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1784, 04, n. 14-17 (3, 10, 17, 24 avril)
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MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe; Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences &les Arts ; les Spectacles ,
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
SAMEDI 3 AVRIL 1784.
WHLOT
BIK
B
PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Fi
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roif
STOR
IBI
EW
TABLE
Du mois de Mars 1784.
PIÈCES
FUGITIVES . gryphes', 7 , 52 , 100 , 151
NOUVELLES LITTÉR .
3 De la Monarchie Françoife ,
Les Chartreux , Poëme ,
4 Difcours prononcés dans l'Académie
Françoife ,
Vers pour être mis au bas du
Portrait de M. ***
Remercimens d'une
Veuve à la Reine ,
A mon Rival ,
A M. Charles ,
pauvre
6 Hiftoire Ancienne ,
Réponse aux Vers inférés dans Coriolan , Tragédie ,
le N°. 3 ,
27
53
103
+
753
49 La Morale en action , 178
Vers à un Poëte Tragique , 97 Hiftoire de Marguerite de Va-
A mon Amie,
Impromptu
98 lois , Reine de Navarre, 184
Academie Françoiſe , 29
SPECTACLES,
ib.
ib.
A Mile de Saint- Léger,
Le Mulot & le Rat , Fable,
100
Acad. Roy. de Musique , 74 ,
127 , 187
Vers à M. de la Harpe , 145 Comédie Françoife
, 35 , 83 ,
Mlle de Prémoifant
, 146 129
Sur le Papier nouveau de Comédie Italienne , 39 , 133
Langlée , ! 147 Variétés , 32 , 3472
148 Annonces & Notices , 41 , 90,
149 Impromptu ,
Air de la Caravane ,
Charades , Enigmes & Logo- 1
137,183
A Paris , de l'Imprimerie de M. LAMBERT & F. J.
BAUDOUIN , rue de la Harpe , près S. Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 3 AVRIL 1784.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUR UN LEGS CON NU.
PAR tes vertus héréditaires ,
Couple illuftre , tu t'es trahi ;
Dans un legs fi bien recueilli
Chacun a vû les légataires ;
On s'eft écrié: la voilà ,
Cette famille qu'on adore !
Que l'on égale ce trait-là ,
Et nous dirons : c'eft -elle encore.
Mais de ces mortels généreux
Ne troublens pas la jouiffance ;
Effayons de voiler comme eux
Tout l'éclat de leur bienfaifance ;
Et quand l'avenir nous verra
Les payer ainfi pour leur plaire,
A ij
4
MERCURE
On fait comment il gravera
Leurs noms , leur legs & leur falaire.
(Par M. Panis , Avocat au Parlement. )
Sur le PARTERRE debout de la ..
Comédie Italienne.
DANANS un moment où l'on s'occupe à perfectionner
la Salle de la Comédie Italienne , à rendre
les Loges plus commodes ; où MM . les Comédiens
Italiens , toujours animés du defir de plaire au Public
, ne craignent pas d'ajouter à leurs charges pour
augmenter les commodités des Spectateurs ; nous
feroit-il permis de revenir fur un fujet déjà débauu
plufieurs fois , & qui a été traité , avec quelques
détails ; dans un des Mercures précédens ( io Juin
1780 ) . Nous ne répéterons point ici tout ce qu'on
a dit alors fur les avantages du Parterre affis , fur
les inconvéniens & les dangers du Parterre debout ,
fur l'indécence qu'il y a qu'on foit affis aux Spectacles
des Boulevards , & qu'on foit debout aux grands
Spectacles de la Capitale . Ce Parterre debout eft ,
fans doute , un ancien refte de barbarie , de ces fiècles
de féodalité , où les grands & les riches , perfuadés
qu'ils étoient tout , & que le peuple n'étoit
rien , croyoient avoir affez fait pour lui , en lui
mettant d'affifter debour à leurs plaifirs , preffés les
uns contre les autres , tels que des animaux dans un
marché public. Le Parterre debout , dira-t-on , eft
confacré par l'ufage , perfonne ne fe plaint , & la
Salle actuelle de la Comédie Italienne n'ayant point
été conftruite dans le plan d'un Parterre affis , il eft
impoffible d'exécuter aujourd'hui ce que vous properDE
FRANCE.
pofez. D'abord, il eft faux que le Parterre ne fe plaigne
pas : il fouffre , il demande à grands cris l'ouverture
des Loges , & il n'interrompt que trop fouvent le
Spectacle par fes plaintes douloureufes. Combien de
fois n'a-t-on pas vu , dans des jours de prefle , nombre
de Citoyens tranfportés du milieu du Parterre
refpirans , haletans à peine , & couverts de fueur !
Qui n'a point été témoin de ces flux & reflux du Parterre
, où les Spectateurs preffés couroient rifque à
chaque inftant de perdre la vie , & demandoient
grâce les uns aux autres , en faifant d'inutiles efforts
pour fe débarraffer d'une foule importune & accablante
? Quant à la Salle actuelle de la Comédie Italienne
, j'ignore fi les changemens qu'on fe propofe
d'y faire , fi l'intérêt de MM. les Comédiens peuvent
permettre un Parterre affis : je ne voudrois pas ouvrir
un avis qui pût leur nuire , & le Public aujourd'hui
aime trop leur art , pcur vouloir que des hommes
qui confument péniblement leur vie pour nos
plaifirs , nou faffent le facrifice du feul bien que
notre injuftice leur a laiffé ; mais le favant Architecte
( M. de Vailly ) à qui le Public eft redevable du monument
de la Comédie Françoife , Salle où la beauté ,
la commodité & l'élégance de la forme fe trouvent
réunies ; cet Architecte chargé , dis-je , des changemens
à faire à la Salle de la Comédie Italienne ,
faura bien trouver dans fon génie des reflources &
des moyens pour faire affeoir le Public au Parterre ,
fi la conftruction de la Salle n'y met pas un obftacle
invincible .
Cette difpofition avantageufe au Public le feroit
aufi à MM les Comédiens Italiens ; car nous
ferions en état de démontrer qu'il y a deux grands
moyens d'augmenter la recette des Spectacles ; le
premier, c'eft de faire affeoir le Public au Parterre
, & le fecond , de mettre les Spectacles à fept
A iij
6 MERCURE
heures au lieu de fix * . Par cet arrangement on
augmenteroit le bonheur d'une grande partie de la
Nation fans nuire à perfonne; car plus il y a de
gens heureux , plus il y a de bienfaifance ; parce que
dans le bonheur , on a plus de fenfibilité , le caractère
s'adoucit , on eft plus porté aux vertus douces
& généreufes ; mais fi la forme actuelle de la Comédie
Italienne , fi fa coupe , fes diftributions , la
hauteur des Loges , la difpofition du Parquet , de
l'Amphithéâtre, ne permettent pas l'exécution d'un
Parterre affis , qu'on nous permette au moins d'indiquer
un moyen qui remédiera en grande partie
aux inconvéniens & aux dangers du Parterre debout ,
en cas qu'il foit abfolument impoffible de le changer.
Ce moyen eft fort fimple, c'est de féparer le
Parterre en quatre parties par de fortes cloifons ou
En mettant les Spectacles à fept heures , un grand
nombre de familles imiteroient la méthode Angloife , &
mettroient leur dîner entre quatre & cinq heures . Toutes
les affaires alors fe feroient fans aucune interruption . Les
femmes gagneroient beaucoup à cet arrangement , il con
ferveroit plus de moeurs dans l'intérieur des ménages ,
maris & femmes feroient plus enfemble. N'est- il pas
étrange , par exemple , que dans preſque toute la Magiftrature,
les hommes dînent & ne foupent pas, & que les femmes
faffent tout le contraire ? Le dîner à deux heures coupe
défagréablement tout le travail de la journée . Les Spectacles
à fept heures fatisferoient généralement tous les Marchands
, Négocians , Banquiers , gens d'Affaires , & toute
la Finance faus exception . A cette heure , ils ne feroient
plus nuifibles aux Artifans , parce que leur journée peut
être alors finie , & c. &c. ( Voyez dans le Mercure du 20
Octobre 1781 , un petit Difcours fur les avantages du dîner
à cinq heures. )
DE FRANCE. 7
appuis femblables à ceux qui divifent actuellement
l'Orcheſtre du Parterre. Deux cloiſons qui fe couperoient
à angles droits fur la longueur & la largeur
du Parterre, fuffiroient pour empêcher le flux &
reflux , les preffions latérales , les fecouffes rapides
& les chocs brufques qui fe croifent en tous fens. Le
Parterre tumultueux dans les jours de grande affluence
eft , fi j'ofe comparer une petite chofe à
une grande ; comme les flots d'une mer en furie
que le vent foulève , les ondes agitées fe replient
les unes fur les autres , fe rompent , fe brifent , fe
féparent ; mais coulent- elles dans un étroit canal ?
leur mouvement eft leut & doux , & elles bravent
les efforts du vent qui voudroit les foulever ; ainf
le Parterre refferré verroit fans crainte & fans
danger le Public refouler fur lui. Le Spectacle ne
feroit plus troublé , on n'entendroit plus des plaintes
& des cris douloureux , & la gêne des Spectateurs de
ce Parterre ne diminueroit que leurs plaifirs fans
expofer leur fanté & leur vie.
P. S. Ces inconvéniens du Parterre debout ont
été bien fenfibles Samedi 27 , aux Opéras d'Iphigénie
& de la Caravane. Le Parterre y étoit fi nombreux,
que les balancemens , les ondulations y furent
continuels , & nuifirent beaucoup à la repréſentation.
Tous les Spectateurs debout y étoient douloureufement
fouffrans. On demandoit à grands cris l'ouverture
des Loges. Ces Parteriens étoient tellement
preflés , que de leurs poitrines froiffées il ne fortoit
que des bravo à demi- étouffés ; leurs bras collés ,
pour ainfi dire , contre leurs côtés , ne leur laiffoient
plus la liberté d'applaudir. Nombre d'entre eux
firent d'inutiles efforts pour percer les rangs épais
qui les environnoient. Plufieurs fe font trouvés mal.
Une pouffière mêlée de fueur s'élevoit par intervalles
du fond du Parterre , & incommodoit beaucoup les
A iv
8 MERCURE
premières Loges & les premiers rangs de l'Amphithéâtre.
Cette peinture , je le protefte , n'a rien d'exagéré
, & je fuis perfuadé que fur les 800 perfonnes
qui pouvoient peut- être compofer le Parterre de ce
jour , il n'y en avoit pas une feule qui ne fût cou
verte de fueur ; & comme la nuit étoit très- fraîche ,
l'impreffion fubite de l'air extérieur frappant fur
plufieurs d'entre eux , a pu leur occafionner des fluxions
de poitrine ou d'autres graves maladies , &
c'eft à l'Opéra , c'eſt à ce Spectacle enchanteur ,
grand , fomptueux & magnifique , qui efface tous
les autres Spectacles de l'Europe , c'eft à ce Spectacle
, dis -je , où tout refpire l'amour , la molleffe
& la volupté , que des François affiftent preffés
comme des harengs en caque , & l'on fouffre & l'on
fupportera plus long- temps cet ufage barbare qui
révolte les Étrangers & qui bleffe tous les coeurs
fenfibles !
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Mercure ; celui
de l'Enigme eft la particule on ; celui du
Logogryphe eft Chapeau , où l'on trouve
cep , cave , vache , Auch , Pau , ache , eau ,
chape, cape , peu , peau.
DE FRANCE.
CHARADE.
PRIVES de mon premier , & tranfis par le froid ,
Les malheureux alloient périr tous de misère ,
Lorfque de mon fecond le Chef & digne l'ère
Sut terminer mon tout & calmer leur effroi.
ENIG ME.
JE puis avec huit piés offenſer le prochain ;
Supprimez le fecond , je fers un Capucin.
LOGO GRYPHE.
JE fuis un être affreux , horrible , extravagant ,
Que l'Amour & le Jeu produifent trop fouvent.
J'ai neufpiés ; cube ou rond , à tes yeux je préfente
Un feul nom ; une chofe ou chagrine ou riante ;
Un légume ; un bon fruit; le contraire de mieux ;
Le plus grand bien du pauvre & de l'ambitieux ;
Ce que l'oifeau de fire enfermé dans fa cage ;
Ce qu'éprouve un beau front fur le déclin de l'âge ;
L'ouvrage d'un infecte , & l'un des demi-Dieux ;
Et l'inftant defiré par les amans heureux.
( Par Mlle *** , de Nanci. }
A v
10
MERCURE
NOUVELLES LITTERAIRES.
Loix PÉNALES , dédiées à MONSIEUR ,
Frère du Roi , par M. du Friche de Valazė.
A Alençon , & fe trouve à Paris , chez
Defauges , rue S. Louis ; Méquignon le
jeune , au Palais , & chez les Marchands
de Nouveautés .
LORSQU'ON examine les Loix exiftantes ,
on fe demande s'il faut en attribuer l'imperfection
à l'incapacité des Rédacteurs , ou à
l'extrême difficulté de ftatuer fagement fur
les intérêts des hommes raffemblés. Mais ,
dans le cours de vingt fiècles , n'aura t'on
pas trouvé de Légiflateur en état de former
un Code raifonnable ? Dans tous les genres ,
les anciens nous ont laiffé des modèles ; une
Science ufuelle comme la Légiflation , feroitelle
fortie auffi incomplette de leurs mains ,
fifa nature même n'offroit des obftacles
effrayans ?
La plupart des Écrivains qui , depuis
quelques années , ont raifonné fur ces ma
tières , ne fe font prefque point douté de
ces difficultés. En fubftituant la métaphyſique
à l'expérience , & l'éloquence à la difcuffion
, il eft très- aifé de gouverner le monde
DE FRANCE. 11
avec des généralités. Lorfqu'on obferve les
bibliothèques de Loix , d'ecrits fur les Loix ,
de commentaires , de controverfes , de définitions
de coutuines , de recherches , de
codes différens dont eft chargé le globe , on
devient plus réfervé à déterminer ces règles
fixes , d'où réfulte l'enfemble des devoirs &
des droits de l'espèce humaine.
"
L'Ouvrage de M. de Valazé ne doit point
être confondu avec ces productions éphémères
& déclamatoires , fi multipliées de nos
jours. On ne trouve dans ce Volume ni ti
rades , ni apoftrophes , ni tableaux. L'Anteur
a préféré le langage de la raifon ; il
cherche la vérité avec candeur , il l'approfondit
fans obfcurité ; il traite ce grand pro-,
· blême de nos Loix Criminelles avec la réflexion
& la mefure que doit dicter tout fujet
d'un intérêt général.
M. de Valazé ne l'embraffe , il eft vrai ,
que partiellement. La procédure qui prépare
le jugement , la procédure dont les formes
ont une influence fi terrible fur la deftinée
des accufés , n'eft point entrée dans fon projet.
Cette branche de la Jurifprudence criminelle
eft trop liée en tous lieux à la conftitution
politique , pour être aifement détachée
du tronc la réforme des Loix Pénales
eft fujette à moins de contrariétés . Montrer
qu'à cet égard l'intérêt de l'humanité s'accorde
avec celui du Gouvernement , & les
droits de l'individu avec ceux de la fociété
entière , eft le but de cet Ouvrage , c'eft un
A vj
12
MERCURE
traité de paix entre la juftice & la compaffion
.
ور
« La fcience de la Légiflation , dit l'Au-
» teur dans fon Difcours Préliminaire , eft
" encore à fon aurore ...... Que dire à des
hommes qui fe refuſent autant à la raiſon ?
Laiffons faire au temps une révolution
» néceffaire au bonheur des hommes : l'ef-
» prit de ce fiècle autorife à la prévoir ; cependant
tâchons de la faciliter. »
Perfonne n'eft plus digne de cet emploi
que l'Auteur lui - même , & l'on auroit peutêtre
encore plus de confiance dans fon efprit
que dans celui du fiècle ; mais lui - même a
touché , fans s'en appercevoir , la profondeur
du gouffre. « Aujourd'hui , dit- il , page
26 , le nombre de nos obligations ne
peut plus fe compter ; il eft tel , qu'il n'y
» a peur être nul homme vivant actuellement
qui ne fe foit mis dans le cas d'un
» châtiment public , fi l'on faifoit valoir
» contre lui toutes les Ordonnances. »
1
Cette inévitable prodigalité fera éternellement
l'obftacle d'une bonne Légiflation
dans les grandes fociétés . Multiplicité infinie
d'objets , détails infinis fur chaque objet ,
difficultés innombrables pour bien voir les
objets , voilà les trois écueils ; remercions
tous ceux qui effayent d'apporter un fanal .
Un favant Magiftrata calculé qu'en fup-
* M. d'Anières , Procureur - Fifcal de la Cotronne
à Berlin , dans un Difcours de 40 pages , fur
DE FRANCE
13
poſant chaque déciſion , chaque loi particu
lière conçue en deux lignes feulement , il
faudroit au moins 21 millions de volumes
in folio de deux milles pages chacun , pour
renfermer le Code légiflatif fur le feul article
du vol. Le meurtre , le crime de lèze -
majefté , le faux , & c. &c . offrent autant de
combinaifons , fans compter celles de la procédure
pour ajourner , pour décréter , pour
enfermer , pour condamner un prévenu .
Comment fortir de ce labyrinthe ? L'Auteur
des Loix Pénales s'eft appliqué du
moins à en reconnoître les ramifications
à en fonder la bafe , & à chercher le fil
que doit tenir le Législateur.
Il eft très - aifé d'entendre M. de Valazé ,
& prefque impoffible de l'extraire ; fon Ou
vrage eft abfolument analytique : on ne peut
guères détacher des propofitions qui découlent
l'une de l'autre , ni fuivre l'Auteur dans
leur déduction , toujours claire , quoique
fouvent abftraite , qu'il faut lire & étudier
dans le Livre même.
Son principe fondamental eft , qu'attaquée
par un de fes membres , la Société doit
le juger fur la morale univerfelle & fur l'intérêt
public. Celui- ci prefcrit de la févérité ;
la morale univerfelle de la inodération . Le
fyftême des Loix Pénales dérive de ce fondément.
la Légiflation , & qui peut tenir lieu d'une bibliothèque
entière,
14
MERCURE
сс
Malgré les modifications du climat , de la
forme de gouvernement , des moeurs particulières
& des circonftances , les règles conftantes
de la morale univerfelle prévalent fur
ces changemens accidentels. Elles ont prononcé
que , par- tout où la fevérité eft inutile
, la Loi pénale qui la preferit eft
» mauvaiſe. La févérité est inutile , quand
la fin qu'elle fe propofe peut être obre-
» nue fans elle . La fin qu'elle fe propoſe eft
la sûreté & la tranquillité publique.
ود
و د
و د
20
ر و
Ces vérités générales étoient connues ,
mais leur développement & leur application
ne fe trouvent avec étendue que dans l'Ou
vrage qui nous occupe. La nature de l'homme
, celle de la fociété , les avantages de
celle ci , & les droits du premier , determinent
feuls la gravité des délits : fur cet accord
doit repofer l'édifice des Loix Pénales .
M. de V. en a décompofé les matériaux
avant de les raffembler à la manière.
Dans les deux premiers Livres , il détermine
les degrés de la moralité des actions
humaines , confidérées comme devoirs &
vertus , comme vices & crimes . Cette échelle
progreffive & ces claffifications font réfumées
dans des tables jointes au texte . Elles
en abrègent la lecture néceffairement aride ,
en offrant d'un coup- d'oeil les divifions morales
adoptées par l'Auteur.
C'eft affurément une grande idée que celle
de dreffet une pareille nomenclature. Si celle
des plantes dont la terre eft ornée , des
DE FRANCE.
If
animaux & des infectes qui la parcourent ,
a fait naître des difputes , le degré de mérite
ou de démérite des actions humaines , ne
fera pas fans doute univerfellement apprécié
d'après le compas de M. de V. On est étonné
, par exemple , qu'il ait rangé au nombre
des vices , la préférence donnée à toute autre
conftitution fur celle de fon pays . Une préférence
d'opinion ne peut être défendue qu'à
des efclaves ; & fi l'Auteur entend par- là
un abandon de fa patrie , il nous femble
encore qu'un Sibériaque , s'il eft raiſonnable ,
ne fera point vicieux de préférer les Loix du
Grand Duc de Tofcane aux Ordonnances du
Gouverneur de Tobolsk.
Cette graduation des vertus , des devoirs
& des vices , eft un préliminaire de l'Ouvrage
même ; il conduit l'Auteur à examiner
la gravité relative des délits . De cet examen
doit réfulter la proportion entre le crime &
le châtiment ; principe rappelé par le Marquis
Beccaria , déjà pofé par Monteſquieu ,
par Gravina , par Monis & par d'autres , &
qu'il est bien étrange qu'on ait jamais conrefté.
M. de Valazé s'eft appliqué à le rendre
fenfible & ufuel , en fpécifiant toutes les
différences d'énormité entre les délits de chaque
claffe particulière.
Cette revûe de l'Auteur a le grand mérite
de l'efprit de méthode qui caractériſe
l'Ouvrage entier ; cependant ce détail eft
encore bien incomplet. « Nous ſuppoſerons ,
16
MERCURE
›› Il en
» dit M. de Valazé , un degré de méchan-
» ceté fixe pour chaque crime , & nous né
» gligerons la plupart des circonftances qui
" peuvent l'aggraver ou l'affoiblir.
réfulte que l'Auteur n'a réellement déterminé
qu'un cas particulier dans chaque efpèce
de délit . Prenons le vol pour exemple.
Importance de l'objet dérobé , befoin plus
ou moins urgent du voleur , degrés de violence
dans fon attentat. Voilà trois points
de vûe fondamentaux ; mais obfervez les
fubdivifions . Quelle eft la fomme volée , &,
à valeur égale , quelles propriétés font les
plus facrées ? Quel eft le lieu & le temps du
vol , l'âge du voleur , fon -fexe , les qualités
phyfiques & morales ? A violence égale , de
quelles armes s'eft il fervi ? Etoit- il en troupe
ou ifolé? Quels furent fes motifs , les degrés
de réflexion , les moyens , les complices ,
les récidives , les reftitutions ? Qu'an feul de
ces rapports échappe au Juge & au Légiflateur
, l'eſtimation de la gravité du crime ne
fera plus exacte ; la juftice ne pefera plus les
actions humaines avec équité; & celle- ci ,
ainfi qu'il arrive journellement , fera facrifiée
à la préciſion de la Loi. Il faut avoir été
` témoin des procédures publiques & des jugemens
en Angleterre , pour fentir l'importance
de ces circonstances .
En négligeant de les analyfer , l'Auteur
des Loix Pénales fe renferme quelquefois dans
des affertions tellement générales , qu'on
DE FRA N.CE. FRANCE. 17
peut les confidérer comme indéfinies. Il a
confacré un article aux Confpirations . Légitimes
ou non , on fent de refte que le fort des
confpirés dépend rarement des Loix . Abfous
par le fuccès , ils furent de tous temps condamnés
par la mauvaiſe fortune ; la Légiflation,
en réglant les formes de ce châtiment,
ne fait que condamner des prifonniers de
guerre ; mais M. de Valazé généralife cette
Sentence pour toutes les confpirations : beau
coup de gens penferont que c'eft aller trop
loin. On pourroit faire la même remarque
fur ce qu'avance l'Auteur touchant les féditions.
Il les range , même les moins graves ,
au nombre des plus grands crimes ; combien
de degrés , de motifs , de diſtinctions à confulter
! La Sentence de l'Auteur les exclut
entièrement .
Celle qu'il porte fur le fuicide nous femble
peu digne de la jufteffe d'efprit qui règne
dans cet ouvrage. On veut que la caufe du
fuicide fe trouve dans la diftinction qu'a fait
la Loi entre les fuicides par folie & les fuicides
de fang-froid . Un grand nombre d'extravagans
, ajoute M. de Valazé , ambitionne
cette dernière gloire , & le fuicide tue par
une vanité que la Loi tend à entretenir . Le
fuicide eft quelquefois la fuite d'un déran
gement phyfique , comme en Angleterre ,
quelquefois encore l'effet de la réflexion ,
prefque toujours celui de l'infortune ou des
paffions défelpérées ; mais jamais la vanité
feule ne furinontera l'amour de la vie ; le
18 MERCURE
duel eft trop inégal entre une foibleffe des
petites âmes , & le plus impérieux de tous
les inftincts .
Le quatrième Livre des Loix Pénales eft
confacré aux moyens de prévenir les crimes.
Ce n'est point ici le cas , prétend l'Au ;
» teur , de fe contenter de préceptes géné
>
raux. Quand on aura dit que , pour pré-
» venir les crimes , il faut que le Gouver
» nement veille à l'éducation des enfans ,
» que le Souverain récompenſe les vertus
» que la Loi foit claire & toujours abfolue ,
» on aura dit des vérités ; mais qu'on veuille
en faire l'application , l'on verra , malgré
cela , germer le crime de tous côtés. Ce
n'eft point affez d'en détourner la volonté
, il faut le rendre , fi l'on peut fe
fervir de cette expreffion exagérée , phyfir
» quement impoffible ; il faut lui oppofer
des obftacles qu'il puiffe difficilement fran-
»' chir. »
39
"
Dans ce but , M. de Valazé recommande
une infinité de Loix prohibitives , Loix de
prévoyance , fouvent tyranniques , Loix qui ,
ftatuant contre des actions indifférentes en
elles - mêmes , feront toujours plus ou moins
haïffables aux yeux du Public , d'une exécution
encore plus odieufe , & par conféquent
tôt ou tard en défuétude . Rien n'eft
plus aifé que de commander & de défendre ;
gouverner eft un autre art. L'Auteur luimême
s'élève contre la multiplicité inutile
de ces Loix qui font naître des coupables ,
DE FRANCE. 19
en augmentant le nombre des actions répréhenfibles
; comment donc s'eft - il exclufivement
attaché à prévenir les crimes , en profcrivant
des ufages très fouvent innocens ,
par des réglemens comminatoires ou par des
défenfes dont la févérité avoifine l'injuftice ?
Pour arrêter les banqueroutes , M. de Valazé
propofe un Tribunal chargé de vérifier tous
les ans les regiftres des Marchands & Négocians
, & de faire ceffer le commerce de ceux
qui auroient de mauvaiſes affaires . Nous
ofons croire que le remède feroit pire que
le mal , & que le commerce fuiroit bientôt
d'une bourfe foumife à une pareille inquifition
.
En divers pays , on a défendu de porter
l'épée ; les affains ont pris des ftylets , &
les attaques à la sûreté n'ont été que plus
dangereufes. Lorsque le refpect du ferment
s'eft affoibli , il a fallu recourir aux contrats ,
aux greffes , aux Gignatures ; aux Notaires ;
de là les faux de toute efpèce , & mille crimes.
La bonne- foi , a dit un éloquent Magiftrat
, ftipule en deux mots : je promets.
Entaffez réglemens fur réglemens , prohibitions
fur prohibitions , police fur police ,
vous rendrez les méchans plus ingénieux ;
vous n'en aurez pas un de moins. Je ne connois
qu'un fecret pour prévenir les crimes ,
c'eft de rendre les hommes honnêtes & heureux.
Dans la Tofcane , peuplée de onze cent
mille âmes , un délit grave y eft un événement
comme la difette. Sans les moeurs ,
20 MERCURE
fans le bien être des differentes claffes de
Citoyens , les moyens propofés par M. de
Valazé feront très infuffifans ; mais il excite
à réfléchir fur ce grand objet qui n'eſt qu'ac
ceffoire dans fon Ouvrage.
Si l'on veut en connoître tout le prix , il
faut en méditer les Livres cinq & fix . L'Auteur
y a mis fes forces en réſerve ; dans plu
fieurs Chapitres on retrouve la fagacité de
Montefquieu & la courageufe élévation de
J. J. Rouffeau. L'examen de ces difcuffions
nous eft interdit par les bornes que nous nous
fommes prefcrites ; nous ne pouvons pas ren
fermer dans quelques pages l'abrégé du fyftême
focial : contentons- nous d'être les précurfeurs
de la reconnoiffance publique à laquelle
M. de Valazé vient de s'affurer des titres.
Après avoir approfondi l'hiftoire de la
fociété , les obligations de l'homme dans les
époques primordiales , & fes devoirs dans
l'état actuel de civilifation ,l'Auteur en tire
des conféquences évidentes, dignes des médi
tations du Législateur.
Aujourd'hui, refferré dans fes droits par l'inégalité
des conditions , fans être obligé à
moins de devoirs, le peuple a un intérêt infiniment
moindre à la confervation & au bonheur
de la Société. Si la plupart des crimes font l'ou
vrage du pauvre, c'eft que n'étant plus compté
dans la diftribution générale des propriétés
il doit tendre fans ceffe à recouvrer fes
titres au partage . Ses befoins , fes paflions
toutes contrariées le pouffent , par une vio
DE FRANCE. 21
lence fourde & permanente , à défobéir aux
Loix ; mais elles font plus puiffantes à fe
défendre , qu'il ne l'eft à les attaquer ; auffi ,
plus il tend à la liberté , plus il en perd.
S'il étoit vrai , comme l'a prétendu le Préfident
de Montefquieu , que la liberté confiftat
à faire ce que les Loix permettent ,
les permiflions n'en conduiroient pas moins
le peuple de tous les pays à mériter la
corde.
M. de Valazé a peint cette déplorable fituation
avec énergie & fenfibilité : « Linté-
» rêt du pauvre à la Société, n'eft plus à met-
» tre en comparaifon avec celui des hom-
" mes qui la formèrent. On lui a fufcité de
" nouveaux befoins , en lui offrant fans
ceffe le fpectacle de nouvelles jouiflances.
"
"
Expofant alors fon intérêt , fi prodigieufe-
» ment affoibli , on fentira que les obli-
" gations ont dû s'affoiblir auffi . Il n'eft pas
» le feul à fe plaindre : l'homme placé dans
» la médiocrité , voit les jouiffances du
» riche , il connoît les misères du pauvre ;
» fi l'état de l'un excite fon envie , il tremble
auffi d'être réduit à la condition de
» l'autre dont il eft fi voifin ; il s'agite ; les
plus doux momens de fa vie font empoifonnés
; fa médiocrité l'oblige à des
» combats perpétuels . »
ود
ל כ
وو
ود
Si les dix huit vingtièmes de la Société fe
plaignent de l'ordre qui y règne ; fi l'intérêt
primitif à l'affociation eft prefque
anéanti , elle fe diffoudroit fans les liens
22 MERCURE
indiffolubles qui nous y attachent ; mais
une habitude forcée , fouvent contractée à
notre infu , ne peut être comparée à un
engagement formel ; ainfi du moment où
l'intérêt de l'homme focial à la communauté
n'eft plus égal aux obligations qui
l'affujétiffent , les Loix pénales doivent être
moins févères. La juftice naturelle prefcrit
cette indulgence, M. de Valazé en a démontré
la néceffité.
Il fuit la preuve de ce principe fondamental
dans les diverfes révolutions de la Jurifprudence
criminelle. Capitales d'abord , pécuniaires
enfuite , puis redevenues cruelles ,
les peines fe font écartées de plus en plus
de cette équitable proportion entre les intérêts
& les devoirs , entre le but de l'inftitution
de Société, & les droits qu'elle a donnés
fur fes Membres au gouvernement
pénal .
La peine de mort a été le plus grand écart
de cet équilibre. M. de Valazé a traité cette
queftion dans un Chapitre particulier ; c'eft
un effort de logique , de raifon & d'humanité.
Cette déplorable coutume avoit
déjà trouvé une multitude d'adverfaires , &
dans ce nombre, des Légiflateurs , des Hommes
d'Etat , des Philofophes , jufqu'à des
Jurifconfultes ; mais elle a eu fes défenfeurs ,
& qui le croiroit ? J. J. Rouffeau, dans le
Contrat Social, a pris auffi la ferpe de dommage.
Les uns & les autres ont trop ſouvent
abufé dans cette difcuffion de leur
DE FRANCE. 23
1
efprit ou de leur éloquence ; ils fe font égarés
dans les routes obfcures de la métaphyfique
, ou laiffés entraîner à des amplifications
théâtrales. Aucun n'a apperçu cette
matière , & ne l'a préfentée fous un point
d'optique plus lumineux que l'Auteur des
Loix pénales. Aux autorités , aux argumens
fpécieux dont on a étayé ce fyftême de l'ho--
micide juridique, il oppofe le droit naturel ,
la conftitution fondamentale de l'ordre .
focial, la juftice primitive à laquelle toutes
les juftices doivent être fubordonnées , &
les convenances qui feules mettent en harmonie
les inftitutions civiles & la raifon.
1
»
>>
"
C'eft la propriété , dit M. de Valazé ,
" c'est - à- dire , les chofes qui font le vrai ,
» le premier , le principal objet des Sociétés
& des Gouvernemens. Ils n'ont lieu que
» pour la jouiffance & la confervation des
chofes ; leurs droits ne s'étendent point
» au delà des chofes ; par conféquent les
• peines & les récompenfes ne feront
prifes que des chofes , & l'on ne dira pas
» que le Gouvernement , s'il eût été imaginé
pour la confervation des choſes , a
» pu ordonner le meurtre pour obtenir
» cette fin précieuſe , la fûreté & la tranquillité
perfonnelles. Le traitement con-
» forme à ce principe eft de priver l'homme,
irrémédiablement méchant , de tous les
» avantages de la Société & du Gouverne-
» ment , c'est- à- dire , de lui ôter tout ce
و د
ور
"
24 MERCURE
"
qu'il tient de l'une & de l'autre , & de ré-
» duire l'homine focial à la condition d'hom-
" me primitif..... » Mais la Société , qui
doit être fans paffions , ne doit point rechercher
la douleur dans la peine . Si pour
faire ufage de fon autorité fur les chofes ,
elle eft forcée de faire violence aux perfonnes
, fi les privations qu'elle inflige entraînent
auffi des peines corporelles , elles
ne doivent le rapporter qu'à la liberté du
coupable ; fa détention devient néceffaire ,
elle eft utile , exemplaire & fuffifante fi l'on
y joint la condamnation aux travaux publics.
Cette doctrine fi naturelle & fi confolante
, M. de Valazé la difcute & l'établit
avec autant de force que de profondeur.
Grâces à la fageffe de fon génie , il l'a préfentée
avec le ton & la meſure néceffaires
pour le faire pardonner dans le fiècle de
vérité, les vérités les plus inconteftables.
Le détail des peines à fubftituer à celles
de mort , les rapports des Loix pénales
entre elles , & leur application reſpective
aux différens délits terminent , cer Ouvrage,
L'Auteur l'a complété par des tableaux gradués
des crimes de tout genre avec les peines
correfpondantes , tableaux fur lefquels on
repofe fa vûe avec un attendriffement mêlé
d'amertuine lorfqu'on les rapproche des
échafauds.
Par fon importance , par la philofophie ,
c'eſt à dire , par l'efprit de réflexion , plus
rare
DE FRANCE. 25
rare de jour en jour , qui accompagne cet
Ouvrage , & par fes vûes abfolument neuves
, il fera placé dans le très- petit nombre
des Ecrits vraiment utiles. Le ftyle en eft
conforme à l'objet , fimple & clair dans la
difcuffion , attachant fans prétention à attacher
, & modefte fans timidité.
M. de Valazé a eu l'honneur de remettre
à MONSIEUR un Manufcrit , où il indique
les moyens de rendre praticable le nouveau
régime pénal qu'il propofe. A ce Manufcrit
étoient joints des plan , coupe & élévation
des maifons de correction que ce Projet rendroit
néceffaires. L'Auteur ne pouvoit , fans
nuire au Projet même , publier les idées
fur ce fujet. Il s'eftime trop heureux que
MONSIEUR ait daigné en accepter le dépôt .
( Cet Article eft de M. Mallet du Pan l'aîné , Auteur
duJournal Hiftorique & Politique de Genève . )
VARIÉTÉ S.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure.
MESSIEU SSIEURS ,
Je crois devoir répondre dans votre Journal à
l'Anonyme qui a bien voulu fe charger d'y rendre
compte de Coriolan . Quoiqu'il foit très - poffible de
cacher des intentions malignes fous les apparences
de la politeffe , je fuis perfuadé que c'eft par un mo
tif de bienveillance qu'il a pris fur lui de m'avertir
N°. 14, 3 Avril 17341
B
26 MERCURE
des fautes qu'il a cru voir dans mon Ouvrage , &
c'eft auffi par un motif de reconnoiffance que je me
propofe de lui montrer les erreurs que je crois appercevoir
dans fa Critique . C'eft une petite difcuffion
devant les juges de l'Art ; ils prononceront entre
nous deux .
Je ne dirai rien du reproche que me fait l'Ànonyme
, d'avoir violé l'unité de temps & de lieu Je
le renvoye à ma Préface , où je me flatte d'avoir
prouvé à tous les gens de bonne- foi , ce qui l'étoit
déjà pour les connoiffeurs , que je n'avois point violé
l'efprit de la Loi . Si l'Anonyme ne trouve pas mes
raifons bonnes , il faut , pour les détruire , qu'il en
donne de meilleures. Je viens tout de fuite à fes obfervations
fur la marche & le plan de l'Ouvrage .
Selon lui , j'ai ôté à l'action fa vraisemblance &fon
plus grand intérêt. Écoutons- le .
« Ce qui attache dans ce fait hiftorique , ce qui
» doit au Théâtre lui donner un caractère impo-
" fant , c'eft de voir le fier Coriolan exercer contre
» Rome une vengeance progreffive & implacable ;
» c'eſt de voir un feul homme faire expier un feul
affront par une chaîne de calamités ; c'eft de voir
» un Guerrier offenfé punir la fuperbe Rome , la
» réduire au dernier foupir , forcer fon orgueil à
» l'humiliation , à la prière , faire tomber à fes
» genoux cette Reine du monde. Mais quand je vois
52
ود
Coriolan quitter la Scène vers la fin du troifième
» Acte , pour aller combattre les Romains , & que
» dès le quatrième , Rome envoie un de fes Confuls
» pour lui demander grâce , rien ne m'intéreffe ,
plus d'illufion . Comment me perfuadera - t'on
qu'une vengeance auffi implacable que celle de
» Coriolan , foit déjà affouvie , qu'un orgueil auffi
indomptable que celui de Rome foit abaiffé
» Avant que je conçoive Rome aux genoux d'un
Citoyen rebelle , il faut qu'on m'ait fait voir fes
90
"
3
DE FRANCE. 27
» murs prêts à s'écrouler , il faut enfin que j'aye vû
fa deftruction prête à fe confommer avant de croire
à fon abaiffement. »
و ر
Voilà de belles phrafes , qui malheureuſement ne
'font pas de bonnes raifons . Que bien des Lecteurs
fe laiffaffent féduire par ce langage oratoire , je
n'en ferois pas étonné ; mais on le fera peut être,
quand je vais démontrer , avec la dernière évidence
qu'il n'y a pas une idée qui ne foit abfo ument fauffe ,
contraire à tout principe , à tout effet théâtral , &
que ces phrafes bien analyfées offrent prefque autant
d'erreurs que de mots. Cela ne corrigera pas les
Critiques inconfidérés ; mais cela peut apprendre le
cas qu'on en doit faire .
D'abord, qu'est ce que l'Anonyme entend par une
vengeance progreffive ? C'eft apparemment une ven
geance dont les effets vont toujours en croiffant .
Eh bien cette phrafe , dans l'application , eft vuide
de fens . Il faudroit donc , felon lui , que d'Acte en
Acte les Romains fuffent plus malheureux , & Coriolan
plus implacable . Car il eft impoffible que le
Critique veuille dire autre choſe. Or , je le prie de
m'apprendre comment on peut , dans le cours d'une
action théâtrale , faire entrer cette chaîne de calamités
qui lui paroît une fi belle chofe . Je conçois
bien que dans l'Hiftone on peut prendre des villes ,
gagner des batailles & affamer une Capitale ; mais
dans une Tragédie , c'eft avec tout cela qu'on fait
des entre- Actes , & pas une Scène. Coriolan pourroit
battre les Romains quatre fois au lieu d'une ,
tuer leurs Confuls , &c . L'action dramatique n'auroit
pas
fait un pas. Le fond de la fituation eft tou
jours le même. C'eft toujours Rome vaincue & Coriolan
vainqueur , c'eft toujours l'une qui fupplic &
l'autre qui refufe , & la vengeance progreffive ennuyera
bientôt , parce qu'il n'y aura ni un nouveau
reffort , ni un nouvel obſtacle , ni un nouveau
Bij
28 MERCURE
moyen. C'eft
pourtant cette vengeance progreffive
qui feule peut attacher l'Anonyme. Ce qui m'étonne
le plus , c'eft qu'avec cette façon de penfer , il ne
trouve pas excellens tous les Coriolans qu'on a faits ;
car ils font tous plus ou moins tracés fur le plan qu'il
demande .
L'Anonyme fe plaît à voir aux genoux de Coriolan
cette Reine du monde. Je réponds que fût- ce la Reine
du monde , elle ne doit pas être trop long- temps à
genoux. Mais ici le Critique eft tombé dans la même
inadvertance que prefque tous les Auteurs des Coriolans
; ils ont tous vû Rome comme au temps de
Céfar, & ne parlent que de l'Univers & du monde
aux fers , &c. Il faut fans doute qu'elle ait déjà
l'orgueil que doivent lui donner les victoires , fa
liberté & les oracles ; mais il falloit ſe fouvenir
Rome n'étoit alors qu'une très - petite République
combattant dans un coin de l'Italie contre les
Tribus Volfques. On peut voir , par cet exemple ,
qu'il eft également commun d'écrire & de juger fans
réflexion.
que
Mais voici bien pis . L'Anonyme ne s'intéreffe.
plus à rien , & n'a plus d'illufion du moment où l'on
n'employe que deux Actes à fléchir Coriolan ; il ne
peut fe perfuader qu'une vengeance auffi implacable
foit déjà affouvie. Et moi , j'ai peine à me perfuader
qu'on raffemble autant de contre-fens dans un feul
mot. Ils font remarquables. Et où donc a-t'il pris
cette étrange idée que la vengeance de Coriolan
doit être affouvie ? Mais fi elle étoit affouvie , il ne
la facrifieroit pas. S'il avoit fait à fou gré affez de
mal aux Romains , il n'auroit rien à accorder à fa
mère ; s'il étoit déjà las de hair , il n'y auroit aucun
mérite à le fléchir. L'Anonyme veut apparemment
qu'il fe rende de laffitude . Affouvie ! ce mot feul
détruit tout ce qu'il y a de plus intéreffant dans ce
fujet , & c'eft ainfi qu'on juge & qu'on critique,
20
DE FRANCE. 29
Si vingt ans de réflexions & d'études me donnoient
le droit d'inftruire l'Anonyme fur l'Art du
Théâtre , je lui dirois : vous êtes fi loin de la vérité ,
que pour produire un grand effet dans la Scène ou
Vécurie parvient à fléchir fon fils , il faut précisément
tout le contraire de ce que vous demandez . Plus l'injure
fera récente , plus Coriolan fera bouillant encore
des premiers tranfports de fa haine & de fon
reffentiment , & plus la Scène deviendra théâtrale :
ramener un perfonnage de très- loin & en très- peu de
temps , voilà le triomphe de l'Art , voilà ce qui pro
duit une vraie péripétie , & c'eft ce qui avoit frappé
tant d'Auteurs dans le fujet de Coriolan . Qu'au moment
où il voit fa mère , il brûle de conſommer
une vengeance que tout femble lui affurer , & que
pourtant l'autorité & la douleur maternelles , & l'éoquence
de la nature paroiffent affez fortes pour
dre fon changement vraisemblable , voilà ce que
preferit l'Art Dramatique, & ce qu'atteſteront tous les
connoiffeurs dans cet Art , regardé comme le plus
difficile de tous , parce qu'il demande & l'imagina
tion la plus vive , & l'efprit le plus jufte.
ren-
L'Anonyme ne veut pas croire à l'abaiffement de
Rome avant d'avoir vû fes murs prêts à s'écrouler.
J'avois cru qu'il fuffifoit d'une victoire remportée
fous ces mêmes murs par un homme tel que Coriolan
, pour que Rome pût s'abaiffer devant un de
fes Citoyens qu'elle fe repentoit déja d'avoir ou
tragé. L'Anonyme auroit voulu peut - être cinq ou
fix affauts ; cela eft beaucoup plus héroïque ; mais
s'il n'eft pas content de moi , il le fera bien moins
des Romains , s'il fe donne la peine d'ouvrir l'Hiftoire
il fera bien autrement fcandaliſé , quand il
verra qu'ils ne combattirent même pas , qu'ils laifsèrent
Coriolan prendre une douzaine de villes , &
venir camper devant Rome fans que les Confuls
ofallent en fortir. Que dira- t'il alors de la Reine des
B iij
30 MERCURE
Nations ? Il ne voudra pas plus croire à la vérité
qu'à la vraisemblance ; il ne concevra pas plus les
Hiftoriens que le Poëte Tragique Il faut pourtant
qu'il fe perfuade qu'il fuffit d'un feul homme pour
opérer ces fortes de révolutions , & que la tête tourne
facilement à ceux qui ont une grande faute à fe
reprocher. C'eft ce que j'ai tâche d'exprimer dans
ces vers :
L'horreur eft dans nos murs ; il femble qu'un feul homme
Emporte le courage & les forces de Rome.
Troublé par fes remords , ce Peuple fans appui
S'accufe , & croit le ciel irrité contre lui.
Le malheur qu'on mérite accable d'avantage .
Voilà précisément où en étoient les Romains.
Nous ne dirons rien , pourfuit l'Anonyme , de
Paffaffinat de Coriolan . Eh ! qu'en diot - il ? C'est le
feul déncuement poffible , il eft hiftorique , néceffaire
& motivé par tout ce qui précède. Il est trèsvrai
qu'à la première repréfentation , le récit de cette
mort étoit amené trop brufquement . Cette faute étoit
réelle , mais heureufement très- aifée à réparer . Une
Scène de douze vers a fuffi pour annoncer le danger
de Coriolan , & le Public en a paru fatisfait.
C'eft à propos de cette correction que le Critique ,
pour s'égayer , voudroit qu'on ne donnât au Public
que des canevas qu'on rempliroit à volonté . Je lui
répondrai férieufement qu'il pouffe la févérité un
peu loin s'il ne permet pas que le jour de la repréfentation
éclaire l'Auteur fur des fautes légères ;
que Racine lui - même a retranché des Scènes entières
dans Andromaque & Britannicus ; que Voltaire
a changé à la repréfentation tout le fecond
Acte de Brutus , une partie de celui de Tancrède ,
une partie du troisième Acte de Mahomet , beaucoup
de Scènes de Sémiramis , & c. Si les Maîtres
nous ont donné cet exemple , pourquoi nous autres
DE FRANCE.
31.
chétifs n'aurions nous pas la permiffion de le ſuivre ?
Mais comme il eft permis à chacun d'énoncer fon
voeeu , le beau plan que me propofoit tout-à- l'heure
l'Anonyme me met , je crois , dans le cas d'exprimer
auffi ce que je defirerois d'un Critique. Je voudrois
donc , quand un homme d'efprit entreprend la critique
d'un Ouvrage dont l'Auteur ne lui paroît pas
tout-à- fait imbécille , qu'il put fe perfuader que cet
Auteur , avant de donner une Pièce au Théâtre , l'a
mélitée au moins quelque temps , qu'il a confidéré
le fujet fous tous les afpects , qu'il a pefé , autant
qu'il étoit en lui , les moyens , les effets & les difficultés
; qu'il eft très naturel que quelque partie de
l'édifice bâti dans fon imagination ait échappé à fon
jugement , & frappe les yeux des Spectateurs & des
Juges , mais que pour lui propofer du jour au lendemain
un enſemble tout contraire au fien , quoique
ce dernier ait été applaudi par le Public ; pour
lui dire en quelques lignes oratoires & magiftrales
comment il auroit dû faire , il faut ou de bien grandes
fumières ou une bien grande confiance . Par malhear
l'un eft un peu plus commun que l'autre , & c'eſt à
ce propos que Racine dit fi judicieuſement dans la
Préface de Britannicus qu'un Cenfeur tire quelquefois
plus de vanité d'une critique fort mauvaise , qu'un
Auteur n'en tire d'une affez bonne Pièce de Théâtre.
J'ai l'honneur d'être , Meffieurs , &c .
15 Mars. DE LA HARPE .
Biv
32 MERCURE
RÉPONSE à la Lettre précédente.
AI bien peur qu'en lifant cette Lettre on ne
dife à M. de la Harpe : Jupiter , tu te fâches. Je
crois au moins qu'on ne fera ni chariné ni furpris
du ton qui règne dans fa Réponſe , & l'on conviendra
qu'il vaut mieux le fouffrir que de l'imiter.
Quant aux raifons qu'il donne pour combattre ce
que j'avois écrit lors de la repréfentation de fa Tragédie
, comme il me femble qu'elles ne détruifent
rien , je crois n'avoir rien à défendre , & je renvoye
à l'Extrait que M. Imbert vient de donner de
cet Ouvrage.
Je me contenterai de relever un feul trait de fa
Réponſe. M. de la Harpe dit que fi la vengeance de
Coriolan étoit afſouvie , il n'auroit rien à facrifier à
fa mère. Cette raifon eft fpécieufe ; ce qu'il ajoute
fait voir à quoi fe réduit fa jufteffe . Plus l'injure
fera récente , continue M. de la Harpe , plus Corio-
Lan fera bouillant des premiers tranfports de fa
haine & de fon reffentiment , & plus la Scène fera.
théâtrale. Dans ce principe , fi M. de la Harpe faifoit
fléchir Coriolan en quittant les Tribuns qui
viennent de le condamner , c'est- à -dire , avant
même de le faire fortir de Rome , la Scène feroit encore
plus théâtrale ; car l'injure feroit plus récente ,
& Coriolan feroit encore plus bouillant des premiers
tranfports de fa haine & de fon reffentiment.
Mais que deviendroit alors l'hiftoire de Coriolan ?
Toujours fera- t- il vrai de dire le feul moyen
dramatique de me faire croire fa haine difficile à ap
paifer , c'eft de ine la montrer durable & opiniâtre.
Ceci devroit engager M. de la Harpe , quand il
défend fes Ouvrages , à fe défier un peu plus de fa
que
DE FRANCE.
33
logique & de fes vingt ans de réflexions & d'études.
Je viens de relever ce qu'il y a de plus fort de raifon
dans la Réponſe , & cela doit prouver qu'il lui feroit
encore plus facile de faire une meilleure Tragédie de
Coriolan que de juftifier celle qu'il a faite.
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL.
QuUAND un fujet , avec des moyens foibles
, n'annonce que des difpetitions médiocres
, c'eft une cruauté auli décourageante
qu'inutile , que de le juger à la rigueur;
il ne fert même de rien de l'avertir
qu'il a pris une mauvaife route , & de
lui en indiquer une meilleure , puifqu'il n'y
pourroit efpérer affez de fuccès pour le
dédommager de l'illufion qu'on lui auroit
ôtée , mais quand une perfonne , douée de
tout ce que donne la nature , fe deftine à
parcourir la carrière épineufe du théâtre , où
ces avantages ne tiennent lieu de véritables
talens que pendant un temps fort court ,
où l'on ne pardonne point les négligences ,
& encore moins les écarts , où enfin chaque
partie de l'art doir tendre vers la perfection ,
ce feroit lui rendre un bien mauvais fervice
que d'employer des ménagemens pour lui déguifer
des vérités dures , mais utiles . Madame
BY
34
MERCURE
:
Guaftello eft dans ce cas. A travers la foule
d'adul teurs dont fa charmante figure doit
être environnée , nous offrons lui faire entendre
des avis févères dictés par l'intérêt
qu'elle infpire , & qui lui feront plus profitables
fans doute que les complimens que
lui attirent fa jeuneffe & fa beauté. Les uns ,
nous le favons , bien moins flatteurs que les
aurres , la perfuaderont peut être bien plus
difficilement ; mais duflions nous encourir
fa haine , plus jaloux qu'elle même de fon
talent , nous emploierons loin d'elle une
rigueur que fa vûe nous feroit peut être
oublier. Madame Guaftello a la voix trèsbelle
, très brillante , affez facile pour lui
donner encore plus de légèreté , elle s'exerce
à chanter la bravoure. A la bonne heure ;
quoiqu'heureufement ce genre foit prefqu'entièrement
exclus de notre fcène , la
légèreté dans la voix eft toujours une qualité
précieufe mais elle choifit mal les
airs ; ils ne font pas dans le diapafen de fa
voix , dont les cordes hautes ne font pas
encore formées . Elle n'y parvient que par
des efforts ; & la voix , lorfqu'on la contraint
, n'a plus de sûreré dans l'intonation.
Madame Guaflello chante faux , par cette
feule raifon . Si elle ne change pas entièrement
fa méthode , qui eft mauvaife , fi elle
ne renonce pas à paffer le la , jufqu'à ce
qu'elle ait fi bien travaillé les cordes fupérieures
qu'elle y puiffe monter fans peine ,
elle perdra tout- à- fait , & pour jamais , la
DE FRANCE. 35
jufteffe de l'intonation , fans laquelle on ne
réuflit nulle part. Madame Guaftello chante
des paroles italiennes ; elle ne fait point la
langue , & la prononce fort mal. C'eft un
ridicule qu'ont adopté depuis quelque temps
nos Chanteufes Françoifes , & qui , nous
l'efpérons , ne durera pas long temps ; mais
puifqu'il eft de mode , on peut le pardonner
à celles qui ne chantent que dans
les concerts ; il eft bien plus dangereux pour
celles qui font au théâtre. Ces prétendues
Italiennes n'ont pris des véritables que la
charge & les défauts dont le premier eft
une molleffe d'articulation qui fait qu'on
n'entend pas un mot des paroles. Tant mieux
pour les concerts ; car les gens fenfibles à
l'accent de la langue , feroient bien plus
choqués s'ils entendoient combien il eft
meltraité ; mais au théâtre , il faut prononcer
& comment y parvenir , quand
on a pris l'habitude contraire dans une langue
, qu'un faux préjugé fait regarder comme
incompatible avec l'articulation ? Pourquoi
Madame Guaftello cherche t'elle à gâter la
beauté de fes traits par des contorfions , des
mouvemens de tête & d'épaule , malheureufe
caricature encore des Chanteufes Italiennes
? En Italie , où le chant eft tout , &
l'action peu de cchhooffee , on pardonne un
gefte défagréable , quand il fert à dilater
les poumons , & à rendre l'haleine plus
longue ; mais en France , il faut avoir bonne
grace fur- tout ; & une expreffion qui n'eft
-B vj
36
MERCURE
que dans les épaules , nous paroîtra toujours
fort ridicule. Concluons : Madame Guaftello
eft très jeune , & c'eft une grande
reffource. Si elle change entièrement la méthode
, fi elle met une attention férieure à
cultiver les moyens , à vaincre fes défauts ;
fi ceux qui la confeillent font plus jaloux de
fes talens que de fa beauté , il n'eft pas douteux
qu'avec les avantages naturels , elle
ne devienne un jour un fujet très précieux.
Ce long article ne nous permet pas . de
rendre à MM . de Vienne & Blafius le
tribut d'éloges qu'ils méritent ; mais nous
aurons occafion d'y revenir.
COMÉDIE FRANÇOISE.
ΟΝON a continué les repréfentations du
Jaloux , & leur fuccès a toujours été en
augmentant. Nous allons faire connoître
cette Comédie , en donnant à nos Lecteurs
les détails que nous leur avons annoncés.
Le Chevalier de Bellegarde aime une Marquife
, jeune , veuve, riche & belle. Aimable
& fait pour plaire , il a infpiré à ſa maîtreffe
un amour très - vif ; mais fon caractère
méfiant , foupçonneux & jaloux , nuit aux
qualités de fon âme & de fon efprit , &
jette l'alarme dans le coeur de la Marquife.
Tour - à tour tendre & emporté , il fait paffer
tour - à - tour dans le coeur de fon amante le
défeſpoir & la tendreffe . Le Marquis de Val
DE FRANCE. 37
fain , fon ami , & parent de la Marquife , eft
d'abord l'objet de les craintes ; mais celui - ci
ne le laiffe pas longtemps dans fon incertitude
, & diffipe bientôt les frayeurs.
Valfain eft un de ces êtres froids , égoïftes ,
perfiffleurs , que l'on rencontre fouvent dans
la Société , qui aiment à leur aile , & pour
qui tout attachement un peu vif eft une
chimère. Il amène chez la Marquife une
jeune Comteffe , veuve auffi , mais folle, extravagante
, dont l'éducation a cté à peuprès
celle d'un homme , qui en porte pref
que toujours l'habit , & qui manie avec la
même adreffe un cheval & un fleuret. Le
ton libre , l'air aifé , degagé de la Comteffe ,
excitent de nouveau les foupçons du Chevalier.
Il a entendu parler d'un frère de cette
Comteffe , il n'ignoie pas qu'il exifte entre
le frère & la four beaucoup de reffemblance
, en conféquence il fe perfuade que
la Comteffe n'eft autre chofe que ce frère ,
& ne balance pas à croire que , d'intelligence
avec Valfain , il ne fe foit ainfi travesti pour
s'introduire auprès de la Marquife. Il les
fait obferver par une Soubrette de la Marquife
, qui feint d'être dans fes intérêts , &
par fon Valet même ; mais tous deux ne. le
fervent pas , parce qu'ils croient que leurs
Maîtres ne fauroient être heureux en s'époufant.
C'eft peu pour le Chevalier , il obferve
encore lui même la Marquife & la
Comteffe , il les épie , & toujours poffédé
par fes chimériques idées , il les fur38
MERCURE
· ·
prend tête à tête , entend la Comteffe
parler de fe divertir aux dépens de quelqu'un
, croit qu'il eft queftion de lui , &
s'élance dans l'appartement comme un furieux.
Son apparition fubite effraie les femmes
, qui prennent la fuite . Cette fuite même
le confirme dans fes foupçons. Il fe livre
alors aux tranfports les plus alarmans , &
envoye un cartel à la Comteffe. Celle- ci ,
très- éloignée de fe douter de la fureur du
Chevalier , ouvre le biller , qu'elle s'imagine
être une déclaration , & cela fur des perfifflages
de Valfain. Mais elle eft fort étonnée
de la propofition qu'on lui fait. Elle balance
fur le parti qu'elle doit prendre ; mais
elle fe réfout à accepter le cartel , aux rifques
de tout ce qui peut en arriver. Valfain
, qui a tout appris , veut que la Marquife
foit témoin de cette folie. Il imagine
de lui dire que le Chevalier eft infidèle , &
que la Comteffe eft la caufe de fon infidélité.
Il lui déclare que les deux amans fe
font donnés rendez- vous au parc pendant
la nuit , & l'engage à s'y trouver. Elle
vient en effet , & fe retire à l'écart à l'arrivée
du Chevalier , qui eft bientôt ſuivi de
la Comteffe. C'eft ici que la jeune folle fe
trouve réellement embarraffée. Le Chevavalier
brûle de venger ce qu'il appelle fon
injure , il preffe fon ennemi de rerminer
leur différend , & s'indigne de fon irréfolution
. Enfin elle apperçoit Valfain , reprend
DE FRANCE.
39
courage , met l'épée à la main ; mais Valfain
, la Marquife , & le Baron fon oncle ,
dont nous n'avons point encore parlé , s'élancent
entre les combattans , & les féparent.
On s'explique enfin . Tout le monde fe
réunit pour ouvrir les yeux du Chevalier :
la Comteffe elle même ne lui laiífe pas lieu
de douter qu'elle ne foit une femme , & lui
prouve qu'à d'autres yeux que ceux d'un ,
jaloux , les actions & les difcours auroient
fuffi pour le faire connoître. Le Chevalier
honteux , defefpéré , avoue les torts affreux
dont il eft coupable ; fent enfin que fon
indomptable jalousie rendroir la Marquife
malheureuſe , il déclare , en gémiffant , qu'il
fe facrifie lui-même , & qu'il s'éloigne en
emportant dans fon coeur l'image de la Marquife,
& le remords de fes extravagances.
Sa retraite fait verfer des larmes à la Mar--
quife , & Valfain augure de ces larmes , &
du profond chagrin qui anime le Chevalier ,
que l'un ne partira point , que l'autre pardonnera
bientôt , & qu'ils finiront par être
heureux .
Lorfque cette Comédie fera imprimée ,
nous ferons connoître quelques incidens que
le peu d'étendue qu'on doit donner à ces
articles nous a forcés de fupprimer , & qui
fervent autant à l'enchaînement qu'à la marche
de l'action. Ce que nous venons de dire
fuffit pour faire connoître les principaux ref
forts qu'a employés M. Rochon de Chabannes.
Nous ne fommes point de l'avis de
1
40
MERCURE
quelques Critiques , qui ont penſé que le
Chevalier n'a point de motifs réels pour être
jaloux , & que ces motifs auroient exifté , fi
la Marquife avoit été auffi coquette qu'elle eſt
fenfible & réfervée. Ce raifornement nous
paroît peu réfléchi ; car fi la Marquife
étoit coquette , le Chevalier leroit fondé
à être jaloux ; il ne feroit alors que malheureux
, & fon caractère propre à ce
qu'on appelle le Drame , deviendroit étranger
à la bonne Comédie. Parmi les caractères
Dramatiques , on peut diftinguer celui
du Jaloux comme un des plus faillans , &
comme un des plus fufceptibles des grands
effets de la Scène , parce que le mal réel
que fait éprouver la jaloufie le rend intéreffant
, & que la facilité avec laquelle il
conçoit des foupçons ridicules , le rend trèscomique.
Si les extravagances d'un jaloux
ont des motifs réels , tout eft brifé ; plus de
refforts pour la Comédie , plus de ces combats
entre la raiſon & la jalousie , plus de ces
fluctuations qui agirent un coeur incertain ,
& qui le faifant paffer de la confiance au
foupçon , & du foupçon à la confiance ,
donnent à fa phyfionomie une mobilite faite
pour attacher & pour plaire . Le traveftiffement
de la Comteffe nous a paru fort in
génieux , les incidens qui en refultent font
plaifans , & donnent au rôle du Jaloux un
degré d'activité & de chaleur qui conduit au
dénouement d'une manière gaie & rapide.
Que le Chevalier foit jaloux d'un homme
DE FRANCE. 41
joli , aimable , jeune & galant , rien de
plus fimple , il n'y a pas là le petit mot
pour rire ; mais qu'il le devienne d'une jeune
folle ; qu'il s'obſtine à y voir un homme &
un amant aimé , que les tranfports furieux
le conduifent jufqu'à défier une femroe , &
que la fin du cartel qu'il lui a propofé , foit la
découverte de l'irrégularite de fa conduite ,
& de l'extravagance de fes emportemens :
voilà réellement des notifs pour la Comédie.
Que l'on ne dife pas qu'une telle
donnée eft inadmiffible ; car , de toutes les
paffions , celle qui égare le plus aisément ,
qui confond le plus fouvent toutes les idées
& toutes les convenances , c'eft la jaloufie.
Nous ajouterons que le rôle de la Comteffe
a un but très- moral , aujourd'hui fur - tout
que beaucoup de femmes fe piquent peut être
un peu trop de vouloir nous reffembler , &
perdent ainsi les grâces diftinctives de leur
fexe. Une analyfe plus raiſonnée & plus étendue
de cette Comédie , nous mettra à même de
fournir des preuves à l'appui de ce que nous
avançons ; elle fervira en même temps à dé
montrer que le caractère du Chevalier eft
deffiné avec beaucoup d'adreffe , d'intelligence
& de vérité. Nous avons déjà parlé du ftyle :
ce que nous en citerons dans l'analyse que
nous annonçons , fera connoître fi nous nous
fommes trompés en lui donnant beaucoup
d'éloges.
Nous ne finirons point cet article fans
parler de Mlle Raucourt. Cette Actrice joue
42 MERCURE
le rôle de la Comteffe avec une aifance , une
grâce , une gaîté véritablement aimables ;
& il fera difficile de bien repréfenter ce rôle
après elle.
Mlle Contat a montré dans le perfonnage
de la Marquife beaucoup d'intelligence &
d'âme. Tous les jours fon talent prend plus
d'effor , & fa fenfibilité devient plus intéreffante.
M. Fleury joue Valfain avec goût &
fineffe , & M. Molé et toujours fublime
dans le caractère du Jaloux.
ANNONCES ET NOTICES.
Du Pronostic dans les maladies aiguës , par
M. Leroy , Profeffeur en Médecine au Ludovicée
de Montpellier , Membre de la Société Royale de la
même Ville & de celle de Londres , &c. A Montpellier
; & fe trouve à Paris , chez Méquignon
Ï'aîné , Libraire , rue des Cordeliers
Le Pronostic en Médecine eft l'Art de prévoir les
événemens , les crifes qui doivent faire craindre ou
efpérer pour le Malade On fent qu'un pareil Art ne
peut être fondé que fur l'obfervation . Il eſt également
utile au Médecin , pour fa confidération perfonnelle
, & au Malade , pour fa guériſon , parce
qu'il eft plus facile d'obvier à des accidens qu'on a
prévus. On doit donc lire avec intérêt un Ouvrage
complet fur cette matière . C'eſt ce que vient d'entreprendre
M. Leroy. Il étoit naturel qu'il fit ufage
de ce qu'Hippocrate a écrit là- deffus ; mais il l'a
fait fans affecter pour ce grand Homme une eſtime
fuperftitieuse , & il a fait un choix parmi les ProDE
FRANCE. 43
noftics. Il y a joint ceux de nos meilleurs Auteurs &
ceux qui font le fruit de fa propre expérience. Il a
deftiné fon Ouvrage aux jeunes Praticiens qui ont
befoin de l'expérience d'autrui pour diriger leurs
procédés en Médecine .
VIE édifiante de Benoit Jofeph Labre , mort à
Rome en odeur de fainteté le 16 Avril 1783 , par
M. M *** A Paris , chez Servières , Libraire ,
rue Saint Jean de- Beauvais
Cette Vie eft compofée fur les informations faites
par l'ordre du Saint - Siège , & fur le témoignage de
quelques Perfounes qui l'ont connu. L'Auteur y a
mêlé des réflexions morales & chrétiennes pour
rendre l'Ouvrage auffi utile qu'édifiant.
ABRÉGÉ de la Vie du Serviteur de Dieu
Benott - Jofeph Labre, écrite par J. B. Alegiani ,
Avocat en la Caufe de la Béatification , dédié à
Son Éminence M. le Cardinal Jean Archinto , Préfet
de la Congrégation des Rits , & Rapporteur de
la Caufe , in - 12 de 70 pages , nouvelle Édition ,
traduire de l'Italien , revue & corrigée. A Rome ;
& fe trouve à Paris , chez Méquignon junior , Libraire
, rue de la Juiverie en la Cité.
Le ftyle de cet Ouvrage eft moins tempéré que
celui du précédent ; mais le même efprit l'a dicté ,
& la même édification en eft le réſultat .
LETTRE fur la Découverte du Magnétifme
animal , à M. Court de Gebelin , Cenfeur Royal ,
&c . , par le Père Hervier , Docteur de Sorbonne ,
Bibliothécaire des grands Auguſtins , & c . A Pékin ;
chez Couturier , Imprimeur - Libraire , quai des Auguftins.
Cette Lettre , qui a été lue avec beaucoup de fuc44
MERCURE
cès dans une Affemblée du Musée de Paris , refpire
le plus grand enthouſiaſme pour la doctrine Mefmérienne.
C'eft au moins le tribut d'un coeur reconnoiffant.
L'Auteur reconnoît avoir été guéri par M.
Mefmer d'une maladie très-grave.
ANTIQUITÉS d'Herculanum , Tome V & dernier
des Peintures , Numéros 7 & 8. A Paris , chez
l'Auteur , M. David , rue des Noyers.
Nous avons toujours annoncé cette Collection
comme précieuse pour les Amateurs d'Antiquités.
JOURNAL d'Education , Étude des Langues
étrangères , Cours de Langue Italienne , premier Février
1784 , par M. Luneau de Boisjermain . A
Paris , chez l'Auteur , rue Saint André des - Arcs.
Ce Cahier comprend les dix -fept & dix - huitième
Chants de la Traduction de l'Ariofte.
ESSAT fur l'Art du vol aérien , avec figures.
Prix , livre 16 fols broché. A Paris , chez la
Veuve Duchesne , Libraire , rue Saint Jacques ; &
Brunet , Libraire , rue de Marivaux , vis- à - vis la
Comédie Italienne.
L'Auteur de cette Brochure , après l'hiftoire des
efforts que les hommes ont faits jufqu'ici pour
voler dans les airs , foutient qu'il eft poffible d'y
réuffir par les feules loix de la méchanique. Après
en avoir énoncé les moyens , il réfute les objections
qu'on peut faire fur les dangers du vol aérien , &
finit par la defcription d'un Ballon aérostatique qui
peut s'enlever fans le fecours du gaz inflammable.
MINERALOGIE des volcans , ou Defcription
de toutes les fubftances produites ou rejetées par les
feux fouterrains, par M. Faujas de Saint - Fond ,
DE FRANCE. 45
༡ in - 8 ° . de 509 pages. Prix , 6 livres broché , 7 liv.
relié. A Paris , rue & hôtel Serpente.
Le nom de M. Faujas de Saint - Fond à la tête
d'un Ouvrage de ce genre , établit un préjugé des
plus avantageux , & l'Ouvrage répond à la réputation
de fon Auteur. Il eft plein de recherches , &
jette de grandes lumières dans cette partie intéreſfante
des Sciences .
LA Carlo - Robertiade , ou Épître badine des
chevaux , ânes & mulets de ce bas monde au fujet
des Ballons , par M. de Piis , Secrétaire de Mgr.
Comte d'Artois , Brochure in- 12 de 8 pages. A
Londres ; & fe trouve à Paris , chez Cailleau , Imprimeur-
Libraire , rue Galande.
Les Ballons ont réveillé la gaîté originale de M.
de Piis. Le fujet de cette bagatelle, c'est l'expreffion
de la reconnoiffance des chevaux , ânes & mulets
qui fe regardent comme licentiés par l'invention des
Voitures aéroftatiques, M. de Piis , après avoir
rendu hominage à MM. de Montgolfier dans un
mot d'avis , préfère le Ballon de MM. Charles &
Robert, qu'il appelle les Carolines.
Aquiconque ouvrit les barrières ,
Gloire foit , honneur & falut !
Mais d'après nos foibles lumières ,
Nous autres , bêtes s'il en fut ,
Nous penfons que les Mongolfières
Arriveront moins vîte au but ,
Quoiqu'elles partent les premières.
Cette petite Pièce offre des traits ingénieux &
plaifans, tels que ces vers -ci :
Que maint Nouvellifte échauffé
Vous condamne au pied d'un gros arbre ;
Que maint Préſident du café
46
MERCURE
Vous cite à fa table de marbre.....
Le noble feu qui vous embrafe
Vous affure vingt Parieurs ;
Notre camarade Pégafe
Vous promet encor les Rieurs ;
Et par bonheur pour la Phyfique ,
Dame cabale ne pourra
Faire tomber par fa logique
Vos ballons , comme un Opéra.
L'INVENTION des Globes aéroftatiques , Hommage
à MM. de Montgolfier , par M. le Comte
d'Imbert de la Platière , Lieutenant - Colonel de
Troupes Légères , Chevalier de l'Ordre Chapitral
& Militaire de l'ancienne Nobleffe d'Empire , des
Académies de Rome , &c . Brochure in - 8 ° . de
23 pages. Prix , 12 fols . A Paris , chez Cailleau ,
Imprimeur- Libraire , rue Galande.
C'eft un petit Recueil de chanfons fur différens
airs , mais toutes fur le même fujet , les Globes
aéroftatiques. Voici le couplet que nous preférons à
rous les autres ; c'eft un amant qui rend compte
d'un voyage qu'il a fait dans un Ballon .
AIR du nouveau Confiteor.
Toujours pouffé par un bon vent,
Et foutenu par l'atmosphère ;
J'arrive , je ne fais comment ,
Sur le logis de ma Bergère. bis .
Arrêtons-nous (bis ) c'est trop de foin ;
Je ne veux pas aller plus loin . bis.
LE Mort imaginaire , ou la Nouvelle du
Globe aéroftatique aux enfers , Conte , par un Compatriote
de M. Charles. A Paris , chez l'Auteur ,
DE FRANCE. 47
maifon de M. Champion , Portail du Collège du
Pleffis , rue Saint Jacques.
Le cadre de ce Conte , qui eft affez gai , c'eſt un
homme dont la raifon s'eft troublée en voyant enterrer
fa voifine , & qui s'imagine être mort comme
elle . Rien ne peut l'en diffuader . Enfin on lui an .
nonce quelqu'un fous le nom d'un ami qui étoit
mort en effet quelques années auparavant ; & le
mort imaginaire , qui croit le reconnoître , fe félicite
de retrouver aux enfers fon ancien ami . Celui ci
lui donne des nouvelles de l'autre monde ; il lui
parle des vertus du Roi & de l'invention des Ballons
; enfuite il l'engage à boire ; il parvient à l'y
déterminer ; le prétendu mort ayant bien bu s'endort
, & à fon réveil il ne fe croit pas plus mort
qu'il n'a envie de mourir.
ONZIE ME Recueil de Musique arrangé
pour le Ciftre ou Guittare Allemande , contenant
les plus jolies Ariettes , Romances & Airs variés ,
avec Accompagnement , terminés par une Sonate.
M Pollet l'aîné , déjà connu pour un des meilleurs
Maîtres de Ciftre que nous ayons , eft l'Auteur de
ce Recueil . Prix , 6 livres . A Paris , chez l'Auteur ,
Cloître Saint Merry , maifon de M. Gerbet , Négociant
, & aux Adreffes ordinaires .
PREMIER Recueil d'Airs & de Chansons ,
avec Accompagnement de Piano - Forte ou de Harpe ,
par M. Leroy , Maître de Chant , OEuvre IV . Prix ,
3 liv. 12 fols , gravé par fon épouse . A Paris , chez
l'Auteur , Marchand de Mufique , Place du Palais
Royal , au Café de la Régence.
Ce Recueil offre un très joli choix de paroles.
L'exécution typographique en eft auffi très -foignée ,
& fait honneur au talent de Mme Leroy.
48
MERCURE
NUMERO 2 du Journal de Violon , ou Recueil
d'Airs nouveaux arrangés pour Violon , Alto ,
Flûte & Baffe. L'année entière de douze Cahiers
eft de 18 liv . à Paris , & de 21 livres en Province.
Chaque Cahier féparé 2 liv. 8 fols . On fouferit en
tout temps pour ce Journal & celui de Guittare ,
chez M. Baillon , Marchand de Mufique , rue
Neuve des Petits - Champs , au coin de celle de
Richelieu .
Ce Journal , fait pour plufieurs Inftrumens , ne
reffemble point par fa forme à celui que nous avons
annoncé dernièrement , pour lequel on foufcrit chez
M. Bornet , & qui n'eft fait que pour deux Violons
ou Violoncelles . Ils font compofés tous deux avec
beaucoup de foin .
RECUEIL de petites Pièces pour le Forte-
Piano à l'ufage des Commençans , par M. Back,
Prix , 4 livres 16 fols . A Paris , chez M. Baillon ,
Marchand de Mufique , rue Neuve des Petits-
Champs , au coin de celle de Richelieu .
Pour les Annonces des Titres de la Gravure ,
de la Mufique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
TABLE.
SUR un Legs connu ,
Sur le Parterre debout de la Variétés ,
Comédie Italienne,
Charade , Enigme & Logo
gryphe ,
3 Loix Pénales,
26532
4 Concert Spirituel , 33
Comédie Françoife , 36
Annonces & Notices ,
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 3 Avril . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris ,
le 2 Avril 184. GUIDI
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI IΤΟO AVRIL 1784.
PIÈCES FUGITIVES .
EN VERS ET EN PROSE.
PORTRAIT D'AGLAU R E.
2!
Pour peindre Aglauré & fes attraits , OUR
Je n'employerai point les preftiges
D'un Art qui , de tous les portraits
Fait autant de petits prodiges :
Le vrai guidera mon pinceau ;
Mon modèle eſt dans la Nature ,
Et les couleurs de l'impofture
Gâteroient le fond du tableau.
La beauté d'Aglaure eft touchante ;
C'eft le fentiment , la candeur;
Une vivacité charmante
Qui fe marie à la douceur :
Daas fes traits fon âme eft parlante ,
Nº . 15 , 10 Avril 1784. ?
C
50 MERCURE
Et qui la voit connoît fon coeur.
Son efprit fuyant la fatyre ,
Cette adroite malignité
Qui voudroit exciter le rire
Aux dépens de la vérité ,
Et les airs de la vanité ,
Et ce jargon froid , infipide ,
Que dicte la ftérilité ;
Sait joindre au bon fens qui le guide ,
Ce ton de la fimplicité ,
Modefte , & même un peu timide.
ÉTRANGÈRE aux jaloux tranſports
Qui réveillent la calomnie ,
Qui darde les traits fans remords
Sur tous les charmes qu'on envie :
Aglaure , avec fincérité ,
Juge fon fexe & le révère :
Elle applaudit au caractère ,
Aux agrémens , à la beauté ;
Place le talent dans fa fphère ;
Aux vertus , à la probité ,
Prodigue un encens néceſſaire :
Jamais injufte ni févère ,
Par efprit de rivalité.
DANS tout elle a le don de plaire :
La voit-on cadencer fess pas ,
C'eſt la grâce de Terpficore ;
DE FRANCE.
De Vénus ce font les appas.
Mais , que dis- je ? c'eſt mieux encore :
Cet abandon du fentiment ,
Ces regards où l'âme reſpire ,
Ce ton léger de l'enjouement
Que la vérité ſeule infpire ;
Un air noble , un maintien décent ,
Le plus agréable ſourire ;
Rien d'affecté , rien de trompeur ;
Tout eft puifé dans la Nature ;
Ce font les plaifirs de fon coeur ,
Qui les anime & les épure ,
Telle au milieu des Jeux , des Ris ,
Aglaure eft toujours elle- même ;
En la voyant on eft furpris ;
On l'admire , & bientôt on l'aime.
Mais c'en eft affez , je me tais ,
Je reste au-deffous du modèle ;
Car , pour bien rendre tous fes traits ,
Il faudroit le pinceau d'Appelle.
(Par M. Miftelet , de Versailles. )
LA PIQUURE D'ÉPINGLE.
EPIPINNGGLLEE qui , par ta piqûre ,
Enfanglantas le fein d'Iris ,
Contre la fraîcheur de fes lys ,
Pourquoi diriger ta bleffure ?
Cij
52 MERCURE
Ah! connois , connois ton erreur !
Non , non , fon fein n'eft point coupable ;
Mais , hélas! bien plutôt fon coeur ,
Pour tous les amans intraitable.
Dans ce coeur trop idolâtré
Plonge ton ftylet acéré.
Pour toi , quel honneur mémorable ,
Si ton foible dard en ce jour
Bleffoit un coeur invulnérable
Aux traits impuiffans de l'Amour !
( Par M. Crignon , d'Orléans. )
LE PAPILLON ET LE LYS , Fable.
«
ADMIREZ l'azur de mes aîles ,
Difoit un Papillon au Lys majeftueux ;
La ceinture d'Iris expefe- t'elle aux yeux
» D'auffi vives couleurs , des nuances plus belles ? »
Le Lys lui répondit : « Infecte vil & fier ,
" D'où te vient cet orgueil étrange ?
" As- tu donc oublié qu'hier ,
Reptile obfcur , tu rampois dans la fange ? »
( Par M. le Bailly , Avocat en Parlement. )
萬
DE FRANCE. 53
A M. PANNELIER D'ANNEL , Auteur
d'un Ouvrage fur l'Aménagement des
Forêts. *
Quor , Borée eft encor le maitre ,
Que dis-je? le tyran de l'air !
Quoi , le Printemps vient de renaître
Sans chaffer le froid de l'Hiver !
Lorfque les fleurs devroient éclore ,
Ces belles larmes qui , dit- on ,
Coulent des beaux yeux de l'Aurore ,
Se changent en blanche toifon ;
C'eft-à- dire en baiffant le toll ,
Que dans la plus jeune ſaiſon
La nuit , le jour , il neige encore !
Enfin verrons-nous aux jours froids
Quatre faifons céder la place ?
Verrons-nous , foufflant dans nos doigts ,
Ces quatre Reines à la fois
S'affeoir fur un trône de glace ?
Encor nos gauloifes forêts ,
Qui, contre l'Hiver & fes traits,
Etoient nos riches tributaires ,
* Cet Ouvrage renferme les vûes les plus utiles , & des
principes qui ont été adoptés auffitôt par le Gouvernement
Angloiss
C iij
5.4
MERCURE
Prêtes , dit-on , à s'épuiſer ,
A nos foyers vont refuſer
Leurs penfions alimentaires.
PANNELIER , dont l'oeil créateur ,
Dont les foins actifs , tutélaires ,
Aux forêts valétudinaires
Rendent leur sève & leur vigueur !
O combien de fois à leur aide
T'appeloient mes fens engourdis !
Ils te demandoient le remède
Des maux que tu nous as prédits.
Suis tes projets ; à ton empire
Soumers ce Roi des végétaux ,
Utile à tout ce qui refpire ,
Qui fert nos plaifirs , mos travaux ;
Sans qui l'image du chaos
Pourroit encor fe reproduire ; *
Et qui , devenu l'aliment
De nos Arts , de notre richeffe ,
A tous nos biens fournit fans ceffe
Ou la matière ou l'inftrument.
Que de ta fage prévoyance
Rien ne rallentiffe l'effor ;
Dis & redis , écris encor
Il ne faut pas réfléchir long - temps , pour fe
convaincre que le bois , comme matière ou comme inftrument
, fert à tous les befoins de la vie.
DE FRANCE.
55
Ce que t'apprit l'expérience.
Pourfuis ; & fi l'Hiver jamais
Redevient pour nous trop févère ,
Prépare au moins par tes fuccès
Des armes contre fa colère ;
Et tu feras le fagitaire
Qui l'aura percé de fes traits .
( Par M. Imbert )
ÉPITAPHE d'un Gentilhomme qui mourut
au retour de la première Croifade.
C1 -Gir un brave Chevalier , *
Dévot , courtois , de bonne mine ,
Qui perdit dans la Paleſtine
Un ceil , un bras , fon Ecuyer ,
Et vint mourir , fur fon fumier ,
De la pefte & de la famine.
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent .
LE mot de la Charade eft Souffrance ; celui
de l'Enigme eft Scandale ; celui du Logogryphe
eft Defefpoir , où l'on trouve dé
( à coudre & à jouer ) , idée , pois , poire ,
pire , efpoir , effor , ride , foie , Perfee , foir.
* Olivier Larcher de la Touraille , ancienne Maiſon
de Bretagne.
Civ
56 MERCURE
CHARA D E.
AIR: N'eft -il, Amour , fous ton empire , &c.
MON premier dans notre langage
Eft fans façon ;
Je donne un animal fauvage
Dans mon fecond ,
Et mon tout eft un perfonnage
De grand renom .
JE
( Par M. Richard , Avocat à Preuilli. )
ENIGM E.
E fuis le terme du malheur ,
Et je mets le comble au bonheur ;
Attaché conftamment au char de la fortune ,
J'aime Amphitrite & j'abhorre Neptune ,.
Avec Zéphyr je careffe la fleur ,,
Je fupporte le froid ainfi que la chaleur ;
Tantôt fur la tendre verdure >
Tantôt à l'ombre des vergers ,
Je folâtre avec les Bergers ,
Je fuis dans les tréfors qu'enferme la Nature ,
Je voltige auffi dans les airs ,
Et l'on me trouve prefque au bout de l'Univers.
(Par M. Verani de Varenne , âgé de 14 ans . )
DE FRANCE. 57
JE
LOGOGRYPHE.
E naquis dans l'Égypte , & fus célèbre en Crête.
Dix piés , non fans détour , offrent à l'interprète
Ce que deux fois le jour on prend chez les Anglois ;
Du Théâtre François la Mufe protectrice ;
Ce qu'Orphée employa pour revoir Eurydice ;
Une douce boiffon qui n'enivra jamais ;
Un fleuve remarquable ; une ville de France ;
Une dans l'Italie , un endroit où l'on danſe ;
La langue que parloient Horace & Cicéron ;
Deux notes de mufique ; un meuble de maiſon ;
L'anagramme de Nil ; une lente monture ;
Un vêtement connu qui fert à la parure ;
Dans le fond d'un tonneau le fédiment formé ;
Et dans l'Afie enfin un Mont très - renommé.
(Par M. L *** F *** . )
C▾
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
FIN de l'Extrait de la Monarchie Françoife
ou de fes Loix , par Pierre Chabrit , Confeiller
au Confeil Souverain de Bouillon ,
& Avocat au Parlement de Paris. A
Bouillon , à la Société Typographique ; &
fe trouve à Paris , chez Belin , Libraire ,
rue S. Jacques ; Mériget le jeune , Quai
des Auguftins , & au Palais Royal.
M. DE CHABRIT va nous apprendre luimême
quel est l'Ouvrage qu'il entreprend ,
& dans quel efprit il voudroit l'exécuter.
ور
و ر
و د
" J'ai voulu connoître nos Loix ; & pour
cela , je me fuis vû forcé de compofer
l'Ouvrage que je publie. C'eft une chofe
» affez remarquable qu'il m'ait fallu ce travail
& cette longue méditation , pour en
tendre paffablement des Loix fuivant lefquelles
, dans chaque fiècle , tant de millions
d'hommes ont dû vivre.
ود
ود
20
» Plus de trente mille volumes fur cette.
❤ matière ne nous ont pas éclairés ; qu'eft-
» ce donc qui nous a fait écrire un fi grand
» nombre de Livres , & pourquoi cette im-
» menfe bibliothèque renferme-t'elle fi peu
de chofes ?
"
"
• J'ai tour à tour éprouvé le.
» découragement & l'efpérance ; mais touDE
FRANCE.
$9
ན
» jours j'ai regardé l'Hiftoire complette de
nos Loix comme le Livre du Citoyen , qui
voudroit les invoquer ou leur obéir , &
du Légiflateur , qui voudroit les maintenir
» ou les réformer.
ود
و ي
» J'ai compris que le meilleur moyen de
» le traiter d'une manière utile , c'étoit d'en
» faifir le tout & l'enfemble , d'abréger &
d'approfondir.
» Je me fuis arrêté fur chacune des Légiflations
qui ont eu vigueur en France depuis
que les Romains y furent foumis par
» les Barbares .
ود
» Sur chaque Légiflation & fur chaque
» Loi , j'ai cherché quelle révolution &
» quelle puiffance l'avoient introduite , quel
» Code l'avoit tranfmife , quel territoire &
quels hommes y avoient été foumis ,
quelles peines & quels juges en avoient
affuré l'exécution , de quelle manière elle
» avoit perdu ou confervé fon empire.
و د
و د
"
""
ود
Les grandes époques m'ont fourni le
plan de mes divifions , parce que j'ai vû
» que les Loix étoient filles du temps , créécs
» & dévorées par lui : j'ai jugé que la méthode
qui étoit la plus facile & la plus
» sûre pour l'Auteur , l'étoit auffi
l'étoit aufli pour le
» Lecteur.
39
»
J'ai oublié tout ce que l'habitude aveugle
m'avoit appris , & j'ai cherché à ne
» rien omettre de ce que l'homme le plus
étranger à nos ufages auroit pu me demander
; & cette immenfité de livres &
و د
39
Cavi
60 MERGURE
• de matières , je l'ai réduite à quelques vo
» lumes , qui n'auront pas tout dir , fans
doute , mais qui auront , ce me femble
» dit toutes les chofes effentielles , & beaucoup
de chofes qui n'avoient pas encore
» été dites. » .
Le ton de cette Préface prépare bien , ce.
me femble , à la grandeur du fujet , & diſpoſe
le Lecteur à réfléchir profondément
avec l'Écrivain. Il eft impoffible , après y
avoir jeté les yeux , de ne pas paffer de la
Préface à l'Ouvrage. Un Ancien difoit aux
Architectes : quand vous éleverez un temple
à quelque Dieu , faites qu'on ne puiffe en
regarder la façade fans entrer dans le temple
, comme fi on y étoit entraîné par la
main du Dieu même. Voilà quel doit être
l'effet d'une Préface.
Les fragmens que nous venons de citer
ne préfentent que le point de vûe le plus
général de l'Ouvrage entier , tel qu'il doit
fortir un jour des mains de M. de Chabrit.
Voici les objets que renferme le Volume
qu'il publie aujourd'hui.
1º. Un tableau de la Légiſlation Romaine
dans les Gaules au temps de l'établiffement
des barbares.
2°. Le peu de monumens qui nous reftent
de la Légiflation Armoricaine & Bretonne.
3 °. L'hiftoire de l'établiffement des barbares
dans les Gaules.
4°. Des Alains & des Saxons.
5 °. De la Légiflation Bourguignone ,
DE FRANCE. 61
6º. De la Légiflation Wifigothe.
7° . De la Légiflation Françoiſe juſqu'à
l'établiffemennt des Coutumes.
8. Des fources des Coutumes.
Il eft impoffible de fuivre l'Auteur dans
les détails de cette foule immenfe de Loix ,
de Réglemens & de Coutumes dont il trace
l'Hiftoire. Je voudrois feulement montrer
au Public le genre de mérite & d'utilité qui
diftingue dès à préfent cet Ouvrage , & à M.
de Chabrit ce qu'il pourroit faire peut- être
encore pour rendre fon Ouvrage plus utile
& plus intéreffant.
Il faudroit avoir l'efprit bien gâté par la
vanité de juger , pour ofer prononcer fur le
mérite d'un Ouvrage aux titres des Livres &
des Chapitres . Un grand Homme de nos
jours a été accufé d'apprécier ainfi les plus
beaux Ouvrages ; mais il eft des occafions où
cette méthode eft auffi sûre qu'une autre : à
la fimple lecture de la table des Chapitres
on pourroit affurer que Grotius & Puffendorf
ne font que des Savans , & que Montefquieu
eft un grand Philofophe. En confidérant à
l'ouverture du Livre de M. de Chabrir ,
d'un côté , la multitude infinie d'objets qu'il
embraffe , & de l'autre le court Volume
qu'on a dans les mains , il vient deux
idées bien favorables , l'une de l'étendue de
fon efprit , & l'autre de la précifion de fon
efprit.
J'ai voulu abréger & approfondir , dit M.
de Chabrit : tout le refferre dans fon Livre ,
62 MERCURE
les Livres , les Chapitres , les phrafes.
Il a donné aux Loix Bourguignones &
Vifigothes , cet ordre heureux qui eft la
vraie lumière des efprits , & qui manque aux
Codes des peuples les plus éclairés , parce
que les Législateurs les plus célèbres ont eu
des vûes fublimes , & n'ont pas connu la
méthode. Ce n'eft peut être que de nos jours
que l'efprit humain a été capable de rédiger
un grand Code de Loix ,
M. de Chabrit fait porter dans l'Hiftoire
la lumière des Loix , & dans les Loix celle
de l'Hiftoire ; & l'on fait que celui qui n'étu
dieroit que les événemens , ne connoîtroit pas
les événemens , & que celui qui ſe borneroit
à l'étude des Loix , ne comprendroit pas
les Loix. Gravina , le premier , a bien compris
ce principe , & une centaine de pages qu'il
a écrites fur le Droit Romain , l'expliquent
mieux que tous les in folio de tous les Jurifconfultes
.
Le grand fecret de l'efprit philpfophique ,
l'art des rapprochemens , ne manque point
à M. de Chabrit . Lorsqu'il eft dans une époque
, fon oeil fe porte fur toutes les époques
. Un ufage naît fous le règne de Clovis ,
& déjà il le lie à une Loi de Charlemagne
ou de Louis XIV . Aux plus grandes diſtances
il unit les chofes par leurs rapports , & fi elles
n'ont point de rapports , iill lleess uunniitt par leurs
différences , parce qu'il fait que les faits ifolés
fe perdent dans la mémoire , & qu'en les
attachant les uns aux autres , on les attache ,
DE FRANCE. 62
pour ainsi dire , à l'efprit des Lecteurs . Lorfqu'il
ne peut pénétrer jufqu'à l'intention du
Légiflateur , quand les circonftances qui ont
fait naître une coutume ne paroiffent plus
dans les temps , il attribue à une Loi un motif
que , peur être , elle n'a jamais eu, il donne
à une coutume une origine qui n'eft peut- être
pas la véritable , mais qui en fait mieux connoître
le fens , qui en peint mieux le caractère
, & qui fauve le mortel ennui de l'étude
d'une Légiflation d'où l'efprit du Légiflateur
a difparu.
Il rend l'étude des Loix barbares intéreffante
, parce qu'il les peint avec les couleurs
de leur fiècle , & qu'il les juge avec les lumières
du nêtre. Il montre par- tour affez
d'efprit , de connoiffance & de philofophie
pour mériter qu'un peuple éclairé l'avoue
pour l'Hiftorien de fa Légiflation.Cette place
étoit vacante dans la Littérature Françoife ;
tout fait efpérer que M. de Chabrit va s'en
emparer & la remplir.
Je loue beaucoup , & je crains de ne pas
loner affez; je retarde le moment où finira
l'éloge , parce que là doit commencer la
critique . Je puis la différer encore en citant
un morceau qui faffe voir combien font mérités
ces éloges que nous venons de donner
à l'Ouvrage de M. de Chabrit ; je choisis ce
qu'il dit du Code Théodofe .
" Théodofe le jeune , après la mort d'Honoré
, défeſpérant de réunir les Empires
→→ d'Orient & d'Occident fous la puiffance ,
64 MERCURE
22
و ر
voulut les réunir fous fes loix. Valenti-
» nius lui ouvrit les archives de l'Occident ;
» & Antiochus , à la tête de fept autres Jurifconfultes
, lui compofa le Code qui
» parut fous fon nom en 438 , & dont nous
» n'avons pu recouvrer que des fragmens.
» Le but de cette compilation fut de fimplifier
la Légiſlation , & de lui donner
» un efprit chrétien. Pour cela , on décida
qu'il ne falloit pas remonter au delà de
Conftantin ; mais avec cette précaution
ridicule , étoit - il donc poffible d'avoir
» une Légiflation raisonnable ?
و و
ود
"
"3
"
""
و ر
» Conftantin & fes fucceffeurs n'avoient
fait des réglemens que pour les objets fur
lefquels il en manquoit , ou pour lesquels
il n'y en avoit pas eu de tels qu'ils les
» avoient defirés ; du refte , ils avoient laiffé
» leurs États fe conduire par les Loix qui s'y
» étoient trouvées établies : en ne recueillant
» les Loix Romaines que depuis Conſtantin
, Théodofe omettoit donc une partie
effentielle de ces Loix ; il fe contentoit des
fupplémens , des modifications , des interprétations
de quelques Empereurs , &
il négligeoit les Loix fondamentales de
l'Empire.
و ر
و د
30
Encore fi fa compilation , imparfaite
» dans fon enfemble , eût répondu en quel-
" que chofe à fes grands deffeins ; mais
» qu'on cherche férieufement à développer
l'efprit des Loix qui dûrent y entrer , on
» verra que les Princes qui les avoient por
93
DE FRANCE. 65
» tées , avoient contracté un caractère de
» haine & de deftruction contre l'ancien
" culte & un autre caractère de zèle
و ر
,
pour le nouveau . Ce n'eft pas tout ; par
» une bizarrerie d'un autre genre , leurs
» Loix confervoient tout - à - la- fois une
» teinte de fanatifme & une teinte d'idolâ-
» trie. Théodofe recueillit donc des régle-
» mens qui , s'ils avoient été bons pour
"
changer les hommes , devoient tôt ou tard
» être mauvais pour les gouverner ; auffi
» nous voyons que les Payens lui reprochè-
» rent de la dureté , & les Chrétiens des er-
» reurs , & les uns & les autres étoient
» fondés .
ود
» Ne le feroit- on pas de même à foutenir
» que Théodofe ne réuffit pas mieux à fimplifier
la Légiflation étoit ce l'abréger
» que de publier un très gros Volume de
Loix , & de mettre en tête : S'il fe trouve
» d'autres Édits ou Conftitutions qui aient
» une date certaine , qu'on les refpecte comme
" Loix , qu'on refpecte auffi comme Loix les
réponfès de Papinien , de Paul , de
30
و د
ود
» d'Alpien , de Modeftin ; celles de Scévole ,
de Sabin , de Julien , de Marcel , & de tous
» ceux que ces Jurifconfultes ont cités. Étoit-
» ce lever les difficultés que de rendre cha-
» cun arbitre , & de la valeur de tant d'autorités
, & du mérite de tant de pièces ;
» que de faire une Loi qui fuppofoit une
» infinité d'autres Loix , que de ſe borner
au règne de Conftantin , & de permettre
66 MERCURE
"3
و و
d'interroger les Jurifconfultes de la République
? Mais je crois que j'aurai trouvé la
» raifon de tout ceci ; l'ignorance des Compilateurs
de Théodofe les fit trembler
» d'avoir omis dans leur Collection informe
" & précipitée , des décifions effentielles. »
33
L'Auteur conclut que fi Antiochus eût
été un homme de génie , il fe fût fervi de
la commiffion & de la puiffance qu'on lai
donnoit , pour régénérer les deux Empires àla
fois , ou pour en établir un nouveau fur
leurs débris. Cette opinion de M. de Chabrit
fur la puiſſance des Loix dans les mains d'un
homme de génie , eft un témoignage fans
doute de la grandeur avec laquelle il les con
fidère lui même. Toute cette critique du
Code Théodofe eft d'un Philofophe ; les
Jurifconfultes parlent rarement ce langage.
La première critique que j'ai à faire à
M. de Chabrit , porte fur l'ordre dans lequel
il a difpofé les matières de fon premier
Volume. Il a un Livre fur les Loix des Bour.
guignons , un Livie fur les Loix des Vifigoths
, un Livre fur les Loix des Francs : de
forte que des chofes qui font les mêmes ,
ou qui diffèrent peu , reviennent fouvent
dans le même Ouvrage ; & qu'après avoir
parlé , par exemple , des peines & des jugemens
à l'article d'un peuple barbare , M. de
Chabrit , à l'article d'un autre peuple barbare
, parle encore des peines & des jugemens.
Il eût mieux valu , ce me femble , rapporter
à la fois , fous les mêmes titres , toutes les
DE FRANCE 67
difpofitions de ces Codes fur les mêmes ob
jers. C'étoit s'épargner des répétitions ; le Lecteur
qui eût embraffé d'un coup d'oeil toutes
ces Légiflations barbares , les auroit mieux
retenues en les comparant dans leurs rapports
& dans leurs différences . Il eft des
chofes qu'il faut divifer pour leur donner
plus de clarté & plus de fimplicité , il en eft
d'autres qu'on rend plus claires & plus fimples
en les réuniffant : diftinguer ces occafions
, eft un des dons les plus heureux de
l'efprit philofophique. M. de Chabrit l'a
fenti lui même quelquefois. Il commence
ainfi un de fes Chapitres : " puifque j'en fuis
» fur une matière commune à toutes les
Légiflations barbares , je vais l'expliquer
» pour tous les barbares. "
"
Ces mots donnoient à M. de Chabrit le
plan naturel de tout fon Ouvrage.
M. de Chabrit a voulu abréger . Mais il l'a
trop voulu peut - être , peut être il a trop
réuffi . L'efprit a peine à fe repofer fur ces
Chapitres de trois ou quatre phrafes , fur ces
phrafes de trois ou quatre mots . La précifion
, qui eft un mérite , confifte à retrancher
les chofes fuperflues , mais non pas à fupprimer
ces idées acceffoires qui enrichiffent
& embelliffent l'idée principale , qui la reproduifent
fous plufieurs aſpects & fous
plufieurs formes pour mieux la graver dans
la mémoire. L'oreille même & les yeux demandent
un certain nombre de mots dans le
ftyle philofophique comme dans le ftyle ora
68 MERCURE
toire , & l'intelligence eft troublée toutes les
fois que ces deux organes font trompés dans
leur attente. Toutes les règles de l'art d'écrire
fe tirent de la nature de l'efprit humain.
Avec trop de développemens , vous exigez
une attention trop longue ; avec trop de
préciſion , vous exigez une attention trop
forte ; les deux excès fatiguent également
l'efprit , & c'eft lorfqu'on les évite tous
les deux que l'attention devient facile ,
& n'eft plus qu'un plaifir . Ce qui rend ce
milieu , cette inefure fi difficile à faifir , c'eft
que les grands Écrivains vivent dans la retraite
, où l'attention devient forte , égale ,
conftante , & qu'on les lit dans le monde ,
où elle eft légère , foible & mobile.
La précifion de M. de Chabrit d'ailleurs
fupprime quelquefois des chofes abfolument
néceffaires , & quelquefois elle laiffe
pénétrer dans fon Livre des chofes qu'il ne
falloit pas refferrer feulement , mais entièrement
exclure.
Il ne pouvoit fe difpenfer de parler de la
Religion Chrétienne ; il la trouvoit d'abord
dans les Loix Romaines , il la trouvoit enfuite
dans les Loix des barbares. Mais M. de
Chabrit emploie un Chapitre entier à nous
apprendre que S. Barthélemi écrivit en hébreu
l'Évangile qui porte le nom de Saint
Marc , que S. Luc écrivit le fien fur les mé
moires de S. Pierre; & il eft évident que ces
faits ont trop peu de rapport avec les Loix
de la Monarchie Françoise. Pour faire conDE
FRANCE. 69
noître la morale des Évangiles , l'Auteur en
copie plufieurs verfets . Il ne falloit pas mettre
des verfets du Nouveau Teftament à côté
des Loix des Barbares.
Au Livre de l'établiffement des Loix Romaines
dans les Gaules , on trouve un Chapitre
fur la nature des biens. Tout ce que dit
M. de Chabrit fur un fujet fi important,
c'eft que dans les premiers fiècles de la République
, les terres étoient les belles propriétés
des Patriciens , des Plébeyens ; que
dans la fuite les efclaves , les meubles , les
droits du riche fur les pauvres devinrent la
claffe de biens la plus confidérable.
Cela fe réduit , à peu de choſe près , à la
diftinction commune des biens en meubles
& en immeubles.
M. de Chabrit a toujours écrit avec cette
idée devant l'efprit ; je veux approfondir &
abréger. Je vois bien ce qu'il abrège , mais
je ne vois pas ce qu'il approfondit dans ce
Chapitre. On y attendoit autre choſe d'un
Jurifconfulte Philofophe.
On eût defiré , par exemple , qu'un homme
tel que M. de Chabrit , eût fait voir par
quel étrange abus les Jurifconfultes Romains
multiplièrent à l'infini , fans aucune néceffité ,
les formes de la propriété & de la poffeffion
: comment fur un objet qui exigeoit.
fur tour qu'on fûr clair & fimple , ils rendirent
par leurs diftinctions fubtiles , les Loix
plus nombreus que les befoine , & plus
compliquées que les affaires. Con.ment leurs
"
70 MERCURE
maximes , tranfportées dans notre Jurifprudence
, & mêlées enfuite aux principes con-1
fus & embarraffés des poffeffions feodales ,
ont produit un chaos où il ett prefque toujours
impoffible au Citoyen de connoître la
nature & la sûreté des biens qu'il poſsède.
Les lumières qu'il auroit répandues dans ce
Chapitre auroient éclairé M. de Chabrit tout
le long de fon Ouvrage ; il s'y feroit débarraffe
pour jamais d'une multitude de difficultés
qui vont s'élever devant lui à chaque
pas qu'il fera dans hos ufages .
Sont ce le javelot , le cheval , & les repas
donnés par les Rois Germains à leurs compagnons
, ou les arpens de landes arables
donnés par les Céfars aux légions des fron- '
tières , qui ont été l'origine des bénéfices &
des fiefs ?
On fera éternellement cette queftion à
ceux qui écriront fur nos origines. M. de
Chabrit n'y fait aucune réponse.
M. de Chabrit a jugé peut- être que c'étoit
une vieille queftion ; mais elle a vieilli fans
avoir été réfolue , & c'eût été la rajeunir que
de la réfoudre d'une manière fatisfaifante.
Que de chofes on attendoit au Chapitre'
de Charlemagne ! Ce Chapitre eft de quelques
lignes ; & tout ce que dit M. de Chabrit
, c'eft que les Loix de ce Prince furent
d'un Adminiftrateur plutôt que d'un Légiflateur.
Cela peut être ; mais M. l'Abbé de Mably
ne lui paffera point cette opinion. Cet ÉcriDE
FRANCE. 71
vain , comme nous l'avons dit , a fait de
Charlemagne un Légiflateur auffi fyftématique
que Licurgue. M. l'Abbé de Mably a
donné une affertion & des preuves ; pour le
combattre , il ne fuffit pas d'une affertion.
Je foupçonnerois volontiers M. de Chabrit
d'avoir évité les difcuffions de crainte de
paffer pour un Differtateur , & les citations
d'Auteurs , pour ne pas s'expofer au ridicule
qu'on a jeté quelquefois fur l'érudition . Ces
deux craintes , fi M. de Chabrit y cédoit
trop , pourroient nuire beaucoup à ſon Ouvrage.
Parmi nous , le bon goût a décrié les
difcuffions , parce qu'elles ont commencé
dans les bancs de l'école , & que dans le
principe , elles n'ont eu pour ornement que
le ftyle barbare du fyllogifme & de l'enthmême.
Mais les plus beaux modèles de l'éloquence
ancienne , les Difcours de Démofthènes
& ceux de Cicéron , les Harangues des
Hiftoriens de la Grèce & de Rome , les
Dialogues de Platon tirent leurs beautés prin
cipales de ces luttes de raifonnemens , où
l'efprit déploie fa vigueur & fa foupleffe.
Les mêmes idées , froides , fans intérêt &
fans mouvement lorfqu'on les établit comme
des propofitions que perfonne ne conteſte
prennent du mouvement , de la chaleur &
de la vie lorfqu'elles fervent de preuves
contre une opinion qu'on attaque. En général
, ce que l'homme fait de mieux , pour
peu qu'il ait de courage & de force , c'eft
la guerre , & les difcuffions font les guerres
72 MERCURE
de l'efprit. C'est dans des difcuffions théologiques
, c'eſt à dire , dans les Lettres Provinciales
, qu'on a vû , pour la première fois
en France , les modèles de la bonne plaifan
terie , de la haute éloquence & de l'élégance
de la profe. Rouffeau , s'oppofant à l'établiffement
d'un Théâtre à Genève , a été
auffi éloquent que Démosthènes armant
toute la Grèce contre l'ambition de Philippe
. Sur le Théâtre même , dans ces Ouvrages
dont l'unique but eft de flatter le
goût & de toucher l'âme , les moméns où
les paffions s'attaquent & fe défendent par
des raifonnemens vifs & preffés , font ceux
où elles échauffent le plus la ſcène. Dans
tous les Ouvrages enfin , de quelque genre
qu'ils foient , lorfque l'éloquence defcend
dans l'arène pour lutter contre l'éloquence ,
le bon goût peut affifter au ſpectacle de
ces combats.
C'est par un préjugé du même genre
qu'on a voulu exclure les richeffes de l'érudition
des Ouvrages de goût & de philofophie
; il fe peut fans doute qu'un Erudit
ne foit qu'un fot, & on en a des exemples.
Mais il eft un choix & un emploi de l'érudition
qui ne peuvent être faits que par le
génie ; & que ceux là fe trompent qui croient
que les efprits les plus originaux & les plus
créateurs , font toujours ceux qui , fans aucune
connoiffance acquife , tirent tout de'
leur propre fonds , & penfent tous feuls ,
comme ils le difent avec orgueil. Les plus
belles
DE FRANCE.
73
belles créations de l'ignorance ne font guères
que des idées communes dans les fiècles éclairés
.Rien ne fertilife la penfée comme les pen.
fées des grands Hommes.Quelle variété charinante
une érudition de bon goût peut donner
aux longs Ouvrages ! Combien de talens
& d'efprits divers elle peut raffembler dans
un même Livre , fans rien faire perdre de fon
génie & de fa gloire à celui qui en eft l'Au
teur ! L'Ecrivain reffemble alors à un homme
aimable & modefte qui vous appelle chez
lui , mais qui , fans avoir l'orgueil de fe
charger tout feul de vos plaifirs , vous y fait
rencontrer une fociété choifie qui l'aide à
embellir fa maifon ; & ces Ecrivains préfomptueux
qui croiroient s'avilir s'ils laiffoient
approcher la penfée d'un autre de
leur Ouvrage , en reftant toujours feuls dans
Jeur Livre vous font fentir trop fouvent
l'ennui d'un long tête à tête. Il feroit aifé de
prouver que les Ouvrages de ce fiècle où l'on
trouve les connoiffances les plus variées &
les plus philofophiques , font en même tems
ceux où l'on fent le mieux à chaque page la
préfence de l'efprit inventeur.
J'aurois donc voulu que M. de Chabrit
citât , défendît & combattît plus fouvent les
opinions qu'il a rencontrées dans fon ſujet ;
c'eût été encore une occafion de rendre
hommage à des hommes de mérite ; & lorfqu'on
a payé un , tribut d'éloge à un bon
N°. 15 , 10 Avril 1784.
D
74
MERCURE
Ecrit , il me femble qu'on pourfuit le fien
avec plus de courage & de confiance.
Quant au ftyle de M. de Chabrit , on a
pu en prendre une idée dans les morceaux
que j'ai cités. La préciſion & la fermeté y
dominent ; mais nous oferons dire à M. de
Chabrit que fon ftyle eft quelquefois court
fans être précis. Une phrafe n'eft pas précife
parce qu'elle a peu de mots , mais parce
que les idées qu'elle contient font bien claires
& bien déterminées ; & , dans ce fens , le
ftyle d'un Ecrivain peut être à- la- fois trèsprécis
& très périodique. M. de Chabrit ne
paroît pas avoir affez étudié encore l'art des
conftructions nettes & faciles ; les efprits
médiocres , qui n'ont que peu d'idées , qui
n'ont que des idées mille fois exprimées , acquièrent
facilement ce talent ; il paroît en
eux un don de la Nature. Pour les penfeurs
profonds, dont la phraſe eſt toujours prête à
fe charger de trop d'idées , qui à chaque
inftant ont à rendre des idées qui n'ont jamais
reçu l'expreffion , c'eft un art diffcile
qui ne peut être perfectionné que par
le fecours d'une analyfe fine & adroite.
Croit- on que Rouffeau , s'il n'avoit eu à
écrire que des penſées communes & des
fentimens ordinaires , auroit fouvent travaillé
une feule période pendant des jours
& des nuits entières ?
M. de Chabrit , qui a de la fagacité dans
l'efprit , a auffi de la chaleur dans l'âme.
DE FRANCE. 75
Son expreffion joint très - fouvent un fentiment
à une idée.
Qui croiroit qu'avec tant de moyens de
fe faire un ſtyle à foi, M. de Chabrit ait toujours
cherché le ftyle d'un autre ? En lifant
le Livre de M. de Chabrit , ce n'eft pas à
fon ftyle, mais à celui de Montefquieu qu'on
penfe fans ceffe. Il en prend les formes , les
tournures ; on voit qu'il veut marcher
comme lui , s'arrêter de même , qu'il en
copie tous les mouvemens & toutes les attitudes
. Il n'y a pas une phrafe dans les
Loix de la Monarchie Françoife , qui ne
paroiffe calquée fur une phrafe de l'Efprit
des Loix. Je ne me fouviens point d'avoir
lû d'Ouvrage où le projet de l'imitation fût
auffi vifible. Il ne cherche pas feulement à
faifir la manière de Montefquieu , mais
fes manières , car ces deux mots nous pareiffent
exprimer des idées différentes . Dans
l'Auteur des Lettres Perfannes , les manières
qui font naturelles ont prefque toujours le
charme des grâces ; elles tiennent beaucoup
peut- être au caractère vif & original de la Pre
vince où étoit né ce grand Homme. Monteſ
quieu, qui méditoit pendant vingt ans les fujets
de fes Ouvrages, avoit pourtant une extrême
promptitude d'efprit ; comme dit Vauvenargue
, il avoit des faillies de réflexion , & les
penfées les plus profondes le faififfoient
quelquefois comme une impreffion rapide.
C'est alors qu'il s'écrie : Je découvre
ce que j'ai long temps inutilement cherché,
Dij
76 MERCURE
&c. je vois la raison de ceci , &c. je vois
beaucoup de chofes à la fois ; il faut me
laiffer le temps de les dire , &c. Le génie de
Montefquieu n'étoit pas de la trempe de
ceux qui fe laiffent gouverner, qu'on prend
pour ainsi dire , & qu'on laiffe à volonté ;
il en étoit fouvent abandonné dans les forêts
de la Brede , & obfédé dans les fociétés
de Paris. Montefquieu étoit fur- tout extrêmement
diftrait ; il n'étoit jamais sûr ni
d'écrire ni d'avoir écrit ce qu'il avoit trouvé
de plus beau dans la méditation . Delà ces
formules fi fréquentes , j'allois oublier de
dire, j'ai oublié de dire , ai-je dit ? &c. &
ces chofes qu'il va oublier , qu'il a oubliées
, qu'il n'eft pas sûr d'avoir dites , font
très fouvent des pensées & des vûes fublimes.
Avec la douceur & la facilité d'un
enfant dans le caractère , il en avoit ſouvent
Fimpatience , & le Législateur des Nations
laiffe percer quelquefois cette humeur impatiente
: Je fuis embarraffé de tout ce que
mon fujet me préfente dans ce Livre ; j'écarte
à droite & à gauche ; je perce , & je me fais
jour, &c. Ces formes , ces manières qu'on a
été étonné de trouver dans un Livre tel
que l'Esprit des Loix , peuvent plaire beaucoup
, parce qu'elles font l'expreffion fidelle
& ingénue de ce que l'Auteur éprouvoit en
écrivant , parce qu'elles nous font connoître
fon caractère en même temps que fon génie.
Vous vous attendiez à ne voir qu'un Aubeur,
& vous trouvez un homme. Cela eft
1
DE FRANCE
77
d'un grand prix , quoique cela faffe peu
de chofe pour le mérite du Livre. L'Écrivain
n'en eft pas plus grand , il en eft plus
aimable ; mais on fent en même temps que
s'il y a quelque chofe qu'il ne faille pas imiter
, c'eft fur- tout ce qui exprime non les
idées , mais le caractère perſonnel d'un Ecrivain.
Alors vous courez le rifque de vouloir
paroître embarraffé de vos idées , lorfqu'on
voit clairement que vous n'êtes embarraffé
que d'en avoir ; de feindre la diftration
avec une attention toujours égale & tendue ;
de jouer l'impatience dans un ſtyle calme
& modéré. Vous vous écrierez : j'allois ou
blier de dire , & cette chofe vous pouviez
l'oublier fans conféquence , ou on vous a vû
occupé à la faire venir pendant une heure ;
votre ftyle & votre caractère feront fans
ceffe en contradiction , & cet effort qui
doit vous fatiguer , fatiguera beaucoup vos
Lecteurs . M. de Chabrit a trop d'efprit ,
il a trop de talent pour faire de fi fàcheufes
impreffions. Rempli de l'Eſprit des Loix , il
aura imité les manières de Montefquieu ,
comme on prend fans s'en appercevoir cellcs
des perfonnes avec lesquelles onvit, & qu'on
aime beaucoup ; mais il doit s'en défaire, parce
que ce font des manières , & qu'elles ne font
pas les fiennes. Une femme ne prend pas les
grâces d'une autre femme , ni un Écrivain
les grâces d'un autre Écrivain ; & combien
la perpétuelle occupation de mettre fon
efprit dans les formes de l'efprit d'un autre ,
)
Dij
78 MERCURE
doit en contraindre les mouvemens , en
étouffer la chaleur , en borner les vûes ! Le
ftyle doit être fait pour les idées , on ſe fait
les idées pour le ftyle.
Il est un genre d'imitation qui peut être
plus utile , qui eft même glorieux : dans un
long commerce avec le genie d'un Ecrivain ,
il n'eft pas impoffible de lui ſurprendre
quelques uns des fecrets de fes conceptions ,
de voir comment il fe place au milieu des
chofes humaines , de quel côté il regarde les
événemens & les inftitutions , quels font les
rapprochemens qui lui rendent le plus
d'idées & de vérités neuves . Toujours ému
par fon ftyle & par fon éloquence , à force
de fentir avec lui , on peut parvenir à fentir
de la même manière , à lui dérober , pour
ainfi dire , quelques unes de ces paffions
fublimes qui font les grands Hommes ; à fe
remplir dans Voltaire de l'horreur du fanatifme
& de la fuperftition ; dans Montef
quieu , de la haine du defpotifme ; dans
Rouſſeau , de l'amour de l'indépendance &
de la Nature. Mais alors qu'on prend ainfi à
un Ecrivain fon efprit & fon âme , on n'a
plus aucun befoin de lui emprunter fon
ftyle. Ceux qui ont furpris fon génie ne
s'occupent plus à le copier ; ils y trouvent
plus de moyens qu'il ne leur en faut pour fe
créer un ftyle nouveau , pour changer même,
s'ils le vouloient , à chaque phrafe , les formes
& le caractère de leur ftyle , à - peuprès
comme un Acteur qui poſsède tous les
DE FRANCE. 79
fecrets de fon Art , met à chaque inftant dans
les traits de fon vifage une nouvelle phyfionomie
& de nouvelles paffions. C'eft ainfi
qu'il convient à un homme tel que M. de
Chabrit d'imiter Montefquieu ; il doit marcher
à fes côtés , & non pas fur les traces.
On peut trouver dans ces critiques une
févérité qui ne nous eft pas ordinaire ; mais
c'eft que l'Ouvrage de M. de Chabrit a un
mérite auffi qui n'eft pas commun . Il commence
un grand Ouvrage , & avec des défauts
il annonce un grand talent . Tous les défauts
il peut les perdre dans l'intervalle du premier
au fecond Volume. Jamais une critique
févère , fi elle cft jufte , ne peut être
mieux placée. Liés avec M. de Chabrit ,
nous pouvions lui faire ces mêmes obfer
vations en particulier ; mais ft elles ont
quelque vérité , faites devant le Public , il en
recevra une toute autre impreffion . Nous
espérons donc , nous fomines même àpeu-
près sûrs que M. de Chabrit ne verra
dans ces réflexions que le defir fincère d'être
utile au beau Monument qu'il élève à la
Légiflation Françoife , & qui fort déjà de
terre avec tant de grandeur & de hardieffe.
P. S. Depuis que cet Article eft écrir ,
l'Académie Françoife a décerné à M. de
Chabrit le legs inftitué par M. de Walbelle.
C'est le témoignage le plus sûr & le
plus honorable du mérite du Livre que
nous annonçons ; mais ce qui fait peut- être
autant d'honneur encore à M. de Chabrit ,
Div
So
MERCURE
il vient d'imprimer un nouveau Difcours
préliminaire ; il a follicité des critiques ;
elles l'ont éclairé. Il annonce des changemens
, de nouvelles vûes. Tout affure que
fes idées fe font étendues , & que fon Qu
vrage va fe perfectionner. Il répond d'avance
à quelques unes de nos critiques ; c'eft à
ceux qui nous liront tous les deux à juger
de nos critiques & de fes réponſes . Son ftyle
même prend déjà plus de liberté; il est beau
coup plus le ftyle de M. de Chabrit , & un
changement fi prompt prouve combien M.
de Chabrit eft fait pour avoir un ftyle qui
lui appartienne.
( Cet Article eft de M. Garat. )
ACADÉMIE FRANÇOISE.
UN Anonyme ayant ptié l'Académie Françoife
de fe charger de la diftribution d'un
Prix annuel , deftiné à l'Ouvrage le plus
utile , cette Compagnie l'adjugea l'année dernière
au Livre intéreffant qui a pour titre :
Les Converfations d'Emilie. Le Public , qui
avoit vû avec plaifir l'Ami des Enfans dans
la concurrence du Prix , apprit cette nouvelle
avec une double fatisfaction ; au plaifir
de le voir donner à Madame d'Épinay , fe
joignit l'efpoir de le voir accorder l'année
fuivante à M. Berquin , qui continuoit fon
Ouvrage avec un fuccès toujours foutenu.
DE FRA N C -E. 81
Ce voeu vient d'être rempli. L'Académie
Françoife , dans fa Séance du 4 Mars , a
couronné l'Ami des Enfans , Ouvrage qui
remplit fon titre dans toute fon étendue ,
& par l'effet qu'il a produit , & par le fuccès
qu'il a obtenu. On ne pouvoit lui contefter
fon utilité , qui fe renouveloit tous les mois ,
& qui eft atteftée par l'empreffement des
mères & des pères de famille ; & jamais Quvrage
n'a mieux captivé le fuffrage defes
Lecteurs ; car les enfans , à qui il étoit déf
tiné , loin de le craindre comme un travail ,
le defiroient comme une récompenfe , &
ils ont toujours fait de cette étude le plus
cher de leurs amuſemens.
M. Berquin, avant de publier l'Ami des
Enfans , jouiffoit d'une réputation méritée
par des Romans & des Idylles , Ouvrages qui
font tous le fruit d'un efprit facile & aimable
, & l'infpiration d'un coeur honnête &
fenfible. Il a trouvé , pour le Prix d'utilité ,
un digne concurrent dans l'Auteur des Vues
Patriotiques fur l'Éducation du Peuple , Ouvrage
intéreffant , qui laifferoit beaucoup de
regrets fi le Prix qui vient d'être accordé
l'avoit été pour la dernière fois.
C'eft avec plaifir que nous annonçons ici
que M. Berquin a repris fon Ouvrage , &
que fon premier Cahier doit paroître inceffamment.
Dv
82 MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
PARMI ARMI les Nouveautés qu'offrent les deux
derniers Concerts , ceux du Dimanche & du
Jeudi de la Paffion , nous remarquerons
Mme Lionelli , qui a chanté avec grâce un
air Anglois , fur paroles Angloifes . Sa voix
eft fort agréable , & l'air affez joli ; on l'a
redemandé. Le choix du morceau Italien
qu'elle a chanté enfuite n'a pas paru également
heureux . Mme Krumpholtz , dont les
talens fupérieurs lui ont affigné le premier
rang fur la harpe , en a donné de nouvelles
preuves. On ne peut exécuter d'une manière
plus brillante & plus sûre la charmante mufique
de fon mari . M. Guérillot continue de
juftifier la grande idée que fes débuts ont
donnée de fon talent fur le violon . M. Gervais
, élève de M. Frantzel , & frère de l'excellente
Danfeufe de ce nom , n'a pas moins
de droits aux éloges. Il feroit injufte & malhonnête
de comparer les talens d'un trèsjeune
homme avec ceux d'un homme fait
comme M. Guérillot ; mais nous devons dire
que M. Gervais donne les plus grandes efpérances.
Son archet eft fuperbe , fa qualité
de fon moëlleufe & forte , une exécu
DE FRANCE. 8
tion très nette , & il annonce beaucoup de
fentiment. En un mot , on voit en lui les
fruits d'une excellente difpofition exercée
dans une excellente école. Un talent plus
étonnant encore peut être , par la privation
d'un des organes qui fembleroit indifpenfable
, c'eft celui de Mlle Paradis , aveugle
depuis l'âge de deux ans , & qui touche le
clavecin avec une netteté , une précision dont
on n'avoit pas l'idée . Son fuccès a été prodigieux
, & devoit l'être ; nous croyons impoffible
de porter cet inftrument à un plus
haut degré de perfection . On a entendu auffi
au dernier Concert un nouvel Oratoire de
M. Rigel ( Jephté ) très - bien exécuté par
-Mile Méliancourt , MM . Laïs & Rouffeau .
On y atrouvé quelques longueurs , mais plu
fieurs morceaux ont été fort applaudis . Nous
ne finirons pas cet article fans remarquer
avec plaifit les progrès fenfibles de Mile
Vaillant , celle de nos Virtuofes qui a maintenant
le plus de célébrité. Sa voix douce &
flexible eft devenue fort légère , & elle perd
de jour en jour un peu de l'affectation que lui
avoit donnée l'imitation de la manière Italienne.
Nous ne répéterons pas les éloges que
méritent toujours les fymphonies de M.
Hayden ; mais nous en donnerons à l'enfemble
parfait avec lequel l'orcheftre les exécute.
D vj
MERCURE ,
COMÉDIE FRANÇOISE.
LA clôture de ce Spectacle s'est faite le
Samedi 27 Mars , par une repréfentation de
Mérope , Tragédie de Voltaire , & du Legs ,
Comédie de Marivaux .
Entre les deux Pièces , M. Saint- Phal ,
jeune Acteur , nouvellement admis à réception
au nombre des Comédiens du Roi , a
prononcé le Compliment d'ufage.
Nous ne tranfcrirons point en entier ce
petit Difcours , dont le fonds reffemble à
tout ce qui a été dit jufqu'à ce jour , & reffemblera
vraisemblablement à tout ce qui
fe dira par la fuite en pareille circonftance.
La reconnoiffance des Comédiens pour les
bontés & l'indulgence du Public ; le zèle qui
les anime ; le defir de plaire & de mériter de
nouveaux encouragemens : voilà les objets
fur lefquels roule la première partie de ce
Compliment. La tournure en eft un peu contrainte
; mais le ton en eft modefte & refpectueux.
Nous allons copier la feconde partie ,
parce qu'elle fait mention d'une Anecdote
qui honore à la fois la Comédie Françoiſe &
le Comédien qui y a donné lieu.
"
Ca
Le Théâtre François étoit menacé de
perdte un de fes plus beaux ornemens ;
» un Sujet dont la carrière Dramatique eft
marquée par plus de trente années de "
DE FRANCE. 85
و د
و د
و د
و د
gloire ; un Comédien que , par un privilège
bien rare , on peut toujours louer
» avec enthoufiafme fans jamais exagérer la
louange . Ses longs travaux l'autorifoient
» à la retraite : elle étoit fixée à l'époque où
» nous fommes. Alarmée de cette réfolution
, la Comédie Françoife a penfé , je
» dirai mieux , elle a fenti que fi M. Préville
» avoit affez fait pour fa renommée , il fe
devoit à vous , Meffieurs , pour vos plaifirs
, & à la Comédie comme un de fes mo
» dèles. Les Comédiens en corps lui ont fait
part de leur vou & de leurs réflexions : fa
» modeftie lui a fait rejeter les unes & le fou-
» venir de vos fuffrages lui a fait adopter l'au
" tre. C'eft vons , Meffieurs , c'eft vous feuls
""
و د
و د
qui le retenez parmi nous. Le bonheur de
" vous avoir été cher , & de vous l'être encore ,
l'a feul decidé à vous confacrer quelques-
» uns des inftans qu'il avoit deftinés d'avance
» à la tranquillité & au repos . Permettez-
" nous , Meffieurs, de nous glorifier du ſuccès
» de notre démarche. Souffrez que nous
» vous la préfentions comme une nouvelle
» preuve du zèle qui nous a toujours animés ,
» & comme une des caufes fur lefquelles
» nous ofons appuyer l'efpoir de confer-.
ver à jamais votre indulgence & vos
» bontés.
ر و
Les Spectateurs ont applaudi avec enthou
fiafme toute cette partie du Difcours de M.
Saint- Phal. L'éloge de M. Préville eft tou--
jours fait pour être accueilli avec plaifir ;
86 MERCURE
mais dans la bouche de M. Saint- Phal , c'eft
à- dire , d'un de fes Élèves , cet éloge devoit
prendre & a pris un nouveau degré d'intérêt . Il
a d'ailleurs été prononcé avec beaucoup de
grâces . Il n'étoit pas difficile de s'appercevoir
que la reconnoiffance échauffoit la fenfibilité,
animoit les accens du jeune Acteur. Cette
obfervation n'a point échappé à l'oeil des
Spectateurs , & les applaudiffemens qu'on a
prodigués à M. Saint - Phal , doivent tout - àla
fois lui prouver combien on s'intéreffe à
fon talent , & l'encourager à mériter , par
de nouveaux efforts , des fuffrages dûs à un
autre fentiment que celui de l'indulgence .
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a Na continué les repréſentations d'Arifte :
la feconde & la troisième ont été mieux accueillies
que la première. La Pièce , en un
mot , a repris quelque faveur. On peut attribuer
ce retour du Public aux corrections
qui ont été faites dans l'intervalle de la première
à la feconde repréſentation. On peut
toujours faire les mêmes reproches au fonds
de l'intrigue & au but moral ; mais l'action
eft plus rapide , & les motifs font mieux indiqués
, par conféquent mieux apperçus . Cet
Ouvrage a été mis au Théâtre par M. Dorfeuille
, jeune Comédien , qui a débuté dans
le cours de l'été dernier à la Comédie Françoiſe
, dans le grand emploi Tragique . Nous
DE FRANCE. 87
avons rendu compte , dans le temps , de fon
début ; & fi nous lui avons reproché de
grands défauts , nous avons auffi parlé des
qualités rares & précieufes qu'il a développées
dans les différens rôles qu'il a joués . Son
goût pour la Littérature Dramatique élève
un préjugé favorable pour les études qu'il
fera fur l'état qu'il a embraffé : en conféquence
nous l'invitons à redoubler de travail,
afin de parvenir à mériter , comme Acteur,
la confidération à laquelle il pourra prétendre
en faifant difparoître les taches qui
déparent fon talent .
La clôture du Théâtre Italien s'eft faite
par le Faux Lord & par le Droit du Seigneur ,
deux nouveautés données avec fuccès dans le
cours de cette année. Ce fpectacle a attiré.
un fi grand concours de monde , que le
Théâtre étoit rempli de Spectateurs . Quoi
que l'ufage de placer des banquettes fur la
Scène foit heureuſement aboli depuis longtemps
, il n'y a guères eu d'années où l'on
n'ait vû, au Théâtre Italien , un grand nombre
d'Amateurs placés dans les couliffes les jours
de clôture ; & , juſqu'ici , nous ne croyons
pas que le Public en ait murmuré. Mais on
s'apperçoit depuis quelque temps que le
Parterre , jadis fi redoutable , & depuis devenu
fi doux & fi indulgent , tente de faire
revivre les anciens droits par des forties
vives , & femble vouloir refaifir l'autorité
qu'il a perdue. Il n'y auroit pas grand mal
à cela s'il en favoit faire un bon ufage , &
88. MERCURE
"
fi les éclats qu'il fe permet de temps en temps
avoient pour baſe un goût fain , une critique
judicieufe , une fevérité éclairée & raifonnable.
Quoi qu'il en foit , le 27 Mars , il
fut abfolument choqué de voir le Théâtre.
embarraffé de Spectateurs , & il exigea impérieufement
qu'on les fit fortir. En vain les
Acteurs tentèrent jufqu'à trois fois de commencer
le Spectacle , ils furent repouffés
trois fois. Enfin le Public ne confentit à s'appaifer
que fur les excufes que lui vint faire le
Sr Thomaflin , au nom de toute la Comédie.
Plufieurs voix crièrent très : diftinctement
qu'elles vouloient bien pardonner cette fois
encore , mais pour la dernière , & fans tirer à
conféquence ; enfuite de quoi tout fut calme
& tranquille. Cette fcène a duré cinq quarts
d'heure ; auffi le Spectacle n'a t'il fini qu'à
dix heures & demie.
Il a été terminé , fuivant l'ufage adopté au
Théâtre Italien , par un Compliment au
Public en dialogue & vaudevilles . M. Favart
fils en eft l'Auteur. Nous n'avons rien à en
dire. Naturellement les productions de cette
efpèce doivent être médiocres ; & peut-être
eft- il impoffible de les faire bonnes. Il s'agit
toujours de dire au Public qu'il eft doux ,
qu'il eſt juſte , qu'il eft éclairé ; quoique fouvent
on ait l'opinion & la preuve contraires.
On le remercie de tout cela ; on
lui promet de nouveaux efforts à la rentrée.
On lui protefte qu'on va languir de fon
abfence , & l'on foupire amoureuſement
DE FRANCE. 89
après fon retour . Quelquefois le Public a
mal accueilli ces tendres doléances ; c'eſt ce
qui n'eft point arrivé cette fois à M. Favart ,
dont le Compliment a été reçu avec une indulgence
au moins égale à la rigueur qu'on
avoit fait éclater avant le Spectacle.
ANNONCES ET NOTICES.
ONZIÈME
NZIEME Chapitre du Voyage Pittorefque de la
Sicile , par M. Houel , Peintre du Roi.
L'Auteur y traite d'une manière particulière des
Volcans qui ont formé les Ifles de Lipari , & des événemens
connus qui y ont occafionné quelques changemens
confidérables jufqu'à nos jours . Il repréfente
en cinq planches les vûes & les plans de Volcanello
ou Volcano , avec une vûe de l'intérieur du
cratère de ces deux Volcans ; & par ce moyen il en
fait voir complettement les formes & les dimenfions ,
& le texte achève d'en faire connoître l'hiftorique &
les particularités les plus intéreffantes relativement
à l'Hiftoire naturelle. La fixième planche de cette
Livraiſon offre la vûe de la Saline d'une Ifle de ce
nom , près de Lipari , d'où l'on apperçoit les objets
principaux dont on a parlé dans ce Chapitre , & le
Mont-Etna , que l'on voit à plus de 25 lieues de diftance
de rayon ce qui fait juger aisément de la
fupériorité de fa hauteur au- deffus des plus hautes
montagnes de la Sicile , qu'il domine des deux tiers
de fon élévation .
TELEPHE , en XII Livres. A Londres , & fe
trouve à Paris , chez Piffot , Libraire , Quai des
Auguftins.
Cet Ouvrage eft un Roman poétique & philoſo90
MERCURE
phique dans le genre du Télémaque . On en donnera
l'Extrait inceffamment.
L'ILIADE d'Homère , traduite en vers François ,
avec des Remarques à la fin de chaque Chant , &
ornée de Gravures , par M. Dobremès . 3 vol . in- 8° .
Prix , 12 liv . br . A Paris , chez la Veuve Duchefne ,
rue S. Jacques ; Berton , rue S. Victor ; Froullé ,
Pont Notre - Daine ; Nyon le jeune , place des Quatre
Nations ; Onfroy , Quai des Auguftins ; Jombert le
jeune , rue Dauphine.
Nous rendrons compte de cet Ouvrage , qui mé
rite l'attention des Amateurs de l'antiquité.
COLLECTION des Moraliftes Modernes , l'ami
des Vieillards , préfenté au Roi , par M. l'Abbé
Roy , Cenfeur Royal , Membre de plufieurs Académies.
2 Parties , petit format ; de l'Imprimerie de
Monfieur , & fe trouve à Paris , chez l'Auteur , rue
Guénégaud , N° . 20 ; Baftien , rue S. Hyacinthe ;
Lamy , Quai des Auguftins ; Belin , rue S. Jacques ;
Guillot , rue S. Jacques .
Cette Collection , qui eft fort bien imprimée ,
doit faire fuite à celle des Moraliftes Anciens . Nous
en rendrons compte inceffamment.
DELASSEMENS de l'Homme Senfible. Tome
quatrième , ſeptième Partic,
On foufcrit pour cet Ouvrage intéreffant , chez
l'Auteur , rue des Potes , près l'Eftrapade , maifon
de M. de Fouchy ; la Veuve Ballard & fils , Impr.
du Roi , rue des Mathurins ; Moutard , Impr.- Libr.
même rue ; Belin , Libraire , rue S. Jacques , près
S. Yves , & Deffenne , au Palais Royal , paffage de
Richelieu.
Les cinq parties qui reftent pour compléter le
DE FRANCE. 91
fixième Volume , paroîtront à la fin de Mai prochain
; & c'est dans le courant de ce mois que fc
renouvellera la Soufcription.
LES Cent Écus , Drame Poiffard en un Acte & en
profe , par M. Guillemain , repréfentée pour la première
fois fur le Théâtre des Variétés Amufantes , le
20 Novembre 1783. Prix , 1 liv . 4 fols . A Paris ,
chez Cailleau, Imprimeur- Libraire , rue Galande.
Lucas qui veut fe marier , fait affigner Madame
Thomas , qui lui doit cent écus ; & il fe trouve que
Javote , qu'il aime éperdument fans connotre fa
famille , eft juftement la fille de cette Madame
Thomas. Celle - ci vient annoncer à Javote qu'on cft
prêt à vendre leurs meubles pour cent écus Javote
s'adreffe pour avoir cette fomme à Lucas , fon
amant , qui , preffé de la lui prê er , recommande à
fon Huiffier de fe hârer , & de faire la vente fur le
champ ; mais à la fin Lucas apprend que Madame
Thomas eft la mère de fa maîtreffe ; & la créance
s'éteint par le mariage des deux amans.
Cette fituation eft théâtrale & bien établie ; l'Auteur
auroit pu lui donner plus d'étendue & de développement.
Il y a des détails agréables & du naturel
dans le dialogue.
On trouve chez le même Libraire les Amours de
Montmartre , Comédie en un Acte & en veis , par
M. Fonpré de Fracanfalle ; repréfentée pour la première
fois à Paris , fur le Théâtre des Variétés , le
30 Avril 1779 , & à Verfailles , devant Leurs Majeftés
, le 20 Juin de la même année .
Cette Pièce eft une efpèce de Parodie de plufieurs
Scènes de nos Tragédies les plus connues. Les amours
de Briochette & de Patronet , qui forment le fonds
de cette Pièce , amènent un enlèvement qui fe
termine par un mariage.
92 MERCURE
LE Mariage rompu , peint par Étienne Aubry ,
Peintre du Roi , & gravé par R. de Launay le jeune .
Prix , 3 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue & Porte
S. Jacques, la porte cochère près le Petit Marché.
No. 112.
Cette Gravure repréſente un jeune Villageois &
une jeune fille prêts à recevoir la Bénédiction Nuptiale.
Une jeune femine éplorée , fuivie de deux enfans
, vient mettre auffitôt oppofition à ce mariage.
Cette mère infortunée fe jette aux pieds de fon
amant , en lui montrant les fruits de leur amour ; &
le jeune homme attendri facrifie fon nouveau penchant
, & lui donne la main . Cette Eftampe , qui eft
d'une compofition intéreffante & d'un bon burin ,
fait fuite à celles de Rouffeau & Voltaire , par feu
M. Macret , ayant pour titre l'arrivée de J. J.
Rouffeau aux Champs Elyſées.
-- L'Amour PSYCHE abandonnée l'Amour.
par
défarmé, gravées par Touraly, d'après Dardel . Prix ,
1 liv. 4 fols chaque en rouge ; coloriées , 2 L. 8 fols.
La feconde de ces deux Eftampes eft d'une expreffion
plus agréable .
RECUEIL Concernant le Tribunal de Noffeigneurs
les Maréchaux de France , les prérogatives & les
fonctions des Officiers chargés d'exécuter fon ordre ,
les matières de fa compétence , laforme d'y procéder ,
avec les différens Edits , Déclarations & Réglémens
intervenus fur ces matières , par M. de Beaufort ,
Premier Lieutenant de la Connétablie , Gendarmerie
de France , Camps & Armées du Roi , ci - devant
Grand Prévôt des Armées de France en Weftphalie ,
Prévôt Général des Maréchauffées , Lieutenant-
Colonel de Cavalerie , Chevalier de l'Ordre Royal
& Militaire de Saint - Louis. 2 vol. in - 8 ° . A Paris ,
chez l'Auteur , rue Baffe du Rempart , Nº. 12 .
DE FRANCE.
93
>
Cet Ouvrage , d'une bien plus grande étendue que
le Recueil des Edits & Déclarations du Roi contre
les rencontres , qui d'ailleurs eft devenu fort rare ,,
demandoit beaucoup de recherches , & il eft rédigé
avec le plus grand foin. Il, a mérité de la part de
Noffeigneurs les Maréchaux de France le témoignage
le plus honorable ; & il fera de la plus grande utilité
à tous ceux qui font attachés à leur Tribunal ,
ainfi qu'au Corps de la Nobleffe & aux Militaires.
SAINTE - BIBLE , traduite en François , avec
l'explication du fens littéral & du fens fpirituel , tirée
des Saints Pères & des Auteurs Eccléfiaftiques . Nouvelle
Édition. Tome V. A Nifmes , chez Pierre
Beaume , Imprimeur- Libraire ; & fe trouve à Paris ,
chez Guillaume Defprez , Imprimeur ordinaire du
Roi & du Clergé de France , rue S. Jacques.
Le fixième Volume de ce grand Ouvrage fuivra
de près celui-ci.
CONTES en vers , par M. D . ***. Seconde
Édition. A Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Guillot, Libraire de Monfieur , rue S. Jacques , vis-
Là- vis celle des Mathurins .
Nous avons rendu compe de cet Ouvrage avec
des éloges qui ont été confirmés par le fuffrage du
Public.
L'INDÉPENDANCE des États- Unis de l'Amérique
, Odefur la Paix , par M. Foix . A Paris , de
l'Imprimeric de Cloufier , rue de Sorbonne , &
chez les Marchands de Nouveautés .
Cette Ode a été préſentée au Roi & à la Famille
Royale,
MON Songe , Satyre imitée du Grec de Lucien ,
fuivie des Senfations d'un Homme de Lettres , par
94
MERCURE
M. Duchofat , Avocat en Parlement. Prix , 1 livre
4 fols. Au Monomotapa ; & ſe trouve à Paris , chez
l'Auteur , rue Montmartre , au coin de celle du
Mail ; Cailleau , Imprimeur -Libraire , rue Galande ,
& chez les Marchands de Nouveautés.
Cette Brochure a ces deux vers pour Epigraphe :
C'est en vain que je veux abjurer la fatyre ;
Je ne faurois bâiller fans hautement le dire .
Nous ferons plus difcrets que l'Auteur.
MEDECINE PRATIQUE & Moderne appuyée
fur l'obfervation recueillie d'après les Ouvrages de
feu M. Marquet , Doyen du Collège Royal de
Nancy, & de plufieurs autres Médecins célèbres ,
mife en ordre par M. Buc'hoz fon gendre , Médecin
de MONSIEUR , & augmentée de plufieurs de
fes obfervations. A Paris , chez l'Auteur , rue de la
Harpe , prefque vis-à- vis la Sorbonne.
L'Auteur avoit d'abord réfolu de réduire cet Ouvrage
à trois Volumes ; mais il s'eft vû forcé d'en
ajouter un quatrième , qui paroîtra en 1784. On ne
foufcrira pas pour ce dernier ; mais il fera fait
une remife honnête à ceux qui auront foufcrit pour
les deux premiers en repréſentant le ſecond , qui
fera pour cette raifon paraphé par l'Auteur.
ARS ACE & Ifménie , Hiftoire Orientale , par M.
de Montefquieu , petit format de 143 pages. Prix ,
papier d'Annonai , liv.; papier ordinaire , I liv.
4 fols. A Londres , & fe trouve à Paris , chez Guillaume
Debure , fils aîné , Quai des Auguſtins.
Nous rendrons compte de cet Ouvrage , qui eft
très-agréablement exécuté , & qui mérite l'attention
du Public , par le nom de fon Auteur.
QUATRE Trios d'Airs connus , dialogués & vaDE
FRANCE. ༡ ་
riés pour deux Violons & Baffe , par MM. Rouffeau
frères & Lejeune , OEuvre I. Quatre Trios ,
&c. OEuvre II . Prix , 7 livres 10 fols chaque OEuvre.
A Paris , chez les Auteurs , rue des Martyrs , Fauxbourg
Montmartre , hôtel de M. le Comte d'Albaret.
Ceux qui ont le bonheur d'entendre fréquemment
ces habiles Profeffeurs , & de jouir de l'enfemble
délicieux de leur exécution , pourroient
croire que c'eft à ce rare avantage qu'eft dû tout le
mérite de leur mufique , ils feront détrompés en examinant
les Trios que nous annonçons ; ils verront
que même avec une exécution moins parfaite il
leur refte encore une tournure originale , une touche
fpirituelle & piquante qui les fera toujours
diftinguer de tous les arrangemens de ce genre.
'SECONDS Solfèges , ou Principes de Mufique
clairs & faciles , fuivis de quatre-vingt-dix- neuf
Leçons fur toutes les clefs , dans tous les tons & dans
tous les genres , de douze Duos & de plufieurs Airs
des Maitres les plus célèbres , le tout avec Baffe
chiffrée pour la facilité des Perfonnes qui apprennent
l'Accompagnement , par M. Legat de Furcy ,
Maître de Chant. Prix , 12 livres. A Paris , chez M.
Boyer , au Magafin de Mufique , rue Neuve des
Petits-Champs , près celle Saint Roch , n ° . 23 , &
chez Mme Lemenu , rue du Roule , à la Clé d'or.
La réputation de M. Legat établie depuis longtemps
eft faite pour donner de la confiance dans
cette nouvelle Méthode,
Au Voleur, Ariette Bouffonne à grand Orchestre ,
compofée par M. le Chevalier de Saint- Salvy , &
tirée d'un Intermède fait à Naples ; on y a adapté des
paroles Françoifes qui répondent parfaitement au
texte. Prix , 3 liv. A Paris , chez Auvrai , Marchand
d'Eftampes , rue S. Jacques , près S. Yves.
96
MERCURE
SIX Rondeaux traduits , imités ou parodiés de
l'Italien , avec accompagnement de Clavecin , Violon .
ou Flûte , ad libitum , par M. de C. , Amateur , &
Auteur d'un Journal dédié à Mgr. le Comte d'Artois.
OEuvre 1. Prix , 6 liv . A Paris , chez Deroullède ,
rue S. Honoré , entre celles de l'Oratoire & des
Poulies ; Mme Béraud , rue de l'ancienne Comédie
Françoiſe , & Dauptain , Marchand de Papier , rue &
porte S. Jacques.
On propofe une Soufcription pour deux autres
OEuvres de Rondeaux , qui paroîtront dans le cours
de cette année ; chaque OEuvre du même prix que
celui-ci , avec un fupplément de deux jouis petits
Duos pour les Soufcripteurs. Les Rondeaux que nous
annonçons font de MM. Aleſſandri , Bertoni , Nauman
, Shurter ; il y en a un de l'Éditeur .
Voyez, pour les Annonces des Livres , de la
Mufique & des Estampes , le Journal de la Librai
rie fur la Couverture.
TABLE.
PORTRAIT d'Aglaure , 49 | _phe >
La Piqûre d'Epingle , 51 Fin de l'Extrait de la Monar
Le Papillon & le Lys , Fable,
56
chie Françoiſe , 58
80
82
52 Académie Françoife ,
A M. Pannelier d'Annel , 53 Concert Spirituel,
Epitaphe d'un Gentilhomme , Comédie Françoife ,
55 Comédie Italienne ,
Charade, Enigme & Logogry- Annonces & Notices ,
APPROBATION.
84
86
89
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 10 Avril . Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A
Paris , le 9 Avril 1784. GUID`I.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 AVRIL 1784.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE à Madame *** pour la prier
de ne m'écrire qu'en vers.
D'un talent aujourd'hui fi rare ,
Et
Il
que chacun admire en vous
S'il eft permis d'être jaloux ,
ne l'eft pas d'en être avare .
Yous peignez , vous chantez fi bien !
Abjurez cette trifte profe :
Les bons vers ne vous coûtent rien ;
Vos crayons font couleur de rofe.
N'allez pas fi -tôt afficher
Et l'inconftance & la pareffe ;
On fait trop que fans la chercher,
Sous vos doigts la rime s'empreffe ;
Toujours chère au Dieu du Permeffe ,
N°. 16 , 17 Avril 1784. E
98
MERCURE
On ne vous voit jamais broncher.
Pourfuivez , aimable Corinne ;
Malgré Borée & les Autans ,
Volez fur la double colline
Où règne un éternel printemps :
Les fleurs y naîtront fur vos traces ,
Et du Chantre brillant des Grâces
Vous atteindrez les doux accens.
De Gaudin , de la Férandière ,
De Bourdie & de Beauharnois ,
Les noms , ainfi que les fuccès ,
Chers à l'Empire Littéraire ,
Honorent le Pinde François.
Au rang de ces Saphos nouvelles ,
Phébus vous place volontiers ;
Qui pince la lyre comme elles
A des droits aux mêmes lauriers .....
Mais le talent toujours modefte
Aime la douce obfcurité ;
Et d'un apanage célefte
Ne fait point tirer vanité.´´
Au fond des mines de Golconde ,
Fait pour briller à tous les yeux,
Tel le diamant radieux
Cache fa beauté fans feconde ......
Avec vous foyez plus d'accord ;
Ce font vos vers , votre génie ,
Par qui ma verve refroidie
DE FRANCE.
99
Recouvra fon premier reffort.
A mes voeux propice ou rébelle ,
Docte Corinne , déformais ,
Foi de Rimeur , je me promets
De vous prendre en tout pour modèle.
( Par M. l'Abbé Dourneau. )
VERS à M. DE LA HARPE , au
fortir de la première repréſentation de fa
Tragédie de Coriolan , donnée au profit
des Pauvres , le 2 Mars 1784.
Tu triomphes de neuf Rivaux U
Qui voulurent en vain enrichir notre Scène
De l'un des plus grands traits de la fierté Romaine ;
Et fous tes vigoureux pinceaux ,
Tu fais revivre ce Héres
Qui fut vaincre le Volfque aux chainps de Coriole ,
Et qui fut des Romains la terreur & l'idole.
Nous partageons fes maux & fon reffentiment :
A nos coeurs déchirés fes fureurs favent plaire.
L'affront qu'il effuya nous indigne ; & pourtant
Quand nous voyons pleurer fa vertueufe mère ,
Nous perdons avec lui toute notre colère ;
Nous pleurons ..... Ah ! voilà les infaillibles droits
De la Nature , fimple , éloquente à la fois ,
Que rien ne peut détruire & que rien ne remplace.
E ij ་
100 MERCURE
L'Art perd tous fes efforts s'il ne nous la rend pas ;
Ses preftiges , pour nous , font bientôt fans appas :
Il ne peut émouvoir ; il fatigue & nous glace.
En dépit de tes détracteurs ,
Coriolan , par toi , reprend toute fa gloire.
Oui , la Harpe , tu peux , dès ce moment , le croire :
Qu'oppoferoit l'envie aux fuffrages des coeurs ?
( Par M. Baudrais. )
COURTE MÉMOIRE D'UN AMANT.
DAMIS devoit faire une abfence ;
Un voyage d'affez long cours
Alloit priver de fa préſence
Rofine , objet de fes amours.
Ingrat , tu m'oublieras dans ton humeur volage ,
Lui difoit notre belle en pleurs :
Je ne crois pas tous les fermens d'ufage ,
En me quittant , tu vas aimer ailleurs .
- Pourquoi ces craintes indifcrettes ?
Moi t'oublier,... Ah ! calme ta douleur ;
Pour éviter un femblable malheur ,
Je vais tracer ton nom fur mes tablettes..
( Par M. le Comte de Rofières. )
DE FRANCE. ΙΟΙ
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Turenne ; celui
de l'Enigme eft la lettre R ; celui du Lo
gogryphe eft Labyrinthe où l'on trouve
Thalie , lyre , thé, lait , Rhin , Albi , Albe ,
bal , latin , la , ré , table , iin , âne , lie
Liban.
,
د
CHARADE.
ON paffe mon premier , mon fecond eft paffé ;
Mais de trouver mon tout on eft embarraffé.
CHÉTIF ,
( Par M. de Meude- Monpas. )
ÉNIGM E.
hélas ! en mon commencement
Je ne fuis pas beaucoup à craindre ;
Et devant moi , fans fe contraindre ,
Mon plus foible ennemi fe plante impunément.
Mais fi je fournis ma carrière ,
Si je change de fexe , alors je fais la loi.
Superbe & terrible guerrière ,
Tout tombe fous mes coups , ou tout fuit devant moi.
Maintenant , cher Lecteur , le refte eft peu de choſe.
E iij
102
MERCURE
Fais feulement attention
Que d'un pied plus que toi mon être ſe compoſe.
Nomme un fleuve célèbre , une négation ,
Et je ne fuis plus lettre cloſe.
(Par M. Sant.... )
Av
LOGO GRYPH E.
U luxe faftueux je dois mon exiſtence ;
Affervie à la mode en tout temps , en tous lieux ,
Je fuis foumife à l'influence
•
Des goûts les plus capricieux.
Cloris , à qui l'indulgente nature
A prodigué des charmes féducteurs
Veut-elle encore ajouter la parure
A fes attraits fi puiffans fur les coeurs ?
J'étale au gré de fon envie
Les brillantes futilités
Dont fe repaît la fantaiſie
De ces humaines Déités ,
Qui , favantes en l'art de plaire ,
Dans une molle oifiveté 1
'Ne s'occupent qu'à fatisfaire
Leurs penchans pour la vanité.
Mes dix pieds divifés , de fa taille élégante
J'orne les gracieux contours ,
Et fous les plis de ma forme ondoyante,
On croiroit voir voltiger les Amours.
Sur moi Cloris retrouve dans l'abſence
DE FRANCE. 103
Les traits chéris de fon amant ,
Et j'exprime le fentiment
Que fera naître fa préfence.
J'offre encor d'une mine un très - riche produit;
Une faine boiffon ; un animal avide ;
Un fleuve renommé ; ce qui chaffe la nuit ;
Un oifeau domestique ; une plante perfide ;
Ce que fuivent les Voyageurs ;
Une machine à la campagne utile ;
Ce qui furprend dans un Joueur habile ;
Un tuyau fort étroit où montent les liqueurs ;
Une ville de Picardie ;
Pour loger l'oeil une foffe arrondie ;
Le vent du Nord ; enfin ce mot fi doux,
Qui d'un objet aimé doit faire un tendre époux.
(Par M. Dumont , à Amiens. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
CÉCILIA , ou Mémoires d'une Héritière ,
par l'Auteur d'Evelina , traduits de l'Anglois.
A Neufchâtel , & fe trouve à Paris ,
en s vol. in - 12 , chez Mérigot jeune ,
Libraire , Quai des Auguftins ; & en 4 vol.
in 12. , chez Barrois le jeune , Libraire ,
Quai des Auguſtins . Premier Extrait.
DE tous les genres d'Ouvrages que produit
la Littérature , il en eft peu de moins
Eiv
104 MERCURE
eftimés que celui des Romans ; mais il n'y en
a aucun de plus généralement recherché &
de plus avidement lû. Cette contradiction
entre l'opinion & la conduite , a été fouvent
remarquée ; mais l'heureufe infouciance des
Lecteurs n'en a point été troublée. La plupart
des hommes renonceroient inême à leurs
plaifirs , s'il devoit leur en coûter la fatigue
d'une réflexion .
On eft donc convenu de faire peu de cas
des Romans. Quelques - uns l'ont dit , parce
qu'ils le penfoient ; la multitude l'a penfé
parce que quelques - uns l'avoient dit , & le
jugement eft refté. Les motifs qu'on en
donne font , d'une part , la facilité du genre ,
& de l'autre l'inutilité des Ouvrages. Nous
avouons ne pas penfer ainfi . En effet , comment
croire facile un genre où les fuccès
font fi rares ? Comment trouver inutiles des
Ouvrages qui nous apprennent ce qu'il nous
importe le plus de favoir ? Tels font pourtant
les Romans. . :
-
>
Si l'on excepte le Poëme Épique , dans
lequel , fur tout la Littérature Françoiſe a
été fi malheureufe , aucun autre genre , pas
même celui du Théâtre , n'a fourni , proportion
gardée autant d'Ouvrages qui
foient tombés dans l'oubli ; & nous remarquerons
que , parmi ceux là même , plufieurs
offrent des traits épars , quelquefois des parties
entières , qui auroient fait trouver grâce
à toute autre production . Mais l'apparente
liberté dont jouit le Romancier , appelle à
י
DE FRANCE.
109
chaque inftant la fevérité du Lecteur , qui
femble ne tout permettre que pour être en
droit de tout exiger. Quel est donc ce prétendu
affranchiffement de toutes règ es
qu'on préfente comme un fi grand avantage ?.
Ne faut il pas qu'un Roman , comme tout
autre Ouvrage , amufe , inftruife , intéreffe ?
Et de ce qu'aucune route n'eft prefcrite pour
parvenir à ce but néceffaire , en concluerat'on
qu'il eft plus facile de ne pas s'égarer ?
Nous ferions tentés de croire cependant que
peu d'Ouvrages demandent une plus grande
connoiffance de l'efprit & du coeur de l'hom
me , & cette connoiffance ne nous paroît
pas fi facile à acquérir. Elle feule , fans doute ,
peut faire le mérite d'un Roman mais
quand elle s'y trouve , nous pensons que
Ouvrage devient à la fois agréable &
utile. Ce dernier mot ne paffera pas fans
réclamation ; mais qu'on nous dife donc où
l'on peut apprendre ailleurs à connoître les
mours, les caractères , les fentimens &z les
paffions de l'homme ?
>
L'Hiftoire apprend les moeurs des Nations
, mais non celles des Citoyens : elle dit
les moeurs publiques , & fe tait fur les moeurs
privées ; elle peint les hommes tels qu'ils fe
montrent , & non tels qu'ils font . Les Mémoires
particuliers ne peignent que des individus
, & ne peuvent même choifir , parmi
ceux- là , que ceux qui ont fait exception.
Quant aux fentimens , aux paffions , l'hif-
E v
196 MERCURE
toire confacre quelques effets , & cache foigneufement
les caufes. Ajoutons que les lumières
qu'elle répand , dirigées toutes vers
les Souverains , ne nous montrent jamais les
peuples que dans leurs relations avec ceux
qui les commandent.
Le Théâtre offre fans doute des tableaux
plus vrais & plus rapprochés de la Société ;
mais au Théâtre , on ne peut pas tout peindre.
Tous les caractères n'y conviennent pas ,
& ceux même qui y paroiffent avec le plus
d'avantages , ne peuvent y être faivis dans
tous leurs détails. Il en eft de même des fentimens
& des paffions ; au moins croyonsnous
qu'un des principes qui féparent le plus
le talent de l'Auteur Dramatique de celui du
Romancier, eft que l'un doit regarder comme
fuperflu tout ce qui n'eft pas néceffaire , tandis
que l'autre doit recueillir comme utile
tout ce qui n'eft pas fuperflu . Il est encore
à remarquer qu'on peut , qu'on doit peutêtre
dans un Roman donner aux tableaux
qu'on préfente toute la force de la vérité ,
tandis qu'au Théâtre on eft prefque toujours
forcé d'en affoiblir l'expreffion . Cette néceffité
, qu'on a trop peu fentie de nos jours ,
eft une fuite naturelle de la différence entre
l'action repréfentée & l'action décrite. Il fuit
de -là que le caractère le plus heureuſement
mis au Théâtre , laiffe encore au Romancier
une vafte carrière à parcourir. Molière
avoit peint le Tartufe quand Mariyaux
DE FRANCE. 107
peignit M. de Climal, * & l'un de ces tableaux
n'a pas nui à l'autre.
Que fi quelqu'un nous foupçonnoit ici de
vouloir affimiler Marivaux à Molière , nous
répondrions ...... Mais non , nous ne répondrions
rien. Que pourroit on avoir à dire à
celui qui auroit conçu cette étrange idée ?
Revenons.
Si l'Hiftoire & le Théâtre ne peuvent
nous donner qu'une connoiffance imparfaite
de l'homme , il faut donc la chercher
dans les Livres de morale ; mais fi les Romans
ne peuvent être généralement compris
dans cette claffe , quelques uns au moins
ont prouvé que c'étoit uniquement la faute
des Auteurs , & non celle du génie ; & ceuxlà
feulement méritent de nous occuper.
Confidérés fous cet afpect , ils ont droit à
l'indulgence , difons mieux , à l'eftime du
Public , & par le bien qu'ils peuvent faire ,
& par le talent qu'ils exigent.
Obferver , fentir & peindre , font les trois
qualités néceffaires à tour Auteur de Romans.
Qu'il ait donc à la fois de la fineffe &
de la profondeur , du tact & de la delica
teffe , de la grâce & de la vérité ; mais que
fur tout il poſsède cette fenfibilité precieuſe ,
fans laquelle il n'exifte point de talent , &
qui elle feule peut les remplacer rous .
C'eft d'après cette manière de voir & de
penfer que nous croyons les femmes parti-
* Roman de Marianne.
E vj
108
MERCURE
culièrement appelées à ce genre d'Ouvrage.
Leur éducation , leur exiftence dans la fociété
, toutes leurs qualités louables , & , s'il
faut tout dire , quelques uns même de leurs
défauts , leur promettent , dans cette carrière
, des fuccès que , felon nous , elles chercheroient
vainement dans toute autre. Pieffés
par le temps & par l'efpace, nous ne pouvons
ici développer cette idée ; mais nos Lecteurs
peuvent au moins fuppléer à nos raifons
par des exemples.
Parmi les femmes que l'on pourroit citer
pour s'être placées à côté de nos meilleurs
Romanciers , il en feroit peu de plus diftinguées
& de plus étonnantes que l'Auteur de
1 Ouvrage dont nous allons rendre compte .
Milf Burnet , dont le nom mérite à tant
de titres une honorable célébrité , n'avoit
que 18 ans quand fes vertus développèrent
fon génie , & lui firent produire Evelina ,
fon premier effai dans ce genre. Le Docteur
Burnet , fon père , étoit malade. Forcé de
fufpendre les travaux & fes occupations , il
cherchoit une diftraction falutaire dans la
lecture des Romans ; mais il eut bientôt
épuifé les bons Ouvrages ; & les autres , peu
propres à charmer fon ennui , ne parvenoient
pas à l'intéreffer. Il s'en plaignit devant
fa fille. De ce moment , elle compta parmi
les foins que lui dictoit la tendreffe filiale ,
celui de fe créer un talent qui pût fervir à
l'amufement de fon père. Pour la première
fois , elle partage fon tems , & cache l'objet
༩
DE FRANCE. 109
de fes occupations folitaires . Ce changement
dans fa conduite eft facilement apperçu.
D'abord on le remarque , bientôt on s'en
inquiète ; on examine , on obferve de plus
près , on la furprend enfin , mais déjà l'Ouvrage
étoit achevé. Elle court à fon père ,
elle lui offre , avec autant de joie que de
candeur , un Ouvrage qu'elle n'a fait que
pour lui. Sans timidité comme fans orgueil ,
nulle idée de gloire ni d'auteur ne fe mêle
aux doux épanchemens de la Nature ; elle
eft loin de favoir qu'elle a fait un Livre ,
elle n'a vû qu'une lecture qui intérefferoit
fon père.
On le doute bien que le Docteur Burnet
ne pouvoit pas juger cet Ouvrage. Tout ce
qu'il y trouvoit d'agréable , lui paroiffoit
l'illution d'une tendreffe fi bien méritée.
Cependant l'intérêt , qui calcule & ne s'at
tendrit pas , eut bientôt évalué le profit que
pouvoit procurer cet acte de vertu . Le manufcrit
fut recherché , on l'imprima , & ce
Roman a très - bien réuffi.
C'est au fuccès d'Evelina que nous devons
Cécilia , fecond Ouvrage du même Auteur ,
alors âgée de 2 ans. La jufte célébrité que ce
Roman a obtenue en Angleterre , a engagé un
Anonyme à le traduire en François . Nous
ne dirons rien de cette Traduction , dans
laquelle nous ne pourrions que relever une
multitude de défauts que tout Lecteur n'appercevra
que trop facilement. Mais nous
croyons devoir déclarer , parce que nous en
$110 MERCURE
fommes sûrs , que fi le Traducteur Anony
me eft une femme , ainfi que le bruit s'en eft
répandu , au moins n'eft ce pas celle que le
Public a paru défigner , & dont il doit beaucoup
mieux attendre , fi jamais elle fe décide
à le rendre le confident de les occupations.
D'après ce que nous venons de dire de la
Traduction de Cécilia , on fent affez que ce
feroit nuire à l'Ouvrage que d'entreprendre
de le faire connoître par des citations . Nous
allons donc , fans recourir à ce moyen , exi
pofer la marche & l'intrigue de ce Roman ,
& en indiquer les principaux caractères
comme les principales fcènes. Nous dirons ,
avec une égale franchife , ce qui nous a paru .
digne d'éloge ou de critique ; & nous comp
tons par là montrer à la fois notre eftime ,
& pour l'Ouvrage & pour l'Auteur.
( Cet Article eft de M. C. de L. )
Lafuite au Mercure prochain.
le
Nota. L'Auteur d'un Roman de nos jours , qui a
obtenu la plus grande célébrité par les éloges & les
critiques ayant témoigné le defir de rendre une
juftice publique à celui de Cécilia , on a cru que
Public le verroit avec un intérêt particulier développer
fes idées fur un Ouvrage d'une autre Nation
qui a obtenu un fuccès égal , & qui n'a , avec le
Roman François dont on parle , que cette ſeule ref
femblance.
DE FRANCE. 111
SUITE d'Experiences faites avec l'Eau
Médicinale. Brochure in 8. de 79 pages.
A Bouillon , de l'Imprimerie de J. Braffeur.
CET Ouvrage , dont l'Auteur ne s'eft pas
fait connoitre , eft un chef d'oeuvre de déraiſon.
L'envie de prôner un remède pour
lequel on s'eft paffione , peut quelquefois
en faire exagerer les vertus ; mais jamais elle
n'a conduit à l'inconféquence de prétendre
qu'une drogue qui n'eft vantée que par un
ou deux Medecins peu connus , deux ou
trois Infirmiers de Maifons Religieufes , &
quelques autres perfonnes abfolument étrangères
à l'art de guérir , puiffe être regardée
comme un fpécifique contre une infinité
de maladies , dans tous les cas , tous les
fexes , tous les âges & tous les tempéramens ,
tandis que le temoignage des Médecins de
Paris , le jugement de la Société Royale de
Medecine , & les plaintes d'une foule de
Citoyens fur les effets dangereux & mortcis,
dépofent contre cette eau injuftement appelée
médicinale. Une pareille manière de
raifonner nous difpenfera d'analyfer les longues
Lettres qui compofen: ce libelle ; car
c'eft ainfi qu'on doit appeler un Écrit imprime
chez l'étranger , fans nom d'Auteur ,
répanda dans Paris fans permiffion , & qui
atraque la réputation des Citoyens cftimés ,
en empruntant des noms refpectables pour
en impofer à ceux qui ne connoiffent point
112 MERCURE
cette eſpèce de rufe. Nous nous arrêterons
feulement à un fophifme très - dangereux
que l'on trouve dans la Préface , & c'eſt parlà
que nous terminerons cette notice . " Pour
faire une découverte en Médecine , eft il dit ,
ou bien pour connoître qu'une plante a
des propriétés capables d'opérer la guériſon
d'une maladie , il eft néceffaire de faire des
expériences. Cependant , ajoute l'Auteur ,
toute expérience cft prohibée lorsqu'elle ne
peut être approuvée PAR LA SOCIÉTÉ . Il
faut donc que tous ceux qui veulent faire des
expériences en demandent la permiſſion ;
mais pour fe porter à cette démarche , il
faut déjà avoir quelques preuves du fuccès ,
ou autrement quelques expériences : voilà
donc au moins de premières tentatives faites
fur quelques individus , fans l'attache de la
Société. Dès - lors ou il faut dire que la prohibition
n'eft pas générale , ou qu'elle feroit
une défenfe de faire de nouvelles expériences
dans les fimples. » C'est donc à dire que
fi un particulier étranger à la Médecine , a eu
la témérité de faire l'effai d'une drogue dont
il ne connoît aucunement les propriétés , &
que , par le plus pur hafard , quelques malades
s'en foient bien trouvés , ce premier pas ,
duquel il pouvoit réfalter des accidens
fâcheux , cette première preuve , toujours
fufpecte , parce qu'elle n'eft fournie que par
des malades enthoufiaftes & des débitans
avides & intéreffés , doit fuffire pour permettre
la libre distribution de ce prétendu
DE FRANCE. 113
fpécifique. Dès lors plus de frein contre
l'empyrifme , plus de tribunal pour en éclairer
la marche & l'arrêter dans les progrès ;
plus de juges pour examiner les effets d'une
drogue cachée , pour favoir fi elle a été véritablement
découverte par celui qui s'en dit
l'inventeur , fi fes principes font affez sûrs
pour être adminiftrés à tout le monde , fans
crainte pour les fuites , & fi elle mérite la
protection du Gouvernement pour en autorifer
le débit . Sans doute cette marche feroit
plus commode pour les gens à fecrets ; à
coup sûr ils trouveroient des malades , des
prôneurs & des croupiers ; mais ce n'eft pas
ainfi que l'État envifage de pareils objets.Ceux
qui le gouvernent doivent aux Citoyens ,
contre les préparations que l'ignorance &
l'avidité leur propofent , la même protection
qu'ils leur accordent contre ceux qui ,
à force ouverte , voudroient leur dérober
leur fortune & attenter à leur jours. On accufe
les Médecins d'aller à tâtons dans l'exercice
de leur Art , & de fe tromper quelquefois
; cela peut être ; mais s'il faut convenir
de cette trifte vérité , comment ne frémiton
pas en penfant que des remèdes fecrets
de toute eſpèce fe diftribuent journellement
dans Paris , malgré la rigueur des défenfes
; que ces fecrets , tels que l'eau médicinale
, fe trouvent dans toutes les mains ;
qu'un malade peut , de fon propre mouvement,
& fans confeil , en ufer à ſon gré ,
l'adminiftrer à d'autres , & qu'un pareil em114
MERCURE
poifonnement trouve encore des apolegiftes
!
د CHIMÈNEETRODRIGUEouleCid,
Opéra en trois Actes , par M. de Rochefort ,
de l'Académie Royale des Infcriptions &
Belles Lettres. A Paris , chez Michel
Lambert & F. J. Baudouin , Imprimeurs-
Libraires , rue de la Harpe , 1783 .
LE fujer du Cid eſt ſi intéreſſant , & a été
fi heureuſement traité , qu'on a voulu le reproduire
fous toutes les formes. Le premier
qui ait mis ce fujet fur la Scène avec fuccès ,
eft l'Espagnol Guillen de Caftro . Corneille
en a pris tout ce qui lui a paru beau , mais il
a donné aux beautés qu'il empruntoit , cette
forme originale que le génie fait donner à
tout ce qu'il imite ; il a reconnu d'ailleurs
dans fa Préface toutes les obligations qu'il
avoit à fon modèle , ce qui n'a pas empêché
fes ennemis de lui reprocher ces mêmes
obligations avec tout le fiel de l'envie. Dans
une Satyre contre Corneille , on fit parler
ainfi Guillen de Caftro :
Donc fier de mon plumage , en Corneille d'Horace ,
Ne prétends plus voler plus haut que le Parnaffe.
Ingrat , rends- moi mon Cid jufques au dernier mot ;
Après tu connoîtras , Corucille déplumée ,
Que l'efprit le plus vain eft fouvent le plus fot ,
Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.
C'eſt alfurément une choſe remarquable ,
DE FRANCE. 115
c'eſt un beau monument de l'abus des quolibets
& de l'abfurdité de l'envie , que le
Cornicula d'Horace , appliqué au grand Corneille
. Que n'eft- il donné de voir les chofes
de l'oeil dont les verra la poſtérité ! On fait
avec quel acharnement , quelle infolente
& ridicule audace Scudéry écrivit contre le
Cid ; Mairet même , moins indigne que
Scudéri , de fentir le mérite du Cid , puifqu'enfin
il avoit fait Sophonisbe , mauvaiſe
Pièce fans doute , mais , la première Pièce régulière
qu'on eût vûe en France , & que peu
de gens étoient en état de faire alors , Mairet
écrivit contre le Cid , & fur tout contre fon
Auteur ; & l'Abbé de Bois- Robert écrivoit à
Mairet Vous avez fuffifamment puni le
" pauvre M. Corneille de fes vanités ; fes
» foibles défenfes ne demandoient pas des
» armes fi fortes & fi pénétrantes que les
» vôtres. »
Telle eft l'indulgence de la médiocrité
pour l'impudence de l'envie ; telle eft fa rigueur
pour l'orgueil du génie ; c'eſt ainfi
qu'on traite ceux qui réuffiffent , & M. de
Voltaire n'a guères été moins déchiré pour
avoir tant embelli la Mérope , déjà ſi belle ,
du Marquis de Maffei .
Revenons au Cid . Les Eſpagnols ont rendu
un bel hommage à la célébrité de celui de
Corneille , ils ont retraduit dans leur langue
, d'après Corneille , cette Pièce originairement
Espagnole.
Les Italiens en ont fait un Opéra : Il Cid
116 MERCURE
de Faliconti ; c'eft , à quelques égards , une
imitation en François de cet Opéra , que M.
de Rochefort nous donne aujourd'hui ; mais
à travers tant de modifications & de déguifemens
, c'est toujours Corneille qu'on retrouve
, & dans la marche générale , & dans
beaucoup de détails .
Invenias etiam disjecti membra Poeta.
On jugera encore que M. de Rochefort
entre bien tard dans une carrière nouvelle ;
car le genre Lyrico- Dramatique eft un genre
à part , & pour lequel il ne fert de rien
d'avoir traduit Homère & Sophocle : l'opinion
de Boileau fur ce genre , dans lequel
il n'a pu réuflir , eft depuis long - temps abandonnée
; au lieu de dire :
De tous ces lieux communs de morale lubrique ,
Que Lully réchauffa des fons de fa mufique.
On dit aujourd'hui :
Ces accords languiffans , cette foible harmonie ,
Que réchauffa Quinault du feu de fon génie.
La rareré des fuccès en ce genre en prouve
la difficulté ; on compte à peine trois ou
quatre Poëtes Lyriques dont on ait retenu
les vers ; mais auffi , quand les vers Lyriques
font ce qu'ils doivent être , quand ils ont
cette harmonie douce & flexible , cette modulation
naturelle , qui les rend propres au
chant , & qui eft déjà par elle - même un
chant ; quand ils joignent à la facilité , à la
DE FRANCE. 117
grâce , à la délicateffe , le mouvement & la
précifion ; quand les refreins font heureux ,
ingénieux & placés où l'efprit & l'oreille les
attendent & les defirent , ce font peut - être
de tous les vers ceux qu'on retient le plus
aifément , & qu'on aime le plus à retenir ,
qui reviennent le plus naturellement dans la
converfation , & qui fourniffent le plus aux
applications & aux allutions . Les Amateurs
de la poéfie favent par coeur les belles Scènes
d'Atys , d'Ifis , de Théfée , de Proferpine ,
de Phaeton , de Roland , d'Armide , le Prologue
des Élémens , l'Acte de Vertumne &
Pomone , la belle & touchante Scène de la
reconnoiffance d'Orefte & d'Iphigénie , de
Duché , plufieurs morceaux de la Paftorale
d'Iffé , & plus encore de la jolie Paſtorale
allégorique d'Églé.
L'Opéra de Chimène & Rodrigue n'a que
trois Actes ; il ne commence qu'après la
mort du Comte de Gormas ; Chimène eft
au pied du tombeau & de la ftatue de fon
père ; un choeur de femmes de fa fuite tâche
de l'éloigner d'un lieu qui ne peut qu'entretenir
fa douleur.
Quittez ce féjour de la mort ;
Les larmes que vos yeux ne ceffent d'y répandre
Ne fauroient ranimer la cendre
Du Héros malheureux dont vous plaignez le fort.
Quittez ce féjour de la mort .
CHIMENE.
Eh! quels lieux fortunés me plairoient davantage ?
118
MERCURE
N'y vois- je point d'un père & la gloire & l'image?
Ces marbres , ces drapeaux dont il eft entouré,
Ne préfentent- ils point à mon coeur déchiré
Le confolant hommage
Dont le Roi de Caftille honora fon courage ?
Ah ! laiffez- moi pleurer ce Héros adoré.
Elle refte feule , & voici fon monologue :
Manes chers & facrés d'un trop malheureux père ,
Objet de mes vives douleurs ,
Quand pourrai -je calmer votre jufte colère ,
Par un autre tribut que celui de mes pleurs ?
Je fais quelle eft la digne offrande
Qui peut flatter votre courroux ,
Je fais quel eft le fang que votre ombre demande ,
Le devoir & l'honneur me le difent pour vous.
Manes chers & facrés , &c.
Hélas! que prétends- tu , malheureuſe Chimène ?
Quel eft cet ennemi dont tu cherches la mort ?
A l'exil condamné , fon déplorable fort
Ne peut-il fuffire à ta haine ?.....
Ah ! pardonne , mon père , au trouble de mon coeur ...
Ne me reproche point une vive tendreffe
Dont ta mort brifa le lien ;
Pour Rodrigue en mon coeur il n'eft plus de foibleffe ,
Il a verfé ton fang , je dois verfer le fien .
Manes chers & facrés , &c.
Rodrigue paroît , & les deux belles Scènes
entre Rodrigue & Chimène fe retrouvent
1
DE FRANCE. 119
dans l'Opéra comme dans la Pièce de Corneille
, mais avec moins d'étendue & de développement;
il n'y a , pour ainfi dire , que
les mots décififs . Voici à quoi la fecondé
eft réduite.
RODRI CUE.
Je vais mourir foumis à la beauté que j'aime ;
Mon rival en ce jour eft armé par vous- même ;
Vous l'avez fait votre vengeur ,
Qu'il foit donc enfin mon vainqueur.
Ce coeur rempli de votre image ,
Ce coeur mettra tout fon courage
A périr fous la main qu'arma votre rigueur.
CHIMIN E.
Faut-il que fans honneur Rodrigue ainſi périſſe ?
RODRIGUE.
Pourrois-je défendre mes jours ?
Vous en voulez trancher le cours.
CHIMENE.
Je demande un combat & non un facrifice.
(Vers qui répond à celui- ci de Corneille :
Va , je fuis ta partie & non pas ton bourreau. )
RODRIGUE.
Qu'importe le deftin qui me fera périr ?
Vous voulez que je meure , & je cours obéir.
CHIMEN E.
Et que deviendra votre gloire ?
120 MERCURE
RODRIGUE.
Mes exploits ont jufqu'à ce jour
Affez affuré ma mémoire ;
Il est temps que ma mort vous prouve mon amour.
CHIMEN E.
Eh bien ! Rodrigue , il faut m'entendre .
Sauve-moi d'un rival , fauve- moi de fes bras ;
Ou , fi ton fang doit fe répandre ,
Sois sûr du moins qu'à ton trépas
Chimène ne furvivra pas.
Ces vers répondent encore à ceux - ci de
Corneille :
Je te donne ma foi
De ne refpirer pas un moment après toi .
Mais rien ne répond à ce vers critiqué par
Scudéry , & que M. de Voltaire regarde ,
avec raifon , comme le plus beau de la
Pièce :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène eft le prix.
Le perfonnage de Dom Sanche eft ici un
peu relevé , l'Auteur l'avoit même encore
plus fortifié ; mais des changemens relatifs
au projet de mettre cette Pièce en mufique ,
ont un peu contrarié fur ce point les vûes de
l'Auteur . Tout ce qui eft beau ne paroît pas
toujours également propre à être mis en
mufique ; il faut que les beautés ayent un
caractère Lyrique.
La
DE FRANCE. 121
La Scène où Chimène , trompée par l'arrivée
de Dom Sanche après le combat , fe
livre à fon défefpoir , & laiffe éclater tout
fon amour pour Rodrigue qu'elle croit
mort , fans vouloir permettre à Dom Sanche
de s'expliquer , cette Scène qu'on a toujours
condamnée comme invraisemblable ,
fe retrouve ici ; mais comme elle eft beaucoup
plus courte , l'inconvénient de l'invraifemblance
eft confidérablement diminué ;
il l'eft encore par le refrein :
Madame , écoutez- moi ,
& par le mêlange des voix que la muſique
autoriſe.
Le dénouement de cet Opéra eft un peu
moins auftère que celui de la Tragédie ;
Chimène ne fait point de repréſentations ,
& ne finit point par demander du temps ;
elle ne parle plus de fon père ni de ſes devoirs
, elle le rend plus entièrement , elle
cède de meilleure grâce à l'Amour ; elle dit
au Roi :
J'ai promis ma main au vainqueur.
Elle dit à Rodrigue :
Vous armez centre ma rigueur
Le Roi , mes fermens..... & mon coeur .....
Quand l'Amour enfin vous couronne ,
Il vous couvre de vos lauriers.
S'il n'eft permis de dire ce que j'en pense ,
Chimène en eft moins intéreffante ; mais elle
N°. 16 , 17 Avril 17841
F
122 MERCURE
en eft peut- être plus lyrique ; la grande puiffance
à l'Opéra , c'eft l'Amour , le grand devoir
eft de lui rendre les armes ; auffi le
choeur finit il par ce couplet , qui eft fort
dans la morale de l'Opéra :
Célébrons la gloire & Chimène.
Chimène avoit vaincu l'Amour ,
Ce Dieu la fubjugue à fon tour ;
Il n'eft point de fi forte haine ,
Il n'eft point de fi rude peine
Qui ne cède enfin à l'Amour.
En voilà plus qu'il n'en faut pour prouver
que M. de Rochefort n'eft affurément point
fans talent pour le genre nouveau dans lequel
il vient de s'exercer.
EUVRES complettes d'Homère , Traduction
nouvelle , dédiée au Roi , avec des Notes
Géographiques , Hifloriques & Littérales ;
dont la partie qui rapproche la Géographie
Ancienne des noms Modernes , a été rédigée
par M. Mentelle , Hiftoriographe de Mgr.
Comte d'Artois ; par M. Gin , Confeiller
au Grand- Confeil. 8 vol . in- 12 .
Prix , 24 liv . reliés . ( On donnera féparément
l'Iliade à ceux qui ont déjà l'Odyffée ,
pour le prix de 15 liv. les s vol. reliés. )
A Paris , chez Servière , Libraire , rue
1 S. Jean de Beauvais.
DANS le Mercure du 17 Mai 173 ;, nous
avons rendu compte de la Traduction de
DE FRANCE, 123
"
l'Odyffée , par M. Gin ; & voici ce que nous
en avions dit : « Elle préfente , avec une
fidélité élégante , le tableau des moeurs antiques
; elle rend fcrupuleufement les images ,
le pathétique d'Homère & fes penſées toutes
entières ; elle développe fans longueur , les
expreflions énergiques de la langue Grecque ,
qui peignent d'un feul mot ; elle defcend
avec dignité à ces détails qui nous ont tranfmis
les moeurs , les ufages , les coftumes
anciens , objets précieux & regrettables ,
qu'une fauffe délicateffe a trop dégradés
parmi nous. Enfin , le nouveau Traducteur
nous paroît réunir à la connoiffance des langues
favantes , l'érudition, le goût & la beauté
du ftyle.
39
"
Ces éloges , qui , confirmés par le fuffrage
du Public , firent defirer la Traduction de
l'Iliade , dont le même Auteur s'occupoit
dès lors , & dont il vient d'enrichir la Littérature
Françoife ; ces éloges peuvent s'ap
pliquer également à cette nouvelle Traduction
, qui nous paroît en tout digne de celle
de l'Odyffee. D'après cela , nous pourrions
nous difpenfer de citer ; mais fi les citations
font prefque inutiles à l'éloge de l'Auteur de
cet Ouvrage , elles ne le font pas au plaiſir
de nos Lecteurs. Nous croyons pourtant devoir
nous borner à deux morceaux fort
courts. Le hafard nous fait tomber d'abord
fur l'endroit de la douleur des chevaux d'A
chille après la mort de fon cher Patrocle
On y retrouvera la fimplicité noble & tou-
Fij
124
MERCURE
chante de l'original. « De l'inftant que les
» immortels courfiers du defcendant d'Eacus ,
apperçoivent le Héros qui les guidoit dans
les combats , étendu fur la poulière par le
» javelot de l'invincible Hector , verfant des
» larmes amères , ils s'éloignent de la fanglante
arêne . En vain le vaillant fils de
» Diorès , Automedon , s'efforce , par les
» doux accens d'une voix qui leur eft connue
, par le fifflement de fon fouet , par
99 fes careffes , par fes menaces , de rani-
"
mer leur ardeur ; ils ne veulent ni s'ap-
» procher des rives de l'Hélefpont & du
» camp des Grecs , ni rentrer dans la mêlée,
Immobiles , comme une colonne élevée
fur la tombe d'un Héros ou de fa tendre
époufe , ils s'arrêtent , refufent de repor-
» ter au camp le fuperbo char du fils de
» Pélée ; leur tête eft inclinée , leurs yeux
» triftement fixés fur la terre ; des larmes
abondantes coulent de leurs épailles paupières
; la terre en eft imbibée ; leur vafte
» crinière , qui s'étend fous le joug , flotte
dans la pouffière ; elle en eft fouillée ; ils
redemandent au ciel le guide qu'ils ont
≫ perdu . »
"
23
Сс
"
Oppofons à ce tableau un morceau d'un
genre différent , c'eft Vénus bleffée par Diomède
: Cependant le javelot tendu , l'in-
» trépide Diomède pourfuit Cypris dans la
mêlée, Il fait que la force n'eft point
l'apanage de cette Divinité ; que Vénus
' eft pas du nombre de ces Déeffes , telles
DE FRANCE. 125
"
» que Minerve , ou l'impitoyable Bellonne ,
la deftructrice des Cités , qui partagent
» avec les Héros les travaux de la guerre ,
qui les guident dans les combats. S'élan
çant fur la Déeffe des Jeux & des Ris ,
» l'audacieux fils de Tydée lance fon javelot ;
» la pointe aiguë perce le voile divin , ou-
» vrage des Grâces , qui couvre la main de
Vénus , effleure le léger tiflu de fa peau ,
» fait couler ce fluide immortel qui cir-
» cule dans les veines des Dieux ; car le fang
» des heureux habitans de l'Olympe n'eft
pas le même que le nôtre ; ils ne fe nourriffent
point de la ſubſtance groffière du
pain ; ils ne boivent point de vin : le nectar
, l'ambroifie empliffent leurs veines.
» d'une fubftance pure , principe de l'im-
» mortalité. Vénus jette un cri perçant; fon
» fils échappe de fes mains ; Apollon le recueille
dans fes bras , l'enveloppe d'un
" nuage obfcur , le dérobe à la fureur des
» Grecs. >>
»
339
"
A
Nous ne doutons point que bien des Lecteurs
délicats n'accufent quelques expreffions
, telles que , ils ne boivent point de
vin , d'une fimplicité un peu familière ; mais
lorfqu'un tour de phraſe , quoique très ufité
dans le ftyle ordinaire , femble prefcrit ,
exigé par la phrafe originale , & qu'il n'y
entre d'ailleurs aucun mot bas comme dans
l'expreffion que nous venons de citer , nous
croyons que nous devons facrifier notre exceffive
délicateffe au defir , au befoin de vo
Fiij
126 MERCURE
la véritable phyfionomie de l'Auteur que
l'on traduit.
Le dernier Volume contient la Batrachemyomachie
, ou le combat des Rats & des
Grenouilles , Hymnes , & autres Pièces Fugitives
attribuées à Homère. On voit par ce
titre que M. Gin , avec tous les vrais connoiffeurs
en Littérature Grecque , doute que
ces Ouvrages appartiennent réellement au
père de la poéfie épique ; mais on doit lui
favoir gré de les avoir joints à l'Odyſſée & à
'Iliade , & d'avoir rendu par - là ſa Traduction
abfolument complette .
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Nous allons , felon l'uſage , offrir à nos
Lecteurs un précis des travaux de l'Académie
Royale de Mufique pendant la dernière
année Dramatique.
On a donné fur le Théâtre de l'Opéra,
cinq Ouvrages nouveaux : le Siège de Péronne
, paroles de M. de Sauvigny, mufique
de M. Dezède ; Alexandre aux Indes , paroles
de M. M ** , mufique de M. Méreaux ;
Didon , paroles de M. Marmontel , mufique
de M. Piccini ; la Caravane , paroles de
M. M ** , mufique de M. Grétry ; Chimène,
DE FRANCE. 127
"
paroles de M. Guillard , mufique de M.
Sacchini. Les Ouvrages remis pendant le cou
rant de cette année font au nombre de neuf:
Renaud , Iphigénie en Aulide , le Devin de
Village , Atys , Colinette à la Cour , Ariane ,
Iphigenie en Tauride , Orphée , & l'Inconnue
Perjécutée. Les talens & le zèle des Sujets
qui compofent l'Opéra , ont trouvé la récompente
que méritoient les travaux multipliés
occafionnés par la mife de ces différens
Ouvrages , dans l'affluence du Public ,
qui fe porte de plus en plus à un Spectacle
dont les progrès femblent chaque jour fixer
davantage fon attention .
Le produit des quatre repréfentations extraordinaires
, données au profit des Acteurs ,
fous le nom de Capitations , a été confidérable.
Caflor , donné pour la première Capitation
, a rapporté 7,69 liv.; Iphigénie en
Aulide , donné pour la feconde , 86.6 liv.;
Didon , donné pour la troifième , 7608 1 .; &
enfin Iphigénie en Aulide , redonné une feconde
fois avec la Caravane , pour la quatrième
Capitation , a rapporté 19127 liv.
Nous obferverons cependant que la différence
étonnante de cette dernière recette ,
comparée aux précédentes , provient en
partie des fommes que les Princes & quelques
perfonnes confidérables font dans
l'ufage de donner pour leurs Loges à la fin
de chaque année ; & qui , fe montant à
48,4 liv. , réduifent cette recette à 1023 , 1. ,
Fiv
12S MERCURE
fomme à laquelle n'ont jamais atteint les
Capitations données jufqu'à ce jour dans
la Salle actuelle .
(Cet Article n'eft pas du Rédacteur ordinaire. )
, pour
COUP - D'OEIL fur le travail fait aux
Spectacles François & Italien
l'augmentation du Répertoire , dans le
cours de la dernière année Dramatique ,
(du 28 Avril 1783 au 27 Mars 1784. )
ARMI les Pièces repréfentées fur les Théâtres
François & Italien , dans le cours de
l'année dernière , & dont nous allons rappeler
les titres , le genre & le nombre , nos
Lecteurs en trouveront quelques - unes dont
nous n'avons point rendu compte dans ce
Journal . Ces omiffions ont été caufées le plus
fouvent ou par le peu de fuccès de ces Ouvrages
, ou par l'efpoir donné , mais non
rempli , de quelques changemens ou correc
tions : elles vont être réparées . Une notice
courte, mais fuffifante pour donner une idée
du fonds de chacune de ces productions , va
remplir les lacunes que les gens exacts pourroient
nous reprocher.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Le travail qu'on a fait à ce Théâtre dans
le cours de l'année dernière , pour l'augmen
tation du Répertoire , n'eft pas très - confidéDE
FRANCE. 129
rable. Le Public a été informé des divifions
inteftines qui ont arrêté Peffor du zèle de
MM. les Comédiens François. Puifque touteft
pacifié , que tout eft rentré dans l'ordre
accoutumé , nous ne dirons rien de ces querelles
; & nous nous bornerons à eſpérer
que le retour de la paix produira un effetégalement
avantageux aux intérêts de la
Comédie & aux plaifirs des Amateurs du
Théâtre.
Quatre Tragédies nouvelles : Philoctete ,
en trois Actes , par M. de la Harpe ; les
Brames , en cinq Actes , & Coriolan , auffi
en cinq Actes , par le même ; Macbeth , en
cinq Actes , par M. Ducis. Trois Tragédies
remifes : Venife Sauvée , imitée d'Otway, ( 1 ) ;
par M. de la Place ; Jeanne de Naples , par
M. de la Harpe ; les Troyennes , par Châteaubrun.
Quatre Comédies nouvelles : les
(1 ) Dans le compte que nous avons rendu de
cette Tragédie , nous avons avancé qu'Otway avoit
imité le Manlius de La Foffe : c'eft une erreur . On :
ne peut pas citer exactement l'époque de la première
repréſentation de la Tragédie d'Otway ; mais il pa
roît conftant que celle de Manlius lui eft poftérieure.
Il est bien étonnant que La Foffe , qui , dans une
très- courte Préface , a cité les fources dans lesquelles
il a puifé , ait pofitivement oublié l'Auteur auquel
il devoit le plus . Quoi qu'il en feit , nous avons fait
une faute , & nous la réparons , autant qu'il eſt en
nous › par cette note néceffaire , quoiqu'un peu
tardive .
Fv
130
MERCURE
Marins , ou le Médiateur mal adroit , en
cinq Actes & en vers , par M. Desforges ; le
Bienfait Anonyme , en trois Actes & en
profe , par M. de P. ( 1 ) ; le Séducteur , en
cinq Actes & en vers , par M. de Bièvre ; le
Jaloux , en cinq Actes & en vers , par M.
Rochon de Chabaunes. Cinq Comedies temifes
: le Bienfait rendu , ou le Negociant
en cinq Actes & en vers , par M. Dam-
(1 ) Cette Comédie a été jouée le 6 Octobre 1783.
Une Anecdote , dont le célèbre Préfident de Montefquieu
eft le Héros , en a fourni le fonds. Un
jeune homme honnête & fenfible étoit defcendu jufqu'aux
travaux les plus pénibles d'un état ingrat &
dur , dans l'unique efpoir d'amaffer une fomme qui
pût fervir de rançon à fon père , que des Pirates.
avoient fair efclave . M. de Montefquieu vit ce jeune
homme , fut touché de fa piété filiale , & racheta le
père fans fe faire connoître. Après la mort de M. de
Montefquieu , le hafard feul découvrit qu il étoit
F'auteur de ce bienfait , qui nous paroît d'autant plus
admirable , qu'il n'avoit pas pour motif cet orgueil
de bienfaifance que nous voyons étaler fi ſouvent &
avec tant d'appareil.
Ce Drame , affez mal conduit , eſt écrit avec une
facilité verbeufe Le premier A&te eft agréable ; il a
eu du fuccès. Le fecond , rempli de détails communs,
a généralement déplu . Le dénouement a été trouvé
pénible & dénué de vraisemblance. L'Auteur eft un
jeune homme Son effai , car c'en eſt un , annonce
de l'efprit & de l'âme . Quoiqu'il n'ait pas été heu- :
reax , il ne peut rien faire préfumer de trop défavo
rable pour les talens futurs de l'Auteur , s'il cherche
à les mûrir par le travail & par la réflexion,
DE FRANCE. 131
pierre ; le Mariage Interrompu , en trois.
Actes & en vers , par M. Caillava ; le Double
Veuvage, en un Acte & en profe , par
Dufrefny ; l'Amant Bourru , en trois Actes
& en vers , par M. Monvel , & Dom Japhet
d'Arménie , en cinq Actes & en vers , par
Scarron. Un Mélodrame : Pyrame & Thisbé,
par M. de la Rive. En tout dix fept Ouvrages
, auxquels il faut ajouter l'Inconftant s
Comédie en cinq Actes & en vers , repré
fentée à la Cour.
Nous avons gardé le filence fur plufieurs
Débuts qui ont eu lieu à ce Théâtre dans le
cours de l'année qui vient de s'écouler , &
certes nous ne le romprons pas , malgré les
plaintes de quelques perfonnes . Nous avons
dejà expliqué plus d'une fois les caufes
pour lefquelles nous avons réfolu de ne
point entretenir nos Lecteurs de cette multitude
faftidieufe de Débutans qui n'appor
tent fur le Théâtre de la Nation que de l'or
gueil , de la médiocrité & de l'ennui . Il nous
a paru que cette réfolution étoit approuvée
par les gens raifonnables. Nous nous conten:
erons du fuffrage de ceux- ci , & nous
laifferons crier les autres ; car , comme l'a
dit le bon La Fontaine :
Eft bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde & fon père.
F vj
132 MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
LE zèle de MM . les Comédiens Italiens fe
foutient toujours avec la même chaleur. Le
travail qu'ils ont fait cette année n'eft pas
inférieur à celui dont nous avons rendu
compte à la fin de l'année dernière . Il faut
convenir que ce travail leur eft d'autant
plus néceffaire pour fixer le Public à leur
Spectacle , que dans le grand nombre de
Pièces qu'ils mettent au Théâtre , il en eft
beaucoup de médiocres. Néanmoins leur
courage n'en eft pas moins digne d'éloges ,
parce qu'il jette dans leurs repréfentations infiniment
de variété ; & qu'en donnant fatisfaction
à l'empreffement d'un aſſez grand
nombre d'Auteurs , il répond encore à l'impatience
du Public , toujours avide de nouveautés.
Ouvrages nouveaux : 1. le Comte d'Olbourg
, Drame en cinq Actes , par MM.
Friedel & de Bonneville ; Gabrielle d'Ef
trées , Drame Héroïque en cinq Actes , par
M. de Sauvigny ; Arifte , ou les Écueils de
l'Éducation , Comédie en cinq Actes , par
M. Dorfeuille. 2 ° . Amélie & Monrofe
Drame Héroïque en quatre Actes , par M.....
3 °. Le Réveil de Thalie , Comédie en trois
Actes & en vers , mêlés de vaudevilles , par
M. des Fontaines ; ' les Voyages de Rofine
Opéra- Comique en trois Actes , & réduit à
DE FRANCE. 133
*
deux , par MM . de Piis & Barré ; le Père de
Province , Comédie en trois Actes & en
vers , par M. le P...... ; la Clémence de
Henri IV, (1 ) Comédie Héroïque en trois
Actes & en vers , par M. de Rofoy ; le
Droit du Seigneur , Comédie Lyrique en
trois Actes , par M. des Fontaines , mufique
de M. Martiny ; l'Auteur par Amour , ( 2 )
( 1 ) Cet Ouvrage a été repréfenté le 12 Août
1783. Ce n'eft autre chofe que la Réduction de
Paris , Drame Lyrique du même Auteur , joué
en 1776 fur le même Théâtre. Sous fa première
forme , il avoit eu peu de fuccès ; il en a eu
moins encore fous la feconde . On affure que les Comédiens
& l'Auteur fe font plaints réciproquement
les uns des autres. A qui le tort ? Sub judice lis eft.
Si l'Ouvrage paroît bientôt imprimé , comme onprétend
qu'il doit l'être , le procès ne tardera pas à être
terminé.
( 2 ) On a donné cette Comédie le 30 Janvier
1784. Le Connoiffeur , Conte moral de M. Marmontel ,
eft la fource où l'on a puifé le fonds de cet Ouvrage.
On en a même pris la marche & quelques détails .
Un grand nombre de jeunes Auteurs s'eft effayé
fur ce fujet. On doit en être d'autant plus furpris
, qu'il a quelque analogie avec la Métromanie
de Piron , & que c'eft s'expofer à une rivalité trèsdangereufe
que de fe mettre en comparaison avec
un tel chef d'oeuvre. L'Auteur par Amour n'a point
eu de fuccès. L'action eft lente & froide. Le ftyle ,
preque toujours facile , eft prefque toujours monotone
& diffus. On peut croire que l'Auteur eft un
homme d'efprit : Eh ! qui n'en a pas aujourd'hui ?
Mais il faut plus que de l'efprit à un Auteur Comique
; & c'est une erreur de croire qu'à l'âge où l'on
134
MERCURE
Comédie en trois Actes & en vers ; Théodore
& Paulin , (1) Comédie Lyrique , en
fe connoît à peine foi - même , on puiffe efpérer des
fuccès dans un genre qui exige une connoiffance profonde
des hommes , & une longue fuite d'obfervations
, tant fur les moeurs que fur les paffions , dont
la Comédie doit développer les nuances & prefenter .
le tableau.
(1 ) Cet Ouvrage a été repréfenté , fans fuccès , le
15 Mars de cette année. Une Femme de Condition
a élevé chez elle une jeune Payfanne , dost , depuis ,
elle a fait fa Fermière. Cette jeune perfonne infpire
de l'amour au fils de fa Bienfa trice qui le déter◄
mine à la lui donner pour époufe . Mais on découvre
que la Payfanne eft l'amante aimée d'un jeune
Fayfan nommé Paulin. La mère engage alors fon
fils à immoler fa paflion , ce que fait un peu brufquement
le jeune amoureux . A travers cette intrigue
affez froide , paffent trois perfonnages comiques.,
Une Payfanne nommée Derife , qui a pour amans
fe Payfan André , dont elle éprouve la jaloufie , &
le Domestique la France , dont elle perfiffle la faruité
Ces trois car ctè es font tracés avec efprit &
gaité ; de forte que acceffoire a écrasé le principal.
Dans le moven que Deniſe emploie pour apprendre à
fa Maîtreffe que la jeune Fermière préfère Paulin à ſon
fils , on a reconnu un incident déjà mis en oeuvre par
M. Monvel , dans la Comédie Lyrique intitulée Julie.
Quelques plai ans ont crié au voleur. Nous , qui
voyons tous les jours des plagiats un peu plu remarquable
que celui - ci , nous n'avons éprouvé aucune
furprife Nous ne dirons rien de la mufique de M.
Grétry. Une repréfentation tumultueufe ne fuffit pas
pour donner une idée fatisfaifaute d'un Ouvrage de
mufique ; & lorfque , dans une telle circonftance , il
DE FRANCE. 135
trois Actes & en vers , mufique de M.
Grétry. 4º , Blaife & Babet , Comedie Lyrique
en deux Actes , par M. Monvel , muſique
de M. D. Z. , la Sorcière par Hafard , Comédie
Lyrique en deux Actes , paroles &
mulique de M. F. , la Karmelle , Comédie
Lyrique en deux Actes , par M. Pat.at , miufique
de M. V.; le Faux Lod , Comedie
Lyrique en deux Actes , par M. Piccini fils ,,
mulique de M. Piccini père ; le Marchand
d'felaves , Parodie de la Caravane , en
deux Actes & en vaudevilles.. Thalie à la
Nouvelle Salle , Prologue en un Acte , par
MM. Sédaine & Gréty , Dame Jeanne , Parodie
de Jeanne de Naples , en un Acte &
en vaudevilles ; l'Auteur Satyrique , Comédie
en un Acte & en vers ; l'Heureufe Erreur,
Comédie en un Acte & en prole , par M.
Patrat; Caffandre Mécanicien , Opéra- Comique
en vaudevilles ; les Deux Portraits ,
Comedie en un Acte & en vers , par M. Dei
forges ; les Déguifemens Amoureux , Comédie
en un Acte x en profe , par M. Patrat;
Héraclite , ou le Triomphe de la Beauté,
Comédie en un Acte & en vers , par M.
Rauquil Lieutaud , les Étrennes du Public
Divertiffement en un Acte & en vers , par
M. Patrat.
s'agit de prononcer fur un homme du mérite de
M. Grétry , des Cenfeurs prudens gardent le filence :
Ne forte , quod plerifque accidit , a dit Quintilien ,
comme s'il eût voulu parler de nos juges en musique ,
damnent quod non intelligunt.
136 MERCURE
Ouvrages remis : le Cabriolet Volant , en?
quatre Actes , par M. Caithava ; le Médecin
d'Amour , Comédie Lyrique en un Acte &
en vers , par M. Anfeaume; & les Jardiniers ,
Opéra- Comique , par M. Davelne : ces deuxdernières
Pièces ont été remifes avec une
ufique nouvelle . En tout vingt huit Pièces.
Il faut ajouter à ce travail les cinq Ouvrages
fuivans , qui ont été repréſentés à la
Cour : les Deux Soupers , Comédie Lyrique
en trois Actes ; l'Amant Sylphe , Comédie
Lyrique en trois Actes ; le Dormeur Éveillé,
Comédie Lyrique en quatre Actes , par M.
Marmontel , mufique de M. Piccini ; les
Quatre Coins , Opéra-Comique en un Acte :
& en vaudevilles , par MM. de Piis & Barré ; ›
& les Payfans Patriotes , Comédie Lyrique
en trois Actes , par M. M. de M. , mufique
de M. V.....
On nous a quelquefois accufé d'une prédilection
particulière pour MM . les Comédiens
Italiens. En fuppofant que cette prédilection
existe en effet , le tableau que nous
venons de mettre fous les yeux de nos Lecteurs
doit au moins nous laver du reproche
de partialité.
Nous parlerons dans le prochain N° . des
différentes retraites , morts , ou réceptions .
arrivées aux Théâtres François & Italiens dans
le cours & à la fin de cette année Dramatique,
ainfi que des changemens dont on s'occupe
pour la Salle de la Comédie Italienne.
DE FRANCE. 137
ANNONCES ET NOTICES.
SCELT
CELTA di Poefie Italiane , de' più celebri Autori
d'ogni Secolo , raccolte , e con opportune Note illuftrate
da Anton- Benedetto Baffi ; ou Recueil complet
des plus beaux morceaux de Poéfies Italiennes Lyriques
, Érotiques & Fugitives , avec des Remarques
critiques fur le génie de la Poefie Italienne , par
M. Baffi , Membre de plufieurs Académies. 2 vol.
grand in - 8 ° . A Paris , de l'imprimerie de Michel
Lambert , rue de la Harpe , près S. Côme. Le Prix
des deux vol. in - 8 ° . brochés eft de 12 liv. ; celui de
l'Édition in - 4° . , papier d'Angoulême , eft de 30 liv .
les deux vol. ; & 48 liv . pour les mêmes deux vol.
in-4° . papier d'Hollande.
Nous rendrons compte inceffamment de cet important
Ouvrage , fait pour intéreffer tous les Amateurs
de la Poéfie Italienne , & dont l'exécution
Typographique doit faire honneur aux preffes de
M. Lambert.
LES Hochets Moraux , ou Contes pour l'Adolef
cence, dédiés à ſon Alteffe Séréniffime Mademoiselle ,
par M. Monget. in- 12 . A Paris , à la même Adrelle
que ci deffus.
Cette Brochure fait fuite à une première Partie
deftinée à la première enfance . La première Partie a
joui d'un fuccès mérité ; & celle - ci n'obtiendra pas
moins de fuffrages . L'Auteur a cru devoir élever fon
ton , pour fuivre dans fa marche progreffive la raifon
de fes Lecteurs.
Le Droit du Seigneur , Comédie en trois Actes &
en profe , mélée d'ariettes , par M. Desfontaines ;
138 MERCURE
repréſentée devant Leurs Majeftés à Fontainebleau ,
le Novembre 1783 ; & à Paris , par les Comédiens
Italiens Ordinaires du Roi , le 29 Décembre
de la même année . Prix , 1 liv . 10 fols. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , rue de Marivaux , Place du
Théâtre Italien.
Babet & Julien font fur le point de s'époufer ; mais
il prend envie au Marquis de Florival de faire revivre
un ancien droit qu'il a , comme Seigneur du
lieu , d'entretenir la mariée une demi - heure tête- àtête
, & il charge le Comte fon fils de l'exercer à fa
place. Celui- ci , amoureux de Baber , ſe prépare à
profiter de la circonftance pour l'enlever. Mais le
père, à qui le Bailli a dénoncé ce complot, furprend
fon fils au moment où il est prêt à l'exécuter. Le
Comte , confus & touché , témoigne le repentir le
plus vrai , & le prouve en déchirant devant tout le
monde le titre du droit dont il avoit voulu abufer.
Le Marquis , indigné d'abord contre fon fils , fe
laiffe attendrir par les remords ; il pardonne fa faute ,
& fait célébrer le mariage de Julien & de Babet.
Cette Pièce a eu beaucoup de fuccès . Le dénouement
en eft heureux ; il y des détails ingénieux ;
& le rôle de Babet eft intéreſſant. La muſique a fait
auffi très grand plaifir.
NOUVEAUX Mélanges de l'Hiftoire de France ;
particulièrement des Parlemens , des Poftes , &c.
fuivis de quelques morceaux de Littérature & de Phyfique
, & d'une nouvelle Traduction des Georgiques
de Virgile. 2 Vol. in - 8 ° . Prix , 5 liv. br. A Paris ,
au Cabinet Littéraire , Quai & près des Auguftins ,
à la defcente du Pont Neuf.
Cet Ouvrage cft de M. le Préfident d'Orbeffan . On
trouve à la même Adreffe les Loix Pénales , dont
nous avons parlé avec de juftes éloges ; avec quel
ques exemplaires de l'Ufage de la Houille , 1 vol.
DE FRANCE. ་ 3༡
in- 8 ° . 5 liv . , & des Effais fur l'Air Inflammable
par M. Volta. in - 8 ". 3 liv.
CARTE très- détaillée de la Partie Septentrionale
de l'Empire Ottoman , dédiée à Mgr. le Comte de
Vergennes , par M. Rizzi Zannoni , en trois feuilles.
Prix , 9 liv.
Cette Carte fe vend actuellement à Paris , chez
Vignon , Marchand de Cartes de Géographie , rue
Dauphine , vis-à- vis celle d'Anjou.
NOUVELLE Topographie de la France , Région Sud,
Cette Carte , la fixième des neuf qui préfentent le
premier degré de détail de la ſuperficie du Royaume
, contient les Provinces de Haute & Baffe Guienne,
de la Haute Auvergne , du Diocèſe de Tulle en Limofin
, de Languedoc jufqu'au Méridien de Montpellier
, de Rouffillon , Foix , Gascogne , Bigorre &
Comminge.
La gravure de cette Carte eft d'une très - belle
exécution , & le Difcours qui l'accompagne contient
plufieurs réflexions utiles fur le commerce de cette
Région méridionale de la France.
PORTRAIT de M. P.Abbé de Lille , l'un des
Quarante de l'Académie Françoife , Lecteur Royal,
Abbé de Saint Severin , &c . & c . né à Clermont en
Auvergne , deffiné par A. Pujos , gravé par T.
Huot. A Paris , chez M. Pujos , quai Pelletier , chez
M. Lequin.
Au bas de ce Portrait , qui fait honneur aux deux
Artiftes , on lit ces quatre vers agréables par M.
l'Abbé d'Auriol de Lauraguel :
Il fut du Chantre d'Aufonie ,
Et brillant interprête & fortuné rival ;
Le Dieu même du Pinde , en voyant la copie ,
S'étonna de trouver un double original.
140
MERCURE
CONTES de la Reine de Navarre , fervant de
fuite aux Contes de Bocace. 8 vol . in - 12 . petit format
fans figures , brochés , 12 1.; petit format ornés
de 75 figures , brochés , 181. A Paris, chez Laporte ,
Imprimeur- Libraire , rue des Noyers.
Ces Contes font fameux par leur Auteur & par
les imitations nombreufes qu'on en a faites. Pour
compléter le dernier volume , l'Auteur y a joint deux
Contes fort confidérables , traduits de l'Italien du
Lafca . On en a fait tirer quelques exemplaires in- 8°.
pour accompagner la belle Edition du Bocace de ce
format. 8 vol. in - 8 ° . brochés en quatre , ornés de
75 Gravures. Prix , 33 liv.
PHYTONOMATOTECNIE Univerfelle , par M.
Bergeret , Chirurgien . Septième & huitième Cahier
de 24 pag. chacun , & douze Planches , de format
in-folio.
Cet intéreffant Ouvrage fe continue fans interrup
tion. Ce feptième Cahier eft très -bien foigné. On
foufcrit chez l'Auteur , rue d'Antin ; chez Didot le
jeune , Quai des Auguftius ; Poiffon , Graveur ,
Cloître S. Honoré. La foufcription pour le papier
de Hollande eft de 108 liv. , celle en papier ordinaire
, figures coloriées , 54 liv.; celle en papier or
dinaire , figures en noir , 27 liv.
THEATRE d'Ariftophane , traduit en François ,
partie en vers , partie en profe , avec les fragmens
de Ménandre & de Philémon , par M. Poinfinet de
Sivry , Penfionnaire de S. A. S. Mgr. le Duc d'Or
léans , & Membre de la Société Royale des Sciences
& Belles- Lettres de Lorraine. 4 vol. in- 8 ° . A Paris ,
chez Didot jeune , Imprimeur- Libraire , Quai des
Auguftins ; Barrois aîné , Mérigot jeune , Onfroy ,
Barrois jeune , Quai des Auguftins ; & Durand , rue
Galande , hôtel de Leffeville.
DE FRANCE. 141
C'eft pour la première fois que le Recueil des
Pièces de ce fameux Poëte paroît en François. Nous
rendrons compte inceffamment de cet intéreffant
Ouvrage. L'Auteur de cette Traduction a déjà nérité
des fuccès dans ce genre.
NOUVEL Atlas de la Géographie Ancienne , par
M. Bonne , Premier Hydrographe du Roi , avec des
Tableaux hiftoriques & chronologiques des principales
révolutions depuis les premiers Empires connus
jufqu'au moyen âge , fervant d'explication pour
chaque Carte , par M. de Grace , Cenfeur Royal.
Prix , 21 liv . relié en carton .
Cet Ouvrage , demandé & attendu depuis longtemps
du Public , eft même format que l'Atlas Moderne
fuivant la Géographie de feu M. l'Abbé Nicolle
de la Croix , connu du Public , & en eft le
complément, qui fe porte actuellement à cent feuilles.
Il eft digne de l'empreffement du Public. On en
trouvera de reliés enfemble ou féparément , à Paris ,
chez le fieur Lattré , Graveur ordinaire du Roi , rue
S. Jacques , la porte - cochère vis - à - vis la rue de la
Parcheminerie , Nº . 20.
›
On trouve chez le même Artifte un nouveau
Plan de Paris fur la feuille d'aigle d'Hollande , fupérieurement
gravé & lavé comme un très -beau
deffin , dédié à M. de Caumartin , Prévôt des Marchands
, dans lequel on a mis toutes les nouvelles
rues & bâtimens , même projetés . Prix , 7 liv. 4 fols ;
& fur papier d'aigle de France , auffi lavé , 6 liv .
On en trouvera auffi de collés fur toile pour la po
che , avec étui , 9 liv . 10 fols ; comme auffi de
montés fans vernis en bordure dorée , à différens prix .
PARTITION de Chimène ou le Cid , Tragédie
Lyrique en trois Actes , repréfentée devant Leurs
Majeftés le 18 Novembre 1783 , & à Paris , le
142
MERCURE
Février 1784 , mife en mufique par M. Sacchini .
Prix , 24 lv. A Paris , chez l'Auteur , rue Baffe du
Rempart , No. 17 ; & M , Siéber , rue S. Honoré ,
vis-à- vis l'hôtel d'Alig : e . N° . 92.
Nous pafferions les bornes d'un extrait fi nous
voulions remarquer toutes les beautés qui brillent
dans cet Ouvrage. Nous infifterons plus particulièrement
fur les morceaux qui peuvent convenir aux-
Concerts , & peu d'Opéras en contiennent un plus
grand nombre. L'ouverture eft d'un fort bon effet ,
confidérée comme fimple morceau de fymphonie ,
& il n'eft pas bien prouvé qu'une ouverture puille
toujours être autre chofe. Il y a dans le premier
Acte deux cavatines de l'effet le plus délicieux . Celle :
Pardonne à ces lâches combats , & celle : Tout ce
qui peut me rendre heureux . L'air de Chimène : Je
vois dans mon amant , eft de la plus fière expre
fion ; & le duo eft l'un des plus beaux qui foient au
Théâtre. Nous remarquerons encore deux airs
celui de D. Diègue : Bannis un cruel désespoir , &
celui de Rodrigue : D'un jufte combat qui m'honore.
Tous deux font peu d'effet en Scène , le premier
parce qu'il eft contraire à la fituation ; D. Diègue ,
inquiet du danger de fön fils , ne peut s'amufer fi
long-temps à lui rappeler les fervices qu'il en a reçus.
Le fecond , au contraire , infifte trop fur la fituation.
Rodrigue doit-il fe vanter comme il le fait aux yeux
de Chimène , d'avoir donné la mort à fon père.
L'Auteur des paroles a fenti ce défaut ; elles ont été
changées plufieurs fois ; il en eft réfulté une faute
dans l'arrangement des paroles qu'il faut néceffairement
corriger. Au lieu du dernier vers : Mais ......
je nepeux me repentir , rétabliſſez : Mon coeur..... ne
peut fe repentir. Ce n'eſt pas ici le lieu de juftifier
comme nous le pourrions le Compofiteur , de ces
taches légères , il fuffit de dire que ces airs , ou lè
chant eft adroitement lié à l'orcheftre le plus brilDE
FRANCE. 143
〃
-
--- Le
lant , peuvent faire grand plaifir en fociété.
fecond Acte eft prefque tout en Scène. Nous y remarquerons
feulement le récit du combat des Maures ,
& l'air charmant du Roi : Du plus brillant fuccès , fi
bien chanté par M. Lais . Le choeur qui termine cet
Acte eft d'une belle harmonie. Le troifième Acte
offre en foule les morceaux les plus intéreffans. Le
premier : Sans l'offenfer , non tu ne peux le croire , eft
écrit par le Compoliteur de la manière la plus ingénieufe
On retrouve tout le talent de M. Sacchini
dans les airs ou cavatines fuivans : On dira qu'épris
de Chimène : Cruel , veux- tu que ton amante : Ennemis
& rivaux , & c . dont l'effet eft fouvent fi
beau . Toi qui feul peux lire en mon coeur ; & le
charmant rondeau : C'est votre bonté quej'implore ,
trop long peut être pour la Scène où il eft placé ,
mais qui dans les Concerts trouvera toute la grâce.
Cer Acte finit par un fuperbe quatuor , qui , bien
exécuté , doit avoir par- tout le plus grand fuccès .
Nous ajouterons une obfervation en faveur des
jeunes Compofiteurs fur les accompagnemens de M.
Sacchini . Sans qu'ils nuiſent jamais à cette unité de
mélodic tant recommandée par J. J. Rouffeau , il a
l'art de les diftribuer dans les interftices du chant &
fur les tenues , de façon à en remplir les vuides & à
en embellir l'effet . Tantôt fon chant tout à découvert
furnage au milieu du murmure harmonieux
des arpèges ; tantôt toute la mélodie eft dans l'orcheftre
, & le chant coupé comme l'exige l'expreffion
, paroît lui - même être l'accompagnement ; jamais
deux mélodies différentes ne fe croiſent & ne
fe contrarient. Cette manière , au furplus , eft celle de
tous les grands Maîtres ; M. Sacchini eft un de ceux
qui l'ont portée au plus haut degré d'expreffion.
La Partition de Didon le vend à Paris , chez le
Suiffe de l'hôtel de Noailles. Prix , 24 liv . Nous en
parlerons dans le prochain Mercure.
144 MERCURE
JOURNAL de Harpe , par les meilleurs Mattres ,
No. 3 , contenant un petit Air du Barbier de Séville ,
de Paifiello ; Accompagnement de M. Couperin ,
l'aîné ; un du Droit du Seigneur , de M. de S. G.;
un de Didon , de M. de la Planque , & un Noël
varić. Prix , 2 liv . 8 fols.
NUMERO 2 & Numéro 3 du Journal de Clavecin ,
par les meilleurs Maîtres , l'un contenant un Menuet
de M, Taperay , un de Mlle Édelman , un morceau
de M. Couperin l'aîné , & un air de Chimène ; l'autre
, une fymphonie d'Hayden , arrangée par M.
Fodor le jeune Prix , 3 liv. On foufcrit pour ces
deux Journaux , moyennant 15 liv. , pour douze
Numéros , port franc à Paris & en Province , chez
le Duc , au magafin de Mufique , rue Traversière
S. Honoré.
•
Pour les Annonces des Titres de la Gravure
de la Mufique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
TABLE.
EPITRE à Madame ***, l'Eau Médicinale , III
97 Chimène& Rodrigue , Opéra ,
୨୨ Vers à M. de la Harpe ,
Courte Mémoire d'un Amant ,
100
114
Euvres Complettes d'Homère,
122
128
Charade , Enigme & Logo
gryphe ,
Cécilia , premier Extrait , 103
Suite d'Expériences faites avec Annonces & Notices , 137
Académie Roy. de Mufiq. 126
101 Comédie Françoise ,
Comédie Italienne ,
J'AI
APPROBATION.
132
I lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 17 Avril. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
le 16 Avril 1784. GUIDIJ
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 24 AVRIL 1784
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
JULIE , OU LE TRIPLE CHOIX.
DE trois cadeaux qu'il me confie ,
Amour m'a fait diftributeur.
Or , pour complaire au fondateur ,
Cherchons trois fois Nymphe accomplie.
A la plus favante un couplet ,
Un miroir à la plus jolie ,
» Un coeur à la plus tendre amie. »
Ne faut bouger , mon choix eſt fait ;
Amour , je vois entrer Julie .
( Par M. Dorfeuille. )"
Nº. 17 , 24 Avril 1784.
G
146 MERCURE
CHANSON BACHIQUE ,
Sur l'Air : Pour moi je veux donner mon coeur
à la tendreffe.
HOMERE O MÈRE a confacré les vers
A la valeur d'Achille ;
On parle dans tout l'Univers
Du Héros de Virgile ;
De Bourbon les rares vertus
Ont infpiré Voltaire .
Amis , pour l'honneur de Bacchus ,
Chantons le verre .
QUE d'Estaing au char de fon Roi
Enchaîne la Victoire ;
Qu'à l'Anglois il faſſe la loi ;
Qu'il le couvre de gloire :
Pour moi, je n'ai point d'ennemis
Et fije fais la guerre,
C'eft à table avec mes amis ,
A coups de verre.
QUE de Lille , ornant fes jardins-
De Déités champêtres ,
Y place Flore & les Sylvains
A l'ombrage des hêtres ;
J'aime fes deffins bien conçus ;
Mais quelle eft ma colère
DE
147
FRANCE.
Quand je n'y trouve point Bacchus
Avec fon verre ?
QUE Parny fur fon flageolet
Célèbre la tendreffe ,
Que B✶✶ d'un joli couplet
Régale fa mairrefle ;
Peu jaloux de cueillir un jour
Le myrthe de Cythère ,
J'éteins le flambeau de l'Amour
Avec mon verre.
QUE l'audacieux Montgolfier ,
L'honneur de la parrie ,
A l'air ofant fe confier ,
Nous montre fon génie ;
Qu'il plane à fon gré dans les cieux ;
Qu'il brave le tonnerre :
Je vois l'Olympe & tous les Dieux
Au fond du verre.
QUE , fixant des yeux attendris
Sur la trifte indigence ,
Louis rappelle dans Paris
La joie & l'abondance ;
Qu'on vante fon humanité
Aux deux bouts de la terre.
Pour nous , amis , à fa fanté
Vuidons le verre.
Gij
148
MERCURE
AMIS , comme nos bons ayeux ,
Demeurons fous la treille ;
Imitons leurs tranſports joyeux ;
Careffons la bouteille ;
Laiffons Plutus & les Amours
Enivrer le vulgaire :
Le bonheur fe trouva toujours
Au fond du verre.
( Par M. l'Abbé Ch. , à D. )
ÉPITRE A SCARRON.
SALUT , gloire, honneur à Scarron ,
Dont l'efprit joyeux & bouffon
A fu dans une oeuvre burleſque
Faire aimer un Héros grotesque,
Malgré la rime & la raison ,
Dans un temps où le goût des Drames
S'empare de tous les efprits ;
Où l'on ne divertit les femmes
Que par les plus triftes Écrits ;
Où , malgré Momus & Thalie ,
La lugubre Dramomanie
Au parterre trop ennuyé
De cette longue épidémie ,
Infpire plus que la pitié.
* Note de l'Auteur . Cette Épître fut faite en fortant d'um
repréſentation de Dom Japhet d'Arménie.
DE FRANCE. 149
Je préfète ton vieux Cacique ,
Malgré fon ton du bas comique ,
A ces Drames fi larmoyans ,
Où l'on trouve à chaques inftans
Des points..... remplis de pathétique ,
Un long avis qui vous explique
Comment l'Acteur en bien des cas
Doit tenir la tête ou les bras
Pour heurler d'un ton frénétique
De grands mots fuivis d'un hélas ,
Ou d'un.... ah ! cicl.... très-énergique ;
Puis , après bien du remuement ,
Arrive , on ne fait trop comment ,
Une Scène... là .. bien tragique,
Qui finit lamentablement
Une intrigue foporifique.
Adieu ; tels fons les fentimens ,
Scarron , que ton Japhet m'inſpire ;
J'aime cent fois mieux ton délire
Que celui des Auteurs du temps.
( Par M. Bodkin )
Gitj
150
MERCURE
QUATRA I N.
TENDRE Vénus , n'attends plus à Cythère
Ton bel Enfant , volage déferteur :
Un inftant je l'ai vu dans les yeux de Glycère ;
Il fera long- temps dans mon coeur.
(Par M. le Baron de Ginnedèle )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Merveille ; celui
de l'Enigme eft Pion , où fe trouvent På
& ni ; celui du Logogryphe eft Bijouterie ,
où l'on trouve robe , boîte , joie , or , bière,
truie , Tibre ,jour , oie , ortie , route , rouet ,
tour , tube , rue , orbite, Borée , qui.
CHARADE.
UNE voyelle , un livre, un corps imperceptible ;
Voilà mes deux premiers & mon tout très - viſible .
( Par M. Bidaultfils . )
DE FRANCE. 151
ÉNIGM E.
DANS le champ du Dieu Mars on connoît ma
valeur ;
Je ſuis inanimée & j'anime à la gloire ;
Je fais dans les combats voler à la Victoire ;
Et fouvent d'un vaincu ma voix fit un vainqueur .
( Par M. Bouvet , à Gifors. )
LOGO GRYPHE.
SUR mes huit pieds , Lecteur , je fais bien du chémin .
D'hommes entreprenans je règle la conduite .
Voici mes attributs , écoutez -en la fuite ,
Vous me devinerez fans doute avant la fin.
On trouve en moi la figure du monde ;
Une épithète , une difformité ;
Une note de mufique ; un remède apprêté ,
Et dont la forme eft prefque ronde ;
L'ablatif en latin d'un pronom poffeflif ,
Tout auffi bien que fon datif;
Un poiffon excellent à frire.
Adieu , Lecteur , je me retire.
(Par M. H. S. , d'Evreux en Normandie. )
Giv
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
CECILIA , ou Mémoires d'une Héritière ,
par l'Auteur d'Evelina , traduits de l'Anglois.
A Neufchâtel , & fe trouve à Paris ,
ens vol. in 12. , chez Mérigot jeune ,
Libraire , Quai des Auguftins ; & en 4 vol.
in 1122.9
chez Barrois le jeune , Libraire ,
Quai des Auguftins. Second Extrait.
MISS BEVERLEY , plus connue fous le
nom de Cécile , née d'une famille honnête ,
mais point noble, réunit à tous les avantages
de la nature , celui d'une grande fortune ;
elle en eft redevable , prefqu'en entier , au
Doyen de *** , fon oncle & fon tutcur ,
mort il y a peu de temps , & près duquel
elle vivoit depuis quatre ans qu'elle étoit orpheline.
La feule condition impofée à la
jeune héritière , eft que le mari qu'elle fe
choifira prendra le nom de Béverley. On ne
conçoit pas trop cet attachement du Doyen
pour fon nom , qui n'eft ni illuftre ni célèbre
; mais enfin la condition exifte ; & fans
elle , pourroit nous dire.l'Auteur , il n'y auroit
pas cu de Roman.
La perfonne & les biens de Cécile , encore
mineure , font confiés , par l'honnête
Doyen , à trois tuteurs. L'un , M. Delvile ,
homme de qualité , protégera fa pupille ;
DE FRANCE. BT3
l'autre , M. Brigges , riche Négociant , en
foignera la fortune ; le troifième , M. Harrel ,
qui a époufé une amie de Cécile , paroît
n'avoir eté joint aux deux autres que pour
procurer à la jeune orpheline , jufqu'à l'époque
de fa majorité , un afyle agréable dans
une des plus brillantes Maitons de Londres ,
& auprès de fon amie. En effet , fix femaines
après la mort du Doyen , Cecile quitte
Bury , le lieu de fa naiflance , pour fe rendre
à Londres ; & c'est alors que le Roman
commence.
Le plus grand chagrin de la fenfible Miff,
à fon départ , eft de seloigner de Madame
Charton , amie, tincère &.retpectable , que
Cécile regarde , avec raiton , comme une
feconde mere. Elle regrette auffi un M.
Monckton, quelle croir fon ami , & qui ,
en effet , ne le montre , pendant long- tems ,
que fous les apparences les plus favorables.´
La polition où notre Héroïne le trouve
alors , ne lui préfage donc qu'une heureuſe
deftinée. Le Lecteur a d'autant plus de raifons
d'y compter , qu'il reconnoît bientôt
que les deux qualités éminentes de la jeune
héritière fon la modération de caractère &
la jufteffe d'efprit.
Peut être eft ce à l'apparente tranquillité
de cette fituation qu'il faut attribuer l'efpèce
de froideur , qu'au moins en France on a
beaucoup reproché au premier Volume de
cet Ouvrage. Peut être auffi en trouveroit
Gy
154 MERCURE
on la raifon ou l'excufe dans la différence de
caractère des deux Nations.
Les Anglois , qui , en général , ne s'intéreffent
qu'aux gens qu'ils aiment , & n'aiment
que les gens qu'ils connoiffent , permettent ,
exigent peut être que l'Auteur d'un Roman.
commence par leur faire connoître les perfonnes
avec qui il va , pour ainfi dire , les
forcer de vivre pendant quelque temps . Au
moins voyons - nous que cette marche eft
prefque généralement adoptée par les meilleurs
Romanciers de cette Nation . En Fran-
, au contraire , où d'ordinaire le fentiment
précède la reflexion ; où , prefque toujours ,
c'eſt par les événemens qu'on s'intéreffe aux
perfonnes , & non par les perſonnes aux
événemens ; où le plaifir le plus néceffaire eft
d'être au moins diftrait quand on ne peut
pas être ému ; où le défaut d'habitude de vivre
avec foi , fait qu'on fe livre fi facilement
aux autres ; on veut , avant tout , être intéreffé
, & , même en lifant Richardfon , prefque
tout Lecteur François eft tenté de laiffer
là les perfonnages pour aller s'informer de
leurs aventures.
Perfonne , peut être , n'a le droit de prononcer
entre ce goût différent de deux Nations
; mais que l'Auteur de Cécilia , écrivant
en Angleterre un Roman pour les Anglois
, ait fuivi la méthode Angloife , on re
peur guères lui en faire un reproche. Seulement
nous aurions defiré ne trouver dans ce
Roman que des perfonnages , finon récefDE
FRANCE.
faires , au moins utiles à l'action . Nous fou
haiterions auffi que dans cette foule de portraits
, on n'eût pas à reprocher à quelquesuns
de ne montrer que des individus & non
des caractères . Toutefois ces personnages ,
quoiqu'epifodiques , forment une galerie de
tableaux prefque tous tracés de main de
maître , & nous croyons devoir les indiquer
à nos Lecteurs.
Telles font deux jeunes perſonnes , Mlles
Larolles & Léefon , toutes deux également
dépourvues d'idées ; l'une qui , babillarde de
bonne-foi , débite à tout venant , avec autant
de profufion que de confiance , tcujours
les chofes les plus futiles , & fouvent
celles les plus ridicules ; l'autre qui , filencicufe
par dédain & non par modeftie , ennuie
tour-à- tour les uns par fon filence &
les autres par fon babil . Telle eft encore une
Miladi Pemberton , chez laquelle l'efprit
les talens , & même les grâces font entièrement
déparés par l'inconfidération , la médifance
, & fur- tout l'envie de donner des
ridicules ; un Capitaine Aresby , modèle de
la fauffe élégance , & qui a tout d'un petit
maître , excepté les grâces ; M. Gofport , ob
fervateur malin , & railleur plein de fineffe ;
un Morrice , complaifant vil , & fâcheux indifcret
, vai parafite de fociété , toujours
porté à une familiarité indécente , parce
qu'aucun refpect ne lui eft connu , & toujours
prêt à rentrer à fa place , parce qu'aucun
mepris ne lui eft étranger ; enfin un M.,
"
G vj
156 MERCURE
Meadows , que nous avons cru d'abord une
caricature exceffive de ce qu'on appelle en
France les Blafés , & que nous avons appris
avec étonnement , n'être que la peinture
fidelle d'un ridicule exiftant en Angleterre.
Ces portraits acceffoires ont au moins le
mérite d'être vrais & piquans ; mais nous
croyons que l'Auteur auroit pu en fupprimer
quelques autres moins faillans , & qui ,
felon nous, ne font qu'embarraffer l'action &
retarder la marche du Roman. Il eft jufte de
remarquer en même- temps que dans le projet
de raffembler cette grande foule autour
de fon Héroïne , Miff Burney a parfaitement
choifi le lieu de la fcène.
L'intéreffante Cécile , que nous avons trop
long- temps perdue de vûe , eft venue s'établir
chez M. Harrel , l'un de fes tuteurs. Ce
M. Harrel eft un de ces hommes que l'on
rencontre fi fréquemment dans les grandes
villes. Uniquement occupé de fon plaifir , ne
comptant jamais avec lui même , ne connoiffant
le prix de l'argent que par la difficulté
qu'il éprouve quelquefois à s'en procurer
, & la valeur des engagemens que par
la facilité qu'il y trouve pour tromper des
créanciers crédules. Sa femme , aufli peu
fenfée que lui , n'a jamais fongé aur lendemain
que pour s'affurer qu'un prétendu plaifir
en rempliroit le vuide. On juge bien
qu'un pareil ménage a bientôt dérangé la
plus brillante fortune ; que les gens fages &
honnêtes ont abandonné une maifon où tout
DE FRANCE. 157
refpire le défordre ; & qu'on n'y rencontre
plus que cette foule d'originaux que Miff
Burney s'eft aufée à peindre. C'eſt là que
Cécile eft ennuyée chaque jour par un plaifir
nouveau. L'affemblée , le bal , l'Opéra ,
tout fe fuccède , & tout fournit à l'Auteur
des tableaux qui , comme les portraits indiqués
ci- deffus , ont le mérite d'être bien
peints & le défaut d'être inutiles : fi pourtant
on peut , fans trop de févérité , trouver inutiles
des defcriptions très agréables placées
dans un Ouvrage d'agrément.
Cependant notre jeune héritière fixe
bientôt l'attention des hommes qui l'entourent.
Ils favent qu'elle peur , qu'elle doit
difpofer de fa perlonne & de fa fortune ; &
tous eſpèrent une préférence que fi peu méritent
d'obtenir.
Un feul d'entre eux , M. Arnot , frère de
Mme Harrel , paroît fentir qu'une honnêteté
parfaite , & un amour plus vrai que féduifant
, peuvent plutôt excufer qu'appuyer les
prétentions auprès de l'aimable Cécile, & il
fe tient toujours à une diftance refpectueufe
dont il nous femble que le Lecteur même
lui fait gré. Mais les autres , avec moins de
délicateffe, ont moins de modeftie. Un Chevalier
Floyer fur tout , a calculé que le
moyen le plus sûr de devenir poffeffeur des
biens & de la perfonne de Cécile , étoit de
l'acheter de fon tuteur. On connoît affez àpréfent
M. Harrel pour être sûr qu'il accepte,
avec empreffement , un marché qui
-
158
MERCURE
lui procure de l'argent , & ne lui coûte que
des promeffes. Auffi eft ce en vain que Cécile
rejette la propofition de ce mariage ; M.
Harrel diffimule ce refus , encourage l'efpoir
du Chevalier , & tous deux , de concert ,
font tranfpirer dans le Public que ce mariage
eft convenu. Le tuteur efpéroit par- là
forcer le confentement de fa pupile , dont
la modeftie craindroit jufqu'à l'air d'une
rupture ; & le Chevalier cédoit à un mouvement
de vanité affez ordinaire à ceux qui ,
comme lui , n'ont ni efprit ni délicateffe.
Un événement arrivé à l'Opéra aidoit à ce
projet. Le Chevalier Floyer y avoit pris querelle
avec un M. Belfied , que nous aurons
occafion de connoître par la fuite , & qui
pour lors donnoit la main à Cécile. La fenfible
perfonne s'étoit troublee , avoit jeté des
cris , Hommé le Chevalier , & fupplie qu'on
féparât les deux adverfaires ; & le Public
malin aveit vû ou voulu voir dans cette
émotion fi naturelle , l'effet d'un intérêt plus
tendre.
Si Miff Beverley fe laiffe quelquefois entraîner
dans le tourbillon des plaifirs bruyans ,
ce n'eft jainais fans regretter le temps qu'elle
y perd ; celui dont elle peut difpoler eft ,
ou employé à des lectures utiles , ou confacré
à l'exercice de la bienfaifance , fa vertu
favorite. Elle a pour guide en ce genre un
M. Albany , perfonnage plus extraordinaire
que bien conçu . Libertin dans fa jeuneffe ,
devenu fou par fes remords , il eſt reſté
DE FRANCE. 159
finon maniaque , au moins extrêmement bizarre
; en forte qu'il eft fouvent difficile de
juger fi fa conduite eft l'effet de la vertu ou
de l'aliénation de fon efprit. Il en eft de
même de fes difcours ; fouvent ce n'eſt qu'un
déclamateur importun , fouvent auffi il devient
éloquent , & quelquefois il eft fublime.
C'eft fous la conduite de cet homme
étrange , & uniquement pour faire l'aumône
, que Cécile arrive chez Henriette Belfied
. Notre Héroïne eft loin de penfer alors
que l'infortunée pour laquelle on follicite fa
charité, eft foeur de ce même M. Belfied , qui ,
peu de jours auparavant, lui donnoit la main
à l'Opéra , qui s'étoit en quelque forte battu
pour elle , & qui avoit été affez grièvement
bleffé. Mais Henriette n'a befoin d'aucune
recommandation. Sa jeuneffe , fa candeur ,
fa fierté modefte , ce charme de l'honnêteté,
qui ne manque jamais fon effet fur les âmes
dignes de le fentir , tout intéreffe Cécile ;
elle ne s'obtine point à offrir des fecours
qu'on refufe fans les rejeter ; elle fent qu'il
faut quelquefois acheter le droit d'être bienfaiteur
; & déjà commence , entre les deux
jeunes perfonnes , une amitié vive & tendre.
qui ne cédera pas même enfuite aux riva
lités de l'amour.
Si le zèle charitable de Cécile avoit toujours
befoin d'être excité par les difcours
énergiques d'Albany , on pourroit la croire
plutôt docile que bienfaiſante ; mais elle
160 MERCURE
fait à elle feule trouver & fecourir les malheureux.
De ce nombre eft une femme ,
mère de cinq enfans , & créancière de M.
Harrel , réduite à la mendicité faute de pouvoir
obtenir de lui le payement d'une dette
légitime. C'eſt à cette aventure que Cécile
doit la première connoiffance du dérangement
de fon tuteur , & celle du peu de foin
qu'il prend pour y mettre ordre. Bientôt elle
s'apperçoit qu'il eft fouvent réduit aux plus
fâcheux expédiens , & que jamais aucun ne
lui répugne. Tantôt elle en eft le témoin &
tantôt la victime. Mais fi la bonté naturelle
de Cécile ne lui permet pas toujours de re
fufer les demandes de M. Harrel , elle ne fe
diflimule point qu'en les accordant , elle n'eft
que foible , & non pas généreufe ; & c'eft
pour fuppléer à la force qui lui manque ,
qu'elle prend le parti de s'aider des confeils
de fon ami M. Monckton.
Ce M. Monckton eft un fourbe adroit ,
qu'on peut , en quelque forte , regarder
comme le mauvais génie de Cécile. Jeune
mari d'une vieille femme qu'il n'a épousée
que par intérêt , il ne voit pas , fans un vif
regret , que s'il étoit encore libre , il lui feroit
poffible , & peut être facile de pofféder
Cécile & fa fortune . Il fe complaît dans
l'idée que la mort de fa femine le délivrera
bientôt de cet esclavage ; & toujours plein
de fes projets , tous fes confeils tendent à
empêcher la jeune héritière de difpofer ni
de fun coeur ni de les biens. Auffi , quand
-
DE FRANCE. 161
Cécile lui raconte ce qu'elle a fait , ce qu'elle
craint encore de faire pour M. & Mme
Harrel , il emploie , avec autant de faſte que
de fineffe , les avis & les procédés de l'amitié
la plus prudente & la plus active. Tous deux
conviennent que le plus sûr moyen de réfifter
aux follicitations indifcrettes de ce couple
prodigue , eft de leur ôter l'occafion de
les renouveler fans ceffe ; & pour y parvenir,
de changer de domicile.
Mais il falloit choifir entre les deux autres
tuteurs , M. Briggs & M. Delvile. M.
Monckton n'hésite pas à fe déclarer pour M.
Briggs. Ce n'eft pas que ce Briggs ne foit un
avare bas & fordide , avec lequel la dernière
des Servantes fe trouveroit malheureufe
d'être obligée de vivre ; ce n'eft pas non plus
que M. Monckton l'ignore ; mais que lui
importe ? Cécile n'époufera pas M. Briggs ,
M. Briggs ne ruinera pas Cécile , & M.
Monckton n'oublie jamais qu'il peut devenir
veuf.
Le choix de M. Delvile n'eft pas non plus
fans inconvénient . Sa hauteur exceffive palle
les bornes du ridicule ; elle eft même plus
qu'un défaut , puifqu'elle éteint en lui tout
autre fentiment que celui de fon importance.
A la vérité , Mme Delvile , fans être
tout à fait exempte de fierté , rachette cette
légère imperfection par tant de qualités aimables
, que Cécile fe trouveroit heureufe
de paffer fa vie avec elle ; mais le grand , le
véritable obftacle , eft Delvile Mortimer ,
162 MERCURE
le fils de la maifon . M. Monckton avoit facilement
remarqué que ce jeune homme
avoit tous les agrémens , toutes les vertus
néceffaires pour plaire à Cécile ; & Cécile
avoit fait la même remarque que M. Monckton.
Une louable délicateffe retenoit la jeune
Miff, l'intérêt de M. Monckton le rendoit
éloquent & fertile en raifons. Celle - ci fut
ébranlée , & même vaincue un inftant ; mais
la vûe de l'habitation que M. Briggs lui deftinoit
, & le genre de vie auquel il vouloit
l'affujétir , la décidèrent enfin à abandonner
ce projet. Il fut réfolu qu'elle habiteroit à
l'avenir chez M. Delvile.
Miff Beverley fit part de cette réfolution
à M. Harrel , & cette nouvelle fut pour lui
le coup le plus terrible. Il n'avoit pas encore
tiré de fa pupille tout le parti qu'il en avoit
efpéré , & ce départ imprévu lui ôtoit trois
reffources difficiles à remplacer. On le rappelle
qu'il avoit vendu , en quelque forte , le
mariage de Cécile au Chevalier Floyer. Il
avoit fait depuis le même marché avec un
M. Marriot, & en avoit touche le prix ; enfin
il avoit fouvent affuré la foule de fes créan
ciers , que fa pupile avoit promis de les fatisfaire
tous , auffitôt qu'elle feroit majeure . Il
fentoit que la retraite de Cécile alloit tout
perdre; mais la préfence même ne pouvoit
plus rien empêcher , le moment étoit venu.
Nous invitons ces gens brillans & prodigues
qui fe ruinent & s'endettent avec tant
de gaîté , à lire dans l'Ouvrage même la fuDE
FRANCE. 163
perbe fcène qu'offre la fin tragique d'Harrel.
Nous nous bornons à l'indiquer ici , dans la
crainte d'affoiblir ce morceau , digne du talent
le plus diftingué. Nous oferons cependant
reprocher à l'Auteur de l'avoir coupé
par un fouper , dont une partie des détails
nous a paru de mauvais ton & de peu d'intérêt.
Ceux qui ont lû l'Ouvrage ſe reffou
viennent que ces événemens fe paffent au
Vaux- hall ; & fans doute ils auront remar
qué comme nous avec quelle heureufe
adreffe Miff Burney ramène l'attention de
fes Lecteurs fur l'Héroïne du Roman , & les .
prepare aux fentimens qui vont l'occuper
toute entière.
C'eft au milieu de l'effroi que la mort
d'Harrel vient d'imprimer à Cécile , c'eft
dans le pénible embarras des foins qu'elle
fe donne pour éloigner Mme Harrel de ce
fpectacle d'horreur & de défolation ; c'eſt
encore dans la crainte où elle eft d'une querelle
prête à s'élever entre deux rivaux , &
dont elle eft le fujet ; c'eft au milieu de ces
fentimens tumultueux , que la fenfible Miff
apperçoit le jeune Delvile , & s'écrie vivement
: "Oh ! nous fommes en sûreté. Nous
croyons pouvoir dire que celui qui ne fera
pas frappé de cette exclamation fi fimple
en apparence , n'aura jamais connu l'amour.
19
Delvile mmène en effet Cécile & fon imprudente
mais malheureuſe amie . Tous trois
arrivent à l'hôtel de Delvile , où il étoit con❤
yenu que l'intéreffante héritière devoit de
164
MERCURE
meurer à l'avenir. Là , fes premiers momens
font employés aux foins que réclame la fitua
tion de Mme Harrel . Pendant ce temps , le
prudent M. Monckton , qui ne ceffe de
veller fur les intérêts de fa jeune amie ,
parce qu'il efpère toujours qu'ils deviendront
les fiens , s'empreffe de réparer l'imprudence
qu'elle a commiſe en contractant ,
à la follicitation d'Harrel , des dettes ulurailes
avec un Juif, & la délivre de ce créan
cier dangereux. Alors commence un nouvel
ordre d'evenemens qui , plus intéreffans
pour le Lecteur , font aufli ceux qui font véritablement
le deftin de notre Héroïne.
En réflechiffant fur la pofition de Cécile
au milieu de la fociété de M. Harrel , nous
fommes fâchés de la voir fi généralement
mal entourée. Il nous femble fur- tout qu'elle
y perd le mérite qu'elle auroit pu avoir à
diftinguer & préférer le jeune Delvile , dont
tous les rivaux font plus ou moins ennuieux
ou ridicules . Nous aurions defiré , par exemple
, que le Chevalier Floyer joignît à fon
peu d'efprit & de délicateffe , l'habitude &
le talent de la féduction , ce qui ne nous
paroît pas du tout incompatible. Ce n'eſt
pas que nous fouhaitions voir reparoître ces
fubtilités de la fcélérateffe , devenues triviales
aujourd'hui , & que le Peintre de
Lovelace a fu feul ennoblir ; mais nous
croyons qu'il feroit utile & facile de montrer
combien on peut aisément fe jouer de
tous ces féducteurs prétendus fi redoutables ,
DE FRANCE. 165
en n'employant contre eux que les feules
reffources de l'honnêteté & de quelque juſteffe
d'efprit. Nous voudrions enfin qu'après.
les avoir combattus avec les armes de l'indignation
qu'ils font accoutumés à braver ,
on effayât celles du ridicule , plus faites pour
les intimider. Nous defirerions fur tout que
ce triomphe fût remporté par une femme ,
& Miff Burney nous en paroît digne . Si
quelque jour elle entreprend cet Ouvrage
nous ignorons , à la vérité , quel mérite on y
trouvera en Angleterre ; mais nous croyons
pouvoir l'affurer qu'il ne fera pas inutile en
France.
( Par M. C. de L. )
La fuite à un autre Mercure.
>
RECUEIL de Plaidoyers & de Difcours
Oratoires , pour fervir de modèles aux
jeunes gens , & propres à les former à
L'Eloquence en général , & à celle du Barreau
en particulier. Tome Ier , contenant
les Plaidoyers & Difcours du R: P..
Geoffroy , de la Compagnie de Jéfus ,
Ancien Profeffeur de Rhétorique. Prix ,
3 liv. le Vol. relié. A Paris , chez Nyon
l'aîné , Libraire , rue du Jardinet , quar-.
tier S. André- des- Arcs.
Six Plaidoyers , deux Difcours Oratoires,
un Difcours de réception Académique , des
166 MERCURE
Réflexions fur l'Efprit Académique , Réfle
xions hafardées fur lafineſſe d'esprit & la délicateffe
des fentimens.
Dans chacune des matières , un ordre de
divifion bien établi , un ſtyle quelquefois
brillant , mais quelquefois auffi négligé &
monotone des redondances ; un ton d'énergie ,
mais ſouvent emphatique ; quelques moyens.
heureux , beaucoup de foibles , des invectives
puériles entre les compétiteurs , de
froides ironies , de fréquens farcafmes , des
fubtilités purement fcholaftiques , des lieux.
communs , quelques incorrections , même de
langue; quelques détails bien fentis & bien
préfentés ; des peintures vives & fidelles ;
des caractères & des traits fortement prononcés
; des rapprochemens ingénieux ;
quelques obfervations fages , quelques réflexions
philofophiques , qui ont d'autant
plus de mérite , qu'elles n'ont pas l'appareil
philofophique ; ce ne font pas des apoftrophes
fententieufes , mais des maximes
fenfées , fondues par le ftyle & la tournure
de la phrafe , dans le difcours même , & ,
pour ainsi dire , miles en actions ; art qui
paroît oublié aujourd'hui , & dans lequel
l'inimitable Racine a fur tout excellé. Voilà
ce que préfente ce Recueil.
+ Le Difcours du Poëte , une partie de celui
du Sculpteur , dans le Plaidoyer où il s'agit
de déterminer quel eft le talent le plus utile à
la gloire du Prince ; un Difcours pour les
DE FRANCE 167
Orphelins ; le Difcours Préliminaire du Juge
dans le Plaidoyer des Legs faits en proportion
des caractères de l'amitié ; la première & la
deuxième partie du Difcours d'Ergazomène ,
qui a établi différentes Manufactures , & la
deuxième partie du Difcours pour Eulimène ,
qui a conftruit un port , dans le Plaidoyer
dont le fujet eft : Des fervices rendus à
l'Etat, quels font les plus utiles ? Tels font
les objets que nous regrettons de ne pas pou.
voir mettre ici en entier fous les yeux du
Lecteur.
93
" On s'imagine peut- être ( dit l'Avocat
des Orphelins au commencement de la
deuxième partie de fon Difcours ) " qu'ayant
» à vous expofer les fuites funeftes d'un
abandon général , je vais vous repréſenter
» mes Pupilles couchés fous un miférable
» toît , dépourvus de nourriture , abattus ,
defféchés , languiffans , prêts de fermer
» pour toujours des yeux qu'ils ont à peine
» ouverts à la lumière ..... C'eft l'image naturelle
de l'état où fe trouvent plufieurs-
» de ces pauvres enfans. Mais , &c. Cette
tournure eft véritablement de l'art du bon
Orateur. De - là , paffant aux dangers moraux
auxquels font exposés ces malheureux
enfans : « Nos pupilles , dans l'abandon où
» ils font , ne demeureront pas feulement
» fans inftruction qui puiffe les porter au
» bien , mais ils recevront encore dans leur
efprit & dans leur coeur toutes les femen-
»
168 MERCURE
ور
و ر
33
» ces du mal : errans fans guide , par -tout
» où la néceflité les conduira , ils feront expofés
à voir , à entendre tout ce qui peut
» corrompre les moeurs ; & dans le temps
qu'ils ouvriront la main pour recevoir
quelque foulagement à leur misère , leurs
» yeux , leurs oreilles , leurs coeurs feront
" encore plus ouverts pour admettre les
poifons les plus funeftes à leur inno-
» cence. On les verra courir de rue en rue
» fans frein & fans pudeur , porter par- tout
leurs plaintes , & recueillir par tout les
yices , comme on voit un torrent formé
» par des pluies d'orage , rouler ſes eaux
vagabondes avec un murmure plaintif,
» & ramaffer toutes les ordures qu'il ren-
» contre fur fon paffage.
23
>>
و د
ور
"
"
*
» Mais je veux que nos orphelins renon-
» cent de bonne heure à cette vie errante ,
» libertine & licentieufe ; je veux que pour
l'éviter , ils fe choififfent des maîtres dont
» ils fuivent fidèlement les volontés & les
» pas. Leur innocence , hélas ! en fera- t'elle
plus à couvert ? En s'attachant à leurs
propres paffions , ne fe livreront- ils pas à
» celles d'autrui ? Car à quoi n'engage pas la
" misère ? A onoi ne force pas la néceffité
» cerre maîtreffe impérieufe qui ne recon-
"
noît point de loi qui fait la loi , & qui
» eft à elle même fa propre loi ? Que ne
» fera r'elle pas omettre ou commettre à
» ces malheureux elclaves pour mériter les
bonnes
DE FRANCE. 169
30
""
"
bonnes grâces de leurs maîtres ? A quels
crimes refuferont ils de fe prêter ? De
quelles injuftices , de quelles violences ,
de quels attentats , de quelles abominations
me deviendront ils pas les compli
» ces , les miniftres , & peut- être les au-
» teurs ? En dis je affez ; & faut - il que je
» dévoile à vos yeux tous ces myſtères d'iniquité
, où l'on employera la main vénale
» & mercenaire de nos pauvres pupilles ?
Faut - il que je perce dans l'avenir , & que
je vous faffe envifager tous les défordies
» où pourront tomber , tous les maux que
» pourront faire en particulier ou en public
les malheureux difciples de l'indigence ,
» formés dans la trifte ecole de la néceflité !
" Mais ne les voyez vous pas déjà , tous ces
» maux ? Et ces enfans , aujourd'hui fimples
» & innocens , ne s'offrent - ils pas à vous
» inftruits au crime dans un âge plus
avancé , & devenus criminels fitêt qu'ils
pourront l'être. Ce tableau nous a paru
fi bien fait, & d'une telle vérité , que nous
nous ferions crus coupables d'ingratitude
envers l'Auteur , d'en avoir omis un feul
trait.
33
ן כ
N
n
r
»
Il en eft ( dit Phomine , ami fage & de
" bon confeil ) des avis falutaires comme de
» ces remèdes fouverains contre les mala-
» dies les plus dangereufes . Que de prépa-
» rations , que d'ailaifonnemens pour les
faire recevoir & pour en diffimuler l'a-
Nº. 17 , 24 Avril 1784.
ور
"2
H
170
MERCURE
» mertume !..... Que d'oppofitions l'efprit
» ou le coeur humain n'apporre t'il pas ?....
» C'eft fouvent libertinage de coeur ou d'efprit.
Nous voulons penfer à notre ma-
و ر
"
nière , fans être contredits ; nous voulons
» fuivre nos penchans fans être contrariés.
» Nous nous aimons trop , ou plutôt nous
» ne nous aimons pas affez pour fouffrir
qu'on redreffe nos idées ou qu'on réprime
" nos paffions. » Ce fragment feul ſuppoſe
une grande connoiffance du coeur humain ;
tout le morceau dont il fait partie eft écrit
de la même manière.
ود
ود
"9
A
L'apologie des Manufactures nous a paru
un morceau achevé. Il eſt ainfi terminé :
» voir leur vive allégreffe , ( des Ouvriers de
l'un & de l'autre fexe , employés dans les
manufactures ) à entendre leurs chants mé-
» lodieux , on croiroit vivre dans ces heu-
» reux fiècles de la fimple antiquité , où les
femines & les filles Grecques travailloient,
la laine dans des appartemens féparés des
hommes , & adouciffoient leur folitude
» par la naïveté de leurs chanſons.... C'eft à
» des hommes robuftes que j'ai ( c'eft Erga-
» zomène qui parle ) confié les métaux pour
» les purifier , les amollir , les rendre mal-
» léables , fouples & propres à toutes fortes
» d'ouvrages. C'eft à des peaux dures que
j'ai donné les cryftaux à polir , juſqu'à ce
» que leur furface , parfaitement unie ,
» rende avec fidélité les objets qu'on leur
préfente. C'eft à des bras nerveux que j'ai
"
"
DE FRANCE. 171
33
"
remis la façon des toiles ferrées , des draps
épais , & de tous les tiffus qui deman-
" dent à être frappés avec plús de force. »
Ce tableau intéreffant des Manufacturiers ,
par l'oppofition ingénieufe & vraiment pittorefque
qu'il préfente , nous rappelle ,
malgré la différence des genres , cette peinture
fi charmante d'Horace :
Jam Cytherea choros ducit Venus imminente lunâ ;
Junita que Nymphis gratia decentes
Alterno terram quatiunt pede : dùm graves Cyclopum
Volcanus ardens urit officinas.
Après avoir décrit de la manière la plus
touchante l'état déplorable de ces Ouvriers
avant l'établiſſement des manufactures , réduits
, par leur inoccupation , à l'indigence
la plus affreufe , mendiant de tous côtés ,
accufant le ciel d'injuftice , la patrie d'ingratitude
, & les hommes d'inhumanité. « Tâ-
و د
"
chions nous continue Ergazomène ) de
réprimer les plaintes de ces malheureux ,
» les rendions - nous coupables de leur mi-
» sère ? En faifions - nous tomber le repro-
» che fur leur oifiveté ? Pourquoi , nous di-
» foient ils , ajoutez- vous l'infulte à nos
», malheurs ? Donnez- nous des travaux ,'
quelque durs qu'ils foient , & nous ne
" vous taxerons plus d'infenfibilité ; occupez
» nos mains , & elles ne demanderont plus
" votre affiftance . »
Le Difcours fur l'utilité des différens ca-
Hij
172 MERCURE
ractères dans la Société , n'eft qu'une férie
de réflexions très ordinaires. L'Auteur a
mieux réufli fur le goût dans les Ouvrages
d'efprit. Ce fujet nous a paru bien fenti ,
bien préfenté , bien traité & bien écrit . I y
a de l'art dans le Difcours de réception Académique
, dont le ftyle eft d'ailleurs impofant
& affez foutenu ; mais cet art eft avec
tout fon appareil . On y trouve un parallèle
feduifant entre Lyon & Athènes , mais qui
ne paroît pas exactement jufte . On feroit
quelquefois tenté de prendre pour des inju
res les Réflexions fur l'Esprit Académique ,
malgré le ton de flatterie qui y règne . Celles
qui terminent le Recueil , fur la fineſſe d'efprit
& la délicatefle des fentimens , font réellement
, ainfi que le titre l'annonce , un peu
hafardées.
Malgré les reproches qu'on peut faire à
ce Recueil , nous n'en conviendrons pas
moins qu'il offre un choix heureux dans
les fujets qui y fout traités , & qu'il a d'ailleurs
le mérite particulier de préſenter ,
fous des conleurs & fous un mafque qu'on
feroit tenté de croire empruntés , des idées
& des objets de la plus grande utilité , ainfi
qu'on a pu le remarquer dans le compte que
nous venons de rendre ; & il y auroit là un
art dont on ne pourroit que favoir un gré
infini à l'Auteur & à l'Éditeur ; çar , i le
plus fouvent nous n'agiffons pas , ce n'eft
pas que notre ignorance nous plaife , & que
nous haïffions l'inftruction en elle - même;
DE FRANCE 173
mais nous la fuyons prefque toujours , lorfqu'avec
un ton de maître on a l'air de vouloir
les donner à titre dè leçon.
Ce Volume fera fuivi d'un autre , & peutêtre
de deux dans le même genre , où l'on
trouvera plufieurs Plaidoyers des PP. Porée
& la Sante , qui n'ont jamais vû le jour.
IDEE du Monde , ou Idées générales des
chofes dont un jeune homme doit être inf
truit : Ouvrage curieux & intéreffant ,
orné de neuf planches en taille douce ; par
M. A. T. Chevignard de la Pallue , Écuyer.
Nouvelle Édition , confidérablement augmentée
, & enrichie des obfervations &
des expériences les plus récentes. A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur- Libraire de
la Reine , rue des Mathurins , hôtel de
Clugny. 2 vol. in- 12 . Prix , 6 liv . rel .
CET Ouvrage , qui contient environ 1200
pages , eft bien conçu & bien exécuté ; &
nous ne pouvons qu'applaudir à l'approbation
du Cenfeur , qui dit que l'Auteur paroît
y avoir rempli le louable objet qu'il
avoit en vue , d'être utile à fes Concitoyens.
Son Livre , ajoute t'il , peut être regardé
comme une Encyclopédie des principales
connoiffances néceffaires à tout homme qui
fréquente la Société ; & , comme rel , nous
croyons qu'il fera favorablement accueilli du
Public. La Préface eft pleine d'excellens principes
, & annonce la modeftie de l'Auteur,
Hüj
174
MERCURE
L'Avertiffement qui fuit expofe les objets
traités d'une manière nouvelle.
L'Auteur a renfermé dans ce Livre tout
ce qu'il eft néceffaire de ſavoir , pour avoir
une idée jufte des différentes parties qui compofent
l'Univers , & il donne des principes
clairs pour l'étude de la fcience de la Nature.
Nous ne pouvons en rendre compte
que d'une manière très abrégée. Le fyftême
de l'Auteur rend raifon du mouvement apparent
de rotation du foleil & de fes taches.
Il repréfente le foleil comme dépourvu de
lumière & de chaleur. La lumière feroit
inutile dans des globes qui ne font point fairs
pour être habités . Elle eft répandue dans les
planètes , & devient active par la préſence
du foleil ou du feu ordinaire. La chaleur
des planètes fe dilate à l'afpect du feu du
foleil. Tous les globes n'ont entre eux aucune
communication fuivie , & font mus
dans un vide abfolu. Ces détails nouveaux
doivent être lûs dans le Livre même . On
voit avec plaifir la defcription du miroir de
M. de Buffon & des verres de l'Académie.
Les détails fur la pefanteur , l'attraction , les
cycles , les épactes , les heures italiques , chinoifes
, &c. font très - curieux. L'Auteur fait
un tableau du globe terreftre & de ce qu'il
contient , & donne une explication du
déluge. L'article des pays froids eft extrêmement
curieux. Il explique les aurores boréales
& les comètes d'une manière nouvelle.
L'article de l'aimant contient un apperçu
DE FRANCE. 178
fur la caufe de fa direction vers le nord.
L'Auteur rend enſuite raiſon , fuivant fon
fyftême , des effets du froid & de la chaleur.
Il fait valoir fon fentiment contre l'opinion
commune fur la mer méditerranée & fur les
autres mers intérieures . Les defcriptions de
volcans , de tremblement de terre , des montagnes
des Cordilières , & d'une tempête ,
terminent le premier volume. Dans le fecond
volume , l'Auteur parle des Nègres &
de la caufe de leur noirceur , & donne des
notions claires & précifes fur les perles , les
pierres précieuſes , les métaux , le danger
du cuivre & du plomb , la falubrité de
l'étain , les minéraux , les mines , les glaces ,
les fels , & c. Tous les termes de ſciences ou
dérivés du grec font expliqués en notes , &
le Livre eft terminé par une table des matières
qui en fait un Dictionnaire très - commode
& très utile. Sans prononcer fur toutes
les opinions que renferme cet Ouvrage ,
nous croyons qu'il peut être fur- tour utile
aux jeunes gens dont on veut former l'efprit
& le coeur.
Hiv
176 MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
L'ES Concerts de cette quinzaine ont attiré
beaucoup d'affluence , quoique privés du ſecouis
des Virtuofes étrangers . Le Directeur ,
toujours plus zele pour la gloire des Arts
que pour fon propre intérêt , avoit fait d'inutiles
efforts pour s'en procurer. Il femble
que le Public lui ait fu gré de fes intentions ,
& l'ait voulu confoler de fes regrets , en fe
contentant de talens déjà connus , & qu'il
eft à portée d'applaudir chaque jour . Mile
Paradis eft la feule Artifte dont notre Nation
ne puiffe pas fe glorifier. Cette habile
Clavecinifte eft véritablement bien étonnante.
Avengle depuis l'âge de deux ans , il
eft inconcevable à quel point de perfection
elle a porté la connoiffance de ſon inftrument.
Il n'eft pas douteux que la privation
d'un fens n'influe fur la délicateffe des autres
; mais quand on fonge à la néceflité où
elle eft de charger fa mémoire d'une infinité
de petits détails que la feule infpection de
l'oeil rend fi facile , on ne fait ce qu'on doit
adınirer le plus de la perfection de fon jeu ,
ou des efforts & de la patience qu'il lui a
fallu pour l'acquérir. On ne connoît point
DE FRANCE. 177
fur le clavecin d'exécution plus nette , plus
précife & plus finie . Ses Concertos , qui font
de M. Hozeluck , fon Maître , ont paru trèsbien
faits , & d'un goût auffi agréable qu'original.
M. Graeff s'eft fait entendre fur la
flûte , & a fait beaucoup de plaifir . Son embouchure
eft agréable , forte & moelleufe ,
fon exécution nette & pourtant rapide. M.
de Vienne , qui avoit déjà mérité des applaudiffemens
fur ce même inftrument , en a obtenu
de nouveaux fur le baſlon . Ce n'eft pas
louer médiocrement M. Lepin , que de dire
qu'il a fait plaifir fur le clavecin après Mile
Paradis. Nous ne répéterons point les éloges
donnés tant de fois à M. Michel , ainfi qu'à
M. & Mme Krumpholtz , qu'on ne fe laffe
jamais d'entendre ; mais nous ne pouvons
nous empêcher de revenir fur ceux qui font
dûs à M. Duport. On connoiffoit la pureté
de fa manière , la force & la jufteffe de fes
fons , la délicatefle & la légèreté de fa touche
; en un mot , le fruit précieux de fon
jeu ; mais il femble avoir furpaffé la perfection
même , particulièrement Vendredi , par
une âme & une expreffion qui ne paroiffoient
guères pouvoir s'allier à tant de quas
lités réunies. C'étoit un fpectacle bien inté
reffant , & auquel le Public a paru bien fenfible
, que de voir deux jeunes perfonnes
comme Miles Roje , âgées de 10 à 12 ans ,
réunir leurs talens , l'une pour le clavecin ,
l'autre pour la harpe , à ceux de M. leur
frère , qui les accompagnoit fur le violon
Hv
178 MERCURE
L'aînée , celle qui joue de la harpe , a infiniment
de grâces , beaucoup de force , &
annonce de grandes difpofitions agréables à
cultiver. Ce petit Concert de famille a fait
grand plaifir. Nous avons déjà parlé du talent
de M. Gervais , nous n'en avons pas affez
dit , chaque jour n'a fait qu'augmenter l'enthoufiafme
qu'il avoit d'abord excité . Des
fons fuperbes , une grande manière , beaucoup
de jufteffe & de netteté annoncent en
lui une grande école ; mais fon goût naturel
, cette expreffion que l'école ne donne
point , & qu'on a fi rarement à fon âge
prouvent en lui un véritable talent. Nous ne
doutons pas qu'avec du travail M. Gervais
ne s'élève bientôt au premier rang. On a
entendu avec bien de l'intérêt une lutte entre
M. Guérillot & lui dans une fymphonie
concertante de M. Davaux. On a fur tout
remarqué avec plaifir la grande égalité de
leur exécution , l'attention qu'avoit chacun
d'eux , & qui ne prouve pas moins d'honnêteté
que de talent , de ne pas nuire à l'au
tre , de ne pas triompher en écrafant fon
rival. La fymphonie eft charmante. Jamais
la difficulté n'y laiffe oublier le chant ; elle
eft remplie de ces traits d'un goût exquis ,
qui diftinguent toutes les compofitions de
M. Dayaux.
La partie chantante n'a offert aucune nou
veauté pendant cette quinzaine. Le fuccès de
Mme Lionelli , qui a chanté des airs Anglois ,
a été le même que le premier jour . Miles
DE FRANCE. 179
Buret & Vaillant ont été fort applaudies ,
l'une principalement pour la beauté de fon
organe , l'autre pour la facilité de fon exécution
. Mlle Meliancourt , qui a très bien
chanté le Regina cæli , de M. Rigel , a caufé
de nouveaux regrets de ce qu'on ne l'entend
pas plus fouvent , & dans des rôles plus importans
à la Comédie Italienne.
En mufique nouvelle , on a diftingué un
Motet de M. l'Abbé Lepreux , dont le pre
mier morceau eft d'une bonne harmonie &
d'un bel effet ; le fecond a paru rempli de
goût & de grâces . Nous avons fait plufieurs
fois un jufte éloge de l'O Salutaris , trio fans
accompagnement de M. Goffec ; le Domine
Salvum , qu'il nous a fait entendre , fait
dans le même goût & pour la même occafion
, n'en mérite pas moins. Les paroles du
premier qui expriment un recueillement religieux
, fe prêtoient davantage à un chant
onctueux & tendre ; privé de cette reffource
dans celui- ci , le Compofiteur y a fuppléé
par des échappées de traits brillans , qui
n'ont pas moins fait de plaifir ; il a été exécuté
par MM. Rouffeau , Laïs & Chéron ,
avec un enſemble , une jufteffe dignes des
plus grands éloges. Le Public n'apprendra
pas avec moins de fatisfaction que nous
que M. Goffec vient d'être nommé Directeur
de la nouvelle École de Chant , établie pat
le Roi , à l'Académie Royale de Mufique.
C'eft une juftice rendue enfin à fes talens &
›
H vj
180 MERCURE
à fes fervices , à laquelle tout le monde ne
peut manquer d'applaudir.
Le Concert s'eft donné Mardi dernier dans
la Salle ordinaire ; on avoit annoncé une
fymphonie de M. Hayden , analogue à cet
événement. Voici en quoi elle confifte . Après
un morceau bruyant & fans caractère fuccède
un Andante d'un chant trifte & lugubre , au
milieu duquel les cors , d'abord après un
trait feul , foufflent leurs bougies , prennent
leurs inftrumens à leurs bras & s'en vont,
Les flûtes en font autant ; enfuite les baffons
, contre baffes , violoncelles , quintes ,
tous défilent l'un après l'autre , inftrumens
fur le dos. La fymphonie va toujours , feulement
fon effet s'affoiblit infenfiblement ,
& il ne reste plus bientôt que deux violons ,
un fur chaque partie , qui font la même cérémonie
, & le morceau eft fini . Ce départ ,
qui eft écrit fur les parties , & obligé comme
unfolo , produit un effet affez plailant quand
on ne s'y attend pas . On raconte ainfi l'occafion
pour laquelle M. Hayden fit cette
plaifanterie. Le Prince d'Efterhazy vouloit ,
difoit on , renvoyer fa mufique & ne garder
que quelques violons . On exécuta cette fym
phonje , qui ne plut pas trop au Prince'; il
demanda la raifon de cette bizarrerie. « J'ai
» voulu exprimer , lui dit M. Hayden , les
" regrets que caufe aux Muficiens qui vous
» resteront , la perte de leurs camarades ,
» & vous faire en même temps fentir ce
DE FRANCE. 181
» que deviendra votre mulique ' , quand
» vous n'aurez plus que quelques violons. »
La plaifanterie fut goûtée , & les Muficiens
confervés.
U
COMÉDIE FRANÇOISE.
Au mois de Septembre de l'année dernière
, ce Spectacle a perdu M. Bouret , qui
y avoit débuté , pour la première fois , le
2 Décembre 1762 , par le rôle de Turcaret ,
dans la Pièce de ce nom , & par celui de
Crifpin , dans Crifpin Rival defon Maitre.
Dans le grand nombre des perfonnes qui
ont joui pendant plus de vingt ans des talens
de M. Bouret , il en eft peu qui lui ayent
rendu la juftice qu'on lui devoit. Une taille
médiocre , une figure peu agréable , un organe
pénible & rocailleux : telles font à peuprès
les feules chofes que le commun des
Spectateurs a vûes ou remarquées dans ce
Comedien véritablement eftimable. Il eſt
pourtant certain que malgré tous les obftacles
que la Nature fembloit avoir mis à
l'explofion du talent de M. Bouret, il a mérité
les fuffrages de tous ceux des Amateurs du
Théâtre , qui , fous une enveloppe ingrate ,
favent diftinguer les qualités qui réfultent
d'une grande intelligence , d'un bon efprit ,
& d'une connoiflance réfléchie de la Scène.
Lorfqu il paru à la Comédie Françoife , il
avoit dejà quelque célébrité ; il la devoit à
182 MERCURE
de
des fuccès obtenus fur le Théâtre de l'Opéra-
Comique. Nous ne citerons pas ces fuccès
comme des preuves de fon mérite , parce
qu'il n'eft pas difficile d'en obtenir fur des
tréteaux. Prefque tous nos Lecteurs favent
avec quelle facilité une caricature ſaiſie par
hafard donne du renom aux Acteurs de nos
Théâtres fubalternes ; & que ce renom s'éva
nouit bientôt , quand quelques uns de ces
Mimes ambitieux veulent fe placer fur la
ligne des véritables Comédiens. Nous prie-
Ions feulement les perfonnes judicieufes
remarquer , qu'après avoir débuté dans
les rôles les plus importans de l'emploi
des Valets , M. Bouret fentit que la Nature
ne l'avoit pas doué des qualités néceffaires
pour y être agréable ; qu'il y renonça pour
s'attacher à ceux du troisième ordre , & principalement
pour étudier le genre niais , genre
difficile , où il n'eft que trop commun
d'être bouffon au lieu d'être comique , &
dans lequel il a excellé. Ceux qui fuivent
le Théâtre avec quelque attention , fe fou
viendront long temps de l'extrême plaiſir
qu'il leur a procuré , en repréſentant le Fadel
du Grondeur , M. de la Paraphardière des
Vacances , Agnelet de l'Avocat Patelin
Flamand de Turcaret , & beaucoup d'autres
rôles de cette efpèce , où il favoit être niais
fans charge , fimple fans être trivial , & bête
avec efprit , fi l'on veut nous paffer cette expreflion
. Le fort de ce Comédien trop peu
connu , & l'idée que s'en étoit faite la plus
DE FRANCE.
183
grande partie du Public , doivent fervir de
leçon à ceux qui , fans avoir comme lui des
qualités très précieufes & très - rares , embraffent
comme lui , avec une phyfionomie
repouffante , une taille ingrate , en un mot
avec un phyfique déſagréable , un état qui
exige d'abord des qualités extérieures faites
pour plaire à l'oeil , une repréſentation impofante
, & un organe facile. Au refte , M.
Bouret étoit , comme Citoyen , bien plus
eftimable que comme Acteur. Bon fils , bon
parent , bon père , bon mari , il n'a vécu ,
il n'a travaillé que pour venir au fecours de
ceux des fiens dont il connoiffoit les befoins
, & il eft mort en laiffant après lui des
regrets qui l'honorent plus aux yeux de
l'homme fenfible , que tous les éloges qu'auroit
attirés fon talent , s'il avoit pu le faire
paroître dans tout fon éclat.
MM. de Saint - Prix & Saint Phal ont été
reçus à quart de part au nombre des Comédiens
du Roi. Les applaudiffemens qu'ils
ont obtenus l'un & l'autre depuis leurs débuts
, les font confidérer , chacun dans l'emploi
qu'il a adopté , comme l'efpérance de la
Comédie Françoife. Tous deux ont en effet
de très belles difpofitions au talent ; mais ils
ont auffi tous deux befoin de travailler beaucoup
pour acquérir une réputation diftinguée.
Nous defirons que la faveur qu'on
vient de leur accorder foit pour eux un encouragement
à fe rendre dignes de cette répu
184 MERCURE
tation , que le temps feul peut établir , ſoutenir
& confirmer.
ܢ܂
COMÉDIE ITALIENNE.
M. IMBERT a rendu compte , à l'article
Nécrologie , de la mort de M. Carlin , ainfi
que de celle de Mme Billioni , à l'époque
de chacune d'elles. Comme nous ne pourrions
rien ajouter aux éloges qu'il a donnés
à ces deux Sujets , nous nous contenterons de
les rappeler ici , pour ceux qui aiment à voir
d'un coup d'oeil quelles révolutions fe font
opérées fur nos Théâtres dans le cours d'une
année. La Comédie Italienne n'a point fait
d'autres pertes , & aucun de fes Acteurs
Penfionnaires n'a été admis à réception.
*
Nous nous étions promis de parler dans
cet article des changemens qu'on a faits à la
Salle de ce Spectacle ; mais comme à l'inftant
où nous écrivons , ces chargemens ne
font pas entièrement achevés , nous fommes
obligés d'en renvoyer le compte au prochain.
Mercure.
* M. Chénard , dont nous avens annoncé le
Début au mois de Juillet dernier , a été reçu à
part , fans être admis à l'épreuve de l'effai . de
quart
DE FRANCE. 185.
ANNONCES ET NOTICES.
Les Faftes de la Nobleffe de France , ou Collection
de Diplômes , Chartes , Rouleaux , Contrats
& autres Titres en originaux ou vidimus authentiques
, la plupart revê us de leurs Sceaux , divifée en
trois Parties , favoir , Titres & Monumens hiftoriques
& honorifiques pour les Maifons Nobles ,
contenant entr'autres les preuves de leurs Services
Militaires ou , Civils depuis Saint Louis jufqu'à
Louis XV; Titres Généalogiques & Héraldiques
depuis l'an 1196 jufqu'en 1700 ; Titres Féodaux &
Domaniaux concernant un grand nombre de Seigneuries
, Communautés & Bénéfices depuis 1200
jufqu'en 1700 ; le tour accompagné de Recherches
& Remarques pour fervir à l'intelligence des Titres
& aux Filiations des Maifons nobles , avec des
Effais Hiftoriques fur les qualificatious anciennes ,
& fur la nature & la forme des preuves en matière
de Nobleffe & de Généalogie ; par M. Fabre , Avocat
au Parlement de Paris. Dédié à Mgr. le Garde
des Sceaux , avec Approbation & Privilège du Roi.
Cet Ouvrage , dont la Soufcription eft ouverte
depuis dix - huit mois fous les aufpices du Gouvernement
, vient d'être réduit aux feuls Titres & Monumens
Hiftoriques , attendu le petit nombre des
Soufcripteurs.
La Soufcription fera fermée au mois de Mai prochain
. Il futfit d'envoyer franc de port à l'Auteur ,
rue Gift- le - Coeur à Paris , une Soumiffion dans la
forme fuivante :
Je fouffigné ( les noms , qualités & demeure )
fouferis pour un Exemplaire de l'Ouvrage intitulé :
Les Faftes de la Noblefle , &c.; par M. Fabre ,
186
MERCURE
Avocat , promettant retirer les trois ou quatre'
Volumes de cet Ouvrage , format in 4 ° . à mesure
qu'ils paroîtront en entier ou par Cahiers , en payant
15 livres pour les 600 pages ou environ. Fait , &c.
Nota. Jufqu'à la clôture on communiquera aux
Familles nobles les Titres Généalogiques , Féodaux
& autres qui ont été féparés de l'Ouvrage.
LES Changes faits , ou Manuel du Banquier ou
du Négociant , contenant la réduction des monnoies
étrangères en monnoies de France pour toutes
fommes poffibles , fuivant les variations du change ,
par Adrien la Barthe , de l'Imprimerie de Didot
Ï'aîné . Prix , 2 liv. 8 fols relié . A Paris , chez Jombert
jeune , Libraire , rue Dauphine.
Les Tables qui compofent cette Brochure font
calculées avec foin , & peuvent être fort utiles aux
Commerçans .
CONDUITE d'un Chrétien , in- 12 de 361 pag.
A Paris , chez Berton , Libraire , rue S. Victor.
;
L'Auteur de cet Ouvrage réimprimé , confidère la
conduite du Chrétien fous quatre afpects différens ;
dans les prières qu'il fait dans les fentimens de
piété qu'il conçoit ; dans les actes de vertu qu'il
produit en différens temps de fa vie , & dans la manière
de vivre faintement dans le monde.
L'ASSEMBLÉE au Concert , peint à la gouache
par N. Lavreince , Peintre du Roi de Suède & de
l'Académie Royale de Stockolm , gravé par F. Dequevauviller.
Prix , 9 livres. A Paris , chez l'Auteur ,
rue Saint-Hyacinthe , la troisième porte-cochère à
droite par la Place S. Michel.
Cette Eftampe , gravée avec ſoin , & d'une com
pofition agréable , fait pendant à l'Assemblée au
Sallon , que nous avons annoncée dans un de nos
précédens Mercures.
DE FRANCE. 187
EUVRES du Marquis de Villette. 1 vol . in- 12 .
A Londres , & fe trouve à Paris , chez Cloufier ,
Imprimeur- Libraire , rue de Sorbonne ; la Veuve
Duchefne , rue S. Jacques , & la Veuve Eſprit , au
Palais Royal.
Nous rendrons compte inceffamment de ce Volume
agréable , compofé de proſe & de vers .
EUVRES de Plutarque , traduites du Gree par
Jacques Amyot. Tome cinquième des Hommes Illuftres
. A Paris , chez Jean -François Baſtien , Libr. ,
rue S. Hyacinthe , la première porte - cochère à
droite en entrant par la Place S. Michel.
Ce Volume renferme Agefilaus & Pompeius ,
Alexander & J. Cafar. L'Éditeur , dont on voit que
le zèle ne fe rallentit point , nous promet un nouveau
Volume très
promptement.
L'ANGLOIS à Paris , Comédie en un Acte & en
profe, repréfentée pour la première fois à Paris ,
fur le Théâtre des Variétés Amufantes , le 12 Mars
1783 , par M. d'……………. .y l'aîné. Frix , I liv. 4 fols.
A Paris , chez Cailleau , Imprimeur Libraire , rue
Galande.
Le Lord Porter a aimé la Marquife de Volmar , &
l'a quittée enfuite , malgré la promeffe qu'il lui avoit
faite de l'époufer. Le remords à la fin lui fuggère le
projet de réparer fes torts , & de lui offrir la main ;
mais tandis qu'il fe difpofe à l'exécuter , il reçoit un
billet figné du frère de la Marquife , par lequel on
le réduit à l'alternative de l'époufer ou de fe battre
; Porter ne voulant point paffer pour avoir
épousé la Marquife par lâcheté , vient au rendezvous
, où arrive auffi fon adverfaire. L'un & l'autre
fe pique de générofité , & tire en l'air ; après quoi
Porter s'écrie : J'époufe maintenant votre feur, Mais
188 MERCURE
•
fon adverfaire eft juftement la Marquife elle -même ,
qui fe fait connoître , lui pardonne & accepte fa
main.
Cette Pièce a eu du fuccès . Il y a des détails heureux
, & la repréſentation en eft agréable .
On trouve chez le même l'Amour Suiffe , Comé
dic -Proverbe en deux Acts & en profe ,, repréſentée
pour la première fois à Paris , fur le Théâtre de
l'Ambigu Comique , le 6 Septembre 1781. Prix ,
I liv . 4 fols
M. Gouttmann , riche Suiffe , veut époufer Jeanperte
, la fille d'un Aubergifte ; mais ayant appris
qu'elle aime Colin , & qu'elle en eft aimée , il la
cède à fon rival , & lui fait une dot, Voilà le fonds
bien pcu neuf de cette Comédie qui a du naturel dans
le dialogue .
SERMONS ou Difcours pour les Dimanches &
Fêtes de l'Avent , du Carême , les Mystères de
Notre-Dame , de la Sainte Vierge , quelques Panégyriques
, & fur plufieurs points de la Morale , Ouvrage
très-utile à MM . les Eccléfiaftiques , Curés ,
Vicaires , &c . par M Beurier , Prêtre de la Congré
gation des Eudiftes , Auteur des Conférences fur la
Religion , 2 Vol. in - 8 ° . de 700 pages environ chacun
A Paris , chez Charles- Pierre Berton , Libraire ,
rue Saint Victor.
L'Auteur de ces Difcours n'y montre pas la prétention
aux mouvemens de la grande Eloquence. Il
s'eft renfermé dans le genre qu'il a fuivi par goût
& par état , & il a mieux aimé mériter cet éloge de
fon Cenfeur, qui s'exprime ainfi dans fon Approbation
: « Ces Difcours m'ont paru remplis d'onction
» & de piété ; ils renferment de folides inftructions
fur les Myftères de notre fainte Religion & fur
les principaux points de la Morale Evangélique.
" On y trouvera toutes les démonftrations de ce
DE FRANCE. 189
» zèle éclairé , de ce faint empreffement pour la
» converfion des âmes dont le pieux Miffionnaire
paroiffoit pénétré lorsqu'il annonçoit la parole de
Dieu dans la Chaire de vérité.
93
ןכ
DIDON, Tragédie Lyrique en trois Actes , repréfentée
à Fontainebleau devant Leurs Majeftés le
16 Octobre , & à Paris le premier Décembre 1783 ,
dédiée à a Reine , Mufique de M. Piccini . Prix ,
24 livres. A Paris , chez le Suiffe de l'Hôtel de
Noailles , rue Saint Honoré.
Nous avons promis un Extrait de cet Ouvrage ,
non pour en faire de nouveaux éloges , il n'en a
pas befoin; encore moins pour en faire la critique ,
& rechercher minutieuſement à travers la foule de
beautés qui l'environnent , de légers défauts inféparables
de tout ouvrage humain , nous nous contenterors
de faire quelques obfervations , qui ayant un
but général, pourront, à ce qu'il nous femble , être
plus utiles à l'Art. Le fujet de Didon nous paroît du
caractère de ceux qui conviennent le mieux à la
Scène Lyrique ; & il ne nous femble pas moins
bien exécuté de la part des deux Auteurs. Nous
laifferons à d'autres le foin de louer M de
Marmontel de la fageffe de fon plan & des charmes
de fa verfification , &c . Mais il eft de notre
reffort de remarquer avec quel art cet habile Poëte
coupe tous les morceaux deftinés à la Mufique , la
régularité des périodes , l'égalité du mètre , l'emploi
de la céfure , le mélange & le retour heureux de la
rime nous paroiffent auffi effentiels au chant que
la grâce & la douceur des vers. C'eft' avec cet art
que Métaftafe a créé la Mufique Dramatique en
Italic , & c'eft par l'ignorance de cet art , ou plutôt
par manque de foi à cette vérité qu'elle a été h
long- temps retardée parmi nons , & qu'elle y fait
encore des progrès fi lents. On a dit que le premier
190 MERCURE
Acte de Didon étoit le plus foible , eft- ce un reproche
? S'il eft clair & bien expofé , fi dès le fecond
l'intérêt va en croiffant jufqu'à la fin , n'a- t- on pas
rempli l'une des premières loix de l'Art Dramati
que ? C'eft dans cet Acte cependant qu'on trouve
l'air de Didón : Vainės frayeurs , & celui , ni
l'Amante ni la Reine. Le fecond offre une foule de
morceaux fur lefquels nous pourrions nous arrêter ;
mais le peu d'eſpace nous permet peu de détails . Si
nous citons le bel air d'Enée : Plaignez un Roi ,
plaignez un père , c'eſt qu'on en a critiqué les répétitions
; c'eft, à ce qu'il nous femble , connoître
peu les procédés de la Mufique ; fans répétitions on
fait du récitatif ou une fimple cavatine ; mais lorfque
le Poëte a conduit fon Perfonnage juſqu'à un
fentiment fur lequel il puiffe s'arrêter , il est tout
naturel que le Compofiteur en développe toutes les
parties , & infifte davantage fur celles dont le Perfonnage
eft le plus vivement affecté. C'eſt le propre
de la paffion de répéter les chofes qui la meuvent , &
la Mufique n'a aucune convention plus d'accord
avec la Nature. Nous devons remarquer encore
avec quel art eft faite la Scène entre Iarbe & Didon .
Comme l'ironie y eft bien fentie , lorfque Didon ,
qui fe croit sûre d'Énée , veut le juftifier aux yeux de
ce Roi ! L'air d'larbe u'annonce pas moins de génie.
La première partie : Je veux les voir réduire en
cendre, annonce toute la fureur dont il eft poffédé ;
dans la feconde cette fureur fe concentre par fon
propre excès ; ce n'eft plus l'explofion de la menace
, il ſe plaît à infifter lentement fur l'image du
défaftre qu'il fe croit prêt de caufer: je veux qu'errant
fur le rivage , &c. & ce n'eft qu'après s'être
bien raffafié de cette idée qu'il peut fe livrer à de.
nouveaux éclats. Le choeur contrafté qui fuit eft
peut -être la plus belle conception lyrique qui exifte
à ce Théâtre. Si les Spectateurs veulent bien confidé
DE FRANCE. 191
rer qu'ils ne font point dans une falle , mais dans la
place immenfe de Carthage , où Didon & Énée , féparés
l'un de l'autre , pouvoient fe voir , mais non
s'entendre ; l'objection ridicule que nous avons entendu
faire contre l'àparte des Troyens n'exiftera
plus . Un morceau dans un autre genre auffi beau
que ce dernier , eft le duo entre Énée & Didon qui
finit en trio par l'intervention d'Élife . Quel chant
flatteur & fenfible ! quelle richefle d'harmonie !
quelle vérité de dialogue & d'expreffion ! Ce morceau
fur- tout doit prouver que les formes Italiennes
font fouvent plus favorables qu'on ne le pense à la
marche dramatique que nous exigeons. Le choeur
qui termine cet Acte eft de l'effet dramatique le plus
grand & le mieux conçu. Au troifième Acte , un air
dont le motif eft auffi neuf que piquant , nous paroît
de la plus grande beauté. C'eft celui : Hélas ! pour
nous il s'expofe. Ce vers fur-tout : D'effroi je me
fens mourir , nous paroît d'une vérité frappante . Ce
n'eft pas la mort que le Muficien a voulu peindre ,
mais l'effroi mortel de Didon ; & quel fentiment plus
que la crainte eft propre à éteindre , à étouffer la
voix ? Le choeur des Prêtres de Pluton , qu'on a fi
ridiculement comparé à celui d'Atys ; & la Scène de
fureur de Didon , & fes imprécations fi bien exprimées
par une progreffion chromatique d'harmonie ,"
& l'idée fi fimple & fi jufte du Compofiteur de n'avoir
pas voulu faire un morceau à prétention après
que Didon eft morte , & que tout intérêt eft fini ,
mais un morceau tumultueux & court qui peint ' le
défordre du peuple ; toutes ces beautés prouvent , à
ce que nous croyons , non -feulement un grand génie
mufical , mais encore un grand talent dramatique.
Les ennemis de M. Piccini n'ont pas manqué d'attribuer
à Mme Saint - Huberty tout le fuccès de
Didon. Nous fommes bien loin de vouloir rien diminuer
de fa gloire ; mais fa gloire ne confifte &
192
MERCURE
n'a pu confifter qu'à rendre avec perfection les beautés
qui font dans l'Ouvrage , & qu'elle n'en auroit
pu tirer files Auteurs ne les y avoient pas mifes . Au
refte , le fuccès de Mlle Maillard a répondu à cette
accufation .
RECUEIL de Romances & de Chansons , avec
accompagnement de piano-forté , par M. Küffner ;
Ouvres . Prix , 6 liv . A Paris , chez l'Auteur , à
l'hôtel du Bel - Air , près la grille de Chaillot , & Mme
Caftagnery , rue des Prouvaites.
Le grand talent de M. Küffner doit faire accueillir
favorablement tous fes Ouvrages. Il y a dans ces
Romances un choix de paroles extrêmement agréable.
Voyez , pour les Annonces des Livres , de la.
Mufique & des Estampes , le Journal de la Librairie
fur la Couverture .
TABLE.
JULIE , ou le Triple Choix , Recueil de Plaidoyers , &c .
145 165
Chanfon Bachique ,
Epitre à Scarron ,
146 Idée du Monde , 173
148 Concert Spirituel , 176
151 Comédie Françoife ,
181
184
phe 151 Annonces & Notices ,
185 Quatrain ,
Charade , Enigme & Logogry Comédie Italienne ,
>
Cecilia, Second Extrait , 152
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mer ure de France , pour le Samedi 24 Avril . Je n'y
ai rien trouvé que puife en empêcher l'impreffion . A
Paris , le 23 Avril 1784. GUIDI.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
SUÈDE.
DE STOCKOLM , le 28 Février.
Marelius s'étant demis de la Préfi-
M. dence de l'Académie Royale des
Sciences , cette Société a nommé pour le
remplacer , M. Lilljeftrale , chancelier de
Juftice , Chevalier de l'ordre de l'Etoile polaire
; elle a partagé auffi la place de Secrétaire
de l'Académie , vacante par la mort de
M. Wargenten , Chevalier du même ordre ,
entre MM . Wilke & Nicander ; le premier
aura dans fon travail la publication des Mémoires
& la Correfpondance étrangere : le
fecond , la Correfpondance intérieure , la
conduite de l'Obfervatoire , & la rédaction
des Almanachs . Cette Compagnie s'eſt affocié
le Comte de Kreutz , Sénateur du royaume,
Chevalier-Commandeur des Ordres du
Roi , & MM. Galen , Bourgmaître , Alftromer
& Ulftrom , directeurs , Oldman ,
Hielm & Plantin.
No. 14 , 3 Avril 1784,
( 2 )
Parmi les médailles qui ont été frappées
en Suede , il y en a une que nous ferons
connoître , & à laquelle ramene naturellement
le voyage que fait actuellement le
Roi ; elle fut faite à l'occafion de celui qu'il
fit en 1770 , lorfqu'il n'étoit que Prince-
Royal. Elle repréfente le bufte de ce Prince
avec cette infcription : Guftav. Princ. Her.
Regni Suecia ; le revers offre Hercule marchant
au temple de la Gloire , avec cette
devife longarum hæc meta viarum ; on lit
au- deffous Peregrinatio Pr. Hær. 1770,
C'eft. M. Fehrman , Médailleur du Roi , qui
a gravé cette deruiere .
:
POLOG NE.
DE VARSOVIE , le 28 Mars.
Le Prince Maffalski , évêque de Wilda ,
arrivé ici depuis peu , nous a appris que la
dietine , tenue dernierement à Kaun , a été
très-orageufe ; au milieu des délibérations ,
comme cela a eu lieu quelquefois , il y a eu
des fabres tirés , & du fang répandu .
Les députés de la ville de Dantzick , partis
hier , font attendus ce foir dans cette capitale
, où l'on efpere voir enfin commencer
dans la femaine prochaine les négociations
annoncées fi fouvent & fi fouvent retardées.
ALLEMAGNE,
DE VIENNE , le 13 Mars,
Un courrier de Pétersbourg a apporté au
( 3 )
Prince de Galitzin une lettre de l'Impératrice
, qui lui annonce qu'elle l'a nommé
fon Ambaffadeur extraordinaire en cette
cour.
L'Empereur eft attendu ici à la fin de ce
mois . On ne doute plus du mariage prochain
de la Princeffe Elifabeth de Wurtem
berg avec le fils aîné du Grand-Duc de
Tolcane ; on dit qu'elle partira pour Florence
au mois de Juin prochain.
,
L'ordre de l'Empereur arrivé au Confeil
de Guerre , pour faire retirer fes troupes
cantonnées fur les bords du Danube , de la
Sawe & de l'Unna , porte qu'elles rentreront
dans l'intérieur du pays , mais elles refteront
à portée de s'affembler au premier ordre
, jufqu'à ce qu'il leur ordonne de fe féparer
entierement.
Il vient de paroître un refcript de l'Empereur
, en date du 11 Décembre dernier,
par lequel S. M. I. , en révoquant l'ordonnance
du 13 Mai 1769 , qui autorifoit le
Confeil du Gouvernement à donner des difpenfes
de mariage aux A- Catholiques aux 3 .
& 4°. degrés , leur permet les mariages à ce
degré de parenté , fans qu'il foit befoin de
demander ces permiffions , ni de rien payer
pour cet effet.
« Un pauvre bucheron, écrit -on de Topfchau
dans le comté de Gomorve , trouva derniérement
un fac d'agent au pied d'un arbre ; un de fes
voifins jaloux de fa bonne fortune , entreprit de la
lui onlever. Il imagina de s'habiller comme on a
a 2
( 4 )
coutume de peindre le diable , & fous ce coflume
il fe rendit pendant la nuit chez le bucheron ,
auquel il demanda fans façon le tréfor qu'il avoit
trouvé comme appartenant au diable. Le bucheron
peu effrayé de cette apparition fe faifit de fa
hache , & après lui avoir demandé s'il étoit
téellement le diable , il lui en déchargea un coup
fi vigoureux qu'il l'étendit par terre. »
Les nouvelles de la Bohême ne contiennent
que des détails affligeans des malheurs
occafionnés par le débordement des rivieres.
Plufieurs villages ont été entierement détruits
aux environs de Melnick.
DE HAMBOURG , le 14 Mars.
Selon les lettres de Petersbourg , on y a
célébré avec une magnificence fans exem--
ple le jour où l'on a notifié publiquement le
traité de paix conclu entre cet Empire & la
Porte. Le bruit général étoit , que la Crimée
& le Cuban feroient érigés en Royaume
, & qu'a l'avenir la Souveraine de Ruffie
porteroit le titre d'Impératrice - Reine ; on
croyoit auffi qu'au mois de Mai prochain
S. M. I. iroit faire un tour dans fes nouvelle
poffeffions.
Depuis que cette révolution eft confommée
,l'attention fe tourné fur ces pays qui
viennent de changer de maître ; & nos papiers
ne font remplis que d'obfervations &
de fpéculations , parmi lesquelles nous citerons
celles-ci .
» On prétend que la Crimée ſervira depoint de
( 5 )
réunion , pour raffembler les Chrétiens Grecs
& fonder un nouvel Empire d'Orient qui
pourroit bien être établi , fi les autres Puiffances
Européennes ne s'oppofoient pas au développement
de cet ancien projet de la Cour de Pétersbourg.
On croit même qu'il n'eft pas impoffible
à la Ruffie d'amalgamer , fi l'on peut
fe fervir de cette expreffion , la race des Tartares
qui peuplent la Crimée avec les Grecs Chrétiens ;
ce qui donneroit tout à coup une population
de 1500,000 ames , Mahométans de nom , mais
plongées dans la plus profonde ignorance. La
fertilité de la Crimée , qui jufqu'ici n'a été cultivée
qu'auprès des villes , peut nourrir aisément
trois fois le nombre de fes habitans. La Ruffie
fe propofe d'ajouter beaucoup à fa population ,
en encourageant les familles Greques errantes
dans le Curdistan , l'Arménie , la Circaffie , la
Mingrelie & la Géorgie , à fe raffembler fous
fes loix. Le relevé des Grecs , habitans de ces
4 provinces , de la Crimée & du Cuban d'une
part , & tout l'Archipel ainfi que la Natolie &
Ja Morée de l'autre , n'eft pas porté , dans un tableau
préfenté au Divan , à moins de 3,970,000
ames ; ce tableau ne comprend pas la popula
tion des familles Greques établies dans la Thrace,
la Macédoine , la Theffalie , la Bulgarie , la Servie
, l'Epire , la Grece , la Bofnie & l'Albanie ,
ce qui porte au moins au double de ce nombre
les Chrétiens de cette croyance , dont il importe
autant à la Ruffie d'opérer la réunion qu'aux
Puiffances de l'empêcher. - Le commerce açtuel
de la Crimée eft peu de chofe , & ne conſiſte
guères qu'en chevaux ; mais on en trouve plufieurs
milliers dans les parcs qui font très propres
à faire des remontes. On pourroit aifément monter
30000 hommes dans cette prefquifle en moins
-
a 3
( 6
de 3 mois ; mais on peut , en la cultivant mieux ,
en faire le grenier de Conftantinople , où l'on
fe rend en 3 jours de Caffa qui eft le Port de
la Crimée le plus éloigné de cette Capitale de
Empire Turc. Quand la Ruffie n'auroit fait
par cette acquifition qu'enlever au Grand - Seigneur
fa cavalerie légère la plus formidable
c'eft un avantage qui feroit précieux pour elle ;
les Tartares de Crimée ayant fourni jufqu'à
80,000 chevaux à S. H. dans la de niere guerre .
Leur maniere de faire la guerre eft de harraffer .
les convois de l'armée ennemie en fe portant
perpétuellement fur les derrieres & fur les, ailes .
avec une activité infatigable ; ils firent plus de.
mal à l'armée Ruffe dans la guerre de 1774
que le corps principal de l'armée Ottomane.
Les villes principales de la Crimée , font
Batchifaray, jadis la réfidence du Khan , Bakalawa
où l'on conftruir des navires , Tuttacrim & Caffa ;
plus de la moitié des habitans de cette derniere
eft compofée de familles Polonaifes ; en général
les Polonais font la Nation que les Tartares
craignent le plus ; ils n'ont jamais aimé faire
la guerre contre eux , parce que c'est à peu
près la même méthode , avec la différence que,
les Polonois mieux difciplinés les furprennent
plus fouvent qu'ils ne font furpris . Les
Tartares du Cuban ont la même origine que
ceux de Crimée ; la partie cédée à la Ruffie
eft celle qui eft au- delà de la riviere de Cuban ,
contigue à l'lfle de Taman ; ce font les Tartares
de cette Province qui approvifionnent les Sérails.
de Conftantinople d'Efclaves Circaffiennes , ils
ont été foumis autrefois au Khan de Crimée ; mais
ils s'étoient fouftraits à fon Gouvernement longtemps
avant la derniere révolution . L'Ifle de
Taman féparée du Cuban par la riviere , eft
AL-THE- DE
2.
( 7)
peu confidérable ; les habitans font presque tous
pêcheurs. On compte que le Traité de Paix affure
à la Ruffie une population d'environ 2 millions
d'ames ».
On lit dans plufieurs papiers la lettre fuivante
d'un officier Heffois , datée de Chatham
en Angleterre.
Enfin j'ai l'honneur de vous écrire de ce
pays-ci . Nous nous embarquames à New - york
le 21 Novembre avec la derniere divifion compofée
des Chaffeurs , des régimens de Danop ,
de Losfberg- le - jeune , & du bataillon de Lingerke.
Nous quitrames New - yorck le 23 , &
après une navigation de 33 jours , nous arrivames
aux Dunes un jour feulement après la divifion
de Wurmbach, qui cependant étoit par
tie 13 jours avant nous . Nous fommes ici depuis
le 9 Janvier , les troupes Heffoifes qui fe
trouvent ici , font les bataillons de Grenadiers
de Linfing & de Platte , & les régimens du Prince
Charles , de Losfberg le jeune , du Prince héréditaire
& de Danop. Le quartier général de nos
troupes eft à Portſmouth.
On affure que le Landgrave de Heffe-
Gaffel fe propofe de mettre fes troupes au
complet , & de les ceder enfuite à une gran
de Puiffance.
Le Duc regnant de Wurtemberg a paffé
ici à fon retour de Copenhague. Il y a
fait l'acquifition d'une précieufe collection de
Bibles. Elle confifte en 4182 éditions , dont
voici les principales , 98 Polyglotes , 211 Bibles
hébraïques , 390 Teftamens grecs , 46 traductions
grecques de l'ancien Teftament , 16 Traductions
hébraïques du nouveau , 9 Bibles en
allemand de l'Idiome des Juifs allemands , 37
a 4
( ' 8 )
>
Traductions fyriaques , z4 Bibles arabes, 14 éthiopiennes
, 8 Pentateuques famaritains , 6 Bibles
perfannes , armeniennes , Cophte , 6 Turques
, II Tamuliennes 4 Indiennes 15 Ma-
Jayes, I Singaléfienne , 3 Virginiennes , 647 latines
, 13 Portugailes , 14 Eſpagnoles , 240 Fran,
çoifes , 34 Italiennes , 663 éditions de la verfiion
de Luther , 225 Hollandoifes , 150 Angloifes
, 9 Iflandoifes , 3 Groenlandoifes , 2 Lappones
, 83 Suédoifes , 5 Finlandoifes Efclavones
, 20 Bohemiennes , 8 Venedes , 2 Croates
17 Polonoifes 6 Lithuaniennes 6 Livourniennes
, 3 Efthoniennes , 5 Hongroises , 91 éditions
des apobryphes , 151 traductions en vers ,
53 harmonie 21 concordances , 115 bibles avec
figures , 104 en langues vulgaires de Baffe- Saxe .
cette collection a coûté au Prince 4000 ducats , &
il a fait , à celui qui la lui a vendue , une penſion
de 200 rixdalers .
>
> 9
Une lettre de Prague contient les détails
fuivans , qui paroîtront bien finguliers &
bien étranges dans ce fiecle.
>
« On vient d'annoncer dans les affiches publiques
de cette ville une brochure , contenant
une differtation fur les brouillards de l'été dernier
, & en même temps la prédiction d'un boule
verſement total en Europe qui aura lieu en 1786, '
L'auteur est un homme qu'on dit fort favant ,
nommé, Guifme , chef du confiftoire du pays de
Hanovre , qui dit avoir tiré cette prophétie des
livres des Sybilles . Il l'a remis , dit- on , en 1779 ,
à la régence de Hanovre & à celle de Brunfwick.
Tout ce qui eft arrivé depuis , dit férieufement
l'auteur de l'annonce , y étoit prédit ,
& notamment le tremblement de terre de la
Calabre. Le Négromancien dit donc que vers
( 9 )
Pâques de 1786 , un pareil événement doit avoir
lieu dans toute l'Europe. La fecouffe commencera
dans les Alpes , & toutes les Provinces voifines
de ces monts feront englouties ; il ne convient
pas qu'elles le feront entierement . Il prévient
les peuples de fortir dans ce temps là de leurs
habitations pour- n'être pas écrafés par la chutc
des édifices ; il menace d'autres pays de plus
grands malheurs , & il prétend que la Suiffe
quelques contrées attenantes & celle du haut
Rhin feront entierement englouties . L'Alface
la Lorraine & le Palatinat difparoîtront ; il
en résultera des abymes qui fépareront la Moravie
d'avec l'Autriche ; la Bohême de la Baviere
, celle- ci de l'Autriche & du Tirol. Plufieurs
mers fe déflécheront , & entr'autres , la
Manche , &c. Cette annonce eft mot pour mot
dans les affiches de cette ville , & la brochure
dont elle rend compte , pourra bien procurer à
fon auteur un appartement aux petites Maiſons ».
ÍTA LIE,
DE MILAN , le 26 Février.
L'Empereur continue fon féjour ici , où
le Duc de Chablais , frere du Roi de Sardaigne
, eft venu lui faire une viſite : le voya
ge de ce Prince n'ayant que cet objet , il eft
reparti le furlendemain de fon arrivée , pour
retourner à Turin ; le Marquis de Balbis de
Balbiano étoit venu complimenter l'Empereur
au nom de S. M. Sarde , & l'inviter de
fa part à un voyage à Turin , mais S. M. I.
a répondu que fes occupations & le tems ne
lui permettoient pas cette excurfion .
as
( 10 )
Depuis fon arrivée ici , elle vifite journe
lement les hôpitaux & les autres fondations :
pieufes , & laiffe partout des marques de fa
bienfaifance: Tous ceux qui defirent lui par--
ler , font admis à fon audience . Pendantqu'elle
étoit à Parme , elle manda la Faculté
de Théologie de cette Univerfité , & lui dé
clara , que fon intention étoit qu'elle enfeignât
les dogmes religieux fimplement , fans :
mélange , fur-tout fans difputes & queſtions
inutiles , qui ne fervent qu'à faire naître &
nourrir les haines , & à étouffer les principes .
du vrai Chriftianifme.
Le bruit répandu il y a quelque temps .
d'un voyage du Pape en France , fe renouvelle
depuis quelques jours ; mais on n'en
fixe pas l'époque . On fe contente de dire :
qu'il aura lieu cette année .
DE LIVOURNE, le 25 Février.
On ne s'entretient ici que d'un événementfacheux
, dont on vient d'être informé , qui
fait beaucoup de bruit , & qui parokra fort
extraordinaire par tout où il fera connu.
-
Le 12 de ce mois le vaiffeau anglois la Gran--
de Duchefe de Tofcane , partit de ce portpour
Londres. It eft armé de 14. Canons , de 36
hommes d'équipage , & charge richement . Les
tempêtes le forcerent de fe réfugier à Porto-Ferraïs
, d'où il mit à la voile le 19. La nuit du
205au- 27 fe trouvant près de l'ifle de Corfe ,.
avec peu de vents , 3 Efclavons qui faifoient par
'
tie de fon équipage , entreprirent de s'en rendre
maîtres ; à 2 heures après minuit ils monterent
fur le pont , poignarderent le pilote , l'homme
qui étoit au timon , & un 3e qui fe trouvoit à
portée. Le pilote fe traîna comme il put à la
porte du Capitaine , qu'il réveilla par les cris , &
qu'il inftruifit de ce qui s'étoit paffé ; la rumeur
attira tout le monde de ce côté , & les matelot3
mal informés ne fachant qui les attaquoit , fe
battirent les uns les autres. Les Esclavons ayant
paru , augmenterent le defordre en fondant indiftinctement
fur tous , & avoient beau jeu contre
des hommes défarmés , tout prit la fuite devant
eux ; ils s'emparerent de la chambre , où quel
ques perfonnes étoient restées ; ils s'y enfermerent
; on effaya en vain de les forcer , on
n'avoit point d'armes & par das trous de la
porte ils tirerent plufieurs coups , & tuerent &
blefferent beaucoup de monde ; le Capitaine fe
décida enfin à prendre la chaloupe , & à aller
chercher du fecours à terre ; arrivé à Erfa , il y
trouva une falouque françoife qui mit auffi tôt
à la voile ; mais la mer s'élevant , elle fut forcée
de revenir fans avoir trouvé le vailleau ; les hom
Ares qui étoient restés à bord en petit nombre
la plus part bleffés , & n'ayant point d'armes ,
cédant à leur terreur , s'embarquerent fur une
autre chaloupe , & gagnerént aufli la terre. Il
n'eft refté fur le vaiffeau qu'un Anglois blefé
mortellement , un jeune garde marine , l'enfant
d'un Lord , un Juif , & la femme du Capitaine-
Blanchet. Ce dernier eft arrivé ici hier avec fon
monde il avoit auparavant écrit fon défaftre
au Conful d'Angleterre , qui l'a fait paffer à Por--
to- Ferraio au Capitaine de la fregate la Thétis ,
qui fans doute fe fera hâtée de courir après ces
brigands ; ce foir il partira un vaiffeau marchand
a6
( 12 )
armé en guerre par le Conful pour le même
objet.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 6 Mars.
I
Un courrier de Cadix vient de nous apporter
la nouvelle de l'heureufe arrivée de
la riche flotte , qui étoit attendue depuis fi
long-temps de la Vera-Crux & de la Havanne
; elle mouilla dans ce port le i de ce
mois fur le foir. Elle confiftoit en 2 vaiffeaux
de guerre , 4 frégates , une hourque & 2 bâ-.
timens de commerce. Elles apportent une
fomme confidérable en or & en argent monnoyé
, ou en barre non travaillé ; ce dernier
objet feul furpaffe 27 millions . Le total de
la cargaifon de la flotte monte à 32,773.000
piaftres ; dont 1,060,628 pour le compte du
Roi , & le refte pour celui des particuliers.
Ces richeffes vont donner une nouvelle activité
à notre commerce.
Les deux Princes Maures qui ont paffé ici
quelque temps , ont été à Carthagene où ils
attendent le départ de la petite efcadre compofée
de 2 vaiffeaux de ligne & une frégate
qu'on arme dans ce port , pour porter à
Conftantinople les préfens que S .. M. deſtine
au Grand-Seigneur. Ces Princes s'embarqueront
fur cette efcadre. Ce fut le 3 du
mois dernier qu'ils arriverent à Carthagene ;
ils y ont paffé les premiers dans une forte de
retraite , fans recevoir perfonne. Le Com
( 13 )
mandant leur envoya à leur arrivée une garde
d'honneur , qu'ils accepterent.
On dit que la Porte enverra ici un Ambaffadeur
, & on donne ainſi le détail de fa
fuite & des préfens qu'il apportera.
Il aura à la fuite & femmes du premier rang
& 30 du fecond, un Chancelier , 3 Interpretes de
la loi , 2 Ecuyers , deux Majordames , 2 Maîtres
de cérémonie , 8 Gentilhommes , 24 Cavaliers
, so Janniffaires avec deux de leurs Officiers
, 20 Eunuques , dont le Chef eft de taille
gigantefque , 60 valets de pied , 60 palfreniers ,
quantité de chevaux , & 4 nourrices qui ont chacune
un nourriçon. Les préfens confiftent en
2 éléphans mâle & femelle , un dromadaire , 4
tigres , 2 lions , 10 pélicans , 10 litieres trèsbelles
, 3 équipages de chevaux , 24 mules richement
enharnachées , 10 caffettes de pierres précieufes
, où ſe trouvent des diamans de diverfes
couleurs , plufieurs perles , dont 2 font de la groffeur
d'un oeuf, & fur lefquelles font gravées les
armes du Roi ; un efcarboucle d'une groffeur
& d'un éclat rares ; 1322 efclaves chrétiens qui
habitoient les bords de la mer Noire , & qui n'avoient
eu aucun moyen de fe racheter. Parmi
ces efclaves il y a 200 femmes & 50 enfans de l'un
& de l'autre fexe .
ANGLETERRE.
DE LONDRES , le 23 Mars.
Les Américains commencent à prendre le
parti auquel on avoit lieu de craindre qu'ils
ne fe déterminaffent , en conféquence de la
( 14 )
reftriction mife au commerce de leurs vaif
feaux dans les Indes Occidentales . Un bâtiment
arrivé de Maryland qu'il quitta en
Janvier dernier , nous apprend que plufieurs
Etats , entr'autres ceux de Virginie , de Maryland
& de la Caroline feptentrionale ont
paffé des loix pour défendre à tout bâtiment
Anglois , qui arrivera après le 20 Janvier,
de charger aucune des productions de ces
Etats, jufqu'à ce que l'Angleterre ait révoqué
fes proclamations.
,
La femaine derniere , écrit - on de New-Yorck ,
en date du 9 Janvier , 6 matelots du vaiffeaus
du Roi l'Affiftance , de so canons qui eft à
Sandi Hoock , ayant projetté de déferter , s'embarquerent
fur un canot. Auffi tôt le premier
Lieutenant , 11 Officiers & un matelot prirent la
chaloupe , & les fuivirent ; mais à peine étoientils
en mer , qu'une neige épaiffe tomba , leur
déroba la vue du canot qu'ils pourfüivoient , &
du vaiffeau qu'ils quittoient il leur fut impof
fible de joindre l'un ou l'autre , & ils furent trou .
vés le jour fuivant fur un banc de Middelton-
Point , tous morts , à l'exception d'un feul , que
l'on ne croit pas pouvoir guérir.
On n'a pas pu encore parvenir à déchitfrer
aucune des lettres fauvées du paquebot
la Nancy ; elles ont été abfolument gatées.
par la mer; on en a reçu des duplicata par
un vaiffeau Suédois , mais on n'en a publié
aucune ; & tout ce qu'on dit à préfent des
nouvelles de l'Inde , eff on ne peut pas plus
vague. Selon les uns , la paix fe négocie
avec Tippo Saib , qui a voulu traiter direc
( 15 )
tement fans l'intervention des François ; fe
lon les autres , ce Prince donne toujours
des inquiétudes.
Un autre bâtiment arrivé de l'Inde , ne
nous a donné aucun renfeignement ultérieur;
tout ce que l'on fait , c'eft que le Caton
, à bord duquel étoit embarqué l'amirať
Parker , n'a point paru dans ces contrées ;
on défefpere de le revoir jamais ; & comme
cet amiral alloit remplacer fir Edouard
Hughes dans fon commandement , on die
qu'il eft queftion de lui donner un nouveau
fuccefleur.
Le Doyen de Glocefter , qui a écrit ſi
fouvent & fi fingulierement fur la guerre:
d'Amérique , & qui alors , quoiqu'il ne fût
pas de l'avis de la Cour , ne lui déplat cepen
dant point , vient d'écrire aufli fur les divifions
actuelles c'eft ainfi qu'il établit les
faits qui ont été préfentés fi fouvent & d'une
manière fi contradictoire.
:
Le
Lepoint cardinal de la difpute entre le Roi & lí
Chambre Haute d'une part , & la Chambre
baffe de l'autre , me paroît le ſuivant .
Roi a , par la conftitution de ce pays , le droit
exclufif de nommer tous les grands Officiers
refponfables de la Couronne. Toutes les parties
font d'accord fur cet article , & en vérité la nomination
des Miniftres ne pouvoir être confiée
en des mains plus sûres que celles de la couronne .
Elle ne fauroit l'être à la Chambre Haute ,
parce que la conftitution l'a déjà rendue Juge
en dernier reffort de tous les Miniftres , & quec'eft
devant elle que doivent être portées toutes.
( 16 )
les plaintes , toutes les accufations qui peuvent
être faites contre eux . Pourroit - elle prononcer fur
la mauvaiſe adminiftration des perfonnes qu'elle
auroit choifies elle même ; ce feroit juger fes
propres actions. La Chambre des Communes
ne peut non plus jouir du privilege de nommer
les Miniftres , parce qu'elle eft la furveillante
conftitutionnelle de l'Etat ; fon foin particulier
eft de garder la bourfe publique , & lorfqu'elle
confent qu'on en tire des fommes , elle doit
en inspecter l'emploi . Conféquemment elle eft
en droit d'accufer , de poursuivre le Miniftre
refponfable , quand elle le fuppofe coupable d'abus,
d'inconduite dans l'exercice de fon emploi,
il en résulte qu'il répugne à la juſtice , à la raiſon
& au bon fens que cette Chambre foit chargée
de nommer & de défigner ceux que fon devoir
eft enfuite de poursuivre. La couronne feule a
donc le droit de nommer les Miniftres ; lorfqu'elle
les a défignés , ils répondent de leur conduite
à leurs furveillans impartiaux & défintéreffés , &
à leurs juges. La couronne ne doit donc confulter
ni l'une ni l'autre des deux Chambres ni prendre
leur confentement ; il fuffit à fon choix qu'on
ne puiffe y objecter ni incapacité naturelle ,
morale ou fecrette ; la conftitution n'en demande
pas davantage. Le Miniftre refponfable , quel
qu'il foit , peut être légalement & conftitution .
nellement nommé. Il n'a plus que fa conduite qui
le foutienne vis à vis des Communes , fes furyeillans
, & des Pairs , fes juges ; il ne doit être
approuvé ni blâmé jufqu'à ce que fa conduite ,
fon mérite perfonnel , ou fes démérites l'aient
rendu digne d'éloge ou de cenfure, Le cas
ainsi établi , voyons comment a agi & continue
d'agir la Chambre des Communes. Au lieu de
refter dans les bornes qui lui font prefcrites ,
-- -
( 17 )
comme furveillante & gardienne du tréfor pu
blic , elle s'eft créé un nouvel emploi , inconnu
à la conftitution , & qui peut lui être funefte.
Elle n'objecte point que le choix de S. M. eft
intrinféquement mauvais ; elle y applaudit an
contraire comme à un bon choix qu'elle.
auroit fait elle - même ; mais elle fe plaint de
ce qu'il a été fait fans fon confentement préliminaire
; car il femble qu'un homme qui n'a
pas la confiance de la Chambre , quoique bien
qualifié pour la place , ne doit pas être choifi ;
s'il l'eft , il doit être forcé de réfigner ; felon
ces prétentions , aucun homme n'eft éligible ,
jufqu'à ce que la Chambre ait donné fon fiat.
Cette nouvelle doctrine a commencé à être expofée
fous le regne de George III ; mais elle
eft très - étrange , & plus même , s'il eft poffible ,
que le fameux cas d'Ashby & White en 1704.
Si l'on ne peut élire que les créatures de la
Chambre , comment veillera - t-elle fur leur conduite
; & quis cuftodes cuftodiat illos ? - Une autre
confidération alarmante fe préſente , s'il faut
qu'un premier Miniftre ait la confiance de la
Chambre , comment l'acquerra- t - il ? quelles
mefures doit prendre un candidat pour s'aflurer
la pluralité des voix ? Il faudra qu'il fe faffe
des créatures , qu'il prodigue l'argent , les promeffes
; il apprendra d'avance à connoître le
prix de chaque homme , & il fuivra , arrivé en
place , le plan d'iniquité qui l'y a conduit. -Ainfi
l'innovation que l'on tente renverferoit l'empire ;
il feroit à prix dans la Chambre des Communes,
'comme celui de -Rome le fut vers le temps de
fa chûte , dans le quartier des Gardes Préto-
S'il faut en croire le bruit public,
le prix de plufieurs hommes de crédit eft déjà
fixé ; que cela foit vrai ou faux , il est sûr que
riennes.
( 18 )
Je fyftême adopté eft un fyftême de corruption
& il ne peut qu'affliger tout citoyen attaché à
fa patrie ; c'eft fous ce titre que l'auteur de ce
papier , qui n'a jamais proftitué fa plume à aucun
parti , ni écrit contre fa confcience , dépofe
ici fes proteftations contre l'injuftice , & les voeux
pour la prospérité & l'honneur de fon pays .
Ces divifions qui ont fait tant de bruit ,
paroiffent enfin à la veille d'amener la révolution
du Parlement ; l'impoffibilité de rapprocher
les efprits , femble décider la diffolution
; les dernieres féances ont été trèsremplies
; on s'y eft moins permis de difcuffions
> & on y a terminé plus d'affaires ;
nous en placerons ici le précis.
1
Le 16 le Chancelier de l'échiquier préfenta le
bill pour continuer l'acte de la derniere feffion ,
relatifau commerce de l'Amérique , & conferant
au confeil du Roi le pouvoir de difpenfer de
quelques claufes de l'acte de la navigation. Le
lord Shefield qui fe leva , n'avoit point d'objection
contre le bill ; mais il croyoit qu'il entrarneroit
néceffairement l'exécution d'un projet de
la Cour , qui ne tendoit à rien moins qu'à abro
ger la loi de la navigation. Ce feroit en effet y
porter atteinte , que d'ouvrir les ports . des Indes
occidentales aux vaiffeaux étrangers ; & on ne
pouvoit plus mettre ceux des Américains dans la
claffe des nationaux. Il vouloit que le Miniftrė
s'engageât à ne prendre aucune mefure fur ce
fujet , fans la foumettre à la chambre. M. Pitt ,
après avoir affuré qu'il n'y avoit fur le tapis aucun
projet pareil à celui qu'on prêtoit au confeil ,
infifta fur la néceffité de paffer promptement le
bill qu'il préfentoit . Le lord Beauchamp lui objesta
que cette précipitation étoit peu néceſſaire ,
( 19 )
puifque le bill n'expiroit que le 27 Avril . Dans
le cours des débats , on fit obſerver la néceffité
d'accorder quelques faveurs aux Américains : on
couroit des rifques en les aliénant ; fi le Canada.
& la nouvelle Ecoffe ne fourniffoient pas affez
de bois de conftruction , il faudroit bien en tirer
des Etats-Unis. M. Eden rappella que lorsqu'a
vec l'ancien Miniftere il propofa , au commen
cement de cette feffion , de prolonger les pouvoirs
accordés à l'adminiftration , M. Pitt fe
récria contre cette idée , en demandant pourquoi
le Gouvernement ne s'étoit pas encore occupé
de régler le commerce avec l'Amérique . Il dit
qu'il ne l'imiteroit pas ; il fentoit qu'un Gouvernement
foible comme celui qui exiftoit , ne
pouvoit pas grand'chofe ; que c'étoit faire fon
éloge , que de dire qu'il ne faifoit point de mal ."
La prolongation du bill étoit néceffaire , il y
donnoit fa voix. Après de longues converfations ,
où chaque parti manifefla fes animofités , le bill
fut lu pour la premiere fois , & la feconde lec
ture remife au lendemain.
Elle eut en effet lieu le 17 , & la troifieme
lecture le jour fuivant. La féance du 17 n'offre
en affaires de fubfides que la motion de Sir
George Young , pour accorder 173,001 liv. 15. f..
5 den. pour la paie & l'entretien de l'Hôpital
de Chelfea . Cette motion palla & ne donna lieu.
qu'à une remarque de Sir Cecil Wray qui dit qu'il
avoit examiné cette eftimation , & qu'il avoit
reconnu qu'elle faifoit 5 1 liv . 5 fols fterling pour
chaque homme ; c'étoit une énorme dépense ; mais
on ne pouvoit l'épargner qu'en détruifant l'Hôpital
, & il avoua qu'il faifoit ce vou de tout fon
coeur. La nation ajouta - t - il eft bien la maîtreſſe
de faire cette dépenfe ; mais cet objet mérite l'at
tention de la Chambre.
( 20 )
Le 18 , M. Eden , propofa un bill pour accorder
une prime d'encouragement à l'exportation
des toiles Angloiſes , à l'imitation de ce que les
Irlandois avoient fait pour celle des leurs ; ce
bill fut remis auffi-tôt à un Commité , après quoi
l'on procéda à celui relatif au commerce de
P'Amérique. M. Pitt propofa d'étendre la durée
des pouvoirs accordés au Confeil privé , fur cet
objet , jufqu'au 20 juin prochain. M. Eden déclara
qu'il avoit des objections qu'il ne feroit pas valoir ,
fi l'on pouvoit être affuré que le Parlement ne
feroit pas diffous, De toutes les mefures les plus
funeftes que l'Adminiftration pouvoit prendre ,
celle-ci étoit la plus dangereufe. Elle n'avoit d'autre
objet que de foutenir des Miniftres qui n'avoient,
pas la confiance de la Chambre ; mais dans quels
embarras ne fe trouveroit - on pas . Quantité
d'affaires étoient recommandées à différents Com
mités , mais rien n'étoit réglé . Il y en avoit un
qu'il préfidoit qui s'occupoit de l'état de la Compagnie
des Indes , & pouvoit- on féparer le Parlement
avant de favoir le réfultat de fes recherches
feroit impoflible qu'un nouveau
Parlement pût fuivre cette affaire avant la derniere
femaine du mois de mai ; en attendant les
Miniftres n'auroient pas peu d'embarras . Le 5 avril,
ily avoit un million de billets de l'échiquer paya
bles à la banque ; & fi l'échiquer n'obtient point
de délai , il faudra qu'il paie fur lé fonds d'amertiffement
; la Compagnie des Indes doit un million
à la douane , à moins qu'un acte ne lui accorde
du temps , on faifira les effets , &c. Le Miniftre
ne répondit point, & le bill paffa au Commité,
Le 19 , le rapport du Commité fur ce bill fut
reçu ; le Lord Mahon préfenta enfuite celui pour
prévenir la fubornation aux Elections ; par ce bill il
n'eft permis aux Candidats que de payer aux Elec
( 21 )
teursles frais de leurs voyages ; il ne faut pas leur
en remettre l'argent , mais le payer au Coche . Le
22 , on eft revenu fur tous les différens bills & enfuite
le Secretaire de la guerre a demandé23699921.
fterling pour défrayer les dépenfes extraordinaires
de l'armée. On a fait de nouvelles demandes aux
Miniftres fur la diffolution du Parlement , & on
n'en a pas obtenu de réponſe plus fatisfaifante que
par le paffé . Quelques voix fe font élevées pour
fufpendre l'octroi des fubfides ; cependant la
demande pour l'armée a été accordée.
Maintenant on s'attend à voir tous ces
bills recevoir inceffamment la ſanction royale
; s'il faut en croire nos papiers , elle
fera donnée après demain ou vendredi par
une commiffion ; après cela le Parlement
fera , dit- on , diffous par une proclamation
qui fera rendue une heure après ; peut-être
auffi ne fera-t-on que le proroger pour quelques
jours , & avant l'expiration du terme ,
la diffolution fera annoncée . Ce qu'il y a de
certain , c'eſt que de tous côtés on fe met
en mouvement pour les nouvelles élections .
Il y a déja , dit un de nos papiers , des paris fur la
réélection de M. Fox , lorfque le parlement fera
diffous; on gage 6 contre un, que ce fier Républicain
fera rejetté de Weftminfter. Ceux qui font
ce dernier pari , he négligent aucune des précautions
qu'ils jugent propres à le leur faire
gagner ; ils répandent par -tout des avis contre
M Fox , dans lefquels ils s'attachent à prévenir
les électeurs contre lui ; on croit qu'en effet il
n'aura pas la pluralité. Parmi les autres paris que
l'on fait , il y en a un qui affure , que dans le
nouveau Parlement les Miniftres auront une ma,
jorité de 70 voix.
( 22 )
O•n fait que c'eſt l'Inde qui a donné lieu
aux divifions actuelles , qui ne feront tetminées
que par la diflolution du Parlement ;
on ne fera
peut être pas fâché de voir ici le
phamphlet fuivant , dont l'auteur paroît n'être
d'aucun parti , & être également oppofé
à l'un & à l'autre.
Pendant que la Couronne & la Chambre des
Communes fe difputent le droit exclufif de piller
les provinces de l'Afie , il peut etre curieux de
rechercher quels font les droits de l'une & de
l'autre . On répondra peut-être que nous nous y établîmes
par la force , & que ce droit eft fondé , fur
la conquête. Nous ne pouvons point réclamer
ce titre injufte & violent fur des pays éloignés ,
où nous n'avons porté que la tyrannie & nos vices .
Les premiers aventuriers qui pénétrerent à Delhi
& dans les autres Cours de l'Indoftan , heureux
d'obtenir la permiffion d'y vendre leurs marchandifes,
ne preffentoient pas fans doute le degré de
'grandeur auquel s'éléveroient ceux qui les fuivroient.
L'indulgence peu politique des puiffances
du pays , leur laiffa bientôt convertir en forts
leurs maifons & leurs magafins ; elle leur accorda
des territoires étendus , & ces heureux porteurs
de balles fe trouverent élevés , comme par un
pouvoir magique, au rang & à la dignité de Princés.
Le premier ufage que leur reconnoiffance
fit de leur pouvoir naiffant , fut de le tourner
contre leurs bienfaiteurs , & de porter le poignard
dans le fein qui s'étoit ouvert pour eux. Ils furent
bientôt fuivis & accrus par cette tourbe que preffoit
l'auri facra fames , compofée de débauchés
dont la prodigalité méprifoit la modicité des fortunes
européennes , & dédaignoit les moyens
lents & honnêtes de les acquérir, Tels furent les
( 23 )
>
hommes , qui, fuyant la pauvreté comme le plus
grand des maux , allerent chercher à s'engraiffer
aux dépens des Indiens. Ces perſonnages qu'aucune
loi , ne pouvoit contenir dans les bornes de
la décence en Europe , alloient , difoient - ils ,
difpenfer la juftice dans l'Inde , & éclairer les
peuples aveuglés. La charité chrétienne s'inte
refla même au bien de ces nations payennes ,
parce que leurs erreurs n'empêchoient pas qu'elles
ne fuflent placées près des mines de diamans &
des plus précieux métaux. Ces apôtres avides
tirerent le fruit de leur miffion en armant les
freres contre les freres , en femant les divifions.
Un pouvoir acquis par l'injuftice ne pouvoit
être maintenu légalement , & toutes les mesures
utiles furent jugées légitimes ; on employa quel
quefois la violence ouverte , plufieurs fois l'arti
fice , la trahison , l'affaffinat. On les vit fortir de
leurs forts comme les bêtes féroces de leurs cavernes
, pour porter le ravage fur les bords du
Gange ; un Monarque qui s'étoit confié à leur
générofité , fous l'espoir de leur protection ( le
Nabab d'Arcate ) , fut privé de fes poffeffions.
Un Prince , ( Mar- Jaffier ) , fut affaffiné avec
l'appareil religieux de la juftice , & l'Inde muette
d'étonnement, vit fes maîtres pendus à des gibets ,
par une troupe de bandits étrangers , qui méprifoient
fes moeurs , fes ufages , la religion ; & qui
fouloient aux pieds la décence & tous les droits des
humains . Mais ces crimes font peu de chofe en
comparaison du monopole qui dépeuple le Bengale
; évenement dont la mémoire fera tranfmife
à la poftérité , marqué du fceau de l'horreur &
chargé des imprécations de tous les fiecles. Le
fage Legiflateur des Indes qui borna les defirs de
fes fectateurs aux fimples demandes de la nature
cût-il cru que l'oppreffion priveroit les peuples
( 24
de leur ris , & que des milliers de leurs enfans
périroient de faim pour fatisfaire l'avarice infatiable
de leurs tyrans étrangers . C'eft ainfi que
l'Inde a été acquife & confervée ; tels font les
hommes qu'un écrivain récent , le Major Scott ,
dit être des hommes vertueux , pleins d'honneur.
Ces établiffemens trop riches & trop étendus,
pour une fociété de marchands , ont excité la cupidité
de plufieurs branches de la légiflation. La
Couronne défire de s'approprier enfin ces riches
provinces dans lefquelles elle a infinué fon pouvoir
; la Chambre des Communes femble prétendre
à conferver ce morceau délicieux pour ellemême.
La conteftation fera fans doute vive &
obftinée de part & d'autre ; & la deftinée qui a
arrêté que les diffenfions de ce pays feront tou
jours favorables à la liberté , fera peut- être que
les mêmes confeils qui ont procuré la fienne à
l'Amérique , procureront le même avantage à
l'Inde . Peut- on croire que les Indiens atrendront..
patiemment qu'il foit décidé ici s'ils feront opprimés
par la Couronne ou par les Communes. La
"mémoire d'Hyder- Aly plus redoutable qu'Hyder-
Aly lui-même, vit au milieu d'eux ; les actions
leur font préfentes & leur inspireront tôt ou tard
'de l'émulation. Le tems n'eft pas éloigné où l'on
verra s'élever un héros vengeur de l'Inde pour
chaffer les ufuriers & les marchands du Temple, &
où le paifible Indien que les vices étrangers n'ont
point corrompus , vivra tranquille fur fon fol
fecond , fatisfait de fes moeurs douces , & de fon
culte humain & pacifique.
$.
En attendant que les bruits de diffolution
du Parlement fe confirment ou fe détruifent
nos papiers préfentent divers états des finances,
qui méritent fans doute l'attention de
la
( 25 )
la Nation. C'eſt ainfi qu'ils offrent celui de
la dette non fondée , qu'ils difent extrait des
comptes préfentés à la Chambre des Com-
1
munes.
Billets de la marine & des vivres . 15,500,000
Billets de l'Echiquier das à la banque
& en circulation • 7,000,000
250,000 Extraord. de l'armée pour l'an . dern .
Dépenfes de l'armée pour cette ann . 1,016,170
Ordin. & extraord . de la marine pour
• cette année
Billets de l'Echiquier à payer
Déficit des taxes de guerre l'an. dern.
• · 3,154,000
2,000,000
• 934,000
Dépenfes d'artillerie pour cette ann.. 436,600
Dépenfes mêlées •
Le feul fond pour répondre à ces
dépenses eft la taxe des terres , de la
dreche & le fond d'amortiffement •
montant à
RESTE
500,000
33,040,770
4,000,000
29,540,770
Quoiqu'on ne paie cette année aucuns billets
de la marine , & que la Banque continue de faire
des avances fur les billets de l'Echiquier , il fau
dra emprunter 6 millions .
A cet état on joint celui de la dette générale
, des charges & des revenus de la G. B.
c'est ce qu'on appelle fon bilan.
La dette fondée monte à 211,363,254 1. 15 f.4
La dette fondée à · • 18,856,541
TOTAL
230,219,796
L'intérêt de la dette fondée eſt
de •
7,951,930
JI 4
2
6 9
1
Celui du déja pour 15 millions de la dette non
fondée depuis le premier Octobre 1783 eft
N°. 14, 3 Avril 1784. b
( 26 )
de
612,742
Les charges de la banque vont pour cet objet
à 134,291 13
I
2 8.
· 696 I 2 4
Droits au Bureau d'emprunt 19,873
Autres droits de Bureau
I
TOTAL des Taxes , 8,719,534 9
Selon l'eftimation des commiffaires, la dette fondée
& non fondée peut être évalué à préfent à près
de 240,000,000 ; pour montrer jufqu'à quel
point la nation eft en état de foutenir un établiffement
de paix feulement , & payer l'intérêt
de cette dette énorme , on a fait le bilan fuivant
qu'on préfente comme exact. Charges
de l'Angleterre pour l'établiffement de paix
de la marine , de l'armée & autres dépen
fes •
Intérêt de 240,000,000 de
2.
4,000,000
dettes 9,000,000
TOTAL 13,000,000
Avoir de l'Angleterre . Douannes
2,500,000
Accife 4,500,000
Taxes des terres 1,750,000
Sel 218,000
Timbre 500,000
Maifons & fenêtres 500,000
Poftes , roues , caroffes 500,000
Taxe des quittances
200,000
Taxe des domeſtiques 50,000
Accile & Douanne en Ecoffe 150,000
Taxes en Ecoffe 150,000
Saifies · 232,000
TOTAL , 11,000,000
On peut juger par cet état que les chargede
l'Angleterre furpaffent fon revenu de 2 mil
lions. L'auteur de ce tableau recommande le
( 27 )
taxes fuivantes . La taxe des quittances tellequ'elle
a été modifiée par le Comte de Nugent , produira
un addition de 800,000 livres. 6. f. Additionels
par barrils fur la bierre s'éleveront à 750,000 ,
un Shelling ajouté à la taxe des terres produira
437,500, ce qui fera en tout-1,987,500. Ces taxes
tomberont fur les citoyens de tous les rangs ; les
propriétaires de terres ne pourront fe plaindre ,
puifque ce fera la feule taxe qui les aura affectés
depuis le commencement de la guerre d'Amé
rique,
FRANC E.
DE VERSAILLES , le 30 Mars.
Le Duc d'Enghien a été préſenté le 21 de
ce mois à L. M. & à la Famille Royale , par
le Prince de Condé & le Duc de Bourbon.
Le même jour la Vicomteffe de Podenas a
eu l'honneur de leur être également préfentée
par la Comteffe de Podeñas. Le 14 , le
Comte Henri de Montefquiou -Fezenfac ,
que Monfeigneur Comte d'Artois a nommé
Capitaine - Colonel de la compagnie des
Suiffes de fa garde ordinaire , en furvivance
du Vicomte de Monteil , avoit eu l'honneur
d'être préfenté en cette qualité par ce Prince
à L. M.
DE PARIS, le 30 Mars,
M. de Suffren n'eft pas encore arrivé : on
fait des voeux pour qu'il trouve du beau
tems à nos attérages , du refte , comme il
b 2
( 28 )
eft infatigable , on s'attend à le voir à la
Cour avant le courrier qui doit annoncer
qu'il eft entré dans un de nos ports. On dit
qu'à fon arrivée au Cap de Bonne -Efpérance
, il a été reçu avec tous les honneurs dus
au Sauveur de cette Colonie ; les habitans
de la ville ont illuminé leurs maifons : tous
les navires qui étoient dans ce port , pavoifés
& déployant leurs flammes , l'ont honoré
de plufieurs falves de canon. Le Gouverneur
donna le foir pour mot : Héros &
Suffren.
M. le Marquis de Bouillé eft à Londres
depuis quinze jours; & nous apprenons qu'il
a été reçu par la cour & la ville , de la maniere
la plus honorable & la plus diftinguée.
La Société des Planteurs lui a donné un
grand dîner & une fête dans une des principales
tavernes. Les témoignages d'eftime &
de reconnoiffance qu'il a reçus à cette occafion
, des principaux propriétaires des plantations
des Ifles qu'il avoit conquifes , prouvent
combien il a fu allier à l'activité & à la
bravoure qu'on lui connoît , cette adminif
tration douce , & cette difcipline févere qui
préviennent les défordres inféparables des
conquêtes. Auffi la Reine d'Angleterre a
rendu elle-même hautement juftice à la modération
de M. le Marquis de Bouillé. S. M.
ácheva fon éloge , en lui difant : Il faut
avoir beaucoup de mérite , M. le Marquis ,
pour fe faire autant aimer des gens , dont
( 29 )
pendant fi long- temps vous vous êtes fait
craindre .
On apprend de Rochefort , que les deux
flûtes du Roi , le Dauphin Royal & le Trone,
venant des Ifles , y font arrivées au commencement
de ce mois .
C
Ces deux flutes , ajoutent les lettres , nous
avoient donné des inquiétudes fur la flute la bonne
amitié , qu'elles avoient laiffée dans les parages
de l'ifle Dieu , tirant des coups de canon de détreffe
; on a appris enfuite qu'elle avoit péri fur
les rochers qui bordent cette ifle ; elle portoit
80 hommes du régiment de Berwick , dont on
dit que 24 ont péri . Le 6 de ce mois une gabarre
à fait voile de ce port pour aller : chercher
ceux qui fe font fauvés. La gabarre le David
marchoit de conferve avec les trois bâtimens dont
on vient de parler ; comme elle en a été léparée
par un coup de vent a plus de cent lieues des
côtes , on efpere qu'elle aura touché dans quelqu'un
de nos ports.
Le Conful Impérial - Royal & Tofcan à
Marſeille , a reçu de l'agent de l'Empereur à
Tunis la lettre fuivante.
«Le 21 Décembre dernier , Hameida pacha ,
Beglierbey , me fit ordonner par fon premier
Miniftre Haggi - Muftapha Reggia de me rendre
à fa Cour avec l'envoyé de la Porte. Je m'y
rendis auffi- tôt : après m'avoir fait l'accueil le
plus obligeant , il me déclara folemnellement ,
en préſence de tous fes Miniftres & de fes principaux
Officiers , que c'étoit bien fincerement qu'il
acceptoit ainfi que toute la Régence , la paix
avec S. M. I. & R. , à l'exemple d'Alger , &
par obéillance aux ordres du grand Seigneur .
b
3
( 30 )
En conféquence , il me fit céder la maifon def
tinée au Conful de l'Empire , & j'eus la permiffion
d'y arborer la pavillon de l'Empereur . Cette
cérémonie a eu lieu le 4 de ce mois en préfence
de tout le Divan qui voulut y affifter.
Ainfi voilà la paix parfaitement affurée
Cette régence vient de déclarer la guerre à la
République de Veniſe ,
Le Roi a acheté pour 600,000 liv . la falle
de l'Opera de la Porte S. Martin , dont on
payoit un loyer fort cher , & qui appartenoit
à la Compagnie qui l'avoit fait élever
à fes frais. Lorfque les circonftances permettront
d'en conftruire une nouvelle , celle de
la Porte S. Martin fervira aux répétitions
des ballets , & formera un dépôt pour les
machines , les décorations , &c.
res ,
« Les neiges , écrit- on de Nyort , en Dauphiné
, ayant chaffé les loups de leurs repaiils
ont paru en grand nombre dans nos
campagnes. La faim , qui les preffoit , en ayant
poullé un jufques dans la ferme d'un habitant ,
nommé Trinquette , il fe jetta fur un enfant
de 4 ans , qu'il dévora. Aux cris aigus que
pouffoit la mere alors feule avec deux autres
enfans un peu plus âgé , accourut le nommé
Jean Louis Guille , ci - devant foldat au régiment
de Médoc ; il alloit avec fa hache couper du
bois ; il entre dans la maifon , voit l'animal ,
l'attaque & le met bas d'un coup de hache.
Son fecond mouvement eft d'aller au fecours de
la mere défefpérée ; le loup furieux fe releve
tout-à coup , fe jette fur lui & le bleffe dangereufement
; il parvient enfin à le tuer. Les
voifins accourus s'empreffent de bander fes
plaies , mais inutilement. Le brave homme eft
( 31)
mort des fuites des bleffures qu'il avoit reçues.
Les Officiers municipaux de notre ville lui
ont fait faire des obfeques , auxquels ils ont
affifté , & ont fondé une Meffe annuelle pour
le repos de l'ame de l'infortuné qui a fauvé la
vie à trois perfonnes , une mere & fes deux
enfans en facrifiant la fienne » .
>
Le fait intéreffant que nous avons cité
d'après un papier public de la préfervation miraculeufe
d'un enfant , n'eft point vrai ; nous
nous empreffons de le rectifier par la lettre
fuivante que nous recevons de Compiegne .
* M. vous avez inféré dans votre Journal, nº. 12,
un fait que vous dites avoir été mandé de Compiégne
, qui nous paroit d'autant plus nouveau &
fait à plaifir , que perfonne n'en a eu de connoiffance,
pas même Madame l'Abbeffe de Royal Lieu,
dont les traits de bienfaifance fe répétent affez
fouvent , pour avouer celui - là , s'il étoit vrai. Je
crois devoir vous défabufer , M. & vous affurer
qu'il ne s'eft préfenté fur la riviere d'Oife aucun
berceau ni enfant. Qu'en fuppofant ce fait , le
berceau & l'enfant n'auroient pu échapper à la
fubmerfion par la crue confidérable des eaux , dont
les vagues fe précipitoient avec tant de viclence ,
que les mariniers avec des nacelles ne pouvoient
fe livrer au courant
repêcher les effets &
les bois que la riviere emportoit. Il eft bien vrai,
& c'eft un fait que je puis attefter , que la crue
d'eau a été tellement confidérable qu'elle s'eft
élevée au - deffus du niveau des chauffées conftruites
depuis 1740 , dont le débordement avoit fervi
aux Ingénieurs des ponts & chauffées à fixer les
hauteurs ; que celle de Picardie & Flandre qui
traverle un des fauxbourgs de cette ville a été
en différens endroits , rompue , ainfi que les mai-
> pour
b 4
( 32 )
fons du fauxbourg entiérement fubmergées , par
l'abondance du torrent qui entraînoit tout ce qui
lui oppofoit réfidance ; il y a même eu des villages
dont les habitans ont été obligés de quitter
leurs maiſons . Celle du Sr Landigeois a of
fert dans ce moment un fpectacle vraiment effrayant
; le courant d'eau retenu par une montagne
qui lui fervoit de digue fe forma un paffage à
travers fa maifon pour s'épancher dans la prairie,
regagner la riviere ; l'affluence de monde qui s'y
eft portée , pour voir l'effet des eaux , s'échapper
à travers les ruines , y a été témoin d'un fait bien
intéreffant : Un enfant de 14 ans monte indifcré.
tement fur une des bornes de la porte fans confidérer
que depuis deux jours elle étoit ébranlée
par le torrent , il tombe avec eile , & eft auffi-tôt
emporté par l'eau , dont la rapidité l'a heureufement
foutenu , & la garanti du choc des pierres
& pavés que le torrent avoit amoncelés dans la
our du Sieur Laudigeois; il y feroit infailliblement
péri s'il ne s'étoit rencontré un bâtiment
où il s'eft retenu , & au -delà duquel il feroit
tombé à 10 à 12 pieds au fond de l'eau. Tous
les fpectateurs effrayés du danger que couroit cet
enfant n'ofoient s'expofer à la rapidité du courant ,
craignant de ne pouvoir lutter contre lui , & franchir
un fond où le danger fe manifeftoit . L'enfant
fe voyoit dans le cas de périr , fi M. le Chevalier
de Launay , Officier au régiment de Bourgogne
cavalerie , fils du Lieutenant de Roi de
cette ville , fans rien confulter , ne s'étoit précipité
dans l'eau pour le fecourir ; un magifter
de campagne animé par fon exemple ne put retenir
fon zèle , pour ſecourir l'un & l'autre , ils ont
été affez heureux pour ramener l'enfant dans les
bâtimens hauts du Sr Laudigeois , où il a reçu
les fecours dont il avoit befoin. Je fuis fâché ,
( 33 )
M. , de contredire le trait que vous avez cité ,
mais je crois vous en dédommager par celui que
je vous envoie , qui n'eft pas moins intéreffant
pour l'humanité. Je fuis , &c. Signé , DE CROM ,
Maire.
On continue de tous côtés les expériences
des Globes aéroftatiques ; M. l'Abbé de
Rivarol a écrit à M. Maret , Secrétaire- perpétuel
de l'Académie de Dijon , la lettre
fuivante , fur celui lancé à Franconville - la-
Garenne , par M. le Comte d'Albon .
Le Balon étoit conftruit en taffetas d'un tiſſu
extrêmement ferré. La couture des lais étoit fi
parfaitement faite qu'on n'a point été obligé de
la recouvrir de ces papiers liffés ou de ces petits
rubans qu'on nomme faveurs. Il étoit gommé
avec une légere préparation de colle de poiffon
dans laquelle on avoit introduit au moment de
l'ébullition trois livres de gomme arabique , blanche
, en poudre . Il avoit 24 pieds de hauteur fur
16 de diametre , & 48 de circonférence. A peine
a-t-il été rempli du gaz extrait de la limaille de
fer mife en diffolution par l'acide vitriolique ,
que les cordes qui le retenoient étant coupées , il
s'eft élancé avec une rapidité étonnante. On
avoit fait placer fur une des tourelles d'un vieux
château conftruit fur la plus haute montagne des
environs de Paris , & comprife dans les jardins
de M. le Comte d'Albon , tourelle qui fert à fes
obfervations aftronomiques , tous les inftrumens
de ce genre. On ne put , à l'aide des meilleurs
téléfcopes , appercevoir qu'au bout d'une demie
heure la parabole que décrivoit ce globe . La
direction dès lors parut établie vers Montmorenci
. Cinq jours s'écoulerent fans qu'on put
favoir ce qu'il étoit devenu. On apprit au bout
·
bs
( 34 )
de ce laps de tems qu'il étoit tombé dans les neiges
auprès du château de la Chaffe , derriere les
Champots de Montmorenci . D'après ces calculs ,
il a fait au moins fix lieues . Il y avoit 3 animaux
contenus dans la cage d'ofier fufpendue au globe
; Malgré l'intempérie , la neige & le froid
exceffif, ils ont été trouvés vivans , & vivent
encore on avoit pourvu à la nourriture qui leur
étoit néceffaire pour huit jours. Le Ballon a été
rapporté par deux vignerons , Il n'avoit éprouvé
dans fes côtes que quelques érallieures faciles à
réparer . M. le Comte d'Albon qui s'occupe de la
direction , & qui me ſemble en avoir trouvé le
moyen le plus fimple & le moins difpendieux ,
compte faire repartir ce balon , dont les dimenfions
tant en largeur qu'en hauteur , feront
augmentées d'un tiers , dans le courant du mois de
Mai. Le célébre Pere Côte , Oratorien , fi célebre
par les obfervations météorologiques , doit monter
dans la galerie qu'on fabrique maintenant ,
avec tous les inftrumeus propres à fes expériences
fur l'atmosphère . M. de Laffi , amateur en peinture
& en méchanique , qui s'occupe beaucoup
avec M. le Comte d'Albon de la direction , doit
accompagner le Pere Côte dans ce voyage , &
j'efpere pouvoir me joindre à eux , fi le balon
peut contenir plus de deux perfonnes. Le projetde
M. le Comte eft de faire plus en grand cette expérience
, fi ce premier effai de direction . lui
réuffit. C'eft dans ce moment , Monfieur , tout
ce que je peux vous dire fur le globe de Franconville.
Vous nous obligerez véritablement en
nous faifant part des lumieres que vous aurez
acquifes fur cet objet. J'aurai l'honneur de vous
faire tenir inceffament les détails relatifs à la direction
, & de vous en envoyer les deffins & les
modeles. Je fuis , & c.
( 35 )
Les moyens de diriger les ballons occupent
bien du monde : on nous a fait paffer
de divers endroits quantité de differtations
fur les moyens à employer ; mais la plupart
n'offrent que des fpéculations fouvent ingénieufes
c'eft à l'expérience à les dénontrer
, & elle manque à tous ; nous attendons
qu'elles foient faitespour en rendre compte :
en général nous croyons que nos lecteurs
nous difpenferont de détails qui n'offrent
que des idées , dont on n'a point fait l'effai ,
que la plupart ne font pas à portée de
faire ; nous préférerons de leur donner les
réfultats des expériences dont on s'occupe à
préfent , & qui ne tarderont pas à être commencées.
En faifant des voeux pour leur
fuccès , en l'efpérant même , nous n'hésiterons
pas à placer ici la lettre fuivante , dans
laquelle l'auteur femble en déſeſpérer. Mieux
les difficultés feront établies , plus il y aura
de gloire pour celui qui les aura vaincues .
J'ai ofé avancer qu'on ne parviendroit jamais
à diriger les Machines Aéroftatiques. Voici le
raisonnement fur lequel je fonde la preuve de
cette Affection . Pour qu'un corps foit fufceptible
d'une direction proprement dite , il faut de toute
néceffité qu'il puiffe obéir dans le fens & au
dégré que lui demande celui qui veut le diriger .
Pour qu'il obéiffe avec cette préciſion , il faut
encore de toute néceffité qu'il puiffe réfiftér ,
c'est- à- dire , réagir pour modifier fon mouvement
d'après l'impulfion donnée. Une extrême fenfibilité
de fa part le déroberoit en quelque forte à
l'action du mobile ; elle ne lui laifferoit pas du
+
b 6
( 36 )
moins le temps de s'y prêter. Tout ce que ce
mobile auroit , non feulement de tendance , mais
de force , feroit preſque entiérement perdu pour
lui . Pour que ce corps puiffe réſiſter , c'eſt- àdire
, réagir de maniere que l'impulsion ne devienne
pas nulle , ou incertaine au point du contact
, il faut enfin , & de toute néceffité encore ,
qu'il trouve un fupport , un point d'appui , tels
qu'un navire les trouve fur la furface de l'eau ,
ou tels que les trouveroit fur la furface de la
terre , une voiture à refforts qui iroit d'ellemème
. Or , les Machines Aéroftatiques ne trouveront
jamais ce fupport , ce point d'appui dans.
un fluide auffi léger , auffi mouvant . auffi pénétrable
que l'atmoſphere. On aura beau leur
adapter des rames , des voiles , un gouvernail.
Tous ces inftrumens qui font de vrais leviers ,
faute de ce point d'appui , ne pourront jamais ,
quelles que foient les reffources de l'art , étre
employés avec fuccès. Quant à la poudre à canon ,
en fuppofant ce qui n'eft pas , que fon explosion
pût fuppléer au point d'appui , elle ne feroit pas
non plus , comme on le croit , un moyen efficace
de direction ; elle y feroit plutôt un nouvel obftacle.
Il en réſulteroit en effet un mouvement ,
lequel , en quelque forte convulfif, par rapport
à la gondole , & toujours difcordant par rapport
au ballon ne donneroit à la Machine Aérof
tatique , qu'une fecouffe momentanée , qu'une
activité circonfcrite , tout- à- fait inhabile à la
progreffion ; & pourroit d'ailleurs , par le défaut
inévitable d'harmonie entre les deux parties de
cette Machine , anéantir , altérer du moins fa ,
force propre & inhérente , c'eft -à dire , fon aérof
tation. Donc on ne parviendra jamais , même
avec les théories les plus favantes , les procédés
les plus ingénieux , à diriger à volonté les Ma-
9
( 37 )
chines Aéroftatiques ; donc la direction de ces
Machines fera toujours à la merci d'une force
aveugle , & jamais dans la main de l'homme...
Nubes & inania captant. C'eft affurément une
très-belle découverte que celle de M. de Montgolfier
je fuis perfuadé qu'elle fera époque
dans l'hiftoire de l'efprit humain. Mais il eft toujours
vrai de dire , comme bien des gens l'ont
obfervé , que le pas le plus difficile refte à faire ,
& que vraisemblablement on ne le fera jamais.
Signé BRUN , Gr. Carme.
M. le Marquis de la Poype vient de publier
la defcription fuivante de la Grotte de
la Balme , près de Lyon , elle ne peut qu'intéreffer
les Naturaliftes ..
Cette Grotte , fituée à 7 lieues de Lyon , fur
le bord du Rhône , dans le Dauphiné ,, a toujours
été vifitée par les voyageurs & les naturaliftes
; les Hiftoriens de cette Province en donnent
la defcription . Je ne crois pas qu'il y en ait
en France qu'on puiffe lui comparer : l'étendue
en eft très- conſidérable ; elle eft ornée de ftalactiques
de différentes formes , de cafcades qui font
un effet admirable , & revêtue de madrépores de
différentes efpeces. A l'extrémité eft une flaque
d'eau , qu'on appelle communément le Lac. Cet
amas d'eau paroît peu confidérable . Il eſt refferré
entre les rochers ; & l'obſcurité empêche de voir
jufqu'où il s'étend. Des contes populaires , de
vaines conjectures , étoient tout ce qu'on pouvoit
recueillir fur cette partie; des courans rapides,
des cafcades effrayantes , des gouffres en défendoient
l'accès : on ajoutoit que ceux qui avoient
voulu tenter d'entrer dans ce lac , ou n'en étoient
pas revenus ou avoient été forcés de retourner
dès le preinier pas , Depuis- long- temps je defirois
( 38 )
de l'examiner ; plufieurs obftacles m'ont fait dif
férer cette tentative jufqu'au 18 Septembre 1783 .
Ayant fait porter la veille un bateau fur le bord
de ce lac , qui eft éloigné d'environ 500 toiſes de
l'entrée , & où l'on ne parvient que par un chemin
très -fcabreux , je m'y embarquai avec deux
bateliers , que j'eus affez de peine à déterminer
à une navigation qu'ils regardoient comme trèsdangereufe.
Pendant la route , j'obfervai avec la
plus grande attention les objets qui ſe préfentoient
à moi. Ce lac a de longueur environ 600 pieds ;
fa largeur n'eft pas uniforme. Dans quelques endroits
il n'y a que de la place pour paffer le bateau
; dans d'autres il y a 30 à 40 pieds de large.
Sa profondeur eft de 8 à 10 pieds ; mais il
y a
quelques endroits plus profonds , que je n'ai pu
encore mufurer exactement. L'eau eft claire &
limpide ; on n'y remarque pas la moindre agitation
on ne peut pas même y foupçoner du poilfon
, puifqu'il n'y trouveroit que de l'eau & du
fable ; ce qui ne fuffit pas pour le nourrir & l'entretenir.
Les flambeaux dont on fe fert pour s'éclairer
fur ce lac ténébreux & fouterrein , font un
effet fuperbe , en fe peignant & fe multipliant fur
la furface tranquille de cette onde pure , & en éclairant
les pointes & les faces irrégulieres des rochers
bizarrement taillés qui ' entourent . On retrouve
par-tout fur les bords de ce lac , comme dans la
Grotte , des madrépores dans différens états . On
en trouve qui font changés en calcédoine . On y
trouve auffi plufieurs corps marins pétrifiés.
N'ayant pu faire tracer mon nom & la date de la
découverte fur le rocher même de la Grotte , à
caufe de la dureté de la pierre , j'ai pris le parti
de commander deux tablettes de marbre blanc ,
fur lefquelles je fais graver l'un & l'autre , & j'en
ferai fceller une à l'entrée du lac , & l'autre au
( 39 )
fond , pour que mon entreprife ne foit pas tout- àfait
oubliée , ou ne devienne pas le fujet de nouvelles
fables & de contes abfurdés . Une choſe remarquable
, & qui pourroit annoncer que je fuis
le premier qui ait pénétré dans ce lac , c'eſt qu'il
n'y a aucun témoignage certain que perfonne y
ait été avant moi , & que je n'ai trouvé ni traces ,
ni inſcription , ni rien enfin qui indique que la
partie de cette Grotte nouvellement découverte ,
ait été autrefois connue.
M. Delaunay le jeune vient de publier d'après
M. Aubry , Peintre du Roi , une eftampe piquante
, & de l'effet le plus agréable , faifant
fuite pour le format aux eftampes de Rouffeau &
de Voltens , gravées par feu M. Macret . Elle
rend avec beaucoup d'efprit & de vérité le tableau
dont le fujet eft três -intéreffant . Elle a pour titre
, le Mariage rompu : un jeune villageois &
une jeune fille font prêts à recevoir la bénédic
tion nuptiale ; mais à l'inftant où le Curé alloit
écrire l'acte de célébration , arrive une jeune
femme éplorée , fuivie de deux enfans & d'un
huiffier , qui préfente au Curé une oppofition &
une promeffe de mariage. La jeune infortunée ſe
jette aux pieds de fon amant infidele , & cherche
à l'attendrir , en lui montrant les tendres fruits
de leur union , à ce ſpectacle la fiancée s'évanouit
entre les bras de fa mere ; & le pere du futur
époux fait remarquer à fon fils les innocentes careffes
de fes enfans , déchiré de remords , le jeuhe
homme cede à la voix de la nature , & l'amour
paternel triomphe ( 1 ) .
Nous avons annoncé l'eftampe de M. Mathieu qui
a pour titre Le temps orageux. Il vient d'en
publier le pendant ; c'eft la vue d'une partie du
( 1 ) Cette eftampe fe trouve chez l'Auteur , rue & porte
S. Jacques , près le petit marché , No. 11 , prix 3 liv.
( 40 )
lac de Trafimene , d'après un tableau de Guefpe
Pouffin ; le point de vue faifi eft entre Arrezzo &
Perruggia , fur la route de Florence à Rome,
lieu célebre par la victoire qu'Annibal y remporta
fur les Romains , commandés par le Conful Flaminius
qui y perdit la vie. Le paysage eft de
toute beauté , l'art du peintre a fu l'animer , &
celui du graveur ne laiffe rien a defirer ( 1 ).
M. Laporte , Imprimeur - Libraire , rue dès
Noyers , vient d'acquérir l'Abrégé de l'Hiſtoire
générale des Voyages , en 21 vol. in- 8° , avec
un atlas format in - 4º , prix 131 liv. relié , 111 liv.
broché , & 105 liv. en blanc. Cet Abrégé , rédigé
par un Ecrivain connu & diftingué , devenu un
Ouvrage propre à toutes les claffes de lecteurs
aux jeunes perfonnes , comme aux grandes , doit
êtte lu par quiconque veut s'amufer ou s'inftruire
on en a fupprimé tout ce qui n'étoit fait
que pour occuper un petit nombre d'hommes &
pour ennuyer le plus grand nombre. Tout ce qui
s'appelle Journal de Navigation a été entiérement
retranché. Les répétitions , les fuperfluités , les
circonftances indifférentes , les aventures vulgaires
, ont été fupprimées. On a mis le plus
d'ordre & de clarté qu'il a été poffible dans la
diftribution des différents voyages , de maniere
qu'on ne perdît pas un Pays de vue , fans en avoir
appris tout ce qu'il pouvoit offrir de curieux &
d'intéreflant. On s'eſt attaché d'ailleurs à mettre ,
dans cette méthode , toute la variété dont elle
étoit fufceptible , en plaçant , toutes les fois
qu'on l'a pu , fans bleffer l'ordre , un Voyage
d'aventures , après des deſcriptions de moeurs &
(1 ) Cette eftampe fe trouve chez l'Auteur rue des
Fra Bourgeois , porte . Michel , vis - à-vis la rue de
Vaugirard , maifon du raffé de la nouvelle Comédie, Son
prix eft de 6 liv. comme celui du Tems orageux.
( 41 )
1
1
de lieux. Quand un Voyageur , qui s'eft vu dans
des fituations extraordinaires , raconte lui- même ,
on s'eft bien gardé de prendre fa place on l'a
laiffé parler fans rien changer , ni ajouter à fon
récit. On n'a fait non plus que très - peu de changements
dans les defcriptions de lieux & de
moeurs , dans les détails Phyfiques & d'Hiftoire
Naturelle , afin de n'en point altérer la vérité.
L'Ouvrage eft divifé en quatre parties. Les
Voyages d'Afrique , partagés en fix livres , forment
les trois premiers volumes de cet Abrégé.
Ceux d'Afie, divifés en feptlivres , forment fix volumes.
Ceux d'Amérique, partagés en douze livres,
autant ; & les Voyages autour du Monde & aux ,
Poles rempliffent les fix derniers tomes de cet
Abrégé.
72
Jamais les efforts pour perfectionner un art
auffi intéreffant que la Typographie , n'ont été
plus multipliés. Les fuccès de M. Didot l'aîné en
particulier ont produit une émulation qui ne pouvoit
que tourner au profit des Preffes Françoifes.
M. Didot le jeune , animé du même efprit , vient
d'entreprendre de marcher fur les traces de fon
frere , & de partager fa gloire. Il a publié un
effai d'un caractere deftiné à la nouvelle édition
du Télémaque , que les propriétaires de cet
ouvrage s'étoient engagés à donner , & à rendre ,
digne des deffins & des gravures de MM. Monnet
& Tilliard. Ils avouent dans leur Pro pectus qu'ils
auroient renoncé à cet engagement , fi celle que,
M. Didot l'aîné a imprimée , par ordre du Roi ,
pour l'éducation de Monfeigneur le Dauphin ,
avoit été faite pour le format des figures . Ces fi
gures font au nombre de 96 , dont 24 de fommaires
, & fe trouvent chez MM . Tilliard , de
Bure , quai des Auguftins , Bazan , rue & hôtel
Serpente. Le Profpectus contient deux elfais de
( 42 ).
:
caracteres , l'un gras , l'autre maigre : le premier
eft celui que l'on a adopté fon effet eft trèsagréable
à l'oeil. « Si les artiftes & les amateurs ,
< difent les éditeurs , daignent nous faire part de
leurs obfervations , notre plus grande fatis-
» faction ſera de leur en témoigner de vive voix
notre reconnoiffance ; nous préfererons toujours
» une faine critique qui nous éclaire & nous en-
» courage , à des éloges outrés & faftidieux , plus
" propres à égarer l'imagination qu'à l'élever. »
Ces fentimens ne nous permettent pas de nous
étendre ici en éloges ; & nous n'avons point de
critique à faire. Nous nous bornerons à donner
ici les conditions de la foufcription . En fe faifant
infcrire , on paiera 12 liv. , en recevant le premier
volume , 24 ; & en retirant le dernier , 12 1 .
de maniere que l'ouvrage coûtera 48 liv. On
foufcrit chez MM . P. Fr. Didot le jeune , Barrois
l'aîné , Eugene Onfroy , Théophile Barrois ,
quai des Auguftins , & Delalain le jeune , rue S.
Jacques. Après cedition , on en donnera deux
autres , en caracteres que l'on grave aЯuellement
pour les format in - 8 ° . & in - 18 . M. Didot le jeune
fe propofe de publier enfuite in-4° . la Jerufalemme
Liberata & P. Virgilii opera. Son frere avoit annoncé
les mêmes ouvrages , & le premier par
ordre de Monfieur : au lieu d'une belle édition ,
le public en aura deux , que les aniateurs & les
artifles compareront , & qui multiplieront fans
doute leurs richeffes & leurs jouiffances.
› Arrêt du Confeil d'Etat du 3 Septembre , concernant
la manufacture de draps de Sedan des
fieurs Paignon & Compagnie. Sur la Requête
préfentée au Roi en fon Confeil , par les fieurs
Paignon & Compagnie , entrepreneurs de la
manufacture de draps de Sedan , connus fous le
nom de Paignon , contenant que les fuccès de
( 43 )
cette manufacture , qui ont porté fa réputation
dans toute l'Europe , font dûs autant à la protection
dont S. M. à l'exemple de fes auguftes
prédéceffeurs , l'a honorée , qu'aux travaux de
fes fondateurs & de leurs enfans : aidés de cette
protection glorieuſe , il n'eft point d'efforts qu'ils
n'aient fait dans tous les temps pour foutenir
& augmenter le luftre de leur manufacture , &
faire fructifier une branche de commerce-auffi
utile pour tout le Royaume. Le nom fous lequel
elle eft connue , eft le garant de la perfection
des ouvrages qui en fortent ; mais depuis
quelque temps le fieur Raulin de Flife a fait
la découverte d'un nommé Jean Pagnon , Compagnon
Orfévre , & à la faveur de ce nom , dont
la confonnance eft exactement la même que de
celui des Supplians , quoique l'ortographe en foit
un peu différente , il a élevé à S. dan une manufacture
fous la raifon de Pagnon , Raulin &
Compagnie ; & dans leurs lettres circulaires diftibuées
avec profufion , ils ont annoncé que leur
intention étoit d'augmenter encore la réputation
du nom de Pagnon , comme fi ce nom ,
inconnu
dans la draperie , étoit le même que celui
de Paignon , dont le commerce a tiré tant de
luftre . Requéroient à ces caufes les Supplians ,
qu'il plût à S. M. leur accorder la permiffion
exclufive de faire broder leur nom de deux en
deux aunes fur les lifieres de leurs draps ; faire
défenſe à tous fabricans & autres perfonnes gé .
néralement quelconques , d'ufer de la même maniere
de marquer leurs draps , ou de contrefaire
la marque des Supplians , à peine de confifcation
, mille livres d'amende , & de tous dépens
, dommages & intérêts ; & en cas de contravention
ou de conteftation , en attribuer la
connoiffance au fieur Intendant de Metz , &
a
( 44 )
icelle interdite à tous autres Juges , fauf l'appel
au Confeil , & ordonner que l'Arrêt qui interviendra
fera imprimé , publié & affiché par- tout
où il appartiendra. Vu ladite Requête , & c .
De BruxellES , le 30 Mars .
On mande de la Haye , que les députés
des Etats des Provinces de Hollande & de
Zelande , ayant préſenté au Stadhouder la
nomination des trois membres , parmi lefquels
le Prince devoit choifir celui qui remplira
la place de Préſident du Haut - Confeil
de Juftice de Hollande , de Zelande &
Weft- Frife , vacante par la mort de M. Henri
Mollerus , S. A. a nommé M. Guillaume
Pauw.
Les mêmes lettres portent que la réfolution
prife le 24 du mois dernier par ies Etats
de Frife , relativement à la propofition de la
Province d'Utrecht , pour contracter une alliance
plus étroite avec la France , a été remife
aux Etats -Généraux .
Elle porte que L. N. P. ont depuis long- tems
exprimé ce vou en plus d'une occafion , qu'elles
y perfiftent , & qu'elles le regardent comme l'unique
moyen de confervation qui demeure à la
République qu'a leur avis il appartiendroit à
cette derniere de faire fans perte de tems , auprès
de S. M. les premieres propofitions pour
la
conclufion d'une alliance défenfive & réciproque
, fixée pour un tems limité , fous promeffe
de la part de S. M. T. C. qu'en cas que la République
fût attaquée ou moleftée dans fes poffeffions
ou dans l'exercice de tels autres droits qui
lui competent , en vertu des traités , S. M. T. C.
( 45)
la fecourroit par un nombre déterminé de troupes
ou de vaiffeaux , felon les circonstances. Que
dans les mêmes cas donnés , la République fecondera
le Roi Très- Chrétien , foit par un certain
nombre de vaiffeaux de guerre , foit par un
fubfide_proportionné en argent , au choix de
S. M. T. C.; que les fecours réciproques eront
entretenus aux dépens de celui qui les fournira ,
& feront au commandement de celui qui les recevra
; qu'il fera permis à l'une & à l'autre des
Puiffances de les retirer , dans le cas où elles en
auroient un befoin indifpenfable pour leur propre
défenſe , &c.
PRECIS DES GAZETTES ANGL .
On affure que le ſceau privé reftera en commiffion
jufqu'à ce que les nouveaux Miniftres fe
foient plus affermis dans leurs places , leur intention
eft de le donner alors au Comte de Shelbune ;
le Lord Sackville l'a refufé abſolument.
M. Pitt eft le feul homme de parti que le Prince
de Galles n'ait pas invité à fon bal du 10 .
Tous les autres Miniflres y avoient été invités .
Le Prince a donné pour raifon que M. Pitt étoit
la feule perfonne qui par point d'honneur s'oppofoit
à l'union de partis fi defirée par S. M. &
par la Chambre des Communes.
Il arriva derniérement une chofe affez finguliere
à S. James : Un Irlandois parut au lever
avec l'uniforme d'un des Corps de Dublin ; le Roi
qui le remarqua demanda au Général Haldemand
à quel régiment il appartenoit : le Général alla
le demander à l'Irlandois , qui lui dit qu'il appartenoit
à un Corps volontaire . S. M. lui fit dire
qu'elle voyoit toujours avec plaifir les Irlandois à
fa cour ; mais qu'elle ne pouvoit approuver qu'ils
y paruffent avec un uniforme nouveau .
Il vient de vaquer en Irlande un Evêché de
46 )
5000l . ft. de revenu ; il fe trouve à la nomination
du nouveau Vice - Roi , & on efpere qu'il
ne contribuera pas peu à renforcer fon parti dans
le payss ; il y fera sûrement entrer le titulaire
qu'il préférera , fes parens & fes amis.
On lit drns le fupplément de la Gazette de la
Caroline méridionale du 2 Xbre qu'il y eft arrivé
69 émigrans de Waterford en Irlande , qui fe font
engagés pour 4 ans , & dont la vente eft annoncée
pour cet espace de temps ; ils feront vendus comme
des negres , à moins qu'ils ne trouvent le
moyen de fe racheter dans 20 jours .
GAZETTE DES TRIBUNAUX ABRÉGÉE ( 1 ) .
PARLEMENT DE PARIS .
TOURNELLE CRIMINELLE .
REQUETE d'atténuation de M. Prévôt de Saint-
Lucien , pour le fieur Michel Gery Hennebert ,
l'un des Fermiers de l'Abbaye de Saint Barthelemi
de Noyon , & Chirurgien du village de
Dampierre , Appellant défendeur & accufé.
Contre M. le Procureur - Général , auffi appellant
à minima.
Le Curé de Dampierre fut affaffiné d'un coup
de fufil , le premier Juillet à trois heures du matin
, en entrant dans fon églife pour y dire la
Meffe. Le Procureur du Roi du Bailliage de
Péronne , avoit rendu plainte contre les auteurs
complices & adhérans de cet affaffinat . Le fieur
Hennebert fut décrété comme prévenu d'avoir
tenu des propos injurieux , téméraires & tendans
à troubler la jouiffance du fieur Houffard ;
on difoit qu'ils avoient pu exciter l'affaffinat. Le
Bailliage de Péronne l'avoit banni pour 3 ans
de fon reffort , condamné en dix livres d'amende
(1 ) On foufcrit pour l'Ouvrage entier , dont l'abonnement
eft de is liv. par an , chez M. Mars , Avocat , rue
& Hôtel de Serpente ,
( 47 )
envers le Roi , & lui avoit fait défenfes de prendre
à bail aucune terre de la cure ; fur l'appel
de la part de Gery Arrêt du 6 Février 1784 , qui les
décharge de l'accufation contre lui intentée , or
donne la radiation de fes écrous , & lui permet
de faire afficher l'Arrêt par- tout où bon lui ſemblerar
PARLEMENT DE DOUAY.
PEUT - ON déclarer failli un homme qui n'a contre
lui aucun des caracteres conftitutifs de faillite ?
Depuis un temps immémorial il étoit d'ufage
à Lille , que lorsqu'un créancier chirographaire
avoit des raifons bonnes ou mauvaites de craindre
que fon débiteur ne le fruftrât de fa créance ,
foit par une féqueftration frauduleufe de fon
actif , foit par des hypotheques qu'il accordoit
fur fes biens , à d'autres créanciers , il pouvoit
obtenir à fes rifques & périls , & fur fimple requête
, une ordonnance du fiége échevinal , qui
déclaroit ce débiteur failli , & qui étoit immédiatement
fuivie d'une appofition de fcellé fur
tous fes meubles & effets ; fi le débiteur réclamoit
, le créancier en étoit quitte pour offrir la
preuve qu'il étoit , ou infolvable , ou fufpect de
fuite ou coupable de fraude ; & cette preuve que
le dénuement provifoire & forcé du débiteur ,
le mettoit prefque toujours hors d'état de contredire
, étoit regardée comme fuffifante , quoique
faite après coup , pour légitimer une procédure
ou plutôt une voie de fait qui ne
fe pratique nulle part . Cet ufage abfurde
dans fon principe , dangereux dans fes conféquences
, avoit été profcrit par un arrêt du Parlement
de Douay , du 20 Juillet 1782 , infirmatif
d'une fentence des Confeils de Lille , du 3 du
même mois. Il s'étoit encore reproduit , &
quelques nouveaux Arrêts , mal interprêtés
•
( 48 )
fans doute , lui avoient rendu toute fon acti
vité ; c'eft en vertu de cet ufage abufif que le
fieur Delcour de la Fontaine , Négociant & Ban
quier à Lille , a été déclaré failli par ordonnance
du 19 Février 1783 , aux rifques & périls des
fieurs Fourmentel & Dudicourt , porteurs d'une
obligation fignée de lui , & que dès le lendemain
il a été conftitué prifonnier à la requête du
fieur Parquet , créancier d'une fomme de 4900
livres , qui n'étoit pas encore échue , mais qu'il
a confignée pour obtenir fon élargiffement provifoire.
Il est à remarquer que jufqu'à ce mo-,
ment , le fieur Delcour n'avoit effuyé ni condamnation
, ni foucie , ni exécution , & qu'il
avoit foutenu avec honneur fon commerce &
fes négociations ; mais on a prétendu qu'il avoit
formé depuis peu le projet de fuir en Amérique ,
qu'il féqueftroit fes marchandifes & que fes magafins
fe vuidoient tous les jours par des enlevemens
nocturnes ; on ajoutoit même que dès le 6
Septembre , il avoit hautement reconnu fon infolvabilité.
Tels étoient les prétextes dont s'étayoient
les adverfaires du fieur Delcour , pour
juftifier la déclaration de faillite qu'ils avoient
fait prononcer contre lui . Enfin , arrêt du premier
Mars 1784 , après un rapport de plufieurs
féances , l'ordonnance du Magiftrat de Lille , du
19 Novembre 1783 ; l'apposition du fcellé qui
s'en étoit enfuivie ; l'emprisonnement du fieur
Delcour , du 20 du même ont été déclarés puls
& injurieux , fes adverfaires condamnés aux
dommages intérêts , a donner par déclaration.
Il a été auffi ordonné que leurs mémoires & écritures
feroient fupprimés , & que l'Arrêt feroit
imprimé & affiché à leurs frais , au nombre de
cent exemplaires , & ils ont été condamnés en
Lous les dépens.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQU I E.
DE CONSTANTINOPLE , le 10 Février
Od'établir des prefies dans cette Capitale ,
N fe propofe de renouveller ici le projet
tenté fi fouvent , & toujours mal exécuté.
Le Vice -Chancelier & l'Hiftoriographe de.
l'Empire ont été nommés par le Grand-
Vifir pour diriger cette entrepriſe on fait
venir en conféquence une provifion de différentes
efpeces de papiers d'Hollande. Le
plan qu'on fe propofe de fuivre , eſt d'imprimer
toutes fortes de livres , à l'exception
des ouvrages dogmatiques & de Théologie
; ce qui exclut ces derniers , c'eft l'opinion
où l'on eft , qu'il eft plus convenable &
plus décent , que les livres qui traitent de la
religion , foient écrits à la main ; ce travail
fournit auffi à la fubfiftance d'un grand nombre
de Copiftes , qu'il ne feroit pas prudent
de mécontenter.
Les deux fils aînés du Sultan viennent de
No. 15 , 10 Avril 1784.
с
( 50 )
paffer entre les mains des maîtres ; les Grands
ont fait à cette occafion des préfens à S. H.;
& on dit que les diamans que le Grand-
Vifir feul a donnés , valent 170,000 bourses.
Une autre circonftance va auffi procurer
des préfens au Sérail , c'eft le mariage prochain
des deux foeurs cadettes du Sultan
Selim , qui doivent époufer , l'une le Bacha
de Choczim , & l'autre le Bacha d'Alep.
Amurat Bey , écrit-on du Caire , qui avoit été
obligé de prendre la fuite , eft revenu ici à la
tête d'un certain nombre de troupes , & eft parvenu
à chaffer Ibrahim Bey. Le receveur des douanes
du Caire craignant la vengeance d'Amurath
, s'eft retiré en toute diligence à Alexandrie
, où il a frété d'abord un navire françois
avec lequel il a mis à la voile pour Livourne.
Ce receveur des domaines eft un nommé Dion
de Caffis , de Damas , qui a accumulé des richeffes
immenfes au Caire , que l'on évalue à
plus de 10 millions de patagons . On dit qu'il
avoit eu depuis long - temps la précaution de faire
paffer fucceffivement de fortes fommes dans
quelques pays chrétiens d'Europe .
L'invafion que les Ruffes ont faite il y a quelque
temps dans les contrées Perfannes , de Ghifan
& de Mazenderan , a donné lieu à un traité
par lequel Abdul - Fat- Kan , qui gouverne acellement
en Perfe , fous le nom de Régent ,
leur a accordé la permiffion de bâtir 3 forts , 2
dans le Mazenderan , & un autre à Anzeli , iſle
de la mer Cafpienne , visà - vis la capitale du
Ghilan par ce moyen , les Ruffes pourront faire
tout le commerce du nord de la Perfe & de la
mer Cafpienne.
( SI )
RUSSIE.
DE PÉTERSBOURG , le 28 Février.
Le cercle de Pelten en Courlande , mais
foumis à la Pologne , a accédé à la convention
conclue l'année derniere , entre la
ville de Riga , & le duc de Courlande , relativement
au commerce.
Les nouvelles poffeffions que l'Impératrice
vient de réunir à fon vafte empire , vont
reprendre les noms qu'elles portoient anciennement
: la Crimée & l'ifle de Taman feront
appellées Tauride , & le Cuban aura à l'avenir
la dénomination de Caucaſe .
10
POLOGNE.
DE VARSOVIE , le 6 Mars.
Les députés de la ville de Dantzick font
MM. Weickman & Gralath ; ils font accompagnés
d'un Secrétaire : M. Gralath a
demeuré ci -devant long- temps ici en qualité
de réſident de Dantzick , & eft connu de
l'Ambaffadeur de Ruffie & des principaux
membres de notre miniftere ; c'eft avanthier
qu'ils font arrivés , & c'eft après demain
8, qu'on croit que les conférences commenceront
à préfent ils font les vifites d'ufage.
3
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 20 Mars.
Selon les lettres de Gorice , on y atten
C 2
( 52 )
doit l'Empereur le 15 de ce mois : mais il
ne fe propofoit que d'y paffer, fon deffein
étoit d'en partir fur le champ , pour continuer
fa route jufqu'à Trieſte.
Les neiges & les glaces ont chaffé tant de
loups de leuts repaires , qu'ils le font répandus
dans la Styrie , où ils ont fait des ravages épouvantables.
On , mande des environs de Gratz
qu'un enfant de 8 ans , ayant été attaqué dans la
maifon où il fe trouvoit feul , par un de ces aniaux
affamés qui s'y étoit introduit , s'arma d'un
couperet , & le lui préfenta. Le loup le faifit avec
tant d'avidité , qu'il engagea dans fa gorge le bras
de l'enfant , & le couperet que celui ci n'avoit
point quitté. Le loup & l'enfant tomberent : le
premier , mort de la bleffure qu'il s'étoit faite ;
& le fecond , évanoui de la douleur qu'il avoit
éprouvée entre les dents du loup. Ses parens ne
revinrent que 4 heures après , & le trouverent
dans cet état ; fa main étoit encore dans la gueule
du loup ils l'en dégagerent , & le firent revenir
à lui-même. L'enfant en eft quitte pour un doigt
caffé. Le Gouverneur a récompenfé fa bravoure
par un préfent , & les habitans de la ville de
Gratz , enchantés de fon courage , & fur tour de
fa confervation miraculeufe , fe font réunis pour
lui faire auffi des dons.
C
DE HAMBOURG , le 22 Mars.
Une lettre de Berlin du 13 de ce mois
contient les détails fuivans.
Suivant les avis les plus récens de Varsovie ,
les députés de Dantzick font à la vérité arrivés
dans cette ville ; mais les négociations n'avoient
point encore été entaméés au départ du dernier
courrier. Les mêmes lettres portent auffi que le
( 53 )
différend entre la cour de Vienne & la Sublime-
Porte , n'étoit pas encore arrangé , qué les négociations
fembloient ne rien promettre de favo
rable aux Muftimans , & que , felon toutes les
apparences , le réfultat en leroit une ceffion de
deux Provinces , en faveur de la Maifon d'Autriche.
En attendant que l'on fache ce que l'on
doit penfer de ces bruits vagues & au moins
incertains , nous placerons ici une notice
hiftorique de l'empire Ottoman , & principalement
de fes forces militaires. Nous la
tirons du Journal Allemand , intitulé Porte-
Feuille hiftorique , qui s'imprime à Berlin.
Elle ne peut qu'intéreffer nos lecteurs dans
un moment où leur attention eft fixée fur
cer empire , & où ce qui vient de fe paffer,
prépare à d'autres événemens qui auront lieu
tôt ou tard.
Une des principales vues de l'auteur de la Refigión
des Mufulmans étoit de l'étendre par le
glaive , & de lui procurer autant de profelytes
qu'on pourroit conquérir de Provinces . Les fuc
ceffeurs de Mahomet , fideles à fes principes , &
profitant du défordre & de la foiblefle des Royau .
mes d'Europe & d'Afie , effectuerent ce que leur
maître avoit projetté. En 1453 Mahomet II prit
d'affaut la ville de Conflantinople , Capitale de
l'Empire d'Orient , & depuis cette époque les
Ottomans firent trembler plus d'une fois la
Ruffie , la Pologne , la Hongrie , l'Autriche
la Boleme , la Moravie , quelques autres Etats
d'Allemagne , & furent fe rendre formidables à
l'Europe jufqu'à la paix de Belgrade en 1737.
Les forces militaires des Ottomans, d'après la
conftitution de l'Empire , font connues Bufinello ,
C 3
( 54 )
Ambaffadeur de la République de Veniſe à Conftantinople
, & l'Auteur de l'état préfent des forces
turques , en ont donné de bons tableaux ; mais ,
quoique fondés fur la conftitution militaire , ils
font infuffifans , fur- tout aujourd'hui que l'adminiftration
turque eft fi dégradée , pour pouvoir
déterminer avec certitude le nombre des troupes
en état de marcher. Il est même impoffible d'en
fixer le nombre actuel ; & on ne fauroit approcher
de la vérité qu'en partant des principes fuivans
: favoir , que prefque tous les Musulmans
font foldats ; qu'en cas de néceffité , on prend de
force le dixieme homme & quelquefois le fixieme ,
comme cela est arrivé fous Mahomet IV , qui ,
en 1674 , fit en très- peu de temps une levée de
50,000 hommes dans la Bofnie & l'Albanie , & que
la politique des autres Puiffances de l'Europe eft
toute différente de celle des Ottomans , qui dé ,
vaitent quelquefois des provinces entieres pour
recruter leur armée . D'après ces préliminaires ,
voyons actuellement la compofition de l'armée du
Grand Seigneur ; fes troupes font compofées ,
comme par-tout ailleurs , d'infanterie , de cavarie
& d'artillerie , à laquelle il faut ajouter
quelques corps qui y ont un grand rapport.
Les troupes qui font toujours fur pied font appellées
Kapikulo ou Kapukulleri ; on y comprend
les Janiffaires , les Spahis , proprement dits & les
Artilleurs. Les Janiffaires font l'élite de l'armée.
Amurath I établit ce Corps en 1360 ; il eft divifé
en 162 Odas ( Chambres ) ou bataillons ,
chacun doit être compofé de mille hommes ; mais
rarement un Odas compte plus de 700 , & fouvent
feulement 500 hommes. Par conséquent on
ne peut évaluer ce Corps qu'à 113,400 hommes .
De ce nombre il faut déduire les vieux Janiffaires
incapables de fervir , & ceux qui , pour jouir des
dont
( 55 )
prérogatives de ce corps , s'y font fait infcrire. On
ne craint point de s'écarter trop de la vérité en
admettant la déduction du dixieme homme ; ainfi
les combattans de ce Corps fe réduiſent à 102,060
hommes. Trente mille Janiffaires compofent la
garnifon de Conftantinople & d'autres villes pour
y maintenir l'ordre & la tranquillité. Ces 30000
hommes étant néceffaires pour la protection & la
défenfe des villes , il ne refte plus que 72,050
hommes de ce Corps qui peuvent entrer en campagne.
Dans la guerre de 1716 , leur nombre
étoit de 80,000 , & en général toute l'armée tur
que n'étoit forte que de 190,000 combattans. La
paie des Janiffaires varie ; elle monte , felon les
fervices & l'ancienneté , depuis un afpre ( 6 deniers
de France ) par jour , jufqu'à 15 afpres ; ils reçoi
vent en outre chaque jour du pain , du riz & de
la viande . Les Janiffaires peuvent être regardés
comme les feules troupes réglées de la Porte Ottomane
; ils font contenus par une certaine espece
de fubordination , connoiffent le fentiment de
l'honneur , & vivent enſemble dans de grands
bâtimens que l'on peut affimiler à nos caferpes.
Il y en a ordinairement. 30.000 hommes à Conftantinople
, les autres font répartis dans les Pro
vinces. Ils ont pour armes des fufils , des piftolets
& un fabre . Ils ne favent rien de la tactique , & ,
quoique perfonnellement valeureux , ils ne pourront
jamais réfifter long - temps à des troupes bien
difciplinées & inftruites dans l'art des évolutions.
Les Janiffaires devenus incapables pour le fervice,
confervent , leur vie durant , une penfion journaliere
de 1 ; afpres , & ils peuvent fe retirer où
bon leur femhle. Leur Général eft appellé Aga ;
c'est un pofte éminent & très - recherché . Il a
fous lui les Chefs des Odas , auxquels le refte des
Officiers eft fubordonné . L'artillerie eft com-
C 4
( 56 )
-
pofée de Tontfchy & de Kumbaradschy , c'eft- à- dire
d'Artflears proprement dits & de Bombardiers .
Leur Cominandant eft appellé Bafchy; le Toptfchy-
Bafchy oft le premier chef de l'Artillerie , duquel
dépendent les autres Officiers de ce Corps. Les
Artilleurs Tares font peu inftruits , & n'ont aucune
idée de ce qu'on appelle la fcience du Génie.
Le nombre des Toptfchy eft de 18000 hommes
dont 6,000 font ordinairement en garnifon
à Conftantinople ; les Kumbarahdfchy devroient
être de 2000 hommes , dont 600 à Conftantinople
; mais rarement ce Corps eft complet , &
fouvent il n'eft completté que lorfqu'il doit marcher.
Une certaine milice appellée Menterdfchy
, & forte d'environ 6000 hommes , ne fert
que pour faire les campemens , dreffer , déplier
& réparer les tentes , & c . Cette troupe , qui
exerce fes fonctions avec une adreffe furprenante ,
eft très néceffaire aux Commandans Turcs qui ,
Jorfqu'ils entrent en campagne , menent avec
eux beaucoup de tentes & de bagages. Il fautencore
ajouter à l'Infanterie les Serradfchy , que
Jes Pachas font obligés de fournir à proportion de
leurs revenus ; leur nombre peut aller à 5000
hommes les Boftandfchy , ou la garde du Serrail
, forte quelquefois de 12,000 hommes , & la
milice du Caire , ou les Janiffaires d'Egypte qui
font au nombre de 3000 hommes .
:
La fuite à l'ordinaire prochain.
Les lettres de Vienne portent que le reglement
fait pour mettre des bornes au luxe des
étoffes étrangeres , ne fera publié qu'après le retour
de l'Empereur. Il paroît affez fingulier ,
que dans le temps même où tous les Etats penfent
que le commerce eft pour eux une fource
inépuisable de richeffes , il fe faffe de toutes parts
des reglemens prohibitifs , qui empêchent l'échange
des produits de l'induftric : cependant be
( 57 )
commerce des peuples éclairés ne confifte que
dans de pareils échanges. On fent bien que les
fifes de tous les pays ont d'excellentes raifons
pour profcrire & furtaxer , ce qui revient au mê
me , les productions étrangeres : mais ces raifons
très -bonnes en effet , dans un état quelconque ,
donnent naiffance à d'autres raifons pareilles ,
dans ceux avec lesquels cet état commerce en
échange , & l'impôt devient néceffaire.nent épi
démique par-tout , dès qu'il eft trop fort dans
un feul endroit.
On lit dans les mêmes lettres l'anecdote
fuivante , que nous rapporterons encore.
Une femme dont l'ayeul avoit avancé autrefois
à l'Empereur Charles VI une fomme de
60, 000 florins , fe préfenta à l'Empereur , avant
fon départ pour l'Italie , & lui préfenta les titres
de la créance : S. M. II , après les avoir fait examiner
, ayant reconnu que la fomme avoit été
réellement prêtée , & qu'elle n'avoit jamais été
remboursée , a ordonné d'acquitter cette dette ,
dont on a payé non -feulement le principal , mais
les intérêts .
Nous avons donné la lifte des bâtimens
qui ont paffé le Sund l'année derniere ; on
ne fera pas fâché de trouver ici les obfervations
fuivantes du célébre Géographe , M.
Bufching , fur ce fujet.
Lorsqu'en 1753 , dit - il , je fus à Coppenhague ,
& que je m'informai de la navigation du Sund ,
on m'apprit d'Helfingor , que depuis quelques
années le nombre des bâtimens alloit de 4 à 5000,
mais qu'en 1752 il étoit de plus de 6000 , ce
qu'on n'avoit jamais vu auparavant . J'inférai ce
dénombrement de vaiffeaux dans la premiere édi
tion de ma Géographie , & j'eus la fatisfaction
C S
( 58 )
d'apprendre que les Députés de la Chambre royale
des Finances à Coppenhague l'avoient trouvé
jufte. Après cette époque cette navigation s'accrut
d'année en année , de forte qu'en 1782 elle
a occupé 8,330 bâtimens , & l'année derniece
11.161 ; elle excede par conféquent de plus du
double la navigation antérieure à l'année 1752.
Rien n'est plus remarquable que le nombre des
bâtimens pruffiens , qui l'année derniere ont paffé
par le Sund ; fi quelqu'un avoit ofé le prédire
vers le milieu de ce fiecle , on fe feroit moqué de
lui. En 1770 la Caiffe royale a tiré de 7,736
bâtimens un revenu de 450, 880 rixdalers ; ce
revenu eft confidérablement augmenté aujourd'hui ,
puifque le nombre des bâtimens qui ont paffé le
Sund l'année derniere , excede celui de 1770 de
3.425.
ITALIE.
DE BOLOGNE , le 7 Mars.
Le bruit d'un voyage que S. S. fe propofe
de faire inceffamment , fe foutient toujours;
on en fixe l'époque à peu de temps après
Pâques elle fe rendra d'abord à Avignon.
On a vu dans tous les papiers les détails.
publiés en Hollande , relativement aux différends
furvenus entre cette République &
celle de Venife ; cette derniere a publié auffi
un expofé des faits , que nous placerons ici .
Quiconque fera informé , même légerement ,
du différend qui s'eft élevé entre la République
de Venife & les Etats- Généraux des Provinces-
Unies , pour un miférable objet de quelque milliers
de florins , ne pourra voir fans dégoût , les
( 59 )
détails auffi odieux que faux qui ont été publiés
récemment à la charge des Vénitiens. Après que
la République a donné à LL. HH . PP . , même
dans cette affaire faflidieuſe , les preuves les moins
équivoques de fa droiture & de fon amitié , lorf
quelle a ouvert & applani elle - même diverfes
Voies à un jufte arrangement ; on ne conçoit pas
qu'on puiffe tenter aujourd'hui de faire croire au
monde qu'elle a refulé juftice à deux marchands
d'Amfterdam , & que les Etats- Généraux ayent
épuifé vainement tous les moyens poffibles pour
T'obtenir. Il n'y a rien de moins vrai que cette
affertion . A peine furent arrivées à Veniſe les premieres
plaintes des négocians Hollandois qui affuroient
avoir fouffert quelque perre par les artifices
de quelques fujets Vénitiens, & qui paroiffoient ne
s'être pas conduits eux- mêmes d'une maniere plus
circonfpecte ni plus délicare ; que la République
n'a eu rien de plus preffé . que de rendre la juftice
la plus prompte & la plus folemnelle. On nomma
pour cet objet unique , un College extraordinaire
de Juges criminels , avec l'autorité la plus étendue;
& on fut fi loin de ne pas faire juftice, que de
4 fujets Vénitiens qui parurent par le procès impliqués
dans cette affaire , trois ont été condamnés
à des peines infamantes , & leurs biens confifqués
pour fatisfaire les Hollandois ; un feul fut
déchargé d'accufation . L'iffue de ce Jugement ne
fatisfit pas apparemment les intéreffés d'Amfterdam
, parce qu'il ne leur laiſſoit pas l'eſpérance
d'un dédommagement total & prompt fur les
biens des condamnés , & fe portant en conféquencejuges
d'un tribunal indépendant , auquel ils
s'étoient auparavant foumis , ils ont cenfuré avec
malignité la procédure , & la partie de la Sentence
qui abfout un des accufés ; ils en ont demandé
la révifion , fur des prétextes peu con-
C6
( 60 )
venables , & que la conftitution vénitienne n'admet
pas. La République , on ne le nie point , s'étoit
vue alors dans l'impoffibilité d'adherer à la
nouvelle demande des Hollandois ; mais ce ne
fut point un refus de uftice , ce fut au contraire
une confervation de la juftice qu'on avoit déja
faite ; ce fut un effet néceffaire de l'inaliénabilité
des loix , trop facrées dans tout gouvernement ,
& fur-tout dans une République. Cela eft fi véritable
, que les Etats - Généraux eux - mêmes reconnoiffant
la force des raifons infurmontables de
la République , abandonnerent enfuite l'idée de
faire revoir ce procès criminel , & le bornerent
à demander que puifque la voie criminelle n'étoit
plus praticable à l'égard d'un homme abſous , il fût
permis à leurs fujets de fe pourvoir par la voie
civile. La demande étoit conforme à la raison &
à la coutume des tribunaux vénitiens ; la République
y donna non ( eulement fon plein confentement
; mais voulant donner une nouvelle preuve
d'amitié à LL. HH PP . , elle offrit volontairement
de rendre aux parties cette voie civile facile
& expéditive . Comment peut - on donc affurer
que la République a refufé de rendre juftice ?
Contre toute attente , les Hollandois fe défifterent
mal à propos ; ils envoyerent un Miniftre ,
qui , fans apporter aucun motif fuffifant, renonça
à la voie civile qu'ils avoient follicitée , & oubliant
tout égard pour la juftice & la convenance
, il exigea abfolument & de la maniere la
plus irritante , le payement entier des deux négicians
, fans s'embarraffer de dire ni comment ,
ni par qui il devoit être fait . Eft- il étonnant que
des prétentions fi étranges & fi vagues n'ayent
point eu d'effet. Ce Miniftre partit fans prendre
congé. Ce fut alors que la République toujours
perfuadée qu'un objet auffi miférable ne méritoig
( 61 )
pas de mécontenter les deux nations , remit
l'affaire à l'arbitre de S. M. I. , au moyen d'un
compromis illimité . Dans le même tems , elle fit
part de fa réfolution à L. H. P. par un billet minifteriel
, remis à leur Miniftre par fon Ambaíladeur
à Vienne ; afin qu'elles puffent en prendre une
femblable : ce billet refta fans réponſe , & la République
ignoreroit encore les réfolutions des
Etats Généraux fur cet objet , fi S. M. I. ne lui
avoit fait communiquer un mémoire original pré
fenté à la Cour par le Miniftre Hollandois , dans
lequel L. H. P. refulent ouvertement l'arbitre
de ce grand Prince , La vérité de ce fait eft auffi
certaine que l'exiſtence dudit mémoire , en réponſe
auquel la république a fait patfer à S. M. I.
l'information la plus convaincante & la plus détail
lée , qui eft parvenue enfuite à la connoillance des
Etats - Généraux. C'eft ainfi qu'on réfute le prétendu
déni de juftice aux Hollandois , fuppofition
pleinement démentie par tout ce qui a été fait à
leur égard par la voie criminelle , & parce qu'on
a offert de faire par la voie civile. C'est ainsi que
tombe d'elle - même l'affertion qu'on a
ployé tous les moyens poffibles pour éclaircir &
arranger l'affaire , puifque la voie civile n'a pas
été éprouvée ; puifque , contre toute attente ,
on a refufé la médiation . Après tout ce qu'on
vient d'expofer , & qui eft prouvé par l'information
, il eft manifefte que la conduite de la Répu
blique eft ingénue , décente , & dirigée vers la
juftice , qu'elle a toujours été animée du defir le
plus fincere de maintenir la bonne intelligence
avec L. H. P. Il ne l'eft pas moins que leur con-.
duite , ainfi que le prouve l'inconftance & l'incertitud
de leurs réfolutions, ne paroit avoir été
dictée que par l'avidité de deux marchands , ne
fongeant qu'à leur intérêt particulier . Dans cet
em(
62 )
état des chofes , tout homme impartial ne verra
pas avec indiférence la violence inattendue des
dernieres réfolutions de L. H. P. , ni les diffamations
qui ont été répandues , & qui font également
contraires à la vérité , & peu convenables
entre Souverains .
Au bruit qui s'étoit répandu du prochain
voyage du Pape en France , on avoit joint
celui que S. S. avoit fait notifier ministériellement
au Sénateur Gozzadini , Ambaſſadeur
de cette ville auprès du S. Siege , qu'elle
comptoit partir après Pâques pour Avignon.
Mais ce dernier ne fe confirme point.
9
Si MM . de Montgolfier & Charles ont eu les
premiers la gloire d'imaginer & de lancer les
aeroftates , & de faire des voyages , leurs compatriotes
n'auront point celle d'être les feuls
on a élevé voyageurs aĕriens : le 26 Février
ici une machine femblable , dans laquelle étoient
3 perfonnes ; l'auteur qui étoit au nombre des
voyageurs eft le Chevalier Andreani. Son ballon
rempli felon le procédé de MM . Montgolfier ,
s'eft élevé à une hauteur prodigieufe. Cette machine
qui coûte plus de 35000 liv. , eft très confidérable
, puifque 5 hommes doivent s'y élever
inceffamment.
La Comete récemment découverte eft fur le
point de difparoître , déjà elle n'eft plus vifible
à l'oeil feul ; & avec un télescope , elle reffemble
à une étoile de la 7e . grandeur. Le réſultat
des obfervations faites le 27 Février , eft le fuivant.
A 7 beures . 59 minutes , 23 fecondes ,
tems vrai , fcn afcenfion vraie étoit de 353. 36.
Sa déclinaison boréale de 16. 30. 30. L'afcenfion
droite décrivoit 2 minutes & demie par jour ,
& la declinaifon augmentoit prefque de 27 minutes.
( 63 )
ANGLETERRE.
DE LONDRES , le 30 Mars.
Les principaux bills qu'il étoit important
de paffer , & que les divifions actuelles
avoientfufpendus fi long temps , ayant enfin
été terminés le 23 , le lendemain 24 , le
Roi eft venu leur donner fa fanction , & l'événement
auquel on s'attendoit a eu lieu.
S. M. a prononcé le difcours fuivant aux
deux Chambres du Parlement réunies dans
celle des Pairs.
Mylords & Meffieurs. « D'après un examen réfléchi
de la fituation actuelle des affaires & des
circonftances extraordinaires qui l'ont produite ,
je me fuis déterminé à mettre fin à cette fellion
du Parlement. Dans une telle fituation , je me fens
obligé par ce que je dois à la conftitution & à ce
Pays , de recourir le plutôt poffible à l'opinion de
mes Peuples , en convoquant un nouveau Parlement.
« Je regarde cette meſure comme le
moyen le plus propre à remédier aux maux caufés
par les malheureufes divifions & querelles qui
regnent depuis quelque temps , & j'efpere que
l'on pourra enfuite procéder avec moins d'interruption
& plus d'efficacité aux délibérations fur une
infinité d'importantes affaires qui restent à régler.
« Je ne puis avoir d'autre objet que de maintenir
les vrais principes de notre conftitution libre
& heureufe , & d'employer les pouvoirs que je
tiens de la loi à la feule fin pour laquelle ils m'ont
été donnés , favoir le bien de mes Peuples
Alors le Comte de Mansfield , Lord Chef de
( 64 )
Juftice de la Cour du Banc du Roi , Orateur de
la Chambre des Lords , dit par ordre de S. M.
Mylords Meffieurs . C'eft la volonté & le plaifir
royal de S. M. que ce Parlement foit prorogé
au Mardi 6 Avril prochain , pour être alors tenu ,
& ce Parlement eft en conféquence prorogé- au
Mardi 6 Avril prochain ».
Cette prorogation du Parlement a été
fuivie de fa diffolution , à laquelle elle préparoit.
La proclamation qui l'ordonne , a
paru le 25 .
Sans un événement très - extraordinaire ,
cette proclamation auroit peut être été publiée
le même jour ; on peut le regarder
comme unique. Tous nos papiers en rendent
compte avec plus ou moins de détails :
nous nous contenterons de les traduire , &
de les préfenter ici tels que nous les trouvons.
La nuit du 23 au 24 de ce mois , il a été com
mis un des vols les plus extraordinaires qui aient
été faits dans ce fiecle. Quelques brigands font
entrés dans la maiſon du Lord Chancelier , & en
ont enlevé le grand Sceau d'Angleterre , la maſſe
& la bourſe , avec diverfes autres pieces d'argenterie
, & environ 40 guinées . Ce vol étrange fit
beaucoup de bruit dans la ville ; un évenement
auffi fingulier ne pouvoit arriver dans un
moment plus critique que celui de la diffolution
du Parlement , où l'on avoit beſoin du grand Scen
pour fceller la proclamation ; cela a fait imaginer
à quelques perfonnes qu'il n'avoit pas été fait
par des voleurs ordinaires , & on n'a pas manqué
de les chercher dans l'un ou l'autre des partis qui
divifent la nation ; les Sceaux , la bourfe qui
( 65 )
les renferme & la maffe , n'étant pas dans le bureau,
ni, comme du tems des anciens Chanceliers ,
qui pour plus de fureté , les gardoient la nuit dans
leur chambre à coucher. Ils étoient dans une
piece de derriere dont les fenêtres donnent fur les
champs , & à la porte de laquelle il ne fe trouve
aucun garde de nuit. Le grand Sceau & la miffe
font d'argent , & point affez riches pour tenter
d'autres hommes que des voleurs politiques.
Cet évenement a donné lieu à plufieurs queftions
curieufes , Peut - on rendre une proclamation fans
le grand Sceau ? Non ; mais le Roi , dans fon Confeil
, ne peut - il pas conftituer un Sceau qui fera
pendant quelque tems le grand Sceau d'Angle
terre Plufieurs Jurifconfultes étoient pour
l'affirmative ; mais d'autres prétendoient qu'il
falloit qu'il y fut autorifé par un acte du Parle
ment. Quand Jacques II jetta le grand Sceau
dans la Tamife , on fe hâta d'en faire un autre.
Une feconde queftion , qui n'est qu'une plaifanterie
, s'éleve . Avons - nous à préfent un Chancelier
? L'acte dit que l'action de prendre & d'emporter
les Sceaux conftitue l'office . Suivant la
lettre de la Loi , le vol n'eft - il pas cette action ?
& le voleur n'eft il pas le Chancelier ? Lorfqu'on
aura fait un nouveau Sceau , il faudra le
remettre à celui qui a perdu l'ancien , ne ferat-
il pas obligé de prêter un fecond ferment auquel
on joindra la promeffe de le mieux garder.
T
Hier , dit un de nos papiers , le Lord Chan
celier fe rendit de bonne heure à l'hôtel de Buckingham
, pour y anoncer le vol de la nuit , &
il fe tint fur le champ un Confeil .
Le dernier attentat de la nature de celui- ci ,
fut fait par le fameux Colonel Blood qui , en
1671 , forma l'entrepriſe hardie d'enlever la couronne
de la tour où elle eft dépofée . Blood aita
( 66 )
avec une femme , qu'il qualifia du nom de fon
épouſe , voir les joyaux du Roi ; il avoit pris
l'habit eccléfiaftique , & s'étant adroitement infinué
dans les bonnes graces de M. Edouard , le
gardien , il propofa de marier fon neveu à la fille
du vieillard , le 9 Mars fut fixé pour leur entrevue.
Ce jour il vint avec trois compagnons armés de
cannes qui cachòient des épées , & chacun avec
des poignards & des piftolets . Le vieil homme étoit
pret à recevoir fes hôtes , & la fille fon prérendu.
Deux de fes compagnons entrerent avec luis
le 3º , refla à la porte pour faire le guer. Auffitôt
qu'ils furent dans la chambre , où la couronne
étoit gardée , & la porte fermée fur eux felon
l'ufage , ils jetterent un manteau fur la tête du
vieillard , & lui fermerent la bouche : affurés qu'il
ne pouvoit crier , ils lui dirent qu'ils étoient dé
terminés à prendre la couronne , le globe & le
fceptre ; que s'il vouloit y confentir de bonne
grace , ils épargneroient fa vie ; mais que s'il refufoit
, ils ne lui feroient point de quartier. Le
vieillard faifant le bruit qu'il pouvoit , ils le
frapperent avec un maillet ; & comme il fe débattoit
encore , ils lui donnerent fur la tête
neuf ou dix coups de la même arme , & le
poigarderent. Le jugeant mort , ils négligerent
de lier fes mains derriere fon dos , & procéderent
immédiatement à l'objet de leur vol.
Parret , un des compagnons , mit le globe dans
fa poche , Blood prit la couronne ſous ſon manteau
, & le 3e. commençoit à plier le fceptre en
deux pour le cacher plus facilement , quand le
fils de M. Edouard , qui revenoit de Flandres ,
arriva à l'inſtant à la porte. Les voleurs furpris
fe fauverent fans le fceptre , & le vieillard revenu
à lui , quoique horriblement bleſſé , cria au ſecours.
Sa fille accourut , & le voyant dans cet
( 67 )
état , fe mit fur les traces des voleurs , en criánt
qu'ils avoient volé la couronne . Ce cri donna l'alarme.
Un garde voulut s'opposer à leur paſſage
fur le pont ; un coup de piftolet l'abattit , & ils
pafferent . Arrivés auprès de la porte , ils prefferent
leurs chevaux , en criant eux-mêmes : arrêtez
ces voleurs . Un Capitaine, nommé Bo'kman ,
s'approcha ; Blood lui tira un coup de pistolet ,
le manqua , & fut faifi . Lorsqu'on lui voulut ôter
la couronne , il la difputa ; forcé de céder à la
force, il dit : C'étoit une belle entreprise , quoiqu'elle
n'ait pas réuffi ; il s'agiffoit d'une couron e . La fin
de cette affaire eft encore plus finguliere ; il fut
examiné par
le Roi lui - même , & au lieu d'être
condamné au fupplice comme il le méritoit , il
obtint une penfion de 5oo liv . fter!. dont il jouit
pendant 9 ou 10 ans.
Un vol fair auffi mal- à-propos que celui du
grand Sceau n'a pas produit peu de confufion
dans le Cabinet ; & cela eft tout fimple , fi
Pon confidere le befoin qu'on en a pour les
écrits qui doivent être fcellés , & que la diffolution
du Parlement rend néceffaires. Cependant
on s'eft reffouvenu qu'il y avoit un autre Sceau
déposé dans la tour ; il en a été tiré par ordre du
Roi , & les affaires urgentes du Gouvernement
n'ont pas fouffert d'interruption .
Auffitôt que le Lord Chancelier fut inftruit du
vol , il manda Sir Sampion - Wright , & tous fes
valets furent examinés ; deux gardes de nuit ont
été mis en prifon.
Le grand Sceau ayant été réellement enlevé ,
ceux qui doutent de l'exiſtence d'un Lord Chancelier
, citent ce paffage de Blackstone : » L'of
fice de Chancelier ou Garde des Sceaux eft maintenant
créé chez nous par la fimple délivrance du
grand Sceau , par le Roi , à la garde de l'homme
( 68 )
auquel il le confie : il devient par là , fans påtente
ni commiffion , l'Officier le plus important
, & qui a le plus de pouvoir dans le Royaume
, & qui a la préféance , fur tous les Pairs temporels.
L'ouvrier qui a gravé le dernier Sceau avoit
perda fa fille la nuit précédente ; lorfqu'on s'eft
ad reffé à lui pour l'engager à en faire fur- le- champ
un nouveau, il a répondu que dans la douleur où il
éto it , ce n'étoit pas le temps de lui parler d'affaires
, & qu'il falloit lui laiffer celui de fe réméttre
du coup qu'il avoit effuyé .
Maintenant on ne s'occupe plus d'un
bout de la Grande Bretagne à l'autre , que
des nouvelles élections des Candidats ; &
les Electeurs fe rendent en foule dans les
lieux où ils font intér effés à fe trouver. Chaque
parti fe prépare à intriguer pour ſe rendre
les Elections favorables ; elles ne peuvent
manquer d'être très - difpendieufes pour
les candidats. On s'attend à de fortes & vi²
ves oppofitions de tous côtés. Elles feront
fur-tout très-vives à Londres & à Weftminfter
': M. Fox doit s'attendre à en trouver
beaucoup pour fe faire réélire il a déja
adreffé le difcours fuivant aux Electeurs de
Weſtminſter.
Les Miniftres de S. M. en contradiction avec
leurs propres déclarations , bravant le fenti ment
de la Chambre des Communes , & fans aucun prétexte
quelconque , ayant jugé à propos d'expofer
la Nation à tous les inconvéniens qui doivent
infailliblement accompagner une diffolution du
Parlement dans ce moment . Je vous demande
humblement la permiffion de vous folliciter en(
69 )
core une fois , de m'accorder vos fuffrages pour
repréſenter cette grande & refpectable ville ;
affurer au peuple de ce pays , le poids qui lui
appartient dans l'équilibre de la conftitution ,
a toujours été le principe de ma conduite politique
avec le fentiment intérieur , en toutè pofition
, foit dans le Miniftere ou non , d'avoir
conflamment fuivi ce fyftême. Je ne puis qué
me flatter que vous approuverez encore les principes
qui ont fait auprès de vous ma premiere
recommandation , & en deux autres occafions
m'ont mérité l'honneur de vos fuffrages.
---
Il n'a pas manqué de paroître des contredifcours
, dans lefquels il n'eft pas ménagé
& qui peuvent produire contre lui les effets .
qu'en attendent leurs auteurs. On ajoute
que le Lord Hood s'eft mis fur les rangs ; &
on croit que ce compétiteur pourra bien le
faire exclurre. Déja l'on publie des liftes des
membres qu'on croit devoir compoſer le
nouveau Parlement ; & elles en excluent au
moins 150 , qui tenoient le parti de l'oppofition
dans le dernier.
En dépit des bills contre la corruption , dit
un de nos papiers , on ne voit de tous côtés que
des agens occupés à acheter des places au Parlement
; leur prix courant fur le marché eft de
3000 à 3,500 liv. fterl. : ce taux eft affurément
fort haut , mais on croit qu'il pourra augmenter
encore ; on en juge ainfi par le nombre des candidats
qui fe préfentent ; dans tout genre de commerce
, & lur- tout dans celui - ci , car c'en eft
un malheureufement , on connoit l'effet de la
concurrence. On ne compte pas moins de douze
afpirans pour la feule ville de Londres , qui n'a
( 70 )
befoin que de quatre représentans .
La conf
titution a placé dans les mains du confeil du
Roi , pendant les vacances du Parlement , le pou
voir de régler les affaires nationales felon l'exigence
des cas ; elle lui permet d'anticiper en
quelque forte fur les loix futures pour les objets
qui demandent des mesures promptes & immédiates.
Tout eft en mouvement ; les éle&eurs ,
que leurs derniers repréfentans ont traité fi lége
rement , recommencent à devenir des gens refpectables
, & reçoivent gravement , affis dans
leurs boutiques & chapeau fur la tête , l'hommage
des candidats qui aſpirent à l'honneur de
les repréfenter. Tous les cabarets font ouverts ;
des déluges de vin & de bierre , de rum & d'eaude-
vie , femblent arriver fur les tables par des
cataractes. Les préfens pleuvent de toutes parts
fur les femmes des électeurs & fur leurs enfans ;
& malgré le bill du Lord Mahon & plufieurs
autres auffi effentiels , la pureté du Parlement
futur eft déjà attaquée dans fes germes , & les
membres qui doivent repréſenter le peuple ne
différeront de ceux qui l'ont repréfenté , qu'en
ce qu'ils ne feront pas tous individuellement les
mêmes ; mais ils arriveront à la tribune aux
harangues par le même chemin & de la même
maniere.
Au milieu des adreffes qui fe font multi-”
pliées de tous les endroits du royaume pour
remercier le Roi d'avoir renvoyé fes anciens
Miniftres , il arrive de temps en temps quelques
réclamations. Les partifans de M. Fox
n'ont point manqué de donner la plus gran-,
de publicité à la proteftation fuivante contre,
l'adreffe préfentée au nom du Comté de
( 71 )
Buckingham : elle a , difent- ils , été fignée
par une quantité confidérable de Nobles .
Citoyens , Eccléfiaftiques & Francs - tenanciers
de ce comté,
Nous fommes d'avis différent , 1° . parce que
nous ne concevons pas que les derniers Miniftres
de S. M. aient perdu , comme on le dit dans cette
adreffe , ni mérité de perdre en rien la confiance
publique , & qu'il eft dans le fait très- faux qu'il
y ait aucune apparence quelconque qu'ils ne la
poffédoient pas pleinement avant l'avis donné
à S. M. pour les renvoyer d'une maniere inconflitutionnelle
, & fur des motifs dangereux ,
qui ne l'étoient pas moins ; 2°. parce que les
efforts & les imputations de toute efpece pour
diffamer lefdits Miniftres , n'ont pas ceffé depuis
ce temps , & qu'ils ont été de concert avec les
attaques contre l'autorité & la dignité de la Chambre
des Communes ; 3 °. parce que l'adreffe avoue
& juftifie le renvoi des Officiers publics de l'Etat ,
à caufe de leurs voeux donnés à des bills pendans
aux deux Chambres du Parlement , ce qui eft
contraire à la liberté , fubverfif des droits effentiels
, connus & hors de doute des deux branches
de légiflation ; 4°. parce que l'adreſſe , en offrant
de foutenir les prérogatives de S. M. , fuppofe
qu'il y a eu des tentatives pour violer cette prérogative
, fans quoi l'offre eût été illufoire ; fi
elle fuppofe cela , elle fuppofe ce que nous
fommes convaincus qui n'eft pas vrai , & que
c'eſt une réflexion dangereufe & fans fondement
contre les procédés de la Chambre des Communes.
Nous nous oppoſons auſſi au voeu de
remerciement pour M. Pitt , parce que nous ne
penfons pas que fa conduite , foit dans la maniere
dont il eft monté à la place qu'il occupe , foit .
( 72 )
dans celle qu'il a tenue avec la Chambre des
Communes , mérite des remercimens de la part
du peuple. Nous fommes perfuadés que la liberté
des fujets , la profpérité & l'honneur de la nation
dépendent & ont toujours dépendu des égards
qu'a eu & qu'aura la Couronne pour les confeils
falutaires de la Chambre des Communes . Nous
defirons que les membres pour ce comté perféverent
dans l'heureufe carriere qu'ils ont fuivie
jufqu'ici , qu'ils maintiennent avec fermeté l'autorité
& la dignité de la Chambre qui repréfente
le peuple , & qu'on ne peut affoiblir fans.
expofer les libertés de la G. B.
Avant l'arrivée du Roi à la Chambre
haute , le 24 de ce mois , il y avoit eu peu
d'affaires dans celle des Communes ; le Général
Smith y établit que la Compagnie des
Indes devoit aux fujets du Nabab d'Arcate
environ 3 millions fterl. qui font preſque la
fomme entiere de leurs fonds ; il preffa le
Miniftere de prendre quelques mefures pour
faire fatisfaire à ces obiigations : mais le
temps a manqué pour appuyer cette demande
; & à l'ouverture du nouveau Parle-.
ment , il y aura bien d'autres objets à faire.
paffer avant celui -là.
Le colonel Flood , écrit - on de Dublin , a fait
au Parlement une nouvelle motion en faveur de
la réforme parlementaire , & dont le principal
objet eft d'obtenir une repréſentation plus égale
pour le peuple . Le Lord Avocat a déclaré qu'il
y donneroit volontiers fa voix aujourd'hui , parce
que la motion fe faifoit d'une maniere décente ,
& ne fe préfentoit point foutenue par des hommes
armés , On affure que fir Edouard
Newenham
( 7373 )
Newenham
a annoncé
à la Chambre
qu'il
vote¬
roit
inceffamment
un fervice
d'argent
complet
,
pour
l'ufage
des
Vice
-Rois
, avec
cette
claufe
,
que
ce Service
refteroit
au château
; qu'il
appartiendroit
à la place
, & non
à la perfonne
, que
toutes
celles
qui
rempliroient
la place
, en uferoient
fucceffivement
. Ce parti
, ajoutoit
-il , fera
moins
à charge
à la Nation
, qui
donne
régulierement
une
vaiffelle
à chaque
Vice
- Roi
qui vient
la gouverner
, & qui
ne manque
pas
de l'emporter
, en
fe retirant
. Depuis
peu
de mois
, ajouta
-t -il , il
n'en
a pas
moins
coûté
de 25000
liv. ſterl
. à l'Ir◄
lande
pour
cet
objet
feul
.
Nos papiers préfentent la lifte fuivante
des vaiffeaux qui , fous les ordres du commodore
King , arriverent le 10 Décembre
dernier , au Cap de Bonne - Eſpérance.
Morts
dansle
Canons , Complet, Effectifs, Malades , paffage.
Cumberland , 74 750 620 165
29
Hero , 74 750 667 124 37
Monarque , 70 720 586 231 82
Europe
64 650 547 116 43
Africa ,
64
650
523
94
31
Exeter , 64
670 560 129 42
64 650 552 103 24
50 520 463 96 21
7
Sceptre ,
San-Carlos ,
Nayade , 32 240 170 31
Les détails joints à ces liftes , portent que plu
fieurs hommes quoi qu'ils ne fuffent pas entre les
mains des Chirurgiens , étoient hors d'état de
fervir , plufieurs vaiffeaux avoient eu 40 à 6a
hommes bleffés dans la derniere action avec le
Commandeur de Suffren , ainfi cette partie de
l'eſcadre d'Afie à plus fouffert qu'aucune de la
derniere guerre.
No. 15 , 10 Avril 1784. d
( 74 )
Les nouvelles des Ifles nous ont apporté
la nouvelle de la reſtitution réciproque de
ceiles qui . avoient été conquifes pendant la
derniere guerre.
Les François , écrit- on d'Antigues , ont enfin
'évacué l'ifle de S. Euftache , & les Hollandois
feuls fe trouvent dans cet établiffement ; mais fon
commerce eft bien peu de chofe ; les Danois
l'ont attiré prefque tout entier dans l'ifle de S.
Thomas ; & on ne peut dire encore fi la conftance
des Hollandois , leur induſtrie & leur économie
, les mettront en état de rétablir le marché
de S. Euftache comme il étoit précédemment ;
ils fe propofent de fortifier cette ifle
metrre en état de ne pas craindre une invaſion ,
& de réfiſter à des forces fupérieures ; Selon les
devis que l'on a fait , ces nouveaux ouvrages
couteront 200, 000 liv. fterl . , à caufe du prix
auquel font portés les matériaux dans ces contrées,
, pour la
En attendant que les élections foient plus
avancées , qu'on puiffe fe faire une idée de
la tournure qu'elles auront prife , & que le
nouveau Parlement ſoit affemblé , les affaires
publiques offriront peu de détails à la
curiofité , mais les affaires particulieres offriront
quelquefois de quoi remplir ce vuide ,
&nous placerons iciles deux articles fuivans .
On a jugé derniérement à Aylesbury une Caufe
Importante ; une perfonne formant des prétentions
fur une poffeffion , de 2000 liv. fterl . de revenu ,
laiffée , il y a 12 ans , à M. Lowndes , par Jacques-
Thomas Selby , dans le cas , où après avertiffement
public , fon kéritier naturel ne fe préfenteroit
pas . Celui qui réclamoit cette fucceffion , eft
Le 6e qui s'eft préfenté depuis 12 ans , & il a été
( 75 )
encore éconduit , parce qu'il n'avoit aucun titre
Il a été jugé à Bedford une autre Cauſe moins
importante fans doute , mais très - finguliere . Il y
a 40 ans qu'un Fermier vendit 14 vaches & un
taureau à un voifin , à la condition par lui de
les payer feulement le jour qu'il fe marieroit ;
T'acheteur s'étant marié , il y a quelque mois
les Exécuteurs teftamentaires du vendeur qui eft
mort , ont reclamé le paiement ; fur le refus de
P'acheteur , ils l'ont cité en juftice , & il a été condamné,
comme on s'y attendoit , à payer la dette ,
les frais & les intérêts , à compter du jour de fon
mariage , époque où fon marché a été complet.
FRANCE.
9 DAA
DE VERSAILLES , le 6 Avril.
Le Prince de Montbazon , Lieutenant-
Général des armées navales , prêta le 28 du
mois dernier , ferment entre les mains du
Roi , pour la place de Vice-Amiral , vacante
par la mort du comte de la Rochefoucault
Coufages. Le 30 , le Prince de Naffau-
Saarbruck fut préfenté à L. M. & à la Famille
Royale , avec les formalités accoutumées
, conduit par M. de la Live de la Briche
, introducteur des Ambaffadeurs ; M. de
Sequeville , Secrétaire ordinaire du Roi pour
la conduite des Ambafladeurs , précédoit.
Le 29 , l'Abbé Roi , Cenfeur - Royal de
la Société académique d'émulation des Arts
& Belles - Lettres de Liege , de l'Académie
de Rome , eut l'honneur de préfenter au
Boi & à la Famille Royale , l'Ami des
Vieillards faifant la premiere partie de >
dź
( 76)
la Collection des Moraliſtes modernes ( 1 ) ǝ
DE PARIS , le 6 Avril.
M. le Commandeur de Suffren eſt arrivé
famedi dernier ; il s'eft rendu à Verfailles , &
le Roi voulant lui donner des marques diftinguées
de fa fatisfaction , & proportionnées
aux fervices qu'il lui a rendus , l'a défigné
pour être Chevalier de fes Ordres , a
créé en fa faveur une 4° . Place de vice-
Amiral , lui a accordé les entrées de fa
Chambre , & a daigné lui annoncer luimême
ces différentes graces , en y ajoutant
les éloges les plus flatteurs fur fa conduite &
fes différens fuccès.
» Depuis le 3 de ce mois , lit on dans une Lettre
de Vannes , en date du 8 Mars , les bâtimens
de commerce, l'Iris , le Cafimir & le Pacificateur,
font arrivés à l'Orient , venant des ifles de France
& de Bourbon. On en attend encore d'autres.
(1) Cet ouvrage intéreffant , dont une queſtion propo
fée il y a quelques années par l'Académie de Montauban
à donné l'idée , qui s'eft étendue enfuite , fe vend à Paris ,
chez l'auteur , rue Guenegaud , Baftien , Lami , Belin
Guillot & Pichard , libraires . On ne peut que defirer les
autres ouvrages , qui doivent compofer la collection qu'il
annonce. Il en prépare un qui fera d'un plus grand intérêt
encore ; il aura pour titre le MENTOR UNIVERSEL,
On y développera les meilleurs principes & la meilleure
méthode pour l'éducation , tous les préceptes , toutes les
inftructions & toutes les connoiffances propres à tous les
états , & dans tous les genres , depuis le premier âge , juf
qu'à celui où les jeunes gens , livrés à eux mêmes , devenus
membres de la fociété , peuvent fe diriger feuls , &fe
perfectionner dans les fciences. Il fera composé de vol.
in - 18, par an , comme l'ami des enfans . Le prix de la
foufcripton eft de 13 liv. 4 fols pour Paris , eft de 161.
fols pour
la Province , franc de port. On foufcrit chez
M. P'Abbé Roy rue Guenegaud , & chez les principaux
Libraires du Royaume .
( 17 )
M. le Bailli de Suffren doit être actuellement à
Toulon , étant parti du Cap de Bonne- Espérance
avec la Cléopâtre arrivée à Breft dans les premiers
jours de la fe naine derniere. S'il faut en croire
des bruits qui n'ont peut-être aucun fondement ,
on rapporte que 12 , tant vaiffeaux que bâtimens
guerre anglois avoient relâché précédemment
au Cap , & que leur Commandant a voulu forcer
le Gouverneur de cette colonie de recevoir fes
malades dans fes hôpitaux. Celui - ci ayant vu qu'il
n'y avoit pas de place , & que ces hôpitaux étoient
réfervés pour le chantier , on prétend que l'Anglois
menaça de fermer le port. Vous êtes le maître
de faire ce que vous voudrez , répondit le Gouverneur,
mais j'attends un homme qui a la clef du
port , & qui faura l'ouvrir. Ce bruit vague ne paroit
qu'un conte. Les lettres d'Angleterre annoncent
que le Commodore King , qui eft arrivé au
Cap avec fa divifion , y a trouvé dans l'humanité
des François & des Hollandois réunis tous les fecours
dont il avoit befoin « .
L'appartement qu'on prépare à la Reine ,
dans le château des Thuileries , fera prêt
pour l'été prochain . Le Concert fpirituel eft
obligé de déménager ; la falle où il fe
donnoit , fera celle des Gardes ; il paffera
, dit - on , dans la falle des Machines ,
que l'Opéra & la Comédie Françoiſe ont
occupée fucceffivement.
Les variations de froid & de chaud que
nous éprouvons depuis 15 jours , ont caufé
beaucoup de fluxions de poitrine. Nous
avons vu le thermometre , de 9 & de 11
degrés au -deffus de o , defcendre pendant la
nuit, à 3 & à 4 degrés au-deffous de la glace.
d3
3-6-
( 78 )
L'hiftoire de la Phyfique n'offre point d'exem
ple d'une exhumation femblable à celle qui a eu
lieu à Dunkerque dans le cours de l'année der
nière. L'expofé des moyens employés dans cette
circonftance , a été regardé par toutes les Compagnies
favantes de l'Europe , comme devant
intéreffer l'humanité entiere. Plufieurs Souverains
en ont ordonné la traduction , & récemment
les Etats de Bourgogne ont arrêté qu'il
feroit réimprimé & diftribué dans la Province.
Ce font ces confidérations qui ont déterminé
M. le Contrôleur- Général à ordonner la même
publicité pour la fuite du Journal de M. Hecquet
, que viennent d'adreffer à ce Miniftre
MM. Laborie , Parmentier & Cadet de Vaux ,
Commiffaires nommés dans cette partie . Cette
fuite paroîtra d'autant plus intéreffante , qu'elle
offre , dans la continuation du travail , le même
fuccès , quoique dans des circonſtances infiniment
plus défavorables. En effet , ce travail s'eft exécuté
dans la faifon que la nature du fol & la
conftitution atmosphérique de Dunkerque rendent
la plus critique pour fes habitans : cependant
la lifte des morts , comparée avec celle des
années précédentes , a été moins confidérable ;
ce qui prouve que le fùccès couronnera toujours
de femblables exhumations , quand on aura recours
aux moyens employés dans celle - ci . La
ville de Dunkerque a vu s'exécuter , fans accidens
, une exhumation de plus de 1600 cadavres ,
fans y comprendre les enfans. Il y a plus , on
a fupprimé de fon fein un foyer d'infection , &
le Sanctuaire de la Religion ceffe d'être le tombeau
des vivans . Les fideles , appellés dès le
matin par leur dévotion , au moment où les
portes du temple s'ouvrent , ne feront plus expofés
, comme par le paffé , à en fortir précipi
tamment , furpris de foibleffes , affectés de maux
( 79 )
de coeur , qu'occafionnoient les émanations čađavereuſes
élevées & condenfées pendant la nuit
fouvent même ces émanations devenues plus
actives par l'ouverture d'une foffe ou d'un caveau
, ont communiqué leurs dangereux effets
hors de l'enceinte de l'Eglife , occafionné ou
aggravé les épidémies. Dans le nombre des obfervations
qui font à la fuite du Journal , M. Hecquet
cite un fait affez fingulier , celui de l'ouverture
d'un caveau fermé depuis 1637 , & dans
lequel on a trouvé un cercueil fur lequel étoient
pofées trois couronnes de lauriers , dont la cou
leur & l'odeur s'étoient parfaitement confervées.
Si les Commiffaires , MM. Laborie , Parmentier
& Cadet de Vaux , ont droit de partager avec,
M. Hecquet l'honneur du fuccès de cette entreprife
, ce Citoyen refpectable doit feul jouir du
mérite de l'exécution à laquelle il a présidé avec
un zele rare & une intelligence qui lui acquierent
des droits puiffans à la reconnoiffance
publique.
Nous recevons de Quimper la relation
fuivante qui ne peut que piquer la curiofité
de nos lecteurs.
9 Je viens , M. , d'être avec plufieurs de mes
compatriotes , témoin d'un phénomene bien
digne de l'attention des Phyficiens naturaliftes.
C'est vraisemblablement un effet du terrible hiver
de cette année , & dont les contrées du nord
ont dû , encore bien plus que les nôtres , éprou
ver les rigueurs. J'aime à croire , M. , que vous
ne ferez point fâché de configner ce fait dans
votre Journal. Les poiffons dont je vais avoir
l'honneur de vous parler fe voient encore
grande partie , fur le fable , à la côte occidentale
, & à un quart de lieue d'Audierne , petit
en
d 4
( 80 )
---
port de mer en Baffe-Bretagne. Ils font échoués
dans une anfe défignée , fur la Carte de Bretagne ,
fous le nom de Cap Eftain. Samedi , 13 de ce
mois , on trouva dans cette anſe , à fec fur le
fable , beaucoup de petits poiffons que les gens
du quartier enleverent . Il entra auffi , ce méme
jour , dans le port d'Audierne , plufieurs marfouins
dont le nombre étonna. On verra bien: ôt
que ces poiffons fuyoient des ennemis terribles.
Enfin , on apperçut un bâtiment d'une mêdiocre
grandeur , fortant du Rat , & dont les manoeuvres
incertaines , & alors inexplicables , ont été depuis
attribuées à la crainte que put lui infpirer
cette armée de monftres. Le Dimanche 14 ,
environ les 6 heures du matin , la mer érant fort
groffe , & les vents foufflant du fud- ouest avec
violence , des mugiffemens extraordinaires partis
du Cap Eftain , porterent la terreur dans des vil
lages à plus de trois quarts de lieue dans les terres.
Deux hommes qui cotoyoient le rivage pour
fe rendre à une Chapelle voifine , connue dans
le pays fous le nom de S. Hugen , furent effrayés
& arrêtés par ces cris . Bientôt ils apperçurent un
peu au large , des animaux énormes qui s'agitoient
violemment dans la mer. Les monftres
roulés par les vagues , approchent du rivage en
faifant un bruit épouventable avec leurs queues
dont ils battent les flots , & avec leurs narines
ou évents dont ils rejettent l'eau écumante. A la
vue des premiers qui arrivent fur le fable , nos
deux fpectateurs font tentés de fuir ; ( ils n'étoient
rien moins que d'intrepides Hypolites )
mais ils font tout glacés d'effroi lorfqu'à ces pre-.
miers ils en voient fuccéder une multitude d'au➡
tres dont leur imagination épouvantée augmenta
encore , fans doute , à leurs yeux , & le nombre
& la grandeur. Quand la terreur & la
•
( 81 )
mer permirent d'approcher de ces poiffons , l'on
en compta trente- un de différentes longueurs.
L'avis en fut donné le lendemain à Mrs les Juges
de l'Amirauté de Quimper , diftant de cette côte
d'environ huit lieues. J'en fus auffi informé prefqu'auffitôt
; & d'après les dimensions que l'on
fuppofoit à ces poiffons , je jugeai que l'on fe
trompoit fur leur nom : on les annonçoit pour
des fouffleurs. Le lendemain , Mardi 15 , je les
vis dès le matin. Je reconnus fans peine , que
c'étoient , non des fouffleurs , mais bien des cachalots
ou de petites baleines . Tous ceux qui les
Ont vus après moi ont paru les ranger dans la
même claffe. Ces animaux préfentoient le fpectacle
le plus impofant. Figurez- vous , M. , 31
-poiffons , dont le moindre a 34 pieds de long ,
rapprochés dans un très petit efpace , & tous placés
d'une maniere affez pittorefque . Que l'illuftre
M. de Buffon , ou quelques - uns de fes favans
Coopérateurs n'ont - ils pu être témoins de ce
fpectacle ! quelle occafion , unique peut êtte ,
d'étudier un animal peu connu & de répandre
un nouveau jour fur une partie fi intéreffante de
l'Hiftoire Naturelle ! Tous ces poiffons ont vécu ,
fur le fable , aumoins 24 heures. Ils l'euffent peutêtre
fait davantage s'ils n'avoient été exténués
par la faim & épuifés par les efforts qu'ils avoient
faits contre les vagues . L'on me dit qu'un d'entr'eux
n'étoit mort que le Mardi matin , peu avant
mon arrivée. Le Lundi foir , une trentaine d'hommes
, le croyant fans vie , fe mirent deffus , vraifemblablement
pour lui ôter la peau . Un des
fpectateurs , foupçonnant que l'animal n'étoit
point encore mort , lui donna malicieuſement
un coup de hache fur la queue. Le poiffon , reveillé
par la douleur , fait un mouvement de
convulfion épouyentable , jette les hommes qui
-
as
( 82 )
+ étoient fur fon dos , les uns dans la mer , les au
tres dans le fable , atteint de fa queue quelques
perfonnes qui en étoient près , & qui vont , en
pirouettant , tomber à cinq ou fix pas de la Heureufement
cependant perfonne ne fut grievement
bleffé . Ces cachalots font prefque tous femelles ;
deux ont mis bas fur le rivage , ce qui a été de
leur part , précédé par des exploſions trèsbruyantes.
L'une a donné deux petits , l'autre
un feul. L'on dit avoir vu ces petits vivans . On
ajoute , que deux fe font élancés d'eux- mêmes
dans la mer. Moi , je préfume qu'ils ont été enlevés
par les vagues. Celui qui refte eft très bien
conformé , feulement il n'a point de dents , il e✯
long d'environ dix pieds. Quelques autres de ces
poilfons ont produit des explofions également effrayantes
; ils n'ont point donné de petits ; mais
s'eft formé à leurs ventres de larges ouvertures
par lefquelles on a vu fortir , immédiatement
après , leurs inteftins. Conjointement avec M.
Melmeur , Lieutenant- Général de l'Amirauté ,
lequel , dans un âge où la plupart des hommes
ne connoiffent que l'attrait du plaifir , femble
n'avoir que le goût des fciences & des arts qu'il
cultive avec fuccès , j'ai mefuré plufieurs de ces
poiffons. Il n'en eft point , comme je l'ai déja
dit , qui n'ait plus de 34 pieds de longueur ; il
en eſt un qui en a environ 44. Voici les dimentions
& propertions de ce dernier , auffi exactes
que l'état de cet animal , déja enfoncé dans le
fable , a permis de les prendre. La queue de ce
cachalot , longue de 6 pieds 9 pouces , eft compofée
de deux pieces ou pelettes , épaifles d'environ
deux pouces , & qui s'étendent , chacune
de fon côté , des pieds , ce qui donne à toute
la queue une largeur de 40 pieds . De la naiffance
de la queue au bout du muffle , il y a 37 pieds 7
( 83 )
pouces. Les yeux , placés fur le derriere de la
tête , un peu de côté , & très - petits pour un fi
gros animal , paroiffent environnés , à une diftance
circulaire d'environ 3 pouces , d'une matiere
que l'on prendroit pour une forte de poil
fin & ras : ils font à 8 pieds 6 pouces de l'extremité
du muffle. Vers le fommet du muffle , un
peu à gauche , eft une ouverture ou un évent
d'environ 6 pouces , par lequel l'animal jette de
l'eau à une très - grande diftance . La gueule , furmontée
d'une tête très volumineufe , ne s'étend
point jufqu'à l'extremité antérieure du muffle ,
elle s'allonge d'environ 6 pieds ; l'intérieur en eft
occupé par une maffe de chair fort épaiffe qui
nous a paru être la langue de l'animal . Cette
maffe a femblé tomber dès les premiers jours en
putréfaction , & a eu bientôt beaucoup diminué
de volume. La mâchoire inférieure eft feule garnie
de dents , groffes , à la bafe , d'environ un
pouce , & , dans la plupart de ces animaux , recourbées
à mesure qu'elles avancent vers le fond
de la gueule. Ces dents font placées fur les deux
côtés de la mâchoire : le nombre en varie dans
les différens individus . J'en ai vu un qui en avoit
jufqu'à 60 ; le nombre le plus ordinaire m'en a
paru de 48 à 5o. La mâchoire fupérieure n'a ,
dans la plupart des individus , que des alvéoles
correfpondantes aux dents placées dans la mâchoire
inférieure. Dans quelques uns cependant ,
la mâchoire fupérieure a auffi des dents , mais
très petites , blanches , applaties , & qui débordent
fur la chair d'environ une ligne . La tête
eft applatie par les côtés ; fa plus grande lar
geur , qui eft au fommet , fe réduit , dans le bas ,
à celle de la mâchoire inférieure , qui , dans l'animal
dont il s'agit , n'a guere que 8 pouces vers
le fond , & 4 à l'extremité de la gueule . Le poil
d 6
( 84 )
fon a ; à 10 pieds de fon extremité antérieure ,
deux nageoires , une de chaque côté , longue de
3 pieds , & épaiffe de 3 pouces. La circonférence
de l'animal , dans l'endroit où il eft le plus volumineux
, paroît de 34 pieds 8 pouces . En ce point,
les cachalots que nous avons examinés , different
beaucoup de celui dont l'Encyclopédie méthodique
nous donne une defcription . Une chofe qu'il me
feroit difficile de vous rendre , c'eft l'impreffion
que m'a faite le fpectacle de ces 31 gros poiffons.
raffemblés dans un espace long , tout-au-plus
de 100 pas , & large de 40. Ce rapprochement ,
peut- être , les fait paroître & moins longs &
moins gros. Ce n'est qu'en ' es mefurant foi- même
qu'on peut avoir une vraie idée de leurs di
mentions ; ce qui me porte à croire que des animaux
de ce genre vus à la mer , on ne peut avoir
qu'une notion très - imparfaite. La peau du pois
fon eft dure , noire fur le dos , d'une couleur un
peu plus claire fous le ventre. La premiere pellicule
s'enleve très- facilement , fe féche aflez
vite , & offre à la vue une espece de taffetas qui ,
pour les yeux & le nez , n'a rien de défagréable,
La graiffe ou le lard du poiffon , immédiatement
au- deffous de la peau , a , fur le dos , de 4 à 5
pouces d'épaiffeur , & un pouce de moins fous le
ventre. La chair en eft rougeâtre , affez femblable
à celle du porc. A la queue elle eft rayée
de gras & de maigre , comme le meilleur lard
que l'on appelle dans ce pays- ci , petit-falé. Quelques
perfonnes de la côte en ont mangé , & l'ont
trouvée affez bonne , d'autres ont recueilli de la
graiffe répandue fur le fable , & en ont fait , à
ce qu'on m'a affuré , de fort belles bougies. Cetre
graiffe m'a paru affriander extraordinairement un
chien fur lequel j'ai , à cet égard , fait une expérience
qui m'a amufé & même furpris. Le fang
( 85 )
de ces poiffons paroît fort abondant , très -chaud ,
& peu mifcible à l'eau ; il couloit des différents
endroits des cadavres , comme l'eau d'un robinet
de fontaine ; & la mer pendant les cinq
heures que je fus fur les rivages , parut ne jetter
fur le fable que des flots de fang. Une chofe af
fez digne de remarque , c'eft que tous ces poif
fons paroiffent être femelles ; ce qui a fait croire
à quelques obfervateurs qu'ils ne fe font ainfi
échoués que pour fe fouftraire à la pourfuite des
mâles qui , difent - ils , s'attachoient aux meres
dans l'intention de dévorer leurs petits. Cette
opinion cependant ne me paroît pas bien fondée.
Mon avis & mes conjectures à cet égard ,
tiendroient ici trop de place , & je m'apperçois
que cette lettre n'eft déja que trop longue . L'on
exploite dans ce moment ces énormes cadavres .
Je ne puis , à mon bien grand regret , en fuivre
la diffection intérieure , je me procurerai
néanmoins fur cet objet le plus de lumieres
qu'il me fera poffible , & peut être , de concert
avec quelques - uns de mes compatriotes , en
formerai - je un mémoire affez intéreffant . Je
fuis , &c. Signé , LE Coz , Principal du College
de Quimper.
M. l'Abbé de Fontenay , qui a préſenté
dans fon Journal plufieurs détails intéreffans
fur la population , que nous avons fait paffer
dans celui - ci , vient de donner l'obfervation
fuivante , qui ne fauroit avoir trop de
publicité.
« Pour répondre à des questions qui nous ont
été faites , nous allons donner ici quelques idées
précifes fur la différence de la population dans
les divers lieux habités. D'après des recherches
exactes faites par des perfonnes très - verſées dans
( 86 )
cette matiere , il meurt , année commune , dars
les grandes villes , telles que Paris & Londres , un
homme fur 30. Cette proportion eft moindre dans
les villes , à mesure qu elles ont moins d'étendue ;
en forte que dans les bourgs , toutes chofes d'ailleurs
égales , il ne meurt qu'un homme (ur 37 ,
& dans les campagnes il n'en meurt pas un fur 40 .
On voit par-là que l'air des campagnes eft infiniment
plus propre à prolonger la vie que celui
des villes. Quelle erreur n'eft- ce donc pas de leur
préférer le féjour de celles ci , où les hommes
entaffés pêle- mele s'infectent réciproquement , &
où des paffions exaltées , des chagrins cuifans ,
détruisent la fanté & affligent la durée des jours «.
Un papier public annonce ainfi un moyen
propre à détruire les charanfons : on connoît
les ravages que font fouvent ces infectes
; & fi le moyen de s'en délivrer eft sûr ,
on ne fauroit trop le répandre .
» Un fermier , dont les greniers fourmilloient
de charanfens , s'étant avifé par hafard de couvrir
fes tas de bled de quelques branches de furau ,
fut agréablement furpris le lendemain de n'y découvrir
aucun de ces infectes ; ce remede , auf
fimple qu'efficace , les ayant fait entièrement difparoître
, fans qu'on en vît même la moindre trace
fur les murailles d'alentour . Apres avoir continué
fes expériences pendant 3 ans , il croit avoir fuffi
famment conftaté l'utilité de fa découverte pour
ne pas craindre de la communiquer au public «.
Le même papier nous offre le remede fui
vant contre la maladie des beftiaux qui urinent
le fang. Une recette utile , dont l'effai
peut être tenté , & avoir du fuccès , doit
trouver une place ici .
C'eft pendant l'été que les beftiaux font le
( 87 )
plus communément attaqués de cette maladie ,
lorfqu'ils font dans les pâturages . Auffitôt que
l'on s'apperçoit que quelque animal en eft attaqué
, il faut lui faire quitter les champs , & le ramener
à l'étable. On fait enfuite diffoudre une
poignée d'amidon blanc dans de l'eau de puits
bien claire ; on la délaye affez bien pour que l'on
puiffe la faire avaler fans peine à l'animal , enfuite
on lui donne à manger à fec fans le faire
boire , & l'urine de fang - paffe en 24 heures.
1
On mande' de Lille en Flandres , que la
nuit du 20 au 21 du mois dernier , le feu a
pris à 3 heures du matin , à la premiere Fabrique
de Filterie de la ville , & l'a réduite
en cendres , avec tout ce qu'elle contenoit ;
elle occupoit 150 ouvriers , que cet évenement
réduit à la plus extrême mifere. Les
foins de la Police ont heureuſement préfervé
les édifices voifins . On remarque qu'il y
a 6 ans , qu'à pareil jour & à la même heure,
un incendie confuma plufieurs maiſons ſur
la petite place .
"
L'Obfervatoire que le Grand Maître de Malte
vient d'établir dans fon Palais , fous la direction
du Chevalier d'Angos commence à devenis
utile. Cet Aftronome y a découvert , le 22 Janvier
, une comette près la queue de la baleine ;
& il eft le premier qui l'ait apperçue , parce que
tette comette venant de la partie méridionale
du ciel , il étoit à portée de la voir avant nous :
peut - être même eût - il été le feul , fi le ciel ne
fe fût éclairci pour nous dans un temps ou l'on
n'avoit pas droit de l'efpérer. Au refte , l'ifte
de Malte s'eft reffentie de la rigueur des faifons
, & le Chevalier d'Angos n'a eu que vingts
( ૩૪. )
trois jours de beau temps dans l'efpace de cinq
mois. Les brouillards , les pluies , les vents vio
lens fe font partagés l'automne & l'hiver ; mais
ce font des circonftances rares pour cette ifle
& bientôt l'Aftronome en fera dédommagé par
' une abondante moiffon d'obfervations importantes
, fur- tout lorfqu'il aura obtenu le grand
quart-de- cercle qu'il efpere de la protection du
Grand- Maître.
?
Le 4 de ce mois , l'Académie royale des Scien
ces & belles - Lettres de Caen , a tenu une af
femblée publique dans la grande Sale de l'Hôtel
de ville . Le fieur Ballias de Laubarede
Commiffaire des guerres , a ouvert la feance par
un diſcours fur la paix , dans lequel il a développé
les avantages qu'elle a procurés à la nation
; l'affemblée qui étoit nombreuſe & brillante
a manifefté par des applaudiffemens réitérés
fa fatisfaction , elle a fur- tout entendu
avec le plus grand plaifir l'éloge de l'auguſte
Monarque qui gouverne la France avec grandeur
& fageffe , & celui des Miniftres qui le
fécondent fi habilement dans les différentes bran -
ches de l'Adminiſtration qui leur font confiées ,
ce difcours a été fuivi de la lecture d'un mémoire
fur les corvées par le fieur de la Berardiere
, Profeffeur en droit François de l'Univerfité
.
9
Le fieur Duboft , Sergent en charge des Gardes
de l'Hôtel- de- Ville de Paris , enclos du Temple ,
& à Verfailles dans la Galerie de la Reine a
établi deux nouveaux bureaux , à Rouen , rue
Saint Lo , chez le fieur Gaillier , Marchand
Mercier , & à Saintes en Saintonges , chez le
fieur Gaillard , Marchand Bijoutier , où l'on peut
fe procurer fa pommade de Ninon pour effacer
les taches de rouffeur , ainfi que les rides , blan
( 89 )
chir la peau & la nourrir ; fa pommade du foir
pour ôter le rouge & rafraîchir la peau ; rouge
fuperfin tiré du règne végétal ; l'inférieur ; eau
de Cologne fupérieure ; effence , dite beauté ,
pour la barbe & les mains , qui ſe trouve égaÎement
à Grenoble , chez Madame Durand , tels
que l'Auteur les expédie quant aux autres
articles , on ne peut fe les procarer que chez
l'Auteur , ainfi que la véritable écorce d'orme pyramidal
, qu'il va cueillir lui- même à . 12 & 20
lieues de Paris.
-
Lettres - Patentes fur Arrêt , données à Verfailles
le 19 Juin 1783 , regiſtrées au Parlement
le 3 Février fuivant , en faveur des fieurs Oberkampf
& Sarrafin de Maraife , Entrepreneurs-
Propriétaires de la Manufacture de Toiles Peintes
établie à Jouy , près Verfailles , fur la riviere
des Gobelins. Par ces Lettres , S. M. érige
ladite Manufacture en MANUFACTURE ROYALE ,
permet aux Entrepreneurs de faire mention de
ce titre fur les deux chefs de chaque piece de
toile , de les faire , ainfi marquées , librement
circuler dans tout le Royaume , & exporter à
l'Etranger , fans être tenus de les préfenter dans
aucun bureau de vifite & de marque , à l'effet
d'être revêtues de celles prefcrites par les réglemens
; accorde en outre , S. M. , exemption de
milice , de logement de gens de guerre , & de taille
perfonnelle , tant pour les Entrepreneurs que
pour le Directeur , & quatre des principaux
Ouvriers de ladite Manufacture & c.
Les Numéros fortis au Tirage de la Loterie
Royale de France , font : 6 , 64 , 22 ,
23 , & 88.
N. B. Dans le numéro dernier , en tranſcrivant
la lettre de M. de Cran , Maire de Com(
90.)
piegne , on a mal mis le nom de l'Officier
également diftingué par fon rang , fon courage.
& fon humanité , dont on raconte l'action intéreffante
; c'eft M. le Chevalier de Lancrý qu'il
faut lire , & non de Launay.
DE BRUXELLES , le 6 Avril..
134
L'Ambaffadeur de Maroc auprès des
Etats Généraux ayant terminé fa miffion ,
fe difpofe à retourner auprès du Roi fon
maître ; les ordres ont été expédiés au commandant
du vaiffeau de guerre l'Amiral de
Vries , qui eft à la rade de Ranekens , de fe
préparer à recevoir cer Ambaſſadeur , & à le
tranfporter à Tanger.
Les mêmes lettres de Hollande portent.
que le Contre - Amiral Kinfbergen mettra à
la voile dans le courant de ce mois , avec
une efcadre de 10 vaiffeaux de différentes
grandeurs , pour aller remplacer le vice- .
Amiral Reynft dans la Méditerranée. L'efcadre
de ce dernier eft en partie hors d'état
de fervir. Elle a prodigieufement fouffert par
les dernieres tempêtes ; on peut en juger par
la lettre fuivante , écrite par le premier Lieutenant
du vaiffeau le Nord - Hollande à fes
parens ; elle eft du 23 Février , entre le Cap
Negro , & le Cap Moro , fur la côte de
Corfe.
Nous étions partie de Malaga pour Toulon ,
lorfque dans le Golfe de Narbonne notre Efcadre
fut furprise par une tempête dont on n'a point
d'exemple. Nous fumes fi rapidement affaillis par
( 1 )
les lames & les coups de vent , que nous n'eûmes
le temps d'amener aucune voile , ni de préparer
aucune manoeuvre , non plus que les autres vaiffeaux
qui fe trouvaient près de nous . Le navire
s'enfonçoit à vue d'oeil : nous jettâmes 11 pieces
de canon à la mer , ce qui l'allégea un peu ; mais
quelques heures après il y avoit à fond 8 à 9
pieds d'eau. Dans cette fâcheufe circonſtance
nons vîmes s'engloutir un de nos vaiffeaux , fuivant
toute apparence , le Drenthe , Capitaine
Smiffaert. Nous ne pûmes que donner des larmes
à fa perte , craignant à tout moment le même fort
pour nous. Nos mâts confentirent les uns après les
autres , les pompes fe trouverent bientôt hors
d'état de fervir , & nous nous vimes obligés de
laiffer flotter au gré des vagues le bâtiment dénué
de toutes fes voilures , attendant à chaque
inftant un trépas qui paroiffoit inévitable . Cependant
nous ne perdimes point courage, & toute la
nuit , malgré la violence de la tempête , nous ne
ceffâmes de puifer l'eau avec des fceaux. A la
pointe du jour nous apperçûmes deux navires :
nous tirâmes plufieurs coups de détreffe . L'un des
deux étoit le vaiffeau de l'Amiral Reynft , l'autre
la frégate la Médée , qui reçut ordre fur le champ
de nous prendre à la remorque. Nous nous erûmes
fauvés quoique notre navire fit toujours
beaucoup d'eau , Attachés à la Médée , nous faifions
enfemble tous nos efforts pour gagner un
port quelconque : mais nous devions effuyer d'antres
malheurs. Une nouvelle tempête s'éleva plus
terrible encore que la premiere. La frégate fut
obligée de couper la corde , & nous nous vîmes
une feconde fois flottans & ballotés fur les flots ,
fans autre perfpective qu'une mort prochaine.
Deux jours entiers fe pafferent dans cet état
le troisieme , le temps s'étant un peu calmé , nous
( 92 )
revîmes la frégate qui nous reprit à la remorque :
mais cela ne dura que quelques heures. Un coup
de vent impétueux nous fépara pour toujours , &
il ne nous refta plus d'efpoir que dans un dernier
redoublement de courage. Nous élevâmes quelques
morceaux de vergues auxquelles nous attachâmes
des lambeaux de nos voiles ; nous étions
entre l'ifle de Sardaigne & celle de Corfe . Nous
conçûmes l'espérance d'aborder à Ajacio ; mais les
courans entre ces deux ifles , joints à l'impétuofité
du vent , nous firent dériver fur les côtes , entre
des rochers que la mer battoit avec furie. Là nous
courûmes le plus grand danger dont on puiffe fe
former l'idée. Sans gouvernail , fans voiles , fans
manoeuvres , nous donnions coup fur coup des
fignaux de détreffe , attendant à chaque inftant
d'être brifés fur les écueils. Il étoit impoffible à
qui que ce foit de venir à notre fecours. Nous
regardions ce moment comme le dernier , lorfque
par un bonheur auffi inespéré qu'incroyable ,
nous fumes pouffés entre les rocher dans une petite
baye , la feule peut - être où il y ait place pour
une ancre , dans cette partie de la côte de Corfe .
Ne pouvant nous reparer dans cet endroit ,
nous tînmes un Confeil de guerre dans lequel il
fut réfolu de nous faire rouër jufqu'au port d'Ajacio
, diftant de 3 à 9 milles , d'où nous pourrons
enfuite gagner Toulon ; mais il nous faudra b´en
deux mois avant d'être en état de mettre à la
voile pour ce port. J'efpere que la préfente
vous parviendra affez tôt , pour prévenir les nouvelles
que l'on pourroit vous donner de notre
perte ; car ayant été vus fans mâts , & dans le
plus trifte état , par d'autres navires , on aura pu
croire que nous avons péri.
Deux navires ont
péri à notre vue , fans que nous ayons pu les fecourir
, ni favoir même quels ils étoient . Mais
( 93 )
la fcene qui m'a fait la plus profonde impreffion ,
c'est un trait d'amitié de notre Capitaine envers
moi , dont jamais je n'oublierai les circonftances
douloureufes. La derniere nuit , au moment où
nous avions perdu tout efpoir , M. de Ryneveld
m'appella dans fa chambre , & me demanda fi
j'avois de l'argent fur moi ; je lui répondis que
oui : Tenez , me dit - il , en me remettant un paquet
avec des piftoles d'Espagne , il n'y a plus
d'espérance , vous êtes plus jeune que moi , fi vous
avez le bonheur de vous fauver , je vous prie de les
garder. Nous jouiffons tous d'une affez bonne
Tanté , & la plus grande harmonie regne parmi
nous. Tous les foirs nous nous raffemblons chez
le Capitaine , où nous tâchons de diffiper le fouvenir
de nos malheurs.
On lit l'article fuivant dans prefque tous
les papiers du Nord.
Le roi de Pruffe , voyant les préparatifs de
guerre de l'Empereur & du Turc , a donné les
ordres les plus précis , pour que toutes les places
de la Silésie , frontieres de la Hongrie , foient
bien approvifionnées de munitions de guerre &
de bouche. Lorfqu'on lui demanda le motif de
ces préparatifs , il répondit par ce grand principe
: pour avoir la paix , il faut fe tenir en état
de faire la guerre ; je ne demande rien , je ne
prétends à rien : mais je veux empêcher les autres
de trop avoir.
Selon les mêmes papiers , tandis que l'on
cherche par-tout a répéter les expériences
brillantes de MM. de Montgolfier , le Roi
de Pruffe les a défendues chez lui.
Il eft inutile , lui fait on dire , que mes ſujets
partagent la gloire d'étendre cette découverte ,
puifqu'ils ne pourroient afpirer à ce partage , fans
( 94 )
7
expofer leur vie. Il faut fe repofer pour les progrès
à faire dans l'art de diriger ces voitures aériennes
, fur l'induſtrie des nations qui les ont
inventées.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL.
Dans le cours des dernieres féances on avoit
multiplié les queftions au Miniftre fur la diffotion
du Parlement , & il n'y avoit fait aucune réponfe
; le 23 , le Lord North , obfervant le filence
& le myftere dont ne s'écartoit point le
Chancelier de l'Echiquier , dit qu'il ne falloit
point le fatiguer , que fon fecret étoit pénétré ;
Le Parlement n'exifteroit bientôt plus ; c'étoit un
Parlement queftionneur , & le Miniftre en defiroit
un qui fe contentât d'obéir & de fuivre fes
avis ; il n'avoit demandé à celui - ci que des fubfides
; c'eft un autre qu'il chargera de pourvoiraux
moyens de les lever.
Les meilleurs amis de la conftitution & du
pays ont toujours été d'opinion que rien n'étoit
plus néceffaire à la conſervation de la liberté publique
que des Parlemens d'une feffion ; nonfeulement
de fréquens Parlemens , mais de nouveaux.
On eſpere que , durant l'intervalle , avant
le prochain Parlement , ce grand ouvrage de
réformation fera vivement inculqué par les Electeurs
à leurs représentans , & que les premiers
feront convaincus de la néceffité de preffer la
motion le public devra infiniment de reconnoiffance
aux hommes , de quelque parti qu'ils
foient , auxquels il devra un fervice auffi fignalé ;
mais , fi au lieu de cela , on ne fait aucun autre
ufage de cette intéreffante conjoncture , que de
fortifier ce déteftable efprit de parti , ce fera
un très-grand malheur.
:
( 95 )
Les 'fujets de merveilles font plus fréquens que
jamais ; on a vu M. Vilkes Avocat de la prérogative
royale.
Des lettres de plufieurs perfonnes refpectables
de quelques parties du Comté d'Effex , portent
que l'adreffe qui a paru dans les papiers publics
comme l'opinion du Comité , ne contient
que celle du petit nombre de perfonnes
qui affifterent aux dernieres affifes de Caleshrd.
›
On s'attend que le premier objet de difpute
entre les partis oppofés au premier Parlement ,
fera le choix d'un Orateur ; la Cour , dit- on ,
ne defire pas que l'Orateur actuel conferve cette
place importante.
Ce fut le 18 de ce mois que le Comte de
Shelburne parut à la Cour pour la premiere fois
depuis fa retraite ; on prétend que les fceaux lui
font deſtinés .
Les Sceaux ont été retrouvés ; ils avoient été
volés par des marins. Ceux-ci les ayant fait porter
chez un Juif , ce dernier les a fait arrêter.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX( 1).
PARLEMENT DE BRETAGNE.
Caufe entre le Sr G... , ancien Commandant les Etabliffemens
François dans le.... & le Sr Bouchaud
de la Foreftiere , ancien Officier des Vaiffeaux de
La Compagnie des Indes, Dommages - intérêts
adjugés à un Capitaine deftitué par fon Armateur ,
fansjufte caufe , & au nom de l'autorité royale.
-
En 1774 , le 24 Mai , le Sr Bouchaud , alors
Capitaine du navire le Duc de la Vrilliere , n'ayant
(1 ) On fouferit pour l'Ouvrage entier , dont l'abonnement
eft de is liv . par an , chez M. Mars , Avocat , rug
& Hôtel de Serpente,
( 96 )
pu affez promptement , au gré du St G... , Arma .
teur ,fortir fon navire du Gange , & partir pour
l'Ile de France , lieu de fa deftination , fut defti ,
tué du commandement de ce navire par un ordre
du Sr G... , daté de Chandernagor , intitulé : De
par le Roi , & accompagné d'une Lettre. Lo
Sr Bouchaud repaffa au plutôt en France , où il
arriva en 1776 , & fe pourvut contre le Sr G...
en l'Amirauté de l'Orient ; il demandoit fes appointemens
, la gratification promiſe , fes profits
de port permis , & un dédommagement pour fa
deftitution qu'il prétendoit injufte & violente.
Une Sentence du 27 Août 1778 , prononça
définitivement. Entr'autres difpofitions , toutes au
profit du Sr Bouchaud , elle lui adjugeoit , 1 °.
3628 liv. pour les appointemens de Capitaine
depuis le jour de fa deftitution , jufqu'à fon arrivee
en France ; 2 °. 3432 liv. pour la nourriture &
celle de fon domeftique , depuis le 24 Mai 1774,
jufqu'au 6 Mars 1775 , jour du départ pour France ;
3.3375 liv. pour fon paffage en France & celui
de fon domestique ; 4°. un dédommagement à dire
d'Experts pour un port permis de 24 balles ;
5°. 8000 liv. pour la gratification promiſe à la fin
du voyage ; 6 % 10000 liv. pour dommages- intérêts
de la deftitution , &c. Sur l'Appel du Sr
G... , le Sr Bouchaud a interjetté Appel de la part
à minima. Par Arrêt du Samedi 9 Août 1783 , la
Cour, en confirmant la plupart des difpofitions de
la Sentence , fauf quelques légeres augmentations
ou réductions des fommes adjugées , a porté à
24,000 liv. au lieu de roooo liv. les dommagesintérêts
de la deftitution , fupprimé les termes
injurieux au Sr Bouchaud contenus dans le
Mémoire imprimé , figné , G... ; condamne ledit
G... aux quinze feiziemes des dépens faits , & aux
frais de l'impreffion de 100 exemplaires de l'Arrêt.
>
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
S
RUSSI E.
I
DE RIGA , le Mars.
N vient d'établir une communication
Oréguliere de pofte de cette ville à Mofcou
; le courrier partira deux fois la femaine
, paffera par la Ruffie Blanche & Smolensko
, oùil verfera les lettres deftinées pour
les lieux de fon paffage ; d'ici à Moſcou ,
elles arriveront en 5 jours.
17
POLOGNE
SID
DE VARSOVIE, leg Mars.
La pefte ayant entierement ceffé à Cher-
Fon , plufieurs étrangers font , dit on , partis
pour aller s'y établir avec leurs familles ; le
raffermiflement de la paix & de la tranquil
lité v fera fleurir le commerce , & en accrof y
tra fans doute la population. On mande de
La Podolie , de la Wolhime & de l'Ukraine,
Nº. 16 , 17 Avril 1784.
( 98 )
!
qu'on s'y, difpofe à faire à préfent des expéditions
pour cette peninfule , d'où l'on atrend
en retour les diverſes productions de
cès climats.
Les négociations entre la cour de Vienne & la
Porte , écrit-on de Moldavie , ont été heureuſement
terminées vers le milieu du mois dernier ;
on affure que le terme de quatre ſemaines , a été
fixé pour la ratification des articles ; on dit que®
S. M. I. prendra immédiatement après l'échange
de ces ratifications poffeffion des diftricts que la
Porte cede , & qui feront incorporés au royaume
de Hongrie mais on ne dit point quels font
ces diftricts.
SUÈD Eoly M
DE STOCKOLM , le 9 Mars, 07
ST
Le Baron Cl. d'Alftromer , Commandeur
de l'ordre de Wafa , & le Directeur Baron
Jean d'Alftromer , viennent de faire frapper,
une Médaille en l'honneur du feu Docteur
Solander , qui n'eft pas moins célébre par
fes connoiffances , que par fes voyages & fes
recherches fur l'Hiftoire naturelle. Il mourut
à Londres en 1782. La médaille préfente
d'un côté fa tête , avec la fleur qui a tiré fon
nom de celui de ce Savant , la Solandra ; on
lit au bas , Daniel Solander. De l'autre côté.
eft cette légende: Jofepho Banks effigiem amici
merita D. D, D. CL & Joh. Alftromer, M.
Banks étoit , comme l'on fait , l'intime ami
du Docteur , les amis en Suede , ont cru de(
995)-)
voir lui faire hommage de cette médaille
d'un favant , également aimé & regretté en
Angleterre & en Suede , fa patrie.
ALLEMAGNE,
DE VIENNE , le 27 Mars.
L'Empereur arrivé le 24 de ce mois à
Gratz , eft attendu inceffamment dans cette
Capitale.
Les fievres malignes & putrides , qui fouventont
lieu après les inondations, commencent
à fe manifefter : mais on efpere que les
fages mefures que prend la Police , en arrêteront
le cours.
Le réglement qui défend les enterremens
dans l'intérieur de la ville , s'obferverici avec
beaucoup de rigueur. Les héritiers d'un particulier
, dont le bien montoit à environ
100,000 florins , en ont offert ces jours
derniers 4000 , pour obtenir la permiffion
d'inhumer le défunt dans le caveau de la
Paroiffe ; mais , comme on s'y attend bien ,
ils ont été refulés.
En conféquence de la défenſe qui en a
été faite ici , par un ordre fuprême , on n'a
point fait cette année la cérémonie en uſage
jufqu'à préfent, de bénir les oeufs , les viandes
& tous les autres comeftibles , prohibés autrefois
pendant tout le Carême.
Les défaftres caufés par les glaces & les inon
dations quoique fort confidérables dans nos cantons
ne l'ont pas été autant qu'on avoit d'abord
1
e.2
( 100 )
eu lieu de le craindre. Les fecours ont été abondans
pour les malheureux ; les Francs - Maçons
fur- tout le font diftingués ; la premiere loge a
donné un exemple qui a été fuivi par toutes
les autres en envoyant dès les commencement
des malheurs une fomme de 800 florins pour
les pauvres.
On raconte une anecdote affez intéreffante
, qu'on dit avoir eu lieu pendant la derniere
débacle.
On apperçut un berceau fur un glaçon ; des
gens charitables qui entendirent les cris d'un
enfant , rifquerent leur propre vie pour conferver
la fienne , & eurent le bonheur d'y réuffir.
La Comteffe de Kollowrath & quelques autres
Dames le font réunies pour prendre foin de cet
enfant, auquel on a donné une nourrice & dont on
efpere conferver les jours.
DE HAMBOURG , le 28 Mars.
Selon les lettres de Conftantinople , le
démembrement de la Crimée n'a pas eu les
fâcheufes conféquences que l'on craignoit ;
& le peuple paroît avoir fermé les yeux fur
le danger & les fuites que peut avoir ce
grand facrifice. Ce calme extraordinaire eft.
du , dit-on , à la politique du Divan, qui a
eu l'art & le fecret de mettre dans fes intérêts
les gens de loi & de religion , qu'on a
convaincus de la néceffité de cette démarche.
Les mêmes lettres ajoutent qu'il y a eu.
quelques changemens . Mustapha Bacha
d'Alep , a été relégué dans les environs de
( 101 )
Nicée ; & Derendeli Ahmed , difgracié cidevant
, a été déclaré Bacha à trois queues , &
gouverneur d'Erzerum ,
Les nouvelles publiques n'offrant dans ce
moment rien de bien important , nous rem
plirons ce vuide momentané par la fin du
précis hiftorique de l'empire Ottoman , dont
nous avons donné le commencement.
La Cavalerie Turque , connue fous le nom de
Spahis , eft compotée de Sayn , de Tymariothes
& de Spahis proprement dits. Le Corps des derniers
eft de 12,000 hommes ; leur paie prife du
Tréfor de l'Empire eft depuis 12 afpres par jour,
jufqu'à 80 , & même cent afpres. Leurs armes
foot un fibre large , des pistolets , des carabines
Les Sayms & les Tymariotes font armés de meine;
beaucoup cependant portent encore des lances,
& d'autres , fur- tout ceux d'Afie , le fervent
de l'arc & de la fleche . Ils font feu lataires mili
taires de l'Empire , & poffedent des terres qui
rapportent annuellement apx Tymariotes depuis
6000 jufqu'à 19,999 afpres , & aux Says depuis
20,000 jufqu'à 100,000 afpres ; mais pour cela
ils font obligés de fe donner les chevaux & les
armes , & en outre de fournir , favoir les Sayms
un cavalier tout armé pour chaque terre du produit
de sooo afpres , & les Tymariotes un cavalier
pour chaque terre de 3,000 afpres de revenus.
On peut évaluer le toral de ce Corps à 115,254
hommes ( 1 ) . Il eft vrai que ce nombre devient
(1 ) Bufinello porte le total à 182,054 hommes , mais on
ne peut gueres compter fur ceux de Diarbekir , de Damas ,
d'ldin , de Tripoli & d'Alep , qui forment environ un
total de 16.800 hommes, parce qu'ils font trop éloignés
de la Capitale , & que d'ailleurs on fait combien peu des
ordies du Grand - Seigneur font respectés dans ces gouvernemens.
e 3.
4.4
( 102 )
plus confiderable lorfque ce Corps fe met en
marche , mais ce font des Volontaires , qui dans
l'espérance d'obtenir un fief militaire , font la
campagne à leurs dépens. Quelques - uns de
ces fiefs font héréditaires , & on permet affez
communément aux vieux vaffaux militaires de
céder leurs fiefs à leurs enfans ou à leurs parens.
L'ufage dans la Romelie eft que ces fiefs font par
tagés entre les fils . Les Dfchiebehdfchy font
répartis en 60 Odas , dont chacune doit être compofée
de 500 hommes , mais ce Corps n'étant
prefque jamais complet , on ne peut porter chaque
Oda qu'à 300 hommes. Les Seghbahy ou
Thoprakly font fournis par les Bachas. Ils combattent
à cheval & à pied , font prefque toujours
du corps de réſerve & gardent les bagages . On
peut les porter au nombre de 4 , 000 hommes
Les Serden Gietshy font des Volontaires , dont le
nombre fe monte fouvent à 10,000 hommes Leur
paie par jour eft de 12 afpres ( 1 ) .
RESUME de l'armée du Grand Seigneur.
Janiffaires .
4
INFANTERIE.
Milice du Caire
Iferradſch •
Boftandfchy ( fi le Grand - Seigneur
marche
72,050
hom
3,000
6,000
12,000
93,060 hom.
(1 ) Bufinello ajoute encore à la cavalerie 6000 Mikladſchi
mais comme ils ne font que les, valets des Bachas , dont
chacun amene avec lui quelquefois jufqu'à 300 , & qu'ils
ne combattent jamais , ils ne méritent point de place
parmi les troupes du Grand- Seigneur. On les prend fouvent
pour recruter l'armée. L'Auteur de l'état préfent des
forces Turques ajoute encore aux troupes Turques les Serhedkuli
, qui font fur les frontieres de l'empire Ottoman ,
& Il eft dit enfin qu'en cas de beſoin Parmée peut ête
augmentée de 10,000 hommes de Bofniaques & d'Arnautes.
( 103 )
N. B. Les Mehresdfchy ne peuis
vent pas être comptés.
ARTILLERIE.
E
Toptfchy & Kumbarahdfchý .. ¹8,000
Les autres 12,000 reftent dans for
1900) 2016 2
tereffes 8,000 hom
CAVALERIE.
Spahis 12,000
Sayms & Tymariotes , x0455,254
Dichiebehdfchy [ 18,000
Seghbahn 4,000
Saden Gietfchy ou Volontaires . 10,000
09% X i : 159,254 hơn .
N. B. Les Mikladfchy ne peuvent
pas être comptés.
TOTAL g1énéral de l'armée prêteà
fe niettre en compaghe
260,314 homa
N. B. Les troupes auxiliaires de la Crimée
qui étoient de 60,000 hommes , & de 100,000
hommes lorfque le Grand- Seigneur étoit à l'armée
, font aujourd'hui un grand déficit dans l'ar- mée Ottomane.
Cette armée confidérable n'inſpire plus au
jourd'hui aux Puiflances voifines des Etats du
Grand- Seigneur la terreur qu'elle leur avoit jadis
infpirée . Elle ignore la tactique , & ne fait rien
des difpofitions qu'il faut prendre foit dans l'attaque
foit dans la défenſe , pour que les divers
corps puiffent fe foutenir efficacement . Si elle a
de malheur d'être repouffée avec perte au premier
choc , elle fond confidérablement . On fait que
dans l'été de 1774 les troupes Ottomanes , furtout
celles d'Afie ont refufé de combattre les
Ruffes . 40,000 hommes conduits par le Reis Effendi
contre les Généraux Kamenskoy & Suwa
( 104 )
sow,fe font débandées fans coup férir,& ont aban
donné le camp aux Ruffes. Un des principaux
vices que l'on obferve à l'armée Ottomane , c'eft
la trop grand quantité de bagages , qui l'em
barraffent infiniment dans les mouvemens . Char
que Bcha mene avec lui 2 à 300 chevaux. Dix
Jannifaires ont un cheval de bât & un valet qui
eft en même temps leur cuifinier , & on accorde
en outre à 20 Janniffaires un chameau , ત
chargé de deux tentes , de couvertures , d'une
outre & uftenfiles de cuifme: Au défaut de cha
meaux , le bagage des Janiffaires eft tranfporté
dans des chariots. Les Spahis emmènent à l'ar
mce un grand nombre de chevaux de bât , & c'eſt
pour cette raison qu'ils n'aiment à entrer en
campagne que lorsqu'ils pourront avoir des fours
rages verds. -Les troupes Ottomanes entrent
en campagne aux mois d'Avril on de Mais, & la
finillent dans le mois d'Octobre . Ce font fur- tout
les troupes d'Afie qui refufent de tenir plus longtemps
. C'étoit pour cette raison qu'en 1769 le
Grand- Vifir a été obligé d'abandonner Choczim;
dans l'hiver de 1773 à 1774 il avoit fait l'impor
fible pour retenir l'armée , mais un grand nombre
d'hommes, le quitta , L'entretien de l'armée
eft un grand objet de follicitude pour les Chefs ,
puifque la moindre d frase de vivres occafonne
des fouley, mens . Les Janiffaires exigent tous les
jours du riz , de la viande , de l'huile ou di
beurre , & , ce qui eft fingulier , du pain frais.
auffi long-temps qu'ils font fur le territoire du
Grand-Seigneur.Pour cette raiſon on prend toutes
Jes. précautions poffibles pour approvisionner
J'armée. La Crimée lui fourniffoit la plupart des
vivres lorfqu'on étoit en guerre avec la Ruffie
mais cette grande reffource manque aujourd'hui
à l'agmée du Grand- Seigneur. Il est encore à ret
་
( 105 )
marquer qu'on voit beaucoup de chiens à l'ar
mée . Ces animaux fortent du camp , fe débandent
à la campagne , & infeftent les environ .
On apprend de Slefwick , que le fameux
comte de S. Germain, qui s'étoit retiré ici
il y a quelques années , & qui depuis 4 ans ,
avoit quitté cette ville , pour fe rendre auprès
du Prince de Heffe- Caffel , vient d'y mourir.
Une érudition & une mémoire prodigieufes
Je fecondoient parfaitement , dit un papier publicy
dans l'attention qu'il ne perdoit jamais de vue
de la ffer tout le monde dans une ignorance abfolue
fur fon origine , fon âge & le lieu de fa naiffance.
Il prétendoit avoir beaucoup connu J, C.
& s'être trouvé à côté de lui aux nôces de
Cana , lorfqu'il changea l'eau en vin . A ce
compte , il avoit vécu près de 2000 ans ; &
on s'étonne qu'il n'ait pas jugé à propos de
vivre encore quelques milliers d'années , car
en cela , il n'y a que le premier mille qui coûte .
On lit l'article fuivant dans une lettre de
Mavence.
S. A. S. vient d'incorporer à l'Univerfité
de cette ville 17 prébendes des Eglifes colle
giales fituées dans les Etats. Les Profeff urs eceléfaftiques
, tant de Théologie que de Jurif
prudence , feront payés autant que cela fe pourra
des revenus de ces prébendes fans qu'ils aient
befoin de réfider , ni de s'affujettir au biennium.
Les rentes annuelles que l'Univerfité gagnera
par ces arrangemens , montent à 10,000 florins.
Pour cette premiere fois feulement l'Electeur
nommera les Profeffeurs de Théologie & de Jurifprudence
, & leur conférera les prébendes ; mais
Jorfqu'elles viendront à vaquer par la mort des
Prébendaires , la Faculté de Théologie & de
es
( 106 )
Jurifprudence du reffort de laquelle le trouvera
être la vacation , propoſera à S. A. S. trois
fujets dont elle choifira & nommera le plus
capable ».
Un de nos papiers offre les détails fuivans
fur cette efpece d'hommes qu'on appelle
Bohémiens , ou Egyptiens , & qui vivent
dans plufieurs parties du Nord.
Il y a actuellement dans le College des Réformés
à Effayd en Tranfylvanie un de ces Bohé
miens qui étudie la Théologie avec fuccès , &
qui y mene le vie la plus exemplaire . Le Magiftrat
de Kafenbourg fe donne beaucoup de
peine pour engager les hommes de cette dénomination
à envoyer leurs enfans à l'école
mais il trouve de leur part de grands obftacles
. Il y a des meres qui croient que les y
envoyer , c'eft les livrer à l'écorcheur. On a
été obligé de les y conduire de force. Ils tiennent
fortement à leur maniere de vivre ; l'anecdote
fuivante , offre une preuve de leur caractere
opiniâtre. Lorfqu'on leur fit connoître l'intention
de l'Empereur relativement à l'éducazion
de leurs enfans , un Egyptien alla vendre
fon cheval à Deva , en reçut fix florins , &
de retour chez lui , employa cet argent à différens
ufages. Après cela , il alluma un grand
feu , & y mit fa tête pour ne pas furvivre , ditil
à la perte de la liberté de fa nation . On peut
diftinguer en Tranfylvanie 4 fortes d'Egyptiens
ou Bohémiens. Ceux qui s'adonnent à la mufique
, au commerce de chevaux & à la ferru-
-rerie , & ce font les plus policés . Ceux qui cherchent
l'or dans les fables & ceux- là font les
plus utiles ; ceux qui vont prefque nuds &
qui ne vivent que de vols ; ceux enfin qui
,
( 807 )
s'occupent à dire la bonne aventure ; ces der
niers forment le plus petit nombre, Il y en a
très- peu en Hongrie parce qu'on les y force à
s'occuper. Ils ne difent pas qu'ils volent quand
ils prennent quelque chofe ; c'eft un héritage
qu'ils recueillent ; mais ils n'héritent jamais dans
le Canton qu'ils habitent .
1
291
ITALIE
DE LIVOURNE , le 12 Mars.
Le Capitaine & l'équipage du bâtiment
Anglois , la Grande Ducheffe de Tofcane , fout
arrivés ici . Le malheur qu'ils ont efluyé , eft.
d'autant plus extraordinaire , que ce font 3.
hommes feuls qui fe font emparé du bâtiment,
& qui les ont , pour ainfi dire , forcés
de l'abandonner. On ajoute qu'il n'y a eu
que 2 morts , au lieu de 3 , le pilote & le timonier.
Parmi les perfonnes reftées à bord,
on compte la femme du Capitaine , un Aide
de Camp du Général Elliot , & le fieur
Bennet
Un bâtiment Napolitain , arrivé ces jours
derniers , rapporte qu'il a rencontré la frẻ-
gate Angloife , envoiée à la pourfuite de la
Grande-Duchefe de Tofcane . Elle l'a appellé
à l'obéiffance , pour lui demander s'il
n'avoit point de nouvelles . Lui ayant répondu
, qu'il avoit vu fur les côtes de la
plage Romaine un vaiffeau à 3 mâts , qui
paroiffoit gouverner mal , la frégate Angloife
l'a renvoyé & a dirigé fur le champ fon cours
e 6
( 108 )
"
dence côtés, dans Befpérance , que le navire
indiqué étoit celui qu'elle cherchoit ma
On expoſe ainfi les raifons pour lefquelles
la Régence de Tunis a déclaré la guerre à
la République de Venife.
4
I.
Au
Marchands Tunifiens freterent & chargerent à
Alexandrie un Bimem Vénitien. Arrivéa Tunis,
le Bey inftruit qu'il y avoit des malades dans
P'équipage , le força de fortir fur le champ du
Port , & il fe refugia à Malte , où il arriva
trois jours après. Le grand Maître fecourut les
malades qu'il fit mettre en sûreté , & ordonna
de bruler le vail au & les marchandifes. Le
Bey a voulu que Venise lui payar les dernieres ,
& a demandé 14000 lequins ie Sénat a répondu
qu'il n'avoir passordonné de brûler le vailleau
que s'il l'avoit été , c'étoit la faute do Bey
que d'ailleurs fes fujets perdoient le navire Après
diverfes negociations fans fuccès , la Republi
que envoya le Capitaine Querini avec un vaineau
de 74 canons , une fregate & un chebec pour
traiter avec le Bey ; on lai offrit 4000 fequias ,
il les refufa, & déclara la guerre. Alors te Com
mandant Vénitien prit à bord le Conful de la
République , & mit à la voile . Le Sénat a fait
équiper une efcadre qui , fous les ordres da
Chevalier Eno , va fe joindre à celle du Capitaine
Querini qui croife devant le goulet de
Tunis , & demander au Bey raifon de les préten
Commencement de
l'année
derniere
,
dep
€
ANGLE THEIR ROE, Jova
DE LONDRES, le 6 Av
3.50
Levice-Amiral Gambiek, qui va remplat
(( 109 ))
cerà la Jamaïque l'amiral Rowley, eft ar
rivé à Port-Royal , leiro Janvier dernier,
avec l'Europe de 5o canons, la Flore de 36 ,
Iphigénie de 31 , & le floop le Swan de 16 ,
il a laiffé à Madere le Janus de 44 , & une
autre vaiffeau de fon efcadre . Il avoit touché
le 3 Janvier à Antigoa, & les à S. Chriftophe,
où les troupes Françoifes s'embarr
quoient pour évacuer cette ifle . 5748
Les nouvelles du dehors , dans la circonfrance
préfente , n'ont plus le même intérêts
les élections qui fe font actuellement , occu
pent l'attention générale de la nation , qui
ne s'en détourne plus. Les fcenes qui ont or
dinairement lieu dans ces circonftances , fe
renouvellent , & nos papiers en font quelquefois
des tableaux plaifans.
Les changemens que la diffolution du Parlement
a opérés dans les hommes , les manieres
Tes chofes font très variés . Semblable à la mort ,
elle a fait difparoître toutes les diftinctions. Le fier
& vain courtifan s'incline devant l'ouvrier grof
her;il le falue , il lui demande fa protection ; if
prend avec respect la main du Cordonnier , &c
Tui témoigne humblement combien il defire d'ar
voir l'honneur de le représenter au Parlemente
Milady donnant à fa figure l'air le plus gracieux,
entre dans la cabane du payfan , avec des prée
fens, pour la bonne femme & pour les chers
petits enfans s'il y a un malade dans la famille ,
fon Médecin eft auffi - tôt mandé pour le foigners
elle va encore plus loin , les jeunes Fermiers la
regardent ; ils parlent de la liberté & de la propriété
, Milady s'approche , les falue ; elle ne leur
( no )
reur ,
Préfente pas la joue, parce que c'eft la mode françoife
, & tout ce qui vient de France eft én horelle
les falue à l'angloife , & préfente fes
levres délicates & vermeilles aux levres groffieres
& pourprées des payfans. Cent chevaux de
poffe fur les dents ont déja légué leurs cadavres
aux corbeaux . Les Juges de campagne ont quitté
toute affaire , aucun ne recevroit a préfent une
information contre un contrebandier , un filous
un voleur , un vagabond. Toute juftice eft fuffpendue
jufqu'après les élections . Plufieurs Marchands
ont été payés de dettes défefpérées. Les
Seigneurs terriens ont oublié les torts de leurs
voilins ; & il n'y a plus de renvoi de Fermier
qui ne paie pas , ni de faifie , ni de vente d'effeis
pourfe remboufer. L'infolence des cabaretiers
a augmentée ; ils n'ont que de mauvais vins , de
mauvaifes liqueurs. Quantité de gens font déja
des préparatifs pour paffer fur le continent . Il est
reconnu que le fud de la France où l'on vit à bon
marché , n'eft pas moins convenable aux conftitutions
foibles, qu'aux bourſes épuifées des Anglois.
Un autre papier peint ainfi le mouvement
général qui exifte à préfent par- tout , & ces
détails peuvent dans ce moment tenir là
place des faits qui nous manquent.
1
Grand bruit , grand fracas par - tout ; les routes
font couvertes de chevaux & de voitures
tout est en mouvement dans le Royaume pour
P'élection générale. Que le ciel ait pitié des Marchands
de weiinfter , & des chevaux de poffe ;
des premiers rifquent de ne pas voir leurs billets
payés , & les autres vont éprouver une fatigue
dont ils ne feront pas rémis demain . C'ef
à préfent qu'existe une parfaite égalité parmi les
hommes ; le payfan voyage dans les carroffes da
( 111 )
Lord , & le Lord l'accompagne à pied . Chaque
Electeur fe fent un être important ; & fi un ou
deux de fes dépendans ont promis de voter avec
lui , il s'agite fans ceffe , & court de tous côtés
pour perfuader à fes connoiffances qu'il eft fort
occupé , Charles , Charles eft le mot qu'il a tou
jours à la bouche ; parce qu'il fe donne beaucoup
de mouvement , il croit être fort utile . I néglige
fes propres affaires , & fe ruine , parce qu'il
fe croit trop intéreflé à celles de la nation.Les
jeunes Dames fe levent tous les jours une heure
plutôt qu'à l'ordinaire ; elles emploient leur influence
dans les familles , & briguent les fuffra
ges de leurs connoiffances pour leur favori.
Elles ne parlent que de Charles ; car quoique
Charles ne foit ni le plus bel homme ni le plus
galant du monde , on fait qu'il eft très - paffionné
pour les Dames , & qu'outre cela il a parlé comme
un ange contre la loi du mariage. Les habitations
, fi long- tems défertes , de la campagne ,
font remplies de leurs propriétaires qui ne les
vifitent que tous les 7 ans , & l'Ecoffe jouit
du plaifir rare de voir les grands hommes qui
appauvriffent leur pays pour en aller manger le
produit dans un autre. Mais nourrie dans fes préjugés
héréditaires , elle les regarde avec une forte
de refpect religieux , & reçoit leurs ordres fuprêmes
fans ofer prétendre à affurer fa liberté
naturelle , ou à pourvoir à fon bonheur focial .
Maintenant les phrafes banales , les mots Pitt ,
prérogative , ferépetent de tous côtés . Les places
font remplies d'affiches , & les cabarets de poli
tiques qui differtent & boivent fur tout. L'hif
toire de la vie de chaque Candidat eft rappellée
à la mémoire ; & fi elle n'offre rien qui annonce
une turpitude morale , on recueille les petites
anecdotes auxquelles la fragilité humaine a pu
( 112 )
donner lieu. Ses penchans , fes goûts font recher
chés & trompérés par tout par le zele à voix de
Stentor. En même tems le Candidat vêtu fimplement
, vit avec le peuple , lui touche dans la main
lui fert à boire , boit avec lui , lui offre du tabac ,
& harangue , qu'il fache ou qu'il ne fache point
parler, chante avec on fans voix , embraffe les
femmes jeunes & vieilles , jolies ,& laides . Il faut
qu'il foit ivre tous les fo'rs , que le lendemain i
foit debout de bonne heure , qu'il court quel
que temps qu'il faffe tels font les plaifirs des
Electeurs.
:
L'intrigue en effet n'eft pas délicate ; elle
employe toutes fortes de moyens pour fert
vir ou pour deffervir. M. Fox , qui a un par
ti nombreux contre lui , & qui n'a pas re
noncé à l'enoir de fe faire réélire , pour re
préfenter Weftminster , parut le 30 du
mois dernier au lieu de l'életion , ainfi que
fes concurrens , fir Cecil Wray , & le Lord
Hood , qu'on a engagé à fe mettre fur les
rangs .
Ce dernier étoit accompagné d'un corps nom
breux de matelots portant différens pavillons , &
entr'autres celui de la Ville de Paris ; on fent avec
quel enthoufiafme & quelles acclamations il fur
regn , & combien on doit fonier d'efpérances
fur fon élection . M. Fox avoit de fon côté une
faite qui portoit deux drapeaux , fur defquels
étoient écrits : Fox & liberté , prospérité & durée
à l'Hôpital de-Chellea's point d'impôts fur lesfere
pantes. Ces deux dernieres devi es retomboient fur
Sir Cecil Wray , qui avoit proposé un impôt fur
Les domestiques du fexe , & qui dans une des der
mieres féances de la Chambre des Communes, cae
( 113
prima un voeu pour la deftruction de l'Hôpital de
Chelfea , à la conftruction duquel le grand- pere de
› M. Fox a , dit - on , contribué pour une Comme de
5oool. ft . Ces deux circonftances ont nui dabord à
Sir Cecil Wray ; lorfqu'on recueillir les voix la
premiere fois , il y en eut 302 pour M. Fox , 264
pour le Lord Hood , & 238 pour Sir Cecil Wray.
Le 2 , la même gradation a été obſervée ; mais la
majorité pour M. Fox futmoias confidérable qu'on
n'avoit lieu de s'y attendre. Ses ennemis avoient
eu foin de répandre par les papiers publics une
imputation de nature à lui en faire perdre plufieurs
; c'étoit une lettre deTaunton , conçue ainfi
-4 . » Auiourd'hui 27 Mars , on a décréte l'honorable
C. J. F. pour crime de fubornation. Voici
le fait tel qu'il a été préfenté au grand Juré - Il
y a un an que M. F. reçut une lettre d'un Francenancier
de Brigedwater contenant un compte en→
tre eux , & dans laquelle il étoit prié de faire
connoître en faveur de qui il vouloit faire voter
la Majorité du Bourg. M. F. en réponſe envoya
sune lettre de change , montant de ce qu'il devoir,
& défigna une perfonne comme celle fur laquelle
il defiroit que l'élection tombât . Cette lettre étant
tombée en certaines mains , on en a fait l'ufage
qui a amené le décre , &c .
Cette piece , au moins finguliere , ne fembloit
pas devoir avoir l'effet qu'elle a eu ; il n'eft
gueres vraisemblable qu'un Miniftre d'Etat fe
fue mis ainfi à la difcrétion d'un particulier
fans confiftance; les papiers qui traitent le plus mal
M. Fox dans ce moment , ne balancent pas à
fairee cet aveu ; mais ils ne le font que depuis que
les voix ont changé , & qu'elles ne font plus à
fon avantage ; il a eu la majorité les deux premiors
jours , il a eu la minorité les deux derniers
; aujourd'hui le Lord Hood en avoit 3730;
ン
( 114 )
Sir Cecilway 3522 , & M. Fox 3413. Il faut voir
fi aux prochaines élections la chance tournera en
fa faveur ; les voix doivent encore fe renouveller
quatre fois avant de terminer l'élection.
-
L'élection des membres pour la ville , le
continue à Guildhall. Des douze Candidats
qui s'étoient préfentés , fept feulement étoient
reftés au fcrutin. MM. Pitt , Brook, Warfon ,
fir Watkin Lewes , Newenham , Sawbridge
, Atkinſon & Smith. Après le premier
-fcrutin , M. Pitt , qui n'avoit eu que se
voix , s'eft retiré . M. Smith l'a imité enfur
te. Il en est resté 5. MM. Watfon , Lewes ,
Newenham & Sawbridge ont réuni le plus
de voix , tout paroît être fini à préſent mais
il refte, encore à M. Atkinfon un ſcrutin à
demander , fes amis l'engagent à ufer de fon
droit.
& Cette élection a offert une circonftance
intéreflante & flatteufe pour M. le Marquis
de Bouillé ; il s'étoit trouvé à Guildhall ;
M. Watfon qui l'apperçut , le montra à l'Affemblée
, & fit l'éloge de fa conduite pendant
la guerre , en difant que la protection
qu'il avoit accordée aux propriétés anglofes
, avoit des droits à la reconnoiffance de
la nation. Cet éloge fut reçu avec acclamations
; tout le monde s'empreffa d'y applaudir.
Une autre diftinction flatteufe qu'a reçue
ici ce Général , mérite d'être faifie.
Le 11 du mois dernier , il y eu à London-
Tavern une affemblée des Négocians & Planteurs
intéreffés au commerce des Ifles de la Gre(
115 )
---- rénade
, Grenadines , S. Vincent , la Dominique ,
Tabago , S. Chriftophe , Nevis & Montferrat .
Il y fut pris les réfolutions fuivantes :
folu unanimement que cette affemblée pénétrée
du plus profond fentiment de reconnoiffance
pour l'humanité , la justice & la générofité , qu'à
déployées d'une maniere fi noble & fi exemplaire
, S. E. Mr le Marquis de Bouillé dans
fes conquêtes , & fon commandement général
defdites ifles , pendant la derniere guerre , demande
la permiffion d'offrir à S. E. ce témoi
gnage public de fa vénération & de fon eftime.
Réfolu qu'un Commité confiftant en Sir
W. Young , Baronnet , le Lieutenant- Général
Robert Melville , W. Woodley , R. Neave ,
Walter Nisbet , Robert Udney & J. A. Rucker ,
fe rendra chez S. E. avec une copie de ces réfolutions
, & le priora d'honorer cette affemblée
de fa compagnie à dîner dans ce lieu le
jour qu'il lui plaira de fixer , avec ceux de fes
amis & de fes compatriotes qu'il voudra amener.
Refolu qu'une piece d'argenterie fera
préfentée à M. le Marquis de Bouillé au nom
de cette affemblée , comme un foible tribut de
la reconnoiffance due à fa Magnanimité & à fa
Juftice , que le Commité fera préparer cette
piece fur laquelle on gravera la fubftance de
la premiere réfolution ,
« M. le Marquis de Bouillé , lorfque l'on lui
remit ces réfolutions , y fit la réponſe ſuivante :
MM. , recevez tous mes remerciemens de l'honneur
très-grand & très - diftingué que vous me
faites , & dont je fuis fenfiblement pénétré.
Ma conduite dans les Colonies des Indes occidentales
, qui par le fort de la guerre font tombées
fous la domination de la France , eft l'effet
des exemples de magnanimité & de juſtice don
( 116 )
nés par mon Souverain & le réfultat naturel decette
haute eft me & de cette confidération que j'ai toujours
eu pour une nation auffi refpectable & auffs
célebre que celle de la Grande- Bretagne. Je ne
puis en conféquence attribuer le prix que vous
voulez bien donner à mes actions , qu'à la généro
fité de vos fentimens dont je conferverai.conftamment
le fouvenir.
Ce fut le 27 que le repas fut donné à M. de
Bouillé le Comte d'Adhemar s'y trouva ; on y
but les fantés du Roi de France & du Roi d'Ane
gleterre ; on fit le voeu d'une paix permanente &
d'uneamitié durable entre les deux nations . Dans
te Toft à M. de Bouillé , on ajouta ce fouhaite
puiffent nos ennemis être, toujours généreux , &
nos amis toujours fideles ! M, de Bouillé but à
Ja profpérité des ifles à fucre.
Pendant que la nation s'occupe des élections
, & que l'on en attend les réſultats , quelques
papiers contiennent des avis aux Eleci
teurs pour profiter de la circonftance , pendant
laquelle ils font quelque chofe dans la
nation.
La diffolution du Parlement étant une affaire
déterminée , on ne peut regarder comme une
chole peu convenable quelques mots aux Elec
teurs fur leur conduire dans cette circonstance
critique . Un célebre Ecrivain a dit que le peuple
d'Angleterre n'eft libre que quand il s'agit de
choir une nouvelle Chambre de Communes. Si
cette affertion eft vraie , il doit confidérer ce moment
comme le plus précieux & le plus important
qu'ilait à faifir . Les pensées d'une nation libre dans
une telle conjoncture ne doivent pas être fixées ene
tierement fur le préfent, mais doivent fe diriger fur
l'avenir. Elle doit fonger que la conduite ne l'af
( 117 )
fecte pas feule, qu'elle influera fur les libertés ,
les propriétés, & le bonheur de fes defcendans en
général . Si elle réflechit fur fa fituation , fur les
devoirs qu'elle lui impofe , elle s'attachera à mettre
de la prudence & de la circonfpection dans les
choix qui feront faits aux nouvelles élections.
On le refuſera à l'intrigue & à la corruption . Le
bon fens apprendra que quiconque achette eft prêt
arevendre s'il peut gagner fur le marché. On exclara
en conféquence tous les hommes foupçonnés
de cette baffeffe . Le pouvoir eft actuellement entre
les mains des Electeurs , ils font les gardiens
de leur pays ; toute la nation a les yeux fur eux ;
elle attend de leur conduite & de leur honnêteté
l'efpérance d'être foulagée du fardeau qui l'accable.
Qu'ils ne fe laiffent pas féduire par le fourire
d'un Duc , les flatteries d'un Comte , la familiarité
d'un Vicomte , les égards d'un Baron , l'humilité
d'un Chevalier , & la civilité d'un Ecuyer .
Qu'ils fongent que ce ne font que des difpofitions
momentanées, employées pourparvenir à leurbut..
Ils font généreux enpromeffes , pour que les élécteurs
le foient en effets ; ils fe foumettent àlêtre
leurs efclaves pendant peu de jours , pour les affervir
eux-mêmes pendant plufieurs années , & peutêtre
pour jamais. L'intérêt des Electeurs eft de fe
tenir en garde contre eux. L'homme honnête ne
s'abaiffe point à devenir hypocrite & vil ; il renonce
à la dignité de repréfentant , s'il ne peut l'obtenir
que par- là aux dépens de fon honnneur.
La forme de ces avis qui fe multiplient
beaucoup, varie un peu, c'est ainsi qu'on en
préfente quelques-uns dans un autre papier.
Il n'y a point d'événement de Phiftoire de
cette nation , dit un de nos papiers , plus uniwerfellement
condamné que l'ufurpation de
( 118 )
Cromwell ; mais il n'y a rien dans la nature.
des chofes qui empêche un ufurpateur de gouverner
doucement , & de confentir à voir reſtraindre
fon pouvoir illégal par de bons & fages,
réglemens . Cromwell , par exemple , voulut bien
laiffer mettre à fon pouvoir des bornes plus
grandes qu'on ne s'y feroit attendu de la part
de ce tyran. Par l'acte qui le conftituoit protecteur
, il ne pouvoit diffoudre un Parlement
avant cinq mois de féances ; fi les Bills qui lui
étoient préfentés par le Parlement , n'étoient
pas confirmés par lui dans le temps de vingt.
jours , ils paffoient en loix fars fon confentement.
il confentoit à convoquer un Parlement qui
feroit formé légalement par une élection libre
au moins une fois l'année. Parmi plufieurs autres
réglemens falutaires , Cromwell confentoit
à ceux-ci ; que perfonne ne feroit admis dans
le Confeil privé fans l'aveu des deux Chambres
du Parlement ; que l'armée feroit à la
difpofition du Parlement ; que le Chancelier
& tous les autres Grands - Officiers de l'Etat
feroient approuvés par les deux Chambres ;)
que chaque membre de la Chambre des Communes
jureroit folemnellement à fon élection
qu'il employeroit tous les efforts en fon pouvoir
à conferver les droits & les privileges du
peuple. Affurément , dans un moment
où une réforme parlementaire eft l'objet du
voeu général , quelques- uns de ces réglemens
ne font pas indignes d'attention .
f FRANCE.
1 )
DE VERSAILLES, le 13 Avril.
Le 4 de ce mois, le Roi , accompagné de
( 119 )
Monfieur , de Madame ', de Monfeigneur
Comte d'Artois , & Madame Elifabeth de
France , affifta dans la chapelle du Château :
à la bénédiction des Palmes , & entendit enfuite
la Grand'Meffe , chantée par fa Mufique,
& célébrée par l'Abbé de Ganderatz ,
Chapelain de la Grande Chapelle . La Reine
y affifta auffi , ainfi que Mefdames Adelaïde
& Victoire de France : la Comteffe de Bearn
fit la quête. 5.2
>
Le , la Reine s'étant rendue, en cérémonie
à l'Eglife de la Paroiffe de Notre - Dame,
y communia des mains de l'Evêque Duc de
Luynes , fon Grand - Aumônier ; la Princeffe
de Lamballe , Surintendante de fa
Maiſon , tenant la nappe , qui étoit foutenue I
par l'Aumônier de quartier. Le même jour ,
Madame communia dans la même Eglife ,
des mains de l'Abbé de Moftuejols , fon premier
Aumônier , la Ducheffe de Vauguyon
& la Comteffe de la Tour d'Auvergne , tenant
la nappe. Madame Victoire de France"
communia également des mains de l'Evêque
d'Evreux , fon premier Aumônier , la Ducheffe
de Civrac, & la Princeffe de Ghiftel
tenant la nappe. Le 6 , Madame Adelaïde
de France communia auffi dans la même
Eglife des mains de l'Evêque de Pergame
fon premier Aumônier , la Ducheffe de Nar- "
bonne, & la Ducheffe de Laval tenant la
nappe.
•
Le 7 , Monfieur s'étant rendu en cérémonie
dans la même Paroiffe , y communia des
( 120 )
mains de l'Evêque de Seez , fon premier
Aumônier , le Duc de Fleury , & le Duc de
Mailli tenoient la nappe. Madame Elifabeth
de France communia également le même
jour , des mains de l'Evêque de Senlis , premier
Aumônier du Roi , la Comtefle Diane
de Polignac , & la Princeffe de Ghiſtelle
tenant la nappe.
Le fieur Cuffac , Libraire , a eu l'honneur
de préfenter au Roi la troisieme livraiſon
des oeuvres de Plutarque , propoféés par
foufcription, en 24 vol. in-8°. Ce volume
qui forme le XIIIe . de la Collection , & le
premier des oeuvres morales eft orné du
portrait allégorique d'Amyot ( 1 ).
DE PARIS, le 13 Avril
La place de Bibliothécaire du Roi , vacante
par la mort de M. Bignon , Confeiller
d'Etat , a été donnée à M. Lenoir. Cette fasja
veur lui fut annoncée par S. M. elle-même ,
qui lui dit en même temps : « J'efpere que
vous garderez toujours la Police , du moins
(1 ) Ce portrait fé délivre féparément , en faveur de
ceux qui font des collections de portraits des grands
hommes. La foufcription de l'ouvrage eft encore ouverte
chez le fieur Cuffat , rue du vieux Colombier , qui s'eft
déterminé à la prolonger , pour
& de l'apprécier :
ger éloigné , de connoftre cette donner le temps à l'étran
mais elle fera fermée fans retour au moment où paroîtra
la quatrieme livraiſon , qui ne tardera pas ; on préviendra
parun avis de diftribuée. Alors on
nepourra plus fe procure où elle e , qu'en re faifant
cet
inferire , & en s'obligeant à prendre la fuite, au prix den
liv. 5 fols le vol in-8°. broché.
» tant
( 121 )
>> tant que vos forces vous le permettront.
Les Holl nicis , & même les Bafques , lit - on
dans quelques lettres de Bretagne , auroient pu
tirer un grand parti des cachalots échoués , s'ils
avoient été fe jetter fur leurs côtes . Mais les pêcheurs
de la Baffe - Bretagne , peu au fait de ce
genre d'exploitations , ont laiffé dépérir & même
pourrir la plupart de ces animaux , en forte qu'on
n'en retirera pas le quart du profit qu'on s'étoit
promis. Il eft fâcheux qu'une fi heureuſe aubaine
n'ait pas été plus profitable aux habitans
de ce canton .
On dit que le Confeil d'Etat a décidé la
grande queftion , au fujet du commerce des
Américains dans les ports de Bretagne ; il
s'agiffoit de regler s'ils feroient tous ouverts
ou s'il n'y en auroit qu'un feul ; le Roi a
arrêté que tous les ports de Bretagne feroient
le commerce dans l'Amérique Septentrionale
, & recevroient les retours , fans
que l'un fût plus favorifé que l'autre.
·
C'est peut être aux dangers auxquels les
marins font fréquemment expofés ,
lit - on
dans une Lettre de la Rochelle , à la folitude &
au filence dans lefquels ils paffent une partie de
leur vie , que quelques - uns doivent cette préfence
d'efprit qui les rend capables des actions
les plus rares & les plus dignes d'éloges . Pierre-
Martin Villedieu , natif de Louisbourg , patron de
chaloupe , employé pour le ſervice du Roi à l'ifle
d'Aix , furpris par la tempête qui s'éleva fur ces
côtes le 17 Janvier dernier , l'obfcurité de la nuit
ne lui permettant plus de chercher a fe réfugier ,
fe jugeant cependant affez près de terre pour que
fes deux fils , qui naviguoient avec lui , puffent
la gagner à la nage , les engagea à fe fervir de çe
No. 16 , 17 Avril 1784. f
( 122 )
moyen pour le fauver , en le laiffant ainfi qu'un
domeftique fort âgé , paffager fur la même chaloupe
; ajoutant qu'il feroit fâcheux que deux jeunes
gens de leur âge perdiffent la vie pour l'ef
poir douteux de fauver deux vieillards . Les fils de
Villedieu , fans écouter leur pere , le faifirent par
fes habits , fe jetterent à la nage , & malgré l'impétuofité
des flots , l'amenerent à terre , où l'un
d'eux refta pour prendre foin de fon pere , tandis
que l'autre retourna pour ſauver le vieux domeltique
, & y réuffit M. le Maréchal de Ségur ,
inftruit de cet évenement , a accordé à Villedieu
1500 liv. pour rétablir la barque , & M. le Contrôleur-
Général a fait délivrer à ſes fils , le 18
du mois dernier , en préſence des Membres de
la Chambre de Commerce & de plufieurs Négociants
, une fomme de 300 livres , en récompenfe
du courage & des fentimens qu'ils ont mar
qués dans cette occafion . La Chambre de Commerce
lear a compté en même temps 240 liv.
-
A ce trait intéreffant nous en joindrons
un fecond , que l'on nous mande de Landau
, & qui ne le paroîtra pas moins à nos
Lecteurs.
« Nicolas Brendlé , natif de Forbach dans la
Lorraine allemande , fergent vétérant au régiment
Royal- Deux-Ponts , fut embarqué à Boston
le 7 Décembre 1782 , avec un caporal & 9 hommes
, fur un bâtiment de tranfport chargé de vivres
pour l'Eſcadre de M. le Marquis de Vau
dreuil ce bâtiment fortit avec l'efcadre le 24 du
même mois , en fut féparé le 3 jour , pris le 29
Janvier 1783 par le vaiffeau anglois le Jupiter ,
& conduit à Antigoa , où il arriva le 8 Février.
Lorfque le bâtiment fut amariné , les matelots
Anglois pillerent les havrefacs deBrendlé & de fon
détachement , malgré les défenfes & les efforts
( 123 )
du Capitaine & des Officiers du Jupiter: Ceux - ci
voulurent profiter du fâcheux état dans lequel ils
fe trouvoient pour les débaucher ; ils leur offrirent
50 guinées à chacun , 10 de plus au fergent,
& leur congé à la fin de la guerre , lorfqu'ils feroient
arrivés en Angleterre , d'où ils repafferoient
dans leur patrie . Brendlé ne fut point tenté par
ces offres féduifantes ; & prenant la parole , il
dit à fon détachement , d'un ton ferme & élevé :
Mes amis , que 50 guinées ne vous éblouiffent pas
n'oubliezjamais que vous êtes de Royal - Deux- Ponts ;
reftez fideles à votre Roi & à votre patrie ; je
poffede 25 louis , ils font à vous , & vous pouvez
en difpofer comme il vous plaira. Le brave Brendle
a tenu parole ; il a employé tout ce qu'il avoit
pour procurer à fes foldats ce dont ils pouvoient
avoir befoin en habits , en linge , en fouliers , en
vivres , pendant 2 mois qu'ils furent prifonniers
à Antigoa ; c'eſt par ce trait de patriotisme qu'il
a confervé neuf braves gens à la patrie ; il les a
ramenés au Régiment Royal - Deux- Ponts , en
garnifon à Landau , où il eft arriyé le 14 Décem
bre 1783 .
J
Le même Régiment fournit encore une
anecdote , qui n'intéreffera pas moins nos
lecteurs. La derniere eft un trait de patrio
tifme ; la fuivante en eft un d'amour maternel.
Elifabeth Eberts , fille de Sébastien Eberts ,
Grenadier vétéran au régiment Royal - Deux-
Ponts , époufa , le 3 Avril 1780 , Henri Gabel ,
Grenadier au même régiment , la veille de fon
embarquement pour l'Amérique. Elle accoucha
d'une fille le 20 Mars 1781 à Rhodeifland . Le
régiment en partit au mois de Mai pour l'expédition
d'Yorck Town en Virginie . Pendant la
f 2
( 124 )
routs , "Elifabeth portoit fon enfant , tantôt ſur
fes bras , tantôt fur fes épaules ; elle fut apperçue
par des Américains qui accouroient en
foule pour voir paffer les troupes françoifes.Plufieurs
d'entr'eux pénétrés d'admiration pour cette
bonne mere , lui propoferent de lui vendre fon
enfant , & de la délivrer par-là d'un fardeau qui
devoit lui être à charge ; elle les refufa conf
tamment , & quelquefois avec toute la vivacité
& même l'énergie de la femme d'un Grena
dier. Le régiment Royal Deux- Ponts arriva à
Harford , Capitale de la Province de Connecticut,
où l'armée fe raffembla & où elle féjourna . Là
plufieurs familles américaines firent à Elifabeth
la même propofition de vendre fon enfant , &
lui offrirent jufqu'à 150 & 200 piaftres . Elles
Ja preffoient vivement ; laiff- z- moi tranquille
deur dit - elle , je ne donnerois pas mon enfant pour
toute votre Amérique. Enfin un riche particulier
de Harford & fa femme , mariés depuis longtemps
& fans enfans , lui offrirent d'adopter
& de reconnoître fon enfant pour le leur
lui affurer leur fortune & d'en paffer le contrat
par devant les Tribunaux civils & eccléfiaftiques.
Des offres auffi féduifantes n'ont pu
' étouffer l'amour maternel dans le coeur de cette
mere refpectable ; elle a preféré de porter fon en-
"fant de Rhode- ffland en Virginie , & de Virginie
à Bolton , pendant une espace de 650 neues.
Les Généraux François & les Chefs du régiment
-Royal - Deux-Ponts ont cru devoir récompenfer
ce trait qui mérite d'être cohnu ; ils ont fait
préfent de 25 Louis à l'enfant & à la mere ; l'un &
l'autre font actuellement à Landau où le régiment
tient garnifon, krite
• de
Le danger de confier l'arfenic à des particuliers
, pour des ufages domeftiques , &
d'en laiffer délivrer par les Apothicaires , eſt
( 125 )
connu par une foule d'exemples ; on vient,
d'en voir un nouveau qui mérite l'attention
des Magiftrats , & qui follicite un réglement.
C'eft ainfi qu'on nous le mande de
Grenoble.
Madame de Valernod , veuve du Marquis de
Murat , Préfident à Mortier au Parlement de
Dauphiné , étoit dans fon Château de la Saône ,
près Beaurepaire : elle y avoit fait transporter
des provifions de bouche , qu'elle avoit trouvées
dans la fucceffion de fa mere , morte en fon châ
teau de Vernaux , en Bugey. Parmi ces provi
fons , elle crut trouver de la farine d'orge , dont
fa mere faifoit beaucoup d'ufage. ( C'étoit de
Parfenic préparé avec de la farine ordinaire . )
Le 23 Mars , Mme de Murat commande une
foupe de cette farine , affaifonnée avec des jaunes
d'oeufs. On la lui fervit à dîner. Elle étoit à
table avec deux de fes fils , le Comte & le Marquis
de Murat , & le Vicaire de la Paroiffe de Lemps-
Leftang. M. de Murat l'aîné fervit cette foupe ;
il en donna d'abord à fa mere , au Vicaire ,
fon frere , & finit par s'en fervir à lui -même.
à mesure qu'il la fervoit chacun la mangeoit
avec empreffement. MM. de Murat & le Vicaire
mangeoient encore leur portion lorfque
Mme de Murat , ayant achevé la fienne éprouva
fubitement des convulfions & des fimptômes
très-allarmans. Bientôt après , fes fils , avant
d'avoir achevé la leur , éprouvent , ainsi que le
Vicaire, les mêmes effets. Tous les gens de la
maiſon accourent ; mais comme le château eft
ifolé , les fecours font lents , & les remedes mal
adminiftrés dans le principe. La Marquife de
Murat meurt le lendemain matin , fur les dix
heures , après avoir éprouvé des tourments &
"
#
f3
à
( 126 )
des contractions & horribles , que fon corps
n'avoit plus qu'un pied & demi de longueur.
M. de Murat l'aîné a été le premier hors de
danger , parce qu'il avoit moins mangé de la
fatale foupe . L'état de fon frere a fait craindre
pour les jours , jufqu'au 27 ; & à la même
époque le Vicaire étoit encore dangereufement
malade . MM . de Murat doivent particulierement
leur guérifon aux foins de M. Daumont
, Profeffeur en Médecine de l'Univerfité
de Valence , qui ne put arriver que le
troifieme jour à minuit , il les fit mettre dans des
Bains , & leur fit boire fans relâche quantité
de lait & d'eau.
Nous emprefferons toujours de revenir à
la vérité , lorsqu'on nous aura induit en erreur.
Notre tâche eft de rendre compte des
faits , d'après les relations & les détails que
l'on nous fait paffer. Si quelquefois les auteurs
les exagerent , nous ne fommes pas à
portée de les vérifier , lorfqu'ils fe font paffés
loin de nous ; & auffi- tôt que nous fommes
avertis , nous nous faifons un devoir de les
rectifier . Ce font fur- tout les événemens fâcheux
qui font fufceptibles d'exagération .
Le témoin ou la victime de ces événemens
écrivant au moment où ils arrivent , voit
fouvent tout en mal , & quelquefois ne voit
pas tout. C'eft ce qu'a éprouvé celui qui
nous a fait paffer une lettre de Sainte- Menehould,
inférée dans le Journal du 20 Mars ,
No. 12 , page 126 & fuivantes. Le fieur
Mouton , fubdélégué de l'Intendant de
Champagne , a fait fur cette lettre des ob
fervations , dont nous tranfcrirons fidele(
127 )
ment tout ce qui tend à rectifier les faits.
« 1°. Quoiqu'il foit vrai que l'eau foit entrée
dans quelques maifons , fifes dans les parties baffes
de la ville , près la riviere , jufqu'à un , deux
même trois pieds de hauteur, il n'y a jamais eu
de danger qu'au fauxbourg des Prés & aux environs
du moulin de ce nom ; mais on a vu croître
les eaux par degrés ; les meubles ont été retirés ;
les maisons étoient évacuées par prefque tous les
habitans , fi bien qu'il n'en eft péri aucun , qu'il
n'y en a point eu de bleffés , ni dans les maifons,
ni dans les dégradations ou affaiffement qu'elles
ont éprouvé. Il peut fe faire que cinq ou fix au
plus qui , par obftination , reitoient dans leurs
groniers , & qui ne demandoient pas même de
Tecours , parce qu'i's ne fe croyoient pas en danger
, aient été transportés en lieu plus sûr; mais ce
n'étoit pas , comme le dit la lettre , un péril général.
2 ° . Le petit cabinet de plaifance où les cinq
amis avoient foupé , & qu'on dit avoir été enlevé
& rafé par les eaux , au moment où ils venoient
de le quitter , étoit une ancienne baraque en fondoir
; les cinq amis y avoient foupé le 25 février ,
étoient revenus le foir du même jour , coucher
chez eux tranquillement , & l'inondation ne fo s
manifeftée que le 27 au matin ; donc il n'y avoit
pas matiere à crainte fondée , &c. 3 ° . Quant à
l'épiſode relatif au meûnier & à fa famille , la prétendue
calcade de trente hommes qui fe préfentoient
, dit-on , pour les fecourir , eft un pur
roman : la vérité eft qu'un garçon a été chercher ,
tant à l'aide d'un cheval qu'au moyen d'une nåcolle
, la mere & les enfants ; que le danger
n'étoit vraisemblablement fort imminent , puifque
le meunier à qui j'ai parlé le matin & l'aprèsmidi
du jour de l'événement , n'a voulu fortir de
fon grenier que le foir à cinq heures , temps
f 4
( 128 )
auquel les eaux étoient déjà baiffées . 4°. En ce
qui touche la chute du pont fur la route de Metz ,
le récit eft faux dans prefque toutes les parties ;
les 600 perfonnes qu'on fait aller voir la débacle
des glaces , ayant chacune une lanterne à la main ,
& dont il femble que le plus grand nombre a été
la victime ,font de pure fiction. C'eſt à fept heures
du matin qu'on a été voir le pont ; il ne falloit
point de lanternes. Il est tombé à sept heures &
un quart ; deux habitants de cette ville y font
péris ; on en a retiré un troiſieme avec la cuiffe
caffée , & il pourroit bien ne pas furvivre à cet
accident. On prétend qu'un étranger a été englouti
auffi , mais il n'a point encore été retrouvé
d'autres cadavres ; c'eſt trop fans doute , mais c'eſt
infiniment moins que la lettre en annonce .
5º. Enfin , il y eft dit que trois des fauxbourgs
manquent d'afyle , que Sainte- Menehould qui ne
peut plus communiquer au- dehors , eft comme
un défert où les grains , la farine , la viande & le
pain manquent. Ce dernier trait fur - tout eft de la
plus infigne faufleté . Il n'y a eu que deux fauxbourgs
frappés de l'inondation ; les particuliers ,
dans les maifons defquels l'eau étoit entrée , fe
font logés chez leurs proches , pendant 3 à 4 jours;
celui de l'accident étoit le vendredi 27 février ;
pont de la route de Metz étant rompu , la diligence
eft partie d'ici le matin par le fauxbourg
des Prés qui étoit le plus maltraité par les eaux ;
j'ai fait pratiquer , dans l'après- midi du même
jour , un paffage par le fauxbourg Florion qui
fert , plus que tout autre , à l'approvifionnement ,
& le lendemain , on eft venu librement au marché.
Perfonne ne s'eft plaint , & on ne pouvoit le faire
juftement , parce qu'on n'a manqué ni de grains ,
ni de farine , ni de pain , ni de viande , ni d'aucuns
autres comeAibles «.
( 129 )
1 L'Académie Royale de Nîmes a fait célébrer
, le 4 de ce mois , un Service folemnel
pour le repos de l'ame de feu l'Evêque
de Nîmes , fon protecteur. M. l'Abbé Defponchés
, Vicaire Général de Senlis , Chanoine
de l'Eglife cathédrale de Nîmes , l'un
des 26 Académiciens , a prononcé l'Oraifon
funebre du Prélat , dont la mémoire fera
toujours chere à fon diocefe , & à l'Académie
en particulier. Cet ouvrage plein d'éloquence
& de fenfibilité , a obtenu les fuffrages
de tous les ordres de citoyens , réunis
pour cette cérémonie.
Le Tableau de la fituation actuelle des Anglois
dans les Indes orientales , par M. Briffot de Warville
, dont le premier n° . paroît à Paris , & dont
le fecond eft fous preffe , fera délivré gratis aux
Soufcripteurs du Journal du Licée de Londres ,
ou du Tableau des Sciences & des Arts en Angleterre.
Il contiendra au moins douze Numéros
de 4 feuilles chacun , c'eft- à - dire , 2 vol . in- 8 °.
Il est même très - poffible qu'il contienne 3 volu
lumes ; la quantité de matériaux entierement
neufs , recueillis par l'Auteur , augmentant de
jour en jour au- delà de fon efpoir . -- Quant aux
perfonnes qui n'ont pas foufcrit au Journal du
Licée de Londres , & qui défireront avoir féparément
ce Tableau des Anglois dans l'Inde ,
en payant d'avance 12 livres , & le faifant infcrire
chez M. Periffe , Libraire , rue du Marché-
Neuf , à Paris , elles recevront l'Ouvrage complet
& franc de port à fur & mefure que les Numéros
feront publiés , & ils le feront exactement
de mois en mois . Les perfonnes qui n'auront
pas foufcrit , payeront chaque Numéro 24 fols ,
f s
( 135 )
& ne pourront jouir de l'avantage de les recevoir
franc de port .
Le fieur Collin , inventeur du rouge végétal ,
Fabriquant- Marchand de la Reine, bréveté de Sa
Majefté , feul approuvé par l'Académie des Sciences
, vient de tranfporter fon magafin rue des
Francs- Bourgeois , place S. Michel . MM. Bourdelin
& Macquer , Commiffaires nommés par l'Académie
pour examiner ce rouge , s'expriment
ainfi dans leur rapport : « Dans le grand nombre
des rouges de toilette , il eft certain qu'il s'en
trouve plufieurs qui contiennent du blanc de
plomb ou du bifmuth , du minium , da cinabre
broyé ou vermillon , & autres drogues malfaifantes
, ou du moins très- ffpectes. Nous penfons
que le rouge préfenté par M. Collin , vaut mieux
que tous ceux dont nous venons de parler , & que
l'Auteur eft louable d'avoir cherché à en compofer
un dans lequel il n'entrât rien de nuifible ni
à la fanté , ni à la peau. On trouve dans le
magafin du fieur Collin des pots à 24 liv . en porcelaine
, dorés fur les bords & fur pieds , & peints
en miniature ; à 12 liv. en porcelaine , dorés fur
bords & fur pieds ; à 6 liv. en fayance , à pieds
& de la forme des précédens ; à 3 liv. en fayance
commune , fans pieds , de forme ancienne , &
différente des autres. Malgré les différens prix ,
-
le
rouge eft toujours de même nature ; mais la
fineffe differe en raison du prix ; chaque pot eft
' traverfé d'une étiquette imprimée , fur laquelle
eft écrit en lettres rouges le prix de chaque pot ;
elle eft cachetée par les deux bouts de l'empreinte
d'une tête antique. L'auteur fabrique ce rouge fous
toutes fortes de nuances , & le rend plus ou moins
tenace au gré des Dames . Il défavoue tous les
pots dont l'étiquette ou le prix d'abord écrit par
lui , feroit furcharge , rayé ou barbouillé . Les
Dames qui ne voudront pas fe déplacer , pew
( 131 )
vent écrire au fieur Collin , qui enverra chez
elles ; il fait auffi des envois en Province & en
pays étrangers , lorfqu'on lui envoie d'avance le
prix par la pofte.
Le fieur Salmon , Marchand Papetier , au
Porte feuille Anglois , rue Dauphine , près la
rue Chriftine , continue toujours de vendre avec
grand fuccès l'encre de fa compofition , approul'Académie
Royale des Sciences, comme
fupérieure à toutes celles dont on a fait ufage jufqu'à
préfent, Les prix de la pinte font toujours
de 48 f. la double luifante , 2 1. la double , 1 liv.
12 f. la demi-double , 1 1. 4 f. la commune ;
vée par
trouvera
de même chez lui un affortiment très- complet
d'écritoires angloifes portatives avec néceffaire
, contenant différentes pieces auffi utiles
qu'agréables , porte - feuilles anglois & autres de
tous les genres , de très- belles écritoires de table
& de bureau ; cire à cacheter de toutes couleurs ;.
& à odeur , 1ere qualité , de très belles plumes
d'Hollande ; il fait & vend des enveloppes blanches
& autres pour tous les formats , & papier à
Jettre , billets du matin , & généralement tout ce
qui concerne la fourniture des bureaux .
tient des bouteilles de toutes grandeurs. On en
"
René- Charles , Vicomte d'Harembure ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , eft
mort le 20 du mois dernier , à la Meute près
Paris , dans la 57 ° . année de fon âge. f
La Sou'cription pour les Faftes de la Nobleffe
, ou Collection de Diplômes , Chartes , &c.
ouverte depuis environ 18 mois , fous les aufpices
du Gouvernement , fera fermée le 1 Mai
prochain. On ne paye aucune avance , il fuffit
d'envoyer à l'Auteur , rue Gift- le Coeur , d Paris
, une Soumiffion dans la forme fuivante ;
£ 6
( 132 ).
I
Je fouffigné , ( Ici les noms , qualités & demeure)
fouferis pour un Exemplaire de l'Ouvrage intitulé
les Faftes de la Nobleffe de France , &c . par
M. Fabre , Avocat , promettant reirer les 3 ou 4
volumes in-4 . de cet Ouvrage , à mesure qu'ils
paroîtront , en entier , ou par cahier , enpayant sliv.
pourles 600 pages ou environ. Fait ce, & c. Nota.Jufqu'à
la clôture de la Soufcription on communiquera
aux Familles nobles les Titres généalogiques
, féodaux & autres , qui ont été léparés
de l'Ouvrage. L'Auteur , vu le petit nombre,
de Soufcripteurs , vient de réduire fon Ouvrage
aux feuls Titres & Monumens hiftoriques.
DE BRUXELLES , le 13 Avril.
- Le Baron de Hop a demandé au gouver--
nement des Pays - Bas des paffe-ports , pour
permettre à quelques foldats du Régiment
de Naffau-Ufingen de paffer fur le territoire
Autrichien , & la liberté d'un fergent , de 2
foldats , & de quelques recrues , qui ayant
été forcés , dit-on , par les mauvais chemins
de s'écarter fur le territoire de l'Empereur
en retournant à leur garnifon , ont été arrêtés.
On dit que ces deux demandes ont été
refufées.
Les Ambaffadeurs de la République à
Paris ont reçu du Comte de Dorfet des
plaintes portées par le Commodore King ,
contre le Gouverneur du Cap de Bonne-
Efpérance ; ils les ont fait paffer aux
Etats- Généraux . C'eft ainfi qu'elles font pré-
Tentées par le Commodore King, aans une
lettre , en date de la baie de la Table , au
Cap de Bonne-Efpérance , le le 15 Décembre
1783 .
( 133 )
Auffi-tôt que j'eus mis à l'ancre ici le 9 de ce
mois , j'envoyai demander au Gouverneur la liberté
du Port , la permiffion d'y débarquer les
malades , & l'informer que je faluerois la Place ,
s'il affuroit que cela feroit répondu par le Fort.
Le Gouverneur répondit que n'y ayant qu'une
Sufpenfion d'Hoftilités , il ne pouvoit recevoir
fur Terre & dans la Ville un fi grand nombre
d'Hommes , [ nos Malades montant à 1600 ] ,
attendu qu'en cas de Guerre , je pourrois m'en
emparer , mais que je pouvois les envoyer à l'Ifle
de Robbens qu'on répondroit à mon Salut , qu'à
l'égard des Provifions , il ne pouvoir en accorder
à l'Efcadre que la quantité fuffifante pour l'entretien
journalier. Quoique le principal objet , le
foin des Malades , eût été refufé , je faluaí de 15
coups pour montrer mes intentions pacifiques , &
j'envoyai une Lettre au Gouverneur > avec le
Capitaine Philips , pour conférer fur la difficulté
& l'incommodité de transporter les Malades à
'Ifle. Le Gouverneur & le Confeil répondirent
que les Ordres des Etats étoient d'approvifionner
d'abord leurs propres Colonies , & que dans l'affiftance
à donner aux Vaiffeaux Etrangers , ceux
de Sa Majesté leur bon Allié , devoient avoir la
préférence que M. de Suffren étoit attendu ,
qu'on avoit fait des préparatifs pour recevoir fes
Malades , & ramaffé pour lui des Provifions dans
les Magafins que pour toutes ces raifons alléguées
auparavant , il ne pouvoit confentir qu'au
Débarquement des Malades dans l'Ifle , où les
Contractants porteroient tous les Rafraîchiffements
néceffaires , & accorderoient à l'Efcadre des
Provifions pour la confommation journaliere ,
pendant leur féjour , mais non pas une affez grande
quantité pour des Provifions Navales. Avant le
retour du Capitaine Philips , arriva le Swallow ,
apportant des preuves inconteftables que les Arti
( 134 )
cles Préliminaires de Paix étoient fignés ; & je
penfai que cela feroit difparoître les obftacles ;
mais la feule attention que cela nous ait procurée ,
fut la permiffion de débarquer les Malades & de
les loger fous nos Tentes , dans une place incommode
, hors de la Ville , expofée au Vent du
Sud - Eft, qui fouffle dans cette Saiſon avec violence
. Je proteftai dans les termes les plus forts ,
contre un Traitement auffi inhoſpitalier envers
une Nation qui avoit élevé & protégé les Etats
de Hollande , & que mon Devoir m'obligeoit
d'en faire des Repréſentations aux Lords - Commiffaites
de l'Amirauté , afin qu'il en fût fait part
au Roi. Le Gouverneur répondit , qu'il étoit
obligé d'obéir à ſes Ordres ; mais que comme il
croyoit à préfent que nous étions en Paix , il
auroit foin de procurer des Provifions à l'Eſcadre ;
que , quant au Pain & aux autres Articles que
j'avois demandés , il ne pouvoit en fournir davan
tage que pour l'entretien journalier. Nos Malades.
étant alors fur le point de périr , & ayant appris
que les Bourgeois avoient fait des Requêtes contre
l'admiffion d'un fi grand nombre de Malades dans
la Ville , je me vis dans la néceffité de les envoyer
à l'Ifle , qui , étant à une grande diſtance d'ici ,
offre beaucoup de peine & de perte de temps pour
la réparation des Vaiffeaux , exigeant à cet effet
prefque tous les Bateaux , outre l'affiftance de
'Inflexible & de la Naïade pour y transporter plus
de 1600 Malades ; fur quoi , vu la perte de 400
Hommes qui font morts depuis notre départ de
Madras , & que tous les Vaiffeaux n'avoient plus
leur Rôle , le nombre de ceux qui reſtoient n'étant
plus fuffifant pour exécuter convenablement les
manoeuvres d'un Vailleau , j'ai perfuadé au Gou
verneur au Sea Horfe quelques Provifions pour
fon Voyage ; & l'on m'a fait efpérer qu'il accordera
du Pain à l'Efcadre pour fon approvifionne
( 135 )
ment dont elle manque ; fi toutefois la Récolte de
Bled répond à leur attente au mois de Janvier.
L. H. P. ont envoiée cette lettre aux Di
reteurs de la Compagnie des Indes , qui
leur feront paffer leur avis fur ce fujet.
Le Baron de Thulemeyer a remis le 31
du mois dernier aux Etats - Généraux la lettre
fiivante du Roi de Pruffe.
V. HH. PP. fe rappelleront que Nous les avons
requites par un Mémoire , qui leur a été remis le
21 de Janvier de l'année paffée, par Notre Envoyé
Extraordinaire à la Haye le fieur de Thulemeyer,
de prendre des mesures efficaces pour faire ceffer
enfin les perfécutions odieufes auxquelles le
Prince Stadhouder fe voyoit innocemment expofé
, & pour le maintenir dans la Poffeffion paifible
des Dignités & Prérogatives Eminentes attri- ,
buées à fa Perfonne & à fa Maifon. La même
réquifition avoit été adreffée précédemment de
Notre part aux Nobles Etats de Hollande & de
Weftfrife par une Lettre du 13 Janvier de
la même année . Nous ferions flattés que ces
exhortations amicales feroient accueillies dans
leur véritable fens , qu'elles produiroient un effet
falutaire , & contribueroient au rétabliſſement du
calme intérieur dans les Provinces- Unies . Cependant
à Notre plus grand déplaifir , Nous appre
nons le contraire par les faits publics & notoires ,
qui font voir que des Particuliers inquiets & ambitieux
, qui ne cherchent que leur Intérêt , continuent
à poursuivre le Prince d'Orange avec
acharnement , & à l'inquiéter injuftement , tant
pour la Perfonne que dans fes Charges & Prérogatives.
Perfonne n'ignore de quelle maniere
outrageante ce Prince fe voit traité tous les jours
dans des Ecrits que l'on imprime publiquement
que l'on protége , & dont les Auteurs ne font ni
( 136 )
réprimés , ni punis par les Magiftrats , & combien
ces Libelles animent & foulevent la Nation contre
lui ; tandis que ceux qui prennent la Parole ou
la Plume pour la défenſe , font pourſuivis , maltraités,
bannis & punis ,même comme d'un Crime,
Chacun fait auffi que l'on détache arbitrairement
du Stadhouderat fes Prérogatives les plus importantes
, l'une après l'autre , fans aucun droit , ni
motiffondé . Nous ne connoiffons pas à la vérité
la Conftitution intérieure de la République dans
toutes les Parties ; Notre intention n'eft auffi pas
de l'apprécier , encore moins de la critiquer ; cependant
, comme il eft de notoriété publique que
les Etats- Généraux , qui repréfentent la République
entiere , ont remis folemnellement, & par
une Commiffiou & Stipulation expreffe & irrévocable
, au Prince d'Orange , Pere du Stadhouder
actuel , pour lui & fes Defcendans des deux
Sexes , le Stadhouderat avec tous les Droits ,
Dignités & Prérogatives qui y font attachées ,
telles que les Stadhouders en avoient joui autrefois
, il ne paroît pas douteux que les Prérogatives
poffédées & exercées jufqu'ici par le Prince & fes
Prédéceffeurs , du nombre deſquelles font celles
qu'on lui difpute à préfent , ne fauroient lui être
enlevées arbitrairement , fans fon propre Confentement
, & fans la concurrence de toute la Répu
blique ; que tout au moins des Villes , ou des Pro
vinces particulieres , ne peuvent l'en priver de
fait , fur- tout ce Prince n'en ayant abuſe , comme
fon Caractere généralement connu , & la Voix
publique même Nous affurent qu'il ne l'a jamais
fait. S'il s'élevoit même quelque doute fur l'exercice
ou l'étendue de pareils Droits , l'équité naturelle
paroît pourtant demander que ces Prérogatives
poffédées jufques- là par le Prince , ne lui
foient pas enlevées , ni féqueftrées , comme on
( 137
fait depuis quelque temps ; mais que plutôt la
Poffeffion tranquille lui en feit confervée jusqu'à
définition de Caufe , & que l'Affaire foit examinée
& décidée dans les Affemblées générales
des Etats , entre la République & le Prince , foit
par la voie d'un Accommodement , foit par un
Jugement formel , conforme à la Conftitution .
Nous ne faurions croire que V. H. P. , ni même
aucun Membre bien intentionné de l'Etat , fongeroient
à abolir entierement le Stadhouderat , ou
à le renfermer dans des bornes fi étroites qu'il
n'en refteroit plus qu'une ombre fans réalité . II
eft plutôt à espérer que tout Citoyen éclairé le
rappellera avec reconnoiffance que c'eft fur- tout
par le courage inébranlable , par la prudence confommée
, & par le fang même des Illuftres Princes
de la Maifon d'Orange & de Naffau que la
République a été fondée, confervée pendant deux
Siécles , & fauvée des plus grands dangers ; que
même pendant les intervalles où le Stadhouderat
étoit aboli , l'Etat a moins profpéré ; qu'il a été
tellement déchiré par des Troubles intérieurs
qu'il s'eft vû en un mot fi prêt de fa ruine , que
pour l'en préferver il a fallu toujours recourir au
rétabliffement du Stadhouderat . Nous n'ignorons
pas que par une forte de crainte pour la Liberté
publique , cette Dignité a été quelquefois abolie ;
mais fans rechercher fi cette crainte étoit alors
fondée ou non , on peut dire au moins que des '
appréhenfions de ce genre ne fauroient plus avoir
lieu de Nos jours : Telle étant la Politique fage
& affurée qui a prévalu à préſent en Europe , que'
les Puiffances veillent à la confervation l'une de
l'autre , & qu'aucun Etat ne fauroit permettre ,
encore moins procurer la fubverfion de l'autre .
Nous ferions les premiers à agir & à Nous intéreffer
pour la République . fi des deffeins de cet
>
( 138 )
ordre exiftoient contre elle. Mais Nous pouvons
affurer que certainement ni le Prince Stadhouder,
ni fes plus proches Succeffeurs , ne tenteront , ni
n'entreprendront jamais rien contre la Liberté ou
le Bien- Etre de la République , auquel le leur eft
indiffolublement attaché , mais que plutôt ils
exerceront toujours la Dignité du Stadhouderat
& fes Eminentes Prérogatives conformément aux
Vues & au Syftême de V. H. P. dont ils ne fe départiront
jamais ; ce que Nous fommes prêts à
garantir toujours folemnellement ; Nous le pouvons
avec d'autant plus d'affurance que ' Nous
connoiffons à fond les fentimens & les Principes
Nobles & Généreux du Prince d'Orange & de
fon Epouse , ainfi que ceux qu'ils infpirent à leur
Famille ; & qu'à chaque occafien , Nous leur
con eillons de chercher uniquement leur bonheur
dans la Liberté , l'Union & la Profpérité
de la République , & fur - tout dans un accord par
fait avec V. H. P. C'eft auffi - là ce qu'exigent les
rélations de Nos Etats avec ceux des ProvincesÚnies
; & comme Nous espérons que V. H. P.
en croiront à cet égard Notre longue expérience ,
Nous Nous Hattons auffi qu'Elies regarderont
Nos Repréfentasions uniquement comme la fuite
des fentimens d'Amitié & de bon Voifinage , qui
Nous animent envers la République , & de l'Intérêt
que Nous ne pouvons Nous empêcher de
prendre au fort d'une Maiſon Illuftre , avec laquelle
nous fommes fi étroitement liés : Et nullement
comme fi Nous cherchions à Nous mêler des
Affaires intérieures de l'Etat , & à empiéter fur
les Droits d'une Liberté auffi folidement établie
que glorieufement acquife. Tout ce que Nous
venons d'expofer étant d'une telle évidence
qu'on ne fauroit y oppofer le moindre doute ,
Nous prions inftamment V. H. P. d'interpofer
( 139 )
férieufement leur autorité dans les Troubles qui
agitent à préfent la République , &, de prendre
des mesures efficaces pour qu'au préalable les
Ecrits violens & dangereux qui paroiffent fi fréquemment
, foit contre le Stadhouderat , foit
même de part & d'autre , & qui ne font qu'aigrir
les efprits , foient défendus , réprimés , &
fuivis de la punition de ceux qui y ont part : Ce
que Nous ne manquerons pas alors de faire égale .
ment obferver dans Nos Etats voisins ; pour que
l'on s'emploie avec vigueur , & au moyen d'une
prohibition légale , à faire ceffer les perfécutions
& les outrages Perfonnels , auxquels le Prince &
fes Amis font fi fouvent expofés ; que l'on étouffe
autant que poffible le germe de chaque Innovation
dangereufe , ainfi que des Troubles & des
Divifions qu'elles entraînent ; que l'on cherche
à rétablir la Confiance & l'Union entre le Prince
& les Perfonnes qui lui font contraires ; qu'on le
maintienne dans la Poffeffion paifible des Droits
& Prérogatives dont il a joui jufqu'à préfent ;
qu'on ne lui en enleye aucune arbitrairement ,
& qu'on le remette plutôt en Poffeffion de celles
dont il a été privé ; & que pour l'avenir les
Affaires de l'Etat le traitent & s'arrangent avec
lui d'une maniere paifible & fatisfaifante , comme
le porte l'ancienne Conftitution de la République.
Par ces mesures , le Bien - Etre & le Calme
feront bientôt rétablis & folidement affurés dans
les Provinces-Unies; & elles attireront à V. H.P.
les Suffrages de tous les Citoyens bien intention.
nés , & de l'Europe entiere. Comme Nous ne
pouvons pas Nous difpenfer , d'après la poſition
de nos Etats & nos anciennes Liaifons avec la
République , de prendre le plus vif Intérêt au
maintien de fa Conftitution , ainfi qu'au Sort de
Tilluftre Maifon d'Orange , & à la Confervation
du Stadhouderat , & que Nous ne faurions avec
( 140 )
indifférence les voir éprouver de changemens
confidérables , Nous espérons que V. H. P. pren- ·
dront en bien le contenu de cette Lettre , &
regarderont les Repréſentations qu'elle renferme
comme le Confeil d'un Ami fincere & vrai de la'
République , & qu'elles voudront bien en conféquence
y donner quelque attention , & recevoir
auffi favorablement celles que notre Ministre à
la Haye , le fieurde Thulemeyer, pourroit encore
leur adreffer dans des cas particuliers , fuivant
nos ordres .
PRECIS DES GAZETTES ANGL .
:
Le vol du grand feau a rappellé l'anecdote fuivante.
Il y a quelques années qu'un pecheus
entre Lambeth & Wauxhall, en tirant fon filet, le
trouva fi lourd , qu'il eut recours à l'aide d'un'
compagnon pour l'amener fur le rivage ; il ne
favoit ce qu'il entraînoit quelques perfonnes
préfentes ayant examiné fa pêche , trouverent
que c'étoit le grand fceau d'Angleterre . 11 parut
que c'étoit celui que Jacques II avoit jetté dans
Ja mer. La nuit qui précéda fon départ , il le demanda
au Lord Jeffreis , qui étoit alors Chancelier
, fous le prétexte qu'il vouloir s'en fervir
pour celler quelques graces & procédures . Mais
lorfqu'il s'en alla , foit qu'il trouvât qu'il étoit
embarraſſant , ou que déformais il lui feroit
inutile , & que fa perte pouvoit d'ailleurs embarraffer
fes ennemis , il le jetta dans la Tamife.
Les pêcheurs le porterent à la Cour , où
< ils reçurent une récompenfe , quoiqu'on n'en fit
aucun ufage.
C. F. Lorfque le bruit fe répandit du vol dự
grand fceau , obſerva à. G. S. L. N. qu'il n'auroit
pas dû être confié à un homme qui ne l'a .
voit pas fu garder . Vous vous trompez , lui répondit
G. S. L. N. , mon ami eſt Chancelier , &
non Garde des Sceaux.
I
( 141 )
On dit que ceux , entre les mains deſquels eft
actuellement le grand Sceau volé , préparent des
Lettres Patentes. La premiere grace qu'ils fcelleront
eft un pardon pour les voleurs. Les Letfres
Patentes qu'ils fe propofent de paffer ,
font les fuivantes. Lettres de Duc du Mogol
pour M. F.; de Duc d'Amérique pour Lord
N.; de Comte de Ladenhall pour le Colonel
N.; de Comte de S. Omer Paw pour E.
B.; de Vicomte de Baffet pour le Général S.;
& de Baron de Janus pour M. P.
On raconte les anecdotes fuivantes relatiyes
aux mouvemens des Candidats pour les
nouvelles élections . - M. Fox ayant abordé
Un Marchand groffier pour en folliciter la voix ,
celui - ci lui répondit brufquement : Je ne puis
vous la donner ; j'admire vos talens , mais je condamne
vos principes . Mon ami , lui répondit froi..
dement M. Fox , j'aime votre franchiſe ; mais je
condamne vos manieres.. 1
Le même M, Fox étant entré dans la boutique
d'un Cordonnier de Westminster pour obtenir
également fa voix , l'Artifan tira du fond d'un
cofre une corde qu'il lui offrit , en lui difant qu'il
étoit prêt à lui en faire préfent : « Je vous en
remercie , mon ami , repliqua M. Fox , mais je
ferois au défefpoir de vous en priver , je vois bien
que c'est un meuble de famille .
GAZETTE ABRÊGEE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS , GRAND'CHAMBRE, 、
Cafe entre les héritiers du feu Sr Bénard , Chanoine
de S. Benoît. Les Principaux & Bourfiers du College
de Montaigu. Les Chanoines de S. Benott , &
le Sr Abbé Cochon , Exécuteur Teftamentaire du
feu Sr Abbé Bénard. Demande en réduction de
dux Bourfes fondées dans un College , formée par
ds héritiers pauvres.
Le Sr Abbé Bénard , Chanoine de S. Benoît ,
¿
( 142 )
>
avoit fait par for teftament pour 4000 liv. de legs
pieux ; il avoit légué 300 liv . de rente viagere à
une domestique qui le fervoit depuis long- tems ;
& avoit ftipulé pour cet effet que fur fa fucceffion
il feroit fait un fonds de 6000 liv . qui , à la mort de
fa domeftique , retourneroit à fes héritiers, Enfuite
il avoit déclaré que fon intention étoit de fonder
dans le College de Montaigu , ou dans un autre ,
deux bourfes de 400 liv . de rente chacune , pour
l'entretien & éducation de deux jeunes enfans quife
deftineroient à l'état eccléfiaftique,poury faire leurs
études & humanités jufqu'à l'ordre de prêtrife, lef
quelles bourfes feroient à la nomination de fa famille
, & occupées de préférence par les parens ,
par des neveux de fes Confreres , Chanoines de S.
Benoît ou même des Enfans de Choeur de
par
cette Paroiffe : laquelle nomination retourneroit
également à fes Confreres les Chanoines à l'extinction
de fa famille . Enfin fa volonté étoit qu'il
feroit fait un fonds de 17000 1. & il nomme l'Abbé
Cochon Exécuteur de fon Teftament , auquel il
fait un legs de roo écus . Quant au furplus de fes
biens , il les laiffe à ſes héritiers , à ſon frere , Curé
de Rougy , & à fa foeur , la dame Selincart , mere
de 4 enfans , peu fortunée , qu'il aidoit de fon
vivant.. Après la mortde l'Abbé , le Principal
du College de Montaigu , les Chanoines de S. Benoît
, appellés éventuellement à la nomination de
deux bourſes fondées par le Teftateur , & d'ailleurs
Légataires d'une partie des legs pieux , & le Sieur
Abbé Cochon, Exécuteur teftamentaire, formerent
contre les héritiers leur demande en délivrance de
legs , & à fin d'exécution du Teftament . Les héritiers
, de leur côté , ayant confidéré que la fucceffion
ne s'élevant qu'à la fomme de 42,000 liv. fur
lefquels il falloit en défalquer 28,000 liv . environ
de legs , elle fe trouveroit réduite à 14,000 liv
-
( 143 )
!
qui , divifées en deux , ne donneroit que 7000 liv.
à chacun , ont défendu à la demande en délivrance
de legs , & demandé la nullité du Teſtament
ou au moins la réduction de la fondation des deux
bourfes. La Sentence du Châtelet avoit ordonné la
délivrance des legs & l'exécution du Teſtament.
Sur l'appel , Arrêt du 5 Juin 1782 , confirmatif
de la Sentence , & qui réduit néanmoins la fondation
des deux bourſes à une feule , du prix de
400liv. de rente , aux mêmes claufes & conditions
portées au Teftament , pour laquelle fondation
fera prélevée fur la maffe de la fucceffion une fomme
de 8,500 liv . dont fera fait emploi conforme à
l'intention du Fondateur ; dépens entre les parties
compenſées.
=
Caufe entre Therefe Briquet , femme Dumont , appellante.
Et les héritiers dufeu Sr D... Ecuyer , intimés.
Legs de rente viagere fait à une concubina
par un homme marié, déclaré nul. Dommages & intérêts
accordés néanmoins à cette concubine , fille
mineure de 16 ans , & domeftique.
L'incapacité des concubins & concubines de recevoir
l'un de l'autre des libéralités parTeftament,
dépend quelquefois des circonstances. La Juſtice
voit d'un oeil différent celles faites par des perfon-.
nes libres , qui pouvoient couvrir par le mariage
les défordres d'un commerce illicite , & celles qui
font la fuite d'une conjonction adultérine : la Religion
& les moeurs violés avec plus de fcandale dans
le dernier cas , font rejetter avec indignation les libéralités
récipro jues des conpables . D ns la tere
hypothèfe , ils éprouvent moins la rigueur de la Jultice
, lorfque les libéralités font modiques ; les circonftances
guident auffi quelquefois les Juges dans
la fixation des dommages intérets demandés par
( 144 )
$
A
&
-
des filles abufées ; celle , par exemple , qui s'eft
abandonnée à un homme mari , n'a pu être fẻ-
duite par aucune promelle de mariage ; cependant,
fi elle eft domeftique , jeune & fans expérience ,
quelavantage na pas fon maître pour la tromper ?
quelles armes a t'elle pour le défendre ? Ces réflexions
s'appliquent naturellement à la Caufe que
voici. Le Sr D ..., Ecuyer , marié , demeurant
à la campagne en Picardie , avoit eu un enfant narurel
de fa domeftique, Thérefe Briquet , qui avoit
à peine 16 ans , lorfqu'elle devint mere. Il avoit
pourvu aux frais des couches & fait préfenter l'enfant
au Baptême comme fils d'un pere inconnu ,
& l'avoit fait nommer Charlemagne. Therefe Briquet
a depuis épousé le nommé Dumont . · Le
Sr D... ayant fait fon Teſtament , il légua au nommé
Charlemagne , fils naturel de lui & de Thérefe
Briquet , 300 liv . de rente viagere , & à ladite
Therefe Briquet , 200 liv. de rente viagere , &
chargea fpécialement de l'exécution de ces deux
legs fes héritiers naturels , auxquels il laiffa le
furplus de fa fucceffion. Au moment du
décès du Sr D ... , Charlemagne étoit mort , & fon
legs devenu caduc. La femme Dumont forma
contre les héritiers du Sr D ... qui étoient des Collatéraux
, une demande en délivrance de fon legs
de 200 liv. de rente viagere. Les héritiers en demanderent
la nullité , en lui oppofant fa qualité
de concubine adultérine. La Caufe portée au
Falliage de Roye en Picardie , Sentence qui avoit
déclaré le legs nul , & néanmoins adjugé 300 liv .
de dommages-intérêts à Thérefe Briquet , femme
Dumont, Appel de fa part en la Cour , & Arrêt
du 6 Mars 1784 , qui condamne les héritiers
du Sr D ... à payer à la femme Dumont une fomme
de 1200 liv . de dommages -intérêts , & aux dépens.
--
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSIE.
DE PÉTERSBOURG , le 8 Mars.
ES dernieres lettres que la Cour a reçues
Lde Berlin , portent que , fur les repréfen
tations réitérées , le Roi de Pruffe avoit réfolu
de faire lever l'arrêt fur les navires Dantzikois
, & de laiffer les choſes in ftatu quo
jufqu'à ce que les droits réciproques aient été
réglés aux conférences de Varfovie . On dit
ici que dans cette négociation la ville de
Dantzick ne perdra aucun de fes droits ,
l'Impératrice s'étant engagée , comme protectrice
, à ce qu'il n'y foit point dérogé.
Le Prince de Bariatinski , Envoié extraor
dinaire de notre Cour à Paris , ayant obtenu
fon rappel , il en résulte un grand mouve
ment dans les ambaffades : on dit qu'il fea
ainfi . M. de Smolin , qui eft à Londres , ira
àVerfailles ; le Comte de Woronzow , maintenant
à Venife , fe rendra à Londres M. de
No. 17 , 24 Avril 1784. g
( 146 )
Razoumoski , Miniftre à Naples , paffera à
Venife; & le Comte de Schavroroski fe ren-.
dra à Naples.
SUÈDE
DE STOCKHOLM , le 20 Mars.
M. de Trolle , Général-Amiral de Suede .
eft mort ici le 12 de ce mois , d'une inflammation
à la gorge , dans la 47 ° . année de
fon âge. On prétend que S. M. ayant prévu
la poflibilité de cet événement , & ne jugeant
point devoir laiffer long - temps un tel
emploi vacant , en avoit difpofé avant fon
départ par un billet cacheté , en faveur du
Comte d'Ehrenfward , Colonel de la Marine.
POLOGNE.
DE VARSOVIE , le 24 Mars.
Les conférences relatives à l'affaire de
Dantzick , qui avoient été interrompues de
nouveau pendant quelques jours , viennent
d'être repriſes , & on fe flatte qu'elles fe termineront
enfin inceffamment à la fatisfaction
des deux partis.
La paix étant actuellement affermie entre la
Ruffie & la Porte , plufieurs Grecs flottant entre
l'efpoir & la crainte , ont enfin pris la réſolution
d'aller fe fixer dans les nouvelles poffeffions de la
premiere de ces Puiffances. Plufieurs de ces colons
paffedent , dit- on , des biens affez confi((
147 )
dérables . On affure d'un autre côté que les turcs
voulant faire de Choczim une place de commerce
y établiffent déjà des magafins confidérables de
plufieurs fortes de marchandifes. Toutes ces difpofitions
mercantiles promettent un avenir flatteur
au commerce réciproque entre la Ruffie
les Etats Ottomans & la Pologne.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 4 Avril.
L'Empereur , arrivé le 30 du mois dernier
dans cette Capitale , après avoir été ab
fent près de 4 mois , vifite depuis fon retour
la plupart des établiſſemens publics de charité.
Aujourd'hui le Prince de Galitzin , nommé
Ambaffadeur extraordinaire & Plénipotentiaire
de l'Impératrice de Ruffie , a eu fa
premiere audience en cette qualité.
Le Bacha de Belgrade eft mort dans cette
place , à l'âge de 88 ans. Il étoit fort riche ;
outre une fomme confidérable en argent ,
& quantité d'effets précieux , on a trouvé fur
lui sooo ducats qu'il portoit toujours dans
fa ceinture.
L'Empereur , inftruit des opérations de la
police pendant l'inondation de nos fauxbourgs ,
en a témoigné fa fatisfaction au Comte de Pergen
, Chef de notre Régence , en lui ordonnant
de diftribuer sooo ducats à fes Commis
& de les affurer que dans les occafions d'avancemens
& de récompenfes ultérieures , ils ne
feront pas oubliés. Le Comte de Pergen , peng
2
( 148 )
Bant ces défaftres , non content de fe rendre
tous les jours dans les fauxbourgs inondés pour
donner les ordres , montant lui - même les bateaux
deftinés à porter des provifions aux malheureux
s'y faifoit accompagner par fon
fils , âgé de 16 à 17 ans , auquel il repétoit
fans ceffe , apprends à connoître le malheur &
à t'attendrir fur les malheureux.
>
L'Empereur a ordonné au Baron de Bruckenthall
, chef du Gouvernement de Tranfylvanie
, d'envoyer à Naples 20 vaches de
buffles du pays , & 2 taureaux de la même
efpece. C'eſt un préfent deftiné au Roi des
deux Siciles.
On dit qu'on travaille ici à un grand projet de
commerce qui fera envoyé à l'Internonce impérial
à Conftantinople avec ordre de le propofer
à la Porte , & d'entrer en négociation
fur ce fujet avec le Reis- effendi . On prétend
que le Traité de 1783 entre la Ruffie & la
Turquie lui fert de bafe , & qu'on le propofe
de demander pour les Sujets autrichiens les
mêmes avantages de commerce que les Ruffes
ont obtenus , & la permiffiou d'établir des magafins
le long du Danube , & dans l'intérieur
de la Walachie , de la Moldavie & des autres
Provinces ottomanes.
DE HAMBOURG , les Avril.
On n'a rien encore de nouveau fur le
Traité entre la cour de Vienne & la Porte ;
on affure feulement que toutes les apparences
font , que les différends feront terminés
à l'amiable, En attendant, le Comte de Co(
149 )
benzel , Miniftre à Petersbourg , a acheté
pour le compte de l'Empereur toutes les car
tes que le feu Général de Bauer avoit levées
en Moldavie , en Valachie , en Bulgarie &
en Beffarabie , pendant la derniere guerre
contre les Ottomans .
Parmi les anecdotes qu'offre le dernier
voyage de l'Empereur on a recueilli celle ci.
Comme rien n'échappe aux foins paternels de
S. M. I, pour la confervation de fes fujets , elle
a vifité elle- même le grand hôpital de Milan
& pouffé l'exactitude de fes obfervations jusqu'à
lire les ordonnances des médecins. Elle trouva
dans l'une , le faccharum faturni à une dofe extraordinairement
forte ; ayant questionné le mé
decin qui avoit prefcrit le médicament , celuici
répondit qu'il s'en rapportoit à l'apothicaire ,
qui connoiffoit la qualité de cette drogue , & qui
n'en employoit que la quantité convenable à
l'état du malade : cette bêtife dangereufe a
comme on s'y attend bien , coûté fon emploi
au médecin.
La commiffion Impériale pour les rits religieux
, a ordonné d'ôter dans les Eglifes
aux images des Saints & des Saintes , les ornemens
de luxe & les pierreries dont on
avoit coutume de les charger.
Il a été enjoint , lit- on dans la Gazette de
Vienne , aux Imprimeurs , Libraires & Relieurs ,
d'envoyer à la Commiffion de la cenfure . tous
les livres de dévotion , pour que cette Commiffion
les examine , & défende ceux qui contiennent
des extravagances & des relations fuperftitieuſes.
On fait que la plupart des livres
de ce genre qui paroiffent en Allemagne , fon
83
( 130 )'
fouvent tournés fingulierement , & on diroit qu'ils
ont été faits exprès de cette maniere , pour entretenir
le peuple dans une profonde ignorance
& dans une fuperftition impardonnable. On commence
, dans plufieurs endroits de la Hongrie ,
à
augmenter le nombre des paroiffes & des cures ,
felon l'ordonnance impériale. Les nobles propriétaires
de terre auront le droit de nomination
aux nouveaux bénéfices à charge d'ames , s'ils
confentent à bâtir l'églife & le presbytere , &
à affigner au nouveau Curé un certain nombre
d'arpens de terre .
Il circule une lettre Paftorale de l'Electeur
Archevêque de Trèves à fon Clergé , qui
contient entre autres les difpofitions fuivantes.
Il ordonne aux Curés de veiller à l'inſtruction
de leurs Paroiffiens , de prêcher feulement la pa
role de Dieu fans entrer dans aucunes queſtions
théologiques , fans employer les expreffions myftiques
qu'offrent plufieurs livres de petites dé→
votions , fans altérer les louanges des Saints , fans
promulguer de nouvelles Indulgences , des miracles
de Congrégations , de Chapelles particulieres
, & de parler au contraire dans la fincérité
de leurs coeurs avec cette fimplicité apoftolique
, qui profcrit les vains ornemens fuperflus
qui ne font rien à la morale , & ne fervent qu'à
fatter da vanité du Prédicateur, Il veut que les
fermons foient fréquens , mais qu'ils ne roulent
que fur les points qui intéreffent ceux qui les
écoutent. I ordonne que toutes les fois que
cela fera jugé néceffaire les Paro: ffiens feront
inftruits les Dimanches & les Fêtes deux fois pendant
la journée; qu'on affemble les adultes pour
leur recommander leurs devoirs envers leurs fu(
isi )
périeurs , & cette obéiffance qui eft expreffément
recommandée par Dieu envers les Souverains.
Il défend d'introduire dans les Eglifes de nouvelles
images , d'en tapiffer les murs d'ex- voto ,
d'annoncer des neuvain es ; Il veut que la maifon
du Seigneur foit entretenue dans la propreté
décente & convenable , mais fans luxe , fans
appareils extraordinaires , fans muſiques théâtrales
; il confeille de ne pas donner trop fréquemment
la bénédiction , ni d'expofer pareillement
trop fouvent le Saint- Sacrement , ce qui
peut diminuer le refpect. Quant à la confeffion ,
il recommande aux Curés de fe conduire en vrais
peres , en juges & en médecins ; il veut qu'ils
expliquent bien à leurs paroiffiens la doctrine
des indulgences , que ces derniers s'affemblent
une fois le mois pour régler les chofes convenables
à l'entretien de l'Eglife , & que l'excédent
des revenus de chaque Elglife foit employé au
foulagement des pauvres. Tout Curé doit vifiter
lui-même tous les malades de fa Paroiffe , les
pauvres comme les riches , & ne jamais ſe faire
Suppléer auprès des premiers ; il doit s'attacher
à les éclairer fur les préjugés des fantômes ,
des fortileges , des évocations du diable , & fervir
de modele à fon troupeau .
Une lettre de de Szegedin contient la relation
fuivante d'une atrocité , que l'on ne
rappellera ici , que parce que la punition
marche à côté.
Un Juif arriva ces jours derniers dans une
auberge écartée de cette ville ; il avoit 700 florins
en argent . L'aubergifte & fa femme formerent
le deffein de l'affaffiner & de le voler ; ils
le logerent en conféquence dans la chambre la
plus reculée de leur maifon , & pendant la nuit
8 4
( 152 )
ils l'affaffinerent . Malgré leurs précautions , las
cris de leur victime furent entendus de leur petite
fille , qui accourut & qui fut étonnée de
eet horrible fpectacle . Les affaffins ne voyant
plus dans cet enfant qu'un témoin qui pouvoit
les déceler , réfolurent de l'égorger. Le mari s'en
chargea ; mais , attendri par fes larmes , il ne
put y réfifter , il la quitta , & s'alla coucher. La
femme , plus dénaturée & plus cruelle , exécuta
le lendemain matin le crime que fon mari
n'avoit pas en la barbarie de confommer. Elle
alluma du feu au four , & quand il fut affez
chaud pour confumer la petite fille , elle Fy
jetta. Malgré cette cruelle précaution , les coupables
ont été foupçonnés ; ils font dans les fers,
& ne tarderont pas à expier ce double forfait.
ITALIE
DE NAPLES , le 15 Mars.
Le Roi de Suede eft parti le 10 de ce mois
pour Rome , où depuis quelques jours fa
fuite, qui avoit pris les devant , étoit déja
arrivée.
Les requêtes au Roi , pour obtenir la permiffion
de recourir à Rome fur certains cas de
difpenfes qui ne peuvent être accordées que par
le St. - Siege , fe multiplient. Un Camaldule qui
veut quitter fon ordre pour paffer dans un autre ,
s'eft adreffé à S. M. , pour qu'elle lui permette
de folliciter ce changement ; elle a écrit au bas :
accordé , mais à condition que le fuppliant n'entrera
point dans un ordre mendiant .
Une riche Congrégation de Roccarrato a demandé
auffi la permiffion de faire préfent de
( 153 ).
24 ducats à un jeune homme qui fe propofoit
d'entrer , en qualité de frere lai , chez les Dominicains
, pour fubyenir aux frais de véture.
Le tribunal mixte auquel elle avoit préſenté ſa
fupplique , en avoit fait un rapport favorable ;
S. M. y a répondu par ces mots , écrits de fa
propre main on peut faire un meilleur ufage des
revenus des lieux pies.
Une autre décifion de S. M. confirme l'intention
où elle eft de rendre , dans plufieurs cas
aux Evêques l'étendue de puiffance eccléfiaftique
dont ils jouiffoient autrefois. Les Religieufes de
St.-François d'Averfa ayant demandé la permiffion
de s'adreffer à Rome pour obtenir la
confirmation de la nomination de leur Abbeffe ,
il leur a été répondu de s'adreffer à leur Evêque.
La même réponſe a été faite à un particulier
qui vouloit folliciter à Rome une diſpenſe
pour époufer la veuve de fon frere.
•
Le Gouvernement reçoit chaque jour de nouvelles
relations des brigandages qu'exerce dans
la Pouille une bande de voleurs , dont le chef
fe nomme Angioletto del Duca. Le peu de troupes
qui fe trouvent dans ces contrées ne fuffifant
pas pour réprimer ces fcélérats , on a envoyé
500 cavaliers à leur pourfuite. Ces brigands furent
attaqués un jour auprès d'un couvent ifolé
qu'ils alloient piller ; ils furent mis en fuite &-
perdirent un homme on trouva dans la cour
du couvent le cheval d'Angioletto avec une felle
de velours noir , fur laquelle étoit brodé A. R.C.,
qui fignifie , dit- on , Angelus , Rex Campania.
DE ROME , le 24 Mars.
Le Roi de Suede arriva ici de Naples , le
( 154 )
In de ce mois ; il alla fouper le même foir
chez le Cardinal de Bernis , qui le lendemain
lui donna une très belle fête qui fut répétée
le 19 , & qui le fera tous les vendredis pendant
le féjour de S. M. ici.
Les nouvelles intéreffantes de la converfion de
quatre Evêque Jacobites du Patriarchat d'Antioche
, de celle de leur Clergé , & d'un grand
nombre de Laïques , dont le S. Pere fit part au
facré College dans le Confiftoire du 15 Janvier
dernier , lui avoient été apportées par l'Evêque
de Babylone arrivé quelques mois auparavant . Çe
Prélat , pendant fon féjour à Alep , avoit employé
tout fon zele à procurer le plus grand
avantage de la Religion Chrétienne. Le Siége
Patriarchal d'Antioche ayant vaqué dans ce tems ,
il détermina Michel Giarve , Evêque d'Alep
converti ci-devant du Némofifiſme à la Religion
Catholique , à fe rendre au lieu de l'élection ,
& lui procura les moyens de faire le voyage
jufqu'à Merdden. Michel Giarve ayant été élu ,
fignala fon zele par la converfion de 4 Evêques
Jacobites , de leur Clergé , & d'un grand nombre
de Larques. Le S. Pere , admirant le zele avec
lequel l'Evêque de Babylone avoit contribué
cet ouvrage fi utile à la Religion , & la
générofité avec laquelle il continue de fécourir
Je nouveau Patriarche , en fit lui- même l'éloge
le plus étendu & le plus merité au facré College ;
étant forti enfuite de la falle du Conſiſtoire il entra
dans une autre où il reçut , en préſence de
toute la Cour , & de la maniere la plus diftinguée
, l'Evêque de Babylone qui , dans un dif
cours latin plein d'éloquence & de fenfibilité ,
remercia S. S. qui avoit accordé le pallium qu'il
( 155 )
avoit follicité pour le Patriarche. Le Pape lui répondit
avec beaucoup de bonté , & voulant
lui donner auffi , des témoignages d'eftime &
de fatisfaction , il remit lui - même à ce Prélat
un Bref, par lequel il lui accordoit auffi le
pallium , à l'exemple de Clément XI , qui crut
devoir ce témoignage diftingué à feu M l'Evêque
de Belzunce après la pefte de Marseille. Le
fouverain Pontife , pour rendre cette faveur encore
plus agréable à l'Evêque de Babylone , &
témoigner en même- tems à la nation Françoife
T'estime qu'il faifoit du zele & des fervices de
ce Prélat , choifit M. l'Archevêque de Paris pour
le revetir du pallium en fon nom . Pendant le
féjour qu'il a fait à Rome , le S. Pere n'a ceffé
de lui donner les preuves les plus flatteufes de
fon eftime & de fa fatisfaction. La Congrégation
de la Propagande lui avoit déja rendu juftice en
inftruifant S. S. du fuccès de fes foins , en arrivant
à Alep pour mettre ordre aux affaires fpirituelles
& temporelles du Diocéfe de Bagdad ;
elle avoit approuvé fon voyage d'Alep à Rome
pour y traiter directement de celles de fon Diocèfe
, & de la nation Syrienne , & applaudi au
'courage & au zele qui lui ont fait braver les
temperes , &c.
On arme à Civita- Vecchia , par ordre du
Souverain Pontife , les galeres de Sa Sainteté
, pour croifer dans ces mers , qui feront
infeftées plus que jamais par les corfaires de
Tunis , depuis la rupture furvenue entre la
République de Venife & cette Régence.
g 6
( 156 )
ESPAGNE.
DE MADRID, le 23 Mars.
On parle ici depuis quelque temps du
mariage prochain de l'Infant D. Gabriel , fils
puîné du Roi , né le 12 Mai 1752 , avec la
Princeffe Marie - Anne - Victoire de Portugal
, foeur du Prince du Brefil , née le 15 Décembre
1768. Il eft auffi queſtion d'un fecond
, mais qui n'eft ni fi prochain , ni fi
certain , entre la Princeffe fille aînée du Prince
des Afturies , & le fils du Prince du Brefit.
Bonaventure Moreno , Commandeur de
Viedma & Orchetta , dans l'ordre de S. Jacques
, eft mort le 14 de ce mois , à l'âge de
46 ans.
Il commença , dit la Gazette de la Cour , à fervir
en 1751 , & continua fa carriere militaire juf
qu'au grade de Chef d'Eſcadre , ayant été revêtu
dans l'intervalle de la charge de Commandant de
Bataillon , & enfuite de Major général de l'Armée
navale. Dans tous ces poftes , dans les nombreux
commandemens de vaiffeaux de guerre qu'il a obtenus
, & dans les différentes commiffions imporzantes
qui lui ont été confiées , il a donné les plus
grandes preuves de zele , de valeur & d'intelligence
; mais il s'eft diftingué plus particulièrement
encore par l'habileté avec laquelle il conduiGt
l'Efcadre & le convoi de troupes pour la
conquête de Minorque ; it fut chargé enfuite du
commandement des forces navales deftinées à
bloquer Gibraltar. Ces fervices lui mériterent la
plus haute eftime du Roi & de fa nacion , eſtime
( 157 )
manifeftée par la douleur générale que fa mom..
a caufée .
Ce qui rend cette perte plus douloureufe ,
c'eft qu'elle a été l'effet d'un événement mak
heureux. On le raconte ainfi.
Cet Officier , marchant dans les rues de Madrid
, & tenant le pavé du côté des maifons , rencontra
un Hidalgo de Salamanque qui refufa de
lui céder le pas. Des paroles , ils en vinrent aux
voies de fait, mirent l'un & l'autre l'épée à la
main , & D. Bonaventure- Moreno reçut un coup
dont il mourut 24 heures après . On regrette
qu'un Officier de ce mérite fe foit meſure avec
un tel homme , & pour un fujet fi frivole. Son
adverfaire a été arrêté , & quelle que foit l'indulgence
dont on ufe dans les affaires d'honneur ,
on croit que celle - ci pourra être fuivie avec plus
de févérité.
ANGLETERRE.
DE LONDRES , le 13 Avril.
Les dernieres nouvelles que l'on a reçues
de l'Amérique feptentrionale , apportées au
Bureau du premier Miniftre , le 7 de ce
mois , par le Colonel Franks , que le Congrès
a dépêché en Europe avec les ratifications
du Traité de paix , & de ceux qui ont
été conclus entre d'autres Puiffances & les
Etats Unis , ne font pas d'une date fraîche;
elles font du 14 Janvier dernier . La réfolution
la plus importante , dent on a déja parlé
, eft de cette date.
Refolu unanimement, neuf Etats préfens , qu'il
( 158 )
•
fera férieufement recommandé par la Préfente ,
aux Corps Législatifs des Etats refpectifs de
pourvoir à la reftitution de toutes Terres
Droits , & Propriétés , qui peuvent avoir été
confifqués , appartenant à des Perfonnes , qui
étoient réellement Sujets Britanniques , ainfi que
les Terres Droits , & Propriétés de Perfonnes ,
réfidant en des Diftrias , qui ont été occupés
par les Armes de S. M. Britannique , pendant
quelque temps que ce foit , entre le jo Novembre
1782 & le 14 Janvier 1784 lefquelles Perfonnes
n'auroient pas porté les Armes contre lesdits
Etats- Unis ; & à ce que les Perfonnes de toute
autre claffe aient une liberté entière de fe rendre
en quelque partie ou parties d'aucun des Treize-
Etats- Unis , & d'y refter douze mois fans être
inquiétées dans les démarches , qu'elles feroient
pour obtenir la reftitution de leurs dites Terres ,
Droits , & Propriétés , qui pourroient avoir été
confifqués : Et il eft pareillement recommandé
par la Préfente , de la manière la plus férieuſe ,
aux Etats refpectifs de prendre de nouveau en
confidération & de revoir tous leurs Actes ou
Loix , concernant les objets fus- mentionnés , de
façon à rendre lefdites Loix ou lefdits Actes
parfaitement compatibles , non - feulement avec
la juftice & avec l'équité , mais auffi avec cet
efprit de conciliation , qui , au retour des bénédictions
de la Paix , devroit avoir univerfellement
le deffus : De plus il eft férieuſement
recommandé par la Préfente aux différens Etats ,
que les Terres , Droits , & Propriétés des Per-
Tonnes , mentionnées en dernier lieu , leur foient
reftitués, à condition qu'elles rembourſent à toutes
Perfonnes , qui en feroient actuellement en poffeffion
, le prix ( s'il en a été payé un ) qu'elles
auroient donné de bonne-foi , à l'achat des Terres,
( 159 )
Droits , ou Propriétés , depuis la confifcation :
Parmi les autres nouvelles arrivées en même
temps , il y a beaucoup de détails fur la
retraite du Général Washington . Jamais la
fenfibilité des hommes n'a été exercée d'une
maniere plus intéreffante , qu'au moment où
ce grand homme dit adieu aux Officiers de
l'armée à New-Yorck ; tous les corps s'étoient
réunis pour lui donner un repas magnifique
, & aux dernieres libations , le Général
prié de porter une fanté , dit : Puiffent
les jours les plus reculés de cette République
être auſſi glorieux , auſſi heureux que ceux qui
l'ont vu naître.
Nous placerons ici le difcours qu'il adreffa
au Congrès le 23 - Décembre , en lui temettant
fon commandement.
Les grands événemens qui devoient donner lieu
à ma démiffion , s'étant enfin réalifés , j'ai l'honneur
de féliciter le Congrès & de me préſenter
devant lui pour remettre entre les mains le dépôt
qui m'a été confié , & pour demander qu'il me
foit permis de me retirer du fervice de ma patrie.
La confirmation de notre Indépendance & de
notre Souveraineté , & les moyens fournis aux
Etats Unis pour devenir une Nation refpectable ,
mettant le comble à mon bonheur , je me démets
avec plaifir d'un pofte que j'avois accepté avec
méfiance , parce que j'appréhendois que mes
talens ne fuffent point proportionnés à une tâche
auffi difficile ; cette méfiance fit place néanmoins
à la confiance que j'avois dans la justice de notre
caufe , dans l'appui du corps revêtu de l'autorité
fuprême de l'union , & dans la protection du ciel.
L'heureufe iffue de la guerre a répondu à
( 160 )
notre plus vive attente ; la reconnoiffance que
m'inſpirent l'entremife de la Providence & l'affiftance
que j'ai reçue de mes compatriotes s'accroit
, lorfque je fonge à l'importance de l'objet
qui nous avoit mis les armes à la main
-
- Ce
n'eft pas affez d'exprimer de nouveau les obligations
que j'ai à l'armée en général , je dois également
rendre juftice au mérite diftingué des Officiers
qui ont été attachés à ma perfonne pendant
la guerre , & faire mention de leurs fervices particuliers.
Il étoit impoffible de faire un choix
plus heureux d'Officiers de confiance . Permettezmoi
de recommander particuliétement ceux qui
font reftés au ſervice jufqu'à ce moment , comme
étant dignés des faveurs & de la protection du
Congrès. Je crois qu'il eſt de mon devoir ,
dans le moment où je vais réfigner les fonctions
de ma vie publique , d'implorer la protection du
Tout-Puiffant fur ma patrie , & de recommander
à fa fainte garde ceux qui font chargés de veiller
à fes intérêts. Ayant maintenant achevé la
tâche qui m'étoit affignée , je me retire de la
grande fphere d'activité ; je prends congé de cette
augufte Affemblée , fous les ordres de laquelle j'ai
long temps agi ; je lui remets ma commiffion
& je renonce toutes les fonctions de la vie
Publique.
Réponse du Congrès.
Les Etats-Unis affemblés en Congrès reçoivent
avec des fenfations trop vives pour être exprimées,
la démiffion folemnelle du pouvoir , en vertu duquel
vous avez commandé fes Troupes avec fuc
cès , pendant le cours d'une guerre remplie de
dang rs , & dont l'iffue étoit douteufe. -Chargé
par votre patrie de défendre les droits envahis ,
yous acceptâtes ce dépôt facré , à une époque où
( 161 )
ment. ―
elle n'avoit pas encore formé d'alliance , & où elle
fe trouvoit fans amis & fans Gouvernement pour
yous feconder. Vous vous êtes fignalé à la
tête des armées par votre prudence & votre valeur,
refpectant conftamment les droits du pouvoir civil
au milieu de tous les défaftres & de toutes les
viciffitudes . Vous avez fu vous concilier l'attachement
& la confiance de vos compatriotes , & vous
les avez mis par- là en état de déployer leur génic
martial , & de faire paffer leurs noms à la poftérité.
Votre conftance ne s'eft jamais démentie ;
enfin le moment eft venu , où les Etats-Unis , fecondés
par un Roi & une Nation magnanime , fe
font trouvés en état ( avec l'aide de la divine Providence
) de terminer une guerre qui leur a procuré
la liberté , la sûreté & l'indépendance. Nous
nous félicitons avec vous de cet heureux événe
Après avoir défendu l'étendard de la
Liberté dans le nouveau Monde ; après avoir offert
une leçon utile à ceux qui oppriment & à ceux
qui font opprimés , vous emportez les bénédic
tions de vos concitoyens en vous retirant de la
grande fphere d'activité ; mais la gloire dont
Vous couvrent vos vertus ne finira point avec
votre commandement militaire , elle paffera à la
poftérité la plus reculée , à laquelle elle fervira
d'aiguillon. Nous reconnoiffons , ainsi que vous ,
les obligations que nous avons à l'Armée en général
, & nous nous chargeons particuliérement
des intérêts des Officiers de confiance qui font
reftés auprès de vous jufqu'à ce moinent d'épanchement
. Nous nous joignons à vous pour
recommander les intérêts de notre chere patrie
a la protection du Tout-Puiffant ; nous le fupplions
de difpofer tellement les coeurs & les efprits de fes
citoyens , qu'ils profitent de l'occafion qui leur
eft offerte de devenir une Nation heureufe & ref
( 162 )
2 pectable ; & quant à vous nous lui adreffons les
voeux les plus ardens pour qu'il conferve précieufement
une tête fi chere , pour que votre bonheur
puiffe égaler votre gloire , & pour qu'il
daigne enfin vous accorder la récompenfe que
Vous ne pouvez trouver dans ce monde.
Les habitans de nos Ifles font trèsmécontens
des réglemens du Confeil Britannique
, qui gênent leur commerce avec
les Américains ; & on affure qu'ils font déterminés
à le continuer malgré ces défenſes.
Les lettres de ces Ifles annoncent la reftitution
réciproque des conquêtes faites de ce
côté pendant la guerre ; le 4 Janvier nos
troupes évacuerent Sainte- Lucie , dont les
François prirent aufli - tôt poffeffion ; le 8
ceux-ci nous rendirent S. Chriftophe , le 9
Nevis , le 10 la Dominique , & le 12 Montferrat.
Les Elections paroiffent dans le plus
grand nombre des diftricts de ce Royaume ,
conformes aux voeux que la Nation avoit
exprimés dans fes adreffes au Roi , pendant
les divifions entre le Miniftere & la Chambre
des Communes ; on avoit infpiré des
doutes fur ce qui s'étoit paffé à l'affemblée
de la Province d'Yorck , lorfqu'elle vota
une adreffe au Roi ; M. Bofwell , auteur
d'une hiftoire de l'ifle de Corfe , en a publié
la relation fuivante que nous traduifons.
M. Danby, premier Sheriff, à la requifition
de plus de cent francs - tenanciers , convoqua
l'affemblée par des avis publics. Parmi les chefs
de la coalition qui firent tous les efforts poffibles
( 163 )
pour faire tomber l'adreffe au Roi , objet de
l'affemblée , on comptoit le Duc de Devonshire ,
le Lord John Cavendish , le Comte de Carlisle , le
Comte de Surrey , le Comte de Fitzwilliam , Sir
Thomas Dundas , &c.
- La ville n'ayant point de falle affez grande
pour tenir tous les francs tenanciers qui fe raffemblerent
en cette occafion , & dont le nombre
étoit de plus de 7,000 : l'affemblée s'eft tenue
dans la cour du château. On y avoit fait conftruire
une espèce de trône en bois , deftiné au
Sheriff , & une quantité de fieges plus bas , en
gradation , pour y placer les perfonnes de diftinction
. Enfin , vis -à- vis de cet échafaudage fe
trouvoit une longue table en forme de théâtre ,
& entourée de bancs pour le peuple.
Les portes s'ouvrirent à dix heures & demie
du matin , & dès- lors on commença les débats .
Tout Orateur , de quelque rang qu'il fût , étoit
obligé de monter fur la table , & delà il haranguoit
l'affemblée avec autant de force que fa voix
le lui permettoit . Les débats entre les deux partis
durerent plus de fix heures , avec beaucoup de
feu , & cependant avec autant d'ordre que dans
la chambre des Communes . Sur la fin de l'affemblée
, on refufa d'entendre le Lord John Cavendish
, fans doute vu l'approche de la nuit &
la rigueur du temps , puifqu'alors il tomboit une
forte giboulée , accompagnée d'un très - grand
vent ; toutes circonftances qui faifoient defirer
à bien des particuliers , de vingt milles à la ronde ,
de s'en retourner chez eux peut- être auffi le
mécontentement qu'avoient conçus les vrais patriotes
, de voir le Lord Cavendish , autrefois fi
zélé pour le bien public , embraffer un parti qui
leur étoit fi odieux , contribua - t - il beaucoup à
cette oppofition .
( 164 )
On prit alors les voix de l'affemblée , en don
nant ordre , felon l'uſage , à l'un des deux partis
d'élever les mains , & quoiqu'il parût évident
que la minorité des voix étoit dans la propofition
d'un à cinq ; des partifans de la coalition , déa
fefpérés de voir leurs menées infructueules , demanderent
à grands cris la divifion ; c'est - à- dire ,
que les deux partis devoient le féparer & faire
corps à part , au lieu d'être confondus les uns
avec les autres , à laquelle le Sheriff confentit
avec trop de facilité : Il s'enfuivit beaucoup de
bruit & de tumulte . Le Sheriff n'ayant pas défigné
le côté de l'emplacement que devoit occuper
chaque parti , le peuple fe mit à faire des
mouvemens femblables aux ondulations des flots
agités . Le Sheriff portant la parole , fe plaignit
de ce que cette démarche n'avoit produit que de
la confufion , & déclara que la majorité étoit
décifive ; il figna immédiatement au nom du
Comté , l'adreffe au Roi , & l'expédia fur le
champ à la Cour,
Le réſultat de cette affemblée a été d'une trèsgrande
conféquence dans la conjoncture préfente.
Le Comté d'Yorck , foit pour fon extenfion ,
foit pour le nombre & la richeffe de fes habitans
, eft un royaume à lui feul ; c'eft la province
qui s'eft le plus diftinguée par fon amour pour
la liberté conftitutionnelle ; & c'est bien injuftement
qu'on a foupçonné fes habitans d'être capables
de s'oppofer aux intentions de S. M. ,
tandis qu'ils ont fu braver la chambre des Communes.
Ils ne fe font point laiffes perfuader par
des infinuations contraires au bon fens ; ils favoient
que la majorité de la chambre des Communes
avoit attenté à la puiffance exécutive , ce
qui auroit infailliblement détruit la conftitution
du royaume ; ils favoient encore que le Roi avoit
( 165 )
éfifté avec la plus grande fermeté à ces tenta
tives , & que fes fideles fujets lui devoient à
cet égard la plus grande reconnoiffance. Les
membres de l'affociation du Yorkshire , en particulier
, déclarerent qu'ils s'eftimoient heureux de
trouver une occafion de fe laver de l'accufation
qu'on leur avoit faite , d'adhérer aux principes
républicains ; ils avouerent qu'ils avoient défendu
les droits du peuple , qu'ils avoient même
protefté contre l'influence indue de S. M.; mais
ils ajouterent que , dans ce moment où on vouloit
trop la reftreindre , ils feroient les premiers
à la réhabiliter.
:
La grande affaire des élections continue
& on prétend que tous les membres déja
élus annoncent la prépondérance du Miniftere.
Celle des membres de la ville n'eſt
pas
terminée. Les amis de M. Atkinſon ont
demandé un nouveau fcrutin ; & on n'a pu
le refufer cela retardera de 30 jours au
moins la décifion de cette élection ; on va
nommer 6 Commiffaires ; & leur Préfident ,
dans l'efpace de fix jours , doit délivrer une
copie du dernier ſcrutin , fignée par lui ; les
Candidats auront enfuite dix jours pour faire
leurs préparatifs , le fcrutin commencera
enfuite , & continuera tous les jours pendant
IS , à l'exception des Dimanches ; après
cela , on déclarera les membres légalement
élus par la pluralité.
M. Fox a toujours la minorité à Weſtminſter
; il n'a cependant rien négligé pour
en fortir. Le 6 de ce mois il adreffa la lettre
fuivante aux Electeurs ,
'( 166 )
L'avantage obtenu par mes compétiteurs dans
le dernier Icrutin , quoique nullement décisif,
doit vous engager , plus que jamais , à déployer
toutes les rellources qui font en vous.➡ Dans
cette concurrence , il s'agit beaucoup plus de vos
intérêts que des miens . Si aujourd'hui la cauſe
des élections indépendantes eft perdue , il n'eft
prefque pas poffible qu'aucun homme fe flatte
d'être élu pour cette Cité contre la nomination
de la Cour. Actuellement , la question n'eft
pas de favoir qui fera élu , mais qui élira . Çe
n'eft pas entre le Chevalier Cecil- Wray & moi
qu'il s'agit de décider , mais entre l'influence de
la Cour & les droits des Electeurs indépendans.
-Le nombre de ceux qui n'ont pas encore voté
eft fi grand , que vous pouvez être certains de
réuffir fi vous voulez faire tous les efforts dont
vous êtes capables . De mon côté , je ne néglige.
rai rien de ce qui fera en mon pouvoir , & je
m'expoferai à tout plutôt que de contribuer à
Vous replonger dans l'état de fervitude dont vous
Vous êtes fi honorablement tirés à la derniere
élection générale.
Cette lettre ne paroît pas jufqu'à préfent
avoir produit aucun effet en fa faveur. Le
fcrutin d'aujourd'hui offroit 5581 voix pour
le Lord Hood , 5092 pour fir Cecil Wray
& 4819 pour M. Fox . Il ne fonge point à
fe retirer , comme on l'avoit dit ; fes amis
ne négligent rien pour le foutenir ; & on a
remarqué en effet que cette derniere fois il
avoit eu 45 voix de plus que fir Cecil Wray ;
mais cela ne fuffit pas pour atteindre à la
majorité que les fcrutins précédens ont
' donnée à fon rival . Ses amis ne défefperent
point encore.
( 167 )
Les efforts de l'intrigue , difent- ils , dans
quelques papiers , finiront par échouer. La minorité
de M. Fox n'aura qu'un temps ; & il eft
à préfumer qu'elle ceffera Des Dames de
grande confidération employent tous leurs efforts
en fa faveur ; une aimable Ducheffe entr'autres
payera plus de 4000 liv. fterl. fon enthoufiafme
pour lui ; il faudroit avoir bien du
malheur , pour ne pas réuffir , quand les graces ,
la beauté & la richeffe fe réuniffent pour agir.
On ne voit gueres dans les papiers publics
que des détails d'élection , ou des avis
aux Electeurs ; parmi ces pieces il y en a
quelquefois de fingulieres ; celle que nous
allons traduire , offre un tableau de ce qui
fe paffe dans ces occafions ; & on prétend
qu'il n'eft pas exagéré. L'auteur fe fuppofe
un voyageur arrivé dans un petit bourg, où
il couche la veille de l'élection.
Depuis quelques mois , je m'occupe de mon
tour d'Angleterre ; hier je fuis venu coucher à
Il étoit tard , j'étois fatigué , j'avois befoin
de repos , & je fongeois plus à mon lit
qu'au fouper. Je dormois profondément ; un
grand bruit m'éveille tout - à - coup en furfaut.
Effrayé de ce mouvement extraordinaire ,
je me leve ; il étoit jour , je m'habille à la bâte ,
& je cours à ma fenêtre. Quel fpectacle ! d'où
vient cette foule qui remplit les rues , & pouffe
des cris dont je ne diftingue pas l'objet ; ils femblent
animés du vertige & de la fureur : les fenêtres
des maifons voifines font rompues , les
portes enfoncées , les enfeignes arrachées & brifées
fur le pavé. Je vois un homme qui a le
bras caffé ; trois autres paffent à ma porte avec
le vifage défiguré des coups qu'ils ont reçus.
( 168 )
Queft- ce que cela fignifie ? Un ennemi inconnu
eft- il entré tout -à- coup dans le Bourg , ou le
peuple eft-il révolté ? C'étoit la queftion que
j'adreffois à tous les paffans dont je pouvois être
entendu . Un vieillard , qui fe donnoit beaucoup
de mouvement au milieu du défordre , leva la
tête & me répondit : nous nous préparons à une
élection . A une élection ! m'écriai - je ; & qu'entendez
vous , je vous prie , par là , bon homme ?
Ce que j'entends ? ce qui eft connu dans le dernier
des Villages de la G. B. On va former un
nouveau Parlement ; plufieurs Candidats font
venus pour fe faire nommer par ce Bourg , &
celui qui aura le plus de voix fera chargé de nous
repréfenter. Je commence à vous comprendre
; mais il y a encore une choſe qui m'embarraffe
, mon honnête ami ; je ne vois point de
connection ´entre choiſir M. A. ou M. B. pour
votre repréſentant , & détruire votre ville &
vous caffer la tête les uns aux autres. Cela vous
étonne , répliqua le vieillard , avec un fourire de
mépris fur mon ignorance. Ces grands fous nous
rendent nous - mêmes de petits fous , en nous
donnant à boire à fufance. Quand nous buvons
, nous nous enivrons ; quand nous fommes
ivres , nous ne favons ce que nous faifons ; nous
nous battons pour celui qui nous a fait boire
& quand nous nous battons , nous nous faifons
du mal ; il n'y a rien de plus fimple & de plus
clair , & voilà tout . Mais vous , en vous
rendant ainfi femblables aux bêtes , ne ſeriezvous
pas les plus grands fous . Non , nous
faifons ce que nous devons & ce que l'on attend
de nous. Ces grands & riches fous , qui ont befoin
de nos voix , font obligés de fe les affurer
en nous raffemblant ainfi , & en nous tenant
gais & contens ; il eft tout fimple que, celui qui
-
nous
>
( 169 )
nous fatisfait ait la préférence , & qu'il ne néglige
rien pour fe la procurer. De maniere
que le plus digne fera celui qui vous aura le plus
abrutis . Ah ! M. , le bon temps que celui des
élections ; il y aura 30 ans à Noël que je fuis établi
; je paie les droits , je fuis bourgeois , j'ai
voté pour 1 membres du Parlement , & graces
à Dieu , il m'ont fait boire la bierre la plus exquife
qui exifte dans les trois Royaumes ; ils
m'ont indemnifé par leurs préfens de mes dépenfes
pour me faire recevoir bourgeois ; ce
font de d gnes repréſentans - Oui , ils ont commencé
par vous ôter votre raiſon & vous mettre
au niveau des bêtes ; après cela ils ont aſpire
à l'honneur de vous repréſenter . Mais dites- moi,
je vous prie , à quoi vous fervent ces repréſen
tans , aprês que vous les avez élus ; car en confcience
, je ne vois pas à quoi vous imaginez qu'ils
peuvent vous être bons. A quoi ils font bons ,
M. eh ! d'où venez - vous done ? Sans eux , que
deviendrions-nous ? Dieu fait fi nous ne ferions
pas écrafés par les Papikes & parles Presbytériens.
Et que croyez - vous qu'ils pourroient vous
faire ? Bien du mal, M.; ils nous empêcheroient
de porter des fabots & d'aller à l'Eglife .
1
C'est donc pour prévenir ces calamités que
je vous ai vu vous caffer la tête les uns aux autres
. Soyez-en sûr , quoique je ne fois plus
ce que j'ai été autrefois , je me battrai pour la
vieille Angleterre, tant qu'une goutte de fang
coulera dans mes veines ; je foutiendrai l'Eglife
de toutes mes forces contre les Presbytériens ,
qui font tous , comme vous le favez , des enfans
de forciers ; je le jare fur mon falut. Après cette
pieuſe exclamation , le vieillard me quitta pour
aller fe joindre à la foule. Cette fcene finguliere
pouvoit m'amufer un inftant ; j'en ris d'abord ;
N° . 17 , 24 Avril 1784.
h
( 172 )
le temps qu'il avoit perdu , il fe preffa de porter,
plufieurs morceaux à la bouche avec une activité
qui ne laiffa pas de me réjouir , & je repris la pa
role. Tout le monde ne peut pas faire la
même réflexion que vous. Votre fortune vous
fournira toujours l'aifance dont vous jouiffez ;
mais ceux qui en auront une moindre pourront
fort bien perdre toute eſpérance de l'augmenter.
Quand les affaires publiques vont mal , celles des
particuliers ne vent pas toujours bien. Si vos pré
deceffeurs avoient été auffi indifférens que vous
fur le bien de la nation , il eſt douteux que vousfuffiez
en état de vivre comme vous vivez à préfent
; & vos maximes prennent faveur , il fe
pourroit bien que vos héritiers ne viffent jamais .
de turbot qne fur les tables des gros Bénéficiers ,
des hommes en place , & des penfionnaires. Ceuxci
ne peuvent devenir riches , & fournir à leur
luxe que par des taxes prodigieufes fur les biens
des autres , équivalentes à la confifcation de ces ,
biens . Le bon Chevalier , au moment où je
fuiffois , avoit la bouche pleine , & garda le filence
; je continuai . Plus un mal eft en ufage ,
plus if augmente; cinq mille vices , ou un feul
vice gooo fois répété , ne changent point de nature
,
& ne font pas une vertu ; en nous familiarifant
avec eux, nous fermons les yeux fur les
conféquences , nous ne les détruifons pas . Il eft ,
aufli d'ufage qu'un oubli total de la patrie , une
corruption générale des moeurs , entraînent la
ruine d'une nation ; & quel eft l'homme qui , en
faifant cette réflexion , peut regarder tranquillement
la perspective qu'elle préfente ! Le,
Chevalier venoit d'avaler fon dernier morceau ;
fa langue ayant la liberté néceffaire
ſe moupour
voir , il me répondit qu'il ne favoit qu'y faire.
J'allois répliquer , & je recueillois déja en moi-
-
( 173 )`
même tous les anneaux de la chaîne qui lie la dépravation
univerfelle & la ruine d'un état ; mais
mon hôte m'épargna cette belle differtation qui
fans doute auroit été longue ; car ayant fini fon
turbot , il prit une bouteille de vin dont il remé
plit plufieurs fois fon verre ; & après avoir témoi
gné fa religion , fa loyauté & fon amour pour là
patrie , en buvant fucceffivement à la fanté de
' Eglife , du Roi & de la conftitut on , il fe renverfa
fur fon fauteuil , étendit fes bras , & tomba
dans le fommeil le plus profonde
On mande de Glafcow le fait fuivant.
44 La femaine derniere a offert un nouvel exemple
des effets funeftes de la morfure d'un chien enragé
qui paffa dans cette ville le 21 Janvier dernier,
La perfonne qui en a été la victime fut mordue le
22 au matin , à 2 heures après midi on coupa les
chairs bleffées , on les cautérifa , en y mit un
cauftique ; on employa immédiatement après les
frictions mercurielles , & on devoit les continuçt
jufqu'à ce qu'on put être fans inquiétude . Par
l'ufage imprudent qu'il fit du reméde , peut-être
auffi parce qu'il s'expofa trop au froid , la bouche
fut très - affectée ; découragé par cette circonf
tancé , par les fottes hiftoires que lui contoient
ceux qui venoient le voir , par les préjugés dont
il étoit imbu contre le mercure , il quitta fon
régime , & les exhortations , les inftances , les
menaces du danger auquel il s'expofoit , ne purent
l'engager à le reprendre. Il y avoit un mois
qu'il avoit ceffé ces remédes lorfqu'il fentit un
malaife. Le 18 Mars , après avoir été exposé au
froid dans les champs , il fe plaignit de douleurs
dans le bras & la main qui avoit été mordue. Les
douleurs augmenterent pendant 2 jours , & furent
accompagnées d'inquiétudes & d'infomnie Le 21
Phydrophobie commença ; elle fur telle qu'il ne
h
3
( 174 )
put boire de tout le jour ; il reiettoit & rebutos
pareillement toute espece de nourriture un peu
fluide , en même - tems il éprouvoit le plus violent
defir de prendre de ces dernieres ; le furlendemain
il but , à plufieurs repriſes , une cueillerée
de boiffon , mais avec beaucoup de difficultés;
le 24 il avala de même avec peine , un peu
d'eau & une cuillerée de foupe ; l'après -midi du
même jour il éprouva des foibleffes , & il mourut
vers les 5 heures. Il fut parfaitement calme & fenble
pendant le tems de fa maladie , ce ne fut que
heures avant la mort qu'il tomba dans le délire ;
il ne fit aucun mal à ceux qui étoient autour de
lui , quoiqu'il fit de foibles efforts pour mordre.
Cet évenement , & celui de la fille qui étoit morte
le 26 Février dernier , font des exemples de
Pobftination & de l'imprudence des perfonnes
foibles & ignorantes qui n'écoutent que leurs
préjugés & ceux de leurs voifins , & refufent de
fe rendre au confeil des gens inftruits & à ceux
des Médecins qui les foignent.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 20 Avril,
Le 21 du mois dernier L. M. & la Famille
Royale fignerent le contrat de mariage du
Marquis de Courtomer , Enfeigne des Gendarmes
de la Garde , avec Mademoiſelle de
la Cofte Meffeliere.
Le 12 de ce mois , le Roi fe rendit en cé-.
rémonie àl'Eglife de la paroifle Notre-Dame ,
où il communia des mains du Cardinal ,
Prince de Rohan , Grand - Aumônier de
France. Le Duc de Fleury , premier Gentil(
175 )
homme de la Chambre du Roi en exercice ,
& le Duc de Briffac , Capitaine Colonel des
Cent-Suiffes de S. M. tenoient la nappe dit
côté du Roi ; l'Evêque de Senlis , premier
Aumônier de S. M. , & l'Aumônier de quartier
, du côté de l'Autel.
Le - 13 , M. Hailes , Miniftre- Plénipotentiaire
de la Cour de Londres , eut une Audience
particuliere du Roi , dans laquelle il
remit en cette qualité fa lettre de créance à
S. M. Il fut conduit enfuite à l'Audience de
la Reine & à celles de la Famille Royale par
M. Lalive de la Briche , Introducteur des
Ambaffadeurs. M. de Sequeville , Secrétaire
ordinaire du Roi pour la conduite des Ambaffadeurs
précédoit.
3
Le 18 de ce mois , le Bailli de Suffren
a prêté ferment entre les mains du Roi , pour
la place de Vice - Amiral.
Le même jour , Leurs Majeftés & la Famille
Royale ont . figné le contrat de mariage
du Marquis d'Afnieres , avec Demoifelle
de Montmorin ; celui du fieur de la
Bretonniere , Capitaine des Vaiffeaux du Roi ,
avec Dame Montmort de Gravelle ; & celui
du Préfident Diriffon , avec Demoifelle ae
Polaftron - la -Hilliere. Ce. jour , la Comteffe
Efterhazy a eu l'honneur d'être préfentée à
leurs Majeftés & à la Famille Royale par la
Comteffe de Berchiny.
DE PARIS , le 20 Avril.
· Nous avons annoncé les graces que le
h
4
( 176 )
Roi a accordées à M. le Commandeur de
Suffren S. Tropez ; on nous faura gré d'entrer
ici dans quelques détails fur la récep ÷
tion qui lui a été faite à Verfailles .
M, le Commandeur de Suffren arriva ici le
3 de ce mois à deux heures du matin ; il fue
defcendre chez M. de Saint James , Tréforier de
la Marine ; & après s'être repofé pendant quelques
heures , il partit pour Verfailles , où il fe
rendit chez le Minifire de la Marine , qui , vers
midi & demi , le , préfenta au Roi . Sa Majesté le
reçut de la maniere la plus flateufe , lui répéta
à différentes reprifes qu'elle avoit la plus grande
fatisfaction de fes fervices , & daigna lui annoncer
elle - même les graces qu'elle lui avoit réſervées.
M. de Suffren refta plus d'une heure
avec S. M. , qui ne l'entretint que de fes
opérations dans l'Inde . La Reine ne lui
fit pas un accueil moins flateur pi moins dif
tingué; elle voulut le préfenter elle même à Monfeigneur
le Dauphin , à qui elle l'annonça ainfi :
« Voilà M. de Suffren , c'est un des hommes qui
a le mieux fervi le Roi. Une réception auffi
flateufe l'attendoit chez MONSIEUR. Ce
Prince l'embraffa , & dans les tranfports de fal
joie , le preffa contre fon fein : Je veux que vouê
m'aimiez autant que je vous eftime , lui dit Mon.
SIEUR ; fentiment expreffif qui caractérise parfai
tement la bonté de ce Prince , & le prix qu'il attache
aux grandes actions. Madame Comteffe
d'Artois , qui ne recevoit perfonne ce jour- là ,
voulut cependant que M. de Suffren lui fût préfenté,
& ce fut la feule perfonne qui entra chez
elle pendant toute la journée. Monfeigneur le
Duc d'Angouleme fon fils étoit à fon travail ,
lorfque le Vice- Amiral entra chez lui ; il fe leva ,
-
( 177 )
& s'avançant vers M. de Suffren , il lui dit : je lifois
dans ce moment l'hiftoire des hommes illuftres
; je quitte mon livre avec plaifir , puifque
j'en vois un . Le Samedi M de Suffren ne
parut ni à l'ordre ni au coucher ; mais le lendemain
il fit fa cour au Roi , & il dîna chez M. le
Maréchal de Caftries.
M. le Commandeur de Suffren a amené
avec lui 51 Indiens tant hommes que femmes
& enfans ; un feul de ces derniers eft.
mort dans la traverfée ; & il étoit déja malade
à fon départ. C'eft à fes frais que cette
colonie eft tranfplantée en Europe ; elle eft
engagée pour 3 ans ; & ce terme eft plus
que fuffifant pour former les habitans de
Malthe , où elle doit fe rendre , à tous les
travaux & aux préparations du coton qu'ils
manient avec leurs petits métiers d'une maniere
merveilleufe. Il eft beau au milieu des
foins qu'entraîne la guerre , de s'occuper
ainfi des travaux paiſibles de la paix ; il eft
beau de rapporter de l'inde , non les étoffes
précieufes , que notre luxe nous a rendues
néceffaires , mais les bras qui les façonnent.
Il les a débarqués à Toulon , où il a donné
les ordres néceffaires pour préparer le bâtiment
qui doit les conduire à Malthe.
La traversée de M. le Commandeur de
Suffren a été de 83 jours , pendant lefquels
il ne s'eſt paffé rien d'intéreſſant à fon bord ,
fi ce n'eft le coup de tonnerre qui y tomba
aux attérages , & qui tua un de fes matelots ,
& en bleffa &. M. de Suffren étoit alors dans
hs
( 178 )
•
fa chambre ; le temps étoit beau ; étonné de
la rumeur qu'il entendoit , il monta fur le
pont où il apprit ce qui venoit de fe paffer.
Le coup de tonnerre n'avoit pas fait plus de
bruit , que celui d'un piftolet , dont la poudre
n'auroit pas été bourrée.
L'Evêque de Babylone a reçu le 21 de ce
mois , dans la Chapelle de l'Archevêché, &
des mains de l'Archevêque de Paris , que le
Pape avoit nommé à cet effet , le pallium
que S S. a bien voulu lui accorder , comme
un témoignage glorieux de fon eftime & de
fa fatisfaction des fervices fignalés qu'il a
rendus à la Religion & à l'Eglife , pendant
fon féjour dans le Levant.
On a annoncé la mort de l'Evêque de Limoges
on fera bien aife de retrouver ici la
lettre que lui écrivit feu Monfeigneur le
Dauphin , pere de Louis XVI , après que le
Roi l'eut nommé Précepteur de Monfei-s
gneur le Duc de Bourgogne & des Enfans.
de France.
>> Rien ne pouvoit m'être plus agréable , M. ,
que le choix que le Roi a fait de vous , pour être
précepteur de mon fils ; & c'eft avec un plaifir
bien fenfible , que je vois une ame fi précieuſe en
de fi bonnes mains . Mais je vous avouerai que
l'on m'effraie , par la crainte que l'éloignement
que vous avez naturellement pour ce pays - ci
ne vous faffe recevoir cette nomination avec répugnance.
Je ne faurois croire que votre piété
ne vous faffe regarder , dans le choix du Roi , la
volonté de Dieu , qui fans fortir du même miniftere
, vous appelle à d'autres fonctions bien
( 179 )
plus capables encore de procurer fa gloire. Tout
autre motif feroit indigne de vous être préſenté .
Auffi je me perfuade qu'il fuffira pour vous déterminer
à accepter une charge pefante à la vérité
, ntais que perfonne n'eft plus capable que
vous de bien remplir. Je crois n'avoir pas befoin
d'autres affurances , pour vous perfuader de meso
fentimens & de ma parfaite eftime. Signé , Louis.
On dit que quelques - uns de nos jeunes.
Seigneurs , & plufieurs Officiers Supérieurs
fe difpofent à partir pour Berlin , où ils vont
affifter aux grandes manoeuvres . De ce nombre
font M. le Prince de Lambefc , le Prince
de Vandemont fon frere , MM. de Rochechouart
, de Biercourt , Chevalier d'Oraifón.
M. le Marquis de Bouillé s'y rend
auffi en droiture de Londres. Ces Officiers
ne font ce voyage qu'avec l'agrément de
S. M. & celui du Roi de Pruffe.
Nous nous empreffons de placer ici une annonce
qui ne peut qu'intéreffer la pluralité
des Lecteurs . Il y a long- temps qu'ils defirent
une Elition fimple , correcte & à bon marché ,
des ivres de Voltaire ; & ce vou n'eft pas
diminué depuis l'annonce de celle dans laquelle
on ' efforce , par la magnificence du luxe Typographique
, de payer à ce célebre Ecrivain , le
tribut de la reconnoiffance que lui doit la litté
rature. Des éditeurs plus modeftes ont cru lut
rendre un hommage plus pur & plus défintéreffé
en formant une collection de fes OEuvres , d'où
ils ont fait difparoître tout ce qu'il eut défavoué
peut -être lui - même , & qu'ils ont mis , par ce
moyen , en état d'être lue par tout le monde fans
danger. Elle forme 40 vol. in-12 qu'on propofe
h 6
( 180 )
au prix modique de 40 liv. en feuilles . On détachera
, en faveur de ceux qui ne voudront que
quelques parties de la Collection , les 8 vol , de
Théatre qui coûteront 24 liv . , le Siecle de
Louis XIV & de Louis XV , 4 vol. , 12 liv.;
Charles XII & la Henriade, 6 liv. Ces quatre ›
derniers articles détachés reviendront ſeuls à '
42 liv. ( 1 ) .
On lit dans les Affiches de Province une
anecdote intéreffante fur un homme de lettres
, mort, il y a trois ans , auteur d'un
Dictionnaire du Blafon , & qui fe nommoit
M. Latour.
C'étoit un homme des moeurs les plus douces
les plus cand des , les plus refpectacles. Sa probité
étoit intacte & à toute épreuve . Dans le temps
qu'il compofoit le Nobiliaire de la Province de
Languedoc , il refufa plufieurs fois des fommes
affez confidérables qu'on lui offroit , pour l'engager
à y inférer des titres fufpecs ; & cependant
fa fortune étoit des plus médiocres ; il ne
vivoit que du mince produit de fa plume. Vêtu
fimplement & toujours en noir ; ce qu'il appelloit
avec fa naïveté , qui devenoit quelquefois
plaifante , porter la livrée du Parnaſſe ; confervant
une tranquillité d'ame inaltérable ; n'importunant
jamais perfonne de fes plaintes ni de
fes follicitations , il étoit un de ces Philofophes
pratiques , qu'il n'eſt pas rare de trouver à Paris ,
& bien plus eftimable que tous ceux qui affeczent
de le parer de ce titre à grand bruit . Sa
philofophie l'abandonna néanmoins à l'âge de
plus de foixante - dix ans mais , à dire le vrai
le Stoicifme le plus rigide fuccomberoit peut-
MAGN
(1) On s'adreffe pour fe procurer le tout chez M. Bru .
et , rue de Marivaux , place du nouveau Théâtre Italien.
$
~ 181 )
.
être dans pareille circonfiance. Logé à une des
extrémités de la Capitale, derrière le Luxembourg,
il voit entrer un jour dans fa chambre un Commiffaire
, qui lui demande s'il ne fe nomme pas
Latour.Oui , Monfieur Eh bien , fuivez .
moi. Incertain de ce qu'il lui vouloit , n'ôfant
l'interroger , ou ne récevant que des réponses
vagues , il monte avec lui dans une voiture
qui l'attendoit à la porte, Ils arrivent devant
une maison , près du quai des Orfèvres Le Commiffaire
fait ouvrir tous les appartemens : il lui
fait remarquer la richeffe des meubles, une quantité
immenfe de très beau linge , de l'argenterie
pour une douzaine de mille livres , des porcelaines
précieuſes ; il le conduit dans les caves ,
où il y avoit des vins évalués à 5 ou 6,000 liv.
Vous voyez tout cela , lui ajoute- t - il , toat vous
appartient , la maifon même , avec quinze mille
livres de rente. Ceci n'eft point un rêve : c'eſt
un de vos parens éloignés , qui vient de mourir
fans enfans , & qui vous laiffe tout fon bien
comme à fon feul héritier. Le paffage fubit d'un
état approchant de la mifère , à celui de l'opulence
, produifit une commotion violente dans
le bon homme M. Latour. Il fe fit en lui une
révolution terrible , qui lui caufa la mort au bout
de trois femaines ou mois.
.
Le relevé de la population du Comté de
Bourgogne offre les réfultats fuivans.
4
Pendant le cours de l'année derniere il eft
mort dans cette province 27423 individus , dont
14104 garçons & 13319 filles . Il y eft mort
27121 individus , dont 13846 hommes ou garçons
, & 13275 femmes ou filles. Il y a eu dans
la même année 5501 mariages , 48 profeffions
religieufes dans les couvens des deux fexes , &
il eft mort 63 religieux ou religieuſes . Il y a eu
( 182
enfin 736 enfans - trouvés compris dans le total.
ci-deffus des naiffances ; le nombre de ces der
niers furpaffe celui des morts de 239.
Le relevé des regiftres des naiffances , des ma
riages & des morts à Montpellier , offre les réfultats
fuivans. Il y a eu dans cette ville pen- :
dant le cours de l'année derniere onze cens
quarante-fix naiffances , dont fix cens cinq garçons
& cinq cens quarante une filles . Il eft né
moins d'enfans dans les fix premiers mois que
dans les fix derniers. Celui qui en a vu naitre
le plus , eft le mois de Décembre ; & celui qui
qui en a vu naître le moins , eft le mois de Mars.
Dans le total des naiffances , il y en a eu cent
trente - trois illégitimes.
€
}
Le nombre des mariages a été de 259 ; ce qui
en fait 4 de moins qu'en 1782 , & 31 de moins
qu'en 1781.
Les morts montent à 1506 , qui excèdent les
naiffances de 360. Cette différence alarmante
qui ne porte point fur les adultes , a été cauſée.
par les ravages de la petite vérole fur les enfans.
Les fix premiers mois de l'année n'offrent que
386 fépultures ; les fix derniers , 1120 différence
attribuée à la petite vérole , qui n'eſt
devenue meurtrière que vers le mois de Juillet .
Elle a emporté 542 enfans au- deffous de 10 ans
Il est mort 491 individus au deffus de cerâge.
Après ce période , celle de 60 à 70 a perdu le
plus ; celle de go à offre 11 fépultures ,
2 homms & femmes , & pas un centenaire.
On n'a pas compris dans ce calcul les morts
de l'hôpital de Saint Elov , qui font au nombre
de 28 , favoir 224 hommes & 59 femmes .
La mortalité y a été plus forte dans la période
de 20 à 30 ans ; elle s'eft foutenue à peu près
égale dans celle de 30 à 60. Les regiftres mor
>
TIE
( 183 )
tuaires de cet Hôpital , offrent 2 hommes qui fe
difolent âgés de 100 ans.
Ce calcul ne fauroit être plus intéreſſant ;
il feroit bien à fouhaiter , que par- tout on en
fêt de femblables , & qu'on les fit avec le
même foin.
Les récompenfes accordées par le Gouvernement
, en faveur de ceux qui détruifent
des loups , ont produit l'effet le plus avantageux
en Franche - comté ; il a été reconnu par
le relevé qui en a été fait , que depuis 1775
jufqu'au 31 Mars dernier inclufivement , on
a détruit dans cette province 627 louves,.
641 loups , & 1385 louveraux , ce qui fair
en neuf ans de temps un tolal de 2653 louves
, loups , ou louvetaux , dont on a délivré
les campagnes & Fagriculture , avantage
inapréciable , tant pour les Payfans
du Comté de Bourgogne que pour ceux .
des provinces voifnes , où ces animaux
auroient sûrement fait beaucoup de dégats.
Benjamin , Comte de Mafilliere , Seigneur
de Douazan , du Bournac , Laquil
& autres lieux , eft mort au Château de
Douazan , près Nérac en Guyenne , âgé de
73 ans.
N. de Schutze, Confeiller & Secrétaire
de Légation de la Cour de Denemarck ,
eft mort à Paris le 3 de ce mois.
Le Baron de Tchoudy , Miniftre de
Liége à la Cour de France , ancien Bailli
Chef de la Nobleffe du pays Mellin , Capitaine
au régiment Suiffe de Jenner , Cheva(
184 )
lier de Saint- Louis , eft mort à Paris le 7
Mars dernier.
François d'Anterroches , Comte de Briou
de , eft mort à Brioude en Auvergne , le 25
Mars.
L'Académie Royale des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de Besançon a tenu dans le cours
de l'année derniere 3 féances publiques le 17
Mai , le 24 Août & le 29 Décembre . Dans celle
du 24 Août , elle adjugea le prix des Arts à MM.
Vanthier & Briffac. Deux difcours fur les vertus
patriotiques avoient balancé fes fuffrages ; elle
nomma le premier celui du P. Prudent , & décerna
le fecond prix à M. l'Abbé Turlot , inſtituteur
de M. l'Abbé de Bourbon , ancien Vicaire-
Général d'Auch. La Troifieme Médaille fut donnée
à un Difcours fur le luxe par M. Genty
Docteur-aggrégé à l'Univerfité de Paris , Profelfeur
de Philofophie à Orléans . Il reftoit deux prix
à diftribuer , qui furent renvoyés à la féance du
29 Décembre. Les fujets de ces prix extraordinaires
étoient , La liaiſon intime de la Religion &
de l'ordre focial ; les inconvéniens de la fainéantife.
Dans le nombre des concurrens, deux feulement
ont réuni les fuffrages , a dit le Président : l'un a
déployé fur fon fujet tous les charmes de l'élocution
; l'autre lui a prodigué toutes les richeffes
du raifonnement ; l'un s'affure la conquête de
l'efprit par la féduction du coeur , le fecond te
nant fans ceffe les auditeurs élevés à la hauteur
de fon génie , s'attache plus à convaincre qu'à
plaire , preffant fon lecteur par tous les points
& le menant pas à pas à la précifion .... Celui- cipar
fa netteté & fa concifion a paru mériter une
place diftinguée , & fon rival n'a été nommé
qu'après lui ; & ce rival étoit l'auteur même da
( 185 )
premier difcours . C'étoit le même peintre qui avoit
changé de pinceau. « M. l'Abbé Turlot , déja
couronné a la féance précédente , a été reconnu
l'auteur de ces deux Difcours , & l'Académie lui
a adjugé les deux médailles qu'elle s'étoit réservé
de divifer ou d'unir , felon le mérite des ou
vrages. L'Acceffit a été donné à M. l'Abbé du
Coudray de Collonges , au pays de Gex.
Les Numéros fortis au Tirage de la Lorerie
Royale de France, font : 59 , 65, 66 ,
9 , & 17.
DE BRUXELLES , le 20 Avril.
Les Miniftres nommés par les Etats Généraux
pour venir négocier ici l'arrangement
des différends furvenus entre le Gouvernement
Général des Pays-Bas & la République,
fontMM. Lefteyenon & Van Leyden.
On parle d'un nouveau différend qui
s'eft élevé à l'occafion du refus qu'a fait un
vaiffeau Impérial , venant de Hollande , de
fe laiffer vifiter par le navire de garde de
Lillo
.
1136
enfin'
Le foulevement redouté depuis fi long- temps
dans cette ville , écrit-on de Rotterdam , a en
éclaté le 3 de ce mois fur le foir. La Compagnie du
Capitaine Elfevier devoir monter la Garde, C'eft
contre ce Capitaine , contre M. de Zwyndrecht ,'
fon Lieutenant , & un ou 2 Cadets de la Compagnie
, que la Populace avoit témoigné la plus grande,
animofité. On avoit porté l'acharnement jufqu '
menacer d'arracher ces perfonnes odieufes, du mi
lieu même de la Compagnie . Cette menace intimida
quelques- uns, mais les autres , au nombre de
( 186 )
10,s'engagerent réciproquement à tout riſquer , &
à ne pas s'abandonner , quoiqu'il pût arriver. Le
Lieutenant de Zwyndrecht , prévoyant l'orage &
n'ofant trop le fier aux fimples Bourgeois à caufe
de leur impéritis , & que leurs cartouches n'étoient
pas à balles , les envoya directement aux portes de
la ville pour les garder ; tandis que lui même , à
la tête des Cadets & des Bas - Officiers , marcha
vers la Maison- de- Ville . Il fut auffi tôt infulté par
le Peuple : on arrêta 2 de ces mutins ; ce qui inf
pira aux uns beaucoup de terreur & aux autres encore
plus de defir de délivrer les prifonniers . On en
arrêta un 3e , prêt à frapper d'un couteau ou d'une
pierre. Les infulres & la foule augmentant de plus
en plus , on ordonna de tirer , d'abord en l'air
enfuite contre la populace , qui s'oppoloit au pal
fage. La Compagnie approcha enfin de la Maifende-
Ville : ce fut- là que le peuple redoubla d'efforts
pour mettre la Compagnie en défordre , en
cablant de pierres , mais vainement. L'Officier ,
Les so Cadets , avec les Bas- Officiers , fe pofterent
fur les efcaliers & le perron de la Maiſon-de-Ville, '
en faifant de temps à autre & avec beaucoup de
fang-froid , un feu roulant contre les agreffeurs ,
pendant que les Subftituts du Grand- Bailli , affi
tés de leurs Archers , mettoient les trois prifonniers
en lieu de sûreté. Enfin , la difcipline fut fi
bien obfervée , que ces braves Cadets & Bas, Of
ficiers , fans qu'aucun d'eux fût - bleffé , foutinrent,
leur pofte , jufqu'à l'arrivée d'autres Compagnies)
qui voloient à leur fecours. L'émeute commença
avant dix heures du foir. A onze heures , la Mai-
Jon- de-Ville étoit déja en sûreté. On fonna à onze
heures & demie la grande Cloche d'alarme , & les
l'ac
da
agnies
refpectives
ayant
auffi
- tôt
pris
pofte
,
dans
les
lieux
d'affemblée
,
y
referent
jusqu'à
quatre
heures
du
matin
.
Le
même
matin
,
à
dix
( 187 )
heures , les Compagnies de M. d'Elfevier , & d'un
autre Capitaine ont été relevées à la Maison- de-
Ville par deux nouvelles Compagnies . Ce qui eft
continué à des époques fixées . Mais la difcorde
s'étant gliffée dans les Compagnies Bourgeoiles ,
on en craint les fuites. La même nuit , diverſes de
ces Compagnies , poftées à leurs places d'alarme ,
firent retentir ce cri continuel , Vive Orange !
Plufieurs Bourgeois de l'une des deux Compagnies
qui le lendemain matin ont monté la Garde à la
Maifon de Ville , portoient des Cocardes couleur
d'Orange. Cette divifion de fentimens faifoit craindre
un furcroît de confufion . Pendant la nuit , au
milieu du feu & du tumulte , les Vénérable Magistrats
ont été affemblés dans la Maison - de-Ville ;
le matin , à onze heures , ils ont repris leurs Délibérations.
On prétend que les trois prifonniers
font coupables , auffi- bien que les bleffés d'entre
le peuple , dont on connoît s à 6 , mais particu
liérement 1 , qui paffe pour l'un des premiers
fauteurs de la Sédition .
I
Une lettre poftérieure porre que tout
avoit été tranquille le 7 , qu'il n'y avoit eu
aucune autre garde la nuit , que la garde ordinaire.
Elle ajoute qu'un des bleifés eft
mort un autre fort mal , & que fans
pouvoir affigner a jufte leur nombre , on
croyoit pouvoir le faire monter à plus de 20,
3 mutins font arrêtés.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL.
Un membre du club des neuf mu es fut interrompu
derniérement au milieu d'une converfation
politique qu'il avoit ave fes deux oifins pour
une fanté qu'on lui demanda ; il porta celles
( 188 )
de MM. Pitt & Fox ; le préfident lui demanda
quelle raifon il avoit d'unir des caractères fi
hétérogenes ; il repliqua qu'ils étoient très - bien
dans une affemblée gaie , parce qu'ils avoient
donné plus que perfonne & long - temps des fujets
d'entretien & de réjouiffance au bon peuple d'Angleterre
.
On dit qu'un candidat pour certain bourg de
l'ouest de l'Angleterre a employé une voie trèsextraordinaire
pour s'aflurer le fuccès de fon
élection . Il a envoyé des oranges ornées de rubans
valant 10 à 12 guinées chacune aux femmes
& aux filles des Electeurs .
Une perfonne qui étoit du committé de fir
George Vandepitt pendant la grande conteftation
qui s'éleva il y a trente ans entre lui & le
Comte de Gower la ville de Weftminster
affure que les mémoires de rubans, gazes & autres
colifichets monterent à la fomme de 1300 & tant
de livres ftel.
Un membre de la derniere Chambre des Com.
munes dit dans les débats de l'hiver paffé ,
qu'il regardoit l'ufage de donner des rubans ,
des cocardes à un Electeur comme une espece
de fubornation . On ne décidera pas ici fi cette
affertion est fondée , & juſqu'où elle l'eft. Mais
il eft certain que la nég'igence d'envoyer des
rubans a fait dans l'élection actuelle perdre la
voix de plus d'un Electeur qui n'en a point reçu ,
& qui s'attendoit à en recevoir. On compte qu'il
n'a pas été diftribué moins de 60,000 de ces
bagatelles par les différents candidats de Weftminſter.
Dans les débats qu'a occafionnés en Irlande le
bill de réforme parlementaire , M. Monk Ma
fon a fait l'obfervation fuivante. Les plaintes du
peuple de Grande - Bretagne lui font font arra(
189 )
chées par le fardeau des calamités & celui des
impôts qui petent fur fes propriétés ; graces
à Dieu celles du peuple d'Irlande ne naiffent
que d'un manque de profpérité.
On mande de Wiltshire qu'il y eft mort derniérement
un particulier connu par diverſes
fingularités , & qui a terminé fa vie par une
derniere . Il a fait fon teftament dans lequel il
y a un leg de 5 liv. fterl. aux pauvres de fa
Paroiffe, dont il regle ainfi l'emploi. Comme
l'hiver a été fort rude , qu'il a caufé des toux
violentes & des réfroidiffemens d'eftomach , on
employera les 5 liv. fterl. à acheter des liqueurs
d'Espagne pour les réchauffer.
Les dernieres lettres
d'Edimbourg portent.
que les Elections des Pairs & des Membres
des Communes pour repréfenter ce Royaume
au prochain Parlement annoncent une forte oppofition
à la Cour. Les Ecoffois appuyent M. Fox,
& il y apparence qu'il aura un parti encore
nombreux dans la prochaine feffion.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX .
REQUÉTES DU PALAI S.
Caufe entre le Vicomte de Choifeul & le Tuteur des
deux enfans puinés de Madame la Princeſſe de
Guémenée.
TESTAMENT AB IRATO.
-
Meffieurs des Requêtes du Palais viennent de
prononcer fur le teſtarnent de Madame la Ducheffe
de Praflin . Les circonftances de cette affaire font
aTez intéreffantes pour trouver place ici. Ma
dame la Ducheffe de Praflin , qui fe prétendoit
née Comteffe de Champagne , avoit la plus haute
idée de fa naiflance . Elle témoigna dans tous les
inftans de fa vie non feulement de l'indifférence,
mais de la haine pour tout ce qui portoit le nom
de Choifeul. Nous nous contenterons de rappeller,
( 190 )
après le défenfeur du Vicomte de Choiſeul;
deux traits qui prouvent de quels fentimens elle
étoit animée . Elle difoit un jour à M. le Duc
-
de Praflin , fon mari , qu'elle avoit lu dans l'hif
toire, qu'en 900 un Choifeul étoit Page du Comte
de Champagne. M. le Duc de Praflin fe contenta
de lui répondre que ce fait , s'il étoit vrai , prouvoit
au plus que les Comtes de Champagne
avoient des Pages de bonne maiſon. - En 1779,
une perfonne de qualité , qui dînoit chez elle ,
remarqua que la Maifon de Choifeul avoit perdu
29 fujets tués dans les guerres de Louis XIV.
Madame la Ducheffe dit auffitôt que quand il y
en auroit eu autant de tués fous Louis XV , il en
reſteroit encore affez . M. le Duc lui obferva que
fans doute elle ne faifoit pas attention que lui ,
fon fils , & fes petits- enfans compris , ils n'étoient
que 27.
Les bornes de notre ouvrage ne permettent
pas de rappeller tous les faits cités par
Mc. de Bonnieres , dans fon plaidoyer pour M. le
Vicomte de Choifeul , pour prouver les difpofitions
de Madame la Ducheffe de Praflin , fa mere ,
envers lui : un des plus frappans eft le refus qu'elle
a fait de recevoir la Vicomteffe de Praflin & fes
enfans pendant fa convalefcence au mois de Décembre
dernier , quoiqu'elle reçût tous les foirs la
plus nombreuſe compagnie ; elle n'a cédé le 7e.
jour qu'à condition que fa bru ne s'affieroit pas
dans fon appartement. Elle a encore manifefté
fa haine d'une maniere bien préciſe dans fes deux
teftamens , l'un de 1766 , l'autre de 1779. A
l'époque de celui de 1766 , Madame la Ducheffe
de Praflin avoit un fils & une fille ; fon :fils avoit
4 enfans , elle n'y parle d'aucun ; elle inftitue le
Comte de Champagne , fon coufin , & lá Comteffe
de Nicolai , aujourd'hui Madame la Maréchale
de Nicolai , fes légataires univerfels ; elle
( 191 )
ajoute qu'elle leur donne tout ce que les coutu
mes de la fituation de fes biens lui pèrmettent dé
leur donner , en meubles , immeubles , acquêts ,
conquêts & propres : elle termine ce teflament
par cette phrafe remarquable : N'entendant laiffer
à mes defcendans que ce que les loix ne me permet
*tent pas de donner . Elle avoit déposé ce teftament
chez fon Notaire , elle le renvoie chercher en
Janvier 1779 : le Notaire le lui rapporte , elle le
garde jufqu'au mois d'Août fuivant . Elle fait un
fecond teftament dans lequel elle change abfolument
les difpofitions.du premier : elle nomme
M. le Maréchal de Soubife , fon légataire univerfel
, & veut que fes fonds foient reverſibles au
fils cadet de Madame la Princeffe de Guémenée .
Son fils , M. le Vicomte de Choifeul , avoit à
cette époque marié deux de fes fils , qui avoient
P'un & l'autre des enfans ; elle comptoit en enfans
& petits-enfans , 12 individus ; aucun n'eft nommé
dans le fecond teftament , & la raison qu'elle y
donne du changement qu'elle fait dans fes légataires
univerfels , eft une nouvelle preuve de la
réfolution qu'elle avoit prife d'empêcher que fon
fils ne profitât même indirectement de les biens ;
elle ne legue plus que 20000 liv. de rente viagere
au Comte de Champagne , fon coufin , parce
que , dit- elle , il n'a point d'enfans . En 1776,
elle fe flattoit qu'il en auroit , & alors le Vicomte
de Choifeul ne pouvoit efpérer de voir rentrer
fes biens dans fa mailon . En 1779 , il eft certain
que la Comteffe de Champagne n'en aura pas ,
& dès ce moment elle ne veut plus que le Comte
de Champagne foit fon légataire univerfel , parce
que le Vicomte de Choifeul étant fon héritier ,
retrouveroit dans fa fucceffion les biens dont elle
veut qu'il foit à jamais privé . Si elle legue aux
pauvres des Paroifles de les terres , elle ajoute
auffitôt , & rien à celles de mon mari, Si elle le(
192 )
gue des penfions à fes gens , elle a grand foin
dé répéter , & rien à ceux de mon mari . Elle a ce
pendant fait un legs à M. le Duc de Praſlin ; mais
ce legs ne peut être pris que pour une injure : elle
lui donne le modele du cheval de bronze d'Henri IV ,
qu'elle avoit apporté de ſon château de la Flêche.
-
Elle prévoit le cas où quelques- uns de fes
legs feroient caducs par le prédécès de fes léga
taires ; elle appelle alors M. le Maréchal de Sou
bife à les recueillir , & craint que fon fils ne profite
de ces foibles portions de la fortune confidé→
rable qu'elle lui enlevoit. Madame la Ducheffe
de Praflin , après avoir fait ce ſecond teſ-
Lament , juge à propos de conferver le premier ,
dont aucune des difpofitions ne pouvoit être exécutée
: elle remet le premier teftament fous enveloppe
, le cachete des armes feules de la Maifon
de Champagne , écrit fur l'enveloppe ces mots :
Pour être ouvert après ma mort. Elle mer également
le fecond teftament fous enveloppe, les envoie à
fon Notaire , s'affurant par- là que l'on connoltroit
l'intention dans laquelle elle avoit teflé ,
puifqu'on liroit dans le teftament de 1766 : N'entendant
laiffer à mes defcendans que ce que la loi ge
me permet pas de donner. Ce teftament a été
attaqué par le Vicomte de Choiſeul , comme fait
ab irta matre. Les preuves de haine ont paru fi
frappantes , que par Sentence contradictoire du 2
Avril 1784 , après plufieurs audiences de plais
doieries , & fur les conclufions du Miniftere public
, le teftament dont il s'agit a été caffé tout
d'une voix , à ce que l'on affure. M. le Vi
comte de Choifeul a demandé acte des offres qu'il
faifoit de payer tous les legs pieux , ceux des bijoux
, de rentes viageres , de récompenſes aux domeftiques
, que pouvoit contenir le teftament de
Madame la Duchefle de Praflin , fa mere.
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe; Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences &les Arts ; les Spectacles ,
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
SAMEDI 3 AVRIL 1784.
WHLOT
BIK
B
PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Fi
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roif
STOR
IBI
EW
TABLE
Du mois de Mars 1784.
PIÈCES
FUGITIVES . gryphes', 7 , 52 , 100 , 151
NOUVELLES LITTÉR .
3 De la Monarchie Françoife ,
Les Chartreux , Poëme ,
4 Difcours prononcés dans l'Académie
Françoife ,
Vers pour être mis au bas du
Portrait de M. ***
Remercimens d'une
Veuve à la Reine ,
A mon Rival ,
A M. Charles ,
pauvre
6 Hiftoire Ancienne ,
Réponse aux Vers inférés dans Coriolan , Tragédie ,
le N°. 3 ,
27
53
103
+
753
49 La Morale en action , 178
Vers à un Poëte Tragique , 97 Hiftoire de Marguerite de Va-
A mon Amie,
Impromptu
98 lois , Reine de Navarre, 184
Academie Françoiſe , 29
SPECTACLES,
ib.
ib.
A Mile de Saint- Léger,
Le Mulot & le Rat , Fable,
100
Acad. Roy. de Musique , 74 ,
127 , 187
Vers à M. de la Harpe , 145 Comédie Françoife
, 35 , 83 ,
Mlle de Prémoifant
, 146 129
Sur le Papier nouveau de Comédie Italienne , 39 , 133
Langlée , ! 147 Variétés , 32 , 3472
148 Annonces & Notices , 41 , 90,
149 Impromptu ,
Air de la Caravane ,
Charades , Enigmes & Logo- 1
137,183
A Paris , de l'Imprimerie de M. LAMBERT & F. J.
BAUDOUIN , rue de la Harpe , près S. Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 3 AVRIL 1784.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUR UN LEGS CON NU.
PAR tes vertus héréditaires ,
Couple illuftre , tu t'es trahi ;
Dans un legs fi bien recueilli
Chacun a vû les légataires ;
On s'eft écrié: la voilà ,
Cette famille qu'on adore !
Que l'on égale ce trait-là ,
Et nous dirons : c'eft -elle encore.
Mais de ces mortels généreux
Ne troublens pas la jouiffance ;
Effayons de voiler comme eux
Tout l'éclat de leur bienfaifance ;
Et quand l'avenir nous verra
Les payer ainfi pour leur plaire,
A ij
4
MERCURE
On fait comment il gravera
Leurs noms , leur legs & leur falaire.
(Par M. Panis , Avocat au Parlement. )
Sur le PARTERRE debout de la ..
Comédie Italienne.
DANANS un moment où l'on s'occupe à perfectionner
la Salle de la Comédie Italienne , à rendre
les Loges plus commodes ; où MM . les Comédiens
Italiens , toujours animés du defir de plaire au Public
, ne craignent pas d'ajouter à leurs charges pour
augmenter les commodités des Spectateurs ; nous
feroit-il permis de revenir fur un fujet déjà débauu
plufieurs fois , & qui a été traité , avec quelques
détails ; dans un des Mercures précédens ( io Juin
1780 ) . Nous ne répéterons point ici tout ce qu'on
a dit alors fur les avantages du Parterre affis , fur
les inconvéniens & les dangers du Parterre debout ,
fur l'indécence qu'il y a qu'on foit affis aux Spectacles
des Boulevards , & qu'on foit debout aux grands
Spectacles de la Capitale . Ce Parterre debout eft ,
fans doute , un ancien refte de barbarie , de ces fiècles
de féodalité , où les grands & les riches , perfuadés
qu'ils étoient tout , & que le peuple n'étoit
rien , croyoient avoir affez fait pour lui , en lui
mettant d'affifter debour à leurs plaifirs , preffés les
uns contre les autres , tels que des animaux dans un
marché public. Le Parterre debout , dira-t-on , eft
confacré par l'ufage , perfonne ne fe plaint , & la
Salle actuelle de la Comédie Italienne n'ayant point
été conftruite dans le plan d'un Parterre affis , il eft
impoffible d'exécuter aujourd'hui ce que vous properDE
FRANCE.
pofez. D'abord, il eft faux que le Parterre ne fe plaigne
pas : il fouffre , il demande à grands cris l'ouverture
des Loges , & il n'interrompt que trop fouvent le
Spectacle par fes plaintes douloureufes. Combien de
fois n'a-t-on pas vu , dans des jours de prefle , nombre
de Citoyens tranfportés du milieu du Parterre
refpirans , haletans à peine , & couverts de fueur !
Qui n'a point été témoin de ces flux & reflux du Parterre
, où les Spectateurs preffés couroient rifque à
chaque inftant de perdre la vie , & demandoient
grâce les uns aux autres , en faifant d'inutiles efforts
pour fe débarraffer d'une foule importune & accablante
? Quant à la Salle actuelle de la Comédie Italienne
, j'ignore fi les changemens qu'on fe propofe
d'y faire , fi l'intérêt de MM. les Comédiens peuvent
permettre un Parterre affis : je ne voudrois pas ouvrir
un avis qui pût leur nuire , & le Public aujourd'hui
aime trop leur art , pcur vouloir que des hommes
qui confument péniblement leur vie pour nos
plaifirs , nou faffent le facrifice du feul bien que
notre injuftice leur a laiffé ; mais le favant Architecte
( M. de Vailly ) à qui le Public eft redevable du monument
de la Comédie Françoife , Salle où la beauté ,
la commodité & l'élégance de la forme fe trouvent
réunies ; cet Architecte chargé , dis-je , des changemens
à faire à la Salle de la Comédie Italienne ,
faura bien trouver dans fon génie des reflources &
des moyens pour faire affeoir le Public au Parterre ,
fi la conftruction de la Salle n'y met pas un obftacle
invincible .
Cette difpofition avantageufe au Public le feroit
aufi à MM les Comédiens Italiens ; car nous
ferions en état de démontrer qu'il y a deux grands
moyens d'augmenter la recette des Spectacles ; le
premier, c'eft de faire affeoir le Public au Parterre
, & le fecond , de mettre les Spectacles à fept
A iij
6 MERCURE
heures au lieu de fix * . Par cet arrangement on
augmenteroit le bonheur d'une grande partie de la
Nation fans nuire à perfonne; car plus il y a de
gens heureux , plus il y a de bienfaifance ; parce que
dans le bonheur , on a plus de fenfibilité , le caractère
s'adoucit , on eft plus porté aux vertus douces
& généreufes ; mais fi la forme actuelle de la Comédie
Italienne , fi fa coupe , fes diftributions , la
hauteur des Loges , la difpofition du Parquet , de
l'Amphithéâtre, ne permettent pas l'exécution d'un
Parterre affis , qu'on nous permette au moins d'indiquer
un moyen qui remédiera en grande partie
aux inconvéniens & aux dangers du Parterre debout ,
en cas qu'il foit abfolument impoffible de le changer.
Ce moyen eft fort fimple, c'est de féparer le
Parterre en quatre parties par de fortes cloifons ou
En mettant les Spectacles à fept heures , un grand
nombre de familles imiteroient la méthode Angloife , &
mettroient leur dîner entre quatre & cinq heures . Toutes
les affaires alors fe feroient fans aucune interruption . Les
femmes gagneroient beaucoup à cet arrangement , il con
ferveroit plus de moeurs dans l'intérieur des ménages ,
maris & femmes feroient plus enfemble. N'est- il pas
étrange , par exemple , que dans preſque toute la Magiftrature,
les hommes dînent & ne foupent pas, & que les femmes
faffent tout le contraire ? Le dîner à deux heures coupe
défagréablement tout le travail de la journée . Les Spectacles
à fept heures fatisferoient généralement tous les Marchands
, Négocians , Banquiers , gens d'Affaires , & toute
la Finance faus exception . A cette heure , ils ne feroient
plus nuifibles aux Artifans , parce que leur journée peut
être alors finie , & c. &c. ( Voyez dans le Mercure du 20
Octobre 1781 , un petit Difcours fur les avantages du dîner
à cinq heures. )
DE FRANCE. 7
appuis femblables à ceux qui divifent actuellement
l'Orcheſtre du Parterre. Deux cloiſons qui fe couperoient
à angles droits fur la longueur & la largeur
du Parterre, fuffiroient pour empêcher le flux &
reflux , les preffions latérales , les fecouffes rapides
& les chocs brufques qui fe croifent en tous fens. Le
Parterre tumultueux dans les jours de grande affluence
eft , fi j'ofe comparer une petite chofe à
une grande ; comme les flots d'une mer en furie
que le vent foulève , les ondes agitées fe replient
les unes fur les autres , fe rompent , fe brifent , fe
féparent ; mais coulent- elles dans un étroit canal ?
leur mouvement eft leut & doux , & elles bravent
les efforts du vent qui voudroit les foulever ; ainf
le Parterre refferré verroit fans crainte & fans
danger le Public refouler fur lui. Le Spectacle ne
feroit plus troublé , on n'entendroit plus des plaintes
& des cris douloureux , & la gêne des Spectateurs de
ce Parterre ne diminueroit que leurs plaifirs fans
expofer leur fanté & leur vie.
P. S. Ces inconvéniens du Parterre debout ont
été bien fenfibles Samedi 27 , aux Opéras d'Iphigénie
& de la Caravane. Le Parterre y étoit fi nombreux,
que les balancemens , les ondulations y furent
continuels , & nuifirent beaucoup à la repréſentation.
Tous les Spectateurs debout y étoient douloureufement
fouffrans. On demandoit à grands cris l'ouverture
des Loges. Ces Parteriens étoient tellement
preflés , que de leurs poitrines froiffées il ne fortoit
que des bravo à demi- étouffés ; leurs bras collés ,
pour ainfi dire , contre leurs côtés , ne leur laiffoient
plus la liberté d'applaudir. Nombre d'entre eux
firent d'inutiles efforts pour percer les rangs épais
qui les environnoient. Plufieurs fe font trouvés mal.
Une pouffière mêlée de fueur s'élevoit par intervalles
du fond du Parterre , & incommodoit beaucoup les
A iv
8 MERCURE
premières Loges & les premiers rangs de l'Amphithéâtre.
Cette peinture , je le protefte , n'a rien d'exagéré
, & je fuis perfuadé que fur les 800 perfonnes
qui pouvoient peut- être compofer le Parterre de ce
jour , il n'y en avoit pas une feule qui ne fût cou
verte de fueur ; & comme la nuit étoit très- fraîche ,
l'impreffion fubite de l'air extérieur frappant fur
plufieurs d'entre eux , a pu leur occafionner des fluxions
de poitrine ou d'autres graves maladies , &
c'eft à l'Opéra , c'eſt à ce Spectacle enchanteur ,
grand , fomptueux & magnifique , qui efface tous
les autres Spectacles de l'Europe , c'eft à ce Spectacle
, dis -je , où tout refpire l'amour , la molleffe
& la volupté , que des François affiftent preffés
comme des harengs en caque , & l'on fouffre & l'on
fupportera plus long- temps cet ufage barbare qui
révolte les Étrangers & qui bleffe tous les coeurs
fenfibles !
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Mercure ; celui
de l'Enigme eft la particule on ; celui du
Logogryphe eft Chapeau , où l'on trouve
cep , cave , vache , Auch , Pau , ache , eau ,
chape, cape , peu , peau.
DE FRANCE.
CHARADE.
PRIVES de mon premier , & tranfis par le froid ,
Les malheureux alloient périr tous de misère ,
Lorfque de mon fecond le Chef & digne l'ère
Sut terminer mon tout & calmer leur effroi.
ENIG ME.
JE puis avec huit piés offenſer le prochain ;
Supprimez le fecond , je fers un Capucin.
LOGO GRYPHE.
JE fuis un être affreux , horrible , extravagant ,
Que l'Amour & le Jeu produifent trop fouvent.
J'ai neufpiés ; cube ou rond , à tes yeux je préfente
Un feul nom ; une chofe ou chagrine ou riante ;
Un légume ; un bon fruit; le contraire de mieux ;
Le plus grand bien du pauvre & de l'ambitieux ;
Ce que l'oifeau de fire enfermé dans fa cage ;
Ce qu'éprouve un beau front fur le déclin de l'âge ;
L'ouvrage d'un infecte , & l'un des demi-Dieux ;
Et l'inftant defiré par les amans heureux.
( Par Mlle *** , de Nanci. }
A v
10
MERCURE
NOUVELLES LITTERAIRES.
Loix PÉNALES , dédiées à MONSIEUR ,
Frère du Roi , par M. du Friche de Valazė.
A Alençon , & fe trouve à Paris , chez
Defauges , rue S. Louis ; Méquignon le
jeune , au Palais , & chez les Marchands
de Nouveautés .
LORSQU'ON examine les Loix exiftantes ,
on fe demande s'il faut en attribuer l'imperfection
à l'incapacité des Rédacteurs , ou à
l'extrême difficulté de ftatuer fagement fur
les intérêts des hommes raffemblés. Mais ,
dans le cours de vingt fiècles , n'aura t'on
pas trouvé de Légiflateur en état de former
un Code raifonnable ? Dans tous les genres ,
les anciens nous ont laiffé des modèles ; une
Science ufuelle comme la Légiflation , feroitelle
fortie auffi incomplette de leurs mains ,
fifa nature même n'offroit des obftacles
effrayans ?
La plupart des Écrivains qui , depuis
quelques années , ont raifonné fur ces ma
tières , ne fe font prefque point douté de
ces difficultés. En fubftituant la métaphyſique
à l'expérience , & l'éloquence à la difcuffion
, il eft très- aifé de gouverner le monde
DE FRANCE. 11
avec des généralités. Lorfqu'on obferve les
bibliothèques de Loix , d'ecrits fur les Loix ,
de commentaires , de controverfes , de définitions
de coutuines , de recherches , de
codes différens dont eft chargé le globe , on
devient plus réfervé à déterminer ces règles
fixes , d'où réfulte l'enfemble des devoirs &
des droits de l'espèce humaine.
"
L'Ouvrage de M. de Valazé ne doit point
être confondu avec ces productions éphémères
& déclamatoires , fi multipliées de nos
jours. On ne trouve dans ce Volume ni ti
rades , ni apoftrophes , ni tableaux. L'Anteur
a préféré le langage de la raifon ; il
cherche la vérité avec candeur , il l'approfondit
fans obfcurité ; il traite ce grand pro-,
· blême de nos Loix Criminelles avec la réflexion
& la mefure que doit dicter tout fujet
d'un intérêt général.
M. de Valazé ne l'embraffe , il eft vrai ,
que partiellement. La procédure qui prépare
le jugement , la procédure dont les formes
ont une influence fi terrible fur la deftinée
des accufés , n'eft point entrée dans fon projet.
Cette branche de la Jurifprudence criminelle
eft trop liée en tous lieux à la conftitution
politique , pour être aifement détachée
du tronc la réforme des Loix Pénales
eft fujette à moins de contrariétés . Montrer
qu'à cet égard l'intérêt de l'humanité s'accorde
avec celui du Gouvernement , & les
droits de l'individu avec ceux de la fociété
entière , eft le but de cet Ouvrage , c'eft un
A vj
12
MERCURE
traité de paix entre la juftice & la compaffion
.
ور
« La fcience de la Légiflation , dit l'Au-
» teur dans fon Difcours Préliminaire , eft
" encore à fon aurore ...... Que dire à des
hommes qui fe refuſent autant à la raiſon ?
Laiffons faire au temps une révolution
» néceffaire au bonheur des hommes : l'ef-
» prit de ce fiècle autorife à la prévoir ; cependant
tâchons de la faciliter. »
Perfonne n'eft plus digne de cet emploi
que l'Auteur lui - même , & l'on auroit peutêtre
encore plus de confiance dans fon efprit
que dans celui du fiècle ; mais lui - même a
touché , fans s'en appercevoir , la profondeur
du gouffre. « Aujourd'hui , dit- il , page
26 , le nombre de nos obligations ne
peut plus fe compter ; il eft tel , qu'il n'y
» a peur être nul homme vivant actuellement
qui ne fe foit mis dans le cas d'un
» châtiment public , fi l'on faifoit valoir
» contre lui toutes les Ordonnances. »
1
Cette inévitable prodigalité fera éternellement
l'obftacle d'une bonne Légiflation
dans les grandes fociétés . Multiplicité infinie
d'objets , détails infinis fur chaque objet ,
difficultés innombrables pour bien voir les
objets , voilà les trois écueils ; remercions
tous ceux qui effayent d'apporter un fanal .
Un favant Magiftrata calculé qu'en fup-
* M. d'Anières , Procureur - Fifcal de la Cotronne
à Berlin , dans un Difcours de 40 pages , fur
DE FRANCE
13
poſant chaque déciſion , chaque loi particu
lière conçue en deux lignes feulement , il
faudroit au moins 21 millions de volumes
in folio de deux milles pages chacun , pour
renfermer le Code légiflatif fur le feul article
du vol. Le meurtre , le crime de lèze -
majefté , le faux , & c. &c . offrent autant de
combinaifons , fans compter celles de la procédure
pour ajourner , pour décréter , pour
enfermer , pour condamner un prévenu .
Comment fortir de ce labyrinthe ? L'Auteur
des Loix Pénales s'eft appliqué du
moins à en reconnoître les ramifications
à en fonder la bafe , & à chercher le fil
que doit tenir le Législateur.
Il eft très - aifé d'entendre M. de Valazé ,
& prefque impoffible de l'extraire ; fon Ou
vrage eft abfolument analytique : on ne peut
guères détacher des propofitions qui découlent
l'une de l'autre , ni fuivre l'Auteur dans
leur déduction , toujours claire , quoique
fouvent abftraite , qu'il faut lire & étudier
dans le Livre même.
Son principe fondamental eft , qu'attaquée
par un de fes membres , la Société doit
le juger fur la morale univerfelle & fur l'intérêt
public. Celui- ci prefcrit de la févérité ;
la morale univerfelle de la inodération . Le
fyftême des Loix Pénales dérive de ce fondément.
la Légiflation , & qui peut tenir lieu d'une bibliothèque
entière,
14
MERCURE
сс
Malgré les modifications du climat , de la
forme de gouvernement , des moeurs particulières
& des circonftances , les règles conftantes
de la morale univerfelle prévalent fur
ces changemens accidentels. Elles ont prononcé
que , par- tout où la fevérité eft inutile
, la Loi pénale qui la preferit eft
» mauvaiſe. La févérité est inutile , quand
la fin qu'elle fe propofe peut être obre-
» nue fans elle . La fin qu'elle fe propoſe eft
la sûreté & la tranquillité publique.
ود
و د
و د
20
ر و
Ces vérités générales étoient connues ,
mais leur développement & leur application
ne fe trouvent avec étendue que dans l'Ou
vrage qui nous occupe. La nature de l'homme
, celle de la fociété , les avantages de
celle ci , & les droits du premier , determinent
feuls la gravité des délits : fur cet accord
doit repofer l'édifice des Loix Pénales .
M. de V. en a décompofé les matériaux
avant de les raffembler à la manière.
Dans les deux premiers Livres , il détermine
les degrés de la moralité des actions
humaines , confidérées comme devoirs &
vertus , comme vices & crimes . Cette échelle
progreffive & ces claffifications font réfumées
dans des tables jointes au texte . Elles
en abrègent la lecture néceffairement aride ,
en offrant d'un coup- d'oeil les divifions morales
adoptées par l'Auteur.
C'eft affurément une grande idée que celle
de dreffet une pareille nomenclature. Si celle
des plantes dont la terre eft ornée , des
DE FRANCE.
If
animaux & des infectes qui la parcourent ,
a fait naître des difputes , le degré de mérite
ou de démérite des actions humaines , ne
fera pas fans doute univerfellement apprécié
d'après le compas de M. de V. On est étonné
, par exemple , qu'il ait rangé au nombre
des vices , la préférence donnée à toute autre
conftitution fur celle de fon pays . Une préférence
d'opinion ne peut être défendue qu'à
des efclaves ; & fi l'Auteur entend par- là
un abandon de fa patrie , il nous femble
encore qu'un Sibériaque , s'il eft raiſonnable ,
ne fera point vicieux de préférer les Loix du
Grand Duc de Tofcane aux Ordonnances du
Gouverneur de Tobolsk.
Cette graduation des vertus , des devoirs
& des vices , eft un préliminaire de l'Ouvrage
même ; il conduit l'Auteur à examiner
la gravité relative des délits . De cet examen
doit réfulter la proportion entre le crime &
le châtiment ; principe rappelé par le Marquis
Beccaria , déjà pofé par Monteſquieu ,
par Gravina , par Monis & par d'autres , &
qu'il est bien étrange qu'on ait jamais conrefté.
M. de Valazé s'eft appliqué à le rendre
fenfible & ufuel , en fpécifiant toutes les
différences d'énormité entre les délits de chaque
claffe particulière.
Cette revûe de l'Auteur a le grand mérite
de l'efprit de méthode qui caractériſe
l'Ouvrage entier ; cependant ce détail eft
encore bien incomplet. « Nous ſuppoſerons ,
16
MERCURE
›› Il en
» dit M. de Valazé , un degré de méchan-
» ceté fixe pour chaque crime , & nous né
» gligerons la plupart des circonftances qui
" peuvent l'aggraver ou l'affoiblir.
réfulte que l'Auteur n'a réellement déterminé
qu'un cas particulier dans chaque efpèce
de délit . Prenons le vol pour exemple.
Importance de l'objet dérobé , befoin plus
ou moins urgent du voleur , degrés de violence
dans fon attentat. Voilà trois points
de vûe fondamentaux ; mais obfervez les
fubdivifions . Quelle eft la fomme volée , &,
à valeur égale , quelles propriétés font les
plus facrées ? Quel eft le lieu & le temps du
vol , l'âge du voleur , fon -fexe , les qualités
phyfiques & morales ? A violence égale , de
quelles armes s'eft il fervi ? Etoit- il en troupe
ou ifolé? Quels furent fes motifs , les degrés
de réflexion , les moyens , les complices ,
les récidives , les reftitutions ? Qu'an feul de
ces rapports échappe au Juge & au Légiflateur
, l'eſtimation de la gravité du crime ne
fera plus exacte ; la juftice ne pefera plus les
actions humaines avec équité; & celle- ci ,
ainfi qu'il arrive journellement , fera facrifiée
à la préciſion de la Loi. Il faut avoir été
` témoin des procédures publiques & des jugemens
en Angleterre , pour fentir l'importance
de ces circonstances .
En négligeant de les analyfer , l'Auteur
des Loix Pénales fe renferme quelquefois dans
des affertions tellement générales , qu'on
DE FRA N.CE. FRANCE. 17
peut les confidérer comme indéfinies. Il a
confacré un article aux Confpirations . Légitimes
ou non , on fent de refte que le fort des
confpirés dépend rarement des Loix . Abfous
par le fuccès , ils furent de tous temps condamnés
par la mauvaiſe fortune ; la Légiflation,
en réglant les formes de ce châtiment,
ne fait que condamner des prifonniers de
guerre ; mais M. de Valazé généralife cette
Sentence pour toutes les confpirations : beau
coup de gens penferont que c'eft aller trop
loin. On pourroit faire la même remarque
fur ce qu'avance l'Auteur touchant les féditions.
Il les range , même les moins graves ,
au nombre des plus grands crimes ; combien
de degrés , de motifs , de diſtinctions à confulter
! La Sentence de l'Auteur les exclut
entièrement .
Celle qu'il porte fur le fuicide nous femble
peu digne de la jufteffe d'efprit qui règne
dans cet ouvrage. On veut que la caufe du
fuicide fe trouve dans la diftinction qu'a fait
la Loi entre les fuicides par folie & les fuicides
de fang-froid . Un grand nombre d'extravagans
, ajoute M. de Valazé , ambitionne
cette dernière gloire , & le fuicide tue par
une vanité que la Loi tend à entretenir . Le
fuicide eft quelquefois la fuite d'un déran
gement phyfique , comme en Angleterre ,
quelquefois encore l'effet de la réflexion ,
prefque toujours celui de l'infortune ou des
paffions défelpérées ; mais jamais la vanité
feule ne furinontera l'amour de la vie ; le
18 MERCURE
duel eft trop inégal entre une foibleffe des
petites âmes , & le plus impérieux de tous
les inftincts .
Le quatrième Livre des Loix Pénales eft
confacré aux moyens de prévenir les crimes.
Ce n'est point ici le cas , prétend l'Au ;
» teur , de fe contenter de préceptes géné
>
raux. Quand on aura dit que , pour pré-
» venir les crimes , il faut que le Gouver
» nement veille à l'éducation des enfans ,
» que le Souverain récompenſe les vertus
» que la Loi foit claire & toujours abfolue ,
» on aura dit des vérités ; mais qu'on veuille
en faire l'application , l'on verra , malgré
cela , germer le crime de tous côtés. Ce
n'eft point affez d'en détourner la volonté
, il faut le rendre , fi l'on peut fe
fervir de cette expreffion exagérée , phyfir
» quement impoffible ; il faut lui oppofer
des obftacles qu'il puiffe difficilement fran-
»' chir. »
39
"
Dans ce but , M. de Valazé recommande
une infinité de Loix prohibitives , Loix de
prévoyance , fouvent tyranniques , Loix qui ,
ftatuant contre des actions indifférentes en
elles - mêmes , feront toujours plus ou moins
haïffables aux yeux du Public , d'une exécution
encore plus odieufe , & par conféquent
tôt ou tard en défuétude . Rien n'eft
plus aifé que de commander & de défendre ;
gouverner eft un autre art. L'Auteur luimême
s'élève contre la multiplicité inutile
de ces Loix qui font naître des coupables ,
DE FRANCE. 19
en augmentant le nombre des actions répréhenfibles
; comment donc s'eft - il exclufivement
attaché à prévenir les crimes , en profcrivant
des ufages très fouvent innocens ,
par des réglemens comminatoires ou par des
défenfes dont la févérité avoifine l'injuftice ?
Pour arrêter les banqueroutes , M. de Valazé
propofe un Tribunal chargé de vérifier tous
les ans les regiftres des Marchands & Négocians
, & de faire ceffer le commerce de ceux
qui auroient de mauvaiſes affaires . Nous
ofons croire que le remède feroit pire que
le mal , & que le commerce fuiroit bientôt
d'une bourfe foumife à une pareille inquifition
.
En divers pays , on a défendu de porter
l'épée ; les affains ont pris des ftylets , &
les attaques à la sûreté n'ont été que plus
dangereufes. Lorsque le refpect du ferment
s'eft affoibli , il a fallu recourir aux contrats ,
aux greffes , aux Gignatures ; aux Notaires ;
de là les faux de toute efpèce , & mille crimes.
La bonne- foi , a dit un éloquent Magiftrat
, ftipule en deux mots : je promets.
Entaffez réglemens fur réglemens , prohibitions
fur prohibitions , police fur police ,
vous rendrez les méchans plus ingénieux ;
vous n'en aurez pas un de moins. Je ne connois
qu'un fecret pour prévenir les crimes ,
c'eft de rendre les hommes honnêtes & heureux.
Dans la Tofcane , peuplée de onze cent
mille âmes , un délit grave y eft un événement
comme la difette. Sans les moeurs ,
20 MERCURE
fans le bien être des differentes claffes de
Citoyens , les moyens propofés par M. de
Valazé feront très infuffifans ; mais il excite
à réfléchir fur ce grand objet qui n'eſt qu'ac
ceffoire dans fon Ouvrage.
Si l'on veut en connoître tout le prix , il
faut en méditer les Livres cinq & fix . L'Auteur
y a mis fes forces en réſerve ; dans plu
fieurs Chapitres on retrouve la fagacité de
Montefquieu & la courageufe élévation de
J. J. Rouffeau. L'examen de ces difcuffions
nous eft interdit par les bornes que nous nous
fommes prefcrites ; nous ne pouvons pas ren
fermer dans quelques pages l'abrégé du fyftême
focial : contentons- nous d'être les précurfeurs
de la reconnoiffance publique à laquelle
M. de Valazé vient de s'affurer des titres.
Après avoir approfondi l'hiftoire de la
fociété , les obligations de l'homme dans les
époques primordiales , & fes devoirs dans
l'état actuel de civilifation ,l'Auteur en tire
des conféquences évidentes, dignes des médi
tations du Législateur.
Aujourd'hui, refferré dans fes droits par l'inégalité
des conditions , fans être obligé à
moins de devoirs, le peuple a un intérêt infiniment
moindre à la confervation & au bonheur
de la Société. Si la plupart des crimes font l'ou
vrage du pauvre, c'eft que n'étant plus compté
dans la diftribution générale des propriétés
il doit tendre fans ceffe à recouvrer fes
titres au partage . Ses befoins , fes paflions
toutes contrariées le pouffent , par une vio
DE FRANCE. 21
lence fourde & permanente , à défobéir aux
Loix ; mais elles font plus puiffantes à fe
défendre , qu'il ne l'eft à les attaquer ; auffi ,
plus il tend à la liberté , plus il en perd.
S'il étoit vrai , comme l'a prétendu le Préfident
de Montefquieu , que la liberté confiftat
à faire ce que les Loix permettent ,
les permiflions n'en conduiroient pas moins
le peuple de tous les pays à mériter la
corde.
M. de Valazé a peint cette déplorable fituation
avec énergie & fenfibilité : « Linté-
» rêt du pauvre à la Société, n'eft plus à met-
» tre en comparaifon avec celui des hom-
" mes qui la formèrent. On lui a fufcité de
" nouveaux befoins , en lui offrant fans
ceffe le fpectacle de nouvelles jouiflances.
"
"
Expofant alors fon intérêt , fi prodigieufe-
» ment affoibli , on fentira que les obli-
" gations ont dû s'affoiblir auffi . Il n'eft pas
» le feul à fe plaindre : l'homme placé dans
» la médiocrité , voit les jouiffances du
» riche , il connoît les misères du pauvre ;
» fi l'état de l'un excite fon envie , il tremble
auffi d'être réduit à la condition de
» l'autre dont il eft fi voifin ; il s'agite ; les
plus doux momens de fa vie font empoifonnés
; fa médiocrité l'oblige à des
» combats perpétuels . »
ود
ל כ
وو
ود
Si les dix huit vingtièmes de la Société fe
plaignent de l'ordre qui y règne ; fi l'intérêt
primitif à l'affociation eft prefque
anéanti , elle fe diffoudroit fans les liens
22 MERCURE
indiffolubles qui nous y attachent ; mais
une habitude forcée , fouvent contractée à
notre infu , ne peut être comparée à un
engagement formel ; ainfi du moment où
l'intérêt de l'homme focial à la communauté
n'eft plus égal aux obligations qui
l'affujétiffent , les Loix pénales doivent être
moins févères. La juftice naturelle prefcrit
cette indulgence, M. de Valazé en a démontré
la néceffité.
Il fuit la preuve de ce principe fondamental
dans les diverfes révolutions de la Jurifprudence
criminelle. Capitales d'abord , pécuniaires
enfuite , puis redevenues cruelles ,
les peines fe font écartées de plus en plus
de cette équitable proportion entre les intérêts
& les devoirs , entre le but de l'inftitution
de Société, & les droits qu'elle a donnés
fur fes Membres au gouvernement
pénal .
La peine de mort a été le plus grand écart
de cet équilibre. M. de Valazé a traité cette
queftion dans un Chapitre particulier ; c'eft
un effort de logique , de raifon & d'humanité.
Cette déplorable coutume avoit
déjà trouvé une multitude d'adverfaires , &
dans ce nombre, des Légiflateurs , des Hommes
d'Etat , des Philofophes , jufqu'à des
Jurifconfultes ; mais elle a eu fes défenfeurs ,
& qui le croiroit ? J. J. Rouffeau, dans le
Contrat Social, a pris auffi la ferpe de dommage.
Les uns & les autres ont trop ſouvent
abufé dans cette difcuffion de leur
DE FRANCE. 23
1
efprit ou de leur éloquence ; ils fe font égarés
dans les routes obfcures de la métaphyfique
, ou laiffés entraîner à des amplifications
théâtrales. Aucun n'a apperçu cette
matière , & ne l'a préfentée fous un point
d'optique plus lumineux que l'Auteur des
Loix pénales. Aux autorités , aux argumens
fpécieux dont on a étayé ce fyftême de l'ho--
micide juridique, il oppofe le droit naturel ,
la conftitution fondamentale de l'ordre .
focial, la juftice primitive à laquelle toutes
les juftices doivent être fubordonnées , &
les convenances qui feules mettent en harmonie
les inftitutions civiles & la raifon.
1
»
>>
"
C'eft la propriété , dit M. de Valazé ,
" c'est - à- dire , les chofes qui font le vrai ,
» le premier , le principal objet des Sociétés
& des Gouvernemens. Ils n'ont lieu que
» pour la jouiffance & la confervation des
chofes ; leurs droits ne s'étendent point
» au delà des chofes ; par conféquent les
• peines & les récompenfes ne feront
prifes que des chofes , & l'on ne dira pas
» que le Gouvernement , s'il eût été imaginé
pour la confervation des choſes , a
» pu ordonner le meurtre pour obtenir
» cette fin précieuſe , la fûreté & la tranquillité
perfonnelles. Le traitement con-
» forme à ce principe eft de priver l'homme,
irrémédiablement méchant , de tous les
» avantages de la Société & du Gouverne-
» ment , c'est- à- dire , de lui ôter tout ce
و د
ور
"
24 MERCURE
"
qu'il tient de l'une & de l'autre , & de ré-
» duire l'homine focial à la condition d'hom-
" me primitif..... » Mais la Société , qui
doit être fans paffions , ne doit point rechercher
la douleur dans la peine . Si pour
faire ufage de fon autorité fur les chofes ,
elle eft forcée de faire violence aux perfonnes
, fi les privations qu'elle inflige entraînent
auffi des peines corporelles , elles
ne doivent le rapporter qu'à la liberté du
coupable ; fa détention devient néceffaire ,
elle eft utile , exemplaire & fuffifante fi l'on
y joint la condamnation aux travaux publics.
Cette doctrine fi naturelle & fi confolante
, M. de Valazé la difcute & l'établit
avec autant de force que de profondeur.
Grâces à la fageffe de fon génie , il l'a préfentée
avec le ton & la meſure néceffaires
pour le faire pardonner dans le fiècle de
vérité, les vérités les plus inconteftables.
Le détail des peines à fubftituer à celles
de mort , les rapports des Loix pénales
entre elles , & leur application reſpective
aux différens délits terminent , cer Ouvrage,
L'Auteur l'a complété par des tableaux gradués
des crimes de tout genre avec les peines
correfpondantes , tableaux fur lefquels on
repofe fa vûe avec un attendriffement mêlé
d'amertuine lorfqu'on les rapproche des
échafauds.
Par fon importance , par la philofophie ,
c'eſt à dire , par l'efprit de réflexion , plus
rare
DE FRANCE. 25
rare de jour en jour , qui accompagne cet
Ouvrage , & par fes vûes abfolument neuves
, il fera placé dans le très- petit nombre
des Ecrits vraiment utiles. Le ftyle en eft
conforme à l'objet , fimple & clair dans la
difcuffion , attachant fans prétention à attacher
, & modefte fans timidité.
M. de Valazé a eu l'honneur de remettre
à MONSIEUR un Manufcrit , où il indique
les moyens de rendre praticable le nouveau
régime pénal qu'il propofe. A ce Manufcrit
étoient joints des plan , coupe & élévation
des maifons de correction que ce Projet rendroit
néceffaires. L'Auteur ne pouvoit , fans
nuire au Projet même , publier les idées
fur ce fujet. Il s'eftime trop heureux que
MONSIEUR ait daigné en accepter le dépôt .
( Cet Article eft de M. Mallet du Pan l'aîné , Auteur
duJournal Hiftorique & Politique de Genève . )
VARIÉTÉ S.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure.
MESSIEU SSIEURS ,
Je crois devoir répondre dans votre Journal à
l'Anonyme qui a bien voulu fe charger d'y rendre
compte de Coriolan . Quoiqu'il foit très - poffible de
cacher des intentions malignes fous les apparences
de la politeffe , je fuis perfuadé que c'eft par un mo
tif de bienveillance qu'il a pris fur lui de m'avertir
N°. 14, 3 Avril 17341
B
26 MERCURE
des fautes qu'il a cru voir dans mon Ouvrage , &
c'eft auffi par un motif de reconnoiffance que je me
propofe de lui montrer les erreurs que je crois appercevoir
dans fa Critique . C'eft une petite difcuffion
devant les juges de l'Art ; ils prononceront entre
nous deux .
Je ne dirai rien du reproche que me fait l'Ànonyme
, d'avoir violé l'unité de temps & de lieu Je
le renvoye à ma Préface , où je me flatte d'avoir
prouvé à tous les gens de bonne- foi , ce qui l'étoit
déjà pour les connoiffeurs , que je n'avois point violé
l'efprit de la Loi . Si l'Anonyme ne trouve pas mes
raifons bonnes , il faut , pour les détruire , qu'il en
donne de meilleures. Je viens tout de fuite à fes obfervations
fur la marche & le plan de l'Ouvrage .
Selon lui , j'ai ôté à l'action fa vraisemblance &fon
plus grand intérêt. Écoutons- le .
« Ce qui attache dans ce fait hiftorique , ce qui
» doit au Théâtre lui donner un caractère impo-
" fant , c'eft de voir le fier Coriolan exercer contre
» Rome une vengeance progreffive & implacable ;
» c'eſt de voir un feul homme faire expier un feul
affront par une chaîne de calamités ; c'eft de voir
» un Guerrier offenfé punir la fuperbe Rome , la
» réduire au dernier foupir , forcer fon orgueil à
» l'humiliation , à la prière , faire tomber à fes
» genoux cette Reine du monde. Mais quand je vois
52
ود
Coriolan quitter la Scène vers la fin du troifième
» Acte , pour aller combattre les Romains , & que
» dès le quatrième , Rome envoie un de fes Confuls
» pour lui demander grâce , rien ne m'intéreffe ,
plus d'illufion . Comment me perfuadera - t'on
qu'une vengeance auffi implacable que celle de
» Coriolan , foit déjà affouvie , qu'un orgueil auffi
indomptable que celui de Rome foit abaiffé
» Avant que je conçoive Rome aux genoux d'un
Citoyen rebelle , il faut qu'on m'ait fait voir fes
90
"
3
DE FRANCE. 27
» murs prêts à s'écrouler , il faut enfin que j'aye vû
fa deftruction prête à fe confommer avant de croire
à fon abaiffement. »
و ر
Voilà de belles phrafes , qui malheureuſement ne
'font pas de bonnes raifons . Que bien des Lecteurs
fe laiffaffent féduire par ce langage oratoire , je
n'en ferois pas étonné ; mais on le fera peut être,
quand je vais démontrer , avec la dernière évidence
qu'il n'y a pas une idée qui ne foit abfo ument fauffe ,
contraire à tout principe , à tout effet théâtral , &
que ces phrafes bien analyfées offrent prefque autant
d'erreurs que de mots. Cela ne corrigera pas les
Critiques inconfidérés ; mais cela peut apprendre le
cas qu'on en doit faire .
D'abord, qu'est ce que l'Anonyme entend par une
vengeance progreffive ? C'eft apparemment une ven
geance dont les effets vont toujours en croiffant .
Eh bien cette phrafe , dans l'application , eft vuide
de fens . Il faudroit donc , felon lui , que d'Acte en
Acte les Romains fuffent plus malheureux , & Coriolan
plus implacable . Car il eft impoffible que le
Critique veuille dire autre choſe. Or , je le prie de
m'apprendre comment on peut , dans le cours d'une
action théâtrale , faire entrer cette chaîne de calamités
qui lui paroît une fi belle chofe . Je conçois
bien que dans l'Hiftone on peut prendre des villes ,
gagner des batailles & affamer une Capitale ; mais
dans une Tragédie , c'eft avec tout cela qu'on fait
des entre- Actes , & pas une Scène. Coriolan pourroit
battre les Romains quatre fois au lieu d'une ,
tuer leurs Confuls , &c . L'action dramatique n'auroit
pas
fait un pas. Le fond de la fituation eft tou
jours le même. C'eft toujours Rome vaincue & Coriolan
vainqueur , c'eft toujours l'une qui fupplic &
l'autre qui refufe , & la vengeance progreffive ennuyera
bientôt , parce qu'il n'y aura ni un nouveau
reffort , ni un nouvel obſtacle , ni un nouveau
Bij
28 MERCURE
moyen. C'eft
pourtant cette vengeance progreffive
qui feule peut attacher l'Anonyme. Ce qui m'étonne
le plus , c'eft qu'avec cette façon de penfer , il ne
trouve pas excellens tous les Coriolans qu'on a faits ;
car ils font tous plus ou moins tracés fur le plan qu'il
demande .
L'Anonyme fe plaît à voir aux genoux de Coriolan
cette Reine du monde. Je réponds que fût- ce la Reine
du monde , elle ne doit pas être trop long- temps à
genoux. Mais ici le Critique eft tombé dans la même
inadvertance que prefque tous les Auteurs des Coriolans
; ils ont tous vû Rome comme au temps de
Céfar, & ne parlent que de l'Univers & du monde
aux fers , &c. Il faut fans doute qu'elle ait déjà
l'orgueil que doivent lui donner les victoires , fa
liberté & les oracles ; mais il falloit ſe fouvenir
Rome n'étoit alors qu'une très - petite République
combattant dans un coin de l'Italie contre les
Tribus Volfques. On peut voir , par cet exemple ,
qu'il eft également commun d'écrire & de juger fans
réflexion.
que
Mais voici bien pis . L'Anonyme ne s'intéreffe.
plus à rien , & n'a plus d'illufion du moment où l'on
n'employe que deux Actes à fléchir Coriolan ; il ne
peut fe perfuader qu'une vengeance auffi implacable
foit déjà affouvie. Et moi , j'ai peine à me perfuader
qu'on raffemble autant de contre-fens dans un feul
mot. Ils font remarquables. Et où donc a-t'il pris
cette étrange idée que la vengeance de Coriolan
doit être affouvie ? Mais fi elle étoit affouvie , il ne
la facrifieroit pas. S'il avoit fait à fou gré affez de
mal aux Romains , il n'auroit rien à accorder à fa
mère ; s'il étoit déjà las de hair , il n'y auroit aucun
mérite à le fléchir. L'Anonyme veut apparemment
qu'il fe rende de laffitude . Affouvie ! ce mot feul
détruit tout ce qu'il y a de plus intéreffant dans ce
fujet , & c'eft ainfi qu'on juge & qu'on critique,
20
DE FRANCE. 29
Si vingt ans de réflexions & d'études me donnoient
le droit d'inftruire l'Anonyme fur l'Art du
Théâtre , je lui dirois : vous êtes fi loin de la vérité ,
que pour produire un grand effet dans la Scène ou
Vécurie parvient à fléchir fon fils , il faut précisément
tout le contraire de ce que vous demandez . Plus l'injure
fera récente , plus Coriolan fera bouillant encore
des premiers tranfports de fa haine & de fon
reffentiment , & plus la Scène deviendra théâtrale :
ramener un perfonnage de très- loin & en très- peu de
temps , voilà le triomphe de l'Art , voilà ce qui pro
duit une vraie péripétie , & c'eft ce qui avoit frappé
tant d'Auteurs dans le fujet de Coriolan . Qu'au moment
où il voit fa mère , il brûle de conſommer
une vengeance que tout femble lui affurer , & que
pourtant l'autorité & la douleur maternelles , & l'éoquence
de la nature paroiffent affez fortes pour
dre fon changement vraisemblable , voilà ce que
preferit l'Art Dramatique, & ce qu'atteſteront tous les
connoiffeurs dans cet Art , regardé comme le plus
difficile de tous , parce qu'il demande & l'imagina
tion la plus vive , & l'efprit le plus jufte.
ren-
L'Anonyme ne veut pas croire à l'abaiffement de
Rome avant d'avoir vû fes murs prêts à s'écrouler.
J'avois cru qu'il fuffifoit d'une victoire remportée
fous ces mêmes murs par un homme tel que Coriolan
, pour que Rome pût s'abaiffer devant un de
fes Citoyens qu'elle fe repentoit déja d'avoir ou
tragé. L'Anonyme auroit voulu peut - être cinq ou
fix affauts ; cela eft beaucoup plus héroïque ; mais
s'il n'eft pas content de moi , il le fera bien moins
des Romains , s'il fe donne la peine d'ouvrir l'Hiftoire
il fera bien autrement fcandaliſé , quand il
verra qu'ils ne combattirent même pas , qu'ils laifsèrent
Coriolan prendre une douzaine de villes , &
venir camper devant Rome fans que les Confuls
ofallent en fortir. Que dira- t'il alors de la Reine des
B iij
30 MERCURE
Nations ? Il ne voudra pas plus croire à la vérité
qu'à la vraisemblance ; il ne concevra pas plus les
Hiftoriens que le Poëte Tragique Il faut pourtant
qu'il fe perfuade qu'il fuffit d'un feul homme pour
opérer ces fortes de révolutions , & que la tête tourne
facilement à ceux qui ont une grande faute à fe
reprocher. C'eft ce que j'ai tâche d'exprimer dans
ces vers :
L'horreur eft dans nos murs ; il femble qu'un feul homme
Emporte le courage & les forces de Rome.
Troublé par fes remords , ce Peuple fans appui
S'accufe , & croit le ciel irrité contre lui.
Le malheur qu'on mérite accable d'avantage .
Voilà précisément où en étoient les Romains.
Nous ne dirons rien , pourfuit l'Anonyme , de
Paffaffinat de Coriolan . Eh ! qu'en diot - il ? C'est le
feul déncuement poffible , il eft hiftorique , néceffaire
& motivé par tout ce qui précède. Il est trèsvrai
qu'à la première repréfentation , le récit de cette
mort étoit amené trop brufquement . Cette faute étoit
réelle , mais heureufement très- aifée à réparer . Une
Scène de douze vers a fuffi pour annoncer le danger
de Coriolan , & le Public en a paru fatisfait.
C'eft à propos de cette correction que le Critique ,
pour s'égayer , voudroit qu'on ne donnât au Public
que des canevas qu'on rempliroit à volonté . Je lui
répondrai férieufement qu'il pouffe la févérité un
peu loin s'il ne permet pas que le jour de la repréfentation
éclaire l'Auteur fur des fautes légères ;
que Racine lui - même a retranché des Scènes entières
dans Andromaque & Britannicus ; que Voltaire
a changé à la repréfentation tout le fecond
Acte de Brutus , une partie de celui de Tancrède ,
une partie du troisième Acte de Mahomet , beaucoup
de Scènes de Sémiramis , & c. Si les Maîtres
nous ont donné cet exemple , pourquoi nous autres
DE FRANCE.
31.
chétifs n'aurions nous pas la permiffion de le ſuivre ?
Mais comme il eft permis à chacun d'énoncer fon
voeeu , le beau plan que me propofoit tout-à- l'heure
l'Anonyme me met , je crois , dans le cas d'exprimer
auffi ce que je defirerois d'un Critique. Je voudrois
donc , quand un homme d'efprit entreprend la critique
d'un Ouvrage dont l'Auteur ne lui paroît pas
tout-à- fait imbécille , qu'il put fe perfuader que cet
Auteur , avant de donner une Pièce au Théâtre , l'a
mélitée au moins quelque temps , qu'il a confidéré
le fujet fous tous les afpects , qu'il a pefé , autant
qu'il étoit en lui , les moyens , les effets & les difficultés
; qu'il eft très naturel que quelque partie de
l'édifice bâti dans fon imagination ait échappé à fon
jugement , & frappe les yeux des Spectateurs & des
Juges , mais que pour lui propofer du jour au lendemain
un enſemble tout contraire au fien , quoique
ce dernier ait été applaudi par le Public ; pour
lui dire en quelques lignes oratoires & magiftrales
comment il auroit dû faire , il faut ou de bien grandes
fumières ou une bien grande confiance . Par malhear
l'un eft un peu plus commun que l'autre , & c'eſt à
ce propos que Racine dit fi judicieuſement dans la
Préface de Britannicus qu'un Cenfeur tire quelquefois
plus de vanité d'une critique fort mauvaise , qu'un
Auteur n'en tire d'une affez bonne Pièce de Théâtre.
J'ai l'honneur d'être , Meffieurs , &c .
15 Mars. DE LA HARPE .
Biv
32 MERCURE
RÉPONSE à la Lettre précédente.
AI bien peur qu'en lifant cette Lettre on ne
dife à M. de la Harpe : Jupiter , tu te fâches. Je
crois au moins qu'on ne fera ni chariné ni furpris
du ton qui règne dans fa Réponſe , & l'on conviendra
qu'il vaut mieux le fouffrir que de l'imiter.
Quant aux raifons qu'il donne pour combattre ce
que j'avois écrit lors de la repréfentation de fa Tragédie
, comme il me femble qu'elles ne détruifent
rien , je crois n'avoir rien à défendre , & je renvoye
à l'Extrait que M. Imbert vient de donner de
cet Ouvrage.
Je me contenterai de relever un feul trait de fa
Réponſe. M. de la Harpe dit que fi la vengeance de
Coriolan étoit afſouvie , il n'auroit rien à facrifier à
fa mère. Cette raifon eft fpécieufe ; ce qu'il ajoute
fait voir à quoi fe réduit fa jufteffe . Plus l'injure
fera récente , continue M. de la Harpe , plus Corio-
Lan fera bouillant des premiers tranfports de fa
haine & de fon reffentiment , & plus la Scène fera.
théâtrale. Dans ce principe , fi M. de la Harpe faifoit
fléchir Coriolan en quittant les Tribuns qui
viennent de le condamner , c'est- à -dire , avant
même de le faire fortir de Rome , la Scène feroit encore
plus théâtrale ; car l'injure feroit plus récente ,
& Coriolan feroit encore plus bouillant des premiers
tranfports de fa haine & de fon reffentiment.
Mais que deviendroit alors l'hiftoire de Coriolan ?
Toujours fera- t- il vrai de dire le feul moyen
dramatique de me faire croire fa haine difficile à ap
paifer , c'eft de ine la montrer durable & opiniâtre.
Ceci devroit engager M. de la Harpe , quand il
défend fes Ouvrages , à fe défier un peu plus de fa
que
DE FRANCE.
33
logique & de fes vingt ans de réflexions & d'études.
Je viens de relever ce qu'il y a de plus fort de raifon
dans la Réponſe , & cela doit prouver qu'il lui feroit
encore plus facile de faire une meilleure Tragédie de
Coriolan que de juftifier celle qu'il a faite.
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL.
QuUAND un fujet , avec des moyens foibles
, n'annonce que des difpetitions médiocres
, c'eft une cruauté auli décourageante
qu'inutile , que de le juger à la rigueur;
il ne fert même de rien de l'avertir
qu'il a pris une mauvaife route , & de
lui en indiquer une meilleure , puifqu'il n'y
pourroit efpérer affez de fuccès pour le
dédommager de l'illufion qu'on lui auroit
ôtée , mais quand une perfonne , douée de
tout ce que donne la nature , fe deftine à
parcourir la carrière épineufe du théâtre , où
ces avantages ne tiennent lieu de véritables
talens que pendant un temps fort court ,
où l'on ne pardonne point les négligences ,
& encore moins les écarts , où enfin chaque
partie de l'art doir tendre vers la perfection ,
ce feroit lui rendre un bien mauvais fervice
que d'employer des ménagemens pour lui déguifer
des vérités dures , mais utiles . Madame
BY
34
MERCURE
:
Guaftello eft dans ce cas. A travers la foule
d'adul teurs dont fa charmante figure doit
être environnée , nous offrons lui faire entendre
des avis févères dictés par l'intérêt
qu'elle infpire , & qui lui feront plus profitables
fans doute que les complimens que
lui attirent fa jeuneffe & fa beauté. Les uns ,
nous le favons , bien moins flatteurs que les
aurres , la perfuaderont peut être bien plus
difficilement ; mais duflions nous encourir
fa haine , plus jaloux qu'elle même de fon
talent , nous emploierons loin d'elle une
rigueur que fa vûe nous feroit peut être
oublier. Madame Guaftello a la voix trèsbelle
, très brillante , affez facile pour lui
donner encore plus de légèreté , elle s'exerce
à chanter la bravoure. A la bonne heure ;
quoiqu'heureufement ce genre foit prefqu'entièrement
exclus de notre fcène , la
légèreté dans la voix eft toujours une qualité
précieufe mais elle choifit mal les
airs ; ils ne font pas dans le diapafen de fa
voix , dont les cordes hautes ne font pas
encore formées . Elle n'y parvient que par
des efforts ; & la voix , lorfqu'on la contraint
, n'a plus de sûreré dans l'intonation.
Madame Guaflello chante faux , par cette
feule raifon . Si elle ne change pas entièrement
fa méthode , qui eft mauvaife , fi elle
ne renonce pas à paffer le la , jufqu'à ce
qu'elle ait fi bien travaillé les cordes fupérieures
qu'elle y puiffe monter fans peine ,
elle perdra tout- à- fait , & pour jamais , la
DE FRANCE. 35
jufteffe de l'intonation , fans laquelle on ne
réuflit nulle part. Madame Guaftello chante
des paroles italiennes ; elle ne fait point la
langue , & la prononce fort mal. C'eft un
ridicule qu'ont adopté depuis quelque temps
nos Chanteufes Françoifes , & qui , nous
l'efpérons , ne durera pas long temps ; mais
puifqu'il eft de mode , on peut le pardonner
à celles qui ne chantent que dans
les concerts ; il eft bien plus dangereux pour
celles qui font au théâtre. Ces prétendues
Italiennes n'ont pris des véritables que la
charge & les défauts dont le premier eft
une molleffe d'articulation qui fait qu'on
n'entend pas un mot des paroles. Tant mieux
pour les concerts ; car les gens fenfibles à
l'accent de la langue , feroient bien plus
choqués s'ils entendoient combien il eft
meltraité ; mais au théâtre , il faut prononcer
& comment y parvenir , quand
on a pris l'habitude contraire dans une langue
, qu'un faux préjugé fait regarder comme
incompatible avec l'articulation ? Pourquoi
Madame Guaftello cherche t'elle à gâter la
beauté de fes traits par des contorfions , des
mouvemens de tête & d'épaule , malheureufe
caricature encore des Chanteufes Italiennes
? En Italie , où le chant eft tout , &
l'action peu de cchhooffee , on pardonne un
gefte défagréable , quand il fert à dilater
les poumons , & à rendre l'haleine plus
longue ; mais en France , il faut avoir bonne
grace fur- tout ; & une expreffion qui n'eft
-B vj
36
MERCURE
que dans les épaules , nous paroîtra toujours
fort ridicule. Concluons : Madame Guaftello
eft très jeune , & c'eft une grande
reffource. Si elle change entièrement la méthode
, fi elle met une attention férieure à
cultiver les moyens , à vaincre fes défauts ;
fi ceux qui la confeillent font plus jaloux de
fes talens que de fa beauté , il n'eft pas douteux
qu'avec les avantages naturels , elle
ne devienne un jour un fujet très précieux.
Ce long article ne nous permet pas . de
rendre à MM . de Vienne & Blafius le
tribut d'éloges qu'ils méritent ; mais nous
aurons occafion d'y revenir.
COMÉDIE FRANÇOISE.
ΟΝON a continué les repréfentations du
Jaloux , & leur fuccès a toujours été en
augmentant. Nous allons faire connoître
cette Comédie , en donnant à nos Lecteurs
les détails que nous leur avons annoncés.
Le Chevalier de Bellegarde aime une Marquife
, jeune , veuve, riche & belle. Aimable
& fait pour plaire , il a infpiré à ſa maîtreffe
un amour très - vif ; mais fon caractère
méfiant , foupçonneux & jaloux , nuit aux
qualités de fon âme & de fon efprit , &
jette l'alarme dans le coeur de la Marquife.
Tour - à tour tendre & emporté , il fait paffer
tour - à - tour dans le coeur de fon amante le
défeſpoir & la tendreffe . Le Marquis de Val
DE FRANCE. 37
fain , fon ami , & parent de la Marquife , eft
d'abord l'objet de les craintes ; mais celui - ci
ne le laiffe pas longtemps dans fon incertitude
, & diffipe bientôt les frayeurs.
Valfain eft un de ces êtres froids , égoïftes ,
perfiffleurs , que l'on rencontre fouvent dans
la Société , qui aiment à leur aile , & pour
qui tout attachement un peu vif eft une
chimère. Il amène chez la Marquife une
jeune Comteffe , veuve auffi , mais folle, extravagante
, dont l'éducation a cté à peuprès
celle d'un homme , qui en porte pref
que toujours l'habit , & qui manie avec la
même adreffe un cheval & un fleuret. Le
ton libre , l'air aifé , degagé de la Comteffe ,
excitent de nouveau les foupçons du Chevalier.
Il a entendu parler d'un frère de cette
Comteffe , il n'ignoie pas qu'il exifte entre
le frère & la four beaucoup de reffemblance
, en conféquence il fe perfuade que
la Comteffe n'eft autre chofe que ce frère ,
& ne balance pas à croire que , d'intelligence
avec Valfain , il ne fe foit ainfi travesti pour
s'introduire auprès de la Marquife. Il les
fait obferver par une Soubrette de la Marquife
, qui feint d'être dans fes intérêts , &
par fon Valet même ; mais tous deux ne. le
fervent pas , parce qu'ils croient que leurs
Maîtres ne fauroient être heureux en s'époufant.
C'eft peu pour le Chevalier , il obferve
encore lui même la Marquife & la
Comteffe , il les épie , & toujours poffédé
par fes chimériques idées , il les fur38
MERCURE
· ·
prend tête à tête , entend la Comteffe
parler de fe divertir aux dépens de quelqu'un
, croit qu'il eft queftion de lui , &
s'élance dans l'appartement comme un furieux.
Son apparition fubite effraie les femmes
, qui prennent la fuite . Cette fuite même
le confirme dans fes foupçons. Il fe livre
alors aux tranfports les plus alarmans , &
envoye un cartel à la Comteffe. Celle- ci ,
très- éloignée de fe douter de la fureur du
Chevalier , ouvre le biller , qu'elle s'imagine
être une déclaration , & cela fur des perfifflages
de Valfain. Mais elle eft fort étonnée
de la propofition qu'on lui fait. Elle balance
fur le parti qu'elle doit prendre ; mais
elle fe réfout à accepter le cartel , aux rifques
de tout ce qui peut en arriver. Valfain
, qui a tout appris , veut que la Marquife
foit témoin de cette folie. Il imagine
de lui dire que le Chevalier eft infidèle , &
que la Comteffe eft la caufe de fon infidélité.
Il lui déclare que les deux amans fe
font donnés rendez- vous au parc pendant
la nuit , & l'engage à s'y trouver. Elle
vient en effet , & fe retire à l'écart à l'arrivée
du Chevalier , qui eft bientôt ſuivi de
la Comteffe. C'eft ici que la jeune folle fe
trouve réellement embarraffée. Le Chevavalier
brûle de venger ce qu'il appelle fon
injure , il preffe fon ennemi de rerminer
leur différend , & s'indigne de fon irréfolution
. Enfin elle apperçoit Valfain , reprend
DE FRANCE.
39
courage , met l'épée à la main ; mais Valfain
, la Marquife , & le Baron fon oncle ,
dont nous n'avons point encore parlé , s'élancent
entre les combattans , & les féparent.
On s'explique enfin . Tout le monde fe
réunit pour ouvrir les yeux du Chevalier :
la Comteffe elle même ne lui laiífe pas lieu
de douter qu'elle ne foit une femme , & lui
prouve qu'à d'autres yeux que ceux d'un ,
jaloux , les actions & les difcours auroient
fuffi pour le faire connoître. Le Chevalier
honteux , defefpéré , avoue les torts affreux
dont il eft coupable ; fent enfin que fon
indomptable jalousie rendroir la Marquife
malheureuſe , il déclare , en gémiffant , qu'il
fe facrifie lui-même , & qu'il s'éloigne en
emportant dans fon coeur l'image de la Marquife,
& le remords de fes extravagances.
Sa retraite fait verfer des larmes à la Mar--
quife , & Valfain augure de ces larmes , &
du profond chagrin qui anime le Chevalier ,
que l'un ne partira point , que l'autre pardonnera
bientôt , & qu'ils finiront par être
heureux .
Lorfque cette Comédie fera imprimée ,
nous ferons connoître quelques incidens que
le peu d'étendue qu'on doit donner à ces
articles nous a forcés de fupprimer , & qui
fervent autant à l'enchaînement qu'à la marche
de l'action. Ce que nous venons de dire
fuffit pour faire connoître les principaux ref
forts qu'a employés M. Rochon de Chabannes.
Nous ne fommes point de l'avis de
1
40
MERCURE
quelques Critiques , qui ont penſé que le
Chevalier n'a point de motifs réels pour être
jaloux , & que ces motifs auroient exifté , fi
la Marquife avoit été auffi coquette qu'elle eſt
fenfible & réfervée. Ce raifornement nous
paroît peu réfléchi ; car fi la Marquife
étoit coquette , le Chevalier leroit fondé
à être jaloux ; il ne feroit alors que malheureux
, & fon caractère propre à ce
qu'on appelle le Drame , deviendroit étranger
à la bonne Comédie. Parmi les caractères
Dramatiques , on peut diftinguer celui
du Jaloux comme un des plus faillans , &
comme un des plus fufceptibles des grands
effets de la Scène , parce que le mal réel
que fait éprouver la jaloufie le rend intéreffant
, & que la facilité avec laquelle il
conçoit des foupçons ridicules , le rend trèscomique.
Si les extravagances d'un jaloux
ont des motifs réels , tout eft brifé ; plus de
refforts pour la Comédie , plus de ces combats
entre la raiſon & la jalousie , plus de ces
fluctuations qui agirent un coeur incertain ,
& qui le faifant paffer de la confiance au
foupçon , & du foupçon à la confiance ,
donnent à fa phyfionomie une mobilite faite
pour attacher & pour plaire . Le traveftiffement
de la Comteffe nous a paru fort in
génieux , les incidens qui en refultent font
plaifans , & donnent au rôle du Jaloux un
degré d'activité & de chaleur qui conduit au
dénouement d'une manière gaie & rapide.
Que le Chevalier foit jaloux d'un homme
DE FRANCE. 41
joli , aimable , jeune & galant , rien de
plus fimple , il n'y a pas là le petit mot
pour rire ; mais qu'il le devienne d'une jeune
folle ; qu'il s'obſtine à y voir un homme &
un amant aimé , que les tranfports furieux
le conduifent jufqu'à défier une femroe , &
que la fin du cartel qu'il lui a propofé , foit la
découverte de l'irrégularite de fa conduite ,
& de l'extravagance de fes emportemens :
voilà réellement des notifs pour la Comédie.
Que l'on ne dife pas qu'une telle
donnée eft inadmiffible ; car , de toutes les
paffions , celle qui égare le plus aisément ,
qui confond le plus fouvent toutes les idées
& toutes les convenances , c'eft la jaloufie.
Nous ajouterons que le rôle de la Comteffe
a un but très- moral , aujourd'hui fur - tout
que beaucoup de femmes fe piquent peut être
un peu trop de vouloir nous reffembler , &
perdent ainsi les grâces diftinctives de leur
fexe. Une analyfe plus raiſonnée & plus étendue
de cette Comédie , nous mettra à même de
fournir des preuves à l'appui de ce que nous
avançons ; elle fervira en même temps à dé
montrer que le caractère du Chevalier eft
deffiné avec beaucoup d'adreffe , d'intelligence
& de vérité. Nous avons déjà parlé du ftyle :
ce que nous en citerons dans l'analyse que
nous annonçons , fera connoître fi nous nous
fommes trompés en lui donnant beaucoup
d'éloges.
Nous ne finirons point cet article fans
parler de Mlle Raucourt. Cette Actrice joue
42 MERCURE
le rôle de la Comteffe avec une aifance , une
grâce , une gaîté véritablement aimables ;
& il fera difficile de bien repréfenter ce rôle
après elle.
Mlle Contat a montré dans le perfonnage
de la Marquife beaucoup d'intelligence &
d'âme. Tous les jours fon talent prend plus
d'effor , & fa fenfibilité devient plus intéreffante.
M. Fleury joue Valfain avec goût &
fineffe , & M. Molé et toujours fublime
dans le caractère du Jaloux.
ANNONCES ET NOTICES.
Du Pronostic dans les maladies aiguës , par
M. Leroy , Profeffeur en Médecine au Ludovicée
de Montpellier , Membre de la Société Royale de la
même Ville & de celle de Londres , &c. A Montpellier
; & fe trouve à Paris , chez Méquignon
Ï'aîné , Libraire , rue des Cordeliers
Le Pronostic en Médecine eft l'Art de prévoir les
événemens , les crifes qui doivent faire craindre ou
efpérer pour le Malade On fent qu'un pareil Art ne
peut être fondé que fur l'obfervation . Il eſt également
utile au Médecin , pour fa confidération perfonnelle
, & au Malade , pour fa guériſon , parce
qu'il eft plus facile d'obvier à des accidens qu'on a
prévus. On doit donc lire avec intérêt un Ouvrage
complet fur cette matière . C'eſt ce que vient d'entreprendre
M. Leroy. Il étoit naturel qu'il fit ufage
de ce qu'Hippocrate a écrit là- deffus ; mais il l'a
fait fans affecter pour ce grand Homme une eſtime
fuperftitieuse , & il a fait un choix parmi les ProDE
FRANCE. 43
noftics. Il y a joint ceux de nos meilleurs Auteurs &
ceux qui font le fruit de fa propre expérience. Il a
deftiné fon Ouvrage aux jeunes Praticiens qui ont
befoin de l'expérience d'autrui pour diriger leurs
procédés en Médecine .
VIE édifiante de Benoit Jofeph Labre , mort à
Rome en odeur de fainteté le 16 Avril 1783 , par
M. M *** A Paris , chez Servières , Libraire ,
rue Saint Jean de- Beauvais
Cette Vie eft compofée fur les informations faites
par l'ordre du Saint - Siège , & fur le témoignage de
quelques Perfounes qui l'ont connu. L'Auteur y a
mêlé des réflexions morales & chrétiennes pour
rendre l'Ouvrage auffi utile qu'édifiant.
ABRÉGÉ de la Vie du Serviteur de Dieu
Benott - Jofeph Labre, écrite par J. B. Alegiani ,
Avocat en la Caufe de la Béatification , dédié à
Son Éminence M. le Cardinal Jean Archinto , Préfet
de la Congrégation des Rits , & Rapporteur de
la Caufe , in - 12 de 70 pages , nouvelle Édition ,
traduire de l'Italien , revue & corrigée. A Rome ;
& fe trouve à Paris , chez Méquignon junior , Libraire
, rue de la Juiverie en la Cité.
Le ftyle de cet Ouvrage eft moins tempéré que
celui du précédent ; mais le même efprit l'a dicté ,
& la même édification en eft le réſultat .
LETTRE fur la Découverte du Magnétifme
animal , à M. Court de Gebelin , Cenfeur Royal ,
&c . , par le Père Hervier , Docteur de Sorbonne ,
Bibliothécaire des grands Auguſtins , & c . A Pékin ;
chez Couturier , Imprimeur - Libraire , quai des Auguftins.
Cette Lettre , qui a été lue avec beaucoup de fuc44
MERCURE
cès dans une Affemblée du Musée de Paris , refpire
le plus grand enthouſiaſme pour la doctrine Mefmérienne.
C'eft au moins le tribut d'un coeur reconnoiffant.
L'Auteur reconnoît avoir été guéri par M.
Mefmer d'une maladie très-grave.
ANTIQUITÉS d'Herculanum , Tome V & dernier
des Peintures , Numéros 7 & 8. A Paris , chez
l'Auteur , M. David , rue des Noyers.
Nous avons toujours annoncé cette Collection
comme précieuse pour les Amateurs d'Antiquités.
JOURNAL d'Education , Étude des Langues
étrangères , Cours de Langue Italienne , premier Février
1784 , par M. Luneau de Boisjermain . A
Paris , chez l'Auteur , rue Saint André des - Arcs.
Ce Cahier comprend les dix -fept & dix - huitième
Chants de la Traduction de l'Ariofte.
ESSAT fur l'Art du vol aérien , avec figures.
Prix , livre 16 fols broché. A Paris , chez la
Veuve Duchesne , Libraire , rue Saint Jacques ; &
Brunet , Libraire , rue de Marivaux , vis- à - vis la
Comédie Italienne.
L'Auteur de cette Brochure , après l'hiftoire des
efforts que les hommes ont faits jufqu'ici pour
voler dans les airs , foutient qu'il eft poffible d'y
réuffir par les feules loix de la méchanique. Après
en avoir énoncé les moyens , il réfute les objections
qu'on peut faire fur les dangers du vol aérien , &
finit par la defcription d'un Ballon aérostatique qui
peut s'enlever fans le fecours du gaz inflammable.
MINERALOGIE des volcans , ou Defcription
de toutes les fubftances produites ou rejetées par les
feux fouterrains, par M. Faujas de Saint - Fond ,
DE FRANCE. 45
༡ in - 8 ° . de 509 pages. Prix , 6 livres broché , 7 liv.
relié. A Paris , rue & hôtel Serpente.
Le nom de M. Faujas de Saint - Fond à la tête
d'un Ouvrage de ce genre , établit un préjugé des
plus avantageux , & l'Ouvrage répond à la réputation
de fon Auteur. Il eft plein de recherches , &
jette de grandes lumières dans cette partie intéreſfante
des Sciences .
LA Carlo - Robertiade , ou Épître badine des
chevaux , ânes & mulets de ce bas monde au fujet
des Ballons , par M. de Piis , Secrétaire de Mgr.
Comte d'Artois , Brochure in- 12 de 8 pages. A
Londres ; & fe trouve à Paris , chez Cailleau , Imprimeur-
Libraire , rue Galande.
Les Ballons ont réveillé la gaîté originale de M.
de Piis. Le fujet de cette bagatelle, c'est l'expreffion
de la reconnoiffance des chevaux , ânes & mulets
qui fe regardent comme licentiés par l'invention des
Voitures aéroftatiques, M. de Piis , après avoir
rendu hominage à MM. de Montgolfier dans un
mot d'avis , préfère le Ballon de MM. Charles &
Robert, qu'il appelle les Carolines.
Aquiconque ouvrit les barrières ,
Gloire foit , honneur & falut !
Mais d'après nos foibles lumières ,
Nous autres , bêtes s'il en fut ,
Nous penfons que les Mongolfières
Arriveront moins vîte au but ,
Quoiqu'elles partent les premières.
Cette petite Pièce offre des traits ingénieux &
plaifans, tels que ces vers -ci :
Que maint Nouvellifte échauffé
Vous condamne au pied d'un gros arbre ;
Que maint Préſident du café
46
MERCURE
Vous cite à fa table de marbre.....
Le noble feu qui vous embrafe
Vous affure vingt Parieurs ;
Notre camarade Pégafe
Vous promet encor les Rieurs ;
Et par bonheur pour la Phyfique ,
Dame cabale ne pourra
Faire tomber par fa logique
Vos ballons , comme un Opéra.
L'INVENTION des Globes aéroftatiques , Hommage
à MM. de Montgolfier , par M. le Comte
d'Imbert de la Platière , Lieutenant - Colonel de
Troupes Légères , Chevalier de l'Ordre Chapitral
& Militaire de l'ancienne Nobleffe d'Empire , des
Académies de Rome , &c . Brochure in - 8 ° . de
23 pages. Prix , 12 fols . A Paris , chez Cailleau ,
Imprimeur- Libraire , rue Galande.
C'eft un petit Recueil de chanfons fur différens
airs , mais toutes fur le même fujet , les Globes
aéroftatiques. Voici le couplet que nous preférons à
rous les autres ; c'eft un amant qui rend compte
d'un voyage qu'il a fait dans un Ballon .
AIR du nouveau Confiteor.
Toujours pouffé par un bon vent,
Et foutenu par l'atmosphère ;
J'arrive , je ne fais comment ,
Sur le logis de ma Bergère. bis .
Arrêtons-nous (bis ) c'est trop de foin ;
Je ne veux pas aller plus loin . bis.
LE Mort imaginaire , ou la Nouvelle du
Globe aéroftatique aux enfers , Conte , par un Compatriote
de M. Charles. A Paris , chez l'Auteur ,
DE FRANCE. 47
maifon de M. Champion , Portail du Collège du
Pleffis , rue Saint Jacques.
Le cadre de ce Conte , qui eft affez gai , c'eſt un
homme dont la raifon s'eft troublée en voyant enterrer
fa voifine , & qui s'imagine être mort comme
elle . Rien ne peut l'en diffuader . Enfin on lui an .
nonce quelqu'un fous le nom d'un ami qui étoit
mort en effet quelques années auparavant ; & le
mort imaginaire , qui croit le reconnoître , fe félicite
de retrouver aux enfers fon ancien ami . Celui ci
lui donne des nouvelles de l'autre monde ; il lui
parle des vertus du Roi & de l'invention des Ballons
; enfuite il l'engage à boire ; il parvient à l'y
déterminer ; le prétendu mort ayant bien bu s'endort
, & à fon réveil il ne fe croit pas plus mort
qu'il n'a envie de mourir.
ONZIE ME Recueil de Musique arrangé
pour le Ciftre ou Guittare Allemande , contenant
les plus jolies Ariettes , Romances & Airs variés ,
avec Accompagnement , terminés par une Sonate.
M Pollet l'aîné , déjà connu pour un des meilleurs
Maîtres de Ciftre que nous ayons , eft l'Auteur de
ce Recueil . Prix , 6 livres . A Paris , chez l'Auteur ,
Cloître Saint Merry , maifon de M. Gerbet , Négociant
, & aux Adreffes ordinaires .
PREMIER Recueil d'Airs & de Chansons ,
avec Accompagnement de Piano - Forte ou de Harpe ,
par M. Leroy , Maître de Chant , OEuvre IV . Prix ,
3 liv. 12 fols , gravé par fon épouse . A Paris , chez
l'Auteur , Marchand de Mufique , Place du Palais
Royal , au Café de la Régence.
Ce Recueil offre un très joli choix de paroles.
L'exécution typographique en eft auffi très -foignée ,
& fait honneur au talent de Mme Leroy.
48
MERCURE
NUMERO 2 du Journal de Violon , ou Recueil
d'Airs nouveaux arrangés pour Violon , Alto ,
Flûte & Baffe. L'année entière de douze Cahiers
eft de 18 liv . à Paris , & de 21 livres en Province.
Chaque Cahier féparé 2 liv. 8 fols . On fouferit en
tout temps pour ce Journal & celui de Guittare ,
chez M. Baillon , Marchand de Mufique , rue
Neuve des Petits - Champs , au coin de celle de
Richelieu .
Ce Journal , fait pour plufieurs Inftrumens , ne
reffemble point par fa forme à celui que nous avons
annoncé dernièrement , pour lequel on foufcrit chez
M. Bornet , & qui n'eft fait que pour deux Violons
ou Violoncelles . Ils font compofés tous deux avec
beaucoup de foin .
RECUEIL de petites Pièces pour le Forte-
Piano à l'ufage des Commençans , par M. Back,
Prix , 4 livres 16 fols . A Paris , chez M. Baillon ,
Marchand de Mufique , rue Neuve des Petits-
Champs , au coin de celle de Richelieu .
Pour les Annonces des Titres de la Gravure ,
de la Mufique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
TABLE.
SUR un Legs connu ,
Sur le Parterre debout de la Variétés ,
Comédie Italienne,
Charade , Enigme & Logo
gryphe ,
3 Loix Pénales,
26532
4 Concert Spirituel , 33
Comédie Françoife , 36
Annonces & Notices ,
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 3 Avril . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris ,
le 2 Avril 184. GUIDI
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI IΤΟO AVRIL 1784.
PIÈCES FUGITIVES .
EN VERS ET EN PROSE.
PORTRAIT D'AGLAU R E.
2!
Pour peindre Aglauré & fes attraits , OUR
Je n'employerai point les preftiges
D'un Art qui , de tous les portraits
Fait autant de petits prodiges :
Le vrai guidera mon pinceau ;
Mon modèle eſt dans la Nature ,
Et les couleurs de l'impofture
Gâteroient le fond du tableau.
La beauté d'Aglaure eft touchante ;
C'eft le fentiment , la candeur;
Une vivacité charmante
Qui fe marie à la douceur :
Daas fes traits fon âme eft parlante ,
Nº . 15 , 10 Avril 1784. ?
C
50 MERCURE
Et qui la voit connoît fon coeur.
Son efprit fuyant la fatyre ,
Cette adroite malignité
Qui voudroit exciter le rire
Aux dépens de la vérité ,
Et les airs de la vanité ,
Et ce jargon froid , infipide ,
Que dicte la ftérilité ;
Sait joindre au bon fens qui le guide ,
Ce ton de la fimplicité ,
Modefte , & même un peu timide.
ÉTRANGÈRE aux jaloux tranſports
Qui réveillent la calomnie ,
Qui darde les traits fans remords
Sur tous les charmes qu'on envie :
Aglaure , avec fincérité ,
Juge fon fexe & le révère :
Elle applaudit au caractère ,
Aux agrémens , à la beauté ;
Place le talent dans fa fphère ;
Aux vertus , à la probité ,
Prodigue un encens néceſſaire :
Jamais injufte ni févère ,
Par efprit de rivalité.
DANS tout elle a le don de plaire :
La voit-on cadencer fess pas ,
C'eſt la grâce de Terpficore ;
DE FRANCE.
De Vénus ce font les appas.
Mais , que dis- je ? c'eſt mieux encore :
Cet abandon du fentiment ,
Ces regards où l'âme reſpire ,
Ce ton léger de l'enjouement
Que la vérité ſeule infpire ;
Un air noble , un maintien décent ,
Le plus agréable ſourire ;
Rien d'affecté , rien de trompeur ;
Tout eft puifé dans la Nature ;
Ce font les plaifirs de fon coeur ,
Qui les anime & les épure ,
Telle au milieu des Jeux , des Ris ,
Aglaure eft toujours elle- même ;
En la voyant on eft furpris ;
On l'admire , & bientôt on l'aime.
Mais c'en eft affez , je me tais ,
Je reste au-deffous du modèle ;
Car , pour bien rendre tous fes traits ,
Il faudroit le pinceau d'Appelle.
(Par M. Miftelet , de Versailles. )
LA PIQUURE D'ÉPINGLE.
EPIPINNGGLLEE qui , par ta piqûre ,
Enfanglantas le fein d'Iris ,
Contre la fraîcheur de fes lys ,
Pourquoi diriger ta bleffure ?
Cij
52 MERCURE
Ah! connois , connois ton erreur !
Non , non , fon fein n'eft point coupable ;
Mais , hélas! bien plutôt fon coeur ,
Pour tous les amans intraitable.
Dans ce coeur trop idolâtré
Plonge ton ftylet acéré.
Pour toi , quel honneur mémorable ,
Si ton foible dard en ce jour
Bleffoit un coeur invulnérable
Aux traits impuiffans de l'Amour !
( Par M. Crignon , d'Orléans. )
LE PAPILLON ET LE LYS , Fable.
«
ADMIREZ l'azur de mes aîles ,
Difoit un Papillon au Lys majeftueux ;
La ceinture d'Iris expefe- t'elle aux yeux
» D'auffi vives couleurs , des nuances plus belles ? »
Le Lys lui répondit : « Infecte vil & fier ,
" D'où te vient cet orgueil étrange ?
" As- tu donc oublié qu'hier ,
Reptile obfcur , tu rampois dans la fange ? »
( Par M. le Bailly , Avocat en Parlement. )
萬
DE FRANCE. 53
A M. PANNELIER D'ANNEL , Auteur
d'un Ouvrage fur l'Aménagement des
Forêts. *
Quor , Borée eft encor le maitre ,
Que dis-je? le tyran de l'air !
Quoi , le Printemps vient de renaître
Sans chaffer le froid de l'Hiver !
Lorfque les fleurs devroient éclore ,
Ces belles larmes qui , dit- on ,
Coulent des beaux yeux de l'Aurore ,
Se changent en blanche toifon ;
C'eft-à- dire en baiffant le toll ,
Que dans la plus jeune ſaiſon
La nuit , le jour , il neige encore !
Enfin verrons-nous aux jours froids
Quatre faifons céder la place ?
Verrons-nous , foufflant dans nos doigts ,
Ces quatre Reines à la fois
S'affeoir fur un trône de glace ?
Encor nos gauloifes forêts ,
Qui, contre l'Hiver & fes traits,
Etoient nos riches tributaires ,
* Cet Ouvrage renferme les vûes les plus utiles , & des
principes qui ont été adoptés auffitôt par le Gouvernement
Angloiss
C iij
5.4
MERCURE
Prêtes , dit-on , à s'épuiſer ,
A nos foyers vont refuſer
Leurs penfions alimentaires.
PANNELIER , dont l'oeil créateur ,
Dont les foins actifs , tutélaires ,
Aux forêts valétudinaires
Rendent leur sève & leur vigueur !
O combien de fois à leur aide
T'appeloient mes fens engourdis !
Ils te demandoient le remède
Des maux que tu nous as prédits.
Suis tes projets ; à ton empire
Soumers ce Roi des végétaux ,
Utile à tout ce qui refpire ,
Qui fert nos plaifirs , mos travaux ;
Sans qui l'image du chaos
Pourroit encor fe reproduire ; *
Et qui , devenu l'aliment
De nos Arts , de notre richeffe ,
A tous nos biens fournit fans ceffe
Ou la matière ou l'inftrument.
Que de ta fage prévoyance
Rien ne rallentiffe l'effor ;
Dis & redis , écris encor
Il ne faut pas réfléchir long - temps , pour fe
convaincre que le bois , comme matière ou comme inftrument
, fert à tous les befoins de la vie.
DE FRANCE.
55
Ce que t'apprit l'expérience.
Pourfuis ; & fi l'Hiver jamais
Redevient pour nous trop févère ,
Prépare au moins par tes fuccès
Des armes contre fa colère ;
Et tu feras le fagitaire
Qui l'aura percé de fes traits .
( Par M. Imbert )
ÉPITAPHE d'un Gentilhomme qui mourut
au retour de la première Croifade.
C1 -Gir un brave Chevalier , *
Dévot , courtois , de bonne mine ,
Qui perdit dans la Paleſtine
Un ceil , un bras , fon Ecuyer ,
Et vint mourir , fur fon fumier ,
De la pefte & de la famine.
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent .
LE mot de la Charade eft Souffrance ; celui
de l'Enigme eft Scandale ; celui du Logogryphe
eft Defefpoir , où l'on trouve dé
( à coudre & à jouer ) , idée , pois , poire ,
pire , efpoir , effor , ride , foie , Perfee , foir.
* Olivier Larcher de la Touraille , ancienne Maiſon
de Bretagne.
Civ
56 MERCURE
CHARA D E.
AIR: N'eft -il, Amour , fous ton empire , &c.
MON premier dans notre langage
Eft fans façon ;
Je donne un animal fauvage
Dans mon fecond ,
Et mon tout eft un perfonnage
De grand renom .
JE
( Par M. Richard , Avocat à Preuilli. )
ENIGM E.
E fuis le terme du malheur ,
Et je mets le comble au bonheur ;
Attaché conftamment au char de la fortune ,
J'aime Amphitrite & j'abhorre Neptune ,.
Avec Zéphyr je careffe la fleur ,,
Je fupporte le froid ainfi que la chaleur ;
Tantôt fur la tendre verdure >
Tantôt à l'ombre des vergers ,
Je folâtre avec les Bergers ,
Je fuis dans les tréfors qu'enferme la Nature ,
Je voltige auffi dans les airs ,
Et l'on me trouve prefque au bout de l'Univers.
(Par M. Verani de Varenne , âgé de 14 ans . )
DE FRANCE. 57
JE
LOGOGRYPHE.
E naquis dans l'Égypte , & fus célèbre en Crête.
Dix piés , non fans détour , offrent à l'interprète
Ce que deux fois le jour on prend chez les Anglois ;
Du Théâtre François la Mufe protectrice ;
Ce qu'Orphée employa pour revoir Eurydice ;
Une douce boiffon qui n'enivra jamais ;
Un fleuve remarquable ; une ville de France ;
Une dans l'Italie , un endroit où l'on danſe ;
La langue que parloient Horace & Cicéron ;
Deux notes de mufique ; un meuble de maiſon ;
L'anagramme de Nil ; une lente monture ;
Un vêtement connu qui fert à la parure ;
Dans le fond d'un tonneau le fédiment formé ;
Et dans l'Afie enfin un Mont très - renommé.
(Par M. L *** F *** . )
C▾
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
FIN de l'Extrait de la Monarchie Françoife
ou de fes Loix , par Pierre Chabrit , Confeiller
au Confeil Souverain de Bouillon ,
& Avocat au Parlement de Paris. A
Bouillon , à la Société Typographique ; &
fe trouve à Paris , chez Belin , Libraire ,
rue S. Jacques ; Mériget le jeune , Quai
des Auguftins , & au Palais Royal.
M. DE CHABRIT va nous apprendre luimême
quel est l'Ouvrage qu'il entreprend ,
& dans quel efprit il voudroit l'exécuter.
ور
و ر
و د
" J'ai voulu connoître nos Loix ; & pour
cela , je me fuis vû forcé de compofer
l'Ouvrage que je publie. C'eft une chofe
» affez remarquable qu'il m'ait fallu ce travail
& cette longue méditation , pour en
tendre paffablement des Loix fuivant lefquelles
, dans chaque fiècle , tant de millions
d'hommes ont dû vivre.
ود
ود
20
» Plus de trente mille volumes fur cette.
❤ matière ne nous ont pas éclairés ; qu'eft-
» ce donc qui nous a fait écrire un fi grand
» nombre de Livres , & pourquoi cette im-
» menfe bibliothèque renferme-t'elle fi peu
de chofes ?
"
"
• J'ai tour à tour éprouvé le.
» découragement & l'efpérance ; mais touDE
FRANCE.
$9
ན
» jours j'ai regardé l'Hiftoire complette de
nos Loix comme le Livre du Citoyen , qui
voudroit les invoquer ou leur obéir , &
du Légiflateur , qui voudroit les maintenir
» ou les réformer.
ود
و ي
» J'ai compris que le meilleur moyen de
» le traiter d'une manière utile , c'étoit d'en
» faifir le tout & l'enfemble , d'abréger &
d'approfondir.
» Je me fuis arrêté fur chacune des Légiflations
qui ont eu vigueur en France depuis
que les Romains y furent foumis par
» les Barbares .
ود
» Sur chaque Légiflation & fur chaque
» Loi , j'ai cherché quelle révolution &
» quelle puiffance l'avoient introduite , quel
» Code l'avoit tranfmife , quel territoire &
quels hommes y avoient été foumis ,
quelles peines & quels juges en avoient
affuré l'exécution , de quelle manière elle
» avoit perdu ou confervé fon empire.
و د
و د
"
""
ود
Les grandes époques m'ont fourni le
plan de mes divifions , parce que j'ai vû
» que les Loix étoient filles du temps , créécs
» & dévorées par lui : j'ai jugé que la méthode
qui étoit la plus facile & la plus
» sûre pour l'Auteur , l'étoit auffi
l'étoit aufli pour le
» Lecteur.
39
»
J'ai oublié tout ce que l'habitude aveugle
m'avoit appris , & j'ai cherché à ne
» rien omettre de ce que l'homme le plus
étranger à nos ufages auroit pu me demander
; & cette immenfité de livres &
و د
39
Cavi
60 MERGURE
• de matières , je l'ai réduite à quelques vo
» lumes , qui n'auront pas tout dir , fans
doute , mais qui auront , ce me femble
» dit toutes les chofes effentielles , & beaucoup
de chofes qui n'avoient pas encore
» été dites. » .
Le ton de cette Préface prépare bien , ce.
me femble , à la grandeur du fujet , & diſpoſe
le Lecteur à réfléchir profondément
avec l'Écrivain. Il eft impoffible , après y
avoir jeté les yeux , de ne pas paffer de la
Préface à l'Ouvrage. Un Ancien difoit aux
Architectes : quand vous éleverez un temple
à quelque Dieu , faites qu'on ne puiffe en
regarder la façade fans entrer dans le temple
, comme fi on y étoit entraîné par la
main du Dieu même. Voilà quel doit être
l'effet d'une Préface.
Les fragmens que nous venons de citer
ne préfentent que le point de vûe le plus
général de l'Ouvrage entier , tel qu'il doit
fortir un jour des mains de M. de Chabrit.
Voici les objets que renferme le Volume
qu'il publie aujourd'hui.
1º. Un tableau de la Légiſlation Romaine
dans les Gaules au temps de l'établiffement
des barbares.
2°. Le peu de monumens qui nous reftent
de la Légiflation Armoricaine & Bretonne.
3 °. L'hiftoire de l'établiffement des barbares
dans les Gaules.
4°. Des Alains & des Saxons.
5 °. De la Légiflation Bourguignone ,
DE FRANCE. 61
6º. De la Légiflation Wifigothe.
7° . De la Légiflation Françoiſe juſqu'à
l'établiffemennt des Coutumes.
8. Des fources des Coutumes.
Il eft impoffible de fuivre l'Auteur dans
les détails de cette foule immenfe de Loix ,
de Réglemens & de Coutumes dont il trace
l'Hiftoire. Je voudrois feulement montrer
au Public le genre de mérite & d'utilité qui
diftingue dès à préfent cet Ouvrage , & à M.
de Chabrit ce qu'il pourroit faire peut- être
encore pour rendre fon Ouvrage plus utile
& plus intéreffant.
Il faudroit avoir l'efprit bien gâté par la
vanité de juger , pour ofer prononcer fur le
mérite d'un Ouvrage aux titres des Livres &
des Chapitres . Un grand Homme de nos
jours a été accufé d'apprécier ainfi les plus
beaux Ouvrages ; mais il eft des occafions où
cette méthode eft auffi sûre qu'une autre : à
la fimple lecture de la table des Chapitres
on pourroit affurer que Grotius & Puffendorf
ne font que des Savans , & que Montefquieu
eft un grand Philofophe. En confidérant à
l'ouverture du Livre de M. de Chabrir ,
d'un côté , la multitude infinie d'objets qu'il
embraffe , & de l'autre le court Volume
qu'on a dans les mains , il vient deux
idées bien favorables , l'une de l'étendue de
fon efprit , & l'autre de la précifion de fon
efprit.
J'ai voulu abréger & approfondir , dit M.
de Chabrit : tout le refferre dans fon Livre ,
62 MERCURE
les Livres , les Chapitres , les phrafes.
Il a donné aux Loix Bourguignones &
Vifigothes , cet ordre heureux qui eft la
vraie lumière des efprits , & qui manque aux
Codes des peuples les plus éclairés , parce
que les Législateurs les plus célèbres ont eu
des vûes fublimes , & n'ont pas connu la
méthode. Ce n'eft peut être que de nos jours
que l'efprit humain a été capable de rédiger
un grand Code de Loix ,
M. de Chabrit fait porter dans l'Hiftoire
la lumière des Loix , & dans les Loix celle
de l'Hiftoire ; & l'on fait que celui qui n'étu
dieroit que les événemens , ne connoîtroit pas
les événemens , & que celui qui ſe borneroit
à l'étude des Loix , ne comprendroit pas
les Loix. Gravina , le premier , a bien compris
ce principe , & une centaine de pages qu'il
a écrites fur le Droit Romain , l'expliquent
mieux que tous les in folio de tous les Jurifconfultes
.
Le grand fecret de l'efprit philpfophique ,
l'art des rapprochemens , ne manque point
à M. de Chabrit . Lorsqu'il eft dans une époque
, fon oeil fe porte fur toutes les époques
. Un ufage naît fous le règne de Clovis ,
& déjà il le lie à une Loi de Charlemagne
ou de Louis XIV . Aux plus grandes diſtances
il unit les chofes par leurs rapports , & fi elles
n'ont point de rapports , iill lleess uunniitt par leurs
différences , parce qu'il fait que les faits ifolés
fe perdent dans la mémoire , & qu'en les
attachant les uns aux autres , on les attache ,
DE FRANCE. 62
pour ainsi dire , à l'efprit des Lecteurs . Lorfqu'il
ne peut pénétrer jufqu'à l'intention du
Légiflateur , quand les circonftances qui ont
fait naître une coutume ne paroiffent plus
dans les temps , il attribue à une Loi un motif
que , peur être , elle n'a jamais eu, il donne
à une coutume une origine qui n'eft peut- être
pas la véritable , mais qui en fait mieux connoître
le fens , qui en peint mieux le caractère
, & qui fauve le mortel ennui de l'étude
d'une Légiflation d'où l'efprit du Légiflateur
a difparu.
Il rend l'étude des Loix barbares intéreffante
, parce qu'il les peint avec les couleurs
de leur fiècle , & qu'il les juge avec les lumières
du nêtre. Il montre par- tour affez
d'efprit , de connoiffance & de philofophie
pour mériter qu'un peuple éclairé l'avoue
pour l'Hiftorien de fa Légiflation.Cette place
étoit vacante dans la Littérature Françoife ;
tout fait efpérer que M. de Chabrit va s'en
emparer & la remplir.
Je loue beaucoup , & je crains de ne pas
loner affez; je retarde le moment où finira
l'éloge , parce que là doit commencer la
critique . Je puis la différer encore en citant
un morceau qui faffe voir combien font mérités
ces éloges que nous venons de donner
à l'Ouvrage de M. de Chabrit ; je choisis ce
qu'il dit du Code Théodofe .
" Théodofe le jeune , après la mort d'Honoré
, défeſpérant de réunir les Empires
→→ d'Orient & d'Occident fous la puiffance ,
64 MERCURE
22
و ر
voulut les réunir fous fes loix. Valenti-
» nius lui ouvrit les archives de l'Occident ;
» & Antiochus , à la tête de fept autres Jurifconfultes
, lui compofa le Code qui
» parut fous fon nom en 438 , & dont nous
» n'avons pu recouvrer que des fragmens.
» Le but de cette compilation fut de fimplifier
la Légiſlation , & de lui donner
» un efprit chrétien. Pour cela , on décida
qu'il ne falloit pas remonter au delà de
Conftantin ; mais avec cette précaution
ridicule , étoit - il donc poffible d'avoir
» une Légiflation raisonnable ?
و و
ود
"
"3
"
""
و ر
» Conftantin & fes fucceffeurs n'avoient
fait des réglemens que pour les objets fur
lefquels il en manquoit , ou pour lesquels
il n'y en avoit pas eu de tels qu'ils les
» avoient defirés ; du refte , ils avoient laiffé
» leurs États fe conduire par les Loix qui s'y
» étoient trouvées établies : en ne recueillant
» les Loix Romaines que depuis Conſtantin
, Théodofe omettoit donc une partie
effentielle de ces Loix ; il fe contentoit des
fupplémens , des modifications , des interprétations
de quelques Empereurs , &
il négligeoit les Loix fondamentales de
l'Empire.
و ر
و د
30
Encore fi fa compilation , imparfaite
» dans fon enfemble , eût répondu en quel-
" que chofe à fes grands deffeins ; mais
» qu'on cherche férieufement à développer
l'efprit des Loix qui dûrent y entrer , on
» verra que les Princes qui les avoient por
93
DE FRANCE. 65
» tées , avoient contracté un caractère de
» haine & de deftruction contre l'ancien
" culte & un autre caractère de zèle
و ر
,
pour le nouveau . Ce n'eft pas tout ; par
» une bizarrerie d'un autre genre , leurs
» Loix confervoient tout - à - la- fois une
» teinte de fanatifme & une teinte d'idolâ-
» trie. Théodofe recueillit donc des régle-
» mens qui , s'ils avoient été bons pour
"
changer les hommes , devoient tôt ou tard
» être mauvais pour les gouverner ; auffi
» nous voyons que les Payens lui reprochè-
» rent de la dureté , & les Chrétiens des er-
» reurs , & les uns & les autres étoient
» fondés .
ود
» Ne le feroit- on pas de même à foutenir
» que Théodofe ne réuffit pas mieux à fimplifier
la Légiflation étoit ce l'abréger
» que de publier un très gros Volume de
Loix , & de mettre en tête : S'il fe trouve
» d'autres Édits ou Conftitutions qui aient
» une date certaine , qu'on les refpecte comme
" Loix , qu'on refpecte auffi comme Loix les
réponfès de Papinien , de Paul , de
30
و د
ود
» d'Alpien , de Modeftin ; celles de Scévole ,
de Sabin , de Julien , de Marcel , & de tous
» ceux que ces Jurifconfultes ont cités. Étoit-
» ce lever les difficultés que de rendre cha-
» cun arbitre , & de la valeur de tant d'autorités
, & du mérite de tant de pièces ;
» que de faire une Loi qui fuppofoit une
» infinité d'autres Loix , que de ſe borner
au règne de Conftantin , & de permettre
66 MERCURE
"3
و و
d'interroger les Jurifconfultes de la République
? Mais je crois que j'aurai trouvé la
» raifon de tout ceci ; l'ignorance des Compilateurs
de Théodofe les fit trembler
» d'avoir omis dans leur Collection informe
" & précipitée , des décifions effentielles. »
33
L'Auteur conclut que fi Antiochus eût
été un homme de génie , il fe fût fervi de
la commiffion & de la puiffance qu'on lai
donnoit , pour régénérer les deux Empires àla
fois , ou pour en établir un nouveau fur
leurs débris. Cette opinion de M. de Chabrit
fur la puiſſance des Loix dans les mains d'un
homme de génie , eft un témoignage fans
doute de la grandeur avec laquelle il les con
fidère lui même. Toute cette critique du
Code Théodofe eft d'un Philofophe ; les
Jurifconfultes parlent rarement ce langage.
La première critique que j'ai à faire à
M. de Chabrit , porte fur l'ordre dans lequel
il a difpofé les matières de fon premier
Volume. Il a un Livre fur les Loix des Bour.
guignons , un Livie fur les Loix des Vifigoths
, un Livre fur les Loix des Francs : de
forte que des chofes qui font les mêmes ,
ou qui diffèrent peu , reviennent fouvent
dans le même Ouvrage ; & qu'après avoir
parlé , par exemple , des peines & des jugemens
à l'article d'un peuple barbare , M. de
Chabrit , à l'article d'un autre peuple barbare
, parle encore des peines & des jugemens.
Il eût mieux valu , ce me femble , rapporter
à la fois , fous les mêmes titres , toutes les
DE FRANCE 67
difpofitions de ces Codes fur les mêmes ob
jers. C'étoit s'épargner des répétitions ; le Lecteur
qui eût embraffé d'un coup d'oeil toutes
ces Légiflations barbares , les auroit mieux
retenues en les comparant dans leurs rapports
& dans leurs différences . Il eft des
chofes qu'il faut divifer pour leur donner
plus de clarté & plus de fimplicité , il en eft
d'autres qu'on rend plus claires & plus fimples
en les réuniffant : diftinguer ces occafions
, eft un des dons les plus heureux de
l'efprit philofophique. M. de Chabrit l'a
fenti lui même quelquefois. Il commence
ainfi un de fes Chapitres : " puifque j'en fuis
» fur une matière commune à toutes les
Légiflations barbares , je vais l'expliquer
» pour tous les barbares. "
"
Ces mots donnoient à M. de Chabrit le
plan naturel de tout fon Ouvrage.
M. de Chabrit a voulu abréger . Mais il l'a
trop voulu peut - être , peut être il a trop
réuffi . L'efprit a peine à fe repofer fur ces
Chapitres de trois ou quatre phrafes , fur ces
phrafes de trois ou quatre mots . La précifion
, qui eft un mérite , confifte à retrancher
les chofes fuperflues , mais non pas à fupprimer
ces idées acceffoires qui enrichiffent
& embelliffent l'idée principale , qui la reproduifent
fous plufieurs aſpects & fous
plufieurs formes pour mieux la graver dans
la mémoire. L'oreille même & les yeux demandent
un certain nombre de mots dans le
ftyle philofophique comme dans le ftyle ora
68 MERCURE
toire , & l'intelligence eft troublée toutes les
fois que ces deux organes font trompés dans
leur attente. Toutes les règles de l'art d'écrire
fe tirent de la nature de l'efprit humain.
Avec trop de développemens , vous exigez
une attention trop longue ; avec trop de
préciſion , vous exigez une attention trop
forte ; les deux excès fatiguent également
l'efprit , & c'eft lorfqu'on les évite tous
les deux que l'attention devient facile ,
& n'eft plus qu'un plaifir . Ce qui rend ce
milieu , cette inefure fi difficile à faifir , c'eft
que les grands Écrivains vivent dans la retraite
, où l'attention devient forte , égale ,
conftante , & qu'on les lit dans le monde ,
où elle eft légère , foible & mobile.
La précifion de M. de Chabrit d'ailleurs
fupprime quelquefois des chofes abfolument
néceffaires , & quelquefois elle laiffe
pénétrer dans fon Livre des chofes qu'il ne
falloit pas refferrer feulement , mais entièrement
exclure.
Il ne pouvoit fe difpenfer de parler de la
Religion Chrétienne ; il la trouvoit d'abord
dans les Loix Romaines , il la trouvoit enfuite
dans les Loix des barbares. Mais M. de
Chabrit emploie un Chapitre entier à nous
apprendre que S. Barthélemi écrivit en hébreu
l'Évangile qui porte le nom de Saint
Marc , que S. Luc écrivit le fien fur les mé
moires de S. Pierre; & il eft évident que ces
faits ont trop peu de rapport avec les Loix
de la Monarchie Françoise. Pour faire conDE
FRANCE. 69
noître la morale des Évangiles , l'Auteur en
copie plufieurs verfets . Il ne falloit pas mettre
des verfets du Nouveau Teftament à côté
des Loix des Barbares.
Au Livre de l'établiffement des Loix Romaines
dans les Gaules , on trouve un Chapitre
fur la nature des biens. Tout ce que dit
M. de Chabrit fur un fujet fi important,
c'eft que dans les premiers fiècles de la République
, les terres étoient les belles propriétés
des Patriciens , des Plébeyens ; que
dans la fuite les efclaves , les meubles , les
droits du riche fur les pauvres devinrent la
claffe de biens la plus confidérable.
Cela fe réduit , à peu de choſe près , à la
diftinction commune des biens en meubles
& en immeubles.
M. de Chabrit a toujours écrit avec cette
idée devant l'efprit ; je veux approfondir &
abréger. Je vois bien ce qu'il abrège , mais
je ne vois pas ce qu'il approfondit dans ce
Chapitre. On y attendoit autre choſe d'un
Jurifconfulte Philofophe.
On eût defiré , par exemple , qu'un homme
tel que M. de Chabrit , eût fait voir par
quel étrange abus les Jurifconfultes Romains
multiplièrent à l'infini , fans aucune néceffité ,
les formes de la propriété & de la poffeffion
: comment fur un objet qui exigeoit.
fur tour qu'on fûr clair & fimple , ils rendirent
par leurs diftinctions fubtiles , les Loix
plus nombreus que les befoine , & plus
compliquées que les affaires. Con.ment leurs
"
70 MERCURE
maximes , tranfportées dans notre Jurifprudence
, & mêlées enfuite aux principes con-1
fus & embarraffés des poffeffions feodales ,
ont produit un chaos où il ett prefque toujours
impoffible au Citoyen de connoître la
nature & la sûreté des biens qu'il poſsède.
Les lumières qu'il auroit répandues dans ce
Chapitre auroient éclairé M. de Chabrit tout
le long de fon Ouvrage ; il s'y feroit débarraffe
pour jamais d'une multitude de difficultés
qui vont s'élever devant lui à chaque
pas qu'il fera dans hos ufages .
Sont ce le javelot , le cheval , & les repas
donnés par les Rois Germains à leurs compagnons
, ou les arpens de landes arables
donnés par les Céfars aux légions des fron- '
tières , qui ont été l'origine des bénéfices &
des fiefs ?
On fera éternellement cette queftion à
ceux qui écriront fur nos origines. M. de
Chabrit n'y fait aucune réponse.
M. de Chabrit a jugé peut- être que c'étoit
une vieille queftion ; mais elle a vieilli fans
avoir été réfolue , & c'eût été la rajeunir que
de la réfoudre d'une manière fatisfaifante.
Que de chofes on attendoit au Chapitre'
de Charlemagne ! Ce Chapitre eft de quelques
lignes ; & tout ce que dit M. de Chabrit
, c'eft que les Loix de ce Prince furent
d'un Adminiftrateur plutôt que d'un Légiflateur.
Cela peut être ; mais M. l'Abbé de Mably
ne lui paffera point cette opinion. Cet ÉcriDE
FRANCE. 71
vain , comme nous l'avons dit , a fait de
Charlemagne un Légiflateur auffi fyftématique
que Licurgue. M. l'Abbé de Mably a
donné une affertion & des preuves ; pour le
combattre , il ne fuffit pas d'une affertion.
Je foupçonnerois volontiers M. de Chabrit
d'avoir évité les difcuffions de crainte de
paffer pour un Differtateur , & les citations
d'Auteurs , pour ne pas s'expofer au ridicule
qu'on a jeté quelquefois fur l'érudition . Ces
deux craintes , fi M. de Chabrit y cédoit
trop , pourroient nuire beaucoup à ſon Ouvrage.
Parmi nous , le bon goût a décrié les
difcuffions , parce qu'elles ont commencé
dans les bancs de l'école , & que dans le
principe , elles n'ont eu pour ornement que
le ftyle barbare du fyllogifme & de l'enthmême.
Mais les plus beaux modèles de l'éloquence
ancienne , les Difcours de Démofthènes
& ceux de Cicéron , les Harangues des
Hiftoriens de la Grèce & de Rome , les
Dialogues de Platon tirent leurs beautés prin
cipales de ces luttes de raifonnemens , où
l'efprit déploie fa vigueur & fa foupleffe.
Les mêmes idées , froides , fans intérêt &
fans mouvement lorfqu'on les établit comme
des propofitions que perfonne ne conteſte
prennent du mouvement , de la chaleur &
de la vie lorfqu'elles fervent de preuves
contre une opinion qu'on attaque. En général
, ce que l'homme fait de mieux , pour
peu qu'il ait de courage & de force , c'eft
la guerre , & les difcuffions font les guerres
72 MERCURE
de l'efprit. C'est dans des difcuffions théologiques
, c'eſt à dire , dans les Lettres Provinciales
, qu'on a vû , pour la première fois
en France , les modèles de la bonne plaifan
terie , de la haute éloquence & de l'élégance
de la profe. Rouffeau , s'oppofant à l'établiffement
d'un Théâtre à Genève , a été
auffi éloquent que Démosthènes armant
toute la Grèce contre l'ambition de Philippe
. Sur le Théâtre même , dans ces Ouvrages
dont l'unique but eft de flatter le
goût & de toucher l'âme , les moméns où
les paffions s'attaquent & fe défendent par
des raifonnemens vifs & preffés , font ceux
où elles échauffent le plus la ſcène. Dans
tous les Ouvrages enfin , de quelque genre
qu'ils foient , lorfque l'éloquence defcend
dans l'arène pour lutter contre l'éloquence ,
le bon goût peut affifter au ſpectacle de
ces combats.
C'est par un préjugé du même genre
qu'on a voulu exclure les richeffes de l'érudition
des Ouvrages de goût & de philofophie
; il fe peut fans doute qu'un Erudit
ne foit qu'un fot, & on en a des exemples.
Mais il eft un choix & un emploi de l'érudition
qui ne peuvent être faits que par le
génie ; & que ceux là fe trompent qui croient
que les efprits les plus originaux & les plus
créateurs , font toujours ceux qui , fans aucune
connoiffance acquife , tirent tout de'
leur propre fonds , & penfent tous feuls ,
comme ils le difent avec orgueil. Les plus
belles
DE FRANCE.
73
belles créations de l'ignorance ne font guères
que des idées communes dans les fiècles éclairés
.Rien ne fertilife la penfée comme les pen.
fées des grands Hommes.Quelle variété charinante
une érudition de bon goût peut donner
aux longs Ouvrages ! Combien de talens
& d'efprits divers elle peut raffembler dans
un même Livre , fans rien faire perdre de fon
génie & de fa gloire à celui qui en eft l'Au
teur ! L'Ecrivain reffemble alors à un homme
aimable & modefte qui vous appelle chez
lui , mais qui , fans avoir l'orgueil de fe
charger tout feul de vos plaifirs , vous y fait
rencontrer une fociété choifie qui l'aide à
embellir fa maifon ; & ces Ecrivains préfomptueux
qui croiroient s'avilir s'ils laiffoient
approcher la penfée d'un autre de
leur Ouvrage , en reftant toujours feuls dans
Jeur Livre vous font fentir trop fouvent
l'ennui d'un long tête à tête. Il feroit aifé de
prouver que les Ouvrages de ce fiècle où l'on
trouve les connoiffances les plus variées &
les plus philofophiques , font en même tems
ceux où l'on fent le mieux à chaque page la
préfence de l'efprit inventeur.
J'aurois donc voulu que M. de Chabrit
citât , défendît & combattît plus fouvent les
opinions qu'il a rencontrées dans fon ſujet ;
c'eût été encore une occafion de rendre
hommage à des hommes de mérite ; & lorfqu'on
a payé un , tribut d'éloge à un bon
N°. 15 , 10 Avril 1784.
D
74
MERCURE
Ecrit , il me femble qu'on pourfuit le fien
avec plus de courage & de confiance.
Quant au ftyle de M. de Chabrit , on a
pu en prendre une idée dans les morceaux
que j'ai cités. La préciſion & la fermeté y
dominent ; mais nous oferons dire à M. de
Chabrit que fon ftyle eft quelquefois court
fans être précis. Une phrafe n'eft pas précife
parce qu'elle a peu de mots , mais parce
que les idées qu'elle contient font bien claires
& bien déterminées ; & , dans ce fens , le
ftyle d'un Ecrivain peut être à- la- fois trèsprécis
& très périodique. M. de Chabrit ne
paroît pas avoir affez étudié encore l'art des
conftructions nettes & faciles ; les efprits
médiocres , qui n'ont que peu d'idées , qui
n'ont que des idées mille fois exprimées , acquièrent
facilement ce talent ; il paroît en
eux un don de la Nature. Pour les penfeurs
profonds, dont la phraſe eſt toujours prête à
fe charger de trop d'idées , qui à chaque
inftant ont à rendre des idées qui n'ont jamais
reçu l'expreffion , c'eft un art diffcile
qui ne peut être perfectionné que par
le fecours d'une analyfe fine & adroite.
Croit- on que Rouffeau , s'il n'avoit eu à
écrire que des penſées communes & des
fentimens ordinaires , auroit fouvent travaillé
une feule période pendant des jours
& des nuits entières ?
M. de Chabrit , qui a de la fagacité dans
l'efprit , a auffi de la chaleur dans l'âme.
DE FRANCE. 75
Son expreffion joint très - fouvent un fentiment
à une idée.
Qui croiroit qu'avec tant de moyens de
fe faire un ſtyle à foi, M. de Chabrit ait toujours
cherché le ftyle d'un autre ? En lifant
le Livre de M. de Chabrit , ce n'eft pas à
fon ftyle, mais à celui de Montefquieu qu'on
penfe fans ceffe. Il en prend les formes , les
tournures ; on voit qu'il veut marcher
comme lui , s'arrêter de même , qu'il en
copie tous les mouvemens & toutes les attitudes
. Il n'y a pas une phrafe dans les
Loix de la Monarchie Françoife , qui ne
paroiffe calquée fur une phrafe de l'Efprit
des Loix. Je ne me fouviens point d'avoir
lû d'Ouvrage où le projet de l'imitation fût
auffi vifible. Il ne cherche pas feulement à
faifir la manière de Montefquieu , mais
fes manières , car ces deux mots nous pareiffent
exprimer des idées différentes . Dans
l'Auteur des Lettres Perfannes , les manières
qui font naturelles ont prefque toujours le
charme des grâces ; elles tiennent beaucoup
peut- être au caractère vif & original de la Pre
vince où étoit né ce grand Homme. Monteſ
quieu, qui méditoit pendant vingt ans les fujets
de fes Ouvrages, avoit pourtant une extrême
promptitude d'efprit ; comme dit Vauvenargue
, il avoit des faillies de réflexion , & les
penfées les plus profondes le faififfoient
quelquefois comme une impreffion rapide.
C'est alors qu'il s'écrie : Je découvre
ce que j'ai long temps inutilement cherché,
Dij
76 MERCURE
&c. je vois la raison de ceci , &c. je vois
beaucoup de chofes à la fois ; il faut me
laiffer le temps de les dire , &c. Le génie de
Montefquieu n'étoit pas de la trempe de
ceux qui fe laiffent gouverner, qu'on prend
pour ainsi dire , & qu'on laiffe à volonté ;
il en étoit fouvent abandonné dans les forêts
de la Brede , & obfédé dans les fociétés
de Paris. Montefquieu étoit fur- tout extrêmement
diftrait ; il n'étoit jamais sûr ni
d'écrire ni d'avoir écrit ce qu'il avoit trouvé
de plus beau dans la méditation . Delà ces
formules fi fréquentes , j'allois oublier de
dire, j'ai oublié de dire , ai-je dit ? &c. &
ces chofes qu'il va oublier , qu'il a oubliées
, qu'il n'eft pas sûr d'avoir dites , font
très fouvent des pensées & des vûes fublimes.
Avec la douceur & la facilité d'un
enfant dans le caractère , il en avoit ſouvent
Fimpatience , & le Législateur des Nations
laiffe percer quelquefois cette humeur impatiente
: Je fuis embarraffé de tout ce que
mon fujet me préfente dans ce Livre ; j'écarte
à droite & à gauche ; je perce , & je me fais
jour, &c. Ces formes , ces manières qu'on a
été étonné de trouver dans un Livre tel
que l'Esprit des Loix , peuvent plaire beaucoup
, parce qu'elles font l'expreffion fidelle
& ingénue de ce que l'Auteur éprouvoit en
écrivant , parce qu'elles nous font connoître
fon caractère en même temps que fon génie.
Vous vous attendiez à ne voir qu'un Aubeur,
& vous trouvez un homme. Cela eft
1
DE FRANCE
77
d'un grand prix , quoique cela faffe peu
de chofe pour le mérite du Livre. L'Écrivain
n'en eft pas plus grand , il en eft plus
aimable ; mais on fent en même temps que
s'il y a quelque chofe qu'il ne faille pas imiter
, c'eft fur- tout ce qui exprime non les
idées , mais le caractère perſonnel d'un Ecrivain.
Alors vous courez le rifque de vouloir
paroître embarraffé de vos idées , lorfqu'on
voit clairement que vous n'êtes embarraffé
que d'en avoir ; de feindre la diftration
avec une attention toujours égale & tendue ;
de jouer l'impatience dans un ſtyle calme
& modéré. Vous vous écrierez : j'allois ou
blier de dire , & cette chofe vous pouviez
l'oublier fans conféquence , ou on vous a vû
occupé à la faire venir pendant une heure ;
votre ftyle & votre caractère feront fans
ceffe en contradiction , & cet effort qui
doit vous fatiguer , fatiguera beaucoup vos
Lecteurs . M. de Chabrit a trop d'efprit ,
il a trop de talent pour faire de fi fàcheufes
impreffions. Rempli de l'Eſprit des Loix , il
aura imité les manières de Montefquieu ,
comme on prend fans s'en appercevoir cellcs
des perfonnes avec lesquelles onvit, & qu'on
aime beaucoup ; mais il doit s'en défaire, parce
que ce font des manières , & qu'elles ne font
pas les fiennes. Une femme ne prend pas les
grâces d'une autre femme , ni un Écrivain
les grâces d'un autre Écrivain ; & combien
la perpétuelle occupation de mettre fon
efprit dans les formes de l'efprit d'un autre ,
)
Dij
78 MERCURE
doit en contraindre les mouvemens , en
étouffer la chaleur , en borner les vûes ! Le
ftyle doit être fait pour les idées , on ſe fait
les idées pour le ftyle.
Il est un genre d'imitation qui peut être
plus utile , qui eft même glorieux : dans un
long commerce avec le genie d'un Ecrivain ,
il n'eft pas impoffible de lui ſurprendre
quelques uns des fecrets de fes conceptions ,
de voir comment il fe place au milieu des
chofes humaines , de quel côté il regarde les
événemens & les inftitutions , quels font les
rapprochemens qui lui rendent le plus
d'idées & de vérités neuves . Toujours ému
par fon ftyle & par fon éloquence , à force
de fentir avec lui , on peut parvenir à fentir
de la même manière , à lui dérober , pour
ainfi dire , quelques unes de ces paffions
fublimes qui font les grands Hommes ; à fe
remplir dans Voltaire de l'horreur du fanatifme
& de la fuperftition ; dans Montef
quieu , de la haine du defpotifme ; dans
Rouſſeau , de l'amour de l'indépendance &
de la Nature. Mais alors qu'on prend ainfi à
un Ecrivain fon efprit & fon âme , on n'a
plus aucun befoin de lui emprunter fon
ftyle. Ceux qui ont furpris fon génie ne
s'occupent plus à le copier ; ils y trouvent
plus de moyens qu'il ne leur en faut pour fe
créer un ftyle nouveau , pour changer même,
s'ils le vouloient , à chaque phrafe , les formes
& le caractère de leur ftyle , à - peuprès
comme un Acteur qui poſsède tous les
DE FRANCE. 79
fecrets de fon Art , met à chaque inftant dans
les traits de fon vifage une nouvelle phyfionomie
& de nouvelles paffions. C'eft ainfi
qu'il convient à un homme tel que M. de
Chabrit d'imiter Montefquieu ; il doit marcher
à fes côtés , & non pas fur les traces.
On peut trouver dans ces critiques une
févérité qui ne nous eft pas ordinaire ; mais
c'eft que l'Ouvrage de M. de Chabrit a un
mérite auffi qui n'eft pas commun . Il commence
un grand Ouvrage , & avec des défauts
il annonce un grand talent . Tous les défauts
il peut les perdre dans l'intervalle du premier
au fecond Volume. Jamais une critique
févère , fi elle cft jufte , ne peut être
mieux placée. Liés avec M. de Chabrit ,
nous pouvions lui faire ces mêmes obfer
vations en particulier ; mais ft elles ont
quelque vérité , faites devant le Public , il en
recevra une toute autre impreffion . Nous
espérons donc , nous fomines même àpeu-
près sûrs que M. de Chabrit ne verra
dans ces réflexions que le defir fincère d'être
utile au beau Monument qu'il élève à la
Légiflation Françoife , & qui fort déjà de
terre avec tant de grandeur & de hardieffe.
P. S. Depuis que cet Article eft écrir ,
l'Académie Françoife a décerné à M. de
Chabrit le legs inftitué par M. de Walbelle.
C'est le témoignage le plus sûr & le
plus honorable du mérite du Livre que
nous annonçons ; mais ce qui fait peut- être
autant d'honneur encore à M. de Chabrit ,
Div
So
MERCURE
il vient d'imprimer un nouveau Difcours
préliminaire ; il a follicité des critiques ;
elles l'ont éclairé. Il annonce des changemens
, de nouvelles vûes. Tout affure que
fes idées fe font étendues , & que fon Qu
vrage va fe perfectionner. Il répond d'avance
à quelques unes de nos critiques ; c'eft à
ceux qui nous liront tous les deux à juger
de nos critiques & de fes réponſes . Son ftyle
même prend déjà plus de liberté; il est beau
coup plus le ftyle de M. de Chabrit , & un
changement fi prompt prouve combien M.
de Chabrit eft fait pour avoir un ftyle qui
lui appartienne.
( Cet Article eft de M. Garat. )
ACADÉMIE FRANÇOISE.
UN Anonyme ayant ptié l'Académie Françoife
de fe charger de la diftribution d'un
Prix annuel , deftiné à l'Ouvrage le plus
utile , cette Compagnie l'adjugea l'année dernière
au Livre intéreffant qui a pour titre :
Les Converfations d'Emilie. Le Public , qui
avoit vû avec plaifir l'Ami des Enfans dans
la concurrence du Prix , apprit cette nouvelle
avec une double fatisfaction ; au plaifir
de le voir donner à Madame d'Épinay , fe
joignit l'efpoir de le voir accorder l'année
fuivante à M. Berquin , qui continuoit fon
Ouvrage avec un fuccès toujours foutenu.
DE FRA N C -E. 81
Ce voeu vient d'être rempli. L'Académie
Françoife , dans fa Séance du 4 Mars , a
couronné l'Ami des Enfans , Ouvrage qui
remplit fon titre dans toute fon étendue ,
& par l'effet qu'il a produit , & par le fuccès
qu'il a obtenu. On ne pouvoit lui contefter
fon utilité , qui fe renouveloit tous les mois ,
& qui eft atteftée par l'empreffement des
mères & des pères de famille ; & jamais Quvrage
n'a mieux captivé le fuffrage defes
Lecteurs ; car les enfans , à qui il étoit déf
tiné , loin de le craindre comme un travail ,
le defiroient comme une récompenfe , &
ils ont toujours fait de cette étude le plus
cher de leurs amuſemens.
M. Berquin, avant de publier l'Ami des
Enfans , jouiffoit d'une réputation méritée
par des Romans & des Idylles , Ouvrages qui
font tous le fruit d'un efprit facile & aimable
, & l'infpiration d'un coeur honnête &
fenfible. Il a trouvé , pour le Prix d'utilité ,
un digne concurrent dans l'Auteur des Vues
Patriotiques fur l'Éducation du Peuple , Ouvrage
intéreffant , qui laifferoit beaucoup de
regrets fi le Prix qui vient d'être accordé
l'avoit été pour la dernière fois.
C'eft avec plaifir que nous annonçons ici
que M. Berquin a repris fon Ouvrage , &
que fon premier Cahier doit paroître inceffamment.
Dv
82 MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
PARMI ARMI les Nouveautés qu'offrent les deux
derniers Concerts , ceux du Dimanche & du
Jeudi de la Paffion , nous remarquerons
Mme Lionelli , qui a chanté avec grâce un
air Anglois , fur paroles Angloifes . Sa voix
eft fort agréable , & l'air affez joli ; on l'a
redemandé. Le choix du morceau Italien
qu'elle a chanté enfuite n'a pas paru également
heureux . Mme Krumpholtz , dont les
talens fupérieurs lui ont affigné le premier
rang fur la harpe , en a donné de nouvelles
preuves. On ne peut exécuter d'une manière
plus brillante & plus sûre la charmante mufique
de fon mari . M. Guérillot continue de
juftifier la grande idée que fes débuts ont
donnée de fon talent fur le violon . M. Gervais
, élève de M. Frantzel , & frère de l'excellente
Danfeufe de ce nom , n'a pas moins
de droits aux éloges. Il feroit injufte & malhonnête
de comparer les talens d'un trèsjeune
homme avec ceux d'un homme fait
comme M. Guérillot ; mais nous devons dire
que M. Gervais donne les plus grandes efpérances.
Son archet eft fuperbe , fa qualité
de fon moëlleufe & forte , une exécu
DE FRANCE. 8
tion très nette , & il annonce beaucoup de
fentiment. En un mot , on voit en lui les
fruits d'une excellente difpofition exercée
dans une excellente école. Un talent plus
étonnant encore peut être , par la privation
d'un des organes qui fembleroit indifpenfable
, c'eft celui de Mlle Paradis , aveugle
depuis l'âge de deux ans , & qui touche le
clavecin avec une netteté , une précision dont
on n'avoit pas l'idée . Son fuccès a été prodigieux
, & devoit l'être ; nous croyons impoffible
de porter cet inftrument à un plus
haut degré de perfection . On a entendu auffi
au dernier Concert un nouvel Oratoire de
M. Rigel ( Jephté ) très - bien exécuté par
-Mile Méliancourt , MM . Laïs & Rouffeau .
On y atrouvé quelques longueurs , mais plu
fieurs morceaux ont été fort applaudis . Nous
ne finirons pas cet article fans remarquer
avec plaifit les progrès fenfibles de Mile
Vaillant , celle de nos Virtuofes qui a maintenant
le plus de célébrité. Sa voix douce &
flexible eft devenue fort légère , & elle perd
de jour en jour un peu de l'affectation que lui
avoit donnée l'imitation de la manière Italienne.
Nous ne répéterons pas les éloges que
méritent toujours les fymphonies de M.
Hayden ; mais nous en donnerons à l'enfemble
parfait avec lequel l'orcheftre les exécute.
D vj
MERCURE ,
COMÉDIE FRANÇOISE.
LA clôture de ce Spectacle s'est faite le
Samedi 27 Mars , par une repréfentation de
Mérope , Tragédie de Voltaire , & du Legs ,
Comédie de Marivaux .
Entre les deux Pièces , M. Saint- Phal ,
jeune Acteur , nouvellement admis à réception
au nombre des Comédiens du Roi , a
prononcé le Compliment d'ufage.
Nous ne tranfcrirons point en entier ce
petit Difcours , dont le fonds reffemble à
tout ce qui a été dit jufqu'à ce jour , & reffemblera
vraisemblablement à tout ce qui
fe dira par la fuite en pareille circonftance.
La reconnoiffance des Comédiens pour les
bontés & l'indulgence du Public ; le zèle qui
les anime ; le defir de plaire & de mériter de
nouveaux encouragemens : voilà les objets
fur lefquels roule la première partie de ce
Compliment. La tournure en eft un peu contrainte
; mais le ton en eft modefte & refpectueux.
Nous allons copier la feconde partie ,
parce qu'elle fait mention d'une Anecdote
qui honore à la fois la Comédie Françoiſe &
le Comédien qui y a donné lieu.
"
Ca
Le Théâtre François étoit menacé de
perdte un de fes plus beaux ornemens ;
» un Sujet dont la carrière Dramatique eft
marquée par plus de trente années de "
DE FRANCE. 85
و د
و د
و د
و د
gloire ; un Comédien que , par un privilège
bien rare , on peut toujours louer
» avec enthoufiafme fans jamais exagérer la
louange . Ses longs travaux l'autorifoient
» à la retraite : elle étoit fixée à l'époque où
» nous fommes. Alarmée de cette réfolution
, la Comédie Françoife a penfé , je
» dirai mieux , elle a fenti que fi M. Préville
» avoit affez fait pour fa renommée , il fe
devoit à vous , Meffieurs , pour vos plaifirs
, & à la Comédie comme un de fes mo
» dèles. Les Comédiens en corps lui ont fait
part de leur vou & de leurs réflexions : fa
» modeftie lui a fait rejeter les unes & le fou-
» venir de vos fuffrages lui a fait adopter l'au
" tre. C'eft vons , Meffieurs , c'eft vous feuls
""
و د
و د
qui le retenez parmi nous. Le bonheur de
" vous avoir été cher , & de vous l'être encore ,
l'a feul decidé à vous confacrer quelques-
» uns des inftans qu'il avoit deftinés d'avance
» à la tranquillité & au repos . Permettez-
" nous , Meffieurs, de nous glorifier du ſuccès
» de notre démarche. Souffrez que nous
» vous la préfentions comme une nouvelle
» preuve du zèle qui nous a toujours animés ,
» & comme une des caufes fur lefquelles
» nous ofons appuyer l'efpoir de confer-.
ver à jamais votre indulgence & vos
» bontés.
ر و
Les Spectateurs ont applaudi avec enthou
fiafme toute cette partie du Difcours de M.
Saint- Phal. L'éloge de M. Préville eft tou--
jours fait pour être accueilli avec plaifir ;
86 MERCURE
mais dans la bouche de M. Saint- Phal , c'eft
à- dire , d'un de fes Élèves , cet éloge devoit
prendre & a pris un nouveau degré d'intérêt . Il
a d'ailleurs été prononcé avec beaucoup de
grâces . Il n'étoit pas difficile de s'appercevoir
que la reconnoiffance échauffoit la fenfibilité,
animoit les accens du jeune Acteur. Cette
obfervation n'a point échappé à l'oeil des
Spectateurs , & les applaudiffemens qu'on a
prodigués à M. Saint - Phal , doivent tout - àla
fois lui prouver combien on s'intéreffe à
fon talent , & l'encourager à mériter , par
de nouveaux efforts , des fuffrages dûs à un
autre fentiment que celui de l'indulgence .
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a Na continué les repréſentations d'Arifte :
la feconde & la troisième ont été mieux accueillies
que la première. La Pièce , en un
mot , a repris quelque faveur. On peut attribuer
ce retour du Public aux corrections
qui ont été faites dans l'intervalle de la première
à la feconde repréſentation. On peut
toujours faire les mêmes reproches au fonds
de l'intrigue & au but moral ; mais l'action
eft plus rapide , & les motifs font mieux indiqués
, par conféquent mieux apperçus . Cet
Ouvrage a été mis au Théâtre par M. Dorfeuille
, jeune Comédien , qui a débuté dans
le cours de l'été dernier à la Comédie Françoiſe
, dans le grand emploi Tragique . Nous
DE FRANCE. 87
avons rendu compte , dans le temps , de fon
début ; & fi nous lui avons reproché de
grands défauts , nous avons auffi parlé des
qualités rares & précieufes qu'il a développées
dans les différens rôles qu'il a joués . Son
goût pour la Littérature Dramatique élève
un préjugé favorable pour les études qu'il
fera fur l'état qu'il a embraffé : en conféquence
nous l'invitons à redoubler de travail,
afin de parvenir à mériter , comme Acteur,
la confidération à laquelle il pourra prétendre
en faifant difparoître les taches qui
déparent fon talent .
La clôture du Théâtre Italien s'eft faite
par le Faux Lord & par le Droit du Seigneur ,
deux nouveautés données avec fuccès dans le
cours de cette année. Ce fpectacle a attiré.
un fi grand concours de monde , que le
Théâtre étoit rempli de Spectateurs . Quoi
que l'ufage de placer des banquettes fur la
Scène foit heureuſement aboli depuis longtemps
, il n'y a guères eu d'années où l'on
n'ait vû, au Théâtre Italien , un grand nombre
d'Amateurs placés dans les couliffes les jours
de clôture ; & , juſqu'ici , nous ne croyons
pas que le Public en ait murmuré. Mais on
s'apperçoit depuis quelque temps que le
Parterre , jadis fi redoutable , & depuis devenu
fi doux & fi indulgent , tente de faire
revivre les anciens droits par des forties
vives , & femble vouloir refaifir l'autorité
qu'il a perdue. Il n'y auroit pas grand mal
à cela s'il en favoit faire un bon ufage , &
88. MERCURE
"
fi les éclats qu'il fe permet de temps en temps
avoient pour baſe un goût fain , une critique
judicieufe , une fevérité éclairée & raifonnable.
Quoi qu'il en foit , le 27 Mars , il
fut abfolument choqué de voir le Théâtre.
embarraffé de Spectateurs , & il exigea impérieufement
qu'on les fit fortir. En vain les
Acteurs tentèrent jufqu'à trois fois de commencer
le Spectacle , ils furent repouffés
trois fois. Enfin le Public ne confentit à s'appaifer
que fur les excufes que lui vint faire le
Sr Thomaflin , au nom de toute la Comédie.
Plufieurs voix crièrent très : diftinctement
qu'elles vouloient bien pardonner cette fois
encore , mais pour la dernière , & fans tirer à
conféquence ; enfuite de quoi tout fut calme
& tranquille. Cette fcène a duré cinq quarts
d'heure ; auffi le Spectacle n'a t'il fini qu'à
dix heures & demie.
Il a été terminé , fuivant l'ufage adopté au
Théâtre Italien , par un Compliment au
Public en dialogue & vaudevilles . M. Favart
fils en eft l'Auteur. Nous n'avons rien à en
dire. Naturellement les productions de cette
efpèce doivent être médiocres ; & peut-être
eft- il impoffible de les faire bonnes. Il s'agit
toujours de dire au Public qu'il eft doux ,
qu'il eſt juſte , qu'il eft éclairé ; quoique fouvent
on ait l'opinion & la preuve contraires.
On le remercie de tout cela ; on
lui promet de nouveaux efforts à la rentrée.
On lui protefte qu'on va languir de fon
abfence , & l'on foupire amoureuſement
DE FRANCE. 89
après fon retour . Quelquefois le Public a
mal accueilli ces tendres doléances ; c'eſt ce
qui n'eft point arrivé cette fois à M. Favart ,
dont le Compliment a été reçu avec une indulgence
au moins égale à la rigueur qu'on
avoit fait éclater avant le Spectacle.
ANNONCES ET NOTICES.
ONZIÈME
NZIEME Chapitre du Voyage Pittorefque de la
Sicile , par M. Houel , Peintre du Roi.
L'Auteur y traite d'une manière particulière des
Volcans qui ont formé les Ifles de Lipari , & des événemens
connus qui y ont occafionné quelques changemens
confidérables jufqu'à nos jours . Il repréfente
en cinq planches les vûes & les plans de Volcanello
ou Volcano , avec une vûe de l'intérieur du
cratère de ces deux Volcans ; & par ce moyen il en
fait voir complettement les formes & les dimenfions ,
& le texte achève d'en faire connoître l'hiftorique &
les particularités les plus intéreffantes relativement
à l'Hiftoire naturelle. La fixième planche de cette
Livraiſon offre la vûe de la Saline d'une Ifle de ce
nom , près de Lipari , d'où l'on apperçoit les objets
principaux dont on a parlé dans ce Chapitre , & le
Mont-Etna , que l'on voit à plus de 25 lieues de diftance
de rayon ce qui fait juger aisément de la
fupériorité de fa hauteur au- deffus des plus hautes
montagnes de la Sicile , qu'il domine des deux tiers
de fon élévation .
TELEPHE , en XII Livres. A Londres , & fe
trouve à Paris , chez Piffot , Libraire , Quai des
Auguftins.
Cet Ouvrage eft un Roman poétique & philoſo90
MERCURE
phique dans le genre du Télémaque . On en donnera
l'Extrait inceffamment.
L'ILIADE d'Homère , traduite en vers François ,
avec des Remarques à la fin de chaque Chant , &
ornée de Gravures , par M. Dobremès . 3 vol . in- 8° .
Prix , 12 liv . br . A Paris , chez la Veuve Duchefne ,
rue S. Jacques ; Berton , rue S. Victor ; Froullé ,
Pont Notre - Daine ; Nyon le jeune , place des Quatre
Nations ; Onfroy , Quai des Auguftins ; Jombert le
jeune , rue Dauphine.
Nous rendrons compte de cet Ouvrage , qui mé
rite l'attention des Amateurs de l'antiquité.
COLLECTION des Moraliftes Modernes , l'ami
des Vieillards , préfenté au Roi , par M. l'Abbé
Roy , Cenfeur Royal , Membre de plufieurs Académies.
2 Parties , petit format ; de l'Imprimerie de
Monfieur , & fe trouve à Paris , chez l'Auteur , rue
Guénégaud , N° . 20 ; Baftien , rue S. Hyacinthe ;
Lamy , Quai des Auguftins ; Belin , rue S. Jacques ;
Guillot , rue S. Jacques .
Cette Collection , qui eft fort bien imprimée ,
doit faire fuite à celle des Moraliftes Anciens . Nous
en rendrons compte inceffamment.
DELASSEMENS de l'Homme Senfible. Tome
quatrième , ſeptième Partic,
On foufcrit pour cet Ouvrage intéreffant , chez
l'Auteur , rue des Potes , près l'Eftrapade , maifon
de M. de Fouchy ; la Veuve Ballard & fils , Impr.
du Roi , rue des Mathurins ; Moutard , Impr.- Libr.
même rue ; Belin , Libraire , rue S. Jacques , près
S. Yves , & Deffenne , au Palais Royal , paffage de
Richelieu.
Les cinq parties qui reftent pour compléter le
DE FRANCE. 91
fixième Volume , paroîtront à la fin de Mai prochain
; & c'est dans le courant de ce mois que fc
renouvellera la Soufcription.
LES Cent Écus , Drame Poiffard en un Acte & en
profe , par M. Guillemain , repréfentée pour la première
fois fur le Théâtre des Variétés Amufantes , le
20 Novembre 1783. Prix , 1 liv . 4 fols . A Paris ,
chez Cailleau, Imprimeur- Libraire , rue Galande.
Lucas qui veut fe marier , fait affigner Madame
Thomas , qui lui doit cent écus ; & il fe trouve que
Javote , qu'il aime éperdument fans connotre fa
famille , eft juftement la fille de cette Madame
Thomas. Celle - ci vient annoncer à Javote qu'on cft
prêt à vendre leurs meubles pour cent écus Javote
s'adreffe pour avoir cette fomme à Lucas , fon
amant , qui , preffé de la lui prê er , recommande à
fon Huiffier de fe hârer , & de faire la vente fur le
champ ; mais à la fin Lucas apprend que Madame
Thomas eft la mère de fa maîtreffe ; & la créance
s'éteint par le mariage des deux amans.
Cette fituation eft théâtrale & bien établie ; l'Auteur
auroit pu lui donner plus d'étendue & de développement.
Il y a des détails agréables & du naturel
dans le dialogue.
On trouve chez le même Libraire les Amours de
Montmartre , Comédie en un Acte & en veis , par
M. Fonpré de Fracanfalle ; repréfentée pour la première
fois à Paris , fur le Théâtre des Variétés , le
30 Avril 1779 , & à Verfailles , devant Leurs Majeftés
, le 20 Juin de la même année .
Cette Pièce eft une efpèce de Parodie de plufieurs
Scènes de nos Tragédies les plus connues. Les amours
de Briochette & de Patronet , qui forment le fonds
de cette Pièce , amènent un enlèvement qui fe
termine par un mariage.
92 MERCURE
LE Mariage rompu , peint par Étienne Aubry ,
Peintre du Roi , & gravé par R. de Launay le jeune .
Prix , 3 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue & Porte
S. Jacques, la porte cochère près le Petit Marché.
No. 112.
Cette Gravure repréſente un jeune Villageois &
une jeune fille prêts à recevoir la Bénédiction Nuptiale.
Une jeune femine éplorée , fuivie de deux enfans
, vient mettre auffitôt oppofition à ce mariage.
Cette mère infortunée fe jette aux pieds de fon
amant , en lui montrant les fruits de leur amour ; &
le jeune homme attendri facrifie fon nouveau penchant
, & lui donne la main . Cette Eftampe , qui eft
d'une compofition intéreffante & d'un bon burin ,
fait fuite à celles de Rouffeau & Voltaire , par feu
M. Macret , ayant pour titre l'arrivée de J. J.
Rouffeau aux Champs Elyſées.
-- L'Amour PSYCHE abandonnée l'Amour.
par
défarmé, gravées par Touraly, d'après Dardel . Prix ,
1 liv. 4 fols chaque en rouge ; coloriées , 2 L. 8 fols.
La feconde de ces deux Eftampes eft d'une expreffion
plus agréable .
RECUEIL Concernant le Tribunal de Noffeigneurs
les Maréchaux de France , les prérogatives & les
fonctions des Officiers chargés d'exécuter fon ordre ,
les matières de fa compétence , laforme d'y procéder ,
avec les différens Edits , Déclarations & Réglémens
intervenus fur ces matières , par M. de Beaufort ,
Premier Lieutenant de la Connétablie , Gendarmerie
de France , Camps & Armées du Roi , ci - devant
Grand Prévôt des Armées de France en Weftphalie ,
Prévôt Général des Maréchauffées , Lieutenant-
Colonel de Cavalerie , Chevalier de l'Ordre Royal
& Militaire de Saint - Louis. 2 vol. in - 8 ° . A Paris ,
chez l'Auteur , rue Baffe du Rempart , Nº. 12 .
DE FRANCE.
93
>
Cet Ouvrage , d'une bien plus grande étendue que
le Recueil des Edits & Déclarations du Roi contre
les rencontres , qui d'ailleurs eft devenu fort rare ,,
demandoit beaucoup de recherches , & il eft rédigé
avec le plus grand foin. Il, a mérité de la part de
Noffeigneurs les Maréchaux de France le témoignage
le plus honorable ; & il fera de la plus grande utilité
à tous ceux qui font attachés à leur Tribunal ,
ainfi qu'au Corps de la Nobleffe & aux Militaires.
SAINTE - BIBLE , traduite en François , avec
l'explication du fens littéral & du fens fpirituel , tirée
des Saints Pères & des Auteurs Eccléfiaftiques . Nouvelle
Édition. Tome V. A Nifmes , chez Pierre
Beaume , Imprimeur- Libraire ; & fe trouve à Paris ,
chez Guillaume Defprez , Imprimeur ordinaire du
Roi & du Clergé de France , rue S. Jacques.
Le fixième Volume de ce grand Ouvrage fuivra
de près celui-ci.
CONTES en vers , par M. D . ***. Seconde
Édition. A Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Guillot, Libraire de Monfieur , rue S. Jacques , vis-
Là- vis celle des Mathurins .
Nous avons rendu compe de cet Ouvrage avec
des éloges qui ont été confirmés par le fuffrage du
Public.
L'INDÉPENDANCE des États- Unis de l'Amérique
, Odefur la Paix , par M. Foix . A Paris , de
l'Imprimeric de Cloufier , rue de Sorbonne , &
chez les Marchands de Nouveautés .
Cette Ode a été préſentée au Roi & à la Famille
Royale,
MON Songe , Satyre imitée du Grec de Lucien ,
fuivie des Senfations d'un Homme de Lettres , par
94
MERCURE
M. Duchofat , Avocat en Parlement. Prix , 1 livre
4 fols. Au Monomotapa ; & ſe trouve à Paris , chez
l'Auteur , rue Montmartre , au coin de celle du
Mail ; Cailleau , Imprimeur -Libraire , rue Galande ,
& chez les Marchands de Nouveautés.
Cette Brochure a ces deux vers pour Epigraphe :
C'est en vain que je veux abjurer la fatyre ;
Je ne faurois bâiller fans hautement le dire .
Nous ferons plus difcrets que l'Auteur.
MEDECINE PRATIQUE & Moderne appuyée
fur l'obfervation recueillie d'après les Ouvrages de
feu M. Marquet , Doyen du Collège Royal de
Nancy, & de plufieurs autres Médecins célèbres ,
mife en ordre par M. Buc'hoz fon gendre , Médecin
de MONSIEUR , & augmentée de plufieurs de
fes obfervations. A Paris , chez l'Auteur , rue de la
Harpe , prefque vis-à- vis la Sorbonne.
L'Auteur avoit d'abord réfolu de réduire cet Ouvrage
à trois Volumes ; mais il s'eft vû forcé d'en
ajouter un quatrième , qui paroîtra en 1784. On ne
foufcrira pas pour ce dernier ; mais il fera fait
une remife honnête à ceux qui auront foufcrit pour
les deux premiers en repréſentant le ſecond , qui
fera pour cette raifon paraphé par l'Auteur.
ARS ACE & Ifménie , Hiftoire Orientale , par M.
de Montefquieu , petit format de 143 pages. Prix ,
papier d'Annonai , liv.; papier ordinaire , I liv.
4 fols. A Londres , & fe trouve à Paris , chez Guillaume
Debure , fils aîné , Quai des Auguſtins.
Nous rendrons compte de cet Ouvrage , qui eft
très-agréablement exécuté , & qui mérite l'attention
du Public , par le nom de fon Auteur.
QUATRE Trios d'Airs connus , dialogués & vaDE
FRANCE. ༡ ་
riés pour deux Violons & Baffe , par MM. Rouffeau
frères & Lejeune , OEuvre I. Quatre Trios ,
&c. OEuvre II . Prix , 7 livres 10 fols chaque OEuvre.
A Paris , chez les Auteurs , rue des Martyrs , Fauxbourg
Montmartre , hôtel de M. le Comte d'Albaret.
Ceux qui ont le bonheur d'entendre fréquemment
ces habiles Profeffeurs , & de jouir de l'enfemble
délicieux de leur exécution , pourroient
croire que c'eft à ce rare avantage qu'eft dû tout le
mérite de leur mufique , ils feront détrompés en examinant
les Trios que nous annonçons ; ils verront
que même avec une exécution moins parfaite il
leur refte encore une tournure originale , une touche
fpirituelle & piquante qui les fera toujours
diftinguer de tous les arrangemens de ce genre.
'SECONDS Solfèges , ou Principes de Mufique
clairs & faciles , fuivis de quatre-vingt-dix- neuf
Leçons fur toutes les clefs , dans tous les tons & dans
tous les genres , de douze Duos & de plufieurs Airs
des Maitres les plus célèbres , le tout avec Baffe
chiffrée pour la facilité des Perfonnes qui apprennent
l'Accompagnement , par M. Legat de Furcy ,
Maître de Chant. Prix , 12 livres. A Paris , chez M.
Boyer , au Magafin de Mufique , rue Neuve des
Petits-Champs , près celle Saint Roch , n ° . 23 , &
chez Mme Lemenu , rue du Roule , à la Clé d'or.
La réputation de M. Legat établie depuis longtemps
eft faite pour donner de la confiance dans
cette nouvelle Méthode,
Au Voleur, Ariette Bouffonne à grand Orchestre ,
compofée par M. le Chevalier de Saint- Salvy , &
tirée d'un Intermède fait à Naples ; on y a adapté des
paroles Françoifes qui répondent parfaitement au
texte. Prix , 3 liv. A Paris , chez Auvrai , Marchand
d'Eftampes , rue S. Jacques , près S. Yves.
96
MERCURE
SIX Rondeaux traduits , imités ou parodiés de
l'Italien , avec accompagnement de Clavecin , Violon .
ou Flûte , ad libitum , par M. de C. , Amateur , &
Auteur d'un Journal dédié à Mgr. le Comte d'Artois.
OEuvre 1. Prix , 6 liv . A Paris , chez Deroullède ,
rue S. Honoré , entre celles de l'Oratoire & des
Poulies ; Mme Béraud , rue de l'ancienne Comédie
Françoiſe , & Dauptain , Marchand de Papier , rue &
porte S. Jacques.
On propofe une Soufcription pour deux autres
OEuvres de Rondeaux , qui paroîtront dans le cours
de cette année ; chaque OEuvre du même prix que
celui-ci , avec un fupplément de deux jouis petits
Duos pour les Soufcripteurs. Les Rondeaux que nous
annonçons font de MM. Aleſſandri , Bertoni , Nauman
, Shurter ; il y en a un de l'Éditeur .
Voyez, pour les Annonces des Livres , de la
Mufique & des Estampes , le Journal de la Librai
rie fur la Couverture.
TABLE.
PORTRAIT d'Aglaure , 49 | _phe >
La Piqûre d'Epingle , 51 Fin de l'Extrait de la Monar
Le Papillon & le Lys , Fable,
56
chie Françoiſe , 58
80
82
52 Académie Françoife ,
A M. Pannelier d'Annel , 53 Concert Spirituel,
Epitaphe d'un Gentilhomme , Comédie Françoife ,
55 Comédie Italienne ,
Charade, Enigme & Logogry- Annonces & Notices ,
APPROBATION.
84
86
89
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 10 Avril . Je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A
Paris , le 9 Avril 1784. GUID`I.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 AVRIL 1784.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE à Madame *** pour la prier
de ne m'écrire qu'en vers.
D'un talent aujourd'hui fi rare ,
Et
Il
que chacun admire en vous
S'il eft permis d'être jaloux ,
ne l'eft pas d'en être avare .
Yous peignez , vous chantez fi bien !
Abjurez cette trifte profe :
Les bons vers ne vous coûtent rien ;
Vos crayons font couleur de rofe.
N'allez pas fi -tôt afficher
Et l'inconftance & la pareffe ;
On fait trop que fans la chercher,
Sous vos doigts la rime s'empreffe ;
Toujours chère au Dieu du Permeffe ,
N°. 16 , 17 Avril 1784. E
98
MERCURE
On ne vous voit jamais broncher.
Pourfuivez , aimable Corinne ;
Malgré Borée & les Autans ,
Volez fur la double colline
Où règne un éternel printemps :
Les fleurs y naîtront fur vos traces ,
Et du Chantre brillant des Grâces
Vous atteindrez les doux accens.
De Gaudin , de la Férandière ,
De Bourdie & de Beauharnois ,
Les noms , ainfi que les fuccès ,
Chers à l'Empire Littéraire ,
Honorent le Pinde François.
Au rang de ces Saphos nouvelles ,
Phébus vous place volontiers ;
Qui pince la lyre comme elles
A des droits aux mêmes lauriers .....
Mais le talent toujours modefte
Aime la douce obfcurité ;
Et d'un apanage célefte
Ne fait point tirer vanité.´´
Au fond des mines de Golconde ,
Fait pour briller à tous les yeux,
Tel le diamant radieux
Cache fa beauté fans feconde ......
Avec vous foyez plus d'accord ;
Ce font vos vers , votre génie ,
Par qui ma verve refroidie
DE FRANCE.
99
Recouvra fon premier reffort.
A mes voeux propice ou rébelle ,
Docte Corinne , déformais ,
Foi de Rimeur , je me promets
De vous prendre en tout pour modèle.
( Par M. l'Abbé Dourneau. )
VERS à M. DE LA HARPE , au
fortir de la première repréſentation de fa
Tragédie de Coriolan , donnée au profit
des Pauvres , le 2 Mars 1784.
Tu triomphes de neuf Rivaux U
Qui voulurent en vain enrichir notre Scène
De l'un des plus grands traits de la fierté Romaine ;
Et fous tes vigoureux pinceaux ,
Tu fais revivre ce Héres
Qui fut vaincre le Volfque aux chainps de Coriole ,
Et qui fut des Romains la terreur & l'idole.
Nous partageons fes maux & fon reffentiment :
A nos coeurs déchirés fes fureurs favent plaire.
L'affront qu'il effuya nous indigne ; & pourtant
Quand nous voyons pleurer fa vertueufe mère ,
Nous perdons avec lui toute notre colère ;
Nous pleurons ..... Ah ! voilà les infaillibles droits
De la Nature , fimple , éloquente à la fois ,
Que rien ne peut détruire & que rien ne remplace.
E ij ་
100 MERCURE
L'Art perd tous fes efforts s'il ne nous la rend pas ;
Ses preftiges , pour nous , font bientôt fans appas :
Il ne peut émouvoir ; il fatigue & nous glace.
En dépit de tes détracteurs ,
Coriolan , par toi , reprend toute fa gloire.
Oui , la Harpe , tu peux , dès ce moment , le croire :
Qu'oppoferoit l'envie aux fuffrages des coeurs ?
( Par M. Baudrais. )
COURTE MÉMOIRE D'UN AMANT.
DAMIS devoit faire une abfence ;
Un voyage d'affez long cours
Alloit priver de fa préſence
Rofine , objet de fes amours.
Ingrat , tu m'oublieras dans ton humeur volage ,
Lui difoit notre belle en pleurs :
Je ne crois pas tous les fermens d'ufage ,
En me quittant , tu vas aimer ailleurs .
- Pourquoi ces craintes indifcrettes ?
Moi t'oublier,... Ah ! calme ta douleur ;
Pour éviter un femblable malheur ,
Je vais tracer ton nom fur mes tablettes..
( Par M. le Comte de Rofières. )
DE FRANCE. ΙΟΙ
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Turenne ; celui
de l'Enigme eft la lettre R ; celui du Lo
gogryphe eft Labyrinthe où l'on trouve
Thalie , lyre , thé, lait , Rhin , Albi , Albe ,
bal , latin , la , ré , table , iin , âne , lie
Liban.
,
د
CHARADE.
ON paffe mon premier , mon fecond eft paffé ;
Mais de trouver mon tout on eft embarraffé.
CHÉTIF ,
( Par M. de Meude- Monpas. )
ÉNIGM E.
hélas ! en mon commencement
Je ne fuis pas beaucoup à craindre ;
Et devant moi , fans fe contraindre ,
Mon plus foible ennemi fe plante impunément.
Mais fi je fournis ma carrière ,
Si je change de fexe , alors je fais la loi.
Superbe & terrible guerrière ,
Tout tombe fous mes coups , ou tout fuit devant moi.
Maintenant , cher Lecteur , le refte eft peu de choſe.
E iij
102
MERCURE
Fais feulement attention
Que d'un pied plus que toi mon être ſe compoſe.
Nomme un fleuve célèbre , une négation ,
Et je ne fuis plus lettre cloſe.
(Par M. Sant.... )
Av
LOGO GRYPH E.
U luxe faftueux je dois mon exiſtence ;
Affervie à la mode en tout temps , en tous lieux ,
Je fuis foumife à l'influence
•
Des goûts les plus capricieux.
Cloris , à qui l'indulgente nature
A prodigué des charmes féducteurs
Veut-elle encore ajouter la parure
A fes attraits fi puiffans fur les coeurs ?
J'étale au gré de fon envie
Les brillantes futilités
Dont fe repaît la fantaiſie
De ces humaines Déités ,
Qui , favantes en l'art de plaire ,
Dans une molle oifiveté 1
'Ne s'occupent qu'à fatisfaire
Leurs penchans pour la vanité.
Mes dix pieds divifés , de fa taille élégante
J'orne les gracieux contours ,
Et fous les plis de ma forme ondoyante,
On croiroit voir voltiger les Amours.
Sur moi Cloris retrouve dans l'abſence
DE FRANCE. 103
Les traits chéris de fon amant ,
Et j'exprime le fentiment
Que fera naître fa préfence.
J'offre encor d'une mine un très - riche produit;
Une faine boiffon ; un animal avide ;
Un fleuve renommé ; ce qui chaffe la nuit ;
Un oifeau domestique ; une plante perfide ;
Ce que fuivent les Voyageurs ;
Une machine à la campagne utile ;
Ce qui furprend dans un Joueur habile ;
Un tuyau fort étroit où montent les liqueurs ;
Une ville de Picardie ;
Pour loger l'oeil une foffe arrondie ;
Le vent du Nord ; enfin ce mot fi doux,
Qui d'un objet aimé doit faire un tendre époux.
(Par M. Dumont , à Amiens. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
CÉCILIA , ou Mémoires d'une Héritière ,
par l'Auteur d'Evelina , traduits de l'Anglois.
A Neufchâtel , & fe trouve à Paris ,
en s vol. in - 12 , chez Mérigot jeune ,
Libraire , Quai des Auguftins ; & en 4 vol.
in 12. , chez Barrois le jeune , Libraire ,
Quai des Auguſtins . Premier Extrait.
DE tous les genres d'Ouvrages que produit
la Littérature , il en eft peu de moins
Eiv
104 MERCURE
eftimés que celui des Romans ; mais il n'y en
a aucun de plus généralement recherché &
de plus avidement lû. Cette contradiction
entre l'opinion & la conduite , a été fouvent
remarquée ; mais l'heureufe infouciance des
Lecteurs n'en a point été troublée. La plupart
des hommes renonceroient inême à leurs
plaifirs , s'il devoit leur en coûter la fatigue
d'une réflexion .
On eft donc convenu de faire peu de cas
des Romans. Quelques - uns l'ont dit , parce
qu'ils le penfoient ; la multitude l'a penfé
parce que quelques - uns l'avoient dit , & le
jugement eft refté. Les motifs qu'on en
donne font , d'une part , la facilité du genre ,
& de l'autre l'inutilité des Ouvrages. Nous
avouons ne pas penfer ainfi . En effet , comment
croire facile un genre où les fuccès
font fi rares ? Comment trouver inutiles des
Ouvrages qui nous apprennent ce qu'il nous
importe le plus de favoir ? Tels font pourtant
les Romans. . :
-
>
Si l'on excepte le Poëme Épique , dans
lequel , fur tout la Littérature Françoiſe a
été fi malheureufe , aucun autre genre , pas
même celui du Théâtre , n'a fourni , proportion
gardée autant d'Ouvrages qui
foient tombés dans l'oubli ; & nous remarquerons
que , parmi ceux là même , plufieurs
offrent des traits épars , quelquefois des parties
entières , qui auroient fait trouver grâce
à toute autre production . Mais l'apparente
liberté dont jouit le Romancier , appelle à
י
DE FRANCE.
109
chaque inftant la fevérité du Lecteur , qui
femble ne tout permettre que pour être en
droit de tout exiger. Quel est donc ce prétendu
affranchiffement de toutes règ es
qu'on préfente comme un fi grand avantage ?.
Ne faut il pas qu'un Roman , comme tout
autre Ouvrage , amufe , inftruife , intéreffe ?
Et de ce qu'aucune route n'eft prefcrite pour
parvenir à ce but néceffaire , en concluerat'on
qu'il eft plus facile de ne pas s'égarer ?
Nous ferions tentés de croire cependant que
peu d'Ouvrages demandent une plus grande
connoiffance de l'efprit & du coeur de l'hom
me , & cette connoiffance ne nous paroît
pas fi facile à acquérir. Elle feule , fans doute ,
peut faire le mérite d'un Roman mais
quand elle s'y trouve , nous pensons que
Ouvrage devient à la fois agréable &
utile. Ce dernier mot ne paffera pas fans
réclamation ; mais qu'on nous dife donc où
l'on peut apprendre ailleurs à connoître les
mours, les caractères , les fentimens &z les
paffions de l'homme ?
>
L'Hiftoire apprend les moeurs des Nations
, mais non celles des Citoyens : elle dit
les moeurs publiques , & fe tait fur les moeurs
privées ; elle peint les hommes tels qu'ils fe
montrent , & non tels qu'ils font . Les Mémoires
particuliers ne peignent que des individus
, & ne peuvent même choifir , parmi
ceux- là , que ceux qui ont fait exception.
Quant aux fentimens , aux paffions , l'hif-
E v
196 MERCURE
toire confacre quelques effets , & cache foigneufement
les caufes. Ajoutons que les lumières
qu'elle répand , dirigées toutes vers
les Souverains , ne nous montrent jamais les
peuples que dans leurs relations avec ceux
qui les commandent.
Le Théâtre offre fans doute des tableaux
plus vrais & plus rapprochés de la Société ;
mais au Théâtre , on ne peut pas tout peindre.
Tous les caractères n'y conviennent pas ,
& ceux même qui y paroiffent avec le plus
d'avantages , ne peuvent y être faivis dans
tous leurs détails. Il en eft de même des fentimens
& des paffions ; au moins croyonsnous
qu'un des principes qui féparent le plus
le talent de l'Auteur Dramatique de celui du
Romancier, eft que l'un doit regarder comme
fuperflu tout ce qui n'eft pas néceffaire , tandis
que l'autre doit recueillir comme utile
tout ce qui n'eft pas fuperflu . Il est encore
à remarquer qu'on peut , qu'on doit peutêtre
dans un Roman donner aux tableaux
qu'on préfente toute la force de la vérité ,
tandis qu'au Théâtre on eft prefque toujours
forcé d'en affoiblir l'expreffion . Cette néceffité
, qu'on a trop peu fentie de nos jours ,
eft une fuite naturelle de la différence entre
l'action repréfentée & l'action décrite. Il fuit
de -là que le caractère le plus heureuſement
mis au Théâtre , laiffe encore au Romancier
une vafte carrière à parcourir. Molière
avoit peint le Tartufe quand Mariyaux
DE FRANCE. 107
peignit M. de Climal, * & l'un de ces tableaux
n'a pas nui à l'autre.
Que fi quelqu'un nous foupçonnoit ici de
vouloir affimiler Marivaux à Molière , nous
répondrions ...... Mais non , nous ne répondrions
rien. Que pourroit on avoir à dire à
celui qui auroit conçu cette étrange idée ?
Revenons.
Si l'Hiftoire & le Théâtre ne peuvent
nous donner qu'une connoiffance imparfaite
de l'homme , il faut donc la chercher
dans les Livres de morale ; mais fi les Romans
ne peuvent être généralement compris
dans cette claffe , quelques uns au moins
ont prouvé que c'étoit uniquement la faute
des Auteurs , & non celle du génie ; & ceuxlà
feulement méritent de nous occuper.
Confidérés fous cet afpect , ils ont droit à
l'indulgence , difons mieux , à l'eftime du
Public , & par le bien qu'ils peuvent faire ,
& par le talent qu'ils exigent.
Obferver , fentir & peindre , font les trois
qualités néceffaires à tour Auteur de Romans.
Qu'il ait donc à la fois de la fineffe &
de la profondeur , du tact & de la delica
teffe , de la grâce & de la vérité ; mais que
fur tout il poſsède cette fenfibilité precieuſe ,
fans laquelle il n'exifte point de talent , &
qui elle feule peut les remplacer rous .
C'eft d'après cette manière de voir & de
penfer que nous croyons les femmes parti-
* Roman de Marianne.
E vj
108
MERCURE
culièrement appelées à ce genre d'Ouvrage.
Leur éducation , leur exiftence dans la fociété
, toutes leurs qualités louables , & , s'il
faut tout dire , quelques uns même de leurs
défauts , leur promettent , dans cette carrière
, des fuccès que , felon nous , elles chercheroient
vainement dans toute autre. Pieffés
par le temps & par l'efpace, nous ne pouvons
ici développer cette idée ; mais nos Lecteurs
peuvent au moins fuppléer à nos raifons
par des exemples.
Parmi les femmes que l'on pourroit citer
pour s'être placées à côté de nos meilleurs
Romanciers , il en feroit peu de plus diftinguées
& de plus étonnantes que l'Auteur de
1 Ouvrage dont nous allons rendre compte .
Milf Burnet , dont le nom mérite à tant
de titres une honorable célébrité , n'avoit
que 18 ans quand fes vertus développèrent
fon génie , & lui firent produire Evelina ,
fon premier effai dans ce genre. Le Docteur
Burnet , fon père , étoit malade. Forcé de
fufpendre les travaux & fes occupations , il
cherchoit une diftraction falutaire dans la
lecture des Romans ; mais il eut bientôt
épuifé les bons Ouvrages ; & les autres , peu
propres à charmer fon ennui , ne parvenoient
pas à l'intéreffer. Il s'en plaignit devant
fa fille. De ce moment , elle compta parmi
les foins que lui dictoit la tendreffe filiale ,
celui de fe créer un talent qui pût fervir à
l'amufement de fon père. Pour la première
fois , elle partage fon tems , & cache l'objet
༩
DE FRANCE. 109
de fes occupations folitaires . Ce changement
dans fa conduite eft facilement apperçu.
D'abord on le remarque , bientôt on s'en
inquiète ; on examine , on obferve de plus
près , on la furprend enfin , mais déjà l'Ouvrage
étoit achevé. Elle court à fon père ,
elle lui offre , avec autant de joie que de
candeur , un Ouvrage qu'elle n'a fait que
pour lui. Sans timidité comme fans orgueil ,
nulle idée de gloire ni d'auteur ne fe mêle
aux doux épanchemens de la Nature ; elle
eft loin de favoir qu'elle a fait un Livre ,
elle n'a vû qu'une lecture qui intérefferoit
fon père.
On le doute bien que le Docteur Burnet
ne pouvoit pas juger cet Ouvrage. Tout ce
qu'il y trouvoit d'agréable , lui paroiffoit
l'illution d'une tendreffe fi bien méritée.
Cependant l'intérêt , qui calcule & ne s'at
tendrit pas , eut bientôt évalué le profit que
pouvoit procurer cet acte de vertu . Le manufcrit
fut recherché , on l'imprima , & ce
Roman a très - bien réuffi.
C'est au fuccès d'Evelina que nous devons
Cécilia , fecond Ouvrage du même Auteur ,
alors âgée de 2 ans. La jufte célébrité que ce
Roman a obtenue en Angleterre , a engagé un
Anonyme à le traduire en François . Nous
ne dirons rien de cette Traduction , dans
laquelle nous ne pourrions que relever une
multitude de défauts que tout Lecteur n'appercevra
que trop facilement. Mais nous
croyons devoir déclarer , parce que nous en
$110 MERCURE
fommes sûrs , que fi le Traducteur Anony
me eft une femme , ainfi que le bruit s'en eft
répandu , au moins n'eft ce pas celle que le
Public a paru défigner , & dont il doit beaucoup
mieux attendre , fi jamais elle fe décide
à le rendre le confident de les occupations.
D'après ce que nous venons de dire de la
Traduction de Cécilia , on fent affez que ce
feroit nuire à l'Ouvrage que d'entreprendre
de le faire connoître par des citations . Nous
allons donc , fans recourir à ce moyen , exi
pofer la marche & l'intrigue de ce Roman ,
& en indiquer les principaux caractères
comme les principales fcènes. Nous dirons ,
avec une égale franchife , ce qui nous a paru .
digne d'éloge ou de critique ; & nous comp
tons par là montrer à la fois notre eftime ,
& pour l'Ouvrage & pour l'Auteur.
( Cet Article eft de M. C. de L. )
Lafuite au Mercure prochain.
le
Nota. L'Auteur d'un Roman de nos jours , qui a
obtenu la plus grande célébrité par les éloges & les
critiques ayant témoigné le defir de rendre une
juftice publique à celui de Cécilia , on a cru que
Public le verroit avec un intérêt particulier développer
fes idées fur un Ouvrage d'une autre Nation
qui a obtenu un fuccès égal , & qui n'a , avec le
Roman François dont on parle , que cette ſeule ref
femblance.
DE FRANCE. 111
SUITE d'Experiences faites avec l'Eau
Médicinale. Brochure in 8. de 79 pages.
A Bouillon , de l'Imprimerie de J. Braffeur.
CET Ouvrage , dont l'Auteur ne s'eft pas
fait connoitre , eft un chef d'oeuvre de déraiſon.
L'envie de prôner un remède pour
lequel on s'eft paffione , peut quelquefois
en faire exagerer les vertus ; mais jamais elle
n'a conduit à l'inconféquence de prétendre
qu'une drogue qui n'eft vantée que par un
ou deux Medecins peu connus , deux ou
trois Infirmiers de Maifons Religieufes , &
quelques autres perfonnes abfolument étrangères
à l'art de guérir , puiffe être regardée
comme un fpécifique contre une infinité
de maladies , dans tous les cas , tous les
fexes , tous les âges & tous les tempéramens ,
tandis que le temoignage des Médecins de
Paris , le jugement de la Société Royale de
Medecine , & les plaintes d'une foule de
Citoyens fur les effets dangereux & mortcis,
dépofent contre cette eau injuftement appelée
médicinale. Une pareille manière de
raifonner nous difpenfera d'analyfer les longues
Lettres qui compofen: ce libelle ; car
c'eft ainfi qu'on doit appeler un Écrit imprime
chez l'étranger , fans nom d'Auteur ,
répanda dans Paris fans permiffion , & qui
atraque la réputation des Citoyens cftimés ,
en empruntant des noms refpectables pour
en impofer à ceux qui ne connoiffent point
112 MERCURE
cette eſpèce de rufe. Nous nous arrêterons
feulement à un fophifme très - dangereux
que l'on trouve dans la Préface , & c'eſt parlà
que nous terminerons cette notice . " Pour
faire une découverte en Médecine , eft il dit ,
ou bien pour connoître qu'une plante a
des propriétés capables d'opérer la guériſon
d'une maladie , il eft néceffaire de faire des
expériences. Cependant , ajoute l'Auteur ,
toute expérience cft prohibée lorsqu'elle ne
peut être approuvée PAR LA SOCIÉTÉ . Il
faut donc que tous ceux qui veulent faire des
expériences en demandent la permiſſion ;
mais pour fe porter à cette démarche , il
faut déjà avoir quelques preuves du fuccès ,
ou autrement quelques expériences : voilà
donc au moins de premières tentatives faites
fur quelques individus , fans l'attache de la
Société. Dès - lors ou il faut dire que la prohibition
n'eft pas générale , ou qu'elle feroit
une défenfe de faire de nouvelles expériences
dans les fimples. » C'est donc à dire que
fi un particulier étranger à la Médecine , a eu
la témérité de faire l'effai d'une drogue dont
il ne connoît aucunement les propriétés , &
que , par le plus pur hafard , quelques malades
s'en foient bien trouvés , ce premier pas ,
duquel il pouvoit réfalter des accidens
fâcheux , cette première preuve , toujours
fufpecte , parce qu'elle n'eft fournie que par
des malades enthoufiaftes & des débitans
avides & intéreffés , doit fuffire pour permettre
la libre distribution de ce prétendu
DE FRANCE. 113
fpécifique. Dès lors plus de frein contre
l'empyrifme , plus de tribunal pour en éclairer
la marche & l'arrêter dans les progrès ;
plus de juges pour examiner les effets d'une
drogue cachée , pour favoir fi elle a été véritablement
découverte par celui qui s'en dit
l'inventeur , fi fes principes font affez sûrs
pour être adminiftrés à tout le monde , fans
crainte pour les fuites , & fi elle mérite la
protection du Gouvernement pour en autorifer
le débit . Sans doute cette marche feroit
plus commode pour les gens à fecrets ; à
coup sûr ils trouveroient des malades , des
prôneurs & des croupiers ; mais ce n'eft pas
ainfi que l'État envifage de pareils objets.Ceux
qui le gouvernent doivent aux Citoyens ,
contre les préparations que l'ignorance &
l'avidité leur propofent , la même protection
qu'ils leur accordent contre ceux qui ,
à force ouverte , voudroient leur dérober
leur fortune & attenter à leur jours. On accufe
les Médecins d'aller à tâtons dans l'exercice
de leur Art , & de fe tromper quelquefois
; cela peut être ; mais s'il faut convenir
de cette trifte vérité , comment ne frémiton
pas en penfant que des remèdes fecrets
de toute eſpèce fe diftribuent journellement
dans Paris , malgré la rigueur des défenfes
; que ces fecrets , tels que l'eau médicinale
, fe trouvent dans toutes les mains ;
qu'un malade peut , de fon propre mouvement,
& fans confeil , en ufer à ſon gré ,
l'adminiftrer à d'autres , & qu'un pareil em114
MERCURE
poifonnement trouve encore des apolegiftes
!
د CHIMÈNEETRODRIGUEouleCid,
Opéra en trois Actes , par M. de Rochefort ,
de l'Académie Royale des Infcriptions &
Belles Lettres. A Paris , chez Michel
Lambert & F. J. Baudouin , Imprimeurs-
Libraires , rue de la Harpe , 1783 .
LE fujer du Cid eſt ſi intéreſſant , & a été
fi heureuſement traité , qu'on a voulu le reproduire
fous toutes les formes. Le premier
qui ait mis ce fujet fur la Scène avec fuccès ,
eft l'Espagnol Guillen de Caftro . Corneille
en a pris tout ce qui lui a paru beau , mais il
a donné aux beautés qu'il empruntoit , cette
forme originale que le génie fait donner à
tout ce qu'il imite ; il a reconnu d'ailleurs
dans fa Préface toutes les obligations qu'il
avoit à fon modèle , ce qui n'a pas empêché
fes ennemis de lui reprocher ces mêmes
obligations avec tout le fiel de l'envie. Dans
une Satyre contre Corneille , on fit parler
ainfi Guillen de Caftro :
Donc fier de mon plumage , en Corneille d'Horace ,
Ne prétends plus voler plus haut que le Parnaffe.
Ingrat , rends- moi mon Cid jufques au dernier mot ;
Après tu connoîtras , Corucille déplumée ,
Que l'efprit le plus vain eft fouvent le plus fot ,
Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.
C'eſt alfurément une choſe remarquable ,
DE FRANCE. 115
c'eſt un beau monument de l'abus des quolibets
& de l'abfurdité de l'envie , que le
Cornicula d'Horace , appliqué au grand Corneille
. Que n'eft- il donné de voir les chofes
de l'oeil dont les verra la poſtérité ! On fait
avec quel acharnement , quelle infolente
& ridicule audace Scudéry écrivit contre le
Cid ; Mairet même , moins indigne que
Scudéri , de fentir le mérite du Cid , puifqu'enfin
il avoit fait Sophonisbe , mauvaiſe
Pièce fans doute , mais , la première Pièce régulière
qu'on eût vûe en France , & que peu
de gens étoient en état de faire alors , Mairet
écrivit contre le Cid , & fur tout contre fon
Auteur ; & l'Abbé de Bois- Robert écrivoit à
Mairet Vous avez fuffifamment puni le
" pauvre M. Corneille de fes vanités ; fes
» foibles défenfes ne demandoient pas des
» armes fi fortes & fi pénétrantes que les
» vôtres. »
Telle eft l'indulgence de la médiocrité
pour l'impudence de l'envie ; telle eft fa rigueur
pour l'orgueil du génie ; c'eſt ainfi
qu'on traite ceux qui réuffiffent , & M. de
Voltaire n'a guères été moins déchiré pour
avoir tant embelli la Mérope , déjà ſi belle ,
du Marquis de Maffei .
Revenons au Cid . Les Eſpagnols ont rendu
un bel hommage à la célébrité de celui de
Corneille , ils ont retraduit dans leur langue
, d'après Corneille , cette Pièce originairement
Espagnole.
Les Italiens en ont fait un Opéra : Il Cid
116 MERCURE
de Faliconti ; c'eft , à quelques égards , une
imitation en François de cet Opéra , que M.
de Rochefort nous donne aujourd'hui ; mais
à travers tant de modifications & de déguifemens
, c'est toujours Corneille qu'on retrouve
, & dans la marche générale , & dans
beaucoup de détails .
Invenias etiam disjecti membra Poeta.
On jugera encore que M. de Rochefort
entre bien tard dans une carrière nouvelle ;
car le genre Lyrico- Dramatique eft un genre
à part , & pour lequel il ne fert de rien
d'avoir traduit Homère & Sophocle : l'opinion
de Boileau fur ce genre , dans lequel
il n'a pu réuflir , eft depuis long - temps abandonnée
; au lieu de dire :
De tous ces lieux communs de morale lubrique ,
Que Lully réchauffa des fons de fa mufique.
On dit aujourd'hui :
Ces accords languiffans , cette foible harmonie ,
Que réchauffa Quinault du feu de fon génie.
La rareré des fuccès en ce genre en prouve
la difficulté ; on compte à peine trois ou
quatre Poëtes Lyriques dont on ait retenu
les vers ; mais auffi , quand les vers Lyriques
font ce qu'ils doivent être , quand ils ont
cette harmonie douce & flexible , cette modulation
naturelle , qui les rend propres au
chant , & qui eft déjà par elle - même un
chant ; quand ils joignent à la facilité , à la
DE FRANCE. 117
grâce , à la délicateffe , le mouvement & la
précifion ; quand les refreins font heureux ,
ingénieux & placés où l'efprit & l'oreille les
attendent & les defirent , ce font peut - être
de tous les vers ceux qu'on retient le plus
aifément , & qu'on aime le plus à retenir ,
qui reviennent le plus naturellement dans la
converfation , & qui fourniffent le plus aux
applications & aux allutions . Les Amateurs
de la poéfie favent par coeur les belles Scènes
d'Atys , d'Ifis , de Théfée , de Proferpine ,
de Phaeton , de Roland , d'Armide , le Prologue
des Élémens , l'Acte de Vertumne &
Pomone , la belle & touchante Scène de la
reconnoiffance d'Orefte & d'Iphigénie , de
Duché , plufieurs morceaux de la Paftorale
d'Iffé , & plus encore de la jolie Paſtorale
allégorique d'Églé.
L'Opéra de Chimène & Rodrigue n'a que
trois Actes ; il ne commence qu'après la
mort du Comte de Gormas ; Chimène eft
au pied du tombeau & de la ftatue de fon
père ; un choeur de femmes de fa fuite tâche
de l'éloigner d'un lieu qui ne peut qu'entretenir
fa douleur.
Quittez ce féjour de la mort ;
Les larmes que vos yeux ne ceffent d'y répandre
Ne fauroient ranimer la cendre
Du Héros malheureux dont vous plaignez le fort.
Quittez ce féjour de la mort .
CHIMENE.
Eh! quels lieux fortunés me plairoient davantage ?
118
MERCURE
N'y vois- je point d'un père & la gloire & l'image?
Ces marbres , ces drapeaux dont il eft entouré,
Ne préfentent- ils point à mon coeur déchiré
Le confolant hommage
Dont le Roi de Caftille honora fon courage ?
Ah ! laiffez- moi pleurer ce Héros adoré.
Elle refte feule , & voici fon monologue :
Manes chers & facrés d'un trop malheureux père ,
Objet de mes vives douleurs ,
Quand pourrai -je calmer votre jufte colère ,
Par un autre tribut que celui de mes pleurs ?
Je fais quelle eft la digne offrande
Qui peut flatter votre courroux ,
Je fais quel eft le fang que votre ombre demande ,
Le devoir & l'honneur me le difent pour vous.
Manes chers & facrés , &c.
Hélas! que prétends- tu , malheureuſe Chimène ?
Quel eft cet ennemi dont tu cherches la mort ?
A l'exil condamné , fon déplorable fort
Ne peut-il fuffire à ta haine ?.....
Ah ! pardonne , mon père , au trouble de mon coeur ...
Ne me reproche point une vive tendreffe
Dont ta mort brifa le lien ;
Pour Rodrigue en mon coeur il n'eft plus de foibleffe ,
Il a verfé ton fang , je dois verfer le fien .
Manes chers & facrés , &c.
Rodrigue paroît , & les deux belles Scènes
entre Rodrigue & Chimène fe retrouvent
1
DE FRANCE. 119
dans l'Opéra comme dans la Pièce de Corneille
, mais avec moins d'étendue & de développement;
il n'y a , pour ainfi dire , que
les mots décififs . Voici à quoi la fecondé
eft réduite.
RODRI CUE.
Je vais mourir foumis à la beauté que j'aime ;
Mon rival en ce jour eft armé par vous- même ;
Vous l'avez fait votre vengeur ,
Qu'il foit donc enfin mon vainqueur.
Ce coeur rempli de votre image ,
Ce coeur mettra tout fon courage
A périr fous la main qu'arma votre rigueur.
CHIMIN E.
Faut-il que fans honneur Rodrigue ainſi périſſe ?
RODRIGUE.
Pourrois-je défendre mes jours ?
Vous en voulez trancher le cours.
CHIMENE.
Je demande un combat & non un facrifice.
(Vers qui répond à celui- ci de Corneille :
Va , je fuis ta partie & non pas ton bourreau. )
RODRIGUE.
Qu'importe le deftin qui me fera périr ?
Vous voulez que je meure , & je cours obéir.
CHIMEN E.
Et que deviendra votre gloire ?
120 MERCURE
RODRIGUE.
Mes exploits ont jufqu'à ce jour
Affez affuré ma mémoire ;
Il est temps que ma mort vous prouve mon amour.
CHIMEN E.
Eh bien ! Rodrigue , il faut m'entendre .
Sauve-moi d'un rival , fauve- moi de fes bras ;
Ou , fi ton fang doit fe répandre ,
Sois sûr du moins qu'à ton trépas
Chimène ne furvivra pas.
Ces vers répondent encore à ceux - ci de
Corneille :
Je te donne ma foi
De ne refpirer pas un moment après toi .
Mais rien ne répond à ce vers critiqué par
Scudéry , & que M. de Voltaire regarde ,
avec raifon , comme le plus beau de la
Pièce :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène eft le prix.
Le perfonnage de Dom Sanche eft ici un
peu relevé , l'Auteur l'avoit même encore
plus fortifié ; mais des changemens relatifs
au projet de mettre cette Pièce en mufique ,
ont un peu contrarié fur ce point les vûes de
l'Auteur . Tout ce qui eft beau ne paroît pas
toujours également propre à être mis en
mufique ; il faut que les beautés ayent un
caractère Lyrique.
La
DE FRANCE. 121
La Scène où Chimène , trompée par l'arrivée
de Dom Sanche après le combat , fe
livre à fon défefpoir , & laiffe éclater tout
fon amour pour Rodrigue qu'elle croit
mort , fans vouloir permettre à Dom Sanche
de s'expliquer , cette Scène qu'on a toujours
condamnée comme invraisemblable ,
fe retrouve ici ; mais comme elle eft beaucoup
plus courte , l'inconvénient de l'invraifemblance
eft confidérablement diminué ;
il l'eft encore par le refrein :
Madame , écoutez- moi ,
& par le mêlange des voix que la muſique
autoriſe.
Le dénouement de cet Opéra eft un peu
moins auftère que celui de la Tragédie ;
Chimène ne fait point de repréſentations ,
& ne finit point par demander du temps ;
elle ne parle plus de fon père ni de ſes devoirs
, elle le rend plus entièrement , elle
cède de meilleure grâce à l'Amour ; elle dit
au Roi :
J'ai promis ma main au vainqueur.
Elle dit à Rodrigue :
Vous armez centre ma rigueur
Le Roi , mes fermens..... & mon coeur .....
Quand l'Amour enfin vous couronne ,
Il vous couvre de vos lauriers.
S'il n'eft permis de dire ce que j'en pense ,
Chimène en eft moins intéreffante ; mais elle
N°. 16 , 17 Avril 17841
F
122 MERCURE
en eft peut- être plus lyrique ; la grande puiffance
à l'Opéra , c'eft l'Amour , le grand devoir
eft de lui rendre les armes ; auffi le
choeur finit il par ce couplet , qui eft fort
dans la morale de l'Opéra :
Célébrons la gloire & Chimène.
Chimène avoit vaincu l'Amour ,
Ce Dieu la fubjugue à fon tour ;
Il n'eft point de fi forte haine ,
Il n'eft point de fi rude peine
Qui ne cède enfin à l'Amour.
En voilà plus qu'il n'en faut pour prouver
que M. de Rochefort n'eft affurément point
fans talent pour le genre nouveau dans lequel
il vient de s'exercer.
EUVRES complettes d'Homère , Traduction
nouvelle , dédiée au Roi , avec des Notes
Géographiques , Hifloriques & Littérales ;
dont la partie qui rapproche la Géographie
Ancienne des noms Modernes , a été rédigée
par M. Mentelle , Hiftoriographe de Mgr.
Comte d'Artois ; par M. Gin , Confeiller
au Grand- Confeil. 8 vol . in- 12 .
Prix , 24 liv . reliés . ( On donnera féparément
l'Iliade à ceux qui ont déjà l'Odyffée ,
pour le prix de 15 liv. les s vol. reliés. )
A Paris , chez Servière , Libraire , rue
1 S. Jean de Beauvais.
DANS le Mercure du 17 Mai 173 ;, nous
avons rendu compte de la Traduction de
DE FRANCE, 123
"
l'Odyffée , par M. Gin ; & voici ce que nous
en avions dit : « Elle préfente , avec une
fidélité élégante , le tableau des moeurs antiques
; elle rend fcrupuleufement les images ,
le pathétique d'Homère & fes penſées toutes
entières ; elle développe fans longueur , les
expreflions énergiques de la langue Grecque ,
qui peignent d'un feul mot ; elle defcend
avec dignité à ces détails qui nous ont tranfmis
les moeurs , les ufages , les coftumes
anciens , objets précieux & regrettables ,
qu'une fauffe délicateffe a trop dégradés
parmi nous. Enfin , le nouveau Traducteur
nous paroît réunir à la connoiffance des langues
favantes , l'érudition, le goût & la beauté
du ftyle.
39
"
Ces éloges , qui , confirmés par le fuffrage
du Public , firent defirer la Traduction de
l'Iliade , dont le même Auteur s'occupoit
dès lors , & dont il vient d'enrichir la Littérature
Françoife ; ces éloges peuvent s'ap
pliquer également à cette nouvelle Traduction
, qui nous paroît en tout digne de celle
de l'Odyffee. D'après cela , nous pourrions
nous difpenfer de citer ; mais fi les citations
font prefque inutiles à l'éloge de l'Auteur de
cet Ouvrage , elles ne le font pas au plaiſir
de nos Lecteurs. Nous croyons pourtant devoir
nous borner à deux morceaux fort
courts. Le hafard nous fait tomber d'abord
fur l'endroit de la douleur des chevaux d'A
chille après la mort de fon cher Patrocle
On y retrouvera la fimplicité noble & tou-
Fij
124
MERCURE
chante de l'original. « De l'inftant que les
» immortels courfiers du defcendant d'Eacus ,
apperçoivent le Héros qui les guidoit dans
les combats , étendu fur la poulière par le
» javelot de l'invincible Hector , verfant des
» larmes amères , ils s'éloignent de la fanglante
arêne . En vain le vaillant fils de
» Diorès , Automedon , s'efforce , par les
» doux accens d'une voix qui leur eft connue
, par le fifflement de fon fouet , par
99 fes careffes , par fes menaces , de rani-
"
mer leur ardeur ; ils ne veulent ni s'ap-
» procher des rives de l'Hélefpont & du
» camp des Grecs , ni rentrer dans la mêlée,
Immobiles , comme une colonne élevée
fur la tombe d'un Héros ou de fa tendre
époufe , ils s'arrêtent , refufent de repor-
» ter au camp le fuperbo char du fils de
» Pélée ; leur tête eft inclinée , leurs yeux
» triftement fixés fur la terre ; des larmes
abondantes coulent de leurs épailles paupières
; la terre en eft imbibée ; leur vafte
» crinière , qui s'étend fous le joug , flotte
dans la pouffière ; elle en eft fouillée ; ils
redemandent au ciel le guide qu'ils ont
≫ perdu . »
"
23
Сс
"
Oppofons à ce tableau un morceau d'un
genre différent , c'eft Vénus bleffée par Diomède
: Cependant le javelot tendu , l'in-
» trépide Diomède pourfuit Cypris dans la
mêlée, Il fait que la force n'eft point
l'apanage de cette Divinité ; que Vénus
' eft pas du nombre de ces Déeffes , telles
DE FRANCE. 125
"
» que Minerve , ou l'impitoyable Bellonne ,
la deftructrice des Cités , qui partagent
» avec les Héros les travaux de la guerre ,
qui les guident dans les combats. S'élan
çant fur la Déeffe des Jeux & des Ris ,
» l'audacieux fils de Tydée lance fon javelot ;
» la pointe aiguë perce le voile divin , ou-
» vrage des Grâces , qui couvre la main de
Vénus , effleure le léger tiflu de fa peau ,
» fait couler ce fluide immortel qui cir-
» cule dans les veines des Dieux ; car le fang
» des heureux habitans de l'Olympe n'eft
pas le même que le nôtre ; ils ne fe nourriffent
point de la ſubſtance groffière du
pain ; ils ne boivent point de vin : le nectar
, l'ambroifie empliffent leurs veines.
» d'une fubftance pure , principe de l'im-
» mortalité. Vénus jette un cri perçant; fon
» fils échappe de fes mains ; Apollon le recueille
dans fes bras , l'enveloppe d'un
" nuage obfcur , le dérobe à la fureur des
» Grecs. >>
»
339
"
A
Nous ne doutons point que bien des Lecteurs
délicats n'accufent quelques expreffions
, telles que , ils ne boivent point de
vin , d'une fimplicité un peu familière ; mais
lorfqu'un tour de phraſe , quoique très ufité
dans le ftyle ordinaire , femble prefcrit ,
exigé par la phrafe originale , & qu'il n'y
entre d'ailleurs aucun mot bas comme dans
l'expreffion que nous venons de citer , nous
croyons que nous devons facrifier notre exceffive
délicateffe au defir , au befoin de vo
Fiij
126 MERCURE
la véritable phyfionomie de l'Auteur que
l'on traduit.
Le dernier Volume contient la Batrachemyomachie
, ou le combat des Rats & des
Grenouilles , Hymnes , & autres Pièces Fugitives
attribuées à Homère. On voit par ce
titre que M. Gin , avec tous les vrais connoiffeurs
en Littérature Grecque , doute que
ces Ouvrages appartiennent réellement au
père de la poéfie épique ; mais on doit lui
favoir gré de les avoir joints à l'Odyſſée & à
'Iliade , & d'avoir rendu par - là ſa Traduction
abfolument complette .
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Nous allons , felon l'uſage , offrir à nos
Lecteurs un précis des travaux de l'Académie
Royale de Mufique pendant la dernière
année Dramatique.
On a donné fur le Théâtre de l'Opéra,
cinq Ouvrages nouveaux : le Siège de Péronne
, paroles de M. de Sauvigny, mufique
de M. Dezède ; Alexandre aux Indes , paroles
de M. M ** , mufique de M. Méreaux ;
Didon , paroles de M. Marmontel , mufique
de M. Piccini ; la Caravane , paroles de
M. M ** , mufique de M. Grétry ; Chimène,
DE FRANCE. 127
"
paroles de M. Guillard , mufique de M.
Sacchini. Les Ouvrages remis pendant le cou
rant de cette année font au nombre de neuf:
Renaud , Iphigénie en Aulide , le Devin de
Village , Atys , Colinette à la Cour , Ariane ,
Iphigenie en Tauride , Orphée , & l'Inconnue
Perjécutée. Les talens & le zèle des Sujets
qui compofent l'Opéra , ont trouvé la récompente
que méritoient les travaux multipliés
occafionnés par la mife de ces différens
Ouvrages , dans l'affluence du Public ,
qui fe porte de plus en plus à un Spectacle
dont les progrès femblent chaque jour fixer
davantage fon attention .
Le produit des quatre repréfentations extraordinaires
, données au profit des Acteurs ,
fous le nom de Capitations , a été confidérable.
Caflor , donné pour la première Capitation
, a rapporté 7,69 liv.; Iphigénie en
Aulide , donné pour la feconde , 86.6 liv.;
Didon , donné pour la troifième , 7608 1 .; &
enfin Iphigénie en Aulide , redonné une feconde
fois avec la Caravane , pour la quatrième
Capitation , a rapporté 19127 liv.
Nous obferverons cependant que la différence
étonnante de cette dernière recette ,
comparée aux précédentes , provient en
partie des fommes que les Princes & quelques
perfonnes confidérables font dans
l'ufage de donner pour leurs Loges à la fin
de chaque année ; & qui , fe montant à
48,4 liv. , réduifent cette recette à 1023 , 1. ,
Fiv
12S MERCURE
fomme à laquelle n'ont jamais atteint les
Capitations données jufqu'à ce jour dans
la Salle actuelle .
(Cet Article n'eft pas du Rédacteur ordinaire. )
, pour
COUP - D'OEIL fur le travail fait aux
Spectacles François & Italien
l'augmentation du Répertoire , dans le
cours de la dernière année Dramatique ,
(du 28 Avril 1783 au 27 Mars 1784. )
ARMI les Pièces repréfentées fur les Théâtres
François & Italien , dans le cours de
l'année dernière , & dont nous allons rappeler
les titres , le genre & le nombre , nos
Lecteurs en trouveront quelques - unes dont
nous n'avons point rendu compte dans ce
Journal . Ces omiffions ont été caufées le plus
fouvent ou par le peu de fuccès de ces Ouvrages
, ou par l'efpoir donné , mais non
rempli , de quelques changemens ou correc
tions : elles vont être réparées . Une notice
courte, mais fuffifante pour donner une idée
du fonds de chacune de ces productions , va
remplir les lacunes que les gens exacts pourroient
nous reprocher.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Le travail qu'on a fait à ce Théâtre dans
le cours de l'année dernière , pour l'augmen
tation du Répertoire , n'eft pas très - confidéDE
FRANCE. 129
rable. Le Public a été informé des divifions
inteftines qui ont arrêté Peffor du zèle de
MM. les Comédiens François. Puifque touteft
pacifié , que tout eft rentré dans l'ordre
accoutumé , nous ne dirons rien de ces querelles
; & nous nous bornerons à eſpérer
que le retour de la paix produira un effetégalement
avantageux aux intérêts de la
Comédie & aux plaifirs des Amateurs du
Théâtre.
Quatre Tragédies nouvelles : Philoctete ,
en trois Actes , par M. de la Harpe ; les
Brames , en cinq Actes , & Coriolan , auffi
en cinq Actes , par le même ; Macbeth , en
cinq Actes , par M. Ducis. Trois Tragédies
remifes : Venife Sauvée , imitée d'Otway, ( 1 ) ;
par M. de la Place ; Jeanne de Naples , par
M. de la Harpe ; les Troyennes , par Châteaubrun.
Quatre Comédies nouvelles : les
(1 ) Dans le compte que nous avons rendu de
cette Tragédie , nous avons avancé qu'Otway avoit
imité le Manlius de La Foffe : c'eft une erreur . On :
ne peut pas citer exactement l'époque de la première
repréſentation de la Tragédie d'Otway ; mais il pa
roît conftant que celle de Manlius lui eft poftérieure.
Il est bien étonnant que La Foffe , qui , dans une
très- courte Préface , a cité les fources dans lesquelles
il a puifé , ait pofitivement oublié l'Auteur auquel
il devoit le plus . Quoi qu'il en feit , nous avons fait
une faute , & nous la réparons , autant qu'il eſt en
nous › par cette note néceffaire , quoiqu'un peu
tardive .
Fv
130
MERCURE
Marins , ou le Médiateur mal adroit , en
cinq Actes & en vers , par M. Desforges ; le
Bienfait Anonyme , en trois Actes & en
profe , par M. de P. ( 1 ) ; le Séducteur , en
cinq Actes & en vers , par M. de Bièvre ; le
Jaloux , en cinq Actes & en vers , par M.
Rochon de Chabaunes. Cinq Comedies temifes
: le Bienfait rendu , ou le Negociant
en cinq Actes & en vers , par M. Dam-
(1 ) Cette Comédie a été jouée le 6 Octobre 1783.
Une Anecdote , dont le célèbre Préfident de Montefquieu
eft le Héros , en a fourni le fonds. Un
jeune homme honnête & fenfible étoit defcendu jufqu'aux
travaux les plus pénibles d'un état ingrat &
dur , dans l'unique efpoir d'amaffer une fomme qui
pût fervir de rançon à fon père , que des Pirates.
avoient fair efclave . M. de Montefquieu vit ce jeune
homme , fut touché de fa piété filiale , & racheta le
père fans fe faire connoître. Après la mort de M. de
Montefquieu , le hafard feul découvrit qu il étoit
F'auteur de ce bienfait , qui nous paroît d'autant plus
admirable , qu'il n'avoit pas pour motif cet orgueil
de bienfaifance que nous voyons étaler fi ſouvent &
avec tant d'appareil.
Ce Drame , affez mal conduit , eſt écrit avec une
facilité verbeufe Le premier A&te eft agréable ; il a
eu du fuccès. Le fecond , rempli de détails communs,
a généralement déplu . Le dénouement a été trouvé
pénible & dénué de vraisemblance. L'Auteur eft un
jeune homme Son effai , car c'en eſt un , annonce
de l'efprit & de l'âme . Quoiqu'il n'ait pas été heu- :
reax , il ne peut rien faire préfumer de trop défavo
rable pour les talens futurs de l'Auteur , s'il cherche
à les mûrir par le travail & par la réflexion,
DE FRANCE. 131
pierre ; le Mariage Interrompu , en trois.
Actes & en vers , par M. Caillava ; le Double
Veuvage, en un Acte & en profe , par
Dufrefny ; l'Amant Bourru , en trois Actes
& en vers , par M. Monvel , & Dom Japhet
d'Arménie , en cinq Actes & en vers , par
Scarron. Un Mélodrame : Pyrame & Thisbé,
par M. de la Rive. En tout dix fept Ouvrages
, auxquels il faut ajouter l'Inconftant s
Comédie en cinq Actes & en vers , repré
fentée à la Cour.
Nous avons gardé le filence fur plufieurs
Débuts qui ont eu lieu à ce Théâtre dans le
cours de l'année qui vient de s'écouler , &
certes nous ne le romprons pas , malgré les
plaintes de quelques perfonnes . Nous avons
dejà expliqué plus d'une fois les caufes
pour lefquelles nous avons réfolu de ne
point entretenir nos Lecteurs de cette multitude
faftidieufe de Débutans qui n'appor
tent fur le Théâtre de la Nation que de l'or
gueil , de la médiocrité & de l'ennui . Il nous
a paru que cette réfolution étoit approuvée
par les gens raifonnables. Nous nous conten:
erons du fuffrage de ceux- ci , & nous
laifferons crier les autres ; car , comme l'a
dit le bon La Fontaine :
Eft bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde & fon père.
F vj
132 MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
LE zèle de MM . les Comédiens Italiens fe
foutient toujours avec la même chaleur. Le
travail qu'ils ont fait cette année n'eft pas
inférieur à celui dont nous avons rendu
compte à la fin de l'année dernière . Il faut
convenir que ce travail leur eft d'autant
plus néceffaire pour fixer le Public à leur
Spectacle , que dans le grand nombre de
Pièces qu'ils mettent au Théâtre , il en eft
beaucoup de médiocres. Néanmoins leur
courage n'en eft pas moins digne d'éloges ,
parce qu'il jette dans leurs repréfentations infiniment
de variété ; & qu'en donnant fatisfaction
à l'empreffement d'un aſſez grand
nombre d'Auteurs , il répond encore à l'impatience
du Public , toujours avide de nouveautés.
Ouvrages nouveaux : 1. le Comte d'Olbourg
, Drame en cinq Actes , par MM.
Friedel & de Bonneville ; Gabrielle d'Ef
trées , Drame Héroïque en cinq Actes , par
M. de Sauvigny ; Arifte , ou les Écueils de
l'Éducation , Comédie en cinq Actes , par
M. Dorfeuille. 2 ° . Amélie & Monrofe
Drame Héroïque en quatre Actes , par M.....
3 °. Le Réveil de Thalie , Comédie en trois
Actes & en vers , mêlés de vaudevilles , par
M. des Fontaines ; ' les Voyages de Rofine
Opéra- Comique en trois Actes , & réduit à
DE FRANCE. 133
*
deux , par MM . de Piis & Barré ; le Père de
Province , Comédie en trois Actes & en
vers , par M. le P...... ; la Clémence de
Henri IV, (1 ) Comédie Héroïque en trois
Actes & en vers , par M. de Rofoy ; le
Droit du Seigneur , Comédie Lyrique en
trois Actes , par M. des Fontaines , mufique
de M. Martiny ; l'Auteur par Amour , ( 2 )
( 1 ) Cet Ouvrage a été repréfenté le 12 Août
1783. Ce n'eft autre chofe que la Réduction de
Paris , Drame Lyrique du même Auteur , joué
en 1776 fur le même Théâtre. Sous fa première
forme , il avoit eu peu de fuccès ; il en a eu
moins encore fous la feconde . On affure que les Comédiens
& l'Auteur fe font plaints réciproquement
les uns des autres. A qui le tort ? Sub judice lis eft.
Si l'Ouvrage paroît bientôt imprimé , comme onprétend
qu'il doit l'être , le procès ne tardera pas à être
terminé.
( 2 ) On a donné cette Comédie le 30 Janvier
1784. Le Connoiffeur , Conte moral de M. Marmontel ,
eft la fource où l'on a puifé le fonds de cet Ouvrage.
On en a même pris la marche & quelques détails .
Un grand nombre de jeunes Auteurs s'eft effayé
fur ce fujet. On doit en être d'autant plus furpris
, qu'il a quelque analogie avec la Métromanie
de Piron , & que c'eft s'expofer à une rivalité trèsdangereufe
que de fe mettre en comparaison avec
un tel chef d'oeuvre. L'Auteur par Amour n'a point
eu de fuccès. L'action eft lente & froide. Le ftyle ,
preque toujours facile , eft prefque toujours monotone
& diffus. On peut croire que l'Auteur eft un
homme d'efprit : Eh ! qui n'en a pas aujourd'hui ?
Mais il faut plus que de l'efprit à un Auteur Comique
; & c'est une erreur de croire qu'à l'âge où l'on
134
MERCURE
Comédie en trois Actes & en vers ; Théodore
& Paulin , (1) Comédie Lyrique , en
fe connoît à peine foi - même , on puiffe efpérer des
fuccès dans un genre qui exige une connoiffance profonde
des hommes , & une longue fuite d'obfervations
, tant fur les moeurs que fur les paffions , dont
la Comédie doit développer les nuances & prefenter .
le tableau.
(1 ) Cet Ouvrage a été repréfenté , fans fuccès , le
15 Mars de cette année. Une Femme de Condition
a élevé chez elle une jeune Payfanne , dost , depuis ,
elle a fait fa Fermière. Cette jeune perfonne infpire
de l'amour au fils de fa Bienfa trice qui le déter◄
mine à la lui donner pour époufe . Mais on découvre
que la Payfanne eft l'amante aimée d'un jeune
Fayfan nommé Paulin. La mère engage alors fon
fils à immoler fa paflion , ce que fait un peu brufquement
le jeune amoureux . A travers cette intrigue
affez froide , paffent trois perfonnages comiques.,
Une Payfanne nommée Derife , qui a pour amans
fe Payfan André , dont elle éprouve la jaloufie , &
le Domestique la France , dont elle perfiffle la faruité
Ces trois car ctè es font tracés avec efprit &
gaité ; de forte que acceffoire a écrasé le principal.
Dans le moven que Deniſe emploie pour apprendre à
fa Maîtreffe que la jeune Fermière préfère Paulin à ſon
fils , on a reconnu un incident déjà mis en oeuvre par
M. Monvel , dans la Comédie Lyrique intitulée Julie.
Quelques plai ans ont crié au voleur. Nous , qui
voyons tous les jours des plagiats un peu plu remarquable
que celui - ci , nous n'avons éprouvé aucune
furprife Nous ne dirons rien de la mufique de M.
Grétry. Une repréfentation tumultueufe ne fuffit pas
pour donner une idée fatisfaifaute d'un Ouvrage de
mufique ; & lorfque , dans une telle circonftance , il
DE FRANCE. 135
trois Actes & en vers , mufique de M.
Grétry. 4º , Blaife & Babet , Comedie Lyrique
en deux Actes , par M. Monvel , muſique
de M. D. Z. , la Sorcière par Hafard , Comédie
Lyrique en deux Actes , paroles &
mulique de M. F. , la Karmelle , Comédie
Lyrique en deux Actes , par M. Pat.at , miufique
de M. V.; le Faux Lod , Comedie
Lyrique en deux Actes , par M. Piccini fils ,,
mulique de M. Piccini père ; le Marchand
d'felaves , Parodie de la Caravane , en
deux Actes & en vaudevilles.. Thalie à la
Nouvelle Salle , Prologue en un Acte , par
MM. Sédaine & Gréty , Dame Jeanne , Parodie
de Jeanne de Naples , en un Acte &
en vaudevilles ; l'Auteur Satyrique , Comédie
en un Acte & en vers ; l'Heureufe Erreur,
Comédie en un Acte & en prole , par M.
Patrat; Caffandre Mécanicien , Opéra- Comique
en vaudevilles ; les Deux Portraits ,
Comedie en un Acte & en vers , par M. Dei
forges ; les Déguifemens Amoureux , Comédie
en un Acte x en profe , par M. Patrat;
Héraclite , ou le Triomphe de la Beauté,
Comédie en un Acte & en vers , par M.
Rauquil Lieutaud , les Étrennes du Public
Divertiffement en un Acte & en vers , par
M. Patrat.
s'agit de prononcer fur un homme du mérite de
M. Grétry , des Cenfeurs prudens gardent le filence :
Ne forte , quod plerifque accidit , a dit Quintilien ,
comme s'il eût voulu parler de nos juges en musique ,
damnent quod non intelligunt.
136 MERCURE
Ouvrages remis : le Cabriolet Volant , en?
quatre Actes , par M. Caithava ; le Médecin
d'Amour , Comédie Lyrique en un Acte &
en vers , par M. Anfeaume; & les Jardiniers ,
Opéra- Comique , par M. Davelne : ces deuxdernières
Pièces ont été remifes avec une
ufique nouvelle . En tout vingt huit Pièces.
Il faut ajouter à ce travail les cinq Ouvrages
fuivans , qui ont été repréſentés à la
Cour : les Deux Soupers , Comédie Lyrique
en trois Actes ; l'Amant Sylphe , Comédie
Lyrique en trois Actes ; le Dormeur Éveillé,
Comédie Lyrique en quatre Actes , par M.
Marmontel , mufique de M. Piccini ; les
Quatre Coins , Opéra-Comique en un Acte :
& en vaudevilles , par MM. de Piis & Barré ; ›
& les Payfans Patriotes , Comédie Lyrique
en trois Actes , par M. M. de M. , mufique
de M. V.....
On nous a quelquefois accufé d'une prédilection
particulière pour MM . les Comédiens
Italiens. En fuppofant que cette prédilection
existe en effet , le tableau que nous
venons de mettre fous les yeux de nos Lecteurs
doit au moins nous laver du reproche
de partialité.
Nous parlerons dans le prochain N° . des
différentes retraites , morts , ou réceptions .
arrivées aux Théâtres François & Italiens dans
le cours & à la fin de cette année Dramatique,
ainfi que des changemens dont on s'occupe
pour la Salle de la Comédie Italienne.
DE FRANCE. 137
ANNONCES ET NOTICES.
SCELT
CELTA di Poefie Italiane , de' più celebri Autori
d'ogni Secolo , raccolte , e con opportune Note illuftrate
da Anton- Benedetto Baffi ; ou Recueil complet
des plus beaux morceaux de Poéfies Italiennes Lyriques
, Érotiques & Fugitives , avec des Remarques
critiques fur le génie de la Poefie Italienne , par
M. Baffi , Membre de plufieurs Académies. 2 vol.
grand in - 8 ° . A Paris , de l'imprimerie de Michel
Lambert , rue de la Harpe , près S. Côme. Le Prix
des deux vol. in - 8 ° . brochés eft de 12 liv. ; celui de
l'Édition in - 4° . , papier d'Angoulême , eft de 30 liv .
les deux vol. ; & 48 liv . pour les mêmes deux vol.
in-4° . papier d'Hollande.
Nous rendrons compte inceffamment de cet important
Ouvrage , fait pour intéreffer tous les Amateurs
de la Poéfie Italienne , & dont l'exécution
Typographique doit faire honneur aux preffes de
M. Lambert.
LES Hochets Moraux , ou Contes pour l'Adolef
cence, dédiés à ſon Alteffe Séréniffime Mademoiselle ,
par M. Monget. in- 12 . A Paris , à la même Adrelle
que ci deffus.
Cette Brochure fait fuite à une première Partie
deftinée à la première enfance . La première Partie a
joui d'un fuccès mérité ; & celle - ci n'obtiendra pas
moins de fuffrages . L'Auteur a cru devoir élever fon
ton , pour fuivre dans fa marche progreffive la raifon
de fes Lecteurs.
Le Droit du Seigneur , Comédie en trois Actes &
en profe , mélée d'ariettes , par M. Desfontaines ;
138 MERCURE
repréſentée devant Leurs Majeftés à Fontainebleau ,
le Novembre 1783 ; & à Paris , par les Comédiens
Italiens Ordinaires du Roi , le 29 Décembre
de la même année . Prix , 1 liv . 10 fols. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , rue de Marivaux , Place du
Théâtre Italien.
Babet & Julien font fur le point de s'époufer ; mais
il prend envie au Marquis de Florival de faire revivre
un ancien droit qu'il a , comme Seigneur du
lieu , d'entretenir la mariée une demi - heure tête- àtête
, & il charge le Comte fon fils de l'exercer à fa
place. Celui- ci , amoureux de Baber , ſe prépare à
profiter de la circonftance pour l'enlever. Mais le
père, à qui le Bailli a dénoncé ce complot, furprend
fon fils au moment où il est prêt à l'exécuter. Le
Comte , confus & touché , témoigne le repentir le
plus vrai , & le prouve en déchirant devant tout le
monde le titre du droit dont il avoit voulu abufer.
Le Marquis , indigné d'abord contre fon fils , fe
laiffe attendrir par les remords ; il pardonne fa faute ,
& fait célébrer le mariage de Julien & de Babet.
Cette Pièce a eu beaucoup de fuccès . Le dénouement
en eft heureux ; il y des détails ingénieux ;
& le rôle de Babet eft intéreſſant. La muſique a fait
auffi très grand plaifir.
NOUVEAUX Mélanges de l'Hiftoire de France ;
particulièrement des Parlemens , des Poftes , &c.
fuivis de quelques morceaux de Littérature & de Phyfique
, & d'une nouvelle Traduction des Georgiques
de Virgile. 2 Vol. in - 8 ° . Prix , 5 liv. br. A Paris ,
au Cabinet Littéraire , Quai & près des Auguftins ,
à la defcente du Pont Neuf.
Cet Ouvrage cft de M. le Préfident d'Orbeffan . On
trouve à la même Adreffe les Loix Pénales , dont
nous avons parlé avec de juftes éloges ; avec quel
ques exemplaires de l'Ufage de la Houille , 1 vol.
DE FRANCE. ་ 3༡
in- 8 ° . 5 liv . , & des Effais fur l'Air Inflammable
par M. Volta. in - 8 ". 3 liv.
CARTE très- détaillée de la Partie Septentrionale
de l'Empire Ottoman , dédiée à Mgr. le Comte de
Vergennes , par M. Rizzi Zannoni , en trois feuilles.
Prix , 9 liv.
Cette Carte fe vend actuellement à Paris , chez
Vignon , Marchand de Cartes de Géographie , rue
Dauphine , vis-à- vis celle d'Anjou.
NOUVELLE Topographie de la France , Région Sud,
Cette Carte , la fixième des neuf qui préfentent le
premier degré de détail de la ſuperficie du Royaume
, contient les Provinces de Haute & Baffe Guienne,
de la Haute Auvergne , du Diocèſe de Tulle en Limofin
, de Languedoc jufqu'au Méridien de Montpellier
, de Rouffillon , Foix , Gascogne , Bigorre &
Comminge.
La gravure de cette Carte eft d'une très - belle
exécution , & le Difcours qui l'accompagne contient
plufieurs réflexions utiles fur le commerce de cette
Région méridionale de la France.
PORTRAIT de M. P.Abbé de Lille , l'un des
Quarante de l'Académie Françoife , Lecteur Royal,
Abbé de Saint Severin , &c . & c . né à Clermont en
Auvergne , deffiné par A. Pujos , gravé par T.
Huot. A Paris , chez M. Pujos , quai Pelletier , chez
M. Lequin.
Au bas de ce Portrait , qui fait honneur aux deux
Artiftes , on lit ces quatre vers agréables par M.
l'Abbé d'Auriol de Lauraguel :
Il fut du Chantre d'Aufonie ,
Et brillant interprête & fortuné rival ;
Le Dieu même du Pinde , en voyant la copie ,
S'étonna de trouver un double original.
140
MERCURE
CONTES de la Reine de Navarre , fervant de
fuite aux Contes de Bocace. 8 vol . in - 12 . petit format
fans figures , brochés , 12 1.; petit format ornés
de 75 figures , brochés , 181. A Paris, chez Laporte ,
Imprimeur- Libraire , rue des Noyers.
Ces Contes font fameux par leur Auteur & par
les imitations nombreufes qu'on en a faites. Pour
compléter le dernier volume , l'Auteur y a joint deux
Contes fort confidérables , traduits de l'Italien du
Lafca . On en a fait tirer quelques exemplaires in- 8°.
pour accompagner la belle Edition du Bocace de ce
format. 8 vol. in - 8 ° . brochés en quatre , ornés de
75 Gravures. Prix , 33 liv.
PHYTONOMATOTECNIE Univerfelle , par M.
Bergeret , Chirurgien . Septième & huitième Cahier
de 24 pag. chacun , & douze Planches , de format
in-folio.
Cet intéreffant Ouvrage fe continue fans interrup
tion. Ce feptième Cahier eft très -bien foigné. On
foufcrit chez l'Auteur , rue d'Antin ; chez Didot le
jeune , Quai des Auguftius ; Poiffon , Graveur ,
Cloître S. Honoré. La foufcription pour le papier
de Hollande eft de 108 liv. , celle en papier ordinaire
, figures coloriées , 54 liv.; celle en papier or
dinaire , figures en noir , 27 liv.
THEATRE d'Ariftophane , traduit en François ,
partie en vers , partie en profe , avec les fragmens
de Ménandre & de Philémon , par M. Poinfinet de
Sivry , Penfionnaire de S. A. S. Mgr. le Duc d'Or
léans , & Membre de la Société Royale des Sciences
& Belles- Lettres de Lorraine. 4 vol. in- 8 ° . A Paris ,
chez Didot jeune , Imprimeur- Libraire , Quai des
Auguftins ; Barrois aîné , Mérigot jeune , Onfroy ,
Barrois jeune , Quai des Auguftins ; & Durand , rue
Galande , hôtel de Leffeville.
DE FRANCE. 141
C'eft pour la première fois que le Recueil des
Pièces de ce fameux Poëte paroît en François. Nous
rendrons compte inceffamment de cet intéreffant
Ouvrage. L'Auteur de cette Traduction a déjà nérité
des fuccès dans ce genre.
NOUVEL Atlas de la Géographie Ancienne , par
M. Bonne , Premier Hydrographe du Roi , avec des
Tableaux hiftoriques & chronologiques des principales
révolutions depuis les premiers Empires connus
jufqu'au moyen âge , fervant d'explication pour
chaque Carte , par M. de Grace , Cenfeur Royal.
Prix , 21 liv . relié en carton .
Cet Ouvrage , demandé & attendu depuis longtemps
du Public , eft même format que l'Atlas Moderne
fuivant la Géographie de feu M. l'Abbé Nicolle
de la Croix , connu du Public , & en eft le
complément, qui fe porte actuellement à cent feuilles.
Il eft digne de l'empreffement du Public. On en
trouvera de reliés enfemble ou féparément , à Paris ,
chez le fieur Lattré , Graveur ordinaire du Roi , rue
S. Jacques , la porte - cochère vis - à - vis la rue de la
Parcheminerie , Nº . 20.
›
On trouve chez le même Artifte un nouveau
Plan de Paris fur la feuille d'aigle d'Hollande , fupérieurement
gravé & lavé comme un très -beau
deffin , dédié à M. de Caumartin , Prévôt des Marchands
, dans lequel on a mis toutes les nouvelles
rues & bâtimens , même projetés . Prix , 7 liv. 4 fols ;
& fur papier d'aigle de France , auffi lavé , 6 liv .
On en trouvera auffi de collés fur toile pour la po
che , avec étui , 9 liv . 10 fols ; comme auffi de
montés fans vernis en bordure dorée , à différens prix .
PARTITION de Chimène ou le Cid , Tragédie
Lyrique en trois Actes , repréfentée devant Leurs
Majeftés le 18 Novembre 1783 , & à Paris , le
142
MERCURE
Février 1784 , mife en mufique par M. Sacchini .
Prix , 24 lv. A Paris , chez l'Auteur , rue Baffe du
Rempart , No. 17 ; & M , Siéber , rue S. Honoré ,
vis-à- vis l'hôtel d'Alig : e . N° . 92.
Nous pafferions les bornes d'un extrait fi nous
voulions remarquer toutes les beautés qui brillent
dans cet Ouvrage. Nous infifterons plus particulièrement
fur les morceaux qui peuvent convenir aux-
Concerts , & peu d'Opéras en contiennent un plus
grand nombre. L'ouverture eft d'un fort bon effet ,
confidérée comme fimple morceau de fymphonie ,
& il n'eft pas bien prouvé qu'une ouverture puille
toujours être autre chofe. Il y a dans le premier
Acte deux cavatines de l'effet le plus délicieux . Celle :
Pardonne à ces lâches combats , & celle : Tout ce
qui peut me rendre heureux . L'air de Chimène : Je
vois dans mon amant , eft de la plus fière expre
fion ; & le duo eft l'un des plus beaux qui foient au
Théâtre. Nous remarquerons encore deux airs
celui de D. Diègue : Bannis un cruel désespoir , &
celui de Rodrigue : D'un jufte combat qui m'honore.
Tous deux font peu d'effet en Scène , le premier
parce qu'il eft contraire à la fituation ; D. Diègue ,
inquiet du danger de fön fils , ne peut s'amufer fi
long-temps à lui rappeler les fervices qu'il en a reçus.
Le fecond , au contraire , infifte trop fur la fituation.
Rodrigue doit-il fe vanter comme il le fait aux yeux
de Chimène , d'avoir donné la mort à fon père.
L'Auteur des paroles a fenti ce défaut ; elles ont été
changées plufieurs fois ; il en eft réfulté une faute
dans l'arrangement des paroles qu'il faut néceffairement
corriger. Au lieu du dernier vers : Mais ......
je nepeux me repentir , rétabliſſez : Mon coeur..... ne
peut fe repentir. Ce n'eſt pas ici le lieu de juftifier
comme nous le pourrions le Compofiteur , de ces
taches légères , il fuffit de dire que ces airs , ou lè
chant eft adroitement lié à l'orcheftre le plus brilDE
FRANCE. 143
〃
-
--- Le
lant , peuvent faire grand plaifir en fociété.
fecond Acte eft prefque tout en Scène. Nous y remarquerons
feulement le récit du combat des Maures ,
& l'air charmant du Roi : Du plus brillant fuccès , fi
bien chanté par M. Lais . Le choeur qui termine cet
Acte eft d'une belle harmonie. Le troifième Acte
offre en foule les morceaux les plus intéreffans. Le
premier : Sans l'offenfer , non tu ne peux le croire , eft
écrit par le Compoliteur de la manière la plus ingénieufe
On retrouve tout le talent de M. Sacchini
dans les airs ou cavatines fuivans : On dira qu'épris
de Chimène : Cruel , veux- tu que ton amante : Ennemis
& rivaux , & c . dont l'effet eft fouvent fi
beau . Toi qui feul peux lire en mon coeur ; & le
charmant rondeau : C'est votre bonté quej'implore ,
trop long peut être pour la Scène où il eft placé ,
mais qui dans les Concerts trouvera toute la grâce.
Cer Acte finit par un fuperbe quatuor , qui , bien
exécuté , doit avoir par- tout le plus grand fuccès .
Nous ajouterons une obfervation en faveur des
jeunes Compofiteurs fur les accompagnemens de M.
Sacchini . Sans qu'ils nuiſent jamais à cette unité de
mélodic tant recommandée par J. J. Rouffeau , il a
l'art de les diftribuer dans les interftices du chant &
fur les tenues , de façon à en remplir les vuides & à
en embellir l'effet . Tantôt fon chant tout à découvert
furnage au milieu du murmure harmonieux
des arpèges ; tantôt toute la mélodie eft dans l'orcheftre
, & le chant coupé comme l'exige l'expreffion
, paroît lui - même être l'accompagnement ; jamais
deux mélodies différentes ne fe croiſent & ne
fe contrarient. Cette manière , au furplus , eft celle de
tous les grands Maîtres ; M. Sacchini eft un de ceux
qui l'ont portée au plus haut degré d'expreffion.
La Partition de Didon le vend à Paris , chez le
Suiffe de l'hôtel de Noailles. Prix , 24 liv . Nous en
parlerons dans le prochain Mercure.
144 MERCURE
JOURNAL de Harpe , par les meilleurs Mattres ,
No. 3 , contenant un petit Air du Barbier de Séville ,
de Paifiello ; Accompagnement de M. Couperin ,
l'aîné ; un du Droit du Seigneur , de M. de S. G.;
un de Didon , de M. de la Planque , & un Noël
varić. Prix , 2 liv . 8 fols.
NUMERO 2 & Numéro 3 du Journal de Clavecin ,
par les meilleurs Maîtres , l'un contenant un Menuet
de M, Taperay , un de Mlle Édelman , un morceau
de M. Couperin l'aîné , & un air de Chimène ; l'autre
, une fymphonie d'Hayden , arrangée par M.
Fodor le jeune Prix , 3 liv. On foufcrit pour ces
deux Journaux , moyennant 15 liv. , pour douze
Numéros , port franc à Paris & en Province , chez
le Duc , au magafin de Mufique , rue Traversière
S. Honoré.
•
Pour les Annonces des Titres de la Gravure
de la Mufique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
TABLE.
EPITRE à Madame ***, l'Eau Médicinale , III
97 Chimène& Rodrigue , Opéra ,
୨୨ Vers à M. de la Harpe ,
Courte Mémoire d'un Amant ,
100
114
Euvres Complettes d'Homère,
122
128
Charade , Enigme & Logo
gryphe ,
Cécilia , premier Extrait , 103
Suite d'Expériences faites avec Annonces & Notices , 137
Académie Roy. de Mufiq. 126
101 Comédie Françoise ,
Comédie Italienne ,
J'AI
APPROBATION.
132
I lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 17 Avril. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
le 16 Avril 1784. GUIDIJ
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 24 AVRIL 1784
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
JULIE , OU LE TRIPLE CHOIX.
DE trois cadeaux qu'il me confie ,
Amour m'a fait diftributeur.
Or , pour complaire au fondateur ,
Cherchons trois fois Nymphe accomplie.
A la plus favante un couplet ,
Un miroir à la plus jolie ,
» Un coeur à la plus tendre amie. »
Ne faut bouger , mon choix eſt fait ;
Amour , je vois entrer Julie .
( Par M. Dorfeuille. )"
Nº. 17 , 24 Avril 1784.
G
146 MERCURE
CHANSON BACHIQUE ,
Sur l'Air : Pour moi je veux donner mon coeur
à la tendreffe.
HOMERE O MÈRE a confacré les vers
A la valeur d'Achille ;
On parle dans tout l'Univers
Du Héros de Virgile ;
De Bourbon les rares vertus
Ont infpiré Voltaire .
Amis , pour l'honneur de Bacchus ,
Chantons le verre .
QUE d'Estaing au char de fon Roi
Enchaîne la Victoire ;
Qu'à l'Anglois il faſſe la loi ;
Qu'il le couvre de gloire :
Pour moi, je n'ai point d'ennemis
Et fije fais la guerre,
C'eft à table avec mes amis ,
A coups de verre.
QUE de Lille , ornant fes jardins-
De Déités champêtres ,
Y place Flore & les Sylvains
A l'ombrage des hêtres ;
J'aime fes deffins bien conçus ;
Mais quelle eft ma colère
DE
147
FRANCE.
Quand je n'y trouve point Bacchus
Avec fon verre ?
QUE Parny fur fon flageolet
Célèbre la tendreffe ,
Que B✶✶ d'un joli couplet
Régale fa mairrefle ;
Peu jaloux de cueillir un jour
Le myrthe de Cythère ,
J'éteins le flambeau de l'Amour
Avec mon verre.
QUE l'audacieux Montgolfier ,
L'honneur de la parrie ,
A l'air ofant fe confier ,
Nous montre fon génie ;
Qu'il plane à fon gré dans les cieux ;
Qu'il brave le tonnerre :
Je vois l'Olympe & tous les Dieux
Au fond du verre.
QUE , fixant des yeux attendris
Sur la trifte indigence ,
Louis rappelle dans Paris
La joie & l'abondance ;
Qu'on vante fon humanité
Aux deux bouts de la terre.
Pour nous , amis , à fa fanté
Vuidons le verre.
Gij
148
MERCURE
AMIS , comme nos bons ayeux ,
Demeurons fous la treille ;
Imitons leurs tranſports joyeux ;
Careffons la bouteille ;
Laiffons Plutus & les Amours
Enivrer le vulgaire :
Le bonheur fe trouva toujours
Au fond du verre.
( Par M. l'Abbé Ch. , à D. )
ÉPITRE A SCARRON.
SALUT , gloire, honneur à Scarron ,
Dont l'efprit joyeux & bouffon
A fu dans une oeuvre burleſque
Faire aimer un Héros grotesque,
Malgré la rime & la raison ,
Dans un temps où le goût des Drames
S'empare de tous les efprits ;
Où l'on ne divertit les femmes
Que par les plus triftes Écrits ;
Où , malgré Momus & Thalie ,
La lugubre Dramomanie
Au parterre trop ennuyé
De cette longue épidémie ,
Infpire plus que la pitié.
* Note de l'Auteur . Cette Épître fut faite en fortant d'um
repréſentation de Dom Japhet d'Arménie.
DE FRANCE. 149
Je préfète ton vieux Cacique ,
Malgré fon ton du bas comique ,
A ces Drames fi larmoyans ,
Où l'on trouve à chaques inftans
Des points..... remplis de pathétique ,
Un long avis qui vous explique
Comment l'Acteur en bien des cas
Doit tenir la tête ou les bras
Pour heurler d'un ton frénétique
De grands mots fuivis d'un hélas ,
Ou d'un.... ah ! cicl.... très-énergique ;
Puis , après bien du remuement ,
Arrive , on ne fait trop comment ,
Une Scène... là .. bien tragique,
Qui finit lamentablement
Une intrigue foporifique.
Adieu ; tels fons les fentimens ,
Scarron , que ton Japhet m'inſpire ;
J'aime cent fois mieux ton délire
Que celui des Auteurs du temps.
( Par M. Bodkin )
Gitj
150
MERCURE
QUATRA I N.
TENDRE Vénus , n'attends plus à Cythère
Ton bel Enfant , volage déferteur :
Un inftant je l'ai vu dans les yeux de Glycère ;
Il fera long- temps dans mon coeur.
(Par M. le Baron de Ginnedèle )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Merveille ; celui
de l'Enigme eft Pion , où fe trouvent På
& ni ; celui du Logogryphe eft Bijouterie ,
où l'on trouve robe , boîte , joie , or , bière,
truie , Tibre ,jour , oie , ortie , route , rouet ,
tour , tube , rue , orbite, Borée , qui.
CHARADE.
UNE voyelle , un livre, un corps imperceptible ;
Voilà mes deux premiers & mon tout très - viſible .
( Par M. Bidaultfils . )
DE FRANCE. 151
ÉNIGM E.
DANS le champ du Dieu Mars on connoît ma
valeur ;
Je ſuis inanimée & j'anime à la gloire ;
Je fais dans les combats voler à la Victoire ;
Et fouvent d'un vaincu ma voix fit un vainqueur .
( Par M. Bouvet , à Gifors. )
LOGO GRYPHE.
SUR mes huit pieds , Lecteur , je fais bien du chémin .
D'hommes entreprenans je règle la conduite .
Voici mes attributs , écoutez -en la fuite ,
Vous me devinerez fans doute avant la fin.
On trouve en moi la figure du monde ;
Une épithète , une difformité ;
Une note de mufique ; un remède apprêté ,
Et dont la forme eft prefque ronde ;
L'ablatif en latin d'un pronom poffeflif ,
Tout auffi bien que fon datif;
Un poiffon excellent à frire.
Adieu , Lecteur , je me retire.
(Par M. H. S. , d'Evreux en Normandie. )
Giv
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
CECILIA , ou Mémoires d'une Héritière ,
par l'Auteur d'Evelina , traduits de l'Anglois.
A Neufchâtel , & fe trouve à Paris ,
ens vol. in 12. , chez Mérigot jeune ,
Libraire , Quai des Auguftins ; & en 4 vol.
in 1122.9
chez Barrois le jeune , Libraire ,
Quai des Auguftins. Second Extrait.
MISS BEVERLEY , plus connue fous le
nom de Cécile , née d'une famille honnête ,
mais point noble, réunit à tous les avantages
de la nature , celui d'une grande fortune ;
elle en eft redevable , prefqu'en entier , au
Doyen de *** , fon oncle & fon tutcur ,
mort il y a peu de temps , & près duquel
elle vivoit depuis quatre ans qu'elle étoit orpheline.
La feule condition impofée à la
jeune héritière , eft que le mari qu'elle fe
choifira prendra le nom de Béverley. On ne
conçoit pas trop cet attachement du Doyen
pour fon nom , qui n'eft ni illuftre ni célèbre
; mais enfin la condition exifte ; & fans
elle , pourroit nous dire.l'Auteur , il n'y auroit
pas cu de Roman.
La perfonne & les biens de Cécile , encore
mineure , font confiés , par l'honnête
Doyen , à trois tuteurs. L'un , M. Delvile ,
homme de qualité , protégera fa pupille ;
DE FRANCE. BT3
l'autre , M. Brigges , riche Négociant , en
foignera la fortune ; le troifième , M. Harrel ,
qui a époufé une amie de Cécile , paroît
n'avoir eté joint aux deux autres que pour
procurer à la jeune orpheline , jufqu'à l'époque
de fa majorité , un afyle agréable dans
une des plus brillantes Maitons de Londres ,
& auprès de fon amie. En effet , fix femaines
après la mort du Doyen , Cecile quitte
Bury , le lieu de fa naiflance , pour fe rendre
à Londres ; & c'est alors que le Roman
commence.
Le plus grand chagrin de la fenfible Miff,
à fon départ , eft de seloigner de Madame
Charton , amie, tincère &.retpectable , que
Cécile regarde , avec raiton , comme une
feconde mere. Elle regrette auffi un M.
Monckton, quelle croir fon ami , & qui ,
en effet , ne le montre , pendant long- tems ,
que fous les apparences les plus favorables.´
La polition où notre Héroïne le trouve
alors , ne lui préfage donc qu'une heureuſe
deftinée. Le Lecteur a d'autant plus de raifons
d'y compter , qu'il reconnoît bientôt
que les deux qualités éminentes de la jeune
héritière fon la modération de caractère &
la jufteffe d'efprit.
Peut être eft ce à l'apparente tranquillité
de cette fituation qu'il faut attribuer l'efpèce
de froideur , qu'au moins en France on a
beaucoup reproché au premier Volume de
cet Ouvrage. Peut être auffi en trouveroit
Gy
154 MERCURE
on la raifon ou l'excufe dans la différence de
caractère des deux Nations.
Les Anglois , qui , en général , ne s'intéreffent
qu'aux gens qu'ils aiment , & n'aiment
que les gens qu'ils connoiffent , permettent ,
exigent peut être que l'Auteur d'un Roman.
commence par leur faire connoître les perfonnes
avec qui il va , pour ainfi dire , les
forcer de vivre pendant quelque temps . Au
moins voyons - nous que cette marche eft
prefque généralement adoptée par les meilleurs
Romanciers de cette Nation . En Fran-
, au contraire , où d'ordinaire le fentiment
précède la reflexion ; où , prefque toujours ,
c'eſt par les événemens qu'on s'intéreffe aux
perfonnes , & non par les perſonnes aux
événemens ; où le plaifir le plus néceffaire eft
d'être au moins diftrait quand on ne peut
pas être ému ; où le défaut d'habitude de vivre
avec foi , fait qu'on fe livre fi facilement
aux autres ; on veut , avant tout , être intéreffé
, & , même en lifant Richardfon , prefque
tout Lecteur François eft tenté de laiffer
là les perfonnages pour aller s'informer de
leurs aventures.
Perfonne , peut être , n'a le droit de prononcer
entre ce goût différent de deux Nations
; mais que l'Auteur de Cécilia , écrivant
en Angleterre un Roman pour les Anglois
, ait fuivi la méthode Angloife , on re
peur guères lui en faire un reproche. Seulement
nous aurions defiré ne trouver dans ce
Roman que des perfonnages , finon récefDE
FRANCE.
faires , au moins utiles à l'action . Nous fou
haiterions auffi que dans cette foule de portraits
, on n'eût pas à reprocher à quelquesuns
de ne montrer que des individus & non
des caractères . Toutefois ces personnages ,
quoiqu'epifodiques , forment une galerie de
tableaux prefque tous tracés de main de
maître , & nous croyons devoir les indiquer
à nos Lecteurs.
Telles font deux jeunes perſonnes , Mlles
Larolles & Léefon , toutes deux également
dépourvues d'idées ; l'une qui , babillarde de
bonne-foi , débite à tout venant , avec autant
de profufion que de confiance , tcujours
les chofes les plus futiles , & fouvent
celles les plus ridicules ; l'autre qui , filencicufe
par dédain & non par modeftie , ennuie
tour-à- tour les uns par fon filence &
les autres par fon babil . Telle eft encore une
Miladi Pemberton , chez laquelle l'efprit
les talens , & même les grâces font entièrement
déparés par l'inconfidération , la médifance
, & fur- tout l'envie de donner des
ridicules ; un Capitaine Aresby , modèle de
la fauffe élégance , & qui a tout d'un petit
maître , excepté les grâces ; M. Gofport , ob
fervateur malin , & railleur plein de fineffe ;
un Morrice , complaifant vil , & fâcheux indifcret
, vai parafite de fociété , toujours
porté à une familiarité indécente , parce
qu'aucun refpect ne lui eft connu , & toujours
prêt à rentrer à fa place , parce qu'aucun
mepris ne lui eft étranger ; enfin un M.,
"
G vj
156 MERCURE
Meadows , que nous avons cru d'abord une
caricature exceffive de ce qu'on appelle en
France les Blafés , & que nous avons appris
avec étonnement , n'être que la peinture
fidelle d'un ridicule exiftant en Angleterre.
Ces portraits acceffoires ont au moins le
mérite d'être vrais & piquans ; mais nous
croyons que l'Auteur auroit pu en fupprimer
quelques autres moins faillans , & qui ,
felon nous, ne font qu'embarraffer l'action &
retarder la marche du Roman. Il eft jufte de
remarquer en même- temps que dans le projet
de raffembler cette grande foule autour
de fon Héroïne , Miff Burney a parfaitement
choifi le lieu de la fcène.
L'intéreffante Cécile , que nous avons trop
long- temps perdue de vûe , eft venue s'établir
chez M. Harrel , l'un de fes tuteurs. Ce
M. Harrel eft un de ces hommes que l'on
rencontre fi fréquemment dans les grandes
villes. Uniquement occupé de fon plaifir , ne
comptant jamais avec lui même , ne connoiffant
le prix de l'argent que par la difficulté
qu'il éprouve quelquefois à s'en procurer
, & la valeur des engagemens que par
la facilité qu'il y trouve pour tromper des
créanciers crédules. Sa femme , aufli peu
fenfée que lui , n'a jamais fongé aur lendemain
que pour s'affurer qu'un prétendu plaifir
en rempliroit le vuide. On juge bien
qu'un pareil ménage a bientôt dérangé la
plus brillante fortune ; que les gens fages &
honnêtes ont abandonné une maifon où tout
DE FRANCE. 157
refpire le défordre ; & qu'on n'y rencontre
plus que cette foule d'originaux que Miff
Burney s'eft aufée à peindre. C'eſt là que
Cécile eft ennuyée chaque jour par un plaifir
nouveau. L'affemblée , le bal , l'Opéra ,
tout fe fuccède , & tout fournit à l'Auteur
des tableaux qui , comme les portraits indiqués
ci- deffus , ont le mérite d'être bien
peints & le défaut d'être inutiles : fi pourtant
on peut , fans trop de févérité , trouver inutiles
des defcriptions très agréables placées
dans un Ouvrage d'agrément.
Cependant notre jeune héritière fixe
bientôt l'attention des hommes qui l'entourent.
Ils favent qu'elle peur , qu'elle doit
difpofer de fa perlonne & de fa fortune ; &
tous eſpèrent une préférence que fi peu méritent
d'obtenir.
Un feul d'entre eux , M. Arnot , frère de
Mme Harrel , paroît fentir qu'une honnêteté
parfaite , & un amour plus vrai que féduifant
, peuvent plutôt excufer qu'appuyer les
prétentions auprès de l'aimable Cécile, & il
fe tient toujours à une diftance refpectueufe
dont il nous femble que le Lecteur même
lui fait gré. Mais les autres , avec moins de
délicateffe, ont moins de modeftie. Un Chevalier
Floyer fur tout , a calculé que le
moyen le plus sûr de devenir poffeffeur des
biens & de la perfonne de Cécile , étoit de
l'acheter de fon tuteur. On connoît affez àpréfent
M. Harrel pour être sûr qu'il accepte,
avec empreffement , un marché qui
-
158
MERCURE
lui procure de l'argent , & ne lui coûte que
des promeffes. Auffi eft ce en vain que Cécile
rejette la propofition de ce mariage ; M.
Harrel diffimule ce refus , encourage l'efpoir
du Chevalier , & tous deux , de concert ,
font tranfpirer dans le Public que ce mariage
eft convenu. Le tuteur efpéroit par- là
forcer le confentement de fa pupile , dont
la modeftie craindroit jufqu'à l'air d'une
rupture ; & le Chevalier cédoit à un mouvement
de vanité affez ordinaire à ceux qui ,
comme lui , n'ont ni efprit ni délicateffe.
Un événement arrivé à l'Opéra aidoit à ce
projet. Le Chevalier Floyer y avoit pris querelle
avec un M. Belfied , que nous aurons
occafion de connoître par la fuite , & qui
pour lors donnoit la main à Cécile. La fenfible
perfonne s'étoit troublee , avoit jeté des
cris , Hommé le Chevalier , & fupplie qu'on
féparât les deux adverfaires ; & le Public
malin aveit vû ou voulu voir dans cette
émotion fi naturelle , l'effet d'un intérêt plus
tendre.
Si Miff Beverley fe laiffe quelquefois entraîner
dans le tourbillon des plaifirs bruyans ,
ce n'eft jainais fans regretter le temps qu'elle
y perd ; celui dont elle peut difpoler eft ,
ou employé à des lectures utiles , ou confacré
à l'exercice de la bienfaifance , fa vertu
favorite. Elle a pour guide en ce genre un
M. Albany , perfonnage plus extraordinaire
que bien conçu . Libertin dans fa jeuneffe ,
devenu fou par fes remords , il eſt reſté
DE FRANCE. 159
finon maniaque , au moins extrêmement bizarre
; en forte qu'il eft fouvent difficile de
juger fi fa conduite eft l'effet de la vertu ou
de l'aliénation de fon efprit. Il en eft de
même de fes difcours ; fouvent ce n'eſt qu'un
déclamateur importun , fouvent auffi il devient
éloquent , & quelquefois il eft fublime.
C'eft fous la conduite de cet homme
étrange , & uniquement pour faire l'aumône
, que Cécile arrive chez Henriette Belfied
. Notre Héroïne eft loin de penfer alors
que l'infortunée pour laquelle on follicite fa
charité, eft foeur de ce même M. Belfied , qui ,
peu de jours auparavant, lui donnoit la main
à l'Opéra , qui s'étoit en quelque forte battu
pour elle , & qui avoit été affez grièvement
bleffé. Mais Henriette n'a befoin d'aucune
recommandation. Sa jeuneffe , fa candeur ,
fa fierté modefte , ce charme de l'honnêteté,
qui ne manque jamais fon effet fur les âmes
dignes de le fentir , tout intéreffe Cécile ;
elle ne s'obtine point à offrir des fecours
qu'on refufe fans les rejeter ; elle fent qu'il
faut quelquefois acheter le droit d'être bienfaiteur
; & déjà commence , entre les deux
jeunes perfonnes , une amitié vive & tendre.
qui ne cédera pas même enfuite aux riva
lités de l'amour.
Si le zèle charitable de Cécile avoit toujours
befoin d'être excité par les difcours
énergiques d'Albany , on pourroit la croire
plutôt docile que bienfaiſante ; mais elle
160 MERCURE
fait à elle feule trouver & fecourir les malheureux.
De ce nombre eft une femme ,
mère de cinq enfans , & créancière de M.
Harrel , réduite à la mendicité faute de pouvoir
obtenir de lui le payement d'une dette
légitime. C'eſt à cette aventure que Cécile
doit la première connoiffance du dérangement
de fon tuteur , & celle du peu de foin
qu'il prend pour y mettre ordre. Bientôt elle
s'apperçoit qu'il eft fouvent réduit aux plus
fâcheux expédiens , & que jamais aucun ne
lui répugne. Tantôt elle en eft le témoin &
tantôt la victime. Mais fi la bonté naturelle
de Cécile ne lui permet pas toujours de re
fufer les demandes de M. Harrel , elle ne fe
diflimule point qu'en les accordant , elle n'eft
que foible , & non pas généreufe ; & c'eft
pour fuppléer à la force qui lui manque ,
qu'elle prend le parti de s'aider des confeils
de fon ami M. Monckton.
Ce M. Monckton eft un fourbe adroit ,
qu'on peut , en quelque forte , regarder
comme le mauvais génie de Cécile. Jeune
mari d'une vieille femme qu'il n'a épousée
que par intérêt , il ne voit pas , fans un vif
regret , que s'il étoit encore libre , il lui feroit
poffible , & peut être facile de pofféder
Cécile & fa fortune . Il fe complaît dans
l'idée que la mort de fa femine le délivrera
bientôt de cet esclavage ; & toujours plein
de fes projets , tous fes confeils tendent à
empêcher la jeune héritière de difpofer ni
de fun coeur ni de les biens. Auffi , quand
-
DE FRANCE. 161
Cécile lui raconte ce qu'elle a fait , ce qu'elle
craint encore de faire pour M. & Mme
Harrel , il emploie , avec autant de faſte que
de fineffe , les avis & les procédés de l'amitié
la plus prudente & la plus active. Tous deux
conviennent que le plus sûr moyen de réfifter
aux follicitations indifcrettes de ce couple
prodigue , eft de leur ôter l'occafion de
les renouveler fans ceffe ; & pour y parvenir,
de changer de domicile.
Mais il falloit choifir entre les deux autres
tuteurs , M. Briggs & M. Delvile. M.
Monckton n'hésite pas à fe déclarer pour M.
Briggs. Ce n'eft pas que ce Briggs ne foit un
avare bas & fordide , avec lequel la dernière
des Servantes fe trouveroit malheureufe
d'être obligée de vivre ; ce n'eft pas non plus
que M. Monckton l'ignore ; mais que lui
importe ? Cécile n'époufera pas M. Briggs ,
M. Briggs ne ruinera pas Cécile , & M.
Monckton n'oublie jamais qu'il peut devenir
veuf.
Le choix de M. Delvile n'eft pas non plus
fans inconvénient . Sa hauteur exceffive palle
les bornes du ridicule ; elle eft même plus
qu'un défaut , puifqu'elle éteint en lui tout
autre fentiment que celui de fon importance.
A la vérité , Mme Delvile , fans être
tout à fait exempte de fierté , rachette cette
légère imperfection par tant de qualités aimables
, que Cécile fe trouveroit heureufe
de paffer fa vie avec elle ; mais le grand , le
véritable obftacle , eft Delvile Mortimer ,
162 MERCURE
le fils de la maifon . M. Monckton avoit facilement
remarqué que ce jeune homme
avoit tous les agrémens , toutes les vertus
néceffaires pour plaire à Cécile ; & Cécile
avoit fait la même remarque que M. Monckton.
Une louable délicateffe retenoit la jeune
Miff, l'intérêt de M. Monckton le rendoit
éloquent & fertile en raifons. Celle - ci fut
ébranlée , & même vaincue un inftant ; mais
la vûe de l'habitation que M. Briggs lui deftinoit
, & le genre de vie auquel il vouloit
l'affujétir , la décidèrent enfin à abandonner
ce projet. Il fut réfolu qu'elle habiteroit à
l'avenir chez M. Delvile.
Miff Beverley fit part de cette réfolution
à M. Harrel , & cette nouvelle fut pour lui
le coup le plus terrible. Il n'avoit pas encore
tiré de fa pupille tout le parti qu'il en avoit
efpéré , & ce départ imprévu lui ôtoit trois
reffources difficiles à remplacer. On le rappelle
qu'il avoit vendu , en quelque forte , le
mariage de Cécile au Chevalier Floyer. Il
avoit fait depuis le même marché avec un
M. Marriot, & en avoit touche le prix ; enfin
il avoit fouvent affuré la foule de fes créan
ciers , que fa pupile avoit promis de les fatisfaire
tous , auffitôt qu'elle feroit majeure . Il
fentoit que la retraite de Cécile alloit tout
perdre; mais la préfence même ne pouvoit
plus rien empêcher , le moment étoit venu.
Nous invitons ces gens brillans & prodigues
qui fe ruinent & s'endettent avec tant
de gaîté , à lire dans l'Ouvrage même la fuDE
FRANCE. 163
perbe fcène qu'offre la fin tragique d'Harrel.
Nous nous bornons à l'indiquer ici , dans la
crainte d'affoiblir ce morceau , digne du talent
le plus diftingué. Nous oferons cependant
reprocher à l'Auteur de l'avoir coupé
par un fouper , dont une partie des détails
nous a paru de mauvais ton & de peu d'intérêt.
Ceux qui ont lû l'Ouvrage ſe reffou
viennent que ces événemens fe paffent au
Vaux- hall ; & fans doute ils auront remar
qué comme nous avec quelle heureufe
adreffe Miff Burney ramène l'attention de
fes Lecteurs fur l'Héroïne du Roman , & les .
prepare aux fentimens qui vont l'occuper
toute entière.
C'eft au milieu de l'effroi que la mort
d'Harrel vient d'imprimer à Cécile , c'eft
dans le pénible embarras des foins qu'elle
fe donne pour éloigner Mme Harrel de ce
fpectacle d'horreur & de défolation ; c'eſt
encore dans la crainte où elle eft d'une querelle
prête à s'élever entre deux rivaux , &
dont elle eft le fujet ; c'eft au milieu de ces
fentimens tumultueux , que la fenfible Miff
apperçoit le jeune Delvile , & s'écrie vivement
: "Oh ! nous fommes en sûreté. Nous
croyons pouvoir dire que celui qui ne fera
pas frappé de cette exclamation fi fimple
en apparence , n'aura jamais connu l'amour.
19
Delvile mmène en effet Cécile & fon imprudente
mais malheureuſe amie . Tous trois
arrivent à l'hôtel de Delvile , où il étoit con❤
yenu que l'intéreffante héritière devoit de
164
MERCURE
meurer à l'avenir. Là , fes premiers momens
font employés aux foins que réclame la fitua
tion de Mme Harrel . Pendant ce temps , le
prudent M. Monckton , qui ne ceffe de
veller fur les intérêts de fa jeune amie ,
parce qu'il efpère toujours qu'ils deviendront
les fiens , s'empreffe de réparer l'imprudence
qu'elle a commiſe en contractant ,
à la follicitation d'Harrel , des dettes ulurailes
avec un Juif, & la délivre de ce créan
cier dangereux. Alors commence un nouvel
ordre d'evenemens qui , plus intéreffans
pour le Lecteur , font aufli ceux qui font véritablement
le deftin de notre Héroïne.
En réflechiffant fur la pofition de Cécile
au milieu de la fociété de M. Harrel , nous
fommes fâchés de la voir fi généralement
mal entourée. Il nous femble fur- tout qu'elle
y perd le mérite qu'elle auroit pu avoir à
diftinguer & préférer le jeune Delvile , dont
tous les rivaux font plus ou moins ennuieux
ou ridicules . Nous aurions defiré , par exemple
, que le Chevalier Floyer joignît à fon
peu d'efprit & de délicateffe , l'habitude &
le talent de la féduction , ce qui ne nous
paroît pas du tout incompatible. Ce n'eſt
pas que nous fouhaitions voir reparoître ces
fubtilités de la fcélérateffe , devenues triviales
aujourd'hui , & que le Peintre de
Lovelace a fu feul ennoblir ; mais nous
croyons qu'il feroit utile & facile de montrer
combien on peut aisément fe jouer de
tous ces féducteurs prétendus fi redoutables ,
DE FRANCE. 165
en n'employant contre eux que les feules
reffources de l'honnêteté & de quelque juſteffe
d'efprit. Nous voudrions enfin qu'après.
les avoir combattus avec les armes de l'indignation
qu'ils font accoutumés à braver ,
on effayât celles du ridicule , plus faites pour
les intimider. Nous defirerions fur tout que
ce triomphe fût remporté par une femme ,
& Miff Burney nous en paroît digne . Si
quelque jour elle entreprend cet Ouvrage
nous ignorons , à la vérité , quel mérite on y
trouvera en Angleterre ; mais nous croyons
pouvoir l'affurer qu'il ne fera pas inutile en
France.
( Par M. C. de L. )
La fuite à un autre Mercure.
>
RECUEIL de Plaidoyers & de Difcours
Oratoires , pour fervir de modèles aux
jeunes gens , & propres à les former à
L'Eloquence en général , & à celle du Barreau
en particulier. Tome Ier , contenant
les Plaidoyers & Difcours du R: P..
Geoffroy , de la Compagnie de Jéfus ,
Ancien Profeffeur de Rhétorique. Prix ,
3 liv. le Vol. relié. A Paris , chez Nyon
l'aîné , Libraire , rue du Jardinet , quar-.
tier S. André- des- Arcs.
Six Plaidoyers , deux Difcours Oratoires,
un Difcours de réception Académique , des
166 MERCURE
Réflexions fur l'Efprit Académique , Réfle
xions hafardées fur lafineſſe d'esprit & la délicateffe
des fentimens.
Dans chacune des matières , un ordre de
divifion bien établi , un ſtyle quelquefois
brillant , mais quelquefois auffi négligé &
monotone des redondances ; un ton d'énergie ,
mais ſouvent emphatique ; quelques moyens.
heureux , beaucoup de foibles , des invectives
puériles entre les compétiteurs , de
froides ironies , de fréquens farcafmes , des
fubtilités purement fcholaftiques , des lieux.
communs , quelques incorrections , même de
langue; quelques détails bien fentis & bien
préfentés ; des peintures vives & fidelles ;
des caractères & des traits fortement prononcés
; des rapprochemens ingénieux ;
quelques obfervations fages , quelques réflexions
philofophiques , qui ont d'autant
plus de mérite , qu'elles n'ont pas l'appareil
philofophique ; ce ne font pas des apoftrophes
fententieufes , mais des maximes
fenfées , fondues par le ftyle & la tournure
de la phrafe , dans le difcours même , & ,
pour ainsi dire , miles en actions ; art qui
paroît oublié aujourd'hui , & dans lequel
l'inimitable Racine a fur tout excellé. Voilà
ce que préfente ce Recueil.
+ Le Difcours du Poëte , une partie de celui
du Sculpteur , dans le Plaidoyer où il s'agit
de déterminer quel eft le talent le plus utile à
la gloire du Prince ; un Difcours pour les
DE FRANCE 167
Orphelins ; le Difcours Préliminaire du Juge
dans le Plaidoyer des Legs faits en proportion
des caractères de l'amitié ; la première & la
deuxième partie du Difcours d'Ergazomène ,
qui a établi différentes Manufactures , & la
deuxième partie du Difcours pour Eulimène ,
qui a conftruit un port , dans le Plaidoyer
dont le fujet eft : Des fervices rendus à
l'Etat, quels font les plus utiles ? Tels font
les objets que nous regrettons de ne pas pou.
voir mettre ici en entier fous les yeux du
Lecteur.
93
" On s'imagine peut- être ( dit l'Avocat
des Orphelins au commencement de la
deuxième partie de fon Difcours ) " qu'ayant
» à vous expofer les fuites funeftes d'un
abandon général , je vais vous repréſenter
» mes Pupilles couchés fous un miférable
» toît , dépourvus de nourriture , abattus ,
defféchés , languiffans , prêts de fermer
» pour toujours des yeux qu'ils ont à peine
» ouverts à la lumière ..... C'eft l'image naturelle
de l'état où fe trouvent plufieurs-
» de ces pauvres enfans. Mais , &c. Cette
tournure eft véritablement de l'art du bon
Orateur. De - là , paffant aux dangers moraux
auxquels font exposés ces malheureux
enfans : « Nos pupilles , dans l'abandon où
» ils font , ne demeureront pas feulement
» fans inftruction qui puiffe les porter au
» bien , mais ils recevront encore dans leur
efprit & dans leur coeur toutes les femen-
»
168 MERCURE
ور
و ر
33
» ces du mal : errans fans guide , par -tout
» où la néceflité les conduira , ils feront expofés
à voir , à entendre tout ce qui peut
» corrompre les moeurs ; & dans le temps
qu'ils ouvriront la main pour recevoir
quelque foulagement à leur misère , leurs
» yeux , leurs oreilles , leurs coeurs feront
" encore plus ouverts pour admettre les
poifons les plus funeftes à leur inno-
» cence. On les verra courir de rue en rue
» fans frein & fans pudeur , porter par- tout
leurs plaintes , & recueillir par tout les
yices , comme on voit un torrent formé
» par des pluies d'orage , rouler ſes eaux
vagabondes avec un murmure plaintif,
» & ramaffer toutes les ordures qu'il ren-
» contre fur fon paffage.
23
>>
و د
ور
"
"
*
» Mais je veux que nos orphelins renon-
» cent de bonne heure à cette vie errante ,
» libertine & licentieufe ; je veux que pour
l'éviter , ils fe choififfent des maîtres dont
» ils fuivent fidèlement les volontés & les
» pas. Leur innocence , hélas ! en fera- t'elle
plus à couvert ? En s'attachant à leurs
propres paffions , ne fe livreront- ils pas à
» celles d'autrui ? Car à quoi n'engage pas la
" misère ? A onoi ne force pas la néceffité
» cerre maîtreffe impérieufe qui ne recon-
"
noît point de loi qui fait la loi , & qui
» eft à elle même fa propre loi ? Que ne
» fera r'elle pas omettre ou commettre à
» ces malheureux elclaves pour mériter les
bonnes
DE FRANCE. 169
30
""
"
bonnes grâces de leurs maîtres ? A quels
crimes refuferont ils de fe prêter ? De
quelles injuftices , de quelles violences ,
de quels attentats , de quelles abominations
me deviendront ils pas les compli
» ces , les miniftres , & peut- être les au-
» teurs ? En dis je affez ; & faut - il que je
» dévoile à vos yeux tous ces myſtères d'iniquité
, où l'on employera la main vénale
» & mercenaire de nos pauvres pupilles ?
Faut - il que je perce dans l'avenir , & que
je vous faffe envifager tous les défordies
» où pourront tomber , tous les maux que
» pourront faire en particulier ou en public
les malheureux difciples de l'indigence ,
» formés dans la trifte ecole de la néceflité !
" Mais ne les voyez vous pas déjà , tous ces
» maux ? Et ces enfans , aujourd'hui fimples
» & innocens , ne s'offrent - ils pas à vous
» inftruits au crime dans un âge plus
avancé , & devenus criminels fitêt qu'ils
pourront l'être. Ce tableau nous a paru
fi bien fait, & d'une telle vérité , que nous
nous ferions crus coupables d'ingratitude
envers l'Auteur , d'en avoir omis un feul
trait.
33
ן כ
N
n
r
»
Il en eft ( dit Phomine , ami fage & de
" bon confeil ) des avis falutaires comme de
» ces remèdes fouverains contre les mala-
» dies les plus dangereufes . Que de prépa-
» rations , que d'ailaifonnemens pour les
faire recevoir & pour en diffimuler l'a-
Nº. 17 , 24 Avril 1784.
ور
"2
H
170
MERCURE
» mertume !..... Que d'oppofitions l'efprit
» ou le coeur humain n'apporre t'il pas ?....
» C'eft fouvent libertinage de coeur ou d'efprit.
Nous voulons penfer à notre ma-
و ر
"
nière , fans être contredits ; nous voulons
» fuivre nos penchans fans être contrariés.
» Nous nous aimons trop , ou plutôt nous
» ne nous aimons pas affez pour fouffrir
qu'on redreffe nos idées ou qu'on réprime
" nos paffions. » Ce fragment feul ſuppoſe
une grande connoiffance du coeur humain ;
tout le morceau dont il fait partie eft écrit
de la même manière.
ود
ود
"9
A
L'apologie des Manufactures nous a paru
un morceau achevé. Il eſt ainfi terminé :
» voir leur vive allégreffe , ( des Ouvriers de
l'un & de l'autre fexe , employés dans les
manufactures ) à entendre leurs chants mé-
» lodieux , on croiroit vivre dans ces heu-
» reux fiècles de la fimple antiquité , où les
femines & les filles Grecques travailloient,
la laine dans des appartemens féparés des
hommes , & adouciffoient leur folitude
» par la naïveté de leurs chanſons.... C'eft à
» des hommes robuftes que j'ai ( c'eft Erga-
» zomène qui parle ) confié les métaux pour
» les purifier , les amollir , les rendre mal-
» léables , fouples & propres à toutes fortes
» d'ouvrages. C'eft à des peaux dures que
j'ai donné les cryftaux à polir , juſqu'à ce
» que leur furface , parfaitement unie ,
» rende avec fidélité les objets qu'on leur
préfente. C'eft à des bras nerveux que j'ai
"
"
DE FRANCE. 171
33
"
remis la façon des toiles ferrées , des draps
épais , & de tous les tiffus qui deman-
" dent à être frappés avec plús de force. »
Ce tableau intéreffant des Manufacturiers ,
par l'oppofition ingénieufe & vraiment pittorefque
qu'il préfente , nous rappelle ,
malgré la différence des genres , cette peinture
fi charmante d'Horace :
Jam Cytherea choros ducit Venus imminente lunâ ;
Junita que Nymphis gratia decentes
Alterno terram quatiunt pede : dùm graves Cyclopum
Volcanus ardens urit officinas.
Après avoir décrit de la manière la plus
touchante l'état déplorable de ces Ouvriers
avant l'établiſſement des manufactures , réduits
, par leur inoccupation , à l'indigence
la plus affreufe , mendiant de tous côtés ,
accufant le ciel d'injuftice , la patrie d'ingratitude
, & les hommes d'inhumanité. « Tâ-
و د
"
chions nous continue Ergazomène ) de
réprimer les plaintes de ces malheureux ,
» les rendions - nous coupables de leur mi-
» sère ? En faifions - nous tomber le repro-
» che fur leur oifiveté ? Pourquoi , nous di-
» foient ils , ajoutez- vous l'infulte à nos
», malheurs ? Donnez- nous des travaux ,'
quelque durs qu'ils foient , & nous ne
" vous taxerons plus d'infenfibilité ; occupez
» nos mains , & elles ne demanderont plus
" votre affiftance . »
Le Difcours fur l'utilité des différens ca-
Hij
172 MERCURE
ractères dans la Société , n'eft qu'une férie
de réflexions très ordinaires. L'Auteur a
mieux réufli fur le goût dans les Ouvrages
d'efprit. Ce fujet nous a paru bien fenti ,
bien préfenté , bien traité & bien écrit . I y
a de l'art dans le Difcours de réception Académique
, dont le ftyle eft d'ailleurs impofant
& affez foutenu ; mais cet art eft avec
tout fon appareil . On y trouve un parallèle
feduifant entre Lyon & Athènes , mais qui
ne paroît pas exactement jufte . On feroit
quelquefois tenté de prendre pour des inju
res les Réflexions fur l'Esprit Académique ,
malgré le ton de flatterie qui y règne . Celles
qui terminent le Recueil , fur la fineſſe d'efprit
& la délicatefle des fentimens , font réellement
, ainfi que le titre l'annonce , un peu
hafardées.
Malgré les reproches qu'on peut faire à
ce Recueil , nous n'en conviendrons pas
moins qu'il offre un choix heureux dans
les fujets qui y fout traités , & qu'il a d'ailleurs
le mérite particulier de préſenter ,
fous des conleurs & fous un mafque qu'on
feroit tenté de croire empruntés , des idées
& des objets de la plus grande utilité , ainfi
qu'on a pu le remarquer dans le compte que
nous venons de rendre ; & il y auroit là un
art dont on ne pourroit que favoir un gré
infini à l'Auteur & à l'Éditeur ; çar , i le
plus fouvent nous n'agiffons pas , ce n'eft
pas que notre ignorance nous plaife , & que
nous haïffions l'inftruction en elle - même;
DE FRANCE 173
mais nous la fuyons prefque toujours , lorfqu'avec
un ton de maître on a l'air de vouloir
les donner à titre dè leçon.
Ce Volume fera fuivi d'un autre , & peutêtre
de deux dans le même genre , où l'on
trouvera plufieurs Plaidoyers des PP. Porée
& la Sante , qui n'ont jamais vû le jour.
IDEE du Monde , ou Idées générales des
chofes dont un jeune homme doit être inf
truit : Ouvrage curieux & intéreffant ,
orné de neuf planches en taille douce ; par
M. A. T. Chevignard de la Pallue , Écuyer.
Nouvelle Édition , confidérablement augmentée
, & enrichie des obfervations &
des expériences les plus récentes. A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur- Libraire de
la Reine , rue des Mathurins , hôtel de
Clugny. 2 vol. in- 12 . Prix , 6 liv . rel .
CET Ouvrage , qui contient environ 1200
pages , eft bien conçu & bien exécuté ; &
nous ne pouvons qu'applaudir à l'approbation
du Cenfeur , qui dit que l'Auteur paroît
y avoir rempli le louable objet qu'il
avoit en vue , d'être utile à fes Concitoyens.
Son Livre , ajoute t'il , peut être regardé
comme une Encyclopédie des principales
connoiffances néceffaires à tout homme qui
fréquente la Société ; & , comme rel , nous
croyons qu'il fera favorablement accueilli du
Public. La Préface eft pleine d'excellens principes
, & annonce la modeftie de l'Auteur,
Hüj
174
MERCURE
L'Avertiffement qui fuit expofe les objets
traités d'une manière nouvelle.
L'Auteur a renfermé dans ce Livre tout
ce qu'il eft néceffaire de ſavoir , pour avoir
une idée jufte des différentes parties qui compofent
l'Univers , & il donne des principes
clairs pour l'étude de la fcience de la Nature.
Nous ne pouvons en rendre compte
que d'une manière très abrégée. Le fyftême
de l'Auteur rend raifon du mouvement apparent
de rotation du foleil & de fes taches.
Il repréfente le foleil comme dépourvu de
lumière & de chaleur. La lumière feroit
inutile dans des globes qui ne font point fairs
pour être habités . Elle eft répandue dans les
planètes , & devient active par la préſence
du foleil ou du feu ordinaire. La chaleur
des planètes fe dilate à l'afpect du feu du
foleil. Tous les globes n'ont entre eux aucune
communication fuivie , & font mus
dans un vide abfolu. Ces détails nouveaux
doivent être lûs dans le Livre même . On
voit avec plaifir la defcription du miroir de
M. de Buffon & des verres de l'Académie.
Les détails fur la pefanteur , l'attraction , les
cycles , les épactes , les heures italiques , chinoifes
, &c. font très - curieux. L'Auteur fait
un tableau du globe terreftre & de ce qu'il
contient , & donne une explication du
déluge. L'article des pays froids eft extrêmement
curieux. Il explique les aurores boréales
& les comètes d'une manière nouvelle.
L'article de l'aimant contient un apperçu
DE FRANCE. 178
fur la caufe de fa direction vers le nord.
L'Auteur rend enſuite raiſon , fuivant fon
fyftême , des effets du froid & de la chaleur.
Il fait valoir fon fentiment contre l'opinion
commune fur la mer méditerranée & fur les
autres mers intérieures . Les defcriptions de
volcans , de tremblement de terre , des montagnes
des Cordilières , & d'une tempête ,
terminent le premier volume. Dans le fecond
volume , l'Auteur parle des Nègres &
de la caufe de leur noirceur , & donne des
notions claires & précifes fur les perles , les
pierres précieuſes , les métaux , le danger
du cuivre & du plomb , la falubrité de
l'étain , les minéraux , les mines , les glaces ,
les fels , & c. Tous les termes de ſciences ou
dérivés du grec font expliqués en notes , &
le Livre eft terminé par une table des matières
qui en fait un Dictionnaire très - commode
& très utile. Sans prononcer fur toutes
les opinions que renferme cet Ouvrage ,
nous croyons qu'il peut être fur- tour utile
aux jeunes gens dont on veut former l'efprit
& le coeur.
Hiv
176 MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
L'ES Concerts de cette quinzaine ont attiré
beaucoup d'affluence , quoique privés du ſecouis
des Virtuofes étrangers . Le Directeur ,
toujours plus zele pour la gloire des Arts
que pour fon propre intérêt , avoit fait d'inutiles
efforts pour s'en procurer. Il femble
que le Public lui ait fu gré de fes intentions ,
& l'ait voulu confoler de fes regrets , en fe
contentant de talens déjà connus , & qu'il
eft à portée d'applaudir chaque jour . Mile
Paradis eft la feule Artifte dont notre Nation
ne puiffe pas fe glorifier. Cette habile
Clavecinifte eft véritablement bien étonnante.
Avengle depuis l'âge de deux ans , il
eft inconcevable à quel point de perfection
elle a porté la connoiffance de ſon inftrument.
Il n'eft pas douteux que la privation
d'un fens n'influe fur la délicateffe des autres
; mais quand on fonge à la néceflité où
elle eft de charger fa mémoire d'une infinité
de petits détails que la feule infpection de
l'oeil rend fi facile , on ne fait ce qu'on doit
adınirer le plus de la perfection de fon jeu ,
ou des efforts & de la patience qu'il lui a
fallu pour l'acquérir. On ne connoît point
DE FRANCE. 177
fur le clavecin d'exécution plus nette , plus
précife & plus finie . Ses Concertos , qui font
de M. Hozeluck , fon Maître , ont paru trèsbien
faits , & d'un goût auffi agréable qu'original.
M. Graeff s'eft fait entendre fur la
flûte , & a fait beaucoup de plaifir . Son embouchure
eft agréable , forte & moelleufe ,
fon exécution nette & pourtant rapide. M.
de Vienne , qui avoit déjà mérité des applaudiffemens
fur ce même inftrument , en a obtenu
de nouveaux fur le baſlon . Ce n'eft pas
louer médiocrement M. Lepin , que de dire
qu'il a fait plaifir fur le clavecin après Mile
Paradis. Nous ne répéterons point les éloges
donnés tant de fois à M. Michel , ainfi qu'à
M. & Mme Krumpholtz , qu'on ne fe laffe
jamais d'entendre ; mais nous ne pouvons
nous empêcher de revenir fur ceux qui font
dûs à M. Duport. On connoiffoit la pureté
de fa manière , la force & la jufteffe de fes
fons , la délicatefle & la légèreté de fa touche
; en un mot , le fruit précieux de fon
jeu ; mais il femble avoir furpaffé la perfection
même , particulièrement Vendredi , par
une âme & une expreffion qui ne paroiffoient
guères pouvoir s'allier à tant de quas
lités réunies. C'étoit un fpectacle bien inté
reffant , & auquel le Public a paru bien fenfible
, que de voir deux jeunes perfonnes
comme Miles Roje , âgées de 10 à 12 ans ,
réunir leurs talens , l'une pour le clavecin ,
l'autre pour la harpe , à ceux de M. leur
frère , qui les accompagnoit fur le violon
Hv
178 MERCURE
L'aînée , celle qui joue de la harpe , a infiniment
de grâces , beaucoup de force , &
annonce de grandes difpofitions agréables à
cultiver. Ce petit Concert de famille a fait
grand plaifir. Nous avons déjà parlé du talent
de M. Gervais , nous n'en avons pas affez
dit , chaque jour n'a fait qu'augmenter l'enthoufiafme
qu'il avoit d'abord excité . Des
fons fuperbes , une grande manière , beaucoup
de jufteffe & de netteté annoncent en
lui une grande école ; mais fon goût naturel
, cette expreffion que l'école ne donne
point , & qu'on a fi rarement à fon âge
prouvent en lui un véritable talent. Nous ne
doutons pas qu'avec du travail M. Gervais
ne s'élève bientôt au premier rang. On a
entendu avec bien de l'intérêt une lutte entre
M. Guérillot & lui dans une fymphonie
concertante de M. Davaux. On a fur tout
remarqué avec plaifir la grande égalité de
leur exécution , l'attention qu'avoit chacun
d'eux , & qui ne prouve pas moins d'honnêteté
que de talent , de ne pas nuire à l'au
tre , de ne pas triompher en écrafant fon
rival. La fymphonie eft charmante. Jamais
la difficulté n'y laiffe oublier le chant ; elle
eft remplie de ces traits d'un goût exquis ,
qui diftinguent toutes les compofitions de
M. Dayaux.
La partie chantante n'a offert aucune nou
veauté pendant cette quinzaine. Le fuccès de
Mme Lionelli , qui a chanté des airs Anglois ,
a été le même que le premier jour . Miles
DE FRANCE. 179
Buret & Vaillant ont été fort applaudies ,
l'une principalement pour la beauté de fon
organe , l'autre pour la facilité de fon exécution
. Mlle Meliancourt , qui a très bien
chanté le Regina cæli , de M. Rigel , a caufé
de nouveaux regrets de ce qu'on ne l'entend
pas plus fouvent , & dans des rôles plus importans
à la Comédie Italienne.
En mufique nouvelle , on a diftingué un
Motet de M. l'Abbé Lepreux , dont le pre
mier morceau eft d'une bonne harmonie &
d'un bel effet ; le fecond a paru rempli de
goût & de grâces . Nous avons fait plufieurs
fois un jufte éloge de l'O Salutaris , trio fans
accompagnement de M. Goffec ; le Domine
Salvum , qu'il nous a fait entendre , fait
dans le même goût & pour la même occafion
, n'en mérite pas moins. Les paroles du
premier qui expriment un recueillement religieux
, fe prêtoient davantage à un chant
onctueux & tendre ; privé de cette reffource
dans celui- ci , le Compofiteur y a fuppléé
par des échappées de traits brillans , qui
n'ont pas moins fait de plaifir ; il a été exécuté
par MM. Rouffeau , Laïs & Chéron ,
avec un enſemble , une jufteffe dignes des
plus grands éloges. Le Public n'apprendra
pas avec moins de fatisfaction que nous
que M. Goffec vient d'être nommé Directeur
de la nouvelle École de Chant , établie pat
le Roi , à l'Académie Royale de Mufique.
C'eft une juftice rendue enfin à fes talens &
›
H vj
180 MERCURE
à fes fervices , à laquelle tout le monde ne
peut manquer d'applaudir.
Le Concert s'eft donné Mardi dernier dans
la Salle ordinaire ; on avoit annoncé une
fymphonie de M. Hayden , analogue à cet
événement. Voici en quoi elle confifte . Après
un morceau bruyant & fans caractère fuccède
un Andante d'un chant trifte & lugubre , au
milieu duquel les cors , d'abord après un
trait feul , foufflent leurs bougies , prennent
leurs inftrumens à leurs bras & s'en vont,
Les flûtes en font autant ; enfuite les baffons
, contre baffes , violoncelles , quintes ,
tous défilent l'un après l'autre , inftrumens
fur le dos. La fymphonie va toujours , feulement
fon effet s'affoiblit infenfiblement ,
& il ne reste plus bientôt que deux violons ,
un fur chaque partie , qui font la même cérémonie
, & le morceau eft fini . Ce départ ,
qui eft écrit fur les parties , & obligé comme
unfolo , produit un effet affez plailant quand
on ne s'y attend pas . On raconte ainfi l'occafion
pour laquelle M. Hayden fit cette
plaifanterie. Le Prince d'Efterhazy vouloit ,
difoit on , renvoyer fa mufique & ne garder
que quelques violons . On exécuta cette fym
phonje , qui ne plut pas trop au Prince'; il
demanda la raifon de cette bizarrerie. « J'ai
» voulu exprimer , lui dit M. Hayden , les
" regrets que caufe aux Muficiens qui vous
» resteront , la perte de leurs camarades ,
» & vous faire en même temps fentir ce
DE FRANCE. 181
» que deviendra votre mulique ' , quand
» vous n'aurez plus que quelques violons. »
La plaifanterie fut goûtée , & les Muficiens
confervés.
U
COMÉDIE FRANÇOISE.
Au mois de Septembre de l'année dernière
, ce Spectacle a perdu M. Bouret , qui
y avoit débuté , pour la première fois , le
2 Décembre 1762 , par le rôle de Turcaret ,
dans la Pièce de ce nom , & par celui de
Crifpin , dans Crifpin Rival defon Maitre.
Dans le grand nombre des perfonnes qui
ont joui pendant plus de vingt ans des talens
de M. Bouret , il en eft peu qui lui ayent
rendu la juftice qu'on lui devoit. Une taille
médiocre , une figure peu agréable , un organe
pénible & rocailleux : telles font à peuprès
les feules chofes que le commun des
Spectateurs a vûes ou remarquées dans ce
Comedien véritablement eftimable. Il eſt
pourtant certain que malgré tous les obftacles
que la Nature fembloit avoir mis à
l'explofion du talent de M. Bouret, il a mérité
les fuffrages de tous ceux des Amateurs du
Théâtre , qui , fous une enveloppe ingrate ,
favent diftinguer les qualités qui réfultent
d'une grande intelligence , d'un bon efprit ,
& d'une connoiflance réfléchie de la Scène.
Lorfqu il paru à la Comédie Françoife , il
avoit dejà quelque célébrité ; il la devoit à
182 MERCURE
de
des fuccès obtenus fur le Théâtre de l'Opéra-
Comique. Nous ne citerons pas ces fuccès
comme des preuves de fon mérite , parce
qu'il n'eft pas difficile d'en obtenir fur des
tréteaux. Prefque tous nos Lecteurs favent
avec quelle facilité une caricature ſaiſie par
hafard donne du renom aux Acteurs de nos
Théâtres fubalternes ; & que ce renom s'éva
nouit bientôt , quand quelques uns de ces
Mimes ambitieux veulent fe placer fur la
ligne des véritables Comédiens. Nous prie-
Ions feulement les perfonnes judicieufes
remarquer , qu'après avoir débuté dans
les rôles les plus importans de l'emploi
des Valets , M. Bouret fentit que la Nature
ne l'avoit pas doué des qualités néceffaires
pour y être agréable ; qu'il y renonça pour
s'attacher à ceux du troisième ordre , & principalement
pour étudier le genre niais , genre
difficile , où il n'eft que trop commun
d'être bouffon au lieu d'être comique , &
dans lequel il a excellé. Ceux qui fuivent
le Théâtre avec quelque attention , fe fou
viendront long temps de l'extrême plaiſir
qu'il leur a procuré , en repréſentant le Fadel
du Grondeur , M. de la Paraphardière des
Vacances , Agnelet de l'Avocat Patelin
Flamand de Turcaret , & beaucoup d'autres
rôles de cette efpèce , où il favoit être niais
fans charge , fimple fans être trivial , & bête
avec efprit , fi l'on veut nous paffer cette expreflion
. Le fort de ce Comédien trop peu
connu , & l'idée que s'en étoit faite la plus
DE FRANCE.
183
grande partie du Public , doivent fervir de
leçon à ceux qui , fans avoir comme lui des
qualités très précieufes & très - rares , embraffent
comme lui , avec une phyfionomie
repouffante , une taille ingrate , en un mot
avec un phyfique déſagréable , un état qui
exige d'abord des qualités extérieures faites
pour plaire à l'oeil , une repréſentation impofante
, & un organe facile. Au refte , M.
Bouret étoit , comme Citoyen , bien plus
eftimable que comme Acteur. Bon fils , bon
parent , bon père , bon mari , il n'a vécu ,
il n'a travaillé que pour venir au fecours de
ceux des fiens dont il connoiffoit les befoins
, & il eft mort en laiffant après lui des
regrets qui l'honorent plus aux yeux de
l'homme fenfible , que tous les éloges qu'auroit
attirés fon talent , s'il avoit pu le faire
paroître dans tout fon éclat.
MM. de Saint - Prix & Saint Phal ont été
reçus à quart de part au nombre des Comédiens
du Roi. Les applaudiffemens qu'ils
ont obtenus l'un & l'autre depuis leurs débuts
, les font confidérer , chacun dans l'emploi
qu'il a adopté , comme l'efpérance de la
Comédie Françoife. Tous deux ont en effet
de très belles difpofitions au talent ; mais ils
ont auffi tous deux befoin de travailler beaucoup
pour acquérir une réputation diftinguée.
Nous defirons que la faveur qu'on
vient de leur accorder foit pour eux un encouragement
à fe rendre dignes de cette répu
184 MERCURE
tation , que le temps feul peut établir , ſoutenir
& confirmer.
ܢ܂
COMÉDIE ITALIENNE.
M. IMBERT a rendu compte , à l'article
Nécrologie , de la mort de M. Carlin , ainfi
que de celle de Mme Billioni , à l'époque
de chacune d'elles. Comme nous ne pourrions
rien ajouter aux éloges qu'il a donnés
à ces deux Sujets , nous nous contenterons de
les rappeler ici , pour ceux qui aiment à voir
d'un coup d'oeil quelles révolutions fe font
opérées fur nos Théâtres dans le cours d'une
année. La Comédie Italienne n'a point fait
d'autres pertes , & aucun de fes Acteurs
Penfionnaires n'a été admis à réception.
*
Nous nous étions promis de parler dans
cet article des changemens qu'on a faits à la
Salle de ce Spectacle ; mais comme à l'inftant
où nous écrivons , ces chargemens ne
font pas entièrement achevés , nous fommes
obligés d'en renvoyer le compte au prochain.
Mercure.
* M. Chénard , dont nous avens annoncé le
Début au mois de Juillet dernier , a été reçu à
part , fans être admis à l'épreuve de l'effai . de
quart
DE FRANCE. 185.
ANNONCES ET NOTICES.
Les Faftes de la Nobleffe de France , ou Collection
de Diplômes , Chartes , Rouleaux , Contrats
& autres Titres en originaux ou vidimus authentiques
, la plupart revê us de leurs Sceaux , divifée en
trois Parties , favoir , Titres & Monumens hiftoriques
& honorifiques pour les Maifons Nobles ,
contenant entr'autres les preuves de leurs Services
Militaires ou , Civils depuis Saint Louis jufqu'à
Louis XV; Titres Généalogiques & Héraldiques
depuis l'an 1196 jufqu'en 1700 ; Titres Féodaux &
Domaniaux concernant un grand nombre de Seigneuries
, Communautés & Bénéfices depuis 1200
jufqu'en 1700 ; le tour accompagné de Recherches
& Remarques pour fervir à l'intelligence des Titres
& aux Filiations des Maifons nobles , avec des
Effais Hiftoriques fur les qualificatious anciennes ,
& fur la nature & la forme des preuves en matière
de Nobleffe & de Généalogie ; par M. Fabre , Avocat
au Parlement de Paris. Dédié à Mgr. le Garde
des Sceaux , avec Approbation & Privilège du Roi.
Cet Ouvrage , dont la Soufcription eft ouverte
depuis dix - huit mois fous les aufpices du Gouvernement
, vient d'être réduit aux feuls Titres & Monumens
Hiftoriques , attendu le petit nombre des
Soufcripteurs.
La Soufcription fera fermée au mois de Mai prochain
. Il futfit d'envoyer franc de port à l'Auteur ,
rue Gift- le - Coeur à Paris , une Soumiffion dans la
forme fuivante :
Je fouffigné ( les noms , qualités & demeure )
fouferis pour un Exemplaire de l'Ouvrage intitulé :
Les Faftes de la Noblefle , &c.; par M. Fabre ,
186
MERCURE
Avocat , promettant retirer les trois ou quatre'
Volumes de cet Ouvrage , format in 4 ° . à mesure
qu'ils paroîtront en entier ou par Cahiers , en payant
15 livres pour les 600 pages ou environ. Fait , &c.
Nota. Jufqu'à la clôture on communiquera aux
Familles nobles les Titres Généalogiques , Féodaux
& autres qui ont été féparés de l'Ouvrage.
LES Changes faits , ou Manuel du Banquier ou
du Négociant , contenant la réduction des monnoies
étrangères en monnoies de France pour toutes
fommes poffibles , fuivant les variations du change ,
par Adrien la Barthe , de l'Imprimerie de Didot
Ï'aîné . Prix , 2 liv. 8 fols relié . A Paris , chez Jombert
jeune , Libraire , rue Dauphine.
Les Tables qui compofent cette Brochure font
calculées avec foin , & peuvent être fort utiles aux
Commerçans .
CONDUITE d'un Chrétien , in- 12 de 361 pag.
A Paris , chez Berton , Libraire , rue S. Victor.
;
L'Auteur de cet Ouvrage réimprimé , confidère la
conduite du Chrétien fous quatre afpects différens ;
dans les prières qu'il fait dans les fentimens de
piété qu'il conçoit ; dans les actes de vertu qu'il
produit en différens temps de fa vie , & dans la manière
de vivre faintement dans le monde.
L'ASSEMBLÉE au Concert , peint à la gouache
par N. Lavreince , Peintre du Roi de Suède & de
l'Académie Royale de Stockolm , gravé par F. Dequevauviller.
Prix , 9 livres. A Paris , chez l'Auteur ,
rue Saint-Hyacinthe , la troisième porte-cochère à
droite par la Place S. Michel.
Cette Eftampe , gravée avec ſoin , & d'une com
pofition agréable , fait pendant à l'Assemblée au
Sallon , que nous avons annoncée dans un de nos
précédens Mercures.
DE FRANCE. 187
EUVRES du Marquis de Villette. 1 vol . in- 12 .
A Londres , & fe trouve à Paris , chez Cloufier ,
Imprimeur- Libraire , rue de Sorbonne ; la Veuve
Duchefne , rue S. Jacques , & la Veuve Eſprit , au
Palais Royal.
Nous rendrons compte inceffamment de ce Volume
agréable , compofé de proſe & de vers .
EUVRES de Plutarque , traduites du Gree par
Jacques Amyot. Tome cinquième des Hommes Illuftres
. A Paris , chez Jean -François Baſtien , Libr. ,
rue S. Hyacinthe , la première porte - cochère à
droite en entrant par la Place S. Michel.
Ce Volume renferme Agefilaus & Pompeius ,
Alexander & J. Cafar. L'Éditeur , dont on voit que
le zèle ne fe rallentit point , nous promet un nouveau
Volume très
promptement.
L'ANGLOIS à Paris , Comédie en un Acte & en
profe, repréfentée pour la première fois à Paris ,
fur le Théâtre des Variétés Amufantes , le 12 Mars
1783 , par M. d'……………. .y l'aîné. Frix , I liv. 4 fols.
A Paris , chez Cailleau , Imprimeur Libraire , rue
Galande.
Le Lord Porter a aimé la Marquife de Volmar , &
l'a quittée enfuite , malgré la promeffe qu'il lui avoit
faite de l'époufer. Le remords à la fin lui fuggère le
projet de réparer fes torts , & de lui offrir la main ;
mais tandis qu'il fe difpofe à l'exécuter , il reçoit un
billet figné du frère de la Marquife , par lequel on
le réduit à l'alternative de l'époufer ou de fe battre
; Porter ne voulant point paffer pour avoir
épousé la Marquife par lâcheté , vient au rendezvous
, où arrive auffi fon adverfaire. L'un & l'autre
fe pique de générofité , & tire en l'air ; après quoi
Porter s'écrie : J'époufe maintenant votre feur, Mais
188 MERCURE
•
fon adverfaire eft juftement la Marquife elle -même ,
qui fe fait connoître , lui pardonne & accepte fa
main.
Cette Pièce a eu du fuccès . Il y a des détails heureux
, & la repréſentation en eft agréable .
On trouve chez le même l'Amour Suiffe , Comé
dic -Proverbe en deux Acts & en profe ,, repréſentée
pour la première fois à Paris , fur le Théâtre de
l'Ambigu Comique , le 6 Septembre 1781. Prix ,
I liv . 4 fols
M. Gouttmann , riche Suiffe , veut époufer Jeanperte
, la fille d'un Aubergifte ; mais ayant appris
qu'elle aime Colin , & qu'elle en eft aimée , il la
cède à fon rival , & lui fait une dot, Voilà le fonds
bien pcu neuf de cette Comédie qui a du naturel dans
le dialogue .
SERMONS ou Difcours pour les Dimanches &
Fêtes de l'Avent , du Carême , les Mystères de
Notre-Dame , de la Sainte Vierge , quelques Panégyriques
, & fur plufieurs points de la Morale , Ouvrage
très-utile à MM . les Eccléfiaftiques , Curés ,
Vicaires , &c . par M Beurier , Prêtre de la Congré
gation des Eudiftes , Auteur des Conférences fur la
Religion , 2 Vol. in - 8 ° . de 700 pages environ chacun
A Paris , chez Charles- Pierre Berton , Libraire ,
rue Saint Victor.
L'Auteur de ces Difcours n'y montre pas la prétention
aux mouvemens de la grande Eloquence. Il
s'eft renfermé dans le genre qu'il a fuivi par goût
& par état , & il a mieux aimé mériter cet éloge de
fon Cenfeur, qui s'exprime ainfi dans fon Approbation
: « Ces Difcours m'ont paru remplis d'onction
» & de piété ; ils renferment de folides inftructions
fur les Myftères de notre fainte Religion & fur
les principaux points de la Morale Evangélique.
" On y trouvera toutes les démonftrations de ce
DE FRANCE. 189
» zèle éclairé , de ce faint empreffement pour la
» converfion des âmes dont le pieux Miffionnaire
paroiffoit pénétré lorsqu'il annonçoit la parole de
Dieu dans la Chaire de vérité.
93
ןכ
DIDON, Tragédie Lyrique en trois Actes , repréfentée
à Fontainebleau devant Leurs Majeftés le
16 Octobre , & à Paris le premier Décembre 1783 ,
dédiée à a Reine , Mufique de M. Piccini . Prix ,
24 livres. A Paris , chez le Suiffe de l'Hôtel de
Noailles , rue Saint Honoré.
Nous avons promis un Extrait de cet Ouvrage ,
non pour en faire de nouveaux éloges , il n'en a
pas befoin; encore moins pour en faire la critique ,
& rechercher minutieuſement à travers la foule de
beautés qui l'environnent , de légers défauts inféparables
de tout ouvrage humain , nous nous contenterors
de faire quelques obfervations , qui ayant un
but général, pourront, à ce qu'il nous femble , être
plus utiles à l'Art. Le fujet de Didon nous paroît du
caractère de ceux qui conviennent le mieux à la
Scène Lyrique ; & il ne nous femble pas moins
bien exécuté de la part des deux Auteurs. Nous
laifferons à d'autres le foin de louer M de
Marmontel de la fageffe de fon plan & des charmes
de fa verfification , &c . Mais il eft de notre
reffort de remarquer avec quel art cet habile Poëte
coupe tous les morceaux deftinés à la Mufique , la
régularité des périodes , l'égalité du mètre , l'emploi
de la céfure , le mélange & le retour heureux de la
rime nous paroiffent auffi effentiels au chant que
la grâce & la douceur des vers. C'eft' avec cet art
que Métaftafe a créé la Mufique Dramatique en
Italic , & c'eft par l'ignorance de cet art , ou plutôt
par manque de foi à cette vérité qu'elle a été h
long- temps retardée parmi nons , & qu'elle y fait
encore des progrès fi lents. On a dit que le premier
190 MERCURE
Acte de Didon étoit le plus foible , eft- ce un reproche
? S'il eft clair & bien expofé , fi dès le fecond
l'intérêt va en croiffant jufqu'à la fin , n'a- t- on pas
rempli l'une des premières loix de l'Art Dramati
que ? C'eft dans cet Acte cependant qu'on trouve
l'air de Didón : Vainės frayeurs , & celui , ni
l'Amante ni la Reine. Le fecond offre une foule de
morceaux fur lefquels nous pourrions nous arrêter ;
mais le peu d'eſpace nous permet peu de détails . Si
nous citons le bel air d'Enée : Plaignez un Roi ,
plaignez un père , c'eſt qu'on en a critiqué les répétitions
; c'eft, à ce qu'il nous femble , connoître
peu les procédés de la Mufique ; fans répétitions on
fait du récitatif ou une fimple cavatine ; mais lorfque
le Poëte a conduit fon Perfonnage juſqu'à un
fentiment fur lequel il puiffe s'arrêter , il est tout
naturel que le Compofiteur en développe toutes les
parties , & infifte davantage fur celles dont le Perfonnage
eft le plus vivement affecté. C'eſt le propre
de la paffion de répéter les chofes qui la meuvent , &
la Mufique n'a aucune convention plus d'accord
avec la Nature. Nous devons remarquer encore
avec quel art eft faite la Scène entre Iarbe & Didon .
Comme l'ironie y eft bien fentie , lorfque Didon ,
qui fe croit sûre d'Énée , veut le juftifier aux yeux de
ce Roi ! L'air d'larbe u'annonce pas moins de génie.
La première partie : Je veux les voir réduire en
cendre, annonce toute la fureur dont il eft poffédé ;
dans la feconde cette fureur fe concentre par fon
propre excès ; ce n'eft plus l'explofion de la menace
, il ſe plaît à infifter lentement fur l'image du
défaftre qu'il fe croit prêt de caufer: je veux qu'errant
fur le rivage , &c. & ce n'eft qu'après s'être
bien raffafié de cette idée qu'il peut fe livrer à de.
nouveaux éclats. Le choeur contrafté qui fuit eft
peut -être la plus belle conception lyrique qui exifte
à ce Théâtre. Si les Spectateurs veulent bien confidé
DE FRANCE. 191
rer qu'ils ne font point dans une falle , mais dans la
place immenfe de Carthage , où Didon & Énée , féparés
l'un de l'autre , pouvoient fe voir , mais non
s'entendre ; l'objection ridicule que nous avons entendu
faire contre l'àparte des Troyens n'exiftera
plus . Un morceau dans un autre genre auffi beau
que ce dernier , eft le duo entre Énée & Didon qui
finit en trio par l'intervention d'Élife . Quel chant
flatteur & fenfible ! quelle richefle d'harmonie !
quelle vérité de dialogue & d'expreffion ! Ce morceau
fur- tout doit prouver que les formes Italiennes
font fouvent plus favorables qu'on ne le pense à la
marche dramatique que nous exigeons. Le choeur
qui termine cet Acte eft de l'effet dramatique le plus
grand & le mieux conçu. Au troifième Acte , un air
dont le motif eft auffi neuf que piquant , nous paroît
de la plus grande beauté. C'eft celui : Hélas ! pour
nous il s'expofe. Ce vers fur-tout : D'effroi je me
fens mourir , nous paroît d'une vérité frappante . Ce
n'eft pas la mort que le Muficien a voulu peindre ,
mais l'effroi mortel de Didon ; & quel fentiment plus
que la crainte eft propre à éteindre , à étouffer la
voix ? Le choeur des Prêtres de Pluton , qu'on a fi
ridiculement comparé à celui d'Atys ; & la Scène de
fureur de Didon , & fes imprécations fi bien exprimées
par une progreffion chromatique d'harmonie ,"
& l'idée fi fimple & fi jufte du Compofiteur de n'avoir
pas voulu faire un morceau à prétention après
que Didon eft morte , & que tout intérêt eft fini ,
mais un morceau tumultueux & court qui peint ' le
défordre du peuple ; toutes ces beautés prouvent , à
ce que nous croyons , non -feulement un grand génie
mufical , mais encore un grand talent dramatique.
Les ennemis de M. Piccini n'ont pas manqué d'attribuer
à Mme Saint - Huberty tout le fuccès de
Didon. Nous fommes bien loin de vouloir rien diminuer
de fa gloire ; mais fa gloire ne confifte &
192
MERCURE
n'a pu confifter qu'à rendre avec perfection les beautés
qui font dans l'Ouvrage , & qu'elle n'en auroit
pu tirer files Auteurs ne les y avoient pas mifes . Au
refte , le fuccès de Mlle Maillard a répondu à cette
accufation .
RECUEIL de Romances & de Chansons , avec
accompagnement de piano-forté , par M. Küffner ;
Ouvres . Prix , 6 liv . A Paris , chez l'Auteur , à
l'hôtel du Bel - Air , près la grille de Chaillot , & Mme
Caftagnery , rue des Prouvaites.
Le grand talent de M. Küffner doit faire accueillir
favorablement tous fes Ouvrages. Il y a dans ces
Romances un choix de paroles extrêmement agréable.
Voyez , pour les Annonces des Livres , de la.
Mufique & des Estampes , le Journal de la Librairie
fur la Couverture .
TABLE.
JULIE , ou le Triple Choix , Recueil de Plaidoyers , &c .
145 165
Chanfon Bachique ,
Epitre à Scarron ,
146 Idée du Monde , 173
148 Concert Spirituel , 176
151 Comédie Françoife ,
181
184
phe 151 Annonces & Notices ,
185 Quatrain ,
Charade , Enigme & Logogry Comédie Italienne ,
>
Cecilia, Second Extrait , 152
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mer ure de France , pour le Samedi 24 Avril . Je n'y
ai rien trouvé que puife en empêcher l'impreffion . A
Paris , le 23 Avril 1784. GUIDI.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
SUÈDE.
DE STOCKOLM , le 28 Février.
Marelius s'étant demis de la Préfi-
M. dence de l'Académie Royale des
Sciences , cette Société a nommé pour le
remplacer , M. Lilljeftrale , chancelier de
Juftice , Chevalier de l'ordre de l'Etoile polaire
; elle a partagé auffi la place de Secrétaire
de l'Académie , vacante par la mort de
M. Wargenten , Chevalier du même ordre ,
entre MM . Wilke & Nicander ; le premier
aura dans fon travail la publication des Mémoires
& la Correfpondance étrangere : le
fecond , la Correfpondance intérieure , la
conduite de l'Obfervatoire , & la rédaction
des Almanachs . Cette Compagnie s'eſt affocié
le Comte de Kreutz , Sénateur du royaume,
Chevalier-Commandeur des Ordres du
Roi , & MM. Galen , Bourgmaître , Alftromer
& Ulftrom , directeurs , Oldman ,
Hielm & Plantin.
No. 14 , 3 Avril 1784,
( 2 )
Parmi les médailles qui ont été frappées
en Suede , il y en a une que nous ferons
connoître , & à laquelle ramene naturellement
le voyage que fait actuellement le
Roi ; elle fut faite à l'occafion de celui qu'il
fit en 1770 , lorfqu'il n'étoit que Prince-
Royal. Elle repréfente le bufte de ce Prince
avec cette infcription : Guftav. Princ. Her.
Regni Suecia ; le revers offre Hercule marchant
au temple de la Gloire , avec cette
devife longarum hæc meta viarum ; on lit
au- deffous Peregrinatio Pr. Hær. 1770,
C'eft. M. Fehrman , Médailleur du Roi , qui
a gravé cette deruiere .
:
POLOG NE.
DE VARSOVIE , le 28 Mars.
Le Prince Maffalski , évêque de Wilda ,
arrivé ici depuis peu , nous a appris que la
dietine , tenue dernierement à Kaun , a été
très-orageufe ; au milieu des délibérations ,
comme cela a eu lieu quelquefois , il y a eu
des fabres tirés , & du fang répandu .
Les députés de la ville de Dantzick , partis
hier , font attendus ce foir dans cette capitale
, où l'on efpere voir enfin commencer
dans la femaine prochaine les négociations
annoncées fi fouvent & fi fouvent retardées.
ALLEMAGNE,
DE VIENNE , le 13 Mars,
Un courrier de Pétersbourg a apporté au
( 3 )
Prince de Galitzin une lettre de l'Impératrice
, qui lui annonce qu'elle l'a nommé
fon Ambaffadeur extraordinaire en cette
cour.
L'Empereur eft attendu ici à la fin de ce
mois . On ne doute plus du mariage prochain
de la Princeffe Elifabeth de Wurtem
berg avec le fils aîné du Grand-Duc de
Tolcane ; on dit qu'elle partira pour Florence
au mois de Juin prochain.
,
L'ordre de l'Empereur arrivé au Confeil
de Guerre , pour faire retirer fes troupes
cantonnées fur les bords du Danube , de la
Sawe & de l'Unna , porte qu'elles rentreront
dans l'intérieur du pays , mais elles refteront
à portée de s'affembler au premier ordre
, jufqu'à ce qu'il leur ordonne de fe féparer
entierement.
Il vient de paroître un refcript de l'Empereur
, en date du 11 Décembre dernier,
par lequel S. M. I. , en révoquant l'ordonnance
du 13 Mai 1769 , qui autorifoit le
Confeil du Gouvernement à donner des difpenfes
de mariage aux A- Catholiques aux 3 .
& 4°. degrés , leur permet les mariages à ce
degré de parenté , fans qu'il foit befoin de
demander ces permiffions , ni de rien payer
pour cet effet.
« Un pauvre bucheron, écrit -on de Topfchau
dans le comté de Gomorve , trouva derniérement
un fac d'agent au pied d'un arbre ; un de fes
voifins jaloux de fa bonne fortune , entreprit de la
lui onlever. Il imagina de s'habiller comme on a
a 2
( 4 )
coutume de peindre le diable , & fous ce coflume
il fe rendit pendant la nuit chez le bucheron ,
auquel il demanda fans façon le tréfor qu'il avoit
trouvé comme appartenant au diable. Le bucheron
peu effrayé de cette apparition fe faifit de fa
hache , & après lui avoir demandé s'il étoit
téellement le diable , il lui en déchargea un coup
fi vigoureux qu'il l'étendit par terre. »
Les nouvelles de la Bohême ne contiennent
que des détails affligeans des malheurs
occafionnés par le débordement des rivieres.
Plufieurs villages ont été entierement détruits
aux environs de Melnick.
DE HAMBOURG , le 14 Mars.
Selon les lettres de Petersbourg , on y a
célébré avec une magnificence fans exem--
ple le jour où l'on a notifié publiquement le
traité de paix conclu entre cet Empire & la
Porte. Le bruit général étoit , que la Crimée
& le Cuban feroient érigés en Royaume
, & qu'a l'avenir la Souveraine de Ruffie
porteroit le titre d'Impératrice - Reine ; on
croyoit auffi qu'au mois de Mai prochain
S. M. I. iroit faire un tour dans fes nouvelle
poffeffions.
Depuis que cette révolution eft confommée
,l'attention fe tourné fur ces pays qui
viennent de changer de maître ; & nos papiers
ne font remplis que d'obfervations &
de fpéculations , parmi lesquelles nous citerons
celles-ci .
» On prétend que la Crimée ſervira depoint de
( 5 )
réunion , pour raffembler les Chrétiens Grecs
& fonder un nouvel Empire d'Orient qui
pourroit bien être établi , fi les autres Puiffances
Européennes ne s'oppofoient pas au développement
de cet ancien projet de la Cour de Pétersbourg.
On croit même qu'il n'eft pas impoffible
à la Ruffie d'amalgamer , fi l'on peut
fe fervir de cette expreffion , la race des Tartares
qui peuplent la Crimée avec les Grecs Chrétiens ;
ce qui donneroit tout à coup une population
de 1500,000 ames , Mahométans de nom , mais
plongées dans la plus profonde ignorance. La
fertilité de la Crimée , qui jufqu'ici n'a été cultivée
qu'auprès des villes , peut nourrir aisément
trois fois le nombre de fes habitans. La Ruffie
fe propofe d'ajouter beaucoup à fa population ,
en encourageant les familles Greques errantes
dans le Curdistan , l'Arménie , la Circaffie , la
Mingrelie & la Géorgie , à fe raffembler fous
fes loix. Le relevé des Grecs , habitans de ces
4 provinces , de la Crimée & du Cuban d'une
part , & tout l'Archipel ainfi que la Natolie &
Ja Morée de l'autre , n'eft pas porté , dans un tableau
préfenté au Divan , à moins de 3,970,000
ames ; ce tableau ne comprend pas la popula
tion des familles Greques établies dans la Thrace,
la Macédoine , la Theffalie , la Bulgarie , la Servie
, l'Epire , la Grece , la Bofnie & l'Albanie ,
ce qui porte au moins au double de ce nombre
les Chrétiens de cette croyance , dont il importe
autant à la Ruffie d'opérer la réunion qu'aux
Puiffances de l'empêcher. - Le commerce açtuel
de la Crimée eft peu de chofe , & ne conſiſte
guères qu'en chevaux ; mais on en trouve plufieurs
milliers dans les parcs qui font très propres
à faire des remontes. On pourroit aifément monter
30000 hommes dans cette prefquifle en moins
-
a 3
( 6
de 3 mois ; mais on peut , en la cultivant mieux ,
en faire le grenier de Conftantinople , où l'on
fe rend en 3 jours de Caffa qui eft le Port de
la Crimée le plus éloigné de cette Capitale de
Empire Turc. Quand la Ruffie n'auroit fait
par cette acquifition qu'enlever au Grand - Seigneur
fa cavalerie légère la plus formidable
c'eft un avantage qui feroit précieux pour elle ;
les Tartares de Crimée ayant fourni jufqu'à
80,000 chevaux à S. H. dans la de niere guerre .
Leur maniere de faire la guerre eft de harraffer .
les convois de l'armée ennemie en fe portant
perpétuellement fur les derrieres & fur les, ailes .
avec une activité infatigable ; ils firent plus de.
mal à l'armée Ruffe dans la guerre de 1774
que le corps principal de l'armée Ottomane.
Les villes principales de la Crimée , font
Batchifaray, jadis la réfidence du Khan , Bakalawa
où l'on conftruir des navires , Tuttacrim & Caffa ;
plus de la moitié des habitans de cette derniere
eft compofée de familles Polonaifes ; en général
les Polonais font la Nation que les Tartares
craignent le plus ; ils n'ont jamais aimé faire
la guerre contre eux , parce que c'est à peu
près la même méthode , avec la différence que,
les Polonois mieux difciplinés les furprennent
plus fouvent qu'ils ne font furpris . Les
Tartares du Cuban ont la même origine que
ceux de Crimée ; la partie cédée à la Ruffie
eft celle qui eft au- delà de la riviere de Cuban ,
contigue à l'lfle de Taman ; ce font les Tartares
de cette Province qui approvifionnent les Sérails.
de Conftantinople d'Efclaves Circaffiennes , ils
ont été foumis autrefois au Khan de Crimée ; mais
ils s'étoient fouftraits à fon Gouvernement longtemps
avant la derniere révolution . L'Ifle de
Taman féparée du Cuban par la riviere , eft
AL-THE- DE
2.
( 7)
peu confidérable ; les habitans font presque tous
pêcheurs. On compte que le Traité de Paix affure
à la Ruffie une population d'environ 2 millions
d'ames ».
On lit dans plufieurs papiers la lettre fuivante
d'un officier Heffois , datée de Chatham
en Angleterre.
Enfin j'ai l'honneur de vous écrire de ce
pays-ci . Nous nous embarquames à New - york
le 21 Novembre avec la derniere divifion compofée
des Chaffeurs , des régimens de Danop ,
de Losfberg- le - jeune , & du bataillon de Lingerke.
Nous quitrames New - yorck le 23 , &
après une navigation de 33 jours , nous arrivames
aux Dunes un jour feulement après la divifion
de Wurmbach, qui cependant étoit par
tie 13 jours avant nous . Nous fommes ici depuis
le 9 Janvier , les troupes Heffoifes qui fe
trouvent ici , font les bataillons de Grenadiers
de Linfing & de Platte , & les régimens du Prince
Charles , de Losfberg le jeune , du Prince héréditaire
& de Danop. Le quartier général de nos
troupes eft à Portſmouth.
On affure que le Landgrave de Heffe-
Gaffel fe propofe de mettre fes troupes au
complet , & de les ceder enfuite à une gran
de Puiffance.
Le Duc regnant de Wurtemberg a paffé
ici à fon retour de Copenhague. Il y a
fait l'acquifition d'une précieufe collection de
Bibles. Elle confifte en 4182 éditions , dont
voici les principales , 98 Polyglotes , 211 Bibles
hébraïques , 390 Teftamens grecs , 46 traductions
grecques de l'ancien Teftament , 16 Traductions
hébraïques du nouveau , 9 Bibles en
allemand de l'Idiome des Juifs allemands , 37
a 4
( ' 8 )
>
Traductions fyriaques , z4 Bibles arabes, 14 éthiopiennes
, 8 Pentateuques famaritains , 6 Bibles
perfannes , armeniennes , Cophte , 6 Turques
, II Tamuliennes 4 Indiennes 15 Ma-
Jayes, I Singaléfienne , 3 Virginiennes , 647 latines
, 13 Portugailes , 14 Eſpagnoles , 240 Fran,
çoifes , 34 Italiennes , 663 éditions de la verfiion
de Luther , 225 Hollandoifes , 150 Angloifes
, 9 Iflandoifes , 3 Groenlandoifes , 2 Lappones
, 83 Suédoifes , 5 Finlandoifes Efclavones
, 20 Bohemiennes , 8 Venedes , 2 Croates
17 Polonoifes 6 Lithuaniennes 6 Livourniennes
, 3 Efthoniennes , 5 Hongroises , 91 éditions
des apobryphes , 151 traductions en vers ,
53 harmonie 21 concordances , 115 bibles avec
figures , 104 en langues vulgaires de Baffe- Saxe .
cette collection a coûté au Prince 4000 ducats , &
il a fait , à celui qui la lui a vendue , une penſion
de 200 rixdalers .
>
> 9
Une lettre de Prague contient les détails
fuivans , qui paroîtront bien finguliers &
bien étranges dans ce fiecle.
>
« On vient d'annoncer dans les affiches publiques
de cette ville une brochure , contenant
une differtation fur les brouillards de l'été dernier
, & en même temps la prédiction d'un boule
verſement total en Europe qui aura lieu en 1786, '
L'auteur est un homme qu'on dit fort favant ,
nommé, Guifme , chef du confiftoire du pays de
Hanovre , qui dit avoir tiré cette prophétie des
livres des Sybilles . Il l'a remis , dit- on , en 1779 ,
à la régence de Hanovre & à celle de Brunfwick.
Tout ce qui eft arrivé depuis , dit férieufement
l'auteur de l'annonce , y étoit prédit ,
& notamment le tremblement de terre de la
Calabre. Le Négromancien dit donc que vers
( 9 )
Pâques de 1786 , un pareil événement doit avoir
lieu dans toute l'Europe. La fecouffe commencera
dans les Alpes , & toutes les Provinces voifines
de ces monts feront englouties ; il ne convient
pas qu'elles le feront entierement . Il prévient
les peuples de fortir dans ce temps là de leurs
habitations pour- n'être pas écrafés par la chutc
des édifices ; il menace d'autres pays de plus
grands malheurs , & il prétend que la Suiffe
quelques contrées attenantes & celle du haut
Rhin feront entierement englouties . L'Alface
la Lorraine & le Palatinat difparoîtront ; il
en résultera des abymes qui fépareront la Moravie
d'avec l'Autriche ; la Bohême de la Baviere
, celle- ci de l'Autriche & du Tirol. Plufieurs
mers fe déflécheront , & entr'autres , la
Manche , &c. Cette annonce eft mot pour mot
dans les affiches de cette ville , & la brochure
dont elle rend compte , pourra bien procurer à
fon auteur un appartement aux petites Maiſons ».
ÍTA LIE,
DE MILAN , le 26 Février.
L'Empereur continue fon féjour ici , où
le Duc de Chablais , frere du Roi de Sardaigne
, eft venu lui faire une viſite : le voya
ge de ce Prince n'ayant que cet objet , il eft
reparti le furlendemain de fon arrivée , pour
retourner à Turin ; le Marquis de Balbis de
Balbiano étoit venu complimenter l'Empereur
au nom de S. M. Sarde , & l'inviter de
fa part à un voyage à Turin , mais S. M. I.
a répondu que fes occupations & le tems ne
lui permettoient pas cette excurfion .
as
( 10 )
Depuis fon arrivée ici , elle vifite journe
lement les hôpitaux & les autres fondations :
pieufes , & laiffe partout des marques de fa
bienfaifance: Tous ceux qui defirent lui par--
ler , font admis à fon audience . Pendantqu'elle
étoit à Parme , elle manda la Faculté
de Théologie de cette Univerfité , & lui dé
clara , que fon intention étoit qu'elle enfeignât
les dogmes religieux fimplement , fans :
mélange , fur-tout fans difputes & queſtions
inutiles , qui ne fervent qu'à faire naître &
nourrir les haines , & à étouffer les principes .
du vrai Chriftianifme.
Le bruit répandu il y a quelque temps .
d'un voyage du Pape en France , fe renouvelle
depuis quelques jours ; mais on n'en
fixe pas l'époque . On fe contente de dire :
qu'il aura lieu cette année .
DE LIVOURNE, le 25 Février.
On ne s'entretient ici que d'un événementfacheux
, dont on vient d'être informé , qui
fait beaucoup de bruit , & qui parokra fort
extraordinaire par tout où il fera connu.
-
Le 12 de ce mois le vaiffeau anglois la Gran--
de Duchefe de Tofcane , partit de ce portpour
Londres. It eft armé de 14. Canons , de 36
hommes d'équipage , & charge richement . Les
tempêtes le forcerent de fe réfugier à Porto-Ferraïs
, d'où il mit à la voile le 19. La nuit du
205au- 27 fe trouvant près de l'ifle de Corfe ,.
avec peu de vents , 3 Efclavons qui faifoient par
'
tie de fon équipage , entreprirent de s'en rendre
maîtres ; à 2 heures après minuit ils monterent
fur le pont , poignarderent le pilote , l'homme
qui étoit au timon , & un 3e qui fe trouvoit à
portée. Le pilote fe traîna comme il put à la
porte du Capitaine , qu'il réveilla par les cris , &
qu'il inftruifit de ce qui s'étoit paffé ; la rumeur
attira tout le monde de ce côté , & les matelot3
mal informés ne fachant qui les attaquoit , fe
battirent les uns les autres. Les Esclavons ayant
paru , augmenterent le defordre en fondant indiftinctement
fur tous , & avoient beau jeu contre
des hommes défarmés , tout prit la fuite devant
eux ; ils s'emparerent de la chambre , où quel
ques perfonnes étoient restées ; ils s'y enfermerent
; on effaya en vain de les forcer , on
n'avoit point d'armes & par das trous de la
porte ils tirerent plufieurs coups , & tuerent &
blefferent beaucoup de monde ; le Capitaine fe
décida enfin à prendre la chaloupe , & à aller
chercher du fecours à terre ; arrivé à Erfa , il y
trouva une falouque françoife qui mit auffi tôt
à la voile ; mais la mer s'élevant , elle fut forcée
de revenir fans avoir trouvé le vailleau ; les hom
Ares qui étoient restés à bord en petit nombre
la plus part bleffés , & n'ayant point d'armes ,
cédant à leur terreur , s'embarquerent fur une
autre chaloupe , & gagnerént aufli la terre. Il
n'eft refté fur le vaiffeau qu'un Anglois blefé
mortellement , un jeune garde marine , l'enfant
d'un Lord , un Juif , & la femme du Capitaine-
Blanchet. Ce dernier eft arrivé ici hier avec fon
monde il avoit auparavant écrit fon défaftre
au Conful d'Angleterre , qui l'a fait paffer à Por--
to- Ferraio au Capitaine de la fregate la Thétis ,
qui fans doute fe fera hâtée de courir après ces
brigands ; ce foir il partira un vaiffeau marchand
a6
( 12 )
armé en guerre par le Conful pour le même
objet.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 6 Mars.
I
Un courrier de Cadix vient de nous apporter
la nouvelle de l'heureufe arrivée de
la riche flotte , qui étoit attendue depuis fi
long-temps de la Vera-Crux & de la Havanne
; elle mouilla dans ce port le i de ce
mois fur le foir. Elle confiftoit en 2 vaiffeaux
de guerre , 4 frégates , une hourque & 2 bâ-.
timens de commerce. Elles apportent une
fomme confidérable en or & en argent monnoyé
, ou en barre non travaillé ; ce dernier
objet feul furpaffe 27 millions . Le total de
la cargaifon de la flotte monte à 32,773.000
piaftres ; dont 1,060,628 pour le compte du
Roi , & le refte pour celui des particuliers.
Ces richeffes vont donner une nouvelle activité
à notre commerce.
Les deux Princes Maures qui ont paffé ici
quelque temps , ont été à Carthagene où ils
attendent le départ de la petite efcadre compofée
de 2 vaiffeaux de ligne & une frégate
qu'on arme dans ce port , pour porter à
Conftantinople les préfens que S .. M. deſtine
au Grand-Seigneur. Ces Princes s'embarqueront
fur cette efcadre. Ce fut le 3 du
mois dernier qu'ils arriverent à Carthagene ;
ils y ont paffé les premiers dans une forte de
retraite , fans recevoir perfonne. Le Com
( 13 )
mandant leur envoya à leur arrivée une garde
d'honneur , qu'ils accepterent.
On dit que la Porte enverra ici un Ambaffadeur
, & on donne ainſi le détail de fa
fuite & des préfens qu'il apportera.
Il aura à la fuite & femmes du premier rang
& 30 du fecond, un Chancelier , 3 Interpretes de
la loi , 2 Ecuyers , deux Majordames , 2 Maîtres
de cérémonie , 8 Gentilhommes , 24 Cavaliers
, so Janniffaires avec deux de leurs Officiers
, 20 Eunuques , dont le Chef eft de taille
gigantefque , 60 valets de pied , 60 palfreniers ,
quantité de chevaux , & 4 nourrices qui ont chacune
un nourriçon. Les préfens confiftent en
2 éléphans mâle & femelle , un dromadaire , 4
tigres , 2 lions , 10 pélicans , 10 litieres trèsbelles
, 3 équipages de chevaux , 24 mules richement
enharnachées , 10 caffettes de pierres précieufes
, où ſe trouvent des diamans de diverfes
couleurs , plufieurs perles , dont 2 font de la groffeur
d'un oeuf, & fur lefquelles font gravées les
armes du Roi ; un efcarboucle d'une groffeur
& d'un éclat rares ; 1322 efclaves chrétiens qui
habitoient les bords de la mer Noire , & qui n'avoient
eu aucun moyen de fe racheter. Parmi
ces efclaves il y a 200 femmes & 50 enfans de l'un
& de l'autre fexe .
ANGLETERRE.
DE LONDRES , le 23 Mars.
Les Américains commencent à prendre le
parti auquel on avoit lieu de craindre qu'ils
ne fe déterminaffent , en conféquence de la
( 14 )
reftriction mife au commerce de leurs vaif
feaux dans les Indes Occidentales . Un bâtiment
arrivé de Maryland qu'il quitta en
Janvier dernier , nous apprend que plufieurs
Etats , entr'autres ceux de Virginie , de Maryland
& de la Caroline feptentrionale ont
paffé des loix pour défendre à tout bâtiment
Anglois , qui arrivera après le 20 Janvier,
de charger aucune des productions de ces
Etats, jufqu'à ce que l'Angleterre ait révoqué
fes proclamations.
,
La femaine derniere , écrit - on de New-Yorck ,
en date du 9 Janvier , 6 matelots du vaiffeaus
du Roi l'Affiftance , de so canons qui eft à
Sandi Hoock , ayant projetté de déferter , s'embarquerent
fur un canot. Auffi tôt le premier
Lieutenant , 11 Officiers & un matelot prirent la
chaloupe , & les fuivirent ; mais à peine étoientils
en mer , qu'une neige épaiffe tomba , leur
déroba la vue du canot qu'ils pourfüivoient , &
du vaiffeau qu'ils quittoient il leur fut impof
fible de joindre l'un ou l'autre , & ils furent trou .
vés le jour fuivant fur un banc de Middelton-
Point , tous morts , à l'exception d'un feul , que
l'on ne croit pas pouvoir guérir.
On n'a pas pu encore parvenir à déchitfrer
aucune des lettres fauvées du paquebot
la Nancy ; elles ont été abfolument gatées.
par la mer; on en a reçu des duplicata par
un vaiffeau Suédois , mais on n'en a publié
aucune ; & tout ce qu'on dit à préfent des
nouvelles de l'Inde , eff on ne peut pas plus
vague. Selon les uns , la paix fe négocie
avec Tippo Saib , qui a voulu traiter direc
( 15 )
tement fans l'intervention des François ; fe
lon les autres , ce Prince donne toujours
des inquiétudes.
Un autre bâtiment arrivé de l'Inde , ne
nous a donné aucun renfeignement ultérieur;
tout ce que l'on fait , c'eft que le Caton
, à bord duquel étoit embarqué l'amirať
Parker , n'a point paru dans ces contrées ;
on défefpere de le revoir jamais ; & comme
cet amiral alloit remplacer fir Edouard
Hughes dans fon commandement , on die
qu'il eft queftion de lui donner un nouveau
fuccefleur.
Le Doyen de Glocefter , qui a écrit ſi
fouvent & fi fingulierement fur la guerre:
d'Amérique , & qui alors , quoiqu'il ne fût
pas de l'avis de la Cour , ne lui déplat cepen
dant point , vient d'écrire aufli fur les divifions
actuelles c'eft ainfi qu'il établit les
faits qui ont été préfentés fi fouvent & d'une
manière fi contradictoire.
:
Le
Lepoint cardinal de la difpute entre le Roi & lí
Chambre Haute d'une part , & la Chambre
baffe de l'autre , me paroît le ſuivant .
Roi a , par la conftitution de ce pays , le droit
exclufif de nommer tous les grands Officiers
refponfables de la Couronne. Toutes les parties
font d'accord fur cet article , & en vérité la nomination
des Miniftres ne pouvoir être confiée
en des mains plus sûres que celles de la couronne .
Elle ne fauroit l'être à la Chambre Haute ,
parce que la conftitution l'a déjà rendue Juge
en dernier reffort de tous les Miniftres , & quec'eft
devant elle que doivent être portées toutes.
( 16 )
les plaintes , toutes les accufations qui peuvent
être faites contre eux . Pourroit - elle prononcer fur
la mauvaiſe adminiftration des perfonnes qu'elle
auroit choifies elle même ; ce feroit juger fes
propres actions. La Chambre des Communes
ne peut non plus jouir du privilege de nommer
les Miniftres , parce qu'elle eft la furveillante
conftitutionnelle de l'Etat ; fon foin particulier
eft de garder la bourfe publique , & lorfqu'elle
confent qu'on en tire des fommes , elle doit
en inspecter l'emploi . Conféquemment elle eft
en droit d'accufer , de poursuivre le Miniftre
refponfable , quand elle le fuppofe coupable d'abus,
d'inconduite dans l'exercice de fon emploi,
il en résulte qu'il répugne à la juſtice , à la raiſon
& au bon fens que cette Chambre foit chargée
de nommer & de défigner ceux que fon devoir
eft enfuite de poursuivre. La couronne feule a
donc le droit de nommer les Miniftres ; lorfqu'elle
les a défignés , ils répondent de leur conduite
à leurs furveillans impartiaux & défintéreffés , &
à leurs juges. La couronne ne doit donc confulter
ni l'une ni l'autre des deux Chambres ni prendre
leur confentement ; il fuffit à fon choix qu'on
ne puiffe y objecter ni incapacité naturelle ,
morale ou fecrette ; la conftitution n'en demande
pas davantage. Le Miniftre refponfable , quel
qu'il foit , peut être légalement & conftitution .
nellement nommé. Il n'a plus que fa conduite qui
le foutienne vis à vis des Communes , fes furyeillans
, & des Pairs , fes juges ; il ne doit être
approuvé ni blâmé jufqu'à ce que fa conduite ,
fon mérite perfonnel , ou fes démérites l'aient
rendu digne d'éloge ou de cenfure, Le cas
ainsi établi , voyons comment a agi & continue
d'agir la Chambre des Communes. Au lieu de
refter dans les bornes qui lui font prefcrites ,
-- -
( 17 )
comme furveillante & gardienne du tréfor pu
blic , elle s'eft créé un nouvel emploi , inconnu
à la conftitution , & qui peut lui être funefte.
Elle n'objecte point que le choix de S. M. eft
intrinféquement mauvais ; elle y applaudit an
contraire comme à un bon choix qu'elle.
auroit fait elle - même ; mais elle fe plaint de
ce qu'il a été fait fans fon confentement préliminaire
; car il femble qu'un homme qui n'a
pas la confiance de la Chambre , quoique bien
qualifié pour la place , ne doit pas être choifi ;
s'il l'eft , il doit être forcé de réfigner ; felon
ces prétentions , aucun homme n'eft éligible ,
jufqu'à ce que la Chambre ait donné fon fiat.
Cette nouvelle doctrine a commencé à être expofée
fous le regne de George III ; mais elle
eft très - étrange , & plus même , s'il eft poffible ,
que le fameux cas d'Ashby & White en 1704.
Si l'on ne peut élire que les créatures de la
Chambre , comment veillera - t-elle fur leur conduite
; & quis cuftodes cuftodiat illos ? - Une autre
confidération alarmante fe préſente , s'il faut
qu'un premier Miniftre ait la confiance de la
Chambre , comment l'acquerra- t - il ? quelles
mefures doit prendre un candidat pour s'aflurer
la pluralité des voix ? Il faudra qu'il fe faffe
des créatures , qu'il prodigue l'argent , les promeffes
; il apprendra d'avance à connoître le
prix de chaque homme , & il fuivra , arrivé en
place , le plan d'iniquité qui l'y a conduit. -Ainfi
l'innovation que l'on tente renverferoit l'empire ;
il feroit à prix dans la Chambre des Communes,
'comme celui de -Rome le fut vers le temps de
fa chûte , dans le quartier des Gardes Préto-
S'il faut en croire le bruit public,
le prix de plufieurs hommes de crédit eft déjà
fixé ; que cela foit vrai ou faux , il est sûr que
riennes.
( 18 )
Je fyftême adopté eft un fyftême de corruption
& il ne peut qu'affliger tout citoyen attaché à
fa patrie ; c'eft fous ce titre que l'auteur de ce
papier , qui n'a jamais proftitué fa plume à aucun
parti , ni écrit contre fa confcience , dépofe
ici fes proteftations contre l'injuftice , & les voeux
pour la prospérité & l'honneur de fon pays .
Ces divifions qui ont fait tant de bruit ,
paroiffent enfin à la veille d'amener la révolution
du Parlement ; l'impoffibilité de rapprocher
les efprits , femble décider la diffolution
; les dernieres féances ont été trèsremplies
; on s'y eft moins permis de difcuffions
> & on y a terminé plus d'affaires ;
nous en placerons ici le précis.
1
Le 16 le Chancelier de l'échiquier préfenta le
bill pour continuer l'acte de la derniere feffion ,
relatifau commerce de l'Amérique , & conferant
au confeil du Roi le pouvoir de difpenfer de
quelques claufes de l'acte de la navigation. Le
lord Shefield qui fe leva , n'avoit point d'objection
contre le bill ; mais il croyoit qu'il entrarneroit
néceffairement l'exécution d'un projet de
la Cour , qui ne tendoit à rien moins qu'à abro
ger la loi de la navigation. Ce feroit en effet y
porter atteinte , que d'ouvrir les ports . des Indes
occidentales aux vaiffeaux étrangers ; & on ne
pouvoit plus mettre ceux des Américains dans la
claffe des nationaux. Il vouloit que le Miniftrė
s'engageât à ne prendre aucune mefure fur ce
fujet , fans la foumettre à la chambre. M. Pitt ,
après avoir affuré qu'il n'y avoit fur le tapis aucun
projet pareil à celui qu'on prêtoit au confeil ,
infifta fur la néceffité de paffer promptement le
bill qu'il préfentoit . Le lord Beauchamp lui objesta
que cette précipitation étoit peu néceſſaire ,
( 19 )
puifque le bill n'expiroit que le 27 Avril . Dans
le cours des débats , on fit obſerver la néceffité
d'accorder quelques faveurs aux Américains : on
couroit des rifques en les aliénant ; fi le Canada.
& la nouvelle Ecoffe ne fourniffoient pas affez
de bois de conftruction , il faudroit bien en tirer
des Etats-Unis. M. Eden rappella que lorsqu'a
vec l'ancien Miniftere il propofa , au commen
cement de cette feffion , de prolonger les pouvoirs
accordés à l'adminiftration , M. Pitt fe
récria contre cette idée , en demandant pourquoi
le Gouvernement ne s'étoit pas encore occupé
de régler le commerce avec l'Amérique . Il dit
qu'il ne l'imiteroit pas ; il fentoit qu'un Gouvernement
foible comme celui qui exiftoit , ne
pouvoit pas grand'chofe ; que c'étoit faire fon
éloge , que de dire qu'il ne faifoit point de mal ."
La prolongation du bill étoit néceffaire , il y
donnoit fa voix. Après de longues converfations ,
où chaque parti manifefla fes animofités , le bill
fut lu pour la premiere fois , & la feconde lec
ture remife au lendemain.
Elle eut en effet lieu le 17 , & la troifieme
lecture le jour fuivant. La féance du 17 n'offre
en affaires de fubfides que la motion de Sir
George Young , pour accorder 173,001 liv. 15. f..
5 den. pour la paie & l'entretien de l'Hôpital
de Chelfea . Cette motion palla & ne donna lieu.
qu'à une remarque de Sir Cecil Wray qui dit qu'il
avoit examiné cette eftimation , & qu'il avoit
reconnu qu'elle faifoit 5 1 liv . 5 fols fterling pour
chaque homme ; c'étoit une énorme dépense ; mais
on ne pouvoit l'épargner qu'en détruifant l'Hôpital
, & il avoua qu'il faifoit ce vou de tout fon
coeur. La nation ajouta - t - il eft bien la maîtreſſe
de faire cette dépenfe ; mais cet objet mérite l'at
tention de la Chambre.
( 20 )
Le 18 , M. Eden , propofa un bill pour accorder
une prime d'encouragement à l'exportation
des toiles Angloiſes , à l'imitation de ce que les
Irlandois avoient fait pour celle des leurs ; ce
bill fut remis auffi-tôt à un Commité , après quoi
l'on procéda à celui relatif au commerce de
P'Amérique. M. Pitt propofa d'étendre la durée
des pouvoirs accordés au Confeil privé , fur cet
objet , jufqu'au 20 juin prochain. M. Eden déclara
qu'il avoit des objections qu'il ne feroit pas valoir ,
fi l'on pouvoit être affuré que le Parlement ne
feroit pas diffous, De toutes les mefures les plus
funeftes que l'Adminiftration pouvoit prendre ,
celle-ci étoit la plus dangereufe. Elle n'avoit d'autre
objet que de foutenir des Miniftres qui n'avoient,
pas la confiance de la Chambre ; mais dans quels
embarras ne fe trouveroit - on pas . Quantité
d'affaires étoient recommandées à différents Com
mités , mais rien n'étoit réglé . Il y en avoit un
qu'il préfidoit qui s'occupoit de l'état de la Compagnie
des Indes , & pouvoit- on féparer le Parlement
avant de favoir le réfultat de fes recherches
feroit impoflible qu'un nouveau
Parlement pût fuivre cette affaire avant la derniere
femaine du mois de mai ; en attendant les
Miniftres n'auroient pas peu d'embarras . Le 5 avril,
ily avoit un million de billets de l'échiquer paya
bles à la banque ; & fi l'échiquer n'obtient point
de délai , il faudra qu'il paie fur lé fonds d'amertiffement
; la Compagnie des Indes doit un million
à la douane , à moins qu'un acte ne lui accorde
du temps , on faifira les effets , &c. Le Miniftre
ne répondit point, & le bill paffa au Commité,
Le 19 , le rapport du Commité fur ce bill fut
reçu ; le Lord Mahon préfenta enfuite celui pour
prévenir la fubornation aux Elections ; par ce bill il
n'eft permis aux Candidats que de payer aux Elec
( 21 )
teursles frais de leurs voyages ; il ne faut pas leur
en remettre l'argent , mais le payer au Coche . Le
22 , on eft revenu fur tous les différens bills & enfuite
le Secretaire de la guerre a demandé23699921.
fterling pour défrayer les dépenfes extraordinaires
de l'armée. On a fait de nouvelles demandes aux
Miniftres fur la diffolution du Parlement , & on
n'en a pas obtenu de réponſe plus fatisfaifante que
par le paffé . Quelques voix fe font élevées pour
fufpendre l'octroi des fubfides ; cependant la
demande pour l'armée a été accordée.
Maintenant on s'attend à voir tous ces
bills recevoir inceffamment la ſanction royale
; s'il faut en croire nos papiers , elle
fera donnée après demain ou vendredi par
une commiffion ; après cela le Parlement
fera , dit- on , diffous par une proclamation
qui fera rendue une heure après ; peut-être
auffi ne fera-t-on que le proroger pour quelques
jours , & avant l'expiration du terme ,
la diffolution fera annoncée . Ce qu'il y a de
certain , c'eſt que de tous côtés on fe met
en mouvement pour les nouvelles élections .
Il y a déja , dit un de nos papiers , des paris fur la
réélection de M. Fox , lorfque le parlement fera
diffous; on gage 6 contre un, que ce fier Républicain
fera rejetté de Weftminfter. Ceux qui font
ce dernier pari , he négligent aucune des précautions
qu'ils jugent propres à le leur faire
gagner ; ils répandent par -tout des avis contre
M Fox , dans lefquels ils s'attachent à prévenir
les électeurs contre lui ; on croit qu'en effet il
n'aura pas la pluralité. Parmi les autres paris que
l'on fait , il y en a un qui affure , que dans le
nouveau Parlement les Miniftres auront une ma,
jorité de 70 voix.
( 22 )
O•n fait que c'eſt l'Inde qui a donné lieu
aux divifions actuelles , qui ne feront tetminées
que par la diflolution du Parlement ;
on ne fera
peut être pas fâché de voir ici le
phamphlet fuivant , dont l'auteur paroît n'être
d'aucun parti , & être également oppofé
à l'un & à l'autre.
Pendant que la Couronne & la Chambre des
Communes fe difputent le droit exclufif de piller
les provinces de l'Afie , il peut etre curieux de
rechercher quels font les droits de l'une & de
l'autre . On répondra peut-être que nous nous y établîmes
par la force , & que ce droit eft fondé , fur
la conquête. Nous ne pouvons point réclamer
ce titre injufte & violent fur des pays éloignés ,
où nous n'avons porté que la tyrannie & nos vices .
Les premiers aventuriers qui pénétrerent à Delhi
& dans les autres Cours de l'Indoftan , heureux
d'obtenir la permiffion d'y vendre leurs marchandifes,
ne preffentoient pas fans doute le degré de
'grandeur auquel s'éléveroient ceux qui les fuivroient.
L'indulgence peu politique des puiffances
du pays , leur laiffa bientôt convertir en forts
leurs maifons & leurs magafins ; elle leur accorda
des territoires étendus , & ces heureux porteurs
de balles fe trouverent élevés , comme par un
pouvoir magique, au rang & à la dignité de Princés.
Le premier ufage que leur reconnoiffance
fit de leur pouvoir naiffant , fut de le tourner
contre leurs bienfaiteurs , & de porter le poignard
dans le fein qui s'étoit ouvert pour eux. Ils furent
bientôt fuivis & accrus par cette tourbe que preffoit
l'auri facra fames , compofée de débauchés
dont la prodigalité méprifoit la modicité des fortunes
européennes , & dédaignoit les moyens
lents & honnêtes de les acquérir, Tels furent les
( 23 )
>
hommes , qui, fuyant la pauvreté comme le plus
grand des maux , allerent chercher à s'engraiffer
aux dépens des Indiens. Ces perſonnages qu'aucune
loi , ne pouvoit contenir dans les bornes de
la décence en Europe , alloient , difoient - ils ,
difpenfer la juftice dans l'Inde , & éclairer les
peuples aveuglés. La charité chrétienne s'inte
refla même au bien de ces nations payennes ,
parce que leurs erreurs n'empêchoient pas qu'elles
ne fuflent placées près des mines de diamans &
des plus précieux métaux. Ces apôtres avides
tirerent le fruit de leur miffion en armant les
freres contre les freres , en femant les divifions.
Un pouvoir acquis par l'injuftice ne pouvoit
être maintenu légalement , & toutes les mesures
utiles furent jugées légitimes ; on employa quel
quefois la violence ouverte , plufieurs fois l'arti
fice , la trahison , l'affaffinat. On les vit fortir de
leurs forts comme les bêtes féroces de leurs cavernes
, pour porter le ravage fur les bords du
Gange ; un Monarque qui s'étoit confié à leur
générofité , fous l'espoir de leur protection ( le
Nabab d'Arcate ) , fut privé de fes poffeffions.
Un Prince , ( Mar- Jaffier ) , fut affaffiné avec
l'appareil religieux de la juftice , & l'Inde muette
d'étonnement, vit fes maîtres pendus à des gibets ,
par une troupe de bandits étrangers , qui méprifoient
fes moeurs , fes ufages , la religion ; & qui
fouloient aux pieds la décence & tous les droits des
humains . Mais ces crimes font peu de chofe en
comparaison du monopole qui dépeuple le Bengale
; évenement dont la mémoire fera tranfmife
à la poftérité , marqué du fceau de l'horreur &
chargé des imprécations de tous les fiecles. Le
fage Legiflateur des Indes qui borna les defirs de
fes fectateurs aux fimples demandes de la nature
cût-il cru que l'oppreffion priveroit les peuples
( 24
de leur ris , & que des milliers de leurs enfans
périroient de faim pour fatisfaire l'avarice infatiable
de leurs tyrans étrangers . C'eft ainfi que
l'Inde a été acquife & confervée ; tels font les
hommes qu'un écrivain récent , le Major Scott ,
dit être des hommes vertueux , pleins d'honneur.
Ces établiffemens trop riches & trop étendus,
pour une fociété de marchands , ont excité la cupidité
de plufieurs branches de la légiflation. La
Couronne défire de s'approprier enfin ces riches
provinces dans lefquelles elle a infinué fon pouvoir
; la Chambre des Communes femble prétendre
à conferver ce morceau délicieux pour ellemême.
La conteftation fera fans doute vive &
obftinée de part & d'autre ; & la deftinée qui a
arrêté que les diffenfions de ce pays feront tou
jours favorables à la liberté , fera peut- être que
les mêmes confeils qui ont procuré la fienne à
l'Amérique , procureront le même avantage à
l'Inde . Peut- on croire que les Indiens atrendront..
patiemment qu'il foit décidé ici s'ils feront opprimés
par la Couronne ou par les Communes. La
"mémoire d'Hyder- Aly plus redoutable qu'Hyder-
Aly lui-même, vit au milieu d'eux ; les actions
leur font préfentes & leur inspireront tôt ou tard
'de l'émulation. Le tems n'eft pas éloigné où l'on
verra s'élever un héros vengeur de l'Inde pour
chaffer les ufuriers & les marchands du Temple, &
où le paifible Indien que les vices étrangers n'ont
point corrompus , vivra tranquille fur fon fol
fecond , fatisfait de fes moeurs douces , & de fon
culte humain & pacifique.
$.
En attendant que les bruits de diffolution
du Parlement fe confirment ou fe détruifent
nos papiers préfentent divers états des finances,
qui méritent fans doute l'attention de
la
( 25 )
la Nation. C'eſt ainfi qu'ils offrent celui de
la dette non fondée , qu'ils difent extrait des
comptes préfentés à la Chambre des Com-
1
munes.
Billets de la marine & des vivres . 15,500,000
Billets de l'Echiquier das à la banque
& en circulation • 7,000,000
250,000 Extraord. de l'armée pour l'an . dern .
Dépenfes de l'armée pour cette ann . 1,016,170
Ordin. & extraord . de la marine pour
• cette année
Billets de l'Echiquier à payer
Déficit des taxes de guerre l'an. dern.
• · 3,154,000
2,000,000
• 934,000
Dépenfes d'artillerie pour cette ann.. 436,600
Dépenfes mêlées •
Le feul fond pour répondre à ces
dépenses eft la taxe des terres , de la
dreche & le fond d'amortiffement •
montant à
RESTE
500,000
33,040,770
4,000,000
29,540,770
Quoiqu'on ne paie cette année aucuns billets
de la marine , & que la Banque continue de faire
des avances fur les billets de l'Echiquier , il fau
dra emprunter 6 millions .
A cet état on joint celui de la dette générale
, des charges & des revenus de la G. B.
c'est ce qu'on appelle fon bilan.
La dette fondée monte à 211,363,254 1. 15 f.4
La dette fondée à · • 18,856,541
TOTAL
230,219,796
L'intérêt de la dette fondée eſt
de •
7,951,930
JI 4
2
6 9
1
Celui du déja pour 15 millions de la dette non
fondée depuis le premier Octobre 1783 eft
N°. 14, 3 Avril 1784. b
( 26 )
de
612,742
Les charges de la banque vont pour cet objet
à 134,291 13
I
2 8.
· 696 I 2 4
Droits au Bureau d'emprunt 19,873
Autres droits de Bureau
I
TOTAL des Taxes , 8,719,534 9
Selon l'eftimation des commiffaires, la dette fondée
& non fondée peut être évalué à préfent à près
de 240,000,000 ; pour montrer jufqu'à quel
point la nation eft en état de foutenir un établiffement
de paix feulement , & payer l'intérêt
de cette dette énorme , on a fait le bilan fuivant
qu'on préfente comme exact. Charges
de l'Angleterre pour l'établiffement de paix
de la marine , de l'armée & autres dépen
fes •
Intérêt de 240,000,000 de
2.
4,000,000
dettes 9,000,000
TOTAL 13,000,000
Avoir de l'Angleterre . Douannes
2,500,000
Accife 4,500,000
Taxes des terres 1,750,000
Sel 218,000
Timbre 500,000
Maifons & fenêtres 500,000
Poftes , roues , caroffes 500,000
Taxe des quittances
200,000
Taxe des domeſtiques 50,000
Accile & Douanne en Ecoffe 150,000
Taxes en Ecoffe 150,000
Saifies · 232,000
TOTAL , 11,000,000
On peut juger par cet état que les chargede
l'Angleterre furpaffent fon revenu de 2 mil
lions. L'auteur de ce tableau recommande le
( 27 )
taxes fuivantes . La taxe des quittances tellequ'elle
a été modifiée par le Comte de Nugent , produira
un addition de 800,000 livres. 6. f. Additionels
par barrils fur la bierre s'éleveront à 750,000 ,
un Shelling ajouté à la taxe des terres produira
437,500, ce qui fera en tout-1,987,500. Ces taxes
tomberont fur les citoyens de tous les rangs ; les
propriétaires de terres ne pourront fe plaindre ,
puifque ce fera la feule taxe qui les aura affectés
depuis le commencement de la guerre d'Amé
rique,
FRANC E.
DE VERSAILLES , le 30 Mars.
Le Duc d'Enghien a été préſenté le 21 de
ce mois à L. M. & à la Famille Royale , par
le Prince de Condé & le Duc de Bourbon.
Le même jour la Vicomteffe de Podenas a
eu l'honneur de leur être également préfentée
par la Comteffe de Podeñas. Le 14 , le
Comte Henri de Montefquiou -Fezenfac ,
que Monfeigneur Comte d'Artois a nommé
Capitaine - Colonel de la compagnie des
Suiffes de fa garde ordinaire , en furvivance
du Vicomte de Monteil , avoit eu l'honneur
d'être préfenté en cette qualité par ce Prince
à L. M.
DE PARIS, le 30 Mars,
M. de Suffren n'eft pas encore arrivé : on
fait des voeux pour qu'il trouve du beau
tems à nos attérages , du refte , comme il
b 2
( 28 )
eft infatigable , on s'attend à le voir à la
Cour avant le courrier qui doit annoncer
qu'il eft entré dans un de nos ports. On dit
qu'à fon arrivée au Cap de Bonne -Efpérance
, il a été reçu avec tous les honneurs dus
au Sauveur de cette Colonie ; les habitans
de la ville ont illuminé leurs maifons : tous
les navires qui étoient dans ce port , pavoifés
& déployant leurs flammes , l'ont honoré
de plufieurs falves de canon. Le Gouverneur
donna le foir pour mot : Héros &
Suffren.
M. le Marquis de Bouillé eft à Londres
depuis quinze jours; & nous apprenons qu'il
a été reçu par la cour & la ville , de la maniere
la plus honorable & la plus diftinguée.
La Société des Planteurs lui a donné un
grand dîner & une fête dans une des principales
tavernes. Les témoignages d'eftime &
de reconnoiffance qu'il a reçus à cette occafion
, des principaux propriétaires des plantations
des Ifles qu'il avoit conquifes , prouvent
combien il a fu allier à l'activité & à la
bravoure qu'on lui connoît , cette adminif
tration douce , & cette difcipline févere qui
préviennent les défordres inféparables des
conquêtes. Auffi la Reine d'Angleterre a
rendu elle-même hautement juftice à la modération
de M. le Marquis de Bouillé. S. M.
ácheva fon éloge , en lui difant : Il faut
avoir beaucoup de mérite , M. le Marquis ,
pour fe faire autant aimer des gens , dont
( 29 )
pendant fi long- temps vous vous êtes fait
craindre .
On apprend de Rochefort , que les deux
flûtes du Roi , le Dauphin Royal & le Trone,
venant des Ifles , y font arrivées au commencement
de ce mois .
C
Ces deux flutes , ajoutent les lettres , nous
avoient donné des inquiétudes fur la flute la bonne
amitié , qu'elles avoient laiffée dans les parages
de l'ifle Dieu , tirant des coups de canon de détreffe
; on a appris enfuite qu'elle avoit péri fur
les rochers qui bordent cette ifle ; elle portoit
80 hommes du régiment de Berwick , dont on
dit que 24 ont péri . Le 6 de ce mois une gabarre
à fait voile de ce port pour aller : chercher
ceux qui fe font fauvés. La gabarre le David
marchoit de conferve avec les trois bâtimens dont
on vient de parler ; comme elle en a été léparée
par un coup de vent a plus de cent lieues des
côtes , on efpere qu'elle aura touché dans quelqu'un
de nos ports.
Le Conful Impérial - Royal & Tofcan à
Marſeille , a reçu de l'agent de l'Empereur à
Tunis la lettre fuivante.
«Le 21 Décembre dernier , Hameida pacha ,
Beglierbey , me fit ordonner par fon premier
Miniftre Haggi - Muftapha Reggia de me rendre
à fa Cour avec l'envoyé de la Porte. Je m'y
rendis auffi- tôt : après m'avoir fait l'accueil le
plus obligeant , il me déclara folemnellement ,
en préſence de tous fes Miniftres & de fes principaux
Officiers , que c'étoit bien fincerement qu'il
acceptoit ainfi que toute la Régence , la paix
avec S. M. I. & R. , à l'exemple d'Alger , &
par obéillance aux ordres du grand Seigneur .
b
3
( 30 )
En conféquence , il me fit céder la maifon def
tinée au Conful de l'Empire , & j'eus la permiffion
d'y arborer la pavillon de l'Empereur . Cette
cérémonie a eu lieu le 4 de ce mois en préfence
de tout le Divan qui voulut y affifter.
Ainfi voilà la paix parfaitement affurée
Cette régence vient de déclarer la guerre à la
République de Veniſe ,
Le Roi a acheté pour 600,000 liv . la falle
de l'Opera de la Porte S. Martin , dont on
payoit un loyer fort cher , & qui appartenoit
à la Compagnie qui l'avoit fait élever
à fes frais. Lorfque les circonftances permettront
d'en conftruire une nouvelle , celle de
la Porte S. Martin fervira aux répétitions
des ballets , & formera un dépôt pour les
machines , les décorations , &c.
res ,
« Les neiges , écrit- on de Nyort , en Dauphiné
, ayant chaffé les loups de leurs repaiils
ont paru en grand nombre dans nos
campagnes. La faim , qui les preffoit , en ayant
poullé un jufques dans la ferme d'un habitant ,
nommé Trinquette , il fe jetta fur un enfant
de 4 ans , qu'il dévora. Aux cris aigus que
pouffoit la mere alors feule avec deux autres
enfans un peu plus âgé , accourut le nommé
Jean Louis Guille , ci - devant foldat au régiment
de Médoc ; il alloit avec fa hache couper du
bois ; il entre dans la maifon , voit l'animal ,
l'attaque & le met bas d'un coup de hache.
Son fecond mouvement eft d'aller au fecours de
la mere défefpérée ; le loup furieux fe releve
tout-à coup , fe jette fur lui & le bleffe dangereufement
; il parvient enfin à le tuer. Les
voifins accourus s'empreffent de bander fes
plaies , mais inutilement. Le brave homme eft
( 31)
mort des fuites des bleffures qu'il avoit reçues.
Les Officiers municipaux de notre ville lui
ont fait faire des obfeques , auxquels ils ont
affifté , & ont fondé une Meffe annuelle pour
le repos de l'ame de l'infortuné qui a fauvé la
vie à trois perfonnes , une mere & fes deux
enfans en facrifiant la fienne » .
>
Le fait intéreffant que nous avons cité
d'après un papier public de la préfervation miraculeufe
d'un enfant , n'eft point vrai ; nous
nous empreffons de le rectifier par la lettre
fuivante que nous recevons de Compiegne .
* M. vous avez inféré dans votre Journal, nº. 12,
un fait que vous dites avoir été mandé de Compiégne
, qui nous paroit d'autant plus nouveau &
fait à plaifir , que perfonne n'en a eu de connoiffance,
pas même Madame l'Abbeffe de Royal Lieu,
dont les traits de bienfaifance fe répétent affez
fouvent , pour avouer celui - là , s'il étoit vrai. Je
crois devoir vous défabufer , M. & vous affurer
qu'il ne s'eft préfenté fur la riviere d'Oife aucun
berceau ni enfant. Qu'en fuppofant ce fait , le
berceau & l'enfant n'auroient pu échapper à la
fubmerfion par la crue confidérable des eaux , dont
les vagues fe précipitoient avec tant de viclence ,
que les mariniers avec des nacelles ne pouvoient
fe livrer au courant
repêcher les effets &
les bois que la riviere emportoit. Il eft bien vrai,
& c'eft un fait que je puis attefter , que la crue
d'eau a été tellement confidérable qu'elle s'eft
élevée au - deffus du niveau des chauffées conftruites
depuis 1740 , dont le débordement avoit fervi
aux Ingénieurs des ponts & chauffées à fixer les
hauteurs ; que celle de Picardie & Flandre qui
traverle un des fauxbourgs de cette ville a été
en différens endroits , rompue , ainfi que les mai-
> pour
b 4
( 32 )
fons du fauxbourg entiérement fubmergées , par
l'abondance du torrent qui entraînoit tout ce qui
lui oppofoit réfidance ; il y a même eu des villages
dont les habitans ont été obligés de quitter
leurs maiſons . Celle du Sr Landigeois a of
fert dans ce moment un fpectacle vraiment effrayant
; le courant d'eau retenu par une montagne
qui lui fervoit de digue fe forma un paffage à
travers fa maifon pour s'épancher dans la prairie,
regagner la riviere ; l'affluence de monde qui s'y
eft portée , pour voir l'effet des eaux , s'échapper
à travers les ruines , y a été témoin d'un fait bien
intéreffant : Un enfant de 14 ans monte indifcré.
tement fur une des bornes de la porte fans confidérer
que depuis deux jours elle étoit ébranlée
par le torrent , il tombe avec eile , & eft auffi-tôt
emporté par l'eau , dont la rapidité l'a heureufement
foutenu , & la garanti du choc des pierres
& pavés que le torrent avoit amoncelés dans la
our du Sieur Laudigeois; il y feroit infailliblement
péri s'il ne s'étoit rencontré un bâtiment
où il s'eft retenu , & au -delà duquel il feroit
tombé à 10 à 12 pieds au fond de l'eau. Tous
les fpectateurs effrayés du danger que couroit cet
enfant n'ofoient s'expofer à la rapidité du courant ,
craignant de ne pouvoir lutter contre lui , & franchir
un fond où le danger fe manifeftoit . L'enfant
fe voyoit dans le cas de périr , fi M. le Chevalier
de Launay , Officier au régiment de Bourgogne
cavalerie , fils du Lieutenant de Roi de
cette ville , fans rien confulter , ne s'étoit précipité
dans l'eau pour le fecourir ; un magifter
de campagne animé par fon exemple ne put retenir
fon zèle , pour ſecourir l'un & l'autre , ils ont
été affez heureux pour ramener l'enfant dans les
bâtimens hauts du Sr Laudigeois , où il a reçu
les fecours dont il avoit befoin. Je fuis fâché ,
( 33 )
M. , de contredire le trait que vous avez cité ,
mais je crois vous en dédommager par celui que
je vous envoie , qui n'eft pas moins intéreffant
pour l'humanité. Je fuis , &c. Signé , DE CROM ,
Maire.
On continue de tous côtés les expériences
des Globes aéroftatiques ; M. l'Abbé de
Rivarol a écrit à M. Maret , Secrétaire- perpétuel
de l'Académie de Dijon , la lettre
fuivante , fur celui lancé à Franconville - la-
Garenne , par M. le Comte d'Albon .
Le Balon étoit conftruit en taffetas d'un tiſſu
extrêmement ferré. La couture des lais étoit fi
parfaitement faite qu'on n'a point été obligé de
la recouvrir de ces papiers liffés ou de ces petits
rubans qu'on nomme faveurs. Il étoit gommé
avec une légere préparation de colle de poiffon
dans laquelle on avoit introduit au moment de
l'ébullition trois livres de gomme arabique , blanche
, en poudre . Il avoit 24 pieds de hauteur fur
16 de diametre , & 48 de circonférence. A peine
a-t-il été rempli du gaz extrait de la limaille de
fer mife en diffolution par l'acide vitriolique ,
que les cordes qui le retenoient étant coupées , il
s'eft élancé avec une rapidité étonnante. On
avoit fait placer fur une des tourelles d'un vieux
château conftruit fur la plus haute montagne des
environs de Paris , & comprife dans les jardins
de M. le Comte d'Albon , tourelle qui fert à fes
obfervations aftronomiques , tous les inftrumens
de ce genre. On ne put , à l'aide des meilleurs
téléfcopes , appercevoir qu'au bout d'une demie
heure la parabole que décrivoit ce globe . La
direction dès lors parut établie vers Montmorenci
. Cinq jours s'écoulerent fans qu'on put
favoir ce qu'il étoit devenu. On apprit au bout
·
bs
( 34 )
de ce laps de tems qu'il étoit tombé dans les neiges
auprès du château de la Chaffe , derriere les
Champots de Montmorenci . D'après ces calculs ,
il a fait au moins fix lieues . Il y avoit 3 animaux
contenus dans la cage d'ofier fufpendue au globe
; Malgré l'intempérie , la neige & le froid
exceffif, ils ont été trouvés vivans , & vivent
encore on avoit pourvu à la nourriture qui leur
étoit néceffaire pour huit jours. Le Ballon a été
rapporté par deux vignerons , Il n'avoit éprouvé
dans fes côtes que quelques érallieures faciles à
réparer . M. le Comte d'Albon qui s'occupe de la
direction , & qui me ſemble en avoir trouvé le
moyen le plus fimple & le moins difpendieux ,
compte faire repartir ce balon , dont les dimenfions
tant en largeur qu'en hauteur , feront
augmentées d'un tiers , dans le courant du mois de
Mai. Le célébre Pere Côte , Oratorien , fi célebre
par les obfervations météorologiques , doit monter
dans la galerie qu'on fabrique maintenant ,
avec tous les inftrumeus propres à fes expériences
fur l'atmosphère . M. de Laffi , amateur en peinture
& en méchanique , qui s'occupe beaucoup
avec M. le Comte d'Albon de la direction , doit
accompagner le Pere Côte dans ce voyage , &
j'efpere pouvoir me joindre à eux , fi le balon
peut contenir plus de deux perfonnes. Le projetde
M. le Comte eft de faire plus en grand cette expérience
, fi ce premier effai de direction . lui
réuffit. C'eft dans ce moment , Monfieur , tout
ce que je peux vous dire fur le globe de Franconville.
Vous nous obligerez véritablement en
nous faifant part des lumieres que vous aurez
acquifes fur cet objet. J'aurai l'honneur de vous
faire tenir inceffament les détails relatifs à la direction
, & de vous en envoyer les deffins & les
modeles. Je fuis , & c.
( 35 )
Les moyens de diriger les ballons occupent
bien du monde : on nous a fait paffer
de divers endroits quantité de differtations
fur les moyens à employer ; mais la plupart
n'offrent que des fpéculations fouvent ingénieufes
c'eft à l'expérience à les dénontrer
, & elle manque à tous ; nous attendons
qu'elles foient faitespour en rendre compte :
en général nous croyons que nos lecteurs
nous difpenferont de détails qui n'offrent
que des idées , dont on n'a point fait l'effai ,
que la plupart ne font pas à portée de
faire ; nous préférerons de leur donner les
réfultats des expériences dont on s'occupe à
préfent , & qui ne tarderont pas à être commencées.
En faifant des voeux pour leur
fuccès , en l'efpérant même , nous n'hésiterons
pas à placer ici la lettre fuivante , dans
laquelle l'auteur femble en déſeſpérer. Mieux
les difficultés feront établies , plus il y aura
de gloire pour celui qui les aura vaincues .
J'ai ofé avancer qu'on ne parviendroit jamais
à diriger les Machines Aéroftatiques. Voici le
raisonnement fur lequel je fonde la preuve de
cette Affection . Pour qu'un corps foit fufceptible
d'une direction proprement dite , il faut de toute
néceffité qu'il puiffe obéir dans le fens & au
dégré que lui demande celui qui veut le diriger .
Pour qu'il obéiffe avec cette préciſion , il faut
encore de toute néceffité qu'il puiffe réfiftér ,
c'est- à- dire , réagir pour modifier fon mouvement
d'après l'impulfion donnée. Une extrême fenfibilité
de fa part le déroberoit en quelque forte à
l'action du mobile ; elle ne lui laifferoit pas du
+
b 6
( 36 )
moins le temps de s'y prêter. Tout ce que ce
mobile auroit , non feulement de tendance , mais
de force , feroit preſque entiérement perdu pour
lui . Pour que ce corps puiffe réſiſter , c'eſt- àdire
, réagir de maniere que l'impulsion ne devienne
pas nulle , ou incertaine au point du contact
, il faut enfin , & de toute néceffité encore ,
qu'il trouve un fupport , un point d'appui , tels
qu'un navire les trouve fur la furface de l'eau ,
ou tels que les trouveroit fur la furface de la
terre , une voiture à refforts qui iroit d'ellemème
. Or , les Machines Aéroftatiques ne trouveront
jamais ce fupport , ce point d'appui dans.
un fluide auffi léger , auffi mouvant . auffi pénétrable
que l'atmoſphere. On aura beau leur
adapter des rames , des voiles , un gouvernail.
Tous ces inftrumens qui font de vrais leviers ,
faute de ce point d'appui , ne pourront jamais ,
quelles que foient les reffources de l'art , étre
employés avec fuccès. Quant à la poudre à canon ,
en fuppofant ce qui n'eft pas , que fon explosion
pût fuppléer au point d'appui , elle ne feroit pas
non plus , comme on le croit , un moyen efficace
de direction ; elle y feroit plutôt un nouvel obftacle.
Il en réſulteroit en effet un mouvement ,
lequel , en quelque forte convulfif, par rapport
à la gondole , & toujours difcordant par rapport
au ballon ne donneroit à la Machine Aérof
tatique , qu'une fecouffe momentanée , qu'une
activité circonfcrite , tout- à- fait inhabile à la
progreffion ; & pourroit d'ailleurs , par le défaut
inévitable d'harmonie entre les deux parties de
cette Machine , anéantir , altérer du moins fa ,
force propre & inhérente , c'eft -à dire , fon aérof
tation. Donc on ne parviendra jamais , même
avec les théories les plus favantes , les procédés
les plus ingénieux , à diriger à volonté les Ma-
9
( 37 )
chines Aéroftatiques ; donc la direction de ces
Machines fera toujours à la merci d'une force
aveugle , & jamais dans la main de l'homme...
Nubes & inania captant. C'eft affurément une
très-belle découverte que celle de M. de Montgolfier
je fuis perfuadé qu'elle fera époque
dans l'hiftoire de l'efprit humain. Mais il eft toujours
vrai de dire , comme bien des gens l'ont
obfervé , que le pas le plus difficile refte à faire ,
& que vraisemblablement on ne le fera jamais.
Signé BRUN , Gr. Carme.
M. le Marquis de la Poype vient de publier
la defcription fuivante de la Grotte de
la Balme , près de Lyon , elle ne peut qu'intéreffer
les Naturaliftes ..
Cette Grotte , fituée à 7 lieues de Lyon , fur
le bord du Rhône , dans le Dauphiné ,, a toujours
été vifitée par les voyageurs & les naturaliftes
; les Hiftoriens de cette Province en donnent
la defcription . Je ne crois pas qu'il y en ait
en France qu'on puiffe lui comparer : l'étendue
en eft très- conſidérable ; elle eft ornée de ftalactiques
de différentes formes , de cafcades qui font
un effet admirable , & revêtue de madrépores de
différentes efpeces. A l'extrémité eft une flaque
d'eau , qu'on appelle communément le Lac. Cet
amas d'eau paroît peu confidérable . Il eſt refferré
entre les rochers ; & l'obſcurité empêche de voir
jufqu'où il s'étend. Des contes populaires , de
vaines conjectures , étoient tout ce qu'on pouvoit
recueillir fur cette partie; des courans rapides,
des cafcades effrayantes , des gouffres en défendoient
l'accès : on ajoutoit que ceux qui avoient
voulu tenter d'entrer dans ce lac , ou n'en étoient
pas revenus ou avoient été forcés de retourner
dès le preinier pas , Depuis- long- temps je defirois
( 38 )
de l'examiner ; plufieurs obftacles m'ont fait dif
férer cette tentative jufqu'au 18 Septembre 1783 .
Ayant fait porter la veille un bateau fur le bord
de ce lac , qui eft éloigné d'environ 500 toiſes de
l'entrée , & où l'on ne parvient que par un chemin
très -fcabreux , je m'y embarquai avec deux
bateliers , que j'eus affez de peine à déterminer
à une navigation qu'ils regardoient comme trèsdangereufe.
Pendant la route , j'obfervai avec la
plus grande attention les objets qui ſe préfentoient
à moi. Ce lac a de longueur environ 600 pieds ;
fa largeur n'eft pas uniforme. Dans quelques endroits
il n'y a que de la place pour paffer le bateau
; dans d'autres il y a 30 à 40 pieds de large.
Sa profondeur eft de 8 à 10 pieds ; mais il
y a
quelques endroits plus profonds , que je n'ai pu
encore mufurer exactement. L'eau eft claire &
limpide ; on n'y remarque pas la moindre agitation
on ne peut pas même y foupçoner du poilfon
, puifqu'il n'y trouveroit que de l'eau & du
fable ; ce qui ne fuffit pas pour le nourrir & l'entretenir.
Les flambeaux dont on fe fert pour s'éclairer
fur ce lac ténébreux & fouterrein , font un
effet fuperbe , en fe peignant & fe multipliant fur
la furface tranquille de cette onde pure , & en éclairant
les pointes & les faces irrégulieres des rochers
bizarrement taillés qui ' entourent . On retrouve
par-tout fur les bords de ce lac , comme dans la
Grotte , des madrépores dans différens états . On
en trouve qui font changés en calcédoine . On y
trouve auffi plufieurs corps marins pétrifiés.
N'ayant pu faire tracer mon nom & la date de la
découverte fur le rocher même de la Grotte , à
caufe de la dureté de la pierre , j'ai pris le parti
de commander deux tablettes de marbre blanc ,
fur lefquelles je fais graver l'un & l'autre , & j'en
ferai fceller une à l'entrée du lac , & l'autre au
( 39 )
fond , pour que mon entreprife ne foit pas tout- àfait
oubliée , ou ne devienne pas le fujet de nouvelles
fables & de contes abfurdés . Une choſe remarquable
, & qui pourroit annoncer que je fuis
le premier qui ait pénétré dans ce lac , c'eſt qu'il
n'y a aucun témoignage certain que perfonne y
ait été avant moi , & que je n'ai trouvé ni traces ,
ni inſcription , ni rien enfin qui indique que la
partie de cette Grotte nouvellement découverte ,
ait été autrefois connue.
M. Delaunay le jeune vient de publier d'après
M. Aubry , Peintre du Roi , une eftampe piquante
, & de l'effet le plus agréable , faifant
fuite pour le format aux eftampes de Rouffeau &
de Voltens , gravées par feu M. Macret . Elle
rend avec beaucoup d'efprit & de vérité le tableau
dont le fujet eft três -intéreffant . Elle a pour titre
, le Mariage rompu : un jeune villageois &
une jeune fille font prêts à recevoir la bénédic
tion nuptiale ; mais à l'inftant où le Curé alloit
écrire l'acte de célébration , arrive une jeune
femme éplorée , fuivie de deux enfans & d'un
huiffier , qui préfente au Curé une oppofition &
une promeffe de mariage. La jeune infortunée ſe
jette aux pieds de fon amant infidele , & cherche
à l'attendrir , en lui montrant les tendres fruits
de leur union , à ce ſpectacle la fiancée s'évanouit
entre les bras de fa mere ; & le pere du futur
époux fait remarquer à fon fils les innocentes careffes
de fes enfans , déchiré de remords , le jeuhe
homme cede à la voix de la nature , & l'amour
paternel triomphe ( 1 ) .
Nous avons annoncé l'eftampe de M. Mathieu qui
a pour titre Le temps orageux. Il vient d'en
publier le pendant ; c'eft la vue d'une partie du
( 1 ) Cette eftampe fe trouve chez l'Auteur , rue & porte
S. Jacques , près le petit marché , No. 11 , prix 3 liv.
( 40 )
lac de Trafimene , d'après un tableau de Guefpe
Pouffin ; le point de vue faifi eft entre Arrezzo &
Perruggia , fur la route de Florence à Rome,
lieu célebre par la victoire qu'Annibal y remporta
fur les Romains , commandés par le Conful Flaminius
qui y perdit la vie. Le paysage eft de
toute beauté , l'art du peintre a fu l'animer , &
celui du graveur ne laiffe rien a defirer ( 1 ).
M. Laporte , Imprimeur - Libraire , rue dès
Noyers , vient d'acquérir l'Abrégé de l'Hiſtoire
générale des Voyages , en 21 vol. in- 8° , avec
un atlas format in - 4º , prix 131 liv. relié , 111 liv.
broché , & 105 liv. en blanc. Cet Abrégé , rédigé
par un Ecrivain connu & diftingué , devenu un
Ouvrage propre à toutes les claffes de lecteurs
aux jeunes perfonnes , comme aux grandes , doit
êtte lu par quiconque veut s'amufer ou s'inftruire
on en a fupprimé tout ce qui n'étoit fait
que pour occuper un petit nombre d'hommes &
pour ennuyer le plus grand nombre. Tout ce qui
s'appelle Journal de Navigation a été entiérement
retranché. Les répétitions , les fuperfluités , les
circonftances indifférentes , les aventures vulgaires
, ont été fupprimées. On a mis le plus
d'ordre & de clarté qu'il a été poffible dans la
diftribution des différents voyages , de maniere
qu'on ne perdît pas un Pays de vue , fans en avoir
appris tout ce qu'il pouvoit offrir de curieux &
d'intéreflant. On s'eſt attaché d'ailleurs à mettre ,
dans cette méthode , toute la variété dont elle
étoit fufceptible , en plaçant , toutes les fois
qu'on l'a pu , fans bleffer l'ordre , un Voyage
d'aventures , après des deſcriptions de moeurs &
(1 ) Cette eftampe fe trouve chez l'Auteur rue des
Fra Bourgeois , porte . Michel , vis - à-vis la rue de
Vaugirard , maifon du raffé de la nouvelle Comédie, Son
prix eft de 6 liv. comme celui du Tems orageux.
( 41 )
1
1
de lieux. Quand un Voyageur , qui s'eft vu dans
des fituations extraordinaires , raconte lui- même ,
on s'eft bien gardé de prendre fa place on l'a
laiffé parler fans rien changer , ni ajouter à fon
récit. On n'a fait non plus que très - peu de changements
dans les defcriptions de lieux & de
moeurs , dans les détails Phyfiques & d'Hiftoire
Naturelle , afin de n'en point altérer la vérité.
L'Ouvrage eft divifé en quatre parties. Les
Voyages d'Afrique , partagés en fix livres , forment
les trois premiers volumes de cet Abrégé.
Ceux d'Afie, divifés en feptlivres , forment fix volumes.
Ceux d'Amérique, partagés en douze livres,
autant ; & les Voyages autour du Monde & aux ,
Poles rempliffent les fix derniers tomes de cet
Abrégé.
72
Jamais les efforts pour perfectionner un art
auffi intéreffant que la Typographie , n'ont été
plus multipliés. Les fuccès de M. Didot l'aîné en
particulier ont produit une émulation qui ne pouvoit
que tourner au profit des Preffes Françoifes.
M. Didot le jeune , animé du même efprit , vient
d'entreprendre de marcher fur les traces de fon
frere , & de partager fa gloire. Il a publié un
effai d'un caractere deftiné à la nouvelle édition
du Télémaque , que les propriétaires de cet
ouvrage s'étoient engagés à donner , & à rendre ,
digne des deffins & des gravures de MM. Monnet
& Tilliard. Ils avouent dans leur Pro pectus qu'ils
auroient renoncé à cet engagement , fi celle que,
M. Didot l'aîné a imprimée , par ordre du Roi ,
pour l'éducation de Monfeigneur le Dauphin ,
avoit été faite pour le format des figures . Ces fi
gures font au nombre de 96 , dont 24 de fommaires
, & fe trouvent chez MM . Tilliard , de
Bure , quai des Auguftins , Bazan , rue & hôtel
Serpente. Le Profpectus contient deux elfais de
( 42 ).
:
caracteres , l'un gras , l'autre maigre : le premier
eft celui que l'on a adopté fon effet eft trèsagréable
à l'oeil. « Si les artiftes & les amateurs ,
< difent les éditeurs , daignent nous faire part de
leurs obfervations , notre plus grande fatis-
» faction ſera de leur en témoigner de vive voix
notre reconnoiffance ; nous préfererons toujours
» une faine critique qui nous éclaire & nous en-
» courage , à des éloges outrés & faftidieux , plus
" propres à égarer l'imagination qu'à l'élever. »
Ces fentimens ne nous permettent pas de nous
étendre ici en éloges ; & nous n'avons point de
critique à faire. Nous nous bornerons à donner
ici les conditions de la foufcription . En fe faifant
infcrire , on paiera 12 liv. , en recevant le premier
volume , 24 ; & en retirant le dernier , 12 1 .
de maniere que l'ouvrage coûtera 48 liv. On
foufcrit chez MM . P. Fr. Didot le jeune , Barrois
l'aîné , Eugene Onfroy , Théophile Barrois ,
quai des Auguftins , & Delalain le jeune , rue S.
Jacques. Après cedition , on en donnera deux
autres , en caracteres que l'on grave aЯuellement
pour les format in - 8 ° . & in - 18 . M. Didot le jeune
fe propofe de publier enfuite in-4° . la Jerufalemme
Liberata & P. Virgilii opera. Son frere avoit annoncé
les mêmes ouvrages , & le premier par
ordre de Monfieur : au lieu d'une belle édition ,
le public en aura deux , que les aniateurs & les
artifles compareront , & qui multiplieront fans
doute leurs richeffes & leurs jouiffances.
› Arrêt du Confeil d'Etat du 3 Septembre , concernant
la manufacture de draps de Sedan des
fieurs Paignon & Compagnie. Sur la Requête
préfentée au Roi en fon Confeil , par les fieurs
Paignon & Compagnie , entrepreneurs de la
manufacture de draps de Sedan , connus fous le
nom de Paignon , contenant que les fuccès de
( 43 )
cette manufacture , qui ont porté fa réputation
dans toute l'Europe , font dûs autant à la protection
dont S. M. à l'exemple de fes auguftes
prédéceffeurs , l'a honorée , qu'aux travaux de
fes fondateurs & de leurs enfans : aidés de cette
protection glorieuſe , il n'eft point d'efforts qu'ils
n'aient fait dans tous les temps pour foutenir
& augmenter le luftre de leur manufacture , &
faire fructifier une branche de commerce-auffi
utile pour tout le Royaume. Le nom fous lequel
elle eft connue , eft le garant de la perfection
des ouvrages qui en fortent ; mais depuis
quelque temps le fieur Raulin de Flife a fait
la découverte d'un nommé Jean Pagnon , Compagnon
Orfévre , & à la faveur de ce nom , dont
la confonnance eft exactement la même que de
celui des Supplians , quoique l'ortographe en foit
un peu différente , il a élevé à S. dan une manufacture
fous la raifon de Pagnon , Raulin &
Compagnie ; & dans leurs lettres circulaires diftibuées
avec profufion , ils ont annoncé que leur
intention étoit d'augmenter encore la réputation
du nom de Pagnon , comme fi ce nom ,
inconnu
dans la draperie , étoit le même que celui
de Paignon , dont le commerce a tiré tant de
luftre . Requéroient à ces caufes les Supplians ,
qu'il plût à S. M. leur accorder la permiffion
exclufive de faire broder leur nom de deux en
deux aunes fur les lifieres de leurs draps ; faire
défenſe à tous fabricans & autres perfonnes gé .
néralement quelconques , d'ufer de la même maniere
de marquer leurs draps , ou de contrefaire
la marque des Supplians , à peine de confifcation
, mille livres d'amende , & de tous dépens
, dommages & intérêts ; & en cas de contravention
ou de conteftation , en attribuer la
connoiffance au fieur Intendant de Metz , &
a
( 44 )
icelle interdite à tous autres Juges , fauf l'appel
au Confeil , & ordonner que l'Arrêt qui interviendra
fera imprimé , publié & affiché par- tout
où il appartiendra. Vu ladite Requête , & c .
De BruxellES , le 30 Mars .
On mande de la Haye , que les députés
des Etats des Provinces de Hollande & de
Zelande , ayant préſenté au Stadhouder la
nomination des trois membres , parmi lefquels
le Prince devoit choifir celui qui remplira
la place de Préſident du Haut - Confeil
de Juftice de Hollande , de Zelande &
Weft- Frife , vacante par la mort de M. Henri
Mollerus , S. A. a nommé M. Guillaume
Pauw.
Les mêmes lettres portent que la réfolution
prife le 24 du mois dernier par ies Etats
de Frife , relativement à la propofition de la
Province d'Utrecht , pour contracter une alliance
plus étroite avec la France , a été remife
aux Etats -Généraux .
Elle porte que L. N. P. ont depuis long- tems
exprimé ce vou en plus d'une occafion , qu'elles
y perfiftent , & qu'elles le regardent comme l'unique
moyen de confervation qui demeure à la
République qu'a leur avis il appartiendroit à
cette derniere de faire fans perte de tems , auprès
de S. M. les premieres propofitions pour
la
conclufion d'une alliance défenfive & réciproque
, fixée pour un tems limité , fous promeffe
de la part de S. M. T. C. qu'en cas que la République
fût attaquée ou moleftée dans fes poffeffions
ou dans l'exercice de tels autres droits qui
lui competent , en vertu des traités , S. M. T. C.
( 45)
la fecourroit par un nombre déterminé de troupes
ou de vaiffeaux , felon les circonstances. Que
dans les mêmes cas donnés , la République fecondera
le Roi Très- Chrétien , foit par un certain
nombre de vaiffeaux de guerre , foit par un
fubfide_proportionné en argent , au choix de
S. M. T. C.; que les fecours réciproques eront
entretenus aux dépens de celui qui les fournira ,
& feront au commandement de celui qui les recevra
; qu'il fera permis à l'une & à l'autre des
Puiffances de les retirer , dans le cas où elles en
auroient un befoin indifpenfable pour leur propre
défenſe , &c.
PRECIS DES GAZETTES ANGL .
On affure que le ſceau privé reftera en commiffion
jufqu'à ce que les nouveaux Miniftres fe
foient plus affermis dans leurs places , leur intention
eft de le donner alors au Comte de Shelbune ;
le Lord Sackville l'a refufé abſolument.
M. Pitt eft le feul homme de parti que le Prince
de Galles n'ait pas invité à fon bal du 10 .
Tous les autres Miniflres y avoient été invités .
Le Prince a donné pour raifon que M. Pitt étoit
la feule perfonne qui par point d'honneur s'oppofoit
à l'union de partis fi defirée par S. M. &
par la Chambre des Communes.
Il arriva derniérement une chofe affez finguliere
à S. James : Un Irlandois parut au lever
avec l'uniforme d'un des Corps de Dublin ; le Roi
qui le remarqua demanda au Général Haldemand
à quel régiment il appartenoit : le Général alla
le demander à l'Irlandois , qui lui dit qu'il appartenoit
à un Corps volontaire . S. M. lui fit dire
qu'elle voyoit toujours avec plaifir les Irlandois à
fa cour ; mais qu'elle ne pouvoit approuver qu'ils
y paruffent avec un uniforme nouveau .
Il vient de vaquer en Irlande un Evêché de
46 )
5000l . ft. de revenu ; il fe trouve à la nomination
du nouveau Vice - Roi , & on efpere qu'il
ne contribuera pas peu à renforcer fon parti dans
le payss ; il y fera sûrement entrer le titulaire
qu'il préférera , fes parens & fes amis.
On lit drns le fupplément de la Gazette de la
Caroline méridionale du 2 Xbre qu'il y eft arrivé
69 émigrans de Waterford en Irlande , qui fe font
engagés pour 4 ans , & dont la vente eft annoncée
pour cet espace de temps ; ils feront vendus comme
des negres , à moins qu'ils ne trouvent le
moyen de fe racheter dans 20 jours .
GAZETTE DES TRIBUNAUX ABRÉGÉE ( 1 ) .
PARLEMENT DE PARIS .
TOURNELLE CRIMINELLE .
REQUETE d'atténuation de M. Prévôt de Saint-
Lucien , pour le fieur Michel Gery Hennebert ,
l'un des Fermiers de l'Abbaye de Saint Barthelemi
de Noyon , & Chirurgien du village de
Dampierre , Appellant défendeur & accufé.
Contre M. le Procureur - Général , auffi appellant
à minima.
Le Curé de Dampierre fut affaffiné d'un coup
de fufil , le premier Juillet à trois heures du matin
, en entrant dans fon églife pour y dire la
Meffe. Le Procureur du Roi du Bailliage de
Péronne , avoit rendu plainte contre les auteurs
complices & adhérans de cet affaffinat . Le fieur
Hennebert fut décrété comme prévenu d'avoir
tenu des propos injurieux , téméraires & tendans
à troubler la jouiffance du fieur Houffard ;
on difoit qu'ils avoient pu exciter l'affaffinat. Le
Bailliage de Péronne l'avoit banni pour 3 ans
de fon reffort , condamné en dix livres d'amende
(1 ) On foufcrit pour l'Ouvrage entier , dont l'abonnement
eft de is liv. par an , chez M. Mars , Avocat , rue
& Hôtel de Serpente ,
( 47 )
envers le Roi , & lui avoit fait défenfes de prendre
à bail aucune terre de la cure ; fur l'appel
de la part de Gery Arrêt du 6 Février 1784 , qui les
décharge de l'accufation contre lui intentée , or
donne la radiation de fes écrous , & lui permet
de faire afficher l'Arrêt par- tout où bon lui ſemblerar
PARLEMENT DE DOUAY.
PEUT - ON déclarer failli un homme qui n'a contre
lui aucun des caracteres conftitutifs de faillite ?
Depuis un temps immémorial il étoit d'ufage
à Lille , que lorsqu'un créancier chirographaire
avoit des raifons bonnes ou mauvaites de craindre
que fon débiteur ne le fruftrât de fa créance ,
foit par une féqueftration frauduleufe de fon
actif , foit par des hypotheques qu'il accordoit
fur fes biens , à d'autres créanciers , il pouvoit
obtenir à fes rifques & périls , & fur fimple requête
, une ordonnance du fiége échevinal , qui
déclaroit ce débiteur failli , & qui étoit immédiatement
fuivie d'une appofition de fcellé fur
tous fes meubles & effets ; fi le débiteur réclamoit
, le créancier en étoit quitte pour offrir la
preuve qu'il étoit , ou infolvable , ou fufpect de
fuite ou coupable de fraude ; & cette preuve que
le dénuement provifoire & forcé du débiteur ,
le mettoit prefque toujours hors d'état de contredire
, étoit regardée comme fuffifante , quoique
faite après coup , pour légitimer une procédure
ou plutôt une voie de fait qui ne
fe pratique nulle part . Cet ufage abfurde
dans fon principe , dangereux dans fes conféquences
, avoit été profcrit par un arrêt du Parlement
de Douay , du 20 Juillet 1782 , infirmatif
d'une fentence des Confeils de Lille , du 3 du
même mois. Il s'étoit encore reproduit , &
quelques nouveaux Arrêts , mal interprêtés
•
( 48 )
fans doute , lui avoient rendu toute fon acti
vité ; c'eft en vertu de cet ufage abufif que le
fieur Delcour de la Fontaine , Négociant & Ban
quier à Lille , a été déclaré failli par ordonnance
du 19 Février 1783 , aux rifques & périls des
fieurs Fourmentel & Dudicourt , porteurs d'une
obligation fignée de lui , & que dès le lendemain
il a été conftitué prifonnier à la requête du
fieur Parquet , créancier d'une fomme de 4900
livres , qui n'étoit pas encore échue , mais qu'il
a confignée pour obtenir fon élargiffement provifoire.
Il est à remarquer que jufqu'à ce mo-,
ment , le fieur Delcour n'avoit effuyé ni condamnation
, ni foucie , ni exécution , & qu'il
avoit foutenu avec honneur fon commerce &
fes négociations ; mais on a prétendu qu'il avoit
formé depuis peu le projet de fuir en Amérique ,
qu'il féqueftroit fes marchandifes & que fes magafins
fe vuidoient tous les jours par des enlevemens
nocturnes ; on ajoutoit même que dès le 6
Septembre , il avoit hautement reconnu fon infolvabilité.
Tels étoient les prétextes dont s'étayoient
les adverfaires du fieur Delcour , pour
juftifier la déclaration de faillite qu'ils avoient
fait prononcer contre lui . Enfin , arrêt du premier
Mars 1784 , après un rapport de plufieurs
féances , l'ordonnance du Magiftrat de Lille , du
19 Novembre 1783 ; l'apposition du fcellé qui
s'en étoit enfuivie ; l'emprisonnement du fieur
Delcour , du 20 du même ont été déclarés puls
& injurieux , fes adverfaires condamnés aux
dommages intérêts , a donner par déclaration.
Il a été auffi ordonné que leurs mémoires & écritures
feroient fupprimés , & que l'Arrêt feroit
imprimé & affiché à leurs frais , au nombre de
cent exemplaires , & ils ont été condamnés en
Lous les dépens.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQU I E.
DE CONSTANTINOPLE , le 10 Février
Od'établir des prefies dans cette Capitale ,
N fe propofe de renouveller ici le projet
tenté fi fouvent , & toujours mal exécuté.
Le Vice -Chancelier & l'Hiftoriographe de.
l'Empire ont été nommés par le Grand-
Vifir pour diriger cette entrepriſe on fait
venir en conféquence une provifion de différentes
efpeces de papiers d'Hollande. Le
plan qu'on fe propofe de fuivre , eſt d'imprimer
toutes fortes de livres , à l'exception
des ouvrages dogmatiques & de Théologie
; ce qui exclut ces derniers , c'eft l'opinion
où l'on eft , qu'il eft plus convenable &
plus décent , que les livres qui traitent de la
religion , foient écrits à la main ; ce travail
fournit auffi à la fubfiftance d'un grand nombre
de Copiftes , qu'il ne feroit pas prudent
de mécontenter.
Les deux fils aînés du Sultan viennent de
No. 15 , 10 Avril 1784.
с
( 50 )
paffer entre les mains des maîtres ; les Grands
ont fait à cette occafion des préfens à S. H.;
& on dit que les diamans que le Grand-
Vifir feul a donnés , valent 170,000 bourses.
Une autre circonftance va auffi procurer
des préfens au Sérail , c'eft le mariage prochain
des deux foeurs cadettes du Sultan
Selim , qui doivent époufer , l'une le Bacha
de Choczim , & l'autre le Bacha d'Alep.
Amurat Bey , écrit-on du Caire , qui avoit été
obligé de prendre la fuite , eft revenu ici à la
tête d'un certain nombre de troupes , & eft parvenu
à chaffer Ibrahim Bey. Le receveur des douanes
du Caire craignant la vengeance d'Amurath
, s'eft retiré en toute diligence à Alexandrie
, où il a frété d'abord un navire françois
avec lequel il a mis à la voile pour Livourne.
Ce receveur des domaines eft un nommé Dion
de Caffis , de Damas , qui a accumulé des richeffes
immenfes au Caire , que l'on évalue à
plus de 10 millions de patagons . On dit qu'il
avoit eu depuis long - temps la précaution de faire
paffer fucceffivement de fortes fommes dans
quelques pays chrétiens d'Europe .
L'invafion que les Ruffes ont faite il y a quelque
temps dans les contrées Perfannes , de Ghifan
& de Mazenderan , a donné lieu à un traité
par lequel Abdul - Fat- Kan , qui gouverne acellement
en Perfe , fous le nom de Régent ,
leur a accordé la permiffion de bâtir 3 forts , 2
dans le Mazenderan , & un autre à Anzeli , iſle
de la mer Cafpienne , visà - vis la capitale du
Ghilan par ce moyen , les Ruffes pourront faire
tout le commerce du nord de la Perfe & de la
mer Cafpienne.
( SI )
RUSSIE.
DE PÉTERSBOURG , le 28 Février.
Le cercle de Pelten en Courlande , mais
foumis à la Pologne , a accédé à la convention
conclue l'année derniere , entre la
ville de Riga , & le duc de Courlande , relativement
au commerce.
Les nouvelles poffeffions que l'Impératrice
vient de réunir à fon vafte empire , vont
reprendre les noms qu'elles portoient anciennement
: la Crimée & l'ifle de Taman feront
appellées Tauride , & le Cuban aura à l'avenir
la dénomination de Caucaſe .
10
POLOGNE.
DE VARSOVIE , le 6 Mars.
Les députés de la ville de Dantzick font
MM. Weickman & Gralath ; ils font accompagnés
d'un Secrétaire : M. Gralath a
demeuré ci -devant long- temps ici en qualité
de réſident de Dantzick , & eft connu de
l'Ambaffadeur de Ruffie & des principaux
membres de notre miniftere ; c'eft avanthier
qu'ils font arrivés , & c'eft après demain
8, qu'on croit que les conférences commenceront
à préfent ils font les vifites d'ufage.
3
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 20 Mars.
Selon les lettres de Gorice , on y atten
C 2
( 52 )
doit l'Empereur le 15 de ce mois : mais il
ne fe propofoit que d'y paffer, fon deffein
étoit d'en partir fur le champ , pour continuer
fa route jufqu'à Trieſte.
Les neiges & les glaces ont chaffé tant de
loups de leuts repaires , qu'ils le font répandus
dans la Styrie , où ils ont fait des ravages épouvantables.
On , mande des environs de Gratz
qu'un enfant de 8 ans , ayant été attaqué dans la
maifon où il fe trouvoit feul , par un de ces aniaux
affamés qui s'y étoit introduit , s'arma d'un
couperet , & le lui préfenta. Le loup le faifit avec
tant d'avidité , qu'il engagea dans fa gorge le bras
de l'enfant , & le couperet que celui ci n'avoit
point quitté. Le loup & l'enfant tomberent : le
premier , mort de la bleffure qu'il s'étoit faite ;
& le fecond , évanoui de la douleur qu'il avoit
éprouvée entre les dents du loup. Ses parens ne
revinrent que 4 heures après , & le trouverent
dans cet état ; fa main étoit encore dans la gueule
du loup ils l'en dégagerent , & le firent revenir
à lui-même. L'enfant en eft quitte pour un doigt
caffé. Le Gouverneur a récompenfé fa bravoure
par un préfent , & les habitans de la ville de
Gratz , enchantés de fon courage , & fur tour de
fa confervation miraculeufe , fe font réunis pour
lui faire auffi des dons.
C
DE HAMBOURG , le 22 Mars.
Une lettre de Berlin du 13 de ce mois
contient les détails fuivans.
Suivant les avis les plus récens de Varsovie ,
les députés de Dantzick font à la vérité arrivés
dans cette ville ; mais les négociations n'avoient
point encore été entaméés au départ du dernier
courrier. Les mêmes lettres portent auffi que le
( 53 )
différend entre la cour de Vienne & la Sublime-
Porte , n'étoit pas encore arrangé , qué les négociations
fembloient ne rien promettre de favo
rable aux Muftimans , & que , felon toutes les
apparences , le réfultat en leroit une ceffion de
deux Provinces , en faveur de la Maifon d'Autriche.
En attendant que l'on fache ce que l'on
doit penfer de ces bruits vagues & au moins
incertains , nous placerons ici une notice
hiftorique de l'empire Ottoman , & principalement
de fes forces militaires. Nous la
tirons du Journal Allemand , intitulé Porte-
Feuille hiftorique , qui s'imprime à Berlin.
Elle ne peut qu'intéreffer nos lecteurs dans
un moment où leur attention eft fixée fur
cer empire , & où ce qui vient de fe paffer,
prépare à d'autres événemens qui auront lieu
tôt ou tard.
Une des principales vues de l'auteur de la Refigión
des Mufulmans étoit de l'étendre par le
glaive , & de lui procurer autant de profelytes
qu'on pourroit conquérir de Provinces . Les fuc
ceffeurs de Mahomet , fideles à fes principes , &
profitant du défordre & de la foiblefle des Royau .
mes d'Europe & d'Afie , effectuerent ce que leur
maître avoit projetté. En 1453 Mahomet II prit
d'affaut la ville de Conflantinople , Capitale de
l'Empire d'Orient , & depuis cette époque les
Ottomans firent trembler plus d'une fois la
Ruffie , la Pologne , la Hongrie , l'Autriche
la Boleme , la Moravie , quelques autres Etats
d'Allemagne , & furent fe rendre formidables à
l'Europe jufqu'à la paix de Belgrade en 1737.
Les forces militaires des Ottomans, d'après la
conftitution de l'Empire , font connues Bufinello ,
C 3
( 54 )
Ambaffadeur de la République de Veniſe à Conftantinople
, & l'Auteur de l'état préfent des forces
turques , en ont donné de bons tableaux ; mais ,
quoique fondés fur la conftitution militaire , ils
font infuffifans , fur- tout aujourd'hui que l'adminiftration
turque eft fi dégradée , pour pouvoir
déterminer avec certitude le nombre des troupes
en état de marcher. Il est même impoffible d'en
fixer le nombre actuel ; & on ne fauroit approcher
de la vérité qu'en partant des principes fuivans
: favoir , que prefque tous les Musulmans
font foldats ; qu'en cas de néceffité , on prend de
force le dixieme homme & quelquefois le fixieme ,
comme cela est arrivé fous Mahomet IV , qui ,
en 1674 , fit en très- peu de temps une levée de
50,000 hommes dans la Bofnie & l'Albanie , & que
la politique des autres Puiffances de l'Europe eft
toute différente de celle des Ottomans , qui dé ,
vaitent quelquefois des provinces entieres pour
recruter leur armée . D'après ces préliminaires ,
voyons actuellement la compofition de l'armée du
Grand Seigneur ; fes troupes font compofées ,
comme par-tout ailleurs , d'infanterie , de cavarie
& d'artillerie , à laquelle il faut ajouter
quelques corps qui y ont un grand rapport.
Les troupes qui font toujours fur pied font appellées
Kapikulo ou Kapukulleri ; on y comprend
les Janiffaires , les Spahis , proprement dits & les
Artilleurs. Les Janiffaires font l'élite de l'armée.
Amurath I établit ce Corps en 1360 ; il eft divifé
en 162 Odas ( Chambres ) ou bataillons ,
chacun doit être compofé de mille hommes ; mais
rarement un Odas compte plus de 700 , & fouvent
feulement 500 hommes. Par conséquent on
ne peut évaluer ce Corps qu'à 113,400 hommes .
De ce nombre il faut déduire les vieux Janiffaires
incapables de fervir , & ceux qui , pour jouir des
dont
( 55 )
prérogatives de ce corps , s'y font fait infcrire. On
ne craint point de s'écarter trop de la vérité en
admettant la déduction du dixieme homme ; ainfi
les combattans de ce Corps fe réduiſent à 102,060
hommes. Trente mille Janiffaires compofent la
garnifon de Conftantinople & d'autres villes pour
y maintenir l'ordre & la tranquillité. Ces 30000
hommes étant néceffaires pour la protection & la
défenfe des villes , il ne refte plus que 72,050
hommes de ce Corps qui peuvent entrer en campagne.
Dans la guerre de 1716 , leur nombre
étoit de 80,000 , & en général toute l'armée tur
que n'étoit forte que de 190,000 combattans. La
paie des Janiffaires varie ; elle monte , felon les
fervices & l'ancienneté , depuis un afpre ( 6 deniers
de France ) par jour , jufqu'à 15 afpres ; ils reçoi
vent en outre chaque jour du pain , du riz & de
la viande . Les Janiffaires peuvent être regardés
comme les feules troupes réglées de la Porte Ottomane
; ils font contenus par une certaine espece
de fubordination , connoiffent le fentiment de
l'honneur , & vivent enſemble dans de grands
bâtimens que l'on peut affimiler à nos caferpes.
Il y en a ordinairement. 30.000 hommes à Conftantinople
, les autres font répartis dans les Pro
vinces. Ils ont pour armes des fufils , des piftolets
& un fabre . Ils ne favent rien de la tactique , & ,
quoique perfonnellement valeureux , ils ne pourront
jamais réfifter long - temps à des troupes bien
difciplinées & inftruites dans l'art des évolutions.
Les Janiffaires devenus incapables pour le fervice,
confervent , leur vie durant , une penfion journaliere
de 1 ; afpres , & ils peuvent fe retirer où
bon leur femhle. Leur Général eft appellé Aga ;
c'est un pofte éminent & très - recherché . Il a
fous lui les Chefs des Odas , auxquels le refte des
Officiers eft fubordonné . L'artillerie eft com-
C 4
( 56 )
-
pofée de Tontfchy & de Kumbaradschy , c'eft- à- dire
d'Artflears proprement dits & de Bombardiers .
Leur Cominandant eft appellé Bafchy; le Toptfchy-
Bafchy oft le premier chef de l'Artillerie , duquel
dépendent les autres Officiers de ce Corps. Les
Artilleurs Tares font peu inftruits , & n'ont aucune
idée de ce qu'on appelle la fcience du Génie.
Le nombre des Toptfchy eft de 18000 hommes
dont 6,000 font ordinairement en garnifon
à Conftantinople ; les Kumbarahdfchy devroient
être de 2000 hommes , dont 600 à Conftantinople
; mais rarement ce Corps eft complet , &
fouvent il n'eft completté que lorfqu'il doit marcher.
Une certaine milice appellée Menterdfchy
, & forte d'environ 6000 hommes , ne fert
que pour faire les campemens , dreffer , déplier
& réparer les tentes , & c . Cette troupe , qui
exerce fes fonctions avec une adreffe furprenante ,
eft très néceffaire aux Commandans Turcs qui ,
Jorfqu'ils entrent en campagne , menent avec
eux beaucoup de tentes & de bagages. Il fautencore
ajouter à l'Infanterie les Serradfchy , que
Jes Pachas font obligés de fournir à proportion de
leurs revenus ; leur nombre peut aller à 5000
hommes les Boftandfchy , ou la garde du Serrail
, forte quelquefois de 12,000 hommes , & la
milice du Caire , ou les Janiffaires d'Egypte qui
font au nombre de 3000 hommes .
:
La fuite à l'ordinaire prochain.
Les lettres de Vienne portent que le reglement
fait pour mettre des bornes au luxe des
étoffes étrangeres , ne fera publié qu'après le retour
de l'Empereur. Il paroît affez fingulier ,
que dans le temps même où tous les Etats penfent
que le commerce eft pour eux une fource
inépuisable de richeffes , il fe faffe de toutes parts
des reglemens prohibitifs , qui empêchent l'échange
des produits de l'induftric : cependant be
( 57 )
commerce des peuples éclairés ne confifte que
dans de pareils échanges. On fent bien que les
fifes de tous les pays ont d'excellentes raifons
pour profcrire & furtaxer , ce qui revient au mê
me , les productions étrangeres : mais ces raifons
très -bonnes en effet , dans un état quelconque ,
donnent naiffance à d'autres raifons pareilles ,
dans ceux avec lesquels cet état commerce en
échange , & l'impôt devient néceffaire.nent épi
démique par-tout , dès qu'il eft trop fort dans
un feul endroit.
On lit dans les mêmes lettres l'anecdote
fuivante , que nous rapporterons encore.
Une femme dont l'ayeul avoit avancé autrefois
à l'Empereur Charles VI une fomme de
60, 000 florins , fe préfenta à l'Empereur , avant
fon départ pour l'Italie , & lui préfenta les titres
de la créance : S. M. II , après les avoir fait examiner
, ayant reconnu que la fomme avoit été
réellement prêtée , & qu'elle n'avoit jamais été
remboursée , a ordonné d'acquitter cette dette ,
dont on a payé non -feulement le principal , mais
les intérêts .
Nous avons donné la lifte des bâtimens
qui ont paffé le Sund l'année derniere ; on
ne fera pas fâché de trouver ici les obfervations
fuivantes du célébre Géographe , M.
Bufching , fur ce fujet.
Lorsqu'en 1753 , dit - il , je fus à Coppenhague ,
& que je m'informai de la navigation du Sund ,
on m'apprit d'Helfingor , que depuis quelques
années le nombre des bâtimens alloit de 4 à 5000,
mais qu'en 1752 il étoit de plus de 6000 , ce
qu'on n'avoit jamais vu auparavant . J'inférai ce
dénombrement de vaiffeaux dans la premiere édi
tion de ma Géographie , & j'eus la fatisfaction
C S
( 58 )
d'apprendre que les Députés de la Chambre royale
des Finances à Coppenhague l'avoient trouvé
jufte. Après cette époque cette navigation s'accrut
d'année en année , de forte qu'en 1782 elle
a occupé 8,330 bâtimens , & l'année derniece
11.161 ; elle excede par conféquent de plus du
double la navigation antérieure à l'année 1752.
Rien n'est plus remarquable que le nombre des
bâtimens pruffiens , qui l'année derniere ont paffé
par le Sund ; fi quelqu'un avoit ofé le prédire
vers le milieu de ce fiecle , on fe feroit moqué de
lui. En 1770 la Caiffe royale a tiré de 7,736
bâtimens un revenu de 450, 880 rixdalers ; ce
revenu eft confidérablement augmenté aujourd'hui ,
puifque le nombre des bâtimens qui ont paffé le
Sund l'année derniere , excede celui de 1770 de
3.425.
ITALIE.
DE BOLOGNE , le 7 Mars.
Le bruit d'un voyage que S. S. fe propofe
de faire inceffamment , fe foutient toujours;
on en fixe l'époque à peu de temps après
Pâques elle fe rendra d'abord à Avignon.
On a vu dans tous les papiers les détails.
publiés en Hollande , relativement aux différends
furvenus entre cette République &
celle de Venife ; cette derniere a publié auffi
un expofé des faits , que nous placerons ici .
Quiconque fera informé , même légerement ,
du différend qui s'eft élevé entre la République
de Venife & les Etats- Généraux des Provinces-
Unies , pour un miférable objet de quelque milliers
de florins , ne pourra voir fans dégoût , les
( 59 )
détails auffi odieux que faux qui ont été publiés
récemment à la charge des Vénitiens. Après que
la République a donné à LL. HH . PP . , même
dans cette affaire faflidieuſe , les preuves les moins
équivoques de fa droiture & de fon amitié , lorf
quelle a ouvert & applani elle - même diverfes
Voies à un jufte arrangement ; on ne conçoit pas
qu'on puiffe tenter aujourd'hui de faire croire au
monde qu'elle a refulé juftice à deux marchands
d'Amfterdam , & que les Etats- Généraux ayent
épuifé vainement tous les moyens poffibles pour
T'obtenir. Il n'y a rien de moins vrai que cette
affertion . A peine furent arrivées à Veniſe les premieres
plaintes des négocians Hollandois qui affuroient
avoir fouffert quelque perre par les artifices
de quelques fujets Vénitiens, & qui paroiffoient ne
s'être pas conduits eux- mêmes d'une maniere plus
circonfpecte ni plus délicare ; que la République
n'a eu rien de plus preffé . que de rendre la juftice
la plus prompte & la plus folemnelle. On nomma
pour cet objet unique , un College extraordinaire
de Juges criminels , avec l'autorité la plus étendue;
& on fut fi loin de ne pas faire juftice, que de
4 fujets Vénitiens qui parurent par le procès impliqués
dans cette affaire , trois ont été condamnés
à des peines infamantes , & leurs biens confifqués
pour fatisfaire les Hollandois ; un feul fut
déchargé d'accufation . L'iffue de ce Jugement ne
fatisfit pas apparemment les intéreffés d'Amfterdam
, parce qu'il ne leur laiſſoit pas l'eſpérance
d'un dédommagement total & prompt fur les
biens des condamnés , & fe portant en conféquencejuges
d'un tribunal indépendant , auquel ils
s'étoient auparavant foumis , ils ont cenfuré avec
malignité la procédure , & la partie de la Sentence
qui abfout un des accufés ; ils en ont demandé
la révifion , fur des prétextes peu con-
C6
( 60 )
venables , & que la conftitution vénitienne n'admet
pas. La République , on ne le nie point , s'étoit
vue alors dans l'impoffibilité d'adherer à la
nouvelle demande des Hollandois ; mais ce ne
fut point un refus de uftice , ce fut au contraire
une confervation de la juftice qu'on avoit déja
faite ; ce fut un effet néceffaire de l'inaliénabilité
des loix , trop facrées dans tout gouvernement ,
& fur-tout dans une République. Cela eft fi véritable
, que les Etats - Généraux eux - mêmes reconnoiffant
la force des raifons infurmontables de
la République , abandonnerent enfuite l'idée de
faire revoir ce procès criminel , & le bornerent
à demander que puifque la voie criminelle n'étoit
plus praticable à l'égard d'un homme abſous , il fût
permis à leurs fujets de fe pourvoir par la voie
civile. La demande étoit conforme à la raison &
à la coutume des tribunaux vénitiens ; la République
y donna non ( eulement fon plein confentement
; mais voulant donner une nouvelle preuve
d'amitié à LL. HH PP . , elle offrit volontairement
de rendre aux parties cette voie civile facile
& expéditive . Comment peut - on donc affurer
que la République a refufé de rendre juftice ?
Contre toute attente , les Hollandois fe défifterent
mal à propos ; ils envoyerent un Miniftre ,
qui , fans apporter aucun motif fuffifant, renonça
à la voie civile qu'ils avoient follicitée , & oubliant
tout égard pour la juftice & la convenance
, il exigea abfolument & de la maniere la
plus irritante , le payement entier des deux négicians
, fans s'embarraffer de dire ni comment ,
ni par qui il devoit être fait . Eft- il étonnant que
des prétentions fi étranges & fi vagues n'ayent
point eu d'effet. Ce Miniftre partit fans prendre
congé. Ce fut alors que la République toujours
perfuadée qu'un objet auffi miférable ne méritoig
( 61 )
pas de mécontenter les deux nations , remit
l'affaire à l'arbitre de S. M. I. , au moyen d'un
compromis illimité . Dans le même tems , elle fit
part de fa réfolution à L. H. P. par un billet minifteriel
, remis à leur Miniftre par fon Ambaíladeur
à Vienne ; afin qu'elles puffent en prendre une
femblable : ce billet refta fans réponſe , & la République
ignoreroit encore les réfolutions des
Etats Généraux fur cet objet , fi S. M. I. ne lui
avoit fait communiquer un mémoire original pré
fenté à la Cour par le Miniftre Hollandois , dans
lequel L. H. P. refulent ouvertement l'arbitre
de ce grand Prince , La vérité de ce fait eft auffi
certaine que l'exiſtence dudit mémoire , en réponſe
auquel la république a fait patfer à S. M. I.
l'information la plus convaincante & la plus détail
lée , qui eft parvenue enfuite à la connoillance des
Etats - Généraux. C'eft ainfi qu'on réfute le prétendu
déni de juftice aux Hollandois , fuppofition
pleinement démentie par tout ce qui a été fait à
leur égard par la voie criminelle , & parce qu'on
a offert de faire par la voie civile. C'est ainsi que
tombe d'elle - même l'affertion qu'on a
ployé tous les moyens poffibles pour éclaircir &
arranger l'affaire , puifque la voie civile n'a pas
été éprouvée ; puifque , contre toute attente ,
on a refufé la médiation . Après tout ce qu'on
vient d'expofer , & qui eft prouvé par l'information
, il eft manifefte que la conduite de la Répu
blique eft ingénue , décente , & dirigée vers la
juftice , qu'elle a toujours été animée du defir le
plus fincere de maintenir la bonne intelligence
avec L. H. P. Il ne l'eft pas moins que leur con-.
duite , ainfi que le prouve l'inconftance & l'incertitud
de leurs réfolutions, ne paroit avoir été
dictée que par l'avidité de deux marchands , ne
fongeant qu'à leur intérêt particulier . Dans cet
em(
62 )
état des chofes , tout homme impartial ne verra
pas avec indiférence la violence inattendue des
dernieres réfolutions de L. H. P. , ni les diffamations
qui ont été répandues , & qui font également
contraires à la vérité , & peu convenables
entre Souverains .
Au bruit qui s'étoit répandu du prochain
voyage du Pape en France , on avoit joint
celui que S. S. avoit fait notifier ministériellement
au Sénateur Gozzadini , Ambaſſadeur
de cette ville auprès du S. Siege , qu'elle
comptoit partir après Pâques pour Avignon.
Mais ce dernier ne fe confirme point.
9
Si MM . de Montgolfier & Charles ont eu les
premiers la gloire d'imaginer & de lancer les
aeroftates , & de faire des voyages , leurs compatriotes
n'auront point celle d'être les feuls
on a élevé voyageurs aĕriens : le 26 Février
ici une machine femblable , dans laquelle étoient
3 perfonnes ; l'auteur qui étoit au nombre des
voyageurs eft le Chevalier Andreani. Son ballon
rempli felon le procédé de MM . Montgolfier ,
s'eft élevé à une hauteur prodigieufe. Cette machine
qui coûte plus de 35000 liv. , eft très confidérable
, puifque 5 hommes doivent s'y élever
inceffamment.
La Comete récemment découverte eft fur le
point de difparoître , déjà elle n'eft plus vifible
à l'oeil feul ; & avec un télescope , elle reffemble
à une étoile de la 7e . grandeur. Le réſultat
des obfervations faites le 27 Février , eft le fuivant.
A 7 beures . 59 minutes , 23 fecondes ,
tems vrai , fcn afcenfion vraie étoit de 353. 36.
Sa déclinaison boréale de 16. 30. 30. L'afcenfion
droite décrivoit 2 minutes & demie par jour ,
& la declinaifon augmentoit prefque de 27 minutes.
( 63 )
ANGLETERRE.
DE LONDRES , le 30 Mars.
Les principaux bills qu'il étoit important
de paffer , & que les divifions actuelles
avoientfufpendus fi long temps , ayant enfin
été terminés le 23 , le lendemain 24 , le
Roi eft venu leur donner fa fanction , & l'événement
auquel on s'attendoit a eu lieu.
S. M. a prononcé le difcours fuivant aux
deux Chambres du Parlement réunies dans
celle des Pairs.
Mylords & Meffieurs. « D'après un examen réfléchi
de la fituation actuelle des affaires & des
circonftances extraordinaires qui l'ont produite ,
je me fuis déterminé à mettre fin à cette fellion
du Parlement. Dans une telle fituation , je me fens
obligé par ce que je dois à la conftitution & à ce
Pays , de recourir le plutôt poffible à l'opinion de
mes Peuples , en convoquant un nouveau Parlement.
« Je regarde cette meſure comme le
moyen le plus propre à remédier aux maux caufés
par les malheureufes divifions & querelles qui
regnent depuis quelque temps , & j'efpere que
l'on pourra enfuite procéder avec moins d'interruption
& plus d'efficacité aux délibérations fur une
infinité d'importantes affaires qui restent à régler.
« Je ne puis avoir d'autre objet que de maintenir
les vrais principes de notre conftitution libre
& heureufe , & d'employer les pouvoirs que je
tiens de la loi à la feule fin pour laquelle ils m'ont
été donnés , favoir le bien de mes Peuples
Alors le Comte de Mansfield , Lord Chef de
( 64 )
Juftice de la Cour du Banc du Roi , Orateur de
la Chambre des Lords , dit par ordre de S. M.
Mylords Meffieurs . C'eft la volonté & le plaifir
royal de S. M. que ce Parlement foit prorogé
au Mardi 6 Avril prochain , pour être alors tenu ,
& ce Parlement eft en conféquence prorogé- au
Mardi 6 Avril prochain ».
Cette prorogation du Parlement a été
fuivie de fa diffolution , à laquelle elle préparoit.
La proclamation qui l'ordonne , a
paru le 25 .
Sans un événement très - extraordinaire ,
cette proclamation auroit peut être été publiée
le même jour ; on peut le regarder
comme unique. Tous nos papiers en rendent
compte avec plus ou moins de détails :
nous nous contenterons de les traduire , &
de les préfenter ici tels que nous les trouvons.
La nuit du 23 au 24 de ce mois , il a été com
mis un des vols les plus extraordinaires qui aient
été faits dans ce fiecle. Quelques brigands font
entrés dans la maiſon du Lord Chancelier , & en
ont enlevé le grand Sceau d'Angleterre , la maſſe
& la bourſe , avec diverfes autres pieces d'argenterie
, & environ 40 guinées . Ce vol étrange fit
beaucoup de bruit dans la ville ; un évenement
auffi fingulier ne pouvoit arriver dans un
moment plus critique que celui de la diffolution
du Parlement , où l'on avoit beſoin du grand Scen
pour fceller la proclamation ; cela a fait imaginer
à quelques perfonnes qu'il n'avoit pas été fait
par des voleurs ordinaires , & on n'a pas manqué
de les chercher dans l'un ou l'autre des partis qui
divifent la nation ; les Sceaux , la bourfe qui
( 65 )
les renferme & la maffe , n'étant pas dans le bureau,
ni, comme du tems des anciens Chanceliers ,
qui pour plus de fureté , les gardoient la nuit dans
leur chambre à coucher. Ils étoient dans une
piece de derriere dont les fenêtres donnent fur les
champs , & à la porte de laquelle il ne fe trouve
aucun garde de nuit. Le grand Sceau & la miffe
font d'argent , & point affez riches pour tenter
d'autres hommes que des voleurs politiques.
Cet évenement a donné lieu à plufieurs queftions
curieufes , Peut - on rendre une proclamation fans
le grand Sceau ? Non ; mais le Roi , dans fon Confeil
, ne peut - il pas conftituer un Sceau qui fera
pendant quelque tems le grand Sceau d'Angle
terre Plufieurs Jurifconfultes étoient pour
l'affirmative ; mais d'autres prétendoient qu'il
falloit qu'il y fut autorifé par un acte du Parle
ment. Quand Jacques II jetta le grand Sceau
dans la Tamife , on fe hâta d'en faire un autre.
Une feconde queftion , qui n'est qu'une plaifanterie
, s'éleve . Avons - nous à préfent un Chancelier
? L'acte dit que l'action de prendre & d'emporter
les Sceaux conftitue l'office . Suivant la
lettre de la Loi , le vol n'eft - il pas cette action ?
& le voleur n'eft il pas le Chancelier ? Lorfqu'on
aura fait un nouveau Sceau , il faudra le
remettre à celui qui a perdu l'ancien , ne ferat-
il pas obligé de prêter un fecond ferment auquel
on joindra la promeffe de le mieux garder.
T
Hier , dit un de nos papiers , le Lord Chan
celier fe rendit de bonne heure à l'hôtel de Buckingham
, pour y anoncer le vol de la nuit , &
il fe tint fur le champ un Confeil .
Le dernier attentat de la nature de celui- ci ,
fut fait par le fameux Colonel Blood qui , en
1671 , forma l'entrepriſe hardie d'enlever la couronne
de la tour où elle eft dépofée . Blood aita
( 66 )
avec une femme , qu'il qualifia du nom de fon
épouſe , voir les joyaux du Roi ; il avoit pris
l'habit eccléfiaftique , & s'étant adroitement infinué
dans les bonnes graces de M. Edouard , le
gardien , il propofa de marier fon neveu à la fille
du vieillard , le 9 Mars fut fixé pour leur entrevue.
Ce jour il vint avec trois compagnons armés de
cannes qui cachòient des épées , & chacun avec
des poignards & des piftolets . Le vieil homme étoit
pret à recevoir fes hôtes , & la fille fon prérendu.
Deux de fes compagnons entrerent avec luis
le 3º , refla à la porte pour faire le guer. Auffitôt
qu'ils furent dans la chambre , où la couronne
étoit gardée , & la porte fermée fur eux felon
l'ufage , ils jetterent un manteau fur la tête du
vieillard , & lui fermerent la bouche : affurés qu'il
ne pouvoit crier , ils lui dirent qu'ils étoient dé
terminés à prendre la couronne , le globe & le
fceptre ; que s'il vouloit y confentir de bonne
grace , ils épargneroient fa vie ; mais que s'il refufoit
, ils ne lui feroient point de quartier. Le
vieillard faifant le bruit qu'il pouvoit , ils le
frapperent avec un maillet ; & comme il fe débattoit
encore , ils lui donnerent fur la tête
neuf ou dix coups de la même arme , & le
poigarderent. Le jugeant mort , ils négligerent
de lier fes mains derriere fon dos , & procéderent
immédiatement à l'objet de leur vol.
Parret , un des compagnons , mit le globe dans
fa poche , Blood prit la couronne ſous ſon manteau
, & le 3e. commençoit à plier le fceptre en
deux pour le cacher plus facilement , quand le
fils de M. Edouard , qui revenoit de Flandres ,
arriva à l'inſtant à la porte. Les voleurs furpris
fe fauverent fans le fceptre , & le vieillard revenu
à lui , quoique horriblement bleſſé , cria au ſecours.
Sa fille accourut , & le voyant dans cet
( 67 )
état , fe mit fur les traces des voleurs , en criánt
qu'ils avoient volé la couronne . Ce cri donna l'alarme.
Un garde voulut s'opposer à leur paſſage
fur le pont ; un coup de piftolet l'abattit , & ils
pafferent . Arrivés auprès de la porte , ils prefferent
leurs chevaux , en criant eux-mêmes : arrêtez
ces voleurs . Un Capitaine, nommé Bo'kman ,
s'approcha ; Blood lui tira un coup de pistolet ,
le manqua , & fut faifi . Lorsqu'on lui voulut ôter
la couronne , il la difputa ; forcé de céder à la
force, il dit : C'étoit une belle entreprise , quoiqu'elle
n'ait pas réuffi ; il s'agiffoit d'une couron e . La fin
de cette affaire eft encore plus finguliere ; il fut
examiné par
le Roi lui - même , & au lieu d'être
condamné au fupplice comme il le méritoit , il
obtint une penfion de 5oo liv . fter!. dont il jouit
pendant 9 ou 10 ans.
Un vol fair auffi mal- à-propos que celui du
grand Sceau n'a pas produit peu de confufion
dans le Cabinet ; & cela eft tout fimple , fi
Pon confidere le befoin qu'on en a pour les
écrits qui doivent être fcellés , & que la diffolution
du Parlement rend néceffaires. Cependant
on s'eft reffouvenu qu'il y avoit un autre Sceau
déposé dans la tour ; il en a été tiré par ordre du
Roi , & les affaires urgentes du Gouvernement
n'ont pas fouffert d'interruption .
Auffitôt que le Lord Chancelier fut inftruit du
vol , il manda Sir Sampion - Wright , & tous fes
valets furent examinés ; deux gardes de nuit ont
été mis en prifon.
Le grand Sceau ayant été réellement enlevé ,
ceux qui doutent de l'exiſtence d'un Lord Chancelier
, citent ce paffage de Blackstone : » L'of
fice de Chancelier ou Garde des Sceaux eft maintenant
créé chez nous par la fimple délivrance du
grand Sceau , par le Roi , à la garde de l'homme
( 68 )
auquel il le confie : il devient par là , fans påtente
ni commiffion , l'Officier le plus important
, & qui a le plus de pouvoir dans le Royaume
, & qui a la préféance , fur tous les Pairs temporels.
L'ouvrier qui a gravé le dernier Sceau avoit
perda fa fille la nuit précédente ; lorfqu'on s'eft
ad reffé à lui pour l'engager à en faire fur- le- champ
un nouveau, il a répondu que dans la douleur où il
éto it , ce n'étoit pas le temps de lui parler d'affaires
, & qu'il falloit lui laiffer celui de fe réméttre
du coup qu'il avoit effuyé .
Maintenant on ne s'occupe plus d'un
bout de la Grande Bretagne à l'autre , que
des nouvelles élections des Candidats ; &
les Electeurs fe rendent en foule dans les
lieux où ils font intér effés à fe trouver. Chaque
parti fe prépare à intriguer pour ſe rendre
les Elections favorables ; elles ne peuvent
manquer d'être très - difpendieufes pour
les candidats. On s'attend à de fortes & vi²
ves oppofitions de tous côtés. Elles feront
fur-tout très-vives à Londres & à Weftminfter
': M. Fox doit s'attendre à en trouver
beaucoup pour fe faire réélire il a déja
adreffé le difcours fuivant aux Electeurs de
Weſtminſter.
Les Miniftres de S. M. en contradiction avec
leurs propres déclarations , bravant le fenti ment
de la Chambre des Communes , & fans aucun prétexte
quelconque , ayant jugé à propos d'expofer
la Nation à tous les inconvéniens qui doivent
infailliblement accompagner une diffolution du
Parlement dans ce moment . Je vous demande
humblement la permiffion de vous folliciter en(
69 )
core une fois , de m'accorder vos fuffrages pour
repréſenter cette grande & refpectable ville ;
affurer au peuple de ce pays , le poids qui lui
appartient dans l'équilibre de la conftitution ,
a toujours été le principe de ma conduite politique
avec le fentiment intérieur , en toutè pofition
, foit dans le Miniftere ou non , d'avoir
conflamment fuivi ce fyftême. Je ne puis qué
me flatter que vous approuverez encore les principes
qui ont fait auprès de vous ma premiere
recommandation , & en deux autres occafions
m'ont mérité l'honneur de vos fuffrages.
---
Il n'a pas manqué de paroître des contredifcours
, dans lefquels il n'eft pas ménagé
& qui peuvent produire contre lui les effets .
qu'en attendent leurs auteurs. On ajoute
que le Lord Hood s'eft mis fur les rangs ; &
on croit que ce compétiteur pourra bien le
faire exclurre. Déja l'on publie des liftes des
membres qu'on croit devoir compoſer le
nouveau Parlement ; & elles en excluent au
moins 150 , qui tenoient le parti de l'oppofition
dans le dernier.
En dépit des bills contre la corruption , dit
un de nos papiers , on ne voit de tous côtés que
des agens occupés à acheter des places au Parlement
; leur prix courant fur le marché eft de
3000 à 3,500 liv. fterl. : ce taux eft affurément
fort haut , mais on croit qu'il pourra augmenter
encore ; on en juge ainfi par le nombre des candidats
qui fe préfentent ; dans tout genre de commerce
, & lur- tout dans celui - ci , car c'en eft
un malheureufement , on connoit l'effet de la
concurrence. On ne compte pas moins de douze
afpirans pour la feule ville de Londres , qui n'a
( 70 )
befoin que de quatre représentans .
La conf
titution a placé dans les mains du confeil du
Roi , pendant les vacances du Parlement , le pou
voir de régler les affaires nationales felon l'exigence
des cas ; elle lui permet d'anticiper en
quelque forte fur les loix futures pour les objets
qui demandent des mesures promptes & immédiates.
Tout eft en mouvement ; les éle&eurs ,
que leurs derniers repréfentans ont traité fi lége
rement , recommencent à devenir des gens refpectables
, & reçoivent gravement , affis dans
leurs boutiques & chapeau fur la tête , l'hommage
des candidats qui aſpirent à l'honneur de
les repréfenter. Tous les cabarets font ouverts ;
des déluges de vin & de bierre , de rum & d'eaude-
vie , femblent arriver fur les tables par des
cataractes. Les préfens pleuvent de toutes parts
fur les femmes des électeurs & fur leurs enfans ;
& malgré le bill du Lord Mahon & plufieurs
autres auffi effentiels , la pureté du Parlement
futur eft déjà attaquée dans fes germes , & les
membres qui doivent repréſenter le peuple ne
différeront de ceux qui l'ont repréfenté , qu'en
ce qu'ils ne feront pas tous individuellement les
mêmes ; mais ils arriveront à la tribune aux
harangues par le même chemin & de la même
maniere.
Au milieu des adreffes qui fe font multi-”
pliées de tous les endroits du royaume pour
remercier le Roi d'avoir renvoyé fes anciens
Miniftres , il arrive de temps en temps quelques
réclamations. Les partifans de M. Fox
n'ont point manqué de donner la plus gran-,
de publicité à la proteftation fuivante contre,
l'adreffe préfentée au nom du Comté de
( 71 )
Buckingham : elle a , difent- ils , été fignée
par une quantité confidérable de Nobles .
Citoyens , Eccléfiaftiques & Francs - tenanciers
de ce comté,
Nous fommes d'avis différent , 1° . parce que
nous ne concevons pas que les derniers Miniftres
de S. M. aient perdu , comme on le dit dans cette
adreffe , ni mérité de perdre en rien la confiance
publique , & qu'il eft dans le fait très- faux qu'il
y ait aucune apparence quelconque qu'ils ne la
poffédoient pas pleinement avant l'avis donné
à S. M. pour les renvoyer d'une maniere inconflitutionnelle
, & fur des motifs dangereux ,
qui ne l'étoient pas moins ; 2°. parce que les
efforts & les imputations de toute efpece pour
diffamer lefdits Miniftres , n'ont pas ceffé depuis
ce temps , & qu'ils ont été de concert avec les
attaques contre l'autorité & la dignité de la Chambre
des Communes ; 3 °. parce que l'adreffe avoue
& juftifie le renvoi des Officiers publics de l'Etat ,
à caufe de leurs voeux donnés à des bills pendans
aux deux Chambres du Parlement , ce qui eft
contraire à la liberté , fubverfif des droits effentiels
, connus & hors de doute des deux branches
de légiflation ; 4°. parce que l'adreſſe , en offrant
de foutenir les prérogatives de S. M. , fuppofe
qu'il y a eu des tentatives pour violer cette prérogative
, fans quoi l'offre eût été illufoire ; fi
elle fuppofe cela , elle fuppofe ce que nous
fommes convaincus qui n'eft pas vrai , & que
c'eſt une réflexion dangereufe & fans fondement
contre les procédés de la Chambre des Communes.
Nous nous oppoſons auſſi au voeu de
remerciement pour M. Pitt , parce que nous ne
penfons pas que fa conduite , foit dans la maniere
dont il eft monté à la place qu'il occupe , foit .
( 72 )
dans celle qu'il a tenue avec la Chambre des
Communes , mérite des remercimens de la part
du peuple. Nous fommes perfuadés que la liberté
des fujets , la profpérité & l'honneur de la nation
dépendent & ont toujours dépendu des égards
qu'a eu & qu'aura la Couronne pour les confeils
falutaires de la Chambre des Communes . Nous
defirons que les membres pour ce comté perféverent
dans l'heureufe carriere qu'ils ont fuivie
jufqu'ici , qu'ils maintiennent avec fermeté l'autorité
& la dignité de la Chambre qui repréfente
le peuple , & qu'on ne peut affoiblir fans.
expofer les libertés de la G. B.
Avant l'arrivée du Roi à la Chambre
haute , le 24 de ce mois , il y avoit eu peu
d'affaires dans celle des Communes ; le Général
Smith y établit que la Compagnie des
Indes devoit aux fujets du Nabab d'Arcate
environ 3 millions fterl. qui font preſque la
fomme entiere de leurs fonds ; il preffa le
Miniftere de prendre quelques mefures pour
faire fatisfaire à ces obiigations : mais le
temps a manqué pour appuyer cette demande
; & à l'ouverture du nouveau Parle-.
ment , il y aura bien d'autres objets à faire.
paffer avant celui -là.
Le colonel Flood , écrit - on de Dublin , a fait
au Parlement une nouvelle motion en faveur de
la réforme parlementaire , & dont le principal
objet eft d'obtenir une repréſentation plus égale
pour le peuple . Le Lord Avocat a déclaré qu'il
y donneroit volontiers fa voix aujourd'hui , parce
que la motion fe faifoit d'une maniere décente ,
& ne fe préfentoit point foutenue par des hommes
armés , On affure que fir Edouard
Newenham
( 7373 )
Newenham
a annoncé
à la Chambre
qu'il
vote¬
roit
inceffamment
un fervice
d'argent
complet
,
pour
l'ufage
des
Vice
-Rois
, avec
cette
claufe
,
que
ce Service
refteroit
au château
; qu'il
appartiendroit
à la place
, & non
à la perfonne
, que
toutes
celles
qui
rempliroient
la place
, en uferoient
fucceffivement
. Ce parti
, ajoutoit
-il , fera
moins
à charge
à la Nation
, qui
donne
régulierement
une
vaiffelle
à chaque
Vice
- Roi
qui vient
la gouverner
, & qui
ne manque
pas
de l'emporter
, en
fe retirant
. Depuis
peu
de mois
, ajouta
-t -il , il
n'en
a pas
moins
coûté
de 25000
liv. ſterl
. à l'Ir◄
lande
pour
cet
objet
feul
.
Nos papiers préfentent la lifte fuivante
des vaiffeaux qui , fous les ordres du commodore
King , arriverent le 10 Décembre
dernier , au Cap de Bonne - Eſpérance.
Morts
dansle
Canons , Complet, Effectifs, Malades , paffage.
Cumberland , 74 750 620 165
29
Hero , 74 750 667 124 37
Monarque , 70 720 586 231 82
Europe
64 650 547 116 43
Africa ,
64
650
523
94
31
Exeter , 64
670 560 129 42
64 650 552 103 24
50 520 463 96 21
7
Sceptre ,
San-Carlos ,
Nayade , 32 240 170 31
Les détails joints à ces liftes , portent que plu
fieurs hommes quoi qu'ils ne fuffent pas entre les
mains des Chirurgiens , étoient hors d'état de
fervir , plufieurs vaiffeaux avoient eu 40 à 6a
hommes bleffés dans la derniere action avec le
Commandeur de Suffren , ainfi cette partie de
l'eſcadre d'Afie à plus fouffert qu'aucune de la
derniere guerre.
No. 15 , 10 Avril 1784. d
( 74 )
Les nouvelles des Ifles nous ont apporté
la nouvelle de la reſtitution réciproque de
ceiles qui . avoient été conquifes pendant la
derniere guerre.
Les François , écrit- on d'Antigues , ont enfin
'évacué l'ifle de S. Euftache , & les Hollandois
feuls fe trouvent dans cet établiffement ; mais fon
commerce eft bien peu de chofe ; les Danois
l'ont attiré prefque tout entier dans l'ifle de S.
Thomas ; & on ne peut dire encore fi la conftance
des Hollandois , leur induſtrie & leur économie
, les mettront en état de rétablir le marché
de S. Euftache comme il étoit précédemment ;
ils fe propofent de fortifier cette ifle
metrre en état de ne pas craindre une invaſion ,
& de réfiſter à des forces fupérieures ; Selon les
devis que l'on a fait , ces nouveaux ouvrages
couteront 200, 000 liv. fterl . , à caufe du prix
auquel font portés les matériaux dans ces contrées,
, pour la
En attendant que les élections foient plus
avancées , qu'on puiffe fe faire une idée de
la tournure qu'elles auront prife , & que le
nouveau Parlement ſoit affemblé , les affaires
publiques offriront peu de détails à la
curiofité , mais les affaires particulieres offriront
quelquefois de quoi remplir ce vuide ,
&nous placerons iciles deux articles fuivans .
On a jugé derniérement à Aylesbury une Caufe
Importante ; une perfonne formant des prétentions
fur une poffeffion , de 2000 liv. fterl . de revenu ,
laiffée , il y a 12 ans , à M. Lowndes , par Jacques-
Thomas Selby , dans le cas , où après avertiffement
public , fon kéritier naturel ne fe préfenteroit
pas . Celui qui réclamoit cette fucceffion , eft
Le 6e qui s'eft préfenté depuis 12 ans , & il a été
( 75 )
encore éconduit , parce qu'il n'avoit aucun titre
Il a été jugé à Bedford une autre Cauſe moins
importante fans doute , mais très - finguliere . Il y
a 40 ans qu'un Fermier vendit 14 vaches & un
taureau à un voifin , à la condition par lui de
les payer feulement le jour qu'il fe marieroit ;
T'acheteur s'étant marié , il y a quelque mois
les Exécuteurs teftamentaires du vendeur qui eft
mort , ont reclamé le paiement ; fur le refus de
P'acheteur , ils l'ont cité en juftice , & il a été condamné,
comme on s'y attendoit , à payer la dette ,
les frais & les intérêts , à compter du jour de fon
mariage , époque où fon marché a été complet.
FRANCE.
9 DAA
DE VERSAILLES , le 6 Avril.
Le Prince de Montbazon , Lieutenant-
Général des armées navales , prêta le 28 du
mois dernier , ferment entre les mains du
Roi , pour la place de Vice-Amiral , vacante
par la mort du comte de la Rochefoucault
Coufages. Le 30 , le Prince de Naffau-
Saarbruck fut préfenté à L. M. & à la Famille
Royale , avec les formalités accoutumées
, conduit par M. de la Live de la Briche
, introducteur des Ambaffadeurs ; M. de
Sequeville , Secrétaire ordinaire du Roi pour
la conduite des Ambafladeurs , précédoit.
Le 29 , l'Abbé Roi , Cenfeur - Royal de
la Société académique d'émulation des Arts
& Belles - Lettres de Liege , de l'Académie
de Rome , eut l'honneur de préfenter au
Boi & à la Famille Royale , l'Ami des
Vieillards faifant la premiere partie de >
dź
( 76)
la Collection des Moraliſtes modernes ( 1 ) ǝ
DE PARIS , le 6 Avril.
M. le Commandeur de Suffren eſt arrivé
famedi dernier ; il s'eft rendu à Verfailles , &
le Roi voulant lui donner des marques diftinguées
de fa fatisfaction , & proportionnées
aux fervices qu'il lui a rendus , l'a défigné
pour être Chevalier de fes Ordres , a
créé en fa faveur une 4° . Place de vice-
Amiral , lui a accordé les entrées de fa
Chambre , & a daigné lui annoncer luimême
ces différentes graces , en y ajoutant
les éloges les plus flatteurs fur fa conduite &
fes différens fuccès.
» Depuis le 3 de ce mois , lit on dans une Lettre
de Vannes , en date du 8 Mars , les bâtimens
de commerce, l'Iris , le Cafimir & le Pacificateur,
font arrivés à l'Orient , venant des ifles de France
& de Bourbon. On en attend encore d'autres.
(1) Cet ouvrage intéreffant , dont une queſtion propo
fée il y a quelques années par l'Académie de Montauban
à donné l'idée , qui s'eft étendue enfuite , fe vend à Paris ,
chez l'auteur , rue Guenegaud , Baftien , Lami , Belin
Guillot & Pichard , libraires . On ne peut que defirer les
autres ouvrages , qui doivent compofer la collection qu'il
annonce. Il en prépare un qui fera d'un plus grand intérêt
encore ; il aura pour titre le MENTOR UNIVERSEL,
On y développera les meilleurs principes & la meilleure
méthode pour l'éducation , tous les préceptes , toutes les
inftructions & toutes les connoiffances propres à tous les
états , & dans tous les genres , depuis le premier âge , juf
qu'à celui où les jeunes gens , livrés à eux mêmes , devenus
membres de la fociété , peuvent fe diriger feuls , &fe
perfectionner dans les fciences. Il fera composé de vol.
in - 18, par an , comme l'ami des enfans . Le prix de la
foufcripton eft de 13 liv. 4 fols pour Paris , eft de 161.
fols pour
la Province , franc de port. On foufcrit chez
M. P'Abbé Roy rue Guenegaud , & chez les principaux
Libraires du Royaume .
( 17 )
M. le Bailli de Suffren doit être actuellement à
Toulon , étant parti du Cap de Bonne- Espérance
avec la Cléopâtre arrivée à Breft dans les premiers
jours de la fe naine derniere. S'il faut en croire
des bruits qui n'ont peut-être aucun fondement ,
on rapporte que 12 , tant vaiffeaux que bâtimens
guerre anglois avoient relâché précédemment
au Cap , & que leur Commandant a voulu forcer
le Gouverneur de cette colonie de recevoir fes
malades dans fes hôpitaux. Celui - ci ayant vu qu'il
n'y avoit pas de place , & que ces hôpitaux étoient
réfervés pour le chantier , on prétend que l'Anglois
menaça de fermer le port. Vous êtes le maître
de faire ce que vous voudrez , répondit le Gouverneur,
mais j'attends un homme qui a la clef du
port , & qui faura l'ouvrir. Ce bruit vague ne paroit
qu'un conte. Les lettres d'Angleterre annoncent
que le Commodore King , qui eft arrivé au
Cap avec fa divifion , y a trouvé dans l'humanité
des François & des Hollandois réunis tous les fecours
dont il avoit befoin « .
L'appartement qu'on prépare à la Reine ,
dans le château des Thuileries , fera prêt
pour l'été prochain . Le Concert fpirituel eft
obligé de déménager ; la falle où il fe
donnoit , fera celle des Gardes ; il paffera
, dit - on , dans la falle des Machines ,
que l'Opéra & la Comédie Françoiſe ont
occupée fucceffivement.
Les variations de froid & de chaud que
nous éprouvons depuis 15 jours , ont caufé
beaucoup de fluxions de poitrine. Nous
avons vu le thermometre , de 9 & de 11
degrés au -deffus de o , defcendre pendant la
nuit, à 3 & à 4 degrés au-deffous de la glace.
d3
3-6-
( 78 )
L'hiftoire de la Phyfique n'offre point d'exem
ple d'une exhumation femblable à celle qui a eu
lieu à Dunkerque dans le cours de l'année der
nière. L'expofé des moyens employés dans cette
circonftance , a été regardé par toutes les Compagnies
favantes de l'Europe , comme devant
intéreffer l'humanité entiere. Plufieurs Souverains
en ont ordonné la traduction , & récemment
les Etats de Bourgogne ont arrêté qu'il
feroit réimprimé & diftribué dans la Province.
Ce font ces confidérations qui ont déterminé
M. le Contrôleur- Général à ordonner la même
publicité pour la fuite du Journal de M. Hecquet
, que viennent d'adreffer à ce Miniftre
MM. Laborie , Parmentier & Cadet de Vaux ,
Commiffaires nommés dans cette partie . Cette
fuite paroîtra d'autant plus intéreffante , qu'elle
offre , dans la continuation du travail , le même
fuccès , quoique dans des circonſtances infiniment
plus défavorables. En effet , ce travail s'eft exécuté
dans la faifon que la nature du fol & la
conftitution atmosphérique de Dunkerque rendent
la plus critique pour fes habitans : cependant
la lifte des morts , comparée avec celle des
années précédentes , a été moins confidérable ;
ce qui prouve que le fùccès couronnera toujours
de femblables exhumations , quand on aura recours
aux moyens employés dans celle - ci . La
ville de Dunkerque a vu s'exécuter , fans accidens
, une exhumation de plus de 1600 cadavres ,
fans y comprendre les enfans. Il y a plus , on
a fupprimé de fon fein un foyer d'infection , &
le Sanctuaire de la Religion ceffe d'être le tombeau
des vivans . Les fideles , appellés dès le
matin par leur dévotion , au moment où les
portes du temple s'ouvrent , ne feront plus expofés
, comme par le paffé , à en fortir précipi
tamment , furpris de foibleffes , affectés de maux
( 79 )
de coeur , qu'occafionnoient les émanations čađavereuſes
élevées & condenfées pendant la nuit
fouvent même ces émanations devenues plus
actives par l'ouverture d'une foffe ou d'un caveau
, ont communiqué leurs dangereux effets
hors de l'enceinte de l'Eglife , occafionné ou
aggravé les épidémies. Dans le nombre des obfervations
qui font à la fuite du Journal , M. Hecquet
cite un fait affez fingulier , celui de l'ouverture
d'un caveau fermé depuis 1637 , & dans
lequel on a trouvé un cercueil fur lequel étoient
pofées trois couronnes de lauriers , dont la cou
leur & l'odeur s'étoient parfaitement confervées.
Si les Commiffaires , MM. Laborie , Parmentier
& Cadet de Vaux , ont droit de partager avec,
M. Hecquet l'honneur du fuccès de cette entreprife
, ce Citoyen refpectable doit feul jouir du
mérite de l'exécution à laquelle il a présidé avec
un zele rare & une intelligence qui lui acquierent
des droits puiffans à la reconnoiffance
publique.
Nous recevons de Quimper la relation
fuivante qui ne peut que piquer la curiofité
de nos lecteurs.
9 Je viens , M. , d'être avec plufieurs de mes
compatriotes , témoin d'un phénomene bien
digne de l'attention des Phyficiens naturaliftes.
C'est vraisemblablement un effet du terrible hiver
de cette année , & dont les contrées du nord
ont dû , encore bien plus que les nôtres , éprou
ver les rigueurs. J'aime à croire , M. , que vous
ne ferez point fâché de configner ce fait dans
votre Journal. Les poiffons dont je vais avoir
l'honneur de vous parler fe voient encore
grande partie , fur le fable , à la côte occidentale
, & à un quart de lieue d'Audierne , petit
en
d 4
( 80 )
---
port de mer en Baffe-Bretagne. Ils font échoués
dans une anfe défignée , fur la Carte de Bretagne ,
fous le nom de Cap Eftain. Samedi , 13 de ce
mois , on trouva dans cette anſe , à fec fur le
fable , beaucoup de petits poiffons que les gens
du quartier enleverent . Il entra auffi , ce méme
jour , dans le port d'Audierne , plufieurs marfouins
dont le nombre étonna. On verra bien: ôt
que ces poiffons fuyoient des ennemis terribles.
Enfin , on apperçut un bâtiment d'une mêdiocre
grandeur , fortant du Rat , & dont les manoeuvres
incertaines , & alors inexplicables , ont été depuis
attribuées à la crainte que put lui infpirer
cette armée de monftres. Le Dimanche 14 ,
environ les 6 heures du matin , la mer érant fort
groffe , & les vents foufflant du fud- ouest avec
violence , des mugiffemens extraordinaires partis
du Cap Eftain , porterent la terreur dans des vil
lages à plus de trois quarts de lieue dans les terres.
Deux hommes qui cotoyoient le rivage pour
fe rendre à une Chapelle voifine , connue dans
le pays fous le nom de S. Hugen , furent effrayés
& arrêtés par ces cris . Bientôt ils apperçurent un
peu au large , des animaux énormes qui s'agitoient
violemment dans la mer. Les monftres
roulés par les vagues , approchent du rivage en
faifant un bruit épouventable avec leurs queues
dont ils battent les flots , & avec leurs narines
ou évents dont ils rejettent l'eau écumante. A la
vue des premiers qui arrivent fur le fable , nos
deux fpectateurs font tentés de fuir ; ( ils n'étoient
rien moins que d'intrepides Hypolites )
mais ils font tout glacés d'effroi lorfqu'à ces pre-.
miers ils en voient fuccéder une multitude d'au➡
tres dont leur imagination épouvantée augmenta
encore , fans doute , à leurs yeux , & le nombre
& la grandeur. Quand la terreur & la
•
( 81 )
mer permirent d'approcher de ces poiffons , l'on
en compta trente- un de différentes longueurs.
L'avis en fut donné le lendemain à Mrs les Juges
de l'Amirauté de Quimper , diftant de cette côte
d'environ huit lieues. J'en fus auffi informé prefqu'auffitôt
; & d'après les dimensions que l'on
fuppofoit à ces poiffons , je jugeai que l'on fe
trompoit fur leur nom : on les annonçoit pour
des fouffleurs. Le lendemain , Mardi 15 , je les
vis dès le matin. Je reconnus fans peine , que
c'étoient , non des fouffleurs , mais bien des cachalots
ou de petites baleines . Tous ceux qui les
Ont vus après moi ont paru les ranger dans la
même claffe. Ces animaux préfentoient le fpectacle
le plus impofant. Figurez- vous , M. , 31
-poiffons , dont le moindre a 34 pieds de long ,
rapprochés dans un très petit efpace , & tous placés
d'une maniere affez pittorefque . Que l'illuftre
M. de Buffon , ou quelques - uns de fes favans
Coopérateurs n'ont - ils pu être témoins de ce
fpectacle ! quelle occafion , unique peut êtte ,
d'étudier un animal peu connu & de répandre
un nouveau jour fur une partie fi intéreffante de
l'Hiftoire Naturelle ! Tous ces poiffons ont vécu ,
fur le fable , aumoins 24 heures. Ils l'euffent peutêtre
fait davantage s'ils n'avoient été exténués
par la faim & épuifés par les efforts qu'ils avoient
faits contre les vagues . L'on me dit qu'un d'entr'eux
n'étoit mort que le Mardi matin , peu avant
mon arrivée. Le Lundi foir , une trentaine d'hommes
, le croyant fans vie , fe mirent deffus , vraifemblablement
pour lui ôter la peau . Un des
fpectateurs , foupçonnant que l'animal n'étoit
point encore mort , lui donna malicieuſement
un coup de hache fur la queue. Le poiffon , reveillé
par la douleur , fait un mouvement de
convulfion épouyentable , jette les hommes qui
-
as
( 82 )
+ étoient fur fon dos , les uns dans la mer , les au
tres dans le fable , atteint de fa queue quelques
perfonnes qui en étoient près , & qui vont , en
pirouettant , tomber à cinq ou fix pas de la Heureufement
cependant perfonne ne fut grievement
bleffé . Ces cachalots font prefque tous femelles ;
deux ont mis bas fur le rivage , ce qui a été de
leur part , précédé par des exploſions trèsbruyantes.
L'une a donné deux petits , l'autre
un feul. L'on dit avoir vu ces petits vivans . On
ajoute , que deux fe font élancés d'eux- mêmes
dans la mer. Moi , je préfume qu'ils ont été enlevés
par les vagues. Celui qui refte eft très bien
conformé , feulement il n'a point de dents , il e✯
long d'environ dix pieds. Quelques autres de ces
poilfons ont produit des explofions également effrayantes
; ils n'ont point donné de petits ; mais
s'eft formé à leurs ventres de larges ouvertures
par lefquelles on a vu fortir , immédiatement
après , leurs inteftins. Conjointement avec M.
Melmeur , Lieutenant- Général de l'Amirauté ,
lequel , dans un âge où la plupart des hommes
ne connoiffent que l'attrait du plaifir , femble
n'avoir que le goût des fciences & des arts qu'il
cultive avec fuccès , j'ai mefuré plufieurs de ces
poiffons. Il n'en eft point , comme je l'ai déja
dit , qui n'ait plus de 34 pieds de longueur ; il
en eſt un qui en a environ 44. Voici les dimentions
& propertions de ce dernier , auffi exactes
que l'état de cet animal , déja enfoncé dans le
fable , a permis de les prendre. La queue de ce
cachalot , longue de 6 pieds 9 pouces , eft compofée
de deux pieces ou pelettes , épaifles d'environ
deux pouces , & qui s'étendent , chacune
de fon côté , des pieds , ce qui donne à toute
la queue une largeur de 40 pieds . De la naiffance
de la queue au bout du muffle , il y a 37 pieds 7
( 83 )
pouces. Les yeux , placés fur le derriere de la
tête , un peu de côté , & très - petits pour un fi
gros animal , paroiffent environnés , à une diftance
circulaire d'environ 3 pouces , d'une matiere
que l'on prendroit pour une forte de poil
fin & ras : ils font à 8 pieds 6 pouces de l'extremité
du muffle. Vers le fommet du muffle , un
peu à gauche , eft une ouverture ou un évent
d'environ 6 pouces , par lequel l'animal jette de
l'eau à une très - grande diftance . La gueule , furmontée
d'une tête très volumineufe , ne s'étend
point jufqu'à l'extremité antérieure du muffle ,
elle s'allonge d'environ 6 pieds ; l'intérieur en eft
occupé par une maffe de chair fort épaiffe qui
nous a paru être la langue de l'animal . Cette
maffe a femblé tomber dès les premiers jours en
putréfaction , & a eu bientôt beaucoup diminué
de volume. La mâchoire inférieure eft feule garnie
de dents , groffes , à la bafe , d'environ un
pouce , & , dans la plupart de ces animaux , recourbées
à mesure qu'elles avancent vers le fond
de la gueule. Ces dents font placées fur les deux
côtés de la mâchoire : le nombre en varie dans
les différens individus . J'en ai vu un qui en avoit
jufqu'à 60 ; le nombre le plus ordinaire m'en a
paru de 48 à 5o. La mâchoire fupérieure n'a ,
dans la plupart des individus , que des alvéoles
correfpondantes aux dents placées dans la mâchoire
inférieure. Dans quelques uns cependant ,
la mâchoire fupérieure a auffi des dents , mais
très petites , blanches , applaties , & qui débordent
fur la chair d'environ une ligne . La tête
eft applatie par les côtés ; fa plus grande lar
geur , qui eft au fommet , fe réduit , dans le bas ,
à celle de la mâchoire inférieure , qui , dans l'animal
dont il s'agit , n'a guere que 8 pouces vers
le fond , & 4 à l'extremité de la gueule . Le poil
d 6
( 84 )
fon a ; à 10 pieds de fon extremité antérieure ,
deux nageoires , une de chaque côté , longue de
3 pieds , & épaiffe de 3 pouces. La circonférence
de l'animal , dans l'endroit où il eft le plus volumineux
, paroît de 34 pieds 8 pouces . En ce point,
les cachalots que nous avons examinés , different
beaucoup de celui dont l'Encyclopédie méthodique
nous donne une defcription . Une chofe qu'il me
feroit difficile de vous rendre , c'eft l'impreffion
que m'a faite le fpectacle de ces 31 gros poiffons.
raffemblés dans un espace long , tout-au-plus
de 100 pas , & large de 40. Ce rapprochement ,
peut- être , les fait paroître & moins longs &
moins gros. Ce n'est qu'en ' es mefurant foi- même
qu'on peut avoir une vraie idée de leurs di
mentions ; ce qui me porte à croire que des animaux
de ce genre vus à la mer , on ne peut avoir
qu'une notion très - imparfaite. La peau du pois
fon eft dure , noire fur le dos , d'une couleur un
peu plus claire fous le ventre. La premiere pellicule
s'enleve très- facilement , fe féche aflez
vite , & offre à la vue une espece de taffetas qui ,
pour les yeux & le nez , n'a rien de défagréable,
La graiffe ou le lard du poiffon , immédiatement
au- deffous de la peau , a , fur le dos , de 4 à 5
pouces d'épaiffeur , & un pouce de moins fous le
ventre. La chair en eft rougeâtre , affez femblable
à celle du porc. A la queue elle eft rayée
de gras & de maigre , comme le meilleur lard
que l'on appelle dans ce pays- ci , petit-falé. Quelques
perfonnes de la côte en ont mangé , & l'ont
trouvée affez bonne , d'autres ont recueilli de la
graiffe répandue fur le fable , & en ont fait , à
ce qu'on m'a affuré , de fort belles bougies. Cetre
graiffe m'a paru affriander extraordinairement un
chien fur lequel j'ai , à cet égard , fait une expérience
qui m'a amufé & même furpris. Le fang
( 85 )
de ces poiffons paroît fort abondant , très -chaud ,
& peu mifcible à l'eau ; il couloit des différents
endroits des cadavres , comme l'eau d'un robinet
de fontaine ; & la mer pendant les cinq
heures que je fus fur les rivages , parut ne jetter
fur le fable que des flots de fang. Une chofe af
fez digne de remarque , c'eft que tous ces poif
fons paroiffent être femelles ; ce qui a fait croire
à quelques obfervateurs qu'ils ne fe font ainfi
échoués que pour fe fouftraire à la pourfuite des
mâles qui , difent - ils , s'attachoient aux meres
dans l'intention de dévorer leurs petits. Cette
opinion cependant ne me paroît pas bien fondée.
Mon avis & mes conjectures à cet égard ,
tiendroient ici trop de place , & je m'apperçois
que cette lettre n'eft déja que trop longue . L'on
exploite dans ce moment ces énormes cadavres .
Je ne puis , à mon bien grand regret , en fuivre
la diffection intérieure , je me procurerai
néanmoins fur cet objet le plus de lumieres
qu'il me fera poffible , & peut être , de concert
avec quelques - uns de mes compatriotes , en
formerai - je un mémoire affez intéreffant . Je
fuis , &c. Signé , LE Coz , Principal du College
de Quimper.
M. l'Abbé de Fontenay , qui a préſenté
dans fon Journal plufieurs détails intéreffans
fur la population , que nous avons fait paffer
dans celui - ci , vient de donner l'obfervation
fuivante , qui ne fauroit avoir trop de
publicité.
« Pour répondre à des questions qui nous ont
été faites , nous allons donner ici quelques idées
précifes fur la différence de la population dans
les divers lieux habités. D'après des recherches
exactes faites par des perfonnes très - verſées dans
( 86 )
cette matiere , il meurt , année commune , dars
les grandes villes , telles que Paris & Londres , un
homme fur 30. Cette proportion eft moindre dans
les villes , à mesure qu elles ont moins d'étendue ;
en forte que dans les bourgs , toutes chofes d'ailleurs
égales , il ne meurt qu'un homme (ur 37 ,
& dans les campagnes il n'en meurt pas un fur 40 .
On voit par-là que l'air des campagnes eft infiniment
plus propre à prolonger la vie que celui
des villes. Quelle erreur n'eft- ce donc pas de leur
préférer le féjour de celles ci , où les hommes
entaffés pêle- mele s'infectent réciproquement , &
où des paffions exaltées , des chagrins cuifans ,
détruisent la fanté & affligent la durée des jours «.
Un papier public annonce ainfi un moyen
propre à détruire les charanfons : on connoît
les ravages que font fouvent ces infectes
; & fi le moyen de s'en délivrer eft sûr ,
on ne fauroit trop le répandre .
» Un fermier , dont les greniers fourmilloient
de charanfens , s'étant avifé par hafard de couvrir
fes tas de bled de quelques branches de furau ,
fut agréablement furpris le lendemain de n'y découvrir
aucun de ces infectes ; ce remede , auf
fimple qu'efficace , les ayant fait entièrement difparoître
, fans qu'on en vît même la moindre trace
fur les murailles d'alentour . Apres avoir continué
fes expériences pendant 3 ans , il croit avoir fuffi
famment conftaté l'utilité de fa découverte pour
ne pas craindre de la communiquer au public «.
Le même papier nous offre le remede fui
vant contre la maladie des beftiaux qui urinent
le fang. Une recette utile , dont l'effai
peut être tenté , & avoir du fuccès , doit
trouver une place ici .
C'eft pendant l'été que les beftiaux font le
( 87 )
plus communément attaqués de cette maladie ,
lorfqu'ils font dans les pâturages . Auffitôt que
l'on s'apperçoit que quelque animal en eft attaqué
, il faut lui faire quitter les champs , & le ramener
à l'étable. On fait enfuite diffoudre une
poignée d'amidon blanc dans de l'eau de puits
bien claire ; on la délaye affez bien pour que l'on
puiffe la faire avaler fans peine à l'animal , enfuite
on lui donne à manger à fec fans le faire
boire , & l'urine de fang - paffe en 24 heures.
1
On mande' de Lille en Flandres , que la
nuit du 20 au 21 du mois dernier , le feu a
pris à 3 heures du matin , à la premiere Fabrique
de Filterie de la ville , & l'a réduite
en cendres , avec tout ce qu'elle contenoit ;
elle occupoit 150 ouvriers , que cet évenement
réduit à la plus extrême mifere. Les
foins de la Police ont heureuſement préfervé
les édifices voifins . On remarque qu'il y
a 6 ans , qu'à pareil jour & à la même heure,
un incendie confuma plufieurs maiſons ſur
la petite place .
"
L'Obfervatoire que le Grand Maître de Malte
vient d'établir dans fon Palais , fous la direction
du Chevalier d'Angos commence à devenis
utile. Cet Aftronome y a découvert , le 22 Janvier
, une comette près la queue de la baleine ;
& il eft le premier qui l'ait apperçue , parce que
tette comette venant de la partie méridionale
du ciel , il étoit à portée de la voir avant nous :
peut - être même eût - il été le feul , fi le ciel ne
fe fût éclairci pour nous dans un temps ou l'on
n'avoit pas droit de l'efpérer. Au refte , l'ifte
de Malte s'eft reffentie de la rigueur des faifons
, & le Chevalier d'Angos n'a eu que vingts
( ૩૪. )
trois jours de beau temps dans l'efpace de cinq
mois. Les brouillards , les pluies , les vents vio
lens fe font partagés l'automne & l'hiver ; mais
ce font des circonftances rares pour cette ifle
& bientôt l'Aftronome en fera dédommagé par
' une abondante moiffon d'obfervations importantes
, fur- tout lorfqu'il aura obtenu le grand
quart-de- cercle qu'il efpere de la protection du
Grand- Maître.
?
Le 4 de ce mois , l'Académie royale des Scien
ces & belles - Lettres de Caen , a tenu une af
femblée publique dans la grande Sale de l'Hôtel
de ville . Le fieur Ballias de Laubarede
Commiffaire des guerres , a ouvert la feance par
un diſcours fur la paix , dans lequel il a développé
les avantages qu'elle a procurés à la nation
; l'affemblée qui étoit nombreuſe & brillante
a manifefté par des applaudiffemens réitérés
fa fatisfaction , elle a fur- tout entendu
avec le plus grand plaifir l'éloge de l'auguſte
Monarque qui gouverne la France avec grandeur
& fageffe , & celui des Miniftres qui le
fécondent fi habilement dans les différentes bran -
ches de l'Adminiſtration qui leur font confiées ,
ce difcours a été fuivi de la lecture d'un mémoire
fur les corvées par le fieur de la Berardiere
, Profeffeur en droit François de l'Univerfité
.
9
Le fieur Duboft , Sergent en charge des Gardes
de l'Hôtel- de- Ville de Paris , enclos du Temple ,
& à Verfailles dans la Galerie de la Reine a
établi deux nouveaux bureaux , à Rouen , rue
Saint Lo , chez le fieur Gaillier , Marchand
Mercier , & à Saintes en Saintonges , chez le
fieur Gaillard , Marchand Bijoutier , où l'on peut
fe procurer fa pommade de Ninon pour effacer
les taches de rouffeur , ainfi que les rides , blan
( 89 )
chir la peau & la nourrir ; fa pommade du foir
pour ôter le rouge & rafraîchir la peau ; rouge
fuperfin tiré du règne végétal ; l'inférieur ; eau
de Cologne fupérieure ; effence , dite beauté ,
pour la barbe & les mains , qui ſe trouve égaÎement
à Grenoble , chez Madame Durand , tels
que l'Auteur les expédie quant aux autres
articles , on ne peut fe les procarer que chez
l'Auteur , ainfi que la véritable écorce d'orme pyramidal
, qu'il va cueillir lui- même à . 12 & 20
lieues de Paris.
-
Lettres - Patentes fur Arrêt , données à Verfailles
le 19 Juin 1783 , regiſtrées au Parlement
le 3 Février fuivant , en faveur des fieurs Oberkampf
& Sarrafin de Maraife , Entrepreneurs-
Propriétaires de la Manufacture de Toiles Peintes
établie à Jouy , près Verfailles , fur la riviere
des Gobelins. Par ces Lettres , S. M. érige
ladite Manufacture en MANUFACTURE ROYALE ,
permet aux Entrepreneurs de faire mention de
ce titre fur les deux chefs de chaque piece de
toile , de les faire , ainfi marquées , librement
circuler dans tout le Royaume , & exporter à
l'Etranger , fans être tenus de les préfenter dans
aucun bureau de vifite & de marque , à l'effet
d'être revêtues de celles prefcrites par les réglemens
; accorde en outre , S. M. , exemption de
milice , de logement de gens de guerre , & de taille
perfonnelle , tant pour les Entrepreneurs que
pour le Directeur , & quatre des principaux
Ouvriers de ladite Manufacture & c.
Les Numéros fortis au Tirage de la Loterie
Royale de France , font : 6 , 64 , 22 ,
23 , & 88.
N. B. Dans le numéro dernier , en tranſcrivant
la lettre de M. de Cran , Maire de Com(
90.)
piegne , on a mal mis le nom de l'Officier
également diftingué par fon rang , fon courage.
& fon humanité , dont on raconte l'action intéreffante
; c'eft M. le Chevalier de Lancrý qu'il
faut lire , & non de Launay.
DE BRUXELLES , le 6 Avril..
134
L'Ambaffadeur de Maroc auprès des
Etats Généraux ayant terminé fa miffion ,
fe difpofe à retourner auprès du Roi fon
maître ; les ordres ont été expédiés au commandant
du vaiffeau de guerre l'Amiral de
Vries , qui eft à la rade de Ranekens , de fe
préparer à recevoir cer Ambaſſadeur , & à le
tranfporter à Tanger.
Les mêmes lettres de Hollande portent.
que le Contre - Amiral Kinfbergen mettra à
la voile dans le courant de ce mois , avec
une efcadre de 10 vaiffeaux de différentes
grandeurs , pour aller remplacer le vice- .
Amiral Reynft dans la Méditerranée. L'efcadre
de ce dernier eft en partie hors d'état
de fervir. Elle a prodigieufement fouffert par
les dernieres tempêtes ; on peut en juger par
la lettre fuivante , écrite par le premier Lieutenant
du vaiffeau le Nord - Hollande à fes
parens ; elle eft du 23 Février , entre le Cap
Negro , & le Cap Moro , fur la côte de
Corfe.
Nous étions partie de Malaga pour Toulon ,
lorfque dans le Golfe de Narbonne notre Efcadre
fut furprise par une tempête dont on n'a point
d'exemple. Nous fumes fi rapidement affaillis par
( 1 )
les lames & les coups de vent , que nous n'eûmes
le temps d'amener aucune voile , ni de préparer
aucune manoeuvre , non plus que les autres vaiffeaux
qui fe trouvaient près de nous . Le navire
s'enfonçoit à vue d'oeil : nous jettâmes 11 pieces
de canon à la mer , ce qui l'allégea un peu ; mais
quelques heures après il y avoit à fond 8 à 9
pieds d'eau. Dans cette fâcheufe circonſtance
nons vîmes s'engloutir un de nos vaiffeaux , fuivant
toute apparence , le Drenthe , Capitaine
Smiffaert. Nous ne pûmes que donner des larmes
à fa perte , craignant à tout moment le même fort
pour nous. Nos mâts confentirent les uns après les
autres , les pompes fe trouverent bientôt hors
d'état de fervir , & nous nous vimes obligés de
laiffer flotter au gré des vagues le bâtiment dénué
de toutes fes voilures , attendant à chaque
inftant un trépas qui paroiffoit inévitable . Cependant
nous ne perdimes point courage, & toute la
nuit , malgré la violence de la tempête , nous ne
ceffâmes de puifer l'eau avec des fceaux. A la
pointe du jour nous apperçûmes deux navires :
nous tirâmes plufieurs coups de détreffe . L'un des
deux étoit le vaiffeau de l'Amiral Reynft , l'autre
la frégate la Médée , qui reçut ordre fur le champ
de nous prendre à la remorque. Nous nous erûmes
fauvés quoique notre navire fit toujours
beaucoup d'eau , Attachés à la Médée , nous faifions
enfemble tous nos efforts pour gagner un
port quelconque : mais nous devions effuyer d'antres
malheurs. Une nouvelle tempête s'éleva plus
terrible encore que la premiere. La frégate fut
obligée de couper la corde , & nous nous vîmes
une feconde fois flottans & ballotés fur les flots ,
fans autre perfpective qu'une mort prochaine.
Deux jours entiers fe pafferent dans cet état
le troisieme , le temps s'étant un peu calmé , nous
( 92 )
revîmes la frégate qui nous reprit à la remorque :
mais cela ne dura que quelques heures. Un coup
de vent impétueux nous fépara pour toujours , &
il ne nous refta plus d'efpoir que dans un dernier
redoublement de courage. Nous élevâmes quelques
morceaux de vergues auxquelles nous attachâmes
des lambeaux de nos voiles ; nous étions
entre l'ifle de Sardaigne & celle de Corfe . Nous
conçûmes l'espérance d'aborder à Ajacio ; mais les
courans entre ces deux ifles , joints à l'impétuofité
du vent , nous firent dériver fur les côtes , entre
des rochers que la mer battoit avec furie. Là nous
courûmes le plus grand danger dont on puiffe fe
former l'idée. Sans gouvernail , fans voiles , fans
manoeuvres , nous donnions coup fur coup des
fignaux de détreffe , attendant à chaque inftant
d'être brifés fur les écueils. Il étoit impoffible à
qui que ce foit de venir à notre fecours. Nous
regardions ce moment comme le dernier , lorfque
par un bonheur auffi inespéré qu'incroyable ,
nous fumes pouffés entre les rocher dans une petite
baye , la feule peut - être où il y ait place pour
une ancre , dans cette partie de la côte de Corfe .
Ne pouvant nous reparer dans cet endroit ,
nous tînmes un Confeil de guerre dans lequel il
fut réfolu de nous faire rouër jufqu'au port d'Ajacio
, diftant de 3 à 9 milles , d'où nous pourrons
enfuite gagner Toulon ; mais il nous faudra b´en
deux mois avant d'être en état de mettre à la
voile pour ce port. J'efpere que la préfente
vous parviendra affez tôt , pour prévenir les nouvelles
que l'on pourroit vous donner de notre
perte ; car ayant été vus fans mâts , & dans le
plus trifte état , par d'autres navires , on aura pu
croire que nous avons péri.
Deux navires ont
péri à notre vue , fans que nous ayons pu les fecourir
, ni favoir même quels ils étoient . Mais
( 93 )
la fcene qui m'a fait la plus profonde impreffion ,
c'est un trait d'amitié de notre Capitaine envers
moi , dont jamais je n'oublierai les circonftances
douloureufes. La derniere nuit , au moment où
nous avions perdu tout efpoir , M. de Ryneveld
m'appella dans fa chambre , & me demanda fi
j'avois de l'argent fur moi ; je lui répondis que
oui : Tenez , me dit - il , en me remettant un paquet
avec des piftoles d'Espagne , il n'y a plus
d'espérance , vous êtes plus jeune que moi , fi vous
avez le bonheur de vous fauver , je vous prie de les
garder. Nous jouiffons tous d'une affez bonne
Tanté , & la plus grande harmonie regne parmi
nous. Tous les foirs nous nous raffemblons chez
le Capitaine , où nous tâchons de diffiper le fouvenir
de nos malheurs.
On lit l'article fuivant dans prefque tous
les papiers du Nord.
Le roi de Pruffe , voyant les préparatifs de
guerre de l'Empereur & du Turc , a donné les
ordres les plus précis , pour que toutes les places
de la Silésie , frontieres de la Hongrie , foient
bien approvifionnées de munitions de guerre &
de bouche. Lorfqu'on lui demanda le motif de
ces préparatifs , il répondit par ce grand principe
: pour avoir la paix , il faut fe tenir en état
de faire la guerre ; je ne demande rien , je ne
prétends à rien : mais je veux empêcher les autres
de trop avoir.
Selon les mêmes papiers , tandis que l'on
cherche par-tout a répéter les expériences
brillantes de MM. de Montgolfier , le Roi
de Pruffe les a défendues chez lui.
Il eft inutile , lui fait on dire , que mes ſujets
partagent la gloire d'étendre cette découverte ,
puifqu'ils ne pourroient afpirer à ce partage , fans
( 94 )
7
expofer leur vie. Il faut fe repofer pour les progrès
à faire dans l'art de diriger ces voitures aériennes
, fur l'induſtrie des nations qui les ont
inventées.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL.
Dans le cours des dernieres féances on avoit
multiplié les queftions au Miniftre fur la diffotion
du Parlement , & il n'y avoit fait aucune réponfe
; le 23 , le Lord North , obfervant le filence
& le myftere dont ne s'écartoit point le
Chancelier de l'Echiquier , dit qu'il ne falloit
point le fatiguer , que fon fecret étoit pénétré ;
Le Parlement n'exifteroit bientôt plus ; c'étoit un
Parlement queftionneur , & le Miniftre en defiroit
un qui fe contentât d'obéir & de fuivre fes
avis ; il n'avoit demandé à celui - ci que des fubfides
; c'eft un autre qu'il chargera de pourvoiraux
moyens de les lever.
Les meilleurs amis de la conftitution & du
pays ont toujours été d'opinion que rien n'étoit
plus néceffaire à la conſervation de la liberté publique
que des Parlemens d'une feffion ; nonfeulement
de fréquens Parlemens , mais de nouveaux.
On eſpere que , durant l'intervalle , avant
le prochain Parlement , ce grand ouvrage de
réformation fera vivement inculqué par les Electeurs
à leurs représentans , & que les premiers
feront convaincus de la néceffité de preffer la
motion le public devra infiniment de reconnoiffance
aux hommes , de quelque parti qu'ils
foient , auxquels il devra un fervice auffi fignalé ;
mais , fi au lieu de cela , on ne fait aucun autre
ufage de cette intéreffante conjoncture , que de
fortifier ce déteftable efprit de parti , ce fera
un très-grand malheur.
:
( 95 )
Les 'fujets de merveilles font plus fréquens que
jamais ; on a vu M. Vilkes Avocat de la prérogative
royale.
Des lettres de plufieurs perfonnes refpectables
de quelques parties du Comté d'Effex , portent
que l'adreffe qui a paru dans les papiers publics
comme l'opinion du Comité , ne contient
que celle du petit nombre de perfonnes
qui affifterent aux dernieres affifes de Caleshrd.
›
On s'attend que le premier objet de difpute
entre les partis oppofés au premier Parlement ,
fera le choix d'un Orateur ; la Cour , dit- on ,
ne defire pas que l'Orateur actuel conferve cette
place importante.
Ce fut le 18 de ce mois que le Comte de
Shelburne parut à la Cour pour la premiere fois
depuis fa retraite ; on prétend que les fceaux lui
font deſtinés .
Les Sceaux ont été retrouvés ; ils avoient été
volés par des marins. Ceux-ci les ayant fait porter
chez un Juif , ce dernier les a fait arrêter.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX( 1).
PARLEMENT DE BRETAGNE.
Caufe entre le Sr G... , ancien Commandant les Etabliffemens
François dans le.... & le Sr Bouchaud
de la Foreftiere , ancien Officier des Vaiffeaux de
La Compagnie des Indes, Dommages - intérêts
adjugés à un Capitaine deftitué par fon Armateur ,
fansjufte caufe , & au nom de l'autorité royale.
-
En 1774 , le 24 Mai , le Sr Bouchaud , alors
Capitaine du navire le Duc de la Vrilliere , n'ayant
(1 ) On fouferit pour l'Ouvrage entier , dont l'abonnement
eft de is liv . par an , chez M. Mars , Avocat , rug
& Hôtel de Serpente,
( 96 )
pu affez promptement , au gré du St G... , Arma .
teur ,fortir fon navire du Gange , & partir pour
l'Ile de France , lieu de fa deftination , fut defti ,
tué du commandement de ce navire par un ordre
du Sr G... , daté de Chandernagor , intitulé : De
par le Roi , & accompagné d'une Lettre. Lo
Sr Bouchaud repaffa au plutôt en France , où il
arriva en 1776 , & fe pourvut contre le Sr G...
en l'Amirauté de l'Orient ; il demandoit fes appointemens
, la gratification promiſe , fes profits
de port permis , & un dédommagement pour fa
deftitution qu'il prétendoit injufte & violente.
Une Sentence du 27 Août 1778 , prononça
définitivement. Entr'autres difpofitions , toutes au
profit du Sr Bouchaud , elle lui adjugeoit , 1 °.
3628 liv. pour les appointemens de Capitaine
depuis le jour de fa deftitution , jufqu'à fon arrivee
en France ; 2 °. 3432 liv. pour la nourriture &
celle de fon domeftique , depuis le 24 Mai 1774,
jufqu'au 6 Mars 1775 , jour du départ pour France ;
3.3375 liv. pour fon paffage en France & celui
de fon domestique ; 4°. un dédommagement à dire
d'Experts pour un port permis de 24 balles ;
5°. 8000 liv. pour la gratification promiſe à la fin
du voyage ; 6 % 10000 liv. pour dommages- intérêts
de la deftitution , &c. Sur l'Appel du Sr
G... , le Sr Bouchaud a interjetté Appel de la part
à minima. Par Arrêt du Samedi 9 Août 1783 , la
Cour, en confirmant la plupart des difpofitions de
la Sentence , fauf quelques légeres augmentations
ou réductions des fommes adjugées , a porté à
24,000 liv. au lieu de roooo liv. les dommagesintérêts
de la deftitution , fupprimé les termes
injurieux au Sr Bouchaud contenus dans le
Mémoire imprimé , figné , G... ; condamne ledit
G... aux quinze feiziemes des dépens faits , & aux
frais de l'impreffion de 100 exemplaires de l'Arrêt.
>
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
S
RUSSI E.
I
DE RIGA , le Mars.
N vient d'établir une communication
Oréguliere de pofte de cette ville à Mofcou
; le courrier partira deux fois la femaine
, paffera par la Ruffie Blanche & Smolensko
, oùil verfera les lettres deftinées pour
les lieux de fon paffage ; d'ici à Moſcou ,
elles arriveront en 5 jours.
17
POLOGNE
SID
DE VARSOVIE, leg Mars.
La pefte ayant entierement ceffé à Cher-
Fon , plufieurs étrangers font , dit on , partis
pour aller s'y établir avec leurs familles ; le
raffermiflement de la paix & de la tranquil
lité v fera fleurir le commerce , & en accrof y
tra fans doute la population. On mande de
La Podolie , de la Wolhime & de l'Ukraine,
Nº. 16 , 17 Avril 1784.
( 98 )
!
qu'on s'y, difpofe à faire à préfent des expéditions
pour cette peninfule , d'où l'on atrend
en retour les diverſes productions de
cès climats.
Les négociations entre la cour de Vienne & la
Porte , écrit-on de Moldavie , ont été heureuſement
terminées vers le milieu du mois dernier ;
on affure que le terme de quatre ſemaines , a été
fixé pour la ratification des articles ; on dit que®
S. M. I. prendra immédiatement après l'échange
de ces ratifications poffeffion des diftricts que la
Porte cede , & qui feront incorporés au royaume
de Hongrie mais on ne dit point quels font
ces diftricts.
SUÈD Eoly M
DE STOCKOLM , le 9 Mars, 07
ST
Le Baron Cl. d'Alftromer , Commandeur
de l'ordre de Wafa , & le Directeur Baron
Jean d'Alftromer , viennent de faire frapper,
une Médaille en l'honneur du feu Docteur
Solander , qui n'eft pas moins célébre par
fes connoiffances , que par fes voyages & fes
recherches fur l'Hiftoire naturelle. Il mourut
à Londres en 1782. La médaille préfente
d'un côté fa tête , avec la fleur qui a tiré fon
nom de celui de ce Savant , la Solandra ; on
lit au bas , Daniel Solander. De l'autre côté.
eft cette légende: Jofepho Banks effigiem amici
merita D. D, D. CL & Joh. Alftromer, M.
Banks étoit , comme l'on fait , l'intime ami
du Docteur , les amis en Suede , ont cru de(
995)-)
voir lui faire hommage de cette médaille
d'un favant , également aimé & regretté en
Angleterre & en Suede , fa patrie.
ALLEMAGNE,
DE VIENNE , le 27 Mars.
L'Empereur arrivé le 24 de ce mois à
Gratz , eft attendu inceffamment dans cette
Capitale.
Les fievres malignes & putrides , qui fouventont
lieu après les inondations, commencent
à fe manifefter : mais on efpere que les
fages mefures que prend la Police , en arrêteront
le cours.
Le réglement qui défend les enterremens
dans l'intérieur de la ville , s'obferverici avec
beaucoup de rigueur. Les héritiers d'un particulier
, dont le bien montoit à environ
100,000 florins , en ont offert ces jours
derniers 4000 , pour obtenir la permiffion
d'inhumer le défunt dans le caveau de la
Paroiffe ; mais , comme on s'y attend bien ,
ils ont été refulés.
En conféquence de la défenſe qui en a
été faite ici , par un ordre fuprême , on n'a
point fait cette année la cérémonie en uſage
jufqu'à préfent, de bénir les oeufs , les viandes
& tous les autres comeftibles , prohibés autrefois
pendant tout le Carême.
Les défaftres caufés par les glaces & les inon
dations quoique fort confidérables dans nos cantons
ne l'ont pas été autant qu'on avoit d'abord
1
e.2
( 100 )
eu lieu de le craindre. Les fecours ont été abondans
pour les malheureux ; les Francs - Maçons
fur- tout le font diftingués ; la premiere loge a
donné un exemple qui a été fuivi par toutes
les autres en envoyant dès les commencement
des malheurs une fomme de 800 florins pour
les pauvres.
On raconte une anecdote affez intéreffante
, qu'on dit avoir eu lieu pendant la derniere
débacle.
On apperçut un berceau fur un glaçon ; des
gens charitables qui entendirent les cris d'un
enfant , rifquerent leur propre vie pour conferver
la fienne , & eurent le bonheur d'y réuffir.
La Comteffe de Kollowrath & quelques autres
Dames le font réunies pour prendre foin de cet
enfant, auquel on a donné une nourrice & dont on
efpere conferver les jours.
DE HAMBOURG , le 28 Mars.
Selon les lettres de Conftantinople , le
démembrement de la Crimée n'a pas eu les
fâcheufes conféquences que l'on craignoit ;
& le peuple paroît avoir fermé les yeux fur
le danger & les fuites que peut avoir ce
grand facrifice. Ce calme extraordinaire eft.
du , dit-on , à la politique du Divan, qui a
eu l'art & le fecret de mettre dans fes intérêts
les gens de loi & de religion , qu'on a
convaincus de la néceffité de cette démarche.
Les mêmes lettres ajoutent qu'il y a eu.
quelques changemens . Mustapha Bacha
d'Alep , a été relégué dans les environs de
( 101 )
Nicée ; & Derendeli Ahmed , difgracié cidevant
, a été déclaré Bacha à trois queues , &
gouverneur d'Erzerum ,
Les nouvelles publiques n'offrant dans ce
moment rien de bien important , nous rem
plirons ce vuide momentané par la fin du
précis hiftorique de l'empire Ottoman , dont
nous avons donné le commencement.
La Cavalerie Turque , connue fous le nom de
Spahis , eft compotée de Sayn , de Tymariothes
& de Spahis proprement dits. Le Corps des derniers
eft de 12,000 hommes ; leur paie prife du
Tréfor de l'Empire eft depuis 12 afpres par jour,
jufqu'à 80 , & même cent afpres. Leurs armes
foot un fibre large , des pistolets , des carabines
Les Sayms & les Tymariotes font armés de meine;
beaucoup cependant portent encore des lances,
& d'autres , fur- tout ceux d'Afie , le fervent
de l'arc & de la fleche . Ils font feu lataires mili
taires de l'Empire , & poffedent des terres qui
rapportent annuellement apx Tymariotes depuis
6000 jufqu'à 19,999 afpres , & aux Says depuis
20,000 jufqu'à 100,000 afpres ; mais pour cela
ils font obligés de fe donner les chevaux & les
armes , & en outre de fournir , favoir les Sayms
un cavalier tout armé pour chaque terre du produit
de sooo afpres , & les Tymariotes un cavalier
pour chaque terre de 3,000 afpres de revenus.
On peut évaluer le toral de ce Corps à 115,254
hommes ( 1 ) . Il eft vrai que ce nombre devient
(1 ) Bufinello porte le total à 182,054 hommes , mais on
ne peut gueres compter fur ceux de Diarbekir , de Damas ,
d'ldin , de Tripoli & d'Alep , qui forment environ un
total de 16.800 hommes, parce qu'ils font trop éloignés
de la Capitale , & que d'ailleurs on fait combien peu des
ordies du Grand - Seigneur font respectés dans ces gouvernemens.
e 3.
4.4
( 102 )
plus confiderable lorfque ce Corps fe met en
marche , mais ce font des Volontaires , qui dans
l'espérance d'obtenir un fief militaire , font la
campagne à leurs dépens. Quelques - uns de
ces fiefs font héréditaires , & on permet affez
communément aux vieux vaffaux militaires de
céder leurs fiefs à leurs enfans ou à leurs parens.
L'ufage dans la Romelie eft que ces fiefs font par
tagés entre les fils . Les Dfchiebehdfchy font
répartis en 60 Odas , dont chacune doit être compofée
de 500 hommes , mais ce Corps n'étant
prefque jamais complet , on ne peut porter chaque
Oda qu'à 300 hommes. Les Seghbahy ou
Thoprakly font fournis par les Bachas. Ils combattent
à cheval & à pied , font prefque toujours
du corps de réſerve & gardent les bagages . On
peut les porter au nombre de 4 , 000 hommes
Les Serden Gietshy font des Volontaires , dont le
nombre fe monte fouvent à 10,000 hommes Leur
paie par jour eft de 12 afpres ( 1 ) .
RESUME de l'armée du Grand Seigneur.
Janiffaires .
4
INFANTERIE.
Milice du Caire
Iferradſch •
Boftandfchy ( fi le Grand - Seigneur
marche
72,050
hom
3,000
6,000
12,000
93,060 hom.
(1 ) Bufinello ajoute encore à la cavalerie 6000 Mikladſchi
mais comme ils ne font que les, valets des Bachas , dont
chacun amene avec lui quelquefois jufqu'à 300 , & qu'ils
ne combattent jamais , ils ne méritent point de place
parmi les troupes du Grand- Seigneur. On les prend fouvent
pour recruter l'armée. L'Auteur de l'état préfent des
forces Turques ajoute encore aux troupes Turques les Serhedkuli
, qui font fur les frontieres de l'empire Ottoman ,
& Il eft dit enfin qu'en cas de beſoin Parmée peut ête
augmentée de 10,000 hommes de Bofniaques & d'Arnautes.
( 103 )
N. B. Les Mehresdfchy ne peuis
vent pas être comptés.
ARTILLERIE.
E
Toptfchy & Kumbarahdfchý .. ¹8,000
Les autres 12,000 reftent dans for
1900) 2016 2
tereffes 8,000 hom
CAVALERIE.
Spahis 12,000
Sayms & Tymariotes , x0455,254
Dichiebehdfchy [ 18,000
Seghbahn 4,000
Saden Gietfchy ou Volontaires . 10,000
09% X i : 159,254 hơn .
N. B. Les Mikladfchy ne peuvent
pas être comptés.
TOTAL g1énéral de l'armée prêteà
fe niettre en compaghe
260,314 homa
N. B. Les troupes auxiliaires de la Crimée
qui étoient de 60,000 hommes , & de 100,000
hommes lorfque le Grand- Seigneur étoit à l'armée
, font aujourd'hui un grand déficit dans l'ar- mée Ottomane.
Cette armée confidérable n'inſpire plus au
jourd'hui aux Puiflances voifines des Etats du
Grand- Seigneur la terreur qu'elle leur avoit jadis
infpirée . Elle ignore la tactique , & ne fait rien
des difpofitions qu'il faut prendre foit dans l'attaque
foit dans la défenſe , pour que les divers
corps puiffent fe foutenir efficacement . Si elle a
de malheur d'être repouffée avec perte au premier
choc , elle fond confidérablement . On fait que
dans l'été de 1774 les troupes Ottomanes , furtout
celles d'Afie ont refufé de combattre les
Ruffes . 40,000 hommes conduits par le Reis Effendi
contre les Généraux Kamenskoy & Suwa
( 104 )
sow,fe font débandées fans coup férir,& ont aban
donné le camp aux Ruffes. Un des principaux
vices que l'on obferve à l'armée Ottomane , c'eft
la trop grand quantité de bagages , qui l'em
barraffent infiniment dans les mouvemens . Char
que Bcha mene avec lui 2 à 300 chevaux. Dix
Jannifaires ont un cheval de bât & un valet qui
eft en même temps leur cuifinier , & on accorde
en outre à 20 Janniffaires un chameau , ત
chargé de deux tentes , de couvertures , d'une
outre & uftenfiles de cuifme: Au défaut de cha
meaux , le bagage des Janiffaires eft tranfporté
dans des chariots. Les Spahis emmènent à l'ar
mce un grand nombre de chevaux de bât , & c'eſt
pour cette raison qu'ils n'aiment à entrer en
campagne que lorsqu'ils pourront avoir des fours
rages verds. -Les troupes Ottomanes entrent
en campagne aux mois d'Avril on de Mais, & la
finillent dans le mois d'Octobre . Ce font fur- tout
les troupes d'Afie qui refufent de tenir plus longtemps
. C'étoit pour cette raison qu'en 1769 le
Grand- Vifir a été obligé d'abandonner Choczim;
dans l'hiver de 1773 à 1774 il avoit fait l'impor
fible pour retenir l'armée , mais un grand nombre
d'hommes, le quitta , L'entretien de l'armée
eft un grand objet de follicitude pour les Chefs ,
puifque la moindre d frase de vivres occafonne
des fouley, mens . Les Janiffaires exigent tous les
jours du riz , de la viande , de l'huile ou di
beurre , & , ce qui eft fingulier , du pain frais.
auffi long-temps qu'ils font fur le territoire du
Grand-Seigneur.Pour cette raiſon on prend toutes
Jes. précautions poffibles pour approvisionner
J'armée. La Crimée lui fourniffoit la plupart des
vivres lorfqu'on étoit en guerre avec la Ruffie
mais cette grande reffource manque aujourd'hui
à l'agmée du Grand- Seigneur. Il est encore à ret
་
( 105 )
marquer qu'on voit beaucoup de chiens à l'ar
mée . Ces animaux fortent du camp , fe débandent
à la campagne , & infeftent les environ .
On apprend de Slefwick , que le fameux
comte de S. Germain, qui s'étoit retiré ici
il y a quelques années , & qui depuis 4 ans ,
avoit quitté cette ville , pour fe rendre auprès
du Prince de Heffe- Caffel , vient d'y mourir.
Une érudition & une mémoire prodigieufes
Je fecondoient parfaitement , dit un papier publicy
dans l'attention qu'il ne perdoit jamais de vue
de la ffer tout le monde dans une ignorance abfolue
fur fon origine , fon âge & le lieu de fa naiffance.
Il prétendoit avoir beaucoup connu J, C.
& s'être trouvé à côté de lui aux nôces de
Cana , lorfqu'il changea l'eau en vin . A ce
compte , il avoit vécu près de 2000 ans ; &
on s'étonne qu'il n'ait pas jugé à propos de
vivre encore quelques milliers d'années , car
en cela , il n'y a que le premier mille qui coûte .
On lit l'article fuivant dans une lettre de
Mavence.
S. A. S. vient d'incorporer à l'Univerfité
de cette ville 17 prébendes des Eglifes colle
giales fituées dans les Etats. Les Profeff urs eceléfaftiques
, tant de Théologie que de Jurif
prudence , feront payés autant que cela fe pourra
des revenus de ces prébendes fans qu'ils aient
befoin de réfider , ni de s'affujettir au biennium.
Les rentes annuelles que l'Univerfité gagnera
par ces arrangemens , montent à 10,000 florins.
Pour cette premiere fois feulement l'Electeur
nommera les Profeffeurs de Théologie & de Jurifprudence
, & leur conférera les prébendes ; mais
Jorfqu'elles viendront à vaquer par la mort des
Prébendaires , la Faculté de Théologie & de
es
( 106 )
Jurifprudence du reffort de laquelle le trouvera
être la vacation , propoſera à S. A. S. trois
fujets dont elle choifira & nommera le plus
capable ».
Un de nos papiers offre les détails fuivans
fur cette efpece d'hommes qu'on appelle
Bohémiens , ou Egyptiens , & qui vivent
dans plufieurs parties du Nord.
Il y a actuellement dans le College des Réformés
à Effayd en Tranfylvanie un de ces Bohé
miens qui étudie la Théologie avec fuccès , &
qui y mene le vie la plus exemplaire . Le Magiftrat
de Kafenbourg fe donne beaucoup de
peine pour engager les hommes de cette dénomination
à envoyer leurs enfans à l'école
mais il trouve de leur part de grands obftacles
. Il y a des meres qui croient que les y
envoyer , c'eft les livrer à l'écorcheur. On a
été obligé de les y conduire de force. Ils tiennent
fortement à leur maniere de vivre ; l'anecdote
fuivante , offre une preuve de leur caractere
opiniâtre. Lorfqu'on leur fit connoître l'intention
de l'Empereur relativement à l'éducazion
de leurs enfans , un Egyptien alla vendre
fon cheval à Deva , en reçut fix florins , &
de retour chez lui , employa cet argent à différens
ufages. Après cela , il alluma un grand
feu , & y mit fa tête pour ne pas furvivre , ditil
à la perte de la liberté de fa nation . On peut
diftinguer en Tranfylvanie 4 fortes d'Egyptiens
ou Bohémiens. Ceux qui s'adonnent à la mufique
, au commerce de chevaux & à la ferru-
-rerie , & ce font les plus policés . Ceux qui cherchent
l'or dans les fables & ceux- là font les
plus utiles ; ceux qui vont prefque nuds &
qui ne vivent que de vols ; ceux enfin qui
,
( 807 )
s'occupent à dire la bonne aventure ; ces der
niers forment le plus petit nombre, Il y en a
très- peu en Hongrie parce qu'on les y force à
s'occuper. Ils ne difent pas qu'ils volent quand
ils prennent quelque chofe ; c'eft un héritage
qu'ils recueillent ; mais ils n'héritent jamais dans
le Canton qu'ils habitent .
1
291
ITALIE
DE LIVOURNE , le 12 Mars.
Le Capitaine & l'équipage du bâtiment
Anglois , la Grande Ducheffe de Tofcane , fout
arrivés ici . Le malheur qu'ils ont efluyé , eft.
d'autant plus extraordinaire , que ce font 3.
hommes feuls qui fe font emparé du bâtiment,
& qui les ont , pour ainfi dire , forcés
de l'abandonner. On ajoute qu'il n'y a eu
que 2 morts , au lieu de 3 , le pilote & le timonier.
Parmi les perfonnes reftées à bord,
on compte la femme du Capitaine , un Aide
de Camp du Général Elliot , & le fieur
Bennet
Un bâtiment Napolitain , arrivé ces jours
derniers , rapporte qu'il a rencontré la frẻ-
gate Angloife , envoiée à la pourfuite de la
Grande-Duchefe de Tofcane . Elle l'a appellé
à l'obéiffance , pour lui demander s'il
n'avoit point de nouvelles . Lui ayant répondu
, qu'il avoit vu fur les côtes de la
plage Romaine un vaiffeau à 3 mâts , qui
paroiffoit gouverner mal , la frégate Angloife
l'a renvoyé & a dirigé fur le champ fon cours
e 6
( 108 )
"
dence côtés, dans Befpérance , que le navire
indiqué étoit celui qu'elle cherchoit ma
On expoſe ainfi les raifons pour lefquelles
la Régence de Tunis a déclaré la guerre à
la République de Venife.
4
I.
Au
Marchands Tunifiens freterent & chargerent à
Alexandrie un Bimem Vénitien. Arrivéa Tunis,
le Bey inftruit qu'il y avoit des malades dans
P'équipage , le força de fortir fur le champ du
Port , & il fe refugia à Malte , où il arriva
trois jours après. Le grand Maître fecourut les
malades qu'il fit mettre en sûreté , & ordonna
de bruler le vail au & les marchandifes. Le
Bey a voulu que Venise lui payar les dernieres ,
& a demandé 14000 lequins ie Sénat a répondu
qu'il n'avoir passordonné de brûler le vailleau
que s'il l'avoit été , c'étoit la faute do Bey
que d'ailleurs fes fujets perdoient le navire Après
diverfes negociations fans fuccès , la Republi
que envoya le Capitaine Querini avec un vaineau
de 74 canons , une fregate & un chebec pour
traiter avec le Bey ; on lai offrit 4000 fequias ,
il les refufa, & déclara la guerre. Alors te Com
mandant Vénitien prit à bord le Conful de la
République , & mit à la voile . Le Sénat a fait
équiper une efcadre qui , fous les ordres da
Chevalier Eno , va fe joindre à celle du Capitaine
Querini qui croife devant le goulet de
Tunis , & demander au Bey raifon de les préten
Commencement de
l'année
derniere
,
dep
€
ANGLE THEIR ROE, Jova
DE LONDRES, le 6 Av
3.50
Levice-Amiral Gambiek, qui va remplat
(( 109 ))
cerà la Jamaïque l'amiral Rowley, eft ar
rivé à Port-Royal , leiro Janvier dernier,
avec l'Europe de 5o canons, la Flore de 36 ,
Iphigénie de 31 , & le floop le Swan de 16 ,
il a laiffé à Madere le Janus de 44 , & une
autre vaiffeau de fon efcadre . Il avoit touché
le 3 Janvier à Antigoa, & les à S. Chriftophe,
où les troupes Françoifes s'embarr
quoient pour évacuer cette ifle . 5748
Les nouvelles du dehors , dans la circonfrance
préfente , n'ont plus le même intérêts
les élections qui fe font actuellement , occu
pent l'attention générale de la nation , qui
ne s'en détourne plus. Les fcenes qui ont or
dinairement lieu dans ces circonftances , fe
renouvellent , & nos papiers en font quelquefois
des tableaux plaifans.
Les changemens que la diffolution du Parlement
a opérés dans les hommes , les manieres
Tes chofes font très variés . Semblable à la mort ,
elle a fait difparoître toutes les diftinctions. Le fier
& vain courtifan s'incline devant l'ouvrier grof
her;il le falue , il lui demande fa protection ; if
prend avec respect la main du Cordonnier , &c
Tui témoigne humblement combien il defire d'ar
voir l'honneur de le représenter au Parlemente
Milady donnant à fa figure l'air le plus gracieux,
entre dans la cabane du payfan , avec des prée
fens, pour la bonne femme & pour les chers
petits enfans s'il y a un malade dans la famille ,
fon Médecin eft auffi - tôt mandé pour le foigners
elle va encore plus loin , les jeunes Fermiers la
regardent ; ils parlent de la liberté & de la propriété
, Milady s'approche , les falue ; elle ne leur
( no )
reur ,
Préfente pas la joue, parce que c'eft la mode françoife
, & tout ce qui vient de France eft én horelle
les falue à l'angloife , & préfente fes
levres délicates & vermeilles aux levres groffieres
& pourprées des payfans. Cent chevaux de
poffe fur les dents ont déja légué leurs cadavres
aux corbeaux . Les Juges de campagne ont quitté
toute affaire , aucun ne recevroit a préfent une
information contre un contrebandier , un filous
un voleur , un vagabond. Toute juftice eft fuffpendue
jufqu'après les élections . Plufieurs Marchands
ont été payés de dettes défefpérées. Les
Seigneurs terriens ont oublié les torts de leurs
voilins ; & il n'y a plus de renvoi de Fermier
qui ne paie pas , ni de faifie , ni de vente d'effeis
pourfe remboufer. L'infolence des cabaretiers
a augmentée ; ils n'ont que de mauvais vins , de
mauvaifes liqueurs. Quantité de gens font déja
des préparatifs pour paffer fur le continent . Il est
reconnu que le fud de la France où l'on vit à bon
marché , n'eft pas moins convenable aux conftitutions
foibles, qu'aux bourſes épuifées des Anglois.
Un autre papier peint ainfi le mouvement
général qui exifte à préfent par- tout , & ces
détails peuvent dans ce moment tenir là
place des faits qui nous manquent.
1
Grand bruit , grand fracas par - tout ; les routes
font couvertes de chevaux & de voitures
tout est en mouvement dans le Royaume pour
P'élection générale. Que le ciel ait pitié des Marchands
de weiinfter , & des chevaux de poffe ;
des premiers rifquent de ne pas voir leurs billets
payés , & les autres vont éprouver une fatigue
dont ils ne feront pas rémis demain . C'ef
à préfent qu'existe une parfaite égalité parmi les
hommes ; le payfan voyage dans les carroffes da
( 111 )
Lord , & le Lord l'accompagne à pied . Chaque
Electeur fe fent un être important ; & fi un ou
deux de fes dépendans ont promis de voter avec
lui , il s'agite fans ceffe , & court de tous côtés
pour perfuader à fes connoiffances qu'il eft fort
occupé , Charles , Charles eft le mot qu'il a tou
jours à la bouche ; parce qu'il fe donne beaucoup
de mouvement , il croit être fort utile . I néglige
fes propres affaires , & fe ruine , parce qu'il
fe croit trop intéreflé à celles de la nation.Les
jeunes Dames fe levent tous les jours une heure
plutôt qu'à l'ordinaire ; elles emploient leur influence
dans les familles , & briguent les fuffra
ges de leurs connoiffances pour leur favori.
Elles ne parlent que de Charles ; car quoique
Charles ne foit ni le plus bel homme ni le plus
galant du monde , on fait qu'il eft très - paffionné
pour les Dames , & qu'outre cela il a parlé comme
un ange contre la loi du mariage. Les habitations
, fi long- tems défertes , de la campagne ,
font remplies de leurs propriétaires qui ne les
vifitent que tous les 7 ans , & l'Ecoffe jouit
du plaifir rare de voir les grands hommes qui
appauvriffent leur pays pour en aller manger le
produit dans un autre. Mais nourrie dans fes préjugés
héréditaires , elle les regarde avec une forte
de refpect religieux , & reçoit leurs ordres fuprêmes
fans ofer prétendre à affurer fa liberté
naturelle , ou à pourvoir à fon bonheur focial .
Maintenant les phrafes banales , les mots Pitt ,
prérogative , ferépetent de tous côtés . Les places
font remplies d'affiches , & les cabarets de poli
tiques qui differtent & boivent fur tout. L'hif
toire de la vie de chaque Candidat eft rappellée
à la mémoire ; & fi elle n'offre rien qui annonce
une turpitude morale , on recueille les petites
anecdotes auxquelles la fragilité humaine a pu
( 112 )
donner lieu. Ses penchans , fes goûts font recher
chés & trompérés par tout par le zele à voix de
Stentor. En même tems le Candidat vêtu fimplement
, vit avec le peuple , lui touche dans la main
lui fert à boire , boit avec lui , lui offre du tabac ,
& harangue , qu'il fache ou qu'il ne fache point
parler, chante avec on fans voix , embraffe les
femmes jeunes & vieilles , jolies ,& laides . Il faut
qu'il foit ivre tous les fo'rs , que le lendemain i
foit debout de bonne heure , qu'il court quel
que temps qu'il faffe tels font les plaifirs des
Electeurs.
:
L'intrigue en effet n'eft pas délicate ; elle
employe toutes fortes de moyens pour fert
vir ou pour deffervir. M. Fox , qui a un par
ti nombreux contre lui , & qui n'a pas re
noncé à l'enoir de fe faire réélire , pour re
préfenter Weftminster , parut le 30 du
mois dernier au lieu de l'életion , ainfi que
fes concurrens , fir Cecil Wray , & le Lord
Hood , qu'on a engagé à fe mettre fur les
rangs .
Ce dernier étoit accompagné d'un corps nom
breux de matelots portant différens pavillons , &
entr'autres celui de la Ville de Paris ; on fent avec
quel enthoufiafme & quelles acclamations il fur
regn , & combien on doit fonier d'efpérances
fur fon élection . M. Fox avoit de fon côté une
faite qui portoit deux drapeaux , fur defquels
étoient écrits : Fox & liberté , prospérité & durée
à l'Hôpital de-Chellea's point d'impôts fur lesfere
pantes. Ces deux dernieres devi es retomboient fur
Sir Cecil Wray , qui avoit proposé un impôt fur
Les domestiques du fexe , & qui dans une des der
mieres féances de la Chambre des Communes, cae
( 113
prima un voeu pour la deftruction de l'Hôpital de
Chelfea , à la conftruction duquel le grand- pere de
› M. Fox a , dit - on , contribué pour une Comme de
5oool. ft . Ces deux circonftances ont nui dabord à
Sir Cecil Wray ; lorfqu'on recueillir les voix la
premiere fois , il y en eut 302 pour M. Fox , 264
pour le Lord Hood , & 238 pour Sir Cecil Wray.
Le 2 , la même gradation a été obſervée ; mais la
majorité pour M. Fox futmoias confidérable qu'on
n'avoit lieu de s'y attendre. Ses ennemis avoient
eu foin de répandre par les papiers publics une
imputation de nature à lui en faire perdre plufieurs
; c'étoit une lettre deTaunton , conçue ainfi
-4 . » Auiourd'hui 27 Mars , on a décréte l'honorable
C. J. F. pour crime de fubornation. Voici
le fait tel qu'il a été préfenté au grand Juré - Il
y a un an que M. F. reçut une lettre d'un Francenancier
de Brigedwater contenant un compte en→
tre eux , & dans laquelle il étoit prié de faire
connoître en faveur de qui il vouloit faire voter
la Majorité du Bourg. M. F. en réponſe envoya
sune lettre de change , montant de ce qu'il devoir,
& défigna une perfonne comme celle fur laquelle
il defiroit que l'élection tombât . Cette lettre étant
tombée en certaines mains , on en a fait l'ufage
qui a amené le décre , &c .
Cette piece , au moins finguliere , ne fembloit
pas devoir avoir l'effet qu'elle a eu ; il n'eft
gueres vraisemblable qu'un Miniftre d'Etat fe
fue mis ainfi à la difcrétion d'un particulier
fans confiftance; les papiers qui traitent le plus mal
M. Fox dans ce moment , ne balancent pas à
fairee cet aveu ; mais ils ne le font que depuis que
les voix ont changé , & qu'elles ne font plus à
fon avantage ; il a eu la majorité les deux premiors
jours , il a eu la minorité les deux derniers
; aujourd'hui le Lord Hood en avoit 3730;
ン
( 114 )
Sir Cecilway 3522 , & M. Fox 3413. Il faut voir
fi aux prochaines élections la chance tournera en
fa faveur ; les voix doivent encore fe renouveller
quatre fois avant de terminer l'élection.
-
L'élection des membres pour la ville , le
continue à Guildhall. Des douze Candidats
qui s'étoient préfentés , fept feulement étoient
reftés au fcrutin. MM. Pitt , Brook, Warfon ,
fir Watkin Lewes , Newenham , Sawbridge
, Atkinſon & Smith. Après le premier
-fcrutin , M. Pitt , qui n'avoit eu que se
voix , s'eft retiré . M. Smith l'a imité enfur
te. Il en est resté 5. MM. Watfon , Lewes ,
Newenham & Sawbridge ont réuni le plus
de voix , tout paroît être fini à préſent mais
il refte, encore à M. Atkinfon un ſcrutin à
demander , fes amis l'engagent à ufer de fon
droit.
& Cette élection a offert une circonftance
intéreflante & flatteufe pour M. le Marquis
de Bouillé ; il s'étoit trouvé à Guildhall ;
M. Watfon qui l'apperçut , le montra à l'Affemblée
, & fit l'éloge de fa conduite pendant
la guerre , en difant que la protection
qu'il avoit accordée aux propriétés anglofes
, avoit des droits à la reconnoiffance de
la nation. Cet éloge fut reçu avec acclamations
; tout le monde s'empreffa d'y applaudir.
Une autre diftinction flatteufe qu'a reçue
ici ce Général , mérite d'être faifie.
Le 11 du mois dernier , il y eu à London-
Tavern une affemblée des Négocians & Planteurs
intéreffés au commerce des Ifles de la Gre(
115 )
---- rénade
, Grenadines , S. Vincent , la Dominique ,
Tabago , S. Chriftophe , Nevis & Montferrat .
Il y fut pris les réfolutions fuivantes :
folu unanimement que cette affemblée pénétrée
du plus profond fentiment de reconnoiffance
pour l'humanité , la justice & la générofité , qu'à
déployées d'une maniere fi noble & fi exemplaire
, S. E. Mr le Marquis de Bouillé dans
fes conquêtes , & fon commandement général
defdites ifles , pendant la derniere guerre , demande
la permiffion d'offrir à S. E. ce témoi
gnage public de fa vénération & de fon eftime.
Réfolu qu'un Commité confiftant en Sir
W. Young , Baronnet , le Lieutenant- Général
Robert Melville , W. Woodley , R. Neave ,
Walter Nisbet , Robert Udney & J. A. Rucker ,
fe rendra chez S. E. avec une copie de ces réfolutions
, & le priora d'honorer cette affemblée
de fa compagnie à dîner dans ce lieu le
jour qu'il lui plaira de fixer , avec ceux de fes
amis & de fes compatriotes qu'il voudra amener.
Refolu qu'une piece d'argenterie fera
préfentée à M. le Marquis de Bouillé au nom
de cette affemblée , comme un foible tribut de
la reconnoiffance due à fa Magnanimité & à fa
Juftice , que le Commité fera préparer cette
piece fur laquelle on gravera la fubftance de
la premiere réfolution ,
« M. le Marquis de Bouillé , lorfque l'on lui
remit ces réfolutions , y fit la réponſe ſuivante :
MM. , recevez tous mes remerciemens de l'honneur
très-grand & très - diftingué que vous me
faites , & dont je fuis fenfiblement pénétré.
Ma conduite dans les Colonies des Indes occidentales
, qui par le fort de la guerre font tombées
fous la domination de la France , eft l'effet
des exemples de magnanimité & de juſtice don
( 116 )
nés par mon Souverain & le réfultat naturel decette
haute eft me & de cette confidération que j'ai toujours
eu pour une nation auffi refpectable & auffs
célebre que celle de la Grande- Bretagne. Je ne
puis en conféquence attribuer le prix que vous
voulez bien donner à mes actions , qu'à la généro
fité de vos fentimens dont je conferverai.conftamment
le fouvenir.
Ce fut le 27 que le repas fut donné à M. de
Bouillé le Comte d'Adhemar s'y trouva ; on y
but les fantés du Roi de France & du Roi d'Ane
gleterre ; on fit le voeu d'une paix permanente &
d'uneamitié durable entre les deux nations . Dans
te Toft à M. de Bouillé , on ajouta ce fouhaite
puiffent nos ennemis être, toujours généreux , &
nos amis toujours fideles ! M, de Bouillé but à
Ja profpérité des ifles à fucre.
Pendant que la nation s'occupe des élections
, & que l'on en attend les réſultats , quelques
papiers contiennent des avis aux Eleci
teurs pour profiter de la circonftance , pendant
laquelle ils font quelque chofe dans la
nation.
La diffolution du Parlement étant une affaire
déterminée , on ne peut regarder comme une
chole peu convenable quelques mots aux Elec
teurs fur leur conduire dans cette circonstance
critique . Un célebre Ecrivain a dit que le peuple
d'Angleterre n'eft libre que quand il s'agit de
choir une nouvelle Chambre de Communes. Si
cette affertion eft vraie , il doit confidérer ce moment
comme le plus précieux & le plus important
qu'ilait à faifir . Les pensées d'une nation libre dans
une telle conjoncture ne doivent pas être fixées ene
tierement fur le préfent, mais doivent fe diriger fur
l'avenir. Elle doit fonger que la conduite ne l'af
( 117 )
fecte pas feule, qu'elle influera fur les libertés ,
les propriétés, & le bonheur de fes defcendans en
général . Si elle réflechit fur fa fituation , fur les
devoirs qu'elle lui impofe , elle s'attachera à mettre
de la prudence & de la circonfpection dans les
choix qui feront faits aux nouvelles élections.
On le refuſera à l'intrigue & à la corruption . Le
bon fens apprendra que quiconque achette eft prêt
arevendre s'il peut gagner fur le marché. On exclara
en conféquence tous les hommes foupçonnés
de cette baffeffe . Le pouvoir eft actuellement entre
les mains des Electeurs , ils font les gardiens
de leur pays ; toute la nation a les yeux fur eux ;
elle attend de leur conduite & de leur honnêteté
l'efpérance d'être foulagée du fardeau qui l'accable.
Qu'ils ne fe laiffent pas féduire par le fourire
d'un Duc , les flatteries d'un Comte , la familiarité
d'un Vicomte , les égards d'un Baron , l'humilité
d'un Chevalier , & la civilité d'un Ecuyer .
Qu'ils fongent que ce ne font que des difpofitions
momentanées, employées pourparvenir à leurbut..
Ils font généreux enpromeffes , pour que les élécteurs
le foient en effets ; ils fe foumettent àlêtre
leurs efclaves pendant peu de jours , pour les affervir
eux-mêmes pendant plufieurs années , & peutêtre
pour jamais. L'intérêt des Electeurs eft de fe
tenir en garde contre eux. L'homme honnête ne
s'abaiffe point à devenir hypocrite & vil ; il renonce
à la dignité de repréfentant , s'il ne peut l'obtenir
que par- là aux dépens de fon honnneur.
La forme de ces avis qui fe multiplient
beaucoup, varie un peu, c'est ainsi qu'on en
préfente quelques-uns dans un autre papier.
Il n'y a point d'événement de Phiftoire de
cette nation , dit un de nos papiers , plus uniwerfellement
condamné que l'ufurpation de
( 118 )
Cromwell ; mais il n'y a rien dans la nature.
des chofes qui empêche un ufurpateur de gouverner
doucement , & de confentir à voir reſtraindre
fon pouvoir illégal par de bons & fages,
réglemens . Cromwell , par exemple , voulut bien
laiffer mettre à fon pouvoir des bornes plus
grandes qu'on ne s'y feroit attendu de la part
de ce tyran. Par l'acte qui le conftituoit protecteur
, il ne pouvoit diffoudre un Parlement
avant cinq mois de féances ; fi les Bills qui lui
étoient préfentés par le Parlement , n'étoient
pas confirmés par lui dans le temps de vingt.
jours , ils paffoient en loix fars fon confentement.
il confentoit à convoquer un Parlement qui
feroit formé légalement par une élection libre
au moins une fois l'année. Parmi plufieurs autres
réglemens falutaires , Cromwell confentoit
à ceux-ci ; que perfonne ne feroit admis dans
le Confeil privé fans l'aveu des deux Chambres
du Parlement ; que l'armée feroit à la
difpofition du Parlement ; que le Chancelier
& tous les autres Grands - Officiers de l'Etat
feroient approuvés par les deux Chambres ;)
que chaque membre de la Chambre des Communes
jureroit folemnellement à fon élection
qu'il employeroit tous les efforts en fon pouvoir
à conferver les droits & les privileges du
peuple. Affurément , dans un moment
où une réforme parlementaire eft l'objet du
voeu général , quelques- uns de ces réglemens
ne font pas indignes d'attention .
f FRANCE.
1 )
DE VERSAILLES, le 13 Avril.
Le 4 de ce mois, le Roi , accompagné de
( 119 )
Monfieur , de Madame ', de Monfeigneur
Comte d'Artois , & Madame Elifabeth de
France , affifta dans la chapelle du Château :
à la bénédiction des Palmes , & entendit enfuite
la Grand'Meffe , chantée par fa Mufique,
& célébrée par l'Abbé de Ganderatz ,
Chapelain de la Grande Chapelle . La Reine
y affifta auffi , ainfi que Mefdames Adelaïde
& Victoire de France : la Comteffe de Bearn
fit la quête. 5.2
>
Le , la Reine s'étant rendue, en cérémonie
à l'Eglife de la Paroiffe de Notre - Dame,
y communia des mains de l'Evêque Duc de
Luynes , fon Grand - Aumônier ; la Princeffe
de Lamballe , Surintendante de fa
Maiſon , tenant la nappe , qui étoit foutenue I
par l'Aumônier de quartier. Le même jour ,
Madame communia dans la même Eglife ,
des mains de l'Abbé de Moftuejols , fon premier
Aumônier , la Ducheffe de Vauguyon
& la Comteffe de la Tour d'Auvergne , tenant
la nappe. Madame Victoire de France"
communia également des mains de l'Evêque
d'Evreux , fon premier Aumônier , la Ducheffe
de Civrac, & la Princeffe de Ghiftel
tenant la nappe. Le 6 , Madame Adelaïde
de France communia auffi dans la même
Eglife des mains de l'Evêque de Pergame
fon premier Aumônier , la Ducheffe de Nar- "
bonne, & la Ducheffe de Laval tenant la
nappe.
•
Le 7 , Monfieur s'étant rendu en cérémonie
dans la même Paroiffe , y communia des
( 120 )
mains de l'Evêque de Seez , fon premier
Aumônier , le Duc de Fleury , & le Duc de
Mailli tenoient la nappe. Madame Elifabeth
de France communia également le même
jour , des mains de l'Evêque de Senlis , premier
Aumônier du Roi , la Comtefle Diane
de Polignac , & la Princeffe de Ghiſtelle
tenant la nappe.
Le fieur Cuffac , Libraire , a eu l'honneur
de préfenter au Roi la troisieme livraiſon
des oeuvres de Plutarque , propoféés par
foufcription, en 24 vol. in-8°. Ce volume
qui forme le XIIIe . de la Collection , & le
premier des oeuvres morales eft orné du
portrait allégorique d'Amyot ( 1 ).
DE PARIS, le 13 Avril
La place de Bibliothécaire du Roi , vacante
par la mort de M. Bignon , Confeiller
d'Etat , a été donnée à M. Lenoir. Cette fasja
veur lui fut annoncée par S. M. elle-même ,
qui lui dit en même temps : « J'efpere que
vous garderez toujours la Police , du moins
(1 ) Ce portrait fé délivre féparément , en faveur de
ceux qui font des collections de portraits des grands
hommes. La foufcription de l'ouvrage eft encore ouverte
chez le fieur Cuffat , rue du vieux Colombier , qui s'eft
déterminé à la prolonger , pour
& de l'apprécier :
ger éloigné , de connoftre cette donner le temps à l'étran
mais elle fera fermée fans retour au moment où paroîtra
la quatrieme livraiſon , qui ne tardera pas ; on préviendra
parun avis de diftribuée. Alors on
nepourra plus fe procure où elle e , qu'en re faifant
cet
inferire , & en s'obligeant à prendre la fuite, au prix den
liv. 5 fols le vol in-8°. broché.
» tant
( 121 )
>> tant que vos forces vous le permettront.
Les Holl nicis , & même les Bafques , lit - on
dans quelques lettres de Bretagne , auroient pu
tirer un grand parti des cachalots échoués , s'ils
avoient été fe jetter fur leurs côtes . Mais les pêcheurs
de la Baffe - Bretagne , peu au fait de ce
genre d'exploitations , ont laiffé dépérir & même
pourrir la plupart de ces animaux , en forte qu'on
n'en retirera pas le quart du profit qu'on s'étoit
promis. Il eft fâcheux qu'une fi heureuſe aubaine
n'ait pas été plus profitable aux habitans
de ce canton .
On dit que le Confeil d'Etat a décidé la
grande queftion , au fujet du commerce des
Américains dans les ports de Bretagne ; il
s'agiffoit de regler s'ils feroient tous ouverts
ou s'il n'y en auroit qu'un feul ; le Roi a
arrêté que tous les ports de Bretagne feroient
le commerce dans l'Amérique Septentrionale
, & recevroient les retours , fans
que l'un fût plus favorifé que l'autre.
·
C'est peut être aux dangers auxquels les
marins font fréquemment expofés ,
lit - on
dans une Lettre de la Rochelle , à la folitude &
au filence dans lefquels ils paffent une partie de
leur vie , que quelques - uns doivent cette préfence
d'efprit qui les rend capables des actions
les plus rares & les plus dignes d'éloges . Pierre-
Martin Villedieu , natif de Louisbourg , patron de
chaloupe , employé pour le ſervice du Roi à l'ifle
d'Aix , furpris par la tempête qui s'éleva fur ces
côtes le 17 Janvier dernier , l'obfcurité de la nuit
ne lui permettant plus de chercher a fe réfugier ,
fe jugeant cependant affez près de terre pour que
fes deux fils , qui naviguoient avec lui , puffent
la gagner à la nage , les engagea à fe fervir de çe
No. 16 , 17 Avril 1784. f
( 122 )
moyen pour le fauver , en le laiffant ainfi qu'un
domeftique fort âgé , paffager fur la même chaloupe
; ajoutant qu'il feroit fâcheux que deux jeunes
gens de leur âge perdiffent la vie pour l'ef
poir douteux de fauver deux vieillards . Les fils de
Villedieu , fans écouter leur pere , le faifirent par
fes habits , fe jetterent à la nage , & malgré l'impétuofité
des flots , l'amenerent à terre , où l'un
d'eux refta pour prendre foin de fon pere , tandis
que l'autre retourna pour ſauver le vieux domeltique
, & y réuffit M. le Maréchal de Ségur ,
inftruit de cet évenement , a accordé à Villedieu
1500 liv. pour rétablir la barque , & M. le Contrôleur-
Général a fait délivrer à ſes fils , le 18
du mois dernier , en préſence des Membres de
la Chambre de Commerce & de plufieurs Négociants
, une fomme de 300 livres , en récompenfe
du courage & des fentimens qu'ils ont mar
qués dans cette occafion . La Chambre de Commerce
lear a compté en même temps 240 liv.
-
A ce trait intéreffant nous en joindrons
un fecond , que l'on nous mande de Landau
, & qui ne le paroîtra pas moins à nos
Lecteurs.
« Nicolas Brendlé , natif de Forbach dans la
Lorraine allemande , fergent vétérant au régiment
Royal- Deux-Ponts , fut embarqué à Boston
le 7 Décembre 1782 , avec un caporal & 9 hommes
, fur un bâtiment de tranfport chargé de vivres
pour l'Eſcadre de M. le Marquis de Vau
dreuil ce bâtiment fortit avec l'efcadre le 24 du
même mois , en fut féparé le 3 jour , pris le 29
Janvier 1783 par le vaiffeau anglois le Jupiter ,
& conduit à Antigoa , où il arriva le 8 Février.
Lorfque le bâtiment fut amariné , les matelots
Anglois pillerent les havrefacs deBrendlé & de fon
détachement , malgré les défenfes & les efforts
( 123 )
du Capitaine & des Officiers du Jupiter: Ceux - ci
voulurent profiter du fâcheux état dans lequel ils
fe trouvoient pour les débaucher ; ils leur offrirent
50 guinées à chacun , 10 de plus au fergent,
& leur congé à la fin de la guerre , lorfqu'ils feroient
arrivés en Angleterre , d'où ils repafferoient
dans leur patrie . Brendlé ne fut point tenté par
ces offres féduifantes ; & prenant la parole , il
dit à fon détachement , d'un ton ferme & élevé :
Mes amis , que 50 guinées ne vous éblouiffent pas
n'oubliezjamais que vous êtes de Royal - Deux- Ponts ;
reftez fideles à votre Roi & à votre patrie ; je
poffede 25 louis , ils font à vous , & vous pouvez
en difpofer comme il vous plaira. Le brave Brendle
a tenu parole ; il a employé tout ce qu'il avoit
pour procurer à fes foldats ce dont ils pouvoient
avoir befoin en habits , en linge , en fouliers , en
vivres , pendant 2 mois qu'ils furent prifonniers
à Antigoa ; c'eſt par ce trait de patriotisme qu'il
a confervé neuf braves gens à la patrie ; il les a
ramenés au Régiment Royal - Deux- Ponts , en
garnifon à Landau , où il eft arriyé le 14 Décem
bre 1783 .
J
Le même Régiment fournit encore une
anecdote , qui n'intéreffera pas moins nos
lecteurs. La derniere eft un trait de patrio
tifme ; la fuivante en eft un d'amour maternel.
Elifabeth Eberts , fille de Sébastien Eberts ,
Grenadier vétéran au régiment Royal - Deux-
Ponts , époufa , le 3 Avril 1780 , Henri Gabel ,
Grenadier au même régiment , la veille de fon
embarquement pour l'Amérique. Elle accoucha
d'une fille le 20 Mars 1781 à Rhodeifland . Le
régiment en partit au mois de Mai pour l'expédition
d'Yorck Town en Virginie . Pendant la
f 2
( 124 )
routs , "Elifabeth portoit fon enfant , tantôt ſur
fes bras , tantôt fur fes épaules ; elle fut apperçue
par des Américains qui accouroient en
foule pour voir paffer les troupes françoifes.Plufieurs
d'entr'eux pénétrés d'admiration pour cette
bonne mere , lui propoferent de lui vendre fon
enfant , & de la délivrer par-là d'un fardeau qui
devoit lui être à charge ; elle les refufa conf
tamment , & quelquefois avec toute la vivacité
& même l'énergie de la femme d'un Grena
dier. Le régiment Royal Deux- Ponts arriva à
Harford , Capitale de la Province de Connecticut,
où l'armée fe raffembla & où elle féjourna . Là
plufieurs familles américaines firent à Elifabeth
la même propofition de vendre fon enfant , &
lui offrirent jufqu'à 150 & 200 piaftres . Elles
Ja preffoient vivement ; laiff- z- moi tranquille
deur dit - elle , je ne donnerois pas mon enfant pour
toute votre Amérique. Enfin un riche particulier
de Harford & fa femme , mariés depuis longtemps
& fans enfans , lui offrirent d'adopter
& de reconnoître fon enfant pour le leur
lui affurer leur fortune & d'en paffer le contrat
par devant les Tribunaux civils & eccléfiaftiques.
Des offres auffi féduifantes n'ont pu
' étouffer l'amour maternel dans le coeur de cette
mere refpectable ; elle a preféré de porter fon en-
"fant de Rhode- ffland en Virginie , & de Virginie
à Bolton , pendant une espace de 650 neues.
Les Généraux François & les Chefs du régiment
-Royal - Deux-Ponts ont cru devoir récompenfer
ce trait qui mérite d'être cohnu ; ils ont fait
préfent de 25 Louis à l'enfant & à la mere ; l'un &
l'autre font actuellement à Landau où le régiment
tient garnifon, krite
• de
Le danger de confier l'arfenic à des particuliers
, pour des ufages domeftiques , &
d'en laiffer délivrer par les Apothicaires , eſt
( 125 )
connu par une foule d'exemples ; on vient,
d'en voir un nouveau qui mérite l'attention
des Magiftrats , & qui follicite un réglement.
C'eft ainfi qu'on nous le mande de
Grenoble.
Madame de Valernod , veuve du Marquis de
Murat , Préfident à Mortier au Parlement de
Dauphiné , étoit dans fon Château de la Saône ,
près Beaurepaire : elle y avoit fait transporter
des provifions de bouche , qu'elle avoit trouvées
dans la fucceffion de fa mere , morte en fon châ
teau de Vernaux , en Bugey. Parmi ces provi
fons , elle crut trouver de la farine d'orge , dont
fa mere faifoit beaucoup d'ufage. ( C'étoit de
Parfenic préparé avec de la farine ordinaire . )
Le 23 Mars , Mme de Murat commande une
foupe de cette farine , affaifonnée avec des jaunes
d'oeufs. On la lui fervit à dîner. Elle étoit à
table avec deux de fes fils , le Comte & le Marquis
de Murat , & le Vicaire de la Paroiffe de Lemps-
Leftang. M. de Murat l'aîné fervit cette foupe ;
il en donna d'abord à fa mere , au Vicaire ,
fon frere , & finit par s'en fervir à lui -même.
à mesure qu'il la fervoit chacun la mangeoit
avec empreffement. MM. de Murat & le Vicaire
mangeoient encore leur portion lorfque
Mme de Murat , ayant achevé la fienne éprouva
fubitement des convulfions & des fimptômes
très-allarmans. Bientôt après , fes fils , avant
d'avoir achevé la leur , éprouvent , ainsi que le
Vicaire, les mêmes effets. Tous les gens de la
maiſon accourent ; mais comme le château eft
ifolé , les fecours font lents , & les remedes mal
adminiftrés dans le principe. La Marquife de
Murat meurt le lendemain matin , fur les dix
heures , après avoir éprouvé des tourments &
"
#
f3
à
( 126 )
des contractions & horribles , que fon corps
n'avoit plus qu'un pied & demi de longueur.
M. de Murat l'aîné a été le premier hors de
danger , parce qu'il avoit moins mangé de la
fatale foupe . L'état de fon frere a fait craindre
pour les jours , jufqu'au 27 ; & à la même
époque le Vicaire étoit encore dangereufement
malade . MM . de Murat doivent particulierement
leur guérifon aux foins de M. Daumont
, Profeffeur en Médecine de l'Univerfité
de Valence , qui ne put arriver que le
troifieme jour à minuit , il les fit mettre dans des
Bains , & leur fit boire fans relâche quantité
de lait & d'eau.
Nous emprefferons toujours de revenir à
la vérité , lorsqu'on nous aura induit en erreur.
Notre tâche eft de rendre compte des
faits , d'après les relations & les détails que
l'on nous fait paffer. Si quelquefois les auteurs
les exagerent , nous ne fommes pas à
portée de les vérifier , lorfqu'ils fe font paffés
loin de nous ; & auffi- tôt que nous fommes
avertis , nous nous faifons un devoir de les
rectifier . Ce font fur- tout les événemens fâcheux
qui font fufceptibles d'exagération .
Le témoin ou la victime de ces événemens
écrivant au moment où ils arrivent , voit
fouvent tout en mal , & quelquefois ne voit
pas tout. C'eft ce qu'a éprouvé celui qui
nous a fait paffer une lettre de Sainte- Menehould,
inférée dans le Journal du 20 Mars ,
No. 12 , page 126 & fuivantes. Le fieur
Mouton , fubdélégué de l'Intendant de
Champagne , a fait fur cette lettre des ob
fervations , dont nous tranfcrirons fidele(
127 )
ment tout ce qui tend à rectifier les faits.
« 1°. Quoiqu'il foit vrai que l'eau foit entrée
dans quelques maifons , fifes dans les parties baffes
de la ville , près la riviere , jufqu'à un , deux
même trois pieds de hauteur, il n'y a jamais eu
de danger qu'au fauxbourg des Prés & aux environs
du moulin de ce nom ; mais on a vu croître
les eaux par degrés ; les meubles ont été retirés ;
les maisons étoient évacuées par prefque tous les
habitans , fi bien qu'il n'en eft péri aucun , qu'il
n'y en a point eu de bleffés , ni dans les maifons,
ni dans les dégradations ou affaiffement qu'elles
ont éprouvé. Il peut fe faire que cinq ou fix au
plus qui , par obftination , reitoient dans leurs
groniers , & qui ne demandoient pas même de
Tecours , parce qu'i's ne fe croyoient pas en danger
, aient été transportés en lieu plus sûr; mais ce
n'étoit pas , comme le dit la lettre , un péril général.
2 ° . Le petit cabinet de plaifance où les cinq
amis avoient foupé , & qu'on dit avoir été enlevé
& rafé par les eaux , au moment où ils venoient
de le quitter , étoit une ancienne baraque en fondoir
; les cinq amis y avoient foupé le 25 février ,
étoient revenus le foir du même jour , coucher
chez eux tranquillement , & l'inondation ne fo s
manifeftée que le 27 au matin ; donc il n'y avoit
pas matiere à crainte fondée , &c. 3 ° . Quant à
l'épiſode relatif au meûnier & à fa famille , la prétendue
calcade de trente hommes qui fe préfentoient
, dit-on , pour les fecourir , eft un pur
roman : la vérité eft qu'un garçon a été chercher ,
tant à l'aide d'un cheval qu'au moyen d'une nåcolle
, la mere & les enfants ; que le danger
n'étoit vraisemblablement fort imminent , puifque
le meunier à qui j'ai parlé le matin & l'aprèsmidi
du jour de l'événement , n'a voulu fortir de
fon grenier que le foir à cinq heures , temps
f 4
( 128 )
auquel les eaux étoient déjà baiffées . 4°. En ce
qui touche la chute du pont fur la route de Metz ,
le récit eft faux dans prefque toutes les parties ;
les 600 perfonnes qu'on fait aller voir la débacle
des glaces , ayant chacune une lanterne à la main ,
& dont il femble que le plus grand nombre a été
la victime ,font de pure fiction. C'eſt à fept heures
du matin qu'on a été voir le pont ; il ne falloit
point de lanternes. Il est tombé à sept heures &
un quart ; deux habitants de cette ville y font
péris ; on en a retiré un troiſieme avec la cuiffe
caffée , & il pourroit bien ne pas furvivre à cet
accident. On prétend qu'un étranger a été englouti
auffi , mais il n'a point encore été retrouvé
d'autres cadavres ; c'eſt trop fans doute , mais c'eſt
infiniment moins que la lettre en annonce .
5º. Enfin , il y eft dit que trois des fauxbourgs
manquent d'afyle , que Sainte- Menehould qui ne
peut plus communiquer au- dehors , eft comme
un défert où les grains , la farine , la viande & le
pain manquent. Ce dernier trait fur - tout eft de la
plus infigne faufleté . Il n'y a eu que deux fauxbourgs
frappés de l'inondation ; les particuliers ,
dans les maifons defquels l'eau étoit entrée , fe
font logés chez leurs proches , pendant 3 à 4 jours;
celui de l'accident étoit le vendredi 27 février ;
pont de la route de Metz étant rompu , la diligence
eft partie d'ici le matin par le fauxbourg
des Prés qui étoit le plus maltraité par les eaux ;
j'ai fait pratiquer , dans l'après- midi du même
jour , un paffage par le fauxbourg Florion qui
fert , plus que tout autre , à l'approvifionnement ,
& le lendemain , on eft venu librement au marché.
Perfonne ne s'eft plaint , & on ne pouvoit le faire
juftement , parce qu'on n'a manqué ni de grains ,
ni de farine , ni de pain , ni de viande , ni d'aucuns
autres comeAibles «.
( 129 )
1 L'Académie Royale de Nîmes a fait célébrer
, le 4 de ce mois , un Service folemnel
pour le repos de l'ame de feu l'Evêque
de Nîmes , fon protecteur. M. l'Abbé Defponchés
, Vicaire Général de Senlis , Chanoine
de l'Eglife cathédrale de Nîmes , l'un
des 26 Académiciens , a prononcé l'Oraifon
funebre du Prélat , dont la mémoire fera
toujours chere à fon diocefe , & à l'Académie
en particulier. Cet ouvrage plein d'éloquence
& de fenfibilité , a obtenu les fuffrages
de tous les ordres de citoyens , réunis
pour cette cérémonie.
Le Tableau de la fituation actuelle des Anglois
dans les Indes orientales , par M. Briffot de Warville
, dont le premier n° . paroît à Paris , & dont
le fecond eft fous preffe , fera délivré gratis aux
Soufcripteurs du Journal du Licée de Londres ,
ou du Tableau des Sciences & des Arts en Angleterre.
Il contiendra au moins douze Numéros
de 4 feuilles chacun , c'eft- à - dire , 2 vol . in- 8 °.
Il est même très - poffible qu'il contienne 3 volu
lumes ; la quantité de matériaux entierement
neufs , recueillis par l'Auteur , augmentant de
jour en jour au- delà de fon efpoir . -- Quant aux
perfonnes qui n'ont pas foufcrit au Journal du
Licée de Londres , & qui défireront avoir féparément
ce Tableau des Anglois dans l'Inde ,
en payant d'avance 12 livres , & le faifant infcrire
chez M. Periffe , Libraire , rue du Marché-
Neuf , à Paris , elles recevront l'Ouvrage complet
& franc de port à fur & mefure que les Numéros
feront publiés , & ils le feront exactement
de mois en mois . Les perfonnes qui n'auront
pas foufcrit , payeront chaque Numéro 24 fols ,
f s
( 135 )
& ne pourront jouir de l'avantage de les recevoir
franc de port .
Le fieur Collin , inventeur du rouge végétal ,
Fabriquant- Marchand de la Reine, bréveté de Sa
Majefté , feul approuvé par l'Académie des Sciences
, vient de tranfporter fon magafin rue des
Francs- Bourgeois , place S. Michel . MM. Bourdelin
& Macquer , Commiffaires nommés par l'Académie
pour examiner ce rouge , s'expriment
ainfi dans leur rapport : « Dans le grand nombre
des rouges de toilette , il eft certain qu'il s'en
trouve plufieurs qui contiennent du blanc de
plomb ou du bifmuth , du minium , da cinabre
broyé ou vermillon , & autres drogues malfaifantes
, ou du moins très- ffpectes. Nous penfons
que le rouge préfenté par M. Collin , vaut mieux
que tous ceux dont nous venons de parler , & que
l'Auteur eft louable d'avoir cherché à en compofer
un dans lequel il n'entrât rien de nuifible ni
à la fanté , ni à la peau. On trouve dans le
magafin du fieur Collin des pots à 24 liv . en porcelaine
, dorés fur les bords & fur pieds , & peints
en miniature ; à 12 liv. en porcelaine , dorés fur
bords & fur pieds ; à 6 liv. en fayance , à pieds
& de la forme des précédens ; à 3 liv. en fayance
commune , fans pieds , de forme ancienne , &
différente des autres. Malgré les différens prix ,
-
le
rouge eft toujours de même nature ; mais la
fineffe differe en raison du prix ; chaque pot eft
' traverfé d'une étiquette imprimée , fur laquelle
eft écrit en lettres rouges le prix de chaque pot ;
elle eft cachetée par les deux bouts de l'empreinte
d'une tête antique. L'auteur fabrique ce rouge fous
toutes fortes de nuances , & le rend plus ou moins
tenace au gré des Dames . Il défavoue tous les
pots dont l'étiquette ou le prix d'abord écrit par
lui , feroit furcharge , rayé ou barbouillé . Les
Dames qui ne voudront pas fe déplacer , pew
( 131 )
vent écrire au fieur Collin , qui enverra chez
elles ; il fait auffi des envois en Province & en
pays étrangers , lorfqu'on lui envoie d'avance le
prix par la pofte.
Le fieur Salmon , Marchand Papetier , au
Porte feuille Anglois , rue Dauphine , près la
rue Chriftine , continue toujours de vendre avec
grand fuccès l'encre de fa compofition , approul'Académie
Royale des Sciences, comme
fupérieure à toutes celles dont on a fait ufage jufqu'à
préfent, Les prix de la pinte font toujours
de 48 f. la double luifante , 2 1. la double , 1 liv.
12 f. la demi-double , 1 1. 4 f. la commune ;
vée par
trouvera
de même chez lui un affortiment très- complet
d'écritoires angloifes portatives avec néceffaire
, contenant différentes pieces auffi utiles
qu'agréables , porte - feuilles anglois & autres de
tous les genres , de très- belles écritoires de table
& de bureau ; cire à cacheter de toutes couleurs ;.
& à odeur , 1ere qualité , de très belles plumes
d'Hollande ; il fait & vend des enveloppes blanches
& autres pour tous les formats , & papier à
Jettre , billets du matin , & généralement tout ce
qui concerne la fourniture des bureaux .
tient des bouteilles de toutes grandeurs. On en
"
René- Charles , Vicomte d'Harembure ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , eft
mort le 20 du mois dernier , à la Meute près
Paris , dans la 57 ° . année de fon âge. f
La Sou'cription pour les Faftes de la Nobleffe
, ou Collection de Diplômes , Chartes , &c.
ouverte depuis environ 18 mois , fous les aufpices
du Gouvernement , fera fermée le 1 Mai
prochain. On ne paye aucune avance , il fuffit
d'envoyer à l'Auteur , rue Gift- le Coeur , d Paris
, une Soumiffion dans la forme fuivante ;
£ 6
( 132 ).
I
Je fouffigné , ( Ici les noms , qualités & demeure)
fouferis pour un Exemplaire de l'Ouvrage intitulé
les Faftes de la Nobleffe de France , &c . par
M. Fabre , Avocat , promettant reirer les 3 ou 4
volumes in-4 . de cet Ouvrage , à mesure qu'ils
paroîtront , en entier , ou par cahier , enpayant sliv.
pourles 600 pages ou environ. Fait ce, & c. Nota.Jufqu'à
la clôture de la Soufcription on communiquera
aux Familles nobles les Titres généalogiques
, féodaux & autres , qui ont été léparés
de l'Ouvrage. L'Auteur , vu le petit nombre,
de Soufcripteurs , vient de réduire fon Ouvrage
aux feuls Titres & Monumens hiftoriques.
DE BRUXELLES , le 13 Avril.
- Le Baron de Hop a demandé au gouver--
nement des Pays - Bas des paffe-ports , pour
permettre à quelques foldats du Régiment
de Naffau-Ufingen de paffer fur le territoire
Autrichien , & la liberté d'un fergent , de 2
foldats , & de quelques recrues , qui ayant
été forcés , dit-on , par les mauvais chemins
de s'écarter fur le territoire de l'Empereur
en retournant à leur garnifon , ont été arrêtés.
On dit que ces deux demandes ont été
refufées.
Les Ambaffadeurs de la République à
Paris ont reçu du Comte de Dorfet des
plaintes portées par le Commodore King ,
contre le Gouverneur du Cap de Bonne-
Efpérance ; ils les ont fait paffer aux
Etats- Généraux . C'eft ainfi qu'elles font pré-
Tentées par le Commodore King, aans une
lettre , en date de la baie de la Table , au
Cap de Bonne-Efpérance , le le 15 Décembre
1783 .
( 133 )
Auffi-tôt que j'eus mis à l'ancre ici le 9 de ce
mois , j'envoyai demander au Gouverneur la liberté
du Port , la permiffion d'y débarquer les
malades , & l'informer que je faluerois la Place ,
s'il affuroit que cela feroit répondu par le Fort.
Le Gouverneur répondit que n'y ayant qu'une
Sufpenfion d'Hoftilités , il ne pouvoit recevoir
fur Terre & dans la Ville un fi grand nombre
d'Hommes , [ nos Malades montant à 1600 ] ,
attendu qu'en cas de Guerre , je pourrois m'en
emparer , mais que je pouvois les envoyer à l'Ifle
de Robbens qu'on répondroit à mon Salut , qu'à
l'égard des Provifions , il ne pouvoir en accorder
à l'Efcadre que la quantité fuffifante pour l'entretien
journalier. Quoique le principal objet , le
foin des Malades , eût été refufé , je faluaí de 15
coups pour montrer mes intentions pacifiques , &
j'envoyai une Lettre au Gouverneur > avec le
Capitaine Philips , pour conférer fur la difficulté
& l'incommodité de transporter les Malades à
'Ifle. Le Gouverneur & le Confeil répondirent
que les Ordres des Etats étoient d'approvifionner
d'abord leurs propres Colonies , & que dans l'affiftance
à donner aux Vaiffeaux Etrangers , ceux
de Sa Majesté leur bon Allié , devoient avoir la
préférence que M. de Suffren étoit attendu ,
qu'on avoit fait des préparatifs pour recevoir fes
Malades , & ramaffé pour lui des Provifions dans
les Magafins que pour toutes ces raifons alléguées
auparavant , il ne pouvoit confentir qu'au
Débarquement des Malades dans l'Ifle , où les
Contractants porteroient tous les Rafraîchiffements
néceffaires , & accorderoient à l'Efcadre des
Provifions pour la confommation journaliere ,
pendant leur féjour , mais non pas une affez grande
quantité pour des Provifions Navales. Avant le
retour du Capitaine Philips , arriva le Swallow ,
apportant des preuves inconteftables que les Arti
( 134 )
cles Préliminaires de Paix étoient fignés ; & je
penfai que cela feroit difparoître les obftacles ;
mais la feule attention que cela nous ait procurée ,
fut la permiffion de débarquer les Malades & de
les loger fous nos Tentes , dans une place incommode
, hors de la Ville , expofée au Vent du
Sud - Eft, qui fouffle dans cette Saiſon avec violence
. Je proteftai dans les termes les plus forts ,
contre un Traitement auffi inhoſpitalier envers
une Nation qui avoit élevé & protégé les Etats
de Hollande , & que mon Devoir m'obligeoit
d'en faire des Repréſentations aux Lords - Commiffaites
de l'Amirauté , afin qu'il en fût fait part
au Roi. Le Gouverneur répondit , qu'il étoit
obligé d'obéir à ſes Ordres ; mais que comme il
croyoit à préfent que nous étions en Paix , il
auroit foin de procurer des Provifions à l'Eſcadre ;
que , quant au Pain & aux autres Articles que
j'avois demandés , il ne pouvoit en fournir davan
tage que pour l'entretien journalier. Nos Malades.
étant alors fur le point de périr , & ayant appris
que les Bourgeois avoient fait des Requêtes contre
l'admiffion d'un fi grand nombre de Malades dans
la Ville , je me vis dans la néceffité de les envoyer
à l'Ifle , qui , étant à une grande diſtance d'ici ,
offre beaucoup de peine & de perte de temps pour
la réparation des Vaiffeaux , exigeant à cet effet
prefque tous les Bateaux , outre l'affiftance de
'Inflexible & de la Naïade pour y transporter plus
de 1600 Malades ; fur quoi , vu la perte de 400
Hommes qui font morts depuis notre départ de
Madras , & que tous les Vaiffeaux n'avoient plus
leur Rôle , le nombre de ceux qui reſtoient n'étant
plus fuffifant pour exécuter convenablement les
manoeuvres d'un Vailleau , j'ai perfuadé au Gou
verneur au Sea Horfe quelques Provifions pour
fon Voyage ; & l'on m'a fait efpérer qu'il accordera
du Pain à l'Efcadre pour fon approvifionne
( 135 )
ment dont elle manque ; fi toutefois la Récolte de
Bled répond à leur attente au mois de Janvier.
L. H. P. ont envoiée cette lettre aux Di
reteurs de la Compagnie des Indes , qui
leur feront paffer leur avis fur ce fujet.
Le Baron de Thulemeyer a remis le 31
du mois dernier aux Etats - Généraux la lettre
fiivante du Roi de Pruffe.
V. HH. PP. fe rappelleront que Nous les avons
requites par un Mémoire , qui leur a été remis le
21 de Janvier de l'année paffée, par Notre Envoyé
Extraordinaire à la Haye le fieur de Thulemeyer,
de prendre des mesures efficaces pour faire ceffer
enfin les perfécutions odieufes auxquelles le
Prince Stadhouder fe voyoit innocemment expofé
, & pour le maintenir dans la Poffeffion paifible
des Dignités & Prérogatives Eminentes attri- ,
buées à fa Perfonne & à fa Maifon. La même
réquifition avoit été adreffée précédemment de
Notre part aux Nobles Etats de Hollande & de
Weftfrife par une Lettre du 13 Janvier de
la même année . Nous ferions flattés que ces
exhortations amicales feroient accueillies dans
leur véritable fens , qu'elles produiroient un effet
falutaire , & contribueroient au rétabliſſement du
calme intérieur dans les Provinces- Unies . Cependant
à Notre plus grand déplaifir , Nous appre
nons le contraire par les faits publics & notoires ,
qui font voir que des Particuliers inquiets & ambitieux
, qui ne cherchent que leur Intérêt , continuent
à poursuivre le Prince d'Orange avec
acharnement , & à l'inquiéter injuftement , tant
pour la Perfonne que dans fes Charges & Prérogatives.
Perfonne n'ignore de quelle maniere
outrageante ce Prince fe voit traité tous les jours
dans des Ecrits que l'on imprime publiquement
que l'on protége , & dont les Auteurs ne font ni
( 136 )
réprimés , ni punis par les Magiftrats , & combien
ces Libelles animent & foulevent la Nation contre
lui ; tandis que ceux qui prennent la Parole ou
la Plume pour la défenſe , font pourſuivis , maltraités,
bannis & punis ,même comme d'un Crime,
Chacun fait auffi que l'on détache arbitrairement
du Stadhouderat fes Prérogatives les plus importantes
, l'une après l'autre , fans aucun droit , ni
motiffondé . Nous ne connoiffons pas à la vérité
la Conftitution intérieure de la République dans
toutes les Parties ; Notre intention n'eft auffi pas
de l'apprécier , encore moins de la critiquer ; cependant
, comme il eft de notoriété publique que
les Etats- Généraux , qui repréfentent la République
entiere , ont remis folemnellement, & par
une Commiffiou & Stipulation expreffe & irrévocable
, au Prince d'Orange , Pere du Stadhouder
actuel , pour lui & fes Defcendans des deux
Sexes , le Stadhouderat avec tous les Droits ,
Dignités & Prérogatives qui y font attachées ,
telles que les Stadhouders en avoient joui autrefois
, il ne paroît pas douteux que les Prérogatives
poffédées & exercées jufqu'ici par le Prince & fes
Prédéceffeurs , du nombre deſquelles font celles
qu'on lui difpute à préfent , ne fauroient lui être
enlevées arbitrairement , fans fon propre Confentement
, & fans la concurrence de toute la Répu
blique ; que tout au moins des Villes , ou des Pro
vinces particulieres , ne peuvent l'en priver de
fait , fur- tout ce Prince n'en ayant abuſe , comme
fon Caractere généralement connu , & la Voix
publique même Nous affurent qu'il ne l'a jamais
fait. S'il s'élevoit même quelque doute fur l'exercice
ou l'étendue de pareils Droits , l'équité naturelle
paroît pourtant demander que ces Prérogatives
poffédées jufques- là par le Prince , ne lui
foient pas enlevées , ni féqueftrées , comme on
( 137
fait depuis quelque temps ; mais que plutôt la
Poffeffion tranquille lui en feit confervée jusqu'à
définition de Caufe , & que l'Affaire foit examinée
& décidée dans les Affemblées générales
des Etats , entre la République & le Prince , foit
par la voie d'un Accommodement , foit par un
Jugement formel , conforme à la Conftitution .
Nous ne faurions croire que V. H. P. , ni même
aucun Membre bien intentionné de l'Etat , fongeroient
à abolir entierement le Stadhouderat , ou
à le renfermer dans des bornes fi étroites qu'il
n'en refteroit plus qu'une ombre fans réalité . II
eft plutôt à espérer que tout Citoyen éclairé le
rappellera avec reconnoiffance que c'eft fur- tout
par le courage inébranlable , par la prudence confommée
, & par le fang même des Illuftres Princes
de la Maifon d'Orange & de Naffau que la
République a été fondée, confervée pendant deux
Siécles , & fauvée des plus grands dangers ; que
même pendant les intervalles où le Stadhouderat
étoit aboli , l'Etat a moins profpéré ; qu'il a été
tellement déchiré par des Troubles intérieurs
qu'il s'eft vû en un mot fi prêt de fa ruine , que
pour l'en préferver il a fallu toujours recourir au
rétabliffement du Stadhouderat . Nous n'ignorons
pas que par une forte de crainte pour la Liberté
publique , cette Dignité a été quelquefois abolie ;
mais fans rechercher fi cette crainte étoit alors
fondée ou non , on peut dire au moins que des '
appréhenfions de ce genre ne fauroient plus avoir
lieu de Nos jours : Telle étant la Politique fage
& affurée qui a prévalu à préſent en Europe , que'
les Puiffances veillent à la confervation l'une de
l'autre , & qu'aucun Etat ne fauroit permettre ,
encore moins procurer la fubverfion de l'autre .
Nous ferions les premiers à agir & à Nous intéreffer
pour la République . fi des deffeins de cet
>
( 138 )
ordre exiftoient contre elle. Mais Nous pouvons
affurer que certainement ni le Prince Stadhouder,
ni fes plus proches Succeffeurs , ne tenteront , ni
n'entreprendront jamais rien contre la Liberté ou
le Bien- Etre de la République , auquel le leur eft
indiffolublement attaché , mais que plutôt ils
exerceront toujours la Dignité du Stadhouderat
& fes Eminentes Prérogatives conformément aux
Vues & au Syftême de V. H. P. dont ils ne fe départiront
jamais ; ce que Nous fommes prêts à
garantir toujours folemnellement ; Nous le pouvons
avec d'autant plus d'affurance que ' Nous
connoiffons à fond les fentimens & les Principes
Nobles & Généreux du Prince d'Orange & de
fon Epouse , ainfi que ceux qu'ils infpirent à leur
Famille ; & qu'à chaque occafien , Nous leur
con eillons de chercher uniquement leur bonheur
dans la Liberté , l'Union & la Profpérité
de la République , & fur - tout dans un accord par
fait avec V. H. P. C'eft auffi - là ce qu'exigent les
rélations de Nos Etats avec ceux des ProvincesÚnies
; & comme Nous espérons que V. H. P.
en croiront à cet égard Notre longue expérience ,
Nous Nous Hattons auffi qu'Elies regarderont
Nos Repréfentasions uniquement comme la fuite
des fentimens d'Amitié & de bon Voifinage , qui
Nous animent envers la République , & de l'Intérêt
que Nous ne pouvons Nous empêcher de
prendre au fort d'une Maiſon Illuftre , avec laquelle
nous fommes fi étroitement liés : Et nullement
comme fi Nous cherchions à Nous mêler des
Affaires intérieures de l'Etat , & à empiéter fur
les Droits d'une Liberté auffi folidement établie
que glorieufement acquife. Tout ce que Nous
venons d'expofer étant d'une telle évidence
qu'on ne fauroit y oppofer le moindre doute ,
Nous prions inftamment V. H. P. d'interpofer
( 139 )
férieufement leur autorité dans les Troubles qui
agitent à préfent la République , &, de prendre
des mesures efficaces pour qu'au préalable les
Ecrits violens & dangereux qui paroiffent fi fréquemment
, foit contre le Stadhouderat , foit
même de part & d'autre , & qui ne font qu'aigrir
les efprits , foient défendus , réprimés , &
fuivis de la punition de ceux qui y ont part : Ce
que Nous ne manquerons pas alors de faire égale .
ment obferver dans Nos Etats voisins ; pour que
l'on s'emploie avec vigueur , & au moyen d'une
prohibition légale , à faire ceffer les perfécutions
& les outrages Perfonnels , auxquels le Prince &
fes Amis font fi fouvent expofés ; que l'on étouffe
autant que poffible le germe de chaque Innovation
dangereufe , ainfi que des Troubles & des
Divifions qu'elles entraînent ; que l'on cherche
à rétablir la Confiance & l'Union entre le Prince
& les Perfonnes qui lui font contraires ; qu'on le
maintienne dans la Poffeffion paifible des Droits
& Prérogatives dont il a joui jufqu'à préfent ;
qu'on ne lui en enleye aucune arbitrairement ,
& qu'on le remette plutôt en Poffeffion de celles
dont il a été privé ; & que pour l'avenir les
Affaires de l'Etat le traitent & s'arrangent avec
lui d'une maniere paifible & fatisfaifante , comme
le porte l'ancienne Conftitution de la République.
Par ces mesures , le Bien - Etre & le Calme
feront bientôt rétablis & folidement affurés dans
les Provinces-Unies; & elles attireront à V. H.P.
les Suffrages de tous les Citoyens bien intention.
nés , & de l'Europe entiere. Comme Nous ne
pouvons pas Nous difpenfer , d'après la poſition
de nos Etats & nos anciennes Liaifons avec la
République , de prendre le plus vif Intérêt au
maintien de fa Conftitution , ainfi qu'au Sort de
Tilluftre Maifon d'Orange , & à la Confervation
du Stadhouderat , & que Nous ne faurions avec
( 140 )
indifférence les voir éprouver de changemens
confidérables , Nous espérons que V. H. P. pren- ·
dront en bien le contenu de cette Lettre , &
regarderont les Repréſentations qu'elle renferme
comme le Confeil d'un Ami fincere & vrai de la'
République , & qu'elles voudront bien en conféquence
y donner quelque attention , & recevoir
auffi favorablement celles que notre Ministre à
la Haye , le fieurde Thulemeyer, pourroit encore
leur adreffer dans des cas particuliers , fuivant
nos ordres .
PRECIS DES GAZETTES ANGL .
:
Le vol du grand feau a rappellé l'anecdote fuivante.
Il y a quelques années qu'un pecheus
entre Lambeth & Wauxhall, en tirant fon filet, le
trouva fi lourd , qu'il eut recours à l'aide d'un'
compagnon pour l'amener fur le rivage ; il ne
favoit ce qu'il entraînoit quelques perfonnes
préfentes ayant examiné fa pêche , trouverent
que c'étoit le grand fceau d'Angleterre . 11 parut
que c'étoit celui que Jacques II avoit jetté dans
Ja mer. La nuit qui précéda fon départ , il le demanda
au Lord Jeffreis , qui étoit alors Chancelier
, fous le prétexte qu'il vouloir s'en fervir
pour celler quelques graces & procédures . Mais
lorfqu'il s'en alla , foit qu'il trouvât qu'il étoit
embarraſſant , ou que déformais il lui feroit
inutile , & que fa perte pouvoit d'ailleurs embarraffer
fes ennemis , il le jetta dans la Tamife.
Les pêcheurs le porterent à la Cour , où
< ils reçurent une récompenfe , quoiqu'on n'en fit
aucun ufage.
C. F. Lorfque le bruit fe répandit du vol dự
grand fceau , obſerva à. G. S. L. N. qu'il n'auroit
pas dû être confié à un homme qui ne l'a .
voit pas fu garder . Vous vous trompez , lui répondit
G. S. L. N. , mon ami eſt Chancelier , &
non Garde des Sceaux.
I
( 141 )
On dit que ceux , entre les mains deſquels eft
actuellement le grand Sceau volé , préparent des
Lettres Patentes. La premiere grace qu'ils fcelleront
eft un pardon pour les voleurs. Les Letfres
Patentes qu'ils fe propofent de paffer ,
font les fuivantes. Lettres de Duc du Mogol
pour M. F.; de Duc d'Amérique pour Lord
N.; de Comte de Ladenhall pour le Colonel
N.; de Comte de S. Omer Paw pour E.
B.; de Vicomte de Baffet pour le Général S.;
& de Baron de Janus pour M. P.
On raconte les anecdotes fuivantes relatiyes
aux mouvemens des Candidats pour les
nouvelles élections . - M. Fox ayant abordé
Un Marchand groffier pour en folliciter la voix ,
celui - ci lui répondit brufquement : Je ne puis
vous la donner ; j'admire vos talens , mais je condamne
vos principes . Mon ami , lui répondit froi..
dement M. Fox , j'aime votre franchiſe ; mais je
condamne vos manieres.. 1
Le même M, Fox étant entré dans la boutique
d'un Cordonnier de Westminster pour obtenir
également fa voix , l'Artifan tira du fond d'un
cofre une corde qu'il lui offrit , en lui difant qu'il
étoit prêt à lui en faire préfent : « Je vous en
remercie , mon ami , repliqua M. Fox , mais je
ferois au défefpoir de vous en priver , je vois bien
que c'est un meuble de famille .
GAZETTE ABRÊGEE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS , GRAND'CHAMBRE, 、
Cafe entre les héritiers du feu Sr Bénard , Chanoine
de S. Benoît. Les Principaux & Bourfiers du College
de Montaigu. Les Chanoines de S. Benott , &
le Sr Abbé Cochon , Exécuteur Teftamentaire du
feu Sr Abbé Bénard. Demande en réduction de
dux Bourfes fondées dans un College , formée par
ds héritiers pauvres.
Le Sr Abbé Bénard , Chanoine de S. Benoît ,
¿
( 142 )
>
avoit fait par for teftament pour 4000 liv. de legs
pieux ; il avoit légué 300 liv . de rente viagere à
une domestique qui le fervoit depuis long- tems ;
& avoit ftipulé pour cet effet que fur fa fucceffion
il feroit fait un fonds de 6000 liv . qui , à la mort de
fa domeftique , retourneroit à fes héritiers, Enfuite
il avoit déclaré que fon intention étoit de fonder
dans le College de Montaigu , ou dans un autre ,
deux bourfes de 400 liv . de rente chacune , pour
l'entretien & éducation de deux jeunes enfans quife
deftineroient à l'état eccléfiaftique,poury faire leurs
études & humanités jufqu'à l'ordre de prêtrife, lef
quelles bourfes feroient à la nomination de fa famille
, & occupées de préférence par les parens ,
par des neveux de fes Confreres , Chanoines de S.
Benoît ou même des Enfans de Choeur de
par
cette Paroiffe : laquelle nomination retourneroit
également à fes Confreres les Chanoines à l'extinction
de fa famille . Enfin fa volonté étoit qu'il
feroit fait un fonds de 17000 1. & il nomme l'Abbé
Cochon Exécuteur de fon Teftament , auquel il
fait un legs de roo écus . Quant au furplus de fes
biens , il les laiffe à ſes héritiers , à ſon frere , Curé
de Rougy , & à fa foeur , la dame Selincart , mere
de 4 enfans , peu fortunée , qu'il aidoit de fon
vivant.. Après la mortde l'Abbé , le Principal
du College de Montaigu , les Chanoines de S. Benoît
, appellés éventuellement à la nomination de
deux bourſes fondées par le Teftateur , & d'ailleurs
Légataires d'une partie des legs pieux , & le Sieur
Abbé Cochon, Exécuteur teftamentaire, formerent
contre les héritiers leur demande en délivrance de
legs , & à fin d'exécution du Teftament . Les héritiers
, de leur côté , ayant confidéré que la fucceffion
ne s'élevant qu'à la fomme de 42,000 liv. fur
lefquels il falloit en défalquer 28,000 liv . environ
de legs , elle fe trouveroit réduite à 14,000 liv
-
( 143 )
!
qui , divifées en deux , ne donneroit que 7000 liv.
à chacun , ont défendu à la demande en délivrance
de legs , & demandé la nullité du Teſtament
ou au moins la réduction de la fondation des deux
bourfes. La Sentence du Châtelet avoit ordonné la
délivrance des legs & l'exécution du Teſtament.
Sur l'appel , Arrêt du 5 Juin 1782 , confirmatif
de la Sentence , & qui réduit néanmoins la fondation
des deux bourſes à une feule , du prix de
400liv. de rente , aux mêmes claufes & conditions
portées au Teftament , pour laquelle fondation
fera prélevée fur la maffe de la fucceffion une fomme
de 8,500 liv . dont fera fait emploi conforme à
l'intention du Fondateur ; dépens entre les parties
compenſées.
=
Caufe entre Therefe Briquet , femme Dumont , appellante.
Et les héritiers dufeu Sr D... Ecuyer , intimés.
Legs de rente viagere fait à une concubina
par un homme marié, déclaré nul. Dommages & intérêts
accordés néanmoins à cette concubine , fille
mineure de 16 ans , & domeftique.
L'incapacité des concubins & concubines de recevoir
l'un de l'autre des libéralités parTeftament,
dépend quelquefois des circonstances. La Juſtice
voit d'un oeil différent celles faites par des perfon-.
nes libres , qui pouvoient couvrir par le mariage
les défordres d'un commerce illicite , & celles qui
font la fuite d'une conjonction adultérine : la Religion
& les moeurs violés avec plus de fcandale dans
le dernier cas , font rejetter avec indignation les libéralités
récipro jues des conpables . D ns la tere
hypothèfe , ils éprouvent moins la rigueur de la Jultice
, lorfque les libéralités font modiques ; les circonftances
guident auffi quelquefois les Juges dans
la fixation des dommages intérets demandés par
( 144 )
$
A
&
-
des filles abufées ; celle , par exemple , qui s'eft
abandonnée à un homme mari , n'a pu être fẻ-
duite par aucune promelle de mariage ; cependant,
fi elle eft domeftique , jeune & fans expérience ,
quelavantage na pas fon maître pour la tromper ?
quelles armes a t'elle pour le défendre ? Ces réflexions
s'appliquent naturellement à la Caufe que
voici. Le Sr D ..., Ecuyer , marié , demeurant
à la campagne en Picardie , avoit eu un enfant narurel
de fa domeftique, Thérefe Briquet , qui avoit
à peine 16 ans , lorfqu'elle devint mere. Il avoit
pourvu aux frais des couches & fait préfenter l'enfant
au Baptême comme fils d'un pere inconnu ,
& l'avoit fait nommer Charlemagne. Therefe Briquet
a depuis épousé le nommé Dumont . · Le
Sr D... ayant fait fon Teſtament , il légua au nommé
Charlemagne , fils naturel de lui & de Thérefe
Briquet , 300 liv . de rente viagere , & à ladite
Therefe Briquet , 200 liv. de rente viagere , &
chargea fpécialement de l'exécution de ces deux
legs fes héritiers naturels , auxquels il laiffa le
furplus de fa fucceffion. Au moment du
décès du Sr D ... , Charlemagne étoit mort , & fon
legs devenu caduc. La femme Dumont forma
contre les héritiers du Sr D ... qui étoient des Collatéraux
, une demande en délivrance de fon legs
de 200 liv. de rente viagere. Les héritiers en demanderent
la nullité , en lui oppofant fa qualité
de concubine adultérine. La Caufe portée au
Falliage de Roye en Picardie , Sentence qui avoit
déclaré le legs nul , & néanmoins adjugé 300 liv .
de dommages-intérêts à Thérefe Briquet , femme
Dumont, Appel de fa part en la Cour , & Arrêt
du 6 Mars 1784 , qui condamne les héritiers
du Sr D ... à payer à la femme Dumont une fomme
de 1200 liv . de dommages -intérêts , & aux dépens.
--
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSIE.
DE PÉTERSBOURG , le 8 Mars.
ES dernieres lettres que la Cour a reçues
Lde Berlin , portent que , fur les repréfen
tations réitérées , le Roi de Pruffe avoit réfolu
de faire lever l'arrêt fur les navires Dantzikois
, & de laiffer les choſes in ftatu quo
jufqu'à ce que les droits réciproques aient été
réglés aux conférences de Varfovie . On dit
ici que dans cette négociation la ville de
Dantzick ne perdra aucun de fes droits ,
l'Impératrice s'étant engagée , comme protectrice
, à ce qu'il n'y foit point dérogé.
Le Prince de Bariatinski , Envoié extraor
dinaire de notre Cour à Paris , ayant obtenu
fon rappel , il en résulte un grand mouve
ment dans les ambaffades : on dit qu'il fea
ainfi . M. de Smolin , qui eft à Londres , ira
àVerfailles ; le Comte de Woronzow , maintenant
à Venife , fe rendra à Londres M. de
No. 17 , 24 Avril 1784. g
( 146 )
Razoumoski , Miniftre à Naples , paffera à
Venife; & le Comte de Schavroroski fe ren-.
dra à Naples.
SUÈDE
DE STOCKHOLM , le 20 Mars.
M. de Trolle , Général-Amiral de Suede .
eft mort ici le 12 de ce mois , d'une inflammation
à la gorge , dans la 47 ° . année de
fon âge. On prétend que S. M. ayant prévu
la poflibilité de cet événement , & ne jugeant
point devoir laiffer long - temps un tel
emploi vacant , en avoit difpofé avant fon
départ par un billet cacheté , en faveur du
Comte d'Ehrenfward , Colonel de la Marine.
POLOGNE.
DE VARSOVIE , le 24 Mars.
Les conférences relatives à l'affaire de
Dantzick , qui avoient été interrompues de
nouveau pendant quelques jours , viennent
d'être repriſes , & on fe flatte qu'elles fe termineront
enfin inceffamment à la fatisfaction
des deux partis.
La paix étant actuellement affermie entre la
Ruffie & la Porte , plufieurs Grecs flottant entre
l'efpoir & la crainte , ont enfin pris la réſolution
d'aller fe fixer dans les nouvelles poffeffions de la
premiere de ces Puiffances. Plufieurs de ces colons
paffedent , dit- on , des biens affez confi((
147 )
dérables . On affure d'un autre côté que les turcs
voulant faire de Choczim une place de commerce
y établiffent déjà des magafins confidérables de
plufieurs fortes de marchandifes. Toutes ces difpofitions
mercantiles promettent un avenir flatteur
au commerce réciproque entre la Ruffie
les Etats Ottomans & la Pologne.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 4 Avril.
L'Empereur , arrivé le 30 du mois dernier
dans cette Capitale , après avoir été ab
fent près de 4 mois , vifite depuis fon retour
la plupart des établiſſemens publics de charité.
Aujourd'hui le Prince de Galitzin , nommé
Ambaffadeur extraordinaire & Plénipotentiaire
de l'Impératrice de Ruffie , a eu fa
premiere audience en cette qualité.
Le Bacha de Belgrade eft mort dans cette
place , à l'âge de 88 ans. Il étoit fort riche ;
outre une fomme confidérable en argent ,
& quantité d'effets précieux , on a trouvé fur
lui sooo ducats qu'il portoit toujours dans
fa ceinture.
L'Empereur , inftruit des opérations de la
police pendant l'inondation de nos fauxbourgs ,
en a témoigné fa fatisfaction au Comte de Pergen
, Chef de notre Régence , en lui ordonnant
de diftribuer sooo ducats à fes Commis
& de les affurer que dans les occafions d'avancemens
& de récompenfes ultérieures , ils ne
feront pas oubliés. Le Comte de Pergen , peng
2
( 148 )
Bant ces défaftres , non content de fe rendre
tous les jours dans les fauxbourgs inondés pour
donner les ordres , montant lui - même les bateaux
deftinés à porter des provifions aux malheureux
s'y faifoit accompagner par fon
fils , âgé de 16 à 17 ans , auquel il repétoit
fans ceffe , apprends à connoître le malheur &
à t'attendrir fur les malheureux.
>
L'Empereur a ordonné au Baron de Bruckenthall
, chef du Gouvernement de Tranfylvanie
, d'envoyer à Naples 20 vaches de
buffles du pays , & 2 taureaux de la même
efpece. C'eſt un préfent deftiné au Roi des
deux Siciles.
On dit qu'on travaille ici à un grand projet de
commerce qui fera envoyé à l'Internonce impérial
à Conftantinople avec ordre de le propofer
à la Porte , & d'entrer en négociation
fur ce fujet avec le Reis- effendi . On prétend
que le Traité de 1783 entre la Ruffie & la
Turquie lui fert de bafe , & qu'on le propofe
de demander pour les Sujets autrichiens les
mêmes avantages de commerce que les Ruffes
ont obtenus , & la permiffiou d'établir des magafins
le long du Danube , & dans l'intérieur
de la Walachie , de la Moldavie & des autres
Provinces ottomanes.
DE HAMBOURG , les Avril.
On n'a rien encore de nouveau fur le
Traité entre la cour de Vienne & la Porte ;
on affure feulement que toutes les apparences
font , que les différends feront terminés
à l'amiable, En attendant, le Comte de Co(
149 )
benzel , Miniftre à Petersbourg , a acheté
pour le compte de l'Empereur toutes les car
tes que le feu Général de Bauer avoit levées
en Moldavie , en Valachie , en Bulgarie &
en Beffarabie , pendant la derniere guerre
contre les Ottomans .
Parmi les anecdotes qu'offre le dernier
voyage de l'Empereur on a recueilli celle ci.
Comme rien n'échappe aux foins paternels de
S. M. I, pour la confervation de fes fujets , elle
a vifité elle- même le grand hôpital de Milan
& pouffé l'exactitude de fes obfervations jusqu'à
lire les ordonnances des médecins. Elle trouva
dans l'une , le faccharum faturni à une dofe extraordinairement
forte ; ayant questionné le mé
decin qui avoit prefcrit le médicament , celuici
répondit qu'il s'en rapportoit à l'apothicaire ,
qui connoiffoit la qualité de cette drogue , & qui
n'en employoit que la quantité convenable à
l'état du malade : cette bêtife dangereufe a
comme on s'y attend bien , coûté fon emploi
au médecin.
La commiffion Impériale pour les rits religieux
, a ordonné d'ôter dans les Eglifes
aux images des Saints & des Saintes , les ornemens
de luxe & les pierreries dont on
avoit coutume de les charger.
Il a été enjoint , lit- on dans la Gazette de
Vienne , aux Imprimeurs , Libraires & Relieurs ,
d'envoyer à la Commiffion de la cenfure . tous
les livres de dévotion , pour que cette Commiffion
les examine , & défende ceux qui contiennent
des extravagances & des relations fuperftitieuſes.
On fait que la plupart des livres
de ce genre qui paroiffent en Allemagne , fon
83
( 130 )'
fouvent tournés fingulierement , & on diroit qu'ils
ont été faits exprès de cette maniere , pour entretenir
le peuple dans une profonde ignorance
& dans une fuperftition impardonnable. On commence
, dans plufieurs endroits de la Hongrie ,
à
augmenter le nombre des paroiffes & des cures ,
felon l'ordonnance impériale. Les nobles propriétaires
de terre auront le droit de nomination
aux nouveaux bénéfices à charge d'ames , s'ils
confentent à bâtir l'églife & le presbytere , &
à affigner au nouveau Curé un certain nombre
d'arpens de terre .
Il circule une lettre Paftorale de l'Electeur
Archevêque de Trèves à fon Clergé , qui
contient entre autres les difpofitions fuivantes.
Il ordonne aux Curés de veiller à l'inſtruction
de leurs Paroiffiens , de prêcher feulement la pa
role de Dieu fans entrer dans aucunes queſtions
théologiques , fans employer les expreffions myftiques
qu'offrent plufieurs livres de petites dé→
votions , fans altérer les louanges des Saints , fans
promulguer de nouvelles Indulgences , des miracles
de Congrégations , de Chapelles particulieres
, & de parler au contraire dans la fincérité
de leurs coeurs avec cette fimplicité apoftolique
, qui profcrit les vains ornemens fuperflus
qui ne font rien à la morale , & ne fervent qu'à
fatter da vanité du Prédicateur, Il veut que les
fermons foient fréquens , mais qu'ils ne roulent
que fur les points qui intéreffent ceux qui les
écoutent. I ordonne que toutes les fois que
cela fera jugé néceffaire les Paro: ffiens feront
inftruits les Dimanches & les Fêtes deux fois pendant
la journée; qu'on affemble les adultes pour
leur recommander leurs devoirs envers leurs fu(
isi )
périeurs , & cette obéiffance qui eft expreffément
recommandée par Dieu envers les Souverains.
Il défend d'introduire dans les Eglifes de nouvelles
images , d'en tapiffer les murs d'ex- voto ,
d'annoncer des neuvain es ; Il veut que la maifon
du Seigneur foit entretenue dans la propreté
décente & convenable , mais fans luxe , fans
appareils extraordinaires , fans muſiques théâtrales
; il confeille de ne pas donner trop fréquemment
la bénédiction , ni d'expofer pareillement
trop fouvent le Saint- Sacrement , ce qui
peut diminuer le refpect. Quant à la confeffion ,
il recommande aux Curés de fe conduire en vrais
peres , en juges & en médecins ; il veut qu'ils
expliquent bien à leurs paroiffiens la doctrine
des indulgences , que ces derniers s'affemblent
une fois le mois pour régler les chofes convenables
à l'entretien de l'Eglife , & que l'excédent
des revenus de chaque Elglife foit employé au
foulagement des pauvres. Tout Curé doit vifiter
lui-même tous les malades de fa Paroiffe , les
pauvres comme les riches , & ne jamais ſe faire
Suppléer auprès des premiers ; il doit s'attacher
à les éclairer fur les préjugés des fantômes ,
des fortileges , des évocations du diable , & fervir
de modele à fon troupeau .
Une lettre de de Szegedin contient la relation
fuivante d'une atrocité , que l'on ne
rappellera ici , que parce que la punition
marche à côté.
Un Juif arriva ces jours derniers dans une
auberge écartée de cette ville ; il avoit 700 florins
en argent . L'aubergifte & fa femme formerent
le deffein de l'affaffiner & de le voler ; ils
le logerent en conféquence dans la chambre la
plus reculée de leur maifon , & pendant la nuit
8 4
( 152 )
ils l'affaffinerent . Malgré leurs précautions , las
cris de leur victime furent entendus de leur petite
fille , qui accourut & qui fut étonnée de
eet horrible fpectacle . Les affaffins ne voyant
plus dans cet enfant qu'un témoin qui pouvoit
les déceler , réfolurent de l'égorger. Le mari s'en
chargea ; mais , attendri par fes larmes , il ne
put y réfifter , il la quitta , & s'alla coucher. La
femme , plus dénaturée & plus cruelle , exécuta
le lendemain matin le crime que fon mari
n'avoit pas en la barbarie de confommer. Elle
alluma du feu au four , & quand il fut affez
chaud pour confumer la petite fille , elle Fy
jetta. Malgré cette cruelle précaution , les coupables
ont été foupçonnés ; ils font dans les fers,
& ne tarderont pas à expier ce double forfait.
ITALIE
DE NAPLES , le 15 Mars.
Le Roi de Suede eft parti le 10 de ce mois
pour Rome , où depuis quelques jours fa
fuite, qui avoit pris les devant , étoit déja
arrivée.
Les requêtes au Roi , pour obtenir la permiffion
de recourir à Rome fur certains cas de
difpenfes qui ne peuvent être accordées que par
le St. - Siege , fe multiplient. Un Camaldule qui
veut quitter fon ordre pour paffer dans un autre ,
s'eft adreffé à S. M. , pour qu'elle lui permette
de folliciter ce changement ; elle a écrit au bas :
accordé , mais à condition que le fuppliant n'entrera
point dans un ordre mendiant .
Une riche Congrégation de Roccarrato a demandé
auffi la permiffion de faire préfent de
( 153 ).
24 ducats à un jeune homme qui fe propofoit
d'entrer , en qualité de frere lai , chez les Dominicains
, pour fubyenir aux frais de véture.
Le tribunal mixte auquel elle avoit préſenté ſa
fupplique , en avoit fait un rapport favorable ;
S. M. y a répondu par ces mots , écrits de fa
propre main on peut faire un meilleur ufage des
revenus des lieux pies.
Une autre décifion de S. M. confirme l'intention
où elle eft de rendre , dans plufieurs cas
aux Evêques l'étendue de puiffance eccléfiaftique
dont ils jouiffoient autrefois. Les Religieufes de
St.-François d'Averfa ayant demandé la permiffion
de s'adreffer à Rome pour obtenir la
confirmation de la nomination de leur Abbeffe ,
il leur a été répondu de s'adreffer à leur Evêque.
La même réponſe a été faite à un particulier
qui vouloit folliciter à Rome une diſpenſe
pour époufer la veuve de fon frere.
•
Le Gouvernement reçoit chaque jour de nouvelles
relations des brigandages qu'exerce dans
la Pouille une bande de voleurs , dont le chef
fe nomme Angioletto del Duca. Le peu de troupes
qui fe trouvent dans ces contrées ne fuffifant
pas pour réprimer ces fcélérats , on a envoyé
500 cavaliers à leur pourfuite. Ces brigands furent
attaqués un jour auprès d'un couvent ifolé
qu'ils alloient piller ; ils furent mis en fuite &-
perdirent un homme on trouva dans la cour
du couvent le cheval d'Angioletto avec une felle
de velours noir , fur laquelle étoit brodé A. R.C.,
qui fignifie , dit- on , Angelus , Rex Campania.
DE ROME , le 24 Mars.
Le Roi de Suede arriva ici de Naples , le
( 154 )
In de ce mois ; il alla fouper le même foir
chez le Cardinal de Bernis , qui le lendemain
lui donna une très belle fête qui fut répétée
le 19 , & qui le fera tous les vendredis pendant
le féjour de S. M. ici.
Les nouvelles intéreffantes de la converfion de
quatre Evêque Jacobites du Patriarchat d'Antioche
, de celle de leur Clergé , & d'un grand
nombre de Laïques , dont le S. Pere fit part au
facré College dans le Confiftoire du 15 Janvier
dernier , lui avoient été apportées par l'Evêque
de Babylone arrivé quelques mois auparavant . Çe
Prélat , pendant fon féjour à Alep , avoit employé
tout fon zele à procurer le plus grand
avantage de la Religion Chrétienne. Le Siége
Patriarchal d'Antioche ayant vaqué dans ce tems ,
il détermina Michel Giarve , Evêque d'Alep
converti ci-devant du Némofifiſme à la Religion
Catholique , à fe rendre au lieu de l'élection ,
& lui procura les moyens de faire le voyage
jufqu'à Merdden. Michel Giarve ayant été élu ,
fignala fon zele par la converfion de 4 Evêques
Jacobites , de leur Clergé , & d'un grand nombre
de Larques. Le S. Pere , admirant le zele avec
lequel l'Evêque de Babylone avoit contribué
cet ouvrage fi utile à la Religion , & la
générofité avec laquelle il continue de fécourir
Je nouveau Patriarche , en fit lui- même l'éloge
le plus étendu & le plus merité au facré College ;
étant forti enfuite de la falle du Conſiſtoire il entra
dans une autre où il reçut , en préſence de
toute la Cour , & de la maniere la plus diftinguée
, l'Evêque de Babylone qui , dans un dif
cours latin plein d'éloquence & de fenfibilité ,
remercia S. S. qui avoit accordé le pallium qu'il
( 155 )
avoit follicité pour le Patriarche. Le Pape lui répondit
avec beaucoup de bonté , & voulant
lui donner auffi , des témoignages d'eftime &
de fatisfaction , il remit lui - même à ce Prélat
un Bref, par lequel il lui accordoit auffi le
pallium , à l'exemple de Clément XI , qui crut
devoir ce témoignage diftingué à feu M l'Evêque
de Belzunce après la pefte de Marseille. Le
fouverain Pontife , pour rendre cette faveur encore
plus agréable à l'Evêque de Babylone , &
témoigner en même- tems à la nation Françoife
T'estime qu'il faifoit du zele & des fervices de
ce Prélat , choifit M. l'Archevêque de Paris pour
le revetir du pallium en fon nom . Pendant le
féjour qu'il a fait à Rome , le S. Pere n'a ceffé
de lui donner les preuves les plus flatteufes de
fon eftime & de fa fatisfaction. La Congrégation
de la Propagande lui avoit déja rendu juftice en
inftruifant S. S. du fuccès de fes foins , en arrivant
à Alep pour mettre ordre aux affaires fpirituelles
& temporelles du Diocéfe de Bagdad ;
elle avoit approuvé fon voyage d'Alep à Rome
pour y traiter directement de celles de fon Diocèfe
, & de la nation Syrienne , & applaudi au
'courage & au zele qui lui ont fait braver les
temperes , &c.
On arme à Civita- Vecchia , par ordre du
Souverain Pontife , les galeres de Sa Sainteté
, pour croifer dans ces mers , qui feront
infeftées plus que jamais par les corfaires de
Tunis , depuis la rupture furvenue entre la
République de Venife & cette Régence.
g 6
( 156 )
ESPAGNE.
DE MADRID, le 23 Mars.
On parle ici depuis quelque temps du
mariage prochain de l'Infant D. Gabriel , fils
puîné du Roi , né le 12 Mai 1752 , avec la
Princeffe Marie - Anne - Victoire de Portugal
, foeur du Prince du Brefil , née le 15 Décembre
1768. Il eft auffi queſtion d'un fecond
, mais qui n'eft ni fi prochain , ni fi
certain , entre la Princeffe fille aînée du Prince
des Afturies , & le fils du Prince du Brefit.
Bonaventure Moreno , Commandeur de
Viedma & Orchetta , dans l'ordre de S. Jacques
, eft mort le 14 de ce mois , à l'âge de
46 ans.
Il commença , dit la Gazette de la Cour , à fervir
en 1751 , & continua fa carriere militaire juf
qu'au grade de Chef d'Eſcadre , ayant été revêtu
dans l'intervalle de la charge de Commandant de
Bataillon , & enfuite de Major général de l'Armée
navale. Dans tous ces poftes , dans les nombreux
commandemens de vaiffeaux de guerre qu'il a obtenus
, & dans les différentes commiffions imporzantes
qui lui ont été confiées , il a donné les plus
grandes preuves de zele , de valeur & d'intelligence
; mais il s'eft diftingué plus particulièrement
encore par l'habileté avec laquelle il conduiGt
l'Efcadre & le convoi de troupes pour la
conquête de Minorque ; it fut chargé enfuite du
commandement des forces navales deftinées à
bloquer Gibraltar. Ces fervices lui mériterent la
plus haute eftime du Roi & de fa nacion , eſtime
( 157 )
manifeftée par la douleur générale que fa mom..
a caufée .
Ce qui rend cette perte plus douloureufe ,
c'eft qu'elle a été l'effet d'un événement mak
heureux. On le raconte ainfi.
Cet Officier , marchant dans les rues de Madrid
, & tenant le pavé du côté des maifons , rencontra
un Hidalgo de Salamanque qui refufa de
lui céder le pas. Des paroles , ils en vinrent aux
voies de fait, mirent l'un & l'autre l'épée à la
main , & D. Bonaventure- Moreno reçut un coup
dont il mourut 24 heures après . On regrette
qu'un Officier de ce mérite fe foit meſure avec
un tel homme , & pour un fujet fi frivole. Son
adverfaire a été arrêté , & quelle que foit l'indulgence
dont on ufe dans les affaires d'honneur ,
on croit que celle - ci pourra être fuivie avec plus
de févérité.
ANGLETERRE.
DE LONDRES , le 13 Avril.
Les dernieres nouvelles que l'on a reçues
de l'Amérique feptentrionale , apportées au
Bureau du premier Miniftre , le 7 de ce
mois , par le Colonel Franks , que le Congrès
a dépêché en Europe avec les ratifications
du Traité de paix , & de ceux qui ont
été conclus entre d'autres Puiffances & les
Etats Unis , ne font pas d'une date fraîche;
elles font du 14 Janvier dernier . La réfolution
la plus importante , dent on a déja parlé
, eft de cette date.
Refolu unanimement, neuf Etats préfens , qu'il
( 158 )
•
fera férieufement recommandé par la Préfente ,
aux Corps Législatifs des Etats refpectifs de
pourvoir à la reftitution de toutes Terres
Droits , & Propriétés , qui peuvent avoir été
confifqués , appartenant à des Perfonnes , qui
étoient réellement Sujets Britanniques , ainfi que
les Terres Droits , & Propriétés de Perfonnes ,
réfidant en des Diftrias , qui ont été occupés
par les Armes de S. M. Britannique , pendant
quelque temps que ce foit , entre le jo Novembre
1782 & le 14 Janvier 1784 lefquelles Perfonnes
n'auroient pas porté les Armes contre lesdits
Etats- Unis ; & à ce que les Perfonnes de toute
autre claffe aient une liberté entière de fe rendre
en quelque partie ou parties d'aucun des Treize-
Etats- Unis , & d'y refter douze mois fans être
inquiétées dans les démarches , qu'elles feroient
pour obtenir la reftitution de leurs dites Terres ,
Droits , & Propriétés , qui pourroient avoir été
confifqués : Et il eft pareillement recommandé
par la Préfente , de la manière la plus férieuſe ,
aux Etats refpectifs de prendre de nouveau en
confidération & de revoir tous leurs Actes ou
Loix , concernant les objets fus- mentionnés , de
façon à rendre lefdites Loix ou lefdits Actes
parfaitement compatibles , non - feulement avec
la juftice & avec l'équité , mais auffi avec cet
efprit de conciliation , qui , au retour des bénédictions
de la Paix , devroit avoir univerfellement
le deffus : De plus il eft férieuſement
recommandé par la Préfente aux différens Etats ,
que les Terres , Droits , & Propriétés des Per-
Tonnes , mentionnées en dernier lieu , leur foient
reftitués, à condition qu'elles rembourſent à toutes
Perfonnes , qui en feroient actuellement en poffeffion
, le prix ( s'il en a été payé un ) qu'elles
auroient donné de bonne-foi , à l'achat des Terres,
( 159 )
Droits , ou Propriétés , depuis la confifcation :
Parmi les autres nouvelles arrivées en même
temps , il y a beaucoup de détails fur la
retraite du Général Washington . Jamais la
fenfibilité des hommes n'a été exercée d'une
maniere plus intéreffante , qu'au moment où
ce grand homme dit adieu aux Officiers de
l'armée à New-Yorck ; tous les corps s'étoient
réunis pour lui donner un repas magnifique
, & aux dernieres libations , le Général
prié de porter une fanté , dit : Puiffent
les jours les plus reculés de cette République
être auſſi glorieux , auſſi heureux que ceux qui
l'ont vu naître.
Nous placerons ici le difcours qu'il adreffa
au Congrès le 23 - Décembre , en lui temettant
fon commandement.
Les grands événemens qui devoient donner lieu
à ma démiffion , s'étant enfin réalifés , j'ai l'honneur
de féliciter le Congrès & de me préſenter
devant lui pour remettre entre les mains le dépôt
qui m'a été confié , & pour demander qu'il me
foit permis de me retirer du fervice de ma patrie.
La confirmation de notre Indépendance & de
notre Souveraineté , & les moyens fournis aux
Etats Unis pour devenir une Nation refpectable ,
mettant le comble à mon bonheur , je me démets
avec plaifir d'un pofte que j'avois accepté avec
méfiance , parce que j'appréhendois que mes
talens ne fuffent point proportionnés à une tâche
auffi difficile ; cette méfiance fit place néanmoins
à la confiance que j'avois dans la justice de notre
caufe , dans l'appui du corps revêtu de l'autorité
fuprême de l'union , & dans la protection du ciel.
L'heureufe iffue de la guerre a répondu à
( 160 )
notre plus vive attente ; la reconnoiffance que
m'inſpirent l'entremife de la Providence & l'affiftance
que j'ai reçue de mes compatriotes s'accroit
, lorfque je fonge à l'importance de l'objet
qui nous avoit mis les armes à la main
-
- Ce
n'eft pas affez d'exprimer de nouveau les obligations
que j'ai à l'armée en général , je dois également
rendre juftice au mérite diftingué des Officiers
qui ont été attachés à ma perfonne pendant
la guerre , & faire mention de leurs fervices particuliers.
Il étoit impoffible de faire un choix
plus heureux d'Officiers de confiance . Permettezmoi
de recommander particuliétement ceux qui
font reftés au ſervice jufqu'à ce moment , comme
étant dignés des faveurs & de la protection du
Congrès. Je crois qu'il eſt de mon devoir ,
dans le moment où je vais réfigner les fonctions
de ma vie publique , d'implorer la protection du
Tout-Puiffant fur ma patrie , & de recommander
à fa fainte garde ceux qui font chargés de veiller
à fes intérêts. Ayant maintenant achevé la
tâche qui m'étoit affignée , je me retire de la
grande fphere d'activité ; je prends congé de cette
augufte Affemblée , fous les ordres de laquelle j'ai
long temps agi ; je lui remets ma commiffion
& je renonce toutes les fonctions de la vie
Publique.
Réponse du Congrès.
Les Etats-Unis affemblés en Congrès reçoivent
avec des fenfations trop vives pour être exprimées,
la démiffion folemnelle du pouvoir , en vertu duquel
vous avez commandé fes Troupes avec fuc
cès , pendant le cours d'une guerre remplie de
dang rs , & dont l'iffue étoit douteufe. -Chargé
par votre patrie de défendre les droits envahis ,
yous acceptâtes ce dépôt facré , à une époque où
( 161 )
ment. ―
elle n'avoit pas encore formé d'alliance , & où elle
fe trouvoit fans amis & fans Gouvernement pour
yous feconder. Vous vous êtes fignalé à la
tête des armées par votre prudence & votre valeur,
refpectant conftamment les droits du pouvoir civil
au milieu de tous les défaftres & de toutes les
viciffitudes . Vous avez fu vous concilier l'attachement
& la confiance de vos compatriotes , & vous
les avez mis par- là en état de déployer leur génic
martial , & de faire paffer leurs noms à la poftérité.
Votre conftance ne s'eft jamais démentie ;
enfin le moment eft venu , où les Etats-Unis , fecondés
par un Roi & une Nation magnanime , fe
font trouvés en état ( avec l'aide de la divine Providence
) de terminer une guerre qui leur a procuré
la liberté , la sûreté & l'indépendance. Nous
nous félicitons avec vous de cet heureux événe
Après avoir défendu l'étendard de la
Liberté dans le nouveau Monde ; après avoir offert
une leçon utile à ceux qui oppriment & à ceux
qui font opprimés , vous emportez les bénédic
tions de vos concitoyens en vous retirant de la
grande fphere d'activité ; mais la gloire dont
Vous couvrent vos vertus ne finira point avec
votre commandement militaire , elle paffera à la
poftérité la plus reculée , à laquelle elle fervira
d'aiguillon. Nous reconnoiffons , ainsi que vous ,
les obligations que nous avons à l'Armée en général
, & nous nous chargeons particuliérement
des intérêts des Officiers de confiance qui font
reftés auprès de vous jufqu'à ce moinent d'épanchement
. Nous nous joignons à vous pour
recommander les intérêts de notre chere patrie
a la protection du Tout-Puiffant ; nous le fupplions
de difpofer tellement les coeurs & les efprits de fes
citoyens , qu'ils profitent de l'occafion qui leur
eft offerte de devenir une Nation heureufe & ref
( 162 )
2 pectable ; & quant à vous nous lui adreffons les
voeux les plus ardens pour qu'il conferve précieufement
une tête fi chere , pour que votre bonheur
puiffe égaler votre gloire , & pour qu'il
daigne enfin vous accorder la récompenfe que
Vous ne pouvez trouver dans ce monde.
Les habitans de nos Ifles font trèsmécontens
des réglemens du Confeil Britannique
, qui gênent leur commerce avec
les Américains ; & on affure qu'ils font déterminés
à le continuer malgré ces défenſes.
Les lettres de ces Ifles annoncent la reftitution
réciproque des conquêtes faites de ce
côté pendant la guerre ; le 4 Janvier nos
troupes évacuerent Sainte- Lucie , dont les
François prirent aufli - tôt poffeffion ; le 8
ceux-ci nous rendirent S. Chriftophe , le 9
Nevis , le 10 la Dominique , & le 12 Montferrat.
Les Elections paroiffent dans le plus
grand nombre des diftricts de ce Royaume ,
conformes aux voeux que la Nation avoit
exprimés dans fes adreffes au Roi , pendant
les divifions entre le Miniftere & la Chambre
des Communes ; on avoit infpiré des
doutes fur ce qui s'étoit paffé à l'affemblée
de la Province d'Yorck , lorfqu'elle vota
une adreffe au Roi ; M. Bofwell , auteur
d'une hiftoire de l'ifle de Corfe , en a publié
la relation fuivante que nous traduifons.
M. Danby, premier Sheriff, à la requifition
de plus de cent francs - tenanciers , convoqua
l'affemblée par des avis publics. Parmi les chefs
de la coalition qui firent tous les efforts poffibles
( 163 )
pour faire tomber l'adreffe au Roi , objet de
l'affemblée , on comptoit le Duc de Devonshire ,
le Lord John Cavendish , le Comte de Carlisle , le
Comte de Surrey , le Comte de Fitzwilliam , Sir
Thomas Dundas , &c.
- La ville n'ayant point de falle affez grande
pour tenir tous les francs tenanciers qui fe raffemblerent
en cette occafion , & dont le nombre
étoit de plus de 7,000 : l'affemblée s'eft tenue
dans la cour du château. On y avoit fait conftruire
une espèce de trône en bois , deftiné au
Sheriff , & une quantité de fieges plus bas , en
gradation , pour y placer les perfonnes de diftinction
. Enfin , vis -à- vis de cet échafaudage fe
trouvoit une longue table en forme de théâtre ,
& entourée de bancs pour le peuple.
Les portes s'ouvrirent à dix heures & demie
du matin , & dès- lors on commença les débats .
Tout Orateur , de quelque rang qu'il fût , étoit
obligé de monter fur la table , & delà il haranguoit
l'affemblée avec autant de force que fa voix
le lui permettoit . Les débats entre les deux partis
durerent plus de fix heures , avec beaucoup de
feu , & cependant avec autant d'ordre que dans
la chambre des Communes . Sur la fin de l'affemblée
, on refufa d'entendre le Lord John Cavendish
, fans doute vu l'approche de la nuit &
la rigueur du temps , puifqu'alors il tomboit une
forte giboulée , accompagnée d'un très - grand
vent ; toutes circonftances qui faifoient defirer
à bien des particuliers , de vingt milles à la ronde ,
de s'en retourner chez eux peut- être auffi le
mécontentement qu'avoient conçus les vrais patriotes
, de voir le Lord Cavendish , autrefois fi
zélé pour le bien public , embraffer un parti qui
leur étoit fi odieux , contribua - t - il beaucoup à
cette oppofition .
( 164 )
On prit alors les voix de l'affemblée , en don
nant ordre , felon l'uſage , à l'un des deux partis
d'élever les mains , & quoiqu'il parût évident
que la minorité des voix étoit dans la propofition
d'un à cinq ; des partifans de la coalition , déa
fefpérés de voir leurs menées infructueules , demanderent
à grands cris la divifion ; c'est - à- dire ,
que les deux partis devoient le féparer & faire
corps à part , au lieu d'être confondus les uns
avec les autres , à laquelle le Sheriff confentit
avec trop de facilité : Il s'enfuivit beaucoup de
bruit & de tumulte . Le Sheriff n'ayant pas défigné
le côté de l'emplacement que devoit occuper
chaque parti , le peuple fe mit à faire des
mouvemens femblables aux ondulations des flots
agités . Le Sheriff portant la parole , fe plaignit
de ce que cette démarche n'avoit produit que de
la confufion , & déclara que la majorité étoit
décifive ; il figna immédiatement au nom du
Comté , l'adreffe au Roi , & l'expédia fur le
champ à la Cour,
Le réſultat de cette affemblée a été d'une trèsgrande
conféquence dans la conjoncture préfente.
Le Comté d'Yorck , foit pour fon extenfion ,
foit pour le nombre & la richeffe de fes habitans
, eft un royaume à lui feul ; c'eft la province
qui s'eft le plus diftinguée par fon amour pour
la liberté conftitutionnelle ; & c'est bien injuftement
qu'on a foupçonné fes habitans d'être capables
de s'oppofer aux intentions de S. M. ,
tandis qu'ils ont fu braver la chambre des Communes.
Ils ne fe font point laiffes perfuader par
des infinuations contraires au bon fens ; ils favoient
que la majorité de la chambre des Communes
avoit attenté à la puiffance exécutive , ce
qui auroit infailliblement détruit la conftitution
du royaume ; ils favoient encore que le Roi avoit
( 165 )
éfifté avec la plus grande fermeté à ces tenta
tives , & que fes fideles fujets lui devoient à
cet égard la plus grande reconnoiffance. Les
membres de l'affociation du Yorkshire , en particulier
, déclarerent qu'ils s'eftimoient heureux de
trouver une occafion de fe laver de l'accufation
qu'on leur avoit faite , d'adhérer aux principes
républicains ; ils avouerent qu'ils avoient défendu
les droits du peuple , qu'ils avoient même
protefté contre l'influence indue de S. M.; mais
ils ajouterent que , dans ce moment où on vouloit
trop la reftreindre , ils feroient les premiers
à la réhabiliter.
:
La grande affaire des élections continue
& on prétend que tous les membres déja
élus annoncent la prépondérance du Miniftere.
Celle des membres de la ville n'eſt
pas
terminée. Les amis de M. Atkinſon ont
demandé un nouveau fcrutin ; & on n'a pu
le refufer cela retardera de 30 jours au
moins la décifion de cette élection ; on va
nommer 6 Commiffaires ; & leur Préfident ,
dans l'efpace de fix jours , doit délivrer une
copie du dernier ſcrutin , fignée par lui ; les
Candidats auront enfuite dix jours pour faire
leurs préparatifs , le fcrutin commencera
enfuite , & continuera tous les jours pendant
IS , à l'exception des Dimanches ; après
cela , on déclarera les membres légalement
élus par la pluralité.
M. Fox a toujours la minorité à Weſtminſter
; il n'a cependant rien négligé pour
en fortir. Le 6 de ce mois il adreffa la lettre
fuivante aux Electeurs ,
'( 166 )
L'avantage obtenu par mes compétiteurs dans
le dernier Icrutin , quoique nullement décisif,
doit vous engager , plus que jamais , à déployer
toutes les rellources qui font en vous.➡ Dans
cette concurrence , il s'agit beaucoup plus de vos
intérêts que des miens . Si aujourd'hui la cauſe
des élections indépendantes eft perdue , il n'eft
prefque pas poffible qu'aucun homme fe flatte
d'être élu pour cette Cité contre la nomination
de la Cour. Actuellement , la question n'eft
pas de favoir qui fera élu , mais qui élira . Çe
n'eft pas entre le Chevalier Cecil- Wray & moi
qu'il s'agit de décider , mais entre l'influence de
la Cour & les droits des Electeurs indépendans.
-Le nombre de ceux qui n'ont pas encore voté
eft fi grand , que vous pouvez être certains de
réuffir fi vous voulez faire tous les efforts dont
vous êtes capables . De mon côté , je ne néglige.
rai rien de ce qui fera en mon pouvoir , & je
m'expoferai à tout plutôt que de contribuer à
Vous replonger dans l'état de fervitude dont vous
Vous êtes fi honorablement tirés à la derniere
élection générale.
Cette lettre ne paroît pas jufqu'à préfent
avoir produit aucun effet en fa faveur. Le
fcrutin d'aujourd'hui offroit 5581 voix pour
le Lord Hood , 5092 pour fir Cecil Wray
& 4819 pour M. Fox . Il ne fonge point à
fe retirer , comme on l'avoit dit ; fes amis
ne négligent rien pour le foutenir ; & on a
remarqué en effet que cette derniere fois il
avoit eu 45 voix de plus que fir Cecil Wray ;
mais cela ne fuffit pas pour atteindre à la
majorité que les fcrutins précédens ont
' donnée à fon rival . Ses amis ne défefperent
point encore.
( 167 )
Les efforts de l'intrigue , difent- ils , dans
quelques papiers , finiront par échouer. La minorité
de M. Fox n'aura qu'un temps ; & il eft
à préfumer qu'elle ceffera Des Dames de
grande confidération employent tous leurs efforts
en fa faveur ; une aimable Ducheffe entr'autres
payera plus de 4000 liv. fterl. fon enthoufiafme
pour lui ; il faudroit avoir bien du
malheur , pour ne pas réuffir , quand les graces ,
la beauté & la richeffe fe réuniffent pour agir.
On ne voit gueres dans les papiers publics
que des détails d'élection , ou des avis
aux Electeurs ; parmi ces pieces il y en a
quelquefois de fingulieres ; celle que nous
allons traduire , offre un tableau de ce qui
fe paffe dans ces occafions ; & on prétend
qu'il n'eft pas exagéré. L'auteur fe fuppofe
un voyageur arrivé dans un petit bourg, où
il couche la veille de l'élection.
Depuis quelques mois , je m'occupe de mon
tour d'Angleterre ; hier je fuis venu coucher à
Il étoit tard , j'étois fatigué , j'avois befoin
de repos , & je fongeois plus à mon lit
qu'au fouper. Je dormois profondément ; un
grand bruit m'éveille tout - à - coup en furfaut.
Effrayé de ce mouvement extraordinaire ,
je me leve ; il étoit jour , je m'habille à la bâte ,
& je cours à ma fenêtre. Quel fpectacle ! d'où
vient cette foule qui remplit les rues , & pouffe
des cris dont je ne diftingue pas l'objet ; ils femblent
animés du vertige & de la fureur : les fenêtres
des maifons voifines font rompues , les
portes enfoncées , les enfeignes arrachées & brifées
fur le pavé. Je vois un homme qui a le
bras caffé ; trois autres paffent à ma porte avec
le vifage défiguré des coups qu'ils ont reçus.
( 168 )
Queft- ce que cela fignifie ? Un ennemi inconnu
eft- il entré tout -à- coup dans le Bourg , ou le
peuple eft-il révolté ? C'étoit la queftion que
j'adreffois à tous les paffans dont je pouvois être
entendu . Un vieillard , qui fe donnoit beaucoup
de mouvement au milieu du défordre , leva la
tête & me répondit : nous nous préparons à une
élection . A une élection ! m'écriai - je ; & qu'entendez
vous , je vous prie , par là , bon homme ?
Ce que j'entends ? ce qui eft connu dans le dernier
des Villages de la G. B. On va former un
nouveau Parlement ; plufieurs Candidats font
venus pour fe faire nommer par ce Bourg , &
celui qui aura le plus de voix fera chargé de nous
repréfenter. Je commence à vous comprendre
; mais il y a encore une choſe qui m'embarraffe
, mon honnête ami ; je ne vois point de
connection ´entre choiſir M. A. ou M. B. pour
votre repréſentant , & détruire votre ville &
vous caffer la tête les uns aux autres. Cela vous
étonne , répliqua le vieillard , avec un fourire de
mépris fur mon ignorance. Ces grands fous nous
rendent nous - mêmes de petits fous , en nous
donnant à boire à fufance. Quand nous buvons
, nous nous enivrons ; quand nous fommes
ivres , nous ne favons ce que nous faifons ; nous
nous battons pour celui qui nous a fait boire
& quand nous nous battons , nous nous faifons
du mal ; il n'y a rien de plus fimple & de plus
clair , & voilà tout . Mais vous , en vous
rendant ainfi femblables aux bêtes , ne ſeriezvous
pas les plus grands fous . Non , nous
faifons ce que nous devons & ce que l'on attend
de nous. Ces grands & riches fous , qui ont befoin
de nos voix , font obligés de fe les affurer
en nous raffemblant ainfi , & en nous tenant
gais & contens ; il eft tout fimple que, celui qui
-
nous
>
( 169 )
nous fatisfait ait la préférence , & qu'il ne néglige
rien pour fe la procurer. De maniere
que le plus digne fera celui qui vous aura le plus
abrutis . Ah ! M. , le bon temps que celui des
élections ; il y aura 30 ans à Noël que je fuis établi
; je paie les droits , je fuis bourgeois , j'ai
voté pour 1 membres du Parlement , & graces
à Dieu , il m'ont fait boire la bierre la plus exquife
qui exifte dans les trois Royaumes ; ils
m'ont indemnifé par leurs préfens de mes dépenfes
pour me faire recevoir bourgeois ; ce
font de d gnes repréſentans - Oui , ils ont commencé
par vous ôter votre raiſon & vous mettre
au niveau des bêtes ; après cela ils ont aſpire
à l'honneur de vous repréſenter . Mais dites- moi,
je vous prie , à quoi vous fervent ces repréſen
tans , aprês que vous les avez élus ; car en confcience
, je ne vois pas à quoi vous imaginez qu'ils
peuvent vous être bons. A quoi ils font bons ,
M. eh ! d'où venez - vous done ? Sans eux , que
deviendrions-nous ? Dieu fait fi nous ne ferions
pas écrafés par les Papikes & parles Presbytériens.
Et que croyez - vous qu'ils pourroient vous
faire ? Bien du mal, M.; ils nous empêcheroient
de porter des fabots & d'aller à l'Eglife .
1
C'est donc pour prévenir ces calamités que
je vous ai vu vous caffer la tête les uns aux autres
. Soyez-en sûr , quoique je ne fois plus
ce que j'ai été autrefois , je me battrai pour la
vieille Angleterre, tant qu'une goutte de fang
coulera dans mes veines ; je foutiendrai l'Eglife
de toutes mes forces contre les Presbytériens ,
qui font tous , comme vous le favez , des enfans
de forciers ; je le jare fur mon falut. Après cette
pieuſe exclamation , le vieillard me quitta pour
aller fe joindre à la foule. Cette fcene finguliere
pouvoit m'amufer un inftant ; j'en ris d'abord ;
N° . 17 , 24 Avril 1784.
h
( 172 )
le temps qu'il avoit perdu , il fe preffa de porter,
plufieurs morceaux à la bouche avec une activité
qui ne laiffa pas de me réjouir , & je repris la pa
role. Tout le monde ne peut pas faire la
même réflexion que vous. Votre fortune vous
fournira toujours l'aifance dont vous jouiffez ;
mais ceux qui en auront une moindre pourront
fort bien perdre toute eſpérance de l'augmenter.
Quand les affaires publiques vont mal , celles des
particuliers ne vent pas toujours bien. Si vos pré
deceffeurs avoient été auffi indifférens que vous
fur le bien de la nation , il eſt douteux que vousfuffiez
en état de vivre comme vous vivez à préfent
; & vos maximes prennent faveur , il fe
pourroit bien que vos héritiers ne viffent jamais .
de turbot qne fur les tables des gros Bénéficiers ,
des hommes en place , & des penfionnaires. Ceuxci
ne peuvent devenir riches , & fournir à leur
luxe que par des taxes prodigieufes fur les biens
des autres , équivalentes à la confifcation de ces ,
biens . Le bon Chevalier , au moment où je
fuiffois , avoit la bouche pleine , & garda le filence
; je continuai . Plus un mal eft en ufage ,
plus if augmente; cinq mille vices , ou un feul
vice gooo fois répété , ne changent point de nature
,
& ne font pas une vertu ; en nous familiarifant
avec eux, nous fermons les yeux fur les
conféquences , nous ne les détruifons pas . Il eft ,
aufli d'ufage qu'un oubli total de la patrie , une
corruption générale des moeurs , entraînent la
ruine d'une nation ; & quel eft l'homme qui , en
faifant cette réflexion , peut regarder tranquillement
la perspective qu'elle préfente ! Le,
Chevalier venoit d'avaler fon dernier morceau ;
fa langue ayant la liberté néceffaire
ſe moupour
voir , il me répondit qu'il ne favoit qu'y faire.
J'allois répliquer , & je recueillois déja en moi-
-
( 173 )`
même tous les anneaux de la chaîne qui lie la dépravation
univerfelle & la ruine d'un état ; mais
mon hôte m'épargna cette belle differtation qui
fans doute auroit été longue ; car ayant fini fon
turbot , il prit une bouteille de vin dont il remé
plit plufieurs fois fon verre ; & après avoir témoi
gné fa religion , fa loyauté & fon amour pour là
patrie , en buvant fucceffivement à la fanté de
' Eglife , du Roi & de la conftitut on , il fe renverfa
fur fon fauteuil , étendit fes bras , & tomba
dans le fommeil le plus profonde
On mande de Glafcow le fait fuivant.
44 La femaine derniere a offert un nouvel exemple
des effets funeftes de la morfure d'un chien enragé
qui paffa dans cette ville le 21 Janvier dernier,
La perfonne qui en a été la victime fut mordue le
22 au matin , à 2 heures après midi on coupa les
chairs bleffées , on les cautérifa , en y mit un
cauftique ; on employa immédiatement après les
frictions mercurielles , & on devoit les continuçt
jufqu'à ce qu'on put être fans inquiétude . Par
l'ufage imprudent qu'il fit du reméde , peut-être
auffi parce qu'il s'expofa trop au froid , la bouche
fut très - affectée ; découragé par cette circonf
tancé , par les fottes hiftoires que lui contoient
ceux qui venoient le voir , par les préjugés dont
il étoit imbu contre le mercure , il quitta fon
régime , & les exhortations , les inftances , les
menaces du danger auquel il s'expofoit , ne purent
l'engager à le reprendre. Il y avoit un mois
qu'il avoit ceffé ces remédes lorfqu'il fentit un
malaife. Le 18 Mars , après avoir été exposé au
froid dans les champs , il fe plaignit de douleurs
dans le bras & la main qui avoit été mordue. Les
douleurs augmenterent pendant 2 jours , & furent
accompagnées d'inquiétudes & d'infomnie Le 21
Phydrophobie commença ; elle fur telle qu'il ne
h
3
( 174 )
put boire de tout le jour ; il reiettoit & rebutos
pareillement toute espece de nourriture un peu
fluide , en même - tems il éprouvoit le plus violent
defir de prendre de ces dernieres ; le furlendemain
il but , à plufieurs repriſes , une cueillerée
de boiffon , mais avec beaucoup de difficultés;
le 24 il avala de même avec peine , un peu
d'eau & une cuillerée de foupe ; l'après -midi du
même jour il éprouva des foibleffes , & il mourut
vers les 5 heures. Il fut parfaitement calme & fenble
pendant le tems de fa maladie , ce ne fut que
heures avant la mort qu'il tomba dans le délire ;
il ne fit aucun mal à ceux qui étoient autour de
lui , quoiqu'il fit de foibles efforts pour mordre.
Cet évenement , & celui de la fille qui étoit morte
le 26 Février dernier , font des exemples de
Pobftination & de l'imprudence des perfonnes
foibles & ignorantes qui n'écoutent que leurs
préjugés & ceux de leurs voifins , & refufent de
fe rendre au confeil des gens inftruits & à ceux
des Médecins qui les foignent.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 20 Avril,
Le 21 du mois dernier L. M. & la Famille
Royale fignerent le contrat de mariage du
Marquis de Courtomer , Enfeigne des Gendarmes
de la Garde , avec Mademoiſelle de
la Cofte Meffeliere.
Le 12 de ce mois , le Roi fe rendit en cé-.
rémonie àl'Eglife de la paroifle Notre-Dame ,
où il communia des mains du Cardinal ,
Prince de Rohan , Grand - Aumônier de
France. Le Duc de Fleury , premier Gentil(
175 )
homme de la Chambre du Roi en exercice ,
& le Duc de Briffac , Capitaine Colonel des
Cent-Suiffes de S. M. tenoient la nappe dit
côté du Roi ; l'Evêque de Senlis , premier
Aumônier de S. M. , & l'Aumônier de quartier
, du côté de l'Autel.
Le - 13 , M. Hailes , Miniftre- Plénipotentiaire
de la Cour de Londres , eut une Audience
particuliere du Roi , dans laquelle il
remit en cette qualité fa lettre de créance à
S. M. Il fut conduit enfuite à l'Audience de
la Reine & à celles de la Famille Royale par
M. Lalive de la Briche , Introducteur des
Ambaffadeurs. M. de Sequeville , Secrétaire
ordinaire du Roi pour la conduite des Ambaffadeurs
précédoit.
3
Le 18 de ce mois , le Bailli de Suffren
a prêté ferment entre les mains du Roi , pour
la place de Vice - Amiral.
Le même jour , Leurs Majeftés & la Famille
Royale ont . figné le contrat de mariage
du Marquis d'Afnieres , avec Demoifelle
de Montmorin ; celui du fieur de la
Bretonniere , Capitaine des Vaiffeaux du Roi ,
avec Dame Montmort de Gravelle ; & celui
du Préfident Diriffon , avec Demoifelle ae
Polaftron - la -Hilliere. Ce. jour , la Comteffe
Efterhazy a eu l'honneur d'être préfentée à
leurs Majeftés & à la Famille Royale par la
Comteffe de Berchiny.
DE PARIS , le 20 Avril.
· Nous avons annoncé les graces que le
h
4
( 176 )
Roi a accordées à M. le Commandeur de
Suffren S. Tropez ; on nous faura gré d'entrer
ici dans quelques détails fur la récep ÷
tion qui lui a été faite à Verfailles .
M, le Commandeur de Suffren arriva ici le
3 de ce mois à deux heures du matin ; il fue
defcendre chez M. de Saint James , Tréforier de
la Marine ; & après s'être repofé pendant quelques
heures , il partit pour Verfailles , où il fe
rendit chez le Minifire de la Marine , qui , vers
midi & demi , le , préfenta au Roi . Sa Majesté le
reçut de la maniere la plus flateufe , lui répéta
à différentes reprifes qu'elle avoit la plus grande
fatisfaction de fes fervices , & daigna lui annoncer
elle - même les graces qu'elle lui avoit réſervées.
M. de Suffren refta plus d'une heure
avec S. M. , qui ne l'entretint que de fes
opérations dans l'Inde . La Reine ne lui
fit pas un accueil moins flateur pi moins dif
tingué; elle voulut le préfenter elle même à Monfeigneur
le Dauphin , à qui elle l'annonça ainfi :
« Voilà M. de Suffren , c'est un des hommes qui
a le mieux fervi le Roi. Une réception auffi
flateufe l'attendoit chez MONSIEUR. Ce
Prince l'embraffa , & dans les tranfports de fal
joie , le preffa contre fon fein : Je veux que vouê
m'aimiez autant que je vous eftime , lui dit Mon.
SIEUR ; fentiment expreffif qui caractérise parfai
tement la bonté de ce Prince , & le prix qu'il attache
aux grandes actions. Madame Comteffe
d'Artois , qui ne recevoit perfonne ce jour- là ,
voulut cependant que M. de Suffren lui fût préfenté,
& ce fut la feule perfonne qui entra chez
elle pendant toute la journée. Monfeigneur le
Duc d'Angouleme fon fils étoit à fon travail ,
lorfque le Vice- Amiral entra chez lui ; il fe leva ,
-
( 177 )
& s'avançant vers M. de Suffren , il lui dit : je lifois
dans ce moment l'hiftoire des hommes illuftres
; je quitte mon livre avec plaifir , puifque
j'en vois un . Le Samedi M de Suffren ne
parut ni à l'ordre ni au coucher ; mais le lendemain
il fit fa cour au Roi , & il dîna chez M. le
Maréchal de Caftries.
M. le Commandeur de Suffren a amené
avec lui 51 Indiens tant hommes que femmes
& enfans ; un feul de ces derniers eft.
mort dans la traverfée ; & il étoit déja malade
à fon départ. C'eft à fes frais que cette
colonie eft tranfplantée en Europe ; elle eft
engagée pour 3 ans ; & ce terme eft plus
que fuffifant pour former les habitans de
Malthe , où elle doit fe rendre , à tous les
travaux & aux préparations du coton qu'ils
manient avec leurs petits métiers d'une maniere
merveilleufe. Il eft beau au milieu des
foins qu'entraîne la guerre , de s'occuper
ainfi des travaux paiſibles de la paix ; il eft
beau de rapporter de l'inde , non les étoffes
précieufes , que notre luxe nous a rendues
néceffaires , mais les bras qui les façonnent.
Il les a débarqués à Toulon , où il a donné
les ordres néceffaires pour préparer le bâtiment
qui doit les conduire à Malthe.
La traversée de M. le Commandeur de
Suffren a été de 83 jours , pendant lefquels
il ne s'eſt paffé rien d'intéreſſant à fon bord ,
fi ce n'eft le coup de tonnerre qui y tomba
aux attérages , & qui tua un de fes matelots ,
& en bleffa &. M. de Suffren étoit alors dans
hs
( 178 )
•
fa chambre ; le temps étoit beau ; étonné de
la rumeur qu'il entendoit , il monta fur le
pont où il apprit ce qui venoit de fe paffer.
Le coup de tonnerre n'avoit pas fait plus de
bruit , que celui d'un piftolet , dont la poudre
n'auroit pas été bourrée.
L'Evêque de Babylone a reçu le 21 de ce
mois , dans la Chapelle de l'Archevêché, &
des mains de l'Archevêque de Paris , que le
Pape avoit nommé à cet effet , le pallium
que S S. a bien voulu lui accorder , comme
un témoignage glorieux de fon eftime & de
fa fatisfaction des fervices fignalés qu'il a
rendus à la Religion & à l'Eglife , pendant
fon féjour dans le Levant.
On a annoncé la mort de l'Evêque de Limoges
on fera bien aife de retrouver ici la
lettre que lui écrivit feu Monfeigneur le
Dauphin , pere de Louis XVI , après que le
Roi l'eut nommé Précepteur de Monfei-s
gneur le Duc de Bourgogne & des Enfans.
de France.
>> Rien ne pouvoit m'être plus agréable , M. ,
que le choix que le Roi a fait de vous , pour être
précepteur de mon fils ; & c'eft avec un plaifir
bien fenfible , que je vois une ame fi précieuſe en
de fi bonnes mains . Mais je vous avouerai que
l'on m'effraie , par la crainte que l'éloignement
que vous avez naturellement pour ce pays - ci
ne vous faffe recevoir cette nomination avec répugnance.
Je ne faurois croire que votre piété
ne vous faffe regarder , dans le choix du Roi , la
volonté de Dieu , qui fans fortir du même miniftere
, vous appelle à d'autres fonctions bien
( 179 )
plus capables encore de procurer fa gloire. Tout
autre motif feroit indigne de vous être préſenté .
Auffi je me perfuade qu'il fuffira pour vous déterminer
à accepter une charge pefante à la vérité
, ntais que perfonne n'eft plus capable que
vous de bien remplir. Je crois n'avoir pas befoin
d'autres affurances , pour vous perfuader de meso
fentimens & de ma parfaite eftime. Signé , Louis.
On dit que quelques - uns de nos jeunes.
Seigneurs , & plufieurs Officiers Supérieurs
fe difpofent à partir pour Berlin , où ils vont
affifter aux grandes manoeuvres . De ce nombre
font M. le Prince de Lambefc , le Prince
de Vandemont fon frere , MM. de Rochechouart
, de Biercourt , Chevalier d'Oraifón.
M. le Marquis de Bouillé s'y rend
auffi en droiture de Londres. Ces Officiers
ne font ce voyage qu'avec l'agrément de
S. M. & celui du Roi de Pruffe.
Nous nous empreffons de placer ici une annonce
qui ne peut qu'intéreffer la pluralité
des Lecteurs . Il y a long- temps qu'ils defirent
une Elition fimple , correcte & à bon marché ,
des ivres de Voltaire ; & ce vou n'eft pas
diminué depuis l'annonce de celle dans laquelle
on ' efforce , par la magnificence du luxe Typographique
, de payer à ce célebre Ecrivain , le
tribut de la reconnoiffance que lui doit la litté
rature. Des éditeurs plus modeftes ont cru lut
rendre un hommage plus pur & plus défintéreffé
en formant une collection de fes OEuvres , d'où
ils ont fait difparoître tout ce qu'il eut défavoué
peut -être lui - même , & qu'ils ont mis , par ce
moyen , en état d'être lue par tout le monde fans
danger. Elle forme 40 vol. in-12 qu'on propofe
h 6
( 180 )
au prix modique de 40 liv. en feuilles . On détachera
, en faveur de ceux qui ne voudront que
quelques parties de la Collection , les 8 vol , de
Théatre qui coûteront 24 liv . , le Siecle de
Louis XIV & de Louis XV , 4 vol. , 12 liv.;
Charles XII & la Henriade, 6 liv. Ces quatre ›
derniers articles détachés reviendront ſeuls à '
42 liv. ( 1 ) .
On lit dans les Affiches de Province une
anecdote intéreffante fur un homme de lettres
, mort, il y a trois ans , auteur d'un
Dictionnaire du Blafon , & qui fe nommoit
M. Latour.
C'étoit un homme des moeurs les plus douces
les plus cand des , les plus refpectacles. Sa probité
étoit intacte & à toute épreuve . Dans le temps
qu'il compofoit le Nobiliaire de la Province de
Languedoc , il refufa plufieurs fois des fommes
affez confidérables qu'on lui offroit , pour l'engager
à y inférer des titres fufpecs ; & cependant
fa fortune étoit des plus médiocres ; il ne
vivoit que du mince produit de fa plume. Vêtu
fimplement & toujours en noir ; ce qu'il appelloit
avec fa naïveté , qui devenoit quelquefois
plaifante , porter la livrée du Parnaſſe ; confervant
une tranquillité d'ame inaltérable ; n'importunant
jamais perfonne de fes plaintes ni de
fes follicitations , il étoit un de ces Philofophes
pratiques , qu'il n'eſt pas rare de trouver à Paris ,
& bien plus eftimable que tous ceux qui affeczent
de le parer de ce titre à grand bruit . Sa
philofophie l'abandonna néanmoins à l'âge de
plus de foixante - dix ans mais , à dire le vrai
le Stoicifme le plus rigide fuccomberoit peut-
MAGN
(1) On s'adreffe pour fe procurer le tout chez M. Bru .
et , rue de Marivaux , place du nouveau Théâtre Italien.
$
~ 181 )
.
être dans pareille circonfiance. Logé à une des
extrémités de la Capitale, derrière le Luxembourg,
il voit entrer un jour dans fa chambre un Commiffaire
, qui lui demande s'il ne fe nomme pas
Latour.Oui , Monfieur Eh bien , fuivez .
moi. Incertain de ce qu'il lui vouloit , n'ôfant
l'interroger , ou ne récevant que des réponses
vagues , il monte avec lui dans une voiture
qui l'attendoit à la porte, Ils arrivent devant
une maison , près du quai des Orfèvres Le Commiffaire
fait ouvrir tous les appartemens : il lui
fait remarquer la richeffe des meubles, une quantité
immenfe de très beau linge , de l'argenterie
pour une douzaine de mille livres , des porcelaines
précieuſes ; il le conduit dans les caves ,
où il y avoit des vins évalués à 5 ou 6,000 liv.
Vous voyez tout cela , lui ajoute- t - il , toat vous
appartient , la maifon même , avec quinze mille
livres de rente. Ceci n'eft point un rêve : c'eſt
un de vos parens éloignés , qui vient de mourir
fans enfans , & qui vous laiffe tout fon bien
comme à fon feul héritier. Le paffage fubit d'un
état approchant de la mifère , à celui de l'opulence
, produifit une commotion violente dans
le bon homme M. Latour. Il fe fit en lui une
révolution terrible , qui lui caufa la mort au bout
de trois femaines ou mois.
.
Le relevé de la population du Comté de
Bourgogne offre les réfultats fuivans.
4
Pendant le cours de l'année derniere il eft
mort dans cette province 27423 individus , dont
14104 garçons & 13319 filles . Il y eft mort
27121 individus , dont 13846 hommes ou garçons
, & 13275 femmes ou filles. Il y a eu dans
la même année 5501 mariages , 48 profeffions
religieufes dans les couvens des deux fexes , &
il eft mort 63 religieux ou religieuſes . Il y a eu
( 182
enfin 736 enfans - trouvés compris dans le total.
ci-deffus des naiffances ; le nombre de ces der
niers furpaffe celui des morts de 239.
Le relevé des regiftres des naiffances , des ma
riages & des morts à Montpellier , offre les réfultats
fuivans. Il y a eu dans cette ville pen- :
dant le cours de l'année derniere onze cens
quarante-fix naiffances , dont fix cens cinq garçons
& cinq cens quarante une filles . Il eft né
moins d'enfans dans les fix premiers mois que
dans les fix derniers. Celui qui en a vu naitre
le plus , eft le mois de Décembre ; & celui qui
qui en a vu naître le moins , eft le mois de Mars.
Dans le total des naiffances , il y en a eu cent
trente - trois illégitimes.
€
}
Le nombre des mariages a été de 259 ; ce qui
en fait 4 de moins qu'en 1782 , & 31 de moins
qu'en 1781.
Les morts montent à 1506 , qui excèdent les
naiffances de 360. Cette différence alarmante
qui ne porte point fur les adultes , a été cauſée.
par les ravages de la petite vérole fur les enfans.
Les fix premiers mois de l'année n'offrent que
386 fépultures ; les fix derniers , 1120 différence
attribuée à la petite vérole , qui n'eſt
devenue meurtrière que vers le mois de Juillet .
Elle a emporté 542 enfans au- deffous de 10 ans
Il est mort 491 individus au deffus de cerâge.
Après ce période , celle de 60 à 70 a perdu le
plus ; celle de go à offre 11 fépultures ,
2 homms & femmes , & pas un centenaire.
On n'a pas compris dans ce calcul les morts
de l'hôpital de Saint Elov , qui font au nombre
de 28 , favoir 224 hommes & 59 femmes .
La mortalité y a été plus forte dans la période
de 20 à 30 ans ; elle s'eft foutenue à peu près
égale dans celle de 30 à 60. Les regiftres mor
>
TIE
( 183 )
tuaires de cet Hôpital , offrent 2 hommes qui fe
difolent âgés de 100 ans.
Ce calcul ne fauroit être plus intéreſſant ;
il feroit bien à fouhaiter , que par- tout on en
fêt de femblables , & qu'on les fit avec le
même foin.
Les récompenfes accordées par le Gouvernement
, en faveur de ceux qui détruifent
des loups , ont produit l'effet le plus avantageux
en Franche - comté ; il a été reconnu par
le relevé qui en a été fait , que depuis 1775
jufqu'au 31 Mars dernier inclufivement , on
a détruit dans cette province 627 louves,.
641 loups , & 1385 louveraux , ce qui fair
en neuf ans de temps un tolal de 2653 louves
, loups , ou louvetaux , dont on a délivré
les campagnes & Fagriculture , avantage
inapréciable , tant pour les Payfans
du Comté de Bourgogne que pour ceux .
des provinces voifnes , où ces animaux
auroient sûrement fait beaucoup de dégats.
Benjamin , Comte de Mafilliere , Seigneur
de Douazan , du Bournac , Laquil
& autres lieux , eft mort au Château de
Douazan , près Nérac en Guyenne , âgé de
73 ans.
N. de Schutze, Confeiller & Secrétaire
de Légation de la Cour de Denemarck ,
eft mort à Paris le 3 de ce mois.
Le Baron de Tchoudy , Miniftre de
Liége à la Cour de France , ancien Bailli
Chef de la Nobleffe du pays Mellin , Capitaine
au régiment Suiffe de Jenner , Cheva(
184 )
lier de Saint- Louis , eft mort à Paris le 7
Mars dernier.
François d'Anterroches , Comte de Briou
de , eft mort à Brioude en Auvergne , le 25
Mars.
L'Académie Royale des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de Besançon a tenu dans le cours
de l'année derniere 3 féances publiques le 17
Mai , le 24 Août & le 29 Décembre . Dans celle
du 24 Août , elle adjugea le prix des Arts à MM.
Vanthier & Briffac. Deux difcours fur les vertus
patriotiques avoient balancé fes fuffrages ; elle
nomma le premier celui du P. Prudent , & décerna
le fecond prix à M. l'Abbé Turlot , inſtituteur
de M. l'Abbé de Bourbon , ancien Vicaire-
Général d'Auch. La Troifieme Médaille fut donnée
à un Difcours fur le luxe par M. Genty
Docteur-aggrégé à l'Univerfité de Paris , Profelfeur
de Philofophie à Orléans . Il reftoit deux prix
à diftribuer , qui furent renvoyés à la féance du
29 Décembre. Les fujets de ces prix extraordinaires
étoient , La liaiſon intime de la Religion &
de l'ordre focial ; les inconvéniens de la fainéantife.
Dans le nombre des concurrens, deux feulement
ont réuni les fuffrages , a dit le Président : l'un a
déployé fur fon fujet tous les charmes de l'élocution
; l'autre lui a prodigué toutes les richeffes
du raifonnement ; l'un s'affure la conquête de
l'efprit par la féduction du coeur , le fecond te
nant fans ceffe les auditeurs élevés à la hauteur
de fon génie , s'attache plus à convaincre qu'à
plaire , preffant fon lecteur par tous les points
& le menant pas à pas à la précifion .... Celui- cipar
fa netteté & fa concifion a paru mériter une
place diftinguée , & fon rival n'a été nommé
qu'après lui ; & ce rival étoit l'auteur même da
( 185 )
premier difcours . C'étoit le même peintre qui avoit
changé de pinceau. « M. l'Abbé Turlot , déja
couronné a la féance précédente , a été reconnu
l'auteur de ces deux Difcours , & l'Académie lui
a adjugé les deux médailles qu'elle s'étoit réservé
de divifer ou d'unir , felon le mérite des ou
vrages. L'Acceffit a été donné à M. l'Abbé du
Coudray de Collonges , au pays de Gex.
Les Numéros fortis au Tirage de la Lorerie
Royale de France, font : 59 , 65, 66 ,
9 , & 17.
DE BRUXELLES , le 20 Avril.
Les Miniftres nommés par les Etats Généraux
pour venir négocier ici l'arrangement
des différends furvenus entre le Gouvernement
Général des Pays-Bas & la République,
fontMM. Lefteyenon & Van Leyden.
On parle d'un nouveau différend qui
s'eft élevé à l'occafion du refus qu'a fait un
vaiffeau Impérial , venant de Hollande , de
fe laiffer vifiter par le navire de garde de
Lillo
.
1136
enfin'
Le foulevement redouté depuis fi long- temps
dans cette ville , écrit-on de Rotterdam , a en
éclaté le 3 de ce mois fur le foir. La Compagnie du
Capitaine Elfevier devoir monter la Garde, C'eft
contre ce Capitaine , contre M. de Zwyndrecht ,'
fon Lieutenant , & un ou 2 Cadets de la Compagnie
, que la Populace avoit témoigné la plus grande,
animofité. On avoit porté l'acharnement jufqu '
menacer d'arracher ces perfonnes odieufes, du mi
lieu même de la Compagnie . Cette menace intimida
quelques- uns, mais les autres , au nombre de
( 186 )
10,s'engagerent réciproquement à tout riſquer , &
à ne pas s'abandonner , quoiqu'il pût arriver. Le
Lieutenant de Zwyndrecht , prévoyant l'orage &
n'ofant trop le fier aux fimples Bourgeois à caufe
de leur impéritis , & que leurs cartouches n'étoient
pas à balles , les envoya directement aux portes de
la ville pour les garder ; tandis que lui même , à
la tête des Cadets & des Bas - Officiers , marcha
vers la Maison- de- Ville . Il fut auffi tôt infulté par
le Peuple : on arrêta 2 de ces mutins ; ce qui inf
pira aux uns beaucoup de terreur & aux autres encore
plus de defir de délivrer les prifonniers . On en
arrêta un 3e , prêt à frapper d'un couteau ou d'une
pierre. Les infulres & la foule augmentant de plus
en plus , on ordonna de tirer , d'abord en l'air
enfuite contre la populace , qui s'oppoloit au pal
fage. La Compagnie approcha enfin de la Maifende-
Ville : ce fut- là que le peuple redoubla d'efforts
pour mettre la Compagnie en défordre , en
cablant de pierres , mais vainement. L'Officier ,
Les so Cadets , avec les Bas- Officiers , fe pofterent
fur les efcaliers & le perron de la Maiſon-de-Ville, '
en faifant de temps à autre & avec beaucoup de
fang-froid , un feu roulant contre les agreffeurs ,
pendant que les Subftituts du Grand- Bailli , affi
tés de leurs Archers , mettoient les trois prifonniers
en lieu de sûreté. Enfin , la difcipline fut fi
bien obfervée , que ces braves Cadets & Bas, Of
ficiers , fans qu'aucun d'eux fût - bleffé , foutinrent,
leur pofte , jufqu'à l'arrivée d'autres Compagnies)
qui voloient à leur fecours. L'émeute commença
avant dix heures du foir. A onze heures , la Mai-
Jon- de-Ville étoit déja en sûreté. On fonna à onze
heures & demie la grande Cloche d'alarme , & les
l'ac
da
agnies
refpectives
ayant
auffi
- tôt
pris
pofte
,
dans
les
lieux
d'affemblée
,
y
referent
jusqu'à
quatre
heures
du
matin
.
Le
même
matin
,
à
dix
( 187 )
heures , les Compagnies de M. d'Elfevier , & d'un
autre Capitaine ont été relevées à la Maison- de-
Ville par deux nouvelles Compagnies . Ce qui eft
continué à des époques fixées . Mais la difcorde
s'étant gliffée dans les Compagnies Bourgeoiles ,
on en craint les fuites. La même nuit , diverſes de
ces Compagnies , poftées à leurs places d'alarme ,
firent retentir ce cri continuel , Vive Orange !
Plufieurs Bourgeois de l'une des deux Compagnies
qui le lendemain matin ont monté la Garde à la
Maifon de Ville , portoient des Cocardes couleur
d'Orange. Cette divifion de fentimens faifoit craindre
un furcroît de confufion . Pendant la nuit , au
milieu du feu & du tumulte , les Vénérable Magistrats
ont été affemblés dans la Maison - de-Ville ;
le matin , à onze heures , ils ont repris leurs Délibérations.
On prétend que les trois prifonniers
font coupables , auffi- bien que les bleffés d'entre
le peuple , dont on connoît s à 6 , mais particu
liérement 1 , qui paffe pour l'un des premiers
fauteurs de la Sédition .
I
Une lettre poftérieure porre que tout
avoit été tranquille le 7 , qu'il n'y avoit eu
aucune autre garde la nuit , que la garde ordinaire.
Elle ajoute qu'un des bleifés eft
mort un autre fort mal , & que fans
pouvoir affigner a jufte leur nombre , on
croyoit pouvoir le faire monter à plus de 20,
3 mutins font arrêtés.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL.
Un membre du club des neuf mu es fut interrompu
derniérement au milieu d'une converfation
politique qu'il avoit ave fes deux oifins pour
une fanté qu'on lui demanda ; il porta celles
( 188 )
de MM. Pitt & Fox ; le préfident lui demanda
quelle raifon il avoit d'unir des caractères fi
hétérogenes ; il repliqua qu'ils étoient très - bien
dans une affemblée gaie , parce qu'ils avoient
donné plus que perfonne & long - temps des fujets
d'entretien & de réjouiffance au bon peuple d'Angleterre
.
On dit qu'un candidat pour certain bourg de
l'ouest de l'Angleterre a employé une voie trèsextraordinaire
pour s'aflurer le fuccès de fon
élection . Il a envoyé des oranges ornées de rubans
valant 10 à 12 guinées chacune aux femmes
& aux filles des Electeurs .
Une perfonne qui étoit du committé de fir
George Vandepitt pendant la grande conteftation
qui s'éleva il y a trente ans entre lui & le
Comte de Gower la ville de Weftminster
affure que les mémoires de rubans, gazes & autres
colifichets monterent à la fomme de 1300 & tant
de livres ftel.
Un membre de la derniere Chambre des Com.
munes dit dans les débats de l'hiver paffé ,
qu'il regardoit l'ufage de donner des rubans ,
des cocardes à un Electeur comme une espece
de fubornation . On ne décidera pas ici fi cette
affertion est fondée , & juſqu'où elle l'eft. Mais
il eft certain que la nég'igence d'envoyer des
rubans a fait dans l'élection actuelle perdre la
voix de plus d'un Electeur qui n'en a point reçu ,
& qui s'attendoit à en recevoir. On compte qu'il
n'a pas été diftribué moins de 60,000 de ces
bagatelles par les différents candidats de Weftminſter.
Dans les débats qu'a occafionnés en Irlande le
bill de réforme parlementaire , M. Monk Ma
fon a fait l'obfervation fuivante. Les plaintes du
peuple de Grande - Bretagne lui font font arra(
189 )
chées par le fardeau des calamités & celui des
impôts qui petent fur fes propriétés ; graces
à Dieu celles du peuple d'Irlande ne naiffent
que d'un manque de profpérité.
On mande de Wiltshire qu'il y eft mort derniérement
un particulier connu par diverſes
fingularités , & qui a terminé fa vie par une
derniere . Il a fait fon teftament dans lequel il
y a un leg de 5 liv. fterl. aux pauvres de fa
Paroiffe, dont il regle ainfi l'emploi. Comme
l'hiver a été fort rude , qu'il a caufé des toux
violentes & des réfroidiffemens d'eftomach , on
employera les 5 liv. fterl. à acheter des liqueurs
d'Espagne pour les réchauffer.
Les dernieres lettres
d'Edimbourg portent.
que les Elections des Pairs & des Membres
des Communes pour repréfenter ce Royaume
au prochain Parlement annoncent une forte oppofition
à la Cour. Les Ecoffois appuyent M. Fox,
& il y apparence qu'il aura un parti encore
nombreux dans la prochaine feffion.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX .
REQUÉTES DU PALAI S.
Caufe entre le Vicomte de Choifeul & le Tuteur des
deux enfans puinés de Madame la Princeſſe de
Guémenée.
TESTAMENT AB IRATO.
-
Meffieurs des Requêtes du Palais viennent de
prononcer fur le teſtarnent de Madame la Ducheffe
de Praflin . Les circonftances de cette affaire font
aTez intéreffantes pour trouver place ici. Ma
dame la Ducheffe de Praflin , qui fe prétendoit
née Comteffe de Champagne , avoit la plus haute
idée de fa naiflance . Elle témoigna dans tous les
inftans de fa vie non feulement de l'indifférence,
mais de la haine pour tout ce qui portoit le nom
de Choifeul. Nous nous contenterons de rappeller,
( 190 )
après le défenfeur du Vicomte de Choiſeul;
deux traits qui prouvent de quels fentimens elle
étoit animée . Elle difoit un jour à M. le Duc
-
de Praflin , fon mari , qu'elle avoit lu dans l'hif
toire, qu'en 900 un Choifeul étoit Page du Comte
de Champagne. M. le Duc de Praflin fe contenta
de lui répondre que ce fait , s'il étoit vrai , prouvoit
au plus que les Comtes de Champagne
avoient des Pages de bonne maiſon. - En 1779,
une perfonne de qualité , qui dînoit chez elle ,
remarqua que la Maifon de Choifeul avoit perdu
29 fujets tués dans les guerres de Louis XIV.
Madame la Ducheffe dit auffitôt que quand il y
en auroit eu autant de tués fous Louis XV , il en
reſteroit encore affez . M. le Duc lui obferva que
fans doute elle ne faifoit pas attention que lui ,
fon fils , & fes petits- enfans compris , ils n'étoient
que 27.
Les bornes de notre ouvrage ne permettent
pas de rappeller tous les faits cités par
Mc. de Bonnieres , dans fon plaidoyer pour M. le
Vicomte de Choifeul , pour prouver les difpofitions
de Madame la Ducheffe de Praflin , fa mere ,
envers lui : un des plus frappans eft le refus qu'elle
a fait de recevoir la Vicomteffe de Praflin & fes
enfans pendant fa convalefcence au mois de Décembre
dernier , quoiqu'elle reçût tous les foirs la
plus nombreuſe compagnie ; elle n'a cédé le 7e.
jour qu'à condition que fa bru ne s'affieroit pas
dans fon appartement. Elle a encore manifefté
fa haine d'une maniere bien préciſe dans fes deux
teftamens , l'un de 1766 , l'autre de 1779. A
l'époque de celui de 1766 , Madame la Ducheffe
de Praflin avoit un fils & une fille ; fon :fils avoit
4 enfans , elle n'y parle d'aucun ; elle inftitue le
Comte de Champagne , fon coufin , & lá Comteffe
de Nicolai , aujourd'hui Madame la Maréchale
de Nicolai , fes légataires univerfels ; elle
( 191 )
ajoute qu'elle leur donne tout ce que les coutu
mes de la fituation de fes biens lui pèrmettent dé
leur donner , en meubles , immeubles , acquêts ,
conquêts & propres : elle termine ce teflament
par cette phrafe remarquable : N'entendant laiffer
à mes defcendans que ce que les loix ne me permet
*tent pas de donner . Elle avoit déposé ce teftament
chez fon Notaire , elle le renvoie chercher en
Janvier 1779 : le Notaire le lui rapporte , elle le
garde jufqu'au mois d'Août fuivant . Elle fait un
fecond teftament dans lequel elle change abfolument
les difpofitions.du premier : elle nomme
M. le Maréchal de Soubife , fon légataire univerfel
, & veut que fes fonds foient reverſibles au
fils cadet de Madame la Princeffe de Guémenée .
Son fils , M. le Vicomte de Choifeul , avoit à
cette époque marié deux de fes fils , qui avoient
P'un & l'autre des enfans ; elle comptoit en enfans
& petits-enfans , 12 individus ; aucun n'eft nommé
dans le fecond teftament , & la raison qu'elle y
donne du changement qu'elle fait dans fes légataires
univerfels , eft une nouvelle preuve de la
réfolution qu'elle avoit prife d'empêcher que fon
fils ne profitât même indirectement de les biens ;
elle ne legue plus que 20000 liv. de rente viagere
au Comte de Champagne , fon coufin , parce
que , dit- elle , il n'a point d'enfans . En 1776,
elle fe flattoit qu'il en auroit , & alors le Vicomte
de Choifeul ne pouvoit efpérer de voir rentrer
fes biens dans fa mailon . En 1779 , il eft certain
que la Comteffe de Champagne n'en aura pas ,
& dès ce moment elle ne veut plus que le Comte
de Champagne foit fon légataire univerfel , parce
que le Vicomte de Choifeul étant fon héritier ,
retrouveroit dans fa fucceffion les biens dont elle
veut qu'il foit à jamais privé . Si elle legue aux
pauvres des Paroifles de les terres , elle ajoute
auffitôt , & rien à celles de mon mari, Si elle le(
192 )
gue des penfions à fes gens , elle a grand foin
dé répéter , & rien à ceux de mon mari . Elle a ce
pendant fait un legs à M. le Duc de Praſlin ; mais
ce legs ne peut être pris que pour une injure : elle
lui donne le modele du cheval de bronze d'Henri IV ,
qu'elle avoit apporté de ſon château de la Flêche.
-
Elle prévoit le cas où quelques- uns de fes
legs feroient caducs par le prédécès de fes léga
taires ; elle appelle alors M. le Maréchal de Sou
bife à les recueillir , & craint que fon fils ne profite
de ces foibles portions de la fortune confidé→
rable qu'elle lui enlevoit. Madame la Ducheffe
de Praflin , après avoir fait ce ſecond teſ-
Lament , juge à propos de conferver le premier ,
dont aucune des difpofitions ne pouvoit être exécutée
: elle remet le premier teftament fous enveloppe
, le cachete des armes feules de la Maifon
de Champagne , écrit fur l'enveloppe ces mots :
Pour être ouvert après ma mort. Elle mer également
le fecond teftament fous enveloppe, les envoie à
fon Notaire , s'affurant par- là que l'on connoltroit
l'intention dans laquelle elle avoit teflé ,
puifqu'on liroit dans le teftament de 1766 : N'entendant
laiffer à mes defcendans que ce que la loi ge
me permet pas de donner. Ce teftament a été
attaqué par le Vicomte de Choiſeul , comme fait
ab irta matre. Les preuves de haine ont paru fi
frappantes , que par Sentence contradictoire du 2
Avril 1784 , après plufieurs audiences de plais
doieries , & fur les conclufions du Miniftere public
, le teftament dont il s'agit a été caffé tout
d'une voix , à ce que l'on affure. M. le Vi
comte de Choifeul a demandé acte des offres qu'il
faifoit de payer tous les legs pieux , ceux des bijoux
, de rentes viageres , de récompenſes aux domeftiques
, que pouvoit contenir le teftament de
Madame la Duchefle de Praflin , fa mere.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères