles
; il a eutort de croire que les Anciens ayent
ignoré l'ufage de la pluralité des inâts & des
voiles. Ce grand Géomètre auroit dû , die
M. le Roy , rendre plus de juftice au plus
grand Géomètre de l'antiquité. Dans le navire
de Hiéron , conftruit fous la direction
d'Archimède , il y avoit trois mâts ; Athenée
entre même , fur ce qui concerne leurs différentes
grandeurs , dans des détails qui ne
daiffent à cet égard aucun doute. D'ailleurs ,
les Anciens nous parlent de la fituation de
leurs principales voiles , au milieu , à la
pouppe ou à la proue de leurs vaiffeaux . M.
le Roy examine principalement quel fut , à
différentes époques , le nombre de voiles
que les Anciens mirent fur leurs vaiffeaux ,
quelles furent les formes & les proportions
qu'ils leur donnèrent , & quel eft l'uſage
qu'on en pourroit faire dans la Marine moderne
en les perfectionnant.
C'eft fur-tout par ee grand objet de pers
DE FRANCE. 117
-
fectionner la Marine , de rendre la navigation
plus sûre & les naufrages plus rares , que
l'érudition , & les recherches fur ce qui concerne
la Marine des Anciens , acquierent un
prix ineftimable. Appliquons toujours ainfi
l'érudition à des objets utiles , & les objections
légères de la frivolité , les dédains du
bel efprit fuperficiel tomberont d'euxmêmes.
L'Hiftoire approfondie des Sciences
& des Arts des Anciens , peut toujours être
urile aux Modernes , lors même qu'ils ont
été beaucoup au delà ; ce n'eſt pas la gloire.
des Anciens qui nous importe , c'eft notre
utilité; ce n'eft pas de la reconnoiffance qui
peut leur être dûe qu'il s'agit , c'eſt de notre
intérêt. Ils ont fongé à eux , fongeons à nous.
En commençant par favoir tout ce qu'ils ont
fu , note horifon devient plus vafte , nous partons
d'un point plus élevé ; l'efprit d'inven
tion ne s'épuife plus à recréer , à retrouver
des procédés & des méthodes que les Anciens
avoient conius , & qu'ils ont confignés
dans leurs Écrits ; il fait d'autres pas en
avant , il crée ou des méthodes nouvelles ou
de nouveaux degrés de perfection dans les
méthodes connues. Combien de découvertes
, réputées inodernes , n'ont - elles pas été
retrouvées après coup chez les Anciens , foit
que les prétendus inventeurs modernes les
y euffent apperçues & en euffent profité ,
foit qu'en effet l'efprit humaia les ait trouvées
plufieurs fois en différens temps & en
différens pays ; de combien d'obſervations ,
r:8
MERCURE
rapportées par les Anciens , traitées légèrement
de fabuleufes, & d'impoffibles par les
modernes , un examen plus attentif n'a t'il
pas fait reconnoître la vérité ? Concluons .
donc que, pendant que l'Académie des Sciences
invente & perfectionne ; les Savans ,
dont l'Académie des Belles Lettres eft com-,
pofée , ne contribuent pas moins utilement.
au progrès des connoiffances humaines , en
retraçant l'origine , en écrivant l'Hiftoire des
Arts & des Sciences ; certe, étude ſemble
même devoir précéder tout autre travail ,
puifqu'elle peut en épargner beaucoup , puifqu'elle
peut empêcher l'efprit humain de
faire , pour ainfi dire , un double emploi de
Les forces & de fes efforts , puiſqu'on peut
par fon fecours partir des bornes du connu ,
pour s'élancer dans l'inconnu & tenter des
découvertes nouvelles.
Quant à la divifion de cet Ouvrage , elle eſt
fort fimple ; il a deux parties ; la première,
traite de la Marine des Carthaginois & des ,
Romains , depuis leur origine juſqu'à la def-,
truction de Carthage & l'extinction des Pirates
, & de l'ufage qu'on pourroit faire
dans notre Marine des voiles de leurs vaif-.
feaux.
La feconde , de la Marine, des Romains
depuis les expéditions de Céfar dans la
Grande Bretagne , jufqu'à la deftruction de
Empire d'Occident ; & des moyens d'employer
les voiles Latines d'une manière trèsgénérale
fur nos vaiffeaux.
DE FRANCE. 119
Chacune de ces parties principales eſt ſubdiviféé
en un certain nombre d'époques ,
qui forment chacune un Chapitre particulier.
L'Auteur read un compte détaillé des diverfes
épreuves qu'il a faites pour adapter à
la Marine moderne les voiles de la Marine
ancienne. Il n'a épargné ni foins ni dépenses
pour fonder fa théorie fur l'expérience...!
Son Épître Dédicatoire eft adreffée aux
Navigateurs. Il y paye un jufte tribut d'éloges
, non feulement à quelques Marins célèbres
, dont il rappelle les exploits immortels
& les malheurs intéreffans ; mais encore à
ceux qui , dans d'autres genres , fe font ren--
dus recommandables par des fervices rendus
à la patrie , ou par des établiſſemens utiles à
l'humanité.
Quique fui memores alios fecere merendo.
Dans ces éloges il ne donne rien à la puiffance
ni à la faveur ; il ne voit que le mérite
& la vertu.
Son style eft fage & pur , convenable à un
Ouvrage d'inftruction.
3
120 MERCURE
"
EXAMEN Hiftorique des Offices , Droits ,
Fonctions & Priviléges des Confeillers du
Poi , Rapporteurs & Référendaires des
Chancelleries , près les Cours Souveraines
& Confeils Supérieurs du Royaume , par
M. Gorneau, Vol. in 4 ° . Prix , liv. br.
A Paris , chez l'Auteur , rue Balle du
Rempart , No. 13 ; P. G. Simon & N. H.
Nyon , Imprimeurs du Parlement , rue
Mignon , & Mequignon , Libraire , grande
falle du Palais.
9
CET Ouvrage contient l'Histoire des
Chancelleries & leurs Edits de création , &
d'autres Édits , Déclarations , Réglemens ,
Arrêts & Jugemens qu'on ne trouve que
très difficilement. Il répare des omiflions &
détruit des erieurs qui fe font gliffées dans
differens Livres , tels que le Dictionnaire de
Droit de Ferrière , celai des Domaines
Teffereau , Hiftorien des Chancelleries , &
autres.
On n'ouvre la mifon , & on ne donne fa
confiance aux perfonnes dont on defire faire
fes amis & fes inftituteurs , qu'après s'être
affuré de leur filélité & de leurs lumières :
on doit prendre les mêmes précautions avant
de recevoir dans fa bibliothèque des Livres
que l'on n'achette que pour les confulter ;
& fi ces Auteurs font tombés dans quelques
erreurs graves , il eft abfolument néceffaire
de placer à côté d'eux les Écrits qui redreffent
DE FRANCE. 124
fent leurs fautes , qui empêchent le Lecteur
d'être égaré par elles .
Cet Ouvrage eft encore utile aux Magiftrars
des Canteils du Koi & des Cours Souveraines
, à MM. les Intendans des Provinces
& à leurs Subdélégués , à MM. les Fermiers
-Généraux , Adminiftrateurs & Regiffeuis
des Domaines & Droits du Roi , leurs
Préposés ou Commis ; aux Officiers Municipaux
des villes , aux Jurifconfultes , Avocats
& autres perfonnes chargées par état
d'éclairer la religion des Magiftrats ; enfin
à tous les Officiers des Chancelleries , même
à ceux des Préſidiaux.
VARIÉTÉS.
MENSONGES imprimés au sujet de la
Perfécution de Galilée.
U'UN préjugé hiftorique ait vingt ans de crédit ,
il faudra des fiècles pour le détruire & fouvent les
fiècles ne le détrairont pas. Intéreffe - t'il des Sou
verains heureux ou puiffans ? Les Hiftoriens ,
comme l'a obfervé M. Horace Walpole , au fujet de
Richard III , ferviront de témoins contre la vérité.
S'il s'agit de doctrines , de partis , d'opinions de circonftance
à faire prévaloir , les traditions d'erreurs
deviendront prefque inébranlables : elles repofent
fur deux bafes folides , l'enthouſiaſme & là crédulité.
L'un & l'autre ont trop influé fur la peinture des
iniquités de l'Inquifition à Rome : au premier coupd'oeil
il femble impoffible de calomnier cet établiffe-
N°.•
19 , 17 Juillet 1784.
B
122 MERCURE
ment ; cependant , il faut l'excufer , finon l'abfoudre ,
d'une des plus graves offenfes qu'il ait faites à la faine
philofophie , favoir , de la condamnation de Galilée.
A entendre les récits pathétiques & les réflexions à
ce fujet répétées dans mille Ouvrages , le Phyficien
Tofcan fut facrifié à la barbarie de fon fiècle & à
l'ineptie de la Cour de Rome ; la cruauté fe joignit
à l'ignorance pour étouffer la phyfique à fon berceau
; il ne tint pas aux Inquifiteurs qu'une vérité
fondamentale de l'Aftronomie ne fût enfevelie dans
le cachot de fon premier démonftrateur.
Cette opinion eft un Roman. Galilée ne fut point
perfécuté comme bon Aftronome , mais en qualité
de mauvais Théologien. On l'auroit laiffé tranquillement
faire marcher la terre , s'il ne fe fût point
mêlé d'expliquer la Bible . Ses découvertes lui don '
nèrent des ennemis , fes feules controvertes des juges ,
fa pétulance des chagrins. Si cette vérité cft un paradoxe
, il a pour Auteurs Galilée lui - même , dans fes
Lettres manufcrites , Guichardin & le Marquis Nicolini
, Ambaffadeurs des Grands Ducs à Rome , tous
deux , ainfi que les Médicis , protecteurs , difciples ,
amis zélés du Philofophe impérieux . Quant à la
barbarie de cette époque , les barbares étoient le
Talle , l'Ariofte , Machiavel , Bembo , Torricelli ,
Guichardin , Fra- Paolo , &c . &c.
Copernic avoit traité le fyftême du mouvement
de la terre avec la fimplicité & le fang froid Teutoniques
. Il s'étoit bien gardé de faire intervenir dans
cette hypothèfe aucun allégation des Livres Saints .
Plus yif , plus differtateur , plus amoureux de renommée
, Galilée ne fe contenta point d'adopter
cetre vérité phyfique , ni de l'établir dans fes leçons ;
il fit dégénérer la théorie en difpute théologique ;
c'étoit l'efprit du temps ; & l'un des plus grands génie
de l'Italie , s'échauffa pour mettre d'accord la Bible
& la Phylique,
DE FRANCE. 125
Il compofa divers Mémoires manufcrits à ce ſujet ,
moins hardis que finguliers. Ils alarmèrent les Jacobins
, très-peu attentifs aux mouvemens des aftres ,
mais éveillés fur leurs intérêts temporels ; Péripatéticiens
& Inquifiteurs , à ce double titre ils virent de
mauvais oeil les concordances de Galilée , fans penfer
encore à lui en faire un crime.
Le moment néanmoins leur étoit favorable . La
Tiare repofoit alors fur la tête de Paul V , de ce
Pontife qui , en 1605 , avoit jeté l'interdit fur Venife
, & en 1608 , défendu aux Catholiques d Angleterre
de prêter le ferment d'allégeance. « Il abhorre
les lettres , les beaux efprits & les nou-
" yeautés , écrivoit Guichardin , alors Ambaffadeur
de Cofine II auprès du Saint- Siège Les
Savans qui ont du bon fens cachent leur fcience
» pour ne pas s'attirer de mauvaifes affaires . »
כ כ
Malgré ces difpofitions , Galilée , fort de fa re
nommée , & defiré à Rome , y arriva en Mars 1611 ,
Il y démontra fes découvertes ; il fit obferver les
taches du foleil à la plupart des Cardinaux , Pré
lats & Grands Seigneurs ; il en repartit trois mois
après . Les acclamations , les hommages , les fetes no
l'avoient point quitté durant fon féjour ; perfonne
ne fongea à l'accufer d'héréfie , & la pourpre Romaine
ne couvroit alors que fes admirateurs . Viviani
, Difciple & Biographe de Gali ée , c'est- à - dire
fon panégyrifte , convient de cette gloire univer
felle : comment donc fut- elle troublée ? Par des in
trigues de Moines & par l'effervefcence du Philofophe.
Un Jacobin de Florence avoit écrit & difputé
contre le mouvement de la terre : des argumens on
paffa aux calomnies ; on tenta de perdre Galilée
* Dépêches de Guichardin , du 4 Mars 1616.
Fij
124
MERCURE
"
dans l'efprit du Pape , des Cardinaux & du Grand
Duc. Les Dominicains fouffloient l'orage , les Jéfuites
l'entretenoient à bruit couvert ; mais la ferineté de
Cofme II déconcertoit encore toutes ces intrigues,
Galilée jufqu'alors n'avoit rien imprimé qui put ar
mer l'Inquifition : il réfolut de l'éclairer lui - même ,
& retourna à Rome en 1615 , fous l'égide du Grand
Duc , qui le fit loger dans fon propre palais de la
Trinité du Mont.
Les impreffions défavorables au Philofophe n'étoient
pas bien dangereufes , puifque fa feule préfence
les diffipa. On lui prodigua les mêmes témoignages
d'eftime & d'amitié ; fes ennemis furent confondus
, & dès lors les Jéfuires le carefsèrent.
Après ce triomphe , il ne lui reftoit plus qu'à revenir
à Florence , qu'à jouir de la liberté philofophique
qu'on lui accordoit , qu'à développer fon
fyftemme par les preuves phyfiques & mathématiques ,
fans les étayer de difcuffions très - étrangères au progrès
des Sciences . Le Cardinal del Montè , & divers
Membres du Saint- Office , lui avoient tracé le cercle
de prudence où il devoit fe renfermer.
Son ardeur , fa vanité l'emportèrent . Il voulut que
l'Inquifition pensât comme lui fur des paffages de
l'Écriture. « Il exigea , dit Guichardin dans la même
» dépêche déja citée , que le Pape & le Saint-Office
30
déclaraffent le fyftême de Copernic for dé fur la
So Bible ; il affiégea les anti chambres de la Cour &
les Palais des Cardinaux ; il répandit Mémoires
fur Mémoires. Galilée , ajoute l'Ambaffadeur , a
» fait plus de cas de fon opinion que de celle de fes
» amis ... Après avoir perfécuté & laffé plufieurs
» Cardinaux , ils'eft jèté à la tête du Cardinal Orfini ;
Celui- ci , fans trop de prudence , a preffé vivement
» S. S.d'adhérer aux defirs de Galilée. Le Pape fatigué
a rompu la converfation ; & il a arrêté avec
» le Cardinal Bellarmin que la controverfe de Galilée
33
DE FRANCE. 125
» feroir jugée dans une Congrégation le 2 Mars......
Galilée met un extrême emportement en tout ceci ;
» & il n'a ni la force ni la fageffe de le furmonter....
Il pourra nous jeter tous dans de grands embarras
; je ne vois pas ce qu'il peut gagner ici par un
20 plus long féjour. »
30
Ces réflexions judicieuſes , & la crainte qu'eut la
Cour de Toſcane de nuire , par cette tracafferie , à
l'avancement des deux Princes de la Maiſon de Médicis
, deftinés au Cardinalat , firent rappeler l'indifcret
Phyficien. Il quitta malgré lui Rome au commencement
de Juin 1616.
ככ
Lui même , dans fes Lettres au Secrétaire du Grand
Duc , fait connoître le réfultat de la Congrégation ,
tenue les 6 & 12 Mars. « Les Jacobins , dit- il , ont
» eu beau écrire & prêcher que le fyftême de Co.
pernic étoit hérétique & contraire à la foi , le jugement
de l'Eglife n'a pas répondu à leurs efpérances
: la Congrégation a feulement décidé que
l'opinion du mouvement de la terre ne s'accordoit :
pas avec la Bible . On a défendu les Ouvrages qui
» foutiennent cette conformité ; mais il n'y a à ce
fujet qu'une feule fatyre d'un Carme , imprimée
l'année dernière ..... Je ne fuis point intéreflé per-
» fonnellement dans l'airèt . »
55
לכ
ور
Remarquens qu'avant fon départ , ce même
Galilée qui venoit d'affronter l'Inquifition , & de
tour tenter pour en convertir la théologie , eut une
audience très- amicale de S. S. Bellarmin , il est vrai ,
lui fit défenfus , au nom du Saint Siège , de reparler
de ces accords fcolaftiques entre le Pentateuque &
Copernic mais fans lui interdue aucune hypothèfe
Aftronomique. Cette défenfe fut inférée dans les
regiftres du S Oface.
Fendant quinze ans Galilée la refpecta , & quinze
ans les ennemis , les Jacobins &: l'aquifition , furent
muets. Paul V étoit mort en 1521 ; fon fucceffeur
Fixj
126 MERCURE
Grégoire XV , en 1623 le Saint Siège fut enfuite
Occupé par le Cardinal Barberini , Urbain VIII ,
d'une ancienne Famille Florentine , aimant les Lettres
& les Jésuites , faifant des vers & corrigeant des
Hymnes , mais encore plus connu par fon Népotif
me , qui fit regretter celui de les prédéceffeurs.
Cofine II avoit fuivi Paul V dans le tombeau ; Marie
d'Autriche , fa veuve , gouvernoit la Tofcane pendant
la minorité de Ferdinand II. Cette Princeffe
douce , foible & très - dévore , ayant un fils Cardinal -
& un autre prêt à le devenir , defiroit faire un Papė
de ce dernier : ce n'étoit pas l'inftant pour la philofophie
de fe remettre aux prifes avec la Cour de
Rome & le Saint Office .
Malheureufement les trois Comètes de 1618
avoient ranimé le zèle de Galilée ; vû fon caractère ,
il étoit difficile que chaque obfervation ne le ramenât
pas à d'anciens démêlés , & qu'il avoifinât
l'écueil fans le toucher. Un Jéfuite de Savone
nommé Horace Gralli , enfeignant les mathématiques
au Collège Romain , s'étoit aufli mêlé de faire
une thè fe fur les Comètes : il fut combattu par Mario
Guiducci , Élève de Galilée . Dans cette lutte trop
inégale , les deux Phyficiens employèrent des démonftrations
, & le Jéfuite des injures . Les premiers
avoient en leur faveur la faine Aftronomie ,
le fecond , fon Ordre & Bellarmin , encore tout puiffant
à la Cour de Rome ; Galilée brava toutes les
circonftances & les défenfes antérieures ; fes protections
l'enhardirent ; il dédia à Urbain VIII une
réponse au Jéfuite , fous le titre de l'Effayeur ; enfin
il publia fes célèbres dialogues : Delle due maffime
fyfteme del mondo , &c . &c .
Ce qu'il y a d'étrange , il furprit une permiffion
pour cet Ouvrage J'ai vu cette Edition fameufe de
1632 , avec l'approbation du Prélat Ciampoli & du
maître du facré Palais , mais fans date de lieu ni de
DE FRANCE. 727
temps.Cette omiffion prouve de refte la fuppofition
de l'ordre ; quel étoit donc le crédit de Galilée en
faveur de qui on s'étoit perinis cette fraude utile ,
contre laquelle perfonne même n'ofa réclamer publiquement
?
Auffi les dialogues fe répandirent librement. Bientôt
ils furent traduits dans toutes les langues : ce
fuccès acheva d'enivrer le Philofophe . Il imprima un
Difcours adreflé en 1615 à Chriftine de Lorraine ,
où les glofes théologiques venoient à l'appui des expériences
. Cette vaine difpute , cette prétention prohibée
étoient auffi chère à Galilée que l'hypothèſe
même de Copernic . Rome fut inondée de Mémoires
écrits en 1616 , où le Phyficien s'efforçoit de faire
dégénérer en queftion de dogme la rotation du globe.
fur fon ass. Ces Mémoires, cet éclat , ce défi réveillèrent
les précédentes animofités .
Les Jéfuites & les Moines faifirent l'occafion d'humilier
Galilée ; la Cour de Rome ne vouloit que
prévenir d'ultérieures interprétations des Livres
Saints , confrontés avec la nouvelle Philofophie.
Certainement Galilée étoit repréhenfible d'avoir compromis
l'intérêt des Sciences , le Grand Duc fon protecteur
, les Cardinaux fes partifans , par cette ridicule
défobéiffance à l'injonction qui faifoit la sûreté.
Il ne s'agifloit point de la défenfe de la vérité , mais
d'une querelle honteufe , mais de fubtilités indignes
d'un vrai Philofophe.
Pour décider Urbain VIII à punir Galilée , les
Jéfuites fe fervirent d'un expédient digne d'être rapporté.
Le Poatife faifoit plus de cas d'un joli Sonact
que des fyftêmes Aftronomiques : on piqua fa jaloufie
& fon amour - propre , en lui représentant Ga
lilée comme fon rival en poéfie , rival qui l'avoir
tourné en ridicule fous le nom de Simplicio .
Nonobftant ce puiffant grief , le Pape fit parve
nir en fecret à Galilée les accufations de fes ennemis ;
Fiv
128 MERCURE
& au lieu de remettre l'examen de fon affaire au
Saint Office , il en chargea une Congrégation particulière
Les efprits étoient prévenus , non par fanatifme
ni par bêtife , comme tant de déclamateurs
l'ont répété l'orgueil de ne pas céder allemoir le
différend ; & fi cet orgueil eft excufable dans Galilée
, ne l'étoit il pas dans le Fape , dans Bellarmin ,
dans l'Inquifition , dans la Cour de Rome toute entière
, provoquée par des imprudences ?.
I faut traiter cette affaire doucement , écrivoit
à fa Cour le Marquis Nicolini , fucceffeur de Gui-
» chardin * , plutôt avec les Miniftres qu'avec le
Pape lui- même ; s'il fe pique , tout eft perdu ; il
» ne faut ni di'puter , ni menacer , ni braver. »
"
Les prétextes , les négociations , les excufes ayant
été inutiles , Gallée vint à Rome le 3 Février 1633 .
Comment y fut- il traité ? Avec des égards inufités ,
avec des atentions particulières , avec des ménagemens
qui atteftoient le refpe &t public pour for génie.
Il ne fut point logé à la Minerve , domicile du Saint-
Office , mais au palais de l'Envoyé Tofcan . « J'ai
privilégié Gailée , dit le Pape à cet Envoyé ;
ear le fils de Ferdinand de Gonzague , Duc de Mantoue
non feulement a été conduit en litière jufqu'à
Rome , & a été de plus enfermé au château Saint-
Ange jufqu'à l'expédition de fa caufe. **
30
,
&
Lorfqu'un mois après , par le confeil du Grand-
Duc , le captif fe rendit au Saint - Office , on en
changea l'étiquette en fa faveur. Diftingué des Évêques
, des Préiats , des perfonnes de la première
claffe , qui avoient fubi cette épreuve , il eut pour
appartement celui même du Fifcal de l'Inquifition ;
la promenade lui fut confervée ; fon Domestique ne
* Dépêche de Nicolini au Secrétaire d'État du Grand
Duc , dus Septembre 1632 .
** Dépêches de Nic. du 27 Fév . 1613 .
DE FRANCE. 129
le quitta point ; il fut libre de l'envoyer au -dehors , de
recevoir les gens du Marquis Nicolini fans qu'ils
fuffent invités , & de correfpondre librement avec cet
Ambaffadeur.
Après dix-huit jours de détention à la Minerve ,
on le renvoya au Palais Tofcan . Son examen n'étoit
pas fini ; le Commifaire Préfident , & le Cardinal
Barberini , prirent fur eux cet élargitlement fans confulte
la Congrégation. Durant les procédures , on
lui permit de le promener dans les jardins de Rome ,
pourvu qu'il traversât les rues en voiture moitié
fermée
Perfonne n'ignore qu'il eut la liberté de fe défendre
, & qu'il ſe défendit.. Cette apologie , confervée
dans une de fes Lettres manufcrites , & que je ne peux
tranfcrire ici , et un véritable galimatias . Ce n'eft
pas la réalité du mouvement de la terre qu'il démontre
aux Inquifiteurs , il ergote avec eux fur Job
& fur Jofué, on ne fait , en lifant ces arguties théologiques
, lequel étoit le plus déraisonnable du Philofophe
ou de les Interrogateurs .
La fentence rendue , la rétractation exigée , la
prifou commuée en une relégation à l'hôtel de Tof
cane, font affez connues . Cette févérité fut purement
de forme : on voulut intimider les autres Catholiques
, tentés de faire auffi des commentaires &
de défobéir au Saint- Siége . Le but rempli , au bout
de 12 jours , Galilée fe vit maître de retourner dans
fa patrie ; il avoit fi peu fouffert pendant fa détention
, que , malgré les 75 ans , il fit à pié une partie
de la route de Rome à Viterbe.
Il faut l'entendre lui- même , pour fe faire une
idée jufté de ces chimériques fouffrances , dont on
ne celle de parler dans de prétendus Livres Hiftoriques
Voici ce qu'il écrivoir en 1633 , dans une Lettre
reftée manufcrite , au P. V. Receneri , fon Difciple.
Le Pape me croyoit digne de fon eftime , quoi-
F v
130 MERCURE
» que je ne fuffe pas faire Pépigramme ou le fonnet
» amoureux . J'eus mon arrêt dans le délicieux Palais
» de la Trinité du Mont ..... Quand j'arrivai au
" Saint - Office , le P. Commiffaire me préfenta à
» l'Affeffeur Vitrici ; deux Jacobins étoient auprès
» de lui. Ils m'intimèrent très- honnêtement de produire
mes raifons & de faire mon apologie . ( Ici la
difcuffion dont nous avons parlé ) . Ces difcours
30 firent hauffer les épaules de mes Juges , ce qui eft
la reffource des efprits préoccupés. J'ai été obligé
de rétracter mon opinion en bon Catholique ; pour
» me punir , on m'a défendu les dialogues , & congédié
après cinq mois de féjour à Rome. Comme
la pefte régnoit à Florence , on m'a alligné pour
demeure le palais de mon meilleur ami , Mgr.
Picolomini , Archevêque de Sienne . J'y ai joui
d'une telle tranquillité , que j'ai démontré une
grande partie de mes propofitions fur la réſiſtance .
des fluides Aujourd'hui , je fuis à ma campagne
"d'Arcètre , où je refpire un air pur , près de ma
chère Patrie . »
22
"
.50
Comparez maintenant cette férénité avec les lamentations
de tant d'ufurpateurs du martyre , qui
remplitlent l'Univers de leurs brochures & de leurs
clamers . lorfqu'on leur a défendu un méchant Livre .
Comparez ce récit avec le tableau de fantaisie tracé
par des Romanciers qui s'intitulent Hiſtoriens , &
toujours fuivis de cinquante plagiaires.
-
Défions -nous des Ecrivains qui penfent qu'on peut
fuppléer aux recherches & à la critique par des antithefes
& par des refultats , & qu'on peut faire tout
avec de l'efprit. Ce n'eft pas là ce qui a produit les
Tite- Live , les Muratori & les Robertſon .
( Cet Article eft de M. Mallet du Pan . )
DE FRANCE
111
'
SPECTACLE S.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Jeudi premier de ce mois , on a remis
les Druides , Tragédie de M. le Blanc , en
cinq Actes & en vers .
Cet Ouvrage fut repréſenté , pour la première
fois , en 1772 , & il fit une très grande
fenfation . Le Public , toujours porté à fatisfaire
fa malignité naturelle , toujours
prêt à forcer les vraifeinblances , pour le
plaiur de trouver des allufions & des rapports
entre des faits, & des événemens abe
folument oppofes ; le Public affecta de reconnoître
dans les caractères de la Tragédie
de M. le Blanc , des perfounages affez puiffans
pour forcer au filence l'Écrivain le plus
audacieux , & affez refpectables pour ne lui
Jaiffer d'autres fentimens à peindre, en parlant
d'eux, que ceux de la vénération & de l'amour.
Dela les difcours , les commentaires , la curiofité
, l'affluence , l'enthoufiafme , & une
grande partie du premier fuccès des Druïdes.
Lorfque cet Ouvrage parut , il en fut
donné dans différens Journaux , & principalement
dans le Mercure de France , des ana
lyfes très étendues. Il eft imprimé depuis
quatre mois ; il eft aujourd'hui entre les
mains de tout le monde : ce feroit donc un
F vj
132 MER CURE
.
travail abfolument fuperflu que celui d'une
analyfe nouvelle. Il nous fuffira de dire que
la fille d'un Roi des Carnutes s'eft confacré au
culte des autels , pour accomplir un voeu
très indifcrètement formé par fon père , &
qu'elle immole à ce devoir l'amour violent
que lui a infpiré un jeune Prince nommé
Clodomir : Que ce jeune Prince , qui a fauvé
les jours de fon Roi , qui a répandu dans
tout l'Empire l'éclat de fa valeur & de fon
nom , qui enfin , dans le cours de l'action ,
remporte une victoire fignalée fur les Romains
, eft fur le point de le voir immolé
fur l'autel d'Héfus, par la main même de fon
amante : Qu'il fe foumet avec joie à ce facrifice
, puifqu'il a perdu l'efpoir de devenir
l'époux de fa maîtreffe ; mais qu'il eſt arraché
aux fureurs de la fuperftition par le Grand-
Prêtre des Druïdes. Cet homme vraiment
religieux , vraiment fage , & doué d'une
intrépidité rare , appelle les Guerriers au fecours
de leur maître qui court les mêmes
dangers que Clodomir , & que c'eft par leur
moyen qu'il vient à bout de détruire le fa
natifme fous lequel ont jufqu'alors gémi les
Gau' is.
Il y a long temps que Voltaire s'eft élevé
avec chaleur contre les dangers cruels de la
fuperftition & du fanatifme. La feule Tragédie
de Mahomet eft capable d'inspirer à
toutes les âmes qui joignent de la ſenſibilité
à un peu de philofophie , une horreur invincible
pour deux fléaux , dont l'un eft le perDE
FRANCE. 133
pétuel tourment des âmes pufillanimes , &
l'autre l'arme tout à la fois cruelle & facrée
dont s'arme l'ambitieux qui veut préparer &
opérer de grandes révolutions. Tout Écrivain
Dramatique , dont l'Ouvrage annonce
une grande intention morale , doit préfenter
fon but d'une manière pofitive & diftincte.
Nous ignorons quel eft celui de M. le Blanc.
Il ne peut avoir pour objet la violence que
les parens font à leurs enfans pour les forcer
à embraffer l'état religieux ; car entre une
jeune perſonne , n'importe de quel fexe , qui
entre en Religion par crainte ou par foibleffe
, & une fille qui fe confacre au culte
d'un Dieu pour accomplir un voeu formé
par fon père , la différence eft grande . D'un
côté c'eft la pufillanimité qui obéit à la barbarie
; de l'autre , c'eft l'obéiffance & la ten
dreffe qui payent la dette de l'indifcrétion .
D'ailleurs , nous ne fommes plus au temps
où les pères forment de pareils voeux. S'il
en étoit qui fuffent capables d'en former de
tels , le pouvoir légiflatif les en rendroit vic
times , & leur arracheroit celles qu'une for
bleffe barbare pourroit les engager à immoler.
Quant aux facrifices humains fur les autels des
Dieux , il feroit ridicule de croire que M. le
Blanc eût voulu férieufement s'élever contre
eux. Cependant, à quelle fin nous a t'il donné
fa Tragédie : Son fujet n'eft point hiftorique ,
il est tout entier d'imagination , fi on en excepte
les moeurs Gauloifes, du temps de Jules-
Céfar , qu'il a très fidèlement obfervées . Son
134 MERCURET
Ouvrage paroit dirigé contre l'intolérance.
Pourquoi donc s'élève t'il contre un genre de
fuperftition, contic -une eſpèce de fanatilme
dont nous n'avons plus rien à redouter. Il
nous femble que c'eft affez mal remplir le
grand bur , le but principal de toute produc
tion theâtrale. Au furplus , & quoiqu'il en
foit , à travers ces longues déclamations des
divers Interlocuteurs , malgré le luxe des ma
ximes, destirades & des idées pompeulement
philofophiques , dont les oreilles font fans
ceffe frappées , on voit que l'Auteur eft affez
fortement ému de l'amour du bien & de l'humanité.
La marche de l'action a de la rapi
dité & de l'interèr ; on y diftingue de grands
mouvemens. Le ftyle , quelquefois un peu
emphatique , a fouvent de la nobleffe & de
la force ; & l'Ouvrage , malgré les defauts &
les reproches qu'on peut lui faire , mérite de
l'eftime . L'Auteur a été demandé , il a paru ,
& le Public lui a prodigué les plus vifs ap
plaudiffemens, Nous ignorons & la philofo
phie eft compatible avec le petit orgueil de
fe voir applaudir fur la même planche où
l'on a fait paffer fon génie & fon âme dans lá
tête d'un Comédien : nous laiffons à nos
grands penfeurs le foin d'examiner & de
prononcer fur cette question.
1.
DE FRANCE.
151
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Vendredi 2 du même mois , on a représ
fenté les Coufines Rivales , Comédie en un
Acte & en vers.
f Cette Comédie auroit pu être nommée
Orgueilleufe : c'eft fans doute par modeftie
que l'Auteur s'eft interdit ce titre. Au refte,
le Public ne lui a tenu aucun compte de
cette modeftie , & il a fort maltraité fon
Ouvrage.
Trois filles font à pourvoir. Il fe préſenté
deux amans. L'aînée, déjà fur le retour du pre
mier âge, refufe la main de l'un deux , homme
riche & bon , mais bourru , dejà vieux ,
d'un caractère affez bizarre . La troisième
eft aimée & reçoit avec plaifir les hommages
de l'autre, jeune homme d'un caractère trèsagreable.
Quant à la feconde , elle n'a encore
aimé perfonne, & lorfque , fur le refus de
fon aînée , le vieilla'd vient lui faire la cour ,
elle apperçoit en lui des qualités qui le lui
fent eftimer , & accepte fon coeur & fa for
tune. L'airée fait des réflexions , & veut
revenir fur fes pas , mais il n'eft plus temps ;
le vieillard eft décidé , & il la rend témoin
du tiomphe de fa feconde feeur.
Nous connoiffons deja une Comédie dont
l'intrigue eft toute fembl ble à celle ci , qui a
pour titre : La Fille de trente ans , & qui a
a été
imprimée chez Ruauit il y a dix ou douze ans,
136
MERCURE
Cette Pièce avoit été préfentée à la Comédie
Françoiſe & refufée. Malgre l'humeur qu'en
marqua , dans le temps , un Journal que nous
ne nommerons point , elle ne méritoit pas
d'être reçue , parce que le fonds en eft trop
foible , & qu'il n'eſt ſuſceptible d'aucune efpèce
d'intérêt. Nous ignorons files Coufines
Rivales font une imitation , une traduction
ou une réminifcence de la Fille de trente
ans ; mais elles n'ont pas plus de mérite que
leur original , quoiqu'elles foient écrites en
vers. On dit que l'Auteur de ce dernier Ou
vrage eft un homme d'efprit , qui occupe fes
loifits par des effais de Littérature , auxquels
il n'attache aucune prétention . Nous lui con
feillerons d'en avoir une , celle de plaire aux
gens de goût. Nous lui confeillerons encore
ne pas céder à la foibleffe de préfenter à des
juges févères & exigeans , des productions que
l'amitié éclairée condamneroit , fi on la mettoit
dans la confidence.
ANNONCES ET NOTICES:
LA Neuvième Livraiſon de l'Encyclopédie fera en
vente le 19 de ce mois. Cette neuvième Livraiſon eft
compofée du Tome troifième des Planches , du Tome
premier des Finances, par M. K. D. S. , ancien premier
Commis des Finances , & Cenfeur Royal, & du Tome
premier , feconde Partie de l'Hiftoire.
Le Volume des Finances , qui fait partie de cette
Livraiſon , eft prefque ab folument neuf, & d'autant
plus intéreffant , que tous les efprits paroiffent tour
DE FRANCE. 137
nés vers les objets qui ont le plus de rapport avec la
profpérité des Nations , & parmi lefque's la Finance
tient un des premiers rangs. L'Auteur la confidère
fous trois rapports principaux ; dans fa burfalité ;
dans fon utilité pour la Police du Gouvernement
civil , dans fa liaiſon avec la Politique . Sous ce triple
point de vue , le Dictionnaire des Finances eft trèsétendu
. On y a raffemblé tous les mots en ufage
dans chacune des Divifions de cette Science , de
façon que cer Ouvrage devient à la fois un Vocabulaire
pour la Taille , la Capitation & le Vingtième ;
pour les Aides , pour les Gabelles , pour le Tabac ,
pour les droits des Traites , pour les Kentes , enfin
pour tout ce qui concerne l'Adminiftration générale
des Finances , & la langue particulière à chacune
des parties qu'elle comprend.
Cette Encyclopédie des Finances eft précédée d'un
Difcours préliminaire , ou effai hiftorique , dans
lequel on a confidéré l'état des Finances chez les
Nations les plus anciennes & les plus célèbres . On a
fait enfuite le Tableau des nôties , depuis la formation
de la Monarchie juſqu'à nos jours.
L'Auteur rend compte , dans un Avertiſſement ,
des fecours qu'il a reçus pour la compofition de cet
Oaviage , & des fources dans lesquelles il a puifé.
Les plus confidérables font les Economiques , 3 vol.
in 4 ° . , attribué à M. Dupin , Fermier- Général. Il
n'existe qu'un petit nombre d'exemplaires de cet
"Ouvrage , dont il n'a jamais été vendu un feu!; les
Mémoires concernant les impofitions & les droits
qui ont lieu en Europe & en France , 4 vol. in - 4º .
Imprimerie Royale , par M. de Beaumont , Intendant
des Finances . Cet Ouvrage préſente particulièrement
des renfeignemens fur les Finances de la
plus grande partie des Nations Européennes , il n'en a
été répandu dans le Public que deux cent exemplaires.
Cette Encyclopédie des Finances comprendra 3.
138 MERCURE
vol. , & on publiera les deux derniers dans l'efpace
de deux années .
Le prix de cette neuvième Livraiſon eſt de qua
rante- deux livres broché, & de quarante livres dix
fols en feuilles.
La Soufcription de cette Encyclopédie eft toujours
Ouverte , & eile eft du prix de 751 liv.
1
On peur s'adreffer pour foufcrire , à l'Hôtel de
Thou , rue des Poitevins , N° . 17 ; & chez les Libraires
de France & Etrangers.
Avis fur la Traduction Françoise du troisième
Voyage de Cook , actuellement fous preffe , avec
Privilege du Roi.
La Géographie de la moitié du Globe étoit couverte
de tenêtres , lo.fque l'immortel Cook a commencé
fes Voyages autour du Monde. Les décou
vertes fans nombre de les deux premières expédi
tions font connues de l'Europe entière ; la troifième
a peut- être été plus heureufe encore à cet égard.
L'intrépide Navigateur qui l'a dirigée , a relevé une
vafte étendue de la terre de Kerguolen , il a achevé
la reconnoiffance des Ifles des Amis , & il a rouvé
une multitude d'Ifles nouvelles qui dépendent de ce
grouppe : il a découvert entre les Iles de la Société
•& l'Amérique , plufieurs Ifles , & entre autres un
Archipel très- vafte , qu'il a appelé Inles de Sandwich,
& qui par fa pofition , fon étendue & fes produc
tions , peut devenir d'une extrême utilité aux Navigateurs
Européens ; il a reconnu & relevé , de la
manière la plus exacte , vingt fix degrés de la côte
occidentale de l'Amérique , depuis la Californie jul
qu'aux inontagnes de glaces qui ferment le paffage
au Nord, & ces vingt fix degrés contiennent environ
douze cent lieues de terrein ; il a déterminé la
pofition de l'extrêmité Nord - Eft de l'Asie , & il
DE FRANCE 139
nous a procuré la connoiffance d'une partie de la
côte des Tfchusky ; il a fixé le giffement des Inies
fituées entre le Kamchatka & Amérique , & difipié
les erreurs de toutes efpèces , dont les Cartes des
Ruffes font remplies ; il a à- peu près réfolu l'impor
tante queftion du paffage au Nord - Eft . Les Capitaines
qui ont pris le commandement des vaiffeaux
après la mort , pleins de fon courage & de fon efsprit
, ont exécuté le reste de les grands projets ; ils
ont fait une feconde campagne au Nord , & effayé
de revenir en Europe par le côté feptentional de la
Sibérie , mais ils ont rencontré les glaces au même
point que l'année précédente , c'h - à - dire , à 71
degrés de latitude ; ils ont prouvé que de grandes
terres , telles que celles de Gama , Staten - Ifland ,
& la grande Ifle de Jefb : marquées fur les Cartes au
Nord du Japon , n'exiftent pas.
a
La sofition de chacune des terres anciennes qu
nouvelles , auxquelles les deux vaiffeaux de l'expédition
ont abordé , eft déterminée avec une exactitude
merveilleufe : il fuffira de dire ici , par exemple
, que celle de Tonga- Tabco eft le réfutat de plus
de miile obfervations Aftrenomiques. On apperçoit
à chaque page du Livre dont on. annonce la traduction
, un zèle , une ardeur & une conftance que les
dangers , les befoins des équipages , ou la fatiété des
découvertes ne ralentiffent jamais .
La hardieffe des manoeuvres qu'on y décrit étonne
les Marins les plus courageux ; M. Cook paffe quel
quefois fur des écueils ou des rochers pour arriver
plus tôt , & lorfqu'on forge qu'il déploie une pareille
audace à l'autre extrêmité du Globe & dans les Mers
où le naufrage ne laille aucun efpoir , de fi grands
prodiges femblent au - deffus des efforts humains.
Ce qui n'eft pas moins extraordinaire , il eft venu
à bout de prévenir le fcorbut , & dans un voyage
de plus quatre ans , il n'y a pas eu fur fon vaif
de
140
MERCURE
feau un feul homme attaqué de cette maladie.
Sa générofité & fa bienfaiſance ajoutent encore à
l'intérêt de ce troifième Voyage ; car on le voit tranfplanter
, avec des peines & des foins infinis , des
chevaux , des boufs & des vaches , des chèvres , des
moutons , des volailles , & les plantes les plus utiles
de nos jardins dans les terres de la Mer du Sud ;
enfin on ne lit pas fans un attendriffement profond
les détails de la mort de ce grand Homme affaffiné
par des Sauvages , qui d'abord l'avoient adoré comme
un Dieu.
La partie relative aux moeurs des diverfes contrées
qu'il a parcourues , n'eft pas feulement amulante ,
elle eft digne de toute l'attention des Philofophes.
Ces tableaux , fi variés & fi curieux , des ufages &
du caractère des Infulaires de la Mer du Sud ou des
Habitans de la Côte d'Amérique , offrent une mul
titude d'obſervations précieuſes. Pour n'en citer que
deux , les Peuplades fans nombre de l'Océan Pacifique
parlent des idiômes de la même langue , & il
n'y a pas fur le Globe de Nation plus étendue . M.
Cook a été témoin d'un acrifice humain à O- Taïti ,
& tout annonce que ces facrifices abominables font
communs & répandus fur les autres terres , d'où l'on
pourra conclure , avec affez de fondement , que les
hommes font plus ou moins corrompus à toutes les
époques de la vie fauvage & de la civilifation.
L'Amirauté d'Angleterre , fatisfaite de la verfion
& de l'Édition Françoife des deux premiers Voyages
de Cook , a bien voulu nous envoyer les Cartes , les
Planches & les Feuilles du troifième , à mesure
qu'elles fortoient de la Preffe ; & M. Demeunier s'eft
occupé de la traduction long - temps avant que la
tradu&ior parût à Londres . Au moment où l'on écrit
cet avis , il y en a plus de la moitié d'imprimé , &
les Graveurs de Paris travaillent aux Cartes & aux
Planches depuis up an..
DE FRANCE. 141
L'Édition originale a été miſe en vente à Londres
, le 4 du mois dernier , & épuifée en ` quinze
jours. Les exemplai es ont fur le champ doublé de
prix. Cette Edition contient 87 Planches , ou Cartes
plus magnifiques encore que celles des deux premiers
Voyages. Celles de la traduction ne feront pas
inférieures , & on y trouvera de plus l'Estampe de
la mort du Capitaine Cook , qui fe vend féparément
à Londres , & qui coûte 36 liv . Les perfonnes qui
defirent le procurer cet Ouvrage , doivent fe faire
inferire à l'Hôtel de Thou , rue des Poitevins
N° . 17 , & elles feront sûres d'avoir les premières
épreuves.
La traduction paroîtra à la fin d'Octobre.
ISABELLE & Fernand , ou l'Alcade Zalamea ,
Comédie en trois Actes , en vers , mêlés d'Ariettes ,
repréſentée par les Comédiens Italiens ordinaires
du Roi , le 8 Janvier 1783 , & remife au Théâtre le
12 Juin 1784. Prix , 1 livre 10 fols. A Paris , chez
Prault , Imprimeur du Roi , quai des Auguftins ; &
Brunet , Libraire , Place de la Comédie Italienne.
Cette Pièce est tirée d'une Comédie de Calderon ,
qui offre des fituations intéreffantes . L'Auteur François,
obligé par le genre de fon Ouvrage de ne faire
fouvent qu'efquiffer ce qui demandoit à être développé
, a dû facrifier beaucoup du côté de l'intérêt.
On a pourtant applaudi à des détails agréables.
EUVRES de M. le Camus de Mézières , Architete.
A Paris , chez l'Auteur , rue du Foin - Saint-
Jacques ; & chez Benoît Morin , Imprimeur-Libraire
, rue Saint Jacques .
Ces utiles & eftimables Ouvrages forment
5 Volumes in- 8 ° . , dont voici les titres : Le Guide
de ceux qui veulent bátir , Ouvrage dans lequel on
142
MERCURE
-
donne les renfeignemens néceffaires pour réuffir
dans cet Art , & prévenir les fraudes qui pourroient
s'y gliffer , 2 Volumes , avec un fupplément
de deux feuilles. Le génie de l'Architecture , ou
l'analogie de cet Art avec nos fenfations , ſujet .
prefque neuf. Traité de la force des Bois , Ouvrage
effentiel qui donne les moyens de procurer
plus de folidité aux édifices , de connoître la bonne
cu mauvaise qualité des Bois , &c . Cet Ouvrage
remplit fon titre dans toute fon étendue , & c'eft
une des plus utiles productions dans ce genre. -
Enfin la Defcription des Eaux de Chantilly , qui le
trouve aufli chez Belin , Libraire , rue S. Jacques .
SUPPLÉMENT à l'Inftruction fur les Bois de
Marine & autres , où l'on annonce , 1º . une manière
économique de s'approvifionner des bois de
conftructions navales ; 2. comment on peut fe
procurer à Paris des bois de chauffage ; 3 ° . des
chofes intéreflantes fur l'orme dit pyramidal &
autres ; par M. Tellès d'Acofta , Grand - Maître des
Eaux & Forêts de France , ancien Intendant de
feue Madame la Dauphine , Mère du Roi , Seigneur
de l'Étang , Paroiffe de Marne. A Paris , chez,
Cloufier, Imprimeur Libraire , rue de Sorbonne ; la
Veuve Elprit , au Palais Royal ; Jombert le jeune ,
fue Dauphine ; Defenne , Libraire , Paffage de la
rue de Richelieu
Nous avons rendu un compte avantageux &
mérité de l'Inftruction fur les Bois . Ce Supplément
eft digne des mêmes éloges.
L'ABC, ou le Jeu des Lettres de l'Académie
des Enfans & du Recueil de leurs Etudes , par
Pierre Frefneau , leur Inftituteur , nouvelle Edition.
A Paris , chez l'Auteur , Place de l'Ecole , près le
Pont-Neuf; la Veuve Hériffant , Imprimeur- LiDE
FRANCE. 143.
braire , rue Saint Jacques ; Savoye , Libraire , rue,
Saint Jacques ; & à Versailles , chez Blaizot , Libraire,
rue Satory.
Le Cahier qui vient de paroître fait Supplément
au premier, & contient un petit Abrégé Chronologique
& Hiftorique des Rois de France , orné de
leurs Médaillons.
INSTRUCTION fur la nouvelle Machine inven
tée par MM. Launoy , Naturalifte , & Bienvenu ,
Machinifte-Phyficien.
Cette Machine a été annoncée dans le Journal de
Paris le 19 Avril 1784. Pour la faire connoître &
infpirer l'envie de la voir il fuffit de dire que par
fon moyen un corps contre fa propre tendance
monte dans l'athmosphère avec une vitelle qui
égale le vol de l'oifeau , & eft fufceptible de pou-,
voir être dirigé à la volonté de l'homme fans le
fecours de la, Phyfique ni du Ballon. Les Curieux
pourront la voir gratis chez M. Bienvenu , rue
de Rohan , n . 18 , aux anciens Quinze-Vingts ,
moyennant l'acquifition de la Brochure que nous
annonçons , & qui fe vend I1 livre 10 fols.
NUMERO 5 : Air de Chimène arrangé pour le
Clavecin , Violon obligé , par M. Pouteau , Organifte
& Maître de Clavecin . Prix , 1 livre fols.
Numéro 6 : Air de la Caravane , idem par le
même. Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris , chez M. Bouin ,
Marchand de Mufique , rue Saint Honoré , près
Saint Roch, & Mlle Caftagnery , rue des l'rouvaires,
NUMERO 18 : Ariette & petits Airs arrangés
pour le Clavecin ou la Harpe , par M. Dreux le
jeune , Maine de Clavecin , dédiés à la Reine. Prix ,
2 livres 8 fois. L'Abonnement pour vingt- quatre
Cahiers cft de 43 liv. en Province; à Paris , 36 liv.
144
MERCURE
"
Chez Mlle Girard , Marchande de Mufique , rue de
la Monnoie ; à la Nouveauté ; & chez l'Auteur , au
Collége de Navarre , montagne Sainte Geneviève .
QUATUOR depetits Airs variés & dialogués
pour deux Violons , Alto & Baffe , par J. B. Feray ,
Euvre I. Prix , 6 liv . A Paris , chez l'Auteur , rue
Poultier , Ifle S. Louis , la première porte- cochère à
gauche en entrant par le quai d'Anjou .
€ QUATRE Sonates pour le Clavecin , avec. Accompagnement
de Violon , par M. L. C. Ragué ,
OEuvre III . Prix , 7 liv. 4 fols . A Paris , chez Čou.
fineau , Luthier de la Reine , rue des Poulies ; &
Salomon , Luthier , Place de l'Ecole .
Les productions de cet Amateur font généralement
remplies de goût ; celle- ci en eft une nouvelle
preuve.
Voyez, pour les Annonces des Livres , de la
Mufique & des Estampes , le Journal de la Librai
tie fur la Couverture.
TABLE.
EPITRE à M. Imbert , 81 Les Voyages d'Amour , 114
Air de l'Epreuve Villageoife. Les Navires des Anciens , 115
100 Examen Hiftorique des Offices,'
Charade , Enigme & Logo Droits , &c.
gryphe ,
Eloge du Dodeur Sanchez , Comédie Françoife ,
120
103 Variétés ,
131
104 Annonces & Notices , 136
1
J
APPROBATION.
AT lu par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 17 Juillet. Je n'y
ai rien trouvé qui puike en empêcher l'impreffiou . A
Paris , le 16 Juillet 1784. GUIDI.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI
24 J UILLET 1784 .
PIÈCES FUGITIVES
-
EN VERS ET EN PROSE.
A ROSALIE.
Tous les plaifirs que vous donner ,
Belle & charmante Rofalic ,
Tous ceux auffi que vous prenez
Avec tranfport je les envie.
Vraiment près de vous je défie
Qu'à la campagne l'on s'ennuie ;
Avec les jeux vous y menez
D'Amours une troupe choifie ;
Vous y menez la bonhommic ,
Compagne de la vérité ;
Et cette aimable liberté
Qui , fur les chagrins de la vie ,
Jette des rayons de gaîté.
De la froide mélancolie
N°. 39 , 24 Juillet 1784.
G
146 MERCURE
Vous fuyez le fouffle empefté ;
Et le grelot de la folie
Sous vos doigts fans ceffe agité ,
Appelle fur l'herbe fleurie ,
Sur le tapis des verds coteaux
Aglaé , Cloris , Égérie ,
Et les Paſteurs & les Troupeaux.
Loin de vous les pâles flambeaux
D'une fombre philoſophie ;
Loin de vous les affreux lambeaux
De la Nature enfevelie
Sous les voiles du noir chaos.
Qu'une Belle un peu rembrunie
D'Young vifite les tombeaux ,
Et qu'à ce ténébreux génie ,
Dans un accès d'Anglomanie ,
Elle prodigue fon encens.
Que d'une fublime harmonie
La lugubre monotonie
Dans l'ivreffe ait jeté les fens ,
Contre les maux qui l'ont aigrie ,
Qu'elle redouble fes efforts ;
Que , cédant à fes noirs tranſports ,
Trop laffe du poids de la vie ,
Elle ofe d'une main hardie
Remuer la cendre des morts ,
Le cyprès ombrage la tête .
Vous , fous un front toujours ferein ,
DE FRANC E. 147
Même au milieu de la tempête ,
Vous avez l'air du Dieu malin ,

Lorfqu'en fes plus beaux jours de fête ,
Souriant au plus doux larcin ,
Il s'applaudit d'une conquête.
( Par M. A.... )
VERS à Madame DE FLAUX ,
fur fon Mariage.
CE jour , de tes jours le plus beau ,
De Mirthe t'a donc couronnée ,
Chère Juftine , & l'Hymenée ,
Empruntant de l'Amour les traits & le flambeau ,
Vient de fixer ta deftinée ?
Sans contrainte aujourd'hui , tu peux fuivre la loi
Du tendre penchant qui t'infpire ;
Tu peux aimer , tu peux le dire ;
L'Amour même devient une vertu pour toi.
Laiffe , laiffe gronder ces cenfeurs intraitables
De 1 Hymen & de fes douceurs .
Ils ont beau répéter que des liens durables
Ont plus d'épines que de fleurs :
Si l'Hymen eft gênant , fi fes loix font cruelles ,
C'eft aux âmes qu'Amour refufa d'aflortir ,
Et qui ne favent auprès d'elles
Gij
148
MERCURE
}
L'appeler ni le retenir.
Jeune épouse , veux-tu dans le noeud qui t'engage
Arrêter cet enfant volage ?
Compte peu for ces traits charmans ,
Cette fraîcheur, ces agrémens
Qu'on admire fur ton vifage.
Pour infpirer un feu conftant
Il ne fuffit pas d'être belle ,
C'eft à la Beauté qu'on fe rend ;
Mais c'eſt au coeur qu'on eft fidèle :
C'eft à l'accord intéreſſant
D'un efprit doux & fage , & d'une âme ſenſible ,
Qu'eft attaché le fecret infaillible
De fixer un époux & d'en faire un amant,
Du ciel qui te chérit tu reçus en partage ,
Juftine , ces aimables dons,
Ah! mieux que moi , l'Amour t'en apprendra l'uſage ,
Et je te livre à fes leçons .
(Par Mme Verdier , Alut , d'Uzès , en Languedoc. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eſt Déboire ; celui
de l'Enigme eft Hommage ; celui du Legogryphe
eft Alphabeth , où l'on trouve bale ,
ch ! thé, Abé, plat , table , balet,
DE FRANCE. 149
S'IL eft bien
CHARADE.
' IL eft bien mon premier , quel bonheur il annonce !
Qu'il eft charmant mon tout ! mais en rufes fécond
Souvent l'être qui le prononce
Fort joliment fait mon fecond.
(Par M. le Marquis de Fulvy. )
ENIG ME.
E ne fuis point Evêque , & j'ai pourtant la croffe.
Je ne fuis point Berger , j'ai néanmoins un chien ;
Une baguette encor , fans être Magicien .
Garde-toi bien , Lecteur , de ma fureur atroce .
LOGO GRYPH E.
LE nombre de mes pieds pourroit- il t'amufer ?
Je puis , Lecteur , en nombrer onze.
Ton goût te porte t'il à me décompofer ?
Je vais t'offrir alors le Dieu qu'adore un Bonze ;
La ville qui foutint un fiège de dix ans ;
Un chef- d'oeuvre de mécanique ;
Une plaine foumise aux bouraſques des vents ;
L'organe de la vûe ; une fête bachique ;
L'endroit où préfide Vulcain ;
Un attribut de la Folie ;
Giij
150 MERCURE
Un doigt du pied ; l'habit Romain ;
Des malheureux mortels l'implacable ennemie ;
Le fynonyme d'équateur;
Deux cruels animaux des forêts la terreur ;
Le point de l'horifon où fe lève l'aurore ;
Un mêlange odorant tiré du fuc des fleurs ;
La jeune Déité que le Zéphyr adore ;
Le joug qu'un Dieu cher aux Neuf Seeurs
Impofe aux Candidats du Pinde ;
Le fruit d'un arbriffeau qu'on cultive dans l'Inde ;
Un inftrument d'acier ; un morceau de métal;
Un vafte Empire avoifinant la Chine ;
Un ornement pontifical ;
L'Homère des Anglois , un terme de marine ;
Des couleurs la plus fombre ; un poiffon , un oifeau ;
Un piège ; un arbre; un lièvre ; une ville ; un château ;
Une mer avancée ; une rivière ; un fleuve ,
Et l'habitant des Petites Maifons.
EA-ce tout?
preuve.
Non , Lecteur , j'en vais donner la
Je t'offre encor deux fruits ; du blé de deux façons...
Mais c'eft affez mettre à l'épreuve
Ta patience ; terminons.
On me critique , on me loue , & j'attire
Une foule de curieux 3
Mais laiffant à l'écart aboyer la fatyre ,
Je m'élève dans l'air & plane dans les cieux.
( Par M. Agniel de Valabrix . )
DE FRANCE.
151
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
THÉATRE Moral , ou Pièces Dramatiques
nouvelles, par M. le Chevalier de Cubières
de Palmezeau . Tome premier , contenant
un Effaifur la Comédie , le Concours Académique
, Coinédie en cinq Actes & ent
vers , & l'École des Riches , en trois
Actes & en profe. A Paris , chez Belin ,
Libraire , rue S. Jacques ; la Veuve Duchefne
, rue S. Jacques , & Bailli , rue
S. Honoré, près la barrière des Sergens.
M. LE CHEVALIER DE CUBIÈRES fe propofe
de publier à mefure le Recueil de fes
Pièces de Théâtre. Le Volume qui a paru en
contient deux le Concours Académique &
l'École des Riches. Il a mis à la tête un Effai
fur la Comédie. Il a prouvé par là qu'il ne
cultive pas l'Art Dramatique fans l'avoir
médité; & il veut rendre fes méditations
utiles à ceux qui fe deftinent à la même carrière;
c'eft donner le précepte & l'exemple
tout-à- la- fois. Quand on a lû les Ouvrages
de M. le Chevalier de Cubières , on l'estime
affez pour ofer lui faire entendre la vérité ;
& la vérité peut lui être utile , & lui devient
néceffaire dans une carrière où il ne fait que
d'entrer. Tel eft au moins le but des obfer-
Giv
152 MERCURE
vations que nous allons hafarder fur ce premier
Volume de fon Théâtre. Ce font des
doutes que nous foumettons à fon propre.
jugement ; & nous nous flattons que s'il ne
foufcrit pas à nos critiques , il rendra juftice
à nos intentions. Commençons par l'Effai
fur la Comédie.
Voici les deux propofitions qui le diviſent.
M. de Cubières a voulu , 1º. prouver que notre
Théâtre eft des plus corrompus ; 2. indi
quer les moyens de l'épurer. Il prouve facilement
que nous avons des Pièces très immorales
, telles que le Légataire , la Femme Juge &
Partie , &c. Sans examiner fi ce n'eft pas une
affertion trop rigoureufe que de dire que
notre Théâtre eft des plus corrompus , nous
conviendrons avec M. de Cubières , qu'un
Théâtre ne doit pas être corrompu ; mais
nous demanderons , ( & ce fera difcuter à la
fois les deux propofitions de cet effai ) s'il eft
abfolument néceffaire que la Comédie foit
morale : Philofophiquement parlant , il vaut
mieux qu'une Comédie ait une moralité ;
littérairement parlant , ne peut- elle pas fe
paffer d'en avoir une ? On doit louer une
bonne Comédie d'être morale ; doit - on la
blâmer de ne l'être pas?
A mérite égal , une Comédie morale l'emporte
fur une autre Comédie qui ne l'eft pas ,
comme une bonne action l'emporte fur un
beau difcours. Mais nous le demandons à
M. de Cubières lui- même ; quand on a dit
une chofe agréable dans un cercle , ne trou
DE FRANCE. 153
veroit-on pas ridicule qu'il fe levât un cenfeur
du milieu de l'affemblée , pour vous
dire : Monfieur , au lieu de dire une jolie
chofe , il vaudroit mieux que vous fiffiez une
bonne action ; & ce cenfeur auroit pourtant
raifon . Il y a plus de vertu fans doute à avoir
fait un Ouvrage moral ; il n'y a pas toujours
plus de gloire. On fent combien cetre phraſe
peut donner lieu à de belles & intéreffantes
déclamations ; mais il n'en eft pas moins
vrai que gloire & vertu , même prifes toutes
deux en bonne part , ne font pas toujours
fynonymes. Il eft plus vertueux de donner
aux pauvres un écu, que d'avoir fait unebonne
Comédie fans but moral, même une Comédie
de Molière ; mais cette Comédie rapporte &
doit rapporter plus de gloire à fon Auteur ; &
vous trouveriez ridicule l'homme qui , pour
avoir donné cet écu , voudroit fe placer audeffus
de Molière . Si une Comédie eft évidemment
contre les moeurs , condamnez la ,
non parce qu'une Comédie doit être morale ,
mais parce qu'on ne doit approuver aucun
Ouvrage qui foit évidemment contre les
mours.
Corneille ( on peut s'en convaincre par la
lecture de fes differtations fur l'Art Dramatique
) , ne croyoit pas que la moralité fût
effentielle aux Pièces de Theâtre . D'autres
Maîtres avant lui avoient penfé comme lui.
Auffi n'avons nous pu partager l'indignation
de M. de Cubières , quand il fe plaint amèrement
qu'aucun des Légiflateurs de la Scène
Gv
154
MERCURE
n'ait enfeigné à rendre la Comédie morale:
Nous croyons qu'enſeigner à faire des Comedies
morales , ce n'eft pas enfeigner à
faire de bonnes Comédies ; & il nous femble
que la doctrine dramatique pourroi
s'exprimer ainfi foyez d'abord comique , &
moral enfuite , fi vous pouvez.
Mais , nous dira - t'on , fi vous convenez
que la morale eft un bien , pourquoi ne pas
vouloir qu'on en faffe une des règles du
Théâtre? C'est que plus on approfondit l'art
dramatique , plus on fent combien ce rigorifme
philofophique peut nuire à fes progrès.
Le rire eft l'apanage de la Comédie ;
& en la forçant d'être morale , on court
rifque de l'attrifter. C'est trop fouvent aux
dépens du comique qu'on réuffit à moralifer
fur la Scène ; delà , par exemple , le goût du
drame , genre que nous ne profcrivons point ,
mais que nous jugeons très- inférieur à la
Tragédie & à la Comédie ; genre qui , en
s'accréditant , doit nuire aux deux autres ,
parce qu'il eft plus facile , & que , de deux
fuccès égaux , il eft naturel à la pareffe humaine
de chercher celui qui eft le plus facile
à obtenir.
* 3
Le fyftême Dramatique de M. de Cubières
eft louable par fon motif ; c'eft l'amour de
l'humanité & le befoin d'être utile . Ce fentiment
eft refpectable , même dans fes excès ;
mais il fait tellement illufion à la logique de
M. de Cubières , que , foit dans fes éloges ,
foit dans fes critiques , pour établir fon
DE FRANCE. 159
opinion , il peut fouvent être combattu avec
fes propres armes. Par exemple , dans le
Diftrait , de Regnard , un neveu dit à fon
oncle avec affez d'irrévérence :
C'eft un étrange cas! faut-il que la jeuneſſe
Apprenne maintenant à vivre à la vieilleffe ?
Et qu'on trouve des gens avec des cheveux gris ,
Plus étourdis eent fois que nos jeunes Marquis.
Sahs prétendre juftifier ce manque de ref
pect , nous croyons que M. de Cubières ne
le combat pas avec les raifons qu'il devroit
employer. Une pareille apoftrophe , dit- il ,
» eft elle fupportable dans la bouche d'un
» jeune homme qui paffe fa vie au cabaret ,
» & dont tout le mérite eft de favoir chan-
» ter , danfer , & fe tenir les nuits fous les
» fenêtres des jolies femmes , pour faire
>> croire aux fois qu'il n'eft point de Belle
dans la ville qui ne l'adore , & ne lui
» donne des rendez- vous ? »
و ر
"
Eh , fans doute ! c'eft dans la bouche d'un
perfonnage pareil qu'une telle apoftrophe eft
plus excufable. Ce qu'on ne devroit jamais
pardonner à un Auteur , ce feroit de rendre
fi peu refpectueux envers fes parens , un
perfonnage honnête & vertueux d'ailleurs.
Mais cet oubli des bienféances n'étonne
point , & ne peut faire autorité de la part
d'un fot & d'un étourdi. Le Tyran d'une
Tragédie prononce fans fcandale les maximes
les plus fcandaleuſes.
G vj
156
MERCURE
ود
و د

Plus loin , M. de Cubières , pour ap
puyer fon fentiment fur des exemples , s'exprime
ainfi : Pourquoi le Tartufe , l'Avare ,
l'École des Maris préfentent ils des réful-
» tats fi philofophiques & fi utiles au genre
» humain ? C'eft fans doute parce que Sga-
» narelle perd fon Ifabelle ; Harpagon , la
» caffette , & Tartufe , fa liberté. » Cet
expofé n'eft pas jufte quant à l'Avare. Il eſt
vrai qu'il perd d'abord fa caffette , mais on
la lui rend enfuite ; bien plus , il gagne
par- deffus un habit neuf, qu'il demande pour
la noce ; & malgré cela , quel eft celui des
Spectateurs qui , dans ce moinent , voudroit
reffembler à l'Avare ? C'est que l'avarice
d'Harpagon eft peinte avec des couleurs
peu propres à infpirer le defir de l'imiter. Et
c'eft ainfi que le Poëte Comique peut faire
entrer la morale dans fes productions , c'eftà
dire , qu'il doit la cacher avec foin .
و
M. de Cubières eft encore trompé par fort
amour exceffif pour la morale , quand il
trouve une fublime moralité dans les derniers
mots de la Comédie de Turcaret
prononcés par Frontin : Voilà le règne de
M. Turcaret fini , le mien va commencer.
Voilà le règne de M. Turcaret fini , eft réellement
moral, & c'eft fur cette idée qu'il
falloit arrêter l'imagination du Lecteur ; il
eft moral , parce qu'il rappelle un intrigant ,
un fourbe puni ; mais le mien va commencer
eft une immoralité évidente , parce qu'il préDE
FRANCE.
157
fente à l'imagination un fourbe qui va profpérer.
Il eft encore bien douteux que la manière
dont M. de Cubières veut mettre l'amour
au Théâtre , foit en effet la plus morale. Y
a t'il réellement moins de danger pour les
moeurs à repréfenter l'amour intereffant ,
noble , touchant , tel que le veut M. de Cubières
, qu'à le montrer toujours ridicule ,
comme Molière l'a fait ? Car il faut obferver
que les amoureux de ce grand Comique
font toujours rire à leurs dépens , au
lieu que les amoureux qu'on met aujourd'hui
au Théâtre , attendriffent toujours en leur
faveur. A parler en moraliſte , l'amour, cette
paffion fi naturelle à l'homme , fi facile à
s'allumer , a t'i befoin d'être attifé encore
par des peintures fi intéreffantes ? Plus on le
peint intéreffant , plus on enhardit la jeu- >
neffe à s'en approcher , à le chercher même ;
& le foin qu'a pris le Poëte de le montrer
de loin dans le filence des feus , n'empêche
point que de près la Nature ne les taffe
parler. Ainfi , le moyen propofé pour épurer
l'amour , ne fert fouvent qu'à le rendre plus
dangereux.
Quant à la méthode employée dans cet
Effai fur la Comédie , M. le Chevalier de
Cubières déclare qu'il n'a point voulu s'af
fervir à un ordre bien rigoureux ; c'eſt paffer
condamnation fur une très longue digreffion
far la paffion de l'amour . Nous ferions tentés
de croire que ce morceau a été fait féparé15&
MERCURE
·
coup
ment, & que l'Auteur ne l'a placé qu'après
dans cette differtation . C'eſt une Anecdore
, une espèce de Roman affez extraordinaire
, dans lequel un époux , paffionnément
amoureux, même après la mort de fa femme,
la remplace par fon image qu'il a fait faire en
eire , & qui reçoit fes tendres foins , fes adorations
, fes hommages. C'eſt le fruit d'une
imagination trop exaltée , & le ftyle en eft
trop fouvent emphatique. A la fin de cet
effai , l'Auteur , après un jufte éloge de la Métromanie
, parle ainfi à Piron : « Qù fuir?
Où me cacher , pour me fouftraire à ton
immortel Ouvrage ? Je me roule par terre ,,
" & voudrois n'avoir jamais fu lire. » Un
autre Écrivain , avec autant d'eftime que lui
pour ce bel Ouvrage , mais pius modéré dans
fon ſtyle , diroit à M. de Cubières : Il ne
faut jamais fe rouler par terre , & je ferois
fâché de n'avoir jamais fu lire ; car je
» n'aurois pas eu le plaifir de lire la Métro-
"
» tromanie.
·
G
Au refte , il y a dans cette même differ
tation des morceaux d'un très bon ſtyle ,
pleins de véritable chaleur & même d'intérêt.
Nous allons parler des deux Comédies
, en regrettant que l'étendue que nous
avons déjà donnée à cet article , ne nous permette
pas d'en parler plus longuement.
Le fojet de l'École des Riches , fur laquelle
nous nous arrêterons encore moins
que fur le Concours Académique , eft un
Duc fort riche, qui craint de ne devoir qu'à
DE FRANCE. 159
fon rang & à fon opulence les fentimens
qu'on lui témoigne & les hommages qu'on
lui rend. Pour le guérir de cette eſpèce de
maladie , on apofte un Inftituteur & un
Valet, qu'on introduit chez lui comme deux
grands Philofophes , & qui , en lui prêchant
le mépris des richeffes , l'engagent à s'en
défaire , le débarraffent de tous les bijoux ,
de fa bourfe , & lui enlèvent jufqu'aux bou
cles de fes fouliers en plein théâtre. On voit
que cette exagération eft plus que drama
tique , elle amène un moment intéreffant &
moral ; il s'offre au Duc une occafion de
fecourir des malheureux , & il regrette alors
fes richeffes. Cet état de pauvreté volontaire
lui fait connoître les fentimens d'une Mar
quife qu'il aime, & dont il avoit fufpecté
le coeur dans fon état d'opulence. Mais enfin ,
comme fon appauvriffement n'eft qu'une
plaifanterie qu'on lui a faite , on lui rend
toutes les richeffes , dont il jouit avec plus
de fécurité. Paffons au Concours Académique.
Mufoman , ridicule métromane , met fa
nièce au concours ; il la promet à celui qui
remportera les deux Prix de l'Académie
Françoife. Damon , l'amant aimé , a concouru
anonymement par deux Ouvrages qui
obtiennent la double couronne. Mufoman ,
qui en eft inftruit avant la diftribution , en
lui accordant fa nièce , le prie de lui céder
l'honneur de fa victoire , c'est - à - dire , de
fouffrir qu'il paffe pour l'Ateur des deux
Ouvrages couronnés ; & le jeune homme
160 MERCURE
foufcrit à cette propofition , facrifiant fa
gloire à fon amour . Le cinquième Acte préfente
les Académiciens affemblés pour donner
les Prix , & l'on couronne Mufoman ,
qui montre le manuſcrit des deux Ouvrages.
Alors un Militaire , amoureux aufli de la
nièce , reproche à Mufoman d'avoir chaifi
d'avance pour gendre celui qui feroit cou
ronné , & de préférer enfuite Damon , qui
ne l'eft pas , puifque c'eft Mufoman qui eft
déclaré l'Auteur des Ouvrages qu'on couronne.
Mufoman , ne pouvant réfuter cette
objection , aime mieux renoncer à fa gloire
ufurpée , & déclare que le véritable Auteur
eft Damon , ce qui ne laiffe plus aucun obf
tacle au bonheur des deux amans.
L'Affemblée des Académiciens François
eft une chofe au mois hafardée fur la Scène ;
mais ce qui eft bien plus déplacé , c'eft de
faire difcuter dans la même falle , & en préfence
des mêmes Académiciens , le mariage
de Damon & de la nièce de Mufoman .
On peut reprocher auffi beaucoup de longueurs
à cet Ouvrage. Quant à l'idée que
l'Auteur donne à Mufoman , de mettre fa
nièce au concours , elle nous a bien moins
choqué que nous ne l'avions cru , d'après les
critiques qu'on en a faites . C'est un projet
fou fans doute ; mais celui qui le forme eft
un perfonnage extravagant. Cette idée n'a
peut - être d'autre défaut que d'avoir fourni
le fujet d'une Pièce en cinq Actes en vers.
Elle ne convient peut être pas au tou & à
DE FRANCE. 161
l'étendue de cet Ouvrage ; & elle eût paru
plus naturelle dans une Pièce plus courte
& bien gaie.
Le Concours Académique ne manque pourtant
pas de gaîté , ni même de comique ; &
Bous fommes loin de croire que l'on doive
éloigner l'Auteur de la carrière du Théâtre.
La verfification de cet Ouvrage doit auffi lui
faire beaucoup d'honneur. C'est un éloge
qu'on pourroit juftifier , en citant même au
hafard. Dans le premier Acte , Mufoman ,
faifant lire un de fes Ouvrages par Damon ,
lui donne des confeils pour les faire valoir
par une lecture avantageufe. Lifez , lui
dit il ;
De ce ton féducteur qui fatte , qui réveille ,
Et s'ouvre jufqu'à l'âme un chemin par l'oreille.
Le ſtyle marche- t'il d'un pas précipité ?
Que votre voix l'imite en fa rapidité.
Que plus fouvent encor , majestueufe , lente ,
Elle traîne avec grâce une phrafe brillante ,
Et laiffe à l'Auditeur un long étonnement.
Effayé-je de peindre un tendre fentiment ?
Hâtez-vous de faifir ces inflexions douces
Par qui l'âme eft en proie aux plus vives fecouffes.
Prenez l'accent du coeur , foupirez même.
Voici comment Damon plaide la caufe
des Lettres :
Vous y verriez , Monfieur , tout ce qui vous honore.
Vous yverriez ( quel homme , excepté vous , l'ignore??
162 MERCURE
Que les talens , par vous mépriſés & haïs ,
Furent par-tour aimés. Que dans plus d'un pays
L'encens fuma jadis fous les faintes ſtatues
Que le Chantre d'Achille à bon droit avoit eues ;
Que des Rois avec pompe envoyoient leurs vaiffeaux
Chercher dans fes foyers le vieillard de Théos ;
Que de Pindare feul le fougueux Alexandre
Refpecta la maison quand il mit Thèbe en cendre ;
Que le grand Cicéron , d'abord fimple Oráteur ,
Devint Conful de Rome & fon libérateur ;
Que l'Empereur Auguſte , en un réduit tranquille ,
Soupoit avec Mécène entre Horace & Virgile ;
Que Pétrarque inclina fon front fous les lauriers ,
Aux lieux , aux mêmes lieux où de fameux Guerriers
Avoient reçu le prix de leur noble, vaillance.
Vous y verricz , Monfieur , qu'auffi cher à la France ,
Pour loyer de fes vers alors très- féduifans ,
Ronfard fut accablé d'honneurs & de préſens ;
Qu'épris du vieux Corneille aux jeux de Melpomène ,
Tout un peuple attendoit ce père de la Scène ,
Se levoit en filence à fon augufte afpect ,
Et devant lui courboit le front avec reſpect.
Vous y verriez un Roi craint de l'Europe entière ,'
Solliciter lui-même un tombeau pour Molière.
On ne lira pas avec moins de plaifir cette
énumération des portraits expofés dans l'une
des falles de l'Académie :
Les grands Rois en tout temps ont honoré les fages.
DE FRANCE. 163
Voyez ici d'abord le grave Defpréaux ,
Dont la raiſon toujours a guide les pinceaux .
Quinault avec bonté de loin le confidère ,
Comme pour adoucir fon humeur trop févère.
Cotin femble pâlir à ce terrible afpect.
Inclinez-vous : voici le moment du refpect.
Celui que vous voyez eft l'aîné des Corneilles ,
Que balance Racine en fes fublimes veilles.
Regardez & tremblez , c'eft le noir Crébillon :
Et celui que je baiſe eft le doux Fénelon .
Quoi ! le bon La Fontaine au temple de mémoire !
Écoutez : de Joconde il vous conte l'Hiſtoire.
Admirez cet oeil d'aigle , il vous peint Boffuet.
Saluez en paffant le facile Greffet.
Cherchez - vous Montefquieu ? le voilà ce grand
Homme ,
Législateur du monde & le Peintre de Rome.
Celui de la Nature eft offert à vos yeux ;
C'eft Buffon. Approchez pour le contempler mieux.
Deux pas encor. Venez au fond du fanctuaire ,
Et tombez à genoux devant le grand Voltaire .
Son génie eft par- tout répandu dans ce lieu ;
A genoux , avec moi : du temple c'eſt le Dieu .
On nous difpenfera de faire l'éloge des
vers que nous venons de citer ; & nous avons
peine à nous pardonner de n'en pas citer
davantage .
( Cet Article eft de M. Imbert. )
164
MERCURE
ر
PRÉCIS Hiftorique de la Maifon Impériale
des Comnènes , où l'on trouve l'origine , les
maurs & les ufages des Maniotes , précédé
d'une filiation directe & reconnue par
Lettres Patentes du Roi , du mois d'Avril
1782 , depuis David , dernier Empereur de
Trébifonde , juſqu'à Démétrius Comnène ,
actuellement Capitaine de Cavalerie en
France. A Amfterdam , & fe trouve à
Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
CET Ouvrage , peu volumineux , préfente
au Lecteur Philofophe un grand objet de
méditation. L'illuftre Maifon dont elle offre
l'Hiftoire, a été connue fous les divers noms
de Silvia , de Julia , de Flavia , & enfin de
Comnène. Elle paffa en Grèce l'an 329 ,
avec l'Empereur Conftantin le Grand , leur
parent.
Cette Famille a régné long temps dans le
monde par ordre de fucceffion ; elle a donné
des Princes à l'Europe & à l'Afie ; ce Précis
hiftorique ne préfente que la fuire des Empereurs
de Conftantinople & de Trébifonde
qui en font fortis. Le premier des Empereurs
de Conftantinople eft Ifaac Ier , fils
de Nicéphore Ier ,Prince d'Aftracanie , dans la
Médie , les autres Alexis Ier ; Jean II; Manuel
Ier; Alexis II , & Andronic ; ceux de Trébifonde
font : Alexis III ; Alexis IV ; Jean
III ; Alexis V ; Bafile Ier ; Jean IV; Bafile
II ; Alexis VI ; Jean V , avec AlexanDE
FRANCE. 165.
dre , fon frère , & David , qui fut appelé
David II , à caufe d'un Empereur du même
nom qui avoit régné à Héraclée de Pont.
Ce David II fur le dernier Empereur de
Trébifonde . Mahomet II , après la prife de
Conftantinople , en 1453 , attaqua Trebifonde,
où régnoit David , qui fut forcé de
fe rendre au vainqueur. David fut conduit à
Conftantinople ; & le cruel Mahomet , qui
s'étoit engagé par la capitulation à lui conferver
un apanage confidérable , lui propofa
de renoncer à la foi , fous peine d'être maffacté
avec les fils . Ce malheureux Prince
aima mieux mourir que d'apoftafier. Mahomer
, pour ajouter aux horreurs de fa mort ,
le rendit témoin de la circoncifion de l'un
de fes fils , qui fe fauva en Perfe , & enfaite.
à Mania , dans la Laconie ; ce Prince fugitif
s'appeloit Nicéphore ; les Maniotes le déclarèrent
Protogeros , c'eft- à dire , premier Sénateur
, dignité qui demeura héréditaire dans
fa famille , & qui fut tranfmife à fa poftérité.
Ce n'eft pas le feul Prince qui ait trouvé
un afyle chez les Maniotes. Ce peuple fingu
lier eft iffu , ou plutôt eft un refte des anciens
Spartiates. Quand le luxe & les richeffes
eurent amolli la célèbre Lacédémone , &
détruit la force de fes loix , elle perdit fon
bonheur , fa gloire & fa liberté. Quelques
Citovens qui avoient échappé à la corrup
tion des moeurs , voulurent le fouftraire à
l'esclavage. Ils fe retirèrent fur le Mont
166 MERCURE
Taigete ; & c'eft là l'origine de cette nation
fobre , fière & infatigable , refte intrépide
d'un peuple dégénéré , rivale & victorieufe
de Nations puiffantes ; qui , n'ayant jamais pu
mettre fur pied plus de vingt mille combattans
, a repouffé les plus formidables armées ;
& qui feule , parmi les Grecs , a ' réfifté pen
dant plufieurs fiècles aux armes des Mufulmans.
"
C₁
C'eft au milieu de ce peuple que les Com
nènes fe font diftingués par leur courage &
d'autres vertus heréditaires. Le dernier
Conftantin IV , termine la notice de ceux
dont l'Auteur de ce Précis fait une mention
fi honorable. Conftantin IV éprouva dans
» le terme d'une courte vie , de continuelles
» contrariétés qui lui donnèrent une forte
» d'averfion pour fon origine illuftre : il
» n'en parloit jamais , & fouffroit encore
» moins qu'on lui en parlât. Le Marquis de
Saint- Pernes , Lieutenant- Général , faifant
l'infpection à Wormes du Régiment
Royal Corte , Cavalerie , ou de Vallière
» dans lequel Conftantin étoit Capitaine
» fut frappé de fon nom ; & prévenu par
fon maintien , il s'efforça de vaincre fa
répugnance à fe montrer à la Cour : il
" offrit de l'y conduire & de l'y préfenter
lui- même , & l'affura d'avance que le Roi
» auroit égard à fon mérite perſonnel ,
» aux malheurs de la race illuftre dont il
étoit forti . Conftantin répondit à ce Géné
ral , peut- être avec trop d'âpreté , que
30
39
39
99
39
30
&
DE FRANCE.
167
ود
"
le Roi l'avoit chargé de faire l'inſpection
» de fes Troupes , & non de lui faire des
offres & des complimens fur fon origine ,
qui étoit pour lui une fource intariffable
d'humiliations ; que , fatisfait de jouir de
l'exiftence ordinaire de la Nobleffe Françoife
, il avoit appris à renoncer à toure
» ambition. Il porta en effet fi loin ce dégoût
, qu'il forma le deffein d'éteindre fa
branche , en dévouant à l'Églife deux fils
qu'il avoit.
23
"
20 13
"
Enfin il eft resté de lui deux fils , pour
ajouter aux grands exemples des viciffitudes
humaines, De cette race illuftre , qui a produit
onze Empereurs , un Curopalate , deux
Sébaftocratores & dix Protogerondes , tous
Princes Souverains & indépendans , il refte
deux rejetons , dont l'un eft actuellement
Capitaine à la fuite de la Cavalerie , au Service
de France , & l'autre , Prêtre dans la
Paroiffe de S, Gervais , à Paris.
VERSfur la Paix , par M. l'Abbé Duviquet ,
du Collège de Louis le Grand . De Pace
Carmen , par M. l'Abbé Luce de Lancival ,
idem.
J'AI cru devoir raffembler fous le même
titre deux Pièces compofées à la même cecafion
par deux jeunes Étudians dans le
même Collége , d'autant mieux qu'il s'agit
d'encourager les premiers effais de leur
Mufe , bien plus que d'en rendre un compte ,
168
MERCURE
dont les Pièces de ce genre ne font
ceptibles.
Ambo florentes atatibus , arcades ambo ,
Et cantare pares.
pas fuf-
Il y a une forte d'équité , comme je l'ai déjà
dit ailleurs , à parler d'un Ouvrage qui , fans
être bon , & fans avoir affez d'importance
pour mériter l'attention du Public , annonce
néanmoins quelques difpofitions , & un goût
pour la Littérature qui ne peut être blâmable
, pourvu qu'il foit bien dirigé , &
que loin d'être exclufif, il ne ferve qu'à nous
éclairer fur les devoirs de la profeffion que
nous avons embraffée. Il n'y a que des talens
bien fupérieurs & bien rares qui puiffent
excufer un jeune homme qui ne voudroit
avoir d'autre état que celui de belefprit.
Voilà ce qu'on ne peut trop rappeler ,
aujourd'hui que tant de jeunes têtes font infatuées
de la manie des vers , & que la maladie
de la rime eft devenue fi contagicufe.
On n'a jamais vû tant d'Auteurs de toute
efpèce , & fi peu de Gens de Lettres . Ces
réflexions néanmoins ne doivent pas empêcher
d'entrevoir les premières difpofitions
du talent , & de les encourager. D'ailleurs ,
les Écrivains novices font intéreffans aux
yeux d'un vrai Littérateur par une qualité
bien précieufe , c'eft qu'ils font enthoufiaftes
de bonne foi , & qu'ils ne connoiffent
pas l'efprit de parti. Aufli , les vers de
M. l'Abbé
DE FRANCE. 169
M. l'Abbé Duviquet fur la Paix , n'ont ils
été pour lui qu'une occafion de rendre hommage
à un Homme de Lettres qui , par la
fécondité de fon efprit & la variété de fes
talens , fembleroit deftiné à remplacer Voltaire
, fi l'on pouvoit eſpérer que ce génie
univerſel , qui n'a point eu de prédécefleur ,
pût jamais avoir un fucceffeur. M. l'Abbé
Duviquet annonce du goût & de la facilité ;
mais il a befoin d'apprendre à méditer fon
fujet pour mieux l'approfondir & pour fécon
der fa penfée. Le génie même de l'expreflion
lui manque. Si dans fa Pièce je n'ai point
remarqué de vers très- reprehenfibles , je n'y
en ai point trouvé non plus un feul vraiment
louable. Voici l'endroit qui m'a paru le plus
digne d'être cité. L'Auteur apoftrophe la
Paix :
C'est toi qui réunis
L'épouſe à fon époux , & la mère à fon fils.
Moi-même je te dois la fin de ma misère.
C'est par toi que je vois & que j'embraffe un frère.
Toi feule , après cinq ans d'ennuis & de chagins ,
Par ton retour heureux , rends mes jours plus fereins.
Hélas ! c'étoit en vain que fon jeune courage
Sept fois l'avoit fauvé des fers & du carnage ,
En vain le Dieu des Mers & le Dieu des Combats
Eût respecté les jours arrachés au trépas ;
A de nouveaux dangers l'amour de la patrie
Bientôt fans ta préfence eút expofé favie.
Nº.

30 , 24 Juillet 17541
170 MERCURE
32
"D
On me verroit peut- être , entouré de cyprès ,
Sur fa cendre en pleurant exhaler mes regrets.
Ces vers ne font ni durs , ni incorrects :
voilà tout ; mais ils ne font ni affez penfés ,
ni affez fentis ; ils n'expriment rien. La note
que l'Auteur y joint fe lit avec plus d'intérêt
, parce qu'elle dit davantage . « Il eft
rare qu'à dix - fept ans on fe foit jamais
trouvé expofé à tant de dangers que mon
frère en a courus dans les dernières campagnes
. Monté d'abord fur le vaiffeau le
Duc de Bourgogne , il fe trouva à fept
» combats confecutifs fous les ordres de M.
» de Graffe , M. de Barras & M. de Ternay.
Il étoit de la malheureufe journée du iz
» Avril . Sur la fin de 1781 , M. de Chammartin
, fon Capitaine de Vaiffeau , ayant
» été transféré fur la Bourgogne , daigna
» l'emmener avec lui. Ce ne fut que pour
effuyer trois mois après un des naufrages
les plus affreux dont on ait jamais en-
» tendu parler . Les Journaux en donnèrent
» dans le temps le trifte détail . M. de Chammartin
, un Aumônier & les deux tiers de
l'Équipage y périrent . Les autres ne durent
leur falut qu'à l'intrépidité d'un jeune
» Officier François , nommé M. Pinfun , qui ,
ayant eu le bonheur d'arriver à terre , fit
» à pié prefque nud , dans un climat brûlant
, cinquante lieues en vingt - quatre
heures , & leur envoya du fecours de
» Porto Pello. Je n'ai pas beſoin de dire
29

39
99
"
93
99
DE FRANCE 171
ور
» avec quelles actions de grâces il fut reçu
» des malheureux naufragés , du nombre
defquels étoit mon frère ; mais ce que je
ne dois pas laiffer ignorer , c'eft que fon
» action n'a point échappé à la bienfaisance
» attentive du Roi & de fes Miniftres . Que
» ce brave Officier me permette de lui témoigner
, en particulier , ma reconnoiffance
; & tandis qu'il reçoit les hommages
» de la France , qu'il ne dédaigne pas de re-
» cevoir ceux de la Nature. »
73
"9
M. l'Abbé Duviquet eft en Rhérorique
fous M. Hérivault ; cet Élève fait honneur à
ce Profeffeur célèbre , qui , dans fa claffe ,
ne développe pas avec moins de foin les
beautés de nos bons Écrivains , que celles
des Auteurs Grecs & Latins.
Le Poëme de M. l'Abbé Luce de Lancival
n'offre guères non plus que des lieux
communs fur la Paix. Cette Déeffe apoftrophe
tour à tour les Puiffances Belligérantes ,
& les exhorte à n'avoir plus d'autre ambition
que celle du bonheur des Peuples , de
la culture des Arts & de l'accroiffement du
Commerce ; mais , grâces à la langue Latine
, plus poétique & plus harmonieufe
que la nôtre , il femble que l'on foit en
quelque forte difpenfé d'avoir des idées &
de l'efprit. Les meilleurs Poëmes de la fatinité
moderne feroient à peine fupportables
s'ils étoient écrits en François. Il eft bon
néanmoins qu'un jeune homme fe familiarife
à parler la langue de Virgile pour en
Hij
172 MERCURE
mieux fentir les beautés . Parmi les Gens de
Lettres , on a obfervé de tous temps une
difference prodigieufe entre ceux qui font
verfés dans les langues anciennes , & ceux
qui ne les connoiffent que fuperficiellement;
à peu - près comme entre les Peintres
qui font allés étudier à Rome les tableaux
de Raphaël , du Dominicain , du Corrège ,
& ceux qui fe font bornés à l'École Françoife
. Au furplus , il y a deux ans que M.
l'Abbé Luce de Lanceval , étant en feconde.
fous M. Sélis , auffi avantageuſement connu
dans la Littérature que dans l'Univerfité ,
publia un Poëme Latin fur la mort de l'Impératrice
Reine de Hongrie. Cette Pièce lui
méita des félicitations & des encouragemens.
M. d'Alembert , fi habile à entrevoir
les premiers germes du talent , & ſi zélé à
contribuer à leurs développemens , lui fit
alors obtenir une gratification du Roi de
Pruffe. On ne pouvoit s'annoncer dans la
Littérature fous de meilleurs aufpices.
MIS MAC REA , Roman Hiftorique ,
par M. Hilliard d'Auberteuil , petit in 12 .
Prix , liv . 10 fols broché . A Philadelphie
, & fe trouve à Paris , chez Grangé ,
Libraire , rue de la Parcheminerie , & au
Cabinet Littéraire , Pont Notre Dame.
La fonds de ce Roman eft vrai , les détails
appartiennent à l'Auteur. Outre l'intérêt du
fujet & du genre de l'Ouvrage , on y trouve
DE FRANCE. 173
celui qui doit réfulter de la peinture des
moeurs Américaines.
Mac Rea , fille d'un riche Négociant de
New Yorck , au milieu des horreurs des
guerres civiles , voit un jeune Anglois à la
tête d'autres Guerriers , entre dans fa maifon
les armes à la main. Le jeune homme
eft défarmé par la beauté de Mac - Kea. Ce
farouche Guerrier n'eft plus qu'un tendre
amant qui confole , & à la terreur qu'il avoit
infpirée d'abord fuccède le plus doux fentiment.
Cet amour mutuel eft traversé par les
circonftances ; & les deux amans font obligés
de le féparer. Enfin Mac Rea ayant quitté
l'habitation paternelle pour aller dans le
camp Anglois époufer fon amant , eft rencontrée
& mallacrée par des Sauvages.
On lira avec plaifir ce Roman , qui eft
écrit d'un ftyle vif, rapide & vrai . Voici un
morceau qui fera juger du ftyle de l'Aureur.
Nathaniel , père de Mac Kea , malgré fa
vieilleffe , veut aller combattre pour la Patrie
. Il fe mer à la tête de fes Laboureurs &
des jeunes gens du canton , & leur adreffe ce
Difcours : " Mes amis , quoique l'hiver des
aus ait blanchi mes cheveux , il n'a point
glacé mon courage ; je veux marcher à votre
tête , & vous montrer le chemin du devoir
& de l'honneur. Eh quoi ! fera t'il dit que
des mercenaires , le rebut de l'Europe , des
hommes vendus à nos tyrans triompheront
de nous ? Les Anglois ont bien fait d'engager
des Serfs Allemands pour nous exter-
Hiij
174
MERCURE
miner ; ceux- ci ne favent ce que c'eſt que la
liberté , voilà ce qui les enhardit à nous
combattre ; montrons leur ce que pent
l'homme quand il eft animé par l'amour
du bonheur de la Patrie. N'entendez- vous
pas les gémiffemens que pouffent ves femmes
& vos filles , en apprenant les revers
qui accablent nos frères dans le nouveau Jer
fey ! Eh bien , chacune des larmes qu'elles
répandent , eft un ordie qu'elles vous donnent
de partir , & de les défendre jufqu'à la
derrière goutre de votre fang. Voyez ces
arbres que vous avez plantés ! leurs fruits
feront ils pour les vainqueurs ? Et ces enfans
, objets de vos délices , Dieu ne les accorda
t'il à votre amour que pour être des
efclaves ? Ne leur laifferez- vous d'autre héritage
que des fers ?
ر و
LEÇONS Élémentaires de Mathématiques .
contenant les Principes de l'Arithmétique ,
de la Géométrie , de l'Aftronomie , des
Météores , de la Mécanique & de l'Algèbre
, par M. P. D. L. F. , de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles Lettres de
Châlons -fur- Marne , & de la Société des
Antiquités de Caffel. 2 vol . in 8 ° . A Paris ,
chez la Veuve Ballard & fils , Imprimeurs
du Roi , rue des Mathurins.
2.
L'UTILITÉ des Mathématiques eft fuffifamment
reconnue ; il eft encore vrai que
Férude de cette Science a de grands attraits.
DE FRANCE. 175
pour ceux qui la cultivent avec fuccès ; mais
l'abord en eft difficile , & fur tour effrayant.
l'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
s'eft propofé d'étendre la connoiffance d'une
Science auffi utile ; & pour engager les jeunes
gens à s'en occuper, il a voulu en rendre l'étude
facile & agréable . Il falloit pour cela ne pas
donner à ce Traité l'étendue effrayante qu'a
ordinairement un cours de Mathématiques.
Mais en lui donnant moins d'étendue , il
falloit lui conferver un degré de clarté néceffaire
pour parvenir à l'intelligence parfaite
de cette Science . Voilà le but de
l'Auteur ; voilà les difficultés qu'il avoit
à vaincre ; & fon fuccès a été tel qu'il ne
laiffe rien à defirer. Son Ouvrage peut être
mis au nombre des Livres Claffiques les plus
utiles à l'éducation. On fent bien que la
Géométrie , par exemple , auroit paffé les
bornes de l'Ouvrage entier ; mais M. de la
F. s'eft reftreint aux propofitions utiles ; &
ceux qui auront bien compris ce qu'il dit de
la Géométrie , pourront comprendre tout
ce que les Auteurs les plus favans en ont
écrit.
La forme du dialogue eft celle qui répondoit
le mieux aux vûes de l'Auteur , c'eft
auffi celle qu'il a adoptée , excepté pour
l'Algèbre , dont l'article termine le fecond
Volume. La raifon de cette exception , c'eft
que cette Science étant fort abftraite , &
exigeant un efprit plus rompu au calcul &
au raifonnement , les jeunes gens que doit
Hiv
176
MERCURE
inftruire cet Ouvrage , en arrivant à cet article
, font déjà préparés & fortifiés par d'autres
études.
Un inconvénient attaché aux Ouvrages qui
traitent des hautes Sciences , c'eft qu'ils ont
fouvent befoin d'être recufiés ou augmentés ,
à mesure que les nouvelles découvertes detruifent
de vieux préjugés , ou ajoutent à la
maffe de nos connoiffances. L'Auteur de ces
Leçons aimant & coltivant les Sciences , met
toujours les Élèves au niveau de leurs progrès
actuels.
Nous devons à M. de la F ** plufieurs autres
Ouvrages utiles à l'éducation de la jeu
neffe. Il eſt beau de confacrer fes travaux à
l'utilité publique ; il eft plus rare encore d'y
confacrer fes loisirs , quand on eft ocupé
par des places importantes qui affu étiffent
au travail & expofent à la diffipation.
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR ,
LE fort des inventions dans les Sciences, reffemble
aujourd'hui à celui des hommes dans la Société . Sans
cothurne , fans tréteaux , fans éclat extérieur , ceuxci
n'obtiennent qu'avec difficulté l'eftime & la renommée,
Produifez de même une découverte qui
occupe l'intelligence fans frapper les fens , fon AuDE
FRANCE. 177
teur fera trop heureux de n'être pas généralement
dédaigné.
Au moment fur - tout d'un tranfport général pour
des expériences regardées comme furnaturelles , combien
paroîtra froid an Mécanicien dans le filence du
cabinet ? Qui lui tiendra compte de les refforts , de
fes leviers , de fes foupapes , en fortant d'admirer
un vaiffeau de 100 pieds de diamètre porté dans
les airs avec fes Inventeurs , un Nécromancien ,
armé d'une baguette, fous laquelle la terie devient perméable
, & les fources foutaires un fujet de divination
; des convulfions fubites & variées , communiquées
par la feule approche d'un Magicien gefticulant
; mille prodiges enfin , d'autant plus éblouiffans
que la caule en eft occulte , & l'effet certain fur
l'imagination ?
Il faut attribuer à cet amour du merveilleux , maladie
d'un fiècle où l'on prétend ne plus croire au
merveilleux , le demi - fuccès des automates parlans
de M. l'Abbé Mical. Rien de plus certain que cette
affertion paradoxale en apparence . La nature du
problême mécanique qu'avoit à réfoudre l'inven
teur , fes difficultés , la folution dont il étoit fufcep❤
tible , les limites & les défauts de cette folution out
été foiblement fentis par le Public.
L'art de transporter à la matière non organifée le
don de la parole , a enfanté une multitude d'efforts &
de preftiges , même dans la plus haute antiquité . Au
milieu des fables de la mythologie & des artifices de
la théocratie , on découvre l'ancienne opinion qu'on
pouvoit animer l'airain , en en faifant un organe
vocal. Sans entrer dans les ridicules interprétations
de quelques Auteurs & des Scholiaftes , touchant le
mécanisme des Oracles de Dodone , de Delphes ,
&c. &c. on ne peut guères douter que l'artifice de
ces impoftures ne confiftât à rendre la voix humaine
furnaturelle , par fon patlage dans un corps rélon-
Hv
178 MERCURE

nant . Le Philofophe Tacite n'a pas craint de dire , en
parlant de la fameufe ftatue de Memnon , qu'elle
prononçoit des paroles lorfqu'elle étoit échauffée des
rayons dufoieil. Annal . Lib . II .
Après les tuyaux , les trépieds , les chênes & le
foleil , font venus des Mécaniciens. Ils ont tenté de
remplacer l'illusion par la réalité. Tandi que des Saltimbanques
faifoient journellement parler des ma→
rionnettes , & étonnoient le Public par des fortilèges
plus ou moins groffiers , des Artiftes diftingués ont
fait du jeu des automates l'un des chef d'oeuvres de
la mécanique moderne . Celui de ces Inventeurs qui ,
juſqu'à M. l'Abbé Mical , a pouffé le plus loin l'imitation
des mouvemens de l'homme par des machines ,
eft M. de Kempelen . Jufqu'à lui , les feules actions
matérielles de notre eſpèce avoient été reproduites
par des automates ; il leur donna la forme d'êtres
penfans. On vit une fuite de perceptions & d'idées
très compofées le développer fous les doigts d'un
Mannequin en habit Turc , ce Mannequin corref
pondre avec un être animé & penfant , le combattre
au plus difficile de tous les jeux de combinaiſon , fe
mouvoir comme lui , fubordonner fes mouvemens à
la volonté & à la marche de cet être animé , gagner ,
perdre & diriger toute fa partie d'échecs , fouvent de
manière à faire honte au Joueur le plus intelligent.
On a accufé d'artifice M. de Kempelen : On lui a
fait dire à je ne fais quel Prince , que fon fecret
n'étoit rien. Ces fuppofitions paroîtront auffi fauffes
qu'abfurdes à ceux qui , depuis douze ans , ont fuivi
en Allemagne cette machine étonnante L'Inventeur
en a laiffé voir la ftructure intérieure ,, fouiller la
caiffe , les tiroirs , les vêtemens ; on y a vû des-leviers ,
des poids & des cylindres ; & fi ce phénomène de
mécanique eft l'ffet de l'adreffe , il faut convenir
que la charlatanerie ne fe met pas fouvent en pareille
dépenfe de conftructions &ices , & que certe
DE FRANCE 1
adreffe feroit encore plus inexplicable que le méca
nifme même du Joueur d'échecs .
Mais , fans doute , ce feroit une illufion d'imaginer
qu'aucune puiffance mécanique ait pu communiquer
le don de la penfée. Quelqu'intelligentes
que foient les opérations du Joueur d'échecs , il n'en
eft pas moins un agent aveugle & paffif. L'art a fu
lui faire repréfenter des conceptions fans lui en donner
une ; il obéit à des mouvemens déterminés , &
fa force motrice agit fans aucune fpontanéité . Par
cela feul , le plus favant automate refte toujours un
million de fois au -deffous du finge..
Il nous eft impoffible d'animalifer la matière ; nos
forces font réduires à lui faire imiter les mouvemens
extérieurs des êtres fenfibles & intelligens : le fentimeut
ni la penfée ne fortiront jamais des atteliers
du Mécanicien ; c'eft le feu créateur , aucun Prométhée
ne le dérobera.
le
L'extrême des efforts de l'art paroît donc fe réduire
à organifer la matière de manière à en tirer des
fons articulés. Cette faculté réservée, ainfi que
rire , à l'efpèce humaine , réfultante d'ene conftruction
d'organes très compliqués & très délicats ,
peut cependant être tranfmife à des corps inanimés ,
il s'agit de les transformer eux - mêmes en inftrument
vocal. Or , quiconque a étudié l'anatomie de la
parole , ne s'étonnera point que ce problême ait fait
jufqu'à préfent le défefpoir des Mécaniciens.
M. de Kempelen regarde fon Joueur d'échecs
comme un joujou , comparativement à un automate
parlant . Il a tenté ce dernier effai. On a vû de lui
une boîte fermée , dans les trous de laquelle l'Astifte
inféroit fes doigts , & d'où l'on entendrit fortir des
paroles. Plufieurs perfonnes rapportent avoir ouï
diftin&tement quelques mots de différentes langues ;
raais cette machine n'étoit qu'une ébauche à côté
des têtes parlantes de M. l'Abbé Mical , têtes invol
180 MERCURE
tées bien des années avant que la boîte de M. de
Kempelen eut vû le jour.
Trop de perfonnes ont oui , & l'on a déjà trop
analyfé ces fameufes têtes , pour entrer dans aucun
détail à ce fujet ; ce qui feroit inconcevable par- tout
ailleurs qu'à Paris , c'eft qu'elles puiflent être un
objet de conteftation c'est que l'un dénigre , l'autre
admire ce grand Ouvrage ; c'eft que la faile de
M. l'Abbé Mical contienne autant d'oreilles différentes
, les unes fourdes , les autres bien frappées
aux intonations fyllabiques de ces deux têtes ; c'eſt
enfin qu'on puiffe varier autant fur le rapport d'une
fenfation fimple , qui n'exige ni étude ni conformation
exquife dans l'organe auditif Prévention ou
mauvaife- foi , voilà , fans doute , la caufe de ces
variantes.
Sans accufer les fens de perfonne , je n'ai aucune
raifon de me défier des miens. D'après leur témoignage
, je ne puis révoquer en doute la faculté articulative
des automates de M. l'Abbé Mical. De tous
les Auditeurs , préfens en même -temps que moi ,
aucun n'a reçu une fenfation équivoque ; aucun , il
eft vrai , ne cherchoit à l'éluder ou à en diflimuler
l'aveu . Étrangers la plupait , nous ignorions qu'il
fallut confulter des Savans , écouter des détracteurs ,
& favoir ce qu'on penfoit dans tel café ou dans telle
cotterie, pour entendre parler un automate . Le buffet
de M. l'Abbé Mical ne nous paroifoit point l'Opéra
ni la Comédie , où l'onva juger fur parole Chanteurs
& Acteurs.
Ces têtes articulent ; c'eft un fait indifputable.
Sort elles au terme de leur perfection ? Non , fans
doute ce n'eft point-là la prétention de leur ingénieux
& modefte Inventeur. , L'enfant a befoin d'un
long exercice de fes jeunes organes pour les former
au jeu de la parole : des figures mécaniques ont ,
à ce que je crois , cncere plus befoin d'éducation .
DE FRANCE. 131
Mais le problême eft réfolu : il l'a étépar les
feuls moyens qu'employera un Phyficien judicieux :
eeft en étudiant les organes de la parole , leur
contexture , leur action mutuelle , & en appliquant
à la matière une conformation femblable
que M. l'Abbé Mical en a obtenu les mêmes effets.
Auffi , dans le rapport des fept Commiffaires nommés
par l'Académie des Sciences examiner ces
machines , trouve - t'on qu'elles peuvent augmenter
nos lumières fur le mécanisme de l'organe vocal.
pour
On efpéroit fi peu fe rapprocher du modèle vivant
, ainfi que l'a fait M. l'Abbé Mical , qu'en
1779 , l'Académie de Pétersbourg publia un programme
pour la formation des voyelles , au moyen
des tuyaux d'orgue qui en imiteroient les fons. Je
ne connois point le Mémoire de M. Kratzenftein ,
Profeffeur de Phyfique à Copenhague , qui remporta
le prix : il eft plein dit- on , de recherches profondes
fur le mécanifme des tons naturels & fur les
vibrations fonores de l'air ; mais combien eft foible
ce rapport de l'orgue à l'inftrument de la parole
& quelle diftance de la formation d'une voyelle à
celle d'une fyllabe !
mort
Si la voix tient de la nature des inftrumens à
vent , elle ne participe pas moins à celle des inftrumens
à cordes ; ouffiez dans la trachée d'un animal
vous obferverez les fibres de la glotte frémir
comme les cordes d'une vicle. Voilà déjà une machine
très compofée , & ce n'eft pas le tout : l'air
chaffé des poumons & devenu fonore par fa compreffion
au paffage de la glotte , deviendra voix fans
être encore parole . L'articulation qui la forme dépend
du palais , de la langue & des mufcles de la face
humaine : encore un mécanisme prodigieux à imiter ,
au défaut duquel vous obtiendrez mille fons fans en
avoirun feul d'articulé .
Cette analogie , déjà fi bornée , de l'inftrument
182 MERCURE
vocal avec l'orgue ou le hautbois , ceffe entièrement
dans le principe fondamental de leurs effets . Ils ré--
faltent dans les inftrumens à vent de l'infufflation de
l'air extérieur ; mais fi les poumons en s'élevant
reçoivent cet air de la trachée-artère , il faut enſuite
qu'ils l'expirent en s'abaiffant , pour le chaffer dans le
même canal qui lui a donné paffage : double mouvement
exécuté dans l'homme par un jeu d'organes fi
admirable , qu'il confond l'Obfervateur le plus indifférent.
Si cependant l'art eft parvenu à repré
fenter ce fuperbe appareil par des vifcères , par des
mufcles , par des fibres imitatifs ; fi du diaphragme
jufqu'aux lèvres , le Mécanicien s'eft affacié , pour
ainsi dire , à la création de ce grand ouvrage de la
parole , l'Artiſte peut dire hardiment , au milieu de
tous nos faifeurs de prodiges , c'est moi qui fuis le
Peintre.
"
Il ne l'a pas dit. Sa candeur & fa modeftie ont
nui à fes fuccès. Ce n'étoit pas le tout d'être Méca
nicien habile , il falloit encore être charlatan audacieux
Faute de cetre utile politique , M. l'Abbé Mical
a prêté le Ranc à mille objections .
Pourquoi , lui a- t'on dit , ces têtes bronzées
» ne rendent-elles pas les fons harmonieux d'une
» Cantatrice ? Pourquoi votre métal ne charme-t'il
point l'oreille au lieu de la furprendre par des
tons âpres & fauvages ? Pourquoi n'eft- ce pas la
Voix humaine qui fort de ces lèvres coloffales -
fur lesquelles nous ne voyons ni les grâces ni k
coloris de l'expreffion ? » Lorqu'un fameux ftaruaire
, en imprimant le dernier coup de cifeau fur
le marbre qu'il venoit de figurer , lai dit , parle , on
conçoit cette extafe du génie pour l'oeuvre de fes
mains ; mais quel Spectateur auroisolé faire du filence ,
de la flatue une preuve de fon imperfection Ce
n'eft pas l'homme que j'ai formé , répondra M ..
Fabbé Mical , c'eft fon imitation : prenez-vous - ex
DE FRANCE 183
à la MAIN DIVINE , fi la matière brute n'a ni la ficxibilité
, ni la foupleffe , ni l'élaſticité des organes de
la parole humaine . Ce quej'admire le plus ici , dit à
l'Inventeur un Anglois très judicieux , c'est queje n'entends
point la voix de l'homme , preuve certaine que
votre art a toutfait fans le fecours d'aucun prestige.
N'entendant point de fons humains , les Auditeurs
venus chez M. l'Abbé Mical dans cette illufion ,
concluent que les têtes ne parlent point. Enfuite leur
voix eft fi rauque , fi énorme , fi inattendue , que
dans un pays où il faut plaire , même en démontrart
le quarré de l'hypothénufe , tout ce qui manque cet
effet perd la moitié de fon prix . Puis l'inventeur eft
fans emphafe comme fa machine fans myftère : les
refforts font à découvert : on voit un affemblage
mécanique qui ne laiffe rien à dire à l'imagination .
Si les têtes euffent été voilées dans un antre , & que
ces articulations rocailleufes fuffent forties des ténèbres
, ou plutôt fi elles avoient été furmontées d'un
polichinelle , dont la pantomime eût diverti les yeux,
la foule fe feroit portée chez M. l'Abbé Mical.
L'efprit de juftice qui infpire nos obfervations, ne
doit pas faire diffimuler les côtés foibles de cette
grande production. Le plus généralement fenti eft
cette réfonnance qui fe prolonge d'un mot à l'autre ,
qui en voile légèrement l'articulation , & lui ôte ce
premier mérite , rare même parmi les hommes
d'étre claire & diftincte. Enveloppées de ces vibrations
fonores , les fyllabes ne fe détachent point
avec cette netteté qui permet de les diftinguer fans
effort. Auffi , à certaine diftance , & avant d'êue
familiarifé avec cet organe furnaturel , on eft porté
à en comparer l'effet au bruit de voix confufes qui
fe font entendre aŭ loin . Ce défaut peut être cor
rigé , mais il fera difficile de le faire diiparoître entièrement.
Les confonnes f, d , b , échappent en partie des
184 MERCURE
fyllabes dont elles forment la première lettre . Le for
n'en eft peut-être ni aflez fec ni aflez ferme pour
bien marquer le mot
Entuite , combien de modifications ne reçoivent
pas les voyelles , fuivant les nuances d'une voix
flexible & délicate ? Ces gradations , ces paffages
font à peu près nuls ici l'organe mécanique n'eft
fufceptible que d'une exactitude monotone. Il parle
-
comme lit un enfant.
pro-
L'harmonie d'une langue , de nombreufes inflexions
très - prononcées , aident, finon la parole même,
du moins l'organe qui l'écoute . Si l'automate doit articuler
dans un idiôme plein de fons muets , fans
fodie , fans accens , quel défavantage joint à l'imperfection
naturelle de l'inftrument ! Analyſez les
deux premières phrafes que prononcent les têtes ;
fur vingt fyllabes , vous en trouverez huit de muettes.
Le Roi donne la paix à l'Europe ,
La paix couronne le Roi de gloire.
Des automates Latins , Grecs ou Efpagnols feroient
coup sûr plus intelligibles .
à
Plus une langue eft douce , moins fes intonations
exigent de l'organe vocal . De tous les mots articulés
par les têtes , ce'ui de peuples m'a paru , & à trente
reprifes confécutives , le plus diftinct . N'est- ce point
l'effet de la conforne labiale p & de la linguale l ,
dont la douceur facilite l'exercice de la parole ?
Nous ne dirons point de ces automates que c'eft
l'enfant qui vient de naître , mais qu'ils font des étrangers
à qui le Maître de Langues eft néceffaire. Les
utiles modifications qu'ils pourront recevoir de leur
favent Auteur , ajouteront à fa gloire dans l'efprit
du vulgaire. La difficulté qu'il a vaincue lui a déjà
affuré l'admiration des gens de l'art & celle des obfervateurs
impartiaux,
Lorſque M. Diderot defiroit , dans fes Opufcules
DE FRANCE.
Mathématiques , une machine fur laquelle on pût
jouer un Sermon comme une pièce de mufique , il
ne s'attendoit guères à voir ce fouhait réalifé de fon
vivant. M. l'Abbé Mical va fubftituer à ſon cylindre
un clavier général , fur lequel on pourra faire exécuter
aux têtes un volume entier à volonté . Cette
nouvelle opération n'eft plus qu'un jeu après celles
qui l'ont précédée , pourvu toutefois que l'Auteur
ne s'abandonne point au découragement qu'infpite
à l'homme de mérite les petitciles de la jaloufic , &
la vanité des jugemens humains.
J'ai l'honneur d'être , Mallet du Pan .
ANNONCES ET NOTICES.
GEOGRAPH
ÉOGRAPHIE Ancienne , par M. de Vaugendy ,
Géographe ordinaire du Roi , du fru Roi de Pologne
, Duc de Loraine & de Bar , de la Société
Rovale de Nancy , & Cenfeur Royal En 4 vol.
in- 8 “. Propofés par Sontrdijnen, A Paris cz
Fiorile Libraire , Qun des Aue atins , au cei de
la rue Pavée , à l'on pourra fourche , à commencer
du premier Août 1764,ju.qu'au piemier Février 1735,

2
Le prix total de la Soufcription fera de 24 liv .
Savoir: 15 liv. pour les 4 vol . de Dif ours , & 9 liv.
pour l'Atlas. On payera 9 liv. en fouſe ivant , 6 liv.
en recevant les deux derniers vol. , & 9 liv. en recevant
l'Atlas Ceux qui n'auront point foufcrit ,
payeront pour les 4 vol. 20 liv. , & pour l'Atlas
12 liv. , le tout en feuille.
REPERTOIRE univerfel & raifonné de Jurif
prudence , Ouvrage de plufieurs Jurifconfultes , mis
en or ' re & publié par M. Guyot , Ecuyer, ancien
Magiftrat. A Paris , chez Vifie , rue de la Haipe , &
chez les principaux Libraires des Provinces.
186 MERCURE
Le premier Volume de la nouvelle Edition i
4° . de ce grand & important Ouvrage vient d'être
publié. Le fecond Volume paroîtra le mois prochain
, & fucceffivement il en paroîtra au moins un
Volume chaque mois . On fera admis à ſouſcrire juſqu'au
dernier Septembre prochain inclufivement. Les
conditions de la foufcription font inférées dans le
Profpectus , qu'on peut fe procurer gratis à Paris ,
chez le fieur Viffe , & dans les Provinces chez les
principaux Libraires .
EPHEMERIDES des mouvemens célestes ,
Tome VIII , contenant les huit années de 1785 à
1792 , par M. de la Lande , de l'Académie des
Sciences , Profeffeur Royal d'Aftronomie , &c. A
Paris , rue Saint Jacques , chez la Veuve Hériflant ,
Imprimeur du Roi , Volume in - 4 ° . de 420 pages ,
avec figures. Prix , 15 liv . broché.
-
Depuis l'année 1700 l'Académie des Sciences a
publié tous les dix ans un Volume d'Ephémérides .
M. Defplaces & M. de la Caille ont été chargés
long- temps de ce travail , & M. de la Lande les a
remplacés depuis 1775 , & fe propofe de finir le
fiecle. Indépendamment des calculs aftronomiques
de cet Ouvrage , il renferme un grand nombre de
Recherches , de Tables & d'Obfervations qui ne
font point fujettes à devenir inutiles au bout de huit
ou dix ans ; l'on y trouve un Tableau de l'état
actuel de l'Aftronomie & de tous les bons Ouvrages
qui ont paru fur cette Science dans toutes les parties
de l'Europe depuis quelques années ; les Nouvelles
Aftronomiques les plus intéreffantes comme l'Hiftoire
de la Planète de Herfchel , dont les Aftronomes
font occupés depuis trois ans ; un grand Catalogue
de près de trois mille étoiles ; des Tables pour les
Planètes ; une détermination nouvelle & rigoureuſe
de tous les clochers de Paris par rapport à la MériDE
FRANCE. 187
dienne de l'Obfervatoire , d'après des Obfervations
exactes de M. de la Caille & de M. de la Lande ,
mais dont les calculs ont été faits par M. de Lambre ,
de même que beaucoup d'autres , qui donnent la
plus grande idée des talens de ce nouvel Aftronome ,
qui avoit négligé jufqu'ici de fe faire connoître.
L'Auteur cite auffi avec éloge M. Lepaute d'Ageht ,
Profeffeur à l'Ecole Militaire , M. Carrouge , M. ,
Lévêque , ancien Notaire à Breteuil , Madame da
Pierry , qui n'étoit connue que par fon talent pour
la Mufique & par des vers agréables qu'elle a
publiés dans notre Mercure , mais qui étoit également
propre aux Sciences abftraites , ainfi que
Mme Lepaute , Auteur d'une partie des calculs de
ces Ephémerides . M. Duvaucel , Correfpondant de
l'Académie à Evreux , M. Lemery , Dom Monniotte
, Bénédictin , y ont auffi coopéré . On n'avoit
pas encore de Table du lever & du coucher du
Soleil calculé avec la précifion des fecondes de
seps ; on en trouve une ici calculée par Mme du
Pierry.
Les deux Tuteurs , Comédie en deux Actes , en
profe , mêlée d'Ariettes , repréfentée pour la première
fois à Fontainebleau , devant Leurs Majeítés ,
le 11 Octobre 1783 ; & à Paris , au Théâtre Italien
, le 8 Mai 1784. A Paris , chez Brunet , Libraire
, rue de Marivaux , Place du Théâtre Italien .
Cette Pièce a obtenu un fuccès mérité. Il y a
de la gaîté & du talent comique,
RECUEIL de Réglemens & Recherches concernant
la Municipalité , par M *** , Avocat , Parties
1 , 2 & 3. Prix , 3 livres 12 fols reliées . A
Paris , chez Prevoft , Libraire , quai des Auguftins ;
& Méquignon jeune , Libraire , grande Salle du
Palais.
188 MERCURE
Cet Ouvrage eft d'autant plus utile par fon objet ;
que les Perfonnes qu'on porte aux Places municipales
ne devant y refter qu'un temps , y arrivent
ordinairement fans être inftruites des devoirs qui y
font attachés , & ont befoin par conféquent d'un
guide qui détermine leurs jugemens & leurs actions,
E
De Pracipuis morborum mutationibus & converfionibus
, tentamen Medigem , auctore A. C.
Lorry. D. M. P. Edicionem poft auctoris fata
curante J N. Hallé D. M. P. Prix , 3 liv . , 12 fols
relié. Parifiis , apud Méquignon natu majorem ,
Bibliopolam , via Fratrum Francifcanorum , propè
-Scholas Chirurgicas.
Cet Ouvrage jouit d'use effime méritée.
On trouve chez le même Libraire le Traité de la
Phuifie pulmonaire , par M. Raulin.
·
TOILETTE & Laboratoire de Fiore en deux
Parties in 12 , par M. Buc'hoz , Do & eur en Médecine.
A Paris , chez l'Auteur , rue de la Harpe , la
première porte -cochère après le College d'Harcour.
Ce Volume eft un hi fur les Plantes qui peuvent
fervir à l'ornement des Dames , & qui font
niles dans la diftillation .
FASTES Juifs Romains & François , ou Elémens
d'Hiftoire du College Godran de Dijon , précédés
d'un Abrégé de Géographie , deux très gros
Volumes in- 8 °. A Dijon , chez l'Auteur , Place
Saint Fiacre , p , 989 , & L. N. Frantin , Imprimeur
du Roi ; & le trouve à Paris , chez Théophile
Barrois jeune , Libraire , quai des Auguftins ; &
Moutard , Imprimeur- Libraire , rue des Matharins.
L'utilité de cet Ouvrage re fe renferme pas dans
le Collège pour lequel il a été fait : & l'on doit
favoir gré à l'Auteur d'avoir communiqué au Public
DE FRANCE. 189
un travail qui peut fervir beaucoup à l'éducation .
LES Confeffions d'une Courtifanne devenue Philofophe.
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
Couturier , Imprimeur- Libraire , quai des Auguſtins.
L'Héroïne de ce Roman cherchant le bonheur
parmi les faux plaifirs eft punie par leur jouiffance
même. Elle revient à la vertu , & cette feconde
partie de fa vie doit inftruire aux bonnes moeurs ,
parce qu'on la voit recueillir le fruit de fa bonne
conduite , comme on l'a vûe d'abord punie de fes
défordres. Le fonds de ce Roman n'eſt pas neuf ;
mais le but en eft moral.
APPERÇU d'un Citoyen fur la réunion des deux
Marines en France , nouville Edition , augmentée
d'une Réponse à la Lettre anonyme adreffée à l'Auteur.
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris , chez
Grangé , Imprimeur - Libraire , rue de la Parcheminerie
, & au Cabinet Littéraire , Pont Notre- Dame.
Nous avons ren du compte avec des éloges méri
tés de la première Edition de cet Ouvrage . Il reparoit
fans aucun changement ; mais l'Auteur y a
joint une Réponse à une Critique qu'on lui avoit
adreffée . Il prouve que dans la première Partie il
étoit d'accord avec fon Cenfeur , puifqu'ils ont voulu
prouver tous deux l'impoffibilité de réunir les deux
Marines , & qu'il n'avoit cherché qu'à les rapprocher.
Quant à la troifieme Partie de fon Ouvrage , il
y difcute les objections qui lui ont été faites , & nous
invitons nos Lecteurs à lire fa défenſe , qui eſt auſſi
raifonnable que modérée.
EMILE & Sophie , on les Epoux défunis , Mélodrame
, par M *** De l'Imprimerie de N. H.
Nyon , Imprimeur du Parlem.nt. Prix , 18 fols , A
L
190 MERCURE
Paris , chez J. G. Mérigot le jeune , Libraire ,
des Auguftins.
Peut-être le fujet de cette petite Pièce domandoit-
il trop de développemens pour être traité en
Mélodrame ; elle eft très - agréablement imprimée.
LE Tribut du coeur à l'occafion de la Paix ,
Scène Lyrique fur des airs connus , préſentée aux
Comédiens Italiens ordinaires du Roi , par M.
Payen. Prix , 12 fols ; en France , & à Paris , chez
les Marchands de Nouveautés.
L'Auteur de cette petite Piece , condamné par les
Comédiens Italiens , en appelle au Public ; nous ne
confeillerons à perfonne d'acheter ce procès -là .
LES Numéros, troisième Édition , augmentée
d'une quatrième Partie. A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , rue & hôtel Serpente.
Nous avons annoncé cet Ouvrage avec des
éloges que la vente de deux Éditions ont juftifiés.
Quoique la nouvelle Partie qui vient de paroître
nous ait para fouvent inférieure aux précédentes ,
l'Ouvrage en total doit plaire aux Lecteurs qui
aiment la morale fans rudeffe , & la raifon fans
pédanterie .
L'EXISTENCE réfléchie , ou Coup- d'oeil moral
fur le prix de la vie , in- 12. Prix , 2 livres 8 fols
broché. De l'Imprimerie de la Société Typographique
; & fe trouve à Paris , chez Belin , Libraire , rue
Saint Jacques , & Defenne , au Palais Royal.
Cet Ouvrage eft le réſultat des lectures d'une
perfonne qui , par fon fexe , n'auroit pas femblé deftinée
à lire & à retravailler un Livre auffi fombre
que les Nuits d'Young. C'eft pourtant ce Poëte
moralifte qui paroît ici refferré , élagué & fous des
formes plus fimples , plus naturelles , & par conféDE
FRANCE. 191
quent plus profitables. Le defir d'être utile peut
feul avoir infpiré l'Auteur de cette forte d'Abrégé ;
il a fait taire fon amour propre , & l'Ouvrage eſt
rédigé avec affez de goût pour faire croire qu'il a
écouté une véritable modeftie , & non le fentiment
de fon impuiffance.
CINQUIÈME Recueil d' Ariettes tirées des Opéras
de MM. Dezède , Grétry , Martiny , Piccini ,
Sacchini , Salieri , &c. avec Accompagnement de
Harpe , par M. Tiffier , Maître de Chant & de
Harpe , OEuvre XVIII . Prix , 9 livres . A Paris , chez
l'Auteur , rue du Fauxbourg Saint Denis , la quatrième
porte cochère à droite ; chez Coulineau , Luthier
, rue des Poulies , & Salomon , place de l'École .
TROIS Symphonies à grand Orchestre , par M.
Davaux . Les Inftrumens à vent ne font obligés que
dans la première Symphonie , OEuvre XI. Prix ,
7 liv. 4 fols. A Paris , chez M. Bailleux , Marchand
de Mufique , rue Saint Honoré , près celle de la
Lingerie.
Les Ouvrages de M. Davaux n'ont pas besoin
d'éloge pour que le Public foit prévenu en leur
faveur. Cet OEuvre offre une particularité , c'eſt que
le mouvement des morceaux y eft déterminé par
le Chronomètre annoncé par l'Auteur lui - même. I
eft bien à defirer que cet Inftrument , fait pour
ajouter un nouveau degré de perfection à la Mu
fique , foit enfin généralement adopté. Le plus sûr
moyen d'y réuffir eft , comme le fait M. Davaux
d'en affocier les premiers effais à de bons Ouvrages '
JOURNAL d'Orgue à l'ufage des Paroiffes &
des Communautés Religieufes , par M. Charpentier
, Organifte de Notre-Dame , de Saint Paul &
de Saint Victor. Numéro 1 , contenant une Mefic
1

4
192 MERCURE
en mi mineur. Prix , 4 liv. 4 fols port franc par la
pofte. L'Abonnement eft de 24 livres pour tout le
Royaume. A Paris , chez M. Leduc , au Magafin de
Muuque , rue Traverfière - Saint - Honoré.
Numéro 2 contient fix Fugues .
-- Le
NUMERO 6 du Journal de Clavecin , par les
meilleurs Maîtres. Prix , 3 livres féparément . A
l'aris , chez M. Leduc , même Adreſſe.
ERRATA. La Correfpondance Rurale par M. de
la Bretonnerie , annoncée dans le Numéro 28 du
Mercure de France chez les Marchands de Nouveautés
, le vend feulement chez Onfroy , Libraire ,
quai des Auguftins , chez lequel fe trouve auffi
l'Ecole du Jardin Fruitier , du même Auteur , Ouvrage
fait pour fervir de fuite à l'École du Jardin
Potager de M. de Combles .
Pour les Annonces des Titres de la Gravure ,
de la Mufique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
A
Rofalie ,
TABLE.
145 Versfur la Paix , 167
147 Mijf Mac-Rea , Roman Hif
torique ,
Vers à Mme de Flaux ,
Charade, Enigme & Logo gry
phe ,
Theftre Moral ,
149 Leçons Elémentaires de
151 thématiques ,
Précis Hiftorique de la Mai - Variétés ,
fon imperiale de Comènes , Annonces & Notices ,
164
172
Ma-
174
176
185
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mer le Garde des Sceanx , le
Mercure de France ; pour le Same 24 Juillet . Je n'y ai
rien trosvé qui nuiſſe en emrichs , l'unpreffion . A Paris ,
le 23 Juillet 1784. GUIDI
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 31 JUILLET 1784 .
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
ROMANCE
Sur l'Air du Cantique de Jofeph : Permettez
qu'avec franchife je vous dife , &c. *
D'UN
'UNE aventure effrayante
Et touchante ,
Je vais faire le récit.
Puiffent les pères & mères ,
Trop févères ,
En faire un jour leur profit,
UNE jeune & belle fille
De Famille ,
Le Cantique de Jofeph eft fort connu dans nos Provinces
Méridionales ; c'eft le chef- d'oeuvre de Laurent
Durand , Prêtre dn Diocèse de Toulon , Aureur d'un
gros Volume de Cantiques.
No. 31 , 31 Juillet 1784. I
194
MERCURE
Brûloit pour fon jeune amant ;
Mais fon inflexible père ,
Homme auftère ,
Rompit cet engagement.
UN Couvent eſt vọtre affaire ;
Votre père
Vous l'ordonne abſolument.
Voilà donc l'infortunée
Condamnée
A foupirer vainement.
#
Le nouveau noeud qui la lie
Pour la vie ,
N'adoucit point fon tourment;
Elle foupire fans ceffe ,
Et ne ceffe
De fonger à fon amant.
Un coffre eſt à notre porte :
Qu'on le porte
Chez moi , dit- elle , ma soeur;
Payez les porteurs ,
La prière
tourière ,
Me retient encore au choeur.
La jeune Religieufe ,
Moins picule
Que pleine de fon amour
Court , vole , fe précipite ,
DE FRANCE,
195
Et bien vite
Gagne fon trifte féjour.
On avoit , foit par mépriſe
Ou fottife ,
Pofé le coffre debout,
+
Adorons , louons fans ceffe
La fageffe
De celui qui règle tout .
SON amant eft dans ce coffre,
Et ne s'offre
Que pofé la tête en bas.
Cette poſture gênante
Et fouffrante
Avoit caufé fon trépas.
O MALHEUR que je détefte !
Sort funefte !
Mon fidèle amant n'eft plus.
Voilà donc le fruit horrible
Et terrible
De mes defirs fuperflus.
·Tor, pour qui je brûle encore ,
Que j'adore ,
Vois l'effet de ma douleur.
Cette fenêtre entr'ouverte
M'eft offerte
Pour terminer inon malheur.
I ij
196
MERCURE
Er toi , dont la politique ,
Père inique
Nous a féparé tous deux ;
Père injufte , par ma chûte ,
Refte en butte
Aux remords les plus affreux.
A CES mots elle s'avance ,
Et s'élance
La tête en bas dans la cour.
Tel fut l'effet effroyable
Et coupable
D'un fol & cruel amour.
CETTE aventure , auffi rare
Que barbare ,
Remplit tout d'étonnement,
Le père , dans fa furie,
Pleure , crie ,
Et fe tue en blafphémant.
CHER Lecteur , Dieu nous regarde ,
N'ayons garde
De rejeter fon appui : -
Déteftons toute pensée
Infenfée ,
Et n'ayons recours qu'à lui.
(Par M. Valette , Maître de Mathématiques ,
à Montauban. )
DE FRANCE 197
IMPROMPTU au Commodore PAULJONES
, affis au rang des Muyéens à la
Séance publique du 14 Juillet.
Oui , Paul-Jone au Mufée à les droits de Confrère.
Si le clairon de Mars éternife fon nom ,
On fait que quelquefois la lyre d'Apollon
Réfonne fous fa main guerrière.
( Par M. de Saint- Ange. }
Explication de la Charade , de l'Énigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Sentiment ; celui
de l'Enigme eft Fufil; celui du Logogryphe
eft Montgolfier, où l'on trouve Fo , Troie ,
montre mer , ail , orgie , forge , grelot ,
orteil , toge , mort , ligne , lion & tigre
Orient , mit!, Flore , rime , girofle , lime
lingot , Mogol , mitre , Milton , frêt , noir,
lote , linot , filet , orme , tome , Rome, If,
( château près du port de Marſeille ) , golfe ,
Loire , Nil , fol , melon & limon , froment
& orge
.
MON
CHARADE.
ON premier ne vaut rien , mon fecond eft utile;
Et fans mon tout on voit rarement une ville.
I itj
198 MERCURE
ÉNIGM E.
ENFANS d'un père
malheureux ,
Enfans de l'air , efprits de flamine ,
Notre fort eft bien rigoureux ,
Puifque la douleur eft notre âme.
Médecins des coeurs amoureux ,
Nous préfentons un faux dictame
Contre le trait qui les entamme
Et contre les coups dangereux.
Inconfidérés interprètes
Des paffions les plus fecrettes ,
Nous difons ce qu'il faut céler ;
Mais pour expier notre offenfe ,
Et pour nous apprendre à parler ,
Nous mourons à notre naiffance.
(Par une Société de Gens de Lettres de la
plaine de S. André , près d'Évreux . )
LOGO GRYPH E.
JE fuis quelquefois incommode ,
Sur-tout à la fleur de vos ans ;
Mais je fuis le terme à la mode
Qui fatte le plus les galans .
Heureux qui peut s'entendre dire
Qu'il eft la terreur des maris ;
DE +FRANCE. 199
Et que dans l'ardeur qu'il inſpire ,
Du fexe qui pour lui ſoupire ,
Il eft..... Eh quoi ! ..... ce que je fuis.
Au Lecteur qui s'impatiente
J'offre dix pieds à combiner;
Et pour l'aider à deviner ,
Je me partage , & lui préfente
La prifon de l'être craplumé ; -
Le chantre amourenx du village ;
L'endroit où la jeune Zulm
À rêver fe plaît davantage ;
Ce que le françois ne craint pas
Lorſqu'à combattre il ſe haſarde ;
Une Nymphe fort babillarde ;
Ce qui fait favoir le trépas ;
Une monnoie ; une rivière ;
Ce que l'on voit dans mainte affaire ;
Un des quatre Écrivains facrés
Par tout fidèle révérés ;
Ce qui , fuivant un vieux proverbe ,
Chaffe l'autre dans fon chemin ;
Le nom d'un animal fuperbe ,
Que je n'exprime qu'en latin ;
Une voiture par fois lente
Dans laquelle, las de rimer ,
Je cours bien vîte m'enfermer
Si j'ai fatisfait votre attente.
( Par M. Noël P..... de Châlons -fur- Saone . )
I iv
200 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRES de Milady *** , fur l'influence
que les Femmes pourroient avoir dans
l'éducation des Hommes . Deux Parties
in- 12 . Prix , 3 liv . broch. A Amfterdam ,
& fe trouve à Paris , chez la Veuve Du
chefne , Libraire , rue S. Jacques .
EST- IL bien vrai , comme le dit l'Auteur
de cet Ouvrage , que la véritable éducation
des hommes ne commence qu'au moment
où ils entrent dans le monde ? N'eft il pas
plus vrai de dire qu'à cette époque , l'édus
cation des hommes n'eft fufceptible que
d'être perfectionnée ou réformée , c'eft àdire
, qu'alors , ou leur éducation a été défec
tuenfe , & l'on peut dans ce cas effayer de
la réformer , ou elle a été bien dirigée , &
l'on peut travailler à la perfectionner.
C'eft à cette époque qu'on doit veiller à ce
que les jeunes ens ne perdent point le fruit
des leçons qu'ils ont reçues ; n'eft il pas trop
tard pour commencer à leur en donner ? S'ils
ont alors quelque fcience à acquérir , eft ce
celle du coeur & de l'efprit ? Et n'eft ce pas
plutôt celle du favoir vivre & des manières ?
N'eftt- ce pas alors que l'étude des talens doit
commencer ; ne doit- on pas être exercé auDE
FRANCE. 201
paravant dans celle des vertus ? Continuons
de propofer des doutes fur le fyftême de
l'Auteur.
ود
« Les enfans des Princes , dit- il , paffent
» de la main des femmes dans celles des
" hommes ; je voudrois que les particuliers
» fuiviffent la route oppofée. » Il croit qu'au
moment où le jeune homme fort des mains
de fon Gouverneur , les femmes feules peuvent
le diriger ; & il exige que ce foient des
femmes encore en état de plaire , fans doute ,
afin de faciliter fon éducation par cet attrait
établi par la Nature entre les deux fexes ,
qui doit rendre le maître plus indulgent &
l'élève plus docile.
On ne doute point qu'une femme vertueufe
ne puiffe influer beaucoup & heureufement
fur le coeur d'un jeune homme ;
qu'elle ne puiffe modifier fon âme, lui en
créer , pour ainfi dire , une nouvelle . Mais fi
cette femme eft encore jeune , en état de
plaire , n'eft il pas dangereux de lui confier
l'emploi de diriger les paffions , lorfqu'elle
peut encore en éprouver le délire ? N'étant
pas encore maîtreffe de fon propre coeur ,
comment pourra t'elle maîtrifer celui d'autrui
? Et fi par fon âge elle eft à l'abri des
paffions , alors fon fexe n'influera en rien fur
l'éducation de fon élève ; fa Gouvernante
alors ne fera plus que fon Gouverneur ; lest
vertus qu'elle voudra lui iufpirer ne brilleront
plus que de leurs propres attraits ; elles
n'emprunteront rien de l'organe qui les lui.
Iv
202 MERCURE
tranſmettra ; & s'il reçoit une excellente édu
cation , ce ne fera point parce qu'il aura eu ,
pour Gouverneur une femme , mais parce .
que la femme qui aura veillé fur fon éducation
, raffembloit toutes les qualités d'un
fage Gouverneur. Nous ne croyons pas
qu'un pareil Inftituteur foit impoffible à
trouver, il aura même un avantage parti- .
culier , la douceur qui eft naturelle à fon
fexe ; mais ce n'eft pas là ce que l'Auteur
vouloit prouver.
Quand les doutes que nous venons de
Jui propofer feroient admis rigoureuſement
comme des objections victorieuſes , çet Ouvrage
n'en feroit pas moins une production
utile & eftimable , puifque fon objet eſt de
perfectionner l'éducation des femmes pour
Concourir à celle des hommes ; or , ce but eft
très marqué , & développé dans les deux ,
Volumes.
L'Auteur a adopté la forme épiſtolaire.
C'eft une Lady qui écrit à un jeune Militaire
qu'elle a choifi pour fon élève. C'eft avec lui
qu'elle difcute & raifonne l'influence que
les femmes pourroient avoir fur l'éducation
de notre fexe. Elle entreprend de prouver
que les femmes font fufceptibles d'une éducation
plus folide , & l'on trouve dans fes
principes peu de nouveauté , mais une raiſon
fage , éclairée , & fouvent même aimable &
jatérefante.
Ladyprouve que c'eft fur tout l'inftruction
qui manque aux femmes ; & elle confeille de
V
DE FRANCE. 203
les former dans l'étude des Belles Lettres &
de la Philofophie morale ; mais il ne faut
pas lire pour lire , il faut méditer fes lectures
; il ne faut pas parcourir rapidement
Pope & la Bruyère , comme Cléveland ou
Clarice , il faut craindre en un mot de méri
ter le reproche de Montaigne , quand il dit
de ceux qui écoutent les fermons fans fe les
appliquer au lieu de les coucherfurfes moeurs ,
chacun les couche en fa mémoire.
L'inftruction , dit l'Auteur , eft nécef-
» faire , même à celles qui veulent bien fe
» réduire au petit rôle de femmes fimple-
≫ment aimables. On les entend fouvent fe
32.
"
plaindre d'avoir été trompées en amour
» par les hommes dont elles avoient conçu
la meilleure opinion. Voici la confolation
" que je leur offrirois : vous méritez le malheur
qui vous arrive ; car fi jamais vous
» n'avez lû ni médité aucun traité fur la con-
>> noiffance du coeur , fi de votre vie vous
» n'avez réfléchi fur les illufions que nous.
font nos propres paffions & celles des.
» autres , quelle auroit pu être votre règle
.pour diftinguer le féducteur perfide de
l'homme véritablement épris , ou pour
" vous affurer que l'amour que vous lui
» avez fuppofé n'eft point une chimère de
» votre vanité ? Que de femmes ont été fé- .
"
33 duites par elles- mêmes , & qui fe plai-
» gnent de celui qui n'a fait que profiter ! ´
d'un bonheur qu'il ne cherchoit pas ! Nous
fuppofons fouvent dans les autres nos
و د
I vj
204
MERCURE
و د
">
"
33
»
"
"
propres paflions , & voulons enfuite les
rendre refponfables de nos erreurs de cal-
» cul . Tous les bons Livres de Philofophie
» morale , tous les hommes qui ont médité
fur l'abîme du coeur humain , vous attef
» tent que rien n'eft plus difficile que d'en
pénétrer les replis , & jamais il n'a été le
fujer de votre attention . Cependant vos
méprifes troublent à chaque inftant votie
bonheur ; elles expofent votre gloire , au
» moins par des imprudences , fi ce n'ek par
des fautes réclles. Vous vous embarquez
hardiment , fans boulfole , fur une mer
» orageufe , & vous êtes tout étonnées d'y
faire naufrage ! votre malheur s'accroît
» encore pár le peu de reffource que vous
≫ trouvez en vous mêmes pour le réparer ou
» pour le dépouiller de ce qu'une imagina-
» tion fans frein y ajoute de chimérique .
Vous ne vous doutez donc pas que cette
galanterie , qui occupe une partie de votre
vie, ce jeu fi frivole , & fouvent fi funefte
» à votre repos , que les François décorent
» du nom d'amour , n'eft point fans règles
» & fans combinaifons. Voyez quel défa-
» vantage vous avez à le jouer avec un ad-
» verfaire qui en connoît les finelles ! tous
vos coups font jetés au hafard , & les fiens
» font calculés , & c. »
3
"3
C'est encore au défaut d'inftruction que
l'Auteur attribue plufieurs de leurs ridicules :
A Dieu ne plaife , dit- il , que je veuille
leur enlever cette fleur de fentiment qui
DE FRANCE. 205
"
les rend fi aimables : je voudrois feulement
, pour leur repos , pour leur bonbeur
, que cette exceffive fenfibilité ne
s'étendît pas , fans difcernement , à toutes
» fortes d'objets , & qu'elles ne fuflent pas
aufli défefpérées par la mort de leur moi-
" neau , que par celle de leur mari. D'où
» vient cette étrange confufion , fi ce n'eſt
» de ce qu'elles n'ont jamais fu comparer.
"
v
ces deux objets d'affection , de ce qu'elles
» n'ont point elfayé d'examiner le degré de
leur valeur réelle , & n'ont jamais réfléchi
à la néceflité de régler fur ce calcul
» la fomme d'attachement qu'elles doivent
» à l'un & à l'autre ? Affervies fans réflexion
» à cette eſpèce d'inftinet qui nous fait ai-
» mer tout être fur lequel nous exerçons un
empire defpotique , fouvent elles le préfèrent
à l'homme eftimable avec lequel ,
"
D
و ر
» & c . »
Cette obfervation tient à la connoiffance
du coeur humain , ainfi que la réflexion fuivante
: « N'avons nous pas d'ailleurs , dans
» le coeur un autre befoin auffi impérieux
» que celui d'aimer ? C'eft celui de commander
, d'avoir à diriger un être quelconque.
Un enfant veut un moineau à fes
ordres ; un mendiant adopte un chien ,
» pour lui faire faire fes volontés , autant
» que pour lui fervir d'objet d'affection.
ود
L'homme qui n'a rien à aimer , perfonne.
» à commander , peut- il fupporter la foli-
» tude où il fe trouve ? Et fans doute , c'eft-
..
206 MERCURE
99
là une des raifons qui attachent le père
» aux enfans , il a befoin d'aimer & de
» commander : heureux s'il s'aime affez lui-
" même pour uſer de fon empire avec les
» attentions qui peuvent le rendre cher à
ceux fur lefquels il l'exerce ; c'eft alors
qu'il reçoit la plus douce récompenfe des
peines que le mariage a pu lui caufer ,
«
""
» & c. »
*
Ces citations peuvent donner une idée du
ftyle de cet Ouvrage. Quant à la ruéthode que
l'Auteur a fuivie , nous l'aurions defirée plus
régulière & plus précife. L'Ouvrage pourroit .
être refferré,& gagneroit beaucoup à l'être . La
forme épiftolaire que l'Auteur a adoptée a fes
avantages ; elle peut fervir à développer
un fyftême , à éclaircir des principes : mais
elle à fes dangers auffi ; elle expofe au défaut.
de méthode & de précision.
Il a voulu couper l'uniformité des préceptes
par des digreffions & des anecdotes . Mais
ces anecdotes ont en général ou trop peu
d'étendue ou trop peu d'intérêt , & elles ne
fervent qu'à interrompre & à embarraffer lace
marche de l'Auteur. Parmi les anecdotes , il «
y en a une confiderable qui a de l'originalité
, & qui eft racontée fort gaîment. C'eſt
Thiftoire d'une pêche à l'étang de Genève .
Lady, en procurant ce plaifir à fon père &
à fa compagnie , veut leur donner une fête
qui devient grotesque , fans néanmoins man ‹
quer d'intérêt. Ils font obligés d'établir leur
falle à manger dans la grange , d'où l'on avoit
of

DE FRANCE. 107 :
délogé un âne & une chèvre. On fent le con
trafte du lieu de la fcène & des perfonnages.
Mais ne voilà t'il pas qu'en arrivant ils apprennent
que la femme du Meûnier , leur
hôte , vient d'accoucher ; ce qui va procurer .
à la fête un nouvel incident . Le nombre des :
convives augmente ; & au moment de fe
mettre à table , Lady s'apperçoit qu'elle a
oublié de fe pourvoir de fièges pour s'y pla
cer. On ne trouve pour cela que des bancs
de bois , des facs de farine & des bottes de
patlle , que le befoin & la gaité convertiffent
aux yeux de ces grandes Dames en fauteuils
délicieux.
L'un des convives , ( c'eft un Médecin
fort peu grave & nullement trifte ) fous prétexte
de voir fi tout va bien , difparoit un
inftant ; & voilà qu'au fon de quelques inftrumens
, arrive un mets couvert fous le
nom d'un énorme brochet qu'on avoit pê
ché . On prie Milord , devant qui on l'a placé.
majeftueufement , de vouloir bien le découvrir.
Mais quelle eft la furpriſe de la bril- :
lante affen blée , quand au lieu du poiſſon
qu'on attendoit , on apperçoit le nouveaumé
de la Meûnière , qui , frappé par l'air ex- :-
térieur , fe met à mêler fes cris à l'orchestre
qui , l'avoit accompagné . On fent que cet :
événement n'attrifte point les convives affez
difpofés à la joie. Voici la fin de cette fére
follement gaie , telle que l'Auteur la raconte ›
lui même.
" Le jour baiffoit , & nous n'attendions ..
268 MERCURE
39
""
plus perfonne à dîner , lorfque nous vîmes
> entrer deux nouveaux convives. Or , de.
» vinez , Monfieur le Conite , qui ce pou-
"-voit être ; je vous le donne en dix ... C'étoit
l'âne & la chèvre , qui , au jour tombant ,
» rentroient des champs dans leur gîte or-
» dinaire. Le nègre voulut les effrayer avec
fa ferviette ; nous fentimes tous que ce
feroit manquer aux droits de l'hofpitalité
que de chaffer de chez eux ceux qui
» vouloient bien nous y fouffrir ; qu'il fal-
» loit au contraire fe montrer très - reconnoiffans
par beaucoup de politeffes. En
confequence , on s'empreffa de leur offrir
" du pain , & ils ne tardèrent pas à fe familiarifer.
C'étoit une chofe à peindre , que
» de voir la tête difforme de l'âne à côté de
» la jolie Comteffe de..... qui lui paffoit fon
" beau bras fur le col , tandis que de mon
» côté je tenois la chèvre par la barbe , pour
» lui faire manger des bifcuits ..... »
"
93
On voit que ce Livre de morale n'eft pas
toujours trifte. Mais , encore une fois , les
digreffions que l'Auteur à voulu mêler à fes
préceptes , ne fervent bien fouvent qu'à diftraire
l'attention du Lecteur. Il auroit dû en
faire tout- à- fait un Roman , en mettant fon
fyftême en action , ou , ce qui valoit mieux ,
réduire fon Ouvrage à moitié , & en compofer
un traité , qu'on auroit rangé dans la
claffe de nos bons Ouvrages de morale. L'ob
jet en valoit la peine ; & l'Auteur montre
affez de talent pour faire croire qu'il auroit
DE FRANCE. 209
réuffi. En vain pour juſtifier la méthode qu'il
a fuivie , nous diroit- il que voulant être lû
par les femmes , il avoit befoin d'égayer fon
Ouvrage. Ce n'eft pas aux femmes qu'il faut
s'adreffer pour améliorer l'éducation des
femmes ; quand on veut innover dans quel
que claffe de la fociété , c'eft à la fociété
même qu'il faut perfuader la néceffité d'y
concourir.
Il y a pourtant un éloge à faire du plan
même de cet Ouvrage ; c'eft que la Milady qui
écrit , ou qui eft fuppofée écrire , en prouvant
combien les femmes , avec une meilleur
éducation , pourroient être utiles à celle
des hommes , parvient à réformer en effet
celle du Comte , fon correfpondant & fon ·
élève. Cela donne à l'Ouvrage l'intérêt du
Roman ; & cet intérêt devient affez vif à la
fin pour laiffer quelques regrets an Lecteur ,
quand on voit que Milady n'époufe point fon
élève , qui le defire & le follicite.
Au refte , l'Auteur n'a examiné & difcuté
que le befoin d'améliorer l'éducation des
femmes , fans s'occuper da plan qu'il faudroit
fuivre pour cela ; & il laiffe à déçider
cette queftion : jufqu'à quel point on devroit
leur laiffer approfondir l'étude des Lettres
& de la Philofophie.
210 MERCURE
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
JE vis à la campagne , Monfieur , mais ce n'eft
pas pour oublier Paris ; c'eft au contraire pour .
mieux n'occuper de ce qui fe paile de fingulier ou
d'intéreffant dans cette Ville. Je me tiens à une
certaine diſtance du tableau pour mieux l'obferver
& le connoître . Un Ouvrage nouveau eft dans ma
folitude prefque auffitôt que chez les Marchands de
Nouveautés , il n'y a pas un Journaliſte qui ne me
compte parmi les abonnés ; je n'ai pas voulu en
excepter même celui qui , chaque année, écrit à toute
la France , par une Lettre circulaire , que lui feul
défend la caufe abandonnée du bon goût .& de la
Religion. Cette feule phrafe peut amufer affez un
Solitaire pour lui
payer le prix de fon abonnement.
En faveur de mon eftime & de mon amour pour
les Journaux , permetez , Monfieur , que je faffe
imprimer dans le vôtre quelques réflexions fur deux
Ouvrages qui m'ont occupé deux ou trois jours dans
ma retraite Ce font les Dialogues de M. l'Abbé de
Mablyfur la manière d'écrire l'Hiftoire , & le Supplément
à la manière d'écrire l'Hiftoire. Je n'ai pas.
oublié l'Extrait piquant que vous avez donné du
premier ; mes réflexions auront fur- tout pour objet
le fecond.
Les Dialogues de M.l'Abbé de Mably fur la manière
d'écrire l'Hiftoire , ont attiré de grands reproches
à cet Ecrivain. Il a parlé de l'Abbé de Vertot
avec admiration de Voltaire avec mépris , de Hume
& de M. Gibbon avec dédain , des Philofophes en
général avec humeur & dénigrement. On a eu peine.
DE FRANCE. 211
à croire, malgré l'estime qu'on a pour fon carac
tère , qu'il y eût beaucoup de fincérité dans toutes
ces opinions exprimées fouvent dans un ſtyle plein
d'aigreur & de colère . Beaucoup de gens ont penfé
qu'il vouloit punir fon fiècle, qui fait plus de cas de
l'Introduction à l'Hiftoire de Charles - Quint , que
des obfervations fur l'Hiftoire de France , qui lit
rarement le Traité du Droit public de l'Europe , 80
très-fouvent l'Effai fur l'Hiftoire générale.
Cette humeur , ces plaintes & ces petites vengeances
littéraires n'ont pas paru dignes d'un homme
qui a toujours écrit fur la morale , fur les loix & fue
la deftinée des Empires.
On cût voulu qu'un homme tel que M. l'Abbé de
Mably , eût été affligé de ce que les Peuples de l'Europe
ne réformoient pas leurs cor ftiturions , & non
de ce qu'ils ne hifoient pas affz fes Ouvrages.
Il paroifloit donc néceffaire d'avoir une réfutation
d'un Ouvrage dont prefque tous les jugemens
ont été dictés par l'humeur
Le Supplément à la manière d'écrire l'Hiftoire en
eft une critique violente . Fft- elle jufte & impartiale
? L'Auteur du Supplément paroît il bien connoître
les Anciens & les Modernes , qu'il juge autrement
que M. PAbbé de Mably ? Confidère- t- il les
devoirs & les talens de l'Hiftorien fous des points de
vûe plus vrais , plus utiles ?
J'examinerai, non pas tout fon Livre , mais quelques
unes de fes opinions .
L'Auteur dit d'abord , d'après Lucien , que le
premier devoir de l'Hiftorien eft de n'embraffer aucun
parti , de ne tenir à aucun corps ; & cela feroit :
inconteftable quand Lucien ne l'auroit pas dit.
Mais deux pages après on trouve ces paroles dans :
le Supplément : La Grèce étoit divifée en Sectes,
philofophiques , la France l'eft auffi ; j'ai étudié à
l'Ecole de ces grands Hommes que l'Europe admire
212 MERCURE
& que cenfure votre Inftituteur. L'Auteur a penfé
fans doute que les devoirs de l'Hiftorien ne regar
doient pas celui qui écrit fur l'Hiftoire. Il avoue franchement
qu'il tient à un parti , à une ſecte . C'eſt un
moyen de faire prôner fa Brochure par ce parti ;
mais ce n'eft pas un moyen peut--êêtre de s'attirer la
confiance de fes Lecteurs : on n'en donne pas communément
beaucoup à un Sectaire.
Où fort donc en France ces Écoles , ces Sectes
philofophiques ? Où le tiennent - elles ? J'ai entendu
dire quelquefois qu'il y en avoit , mais c'eft aux
ennemis de la Philofophie : comment leur langage
a- t- il paffé dans la bouche de l'un de fes Élèves?
C'eft faire une trop cruelle injure à la Philofophie.
Les Philofophes Grecs étoient divifés en Sectes ,
parce qu'ils vouloient deviner la Nature au lieu de
Tobferver. La Philofophie fondée fur l'obſervation
a détruit heureusement les Sectes & les Écoles.
M. l'Abbé de Mably confeille à fon Elève d'effayer
en quelque forte fon talent en épiant l'effet que
produiront fur lui les différens Ouvrages de Saljule
, de Tite- Live , de Plutarque ; le Critique juge
ce confeil très- mauvais , & il trouveroit fort bon
pourtant qu'un homme d'efprit qui voudroit faire
un Roman , effayât fon goût en lifant Gilblas ou
Clariffe , J'ai peine à comprendre comment ce qui
feroit fi bon pour le Romancier , ne vaudroit rien
pour l'Hiftorien. C'eft très bien dans tous les genres
de ne chercher le caractère de fon talent que dans
fon âme ; mais les impreffions que les grands Ecrivains
font fur notre âme , nous la font mieux connoître
à nous- mêmes.
M. l'Abbé de Mably exige fur-tout de l'Hiftorien
qu'il ait profondément étudié le coeur humain
, que tous les fecrets des paffio is lui foient
connus , qu'il fache quel eft le bonheur auquel
l'homme doit afpirer ; qu'il ait découvert par fes
DE FRANCE. 213
propres réflexions ou par la lecture des Philofophes
, quelles font les formes de société & de Gouvernem
nt les plus propres à affurer à l'homme
ce bonheur. Alors , dit M. l'Abbé de Mably ,
Hiftorien rapportera tous les Gouvernemens &
toutes les Loix à ce modèle parfait dont il s'eft
tracé l'image immuable en voyant combien ils s'en
rapprocheur ou s'en éloignent , il prononcera fans
-imprudence fur la fagefle & la deftinée des Nations
; fes jugeniens ne flotteront pas au gré des
événemens de la fortune ou des opinions des Peuples
; il craindra des profpérités prefque toujours
funeftes aux vertus , & benira des revers qui feront
mieux fentir le befoin des bonnes loix & des bonnes
mours ; il verra tous les événemens de l'Hif
toire fortir comme de leur foarce , des inftitutions
des paffions & du caractère des Peuples ; L'avenir
dans fes récits naîtra toujours du préfent , la chaîne
des événemens, toujours apperçue d'avance, fera plus
facile à faifir , l'Hatoire , roujours un eu confule
par les petits détails & la multitude de faits, prendra
par- tout de l'unité & de la grandeur , tous les fiècles
ferviront de témoignage aux vrais principes de la
legiſlation & de la morale , & l'efprit recevra fans
effort les lumières les plus utiles , tandis que l'âme
fera toujours émue par l'intérêt des tableaux & des
événemens .
Ces vues & ces principes me paroiff: nt pleins de
raifon , & je les crois neufs ; je ne me fouviens pas
du moins de les avoir vûs dans rien de ce qu'on a
écrit fur la poéique de l'Hiftoire.
'Voulez vous favoir , Monfieur , ce que voit l'Auteur
du Supplément dans un Hiftorien dont le
talent feroit dirigé par ces principes ? Un Régent
chargé de crier à jes Ecoliers : foyez fages, &fongez
que tels & tels ont été fuftigés pour avoir manqué
aux devoirs de la claffe.
214
MER CURE
Mais ce n'eft pas là une critique , c'eſt une parodie
, & la parodie d'un Ouvrage n'en eſt pas le
Supplément.
Que doit donc être l'Hiftoire, fuivant le Cenfeur
de M. l'Abbé de Mably ?
Le tableau de l'humanité. A merveille. Mais ce
mot d'humanité a un fens bien étendu pour n'être pas
trèss
- vague. Donnons - lui plus de préciſion ; nous
verrons que le tableau de l'humanité ne peut être
autre chofe que le tableau des Gouvernemens , des
Loix , des paffions & des événemens des Peuples .
C'eft donc dire la même chofe , & feulement mettre
un terme très - abſtrait à la place d'un développement
plein de détails lumineux & fenfibles . Voilà une
fingulière manière de fuppléer à un Ouvrage.
Mais l'Hiftoire eft morále par elle-même ; fans
doute elle l'eſt par elle - même ; mais ce que fa morale
a de plus utile & deplus grand , ne fe laiffe pas
voir de lui-même à tout le monde . En lifant Suétone
même, j'aimerois mieux être Caton qui fe déchire les
entrailles, que Célar triomphant ; mais cette morale
particulière qui fort d'elle - même des faits , n'eſt pas
celle qui fait de l'Hiftoire l'école des Peuples &
des Légiflateurs. Les caufes de la grandeur & de la
décadence des Romains étoient dans leur Hiftoire.
Montefquieu feul les ý a vûes. Il falloit pour cela
rapprocher des faits féparés fouvent par des fiècles ,"
lier les événemens qui font dans l'Hiftoire aux
caufes qui font dans le coeur humain : c'eſt-là l'ou-*
vrage du génie qui médite , & la plupart des Lecteurs
, ce me ſemble , ne font pas humiliés qu'on'
veuille les difpenfer de ce travail.
· M. l'Abbé de Mably a imprimé que ,
fans une¹
étude profonde du Droit naturel , l'Hiftorien ne s'élevera
pointjufqu'à connoître les devoirs du Citoyen
& du Magiftrat.
Ces deux titres , lui dit fon Cenfeur , ne font pas
DE FRANCE.
215

du Droit naturel , mais du Droit civil , & cette
leçon eft donnée à M. l'Abbé de Mably au nom de
l'Ecole que l'Europe admire .
que
C'eft dans le Droit naturel que Locke a cherché
le fondement légitime de toutes les puiffances ;
Rouffeau a trouvé les vrais principes du contrat
focial ; que Beccaria a découvert les juftes
rapports des délits & des peines . Depuis que le
Droit civil & le Droit politique ont été traités par
ces grands Hommes , on fait qu'ils ne peuvent
être que le Droit naturel écrit . Quand on parle
des Loix , & qu'on veut abfolument être d'une
Ecole , il faudroit tâcher d'être de l'Ecole de Locke
& de Beccaria .
Le Critique, dans la même page, fait une chicane
plus inexcufable encore.
M. l'Abbé de Mably diftingue deux politiques ,
l'uae fondée fur la juftice & la raifon , l'autre fur
les paffions & l'artifice . Il a parlé comme tous les
Philofophes , comme toute la terre. Son Critique rejette.
cette diſtinction , yeut abſolument qu'il n'y ait
qu'une politique , celle qui veille au bonheur des
hommes , &, toujours au nom de l'Ecole , donne au
jeune Abbé de Mably une leçon fur l'art de définir
les mots. Hélas ! je voudrois bien auffi qu'il n'y eût
qu'une politique ; mais par malheur j'en ai trouvé
deux en moi , fuivant que je me fuis laiffé diriger
par ma raiſon , ou égarer par mes paffions ; par
malheur j'ai lu quelquefois les Philofophes , &
quelquefois l'Hiftoire , & j'ai vû que dans le même
temps où Platon débitoit à Athènes fa politique ,
qui n'étoit qu'une morale fublime , Philippe de
Macédoine dans la Grèce , & Denys le Tyran à
Syracufe, en exerçoient une autre qui n'étoit que l'art
de tromper & d'opprimer les hommes . Henri VIII
avoit une politique , Thomas Morus en avoir une
autre , & les principes de l'Utopie ne font pas les
216
MERCURE
mêmes que ceux qui firent monter ce vertueux Chan
celier fur l'échafaud ; les maximes de Fenélon fur
l'art de gouverner les Empires , n'étoient pas ceux de
Louvois ; j'ai vû quelquefois le même Écrivain donner
les préceptes de deux politiques dans deux diffé
rens Ouvrages. Machiavel confeille aux Princes de
fonder leur pouvoir fur la diffimulation , le poifon
& le meurtre , & aux Républiques fur la fagaffe ,
le refpect des fermens des bonnes meurs & les
vertus. C'eft le même homme , & il a tantôt la
politique de Catilina , & tantôt la politique de
Caton L'Auteur du Supplément affirme qu'il n'y en
a qu'une , celle de rendre les hommes heureux &
les malheurs de tous les fiècles & de toute la terre
atteftent que les hommes n'ont prefque jamais
connu que celle qui les opprime. Les langues font
des témoins irrécufables de la façon de penfer des
Peuples ; dans toutes les langues de l'Europe, la première
idée que réveille le mot de politique , eft celle
de l'art compliqué du menfongé & de la perfidie
employé en faveur de l'ambition & de l'avarice.
C'étoit bien la peine de donner une leçon à M.
l'Abbé de Mably pour contefter une vérité ſi iņconteftable.
Le Critique de M. l'Abbé de Mably confeille
d'autres études préparatoires à l'Hiftorien . Cherchez
, lui dit - il , comment tant de Nations ont paffé
de la vie fauvage à la vie nomade , & de la vie des
Peuples pateurs à celle des Peuples agricoles . Certe
connoiffance eft bonne pour tout le monde ; elle
feroit néceffaire au Philofophe qui traceroit l'Hiftoire
générale de la formation & des progrès de la Se
ciété civile , comme on affare que Ferguffon l'a fait.
Mais l'Hiftorien des Peuples & des grands Hommes
n'en a prefque jamais befoin ; quand l'Hiftoire .
commence , il y a déjà long-temps que la vie agricole
eft établie. Elle eût été inutile à-peu- près à
Thucidide
DE FRANCE. 217
Thucidide pour écrire la guerre du Péloponèle , à
Fite - Live pour l'Hiftoire de Rome . Tacite n'a cu
occafion de s'en fervir qu'un moment, dans le morceau
fur les Germains.
Soyez calculateur ; l'École Angloife & des
Philofophes François nous ont convaincus qu'on
ว peut foumettre également au calcul & le fyflême
aftronomique de l'Univers , & le fyftéme politique
des États . »
ל כ
و د
Il y a bien peu de philofophie à vouloir fonmettre
au calcul les Etats mus par les paffions & les
opinions des hommes, comme les planètes affujéries
aux mouvemens réguliers & uniformes de la matière.
L'autorité de deux Ecoles n'eft pas
fuffifante
encore pour perfuader une pareille ineptie . Vous
faurez par le calcul combien de Nations Xerxès
traînoit à fa fuite , quelles étoient les richeffes de
fon camp , combien les Grecs avoient peu d'argent
&
peu de troupes
; mais
vous
en
rapporterez
- vous
à
ce calcul pour mefurer les forces de l'Afie & de la
Grèce ? ou foumettrez - vous également au calcul
la folie de Xerxès , la lâcheté de fes efclaves , la
paffion des Grecs pour la liberté & pour la gloire ?
Evaluerez-vous avec des chiffres le génie de Théiniftocle
& la vertu d'Ariftide ? C'eft affez pour
l'honneur de cette Science d'avoir fervi à découvrir
les loix de l'univers phyfique , d'avoir été le principal
inftrument du génie de Newton , d'être indifpenfable
à toutes les Sciences naturelles , d'avoir
douné à l'efprit humain, dans tous les genres , le fil qui
le conduit à la vérité : elle peut être utile aux Etats ,
mais n'en fera jamais la deitinée . L'Hiftorien n'en
auroit peut- être jamais befoin s'il n'étoit forcé à s'en
fervir par les détails compliqués de l'adminiftrations
c'eft la multitude des impôts & les embarras de leur
levécqui ont rendu le calcul fi important pour les Etats
N°. 31 , 3 Juillet 1784.
K
2.8 'MERCURE
& pour leurs Hiftoriens . Voulez - vous favoir ce qu'il
faut en penfer ? Je ne prendrai point mes autorités
dans les Ecoles des Philofophes . J'ai le bonheur d'en
trouver fur un Trône ; je citerai l'exemple d'un
jeune Prince * , qui , forcé par les circonftances à fe
fervir un inftant de ces moyens.
déclaré qu'il ne les employe que pour le mettre en
état de les profcrire à jamais , & fonder l'adminif
ttation de fon Empire fur des refforts plus fimples
& plus durables .
• a
Avec les quatre règles que favent nos Commis
de boutique & nos Marchands forains , on feroit
aifément tous les calculs qui font dans Thucidide ,
Tite-Live & Tacite.
Mais ces grands noms n'en impofent guères plus
au Cenfeur que le nom de M. l'Abbé de Mably.
Modefte difciple des Philofophes , il juge les
grands Hommes de l'antiquité avec une hauteur
dont on peut être tenté de rire.
Il s'étonne d'abord qu'aucun Grec n'ait écrit
l'Histoire d'Athènes , ni celle de Sparte , ni celle de
Corinthe , ni celle de la Grèce tant qu'elle a été
libre. Il n'y a pas là de quoi s'étonner ; les intérêts
& les événemens de toutes ces Républiques étoient
liés enfemble ; on ne pouvoit guères écrire l'Hif
toire d'une Ville fans écrire celle de toutes les autres ;
les Hiftoriens ont donc pris le parti d'écrire à - lafois
celle de toute la Grèce , en fe bornant à certaines
époques. Hérodote & Thucidide , ces deux
Hiftoriens dont le fecond commence à-peu - près ou
finit le premier , embraffent dans leurs Ouvrages
les plus beaux temps des vertus , des talens & de la
glore de toute la Grèce. Là je trouve à- la- fois
* Louis XVI.
DE FRANCE. 219
Athènes , Sparte & Corinthe , tout le continent de
la Grèce , & cette multitude d'Ifles femées dans les
deux Archipels . Ce n'eft que de nos jours que chaque
Ville a eu la vanité d'avoir une Hiftoire particulière
; il en a fallu une à Touloufe , à Amiens ;
Sparte & Athènes ont été plus modeftes.
Pour celle de Sparte , ajoute le Critique , ou je
me trompe fort , ou elle n'a jamais tenté aucun Écri
vain de l'antiquité. Je confens qu'on n'aime pas le
brouet noir , qu'on prononce que c'étoit un mauvais
ragoût , même fans en avoir goûté en fortant de
l'Eurotas * ; je veux bien qu'un père tendre frémiffe
à l'idée de voir fon fils fouetté jufqu'au fang
devant la ftatue de Diane ; mais fi quelque chofe
m'a jamais étonné , c'eft d'entendre dire que la
patrie de Callicratidas , de Léonidas & des Héros
des Thermopiles ne méritoit pas un Hiftorien. Quel"
que foit le genre de fon talent , quel fujet plus digne
de tout le génie d'un Ecrivain ? L'Hiftorien a-t-il
un peu de philofophie ? Il peut défapprouver les
inftitutions de Lycurgue , mais où trouvera- t- il un
plus grand phénomène politique , un exemple plus
encourageant de la puitfance des loix & de l'éducation,
que l'exemple d'un Peuple entier qui , pendant cinq
ou fix cent ans , ne fent , ne penfe & n'agit que
comme il a plû à un feul homme ? L'Hiflorien a t il
de l'imagination , cherche-til des moeurs fingulières
& pittorefques ? Quel fujet plus intérellant
pour les pinceaux que le tableau d'un Peuple où la
vérité hiftorique a tous les charmes du merveilleur ;
où rien ne reſſemble à ce qui s'eft vû ailleurs dans
* On fait qu'un Roi du Pont entendant vanter beaucoup
le brouet noir, voulut en goûter , fit venir un Caifinier
de Sparte même , & trouva le ragoût fort mauvais. Prince,
lui dit le Cuifinier , pour le trouver bon il faudroit avoir
traversé l'Eurotas à la nage , Ce Cuisinier parloit comme
Licurgue..
Kij
220 MERCURE
PUnivers; où l'on voit d'autres vertus & d'autres
vices que ceux de l'humanité ; d'où les prodiges des
Arts font bannis , mais ou les hommes façonnés
fans ceffe par les loix , font eux - mêmes de bien
plus grands prodiges ; où la vie fociale cit uu enchaî
nement continuel de fpectacles une fuite de fêtes
auftères tout enfemble & voluptueufes ; dans lefquelles
de jeunes Vierges danfent toutes nees aux
yeux des jeunes gens , tandis que les vieillards auffi
puiffans , auffi faints que les loix , font offerts aux
regards de la patrie comme les ftatues des Dieux.
Dans les Hommes illuftres de Plutarque , eft il beaucoup
de vies plus fécondes en événemens héroïques ,
en mots fublimes , en grands caractères que celles
des cinq Spartiates qu'en y trouve de Lycurgue ,
de Léandre , d'Agéfilas , d'Agis & de Cléomène ? Je
ne remarque point la petite contradiction de fe
plaindre de ce qu'aucun Hiftorien Grec n'a écrit
Hiftoire de Sparte , & d'affurer le moment d'après
que cette Hiftoire ne pouvoit tenter aucun Ecrivain .
Il n'y a dit-il , que les Orateurs d'Athènes qui ,
pour faire des Sermons aux Athéniens , ayent beau
coup toue les Spartiates.
I eft fâcheux que cette affertion tranchante &
cette connoiffance fi intime des intentions les plus
fecrettes és Orateur d'Athènes , foient démenties par
tous les faits de l'antiquité . Platon & Xénophon
n'étoient pas des Orateurs , c'étoient des Philofophes
, difciples tous les deux du plus fage . des hom→
mes, de Socrate. Lorsque le premier voulut tracer le
tableau idéal d'une République parfaite , il fuivie pas
à pas les inftitutions de Lacédémone , & l'imagination
de Platon ne put aller aau- delà de ce qu'avoit
exécuté Lycargue. Platon , qui devoit être un affez
bon juge de goût , d'efprit & d'éloquence , adini
roit éloquence , l'efprit & le goût des Spartiates.
Xénophon , eftimé de tous les fiècles pour la
DE FRANCE. 224
fageffe de fon efprit autant que pour l'élégance de fon
talent , Xénophon né dans Athènes , devint citoyen
de Spare par fon admiration pour les loix de cette
Ville ; & lorfque parmi tant de Philofophes qui fai
foient leur roman de législation , il voulut aufli tranf
mettre à la postérité un modèle d'inftitutions fociales,
il n'en chercha point dans fon génie , il ne fit que
recueillir celles de Lycurgue. Les Lacédémoniens
avoient pour leurs loix & pour eux - mêmes unc
haute eftime qu'ils témoignoient à chaque inftant
par des mots piquans & énergiques. Sparte étoit
Jouée à Sparte comme dans Athènes , en un mot ,
Orateurs , Poëtes , Hiftoriens , Philofophes , Rois
& Peuples , tout chez les Anciens admiroit les
Spartiates & leurs loix , & l'antiquité entière retentit
encore de leurs éloges . 4
Pour l'Auteur de la Brochure, il ne voit en eux
que des Moines armés .
Le premier qui a die ce mot étoit certainement
un homme d'efprit ; mais il y a dix ans qu'on le
répète , & il y a dix ans qu'il n'y a plus d'efprit à le
répérer. Si d'après ce que je viens de dire de Sparte
& de fon Légiflateur , on voyoit en moi un de ces
enthoufiaftes de Lycurgue qui prepotene férieufement
fes inflitutions aux Peuples actuels de l'Eu-
Lope , on comprendroit mal mes opinions. Mon
coeur n'a jamais pu donner fon affentiment à des
loix qui détruifoient l'homme prefque tour entier
pour former le citoyen ; qui étouffoient la piété
filiale dans les enfans , & , ce qu'on croiroit impoffible
, la tendreffe maternelle dans le coeur des
femmes ; je n'aurois pas voulu vivre dans un pays
où je n'aurois jamais connu le fouvenir que je con
ferve de l'auteur de mes jours ; où je n'aurois
vû la beauté que dépouillée de la pudeur , fon
plus doux charme & fon plus grand empire ; d'ou
l'amour étoit banni comme les tyrans , où le plaifir
Kiij
222 MERCURE
n'étoit que le plaifir : d'ailleurs tout eft changé dans
le genre humain depuis tant de fiècles , & celui qui
eft digne d'admirer le génie de Lycurgue , doit fentir
que les Peuples doivent être menés par un autre
génie .
L'Auteur du Supplément ne traite pas les Hiftoriens
anciens avec plus d'indulgence que l'Hiftoire
de l'antiquité. Tite- Live lui paroit
bien avoir quel
que talent , mais il lui reproche les omiffions les plus
graves , & dreffe fur la conftitution de Rome une
lifte de queftions auxquelles il prétend que cet Hif
torien ne répond jamais. Ces queftions , que l'Aureur
a jugées fans doute très -profondes , font au
moins très-curieufes.
Demandez lui comment deux Confuls peuvent
gérer les affaires d'une auffi grande République ?
Quand on a lu Tite-Live , on ne s'avife point de
lui faire une pareille demande , parce qu'on a va
dans Tite Live même,& prefque à chaque page, que
les Confuls ne géroient pas toutes les affaires de la
République, Le Corps entier du Sénat , qui étoit une
efpèce de Ministère perpétuel , les Ediles , les Precurs
, les Chevaliers , les Cenfeurs en géroient beaucoup
plus encore que les Confuls.
700 411
Comment des Magiftrats , amovibles & changés
sous les ans avoient affez d'inftruction & d'expérience
pour traiter tout d'un coup d'auffi grandes affaires ?
Celui qui a lu Tite- Live ne peut pas lui faire
cette question , parce qu'il y a vu prefque à chaque
ligne que les Confuls ne traitoient pas ces grandes
affaires tout d'un coup ; Sénateurs avant d'être
Confuls, ils les avoient và traiter , qu'ils les avoient
traitées eux mêmes dans le Sénat ; que portés fucceffivement
à toutes les charges avant d'être élevés
au Confulat , ils avoient étudié les affaires de la République
dans les fonctions d'Edile , de Pontife , de
Préteur.
DE FRANCE. 223
Comment la jalousie du Succeffeur détruiſant ſouvent
ce qu'avoit fait le Prédéceffeur , Rome cependant
réuffit dans toutes fes entreprifes comme fi elle
avoit été gouvernée par des Rois ?
Lorsqu'on a lû Tite- Live , on ne l'interroge pas
de cette étrange manière › parce qu'on y voit à
chaque inftant que les Confuls n'étoient que les
exécuteurs des deffeins du Peuple & du Sénat , &
que les deffeins du Peuple & du Sénat , dont on a
remarqué l'opiniâtreté & la permanence , ne changeoient
pas
tous les ans comine les Confuls.
Après avoir embarraffé , comme on voit , Tite-
Live par ces favantes queftions , l'Auteur de la Brochure
paffe à Tacite , qui ne fatisfait pas non plus
fa curiofité. lui demande donc pourquoi le Peuple
s'affiigea de la mort de Néron. Tacite répond parce
que le Peuple étoit habitué aux jeux du cirque. Ce
n'eft pas là une raifon , dit la Brochure , qui faffe
regretter un Mattre féroce , un Prince fanguinaire ,
un fils parricide. Cette raifon n'eft pas digne de
Tacite.
uner
Un Empereur qui prodiguoit les richeffes de l'Empire
dans les jeux du cirque , qui multiplioit fingulièrement
ces jeux , qui s'y donnoit lui- même en
fpectacle & fervoit de fa perfonne aux plaifirs de la
multitude , devoit être regretté par un Peuple affez
avili pour n'exiger plus de fes Maîtres que du pain
& les jeux du cirque (panem & circenfes. ) Qu'importoit
à cette populace lâche & féroce , qué Néron
fut un fils parricide ? Néron étoit un bon cocher.
Étrangère aux révolutions du Palais , que lui importoit
que le fang des Princes , des Sénateurs &
des Citoyens y coulât fans celle , pourvu qu'il vit
couler dans le cirque le fang des tigres , des léopards
& des gladiateurs ? Cette raifon eft digne de
Tacite ; car c'eft le trait le plus profond par lequel
en aitjamais peint l'aviliffement d'un Peuple efclave .
K iv
224 MERCURE
L'Auteur qui veut louer Tacite , dit qu'il eft moralifte
, éloquent , & qu'ilfait pålir le Lecteur.
Pourquoi un honnête homme pâliroit- il en lifant
les Annales ? Pourquoi celui qui ne craint pas fa
confcience craindroit- il Tacite ? Je conçois que fon
nom feul devoit faire trembler Borgia , Louis XI &
Ferdinand le Catholique ; mais l'homme de bien
qui vit dans des Sociétés , où il voit des loix foibles
& des hommes tout puiflans , fe raffure & fe confole
en lifant Tacite , comme en fongeant à cette juftice
éternelle à laquelle les tyrans ne peuvent échapper.
3 Lorfqu'à la table des matières de cette Biochure
on lit de Tacite , on court vîte aux pages indiquées ;
on s'attend à quelques unes au moins de cette foule
d'obfervations de goût & de morale que ce nom.
feul doit faire naître. Qu'est - ce qu'on y trouve ?
Que Tacite étoit un Moralifte éloquent & profond ,
& qu'il a donné une mauvaile railon de l'amour du
Peuple Romain pour Néion ; pas autre chofe , On
m'allure que parmi les fuges de notre Littérature ,, il
en eft qui , dans les fujets les plus abondans , approuvent
& louent cette efpèce de brièveté cela va
vite , difent-ils ; cela eft court ; il eft vrai ; mais il
feroit encore plus court de ne rien dire du tout ,
ce feroit à peu-près la même chofe. Sans être ni
Jugé ni Prophete , on peut prédire peut - être que ces
jugemens , qui annoncent des efprits ufés & fatigués ,
annoncent auffi que nous n'aurons plus bientôt de
talens féconds & créateurs.
&
Velleius Paterculus , on ne fait pourquoi , a trouvé
grâce aux yeux du Cenfeur de Tacite & de Tite-
Live; c'eft peut-être parce que M. l'Abbé de Mably
en parle avec affez de mépris. Quoi qu'il en foir , il
entreprend de juftificr , de pallier au moins la balfeffe
de cet Hiftorien, qui a déshonoré fon talent par
des éloges prodigués à Séjan & à Tibère ; & fa raifon
, c'eft que Paterculus étoit un Soldat , & qu'un
DE FRANCE. 225
Soldat devoit admirer Tibère , qui avoit fait la
`guerre avec fuccès contre les Germains . C'est bien
pour le coup qu'il faut dire : Ce n'est pas là une
raifon. Il s'en faut bien que tous les Soldats ayent eu
la même admiration pour Tibère ; avant même que
ce monftre ait commis aucun crime , les légions de
la Pannonie fe révoltent , & celles de la Germanie
veulent donner l'Empire à Germanicus. Un Hiflorien
de ce mérite d'ailleurs pouvoit- il juger avec des
préventions qui n'auroient été excufables que dans
un obfcur Légionnaire Paterculus n'eſt pas fculement
un bel efprit , comme le prétend M. l'Abbé de
Mably , il obferve & peint les hommes en Philofophe.
Il differe beaucoup de ces Hiftoriens , qui ne
voient dans chaque caractère qu'une feule pailion ,
une feule vertu ou un feul vice , parce que cela eft
plutôt vũ & plutôt peint . Ce qui le diftingue particulièrement
c'eft l'art de démêler avec efprit ,
mais fans affectation ces traits oppofés ces
nuances indecifes qui compofent fouvent les vrais
portraits des hom res. J'en trouverois plusieurs
exemples dans ce petit volume de Paterculus fi tronqué
, fi mutilé par le temps ; je prie feulement , les
Amateurs de la Littérature ancienne de jeter les yeux
fur le portrait de Pompée . On eft d'abord tenté de
croire que l'Hiftorien abufe de fon efprit pour trou
ver des traits fins & déliés ; après y avoir bien réféchi
, on voit que c'eft le réfultat le plus vrai & le
plus profond de la vie entière de Pompée. Eft ce
donc un efprit de ce genre qui eût pu confondre de
bonne foi les talens d'un Général d'Armée & les
vertus d'un Souverain ? Séjan eft loué par Velleius
autant que Tibère , & je ne fache pas que la gloire
d'aucun triomphe ait couvert les vices infâmes de
Séjan . La vérité eft que ce lâche Écrivain , qui péric
avec Séjan , avoit vendu fon efprit à la fortune de ce
Miniftre.
, "
Kv
2260 MERCURE
Je me ſuis arrêté fur cet objet , parce qu'il me
paroît dangereux , en général , d'affoiblir l'autorité
de l'Hiftoire & qu'il faut fur- tout qu'elle flétriffe
ceux qui ont voulu la rendre elle- même l'organe de
la flatterie & du menfonge.
M. l'Abbé de Mably loue fouvent les moeurs des
premiers Romains. Ces éloges
opes des vertus anciennes
fatiguent le Cenfeur , qui admire apparemment la
pureté des moeurs du fiècle , & pour prouver que
Rome a toujours été corrompue , il cite l'enlèvement
de quelques filles publiques , qui fut la caufe de
l'élection du premier Dictateur ; Fufure des Parriciens
qui força le peuple à quitter Rome , & amena
l'inftitution des Tribuns ; l'Hiftoire de Virginie , qui
délivra la République de la tyrannié des Décemvirs ;
celle de Papirius , qui produifit des changemens
confidérables dans le Code des Loix Civiles . L'Auteur
n'a pas foupçonné que chez un peuple dont les
moeurs font corrompues , on laiffe les vices & les
crimes un peu plus tranquilles par un malheur affez
fingulier , il n'a pas rencontré un fait qui n'ait produit
une grande révolution. Quelqu'un a fort bien
remarqué qu'il ne manquoit à cette lifte que l'Hif
toire de Lucrèce , pour démontrer que le viol n'avoir
rien qui indignât les Romains. Remarquez tous ces
faits , ajoute cependant le Cenfeur de M. l'Abbé de
Mably , & vous verrez s'il y a quelque , vérité dans
ces paroles de l'Abbé. « Après la deftruction de Carthage
, la République n'étant plus contenue par
une Puiffance rivale , ce ne fut pas peu à peu ,
» mais precipitamment que les vices fuccédèrent
∞ aux vertus » Son triomphe paroît fi complet au
Cenfeur , qu'il veut le chanter , pour ainfi dire ; &
dans une difcuffion fur les bonnes moeurs , il s'écrie
avec un vers de la Pucelle : trùmar
Puis , fiez-vous à Meffieurs les Savans.
C
DE FRANCE 227
Je fuis fâché de le troubler un peu dans la joie de fa
victoire , en lui apprenant que ces paroles ne font ni
de l'Abbé , ni de M. le Savant. Elles font la traduction
littérale du commencement du fecond Livre de
ce Velleius Paterculus , dont lui - même a pris fi généreufement
la défenſe. andinom L
Puis, fiez-vous à Meffieurs les Savans.
Ce n'eft pas le feul exemple où l'érudition du
Cenfeur le trouve en défaut. Il dit , page 85 ;
ל כ
ל כ
L'Abbé de Mably s'emporte beaucoup contre
» le Père d'Orléans , qui , dans les révolutions d'An-
» gleterre , ne l'entretient pas affez de la grande
Chartre ; & il ne blâme pas l'Abbé de Vertot ,
qui , dans fes révolutions Romaines , parle bien
» inoins encore de la Loi ales douze Tables , cette
grande Chartre des Romains , ce fondement de
toutes leurs Loix , á
30
"> Gr 29
D'abord l'Abbé de Mably reproche formellement
à l'abbé de Vertot de n'avoir point du tout parié des
affaires & des Loix de la République Romaine ; en
fecond lieu , il n'y a rien de commun entre la grande
Chartre des Anglois , fur laquelle repofent leur
liberté & leur conftitution , & la Loi des Douze
Tables , qui n'eft pas une grande Chartre , dont la
publication faillit à être fi funefte à la conftitution
& à la liberté Romaine , & qui n'eft qu'un Recueil
de Loix civiles , prefque toutes bientôt abolies par
les Édits des Prêteurs.
Les Modernes font mieux appréciés que les Anciens
dans ce Supplément , & l'Auteur paroît les
connoître mieux , ce qui eft en effet plus facile." II
défend avec avantage Voltaire , dont le génie a fait
une révolution dans l'Hiftoire , comme fur le Théâtre
, comme dans tous les genres il loue avec connoiffance
M. Robertſon , M. Gibbon , M. l'Abbé
Reyaal, M. de Buffon , qui , feul Hiftorien de la Na-
K vj
228 MERCURE
tare , entre tous des grands Hiftoriens des Empires ,
Tobferve avec la Philofophie des Modernes , & la
décrit , la peint avec les couleurs des Anciens. Cependant
lors même que M. l'Abbé de Mably a tort ,
l'envie de le contrarier en tout , fait que fon Cenfeur
a tort encore avec lui.
M. l'Abbé de Mably a reproché à Voltaire d'avoir
tranfporté dans l'Hiftoire les plaifanteries de la Comédie
& du Roman , d'avoir fait rire fur les maux
de l'humanité. "1
Je n'examine point fi le principe qui bannit le ridicule
de l'Hiftoire eft bon , ni fi le reproche fait à
Voltaire eft fondé.
Mais l'Auteur du Supplément cite à ce fujet une
Épigramme d'Ariftophane fur les caufes de la guerre
du Péloponnèfe ; & en bonne logique , une épi
gramme d'Ariftophane , qui étoit un farceur , ne
prouve rien fur le ftyle & le ton qui conviennent à
un Hiftorien .
rent
Il cite encore l'exemple du Président de Thou
qui raconte que le jour inême de la S. Barthélemi
les Femmes de la Cour fortirent du Louvre , & allèau
travers des cadavres entaffés dans les rues ,
vifiter le corps du Baron de Pont , & examiner s'il
étoit impuiflant ; mais le grave Préſident de Thou
ne plaifante pas fur la curiofité de ces Dames . Les
faits de cette nature , dans une Hiftoire qui conferve
la gravité du genre , doivent faire horreur , & ne
doivent pas faire rire . Tacite en raconte fouvent de
la même effece; & on ne trouveroit pas , je crois ,
une feule plaifanterie dans Tacite.
Voltaire a tant de chofes admirables , qu'on eſt
fans excufe lorfqu'on emploie de petits fophifmes
pour défendre un fi grand Homme.
Il eft auffi beaucoup queftion dans le Supplément
, de l'Hiftoire de Louis XI , par Montefquien ,
qui fut jetée au feu par une méprife cruelle , & de
DE FRANCE. 229
?
celle de Duclos , qu'on ne lit guès plus que fi elle
avoit été brûlée. L'Auteur paroit mettre ces deux
Philofophes à peu - près au méme rang ( deux des
Philofophes qui ont le mieux fervi l'humanité ) s'il
convient que Montefquieu étoit un penfeur plus profond
, pour rétablir la balance , il ajoute que Duclos
avoit un caractère plas ferme ; il ne témoigne que
peu de regrets fur la perte de l'Ouvrage de Montef
quieu , & trouve celui de Duclos bien penſé & bien
écrit. Erudimini , qui judicatis terram . Voilà des ju
genens qui auroient leuls exigé un Supplément à la
manière d'écrire l'Histoire , car , à coup sûr , perfonne
n'étoit en état d'y fuppléer . On peut être furpris
pourtant de voir affimiler les fervices que
Montefquicu & Duclos ont rendus à l'humanité.
Quant aux Ouvrages qu'ils ont écrits fur le même
fujet , les Gens de Lettres regretten : l'Hiftoire de
Louis XI , par Montefquieu , comme on regrette
Livres de Tite Live & de Tacite , perdus
dans les ruines de l'antiquité ; & je n'ai jamais vû
perfonne qui en eût été confolé par cette Hiftoire de
Duclos , qu'on nous affure aujourd'hui étre bien
penfee & bien écrite . J'ignore comment une Hiftoire,
qui devoit faire naître naturellement tous les grands
principes de la morale des Etats & du Citoyen , eft
bienpenfie lorfqu'elle n'offre que des moralités triviales
; & comment eft elle bien écrite lorſque
également dépourvue de coulent, de nobleffe &
d'harmonie , elle eft d'un bout à l'autre dans ce fiyle
à courtes phrafes , qui n'eft pas proprement un fiyle,
& qui , convenable tour au plus aux , anecdotes des
foyers, doitpar cela même dégrader toute la majefté de
' Hiftoire. C'est un tiffu dépigrammes ; & un Hiftorien
ne punit pas les tyrans par des épigrammes ;
mais en dévoilant toute leur âine .
ces
On ne reprochera pas de même à l'Auteur du Supplément
d'avoir beaucoup admiré l'Hiftoire de M

220 MERCURE
le
Gibbons on peut lui reprocher pourtant d'avoir
beaucoup exagéré cette admiration . Ce n'eft pas que
le mérite de l'Ouvrage foit diminué à mes yeux par
peu de fuccès qu'il a eu parmi nous , quoique tra
duit par M. de Sept-Chênes avec beaucoup d'exactitude
& d'élégance. Jamais la Philofophie n'a mieux
raffemblé.peut-être les lumières que l'érudition peut
donner für les temps anciens , & ne les a difpofées
dans un ordre plus heureux & plus facile. Mais on
devoit remarquer , pour être juſte , que M. de Gibbon
, qui s'eft laiffé féduire par la grandeur de l'Empire
Romain , par le nombre de fes légions , par la
magnificence de fes chemins & de fis Cités , a tracé
un tableau faux de la félicité de cet Empire , qui
écrâfoit le monde , & ne le rendoit pas heureux, Que
ce tableau même il l'a pris dans Gravina , au Livre ,
de Imperio Romano, Gravisa étoit excufable , parce
qu'il étoit égaré par une de ces grandes idées dont
le génie fur- tout eft & facilement la duppe; comme
Léïbnitz , il étoit occupé du projet d'un Empire unique
formé de la réunion de tous les Peuples de
l'Europe , fous les mêmes Loix & la même Puiffance
Souveraine ; & il cherchoit un exemple de cette Monarchie
univerfcile dans ce qu'avoit été l'Empire Romain
depuis Augufte . M. de Gibbon n'avoit point cette
idée il écrivoit une Hiftoire & ne faifoit point un
fyftême. On devoit iur reprocher encore l'efprit général
de fon Ouvrage , où le montre à chaque inf
tant Famour & l'eftime des richeffes , le goût des
voluptés , & ignorance des vraies paflions de l'homme
; l'incrédulité fur-tout pour les vertus Républicaines.
J'énonce ici man opinion fur cet Écrivain
Anglois avec la franchiſe qu'autorifent les moeurs
& les Loix de fon pays ; je parle dans le Mercure de
France comme j'aurois le droit de parler dans le
Morning Poft ou le Review Critic. En parcourant
l'Hiftoire du Bas-Empire de M. Gibbon , on pouDE
FRANCE. 231
voit deviner que fi l'Auteur fe montreit jamais dans
les affaires publiques de la Grande-Bretagne , en de
verroit , prêtant fa plume aux Miniftres , combar
tant les droits des Américains à l'Indépendance , &
faifant un crime à un jeune Monarque de l'appui
généreux qu'il a prêté à des hommes libres qu'on
vouloit affervir. C'eft en effet le rôle que M. Gibbon
a joué en Angleterre. Auff je n'ai jamais pu lire
fon Livre fans être étonné qu'il fût écrit en Anglois.
A chaque inftant , à peu près comme Marcel
j'étois tenté de m'adreffer à M. Gibbon , & de lui
dire : vous , un Anglois ! non , vous ne l'êtes point.
Cette admiration pour un Empire de plus de deux
cent millions d'hommes , où il n'y a pas un feul
homme qui ait le droir de fe dire libre , cette philofophie
effeminée , qui donne plus d'éloges au luxe
& aux plaifirs qu'aux vertus , ce ſtyle toujours élégant
, & jamais énergique , annoncent tout au plus
l'efclave d'un Electeur d'Hanovre.
L'Auteur du Supplément , comme vous voyez ,
Monfieur , n'a prefque jamais raifon contre M.
l'Abbé de Mably , qui , pourtant , a très-fouvent
tort : cela eft malheureux ; mais ce qui eft inexcu
fable , c'est le ton qu'il a pris avec un Écrivain dont
il devoit eftimer les Ouvrages & refpecter les prin .
cipes , dont l'âge feul impofoit des égards & des
ménagemens. C'eft à chaque inftant l'Abbé , M.
Abbe ; on ne traiteroit pas autrement un spletit
Abbé qui,fortant du Séminaire ou du Collège , croiroit
y avoir acquis le droit de régenter le monde. Si M.
l'Abbé de Mably a traité avec autant de fuffifance,
& de mépris M. de Gibbon , & même Voltaire ,
ce n'étoit pas une raifon de l'imiter en le blâmant.
Des torts de ce genre ne peuvent être éxcufés par
le mérite réel de plufieurs morceaux du Supplément à
la manière d'écrire l'Hiftoire ; j'en ai indiqué quelques-
uns comme la défenſe & l'éloge des Hiftorieus
2 : 2 MERCURE
Modernes. Un morceau fur les fyftemes oppofés
qu'ont fait naître les origines de notre Monarchie ,
& un autre fur le fanatifine , valent mieux encore;
quoiqu'il ne foit pas vrai que, le fanatisme ait fait
aurant de mal aux Peuples qué les mauvaiſes moeurs
& les mauvais Gouvernemens. On voit que l'Autour
aime l'étude , qu'il eft capable de méditation , qu'il a
réfléchi fur l'art d'écrire ; & que le bieu & le mal qu'on
fait aux hommes , ne laiffent pas fon âme indifférente,
Mais pour obtenir ce titre de Philofophe qui lui
paroît fi beau , il ne faut pas entrer dans une fecte ,
parce que toute fecte rétrécit les idées & étend les
paffions , ce qui n'eſt pas du tout philofophiques it
he faut pas fe contenter des premières vues qui fe
préfentent fur un fajer , mais en chercher de neuves ,
d'étendues & de profondes , au rifque, de fatiguer
les efprits pareffeux , & de paroître obfcur à ceux
qui ne comprennent rien de ce qui va un peu au-delà
de leurs conceptions ; il faut ofer donger beilor à
fon âme & à fon talent , fans fonger jamais aux jugemens
de ces Hommes de Lettres qui ont eu quelque
talent autrefois ; mais qui , ayant paffé l'âge où
l'on peut ajouter à fa réputation , ne jettent, que des
yeux inquiers fur les réputations qui peuvent croître
tous les jours , ne protègent que les Écrivains qui
montrent peu d'ambition , & ne louent que lès qualités
avec lesquelles on leur refte inférieur . Il faut fe
créer fon ftyle comme fes idées , & ne pas croire que
la perfection de l'art d'écrire confifle dans cette
élégance commune qui fait le charme des efprits mé
diocres , & devenue fi facile dans une langue caltivée
depuis deux fiècles par le génie & par le goût ;
on doit fe garder fur- tout de penfer que le plus grand
mérite , le mérite le plus difficile , foit d'aller vite &
d'être rapide; principe qui n'eft vrai qu'en partie dans
les Ouvrages même d'imagination , & quia produit
en Philofophie des Ouvrages qui font pitié , quoique
DE FRANCE 233
vantés quelquefois par des fectes . L'effentiel n'eft
pas qu'un Livre foir bientôt lû , mais qu'il foit lû
avec intérêt. C'eft un voyage dont le but eft de trouver
un grand nombre de beautés dans la route , &
non pas d'arriver promptement au terme. Montef
quieu , quoique précis & court, n'eft jamais rapide ;
fen expreffion vous arrêté , pour ainfi dire , fur chaque
phrafe , pour vous laiffer le temps d'en pénétrer
les profondeurs ; c'eft lorfqu'il développe avec le
plus d'étendue fes penfées & fes fentimens , que
Rouffeau répand le plus d'énergie & le plus de charme
fur fon éloquence ; les derniers Ouvrages de M.
Thomas ne font pas courts , mais c'eft la richeffe
de l'efprit & des connoiffances , c'eft la multitude des
beautés qui en fait l'étendue . Quelle puérile prétention
dans unÉcrivain, que celle de parcourir rapidement une
multitude de choles fans en approfondir aucune , de
les patter , pour ainfi dire , au lieu de les traiter!
Cet efprit léger & mobile , difoit un Ecrivain qui a
aurant de charme que de profondeur : Cet efprit
qu'ils croientfi aimable , eft fans doute bien éloigné
de la Nat re , qui fe plaît à fe repofer fur les fajets
qu'elle embellit & trouve la variété dans la fécon
dité de fes lumières bien plus que dans la diverfité de
fes objets.
J'ai l'honneur d être , Monfieur , & c.
A F. anx R. , près la Foffe à Bazin.

234
MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
DISCOURS fur l'Homme Public , prononcé aux
Etats de Languedoc en 1783 , par M. l'Abbé
Cayre de Mirabel. A Touloufe , chez D. Defciaffan
, Imprimeur.
Après avoir établi que le pouvoir vient de Dieu ,
POrateur divife fon Difcours en deux Parties :
qualités de l'Homme Public , devoirs de l'Homme
Public : ne rien ignorer de ce qui eft relatif à fes
fonctions , favoir fe gouverner foi-même être intègre
, ferme , laborieux forme te fujer de fa première
Partie ; craindre Dieu , honorer le Roi , aimer
fes frères,forme le føjet de la feconde. M. l'Abbé de
Mirabel a mis de la fimplicité dans fon Difcours ; ils
a amené affez adroitement l'é oge des Membres des
Etats devant qui il parloit , & il a rempli cette tâches
que l'ufage lui impofoit,en he donnant à chacun de
ces Membres que les éloges qu'il méritoitesi 250
MORALE de Mahomet , ou Recueil des plus
pures maximes du Coran , in- 12. Prix , papier ordinaire
, 2 liv. 8 fols , papier d'Annonay, 4 liv. On
en a tiré quelques Exemplaires fur velin , dont le
prix eft de 96 livres , par M. Savary. A Conftantinople
; & fe trouve à Paris , chez Lamy , Libraire ,
quai des Auguftins .
dans cet
L'Auteur avertit qu'on ne trouvera
Abrégé que des pensées propres à élever l'âme , & à
rappeler à l'homme fes devoirs envers la Divinité ,
envers foi-même & envers fes femblables. On ne
peut qu'être de fon avis en le lifant , & l'on doit lui
DE FRANCE 235
favoir gré d'avoir fupprimé tout ce qui refpire l'erreur
ou peut infpirer l'intolérance. On defireroit que
la morale que renferme fon Live fût pour nous un
peu moins commune. Voici une des maximes dont la
tournure eft la plus faillante : « Ne marchez point
orgueilleufement fur la terre ; vous ne pouvez
ni la partager en deux , ni égaler la hauteur des
montagnes. »
-23
33
RECUEIL amufant de Voyages en vers & en
profe faits par différens Auteurs , auquel on a joint
an-choix des Epitres , Contes & Fables moraux qui
ont rapport aux Voyages. Tomes III & IV. A
Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du lardinet.
.
01.11
Nous avons annoncé les deux premiers Volumes
de ce charmant Recueil. Ces deux derniers méritent
les mêmes éloges . On y trouve des Réflexions
de J.J.fur les Voyages ; un Voyage de Rutilius
Numatien , Gaulois de naiffance , traduit du
latin par M. le Franc de Pompignan ; la Lettre de
Stanislas Reinde Pologne fur fon départ de.
Danizic , deux Lettres de Ganganelli fur l'Italie ,
& des Réflexionsfur la Vie religieufe ; un Extrait
des Lettres fur la montagne , de J. J.; la Relation
du Voyage de Mme Godin par le Fleuve des Amazones
; le Voyage de Laponie , par Regnard ; une
Lettre critiq e fur le Voyage de M. Smolett en
France; des Obfervations du Marquis de Pefai ;
la néceffité des Voyages pour l'Homme public ; un
Abrégé du Voyage de Brydonne ; le Précis Hiftoriquefur
Menzicoff, que M. de la Harpe a mis à la
tête de fa Tragédie de ce nom , un Précis Hiftorique
fur Chriftophe Colomb , par M. le Chevalier
de Langeac; la Converfation du Pèré Canaye , par
Saint Evremont , & les Voyages de Scarmentado
avec le Voyage au Ciel, par Voltaire . Nommer
tous ces morceaux , c'eft nous diſpenſer d'en faire

216
MERCURE
*
l'éloge , & c'eft avoir fait celui de l'Editeur de ce
Recueil , M. Couret de Villeneuve .
Les Flamands en belle humeur & la Faifeufe de
Galette , deux Eftampes faifant pendans , gravées
en couleur par J. D. Morret , d'après an Frvacch.
Prix , liv. 16 fols les deux. A Paris , chez Mortet,
Graveur , rue des Deux-Portes- Saint-Sauveur , maiſon
de M. le Lièvre , nº . 18.
L'Auteur prépare une fuite à ces deux Gravures.
LES premier, deuxième & troisième Volumes
in-8° . de la nouvelle Hiftoire du Berry , par M.
Pallet , Avocat en Parlement , de la Société Royale
de Phyfique , d'Hiftoire Naturelle & des Arts Or
léans , font actuellement en vente au prix de fs liv.
brochés . A Paris , chez Monory , Libraire , rue de
la Comédie Françoife ; Legras , Libraire , quai de
Conti , en face du Pont Neuf , & Le ( clapart , Libraire
de MONSIEUR , Pont Notre - Dame ; à Orléans
, chez Couret de Villeneuve , Imprimeur du
Roi ; à Bourges , chez l'Auteur , & chez J. B. Prevoft
, Libraire , Place des Carmes , & chez tous les
Libraires des Provinces.a
NouvALLES Confidérations fur fure & le
Prêt à imtérêt. A Bordeaux , chez Gntrac , Libraire
, rue Saint Pierre. De l'Imprimerie de Pierre
Beaume , Imprimeur- Libraire , à Nifines .
L'Auteur de cette Brochure propoſe fort modeftement
fon opinion für l'intérêt de l'argent qu'il
juftifie , avec des modifications .
RAPPORT fait à l'Académie des Sciences ,
Belles - Lettres & Arts de Lyon fur l'Expérience de
l'Aréofiat faite le 19 Janvier 1784 , in 4º . A
DE FRANCE. 227
Paris , chez Delalain le jeune , Libraire , rue Saint
Jacques.
On a joint à ce Rapport une Differtation faite
par quelques Académiciens fur le Fluide , principe
de l'afcenfion des Machines Aéroftatiques - dévelopé
pées par l'action du feu ,
Essar fur le Traitement des Dartres , par M;
Bertrand de la Grefie , Docteur en Médecine & en
Chirurgie de la Faculté de Montpellier , Correfpondant
de la Société Royale de Médecine de Paris , &
de la Société Royale des Sciences de Montpellier ,
&c. in 12. Prix , 2. livres broché. A Paris , chez
P. Fr. Didot le jeune , Imprimeur- Libraire , quai
des Auguftins , & Méquigron l'aîné , Librane , rue
des Cordeliers.
L'Auteur oppofe fur-tout à cette maladie l'extrait
de la douce amère , dont il démontre l'efficacité par
diverfes obfervations .
RECHERCHES & Obfervations fur les Loix
féodales , fur les anciennes conditions des habitans
des Villes, & de leurs poffeffions & leurs droits , pari
M. Doyen , Avocat , in - 8 ° . de 396 pages . Prix ,
4 liv. broché , & 5 liv . relié,
Rien de fi connu que l'expreffion de féodalité;
rien de plus obfcur que l'origine & Phriftoire des
loix féodales , & l'on doit favoir gré à l'Auteur des
recherches qu'il a faites pour porter la lumière dans
cette partie importante de notre Hiftoire..
་་་ .16
Essa fur la Minéralogie des Monts - Pyré
nées , in-4 ° . A Paris , chez Didot jeune , Imprimeur-
Libraire , quai des Auguftins.
Cet . Ouvrage est très- important par fon objet , &
très- eftimable par la manière dont il eft rédigé.
238
MERCURE
MEMOIRES de M. de Berval , in- 12 . A
Paris , chez Volland , Libraire , quai des Auguftins.
Ce Roman ne préfente ni événement ni caractère.
Il n'eft point de Particulier qui , en écrivant fa
vie privée , n'eût à offrir un tableau plus intéreffant.
On annonce dans les premières pages des Perfonnages
qui paroiffent devoir jouer un rôle , & dont il
n'eft plus queftion ; & l'on en voit arriver à la fin de
nouveaux , dont la préfence ne produit rien . Style
commun. L'Héroïne du Roman , Mlle de Serville ,
aimoit les animaux , parce qu'ils nous reffemblent ,
dit l'Auteur , quoique d'une manière imparfaite ;
elle avoit adouci la férocité du chat , dont les
égratignures même , ajoute l'Auteur , m'auroient
fait plaifir.
PROJET fur l'étab.iffement des Trottoirs pour la
fûreté des rues de Paris & l'embelliffement de la
Ville . A Paris , quai de Gêvres.
Tout le monde a fenti , il y a long-temps , le
danger des carroffes & les inconvéniens des rues
étroites ; le defir d'y remédier a produit bien des
Mémoires qui jufqu'à préfent , font reftés fans effet.
L'Auteur de celui que nous annonçons a fait un travail
dont on doit lui favoir gré ; il a entr'autres
chofes mefuré les rues actuelles qui font fufceptibles
de recevoir des Trottoirs , & ccMémoire ne peut que
plaire aux Amateurs de l'ordre public.
ESSAI fur la Doitrine du Doute univerfel , la
dans une Affemblée particulière du Musée de Paris ,
par M. Brunel , Avocat du Roi au Bailliage &
Siège Préfidial d'Amiens. A Paris , chez Cailleau ,
Imprimeur- Libraire , tue Galande.
On pourroit compofer de gros Volumes fur le
Doute; & après les avoir compofés , lûs & difcuDE
FRA N- GE. 219
tés , peut-être ne feroit- on pas plus d'accord . Ainfi il
ne faut point s'attendre qu'un fimple Effai donne
là- deffus de grandes lumières ; auffi l'Auteur de
celui que nous annonçons ne paroît mettre à fon
Ouvrage que la prétention qu'il mérite ; quelques
fragmens ( ce font fes paroles ) quelques penfées àdemi
développées , voilà ce qu'on préfente au Lecteur.
Après avoir parlé de Socrate , de Démocrite ,
de Pyrrhon , d'Arcéfilas & de Carneade , l'Auteur
vient aux Sceptiques modernes , & tente de laver du
foupçon de fcepticiſme Montaigne & même Bayle.
NUMEROS du Journal de Violon , ou Recueil
dAirs nouveaux pour Violon , Alto , Flûte &
Baffe. Prix féparément , 2 liv. 8 fols . On foufcrit à
Paris , chez Baillon , Marchand de Mufique , rue
Neuve des Petits Champs , au coin de celle de
Richelieu, à la Mufe lyrique.
SYMPHONIE Concertante du Ballet de Mirza ·
pour Violon , Flute & Alto récitans , avec Violons ,
Alto , Baffon , Baffe , Haut- Bois & Cors ad libitum
, par M. Goffec. Prix ,
liv. 4 fols. A Paris ,
chez M. Bailleux , Marchand de Mufique , rue Saint
Honoré, près celle de la Lingerie.
On fe rappelle que cette Symphonic eft une de
celles de l'Auteur qui a fait le plus de plaifir , & c'eſt
beaucoup dire.
RECUEIL d'Airs Italiene des meilleurs Compofiteurs
, traduits , gravés en partition , avec les Parties
féparées , Numéros 1 & 2. Prix , 4 livres 4 fols
chacun, A Paris , chez Imbaut , rue & vis- à- vis le
Cloître Saint Honoré , maifon du Chandelier , &
chez Sieber , même rue , près celle d'Orléans , maifon
de l'Apothicaire , no. 92.
230
MERCURE
L'exécution typographique de ce Recueil eft
fuperbe , & c'est un mérite qu'on peut remarquer
quand le choix d'ailleurs eft auffi bien fait Ces
Numéros contiennent une Scène de Majo confacrée
par tous les Virtuofes & une de M. Piccini , trèsdigue
de fa réputation , & capable de faire cella
d'un autre.
RECUEIL des Airs de l'Epreuve villageoife ,
avec Accompagnement de Harpe, par M. Coufineau
fils , OEuvre HI Prix , 6 livres . A Paris , chez MM.
Coufineau père & fils , Luthiers de la Reine , rue
des Poulies , & M. Salomon , Luthier , Place de
l'Ecole .
Voyez , pour les Annonces des Livres , de la
Mufique & des Eftampes , le Journal de la Librairie
fur la Couverture .
TABLE.
ROMANCE ,
Faul-Jones ,
Impromptu au Commodore
193 l'influence que les Femmes
197
pourroient avoir dans l'édu
cation des Hommes , 200
210 Charade , Enigme & Logo Variétés ,
gryphe ,
ibid. Annonces & Notices , 234
Lettres de Milady *** , fur
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 31 Juillet. Je n'y
ai rien trouvé qui puifle en empêcher l'impreffion . A
Paris , le go Juillet 1784. GUIDI.
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Speacles ,
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & de
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. & c.
SAMEDI 7 AOUT 1784.
A PARIS ;
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ;
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Breves du Roi,
TABLE
Du mois de Juillet 1784.
PIÈCES FUGITIVES .
Vers à M. le Comte deHaga ,
Horace & Lydie, Ode ,
Les Vieux Galans du Siécle
Chanfon ,
Vers pour le Portrait de M.
Mefmer,
Epitre à M. le Duc de
vernois .
La Henriade de Voltaire , 55
Effai d'une Théorie fur la
Structure des Cryftaux , 66
Correfpondance Rurale, 71
Physique du Monde ,
Eloge du Docteur Sanchez
74

104
8 Les Voyages d'Amour , 114
Ni- Les Navires des Anciens , 115
Examen Hiftorique des Offices,
Droits , &c.
49
97 Epitre à M. Imbert ,
Air de l'Epreuve Villageoife.
A Rofalie ,
Vers à Mme de Flaux ,
Romance ,
Impromptu au
Paul Jones

100
Théâtre Moral ,
120
151
Précis Hiftorique de la Mai-
Son Imperiale de Comnène 145
147
192 Vers fur la Paix,
197
164
167
Commodore MilfMac-Rea , Roman Hiftorique
, 172
Charades , Enigmes & Logo- Leçons Elémentaires de Magryphes
, 8 , 54 , 103 , 149 ,
197
NOUVELLES LITTÉR ,
Difcours prononcés dans l'Académie
Françoise ,
21
La véritable Manière d'inf
23
thématiques ,
174
Sur
Lettres de Milady ***
l'influence que les Femmes
pourroient avoir dans l'éducation
des iiommes ,
SPECTACLES
200
tuire les Sourds & Muets , Comédie Françoife , 131
Comédie Italienne , 80 , 135
L'Influence de Fermet furfor Annonces & Notices , 40 88 ,
fiècle , 136 , 185 , 234
291
A Paris , de l'Imprimerie de M. LAMBERT & F. J.
BAUDOUIN , Ive de la Harpe , près S. Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI
7 AOUT 1784.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
IMITATION du Sonnet de l'Abbé PARINI ,
fur les Voyages de l'Empereur en Italie.
SANS fafte & fans orgueil , Céfar régit le monde ;
Sur toutes les vertus (on Empire le fonde :
Voyez le avec ardeur cherchant la vérité ,
Ou du haut de fon trône enfeignant l'équité ,
Tantôt d'un fier voiſin réprimer la vaillance ,
Des opprimés tantôt embraffer la défenſe ,
Et donnant le premier l'exemple du devoir ,
En rendant l'homme libre , affermir fon pouvoir.
Sous fes coups redoublés , ici la fraude expire ;
Du pouvoir monachal il borne enfin l'empire ,
Et fur fon trône , antique établit la raison.
Tels Alcide Théfée , Ofiris & Jafon ,
Qui , dans les cieux affis , reçoivent notre hommage ,
A j
4
MERCURE
Sur la terre autrefois des Dieux offroient l'image :
De l'Univers , comme eux , & l'honneur & l'appui ,
Céfar nous les rappelle , ils revivent en lui .
(Par M. le Chevalier de Cubières . )
ÉPITRE à M. DE MONVILLE ,
Ancien Grand- Maître des Eaux & Forêts
de Normandie , Seigneur de Retz , près
S. Germain - en - Laye , créateur en cet
endroit du lieu charmant connu fous le
nom du Défert.
Q UI trouve accès à ton Défert ,
Eft tenté de s'y faire Hermite :
Cent faux-fuyans , où l'on le perd ,
Ont mis le bonheur à leur fuite.
Dans ces détours , ces finuofités ,
Les végétaux , les arbres exotiques ,
Ont des deux mondes habités
Réuni fes parfums , les vertus balfamiques,
par
fois Sous tes lambris , s'il eft
Près des fophas , à l'aventure ,
Tableaux charmans , jolis minois ,
Ce font chef- d'oeuvres de peinture ;
'L'âme en repofe mieux en paix :
Le beau cryftal d'une eau limpide ,
Gazons verds & bocages frais
Y font aimer la Thébajde,
C
DE
SY
FRANCE.
Les Arts s'y plaifent exilés :
Grâce à ton goût , ton induſtrie ,
Les trouvant- là tous raffemblés ,
On fe croit au Défert en pays de féerie ;
L'on n'a point affez des cinq lens
Pour fuffire au plaifir de la tour enchantée ;
Sur la porte eft l'Amour.... Mais il femble en dedans
Prendre plus d'une forme & devenir Protée.
ENLACES en feftons , mille grouppes de fleurs
Jufques fur les gradius , * en ce bel hermitage ,
Fixent bien moins les yeux qu'ils n'enchaînent les
coeurs,
Qui de la volupté ne chérit l'efclavage ?
Tous les oifeaux , vers ce féjour .
Ont pris à la fois leur volée ;
Leur chant joyeux et une hymne à l'Amour :
Heureux qui le matin l'entend fous la feuillée !
Pour agrandir l'efpace il faut le varier ;
L'ennui naquit , dit - on , de la monotonic.
Depuis le bas de la tour enchantée , que l'on voit
au Défeit , jufques au haut , fous la main d'appui de
l'efcalier , fout très-artiftement fixés plus de deux cent
pots de fleurs , qui fe renouvellent fucceffivement fuivant
les faifons ) lefquels forment toujours l'effet le plus
délicieux .
L'intérieur de ce charmant local refpire également partout
la volupté , & justifie le goût le plus exquis de la part
de M. de Monville .
A iij
6 MERCURE
En tes bofquets à l'oeuvre on connoît l'ouvrier;
Toujours un nouveau sîte annonce ton génie.
A chaque pas on trouve le cachet
Du Dieu du Goût, qui dans ce lieu préfide.
S'il ne t'eût , comme ami , tévélé fon fecret ,
Croiroit on au Déſert être aux jardins d'Aride ?
( Envoyée au retour du Défert , par M. P. D. R. )
LE SINGE ET LE RENARD , Fable.
LE
E Singe un jour dit an Renard :
Admirez -vous , mon frère , avec quel art
J'imite ce que je vois faire ?
Ami , c'eſt un talent que je n'eftime guère ,
Répondit celui-ci ; je ne puis admirer
Un pantalon qui n'a que de laides grimaces.
Il faut, fi tu veux plaire , imiter avec grâces,
Et ne point t'amufer à tout défigurer,
La preave , ſelon moi , de ton peu de mérite ,
C'est que perfonne ne t'imite.
Auteurs , qui n'avez pas le talent d'inventer ,
Aycz au moins celui d'embellir vos modèles.
En eft- ce trop ? Eh bien ! que vos crayons fidèles
Saififfent au moins l'art de les bien imiter.
( Par M. Crignon , d'Orléans, )
DE FRANCE. 7
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft. Fauxbourg ;
celui de l'Enigme eft les Soupirs ; celui du
Logogryphe eft Coqueluche , où l'on trouve
coque , coq , couche , choc , Echo , cloche ,
écu, Ouche , louche , Luc , clou , leo , coche.
CHARA DE..
Sur l'Air du Vaudeville de Figare.
ALLEZ , vous dit la Sageffe ,
Mon premier toujours en main ;
De mon fecond le nom bleffe
Les oreilles d'un Dandis :
Juge de comique eſpèce ,
Je vous dis avec fuccès :
Dieu vous garde des procès.
ENIGM E.
SANS écouter j'entends tout dire ;
Ce que j'entends , je le redis :
Quelqu'un auprès de moi vient- il pleurer ou rire ?
Avec lui je pleure & je ris.
A iv
8 MERCURE

Mais ce qui doit paroître une étrange merveille ,
C'eft que je fuis fans langue & fans oreille.
LOGO GRYPH E.-
JE fuis un terme bas , avili , mépriſé ,
Qu'avec dérifion chacun fouvent prononce.
De quatre pieds , Lecteur , feulement compofé ,
A l'eftime publique à jamais je renonce.
Mais fi mon tout paroît à tes yeux mépriſable ,
En me coupant la quene , en revanche ſoudain ,
Je te plais , je t'enchante ; & toujours délectable ,
La fource des plaifirs découle de mon fein.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PA de Lecture pour une jeune Dame ,
&c. &c. A Paris , chez Prauit , Imprimeur
Libraire , quai des Auguftins , & chez les
Libraires qui vendent les Nouveautés .
DES Philofophes chagrins ont interdit
aux femmes toure fpèce d'inflrection . Des
rilofophes plus juftes les ont appelées dans
ce fiècle au partage des lumières . Elles doivent
en effet cultiver les talens qui leur prêtent
des charmes nouveaux . Ne leur défendens
pas même des connoiffances plus éleDE
FRANCE. ་ 9
"
vées. Elles s'interdiront bientôt , fans les
vains confeils des Moraliftes , toutes les études
qui nuiroient à leur première deftination
, qui eft de plaire & d'aimer. Puifqu'elles
font affociées à nos malheurs , n'eſtil
pas jufte qu'elles le foient auffi aux confolations
que donnent les Arts & les jouiffances
de l'efprit ?
Plufieurs Écrivains modernes défendirent
leurs droits , & quelques uns leur tracèrent
des plans d'éducation . Roulleau raffembla
toutes les vertus & tous les attraits difperfés
dans leur fexe aimable , pour en parer
le beau modèle qu'il leur offrit dans fon
admirable Sophie . Rouffeau ne les flatta jamais
, & cependant il fit naître leur enthoufiafme.
Eh ! comment n'aimeroient- elles pas
un Écrivain qui , même en leur adreffant
des vérités dures , les fait aimer davantage ?
Cet Orateur, qui recula les bornes de fon
Art , en donnant à l'Éloge de Marc- Aurèle
tout l'intérêt d'un Drame attendriffant ou
fublime ; M. Thomas a répandu , dans un
Effai fur les Femmes , fes idées , fon efprit
& fon éloquence. Enfin M. de la Harpe ,
dont les talens fupérieurs obtiennent de plus
en plus le fuffrage des juges équitables , célèbre
dans ce moment la plus intéreffante
moitié du genre humain. C'eft au goût fans
doure à chanter la beauté.
L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
embraffe un plan moins étendu . Il ne
veut que tracer aux femmes celui de leurs
Av
10 MERCURE
lectures. C'eft ainfi qu'il s'explique à la tête
d'une Préface trop modefte.
93
" L'homme de bon fens lui même eft
quelquefois forcé d'augmenter le deluge
» des écrits inutiles . Il s'en afflige & cède à
» la néceffité . Mais il feroit très peiné fi l'on
penfoit qu'il attache quelque importance à
» des feuilles tracées fans travail , & qui ne
» contiennent rien de neuf. Celles ci n'au-
» roient jamais été écrites fi elles n'avoient
» été demandées , &c . &c . »
"
Une Littérature étendue , un goût pur , des
jugemens précis , un ftyle élégant , & furtout
le courage de louer , en plufieurs endroits
, le mérite vivant , font des qualités
très neuves aujourd'hui , & cet exemple ne
peut être inutile. Enfeigner aux femmes à
vieillir fans humeur & fans ennui , feroit le
plus grand fervice qu'on pourroit leur rendre ,
dit très agréablement l'Auteur , & nous
croyons qu'il y réuffira , s'il peut écrire fou
vent pour elles. Laiffons le donc parler luimême.
30
-
C'eft par une étude un peu aride qu'elles
( les femmes ) doivent commencer. Celle
» de leur propre langue eft abfolument né,
» ceffaire........ Nos grammaires Françoifes
» font obfcures , difficiles , embarraffées :
» la meilleure , parce qu'elle eft la plus
» courte & la plus claire , eft celle de l'Abbé
de Condillac. On doit la préférer , fi on
» ne prend le parti beaucoup plus fage de
» joindre l'étude d'une autre langue à celle
DE FRANCE. 11
» de fa langue maternelle. Loin d'ajouter
» aux difficultés , ce fera trouver un moyen
» de les diminuer. Les phrafes qu'on enten-
30
dra ne feront point illufion , & ne force-
» ront point à croire qu'on faifit des règles
abftraites que fouvent on ne conçoit qu'im-
» parfaitement . D'ailleurs , l'attention fera
foutenue par la néceffité des efforts , pour
apprendre ce qu'on ne pourra fe diflimuler
qu'on ignore ; & les progrès mieux marqués
animeront le defir d'en faire de nouveaux.
On s'affocie à l'Auteur qu'on pénètre
, & on lui trouve plus de mérite ,
par la raifon feule qu'on jouit de celui
d'avoir furmonté la difficulté de le comprendre.
»
"
22.
"J
ע
Le meilleur efprit a dicté ces obfervations.
La dernière eft pleine de jufteffe . L'Auteur
confeille aux femmes de choisir l'Italien , à
caufe de fa molleffe & de fa douceur. D'au- .
tres raifons doivent les y engager. C'eſt
dans cette langue qu'elles liront les deux
Poëmes enchanteurs où elles font le plus
célébrées. Ils les tranfporteront à cette brillante
époque de la chevalerie , qui fut celle.
de leur empire & de leur gloire. D'ailleurs ,
avec quel plaifir ne doivent elles pas étudier
une langue où font compofés prefque tous
les chef-d'oeuvres de la mufique , cet Art
charmant , qu'elles doivent tant aimer , puif
qu'il les rend plus belles & plus fenfibles !
Continuons d'analyfer le plan que leur
offre un ami de leur bonheur ; pour les y
A vj
12. MERCURE
conduire sûrement , il les rappelle à leurs
veritables devoirs .
و ر
" Les devoirs de l'homme envers Dieu ,
envers lui- même , envers les autres hommes
, ne fauroient être trop médités. La
» femme qui penfe fe livrera à ces impor
» tans objets. Mais contente d'avoir des
principes qui fixent fon opinion , & la
» foutiennent dans les orages des paffions
» elle ne fe jetera point dans les labyrinthes
de la théologie . Un Dieu que toute la Na-
» ture manifefte , que notre raifon nous
" prouve , que notre coeur nous commande
d'aimer , doit il être l'éternel fujet des dif
» cuffions des Théologiens & des Philofophes
?
33
" 19
Fénelon fans doute ne parloit pas autrement
des vérités éternelles aux femmes dont
l'éducation l'occupa quelque temps.
33
33
رو
"C
·
Plus une femme fera fenfible , plus fon
efprit fera grand , ( c'eft l'Auteur qui
parle ) plus la Bible aura pour elle d'at
» traits. C'eſt dans ce Livre qu'on trouve
» ce que la fimplicité a de plus aimable &
de plus touchant, ce que la raiſon a de
plus fage , ce que le fentiment a de plus
» onctueux , ce que l'éloquence a de plus
» fort & de plus élevé , ce que la poéfie a
de plus gracieux ou de plus fublime , &
" qu'on voit raffemblé dans un feul corps
d'ouvrage, dont toutes les parties ont une
» liaifon intime, desbeautés bien fupérieures .
"
30
DE FRANCE.
13
à celles que les plus puiflans génies ont
» femées dans les Écrits , que les hommes de
tous les temps ont le plus adınirés . »
Les opinions énoncées dans les Lectures ,
font celles d'un efprit très éclairé & très impartial
. Quelques unes , mais en petit nom
bre , font fufceptibles de difcuffion . Voyons
comme on y apprécie Paſcal.
" Le grand athlette du Chriftianifme , celui
» qu'on ne peut vaincre ni ébranler , c'eſt
» Pafcal. Il tient l'homme en fa puiffance ;
» tantôt il l'élève aux céleftes régions , &
tantôt il le plonge dans l'abyme de fa
propre misère. On n'a de lui que quelques
penfees fur la Morale & la Religion ; &
ces penfees , qui n'étoient pour lui que ,
» des matériaux imparfaits d'un très grand
" Ouvrage , nous préfentent les traces du
génie le plus vafte & le plus puiſſant ; fi
elles ne renferment pas des vérités impor
» tantes , il n'y a point de vérités pour la
"
ود
»
» terre. »
· •
On ne peut fentir & peindre plus vivement
le génie de Paſcal . Au
refte , l'enthoufiafme pour Paſcal eſt bien
excufable. Vauvenargues , un des meilleurs
efprits de ce fiècle , ne l'a pas moins loué
dans un morceau plein de verve , mais quel
quefois vague , & , ce me femble, infuffifant.
L'Auteur apprécie Maffillon avec grâce
Boffuet avec force , Fléchier avec efprit , &
paye un jufte tribut d'éloges à l'Abbé Poule ,

14
MERCURE
7
le dernier de nos grands Orateurs Chrétiens.
On eft furpris que M. Marmontel , qui
vient d'enrichir la nouvelle Encyclopédie
d'excellens articles de Littérature , n'en ait
point parlé dans celui de la chaire.
Les Livres de morale fuccèdent aux Livres
Religieux. Il faut le borner à un petit nombre
, tels que les Offices de Cicéron , les Caractères
de la Bruyère , la Connoiffance de
l'Esprit Humain , par Vauvenargues , Ou
vrage ( dit l'Auteur ) bien plus profond , bien
plus philofophique que lafatyre de l'homme,
mife en maximes par le Duc de la Rochefoucaud.
Cette courte lifte fe termine par
Montagne , qui , dans un ftyle vieilli , &
que les partilans de la naïveté gauloiſe ont
peut être un peu trop regretté , a laiffe l'empreinte
d'une imagination vive , abondante ,
originale , qui ne vieillira jamais , & qu'on
ne peut trop admirer.
On doit voir avec plaisir que Vauvenargues
obtient de jour en jour plus d'eftime.
Quand il parut , il fut à peine remarqué , &
les éloges de Voltaire ne purent lui donner
la célébrité qu'il méritoit. Ceux de l'Auteur
du Plan de Lectures étoient dûs à la connoiffance
de l'efprit humain. Long temps il a
partagé l'éclat que les talens de Vauvernagues
ont répandu fur les Corps Militaires
dont il étoit membre , & il eft digne d'y
ajouter une nouvelle gloire . Puiffent de tels ,
exemples répandre de plus en plus parmi les
>
DE FRANCE.
Officiers François , l'amour des Lettres &
des lumières !
L'étude de l'Hiftoire fuit l'étude de la
Morale.
Il femble que les Poëtes devroient être
placés à la tête des Moraliftes & des Hiftoriens.
Ils ont été en effet les premiers Hifto
riens des peuples , & ils font encore leurs ,
premiers Moraliftes . Mais l'Auteur n'a point
voulu tout épuifer. Il fuppofe que nos
grands Poëtes font affez connus pour qu'il
fe difpenfe de les indiquer.
La partie la plus importante de cette petite.
Brochure eft , fans contredit , celle de l'Hif .
toire. Les réflexions qui la précèdent font,
d'un ton noble & convenable.
66
L'Hiftoire , qui fait revivre tous les
fiècles , qui nous préfente le fpectacle
fucceffif des viciffitudes qui , fi fouvent ,
» ont changé la face du monde , mérite bien
d'occuper une partie des loisirs d'une fem
» me qui veut s'inftruire ; quelques jours
lui fuffiront pour planer fur les ruines des
empires. Elle apprendra à connoître l'hom
me dans ce mêlange de crimes & de vertus
, dont le tableau lui fera fouvent re-
» tracé. Si fon coeur s'afflige en voyant de
quels forfaits il eft capable , il fera confolé
en trouvant quelquefois des âmes
fublimes & tendres , qui femblent n'avoir
> exifté que pour la gloire & le bonheur de
l'humanité; elle verra que ce font les fem
» mes qui ont dirigé les moeurs dans tous
29
161 MERCURE
» les empires , & que c'eft lorfqu'elles aban- >
» donnent la decence & la vertu , que les
» hommes fe livrent aux plus coupables
و ر
» excès .
D'après cette dernière obfervation , fi on
jette les yeux fur quelques états modernes ,
on jugera que les femmes font un peu coupables.
Les Hiftoires des differens Empires font
rapidement indiquées. Jofephe , Rollin ,
Fleury , Hume , Robertfon , & c . & c . font
appréciés avec leur vrai caractère. Par- tout
on retrouve le juge équitable , le bon critique
& le Philofophe Citoyen , qui rejette
également toute efpèce de fanatifme . Cette
intéreffante énumération finit par Boffuet &
& par Voltaire.
La lecture de l'Hiftoire amène celle des
Romans , qui font eux- mêmes l'hiſtoire du
coeur humain.
Avant de paffer à cette dernière partie du
Plan de Lectures , on peut obferver qu'on
n'y fait aucune mention d'Ouvrages de Méthaphyfique
& de Phyfique. L'Auteur dit
dans fa Préface , que les premiers font inutiles
aux femmes , & je crois de plus qu'ils
le font aux hommes. Mais pourquoi ne permet
il pas aux femmes de prendre quelques
notions d'Hiftoire Naturelle ? Elles fervi
roient à détruire plufieurs préjugés nuisibles
à leur repos. L'éducation des hommes leur
eft confiée dans le premier âge. Il faut donc
qu'une mère de famille ne foit pas totaleDE
FRANCE. 17
ment étrangère aux connoiffances néceffaires
à fon fils. Ne foyons pas plus févères que
notre grand Comique , qui , après avoir joué
le pédantifme & les prétentions des Philaminte
& des Balife , ajoute cependant :
Je confens qu'une femme ait des clartés de tout.
Preuve inconteftable qu'il ne vouloit pas
la condamner à l'ignorance abfolue , comme
on l'a dit avec fi peu de réflexion.
Nous arrivons enfin aux Romans , eſpèce
d'Ouvrages qui plaît le plus en général à l'imagination
fenfible des femmes , & dans laquelle
plufieurs ont excellé.
On s'attend bien que Télémaque , le pre
mier des Romans , que ceux de le Sage , de
l'Abbé Prévot , font cités & caractérisés tour
à- tour. Voici des traits fur Duclos & fur
Marivaux , dignes d'être remarqués.
"
"3
27
es
Duclos , Couvent fec & toujours ingé
nieux ; Marivaux , fouvent froid à force
d'efprit , mais toujours étonnant par fa
fingulière fagacité , ont porté quelques
» lueurs dans l'obfcurité du coeur humain .
» Le dernier fur- tout en découvre les plus
fecrets fentimens , en pénètre les refforts
les plus cachés ; fes Écrits font les meil-
» leurs tableaux de l'âme , quand elle n'eft
», agitée que par des mouvemens & des in-
» térêts communs . En le lifant , on est tout.
à- la-fois forcé de le condamner & de
l'applaudir , on le blâme fans pouvoir s'em.
pêcher de lui fourire , & l'on ne quitte
22
"
"9
99
18 MERCURE
"
» Mariane & le Payfan Parvenu qu'avec le
» regret de n'avoir plus à lire . »
En parlant des Romans , on n'a pas oublié
ceux des la Fayette , des Tencin , des Graffigny
, de Madame Riccoboni , &c. &c.
c'étoit entretenir les femmes de leur gloire.
Écoutons l'Auteur lui même.
Dans les fujers, fur-tout , qui demandent
de la finele dans les penfees , de la dou-
" ceur , de la delicateffe & du naturel dans
» l'expreffion , & qui permettent cette heu-
» reuſe & motle négligence , qui a tant de
charmes , les femmes ont des fuccès auxquels
les hommes voudroient en vain prétendre.
Madame de Sévigné , par de fimples
Lettres de Société , eft devenue un
modèle prefque inimitable ; & , comme
La Fontaine , fans y penfer , elle s'eft ren-
» due immortelle.
33
20
"
Mais c'eft à notre fiècle qu'il étoit réfervé
d'offrir dans une femme le plus éton-
" nant exemple de la fupériorité du talent .
" Dans le premier rang de la Société , avec
» tous les charmes de la figure , tous les
avantages que procurent les Arts enchanteurs
, elle a daigné confacrer aux enfans
» les fruits du génie le plus fécond , le plus
» aimable & le plus heureux ; & , croyant
peut être travailler pour eux feule nent ,
elle a inftruit , fait les délices de tous les
» âges , & le défefpoir de l'envic ………………….. »
Vient enfuite un éloge fort bien fait des
Lettres fur l'Éducation.
"
DE FRANCE. 19
Nous ne pouvions mieux terminer cet
Ouvrage , deftiné aux femmes , qu'en rendant
hommage à un talent qui les a fi fort honorées.
Au refte , l'Édition du Plan de Lectures
fait honneur aux preffes de M. Prault. M.
Didot donne une émulation louable à fes
Confrères. Ceux qui ont imprimé dernièrement
l'Épiétète Grec , & la Fabie de l'Aigle
& du Hibon , font les plus dignes d'être les
rivaux.
C
LE Décameron Anglois , ou Recueil des plus.
jolis Contes , traduits de l'Anglois par
MiffMary Wouters. 3 , 4 & s ' Parties.
A Londres , & fe trouve à Paris , chez la,
Veuve Ballard & fils , Impr.- Libraires ,.
rue des Mathurins ; la Veuve Duchefne ,
Libraire , rue S Jacques ; Mérigor l'iné ,,
Libraire , vis à vis l'Opeta , & Renault ,
Libraire , rue S. Jacques , 1784.
On trouvera une certaine variété dans les
Contes que nous annonçons ; quelques - uns.
font touchans , d'autres critiques . Parmi les
allégories qui y font mêlées , on remarquera
fans peine l'apothéofe de Mlle St - Huberti ;
nous aurions defiré que l'Auteur eûr un peu
plus foigné fon ftyle , & qu'il eût évité fartout
un très grand nombre de fautes qui
font foupçonner qu'il a peu d'ufage de la
langue Françoife , ces fautes étant jointes ,
fur- tout , à beaucoup d'autres d'impreffion ,
20 MERCURE
rendent la lecture de cet Ouvrage pénible.
Nous en citerons un exemple , page 142 ,
dans le Conte d'Aurélie Saunders : « L'état
» où je fuis eſt ſuite de mes défordres ; mais
je mourrerai tranquille fi les remords ne
99
vinſſent troubler mes derniers momens . »
Dans la page fuivante on trouve encore
mourrerai pour mourrois ; c'eft prefque partout
des terminaifons de futur pour celles
de l'imparfait , les régimes ne font prefque
jamais obfervés . Même Conte , page 148 :
Le frère de la Demoiſelle eut le temps de
l'arracher de fon vil raviffeur. »
Un Conté entier eft confacré à l'éloge de
MM. Montgolfier , Charles & Robert. En
général , quoiqu'il y ait à reprendre dans ce
Recueil , il y a aufli des détails intéreffans.
Il faut encore rendre juftice à la décence
qui règne dans ces Contés ; ils ne femblent
écrits que pour faire aimer la verru ; la perfonne
la plus auftère peut les lire fans crainte
& avec plaifir.
CAPRICES Poétiques , par M. Daillant de
la Touche. in 16. A Londres , & fe trouve
à Paris , chez Cloufier , Imprimeur Libr. ,
rue de Sorbonne ; Guillot , rue S. Jacques ,
& chez tous les Marchands de Nouveautés .
Il a paru l'année dernière du même Auteur
, un Recueil de Contes , dont on a fait
dans ce Journal un éloge mérité. De jolis
Contes font un préjugé favorable pour des
DE FRANCE. 27
Poéfies fugitives ; mais ce préjugé ne peut
pas être érigé en preuve. Dans des Contes ,
la négligence du ftyle eft quelquefois un des
principaux agrémens ; les Pièces fugitives exigent
une verfification plus correcte ; ainfi
fans prétendre comparer ces deux genres ,
on pourroit exceller dans l'un fans réuffir
dans l'autre. M. de la Touche nous paroît
propre à réuflir dans tous les deux. Son ftyle
a du naturel & de la grâce , & un tour heureux.
La plupart des Pièces renfermées dans ce
volume font compofées de très peu de vers ,
comme ce fixain , qui eft intitulé : La bonne
foi, & qui remplit bien fon titre :
On demandoit à Lyfimon
Quelles gens voyoit Émilie.
» Je n'en fais rien , dit- il . Brouillé pour tout de bon ,
» Je m'informe peu de fa vie.
» Mais la Belle voyoit mauvaiſe compagnie
Quand je fréquentois fa maiſon.
Cette ingénuité eft piquante , & heureufement
exprimée. On ne fera pas fâché de
connoître le ton de l'Auteur dans un Pièce
de plus d'étendue, Voici une partie de celle
qui a pour titre : La Promenade.
De la montagne fourcilleuſe ,
Mon fils , defcendons à pas
C'eft regarder affez long- temps
Cette ville tumultueu
lents ;
22 MERCURE
Que nous avons quittée au retour des Zéphyrs.
D'une vie obfcure & champêtre ,
Puiffiez-vous aimer les plaifirs !
C'eft aux champs qu'on apprend à régler ſes deſirs,
A méditer , à fe connoître.
La Nature eft un livre ouvert à tous les
yeux.
Examinez ce vailon folitaire ;
Quelles leçons ! quels confeils précieux !
Ce doux ruiffeau , dont l'onde claire ,
A travers les gazons fait par mille détours ,
De notre vie est une image ;
Comme lui pafferont nos jours.
Vous ne le croyez point , ô jeuneffe volage !
Mais j'eus vingt ans auffi , mon fils ;
Voyez mes cheveux blancs , mes pas appefantis ,
Et plutôt que moi , ſoyez ſage …....
L'eau tombant goutte à goutte a percé ce rocher ;
Car tout cède à la patience.
Travaillez de votre conſtance , :
Dans les mêmes fentiers fi vous voulez marcher ,
Vous trouverez la récompenfe.....
On peut relever ce rofcau
Qu'ont infulté les enfans d'Orithie :
Mais ils ont arraché ce vigoureux ormeau ;
Sa racine eft coupée & la tête flétrie .
Aimez toujours la médiocrité ,
C'eft du bonheur la compagne fidelle :
Le vrai fage trouve près d'elle
DE FRANCE.
23
La joie & la fécurité.
Ce Berger eft conftant ; du fon de fa mufette
Il fait retentir les coteaux :
Quels font fes biens ? Une houlette ,
Un chien , peut-être deux agneaux.
Ne croyez pas que le bonheur s'achette.
Voyez ce roffignol ; il chante tout le jour ,
Tandis que fa moitié chérie
Couve les oeufs & procure la vie
Aux tendres fruits de fon amour ;
Pour la défennuyer , il fredonne , il varie
Les accens de fa douce voix ;
Ainfi , mon fils , de l'hyménée
Quand vous aurez ſubi les loix , '
Pour être heureux , gardez la foi donnée :
Soyez fidèle , aimable , &c.
Nous aurions beaucoup de petits Contes ,"
d'Épigrammes à citer ; mais il y en a un certain
nombre dont la gaîté outrepalle un peu
celle qui nous eft permiſe. Un Poëte doit
écrire felon le genre qu'il traite ; mais .
tous les genres ne vont pas au ton de plufieurs
Ouvrages Periodiques ; enfin il eft permis
d'écrire , & mêine décemment , ce qu'il·
n'eft pas toujours permis à un Journaliste
de citer.
Les Épigrammes font en affez grand nombre
dans ce petit Recueil ; mais nous devons
ajouter que la malignité qui y règne fe mêle
à une fimplicité aimable , qui annonce en24
MERCURE
core plus d'aménité dans les moeurs que de
malice dans l'efprit ; & c'eft ce qui attache
une espèce de charme à la lecture de ces
Poéfies.
VARIÉTÉS.
FIN des Sermons de l'Abbé Poule , comparés
à ceux de Bourdaloue & de Maffillon.
APRÈS ce long examen des grands Maîtres dans
l'éloquence de la Chaire , me permettra - t'on de
m'arrêter encore quelques momens fur les principes.
qui peuvent rendre à cette éloquence quelques- uns
de fes bons effets & lui conferver toute fa gloire.
Deux caufes paroiffent , avancer inceffamment fa
décadence , l'épuisement des fujets & les progrès de
l'incrédulité. "
Dans prefque toutes les carrières , on fe plaint de
l'épuisement des fujets . Voyons ce qu'il y a de vrai
& de faux dans cette idée ; & fur-tout en mefurant
les maux , cherchons les reſources.
Les Sciences & les Arts ont pour objets la nature ,
la fociété & l'homme ; les Sciences , pour les approfondir
; les Arts , pour les peindre.
La nature eft immenfe , & jamais l'intelligence de
l'homme ne fuffira pour l'embraffer.
La fociété & l'homme , quoique des objets moins
vaftes , offriront toujours de nouvelles découvertes.
D'ailleurs , ils fe modifient fans ceffe ; & en fe reproduifant
fous d'autres formes , ils préfentent de
nouveaux rapports à comparer.
Les Sciences n'ont donc pas de bornes dans leurs
recherches.
M
DE FRANCE. 25
Il n'en eft pas de même des Arts ; deftinés à pelndre
& à embellir les objets que les Sciences méditent
, la meſure des chofes qu'ils peuvent faifir &
des effets qu'ils doivent produire eft bien moins
étendue.
Comme c'est pour l'homme & fur l'homme que
les Arts travaillent , c'eft lui fur- tout qu'ils doivent
connoître & repréfenter. Or , les principales notions
fur l'homme , les fentimens prédominans de fon
coeur , les traits les plus frappans de fes moeurs peuvent
être bientôt enlevés par une fucceffion un peu
nombreuſe d'hommes de génie.
Ce ne font pas feulement les idées & les fentimens
qui s'épuifent dans les Arts , ce font encore davantage
les formes & les moyens .
Les impreffions des Arts ne tiennent pas feulement
aux chofes qu'ils préfentent , mais encore à la manière
dont ils les embelliffent ; il faut à la poéfie dee
fituations , des caractères , des images ; à l'éloquence ,
ane marche de difcours , des attitudes , des mouvemens
, & voilà ce qui ne peut beaucoup fe multiplier
; il faut néceffairement à cet égard tomber dans
des reffemblances ou des bizarreries .
A ces caufes générales fe joignent des raiſons particulières
, pour que les reffources diminuent dans
l'éloquence de la chaire à proportion que les chefd'oeuvres
augmentent. L'ordre civil varie de fiècle en
fiècle , de pays en pays ; il offre fans ceffe de nouveaux
objets à méditer , à comparer ou à combiner.
La morale religieufe eft plus bornée , par la raiſon
qu'elle a plus de fimplicité & de préciſion . Elle a
fur- tout l'heureux avantage d'être invariable Donnée
par Dieu même , elle eft telle aujourd'hui qu'elle
fut dans les premiers temps. Lorfque des hommes
d'une grande inftruction , d'un beau génie l'ont déjà
traitée , que peuvent- ils laiffer à leurs fucceffeurs ?
D'un autre côté , dévouée à la Divinité , parlant
Nº. 32 , 7 Août 1784.
B
26
MERCURE
dans fes Temples , en fon nom & fous fes regards ,
l'éloquence chrétienne ne peut pas employer , dans
la gravité & la pureté qui doivent la caractériser ,
plufieurs motifs qu'elle réprouve , plufiears paffions
qu'elle voudroit anéantir , & qui font de puiflans
moyens pour l'éloquence profane.
Gardons-nous cependant de défcfpérer des Arts &
des talens.
D'abord il n'en eft point où l'on puiffe dire qu'on
foit arrivé à leurs dernières limites .
Enfuite il eft de la nature des chofes que les Arts
& les talens trouvent fans ceffe à inventer , ou du
moins à perfectionner. Ils acquièrent tout ce que
l'accroiflement des Sciences & les révolutions journalières
leur découvrent ; & les plus petits changemens
dans la pofition des chofes où des hommes
appellent à d'autres vûes , préparent d'autres tableaux.
Remarquons encore que les objets qui appartiennent
à l'âme , ont fur elle une puiffance éternelle.
Vous pouvez toujours compter fur les émotions
, pourvu qu'en reproduifant les mêmes objets ,
vous leur donniez l'empreinte particulière de votre
imagination.
Neft - il pas d'ailleurs plufieurs moyens infpirés
par la raifon & juftifiés par l'expérience , de varier
les travaux des Arts , fans les dénaturer ?
Il fuffit fouvent de mêler plufieurs genres d'idées
pour les fortifier , d'appliquer une fcience à une
autre pour la renouveler & l'agrandir . Si toutes les
paffions principales ont été peintes , tous leurs mouvemens
ont ils été faifis? Combien elles font étendues
, mobiles , fécondes ! A côté des grands traits ,
il y a des nuances délicates ; à côté des grandes
penfées , il y a des apperçus fins. Lorsque l'homme
univerfel eft connu , il refte à repréfenter l'homme
de chaque gouvernement , de chaque Gècle , de
DE FRANCE 27
chaque état de fociété , l'homme de toutes ces fitua
tions qu'amène la variation des événemens.
Je fais que ces recherches fi fins ont des inconvéniens
, des dangers ; aui ne doivent elles jamais
remplacer les grandes vêtes , les grands effets ; mais
elles peuvent s'y mêler heureufement , & fouvent les
fuppléer.
Que pouvons - nous conclure de ceci? Que les
Arts , en tempérant l'audace par la fagefle , doivent
fans ceffe amener de nouveaux objets dans leur ancien
domaine ; & que pour le foutenir à la même
élévation , ils demandent , avec un talent égal , uné
plus grande étendue , une plus . grande variété d'idées
& de connoiffances .
Les formes des Arts , auxquelles font attachés plufieurs
des effets du talent , offrent tout-à la fois un
plus grand épuisement & moins de reffources. Cependant
chaque objet nouvellement apperçu ou autrement
modifié indique , infpire naturellement à
l'Écrivain , à l'Artifte qui le fait tout entier , qui
s'en pénètre vivement, une manière particulière de le
produire & de le développer. Cherchez donc de
nouvelles idées , portez votre esprit dans de nouveaux
rapports , exercez votre âme par de nouvelles
impreffions ; chacune de vos penfées originales
fe revêtira d'une expreffion qui lui fera propre.
Mais j'avoue que ces formes nouvelles risquent d'être
à la fois moins faillantes & moins heureuſes , &
que ce qui devient de plus en plus difficile , c'eft de
marquer fes productions à un grand coin d'originalité,
On ne peut fe diffimuler que la carrière de l'Eloquence
chrétienne fe rétrécit de jour en jour par le
grand nombre des chef- d'oeuvres qu'elle possède
déjà , & par la nature des objets & des moyens οι
elle doit fe renfermer.
Il s'en faut bien cependant qu'elle n'ait encore à
Bij
28 MERCURE
fa difpofition de grandes richeffes. Si elle n'a que
les mêmes objets à traiter , elle peut en faire une application
nouvelle relativement aux révolutions qui
font arrivées dans nos idées & dans nos moeurs . Une
foule de chofes ont changé & changent fans ceffe
autour de nous & dans nous - mêmes. Nos premiers
penchans font modifiés par des goûts nouveaux . Il
eft certaines vûes qui nous frappent davantage , certains
fentimens auxquels nous fommes plus ouverts ,
certains intérêts qui nous touchent plus vivement.
Pour nous ramener à la Religion & à la morale ,
Vous contenterez -vous de nous y appeler uniquement
par les anciens motifs , & fans des raisons appropriées
à nos moeurs actuelles ? Avec de pareils
tableaux & de pareilles leçons , vous refterez dans
des généralités fans intérêt ; perfonne ne voudra fe
reconnoître dans vos peintures ; chacun trouvera des
prétextes pour le fouftraire à vos leçons. Ayant toujours
de grands & d'auguftes objets , vous pourrez
encore y fignaler Votre talent ; mais vous n'aurez
jamais la vraie éloquence , celle qui perfuade , qui
entraîne , qui tire fes plus beaux triomphes de fes
plus heureux effets . Vous ne paroîtrez qu'un efprit
faux en morale , qu'un déclamateur en éloquence.
Voulez-vous couronner votre talent par la plus belle
gloire ? Ne permettez pas ainfi à nos coeurs d'échapper
ni à votre cenfure ni à vos impreffions . Gardezvous
fans doute d'altérer , d'affoiblir les loix & les
devoirs que vous nous annoncez . Mais cherchez
tous les moyens nouveaux qui peuvent nous y préparer
, nous y attacher. Entrez dans la difcuffion de
nos moeurs , de nos principes , de nos affections .
Cherchez dans le fond de nos confciences tous les
fophifmes par lesquels nous nous défendons , tous
les motifs , tous les penchans par lesquels on peut
nous prendre & nous conduire . Ne laiffez rien de
bon ou de mauvais dans notre âme , fans le remuer.
DE FRANCE. 29
C'eft ainfi que la morale & l'éloquence peuvent fe
féconder enfemble , & que vous trouverez de nouvelles
beautés dans de nouvelles vûes.
,
Une ſeconde cauſe bien plus puiffante encore qui
s'oppofe aux triomphes de l'éloquence chrétienne , ce
font les progrès de l'incrédulité . Elle a gagné dans tous
les états , dans tous les rangs ; elle eft le fonds des moeurs
& des principes qui règnent aujourd'hui . L'éloquence
de la Chaire , en devenant fi impuiflante contre l'incrédulité
, devoit perdre de fes droits fur nos efprits &
notre goût. Aufli on remarque que , parmi nos bons
Écrivains ceux qui font moins lus de jour en
jour , ce font les Orateurs facrés. Mais il fera toujours
au pouvoir de l'éloquence de triompher de ce
refroiditiement. Par une fingularité qui appartient
aux temps éclairés & corrompus , les talens peuvent
encore obtenir toute leur gloire , lors même qu'on a
abandonné les objets pour lefquels ils combattent.
Un grand Prédicateur fe verra encore fuivi & admiré
par des hommes bien déterminés à ne le croire
& à ne lui obéir en rien . Nous avons fubftitué à
l'ancienne foumifion de l'efprit une grande foupleffe
d'imagination . On fe prête aux idées religieufes
, comme au merveilleux de la poéfie . L'eſprit
ne fe rend pas , mais il mefure la force de celui qui
l'attaque. Le coeur ne reçoit pas une émotion réelle ,
mais il fe livre à l'effet oratoire . Hélas ! c'eft en tout,
dans la morale comme dans la Religion , que la vérité
& la vertu ne nous trouvent plus fenfibles que
de cette manière. Un beau fentiment et toujours
applaudi dans nos fpectacles. Mais qui eft - ce qui le
recueille dans fon coeur pour en faire la règle de fa
conduite ? On ne s'eft laiffé toucher que de la
beauté poétique. Toute la refource de nos Prédicateurs
eft donc aujourd'hui dans notre goût pour
l'éloquence. Eh bien , oferai - je leur dire , profitez
Bij
༢༠ MERCURE
de cette paffion , que votre génie nous in pire . Dans
un bon Gouvernement , on fe fert des vices même
pour faire le bien , & dans les révoltes publiques ,
les Loix accordent quelque chofe aux caprices des
peuples , pour les faire rentrer dans l'obéiflance .
Nous nous attendons à trouver en vous des hommes
uniquement occupés de votre gloire , comme nous
ne le fommes que de vos talens . Montrez - nous des
ceurs vivement touchés , qui ne défefpèrent pas encore
de la puiffance de leur miniftère . Nous fommes
prêts à vous admirer , à vous honorer ; nous nous
attendons à toutes les impreffions , hors à celles d'une
éloquence qui ne veut rien pour elle - même , qui ne
veut vaincre fes Auditeurs que pour les rendre à la
Religion , à la vertu . Cette furpriſe où vous nous
jeterez , fera déjà une difpofition favorable à votre
deffein.
Peut-être faut-il encore plus ici un zèle éclairé
qu'un zèle ardent. C'eft un fublime & augufte emploi
pour l'éloquence que de défendre & de venger
La Religion. Mais dans un fiècle qui a tourné fon
efprit & fes lumières contre cet objet facré , l'éloquence
elle-même pourroir compromettre cette belle
caufe , fi elle ne choififfoit bien fes moyens. Confondez
l'Impie par les chofes fur lesquelles il croit
avoir le plus d'avantages. Il a voula ôter aux paffions
de l'homme le frein de la Religión ; montrez
combien ce frein leur eft néceffaire . Il reproche à la
Religion d'impofer à l'homme des devoirs trop févères
, de lui faire une deftinée trop trifte , trop humiliće
; montrez qu'elle feule le confole & l'élève ,
en prolongeant fes deftins dans l'éternité. Il lui reproche
d'ifoler l'homme de la fociété , de lui prefcrire
des vertus inutiles au monde . Montrez que la
Religion eft le meilleur appui de la morale , qu'elle
affermit l'ordre civil , & qu'elle eut toujours la plus
grande part dans les vertus & le bonheur des Na◄
DE FRANCE. 31
tions. Mais pour cela , peignez la Religion telle
qu'elle doit être , & non telle qu'on' fe la figure , &
qu'elle fut quelquefois. Attaquez vous- mêmes le fanatifme
& la fuperftition , comme ce qui peut le
plus la troubler & la déshonorer . Livrez à fes propres
anarhêmes tous les abus qu'elle eft encore forcée de
tolérer. Tâchez de l'épurer , de la rendre encore
plus confolante pour l'homme , plus utile à la fociété
, plus digne de fon origine & de ſa fin. C'eft
ainfi que vous la réconcilierez avec votre fiècle. Ah !
l'homme eft naturellement religieux ; il eft né pour la
crainte & l'efpérance ; il a befoin de croire & d'aimer.
Mais le plus puiffant moyen de rendre , ou plutôt
de conferver à l'éloquence de la Chaire des fuccès
vraiment utiles & glorieux , réfultera toujours da
refpect perfonnel qu'infpirera l'Orateur.
Les talens devroient infpirer une certaine décence
de mours , une certaine fierté de fentimens ; ceux
qui les cultivent ne devroient pas defcendre au-deffous
de leur gloire ; ils devrcient fentir que l'effet
de leur génie demande quelque conformité dans
leurs moeurs avec les maximes qu'ils profeffent. Je
fuis loin de me rendre ici l'organe de tous les reproches
que l'on fait aux Gens de Lettres ; ce font les
hommes les plus obfervés , les plus févèrement jugés ;
on eft très porté à l'injustice envers eux , & l'on
n'exagère rien davantage que leurs vices . Il en fur
toujours , il en eft encore dont la conduite & le caractère
méritent autant de vénération que leurs talens
ont obtenu de célébrité. Et fans doute les vertus de
quelques -uns honorent plus cet état , que les vices.
de quelques autres ne peuvent l'avilir. Le reſpect
qu'il mérite eft en sûreté. Ne craignons donc pas
d'avouer que trop fouvent les hommes de talent détruilent
eux - même cette autorité que leur mérite
perfonnel donneroit à leurs Écrits . En fe livrant au
B iv
32 MERCURE
monde & à la fociété , ils ont perdu de grandes
qualités, pour en acquérir de petites . Sur ce nouveau
théâtre , ils ont connu d'autres intérêts , d'autres paffions.
Avec la noble & légitime envie d'effacer for
eux toute prééminence , de donner au mérite de
l'efprit fon véritable rang au milieu des avantages
des richeffes & de la naiſſance , ils ont trop cherché
à jouir de l'efpèce de fupériorité qui leur appartient.
Séduits par les fuccès de fociété, qui n'infpirent que
des chofes dégradantes , ils les ont fouvent préférés à
la gloire , qui n'en infpire que d'élevées. Jaloux à .
l'excès de la réparation de talent , plufieurs négligent
l'eftime perfonnelle , & ils fe l'enlèvent les uns aux
autres . Il leur arrive même quelquefois d'adopter en
fecret l'immoralité des hommes & des fociétés
parmi lesquels ils vivent. De-là fouvent nul refpect
d'eux-mêmes , nulle folidité dans leur conduite & leur
commerce. Heureux encore s'ils n'ajoutent pas
vie fans dignité, le fcandale des querelles & la baffeffe
des actions ! Delà fouvent encore quelque chofe
de pafillanime , de rampant & de corrompu dans
leurs Écrits , qui perdent de leur majesté & de leur
vigueur ; car fi le génie ne fuppofe pas toujours la
vertu , il eft certain au moins qu'il s'agrandit par
elle. Comment alors leurs plus beaux Ouvrages
pourroient - ils faire une impreffion profonde
& efficace ? On eft averti par leurs moeurs qu'il y a
beaucoup à rabattre fur , ces grands fentimens , ces
nobles maximes qu'ils enfeignent. En paroiffant ainfi
fe jouer de leurs leçons de vertu , ils avancent euxmême
ce dernier degré de la corruption dans un
peuple , de juger ridicule dans les murs ce qu'on
trouve beau dans les Livres.
à une
Il n'eft aucun talent qu'une conduite irréprochable
, qu'une bonne réputation ne foutienne & n'embeliiffe
; mais elle eft néceffaire à ces talens graves.
qui s'occupent des grands intérêts de l'homme & de
DE FRANCE.
33 "
la fociété , & , parmi ceux - ci , elle l'eft fur- tout à
l'Orateur facré. Ce n'eft pas feulement fa morale
qu'on juge , c'est encore fa perfonne , elle eft fous les
regards publics . Pour peu que fa pertonne réveille
des idées qui ne lui foient pas favorables , elles arrêtent
l'émotion , la conviction , elles démentent , elles
fouillent ce qu'il dit de meilleur. Il ne vient pas
feulement réveiller le goût naturel de la vertu , en
préfenter le tableau , en développer les règles ; il
demande bien davantage ; il veut des effets actuels ,
il preffe , il follicite pour que , dès ce moment , vous
renonciez à un mauvais penchant , à un mauvais
deffein , que vous ne différiez pas une bonne action
qu'il vous propofe. Il faudroit donc que tout
concourût en lui pour de fi grands , de fi faints
effets , fa voix , fa figure , fon maintien , fur tout fa
bonne renommée. Comment un homme ofe - t'il , en
fortant de tout le fafte , de toute la molleffe , peutêtre
de toute la corruption de fon fiècle , venir prêcher
les rigueurs de la pénitence , fe conftituer le
Cenfeur des vices , l'Avocat des pauvres ? Si jamais
la dépravation arrivoit à cet excès, qu'un homme qui
ne mafqueroit pas même la honte de fa vie , ou qui
ne la couvriroit que de la vile exagération d'une
vertu de parade , osât monter dans cette chaire de
pureté & de vérité : à travers les faux élans d'un zèle
hypocrite , & la douceur contrefaite de fon vifage ,
on appercevroit encore fur fon front la groffièreté &
Fimpudence du vice ; en vain quelque talent obtiendroit
de l'attention pour fes Difcours : on ne fortiroit
de l'entendre qu'avec une plus grande indifférence ,
un plus grand éloignement pour les faintes vérités
que fa bouche auroit profanées. Homme déshonoré
, retire - toi , ne vois- tu pas que ta honte éclate
au milieu de tes fuccès ! Chaque fois que tu prononce
le nom de la vertu , ta mauvaife réputation
crie contre toi. Si tu réuflìffois à la peindre , tes Au-
:
Bv
34 MERCURE
diteurs en feroient indignés. Retire- toi , fais place à
l'honnête homme , au faint Prêtre , qui n'a point af
fecté de fignaler fa vie par des vertus d'éclat , content
de ce refpect que l'on doit à l'homme jufte &.
bon; qui a peut- être devant Dieu le mérite des plus.
belles actions , fans en avoir la gloire devant les
hommes , qui eft digne au moins qu'on le foupçonne
du bien qu'il n'a pas eu le bonheur de faire ;
dont la figure noble & modefte confirme la bonne
renommée , ou en reçoit l'honorable caractère : il
n'a jamais qu'un zèle fage , parce qu'il n'a qu'un
zèle pur ; fon éloquence , pleine de courage &
d'onction , eſt toujours simple & vraie , comme fa
vie ; on ne peut ni s'en défier ni lui réſiſter. Ce n'eſt
point un anachorète , un folitaire , il vit parmi les
hommes qu'il doit cenfurer & diriger ; ce n'eft point
un homme hériffé de fcrupules, effrayant de févérité :
c'eft un homme fenfible & indulgent , dont le coeur
fe révolte contre les vices & pardonne aux foibleffes
; c'eft l'ami des Arts & des Talens , fans ceffer
d'être l'ennemi du luxe & de la corruption . Voilà
Orateur qui peut relever l'antique honneur de l'éloquence
chrétienne par une véritable influence fur les
meurs de fon fiècle. C'eſt à lui que le peuple viendra
offrir fon repentir & fes larmes ; c'eſt lui qui fou
tiendra la Foi chancelante , qui fera renaître quelques
vertus parmi les riches & les grands ; c'est lui
qui obtiendra de l'autorité jufques dans les cours
où il pourra épargner des crimes aux Rois , des malheurs
aux Nations..
Il y a plusieurs bons Écrits für l'Éloquence de la
Chaire , dont les deux plus récens font peut - être les
meilleurs ; je parle du Traité que M. l'Abbé Maury
apublié far ce fujet , Ouvrage plein de bonnes vûes ,
de bonnes difcuffions & de beaux morceaux , & d'un
excellent article de M. Marmontel , dans la nouvelle:
25
DE FRANCE.
༣༤
Encyclopédie Littéraire ; cet articlè eft un code des
meilleurs principes dans ce genre d'éloquence . Il eft
digne de l'Ouvrage dont il fait partie , & qui , par
P'étendue des connoiffances , la fagacité & la jufteffe
des critiques , la philofophie des idées , la vigueur
& l'élégance du ſtyle , fera un des meilleurs monumens
de notre Littérature . Si mon eſprit me s's'étoit
pas porté vers d'autres idées , je n'aurois pas écrit cet
Article.
( Ces Articlesfont de M. L. C. )
LETTRE du Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR ,
IL fe répand une Brochure très - récemment im
primée à Yverdun , en Suiffe , fous le titre de Ré
créations ,&c. où le trouve une Lettre à M. le Comte
de F *** , fur la Vie & les Ouvrages de Galilée ,
par M. le C. de P. L'opinion que j'ai établie dans le
N°. 29 du Mercure de France , touchant la perfécution
du Phyficien Tofcan , eft appuyée dans cette
Lettre des mêmes documens dont j'ai fait ufage ;
auffi les réſultats de l'Auteur & les miens font- ils
parfaitement conformes. Comme depuis plus de fix
mois , Monfieur , mon article étoit dans votre portefeuille
, je pourrois réclamer la priorité , & même
fur un titre plus ancien . Au mois de Décembre 1782 ,
j'imprimai dans mes Mémoires Hißoriques fur l'état
de l'Europe , Tome 4 , page 464 , l'abrégé des
vérités que j'ai développées dans le Mercure. D'un
autre côté , M. le C de P. n'a eu certainement aucune
connoiffance de mon manuſcrit ; mais l'un &
l'autre avons puifé nos preuves dans la même fource ;
je tiens les mienues d'un ami du célèbre Abbé F. de
Milan , poffeffeur des deur Lettres originales & ma
B vj
36 MERCURE
nufcrites de Galilée . es bornes du Mercure ne m'ont
point permis de rapporter ces Lettres en entier , non
plus que les dépeches des Amballadeurs Tofcans. M.
le C. de P. a fuppléé en grande partie à cette omiffion
forcée .
Cette nouvelle autorité que me procure le hafard,
fervita à détruire les doutes élevés fur l'authenticité
de mes citations. Quant au reproche que me
fait une claffe de Lecteurs , d'avoir juftifié l'Inquifition
, ma réponte fera courte .
Il feroit paffablement fingulier que l'apologie du
Saint Office fe trouvât fous la plume d'un Genevois ;
mais qu'on foit de Rome ou de Genève , il ne faut
jamai taire une vérité hiftorique , à moins qu'elle
ne bleffe l'intérêt des peuples .
Cet intérêt exige qu'on ne brûle perfonne en cérémonie
pour des erreurs de Religion ou pour des
vérités phyfiques. Or , la certitude des imprudences
de Galilée ne rallumera pas des bûchers éteints : une
victime rayée du catalogue des Martyrs de l'Inqui
fition , ne fuffit point pour en effacer la trace enfan
glantée. Voltaire a nié quelques - uns des crimes
d'Alexandre VI ; il n'a point prétendu par-là faire de
ce Pape un galant home.
Il n'y a ni utilité , ni gloire , ni courage à répéter
aujourd'hui , dans une profonde sûreté , ce qu'on a
écrit pendant deux fiècles & demi contre un Tribunal
jadis cruel , & à frapper les poffeffeurs d'une maiſon
ruiné avec les débris de l'édifice .
Si l'équité s'allioit toujours avec l'efprit philofophique
, on eût obfervé que de tous les lieux où le
Saint Office s'eft établi , celui de fa naiffance a éié
le moins fouillé par ce caractère abfurde & fanguinaire
qui a fait abhorser cette inftitution . En 1244 ,
c'eft Frédéric II qui publie ces Édits de Pavie , où
l'on ordonne aux Juftices féculières de faire périr
l'hérétique dans le bûcher.
DE FRANCE. 37
Ce n'eft point la Cour de Rome qui imagina de
brûler vifs , Jean Hus & Jérôme de Prague dans le
Concile de Conftance , préfidé par un Empereur.
Aucun Pape ne pertuada à Ferdinand & à Iſabelle de
tortuer cent mille Maures , Hébreux ou Grenadins ,
& d'en jeter fix mille au milieu des fiammes. Jamais
les Juifs ne furent perfécutés dans les États Apof
toliques.
Paul IV tenta d'armer l'Inquifition d'un pouvoir
dangereux ; les Satellites du Tribunal furent lapidés ,
le cadavre du Pontife infulté , fa ftatue mife en
pièces . Si cet exemple n'empêcha pas Pie IV de faire
brûler trois Théologiens Hétérodoxes , il ne s'enfuit
point qu'on doive calomnier fes fucceffeurs qui ne
l'ont pas imité.
J'ai l'honneur d'être , Mallet du Pan.
Paris , ce 27 Juillet 1784.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON a donné Vendredi 23 Juillet , la première
repréfentation de la repriſe d'Armide ,
Opéra en cinq Actes , paroles de Quinault ,
mufique de M. le Chevalier Gluck .
Il y a quatre ans que le Public n'avoit
revu ce chef d'oeuvre de l'immortel Quinault
, embelli par la mufique fublime du
célèbre Antifte à qui ce Théâtre doit une
nouvelle vie , ou plutôt fa fupériorité fur
tous les Théâtres Lyriques de l'Europe. Le
38 MERCURE
Public s'eft porté en foule à cette première
reprefentation , & peu de repriſes ont offert
l'exemple d'une fi grande affluence.
La manière dont la Demoifelle Levaffeur
a joué le rôle fi important d'Armide , lui
affure un rang parmi le petit nombre des Actrices
qui ont illuftré cette Scène . Le fieur
Lainez rendu celui de Renaud avec autant
de nobleffe que de vérité. Le fieur Larrivée a
eu dans le rôle du Chevalier François , les
applaudiffemens qu'il y a toujours obtenus
& mérités. La Dlle Duplan a très bien rendu
celui de la Haine ; & le lieur Chéron s'eft
véritablement diftingué dans celui d'Hidraot.
L'exécution de la première repréfentation de
cet Opéra a laiffé peu de choſe à defirer ; &
l'on doit fur -tout à l'Orcheftre les plus
grands éloges .
Les Ballets , l'une des plus effentielles portions
de ce bel Ouvrage , ont fait le plus
grand honneur aux talens de M. Gardel
F'aîné. Celui du fecond acte eft très pittorefque
, & l'effet en eft féduifant. Ceux du
quatrième Acte ont le caractère de volupté
qui convient aux Génies mis en action par
Armide , pour féduire les Chevaliers qui
viennent lui enlever fon amant ; & ceux du
cinquième font bien faits pour faire oublier
à Renaud les peines de l'abſence. Après
avoir rendu à ce Compofiteur plein de zèle ,
d'intelligence & de goût , la juftice qui lai
eft dûe , nous oferons lui obferver que
le Ballet de l'Acte de la Haine nous a laiffé
DE FRANCE. 39
beaucoup à defirer. Peut être ce reproche
tient- il effentiellement à l'impoffibilité de
remplacer aujourd'hui un Danfeur qui , lors
de la première mife de cet Ouvrage , anima
cette importante Scène par des mouvemens
énergiques & variés qu'il favoit imprimer
aux divers grouppes dont il étoit environné.
Nous obferverons encore à M. Gardel que
l'air de danfe emprunté de l'Opéra d'Echo ,
eſt au moins inutile ; & nous l'inviterons à
ne plus céder à des confidérations qui feules
ont pu l'engager à introduire dans ce divertiffement
un pas de deux , qui ne fert qu'à
prolonger l'immobilité de la fituation de
Renaud. L'idée d'offrir aux regards de Renaud
, éloigné d'Armide , le tableau d'un
amant qui cherche avec inquiétude celle qu'il
adore, & fait éclater fon bonheur quand il la
retrouve , nous a paru très - heureufe. Seulement
nous aurions defiré que M. Gardel
n'eût point fait fervir à cette pantomime un
menuet , dont le caractère majestueux &
impofant n'a pas paru convenir à l'espèce
d'action qui caractérife ce divertiffement.
Ces obfervations , qui peut être paroîtront
un peu févères , mais qui au fond doivent
donner encore plus de prix à nos éloges ,
ne diminuent rien du mérite réel que préfente
la compofition de ces divers Ballets ; & leur
enfemble , plus fait peut être que ceux de
tout autre Opéra pour honorer le talent d'un
Compofiteur de Ballets , ajoute encore à
40 MERCURE
l'idée avantageufe qu'on avoit du talent de
M. Gardel l'aîné.
Miles Guimard , Dorival , Gervais , Coulon
, Zacarie , Saulnier & Deligni , ont émbelli
ces fêtes charmantes par les grâces de
leurs talens divers. Mlle Guimard y eft toujours
elle- même. Mlle Saulnier , dans le cinquième
Acte , ajoute encore à nos espérances
. Le fieur Nivelon a danfé dans cet Opéra
avec cette grâce aimable & facile qui diftingue
effentiellement fon talent , & que
nous l'invitons à ne jamais abandonner. Le
fieur Gardel le cadet a déployé dans le cinquième
Acte toute la nobleffe d'un genre de
danfe qui , fans lui , auroit peut - être déjà
difparu de notre Théâtre Lyrique. Nous l'exhorrons
à n'en jamais oublier les principes ,
& à offrir toujours , ainfi qu'il l'a fait dans
cer Opéra , cet enfemble fi rare , fi difficile
à obtenir , & qui devient de plus en plus
précieux , du plus grand à plomb , d'une
force continuellement modifiée par la grâce ,
& d'une facilité que règlent toujours la correction
& le parfait accord de tous les mouvemens.
L'Adminiſtration de l'Opéra a remis cet
Ouvrage avec un foin , dans le coftume &
dans les décorations , digne de l'importance.
de ce fublime enfemble. Les décorations
du fecond & du cinquième Acte méritent
les plus grands éloges. Nous obferverons feulement
que le tableau , auffi féduifant que
DE FRANCE. 41
pittorefque , qu'offre au fecond Acte cette
foule d'Amours fufpendant des guirlandes
de fleurs , & grouppés dans les airs d'une
manière fi heureufe , produiroit encore un
effet plus aimable fi leur couleur n'étoit pas
d'une teinte trop vive & trop reflemblante à
celle des rofes qu'ils foutiennent & qui les
entourent.
L'on doit d'autres éloges à cette même
Adminiſtration ; & ils paroitront auffi juftes
que mérités à tous ceux qui connoîtront les
détails & les foins qu'exige la mile d'un
feul Opéra. L'Academie Royale de Mufique
a donné , pendant le fejour de M. le
Comte de Haga à Paris , dix Opéras divers.
On a fait voir fucceflivement à cet illuftre
Voyageur , Iphigénie en Aulide , Iphigénie
en Tauride , Armide , Didon , Atis , Renaud ,
Chimène , la Caravane , Caftor & Pollux ,
& le Seigneur Bienfaifoni . Les foins éclairés
de l'Adminiftration, & le zèle des nombreux
Sujets qui compofent ce Spectacle , ont offert
à ce Souverain , dans l'efpace de moins d'un
mois , ces chef d'oeuvres divers des plus
grands Maîtres dont s'honore l'Europe , &
dont l'Italie, pendant le fejour bien plus confidérable
qu'il y a fait , ne lui a prefente ni la
variété, ni la pompe , ni le grand enfem ble qui
diftinguent particulièrement notre Théâtre
Lyrique.
42 MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
LA première repréſentation du Duc de
Bénévent, Comédie Héroïque en trois Actes
& en vers , n'a eu qu'un fuccès équivoque .
Beaucoup de négligence de la part de quel-,
ques Acteurs , des longueurs , des détails
froids , des développemens qui , fans éclairer
beaucoup l'action , en rallentiffoient la
marche : telles font les caufes de l'indifférence
avec laquelle on a reçu cet Ouvrage.
Comme nous favons que l'Auteur a profité
du temps que lui donne l'indifpofition d'un
Acteur chargé d'un des pe fonnages de fa
Comédie , pour y faire des corrections confidérables
, nous attendrons la conde repréſentation
pour en rendre compte . La docilité
& la modcftic nous paroiffent mériter
aurant d'indulgence , que la médiocrité orgueilleufe
mérite de févérité.
Nous parlerons dans le prochain Mercure
de Léandre Candide , Comédie - Parade en
vaudevilles , en profe & en deux Actes.
Cette Pièce n'a encore eu qu'une repréfentation
au moment où nous écrivons ; &
quoiqu'elle ne foit qu'une . Parade , nous
avouerons que nous avons befoin de la revoir
avant d'en donner notre avis.
DE FRANCE. 43
ANNONCES ET NOTICES.
HERACLITE , ou le Triomphe de la Beauté,
Comédie en un Acte & en vers , repréſentée pour la
premièrefois par les Comédiens Italiens ordinaires
du Roi, le 12 Décembre 1783 , par M. Lauquil-
Lieutaud. Prix , 1 livre 4 fols. A Paris , chez
Lejay , Libraire , rue Neuve des Petits Champs , au
coin de celle de Richelieu .
Héraclite , retiré dans une felitude avec fon
fils qu'il veut féparer pour jamais du monde , paffe
fa vie à fe fâcher contre le genre- humain . Un
fonge lui annonce la vifite d'un Dieu dans le moment
où fon ami Trazćas , qui voudroit humanifer
le Philofophe , amène fa fille avec lui fans la lui
montrer d'abord. Le fils qui la voit par hafard , la
prend pour le Dieu dont fon père attend la vifite ;
il tombe à fes pieds par amour , croyant que c'est
par refpect , & il court bien vite raconter cette
nouvelle à fon père. Celui - ci veut voir le Dieu qui
gift caché dans une grotte ; mais on lui annonce
qu'il exige de lui auparavant qu'il abjure fa
haine pour le genre-humain. Heraclite obéit ;
mais au lieu du Dieu , c'eft la jeune Céphife qui lui
apparoît. Honteux d'avoir été dupe à la fois d'un
enfant & d'un rêve , il renonce à fa trifte philofophie.
On voit que le fujet de cette Pièce eft le triomphe:
de la Beauté fur l'ignorance de l'enfance & fur la Philofophie
, on a trouvé que l'Auteur avoit aſſez rajeuni
fonds bien ufé au Théâtre. Comme on dit que
c'eſt un jeune homme , nous croyons devoir l'avertir
que fociété eft de quatre fyliabes , que par
conféquent ce vers eſt faux :
La Société fur lui , fur vous même a des droits.
44
MERCURE
1
Et qu'en parlant d'une chofe qui vient de fe paffer ,
on ne dit point ce matin j'apperçus mais ce matin
j'ai apperçu.
MANUEL du Minéralogifte , ou Sciagraphie du
Règne Minéral, diftribué d'après l'analyfe chimique
, par M. Torbern- Berg Man , Chevalier de
l'Ordre de Wafa , &c . mife au jour par M. Ferber ,
Profeffeur de Chimie à Mittaw , & traduite & augmentée
de Notes , par M. Mongez le jeune , Chanoine
Régulier de Sainte Geneviève , Auteur du
Journal de Phyfique , & Membre de plufieurs Académies
. Prix , 4 liv . broché , 5 liv . relié. A Paris ,
chez Cuchet , rue & hôtel Serpente .
Ce Manuel eft un excellent Ouvrage d'un des
plus favans Chimiftes de nos jours . Il ne pouvoit ,
pour être traduit , tomber en de meilleures maius
que dans celles de M. Mongez. La bonté de l'Ouvråge
en lui - même , & ce que le Traducteur y a
mis du fien , lui donnent droit également aux éloges
& à la reconnoiffance du Public.
RAMEAU, Ballet allégorique en un Alte . pour la
centenaire de fa naiſſance , fuivi de Refexions fur la
Poifie Lyrique, & d'un Oratorio intitulé la Mort
d'Abel , par M. Lefebvre , Maitre de Compofition .
A Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
Ce Ballet allégorique n'a pu obtenir les honneurs
de la repréfentation ; on en appelle au
jugement du Public L'Auteur nous difpenfe de
prononcer fur fon Poëme quand il dit dans fes Réflexions
fur la Poéfie Lyrique , que les meilleurs
Poëtes font des juges très incapables en cette matière
tant qu'ils ne font pas Compofiteurs . Il récufe
encore pour juger le Bel-Efprit , l'Homme de
Lettres . Nous laifferons donc les Muficiens décider
fi M. Lefebvre eft bon Poëte. Au refte , il y a
DE FRANCE. 45
dans fes Réflexions des idées qui nous ont paru
pouvoir être utiles aux gens de l'Art.
PRINCIPES de Géographie , fuivis d'un Traité
du Globe & de l'expofition du Syftême de Copernic ,
dédiés à Mgr. le Duc d'Enguien , par M. Lemoine ,
Avocat & Inſtituteur de la jeune Nobleffe . A
Paris , chez l'Auteur , rue Neuve de Berry , au bout
des Champs - Élysées , près de Chaillot ; Bélin , Libraire
, rue S. Jacques , Nyon , Libraire , rue du
Jardinet.
Ce Traité de Géographie eft fait avec ordre &
précifion . L'Auteur s'élève dans fa Préface contre la
méthode en demandes & en réponſes & celle des
vers techniques. Ce qui diftingue principalement
fon Ouvrage , c'eft que l'Auteur a donné dans des
Notes le précis des événemens fameux qui ſe ſont
paffés dans les lieux dont il parle , & celui de la vie
des Hommes célèbres qui font nés dans les Villes
qu'il décrit ; par cette méthode les jeunes gens , en
étudiant la Géographie , apprennent en même - temps
une partie effentielle de l'Hiftoire ; il y a auffi quelques
Notes intéreffantes fur les différentes Religions
, & fur quelques parties de l'Hiftoire Naturelle.
BABY - BAMBOU , Hiftoire archimerveilleufe ,
publiée par M. D. de S. in 16. A Chimérouville ;
& fe trouve à Paris , chez Brunet , Libraire , rue de
Marivaux .
Quand l'imagination n'a point de bornes , que
l'on peut à fon gré parcourir l'efpace en un clind'oeil
, évoquer les morts & bouleverfer les élémens
, on exige d'un Auteur un but moral ou critique
, fans quoi fon Ouvrage eft relégué dans la
claffe de ces contes de Fées faits pour amufer ou pour
épouvanter l'enfance . Celui - ci ne pourroit pas
46 MERCURE
même fervir à cet ufage à caufe de la liberté de
quelques peintures qu'on y rencontre. Nous ajouterons
qu'on y trouve quelquefois des chofes du plus
mauvais goût , comme un géant qui fe nétoye les
dents avec une paliffade , &c. Malgré ces défauts ,
nous donnerons des éloges au ftyle , qui nous a
paru aflez vif & affez élégant pour faire lire jufqu'an
bout , avec un certain plaifir , un Roman de
féerie dans lequel on ne trouve ni événemens nouveaux
ni fituations bien intéreffantes,
PREMIERE Suite de la Defcription des Expériences
Aéroftatiques de MM. de Montgolfier, & de
celles auxquelles cette Découverte a donné lieu , par
M. Faujas de Saint -Fond . A Paris , chez Cuchet ,
rue & hôtel Serpente , in - 8 ° .
Il faudroit être bien peu amateur de la Phyfique
pour n'avoir pas lû avec intérêt le premier Volume
du Recueil de M. Faujas de Saint Fond , qui a paru
peu de temps après l'Expérience Aéroftatique faite
aux Tuileries par MM . Charles & Robert ; le
Volume que nous annonçons eft fait pour exciter
auffi une vive curiofité par le rapport détaillé qu'on y
trouve des diverfes Expériences tentées à Paris , au
Champ de Mars , à Lyon , à Milan , à Londres , à
Windfor , à Turin , à Montpellier , à Grenoble , an
Château de Pifançon , à Franconville , à Mâcon , à
Alicante , à Montreaux , à Dijon ; tous ces rapports
font fondés fur des pièces authentiques , & les Mémoires
qui y font joints relatifs aux différentes parties
de cette nouvelle Découverte rendent ce Recueil
auffi intéreffant que curieux.
LE Faux Lord , Comédie en deux Ades , repréfentée
devant LL. MM. & à Paris le 6 Décembre
1783 , mife en mufique par M. Piccini . Prix , 24 liv .
A Paris , chez Brunet , Libraire , rue de Marivaux ,
DE FRANCE. 47
Place du Théâtre Italien , & chez le Suiffe de l'hôtel
de Noailles , rue Saint Honoré.
La Mufique de cet Ouvrage à cu
un fuccès
autfi brillant que mérité . On y a diftingué particulièrement
un petit Air nocturne à deux carace
tères , d'un très joli effet ; un fort bel Air de bravoure,
& prefque tous les morceaux d'enſemble. La plupart
des morceaux font bien en fituation & coupés
pour la Mufique avec adreffe. Les paroles de cette
Pièce font de M. Piccini fils ; cette réunion de
talens dans la même famille ajoute à l'intérêt que
l'Ouvrage doit infpirer.
CINQUIÈME Recueil d'Ariettes tirées des .
Opéras de MM. Dezède , Grétry , Martini , Piccini
, Sacchini , Salieri , &c . avec. Accompagnement
de Harpe , par M. Tiffier , Maître de Chant
& de Harpe , OEuvre XVIII . Prix , 9 liv . A Paris ,
chez l'Auteur , rue du Fauxbourg Saint Denis , la
quatrième porte- cochère à droite ; Coulineau &
Salomon , mêmes Adreſſes que ci- deffus.
NUMÉRROO 7 du Journal de Pièces de Clavecin
, par différens Auteurs . Prix , 24 liv . & 36 liv.
pour l'année , compofé d'un Concerto pour le Clavecin
à grand Orcheftre , Cors ad libitum , par M,
Hayden. Prix féparément 6 liv. A Paris , chez M.
Boyer , rue Neuve des Petits Champs , près celle-
Saint Roch , nº . 83 , & chez Mme Lemenu , rue du
Roule , à la Clé d'or.

NUMERO 8 de la nouvelle Suite de Pièces
d'Harmonie contenant des Ouvertures & Airs
d'Opéras pour deux Clarinettes , deux Cors & deux
Baffons , par M. Ozy , Muficien de Mgr. le Duc
d'Orléans. Prix , liv. A Paris , chez M. Boyer &
Mme Lemenu , aux mêmes Adreffes que ci - deffus .
1
48
MERCURE
Douzz Leçons progreffives pour le Forte-
Piano , à l'ufage des Commençans , par Th Giordani
, Euvre XXV . Prix , 6 liv. A Paris , chez M.
Bailleux , Marchand de Mufique , à la Règle d'or ,
rue Saint Honoré , près celle de la Lingerie.
La gradation fouvent promife eft ici véritablement
obfervée , & les morceaux nous ont paru
agréables.
NUMERO 6 du Journal de Violon , ou Recueil
d'Airs nouveaux arrangés pour le Violon , l'Alto ,
la Flûte & la Bale. Prix , 18 livres & 21 livres ,
féparément 2 livres 8 fols . A Paris , chez Baillon ,
Marchand de Mufique , rue Neuve des Petits-
Champs , au coin de celle de Richelieu , à la
Mufe Lyrique.
Pour les Annonces des Titres de la Gravure ,
de la Mufique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
TABLE.
IMITATION du Sonnet de Le Décameron Anglois ,
l'Abbé Parini , 3 Caprices Poétiques ,
Epitre à M. de Monville , 4 Variétés ,
Fable ,
19
20
24,35
6 Académ. Royalede Mufiq. 37
Comédie Italienne ,
Annonces & Notices ,
42
43
Charade , Enigme & Logogryphe
,
Plan de Lecture ,
AP PROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 7 Août . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris ,
le 6 Août 1784. GUIDL
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 14 A OUT 1784.
PIECES FUGITIVES.
ÊN VERS ET EN PROSE.
A DEUX AMIE S.
DANs ce fiècle pervers , où l'on ne facrifie
Qu'aux plaifirs fcandaleux , qu'à l'amour criminel,
De la fainte araitié dont la chaîne vous lie ,
Reffufcitez le culte antique & folemnel.
Tendres Beautés , amour de la Nature ,
Malgré l'envie ofez vous rapprocher.
Pourquoi l'amitié la plus pure
Craindroit-elle de s'épaucher ?
D'une innocente fympatie
Les plaifirs font-ils défendus ?
La confiance & l'harmonie
Ne font- elles plus des vertus ?
Sans crainte à l'amitié faites des facrifices ;
Le crime feul doit en être effrayé.
Nº. 33 , 14 Août 1784.
C
fo MERCURE
Quand on eft aceeffible à la fage amitié ,
L'on eft impénétrable aux vices.
( Par M, l'Abbé Ferrand. )
Aun SÉNATEUR , qui s'abaiffoit au rôle
d'Épigrammatifte Anonyme,
VoTous croyez donc que c'eſt par honte
Que je ne réponds point à vos lâches Ecrits ?
Eh! n'eft- ce rien , Monfieur l'Archonte ,
Que le filence du mépris ?
(Par M. Ber...)
ZÉPHIRIN , Conte,
ZEPHIRIN RIN DE SAINT-LÉGER étoit né avec une
mémoire facile , un efprit vif & pénétrant , une imagination
fouple , active & féconde. La fortune fem .
bloit promettre de couronner de fi belles espérances ,
en lui donnant des parens dont le plus tendre defir
étoit de cultiver dans leur fils les heureufes difpofitions
qu'il tenoit de la Nature. Une promptitude
extrême à faifir les élémens des premières connoiffances
, l'avoit avancé de très bonne heure ; & il
brûloit déjà de joindre des talens agréables à fon
inftruction .
Un jour qu'il étoit allé voir un de fes camarades ,
il le trouva occupé à deffiner une tête Romaine ,
dont le grand caractère le frappa vivement. A mo
fure que fon ami en formoit les traits fur fon deffin
Zéphirin les fentoit s'animer dans fon imagination,
DE FRANCE.
La vue de quelques morceaux du même genre , dont
le cabinet étoit tapiffé , acheva de le pénétrer d'un
enthoufiafme tel que Raphaël dut le fentir la première
fois qu'on lui donna des crayons.
Il revint en courant au logis , & ayant rencontré
fon père fur l'efcalier , il fe jeta à fon cou , en le
priant de redefcendre , pour aller tout de fuite lui
chercher un Maître de Deffin . Son père , enchanté
de l'ardeur qu'il témoignoit , fe rendit fans peine à
fes inftances. Ils allerent enſemble chez le plus célèbre
. Zéphirin auroit bien voulu que le Maître cût
abandonné tous les Élèves pour ne s'occuper que de
lui feul depuis le matin jufqu'au foir. Comme il ne
pui le décider à ce facrifice , il infifta du moins pour
que la leçon fût de deux grandes heures par jour. Il
ne pouvoit concevoir comment on n'employoit pas
chaque inftant de fa vie entière à cultiver un art fi
plein de génie .
Son Maitre ne devoit venir que le lendemain . Je
ne vous dirai pas combien il avoit tracé de figures
avant la fin de la foirée . Tous fes cahiers étoient
déjà couverts de têtes de caractère . Vous lui pardonnerez
fans doute de n'y avoir pas mis du premier
coup cette correction qui décèle une longue pratique.
Il y avoit par exemple un grand ail pour répondre à
un petit. Le nez partoit quelquefois du milieu da
front , & l'oreille venoit écouter la bouche , ou la
bouche alloit mordre l'oreille à travers la rondeur
de la joue ; mais à ces petits défauts près , fon trait
avoit toute la pureté qu'on pouvoit en attendre.
Il avoit préparé lui même un cahier énorme du
plus grand papier qu'on eût trouvé dans la ville,
Bientôt cet efpace fe trouva trop érroit pour loger
le nombre d'yeux , d'oreilles , de bras & de jambes.
qu'il figuroit fous la direction de fon Maître. L'hôtel
des Invalides y auroit trouvé d'excellens modèles
pour ſe remonter de tous les membres qui manquent
Cij
$ 2 MERCURE
à fes refpectables habitans. Son impatience naturelle
étoit un peu contrariée par la monotonie de ces premières
études , auxquelles on le tenoit rigoureuſement
affervi dans fes leçons , pour affurer fa main.
Auffi dès qu'il étoit ſeul s'affranchifloit - il de la
lenteur de cette marche , en cherchant déjà dans ſes
idées à former de grands tableaux On venoit de
récrépir les murs du grenier , il imagina d'y retracer
l'Hiftoire Romaine , dont il avoit achevé la lecture,
En effet , au bout de huit jours il y cut charbonné
une très belle fuite de têtes de Tribuns , de buſtes
de Confuls , de Dictateurs en pied , d'Empereurs à
cheval , & je ne doute pas que fi les noms euffent
été fous les figures pour les rendre tout- à - fait reffemblantes
, un Antiquaire n'eût trouvé le fecret de
compofer fur cette galerie une foule de Mémoires
fort intéreffans .
Il fe propofoit de tracer dans le même efprit les
progrès de l'Hiftoire de notre Monarchie , lorfqu'il
trouva un jour fon Ouvrage effacé par les Domeftiques
, qui prétendoient que ces Héros Romains
faifoient peur aux chats , & n'intimidoient point les
fouris. Cette infortune avoit un peu rallenti fon
penchant le dépit de fe voir encore fi loin de fon
ami , qu'il s'étoit flatté de furpaffer dès les premières
tentatives , aliéna encore plus fon goût . Il craignit
bientôt de falir fes doigts avec fon crayon , &
d'ébrêcher fon canif à le tailler. Son Maître , qui
avoit eu d'abord tant de peine à modérer fon ardeur
, en éprouvoit maintenant bien davantage à la
faire renaître. En vain il lui racontoit les effets merveilleux
de la Peinture , & les anecdotes intéreffantes
de la vie des grands Artiftes. Il lui avoit amené un
jeune Élève qui revenoit de Rome , pour l'entretenir
des, fuperbes tableaux qu'il avoit étudiés en Italie.
Celui-ci , en exprimant fou admiration , employoit
des mots Italiens , felon qu'ils lui fembloient plus
DE FRANCE.
53
prompts ou plus heureux pour rendre fa penfée . Ces
fons nouveaux pour l'oreille de Zéphirin l'eurent
à peine frappé , qu'il jugea tout de fuite qu'il
étoit bien plus agréable de parler une langue vivante
que de faire des têtes , qui , toutes expreflives qu'elles
fuffent , ne parleroient jamais. Il courut faire part
de cette réflexion à fon père , qui le vit avec peine
renoncer à un talent agréable qu'il avoit defiré avec
tant de paſſion ; mais il ne voulut point contrarier
ce nouveau goût ; & le jour d'après Zéphirin eut
un Maître de Langue Italienne pour remplacer le
Maître de Deffin .
Je lui dois publiquement cette juftice , que fes
progrès furent dans les premiers jours auffi foutenus
que fa conftance. Toutes les difficultés de la grammaire
cédoient à la facilité de fa pénétration . Il
raffɔloit d'un langage fi plein de douceur & d'harmonie.
On l'entendoit fans ceffe le parler à tous les
gens de la maifon fans s'inquiéter s'ils pouvoient le
comprendre. Il appeloit Voftra Signoriu la Cuifinière
, & Cor mio le Portier. La traduction Italienne
de Télémaque commençoit à lui devenir prefque
auffi familière que l'original. En cherchant un Livre
plus difficile dans la bibliothèque de fon papa , un
Don Quichotte Efpagnol lui tomba fous la main.
Don Quichotte! l'ami de fes premières lectures !
Oh ! quel plaifir de pouvoir goûter les admirables
proverbes de fon naïf Ecuyer , affaifonnés de tout
le fel de leur langue naturelle ! Les graves Difcours
de Mentor valoient- ils les plaifantes réparties de
Sancho ? Et Calypfo abandonnée par Ulyffe , malgré
les plaifirs de fon Ifle enchantée , pouvoit- elle
infpirer autant d'intérêt que l'incomparable Dulcinée,
pour qui fon amant alloit conquérir des Royaumes
? Cette entrepriſe demandoit du courage. Il falloit
batailler fans ceffe contre les mots , comme le
Chevalier de la trifte figure contre les troupeaux &
Cij
(4 MERCURE
les moulins . Il fe tira cependant avec autant de gloire
que lui de cette première campagne . Mais , vous le
dirai je avant la feconde fortie du Héros de la
Manche , Zephitin étoit déjà ferti de l'Espagnol
pour entrer dans l'Anglois , qu'il abandonna bientôt
pour l'Allemand. Enforte qu'au bout de l'année il
parloit déjà quatre langues vivantes , mais fi peu de
chacune , & les mêlant de telle manière dans fes
difcours , qu'il auroit fallu lui compofer un auditoire
de députés de ces quatre Nations , pour s'interpréter
l'un à l'autre ce que chacun auroit pu faifir
par lambeaux dans le déccufu de fes périodes.
L'adreſſe dans les exercices du corps femble prêter
un nouveau charme à la culture de l'efprit ; & les
connoiffances les plus variées ne peuvent , aux yeux
de la fociété , faire pardonner les gaucheries . Zé
phirin en avoit fait une épreuve affez défagréable.
On avoit donné un petit bal le jour de la fête de fon
papa , où , malgré fon éradition , il avoit brouillé
toutes les danfes. Il voulut s'inftruire à y figu : er fuis
vant les principes de l'art ; mais à peine commençoit
on à lui montrer les pas du menuet ,
que les
entrechats lai tournèrent la tête . Ce qu'il defiroit le
plus vivement d'apprendre dans chaque leçon , étoit
précilément ce qu'on ne devoit pas encore lui ene
feigner. Toujours avide de ce qu'il ignoroit , & mé
content de ce qu'il avoit appris , rien ne pouvoit s'ar
ranger dans fa mémoire. Il s'avifoit quelquefois de
vouloir faire des chuffés dans les rondes. Un rigaudon
ne lui coûtoit rien à figurer pour un pas grave ,
ni un balancé quand il étoit queftion du mouliner ;
& il n'avoit jamais befoin que le violon changeât
d'air pour commencer à lui feul un poc-pourri ; ce
qui le rendoit infupportable à toutes les jeunes Demoifelles.
Pour le remettre un peu dans leur efprit , il mic
dans le fien d'apprendre la mufique , afin de pouDE
FRANCF. ་ ་
voir les accompagner dans leur chant ou à leur cla
vecin. Mais par quel inftrument commencer ? A l'en
croire , rien n'étoit fi aifé de s'exercer fur tous
que
à la fois. Néanmoins fon père ne jugea pas à - prepos
d'en rifquer l'épreuve , & ne lui la fa que la
liberté de choifir. Au milieu de fes incertitudes , il
crur devoir prendre par forme d'effai le violon ; &
il ne fe décida pour la flûte que fix mois après ,
lorfqu'il commençoit paffablement à connoître fon
manche & à manier légèrement fon archet.
Cependant l'inftabilité de ſes idées & l'inconftance
de fes goûts donnoient de vives alarmes à fon père ,
quoique l'aveuglement d'un coeur paternel ne lui fit
attribuer ces défauts qu'à la feule jeuneffe de fon
fils. Dans la vue d'en avancer plus promptement la
maturité par l'obfervation & l'expérience , il réfolut
de lui faire vifiter une partie de l'Europe . Zéphirin,
ne demandoit pas mieux que de fe déplacer. Les relations
des Voyageurs avoient toujours été fa lecture
favorite ; & fon imagination l'avoit mille fois
transporté dans les contrées qu'ils avoient parcourues.
Le ré i . que je lui avois fait à mon retour d'Angleterre
, de l'accueil gracieux que j'y avois reçu ;
les tableaux que je me plaifois par reconnoiffance à
lui retracer de ce pays célèbre par fa culture , fes fabriques
& fon commerce , où l'on jouit du fpectacle
fi touchant de voir toutes les Vertus royales & humaines
affifes fur le trône , avec la Beauté , la Jeuneffe
& les Grâces à l'entour ; les lettres que je lui
offrois pour mes dignes amis , Mde de la Fite , MM .
de Luc , Wilkes & Hutton , & pour la famille de
Burney , fi favorifée de la Nature par la réunion
* On ne fera peut - être pas faché d'apprendre qué la
maifon habitée autrefois par Newton , & dans laquelle
on voit encore fon obfervatoire , eft occupée aujourd'hui
Civ
56
MERCURE
des qualités aimables & des grands talens ; enfin les
voeux ardens qu'il m'entendoit former pour voir cette
Nation & la nôtre , unies aujourd'hui par la paix ,
ajouter à ces noeuds une étroite alliance pour s'enrichir
mutuellement par un libre échange de leurs productions
& de leurs lumières , & forcer au repos ,
par l'image de leur bonheur autant que par la terreur
de leurs forces , le reste de la terre ; toutes ces
peintures & ces fentimens enflammant fon enthouhafme
naturel , lui firent defirer de commencer par
cette Ifle fameufe le cours de fes voyages ; & ce fut
avec une joie difficile à vous exprimer qu'il vit arriver
le moment fixé pour fon départ , fous la conduite
d'un Gouverneur fage , & plein de dévouement pour
fa famille .
Il faudroit avoir parcouru ces belles routes da
Comté de Kent , femées de jolis villages , & bordées
de terres en riche culture , ou de jardins délicieux
, pour fe former une idée de l'impreffion que
cette vûe produifit fur notre jeune Voyageur. La
rapidité de fes penfées ne pouvoit fuffire à tout ce
qui le frappoit dans cette fucceffion de tableaux intéreffans
. Le noble ſpectacle du travail & de l'induftrie
élevoit fon efprit , autant que les douces images
par Miff Burney , Auteur d'Evelina & de Cécilia. Cette
demeure femble être le temple du Génie , d'où , après nous
avoir éclairés fur les myftères des grands mouvemens de
l'Univers , il revient , après cent ans , nous éclairer d'une
auffi vive lumière fur les mouvemens les plus profonds du
coeur humain.
M. le Docteur Burney , père de Miff Barney , eft connu
dans toute l'Europe favante par une excellente Hiſtoire de
la Mufique ancienne & moderne , où les agrémens du ſtyle &
l'intérêt des anecdotes fe trouvent réunis à des idées ingénieufes
& à des vûes utiles.
DE FRANCE. $ 7
de l'aifance & de la fertilité attendriffoient fon âme.
Une extafe continue le conduifit jufqu'aux portes de
Londres , où il entra vers la nuit pour jouir d'un
coup d'oeil encore plus raviffant pour fon âge , dans
le concours nombreux du peuple , la largeur impofante
des rues & l'éclat de leur illumination . Il employa
les premiers jours après fon arrivée à parcourir
les différens quartiers de cette ville fuperbe. La
magnificence des places publiques qui l'embelliffent
à l'une de fes extrêmités , la multitude innombrable
de vaiffeaux raffemblés à l'autre fur la rivière majeftueufe
dont elle eft baignée , la maffe fière des
ponts qui la traverfent pour aboutir à des dehors
d'un afpect enchanteur ; dans l'intérieur , la décoration
brillante des boutiques , ces larges trottoirs ,
où vous rencontrez toujours en foule autour de vous
les deux objets les plus intéreffans de la Nature animée
, de beaux enfans & de belles femmes , parés de
la fraîcheur & de la propreté d'un habillement finple
, mais élégant ; quelles fenfations toutes ces beautés
réunies durent produire dans leur premier effet
fur une âme ardente & facile à s'exalter , puifqu'elles
ont été pendant plus d'un an le fujet continuel de
mon admiration , & qu'elles fe représentent encore
fous des couleurs fi vives à mon fouvenir !
Leur impreffion ne fat pas d'une fi longue durée
fur Zéphirin. Son avide curiofité une fois fatifaite ,
il n'éprouva plus que de la langueur & de la fatiété.
Son Gouverneur s'en apperçut , & lui propofa de
vifiter les endroits les plus remarquables des Provinces.
Zéphirin , dans l'excès de ſa joie , ne lui répondit
qu'en le preffant d'envoyer arrêter des chevaux
de pofte pour le lendemain.
Je ne les fuivrai point dans toute l'étendue de leur
courfe , de peur de vous fatiguer. Je ne m'arrêterai
un inftant avec eux qu'à Richmond & à Windfor ,
parce que ces deux noms feront un jour précieux à
Cv
38 MERCURE
Votre mémoire , par les vers admirables qu'ils inf
pirèrent à deux grands Poëtes ( Thomfon & Pope ).
qui les ont célébrés . Ils ont encore un charme de
plus pour la mienne , en me rappelant un bon Roi ,
l'ami éclairé de toutes les Sciences & de tous les Arts ,
qui a formé les rians jardins du premier de ces beaux
lieux , & une Reine augufte , qui paffe la plus grande
partie de l'année dans le fecond , occupée à couronner
par fi tendreffe la fé icité de fon époux , & à
mériter par fes foins maternels , fes vertus & fa bienfaifance
, les adorations de fes enfans & de tout un
peuple qui fait apprécier le bonheur de la pofféder.
Des tableaux auffi intéreffans que ceux qui avoient
tant chaimé Zéphirin dès fon arrivée , fe retraçoient
bien toujours devant lui : partout il retrouvoit des
objets auili dignes de remplir fon efp it que de captiver
fes regards ; mais il étoit dans fon génie de ne
defirer jamais que ce qui étoit hors de fa portée , &
de ne fe plaire que dans les l'eux dont il étoit éloigné
. Ce qui l'occupait le plus vivement en Angleterre
etoit , ainfi qu'il s'extafioit à la nommer , la
célefte Italie. Il n'avoit cherché que le Capitole au
milicu de la Tour de Londres : il pourfuivoit maintenant
la Calabre dans le Comté de Cornouailles . Son
Gouverneur avoit épaifé toutes fertes le moyens pour
le guérir de cette inquiétude : il craignit bientôt que
fon Elève ne gagnât à ces remèdes que la confomption
; & il appuya fes inftances auprès de fon père ,
pour en obtenir la permiflion de courir après cette
Italie , devenue le dernier terme de fes voeux , comme
autrefois de ceux des Troyens fugitifs.
A l'exception de la traversée du pas de Calais ,
toutes les courfes de Zéphirin s'étoient faites fur lá
terre ferme , & il y avoit près de deux mois qu'il arpentoit
les grands chemins. C'en étoit affez pour
que les voyages ne lui préfentaffent plus d'agrémens
que dans la navigation. Son Gouverneur fondant
DE FRANCE.
quelques efpérances fur cette éprouve pour domptét
un peu fon caractère , feignit de trouver autant de
raifon que lui dans cette nouvelle fantaifie ; & ils
s'embarquèrent enſemble fur un vaifleau qui faifoit
voile vers la Toscane.
Zéphirin paffa le premier jour fur le tillac , fans
pouvoir détacher les yeux de la mer ,
dont les vagues
mollement agitées , fembloient venir le jouer autour
de fon navire. Le lendemain il étoit encore fi fier à fes
propres yeux d'avoir ofé tenter cette expédition , que
l'orgueil de fon courage le foutint affez bien contre
les premières furprifes de l'ennui. Mais dès le treifième
jour , & le profond raviffement où l'avoient
plongé les beautés de la mer , & fon noble enthoufiafme
de lui même l'abandonrèrent. Il ne fentit que
les dégoûts de fon entreprife ; il appeloit la terre de
tous les cris de fon coeur. Malheureufement elle fe
trouvoit alors trop éloignée pour le prêter à fes caprices
; & ceux de l'Océan , un peu plus respectables
que les fiens , étoient les feuls dont s'occupoient les
matelots. Il lui fallut donc prendre patience , ou
plutôt s'impatienter de toutes les manières jufqu'au
débarqu ment.
Heureux pouvor de l'imagination , qui , dans les
dons preftiges de l'efpérance nous dérobe le fouvenir
de nos maux ! Zéphirin oublia tous les fiens fur le
rivage. Il venoit enfin de l'aborder cette contrée famufe
, trésor de toutes les richeffes de la nature &
des Arts . Après deux jours de repos à Livourne , il
partit pour Florence. Il favoit que la célèbre galerie
de cette ville y prolongcoit involontairement le féjour
des voyageurs : on lui montroit des curieux qu'elle
retenoit depuis fix mois , en dépit des belles réfolutions
qu'ils formoient chaque jour de s'en arracher.
Une telle conduite ne lui parut pas fi étrange au pre-,
mier coup- d'oeil qu'il jeta fur cette fuperbe collection
de chef-d'oeuvres. Peut-être même auroit il confervé
C vj
65 MERCURE
cette opinion jufqu'au bout de la galerie , fans l'image
qui vint tout- à - coup s'offrir à ſon eſprit , de Saint-
Pierre de Rome , & de la bibliothèque du Vatican.
Ces deux objets le tourmentèrent toute la journée en
s'aggrandiffant fans mefure dans fa tête . Afin de
favoir à quoi s'en tenir fur leurs juftes dimenſions ,
il preffa dès le foir fon Gouverneur de les aller vérifier
eux- mêmes. Qu'on ne me parle point de ces
obfervateurs éternels , auxqueis un fiècle pourroit à
peine fuffire pour l'examen de chaque merveille.
Zéphirin au bout de trois jours étoit sûr de n'avoir
laiffé rien échapper de tout ce qu'il y a de remarquable
dans l'ancienne capitale du monde ; encore
avoit-il trouvé dans les intervalles le tems d'arranger
fort proprement fa valife pour Naples , où il brûloit
déjà de fe rendre . Ce n'étoit point cependant les
beautés particulières de cette ville qui tentoient le
plus vivement fa curiofité. Il avoit traverſé tant de
cités magnifiques depuis quelques mois ! mais toutes
celles qu'il avoit vues jufqu'alors étoient élevées
fur le niveau de la terre . Herculanum & Pompia fe
trouvoient au contraire enfevelies dans fes entrailles.
Des villes fouteriaines étoient déformais les feules qui
puffent l'intéreffer. La fécondité romanefque de fon
imagination lui faifoit arranger de mille manières
l'événement terrible qui les avoit réduites à cet état .
Il fut furpris , en y defcendant, de s'être paffionnné
pour un amas de ruines & de décombres , car il n'y
vit alors rien de plus , malgré les beaux refles que le
temps en a confervés. Un autre auroit au moins
trouvé quelques notifs de confolation en admirant
à Naples , un des plus beaux ports de l'Europe . Mais
Zéhirin ne pouvoit le voir fans lui oppofer auflitôt
dans fa penfée les ports d'Amfterdam , de Bor--
deans & de Conftantinople , à qui leur éloignement
faifoit prendre l'avantage dans fes comparaifons.
Quant à cette montagne brûlante qui domine la ville ,
DE FRANCE. 61
& qui ajoute tant d'intérêt à ſa fituation pitrorefque ,
en la menaçant fans ceffe de la couvrir des cendres
& des feux qu'elle vomit , n'étoit- il pas reconnu , de
l'aveu de tous les voyageurs , que l'Etna l'emporte
de beaucoup fur le Véfuve ? & les fuites défaftreufes
de fa dernière éruption , ne réuniffoient- elles pas fur
lui feul tous les fentimens divers d'admiration &
d'effroi qu'un volcan peut exciter ? Ainfi dans cette
belle contrée qu'il avoit fi vivement defiré de parcourir
, Zéphirin n'avoit plus qu'une feule ville dont
l'aspect pût le dédommager des fatigues de fon voyage.
C'étoit la fingulière Venife , s'élevant du fein des Jagunes
avec les cinq cent ponts , fes canaux & fes
dolcs. Il eft vrai que pour y parvenir , il lui falloit
traverfer l'Italic dans piefque toute fa longueur ; mais
fon imagination , dont l'audace applanifloit tous les
obftacles , le fervoit auffi bien par fa mobilité pour
rapprocher toutes les diflances ; & il ne prit que le
temps de faire fon paquet , pour fixer le moment
de fe mettre en route vers l'Etat Vénitien .
gon-
Je crains , mes chers amis , que vous n'ayez peutêtre
déjà foupçonné fon Gouverneur d'une lâche
complaifance , cn le voyant céder avec tant de foibleffe
à toutes les boutades de fon élève . Je me
vois réduit , pour le juftifier à vous révéler ici un
fecret de famille , dans la confiance que je prens en
votre difcrétion .
Pendant tout le cours de fes voyages , Zéphirin
avoit écrit régulièrement à fon père; & celui- ci avoit
- toujours remarqué que fes lettres étoient pleines d'expreflions
de dégoût , au fjet des lieux d'où elles
étoient datées , & d'enthoufiafime pour ceux qu'il
étoit prêt à vifiter. De cette manière il étoir clair
que chaque pays , après lui avoir préfenté de loin
des efpérances agréables , ne lui avoir offert pendant
le féjour que des fujets de mécontentement &
d'ennui. Ces obfervations , jointes à celles qui ve62-
MERCURE
noient de la part du Gouverneur , & qui en confir
moient la jaltele , ainfi que vous feriez prêts fans
dout: à le témoigner vous-mêmes , d'après ce que
vous venez de lire , lui donnèrent à juger que fou
fils n'étoit pas d'un caractère , ou dans une difpofi
tion propres à lui faire recueillir un grand fruit de fes
voyages. Cependant il ne vouloit point , en le rappelant
brufquement auprès de fa perfonne , lui fournir
le prétexte de fe plaindre un jo r que ce rappel
eût fait manquer l'objet d'inftruction qu'on s'étoit
propofé. Seulement il avoit recommandé au Gouver
neur de ne point contrarier les caprices de fon fils
qui tendroient à le ramener vers la patrie . C'eſt ainfi
que Zéphirin , après avoir vu en courant Venife ,
Turin , la Suiffe & la Hollande , toujours avec la
même précipitation & la même légèreté , n'aſpiroit
plus , par un nouveau trait d'inconftance , qu'à retourner
auprès de les foyers avant le terme qu'il
avoit demandé lui -même pour les courſes.
Un père est toujonrs père. C'eft vous dire affez
combien celui de Zéphiriu s'émut en le revoyant.
Mais pourquoi n'ai - je pas à vous peindre ces tranf
ports , cette ivrefle de joie d'un coeur paternel , au
moment où lui eft rendu un enfant digne de la plus
vive tendreffe ? Pourquoi n'ai -je pas à vous les repréfenter
dans les bras l'un de l'autre , muets de
raviffement , & fe baignant de leurs larmes confondues
, le père orgueilleux des nouvelles perfections
qu'il reconnoît dans fon fils , celui-ci tout fier de les:
étaler aux yeux de fon père , comme un gige de
reconnoiffance pour fon amour ? Que j'aurois été
heureux de vous offrir cette fcène touchante , même
avec le regret d'en affoiblir la peinture ! & pour vos
parens & pour vous , quelle fource d'émotions délicieufes
, d'y retrouver l'expreffion naïve des fentimens
dont vous êtes mutuellement pénétrés ! Il ne tenoit
qu'à Zéphirin de nous procurer à tous ce bonheur ,
DE FRANCE. 63
en profitant mieux des foins prodigués à fes premiè
res années. Que hi auroit-il manqué dans fon édu→
cation pour cultiver ſes talens , & perfectionner les
connoiffances , 'il avoit eu le courage de chercher
à vaincre l'inquiétude de fon caractère , & de s'affujétir
à une application plus conftante & plus foutenue
: Au lieu de ces gouts volages , qui , le portant
d'études en études , le forçcient de dévorer les difficultés
attachées à leurs principes , fans lui laiffer jamais
le temps de fentir dans aucune le charme de fes progrès
; au lieu de ces illufions menfongères qui ne décoroient
fi magnifiquement à fes yeux les objets éloignés
, que pour lui repréfenter les objets préfens fous
des couleurs plus fombies ; au lieu de ces mécon
tentemens & de ces dégoûts qu'il devoit éprouver
fans ceffe , en ne voyant de près que fous des
traits affoiblis , les images qu'il s'étoit exagérées
dans la perfpective , quelle foule de plaifirs purs &
de jouiffances délicieufes , auroit pu remplir fon
efprit & fon coeur ! Sans parler de cette fatisfaction
fi douce qu'un enfant bien né goûte à furpaffer les
efpérances de fa famille , ne confidérons que la félicité
perfonnelle qui auroit été fon partage , puifqu'auffi
bien le fentiment le plus profond & le plus
conftant de la nature , en eût fait la félicité fuprême
pour fon père.
Vous l'avez vu dès l'enfance , également avide
d'ir ftruction & de talens aimables , fe livrer à leur
pourfuite avec une ardeur effrénée , & croyant
tout emporter du premier effort , après avoir lutté
courageu ement contre les difficultés les plus décourageantes
, leur céder au moment où il étoit près
d'en triompher. Aidé de fes difpofitions naturelles ,
foutenu par les éloges de fes parens , avec un peu
plus d'empire fur lui-même, il auroit fucceffivement
acquis tout ce qui pouvoit contribuer à répandre
le charme le plus doux fur le refte de ſa vie. Sa

64 MERCURE
railon mûrie de bonne heure par l'étude , & le goût
qu'il auroit pris à des délaffemens agréables , auroient
préfervé la jeuneffe des inquiétudes qui la
tourmentent , & des ennuis qui la dévorent dans fa
fleur. Les principes qu'il fe feroit formés fur les
Beaux -Arts , joints à l'habitude de les cultiver , ne
lui auroient laiſſé rien voir avec indifférence dans fes
voyages. Les chef- d'oeuvres de tout genre étalés à
fes regards , en fatisfaifant fa curiofité, lui auroient
donné de nouvelles lumières . Son efprit auroit pris
plus d'étendue en voyant un plus grand nombre
d'objets , plus de jufteffe en étudiant leurs différences
& leur rapports , une connoiffance plus profonde des
hommes , en obfervant leurs moeurs & leurs caractères
en diverfes contrées. Aecueilli par les étrangers ,
fi flattés de l'empi effement qu'un jeune homme inftruit
de leur langage , témoigne à vifiter leur patrie ,
fon paffage dans chaque pays lui auroit attiré des
prévenances flatteufs , & les égards les plus touchans .
Admis en des fociétés diftinguées , il y auroit puifé
cette politeffe infinuante , & ces manières affables ,
qui , par leur réunion à des qualités effer tielles , défarment
l'envie , & favent concilier le tendre intérêt de
la bienveillance , avec le refpect de la confidération .
Il ne feroit rentré dans fa patrie , qu'en laiffant
par -tout for fes traces des regrets de fon éloignement
, en faisant naître dans le coeur de fes amis la
joie la plus vive de fón retour , & dans celui de fes
parens , les espérances les mieux fondées fur fa fortune.
Combien Zéphirin fe trouvoit alors éloigné de
cette pofition -brillante où fembloit devoir le porter
fi naturellement fa deftinée ! Dans toutes les villes
qu'il avoit parcourues à tire-d'aîles , il n'avoit eu de
relation qu'avec les hôtes chez lefquels il étoit allé
fe repoler un moment des fatigues de fon vol . Ses
concitoyens n'avoient rien à fe promettre des foiDE
FRANCE. 65
:
bles connoiffances qu'il avoit recueillies fon père
voyoit toutes les vues trompées : & fes amis ?
Mais fon inconftance lui avoitelle jamais permis de
s'en attacher ? Zéphirin n'avoit point d'amis. Le
malheureux , que je le plains , en fongeant , ô mon
cher Garat , que ce fut dans un âge auffi tendre que
fe forma entre nous cette amitié qui ne s'eft jamais
altérée un feul inftant , & qui nous porteroit aujourd'hui
, comme dans la première chaleur de fa naiffance
, à confondre nos fortunes & nos vies pour les
partager par une égale moitié ! Que j'aime à me les
rappeler ces doux momens de notre jeuneſſe , où les
mêmes goûts & les mêmes fentimens rapprochoient
nos coeurs par tous les points qui pouvoient les unir !
Avec quelle rapidité s'écouloient les journées entre
nós confidences & nos études ! Point de plaifirs ou de
peines qui ne fuffent communs à tous les deux . Voifins
à la ville , voifins à la campagne , pendant huit
années , il ne fut prefque pas un feul jour où le befoin
d'être enfemble ne nous portât l'un vers l'autre . Com
bien de larmes nous coura notre féparation ! En te
précédant dans la Capitale , avec quelle ardeur t'y
appeloient mes voeux ! & quelle fut au bout de trois
ans la joie que nous éprouvâmes à nous y réunir !
Aujourd'hui dans nos entretiens , fi quelque circonf
tance nous ramène à ces charmantes promenades que
nous faifions fi fouvent le long d'une belle rivière , à
ces hautes collines où un Geffner , un Thomſon , un
Saint-Lambert à la main , nous jouiffions à la fois de
tous les charmes de l'amitié , de la poéfie & de la
nature ; quelle douceur de nous retrouver toujours
dans les mêmes fertimens , & de nous repofer fur la
ferme confiance qu'ils ne s'éteindront que dans notre
tembe!
O vous, mes jeune Lecteurs , devant qui non âme
vient de fe répandre , vous me pardonnerez cet épan-,
chement que je n'ai pu retenir. Ah , fi vous aviez un
66 MERCURE
ami comme le mien ! fi vous l'aimiez , fi vous en
étiez aimé comme moi ! Et puis , n'ai-je pas quelques
droits à vous parler de ce qui m'intéreffe ? Seroit - ce
en vain que vous auriez attaché à ma perfonne le
titre fous lequel je vous ai préfenté cet Ouvrage ?
Non , rien de ce qui peut toucher l'un de nous , ne
fauroit déformais être indifférent à l'autre . Nous
fommes unis par des noeuds qui ne feroient rompus
de votre part ou de la mienne , que par une ingratitude
bien coupable. Si les foins que je prends de former
votre esprit & votre coeur , font de quelque prix
à vcs yeux , ne vous dois - je pas à mon tour la plus
tendre reconnoiffance ? Des bergers , des amans
plaintifs avoient bien jufqu'ici peuplé ma retraite ;
mais à ces objets touchans , vous en êtes venus joine
dre de plus intéreffans encore. Grâces à vous , je ne
vois plus rien que de frais & de riant dans la nature.
Que je me plais à m'entourerde vos douces phyfionomies
, où le peignent avec une expreflion fi gracieufe
la gaité , l'innocence & la candeur! C'est vous que
mon imagination raffemble fans ceffe à mes côtés . C'eſt
de votre bouche que je recueille ces traits naïfs qui
vous font fourire , & ces fentimens tendres ou généreux
qui font couler vos larmes , ou qui impriment
à vos jeunes penfées un caractère de nobleffe & d'élévation.
Venez , que je vous préfente à la Patrie ,
lui portant chacun dans vos mains une fleur d'efpé❤
rance. Son attente ne fera pas trompée . Non , vous
ne ferez pas
méchans comme ces hommes dont j'ai lu
l'hiftoire . Ils n'avoient point d'ami pour les mener
au bien par la voie du plaifir , & vous en avez un qui
-fait de ce devoir tout le bonheur de fa vie . Souvenezvous
donc toujours de lui ; mais pour vous en fou
venir comme il le defire , que fa mémoire fe lie à
vos vertus. Il me femble déjà la recevoir , cette
récompenfe flatteufe . Je vous entends aujourd'hui
répéter mon nom dans vos jeux ; je vous entends.
DE FRANCE. 67
dans l'avenir l'apprendre à vos enfans affis fur vos
genoux , & je vous vois careffer vos petits - fils qui
viennent vous le bégayer dans votre vicilleffe.
( Par M. Berquin. )
Cette pièce est tirée de l'Ami de l' Adolefcence. Le
premier volume ne paroîtra que dans quelques jours ,
à caufe des nouveaux arrangemens qu'il a fallu prendre
pour une diftribution plus commode & plus agréa
ble. On en rendra compte à la tête du premier volume.
É PIGRAMME.
LAs de traîner une robe au Palais ,
Dans un café , fur Quefnay , la Rivière ,
Graves Auteurs qu'il n'entendit jamais ,
Maître Damon braille fans honoraire.
Damon reffemble à ce touneau qui fuit ,
Plus il eft vuide & plus il fait de bruit.
Explication de la Charade , de l'Enigme &
da Logogryphe du Mercure précédent.
LE mor de la Charade eft Bride oifon ;
celui de l'Enigme eft Écho ; celui du Logogryphe
eft Ouin , où l'on trouve oui.
68 MERCURE
CHARADE.
Mon premier a fept foeurs , & chacune a ſon tonz ON
Peu de chofe & trois riens défignent mon fecond ;
Meins mon tout eft nouveau , plus it a de renom .
(Par M. Micro-Mégas, )
ÉNIGM E.
QUOIQU'ON UOIQU'ON me trouve en tous les lieux
Je fais un être inconcevable ;
L'un me met au nombre des Dieux ,
L'autre fouvent m'appelle un diable.
En voltigeant de coeurs en coeurs ,
Dans le monde entier je voyage ,
Ainfi qu'un papillon volage
Qui s'abat fur toutes les fleurs.
LOGO GRYPH E.
JEbrille aux yeux , Lecteur , par plus d'une ouverture;
Mille fujets compofant ma ftructure ,
Fendus & refendus , fixés en fens divers ,
Pour me former portent des fers.
J'imite des jardins la riante verdure ,
Je la relève encor par le fecours des Arts ;
ر
DE FRANCE. 69
Je le difpute à la Nature ,
Et j'embellis les plus beaux boulevarts.
Intéreffez-vous à mon être ,
Mules ; fervez à me faire connoître
Par votre nombre & par un inftrument
Que vous montez facilement ;
Sur quatre pieds je le donne avec grâce-
A quiconque des vers vous inſpirez l'ardeur.
Sur fept pieds je deviens ma foeur ;
Ne me cherchez point au Parnaffe ,
Dignement j'occupe une place
Aux guinguettes , dans les hameaux.
J'offre fur quatre encor le plus cruel des maux .'
(Par M. R..... de Narbonne , Ancien Capitaine
Aide-Major au Régiment de Bourgogne . )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉLOGE de M. d'Alembert , lû dans
PAffemblée publique de l'Académie des
Sciences , le 21 Avril 1784. A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur- Libraire , rue
des Mathurins , hôtel de Cluni.
LA célébrité de M. le Marquis de Condorcet
, dans un genre même d'Ouvrages que
l'un de fes prédéceffeurs a rendu fi difficile ,
a bien pu augmenter quelquefois l'intérêt
70 MERCURE
que l'on prend à la mémoire des hommes
qui ont parcouru la carrière des Sciences &
des Lettres ; mais lorsque l'Académicien
dont il parle , étoit un Savant du premier
ordre , un Écrivain célèbre , un Citoyen Philofophe
; lorfque fa perte a fait un vuide
immenfe que l'étendue de tout un fiècle ne
pourra peut - être remplir , dès lors cet intérêt
redouble ; & M. de Condorcet , par
la nature feule de l'Ouvrage , doit exciter la
curiofité des Savans , des Philofophes & des
vrais Gens de Lettres . Tel eft l'effet qu'a dû
produire l'Éloge que nous annonçons . Digne
par fes vaftes connoiffances de célébrer la
mémoire de M. d'Alembert , M. de Condorcet
pouvoit , fans doute , fe promettre de
le montrer dans tout l'éclat de fa gloire ;
mais en compofant cet Éloge , une nouvelle
difficulté devoit quelquefois arrêter fa penfée
, il falloit qu'il fe défiât de fon coeur ;
car il avoit à louer tout à la- fois fon maître
& fon ami. Nous ne penfons pas qu'à cet
égard on ait aucun reproche à faire à M. de
Condorcet , il a loué M. d'Alembert comme
il méritoit de l'être ; perfuadé que la vérité
doit fur- tout faire le principal caractère d'un
Éloge Académique , il l'a peint par les faits ;
& c'eft en nous faifant connoître la perfonne
& l'Auteur , qu'il a dignement juftifié la répntation
de ce grand Homme.
M. de Condorcet nous retrace d'abord
l'hiftoire de la naiffance & de l'enfance de
M. d'Alembert ; mais il ne lève point le voile
DE FRANCE. 71
«
dont le noin de fes parens a été convert pendant
fa vie : Et qu'importe , s'écrie M. de
» Condorcet , ce qu'ils ont pu être ? Les vé-
» ritables aïeux d'un homme de génie , font
» les Maîtres qui l'ont précédé dans la car-
» rière , & fes vrais defcendans font des
» Élèves dignes de lui . »
"
و ر
M. d'Alembert fit fes études au Collége
des Quatre Nations d'une manière brillante
...... Ses Maîtres étoient du parti qu'on
appeloit alors Janfenifte.... Un Commentaire
Jur l'Epitrede S. Paul aux Romains , que fit
le jeune Élève dans fa première année de
philofophie , fit concevoir une haute idée de
Les talens , & dès- lors on fe flatta que M.
d'Alembert rendroit au parti de Port Royal
une portion de fon ancienne gloire , & qu'il
feroit un nouveau Paſcal. Pour rendre la ref
femblance plus parfaite , on lui fit fuivre des
leçons de mathématiques ; mais bientôt on
s'apperçut qu'il avoit pris pour les Sciences
une paffion qui décida du fort de fa vie. En
vain fes Maîtres cherchèrent à l'en détourner
, en lui annonçant que cette étude lui
deffécheroit le coeur , ( ils ne fentoient pas'
fans doute route la force de l'aveu que renferme
cette expreffion ) M. d'Alembert fut
moins docile que Pafcal ; jamais on ne
put lui faire regarder, l'amour..
des vérités certaines & claires , comme une
erreur dangereufe ou comme un penchant
de la nature corrompue. En fortant du Col
lége , il courut chercher un afyle auprès de
72 MERCURE
fa Nourrice. Il y vécut près de quarante années
, & cacha fi bien fa célébrité & fa gloire
, qu'elle ne s'apperçut jamais qu'il fût un
grand Homme ..... Vous ne ferez jamais
qu'un Philofophe , lui difoit- elle. Et qu'est ce
qu'un Philofophe ? c'est un fou qui fe tourmente
pendant fa vie pour qu'on parle de lui
lorfqu'il n'y fera plus ......
En 1741 , M. d'Alembert entra dans l'Académie
des Sciences . Il n'avoit que vingt-quatre
ans , & déjà il avoit appris à relever des fautes
échappées à un Géomètre célèbre , dans
un Ouvrage que la France regardoit alors
comme un Livre Claſſique .
Nous ne fuivrons pas fcrupuleufement
M. de Condorcet dans l'expofé qu'il fait des
Ouvrages de Mathématiques de fon illuftre
Maître , il nous fuffira de dire avec lui que
M. d'Alembert mérita dans les Sciences le
titre de créateur , qu'il ajouta aux découvertes
de Newton , & qu'il répara par- là
l'honneur de la France , ou plutôt du continent
, qui , jufqu'alors , n'avoir rien eu à op
pofer à la gloire de ce grand Philofophe.
M. de Condorcet voulant fans doute répandre
de la variété dans fon Ouvrage , interrompt
l'énumération des travaux mathématiques
de M. d'Alembert ; il nous apprend
que fon ami , tant qu'il ne fut que Géomètre ,
fut à peine connu dans fa Patrie ; il fallut
qu'un Roi , dont les bienfaits vinrent chercher
cet homme célèbre , avertit la France
qu'elle avoit un grand Homme de plus .....
M. d'Alembert
DE FRANCE. 79
M. d'Alembert s'étoit lié depuis fa jeuneffe
avec Voltaire , dont M. de Condorcet
trace un magnifique & fidèle portrait. Cet
Écrivain célèbre affocia à fon projet M.
d'Alembert , qui donna , peu de tems après ,
le Difcours Préliminaire de l'Encyclopédie ,
Difcours qu'il faut mettre au nombre de
ces Ouvrages précieux , que deux ou trois
hommes tout au plus dans chaque fiècle font
en état d'exécuter. Nous invitons nes Lecteurs
à lire l'analyfe que M. de Condorcet a
faite de ce Difcours. Elle prouve qu'il pofsède
le rare talent de renfermer dans un
très- petit eſpace la fubftance d'un Ouvrage
qui embraffe , pour ainfi dire , tout le ſyſtême
des connoiffances humaines.
Jufqu'ici nous n'avons vu dans M. d'Alembert
que le Géomètre & l'Écrivain . M. de
Condorcet le confidère enfuite comme Philofophe.
Il trace d'après les converſations
& d'après les Ouvrages de fon illuftre ami ,
le tableau des principes de fa philofophie.
Il difcute avec fagacité les reproches qu'on a
pului faire fur les opinions ; & il ne diffimule
pas qu'il pouvoit y en avoir quelquesuns
de fondés. Il n'appartient qu'à un Difciple
auffi éclairé que M. de Condorcet , de
parler de fon Maître avec cette noble franchife
qui infpire la confiance , & qui prouve
que l'amour de la vérité chez les vrais Philofophes
, l'emporte toujours fur les égards
qui femblent exiger au premier coup d'oeil
deux fentimens que M. de Condorcet con-
N°. 33 , 14 Août 1784. D
74 MERCURE
noît fi bien , l'amitié & la reconnoiffance.
30
93
49
*
de
Une guerre Littéraire qui s'éleva lors de
la publication de l'Encyclopédie , entre des
hommes bien peu faits pour s'entendre ,
compromit le repos de M. d'Alembert. « Le
» Roi de Pruffe lui fit les offres les plus bril-
» lantes & les plus honorables. Il les refuſa ,
» & préféra fa Patrie , où il étoit pauvre &
perfécuté , à la Cour d'un Roi , qui , dépouillé
de l'éclat du Trône , eût encore
mérité qu'un homme de génie recherchât
fon fuffrage & la fociété. Parlant avec fingularité
de fes fuccès , de fes revers ,
fes dangers , de fes reffources , & même
de fes fautes , il comparoit la gloire d'avoir
» fait Athalie à celle de fes victoires , &
vivoit avec le Philofophe François dans
» cette égalité qui , malgré la différence des
» rangs , s'établit néceffairement entre les
hommes de génie. » Peu de temps auparavant
, M. d'Alembert avoit refufé une
offre encore plus brillante. Nous parlons de
la propofition qui lui fut faite par l'Impératrice
de Ruffie , de le charger de l'éducation
de fon fils , & de l'en charger feul. Les
titres , les récompenfes , tous les avantages
qui euffent flatté ou féduit un homme ordinaire
, étoient prodigués ; mais fidèle à fes
principes , le Philofophe François refufa cet
honneur , comme il l'auroit accepté fans
orgueil & fans oftentation.
»
M. de Condorcet revient aux Ouvrages
Mathématiques de M. d'Alembert ; & en
DE FRANCE. 75
03
"2
expofant les avantages que peuvent retirer
les Géomètres des Opufcules qu'il a publies,
il pèfe fur le calcul des probabilités . " Si ce
calcul , dit il , s'appuie un jour fur des
bafes plus certaines , c'eft à M. d'Alembert
qu'on en aura l'obligation . « Qu'on
nous permette de nous arrêter ici quelques
momens fur une queftion intéreffante pour
tous les hommes , & qui pendant long- tems
a exercé l'efprit de nos plus grands Philofophes.
On verra que M. de Condorcet
ajoute aux idées de fon illuftre Maître , en
affociant toujours l'efprit philofophique aux
objets qu'il difcute.
"
Dans l'application du calcul des probabilités
à l'inoculation , M. d'Alembert fait
fentir que s'il eft facile de prouver combien
cette opération eft utile pour la Société en
général , le calcul de l'avantage dont elle peut
être pour chaque particulier , exige d'autres
principes. M. d'Alembert n'a pas donné la
vraie folution de ce problême . " Elle dépend
, dit M. de Condorcet , d'une méthode
d'évaluer la vie , ou plutôt de l'apprécier
; ( car fa durée ne doit pas entrer
» feule dans le calcul ) & il feroit bien diffi-
» cile de trouver pour cette méthode des
principes dont tous les hommes même
raifonnables vouluffent convenir , foit
» pour eux- mêmes , foit pour leurs enfans. »
C'eft principalement dans cette dernière hypothefe
que la queftion devient difficile , &
qu'elle peut être importante. " En pronon-
"
و د
"
Dij
76 MERCURE
-
"
و د
"
çant fur notre propre danger , ajoute M.
» de Condorcet , nous pouvons fuivre no-
» tre volonté , nos penchans ; & après avoir
» balancé nos intérêts , nous décider pour
» celui que nous préférons . » En prononçant
fur le fort d'autrui , la juftice la plus
févère doit nous conduire . Le droit que
nous avons fur l'exiſtence d'un autre , n'eſt
fondé que fur l'ignorance qui l'empêche de
juger par lui - même ; c'eft donc fur fon
avantage réel , & non fur notre feule opinion
, que notre volonté doit le régler. Il ne
fuffit point de croire qu'il foit utile pour lui
de l'expofer à un danger , il faut que cette
utilité foit prouvée . On chercheroit vainement
à éluder la difficulté , en décidant
qu'alors l'intérêt général doit l'emporter . Ce
patriotifme exagéré n'eft qu'une illufion dangereufe
, capable d'entraîner à des injuftices ,
& même à des crimes , les hommes ignorans
& paffionnés. Sans doute , pourfuit
" M. de Condorcet , il eft des circonstances
où l'on peut devoir au bonheur public le
» facrifice volontaire de fes droits , mais ja-
» mais celui des droits d'un autre ne peut
être ni jufte ni légitime. »
و د
<
En 1772 , M. d'Alembert fut nommé
Secrétaire de l'Académie Françoife , dont il
étoit Membre depuis 1754. Dès lors il s'engagea
à écrire la vie de tous les Académiciens
morts depuis 1700 juſqu'en 1772.Toutes
les difficultés qui auroient pu arrêter un
Écrivain moins zélé que lui pour la gloire
1
DE FRANCE. 77
de l'Académie , ou moins sûr de les vaincre ,
ne firent qu'exciter fon ardeur ; & dans l'efpace
de trois ans , près de foixante- dix Éloges
furent achevés.
H
"
"
On fait que l'article Éloge , dans l'Encyclopédie
, eft de M. d'Alembert , & qu'il
contient d'excellens préceptes fur les éloges
hiftoriques. « Ces préceptes , dit M. de Condorcet
avec une modeftie qui accompagne
toujours les grands talens , " ces préceptes ,
dictés par la raifon & par le goût , font
fentir toute la difficulté de ce genre d'Ouvrages
, & doivent décourager ceux qui ,
honorés de cette fonction par une Com-
" pagnie favante , fentent combien ils ref-
» tent au-deffous , & des leçons que leur
» donne M. d'Alembert & des exemples
qu'il leur a tracés. Si M. de Condorcet
pouvoit entendre la voix publique , lorfqu'il
prononce l'éloge de quelqu'un de fes Con
frères , il n'ignoreroit pas qu'elle le place
depuis long- temps au rang des Biographes
les plus célèbres ; & s'il eft vrai , comme on
l'a dit , que l'illuftre Corps dont il eft l'organe
doive aux Éloges de Fontenelle une
partie de fa réputation , pourquoi ne dirionsnous
pas que M. de Condorcet en augmen -
tera la gloire?
30 13
Parmi les Éloges que M. d'Alembert a
faits pour l'Hiftoire de l'Académie Françoife
, il en eft où il s'eft permis plus de fimplicité
, de familiarité même. Le Public ,
après avoir encouragé cette liberté par des
Düj
78
MERCURE
applaudiffemens multipliés , parut enfuite la
défapprouver. M. de Condorcet juftifie M.:
d'Alembert de ce reproche ; & ce morceau :
n'eft pas un des moins piquans de fon Ouvrage
, par la fineffe avec laquelle il fait voir
que dans une fuite confidérable d'Éloges ,
M. d'Alembert devoit néceffairement changer
fa manière , & qu'il pouvoit quelquefois
, en s'abandonnant à tous fes mouvemens
, traiter fes . Lecteurs plutôt comme
des amis que comme des juges.
Après avoir confidéré fon illuftre Maître
comine Géomètre , comme Écrivain & comme
Philofophe , après l'avoir loué comme
autrefoisFontenelle loua Leibnitz & Newton ,
M. de Condorcet confacra le refte de fon
2
Éloge à parler de la perfonne même de M.
d'Alembert. Il nous peint fon caractère , fon
ame & fes vertus fociales ; il juge de fong
caractère par la lifte de fes amis. * Sa répu-.
* Si M. de Condorcet avoit pu , dans un Ouvrage
dont le fonds étoit fi riche , parler plus au long des
amis de M. d'Alembert , il auroit fans doute nommé
un vieillard que des qualités rares dans tous les
fiècles , font chérir & refpecter de tous ceux qui le
connoiffent , dont l'âme pure & généreule n'éprouve
d'autres fentimens que ceux qu'infpirent l'humanité
, la bienfaiſance & la vertu , pour qui le defir
d'être utile eft un devoir de juftice , & le bonheur
d'y réuffir une néceffité ; un homme enfin qui , par
l'étendue de fes lumières , un goût sûr & délicat ,
mérita d'être l'ami de Fontenelle , de Voltaire & de
Alembert
DE FRANCE.
79

tation , fans doute , portoit fur une bafe
trop folide pour qu'il craignît d'affocier fa
gloire à celle des hommes les plus célèbres.
Ami conftant de Voltaire pendant plus de
trente ans , il s'occupoit avec un foin prefque
fuperftitieux de multiplier les hommages
que ce grand Homme recevoit de fes
compatriotes. Il ne parla de l'illuftre Euler à
un grand Roi que pour lui en faire fentir le
mérite........ Confulté par ce même Prince
pour remplacer ce Géomètre qui retournoit
en Ruffe , M. d'Alembert lui propofa de
réparer cette perte , en appelant à Berlin M.
de. Lagrange , & ce fut par lui feul qu'un
Souverain qui l'eftimoit , apprit qu'il exiftoit
en Europe des hommes qu'on pouvoit regarder
comme fes égaux. « Son amitié étoit
» active , & même inquiète ; les affaires de
» fes amis l'occupoient , l'agitoient , & fou-
» vent troubloient fon repos encore plus
» que le leur ; il étoit étonné de l'indiffé-
» rence , de la tranquillité qu'ils montroient ,
» leur en faifoit des reproches ; & quelque-
» fois fon intérêt étoit fi vif , qu'il les forçoit
de defirer le fuccès pour jui , plus en-
» core que pour eux mêmes..... Il ne croyoit
" pas qu'il fût permis d'avoir du fuperflu
lorfque d'autres hommes n'ont pas même
le néceffaire...... Son zèle pour le progrès
» des Sciences & la gloire des Lettres , ne
fe bornoit pas à y contribuer par les Ou-
" vrages , il devenoit le bienfaiteur , l'appui ,
" le confeil de tous ceux qui , dans leur jeu
""
33
»

Div
80
MERCURE
» neffe , annonçoient du talent ou mon-
» troient du zèle pour l'étude ; fouvent il
» a éprouvé de l'ingratitude ; mais l'amitié
» qu'il a trouvée quelquefois pour prix de
fes fervices & de fes leçons , le confoloit
, & il ne fe croyoit pas malheureux .
d'avoir fait cent ingrats pour acquérir un
» ami.
99
و د
""
Encore quelques traits de ce portrait fi
bien fait & fi reffemblant..... " Son caractère
» étoit franc , vif & gai..... Il s'irritoit faci-
"
lement dans fes dernières années , mais
» revenoit plus facilement encore , cédoit à
» un mouvement de colère , mais ne gar-
» doit point d'humeur ...... Après avoir de-
» meuré près de quarante ans dans la mai-
» fon de fa Nourtice , fa fanté l'obligea de
quitter le logement qu'il occupoit chez
elle , & l'âge de cette femme respectable
» ne lui permit pas de le fuivre. Tant qu'elle
récut , deux fois chaque femaine il fe ren-
" doit auprès d'elle , s'affuroit par fes yeux
» des foins qu'on avoit de fa vieilleffe , cher-
» choit à prévenir , à deviner ce qui pou-
» voit rendre plus douce la fin d'une vie fur
"3
33
laquelle fa reconnoiffance & fa tendreffe
» avoient répandu l'aifance & le bonheur . "
Remercions M. le Marquis de Condorcet
d'avoir mis fous nos yeux un tableau fi intéreffant.
Qu'il eft doux de laiffer repofer
fon coeur fur ces détails de la vie d'un grand
Homme , & de le voir defcendre de la hanteur
où fon génie & des méditations fubliDE
FRANCE. 81
mes l'avoient élevé , pour ſe livrer quelquefois
aux mouvemens de fon âme , & céder
fans effort aux plus délicieux fentimens de
la Nature !
Achevons , & retraçons les derniers traits
que M. de Condorcet ajoute au portrait de
fon ami. Illuftre par plufieurs grandes dé-
» couvertes ; digne par la modération , fon
» défintéreffement , la candeur & la nobleffe
» de fon caractère , de fervir de modèle à
33
33
و د
ceux qui cultivent les Sciences , & d'exem-
" ple aux Philofophes qui cherchent le bonheur
; ami conftant de la vérité & des
hommes ; fidèle jufqu'au fcrupule , aux
devoirs communs de la morale , comme
» aux devoirs que fon coeur lui avoit pref-
» crits ; defenfeur courageux de la liberté &
» de l'égalité dans les Sociétés Savantes ou
» Littéraires dont il étoit Membre ; admi-
» rateur impartial & fenfible de tous les
» vrais talens ; appui zélé de quiconque
» avoit du mérite ou des vertus ; auffi éloigné
de toute jaloufie que de toute vanité ;
ami affez tendre pour
» que la fupériorité de fon génie , loin de
refroidir l'amitié en bleffant l'amour-
» propre , ne fît qu'y ajouter un nouveau
» charme plus touchant : il a mérité de vi-
» vre dans le coeur de fes amis comme dans
la mémoire des hommes. "
2
39 •
Ce portrait , que la haine & l'envie trou
veront peu fidèle , frappera par la reffem-
:
Dv
MERCURE
blance tous ceux que le grand Homme qu'il
peint honoroit de fon eftime & de fon amiié.
Nous avions le bonheur d'être compté
dans ce nombre , & nous ofons affurer qu'il
n'en est aucun parmi eux qui voulut en effacer
un feul trait.
En finiffant , M. de Condorcet annonce
que M. d'Alembert a fait des difpofitions
qu'il a confiées à trois de fes amis ;
i donne d'abord aux deux premiers des éloges
qu'a juftifié la voix publique ; il parle
enfuite de lui même. » Je n'ai pu , dit- il ,
» avoir d'autre titre pour être placé dans
cette lifte honorable , que l'amitié mêine
" de M. d'Alembert , amitié que mon zèle
» pour l'étude m'avoit méritée dès ma jeuneffe
, que pendant plus de quinze ans
j'ai regardée comme un des premiers biens:
» de ma vie , & dont le fouvenir doux &
99.
cruel ne s'affoiblira jamais dans mon
» coeur ; car il eft des pertes qui ne peu-
» vent s'oublier , parce qu'elles ne peuvent
93
99
79
fe réparer ; & lorfque l'ami qui nous a été
» enlevé étoit un de ces hommes rares que
plufieurs générations ne remplaceront
point, lorfque fon amitié tendre , active ,
courageufe , éclairée , étoit unique comme
lui-même ; lorfqu'on étoit uni avec lui par
les rapports d'opinions , de goûts , de
» fentimens , par cet attrait naturel qui ren
droient irréparable la privation même
» d'un ami qui n'auroit point d'autres titres
99
999
2
DE FRANCE
99
à nos regrets , il ne doit refter à ceux qui
» ont éprouvé de telles pertes , & qui les
» ont vûes fe renouveler en peu d'années ,
» que la trifte & douloureuſe
confolation
» de n'avoir pas vécu fans connoître le
» bonheur . »>>
Voilà le langage fimple & touchant que
parle la véritable amitié. Ce morceau peint
la fenfibilité de l'âme de M. de Condorcet &
toute la vivacité de fes regrets , avec une vérité
dont nous ferions garans fi l'on pouvoit
jamais ne pas fentir ce qu'on exprime fi
bien.
Nous ne finirons pas cet extrait fans répondre
à deux obfervations critiques que
nous avons entendu faire , en parlant de
l'éloge dont nous venons de rendre compte..
Dans la première , on reproche à M. de
Condorcet de n'avoir pas mis affez de mouvement
dans fon ftyle , & de ne lui avoir
pas donné affez d'élévation . Cette remarque
ne nous paroît pas jufte. On n'a pas fongé
fans doute en la faifant , que l'Ouvrage dont
il s'agit , eft un Éloge purement hiftorique ,
que tels doivent être les Éloges en ` ulage
dans l'Académie des Sciences , qu'il faut les
regarder comme des Mémoires pour fervir
à l'Hiftoire des Lettres , & que les réflexions
philofophiques doivent fur tout être
l'âme de ces fortes d'Ecrits. Quant à l'élévation
du ftyle , veut on parler de fa nobleffe
ou de fa fublimité ? ( car beaucoup de
gens confondent ces trois chofes..) Si. Pom
Dvj
84
MERCURE
parle de la nobleffe , nous oferons dire que
le reproche n'eft pas fondé ; fi c'eft de la fublimité
, nous répondrons que le ftyle fublime
ne fauroit , fans bleffer les règles du
goût , entrer dans un Éloge hiftorique ; que
trop fouvent on prend un amas de phrafes
ou de mots harmonieux , mais infignifians ,
pour ce genre de ftyle , & que le vrai talent
d'écrire n'eft pas l'art d'employer des termes
pompeux & vagues , & d'arrondir des périodes
, mais celui de rendre clairement fes
idées , & de prendre un ton convenable au
fujet que l'on traite. La feconde remarque
porte fur la longueur de l'Ouvrage & des
détails géométriques. Cette objection nous
paroît tout auffi peu folide. M. de Condor
cet avoit à parler devant une Affemblée de
Savans , d'un homme qui avoit reculé les
limites des Sciences , & dont la fupériorité
en géométrie étoit une des plus belles por- .
tions de fa gloire . Pouvoit-il fe permettre
de ne pas parler de tous les Ouvrages mathé
matiques de M. d'Alembert , qui , la plupart,
annoncent l'inventeur & une révolution
dans l'Hiftoire de la Géométrie Enfin
on a répété que Fontenelle avoit rendu la
place de Secrétaire dans l'Académie des
Sciences très dangereufe à occuper. Nous
l'avouons fans peine; mais plus nous fentons
cette vérité , & plus nous fommes convaincus
qu'il falloit après lui , pour la remplir
avec honneur , un homme , qui , comme M.
de Condorcet , eût l'art de faire valoir , par
DE FRANCE. 85
de bonnes analyfes , les Ouvrages de fes
Confrères , & qui fûr tout- à-la fois un Savant
du premier ordre , un Philofophe profond
& un grand Écrivain.
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 27 Juillet , on a donné , pour la
première fois , Léandre Candide , ou les
Reconno fances , Comédie- Parade , en deux
Actes , en profe & en vaudevilles.
La Scène eft en Turquie. Acé Ier . Le
Theâtre reprefente un Caravanférail . Léandre
Candide & Martin Caffandre ouvrent
la Scène . Le premier , toujours perfécuté
par le fort , cft fur le point de renoncer à
l'optimifme ; le fecond cherche à prouver
à fon jeune ami que , dans ce monde ,
tout eft au pis. On an:ène à Léandre un Efclave
qu'il a racheté fans le connoître ; cet
Efclave eft le Docteur Pangloff, qui , après
avoir reconnu fion Élève, lui raconte fes mal
heurs. Recir, qui'donne lieu à quelques debats.
entre Ma rin & Pangloff , fur le fiftême que
chacun d'eux a adopte. Un Eſclave Turc les
interrompt. Cet E clave eft Pierrot , ancien
Valet de Leandie. Celui ci le reconnoît , ſe
faitit de lui , & lui demande ce qu'il a fait de
fa fortune & de fa maîtreffe . Pierrot s'excufe
86 MERCURE
affez mal fur ce qu'il a fait de l'argent ; mais il
force fon maître à tout oublier, lorſqu'en lui
parlant de fa maîtreffe il dit : Elle eft ici. En
effet elle eft en Turquie ; mais elle eft Efclave
du Pacha Usbeck, qui , jufqu'a ce moment, a
vainement tenté de lui faire partager l'amour
dont il brûle pour elle . Léandre veut la racheter,
Pierrot l'en détourne : il lui apprend qu'Uf
beck l'envoye à fa maifon de campagne ,
qu'elle va s'arrêter au Caravanférail pendant
que fa litière relayera . Léandre fe cache dans
un cabinet avec Pangloff. Après que la
chambre dans laquelle on doit faire repofer.
Isabelle a été affez légèrement examinée par
le Chef des Gardiens du Sérail , & que Léandre
, ainfi que Pangloff , ont cru reconnoître
dans ce Chef le Baron , frère d'Iſabelle , on
introduit la favorite d'Usbeck , & la vieille
Colombine fa fuivante. Dans cette Scène ,
Isabelle parle beaucoup de fon amour pour
Léandre , & du defir qu'elle a de lui refter
fidelle , mais Colombine cherche à lui prou .
ver qu'elle doit ceffer d'être conftante , &
qu'il le faut. Ifabelle fent bien qu'il faudra
céder , & elle dit :
Pour réfifter , trop timide ;
Fidelle , je ne me rendrai
Qu'en penfant à mon cher Candide.
Après quoi elle fort pour fe remettre em
route. Pierrot confeille à fon Maître , à
Pangloff & à Caffandre de la fuivre promp
3
DE FRANCE. 87
tement , afin de l'enlever pendant l'abſence
d'Usbeck.
Acte II . Le Théâtre repréfente les jardins
extérieurs du Sérail . Colombine promet à
Pierrot de fervir Léandre dans les projets ,
à une condition fur laquelle Pierrot lui promet
qu'elle fera fatisfaite. Il en fait part
Léandre , à Caffandre & à Pangloff . Colombine
veut être époufée. Mais qui fera fon
époux Caffandre , Pangloff & Pierrot la refuſent
tour- à- tour fous différens prétextes.
Le dernier propofe de s'en remettre au fort ,
en tirant à la courte paille. Le fort tombe
fur Pangloff , qui s'y foumet fans beaucoup
d'effort. Cependant les Voyageurs ont fait
favoir au Baron que des étrangers defiroient
lui parler ; il vient : & delà deux Scènes ,
dans la première defquelles le Baron reconnoît
le Docteur , comme il reconnoît enfuite
Léandre dans la feconde. Colombine a été
fidelle à fa parole ; dès qu'elle a été sûre d'un
époux , elle a cherché à fervir Léandre . Elle con
duit Ifabelle dans les jardins ; la jeune efclave
croit y rencontrer Usbeck, elle reconnoît enfin
Léandre , & tous deux s'abandonnent aux
tranfports de deux amans qui fe retrouvent
après une longue féparation. Le Chef des
Gardiens , témoin par hafard de ces tranfports
, le Baron , en un mot , qui garde fa
four fans la reconnoître , & fans en avoir
été reconnu , vient avec des Gardes , & veut
faire arrêter Léandre . Celui ci le prie , le
preffe , lui propofe même de l'argent ;, con :
88 MERCURE
me rien ne peut toucher le Baron , on lève
le voile d'Ifabelle ; & le Baron , reconnoiffant
la foeur , veut faire éloigner les Gardes.
Ceux- ci ſe refuſent à lui obéir. A l'inſtant
Pierrot arrive , il annonce la mort d'Usbeck ,
à qui le Sultan a envoyé le cordon ; il apporte
en même temps fon teftament , par
lequel Ifabelle demeure propriétaire du Sé
rail & de tous les Efclaves . Ifabelle donne la
liberté à ceux ci , & promet à Léandre de
l'époufer le lendemain.
On a imprimé que , fans être pédant , on
ne fauroit juger cet Ouvrage avec févérité.
Il est bien certain qu'il ne faut pas regarder
du même oeil une Comédie de caractère ou
d'intrigue , & une Comédie parade ; c'eſt àdire
, un Ouvrage capable de donner de la
gloire à fon Aureur , & une production
éphémère dictée par la folie , & accueil'ie ,
pour fa gaîté , par les oififs & les defoeuvrés.
Néanmoins lorfqu'un Auteur s'aviſe d'aller
puifer dans un Roman très philofophique la
matière d'une Comédie parade ; lorfque ,
femblable à un Souffleur qui , après avoir mis
en fufion de l'or monnoyé, écarteroit l'or pur,
pour ne recueillir que l'alliage , il met de
côté le fonds moral de l'Auteur dont il a
pris la fable , pour ne porter fur la Scène
que fes gaîtés , fes licences & fa folie ; l'obfervateur
doit it garder le filence , & ne
peut il s'élever contre un pareil abus fans
paffer pour un pédant Malgré l'efpèce d'anathême
lancé contre tout Critique trop féDE
FRANCE 89
"
vère pour Léandre- Candide , nous oferons
dire que c'eft faire un mauvais ufage de fon
efprit que de l'employer à raffembler dans
un petit cadre toutes les gravelures , toutes
les plaifanteries qu'un Philofophe aimable &
gai a répandues dans un Ouvrage moral &
que c'eft deshonorer les fources dans lefquelles
on puife , que d'abufer ainfi des brins
de clinquant qu'on y ramaffe , pour défennuyer
des Amateurs de parades , & plaire à
quelques efprits libertins. Lorfque Voltaire
traça Candide , il voulut être utile ; il voulut
que la gaîté jetât de l'agrément fur les leçons
qu'il alloit donner ; en conféquence il a convert
fa morale des fleurs de fon imagination brillante
, & quelquefois il a fait marcher la
folie de front avec la fageffe ; mais certainement
s'il vivoit encore , il feroit bien furpris
de voir fon Candide traveſti en Léandre
, fon Martin en Caffandre , fa Cunégonde
en Ifabelle , & c. Nous croyons qu'un pareil
traveftiffement a dû déplaire à tous ceux
qui , non -feulement ont confervé pour Vol.
taire le refpect qui lui eft dû , mais qui ref
pectent encore davantage les Ouvrages moraux
faits pour être utiles aux hommes en
les éclairant. Au refte , après avoir vû porter
fur le Théâtre de la Comédie Italienne l'Hiftoire
de France , dramatiquement découpée
en madrigaux , il n'eft pas étonnant d'y voir
traveftir les Adages d'un Philofophe , en farcafmes
fouvent graveleux jufqu'à l'indécence.
90 MERCURE
Confidérée fimplement comme Ouvrage,
de fantaisie , cette production a plu à quelques
Spectateurs. L'Auteur a été demandé
il n'a point paru ; un Acteur a déclaré qu'il
étoit inconnu. La Pièce eft fort agréablement
jouée. M. Trial , dans le rôle du
Baron , devenu par accident Chef des Gar
diens du Sérail , eft très piquant & très- original.
Les vaudevilles font coupés avec faci
lité , & même avec une certaine grâce qui
fait regretter que l'Auteur ne fe livre pas à
un genre plus fait pour être généralement
avoué , que celui qu'il paroît avoir adopté.
ANNONCES ET NOTICES.
Discovas fur le Défintéreſſement , prononcé à
ISCOURS
l'ouverture de l'Affemblée Provinciale de la Haute-
Guienne , le 7 Septembre 1780 , par M. l'Abbé de
Saint - Géry , Chanoine , Théologal & Vicaire - Géné
ral de Montauban. A Paris , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , 1784..
Prouver que le défintéreſſement eſt la vertu la plus
propre à contribuer à la profpérité & à la gloire
d'un Empire, c'est ce que M. l'Abbé de Saint - Géry a
fait dans les deux Parties de fon Difcours ; & il l'a
fait avec la noble fimplicité qui doit être un des caractères
diftinctifs de l'éloquence facrée . On lira ce
Difcours avec intérêt ; & les éloges qui y font donnés
par l'Orateur aux Chefs d'une Adminiftration
Provinciale , fe font remarquer par le fage milieu
qu'ils tiennent entre une modeftie aveugle , & une
exagération qui n'eft que trop commune dans les
Difcours de ce genre.
DE FRANCE. 91
Le Retour de mon pauvre Oncle , ou Relation de
fon Voyage dans la Lune , écrite par lui - même , &
mife au jour parfon cher Neveu. A Ballomanipolis ,
& fe trouve à Paris , chez Lejai , Libraire , rue
Neuve des Petits- Champs.
1
Mon pauvre oncle , comme on fait , ayant déjeûné
après s'être vivement querellé avec plufieurs de fes
amis , fut attaqué d'une colique violente ; & au lieu
d'un clyftère émolliant qu'on vouloir lui donner ,
on introduifit de l'air inflammable dans fes entrailles ;
mon pauvre oncle s'élève , paffe par la fenêtre , &'
s'envole à la lune . La relation de ce qu'il y a vû fait
le fujet de la petite Brochure que nous annonçons ;
on y trouvera une critique de nos meurs affez jufte ,
mais peu piquante. Le Lecteur trouve rarement cer
qu'il attend , & quelquefois il eft étonné de trouver
ce qu'il n'attend pas ; telle eft une fortie fort longue
contre la Tragédie de Macbeth , dans laquelle l'Auteur
rappelle tous les défauts que l'on a reprochés à
cette Pièce , & ne cite pas une feule des beautés qu'on
y a remarquées.
LA Mefmériade , ou le Triomphe du Magnétisme
Animal , Poëme en trois Chants , dédié à la Lune,
A Genève , & fe trouve à Paris , chez Couturier
Imprimeur- Libraire , quai des Auguſtins.
Avant de faire un Poëme , l'Auteur de la Mefmériade
auroit dû apprendre les règles de la verfification ;
peut-être feroit on grâce toutefois aux vers faux
aux mauvaiſes rimes & aux follécifmes qu'on y
trouve , fi d'ailleurs il y avoit quelque chofe d'utile
ou d'agréable : Au refte , l'Ouvrage eft dédié à la
Lune .
ELOGE de Fontenelle , par M. l'Abbé de Flers . A
Paris , chez Cailleau , Imprimeur - Libraire rue
52 MERCURE
Galande , & chez Prévôt , Libraire , rue de la
Harpe.
Vouloir louer en vingt pages un homme dont
les talens ont été prefque univerfels , & qui , pendant
un fiècle , a vû les lauriers s'accumuler fur fa
tête , eft une entrepriſe un peu hardie. Les Ouvrages
de Fontenelle font claffés il y a long - temps , & fes
dialogues , fes entretiens & fes éloges tiennent une
place diftinguée dans la Littérature Françoife. Un
Difcours , dans lequel on attend peut- être de nouvelles
difcuffions , & où l'on voudroit fur tout voir
apprécier l'homme dans Fontenelle , dont on a dit
beaucoup de mal & de bien , eft d'autant plus difficile
, que l'Académie Françoife, dans un Concours
peut-être nombreux , n'en a pas trouvé un feul qui
méritât d'être conronné . Celui de M. l'Abbé de Flers
n'auroit pas vraisemblablement fait changer l'Académie
d'opinion , ainfi qu'il le dit dans fa Préface. On
eft fur- tout fâché de trouver fouvent dans cet Éloge
unftyle de mauvais goût. -Comme la Nature défail
lante qui fouftrait un homme à l'Univers . - L'efprit
de Fontenelle avoit trop d'activité pour ne faire d'explofion
qu'à fa mort . Ses jolies pensées qu'il fe
plaifoit à careffer étoient des fautes d'habitude. L'Auteur
trouve M de Fontenelle plus inventeur que Defcartes.
Il femble que M. l'Abbé de Flers fe foit plu
à affecter en louant Fontenelle , le ftyle vicieux qui
gâte les Ouvrages de fa jeuneffe , & qu'on lui a reproché
avec raifon. C'eft faire encore plus fentir les
défauts de l'homme dont on entreprend l'apologie ,
que de les imiter foi-même .
-
PRECIS d'Obfervations fur la Nature , les Caufes,
les Symptômes & le Traitement des Maladies Epidémiques
qui règnent tous les ans à Rochefort , &
qu'on obferve de temps en temps dans la plupart des
Provinces de France, avec des confeilsfur les moyens
DE FRANCE
93
de s'en préferver , préfenté au Roi par M. Retz ,
Médecin ordinaire du Roi , &c . A Paris , chez Méquignon
l'aîné , Libraire , rue des Cordeliers , & à
Verfailles , chez Blaifot.
Cet Ouvrage eft comme la fuite des obfervations
de l'Auteur , recueillies dans un Volume qui a remporté
en 1778 le Prix de l'Académie de Bruxelles ;
ce n'eft que d'après une expérience fuivie de plufreurs
années que l'Auteur prononce fur les maladies
épidémiques de Rochefort , & il eft difficile de ne
pas fentir en le lifant l'exactitude de fes raifonnemens
& de les obſervations . L'Ouvrage eſt diviſé en
cinq Parties : la première traite de la nature de l'épidémie
, la deuxième , de fes cauſes ; la troiſième ,
des fymptômes qui la caractériſent; la quatrième ,
du traitement , & la cinquième expofe les moyens
préfervatifs. Chacune de ces Parties eſt traitée avec
clarté & avec méthode ; & l'Ouvrage eft terminé par
les formules les plus ufitées , & pour ainfi dire les
feules néceffaires dans le traitement de l'épidémie.
MOYEN de diriger le Globe Aéroftatique , nouvellement
découvert par M. D. L. N. A Paris , chez
Lejai , Libraire , rue Neuve des Petits-Champs , &
chez les Marchands de Nouveautés.
MM. de Montgolfier , à qui nous devons la découverte
qui occupe l'Europe entière , cherchent les
moyens de diriger le Globe Aéroftatique ; & ils ont
là -deffus quelques efpérances que le temps peut réalifer
ou démentir. L'Autenr du Mémoire que nous
annonçons paroît nous offrir un moyen certain , du
moins fi l'on en croit fes paroles ; nous laiffons aux
Phyficiens le foin de difcuter ce moyen , & penfons
qu'il eft prudent d'attendre pour y croire que l'expérience
en ait montré l'efficacité.
MEMOIRE & Obfervations fur un nouveau moyen
194
MERCURE
de prévenir & éviter l'aveuglément qui a pour caufe
la cataracte , par M. Marchan , Oculifte de la Ville
Ade Nifmes , ancien Chirurgien de l'Hôpital Militaire
de Rochefort. A Nifmes , de l'Imprimerie de
> Beaume.
Le fujet de ce Mémoire eft trop intéreſſant pour
que les Gens de l'Art ne s'occupent point d'en faire
l'expérience, & fur-tout de vérifier les cures qui y font
rapportées. Les travaux de M. Marchan font d'un
augure bien favorable ; & on ne peut que l'exhorter
à chercher tous les moyens poffibles de perfectionner.
fa découverte.
DE l'honneur des deux Sexes , & Principes généraux
fur les différentes espèces de Rapts , de Séduction
, de Subornation & de Violence , par M. Ménaffier
de l'Eftre , Avocat au Parlement . A Paris , de
I'Imprimerie de Nyon , Imprimeur du Parlement ,
rue Mignon.
4
Ce Mémoire eft le réſultat des réflexions occafionnées
par la lecture du Traité de la Séduction par
M. Fournel. C'eft une critique honnête ; & en
nous abftenant de prononcer fur le fonds de l'Ouvrage
, nous dirons que c'eſt une production eſtimable
& digne d'éloge.
ELOGE Funèbre de Meffire Pierre Pillas , Bachelier
de Sorbonne , Curé- Doyen de la Ville de
Réthel Mazarin , Confeiller Clers au Préfidial de
Sédan , prononcé par le R. P. Dehaye , Ex - Provincial
des Minifmes de Champagne. A Charleville ,
chez Guyot , Imprimeur ; & fe trouve à Réthel ,
chez Migny , Libraire , place de la Halle.
L'Auteur de ce Difcours a fu intéreſſer en faveur
de celui qui en eft l'objet , & qui a réuni le Sacerdoce
à la Magiftrature ; heureux l'homme dont on
DE FRANCE. *95
peut dire: Delectus Deo & hominibus cujus memoria
in benedictione eft . Eccl. 45 , i .
LE Supplice d'une Veftale , Eftampe dans la manière
noire , peint & gravé par Bonnieu. Prix , i liv.
4 fols . A Paris , à la Bibliothéque du Roi , & au
'portique du Palais Royal , No. 29 , au deuxième
étage .
Le tableau d'après lequel cette Eftampe eft gravée ,
avoit été expofée au Sallon l'année 1779. La gra-
*vure rend tout l'effet du tableau ; elle eſt faite avec
force , & fait doublement honneur à M. Bonnieu.
NUMÉROS 17 à 24 du Journal de Guittare , intitulé
: la Mufe Lyrique . Prix , 6 fols la feuille. Abonnement
, 12 liv. , & 18 liv. pour quatre feuilles par
mois. A Paris , chez M. Baillon , Marchand de
Mufique , rue neuve des Petits -Champs , au coin de
celle de Richelieu. Il envoie toute forte de Mufique ,
port franc , au prix marqué,
AIRS de l'Epreuve Villageoife , accompagnement
de Harpe ou Piano-forte , par M. Leroy , Maître de
Chant. OEuvre cinquième. Prix , 4 liv. 4 fols . A Paris ,
chez Leroy , Marchand de Mufique , place du Palais
Royal , au Café de la Régence .
Le fuccès de cette Mufique doit faire recevoir
avec avidité tous les arrangemens qu'on en fera.
RECUEIL d'Ariettes avec accompagnement de
Harpe ; Violon ad lib . précédé de deux couplets pour
Leurs Majeftés , par M. Rabouin. Prix , 7 liv. 4 fols.
A Paris , chez M. Naderman , Luthier , rue d'Argenteuil
, Butte Saint- Roch.
HUITIEME Recueil d' Airs d'Opéras- comiques pour
trois Flûtes , par M. Muffard , Maître de Flûte .
46 MERCURE
Prix 7 liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur rue
Aubri le Boucher , maifon du Marchand de Vin , à
côté du Pâtiffier.
-
NUMERO 7 du Journal de Clavecin , par les meil
leurs Maîtres. Prix , 3 liv. , abonnement 15 liv. pour
tout le Royaume. Numéro 3 du Journal d'Orgue ,
par M. Charpentier , Organiſte de Notre - Dame ,
de S. Paul , &c. contenant deux Magnificat , l'un en
fol majeur , l'autre en fol mineur. Prix de l'abonnement
, 24 liv . auffi port franc par la pofte. A Paris
chez M. Leduc , au magafin de Mufique , rue Traverfière
S. Honoré,
·
NUMERO 7 du Journal de Harpe , par les meilleurs
Maîtres. Prix , 2 livres 8 fols. Abonnement
Is livres. A Paris , chez M. Leduc , au Magafin de
Mufique , rue Traverhère- Saint - Honoré.
Voyez, pour les Annonces des Livres , de la
Mufique & des Eftampes , le Journal de la Librai
rie fur la Couverture.
A DEUX Amies,
Zephirin ,
A un Sénateur,
Epigramme ,
TABLE.
491_gryphe , 68
so Eloge de M. d'Alembert , 69
ib. Comédie Italienne ,
67 Annonces & Notices ,
Charade , Enigme & Logo-t
APPROBATION.
85
J'AT IH , par
ordre
de Mgr
le Garde
des
Sceaux
, le
Mercure
de France
, pour
le Samedi
14 Août
. Je n'y
ai rien
trouvé
qui
puiffe
en empêcher
l'impreffion
. A
Paris
, le 13 Août
1784.
GUID
I.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 21 AOUT 1784.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à Mademoiselle G.... , à qui javõis
donné des leçons , & qui prétendoit me
devoir tout fon avancement.
SOUVENT
OUVENT à la fleur qu'on cultive
On doit prefque tous les ſuccès ;
Et la main la plus attentive
Ne peut embellir un cyprès ;
Mais fans foins nous voyons fleuric
La violette à peine éclofe ;
Et c'eft le fouffle de Zéphyr
Qui fait épanouir la roſe.
Nº. 34 , 21 Août 1784.
MERCURE
Paroles prifes du Roman de Galatée , mufique
da très -jeune Amateur de Dreux.
VOULEZ-VOUS être heu - reux
mant? So -
le myf
yez gui- dé
par
- te- re , Ce - lui qui
DE FRANCE. 99
fait le mieux fe' tai - re ,
En a- nour eft le
plus favant
; Pour être ai - mé fo- yez dif-
Allegato .
Eij
100 MERCURE
cret ; La clef des coeurs, c'eft le fe-
Affo ato. Affogato.
cret ; Pour être ai - mé for
yez difcret; La clef des
DE FRANCE. INI
coeurs , c'est le Le - - cret ;
La clef des coeurs, c'eſt le fe
cret.
EN VAIN de l'Amour on me dit :
-Le fecret épure la flamme ;
L'Amour eft la veitu de l'âme
E ii )
1102 MERCURE
Quand le mystère le conduit.
Pour être aimé , & c .
SOUVENT un feul mot peut ravir
Le prix d'une longue conftance }
Ca hez jufqu'à votre fouffrance
Pour favoir cacher le plaifir.
Pour être aimé , &c .
NE CONFIEZ qu'à votre coeur
Vos fuccès & votre victoire ;
Tout ce que l'on perd de la gloire
Retourne au profit du bonheur.
Pour être aimé , & c.
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Famille ; celui
de l'Enigme eft l'Amour ; celui du Logogryphe
eft Treillage , où l'on trouve lyre ,
treille & rage.
DE FRANCE. 103
Tu
CHARADE.
EL qui fait mon premier fait alors mon fecond,
Et fi fort embrouille l'affaire ,
Qu'afin de la faifir un examen profond
A mon toût eſt bien néceſſaire.
( Par M. le Marquis de Fulvy, )
ENIGM E.
ON me prononce tendrement 5
Je fais un verbe à l'actif;
Quand on m'a dit en foupirant ,
On voudroit me dire au paffif.
( Par M. de W. )
LOGOGRYPH E.
AUTREFOIS UTREFOIS nom facré , pom profane aujourd'hui ,
Mâle jadis , & maintenant femelle ,
Dans mon deftin quelle face nouvelle !
Mais , ô prodige encor plus inoui ,
En dépit de la vaine glofe !
Autrefois mâle je parlais ,
Femelle aujourd'hui je me tais.
Sous une autre métamorphofe
Je puis encore , Lecteur , te préfenter mes traits ;
E iv
104
MERCURE
A l'objet de ton culte autrefois je fervois
Et-fers encor ; mais pour ne te rien taire
Culte & fervice , tout diffère.

Pour toi , fuis - je encør un myſtère ?
De mes fix pieds prends les quatre premiers ,
Ates yeux aaffitôt , & fans que tu combine ,
Se préfente mon origine
Antique autant qu'illuftre , & paffant les quartiers
De toute Nobleffe de France ,
Quoique ce beau pays m'ait donné la naiffance.
En cherchant dans mes autres piés ,
Tu verras , des mortels de tout temps , de tout âge ,
Le plus cher , las ! & plus frêle apanage ;
L'afyle des Amaurs & fouvent leur tombeau ,
Séjour de paix ou de détreffe ;
Le refte impur d'une liqueur traîtreffe
Qu'écartent d'eux les buveurs d'eau.
2
Me tiens tu ? Non. Eh bien , pour te tirer de peine,
Quand l'éclat de la majeſté ,
Par les Grâces voilé relève ſa beauté ,
Ofe porter ton regard fur la Reine.
Par elle je foumis à ma Loi fouveraine
La France & l'Étranger , & de fa volonté
Dépend ma fouveraineté.
( Par Madame de C ** *. )
DE FRANCE. jos

NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DE l'Électricité des Végétaux ; Ouvrage.
dans lequel on traite de l'Electricité de
l'atmosphère fur les Plantes , de fes effets
fur l'économie des végétaux , de leurs vertus
médico & nutritivo électriques , & principalement
des moyens de l'appliquer utilement
à l'Agriculture , avec l'invention d'un
Electro- végétomètre , avecfigures ; par M.
l'Abbé Bertholon , Profeffeur de Phyfique
Expérimentale des États- Généraux de la
Province de Languedoc , Membre de plu- ,
fieurs Académies. 1 vol. in 5. A Paris ,
chez Didot le jeune , Imprim .- Libraire ,
Quai des Auguftins.
Nous avons fait connoître en Novembre.
1782 , le Traité de l'Électricité du Corps humain
en état de fanté & de maladie , Ouvrage
qui a été accueilli des Savans , & traduit
dans plufieurs langues . En nous donnant aujourd'hui
l'Électricité des Végétaux , M.
l'Abbé Bertholon complette l'électricité des
corps organifés. Cer Ouvrage , rempli de
recherches fur les rapports des végétaux ,
foit avec l'électricité de l'atmofphère . foir
avec la portion de ce fluide foumife à l'hom
me , préfente des moyens d'employer cet
Ev
106 MERCURE
agent fi étendu & fi actif , à fertilifer la terre,
à féconder les végétaux , & à multiplier des
productions fi néceffaires & fi propres à fatisfaire
des befoins toujours renaiffans.
Les recherches nombreufes que M. l'Abbé
Bertholon a faites fur cette matière , toujours
guidé par l'expérience & l'obfervation , demanderoient
un extrait des plus étendu ;
c'eft une fcience nouvelle qu'il développe ;
il faudroit analyfer chaque Chapitre , fi
l'on vouloit faire connoître les idées du
Phyficien , la marche qu'il a fuivie , les
preuves multipliées qu'il a obtenues , les
conféquences qu'il en tire , pour demontrer
l'influence atmosphérique fur les plantes.
Nous fommes forcés malgré nous d'indiquer
au lieu d'analyfer ; mais ce que nous dirons
engagera fans doute les Phyficiens à méditer
un Ouvrage neuf, & à répéter des expériences
deftinées à donner aux vûes de l'Académi
cien , & au fyftême qu'il veut établir , la
folidité d'une démonftration.
Après avoir montré dans la première
Partie l'existence du fluide électrique , M.
l'Abbé Bertholon en établit l'influence fur
les plantes , par un enchaînement de preuves
aufli ingénieufes que bien préfentées ; il
étend enfuite fes recherches fur les nombreux
effets de cette électricité . Cette feconde
Partie contient le développement de toure
l'économie végétale , de la germination , de
la production des feuilles & des branches ,
DE FRANCE. 107
de celle des fleurs & des fruits , de leur multiplication
confidérée dans les lieux & dans
les temps favorables à l'électricité . L'influen
ce de cet agent, qu'on pourroit appeler l'ami
de la Nature , fur la fluctuation de la sève ,
fur la nutrition , l'accroiffement , les fecrétions
& la reproduction des plantes , fur
leurs mouvemens effentiels & accidentels ,
généraux & particuliers , fur leurs qualités
différentes , comme l'odeur , la faveur , les
couleurs , & fur les matières conftituantes
des végétaux , enfin fur la terre végétale ;
font les objets qu'on difcute dans cette partie
intéreffante du volume.
Les effets de l'électricité atmosphérique
fur la végétation , font des dépendances de
ces loix générales que la Nature a établies ,
& par lefquelles elle gouverne l'Univers &
les êtres qui l'habitent ; mais on apperçoit
quelquefois dans fon régime , comme dans
les inftitutions des hommes , des erreurs , &
même des écarts ; c'eft à la raifon & à l'induftrie
à les corriger & à en triompher. Si
l'influence électrique a des avantages bien
reconnus , elle peut avoir quelques effets
nuifibles , mais ils ne font pas nombreux .
M. l'Abbé Bertholon s'eft occupé à les découvrir
, & a été affez heureux pour trouver
, dans l'électricité même , les moyens
d'y remedier , ce qui fait de la dernière Partie
de fon Ouvrage un traité entièrement
neuf. Il a examiné avec l'oeil de l'obfervation
, le fluide électrique fixe des végétaux ,
E vj
108 MERCURE
Félectricité négative dans les plantes , leuss
veitus électrico nutritives & médico électriques
, fur tout relativement aux maladies:
qui dépendent d'une plus ou moins grande
quantité de faide électrique , & il a trouvé
le moyen de rétablir l'équilibre dans les productions
végétales , comme la Médecine
cherche à l'établir dans les liqueurs pour
nous donner la fanté. Il a inventé un électrovégétomètre
, qui , égalifant la furabondance
du fluide électrique , que tantôt la terre ,
tantôt l'atmosphère peuvent contenir , favorife
l'accroiffement & la multiplication des
végétaux , & les préferve des maladies qui
les attaquent & des infectes qui les détruifent.
Cet appareil ingénieux , & que nous ne
pourrions faire connoître fans le fecours des
figures , raffemblera à volonté le Auide
électrique répandu dans l'air , le conduira
fur la furface de la terre dans le temps:
» où il y en aura le moins , où la quantité
» ne fera pas fuffifante pour la végétation ,
ور
99
e
à plus forte raifon dans ceux où , quoique
» fuffifante , elle ne fera pas affez grande.
» pour obtenir des effets inultipliés & des
ور
productions nombreufes. De cette façon
» on aura un excellent engrais qu'on aura ,
» pour ainfi dire , été chercher dans le ciel ;.
» & cet engrais ne fera nullement difpen-
» dieux , car après la conftruction de cet
inftrument , il n'en coûtera rien pour
» l'entretien ; il fera le plus efficace qu'on
» pourra employer , puifqu'aucune fubftance
DE FRANCE. 109
T
ne peut être auffi active , auffi pénétrante
» auffi relative à la germination , à l'accroif-
» fement , à la multiplication & à la repro-
"
32
3
duction des végétaux . Cet engrais eft celui
» que la Nature employe fur toute la furface
de la terre , & dans ces lieux que
nous appelons en friche , parce qu'ils ne
» font fécondés que par les agens qu'elle
fait fi bien mettre en oeuvre . Il ne manquoit
peut- être , pour mettre le complé-
» ment aux découvertes utiles qu'on a faites
» fur l'électricité , que de montrer l'art fi
» avantageux de fe fervir du fluide électrique
» comme engrais. » Il faut lire dans l'Ouvrage
même la manière dont on fait ufage
de l'électro - végétomètre , & les effets utiles
qu'il a produits ; nous invitons les vrais Phyficiens
, qu'on doit bien diftinguer des Profeffeurs
de Phyfique , à répéter les expériences
de M. l'Abbé Bertholon , & à confirmer
les avantages de fa découverte.
"
Si le fluide électrique eft fi utile aux plantes
, il influe également fur la naiffance &
la multiplication des infectes ; on a obſervé
que les années où la végétation eft plus vigoureufe
, les ennemis de nos campagnes
font plus multipliés ; on a cherché des moyens
de s'oppofer à la dévaftation qu'ils occafionnent
, mais en vain ; M. l'Abbé Bertholon
croit que l'électricité peut remédier à une
partie des ravages dont on n'a pu fe
préferver jufqu'ici. On a fouvent remarqué
que plufieurs efpèces de vers ou de larves *
( 110 . MERCURE
d'infectes fe trouvent dans le coeur des rameaux
, des branches , & même des tiges
& des troncs d'arbuítes & d'arbres de divers
genres. On n'eft averti de leur préfence que
par le mal qu'ils font ; en vain chercheroiton
ce frêle & terrible animal fur les feuilles ,
entre l'écorce , il eft dans l'arbre même ; on
ne pent le détruire qu'en coupant , & ce
moyen eft un remède égal au ravage ; le Phyficien
obfervateur croit pouvoir attaquer
l'ennemi & le détruire dans fa retraite impénétrable
, par le moyen de l'électricité.
L'expérience de Leyde , par la force de fa
commotion , qu'on peut augmenter graduellement
, peut tuer non- feulement des lapins
& des pigeons , mais encore des taureaux ,
lorfqu'on fe fervira des batteries electriques
de grand volume ; elle pourra donc être employée
avec de petits appareils pour tuer la
larve délicate qui , pour fe dérober aux impreffions
de l'air , habite l'intérieur des arbres
; lorfqu'elle manifeftera fa préfence par
la Herriffure des feuilles , il fuffira de faire
la chaîne électrique avec deux fimples fils de
fer, & de mettre entre deux la partie de
l'arbre où il paroît qu'eft l'infecte ; l'Auteur
explique fon procédé par une planche , &
en démontre l'utilité par fes fuccès .
Le dernier Chapitre de cerexcellent Traité
eft deftiné aux maladies des végétaux , aux
moyens d'en guérir plufieurs par l'électricité ,
& à la méthode de les électrifer . L'économie
vitale & le fyftême organique font à
DE FRANCE. 111
peu près les mêmes. Cette reffemblance a
été prouvée par M. Duhamel & par M.
l'Abbé Teillier , dans fon Traité des Maladies
des Grains. On ne doit donc pas regarder
comme un fyftême les rapports qu'on
trouve entre les maladies qui affligent les
végétaux & celles qui tourmentent les animaux
: fi ceux- ci ont des pléthores , des hémorrhagies
, des inflammations , des ulcères ,
& c. il y en a également parmi les végétaux ;
il eft vrai qu'elles ne font pas fi nombreuſes
que celles de l'homme , parce qu'ils n'ont ni
ces maladies de l'âme , ni les travers de l'ef
prit qui influent fi fort fur notre fanté &
fur notre bonheur. M. l'Abbé Bertholon
place ici un tableau de ces affections végétales
, qu'il divife en accidentelles & en
proprement dites. Lorfque les maux font les
mêmes que dans les individus , les remèdes
femblables doivent être employés : voilà
pourquoi M. l'Abbé Roger Schabol a ofé
propofer de pratiquer la faignée fur les plan
tes ; fi cette efpèce de phlebotomie végétale
ne fuffit pas , Félectricité procurera l'évaporation
des liquides furabondans , & diminuera
la plénitude des vaiffeaux féveux .
L'électricité feroit nuifible dans les extravafions
& les hémorrhagies ; mais l'épaififfement
des humeurs , les obſtructions , la paralyfie
végétale trouveront un remède actif
& pénétrant dans l'agent électrique. La méthode
d'électricité pour les plantes ne différane
point de celle qui eft pratiquée pour
112 MERCURE
les animaux , M. l'Abbé Bertholon renvoie
à fon Traité de l'Electricité du corps humain.
L'Ouvrage que nous défignons aux amateurs
de la bonne Phyfique , préfente le caractère
de toutes les productions du favant
Auteur , la clarté , la préciſion , la méthode ,
une dialectique établie fur des principes certains
, des recherches favantes , des vûes
neuves & des expériences bien faites. La lecture
de ce volume fera defirer la publication
de l'Electricité des Minéraux , qui doit complé:
er un Traité de l'Électricitéappliquée aux
trois règnes de la Nature.
LE CRI D'UN CITOYEN , Satyre ,
par M. Clément. A Amfterdam , 1784 .
IL eft fâcheux que le cri d'un Citoyen
foit une fatyre ; mais on peut dire qu'alors
ce n'eft pas la faute du Citoyen Satyrique.
Quand on n'a que des ridicules à décrire ,
la Satyre d'Horace fuffit ; quand ce font des
vices qu'on veut attaquer , il faut celle de
Juvénal ; car rien n'eft plus dangereux que
de badiner avec les vices , & plus d'un vice
s'eft fortifié par les traits mêmes qu'on lui
avoit lancés en riant. C'eſt au luxe principalement
, & à tous les défordres qu'il entraîne
, que M. Clément en veut dans cette
Satyre ; & c'eft en effet au ton de Juvénal'
qu'il paroît vouloir fe monter. Le luxe , ditil
, a corrompu tous les États ,
Le trafiquant obfcur , le fuppôt de Thémis ,
DE FRANCE. 113
L'artifan mercenaire , & l'infolent Commis;
Le ruftre qui laiffa fon champ héréditaire ,
Et le foc innocent pour la banque ufuraire ;
L'intrigant Médecin , des femmes fi vanté ,
Qui foigne leurs plaifirs bien mieux que leur fanté;
Et l'élégant Abbé , tout rayonnant de vices ,
De boudoir en boudoir courant les bénéfices , &c.
En indiquant aux riches un emploi plus
utile de leur fortune que des dépenses de
luxe , l'Auteur parle de l'abus que des foins
bienfaifans ont déjà confidérablement diminué
, celui d'entaffer les malades dans un
même lit :
C'est ici qu'une avare & dure charité
Fait hair les fecours de l'hospitalité.
Si on dit que c'eſt aux Rois à réparer ces
maux ,
Réparent-ils des maux qu'ils ne connoiſſent pas ?
Répond l'Auteur.
N'enviez point aux Roix le faix de la puiſſance ;
Mais foyez Rais auffi par votre bienfaiſance.
On voit qu'il y a de beaux vers dans cet
Ouvrage. Il faut qu'il y ait dans tout ce
qu'écrit M. Clément , quelque trait contre la
Philofophie moderne ; c'étoit , difoit M.
d'Alembert , le couplet des Procureurs. Il y a
ici un trait femblable ; nous le laifferons
dans toute la généralité que l'Auteur lui a
114
MERCURE
donnée , & nous ne le particuliferons point
par une application qu'il pourroit défavouer ;
mais n'eft ce pas principalement pour avoir
élevé contre les moeurs du fiècle le Cri du
Citoyen , n'eft-ce pas pour avoir rendu triviales
les vérités utiles rajeunies fans danger
dans certe Satyre nouvelle , que certains Phi
lofophes ont tant déplu à de certaines gens
auxquels M. Clément ne voudroit peut être
pas déplaire ?
VOYAGE dans les Parties Intérieures de
l'Amérique Septentrionale , pendant les
années 1766 , 1757 & 1768 , par J. Carver ;
traduit fur la troisième Édition Angloife
par M. C. , avec des Remarques & quelques
Additions du Traducteur . in - 8°. de
Soc pages . Prix , ; liv . broché. A Paris ,
chez Piffot , Libraire , quai des Auguftins .
LORSQUE la guerre entre la France &
l'Angleterre fut terminée par le Traité de
Paix de 1763 , M. Carver , Capitaine d'une
Compagnie de Troupes Provinciales du Canada
, chercha les moyens de rendre utile à
La Patrie l'acquifition du vafte pays qui venoit
de lui être cédé ; il commença par voyager
dans les parties les plus reculées de ces
immenfes régions ; & il n'épargna ni foins
ni dépenfes pour parvenir à des connoiffances
qui puffent être avantageufes à fon
pays. Tout ce qu'il a vû depuis le fort de
DE FRA. N CE. 115
Michillimacknac jufques en remontant le
Miffilipi , à la rivière de S. François , eft
affez curieux , & raconté avec beaucoup
de clarté. Cette rivière de S. François a été
le terme de fon voyage ; & il affure qu'aucun
Européen n'a jamais été plus loin. De
retour à Londres , il préfenta au Roi fes Mémoires
; il fut renvoyé aux Lords Commiffaires
du Commerce & des Plantations , à
qui il offrit les réfultats de fes obfervations ,
& les témoignages les plus authentiques &
les plus propres à conftater fon mérite à tous
égards ; mais il fut négligé , & le rôle de
folliciteur convenant peu à fon caractère ,
on n'eut aucun égard à fes travaux palles , &
aux offres qu'il faifoit , de former dans les
pays qu'il avoit parcourus , un établiſſement
National , qui auroit été très - utile au commerce
de l'Angleterre .
Sa fanté fouffrit dans ce temps là quelque
dérangement ; & fon défaut de fortune ,
& même la détreffe , le forcèrent d'accepter
en 779 le chérif emploi de Commis d'une
Loterie ; mais fes chagrins altérèrent abfolument
fa fanté ; & il périt peu de temps
après d'une fièvre putride .
L'Ouvrage que nous annonçons eft divifé
en quatre Parties ; la première contient le
Journal du Voyage ; la deuxième traite de
l'origine , des ufages , des moeurs , de la Religion
& du langage des Indiens ; la troifième
, des animaux , arbres & plantes de
l'Amérique Septentrionale ; la quatrième
116
MERCURE
contient deux Supplémens , un de l'Auteur ,
l'autre du Traducteur.
La deuxième Partie commence par cette
queftion , fi fouvent & fi long temps difcutée
comment l'Amérique a t'elle reçu fes
premiers habitans ? On rapporte diverfes
opinions ; & malgré les conjectures , l'Autear
finit par nous laiffer à cet égard dans la
même incertitude. On trouve dans le courant
de cette Partie des chofes très curieufes
. La manière des Indiens de calculer les
temps & les diftances , nous a paru affez ingénieufe.
Ils comptent les dernières , non
par milles ou par lieues , mais par journées
de marche ; une journée équivaut à peu
près à o milles Anglois . Ils calculent le nombre
d'années par hivers ou par glaces ; & ils
divifent l'efpace d'un hiver à un autre en
douze lunes , obfervant après 30 d'en mettre
one furnuméraire , qu'ils appellent la lune
perdue. Chacune de ces lunes tire fon nom
de la température. Par exemple , le mois de
Mars , qui eft le premier de l'année , & qu'i's
commencent à la nouvelle lune qui fuit immédiatement
l'équinoxe du printemps , eft
nommée par eux la lune des Vers , parce
qu'alors les vers quittent leurs retraites où
ils s'étoient cachés pendant l'hiver. Le mois
d'Avril eft appelé le mois des Plantes ; Mai ,
le mois des Fleurs ; Juin , la lune Chaude ;
Juillet , la lune du Chevreuil ; Août , la lune
des Efturgeons , parce qu'ils en prennent
beaucoup à cette époque ; Septembre , la
DE FRANCE. 117
lune du Blé; Octobre , le mois des Voyages ;.
Novembre , la lune du Caftor ; Décembre ,
la lune de la Chaffe ; Janvier , la lune Froide ;
Février , la lune de la Neige ,
Lorfqu'une Nation en a vaincu une autre ,
& lui a accordé la paix fous la condition de
lui être fujette , il eft d'ufage que les Chefs
de la Nation vaincue n'affiftent à l'affemblée
des vainqueurs qu'en portant des jupons
comme un témoignage qu'ils font dans un
État de fujétion , & doivent être rangés
parmi les femmes.
Les enfans des Indiens portent toujours
les noms de leurs mères . Si une femme ayant
eu plufieurs maris , a eu des enfans de chacun
, ils font tous nominés de même d'après
elle. Ils donnent de cela deux raifons ; les
enfans , difent- ils , font l'ouvrage du père
quant à l'âme , & de la mère quant au
corps. D'ailleurs , ajoutent - ils , leur origine
de la mère eft toujours certaine , tandis qu'il
y a quelquefois des doutes fi le père putatif
l'eft réellement.
·
On lira avec plaifir , & nous renvoyons
pour cela à l'Ouvrage , la manière dont les
Indiens traitent leurs morts ; l'Auteur a ré,
pandu beaucoup d'intérêt dans ce Chapitre ,
qui a par tout l'empreinte du talent,
Après ces juftes éloges , il nous fera permis
de remarquer , comine fera tout Lecteur
judicieux , qu'il a peu refpecté la mémoire
de M. de Montcalm. Il a fans doute
cru trop légèrement aur apport de quelque
118
MERCURE
Anglois aveugle par un patriotifme excellif
, il eft malheureux , quand on s'eft
montré jufques là auffi jufte & auffi raiſonnable
, de contrarier ainfi les idées reçues de
deux Nations . Ce défaut de l'Auteur a été
très bien remarqué & relevé par le Traducteur
, à qui nous croyons devoir donner des
éloges pour quelques notes fages & utiles .
dont il a enrichi l'Ouvrage de M. Carver.
La troisième Partie nous a paru inférieure.
aux autres ; & tout ce qu'on y dit fur
'Hiftoire Naturelle , fe trouve à peu près
dans tous les Ouvrages de ce genre.
Quant aux Supplémens qui terminent .
l'Ouvrage & forment la quatrième Partie ,
ils ajoutent peu au mérite de cet Ouvrage ,
qui , en général , eft fait pour être lû avec .
plaifir , pour intéreffer en faveur de M. Carver,
& pour faire regreter que fes projets
n'aient point été accueillis dans la Patrie.
LE Comte de Gleichen , Nouvelle Hiftorique ,
par M. d'Arnaud. Prix , 3 liv . broché. A
Paris , chez la Veuve Ballard & fils , Imprimeurs
du Roi , rue des Mathurins .
EN travaillant à l'intéreffant Ouvrage des
Délaffemens de l'Homme Senfible , M. d'Ar- ,
naud continue les Anecdotes Hiftoriques ,
qu'il écrit toujours avec le même intérêt , &
qui font toujours lûes avec le même empreffement.
Celle que nous annonçons eft la
DE FRANCE 119.
feconde du Tome III . Elle offroit des firuations
bien propres à développer le talent de
l'Auteur pour exprimer les mouvemens du
coeur , pour peindre les orages des paflions.
Nous allons tranfcrire un article de Moréri ,
qui en a fourni le fujet. " Gleichen , pris
dans un combat contre les Turcs , travaillant
à la terre , fut abordé & queſtionné
un jour , par la fille du Roi fon maître , tandis
qu'elle fe promenoit ; il lui plut , elle
promit de le délivrer & de le fuivre , pourvu
qu'il l'épousât. J'ai une femme & des enfans ,
lui dit- il : cela n'y fait rien , lui répond- t'elle ;
la coutume de Turquie eft qu'un homme ait
plufieurs femmes. Le Comte acquiefce à ces
raifons ; il engage fa parole ; ils s'embarquent
; ils arrivent à Venife : le Comte y
trouve un de fes gens qui rôdoit par- tout
pour apprendre de fes nouvelles : il fut de
lui que fa femme & fes enfans fe portoient
bien ; il va trouver le Pape , lui raconte ingénuement
fes aventures , & obtient la permillion
de garder les deux épouses. La femme
du Comte fit beaucoup de careffes à la
Dame Turque , qui étoit la caufe que fon
mari éroit délivré ; la Turque fut ſtérile , &
aima les enfans que la légitime faifoit à
foifon. »
Cette citation , qui nous difpenfe d'une
analyfe , ne contient guères qu'une aventure
fingulière ; M. d'Arnaud en a fait une
Anecdote très touchanté. Qu'a t'il fait pour
féçonder ce fujet ? Il a jeté dans la narration ,
120 MERCURE
1
des mouvemens , des beautés dramatiques ;
& il a créé des détails qui , en multipliant
les fituations , ont rendu les perfonnages
plus intéreffans. Il fait partir Zélide & Gleichen
fans que celui ci ait déclaré à Zélide
qu'il a déjà en Europe une femme & des
enfans. Mais quel puiffant motif ne lui
donne t'il pas ? On perſuade à Gleichen que
le Soudan a réfolu de faire périr tous les efclaves
Chrétiens , & on le rend refponfable
de leur perte , s'il rejette le fecours de Zélide
, qui veut les délivrer tous avec lui.
Enfin , s'il y a quelque chofe dans ce procédé
qui bleffe la delicat effe , l'Auteur a fu en rejeter
le blâme fur des confidens qu'il a
donnés à fon Héros; & il le rend intéréflant
par la réfiftance qu'il oppofe , & les combats
qu'il éprouve avant & après fon départ.
Après avoir ajouté à l'intérêt du perfonnage
de Gleichen , il ne manquoit plus que
d'en faire autant pour les deux rivales ; &
c'eft ce qu'a fait M. d'Arnaud en prêtant ,
non pas à Gleichen , mais à fa propre femme ,
l'idée d'aller fe jeter aux genoux du Souverain
Pontife , pour avoir la permiffion de
partager les droits d'époufe avec cette Zélide ,
à qui elle doit la liberté de fon mari Enfin
M. d'Arnaud a fu animer le tour par un ftyle
plein de chaleur & de fenfibilité, " Ah !
» cruel ! s'écrie Zélide à Gleichen , qui veut
fe refufer à fon amour par délicatelle , tu
» veux m'empêcher de me débarraffer d'une
» vie qui m'eft odieufe : Eh ! ta perfidie ne
» ine
DE FRANCE. 121
N
me pourſuivra t'elle point , ne m'affaffinera
t'elle pas à chaque inftant , en tous
» lieux ? Que je vive ! c'eft pour me faire
fouffrir davantage , pour me déchirer le
» coeur...... Tu as raifon , tu as raifon d'y
porter les fupplices , la mort : il n'eft que
" trop coupable ! il eft plein de toi , ingrat ;
» & tandis que je t'adore , que je meurs , de
» ton amour , que je t'ai immolé ma réputation
, mon honneur , mon père , que je
me fuis mife à ta place d'efclave , tu cours
» dans les bras d'une rivale! ....... Laiffe- moi
» donc rejeter une affreuſe exiſtence ; ou fi
» cette époule fi fortunée , qui fera fi glo-
ود
ricufe de ma douleur , te permet un fen-
» timent de pitié , promets moi de mè percer
ce fein , d'où je ne pourrai jamais
bannir ton image ....... Hélas ! en expirant
» de tes coups , je bénirai mon trépas ; ce
fera la feule marque de reconnoiffance
» que tu m'auras donnée. »
32
Ainfi , le ftyle donne la vie à tout. C'eft le
ftyle qui marque la limite entre le bon & le
mauvais ; fi l'on eût voulu faire dire les
mêmes chofes à Racine & à Pradon , Pradon
n'auroit écrit que des fottifes , & Racine auroit
toujours été fublime.
N°. 34 , 21 Août 1784. F
122 MERCURE
DES Maladies des Créoles en Europe , avec
la manière de les traiter , & des Obfervationsfur
les Gens de Mer, & fur quelques
autres plus fréquemment obfervées dans les
climats chauds , par J. J. de Gardanne ,
Docteur Régent de la Faculté , Médecin
de Montpellier , Cenfeur Royal , Affocié
& Correfpondant de plufieurs Académies .
Volume in 12. A Paris , chez la Veuve
Valade , Imprimeur Libraire , rue des
Noyers.
ON a de la peine à concevoir comment
l'Auteur de cet Ouvrage peut concilier le
travail du cabinet avec la Médecine pratique
qu'il exerce depuis long temps avec fuccès
dans cette Capitale . Nous avons déjà remarqué
, en annonçant fon Mémoire fur la
Colique des Gens de Mer , que fa plume
s'étoit exercée fur différens points de l'art de
guérir , & que toujours fon travail avoit
mérité l'attention du Gouvernement & la
reconnoiffance des Citoyens . Ce nouvel Ouvrage
jouira fans doute du même droit. Il eft
écrit de manière à fe faire lire par tout le
monde ; l'utilité des vêes de M. de Gardanne
réveillera l'attention des gens de l'art ; & la
folidité des préceptes fixera celle des Créoles ,
qu'il intérefle d'une manière plus particulière.
Né dans une ville maritime , comme il
nous l'apprend , & habitué depuis longtemps
à voir des Créoles , principalement
DE FRANCE, 123
dans cette Capitale , où plufieurs fois il a
eu occafion de les traiter dans leurs maladies
, ce Médecin a fortifié fes connoiffances
par la lecture des Ouvrages qui traitoient
des affections les plus communes dans les
climats chauds. C'eft fur cette double baſe
qu'il a établi le fien.
Après avoir donné une idée générale des
fonctions du tiffu cellulaire , ou corps muqueux
, & démontré l'activité de cet organe
, M. de Gardanne prouve , par les comparaifons
les plus juftes & le tableau le plus
frappant du caractère des Créoles , de leur
genre de vie , tant dans l'état de fanté que
dans les maladies qui les affectent dans leur
pays , qu'ils ont la fibre extrêmement irritable
, que leur tempérament fanguin dans
le premier âge , devient bientôt fanguin bilieux
, & qu'au milieu de leur carrière la
bile prédomine entièrement chez eux ; ce
qui lui fait regarder le foie comme le centre
& le foyer de toutes leurs affections.
La deuxième Partie de cet Ouvrage offre
des détails non moins intéreffans. M. de
Gardanne y fuit les Créoles depuis leur départ
des Colonies jufqu'en Europe . D'abord
il examine l'impreffion qu'ils peuvent rece
voir du changement de climat , foit en allant
reconnoître les côtes de la Nouvelle-
Angleterre , foit en dépaffant les Tropiques ,
& les inconvéniens qui réfultent de fe trop
nourrir à mesure que la tranfpiration diminue
; enfuite il leur donne les confeils les plus
Fij
124
MERCURE
fages , tant pour écarter les caufes des ma
ladies, que pour le garantir de celles des Gens
de Mer qui les menacent à chaque inſtant.
Delà il prend occafion d'examiner la nature
& le traitement de ces dernières affections ;
& quoiqu'il en réserve le développement
pour un autre Ouvrage , des vûes neuves fur la
cauſe du ſcorbut , fur celles de la colique des
Gens de Mer , fur les moyens de prévenir
la fièvre putride , & fur ceux d'éloigner à
jamais la petite vérole , font des connoiffances
qui prouvent que l'Auteur , plein de fon
fujet , l'a profondément médité.
La troifième Partie de cet Ouvrage n'eft
pas traitée avec moins de foin ; les Créoles ,
pris au moment où ils arrivent en Europe
font prévenus de tous les dangers qui les
menacent ; les ports qui conviennent le
' mieux à leur fanté , le régime & le genre
de vie le plus néceffaire leur font indiqués.
L'Auteur entre enfuite dans le détail des affections
qu'ils apportent en Europe , & des
variations qu'ils éprouvent , même dans les
maladies communes aux Européens ; il s'étend
fur-tout fur la caufe des dartres , des hémorroïdes
, des dévoyemens fouvent pris pour
diffenteriques , & de plufieurs autres maladies
chroniques ; & par- tout indiquant des
remèdes dont l'expérience a confirmé le fuccès
, on le voit raifonner avec fes malades
& combattre avec avantage les erreurs que
les gens à fecret cherchent à leur faire adopter.
L'analyse de quelques remèdes fecrets
DE FRANCE. 129
qui font fort accrédités dans nos Colonies ,
& des Notes très- étendues fur quelquesunes
des maladies qui y règnent , notamment
fur le mal de mâchoire , terminent cet
Ouvrage , qui , pour nous fervir des propres
expreffions du Cenfeur : renferme des principes
certains , offre des vues neuves , & contient
une pratique confirmée par les obfervations
& les expériences des Auteurs qui ont
traité avec le plus de fuccès les maladies de
ce genre, avantages qui l'ont rendu digne de
l'impreffion.
RECHERCHES fur l'Art de Voler depuis la
plus haute antiquité- jufqu'à ce jour , pour
fervir de Supplement à la defcription des
Expériences Aéroftatiques de M. Faujas de
Saint Fond , par M. David Bourgeois.
A Paris , chez Cuchet , rue & hôtel Serpente.
ON retrouve dans les Fables de la plus
haute antiquité , que l'idée de s'élever dans
les airs & d'y naviguer , a toujours occupé
les hommes . L'Auteur de l'Ouvrage que nous
annonçons nous préſente un tableau fucceffif
& hiftorique de tous les perfonnages qui ont
fait des effais en ce genre , depuis Abaris .
jufques à MM . de Montgolfier ; il a fu difcerner
avec fageſſe tout ce qui n'eſt que fabuleux
; il préfente de bonnes vûes , & il a
fur- tout attaché à chaque objet le degré de
probabilité qu'il mérite. Nous croyons que
1
Fiij
126 MERCURE
cet Ouvrage est néceffaire pour completter
l'hiftoire de l'Aéroftat , & qu'il doit précéder
ceux que M. Faujas de Saint Fond nous a
déjà donnés fur cette matière.
On lita avec plaifir , à la page 103 , le
parti qu'on pourroit tirer pour le commerce
de terre d'un Aéroftat de 100 toifes ou 600
pieds de diamètre , lorque toutes les conditions
attachées à la perfection requife de la
machine feront obtenues .
L'Auteur nous préfente avec fageffe &
avec franchife les efpérances que l'on peut
former fur la direction des globes ; il eft
'loin , comme quelques enthoufiaftes , de
nous affirmer un fait auffr douteux ; mais il
ne dit pas , comme quelques détracteurs ,
que la chofe eft impoffible ; il faut laiffer
faire le temps & l'expérience.
29
"
On verra avec plaifir un paffage d'un bon
homme nommé Fleyder , qui , en 1627 ,
prononça une differtation fur l'Art de Voler.
Telle eft , dit- il à l'Académie de Tubinge ,
en préfence du Magiftrat , la condition
des mortels , que tous les Arts dans ce
fiècle fe font fouverainement perfectionnés
. Combien de chofes manquent à l'hom
me à fa naiffance ! jeté dans l'amphithéâtre
de ce monde , fans bec pour mor-
» dre , fans dents pour ronger , fans cornes
» pour frapper , fans ongles pour déchirer ,
il lui manque auffi des ailes pour voler.
Il répare toutefois par l'art & par la pru-
» dence tout ce que la Nature lui refuſe ,
38
ود
"3
>
DE FRANCE. 127
39
و د
30
N
& il pourvoit par le fecours de fes mains
» à tous les inftrumens qui lui font refufés
» par elle ; il déchire , il frappe , il met en
pièces , il nage & il volera. Puifqu'il lui eft
donné de jouir de l'odorat du vautour ,
» de l'ouie du renard , du goût de la poule ,
» de la vue de l'aigle , du tact des limaçons
» & des huitres , de la courfe du lièvre &
de l'art de nager du poiffon , pourquoi
s'écrie Fleyder , l'art du vol de l'oiſeau lui
manqueroit - il ? Enfin , ajoute - t'il très-
» dévotement , n'avons nous pas les aîles
de la foi , par lefquelles nous pouvons
voler au ciel ? » .
و د
و د
ور
"
On connoît quelques tentatives pour voler
faires à Paris par des particuliers , une furtout
depuis affez peu d'années , pour qu'il
exifte encore bien des gens qui en ont été les
témoins ; on eft fâché que M. Bourgeois
n'en faffe pas mention .
On trouve à la fin de l'Ouvrage un extrait
de Lana , Auteur Italien , & un autre latin
du célèbre Borelli , que les détracteurs ont
réclamés comme Inventeurs de la nouvelle
découverte on y verra avec évidence que
MM . de Montgolfier ne doivent rien à cet
égard ni à Lana , ni à Borelli , ni à Architas ,
ni à Kircher , ni à aucun de ceux qui les ont
précédés .
Fiv
128 MERCURE
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSI ONSIEUR ,
J'AI lû dans vos Mercures du mois de Mai ,
Numéros 18 , 19 & 20 , tout ce que vous avez publié
fur la Tragédie Lyrique d'Hypermneftre ou des
Danaides , qui a paru au Théâtre de l'Opéra le 26
Avril dernier.
L'analyse que vous en faites , les défauts que vous
obfervez dans fon plan , vos obſervations fur fon
effet théâtral , tout m'a paru jufte , & digne de l'attention
de ceux qui s'occupent de l'Art Dramatique.
Dans vos trois Extraits , Monfieur , on ne voit
qu'une feule fois mon nom , fur lequel on gliffe fort
légèrement. Les Traducteurs , Rédacteurs ou Co.
piles de mon Drame ; ( car il paroît qu'ils ont été
deux ont à peine daigué me nommer dans un petit
coin de l'Avertiffement. Je n'y figure que dans le
lointain. N'eft-il pas jufte que je me place dans mon
véritable point de vûe ? Permettez donc que je faffe
ufage d'un de nos proverbes , qui vient ici fort à
propos : Non ho buoni vicini ; bifogna pero che mi
lodi da me. Je le dois d'autant plus , que même en
me nommant , on a pris foin d'affocier à cette petite
gloriole , un homme , célèbre à la vérité , M. Noverre
, qui , je l'avoue , mérite des éloges par fes
Ballets -Pantomimes , les plus beaux que je connoiffe
, mais qui me femble placé ici fort gratuitement.
C'eft le Deus in machina , qu'on fait defcenDE
FRANCE. 129
dre de l'Olympe , pour détourner les yeux qui
Fourroient s'attacher fur un perfonnage effentiel. Il
n'y avoit pas de néceffité d'employer ce moyen
tragique. Peut - être auroit- il été plus convenable
d'avouer qu'on avoit traduit mon Poëme prefqu'en
entier. Mais commençons l'hiftoire lamentable de
mes Danaïdes. Ce fut en 1778 , & après le grand
fuccès de mon Orphée & de mon Alcefte fur votre
Théâtre , que M. Gluck voulut ,
Iterum antiquo me includere ludo.
Il m'engagea par de grandes promeffes à faire pour
lui un nouveau Drame. J'écrivis une Sémiramis ,
que je lui fis parvenir. J'ignore fon fort ; mais peutêtre
cette aînée court elle auffi le monde comme fa
cadette.
M. Gluck l'approuva beaucoup d'abord ; mais il
s'apperçut enfuite qu'elle ne s'adaptoit point aux
Acteurs qui brilloient alors fur la Scène Lyrique . Je lui
avois parlé autrefois d'une Hypermnefore ; il me follicita
fi vivement de l'écrire , que je réfolus de lui
complaire; il eut cette pauvre Hypermneftre à Paris ,
où il étoit , au mois de Novembre de la même année
; il en fut enthouſiaſmé ; il me manda qu'il la
feroit traduire pour la donner au Théâtre ; c'eft là
tout ce qu'il m'en apprit.
Après un filence de plus de quatre ans , ce n'eſt
qu'au mois de Février de cette année qu'il m'eft revenu
que M. Gluck alloit mettre inceffamment mon
Hypermneftre au Théâtre de Paris ; & que n'ayant pû
lui même en achever la musique , il y avoit employé
M. Salliéri , qui y avoit travaillé fous fa direction.
Dans l'intervalle , comme on retouche ſouvent à
fes Ouvrages , j'avois fait des changemens à ma
Pièce. Je les aurois communiqués fi on avoit daigné
Fv
130 MERCURE
me confulter , mais j'étois oublié . On ne vouloit
que beaucoup s'aider de mon Drame. On n'a pas
même dit de qui on le tenoit. Cette réticence m'a
paru fingulière. M. Gluck , qui feul au monde a cu
mon manufcrit , peuc feul aufli en favoir la raiſon .
Je m'étois amulé l'année dernière à faire mettre
en mufique quelques Scènes de mon Hypermneftre,
d'apres les idées que j'ai depuis long-temps fur la
mufique Dramatique. J'y employai M. Millico , non
moins célèbre Chanteur qu'excellent Compofiteur.
Sa mufique excita la curiofité de plufieurs grands Ferfonnages
On voulut l'entendre à la Cour , tandis
que S. M. l'Empereur étoit à Naples , & on la trouva
admirable.
Comme on avoit difpofé de ma Tragédie à mon
infu , je craignis qu'on ne la fit imprimer de même,
& fans mes corrections. Je me déterminai donc à la
publier au mois de Février dernier , à l'occafion
d'une Affemblée où il en avoit été exécuté une partie
en préſence de S. M. le Roi de Suède , par les meilleures
voix de notre grand Opéra , chez S. E. Mgr.
le Comte de Razoumousky , Envoyé de S. M. l'Impératrice
des Ruffies .
Voilà , Monfieur , dans la plus exacte vérité , les
aventures de ma vagabonde Hypermnefire. Je vous
prie maintenant de fuivre dans ma Tragédie Italienne
, dont je vous envoie un exemplaire imprimé ,
le plan que j'avois fuivi .
Quel que foit le fujet que j'entreprends de traiter
en Drame , ma première étude eft d'en tirer de
grands tableaux propres à frapper , à émouvoir les
Spectateurs. Je les diftribue dans les Actes fuivant la
marche de la Pièce ; le dialogue ne me fert que pour
y amener les perfonnages qui doivent y figurer. J'ai
parlé amplement de cet arrangement de mes plans
tragiques dans une lettre en Italien au Comte AlDE
FRANCE. 131
fiéri , fur quatreTragédies qu'il publia l'année dernière.
Je ne fais fi je vois bien ou mal ; mais c'eſt d'après
cette idée finon bonne , du moins neuve , à ce qu'il
me femble , que j'ai diſpoſé par tableaux le plan de
mes Danaïdes.
Vous verrez , Monfieur , qu'à quelques obfervations
près , le plan de ma Tragédie eft exactement
le même que celui que vous annoncez . vous verrez
que les fautes que vous avez juftement relevées dans
la copie , ne font point dans l'original.
Vous dites qu'à la fin du deuxième Acte , le fort
d'Hypermneftre eft tellement décidé , qu'il ne peut
plus charger. Il s'en faut de beaucoup qu'il le foit
ainfi dans ma Pièce ; & en tout cas , ce défaut lui
feroit commun avec bien d'autres Tragédies fimples .
La vertu d'Hypermneftre , fes prières , fes larmes , le
combat qu'elle éprouve dans fon âme, partagée entre
la Nature & l'Amour;fon projet de fauver fon amant
fans trahir fon père ; fes efforts pour perfuader à
Lyncée la néceffité d'une féparation cruelle , varient
fa fituation à chaque Scène , & un efpoir , foible fi vous
voulez , mais enfin un espoir tient continuellement
le Spectareur en fufpens . L'intérêt n'eft donc peint
détruit fi l'on fuit la marche du Drame , comme on
le doit , fans faire attention à la cataftrophe que la
Fable nous a tranfmife.
On oublie chez le Traducteur , Hypermnestre &
Lyncée au troifième Acte , Scène première , au milieu
des danfes : faites attention , Monfieur , qu'il
n'en eft pas de même dans mon Drame . Une feule
entrée de danfe rapide , & mêlée aux chants du
choeur , doit être placée entre le commencement de
la fête & le départ précipité d'Hypermneftre ; fi l'on
en a mis davantage , c'eft contre mon intention , contre
la vraisemblance . La fête entière doit être à la
fin de la Sène , & alors Hypermneftre , Lyncée &
Danaus n'y font plus.
F vj
132 MERCURE
Vous pourrez obferver auffi que bien loin de
réunir , pour ainfi dire , les adieux de Lyncée & d'Hypermneftre
avec l'entrée des Danaïdes en Bacchantes ,
je les éloigne autant qu'il eft poffible. Après les
adieux , Hypermneftre eft agitée par la crainte que
fon époux ne foit furpris , trahi , arrêté dans fa
fuite. Ce monologue eft , felon moi , très-intéreſfant.
Danaus furvient pour affaffiner Lyncée , fe doutant
bien que fa fille n'a pas voulu fe fouiller de ce
forfait. Hypermneftre le voyant paroître le fer à la
main , les yeux étincelans de fureur , s'imagine que
fon époux n'eft plus . Raffurée par les recherches de
Danais , fa frayeur fe change en hardieffe ; & fon
père , irrité & confondu , la fait charger de chaînes.
les Gardes l'entraînent. Danais vole à la pouríuite de
Lyncée. Suit encore la Scène du maflacre qui termine
le quatrième Acte. Le cinquième s'ouvre ; la
décoration change . Danaüs- paroit ; des cris éclatans
frappent fon oreille , & voilà fes filles en Bacchantes .
C'est au Traducteur à donner les raifons pour avoir
retranché tout cela. L'entrée des Danaïdes , ainfi
qu'il l'a placée , eft abfurde ; vos remarques à
fujet font fans réplique . M. Gluck ne devoit point
permettre ces mutilations , ou du moins il auroit dû
m'en avertir.
ce
A l'égard du dénouement que vous reprenez ,
Monfieur, parce que Danatis eft poignardé par fon
Capitaine des Gardes , cet Officier eft mis en jeu
par mon Traducteur. C'eft par des Soldats ou par le
Peuple en fureur que je fais périr le Tyran , & il eft
tué dans la couliffe ; nul en un fujet fi terrible n'enfanglante
la Scène dans ma Pièce ; c'eft un Poëme
pour le Théâtre Lyrique , & non une Tragédie proprement
dite. J'ai expreffément évité de rappeler
l'Oracle que vous citez , & de faire mourir Daralis
par la main de Lyncée , afin que fa vertueule épouse
DE FRANCE.
133
ne foit pas forcée de le haïr Vous peferez mes raifons
, Monfieur , & me jugerez.
Voilà tout ce que j'ai cru devoir vous dire fur le
plan & la conduite de mon Drame . La lecture vous
fera connoître qu'on a pris toutes mes peufées ,
prefque tous mes vers , hors quand on a voulu me
mutiler. C'eſt au Public équitable à prononcer fi cela
s'appelle beaucoup s'aider d'une Pièce .
Vous dites dans votre Extrait , Nº . 20 , que l'Auteur.....
a prouvé qu'il entend fupérieurement la
coupe & la marche Dramatique qui conviennent au
Théâtre Lyrique , & qu'on en peut juger parfa première
Scène..... qui préfente un tableau impofant &
vrai , où le récitatif, le chant mefuré & le choeurfont
unis de la manière la plus heureuſe. Je crois devoir
revendiquer cet éloge ; il n'appartient qu'à moi. Si je
n'avois pas , par hafard , fait imprimer ma Tragédie
il y a cinq mois , M. Gluck , que j'avois voulu obliger
, n'auroit mis dans le cas de paffer pour plagiaire
, & de jouer le rôle ridicule de la Corneille
de la Fable :
Furtivis nudata coloribus.
J'aurois fini ; mais j'ai encore quel que autre chofe
fur le coeur , il faut que je le foulage . En parlant de
la mufique des Danaïdes , vous obfervez qu'on a reconnu
aisément dans l'efprit général de la compofition ,
cette manière grande , forte , rapide & vraie qui caractérise
le fyfiême du créateur de la musique Dramatique.
Voici ce que j'ai à dire à ce fujet.
Je ne fuis pas Muficien , mais j'ai beaucoup étudié
la déclamation. On m'accorde le talent de réciter
fort bien les vers , particulièrement les Tragiques ,
& fur- tout les miens.
J'ai pensé , il y a 25 ans , que la feule mufique
134
MERCURE
convenable à la poéfie dramatique , & fur- tout pour
le dialogue & pour les airs que nous appelons
d'azione , étoit celle qui approcheroit davantage de
la déclamation naturelle , animée , énergique ; que
la déclamation n'étoit elle - même qu'une nufique
imparfaite qu'on pourroit la noter telle qu'elle eft ,
fi nous avions trouvé des fignes en affez grand nombre
pour marquer tant de tons , tant d'indexions ,
tant d'éclats , d'adouciffemens , de nuances variées ,
pour ainfi dire , à l'infini , qu'on donne à la voix
en déclamant. La mufique , fur des vers quelconques ,
n'étant donc , d'après mes idées , qu'une déclamation
plus favante , plus étudiée , & enrichie encore
par l'harmonie des accompagnemens , j'imaginai
que c'étoit là tout le fecret pour compofer de la mufique
excellente pour un Drame ; que plus la poéfie
étoit ferrée , énergique , paffionnée , touchante , harmonieufe
, & plus la mufique qui chercheroit à la
bien exprimer , d'après fa véritable déclamation ,
feroit la mufique vraie de cette poésie , la mufique
par excellence .
C'est en médi :ant fur ces principes que j'ai cru
découvrir la folution de ce problême . Pou quoi y at'il
des airs comme fe cerca , fe dice , de Pergolèſe
dans l'Olimpiade Mifero Pargoletto , de Leo , dans
le Démophoon , & tant d'autres dont on ne fauroit
changer l'expreffion muficale fans tomber dans le
ridicule , fans être forcé enfin de revenir à celle que
ces grands Maîtres leur ont donnée ? Et pourquoi
auffi une infinité d'autres airs admettent- ils des variations
, quoique déjà notés par plufieurs Compofirears
?
La raison en eft ( felon moi ) que Pergolèfe ,
Leo & d'autres ont rencontré pour ces airs la vraie
expreffion poétique , la déclamation naturelle , de
manière qu'on les gâte en voulant la changer ; & sil
y en a d'autres qui font encore fufceptibles de chanDE
FRANCE. 145
gement , e'eft que nul n'a rencontré jufqu'ici leur
véritable mufique de déclamation.
J'arrivai à Vienne en 1761 , rempli de ces idées.
Un an après , S. E. M. le Comte Darazzo , pour lors
Directeur des Spectacles de la Cour Impériale , &
aujourd'hui fon Ambaſſadeur à Venife , à qui j'avois
récité mon Orphée , m'engagea à le donner au
Théâtre. J'y confentis , à condition que la mufique,
en feroit faite à ma fantaiſie. Il m'envoya M. Gluck ,
qui , me dit- il , fe prêteroit à tout.
M. Gluck n'étoit pas compté alors , ( & à tort
fans doute ) parmi nos plus grands Maîtres . Haffe ,
Buranello , Jemmelli , Pérés & d'autres occupoient
les premiers rangs . Nul ne connoiffoit la mufique de
déclamation , comme je l'appelle ; & pour M. Gluck ,
ne prononçant pas bien notre langue , il lui auroit
été impoffible de déclamer quelques vers de fuite .
Je lui fis la lecture de mon Orphée , & lui en
déclamai plufieurs morceaux à plufieurs reprifes , lui
indiquant les nuances que je mettois dans ma déclamation
, les fufpenfions , la lenteur , la rapidité ,
les fons de la voix tantôt chargés , tantôt affoiblis
& négligés dont je defirois qu'il fît ufage pour la
compofition . Je le priai en même temps d'en bannir
i paffoggi , le cadenze , i ritornelli , & tout ce
qu'on a mis de gothique , de barbare, d'extravagant
dans notre mufique. M. Gluck entra dans mes
vûes.
Mais la déclamation fe perd en l'air , & fouvent
on ne la retrouve plus ; il faudroit être toujours
également animé , & cette fenfibilité conftante &
uniforme n'existe point. Les traits les plus frappans
s'échappent lorsque le feu , l'enthoufiafnre s'affoibliffent.
Voilà pourquoi on remarque tant de diverfité
dans la déclamation de différens Acteurs pour le
même morceau tragique ; dans un même Acteur ,
d'un jour à l'autre , d'une fcène à l'autre. Le Poëte
136- MERCURE
lui-même récite fes vers , tantôt bien , tantôt mal.
Je cherchai des fignes pour du moins marquer les
traits les plus faillans . J'en inventai quelques- uns ;
je les plaçai dans les interlignes tout le long d'Or
phée. C'eft fur un pareil manufcrit , accompagné de
notes écrites aux endroits où les fignes ne donnoient
qu'une intelligence incomplette , ' que M.
Gluck compofa fa mufique. J'en fis autant depuis
pour Alcefte. Cela eft fi vrai que le fuccès de celle
d'Orphée ayant été indécis aux premières repréfentations
, M. Gluck en rejetoit la faute fur moi.
A l'égard de Sémiramis & des Danaïdes , né
pouvant déclamer à M. Gluck ces Tragédies , ni
employer mes fignes que j'ai oubliés & qui lui
font reftés avec mes originaux , je me fuis borné à
Jui envoyer d'amples inftructions par écrit . Celles.
pour Sémiramis rempliffent feules trois feuilles entières
. J'en ai gardé une copie , ainfi que de celles
pour les Danaïdes . Je pourrai bien les publier un
jour.
2 J'espère que vous conviendrez , Monfieur ,
d'après cet expofé , que fi M. Gluck a été le créateur
de la Mufique dramatique , il ne l'a pas créée
de rien. Je lui ai fourni la matière ou le chaos fi
vous voulez ; l'honneur de cette création nous eft
donc commun.
Les Connoiffeurs ont été enchantés de ce nouveau
genre. De cette approbation générale je tire
une conféquence qui me paroît jufte , c'eſt que la
Mufique faite par M. Millico fur mes Danaïdes
doit être infiniment fupérieure à celle qu'on donne
à Paris fur la copie de mon Drame .
L'Auteur de cette Mufique ( quel qu'il foit , puifque
j'apprends que M. Gluck la défavoue ) n'a pa
fuivre ma déclamation que j'ai faite à Vienne , au
lieu que M. Millico , en compofant la fienne , me
voyoit tous les jours , & déclamoit même avec moi
DE FRANCE. 137
les morceaux qu'il en avoit fous la main . Si je në
craignois de vous prendre inutilement un temps précieux
, je vous ferois paffer mes inftructions , mes
notes fur le feul monologue d'Hypermneftre ,
Acte IV , Scène II . Pour peu que vous le defiriez
je vous les adrefferai .
Auffi , Monfieur , il n'y a qu'une voix fur l'excellence
de la Mufique de M. Millico ; j'espère qu'elle.
paroîtra quelque jour. J'ofe ine flatter que le Public
penfera à cet égard comme l'élite de la Nobleffe
Napolitaine & étrangère qui l'a entendue chez M.
le Comte Razoumousky.
J'ai l'honneur d'être , avec la confidération la
plus diftinguée , Monfieur ,
Votre très-humble & trèsobéiffant
Serviteur ,
DE CASSABIGI , Confeila
Honoraire de S.
M. Impériale Royale
Apoftolique.
A Naples , le 25 Juin 1784.
ANNONCES ET NOTICES.
REPERTOIRE Univerfel & raisonné de Jurifprudence
, Ouvrage de plufieurs Jurifconfultes , mis en
ordre & publié par M. Guyot. in - 4° . A Paris , chez
Viffe rue de la Harpe , & chez les principaux Libraires
de France.
On vient de publier le Tome fecond de cet Ouvrage
. Le Tome troifième paroîtra le mois prochain ,
& les autres fucceffivement de muis en mois. La
Soufcription fera fermée à la fin de Septembre ,
138 MERCURE 1
comme l'annonce le Profpectus , qu'on peut fe pto
curer gratis chez les Libraires .
MEMOIRE fur l'équilibre des Machines Aéroftatiques
, fur les différens moyens de les faire monter
& defcendre , Spécialement fur celui d'exécuter les
manoeuvres fans jeter de left & fans perdre d'Air inflammable
, en ménageant dans le Ballon une capa
cité particulière , deftinée à renfermer l'Air atmef
phérique ; préfenté à l'Académie le 3 Décembre 1783,
par M. Meunier , Lieutenant en Premier au Corps
Royal du Génie , & de l'Académie des Sciences .
Parmi toutes les perfonnes qui ont écrit fur
l'Aéroftat , M. Meufnier fe diftingue aifément ; il
paroît que dans le Ballon lancé à S. Cloud par MM.
Robert , on a appliqué la théorie de ce Mémoire , qui
eft fondée fur des taifonnemens dignes d'un Membre
de l'Académie. L'Auteur a ajouté une Note que
nous nous empreffons de tranfcrire , nous ayant paru
d'une grande utilité pour éviter dans bien des cas
des difputes Littéraires , & pouvoir quelquefois prononcer
fur des réclamations.
و د
ود
« La confervation des dates , qui s'obſerve très-
» exactement à l'Académie , eft un objet d'autant
plus digne d'attention , qu'on doit en quelque forte
regarder comme public ce qui & lit dans fes Af-
» ſemblées , toujours très - nombreufes , tant par les
» Académiciens qui les compofent, que par les étrangers
que différentes circonftances y amènent trèsfréquemment.
>>
10
30
ORAISON Funèbre de Mgr. Ch. de Beaumont ,
Archevêque de Paris , prononcée en préfence de
l'Affemblée du Clergé , le 20 Décembre 1782 , dans
l'Eglife de S. Roch , par M. l'Abbé Ferlet , Chanoine
de S. Louis du Lou.re. A Paris , chez MouDE
FRANCE. 139
tard , Imprimeur- Libraire de la Reine , rue des Matharins.
/
Ce Difcours doit faire beaucoup d'honneur à fon
Auteur ; on fera fur-tout content de la feconde
Partie.
NOUVEAU Compte Rendu , ou Tableau Hiftorique
des Finances d'Angleterre , depuis le règne de
Guillaume III jufqu'en 1784. A Londres ; & fe
trouve à Paris , chez l'Auteur , rue Montmartre ,
N° . 35 , & chez Couturier , Imprimeur- Libraire ,
quai des Auguftins.
L'Auteur de cet Ouvrage , qui paroît avoir
puifé dans de bonnes fources , dit que ce fut
Guillaume III qui , pour éviter la lenteur des verfemens
que les Subfides produifoieut dans les coffres ,
imagina & employa la voie des emprunts , qui faifoient
rentrer tout d'un coup les fommes que la Nation
ne devoit payer qu'en un certain nombre d'années
, ce qui a néceffairement accrû la dépenſe par
les intérêts qu'il falloit payer. Ces intérêts ont été
portés dans l'origine à fix , & même à dix pour cent.
Au commencement du règne de George Premier ,
le numéraire manquant , on établit le Sinkingfund ,
ou la Caille d'amor iffement ; & c'eſt par les facilités
qu'elle a procurées dans les opérations , que
s'eft formé dans cent ans en Angleterre le fyftême des
Finances le plus étendu , le plus folide & le plus fimple
qui ait jamais exifté parmi les Nations . L'Ouvrage
que nous annonçons eft tout en tableaux , &
& il en réfu te que la totalité de la dette Nationale
fe monte à environ deux cent quarante millions
fterlings , & l'intérêt annuel , en y joignant les frais
d régie , à huit millions quatre cent mille livres
environ.
JOURNAL du Roulage & du Commerce de l'Eu140
MERCURE
rope, Ouvrage périodique , dont la première feuille
paroîtra le premier Septembre prochain , & les autres
fucceffivement une fois par femaine,
Ce Journal doit renfermer dans une feuille de
quatre pages tous les renfeignemens qui peuvent
faciliter les opérations du Commerce dans l'intérieur
du Royaume & dans toute l'Europe . Il fera
divifé en deux Parties ; la première comprendra les
prix courans de toutes les marchandifes & de tous
les commeftibles en gros dont les principales Villes
de l'Europe font commerce ; la deuxième annoncera
l'arrivée , le départ & la deftination , 1º . des
Vaiffeaux marchands dans les principaux ports de
France & de l'Europe , avec les prix du fret par
tonneau , & les primes d'aflurance ; 2 ° . des Voitures
, par terre de tous les Rouliers , avec le prix du
tranfport ( par cent livres poids de marc ) d'une
Place à l'autre ; les lieux de leur chargement , & le
temps de leur arrivée à leur deftination .
L'abonnement pour ce Journal , qui peut devenir
fort utile , eft de
24 liv . pour Paris , & de 30 liv..
pour la Province & les Pays étrangers franc de
port jufqu'aux frontières. On foufcrit à Paris , au
Bureau général , rue de Richelieu , vis - à - vis celle
Traverfière , & dans les principales Villes de l'Europe
aux Adreffes qui feront inceffamment indiquées
.
ARISTE , Comédie en cinq Actes , repréſentée
pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires
du Roi , le Mardi 9 Mars 1784 , par M.
Dorfeuille. A Paris , chez Couturier , Imprimeur-
Libraire , quai des Auguftins .
Le fonds de cet Ouvrage , que M. Dorfeuille a
tiré d'un vieux manufcrit qui lui avoit été confié ,
c'eft un fils placé entre un père trop rude & une
DE FRANCE. 141
mère trop indulgente. Cette idée eft affez dramatique,
& la Pièce , quoiqu'elle ait été jouée plufieurs
fois , méritoit peut- être plus de fuccès qu'elle n'en a
eu. Il y a du ftyle , du naturel dans le dialogue , &
des fcènes qui décèlent le talent comique. Les caractères
du père & de la mère font bien établis & bien
foutenus . On fera moins content de celui du fils ,
qui eft très- foiblement tracé . D'ailleurs , pour remplir
fon but moral , l'Auteur devoit lui faire faire
plus de fottifes ; il auroit mieux fait reſſortir le dande
ſa mauvaiſe éducation , au lieu que le jeune
homme eft fi bon enfant , & fi peu coupable , qu'il
met prefque fes parens à l'abri de tout reproche au
moins par l'événement .
ger
LEANDRE CANDIDE , ou les Reconnoiffances ,
Comédie - parade en deux Actes , en profe & en vaudevilles
, repréfentée pour la première fois par les
Comédiens Italiens ordinaires du Roi , le Mardi
27 Juillet 1784. Prix , 1 livre 10 fols. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , rue de Marivaux , près du
Théâtre Italien .
Cette petite Pièce a eu du fuccès. Prefque tous les
Perfonnages font ceux du chaimant Roman de
Candide. La Pièce eft écrite gaîment , & les
couplets en général font bien faits. Nous nous
contenterons d'en citer un fort gai . Il faut pour
l'entendre favoir que le Baron eft eunuque du
férail :
LEANDRE , Air : Dés Bergères du Hameau.
Je veux me faite un devoir
De réparer cet outrage ;
Oui , pour fortir d'esclavage ,
Difpofez de mon avoir.
142 MERCURE
LE BARO N.
Je fens d'une âme attendrie
Un procédé à délicat ;
Mais quand on a pris mon état ,
Mon ami , c'eft pour la vie .
On trouve chez le même Libraire Aucaffin &
Nicolette , ou les Moeurs du bon vieux temps , Comédie
remife en trois Actes & en vers , dont unepartie
eft en musique , repréfentée pour la première
fois devant Leurs Majeftés à Verfailles , le 30 Décembre
1779 , par les Comédiens Italiens ordinaires
du Roi , & à Paris le 3 Janvier 1780 , & repriſe le
7 Juin 1782 , paroles de M. Sedaine , mutique de
M. Grétry.
Un Fabliau charmant a fourni le fujet de cette
Pièce , qui fut d'abord jouée en quatre Actes , &
qui,,'remiſe en trois actuellement , paroît reftée an
Théâtre. M. Sedaine n'a pas pu conferver tous les
détails heureux de fon original ( fur tout devant des
Spectateurs dont la délicateffe eft affez fouvent exa
gérée ) ; mais il en a créé d'autres qui ajoutent à
l'intérêt.
ESSAI fur les bornes des connoiffances humaines ,
par M. G .. Vicaire de V... A Laufanae ; & le
trouve à Paris , chez Mérigot le jeune , Eugène Onfroy
, Barrois le jeune , Libraires , quai des Auguftins.
La Raifon & la Révélation font faites pour conduire
parallèlement l'homme , l'une au bien - être de
cette vie , l'autre à une félicité qui lui a été promife
au-delà. Les impies & les incrédules ont cherché à
les mettre en contradiction , & ont cru y avoir
réuffi ; voilà ce que pofe d'abord l'Auteur de cet
DE FRANCE. 143
Ouvrage , qui entreprend de démontrer que ces
deux lignes ne doivent jamais ni s'atteindre ni fe
couper , parce que la raifon & la foi ont chacune un
territoire qui leur eft propre , & des limites qu'elles
ne franchiront jamais tant que l'homme ne cherchera
qu'à s'éclairer.
La douceur qui règne dans cet Ouvrage , & les
fentimens que l'Auteur témoigne contre les Théologiens
qui n'ont cherché qu'à embrouiller la matière
& à élever des difputes, ne peuvent que lui concilier
l'eftime publique. Heureux le troupeau confié
à un Pateur qui paroît réunir la fcience , le bon
efprit , la bonne foi & la modération !
NOUVEAUX Airs de différens ftyles , avec accompagnement
de Guittare , fuivis de quelques badinages
pour cet inftrument feul , par M. Porro . OEuvre troifième.
Prix 7 liv. 4 fols , franc de port. A Paris ,`
chez M. Baillon , Marchand de Mufique , rue neuve
des Petits - Champs , au coin de celle de Richelieu ,
à la Mufe Lyrique. On trouve chez le même ,
les Etrennes de Guittare du même Auteur.
NUMÉRO 8 du Journal de Pièces de Clavecin ,
par différens Auteurs , contenant une Sonate avec
Flûte obligée , par M. Devienne le jeune. Prix ,
féparément liv . Abonnement 24 liv. & 30 liv.
A Paris , chez M. Boyer , rue Neuve des Petits-
Champs , no. 83 .
JOURNAL de Violon , dédié aux Amateurs ,
n°. 8 , contenant plufieurs Airs très - jolis à deux
Violons , & ponvant s'exécuter fur deux Violoncelles
. Prix , féparément 2 liv . Abonnement 15 liv.
18 liv. A Paris , chez M. Bornet l'aîné , Maître
144 MERCURE
de Violon , rue des Prouvaires , près Saint Euſtache,
au Bureau de Loterie.
RECUEIL d'Airs Italiens des meilleurs Compofiteurs
, traduits , gravés en partition & parties féparées
, nº . 3. Prix , 4 liv . 4 fols , & n ° . 4. Prix ,
3 liv. 12 fols . A Paris , chez Imbault , rue & vis- àvis
le Cloître Saint Honoré , maiſon du Chandelier ,
& Sieber , même rue , chez l'Apothicaire , n° . 92 .
Le Numéro 3 contient une Scène de Paisiello
Mentre ti lafcio , chantée avec le plus grand fuccès
par Mme Todi & d'autres Virtuofes. Le Numéro 4
eft une Scène de l'Armide de Jomelli. Ce choix ,
ainfi que l'exécution typographique répondent aux
deux premiersNuméros.
Pour les Annonces des Titres de la Gravure ;
de la Mufique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
TABLE.
VERS à Mlle G... , 971 Le Comte de Gleichen , nous
98 velle Hiftorique , 118
Air,
Charade , Enigme & Logogry- Des Maladies des Créoles en
1031 Europe ,
phe 122
De l'Electricité des Végé Recherchesfur l'Art de Voler ,
taux ,
105
Le Cri d'un Citoyen , 112 Variétés ,
Voyage dans l'Amériqne Sep- Annonces & Notices ,
tentrionale , 1141
125
128
137
AP PROBATION.
k
J'ai lu , par ordre de Mer le Garde des Sceaux ,
Mercure de France , pour le Samedi 21 Août . Je n'y ai
rien vronvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris
le 20 Août 1784. GUIDL
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 28 A OUT 1784.
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
A M. l'Abbé CROUZ ET , Profeſſeur de
Troifième au College de Montaigu , à
l'occafion du Difcours fur la Paix qu'il
a prononcé à la diftribution des Prix de
l'Univerfité. *
DEs Vainqueurs du Lycée agréable Orateur ,
Quand tu peins cette Paix , le bonheur de la France ,
Chaque Auditeur , charmé de ta vive éloquence ,
Croit voir revivre en toi le pinceau féducteur
Des grands Hommes fameux qu'en ce genre on encenſe.
*Le jeune Profeffeur , en prononçant ce Difcours , où il
trace les événemens les plus glorieux de la dernière guerre ,
étoit interrompu à tout moment par des applaudiffemens
mérités.
Nº. 35 , 28 Août 1784.
G
146 MERCURE
6
L'un te compare à Cicéron ,
L'autre en toi croit voir Démosthène.
Pour moi , je crois qu'ils ont tous deux raiſon......
Pour completter l'illufion ,
Il ne manquoit que le lieu de la ſcène .
Caractère de la Galanterie Françoife.
LORSQU'UN ORSQU'UN objet fait réſiſtance ,
L'Anglois fier & vain s'en offenſe ,
L'Italien eft déſolé ,
L'Espagnol eft inconfolable ,
L'Allemand fe confole à table ,
Le François eft tout confolé.
ÉPITRE à l'Éditeur d'un Recueil
REDACTEUR
de Poéfies.
ÉDACTEUR l'un charmant Pamphlet ,
Juge que l'on dit trop févère,
Si ma Muſe a droit de te plaire ,
Que mon coeur fera fatisfait !
Je vois le palais de la gloire
S'ouvrir au bruit de ines accens;
Et mes Émules pâliffans
Quand ils apprendront ma victoire ,
Je me rappelle encor ce jour
DE FRANCE. 147
Où , me croyant un grand Poëte ,
Je te préfentai tour-à- tour
Épître , Conte , Chanfonnette ;
Et ces vers dictés par
l'Amour ,
Que l'on nomme vers de toilette.
Comme j'étois bouffi d'orgueil !
Oui, fans penfer à ma foibleffe ,
Armé de ton joli Recueil,
Je devois dans ma folle ivreffe
Briguer les honneurs du fauteuil.
Je relifois mes opufcules ;
A m'entendre tout étoit beau.
J'étois furpris que mon pinceau
Traçât des ombres ridicules
Qui défiguroient mon tableau.
N'importe mon âme inquiète
Attend le retour du verſeau.
Le Recueil paroît , je l'achette….....
« ciel !.... ô caprice nouveau ! .....
» Sans refpect pour mes vers fublimes ,
Il me préfère trente Auteurs
30
Qui , dans leurs vers moins féducteurs ,
» N'ont pasl'audace de mes rimes.

Berquin a- t'il fait comme moi
» Une Épître à la jeune Aglaure ?
» Mon Conte valoit bien , je croi ,
» Tout ce qu'a fait Blin -de - Sainmore. »
C'eſt ainſi que ma vanité
.
Gij
148
MERCURE
Ofoit t'accufer d'injustices
Et fans voir ma témérité,
Quand tu m'éloignas de la lice ,
Foible Potte , Auteur novice ,
Je publiois de tous côtés
Que je devois à ton caprice
Des refus fi peu mérités .
Je n'épargnois point les outrages ;
J'infultois Cubières , Berquin ,
Imbert , Parni , toi-même , enfin ;
Je blâmois tout.... hors mes Ouvrages.
Un jour laffé de ma fureur ,
Je les foumis à la critique
D'Alidor , vieux Littérateur ,
Illuftre dans la République
Dont Apollon eft Gouverneur.
Je reconnus qu'un beau menfonge
Avoit trop tôt féduit mon coeur ,
La raifon termina mon fonge,
Et je revins de mon erreur..
Puiffe un confident véridique ,
Sans craindre le courroux des fots ,
Fronder -la Muſe narcotique
Des orgueilleux Poëtereaux.
Un jeune homme que l'on admire
Dans des cercles trop indulgens ,
Doit quelque jour , à ſes dépens
Armer l'implacable fatyre.
DE FRANCE. 149
Je m'adreſſe à vous, débutans ;
Soyez inftruits par mon exemple ,
Craignez les difcours féduifans
De l'ignorance qui contemple.
A dix-huit ans l'on s'applaudit ;
Mais apprenez par mon exemple
Que fouvent à vingt l'on rougit.
( Par M. Duchofal , Avocat en Parlement. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LEmot de la Charade eft Parlement ; celui
de l'Enigme eft J'aime ; celui du Logogryphe
eft Lévite, où l'on trouve Lévi , vie ,
lit & lie.
CHARA D E.
\
ON croit le monde à foi quand on eft mon premier ;
Mon fecond quelquefois eut la même manie ;
Mon tour, en fe joignant à l'art de Montgolfier,
Ramène le ballon qu'élève fon génie.
( Par M. le Marquis de Fulvy. )
Giij
V150
MERCURE
ÉNIGM E.
SI je n'ai pas le bonheur de vous plaire ,
Leeteur , je n'en fuis pas furpris ;
Vous avez beau dire & beau faire ,
Je ne ferai jamais de votre avis ;
Même en me renverfant , je vous en avertis ,
Vous ne me feriez pas changer de caractère.
( Par M. C...... )·
LOGO GRYPHE
A une Dame âgée de quarante ans.
PLACLECE en une main habile ,
Je guide un animal aufh fier qu'indocile.
Mon chef à bas , fille du tems
Je mets en fuite les amans....
Mais n'en redoutez rien , trop aimable Glycère ,
La dent cruelle de mon père
Ne peut rien fur l'efprit , les grâces , les talens ;
Vous tenez d'eux votre art de plaire ;
Et quand on plaît , on eft toujours dans fon printems,
( Par un Officier de Cavalerie. )
DE FRANCE.
AVIS.
ON n'a jamais reproché à ce Journal l'ine
fertion très exacte d'une Enigme & d'un
Logogryphe à chaque Numéro . Outre que
cet article eft toujours une forte d'exercice
d'efprit , & qu'il amufe les loisirs d'une claſſe
de Lecteurs plus nombreuſe qu'on n'imagine
, il occupe d'ailleurs fi peu d'efpace
qu'il y auroit de la pédanterie à le condamner
. Si loin de trouver des cenfeurs , cet
ufage a été depuis adopté dans d'autres Ouvrages
Périodiques , on nous pardonnera , on
nous faura même gré fans doute d'y ajouter un
article qui ne fera pas fans agrément , &
qu'on ne jugera pas avec plus de rigorifine.
Les fouilles qu'on a faites dans nos vieux
Romans & dans nos anciens Fabliaux , ont
ajouté aux richeffes de la Littérature moderne.
L'efprit humain gagne fouvent à revenir
fur les pas ; il retrouve des vérités qu'il
avoit perdues enchemin . Combien d'objets renouvelés
font honorés comme des inventions
nouvelles ; les plus belles découvertes ne font
bien fouvent que des réfurrections ; & au
fond il eft plus d'une fois auffi utile pour le
Public de rajeunir que de créer. Il n'y a pas
jufqu'à l'art de guérir qui ne rétrograde quelquefois
, & qui ne croie le faire avec fuccès , 1
1
Giv
1892 MERCURE
quoiqu'il foit à préfumer que les maladies
changent moins de nature , que les Médecins
ne changent de fyftême.
Ce qu'on fait tous les jours pour des chofes
d'utilité , nous croyons pouvoir le faire
Four un objet d'agrément , & dans la vûe de
varier les plaifirs de nos Lecteurs. Les Cours
d'Amours , affez connues aujourd'hui , qui
chez nos bons aïeux ont fait naître tant de
queftions d'amour ou de galanterie , nous ont
donné l'idée de propofer aufli de temps en
temps des queftions d'amour ou même de
morale , qu'on pourra réfoudre en quatre ,
fix ou huit vers. Il est évident que ces queftions
, qui occuperont bien moins de place
que l'Enigme & le Logogryphe , & qui n'auront
lieu qu'une fois par mois , auront un
degré d'utilité de plus. Elles fourniront l'oc
cafion de s'exercer dans l'art d'écrire ; car
parmi les réponfes qui nous feront envoyées ,
nous n'admettrons que celles qui auront du
yle ; ou du moins ce font celles ci qui , à
mérite égal , obtiendront la préférence ; &
tandis qu'il ne faut que calculer pour expliquer
un Logogryphe , il faudra penfer , réfléchir
pour répondre à nos queſtions , qui
deviendront une courte leçon de Logique
pour ceux qui chercheront à les réfoudre.
Afin d'en donner une idée , en voici deux
avec l'explication :
QUESTION.
Peines d'amour valent elles mieux
» qu'amour fans peine ? »
DE FRANCE 1537
RÉPONSE.
On n'eft point malheureux de répandre des larmes ,
Quandl'espoir foutient le defir ';
Les peines d'amour ont leurs charmes ;
L'amour fans peine eft fans plaifir.
AUTRE QUESTION.
" L'amitié eft-elle préférable à l'amour? » .
REPONSE.
Bien plus que l'amitié l'amour fauroit me plaire,,
Si de ce fentiment Life étoit de moitié ;
Mais elle ne permet qu'une tendre amitié ;
1
C'est l'amitié que je préfère .
Nous ferons fur ces deux jolies Pièces '
qui nous ont été données par un de nos
Poëtes les plus agréables , une obfervation
qui ne touche point à leur mérite. Nous defirerions
que les réponſes qu'on nous adreffera
joigniffent au mérite de ces deux - ci ,
celui de renfermer une propofition nonfeulement
développée , mais prouvée. Ce
dernier quatrain , par exemple , affirme , en
vers bien tournés , que l'Auteur préfère l'ami
tié à l'amour ; mais il ne prouve point qu'elle
foit préferable. En voilà fans doute affez pour
faire entendre notre idée. Voici maintenant :
la première queftion que nous propofons :
GV
154 MERCURE
"
QUESTION .
Lequel de ces deux malheurs eft le plus
cruel pour un amant : la mort où l'infidélité
» de ce qu'il aime ? »
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LA Thébaïde de Stace , Traduction nouvelle
, par M. l'Abbé Cormiliolle :
Nec tu divinam Æneida tenta ;
Sed longè fequere , & veftigia femper adora.
Théb. Lib. XII .
A Paris, chez Hardouin , Libraire , rue
des Prêtres S.. Germain- l'Auxerrois. 3 vol.
in- 12. 1783 .
UNE bonne Traduction de Stace étoit un
Livre qui nous manquoit . Ce Poëte eft plus
célèbre que connu , plus eftimé que lû ,
Et franchement , quoiqu'un peu cenfuré ,
J'aime encor mieux être lû qu'admiré.
difoit Rouffeau.
Stace a plus de talent que de charme ; fes
vers font bien faits , ils font même beaux ,
- & on ne les retient point leur couleur eft
DE FRANCE. Iss
terne & monotone. Son Poëme de la Thébaïde
a de l'intérêt , fon ftyle n'en a point ;
il n'a que de la poéfie : il fait fentir toute
l'utilité de ce précepte d'Horace :
Necfatis eft pulchra effe poemata , dulcia funto ,
Et quocumque volent , animum auditoris agunto.
Voilà ce que Virgile fait fi bien faire ; c'eſt
ainfi que , par une variété toujours riche &
heureuſe , par la jufteffe , la propriété précife
, la convenance toujours parfaite de fon
expreffion , par un fentiment exquis de l'harmonie
dans tous les genres , il attache toujours
& remplace par le charme des détails
ce qui manque quelquefois à l'intérêt du
fond. 11 y a certainement beaucoup moins
d'intérêt dans les fix derniers Livres de l'Énéïde
que dans quelque Livre de la Thébaïde
qu'on veuille choifir ; mais dans ces Livres ,
même défectueux , de l'Énéïde , on fera
beaucoup plus attaché par le mérite intéreffant
des détails que dans la Thébaïde entière.
Cette différence fe fait fentir dans les endroits
même que Stace imite de Virgile , &
ces endroits font nombreux. Comparez , par
exemple , dans le troisième Livre de la Thébaïde
, les regrets d'Idée , mère de deux Guerriers
tués par Tidée , & les regrets de la mère
d'Euryale , dans le neuvième Livre de l'Énéïde
; aux mouvemens fi vrais , fi paffionnés
de celle - ci , à cet abandon , à cet épanchement
du coeur d'une mère , vous reconnoîtrez
la Nature, & vous ne pourrez re
G vj
156 MERCURE
1
tenir vos larues ; la douleur d'Idée , quoi .
qu'exprimée avec efprit & en beaux vers
-vous laillera froidement obſerver & cftimer
l'art du Poëte imitateur ; encore trouverezvous
cet art en défaut & bien inférieur à
celui de Virgile ; car Virgile , avant d'expofer
à vos yeux la mère d'Euryale , vous a fair
aimer fon fils , & vous a fait comprendre
combien une mère devoit l'aimer. Ce généreux
enfant s'étoit dévoué pour les concitoyens
, il mouroit pour la caufe la plus noble
& la plus intéreffante ; en partant il
avoit déjà fait couler vos larmes par la
piété tendre avec laquelle il avoit recommandé
fa mère à Afcagne ::
· Hanc ego nunc ignaram hujus quodcunque pericli eft ,
Inque falutatam linquo ; nox & tua teftis
Dextera , quòd nequeam lacrymas perferre parentis..
At tu , oro , folare inopem , & fuccurre relicta
Hanc fine me fpemferre tui. Audentior ibo
In cafus omnes.
Vous avez pleuré Euryale avant que fa mère
fût inftruite de fon fort , vous avez preffenti
avec douleur & avec effroi le moment où la
nouvelle de la perte d'un tel fils parviendroit
aux oreilles d'une telle mère.
Mais les deux fils que pleure Idée ne font
que de vils affaffins , appoftés par un tyran
pour égorger un Ambaffadeur ; leur caufe eft
odieufe & infâme ; ils fuccombent dans un
combat inégal où ils font cinquante contreDE
FRANCE. 157

un ; tout l'intérêt eft pour leur vaillant ennemi
, Tidée , qui en tue quarante neuf, &
n'en laiffe vivre qu'un , pour porter à Thèbes
la nouvelle de ce combat . Idée eft mère , on
fouffre fa douleur , mais on ne la partage
pas , parce que ceux qu'elle regrette ne font
pas intéreffans. On pourroit même faire de
cette obfervation une espèce de règle , &
mettre en principe que pour que la douleur
en pareil cas foit intéreffante , il faut & que
l'objet qu'on regrette & que l'objet qui regrette
foient intéreffans ; fi l'un des deux ne
l'eft pas , la pitié eft nulle , ou du moins foible.
Laufus eft vertueux , il meurt pour fon
père ; Mezence eft malheureux fans doute de
perdre un tel fils ; mais Mezence eft, pour
ainfi dire , indigne de le pleurer . Mezence eft
un fcélérat & un impie ; Virgile n'a pas même
fongé à rendre fa douleur touchante , il a
donné à cette douleur le caractère de la fureur
, qui étonne , mais qui n'attendrit pas.
Voyez au contraire combien eſt touchante
la douleur d'Évandre , qui , dans cette même
guerre , perd fon fils Pallas ; c'eft qu'Évandre
& Pallas font tous deux vertueux & intéreffans.
Nous ne devons pas diffimuler ici que
ce charme attirant & attachant de Virgile ,
qui nous paroît manquer à Stace , ce dulce
que nous lui refufons , en lui accordant le
pulchrum , eft précisément le mérite que pa
roît louer en lui Juvénal , qui devoit s'y con
noître mieux que nous , & qui en général
158 MERCURE
n'étoit pas difpofé à prodiguer ni à exagérer
la louange. Voici le jugement qu'il porte de
Stace dans la Satyre huitième :
Curritur ad vocem jucundam ac carmen amica
Thebaidos , latamfecit cùm Statius urbem
P omifitque diem , tantâ dulcedine captos
Afficit ille animos , tantâque libidine vulgi
Auditur.
Nous répondrons , 1 °. que Juvénal parle
peut -être en général du fuccès des lectures
de la Thébaïde , & du plaifir que paroiffoit
faire ce Poëme , plutôt qu'il ne veut caractérifer
avec précifion la nature de ce plaiſir
& du mérite de l'Ouvrage.
2º. Que Juvénal étoit peut - être l'ami de
Stace , dont il étoit certainement le contemporain
, & qu'il voyoit peut- être dans l'Ouvrage
de fon ami un mérite qui n'y étoit pas.
3. Nous ne prétendons pas refuſer entièrement
à la Thébaïde le mérite dont il
s'agit ; mais tant que nous aurons des objets
de comparaifon , tels que l'Eneide & les
Métamorphofes , nous dirons toujours que
Stace , avec des beautés continues , n'a pourtant
ni le charme de Virgile , ni l'agrément
infini d'Ovide.
Quant à l'éloge que Grotius fait de Stace,
en difant qu'il laiffe la victoire incertaine
entre Virgile & lui :
Ambiguam magno palmam factura Maroni
Carmina, que docto Statius ore dedit.
DE FRANCE. 119
C'eft l'exagération d'un Panégyrifte , qui ,
voulant louer l'Éditeur du Stace , commence
par louer Stace outre mefure. D'ailleurs
l'autorité de Grotius ne feroit toujours
que celle d'un moderne , qui n'a point de
titre pour juger mieux que nous des anciens .
Rapportons - nous en à Stace lui- même :
Nec tu divinam Eneida tenta,
Sed longèfequere , & veftigia femper adora.
L'opinion de Nicolas de Clemangis , célèbre
Docteur des quatorzième & quinzième
fiècles , eft plus modérée & plus jufte que
celle de Grotius ; il donne à Virgile fur Stace
une fupériorité inconteftable , mais il ne la
donne qu'à lui.
Omnium inter Heroicos , uno excepto Virgilio
, graviffimus , ftudiofiffimâque Virgilii
imitatione , alter quafi Virgilius.
Si on place Ovide parmi les Poëtes Héroïques
, il faudra encore une exception en
fa faveur.
Jules Céfar Scaliger appelle auffi Stace :
Heroicorum Poetarum , fi Phanicem illum
noftrum Maronem eximas , tùm Latinorum ,
tùm etiam Græcorum facilè princeps.
On a reproché à Stace de l'enflure , Scaliger
réfute ce reproche . Il l'examine fur tout
dans le début de ces deux Poemes : la Thébaïde
& l'Achilleïde. Il prouve ailément que
le début de la Thébaïde n'eft qu'exact , &
n'eft point enflé.
Fraternas acies , alternaque regna profanis
160 MERCURE
Decertata odiis fontefque evolvere Thebas
Pierius menti calor incidit.
Peut-être ne faut il pas fe vanter d'une chaleur
poétique ; mais enfin les deux premiers
vers expofent le fujet avec jufteffe & fimplicité.
Le début de l'Achilléide paroît d'abord
avoir quelque chofe de plus enflé :
Magnanimum aciden formidatamque Tonanti
Progeniem , &patrio vetitamfuccedere cælo ,
Diva , refer.
Ce trait, formidatam Tonanti progeniem ,
feroit la plus ridicule des hyperboles Aliatiques
, s'il n'avoit pas ici un fens particulier
très raifonnable. Jupiter avoir craint d'être
père du fils de Thétis , parce que l'Oracle
avoit déclaré que le fils de cette Déeffe feroit
plus grand que fon père , ce qui fut vérifié à
l'égard de Pélée. Le reproche d'enflure paroft
donc encore injufte à cet égard , &
nous ne voyons pas trop non plus de quoi
le fonder dans les détails de ces deux Poëmes ;
en quoi nous fommes moins févères que le
Traducteur même. Ce reproche eft quelque
fois plus jufte à l'égard de Lucain ; mais les
beautés de Lucain nous paroiffent avoir un
plus grand caractère , une énergie plus originale
que celles de Stace , qui font plus
égales & plus continues.,
Nous ne préférerions pas non plus Stace
à Silius Italicus , fans quelque reftriction à
DE FRANCE. 161
Fégard de certaines beautés de ce dernier
Poëte , qui nous paroiffent fupérieures à
tout : tel eft , par exemple , ce morceau où
il nous montre Annibal entouré des journées
glorieufes de Cannes , de Trébie , de Thrafymène
, & l'ombre du grand Paul Émile fe
tenant debout devant lui par refpect , prête
à défendre elle même fon vainqueur contre
ceux qui voudroient violer dans ce grand
Homme la majefté de la victoire..
Tot bellis quafita viro , tot cadibus , armat
Majeftas aterna ducem ; fi admoveris ora
Cannas & Trebiam ante oculos Thrafymenaque bufta ,
Et Pauliftare ingentem miraberis umbram.
" Je ne parle point de Lucain ni de Silius
» Italicus , dit le Traducteur , » ils n'ont
fait que des Poëmes purement hiftoriques.
Tant mieux , ils en font plus intéreffans ; le
Traducteur , qui montre beaucoup de goût
& dans fa Préface & dans fa Traduction ,
paroît croire , comme l'ont cru beaucoup
d'anciens Rhéteurs , qu'un Poëme hiftorique
n'eft pas un Poëme épique , & que ce font
les fictions & le merveilleux qui conftituent
effentiellement l'Épopée. Oferons Rous lui
dire que ce n'eſt là qu'un vieux préjugé démenti
par la réflexion & par l'expérience ;
que les Poemes hiftoriques font les plus intéreffans
des poëmes épiques , & que dans
les Poëmes même où règnent ces fictions
qu'on voudroit regarder comme effentielles
à l'épopée , c'eft toujours la partie hiftorique
162 MERCURE
qui fait le plus d'effet . Voyez les beaux vers
hiftoriques de la Henriade , la relation du
Maffacre de la Saint- Barthélemi , de l'Affaffinat
de Henri III , de la Bataille d'Ivry , du
Siège de Paris , les Portraits du Duc de
Guife , de Catherine de Médicis , de la Reine
Élisabeth ; comparez ces morceaux qui gravent
l'Hiftoire dans l'imagination en caractères
ineffaçables , avec ces allégories ingénieufes
, mais froides , de la Difcorde & de
la Politique. Voyez dans l'Énéïde la Defcrip
tion du Sac de Troye , les Amours d'Énée &
de Didon ; que Junon vienne tendre à Vénus
un petit piége dans lequel elle eft prife ellemême
; que vous importe ? Qu'est- ce qui
vous entraîne , qui vous enflamme ? C'eft
l'amour de Didon , c'eft fa douleur tendré,
fa fureur éloquente , fon defefpoir , fon
courage. L'action des Dieux eft toujours aux
dépens de celle des hommes , ou plutôt elle
eft toujours froide & inutile ; ce font les
hommes , ce font leurs paffions qu'on veut
voir en mouvement dans la Thébaïde . C'eft
Étéocle & Polinice. C'eſt la haine furieufe
de ces deux frères ; c'eft le vaillant Tidée ,
c'eft le hardi Capanée qu'on veut voir agir ;
mais que Jupiter envoye Mars animer à la
guerre les peuples de la Grèce ; que Vénus
éplorée aille retarder la courfe de Mars ; que
Mars , après avoir effayé de la confoler ,
pourfuive fa route par l'impoffibilité d'obéir
à Jupiter , tout eft froid , tout languit ;
que Tidée foulève le confeil d'Adrafte par
DE FRANCE. ·163
le récit du crime auquel il a fu échapper ;
que Capanée entraîne les peuples à la guerre
au mépris des terreurs religieufes d'Amphiaraus
& de Mélampe , tout s'anime , tout
s'enflamme. Comparez au ſeptième Livre les
difcours de Jupiter & de Bacchus avec ceux
de Jocafte & de Tidée dans le camp de Polinice
; quelle différence !
Telle eft engénéral notre opinion fur Stace ;
elle diffère en divers points de celle du Traducteur
, ainfi qu'on peut s'en convaincre
en lifant fa Préface , où nous reconnoiffons
cependant qu'il montre une Littérature choifie
, une érudition éclairée , un goût fain &
pur , formé fur les chef- d'oeuvres de l'antiquité
; il ne le dément pas , comme font tant
de Savans , par un mépris barbare pour les
modernes ; il leue indiftinctement ce qui
eft bon en toute nation & en toute langue ,
preuve certaine d'un goût vrai , d'un goût
naturel , qui ne s'eft point laiffé corrompre
par des principes de convention , ni par cet
efprit de parti qu'on paroît avoir transféré
aujourd'hui des matières de Théologie aux
matières de Littérature.
La Traduction nous a para prefque partout
fidelle , élégante , animée , poétique ;
l'Ouvrage femble avoir été penfé & compofé
en François , ce qui marque qu'on a
bien fu conferver l'efprit de l'original . Nous
n'en citerons point de morceaux particuliers
, parce qu'ils ne prouveroient rien de
plus ni de moins les uns que les autres , &
164
MERCURE
que le mérite de cette Traduction demande
d'être fenti dans l'enfemble plus que dans
les détails ; quant aux imperfections dont
elle n'eft fans doute pas exempte , elles font
fi peu nombreuſes , fi peu fenfibles , il faudroit
les chercher avec une fi trifte diligence,
que nous nous difpenferons de ce foin pénible
& fuperflu.
NOUVEAUX Proverbes Dramatiques ,
ou Recueil de Comédies de Société , par
M. G ** . A Paris , chez Cailleau , Impr.-
Libraire , rue Galande .
CES Proverbes ont , pour la plupart , orné
le Mercure il y a quelques années , & ils
ont mérité la diftinction flatteufe d'y être
remarqués par les gens de goût. On a été
frappé dans le temps , de l'heureux choix.
des fujets , du naturel du dialogue & de la
vérité des caractères . Ces petites Pièces réunies
en collection , au nombre de dix - neuf,
toutes variées par le fond & par la manière
de les traiter , offrent un traité de morale en
action à la portée des enfans. On y obferve
une gradation toujours proportionnée à l'intelligence
de ceux qui en font l'objet. Ces
Drames ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir
être joués par des enfans , & c'eſt une grande
reffource dans les châteaux ou maifons de
campagne . En même temps que cette occupation
leur infpire des principes vertueux ,
orne leur mémoire & exerce leurs organes ,
DE FRANCE. 165
elle procure aux parens un amuſement auffi
honnête qu'agréable.
L'écueil le plus à craindre dans ces fortes
d'Ouvrages , devenus tant à la mode depuis
quelques années , eft de leur donner trop ou
trop peu d'étendue , & l'Auteur du nouveau
Recueil a eu l'art d'obferver la jufte meſure
néceffaire au développement d'une action &
à la peinture des caractères pour en former
un tout intéreffant , dont le réſultat préſente
naturellement une moralité frappante. Il a
encore eu l'adreſſe d'éviter la monotonie en
entremêlant ces Proverbes de fujets tantôt
comiques & tantôt touchans. Une courte citation,
priſe au hafard dans plus d'un genre ,
fuffira pour donner à nos Lecteurs une idée
avantageufe de ce Recueil.
L'une eft tirée du petit Drame intitulé le
Paffe- Dix ; l'Auteur s'y eft proposé de mon
trer que prefque toujours il faut attribuer à
lá négligence des Inftitureurs , la diffipation
& l'infubordination des Élèves. L'Abbé Durmint
, Précepteur du petit Dorville , fous
prétexte de punir celui ci de fon ardeur pour
lé jeu , le condamne à être enfermé tout le
jour. Le véritable motif du Gouverneur eft
de pouvoir ainfi fe livrer plus librement à
fes amuſemens. Le petit Dorville enfermé
feul , & défefpéré de ne pouvoir jouer ,
prend fon dictionnaire , le jette de toutes les
forces contre la porte , & exprime fon mécontentement
dans le monologue fuivant.
Va , maudit Abbé , tu n'oublies rien
166 MERCURE
و د
"

» pour me faire enrager ; mais fi jamais je
puis te rendre la pareille ....... ne compte
» pas avoir affaire à un ingrat. (Ilfe lève
» & fe promène dans la chambre. ) Que vais-
» je donc faire ? Il eft pourtant bien en-
» nuyeux de paffer ici la foirée. — Il n'a
» sûrement pas oublié de fermer la porte à
» double tour. ( Il va à la porie, & fecoue la
ferrure avec colère. ) Chien de pédant , je
» te détefte ! - ( Il retourne à ſa table. )
» Auffi mon papa eft bien fingulier de me
» donner un Précepteur à mon âge , il doit
» pourtant favoir qu'à douze ans on n'eſt
plus enfant , & qu'un grand garçon comme
» moi eft bien capable de fe conduire lui-
» même.-( Ils'affied. ) Mon Dieu , comme
je m'ennuye ! ...... Je m'en vais faire ma
verfion , peut être cela me défennuyera.
( Il feuillette un livre. ) Oh ! quelle lon-
" gueur ! copier tout cela , & du latin en
françois encore ! ..... Je n'en aurai jamais
le courage ; & puis M. l'Abbé feroit trop
» content. Non ; pour le faire enrager , je
n'écrirai pas un feul mot. »
""
"
"
99
"
99
Il nous femble que la mutinerie d'un
jeune Écolier diffipé eft peinte avec vérité.
Le fujet de l'autre Proverbe , dont on va
tranferire un paffage , eft tiré d'un Conte de
M. d'Arnaud , dans lequel un jeune garçon
va fe faire faigner pour de l'argent , afin de
donner du pain à fes parens qui ſouffrent la
faim. Dans le Proverbe , M. Dormel , Peintre
, ne reçoit point le prix de fes ouvrages,"
DE FRANCE. 167
& il eft forti pour folliciter fon payement.
Sa femme , fa fille & deux de fes fils attendent
impatiemment fon retour pour avoir
du pain. Dans le deffein de diffiper leur ennui
, ils s'occupent à quelques petits travaux.
Le petit Dormel , âgé de fix ans ,
n'a pas
mangé depuis la veille ; il dit , en interrompant
fon ouvrage :
" Maman , voilà trois heures qui fonnent;
eft- ce que nous ne dînons pas aujourd'hui ?
Mine DoR MEL , Sévèrement.
» Dormel , qu'est ce que cela veut dire ?
» Votre père & votre frère font fortis ; eft-
» ce que vous voudriez dîner fans eux ?
Le petit DORMEL.
❞ Oh ! non , maman ...... Mais ...... ils ont
» peut être diné , nous ne favons pas où ils » ont été enfin ......
Mme DOR ME L.
» Eh bien dans cette incertitude , dîne-
» riez- vous tranquillement ?
"
Le petit DOR ME L.
Oh ! non , maman ..... Mais ..... c'eft qu'il
» eſt bien tard ...... & il pourroit le faire
» que.......
Mme DOR ME L.
» Taifez - vous . Ils font à jeun auffi bien
que vous. D'ailleurs , ne voyez vous pas
168 MERCURE
» que j'attends , moi ; votre foeur en fait
» autant & votre frère....... N'êtes vous pas
» plus en état de fupporter le befoin que
» lui Il ne fe plaint pas cependant.
Le petit DORMEL..
» Oui , maman.... Mais .... c'eft que.... j'ai
" bien faim. ( Il dit ces dernières paroles en
» pleurant de toutes fes forces. )
33
Mme DORMEL , allant à lui les larmes
auxyeux.
" Mon enfant , mon cher enfant , tranquillife
- toi .... Allons.... quelques efforts....
» Ton père va rentrer ; il nous apportera de
» quoi dîner ; crois que je fouffre autant que
» toi de ta peine.
"
Le petit DORMEL l'embrasse en effuyant
fes larmes.
» Oh ! non ; maman , ne fouffrez pas , je
" vous en prie ; car je fouffrirois bien davantage
, moi. Tenez , je ne pleure plus : voilà
qui eft fini. Eft- ce que je ne peux pas me
paffer de dîner auffi bien que vous ? Que
» je me veux de , mal d'avoir pleuré , mais
» c'eft malgré moi.....Je vais travailler fi fort
qu'il faudra bien que j'oublie que j'ai
faim. ( Ilfe remet à l'ouvrage , & travaille
» avec plus d'ardeur. )
99
Il eft difficile , felon nous , d'exprimer
avec plus de naïveté & le befoin preffant de
la faim , & le bon naturel d'un enfant pour
La
!
DE FRANCE.
169
fa mère. Nous defirerions pouvoir faire connoître
le Drame intitulé Brunon , & tire de
la Vie de Marianne , par Marivaux . C'eſt un
des plus touchans de ce Recueil , & il cft impoffible
de le lite fans la plus vive émotion.
Nous ne pouvons qu'exhorter l'Auteur à cultiver
des talens qui s'annoncent avec tant
d'avantages pour la carrière dramatique.
>
DISCOURS en vers à la louange de M. de
Voltaire ,fuivi de quelques autres Poéfies
& précédé d'une Lettre de M. de Voltaire
à l'Auteur , par M. de Ximenès. Prix ,
i liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue
Ste Anne , No. 105 , & chez Prault ,
Impr.-Libraire , Quai des Auguftins.
Ce n'eft pas d'aujourd'hui que M. le
Marquis de Ximenès paroît dans l'arêne
poétique. Depuis long - temps il a prouvé
que les loisirs ne reffemblent point à
l'oifiveté ; que né dans le tourbillon du
monde, il fait s'y dérober pour goûter des
plaifirs dans l'étude des Lettres , & que fes
plaifirs deviennent des titres de gloire . Le
Recueil que nous annonçons doit foutenir
l'opinion qu'on avoit de fon talent pour la
poéfie.
Le premier Ouvrage qui le compofe eft
un hommage à Voltaire , qui avoit donné
publiquement à M. de Ximenès des témoignages
de fon eftime. Il eſt doux de faire un
acte de juftice en acquittant un devoir de
N°. 35 , 28 Août 1784. H
170 MERCURE
reconnoiffance . Ce Poëme eft écrit avec autant
de nobleffe que d'harmonie poétique,
Cette dernière tirade peut en donner une
idée :
Confommez fon triomphe , immortelle Uranie !
Diſputez à vos Soeurs l'emploi de fon génie.
C'en eft fait. Il s'élance aux rives d'Albion ;
Dans le char du foleil il monte avec Newton :
Interroge après lui l'Auteur de la lumière ,
Et des fecrets du ciel inftruit la terre entière.
Hélas ! il paya cher ce dangereux honneur!
J'ai vû de près fa gloire , & non pas fon bonheur.
Quelle foule de Rois ! quel immenſe édifice !
Les fiècles , à leur fuite , amènent la juftice .
Les faftes de Clio n'ont plus d'obfcurité.
L'homme dans tous fes droits rentre avec dignité ;
Le Conquérant troublé connoît une autre gloire.
L'oppreffeur s'épouvante , & fuit l'eil de l'Hiftoire..
Sur ce dépôt facré , veille , ô peuple François ,
Dont Voltaire fe plut à chanter les fuccès !
Toi , figrand par les fiens ! .... fouffres - tu qu'on l'of
fenſe ?
Où font les monumens de ta reconnoiffance ,
Tandis que la Neva , fur fes bords glorieux ,
S'empreffe d'honorer fes reftes précieux ,
Et que fon ombre errante , aujourd'hui confolée ;
Des mains de Catherine attend, un mauſolée ?
La feconde Pièce eft un hommage à un
grand Miniftre , dont les heureuſes négociaz
DE FRANCE. 171
tions ont fi bien fecondé les bienfaifantes
vûes de notre jeune Monarque. Ces vers
avoient paru avec fuccès dans le Journal de
Paris . Ils font fuivis de deux imitations d'Ho
race ; on lira fur tout la feconde avec plaifir ,
ainf que ce quatrain , qui renferme un éloge
fi mérité :
> Impromptufur une Épée de Henri II .
Autrefois dans les mains d'un Roi victorieux ,
Je lui rendis fon trône ufurpé par Mayenne ;
Il eft jufte que j'appartienne
A qui lui reffemble le mieux.
Après une Lettre à M. le Comte de
Thyard , vient un Poëme qui avoit concouru
pour le Prix de Poéfie à l'Académie Francoife
, fous ce titre : Les Lettres ont autant
contribué à la gloire de Louis XIV , qu'il
avoit contribué à leurs progrès. Voltaire fit
imprimer cet Ouvrage parmi les immortelles
productions en 1773 ; nous n'avons rien à
ajouter à cet éloge.
Parmi les Ouvrages qui compofent ce Recueil
, on remarquera des imitations d'Homère
, qui ont de la vivacité & de la verve,
L'Auteur , frappé des beautés dramatiques
dont l'Iliade eft remplie, en a tiré trois Scènes
dialoguées , qu'il a liées enfemble pour leur
conferver une unité d'intérêt . Voici la fin de
la troisième Scène .
A CHILLE ,
Tu n'es plus , cher Patrocle ! .... & j'endure la vie !
Hij
172 MERCURE
Et mon feul défefpoir ne me l'a point ravie !
Je n'avois qu'un ami , je le perds. Jufte ciel !
Je te rends grâce au moins de m'avoir fait mortel.
Mon coeur ne connoît plus la gloire ni la honte;
Ulyſſe , je perds tout..... & la mort la plus prompte
Terminera des jours que je ne puis fouffrir.
Achille ne doit point pleurer ; il doit mourir.
ULYSS I.
Oui ; mais il doit jouir d'une longue mémoire ;
A ce fuperbe Hector arracher la victoire ;.
Paroître tel qu'Alcide * ou le Dieu des combats ,
Et le rendre immortel , comme eux , par Con trépas.
Comptable aux Grecs d'un fang que vous voulez répandre
,
Allez venger Patrocle , & mourez fur fa cendre.
A CHILL E.
Oui , je le vengerai . Mon coeur trop abattu
Au cri de la vengeance a repris ſa vertu .
&
( Ilprend la lance d'un de fes Theffaliens ,
prononce les derniers vers en marchant à
l'ennemi. )
Troyens énorgueillis du long repos d'Achille ,
Plus de pitié pour vous , plus d'efpoir , plus d'afyle.
Je voue à votre race un éternel courroux .
Patrocle en périffant vous extermina tous.
* G'eſt par mépriſe qu'on a imprimé dans l'Ouvrage
même: paroître tel qu' Achille .
DE FRANCE. 173
Grands Dieux ! le fang d'Hector peut feul me fatisfaire .
Qu'il meure. Je n'ai plus d'autres voeux à vous faire.
Ce morceau eft écrit avec rapidité , & d'un
ton vraiment dramatique. Une Lettre qui
vient après , de Cefar au Sénat Romain ,
mérite le même éloge.
En général ces Poëfies , outre le talent qui
les diftingue , annoncent un Écrivain familiarifé
avec la bonne littérature. Ce ne font
pas de ces petits vers que l'efprit feul enfante
fi facilement aujourd'hui , on y voit un homme
qui aime la poéfie pour elle- même , &
qui cultive un Art qu'il eftime.
VIES des Écrivains Étrangers , tant Anciens
que Modernes , accompagnées de divers
morceaux de leurs Ouvrages , traduits par
l'Auteur de leurs Vies , Locman & Pilpay ,
fuivis d'un Éloge de Métaftafe , par M. le
Prevoft d'Exmes. A Paris , chez la Veuve
Duchefne , Libraire , rue S. Jacques , &
Royez , à la defcente du pont neuf, Quai
des Auguſtins. *
M. le Prevoft d'Exmes avoit publié , il y
a quelques mois , deux volumes d'un Ouvrage
intitulé : Tréfor de Littérature Étrangère
, qui devoit avoir douze volumes. Cer
* Chaque Brochure qui paroîtra de cet Ouvrage
fe vendra liv . 10 fols . On ne recevra point de
Soufcription.
Hiij
174
MERCURE

Ouvrage devoit être divifé en trois Parties . La
première auroit contenu les Pièces traduites
ou imitées des langues étrangères ; l'autre auroitété
hiftorique, & la troifième eût fait connoître
les Ouvrages d'où l'on auroit tiré les
Tièces que l'Éditeur auroit recueillies . Tel
étoit le plan conçu d'abord par M. le Prevoft
d'Exmes ; le filence des Journaux , & le confeil
fans doute de quelques amis , l'ont déterminé
à le changer. Le nouveau plan nous a
paru préférable en effet. Il confifte à fondre
dans la vie même des Écrivains étrangers ,
les imitations qu'on en a faites , & les réflexions
de l'Auteur fur leurs Ouvrages.
Il n'a peut- être jamais été plus utile qu'au •
jourd'hui de remettre devant les yeux des
Littérateurs les modèles que nous offre l'antiqué
, dans un moment où tous les genres
femblent fe confondre , il eft effentiel de
remonter aux principes.
Le premier Cahier qui vient de paroître
contient les Vies de Locman & de Pilpay ,
avec un extrait d'un Éloge intéreffant de
l'Abbé Métafiefe , par M. Piccini fils .
On croit communément que le fage
Locman étoit né en Perfe , d'une famille
Juive , & qu'il fut élevé dans la Religion des
Juifs. Quelques Écrivains affurent qu'ayant
été affranchi , il s'attacha à Salomon , qui
fur charmé de fa fageffe. M. le Prevoſt d'Exmes
, d'après quelques anecdotes , & en
comparant les Ouvrages de Salomon & de
Locman , n'eft pas furpris qu'on foit tenté
DE FRANCE. 178
de croire que ces deux Écrivains ne font
qu'une même perfonne ; il conclut que Salomon
a fourni aux Arabes le modèle de
leur Locman , comme celui - ci a fourni aux
Grecs & aux Indiens le modèle de leur
Pilpay & de leur Éfope , ce qui prouveroit
que l'invention des Fables & des Apologues
appartient aux Hebreux , & non aux Orientaux
; & il combat l'opinion de ceux qui
penfent que Locman , Pilpay & Éfope ne
font qu'un,
Après avoir fait connoître Locman &
Pilpay , l'Auteur parle de leurs Ouvrages ;
& ayant indiqué ce qu'en ont imité des
Écrivains modernes , il traduit en profe
ce qui eft refté dans leur langue originale .
On voit que cette méthode eft doublement
utile aux jeunes Poëtes , en ce qu'elle leur
indique de bons modèles , & qu'elle leur
offre de quoi exercer leur talent , en leur
faifant connoître ce qui n'a pas encore paffé
dans les idiomes modernes.
Locman a laiffé aux Arabes cent proverbes.
En voici quelques uns :
Le favant connoît l'ignorant , parce qu'il
» a été ignorant lui-même ; mais l'ignorant
» ne connoît pis le favant , parce qu'il ne
» l'a jamais été .
93
L'efpérance ne fort de l'âme que lorfle
corps entre dans le tombeau.
» que
"
» On trouve deux fortes d'hommes quifont
infatiables : les Philofophes & les Avares.
» Il vaux mieux avoir des fujets affection-
Hiv
176 MERCURE
nés & foumis , que beaucoup de troupes
pour les contenir.
Il n'eft point d'amis pour les Rois , point
de repos pour les envieux , point de confiance
pour les menteurs. »
Il y a quelques - uns de ces proverbes de
Locman qu'on peut accufer de manquer de
jufteffe ; celui- ci , par exemple :"
ود
K
Il y a trois fortes de perfonnes dont trois
autres ne peuvent tirer aucun parti : la po
pulace eft inutile à la Nobleffe , le fcélérat
à l'homme de bien , le fou au fage, »
On ne conçoit pas comment la populace
eft inutile à la Nobleffe , ni même comment
le fou eft inutile au fage.
On en trouve quelques uns qui ont une
tournure originale , tels que les fuivans :
Le monde eft un cadavre ; ceux qui s'y
>> attachent font des bêtes voraces.
"9
» Le favant qui ne met pas fes oeuvres au
jour , eft comme un nuage fans pluie .
En voici un auquel il faudroit donner
force de loi dans le code Littéraire :
" Louer une mauvaife action , c'eft la
» commettre. »
M. le Prévoft d'Exmes , après avoir indiqué
les Ouvrages de Pilpay qui ont été traduits
, cite ceux qui ne l'ont pas encore été.
Parmi ces derniers , nous allons tranfcrire
la Prière du Tyran.
"Un Tyran demandoit à un Derviche ,
quelle étoit la meilleure des Prières . La
» meilleure pour vous , répondit le Der-
"
DE FRANCE. 177
» viche , eft de dormir durant la moitié du
» jour , du moins vos fujets refpiteront pendant
votre fommeil. Moralité. Il eft des
hommes qu'il vaut mieux voir dormit
» que veiller .
99
"
: Le travail de M. le Prévost d'Exmes mérite
d'être encouragé. Il peut être utile à la Lité
térature Françoiſe .
LES Phyfionomies , Poëme , par M. l'Abbé
de Lavalette . Prix , 1 fols . A Paris)
chez Mérigot jeune , Libraire , Quai des
Auguftins , & chez les Marchands de
Nouveautés.
IL eft certain que le fujet de ce Poëme ,
fujet neuf pour la poéfie , pouvoit & devoit
être plus développé. Il eft encore certain
qu'on y trouve fouvent de l'impropriété dans
fes expreffions , & un ftyle qui n'eft pas affez
fondu. Mais l'Auteur eft jeune , c'eſt un premier
Ouvrage , & il annonce un vrai talent ,
Ses fautes mêmes font d'un Écrivain qui aime
& fent la poéfie. On voit qu'il s'attache à
peindre par fes épithètes , & qu'il cherche &
connoît tout-à la-fois cet heureux accouplement
de mots qui forme le langage de la
poélie. On en jugera par quelques morceaux
que nous allons citer :
Loin ces traits réguliers & fans âme & fans vie ,
Deffinés par la main de la monotonie ;
Cette beauté fans grâce , & ces grands yeux muets ,
Hv
178
MERCURE
Ce port noble & glacé , ce beau teint fans attraits.
·
Ainfi que la fortune , un bandeau fur les yeux,
La Nature répand fes tréfors précieux.
En formant la beauté , de l'heureux don de plaire
Elle prive fouvent certe fleur éphémère :
Elle unit plus fouvent la grâce à la laideur ;
Elle a foin d'embellir l'infenfible froideur ,
Et l'on voit , en riant , cet enfant fi terrible
Dans un corps contrefait placer un coeur fenfible,
Nous allons ajouter à cette citation un
morceau d'un autre genre , où l'on trouvera
ane teinte de fenfibilité. Le Počte parle de
l'expreflion des yeux :
Dans ceux-ci , très -fouvent par les pleurs embellie ,
Soupire la tendreffe & la mélancolie .
Mais quelquefois j'ai vû la fenfibilité ,
Et la mélancolie & la douce gaîté ,
Nuancer dans les yeux la joie & la trifteffe :
Tels ces jours que jadis imploroit ma tendreffe ,
Quand un rayon douteux , dans la nue expirant ,
Colore des vapeurs le voile tranſparant.
Jours heureux ! couvrez - moi de vos ombres paifibles
Les cieux vous ont crées pour les âmes fenfibles.
Venez , jours confolans , venez dans ma douleur
Unir votre trifteffe à celle de mon coeur.
Ah ! fi de mes douleurs s'irrite la bleſſure ,
J'aime à voir à mes maux compatir la Nature.
DE FRANCE 179
Les eaux , les cieux amis , les bois confolateurs ,
Triftes comme mon âme , adouciffent mes pleurs.
Nous exhortons M. l'Abbé de Lavalette ,
ou plutôt le temps & fes réflexions lui apprendront
à féconder un fujet par plus de
penſées & d'images qui lui appartiennent.
Un jeune homme entraîné par l'amour des
vers , toujours plein de ce qu'il a lû , parce
qu'il lit avec paffion , eſt ſujet à répéter plutôt
qu'à créer. Impatient de jouir & de
compter les vers qu'il a faits , il préfère prefque
toujours à ce qu'il faudroit arracher par
le travail à fon imagination , ce que lui fournit
fans peine fa mémoire. Telle est l'hiftoire
de tout jeune Poëte '; mais quand il eft né
avec du talent , à mesure qu'il médite fur
fon Art , il apprend que rien n'eft bon que
ce qui coûte ; il maîtrife fon impatience ; ce
n'eft plus fa mémoire qui parle , c'eft fon
propre talent qui fe développe , qui vole de
fes propres aîles , & qui fe montre tel qu'il
eft. Voilà ce que nous attendons de M. l'Abbé
de Lavalette , & ce que promet fon premier
effai.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert du is a été très- brillant. Mme
Mara , de retour de Londres , y a été ene
H vj
180 MERCURE
tendue avec le plus grand plaifir. Elle a
chanté trois airs d'un caractère différent, avec
une égale fupériorité , & de façon à augmenter
, s'il avoir été poffible , la réputation
éclatante qu'elle s'eft acquife. M. Crosdill ,
célèbre Violoncelle de Londres , a joué deux
Sonates. Une intonation d'une jufteile &
d'une préciſion étonnantes , un beau développement
d'archet , une forte & fuperbe
qualité de fon , prouvent en lui un talent fini
& précieux. S'il a excité un peu moins d'enthoufiafme
dans fa feconde Sonate que dans
la première , c'eft au choix de la compofition
qu'il faut s'en prendre , il n'a pas eu moins
de mérite dans l'exécution. M. Gervais a
joué un Concerto de M. Viotti. Ce genre de
mufique eft affez différent de celui qu'il eft
dans l'habitude de joucr ; il l'a rendu cependant
de façon à prouver que fon talent eft
fufceptible de fe plier à toutes les manières ,
& à augmenter les efpérances qu'il a données.
On a exécuté auffi un nouvel Oratoire de
M. l'Abbé Lepreux . C'eft un air de mouve
ment d'un fort bon effet , & que M. Chéron
a chanté parfaitement bien. Sera t'il permis
, dans un article de Concert , d'obferver
que le titre d'Hyérodrame , qu'on avoit
donné à ce morceau , ne fauroit convenir à
un Solo. Ce mot , compofé de deux mots
grecs , qui fignifient Drame facré, comporte
une idée de dialogue & de fcène . On ne doit
pas donner le nom de Drame à un Monologue.
-
DE FRANCE. 181
COMÉDIE
FRANÇOISE.
LE Jeudi 19 Août , Mlle de Saint- René a
debuté dans l'emploi des Jeunes Princeffes ,
par le rôle d'Iphigénie , dans la Tragédie de
Racine.
»
06
Nous ne parlons ici du Début de cette
Actrice , dont il feroit indifcret d'apprécier
les talens fur un premier effai , que pour
répondre à une phrafe que nous avons remarquée
dans un Journal , où l'on rend
compte du fuccès que cette Débutante a obtenu
dans le rôle d'Iphigénie en Aulide. On y
dit , avec raifon , " que ce rôle eft un des
plus difficiles de l'emploi des jeunes Princeffes
: & on ajoute que , depuis Mlle
Gauffin , on ne fe fouvient pas d'avoir vû
une Actrice y produire l'effet dont il paroît
fufceptible. » Parmi les Comédiennes
qui ont paru dans ce perfonnage depuis environ
quinze ans , plufieurs ont mérité des
fuccès , quoiqu'elles y ayent laiffé quelque
chofe à defirer ; mais il en eft une qui s'y eft
préfentée d'une manière véritablement fupérieure
, & qui a rendu , avec toutes les
nuances qui lui font propres , le caractère
d'Iphigénie. Cette Actrice eft Mlle Sainval
l'aînée. Un débit fimple , pur & noble ; un
pathétique doux & touchant ; des geftes fa
ciles & vrais ; l'accord heureux de ces élans
involontaires , de cet abandon intéreffant ,
fuite néceffaire d'un amour bien ſenti , avec
182 MERCURE
e
la timidité & la decence d'une fille foumife
aux ordres des Dieux & de fon père , & d'une
Princeffe réfignée au fort cruel qui l'attend :
tels font les traits que cette Actrice employa
pour peindre le caractère de la fille d'Agamemnon.
Lorsqu'elle fe propoſa de paroître
dans ce rôle , on regarda fon entreprise.comme
témétaire ; & en effet , la figure de Mile
Sainval l'aînée , fufceptible des grandes expreffions
tragiques & d'une fierté impofante ,
paroiffoit devoir être un obftacle à fon fuccès
, dans un rôle où les grâces de la jeuneffe
& la candeur touchante d'une phyfionomie
aimable , femblent des qualités indifpenfables.
Le vrai talent furmonte tous les
obftacles. Mlle Sainval l'aînée obtint dans
Iphigénie un fuccès d'autant plus prodigieux ,
qu'on attendoit moins d'elle. Les applaudiffemens
du Public , qui n'atteſtent pas toujours
le mérite , furent accompagnés des fuffrages
de ceux des Comédiens François qui
honoroient alors le Spectacle de la Nation :
quelques - uns vivent encore , jouiffent encore
de l'eftime générale ; & nous ne craignons
pas de dire que s'il falloit les nommer
, nous le ferions avec d'autant plus de
liberté , que nous fommes certains qu'ils affirmeroient
ce que nous avançons. L'état
d'un Comédien fi brillant & fi flatteur à beaucoup
d'égards , eft prefque toujours entouré
de défagrémens cruels ; & lorfqu'un Sujet ,
après avoir long temps fait les plaifirs du
Public , fe trouve en butte à de grands à de
DE FRANCE. 183
longs chagrins , il eft jufte au moins qu'il en
foit dédommagé par le fouvenir des fuccès
qui atteftent fes droits à une réputation non
équivoque. Il faut obferver qu'au moment
où Mlle Sainval l'aînée parut avec tant d'avantage
dans le rôle d'Iphigénie en Aulide , elle
n'étoit point encore familiarifée avec les
rôles de l'emploi des Reines , rôles où elle a
été fi fublime malgré les nombreux défauts
qu'on pouvoit lui reprocher , & que depuis
elle y a reparu d'une manière finon très mé
diocre , au moins indigne d'un talent tel que
le fien. Les rôles des Reines exigent une force
, des éclats , un abandon abfolument étran
gers à l'emploi des jeunes Princeffes. L'habitude
de donner à fes accens , à l'expreffion
de fa phyfionomie , à fa gefticulation un
caractère ferme & prononcé , ne permettoit
plus à Mlle Sainval l'ufage facile de ce mains
tien modefte , de ces modulations attendriffantes
qui charment d'abord l'oreille , pour
féduire le coeur d'une manière plus sûre.
Elle étoit devenue l'époufe du Roi des Rois ,
elle n'étoit plus l'intéreffante Iphigénie .
Exemple frappant pour ces Acteurs auda
cieux qui , dans les accès de leur miférable
vanité , fe croient habiles à repréſenter
tous les genres , à peindre tous les caractères
, & qui , en effleurant tout en général ,
fans rien approfondir en particulier , jouiffent
pendant quelques inftans d'une réputation
ufurpée , & arrivent à la fin de leur carrière
pour mourir tout entiers. Les Lekain, les Pré184
MERCURE
ville & les Molé font des mortels privilégiés.
La Nature n'en eft pas prodigue . Elle en préfente
de temps en temps comme pour prou
ver ce qu'elle peut faire ; enfuite elle fe
repofe avant d'en produire de pareils , comme
pour attefter qu'il lui faut du temps &
des efforts pour créer des fujets d'un mérite
auffi diftingué & auffi univerfel .
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE Mercredi 11 Août , on a donné, pour
la première fois , le Rendez- vous , ou les
deux Rubans , Opéra Comique en un Acte
& en vers mêlé d'ariettes ; par M. Parifau
mufique de M. de Blois.
Juftine , fille d'une Payfanne nommée
Mathurine, eft aimée par deux Villageois . Le
premier eft un avare , & il fe nomme Lucas.
Le fecond , qui n'eft pas riche , & qu'on ap
pelle Colin , aime Justine pour elle- même.
Le Bailli , qui ne veut que le bonheur de
Juftine , fe propoſe d'éprouver les deux
amans. En conféquence il envoie à chacun
d'eux une lettre qui contient un ruban , &
par laquelle une prétendue Villagecife , riche
&jeune , leur propofe fa main & fa fortune.
Colin ne balance point , il donne à Juftine
le ruban qu'on lui a envoyé , & lui facrifie
volontiers fa nouvelle amante. Il n'en eft
pas de même de Lucas. Il balance . Riche &
belle , voilà deux points capitaux pour un
avare qui veut prendre femme. Il fe trouve
DE FRANCE
au rendez - vous , où Juftine arrive voilée;
mais il apprend avec douleur que la richeffe
de l'inconnue n'eft qu'une chimère , & il fe
propofe de retourner à Juftine , ainfi que de
revenir à l'inconnue fi Juftine refufe fa main.
On lui découvre bientôt le moyen qu'on a
mis en oeuvre pour l'éprouver , & Colin
épouse Juftine.
Cette petite Pièce eft écrite avec facilité,
On y remarque ce qui fait le caractère diftinctif
de tous les Ouvrages de M. Parifau ,
un efprit brillant & original qui donne aux
moindres détails une grâce toure particulière.
L'intrigue eft un peu nue , inais cette nudité
eft rachetée par des développemens très - piquans
& par des incidens qui , dans l'optique
de la Scène , produifent un effet trèsagréable.
La mufique fait honneur à M. de Blois.
Le ftyle en eft proportionné à l'état des perfonnages.
De la fimplicité , de la facilité , un
chant doux : voilà les qualites que nous y avons
remarquées. Ce Compofiteur développera
fans doute, dans des Ouvrages plus importans
des moyens plus fermes , & la touche y fera
plus vigoureufe. Nous l'efpérons , & nous
l'invitons à fuivre une carrière dans laquelle
fes premiers pas ont prouvé qu'il étoit digne
de l'encouragement & du fuffrage des Connoiffeurs.
Nous rendrons compte dans le prochain
Mercure de l'Amour à l'Épreuve & du Duc
de Bénévent , dont la feconde repréſentation
186 MERCURE
eft annoncée à l'inftant où nous écrivons ces
articles.
ANNONCES ET NOTICE S.
LA dixième Livraifon de l'Encyclopédie fera en
>
vente Lundi prochain 30 de ce mois. Cette dixième
Livraiſon eft compolée de deux Parties nouvelles
du Tome premier des Mathématiques , par MM .
l'Abbé Bofur , d'Alembert , de Condorcet & de la
Lande , & c. du Tome premier , première Partie de
l'Art Militaire ; & du Tome troisième , première
Partie des Arts & Métiers mécaniques.
Il y a , à la tête du Tome premier des Mathéma
tiques , un Difcours Préliminaire , par M. l'Abbé
Boffut, dans lequel il indique les principales découvertes
qui fe font faites dans cette Science . Il les rapporte
à quatre Périodes fucceffives : la première
s'étend depuis leur origine jufqu'au temps des Arabes
; la feconde jufqu'au feizième fiècle ; la troisième
jufqu'à la naiffance de l'analyfe infinitéfimale ; la
quatrième jufqu'à nos jours.
L'Art Militaire , par M. de Kéralio , Major d'Infanterie
, de l'Académie des Infcriptions & Belles-
Lettres , &c. eft auffi précédé d'un Difcours Préliminaire
, où l'Auteur préfente le fyftême encyclepédique
dans lequel il a conçu & raffemblé toutes
les parties de l'Art Militaire Il affigne enfuite la
place que cet Art occupe dans le fyftême général des
connoiffances humaines , & il rend compte de la manière
dont il a traité cette partie de l'Encyclopédie
méthodique .
Les Antiquités Militaires feront traitées en détail
dans le Dictionnaire des Antiquités ; la Médecine
Militaire , dans celui de Médecine : c'eſt là que les
DE FRANCE. 187
Lecteurs doivent les chercher. L'Art de l'Équitation ,
celui de l'Eſcrime , & l'Art de Nager , formeront
des Parties féparées dans ce Dictionnaire Militaire.
Le prix de cette dixième Livraiſon eft de vingttrois
livres dix fols brochée , & de vingt-deux livres
en feuilles .
La Soufcription de cette Encyclopédie eft toujours
ouverte , & elle eft du prix de 751 liv.
On peut s'adreffer pour fouferire , hôtel de Thou ,
rue des Poitevins , No. 17 ; & chez les Libraires de
France & Etrangers.
On trouve à la même Adreffe , l'Hiftoire Naturelle
des Minéraux , de M. de Buffon , Tome II.
Prix , 15 liv . en feuilles ; 15 liv. 10 fols broché , &
17 liv. relié. -Le même , Tomes III , IV in- 12 ,
prix , 6 liv. en feuilles ou broché , 7 liv. 4 fols relié.
avres Complettes de M. le Comte de Buffon ,
Quadrupedes , Tome III , prix 21 liv. en feuilles ,
21 liv. 1o fols broché , & 24 liv, relié . Ce Volume
ne peut fervir que pour l'édition in-4 ° . fans la Partie
Anatomique. Le Vingt - quatrième Cahier des
Quadrupedes , enluminés , prix 7 liv. 4 fols.
TRAITE des Principes généraux de la Grammaire
Françoife. A Paris , de l'Imprimerie de
J. Ch. Defaint , rue Saint Jacques.
Ce Traité n'a rien d'effrayant pour la mémoire ;
car il est très-peu volumineux. La préciſion ne s'y
trouve pourtant pas aux depens de la clarté , & il
offre tout ce qu'il eft néceffaire d'apprendre pour
s'inftruire des Principes de notre Langue .
CORRESPONDANCE d'un jeune Militaire , ou
Mémoires du Marquis de Luzigni & d'Hortenfe de
Saint - Juft , feconde Edition , 2 Vol . in 12. Prix ,
2 livres 8 fols brochés, A Yverdun ; & fe trouve à
188 MERCUREParis
, chez Regnault , Libraire , rue S. Jacques ,
vis-à-vis celle du Plâtre .
Ce Roman eft écrit d'un ftyle quelquefois né
gligé , mais toujours naturel & vrai , & la lecture en
eft attachante .
PETITE Bibliothèque des Théâtres , contenant
un Recueil des meilleures Pièces du Théâtre François
, Tragique , Comique , Lyrique & Bouffon , depuis
l'origine des Spectacles en France juſqu'à nos
jours , Numéros 9 & 10. A Paris , & l'on foufcrit
au Bureau , rue des Moulins , Butte Saint Roch ,
n°. 11 ; chez Belin , Libraire , rue Saint Jacques ,
& Brunet , Libraire , rue de Marivaux , Place du
Théâtre Italien.
Nous avons vu dans le Numéro précédent la
jolie Comédie du Cercle par Poinfinet ; le neuvième
renferme du même Auteur deux Pièces à
Ariettes , le Sorcier & Tomes Jones , toutes deux
mifes en mufique par M. Philidor . Le Sorcier eft la
première Piece de ce Théâtre qui fit demander l'Aucomme
Mérope au Théâtre François. Poinfinet
& M. Philidor parurent fur la Scène , où ils furent
vivement applaudis . Tom-Jones fut repréſenté d'abord
fans fuccès ; mais il reprit faveur , & eile eft restée
au Théâtre.
teur ,
Les deux dernières Pièces du neuvième Volume
font de Bautans , la Servante- Mattreffe & le Maître
de Mufique. La Mufique Italienne apportée en
France par les Bouffons n'avoit pû y réaffir :
ce fut
Baurans qui fut lui concilier la faveur publique en
parodiant la Servante Mattreffe , qui eut le plus
grand fuccès , auffi bien que le Maître de Mufique.
Le dixième Volume renferme trois ragédies ,
Polixène & Manlius , toutes deux de Lafoffe. La
dernière eft reftée au Théâtre , & c'eft un Ouvrage
très-eftimable. La dernière Pièce de ce Volume cft
DE FRANCE. 189
le Coriolan de M. de la Harpe , dont il a été fait
mention dans ce Journal. Les Rédacteurs de cette
intéreffante Collection ont acquis le droit d'y inférer
cette Tragédie , qui prouve qu'ils ne négligent
aucun moyen pour remplir l'attente , & même pour
prévenir les defirs de leurs Soufcripteurs .
Le Bienfait rendu , ou le Négociant , Comédie
en cinq Actes en vers , repréfentée pour la première
fois fur le Théâtre François , le 18 Avril
1763 , nouvelle Édition , conforme à la repréfentation
. Prix , livre 10 fols . A Paris , chez la Veuve
Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques.
Cette Pièce a été remife plufieurs fois au Théâtre
; elle eft du genre mixte entre le Drame & la
Comédie. Le ftyle en eft fort négligé ; la fable ca
eft faite raisonnablement , & méiite des éloges .
OEUVRES de Plutarque , traduites du Grec par
Jacques Amyot , onzième Livraiſon , feptième &
dernier Volume des Vies des Hommes illuftres
avec les Tables Chronologiques depuis Théféus
jufqu'à Othon , in - 8 ° . & in - 4° . papier double
d'Angoulême , d'Hollande & vélin .
Ce Volume contient les Vies de Démétrius &
Antonius , Artaxerxès & Dion , M, Brutus & Aratus
Galba & Othon.
Les OEuvres morales , 4 Vol. , font imprimées ,
& funt les Tomes 8 , 9 , 10 & 11. La douzième
Livraiſon , premier Volume des Euvres mêlées ,
paroîtra dans le courant du mois prochain.
Nous ne pouvons rien ajouter aux éloges que
nous avons donnés précédemment à tous les Volumes
de cette Édition , ou à mesure qu'ils ont paru.
L'Éditeur, toujours animé du même zèle & du même
foin , ne néglige rien pour fatisfaire à ce qu'il a promis
au Public , dont il a rempli l'attente & par la
120
MERCURE
promptitude & par l'exécution qu'il avoit annoncées
On foufcrit pour cet Ouvrage à Paris , chez
J. Fr. Baftien , Libraire & Éditeur , rue S. Hyacinthe
, Place Saint Michel , & chez tous les principaux
Libraires du Royaume.
RECUEIL de Généalogies pour fervir de Suite ou
de Supplément au Dictionnaire de la Nobleffe de
M. de la Chenaye Desbois , in - 4º . Tome XIV ou
fecond des Supplémens , de 700 pages , beau caractère.
A Paris , chez M. Badiez , Éditeur & Continuateur
de cet Ouvrage , rue Saint André des Arcs , près
celle des grands Auguftins , vis-à- vis M. Brichard ,
Notaire. Prix , 15 liv . broché en carton , & 13.liv.
12 fols en continuant la foufeription , pour laquelle
il fera délivré une reconnoiffance fignée du Gontinuateur.
Cet Ouvrage eft d'un mérite & d'une utilité afſez
connus. Les Soufcripteurs , ainfi que les perfonnes
qui en ont une partie , font invités à retirer, le plus
tôt poffible, les deux premiers volumes de ces Supplé
mens , qui forment le treizième & quatorzième
Tome de cette Collection intéreſſante .
CARTE Topographique & très- détaillée du Diocefe
de Coutances , en quatre feuilles ; nouvellement
revue & augmentée des ouvelles Routes , ainſi que
de celles qui ne font que projetées ; par M. Dezauche ,
Géographe , Succeffeur des fieurs Delifle & Philippe
Buache , premiers Géographes du Roi , feul chargé
de l'Entrepôt général des Cartes de la Marine de
Sa Majefté . A Paris , chez l'Auteur rue des Noyers,
Prix , S liv.
L'on a figuré fur cette Carte intéreffante la conftruction
& les travaux qus conftituent le nouveau
Port de Cherbourg , pris depuis l'Ifle Pelée jufqu'à la
Pointe de Querqueville , dans laquelle étendue fe
DE 191 € FRANCE.
trouvent marquées les trois différentes paffes pour
l'entrée & fortie du Port , avec une Obfervation
abrégée qui eft relative à fa nouvelle conftruction.
>
DEUX Symphonies pour la Harpe feule ou avec
accompagnement de deux Violons , une Flûte , deux
Cors & Buffes , dédiées à Mme Krumpholtz ,, &
exécutées par elle au Concert Spirituel ; compofdes
par M. Krumpholtz. OEuvre XI . Prix , 12 liv. A
Paris , chez l'Auteur , butte , S. Roch , hôtel de la
Prévôté , N ° . 14 , & Naderman , rue d'Argenteuil
S. Roch.
Ces Symphonies font compofées tant pour les
Harpes à fept pédales que pour celles à fourdines ,
nouvelle invention du fieur Naderman.
BLAISE & BABET , on la fuite des Trois Fermiers
, Comédie en deux Actes , par M. Monvel ; repréfentée
devant LL. MM. le 4 Avril , & à Paris ,
le 30 Juin 1783 , par les Comédiens Italiens ; mafique
de M. D. Z. Prix , 24 liv .; les parties féparées ,
12 liv . A Paris , chez M. Verdun , au coin des rues
de Tournon & du Petit- Bourbon , Nº . 17 ; Gafpard ,
Marchand de Mufique fur le Boulevard du Théâtre
Italien , & Deroullède , rue S. Honoré , près celle
des Poulies.
Le fuccès de cet Ouvrage , tout prodigieux qu'il
eft , n'eſt point étonnant ; l'action de la Pièce eft
fimple, peut être même commune , mais remplie de
détails de fentiment très- agréables , & que le talent
diftingué de l'Actrice qui jouoit Babet , rendoit plus
piquans encore . On n'a peut- être pas affez publiquement
rendu juftice à la manière dont elle étoit
fecondée par l'Acteur qui jouoit. Blaiſe ; mais il n'en
refultoit pas moins un enfemble délicieux . Parmi ces
caufes de fuccès , la mufique de cet Ouvrage doit
être comptée pour beaucoup . On fait quelle tournurs
192 MERCURE
agréable & originale M. D. Z. fait donner à fes
petits airs ; il y en a beaucoup dans cette Pièce , &,
grâce aux Pirates Lyriques , ils font déjà tous dans
la Société ; mais on fera fans doute fort aife de les
retrouver en partition & de les avoir felon l'intention
native de l'Auteur. Mais le talent de M. D Z.
ne fe borne pas à ce genre de mérite ; il entend trèsbien
la Scène , & prefque tous les morceaux d'enfemble
de cet Ouvrage font charmans. Il nous femble
que cette Partition doit juftifier l'opinion avantageufe
que les repréfentations en ont donnée.
Fautes à corriger dans le N ° . 33 .
Article Eloge de M. d'Alembert , page 74 , ligne
12 , où il eft queftion du Roi de Pruffe , au lieu de
parlant avec fingularité , lifez : fimplicité; & à la
page précédente , au lieu de Voltaire , litez : Diderot.
Voyez, pour les Annonces des Livres , de la
Mufique & des Eftampes , le Journal de la Librairie
fur la Couverture.
TABL E.
A M. l'Abbé Crouzet , 145 riques,
Caractère de la Galanterie Difcours en vers ,
Françoife ,
164
169
173
145 Vies des Ecrivains Étrangers ,
Epitre à l'Editeur d'un Recueil
de Poéfies ,
Charade , Enigme &
gryphe ,
La Thébaïde de Stace ,
ib. Les Phyfionomies, Poëme , 177
Logo- Concert Spirituel, 179
149 Comedie Françoiſe , 181
154 Comédie Italienne ,
Nouveaux Proverbes Drama- Annonces & Notices ,
APPROBATION.
184
186
le
J'AT lu , par
ordre
de Mgr
le Garde
des
Sceaux
,
Mercure
de
France
, pour
le Samedi
28 Août
. Je n'y
ai rien
trouvé
qui
puiffe
en
empêcher
l'impreffion
.
Paris
, le 27 Août
1784.
GUIDI
.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le