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1784, 01, n. 1-5 (3, 10, 17, 24, 31 janvier)
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22.10 Mo
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498
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Texte
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI, L
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTE NA T
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours les Pieces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts; les Spectacles ,
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & de
Provinces ; la Notice des Edits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c .
".
SAMEDI 3 JANVIER 1784.
CU
#
DEC
ROYAL
A PARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
Ark A
rue des Poitevins ..
Avec Approbation & Brevet du Roi
STOR
LIBRA
TABLE
Du mois de Décembre 1783 .
PIÈCES IÈCES FUGITIVES .
Stances à Thémire,
Vers à MM. Charles
Robert ,
Bigarrures Littéraires ,
100 ,
149
Variétés Morales & Amu-
49 fanies ,
50%
Sur la Mort de M. d'Alem- Nécrologie ,
bert ,
VARPÉTÉS .
167
127
Confeil à fuivre à l'occafion Suite des Sermons de l'Abbé
53 Poule, comparés à ceux de de la Paix ,
Ala Société Royale de Lon- Bourdaloue & de Maffil
dres , 54
Vers adreffés à M. Philidor
lon ,
18 , 72
SPECTACLES .
97 Concert Spirituel , 8 , 134
145 Acad. Roy. de Mufique , 35 , - A M. Charles,
Charades , Enigmes & Logo- || 79 , 131 , 176
gryphes , 5 , 61 , 98 , 147 Comédie Françoife 184
NOUVELLES LITTER . Comédie Italienne , 41 , 137
De l'enormité du Duel, 7 Anecdotes ,
83
Traduction des Faftes d'Ovi- Annonces & Notices , 46 , 90 ,
de ,
141 186
A Paris , de l'Imprimerie de M. LAMBERT & F. J.
BAUDOUIN , rue de la Harpe , près Ș . Cônic.
MERCURE
DE FRANCE..
SAMEDI 3 JANVIER 1784.
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
AUX MANES de M. D'ALEMBERT. *
IMMORTEL
MMORTEL Écrivain , dont le puiffant génie
A découvert les loix & les refforts divers ,
Mobiles merveilleux de ce vaſte Univers ,
Et fut en dévoiler la divine harmonic.
Archimède nouveau , digne fils d'Uranic ,
Émule de Tacite & celui de Bacon ,
Toi qui joignis un coeur généreux & fincère
Au fublime talent & d'inftruire & de plaire ,
Permets qu'up inconnu fans fard , comme fans nom ,
Peut fait pour célébrer le rival de Newton ,
* Ces Vers ont été lûs , par M. de Saint- Ange, à la
Séance publique du Mufée de Paris , le 4 Décembre
A ij
MERCURE
Ofe te confacrer un tribut funéraire ,
Et que , bravant l'envie & fes fots partifans ,
En pleurant ton trépas , il regrette un grand Homme
Que nous eût envié dans fes fiècles brillans
Et la favante Athène & la fuperbe Rome.
( Par M. A. J. M. de Salins. )
A M. MOLÉ , après une repréſentation
du Séducteur.
GLOIRE LOIRE au Rofcius de la Seine ,
Au plus charmant des Séducteurs ,
A l'Acteur comblé des faveurs
De Thalie & de Melpomène !
Tes fuccès vont tripler tes jours.
Du temps tu ne crains point l'outrage ;
Ton fort eft de charmer toujours ,
Et le vrai valent n'a point d'âge.
Quand on jouit calcule- t'on ?
A-t'on jamais vu le Parterre ,
Avant que d'applaudir Baron ,
Interroger fon baptiftaire ?
A cent ans on t'applaudira ,
Et les voeux de toute la France ,
C'eft la Fontaine de Jouvence
Où Molé fe rajeunira.
( Par M. Dorfeuille. )
DE FRANCE.
S
BON MOT.
UN jeune Auteur , à l'haleine un peu forte ,
A Crébillon , qu'il rencontre à propos ,
Demande un jour comment , de quelle forte
Il pourroit faire expirer fon Héros
Sans les fecours du fer de Melpomène. '
Le vieux Tragique , infecté de l'haleine
Dujeune Auteur , lui dit , d'un ton fort doux :
Eh ! qui peut mieux l'empoilonner que vous !
( Par M. de Meude- Monpas. )
ÉLISABETH , OÙ L'AMOUR ET
L'AMITIÉ , Conte.
L'ANECDOTE que j'ai à raconter ſe paſſe
dans une Cour ; les perfonnages qui en font
les Acteurs font des Grands de cette Courlà.
Dans de pareils récits , la difcrétion eſt
deux fois néceffaire. Je ne nommerai donc
point le lieu de la Scène , & je ne défignerai
les perfonnages que par leurs qualités &
des étoiles . Je commence .
La Princelle de *** , qui favoit bien que
par un malheur attaché à fon rang , la politique
feule lui choifiroit un époux , voulut
s'en remettre à fon propre coeur pour le
choix d'un amant : ou plutôt elle n'avoit
formé aucun projet ; mais l'Amour qui fait
A iij
MERCURER
indiftinctement fon hochet d'un fceptre ou
d'une houlette , l'avoit rendue fenfible pour
un des plus aimables Cavaliers de la Cour de
fon père. Ce mortel heureux étoit le Comte
de *** qui ne fe fut pas plutôt apperçu
de l'amour qu'il avoit infpiré , qu'il
fit éclater , autant que le refpect le permettoit
, la tendreffe la plus vive . Je ne vous
aflurerai pas qu'il fut bien réellement
amoureux ( fouvent on croit fuivre l'a
mour quand on ne fait qu'obéir à l'amourpropre
) mais il croyoit l'être , & c'en étoit
allez pour le faire croire . Enfin , quand la
Princeffe eut fait quelques avances , ( car
c'eft encore là un tribut particulier que
l'Amour impofe à la beauté dans ce haut
rang , & dont elle difpenfe la beauté roturière
) il s'établit entre eux le commerce le
plus intime.
༄ ,
·
.. … ..
2 MUINCUL a une premie conquête" cft
toujours accompagné de quelque péril ; &
en pareil cas , le fat le plus déterminé y regarde
à deux fois avant de devenir indifcret .
Le Comte de *** avoit donc deux motifs
pour emprunter le voile du myflère : fon
amour & fon intérêt . Mais une parcille intrigue
eft embarraffante , parce que ces
amours là ont befoin d'être fecrettes , & ne
peuvent le paffer de confident . Par bonheur
le hafard avoit placé auprès d'elle une jeune
perfonne , joignant à beaucoup d'efprit , un
bon coeur & une figure charmante , ce qui
eft affez rare ; & , ce qui eft plus rare enDE
FRANCE.
7
core , ayant pour la maîtreffe l'amitié la
plus tendre & la plus defintéreflée . Je l'appellerai
Élifabeth . Sa naiffance l'avoit rendue
digne d'approcher de la Princeffe , & fes
vertus lui avoient mérité fa confiance. On
verra bientôt qu'elle l'avoit méritée.
و ت
La Princeffe lui confia fon amour pour le
Comte , d'abord pour épancher fon âme ,
& enfuite par le befoin qu'elle avoit d'un
tiers qui pûr fervir fon amour. Élifabeth ,
dans tous fes difcours , étoit toujours
infpirée par fon coeur , crut devoir lui rappeler
le danger d'une telle liaifon ; elle la
menaça de l'indignation du Roi fon père,
Mais après avoir fatisfait à fon devoir par
fes remontrances , elle crut devoir obéir à
Famitié en fervant un amour qu'elle n'avoit
pu guérir. Elle n'ignoroit point le danger
qu'elle couroit elle-même ; mais elle aimoit
trop la Princeffe pour ne pas le braver.
D'ailleurs , elle craignoit qu'elle ne mit fes intérêts
en des mains peu sûres; & ce motiffeul
étoit capable de décider la tendre Elifabeth.
On lui faura gré d'avoir eu le courage de
combattre la paffion de la Princeffe , quand
on faura que la firuation de fon coeur devoit
la rendre indulgente pour la foibleffe de
l'amour. Elle aimoit le Marquis de *** ,
qui avoit mérité fa tendreffe par fes foins &
fes qualités perfonnelles. Le Marquis étoit
aimable , tendre , mais vif, impétueux ; un
peu jaloux , mais de cette jaloufie qui vient
d'un amour ardent , de cette jaloufie qu'on
A iv
MERCURE
cache autant qu'on peut à l'objet aimé , &
qui en un mot fait, plutôt un martyr qu'un
tyran. Il avoit long temps aimé Élifabeth
avant d'ofer le lui dire ; & le lui avoit dit,
long temps avant d'obtenir fon avcu. Mais il
fembloit que par les témoignages les plus
tendres de fon amour , elle cherchât à le dédommager
de cette longue attente. Au reſte ,
elle n'avoit pas encore dit fon fecret à la
Princeffe, moins par crainte que par timidité..
Dès que la Princeffe eut confié fon
amour à Elifabeth , elle ne cella plus de lui
en parler . Le foir elle fe retiroit dans fa
chambre deux heures plus tôt qu'à l'ordinaire
, non pour fe coucher plus tôt , mais
pour avoir plus long- temps à s'entretenir defon
amant ; le matin elle fonnoit bien.
avant l'heure ordinaire de fon lever , non
pour quitter plus tôt fon lit , mais pour de- ."
mander à Elifabeth , qui entroit feule dans
fa chambre , des nouvelles de fon amant..
Tous les billets doux à envoyer ou à rece-.
voir paffoient par les mains d'Elifabeth . Ces,
foins l'occupoient beaucoup , beaucoup trop ;
car ils prenoient quelquefois fur le temps,
qu'elle avoit deftiné à fon amour ; & les
momens qu'on dérobe à l'amour , on les regrette
toujours un peu , même en les donnant
à l'amitié. Elle avoit des entretiens plus .
rares avec le Marquis ; il s'en plaignoit luimême;
il lui témoignoit fes inquiétudes , fes .
craintes; mais ce fentiment ne tenoit point
contre un regard d'Elifabeth ; quand elle
DE FRANCE. ១
s'apprêtoit à fe juftifier , il en croyoit déjà
les yeux , avant de l'avoir écoutée , & il tomboit
à fes pieds. Abfent , il avoit moins de
courage , il étoit moins jufte , parce qu'il
étoit inoins heureux. Il l'accufoit quelquefois
dans fes Lettres , non pas de trahir , mais
de négliger au moins leur amour. Il n'ofoit
l'accufer d'infidélité. Ce n'eft pas que , jaloux
comme il l'étoit , il ne fût capable de le
craindre ; mais il étoit dans fon caractère de
n'ofer le témoigner. J'ai déjà dit que fa jaloufie
le rendoit moins injufte que malheureux
d'ailleurs Élifabeth avoit tellement
dans fa phyfionomie , dans fes difcours , dans
fes geftes même , le caractère de l'innocence
& de la candeur , qu'elle eût été long temps
coupable fans pouvoir être foupçonnée :
l'accufer & la regarder étoient deux choles
incompatibles. Au fentiment qu'elie infpiroit
fe mêloit toujours un peu de refpect ,
& ce n'étoit jamais aux dépens de l'amour
qu'on fentoit pour elle ; le motif de ce refpect
la rendoit plus intéreffante encore. Mais
file Marquis n'ofoit l'accufer d'infidélité , il
ofoit fe plaindre au moins du peu de momens
qu'on lui accordoit . Non , lui écrivoit il quel
quefois , vous ne me trahirez jamais ; l'impofture
vous est étrangère ; j'en croirai toujours
plutôt votre bouche que les apparences ,
que les difcours d'autrui , que mes propres
yeux. Mais fi votre coeur alloit fe refroidir
pour moi , fi j'étois moins aimé ? Ah ! cruelle
Elifabeth ! votre feule indifférence ne fuffi
A v
10 MERCURE
roit elle point pour condamner au trépas le
plus tendre & le plus fidèle des amans ?
Elifabeth fe juftifioit par les devoirs auprès
de la Princeffe , qui exigeoir d'elle un fervice
prefque continu. Elle difoit vrai ; mais
elle ne difoit pas tout ; la délicate Elifabeth
ne croyoit pas pouvoir difpofer du
fecret de la Maîtreffe , même en faveur du
Marquis. Un feul mot auroit pu la juf-'
tifier auprès de lui ; mais
elle l'eût regardé comme un crime. Avec
la fenfibilité qu'elle avoit , avec la tendreffe
qu'elle fentoit pour le Marquis , cette
difcrétion dut être pour elle & pénible &
douloureufe. Cette Elifabeth , qui n'oloit
cacher une feule de fes penfées à fon Amant ,
qui portoit pour ainfi dire , fon coeur
dans les yeux , fur fes lèvres , demeuroit
fur ce point tout- à- fait impénétrable .
ce mot >
Cette réferve cette fidélité méritoient
d'autant plus , que la Princeffe , foit capriçe
, foit bizarrerie , foit jaloufie , lui avoit
confié fon amour fans lui faire connoître
celui qui en étoit l'objet. Les fervices
qu'elle recevoit d'elle , n'étoient pas incompatibles
avec cette demi- confidence .
Elifabeth ne faifoit que recevoir & renvoyer
des billets doux , qui étoient donnés
& reçus par des mains inconnues & fidelles.
Souvent fon miniftère fe bornoit au fein de
remettre les Lettres dans un endroit convenu
& caché d'une galerie dérobée
d'aller y prendre la réponfe. Quand elle
, &
DE FRANCE.
avoit quelques démarches à faire hors du
Palais , les chofes étoient arrangées de ma- .
nière qu'elle ne voyoit pas le Comte :
cette réſerve injuricufe eût indifpofé toute
autre qu'Elifabeth ; mais Elifabeth ne favoit
qu'aimer la Princeffe & lui obéir.
Cependant , malgré toutes les précautions
qu'on avoit prifes , on commençoit à avoir
quelques foupçons fur les amours de la
Princeffe. C'étoient des foupçons vagues ,
incertains , qui ne décèlent point la verité ,
mais qui donnent l'envie de la découvrir.
On fait qu'il n'y a pas loin de l'un à l'autre ;
& la fidelle Elifabeth commença à trembler
plus férieufement pour ſa Maitreffe . Elle
communiqua fes craintes qu'on trouva
peu fondées ; cependant on promit d'agir
avec plus de circonfpection. On commença
bien à tenir parole ; mais la gêne qu'on s'impofa
ne faifoit qu'irriter le defir de s'en
délivrer.
>
Bientôt les foupçons qui avoient couru
fur cette intrigue devinrent plus directs ;
& même Elifabeth apprit qu'elle commençoit
à être compromife. Cette nouvelle
l'affligea , mais ne changea rien à
fes difpofitions ; & dans les nouvelles
craintes qu'elle témoigna , elle ne parla point
de fon propre danger , elle n'eroit occupée
que des intérêts de fa Maîtreffe . Son zèle
alloit même quelquefois jufqu'à l'indifcrétion
, & pouvoit devenir dangereux pour
elle. Elle combattoit la Princeffe avec cette
A vj
1.2 MERCURE
éloquence du coeur qui , en pareil cas , devient
fouvent criminelle quand elle ne triom- ,
phe point. Un jour , fur tout , après un entretien
fort animé , elle ofa quitter la Princeffe
, en lui difant de ne plus compter fur
fes foins.
Cette vivacité , qui ne prouvoit que
l'excès de fon attachement , ne lui attira
point la difgrâce de la Princeffe , mais ne la
rendit pas plus raifonnable. Que dis - je ? par
un aveuglement que la paffion feule peut
faire excufer , elle fembla s'obferver
moins de jour en jour. Un matin , elle va
trouver elle même Elifabeth , dont l'appartement
étoit voifin du fien , & lui dit en
entrant qu'elle vient lui demander une preu
ve de fon amitié . Madame , lui répond Élifabeth
avec le ton du fentiment , je me croyois
plus avancée auprès de vous. La Princeffe
n'avoit ni le temps , ni la raifon néceffaires
pour répondre à ce reproche . Toute entière
à fa paffion , elle ne voyoit , n'entendoit
rien de ce qui lui étoit étranger. Elle vouloit
voir fon Amant dès le foir même , &
ne le pouvant ce jour- là qu'en le recevant
chez elle , elle venoit prier Élifabeth de
l'y introduire. Cetté réfolution jeta l'effroi
dans ce coeur fenfible. Elifabeth dit à la
Princeffe qu'elle cosroit à fa perte ; & elle
ofe ajouter qu'elle n'en fera pas la complice
. & l'inftrument . Il le faut , interrompit la
Princeffe ; il faut m'ebéir. J'ai des motifs
particuliers & très- preflans. Elle ajouta que

DE FRANCE 13
fon Amant étoit averti ; qu'il fe rendroit ,
fans être vu , dans une pièce qu'elle lui
avoir indiquée ; & qu'il s'attendoit à être
introduit chez elle par une perfonne de confiance.
Il ne falloit pour cela qu'une clef qui
étoit au pouvoir de la Princeffe.
On voit que la néceffité avoit augmenté fa
confiance, puifque , par le fervice qu'elle exigeoit,
elle confentoit à lui faire connoître fon
Amant. Mais Elifabeth , conftante dans fon
refus , lui dit qu'elle auroit le courage de lui
défobéir. Il y va de la vie , s'écrie la Princeffe
du ton le plus effrayant ; il faut me fatif
faire ou m'ôter le jour. Et lui préfentane
un piftolet avec la clef dont je viens de
parler prends , lui dit - elle , choifis , & décide
de mon fort. La tendre Elifabeth , épouvantée
de ce qu'elle voit & de ce qu'elle.
entend , prend la clef fans répondre un mot ,
& verfe un torrent de larmes . L'infortunée !
elle avoit raifon de s'affliger ; mais c'eft
pour elle feule qu'elle auroit dû craindre ,
car le réfultat de la démarche qu'elle alloit
faire , & qui lui coûtoit tant , ne devoit
pas être funefte à la Princeffe mais à
elle- même.
,
Un hafard des plus malheureux voulut
qu'il furvint au Comte , après avoir reçu
le rendez- vous de la Princeffe , un événement
qui l'empêcha de s'y trouver . Affuré
fans doute de ne pas lui déplaire ( peut être
même le lui avoit elle déjà permis ) , il prit
le parti d'envoyer à fa place un ami intime ,
.
14 MERCURE
qu'il avoit été forcé de mettre dans fon fecret
, & qu'il chargea de l'excufer fur fon
abſence.
Le foir étant arrivé , Elifabeth prend
la clef que la Princeffe lui a remife , s'arme
d'une lanterne fourde , & fe rend au lieu
indiqué. Elle ouvre la porte où elle doit
trouver le Comte , qu'elle eft chargée d'introduire
chez la Princeffe. La porte à peine
Ouverte la lumière de fa lanterne tombe
fur la figure da Cavalier qui étoit déjà
arrivé , & lui fait voir , qui ? le Marquis ,-
fon Amant. En effet , c'étoit lui - même qui
fe trouvoit l'ami & le confident du Comte.
>

On fe fouvient . fans- doute qu'Elifabeth
ne connoiffoit point l'Amant de la Princeffe.
La vue du Marquis fut un coup de
foudre pour elle. Son imagination trompée
ne lui permet de voir dans la Princeffe qu'une
rivale , & dans le Marquis qu'un Amant infidèle
, un parjure fubornear. Sur le champ
cile jette un cri & prend la fuite , fans
prononcer une parole, Il ne lui reftoit que
la force dont elle avoit befoin pour arriver
à fon appartement. Le Marquis , quoique
dans l'obfcurité , fut affez adroit ou affez
heureux pour la fuivre affez loin , & il parvint,
non pas jufqu'à Elifabeth , mais juſqu'à
la Princeffe , qui ne fut pas peu furprife de
fon arrivée. Il lui fit les excufes du Comte ;
mais elle parut fi affligée du contretems , qu'il
ne juge pas à propos de lui raconter ce qui
venoit de lui arriver. li fe retira , fins que
DE FRANCE.
la Princeffe , abforbée dans fa triste rêverie
parût y faire attention ; & il reprit du mieux
qu'il put le chemin par où il étoit arrivé.
Quelle trifte , quelle horrible nuit dut
pafler Elifabeth ! Victime d'une perfidie fans
exemple ( car elle ne doutoit pas un inftant
que fon Amant ne fût coupable ) , combien
un coeur auffi fenfible devoit être déchiré !
Le lendemain , mandée par la Princeffe , elle
parut devant elle dans le défordre de la
douleur & du défeſpoir. Son abattement
& la pâleur de fon vifage témoignoient ce
qu'elle avoit fouffert & ce qu'elle fouffroit
encore. La Princeffe , malgré fes propres
ennuis , ne put s'empêcher de voir que quelque
grand chagrin avoit frappé la fidelle
Élifabeth; elle lui demanda ce qui avoit pu
le caufer. Elifabeth , qui avoit réfolu de les
cacher , lui dir qu'elle n'en avoit point ; mais
elle lui dit qu'elle n'avoit pas de chagrin ,
du ton d'une perfonne au defefpoir . La Princeffe
infifte ; elle lui ordonne de lui raconter
quel malheur lui eft furvenu. Le plus grand
de tous , s'écrie Elifabeth avec une voix interrompue
par les fanglots ; je meurs, & c'eft
par vous , par vous que j'ai tant aimée.
Comment Expliquez vous. Le malheur
que je viens d'apprendre , reprit Élifabeth ,
le mal que vous m'avez fait , vous ne pouvez
plus le réparer . J'aimois comme vous , &
je me croyois aimée. Mais mon malheur veut
que vous ayez donné votre coeur à celui qui
poffedoit le micn. Vous m'avez enlevé ce
16 MERCURE
qui m'étoit plus cher que la vie. C'eſt vous
qu'il aime , c'eft moi qu'il trahit . Je lui pardonnerois
de vous aimer ; mais fes parjures ,
fes perfidies ! ...... La malheureuſe Élifabeth
n'eut pas la force d'aller plus loin ; la voix
fut étouffée par fa douleur , qui ne s'exprima
plus que par fes larmes.
Vous vous imaginez , fans doute , que la
Princeffe eut pitié des maux qu'elle croyoit
Ini avoir caufés ; qu'elle s'efforça d'adoucir
fes chagrins Non ; l'intérêt mal entendu
de fon amour lui fait oublier tous les bienfaits
de l'amitié ; fon orgueil s'offenfe de
trouver une rivale ; & fa jalousie même en
conçoit des craintes injurieufes. Ses fentimens
fe manifeftèrent malgré elle ; quoiqu'elle
s'efforçât de les déguifer , le ton fec & froid
dont elle confola Elifabeth , révéla le fecret de
fon coeur. La trifte Élifabeth crut avoir perdu
à la fois tout ce qu'elle avoit aimé ; elle fe retira
toute en pleurs ; & , rentrée dans fon appartement
, fes réflexions ne firent qu'enfoncer
plus avant dans fon coeur le trait dont
il étoit déchiré. Tout ce qui eft autour
d'elle , le lien même qu'elle habite , iui
devient odieux. Elle veut échapper aux fouvenirs
douloureux qui la pourfuivent , qui
l'attendent par-tout. Elle croit s'y fouftraire
par la fuite !.... Que dis je ? Elle ne cherche
point à guérir de fes maux ; elle n'y prétend
point ; ma vie lui eft déformais
inutile , puifqu'elle n'a plus rien à aimer.
Se croyant à la fois victime de l'amour &
DE FRANCE 17

de l'amitié , elle ne cherche point à déco
ber leur proie ; eile ne veut que fuir loin
du monde , & finir les triftes jours. Il eût
été plus fage , fans doute , & plus heureux
pour elle , de s'expliquer avec fen Amant ;
mais le parti le plus raifonnable eft rarement
celui que prend l'amour , quand il fe
croit offenfe ; & la malheureuſe Éliſabeth,
fans avertir perfonne , s'échappa dès le jour
même , fortit du Palais , & s'éloigna pour
fuivre le chemin que le hafard , ou fon défefpoir
lui indiqueroit .
171
L'erreur de la Princeffe ne devoit pas
durer longtemps ; mais je crois que le
Lecteur, qui s'en doute , ainfi que moi ,
s'intéreffe bien moins à fon fort qu'à celui
d'Élifabeth , & qu'il eft peu impatient d'en
être inftruit. Difons néanmoins , en deux
mots qu'elle ne tarda pas à deorouer
cette aventure. Elle eut le mot de cette funefte
énigme ; mais , hélas ! c'étoit trop tard
pour Elifabeth , & pour le Marquis , que la
nouvelle de cette fuite inattendue jeta dans
la plus profonde douleur. Il courut par
tout , & il courut en vain. Fatigué de fes.
efforts inutiles , le défefpoir le ramena chez
lui , & le chagrin l'en fit fortir encore pour,
de nouvelles recherches , qui ne furent pas
plus heureuſes.
Il étoit difficile en effet de deviner le parti
qu'avoit pris Élifabeth . Dans fa fuite précipitée
, elle n'avoit rien emporté avec elle
pour fon exiſtence à venir , parce que l'ave18
MERCURE
nir n'exifte point pour l'excès de la douleur.
Elle fe défit de quelques effets de prix qui:
fe trouvoient fur elle par hafard , & elle en
donna la fomme entière pour des haillons
ruftiques , dont elle s'habilla. Ses charmes ,
dont les étoffes les plus riches avoient jufqu'alors
formé la parure , étoient cachés fous
la laine la plus groffière ; ces pieds delicats ,
qui n'avoient guère marché que fur des tapis
moelleux ou fur le marbre des Palais ,
Furent blelés par les épines des champs.
où elle promena fa douleur. Elle fe retira
dans un trifte hameau , fe préfenta chez un
Paylan , & lui demanda un mauvais lit , de
la paille même, fi l'on vouloit ,pour quelqu'ar
gent qui étoit dans fa bourfe. On lui offrit ,
pour repofer fes membres délicars , un lit fort
dur, qu'elle accepta fans regret. Elle n'y cherunoit
point je repos ; elle ne vouloit qu'y attendrela
mort ; & , pour y arriver plus vîte ,
elle avoit réfolu de ne prendre plus aucune
nourriture. En effet , elle refufa obftinément
tout ce qu'on lui offrit. Ses refus , malgré la
douleur , étoient mêlés d'une douceur aimable
qui lui gagna bientôt le coeur de tous
ceux qui l'approchoient. Mais on ne tarda
pas à s'appercevoir qu'elle étoit en proie à
une profonde trifteffe . Elle parloit peu ,
favoit éluder les queftions qu'on lui faifoir ;
la furpriſe du pay fan & de fa famille augmen
toit à chaque inftant.
Cependant , plus d'un jour s'étant paffé
ainfi , fes forces commencèrent à l'abanDE
FRANCE. 19
donner , & l'on craignit pour les jours.
On la prioit en pleurant de vouloir bien
prendre quelque nourriture ; mais la manière
dont elle s'en defendoit leur infpiroit
un fentiment qu'ils ne pouvoient dé
finir , & qui , fans calmer leur inquiétude ,
leur ôtoit la force de la contrailer plus
long- temps.
Un hafard vint augmenter leur embarras.
Quelques reftes de fon ancienne parure firent
foupçonner qu'elle n'etoit pas née fous les.
habits qu'elle portoit ; & ces bonnes gens ,
qui craignoient d'ailleurs de la voir expirer ,
crurent devoir informer le Curé du lieu de
cette étrange aventure. Le Curé , après, les.
avoir interrogés un moment , fe rendit auprès
du lit de la malade , & lui tint des difcours
qu'autorifoit fon ministère. Il lui dit
tout ce que la morale chrétionne Ini fi.
fur la funefte réfolution où elle fembloit
être de finir fes jours volontairement , lui
rappela que le fuicide étoit un crime envers
l'Etre Suprême, Élifabeth n'oppofa point à
fes pieux difcours le langage d'un efprit
fort; mais le Curé vir bien qu'elle avoit
formé un projet dont il feroit difficile de la
diffuader ; il vit bien que fa raifon étoit maitrifée
par quelque grand chagrin ; & en blâmant
fa réfolution , il s'attendriffoit fur fen
fort. L'âme douce & candide d'Elifabeth ,
malgré fon défefpoir , fe peignoit encore fur
fa phyfionomie. Ce bon Pafteur crut devoir
employer fes premiers foins à la confoler
20 MERCURE
1
pour obtenir la confiance ; mais la froide
obftination d'Elifabeth , qui le remercion
avec bonté de fes foins inutiles , lui ôtoir
prefque tout efpoir de réuffir. Elle perfif-.
toit toujours à fe taire & à refufer toute efpèce
d'aliment.
Enfin , elle n'avoit prefque plus la force
de parler ; fes jambes n'auroient pu la fou- .
tenir , & elle tomboit dans de fréquentes
foibleffes qu'on ne faifoit ceffer que malgré
elle. Que vous êtes cruels , difcit elle en reprenant
fes efprits ! Le fon de fa voix , fes
yeux , où fembloient fe réunir la douleur &
la fenfibilité , alloient à l'âme de tous ceuxqui
l'environnoient. On n'ofoit lui rien dire ,
& l'on pleuroit.
A chaque inftant on revenoit la fupplier
de confentir à vivre , de prendre quelque
nourriture. Elle paroiffoit touchée de leurs
foins affectueux : elle leur rendoit graces ;
mais elle avoit prononcé fon propre arrêt ;
Elle vouloit mourir , & mourir inconnue.-
Le Marquis ne fortoit plus de fa mémoire
ni de fon coeur : elle le voyoit infidèle &
elle l'aimoit toujours. Elle n'avoit connu que
l'alternative de mourir ou de vivre pour lui ;
fon fort étoit décidé.
Mais foit par hafard , foit qu'elle eût efpéré
jouir quelquefois de fa vue fans être
reconnue fous fa parure nouvelle , le village
où elle s'étoit retirée étoir dans une des terres
de fon Amant. Il n'y avoit point paru depuis
la fuite d'Elifabeth ; & il n'étoit pas naturel
DE FRANCE. 21
qu'il vint la chercher là . Mais le Curé , qui
étoit un Eccléfiaftique éclairé & un homme aimable
, écrivoit quelquefois à fon Seigneur ,
qui avoit pour lui beaucoup d'eftime & d'amitié.
Dans une de fes Lettres , il lui raconta
l'hiftoire d'une jeune inconnue arrivée dans
le village , & qui excitoit tout - à - la - fois la
pitié & l'admiration . Ce peu de mots fuffifoit
pour réveiller les foupçons & les efpérances
du Marquis ; & il alloit partir fur le
champ , quand un homme envoyé tout exprès
, lui apporta une feconde Lettre du
fon Curé. Voici à quelle occafion elle étoit
écrite.
On laiffoit quelquefois feule Élifabeth ,
parce qu'elle le demandoit , & qu'on n'oſoit
rien lui refufer. Elle s'étoit fait donner de
l'encre & du papier. Dans un de fes momens
de défaillance , on avoit furpris par
hafard un billet qu'elle n'avoit pas achevé
d'écrire , fans date de lien , ni de temps ,
qu'elle adreffoitau Marquis , & qu'elle vouloit
faire mettre à la pofte avant d'expirer.
Dans ce billet , elle annonçoit fa mort à fon
Amant, A travers les reproches qu'elle lui
adreffoit , on retrouvoit le langage de l'amour
le plus tendre. « C'eft par vous que
je meurs , lui difoit-elle ; & je n'en veux »
و د
39
"
"
tirer d'autre vengeance , que de vous
laiffer ignorer l'afyle où ma cendre va
repoler. J'aurois pu vivre , fi vous l'aviez
voulu , la plus heureufe des amantes ;
je meurs la plus infortunée de toutes les
$22
MERCURE
» femtnes. La vie m'étoit chère ; je me
croyois aimée de vous. Vous m'ôtez mon
» erreur ; je quitte la vie. » Elle terminoit fa
Lettre par des plaintes bien moins amères
que touchantes , & qui prouvoient que fon
dernier foupir feroit encore pour fon amant.
Le Marquis , dans cette Lettre , reconnut
la main , & fur-tout l'âme d'Élifabeth . Partagé
entre la joie de la retrouver & la crainte
de la reperdre pour toujours , il ne reſpire qu'à
peine ; fon impatience eft un tourment pour
lui ; fes ordres , fa préfence hâtent tout pour
fon départ ; on court , on vole ; & il fe plaint
de la lenteur du voyage. Enfin il arrive au-
* près d'Éliſabeth ; il la trouve mourante ; que
dis je ? elle étoit tombée dans une foibleffe
qui faifoit craindre qu'elle n'eût rendu le
dernier foupir. Qu'on fe figure la cruelle.
fituation du Marquis. Il retrouve une maîtreffe
adorée , & il la retrouve dans les bras
de la mort . Il l'appelle ; il fe penche vers
elle comme pour l'animer de fon âme : Éli-
' fabeth n'eft donc plus , puifqu'elle n'entend
plus la voix de fon amant . Enfin fa paupière
s'entrouvre ; elle a recouvré fes fens ; les yeux
fe promènent autour d'elle . Quel nouvel objer
s'offre à fes regards ? Son amant à genoux
, à côté de fon lit , les yeux inondés
de larmes , & tenant dans fes mains un breu.
vage reftaurant qu'il lui offre en tremblant ,
& qu'il la conjure de prendre au nom de
l'amour le plus tendre & le plus fidèle . A
fon afpect Elifabeth demeure muette de
DE FRANCE. 23
furprife. Le Marquis en deux mots lui dit
qu'elle a été la victime d'une méprife ; &
entreprend une juftification que fa prefence
avoit déjà bien avancée. La tendre Élifabeth
étend fon foible bras fans lui répondre ,
prend le breuvage & le boit en regardant
fon amant. C'étoit lui prononcer fon pardon
d'une manière bien expreffive. Le defir de
vivre , que cette action témoignoir , étoit un
ferment d'amour. Le Marquis ne tarda pas à
l'interprêter ainfi. Élifabeth enfin lui fit entendre
le fon de cette voix qui avoit fi fou
vent pénétré jufqu'à fon coeur. Il n'eut pas
de peine à la décider à prendre des alimens
qui lui rendirent bientôt les forces ; mais
l'amour , le bonheur qu'elle refpiroit lui fut
bien plus falutaire quetous les mets qu'on lui
offrit . Elle reprit en peu de temps fa fanté
& tous fes charmes , & fur tout la tendreffe
pour le Marquis. Il la ramena à la ville; &
un heureux hymenée combla les voeux de ces
deux amans. Le Comte qu'aimoit la Princeffe
, mourut prefqu'en même tems ; la
Princeffe le pleura beaucoup , l'oublia bien
vite. Ainfi Elifabeth & la Princeffe vécurent
heureufes , la première par l'amour , la
feconde par l'indifference , qui la rendit
plus docile aux ordres paternels , & qui lui
valut dans la fuite un trône. Là , on dit
qu'elle ne regretta point le rang de ſujette
que lui auroit donné l'Amour.
( Par M. Imbert. )
24
MERCURE
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogrypke du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Angleterre ;
celui de l'Enigme eft la Neige ; celui du Logogryphe
eft Olivier ( que Minerve fit fortir
d'un coup de lance ) , où l'on trouve olive ,
vol, Lévi, Livre , Livie, vie , oeil, lire ou viole.
CHARA D´E.
MONNOTE , étoffe , inftrament de cuiſine ;
Voilà mes deux premiers , voilà mon tout , devine.
ÉNIGM E.
UN Chevalier , un Duc , un Roi
Ont rehauffé mon existence ,
Moins par leur rang & leur naiffance
Que par .... Chut , ma Mufe , tais- toi ;
Tu finireis par en trop dire ;
Je fuis moi quand je prends la lyre ,
Je m'étends fur tous les objets ,
Et je paffe des cabinets
Aux boudoirs ainfi qu'aux toilettes;
De toi je puis être bien près ,
Regarde un peu fut tes tablettes.
LOGOGRYPH E.
JE fuis , Lecteur , ce que redoute
Celui de l'Enigme plus haut ,
A qui
DE FRANCE. 25
.
A qui peut convenir le mot ;
Je fuis pourtant, fans aucun doute ,
le plus il veut avoir ; Ce que
Je voudrois
par reconnoiffance ,
Lui témoigner de l'indulgence ;
Mais il faut faire fon devoir.
Pour aller à ma connoiffance ,
On fe fert de divers fentiers :
Pour peu qu'on ait la complaisance
D'arranger autrement mes pieds.
Leur nombre , c'eſt trois avec quatre ,
Et je ne puis rien en rabattre.
Comme il faut , fache les placer :
Tu verras & que je te donne ,
Les deux endroits d'une perfonne
Qui peuvent le moins s'embraffer ;
Au moins deux notes de mufique ;
Cinq mots , plus ou moins , en latin ,
Que pour n'être long je n'explique ;
Ce qu'il faut que foit un baffin
Pour conferver claire ſon onde ;
Du Juge Souverain du monde ,
Le titre qu'on veut obtenir ;
Ce qu'en revanche il faut offrir ;
Le but d'une bruyante chaſſe ,
Communément fort incertain ;
que l'on peut mettre à la place
Du mot hauffer & du motgain ;
Que fais je ? Un mal preſqu'incutable ,
N°. , 3 Janvier 1784.
Ce
B
26 MERCURE
Et dont l'épithète eft malin ,
Qu'autrefois Job reçut du diable ;
En outre , un organe divin ;
En livres ce qui pourroit rendre
Trois pour un au même moment .
C'en eft affez affurément ;
Mais pour te faire mieux comprendre ,
Lis encor le commencement ,
Si tu fais ne pas te méprendre
Sans ton efprit alambiquer ;
En deux mots tu pourras apprendre
Celui qu'il s'agit d'expliquer.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LA Nature confidérée dans plufieurs de fes
Opérations , ou Mémoires & Obfervations
fur diverfes Parties de l'Hiftoire Naturelle ,
avec la Minéralogie de l'Orléanois , par
M. Defay , Membre de la Société Royale
des Sciences de Montpellier , &c. A Paris ,
rue & hôtel Serpente, & chez Nyon aîné
Libraire , rue du Jardinet ; de l'Imprimerie
de Couret de Villeneuve , Imprimeur
du Roi à Orléans , Vol. in 8 ° . Prix ,
3 liv . broché.
SI la Phyfique & l'Hiftoire Naturelle ont
fait depuis quelques années des progrès fi
DE FRANCE 27
rapides , n'en cherchons la caufe que dans
la manière avec laquelle ces Sciences font
cultivées. Les anciens attribuoient à la Na-,
ture des merveilles qui n'exiftoient que dans
leur imagination , & que l'obfervation démentoit
à chaque inftant. Les modernes ,
plus réſervés , n'ont parlé que d'après l'expérience.
L'Académie des Sciences a fur tout
donné , dès fon inftitution , l'exemple de
traiter la Phyfique par les faits. Telle eft la ,
loi que cette favante Compagnie s'eft im- ,
polée jufqu'à préfent. En adoptant les bonnes
obfervations de faits vûs avec exactitude
& plus d'une fois , elle s'eft abftenue d'adopter
les conféquences qui n'avoient pas avec
eux une liaifon néceffaire. Aufli ne voyonsnous
point de fyftême bâti dans les Mémoires
de l'Académie , mais des obfervations fidelles ,
bien détaillées , & feulement accompagnées
de vûes ou conjectures. On en a fait un reproche
à ces Savans , qui ont mieux aimé
l'entendre que d'affoiblir leur réputation
par plus de hardieffe , & d'avoir la confufion
d'être justement critiqués .
M. Defay n'a pu mieux faire que de fuivre
de fi bons modèles ; & perfuadé que nos
connoiffances fout encore trop bornées pour
ofer pénétrer les myftères de la Nature , il
s'eft donné bien de garde de créer des fyftêmes.
Son Ouvrage eft une fuite de Mémoires
& d'Obſervations qui forment deux
parties ; une troisième eft deftinée à la minéralogie
de l'Orléanois , qui n'avoit point en-
Bij
28.
MERCURE
core été traitée. Tous ces objets étant indépendans
les uns des autres , ne font pas luiceptibles
d'une analyſe fuivie. Aufſi nous
contenterons- nous d'en tranfcrire quelques
morceaux. Il est question dans le douzième-
Mémoire d'un bouvreuil qui devint noir , &
perdit la voix. L'Auteur en attribue la cauſe:
à la privation des femelles & à la nourriture
habituelle de l'oifeau . « Le bouvreuil
eft d'un naturel fenfible & tendre ; dans fa
captivité , il répond par un accent plaintif
aux oifeaux qui fe trouvent dans fon voifinage
, & fur tout à ceux de fon eſpèce. Ces
accens font fur tout plus fréquens dans le
temps de l'accouplement. Il annonce alors
le befoin de jouir , en fe tapiffant fur le bâ--
ton on contre la planche de fa cage , la tête
un peu élevée , & dirigée vers ceux qui lefoignent.
Cette pofture fuppliante donne à
cet aimable oifeau un air tout- à - fait inté
reffant. J'en ai élevé un qui , chaque printémps
, renouveloit ces petites fcènes de
tendrelle qui étoient le prélude à une mélancolie
de quelques mois , occafionnée par laprivation
d'une compagne , Combien de fois
alors me fais-je . reproché de tenir captif un
être que la voix attrayante de la Nature invitoit
aux plus douces jouiffances ! mais dans
fon égoïfme cruel , l'homme facrifie à fon
plaifir ou à fes caprices , les efpèces même
les plus innocentes ; créé pour être le Souverain
de la Nature , il en est devenu le
tyran le plus odieux . La privation d'une feDE
FRANCE. 29
melle caufa probablement dans le bouvreuil
l'altération des fluides contenus dans les or
ganes de la génération ; je le préfume , parce
qu'il ne chanta plus , & l'on fait que les
rapports entre ces organes & ceux de la voix
font très- intimes , on en a fur tout la preuve
dans ces êtres équivoques que la jalouſie
orientale a privés de la faculté de fe reproduire
, & dans les jeunes perfonnes de l'un
de l'autre fexe , dont le fon de la voix
éprouve un changement notable au moment
de la puberté. A l'égard du changement de
couleur , il paroît dû à la nourriture ordinaire
de l'oifeau , compofee en partie de
bifcuit & de chenevis , alimens très- échauf
fans; qualité que cette nourriture ne peut
avoir qu'à raifon du phlogistique qu'elle
contient & plus le bouvreuil en a été
chargé , plus il a dû noircir, car le noir eft
la couleur des corps qui contiennent beaucoup
de principes inflammables , tels , par
-exemple , que les charbons , la fuie , &c. J'ai
dans une note , qu'un oifeau qu'on avoit uniquement
noutti de graine de chanvre , étoit
devenu abfolument noir. Le noir , dit M. le
Franca de Berkey , ( Hift. Nat, & Civile de
la Holl. ) eft la couleur primitive & principale
des chevaux Hollandois , mais les dif
férens pacages influent plus ou moins fur
cette couleur. Ceux qui paiffent dans les
prairies les plus riches , font très noirs , tandis
que ceux qu'on nourrit dans les terres
élevées , sèches & fablonneufes , font d'un
Bij
130 MERCURE
.
-noir plus fauve , tirant fur l'alézan . Je crois
pouvoir conclure que c'eft au phlogistique
de ces riches prairies que les chevaux Hollandois
doivent leur couleur noire éclatante ,
comme le bouvreuil , qui fait le fujet de ce
Mémoire , a dû fa métamorphofe au phlogiftique
contenu dans les fubftances qui for
moient la plus grande partie de la nourriture
habituelle. »
Dans le dix feptième Mémoire , l'Auteur
parle d'une fubftance fongueufe qui fe reproduit
conftamment fur la furface intérieure
de la trappe d'un caveau. Il a obfervé ,
& il conferve dans tous les états cette production
qui a beaucoup de rapport avec
l'agaric de chêne. Il entre fur la fermentation
dans des dérails qui ne font pas fufceptibles
d'analyfe , & qu'il faut lire dans l'Ouvrage
même.
M. Defay a employé le mot capillarité
qu'il a trouvé expreffif & fonore ; j'ai francifé
ce mot dans la defcription du chronyomètre
, que j'ai traduite de l'Italien du
Chevalier Landriani , inférée dans le Journal
de Phyfique , Avril 1783 , pour exprimer le
plus petit diamètre pollible d'an tube ou
d'un fyphon.
L'Auteur a traité la Minéralogie de l'Or
léanois par Élections. Il eft le premier qui
ait entrepris ce travail. Lés Savans en cette
partie doivent lui favoir gré de l'exactitude
de fes recherches , & l'on verra , par une
lecture fuivie de fon Ouvrage , qu'il fait vaDE
FRANCE. 31
rier fon ftyle fuivant la différence des objets
qu'il veut peindre.
Cet Article eft de M. Couret de Villeneuve ,
Imprimeur du Roi à Orléans . )
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
Il y a eu Concert Spirituel la veille & le
jour de Noël. Nous ne nous étendrons point
fur le mérite des morceaux déjà connus qu'on
y a cxécutés , tels que le Chrifte Redemptor
de M. Goffec , fon Te Deum toujours fort
applandi en général , & dont quelques verfers
produifent un effet étonnant ; fon Ordtoire
de la Nativité , dont le fuccès le renouvelle
chaque année , & dont l'idée charmante
d'un choeur célefte placé à la voûte ,
produit toujours la fenfation la plus agréable
, fur tout quand il eft exécuté comme il
l'a été au dernier Concert ; nous ne parlerons
pas non plus des talens qu'on eft dans
l'habitude d'y applaudir , tels que ceux de
Meldames Saint- Huberty , Burer , Méliancourt
, MM. Laïs , Chéron , Rouffeau , Mur. -
geon , de M. Monnini , qui s'eft fait applaudir
dans le chant & fur la mandoline , de
M. Michel , qui a joué de la clarinette avec
fa fupériorité ordinaire , & de M. Duport ,
BIV
32 MERCURE
qui a trouvé fur le violoncelle l'art difficile
& rare de joindre toute l'expreffion de l'âme
à la plus parfaite exécution . Nous avons dejà
rendu compte du grand fuccès qu'a eu dernièrement
M. Guérillot fur le violon. Celui
qu'il a obtenu le jour de Noël a été plus
grand encore , & peut être plus mérité ; avec
la même sûreté , la même précifion , la même
jutelle, il a montré plus de grâces , plus de
charines , fur- tout dans l'adagio. Sa manière
eft , comme nous l'avons déjà obfervé
Très fage , il ne fe permet que ce qu'il eft sûr
d'exécuter parfaitement. Les juftes éloges
que nous lui devons ne nous empêcheront
pas d'en donner à M. Michaur , jeune Artifte
qui s'eft fait entendre la veille. Il a beaucoup
de jufteffe , une qualité de fon gracieufe , &
mérite les plus grands encouragemens. On a
exécuté une fymphonie de M. Janfon l'aîné ,
remplie de traits agréables , & un trio de
M. Gibert , fur paroles Italiennes , qui a paru
faire plaifir.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Na ON a dû appercevoir , dans notre article
du Mercure dernier , qu'il y avoit une lacune
dans l'analyfe que nous avons faite du fecond
Acte de Didon , Scène par Scène ; on y a
paffé du grand choeur de la Scène fixième au
dernier chaur , Aux armes , aux armes ; ce
qui regarde la Scène feptième a été omis par
DF FRANCE
33
ane inattention de Copifte. Comme cette
Scène eft la plus intéreffante de l'Acte , nous
replacerons ici ce que nous en avions écrit .
L'inquiétude de Didon ,, en appercevant
le trouble & l'embarras d'Enee , à la fin de
Ja Scène fixième , & le mouvement précipité
avec lequel elle s'empreffe de renvoyer tout
le monde pour avoir une explication avec
lui , préparent très heureufement le grand
intérêt de la Scène fuivante. Le couplet de
Didon : Ah! fi l'erreur d'un fonge, &c.
très- bien écrit par le Poëte , & très bien
exprimé par le récitatif , eft parfaitement
rendu par l'Actrice..
·
·
Que dirons nous du grand trio entre
Didon , Elife & Enée ! c'eft un morceau
qui a été conftamment applaudi , parce que
l'effet en eft feduifant , & cenfuré par beaucoup
de gens de goûr , parce que les vraifemblances
dramatiques y font trop facrifiées
aux formes musicales & à des combinaiſons
d'harmonie. Il feroit trop févère de l'examiner
relativement à la vérité du dialogue & à la
marche de l'action . Les Auteurs n'ont voulu
faire qu'un trio dans la forme Italienne , &
ils ont très bien fait ce qu'ils ont voulu faire.
Nous regrettons feulement que des hommes
fupérieurs , au lieu de rapprocher la mufique
théâtrale des règles générales de convenance
qui fixent le bon goût dans tous les
Arts , autorilent par leur exemple ces fauffes
beautés que la routine & l'ignorance des
vrais principes ont établies fur des Théâtres
B v
$4
MERCURE
où l'art musical eſt tout , & l'art dramatique
rien .
A l'égard de la musique , elle eft pleine de
beautés. Le premier motif eft d'un chant
agréable , noble & fenfible ; mais un peu lent
pour la fituation de Didon . Les phraſes d'enfemble
font diftribuées avec beaucoup de
goût ; le mouvement allégro qui fuit ne conferve
pas le même caractère de nobleffe ;
mais au moment où Élife entre en Scène
le chant s'élève , & prend un mouvement &
des accens pathétiques ; dans les répétitions
fur- tout de ce vers de Didon , Laiſſe moi
mourir dans fes bras , il y a fur le mot laiffe
des accens qui vont au coeur. Quel dommage
qu'au milieu de ces phrafes d'un fi
beau chant , & d'une expreffion fi fenfible ,
Foreille foit frappée à plufieurs repriſes
d'un trait d'une chanfon Italienne , trèsbouffonne
& très connue. Mlle Saint-
Huberty ioue toute certe Scène avec une
chaleur & une expreffion étonnante; ce qu'il
peut même y avoir d'exagéré dans fon jea
ne fait qu'ajouter à l'illufion de l'enfemble.
Cette critique auroit befoin d'être plus développée
pour prévenir les chicanes qu'on
pourroit nous faire. On comprendroit mal
nos idées fi l'on en inféroit que nous voulons
affujétir la compofition des duo & des
trio à une vérité dramatique rigoureufe , ce
qui feroit abfurde ; il faudroit pour cela les
profcrire prefque tous , & nous y perdrions
uop. Les Arts ont des vérités de con
DE FRANCE. 31-
vention ; mais dans chaque Art ces vérités
ont des limites qu'on ne peut franchir fans le
corrompre. La mufique feroit le plus frivole
& le dernier de tous les Beaux - Arts , fi l'on
ne pouvoit en obtenir les plus beaux effets
qu'en violant toutes les convenances &
toutes les vraisemblances .
Venons au Ili . Acte. Dans la première
Scène , un récitatif de Didon , très - bien fait ,
annonce le bel air : Hélas ! pour nous il s'expofe
, &c. Le trait qui commence la ritournelle
, & qui règne dans tout le cours de
l'air , eft neuf & piquant . L'expreflion , anfi
vraie que fenfible des deux premiers vers ,
montre comment on peut concilier l'accent
de la déclamation avec la beauté de la mélodie.
Toute la première partie a le mouve
ment & la chaleur que comportoient les
paroles ; & quoique l'expreffion de ce vers,
D'effroije me fens mourir , foit un peu exagérée
, parce que mourir d'effroi n'eft pas
mourir , l'effet en eft beau & touchant.
Nous ne pouvons pas donner les mê
mes éloges à la feconde partie , que nous
trouvons d'un caractère foible & vague. Les
Compofiteurs Italiens négligent fouvent avec
intention la feconde partie d'un air pour
faire briller la première ; mais M. Piccint
n'a pas befoin de cette reffource ; & nous
croyons que les deux derniers vers , fi bien
exprimés par le Poëte : Je ne veux de la victoire
que le retour du vainqueur , demandoient
un accent plus fenfible.
Bvj
36
MERCURE
Le bruit de victoire qui ſuccède à l'air de
Didon , & qui annonce un changement fiimportant
dans la Scène, devroit peut être avoir
un effet plus faillant . La marche triomphale
& le choeur de victoire n'ont pas non plus
affez de caractère pour fauver le refroidiffement
que cet appareil inutile jette dans l'ac
tion au moment où elle devient fi intéteffante.
La Scène troifième entre Didon & Énée
eft de l'intérêt le plus vif & le plus touchant.
La marche du récitatif eft rapide , &
it eft plen de pallages accentués , d'intelligence
& de goût , fur- tout ces vers :
Quel prix de tant d'amour !

Ces bienfaits , dont l'oubli m'auroit été fi doux.
Contre un malheur fi grand j'ai besoin d'ailiftance ,
Ne me laiffez pas fans appui.
Quelques jours que va fuivre un éternel adicu !
Ces endroits , 'fi beureufement rendus , font
regretter que beaucoup d'autres n'ayent pas
été traités avec le même foin . L'air d'Enée ,
vous le fuvez, Dieux que j'attefte , eft
d'un caractère bien vague. La froideur du
Héros a trop influé fur l'imagination du
Compofiteur ; mais la paflion de Didon lui
rend bientôt fa chaleur & fon énergie.
Ah ! prends pitié de ma foibleffe ,
DE FRANCE. 37.
1 Et du défefpoir où je fuis.
Qui confolera mes ennuis ,
Si ta cruauté me délaiſſe ?
J'en mourrai , tu n'en peux douter;
Et cette mort fera fanglante.
Daigne au moins , ah! daigne écouter
Les derniers foupirs d'une amante
Que pourjamais tu vas quitter,
Comment ces vers fi fimples & fi touchans
n'auroient- ils pas infpité à M. Piccini un de
ces chants naturels & fenfibles qui Aattent
l'oreille fans l'étonner , & font pénétrer dou
cement dans l'âme le fentiment dont ils
font l'image: La fimplicité de l'accompagnement
, des notes de Baffe détachées & feparées
par des paufes , des traits de Cor d'une
expreffion mélancolique , tout fert à peindre
le trouble & la douleur qui rempliffent
l'âme de Didon. Nous ne pouvons cependant
diffimuler que l'effet de cet air n'a ja
mais répondu à l'impreffion que nous en
avons reçue ; peut- être le mouvement en
eft -il trop uniforme ; peut- être auffi les
trais de Cor , un peu trop prolongés , y
mettent- ils de la lenteur ; enfin , la répétition
des denx parties de l'air nous paroiffent
vers la fin y répandre de la langueur.
Nous ne nous arrêterons pas far la Scène
de l'apparition d'Anchife; les repréſentations
fucceflives ont confirmé notre obfervation
fur l'emploi de ce moyen; & quoique ce morceau
foit bien mis en mufique , il n'a jamais
38 MERCURE
produit d'autre effet que de rallentir & de
refroidir l'action . Le petit choeur de ces hom
mes & femmes effrayés , qui n'entrent que
pour dire qu'il tonne & pour difparoître ,
eft au moins inutile.
Le retour de Didon ramène fur la Scène
l'intérêt , & toutes les grandes & douces
émotions de la Tragédic. Quel fpectacle plus
touchant que celui d'une femme aimable &
paffionnée , abandonnée par l'amant qu'elle
adore , renonçant à la vie , & occupée de
dérober les apprêts de fa mort à une foeur
chérie cette fituation , exprimée en vers
touchans , embellie par le charme naturel de
la mufique , animée par l'action vraiment
-fublime de l'Actrice , forment un des tableaux
les plus pathétiques qu'il y ait au
Théâtre.
L'arrivée des Prêtres de Pluton eft annoncée
par une ritournelle d'un caractère religieux
& mélancolique , qui diſpoſe l'âme à
la cataſtrophe qui fe prépare . Ces deux vers :
-
Ileft parti , mafoeur. O toi qui me condamnes ,
Ombre de mon époux , ceffe de murmurer.
font rendus par unephraſe de chant très fenfible,
que l'art de l'Actrice rends plus fenfible
encore. Ce motfi fimple & fi touchant , Ma
feur, embraffez moi , eft d'un pathétique auquel
il eft difficile de refufer des larmes . Le
choeur des Prêtres de Pluton eſt d'un chant .
tout à la fois religieux & lugubre ; la fimplicité
des intonations , la pureté de l'har
DE FRANCE
39
monie & le rapprochement de fes parties ;
l'emploi des inftrumens à vent , & le choix
des cordes moyennes , pour éviter l'effet
trop éclatant des fons aigus , tout concourt
à donner à cette compofition un caractère
fombre & fenfible qui porte à la fois dans
l'âme des idées de douleur & de confolation
. Nous n'exprimons qu'imparfaitement
combien nous avons été frappés de cet
effet , qui feroit peut être plus vivement
fenti , fi dans ce moment l'attention n'étoit
pas partagée entre les impreffions de la
mufique & le tableau de l'Actrice, qui , ſur
le bord de la Scène, préfente d'une manière
fublime le recueillement calme du défefpoir
réfigné ; elle ne fort de cette immobi
-lité qu'au moment où les Prêtres demandent
au Dieu de l'oubli de répandre fur elle fes
pavots ; elle lève alors des regards doulou
reux vers le ciel ; & au vers fuivant , qui
des coeurs gémiffans calment les foins péni
bles , on voit par fes mouvemens fon âme
s'agiter , fe troubler davantage , & repouffer
l'espérance que lui offre la prière des Prê
tres. Ce contrafte eft une idée auffi profonde
que vraie , qui fuppofe dans Madame
Saint- Huberti autant d'efprit & de réflexion
que de fenfibilité.
Nous defirerions que Didon , après s'être
percée , ne répétât pas ce vers , mon dernier
foupir eftpour toi ; mais ce que nous defirerions
encore plus , c'eft qu'au moment où
elle fe frappe , les cris de fa foeur, la furpriſe,
MERCURE
la douleur & les gémiffemens de tout ce qui
l'entoure , fullent rendus par une niafique
plus animée , plus expreffive , & dont l'effet
répondît au grand intérêt de cette cataſtrophes
au lieu que le choeur qui termine l'Opéra
ne nous a paru que vif , bruyant & fans
caractère.
Il est temps de terminer ici cette longue
analyfe de la musique de Didon ; fi nous
fomines entrés dans de fi grands détails , ce
n'eſt point par la ridicule prétention de
nous ériger en juges , ou de faire adopter
à perfonne nos opinions ; mais nous
croyons que l'Art ne fera que des progrès
très - lents tant que la plupart des hoinmes
ne porteront au Théâtre Lyrique que leur
inſtinct, & n'en rapporteront que des fenfations
vagues & fugitives. Nous voudrions
faire voir que toute perfonne qui aime la
mufique , qui eft accoutumée à èn entendre,
& qui voudra l'écouter avec attention , pear
fe rendre compte à foi- même des impreffions
qu'elle reçoit , & en analyfer les caufes
fuivant le degré de goût & de lumières que
la Nature & l'étude lui ont donné.
'Quant à la jufteffe de nos obfervations ,
nous les foumettons au jugement des Perfonnes.
impartiales. Nous avons loué avec
abandon ce qui nous a paru beau ; nons
avons toujours critiqué avec réferve ce qui
nous a patu défectueux ; nous n'avons jamais
perdu de vûe non- feulement les égards,
mais même la reconnoiffance qu'on doit
DE FRANCE. 44
aux talens fupérieurs. Nous espérons que
M. Piccini ne verra dans nos critiques que
du zèle pour le progrès de l'Art , & jamais
l'intention de rabaiffer fa gloire & fon fuccès.
Quant à fes admirateurs fanatiques
nous n'attendons d'eux aucune équité ; mais
nous ne pouvons nous inquiéter de leur
injuftice.
COMÉDIE ITALIENNE.
DEPUIS EPUIS que M. de Sauvigny a réduit en
quatre Actes fon Prame Héroïque de Gabrielle
d'Efirées, Les reprefentations de cet
Ouvrage ont un fuccès plus marqué. L'action
ne languit plus comme elle langailfoit vers
le dénouement. Mais peut être pourroit on
aujourd'hui lui faire un autre reproche . Si
l'action étoit lente d'abord , elle eft maintenant
trop preffée. Henri IV paffe fi brufquement
de la refolution d'époufer Gabrielle ,
à celle de fuivre les confeils de Sully , que
l'on ne conçoit quel rès- difficilement une
révolution fi rapide & fi peu naturelle dans
un homme bien amoureux . Au Théâtre , on
aime à voir le cerur d'un Héros en proie à
ces combats intéreffans du devoir contre une
pallion prefque invincible. Ces irréfolutions
qui naiffent tour à tour , & de la raison qui
cherche à éclairer un coeur qui s'égare , &
d'un fentiment impérieux qui repouffe les
efforts de la raifon , éveillent l'inquiétude

42
MERCURE
du Spectateur , excitent ſa curiofité & fixent
fon attention . De là , un intérêt véritable.
Plus le perfonnage a été en proie à des mouvemens
oppofés & violens , plus il lui
en a coûté pour vaincre une paffion qui
maîtrifoit fon âme , & plus il nous paroît
grand , lorfqu'il s'en eft rendu vainqueur.
Telle est la marche que nous aurions
voulu trouver chez Henri , lorfqu'il entre
voit pour la première fois la néceffité de renoncer
à Gabrielle ; mais il falloit , fans
doute pour la fuivre , tout le génie , toute
la délicateffe de goût , toute la jufteſſe de
tat qu'on diftingue dans Racine : & quel
Écrivain peut efperer de pofféder jamais les
qualités qui ont fait de ce grand Homme le
plus admirable de nos Poëtes , & un des premiers
Tragiques de la Scène Françoife ?
Le Vendredi 12 de ce mois , on a donné ,
pour la première fois , Héraclite , ou le
Triomphe de la Beauté , Comédie en un Acte
& en vers.
Heraclite , victime de l'Amour , & dupe
de l'Amitié , a pris l'humanité en haine . Dans
un accès de milantropie , il a quitté la ville ,
& s'eft retiré dans une forêt , où il a conduit
avec lui fon fils Éinile. Le jeune homme ne
connoît encore d'autres mortels que fon
père & un ami de fon père , nommé Thraféas
. Élevé dans la fimplicité & dans l'ignorance
, il ne fait pas même s'il exifte des fem
DE FRANCE. 43.
>
mes. Cependant , Héraclite a fait un fonge ,
& dans ce fonge , une voix lui a déclaré
qu'un Dieu doit bientôt defcendre dans le
bois qu'il a choisi pour aſyle , & le réconcilier
avec les hommies. Émile a rencontré
dans le bois un être célefte, qui lui a infpité le
plus tendre reſpect : il en fait part à fon
père , qui ne doute pas que ce ne foit le
Dieu annoncé par le fonge. Ce prétendu
Dieu n'est pourtant autre chofe que Chloé
fille de Thraféas. Celui ci , dans l'intention
de ramener fon ami à la vérité , profite de
fa crédulité , fait parler fa fille du ton d'un
Oracle , & le force ainfi à abjurer les faux
principes qu'il a adoptés. Héraclite fait
l'aveu de fes torts & de fes erreurs. Alors
Chloé paroît ; Thraféas met fon ami au fait
de la fupercherie . Héraclite revenu de les préventions
, rend grâces à fon ami de l'avoir
éclairé , & unit Émile à Chloé.
Cette bagatelle manque d'intérêt & de
conduite ; il ne faudroit pourtant pas la juger
avec trop de févérité. C'est l'effai d'un
jeune homme. On y trouve de la grâce , de
la facilité , de la négligence ; en un mot ,
tout ce qui annonce un Écrivain peu exercé ;
mais les difpofitions qu'il laiffe entrevoir
méritent des encouragemens. Nous croyons
que le Public a eu raifon de lui en donner ,
& qu'il a droit d'en attendre auffi de ceux
qui prononcent fur les talens & fur les productions
Dramatiques.
A la fin de la première repréſentation de
44
MERCURE
cet Ouvrage , le Public a demandé l'Auteur.
Le rideau s'eft baiffe , malgré les inftinces
de toute la Salle. Alors les cis ont redou
blé , & pendant l'efpace de dix minuttes le
bruit a toujours été en augmentant, fans que le
rideau changeât de place. Enfin il s'eftlevé :
on Acteur eft venn dire qu'on avoit long - tems
she ché l'Auteur en vain; & que fi l'on n'avoit
pas répondu plus tôt aux acclamations du
publique , on s'étoit occupé du foin de le fatisfaire.
Le Parterre n'a pas goûté cette excufe.
En effet , pourquoi tarder fi long-temps.à
répondre à une demande générale ? Comment
ne préfume- t'en pas que le Public impatient
, & qui ignore ce qui fe palle dans
les couliffes , peut accufer les Acteurs de negligence
, pour ne rien dire de plus , & raxer
leur conduite d'indécence ou de dédain ? Il
eft bien plus facile d'arrêter l'exaltation de
quelques jeunes têtes , en les avertiffant ,
fans délai , du defir qu'on a de répondre à
leurs voeux , que de les ramener à la paix &
à la tranquillité , quand on a compromis
leur amour propre . Quels inconvéniens
d'ailleurs peuvent refulter des excès que fe
permet Parterre en tumulte ? Des Comédiens
qui en ont eu fous les yeux plus d'an
exemple , font inexcufables lorique , par une
opiniârreré inconféquente , ils ont prefque
donné lieu à une Scène qui pouvoit , comme
on en connoît quelques unes, devenir inquiésante
, & même fatale à quelques étourdis.
DE FRANCE. , 45
ANNONCES ET NOTICES.
COLLECTION OLLECTION complette des Buvres de J. J.
Rouſſeau , douze Volumes in- 4º ,, ornés de trentehuit
Eftampes & de douze Vignettes. Prix , 10 liv.
le Volume en feuilles , & 1 livre 10 fols chaque
Eftampe, Cette Edition fe trouve à Paris , chez
Bailly, Libraire , rue Saint Honoré .
Pour perfuader que cette Édition eft un monument
élevé à la gloire du génie le plus éloquent de
notre fiècle , il fuffit de nommer les célèbres Artiftes
dont les divers talens ont concouru à l'embel
lir d'une fuperbe Collection d'Eftampes & de
Vignettes. Les Vignettes font deffinées & gravées
par M. Chaffard , fi connu par fes productions ingénienfes.
Les trente- une dernières Eftampes font
deflinées par M. Moreau le jeune , dont la réputation
eft auffi brillante que méritée , & les fept dernières
M. Lebarbier l'aîné , Peintre du Roi , & par
dont le crayon feul produit les plus riches compofitions.
Ces Eftampes font gravées par MM . Martini
, Duclos , Duflos & Simonet , Lemite , de Hon .
rety , Saint - Aubin , Trière , d'Embrun , Romaner,
Halbon & Iagouve.
Comme la Société Typographique a fait au la
Collection des OEuvres de J. J. Rouleau en douze
Volumes in 4. les Éditeurs de l'Edition que nous
annonçons aujourd'hui ont cru devoir avertir que les
douze premiers Volumes de celle de Genève contiennent
beaucoup moins que les leurs , à caufe du
caractère qui eft plus gros & plus espacé , ce qui a
engagé les Libraires de Genève à donner trois
Volumes de Supplément , qui font monter leur Edition
au nombre de quinze Volumes. Les nouveaux
Elitcuts craignant que cette différence ne faffe tort
46
T
MERCURE
à la leur , donnent la Table des Pièces contenues
dans ce Supplément , & ils en concluent que le рец
qu'il renferme de plus eft compofé d'Ouvrages que
n'auroit pas avoué J. J. Rouffeau , ou qui ne font
pas de lui , telles que diverfes réfutations de plufieurs
de fes Ecrits ; ils ont pourtant choifi parmi les
Ouvrages qu'on a publiés pour réfuter dans le temps
J. J. Rouffeau , ce qui leur a paru plus digne de l'attention
du Public : enfin ils ont lieu d'efpérer le
débit d'une Edition qui eft chère à la vérité , mais
qui auroit pû l'être davantage , vû la manière dont
on a cru devoir l'enrichir & la décorer.
SOULIERS & SABOTS Chinois de toutes cou- .
leurs fans coutures pour hommes & pour femmes.
Le fieur Trouffier , Marchand Chapelier , rue
Planche Mibray , déjà avantageufement connu par.
fa nouvelle Fabrique de Chapeaux plus fins quel
caftors , approuvée de l'Académie Royale des .
Sciences & du Confeil du Roi , vient d'inventer une
forte de Souliers & de Sabots Chinois qui font de
même étoffe que fes chapeaux. Cette eſpèce de
chaufure , qui eft garnie avec toute l'élégance & la
propreté poffibles par le fieur Roch , Maître Cordonnier
, rue Planche- Mibray , joint à la chaleur .
naturelle de l'étoffe dont elle eft compofée, une Aexibilité
très favorable à ceux qui font incommodés
des cors , ainfi que pour ceux qui s'exercent au
jeu de paalme & à la danfe ; en outre ils ne font
point fujets à gliffer fur le parquet.
SIX Vûes de l'intérieur de Meffine , par M.
Houel. Prix , 9 liv . A Paris , chez l'Auteur , rue du
Coq Saint- Honoré , à côté du Café des Arts .
M. Houel , Auteur du Voyage Pittorefque de la
Sicile , publie fix Eftampes repréfentant les Places.
publiques & les rues de la Ville de Meffine , où fe
DE FRANCE. 47
voyent les principaux objets qui décoroient magnifi
quement cette Ville avant qu'elle fût renversée par
l'affreux tremblement de terre du 5 Février 1783 .
On lit au bas de ces fix Vûes le nom des édifices
qu'elles repréfentent ; clies font fuite à la vâe géné
rale de cette Ville que le même Auteur à publiée .
Ces morceaux font précieux pour les Amateurs
conferveront des objets que le malheur a détruits , &
qu'on ne retrouvera plus que dans l'Hiftoite ou dans
la mémoire des hommes.
ز
ils
POT- POURRI d'Airs connus arrangés pour le
Clavecin , par M. Lafceux , Organifte. Prix , 4 liv .
4 fols , OEuvre II . A Paris , chez l'Auteur , rue Saint
Jacques , vis-à- vis celle des Mathurins ; Mme Le--
menu , rue du Roule , à la Clef d'or , & M, Boyer ,
rue Neuve des Petits Champs , nº . 83.
SIXTEME Recueil d'Airs de Blaife & Babet ,
de Thésée & autres , & l'Air de Marlbouroug varié
, arrangés pour deux Flûtes ou Violons , par
M. Muffard , Maître de Flûte . Prix , 6 liv . A Paris ',
chez l'Auteur , rue Aubry-le-Boucher , maifon du
Marchand de Vin..
AIR de Marlbouroug arrangé pour la Harpe ,
avec Violon ou Flûte , par M. Krumpholtz. A Paris ,
chez l'Auteur , rue d'Argenteuil , Butte Saint Roch ,
Hôtel de la Prévôté . Prix , 1 livre 16 fols.
-
JOURNAL de Clavecin , par les meilleurs Maîtres
, nº. II , contenant une Romance du Corfaire,
avec Accompagnement de Mlle Thierry. Un
Vivace , par M. Shelky. Un Andantino , par
M. Charles Aumitz. Un Air de Blaife & Babet,
par M. Dreux l'aîné . Et un Andante , par M.
Edelmann . Prix , 2 liv . 8 fods , 15 livres pour douze
-
-
MERCURE
Cahiers. A Paris , chez M : Leduc , au Magafin de
Mufique , rue Traverfière-Saint- Honoré,
PREMIER Recueil d'Airs tirés de l'Opéra de
Renaud, arrangés pour le Clavecin , par M. Charpentier
, Organifte de l'Eglife de Paris , &c. Violon
adlibitum. Ouvre XV. Prix , 7 liv. 4 fols port
franc. A Paris , chez M. Leduc , au Magaſin de Mufique
, rue Traverſière - Saint- Honoré .
TROISIEME Pot -pourri pour le Clavecin , par
M. Ch. Fodor. Prix , 2 liv . 8 fols. A Paris , chez M.
Boyer , rue Neuve des Petits-Champs , près celle
Saint Rock , n ° . 8 ;, & Mme Lemenu , rue du
Roule , à la Clef d'or.
NOELS avec des Variations , l'O filii & un
Carillon pour l'Orgue & le Clavecin , par M. Corrette,
Organifte de Mgr. le Duc d'Angoulême. Prix ,
6 livres. A Paris , chez Mlle Caftagnery , rue des
Prouvaires.
de la Voyez, pour les Annonces des Livres
Mufique & des Eftampes , le Journal de la Librairie
fur la Couverture.
TABLE.
VERS aux Månes de M.
d'Alemebrt ,
--AM Molė ,
Bon Mot ,
pke ,
24
26
3 La Nature confidérée dans plufieurs
de fes Opérations ,
Concert Spirituel , 31
Elifabech , ou l'Amour & l'A- Aca émie Roy. de Mufiq. 32
mitié , Conte. ibid, Comédie Italienne ,
Charade, Enigme & Logogry | Annonces & Notices,
APPROBATION
.
3
41
44
Atla , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi Janvier. Je n'y
ai rien trouvé qu: puite en empêcher l'impreffion . A
Paris , le a Janvier 1984. GUIDI.
1
- །
MERCURE
-W
DE
FRANCE,
SAMEDI 10 JANVIER 1784.
PIÈCES FUGITIVES
R+
EN VERS ET EN PROSE.
LE NOUVEL AN Stances.
L'ASTRE qui partage les jours ;
Et qui nous prête fa lumière ,
Vient de terminer fa carrière ,
Et recommencé un nouveau cOUTSTA
3.0
Note du Rédacteur. Cette Pièce eft de F. B. Rouffeaus™
mais elle eſt peu connue. D'ailleurs il fera piquant de la
comparer à celles qui pourront paroître fur la nouvelle
année. Les exemples inftruiſent mieux que les raiſonnemens.
I eft rare de trouver aujourd'hui ce ton de
fimplicité, de poéfie & de raiſon . Quoique M. de Volt
taire faffe dire à la Morte , dans le Temple du Goût :
Mes vers font durs , d'accord , mais forts de chofes
ne me paroît guères ,moins inférieur à Jean Baptifte 1
pour les penſées que pour le ftyle. La raifon de la Morte *18
n'eft que du bel-efprit , toujours froid & très- fouvent fec.
Nº . 2,100Janvier 1784.
50 MERCURE

AVEC une viteffe extrême
Le deruter an s'eft écoulé ;
Celui - ci paſſera de même
Sans pouvoir être rappelé.
Tour fisit ; tout eft fans remède
Aux loix du temps affujéti ;
Et par l'inftant qui lui fuceède ,
Chaque inſtant eft anéanti .
1
LA plas brillante des journées
Paffe pour ne plus revenir ;
La plus fertile des années
N'a commencé que pour finir.
La même loi par-tout fuivie
Nous fournet tous au même fort;
Le premier moment de la vie
Eft le pt nier pas vers la mort.
POURQUOI donc , en fi peu d'eſpace ,
De tant de foins m'embarraffer ?
Pourquoi perdre le jour qui paſſe
Pour un autre qui doit paſſer ?
S1 tel eſt le deftin des hommes ,
Qu'un inftant pour les voir finir ,
Vivons pour l'inftant où nous fommes
Et non pour l'inſtant à venir .
C&T homme eft vraiment déplorable ,
DE FRANCE. £!
"
Qui de la fortune amoureux ,
Se rend lui -même miférable ,
En travaillant pour être heureux.
Dans des illufions flatteufes
Il confume fes plus beaux ans ;
A des efpérances douteufes
Il immole les biens préfens.
INSENSES ! Votre âme fe livre
A de tumultueux projets ;
Vous mourez fans avoir jamais
Pu trouver le moment de vivre.
De l'erreur qui vous a féduits
Je ne prétends pas me repaître.
Ma vie eft l'inftant où je fuis ,
Et non l'inftant où je dois être.
Ne laiffons point évanouir
Les biens mis en notre puiſſance ;
Et que l'attente d'en jouir
N'étouffe point leur jouiſſance .
LE moment paffé n'eſt plus rien ;
L'avenir peut ne jamais être ;
Le préfent eft l'unique bien
Dont l'homme foit vraiment le maître.
Cij
52 MERCURE
DE
SUR la Nomination de l'Abbé Dz
VILLEVIEILLE , à l'Évêché de
Bayonne.
Sous l'aftre bienfaifant qui gouverne la France,
Le mérite aux honneurs ouvre encor le chemin ;
Et fans votre ſageſſe , Arifte , c'eſt en vain
Qu'on eût à votre Roi vanté votre naiſſance ;
Pour le prix qu'il accorde aux talens , aux vertus
La nobleffe du fang n'eft qu'un titre de plus.
A
Que de beaux jours un fi bon choix préfage !
Adieu , Monfeigneur , bon voyage !
Des Baſques fur vos pas voyez l'effaim joyeux ,
Voyez leur féconde induftrie
Braver fous votre aufpice une mer en furie ,
Où l'on vit pour nos Rois combattre vos ayeux ;
Leurs dignes rejetons y fixent la victoire ,
Du fiège où vous montez vous foutiendrez la gloire.
Quelquefois , pour vous délaffer
Des foins de votre rang , du poids de l'étiquete ,
D'un févère entretien on vous verra paſſer
Aux rians tableaux du Poëte .
Dans vos fages loifirs il vous fera bien doux
De careffer les Arts , de parler leur langage ;
C'eft en les aimant comme vous
Que le grand Fénelon mérita leur hommage.
( Par M. de la Loupière. )
DE FRANCE. 13
t
ÉLÉGIE fur une Abfence.
Oui , ma Mufe , fimple & badine ,
UI ,
Jadis elaya quelques airs.
Je ne chantois que pour Corine ,
Elle étoit pour moi l'Univers.
Ses regards échauffoient mon âme ,
Mes vers couloient rapidement ;
Ils étoient brûlans de ma flamme
Et vivoient par le fentiment.
Je peignois fon fouris fi tendre ,
Il embellifoit mes crayons ;
Et fon goût fin favoit m'apprendre
Le ton , la jufteffe des fous.
Ainfi , quand on peint une Belle,
L'Amour conduit notre pinceau ,
Et c'eft la beauté du modèle
Qui fait le charme du tableau .
Près de l'objet qui fait nous plaire ,
Le plaifir , d'une main légère ,
Apprête de vives couleurs ;
Loin de cet objet l'ennui fombre
Sur nos travaux répand fon ombre ,
Et les ternit de fes vapeurs.
Ah ! de ma lyre détendue ,
Ami , j'interromps les accords
Jufques à cette heure attendue ,
C iij
$4
MERCURE
Cu près d'elle mon âme émue
Verra renaître fes tranſports.
( Par M. Bodard , da Mufée de Paris . )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Écumoire ; celui
de l'Enigme eft Auteur ; le Chevalier dont
il eft parlé dans cette Enigme , eft M. le
Chevalier de Boufflers ; le Duc , eft M. le
Duc de Nivernois ; le Roi , eft le Roi de
Pruffe , celui du Logogryphe aft Lecteur
où l'on trouve cul , lèvre , cinq mots Latins ,
Curé, élu culte , ut , ré, curée , lever , lucre ,
ulcère , Luc , écu.
י
CHARADE.
Mon premier eft un inftrument ;
Un métal compofé fe trouve en mon deuxième ;
Et mon tout eft un jeu d'enfant get
Qui rime , comme on fait , avec tarte à la crême.
( Par Mlle Lydie ..... )
7
DE FRANCE. 55
É NIG ME.
LECTEU
1
ECTEUR , fans le mercure ,
Je ferois , j'en conviens , une trifte figure 3
Si j'ai quelque favoir
Lui feul me l'a donné , lui feul me fait valoir.
De ma foible exiſtence
On n'exige en tous tems qu'une heureufe inconftance.
Ce précieux talept ,
( Grand défant chez autrui ) fait tout mon agrément.
Je vas , je viens , je monte ,
Je defcends Cela fait qu'on jafe fur mon compte.
Pour favoir l'avenir ,
ཎྞ ནས
Oracle , on me confulte ; on s'en fait un plaifir ;
Je ments par aventure ;
Mais eft-ce bien ma faute ou celle du mercure ?
( Par M. Laurent , de Charleville. )
LOGO GRYPH E.
Mon nom connu plane fur l'Univers ;
Par mon génie ardent à fe produire ,
Trop refferré fur la terre & les mers ,
L'homme a conquis des airs le vaſte empire.
Si les Titans exiftoient de nos jours ,
Abandonnant le féjour de la terre
Civ
36 MERCURE
Pour détrôner le maître du tonnerre ,
On les verroit emprunter mon fecours.
Tu me connois , Lecteur trop débonnaire ;
Mais jufqu'au bour je dois re fatisfaire ,
7. Et combinant mes douze pieds moins un
Je vais t'offrir mon plus bel apanage ,
Aux Inventeurs , aux grands Hommes commun ;
Un animal connu par fon
courage ;
Un vil infecte , en exécration
Et que Voltaire a rendu ridicule ;
Un fleuve en France ; un fils du grand Hercule ;
Un grain de glace ; une production
Qui fut jadis fameufe au mont Hymette ;
Un arbre verd ; de Crotone un athlète
Fort au deffus de fa célébrité ;
Un Peuple à Sparte en efclave traité ;
Un inftrument très - utile en cuifine ;
Certain génie ; un fruit délicieux ;
Un autre Adam , tige de nos ayeux ;
Un gros oifeau de fort mauvaife mine ;
Ce que l'on gagne à plufieurs jeux trompeurs ;
Ce beau métal qui donne les honneurs ;
Le nom d'un Pape , anagramme très-jufte
D'un jour marqué par une fête augufte ;
La fin commune à tout être vivant ;
Le Souverain qui gouverne l'Empire
Par Timur-Bec fondé dans l'Indoftan.
Mais chut , Lecteur , il ne faut pas tout dire.
J $
(Par M. le Chevalier de C. X. )
DE FRANCE $7
2
NOUVELLES LITTERAIRES.
10
Le SéducteuR , Comédie en cinq Actes
& en vers , repréfentée à Fontainebleau
devant Sa Majefté , le 4 Novembre 1783 ,
& à Paris le 8 du même mois , par M. le
Marquis de Bièvre. Prix , 1 liv . e fols.
A Paris , chez Prault , Imprimeur du Roi ,
Quai des Auguftins , à l'Immortalité.
CETTE Comédie vient d'obtenir beaucoup
de fuccès au Théâtre , & d'effuyer des critiques
dans le monde; l'un eft ordinairement
la fuite de l'autre. Même , en ne fuppofant
aucune malignité, une Pièce qui a réufli fur
la Scène , appelle la févérité dans le cabinet.
L'impreffion qu'on a reçue comme Spectateur
, impreffion qui doit être plus forte
vû la magie théâtrale , exalte l'imagination
du Lecteur , & le rend à fon infçu plus févère
& plus exigeant. On veut retrouver
dans le vuide & dans la folitude du cabinet ,
cette illufion qui eft le produit de plufieurs
Arts réunis ; & l'espérance trompée rend
difficile & fouvent même injufte.
Les Auteurs que le Spectateur a couronnés
, & qui fe voyent, pour ainsi dire , difgraciés
par le Lecteur, feroient confolés par la
feule obfervation que nous venons de faire
fi leur amour propre en avoit befoin ; mais
C v
8 MERCURE
heureufement ils en croiront toujours bien
moins le Lecteur qui les cenfure que le Speetateur
qui leur applaudit.
L'Auteur du Séducteur , heureux par un
premier arrêt , comparoit à un fecond tribunal
; & la critique va déformais exercer
les droits fur fon Ouvrage. L'impreffion de
fon fuccès au Théâtre , pourra , comme nous
l'avons dit , lui donner des juges difficiles.
Pour nous , tâchons d'échapper à ce fouvenir
; revoyons s'il le peut fa . Comédie ,
comme fi nous ne l'avions jamais vûe ; &
évitons avec le même foin cette active malignité
qui fe plaît à troubler les confciences
des amour- propres heureux , & cette fervile
complaifance qui prodiguant fans examen
une fauffe eftime , ne donne que des éloges
dictés par l'opinion d'autrui.
Nous allons d'abord faire connoître en
peu de mots l'intrigue de cette Comédie.
Nous n'étendrons notre analyfe qu'autant
qu'il le faudra pour mettre les Lecteurs à
portée d'appliquer nos obfervations aux détails
qui en feront les objets . La Scène fe
paffe à la campagne chez Orgon , père de
Rofalie. Le Marquis commence par la
brouiller avec d'Armance , fon amant , qui ,
au moment de recevoir fa main , manque
au rendez- vous pris par les deux familles ,
& ne fe montre plus chez fa maîtreffe. Auprès
de Rofalie fe trouve une jeune veuve
nommée Orphife , qui aime tendrement la
jeune perfonne , avec une foeur de d'ArDE
FRANCE. 19
mance , qui a nom Mélife. Le Marquis travaille
à tourner la tête de la tendre Rofalie ;
fe fait appuyer auprès d'elle par Orphile , &
perfuade en même temps à Mélife qu'il eft
amoureux d'elle. Cependant d'Armance, qui
aime toujours Rofalie , & que le Marquis n'a
pu réuffir à gâter entièrement , revient au château
. Le Marquis n'oublie tien pour empêcher
une explication entre les deux amans.
Mais fon prétendu amour pour Mélife fait
foupçonner fa perfidie ; & il s'apperçoit
qu'il n'a pas un moment à perdre pour la
confommer. En effet , au moment où un
écrit anonyme , dans lequel on dévoile toute
fa conduite , arme tout le monde contre lui ;
au moment où Orgon eft furieux contre fa
fille , qu'il accufe d'avoir attiré le Marquis ,
au moment que Rofalie , qu'on doit envoyer
au Couvent le lendemain , s'abandonne à
fon défelpoir ; l'intrépide Séducteur fe ménage
un entretien avec elle , y déploie toutes
les reffources de fon art , redouble les
alarmes de la jeune perfonne , lui perfuade
que non feulement elle eft trahie par fon
amant & repouffée par fon père , mais
qu'elle eft encore trompée par fon amie
Orphife , fon ennemie & fa rivale. Il
lui fait remettre une fauffe lettre de fa
mère , qui la prie d'accepter la main de fon
fils , & lui promer de venir la prendre dans
fa voiture , pour l'arracher des mains d'un
père tyrannique . La tête de Rofalie eft perdue
; elle confent à tout ce que veut le Mar-
Cvj
60 MERCURE :
quis , & elle vient au rendez - vous , où il
l'attend pour l'enlever. Mais d'Armance la
rejoint , tandis qu'elle eft combattue encore
par fon devoir , fa vûe fait renaître les premiers
fentimens de kofalie ; par une courte
explication , il prouve fon innocence & la
trahifon du Marquis ; Orphife furvient
avec la compagnie , & le mariage des deux
amans & le congé du Marquis terminent la
Pièce. Outre les perfonnages dont nous venons
de parler , il y encore un ami de d'Armance,
qui eft amoureux de Mélife , avec un
certain Philofophe jadis Laquais , nommé
Zéronez , qui eft chargé des intérêts du Marquis
, mais qui ne lui eft guère utile , comme
on le verra bientôt.
Confidérons maintenant quel eft le perfonnage
que M. le Marquis de Bièvre a
voulu mettre au Théâtre. Nous n'examinerons
point, comme cela s'eft pratiqué fouvent
en pareil cas, fi le Séducteur et un caractère
, ou un ridicule , ou un vice, & c. parce
que nous n'aimons pas à difputer fur les mots ,
parce qu'une pareille difcuffion nous paroît
tout à- fait oifeufe , & que nous croyons
d'ailleurs que les défauts , les ridicules , les
vices même étant du reffort de la Comédie ,
les noms ne font rien à l'affaire; l'Auteur Comique
eft unpeintre à qui l'on n'a rien à dire
quand il a préfenté un bon tableau , compofé
de portraits reffemblans.
C'est la féduction exercée auprès des femmes,
que M. le Marquis de Bièvre a voulu
DE FRANCE. 61
repréfenter. Or , on peut diftinguer plufieurs
fortes de Séducteurs , ou Saborneurs , ce qui
eft la même chofe ; c'eft- à -dire , qu'on peut
l'être par plufieurs motifs : par tempérament
, pat fatuité ; ou par intérêt . Le Seducteur
par tempérament , c'eft celui qui eft en-"
traîné par fes defirs ; c'eft celui qui veut féduire
toutes les belles , parce qu'il les defire"
toutes; c'eft Dom Juan da Feftin de Pierre ,
&c. Le Séducteur par fatuité , c'eſt celui qui
ne veut féduire que pour s'en vanter ; qui
ne cherche à triompher que pour chanter
victoire ; qui , en un mot , aimeroit mieux
paller pour le vainqueur d'une belle , fans
l'être réellement , que de l'être en effet fans
paffer pour tel. Le Séducteur par intérêt ,
c'eft celui qui veut vendre les foins qu'il
feint de donner ; qui demande le coeur pour
prendre la bourfe ; qui enfin veut agrandir
fa fortune aux dépens de celle d'autrui.
M. le Marquis de Bièvre paroît n'avoir
pris aucun des trois pour le Héros de fa
Comédie ; car aucun des motifs que nous
venons de citer ne domine dans le caractère
qu'il a tracé. Son Séducteur n'en veut pas à
la fortune d'Orgon , puifqu'il ne fait s'il
époufera Rofalie , ou plutôt , puifqu'il paroît
décidé à ne pas l'époufer. Il ne paroît
pas que les defirs l'entraîne , puifque des
deux femmes qu'il attaque , il fe moque de
l'une & veut fe venger de l'autre. Enfin il ne
féduit pas non plus par fatuité ; car il met
fur fa conduite un vernis d'hypocrifie ; il a
62 MERGURE
des traits de fatuité fans doute ; mais ceux
-qui possèdent la langue du jour , ne diront
point , c'eft un fat , ils diront , c'eſt un roué.
Or , il exifte entre les deux une nuance qui
ne doit pas échapper aux regards des counoiffeurs.
Voici donc ce que c'eft que le Séducteur
de cette Comédie. C'eft un homme qui a
aimé les femmes , mais qui eft blâfé par les
jouiffances; qui ne fent plus le befoin de les
poffeder , mais qui ne peut renoncer à l'habitude
de vivre avec elles ; qui s'en occupe
encore , mais qui cherche moins à les captiver
; qui s'en amufe bien plus qu'il n'en eft
jaloux ; pour qui , en un mot , plaire & féduire
font un jeu d'efprit. La preuve que dans`
fes noirceurs il cherche plutôt un fimple amu.
fement , qu'il n'eft entraîné par un intérêt
quelconque , c'eft que peu inquiet du fuccès ,
il femble préparé à tout événement ; c'eſt
qu'il n'y met pas tout le foin qu'il peut y
mettre, & cela non par mal -adreffe , mais
par infouciance ; car il doit voir que fon intrigue
avec Mélife peut renverser les projets
, & il ne s'y livreroit pas s'il avoit bien
à coeur de les faire réaffir . On voit qu'il fe
plaît à s'embarraffer lui même pour avoir
uniquement le plaifir de s'en titer; on diroit
prefque qu'il effaye par paffe temps les reffources
de fon génie fans chercher à en
profiter.
Cette donnée une fois admife ( & ce portrait
ne manque pas de modèles dans le
DE FRANCE. 63
monde ) il faudra convenir que M. le Macquis
de Bièvre a très-bien defliné fon principal
perſonnage ; c'est ce que nous prouverons
bientôt. Comme il paroît moins de
mander des éloges que des confeils , nous efpérons
qu'il regardera nos obſervations critiques
comme la preuve de l'eflime que
nous infpire fon Ouvrage ; & il ajoutera
par-là au plaifir que nous aurons à louer ce
qui nous paroît digne d'éloge.
La marche , en grande partie , nous en a
paru un peu langniffante. Ce n'eft pas que
nous adoptions , en fait de Comédie , le rigorifme
de quelques juges modernes , qui
crient fans ceffe à l'action , en jugeant des
Comédies de caractère. Ils feroient peutêtre
bien embarraffés , s'il leur falloit tronver
dans nos chef- d'oeuvres de ce genre , autant
d'action qu'ils en exigent ; & nous prou
verions facilement au contraire que ce qui forme
l'action de ces fortes de Comédies ne confifte
point dans les événemens , mais dans les
divers développemens des caractères . Aulli
croyons- nous qu'on doit moins reprocher
un défaut d'action à la Fable du Séducteur ,
qu'un peu d'embarras & d'obfcurité. Ce défaut
provient fans doute de quelques perfonnages
ou inutiles ou d'une phyfionomie trop
peu diftincte. Ce dernier defaut contribue ,
-plus qu'on ne penſe , àjeter de l'obſcurité dans
un Ouvrage ; au lieu que des caractères bien
marqués , en fe détachant plus facilement ,
64 MERCUIR E 1
laiffent mieux diftinguer les différens fils
qui les lient enſemble.
Le ftyle de cer Ouvrage a reçu des éloges
très- mérités ; il eft naturel & brillant , facile
& ingénieux. On a trouvé feulement qu'il
étoit plus négligé dans les derniers Actes que
dans les premiers . Cela peut êrre ; mais en
général une réflexion qu'on ne fait pas , c'eft
que la dernière moitié d'une Comédie ayant
plus d'action que la première , parce qu'elle
eft plus voifine du dénouement
donne
moins lieu à de brillans dérails ; au lieu que
la première moitié , qui contient les port
traits , les titades , fouvent néceffaires à l'ext
pofition du fujer , fournit à l'Écrivain de
plus fréquentes occafions de briller par le
ftyle & par des traits d'efprit . Quoi qu'il
en foit , le Séducteur eft plein de vers charmans,
& offre même des tirades entières du
meilleur ftyle , du ftyle qui convient au
dialogue ; la Comédie admet plutôt un vers
négligé , mais naturel , qu'un vers correct
& laborieufement fait. On va voir , par les
citations que nous allons faire , en parlant
des caractères de cette Pièce , que ces éloges
font mérités .
On a reproché , avec raiſon , à l'Auteur ,
d'avoir oppofé à fon Séducteur des perfonnages
trop faciles à féduire. Il eft certain que
d'Armance , Mélife , Damis & Orgon , pour.
roient être dupés fans beaucoup d'efforts .
Ils font tous facrifiés au perfonnage principal.
Ce défaut , qui en feroit un par tour , eft
DE FRANCE. 69
plus grave encore dans cette Comédie , parce
que moins le Héros de la Pièce a de peine à
féduire , moins il mérite le titre de Séducteur.
Pour Zéronès , il feroit difficile d'en
prendre la défenfe. Outre la bizarrerie d'un
pareil rôle , il eft parfaitement inutile à la
Pièce & au Séducteur qui l'a pourtant pris
pour fon Agent. Zérones n'influe & ne peut
influer en rien fur l'action ; il eft traité par
les autres perfonnages de la Pièce , à la vé
rité , comme il le mérite , mais de manière à
ne pouvoir fervir le Marquis ; perſonne ne
lui parle , perfonne ne l'écoute , on nè
T'apperçoit prefque pas. Le feul fervice réel
qu'il rend au Séducteur , & qu'en bonne lo
gique il ne devroit pas lui rendre, c'eft d'écrire
une fauffe lettre avec une fauffe fignature.
L'Auteur n'en a pas voulu faire un
perfonnage affez niais pour motiver une ac
tion fi hafardeufe & faite fi légèrement.
Peut être ce rôle étoit il plus conſidérable
& mieux lié à la Pièce dans le premier plan
conçu par l'Auteur. Un premier plan ne
refte pas toujours entier , vû les corrections
qu'on trouve à faire après qu'il eft exécuté.
C'eft ainfi que fouvent tel rôle d'une Pièce
s'y trouve foible & mal attaché , parce que
différentes coupures l'ont écourré , & enlevé
les fils quile lioient à l'Ouvrage. Nous avons
eru appercevoir le même effet dans quelques
endroits de dialogue , qui nous ont paru un
peu obfcurs , & qui ne l'étoient peut - être
pas dans la première manière de l'Auteur.
66 MERCURE
1
D'Armance paroiffant au premier Acte , il
n'eft pas naturel qu'on arrive au dénouement
fans qu'il ait eu une explication avec Rofalie
, fans qu'il fe foit excufe auprès d'Orgon,
Après l'affront qu'il leur a fait , il ne
doit plus revenir chez Orgon , & il ne doit
plus y être reçu , s'il n'eft dans l'intention
de fe juftifier , & s'il n'en a témoigné l'envie.
Orphife ne partage point le reproche
qu'on a fait aux autres perfonnages , d'être
des dupes trop faciles. Elle offre au Séduc
teur un plus digne ennemi à combattre ; elle
attache par fon amitié conftante pour Rofalie
& par les efforts qu'elle fait pour la
fauver.
L'ingénuité & la fenfibilité de Rofalie en
font un perfonnage intérelfant ; & l'Auteur
fu la placer dans des fituations qui ajoutent
à l'intérêt de fon caractère,
a
Mais celui du Séducteur nous paroît mériter
de très grands éloges. Nous avons dit
plus haut comment il avoit été conçu ; nous
pouvons ajouter qu'il eft foutenu juſqu'à la
fin . Nous trouvons dans la Scène quatrième
da fecond Acte un digne.trait de caractère ;
c'eft le moment où le Marquis , parlant
d'amour à Mélife , fe jette à fes genoux.
Tandis qu'il paroît tout entier à fa paffion
, tandis qu'il eft encore aux pieds de
Mélife , il regarde à la montre , y voit l'heure
qui l'appelle ailleurs ; il fe relève avec précipitation
, comme confus de fon audace , mais
en effet pour s'efquiver.
DE FRANCE. 67
Dans la Scène quatrième du troisième
Acte , le Marquis prend avec Damis l'aifance
& le ton d'un homme fupérieur à celui qui
lui parle. Damis vient lui demander raifon
d'une rivalité affez évidente , & le Marquis ,
prefque fans fejuftifier & fans montrer de
foibleffe , renvoie fon rival enchanté de
lui. Il le raffure même fur le fort de d'Armance
, dont Damis a pris les intérêts ; & il
lui dit avec ce ton lefte qui convient à fon
caractère :
Oubliez-moi tous deux :
Suivez tranquillement vos projets amoureux.
Que je defire ou non d'époufer Rofalie ,
Sa main ne feroit pas le deftin de ma vie.
Et quand je l'aimerois , je puis vous affurer
Que d'Armance toujours auroit lieu d'efpérer.
Je ne refufe point ce que le fort me donne ;
Mais je trouve tout bon , je ne nuis à perfonne.
C'eft aux femmes à voir nos vertus , nos défauts .
J'ai même quelquefois fecondé mes rivaux.
On me prend quand on veut, on me quitte de même ;.
Et mes foupçons jamais u'out troublé ce que j'aime,
La Scène , feconde du fecond Acte eft
filée avec beaucoup d'adreffe . Le Marquis y
a befoin de tout fon art , parce qu'il s'y
trouve en préfence avec Orphiſe , c'eſt - àdire
, le perfonnage de la Pièce le plus à
craindre pour lui , parce qu'il eft le plus
clair voyant; auffi le Marquis fe repliet il
MERCURE
2
fans ceffe pour échapper à fa fagacité ; il
emploie le langage de l'hypocrifie ; il prend
jufqu'au mafque de la naïveté. Comme Or
phife lui dit qu'ayant paffé tous deux vingt
ans , les difcours des enfans ne font plus faits
pour eux ; il lui répond avec ce ton caffard :
Oui : mais lorsque l'on aime ,
On le devient. L'amour eft peint fous cet emblême ;
Et j'éprouve aujourd'hui qu'il rétablit en rous
Cette candear première & ces fentimens doux
Qui diftinguent fi bien l'âge de l'innocence .
Tout eft nouveau pour moi : je crois à la conftance,
A la fidélité ; je renais par l'amour .....
Pourquoi de mon bonheur diffère-t'on le jour?
L'indulgence fait grâce aux torts de la jeuneſſe.
Je n'aurois jamais eu qu'une feule foibleffe:
Si j'avois bien choifi dès la première fois.
Eh ! qui peut foutenir l'erreur d'un mauvais choix ?
J'ai mieux aimé rifquer de paroître infidèle ;
Mais retombant toujours dans une erreur nouvelle
Entraîné malgré moi par un charme vainqueur ,
Je n'ai fait que donner & reprendre mon coeur.
Eft- il un fort plus dur pour un hoinine fenfible !
Il en vient jufqu'à vouloir lui faire croite
qu'il craint de l'aimer elle même , tout amonreux
qu'il eft de Rofalie. Orphife lui répond
malignement qu'elle attendoir la déclaration
; & la manière brufque & exagérée dont
il fe défend , tend à perfuader à Orphiſe qu'il
a déjà fait moitié du chemin.
DE FRANCE. 69
*
Mais une fort belle Scène , une Scène
très-dramatique, & dans laquelle le caractère
du Marquis eft parfaitement approfondi &
développé , c'eft la huitième du quatrième
Acte. On peut dire que cette Scène est belle
de ftyle , de caractère & de fituation . C'eſt
au moment où il veut déterminer Rofalie à
quitter la maifon paternelle pour le fuivre.
On fent qu'il falloit pour y réullir de trèsgrands
efforts & tous les moyens de féduc- /
tion. Auffi aucun n'eft il épargné. Quoique
le réſultat de cette Scène foit étonnant , puif
qu'on y voit Rofalie, juſqu'alors honnête &
vertueufe , quitter un père pour ſuivre un
homine dont elle n'eft pas même amou
reufe , il fuffit de lire ou de voir la Scène ,
pour trouver la conduite vraisemblable &
pour excufer fa faute. Elle eft brouillée avec
fon père ; & le Marquis , en lui exagérant les ·
malheurs de fa fituation , l'attaque par tant
d'endroits différens , qu'il paroît impoffible
qu'elle ne foit pas vaincue. Après lui avoir
ôté l'illufion de l'amour , après lai avoir arraché
l'efpoir de retrouver la Nature dans le
ceeur d'un père , il lui ravit encore les fecours
de l'amitié ; il lui perfuade que fa fidelle Or
phife latrahit. En l'ifolant ainfi de tout ce qui
peut attacher fon coeur , il fe rend par- là ,
pour ainfi dire , néceffaire à fon exiftence;
il est le feul être qui lui reste au monde , le
feul qu'elle puiffe implorer; elle femble en
un mot n'avoir plus à choifir qu'entre la
mort & lui. Comme le Marquis emploie
70 MERCURE C
.
1
four- d- tour la tendreffe & la menace ; la
louange & le reproche ! Tantôt il veut
l'effrayer :
Ah ! je le fais , Madame ;
Mais c'est votre juftice ici que je réclame ;
Ou je vais n'écoutant qu'un trop jufte courronx
Venger l'indigne affront que je fouffre pour vous
Rofalie , faiffe d'effroi s'écrie : Vous me
faites frémir; & auflitôt il cherche à exciter
fa pitié.
Ah! foyez fans alarmes.
Je menace en pleurant : voyez couler mes larmes ;
Je les retiens à peine & tombe à vos genoux......
Tantôt il paroît plein de tendreffe &
docilité ;
Je vous revois au moins ! .. non deftin eft trop doux.
Tantôt il attaque fon amour- propre :
Connoiffez donc enfin tout ce que vous valez ....
Jouitlez de vous-même , & régnez ſur votre âme..,
La nature a fur vous prodigué tous les biens.
Vous êtes à mes yeux fon plus parfait ouvrage.
Votre esprit déjà mûr a devancé votre âge ;
Lá raifon le conduit.
Enfin il n'eft point d'armes qu'il n'emploie
, point de ton qu'il ne prenne , point
de fentiment qu'il ne joue ; il éblouit l'efprit
, il touche le coeur ; c'eft un Protée qui
DE FRANCE. 70
attaque la vertu de Rofalie fous tourès les
formes , & il eft impoffible qu'elle n'y fuccombe
"pas.
C'eft fur tout dans le rôle du Séducteur
qu'on trouve des vers heureux & des tirades.
charmantes . Quoi de plus heureux en effet
& de plus neuf que l'expreffion du quatrième
de ces vers .
J'écrivois . Tour-à - tour Life , Eliante , Églé ,
Célimène s'effroient à mon efprit troublé ;
Je ferme ce billet rempli de ma tendreſſe .....
Et le nom de Lucinde eft tombé fur l'adreffe.
#
Voici de la morale qui convient au Séducteur.
Il parle à d'Armance, & le loue
d'avoir quitté Rofalie au moment de l'époufer
:
Tu t'étois engagé
Au point de ne pouvoir demander ton congé ,
Il a fallu le prendre. Auffi , quelle folie
De vouloir trittement t'engager pour la vie ,
Quand les femmes encor ne te refuſent rien !
Attends qu'on t'ait quitté. Laiffe ce froid lien
Aux êtres malheureux profcrits par la Nature.
De leur difformité qu'il répare l'injure.
Le matin de la vie appartient aux Amours.
Sur le foir , de l'Hymen implorons le fecours.
Ce Dieu confolateur eft fair pour la vieilleffe,
Il nous affure au moins les droits de la jeuueffe :
Et la main d'une époufe , à fon premier printems ,
7
7:2 MERCURE
Fait naître encor des fleurs dans l'hiver de nos ans.
Mais prévenir ce terme , & choisir une Belle
Pour languir de concert & vieillir avec elle ,
C'eft s'immolerfoi- même , & c'eft perdre en un jour
Les fecours de l'Hymen & les dons de l'Amour.
Voici une autre leçon que donne le Marquis
à fon Élève d'Armance. Celui ci ne
concevant pas encore qu'on puiffe mener
deux intrigues de front , lui dit : Mais fi
vous recevez deux lettres qui vous donnent
deux rendez vous à la même heure ?
LE MARQUIS.
Ah ! ma foi
Les Épîtres jamais ne me trouvent chez moi.
C'est bien affez d'avoir la peine de les lire,
Sans s'impofer encore la fatigue d'écrire.
Enfin , deux rendez -vous n'ont rien d'embarraſſantı
Un fot fe tireroit d'affaire en refufant ;
Moi , j'accepte toujours. Par- là , je me délivre
Des explications que les refus font fuivre.
Deux femmes m'ont voulu pour le même moinent ;
Je cours d'abord chez l'une avec empreffement.
J'arrive un peu plutôt pour lui marquer mon zèle;
Et je fais naître enfuite un fujet de querelle.
De violens foupçons me mettent en courroux.
Je fuis putré, je cède à mes tranfports jaloux.
L'heure fonne , & je fuis de déſeſpoir chez l'autre.
Puis le foir on m'écrit : « Quel amour eſt le vôtre !
»Sans
DE FRANCE. 73
Sans lui je ne puis vivre ; avec lui , je mourrai.
» Venez rendre le calme à mon coeur déchiré. »
Je m'endors tendrement ; & , dès que je m'éveille ,
Je cours faire oublier les fureurs de la veille.
Citons encore un couplet charmant dans
la bouche d'un perfonnage tel que le Séducteur
: voudriez - vous , dit - il à Damis , que
j'allaffe m'adreffer
A ces maris paifibles
Glacés par l'habitude , & chez eux étrangers,
Que ne troubleroient point mes defirs paffagers ?
Ma foi , mon cher Damis , arracher une femme
A l'ennuyeux époux qui gouverne fon âme ,
D'un partage honteux fubir la dure loi ,
N'eft plus une entreprife affez digne de moi.
C'étoit là mon début en fortant du Collége.
Aujourd'hui je jouis d'un autre privilége ;
Et mettant plus de prix aux fuccès de mes voeux ,
Je ne veux pour rivaux que des amans heureux.
Nous pourrions citer bien d'autres détails
; mais nous fommes contraints de nous
borner à ceux là , qui fuffiront ppoouurr donner
du refte une idée auffi jufte qu'avantageufe.
Nous croyons , avant de finir , devoir répondre
à l'invitation de l'Auteur qui confulte
les gens de l'Art fur deux variantes
qu'il a imprimées. La première concerne la
grande Scène du quatrième Acte , dans la
quelle le Marquis , pour gagner Rofalie
No. 2 , 10 Janvier 1784.
D
I'
74
MERCURE
feint de fe trouver mal. Nous croyons qu'il
a bien fait de fupprimer ce moyen - là . Ce
n'eft pas qu'il ne foit dans la Nature ; mais
il ne nous paroît pas dans la nature qui
convient au Theârre.
La feconde variante eft au dénouement.
Nous adopterions en effet celui que l'Auteur
préfère , parce qu'il cft plus précis &
plus moral ; nous voudrions feulement que
le châtiment dont on menace le Séducteur
fût exprimé d'une manière moins vague.
Quoique nous nous foyons permis quel
ques obfervations fur cet Ouvrage , ceux qui
connoiffent la difficulté de faire une Comédie
concevront comment il eft poffible
qu'une Pièce mérite encore plus de critiques
, & laiffe néanmoins, une idée avantageufe
du talent de fon Auteur ; ils feront encore
moins étonnés des défauts qu'on trouve
dans celle - ci quand ils fauront que c'eft un
premier Ouvrage ; & ils attendront beaucoup
d'un talent qui s'annonce avec l'avantage
d'un ftyle brillant & ingénieux , & qui dans
un coup d'effai laiffe voir déjà pour les
effets de Théâtre ce tact qu'on n'acquiert
ordinairement que par le temps & l'étude.
Cette Comédie fort des preffes de M.
Prault , & doit lui faire honneur. Nous faififfons
cette occafion de lui rendre la juftice
de dire qu'on ne fauroit donner plus de foin
aux Ouvrages qui lui font confiés .
( Cet Article eft de M. Imbert. ).
DE FRANCE. 75
HISTOIRE de la République des Lettres &
Arts en France , année 1782 , par M. le
Suire. A Amfterdam , & fe trouve à
Paris , chez Quilleau l'aîné , Libraire , rue
Chriftine ; la Veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques ; Eſprit , au Palais Royal .

L'HISTOIRE de la République des Lettres
& des Arts n'eft guères , felon M. le Suire ,
que l'hiftoire des cabales , des tracafferies ,'
des petites intrigues , & des critiques odieufes
& injuftes. Il ne nous appartient pas , de
nous établir juges entre les Gens de Lettres
& leur Hiftorien :
Non noftrum inter vos tantas componere lites.
Il nous fuffit qu'il convienne lui- même que
les cabales Littéraires font les plus innocentes
de toutes. « Si le grand jour de l'im-
"
preffion , dit il , leur procure le trifte
» avantage d'être plus connues que celles
و د
des autres carrières , elles n'empêchent
» pas que les Gens de Lettres ne forent une
» des claffes les plus refpectables de l'Etat.
» Parmi ces intrigans même , il fe trouve
des hommes du premier imérite , qui n'ont
» fouvent que ce malheureux talent de trop ,
pour avoir droit à nos hommages. Et qui
fait fi l'on ne doit pas excufer leur con-
" dite en faveur de leurs intentions ? »
Laillons donc M. le Suire menacer les Citoyens
confulaires de la République des
و ر
Dij
76 MERCURE
Lettres , d'éclairer , felon fes termes , leurs
obfcures menées ,
Trepidentque immiſſo lumine manes.
Et contentons nous de donner une idée impartiale
de fon Ouvrage : fine ira , ftudioque.
Il a commencé par l'année 1779 , & il a
promis dans le plan annoncé de ce qu'il appelle
fa première décade , de remonter à
1778 , & de continuer jufqu'en 1787. Il ne
fe diffimule pas que l'entreprife eft périlleufe
, & il a raiſon . Il eft bien difficile d'expofer
, d'une manière à la fois piquante pour
le Public , & fatisfaifante pour les intéreffés ,
un tableau hiftorique de toutes les productions
de l'efprit & du génie. Il faudroit
joindre au goût le plus exquis & le plus
sûr , & aux connoillances les plus variées ,
l'envie & le courage de dire la vérité. Or ,
rien de plus rare , rien même dont on fe
foucie moins , pour ne pas dire qu'on appréhende
davantage. Cependant M. le Suire
ne perd pas courage , & l'on retrouve dans
ce nouveau Cahier , pour l'année 1752 , la
même marche , le même ton , & le même
ftyle que dans ceux des années précédentes ,
D'abord il jette un coup d'oeil général fur la
fituation d'un jeune Athlète qui entre dans la
carrière. Littéraire . Enfuite vient une notice
des Ouvrages qui ont obtenu le plus de fuccès ;
il compte d'abord , & avec raifon , Adèle &
Théodore , ou Lettres für l'Éducation , par
Mde la Comteffe de Genlis ; les Liaiſons
Dangereufes , ou Lettres recueillies dans une
DE FRANCE: 77
Société pour l'inftruction de quelques autres ,
Roman fort célèbre , qui met au jour beau
coup de noirceurs & d'atrocités en ufage , diton,
dans la bonne compagnie ; les Confeffions
de J. J. Rouffeau , où l'on retrouve , dit- il
des pages éloquentes, dignes de l'Auteur d'Emile
; ajoutons qu'on y remarque fut tout ce
talent fi fingulier d'intéreffer dans un Livre
par des détails que l'on croiroit d'abord in--
dignes de la converfation la plus bourgeoife.
Au furplus , cet Ouvrage , qui n'eft que la
première partie de fon Hiftoire , & la moins
intéreffante, a augmenté l'eftime de fes admirateurs
, & donné de nouvelles armes à
fes détracteurs. M. le Suire diftingue encore
dans fa lifte le Poëme des Jardins , par M.
l'Abbé Delille , Poëme attendu avec impa
tience , & dont la lectute a juftifié l'empref
fement du Public , & foutenu la réputation
du Poëte ; les Poéfies Fugitives de M. le
Mierre & de M. le Chevalier de B *** ; les
Idylles de M. Léontd , & le Porte Feuille
d'un Troubadour , par M. Bérenger.
Après cela , il fait la revue des productions
en profe , qui ont paru pendant l'année . H
donne une lifte des Auteurs morts dans le
même temps , & de leurs principaux Ou
vrages , enfin il paffe aux Académies de Paris
& des Provinces , & rend compte des différens
concours. Il faut le dire , tous ces ob
jets font préfentés d'une manière trop sèche.
Le Lecteur qui voudroit s'inftruire n'y trouve
fouvent que des extraits de gazette .
Dii
78
MERCURE
Les Journalistes occupent auffi M. le Suire ;
il s'égaïe à leurs dépens. Entre autres anecdotes
, relatives à ce Chapitre, il en cite qu'il
donne pour vraies , quoiqu'elles ne foient
guères vraisemblables.
Le vrai pent quelquefois n'être pas vraisemblable.
Dans une docte affemblée , on préfenta
» chez un homme en place un Ouvrage
anonyme. Tout le monde témoigna prendre
intérêt pour un Livre offert chez un
» homme où l'on dînoit . On demanda de
qui étoit cette production. Quelqu'un dit
qu'elle étoit d'un Seigneur renominé par
» un caractère aimable & des vers char
" mans. Alors chacun fe.récria d'admiration.
On enchériffoit à l'envi fur les louanges
; on voyoit des fineffes exquifes aus
deffus de tout éloge. Non , Mellieurs ,
dit un des convives , ce morceau n'eft
» point d'un Seigneur , mais il eſt d'un
» homme de mérite ( qu'il nomma ) nou.
vellement reçu à l'Académie. Alors l'en-
» thoufiafme fe calma. On ne loua plus
»
30
-
avec tranfport ; mais on convint qu'il y
» avoit dans l'Ouvrage des beautés fages &
» un mérite réel . Non , dit un nouveau
perfonnage , cet écrit eft d'un jeune homme
qui fe fait connoître avantageulement
" par des vers bien rimés. Ici l'approbation
» prit un air de complaifance. En effet ,
» dit on du bout des lèvres , il y a de l'in
» tention ; on voit des lueurs ; ce jeune
92
DE FRANCE. 79
23
homme promet. Un autre interlocuteur
» s'écria qu'on fe trompoit ; que l'Ouvrage
étoit d'un antiphilofophe , dont le nom
» révolta toute l'affemblée. On convint alors
qu'à bien confidérer ce morceau , il étoit
» deteftable. Enfin quelqu'un affura que
» l'écrit étoit d'un homme réfident pour
lors en Province. On demanda à qui te-
»´noit cet homme. Perfonne ne répondit ;
» & on laiffa dédaigneufement tomber la
» Brochure. » ' ¡
"
و و
Ce n'étoient pas des Journaliſtes qui ju→
geoient ainti ; M. le Suire affure que c'étoient
les dignitaires de la Littérature , les premiers
oracles du goût ; & al conclut que les Journaliftes
, qui , felon lui , ne font que les
échos de ces oracles , ne doivent pas être
plus judicieux. Il cite en preuve cette hiftoriette
, qui convient en effet à bien des folliculaires.
« Un Auteur qui vouloit rire , produifit
» un jour , dans le tripot d'un de ces Jour-
» naux , un Mithridate de Racine , imprimé
"
93
féparément , & dont le frontifpice étoit
» enlevé. Il affura que cette Pièce étoit de
quelqu'un qu'on avoit recommandé à ces
Meffieurs pour le couler à fond . Ces Jour-
" naliſtes avoient affez de Littérature pour
» favoir qu'il exiftoit un Mithridate de Ra-
» cine , mais il n'en connoiffoient pas un
» vers. Ils firent fur le champ leur plan de
» critique. Il fut décidé qu'on expoferoit le
» commencement de la Tragédie de l'Euri-
Div
80 MERCURE
"
» pide François , dont on feroit un grand
éloge ; qu'enfuite on citeroit le début du
prétendu nouveau Mithridate , qu'on trou
» veroit déteftable , en l'oppofant à l'ancien.
ور
Pour plus de célérité , l'un des Périodiftes.
» fe chargea du premier morceau où l'on
devoit louer Racine. Un autre promit de
faire le fecond , où il étoit queftion de
» déchirer l'Auteur moderne. Chacun tra-
» vailla de fon côté ; chacun fut émerveillé
de fon travail , & le porta à l'Imprimeur ,
en fe difant intérieurement : Pefte ! où
" mon efprit prend t'il toutes ces gentilleffes?
Onait le fecond morceau au bout du pre
mier, & il en réfulta l'extrait fuivant.
On a vû , il y a quelque temps , un jeune
» Commerçant vouloir retoucher les Pièces
» de Corneille. Un Auteur non moins extravagant
ofe aujourd'hui traiter de nouveau
un fujet dont Racine avoit fait un
» de fes chef d'oeuvres. Pour faire fentir l'abfurdité
d'une pareille entreprife , il ſuffira
» de mettre en parallèle le commencement
» du Mithridate de Racine avec le debut de
» celui du nouvel Auteur. C'eft ainfi que
l'Euripide François entre en matière :
On nous faifoit, Arbate , un fidèle rapport , & c.
30 Quelle fimplicité noble & majestueule
» dans ce début ! quelle grande idée ! & c.
Combien l'Auteur , qui a eu la témérité
de lutter contre le grand Racine , eft foible
DE FRANCE.
" & traînant auprès de lui ! Voici comment
il commence :
On nous faifoit , Arbate , un fidèle rapport, &c.
Quelle platitude ! quel langage trivial !
» & c. "
M. le Suire tranfcrit les quatorze premiers
vers de Mithridate , fur lesquels l'un
des Journalistes , qui les croit de Racine ,
s'exhale en éloges ; & l'autre Journaliſte ,
qui les croit du nouvel Auteur , accumule
les farcafmes & les comparaifons injurieuſes ,
en foulignant même plufieurs mots de ces
vers pour en faire mieux fentir les défauts.
" Ce morceau de deux Pièces fut imprimé
> tel que nous venons de le rapporter ,
ajoute M. le Suire ; heureuſement un petit
Apprentif s'apperçut de la difparate. On
fe hâta de faire une autre feuille, en regret.
tant beaucoup tout l'efprit qu'on étoit
obligé de facrifier . »
99
*
Cette plaifanterie , un peu outrée , nous
a paru amufante ; & nous ne craignons pas
qu'on puiffe nous en faire l'application en
aucune manière ; car fi nous ne fommes
pas toujours affurés de la jufteffe de nos obfervations
, nous pouvons du moins répondre
de la juftice de nos intentions .
M. le Suire jette un coup d'oeil fur les
Sciences & les Arts , la Phifique , l'Aftronomie
, la Chimie , &c . Enfin il parcourt
tous les Spectacles , jufqu'à ceux des Boulevards..
Dv
82 MERCURE
·
Nous avions efpéré que fon Ouvrage s'amélioreroit
d'année en année , & nous .
l'avions jugé digne d'encouragement . Peutêtre
feroit- on fouvent en droit d'exiger qu'il
fût plus exact dans fes affertions * . L'exactirude
eft le principal mérite d'une Hiftoire.
On doit fur tout defirer plus de correction
dans le ftyle. Il eft facile de remarquer les
locutions les plus vicieufes & les plus étranges
dans le peu que nous avons cité. On retrouve
les mêmes défauts à chaque page ;
mais ce ne font pas les feuls reproches que
l'on ait à faire à M. le Suire . Il traite d'une
manière trop cavalière , quelquefois dérifoire
, & fouvent injufte , des Auteurs dont
les talens font reconnus & les Ouvrages inis
à une place très diftinguée , tel que M. de
la Harpe. Un Écrivain honnêre doit des
égards à des Gens de Lettres dont la répuration
eft auffi bien établie , en dépit des
Zoiles , qui s'efforcent vainement de les dé
chirer. Un Hiftorien doit plus qu'un autre
faire preuve d'équité & d'impartialité , &
quand il contredit ouvertement l'opinion
publique , comment peut il prétendre à la
diriger ?
* Dans un de fes Cahiers il annonce queda Veuve
de J. J. Rouleau s'eft remariée , & cette anecdote
eft faule.
DE FRANCE. 83
CHOIX de Lectures Géographiques & Hiftoriques
, préfentées dans l'ordre qui a paru
le plus propre à faciliter l'Étude de la
Géographie de l'Afie , de l'Afrique & de
l'Amérique , précédé d'un Abrégé de Géographie
, avec des Cartes , par M.Mentelle ,
Hiftoriographe de Mgr. le Comte d'Artois,
de l'Académie de la Hiftoria de Madrid .
de celle de Rouen , Cenfeur Royal , & c.
4 vol. in 8. A Paris , chez l'Anteur , hôtel
de Mayence , près le Notaire , rue de
Seine , F. S. G.
Le défaut trop ordinaire des méthodes
imaginées par les Ecrivains Geographes
étoit ou de fe borner à unefimple nomenclature
des lieux , ou de s'embarraffer dans des
defcriptions trop prolixes. Il s'agiffoit de
donner un Ouvrage où l'on évitât la féchereffe
des uns & la fatigue que donnent les autres;
& perfonne n'étoit plus en état d'y réuffir , que
l'Auteur de la Géographie comparée . Il a cru
devoir faire connoître , avec moins de détails
pourtant , l'Afie , l'Afrique & l'Ainérique,
comme il avoit fait connoître l'Europe.
Tandis qu'il s'occupoit de cette idée ,
une mère , refpectable par fes lumières &
par fes vertus , l'ayant engagé à tirer d'un
Ouvrage célèbre , qu'il ne nomme pas , une
fuite de lectures un peu étendues fur la
Géographie , il fentit que cette idée étoit
fufceptible d'extenfion . A ne puifer que dans
Dvj
$4
MERCURE
un Ouvrage dont l'Auteur ne s'étoit point
propofé de parler de tous les lieux intéreffans
à connoître , on ne pouvoit rien faire
que d'incomplet : M. Mentelle a donc travaillé
fur un plan plus étendu.
L'Ouvrage commence par des Élémens
de Géographie. Dans les Lectures qui fuivent
, l'Auteur n'a point parlé de l'Europe ,
parce que s'étant étendu fur cette Partie du
Globe dans fa Géographie comparée , il a
cru devoir éviter un double emploi , qui
n'auroit fait que rendre l'Ouvrage plus volumineux
, & par conféquent moins géné
ralement utile. Il a fu apporter dans le
choix des matériaux les foins d'une critique
fage & éclairée ; il a puifé dans les meilleures.
fources.
Comme M. Mentelle vouloit fur tout
faire connoître l'état actuel des lieux , it
n'a guere confulté que les Voyageurs modernes.
Il a mis aufli à contribution tous
ceux qu'il a cru propres à lui donner des
lumières. M. Legrand , Interprête du Roi
pour les Langues Orientales , lui a donné
des détails fur le Levant ; & c'est par fon
fecours qu'il a rectifié une fonle de mots
défigurés jufqu'ici , & corrigé plufieurs erreurs
accréditées. L'Auteur des Effais Philofophiques
fur les moeurs des Animaux ,
Jui a donné des renfeignemens fur l'intérieur
de l'Inde. Le Tableau géographique de ces
contrées , qui commence le fecond Volume,
eff confidérable & important ; & on lira
DE FRANCE.
avec plaifir ce que l'Auteur dit de Tripoli ,
Tunis & Alger. Enfin on peut voir que le
plan de cet Ouvrage eft heureuſement conçu ;
& le mérite reconnu de M. Mentelle dans ce
genre , peut répondre de l'exécution .
Ce choix de Lectures aura fix Volumes ;
les deux derniers font fous preffe.
DESCRIPTION des Expériences de la
Machine Aéroftatique de MM. de Montgolfier
, & de celles auxquelles cette découverte
a donné lieu , &c. par M. Faujas de
Saint-Fond. A Paris , rue & hôtel Serpente.
in 8 °. de 340 pages , orné de dix
planches en taille- douce , repréſentant les
diverfes machines qui ont été conftruites
jufqu'à ce jour.
Si l'on étoit venu nous dire , il y a fix
mois , que, des hommes monteroient à deux
ou trois mille pieds de hauteur dans les airs ,
& feroient ainfi des voyages confidérables ,
avec quels ris moqueurs ou quel air de dédain
cette annonce n'auroit elle pas été accueillie
? On en peut juger par le déluge de
perfifflage & de déraifonnemens qu'ont occafionné
les premières expériences de la ma
chine aéroftatique. Il n'a pourtant pas tardé
à fe réaliſer , ce prodige auquel on n'a cru
parfaitement qu'après avoir vû ; & les ris
fe font promptement changés ca fentimens
univerfels de furprife & d'admiration. Aujourd'hui
l'on déific , pour ainfi dire , les
86 MERCURE
mêmes hommes que tant de gens condam
noient , il n'y a pas un mois , à une forte de
ridicule ; & il n'eft plus perfonne qui ne
rende juftice au génie des Inventeurs , ainfi
qu'à l'héroïque audace & aux talens de ceux
qui tirent un fi merveilleux parti de cette
belle découverte. On penfe généralement
qu'elle fera époque dans ce fiècle , & honneur
à la France. Les étrangers même commencent
à nous l'envier. Il femble en effet
que le domaine de l'homme s'eft agrandi
& que nous venons de conquérir un nouvel
élément . Le Livre que nous annonçons décrit
avec exactitude toutes les expériences
aériennes jufqu'au premier Décembre dernier
, & on y voit les progrès rapides faits.
fous les yeux de tout Paris dans cette brillante
carrière. Les détails qu'on a inférés
dans les Gazettes font fi vagues , & quelquefois
même fi contradictoires , que cette defcription
étoit devenue d'une néceffité indifpenfable
pour ceux qui defirent être véritablement
inftruits à ce fujet ; & il faut avouer
que perfonne n'étoit plus en état de nous la
donner que le favant Naturalifte qui a
fuivi , qui a examiné avec une attention &
une affiduité infatigables , tous les faits &
les procédés relatifs à ce genre d'expérience.
*
M. Faujas de Saint -Fond , Anteur d'un Ouvrage
très- eftimé fur les Volcans étein's du Vivarais
, & d'une Hiftoire Naturelle au Dauphiné. On
lui doit audi la découverte des nouvelles Pouzolanes
DE FRANCE. 87
Ceux qui ne fe laiffent pas entraîner à l'elprit
de parti , conviendront qu'il n'eſt pas
poflible de montrer un zèle plus vif & une
plus fingulière activité pour tout ce qui peut
contribuer aux progrès des Sciences ; ils favent
auffi que c'eft lui qui d'abord a communiqué
fon enthoufiafme à tous les efprits ,
en provoquant la première foufcription
pour l'expérience du champ de Mars ; &
que ce zèle fi utile , fans lequel on ne fe fe
roit peut être pas encore avifé de répéter
l'expérience de MM . de Montgolfier , s'e
toujours foutenu avec la même ardeur. Volla
ce qu'on ne doit pas oublier , à préfent que
ce fuccès réunit les différens partis . Quoi
qu'il en foit , il configne dans ce Volume
tous les détails relatifs aux expériences faites
à Annonay, à Paris & à Verfailles. Celle des
Tuileries n'y eft pas comprife , parce que
P'Ouvrage a paru quelques jours auparavant ;
mais l'Auteur fe propoſe de publier inceffamment
un Supplément qui en rendra
compte, ainfi que des autres expériences de
cette nature , qui doivent fe faire à Lyon ,
à Londres , à Pétersbourg & à Florence . En
attendant , il ajoute à fes defcriptions des
recherches fur les différens gaz , & fur la
manière la plus fimple & la plus commode
de conftruire des globes . de toute grandeur
en taffetas ou en toile. On trouve encore
dans ce Volume diverfes Lettres adreffées à
M. Faujas de Saint Fond , à l'occafion de la
nouvelle découverte. La plus confidérable eg
88 MERCURE
celle de M. Meunier , Officier du Génie,
elle a pour objet les obſervations qui ont
été faites fur le ballon du champ de Mars ,
depuis l'inftant de fon afcenfion jufqu'à ce
lur de fa chûte , & elle renferme des détails
inftructifs fur la pefanteur de l'air & fur les
différentes couches de l'atmosphère ; mais
vû les calculs dont elle eft remplie , il eft à
craindre que la vénération qu'elle pourra
infpirer au vulgaire des Lecteurs , ne foit
mêlée d'un peu d'effroi . La Lettre d'un Anonyme
eft auffi fort étendue. Elle préſente
de très bonnes vûes fyftématiques fur le parti
qu'on peut tirer des machines aéroftatiques
& fur l'art de les diriger, On regrette d'y
trouver quelques expreffions affez peu mefurées
fur les circonftances qui ont fait
que le globe du champ de Mars a été trop
rempli.
Ce Recueil de defcriptions & d'obſervations
eft précédé d'un Difcours dans lequel
M. Faujas de Saint- Fond a fait entrer des recherches
très- curieufes fur les Ouvrages an
térieurs à la découverte de MM. de Montgol
fier , & qui femblent y avoir quelque rapport.
Il cite les paffages du Père Lana , Jéfaite
, & du Père Galien , Dominicain . Le
premier a eu le projet de conftruction d'un
navire qui devoit fe foutenir & voyager
dans l'air à voiles & à rames ; les principaux
agens de cetre machine confiftoient en
quatre fphères ou globes de cuivre trèsminces
, dans lefquels le vuide parfait devoit
DE FRANCE. 89
être produit. Mais Lana ne donnant à l'épaiífeur
de fon cuivre que de ligne , Leibnitz
, qui a commenté ce projet , conclut
avec raifon de l'exceffive rénuité de cette enveloppe
, que la chofe ne pouvoit pas avoir
lieu. Quant au Père Galien , il a publié en
1717 une Brochure intitulée : L'art de Naviguer
dans les Airs , &c. On y voit qu'il a
eu l'idée d'un vaiffeau d'une capacité immenfe
, fait avec une enveloppe de toile on
de cuir , & plein d'un air une fois plus léger
que l'air atmosphérique ; mais cet air ,
plus léger que l'air ordinaire , ne fachant où
le trouver , il tranfporta en imagination fon
vaiffeau dans la région de la grêle pour en
faire des provifions. La preuve d'ailleurs.
qu'il n'a pas prétendu faire un Ouvrage fcrieux
, c'est qu'il dit en termes pofitifs dars
fon Avertiffement : " Quant à la confe-
» quence ultérieure de pouvoir naviguer
» dans l'air , à la hauteur de la région de la
grêle , je ne pense pas que cela expofe
jamais perfonne aux frais & aux dangers
d'une telle navigation ; il n'eft ici quef
tion que d'une fimple théorie fur la pof-
*fibilité , & je ne propofe cette théorie que
par manière de récréation phyfique & géométrique.
39
33 12
90
" MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
PETITE Bibliothèque des Théâtres , contenant
an Recueil des meilleures Pièces du Théâtre François
, Tragique, Comique, Lyrique & Bouffen, depuis
l'origine des Spectacles en France juſqu'à nos jours.
Numéros 3 & 4. A Paris , au Bureau, rue des Moulins,
Butte St Roch, n ° . 11 , où l'on ſouſcrit . On peut ſouf,
crire auffi chez Belin , Libraire , rue S. Jacques , &
chez Bruner , Libraire , rue de Marivaux , Place du
Théâtre Italien.
Cet Ouvrage mérite toujours les mêmes éloges
pour fen exécution typographique & pour les
recherches qu'il fuppofe. Le troisième Volume
renferme trois Comédies de Delifle , Auteur qui
mériteroit d'être plus connu qu'il ne l'eft. Ces
trois Pièces font Arlequin fauvage , Thimon le mi-
Santrope , & le Faucon & les Oyes de Bocace.
Delifle débuta par Arlequinfauvage, qui eut & qui dut
avoit le plus grand fuccès. Outre le mérite réel de
Ouvrage , l'oppofition des moeurs fauvages aux
mours des Peuples civilifés avoit alors un plus grand
attrait de nouveauté. Thimon le milantrope ne fit
qu'ajouter à l'eftime qu'on avoit conçue pour l'Auteur
d'Arlequin fauvage. Le Faucon a des memens
attendriffant ; & l'on a toujours admiré l'adreffe
avec laquelle l'Auteur avoit marié deux Contes de
La Fontaine fans nuire à l'unité d'action & d'intérêt .
La Livraiſon de ce Volume cft accompagnée du
Portrait de Quinault. On doit fe fouvenir que ces
Portraits qu'on enverra aux Soufcripteurs n'ont pas
été promis par le Profpects . On a joint encore à ce
Volume un préfent analogue à la circonflance ; *
c'eft une petite Pièce à l'occafion de la Paix , intitulée
: Le Dieu Mars défarmé , Allégorie . Il eſt difDE
FRANCE 91

ficile de faire plus d'efforts pour fatisfaire des
Sou'cripteurs. Le quatrièine Volume contient le Vinceflas
de Rotrou, & la Marianne de Triftan l'Hermite.
LETTRES à MM. de Saint-Juft fur le Globe
Aéroftatique de MM. Montgolfier , & fur la ré
volution que cette Découverte peut produire dans
les Sciences & dans les Arts . A Amfterdam ; &
Le trouve à Paris , chez Mérigot l'aîné , Libraire ,
en face de l'Opéra , & chez les Marchands de
Nouveautés.
-
L'Auteur de cette Brochure propofe un moyen
pour diriger à volonté une Machine Aéroftatique . Il
veut pour cela qu'on lui donne la forme d'un poiffon.
Après avoir démontré les avantages de cette
forme & la manière de faire aller la machine , il
s'égaye fur les reffources que peut offrir cette
invention. Alors , dit - il , les voyages par air
» feront fi prompts , û commodes & fi peu coûteux,
qu'on verra les femmes même vifiter les quatre
» coins du monde , puis revenir avec des modes
» nouvelles. Nos Dames de la Cour fe lieront
» étroitement avec les Sultanes de l'Afie , & pren
35
dront avec elles le foiber & les bains arcinati-
» ques ; les filles du monde feront en peu de temps
la conquête des millionnaires Afiatiques & Améri
cains ; nos petits Maîtres ne pourront réfifter à la
» tentation d'aller faire admirer leurs grâces jufqu'à
Pékin & chez les Japonois ; enfin , uos Che-
» Valiers , coureurs de bonnes fortunes , trompe-
» ront fouvent la vigilance des Eunuques.....
33

C'eft fur le même ton que l'Auteur termine fa
Brochure , qui eft de vingt - quatre pages . Son poiffon
aéroftatique eft gravé à la tête .
LE Réveil de J. J. Rouffeau , ou Particularités
fur fa Mort & fon Tombeau , par A. J. B ***,
92
MERCURE
D. V.... Prix , 1 liv. 4 fols. A Genève , & fe trouve
par-tout.
Dans cette Brochure l'Auteur eft ſuppoſé fans
doute avoir évoqué J. J. Rouffeau , qui vient lui
raconter lui- même comment il eft mort, & même
comment il a été enterré. Il y a quelquefois de
l'embarras dans le ftyle de cet Ouvrage dont on eft
long-temps à deviner le but ; mais enfin Jean-
Jacques y débite de bonnes maximes , & l'Auteur a
quelquefois affez bien ſaiſi ſon caractère de fingu ,
larité.
--
On trouve chez le même : Le véritable Almanach
de Liége , avec le Calendrier du Berger , papier fin.
Prix , 1 livre 4 fols broché , 3 livres relié en maroquin.
L'Almanach Américain , in - 12. Prix ,
3 livres broché. Páris , Scène Lyrique , par M.
Baignoux. L'état des Cours de l'Europe , in 8 °.
Prix, s liv. broché. — L'Atlas Civil, Politique,
Militaire , &c de France en Tableaux. Prix , 3 liv.
relié. L'Almanach du Commerce , avec le nom
des Négocians de l'Europe , &c . 1 Volume in - 89,
Frix , 4 livres. Etrennes du Printemps , ou Prapriétés
des Plantes ufuelles , in- 16. Prix , 1 livre
16 fols. L'Almanach de Gotha , 1 Vol. Prix ,
3 liv.
F
-
CEREMONIES & Coutumes Religieufes de tous les
Peuples du monde , repréfentées par des figures ,
deffinées & gravées par Bernard Picard , & autres
habiles Artiftes , le tout en quinze Livraiſons in
folio , qu'on pourra faire relier en 4 Volumes.
La quatorzième Livraison de cer Ouvrage a paru
le quinze de Décembre ; la quinzième & dernière
Livraiſon qui le complette , a paru le trente du mêine
mois.
Une telle exactitude eft d'un bel exemple ; il
feroit à defirer qu'il fût plus fouvent imité. L'impaDE
FRANCE.
tience fi naturel au Soufcripteur eft quelquefois injufte
, mais elle n'eft que trop fouvent fondée . Un
autre objet de furpriſe qu'a offert cet important
Ouvrage , c'eft la modicité du prix relativement aux
planches , qui font au nombre de 264. tant grandes
que petites. On prie les Soufcripteurs de faire retirer
les Livraifons à mesure qu'elles fe diftribucnt ; le
Libraire ne promet pas de compléter ceux qui auront
négligé de les retirer après un certain temps . On peut
s'adreffer encore pour cet Ouvrage , dont il ne refte
que très-peu d'exemplaires , à Paris , chez Laporte
Imprimeur-Libraire , rue des Noyers ; & en Province
, chez les Libraires les mieux afſortis.
ÉTRENNES du Parnaffe , choix de Poéfies : Erat
quòd tollere velles ( Horat. ) Prix , 1 liv. 10 fols.
A Paris , chez Brunet , Libraire , rue de Marivaux ,
Place du Théâtre Italien .
Ce Recueil vient de paffer dans les mains d'un
ouveau Traducteur. On a fupprimé les Effais Hif
toriques fur la Poéfie Italienne , qui le terminoient ,
comme n'étant pas à la portée de tous les Lecteurs.
Nous en parlerons à l'article des Nouvelles Littéraires.
ALMANACH néceſſaire , ou Porte-Feuille de
tous les jours , pour l'année biffextile 1784. Prix ,
reliûre ordinaire , 3 liv . A Paris , chez Didot jeune ,
Imprimeur-Libraire , quai des Auguſtins . '
Cet Almanach , par les divers articles qu'il contient
, répond parfaitement à fon titre d'Almanach
néceffaire. L'Editeur fe promet de profiter de tous
les avis qu'on lui donnera pour perfectionner de
plus en plus fon Ouvrage ; il eft augmenté cette année
des noms des monnaies de change & de
leurs divifions , & d'un nouveau Tableau de la
Pofte aux Lettres pour toute l'Europe , augmenté de
94 MERCURE
plus de cent Bureaux établis dans le courant de
l'année , de la taxe des Lettres & de l'indication.
des Couriers qui portent celles deftinées aux Villes
pour lesquelles il n'y a point de Couriers particuliers .
LES ÉTRENNES , deffinées & gravées par F.
Godefroy , de l'Académie Impériale & Royale de
Vienne , &c . Prix , 1 liv . 16 fols. ( même prix &
même format que les événemens de la guerre du même
Auteur . ) A Paris , chez l'Auteur , rue des Francs Bourgeois
, porte S Michel, vis-à- vis la rue de Vaugirard.
Cette Eftampe repréfente Jeanne & Louife Danfey,
donnant , le premier Janvier 1782 , une poule à leur
mère , pour lui procurer quelques oeufs , & la confoler
de celle qu'elle avoit perdue depuis fix mois M. Godefroi
a entrepris cette Gravure pour en partager le
produir avec les deux Soeurs du Village de Neuville ,
menacées d'une espèce de létargie univerfelle , dont
M. le Curé de . Neuville a rendu compte par une
Lettre inférée dans le Journal de Paris le 9 Septembre
dernier. Il fe propoſe de donner ainfi une fuite d'actions
eftimables , & il promet quatre ou fix de ces
fujets par an. On ne peut qu'applaudir à fes vûes de
bienfaifance.
SOLFEGES pour apprendre facilement la Mufique
vocale & inftrumentale , où tous les Principes
font développés avec beaucoup de clarté , & divifés
en cent Leçons à une & à deux parties pour enfeigner
en très - peu de temps à folfier fur toutes les
clefs , toutes les inefures & dans tous les tons , compofés
par M. Bailleux , Maître de Mufique , nouvelle
Edition , augmentée des nouveaux Solfeges
d'Italie avec la Bafle , par MM . Léo , Durante ,
Piccini, Sacchini , Caffaro , la Barbiera , Stéfani & autres
; Ouvrage qui eft conduit jufqu'au dernier dégré
de perfection tant pour la mefure que pour le goût
DE FRACNE.
و ر
da chant. Prix , 24 liv . A Paris , chez M. Bailleux ,
Marchand de Mufique ordinaire du Roi & de la
Famille Royale , à la Règle d'or , rue Saint Honoré ,
près celle de la Lingerie.
Cet Ouvrage eft divifé en deux Parties . La première
contient la Méthode de M. Bailleux , publiée
pour la première fois en 1770 , & qui obtint alors
une approbation très - honorable de la part de l'Aca-.
démie des Sciences. Son grand fuccès a prouvé
qu'elle la méritoit , & nous difpenfe d'en parler de
nouveau. Cette première Partie fe vend féparément
9 livres. La feconde porte ce titre : Nouveaux Solfeges
d'Italie avec la Baffe , très- néceffaires à favoir
pour parvenir à la pratique du chant Italien , & pour
donner à la voix une giande étendue & une grande
légèreté en l'exerçant fans nommer les notes ,
N. B. Parmi les premières Leçons il y en a quel
ques-unes de l'Editeur , non qu'il préténde les affimiler
à celles des Maîtres célèbres qu'il a employées ,
mais parce qu'étant plus faciles elles forment mieux
la gradation néceffaire à cet Ouvrage.
&c.
Ces Solfeges d'une harmonie très -favante & d'un
chant fort agréable nous ont paru très- propres à
infpirer le goût de la Mufique , & à faire difparoître
les épines que préfente toujours l'étude d'un Art . On
y trouve les excellens Solfeges de Caffaro & de la
Barbiera , auxquels l'Editeur vous conduit par de
fort agréables morceaux de Léo , Jomelli , & c. de
MM . Piccini , Sacchini & de lui - même. Ils font fuivis
des Madrigali de Stéphano & du célèbre Durante.
Le Durante , le plus grand Maître qui ait peut- être
jamais exifté , & dont la réputation eft encore foutenue
par le mérite de fes Elèves , MM . Sacchini ,
Piccini , Traetta , Paifiello , &c . Ces Madrigali faits
fur des paroles italiennes font des morceaux trèscurieux
, & on doit favoir beaucoup de gré à l'Editeur
de les avoir fait fervir à fon but. Cette dernière
96 MERCURE
Partie contient près de 300 pages , & ne coûte féparément
que 18 liv . Les deux Parties enſemble 24 liv .
La modicité de ce prix jointe au mérite de l'Ouvrage
doit en affuter le fuccès.
ERRATA. Omiſſion faite à l'article du Sr Maille ,
qui donne gratis aux Pauvres de la Moutarde pour
les Angelures tous les Dimanches , depuis huit heures
jufqu'à midi , &c. Ajoutez que MM. les Curés
dans toute l'étendue du Royaume jouiront des mêmes
avantages pour les Pauvres de leur Paroiſſe.
Pour les Annonces des Titres de la Gravure
de la Mufique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
TABLE.
LE Nouvel An , Stances , 49 Hiftoire de la République des
Sur la Nomination de l'Abbé Lettres & Arts en France ,
de Villevieille ; à l'Evêché
52
75
83
Choix de Lectures Géographi-
53 ques & Hiftoriques ,
Defcription des Expériences de
la Machine Aéroftatique, 85
de Bayonne,
Elégiefür une Abfence ;
Charade , Enigme & Logo
gryphe , 54
Le Séducteur , Comédie en cinq Annonces & Notices ,
Actes , 571
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 1o Janvier. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
Je Janvier 1784. GUIDI
Wentivnih ub of
MERCURE
Frisbe
149
>[
olem sl. 9437
DE FRANCE."
97691
SAMEDI 17 JANVIER 1784
PIECES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE
Hak
LE MANDAT .
ETRENNES à Madame,
QUAND
UAND Janvier dernier vint ouvrir
any s
L'an qui vient d'arriver à fon heure dernière,
Je garnis une bonbonière
En petits vers, & j'allai vous l'offrir.
Un doux fouris paya mon ambaffade.
Vainement aujourd'hui j'en voudrois faire autant ;
2
Ce Janvier là me voyoit bien portant 3
Celui-cici me trouve malade ."
*** La Déeſſe , par qui nos corps vont bien ou mal , potoks
Déeffe , au teint de rofe , & toujours jeune & belle
Qui nous fait de fes dons un partage inégal ,
Depuis quatre grands mois , elle m'eft infidelle .
7 5500 t
N° 17 Janvier 17843 E
h
པ་འ ོ
MERCURE
Eh bien ! cet arrérage entre fes mains reſté ,
S'offre à vous étrenner d'une façon nouvelle ;
Je vous cède un Mandat fur elle
Pour quatre bons mois de fanté .
Ne traitez pas ce don de bagatelle ;
Il vaut , je crois , & bonbons & bijoux.
Qu'il vous en vienne autant de tous ceux dont le zèle
Vous garde un coeur toujours tendre & fidèle ;
Quels fiècles de fanté vous aurez devant vous !
Mais régir ce bien - là , c'eſt un talent fort rare ;
Car fi le prodiguer expoſe au repentir,
C'eſt un danger auffi d'en être trop avare ;
Il faut en dépenfer un peu pour le plaifir.
Quoi qu'il en foit , notre Mandat mérite
D'être accepté. Voulez- vous qu'on l'acquitte ?
Le préfenter vous-même en eft un sûr moyen ;
Vous avez de ces yeux qui font payer bien vîte ,
Même celui qui ne doit rien.
Pour moi , j'attends qu'il m'en revienne
Plus qu'il ne m'en aura coûté ;
J'en ai fait le calcul , il faut que j'en convienne ;
Et j'irai voir votre ſanté
Pour être content de la mienne.

Par M. Imbert. )
DE FRANCE.
99
VERS au jeune STANIS ** DE C *** ,
Cadet - Gentilhomme au Régiment d'Ef-
-
therhazy , en lui en lui envoyant une Aigrette.
Vous quittez les bras careffans
D'une maman , pour courir à la gloire ,
Et vous voulez au temple de Mémoire
Déjà prendre place à huit ans.
J'en fuis ravie , & j'aurois peine à croire
Qu'on osât vous offrir quelque joujou d'enfans.
Eh bien ! recevez une Aigrette ,
C'est la parure des Guerriers ;
Je fens
que pour vous elle eſt faite ,
Et qu'elle appelle des lauriers.
De cette plume fi Hatteufe
Chaque moitié bien précieuſe
Sur les Héros a de beaux droits ;
L'une eft témoin de leur victoire ,
Et l'autre au Livre de l'Hiftoire
Pour jamais grave leurs exploits.
(Par Madame fa Tante. )
A M. FRANÇOIS , Peintre , fur le
Nouvel An.
Bonjour , bon an , fanté fleurie ,
De la gaîté , point d'ennuyeux ,
Ei
100
MERCURE
Des amis vrais , un bon vin vieux,
Et quelque peu de l'ambroisie
Qui fe fert au banquet des Dieux ;
A la table , ailleurs , femme jolie ,
Du frais l'été , l'hiver grand feu ,
Cinq ou fix grains de la folie
De Bachaumont & de Chaulieu ;
L'efprit fage de Monteſquieu ,
Le coeur du chantre de Lesbie ,
Et les faveurs de Polymnie .
François , voilà ce qu'en la vie
L'amitié te fouhaite . Adieu.
( Par M. Gorfas , à Versailles . ) .
** de
COUPLETS
à Mlie V. MARI
Saint-Dizier , en Champagne , parente de
l'Auteur , dont elle avoit chanté plufieurs
Chanfons , & qui avoit fait avec fuccès ,
fur un Théâtre de Société
d'Angélique , dans le Joueur.
S
le rôle
AIR: La foi que vous m'avez promiſe.
INTÉRESSANTE , belle & lage ,
Ton fort eft de plaire à jamais ;
Ta voix embellit mon Ouvrage ,
Er je te dois plus d'un fuccès :
L'amitié voudroit entrepier dre
De s'acquitter en te chantant ;
DE FRANCE. 101
Mais tu rends l'amitié fi tendre ,
Que le coeur toujours s'y méprend. bis.
L'AMOUR précède où fuit tes traces ;
Et fi l'on n'eût pas , je le voi ,
Inventé le trio des Grâces ,
On l'inventeroit d'après toi ;
Rivale auffi de Therpficore ,
Tous les coeurs volent fur tes pas ;
Au Théâtre on t'admire encore ,
Hélas ! où ne féduis- tu pas bis.
Oui , tout Spectateur le rappelle
Ce jour où tes grâces fans art ,
Prêtoient une beauté nouvelle
A ce chef-d'oeuvre de Regnard ;
Mais qu'à nos yeux il fut coupable ,
Ton amant , qui , dans fa fureur ,
Engage un portrait adorable
Que chacun portoit dans fon coeur. bis.
MINISTRE éclairé d'Eſculappe ,
Joignant le favoir à l'efprit ,
Parant les coups que la mort frappe ,
Ton père confole & guérit ;
Mais quoiqu'à fon expérience
L'art doive de nom! reux fuccès ,
L'art n'en a pas moi: s d'impuisance
Sur ceux qu'ont bleffés tes attraits . bis.
E iij
102 MERCURE
POUR la plus belle , dit la Fable ,
Il fut jadis un prix fameux ;
S'il en eft pour la plus aimable ,
Ils t'appartiennent tous les deux.
Combien au bonheur il doit croire,
L'époux dont tu t'applaudiras
D'avoir affuré la victoire
Sur ton coeur & fur tes appas ! bis.
( Par M. Damas . )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Corbillon ;
celui de l'Enigme eft Baromètre ; celui du
Logogryphe eft Montgolfier , où l'on trouve
gloire , lion , frélon , Loire , gelon , grêlon ,
miel, if, milon , ilote , gril , gnome , melon ,
Noé , oie , lot , or , Léon , mort & Mogol.
CHARADE.
Mon premier porte à l'oreille ,
Mon fecond va droit au coeur ;
Mon tout , fans être une merveille ,
Pour certains Grands eft le fuprême honneur.
DE FRANCE. 103
JE
ÉNIGM E.
Don précieux des immortels ,
Idole que l'on déifie ,
Objet facré de maints autels ,
Où rarement on facrifie ,
Preftige illufoire des fots ,
Vainsfimulacre des cagots ,
Amuſement de la jeuneffe ,
Deux repos de la volupté ,
Seul réconfort de la vieilleffe ,
Et foutien dans l'adverfité :
Dans un Roi je fuis vérité ,
Dans un ambitieux , langage ,
Four un avare pauvreté ,
Et fortune pour un vrai ſage.
( Par M. Ruelle. )
LOGO GRYPH E.
E fuis femme , Meffieurs ; & par droit de conquête
On devient de mes favoris ;
C'eft ce qui fait , qu'ainſi qu'à tout Paris ,
Montgolfier m'a tourné la tête .
Je vole fur fix pieds ; mais fur cinq feulement
Paifiblement je traverſe la France ;
Je fuis fur quatre un inftrument
E iv
104
MERCURE
Que de monter j'ai feule la puiffance.
Vous me tenez , & dites , bon!'
Rien n'eſt auſſi paſſager qu'elle ;
Vous vous trompez , à l'Auteur du Ballon
Vous me verrez toujours fidelle. 7
(Par un Officier de Dragons , qui n'a pas le
bonheur de connoître M. de Montgolfier. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EUVRES diverfes de M. Borde , Membre
de plufieurs Académies. 4 Vol. in - 8 ° .
Prix , 15 liv. brochés . A Lyon , chez
Faucheux , Imprimeur Libraire , Quai &
Maifon des Céleftins ; & à Paris , chez la
Veuve Duchesne , Libraire , rue Saint-
Jacques.
ON a fouvent dit que le féjour de la Capitale
étoit néceffaire au talent Littéraire.
Eft ce une opinion fondée ou un injufte préjugé
Il faut convenir que le ſentiment de
ceux qui penfent que la Province eft un
terroir ingrat pour la Littérature , feroit plus
facile à prouver qu'à réfuter ; cependant il
nous paroît fufceptible de diftinctions . Il eſt
certain que H ce vers eft vrai :
De nos cailloux frottés il fort des étincelles.
Ce frottement n'eft nulle part auffi confidéDE
FRANCE. 105
rable qu'à Paris. C'eft le rendez vous des
Savans & des Littérateurs , méme étrangers .
C'est là que les plus celèbres d'entre eux
développent les fecrets de leur Art par leurs
Difcours , comme ils les communiquent par
leurs Ouvrages ; c'eft là que les juges , les
cenfeurs font plus nombreux & plus actifs ;
c'est là que , du milieu des plus impertinentes
decifions , il s'échappe quelquefois
des vérités utiles ; c'eft là fur-tout que l'on
contracte dans le commerce du monde ,
cette urbanité , cette fleur d'expreffion , devenue
plus néceffaire que jamais aux Ou
vrages d'efprit. Ajoutez à cela , les fecours
fans nombre , & de tous les genres , que les
Mules trouvent dans la Capitale ; il ne feroit
pas étonnant que dans la Province , privée
en partie de ces avantages , le talent fût
exposé à avorter ou à fe rouiller.
Mais il n'en eft pas moins vrai que le
génie eft de tous les temps & de tous les
lieux. Difons plus , l'extrême fociabilité de
la Capitale peut nuire au génie proprement
dit ; il peut y perdre de fa hardieffé & de
fon originalité. Les autres qualités Littéraires
y gagnent ; & l'on peut dire en fe réfumant ,
que le fejour de la Capitale façonne l'efprit
, épure le goût , & peut énerver le
génie.
Que concluerons - nous de cette courte
difcuffion ? Que le talent qui n'a pas été gâté
par le féjour de la Province , n'en mérite que
plus d'éloges . Tel eft celui de M. Borde, dont
E v
106 MERCURE
on vient de publier les Ouvrages . Son Éditeur
, dans la Préface , combat comme un
préjugé l'opinion que nous venons de difcuter.
Il oppofe les exemples de Montelquieu
& de Jean- Jacques . Nous ne chercherons
pas à les récufer ; nous ajouterons
même , que fi l'on difcute dorénavant la
même opinion , on pourra y joindre encore
l'exemple de M. Borde ; mais après cela ,
nous fera - t'il permis de dire que s'il avoit
habité la Capitale , peut- être lui auroit- on
fait appercevoir , peut - être auroit - il fenti
lui- même quelques fautes de goût qu'on
trouve dans fon flyle , quoiqu'il ait en géné--
ral de la correction ; peut- être n'auroit il
pas dit dans une Tragédie :
Et je n'ofe fonder les profondes difgraces
Que l'infidélité peut creuferfous vos traces.
parce qu'on creufe des précipices & non
pas des difgraces ; nous pourrions ajouter
qu'on dit fous vos pas & fur vos traces , non
pas fous vos traces. La raiſon de cette différence
eft fenfible.
Peut être avant d'écrire ces deux vers :
Viens voir ces mêmes feux que tu croyois éteints ,
Difpofer de mon bras & de tous nos deftins .
fe feroit - il apperçu que des feux qui dif
pofent d'un bras , &c. forment une faute
métaphore. Peut- être n'eût il pas laiffé fubfifter
, fur- tout dans une Tragédie , ces trois
vers :
DE FRANCE. 107
Heureufe de pouvoir , en ces inftans fameux ,
Rivale de l'honneur que leur coeur ſe propoſe ,
Partager les périls qu'ils briguent pour ma cauſe.
Nous pourrions multiplier nos citations ;
mais nous aimons mieux faire connoître ce
qui compofe les quatre Volumes de cet eftimable
Écrivain.
Ce Recueil commence par la Tragédie de
Blanche de Bourbon. C'eſt le même ſujet
que celui de Pierre le Cruel. Elle eft moins
furchargée de détails & de perfonnages que
la Tragédie de M. de Belloy , dans laquelle
on trouve une lutte un peu monotone de
Héros ; où tout , jufqu'au petit More ,
devient un grand homme. La Pièce de M.
Borde eft plus fagement faite ; elle eft écrite
avec plus de correction & d'élégance , mais
avec moins d'énergie . On y trouve nombre
de vers auffi bien faits que ceux - ci . ( C'eſt
Don Pèdre qui parle de Henri , que Padille
veut juftifier. )
Eh ! qu'importe !
Ma haine fait mon crime , & ma haine l'emporte.
Inflexible à la crainte , ainfi qu'à la pitié ,
C'eft fon fang que je veux , & non fon amitié ;
C'eft être trop long- temps fatigué de fa gloire ,
Et je ne veux devoir la paix qu'à la Victoire.
Mais en général on voit que la Mufe de
M. Borde foutient difficilement le ton Tragique.
Le refte du Volume & le fuivant ren
E vj
108 MERCURE
ferment fes Comédies ; il y a dans toutes de
l'efprit , du naturel & du dialogue , mais peu
de comique. Elles péchent fouvent par l'intrigue
; fouvent même fes fonds femblent
tirés d'autres Comédies connues & mieux
traitées. Par exemple , fes Nouveaux Ennoblis
reffemblent aux Bourgeoifes de Qualité
de Dancourt ; & Henriette femble imitée
de la Fauffe Agnès de Deftouches . Quand
on prend chez un Auteur , il faut au moins
faire mieux que lui , le faire oublier ; & ,
pour nous fervir du mot très ingénieux d'un
Homme de Lettres vivant , quand on vole
en Littérature , il faut tuer.
La Bru eft une petite Pièce dont l'action
eft traînante ; mais il y a de la vérité & du
naturel dans les peintures . Le Soldat offre un
fujet bizarre , mais rempli avec beaucoup
de gaîté.
La plus eftimable de toutes ces Comédies ,
c'eft le Retour de Paris. L'intrigue & le dénouement
n'ont rien de piquant ni de neuf;
mais le ftyle en eft en général élégant & facile
, le ridicule y eft bien faifi , & il y a de
la verité dans les caractères : on y trouve
plufieurs Scènes plaifantes.
Le troifième Volume renferme les poéfies ,
dont la plupart étoient connues & avoient
vû le jour avec fuccès. Plufieurs même ayant
couru anonymes , avoient été attribuées à
M. de Voltaire ; cette méprife a flatté l'un ,
fans humilier l'autre. Parmi ces poéfies ,
on diftinguera une Ode fur la Guerre , qui
DE FRANCE. 109
auroit fait honneur à nos meilleurs Poëtes
Lyriques . Nous aurions voulu en faire connoître
quelques morceaux ; mais il faudroit.
la tranfcrire prefqu'en entier , quoiqu'elle
foit extrêmement longue. Nous allons rapporter
une jolie Fable imitée de 1 Anglois.
Chloé & le Papillon.
Sous un ciel ferein & tranquille ,
Au fein d'un champêtre féjour ,
Loin des vains plaiſirs de la ville ,
Et loin des pièges de l'Amour ,
Chloé naïve , jeune & belle ,
Voyoit couler fes jours heureux ,
Auffi beaux , auffi fimples qu'elle.
Là , dérobéc à tous les yeux ,
Par les foins d'une tendre mère ,
Chloé , fans defirs, fans regrets ,
Refpiroit un air falutaire
A les moeurs comme à fes attraits .
Le vif éclat qui la colore
N'eft que le tein de la pudeur ;
Son oreille n'a point encore
Goûté le poifon enchanteur
Des foupirs , des tendres alarmes ;
Elle ignore qu'elle ait un coeur ,
Et foupçonne à peine fes charmes.
SEULE dans le fond d'un bosquet,
Près du cryftal d'une onde pure,
II . MERCURE
Elle affortiffoit un bouquet
Pour en compofer fa parure.
La belle , d'un air enfantin ,
Comparoit avec avantage
Le lis & la rofe à ſon tein ,
Et fourioit à fon image.
Un Papillon au même inftant
Déployoit fes aîles légères ,
Et de fes ardeurs paffagères
Promenoit l'hommage inconftant.
Ici , fon audace indifcrette ,
De la timide violette ,
Careffe la vive fraîcheur ;
Là , du fein de la tubéreufe ,
Sa témérité plus heureuſe ,
Preffe l'orgueilleuſe blancheur ;
Auffitôt , d'un vol infidèle ,
Il court à la rofe nouvelle ,
Il baife fon bouton naiffant ;
Et toujours brillant & frivole ,
Il paroît , jouit & s'envole.
Chloé voit l'infecte éclatant ;
Et fa parure étincelante
D'azur , de pourpre & de rubis ,
Enchante fes yeux éblouis.
Sa petite âme impatiente
Brûle auffitôt de s'en faifir.
Dans le vif tranſport qui l'agite ,
DE FRANCE. III .
De fon jeune fein qui palpite ,
S'échappe fon premier foupir.
Aufli légère que les Grâces ,
Du rival errant du Zéphyr ,
Elle pourfuit long- temps les traces ;
Souvent dans fon vol incertain
Il s'arrête ; la Nymphe agile
Accourt, le guette , étend la main ;
Mais le fuperbe volatile ,
Dans les airs s'élance foudain.
Tour- à- tour flattée & trompée ,
Elle fuit fa proie échappée.
Le volage fe fixe enfin
Sur la belle & pâle jonquille ;
Elle femble dans fa langueur
Ranimer aux yeux du vainqueur
Le foible éclat dont elle brille;
Du triomphe il goûta le prix ;
Chloé vole , approche , il eft pris.
INQUIET , agitant fon aîle ,
Pour fortir de captivité :
Rendez - moi , dit - il à la belle ,
Ah ! rendez- moi la liberté ;
Rougillez de votre victoire ,
Qu'attendez- vous de mes liens ?
Mes ailes font toute ma gloire ;
Quelqu'éclat , voilà tous mes biens ;
Voltiger eft ma deftinée ;
112 MERCURE
Sans chaînes , fans foins , fans amour ;
Et non exiftence bornée
N'eft que l'amufement d'un jour.
A CES mots , la Nymphe ingénue
S'attendrit pour fon beau captif;
Le trouble de fon âme émue
Favorife le fugitif.
Il s'échappe , Chloé feupire ;
Sur les boucles de fes cheveux
Balançant fon vol amoureux ,
Voici ce qu'il ofe lui dire :
Seule en ces lieux vous refpirez
La douce paix de l'innocence ;
Bientôt loin des jeux de l'enfance ,
Dans le monde vous brillerez :
C'eft- là que vous rencontrerez
Un être frivole , infidèle ,
Et paré de mille couleurs ;
Il voltige de belle en belle ,
Comme j'erre parmi les fleurs ,
Et je fuis en tout fon modèle.
Ah ! fi vous laiffant éblouir ,
Votre coeur afpire à jouir
D'une fi brillante conquête ,
Au milieu d'un vain tourbillon ,
Quel jour de gloire ! quelle fête !
Vous aurez pris un Papillon.
Le plus long Ouvrage poétique de M.
DE FRANCE. 113
Borde eft un Poëme en plufieurs Chants ,
intitulé : le Naufrage. Il y a des vers bien
faits comme dans tous les Ouvrages de fon
Auteur ; mais il y a de la monotonie & de
la féchereffe.
Les Écrits en profe qui compofent fon
quatrième Volume , n'ont pas moins contribné
que les vers à fa réputation , & font
les productions d'un excellent efprit , d'un
bon Écrivain & d'un Philofophe aimable.
Tout ce qu'il a écrit pour réfuter Jean Jacques
lui a fait le plus grand honneur. On n'y
trouve point l'éloquence entraînante du Philofophe
Genevois ; mais c'eft par- tout une
raifon faine & exercée qui fait triompher la
vérité de tous les efforts du paradoxe , tantôt
il emploie contre fon redoutable adverfaire
la force du raifonnement , tantôt le fel de
la plaifanterie ; & jamais l'imagination ne le
rend infidèle aux règles de la logique. Sa Profeffion
de foi philofophique , & fa prédiction
tirée d'un vieux manufcrit , font peut être ce
qu'on a écrit de plus piquant & de plus plaifant
contre Jean Jacques Rouffcau.
On voit que M. Borde a travaillé & mérité
des fuccès dans plus d'un genre ; & l'on
doit de la reconnoiffance à fon Édirenr pour
avoir publié un Recueil qui mérite une place
diftinguée dans nos bibliothèques. 1
114 MERCURE
J
·
MORCEAUX choifis de Tite- Live , traduits
en François pour l'ufage des Claffes Supérieures
, par M. l'Abbe Paul , ancien Profeffeur
d'Eloquence , Affocié à l'Académie
des Belles Lettres , Sciences & Arts de
Marſeille. 2 Vol . in 12. A Marſeille , chez
Jean Moffy , Imprimeur du Roi , & c . &
Libraire , au Parc ; & à Paris , chez
Delalain le jeune , Libraire , rue S. Jacques.
DEPUIS long temps , dans la manière d'enfeigner
le latin à la jeuneffe , on eft revenu
de la méthode des thêmes , qui , fans apprendre
aux Écoliers un mot de François , les
inftruifoit à faire du mauvais Latin ; & l'on
s'eft tourné du côté des explications & des
verfions , qui facilitent & accélèrent leurs
progrès dans l'une & dans l'autre langue.
Mais pour rendre la nouvelle méthode plus
pratiquable & plus utile , on cherchoit un
Auteur qui eût tout à la fois un ftyle affez
pur pour fervir de modèle , & affez clair
pour pouvoir être entendu des commençans.
Comme il étoit difficile à trouver , on
s'attacha à choisir quelques morceaux parmi
les divers Écrivains de la bonne Latinité.
Pour concourir à ce but , M. l'Abbé Paul fit
des extraits des meilleurs Hiftoriens ; & c'eft
de cette Collection, qui doit paroître bientôt
, que font tirés les deux Volumes que
nous annonçons.
DE FRANCE. 115
Cet Ouvrage mérite d'être diftingué , tant
par le choix des morceaux que par la ma
nière dont ils font traduits . L'Auteur a fu
réunir l'élégance & la fidélité ; & ſon ſtyle
ne fe reffent point de la gêne du Traducteur.
Nous nous contenterons d'en citer un morceau
avec le Latin ; c'eft le portrait d'Annibal
que nous avons choifi , non pas comine
un des meilleurs , mais comme un des plus
courts.
,
Numquam ingenium idem ad res diverfiffimas
, parendum atque imperandum , habilius
fuit. Itaque haud facilè difcerneres , utrùm
imperatori , an exercitui carior effet ; neque
Asdrubal alium quemquam praficere malle
ubi quid fortiter ac ftrenue agendum effet ;
neque milites alio duce plus confidere , aut
audere. Plurimum audacia ad pericula capef
fenda , plurimum confilii inter ipfa pericula
erat : nullo labore aut corpus fatigari , aut
animus vinci poterat. Caloris ac frigoris patientia
par; cibi potionifque defiderio naturali,
non voluptate , modus finitus : vigiliarum
fomnique nec die , nec nocte difcriminata tempora;
id quod gerendis rebus fupereffet , quieti
datum : ea neque molli ftrato , neque filentio
arceffita : multifæpe militari fagulo opertum
humi jacentem inter cuftodias ftationefque
militum , confpexerunt. Veftitus nihil inter
aquales excellens : arma atque equi confpiciebantur.
Equitum peditumque idem longè
primus erat: princeps in pralium ibat ; ultimus
confecto pralio excedebat. Has tantal
116 MERCURE
viri virtutes ingentia vitia aquabant ; inhumana
crudelitas , perfidia plufquàm punica ,
nihil veri, nihilfancti , nullus Deum metus ,
nullum jusjurandum , nulla Religio.
Voici la Traduction de M. l'Abbé Paul :
Jamais un même caractère ne fut plus
" propre que celui d'Annibal à deux choles
» très oppofees : l'obéiffance & le comman
» dement. Aufli étoit - il difficile de décider
» qui l'aimoit davantage , du Général ou de
» l'Armée. Afdrubal le mettoit , préférable-
" ment à tout autre Officier, à la tête des en-
"
"
»
"
treprifes qui exigeoient du courage & de
» la vigueur ; & nul autre n'infpiroit aux
" Soidats plus de confiance & d'audace.
S'expofant au péril avec la plus grande
bravoure , il montroit dans le péril la
plus grande préſence d'efprit. Aucun tra-
" vail ne pouvoir ni laffer fon corps ni
» abattre fon courage. Il fupportoit égale-
" ment le chaud & le froid. Ses repas étoient
réglés par le befoin & non par le plaifir.
Il veilloit ou dormoit , le jour ou la nuit
indifféremment. Il accordoit au repos le
temps qui lui reftoit après fes affaires , &
n'attiroit le fommeil ni par la molleffè du
lit , ni par le filence. On le vit fouvent
couché fur la dure , enveloppé d'une cafaque
de Soldat , au milieu des Sentinelles
» & des corps - de- garde. Il fe diftinguoit de
» ſes égaux , non par la richeffe de les vête-
» mens , mais par la bonté de fes armes &
2
"9
"
*
de fes chevaux. Le meilleur Cavalier ,
DE FRANCE. 117
*
fans contredit , & le meilleur Fantafin de
» l'Armée , il marchoit le premier au combat
, & en fortoit le dernier. A de fi gran-
» des qualités Annibal joignoit d'auffi grands
vices ; une cruauté barbare , une perfilie
plus que Carthaginoife ; point de verité
» dans fes paroles , point d'objet qui lui fût
» facré , nulle crainte des Dieux , nul ref-
» pect pour les fermens , nulle religion. "
19
39
M. l'Abbé Paul traduit par tour avec la
même exactitude & la même vérité de ftyle ;
toujours le mor propre , & jamais de paraphrafe.
Cet Ouvrage ne peut qu'être accueilli
favorablement.
NECROLOGIE.
LES regrets que laiffe un homme célèbre
après la mort , font toujours en proportion
de fon merite ou de fes productions ; mais
ces regrets s'augmentent ou fe modifient par
diverfes circonftances , telles que fon âge en
mourant , le degré de force qui étoit refté
à fon génie , le plus ou moins de relations
qu'il avoit confervées dans le monde , & les
liens qui l'y attachoient encore ,. foit par le
fang , foit par les paffions . Ajoutons qu'un ta
lent plus varié ou plus à la portée du Public
, doit être plus univerfellement regretté.
Plufieurs des motifs qui concourent à
laiffer des regrets , fe font réunis pour M. le
118
MERCURE
Comte de Treffan , * qui a fuivi de bien
près fon célèbre confrère , M. d'Alembert.
Recommandable par fon nom , diſtingué par
fes emplois militaires , honoré des faveurs
de deux Cours , illuftré dans la carrière des
Sciences , & dans celle de la Littérature , il
avoit confervé , malgré fon grand âge , fes
relations avec la Société ; il n'avoit point
ceffè de l'aimer & d'y plaire ; & il a confervé
jufqu'au dernier moment de fa vie , fa mémoire
, fon efprit & fon enjouement.
Né en 170 ,, au Palais Épifcopal du
Mans , chez un de fes grands oncles qui en
étoit Évêque , il eut l'honneur d'être élevé.
auprès du feu Roi Louis XV , dès l'année
1718. Il étoit Colonel à l'âge de 17 ans ; &
en 1748 , c'eſt à - dire dans fa 40 ° année , il
parvint au grade de Lieutenant - Général.
Deux ans après , il fut adopté par l'Académie
des Sciences , d'après un Mémoire confidérable
fur l'Électricité , qui étoit bien peu
connue à cette époque ; & toutes les grandes
Académies de l'Europe fuivirent bientôt
* Louis - Élifabeth de la Vergue , Comte de
Treffan , Lieutenant - Général des Armées du Roi ,
Commandant de la Lorraine Allemande & Comité de
Bitche , Commandeur de l'Ordre de Notre - Dame
du Mont- Carmel & Saint - Lazare , l'un des Quaranté
de l'Académie Françoife , Membre de l'Académie
Poyale des Sciences de Paris , des Sociétés
Royales de Londres , Berlin , Édimbourg , des Académies
de Rouen , Caen , Nancy & Montpellier.
DE FRANCE. 119
l'exemple de celle de Paris . Sa famille fe
propofe de faire imprimer cet Ouvrage remarquable
, dans lequel on nous affure qu'il
a prédit les grandes découvertes qu'on a
faites depuis fur l'électricité.
La feue Reine , & feu Mgr. lel Dauphin
ont honoré M. le Comte de Treffan de leur
protection particulière ; & il a exercé pendant
18 ans la Charge de Grand Maréchaldes
Logis auprès du feu Roi de Pologne
Staniflas , qui l'avoit admis dans fa plus tendre
intimité , & qui mourut prefque dans
fes bras.

Quand il eut perdu cet augufte ami , quand
il fe fut retiré du Service , ayant acquis plus
de gloire que de fortune , il alla vivre tranquillement
à la campagne avec fa famille.
C'eft- là que dans le fein d'une philofophie
aimable , il fe délaffoit & fe confoloit par
la culture des fleurs & celle des Lettres ;
c'eft -là qu'il accueilloit plufieurs Savans &
Littérateurs qui l'alloient vifiter , & qui
trouvoient dans fa retraite deux attraits bien
précieux ; l'échange des connoiffances & le
commerce de l'amitié.
Le premier fruit de fa retraite fut le Recueil
de fes Réflexions Sommaires fur l'Ef
prit , Ouvrage compofé pour l'éducation de
Tes enfans , à la fuite defquelles on trouve
des Difcours Académiques , un Portrait Hiftorique
du Roi de Pologne , & une partie
de les vers de Société.
La Bibliothèque des Romans doit beau120
MERCURE
*
coup à la plume facile & à l'imagination |
brillante de M. le Comte de Treffan. M. le
Marquis de P ...... lui ayant demandé quelques
extraits pour ce Recueil , qu'il dirigeoit
alors , il fe chargea des Romans de Chevalerie
, qu'il fut rajeunir fans les dénaturer ,
& qu'il rendit agréables à toutes les claffes
de Lecteurs. Sous le titre d'extraits , il
avoit donné plufieurs Romans d'imagination
, tels qu'Urfino & Zélie ou l'Ingénue.
Ces deux Ouvrages ont généralement reufli ;
& ils méritoient leur fuccès. Le fonds &
les détails en font également intéreſſans ; &
le brillant de l'esprit s'y joint à la grâce du
naturel.
M. le Comte de Treffan étoit dans fa ...
7; année quand il fit fon Amadis des·
Gaules , Ouvrage qui prouve que fon talent
n'avoit pas fuivi le declin de fon âge , &
qu'il avoit fu conferver toutes les grâces de
la jeuneffe,:
Heureulement la Nature l'avoit doué
d'une facilité rare ; car fon efprit vif ne le
feroit pas accommodé d'un travail pénible.
Il a fini en moins de trois mois fa Traduction
de l'Ariofte Quand il avoit pris la .
plume, on pouvoit l'interrompre fans le trou
bler ; & il favoit quitter fon Ouvrage fans
fe refroidir far fon travail. On le voyoit s'affeoir,
écrire , parler , répondre, écrire , appeler,
* On trouve tous ces Extraits imprimés en 4
chez Piffot , Libraire , Quai des Auguſtins.
vol.
gronder ,
DE FRANCE. 121
gronder & écrire encore. On pourroit prefque
dire qu'il ne raturoit point , & que fes
Écrits font d'un feul jet .
Enfin , deux mois avant fa mert , il a fait
un Éloge de Fontenelle ; cet Ouvrage , outre
fon mérite réel , a un intérêt qui lui eft particulier.
L'Auteur y préfente à chaque inftant
l'image attachante d'un grand Homme qui
n'eft plus , loué par un vieillard qui va ceffer
d'être. On voit aufli que le Panégyrifte avoit
connu fon Héros ; les regrets fe mêlent à fes
louanges ; & l'on éprouve en le lifant ce
charme que la fenfibilité prête toujours au
talent qu'elle infpire.
En 1780 , l'Académie Françoife l'adopta
parmi les Membres , & le nomma à la
place de M. l'Abbé de Condillac. Il ne devoit
pas l'occuper long- temps ; il mourut
trois ans après , dans la 78 année de fon
âge.
Ses emplois & fes talens littéraires l'avoient
mis en liaiſon avec ce qu'il y avoit de
plus diftingué par le rang ou par le mérite .
Sa famille conferve beaucoup de Lettres de
feu Mgr. le Dauphin , du feu Roi de Pologne
Stanillas , du Roi de Pruffe , & des Hom .
mes les plus célèbres de ce fiècle , tels que
Voltaire , Rouleau , Maupertuis , la Con- .
damine , Réaumur , Bernoully , Haller , & c.
Ce dernier lui a dédié un de fes Ouvrages.
Il avoit eu le malheur dans fa jeuneffe de
fe faire des ennemis par des Couplets devenus
trop célèbres ; mais il croyoit tirer
No. 3 , 17 Janvier 1784.
F
122
V
MERCURE
par là une légitime vengeance ; il croyoit....
Non , ne cherchons pas à le juſtifier de cette
faute par fes motifs ; excufons le feulement
par fon âge & par la vivacité de fon caractère.
Ajoutons que jamais il ne s'enveloppa.
du voile deshonorant de l'Anonyme ; &
qu'il expia , autant qu'il fut en lui , le tort de
ces Couplets , qui ne reparoîtront plus ; car
il a eu le foin d'en effacer jufqu'à la moindre
trace.
On trouve dans l'Encyclopédie plufieurs
articles de lui , notamment l'Homme de
Guerre & aller à la Guerre ; & il a donné à
l'Académie des Sciences plufieurs Mémoires
fur l'Hiftoire Naturelle. Il auroit pu fans.
doute écrire un plus grand nombre d'Ouvrages
; mais employé pendant vingt- deux ans
à commander en Chef dans différentes Provinces
& fur les Frontières , il lui a fallu
facrifier fouvent fon goût à fes devoirs ; il
étoit d'ailleurs zélé pour fon métier ; ce qui
eft prouvé par plufieurs Mémoires qu'il a
donnés au Bureau de la Guerre,
M. de Treffan eft prèfque le Fondateur
de l'Académie de Nancy ; les Difcours qu'il
y a prononcés portent l'empreinte de fon
efprit aimable , & font écrits du meilleur
ton , comme fes autres Ouvrages . Le Père
Menou , Confeffeur du Roi de Pologne ,
crut y voir de la philofophie , & s'en plaignit
amèrement au Roi. Sire , répondit M,
de Treffan à ce Prince qui lui en parla , je
veux bien qu'il y ait de la philofophie dans
DE FRANCE. 123
ce Difcours ; mais fachez qu'à la revue de la
Ligue , il y avoit 3000 Moines & pas un
Philofophe.
Il étoit gai , léger , mais affable , prévenant
; il aimoit la louange , & ce goûr lui
donnoit une efpèce de coquetterie , qui
ajoutoit à fon amabilité naturelle. Il étoit
jaloux de plaire , raême à un enfant. Il a con .
fervé jufqu'à fa mort , auprès des Dames ,
cette ancienne galanterie noble & refpectueufe
; il rappeloit ces vieux Chevaliers
qu'il avoit fi bien peints dans quelques uns
de fes Ouvrages.
Honoré des bontés de la feue Reine , il
l'égayoit par fa gaîté , fon efprit & la manière
de dire tout fans faire rougir ; c'eſt un
talent qu'on ne lui difpute point , quand on
a lû fes Amadis & Petit Jehan de Saintré.
Enfin il a mérité par fes talens l'eftime desi
partifans des Sciences & des Lettres , & il
emporte les regrets de fes amis & de fa famille.
On fe propofe de faire imprimer
quelques uns de fes Ouvrages qui n'ont pas
encore vû le jour ; & fi le choix en eft fait
avec goût , on peut compter fur le fuccès.
Mais nous exhortons ceux qui les publieront
, à n'adopter que ce qui fera digne de
lui , & à ne pas reffembler aux Éditeurs
d'oeuvres pofthumes , qui prefque tous , par
une indulgence aveugle ou intereffée , femblent
autant de conjurés contre la mémoire
des hommes célèbres.
Cet Article eft de M. Imbert. )
Fij
124
MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
ON 2 annoncé pour Vendredi 15 de ce
mois , la première repréſentation de la Caravane
du Caire, Opéra en trois Actes , paroles
de M. M*** , mufique de M. Grétry. La néceffité
d'envoyer cet article à l'impreffion
avant la repréfentation, ne nous permet que
de donner l'idée de l'action & de la marche.
du Poëme , fans aucune obfervation d'éloge
ni de critique.
2
Le lever de la toile préfente une campagne
fur les bords du Nil , & la halte d'une caravane
; une montagne occupe le fond du
Theatre. Hufca Marchand d'Efclaves &
Chef de cette Caravane , paroît dans une
tente occupé à régler fes comptes , pendant
que fur le devant de la Scène des groupes
de Voyageurs libres fe réjouiffent de revoir
bientôt les murs du Caire , terme de leur
voyage , & que des Captifs des deux fexes
epchaînés déplorent la perte de leur liberté.
Un de ceux - ci , qui eft François & fe nomme
Saint Phar, gémit fur tout fur le fortde la
chère Zélime , jeune Indienne qu'il a époufée,
& qui a été faite efclave avec lui lorfqu'ils
retournoient en France pour faire confirDE
FRANCE.
125
mer leur hymen . Zélime lui jure de lui
refter fidelle , quelque fort que la fortune
lui prépare ; Saint Phar jure de périr mille
fois plutôt que de fouffrir qu'on la fépare de
lui. Hufca fort de fa tente , ordonne à la
Caravane de fe difpofer à partir ; & dit à
Saint Phar & à Zélime de renoncer à une
paffion inutile , puifqu'on doit les féparer
avant la fin du jour. En vain Saint Phar veut
l'attendrir fur le fort d'une épouſe qui , fille
d'un Nabab , n'étoit pas deſtinée à un vil
efclavage , & le prie de ne pas l'expofer aux
regards du Pacha ; le Marchand répond que
les charmes de Zélime doivent faire fa fortune,
& que , fujette ou Princeffe , Saint-
Phar doit y renoncer pour jamais . En ce
moment on entend crier aux armes : ce
font les Arabes qui attaquent la Caravane .
On les voit paroître fur la montagne , &
Saint- Phar propofe à Hufca de lui faire ôter
fa chaîne & d'armer fon bras. Le Marchand,
frappé de fon courage & de fa générofité ,
lui promet la liberté pour prix de la victoire
, & Saint Phar s'arrachant des bras de
Zélime , vole au combat avec les autres
Vovageurs , tandis que les femmes , reftées
feules fur la Scène , implorent le ciel
avec Zélime , pour le falut commun. Les
Arabes font vaincus ; on les voit fuir fur la
montagne : Hufca ramène Saint Phar victorieux
, & lui offre fa liberté , ainfi qu'il le
lui avoit promis s'il revenoit vainqueur.
Saint-Phar la refuſe , & le prie de brifer
Fuj
126 MERCURE.
་ ་
les fers de Zélime au lieu des ficns . Celleci
veut qu'il jouiffe du prix de fa valeur ;
mais Hufca ne veut point confentir à un arrangement
qui tromperoit fes eſpérances :
c'eft vainement que ces deux amans espèrent
de le fléchir par leurs larmes ; Hufca eft
trop accoutumé à en voir répandre ; for feul
peut l'attendrir. Les autres Voyageurs joignent
avec auffi peu de fuccès leurs prières
à celles de ces infertunés ; Hufca leur impofe
filence , fait défiler la Caravane , &
emmène Zélime , à qui Saint Phar fait efpérer
qu'il trouvera , au Caire , où il eft
connu , le prix de fa rançon & le moyen de
lui rendre la liberté.
La décoration du fecond Acte repréfente
un appartement du Pacha du Caire."
Hufca prie Tamorin , Chef du Sérail du
Pacha , d'engager fon Maître à venir au
Bazar ; i ramène , dit il , avec lui des femmes
de tous les pays , dont les charmes divers
pourront diffiper l'ennui qui ronge le
Pacha . Hufca fe retire , en affurant Tamorin
de fa reconnoiffance. Le Pacha paroît ; il ordonne
une fête pour un Officier François qui
a fauvé un de fes vaiffeaux chargé de richeffes.
Tamorin efpère que cette fête diftraira
fon Maître , & que Floreftan , pour
qui elle eft préparéc , fera étonné de retrou
ver au Caire les Talens & les Arts qu'on ad
mire à Paris. Il annonçe Almaïde , favorite
du Pacha , mais qui a ceffé de lui plaire.
Elle fait répéter devant lui , par les Femmes
DE FRANCE. 12
du Sérail , la fête qu'il a ordonnée pour les
François. On préfente au Pacha le Sorbet ,
des fleurs & du parfum ; mais il congédie
bientôt toutes les femmes , en leur recommandant
de montrer le même zèle à
fêter les François. Refté feul avec Tomorin ,
il fe plaint de ne plus goûter aucun plaifir ;
celui- ci lui confeille l'inconftance , qui feule
peat le guérir , & lui propoſe d'aller chez
Hufca , ce fameux Marchand d'Esclaves , où
il trouvera à choisir des femmes de vingt
climats divers ; il lui en propofe de plufieurs
Nations , c'eft aux Françoifes , dont Tamorin
lui fait fur tout l'éloge , que le Pacha
femble s'arrêter ; il efpère trouver parmi
les femmes de cette Nation quelqu'objet
affez aimable pour ranimer l'infenfibilité de
fon coeur , emouffee par la fatiété. Le Pacha
fe fait conduire au Bazar.
Le Théâtre change , & repréfente une efpèce
de Foire ; on y voir des boutiques , des
cafés , des orcheft: es , des Marchands d'Efclaves
, &c . Le Pacha arrive avec ſa Garde;
Hufca fait paffer devant lui fes Efclaves ; les
unes danfent , d'autres chantent ; d'autres
jouent de divers inftrumens. Une Françoife.
chante un air qu'elle accompagne de la harpe
; une Italienne chante un air dans fa langue.
Le Pacha les achette ; mais appercevant
Zélime cachée par un voile , il témoigue
le plus grand empreffement de la voir ;
Hufca lève fon voile ; le Pacha , frappé de
fa beauté , lui offre fur le champ dix mille
Fiv
128 MERCURE
ducats ; le marché eft conclu , lorfque Saint-
Phar arrive , apportant la rançon de Zélime
; mais le Pacha la fait conduire devant
lui dans fon Serail ; & Saint - Phar , refté
feul , furieux de fe voir ravir l'objet de fon
amour , fort dans le deffein de tout tenter
'pour pénétrer dans le Sérail & enlever Zé
lime , ou d'y perdre la vie.
L'Acte troifième repréfente un appartement
de l'intérieur du Sérail . Floreftan , Capitaine
de Vaiffeau François , vient prendre
congé du Pacha . En attendant l'audience , il
déplore la perte de fon fils , qui l'a quitté
pour aller fervir dans l'Inde , dont il n'a pu
avoir aucune nouvelle depuis , & qu'il croit
mort dans un naufrage. Tamorin vient le
prendre pour l'introduite devant le Pacha.
Almaïde , jaloufe de la nouvelle Efclave que
le Pacha a achetée, fe propofe de prévenir le
triomphe de fa rivale en l'immolant à fa
jalousie , lorfque Ofmin , Efclave du Sérail
vient lui confier qu'un François a voulu le
féduire pour l'engager à favorifer l'enlèvement
de Zélime. Almaïde lui ordonne de
fervir ce François ; la nuit & la fête qu'on
apprête peuvent favorifer ce projet ; & elle
affure Ofmin de fá reconnoiffance s'il vient à
bout d'introduire le François dans le Sérail , &
s'il l'aide à enlever fa rivale. Reftée feule , des
fentimens plus doux remplacent la jaloufie
dans fon coeur ; le Pacha arrive ; elle lui fait
quelques reproches ; mais le projet de l'enlèvement
de Zélime la tranquillife bien plus
DF FRANCE 129
que l'affurance que lui donne le Pacha qu'elle
régne toujours fur fon coeur. Elle va tour
preparer pour la fête deftinée au François
qu'on attend , & le Pacha fort pour le recevoir.
Le Théâtre change , & repréfente un falon
préparé pour une fête. Floreftan y eft introduit
avec fa fuite ; le Pacha ne tarde pas à
paroître. Floreftan le remercie des fecours
que fes vaiffeaux , maltraités par la tempête ,
ont reçu dans fes ports. Le Pacha l'engage à
prendre part à la fête qu'il lui a deftinée ; elle
commence à peine qu'elle eft interrompue
par ces cris , que l'on entend derrière le
Theatre : On enlève Zélime ! Tamorin , entrant
avec précipitation , annonce que le
coupable eft un François. Le Pacha ordonne
à fa fuite de voler fur leurs pas ;
Almaide triomphe . Floreftan , furpris & indigné
qu'un François ait commis un pareil
attentat , prie le Pacha de le lui remettre ,
pour le punir d'un crime qui les outrage tous.
On amène Zélime , tremblante & demandant
la mort pour fauver la vie de fon époux ;
elle nomme Saint Phar. A ce nom Floreftan
reconnoît fon fils , que le fort ne lui rend
que pour le lui ravir encore de la manière
la plus cruelle , il fe réunit à Zélime & à
Almaide pour fléchir le Pacha ; celui ci ne
peur refifter à leurs larmes ; & , au moment
ou l'on amène Saint- Phar enchaîné , il
court à lui , brife fes fers , & le remet lui
même dans les bras de fon père. En même
Fy
130 MERCURE
temps il rend Zélime à Saint- Phar , & fon
coeur à Almaïde.
Un cheur général célèbre la clémence du
Pacha , le bonheur de Floreftan , celui de
Zélime & de Saint Phar. Un Ballet termine
ce Spectacle.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Vendredi 26 Décembre , on a remis à
ce Theâtre , le Mal pour un Bien , ou les
Jardiniers , Comédie en deux Actes & en
profe , mêlée d'ariettes , avec une muſique
nouvelle.
Cet Ouvrage fut repréfenté , pour la pre-.
mière fois , en 1771 , avec un fuccès plus
fufceptible de donner de l'encouragement
que de l'amour propre. L'Auteur y a fait
des changemens qui n'ont pas été trouvés
heureux , & qui n'ont rien ajouté à l'action ,
naturellement lente & froide . La nouvelle
mufique nous a parue foible , fans couleur
, & dénuée de caractère. C'eft , diton,
l'effai d'un jeune homme attaché à l'Orcheftre
de la Comédie Italienne ; & tout.
effai mérite de l'indulgence , quand il annonce
des difpofitions au talent. Nous n'ofons
pas avancer que celui - ci n'en annonce point,
mais au moins nous devons dire qu'il peut
laiffer quelques doutes à l'obfervateur le
moins févère. Cette réflexion , que nous n'im
primons pas dans le deffein de chagriner le
DE FRANCE. 131
jeune Compofiteur , mais au contraire dans
celui d'aiguillonner fon amour- propre , doit
l'engager à redoubler d'efforts & d'études ,
pour parvenir à fixer fur les Ouvrages l'attention
de ceux qui commencent à établir
les réputations & à intéreffer le Public , qui
peut feul les foutenir & les confirmer.
Le Lundi 29 du même mois , on a joué ,
pour la première fois , le Droit du Seigneur,
Comédie en trois Actes , mêlée d'Ariettes ,
par M. des Fontaines , mufique de M. Martini.
Julien & Babet font fur le point de s'époufer.
Les habitans du village font déjà
affemblés pour célébrer cet heureux jour ;
lorfque le Bailli vient leur faire lecture d'une
fettre à lui adreffée par le Marquis de ....... , '
Seigneur du canton . Cette lettre dit en
fubftance que tous fes prédéceffeurs ayant
joui du droit de vaffelage , il confent
que le Comte fon fils le remette en vigueur
; qu'ils doivent bientôt arriver l'un
& l'autre , & qu'il eft enjoint au Bailli de
conduire la jeune fiancée dans un pavillon
placé au bout des jardins du Château.
L'inquiétude s'empare de tous les efprits ;
plus de gaîté , plus de fête. Le fils du Seigneur
n'a prié fon père de le faire jouir d'un
droit tombé depuis long- tems en défuétude
que dans le deffein de profiter de l'occa
fron d'enlever Babet qu'il a trouvée piquante
& jolie. Ses domeftiques s'entretiennent affez
,
Evj
122
MERCURE
haut de ce projet . Leur indifcrétion apprend
an Bailli tout le mystère. Au moment où la
jeune perfonne doit être enfermée avec le
jeune Seigneur , elle , puis le Bailli , enfuite
les Villageois témoignent leurs inquiétudes
au Marquis . Un père cioit difficilement
qu'un fils foit capable de fe laiffer entraîner
à des égaremens honteux. Le Marquis prend
néanmoins des précautions pour fauver
l'innocence dans le cas où on auroit conjuré
contre elle. Le moment de l'entretien
fecret arrive , le jeune Seigneur fait à Babet
des propofitions qu'elle rejette ; il infifte ,
il la preffe. A l'inftant les parens de Babet,
Julien fon amant & le Marquis lui même
s'offrent aux regards du jeune Comte. Humilié
, confondu , il écoute avec honte les
remontrances de fon père , & rejette la cauſe
de fon égarement fur la beauté de la jeune
Villageoife. Tout le monde fe réunit pour
obtenir la grâce ; le Marquis fe laiſſe fléchir ,
l'accorde.
Cet Ouvrage a eu beaucoup de fuccès. La
marche en eft fage & bien entendue. Le
comique & l'intérêt y font mêlangés avec.
Beaucoup d'adreffe. On pourroit feulement
Bui reprocher quelques longueurs , peut être
même un peu de charge. Rien de plus facile
à faire difparoître que ces défauts , ainsi que
de fupprimer la dernière Scène du troisième
Acte , qui a tant de rapport avec celle qui la
précède qu'elle femble n'en être qu'une ré:
pétition..
DE FRANCE.
133
La musique eft de M. Martini . Elle a été
généralement applaudie , & ne peut qu'ajouter
beaucoup à la réputation de fon Auteur ;
beaucoup d'expreffion , de vérité , de grâce
& de mélodie ; un chant facile & vrai , des
morceaux d'ensemble bien dramatiquement
diftribués , & faits pour annoncer un excellent
Compofiteur. Voilà les qualités qui
font diftinguer cette production à laquelle
les Connoiffeurs ont prodigué leurs fuffrages
avec beaucoup d'enthouſiaſme.
Le Lundi f de ce mois de Janvier , on a
donné la première repréfentation du Conciliateur
à la Mode , ou les Étrennes du Public ,
Divertiffement en un Acte & en vers , mêlés
de vaudevilles.
Thalie veut donner des étrennes au
Public. Elle entretient de ce projet la Variété
, qui lui fait craindre que d'autres
n'aient formé le même deffein qu'elle. En
effet , le Vaudeville , & Mixte ( perfonnage
fous lequel l'Auteur a voulu peindre la Comédie
Lyrique ) viennent difputer à Thalie
cet avantage. Grande querelle. On propofe
de prendre le Plaifir pour Conciliateur , delà
le titre du Conciliateur à la Mode. Le
Plaifir vient , écoute les réclamations de
chacun , & leur confcille de fe réunir tous
pour faire leur compliment au Public. On
adopte cet avis. Le Plaifir commence , & dir
au Parterre tout crument : Bon jour & bon
134
MERCURE
an. Un choeur reprend : Nous d'même , &
ainfi de fuite. Après quoi viennent des vaudevilles.
Celui que nous allons tranfcrire , chanté
deux fois . & applaudi avec fureur , mérite
qu'on faffe de lui une mention particulière .
Sans vin ; fans bois & fans argent,
Dans fon humeur jalouſe ,
Un jeune Commis indigent
Renfermoit fon épouse ,
Du fiècle enfin fuivant les loix ,
Il mit fin à fes peines :
Il a du vin , il a du bois ;
Ce font- là fes étrennes.
Ce Couplet eft certainement très- piquant
& très gai : c'eft dommage qu'il foit copié
prefque mot à mot d'un vaudeville du Ballet
des vingt- quatre heures , par le Comédien
Legrand. Voici le vaudeville.
Un Procureur notre voifin
Jaloux de fa femme à la rage ,
N'avoit plus de bois ni de vin ,
Et tout manquoit dans fon ménage..
A la fin , réduit aux abois ,
Il s'eft rendu mari commode ,
Il a du vin , il a du bois :
Il faut fuivre la mode .
y a des réminifcences excufables , mais
celle - ci n'eft pas du nombre , fur tour chez
un Comédien ; & M. Patrat , Auteur des
DE FRANCE. 435
Étrennes , a joué affez long temps la Comedie
pour avoir fouvent fous les yeux le Couplet
de Legrand. Cette imitation n'eft pas la
feule qu'on puiffe lui reprocher. A la repréfentation
de la bagatelle dont nous rendons
compte , on a fupprimé une Scène dans laquelle
le Drame venoit propofer à Thalie
de complimenter le Public . Cette Scène eft ,
fans contredit , la plus comique de toutes ,
mais elle reffemble beaucoup à celle du
même genre , qui fe trouve dans le Molière
à la Nouvelle Salle.
Au refte , cette petite Pièce n'a pas été
abfolument mal reçue. On a fort applaudi
un éloge de Carlin , terminé par ce vers
heureax :
Les Grâces ont caché la date de fon âge.
On n'a pas moins goûté un portrait du
Plaifir , penfé avec délicateffe & écrit avec
facilité. L'Ouvrage eft neuf pour la Capitale ;
nais il a déjà été repréfenté à Dijon il y a
environ deux ans , il y a même été imprimé
fous le titre de la Réunion des Talens.
ANECDOTES.
I.
UM Moine qui prêchoit l'Avent dans une
des petites Paroiffes qui font autour du Palais
, difoit un jour , en parlant contre l'im
pureté : Autant de coups de pinceau qu'un
136 MERCURE
Peintre donne à une nudité , autant de péchés
mortels : autant de coups de cifeau qu'il
en faut pour conftruire une ftatue impure ,
autant de péchés mortels : autant de fyllabes
qu'un Poëte fait entrer dans un vers licentieux
, autant de péchés mortels . Je ne
fais s'il y avoit des Peintres & des Sculpteurs
à ce Sermon ; mais apparemment il y avoit
quelque Poëte . Le lendemain , dans le temps
que le Prédicateur montoit en chaire , on
lui donna un papier plié ; & croyant
que c'étoit quelque pauvre famille à recom
mander aux charités de fon Auditoire ,
ou quelquè dévotion à annoncer ; d'abord
qu'il eut achevé l'Ave Maria , il l'ouvrit.
Comme il favoit le ftyle : Meffieurs , dit il
par avance , vous êtes avertis que... que....
il ne voulut pas dire le refte , & fit bien. Au
heu de ce qu'il croyoit trouver dans ce papier
, il y avoit ces quatre vers :
Mon Père , vous êtes favant ,
Mais vous ne prêchez pas de même :
Nous nous contentons de l'Avent ;
Ne revenez pas le Carême.
I I.
Vorci une harangue prononcée il y a plus
de cent ans devant un de nos Généraux , qui
prouve que ce qu'on croit de nouvelle
création , a fouvent une date fort ancienne ,
& que le génie eft de tous les fiècles .
66
Monfeigneur , tandis que Louis le-Grand
fait aller l'Empire de mal en pire , damner
DE FRANCE. 13/
le Danemarck , & fuer la Suède ; tandis qu'il
gêne les Gênois , berne le Bernois , & cantonne
le refte des Cantons ; tandis que fon
digne rejeton fait baver le Bavarrois , rend
les Troupes de Zell fans zèle , & fait faire
des effes aux Heffois ; tandis que Luxembourg
fait fleurir la France à Fleurus , met
en flammes les Flamands , lie les Liégeois ,
& fait danſer Caftanaga fans Caftagnettes ;
tandis que le Turc hongre les Hongrois , fait
efclaves les Efclavons , & réduit en fervitude
la Servie ; enfin tandis que Catimat dé-
'monte le Piémontois ; que S. Ruth fe rue fur
le Savoyard , & que Larré l'arrête : vous ,
Monfeigneur , non- content de faire fentir la
pefanteur de vos doigts aux Vaudois , vous
faites encore la barbe aux barbets. Ce qui
nous oblige à être avec un profond refpect ,
Monfeigneur , vos très humbles & trèsobéiffans
ferviteurs , les Maire , Échevins &
Habitans de la ville de......
I I I.
DURANT la minorité de Louis XIV 9
l'Armée n'étant que médiocrement forte ,
la Reine Mère dit un jour au Maréchal de
la Ferté Monfieur le Maréchal , les ennemis
font plus forts que nous cette année ; mais
nous avons le bon droit pour nous , & Dieu
fe rangera du côté de la Juftice. Corbieu
Madame , lui répondit il , ne vous y fiez
pas ; j'ai toujours vû Dieu du côté des gros
bataillons.
138
MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
COLLECT
OLLECTION complette des OEuvres de J. J.
Rouffeau , douze Volumes in- 4º ,, ornés de trentehuit
Eftampes & de douze Vignettes. Prix , 10 liv.
le Volume en feuilles , & 1 livre 10 fols chaque
Eftampe.
L'épreuve de la Notice de cet Ouvrage n'ayant
pas été corrigée , il s'y eft gliffé des fautes & des
omillions qui la rendent à-peu près inutile , puifque
le nom même du Libraire a été oublié. Ces fautes ,
qui deviennent graves vû l'importance de l'objet ,
nous déterminent à répéter cette même Notice.
Pour perfuader que cette Édition eft un monument
élevé à la gloire du génie le plus éloquent de
notre fiècle , il fuffit de nommer les célèbres Artiftes
dont les divers talens ont concouru à l'embellir
d'une fuperbe Collection d'Eftampes & de
Vignettes. Les Vignettes font deffinées & gravées
par M. Chauffard , fi connu par fes productions ingénieufes.
Les trente- une premières Eftampes font
deffinées par M. Moreau le jeune , dont la réputa
tion eſt auſſi brillante que méritée , & les fept dernières
par M. Lebarbier l'aîné , Peintre du Roi ,
dont le crayon feul produit les plus riches compofitions.
Ces Eftampes font gravées par MM. Mattini,
Duclos , Duflos & Simonet , Lemire , Delaunay ,
Saint - Aubin , Trière , d'Embrun , Romaner , Halbou
& Ingouf.
Comme la Société Typographique de Genève a fait
auffi la Collection des OEuvres de J. J. Rouffeau en
douze Vol. in 4° . les Éditeurs de l'Edition que nous
annonçons aujourd'hui ont cru devoir avertir que les
douze premiers Volumes de celle de Genève con
DE FRANCE. 1༣༡
tiennent beaucoup moins que les leurs , à caufe du
caractère qui eft plus gros & plus efpacé , ce qui a
engagé les Libraires de Genève à donner trois
Volumes de Supplément , qui font monter leur Edition
au nombre de quinze Volumes. Les nouveaux
Editeurs craignant que cette différence ne faffe tort
à la leur , donnent la Table des Pièces contenues
dans ce Supplément , & ils en concluent que le peu
qu'il renferme de plus eft compofé d'Ouvrages que
n'auroit pas avoué J. J. Rouffeau , ou qui ne font
pas de lui , tels que diverfes réfutations de plufieurs
de fes Ecrits ; ils ont pourtant choifi parmi les
Ouvrages qu'on a publiés pour réfuter dans le temps
J. J. Kouffeau , ce qui leur a paru plus digné de l'attention
du Public : enfin ils ont lieu d'efpérer le
débit d'une Edition qu'ils auroient
faire monter
à un prix plus haut , vu la manière dont on a cru
devoir l'enrichir & la décorer.
pi
Cette Édition fe trouve à Londres , chez Elmfly,
Libraire ; à Paris , chez Pierre J. Duplain , Cour
du Commerce , rue de l'ancienne Comédie Françoife
; à Anifterdam , chez Changuion ; à la Haye ,
chez Détune ; à Hambourg , chez Virchaux ; & à
Lyon , chez Louis Roffet , Libraires.
EUVRES de Plutarque , traduites du Grec par
Amyot. Vies des Hommes illuftres , Tome III ,
Vies des Hommes illuftres , Tome IV . A Paris ,
chez Baftien , Libraire , rue Saint- Hyacinthe , la
première Porte- cochère à droite en entrant par la
Place S. Michel.
Cet important Ouvrage en eft déjà à fa feptième
Livraiſon ; on ne peut qu'applaudir à l'exactitude de
l'Éditeur. Enfin quelques Libraires femblent avoir
fenti la néceffité d'être exacts avec le Public ; & l'Éditeur
de Plutarque ne peut qu'ajouter au fuccès que
mérite l'exécution de cet Ouvrage, par les foins qu'il
149
MERCURE
fe donne pour répondre à l'impatience de fes Soufcripteurs
.
LES Aventures de Télémaque , fils d'Ulyffe ,
par M. de Fénelon , 4 Volumes in- 18. imprimés par
ordre du Roi pour l'Éducation de Mgr . le Dauphin.
Prix , 24 liv. brochés folidement en carton . A
Paris , chez Didot l'aîné, Imprimeur- Libraire, rüc
Pavée-Saint-André- des - Arts.
Encore un nouveau chef d'avre forti des Preffes
de M. Didot. Cet Ouvrage commence la Collection
des Auteurs claffiques François & Latins imprimés
par ordre du Roi pour l'Éducation de Mgr. le Dauphin
, Collection qui doit être en trois formats , in-
4°., in-8 ° . & in - 18. L'Édition que nous annonçons
juftifie le chois de Sa Majesté par fa parfaite
exécution. Elle eft imprimée fur papier velin de
France , de la fabrique de MM . Mathieu Johannet
père & fils , d'Annonai , avec des caractères gravés
exprès & proportionnés pour ce fortsat , qui eft
exactement femblable à celui de Mgr. Comte d'Artois
& à celui des Moraliftes anciens. La Collection
in- 8 °. paroîtra dans le courant de Février.
GALATER , Roman Paftoral , imité de Cervantes,
par M. de Florian , Capitaine de Dragons , & Gentilhomme
de S. A. S. Mgr. le Duc de Penthièvre ,
avec des Gravures.
Nous rendrons compté inceffamment de cet inté
reffant Ouvrage , qui fe trouve même adreffe que
ci-deffus , & qui eft forti des mêmes Preffes , c'eft àdire
, que c'eft une fort jolic Edition ."
ETRENNES Patriotiques , dédiées à la Vertu ,
au Génie & aux Talens , pour l'année 1784 , pré
fentées au Roi , à la Reine & à la Famille Royale ;
par M. Giraud, Avocat. A Paris , chez la Veuve
DE FRANCE. 141
Duchefne , rue S. Jacques ; Fiffot , quai des Auguf
tins ; Langlois , rue du Petit Pont ; Durand neves ,
rue Galande ; Lefclapart , Pont Notre- Dame ; Efprit ,
au Palais Royal ; Defenne , Paffage Richelieu ;
Guillot, Libraires , rue S. Jacques.
Le but de l'Auteur eft de tracer le plan d'une nou
velle Place fous le nom de la Place des Vertus. Il y
réunit les Maifons de Bourbon & d'Autriche ,
telles qu'on les voit réunies à la pointe du Pont-au-
Change ; les Hommes illuftres morts & vivans
qu'il claffe dans fon Monument national font
des Officiers de terre & de mer , des Chanceliers ,
des Minitres , des Hiftoriens , des Ecrivains
des Mathématiciens , des Ingénieurs , des Naturaliftes
, des Avocats , des Médecins , des Chirur-'
giens , des Chimiftes , des Poëtes Tragiques & Comiques
, des Architectes , des Peintres , des Gra
veurs & des Muficiens. A la fuite du Monument
national eft un petit Traité concernant des Jeux
d'Education. Ces Jeux font au nombre de neuf, fous .
les formes de Tablettes , de Dames ou de Jetons :
le Voyelifte Dauphin majeur ; le Voyelifte mineur ;,
le Trictrac - Madame ; le Jeu de la double Octave ;
le Diapazo violino ; le Domino mufical ; le Mufico
toute-table & le Piquet mufical. Les deux premiers
Jeux font d'alphabeth & les fix autres de mufique .
MONUMENT Funèbre de Henri IV, réduit à
moitié , & gravé par M. Née avec beaucoup de
foins , d'après le Deifin original de François, Pourbus
, tiré du cabinet de M. Leclerc, Chevalier de
l'Ordre du Roi , & c.
Cette Gravure eft accompagnée du Portrait gravé
& du Portrait hiftorique de Henri IV, belle Édition
fortie des Preffes de M. Pierres . C'eſt le Deffin que
Pourbus , Peintre célèbre de fon temps , attaché à
Henri IV, avoit fait d'un Monument confacré à la
142 MERCURE
mémoire de fon Roi , mais qui n'a pas été érigé.
Annoncer que M. Née l'a gravé avec beaucoup de
foins , c'eft annoncer une bonne exécution .” On
trouve le Monument avec le Portrait de Henri IV
à Versailles , chez Blaizot , Libraire ; à Paris , chez
Froulé , Libraire , Pont Notre Dame , & chez les
principaux Libraires de France & des Pays étrangers.
PARIS en Miniature , d'après les dénoninations
d'uu nouvel Argus. A Londres ; & fe trouve
à Paris , même Adrelle.-
Un Obfervateur qui fe qualifie de nouvel Argus
ne prend pas un titre des plus modeftes. Au refte ,
celui - ci voit affez bien . Sa Brochure , qui eft mêlée
de critiques & d'éloges , eft écrite avec efprit &
légèreté.
NOUVELLE Topographie , ou Defcription
détaillée de la France , dirigée par M. Robert de
Heffeln , Cenfeur Royal.-
Les Soufcripteurs font avertis qu'ils pourront retirer
la Carte de la Région Nord de cet Ouvrage ,
avee fon Difcours . Cette Carte eft la quatrième des
neuf qui offrent le premier degré des détails de la
fuperficie du Royaume. Il paroît qu'elle ne le cède
point aux premières pour l'exactitude & la beauté
de la Gravure. La foufcription pour cette première
Partie de la nouvelle Topographie , c'est - à - dire ,
pour les Cartes de neuf Régions & pour la Carte
qui contient la France en une feuille , ne fera ouverte
que jufqu'au 15 Janvier 1784. A Paris , chez
l'Auteur , rue du Jardinet , Fauxbourg S. Germain.
PARTITION du Poëme Seculaire d'Horace , intitulé
: Carmen Seculare , mis en mufique par M.
Philidor , propofée par foufcription .
M. Philidor en fe rendant aux defirs de quelques
DE FRANCE. 143
Compagnies d'Amateurs Anglois qui l'avoient engagé
à mettre en mufique le Carmen Seculare
d'Horace , avoit regardé cet Ouvrage comme à la
portée d'un petit nombre de perfonnes , & avoit cru
que la curiofité qu'il pouvoit infpirer feroit fatisfaite
par les diverfes exécutions qu'il en a fait faire à
Londres & à Paris ; mais le fuccès qu'il a eu dans ces
deux Capitales & enfuite dans plufieurs Cours d'Allemagne
ayant infpiré aux Amateurs le defir d'en
avoir la Partition gravée ; M. Philidor ayant reçu
beaucoup de lettres fur cet objet de la Province &
des Pays étrangers , où l'on n'eft pas à portée de
jouir autrement de cet Ouvrage , it ſe détermine
enfin à le propofer par foufcription .
L'Ouvrage complet contiendra plus de 300 Planches
; & comme certe Entreprife eft plutôt de la
part de M. Philidor une marque de fa reconnoiffance
qu'un objet de fpéculation ; il ne coûtera aux Soufcripteurs
que 24 liv. qu'on payera en foufcrivant,
Les Perfonnes qui n'auront pas fouferit le paye
ront 36 liv.
On ne pourra foufcrire que chez M. Raffeneau
de Lifle, Notaire , rue Montmartre
, & la foufcription
fera rigoureufement
fermée au premier
Mars 1784. L'Ouvrage paroîtra fans aucun délai le
15 Avril fuivant , & fe délivrera en rapportant la
quittance feulement chez l'Auteur , rue de la Michodière
, au coin de la rue Neuve S. Auguftin.
NUMERO 12 du Journal de Harpe , par les
meilleurs Maîtres , contenant trois Airs de chant ,
un de Théfée & deux d'Alexandre aux Indes , les
Accompagnemens par MM. Lamanière , Deleplangue
& Bayer. Prix , 2 liv . 8 fols. A Paris , au Magafin
de Mufique de M. Leduc , rue Traverfière-
Saint- Honoré. Ce Numéro complette l'Abonnement
de 1783. Le premier Numéro de 1784 a paru
144 MERCURE
le premier Janvier. L'Abonnement pour douze
Cahiers eft de 15 livres pour Paris & la Province
port franc f
Ce Journal , ainfi que celui de Clavecin , fe continue
avec la plus grande exactitude & un fuccès
foutenu qu'il doit aux foins que prend l'Editeur de
choifir fes merceaux avec goût, & dy répandre
une extrême variété.
Sax Duos concertans pour deux Flutes , par
M. Amand Vander - Hagen , Muficien de la Garde
Françoile du Roi , OEuvre IV. Prix , 7 liv . 4 fols.
A Paris , chez M. Baillon , Marchand de Musique ,
rue Neuve des Petits - Champs , au coin de celle de
Richelieu .tok oset , aJCOHATUNTURIO
Ces Dues nous ont paru d'un joli chant & d'une
exécution facile. n
IZRAT webefedmAl
sub or
Voyer, pour les Annonces des Livres , de la.
Musique & des Estampes , le Journal de la Librairie
fur la Couverture.
jet up 6
á mhaoqiTs ¡A Bib Lic E, Mars
LEMandal 1-2 sup on 104
Vers au jeune , Stanis ** de Morceaux choifts de Tite
C *** ,
|Live, yo #147
117
AMP François . Nécrologie ,
Couplets à Mlle V. Mari** , Académie Roy. de Mufiq . 124
Charade , Enigme & Logogry Anecdotes ,
ade, Enigme &Logo Comédie Italienne ,
phe tenor Annonces & Notices ,
uvres diverses, de, 41. Bondens sister
7101
APPROBATION.
130
235
138
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour en empêcher l'impreflion
. A le Samedi 17 Janvier. Je n'y
ai rien trouvé que puiffe
Paris de 16Janvier 1784. GUIDI.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 24 JANVIER 1784.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A Madame D'AGIV... , Reine de
ENFIN
la Fève.
le fort remplit nos veux ,
Églé, vous voilà fur le trône.
Ah ! puifque le fort vous couronne
Je le vois , le fort a des yeux.
De nos deftins foyez l'arbitres
Soyez notre Reine à jamais ,
Il ne vous manquoit que le titre ,
Vous aviez déjà des fujets.
N'INSPIRER fouvent.•que la crainte ,
Faire des traîtres , des ingrats,
Se voir exposés à la feinte ,
Tel eft le fort des Potentats ;
Vous réguerez fur vos États
Sous une étoile moins finiftre ;
Nº. 4, 14 Janvier 1784.
G
146 MERCURE
}
Pour mieux vous affurer la foi
Et le coeur de votre Miniftre ,
A l'Amour donnez cet emploi ;
Et vous ne ferez point de loi
Que le plaifir ne l'enregiſtre.
Si vos regards font éblouis
Par les lauriers qu'offre la gloire ,
Oh ! que je plains vos ennemis !
Pour leur enlever la victoire
Montrez-vous , ils feront foumis.
MALGRÉ leur puiffance infinie ,
Souvent les Rois font contredits :
Sur leurs Loix & fur leurs Édits
Souvent leur Peuple fe récrie :
Vos Loix , charmante Majefté ,
Ne trouveront point de rébelle ;
Et filliez-vous , en vérité ,
La défenſe d'être infidèle ,
Votre ordre feroit respecté.
CHAQUE Souverain eſt flatté ;
Églé, vous ne pouvez pas l'être ;
Auprès d'un Roi la vérité
A bien peu le droit de paroître ;
De fes difcours , de fes avis
Gardez-vous bien de vous défendre :
Eglé , je vous en avertis ,
Vous devez gagner à l'entendre.
DE FRANCE. 147

Ah ! lorfque vous offrant nos voeux ,
Elle vous dira : « Songe , veille
A rendre tes Sujets heureux. »
Églé, prêtez- lui bien l'oreille.
(Par M. Verninac de Saint -Maur. )
COUPLETS à Mlle de W *** , pour le jour
de Sainte- Adélaïde, 6 Décembre 1783 .
AIR: Je fuis Lindor.
C'EST un peu tard qu'arrive ta Patrone ,
Hélas ! la terre a perdu fes couleurs ;
Même pour toi , comment trouver des fleurs ?
Il n'en est plus à la fin de l'automne.
MAIS Flore en vain a fermé la corbeille
Je vois des fleurs d'un bien plus rare prix ;
Ton fein nous offre une moiffon de lis ,
Et fur ta bouche eſt la roſe vermeille.
CE BEAU Bouquet me fait tourner la tête ;
Qu'il a de grâce & de charmes pour moi !
Puiffe ce Dieu que tu tiens fous ta loi
M'en préſenter un pareil pour ma fête !
Afa Maman , qui a remis fa Fête au mêmejour.
EN CES momens l'Amitié nous impoſe ,
Chère Maman , de pe point t'oublier ;
Mais n'eft - ce pas célébrer le rofier
Que d'avoir fait l'éloge de la roſe ?
3
( Par M. de Laus de Boiffy. )
Gu
148
MERCURE
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
Vous avez inféré , Monfieur , l'année dernière
dans un des Mercurcs , une Anecdote Américaine
que j'avois eu l'honneur de vous envoyer. Elle
étoit tirée de la Traduction d'un Ouvrage Anglois
intitulé : Lettres d'un Fermier Américain.
Un accident très - malheureux & très-impréve
retardé la publication de cet Ouvrage. Le manufcrit
a été perdu au moment où il alloit être
imprimé. Il a fallu que l'Auteur recommençât fon
travail. Ce nouveau travail eft maintenant fous
preffe. Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien en
prévenir le Public , afin d'empêcher l'ufage que les
Libraires étrangers pourroient faire du premier manufcrit
de l'Auteur. Je ne vous répéterai pas ,
Monfieur , que le Traducteur François eft l'Auteur
Anglois lui - même , qu'il écrit dans notre langue
avec la liberté angloife & l'originalité des fujets
qu'il traite. Je ne vous parle point de ce qu'on
trouvera d'étrange dans fon ftyle comme d'an
défaut fur lequel je demande grâce d'avance ; il me
femble que ce ton un peu étrange plaira dans un
Ouvrage qui doit intéreffer bien plus par la naïveté
que par l'élégance ; c'eft ce qu'en ont penfé
des perfonnes du premier mérite & du rang le plus
diftingué, que la politeffe de leur efprit auroit rendues
très difficiles fur cette cfpèce de défaut, s'il n'avoit
été en même temps une jouiffance pour leur
goût ; ce font ces perfonnes qui ont encouragé l'Auteur
à écrire à fa manière & non pas à la nôtre. Je
crois faire une chofe agréable au Public en joignant
à cette Lettre , que je vous fupplie d'inférer tout de
fuite dans le Mercure , un nouveau morceau de cat
DE FRANCE 149
Ouvrage , dont l'Edition m'eft confiée. Je n'en
ferai ici aucun éloge. Les douces larmes qu'il fera
répandre feront un hommage bien plus touchant
pour l'âme de l'Auteur. Je regrette vivement qu'il
ne foit plus parmi nous à ce moment , où il pourroit
jouir de ce bonheur qu'il fe promettoit de faire encore
plus refpecter & chérir à fon ancienne patrie ,
le pays qu'il habite , & qui nous eft attaché par
des liens qui fe refferrent toujours davantage. Je
yous ai déjà dit que l'Auteur eft M. de Crevecoeur ,
né Gentilhomme François , qui a paffé vingt - quatre
ans de fa vie dans l'Amérique feptentrionale , où il
vient de retourner avec le titre de Conful de France
à New-Yorck.
J'ai l'honneur d'être , &c. Signé , LACRETELLE.
ANECDOTE du Sarfafrax & de la
Vigne fauvage.
Etant un jour dans les bois de ma plantation avec
ma fille Fanny , j'apperçus un jeune Sarfafrax de
trois pouces de circonférence & de huit pieds de
haut; il étoit jeune , frais & vigoureux ; une foible
vigne s'étoit entrelacée autour de fa tige , & commençoit
déjà à mêler fes branches avec celles du
Sarfafrax : quelle fingulière union, me dis- je à moimême!
quel jeu du hafard ! Le premier femble
avoir été planté pour fupporter le fecond : qu'auroit
fait cette foible vigne fans l'affiftance & l'appui du
farfafrax , &c. Toutes ces idées m'en fufcitèrent une
autre , & , je vous l'avoue , ce fut une des plus
agréables & des plus douces qui depuis long-temps
euffent faifi mon coeur. J'ordonnai au Nègre d'aller
chercher les outils convenables ; & dès qu'il fut revenu,
nous déracinâmes ce phénomène intéreffant
avec toute l'attention imaginable. Que veux- tu
donc faire de ce farfafrax , mon père , nous en
--
G iij
150 MERCURE
"
a
-
avons déjà tant dans nos champs & dans nos haies ?
Ma mère rira quand je lui dirai toute la peine
que tu viens de prendre. Non, non, ma fille , eile
n'en rira point , j'en fuis sûr. C'eſt pour toi que je
travaille , ne me quitte point ; tu verras à quoi je
deftine cet arbre protecteur. Je le tranfportai dans
l'interfection des deux grandes allées de mon jardin .
J'y appelai toute ma famille ( car je voulois que
chacun contribuât à cette opération. ) Bientôt le
trou fut fait , & le farfafrax planté . Auffitôt que
cette opération fut faite : viens , ma fille , lui dis - je ,
en la prenant dans mes bras , écoute bien ce que
ton père va te dire ; c'eft à toi particulièrement que
je m'adreffe ; grave mes paroles profondément
dans ton petit coeur , afin que tu puiffes te les rappeler
toute ta vie ; écoute : J'ai tranfplanté ces deux
arbres où tu les vois , afin qu'ils deviennent un monument
vivant de l'amitié que je te porte. Puiffenttls
reprendre racine , & pouffer le printemps prochain
plus vigoureufement que jamais . Tu vois
bien ce farfafrax chargé de cette jeune vigne , c'eſt
moi, ton père , qui t'ai fi fouvent affile fur ma charrue
, qui t'ai tant de fois portée à l'école , & où tu
defirois aller , & qui te porte encore fi fouvent fur
mes genoux. Tu vois bien cette jeune vigne dont
la tige & les branches font fi heureufement fupportées
par ce farfafrax , c'eft toi , ma fille , comme toi ,
quand tu m'embraffes , quand tu me dis que tu
m'aimes , quand tu mets tes bras autour de mon
cou , de même elle étend fes rameaux tortueux , elle
les attache par une multitude de petits liens aux
branches de fon ami & de fon protecteur . Obferve,
Fanny , tous les deux tirent leur fubfiftance du
même terrein & du même endroit ; le Ciel ne fau-
* roit verſer les rofées fur l'un fans faire fructifier
l'autre leur union a commencé dès leurs racines ,
qui, comme tu l'as vû , font mêlées les unes avec
DE FRANCE. IfI
les autres ; elle eft devenue plus intime encore par
leur accroiffement ; elle eft parvenue du pied vers la
tige , de la tige vers les branches. L'été prochain tu
verras comme leurs feuilles , leurs fleurs & leurs
fruits feront entremêlés & confondus enſemble. Ce
fera alors que le parfum de la vigne, uni avec l'odeur
aromatique du farlafrax , deviendront un fymbole
plus frappant encore à tes fens de notre union & de
Î'indiffolubilité de notre amitié ; elle ne finira qu'à
la mort, comme ce mêlange odoriférant ne périra
que par l'évaporation . Tel eft l'objet de méditation
que t'amènera chaque printemps.
me
Quand j'aurai vécu , & que tu feras maîtreffe de
cette plantation , voici ce que tu diras à tes amis , à
tes voisins & à tes enfans : Mon père planta cet arbre
le 4 Octobre 1774 ; il le confacra devant ma
mère & mes deux frères A. & L. comnte un monument
de fon amitié paternelle envers moi , il l'appela
l'Arbre de Fanny. Ce fut une idée favorite de
fon coeur ; j'étois avec lui dans les bois , occupée à
écouter fes leçons , lorſque le hafard lui fit découvrir
ce farfafrax & cette vigne que vous voyez aujourd'hui
fi grands & fi élevés. Tiens , ma fille ,
dit-il , ( après les avoir tranfplantés dans le lieu où
vous les voyez anjourd'hui ) de même que ce jeune
farfafrax fupporte cette foible vigne , de même je
t'ai chérie & fupportée dès ta plus tendre enfance ;
de même que cette vigne auroit toujours rampé fur
la terre , infructueufe & méprifée , de même aurois - je
été une femme mal inflruite & mal élevée fans fon
appui journalier , fans les foins qu'il prit de mon
éducation ; puifles- tu ( continua - t - il ) croître & fleurir
fous ce toit paternel comme ces deux arbres creî--
tront & fleuriront dans ce nouveau terrein . Voilà
ce que tu leur diras ; te reffouviendras-tu bien de
tout ceci ? -Pour cela oui , mon père ; je n'oublierai
jamais ce que je viens de voir & ce que tu viens de
Giv
152 MERCURE
me dire ; elle fcella fa promeffe avec fes larmes ,
auxquelles je ne pus m'empêcher de joindre les
miennes ; ce furent les plus douces que j'euffe verfées
depuis bien des années .
L'anniverfaire de ce petit événement a été régulièrement
folemnifé depuis , tant par le fouvenir & le
détail particulier de toutes les circonftances qui l'accompagnèrent
, que par une petite fête gaie quoique
fimple qu'elle donne à fes voifines . Nos fêtes , vous le
favez, font toujours accompagnées de danſes , ou
plutôt nous n'avons point de fètes fans joie , &
notre plaifir eft toujours démontré ou exprimé par
la danfe . Il n'y en a point dans le cours de l'année
auxquelles je me joigne avec plus de plaifir. Le bon
Nègre Decembre , qui depuis longtemps a ceffé de
travailler, pofsède encore l'art de nous faite fauter
en cadence. Il prend plaifir à raconter à ceux de mes
voifins qui viennent auffi à la fête, tous les détails de
ce petit événement ; il n'oublie pas la part qu'il y
prit en m'aidant à arracher & à tranfplanter le farfafrax
, & ma fille l'en aime davantage. Auffitôt
qu'elle fera mariée , il conte bien , dit-il , divifer fon
temps en deux parties égales , & aller paffer fix
mois chez elle ; car , dit-il , fi je ne puis plus rien
faire, je fais mieux qu'aucun Nègre comment il faut
que les chofes foient faites , & les avis du vieux
Decembre feront auffi utiles à la fille de mon Maître
, devenue femme , qu'étoient mes foins lorfque
dans fa tendre jeuneffe je la portois dans les champs ,
je l'enveloppois dans ma redingotte , & la faifois
dormir au pied d'un arbre pendant que je labourois
; je l'aimois comme fi elle eût été une petite
fille noire.
Me pardonnerez - vous l'inconféquence de cette
petite Hiftoire ; je le fens , elle ne peut intéreffer
qu'un père , & vous ne l'êtes pas. Vous le dirai-
Je j'oublie pour un moment les malheurs auxDE
FRANCE. 193
quels la guerre m'a condamné en
vous rappelant
ces heureux détails . Cette douce réminiscence
gonfle & agite encore mon coeur. Au milieu de
l'orage qui m'environne , je n'ai d'autres confolations
qu'en vous traçant quelque foible efquiffe des
beaux jours qui font paflés. Adieu , Saint-John.
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Cordon ; celui
de l'Enigme eft Amitié ; celui du Logogryphe
eft Gloire , où l'on trouve Loire & lyre.
CHARADE.
ON traîne mon premier ,
On chérit mon dernier ,
On brûle mon entier.
ÉNIG ME.
UTILE
TILE & bienfaifant génie ,
Des humains j'adoucis , je prolonge la vie ,
Et des humains j'éprouve les noirceurs ;
Le démon de l'orgueil & celui de l'envie
Aveugle encor les efprits & les coeurs.
Mais , sûr de mon fecret, je ris de leur folie' ;
Je brave les propos & donne la fanté :
Que fait de plus la Faculté ?
(Par M. de L., L. , Confeiller Hon. au Parl. de B....)
Gv
154 MERCURE
2
LOGO GRYPH E.
SYMBOLE
YMBOLE de la pureté ,
Je marche à la fuite de Flore.
L'on me connoît du couchant à l'aurore ;
Et de l'Anglois fur- tout je fuis fort redouté.
Lecteur , ce n'eft pas tout encore :
Dans mes trois pieds tu peux voir un pronom ;
Une note en mufique ; une conjonction .
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
و ÉLOGEdeM.l'AbbéDECANAYE.
lû à la rentrée publique de l'Académie des
Infcriptions & Belles Lettres , le 14 No-
-vembre 1783 , par M. Dacier , Secrétaire-
Perpétuel,
VOICI
OICI le fecond Éloge prononcé à l'Académie
des Belles Lettres , par M. Dacier.
Dans le premier , l'Auteur avoit à peindre
& à louer un Savant laborieux , qui avoit
confacré fa vie à l'étude , il s'agit dans celuici
d'un Savant aimable , d'un Philofophe
homme du monde , qui favoit pour lui &
pour les amis , mais qui a rarement pris le
Public pour juge de fes connoiffances & de
fes talens.
Par fon amour pour le
repos , par
fon inDE
FRANCE.
"
1
différence pour la renommée , par des traits
piquans dans l'efprit & dans le caractère , il
étoit prefque en element le contraire du
premier. Il falloit ići , avec la même précifion
& la même mefure , un autre pinceau
& d'autres couleurs ; le Panégyrifte avoit à
faire preuve d'un autre talent , ou du moins
il avoit à faire preuve d'étendue , de foupleffe
& de variété dans le même talent . La
preuve eft complette , & ce nouvel éloge
vaut dans fon genre le premier.
M. l'Abbé de Canaye étoit fils & petitfils
de Doyens du Parlement ; il étoit arrièrepetit
neveu de Philippe Canaye , fieur de
Frefne , fameux par fes Ambaffades ; il étoit
parent à peu- près au même degré du P. Canaye
, fi connu par fa prétendue Converfation
avec le Maréchal d'Hocquincourt ,
petit Conte le plus plaifant & le plus dramatique
, où les caractères s'annoncent dès
le premier mot , & font foutenus juſqu'à la
fin avec la vérité , la vivacité , la gaîté , le
vis comica des caractères de Molière .
M. l'Abbé de Canaye étoit allié à plufieurs
grandes Maifons du Royaume. « Mais ,
» dit le Panégyrifte , ne mettons pas plus
d'importance à ces avantages qu'il n'y en
» mettoit lui même ; » & il preuve qu'en
effet M. l'Abbé de Canaye n'y en mertoit
guères , puifqu'étant déjà dans un âge affez
avancé , il n'avoit pas encore appris à connoître
les armes de fa famille . Quelqu'un de
fes amis voyant un jour diverfes armoiries
Grj
156 MERCURE
peintes dans la Chapelle de fon château de
Montereau , & lui demandant lefquelles
étoient les fiennes , il lui fur impoflible de
le fatisfaire , fans avoir recours à ſon cacher ,
que cette queftion l'obligea d'examiner
la première fois de fa vie.
pour
L'Abbé de Canaye entra en 17 : 6 à l'Oratoire,
& y paffa environ douze ans ; en
1728 , il fut reçu à l'Académie des Belles-
Lettres ; il y a de lui dans le Recueil de cette
Académie plufieurs Mémoires importans ,
dont M. Dacier rend un très bon compte.
Les plus confidérables font ceux qui concernent
la naiffance & les progrès de la
Philofophie ancienne.
" De tous les fujets que l'Hiftoire peut
» traiter , il n'en eft pas de plus vafte & de
plus magnifique. Quels font en effet les
ور
و د
"
ور
30
objets qui s'offrent au pinceau de l'Hifto-
» rien ? La Nature en général & l'homme en
particulier ; la formation & la confervation
de l'Univers & des Sociétés ; le
bouleverſement & la régénération des
» Mondes & des Gouvernemens ; les combats
effrayans & interminables des élé-
» mens , & ceux des paffions , non moins
effrayans , non moins interminables.
Quelles font les diverfes caufes auxquelles
il affignera tour- à- tour l'origine , le maintien
& le rétabliffement de l'harmonie
univerfelle ? Dans le physique , toutes les
» efpèces de puiffances dont les hommes fe
» font fait des idées vraies ou fauffes ; la
ور
39
30
30
puiffance de la matière & du mouvement ,
DE FRANCE. 157

» celle de je ne fais quel deftin aveugle &
» inflexible , celle d'une intelligence infinie
& des génies fubordonnés . Dans le mo-
» ral , les notions immuables du vrai , du
jufte & du beau par effence . Sur quoi
» aura t'il à prononcer lui - même ? Sur la
fomme immenfe des erreurs , & le petit
nombre de vérités arrachées dans de longs
intervalles aux ténèbres épaiffes dont elles
» étoient enveloppées. Quels font enfin les
» Auteurs qu'il ofera citer à fon tribunal ,
» & dont les témoignages balancés pour-
» ront le diriger dans fes décifions ? Thalès
& Pythagore , Empedocle & Démocrite ,
» Socrate , Platon & Ariftote ; Zénon , Epi-
" cure , & cette foule d'hommes célèbres ,
» dont les noms , après tant de fiècles , laif-
» fent encore dans nos efprits une impref-
» fion profonde d'admiration & de refpect.
و ر
19
Plus le Lecteur fera inftruir , plus il fentira
combien ce morceau eft fubftantiel , de
combien de Livres anciens & modernes il eft
le réfultar précis , fidèle & complet . Voilà le
vrai moyen de fe montrer Savant fans citer
& fans copier; ily a plus de vraie érudition
dans une page comme celle ci , que dans tel
Volume favant qu'on pourroit nommer.
M. l'Abbé de Canaye s'empreffa , auffitôt
que les réglemens de l'Académie le lui permirent
, d'entrer dans la claffe des Vétérans ,
pour redevenir entièrement libre , & n'être
plus affujéti à la néceffité du travail & de
l'affiduité.
Ass
MERCURE
"
Tel étoit fon goût en Littérature. Il préféroit
Homère à tous les Ouvrages écrits en
Grec , & la langue Grecque à toutes les
autres. " Dès qu'il connut Homère , il
» l'aima fi paffionnément qu'il l'apprit pref-
» que tout entier par coeur , & dans la fuite
il l'aima encore plus , peut être parce
» qu'il l'avoir appris .... » Mais quel que fût
fon enthouſiaſme pour ce Poëte fublime ,
il n'alloit pas jufqu'à lui infpirer une ad-
» miration egale pour chacun de les vers ;
» & M. l'Abbé de Canaye , avoit trop de
goût pour faire comme un Savant très-
» eftimable d'ailleurs , qui , après avoir lû
plufieurs fois l'Iliade , dans le deffein d'en
» relever les beautés principales , fe trouva
l'avoir foulignée d'un bout à l'autre. »
22
"
99
"
"
t
M. l'Abbé de Canaye avoit la mémoire
très étendue & très ornée. « Dans fon efprit
» s'étoient dépofées les richeffes que la
Poéfie , l'Eloquence & la Philofophie ont
produites dans tous les fiècles ; il avoit le
» fecret d'en jouir & d'en faire jouir les autres
fans avoir l'air de connoître fon opu
lence , & fans que perfonne la devinât ,
» parce qu'il paroiffoit toujours ne favoir
précifément que ce qu'il avoit befoin de
» dire . »

Madame de la Guerche , petite fille
du célèbre Florent Chrétien , Inftitateur
de Henri IV , & marraine de M.
l'Abbé de Canaye , lui avoit légué des notes
DE FRANCE. 159

précieufes de fon aïeul qui furent égarées
comme papiers inutiles , & dont il deplora
toujours la perte. Florent Chrétien avoit
laite un fils , homme de Lettres comme lui ;
Madame de la Guerche étoit fille de ce fils . Le
refpect des heritiers de M. l'Abbe de Canaye
pour fa mémoire , dit M. Dacier , & la précaution
qu'il a prife d'écrire fes remarques
fur les livres , les préferveront fans doute
du fort qu'ont éprouvé les papiers de Florent
Chrétien ou de fon fils , & qui avoit tant
affligé M. l'Abbé de Canaye.
Le portrait de ce fage aimable, ( le motfage
eût fuffi peut être, car la fageffe prefcrit d'être
aimable , & enfeigne à l'être ) fon portrait ,
difons - nous , eft fait de main de maître , &
tous ceux qui l'ont connu , ly reconnoî
tront.
"
" Il avoit reçu de la Nature cette aptitude
» au bonheur , dont elle eft trop fouvent
» avare , que la philofophie peut étendre
» & diriger ; mais que , malgré les magnifiques
promeffes , elle ne peut fuppléer
» que très imparfaitement ; ou plutôt la
Nature avoit placé le bonheur même dans
a le coeur de M. l'Abbé de Canaye , en y
» admettant exclufivement toutes les paffions
douces & honnêtes qui en font la
fource , ainfi que celle des vertus . Il fut
heureux dans la retraite , il le fut dans le
monde , il le fut dans tous les âges , il
» l'auroit été dans tous les états dont les de-
"
»
و د
33
162 MERCURE
" voirs lui auroient permis de jouir en paix
» de lui - même , & de fuivre fes incli-
» nations.
A
»
Son efprit réuniffoit , par un accord
fingulier , la naïveté & la fineffe , la légèreté
& la profondeur , l'enjouement &
la folidité , la grâce & la force ; qualités
qui formoient un enfemble d'autant plus
piquant , que chacune d'elles contraſtoir
» mieux avec l'autre .
"
"
93
» Perfonne n'avoit plus que M. l'Abbé de
Canaye le talent rare de bien raconter ,
& il y joignoit le mérite encore plus rare
» de ne jamais raconter autant qu'on auroit
» voulu. Habile à faifit le ridicule , il n'eût
» tenu qu'à lui de fe faire craindre , il préféroit
de le faire aimer. Cette arme dangereufe
ne l'étoit point entre fes mains :
quelquefois malin , jamais cauftique ni
méchant , il fe bornoit à employer cette
plaifanterie douce, aimable, qui avertit les
» autres de fe tenir fur leurs gardes , les at-
» teint fans les bleffer , les contraint de
» faire valoir leurs avantages , fur tout de
» cacher leurs défauts ...... Il traitoit les pré-
» tentions avec moins de ménagement , &
fe permettoit quelquefois de tendre des
39
"
ود
33
pièges à la vanité pour lui arracher des
» aveux qui la montroient dans fa nudité ,
& par conféquent dans fa laideur. C'étoit
Pironje de Socrate , avec lequel il avoit
" paffe une partie de fa vie ; il eft bien difficile
de fréquenter un grand'Homme , &
"
DE FRANCE. 161
» de ne pas chercher à l'imiter. »
Ce feroit nous défier ftupidement de la
fagacité de nos Lecteurs , que de nous arrêter
à leur faire remarquer combien il y a
de grâce & de fineffe dans la plupart des
traits de ce tableau , & de vraie philofophie
dans l'enſemble.
Le tableau du bonheur domeſtique de M.
l'Abbé de Canaye eft tout- à fait intéreffant ;
& ce bonheur , dont on ne jouit jamais fans.
le mériter , mais qu'on peut mériter fans en
jouir , paroît ici véritablement digne d'envie.
" Les liens qui attachoient M. l'Abbé de
Canaye à la Société , avoient été fucceffivement
rompus par la mort de la plu-
» part de fes amis , & les agrémens qu'il
» trouvoit dans l'intérieur de fa maifon
» l'avoient empêché de chercher à faire de
» nouvelles liaiſons au dehors . Ce n'eft pas
» que fon âme fenfible n'éprouvât le befoin
39
3
ود
19
ود
99 %
d'aimer , mais il pouvoit le fatisfaire fans
» fortir de chez lui ; une nièce ( Madame la
Marquile de Mefnilglaife ) qui lui épar-
" gnoit , depuis près de cinquante ans , l'obligation
bien pénible pour lui , de fe mêler
de fes affaires , qui lui prodiguoit les
foins les plus touchans & les plus affidus ,
» partageoit toutes les affections avec un
» neveu ( M. le Chevalier de Meſnilglaife ,
aujourd'hui Capitaine aux Gardes Françoiles
) élevé fous fes yeux , formé par
» lui - même , occupé fans celle , ainfi que fa
» mère, plus encore par fentiment que pour
33
162 MERCURE
7
99
acquitter la dette de la reconnoiffance , à
faire le bonheur d'un oncle qui , à fon
» tour , ne s'occupoit que du leur.
29
ود
ور
: » C'eft vraisemblablement autant à leurs
foins tendres & empreffés , & à la régu-
» larité conftante de fa vie , qu'à fon excel-
» lente conftitution , que M. l'Abbé de Ca-
» naye a dû la fanté ferme & vigoureuſe
» dont il a joui jufqu'à la fin de la longue
» carrière. »
Il eft mort le 12 Mars 1782 , dans la 83
année de fon âge , étant né le 7 Décembre
1694. Nous ajouterons à fon éloge qu'il
fut dans tous les temps l'ami de M. de Foncemagne
& de M. d'Alembert , c'est un titre
pour la mémoire de tous les trois.
L'AGE D'OR , Recueil de Contes Paftoraux ,
par le Berger Sylvain . A Mitylène , & à
Paris , chez Guillot , Libraire de Monfieur ,
rue S. Jacques.
On voit que tout eft Paftoral dans le titre
de ce Recueil , il n'y a pas jufqu'au nom du
Libraire ( Guillot ) qui ne fente la bergerie .
Au refte, le ton de l'Ouvrage répond par- ·
faitement à la prétention de l'Auteur. Il cft
écrit avec la fimplicité qui convient à ce
genre ; & la plupart de ces petits Contes ou
Idylles intéreffent par la peinture des moeurs
& des fentimens champêtres. M. Maréchal
étoit connu par des Odes Anacréontiques ,
qui avoient fait honneur à fon talent , &
DE FRANCE. 163
par quelques Poéfies légères & érotiques ;
cette nouvelle production mérite les mêmes
éloges. Ce Volume ne fe prêtant pas à la
voie de l'analyſe , nous nous contenterons de
faire connoître une ou deux des Pièces qui
le compofent.
L'une des plus intéreffantes eft intitulée :
La double Prière exaucée. Dans une grotte
en forme de temple , où l'on voyoit fur un
aurel l'Amour embraffant l'Hymen avec
cordialité , n'ayant tous deux pour attributs
qu'une feule couronne & qu'un feul flambeau
, le préfente un jeune homme qui vient
implorer l'Amour. Voici la prière intérelfante
qu'il lui adreffe : " Dieu des Bergers
وو
fenfibles , Amour ! j'ai quelques droits à
» tes bienfaits. Il en eft temps. Donne moi
» le prix de tout ce que j'ai fait pour toi.
cc
Ai je paffé un feul matin fans t'adreffer
" mon hymne journalier ? Dans tout le ha-
" meau mes chanfons difpofent le coeur des
jeunes Bergères , & plus d'un amant peutêtre
me doit fon bonheur : fais enfin le
» mien. Ma jeuneffe fe confume en vains
» defirs. Je n'ai point encore de Paftourelle
à qui j'aie le droit de dire , toi ! La feuille
» des arbres ne tombe qu'en automne : je
defsèche dans mon printemps . Amour !
» fais moi rencontrer une Bergère plus ai-
» mante encore qu'aimable ; elle aura les
prémices de mon coeur , que j'aie auffi
» celles du fien ! qu'elle aime fa mère , elle
» fera aimée de fes enfans ! Qu'elle ait des
""
"
164
MERCURE
"
"
و ر
و د
grâces , je la difpenfe de la beauté : que
fon caractère foit celui de la bonté , je la
difpenfe des agrémens de l'efprit ; que fa
" Voix douce porte à l'âme ; que fes yeux
» tendres & languiffans peignent la fenfibilité
; que le fourire ingénu embelliffe fa
bouche , & que le charme de l'innocence
» decore fon front ; que la fimplicité préfide,
» à fa parure ; qu'elle trouve fes plaifirs
» dans les devoirs , & que la gaîté préfide
» aux foins les plus pénibles de fon ménage .
» Amour , fi tu me trouves le modèle de ce
portrait , je fais voeu de fufpendre dans
ton temple la ceinture de celle que tu
» m'auras donnée pour compagne. »
Philène , à ces mots , pofe fon offrande ;
c'étoit un tourtereau . Mais tandis qu'il faifoir
cette prière , une jeune Bergère , nommée
Hélène , s'étoit préfentée à l'autre
entrée du temple , & avoit adreffe auffi
fa prière à l'Hymen , prefqu'en mêmetemps
que le Berger adreffoit la fienne à
l'Amour. « Dieu des Bergers fenfibles , avoit
» elle dit , Hymenée ! j'ai quelques droits à
" tes bienfaits.» La Bergère fait auffi le portrait
de l'amant , de l'époux que fon coeur,
defire , & finit par dire : « Hymen , fii ru
"
m'envoyes un tel Berger , je te promets ,
» le jour de notre union , de te couronner.
» avec les rofes vierges qui ceignent ma
» tête. "
Après cela , Hélène fait auffi fon offrande ,.
& pofe fur l'autre bout de l'autel une tourDE
FRANCE. 165
terelle. Le dénouement eft plein de grâce &
d'intérêt. Le ramier qu'avoit offert Philène
vola auffitôt vers l'offrande d'Hélène ,
" & ce couple amoureux fe becqueta ten-
» drement à la vûe du Berger & de la Bergère
, moins étonnés qu'attendris de cette
» fcène. "
Les deux amans regardent cette rencontre
heureufe comme l'effet de leur prière , &
comme un ordre des Dieux . « Philène & Hé-
" lène fe donnèrent auffitôt la main ; un ten-
" dre mais chafte baifer , pris & rendu de-
» vant l'autel , mit le fceau à leur union .
» Philène détacha la ceinture de la Bergère ,
» & la dépofa aux pieds de l'Amour ; Hélène
plaça fa couronne de rofes blanches fur
» la têre de l'Hymenée ; & le fois du len-
» demain les vit époux. »
,,
La Cinquantaine , la Naiffance d'un fils
& beaucoup d'autres Pièces feront le même
plaifir. Une âme douce fe répand dans tout
l'Ouvrage; & c'eft une fuite de fentimens
délicats qui touchent le coeur fans le fatiguer.
Ces Contes font quelquefois en dialogue.
En voici un qui eft remarquable par la précifion
, & que nous allons rapporter , parce
qu'il eft fort court " ( La Bergère , à part. )
وو
"
Quel eft cet enfant ..... il excite ma cu-
» riolité. ( L'enfant , à part ) Voilà une Bergère
qui m'examine beaucoup ( La Bergère)
Quel eft ton maître ( L'Enfant ) Je n'en
Tes parens? Je fuis le feul
» de ma famille. Quel âge as - tu ? — Tou-
» ai point.
7
766 MERCURE C
» jours enfant. Où loges tu ?
» coeur.
– · ---
D'où viens tu ?
» meure. Où vas-tu ?
93
-
---
Dans le

De ma de-
J'y retourne.
Qu'y fais -tu ? Des heureux .
Quelle eft ta patrie ? L'Univers. - Et
» ton nom ? - L'Amour.
»
-
NOUVELLES Recherches fur l'Économie
-animale , par M. Vrignauld , Docteur en
Médecine de la Faculté de Montpellier.
A Paris , chez Didot le jeune , Imprimeur
Libraire , quai des Auguftins ;
Cailleau , Imprimeur- Libraire , rue Galande
, & Méquignon l'aîné , Libraite ,
rue des Cordeliers. Prix , 3 liv . 5 fols.
"
L'AUTEUR repréſente toute la Nature
comme animée d'un mouvement de végétarion
générale qui tend à réduire tous les
corps à leurs principes élémentaires. L'air
excité par la chaleur lui paroît le principal
agent qui opère cette décompofition. Mais
chaque être jouiffant d'une force végétative
particulière , propre à fa conftitution &
à fen organiſation , modifie par la réaction
cette influence de l'air , de façon que ce
fluide devient pour lui un principe vivifiant
loin d'être deftructeur ; qu'il n'altère
qu'à la longue la conftitution du corps
vivant , & qu'il ne peut le détruire par une
putréfaction complette qu'après la mort ,
lorfque cette faculté végétative particulière
ne s'y oppoſe plus. C'eſt l'air demi- fixé dans
DE FRANCE. 167
le corps , confervant en partie fes propriétés
d'air & participant à celles du corps a raifon
des principes animaux avec lefquels il
commence à le combiner, qui entretient cette
correfpondance entre l'atmosphère & les
êtres foumis à fon influence.
Il a divifé fon Ouvrage en neuf Sections.
Il parle d'abord du mouvement du
fang dans fes vaiffeaux , puis de la refpira
tion & de l'action de l'air fur le corps
vivant & mort ; dans la troiſième & qua
trième Sections il traite de la digeftion , de
la fanguification , de la formation & des
fécrétions des différens fucs animaux. Il dif
tingue dans la cinquième Section quatre
fubftances nutritives auxquelles il rapporte
les humeurs animales qui paroiffent for
mées plus particulièrement de telle ou telle
fubftance. Dans la fixième Section il confidère
le corps en exercice ou en repos ,
veillant ou dormant. Il fait voir dans la
feptième que la Nature s'occupe d'abord du
développement des parties qui font de
première néceffité au foetus pour l'efpèce
de vie dont il eft fufceptible dans le ventre
de fa mère ; ce n'eft que par la fuite qu'elle
travaille au développement des autres par
ties. Dans la huitième Section il finit par
le mystère de la génération , auquel il fait
contribuer les deux fexes.
L'Auteur , fur- tout dans les articles où il
explique la formation des fucs animaux par
la combinaifon de l'huile & du mucilage
169 MERCURE
alimentaires , avance des idées qui s'éloignent
des opinions reçues , & fur lesquelles nous
ne prononcerons point. Au refte , comme
dans tout l'Ouvrage , qui nous a paru curieux ,
l'expofition hiftorique accompagne toujours
le raifonnement , ceux qui n'adopteront pas
fes opinions peuvent fe former eux mêmes
une autre théorie à l'aide de ces faits indépendans
de tout fyftême.
SPECTACLE S.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.3
LE Jeudis de ce mois , on a donné la
première repréfentation de la Caravane du
Caire , Opéra en trois Actes , Poëme de
M. M *** , mufique de M. Grétry..
Quoique le fuccès de cette première repréfentation
ait été décidé par des applaudiffemens
multipliés dans tout le cours de la
Pièce , nous croyons que cet Opéra a befoin
d'être entendu plufieurs fois pour obtenir,
le genre d'eftime & d'approbation qu'il
mérite.
7 D'après les effets d'une feule repréſentation
, nous ne nous permettrons pas d'entrer
dans les détails des beautés & des défauts de
cet Ouvrage; nous attendrons que le temps
hous ait mis à portée de recueillir les opinions
du Public éclairé.
Comme
DE FRANCE. 169
Comme nous avons cru voir que les critiques
les plusfévères tomboient fur le Poëme,
la juftice nous paroît exiger que nous tranfcrivions
ici une partie de l'Avertiſſement
qu'on lit à la tête.
ود
ور
"L'Auteur de ce Poëme a penfé qu'une
» action fufceptible à la fois d'intérêt & de
gaîté , relevée par un coftume & des moeurs
pittorefques , pourroit offrir , fur le
" Théâtre Lyrique , une variété agréable
d'effets de mufique , de tableaux & de
fêtes, à laquelle le genre févère de la Tragédie
ne pouvoit pas fe prêter. Les beautés
neuves & piquantes qu'on a applau
» dies dans Colinette à la Cour & dans l'Em-
» barras des Richeffes , l'ont encouragé à
» travailler d'après cette idée.
"
"

» Il penfe que les perfonnes impartiales ;
» qui connoiffent les facrifices que la mufique
commande impérieufement au Poëte,
" & pour la coupe des airs , & pour la rapidité
de la Scène , & pour la marche de
l'action , auroient quelqu'indulgence pour
» les détails de cet Ouvrage, qu'un goût févère
» peut attaquer fans doute avec avantage. »
"
ور
Après cette déclaration , il feroit bien rigoureux
de reprocher à l'Auteur des défauts
& des invraifemblances qu'il dénonce luimême
de fibonne grâce. Si en effet il nous a
procuré un Spectacle riche , varié , nouveau ,
mêlé d'intérêt & de gaîté , on lui doit de la
reconnoiffance & des éloges , & c'est ce
qu'il eft difficile de lui contefter; mais s'il a
No. 4 24 Janvier 1784. H
170
MERCURE
laiffé dans la marche de l'action & dans le
ftyle , des négligences , qui , loin d'être commandées
par les difficultés du genre , nuifent
à l'intérêt & aux effets de la mutique , la criti
que doit les relever pour les intérêts de l'Art.
Le premier Acte nous a paru ingénieufement
conçu. Le tableau de la marche & de lahalte
d'une caravane eft aufli dramatique que
pittorefque. Les cheurs des Voyageurs libres
& des Efclaves, offroient au Compositeur
un contrafte naturel & piquant à rendre.
La tendreffe & les plaintes de Saint Phar &
de Zélime jettent , au milieu de cette Scèi e ;
un intérêt doux & fenfible , qui en promet
un plus vif. L'attaque des Arabes eft un incident
tiré du fond du fujet, qui coupe & fuf
pend très heureufement l'intérêt. Le triomphe
de la Caravane , les exploits de Saint-
Phar , fa délivrance , fes prières touchantes
en faveur de fa maîtreffe , Pavidité inflexible
du Marchand d'Efclaves , terminent cet Acte
avec chaleur.
Dans le fecond Acte , l'intérêt qu'a excité
la fituation des deux jeunes amins , fe trouve
trop long temps fufpendu par le tableau de
l'intérieur du Sérail du Pacha , & par la fête
que lui donnent fes femmes. La Scène , tranf
portée enfuite au Bazard , préfente des tableaux
agréables , mais trop étrangers à l'action
principale , qui ne reprend qu'au moment
on Saint Phar , arrivant au Bazard
avec lt rançon de fa maîtreffe , la trouve au
pouvoir du Pacha , & fe la voit arracher im
pitoyablement, Les danfes & les tableaux
DE FRANCE. 171
épifodiques qui rempliffent cet Acte , quoique
defines avec act & très bien exécutes, ne
peuvent fuppléer à la lenteur de cette marche
, ni au vuide de l'action .
Ce Capitaine de Vailleau François , qui ,
après avoir cherché en vain dans les differens
climats de la terre un fils qu'il croit perdu
fans retour , le retrouve dans le palais du
Pacha , prêt à être livré au fupplice pour
avoir enlevé une efclave de ce même Pacha ,
offre dans le troisième Acte un incident un
peu romanefque , & peut être trop brufque
; jaloufie de la Sultane Favorite , qui
favorite l'enlèvement de Zélime , cft très - naturelle
, mais elle n'eft pas affez préparée pour
faire beaucoup d'effe . Malgré ces invraifemblances,
la reconnoiffance du père, du fils , &
la générofité du Pacha , forment une fituation
touchante & un dénouement intéreflant.
Il y a dans les details du Dialogue & de la
Scène , beaucoup de morceaux bien coupés
& bien écrits ; mais on defireroit que l'Auteur
fe fût occupé à mettre plus de variété
& de développement dans les fentimens
de fes perfonnages. On remarque auffi
dans le ftyle des négligences qu'on eft d'autant
plus en droit de lui reprocher qu'il a
prouvé , par fon Opéra d'Alexandre , qu'il
étoir en état d'écrire avec élegance & aves
précifion , même dans un genre plus élevé &
plus difficile que celui de la Caravane.
1 Quant à la mulique , nous nous contenterons
de dire qu'on y retrouve à chaque
Hij
172 MERCURE
inftant l'efprit , la grâce & la vérité piquanté
qui caractérisent les compofitions de M.
Grétry ; mais nous attendrons que cet Ou→
vrage air acquis l'enfemble & la perfection
d'exécution dont il eft fufceptible , & qu'il
ait été entendu avec l'attention & l'impartia-
Jité que mérite la réputation de l'Auteur, pour
en rendre un compte détaillé. Nous renverrons
auffi à un autre article les détails qui concernent
les différentes parties de l'exécution.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi , 12 de ce mois , on a donné
la première repréſentation de Mackbeth ,
Tragédie en cinq Actes , par M. Ducis .
Cer Ouvrage eft imité de Shakeſpear. Il
eft devenu familier à tous ceux qui s'occupen:
de Littérature , tant par l'excellente
analyfe que M. de la Place nous en a don
née dans fon Théâtre Anglois , que par la
Traduction de M. le Tourneur. Le fujet en
eft atroce. S'il eft fufceptible de produire dé
l'intérêt , ce ne peut être que chez des Spectateurs
difficiles à émouvoir , & dont le coeur
ait befoin , pour éprouver quelques fenfations,
de recevoir des fecouffes violentes. Pour
l'honneur du Peuple Anglois , nous aimons à
croire qu'il n'eft plus néceffaire , pour parler
à fon âme , d'employer aujourd'hui les
refforts barbares & révoltans qu'employoit
jadis Shak efpéar , dans le deffein de plaire
aux Spectateurs de fon temps. Pour nous
François , malgré l'éloignement que nous
DE FRANCE
173
marquons depuis quelques années pour ce
beau fimple , pour ces refforts nobles faus
emphafe , touchans fans charlataniſme , pathétiques
fans horreur , dont nos Maîtres
nous ont laiffé des modèles , nous n'en fommes
pas encore arrivés à ce point d'oubli de
tous les principes du goût , qui peut faire
préférer au Spectacle intéreffant & annobli
des misères humaines , celui des crimes les
plus horribles & des fituations les plus déchirantes.
Déjà peut- être nous avons été trop
loin ; mais nous pouvons encore revenir fur
nos pas , & tant mieux pour l'Art Dramatique.
Cette espérance eft fondée fur la réception
que le Public vient de faire à
Mackbeth. * Ni l'intérêt qu'infpire généralement
M. Ducis , ni le fouvenir de les fuc
cès , ni les beautés vraiment fublimes répan
dues dans le cours de cette Tragédie , rien
enfin n'a été capable d'aveugler le Spectateur
fur l'atrocité de l'action qui fe paffoit
fous les yeux . Tour- à- tour paffant des mur
mures aux applaudiffemens , & des applaudiffemens
aux murmures , il fembloit youloir
rendre aux talens de M. Ducis l'hommage
qu'il eft accoutumé de leur rendre ,
& lui reprocher le choix de fon fujet : en
* La feconde repréfentation , donnée le Samedi
17 , a été mieux reçue que la première . Les corrections
& fuppreffions que M. Ducis a faites méritoient
en effet les éloges qu'on doit au talent courageux
& docile ; mais le fonds du fujet n'a pas
moins révolté qu'à la première repréſentation.
Hi
174
MERCURE
un mot , quoiqu'il repoufsât l'Ouvrage , il
fembloit vouloir acueillir l'Auteur. Il eft
certain que le Mackbeth de M. Ducis préfente
& de grands défauts & de grandes
beautés. Le fujet fans doute eft révoltant , il
foulève l'âme , il la fleirit ; mais il étoit trèsdifficile
de le traiter ; & phis la difficulté de
traiter un fujer eit évidente & fentible , plus
on doit favoir gré à l'Aureur & de fes
efforts & de l'heureufe illne de quelquesunes
de les tentatives. Pour connoître ce
qu'il y a de vrai mérite & de talent réel dans
la nouvelle Tragédie de Mackbeth , i
faut la comparer à celle de Shakeſpear.
Nous nous propofons de le faire dès que
P'Ouvrage de M. Ducis fera imprime. Cette
comparaifon pourra fervir à démontrer une
vérité qui n'eſt pas affez généralement fentie
: que le talent d'un Auteur & les reffources
de fon génie ne fe prouvent pas toujours
par ceux de fes Ouvrages qui ont obtenu
le plus de fuccès.
VARIÉTÉ S.
OBSERVATIONS fur les Expériences de
MM. de Montgolfier, Robert & Charles,
avec les moyens de les rendre plus aijées.
& moins dangereufes , lues à l'Académie
des Sciences le 6 Décembre 1753 , par.
M. le Comte de Milly.
APRÈSs avoir rendu , avec toute l'Europe , à
M. de Montgolfier l'hommage mêlé d'admiration
DE FRANCE. 175
>
qu'on lui doit pour la fuperbe Expérience qui étonnçra
bientôt l'Univers , & qui doit inmortalifer
fon ingénieux Auteur , j'ai defiré , ainfi que tous
les hommes pour qui la vie des autres eft quelque
chofe , de voir diminuer les dangers de cette Expé
rience qu'on ne peut fe diffimuler, & qui ont menacé
les Voyageurs intrépides qui ont entrepris les
premiers de s'élancer dans les airs , & de franchir
Tefpace par le moyen de la Machine aéroftatique
lefquels dangers menaceront encore tous ceux qui
auront l'audace de MM . Pilaftre & d'Arlandes, fi
l'on ne perfectionne pas le moteur dont ils fe font
fervis . On ne peut penfer fans friffonner que le feu
de paille qu'on eft obligé d'employer, peut détruire
dans un inftant la Machine , les provisions & les
Voyageurs ; il feroit donc à defirer, pour la fécu
rité de l'Expérience , de trouver un autre moyen
d'entretenir & de renouveler à volonté la puif- ;
fance igniforme fans être obligé de s'en occuper
fans coffe , & fur-tout fans courir les rifques d'embrâfer
la Machine ou la paille qu'on cft obligé
d'emporter avec fci , & dont le poids & le volunis
augmentent encore les inconvéniens. Il n'eft venu
quelques idées la deffus , dont une me paroît fi
fimple & en même temps fi commode, que je crois
devoir la foumettre fans héfiter au jugement , de
l'Académie. Si ce que j'ai à propofer lui paroît
utile , j'en ferai uès- flatté , finon mon amour--pro- .
pre n'en fera point humilié , parce que je crois
qu'on ne peut fans crime conferver un fentiment
pour foi feul , lorsqu'on les doit tous à fes femblables
qui courent des dangers éminens. Mais avant
tout je rappellerai des principes connus de tous les
Phyficiens fur la légèreté des corps , d'où je tâche-"
rai de déduire des conféquences qui pourront s'appliquer
aux deux fyftémes aéroftatiques qui partagent
le Public de Paris dans ce moment ci , c'est-
Hiv
176 MERCURE
à- dire , celui de M. de Montgolfier & celui de
MM. Charles & Robert . Tous les deux ont leurs
avantages & leurs inconvéniens. La méthode de
MM. Charles & Robert feroit peut - être plus com
mode pour les obfervations , & fur-tout moins
dangereuse pour les Voyageurs aériens, fi on pouvoit,
à moins de frais & avec plus de facilité , fe procurer
la puiffance qu'ils employent , c'eſt - à - dire ,
l'air inflammable ; je dis moins dangereufe , car je
ne la crois pas exempte de tout péril , & je demande
aux Phyficiens ce qu'il arriveroit fi un Bailon aéroftatique,
rempli d'air inflammable, paffoit à portée de
Péclair qui fort de la nuée ? * Mais fans m'arrêter à
cette idée effrayante , la feule difficulté d'avoir de
l'air infammable, & de réparer au milieu des airs la
diffipation qui s'en fait néceffairement , me fait defirer
de pouvoir mettre à la place de l'air inflammable
une autre fubftance dont on puiffe porter avec
foi une provifion fous un petit volume , qu'on puiffe
vaporifer à volonté & entretenir dans cet état avec
facilité. Une infinité de moyens fe préfentent en
foule à mon imagination ; mais je vais les refreindre
pour moins cnnayer , & je tâcherai de mettre
autant d'ordre dans mes idées que je le pourrai, pour
les rendre plus intelligibles. J'entre en matière.
§. I. Le feu eft le principe de toute volatilité ;
fi l'on doutoit de cette vérité , je citerois l'Expé
rience de M. Homberg , qui a volatilifé l'or même
en l'expofant au foyer d'un verre ardent.
§. II. L'eau , dont la pefanteur spécifique eft à
La déperdition de l'air inflammable que fait le
Ballon, doit néceffairement former une enveloppe cu
atmosphère autour de lui ; ainfi dans cette hypothefe
on fent aisément l'effet que produiroit un
éclair qui fe dirigercit près du Ballon.
DE FRANCE. 177
celle de l'air comme 800 à 1 , fe vaporife par le
feu , & devient plus légère que l'air.
§ . III. Il y a donc apparence que tous les gaz
poffibles qui fe foutiennent dans l'air , n'ont acquis
une légèreté fpécifique plus grande que ce fluide, que
par la préfence du feu.
§. IV. L'air inflammable lui - même feroit - il plus
Léger que l'air de l'atinofphère , s'il ne contenoit pas
du phlogiftique en furabondance ?
§. V. Mais l'examen chimique de la fumée de
nos foyers , nous démontrera d'une manière plus évidente
l'action du feu pour changer la pefanteur
des corps.
"
§. VI. En effet , qu'est - ce que c'eft que la
famée ? Un compofé de différentes fubitances
émanées du mixte combuftible pendant l'uftion
lefquelles font toutes plus pefantes que l'air fi op les
examine féparément , qui fe font volatilifées par le
feu , & qui fe foutiennent en l'air jufqu'au refroidif
fement total , c'eft- à-dire , juſqu'à l'entière évapora
tion du feu.
§ . VII. La pefanteur des parties conftituantes
de la fumée fe prouve par l'analyſe de la fuie .
S. VIII. On y trouve de la terre , de l'eau , une
huile très-lourde , de l'alkali volatil , & c.
§. IX. Toutes ces fubftances , excepté Palkali
volatil , font beaucoup plus pefantes que l'air ; cependant
elles font portées au haut de la cheminée
inalgré la loi impérieufe de l'hydroftatique , qui
fembloit les condamner à demeurer au fond d'un
Auide plus léger qu'elles ; l'on ne fauroit donc dour
ter que ce ne foit l'effet du feu qui leur a prêté des
ailes ; le feu diffipé , elles fe condenſent & s'atta
chent contre les parois de la cheminée.
SX. Après ces obfervations, toutes les fubf
tances vaporifables feroient propres à enlever des
Ballons aéroftatiqnes , fi on pouvoir aiféent leur
Hv
173
MERCURE
donner & entretenir le degré de feu convenablę
pour les maintenir dans l'état de vapeurs .
6. XI. L'eau même feroit dans ce cas elle ne
laifloit pas échapper le feu avec trop de facilité ,
comme les nuages le prouvent, lefquels ne fe foutiennent
en l'air que par le feu électrique.
9 XII. L'efprit de- vin , l'éther , les huiles font
dans le même cas ; les huiles feroient meilleures
que l'eau fi elles n exigeoient pas une fi grande chaleur
pour fe réduire en vapeurs & fe foutenir dans
cet état.
§ . XIII. L'alkali volatil feroit peut- être la fubf
tance la plus convenable à l'opération dont il s'agit
par la volatilité naturelle ; mais il fe condenfe avec
facilité, & cela s'oppoferoit fans doute à l'uſage que
je voudrois en faire , fans le moyen que je propolerai
bientôt , mais qui exige des Expériences pour
pouvoir en affurer la validité ; j'y reviendrai dans
un inftant. Il ne s'agit plus.que d'appliquer les principes
que je viens de pofer, aux opérations aéroftatiques
de MM. de Montgolfier , Charles & Robert.
Il est évident que ce qui fe paffe en grand dans
l'opération de M de Montgolfier et la même chofe
que ce qui fe paffe en petit , lorfqu'on met fous une
cloche de verre ou fous le récipient d'une machine
pneumatique, une chandelle ou toute autre matière
allumée , l'air qui eft contenu fous le récipient fe
raréfie & devient plus léger que celui de l'atmofphère,
qui pèfe bientôt fur la cloche & l'attache à fa
bafe ; je ne difcuterai pas fi l'air atmosphérique cft
remplacé par une autre fubftance d'une nature dif
férente , ou fi c'eft fimplement le feu qui s'unit avec
lui & le rend plus léger , ce qui me paroît très -vraifemblable
; je fais feulement que l'effet dure autant
que la chaleur , & que la cloche ne fe détache que
lor que tout eft refroidi . C'est donc la présence du
feu qui opère ce phénomène . La même chofe anive
DE FRANCE. 179
גכ
dans l'opération en grand de M. de Montgolfier.
M. de Faujas rapporte dans l'Ouvrage qu'il vient
de publier , page 179 : « Que lorfque le Ballon
» commence à fe gonder il fe forme fur - le -champ
» un courant d'air rapide qui vient de l'extérieur ,
» & entre dans la Machine, de manière qu'avant
» qu'on eût pris les précautions néceffaires , les toiles
Jifpofées fous l'échafaud autour du foyer en na-
» nière de cylindre, étoient agitées avec une vio-
» leuce extrême , & venoient fe joindre contre le
foyer ; il entre donc , continue-t - il , une grande
quantité d'air atmosphérique dans le Ballon ; »
mais comment cet air atmosphérique fe trouve -t- il
plus léger que celui qui eft ambiant ? Éccutons encore
M. de Faujas : « Cet air commun , dit- il , § . V,
avant de pénétrer dans la capacité du Ballon eft
obligé de traverfer la flamme que produit la paille,
» allumée , d'où je conclus qu'il fe combine avec
le feu , qui le rend plus léger de moitié que l'air extérieur,
fuivant mon § . I.
"
33
30
כ כ
се
Ainfi il ne s'agit que de fubftituer au fen de
paille un feu plus conftant & moins dangereux pour
produire une grande chaleur fous l'ouverture inférieure
du Balon , afin que l'air ambiant qui fera
obligé d'y paffer puiffe fe charger de feu ; rien n'eft
plus aifé que cela , & des lampions à mèches nombreufes
& très- groffes rempliront parfaitement cet
objet ; on peut les alimenter avec l'efprit de-vin , de
l'huile ordinaire ou diftillée fur de la chaux , ce qui
rend l'huile graffe fi éthérée, qu'elle fe diffout entièrement
dans l'efprit- de-vin à la manière des huiles
effentielles les lampions feroient des parallélogrammes
avec des couvercles à charnières qui ferviroient
à les éteindre à volonté lorfque le cas le réquéreroit
* .
* On pourroit fixer les lampion: fur la table en
H vj
180 MERCURE
Pour accélérer l'opération aéroftatique & gonfler
le Ballon en peu de temps , on pourroit fe fervir
de paille ; & lorfqu'il feroit prêt à s'envoler , on
mettroit une table légère en bois couverte de tôle
u de fer-blanc, fur laquelle feroient fixés tous les
lampions , dont les mèches feroient proportiontées
à l'effet qu'on voudroit en avoir ; on fent que l'efprit-
de-vin ne donneroit aucune fumée , & beaucoup
de chaleur ; mais cela feroit peut - être trop
difpendieux , c'eft ce qu'il faut calculer & foumettre
à l'expérience ; l'huile feroit à meilleur marché , &
l'on peut empêcher la fumée avec beaucoup de facilité,
comme on le voit, par l'ufage des mèches économiques
qui fe vendent au Bureau de confiance
rue Saint Honoré.
Les avantages des lampions fur la paille s'apperçoivent
fi aifément , qu'il eft prefque inutile de les
préfenter; 1 ° . le feu eft conftamment le même fans
qu'on foit obligé de l'alimenter à chaque inftant ;
2 °, on pourroit , par le moyen de réſervoirs communiquans,
qui rempliroient les lampions à mesure que
T'huile fe confuineroit, s'affranchir de tout foin pour
alimenter le feu , & de toute inquiétude fur l'incendie
des provifions combuftibles , & même fur celle
du Ballon , parce que le feu des lampes ne donne
pas , comme celui de la paille , des flamimèches dangereufes
; 3 ° . on pourroit pour ainsi dire , être maître
de fa marehe & de fon afcenfion en allumant
les faifant gliffer dans des couliffes qu'on y pratiqueroit
avec des bandes de fer- blanc ou de tôle , &
les couvercles à charnières des lampions fe régiroient
par le moyen de petites baguettes de fer
qu'on y adapteroit , & qui fortiroient dehors du cylindre
de toile dans l'intérieur duquel feroicnt placés la
table & les lampions.
DE FRANCE. 181
plus ou moins de mèches fuivant qu'on voudroit
monter ou defcendre .
Il fuffira de faire deux ou trois Expériences , qui
ne feroient pas fort difpendieufes , pour juger de
l'effet des lampions dans l'emploi que je propofe
relativement au fyftême de M. de Montgolfier.
A l'égard de celui de MM. Charles & Robert,
où il s'agit d'enfermer un fluide plus léger que l'ait
atmosphérique dans le Ballon aéroftatique , il fau
droit , 1 ° . en trouver un qui coûtât moins , & qui fe
fit plus aifément que l'air inflammable ; 2 ° . qui ne
fût pas fufceptible de prendre feu auffi facilement ;
3 °. qu'on put réparer à mesure qu'il fe diffipe
4° . enfin, qu'en pût facilement en einporter une pro
vifion avec foi.
Je penfe, Meffieurs , que l'alkali volatil remplitoit
ces conditions en lui appliquant la chaleur convenable
pour le tenir toujours en vapeurs , & cela
peut fe faire ailément ; il ne s'agiroit , à ce que je
crois , que de donner au Ballon une forme fphéroïde
, dont la pointe feroit en bas , & te minée par
un cone tronqué de fer- blanc , fous lequel on appliqueroit
le feu d'une ou de phofieurs lampes.
Effets. Dès qu'on auroit introduit l'alkali volatil
en vapeurs dans l'intérieur de Ballon , il s'y foutiendra
tant qu'il confervera affez de fen ; mais en
fe refroidilfant il fe condenfera , & la liqueur tombera
par fon propre poids dans le cône de fer blanc
qui termine la fphéroïde , & qui étant échauffé par
la lampe ou par les lampes , lui rendra bientôt les
ailes que le froid lui avoit ôtées .
Ainfi l'alkali volatil s'entretiendra toujours avec
ren de fein & peu de frais dans l'état de vaporifation
. On conçoit ailément que fi l'Expérience qu'on
Feut en faire à peu de frais vérifioit mes efpérances ,
quel avantage ce procédé auroit for celui de l'air
inflammable , 19. pour la fécurité des Voyageuts
182 MERCURE
aériens , qui ne courroient plus le rifque de l'inflammabilité
, & qui pourroient, avec la plus grande
facilité , réparer la déperdition du fluide moteur à
mefure qu'elle s'opéreroit ; il ne s'agiroit pour cela
que d'avoir quelques livres d'alkali volatil dans des
flacons , avec un matras de métal qu'on échaufferoit
avec une lampe , & qui communiqueroit par une
foupape dans l'intérieur du Balon .
On pourroit encore effayer , dans le fyftême de
M. de Montgolfier , d'employer le gaz impétueux *
qui le forme par la détonation du nitre mêlé avec le
charbon ; peut- être que le feu des lampions que
j'ai propofé fuffiroit pour l'entretenir long - temps
dans l'état de gaz. On ne s'en ferviroit cependant
que dans les cas particuliers où l'on voudroit une
afcenfion très-prompre enfin , ce font des Expériences
à faire que l'on pourroit exécuter avec des
Balons de papier de médiocre grandeur pour épargner
la défenfe ; en multipliant les Expériences , on
feroit bien dédommagé fi une feule réuffifoit &
rempliffoit parfaitement le but qu'on le propoſe.
N. B. Je me fuis borné aux lampions alimentés
avec de l'efprit-de- vin & de l'huile , tandis que j'au-
* Le gaz qui fe dégage pendant la détonation
du nitre avec le charbon étant plus pefant que l'air,
ne pourroit fervir qu'autant que la chaleur des
lampions feroit affez forte pour l'atténuer & lui donner
une légèreté fpécifique plus grande , comme
cela arrive à l'eau que le feu vaporife ; ainfi ce
font des Expériences à faire que je propofe relativement
au gaz du nitre , plutôt qu'un moyen certain ,
qui ne feroit que furabondant , puifque la paille
enflaminée fuffit pour gonfler le Ballon , & les lainpions
pour le foutenir en l'air & le maintenir à la
hauteur qu'on voudra.
DE FRANCE. 183
rois pu propofer encore plufieurs autres fubftances
pour alimenter la flamme & foutenir la chaleur, telles
que le charbon , la cire , le fuif, les graiffes , les réfines
, les torches de cire , & c. qui toutes peuvent
être foumifes à l'Expérience ; mais la crainte d'al
longer trop ce Mémoire m'a arrêté , fauf à les énoncer
une autre fois fi on veut les eflayer .
Comme je finiffeis ce Mémoire , j'ai reçu la
vifite intéreffante de M. de Montgolfier , à qui j'ai
fait part de mes idées ; & j'ai eu la fatisfaction de
les entendre approuver , & de me dire que M. fon
frère , dans une Expérience faite à Lyon , avoit cmployé
des cornets de papier huilés qui avoient foutenu
un Ballon contenant 300 pieds cubes par le
moyen d'une livre de papier & autant d'huile . Son
élévation & fon éloignement le firent perdre de vûe
au bout de vingt-deux minutes , & par un apperçu
comparatif l'effet de l'huile eft , felon lui , à celui de
la paille comme 1 à 13 ; il a pareillement approuvé
mes idées fur l'alkali volatil , & m'a dit avoir fait
des Expériences qui paroiffent juftifier mon fentiment
; il a mis en équilibre un vafe contenant de
l'alkali volatil dans un baffin de balance ; il a vaporifé
par le moyen du feu cet alkali volatil , & le
baflin s'eft élevé , il croit que la pefanteur spécifique
de l'alkali volatil eft de deux tiers moindre que celle
de l'air , tandis que l'air échauffé n'eſt que d'une
moitié plus léger que l'air ordinaire.
EXTRAIT d'une Lettre de M. de Morveau
,
datée de Dijon du 30 Décembre
1703 .
ON a defiré à Dijon la Na conftruction d'un Ballon
aéroftatique ; l'Académie de cette Ville a con184
MERCURE
fenti de s'en occuper , pourvu qu'on la mît à portée
de rendre cette Expérience complette & même intéreffante
par de nouvelles tentatives. On a ouvert
une Soufcription ; j'ai été nommé Commiffaire avec
MM. Chauffier & Bertrand pour diriger toutes les
opérations ; l'ouvrage eft fort avancé , & notre Bal
lon partira du 20 au 25 de Janvier.
Ce Ballon aura vingt- fept pieds de diamètre ; il
fera enduit d'une compofition nouvelle dans laquelle
nous faifons entrer une matière indigène bien plus
économique que la réfine de Cayenne , & que nous
avons jugée préférable , même après être parvenus
à diffoudre & à incorporer parfaitement cette réfine
avec les huiles par la chaleur de la fufion .
Ce Ballon fera rempli de gaz inflammable , dé
tonant avec l'air commun , comme celui qui cft tiré
da zinc , pour lequel on n'employera ni métaux
ni acide , & qui ne reviendra pas au vingt- cin
quième du prix de celui qu'on dégage du fer par
l'acide vitriolique. I es procédés pour l'obtenir ont
été communiqués à l'Académie dans fa Séance du
11 de ce mois.
Enfin , ce Ballon portera une espèce de gondole
, dans laquelle deux perfonnes effayeront de
diriger fa marche à volonté par des machines exé .
cutées fuivant les plans préfentés le même jour à
cette Société.
Nous avions eu le projet de recueillir encore le
gaz qu'on eft obligé de faire fortir du Ballon à mefure
que l'on s'élève , & de le recevoir dans des
vaiffeaux où il feroit réduit à un moindre volame
par une pompe de compreflion ; mais le poids des
machines que cette opération eût exigées nous a
obligé de remettre à un autre temps cette tentative
qui ne feroit pas moins utile.
DE FRANCE. 185
ANNONCES ET NOTICES.
SAINTE BIBLE traduite en François , avec
l'explication du fens littéral & du fens fpirituel ,
tirée des Saints Pères & des Auteurs Eccléfiaftiques
, nouvelle Edition , mife dans un meilleur
ordre pour la diftribution des Volumes , & augmentée
de plufieurs Pièces nouvelles , Notes & Sommaires
, & d'une Table générale raifonnée des Matières
contenues dans tout l'Ouvrage en forme de
Dictionnaire , propofée par foufcription , en vingtcinq
Volumes in- 8 ° . , à 4 liv. le Volume en feuilles,
& 4 liv. 5 fols brochés en carton , avec une étiquette
pour indiquer le Tome & les Matières qui y
feront contenues , ou reliés proprement , à 5 livres ,
au choix de MM. les Soufcripteurs , fans rien payer.
J'avance.
Cette Bible confervera toujours l'avantage qui la
diftingue entre toutes les autres , c'eft de donner plus
à l'utilité qu'à la curiofité, plus à l'édification qu'à
l'érudition. On n'y néglige point le fens littéral ;
mais on y joint le fens fpirituel, & on le traite
même avec plus d'étendue , comme étant le plus
utile. On y profite du travail des Littérateurs & des
Critiques , mais beaucoup plus de celui des faints
Pères & des Auteurs Eccléfiaftiques . On ne s'y
livre point à des difcuffions grammaticales , hiftoriques
, chronologiques , géographiques ; on en recueille
fimplement les réfultats , & on s'attache plus
particulièrement à tout ce qui intéreſſe la Religion ,
la Foi , les Meurs. Par-tout on fuppofe des Lecteurs
qui recherchent tout ce que les divines Écritures
renferment de plus propre à leur enfeigner la
fcience des Saints , ou à les mettre en état de l'cnfeigner
aux Fidelles confiés à leurs foins.
186 MERCURE
On fouferit pour cet Ouvrage chez Pierre
Beaume , Imprimeur Libraire , à Nifmes ; à Paris ,
chez Guillaume Delprez , Imprimeur du Roi , rue
Saint Jacques ; à Auch , chez Lacaze , Libraire , &
chez les principaux Libraires de France & des
Pays étrangers.
TRAITE des Délits & des Peines , traduit de
l'Italien d'après la fixième Edition revue , corrigée
& augmentée de piefieurs Chapitres par l'Auteur ,
auquel on a joint plufieurs Pièces très intéreflantes
pour lintelligence du Texte; par M. D. L. B. in 12.
A Paris , quai & près des Théatins.
-
Cet excellent Ouvrage cít connu de toute l'Eu- ,
rope ; & tout le monde nous a prévenus pour l'éloge
que nous pounions en faire.
THEATRE Morel, ou Pièces Dramatiqués nouvelles
, par M. le Chevalier de Cubières de Palme
zeaux , Tome 1 , contenant un flai fur la Comédie
le Concours Académique , Comédie en cinq Actes
en vers , & l'Ecole des Riches en trois Actes en
profe. A Paris , chez Belin , Libraire , rue Saint
Jacques , près Saint Yves ; la Veuve Duchene ,
Libraire , rue Saint Jacques , & Bailly , rue Saint
Honoré , Barrière des Sergens .
C'eft une chofe remarquable , fans doute ,
qu'une Comédie en cinq Actes en vers , où l'Académic
Françoife cft wife für la Scène , mérite de nos
une attention particulière , tel eft ie Conceurs Acací
mique dont nous rendrons compte , ainfi qué dus
autres Pièces renfermées dans ce premier Volume 3
il fort des Prefis de M. Pierres , & fait honneur
au talent de cet Artifte.
ETRENNES de la Vertu pour l'année 1784 ,
contenant les actions de Bienfaisance , de Courage ,
d'Humanité , &c . qui fe font faites dans le courant
DE FRANCE. 187
de l'année 1783 , auxquelles on a joint quelques
auties Anecdotes intéreffantes . A Paris , chez Savoye,
Libraire rue Saint Jacques.
C'eft pour la troifième fois que ces Etrennes paroiffent
Nous avons déjà rendu juſtice à l'idée & à
l'exécution de cet Ouvrage , qui réunit à l'agrément
un objet d'utilité Le titre d'Etrennes ne doit pas le
faire confondre avec tant de productions du jour
qui ne doivent pas voir le lendemain.
Le bon Jardinier , Almanach pour l'année bif
fextile 1784 , contenant ce qui concerne la culture
générale de toutes les plantes potagères , des arbres
fruitiers de toute efpèce , des oignons & plantes à
feurs , même les plus rares , & des arbres & arbriffeaux
d'ornemens , nouvelle Edition , avec un Supplément
, par M. de Grace , Cenfeur Royal , Amateur
& Cultivateur. Prix , 1 livre 16 fols relié. A
Paris , chez Eugène Onfroy , Libraire quai des Augutins.
Cet Almanach eft connu , & fon fuccès eft prouvé
par une exiflence de vingt cinq ans . Cette Edition ,
eft bien plus exacte & plus complete que les précédentes
.
LA Partic de Plaifir , peint par J. Wécnix ,
gravé par N. Delaunay , Graveur du Roi de France
& duRoi de Danemarck , des Académies de Paris
& de Copenhague , tiré du cabinet de M. le Comte
de Merle. Pix , 12 liv . A Paris , chez l'Auteur , rue
de la Bucherie , nº . 26 .
4
Cene Ellampe eft de feize pouces de haut fur
vingt- deux de large. Sur les marches d'un monument
antique , dont l'Architecture eft impofante ,
on voit les apprêts d'une joyeuſe Orgie ; c'eft ce
qui a déterminé le titre de l'Eftampe. Une jeune
femme appuyée fur un cavalier prend avec lui des
rafraichiffemens que la Maitrefle de l'hôtellerie
188
'MERCURE
vient leur préfenter ; derrière ce grouppe , des Mufi
ciens forment un concert auprès de deux autres
perfonnages que le Peintre a repréfentés dans le
coftume Hollandois . On apperçoit dans le fond
l'intérieur de l'hôtellerie , près de laquelle plufieurs
domestiques emportent des paniers de gibier , dont
un âne eft chargés plus loin font plufieurs cavaliers
, & au- delà , fur un piédeftal , un grouppe coloffal
de Gladiateurs ; dans l'éloignement on voit
un port de mer , des vaiſſeaux à l'ancre & une multitude
de figures fur le rivage .
Cette Eftampe eft du plus grand effet ; tous les
détails en font foignés , & fe font valoir mutuelle
ment. M. Delaunay a confirvé toute la richeffe du
Tableau , & cette Gravure eft une nouvelle preuve
de fon talent depuis long temps connu & apprécié .
VOYAGE Pittorefque de la France , avec la
Defcription de fes trente- trois Provinces , Ouvrage
national dédié au Roi , par une Société de Gens de
Lettres & d'Artiftes célèbres , vingt- unième Livrai
fon d'Eftampes, huit Planches. Prix , 12 liv . Gouvernement
de Languedoc depuis le n° . 69 jufqu'au
nº. 76. A Paris , chez Lamy , Libraire , quai des
Auguftins.
Cet important Ouvrage vient de pafler dans
d'autres mains. Moyennant plufieurs années de travaux
& des fecours confidérab'es, les nouveaux Editeurs
croyent pouvoir raffurer les Perfonnes qui
craignoient que cette immenfe Entreprife ne fut pas
menée à fa fin. Ils annoncent qu'ils ont fous preffe
dix nouvelles Livraiſons d'Eftampes & trois de
Texte , & promettent d'en publier au moins une par
mois.
VUES du Port S. Pau. , prife au bas du parapet ,
& de la Porte S. Bernard , prife venant de l'HôDE
FRA CNE. 189
pital , dédiés à M. le Comte d'Angeviller ; gravées
en couleur par Charles Defcourtis , d'après M. de
Machy , Peintre du Roi , & Confeiller de fon Aca
démie Royale de Peinture & de Sculpture. A Paris ,
chez M. de Machy , Cour du Louvre , & chez Def
courtis , Graveur , rue des Grands Degrés , près la
Place Maubert , maifon d'un Marchand de Vin , en
face de la rue Perdue . Prix , 24 liv. chacune.
ont
Ces deux Eftampes , gravées en couleurs ,
tout l'effet d'un tableau , & doivent faire le plus
grand honneur aux deux Artiftes qui en font les
Auteurs. Le fini de la gravure , & l'exactitude avec
laquelle les objets font deflinés , doivent obtenir le
fuffrage des connoiffeurs. Il eft à préfumer qu'on ne
s'en tiendra pas là , & qu'on donnera à ces deux
Eftampes une fuite qui deviendra auſſi utile qu'inté➡
reffante.
PHYTONOMATOTECHNIE Univerfelle , par M.
Bergeret, fixième Cahier.
On prie MM, les Soufcripteurs de faire renouve
ler leur Abonnement. Ceux qui auront envie d'avoir
les figures de l'introduction coloriées , n'ont qu'à
écrire à l'Auteur , & les Perfonnes qui voudront fe
procurer l'introduction féparément , n'ont qu'à donner
leur foumiflion pour qu'on faffe tirer leurs
Exemplaires au- delà des deux cent de l'Ouvrage. Il
fe diftribue tous les deux mois par Cahiers de douze
Planches & vingt- quatre pages de Deſcription. La
foufcription pour le papier de Hollande eft de
108 livres , celle du papier ordinaire figures coloriées
54 livres , papier ordinaire figures non coleriées
2.7 livres. On foufcrit pour fix mois ou pour
l'année entière. A Paris , chez l'Auteur , rue d'Antin ;
Didot le jeune , Imprimeur - Libraire , quai des
Auguftins , & Poiffon , Graveur , Cloître S. Hohoré,
cour des Enfans de Choeur,
190 MERCURE
Dans notre Numéro 48 , page 216 , article Pytographie
univerfille , par M. de Las , Ouvrage
dans lequel il eft queftion de M. Bergeret , il s'eft
gliffé une faute d'impreffion. Il y eft dit que M. de
Las rapporte un Extrait de l'Académie des Sciences
de Lyon du 7 Janvier 1782 , lifez : 1783 .
L'AMOUR châtié par fa mère , peint par E. L.
S. , gravé par *** . A Paris , chez Maffard , rue
& Porte S Jacques , nº . 122 .
Cette Eftampe a de la grâce ; elle eft gravée avec
efprit.
CALENDRIER intéreffant pour l'année biffextile
1784 , ou Almanach Phyfico - Economique. A
Bouillon , aux dépens de la Société Typographique .
Cet Almanach , qui eft fort bien fait , contient
des articles intéreffans de Phyfique & d'Économie ;
outre des fecrets d'agrémens , il y a des objets
utiles qui intéreffent l'économie & la fanté.
PARTITION des deux Comteffes , Opéra bouffon
, parodié en François fur la Musique du célèbre
Paifiello , propofée par foufcription .
Cette Partition , annoncée dès l'année dernière ,
devoit paroître au commencement de cellerei.
Divers événemens qui ont forcé d'en fufpendre la
Gravure , ne permettent de la livrer qu'au mois
d'Avril , & comine cette époque ne paroît pashà
l'Editeur, favorable pour un prompt débit , il prend
le parti de la propofer par foufcription . L'Ouvrage
paroîtra fans délai au mois d'Avril prochain , &.
iera pour les Soufcripteurs du prix de 24 livres avec
les Parties féparées , le tout franc de port. Ceux qui
n'auront pas, fouferit payeront la Partition féparément
24 livres , & les Parties 12 liv .
Nous n'avons rien à dire du mérite de cette Ma
DE FRANCE. for
fique , finon qu'elle eft du même Auteur que la
Frafcatana , qu'elle peut lui être comparée , & que
cette Piece a été exécutée for plufieurs Théâtres ,
notamment fur celui de Strasbourg , avec le fuccès
le plus brillant.
On foufcrit à Paris , chez M. Framery , Surintendant
de la Mufique de Mgr . Come d'Artois , rue
Neuve des Petits- Champs , vis- à- vis celle de Chabanois
, nº . 127.
JOURNAL de Harpe , par les meilleurs Maîtres,
quatrième année , n ° . 1 , contenant un Prélude &
un Air , Accompagnement par M. Lamanière. Un
Air de Didon & un de la Kermefta , par M Barckoffer
, & une Romance , par M. Meyer. Prix ,
2 liv. 8 fols. A Paris , chez M. Leduc , rue Traverfière-
Saict Honoré , au Magafin de Malique . Prix
de l'abonnement pour douze Cahiers , 15 ¡ivres port
frane par la pofte pour Paris & la Province.
PARTIES Séparées de la Sorcière par hafard,
Opéra Comique. Prix , 12 livres franc de port. A
Paris , au Bureau du fieur Lawalle - Lécuyer , Cour
du Commerce.
« Le débit de la Partition ayant été plus rapide
» qu'on n'eût ofé l'efpérer , & les demandes pour
» les Parties féparées s'étant multipliées , on s'eft
» déterminé à les faire graver. On croit devetr en
» donner avis , afin que les Troupes de Province
» qui defirent mettre cette Pièce en fcène puiffent
toujours la difpofer d'avance , & s'épargnent les
frais de copie. Les Perfonnes qui voudront faire
remettre au Bureau du fieur Lawalle l'argent &
» leurs adreffes francs de port , recevront ces Par
» ties auffi franches de port dès le premier tirage.
>>
12
Nous avons vû cet Ouvrage repréfenté en Société
avec beaucoup de faccès. Il eft vrai qu'il étoit
192
MERCURE
très - bien exécuté , & que la bonne exécution ent
effentielle . Nous ne doutons pas que dans les Provinces
où l'on eft dans l'ufage de mettre les Pièces
avec foin , celle- ci ne foit entendue avec plaifir.
JOURNAL de Clavecin , par les meilleurs Maîtres
, Violon ad libitum . Le prix de l'abonnement
eft de 15 livres pour Paris & la Province franc de
port par la pofte. Chaque Cahier féparé 2 livres
8 fols . On s'abonne en tout temps chez M. Leduc ,
au Magafin de Mufique , rue Traverfière - Saint-
Honoré.
Nous ne pouvons que répéter ici pour ce Journal
ce que nous avons dit pour celui de Harpe relativement
an choix des morceaux aux foins , à
l'exactitude de l'Éditeur & au fuccès mérité de ces
Ouvrages.
>
Pour les Annonces des Titres de la Gravure
de la Mufique & des Livres nouveaux , voyez les
Couvertures.
TABLE.
145 L'Age d'Or , A Madame d' Agiv...
Couplets à Mlle de w...
Lettre au Rédacteur du
cure ,
162
166
147 Nouvelles Recherches fur l'EMer-
conomic animale ,
148 Académ . Royale de Mufiq . 168
Charade , Enigme & Logo- Comédie Françoife , 172
153 Variétés , grypke ,
Eloge de M. l'Abbé de Ca Annonces & Notices
naye,
1541
174 , 183
185
J'AI
APPROBATION.
AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 24 Janvier. Je n'y ai
zien trouvé qui puifle en crapêcher l'impre¤ion . A Paris ,
le 23 Janvier 174. GUIDI.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 31 JANVIER 1784.
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à M. DE *** , Allufion au
nom d'Amour qu'il porte.
C'EST à bon droit que vous portez le nom
Du petit Dieu qu'à Cithère on encenfe.
Il ne peut affervir fans ôter la raiſon ;
Je ne vois entre vous que cette différence ;
Mais vous favez à votre tour ,
Sans l'imiter , égaler fa puiſſance :
Il nous enchaîne par l'Amour,
Et vous par la reconnoiffance.
*
1
N°. 5 , 31 Janvier 1784. I
194
MERCURE
A M. l'Abbé de MALECOSTE , qui
m'avoit adreffé des Couplets très -flatteurs
au nom d'une de fes jeunes Coufines.
Vous , dont la malice s'amuſe ,
Par les accords les plus brillans ,
A tromper mon coeur & mes fens ,
Que trop fouvent l'erreur abuse ;
Avez-vous , avec les talens ,
Le fexe aimable d'une Mufe ?
Malgré tout l'efprit & tout l'art
Dont ce badinage pétille ,
Parlons fans détour & fans fard,
N'êtes-vous pas de la famille
De l'Hermaphrodite Maillard ?
Je fais que la lyre d'Horace ,
Entre les mains de nos Saphos
Réfonne avec bien plus de grâce :
Apollon fe plaît à l'aphos
Encor plus que fur le Parnaffe.
Saint- Léger , Gaudin , Beauharnais ,
Dans des vers que le goût inſpire ,
A leur fexe ; par leurs fuccès ,
* N. B. Desforges-Maillard écrivoit aux Auteurs de fon
temps des vers galans fous le nom de Mlle Malcrais de
la Vigne.
DE FRANCE.
198
Ont affuré le double einpire
Et des talens & des attraits.
Mais fous la lévite profane
De votre coufine Erato ,
Vos accens , d'un Chaulieu nouveau
Me font foupçonner la foutane.
Non que par humeur je condamne
Votre modefte incognito.
Plus vos vers font dignes de plaire ,
Plus vous devez avec raiſon
De vos talens faire myſtère.
Quel fcandale au facré vallon ,
Si jamais dans votre breviaire ,
On va trouver une chanſon ,
Quelques vers enfans d'Apollon ,
Dans un regiſtre baptiſtaire ,
Ou quelque bouquet à Glycère
En marge d'un nouveau fermon !
Vers , écrits , dignes de louange,
Sont fenfés oeuvres du démon .
Auffi je le dis fans façon :
Je crains pour vous le fort étrange
De ce Docteur qui fut , dit-on ,
La nuit fuftigé par un Ange
Pour trop imiter Cicéron.
Vous fuivez un autre modèle :
Vous chantez comme Anacréon
Et badinez comme Chapelle .
IN
196 MERCURE
Dans les poétiques bosquets
Vous favez cueillir l'immortelle ;
Et vos doigts galans & coquets
Avec les rubans d'une Belle ,
Ont l'art de nouer vos bouquets.
Vos Couplets au nom de Corinne
Ont mis ma raifon à l'envers.
Je me figurois une mine
Séduifante comme vøs vers.
Mon coeur alloit fe laiffer prendre....
Quel fage , à parler fans détour ,
Pourroit à la fois le défendre
De l'amour- propre & de l'Amour ?
(Par M. de Saint- Ange. ),
A M. le Baron DE BRETEUIL ,
Miniftre & Secrétaire d'État.
ΑνAv nouvel An , fuivant l'antique ufage ,
Les complimens circulent tour-à tour,
Reçus , rendus , à la Ville , à la Cour;
La fauffeté fouvent eſt du voyage ;
Mais abjurons la mode & fon langage ,
La vérité peut parler fans détour .
C'eft au Miniſtre actif , habile & fage ,
Que mon hommage eft offert en ce jour,
Oui , jufqu'à vous ma voix timide , obfcure ,
Ofe , Breteuil, s'élever aujourd'hui ;
Votre bonté m'anime & me raffure ,
}
DE FRANCE.
197
Elle eft des Arts l'ornement & l'appui.
Par eux formé , cultivé dès l'enfance ,
les vertus. Vous leur deyez les talens ,
Quand près des Rois vous teníez la balance,
Ferme foutien de l'honneur de la France ,
Leur goût charmoit vos travaux affidus.
L'Europe a vû votre fière éloquence
De la Difcorde & de Mars éperdus ,
Vaincre , enchaîner les cfforts confondus,
Loin de la Cour & de notre rivage ,
Affez long-temps vos illuftres travaux
Des étrangers ont mérité l'hommage ;
Près de Louis , par des honneurs nouveaux,
Brillez encor , s'il fe peut , davantage .
Ce Roi cheri , même de nos rivaux ,
Calme les mers après un long orage ;
Par lui la Paix , mère du doux repos ,
Unit l'olive aux lauriers des Héros ,
Et le bonheur du monde eft fon ouvrage.
Auprès de lui , placé par vos talens ,
Vous fecondez fes deffeins bienfaifans.
Sage Breteuil , de votre miniftère.
Que le deftin protège l'heureux cours !
Que la fanté de fa coupe légère
Verf long-temps le nectar fur vos jours!
Ami des Arts , comblez leur efpérance ,
Vivez pour eux pour Louis & la France,
( Par M. Raoult , Ancien Profeffeur
de Langue
Françoife
à l'École Royale Militaire. )
I iij
198 MERCURE
QUATRAIN à une Dame qui demandoit
à l'Auteur ce qu'il penfoit.
CEE que je penfe ! auprès de vous , Églé ,
On oublie aiféinent le refte de la terre :
Et ma bouche eût déjà parlé ,
Si mes yeux n'euffent pas expliqué le myſtère.
COUPLETS D'ANATOLE DE T.....
enfant âgé de onze ans , à Mlle DE
SAINT - CL ** RE , qui en a treize.
AIR: J'ai vu Life hier au foir.
JE ne connois le plaifir
Qu'auprès de tes charmes :
Abfent , je fens le defir ;
Et même des larmes
Coulent fans favoir pourquoi ....
Quand je reviens près de toi ,
Je m'apaife ; & contre moi
Je chéris tes armes.
Dès que je t'entends chanter ,
Fou de la mufique,
Je veux toujours répétér
Quelqu'accord lyrique :
DE 199
FRANCE.
Près de toi , tous les talens
Et les plus doux fentiinens
Font oublier les inftans
Comme la critique.
Je ne connois point l'Amour
Je n'en peux rien dire :
S'il eft plus beau que le jour ,
Et s'il nous infpire ,
Il faut donc qu'il ait tes yeux :
Et fi j'étois amoureux ,
"
Je croirois qu'on n'eſt heureux
Que fous ton empire.
ON dit
que
Vénus un jour ,
Qui naquit far l'onde ,
A ce Dieu donnant le jour ,
Enflamma le monde :
Sa mère fut le former ;
La tienne fait nous charmer.....
C'eſt par vous que l'art d'aimer
Sur les coeurs fe fonde.
Je ne fais pas bien rimer ,
Mais foyez ma Mufe :
Si je ne peux m'exprimer,
L'âge eft mon excuſe :
Je ne fuis point un Docteur ,
Ne ferai jamais Auteur....
I iv
200 MERCURE
Je n'écoute que mon coeur ,
Jamais il n'abule.
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogryphe du Mercure précédent.
E mot de la Charade eft Charbon ;
celui de l'Enigme eft M. Mefmer; celui du
Logogryphe eft Lys , où l'on trouve il ,
fi , conjonction , fi , note de mufique .
CHARADE.
Mox premier , cher Lecteur , garantit tės foyers;
ON
Et mon fecond tes fruits , & mon tout tes papiers.
ENIGM E.
TANTÔT à gauche &tantôt en droiture ,
Souvent fort court , & plus fouvent fans fin ;
Nul carroffe fans moi ne peut aller fon train ,
Et nul baudet n'a fon allure.
(Par un Habitant de Monti. )
LOGO GRYPH E.
JE fuis léger , bavard , frétillant , amoureux ;
J'aime à batifoller à l'ombre du feuillage.
DE FRANCE. 201
De mes fept pieds ôtez-en deux ,
L'Amour m'eft interdit , & je dois être fage.
Mes trois premiers , fans feinte , offrent à tous lesyeux
L'objet que l'on préfère au plus grand perfonnage ,
Et quant aux trois derniers, c'eft un préfent des cieux,
Sans lequel un grand feu feroit trop de ravage.
(Par le Seigneur de Monti , en Périgord. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
VUES Patriotiques fur l'Éducation du
Peuple , tant des Villes que de la Campagne
, avec beaucoup de Notes intéref
fantes; Ouvrage qui peut être également
utile aux autres Claffes de Citoyens .
Si quid novifti rectiùs iftis ,
Candidus imperti , fi non his utere mecum.
HORAT. Épiſt. 6 , Lib. 1.
A Lyon , chez P. Bruyzet - Ponthus , Libraire
, rue S. Dominique, 178 .
L'OBJET
OBJET de cet Ouvrage eft intéreflant ,
& les intentions de l'Auteur font refpectables.
Peut être feroit - il à defirer qu'il eûc
moins lû les anciens , & plus obfervé le
peuple , & qu'il eût fait fon Ouvrage d'après
fes propres réflexions , plutôt que d'après les
I v
202 'M.ER CURE
Livres. Un homme qui a de l'efprit & du
jugement , peut très - bien ne pas dire des
chofes neuves ; mais s'il ne dit que ce qu'il
a penſé lui- même , du moins fes idees formeront
un fyftême fuivi. Si au contraire il
adopte les opinions appuyées fur de grands
fon Ouvrage n'aura point d'enſemble ,
il manquera d'unité.
L'Auteur demande s'il faut que le Peuple
foit inftruit ; il répond négativement , &
cite pour exemple du tort que peut faire
l'inftruction du Peuple , Mahomet , Jean
Hus & Pierre Valdo , qui ont fait beaucoup
de mal , parce qu'ils étoient un peu inftruits.
Cependant Mahomet n'étoit rien moins qu'un
homine du Peuple ; il l'étoit fi peu , que
pour foumettre l'Arabie , il n'eut prefque à
vaincre que les Membres de fa Tribu : dès
l'inftant où elle l'eut reconnu pour fen
Chef , l'Arabie céda fans réfiftance à fen
génie , à fon courage , au refpect qu'on avoit
pour la naiffance.
Les autres exemples font auffi mal choifis,
Jean Hus & Pierre Valdo ne causèrent aucon
trouble. Jean Hus étoit Prédicateur &
Théologien ; ce n'eft point parce qu'il étoit
né dans un village qu'il ent un parti . Lorfqu'après
la mort , les Huffites devinrent redoutables
, lorfqu'ils forcèrent le Concile
de Bâle à les écouter , celui qui parut à leur
tête avec tant d'audace n'étoit ni un Savant
ni un Homme du Peuple.
Les Vaudois fe font laiffés maffacrer fans
DE FRANCE.
203
fe défendre. Les opinions de Pierre Valdo
étoient à peu près les mêmes que celles du
Comte de Zinzendorff , fondateur de la
Secte des Frères Moraves ; dira- t'on qu'il ne
faut pas que les Comtes de l'Empire apprennent
l'orthographe ? Si un homme du
Peuple avec des demi - connoiffances peut
caufer une révolution , c'eft parce que ces
demi - connoiffances font très- rares dans fa
Nation ; & il faut en bonne logique en tirer
une conféquence abfolument contraire à
celle de l'Auteur.
Mais fi l'on apprend l'écriture , l'orthographe
, un peu de grammaire aux gens
du Peuple , ils quitteront leur état ; fans
doute le talent de lire & d'écrire correctement
est un moyen de vivre dans une
forte d'aifance : or , cela n'arrive , ne peut
arriver que dans les pays où ce talent eft
très rare. Le feul moyen d'éviter cet inconvénient
, eft donc de rendre ces talens communs
; celui que propoſe l'Auteur produiroit
précisément l'effet contraire.
D'ailleurs , pourquoi ôter au Peuple le
moyen de quitter fon érat , fi cet état n'eft
pas affez heureux pour qu'il veuille y refter ?
On a dir aux Princes qui faifoient des loix
contre les Émigrans : Gouvernez affez bien
pour que perfonne ne foit tenté de fortir. On
peut dire de même : Que l'état du Peuple
foit paffable , & on ne fongera point à le
quitter.
L'Auteur voudroit que tous les enfans
I vj
204 MERCURE
d'un Canton reçuffent dans une maiſon com
mune , leur éducation depuis huit ans juſqu'à
douze; avant & après ils recevroient celle de
leur famille. Il eft difficile de croire qu'il leur
reftât de cette éducation commune un autre
avantage que l'habitude des exercices du
corps qu'ils y auroient contractée , à peuprès
comme chez eux. De plus , tout ce qui
peut affoiblir les liens de famille eft nuifible
au peuple , fur tout dans une grande
Nation.
Ces maifons communes feroient gouver
nées par des réguliers , auxquels on ajouteroit
un Muficien retiré de quelque Régiment
, qui enfeigneroit l'exercice , la danfe
& les principes du chant .
Il n'eft pas à craindre , dit l'Auteur , que
ces réguliers engagent dans leur ordre un
trop grand nombre d'enfans ; car ces enfans
les quittent à douze ans : mais les autres impreffions
de l'éducation s'effaceront donc
aufli . L'Auteur ne craint point les préjugés
que pourroient avoir ces Religieux , parce
que , dit- il , ces préjugés tiennent à la philofophie
& à la théologie , qu'ils n'enfeigneront
pas ; mais il faut diftinguer les fondemens
d'un préjugé , le préjugé en lui même , & les
opinions pratiques ou les fentimens qui en
font la fuite. Or , ces opinions pratiques
ces fentimens font précisément ce qui rend
les préjugés dangereux , & peuvent être inf
pirés aux enfans , & leur refter toute leur
DE FRANCE. 205
vie fans qu'ils fachent le nom des Sciences
dont ces opinions tirent leur origine .
Pour payer la dépenfe des maifons d'éducation
, l'Auteur propofe une douzaine d'im
pôts, dont la nature prouve qu'il n'a étudié
ni cette partie de l'Adminiftration , ni la Jurifprudence.
Il veut , par exemple , qu'on
applique les confifcations à cet objet , tandis
que les Publiciftes les plus éclairés regardent
la confifcation comme injufte ; il veut qu'on
établiffe une taxe fur les baptêmes , qui encouragera
fans doute la population , & une
loterie qui fera un excellent moyen de dégoûter
le Peuple des jeux de hafaid.
C'eft fur tout par l'exemple qu'il faut
inftruire la jeuneffe. Pour infpirer aux enfans
l'horreur de l'ivrognerie , l'Auteur propofe
de les accoutumer , lorfqu'ils rencon
treront un ivrogne , à l'infulter , à lui jeter
de la boue , à fufpendre à fa porte quelque
marque qui l'aviliffe. Nous ne pouvons être
de cet avis ; l'inhumanité , le plaifir d'outrager
, d'infulter fes femblables nous par
roît un vice plus dangereux que l'ivrognerie.
L'Auteur ajoute qu'on pourroit chaffer de
l'école les enfans dont les pères s'enivrent ,
apparemment pour donner à ceux qui reftent
un exemple inftructif d'injustice & de
déraison.
Pour préferver les enfans de la peur, l'Au
teur propofe de les accoutumer à braver le
danger ; il veut qu'on les conduife aux incendies
, aux lieux où des torrens entraînent
206 MERCURE
des maifons , des troupeaux , des hommes ,
à la pourfuite des animaux furieux , & c.
Mais ces enfans , de l'âge de 8 à 12 ans , ne
feroient ils pas trop expofés ? Ne nuiroientils
pas au fecours réel en le troublant , ou
même en obligeant une partie des hommes
fairs de veiller fur eux ? Seront- ils guidés
alors par leurs inftituteurs Religieux ou par
le Muficien ? Si un enfant montre de la foibleffe
, on l'expofera à la rifée des autres, habillé
en femme. Cette punition eft à l'imitation
des anciens Gaulois ou des Sarmates ;
mais pourquoi cette infulte à la moitié du
genre - humain ? Ces enfans n'ont - ils pas des
fours & des mères ? Pour prévenir l'habitude
de voler , l'Auteur veut que l'on conduife
la troupe des enfans dans un verger;
fi quelqu'un d'entre eux vole des fruits , il
fera remis au propriétaire, & obligé de tra
vailler pour lui pendant quelque temps ;
refte à favoir fi les voifins de l'école auront
la volonté ou le temps de fe prêter à cette
comédie.
·
L'Auteur veut qu'on apprenne aux enfans
l'Arithmétique & la Géométrie pratique ,
par routine & fans démonstration ; car il ne
faut pas que le Peuple raifonne . La Nature ,
en accordant cette faculté à tous les hommes
, s'eft trompée fans doute , & il faut en
interdite foigneufement l'ufage à quiconque
n'a pas des aïeux ou de l'argent . Mais , 1º .
cette méthode rendroit l'inftruction beaucoup
plus longue. 2º . C'eft fe priver d'un
DE FRANCE. 20-
excellent moyen de faire prendre aux enfans
l'habitude de fuivre un raifonnement compliqué
, de tirer une conféquence , de favoir
ce que c'eft qu'une chofe vraie , une choſe
prouvée ; en apprenant les élémens de l'Arithmétique
& de la Géométrie par princi.
pes , les enfans apprendroient la logique par
routine. 3 ° . Comme ils quittent les écoles
à 12 ans , ils oublieroient ces Sciences apprifes
par routine au bout de quelques mois.
J'ai connu un homme qui , dans fon enfance
, avant d'avoir appris l'Arithmétique ,
faifoit de tête des calculs affez compliqués ,
& qui ayant enfuite appris les règles par
routine , les a oubliées deux fois ; mais la
méthode raiſonnée qu'il s'étoit faite lui étoit
reftée.
Quant aux femmes , l'Auteur eft de l'avis
de Molière ; mais comme elles doivent être
les compagnes & les mères des hommes ,
nous ne pouvons adopter fon opinion.
Le peuple & les femmes doivent acquérir
toutes les connoiffances qui peuvent être
urites dans la vie commune ; & par la même
raifon , c'eft que plus il y aura d'égalité en
tre les individus de l'efpèce humaine , moins
elle fera malheurenfe. L'inégalité d'inftruction
fait plus de mal que celle des rangs &
des fortunes , elle perpétue cette feconde
efpèce d'inégalité , & eft une des principales
caufes des maux qui en résultent.
Pour engager les filles à être chaftes , on
208
MERCURE
propoſe ici d'établir par- tout des Rofières ;
mais ce que la crainte de la honte ne fait
pas , l'amour de la gloire n'en viendra pas à
bout. Le premier fentiment eft plus fort ,
plus univerfel , plus habituel. D'ailleurs , il
auroit fallu examiner fi l'hypocrifie , l'efpionage
, la méchanceté ne font pas auffi
funeftes que l'incontinence des filles . Comme
il ne fe trouveroit peut - être pas des per
fonnes difpofées à faire de pareilles fondations
dans toutes les Paroiffes , l'Auteur
imagine de faire payer 40 écus aux parens
des filles qui auroient des enfans . Mais 40
écus font beaucoup pour les gens du peuple.
L'on ne dit pas fi l'on feroit vendre pour les
payer la chaumière , le lit , la marmite . Cette
inftitution pourroit être une leçon de conrinence
, mais elle n'en feroit pas une d'humanité.
Dans le délit d'ivrognerie , les enfans
font punis pour le père , il étoit juſte &
conféquent que dans celui d'incontinence ,
le père fût puni pour les enfans.
On donne trop fouvent le nom de philofophie
à ces opinions extraordinaires renou
velées des anciens , fondées fur des maximes
vraies en elles - mêmes , mais qui deviennent
fauffes quand on les exagère. Un ton prophérique
ou tranchant , des fentences vagues,
un goût de fubtilité qui fait rejeter tout ce
qui eft fimple , uniforme , naturel , l'air de
la hardieffe , de la profondeur ou de la fenfibilité
, l'affectation de décider . de grandes
queftions par des maximes ifolées ou par des
DE FRANCE. 209
exemples tout cela n'eft pas de la philofophie
, elle eft l'amour de la vérité , c'eſt
la vérité feule qu'elle cherche , & il n'y a
de réellement philofophique que ce qui eft
vrai.
Qu'eft- ce qu'il eft utile au peuple de favoir ?
Qu'est-ce qu'il eft poffible de lui apprendre?
Voilà deux queftions à décider , mais elles
ne peuvent l'être que par la difcuffion ; & à
l'exception de l'éducation phyfique , fur
laquelle l'Auteur répète ce que Rouffeau a
dit , & ce que Locke avoit dit avant Rouffeau
, elles ne font pas même entamées
dans l'Ouvrage que nous annonçons.
Nous exhorterons cependant à le lire ceux
dont l'importance de l'objet excitera la curiofité.
Cet Ouvrage invite à réfléchir . Les
opinions que l'Auteur adopte font préfentées
avec précifion , avec force , avec une cha
leur qui naît de l'amour du bien ; & ne
gagnat- on à cette lecture que l'avantage de
voir paffer fous fes yeux un grand nombre
de queftions intéreffantes , auxquelles on
n'auroit peut - être jamais penfé , ce feroit
encore un mérite que beaucoup de Livres
n'ont pas.
On trouvera fans doute cette critique févère
; mais il est des objets fur lefquels l'indulgence
pour les opinions fauffes feroit une
foibleffe dangereufe. Trop de gens ont prétendu
qu'il falloit laiffer le peuple dans
l'ignorance ; trop de Politiques ont paru ne
210 MERCURE

· pas favoir que le feul moyen d'affarer la
tranquillité des grands États , étoit d'y étendre
l'inftruction jufques fur le peuple. En
effet , ce défaut d'inftruction a été la caufe
de tous les troubles civils . Il n'y en auroit
jamais fi le peuple étoit affez inftruit pour
favoir qu'il a tout à perdre dans ces tronbles
, & qu'il n'y a rien à gagner que pour
ceux qui le flattent , l'excitent , & en font
l'inftrument de leur ambition. Obfervez que
tous les intrigans qui , pour favorifer leurs
vûes fecrettes , ont effayé de faire peur du
Peuple aux Gouvernemens , n'ont jamais
manqué d'avertir que le Peuple n'entend pas
raifon.
Les hommes réunis en ſociété ne peuvent
refter dans cet état de nullité , où ils n'auroient
dans la tête ni erreurs , ni vérités ; fi
on n'a foin de bonne heure d'y placer l'inf
truction néceffaire pour les défendre de l'erreur
; l'ignorance , la néceflité de travailler
ne les en garantiront pas .
LE Char Volant , ou Voyage dans la Lune.
A Londres , & fe trouve à Paris , chez la
Veuve Duchesne , Libraire , rue S. Jacques ;
la Veuve Ballard & fils , Imprimeurs du
Roi, rue des Mathurins ; Mérigot l'aîné ,
vis à -vis l'Opéra ; Mérigot le jeune , Quai
des Auguftins , & Renault , rue S. Jacques.
CET Ouvrage eft d'un Auteur étranger
d'une femme , c'eſt un double titre à l'indul-
>
DE FRANCE. 271
gence du Lecteur , & l'on pourroit la réclamer
, fi l'Ouvrage avoit beſoin de cette
double recommandation.
Madame la Baronne de W*** feint qu'Érafte
ayant inventé un char volant , annonce
un voyage dans la lune. Il veut bien fe donner
des compagnons ; mais il exige d'eux
l'aveu des motifs qui les forcent à quitter
la terre . Tel eft le cadre imaginé par l'Auteur
, & dans lequel il a fait entrer de la
critique , & même de la morale. Voici les
perfonnages qui fe propofent pour compagnons
de voyage à Érafte. C'eft d'abord une
beauté mécontente , qui , dans fa courfe galante
, a fait plufieurs choix , dont pas un n'a
pu fatisfaire fon goût difficile. Le Philofophe
lui confeille de refter où elle eft , de
peur qu'elle ne foit encore plus mécontente
des habitans de la lune.
Arrive une femme galante , enfuite unt
avantageux & un ambitieux ; Erafte leur
donne le même confeil , c'eſt- à - dire , qu'il
les refufe pour compagnons de voyage.
Notre Philofophe entend à la poite un
grand bruit , & il y voit une foule d'hommes
bizarement vêtus. Ce font diverſes claſſes
d'hommes que l'intérêt commun a réunis ;
un grand Prince a rompu leurs liens &
ils veulent fe tranfporter dans l'empire de
la lune. Érafte leur demande quel étoit leur
emploi , & ils répondent qu'ils paffoient
leur vie à faire des voeux pour le bien de
212 MERCURE
la Société. Ce mot feul les fait connoître
quand même leurs vêtemens n'auroient point
fuffi pour cela. Ce Chapitre eft un des plus
piquans.
Un Militaire , une Demoiſelle d'Opéra ,
un Joueur ruiné , paroiffent fur la Scène , ils
font remplacés par un faux Philofophe , dont
l'Auteur ne fait pas un portrait des plus fé-
-duifans. " Des cheveux plats & mal propres ;
» un habit noir couvert de tabac d'Eſpagne;
» des culottes vertes qui ne fembloient pas
» être faites pour les cuiffes decharnées
qu'elles couvroient ; des bas gris , jadis'
» blancs , qui faifoient la grimace à des jam-
» bes auffi sèches que celles d'une fauterelle
; une paire de vieux fouliers , où la
boue de Paris fe repofoit depuis fix mois
» fans qu'aucune main profane eût touché
ces marques précieufes de cynifme , compofoient
la parure de ce Philofophe or
gueilleux.
ود
N
Ce Philofophe eft refufé comme tous les
autres , mais il fe préfente après lui un Anglois
curieux , qui eft accepté. Il vient encore
d'autres perfonnages qui effuyent le
même refus de la part d'Erafte. Il trouve
pourtant de nouveaux compagnons de voyage
qui lui conviennent ; il part dans fon char
volant , & il arrive heureufement dans l'empire
de la lune.
L'Auteur en fait une defcription fourent
allégorique , où l'on trouve des détails ingéDE
FRANCE 213
nieux. Elle établit dans le globe lunaire cinq
Royaumes , dont chacun eft gouverné par
une femme ; & toutes ces Reines - là vivent
parfaitement d'accord. Il faut convenir que
ce font bien là des moeurs étrangères . Pour
dépeindre cette monarchie univerfelle , fi
bien organifée , voici comment s'exprime
Madame la Baronne de W *** : « pour vous
faire mieux comprendre , dit- elle , ce
» Gouvernement fingulier , nous le compa-
» rerons à l'homme . La Providence l'a doué
» de cinq fens , dont chacun féparément a
» fa vertu particulière , mais qui , réunis
compofent cet enſemble admirable , ce
" chef- d'oeuvre de la Nature , qui femble
» en le formant avoir fait fon dernier effort
pour couronner dignement fon Ou- 99
vrage. "
Le voyageur parcourt les cinq Royaumes
de la Lune , & revient ici bas plus favant &
avec ce qu'il faut pour être plus fage .
2.92
214 MECURRE
RECUEIL Amufant des Voyages en vers
& en profe , faits par différens Auteurs ,
auquel on a joint un choix des Epîtres ,
Contes & Fables morales qui ont rapport
aux Voyages. 2 Vol. in- 12. A Paris , chez
Nyon l'aîné , Libraire , rue du Jardinet.
Les Ouvrages que renferme ce Recueil
font d'un genre analogue au génie des Écrivains
François , & dans lequel par conféquent
il leur eft plus facile de réaffir."
Il exige de la légèreté , des grâces , & une
forre d'enjouement qui nous eft naturel ;
mais plus un genre eft réputé facile , plus on
a fouvent de peine à répondre à l'attente du
Lecteur. La difficulté augmente encore ,
quand il exifte dans ce même genre quelque
chef d'oeuvre avoué par le Public ; & tel eft
le charmant Voyage de Chapelle & de Ba
chaumont. Cet Ouvrage a fait naître une
foule d'imitateurs ; & quoiqu'aucun d'eux
n'en ait encore égalé la grâce piquante &
originale , on a fait une foule de Voyages
pleins de détails charmans & dignes de l'eftime
des connoiffeurs, Aucun n'a échappé à
M. Couret de Villeneuve , Imprimeur &
Éditeur de ce Recueil , qui eft fait avec
goût. * La lecture de ces deux Volumes eft
* Le Voyage en Provence , de M. Bérenger , fait
partie du fecond Volume.
DE FRANCE.
215
très agréable ; & ils renferment plus de variété
qu'on n'a lieu d'en attendre d'après le
titre. Il nous eft impoffible de nous arrêter
fur ces différentes Pièces , qui d'ailleurs font
très -connues pour la plupart. Après le Voyage
de Chapelle & de Bachaumont , on lit encore
avec grand plaifir celui de Languedoc
& de Provence par M. le Franc de Pompignan
; il y a une foule de détails piquans &
de traits de gaité.
Ce Voyage eft précédé d'un autre , qui
eft anonyme , intitulé : Épître à M. le Comte
de Grammont. Nous ignorons fi l'on en connoît
l'Auteur ; mais il nous paroît fait pour
figurer à côté des plus piquans du Recueil.
Parmi les Voyages modernes , on diftinguera
auffi celui de Bourgogne , par M. Bertin. Il
eft écrit avec gaîté & avec une fimplicité qui
n'exclut point le ftyle poétique comme on
pourroit le prouver par la tirade fuivante.
( L'Auteur eft dans un coche d'eau . )
1
Une planche fur nos genoux ,
Voilà notre table dreſſée ;
Par- deffus , la feuille de choux
Tient lieu de nappe damaffée.
D'abord un énorme pâté
Préfente fes flanes redoutables ,
Bien & dûment empaqueté
Dans un long difcours fur les Fables ,
Et dans l'Ode à Sa Majefté,
216 MERCURE
Ce pâté fut cuit par Leſage ,
Par ce Pâtiffier fi vanté ,
Dont le beau nom fera chanté
Par les gourmans du dernier âge ,
Si mes rimes ont l'avantage
D'aller à l'immortalité.
A mes yeux , cependant , le hafard le découvre ;
L'honneur du premier coup eft long- temps difputé;
Mais P.... s'en faifit ; d'un bras précipité ,
Sous fon acier tranchant il le preffe , l'entrouvre ,
Et voilà par la brêche un fauxbourg emporté.
Auffitôt nous cricas : victoire !
Les fronts rayonnent de gaîté ;
Et pour célébrer notre gloire ,
On fait jaillir les flots d'un nectar velouté,
Qu'aux preffoirs d'Hautbrion l'on foule exprès pour
boire
A l'ouverture d'un pâté.
5
Déjà d'un oeil avide on fonde , l'on regarde.
Cher ami , quel plaifir nouveau !
Là , difparoît une poularde
Sous deux couches de godiveau ;
Ici , le timide perdreau
Se tapit , par inſtinct , fous la coëffe de barde ,
Pour éviter encore ou tromper le couteau.
M. le Chevalier de Parny paye auffi ſon
tribut à cette Collection d'une manière digne
de lui.
On
DE FRANCE. 217
On a quelquefois oublié de mettre au bas
des Pièces le nom des Auteurs. Cette omiffion
ne fait point de tort aux Ouvrages ;
mais elle peut enlever aux Auteurs quelques
jouiflances d'amour - propre ; & ces
Meffieurs tiennent trop à ce genre de plaifir
pour qu'il n'y ait pas un peu de cruauté à
les en priver. Un de ceux qu'on a oublié de
nommer , eft Defmahis , à qui appartient le
Voyage à S. Germain , qui eft plein de détails
charmans. Rien de plus ingénieux que
le portrait du filence qu'il perfonnific.
Silence , frère du repes ,
Habitant de la folitude ,
Ami des Arts & de l'étude ,
Qui fuis la pourpre & les faiſceaux ;
Toi par qui le fage le venge
Des critiques , des cabaleurs ,
Des ignorans & des railleurs !
Reçois cet Hymne à ta louange ,
Et me préferves en échange
Du commerce des grands parleurs.
Quand notre oreille eft affligée
Par de froids & bruyans difcours ,
C'eſt par toi qu'elle eſt ſoulagée ;
Quand la raifon eft outragée ,
C'est à toi feul qu'elle a recours.
Après avoir par la parole
Amufé lé for genre humain ,
La fcience toujours frivole ,
No. 5, 31 Janvier 1784. K
218 MERCUR
Et le bel-efprit toujours vain ,
Privés du renom qui s'envole ,
Vont fe repofer dans ton fein.
Tu peins les amoureuſes Aammes
Mieux que les plus galans propos ;
Les plus ingénieux bons mots
Ne valent pas tes épigrammes ;
Tu conferves l'honneur des femmes ,
Et tu tiens lieu d'efprit aux fots.
On trouve dans cette Pièce une peinture
délicieufe d'un lendemain de noces de village.
Nous ne réfifterons pas à l'envie de
tranfcrire ici ce charmant tableau.
Tor qui , vrai , riant & facile ,
Peignis des fêtes fous l'ormeau ,
Tytire enflant fon chalumeau ,
Églé danfant d'un pas agile ,
Et Sylène fur un tonneau !
Téniers , viens tracer ce tableau ;
La Nature , à ton art docile ,
Sembloit naître fous ton pinceau.
Pour trois jours , Reine du hameau ,
Ayant un bouquet pour parure ,
Pour couronne un petit chapeau
Qui fe perdoit dans fa coëffure ,
Pour trône un fiège de verdure ,
Et
pour
La jeune
épouse
de la veille
,
dais un humble arbriffea u
DE FRANCE. 219
Tout-à- la-fois pâle & vermeille ,
Avoit encor l'air étonné ;
Et tout enſemble heureuſe & fage ,
Laiffoit lire fur fon vifage
Le plaifir qu'elle avoit donné.
Sa fimplicité la décore
Mieux que le plus riche appareil ;
Son époux la regarde encore ,
Ivre d'amour & de fommeil .
Son bonheur naiffant fe déploie
Sur fon front noir & radieux ;
Et le Dieu qui ferme ſes yeux
N'en a point éclipfé la joie.
Autour d'eux formant un ballet ,
Tous les Amours de ces contrées ,
Les Grâces en petit corfet,
Les Ris avec leur air follet ,
De l'Hymen portent les livrées ;
Des Céladons & des Aftrées
Danfent au fon du flageolet.
Voyez-les , dans leur joie extrême ,
Aller , revenir , fe croifer ;
L'un d'eux , à la brune qu'il aime ,
En paffant ravit un baifer.
Contre un larcin qu'elle pardonne,
La belle s'arme de rigueur ,
Et bien vite , au fond de fon coeur ,
Cache le plaifir qu'il lui donne.
Kij
220 MERCURE
Qui s'en feroit jamais douté
Que ces Bergers puffent connoître
La pudeur & la volupté ?
Pour finir ce groupe champêtre ,
Quelques vieillards font à côté ,
Qui dans leur coeur fentant renaître
Des étincelles de gaîté ,
Comme en hiver on voit paroître
Quelques heures d'un jour d'été ,
Racontent ce qu'ils ont été ,
Oubliant qu'ils vont ceffer d'être.
Ce Recueil n'eft pas compofé feulement
de Voyages proprement dits ; on y a inféré
auffi diverfes Pièces , comme des Épîtres , des
Fables , & c. qui ont rapport aux Voyages.
Ce Volume eft terminé par des Lettres dont
nous avons parlé dans ce Journal , écrites
par M. Bérenger. Cet eftimable Littérateur a
fourni encore à cette Collection plufieurs
autres Pièces où l'on retrouve ce talent qui
a placé fon nom parmi ceux de nos Poëtes
modernes les plus agréables.
On lit en tête de ce Recueil : Dédié à
ma Soeur. On voit que M. Couret de Villeneuve
eft autli heureux à choisir de la profe
& des vers , qu'à placer fes Dédicacès.
DE FRANCE. 221
MES Expériences à Sève , près Paris , & en
dernier lieu , à Belleville , Banlieue de
Paris , par M. Maupin , Auteur de la
Richelle des Vignobles & de la Théorie
Jur les Cidres. Prix , 1 liv. avec le reçu
ligne de l'Auteur . A Paris , chez Mufier &
Gabreau , Libraires , Quai des Auguſtins.
M. MAUPIN a entrepris de prouver ,
dans cet Ouvrage , que l'on peut faire des
vins d'une très bonne qualite , non feulement
dans les environs de Paris , mais même
dans toutes les Provinces & dans tous les
pays qui ont abandonné la culture de la vigne
il y a plufieurs fiècles. Il ajoute à cela des
principes nouveaux fur la fermentation &
le décuvage des vins. On voit que M. Maupin
n'eft jamais embarraſſé de tien dans l'art
dont il s'eft occupé ; il dit à la terre de faire
du vin , & la terre fait du vin. Si l'on pouvoir
révoquer en doute fa toute puillance en
ce genre , on en feroit convaincu par la devife
qu'il a adoptée , & qui eft tirée d'un de
fes propres Ouvrages : Je me joue de la vigne,
je me joue des vins , & je me joue des
terres . On conviendra que M. Maupin a l'air
de mener tout cela fort leftement , & qu'en
lifaut cette épigraphe , on croit voir jouer
dans fes mains une baguette magique . Cependant
, quoiqu'on ne puiffe pas s'empêcher
de voir qu'il est sûr de fon fait , il fe
plaint dans fa Préface qu'on n'achette pas fes
Kiij
222 MERCURE.
Ouvrages . La Nation aura d'autant plus de
peine à fe laver de ce reproche , que M.
Maupin ne lui laiffe aucune forte d'excufe ;
car en fuppofant que fes Écrits fuffent trouvés
trop chers , il y joint un dédommagement
honorifique ; on emporte avec l'Ouvrage
qu'on vient d'acheter , un reçu figné
de l'Auteur.
VARIÉTÉ S.
ÉTAT actuel du Dépôt de Mendicité ou
de la Maifon de Travail de la Généralité
de Soiffons , deuxième compte , année
1782.
CE que les meilleurs Ouvrages ont de plus intéreffant
, c'eſt l'efpérance qu'ils nous donnent du bien
qu'ils pourront faire un jour aux hommes ; les Ouvrages
qui nous apprennent le bien qu'on leur a fait
& qu'on continue de leur faire tous les jours , doivent
avoir un intérêt bien plus touchant encore. Tel eft
celui dont nous allons entretenir un moment nos
Lecteurs. Nous ne craignons point de préfenter le
tableau d'un Dépôt de Pauvres & de Mendians dans
cette partie du Mercure confacrée aux Ouvrages de
goût & de Littérature. Le Pauvre n'eft plus qu'un
objet touchant dès qu'on foulage fes befoins ; le
Mendiant s'ennobiit lorfqu'il ne follicite plus que
les bienfaits du travail , & c'eft dans ces afyles de la
misère que le Gouvernement montre le mieux fa
fageffe & fa bienfaisance .
Ce compte a deux parties qu'il ne faut point confondre
; l'une eft le tableau de toutes les dépenfes du
DE FRANCE. 223
Dépôt , des moyens qu'on a pris pour les diminuer
fans rien retrancher aux befoins du Pauvre ; des maladies
qui ont affligé ces malheureux , de toute l'adminiftration
enfin de cette Maiſon élevée par la charité
de la Province du Soiffonnois . On y verra partout
ces infortunés dirigés ou contenus par une main
douce & légère ; fi on leur inflige des châtimens
néceffaires , c'eft pour les corriger, & non pour les
punir ; fi on les force au travail , c'eft pour leur en
faire recueillir les fruits .
*
Les neuf premières pages contiennent des ob
fervations faites fur les malheureux qui ont été
amenés cette année au Dépôt par l'homme qui a été
mis à la tête de cette Adminiftration ; il n'y a guères
qu'un moyen de faire connoître le mérite de ces ob
fer varions , c'eft de les copier.
Il a obfervé , 1 ° . leur taille ; fur quatre cent
foixante qui ont paffé fous fes yeux , il n'a trouvé que
fept homines dont la taille excédât cinq pieds quatre
pouces , que vingt qui euffent cinq pieds un pouce ;
& tout le refte étoit au - deffous de cette dernière
mefure . Il en a conclu que les hommes de haute
taille s'enrôlent ou s'expatrient , que l'espèce infime
& dégradée eft communément celle qui tombe dans
la mendicité , & que c'eft par conféquent un avantage
réel pour une Province d'être peuplée d'individus
de haute taille.
2 ° . Il a remarqué que dans ce nombre de
quatre cent foixante hommes, il n'y avoit que deux
Cuifiniers , un Boucher , un Vitrier , quatre Cordonniers
ou Savetiers , trois Perruquiers , deux Tiflerands
, un fraticien , dix Merciers , deux Décroteurs ,
un Boulanger , fix Vignerons , quatre Bergers , environ
quarante Vagabonds ou gens dangereux
dont neuf arrêtés par ordre du Roi , cinq Militaires
renvoyés de leurs Corps ou ayant fervi en Pays
étrangers , feize fous ou imbécilles , environ treate
K IV
224
MERCURE
Mendians de race Ou coureurs de pélérinage ;
quatre hommes flétris ; tout le refte , au nombre
de près de deux cent foixante , étoient des Chairquitiers
, des Pâtres , des Journaliers d'agriculture ,
& la plupart mendiant par befoin dans les campagues.
lien a conclu « que ce dénombrement démontre
d'une manière fenfible que la misère &
la pauvreté ont fourni plus de Mendians que la
débauche & la fainéantife. Cette remarque eft
» d'autant plus affligeante , qu'elle prouve que le
» mal a fa fource dans la profpérité de la Province
, c'est - à- dire , dans l'Agriculture . La Généralité
de Soiffons , prefqu'entièrement agricole ,
» occupe au moins fix à fept mille hommes à con-
» duire des chevaux , à garder des beftiaux . 11 eft
» rare qu'un feul de ces individus fubfifte l'efpace
ככ
de vingt ans fans être accablé d'infirmités de
toute eſpèce, par les fuites de l'intempérie des fai-
» fons , des travaux rudes des moiflens , des acci-
» dens inévitables dans la conduite des animaux,
» Il mearent avant le terme ; ou, fans Maître, fans
propriété , mandient le pain de la charité fur la
terre qu'ils ont arrofée de leur fueur . Plus l'Agriculture
Aeurira dans cette Province , plus ce genre
de Pauvres fe multipliera. On fera de vains
» efforts pour les détruire ; ils renaîtront du fein de
» la terre. Dans le partage actuel des terres , l'Art
» le plus innocent , le plus favorable à la popula-
» tion motile & confomme l'efpèce humaine comme
» les Arts du luxe. Il y a fans doute de la barbarie
» à confondre dans le même lieu l'honnête Ag-
» culteur avec le Mendiant de race & le Vagabond.
» Seroit- il même injufte qu'après vingt années de
» travail , il fut accordé quelque diftinction aux
bras qui ont cultivé la terre & nourri le foldat
qui défend la patrie ? Celui qui a ruiné fa fanté
» & fes forces dans les travaux de l'Agriculture,
DE FRANCE 2 : 5
» n'a-t-il pas autant de droit aux fecours de l'État
» que celui qui a été mutilé par la guerre ? »
L'Auteur propofe d'établir treis cent Prébendes de
120 liv. chacune pour le même nombre de Charretiers
ou Pâtres invalides qui préfenteroient une
fuite de vingt années de fervice dans les travaux de
la terre. Les témoignages de ces fervices fercient
donnés par les Propriétaires & examinés par M. l'intendant
de la Généralité. Les 36000 liv. de fonds
néceffaires pour ce nouveau genre de bienfaisance ,
fe trouveroient aisément dans le légitime patrimoine
des Pauvres ; ce ne feroit qu'une manière de l'adminiftrer
plus honorable & plus heureufe à la fois pour
la Province & pour les Agriculteurs invalides.
ל כ
"
3. Les femmes préfentent d'autres résultats.
Trois cent quarante individus ont donné environ
cinquante filles publiques , fix femmes arrêtées
par ordre du Roi , dix fept vénériennes , onze
» femmes ou filles enceintes , quatre femmes de
gens condamnés aux galères , une feule flétric
» cinquante deux enfans , vingt folles , le furplus ,
» au nombre de plus de deux cent , étoient des
» femmes de Manouvriers , des veuves de Charre-
» tiers , quelques Mendiantes de race. Toutes ces
femmes , habituées à vivre dans les campagnes
» favoient filer & tricoter ; nous n'avons eu que fix
» Couturières qui fuffent paffablement travailler en
linge.
20
"3
לפ
"
" On retrouve encore ici les traces de la caufe
principale de la Mendicité dans la Province. Le
plus grand nombre eft compofé de femmes de
» Manouvriers , de veuves de Charretiers , qui fans .
afyle ou hors d'état de fe livrer aux travaux des
champs à cause de leur âge , de leurs infirmités ,
» n'ont d'autre reffource que de mendier avec de
» jeunes enfans dont perfonne ne veut fe charger.:
Dans quelques Républiques anciennes tout orphe-
"
"
ל כ
Kv
226 MERCURE
lin étoit adopté par la patrie. L'Auteur voudroit que
parmi nous le Gouvernement fe chargeât aufli de
ces enfans qui réduifent à la mendicité les mères
obligées de les nourrir .
4. Parmi les hommes il n'y a eu cette année
qu'un feul vénérien , & on a compié dix fept vénériennes.
Cette difproportion étonnante s'explique
aifément , parce qu'on a remarqué que prefque
toutes les femmes ont été envoyées de différens
heux de la Généralité cù il y a des troupes en
garnifon .
5. L'année 1781 , la proportion des fous aux
folles étoit comme cinq eft à feize ; cette année
elle a été comme feize eft à vingt. On ne peut , dit
P'Auteur , établir aucune conjecture fur cette prodigieufe
différence. Cette réferve eft fage & prudente
; mais cette obfervation doit engager les Médecins
& les Chirurgiens à en faire de femblables
dans tous les lieux , dans tous les hôpitaux où l'on
raffemble un grand nombre d hommes & de femmes
de cette efpèce ; à voir fi par tout & conftamment
le nombre des femmes folles eft plus confidérable
que celui des fous . Un fait de ce genre bien
conftaté pourroit donner des lumières fur les caufes
de la folie , fur les moyens de la guérir , & fur l'organifation
même des deux fexes . Une feule folle a
été guérie dans le Dépôt de Soiffons , & à ce qu'il
paroît c'eft une éruption cutanée qui a opéré la
guérifon.
6. En 1781 , le nombre des femmes étoit à-peuprès
double de celui des hommes , & l'on crut pouvoir
conjecturer que cette proportion feroit à - peuprès
toujours la même ; l'Auteur rétracte cette conjecture
; le nombre des hommes cette année a excédé
de beaucoup celui des femmes.
Ainsi , l'Auteur lorfque les faits ne font pas en
affez grand nombre pour fonder des opinions cerDE
FRANCE. 227
saines , effaye des conjectures plutôt qu'il n'en établit;
il s'avance & revient fur fes pas ; il voit de
loin , & il examine de près. Ces procédés d'efprit
conſtituent précisément le talent de l'obfervation ,
talent qui eft peut- être la base de tous les autres ,
qui fait à- la - fois le Savant qui a de l'invention , &
l'Artiste qui a du génie .
&
On voit avec quelle heureufe fagacité l'Auteur
obferve les infortunés confiés à fon adminiftration ,
que de remarques intéreflantes il fait fur un fi petit
nombre d'hommes , comme il fe fert de tout pour
fes obfervations , de leur taille , de leur état , de leur
fexe , de leur fanté , des lieux d'où ils viennent , &
combien il tire de vûes de chaque fait qu'il a ob
fervé. De combien de lumières utiles à la Société la
Société elle - même feroit la fource , fi toutes les
claffes d'hommes qui la compofent étoient obfervés
avec cette fagacité ingénieufe & ces intentions bien
faifantes ! C'étoit - là l'un des objets principaux de ces
divifions des anciens Peuples en Tribus , en Curies ,
en Caftes ; mais il eft des fiècles & des pays où les
hommes ignorés d'ailleurs abfolument de ceux qui
les gouvernent , ne font claffés que par le fifc avide
qui les dépouille & les dévore.
Le compte dont nous venons d'entretenir le Public
ne peut manquer de faire un honneur infini au Magiftrat
qui a donné une nouvelle forme à l'adminiftration
du Dépôt de Soiffons ( M. le Pelletier de
Morfontaines. Il n'a pas eu feulement des vûes.
bienfaifantes , il y a joint le talent fi peu commun
de diftinguer & de chouir l'homme le plus propre a
les exécuter. Les Pauvres de la Généralité de Soilfon
n'oublieront jamais fans doute que c'est lui qui a
placé M. l'Abbé de Montlinot à la tête de l'adminiftration
du Dépôt ; & c'eſt une douce bénédiction
que celle qui eft donnée par les Pauvres !
On demande tous les jours quels fervices rendent
K vj
228
MERCURE
aux hommes tant d'Ouvrages où l'on differtè fur
leur bonheur , tant de vûes fur l'art de gouverner
les États, roujours ignorées de ceux qui les gouvernent
, l'exemple de M. l'Abbé de Montlinot répond
affez bien à ces queftions ; il fait affez bien voir que
de belles vûes ne font pas toujours des vûes impraticables
, & que les Gouvernemens exécutent quelquefois
ce qu'ont peufé les Philofophes . On dit toujours
du mal de la Philofophie ; mais on profite
quelquefois de fes lumières. C'eft elle qui , au commencement
de ce règne , donna à la France un des
plus grands Miniftres dont s'honoreront nos Annales
; elle a appris aux Souverains à choisir les Miniftres
, aux Peuples à juger les choix des Souverains.
( Cet Article eft de M. Garat. )
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LA feconde , & fur tout la troisième repré
fentation de la Caravanne du Caire ont attiré
une affluence extraordinaire , & ont eu éncore
plus de fuccès que la première . C'eſt
en effet , & pour l'action théâtrale & pour
la mufique , un des Spectacles les plus
riches , les plus élégans & les plus variés
qu'on ait vû fur ce Théâtre , & nous
croyons que plus on en entendra la mufique,
mieux on en fentira le mérite & les beautés.
Il s'étoit élevé contre cet Ouvrage des préDE
FRANCE. 229
ventions peu favorables , que les premières
reprefentations ne fuftifent pas pour détruire.
Une partie du Public , dominée parces opinions
d'habitude & de routine qui influent.
trop fur nos jugemens & nos goûts , regarde
encore l'introduction du gente comique fur
le Théâtre Lyrique , comme une atteinte à
la dignité de l'Opéra ; on ne fent pas
affez combien ce nouveau genre ouvriroit
de nouvelles routes au génie mutical , & de
combien de tableaux charmans & d'effets'variés
il enrichiroit ce Théâtre , où les moyens
& les reffources de la Tragédie ne font pas
auffi inépuifables qu'on pourroit le croire.
Une autre prévention que la Caravane a
eu à vaincre , étoit la réputation même de
M. Grétry. On le juge avec d'autant plus de
févérité , qu'on a droit d'attendre davantage.
de lui . Indépendamment de cette difpofition
Feu équitable , mais très natureile , on eft
trop porté à croire que le même talent qui
a enrichi un Théâtre de vingt Ouvrages charmans
, ne peut pas réuflir également fur un
autre dans un genre qu'on regarde comme
très - différent , & même plus élevé. Cette
prévention a été la fource de beaucoup d'erreurs
& d'injuftices , & M. Grétry en a offert
un exemple frappant dans les Opéras de
Colinette à la Cour & de l'Embarras des
Richeffes. L'un & l'autre ont été jugés dans
le premier moment de la nouveauté avec
une rigueur incompréhenfible ; & ce n'eſt
qu'après de nombreufes repréſentations
230
MERCURE
qu'on a rendu juftice aux beautés de tous les
gentes dont ils font pleins ; mais nous repétons
ici que ce n'eft qu'après que d'autres
Componiteurs fe feront effayés dans la même
carrière , qu'on fentira combien le talent de
M. Grétry dans ce nouveau genre eſt rare &
précieux.
Ce talent s'eft déployé avec un nouvel
éclat dans la Caravane ; mais les circonftances
ne nous ayant pas permis d'en voir plu
ficurs repréſentations , nous remettrons au
Mercure prochain nos obfervations fur les
beautes comme fur les défauts qui noùs auront
le plus frappés.
L'exécution de cet Opéra , qui , à la première
repréſentation , n'avoit pas eu l'enfemble
qu'on devoit attendre , s'eft perfectionnée
fenfiblement aux repréſentations fuivantes.
L'Orcheftre fur tout ne laiffe rien à
defirer pour l'intelligence & la précision
avec lesquelles il a faifi les intentions du
Compofiteur.
Le lieur Chéron a joué le rôle du Pacha
avec intelligence & avec vérité ; il a déployé
dans fon chant toutes les refources d'une
voix franche & naturelle , qui n'a beſoin
que d'être exercée par l'étude & guidée par
une bonne méthode.
Mlle Joinville a très bien rendu celui
Almaïde. Avec la belle voix que la Nature
lui a donnée , il ne lui manque que quelques
leçons de M. Grétry pour mettre dans les
deux airs excellens du troisième Acte les
DE FRANCE. 231
nuances dont ils ont befoin pour produire
tout leur effet. Le fieur Rouffeau a chanté
avec grâce & rendu avec intelligence celui de
Tamorin. Il a fur tout obtenu les plus grands
applaudiffemens dans l'air : C'est la trifte
monotomie , &c. Le lieur Laïs a chanté fupérieurement,
& a rendu avec une vérité conique
& piquante , le rôle abfolument neuf
à ce Théâtre du Marchand d'Efclaves. Le
fieur Lainez a joué avec intérêt celui de
Saint-Phar , & a exécuté fur- tout avec beau
coup de chaleur le moment où , à la tête
de la Caravane , il repouffe les Arabes.
Mlle Maillard a déployé , dans le rôle de
Zélime, tous les avantages qu'elle a reçus de
la Nature ; elle a joué & chanté ce rôlé avec
une fenfibilité d'accens & d'action , dont
l'enfeinble & la vérité précieufe juftifient "
chaque jour les efpérances que le Public
a conçues de fes talens . Nous ne pouvons pas
douter qu'un travail affidu & des leçons
utiles ne la rendent bientôt une des reffources
de ce Spectacle.
Le fieur Larrivée a joué le rôle de
Floreftan avec cette grâce facile & cet
intérêt qu'il a le grand art de répandre
même fur les rôles les moins importans; il
a , pour ainsi dire , rajeuni fon talent dans le
bel air Ah ! fi pour la Patrie , &c. Il eft impoffible
de le chanter avec plus de chaleur
& plus de fenfibilité , d'y déployer une voix
plus fonore & une prononciation plus nettel
Les Diles Audinot & Buret ont été fort ap
232 MERCURE
plaudies , la première , dans un air qu'elle
chante en s'accompagnant de la harpe ; la
feconde , dans un air Italien , où elle a déve-.
loppe les avantages que lui donne la beauté
naturelle de fon organe.
que
Les Ballets de cet Opéra font de M. Gardel.
Le tableau de la halte d'une partie de la Caravane
, tandis l'autre defcend le coteau;
l'attaque des Arabes , & le départ de toute .
la Caravane qui termine le premier Acte ,
font conçus avec beaucoup de goût, & exécutés.
avec beaucoup d'intelligence & de vérité. Le
Ballet des remmes du Serail , au fecond Acte,
ne peut pas avoir affez de variété pour faire
beaucoup d'effet ; mais celui qu'on exécute
dans le Bazard eft coupé par des entrees fi piquantes
, fi variées & fi bien exécutées , qu'on
en oublie la longueur. Le Ballet qui termine
le trolième Acte a fur tout le mérite de
préfenter d'une manière avantageufe les tales
les plus brillans de la Danfe.
Les Diles Peflin , Torlai , Perignon
Coulon , de Ligny , Zacharie & Crepeau ;.
les fieurs le Fevre , Fabre , Laurent & Fréderic
, danfent dans ces différens Billets avec
les talens agréables qu'on leur connoît . La
Dle Guimard & le fieur Nivelon y ont
été univerfellement applaudis. Le fieur.
Gardel le cadet n'a peut être jamais danfé
avec autant de nobleffe , d'à- plomb &
de correction que dans les diverfes entrées
qu'il exécute au troisième Acte. Le
degré de fupériorité qu'il a acquis dans le
DE FRANCE. 233
genre de la Danfe noble , doit l'engager à
s'interdire tous ces pas forcés qu'une emulation
mal entendue a trop multipliés depuis
quelque tems à ce Théâtre, & qui ne peuvent
plaire que lorfqu'ils font exécutés avec facilite
, parce que tout effort eft incompatible
avec la grâce & le bel accord des mouvemens
qui font le véritable charme de la Danſe.
Cet Opéra a été mis avec le plus grand
foin. Les habits ne laiffent rien à defirer &
pour la richeffe & pour le goût.
La décoration du premier Acte eſt d'un
effet pittorefque & vrai ; celle du Bazard n a
pas paru mériter les mêmes éloges ; celle du
troisième Acte , qui repréſente la Salle d'Audience
du Pacha , eft d'une architecture arabefque
dont la difpofition eft ingénicufe ; le
ton général en a paru un peu uniforme ,
mais d'un effet doux & d'un bel accord . La
diftribution des lumières préfente un effet
nouveau & agréable.
ANNONCES ET NOTICES.
NOUVEAU Théâtre Allemand , ou Traduction des
Pièces qui ont paru avec fuccès fur les Théâtres des
Capitales de l'Allemagne , par MM. Friedel & de
Bonneville , Tome huit ème. Ce Volume, contient El
fride .Tragédie de M. Bertuch ; Walwais & Adélaïde,
Drame en cinq Actes , par M. le Baron de Dahlberg ;
le Créancier , Comédie en trois Actes , par M.
Richter. Le prix des huit Vo'umes eft de 32 liv. ,
franc de port par la pofte ; s'adreffer au Cabinet de
234
MERCURE
1
Littérature Allemande , rue S. Honoré , au coin de
celle de Richelieu ; à M. Friédel , Profeffeur des
Pages du Roi ; chez la Veuve Duchesne , Libraire ,
rue S. Jacques , & chez Couturier fils , Libraire.
LA FRANCE en ving-trois Feuilles in- 4 ° . par
M. l'Abbé Grenet , Profeffeur en l'Univerfité de
Paris , au Collège de Lificax , pour fervir de fuite à
fon Atlas Portatif Première Livraiſon . A Paris ,
chez l'Auteur , au Collège de Lifieux , rue S. Jeande-
Beauvais , & chez Colas , Libraire , Place de
Sorbonne .
Cette première Livraiſon contient 7 Feuilles , qui
fe vendent is fols pièce. La première Feuille renferme
la Picardie , l'Artois & la Flandre Françoife ;
la deuxième , la Normandie & le Maine , partie
Occidentale ; la troisième , partie Orientale ; la quatrième
, l'Ile de France ; la cinquième , la Champagne
, partie Septentrionale ; la fixième , partie
Meridionale ; la feptième, la Bretagne . Ces Cartes
foot gravées avec foin , & tracées avec exactitude ,
& répondent à la réputation de l'Auteur , qui eſt
connu pour habile Géographe .
RAPPORT fait à l'Académie des Sciences , fur la
Machine Aéroftatique , inventée par MM. de Montgolfer.
A Paris , de l'Imprimerie de Moutard , Impr.-
Lib. de la Reine , rue des Mathurins.
Ce Rapport fait également honneur à ceux qui
l'ont fait , aux Inventeurs de cette belle découverte ,
& à l'Académie , qui n'oublie rien pour en augmen
ter la glorieufe publicité. Après avoir entendu le
Rapport des Commiffaires nommés , elle a décidé
unanimement qu'on l'imprimeroit , & a décerné à
MM de Montgolfier le Prix annuel de 600 liv
fondé par un Anonyme , pour l'encouragement des
Sciences & des Arts.
DE FRANCE. 235
EUVRES choifies de l'Abbé Prévost , avecfigures,
feconde Livraiſon , contenant l'Histoire de Cleveland.
4 vol. in- 8 °.
On foufcrit pour lesdites OEuvres , conjointement
avec celles de le Sage , à Paris , rue &
hôtel Serpente , & chez les principaux Libraires de
l'Europe . La Collection des deux Auteurs formera
49 vol. in- 8°. ornés de figures , faites fous la direction
de MM . Delaunay & Marillier. Les OEuvres
de le Sage font actuellement achevées , & contiennent
15 vol. Le prix de la Soufcription eft de 3
liv.
12 fols le vol . broché. On a tité 24 exemplaires fur
papier de Hollande à 12 liv. le vol , broché.
NOUVEAU Commentaire fur l'Ordonnance de
la Marine du mois d'Août 1781 , par M ***.
Avocat en Parlement , 2 Vol. in - 12. A Marfeille ,
chez Jean Moffy , Imprimeur du Roi , &c. au
Parc ; & à Paris , chez Delalain le jeune , Libraire ,
rue S. Jacques.
*
D'après le fuccès qu'ent eu les nouveaux Commentaires
fur les Ordonnances de 1667 , 1670 &
1673 , l'Auteur de cet Ouvrage a cru que le Public
ne verroit pas avec moins de plaifir un Commentaire
nouveau fur la Marine ; & la marche qu'il a fuivie
nous a paru propre à remplir fes vûes.
ESSAI en vers des Penfées & Maximes de
l'Empereur Marc- Aurèle , d'après la Traduction de
M. Joly , divifé dans le même ordre de Chapitres ,
in- 16. A Evreux , chez Ancelle , Libraire , carrefour
S. Thomas , & à Paris , chez Delalain le jeune , Li→
braire , rue S. Jacques.
Ceux qui courent aprês de belles penſées peuvent
lire cet Effai ; nous ne pouvons en dire autant à ceux
qui cherchent de beaux vers. L'amour- propre de
2 : 6 MERCURE
l'Auteur n'aura guère à fe confoler que par la difficulté
de l'entrepriſe.
EUVRES complettes de Geffner , nouvelle Edition
, revue & corrigée avec le plus grand foin,
3 Vol. in 12. Prix , 4 liv . 10 fols brochés , 6 liv.
reliés . A Orléans , chez Rouzeau Montaut ; & à
Paris , chez Onfroy , Libraire , quai des Auguftins.
C'eft avec plaifir qu'on voit réimprimer de parcils
Ouvrages . Cette nouvelle Edition , qui eſt à un prix
modique , doit trouver des Acheteurs.
JOURNAL d'Éducation , Étude des Langues
étrangères , Cours de Langue Italienne . A Paris
chez M. Luneau de Boisjermain , rue Saint André des
Arcs , vis -à- vis l'hôtel de Lyon.
Ce Journal fe continue avec autant d'exa&itude
que de fuccès. L'Auteur en eft actuellement au
Chant treizième de fa Traduction de la Jérufalem
délivrée.
DISSERTATION fur les Globes Aéroftatiques ,
par M. de Parcieux , Profeffeur de Physique , neveu
de l'Académicien de ce nom . A Paris , chez l'Auteur,
rue de Bourbon . Fauxbourg S. Germain , nº . 36 .
C'est l'idée du gaz inflammable , beaucoup plus
léger que l'air ordinaire , qui a donné à MM. de
Montgolfier l'idée de leur Globe Aéroftatique ; mais
comme ce procédé eft long & difpendieux , ils ont
cru devoir en fubftituer un autre qui offre plus de
facilité & exige bien moins de frais . La Brochure
que nous annonçons , & qui mérite d'être lue , renferme
l'explication de ce procédé , ure hiftoire trèsfuccinte
de cette découverte , l'exposition du fentiment
de Borelli fur la navigation aérienne à l'aide
des Ballons Aéroflatiques vuides d'air , le moyen
proposé par M. de Parcieux lui-même pour monter
DE FRANCE. 237
& defcendre dans l'air à volonté avec un Ballon
plein de gaz inflammable , auquel feroit adapté un
réfervoir d'eau ou de toute autre liqueur , &c , avec
plufieurs obfervations intéreffantes fur la manière
de remplir les Globes pour qu'ils ne foient point expofès
à être brifés par la réaction du gaz.
L'AMI de la Société , fuivi d'un Éloge de
Suger , par M l'Abbé Percheron , Profefleur au
Collège Royal de Chartres. A Philadelphie ; & fe
trouve à Paris , chez Savoye , Libraire , rue Saint
Jacques.
Nous rendrons compte de cet Ouvrage aux Nouvelles
Littéraires. Il eft dédié à Mademoiſelle de
Luxembourg.
SYLLABAIRES nouveaux , propres à faciliter
l'art de la lecture , tant du françois que du latin ,
avec les Principes fondamentaux de l'Éducation
des Enfans , & les premiers Elémens de l'Orthographe
, ou Alphabets à l'ufage des Ecoles , Brochure
in- 12 . A Rennes , chez Julien Charles Vatar ,
Imprimeur ordinaire du Roi & du Préfidial , Place
Royale .
L'Auteur de cét Ouvrage n'ayant pu trouver de
Syllabaires affez amples à lon gré pour épargner du
temps à la Jeuseffe & à fes Maîtres , s'eft amufé à ſe
faire une nouvelle Méthode pour l'inftruction de
propres enfans ; & l'on doit lui favoir gré d'avoir
voulu la tourner au profit de la Société par la voie
de l'impreffion.
fes
DEUX ESTAMPES , repréfentant un Vieillard
qui regarde une jeune Fille avec un intérêt plus que
tendre , en lui dilant : Ah ! ſi je te tenois Et l'autre
, repréfentant la jeune File, qui, le regardant malignement,
en croifant deux de fes doigts , lui répond :
238 MERCURE
Je t'en ratiffe. Peint par Banloux , gravé par Beljambe.
Prix , 1 liv . 10 fols . A Paris , chez l'Auteur ;
au haut de la rue des Foilés de M. le Prince , maiſon
du Cifeleur , vis - à - vis l'Image S. Louis.
Ces deux Eftampes ont du caractère , & font
gravées avec efprit.
HERBIER de la France , Nº . 39. A Paris , chez
M. Bulliard , rue des Poftes , & chez Didot jeune ,
Quai des Auguftins.
Ce Volume contient le Laurier cerife , le Pezize
en limaçon , le Vérâtre blanc , l'Hydue Cyathiforme,
QUATRE Eftampes , ayant pour titre : La Mufique
, on Mlle Saint Huberti infpirée par Apollon ;
la Vertueufe Epoufe , ou Pérélope pleurant fur l'are
d'Ulyffe ; Juliette ; & Julie . Prix , 1 liv. 4 fols chacune.
A Paris , chez Ifabey , rue de Gêvres.
Les deux meilleures de ces quatre Estampes font
Pénélope & Juliette .
DEUX autres Eftampes , intitulées , l'une Louis
XVI , Roi de France , l'autre , Marie- Antoinette ,
Reine de France . Prix , 1 liv. 4 fols chacune. Même
adreffe que ci- deffus .
Au bas de la première fe trouvent ces vers :
Aux vains attraits d'une brillante gloire ,
Préférant les douceurs d'une folide Paix ,
Louis vient d'enchaîner le char de la Victoire
Pour ne fonger qu'au bonheur des François.
Ceux- ci font au bas de la feconde Eſtainpe :
Dès fon enfance au Trône confacrée ,
Antoinette aujourd'hui fait régner à la fois ,
Et fur un Peuple entier dont elle eft adorée ,
Et fur le coeur du plus fage des Rois.
DE FRANCE. 239
DEUX Eftampes , ayant pour titre : l'une le Printemps
& l'autre l'Automne ; la première , d'après
Carle Maratte , gravée par Avril ; la feconde , peinte
par Metza , & gravée par le même. Prix , 3 liv.
chacune. A Paris , chez l'Auteur , rue de la Huchette
, la porte- cochère vis- à- vis la rue Zacharie.
Ces deux Eftampes font honneur au burin de
M. Avril ; elles font d'un heureux effet , & gravées
avec foin dans deux manières différentes .
LA Mufe Lyrique , ou treizième Recueil d' Airs ,
avec Accompagnement de Guittare de différens Auteurs.
A Paris , chez Baillon , Marchand de Muſique
, rue Neuve des Petits- Champs , au coin de celle
de Richelieu. On ſouſcrit à la même adreſſe pour
l'année 1784. Ce Recueil eft compofé de quarante
buit feuilles , qui font diftribuées de quinze
en quinze jours. Prix , 12 liv. pour Paris , & 18 liv .
pour la Province franc de port.
Ce Journal eft compofé de beaucoup de jolis
Airs connus & nouveaux , & les Accompagnemens
nous en ont paru brillans & variés . Il paroît trèsexactement.
QUATRE Sonates pour la Harpe , avec Accompagnement
de Violon , par M. L. Ragué , OEuvre II .
Prix , 9 liv. A Paris , chez Cornouailles , rue Saint-
Julien- le - Pauvre , près la rue Galande , nº . 3 .
Ces Sonates , que nous avons fait effayer , nous
ont paru d'un ftyle brillant & agréable , fur- tout la
première , & une grande partie de la dernière . L'Auteur
mérite d'autant plus d'encouragemens que la
bonne Mufique pour cet Inftrument commence à
devenir rare.
JOURNAL de Pièces de Clavecin par différens
Auteurs , contenant des Sonates , avec ou fans Ac240
MERCURE
compagnement, des Duo , Trio , Quatuor , Quinque,
Symphonies concertantes & Concerto. Prix de
l'abonnement pour l'année , 24 livres , & pour la
Province , 30 liv . franc de port. A Paris , chez M.
Boye , rue Neuve des Petits - Champs , près celle
Saint Roch , n ° . 83 , & chez Mme Lemenu , rue
du Roule , à la Clef d'or.
On pourra foufcrire en tout temps pour ce Journal
, dont il paroîtra tous les mois un Numéro .
L'Éditeur efpère que ce nouveau genre de production
ne pourra qu'être favorablement accueilli de
MM. les Amateurs , tant par fa variété que par le
choix des morceaux. Il fe fatte que MM. les Compofiteurs
voudront bien coopérer par leurs Ouvrages
au fuccès de ce Journal.
Voyez, pour les Annonces des Livres , de la
Mufique & des Eftampes , le Journal de la Librairie
fur la Couverture.
TABLE.
VERS à M. de ***
A M. l'Abbé de Malecofte, 194
AM. le Baron de Breteuil, 196
Quatrain , 198
Couplets ,
210 193 Le Char Volant ,
Recueil Amufant des Voyages
en vers & en profe , 214
Mes Expériences à Sève , 221
ib. Variétés , 222
Charade , Enigme & Logogry Aca : émie Roy, de Mufiq. 228
" phe
VuesPatriotiques ,
200 Annonces & Notices ,
201
233
AP PROBATION.
ÞAT lu par
ordre
de Mgr
le Garie
des
Sceaux
, le
Mercure
de France
, pour
le Samedi
31 Janvier
. Je n'y
ai rien
trouvé
qu: puiile
en
empêcher
l'impreffion
. A
Paris
, le 30 Janvier
1784.
GUIDI
..
TABLEAU POLITIQUE,
Jo
DE L'EUROPE , 1783 .
USQU'ICI nos réfumés ont offert , à la fin de
chaque année , le tableau des évenemens d'une
guerre qui , commencée en Amérique , s'eft
étendue en Europe , de-là en Afie , & a fucceffivement
embrâfé les deux Continens . Nous avons
effayé d'en tracer l'origine & les progrès , & de
fuivre dans fa marche hardie cette politique active
& profonde , qui tendant directement à fon
but, & repouffant tous les obftacles qui auroient pu
l'en écarter , a fu ifoler fes ennemis , enchaîner
tous les bras qu'ils appelloient à leur fecours ,
maitrifer fouvent les événemens , toujours leurs
effers , & le préparer d'avance des reffources contre
le hafard incertain des combats , qui peut déranger
quelquefois les meilleures combinaifons.
Maintenant nous avons à la montrer à la fin de
cette guerre , telle qu'elle a été pendant fa durée ,
atteignant au but qu'elle s'étoit propofé , confommant
l'une des révolutions les plus importantes
dans les annales de l'Hiftoire moderne , &
créant une nouvelle Puiffance , dont la reconnoiffance
lui fera fans doute une alliée conſtante ,
& qui du moins affoiblit pour long - temps fa rivale.
à
Nous avons vu l'Angleterre defirer elle -meme
la paix , avant & après une campagne auffi
brillante qu'utile . Elle avoit fauvé une place ,
laquelle elle attachoit la plus grande importance ;
elle avoit fait échouer les projets que fes ennemis
avoient formés contre les plus intéreffantes
de fes poffeffions dans les Indes occidentales .
No. 3 Janvier 1784.
( 2 )
Mais ces deux avantages & exagérés préſentés
avec tant d'emphafe , fans effet pour la G. B.
préparoient peut - être des fuccès plus réels à fes
ennemis.
La France , avec des forces navales inférieures
, depuis la journée du 12 Avril , avoit veillé
cependant à la défenfe de fes Colonies & de
celles de fes alliés. L'Angleterre qui avoit
raffemble aux les une partie des troupes
qu'un Traité préliminaire , déjà conclu avec .
l'Amérique , rendoit inutiles fur le Continent ,
n'avoit pu les employer à aucune entreprite. Le
Marquis de Vaudreuil contenoit fes flottes ; la
bonne conduite en impofoit au nombre : & le
Marquis de Bouillé , dont l'audace & l'activité fi
bien connues par des fuccès , épioient tous leurs
mouvemens , prêtes à profiter des occafions qu'on
craignoit de leur offrir , contribuoit à les retenir
dans une inaction circonfpecte , malgré leur fupériorité
qu'elles alloient bientôt perdre par l'arrivée
de l'armée combinée , attendue de Cadix
également redoutable par fa force & par le Général
qui devoit la commander.
Dans l'Inde la perfpective étoit très- incertaine .
Le Commandeur de Suffren y avoit déployé ce
courage, cette conftance , cetre activité , ce génie
qui tire parti de toutes les reffources , qui en
crée au befoin , qui , avec de foibles moyens ,
produit de grandes chofes , qui femble fe multiplier
, en le montrant rapidement fur tous les
points, & qui infpirant la confiance à ceux qui
font fous les ordres , les embrâfe du même efprit ,
voile le péril à leurs yeux , les éleve à la hauteur
& double & triple leurs forces . Depuis fon arrivée
dans l'Inde il avoit toujours tenu la mer , il avoit
donné cinq combats , & pris le port le plus important
de ces contrées,
( 3)
Les opérations navales , conduites, avec tant
d'intelligence , & d'audace , favorifoient les entreprifes
des armées Indiennes ; mais la mort
d'Ayder-Aly apportoit du changement dans leur
pofition , le fils de ce Prince n'ayant ni fon génie
ni fes affections , infpiroit de la défiance , & il la
juftifia par fa retraite du Carnate. Dans le même
tems les Anglais avoient réuffi à faire leur paix
& une alliance avec la nation Maratte. Mais tout
ce qui fe paffoit dans l'Inde étoit ignoré en Eu-
- rope , & l'on ne pouvoit que faire des calculs de
probabilité d'après la connoiffance que chaque
nation avoit de fes moyens dans cette partie du
monde ; & ce calcul ne devoit exalter les préten
tions d'aucune des deux nations.
Le Miniftere Anglois plus occupé des maux
que devoit caufer à ſa patrie la continuation de
la guerre , qu'à faire la balance entre les reffources
de l'Angleterre & celles de la France , a
mis la plus grande fuite dans les négociations de
la paix , le même fentiment a dirigé la conduite
de la France , & c'eft cette conformité de vues
qui a facilité le rapprochement des deux Cours ;
on s'eft convaincu en Angleterre que la foumiffion
de l'Amérique étoit déformais impoffible ;
& I on a jugé en France que l'indépendance de
ce vafte continent qui étoit l'objet effentiel de la
guerre , étant acquife , la guerre n'avoit plus
d'objet , & que c'eut été manifefter une ambition
dangereufe que de la continuer. Telles font
les heureufes difpofitions qui ont amené les préliminaires
de paix fignés à Versailles le 20 Janvier
ceux avec l'Amérique l'avoient été le 20-
Novembre précedent .
Cette paix ramene naturellement à celle de
1763 , où l'Angleterre abufa de fes fuccès en for
mant des prétentions exorbitantes. Alors l'Amé
2 2
( 4 )
rique feptentrionale lui fut cédée preſque toute
entiere. Ces immenfes poffeffions que fon ambition
s'empreffa de réunir , par lefquelles elle crut
affurer l'accroiffement de fon pouvoir , ont produit
fon abaillement . Vingt ans après elles fe
font échappées de fes mains ; elle a été forcée de
les rendre à elles- mêmes , & de fe contenter de la
nouvelle Ecoffe & du Canada , dont les limites
ont été refferrées dans des bornes plus étroites .
Tout le refte forme à préſent un nouvel Etat qui
embraffe un continent immenfe , qui , s'étendant
du nord au midi , depuis le 31e. degré de latitude
, jufqu'au 45e . , n'attend que des bras qui
le défrichent , une population proportionnée qui
naîtra infailliblement , puifqu'il pourra la nourrir
, pour former , avec le tems , l'un des empires
les plus vaftes , & les plus puiffans , de l'univers .
Par les traités dont il nous fuffit de préfenter
ici les réſultats , les ifles de S. Pierre & de Miquelon
, font abandonnées à la France en toute
propriété, des lieux de pêche étendus , accordés
fur celle de Terre - Neuve , Sainte Lucie rendue
, & Tabago cédée, à perpétuité dans les Indes
occidentales. En Afrique , on lui affure la riviere
de Sénégal & fes dépendances , les forts de Saint
Louis , Podor , Galam , Arguin , Portendic , & ..
l'ifle de Gorée . En Afie , elle rentre en poffeffion
de tous les établiſſemens qu'elle avoit au
commencement de la guerre fur la côte d'Orixa
& dans Bengale ( 1 ) ; elle obtient la liberté d'entourer
Chandernagor d'un foffé ; la reftitution de
Pondichery , avec les diftrias de Velanour & de
Bahour , pour lui former un arrondiffement
celle de Karical avec deux Magans qui l'avoifinent
; Mahé , fon comptoir de Surate , divers
avantages de commerce dans toutes ces contrées ,
-& la fuppreffion , en Europe , de tous les articles
( 5 )
des traités précédens , relatifs à Dunkerque .
L'Efpagne acquiert Minorque en Europe, & les
deux Florides en Amérique.Elle reftitue les ifles
de Providence & de . Bahama , & conferve aux
fujets Anglois la liberté de la coupe & du transport
du bois de Campêche , mais dans un diſtrict
convenu & circonfcrit dans des limites fpécialement
fixées , qu'il leur eft défendu de paſſer.
Toutes ces ceffions dont on peut juger l'importance
& l'étendue , par un coup d'oeil jetté fur
la carie , & qui font précisément le réfultat de la
guerre , ont excité des plaintes lorsqu'elles ont
été connues ; mais la partie fenfée de la nation
Angloife , en prévoyant les conféquences de l'in
dépendance de l'Amérique , qui doivent lui être
finon funeftes , au moins défavorables pendant
longtems , en a fenti la néceffité. Elle s'eft con
vaincue qu'après une nouvelle campagne qui
auroit pu être défaftreuſe , elle eût été dans le
cas d'obtenir des termes encore moins favorables
, après avoir mis le comble à fon épuifement.
?
Les plaintes les plus amères font tombées fur
la fituation facheufe où le traité avec l'Amérique
a laiffé les loyaliftes . Mais la pitié qu'ils ont d'abord
inspiré , a été bien affoiblie par la certitude
qu'a donnée leur réprobation générale dans tous
les Etats - Unis , de la fauffeté des repréſentations
qu'ils envoyoient à la Cour de Londres des difpofitions
des habitans à fe foumettre. Leur profcription
unanime a prouvé qu'ils en impofoient pour
faire continuer la guerre , & peut - être pour
fervir des vues & des haines privées. N'appartenant
plus ni aux Anglois , ni aux Américains
, rejettés par ceux - ci , abandonnés
par ceux- là , ils font un exemple terrible qui
peut fervir de leçon dans toutes les guerres de
23
( 6 )
cette efpece , & qui n'affure ni un parti ni des
Secours à tout gouvernement dont l'imprudence
excitera dans fon fein des foulevemens qu'il ne
pourra reprimer .
Au milieu des cris que cette paix a occafionnés,
& que l'intrigue n'a pas manqué de groffir
& d'entretenir , le Miniftere forcé d'en être
l'auteur , n'a pu fe foutenir ; & celui qui ,
par fa retraite , lui avoit déféré ces honneur
dangereux , n'a pas craint de la confommer
en rentrant en place , puifqu'elle ne pou
voit plus être regardée comme fon ouvrage.
Les conventions préliminaires faites entre les
Puiffance's belligérantes ont donc été confirmées
par des traités définitifs , à la fignature defquels
ont été appellées les deux principales Cours du
nord , & qui offrent une circonftance peut - être
jufqu'ici fans exemple , une médiation fans garantie.
1
La Hollande eft la feule des Puiffances qui
n'ait pas encore conclu définitivement . Engagée
malgré elle dans cette guerre , à laquelle elle
n'étoit pas préparée , elle a , par cette raison ,
éprouvé des revers , & on lui demande des facrifices.
Elle doit aux armes de fon alliée , le recouvrement
de fes poffeffions aux Indes occidentales
, la confervation du Cap de Bonne-
Efpérance en Afrique , & la reftitution de Trinquemale
en Afie , où elle voit avec peine les Anglois
décidés à retenir Negapatnam . Plus elle a
femblé attacher d'importance à la reftitution de
cet établiffement , plus les Anglois en ont mis à
leur tour à fa confervation , & les négociations .
n'ont fini que par des préliminaires où en gardant
cette place , ils confentent à la rendre au
moyen d'un équivalent qui leur convienne.
Le commerce fur lequel la révolution qui vient
( 7 )
de fe confommer doit avoir une fi grande influence
, eft maintenant le feul objet qui reste à
régler , & qui fixe à la fois l'attention de toutes
les Puiffances tant bélligérantes que neutres.
L'Europe entiere , occupée de fpéculations nouvelles
, s'empreffe à l'envi de former des relations
avec la République américaine . L'intérêt
de celle- ci paroît être de ne pas fe preffer de fe
lier par des traités , avant d'être inftruite par
l'expérience des avantages qu'elle peut s'en promettre
; & dans ces circonftances , les nations
commerçantes uferont peut - être avec la plus
grande fobriété du droit de taxer les importations
du Nouveau Monde. Les Américains
vont le préfenter partout ; ils compareront
les facilités & les difficultés qu'ils éprouveront
; & le réfultat de cette comparaifon déterminera
fans doute leurs préférences . Si de
cet état des chofes , il peut réfulter une ba-
Jance politique dans les mefures économiques des
différens gouvernemens , la paix actuelle aura
rempli parfaitement fes vues , en introduifant
'une modération défirée dans les droits de douane
perçus dans tous les ports de l'Europe ; & cette
équité pourra couper , à la longue , les racines
des guerres de commerce , qui ruinent tant de
nations , quoiqu'elles aient toujours pour but ou
pour prétexte une augmentation de richeffes.
Ces objets , jufqu'à ce qu'ils foient réglés , reporteront
encore avec intérêt l'attention für la
République naiffante de l'Amérique feptentrionale.
Mais les grandes fecouffes ont pris une autre
direction & ont éclaté dans le nord , d'où un
nouvel embrafement menace le levant d'une
explofion que la paix du couchant a jufqu'à préfent
retardée & qu'elle préviendra peut - être..
Nous avons eu l'occafion d'indiquer dans un
2 4
·
(8 )
A
a
de nos premiers tableaux , quelques unes des révolutions
importantes qu'a fucceffivement éprouvées
depuis quelques années cette partie de l'Europe.
L'Hiftoire nous la préfente comme le
théâtre de variations prefque continuelles , dont le
rapprochement pourroit offrir un fpectacle étrange
, mais curieux. La Puiffance qui y domine
avec fierté , en regardant en arriere du point ou
elle s'eft élevée , voit à une diftance prodigieufe
celui dont elle eft partie . Depuis le milieu du
13e . ficcle , les Tartares étoient à peu près les
maîtres en Ruffie , où , jufqu'à la fin du 16e.,
ils firent , & ceux de la Crimée en particulier ,
des incurfions fréquentes. Jufqu'en 1636 , elle
payoit à ces derniers une efpece de tribut pour
le rachat de ceux de fesfujets qu'ils enlevoient annuellement
; & maintenant ces Tartares & la
Crimée , font foumis à fa domination . Dans le
17e . les Polonois lui f ifoient la loi qu'ils en reçoivent
dans le 18e . Pierre le Grand en la policant
, l'affranchit de l'oppreffion de ſes voisins ; &
fous fes fucceffeurs , elle a effayé avec fuccès les
forces dont elle ufe aujourd'hui. Le même génie
à qui l'on doit leur création , femble avoir préfidé
depuis à leur entretien & à leur accroiffemen".
Cette nation devenue tout coup une puiffance
redoutable aux voifins qui l'avoient fait
trembler fi long- tems après avoir reconnu le
Poids de fon influence , qu'elle avoit quelquefois
appefantie fur eux , tendoit à l'étendre au- delà.
Son ambition & fon inquiétude pouvoient attifer
& propager l'incendie que l'on vouloit éteindre.
Pour les contenir , il falloit les occuper , & leur
préfenter un appas revêtu de l'appareil le plus
impofant , & le plus propre à le faire faifir par des
ames avides de gloire & de confidération . La poli -
tique le leur offrit dans la neutralité armée. Cete
?
4 ( 90)
nouveauté éblouit l'Europe , qui en attendoit les
plus grandes chofes . Mais il fuffi oit qu'elle concentrât
l'embrafement de la guerre , & qu'elle fic
refpecter le commerce des nations qui n'y avoient
point de part. Tels furent les deux buts que fe
propofa le génie qui en avoit conçu l'idée , &
qui , en déférant à d'autres l'honneur de l'exécuter
, avoit entouré ce plan de tout ce qui devois
en circonfcrire l'objet , & empêcher de s'en
écarter.
Ainfi , tandis que l'occident combattoit pour
détuire ou pour affurer la liberté de l'Amérique
feptentrionale , le nord , à l'ombre de la neutralité
armée , s'occupoit de l'accroiffement de fon
commerce. L'Impératrice de Ruffie fongeoit à
augmenter le fien fur la mer Noire , & à donner
la plus grande extenfion aux articles du traité
qui l'avoit ouverte à fon pavillon .
Mais quels que foient les deffeins qu'elle eut
formés , les grandes prétentions qui ont été ma- -
nifeftées enfuite , ne paroiffent pas avoir été
conçues tout- à - coup. Une multitude de circonftances
femblent les avoir fait éclore fucceffivement
, & les avoir portées au degré où elles font
parvenues aujourd'hui.
La Crimée devenue indépendante , par le traité
de paix de Kainardgi ; mais réellement foumife
à la Ruffie , par la reconnoiffance du Khan ,
qui lui devoit fon élévation , & par fon intérêt
qui ne lui en montroit la ftabilité que dans la protection
qui la lui avoit donnée , fut bientôt en
proie aux divifions. Le mépris & la haine que la
religion des Tartares leur infpire contre toutes
Jes nations qu'elle reprouve , fe fortifierent encore
par le ton de fupériorité qu'affectoient leurs
protecteurs , qui les accuferent alors de ne fçavoir
ni gouter ni chérir une indépendance qui n'étois
( io )
pour eux qu'un vain nom. Leur Souverain qui
tenta de les ramener à d'autres fentimens , leur
parut donner une préférence odieufe à des étrangers
; & ils le confondirent dans leur haine. Des
partis fe formerent , l'ambition leur donna des
chefs , il s'en trouva dans la famille même de
Sahim Gheray. La Ruffie qu'une révolution eût
privée de fon influence fur le pays qui fervoit de
-barriere à fes ennemis naturels , intereffée à s'affürer
cette barr ere à elle-même , s'empreffa d'intervenir
dans ces troubles & de foutenir le Prince
qui étoit fon ouvrage.
La Porte après avoir rappellé envain l'acte
d'indépendance par lequel les Tartares devoient
être livrés à eux- mêmes , fans que leurs volfins le
mélaffent de leurs affaires intérieures , finit de fon
côté par foutenir le parti oppofé . Les ménagemens
qu'elle crut devoir mettre dans fa conduite,
l'empêcherent de la rendre efficace ; celle de
la Ruffie le fut , & Sahim - Gheray fut rétabli .
L'amour ou le befoin de la paix fit fermer les
yeux au Divan fur toutes les circonstances . Il reconnut
le Khan ; mais il ne pouvoit voir fans jaloufie
les efforts qu'avoit faits fa rivale , le tuccès
qui les avoit fuivis & furtout les forces qu'elle
pouvoit vouloir conferver dans cette peninfule ,
fous le prétexte d'y maintenir le calme , & de
prevenir de nouvelles révoltes ( 1 ) .
(1 ) Article 3 du Traité de Kaina dgi ,,.. Tous les Tartares
de la Crimée , fans exception , font déclarés indépendans
des deux Puffances , & uniquement foumis à
leur Kan de la cace de Gingis Kan , qu'ils éliront unani.
mement , & qui gouverne a elon les loix fans en
rendre compreià aucune Puiffance étrangere . Ni la Ruffie',
nila Porte ne fe mêleront aucunement de leurs affaires,
foir particulieres , foit publiques , parce que ce peuple formera
une puiffance , qui re dépendra que de Dieu ſeul .
Quant à la Religion , le Kan reconnoîtra S.H. comme
4
Cette circonfpection devant une Cour qui
agiffoit ouvertement , annonçoit de la foiblefle ,
& difpofoit à ofer davantage. De là , a demande
d'Oczakow , faite d'abord au nom du Khan ,
comme d'une place qui avoit autrefois dépendu
de la Crimée ; de là , la hauteur avec laquelle la
Ruffie infifta fur le paffage de fes vaiffeaux , de
la mer Noire dans la mer Blanche , & l'Archipel.
-
Cette derniere prétention fembloit annoncer
le deffein de forcer les Ottomans à fouſcrire aux
loix de la neutralité armée. Mais pourroit- il réfülter
de l'adoption de fes principes une liberté
indéfinie fur la mer Noire & dans l'Archipel ?
Selon le traité de Kainardgi , qui lie également
les deux Puiffances qui le réclament , ne doit elle
pas être bornée à la navigation marchande ? Et la
faine politique , la fureté de leur capitale permettent
elles aux Turcs de laiffer paſſer aucun
vaiffeau armé dans le canal de Conftantinople ,
qu'on ne doit confiderer que comme un port ?
Si cette liberté des mers eft fufceptible de reftriction
& d'exception , n'est ce pas fur celles que
circonfcrivent de tous côtés leurs poffeffions ?
Peut-on leur en difputer la fouveraineté , & le
pouvoir de n'y rien permettre de contraire à leurs
intérêts ? Ils ont pour eux un droit incontestable ,
appuyé fur l'exemple. Malgré l'acceffion du Da
nemarck à la neutralité armée , la navigation du
Sund & du Belt n'eft pas libre ; on paye & l'on
payera toujours le partage d'Elfeneur.
premier Calife , nais fans aucune influence fur la liberté
politique & civile de cet Etat. La Ruffie cède à ces Tartares
routes les villes , fortereffesports , &c de Crimée ;
à l'exception de Kerifch , de Jenicale , & de leurs diſtricts
qui reltent à la Porte , qui s'oblige de ne jamais mettre
de troupes dans les places reftituées , laiffant les Tartares
en pleine liberté , ce que doivent faire audi les Ruffes,
26
( 12 )
1
1
Le filence de la Porte à des demandes que fa
fierté , dans tout autre tems , eût regardées com
me des provocations , la préparoit à de nouvelles
difficultés. Au moment où , après avoir temporifé
long- tems elle finiffoit par tout accorder , &
par figner un traité de commerce , après iequel
il fembloit ne refter plus aucun fujet de conteſtation
, une nouvelle fcène s'ouvroit en Crimée ,
& attaquoit dans fes fondemens cet édifice de
paix , qui avoit coûté tant de travaux & de tems
à conftruire.
Sahim-Gheray , las d'une Souveraineté toujours
expofée , & qui n'avoit de folidité que dans un
appui étranger que les circonftances pouvoient
lui ravir comme elles le lui avoient donné , venoit
d'abdiquer fon autorite. On n'a pu fe méprendre
fur les motifs d'une démarche que quelques
Souverains ont faite à l'exemple de Dioclétien
; mais dont Chriftine & Victor - Amédée
fe repentirent , à laquelle Charles - Quint euc
quelque- fois des regrets , & dont le feul Phi
lippe V parut fe féliciter jufqu'au dernier moment.
La penfion qu'il acceptoit de la Ruffie , le
don qu'il lui faifoit de fes Etats , montrent affez
les confeils , la politique & l'efprit qui le dirigeoient.
Il eft inutile d'examiner ici fi 1un Souverain
peut jamais avoir le droit de donner ou de vendre
le pays qui lui eft foumis , à moins qu'il ne lui
foit arraché par la violence , devant qui s'anéantiffent
tous les droits , & cedent toutes les inititutions
humaines ; s'il lui eft permis de faire volontairement
& librement ce dernier acte d'une autorité
à laquelle il va renoncer. Il n'eft pas dou
teux du moins qu'un Souverain électif , qui ne
tient fes droits que de fes fujets , ne peut les
remettre qu'à la nation dont ils émanent , & que
( 13 )
·
c'eft à elle à fe choifir le nouveau chef qu'elle
veut fe donner .
Quoi qu'il en foit , la Ruffie en fe mêlant des
troubles intérieurs des Tartares indépendans , en
envoyant dans leur pays des corps de troupes qui s'y
font fucceffivement renforcés , s'eft trouvée en
état de profiter du don que lui a fait leur Khan ,
pour mettre plus efficacement , ainfi qu'elle s'exprime
dans fon manifefte , fin à leurs divifions ,
& s'indemnifer des dépenfes auxquelles l'avoient
engagée fa follicitude & fes foins pour leur
repos.
Jufqu'ici la Porte n'a pas reçu de notification
formelle d'un événement qu'elle n'ignore plus
mais fur lequel elle obferve la même circonf
pection , qui , jufqu'à préſent a dirigé fa con
duite. Elle n'a point fait connoître encore s'il lui
convient de laiffer des étrangers maîtres paifi
bles d'une contrée voifine , d'où ils peuvent venir
fi facilemeut jufqu'au centre de fa capitale . Leur
politique qu'elle penetre lui en impofe fang
doute ; fa puiffante rivale qui femble n'avoir ,
plus aucun intérêt de l'attaquer , à qui la poffeffion
de la Crimée , rend l'acquifition d'Oczakow
inutile , paroît décidée à attendre les démarches
des Ottomans à les regarder comme une agreffion
, fi elles font hoftiles , & à réclamer en conféquence
les ftipulations défenfives du traité.
qu'on dit qu'elle a fait avec l'Autriche.
Quels que foient les deffeins & les vues des
Puiffances , qui fixent aujourd'hui l'attention de
l'Europe , notre fonction n'eft pas de les prévoir 3
mais de les expofer lorfqu'ils feront connus. En
attendant , la paix du Levant paroit dépendre des
facrifices qu'on demande à la Porte. Elle en a
déjà fait de grands , & vraisemblablement elle en
doit faire encore. Elle peut ne pas regarder
( 14 )
comme bien fenfible celui de fa fuzeraineté ſur
les royaumes de Carduel & de Kachet. Ces pays
pauvres accompagnoient leur hommage d'un foible
tribut que la Perfe partageoit avec elle ; &
cette circonſtance la rafſure au moins fur les bruits
qu'on s'étoit háté de répandre de l'influence du
Confeil de Petersbourg fur celui d'Ipahan , &
des. avantages qu'il s'en pro netroit pour opérer
une diverfion en Afe , & forcer les Ottomans
porter de ce côté une partie de leurs forces ,
fi l'on jugeoit néceffaire de les attaquer en Europe .
à
Le facrifice le plus pénible feroit , fans doute ,
celui de la Crimée , fi l'on perfitoit à l'exiger ;
sil femble du moins que la Porte ne fcauroit voir
avec indifférence , entre les mains d'une nation
active & puiffante , dont elle a appris à connoître
les forces , cette peninfule placée trop près de fa
capitale , pour qu'elle ne la croie pas en danger ;
on fait que c'eft malgré elle qu'elle avoit déjà
perdu cette barriere intéreffante , par le confentement
qu'on l'avoit obligée de donner à fan
indépendance , & elle paroit defirer au moins
qu'elle reste fur le pied où elle a été mife par
le traité de Kainardgi.
Ces confidérations diminuent les avantages
d'une acquisition , qui , par la défertion de fes
habitans, peut devenir moins intéreflante à un
Empire déja fi étendu , qui n'a pas besoin de nouveaux
défs ; mais fan's nous égarer en vaines
conjectures for des événemens cachés encore fous
le voile de l'avenir & le filence de la politique ,
fur les intérêts divers que préfente le commerce
du Levant , & jufqu'où ils peuvent fouffrir l'abbaiffement
de la puiffance Ottomane , nous obferverons
que fi la conduite de cette derniere
paroît avoir annoncé jafqu'ici de la foibleffe ou
de la défiance , elle femble avoir inſpiré aufſi
1
(-15 )
en fa faveur les fentimens que réclament l'humiliation
& l'infortune. Mais ce n'est point
dans ces fentimens que la Portea mis fes efpérances.
En temporifant , comme elle l'a fait julqu'à
préfent , elle n'a pas négligé fa défenſe ;
elle n'a point ceffé d'armer , de ſe mettre en mefures
, de fe préparer à changer de langage , à
reprendre celui de la fierté , & à repouffer la force
par la force. Dans quelque état qu'on ait repréfenté
cet empire , dont on a peut-être autant exagéré
la foibleffe que le pouvoir qui le menace ,
on ne fauroit difconvenir qu'il ne foit une grande
maffe ; & toujours les grandes maffes font difficiles
à ébranler.
Ses vaftes poffeflions , célebres par leurs richeffes
, & fituées fous le plus beau ciel , font
enviées depuis long temps ; mais l'ambition
qui afpire à les envahir , les a garanties juf
qu'à préfent. Leur falut eft toujours dans un
partage , dont les lots ne fauroient être égaux .
Et Conftantinople devenant infalliblement la
pomme de difcorde entre ceux qui s'en empareroient
, & ne pouvant appartenir à tous , paroît
devoir refter aux Turcs.
Quoi qu'il en foit de ces projets , qui n'exiſtent
peut- être que dans l'imagination des fpéculatifs ,
Jes négociations du moins n'ont point été interrompues
& l'on compte encore fur leur heureuſe ifiue' ,
& fur la confervation de la paix .
9 %
rd
( 16 )
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E.
DE PÉTERSBOURG , le 28 Novembre.
M. de Tamara , Colonel , qui avoit apporté
le traité conclu par les Miniftres
de l'Impératrice avec le Prince Héraclius de
Géorgie , a été chargé d'en porter la ratification
à Teflis . On fait que le Prince
Salomon n'a point encore traité ; on dit
qu'il lui a été fait des propofitions de la
part de cette Cour ; mais on ignore s'il les
acceptera.
La Newa , qui a été navigable cette année
pendant 206 jours , a commencé à fe
couvrir de glaces le 17 de ce mois , & le
lendemain elle étoit prife de maniere à arrêter
toute navigation.
POLOGNE.
DE VARSOVIE , le 4 Décembre.
Le commerce du fel que l'Hofpodar de
Moldavie vouloit établir avec quelques
marchands de Lemberg , n'a eu aucune fuite
quoique ces négocians euffent déja payé
35000 ducats , à compte. La quarantaine
( 17 )
qui avoit été ordonnée pour tout ce qui venoit
de la Turquie dans cette province , &
qu'on faifoit obferver rigoureufement , vient
d'être fufpendue , parce que l'on a été inftruit
que la pefte avoit difparu .
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le ୨ Décembre:
L'Empereur eft parti le 6 pour l'Italie ; on
croit qu'à fon retour il ramenera le fils du
Grand Duc de Tofcane , qui doit époufer la
-Princeffe Elifabeth de Wurtemberg.
La nouvelle fortereffe qu'on conftruit à Thérefienftad
, coûte , dit- on , déja près de is millions
de florins ; & ; on évalue à la même fomme
les dépenfes faites auffi pour celle de Pleffen .
L'intention de l'Empereur eft d'en élever quelques
autres , & en particulier une à Comotaur.
On fait que c'eft de ce côté que les troupes Pruffiennes
pénétrerent dans le royaume de Bohême ,
pendant la derniere guerre ; ce paffage ainfi défen
lu fera plus difficile dans une autre occafion .
L'Abbé Weber , ex -Jéfuite , s'érant permis
quelques expreffions équivoques fur les
affaires du tems , vient de perdre fa place de
Prédicateur ordinaire de la Cour ; il eft remplacé
par le P. Pofchingger , Dominicain , &
conferve fes appointemens en penfions.
DEK HAMBOURG , le 12 Décembre.
Les nouvelles de Conftantinople , ou du
moins celles que la plupart des papiers de
cette ville préfentent , font toujours vagues
( 18 )
& contradictoires. Le courrier arrivé à Vienne
, le 2 de ce mois , en apportoit , du 10 du
précédent , dont on donne ainſi la fubſtance.
Les travaux dans la fonderie de canons , établie
à Tophana , font continués avec beaucoup de
vivacité , fous la direction d'Officiers étrangers ;
un grand nombre de troupes d'Alie font retour
nées dans leur pays : mais elles ſont prêtes à ſe
raffembler au befoin .
D'autres lettres ajoutent les déails fuivans.
Les derniers avis de Conftantinople ne promettent
pas un arrangement prochain. Le Divan
au contraire paroit plus ferme & plus décidé que
jamais à ne donner aucun écrit , qui puifle faire
penfer qu'il n'ait point le droit de réclamer contre
l'occupation de la Crimée. Cependant les Mi.
niftres médiateurs efperent toujours de difpofer
les chofes à une pacification permanente ; & ils
ont obtenu du Divan , puifqu'il ne veut pas s'expliquer
fur ce qui s'eft paffé en Crimée , de ne
rien publier de contraire à ce fyftême de modération
. Du reile , la Ruffie attendoit , il eft vrai ,
la réponse du Divan à la derniere Note , avant
Go jours mais elle n'a pas fixé ce terme pour décider
de la paix , ou de la guerre . Ainfi elle attendra
la détermination du Divan , fans la provoquer
, en changeant la difpofition de fes armées.
Si ces derniers avis font fondés , il ne l'eft
pas qu'un corps de troupes Rufles avoit paflé
dans la Géorgie , où l'on fait que celles qui
avoient fait une irruption dans les Provinces
Ottomanes , iont-revenues . f;
L'attention est toujours fixée fur la ville de
Dantzick , d'où l'on écrit , que lorsqu'on fut in
formé que les troupes Pruffiennes alloient étre
( 19 )
renforcées , & prendre leurs logemens dans, les
fauxbourgs , on envoya un Aide - de- Camp au
Général d'Eglofftein , pour lui demander s'il
étoit vrai que les troupes alloient fe lager aux
portes , & jufques fous le canon du rempart . Le
Général répondit que la longanimité du Roi
avoit été pouffée à bout ; que le Magiftrat , en
ne faifant , dans un espace de 8 femaines , aucune
réponse à fes dernieres demandes , & ne lui
faifant pas même l'honneur de lui envoyer un
député paroiffoit de firer lui-même par un tel
procédé le malheur de fes habitans , & qu'ainfi
il devoit attendre les mesures qu'on prendroit à
leur égard. Sur cette réponſe le Magiftrat
s'affembla avec le troifieme Órdre , & prétend
qu'il fut refolu unanimement de ne céder
en rien & de rifquer que la ville foit ruinée tout
d'un coup plutôt que de la voir tomber lentement
en décadence par la privarion de fon com
merce . On ajoute même que dans cette féance ,
le troifieme Ordre infifta pour que l'artillerie des
remparts tirât fur les Pruffiens , s'ils entroient
dans les faubourgs , & que le Magiftrat parvint
à empêcher l'exécution de cette refolution .
Selon un papier, la fermentation eſt toujours
très - vive dans cette ville , & paroît menacer
de fe porter aux plus grands excès.
Le 28 du mois dernier , dit-il , le Magiftrat fit
dire au Général Pruffien , qu'il le trouveroit dans
la néceffité de brûler le Kneib , & de fubmerger
les environs. On répondit qu'il pouvoit inon
der ou brûler ce qu'il voudroit , & que les fauxbourgs
étant détruits , il feroit en état d'obferver
de plus prês les mouvemens de la ville . Le Magiftrat
donna auffitôt des ordres à la Milice bour
geoife ; mais le Roi de Pruffe venant d'accepter
Ja médiation de l'Impératrice de Ruffie , il faut
efpérer que les chofes s'arrangeront .
( 20 )
ITALIE.
DE GENES , le 29 Novembre.
On mande de Venife , que 2 vaiffeaux de
guerre faifant partie de l'efcadre de la République
à Corfou , font revenus , & ont été
defarmés , vu le mauvais état où ils fe trouvent
; il y en a 4 autres qui ont été auffi condamnés.
Ces vaiffeaux , qui , ainfi que leurs
équipages , portent l'empreinte de la derniere
mifere , annoncent une fituation bien différente
de celle où étoit autrefois la marine d'une
République , dont le pavillon étoit refpecté ,
& qui , pendant plufieurs fiecles a joué un
rôle brillant fur le théâtre de l'Europe.
Le Capitaine Guillaume Lorenzi , écrit-on de
Malthe , forti le 7 Septembre dernier , avec une
polacre de 24 canons , & 150 hommes d'équipage
, pour aller en courfe contre les vaiffeaux barbarefques
, fut pouffé par les vents contraires vers
le levant , dans les eaux d'Alexandrie , où il s'empara
d'un chebec Turc , chargé de bois : l'équi
page qui l'avoit abandonné , & s'étoit fauvé à
terre , donna avis au Bacha de ce qui lui étoit
arrivé. Celui-ci fit fortir auffitôt un vaiffeau armé
de 30 canons , 6 pierriers , monté de 250
hommes , fans compter 30 Grecs pour le fervice
de la manoeuvre , qui marcha fur les traces de la
polacre , pour s'en emparer. Après avoir couru
plufieursjours , le bâtiment Turc joignit le Maltois
, le 21 du mois dernier , & lui envoya toute
fa bordée, qui tua 14 hommes , & en bleffa 20.
( 21
Le Capitaine Lorenzi anima fon monde , fou
tint un combat inégal pendant 2 heures , & parvint
avec fon feu à éteindre celui de l'ennemi ;
il l'aborda auffitôt , & fe rendit maître de ce vaiffeau
fur lequel il y avoit 62 morts , & 80 bleffés.
De notre côté nous n'avons eu que 15 morts &
20 bleffés. Ce vaiffeau eft entré dans ce port ces
jours derniers , avec 188 efclaves.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 5 Décembre:
On affure que D. Antonio Barcelo a reçu
des ordres pour affembler à Minorque une
nouvelle efcadre de vaiffeaux de guerre, fré
gates , chaloupes canonieres & bombardieres
, deſtinées , dit -on , à une feconde expédition
contre Alger , qu'il conduira comme
la premiere.
Le 14 Mars 1780 , le Roi reçut du Pape regnant
une Bulle, en vertu de laquelle , une perfonne
, nommée par S. M. & conftituée en dignité
Eccléfiaflique , pourroit de concert avec
les Evêques des Diocefes refpectifs , percevoir
fur toutes les Prébéndes , Canonicats , Bénéfices
fimples , ou à charge de réfidence , qui font de
préfentation royale , une fomme n'excédant
point le tiers de leurs revenus refpectifs ; les bénéfices
exceptés étoient les fimples , dont la valeur
ne paffe pas 300 ducats , & ceux qui obligeant
à réfidence , n'en paffent pas 600. Le Roi a
nommé, par un decret en date du 5 du mois
darnier , pour l'exécution de cette conceffion , un
membre du Confeil de Caille , avec indépendance
abfolue de tout autre Tribunal, & avec
plein-pouvoir d'employer les capitaux perçus en
( 22 )
vertu de cette Bulle , à l'avantage des hofpices ,
maifons de miféricorde , hôpitaux , enfans - trouvés
, & même aux befoins des pauvres - honteux ,
mais non mendians , ou oififs.
On parle auffi d'une réforme générale des
Eccléfiaftiques , dont on dit qu'on s'occupe ,
& que le Réglement , compofé de 30 articles
, foumettra les Réguliers aux Evêques,
les mettra hors de la dépendance de leurs
Généraux , les obligera de nommer un Vicaire-
Genéral de chaque Ordre , pris dans la
Nation , fixera l'émiflion des voeux à 25 ans,
& réunira tous les Couvens de même ordre
qui fe trouveront dans un endroit , en un
feul, &c.
Le Roi, qui avoit accordé aux déferteurs
une amniftie générale , a bien voulu étendre
la faveur de ce pardon aux criminels détenus
dans les prifons de ce Royaume ou
fugitifs. Les feuls coupables exceptés font
ceux qui ont commis des délits trop graves
pour que la juftice n'impofe pas filence à
la clémence , tels que ceux de leze- Majefté
divine & humaine , la trahifon , tout homicide
de propos délibéré , la fauflè monnoie
, le blafphême , le vol , la fubornation
dans tous les genres , le faux témoignage
, &c. Les coupables actuellement en
prifon jouiront fur le champ de ce pardon ;
mais dans le cas où il y a une partie plaignante
, il faudra que celle- ci fe défifte de
fa plainte , & joigne fon pardon à celui.
du Souverain. Il eft accordé 3 mois aux
((23 )
criminels fugitifs qui font dans le Royaume,
& un an à ceux qui en font éloignés.
ANGLETERRE.
DE LONDRES , le 23 Décembre.
La révolution que vient d'éprouver le
Miniftere occupe actuellement tous les efprits.
Le Comte Temple a été fait Secrétaire
d'Etat au département des affaires étrangeres
. M. Pitt fe trouve à la tête de l'Adminiftration
, en qualité de premier Lord de
la Tréforerie , place à laquelle il réunit celle
de Chancelier de l'Echiquier. C'eſt le premier
Miniftre qui , à fon âge, il n'a pas plus
de vingt-cinq ans , ait été appellé à la tête
des Confeils de la nation. Le lord Gover a
été fait préfident du Confeil privé. Jufqu'ici
la Gazette n'a annoncé que la nomination
du lord Temple & du lord Gover ; & le premier
a déja réſigné fon poſte .
Le 18 M. Fox & le Lord North furent inftruits
par un meffage que l'on n'avoit plus befoin de
leurs fervices ; quelques papiers ajoutent qu'en
leur demandant leurs fceaux , on leur fit entendre
que S. M. ne defiroit point les voir ; cependant
M. Fox . eut l'honneur de ſe préfenter à Saint
James le même jour , de lui rendre compte de
quelques dépêches qu'il avoit reçues de Hollande
, & de l'entretenir de l'affaire de Dantzick ;
le Duc de Portland eut auffi un entretien aveċ
te Roi ; mais il y fut queftion de tout à l'exception
du changement de Miniſtere .
Voilà la coalition renverfée ; il paroît que
le fameux bill de l'Inde lui a porté les der
( 24-)
niers coups on a vu dans les premiers dé .
bars qu'il a occafionnés le principe de cette
révolution , & leur fuite nous en préſentera
le progres.
Les Miniftres s'étoient ménagés la majorité
dans la chambre des communes ; mais ils n'avoient
pu parvenir à fe procurer le même avantage
dans celle des Pairs ; cependant la majo
rité qui s'étoit déclarée contr'eux n'avoit pas
été nombreuſe ; la premiere fois qu'elle fe ma.
nifefta , en remettant la feconde lecture du bill ,
& en s'ajournant pour entendre le confeil de la
Compagnie , l'oppofition ne l'avoit emporté
que de 8 voix ; le 15 a été cette grande épo
que. Le lendemain conformément à l'ajournement
, la Chambre écouta le refte des défenfes
de ce confeil de la Compagnie , & elle remit
au jour fuivant fes délibérations fur le bill
même, qui fut enfin rejetté le 17 par une pluralité
qui ne fut que de 19 voix , 76 contre 95 .
Une circonfiance qui avoit eu lieu dans les
débats du 15 contribua fans doute à cet échec du
miniftere ; le Duc de Portland , parmi les rai-
1ons qu'il oppofa aux délais qu'on vouloit apporter
à la lecture du bill , dit que les ennemis
faifoient courir des bruits fort étranges , & qu'ils
attaquoient même un grand perfonnage qui devoit
être facré , en lui prêtant des intentions
oppofées aux vues de fes Miniftres , à celles
même qu'une branche de la Légiflation avoit
déja adoptées, en affurant qu'il avoit déclaré qu'il
ne confentiroit jamais à ce bill .
Cette obfervation du premier Miniftre fut
répétée auffi dans la Chambre des Communes ,
où l'on ne cacha point l'auteur de ces bruits
en nommant le Comte Temple lui- même qui
avoit eu une conférence particuliere avec S. M.
&
( 25 )
>
& après laquelle les bruits dont on fe plaignoit
avoient été répandus ; on s'éleva vivement
contre tout avis femblable à celui qu'on
difoit avoir été donné au Roi dans une circonf
tance auffi intéreffante , & dont l'effet naturel
étoit de faire naître une oppofition à laquelle
on ne devoit pas s'attendre , & il en réfulta une
motion faite par M. Baker , portant qu'il étoit
important de déclarer que le rapport d'une
opinion réelle on prétendue de Sa Majefté
fur quelque procédé que ce fût du Parlement
dans la vue d'influer fur celle des Membres
, eft un crime dérogatoire à l'honneur de
la Couronue , & une violation des priviléges
fondamentaux de la Chambre , tendante à renverfer
la conftitution . Cette motion qui paffa
fur le champ , fut fuivie d'une autre qui
paffa de même pour que la Chambre fe
format le lundi fuivant en comité pour confdérer
l'état de la Nation . M. Erskine en préfenta
une 3. qui fut également accueillie , &
conçue ainfi , qu'il eft effentiel aux intérêts les
plus chers du Royaumes , & du devoir de la
Chambre de chercher avec une attention infatigable
, le remede convenable aux abus qui
fe font, introduits dans l'Inde & que cette
Chambre regarde comme ennemi de ce pays
quiconque ofera confeiller S. M. de s'oppofer
à l'exécution de ce devoir important.
"
Ces réfolutions vigoureufes qui montrent le
crédit que la coalition avoit acquis dans la
chambre , en ont vraisemblablement accéléré la
ruine qui étoit déja décidée ; les Miniftres qui
la compofoient fembloient tendre à fe charger
du Gouvernement , & à ne prendre exactement
que le nom du Roi ; & cela néceffairement a
No. 1. 3 Janvier 1784. b
( 26 )
du déplaire ; peut - être ne fera - t-on pas bien
aife de conferver un Parlement où l'on en a
pris de pareilles ; & on parle du moins de fa
prochaine diffolution mais comme les fonds
pour l'année prochaine ne font pas encore affi
gnés , le Roi fera obligé d'en affembler fur le
champ un nouveau .
Ces bruits ont eu une forte de confiftance , ils
ont fixé du moins l'attention de la Chambre des
Communes ; fur la motion de M. Baker elle s'étoit
ajournée au 22 pour fe former en comité &
prendre en confidération l'état de la Nation ;
cette féance eut lieu hier , & M. Erskine propofa
une adreffe au Roi pour le prier de s'abftenir
d'une mesure qui , dans les circonstances
actuelles pourroit avoir de fâcheux effets ; ce
refus ne peut , obferva- t il , attaquer la prérogative
royale qui a le droit de convoquer & de
diffoudre l'affemblée de la Nation , il y en avoit
des exemples ; la motion paffa , & l'adreffe rédigée
par le Lord North , M. Fox , M. Erskine ,
M. Huffey & les autres Membres qui avoient
parlé en faveur de la motion , fut lue & approuvée;
on arrêta que l'on prendroit le jour où S, M,
voudroit bien la recevoir ; que la Chambre entiere
iroit la préfenter ; après cela M. Erskine
fit encore la motion pour que la Chambre s'ajournât
à Vendredi prochain fur la confidéra
tion de l'état de la Nation .
On remarqua que M. Fox parla avec beaucoup
d'éloquence & de modération dans les débats
; il entraîna prefque tous les fuffrages , &
plufieurs fois il cut le plaifir , fans doute bien
doux à un Miniftre forti de place , d'entendre
plufieurs voix fe réunir pour dire , écoutons le.
Le peuple toujours extrême s'eft permis cepen
( 27 )
dant quelques unes de fes gentilleffes ordinaires en
pareille circonftance ; on a vu traîner dans les
ruiffeaux de la Cité , & brûler enfuite l'effigie
en paille de M. Fox par les mêmes hommes
qui peu de jours auparavant l'appelloient encore
l'homme du peuple .
La Compagnie des Indes refpire fans
doute ; mais la révolution qui menace fon
adminiftration ne paroît que retardée . On
s'accorde généralement à convenir qu'elle
eft néceffaire ; & elle éprouvera fans doute
quelque changement : le plan de M. Fox n'a
pas été admis , mais il y en aura quelqu'autre
d'adopté. Au milieu des débats du 16 , le
Lord Sandwich cita un exemple affez fingulier
de la maniere dont les Employés de
cette Compagie reçoivent & exécutent les
ordres de leurs commettans.
« Un Princé Indien , avec lequel la Compagnie
avoit des liaifons d'intérêt & d'amitié , dit-il , vint
à mourir , laiffant un Succeffeur encore enfants
les Directeurs crurent , en qualité d'amis & d'alliés
, devoir furveiller fon éducation. Ils envoyerent
ordre de lui chercher le Gouverneur
le plus honnête , le plus capable & le plus intelligent.
Mais comment obéirent les Employés
auxquels fut adreffé cet ordre ? Comment choi
firent-ils ce Gouverneur ? quelle perfonne chargerent-
ils de cette fonction importante ! la Chambre
croiroit-elle que ce fut une femme ? Ce n'eſt
pas tout , ce fut la femme la moins propre à
cette fonction ; ce n'étoit pas la mere du Prince ;
c'étoit une danfeufe , une concubine de fon pere ».
Dans ce moment on ne peut que voir avec
4 b 2
( 28 )
intérêt la traduction fuivante d'une lettre
du Souba d'Oude au Gouverneur Haſtings ,
qui vient à l'appui de tout ce qui a été dit
dans les deux Chambres du Parlement à
la charge des employés de la Compagnie. Il
faut favoir que ce Gouverneur, avant qu'on
tui adrefsât cette épître, avoit reçu 100,000 L
fterl. de fon auteur infortuné.
-
« Frere , quand le poignard qui me frappe
dans le moment eut pénétré jusqu'à mon coeur ,
où je fus accablé des peines les plus cruelles , & que je ne me fentois pas la force de les foutenir
plus long-temps , je vous écrivis pour vous faire
La réponse que
Je détail de mes infortunes.
j'ai reçue , n'étoit propre qu'à porter ma douleur
a un excès inexprimable. Je ne me ferois jamais
attendu que vous & le Confeil vous donneriez
des ordres auffi affligeans. Comme ma réfolution
eft d'y obéir fans délai , tant que je vivrai , j'ai
pour m'y co former remis tous mes papiers particuliers
au Réfident , afin que, lorfqu'il auroit
examiné l'état de mes recettes & de mes dépenfes
, il pût prendre ce qui refteroit. Je fais qu'il
ef de mon devoir de vous fatisfaire ainfi que le
Confeil & la Compagnie ; vous favez auffi qu'il
ne m'eft pas arrivé une feule fois de refufer d'obéir
Mais je vous demande à vous , à lui & à elle ,
de ne pas me gêner dans mes dépenfes néceffaires .
Je n'ai plus d'autre fonds que celui qui eft indif
penfable pour l'entretien de ma maiſon & de més
gens . Le Réfident m'a demandé ce dernier d'upe
maniere fi péremptoire , que j'ai été obligé de
le donner encore. Il a en conféquence arrêté
qui
me
les penfions de mes vieux domestiques fervent depuis 30 ans ; fufpendu toutes les dé(
29 )
penfes de ma famille , faifi les Jaghires de ma
grand'mere , de mes freres & de mes autres parens
qui n'avoient que cela pour fournir à leurs
befoins . J'avois levé 1300 chevaux & 3 bataillons
de Cipayes pour ma défenſe ; mais comme
1 ne me refte plus de reflources pour les entretenir
, j'ai été obligé de les congédier ; enfin , je
n'ai pas à préfent un feul domeitique auprès de
moi. Si je faifois mention de tous les embarras
auxquels je me vois réduit , je m'expoferois à la
pitié qui ne me foulageroit point , & fans doute
au mépris qui eft encore plus infupportable
La Compagnie des Indes s'eft affemblée ces
jours derniers , & après avoir annoncé le dividende
des fix derniers mois de l'année , & l'avoir
réglé à 8 pour 100 , elle elut le Gouverneur
Johnftohe , Mrs. Atkinfon & Woodhoufe , aux
trois places de directeurs vacantes par la déniffion
de Sir Henri Fletcher , de M. Wilkinſon ,
& pár la mort de Sir William James , Elle vota
aufli des remerciemens à tous ceux qui l'avoient
affiftée contre les bills , & elle arrêta de déclarer
qu'elle eft prête , comme elle l'a toujours été à
traiter avec les Miniftres du Roi , fur tous les
objets qui peuvent intéreffer le bien public en
général , & celui de la Compagnie en particulier.
On affure que les Directeurs ont envoyé un
exprès dans l'Inde , pour inftruire le Gouverneur
Haftings de l'échec que te bill de M. Fox
á eu dans la Chambre des Pairs.
Les lettres de Newyorck ne nous permettent
pas encore de nous flatter de voir
rétablir l'amitié & l'harmonie entre nous &
les Américains ; il paroît même que de notre
b3
( 30 )
côté on ne s'atttache pas à faire oublier nos
procédés pendant la guerre : il y a eu un
navire américain infulté , dont le pavillon a
été arraché par nos gens qui l'ont foulé aux
pieds. Ces excès ne font pas propres à ramener
des coeurs que nous avons aliénés .
On ignore les circonftances de cet excès ,
mais il eft certain qu'il a exifté , puifque le
Général Carleton & l'Amiral Digbi ont
rendu le 27 Octobre dernier la proclamation
fuivante.
(C
*
Ayant été informé de l'excès commis dernierement
dans le Havre contre un navire Américain
, dont on a arraché & déchiré le pavillon
d'une maniere tumultueufé & déréglée ; & cette
conduite étant non-feulement une infraction à
la paix , mait tendant à prolonger les animofités
que l'intention du Roi eft de détruire ; nons
défendons par la préfente toute infulte à aucun
pavillon étranger fous les peines les plus féveres .
Comme les perfonnes qui ont commis cet outrage
n'ont pas encore été découvertes , les
Officiers de police , & ceux de l'armée & de la
flotte de S. M. font fpécialement chargés de ne
négliger aucun moyen de découvrir les coupables
de les livrer à la Juftice qui inftruira lur
le champ leur procès , & les condamnera aux
peines qu'ils ont méritées ».
Parmi les anecdotes fingulieres qu'offrent
quelquefois nos papiers , en voici une que
nous traduirons comme une preuve de la
légéreté avec laquelle ils les adoptent & les
publient , fans s'informer fi elles font exac
( 31 )
tes , & fi les perfonnes qui les leur adreffent
ne leur en impofent point. Dans celle - ci ,
dont la fcene eft à Paris , ils ont été mal
informés, puifque le Prince , qu'ils préfentent
expofé au milieu de la foule fur le pont royal,
étoit aux Thuileries .
« Le Duc de C. pendant l'expérience du ballon
aéroftatique de MM. Charles & Robert , étoit
fur le pont Royal , où la foule étoit fi prodigieufe
qu'il en fut très - incommodé ; comme elle croiffoit
autour de lui , & qu'il fe trouva dans une
pofition contrainte & réellement en danger , il
cria : Je fuis le frere du Roi d'Angleterre . Aufli
tot un foldat françois qui étoit auprès vint à fon
fecours , le dégagea de la foule , & le conduifit
en un lieu où il étoit plus tranquille . Cette action
fut fuivie d'une autre qui prouve bien
la nobleffe & la politeffe françoife , qui fe remarque
plus qu'en tout autre endroit du monde
dans toutes les conditions . Ce Prince voulut
donner la bourfe au foldat , qui la refufa en lui
difant : Je fuis françois & foldat , il m'eft impoffible
d'accepter vos dons ; mais le bonheur
d'avoir été utile à V. A. R. d'avoir fauvé la vie
au frere du Roi d'Angleterre eft la plus hauts
récompenfe que je puiffe efpérer ».
Aux nombreux Confeils de Guerre auxquels
a donné lieu la guerre derniere , il faut joindre
encore celui qui s'eft tenu dernierement pour ju
ger le Capitaine Sutton qui commandoit le vaiffeau
l'Ifis , le 11 Avril 1781 , à l'action qui eut
lieu entre l'efcadre du Commandeur de Suffrein
& le Commodore Johnstone , dans la baye de
Praya . Ce Commodore avoit accufé lui - même le
Capitaine ; mais après un examen attentif , le
b 4
( 32 )
Confeil de guerre l'a déchargé de toute accufation
.
FRANCE.
* DE VERSAILLES , le 9 Décembre.
" La veille & la Fête de Noël ont été célébrées
à Verfailles avec les cérémonies ordinaires.
La Marquife de Vence fit la quête le
jour de la Fête pendant la Meffe & pendant les
Vêpres , auxquels officia l'Evêque de Saintes.
Le 21 le Baron de Blorne eut l'honneur
de préfenter à S. M. les Gerfauts d'Iflande.
Ce préfet que le Roi de Dannemarck eft
dans l'ufage de faire tous les ans à S. M. a
été reçu par M. le Comte de Vaudreuil ,
Grand- Fauconnier de France , & par le
Chevalier de Forget , Capitaine de Vol du
Cabinet du Roi.
M. Amelot de Chaillou a eu l'honneur
d'être préfenté au Roi en qualité d'Intendant
de la Province de Bourgogne.
Le 28 le Baron de Clugny a fait les remercîmens
à S. M. pour le Gouvernement
de la Guadeloupe , qui étoit vacant par le
pailage du Vicomte de Damas à celui de
la Martinique.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Preuilly
Ordre de Saint- Benoît , Diocefe de Sens
Y'Abbé de la Rochefoucault du Breuil , Vicaire-
Général d'Aix ; à celle de Montdée ,
Ordre de Prémontré , Dioceſe de Lifieux ,
l'Abbé de Champigny, Vicaire - Général de
( 33.) 1
Macon ; & à celle de Peffan , Ordre de
Saint- Benoît , Diocefe d'Auch , l'Abbé de
Cernay , Vicaire- Général d'Evreux .
DE PARIS le ༡ Décembre
Selon les lettres de l'Orient , le Confeil, de
gerre continuoit fes féances , & entendoit
tous les jours les dépofitions de 5 à 6 té
moins. La réſerve des Officiers qui les reçoivent
, ne permet pas de les pénétrer. II
feroit inutile de répéter ce que l'on débite à
ce fujet ; le tems n'eft pas éloigné où le Public
fera inftruit de leur réſultat .
M. le Comte de Guichen , qui doit être,
reçu Chevalier des Ordres du Roi , au Chapitre
du jour de l'an , eft arrivé ici depuis
quelques jours ; il a un congé jufqu'au 3 Janvier
; & comme il fera toujours l'un des Juges
, il s'abftient d'aller dans le monde , &
de manger avec qui que ce foit de la Marine
Royale.
Le fort du bill de l'Inde , que l'on difoit
devoir avoir des fuites , a preffé le départ de
Madame la Dycheffe de Manchefter , qui va
rejoindre fon mari ; on croit que le Lord
Mont Stuart pourra lui fuccéder , à moins
que le Lord Caermarten nefe mette de nouveau
fur les rangs pour une Ambaffade qui
lui avoit été d'abord deftinée .
M. l'Evêque de Thermes , premier Aumônier
de Monfe gneur le Comte d'Artois ,
ayant la feuille des Bénéfices de l'appanage
de ce Prince , a demandé fa retraite ; & le
bs
( 334 )
Prince a choifi pour lui fuccéder M. de Chalabre
, Evêque de S. Omer. Une maladie
chronique , dont M. l'Evêque de Thermes
eft attaqué , eft la feule caufe de fa retraite .
Les primes du nouvel emprunt gagnent
déja 100 livres ; c'eft -à- dire , que fi l'on veut
fe contenter de l'intérêt ordinaire de fa mife
on peut vendre 100 francs la chance que la
Loterie préfente.
M. Didot l'aîné continue avec faccès la collection
précieufe des Auteurs claffiques , françois
& latins , deftinés à l'éducation de Mgr le Dauphin
, qu'il imprime par ordre du Roi. A Télémaque
qu'il a déja publié , il fait fuccéder les
OEuvres de Racine. Le Poëte le plus élégant &
le plus fenfible dont la France s'honore , a fuivi
immédiatement un Ecrivain qui n'a écrit qu'en
profe, mais qui n'étoit peut- être pas moins Poëte
par l'imagination & la fenfibilité ; ces deux derniers
caracteres , joints à une grande correction ?
les rapprochent l'un de l'autre , quoique dans
des genres différens. Le ze volume de Racine eft
imprimé comme le premier avec les nouveaux
caracteres de M. Didot l'aîné , fur du papier vélin
de la fabrique de MM. Matthieu Johannot pere
& fils d'Annonay. Nous ne répéterons pas ici ce
que nous avons déja dit de la beauté de cette
Collection . C'eft par des Ouvrages exécutés ainfi ,
que M. Didot l'aîné a affuré la fupériorité des
preffes françoifes en général & des fiennes en
particulier. L'ordre du Roi qui lui a confié cette
entreprife importante , le chargeoit en même
temps de réimprimer auffi les mêmes Ouvrages
in- 8°. & in- 18. Il vient de terminer l'édition du
Télémaque de ce dernier format qui eft femblable
à celui de la Collection de Mgr le Comté d'Artois.
( 35 )
Elle contient 4 vol . imprimés fur le même papier
vélin que l'in-4° . & avec des caracteres propor
tionnés, que M. Didot l'aîné a fait graver exprès.
Cette petite édition auffi belle , auffi foignée que
celle in- 4° . ne peut que juftifier les éloges que
nous avons donnés & que nous devions à M. Didot
l'aîné ( 1).
C'eft le 28 de ce mois qu'a dû avoir lieu l'expérience
de la machine aëroftatique , que M. de
Montgolfier fe propofoit de faire à Lyon ; on ne
tardera pas à en avoir des détails , fi elle a été faite;
il s'agit de la conduire à volonté ; on ignore
encore s'il a fait cette découverte ; on peut préfumer
que non , puifque M. de Fleffelles & M. le
Marquis de S. Vincent fe font réunis pour faire
un prix de 1200 liv. deftiné à celui qui la fera.
L'Académie des Sciences , Belles Lettres & Arts
de cette ville , chargée de prononcer fur le prix ,
a propofé ainfi le fujet : Indiquer la maniere la plus
sure , la moins difpendieufe & la plus efficace de diriger
à volonté les machines aëroftatiques . Les Mémoires
qui concourront , doivent être adreffés avant
le 1 Septembre 1784 , fous le couvert de M. l'Intendant
à M. de la Tourette , ou à M. de Bory.
Le prix fera délivré le 7 Décembre de la même
année.
Le travail des Commiffaires de l'Académie
Royale des Sciences & leur rapport fur les différentes
expériences des machines aeroftatiques vont
bientôt paroitre. En attendant , on affure que
M. de Meunier , Ingénieur du plus grand mérite ,
(1 ) Le fecond volume des oeuvres de Racine , dont il n'a
été tiré que 200 exemplaires , fe vend 36 liv .; & les 4
volumes de Télémaque in- 18 . , tirés à 450 , fe vendent
an louis. Ils fe trouvent à Paris , chez M. Didot l'aîné ,
sue Parée Saint- André -des -Arts.
b 6
( 36 ))
qui a fuivi toutes celles de M. de Montgolfier , va
travailler à une machine qui pourra enlever 8 ou
10 perfonnes . Il a , dit - on , trouvé un gaz qui ne
lui revient qu'à 3 deniers le pied cube ; il n'aura
pas befoin de left , pouvant faire monter ou def
cendre fon globe , fans perdre aucune partie de
fon gaz ; il le vuidera fans doute dans un vaiffeau ,
& le reportera dans le globe à volonté . Quant à
la maniere de le diriger horisontalement , on ver→
ra bientôt l'expérience de M. de Montgolfier.
ر
On apprend d'Annonay , que les Officiers Municipaux
de cette ville ont arrêté d'élever fur une
des principales portes de leur ville un monument
en mémoire de la découverte de MM. de Montgolfier
, leurs concitoyens , & dont la premiere
expérience fut faite à Annonay , il y a environ
On dit auffi que M. le Comte de Bal- v
lincourt , à qui appartient la Terre de Nefle , fe
propofe auffi d'en élever un dans la prairie où sor
vint fe repofer dans fa premiere courfe le globe.
de M. Charles.
/6 mois .
1
La Lettre fuivante que nous venons de
recevoir d'un artiſte diftingué , M. Godefroi,
ne peut qu'intéreffer nos lecteurs ; c'eft un
acte de bienfaifance neuf, auquel le public
eft invité , & que nous nous empreffons
d'annoncer.
Vous m'obligerez en annonçant dans votre
plus prochain Journ 1 ane Eftampe , fous le
titre des Etrennes . C'eft le commencement d'une
Suite d'actions eftimables de nos jours . Je, k
compte partager le produit de ces Ouvrages ,
avec les perfonnes qui en feront l'objet . Celuici
eft destiné à foulager deux filles , qui , après
avoir foutenu leur mere du feul travail de leurs
mains , & l'avoir foignée avec autant de dou(
37 )
-
ceur que de patience , pendant plus de vingt
années , n'ont d'autre perfpective qu'une vieilleffe
indigente & délaillée , en proie à l'efpece
de létargie qui afflige les individus de cere
famille , & les rend incapables de s'occuper
d'aucunes affaires pendant environ les trente
dernieres années de leur vie . Ce fait extraor
dinaire eft configné dans une Lettre de leur Curé
, imprimée dans le Journal de Paris , 1783 ,
No. 252 , & dont on lit l'extrait au bas de
ma gravure.
J'ai obtenu de M. Trutat , Notaire
au Châtelet de Paris , qu'il feroit dépofitaire
de toute l'impreffion & de l'argent provenant
de la vente des Epreuves , qu'il me remettra
fignée & paraphée de fa main , à me-
Ture que j'en aurai befoin. Je ne peux pas
vendte plus d'Estampes que la Planche n'en peut .
produire ; mais je compte fur un débit plus rapide
qui pourra me dédommager de la moitié
que je cede par la prompte rentrée de celle que
je me réferve. Si cette façon de faire le bien
ne réuffit point , elle ne peut jamais me déshonorer
; la gravure n'a que trop fouvent été funefte
aux moeurs , je voudrois pouvoir lui faire
expier ces torts. Je peux traiter quatre
ou fix de ces Sujets par an ; le Second , dont je
défire m'occupper , eft pour aider une veuve à
élever trois enfants , dont le pere a péri , victime
de fon zele , après avoir fauvé vings de
fes compatriotes d'un féau qui a défolé l'une
de nos Provinces , au milieu de cette année ,
fi féconde en défaftrés. Les traits qui honorent
l'humanité ne font pas rares au point de me
faire craindre d'en manquer pour cette Suite ;
& ce feroit avec regret que je me verrois obligé
d'abandonner un projet qui , fervant de récompenfe
& d'encouragement à la vertu , laiſſe(
38 )
roit à tous les coopérateurs des témoignages
de leur bienfaifance envers des perfonnes qu'on
croiroit dignes de la bienveillance publique. (1 )
Ce procédé nous paroît d'autant plus
honnête , que M. Godefroi , auteur des Napes
d'eau , des Georgiennes au bain , des Annettes
&c. , doit voir fes planches s'ufer rapidement
, à caufe de l'empreffement du public
à fe procurer les productions de fon
burin.
L'expérience des fabots élastiques pour traverfer
une riviere à pieds fecs , dont nous nous
étions défiés en l'annonçant , & en nous bornant
à laiffer parler l'Auteur anonyme qui la promettoit
fans nous permettre aucunes réflexions
qui n'auroient peut- être pas été vues de bon oeil ,
fur-tout dans un moment où l'on avoit vu un
prodige affurément propre à rendre les incrédules
circonfpects , n'aura pas lieu; l'Auteur ne
s'eft point montré , & nous ne déciderons pas s'il
a voulu tromper le Public , ou s'il ne s'eft livré
qu'à une imagination égarée. Quoi qu'il en soit ,
les Soufcripteurs qui s'étoient préfentés ont reçu
avis de retirer leur argent ; & plufieurs ont defiré
qu'il fût employé à des actes de bienfaifance
; ainfi la fomme réclamée par l'homme qui
fe trompoit , ou qui vouloit tromper , tournera
au profit des infortunés.
M. de Saint -Michel connu depuis long- temps
pour les Plans de fortifications , les Châteaux &
les Parcs en relief, ainfi que par fes Tables de
tactique , foir pour le fervice de terre , foit pour
(1 ) Cette Eftampe , du même format & du même prix
que les Evénemens de la guerre d'Amérique ( 1 liv , 16 £ )
fe trouve chez l'Auteur , rue des Franc- bourgeois , Porte
Saint-Michel , vis à - vis la rue de Vugirard.
4 (x391)
la Marine , demeure actuellement rue S. Paul ,
N° . 47. Ceux qui défireroient s'en procurer, vou
dront bien le lui faire favoir dès la veille , afin
qu'il fe trouve chez lui .
Le fieur Pinetti , romain qui a fort anulé
la cour pendant le voyage de Fontainebleau
dans 4 féances qui lui avoient été accordées , eſt
venu ici , comme nous l'avons annoncé , & a
obtenu le Théâtre des Menus-plaifirs du Roi ,
où il donne fes représentations . On s'y porte en
foule , & fes tours font réellement curieux . Il
y a en particulier une petite tête d'or , groffe
comme une noix , qui , mife dans un verre tranf
parent & fermé d'un couvercle d'argent , devine
tout ce qu'on lui demande , & l'indique par des
fignes. Son bouquet philofophique , eft un arbre
compofé de petites branches d'oranger , dont les
feuilles font fraîches & naturelles . L'auteur le
met fous un vafe de cristal , & en lui jettant de
loin quelques gouttes d'une eau de fa compofition
, les feuilles changent , le bouquet donne
des fleurs , & enfin des fruits : l'illufion ne laiffe
rien à defirer . L'auteur annonce un ferin organifé
qui exécutera les pieces de mufique qu'on
lui préfentera. Cette piece doit être très - curieufe
, fi , comme il le promet , le ferin doit
être ifolé , & ne contenir rien de ce qui pourroit
l'affimiler à une ferinette .
M. Berquin vient de publier le volume de Décembre
de l'Ami des Enfans qui forme le vingtquatrieme
& le dernier de la partie morale . Le
prix de l'édition en 24 volumes eft de 26 I. 8 f.
port franc par la pofte. Le même ouvrage en 8
gros volumes de près de 450 pages chacun , 161 ..
4 f. auffi port franc par la poite. Ceux qui prendront
de l'une ou de l'autre édition 4 exemplaires
( à la fois ) auront le cinquième gratis. Et ceux
( 40 )
qui en prendront 12 exemplaires ( à la fois ) aŭtort
en outre le treizieme , c'est -à- dire 16 pour 12
avec des facilités pour les paiemens , toutefois en
fe chargeant dans l'un & l'autre cas des frais de
port. Sadreffer à M. le Prince , au Bureau de
l'Ami des Enfans , rue de l'Univerfité , N° 28 , à
Paris. Il faut avoir foin d'affranchir les lettres &
le port de l'argent.
Marie Edmée-Victoire Drouyn de Vaudeuil
époufe de M. Charles - Hypolite de Berthelot ,
Vicomte de la Villeurnoy , Capitaine au Régiment
de Cavalerie Royal-Lorraine , eft morte
au Château de Bruy en Soiffonnois.
Marie Louife de Mouceaux d'Auxy , veuve de
Jacques -Charles , Marquis de Crequi , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , Grand- Croix
de l'Ordre royal & militaire de S. Louis , Gouverneur
des ville & château de Dommé , & c. eft
morte le 21 Septembre dernier en fa terre de
Genfay en Poitou , âgée de 77 ans.
1
Marguerite de la Roche- Lambeth , veuve de
Balthafar de Luzy , Marquis de Couzan , premier
Baron du Forez , eft morte en fon château
de Chalain , près de Montbriton en Forez , dans
la 72 année de fon âge.
DE BRUXELLES , le 30 Décembre.
Selon les lettres de Hollande , il y a eu
ces jours derniers , chez le Stadhouder , une
conférence , à laquelle fe font trouvés des
Miniftres d'Etat , & l'on croit qu'il a été
queftion de la paix définitive.
On attend avec impatience la réfolution
que prendront les Etats de Hollande & de
Weft-Frife,fur leur préavis relatif aurefus des
dernieres propofitions faites par le Miniſtere
( 41 )
de Londres. On croit qu'elle eft prife actuellement
; mais on en ignore encore le
contenu .
La diete , écrit- on de Deventer , fe ferma
le 13 de ce mois à midi ; le haut Confeil de
guerre eft fupprimé : l'efpece de ferment qu'on
fera prêter aux troupes , en arrivant fur le territoire
de la Province , feront l'objet des délibéra
tions de la prochaine diete. Il a été conclu ,
après de vifs débats , que les députés à la Généralité
nommeroient un d'entre eux , pour affifter
aux recherches fur l'expédition de Breft ; & on
penfe que le choix tombera fur le Bourguemel
tre Reufe de Zevol . La ville de Deventer a propolé
qu'il n'y eût plus de partage pour les Commifions
, & qu'on s'en tint au réglement , à commencer
au mois de Mai prochain . Le corps
Equeftre & les autres villes , ont jugé que cette
affaire feroit rendue commifforiale pour la diete
prochaine. M. de Capelle de Poll s'eft réfervé,
une annotation fur ce fujet. Le Baron de Zuithem
a fait une propofition patriotique , pour
faire ouvrir la caiffe de la Généralité ; mais il
ne fut rien conclu à ce fujet.
On n'eft pas fans inquiétude en Hollande
fur la maniere dont fe terminera le différend
élevé entre le Gouvernement & la République
, au fujet des frontieres refpectives.
Les Etats- Généraux ont fait préfenter , le 2
de ce mois , par leur Miniftre ici , un Mémoire
fur la prife des forts de S. Donaes &
de S. Job , enlevés par les troupes Impériales
, dont ils étoient en poffeffion depuis le
commencement de ce fiecle , & fur lesquels
la fouveraineté & la propriété leur avoient
( 42 )
été cédées & laiffées dans les termes les plus
expreffifs par l'art . 17 du Traité de 1715 , &
l'art, s de la convention de 1718. On ne S
fait point encore la répo nfe qui a été faite à
ce Mémoire : mais L. H, P. ont reçu les détails
fuivans de Lille.
Les droffards des polders de ce côté de l'Efcaut
, ont ordre d'arrêter les bas officiers & foldats
qu'ils trouveront fur la digue fituée entre les
trois forts , & qui leur fert de communication ;
ce paffage a été jufqu'ici libre , & fervait de promenade
aux habitans ; ces droffards ont même
fait connoître que , fuivant leurs derniers ordres ,
la communication entre ces forts était interdite
pour tous bas- officiers & foldats ; ce qui occafionnera
d'autant plus d'embarras , que les déta
chemens qui y font , fe pourvoient de vivres à
Lillo ; pour que ces détachemens n'éprouvent
cependant point de difette , on a envoié au fort
Frédéric Henri , ordre de n'en laiffer fortir
aucun bas officier ni foldat ; en cas qu'ils aient
befoin de quelque chofe , le major eft prié de
venir lui-même , ou d'envoier une femme de
foldat on a donné le même ordre au major du
Kruifchans , pour prévenir tout désagrément ,
jufqu'à ce que les chofes prennent un meilleur
tour. Le grand-major de Scheveintz a reçu
le 24 novembre , une réfolution du confeil- comitté
de Zélande , en date du I , qui ordonne au
capitaine ingénieur Fregtach , de fe rendre à
Lillo & Lieshenshoek , pour examiner les réparations
qu'exigent ces forts , l'artillerie & les
munitions dont ils ont befoin , pour les mettre à
couvert d'infulte , ou au moins en état de réfil-
Il feroit à fouhaiter que l'on mit d'abord
la main à l'ouvrage & qu'il y fut envoié quelques
ter. -
&
( 43 )
pieces de 6 livres ; le fort Frédéric -Henri & le
Kruifchans font affez bien pourvus , mais les garnifons
ne confiftent qu'en un fergent & 12 hommes
. Le receveur de L. H. P. dans le diftrict
de l'Eclufe en Flandre , a reçu le 15 novembre
, une lettre du nommé Vlaming , garderiverain
fermenté des Etats , dans laquelle , au
nom du fiſcal du confeil de Flandre à Gand , il
lui renvoie fon acte d'inſtallation , attendu que
ledit rivage ( à l'Ouest du port de l'Eclufe ) eft
actuellement fous la domination de l'Empereur ,
felon les limites de 1664. Il demande en conféquence
les ordres de L. H. P. fur cette affaire.
Enfin , le colonel van Suchtelen a donné connoiffance
, le 29 , à L. H. P. que la veille , deux
bataillons du général major Grenier , & une
compagnie d'artillerie du lieutenant - colonel Dubois
étaient débarquées à l'Eclafe.
Ancien Magiftrat accufé d'avoir empoisonné fon ami,
J femme fes enfans . ( 1 )
L'importance de cette affaire malheureufement
trop célebre , qui a expofé un citoyen
diftingué par fa naiffance & par fon état , à partager
le fupplice deftiné aux plus grands fcélérats
, exige des détails. Nous devons cette fatisfaction
au triomphe de l'innocence & au
tribunal qui l'a vengée de l'accufation odieufe
dont on l'avoit flétrie . Voici les faits
qui ont donné lieu à cette accufation . M. de
Vocance , Confeiller au Parlement de Grenoble
, fe retira de cette Compagnie à l'époque
de fa fuppreffion en 1771 ; il fe livra alors à
fes affaires domeftiques & à l'éducation de fes
enfans . Son époufe & fa famille le fuivirent à
fa terre de Chatonay dans le Bas -Dauphiné , à
-
(1 ) Caufe tirée du Journal des caufes célebres de M. des
Effares.
( 44 )
:
quatre lieues de Vienne , où il paffoit les hivers.
Ce féjour le lia de la plus intime amitié
avec l'abbé de Bouvard , parent de madame
de Vocance , & chanoine du chapitre de Saint-
Pierre à Vienne. Cet eccléfiaftique , d'une fortune
médiocre & d'un âge avancé , fit bientôt
fa maifon propre de celte de l'ancien magiftrat.
Le voifinage & la parenté avoient commencé
lear liaison ; la convenance mutuelle , l'habitude
& les foins de l'abbé pour l'éducation des enfans
de fon ami , la rendirent un beſoin peur
tous : la moitié de l'année , le chanoine alloit
en retraite à la campagne de M. de Vocance.
Pendant neuf ans , rien n'affoiblit cette intimité.
Elle fut affez forte pour déterminer l'abbé
de Bouvard , mécontent de fes neveux , à laiffer
une partie de fon modique héritage aux enfans
de fon ami il croyoit lui devoir cette récompenfe
d'une holpitalité abfolument gratuite , &
des foins perfévérans que l'on avoit pour lui .
M. de Vocance , dont la fortune & les fentimens
écartoient une pareille donation , s'y oppofa
, en défignant au teftateur fon hétitier naturel
dans le cadet de fes neveux , moins riche
que l'aîné. Ces inftances eurent leur effet ; M. de
Vocance ne parut , dans les difpofitions de l'abbé ,
qu'en qualité d'exécuteur teftamentaire . Vers la
fin de décembre 1780 , l'abbé de Bouvard vint
reprendre ſa ſtation à Chatonay, M. & madame
de Vocance , prêts à retourner à Vienne , aux
approches de l'hiver , prolongerent de deux mois
leur féjour à la campagne , felon le voeu de leur
ami. Ce terme touchoit à fa fin , lorfque , le
20 février 1781 , l'abbé de Bouvard , parlant
du déjeûné du lendemain , demanda à fa parente
du café aux jaunes d'oeufs . En fe levant,
madame de Vocance ordonne le café : la femme(
45 )
de chambre le prépare à la cuifine , dans le vafe
ordinaire ; la cuifiniere caffe deux oeufs , elle
en extrait le jaune fur une affiette , & la livre
à la femme-de-chambre. Celle- ci paffe à l'office ,
en rapporte le fucrier rempli de caffonnade , en
couvre les oeufs, en préfence de tous les domef
tiques , & apporte le déjeûné dans la chambre
de fa maitreffe. M. de Vocance venoit d'y entrer
; il y étoit feul , pour le momenr , avec
fes enfans ; à leur vue ii bat les oeufs ; fon épouse
rentre , elle confomme le mélange , le vuide
en deux taffes , qu'elle acheve de remplir avec
du café , conferve l'une pour fon ufage , & en
voie l'autre à l'abbé de Bouvard , encore au
lit , par la jeune de Vocance , âgée de dix ans.
Dans cet intervalle , les domeftiques avoient
auffi fongé à leur déjeûné . Sur le marc du café
ils avoient verfé du lait ; la cuifiniere attentive
avoit fucré le breuvage d'un morceau folide de
caffonnade , de la groffeur d'une noix , pris dans
le fucrier. Cinq des domeftiques en prirent impunément
, il n'en fut pas de même du terrible
melange dont les maîtres avoient fait ufage.
Madaine de Vocance boit fa taffe ; fes enfans ,
autour d'elle , participent au déjeûné , de fa main
elle leur en donne quelques cuillerées ; fon
mari , qui ne déjeûne jamais , & qui , de plus ,
ne fait aucun ufage de café , ne quitte point
la chambre ; il affifte aux diftributions de la
mere , au régal des enfans & à l'empoifonnement
de tous les trois . A peine ce funefte breuvage
eft il dans les entrailles , que fon activité
fe développe. Les enfans font atteints de yo-,
milemens violens ; le malheureux pere prend
fon fils dans fes bras , & tâche de le fecourir ;
fa fille, s'efforçant de vomir , eft étendue fur
une chaife : bientôt madame de Vocance reffent
( 46 )
,
les mêmes effets ; on ne doute plus que le café
ne fût empoisonné ; les deux époux ſe précipitent
en frémiffant , dans l'appartement de
l'abbé. Ils le trouvent affis fur fon lit , la tête
fur fes mains , & vomiſſant avec les efforts les
plus douloureux . On court au chirurgien du
village , feul homme de l'art dans le lieu. Pour
conftater l'existence & la nature du poifon , il
vifite la cafetiere , la fourchette , l'affiette , &
les trouve innocentes. On foupçonne la caffonnade
; l'imprudente femme-de-chambre ne pouyant
lui attribuer des effets auffi terribles , en
prend une pincée dans le même fucrier , & l'avale
fur le champ elle vomit ; plus de douts
furl'origine de l'accident. Le chirurgien diffout
dans de l'eau tiède une portion de cette caflonnade
; & dans le fédiment précipité au fond du
verre , il croit trouver une particule arſenicale .
-Le poifon découvert , on travaille à remédier
à les ravages : mais , après douze heures
d'angoiffes & de douleurs , M. de Bouvard expira.
Ses derniers momens furent partagés
entre les foins de fon ame & les regrets donnés
à fon ami. Le Curé de Chatonay l'affifta de
fes prieres & de fes confolations ; & dans l'intervalle
des douleurs & des fecours fpirituels
le mourant ne ceffa de témoigner la plus tendre
amitié à fon hôte défeſpéré ; il l'embraffa : hélas
! il ignoroit que cet ami touchoit au moment
de devenir encore plus infortuné que lui.
La providence lui épargna de nouvelles
douleurs. En fe divifant le poifon , la mere
& les enfans en avoient diminué la corrofive
activité. Après foixante quatre heures de vomiffemens
continuels , & quinze jours du péril
le plus éminent , madame, de Vocance fortit
des portes du tombeau ; on ne craignit lus
( .47 )
pour fa vie ; mais fa langueur fit craindre encore
pour fa fanté. Son mari envoya chercher
un médecin accrédité du Pont - de- Beauvoifin ,
nommé M. Riviere , appellant ainsi , contre fon
prétendu parricide , le fecours le plus efficace ,
fi l'horrible deffein qu'on a eu la lâcheté de
lui prêter , fût jamais entré dans fa penſée . A
peine les gémiffemens de cette malheureufe famille
font ralentis ; à peine les terreurs de la
tendreffe maternelle & conjugale commencent
à fe calmer , une rumeur fe répand à Vienne
dans les ténèbres : des infinuetions perfides commencent
à infecter les converfations ; la calomnie
préparoit les voies à une tragédie d'une autre
efpece ; elle effectuoit un empoisonnement réel ,
Suivez ce qui fe paffe dans les fociétés en cas
pareil . Le premier jour et celui de la pitié ;
le fecond eft celui des conjectures ; le troiGeme
celui de la diffamation . Que le plus vil fcélérat
interjette un foupçon à l'infant où tous les
efprits font difpofés à foupçonner , l'impofteur
fe nommât- il , dans vingt quatre heures il aura
cinquante échos. Bientôt l'opinion publique fe
chargea de ces germes venimeux. Elle attefta
bientôt à Vienne , à Grenoble , & dans toute
la province , un crime à -peu près impoffible ,
& un coupable non moins imaginaire. Le crédit
de ces bruits atroces , les préventions & les
rapports infideles , déciderent le miniftere public
à requérir une nouvelle information. Sur
cette information , le juge de Vienne décrete
de prife- de-corps la cuifiniere , la femme- dechambre
& l'un des domestiques de M. de Vocance
; deux mois après ce magiftrat lui-même
eft flétri d'un décret d'ajournement perfonnel.
Ces mefures violentes épouvanterent avec
raifon , M, de Vocance & fa famille . Il vit
( 48 )
clairement que la trame préparée contre lui
ayant pu réuflir à lui ravir la liberté , s'acheminoit
à lui ôter la vie. Il fe dit : « épargnons
un nouveau crime à l'erreur , & de nouveaux
regrets aux magiftrats », Pendant fon ablence ,
la procédure fut continuée , & les juges de
Vienne prononcerent leur fentence définitive ,
qui mettoit les domeftiques de M. de Vocance
hors de cour ; condamnoit à un plus ample
informé indéfini , & aux dépens. Heureufe
ment la tache que la prévention des premiers .
juges a voulu imprimer , par cette fentence
fur le front de M. de Vocance , n'a été que
paffagere . Le parlement de Grenoble a examiné
fi ce citoyen diftingué par fa naiffance
& par fes anciennes fonctions dans la magiftrature
, la méritoit. Cette cour n'a rien négligé de
ce qui pouvoit éclairer fa religion . Elle a fait publier
des monitoires & ordonné une nouvelle information
, qui, loin de fournir des charges contre
M. de Vocance , a , au contraire , offert des
preuves évidentes de fon innocence. C'eſt ainfi
que le parlement de Grenoble a préparé , par
un examen rigoureux & impartial, l'arrêt qu'il
devoit rendre dans une affaire auffi importante,
Convaincu de l'injuftice de l'accufation affreufe
dont on avoit chargé M. de Vocance , il a dé
truit le monument de prévention qui avoit flétri
cet ancien magiftrat ; & , par arrêt du 5 juiller
1783 , il l'a déchargé de l'accufation contre lui
intentée , ainsi que les nommés Gamet , Pradelle
& Mazouffier. Cet arrêt , dont la poftérité
confervera le fouvenir , fait l'éloge de la
fageffe , des lumieres & des vertus du tribunal
augufle qui l'a rendu.
JOURNAL
POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
RUSSIE .
DE
PÉTERSBOURG , le 28 Novembre.
"
N dit que l'Impératrice a invité le Gé-
Onéral d'Anhalt , qui a acquis une grande
réputation au fervice de Saxe , à paffer au
fien, & qu'elle lui a promis le commandement
d'une armée , en cas de guerre. Parmi
les divers réglemens qu'elle a faits pour
fes
troupes , il y en a un qui regle qu'à l'avenir
la cavalerie & l'infanterie porteront les cheveux
courts & fans frifure tels que les
portoient les foldats Suédois , du tems de
Charles XII. Les nouveaux Régimens levés
depuis fon avénement au trône , porteront à
l'avenir le nom de l'Impératrice & celui de
leurs chefs . On parle beaucoup de la nou- .
velle ville de Cherfon , bâtie par les ordres
de l'Impératrice fur le bord occidental du
Dnieper , à environ 15 werftes de l'endroit
où la riviere d'Ingultz y décharge fes eaux;
fans nous arrêter à ce qu'on dit de fon éten
No. 2 10. Janvier 1784.
( 50 )
due & de fa population qu'on exagere peutêtre
, nous préfenterons à nos lecteurs les
réfultats des calculs du Profeffeur Jnochodzow
pour en fixer la latitude & la longitude ,
& de fes obfervations fur la déclinaifon de
l'aiguille aimantée.
-
La latitude de cette Ville eft au 46e. deg.
38 min. 30 fec. & la longitude en partant du
Méridien de l'Ile de Ferro , eft de so degrés
19 min . 45 fec . vers l'Eft. La déclinaifon de
l'aiguille aimantée , eft de 10 degrés Oueft .
Le même Profeffeur a fait les mêmes calculs
pour trois autres Villes. La latitude de Nefchin
dans la petite Ruffie , eft de 51 degrés 2 min.
45 fec . fa longitude de 49 deg. 22 min . 30 fec.
Méridien de l'Ile de Ferro & 29 degrés 22 m.
30 fec. Eft Méridien de Paris ; la déclinaiſon
de l'aiguille aimantée eft de 10 degrés Oueſt,
La latitude de Lubni eft de so deg. 37 min .
La longitude de, so deg. 31 min. 10 fec. La
latitude de Charkow 49 deg. 59 min . 22 fec. &
fa longitude de 53deg. 51 min. Ces deux dernieres
longitudes d'après le Meridien de l'Ile de Ferro..
La déclinaifonde l'aiguille aimantée eft dans la premiere
de ces Villes de 9 deg. 5 min . Oueft , &
dans la feconde , de 7 degrés 45 min, auffi Oueſt.
DANNEMARCK.
DE COPENHAGUE , le 6 Novembre.
Les actions de la Compagnie Afiatique ,
qui dans le mois d'Octobre dernier , étoient
à 1045 ou 1058 rixdalers , viennent de mon-.
ter à 1128 & 1130 ; ce qui eft un taux un
peu au-deffus de celui auquel elles étoient
( 5 )
au mois d'Août dernier , qu'elles fe font vendues
1110 , mais encore fort au - deffous de
1400 à 1450 , qui étoit leur prix au mois
d'Avril. L'état de ces fonds varie continuellement
; l'arrivée des vaiffeaux de l'Inde les
fait monter , & leur retard les . fait baiffer ;
ceux des Indes Occidentales font tombés de
beaucoup depuis la paix , & on n'efpere pas
les voir remonter au taux où ils étoient pendant
la guerre.
Les exemples d'hommes qui ont pouffé leur
carriere à la plus grande étendue , ſemblent être
plus fréquens en Norwege que partout ailleurs ;
& c'eft fur-tout dans la claffe des Laboureurs
qu'on les trouve ; les autres conditions n'en
offrent qu'un très- petit nombre . Il exifte actuellement
dans le Diocèfe de Bergen , un vieillard
qui a été baptifé le 21 Juillet 1682 ; c'eft un
payfan du Village de Kingferwig , nommé Eilef
Philipfon Ulgendes. Il a été Soldat pendant
10 ans , depuis 1709 jufqu'en 1719. Il n'y a que
cinq ans qu'il ne fe fervoit point encore de
lunettes ; mais aujourd'hui il paroît toucher à la
fin de fa longue carriere ; il n'a plus de force ,
& il eft obligé de garder le lit. On remarque
que fa famille eft en poffeffion de vieillir ; fon
pere a vécu 80 ans & fon grand pere 120 .
De deux foeurs qu'il avoit , l'une eft morte à
80 ans , & l'autre à 90 .
?
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 17 Décembre.
L'Empereur , felon les nouvelles qu'on en
C2
areçues, continuoit fa route en parfaite fanté ;
& il doit arriver dans le courant de cette femaine
à Florence. C'eft après fon retour, au
Printemps prochain , que fe fera le mariage
du fils aîné du Grand- Duc de Tofcane avec
la Princeffe Elifabeth de Wurtemberg ; on
dit que ce Prince fera nommé Vice - Roi de
Hongrie.
Il eft arrivé dernierement par le Danube
quelques bâtimens qui avoient à bord plufleurs
millions d'écus , qui viennent des Pays-
Bas. Il eft arrivé aufli de nos mines des chariots
chargés d'or & d'argent.
3
On dit que le château d'Infpruck va être
abandonné , & converti en cafernes. L'Eglife
des Recollets deviendra la Cathédrale
de cette ville , & le Couvent qu'occupoient
ces Religieux , fera donné à l'Evêque , qui y
fera les arrangemens néceffaires pour y fixer
fa demeure.
Les revenus du nouvel Evêché de Lintz
feront , conformément aux nouveaux Réglemens
qui fixent le traitement des Evêques
, de 12000 florins. S. M. I. en accorde
300 au Vicaire Général , & rooo à chacun
des Chanoines.
Les Sujets Proteftans de l'Empereur dans cette
Ville , pourront , s'ils le veulent , partager les
fépultures des Catholiques , ou en avoir de particulières,
S. M. I. leur en a laiffé le choix ; s'ils
préferent un Cimetiere uniquement approprié à
leur ufage , Elle leur accordera gratuitement
un emplacement hors des Lignes. C'eft défor
( 53 )
7
mais hors de ces Lignes que feront transportées
toutes les fépultures , & le Cimetiere général
que l'on y prépare , fera prêt au commencement
de l'année prochaine .
DE HAMBOURG , le 20 Décembre
Les nouvelles du Nord & du Levant n'of
frent encore rien de certain fur les démêlés
des Puiffances , qui depuis fi long- temps occupent
l'attention de l'Europe. On en eft
toujours réduit aux conjectures fur la guerre
où la paix ; on n'a encore que des efpérances
pour la continuation de cette derniere
, & les préparatifs hoftiles conti
nuent.
<
Les troupes des provinces intérieures de l'Em
pire , lit -on dans une lettre de Conftantinople ,
continuent de fe raffembler , & de le porter vers
les frontieres. En Afie , 30,000 hommes font en
marche le long du canal & s'avancent vers Trebizonde.
Une armée immenfe fe forme dans les
plaines d'Andrinople , & fe trouvera au printems
prochain fous les ordres du grand Vifir , qui
aura fous lui les Bachas de Syrie & de Diarbeck.
L'armée de Belgrade eft fixée à 30, 000 hommes.
On remarque que les liaifons de l'Ambafladeur
avec les principaux membres du Divan
paroiffent moins intimes qu'elles ne l'ont été. Ce
Miniftre fait les préparatifs de fon départ pour
retourner en France . Ce qui fe paffe fous nos yeux,
annonce que la diverfité d'opinions qui divifent
Le grand Vifir & le Capitan- Bacha , ne porte que
fur les moyens de parvenir au même but . Le délai
de 6 mois que la Porte avoit demandé pour
prendre une réfolution , ayant été refufé , on al(
54 )
fure que fon manifefte , à l'occafion de l'invafion
de la Crimée , ne tardera pas à voir le jour. בכ
La plupart de nos papiers ajoutent quantité
de détails propres à augmenter les inquiétudes
de la Porte ; felon eux , le Defpote
de Perfe fait des préparatifs formidables ; les
Ruffes menacent toujours les Ottomans du
côté de la Géorgie , la Natolie eft en proie aux
féditions , & la guerre a éclaté en Egypte
entre le Bacha du Caire & les Beys des autres
Provinces . C'eft au tems à nous appren
dre jufqu'à quel point ces bruits font exagé
rés , & s'ils font même fondés. Ce qui paroft
moins douteux , c'eft le tremblement de
terre qui a détruit la ville de Salonique , &
dont on a reçu des nouvelles à Vienne ; mais
fans détails. C'étoit la ville de commerce la
plus importante après Smyrne , Conftantinople
& Alexandrie. Les François y importoient
annuellementen toile , café , fucre , in-,
digo , cochenille , fucreries pour la valeur de
2,082 , 500 piaftres ; & leur exportation en
coton , laine , blé , foie , cire & cuivre, n'altoit
qu'à 1 , 546 , 000 piaftres.
On s'occupe férieufement , écrit-on de Vienne ,
d'un plan pour fimplifier les impofitions ; on les
fupprimera, dit - on , toutes , & on les remplacera'
par une taxe proportionnelle fur les biens fonds.
Le plan quel qu'il foit n'eft pas connu ; mais
voici ce que l'on en débite . Les propriétaires de
biens fonds feront taxés ; les payſans payeront au
tréfor Impérial 40 p . du produit net , & en
outre 20 p. à leur Seigneur , la Nobleffe payera
de fon côté 40 p. au tréfor ; au moyen de cette
( 55 )
taxation , toutes les impofitions quelconques
droits de péage , de douane , & c. cefferont. On
pourra trouver dans l'étranger , le payfan prodigieufement
taxé , puifque fes deux contributions
monteront à 60 p . du produit net de fes
fonds , mais il faut obferver qu'il paye actuelle
ment 80 p . , & qu'il en gagnera 20 par ce nou
vel arrangement s'il a lieu.
Nous avons donné , d'après les Auteurs,
de la Bibliotheque militaire , qui s'imprime
à Hanovre , l'état des armées de la Maifon
d'Autriche & de l'Impératrice de Ruffie ;
nous avons eu occafion de rectifier celui de
ces dernieres ; le même Journal préfente aujourd'hui
ainfi les tableaux qu'ils difent
exacts , des troupes de Hanovre & de celles
de Saxe. Nous les placerons ici tels que nous
les trouvons.
Troupes Hanovriennes . Cavalerie 4220 hommes ;
infanterie 12782 ; artillerie 668 ; milices 5 , 500 ;
infanterie de garnison , 2400 ; deux nouveaux régiment
, 2000. Total , 27 , 570 hommes. Un
régimens d'infanterie hanovrienne eft compofé
de 2 bataillons , chaque bataillon d'une compa
gnie de grenadiers & de 5 de fufiliers, La premiere
eft de 100 hommes ; & chacune de celles
de fufiliers eft de 70. Le régiment de cavalerie eft
compofé de 4 escadrons, de 2 compagnies chacun ,
& chaque compagnie de 44 hommes. Il y a
11 régimens , ou 44 efcadrons de cavalerie ; il y
a 14 régimens , ou 28 bataillons d'infanterie
dont
4 font à Gibraltar ; les deux nouveaux régimens
font dans l'Inde .
--
уа
Troupes Saxonnes . Cavalerie , 4929 hommes ;
infanterie 14, 750 ; artillerie 1500 ; pontonniers,
C 4
( 56 )
Ger
ingénieurs , Compagnies de garnifon , 1500. Tofal
, 22679 hommes . Chaque régiment d'infanterie
eft de 2 bataillons , le bataillon de 5 compagnies
, dont une de grenadiers , quatre de fufiliers
, de 134 hommes chacune Il y a 8 régimens
de cavalerie , chacun de 4 efcadrons , l'efcadron
composé de 2 compagnies , & la compagnie
de 78 cavaliers . Les régimens d'infanterie
font au nombre de 12 .
-
Lé même Journal a effayé de tracer ce
que coûte l'entretien annuel des troupes de
divers Etats de l'Europe. On fent bien qu'un
pareil état ne peut offrir que des à peu près ;
les auteurs conviennent eux- mêmes qu'il eft
poffible qu'il s'y foit gliffé des erreurs ; tel
qu'il eft , il peut piquer la curiofité ; un motif
de plus , qui nous engage à le placer ici ,
eft l'efpérance que l'Officier à qui nous de
vons déja des détails fur le tableau de l'armée
Ruffe , voudra bien nous en faire paffer
de nouveaux fur quelques parties de celui
que nous préfentons à nos lecteurs. Le calcul
dans lequel on entre ici , ne comprend
que 1000 hommes avec tous les Officiers
exclufivement des Généraux , les frais généraux
embraffent la paie , les frais d'habillement
, de remonte & d'équipage , & font
les fuivans.
En Ruffie.....
1,000 Cavaliers 1000 Fantallins.
42,100 Rixd . 24,100 . Rixd.
En Saxe ....... 123,870 ...
En Baviere .... 85,000 .

39,700.
29,980.
A Hanovre..... 106,90 41,900 .
En Prulle . .... 115,062 .. 41.900.
( 57 )
En Autriche .... 103,0ɔɔ…….. 49.500.
En Espagne .... 171,800 ....... 62,500.
En France..
En Hollande ..
125,000 .
183,300...
.... 66,880.
71,117 .
105,730. .....
En Angleterre... 252,500 ...
La Gazette de Vienne , en rendant compte
dernierement de la rentrée des troupes Allemandes
qui avoient fervi en Amérique ,
obferve que près de la moitié de ces troupes
n'eft pas revenue , & que la plupart de celles
qui font de retour , ont perdu dans le nou-
Veau Monde leurs forces & leur fanté . Un
papier de l'Empire fait auffi l'obfervation
fuivante fur le même fujet.
?
On publie dans la plupart de nos papiers , &
cela par autorité , qu'il eft revenu à peu -près la
moitié des troupes de Heffe , qui avoient été
vendues aux Anglais , c'eft-à - dire 5311 lur 12000.
Ce calcul manque d'exactitude. 12000 Heffois
ont en effer paffé en Amérique , mais pendant 6
à 7 ans au moins , on a envoyé pour les recruter
annuellement 2000 hommes
fuivant une approximation
très - moderée. Au premier envoi de
12000 , il faut donc en ajouter encore 12 ou
14000 , ainfi 24 à 26000 Heffois ont paffé en
Amérique ; il en eft revenu 5000 & tant ; ainſi
c'eft 20000 hommes de cette nation qui manquent
aujourd'hui on peut affurer qu'il en eft
de même des troupes de Hanau , de Brunſwick ,
d'Anspach & de Waldeck , & en conclure que
40000 Allemands peuplent aujourd'hui ou engraiffent
les champs de l'Amérique feptentrionale.
On peut , en confidérant la fomme que
l'Angleterre a promis de payer pour chaque homme
, qui ne fera pas revenu , calculer ce qui va
lui en coûter pour folder le compte.
158 )
Ce tableau montre quelle eft la perte de
quelques États particuliers , relativement à
leur population. Un de nos Périodistes prétend,
que celle de ce genre , que fait l'Allemagne
en général , eft bien plus confidérable,
depuis que la révolution de l'Amérique
eft confommée .
« Les Princes , dit- il , commencent à redouter
les effets de cette depopulation ; ils fe déterminent
par- tout à prendre des méfures pour prévenir l'é
migration de leurs tujets. Perfonne ne les blâmera
de réprimer un fi grand mal ; mais il est bien à
craindre qu'ils ne fe méprennent fur le véritable
remède , par-tout ils ne connoiffent que celui
des Loix Pénales ; & certainement il ne peut
être efficace . On n'obtiendra rien tant qu'on
n'employera que les foldats , pour retenir les
laboureurs & les artifans. Ces derniers décidés
à quitter un fol , fur lequel ils ne peuvent vivre
avec leurs familles , trouvent toujours le moyen
de tromper la vigilance de leurs gardes . La feule
manière d'attacher les infortunés au fol qui les
a vu naître , eft de diminuer le poids des impôts
qui les écrafent , de les rendre heureux , de leur
procurer une fubfiftance fûre & aifée. De tous
les Gouvernements de l'Europe , celui de l'Alemagne
eft , peut être , le plus févère & le plus
defpotique ; les voyageurs qui parcourent cette
vafte contrée , voyent à peine , une maiſon bien
bâtie qui n'appartienne à quelque grand Seigneur
ou à quelque Prince fouverain. Ils ont remarque
la différence qui exifte entre le peuple de
ces petits états fi multipliés , & celui des grandes
villes libres & commerçantes . La manie d'entretenir
de grandes armées en tems de paix , eft
la ruine du pauvre Allemand. Ses enfants font
( 59 )
arrachés à la charrue & traînés dans les camps ;
fes chevaux font retirés des travaux de la campagne
, pour être employés au fervice de leur
Seigneur , & ce fervice eft toujours gratuit.
Le fol refte en friche ; la partie cultivée eft devorée
par le gibier , confervé pour les plaifirs
du maître , & le malheureux laboureur eft forcé
de le refpecter , pendant qu'il détruit le produit
de fes fueurs ; il feroit perdu s'il ofoit lever la
main contre ces animaux privilégiés , qui con
ſomment fa récolte ; & dans quelques endroits , il
obtiendroit plutôt grace de la mort d'un homme
que de celle d'un cerf ; dans les villes , l'ouvrier
eft fubordonné au foldat . Le gouvernement militaire
eft celui qui prévaut dans quelques grandes
villes , le foldat occupe le premier appartement.
des meilleures maifons du peuple , & quelquefois
le maître n'ofe pas en réclamer le loyer ; dans
d'autres le premier étage des rues les plus peuplées
appartient au Souverain , ou il a du moins
le droit d'en difpofer. De tous les émigrans
de l'Europe dans l'Amérique Septentrionale , M.
S. John, auteur des Lettres d'unFermier , dit que
les Allemans font les plus laborieux , & ceux
qui ont le plus de fuccès. Les femmes , ajoutet-
il , travaillent autant que les hommes , & leurs
plantations font plutôt élevées & mieux entretenues
que celles de tous les autres étrangers . II
n'eſt pas étonnant que des hommes qui ont fui
le malheur & la mifere chez eux , employent
toutes leurs forces à fe procurer ailleurs tous les
avantages que la providenee & la nature leur
offrent dans l'afyle qu'ils ont choifi ; & on a beau
dire , la véritable patrie de l'homme , eft celle où
il vit heureux ».`
On commence partout les calculs des
& G
( 60 )
naiffances & des morts ; celui qui a été fait
dan's la ville d'Altona & la Seigneurie de Pinneberg
, prend au premier Décembre 1782 ,
jufqu'au 1 Décembre de cette année. Il porte
les premieres à 1400 , dont 711 garçons ; les
dernieres à 1349 , dont 700 hommes . Au
nombre des morts , on compte à Altona 22-
octogenaires , dont ro hommes feulement ,
& 3 femmes nonagénaires ; & dans la Seigneurie
de Pinneberg 7 hommes & 9 femmes
octogénaires , & une femme nonagénaire
; on peut remarquer que dans l'une &
dans l'autre ce font les femmes qui pouffent
le plus loin leur carriere.
ITALI E.
DE LIVOURNE , le ;3 Novembre.
Les Corfaires barbarefques continuent
d'infefter nos parages ; malgré la paix qui
fubfifte entre la Régence de Tunis & la République
de Ragufe , un bâtiment de cette
derniere nation vient d'être la victime du peu
d'égards des Corfaires pour les Traités . Une
galiote de Tunis l'ayant rencontré dans les
eaux de Monte Chrifto , a appellé le Capitaine
à l'obéiffance ; celui - ci s'eft mis auffitôt
dans fa chaloupe , pour fe rendre à bord du
Corfaire , qui dès qu'il l'a vue à portée
de fa moufqueterie , à fait feu. Le Capitaine
a été tué , & quelques uns des matelots qui
étoient avec lui ont été bleffés. Les barbares
( 61 )
après cet attentat , dont ils s'étoient fait un
amufement , ont permis à la chaloupe de s'en
retourner , en difant que, par refpect pour les
Traités entre les deux Etats , ils ne s'en emparoient
pas.
On fait ici , écrit- on de Milan , diverſes expériences
conformes à celles qu'on a faites à
Paris de la machine acroftatiques. Le Chanoine
Veneziani travaille à un Globe qui fera auffi
grand que celui de M. de Mongolfier ; mais
qui fera en taffetas fabriqué exprès & gommé ;
on fe flatte qu'il pourra enlever un poids trèsconfidérable
; & quelques perſonnes le font déja
préfentées pour monter dans une machine qui
y fera fufpendue. On fe promet que cette expérience
en grand aura autant de fuccès que
celles qu'on a déja tentées ici en petit.
ANGLETERRE.
DE LONDRES , le 25 Décembre.
Les nouvelles de l'Amérique feptentrionale,
apportées par les paquebots la Gloire
& le Ferret , arrivées l'un de Charles -Town ,
& l'autre de New - Yorck , n'offrent rien de
piquant pour la curiofité ; elles peuvent fe
réduire à la lettre fuivante , en date de la derniere
de ces places , le 16 Novembre.
Nous comptons prendre inceffamment congé de
cetteVille& retourner en Europe . Le 14 Décemb.
paroît être le jour fixé pour l'évacuation finale de
cette place. Toutes nos Troupes s'embarqueront
alors , & je compte paffer à bord du Renown de
50 c. qui eft le vaiffeau de pavillon maintenant
1
( 62 )
en flation ici. Les provifions font très - chéres:
Les Américains nous apportent de la viande , du
grain & des légumes , mais très - peu de denrées
de la premiere & derniere efpèces qu'ils
vendent à très - haut prix & comptant , parce
que l'argent eft très - rare & préféré par-tout
fur le continent. Le mois dernier j'allai
dans la Delaware à bord du Schooner l'Elifabeth ,
& je remontai jufqu'à Philadelphie où j'avois
affaire , je n'y trouvai pas la réception que j'aurois
defirée ; tous ceux qui étoient avec moi
eurent lieu de faire la même plainte ; le peuple
étoit à peine ' civil . L'afpect de cette Capitale
eft bien différent de ce qu'il étoit en 1781. J'ai
eu peine à la reconnoître , & on auroit dit que
ce n'étoit plus le même lieu . Les habitans fe
plaignent beaucoup des troupes Allemandes ,
qui pendant qu'elles étoient dans cette ville avec
le Général Howe , dégraderent prefque toutes les
plus belles maifons , qui n'ont pas été réparées
depuis.
Quant aux autres parties du Continent , il
n'eft question que de la réception faite à l'Ambaffadeur
Hollandois , à fon audience publique
du Congrès , qui eut lieu à Prince-
Town , le 31 Octobre.
On avoit cho fi ce jour , comme un jour re
marquable , puifque ce fut le même que la
France tendit une main puiffante & fécourable à
P'une & l'autre République , & que par une alliance
avec les pays - bas unis , elle reconnut eur
indépendance de la Monarchie Epagnole . Les
allufions piquantes qui fe rencontroient dans la
fituation des deux Républiques , qui doivent leur
naiffance à des événemens à peu près fem
blables , & qui font également fondées fur la
( 63 )
conftitution fédérative , furent faifies dans cette
circonftance , & contribuerent à rendre plus piquante
la cérémonie de la réception du nouvel
Ambaffadeur.
Toutes ces nouvelles éloignées ont perdu
une partie de leur intérêt , furtout dans un
moment , où ce qui fe paffe autour de nous
en excite un fi grand. La nouvelle adminif
tration que l'on a formée , ne l'a pas été fans
peine ; le 20 , les Sceaux étoient encore entre
les mains des Commiffaires , puifque le
Lord Lougborough donna audience cejour ;
ils n'avoient pas encore été changés le 22 ,
qu'il donna une nouvelle audience. Aujourd'hui
tout paroît arrêté : M. Pitt eft premier
Lord de la Tréforerie , & Chancelier de l'échiquier;
le Lord Gower, Préfident du Confeil
; le Marquis de Carmarthen , le Lord
Sidney , Secrétaires d'Etat , l'un au département
des affaires étrangeres , l'autre à celui
de l'intérieur ; le Lord Thurlow , Chancefier
; le Lord Howe, premier Lord de l'Amirauté
, & le Duc de Rutland , Garde du
Sceau privé.
Le Prince de Galles , dit un de nos papiers ,
s'eft conduit dans le moment critique actuel
avec beaucoup de nobleffe & de dignité . On
fait qu'il avoit exprimé de la maniere la clus
forte dans toutes les circonftances Fapprobation
qu'il donnoit au Bill de l'Inde , & qu'il avoit
donné le 15 fa voix en faveur du miniſtre contre
J'ajournement. Il ne favoit pas que le Roi défapprouvoit
le Bill. En ayant été inftruit , fe
rendit dans le cabinet de S. M. , & lui . denna
les preuves les moins équivoques de fon refpect
( 64 )
filial & de fon attachement à fes devoirs . Ea
même tems , il demanda à S. M. la permiffion
de rendre en faveur de M. Fox un témoignage
honorable & jufte . I affura le Roi que dans
toutes les converfations qu'il avoit eues avec le
Miniftre , loin de lui infpirer rien qui pût algérer
fon devoir & fon refpect , il l'avoit toujours
exhorté à l'union , à la deférence & à l'obéiffance
la plus exate aux moindres defirs de
Paugufte auteur de fes jours. Ce Prince répete
dans toutes les compagnies la déclaration qu'il
a faite au Roi dans fon cabinet. Il s'eft fort
occupé depuis quelques jours des moyens de
concilier les intérêts de différents partis &
de rendre la paix à la cour & à l'Angleterre,
Ses vues patriotiques n'ont pas encore été fuivies
du moindre fuccès. Il fouhaiteroit que le Lord
North & M. Fox confentiffent à admettre dans
leur coalition quelques perfonnes les moins fufpectes
du parti oppofé , & qu'ils repriffent les
rênes de l'adminiftration ', en y introduifant M.
Pitt & le Duc de Richmond. I eft probable
qu'on finira par des conceffions mutuelles,
Jamais peut-être un Miniftere renvoyé n'a
caufé plus d'embarras que cé dernier. Les
voix qui s'élevolent contre l'Auteur du bill
de l'Inde , femblent avoir changé depuis
qu'il n'eft plus en ' place ; quantité de Membres
, qui avoient voté contre lui précédemment
, fe font réunis en fa faveur ; & la gran
de majorité qu'a eue à la Chambre des Communes
, l'Adreffe au Roi contre la diffolution
du Parlement , a prouvé peut- être , que
celui- ci , tant qu'il fubfiftera , ne contentera
pas la Cour.
( 65 )
M. Erskine lorfqu'il fit , le 22 , la motion de
cette adreffe , obferva qu'on avoit fait autrefois
des repréfentations & des plaintes aux Rois d'An
gleterre ; que les vertus du Monarque actuel në
donnant aucune occafion de porter des plaintes
aux pieds de fon trône , on n'avoit point à craindre
d'en recevoir des réponfes aigres , comme
ç'auroit été le cas dans quelques regnes précédens.
H obferva enfuite , que le dernier paragraphe de
l'adrelle où S. M. eft fuppliée d'écouter avec bonté
l'avis de fes fideles communes , & non celui de
quelques particuliers , qui pouvoient avoir des
intérêts perfonnels , & féparés de ceux du Souverain
& de fon peuple , pouvait paroître dur à quel
ques perfonnes , & fe rapporter à une tranfaction
récente. ( L'entretien que le Lord Temple avoit
eu avec le Roi. ) Mais qu'il n'avoit à répondre à
ceux qui dirolent : non eft meus hic fermo , que ce
n'eft pas lui qui avoit rédigé ce paragraphe , qu'il
J'avoit copié des journaux , où il l'avoit trouvé
faifant partie d'une adreffe préfentée antérieurement
par la Chambre des Communes au Roi , qui
y répondit comme une Prince qui n'a point d'au
tre intérêt que celui de fon peuple , & il conclue
qu'on devoit attendre des vertus du Souverain
une réponse femblable.
Le Colonel Fitz - Patrick , qui feconda la motion
de M. Erskine , obferva qu'un noble Lord
ayant réfigné la place qu'il avoit acceptée peu de
jours auparavant , montroit évidemment qu'il
avoit eu peur d'un fantôme ; que cela annonçoit
peu de fermeté , & devoit empêcher la nation de
regretter beaucoup un Miniftre que fi peu de
chofe épouvante. Un grand Miniftre qui n'est
plus , appelloit les Confeilers fecrets du Souverain
, ou les Gentils - hommes de fa Chambre
les Janiffaires qui environnoient le trône , prêts à
( 66 )
étrangler le Miniftre qui ofoit n'être pas de leur
avis, ou en avoir un à lui. En Turquie les eunuques
de la Chambre gouvernent généralement les Miniftres
; mais ils font auffi les auteurs des plus terribles
révolutions , & tiennent leurs maîtres fous
leur joug. J'efpere que l'influence de pareils Janniffaires
fera à l'avenir bornée à la Turquie, & que
ce qui vient de fe paffer , enfeignera à ceux qui
jufqu'ici fe font hazardés à employer une influence
fecrete , que le peuple Anglois ne veut pas
être gouverné par des perfonnes , qui par leurs
places & leur fituation , ne font pas refponfables
de leurs avis , & que ceux qui en font refponfables
, Tont les feuls Confeillers conftitutionels.
S'il faut en croire nos papiers , cette conférence
fecrette n'a été connue, que par ce
que le Comte Temple en écrivit fur le champ
au Duc de Dorfet à Paris . Celui - ci montra
cette lettre au Lord Malden , qui fe hâta d'en
envoyer avis aux amis de l'adminiſtration .
L'adreffe de la Chambre des Communes
a été préfentée : mais elle ne paroît pas avoir
influé fur les réfolutions du Roi ; il étoit revenu
auparavant du deffen de diffoudre fur
le champ le Parlement ; dans les circonftances
actuelles , au moment où les fonds de
l'année prochaine ne font pas encore faits ,
cette meſure pourroit être prématurée , &
par-là dangereufe . C'est ce que le Roi a , diton
, répondu ; mais plufieurs expreffions de
'fa réponſe femblent annoncer que cet événement
aura lieu dans le premier moment
favorable.
Si cette diffolution a lieu , dit un de nos papiers,
ce fera latroifieme que l'on aura vue fous ce regnej
( 67 )
on pourra la joindre à quelques autres évenemens
dont il a été témoin ; deux paix avec la France &
l'Espagne , une rupture avec la Hollande notre
ancienne alliée , la perte de 13 colonies , & l'abandon
de notre jurifdiction législative fur l'Irlande ;
toutes ces révolutions font attribuées à une fecrete
influence qu'on prétend avoir été toujours cachée
derriere le trône.
Il eft certain qu'il y a actuellement une
très -grande fermentation dans les efprits . On
en peut juger par les réflexions que fe permettent
quelques -uns de nos papiers.
Les poëtes , difent ils , feignent
que les dieux
confpirerent
un jour contre Jupiter
qui , en
ayant été inftruit fit venir , par le confeil de
Pallas , le géant Briarée avec fes cent bras pour
le fecourir. Cette allégorie
avertit les princes de
compter
particulierement
fur la bonne volonté
de leurs peuples , quand l'ambition
factieuſe
&
intéreffée
de leurs miniftres & de leurs courtifans
attaque
leur autorité
, leur tranquillité
& leur fureté. Quand quelqu'une
des 4 colones
de tout
gouvernement
, dit le Lord Bacon ,
la religion
, la juftice , le confeil & le tréfor
eft affoibli ou détruit , les hommes
ont le be
foin le plus urgent de recourir
à la merci du
ciel . Il y a deux efpeces de caufes de fédition ,
la pauvreté
& le mécontentement
; fi la diminu
tion des fortunes
des ambitieux
fe joint à la
néceffité & à l'indigence
des peuples , le danger
eft éminent
car la pire des rébellions
eft
celle dont la fource eft dans le befoin .
Nous ignorons , dit un autre papier , fi la révolution
actuelle fera réellement avantageufe ;
l'ancienne adminiſtration promettoit monts &
merveilles ; la nouvelle ne manquera pas de
( 68 )
faire de même , c'eft un ufage conftant & H
faut toujours l'attendre à l'ufer. Quand les miniftres
parlent de leur amour pour les peuples ,
on peut les comparer à ces charlatans qui bâ .
tiffent des treteaux fur les places publiques , &
nous invitent à venir acheter leur orviétan pour
notre argent . On fe rappelle cette reine qui
alloit à S. Paul , précédée du Lord Chancelier;
la foule étoit fi grande qu'elle ne pouvoit avan
cer, Le chancelier fra ppoit de fon épée fur la
foule indifcrette ; menagez , mon peuple , lui
crioit- elle ; menagez , mon peuple ; & elle lui fiffloit
en même tems à l'oreille : piquez , Mylord
tirez leur du fang.
£ Les nouveaux Miniftres paroiffent devoir
s'attendre à être contrariés de tous côtés."
Outre la réfiftance de la Chambre des Communes,
ils ont peut- être contre eux dans ce
moment l'opinion fi légere & fi variable du.
Public , qui oublie aujourd'hui que lui-même
avoit defire la chûte des Miniftres qu'ils
remplacent.
On dit qu'il y aura encore , lit- on dans quelques
papiers , du changement dans le Cabinet , que le
Marquis de Carmarthen qui a remplacé le Comte
Temple , n'est point décidé à garder la place de
Secrétaire d'Etat au département des affaires étrangeres
; & que le Lord Weymouth Jui fuccede.
M. Pitt , ajoute- t-on , doit réfigner auffi fa charge
de premier Miniftre , & ne conferver que celle
de Chancelier de l'Echiquier . Alors , dit - on , le
Comte Gower fera premier Miniftre , le Duc de
Grafton Préfident du Conſeil , & le Marquis de
Carmarthen Lord Lieutenant d'Irlande . Tel étoit
Parrangement dont on parloit hier,
( 69 )
En attendant que les événemens actuels
fe débrouillent , nous nous bornerons à donner
ici quelques extraits des papiers Anglais ,
en écartant leurs conjectures fouvent vagues
& les impreffions que leurs auteurs reçoivent
des partis oppofés auxquels ils tiennent.
On dit que le 18 , le Lord Stormont envoya le
matin un meffage à M. Fox pour l'informer qu'on
murmuroit de la conduite de l'oppofition , qui employoit
inconftitutionnellement le nom duRoi pour
influer fur les voeux des Pairs , mais que dans tous
les cas , il devoit être affuré qu'il fuivroit fon fort,
il alla enfuite à la Chambre Haute , & vota contre
le Bill. Lorsqu'on lui dit que cela paroiffcit contradictoire
avec fon meffage , il répondit que la
déclaration qu'il avoit faite ne fignifioit pas qu'il
approuvoit le Bill , qu'il avoit toujours condamné ;
mais qu'il réfigneroit fa place avec M. Fox.
Le 22 , il y eut plus de faces allongées à la
Bourfe qu'on n'en avoit jamais vues dans aucune
autre occafion , en partant de l'époque de l'accèsfion
de la Maifon d'Hanovre jufqu'à préfent , fans
excepter les années 1715 & 1745 ; les fonds
étoient très - bas : il y avoit beaucoup de vendeurs
& point d'acheteurs.
On a dit affez plaifamment en France , à l'oecafion
du goût de cette nation , pour les fpectacles
:
Il ne falloit au fier Romain
Que des fpectacle ; & du pain ; -
Mais au François , plus que Romain ,
Le fpectacle fuffit fans pain .
On pourroit appliquer cette plaifanterie au
peuple de toutes les capitales. La repréſentation
donnée derniérement le jour même de la révoluston
miniſtérielle , au profit de Mißriff Siddon ,
(70 )
1

-
qui a attiré une foule prodigieufe , a donné lieu
aux obfervations fuivantes. · Amien Marcellin
dit que Rome dégradée par un luxe efféminé ,
étant menacée de la famine , on ordonna à tous
les étrangers , à tous ceux- mêmes qui profeffoient
les arts libéraux & les arts les plus utiles ,
de fortir de la ville ; mais on permit à ceux qui
appartenoient au théatre , ou qui avoient l'air
d'y tenir par quelqu'emploi , d'y demeurer. Il y
avoit alors 3000 danfeufes , prefqu'autant de
danfeurs , & un nombre prodigieux d'acteurs. De
tous les exemples que nous offre l'hiftoire de ce
peuple célebre , c'eft peut être celui que fuivent
le plus fidellement les nations modernes
qui s'empreffent , on ne fait trop pourquoi , de le
comparer fonvent aux Romains & de s'honorer
de leur nom. Si notre tréfor public étoit épuifé ,
s'il n'y reftoit pas une guinée , fi les membres
les plus refpectables & les plus vertueux fuoient
fang & eau pour s'oppofer à l'avarice & à l'injuftice
, on feroit confolé en voyant les danfeurs
François maintenus avec magnificence , & écrafer
de leur luxe le pauvre peuple , & on s'emprefferoit
de tout quitter & de porter au ſpectacle un
argent qui pourroit être mieux employé qu'à
enrichir une actrice.
On a donné fucceffivement deux tableaux
des effets de la contrebande dans ce pays.
Un de nos papiers vient d'y joindre les obſervations
fuivantes fur celle qui fe fait du
thé feul,
Nous importons annuellement en Europe fix
millions de livres de thé pefans ; les étrangers
environ treize millions. Les deux tiers de cette
quantité paffent dans ce pays qui en confomme
une portion & revend l'autre. Huit navires
( 75 )
Portugais , un Tofcan , quatre Danois & un
Suédois , ont importé pendant cette année
14,600,000 livres de thé , outre les foieries , les
toiles de Nankin , &c. dont partie a été déjà , &
la majeure partie du refte fera apportée en contrebande
ici. Dans le courant de l'année dernière
& au commencement de celle - ci , environ quarante
bâtimens étrangers ont mis à la voile pour
les Indes orientales & la Chine , avec le projet
de revenir l'année prochaine en Europe & en
Amérique , chargés principalement de thé , dont
nous devons nous attendre à voir une portion
confidérable introduite frauduleufement dans ce
pays , à moins qu'on ne trouve quelque moyen
efficace pour l'empêcher. Ce commerce illicite
du thé feul fait un tort immenfe au revenu public
& à la Compagnie des Indes . Si l'on parvenoit
à le fupprimer, cette dernière pourroit avoir
toujours vingt bâtimens en conftruction ou en
réparation , & quarante occupés fans ceffe à fon
commerce, dont moitié pour les envois , & moitié
pour les retours .
Un des papiers du jour préfente par Poft-
Scriptum , le paragraphe fuivant, que nous
nous contenterons de traduire , que nous
n'avons lu que dans ce feul papier , & qui
n'en paroîtra ni moins extraordinaire , ni
peut-être moins hafardé , quand il fe trou--
veroit dans tous.
On vient d'apprendre qu'une petite eſcadre
Portugaile , s'eft emparée de tous les établiffemens
de la côte de Guinée , c'étoient les rendez-
vous & les principaux marchés pour la Traite
des Négres. Il eft vrai que les Portugais ayant
découvert ces côtes les premiers , une bulle du
( 72 )

Pape leur en a donné la ¦ ropriété ; mais les Naturels
du pays , les François , les Anglois , & c .
n'ont jamais cru cette donation valable , & ils
avoient continué juſqu'à ce jour d'aborder & de
trafiquer fur cette côte , conjointement avec ceux
qui prétendent aujourd'hui en être les feuls pro,
priéraites . On ignore fi les Portugais auront
permis aux navires qui étoient en chargement
de partir , & il eft à craindre que ceux qui
feront arrivés après la priſe de poffeffion
n'ayent fait un voyage inutile. On ignore comment
les puiffances qui commerçoient fur ces cô
tes , verront cette entreprife , & on préfume
qu'elles prendront des mefures pour rétablir
les chofes fur le pied où elles étoient.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 6 Janvier.

Lei de ce mois , les Princes & Princeffes
ainfi que les Seigneurs & Dames de la Cour
rendirent leurs refpects à L. M. à l'occafion
de la nouvelle année. Le Corps -de - Ville de
Paris , ayant à fa tête le Duc de Briffac,
Gouverneur de la Ville , s'acquitta du même
devoir envers L. M. & la Famille Royale.
Le Grand- Confeil eut le même honneur.
A 10 heures les Chevaliers , Commandeurs &
Officiers de l'ordre du S. Efprit s'affemblerent
dans le grand cabinet du Roi qui fe rendit à
la chapelle, précédé de Monfieur, de Mgr . Come
d'Artois , du Duc de Chartres , du Prince de
Condé , du Duc de Bourbon , du Prince de Conti ,
du Duc de Penthievre , & des Chevaliers , Commandeurs
( 73 )
>
mandeurs & Officiers de l'ordre , entre lefquels
marchoient en habits de novices , le Duc de Béthune
, le Duc de la Vauguyon , le Marquis de
la Salle , le Comte de Guichen , le Marquis
d'Equevilly , le Comte de Rochambeau , le Duc
de Chabot , le Marquis de Bouillé , le Duc de
Guines , le Marquis de Jaucourt , le Marquis de
Clermont d'Amboife , le Marquis de Montef
quiou Fezenfac , le Comte de Vintimille , le
Comte de Tavanes le Comte d'Eſcars , le
Comte de Vaudreuil , le Comte d'Efterhazy , le
Comte de Damas de Crux , le Comte de Montmorin
& le Bailli de Cruffol . S. M. après la
grand'meffe chantée par fa mufique & célébrée
par l'Evêque de Senlis , Prélat , Commandeur
de l'ordre & fon premier Aumonier étant
montée fur fon trône les reçut Chevaliers. La
Reine , Madame , Madame Elifabeth de France
affifterent à la meffe dans une tribune ; la
Marquife de Montefquiou Fézenfac fit la quête.
>
DE PARIS , le 6 Janvier.
>
Un bâtiment , arrivé de l'Ile de France à
Breft , a apporté plufieurs lettres particulieres
, parvenues dans cette ifle avant fon départ
, qui contiennent les détails fuivans .
Le Bailli de Suffren de Saint- Tropés , après
avoir débarqué à Porte - nove, le Marquis de Buffy
& les Troupes du Roi , retourna à Trinquemalé
pour s'y réparer. Il fut prêt à remettre en mer au
commencement de Juin : les Frégates d'obferva
tion lui ayant rapporté que l'Armée Angloiſe ,
forte de 18 gros Vaiffeaux , 5 Frégates & plufieurs
Bâtimens de la Compagnie , armés en guerre ,
mouilloir entre Porte- nove & Goudelour , il mit
la voile le 12 Juin pour les combattre , quoiqu'avec
des forces inférieures , l'Armée du Roi
N°. 2. 10 Janvier 1784.
d
( 74 )
n'étant compofée alors que de 15 Vaiffeaux, dont
cinq de 74 , huit de 64 , un de 60, un de 50, trois
Frégates & un Brûlot. Le Marquis de Buffy ayant
trouvé à ſon arrivée à la côte de Coromandel, que
Typo- Saib avoit paffé les montagnes avec un détachement
de Troupes Françoifes pour aller défendre
la partie occidentale de fes Etats , s'étoit
campé fous Goudelour . L'Armée Angloife fortie
de Madras , vint l'y attaquer le 13 Juin. Le combat
, dans lequel le Marquis de Buffy repouffa les
Ennemis , qui firent une grande perte , fut trèsvif
; il y eut dans l'Armée Françoife environ 450 hommes tués oy bleffés. Le 14 au foir , le Bailli
de Suffren mouilla à Tranquebar & paffa la nuit à
communiquer avec le Marquis de Buffy , qui lui
fit part de l'action de la veille ; & comme l'Armée
du Roi n'avoit rien à redouter de l'Armée Angloife
, le Marquis de Buffy donna au Bailli de
Suffren 1200 hommes des Troupes de terre , pour
renforeer la garnifon de fes Vaiffeaux. Le 15 ,
les Bâtimens envoyés à la découverte rapporterent
que plufieurs Vaiffeaux de l'Armée ennemie
étoient fous voile . Le Bailli de Suffren fit auffi-tôt
fignal d'appareiller ; cette manoeuvre détermina
les Anglois à en faire autant , avec une telle
précipitation que plufieurs de leurs Vaiffeaux
couperent leurs cables & gagnerent la haute mer.
L'Armée du Roi continua la route en ferrant la
côte. Les deux Armées s'obſerverent juſqu'au 17 ,
& exécuterent différentes manoeuvres, les Anglois
faifant leurs efforts pour conferver l'avantage du
vent , & le Bailli de Suffren ne négligeant rien
ponr le leur enlever. Le 18 & le 19 , il préfenta
le combat aux Ennemis qui lé refuferent ; mais
le 20 , le Bailli de Suffren étant parvenu à ga
gner le vent , il les força à une action. Le feu
Commença à quatre heures & demie du foir , &
( SL )!
fut très vifde part & d'autre ; plufieurs Vaiffeaux
Anglois furent obligés d'arriver ; la nuit mit fin
au combat; les Ennemis firent route pour Madras
où ils fe retirerent . Le 21 , l'Armée du Roi
mouilla devant Pondichéry ; les Vaiffeaux ont
peu fouffert dans cette action : quelques - uns ont
perdu des mâts de hune & des voiles . On ne
connoît pas le dommage qu'a effuyé l'Armée
ennemie ; on juge qu'il doit être confidérable ,
puifque 18 Vaiffeaux d'un rang fupérieur le font
retirés devant nos 15 Vaiffeaux . Le 22 , le Bailli
de Suffren appareilla de Pondichéry , & mouilla
le 23 à Goudelour : il y remit les 1200 hommes
au Marquis de Buffy , & débarqua 2400 hommes
des Vaiffeaux pour ſe joindre à l'Armée de terre ,
qui devoit former une entrepriſe. Une Frégate
Angloife , expédiée de Madras en parlementaire ,
mouilla le 30 à Goudelour , où elle annonça
au Marquis de Buffy & au Bailli de Suffren , que
les Préliminaires de la paix étoient fignés en
Europe ; & en conféquence , toutes hoftilités ont
ceffé le 9 de Juillet .
Les navires arrivés de Canton , ont confirmé
ce que nous avons annoncé de la juftice
exemplaire que l'Empereur de la Chine
fit , il y a plus d'un an , de plufieurs Mandarins
qui vexoient fon peuple.
Au jour convenu , 1500 furent arrêtés dans
toute l'étendue de 1 Empire , & amenés à Pekin .
Après une inftruction des plus rigoureufes, 300
furent condamnés à perdre la tête ; 300 furent
abſous , & les 900 autres dégradés & condamnés
aux travaux publics. Cette févérité étoit fans
doute néceffaire ; mais ce qui ne l'étoit pas , &
pour l'avantage de fes peuples , & pour celui des
nations commerçantes de l'Europe , c'est que
d 2
( 76)
l'Empereur a vendu à une Compagnie le droit
exclufif de fournir la cargaifon des vaiffeaux Européens
qui abordent à Canton ; enforte que
ceux- ci n'achettent plus que de la feconde main ,
& qu'ils feront obligés de prendre les marchandifes
de mauvaife qualité que ces monopoleurs préfenteront
, & de les payer le taux qu'ils jugeront
à propos d'y mettre. L'Empereur avoit fi bien
connu les abus qu'entraînoit ce privilege exclufif,
qu'il est étonnant , qu'après avoir diffous
cette compagnie , il l'ait de nouveau rétablie.
On lit les détails fuivans dans une lettre
de l'Orient.
On s'occupe ici de l'armement d'un navire qui
ira en droiture à la Chine , & qui doit partir dans
le courant de Février. Le Roi ayant coutume
d'envoyer tous les ans à l'Empereur de la Chine ,
des marchandifes & quelques raretés de fon roys
aume, on ajoute cette fois aux curiofités ordinaires
12 ballons aéroftatiques de taffetas , avec des
bouteilles d'acide vitriolique , & toutes les inftructions
néceffaires , adreffées aux anciens Miffionnaires
qui font à Pekin , dans le Palais même
de l'Empereur. Il n'eft pas douteux que ce fpectacle
nouveau ne plaife infiniment à ce Prince ,
qui aime les Arts & les Sciences , & qu'il n'en '
témoigne , comme il l'a fait en d'autres occa
hons , toute fa reconnoiffance au Roi de France .
M. Pilaftre du Rofier eft parti , il y a quel
ques jours , pour Lyon ; il veut s'élever avec
M. de Montgolfier l'aîné , dans la nouvelle
machine qu'il conftruit . Des Jeunes - Gens ,
parmi lesquels il y en a deux de diftinction ,
font partis dans le même deffein , bien perfuadés
que M. de Mongolfier ne les refufera
( 77 )
pas pour compagnons de fon voyage.
Le voyage n'a pas dû avoir lieu le 28 Décem
bre , les avis de Lyon portant que l'expérience à
été renvoyée au 5 de ce mois ; & il y a des gens
qui prétendent qu'elle fera encore reculée , la
galerie qui tient à la machine n'étant pas dans
l'équilibre qu'on cherche à lui donner. Au refte ,
cette machine eft immenſe ; elle a , dit- on , 100
pieds de diametre , & portera 10 hommes facilement
, avec toutes les provifions néceffaires .
Le froid a été très- vif dans les derniers
jours du mois de Décembre ; M. Mellier a
fait à cette occafion les obfervations fuivantes
, qui peuvent piquer la curiofité.
> Le froid , dit- il , a été très - confidérable &
& très-fubit. Les 26 & 27 , il étoit tombé beaucoup
de pluie provenant du brouillard ; les de
grès du thermometre pendant ces deux jours
étoient au- deffus de la congellation . La nuit du
27 au 28 , il tomba beaucoup de neige , environ
8 pouces de hauteur à Paris ; ce dernier jour à
10 heures du foir , le thermometre defcendit à
3 degrés & demi au - deffous de la glace , & le
froid alla en augmentant par un vent de N. E.
& par un ciel qui s'éclaircit la nuit du 28 au
29. Le 29 le thermometre defcendit à 11 degrés
& un tiers; le 30 à 8 heures du matin à 13 degrés
& dem. , & à 10 heures du foir à 14 degrés & dem .
plus grand froid qui a été obfervé à plufieurs
thermometres que M.Meffier avoit placés à fon obfervatoire
, ( c'étoient les mêmes qui lui avoient
fervi à mefurer le grand froid de 1776 ) , ce plus
grand froid a été moindre de trois quarts de degrés
que celui de 1776 ; il a eu un demi degré
feulement de moins qu'en 1709 ; il a été le même
qu'en 1742 & 1768 ; plus grand de 4 degrés qu'en
dz
( 78 )
1740. La nuit du 30 au 31 le ciel fe couvrit
, & le froid a diminué. Le 31 à 8 heures du
foir , le froid ne marquoit plus que 2 degrés audeffons
de la glace .
Nous placerons ici une lettre , qui paroîtra
sûrement plaifante. Nous ignorons fi la
fignature , qu'on trouve au bas , eft réelle ;
fi elle l'eft , on pourra dire à l'Auteur , vous
étes Orfevre, M. Joffe ; mais on conviendra
qu'il eft Orfévre avec efprit la lettre eft
adreffée à M. Faujas de S. Fond.
Après avoir lû la defcription des expériences de
la Machine aéroftatique , ceux- mêmes qui ne connoiffent
pas l'auteur de cet écrit , jugeront que
c'eft un Phyficien de la premiere claffe , & ils
préfumeront aifément) ; qu'il ne peut manquer
d'avoir de la politeffe. Tel a été mon jugement
particulier. En conféquence , je vous préfénte
M. de légéres obfervations phyfiques & polititiques
fur la nouvelle découverte , & vous demande
quelques éclairciffemens à cet égard , s'il
vous plait de m'en donner. Vous dites , Monfieur ,
dans votre profpectus , qu'il ne faut pas fe preffer
de décider que l'enfant qui vient de naître , fera un
imbécile ou un grand homme . Si je n'avois été rete
nu par un avis fi fage , j'avoue que peut- être j'aurois
eu la témérité de penter qu'il fera un imbécile
, c'est - à - dire bon à rien , ou à peu de
chofe. On voit que cette découverte , quoiqu'elle
tienne da prodige & du merveilleux
prête infiniment aux railleries des étrangers. Ne
diront- ils pas que c'eft un enfant brillant & frivole
, fait uniquement pour les lieux qui l'ont
vû naître , &c ? Mais ils auront tort à certains
égards. La découverte de MM. de Montgolfier ,
quelles qu'en toient les fuites , eft évidemment
un coup de génie , un fait digne de l'attention
-
( 79 )
de tous les hommes & de tous les fiecles . D'ail
leurs qui n'admireroit la gloire & le courage de
ceux qui fe font déjà embarqués dans les airs ? Ils
n'avoient pas feulement le robur & as triplex.
d'Horace ; il falloit qu'ils euffent dix lames d'airain
autour du coeur , & peut-être encore autre
choſe dans la tête . Pardon , Monfieur , je m'écarte
un peu de mon fujet . Ceci eft très - capable d'égarer.
Je reviens. - Lorfqu'un napolitain trouva
la Bouffolle , & qu'un Génois forma le projet de
trouver un nouveau Monde , perfonne n'avoit &
ne pouvoit avoir d'objections folides à leur faire.
Il femble qu'il n'en eft pas ainfi du fameux ballon
aéroftatique. Il n'y a pas grand chofe à découvrir
dans l'océan des airs . Il ne peut gueres fervir
qu'à des promenades aériennes ; & comme il
femble impoffible de le charger beaucoup , cette
navigation fera néceffairement courte , & probablement
plus curieufe qu'utile. Un vaiffeau , par
la force de la gravité , eft attaché à la ſurface de
la mer , avantage qui lui donne le pouvoir d'obéir
ou de réfifter aux vents , de s'en fervir & de
manoeuvrer ; mais un ballon qui flotte dans le
vague des airs ne peut qu'errer à l'aventure , tant
qu'on n'aura pas un moyen de le diriger & de réfifter.
Voila le point effentiel à trouver : or , on
pourroit peut-être démontrer , que ce point eft
contre nature , conféquemment chimérique. A la
vérité , on conçoit la facilité d'adapter des voiles .
aux deux côtés du ballon , & de les ployer & déployer
à volonté mais on fent que le défaut
d'un point d'appui du ballon , rend les voiles àpeu-
pres inutiles pour fa direction . On ne conçoit
pas moins qu'elles augmentent les dangers
car fi le vent faififfoit une des voiles plus que
l'autre , il eſt clair que le ballon tourneroit fur
fon axe , & tout feroit perdu.
Confidérons
d 4
( 80 )

les dangers de la navigation aérienne telle qu'elle
eft dans le moment préfent. Qu'un éclair , une
étincelle électrique , un météore igné , pénétre
jufqu'au gaz inflammable , la machine eft détruite.
Que la pluie , la neige , ou la grêle entamment
la machine , elle eft détruite. Qu'un
tourbillon la furprenne & la boulverfe , elle périt.
Que deux vents , ou deux courants d'air
contraires s'établiffent l'un au- deffus de l'autre ,
ce qui eft fort ordinaire , la machine ne peut
parvenir au contact des deux courants , fans être
mife en pieces. Si ce ballon qui a été , dit - on
porté à 9 lieues de diftance , étoit jetté à 40 ou
so lieues à l'oueft de Paris , il voleroit au - deffus
des mers , & probablement ne prendroit terre
nulle part ; d'où il fuit qu'il y auroit de la folie à
s'en fervir dans les pays voifins de la mer. Il feroit
trop long de détailler tous les riſques de ces
étranges voyages . Vous les voyez , Monfieur ,
mieux que moi ; mais il eft d'autres inconvémiens
, que j'ai prévus , & dont je vais vous entrenir.
Ces inconvéniens font dans l'ordre politique
. Vos ballons vont réduire à rien le produit
des traites foraines. Il eft fingulier que nos
Meffieurs , & tant d'autres habiles gens , n'ayent
pas pris garde , que les bijoux , & toutes les marchandifes
précieufes & de petit volume , entreront
ou pafferont partout fans payer , tant ces
ballons font commodes pour la contrebande. Qui
fait même ce qui arriveroit , fi cette découverte
fe perfectionnoit ? Peut- être qu'alors le bois , le
vin , les beftiaux , & tout le refte entreroient en
fraude dans toutes les villes . Il eft vrai que nous aurions
des pataches aériennes , pour courir après
les fraudeurs aériens ; mais le travail feroit exceffif
pour nous , nous ne pourrions y tenir. Je conclus
que ces ballons font très- faififfables . Et je
( 81 )
vous préviens que s'il m'en paffe un fur la tête ,
je l'arrêterai , ou que je drefferai mon procèsverbal.
Je fuis , & c. Signé , GUILLET , Employé
au bureau de Vichi en Bourbonnois.
Nos lecteurs nous fauront fans doute gré
de leur donner la lettre fuivante ; elle contient
des détails fur l'invention curieufe de
M. Charpentier , dont on s'eft contenté dans
quelques papiers publics de dire qu'elle exiftoit
, à l'occafion des fameux fabots élaſtiques,
& dont la defcription ne fe trouvant nulle
part , ne peut que faire plaifir ici ; nous la
devons à un Artiſte habile , qui nous a donné
des marques de fon intérêt pour notre Journal
, & qui a pluſieurs droits à notre reconnoiffance.
M. Après avoir été déçu dans l'espoir de voir
marcher à pied fec fur l'eau , peut-être fera- t- on
bienaife de connoître les effais qu'avoit fait fur ce
fujet M. Charpentier , Méchanicien du Roi, & Au.
teur de la nouvelle maniere de graver qui imite
le lavis de l'encre de la Chine , ainfi que plufieurs
inventions . Aujourd'hui fur-tout que l'on
recherche avec empreffement tout ce qui a
rapport à quelque découverte , j'efpere qu'on
me faura gré de fatisfaire là- deffus la curiofité
du public. Les moyens employés par M. Charpentier
confiftent en deux petites gondoles de
cuivre très-mince , chacune de quatre pieds &
demi de long , un de large & fix pouces de profondeur.
Chaque gondole eft garnie en-dedans
par une légere carcaffe de bois qui fert à fortifier
fon enveloppe de cuivre , & en même tems
porter une planche qui la ferme bien exactement
par- deffus. Son avant-bec ou fa proue e
à
d s
( 82 )
faite en pointe , & fa poupe eft terminée quarrément.
Il y a par - deffous de l'avant à l'arriere, une
planche formant une quille qui defcend en contrebas
d'environ quatre pouces , & à laquelle eft attaché
vers la proue un petit gouvernail . Le long de
cette quille font deux paires d'ailes mobiles ,
diftantes l'une de l'autre de deux pieds . Chaque
paire d'ailes eft compofée de deux petites planches
de fix pouces de longueur fur quatre de
largeur , fufpendues par des charnieres , qui s'ou- .
vrent ou fe ferment à volonté , tout naturellemest
, fuivant le mouvement que l'on donne à
la gondole quand celle - ci avance , elles fe ferment
ou le replient le long de fa quille ; & quand
elle veut au contraire reculer ou dériver , elles
s'écartent & s'ouvrent pour y mettre obftacle.
Il y a au milieu du pont de la gondole , une efpece
de fandale fixée à demeure & deftinée à recevoir`
le pied du navigateur. A côté de cette fandale ,
& un peu en arriere vers la poupe , s'éleve un
montant de bois de quinze lignes de groffeur &
de deux pieds & demi d'élévation , terminé en
farme de béquille par le haut & arrêté par le bas
dans la planche du pont de la gondole qu'il traverfe
, de maniere à pouvoir tourner librement.
L'office de cette béquille eft d'abord de
fervir de point d'appui à la main du navigateur
, & enfuite de parvenir par fon moyen à
diriger à volonté le gouvernail , à l'aide d'une
ficelle placée en- dedans de la gondole , dont un
bout eft fixé à la partie inférieure du montant ,
& l'autre au gouvernail, Les deux gondoles
font toutes femblables & attachées l'une à côté
de l'autre , de façon à pouvoir feulement avancer
ou reculer dans la direction de leur longueur.
Pour produire cet effet , on a placé deux crampons
ou crochets vers les extrémités des bords,
-
( 83 )
1
-
fupérieurs d'une des gondoles , & deux anneaux
vers le milieu du flanc oppofé de l'autre ; lefquels
font diftans de près de deux pieds . Par le moyen
d'une corde fixée aux crampons , & paffée dans
les anneaux , on obtient un mouvement de va &
vient ; les gondoles peuvent couler le long de cette
corde , avancer ou reculer à volonté de quinze
à dix - huit pouces ; mais elles ne fauroient nullement
s'écarter l'une de l'autre ; ce qui eft effentiel.
D'après la defcription de ces gondoles,
& leur difpofition refpective , il eft aifé de concevoir
leur jeu & les manoeuvres qu'il convient
de faire pour fe conduire fur l'eau . Suppofons
qu'il foit question de traverser un baffin ou une
riviere ; après avoir difpofé les gondoles fur le
bord , avec leur gouvernail en avant de leur
proue , le Voyageur commence par bien affurer
Les pieds dans les fandales fixées fur les ponts ; il
empoigne enfuite de chaque main une des béquilles
; voilà par conféquent fes pieds & fes
mains bien appuyés. Veut- il naviger , il pouffe
d'abord fon pied droit en avant , comme s'il vouloit
gliffer , en prenant pour point d'appui fon
pied gauche , alors la gondole , attachée au pied
droit , coule le long de la corde paffée dans les
anneaux & fixée aux crampons dont il a été
queftion ci -devant , & parcourt un certain ef
pace pendant ce tems la gondole fixée au pied
gauche entreprend de reculer ou de dériver ,
mais elle fe trouve en partie arrêtée , foit par
la forme de fa poupe , qui fe termine quarrément
, foit par les quatre petites ailes attachées à
la quille , lefquelles s'ouvrent alors par l'effet
feul de ce mouvement , pour y mettre obftacle ;
de forte que , tandis que la premiere gondole
avance de 15 à 18 pouces , la feconde ne recule
gueres que de 3 ou 4. Le voyageur pouffe
2
d6
( 84 )
:
"
après cela le pied gauche en avant , en prenant
pour appui le pied droit , dont la gondole , en
voulant reculer , eft contenue comme l'a été la
premiere ; & ce mouvement alternatif fe fuccédant
affez promptement , il chemine fur l'eau
comme s'il gliffoit fur fa furface car à peine
apperçoit- on les gondoles , attendu qu'elles font
prefque à fleur d'eau , il n'a que deux attentions
à avoir , la premiere de contenir les gondoles
en équilibre ainfi que fon propre poids , en fe
portant au befoin un peu plus d'un côté que de
l'autre ; la feconde de tourner à propos les bé- ›
quilles pour diriger le gouvernail de chaque
gondole , de maniere à réfifter au courant de
Ï'eau , & à arriver à l'autre bord en décrivant
une courbe à l'ordinaire , comme font tous les bâteaux
en pareil cas.
Si le voyageur n'a deffein que de fuivre le
cours de l'eau , le mouvement de fes pieds lui
eft peu néceffaire ; il n'a prefque autre chose à
faire que de diriger le gouvernail ; car alors la
forme de la poupe des gondoles & les aîles attachées
à leurs quilles , fuffifent feules pour le faire
voguer , & il peut même en ce cas s'affeoir fur
une planche foutenue par les montans des béquilles.
Le procédé de ce Méchanicien , au
furplus , porte avec foi fa démonſtration : fes
gondoles peuvent être confidérées comme des
efpèces de calebaffes attachées aux pieds du voyageur
, en rapport pour le volume avec la charge
qu'elles doivent porter, & difpofées de façon qu'il
peut s'y tenir débout & les conduire à volonté.
Elles ne peſent avec tous leurs aggrès , qu'environ
80 liv. & que 2 ro liv. quand elles font chargées
d'un homme , dont le poids , comme l'on fait ,
équivaut à- peu - près à 130 liv. Or , ces gondoles
peuvent déplacer par leur capacité près de 4
( 853 )
en
pieds & dem. cubes d'eau , qui , à raifon de 70.
par pied cube , font en état de foutenir un poids
de plus de 300 livres ; elles ont donc par conféquent
la force néceffaire pour porter avec fûreté
un navigateur , & rien n'empêcheroit d'augmenter
encore cette force fi l'on vouloit ,
leur donnant un peu plus de longueur. Il n'eft
befoin que de quelque exercice & d'adreffe pour
marcher ainfi fur l'eau , & pour ſe maintenir en
équilibre fur les gondoles : c'eft là d'où dépend
tout le fuccès de cette nouvelle maniere de naviger.
On fait que M. Charpentier en fit des
épreuves il y a 7 ou 8 ans fur les baffins du colifée
, où il y avoit 5 pieds de profondeur d'eau ,
en préſence de plufieurs perfonnes connues. On
le follicita beaucoup alors de rendre fes expériences
publiques , mais content d'avoir rempli
fon but pour fa propre fatisfaction , il ne voulut
pas fe donner en ſpectacle. Peut-être alléguera-
t - on que ces effais qui ont été faits fur des
eaux plates pourroient ne pas également réuffir
fur des eaux courantes , comme celles d'une riviere
, j'ai fait moi- même cette objection à l'Auteur
, qui m'a paru perfuadé que fon procédé
n'éprouveroit pas d'autres obftacles que ceux
d'un bâteau ordinaire en pareil cas , lequel eft
obligé de lutter contre fon courant , & de fe
diriger en ligne courbe pour la traverfer . Il m'a
dit à ce fujet avoir plufieurs fois traversé la
Loire fans inconvénient , à l'aide de deux faifceaux
de rofeaux équipés comme fes gondoles
& qu'il dirigeoit par le même moyen. Au
refte , il ne fait aucun myftere de fon invention
; & tous ceux qui fréquentent fon attellier
au vieux Louvre , la connoiffent ; elle me paroît
remplir à- peu - près tout ce qu'on a lieu d'ef
pèrer à cet égard. Jamais on ne réuffira fans
doute à naviger fur une riviere , à moins d'y être
( 86 )
foutenu par un corps apparent ou caché , plus
léger avec fa charge , que le volume d'eau qu'il
déplacera ; auffi lorfqu'on annonça dernierement
le projet des fabots élaftiques , dans un de nos
Journaux , les Savans le regarderent comme
une pure chimere ou une vraie dérifion , & je
fuis sûr qu'ils porteront un jugement bien diffé
rent de celui de M. Charpentier , qui eft raifonné
& d'accord d'ailleurs avec les loix de la Phyfi-.
ques. Je fuis , &c. Signé PATTE , Architecte du
Duc régnant des Deux -Ponts.
On lit dans un papier public le fait fuivant
qui eft fait pour intéreffer les ames fenfibles
aux actions honnêtes.
-
-
Le 15 Décembre deux payfans des environs .
de B ... font venus confulter M. ** Avocat .
Ils avaient le coeur gros de foupirs , les larmes
s'échappoient de leurs yeux. Nous fommes défolés
, lui dirent-ils . Et de quoi mes . enfans
? Notre beau- pere vient de faire devant
le Juge un ferment qui nous femble équi
voque. Il a cru pouvoir uler de cette odienfe
prefcription. Et contre qui encore ? contre un
meunier charitable , fans le fecours duquel nos
enfans & nous , ferions reftés fans pain . M. **
leur demande le parti qu'ils veulent prendre.
Il est tout pris , répondent-ils avec émotion ;
payerons pour le pere de nos femmes . Et
ils ont payé.
nous
Plufieurs perfonnes ayant demandé fi les actions
furvivancieres établies , avec l'agrément du
Roi , par monfeigneur le duc de Chartres , fubfiftent
toujours & quelle feroit , pour le Public ,
la maniere la plus avantageufe de combiner ces
actions avec le nouvel emprunt ouvert par S. M.
S. A. S. fait favoir , que les Capitaliſtes , qu
( 87 )
veudroient , fans perdre leur capital , s'affurer fix
& demi pour cent des rentes quittes avec l'ef
pérance de quelques lots , & la rentrée certaine
de leurs premiers fonds , à une époque déterminée
, trouveront cet avantage dans les opérations"
fuivantes.- Soit , pour exemple , Pierre qui veut
placer un capital de 10000 liv . - Premierement,
il porte fes 10000 livres au tréfor royal , & fe
fait conftituer 900 livres de rentes quittes fur la
tête de Paul , âgé d'environ quinze ans , indépendamment
de dix billets de loterie qui peuvent
gagner des lots au tirage. Sur ces 900 livres
de rentes , Pierre en referve , pour lui- même >
650 liv . , ce qui lui donne fix& demi pour cent
de fon capital. Il en délegue 250 liv. par an
à monfeigneur le duc de Chartres , auffi fur la
tête de Paul , moyennant ces 250 liv. monfeigneur
le duc de Chartres s'oblige envers Pierre , à
rendre fon capital de dix mille livres , foit à luimême
cu à fes ayant caufe , dans les fix mois du
décès de Paul , en quelque tems qu'il arrive ,
fut ce même le lendemain de la paffation de
l'acte. On peut s'adreffer à la tréforerie de
S. A. S. rue S. Thomas- du-Louvre , à M. Galli ,
tréforier , ou au fecrétariat de M. l'abbé Baudeau.
Pour éviter les embarras & les frais
des certificats de vie & de mort , les Capitaliftes
qui voudroient faire ces deux opérations ,
peuvent prendre pour tête , celle du prince
François -Jofeph - Charles - Jean , fils aîné du
grand duc de Toſcane , né le 12 Février 1768
ou autres Princes âgés de 8 à 15 ans.
?
L'anecdote que nous avons donnée précédemment
d'après les papiers anglois , relativement au
duc de Cumberland , ne nous avoit paru fufpe &te
que par la maniere dont ces papiers la racontoient,
en préfentant ce prince expofé au milieu
( 88 )
"
de la foule , fur le pont Royal , le foir de l'ex
périence de MM. Charles & Robert , tandis que
nous favions qu'il étoit dans les Thuileries. Nous
ne doutions ni du zele ni de la générofité du ſoldat
françois , qui en a donné tant d'exemples . Nous
apprenons que cette anecdote , dont nous n'avons
point alors entendu parler , eft vraie . M. le Baron
de Breteuil a écrit à ce fujet la lettre fuivante
à M. le Chevalier du Boys , commandant
de la garde de Paris.
» J'ai , Monfieur , rendu compte au Roi , que
M. le duc de Cumberland fe trouvant preffé dans
la foule du peuple , le jour du départ du ballon ,
aux Thuileries , & le nommé Caillouet , foldat
de la garde de Paris , l'en ayant dégagé , M. le
duc de Cumberland avoit voulu lui donner dix
guinées , qu'il avoit refufées. S. M. , fatisfaite
de fon défintéreffement & de fon exactitude à
ne pas s'écarter de la défenſe faite aux foldats
de la garde , de rien recevoir des citoyens pour
les chofes relatives à leur fervice , a approuvé
qu'il lui foit alloué une gratification de 100 liv.
J'autorife le fieur Gombault à vous payer , fur
votre récépiffé , cette fomme , que vous remettrez
vous-même au fieur Caillouet , & vous pourrez
même lui laiffer la préfente lettre , comme
un titre honorable pour lui ».
Un autre foldat de la même garde a mérité
& obtenu une pareille récompenfe , pour un trait
de probité dont ce corps a donné fouvent des
exemples. Il avoit trouvé un porte-feuille contenant
des effets importans de la valeur de 12000
livres , qu'il a rapportés fidelement au propriétaire
qui les avoit perdus : ce foldat fe nomme
Bourgeois .
Les Numéros fortis au Tirage de la Loterie
Royale de France , font : 10 , 30 , 79,
80 , & 88.
( 89 )
DE BRUXELLES , le 6 Janvier.
Les différends qui fe font élevés entre le
Gouvernement général des Pays -Bas & la
République des Provinces-Unies , ne font
pas encore à la veille d'être terminés . Le Baron
de Hop , Miniftre de L. H. P. , remit le
2 du mois dernier un Mémoire à ce Gouvernement
; il ne fait que contenir fous une
autre forme les obfervations que l'on a lues
dans la réfolution des Etats - Généraux que
nous avons donnée , & qui enjoignoit à leur
Miniftre de les repréfenter à la Cour de Bruxelles
. On y infifte fpécialement fur le Traité
des Barrieres , conclu le 15 Novembre 1715 ,
dont les articles fuivans peuvent intéreffer la
curiofité.
Art . 4. S. M. I. accorde aux Etats - généraux
garnifon privative de leurs troupes dans les villes
& châteaux de Namur , Tournai , Menin , Furnes
, Warneton , Ypres , & le fort de Knocke .
5. On eft convenu qu'il y aura dans la ville de
Dendermonde garnifon commune. →→→ 17 ° ....
Pour mieux affurer lefdites frontieres à l'avenir ,
S. M. I. cede aux Etats - Généraux tels Forts &
autant de territoire de la Flandre Autrichienne
limitrophe de leurfdites frontieres , qu'il en fera
befoin pour faire les inondations néceffaires , &
les bien couvrir depuis l'Efcaut jufques à la
Mer .... Pour cette fin S. M. I. agrée & approuve
que , pour l'avenir , les limites des Etats- Généraux
en Flandre commenceront à la mer entre
Rlankenberg & Heyft , à l'endroit où il n'y
a point de Dunes , moyennant qu'ils n'y feront
( 90 )
:
ni ne permettront qu'on y bâtiffe des villages ,
maifons auprès dudit pofte , ni ne fouffriront
aucun établiffement de pêcheur &c. On tirera
du pofte fufnommé une ligne droite fur Gotrwegie
, d'où la ligne continuera vers Heyft de
Heyft elle ira fur le Driebroek de Swartefluys :
de- là fur le fort de Saint Donaes , lequel S.
M. I. cede en propriété & fouveraineté à L.
H. P. moyennant que les portes des éclufes audit
fort feront & refteront otées en temps de
paix ; & cede pareillement le terrein fitué au
Nord de la ligne ci - deffus marquée . Du fort
Saint Donaes les nouvelles limites des Etats-
Généraux s'étendront jufqu'au fort Saint Job ,
d'où l'on regagnera les anciens près de la ville
de Middelbourg , lefquelles limites on fuivra
le long de Zuyclingsclyk ; enfuite de quoi on
fuivra le Graof Jans-dyk , jufqu'au village de
Bouchaute où l'on continuera en ligne droite
pour regagner les anciennes limites des Etats-
Généraux . S. M. I. cede auffi en pleine & entiere
fouveraineté aux E. G. le territoire fitué au
Nord de ladite ligne. A l'égard de la ville du
Sas de Gand , les limites feront étendues jufqu'à
la distance de 2000 pas géométriques , pourvû
qu'il n'y ait point de village compris dans cette
étendue. Et pour la confervation du Bas- Efcaut
& la communication entre le Brabant & la Flandre
hollandaife S. M. I. cede en pleine & entiere
propriété & fouveraineté aux Etats - Généraux
jes Village & Polder de Doel , comme auffi les
Polders de Sainte Anne & Keteniffe 18. S.
M. I. cede à L. H. P. à perpétuité , dans le
haut quartier de Gueldre , la ville de Venlo
avec fa Banlieue & le fort Saint Michel , de
plus le fort de Stevenfwaert avec fa Banlieue ...
S., M. I. cede de plus aux E. G. l'Amanie de
>
*
( 91 )
Monfort confiftant ( à l'exception des villages
de Swalms & Elms qu'elle le réferve ) dans les
petites villes de Nieuftade & d'Echt , avec les
villages fuivans , Obe , Lachk , Rooftein , Baak
Defel , Belfen , Flodorp , Pofters , Berg , Lin ,
& Montfort , pour être poffédés par lefdits E.
G. de la maniere que les a poffédé & en a joui
S. M. le Roi Charles II de glorieuſe mémoire
&c. , &c.
La réponſe faite le 6 du mois dernier par
le Gouvernement de Bruxelles , eft conçue,
ainfi :
Les Etats-Généraux connoiffent , auffi bien que
le gouvernement général , les circonftances qui
tiennent aux traités qu'ils réclament , à l'occafion
des forts dont il eft queftion ; & ils fe rappellent
fans doute encore la déclaration faite au Comte de
Degenfeld en 1776 , que S. M. n'avoit jamais
reconnu , ni n'entendoit reconnoître d'autres limites
en Flandré que celles de 1664. La démarcation faite
à cette époque , eft donc la feule regle à confulter;
& elle place incontestablement ces forts dans le
territoire & fous la fouveraineté de S. M. Une
convention notoirement inexécutée , pour des
caufes connues , n'a pu altérer les droits inconteftables
du fouverain des Pays- Bas ; & une poffeffion
, fi l'on peut appeller ainfi une détention injufte
& illégale , ne fauroit former un titre à oppofer
à des droits , par lesquels on n'a jamais varié
du côté de l'Empereur. C'est d'ailleurs en pleine
paix , fans avertiffement ou réquifition préalable,
par voie de fait & à main armée, que la République
exécuta en 1750 l'entrepriſe violente & l'aggreffion
de' s'emparer du fort S. Paul ; & cette infulte
n'a pas été réparée , nonobftant la réclamation
faite dans le temps . Quand au fort de S. Donat ,
( 92 )
1 n'existe point de titres antérieurs , puifque ce
ort a fait l'objet d'une ceffion exprimée dans la
convention de 1718 , laquelle , comme on l'a fou.
tenu dans tous les temps , eft abfolument & à
tous égard's nulle & a toujours été enviſagée
comme non -avenue. C'eft auffi comme une ufurpa
tion caractériſée , que l'on a toujours regardé la
détention des forts , & autres parties qui étoient
en déçà de la démarcation de 1664. La déclaration
pofitive & folemnelle , faite en 1776 par feue
l'Impératrice Reine , n'a donc rien établi que de
conféquent à fes droits & au fyftême conftamment
maintenu de fa part ; & cette déclaration dont la
République paroit faire fi peu de cas , pour ne
rien dire de plus, étoit déjafun acte formel & renouvellé
de révendication : elle fuffifoit pour éclairer
la République , & auroit fuffi auffi à l'intention ,
fi on l'avoit eue, d'agir avec égards & juftice vis-àvis
de S. M. , & de ménager fa bienveillance. Si
fes officiers civils , chargés de l'ordre de maintenir
fa fouveraineté , ont révendiqué les forts dont il
s'agit , ils n'ont rien fait que de conforme aux
droits de l'Empereur ; & ils n'ont point commis
d'aggreffion en fe concentrant dans les termes de
fon territoire & de fa fouveraineté , fixés par la
feule démarcation que S. M. , à l'exemple de fon
augufte mere , reconnoiffe & puiffe reconnoire :
l'Empereur ne fauroit préfumer , que la modération
dont on a ufé de ce côté- ci , & dont l'Impératrice
a donné , fur l'évenement de 1775 , une
marque fignalée , admirée de l'Europe entiere ,
puiffe devenir un jour un titre , dont la République
chercheroit à fe prévaloir , pour bleffer fes
droits inconteftables. Au refte tout ce qui s'eft paffé
relativement aux forts , n'a été qu'une opération
purement civile , exécutée au nom & par des Officiers
& employés civils , & fous leur direction . Il
( 93 )
n'y avoit point de bataillon , point de colonel qui
commandoit , comme le dit le rapport parvenu
aux Etats-Généraux : il n'y avoit que quelques
détachemens de troupes , que les Commiffaires
civils avoient demandé que l'on tint à portée pour
protéger au befoin les démarches qu'ils auroient
été obligés de faire , en vertu de leur charge ,
pour le maintien de la fouveraineté de S. M. Si
les Officiers & employés civils fe font portés dans
cette circonftance à quelques excès , le gouvernement
fera prêt en tout temps à prouver à L. H. P.
fon empreffement à ne pas laiffer fans punition
des démarches , contraires à fon intention ou aux
égards qu'il fe fait une loi de faire obferver envers
tous les Etats voisins : & il a déjà ordonné
qu'on lui préfente promptement un récit exact des
circonftances relatives aux faits & aux griefs , exprimés
dans la piece jointe au mémoire de M. le
Baron de Hop : mais d'ailleurs le gouvernement ,
encore fans fatisfaction fur le fait atroce de la
gar
nifon de Lieskensboek , ainsi que fur tant d'autres
faits & griefs infultans , confignés dans le mémoire
du 4 Novembre , doit naturellement regarder
les plaintes & la demande , relatives à l'affaire
des forts , comme d'autant moins attendues , que
l'on s'y borne , quant à l'objet du tort qui a été
fait fur le canal de S. Paul à quelques fujets de
S. M. , à témoigner une difpofition à faire punir
l'inftrument ou l'exécuteur de ce tort , s'il réfulte
des informations , qu'il s'eft émancipé ou écarté
de fon devoir , tandis qu'il a commis une violation
caractérisée du territoire de l'Empereur , &
que S. M. a droit d'attendre également fur ce fait
une fatisfaction prompte & éclatante . Il eft fâcheux
& défagréable pour le gouvernement
d'avoir à entrer dans ces fortes d'explications ,
dont il croyoit avoir prévenu l'occafion par la
( 94 )
maniere franche & cordiable avec laquelle il s'eft
livré , par fon mémoire du 13 Novembre , à la
confiance que lui avoit infpirée le mémoire de
M. le Baron de Hop , du to du même mois de
Novembre, & d'après laquelle confiance il croyoit
devoir attendre avec certitude , que la fageffe de
L. H. P. les conduiroit à un concert amical & à
une négociation qui embrafferoit toutes les difficultés
, tous les différends , la difcuffion des droits
& prétentions réciproques ; qui ameneroit au rétabliffement
d'une confiance mutuelle & à une baſe
durable ; & qui fixeroit pour toujours les intérêts
des deux pays. Le gouvernement général perfévere
dans le même efprit & dans les mêmes difpofitions
qu'il a déjà annoncées à cet égard : mais
L. H. P. ne diffimuleront pas, qu'il ne fauroit être
queftion d'une négociation réduite aux limites de
la Flandre : il eft encore ailleurs des objets de
conteftation , à l'égard defquels la République
elle - même a propoté ci - devant la voie des Commiffaires
; & S. M. a au furplus bien d'autres prétentions
& droits à répéter encore : mais elle pré
férera toujours , felon fa maniere de penfer pour
la République, d'en faire l'objet d'une explication
amicale & d'une négociation , dans laquelle elle
écoutera auffi avec la justice & fon équité ordinaires
les droits & les prétentions de la République.
Si L. H. P. defirent , comme on ne fauroit
en douter , un ouvrage de conciliation , & fi elles
attachent à l'amitié & à la bienveillance de l'Empereur
le prix que leur premier mémoire a
annoncé , elles verront fans doute avec plaifir les
ouvertures réitérées de la part du gouvernement
général , & elles s'emprefferont en conféquence à
étendre la négociation qu'elles avoient d'abord
propofée , au defir d'un arrangement univerfel ,
dans l'efprit de ce qu'a infinué le mémoire remis
( 95 )
à M. le Baron, de Hop le 12 Novembre . Le Miniftre
eft requis de porter à cet effet le préfent
mémoire , le plutôt poffible , à la connoiffance
de fes Maîtres.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX ( 1 ).
·
PARLEMENT DE PARIS .
-
Caufe entre les Sieur & Dame Vaudron , & les
Sieur & Dame Fouquet , Etranger légataire
non recevable à attaquer de fuggeftion & de
démence , le teftament qui révoque fon legs.
Une Domeſtique avantagée d'une rente viagere
par fon Maître dans un premier teftament ,
révoqué enfuite par un fecond , peu de tems
avant fa mort , lorfqu'ayant changé de façon
de penfer fur le compte de cette fille , il avoit
cru devoir la renvoyer , peut- elle attaquer ce
Teftament comme fuggeré , & accufer fon
Maître de démence , lui qui , en révoquant fon
premier Teftament , avoit rétabli l'ordre dans
fa fucceffion , & avoit laiffé tout fon bien à ſes
enfans ? Telle eft la queftion que préfentoit
cette Caufe. Les Juges du Châtelet , fans avoir
égard aux demandes de la Domeſtique , dans
lefquelles elle a été déclarée non - recevable &
mal-fondée , ont ordonnée l'exécution du fecond
Teftament. Sur l'appel , Arrêt du 9 Août
1783 , qui a confirmé la Sentence avec amende
& dépens.
Grand Chambre.
Cafe entre l'Abbé de Ste . Genevieve & Me. des
Rofiers , Procureur en la Cour..
La Congrégation ou l'Ordre dont un Relig
( 196 )
31
?
gieux eft membre , peut - il être tenu du paiement
des frais faits par ce Religieux , dans un procès
par lui intenté à fes fupérieurs majeurs , lorf
qu'il a fuccombé dans ledit procès ? Cette
queftion vient d'être jugée entre le régime de
la Congrégation de France , M. l'Abbé de
Ste. Geneviève , Supérieur général , & Me.
Prodes Rofiers , Procureur au Parlement , qui avoit
occupé pour le frere Alleon , Religieux de cette
Congrégation . Celui - ci avoit interjetté appel.
comme d'abus d'une obédience à lui adreffée
par fon Supérieur général , & il avoit fuccombé.
L'Arrêt avoit déclaré qu'il n'y avoit abus , &
avoit condamné le réclamant aux dépens .
Après le jugement du procès , Me. des Rofiers ,
Procureur du Frere Alleon , a demandé à M.
1'Abbé de Ste, Genevieve , le paiement de fes
frais légalement faits , de fes avances & débouffés
felon la taxe. M. l'Abbé de Ste. Genevieve
s'y eft refufé . Le Procureur l'a fait
affigner. Arrêt du 29 Novembre 1783 , qui
a condamné le Supérieur général à payer à
Me. des Rofiers , tous les frais légitimement faits ,
non compris les mémoires & faux frais , l'a
condamné en outre aux dépens. La Cour ne
s'eft déterminée, que par la foumiffion qui avoit
été faite par l'Abbé de Ste . Geneviève de payer
les frais légitimement faits par Me. des Rofiers ;
& n'a point entendu prononcer fur la queſtion
de droit,
( 1 ) On foufcrit pour l'Ouvrage entier , dont l'abonne--
iment eft de 13 liv . par an , chez M, Mars , Avocat , fue
& Hôtel de Serpente
D
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
DE CONSTANTINOPLE , le 20 Novemb.
Ofer
N affure que l'Ambaffadeur d'Angleterre
a notifié ces jours derniers au Reis-
Effendi , l'acceptation faite par les deux
Cours Impériales , de la médiation du Roi
fon maître , & qu'il efpéroit que la Porte
l'agréeroit auffi on dit qu'il a répondu à
cette notification , que S. H. étoit difpofée:
à accepter les bons offices du Roi fon maître,
pourvû que fa médiation fût unie à celle
de la France
On vante beaucoup le nouveau Reis-Effendi
fon caractere , doux & prévenant ,
forme un parfait contrafte avec celui de fon
prédéceffeur , qui par fyftême ou par attachement
aux moeurs Ottomanes , affectoit
une hauteur & une févérité qu'il fembloit regarder
comme inféparables de la dignité.
En attendant les effets des négociations,
No. 3 17. Janvier 1784.
( १३ )
les travaux contingent à la fonderie de Tophana
, & on efpere avoir bientôt des trains
d'artillerie de campagne mieux ordonnés
que tous ceux que l'on a eu jufqu'à préfent
dans les armées de cet Empire.
DANNEMARCK, allur
CD /EC
DE COPENHAGUE , le 16 Décembre.
"
Un Savant que la curiofité a conduit en
Ifande , pour y examiner l'ifle nouvellement
fortie de la mer , rapporte qu'elle acquiert
tous les jours en étendue & en folidité, &
qu'on pourra vraifemblablement y faire dans
la fuite quelque établiſſement ; en attendant
iba fait des recherches fur les nouvelles créations
de ce genre , dont l'hiftoiré fait mention
, & qui viennent à l'appui du fyftême
qui en attribue l'origine à l'émerfion de matieres
volcaniques détachées du fond de la
mer par une éruption.
9
« En 1380 , dit- il , des navigateurs vénitiens
voyageant dans ces parages, furent jettés fur
une ifle de 40 mille de long fur autant de large ,
qu'ils trouverent habitée & gouvernée par un
Prince qui fe nommoit Lichin ; cette ille fe
trouve fur toutes les cartes anciennes ; les pofitions
de fes villes & de fes promontoires y font
marquées. Si depuis plus de 200 ans les Géographes
modernes n'en ont plus fait mention ,
parce qu'on ne l'a plus retrouvée , il eft auffi
naturel de croire que quelque tremblement de
terre l'aura replongée fous les eaux , que d'imputer
à ces Vénitiens de s'être vantés d'une dé(
99 )
}
couverte imaginaire. Les mêmes navigateurs
ayant fait mention d'une autre ille qu'ils appellent
Friefland , le Géographe Samfon s'obtine à
prouver que cette ile n'avoit pu
exifter , &
cela dans le temps même où il étoitt de fait
qu'une nouvelle terre venoit de paroître à 100
milles au fud de Groenland ; elle fut appellée
le pays de Bus & vifitée par les Anglois . En
1711 , une autre ifle , fortit du fein des eaux
dans les mêmes parages. Voilà donc 4 ou 5
ifles qui paroiffent avoir exifté momentanément
au fud de l'Iflande , affez près du lieu où vient
de s'élever la nouvelle. Je fuis témoin qu'en
1772 ne découvroit aucune terre dans ces parages
, que je vifitai moi- même à cette époque
en me rendant én Illande . On peut en conclure
qu'il exifle au fond de cette mer un volcan
dont l'activité eft capable d'élever fucceffivement
des maſſes énormes ; l'Iflande elle -même
n'eft qu'un amas de matieres volcaniques ; & qui
fait fi la nouvelle ifle ne prendra pas avec le
temps des accroiffemens qui la rendront égale
'celle de l'ancienne Frieſland . Au commencement
du regne d'Archidamus , fils de Leuxidame
, 469 ans avant J. C. Lacédémone éprouva
une de ces, calamités que nous avons vu ſe rež
nouveller de nos jours ; plus de 20,000 ames y
périrent ; en plufieurs endroits le pays s'enfonça
& s'engloutit dans les abîmes. Le Taygete &
les montagnes de la Laconie furent ébranlées
jufques dans leurs fondemens ; plufieurs de leurs
fommets fe détacherent & s'écroulerent ; Sparte
fut abîmée ; 5 maifons échapperent feules à ce
défaftre épouvantable » .
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 27 Décembre.
Le Prince regnant d'Anhalth - Zerbst ,
( ( Pool)
fere de impératrice de Rullie , ayant
moigné le defir de rentrer au fervice de l'Empereur,
S. M. I. l'a nommé Général de Cavalerie,
& prendra, dit-on, à la folde les
troupes de ce Prince, qui font revenues depnierement
d'Amérique elles ferant remployées
à completter quelques régimens .
an
Sur les reprefentations qui ont été faites à
l'Empereur, au fujet de la conduite de quelques
perfonnes qui ne profeffent pas la Rqeuligion
Catholique , lorfqu'elles rencontrent le
S. Sacrement porté fait en Proceffion.ifoit
en Viatique pour les malades S. Moca
rendu une Ordonnance , par laquelle il leur
eft enjoint , fous des peines corporelles
de s'éloigner dans ces occafions ou d'obferver
une contenance refpectueuſe , & de rel
ter la tête découverte.
S
ou
Le Cardinal- Archevêque de Vienne a fait
publier dans la Gazette de cette ville la Declaration
fuivante.
« Il a pard une brochure imprimée à Francfort,
ayant pour titre : Recueil de Lettres de la
Communauté de Vienne , adreffées d 'for Pafteur le
Cardinal Archevêque Migazzi , avec des réponses
& documens pour la pofterite. Tant qu'il n'a été
queftion que de ces griffonnages indecensqu'on
a répandus pour laffer ma patience & me forcer
s'il étoit poffible à entrer en lice avec des Auteurs
qui felcachent dans les tenebres fous des
noms empruntés ; j'ai cru pouvoir garder le filence
en marchant à front découvert , avec l'af.
furance que ma conduite, l'éminence de ma place,
& le titre de premier Pafteur de l'Eglife de Vienne,
(( 1911)
devoient me donner , pour ne pas attacher trop
d'importance à des productions qui ne méritoient
que l'oubli mépris du Sage ; mais comme
dans la Préface de ce Recueil , on a l'impudence
d'aflurer comme une vérité certaine & notoire ,
que les réponses données à ces Lettres , fous le
nom fuppofé del Gabriel Welder , foar de moi
Cardinal Archevêque de Vienne , je me vois
obligé par ce que dois à ma dignité aufli bien
qu'à mon honneur perfonnel & à l'inftruction
des F confiés à mes foins , de détruire cette
imputation pleine
hautement que je aucune part directe
nilindirecte auxdites réponfes , qui ne font par
Econféquent que des fruir d'undefir peffeénénde
médire & de calomnier, fans diftinction de rang
& de qualité , fans égard même pour le public
honnête qui doit fe trouver offenfé de cette ishpoftore
& de cette témérité ».
gelsonterie, en déclarant
Cette Déclaration a produit l'effet de tou
tes celles de ce
on en a fait venir
escent
recueil
Ace
que peu
ici , a piqué la cu-
110161513
quantité
d'exem- plaires
, & il a acquis
une publicité
qu'il n'auroit
point
eu, fi en l'avoit
abandonné
au
mépris
qu'il mérite
sneri
sh s
250 255 29agiM apsvadu loriba
19510
DE HAMBOURG , le 26 Décembre.3
notua.pebni asunnotting 250 sb sup noiflopp
Si l'on peut s'en rapporter aux nouvelles
qui percent, quelquefois de la Crimée &
qui font toujours altérées en paffant par tant
de bouches intéreffées à les déguifer, cerque
Fon a dit des difpofitions générales des haftans
, relativement à la révolution qu'ils
e. 3
( 102 )
viennent d'éprouver , fe trouveroit confir
mé. On y a découvert , ainfi que dans le
Cuban , plufieurs Mirzas qui entretenoient
une correfpondance fecrette avec le Divan ;
on erae
on en a arrêté quelques- uns ; plufieurs ont
trouvé les
Ruffes
moyens
de fuir
, quoique
les
foient de tous
feul paflage de Precop.
& du
Nous avons , écrit-on de Belgrade , des avis
certains qu'an gros corps de troupes Turques ,
venant d'Afie , dirige fa marche vers Conftantinople.
Le 23 Novembre , un Régiment venant
de Bafafchigi eft arrivé ici , où nous attendons
encore: 6000 Juruques , efpece de troupes peu
difciplinéesgelevées indifféremment & composées
fouvent de gens fans aveu plus propres aux
brigandages qu'au métier de la guerre. Le Bacha
de cette ville a défendu , fous les peines les plus
rigoureufes , à tous les Turcs fans diftinction , de
fortir de la fortereffe , que fon intention eft de
mettre dans une bonne fituation , ne voulant
mettre
point s'en rapporter au hafard fur les moyens à
prendre pour la défenfe , fi elle devient néceffaire »
Malgré les préparatifs de guerre qui fe
font de tous côtés , on ne laiffe pas d'avoir
les meilleures efpérances des négociations
qui continuent à Conftantinople . Selon des
lettres de Péterfboing , on y croit qu'on
n'en viendra pas encore à une rupture ouverte
avec les Turcs ; & le dernier tranfport
des Officiers Anglois , appellés au fervice de
cette Cour , n'a pas eu lieu. Quelques - uns
de nos papiers cependant prétendent qu'il
s'éleve bien des difficultés , relativement à
( 103 )
ces négociations , & que leur fuccès eft eftcore
incertain. Nous les laifferons parler
eux-mêmes.
2
ere Ily ale communication très - active entre
M. de Noailles & M. de S. Prieft . La France
met la plus grande ardeur à l'accord de l'Autriche
avec la PPorte ; elle a dit - on déterminé
celle- ci à faire beaucoup de ceffions à celle - là ,
mais cette derniere ne lui accordera vraiſemblablement
pas , à moins que la Ruffie n'y confente ,
le prix tout naturel qu'elle en exige , la garantie
du refte . Les intérêts des deux Cours Impéria❤
les femblent être inféparables ; & il faut avouer
que ce feroit peut- être un trait d'habileté inouie ,
que de déterminer la Porte à des facrifices qui
contentaffent les deux Cours , fans donner d'ombrages
aux Puiffances jaloufes de leur accroiffe
ment ».
Les lettres de Dantzick portent que le
Réfident de Pruffe , M. Bucholz , y eft arrivé,
& que les Conférences entre ce Minif
tre , celui de Ruffie & le Commiflaire de
Pologne, ont du commencer le 17 de ce
mois. Deux Députés de la ville y doivent
affifter : le lieu où elles fe tiennent, eft une
maifon fituée dans le fauxbourg de Newgarten.
Il n'eft pas queftion de faire ceffer le
blocus de cette ville , qui continuera jufqu'à
ce qu'on en foit venu à un arrangement . On
attend avec impatience le réfultat de cette
nouvelle négociation.
D'AUGSBOURG , le 27 Décembre.
On croit que l'Empereur , pendant ſoft
€ 4
( 104 )
éjour en Italie , ira faire un tour à Rome ,
où il pourra terminer lui-même tous les objets
für lefquels la Cour Impériale eft encore
en conteftation avec le S. Sieges on fait du
moins qu'en partant de Vienne , il a pris
avec ces difcufous
les papiers
qui fong relatifs
à ”.
a
Les Corfaires Algériens , lit- on dans quelques
Gazettes d'Italie , étant emparé d'un bâtiment
Impérial , & Fayant conduit à Alger ; le Dey l'a
fait relâcher , & ne , conformément à la
-requifition de la Porte , qu'on refpectat à l'avenir
les Navires Autrichiens. Le Reis qui avoit pris
celui qu'on a ' on a remis en liberté, n'a pas manqué de
réclamer contre cette reftitutionn ; mais il l'a fait
inutilement. On prétend auffi , d'après des
nouvelles poftérieures , dont on fie la date au
10 Novembre , qu'il s'étoit tramé à Alger une
confpiration contre le Dey elle a été heureufement
découverte ; on s'eft faifi de quelques uns
ordes chefs qui ont été mis à mort après avoir cependant
éprouvé les tortures qu'ils ont fupporté ,
fans rien avouer fur les caufes & les circonftances
de cet événement. Leur filence obtiné
donne beaucoup d'aflarmes au Dey , fur-tout dans
un moment où il fait qu'il n'eft pas aimé , &
que le peuple qui ne partage point la haine
contre les Efpagnols , defireroit qu'il fit une treve
avec eux, nomli
Les lettres de Villefranche nous apprenolments,
qu'en vertu d'un nouveau Traité fait
entre l'Empereur & le Roi de Sardaigne
anles bâtimens . Impériaux qui feront échelle
dans ce port , ne payeront aucune espece de
droit , ni en fortant, ni en entrant,
smcЯ à moi du erst on oileal na swo
-de aleusi sakTAL IE6ng blo
9ic vt po sleirum
DE NAPLES , le 20 Décembre,
1
L. M. donnerent Ducheffe le 3 de ce mois à'la
de
Pames
une chaffe au fanglier
dans le bofquet de Caldiletto , Les chaf
feurs , au nombre de 16 , étoient tous en
uniforme rouge & verd, galonné en or Le
Roi , vêtu de même , étoit à la tête de cette
cavalcade. La Reine & la Ducheffe de Paraime
, en habit d'Amazones , étoient dans un
endroit qui leur avoit été préparé , avec les
Dames de la Cour. Il y avoit 130 fangliers ,
dont 31 ont été tués, Ce divertiffement
n'eût rien laiffé à defirer , fi D. Dromede
Caratta n'eût été grievement bleffé , en tomebant
de cheval.
37
༢ ,ta; t༤C )
L. M. & S. A. R. font revenues dans cette
Capitale, où les bals & les fpectacles Varient
les fêtes que l'on s'empreffe de procurer la
Ducheffe de Parme .
PE
ub
453
"zycích quazurad arnob
de FLORENCE , le 17 Décembre.
** L'Empereur eft attendu demain au foir à
Cafagiolo , maifon de Plaiſance de nos auguftes
Souverains , éloignée de cette ville
de deux poftes le Grand-Duc s'y rendra le
matin pour le recevoir à fon arrivée.
Le Roi de Suede elt toujours ici ; & il ne
fera le voyage qu'il fe propofé de faire à Rome
, qu'après l'arrivée de S. M. I. alors
es
( 106 )
Les lettres de Rome annoncent un Coffe
fiftoire pour le 15 de ce mois , & dont l'ob
jet doit être les églifes vacantes actuelle
ment dans l'étranger. On ignore fi l'Archevêque
de Milan aura été préconifé ; l'expédition
de ces Bulles a fouffert quelques dif
ficultés de forme. Le Pape vouloit qu'on y
inférât , annuente votis facræ Cefareæ majeftais
; & le Cardinal de Hertzan vouloit
qu'on mît à la place nomine regio.
Deux enfans Juifs , ajoutent ces mêmes lettres ,
étant reftés orphelins par la mort de leur pere
& mere , un de leurs oncles qui depuis longtemps
a abjuré le Judaïsme pour embraffer notre
fainte Religion , ayant demandé que leur éducation
lui fût confiée , un Juge & un Notaire de
la Vicairerie fe tranfporterent par ordre du faint
Pere dans le quartier des Juifs pour prendre ces
enfans ; la populace ifraelite s'affembla & voulut
s'opposer à l'exécution de ces ordres ; on fut obligé
d'employer la force ; & aujourd'hui on pourfuit
criminellement les auteurs de cette défobéiffance,
dont on a déja arrêté quelques- uns , qui
feront fans doute punis févérement.
?
Le Conful de S. M. I. & R. à Livourne a
été inftruit par le Gouvernement , qu'en
vertu d'une convention conclue entre l'Empereur
& le Roi de Sardaigne , les bâtimens
Impériaux font exempts de tous droits au
paffage de Villefranche.
ESPAGNE.
DE MADRID , le 20 Décembre.
Les déprédations continuelles des Cor(
107 )
(
faires barbarefques , les infultes qu'ils conmertent
journellement contre plufieurs pavillons
, & ceux même avec lefquels ils font
en paix , femblent attirer l'attention de toutes
les Puiflances qui commercent dans la
Méditerranée ; on dit que quelques - unes fe
jeindront aux forces Efpagnoles pour donner
une leçon à ces barbares. Pendant que le
chef d'efcadre D. Antonio Barcelo ira , le
Printemps prochain faire une nouvelle vi- ,
fite à la ville d'Alger , on croit que d'autres
nations enverront chacune une efcadre pour
bloquer Tunis & Tripoli , qui ne pourront
par conféquent prêter aucun fecours à Alger
pendant qu'on l'attaquera. Il y a long- tems
que les Puiffances maritimes auroient dû fe
réunir pour détruire ces Pirates , qui font
tant de tort au commerce & à la navigation.
.
C
Des Bâtimens étrangers revenant d'Alger , &
qui ont mouillé dans nos Ports , rapportent qu'il
y a beaucoup de fermentation dans cette Ville..
Le peuple en général défire la paix , & montre
beaucoup de mécontentement de l'oppofition du
Dey à ce vru . S'il faut les en croire , ils ne
feront pas fâchés de revoir le Chef- d'Efca dre
Dom Barcelo devant leur port ; ils profiter ont de
cette occafion pour le foulever contre le Dey ,
& le forcer , les armes à la main , de faire un
accommodement avec les Espagnols.
Le Comte d'Aranda eft attendu incef
famment ici. Ses carroffes font partis pour
les frontieres de France , où ils vont prendre
cer Ambaffadeur , dont le retour donne lieu
à bien des conjectures ; fi S. M. fe propoſe
€ 6
( 108 )
de le retenir à fa Cour dans une place importante
de l'adminiſtration , où on a befoin de
fervices de fà part , de la nature de plufieurs
de ceux qu'il a rendu ci-devant , c'est ce que
le tems ne tardera pas à dévoil
1.
(
Ces jours derniers on a trouvé dans tous les
Couvens de cette Ville des Ecrits anonymes
qui y ont été glifles pendant la nuit par les
grilles des portes d'entrée. Le Gouvernement
en ayant été informé a donné des ordres trèsprécis
& très-féveres , pour que les Prevots de
PHôtel raflemblaffent
tous ces Papiers , ils les
ont reçus en effet des mains des fupérieurs &
fupérieures
des Maifons religieufos. Il réfute
de ces Ecrits que les Auteurs , clandeftins
démandent
qu'on falle rendre compte aux Adminiftrateurs
des rentes des biens qui avoieut
appartenu aux Jéfuites; qu'ou fufpende le Con
Teil extraordinaire
qui connoiffoit
particuliérement
de tout ce qui avoit rapport aux biens
& revenus temporels , & qu'on en attribue
déformais la connoiffance
aux Audiences royales
de chaque Province , Enfin ces anonymes vont
jufqu'a annoncer le Directeur dont i's ont fait
choix pour mettre ces changemens
à exécution,
7
ANGLETERRE
D
DE LONDRES, le 6 Janvier, suona
tab above : 19
L'évacuation fi fouvent annoncée & toujours
retardée de New-york, eftenfa confommée,
les lettres d'Amérique fixoientle 14 Dé
cembrepour Fembarquement de nos troupes,
& il a eu lieur à la fin de Novembre.
L L'Iris , Capitaine Macleugh , arrivé de cette
K
3
( 109 ) ཥ༩༣ ༈ 1:|:: ཡི ཀཽ རྩ
ville ave Dunes en 26 jours dde traversée ; repporte
qu'avant
fon départ toutes les troupes &
les loyalites
qui reftoient
encore dans cette ville
étoient à bord des tranfports . Le Gouverneur
George Clinton , à la tête de quelques
compaagnies
de milices , formant
600 hommes , avoit
reçu la place , où il s'étoit rendu une foule prodigieufe
des environs
pour allifter à cette cérèmonie
& aux fêtes qui devoient
y être données
en réjouifance
de la paix . Le nombre
des curieux
étoit tel qu'on ne s'appercevoit
pas de la
retraite des troupes & des loyalites
, & la ville
paroiffoit
auffi peuplée qu'auparavant
. Les Amé .
ricains avoient préparé un feu d'artifice
qui devoit
être tiré le lendemain
du départ du Capitaine
Macleugh
. Notre armée , dit- il , a laillé
quantité
d'armes
& de munitions
militaires
qu'elle n'a pu emporter
on enen avoit vendu auparavant
beaucoup
aux Américains
, qui , avec ce
qu'ils ont acheté , & ce qu'ils trouveront
encore,
feront en état d'en fournir leurs troupes pendant
plufieurs
années. Elles fe trouvent
actuellement
réduites à un corps de 800 hommes. Le projet
de la nouvelle
République
n'eft pas d'en entre
tenir davantage
en temps de paix . Selon les rapports
du même Capitaine
, tout ce qu'on a dia de
la confufion qui régnoit dans plufieurs parties du
continent
n'a point de fondement
, il y a eu des
troubles dans quelques
endroits , mais en général
on remarque
de l'harmonie
e & un ordre auquel il
ene
fembloit qu'on ne devoit pas s'attendre firot après
une fi longue guerre. La premiere opération
qu'ont fait les Américains en prenant poffeffion
de Newyorck , a été de nommer un Comité pour
examiner la conduite de ceux des habitans qui y
font reftes pendant que nos troupes occupoient;
ces recherches feront d'autant plus rigoureuſes ,
( 110 )
qu'on fe défie par- tout des loyaliſtes ; quelques-
uns fe font raffemblés dans quelques parties
de la Caroline feptentrionale , où ils fe fignalent
par des ravages fur toutes les plantations écartées.
Les habitans ont été obligés de fufpendre
leur commerce & leurs travaux , & de s'armer,
pour protéger leurs poffeffions contre les infultes
de ces brigands.
Le Général Washington qui avoit an
noncé il y a quelques mois le deffein où il
étoit de fé retirer pour jouir enfin des dou
ceurs de la vie privée après une vie auffi agitée
, a conformément à la réfolution du congrès
du 18 Octobre dernier licentié le 4
Novembre les armées des Etats - Unis. Il a
pris en même tems congé d'elle , par l'adreffe
fuivant dattée du 2 .
Les Etats- Unis affemblés en Congrés , après
avoir donné les témoignages les plus honorables
& les plus flatteurs aux armées fédérales , leur
avoir préfènté les remercimens de la Patrie pour
leurs fongs & fignalés fervices , & jugé à propos ,
par leur proclamation du 18 Octobre dernier , de
licentier la partie des troupes qui avoient été
engagées pour la guerre , & de fixer l'époque
où il étoit permis à chacun des Officiers & Soldats
de retourner chez eux , il ne reste plus au
Commandant en chef qu'une occasion , & ce fera
La derniere , de s'adreffer aux armées des Etats-
Unis , en quelque lieu que puiffent fe trouver
difperfés les individus qui les compofent , & de
leur dire un long & tendre adieu ; mais avant de
prendre un congé final de ces armées fi cheres à
fon coeur , il defire gouter encore un moment la
douce fatisfaction de rappeller à fa mémoire & à
( 1 )
la leur , les événemens paffés , & il prendra la
liberté d'examiner , avec fes braves compagnons ,
la perfpective qui s'ouvre devant eux , & de leur
indiquer la conduite générale qui , felon fon opinion
, devroit fervir de régle ; & il terminera
cetre adreffe en exprimant le fentiment profond
qu'il a de ce qu'il leur doit , du zele qu'il en a
éprouvé , & de l'affiftance qu'ils lui ont donné
dans toutes les occafions. En confidérant que
nous avons atteint beaucoup plutôt que nous ne
le pouvions efpérer le but pour lequel nous combattions
une Puiffance auffi formidable , nous ne
pouvons qu'être remplis d'admiration & de reconnoiffance.
On ne fauroit oublier dans quelles circonftances
defavantageufes nous avons commencé
la guerre , & les fingulieres faveurs que nous
avons reçues de la providence ; la perféverance,
conftante des armées des Etats - Unis , leur courage
qui fembloit fe roidir contre l'adverfité , & qui
s'eft foutenu pendant 8 longues années , peuvent
être regardées comme un miracle. Mon deffein
n'eft pas d'entrer ici dans le détail des peines at
tachées à notre fervice , ni de décrire les difficultés
, les befoins de toute efpece , la difette que
nous avons éprouvée . Tout Officier & Soldat
Américain peut fe confoler de fes traverses palés .
en fe rappellant les événemens glorieux auxquels
il a eu part , événemens qui font rarement arrivés
dans le monde , & qui ne fe renouvelleront probablement
jamais ; car qui a vu auparavant une armée
difciplinée fe former ou plutôt fe créer
comme la notre ? quel eft celui qui , s'il n'en étoit
pas témoin , pourroit imaginer que les plus vio
lens préjugés locaux cefferoient fitôt , & que des
hommes qui venoient de différentes parties du
Continent , plus difpofés par l'habitude & l'édu
cation à fe meprifer & fe quereller les uns les
( irs )
autres ' deviendroient en fr peu de tems , one
troupe patriotique de freres. Il eft reconna
univerfellement que la perſpective du bonheur
que nous ouvre la confirmation de notre indépen
dance & de notrefouveraineté ; eft au - deſſus de
tatedescription Les braves gens qui ont fi efficaferent
contribué nous procurer det avantage
eftimables en le retirant victorieux dés champs
de la guerre dans ceux de l'agriculture , n'y participeront-
ils pas ? Dans une République comme
la notre , qui les excluroit des droits des citoyens
les priveroit des fruits de leurs travaux ? Le
commerce & l'agriculture offrent les plus grandes
reffources à l'industrie ; les pêcheries occuperont
utilement les braves guerriers qui ont contracté
l'activité & le goût des entreprifes hardies ; les
vafles & fertiles régions de l'oueft offriront des
afyles paffibles aux coeurs plus touchés des douceurs
d'une vie domestique & de l'indépendance perfonnelle.
Il n'eft pas poffible de concevoir qu'aucun
des Etats- Unis préfere une banqueroute nationale ,
ne féparation de l'union , au devoir de fatisfaire
aux réquifitions du Congrès en acquittant les dettés
les plus juftes. Les Officiers & Soldats en reprenant
leurs occupations civiles , peuvent donc
compter fur des fecours & fur le paiement entier
de ce qui leur eft dû pour effectuer ce point important,
& pour écarter les préjugés qu'on peut
avoir conçus dans quelque partie des Etats
contre les gens de guerre , on ne peur retommander
trop inftamment à toutes les troupes de porter
dans leurs pays les difpolitions les plus parfibles ,
le plus fort attachement pour l'union , & de fe
montrer auffi bons & vertueux citoyens qu'ils ont
été dignes & braves foldats. Alors qui leur refufera
le tribut d'éloges qui leur eft dû , qui leur
envíera la récompenfe qu'ils ont fi bien méritée ?
( 113 )
0
Qu'ils fe fouviennent que la voix, de leurs
concitoyens la leur a promife , que la réputation
des armées fédérales eft au deffus de toute atm
teinte , & qu'ils n'oublient pas que les vertus
fociales , la prudence , l'économie , la bienfai
fance , honorent le citoyen comme la valeur
honare le foldat. Ce dernier ne trouvera, pas
difficile de redevenir citoyen; il a dû Pêtre les
armes à la main , il le fera encore lorfqu'il les
aura quittées. Le Général Jeur rend ce témoin
gnage , en les félicitant de la paix glorieufe
qui ne rend plus leurs fervices néceffaires ; id
voudroit témoigner le fentiment de fes obliga,
ations envers ceux qui l'ont fecondé pendant la
aguerre, ihadrefle les remercimens les plus tendres
& les plus finceres aux Officiers généraux ,
pour leurs confeils dans plufieurs occafions in
téreflantes , pour leur ardeur , leur zele à favorifer
le fuccès des plans qu'il avoit adoptés ;
aux Commandans des régimens , pour l'attention
& l'intelligence avec laquelle ils faifoient
exécuter fes ordres aux autres Officiers, pour
leur célérité & leur exactitude à tous leurs de
voirs ; à tous les Bas- Officiers & Soldats , pour
leur patience extraordinaire dans les fouffrances,
& pour leur courage dans les jours de combat.
Il faifit cette derniere occafion de les affurer
de fon attachement & de fon amitié, Son
voeu feroit de pouvoir leur être utile à tous en
général , & à chacun en particulier. Il fe flatte
qu'ils lui font la justice de croire qu'il a fait
tout ce qui pouvoit l'être. Au moment où il
leur fait fes derniers adieux , où ya quitter
toutes fonctions, militaires , il ne peut off
offrir ,
aux armées qu'il a eu l'honneur de commander
, que fes recommandations à la patrie, &
fess prieres au Dieu des armées ; que l'état, leur
{( 114 )
faffe juftice, que Dieu répande fur elles fes bénédictions.
C'eft avec les voeux que le Commandant
en chef quitte le fervice : le rideau de la
féparation va fe tirer , & le théâtre militaire le
ferme devant lui pour toujours.
なLes officiers firent à cette adreffe la réponſe
fuivante qui fut préfentée le 15 dit
même mois au Général par les Majors - généraux
M' Dougall & Knox & par M. Pickering
Quartier Maître général .
Nous Officiers de la partie de l'armée , reftant
fur les bords de l'Hudſon , ayant reçu la férieufe
adreffe d'adieu de V. E. aux armées des Etats-
Unis , nous vous prions d'agréer nos finceres remerciemens
de la communication que vous avez
bien voulu nous faire de ces affurances d'attachement
& d'amitié inviolables . Si vos efforts pour
affurer aux armées la jufte récompenfe qui leur
a été promiſe pour leurs fervices fi longs , fi laboricux
, fi pénibles & fi dangereux , n'ont pas réuffi ,
nous fommes perfuadés qu'il ne faut l'attribuer
qu'à des difficultés , qu'il n'étoit pas au pouvoir.
de V. E. de lever. Nous ne réfléchiffons qu'avec
regret fur l'occafion qui a rendu ces efforts né
ceffaires . Mais en remerciant V. E. de fon zele
& de la bonne volonté pour les troupes qu'elle
a fi heureufement commandées , nous la prions
de croire que nos intérêts particuliers n'occupent ,
que la feconde place dans nos fentimens ; & que
le dernier degré de l'ingratitude de la part du
peuple , fi elle étoit poffible , ne pourroit ébranler
le patriotifme de ceux qui ont combattu & fouffert
pour la patrie. Ils confidéreront toujours avec
étonnement & avec joie la glorieufe conclufion
de leurs travaux. La poftérité fera juſtice aux armées
qui ont contribué à confommer cette heu
( 115 )

reufe révolution ; & les enfans rougiront de l'indifférence
de leurs peres . Nous nous emprefferons
d'étendre un voile fur tout acte qui pourra ternir
la réputation de notre pays nous en effacerons
jufqu'à l'idée de notre mémoire. Nous déplorons
L'oppofition qu'éprouvent les mefures falutaires
dont la fageffe de l'union avoit tracé de plan ,
mefures qui feules peuvent fixer le crédit public
fur une baſe inébranlable , & qui intérellent fi ef
fentiellement la juftice , l'honneur & l'intérêt de
la Nation. Pendant qu'elle donnoit les plus belles
preuves de magnanimité , nous regardiens avec
orgueil l'accroiffement de fa réputation ; & maintenant
, fans fonger à nos fouffrances , nous n'envifageons
que le terme des périls que nous avons
courus , & nos regards s'élancent dans l'avenir.
Là nous voyons le génie de notre pays , élevé à la
fouveraineté & à l'indépendance , foutenu par la
juftice & accompagné de toutes les vertus , nous
voyons l'agriculture patiente , s'étendant fans
crainte , & couvrant les campagnes de riches moilfons.
Nous voyons les fciences , élevant leurs têtes
& fuivies de tous les arts ; la liberté étendant fon
empire, & franchiffant les bornes qui la refferrene
A toutle
de ce côté pour porter fes avantages par
monde. Telles font nos efpérances , telle eft la
délicieufe perfpective dont nous jouiffons , & qui
déja le rapproche de nous. La part que nous avons
eu à ces grands événemens fait notre gloire ; c'eft
à la juftice à leur donner de la ftabilité , & nous
croyons à la justice . Nous espérons que les préju
gés des citoyens nal - inftruits fe diffiperont , &
nous comptons fur l'honneur & la dignité des
Etats -Unis en général & de chacun en particulier.
Nous faififfons avec tranfport l'occafion
de féliciter V. E. de la conclufion certaine du traité
définitif de paix ; arrivés au terme de nos travaux,
1
116 )
312
notre you eftde rentrer dans le fein de nos familles
& de reprendre le caractere de citoyens
norre plus chere ambition fera d'être comptés au
nombre des plus utiles. Ce grand événement de
la paix doit être finguliérement précieux à V. E.
Pendant qu'elle étoit à la tête des armées , cone
duite par fes verctis & fà magnanimité , elle a
perlévéré avec conftance à travers les dangers &
les difficultése qui s'accumuloient , à tendre tou
jours au grand but de la guerre , la liberté & la
fureté de la patrie , & à foupirer après les jouilfances
tranquilles de la paix. Nous nous réjouillons
avecvous de ce que cette période flatteufe eft at
Livée plaibe que nous ne l'efpérions. En regardant
la liberté & l'indépendanceque nous avons acqui
fes, ce ricile prix de 8 ans d'anxiétés d'infortunes,
nous ne pouvons qu'oublier nos peines paffe.s ; &
leur fouvenir , s'il fubfifte encore , ne peut fervie
qu'à ajouterà nos jouiffances actuelles. Nos vaux
aucie font pour la durée de ce bonheur pour
qu'il foit long- tems le vôtre , & pour que , lorfque
vous quitterez le théatre de la vie , vous receviez,
du Juge fuprême les récompenfes dues à la valeur
exercée pour le falut des opprimés , & celles du
patriotifme & des vertus les plus défintereffées
ASUOD
Les Américains ne laiffent échapper aucune
occafion de témoigner au brave Mar
quis de la Fayette leur reconnoiffance des
dex
ices qu'il
leur
a rendus
pendant
la
guerre
L'état
de
Virginie
avoit
déja
donné
le
nom
cet
Officier
à un
de
fes
Comtés
, &
celui
de
Penfylvanie
vient
de
faire
de
même
par
une
réfollition
en
datte
du
26
Septembre
der
Le nouveau miniftere eft actuellement
enterement formé & compofésainfi : sor
2060
36 102
1
M William Pitt ef premier Lord de la Toéfoy
rerie & Chancelier de l'Echiquier le Marquis
de Carmarthen , Secrétaire d'Etat au départe
ment des affaires étrangeres ; le Lord Sidney a
celui de l'intérieur , le Comte de Gowery Prés
fident du Confeil le Duc de Rutlands Gande
du Sceau privé , le Lord Howe, premier Lord
de l'Amirauté ; le Lord Thurlow , Chanceliers
Tous ceux- ci compofent le Cabinet . Le
Duc de Richmond eft Grand- Maître de l'Artille
rie; Sir George Howard , Commandant en chef
de l'armée . Les Lords de la Trésorerie font le
Marquis de Graham , M. John Bullero, Ma
Edouard-James Ellio , & M. John Aubty.Les
Lords de Amirauté font le Lord Hood M
Levifon Gower, le Lord Apfley , M. Percivalyt
M. Brett & M. Pratt. M. Kenyon , eft Avocat !
Général , M. Richard Pepper Arden , Procureur
Général ; le Comte de Salisbury , Lord- Chame
bellan : le Duc de Chandos , Intendant de la
Maifon du Roi ; M. William Wyndham Gren
ville , Tréforier des troupes ; M. Henri Dundas,
Tréforier de le Marine ; le Comte de Clarendon,
Chancelier du Duché de Lancaftre ; M. Selvyny
Infpecteur des terres de la Couronne , & le
Comte d'Effingham , remplace le Lord Cadogan,
en qualité de Directeur de la Monnoie. ab up
Cette réforme de l'adminiftration ne fau
rôle être plus complette. Nos papiers à
l'occafion de cette révolution font les remarques
fuivantes .
Depuis partes bagaimainsvlytus
Depuis l'acceffion de S. MM.au Trône en
1760 , il y a eu dix adminiftrations , y com pris
la nouvelle. Celle du Duc de Newcaſtle dura depuis
e mois d'Octobre 1760 jufqu'au 29 Mai
1762 ; celle du Comte de Bute , depuis Mai
291 ab 131
eb
( 118 )
1762 jufqu'en Avril 1763 ; il fut remplacé par
M. Georges Grenville , qui refta en place julqu'en
Juillet 1765 , que le Marquis de Rockin
gham lui fuccéda , & réfigna en Août 1766 ,
fous le prétexte qu'il avoit découvert derriere
le trône un fecret agent plus puiffant que le
trône même. Il eut pour fucceffeur le Duc de
Graftin qui le foutint jufqu'au 28 Janvier 1770.
Alors le Lord North parut dans la politique
& garda le pouvoir pendant 12 ans
2 mois. Le Marquis de Rockingham revinr
dans l'adminiftration en 1782 ; mais il mourut
trop tôt. Le Comte de Shelburne lui fuccéda
mais pendant peu de mois , le Duc de Portland
eft venu enfuite , & a été remplacé par M. Pitt ,
qui a déjà été Miniftre pendant une femaine..
On ne ferait pas étonné que cette ders
niere adminiftration n'éprouvât bientôt des
changemens ; le crédit qu'a acquis le parti
North & Fox forcera fans doute le gou
vernement à le ménager & à l'attirer de fon
côté , en appellant au cabinet quelques - uns
des ex-Miniftres on prétend qu'on s'en
occupe & on efpere qu'on parviendra à quel
qu'arrangement pendant les vacances actuel.
les . Si l'on n'y réuffit pas , il eft à préſumer
qu'on viendra à la diffolution du Parlement
dans l'efpérance d'en former un nouveau
qui fera plus traitable. La plupart des membres
du parti des anciens Miniftres qui s'attendent
à cet événement prennent déja les
mefures néceffaires pour fe faire réélire.
La réponſe du Roi à l'adreffe des com
munes ceft courte . S. M. n'y dit pas qu'elle
( 119 j)
ne prorogera on qu'elle ne diffoudra point.
le parlement ; elle annonce feulement que jufqu'à
préfent ce n'eft point fon intention ;
mais on a lieu de croire qu'elle prendra ce
parti fi l'oppofition fe fait toujours craindre.
On ne peut fe diffimuler qu'elle ne foit
bien puiffante , & qu'elle n'ait même quel
que prépondérance à S. James , puifque
plufieurs perfonnes qu'on ne fongeoit point
à renvoyer ont demandé leurs démiffions ,
& que plufieurs autres ont refufé les places
qu'on leur offroit.
On affure , dit un de nos papiers , que les nouveaux
Miniftres ; parmi les moyens qu'ils ont
employés pour fortifier leur parti , ont tenté
l'ambition des perfonnes fuivantes , en offrant un
Duché au Comte de Herford , des Pairies and
gloifes au Comte de Surrey , aux Lords Clive ,
de Laval , Newhaven , Sir François Baffet , Sir
Thomas Dundas , & à M. Pesham ; des Pairies
en Irlande à Sir Charles Bumbury , Sir Peter
Buller , MM, Bowes Deline , &c. La maniere
dont les uns & les autres ont refufé ces offres
prouve indubitablement qu'ils approuvoient les
mefures de la précédente Adminiſtration . Comme
ils ont beaucoup de crédit , & qu'ils ne font
pas difpofés à l'employer enfaveur de la nouvelle ,
on a lieu de croire qu'elle ne reftera pas longtemps
en place.
Lesefprits font très - partagés fur l'ancienne
adminiftration & la nouvelle ; la premiere
à fes partifans qui ne ceffent de répandre
le farcafme & l'épigramme contre la feconde
dans tous les papiers qui font à fa dévotion ;
( 120 )
-
L'un deux a imprimé la plaifanterie fuivante.
La navigation , dans cette failon orageule
éprouvé bien des défaftres dans le canal de
Saint-Georges. Le vaiffeau la Confiance , de l'Amiral
Portland , avec fes Capitaines North &
Fox , a été entierement perdu avec tout l'équi
page c'étoit le vaiffeau le mieux équipé que la
nation eût en mer . — La Ferme Intention , Capitaine
Pitt , a été pouffé dans la Baie du Tréfor ,
où il eft arrivé fans ancres ni left. La Secrette
Influence , Capitaine Temple , a chaffé fur (eş
ancres , & a été forcé de couper les cables & de
gagner la haute mer , pour éviter le cutter le
Fox. Le Délai , Capit . Thurlow , a eu un
mauvais paffage , & eft très- fatigué dans fa préfente
flation , qu' quittera au premier vent du
nord. Le Diftillery , Capit. Mawbey , a tenté
d'aborder dans le havre du Tréfor , avec une cargaifon
de cochons ; mais il a été pouffé ſur le
Cap Stupide. Le Préfident , Capit. Gower,
eft arrivé avec beaucoup de difficultés , parce
qu'il manoeuvre mal , & il n'a atteint le port
qu'après s'être débarraffé de la meilleure partie
de fa cargaifon. Le Turn - About , Capitaine
Brudenell , chargé d'étain & de meubles , garde
fa ftation vers le nord. La Vieille Artillerie,
Brûlot , Capit. Richmond , a été mis dernierement
en commiffion ; mais il fera bientôt mis
en pieces , car le dernier effai qu'il a fait de
fon feu n'a pas réuffi . La Confufion , Capit.
Hove , eft dans le havre de l'Amirauté , dont
il fortira au printemps prochain , avec beaucoup
de jeunes gens qu'il a à bord , Le Tommy ,
Cait . Sidney , n'a gardé fa ftation que par bonheu
, car c'eft un très-pefant voilier ; fa cargaifon
eft peu de chofe, L Chance , Cap.
-
---
----
Carmarthen
utika
Carmarthen , eft couch . du Tommy dans
une trifte fituation , par le défaut de left &
d'un pilote capable. Le Sceau - prvé , Capiť,
Rutland quoiqu'un beau vaiffeau à voit , a befoin
de réparations , l'effai n'ayant pas répondu
à ce qu'on s'en promettoit . Le Old- Halk ,
Capit . Jenkinſon , a manqué de couler bas en
abordant le Souverain , c'eft un vieux vailleau ,
qui a été employé long-temps à de mauvais fervices
fecrets ; on l'a examiné pour voir s'il étoit
fa carcaffe eft
Τους vaiffeaux ont
grand befoin de bras. On fuppofe cependant
qu'ils tiendront la mer long- temps , & bien du
monde eft employé à les approvifionner.
17 = fufceptible de réparations
, mais s'il étoit
toute vermoulue.
A ces plaifanteries les partifans des nouveaux
Miniftres oppofent des Pamphlets
d'une nature plus grave. Nous en rapporte
rons un effai. Job, ju2 qs?!
un
La Coalition n'a négligé aucun effort pour
fe foutenir elle en tente aujourd'hui pour
Te faire regretter. C'eft peut être le cas de préfenter
au Public jufte & impartial quelques
obfervations qui font toutes dès faits fur lefquels
les membres de cette Coalition peuvent s'exercer
à trouver des réponses . 1. Ce pays eft dans u
état funefte , de ruine & de banqueroute. 2. Le
Lord North qui entra dans le Miniftere en 1778 ,
& qui le quitta en 1782 , a contribué dans cette
période doubler la dette nationale , à faire
perdre à la Nation 13 " Colonies , & toutes nos
Mes des Indes occidentales , à l'exception de la
Jamaïque , des Barbades & d'Antigues . 3. Ce
Miniftre propofa & fit paffer en 1773 l'Acte
de réglement dans l'Inde
ari comme
Fa
obfervé le Duc de Richemond , nous devons
N°. 3.17 Janvier 1784. f
( 122 )
toutes les infortunes que nous avons éprouvées
dans cette partie du monde. 4°. M, Fox , depuis
1770 jufqu'en 1774 , foutint toutes les meſures
du Lord North . 5º . M. Edouard Burke & fon
parti étoient à cette période oppofés à ce Lord;
Ils qualifierent d'injuſtice , de vol , le Bill. de
l'Inde de 1773 ; & le même M. Burke qui dans
fon dernier difcours a fi fort maltraité la Compagnie
& les Employés en faifoient l'apologie dixfept
ans auparavant. 6°. Depuis 1774 , M. Fox
s'unit avec M. Burke , & fon parti contre le Lord
North , jufqu'à ce qu'ils l'eurent culbuté. Pendant
ce temps ils le traiterent d'une maniere indigne ;
chaque page de l'Hiftoire du parlement en fournit
la preuve. Il eft ridicule , abfurde , & contraire
, à la vérité , de dire que la guerre Américaine
fut le feul motif de leurs démêlés. Ils le
menacerent , ils l'accuferent , ils l'outragerent.
M. Fox alia jufqu'à dire qu'il ne refteroit pas
dans une chambre feul avec lui : 7º. Deux mois
après le renvoi du Lord North , M. Fox ne parut
jamais dans la Chambre des Communes fans
peindre de la maniere la plus forte , l'état déplo--
rable du pays , fans en accufer la folie & l'ignorance
des derniers Miniftres , fans dire qu'ils
avoient diffipé le tréfor , négligé la Marine , &c.
8°. Le fameux Bill de réforme dont M. Burke &
fes amis firent tant de bruit , n'a pas épargné
30,000 livres fierlings , au lieu de 300,000 qu'ils
promettoient d'économifer : 9º. M. Fox dit alors
pathétiquement qu'aucune paix ne pouvoit être
mauvaile dans l'état où étoit l'Angleterre . Perfonne
ne pouvoit douter de la vérité de cette af
fertion ; mais étoit - elle fage ? 10° . Quand le
Marquis de Rockingham mourut , M. Fox & le
Lord John- Cavendish réfignerent ; le premier
attaqua le Lord Shelburne , comme le Lord
Worth , mais non fi groffiérement ; 11º. Quand
( 123 )
le Lord Shelburne eut fait la paix dont un peuple
reconnoiffant , quoique ruiné , le remerciera toujours
, & qu'il n'y avoit plus d'autre moyen poffible
pour luide retourneren place , M. Fox s'eft joint au
parti que pendant huit ans il avoit conftamment
outragé: 12 ° . Qui peut le méprendre fur le
motif qui à formé la Coalition ? n'étoit elle pas
un arrangement fait entre des hommes qui n'ont
pas un fcheling de propriété dans le royaume
pour s'enrichir ? 13 ° . La Coalition n'eût - elle pas
coûté 40,000 liv. fterling par an à cet Etat ruiné
fi le Roi n'eût refufé de figner le meffage qu'elle
lui avoit préfenté? peut-on nier ou juftifier ce
fait? 14°. Le patronage des Miniftres fe trouvant
circon crit par la perre de l'Amérique , la Coalition
cherchoit un dédommagement dans l'Inde.
15º. Combien d'hiſtoires fcandaleufes n'ont-elles
pas circulé contre les Employés de la Compagnie
& M. Haftings. On fait qu'ils en étoient les Auteurs
, & qu'ils n'avoient d'autre but que de faire
paffer un bill léGif. 16° . Le renouvellement de la
Chartre de la Compagnie eut lieu en 1781 ; elle
le paya 400,000 liv. fterling dont 300,000 font
acquittées ; & le rapport du Comitté fecret , fur
lequel M. Fox fondoit fon bill , étoit antérieur
à l'époque de ce renouvellement . 17° . Quand
M. Fox & le Lord North ou leurs amis auront
répondu à ces faits , on leur en préfentera quelques
autres qui pourront être le fujet de leurs
méditations pendant les fêtes.
M.Thomas Pitt vient d'être créé Baron de ce
royaume fous le titre de Lord Camelford ,
Baron de Boconnec qui paffera à fes defcendans
males légitimes en droite ligne. Le Duc
de Dorfet fe difpofe à partir pour Paris où
va remplacer le Duc de Mancheſter , &
falk
( 124 )
le Comte Cheſterfield eft nommé à l'Ambaffade
d'Espagne.
Il n'y a rien de plus rare aujourd'hui , dit un
de nos papiers , que les talens dans les perſonnes
deftinées aux millions étrangeres ; on les prend
fucceffivement dans le parti dominant ; & elles
re reftent pas en place autant qu'il feroit à defirer
. Elevées par une faction , elles font renversées
par celle qui lui fuccede. Du tems de la Reine
Elifabeth , on envoyoit des jeunes gens qui promettoient
dans les Cours Etrangeres où ils s'inftruifoient
& acquéroient des connoiffances qui
les rendoient propres aux emplois publics. Ils
étoient à la charge de la Reine ; mais les frais
n'étoient pas confidérables , parce qu'ils voyagoient
en particuliers. Quand ils avoient montré
qu'ils pouvoient être utiles , on les employoit
pour les récompenfer , fans égard aux partis dans
lefquels leurs familles pouvoient être engagées
dans leur pays. Cette circonftance ne contribua
pas peu à rendre le regne d'Elifabeth refpectable .
A
Le froid eft très - vif depuis quelques jours ; plufieurs
infortunés qu'on a trouvé morts , les uns ,
dans les greniers qu'ils habitoient , les autres ,
fur les grands chemins , ont été les victimes de la
rigueur de la faifon, On craint qu'il ne devienne
égal en durée à celui de 1739. Il commença à la
même époque , & s'annonça avec les mêmes
apparences . Aux fêtes de Noël , il tomba beaucoup
de neige ; la gelée lui fuccéda ; & il neigea
& gela alternativement pendant 8 à 10 jours.
Le 12 Janvier la Tamife fut prife , & le 18 la
glace avoit une telle confiftance , qu'elle foutint
des voitures pefamment chargées ; elle refta prefque
dans cet état jufqu'au 16 Mars ; ce qui forme
une période de 10 femaines. Alors le dégel furvint
, & en deux jours & deux nuits , la riviere
fut nettoyée & redevint navigable,"
( 129 )
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 13 Janvier..
Il s'eft gliffé quelques omiflions dans la
lifte que nous avons donnée dans le Journal
du 10 de ce mois , des nouvéaux Chevaliers
des Ordres du Roi , reçus le 2. Nous allons
la remettre ici toute entiere.
Le Duc de Béthune , le Duc de la Vauguyon ,
le Marquis de la Salle , le Comte d'Affry , le
Marquir de Langeron , le Comte de Guichen, le
Marquis d'Ecquevilly , le Comte de Rochambeau
, le Duc de Chabot , le Marquis de Bouillé
le Duc de Guines , le Marquis de Jaucourt , le
Marquis de Clermont d'Amboife , le Marquis de
Montefquiou Fézenfac , le Comte de Vintimille,
le Comte de Tavannes , le Comte d'Efcars , le
Comte de Vaudreuil , le Comte d'Efterhazy , le
Comte de Damas de Crux , le Comte de Montmorin
& le Bailli de Cruffol.
Le Roi ayant nommé M. Pajot de Marcheval
à une place de Confeiller d'Etat , S. M. a fait
paffer M. Caze de la Bove de l'Intendance de
Bretagne à celle de Grenoble : Elle a nommé
M. Caumartin de Saint-Ange, à l'Intendance de
Bretagne , & M. Fournier de la Chapelle à celle
d'Auch , dont Eile a défuni celle de Pau , pour
former avec Bayonne & les pays adjacens , une
nouvelle Intendance , qu'Elle a donnée à M. le
Camus de Neville. M. Pelletier de Morfontaine -
étant défigné pour la place de Prévôt des Marchands
à Paris , S. M. a nommé , pour le renplacer
à
fera vacantendance
de Soiffons , lorfqu'elle
M. de la Bourdonnaye de Bloffac ;
& à l'Intendance de Poitiers , pour pareille épo
que , M. Boula de Nanteuil . S. M. a auffi approuvé
& confirmé la diftribution faite par le
f3
( 126 )
>
Contrôleur général , des différens départemens
de Finance , dans l'ordre fuivant : M. Douet de
la Boullaye , Intendant au département des mines
& de l'adminiſtration des droits domaniaux``&
autres y réunis ; M. de Leffart , Intendant au
département des municipalités , revenus & dépenfes
des villes , bourgs & communautés d'habitans
; M. de Bonnaire de Forges , Intendant
au département des domaines & bois ; M. de
la Milliere , Intendant au département des ponts
& chauffées & des hôpitaux ; M. de Colonia
Intendant au département des fermes générales ;
M. Laurent de Villedeuil , Intendant au département
de la régie générale des aides & droits
réunis ; M. de Vergennes , Intendant au département
des impofitions. S. M. a commis , par
Arrêt du Confeil , M. de la Michodiere pour
les états de population & autres détails relatifs
à la connoiffance du royaume ; M. de Boullongne
, Confeiller d'Etat , pour les affaires du commerce
de l'Inde ; M. Boutin , Confeiller d'Etat ,
pour le contentieux des monnoies ; M. Pajot de
Marcheval , Confeiller d'Etat , pour le contentieux
des poftes & meffageries. Le département
des parties cafuelles a été rendu à M. Bertin
Confeiller d'état ; la correfpondance relative aux
bureaux des finances a été confiée à M. de Vil- '
levault ; l'adminiftration de la Corfe , à M. Blondel
, Intendant du commerce ; & la place d'Intendant
du commerce , ci - devant exercée par
M. de Colonia , donnée à M. Devin de Gallande.
*
DE PARIS, le 13 Janvier."
Les lettres de l'Inde , dont on a donné le
réfumé dans le dernier Journal , font arrivées
à Breft , avec la corvette la Sylphide ,
commandée par M, de Galiffet , Lieutenant
( 127 )
de vaiffeau. Cet Officier avoit quitté depuis
fort long temps l'efcadre du Roi , commandée
par M. de Suffren.
C'eft de l'Ile de France , écrit-on de Breft ,
qu'il eft parti en dernier lieu , avec les dépê
ches du Gouverneur de cette ille & les lettres
de la Colonie. Les nouvelles qu'il a apportées
font celles qu'on avoit apprifes à l'ifle de France
avant fon départ. Les Anglois avoient mouillé
devant Goudelour , où ils avoient débarqué 1800
hommes & de l'artillerie ; lorfque l'efcadre du
Roi y parut , ils fe hâterent auffi - tôt de tout
rembarquer & de mettre fous voile les deux ef
cadres , louvoyerent pendant deux jours ; les
Anglois ayant le vent , dans la nuit du 10 Juin,
M. de Suffrein le leur gagna , & fur mouiller
fous Goudelour , où M. de Buffi lui donna 1200
hommes de troupes qu'il répartit fur fes vaiffeaux.
Le 20 il attaqua les Anglois qui avoient
18 vaiffeaux ; il n'en avoit lui-même que I15fbjj
Avec cette fupériorité , les Anglois confenti
rent à engager le combat , dans lequel ils fe
flattoient de détruire nos forces de l'Inde , mais
leur efpérance fut trompée ; ils plierent toujours
; enfin ils arriverent. & furent s'emboffer
devant Madras , laiffant à l'efcadre du Roi toute
la gloire de cette journée. L'engagement des
deux efcadres n'a pas été fort meurtrier , parce
que les ennemis plierent toujours . Nous y
avons perdu M. de Salvert , commandant le
Flamand , & M. Dupas de la Marteliere , Cat
pitaine de l'Ajax. On fait le plus grand éloge
de M. de Peinier , qui a culbuté tout ce qui fe
préfentoit devant lui. On ignore à l'Ile de
France quand M. de Suffrein y fera fon retour;
quand il y arrivera , il y trouvera les plus gran
des reffources en matures , agrès & vivres dont
f
£ 4
( 128 )
cette Colonie eft abondamment pourvue . On
préfume que les Anglois , à l'époque du 20
Juin , avoient connoiffance de la paix , puif
qu'ils avoient dépêché quelques jours après un
Parlementaire à M. de Suffrein pour lui en faire
part. Quand à ce qui s'eft paffé devant Guadelour
, on fait qu'aux attaques des redoutes de la
ville , & à celles des lignes des ennemis , les
Anglois ont perdu 4000 hommes , dont 1100
Européens . De notre côté il y a eu plufieurs
Officiers des Régimens d'Auftrafie & d'Aquitaine
tués & bleffés.
On dit que l'été prochain il y aura une
efcadre d'évolutions dans nos mers ; les fonds
affectés pour cet objet & pour le fervice de
la Marine en temps de paix , ont été portés
millions. L'année courante & la prochaine
, ils pourront être portés plus haut , à
caufe des lettres de change de l'Inde & de
l'Amérique qu'il faut acquitter.
à
54
La lifte des Officiers qui doivent être de l'af
fociation de Cincinnatus eft dreffée ; & ceux qui
ont droit d'y entrer feront bientôt reçus . On
ignore quel parti fera pris à l'égard de la Mas
rine , dont quatre Amiraux feulement avoient
été défignés par les Américains , fans qu'ils euffent
pensé aux Capitaines de vaiffeaux . Au refte
l'aigle de cette fociété ne fera pas héréditaire
en France comme en Amérique ; le Roi a décidé
que cette distinction ne pourra pas ſe tranſmettre
, étant réſervée aux feuls Officiers fupérieurs
qui ont combattu fous le Général Wafhington.
Ce fera dans 5 ou 600 ans une belle
décoration & une grande preuve de nobleſſe en
Amérique que celle de cet aigle que porteront
les defcendans des Héros qui lui ont procuré
l'indépendance.
( 129 )
Selon les lettres de Bretagne , on penfe
férieufement à rendre navigables les rivieres
de la Province ; & la comm mication de
S. Malo fera ouverte l'été prochain . On doit
s'occuper auffi de la riviere de Carhaix , qui
tombe dans la rade de Breft ; il eft également
queſtion de faire un port à l'Ifle - à - Bois ,
riviere de Pontrieux , évêchés de Tréguier
& de S. Brieux ; le port eft tout fait , mais
les approches en font difficiles .
La folie des ballons , ou fi l'on veut , le
goût des ballons aéroftatiques fait des progrès
dans les pays étrangers & furtout dans
nos Provinces.
Il n'y a point de petit Phyficien , Chimifte ;
Apothicaire , qui ne veuille avoir la gloire d'être
le premier à procurer ce fpectacle à fes concitoyens.
La plupart ne réuffiffent point , alors
les vers , les chanfons fatiriques font la récom-
Renfe de ces tentatives. Dans quelques endroits ,
à Bordeaux , &c . le défaut de fuccès de ces
effais a eu des fuites qui auroient pu être, plus.
graves , un peuple qui croit qu'on ne l'a affemblé
que pour le jouer ,, n'éprouvera jamais cette
impreffion fans conféquence. Dans d'autres endroits
, ceux qui ont eu quelque fuccès , s'imaginent
avoir ajouté quelque perfection à cette
brillante découverte , témoin le Phyficien de la.
Haye qui a fait annoncer avec tant d'emphafe
dans toutes les Gazettes de fon Pays , qu'il avoic
élevé un Globe , fait de membranes d'animaux
de la groffeur d'un tambour , le plus petit qu'on
ait encore vu , par un moyen & par des procédés
différents de MM. de Mongolfier & Charles
, ayant tiré fon gaz du Zinc. S'il avoit lu
f
S
( 130 )
l'Ouvrage que M. Faujas de Saint - Fond a pu
blié fur cet objet , il y a un mois , il y auroit
vu que depuis trois mois on faifoit ici de
pareils Globes , que la matierre pareille à la
fenne , s'appelle Baudruche , qu'on remplit ,
comme lui , de gaz tiré du Zinc , ou comme
M. Sauffure de Geneve , en raréfiant l'air qu'ils
contiennent , avec un fer rouge , il fauroit
auffi que dans nos Appartemens nous avons de
pareils Globes de toutes grandeurs , & d'infiniment
petits , puifqu'ils n'ont que 6 pouces ,
& même pouces de longueur ; il y a loin delà
à un tambour.re
La lettre fuivante de Lyon , en date du
2 de ce mois , inftruira nos lecteurs de l'état.
où étoient à cette époque les préparatifs de
l'expérience qu'y prépare M. de Mongolfier
l'aîné.
6
Le plus fuperbe vaiffeau aérien qu'on ait jamais
conftruit eft à préfent fur nos chantiers ;
150 ouvriers y travaillent fans relâche ; fa
forme eft un cone parfait de cent pieds de diametre,
on le nomme le Fleffelles , & il fera lancé.
à l'air le o de ce mois . L'infatigable Pilaftre
du Rofier , qui a été mandé ici pour cette
magnifique expérience , eft nommé par les
Soufcripteurs Capitaine du Fleffelles . Hemmene
8 compagnons de bonne volonté , qui lui
ont donné plein pouvoir fur leurs perfonnes.
Cette machine pourroit enlever aisément 30 ou
40 hommes ; on a préféré de tenter un objet
de commerce , & de mettre dans la gallerie
140 ou 150 quintaux pefant. Notre ville abonde
en étrangers de la prémiere diftinction ; fi le
fuccès répond à notre espérance , Jofeph &
Etien ne de Mongolfier font à jamais immortali
fés. Il existe encore un troisieme frere de ce a
3
( 131 )
Une autre lettre du 3 contient les détails
fuivans.
L'arrivée de M. Pilatre de Rofier a retardé
le départ de notre grande machine aëroftatique.
Il a proposé plufieurs changemens avantageux
à M. de Montgolfier , qui s'eft empreffé de les
adopter ; en conféquence , on a travaillé à la
grande galerie ; on en diminue le poids & on
la met dans le plus parfait équilibre avec le corps.
de la machine à laquelle elle eft attachée. On
a fait ces jours derniers quelques expériences à
huis clos , qui promettent des fuccès . Cette ma
chine eft la plus grande qu'on ait conſtruite jufqu'à
préfent ; elle a 110 pieds de haut & 300 de
circonférence . 8 perfonnes s'éleveront avec elle ,
y compris MM. de Montgolfier & Pilatre de Rofier.
Vous les verrez arriver peut être à Paris , fi le
vent les feconde . L'enthoufiafme pour les voyages.
aëriens n'eft pas moins fort ici qu'à Paris ; & nous
avons vu comme chez vous des Dames démander
inftamment à M. de Montgolfier la faveur
de les admettre dans fa voiture ; elles s'en font
retournées , bien fâchées d'avoir été refutées.
Quoique le jour ne foit pas fixé , l'expérience
aura certainement lieu du 8 au 10. Tous les étrangers
de diftinction , qui ont paffé par cette ville
depuis 15 jours , fe font arrêtés pour être témoins.
de cette belle expérience. Des gens de tout état ,
de la Bourgogne , du Dauphiné & des autres Provinces
voisines , arrivent en foule pour le même
objet. Enfin , tout nous promet le fpectacle la
plus nouveau & le plus fuperbe.
Dans un moment où tous les Phyficiens
s'occupent des moyens de donner aux Ballons
aéroftatiques , & en général à tous les
corps flottans dans l'air & dans l'eau , un
3
4
f 6
( 132 )
direction volontaire , on fera bien aife de
voir ici quelques expériences qui peuvent y
conduire ; elles ont été faites par M. Bulliard,
auteur de l'Herbier de la France.
ce Le recul continuel qu'éprouve une piece
d'artifice quand on y a mis le feu , dit-il , me
paroît un moyen fur lequel on peut compter
pour faire remonter , contre les efforrs de l'air
ou de l'eau , un corps flottant quelconque : on
eft fur-tout porté à le croire , quand on fait
attention que l'on peut multiplier par tout à volonté
les forces dans une piece d'artifice , & -
rendre fon effet plus ou moins violent , plus ou
moins prompt & plus ou moins durable. Je ne
me fuis encore fervi , dans mes expériences ,
que de fufées volantes ordinaires de différens
calibres ; c'eft de leurs effets dont je vais rendre
compte. 1. J'ai attaché , dans une direction horifontalé
, à un petit chariot d'enfant , du poids.
de deux livres deux onces , une fufée volante
du calibre de fix lignes ; elle l'a entraîné fur
la glace à une distance de 32 pieds ; j'ai répété
cette expérience avec une fufée du même calibre
& le même chariot : quoiqu'il ſe fût arrêté
un inftant pendant que la fufée brûloit , il a
encore parcouru un efpace de 36 pieds ; 2. j'ai
fait remonter par ce même chariot , avec une
fufée du même calibre que les précédentes, une
planche de fapin de 14 pieds de longueur , inclinée
de 4 pouces , & affez mal rabotée : Ja
rapidité avec laquelle il eft monté a paru être
la même que celle avec laquelle il venoit de
parcourir une ligne horifontale . 3. le 6 de
ce mois , à 4 heures & demie du foir , en préſence
de MM. Guillaume de Croiffy & Charbonnier.
& de plufieurs perfonnes qui fe trouverens là
( 133 )
j'ai répété ces expériences fur l'eau ; elles ont
été faites dans ce courant rapide qui vient du
milieu de la Seine mouiller les flancs du bateau
des blanchiffeufes de l'hôpital - général. J'avois
fait faire une espece de radeau en bois léger ;
j'avois recommandé qu'on lui donnât , s'il étoit
poffible , les avantages qu'auroit un bachot
de 8 pieds & demi de long fur 15 pouces dans
fa plus grande largeur ; mais l'ouvrier s'eft un
peu écarté des loix du fillage , & n'a fait qu'un
fimple rebord de 2 pouces de hauteur , & ne lui
a pas donné affez d'obliquité , ce qui n'a pas
manqué de nuire beaucoup aux expériences . J'ai
attaché , dans une direction horiſontale , à une
des extrémités de cette machine , une fufée du
calibre de 8 lignes , fur 6 pouces & demi de
charge ; on a mis le feu à une mêche dont la
durée devoit laiffer au radeau le temps fuffifant
pour être entraîné par le courant à une diſtance
de ro pieds ou environ ; à peine la piece d'artifice
a- t-elle eu pris feu , qu'on a vu cette
machine remonter contre le fil de l'eau , avec
une rapidité à laquelle on ne s'attendoit pas.
Dans cette premiere expérience la durée du
feu n'a été que de 3 fecondes , & le radeau n'a
pu monter que de z toifes ou environ . La fufée
étoit plus forte qu'il ne falloit , & il ne lui a
manqué que de la durée . La feconde expérience ,
avec une fufée du même calibre , a mieux réuffi ;
le feu a duré 4 fecondes au moins , & le radeau
a parcouru un efpace prefque double : cette diffé
rence n'a point dépendu principalement de la
maniere dont la fufée étoit placée. Je me propofe
, continue M. Bulliard , de répéter ces expériences
plus en grand ; mais il n'eft pas nécefaire
d'en attendre l'effet pour conclure hardiment
que dès qu'on aura donné aux ballons
( 134 )
aéroftatiques une forme naviculaire , on en
changera la direction à volonté , au moyen du
recul d'une ou de plufieurs pieces d'artifice maintenues
dans une direction convenable , & placées
felon que les cas l'exigeront. Ce moyen ne
fera pas auffi couteux qu'on fe l'imagine ; outre
que l'on n'aura pas toujours befoin de pieces de
fott calibre , & qu'il fera même très rare qu'on
en ait befoin , fi l'on vient à défalquer du prix
d'une piece d'artifice , celui des cartouches , &
fi l'on compte pour quelque chofe la continuité
de la confommation & la fimplicité dont la
main - d'oeuvre de l'artificier peut être fufceptible
, on verra que la dépenfe des cartouches de
métal une fois faite , une piece de 30 fols ne
reviendra pas à plus de fept à huit. D'ailleurs
n'eft -il pas encore des procédés économiques
qu'un fimplé artificier ignore , mais dont la
phyfique nous indique les fources ? qui fait même
fi l'on ne fe contenteroit pas le plus fouvent des
effers d'un fimple eolipyle , lorfque l'on n'auroit
pas de grands efforts à vaincre ; & qui fait
auffi où doivent fe borner les effets de l'eolipyle ?
Je crois avoir fait le premier pas dans l'art de
donner aux ballons aéroftatiques une direction
volontaire ; on en lanceroit un aujourd'hui , que
je voudrois le conduire par les airs , & tout le
monde pourroit le faire comme moi . Si cette
découverte peut être utile , c'eft au public à la
juger ; le temps & l'expérience la perfectionneront.
L'Adminiſtration des Etats du Maconnois
ayant délibéré d'établir à Macon une
Ecole gratuite de Deffin , fous la protection
de S. A. S. Monfeigneur le Prince de
Condé , & voulant fe procurer un Profeffeur ,
( 135 )
capable de diriger cette Ecole en faveur des
Arts mécaniques , propofe un concours femblable
à celui indiqué par M. de la Tour .
pour la ville de S. Quentin. On exige les
mêmes talens ; les Juges feront les mêmes
ainfi que les honóraires , auxquels on ajou
tera le logement. Les Deffins pour le concours
doivent être remis avant le 15 Février
prochain , à l'Ecole Royale gratuite de Deffin
, rue des Cordeliers .
La mémoire des hommes qui ont dignement
fervi leur patrie , ne doit point être oubliée.
C'est une récompenfe , qui en même temps encourage
ceux qui restent après eux & qui peuvent
les imiter . Cette derniere année vient de
voir la perte de M. A. J. H. Godineau , Procureur
du Roi au Bailliage de Vendôme ; Magiftrat
rare par l'affemblage de fes vertus ; à une
fcience profonde de fon état , il joignoit un
zèle fans bornes pour les devoirs de fa place ,
une grande fermeté dans fon adminiſtration à la
douceur & la modeftie les plus parfaites . Ses
travaux n'étoient pas bornés à l'exercice de fes
fonctions du miniftere public ; il confumoit le
refte de fa vie à l'utilité des particuliers dans
l'intérieur de fon cabinet. Toutes les familles ,
tous les ordres des citoyens avoient recours à
lui. Il étoit l'arbitre univerfel de la Ville & de
la Province . La chicane en frémiffant , périffoit
fouvent chez lui avant de pouvoir monter au
Palais . Combien de familles lui ont dû la confervation
fi précieufe de leur union , & celle de
leur fortune. Sa mort a retenti dans tous les
coeurs & dans toutes les parties de la Province ,
où chacun croyoit avoir perdu fon protecteur ,
fon défenfeur , & fon ami. L'envie ne peut fer(
136 ).
6
vir qu'à relever l'éclat de telles vertus . Cet
Officier laiffe des manufcrits nombreux & inté
reffans ; les uns fur les fonctions de fon état , les
autres qui font les monumens de fes travaux .
Il étoit fils de M. André Jean Godineau , Procureur
du Roi honoraire au même Bailliage ,
qui , à l'âge de 90 ans , après les anciens fervices
dans les diverfes places de magiftrature &
d'adminiftration qu'il a exercées , remplit encore
éminemment aujourd'hui , en qualité de Confeiller
honoraire , les fonctions de fa place. Cette
famille occupe depuis 200 années les principales
places de magiftrature de cette Province.
L'Auteur de l'Ami des Enfans vient d'adreffer
l'avis fuivant à ſes Souſcripteurs,
Je me rends à vos aimables inftances , mes
chers petits amis ; & puifque vous defirez que je
continue mon travail fans une plus longue interruption
, me voici prêt à le reprendre . Ces deux
mois d'intervalle m'ont fervi à raffembler mes
matériaux & à les difpofer dans un ordre convenable
. Je n'ai plus qu'à les employer , & je
fuis en état de vous garantir la plus rigoureufe
exactitude. Le 1er n°. de la 3e année fera publié
le 1 Mars. Les deux premieres parties de cet
ouvrage ont été confacrées à vous parler de vos
devoirs ; & j'ofe croire que je vous en ai dit affez.
pour vous en inftruire , & pour vous inſpirer
les fentimens propres à vous les faire aimer . La
troifieme , felon le plan que je vous ai propofé ,
aura pour objet de faire éclorre vas idées , de
guider vos réflexions , & d'étendre vos connoiffances.
Jufques ici vos relations ont été bornées
à vos parens , à vos camarades , & aux domeftiques
de votre maifon : elles ont été concentrées
dans vos écoles & dans vos familles. Bientôt
( 1370)
vous allez en former chaque jour de nouvelles
avec la fociété générale. , N'eft- il pas important"
de favoir de bonne heure ce qu'elle fait pour
vous & ce que vous lui devez , d'apprendre les
moyens de jouir des avantages qu'elle vous préfente
, en vous acquittant envers elle ? Les diverfes
faifons de l'année que vous n'avez jufques
à préfent diftinguées que par la variété qu'ellesamenoient
dans vos plaifirs , demandent à l'homme
des travaux toujours renaiffans pour profiter
de leurs bienfaits , & fe défendre de leurs rigueurs
; puifque vous devez les partager un jour,
n'êtes-vous pas intéreffés à fuivre les progrès de
fon induftrie , à voir comment il a fu fe créer.
des jouiffances jufques dans fes befoins Enfin ,
avant de vous engager dans l'hiftoire des révolutions
arrivées parmi les peuples de la terre ,
terre , ne faut- il pas d'abord favoir quelle place
elle occupe dans l'univers , & par quelle fuite.
d'obfervations ingénieufes , l'efprit humain a fu
lier à ce globe jufques aux corps céleftes qui lui
paroiffent étrangers dans l'objet de la création .
Ces connoiffances qu'il feroit honteux de négli
ger aujourd'hui qu'elles font fi répandues , no
Lont pas feulement d'un ufage agréable dans la
fociété d'une reffource heureuſe contre l'oifiveté
& l'ennui dans les intervalles du travail , mais
encore d'une utilité marquée dans prefque tous
les états de la vie. Elles font à la portée de
votre âge , puifqu'elles ne roulent que für des
objets fenfibles & qui . frappent conftamment vos
regards : il eft ailé de vous les rendre familieres ,
même fans les premieres notions de la géométrie
, en empruntant les expreffions de votre langage
, les images & les comparaiſons de vos
jeux : & l'on peut y répandre affez d'agrément
pour vous faire trouver une fource nouvelle
(( 138 )
de plaifirs jufques dans votre inftru&tion ( 1' ) .
M. le Prince de Naffau , qui étoit en Efpagne
depuis 2 ou 3 mois, ayant appris que
Madame la Princeffe de Naffau , qu'il avoit
laiffée ici , étoit fort indifpofée , eſt arrivé
de Madrid en très- peu de jours , malgré la
rigueur de la faifon, Il a trouvé la Princeffe
tout-à-fait rétablie.
On connoît les foins & l'attention particuliere
qui ont toujours diftingué les Ouvrages publiés
par M. Lattré , & qui ont affuré à fon Magafin
une fupériorité qui le diftingue , & une préférence
bien méritée . Parmi les Ouvrages qu'il vient de
publier , nous nous empreffons d'annoncer aux
Amateurs une Carte de la Suiffe Normande , qui
comprend le pays de Vaud , le Gouvernement
d'Aigle , dépendant du Canton de Berne , en
4 feuilles , par M. Mallet , Ingénieur ; ils diftingueront
fur-tout un nouveau Plan de Paris , avec
tous fes accroiffemens , fupérieurement gravé &
lavé , dédié au Corps de Ville , & qui eft bien
(1) Si cet Ouvrage a eu jufqu'ici le bonheur de répondre
aux vues de MM . les Soufcripteurs , on efpere qu'après
en avoir joui les premiers dans le cours de deux
années , ils ne trouveront pas mauvais qu'on en réduiſe
le prix pour s'accommoder aux moyens de nombre
d'honnêtes familles , & prévenir des contrefaçons tronquées
, incorrectes , & d'un ufage dangereux pour les enfans.
Cependant afin de prévenir en eux toute espece de
regrets , & leur marquer la reconnoiffance due à leurs encouragemens
, on s'engage à leur envoyer tous les quatre
mois gratis . & port franc par la Pofte , un volume in.
dépendant de l'Ouvrage , mais du même genre , & qui
lui fervira de fupplément , ce qui fera 15 volumes , au
lieu de r2 , pour le prix ordinaire de leur foufcription
Il fera toujours pour l'année courante de 13 liv . 4 fols
pour Paris , & de 16 liv . 4 fols pour la Province port
franc par la Pofte , le 13eme gratis . S'adreffer à M. le
Prince , au bureau de l'ami des Enfans , rue de l'Univer
fité , No. 28 , à Paris ,
(-139 ) )
fupérieur à tout ce qu'on a publié dans ce gên
re ( 1 ) . Son Atlas maritime , avec 24 plans des
Villes de nos Ports . Dans la circonftance préfente,
on ne peut qu'accueillir une Collection réellement
précieufe & utile ; ce font des écrans fur la Géographie,
l'Hiftoire , la Fable, &c. Les Inſtituteurs ,
les Peres de famille fentiront aifément les avantages
de ces meubles , fi néceffaires dans cette faifon,
& qui offrent de nouveaux moyens d'inftruc .
tion , en donnant lieu de faire répéter en paffant
des leçons données auparavant ou d'en préparer de
nouvelles. Les Cartes & les Planches qui forment
ces écrans ont été gravées exprès , & foignées
comme tout ce qui fe trouve dans le riche & précieux
Magafin de M. Lattré. "
DE BRUXELLES , le 12 Janvier.
Selon les lettres de la Haye , le Miniftre
de l'Empereur auprès des Etats - Généraux ,
infifte fur une fatisfaction convenable de la
part de la République , au fujet de ce qui
s'eft paffé au village de Doel , avant qu'on
entre en négociations ultérieures pour fixer
les limites relpectives en Flandres. En attendant
ce qui fera décidé fur ce fujet , la fup
preffion du Confeil fuprême de guerre , defirée
par les fept Provinces a été effectuée
par une réfolution de L. H. P. & le Confeil
d'Etat a été prié de le fupprimer de l'état de
guerre.
Parmi les autres détails que contiennent
les mêmes lettres , il y en a plufieurs relatifs
(1 ) Le plan de Paris , en papier grand - aigle de Hollan
de , coûte 7 liv . 4 fols ; en papier de France 6 liv .; collé
fur toile , avec étui 9 liv ,; monté fous verre avec bor
dure en or , à divers prix.
( 140 )
à M. Boers , ancien Fifcal au Cap de Bonne
Efpérance , qui avoit été la victime de quel
ques accufations intentées contre lui par des
habitans du Cap, & juftifié enfuite par une
Commiffion de la Compagnie. Nous en
extrairons quelques-uns.
Les troupes françoifes lorfqu'elles arriverent
au Cap qu'elles venoient défendre , & où elles
devoient s'attendre à un accueil conforme aux
fervices qu'elles venoient rendre , y trouverent
des préventions anciennes à combattre , & en
éprouverent les plus funeftes effets. Lorfque M.
de Suffren , après fon glorieux combat dans la
baye de Praya , vint débarquer à Falfe- Baye ,
nul habitant n'accourut pour lui donner les fecours
dont il avoit befoin ; on eut dit que c'étoit
un ennemi qui venoit pour s'en emparer.
Les troupes débarquerent , & on les laiffa long
temps fur le rivage , expofées à un foleil brûlant ,
fans qu'on penfat à leur accorder aucun des fecours
qu'on auroit donnés à des ennemis priſonniers
; cet abandon abſolu fut faneſte à quelques
hommes ; le Général Conway en porta des
plaintes , on lui répondit que la Direction n'avoit
pas donné des ordres. Quand les troupes
furent arrivées dans la ville , on ne trouva ni
hôpitaux , ni cafernes , ni maifons pour les recueillir.
Ce fut le Fifcal Boers qui par fon zele
& fon patriotiſme fut braver les préjugés des
habitans , aider les François & prévenir les fuites
des animofités nationales. Il prêta de l'argent
aux troupes , il les fecourut de fon crédit , de
fa fortune entiere . Ces fervices font conftatés
par la lettre fuivante de M. le Marquis de Caf
tries à M. le Comte de Vergennes , le 10 Mai
178.2. M. de Conway, Brigadier , Com
( 144 )
·
mandant les troupes du Roi au Cap de Bonne-
Elpérance , me rend un compte fi avantageux
de la conduite de M. Boers , Fifcal au Cap , de
fon zele pour le bien du fervice de la caufe
commune , & en même- temps de fes bonnes difpofitions
pour la défenfe & la confervation de
cette colonie , que je crois ne pouvoir me difpenfer
de vous prier de vouloir bien écrire à
Adminiſtration de la Compagnie des Indes
Hollandoifes , pour lui témoigner toute notre
fatisfaction de la conduite dudit fieur Boers ».
Il faut ajouter ici que la conduite conftamment
honnête des troupes françoifes , fit à la fin
l'impreffion qu'elle devoit produire fur l'efprit
des habitans , & que quand ils apprirent la maniere
dont les Anglois s'étoient conduits à Saint-
Euftache , ils commencerent à fe féliciter d'avoir
des défenfeurs. M. Boers n'avoit pas attendu cet
événement. Le Miniftre de la Marine écrivit le
3 Septembre dernier ainfi à M. de Berkenrode ,
Ambaffadeur des Provinces - Unies.
Monfieur , j'ai l'honneur d'adreffer à V. E.
une lettre pour le fieur Boers , ancien Fiſcal au
Cap de Bonne- Efpérance ; je la prie de vouloir
bien la lui faire parvenir. Je joins en même
tomps ici une copie de cette lettre , que le roi
m'a ordonné de vous adreffer , pour être communiquée
à L. H. P. pour qu'Elles connoiſſent
un citoyen qui a mérité de la République , par
les fervices diftingués qu'il a rendus à la caufe
commune pendant la guerre qui vient de finir.
C'eft une juftice que M. Boers mérite d'autant
plus , que je ne dois pas laiffer ignorer à V. E.
que , par les dépêchies du Cap , en date du 12
Juin , on me mande que le départ de ce Fifcal
y devient de jour en jour plus fenfible , par des
( 142 )
inconvéniens auxquels il avoit toujours paré pene
dant ſon ſéjour dans certe Colonie , &c.
La lettre du même Miniftre , jointe à cellelà
, eft conçue ainfi :
Vous avez dû être inftruit , Monfieur , que,
M. le Comte de Vergennes a fait informer la
Direction de la noble Compagnie de Hollande ,
des rapports avantageux & réitérés qui m'ont
été faits par le Marquis de Buffy & les fieurs
Conway & Percheron , des fervices effentiels que
vous avez rendus à la caufe commune entre la
France & la République , pendant la guerre derniere
; je me difpofois à vous en écrire moimême
, lorfque , par les lettres des fieurs Conway
& Percheron , en date du 17 Avril dernier , j'ai
appris votre retour en Europe ; ce qui m'a èngagé
à ne pas différer de vous rendre toute la
juftice que vous méritez , & de mettre fous les
yeux du Roi tout le zèle & l'activité avec lef
quels vous vous êtes porté à maintenir l'harmonie
néceffaire entre les deux nations , & généralement
à tout ce qui pouvoit opérer le bien
de la caufe commune. Sur le compte que j'en ai
rendu à S. M. , elle m'a chargé de vous en témoigner
toute fa fatisfaction , & elle m'a en
même temps ordonné de la faire connoître aux
Etats-Généraux par l'Ambaffadeur de la République
près de fa perfonne . Je m'empreffe à vous
faire part de ces ordres du Roi , & à vous aſſu¬
rer du plaifir que j'ai à les exécuter , &c.
PRECIS DES GAZETTES ANGL . ET AUTRES
Voici l'opinion générale qu'on a ici ( à Londres )
de l'administration actuelle . Quoiqu'on reconnoiffe
des talens dans les nouveaux Miniftres , o
les trouve fort inférieurs aux Miniftres déplacés.
D'ailleurs , on ne penfe pas qu'ils parviennent à
( 143 )
acquérir la majorité dans la Chambre des Com
munes. La Coalition eft reftée inébranlable & entiere
dans toutes les places qu'elle a perdues
indivifiblement . Il y a apparence que cela s'arrangera
pendant le receff ou les vacances qui
finiffent le 12 Janvier. Si cela n'arrivoit pas , le
parti North & Fox feroit la motion fuivante :
Que le Parlement n'a pas de confiance dans les
Miniftres de Sa Majesté. Elle pafferoit à une grande
majorité pour l'affirmative , & le Roi feroit obligé
de prendre tous les Coopérateurs que la Coalition
voudroit lui donner. Quant à la majorité que les
ex Miniftres ont perdue dernierement dans la
Chambre Haute , ils l'auroient bientôt regagnée ,
parce que le Roi, entraîné par la réfolution des
Communes , feroit contraint d'y joindre la Chambre
Haute dont il eft le maître par fon influence
fur les Lords fpirituels , fur les Pairs Ecoffois &
fur les Pairs qui occupent ou ambitionnent des
places , foit à la Cour , foit dans l'Adminiſtration .
Telle eft aujourd'hui la conflitution , & jamais le
pouvoir de la Couronne n'a été auffi précaire ni
auffi fubordonné depuis le malheureux tems de
Charles I. Général Advertiſer.
-
Parmi les paragraphes hafardés qu'on
trouve dans les papiers Anglois , en voici un
très fingulier. L'opinion générale eft que les
Hollandois ont des tréfors immenfes enfevelis
fous la maifon des Etats , & qu'ils ne doivent en
être tirés que quand le falut immédiat de l'Etat
l'exigera. On prétend que dans la derniere guerre
il fut propofé de tirer quelque chofe de cet immenfe
tréfor ; il parut à l'inſpection qu'il y avoit
un décroiffement fenfible , mais on ne pouffa
pas plus loin les recherches ; on fe propola d'y
revenir dans un autre moment , & de chercher à
découvrir la cauſe du déficit .
144 )
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX (r).
PARLEMENT DE PARIS .
Le 7 Mars 1774 le nommé Brion , laboureur
& manouvrier à Evres en Champagne , fit fa
déclaration au Greffe de l'élection de Châlons ,
qu'il entendoit s'approprier , par le moyen du
défrichement , divers morceaux de terrein ; il
paroît qu'il les a fait défricher. Le 24 Mars
1776 , les habitans d'Evres ont affermé à Jean
Audin le champ du vieux chemin d'Autrecourt ,
avec environ trente-fix perches au bout de ce
chemin. 11 paroît que ces objets loués fai
Loient partie de ceux défrichés par Brion. Les
habitans autorisés ont affigné Brion au Bailliage ..
de Chalons , en défiftement du terrein dont il
s'agit . Les habitans ont articulé la poffeffion
immémoriale , & notamment d'an & jour.
Brion a nié le fait ; & les parties ont été
appointées en faits contraires. Les habitans ,
ont fait leur requête ; & il eft intervenu un jugement
définitif le 26 Janvier 1781 , qui a reçu
les habitans oppofans à tous défrichemens faits
par Brion fur la piece de terre dont il s'agit
les a maintenus & gardés en la poffeffion immémoriale
, & notamment d'an & jour avant
1775 ; de la portion de terrein dont il s'agit ,
fur laquelle il existe un poitier que les habitans .
Jouent ordinairement . En conféquence , a fait
défenfes à Brion de continuer la culture de cette
portion de terrein. Brion a interjetté appel
de cette fentence . Arrêt du 26 Juillet 1783 ,
qui l'a confirmée avec amende & dépens.
(3)On foufctit pour l'Ouvrage entier , dont l'abonnenent
eft de as liv. par an , chez M, Mars , Avocat , rue
& Hôtel de Serpente.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
DE CONSTANTINOPLE , le 31 Novemb.
Lo
ES mouvemens des négociations femblent
prendre une nouvelle activité. Les
Miniftres des Cours Impériales de Vienne &
de Peterſbourg ont des conférences fréquentes
avec ceux de Verfailles & de Londres ; le
Divan s'affemble prefque journellement ;
mais ce qui a lieu dans ces affemblées , ne
perce point dans le Public , attentif à ce qui
Te paffe. Le 16 de ce mois M. de Bulgakow
reçut un courrier de Peterſbourg , & fur le
champ il fe rendit chez le Reis- Effendi , avec
lequel il refta long tems renfermé. Lorsqu'il
l'eût quitté , le Miniftre Ottoman alla chez
le Grand- Vifir , qui fit affembler auffi -tôt
dans fon Hôtel les principaux membres du
Divan ; & qui lorfqu'il eut tenu Confeil , envoya
le premier Dragoman de la Porte chez
M. de Bulgakow . On ignore l'objet de ces
N°. 4. 24 Janvier 1784. g
( 146 )
mouvemens. Il eft vraisemblable que la Ruffie
a fait notifier enfin la révolution de la
Crimée , & requis la Porte d'y donner fon
approbation . Comme le Miniftre Ruffe n'a
point envoyé de Courrier à Peterſbourg , il
paroît qu'il n'a point reçu de réponſe pofitive
& que la Porte a pris du tems pour délibérer
fur le parti à prendre dans une con
joncture auffi importante & auffi délicate.
DANNEMARCK,
DE COPENHAGUE , le 30 Décembre.
On vient de découvrir à Bringstrup , près de
Ringsted , un fquelette d'une grandeur plus
qu'ordinaire & recouvert de pierres de différentes
formes rondes & quarrées , il étoit placé fur
un lit de fable blanc , les pieds tournés felon
l'ufage vers l'orient , & au-tour de lui étoient divers
offemens humains . Il n'étoit qu'à 3 ou 4
pieds de profondeur , & on s'étonne de n'avoir
pas reconnu plutôt qu'il y avoit une sépulture
payenne dans une terre fréquemment labourée .
Du côté de la tête à gauche était un anneau
d'or de peu de valeur , & à droite une planche
en partie pétrifiée , garnie artiftemement de
cloux de fer , avec un ornement en argent que
l'on fuppofe être la marque d'un ordre. Près de
là étoit une plaque d'argent travaillée , quelques
ornemens dorés & plus loin une urne rem
plie de cendres , 9 perles & quelques joyaux qui
femblent émaillés . Aux pieds du cadavre était
une pierre quarrée , plate & très- péfante , fous
( 147 )
laquelle on trouva une piece d'or avec l'empreinte
d'une étoile d'un côté & d'une fleur de l'autre ;
il y avait auffi 2 haches de facrificateurs faites
d'une pierre noire . On croit que c'eft le tombeau
d'une femme d'un rang élevé , & peut être
celui de l'épouse du Roi Sigers dont la fépulture
eft à une portée de fufil . On y a trouvé.
du moins fous une groffe pierre une tête dont
les proportions & fur- tout les dents font d'une
grandeur extraordinaire . On fait que Sigers perdit
la vie vers cet endroit ; & il fe peut que la
précipitation avec laquelle on lui rendit les derniers
devoirs ne permit de mettre en terre que fa
tête & les armes . On a fait dans
s cettecontrée
célebre parce qu'elle était l'endroit où l'on faifoit
les facrifices , le fiege des tribunaux de Juftice.
& la fépulture des anciens , quantité, de fouilles
dans lesquelles on a fait différentes découvertes.
On a trouvé à Havleberg un fquelette trèsgrand
, recouvert de pierres avec un anneau d'or
pefant 13 lots , fufpendu à fon cou ; 2 urnes
dont l'une de grandeur ordinaire , était remplie
de cendres & couverte ; l'autre très - grande, &
découverte renfermoit une efpece de bar
ril de bois avec des cercles de cuivre , ayant d'un
côté une poignée du même métal bien travaillée ,
& de l'autre un petit anneau de cuivre & une
poignée de bronze, Ce barril renfermoit des
os brulés , des cendres , des verres coloriés & no
des perles. A Kreuzhugel on a trouvé trois
urnes peu éloignées l'une de l'autre , remplies !
d'os & de cendres & ayant une perle de verre
chacune , avec un morceau de cuivre en forme
de fabre & un petit bouton d'or . Dans plufieurs
petits monticules peu éloignés , on a trouvé
des fquelettes & des urnes contenant avec des
1
8 2
( 148 )
cendres , des bijoux de cuivre , & dans quelques
unes des fquelettes avec de grandes piques de
fer & d'autres armes auprès d'eux,
POLOGNE...
DE VARSOVIE, le 25 Décembre.
L'armée Ruffe vient , dit-on , d'être ren
forcée encore de quelques régimens. Selon
un calcul qui circule ici , on porte à 222, 500
hommes , le nombre des troupes de cette
nation , qui fe mettront tout à la fois en
mouvement , fi la guerre éclate ; parmi ces
troupes il y a 117000 hommes d'infanterie ;
66000 de cavalerie Ruffe , & 39500 Cofaques.
Cette armée eft fans doute confidérable
, mais en entrant toute entiere en camfi
elle ne parvient pas¿àà porter un
coup décifif dès la premiere , & qu'il en faille
une feconde , elle exigera des recrues immenfes
, & par-là difficiles. On dit qu'il reftera
dans l'intérieur de l'Empire 17 régimens
d'infanterie , & 8 de cavalerie.
pagne ,
ALLEMAGNE
DE VIENNE , le S Janvier.
On vient d'imprimer ici une lettre circulaire
, adreffée par S. M. I. quelques jours
avant fon départ pour l'Italie , à tous les
Chefs des départemens . L'Empereury expofe
( 149 )
tout ce qu'il a fait jufqu'à préfent dans les
diverfes branches d'adminiftration ; il leur
donne en même tems les inftructions néceffaires
pour le maintien & l'exécution
des changemens qui ont été faits dans cette
partie.
Il est arrivé ici fucceffivement, & en trèspeu
de tems , trois courriers , avec des dépêches
de Conftantinople ; les lettres qu'ils
ont apportées , font du 30 Novembre : on
en ignore le contenu ; tout ce qu'on dit dans
le public , & qui peut - être n'eft pas exact ,
c'eft qu'il eft queftion de 2 traités particuliers
, garantis l'un & l'autre par la France &
l'Angleterre ; celui avec la Ruffie le fera
pár
l'Empereur , dont le traité avec la Porte feta
auffi garanti par l'Impératrice de Ruffie. "
"Le bruit qui s'étoit répandu depuis quatre ou .
cinq femaines de la deftruction entière de la ville
de Salonique , annoncé dans prcfque toutes les
feuilles publiques eft deftitué de fondement . On
n'a point reçu ici de nouvelles , pareilles . Des
lettres du Levant & de Salonique même d'une
date très - récente , arrivées ici , ne parlent point
de ce défaftre ni même d'aucun événement qui
ait pu y donner lieu . On ne peut donc
que raffurer les maifons commerçantes qui ont
des relations avec cette place , fur le fort d'une
ville également célebre par fon antiquité & par
fon commerce.
DE
HAMBOURG , le & Janvier,
S'il faut en croire plufieurs de nos papiers,
g 3
( ( : 150 )
P
nous touchons au moment où va fe diffiper
le nuage qui voile encore les deffeins des
puiffances qui menacent le Levant. La Ruffie
, qui fans combattre , a conquis la Crimée
, & qui n'avoit point encore notifié cet
événement, à la Porte , vient , dit - on , enfin
de le lui faire annoncer. Son Miniftre , chargé
de pouvoirs à cet égard , a demandé au
nom de fa Souveraine une reconnoiffance ·
publique de la part de la Porte de la révolution
de la Crimée , c'est - à - dire , de fa
fouveraineté & de l'abolition de tous les articles
qui font mention des Tartares dans le
Traité de Kainardgi.qər
quaitng dima
« Cette déclaration , ajoute- t - on , met le gouvernement
Ottoman dans l'embarras ; il lui feroit
dur fans doute de foufcrire fans reftriction à
la ceffion de la Crimée , dont le voisinage eft inquiétant
pour la capitale de l'Empire ; mais le
refus ne peut en être annoncé qu'en prenant
les armes. Ce parti paroit dangereux dans un mcment
furtout où la Cour de Vienne , fur les inftances
qui lui ont été faites par le Divan , d'engager
la Ruffie à remettre fur l'ancien pied le '
pays dont elle s'eft emparé , a répondu , qu'elle ne
pouvoit le mêler de cette affaire ; on prétend
même que cette réponſe contient auffi l'aflurance
de conventions conclues avec la Cour de Ruffie ,
qui mettraient celle de Vienne dans la néceffité indifpenfable
de la foutenir , fi elle venoit à être attaquée
;cette déclaration , fi elle a eu lieu , équivaut
à un confeil de traiter avec la Ruffie , conformement
à fes défirs ; on ignore encore le parti auquel
s'eft arrêtée la Porte ; & une affaire de ceite
(( 151 )
importance demande néceffairement de mures
déliberations. On profitera fans doute de tout le
tems que voudront laiffer les Rulles ; qui infiftent
fur une réponse prompte , qu'on ne leur fera
fans doute que quand il ne fera plus poffible de
reculer.
En attendant qu'on foit inftruit du parti
définitif que prendra le Divan , nos papiers
offrent les détails fuivans fur les préparatifs
de la Ruffie , qui ne font point fufpendus.
& en
La flotte de Revel , difent - ils , va fe repofer
pendant l'hiver ; l'Amirauté a donné des ordres
pour qu'on continue autant que l'on pourra les
conftructions & réparations dans les chantiers.
La levée du vingieme homme en état de porter
les armes , pour recruter les armées de l'Impératrice
, continue dans toutes les provinces de
P'Empire , & l'on exécute avec la plus grande
rigueur la loi qui l'ordonne. Le département de
la guerre a auffi donné l'ordre de lever 4000
chevaux pour monter un pareil nombre de cavaliers
; comme les chevaux font rares en Ruffie ,
il y a des agens en Hollande , en France ,
Angleterre , qui font chargés d'en acheter le
plus qu'ils pourront. La cavalerie ruffe monte
déjà à 42000 hommes ; l'intention de l'Impératrice
eft , dit - on , de la porter à 52000 , parce
que les Turcs ont monté dernierement deux régigimens
, & qu'ils font acheter beaucoup de chevaux
arabes , pour augmenter leur cavalerie déjà
fi nombreuſe . La flotte Ruffe fur la mer Noire
eft retournée à Afoph , depuis que le Capitan-
Bacha eft revenu lui - même à Conftantinople , en
laiffant feulement un petit nombre de vaiffeaux
deſtinés à épier les mouvemens des Ruffes.
8 4
( 152 )
Nos papiers , qui depuis le commencement
des démêlés entre la Ruffie & la Porte ,
ont fans ceffe varié fur l'iffue des négocia- :
tions , annoncent aujourd'hui qu'elles fe
termineront par la guerre; les troupes Ruffes .
difent-ils , font diftribuées en Podolie , &
leur nombre augmente de jour en jour : partout
les préparatifs les plus formidables fe
continuent, & c. Peut- être la femaine prochaine
changeront- ils de langage , & nous
rameneront - ils l'efpérance.
Les mêmes papiers préfentent auffi les
détails fuivans fur le Prince Heraclius & fur
le Prince Salomon ; on connoît les différentes
difpofitions que l'un & l'autre ont témoigné,
relativement aux propofitions de la
Ruffie ; ces mêmes difpofitions paroiffent
avoir influé fur le tableau qu'on fait de leur
fituation. En parlant de ces vaffaux fouverains
, qu'on connoît peu en Europe , & dont
l'importance ne fauroit être confidérable ,
on s'attache à augmenter celle de l'un & à
diminuer celle de l'autre.
On évalue à 1 , 664 , 136 florins d'Empire ,
( environ 3,720, 0co liv. tournois ) les revenus
du Prince Héraclius , qui vient de fe déclarer
vaffal de la Ruffie ; & aa6600,,0000 familles la population
de fes Etats. Le Prince Salomon qui regne
fur une autre partie de la Georgie , laiſſe voir
dans les lieux de fa domination toutes les marques
d'un mauvais gouvernement ; la mifere &
la dépopulation l'atteftent dans toutes les parties.
de les états, Le Prince , loin de s'occuper à les
153
"
faire fleurir , vit dans une orgueilleure indolence
, enveloppé dans des peaux , & prenant
une pierre pour chevet , à l'imitation du Patriarche
Jacob , dont il fe dit defcendre en droite ligne.
Ce tableau rend affez vraisemblable la réponſe
qu'on lui prête , lors de la propofition qui,
Iui fut faite de fe mettre fous la dépendance de
la Ruffie , qu'il ne vouloit dépendre de perfonne
que de fon fabre.
Les foins bienfaifans des Gouvernemens
pour établir la paix & l'union entre ceux de
leurs fujets, dont les cultes & les opinions
different , ont partout un fuccès dont on
n'auroit pas ofe fe flatter il y a quelques années.
L'état de Religion fixé dans tous les
Etats de l'Empire , par le Traité de Weftphalie
, avoit mis fin aux guerres dont elle
avoit été fi fouvent & fi long-temps la caufe
ou le prétexte. Cet arrangement préparoit
les efprits à la tolérance religieufe , dont le
temps a fait fentir l'importance & la néceffité,
& qui commence à prévaloir partout
où le culte dominant ne fonge plus à étouffer
les autres. A l'exemple des villes Pruffiennes
de Bernau , de Grifen-Hagen & de
Piritz , où les Luthériens , qui forment la
communion dominante , ont accordé aux
Catholiques la jouiffance de quelques Eglifes
, pour y vaquer aux exercices de leur Religion
; les Luthériens de Stargard , fans partager
les leurs avec leurs concitoyens Catholiques
, leur ont cédé celle de S. Jacques &
un cimetiere.
( (154 ) )
>
Tous les Citoyens d'un Etat ont droit àla protes
tion & à ladéfenfe ; ils doivent y contribuer ou par
leurs fervices perfonnels ou par de l'argent . Tous
les fujets des Etats Héréditaires de la Maifon
d'Autriche font aftreints aux premièrs ; aucun
n'eft exempt de la confcription militaire ; le Juif
feul dérogeant à l'ufage général refte paisible
dans l'Etat où il eft admis ou fouffert & ne partage
ni les fatigues ni les périls de la guerre , auxquels
font exposés les peuples qui les tolèrent & qui les
défendent. On pouvoit ne rien exiger d'eux , lorf
qu'on leur faifoit acheter à haut prix par des humiliations
, l'afyle qu'on vouloit bien leur accorder;
mais depuis que l'Edit de tolérance de l'Empereur
les a tirés de cet état d'aviliffement
qu'il leur accorde tous les priviléges dont jouiffent
les autres fujets , à l'exception de celui d'acquérir
des propriétés foncières , & qu'on les traite
en citoyens , on eft autorisé à exiger d'eux qu'ils
le deviennent , & qu'en en acquérant les droits
ils en rempliffent auffi les devoirs . On affure en
conféquence qu'on a formé un plan pour les foumettre
à la confcription militaire ou à une impo
fition , confacrée à la levée & à l'entretien d'un
corps de troupes proportionné au nombre d'hommes
que cette Nation pourroit fournir . Cette
impofition feroit payée tous les ans & répartie fur
tous les Juifs établis dans les Etats héréditaires de la
Maifon d'Autriche , On leur laiffera le choix entre
les deux partisor male 20
Le froid a été très-vif à Nuremberg. On
fit dans quelques lettres qu'on vient d'en recevoir
, que pendant la nuit du 30 au 31
Décembre , l'eau qui avoit filtré à travers le
bois des portes de la ville , s'y étoit gelée
de maniere qu'il fut impoffible de les ouvrir
( (155 ) )
le lendemain matin. Ce ne fut qu'à force de
travail, & à 9 heures , qu'on y parvint enfin .
Le froid ne s'eft pas fait fentir avec moins
de vivacité dans plufieurs autres endroits ,
où depuis le commencement de ce fiecle ,
on n'en avoit pas éprouvé de fi grand.
L'affaire de la ville de Dantzick est toujours:
dans le même état de crife , plufieurs conférences
ont été déjà tenues fans effet. Par une permiffion
particuliere du Roi de Pruffe , M. Buckholz , fon
Réfident , & Confeiller de guerre , s'eft rendu à
différentes reprises dans la ville pour y négocier..
MM. Weickmann & Groddeck ont été nommés
pour affifter aux conférences de la part du Magiftrat.
On attend avec impatience la décifion de
cette grande affaire , qui , jufqu'à ce qu'elle
foit terminée , aura caufé un tort confidérable au
commerce de cette ville : on peut en juger par
le nombre des vaiffeaux qui entrent dans fon,
port ou en fortent . Dans le mois d'Août dernier
feulement , il y en entra 94 , & il en fortit 87 ,
dont 45 étoient chargés de bled.
La conteftation furvenue entre la Courlande
& la ville de Riga , qui prétend au
droit exclufif d'exporter par mer toutes les
productions & marchandifes de ce Duché ,
n'eft point encore arrangée. Si cette derniere
l'emporte , le commerce du Duché eft anéan--
ti ; on peut en juger par le tableau fuivant.
La ville de Riga exporta en 1781 , orge 261
Jafts ; beure 187 tonneaux ; chanyre & lin , 8157
fchifpfunds , & cire , 229 fchifpfunds . La ville
de Lieban , port de Courlande , fit dans la même
année les exportations fuivantes. 1398 lafts de
1
g 6
( ISG )
froment , 4471 de feigle , 2386 d'orge ; 2853
quarts de beure , .11584 fchifpfunds de chanvre
& de lin , 336 de cire , 888 de tabac en feuille ,
& 30, 731 tonneaux de graine de lin . Ce même
port importa 430 , 860 liv . de caffé. Il en fortit
258 bâtimens , & il y en entra 264.
ITALIE
DE ROME , le 24 Décembre.
L'Empereur , après avoir paffé le 14 à
Mantoue où il étoit arrivé la veille , & continué
fa route par Cafal Maggiore , Colorno
& Bologne , arriva le 18 au foir à Florence ;
c'étoit pour la troifieme fois qu'on revoyoit
de Chef de l'Empire dans cette ville , où il
avoit été déjà en 1769 & en 1775. Le 20 au
foir , il en eft parti pour cette Capitale , où
il est arrivé hier matin à l'improviſte . Après
être defcendu chez le Cardinal Hertzan , fon
Miniftre , il a été fur le champ faire une vifite
au S. Pere qui l'a conduit au Mufée du
Vatican , & enfuite dans l'Eglife de S. Pierre,
où ils fe font arrêtés quelque tems. Le foir
il a honoré de fa préfence les Affemblées de
la Princeffe Doria & de la Princeffe Santaeroce
, chez lefquelles il s'eft rendu fucceffivement.
On attend aujourd'hui le Roi de
Suede. L'Infante de Parme n'arrivera que
dans les premiers jours du mois prochain .
ANGLETERRE
DE LONDRES , le 11 Janvier.
Le premier de nos bâtimens venus de
( 157 )
New-Yorck, depuis que les Américains ont
pris poffeffion de cette place , eft le paquebot
le Lord Hyde , qui en eft parti les Décembre
, & qui eft arrivé dernierement à Falmouth.
Selon fes rapports que l'on croit plus précis , ce
fut le 28 Novembre que les troupes du Roi évacuerent
cette ville , & que les Américains y entrerent
& prirent poffeffion de tous les poftes que
les premiers avoient quittés. Le Général Walhington
y arriva le même jour ; la ville fut illuminée
cette nuit & la fuivante ; le 31 les bâtimens
du Roi mirent à la voile , & le lendemain
on tira un feu d'artifice . Tout fe paffa de la maniere
la plus amicale , entre le Général Carleton ,
& le Général Washington ; & ces difpofitions
continuent de fubfifter & fubfifteront fans doute ,
jufqu'au départ du premier qui revient en Europe
à bord de la Cerès , mais qui ne devoit pas
mettre à la voile avant le 20 Décembre. On di--
foit que le Général Washington refteroit dans
New- Yorck jufqu'à ce que le pouvoir civil y fût
-bien établi , & que peut - être alors le Congrès s'y
rendra , auffi - tôt qu'on aura tout préparé pour le
recevoir.
Parmi les autres nouvelles que rapporte le
Lord-Hyde , il y en a d'une nature plus défagréa
ble , & qui donnent lieu à des plaintes. On a
réformé avant l'embarquement plufieurs régimens
; & on a payé aux hommes qui les compo
foient , en les licentiant , 3 mois d'arrérages qui
leur étoient dus ; & qu'on prétend faire une
fomme de 5 à 6 guinées par homme. La plupart,
pour ne pas dire tous les foldats réformés , fe font
établis fur le territoire des Etats -Unis , ils ont
( 158 )
préféré ce parti à celui de fe rendre dans la nouvelle
Ecoffe , où le Gouvernement offroit de les
faire conduire à fes fraix ; ce qui procure un
nombre confidérable de nouveaux fujets aux
Etats -Unis , & fait une fomme aſſez confidérable
eu argent comptant , qui refte fur le continent ,
& qui feroit revenue en Angleterre , fi on avoit
préféré de faire cette réforme en Europe.
La Gazettte de la Cour du 10 de ce mois
contient des dépeches de l'Inde , adreffées
au principal Secrétaire d'Etat du Roi , par
le Major Général Stuart , commandant en
chef des forces de S. M. & de la Compa
gnie, fur la côte de Coromandel , & datées
du camp , à un mille au Sud de Cuddalore ,
le 27 Juin . Elies contiennent les détails de
l'attaque des lignes Françoifes , par le Général
, qu'il emporta le 13 Juin , & de la fortie
que firent les François , le 25 du même
mois , dans laquelle ils furent repouffés. Le
Général Stuart fit prifonnier dans cette occafion
le Chevalier de Damas , Colonel du
régiment d'Aquitaine , qui commandoit la
fortie. La premiere des affaires a coûté aux
Anglois 962 hommes , tant tués que bleffés
& égarés.
Les affaires intérieures font maintenant
celles qui piquent le plus vivement la curiofité.
La coalition & l'influence ſecrette font
aux prifes , & leurs débats feront fans doute
violens. On peut en juger par la réponſe
que le Roi a faite le premier jour de l'An , a
( 139 )
1
l'Adreffe que les Archevêques & Evêques
font dans l'ufage de lui préfenter à cette époque.
Nous avons paffé dans le premier moment
fur tout ce Cérémonial d'étiquette ,
qui n'eft ordinairement qu'une répétition de
ce qu'on a fait précédemment , & qui par-là
n'intéreffe perfonne ; nous n'y revenons aujourd'hui
, que pour faifir cette piece piquanté
dans les circonftances.
Mylords , je vous remercie de votre adreffe
loyale & refpectueufe ; vous pouvez compter tou
jours fur le zèle le plus ardent , & fur une protection
conftante de ma part pour tous les intérêts
de l'Eglife . Recevez auffi niés remerciemens de
vos complimens de bonne année . Le commencement
de cette année fera probablement un des
plus importans & des plus critiques qu'aient
offert les annales de ce pays . Depuis mon acceffion
au trône , j'ai fait mon occupation conftante
de conferver également les droits , les libertés ,
& le bonheur de mon peuple , comme les droits
& les prérogatives dont la conftitution m'a revêtu.
Ma réſolution eft de perfifter invariablement dans
cette conduite ; & j'efpere par- là obtenir la protection
du Tout- puiffant , & l'approbation des
honnêtes gens de mon royaume.
On voit par ce difcours l'opinion qu'on a
à la Cour des projets de la coalition & du
Bill de M. Fox. Les partifans de ce dernier
ne négligent rien pour le juftifier ; & ils
viennent de publier la piece fuivante dans
cette intention.
On entend repéter fans ceffe aux Miniftres ac
tuels & à leurs partifans , qu'ils n'ont accepté
( 160 )
leurs places que pour la défenſe de la prérogative s
mais en quoi & comment cette prérogative a
t-elle été attaquée ? Des Miniftres jouillant de
l'eftime & de la confiance de la nation ont propofé
une opération au Parlement. Une majorité de
deux voix contre une l'a approuvée à la Chambre
des Communes. Un Pair , le Comte Temple , qui
n'a aucune place qui le rende refponfable , entre
dans le cabinet du Roi , à l'inftant où le Miniftre
refponfable vient d'en fortir , avec toutes les raifons
poffibles de croire que l'opération n'eft point
défagréable au Roi. Le Pair , après une audience
de deux heures , donne l'effor en fortant à toute
la fougue de fon caractere , & dit à qui veut
l'entendre que S. M. l'a autorifé à publier qu'elle
défaprouve l'opération dont s'occupe le Parle
ment ; qu'elle regarde comme fon ennemi quiconque
l'appuiera : des lettres écrites dans le
même efprit font répandues dans la Chambre
Haute , & produifent l'effet qu'on s'en promettoit
; des membres qui fur leur honneur s'étoient
engagés à voter pour l'opération , voterent con
tr'elle . Quelle a été la conféquence de cette opé
ration ? les Miniſtres abandonnant leurs places ,
laiffent-ils le Gouvernement fans adminiftration ?
Non , la prérogative royale eft exercée dans
toute fon étendue , c'eft le plein pouvoir de la
Couronne qui les renvoie , c'eft le même pouvoir
qui les remplace ; eft- ce- là une attaque
contre la prérogative ? eft- ce une injure pour
le Souverain que la Chambre des Communes
ait plus de confiance à tel homme qu'à tel autre ?
une pareille do &trine ne tend- elle pas à établir
fi un Roi de la G. B. vifoit
pour maxime que ,
à fe rendre indépendant & defpotique , & qu'il
trouvât des hommes affez hardis pour le feconder
, la Chambre des Communes ne pourroit
161 )
lui refufer fon appui fans empiéter fur les juft es
prérogatives de la Couronne ?
Ces réflexions ne paroiffent pas prendre
généralement ; on trouvoit bien d'autres
conféquences importantes au Bill de M. Fox
qu'elles ne détruifent pas ; on a tant parlé
de ce Bill , & d'une maniere fi yague , qu'on
nous faura fans doute gré de placer ici quel
ques détails , tirés d'une Brochure écrite
avant fa chûte par M. Pulteney.
II examine d'abord l'objet du bill . Il confiftoit
à transporter tous les droits & les pouvoirs
de la compagnie à 7 directeurs que le Minif
tre propofa & qui furent adoptés par la chambre
des , communes ; ils devoient garder leur emploi
pendant 4 ans , & n'en pouvoient être dépoffédés
que comme les 12 juges par les deux cham
bres du Parlement , & non par aucun autre por
voir. Les affaires de commerce devoient être
conduites par 9 perfonnes propofées auffi par
Miniftre & approuvées par le Parlement , mais
fujettes au contrôle des fept directeurs & amovibles
à leur volonté. L'effet naturel qui en
réfultoit , étoit de concentrer dans 7 perfonnes
toute l'influence que pouvoient procurer les
emplois dans l'Inde , ceux qui en dépendoient
en Angleterre. Toute celle qui naît naturellement
des affaires de commerce & qui embraffe
des détails immenfes dans celui de l'Inde
celle du crédit & des richeffes qui fe foutiennent
réciproquement. On peut fe faire une idée
du pouvoir qui en découleroit ; il n'eft pas ôté
à la couronne à la vérité , il ne lui eſt pas donné
non plus ; il eft mis dans un corps nouveau
qui le confervera 4 ans , indépendant pendant
ce tems de la couronne & du peuple . Avant
( 162 )
le bill ce pouvoir étoit entre les mains de 24
directeurs choifis par les actionnaires . Leur élection
étoit ci-devant annuel e ; par un acte du
Parlement tous les ans 6 directeurs doivent quitter
& ètre remplacés par 6 nouveaux , de maniere
que chacun demeure 4 ans en place , & ne
peut être réélu qu'aprés un intervalle. Le
crédit de la compagnie fe trouvoit par ce moyen
divifé entre 24 perfonnes , dont il n'étoit pas
fi aifé de réunir les opinions & les fentimens
que ceux de 7 ; ils ne pouvoient avoir que peu
ou point d'influence fur le gouvernement . Ce
crédit , ci - devant divifé , maintenant réuni , pouvoit
fe rendre maitre de tout ; le miniftere fe
l'affuroit ; les richeffes de l'Inde entre fes mains
lui promettoient d'avoir des Parlemens à fa volonté
qui n'auroient paffé que les loix qu'il auroit
voulu promulguer , qui l'auroient rendu indépendant
de la couronne & du Parlement , & qui
auroient mis à jamais dans la main l'autorité que
la fageffe a divifée pour le bien général ; c'eft
cette divifion qui ne laiffe de pouvoir au Roi
que pour faire le bien , qui lui confie le pouvoir
exécutif , tandis que la nation fe réferve le
législatif qui a fauvé la conftitution des embarras
qui ont eu lieu par- tout ailleurs ; dans tous
les pays du monde la Monarchie a été modérée ,
ce n'est que par dégrés qu'elle a marché au
pouvoir abfolu ; & c'eft l'imprudence des peuples
qui n'a jamais combiné jufte fes conceffione
& établi la balance entre 'celles qu'elle faifait
& ce qu'elle fe réfervoit . Si ce bill eût paffé ,
le miniftere eût été un pouvoir nouveau réellement
au- deffus des deux autres qu'il auroit anéantis
; le peuple auroit été forcé comme les Danois
& les Suédois de chercher un afyle dans
les bras de la monarchie ; il eût fallu qu'il
( 163 )
E
fe fût hâté de fe réunir pour l'anéantir , & qu'il
n'eût pas laiffé à ce plan dangereux le tems de
fe confolider.
Quoi qu'il en foit de ces effets , qui peuvent
être exagérés , il n'en eft pas moins certain
, qu'il eft néceſſaire de faire des changemens
dans le régime actuel de l'adminiftration
de l'Inde, on ne peut qu'être curieux
de favoir quel elt le plan qu'adoptent les
nouveaux Miniftres ; les Directeurs , dans
l'Affemblée des Actionnaires , tenue le 8 de
ce mois , rendirent compte des conférences
qu'ils avoient eues avec M. Pitt , & fe louerent
beaucoup de la maniere franche & honnête ,
avec laquelle il s'étoit entretenu avec eux ;
ils indiquerent une affemblée générale pour
le 10 , dans laquelle on a délibéré fur les objets
fuivans.
La Cour des Directeurs attendant de la fageffe
du Parlement l'affiftance & le délai que l'état
de la Compagnie exige dans ce moment pour
le paiement de fes dettes , & perfuadée que la
nomination de tous les Officiers de la Compagnie
, à l'exception de ceux ci - après mentionnés
, ainfi que la direction du commerce
reftera entre les mains de la Compagnie , éft
d'avis qu'il convient de confentir à revêtir
le Gouvernement des pouvoirs fuivans : 1 .
toutes les dépêches de l'Inde & pour l'Inde.
relatives au gouvernement civil & militaire ou aux
revenus feront communiquées à l'un des Miniftres
du Roi , & les Directeurs tenus de fe
conformer aux intentions de S. M.; la Com →
pagnie ne doute point que ce droit d'inſpection
fera confié à un Miniftre intelligent, ou à toute
( 164 )
autre perfonne en état de fuivre les affaires ;
2º. les dépêches pour l'Inde relatives au commerce
, pouvant avoir quelque liaiſon avec le
gouvernement civil ou militaire ou les revenus ,
feront toutes communiquées également au même
Miniftre , qui aura le pouvoir de s'oppofer à leur
expédition , dans les cas feulement où ellespour
roient porter atteinte à l'adminiftration civile ,
&c.; alors il expofera fes motifs ; & fi la Compagnie
juge leur envoi néceffaire , elle s'adreffera
parrequête au Confeil de S. M. , qui prononcera
définitivement : 3 °. la feule reftriction mife au
pouvoir de l'affemblée générale eft de ne révoquer
aucun acte de l'affemblée des Directeurs fur lequel
S. M. aura fait connoître fa volonté : 4 .
le gouvernement de l'Inde fera dirigé au nom
de la Compagnie par un Gouverneur & trois Confeillers
établis dans chacune des Préfidences de Madras
& de Bombay; il en fera de même dans la Préfidence
de Bengale auffi- tôt qu'il y aura vacance
par mort, démiffion ou révocation . Le Gouverneur
& le Commandant en chef dans chaque réfidence
feront nommés & rappellés par la Couronne
; les deux autres Confeillers par l'affemblée
générale , qui pourra révoquer ces deux derniers,
droit qu'aura auffi S. M. en fon Confeil. Le
Gouverneur aura par- tout voix prépondérante.
"
A *
Ces différens objets peuvent être conftdérés
comme l'efquiffe du plan de M. Pitt .
Comme le pouvoir qui doit paffer entre les
mains du Gouvernement , en vertu de cet
arrangement , appartenoit auparavant à la
Compagnie , & qu'on pourroit regarder
cette entrepriſe comme une ufurpation &
une violation de Charte , mot que les Miniftres
actuels ont fait fonner bien haut con(
965 )
tre le Bill de M. Fox ; ils prennent la précaution
de fe le faire céder par la Compagnie
qui remettra elle - même volontairement
cette portion de fes droits entre les
mains du Gouvernement. La Coalition s'eft
empreffée de publier d'avance des réflexions
contre ce plan.
сс« Il n'eft felon elle qu'une mefure palliative ,
une opération abfolument manquée ; il refpire
tout le defpotifme que M. Pitt défapprouvoit
dans le bill de M. Fox , fans établir les réglemens
contenus dans le plan de cet ex-Miniftre. La différence
entre les deux eft celle - ci . Celui de M. Fox
étoit public dans fes pouvoirs ; celui de M. Pitt
eft fecret. Le premier remettoit le pouvoir à fept
directeurs & à neuf commiffaires rendus indépendans
, en ce qu'ils n'étoient point révocables à
volonté ; le fecond donne le pouvoir à un fecrétaire
de l'Eft qui doit être l'ame damnée du
miniftre , & aux 24 directeurs actuels , qui
moyennant une foumiflion fuffifante , peuvent
efpérer quelqu'appui dans le confeil de S. M.
Enfin , ce qu'on peut dire de plus jufte fur l'un
& l'autre de ces plans , c'eft que celui de M. Fox
étoit un fyftême de protection publique , avec
pouvoir non divifé , & que celui de M. Pitt eft
un fyftême d'influence fecrette , avec autorité
très- divifée,
Tous ces paragraphes , qui fe multiplient
annoncent que , quelque foit le plan des
nouveaux Miniftres , il éprouvera de grands
obftacles à la Chambre des Communes ; on
faura demain quelle influence la Coalition a
réellement confervée ; & on s'attend , quoi
qu'on en dife , que le Parlement ne tardera
( 166 )
*
pas à être diffous , fi le parti des ex-Miniftres
eft dominant.
fi
On ne doit pas , dit un de nos papiers , amuſer
le public de l'idée de la continuation du parlement
actuel ; fon exiſtence n'eſt que conditionnelle , &
l'ordre de fa diffolution ou fon arrêtde mort fera
figné indubitableinent peu après fa rentrée , fi le
nouveau miniftere trouve des difficultés à faire
'paffer fon plan , relativement à l'Inde. La réponſe
du Roi , à l'adreffe de la chambre des communes
, n'a rien promis de plus , finon qu'il ne
feroit point prononcé de prorogation ni de diffolution
avant la rentrée. Peut- être les miniftres
actuels feroient - ils bien de renvoyer l'affaire de
l'Inde à quelque temps, & de fuivre le projet qu'on
leur prête , qui eft d'adopter la plupart des plans
préparés par leurs prédéceffeurs ; ce feroit une
manoeuvre affez adroite de leur part , parce qu'il
feroit impoffible au lord North & à M. Fox de
s'oppofer à des mesures qu'ils ont déjà adoptées ;
cela leur affureroit d'abord des fuffrages , & pendant
ce temps , les difpofitions pourroient changer,
& les membres qui ne font pas actuellement
pour eux , s'accoutumeroient à voter en leur
faveur. Ils ont trouvé au refte une affez bonne
provifion de projets de taxes , d'emprunts destinés
au fervice de cette année. L'adminiftratión du 64
lord Selburne fut culbutée le 31 mars , & ne laiffa
pas la moindre trace d'une propofition , foit pour
des emprunts , foit pour des taxes.
On a beaucoup parlé de la promptitude
avec laquelle les Anglois ont fait paffer des
ordres importans dans l'Inde , de celle avec
laquelle ils en ont reçu des nouvelles pendant
la guerre. Des détails fur le paffage par
terre infiniment plus court, & moins dif(
167 )
pendieux que celui par mer , en doublant le
Cap de Bonne -Efpéraece , font propres à piquer
la curiofité. Le Colonel James Capper
au fervice de la Compagnie , nous en fournit
quelques - uns que nous tirons d'un Ouvrage
qu'il vient de publier.
Il a été plufieurs fois dans l'Inde en fuivant
les deux routes frayées par les Agens de la Compagnie
; l'une par Livourne , Latichée , Alep &
Ballora lui a pris 5 mois & 2 jours. L'autre infiniment
plus courtes eft à travers l'Egypte & le
grand défert , & c'eft celle que l'Auteur recommande
; en s'embarquant à Marfeitle , à Livourne
ou à Vénife pour Alexandrie d'où l'on va à Suez ,
& enfuite par la Mer rouge à Anjengo , Bombay,
Madras & Bengale , on ne met qu'environ 68
jours & demi. On ne peut fans doute calculer le
temps avec plus de précifion . M. Capper obferve
à cette occafion qu'une grande partie de ce voyage
le fait entre les tropiques où les vents font régu
liers , & que fur la Méditerranée où ils font fujets
à changer , ils foufflent rarement entre le Sud &
P'Eft pendant l'été ; & c'eft ce, vent qui eft le
feul contraire aux Vaiffeaux qui vont de France
& d'Italie dans le Lévant. Selon l'Auteur la
défenſe faite dernierement par les Turcs de laiffer
paffer les Voyageurs par l'Egypte peut être aifément
levée ; c'eft ainfi qu'il expofe la caufe de
cette défenfe. En 1774 , le Gouverneur Général
de Bengale propofa à quelques Marchands de
Calculta d'envoyer dans la Mer rouge un Vaiffeau
chargé de marchandifes propres aux marchés
Turcs , qui au lieu de mouiller à Gedda , Port à
environ lieues de la Mecque, iroit dire&ement
-
vez: il comptoit ouvrir par ce moyen une
nouvelle route au commerce ; mais le Schérifde la
( 168 )
Mecque dont les revenus auroient été confidéra
blement diminués par la perte qu'auroit faite la
Douane de Gedda , prit l'alarme, & employa tous
fes foins pour faire échouer le projet du Général ;
il follicita & obtint de la Porte la défenſe dont
il s'agit. On peut renoncer au commerce de Suez
pour ne pas irriter la Porte ; mais on peut obtenir
d'elle la permiffion de porter des dépêches par
scette route. Le temps le plus propre à entreprendre
le voyage eft le mois d'Avril juſqu'au commencement
de Juin. Une perfonne accoutumée
aux voyages peut aisémentcaller de Londres à
Alexandrie en un mois , fuppofé qu'il a d'abord
déterminé la route qu'il prendra fur la Méditerranée
, & qu'il fe fera arrangé pour trouver un
Vaiffeau à Suez . Les vents du Nord & d'Oueftprévalent
fur cette Mer en Mai , Juin & Juillet, &
dans ces mois de paffage de Marſeille , Livourne ,
ou Vénife à Alexandrie dans un bon Vaiffeau
· excéde rarement 18 jours , & fe fait ſouvent en
10 ou 12. D'Alexandrie à Alep on va aiſément
à Suez en 8 jours ; & delà à Anjengo on en met
25 , à Bombay 28 , à Madraſs 35 , & à Bengale
40. Le voyage entier d'Angleterre dans l'Inde eft
au plus de 78 jours , & au moins de 59 ; le terme
moyen entre les deux eft de 68 & demi, La dépenfe
eft peu de chofe pour un homme riche ; elle
l'eft pareillement quand elle eft divifée entre 2
ou 3 perfonnes , & bien moindre que par le Cap
de Bonne-Espérance. La route eft quelquefois
fujette à des inconvéniens qu'on ne trouve pas
dans des contrées civilifées ; mais on peut les éviter
en faifant des préfens de peu de valeur aux Beys ,
& aux autres perfonnes en place. Dans tous les
pays des Arabes & des Turcs , fur tout voiſins de
fa Mecque , pour éviter les infultes de la populace
, il convient de laiffer croître fa barbe , & de
2 ずporter f
( 169 )
porter des habits à l'Orientale ; il en faut faire un
de voyage fimple dans le coftume Arabe , & un
autre plus riche dans le coftume Turc ; voilà toute
la garde - robe néceffaire , on peut fe la procurer
au Caire ou à Alexandrie ; il faut obferver feulenient
qu'an chrétien re peut porter la couleur
verte qui eft celle des defcendans de Mahomet ,
que les Turcs ne voient pas volontiers non plus
un Européen en habit rouge , couleur favorite du
Prophete. Pour voyager en Europe on a befoin de
lettres de crédit ; dans ce pays elles ne font pas
néceffaires. Un homme qui a un rang, une dignité
peut trouver tout le crédit qu'il veut fur des
lettres de change tirées fur l'Europe ou ſur l'Inde.
Si l'on veut avoir abfolument de l'argent comptant
on peut prendre des ducats de Venife qui font
très- commodes à porter , & qui ont cours dans
tous les pays entre l'Inde & le Bengale.
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 20 Janvier.
Le Roi a nommé le Baron de Taleyrand
fon Ambaffadeur extraordinaire à Naples.
Le Comte de Choifeul- Gouffier , fon Ambaffadeur
près de la Porte. Le Vicomte de
Vibraye , fon Miniftre Plénipotentiaire près
l'Electeur de Saxe. Le Comte Louis de
Durfort , fon Miniftre Plénipotentiaire près
le Grand Duc de Tofcane ; & le Baron de
Makau , fon Miniftre Plénipotentiaire près
le Duc de Wirtemberg , & fon Miniftre
près le Cercle de Souabe. Ces Ambaffadeurs
& Miniftres ont eu, le ii de ce mois , l'hon-
No. 4. 24 Janvier 1784. 4.24
h
( 170 )
2
$
le
neur de faire leurs remercîmens à Sa Majefté
, à laquelle ils ont été préfentés par
Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaires
d'Etat ayant le département des Affaires
étrangeres , & Chef du Confeil Royal
des Finances.
DE PARIS , le 20 Janvier.
M. le Comte de Rochambeau a écrit le
31 du mois dernier , la Lettre fuivante aux
Officiers Généraux & Meftres de Camp .
qui ont fervi en Amérique pendant la guerre
derniere.
J'ai l'honneur , M. , de vous propoſer de vous
rendre chez moi , le Mercredi 7 du mois prochain
à midi , pour vous faire part des inftituts de la
Société de Cincinnatus , à laquelle le Roi a permis
que vous vous affociez , conformément à l'invitation
qui nous en a été faite par le Général
Washington , les Généraux & les Délégués de
l'armée Américaine . Je vous communiquerai
également dans cette affemblée , la lettre que j'ai
reçue de ce Général à cette occafion . J'ai l'honneur
d'être , &c.
Cette Affemblée s'eft tenue effectivement
le 7 , & voici , dit - on , ce qui en a tranſpiré.
Les officiers Américains , en formant l'affociation
fous le nom de Cincinnatus , n'ont pas voulu
la borner à une diftinction honorifique pour eux ;
ils ont fouhaité auffi qu'elle fût utile aux veuves
& enfants de leurs camarades qui ont péri pendant
la guerre ; ils ont en conféquence délibéré de
contribuer , chacun felon fon grade , d'une fomme
qui fera deftinée à leur foulagement. Les officiers
Français ne pouvoient qu'applaudir à cette réfo(
171 )
fution & fuivre un fi bel exemple. Ils ont arrêté ,
à leur tour , de former un fonds de 60,000 liv.
tournois qu'on enverra au général Washington
qui en fera la diftribution , conformément au vou
de la fociété. Le comte de Rochambeau donnera
6000 livres ; le chevalier de Chatellux , 4000 ; les
Maréchaux -de -Camp ont été taxés à 2000 ; les
Brigadiers à 1500 , & chaque Colonel à 1000.
:
La grande promotion de l'Armée de
terre eft faite ; les Bureaux ont été fermés
pendant quelques jours , à caufe du travail
relatif à cet objet , & de la quantité de lertres
qu'il y avait à écrire. Il ne fera gueres
poffible d'en avoir une lifte exacte , avant
que les Officiers aient reçu leurs Brevets .
Dans ce moment il en paroît beaucoup ;
mais les unes & les autres , & peut -être toutes
font fautives , puifqu'elles ne s'accordent
pas. Nous en attendons une plus précife
pour la donner , & nous épargner, ainfi
qu'à nos lecteurs , la peine de revenir tou
jours fur le même objet , pour le corriger.
Selon le bruit public , un courier , parti de
Conftantinople le 10 du mois dernier , a apporté
des dépêches de M. le comte de Saint- Prieft , qui
répondent aux notes expédiées , par deux couriers
extraordinaires , le 28 octobre & le 10 novembre.
Le Divan a demandé du temps pour répondre à ces
infinuations ; & 3 jours après le départ du courier
de M.le comte de S. Prieft,il devoit,dit-on , s'affembler
pour prendre en confidération l'objet important
qui doit décider de la guerre ou de la paix .
On dit que M. le Comte de Graffe eft
parti le 12 de ce mois pour l'Orient , où il a
h2
( 172 )
été précédé par M. le Marquis de Vaudreuil
& par M. de Bougainville .
La réception du Comte de Choileul-
Gouffier à l'Académie Françoife paroît être
toujours fixée au 22 de ce mois : fa nomination
à l'Ambaffade de Conftantinople étant
maintenant publique , il en fera fans doute
fait mention dans le Difcours que prononcera
le Directeur en réponſe au fien , le jour
qu'il fera reçu .
Les nouvelles d'Efpagne ne nous apprennent
rien , finon que le Roi , dans les ordres
qu'il a donnés pour la fuppreffion de quelques
Couvens , n'a fait que fuivre un plan
approuvé par le Pape il y a 3 ou 4 ans , &
dont la guerre feule avoit retardé l'exécution.
Elles nous apprennent auffi qu'au moment
où le Comte d'Aranda mettoit le pied
en Efpagne, Madame la Comteffe d'Aranda
eft morte. Cet Ambaffadeur n'étoit pas encore
à Madrid ; il s'étoit arrêté quelques jours
à Burgos.
« Il eft arrivé ici , écrit- on de Metz , un événement
affez fingulier ; une jeune fille fort éprife
d'un foldat de la garnifon , le fachant malade &
obligé pendant les grands froids , d'être en faction
à minuit , dans un endroit très - expofé , fe rendit
auprès de lui . Elle le trouva tout tranfi ; & fa
compaffion augmentant , elle lui fit les inftances
les plus preffantes d'aller fe réchauffer dans fa
chambre qui n'étoit pas éloignée , tandis qu'elle
referoit à fa place . Le foldat , après avoir réfifté
long temps , fut contraint de céder ; il part ; elle
s'affuble de la redingote & de la capote uniforme ,
2
( 173 )
& la voilà occupée à fe promener & à fouffler ,
à fon tour , dans les doigts . Par malheur la ronde
paffa , le caporal lui demanda le mot qu'elle ne
favoit pas ; elle fut reconnue & conduite au corps
de- garde où elle raconta le fait . On alla chercher
fon amant qu'on trouva prefque mort , quoique
auprès d'un bon feu ; on le ranima à l'aide de
quelques cordiaux , & le lendemain il fut mis en
prifon . Il va être jugé , & on ne doute pas qu'i
ne foit condamné au fupplice prefcrit par les
ordonnances , en pareil cas ; mais on eft perfuade
qu'on demandera fa grace , & qu'il l'obtiendra .
Les dames de la ville fe propofent déjà de faire
le trouffeau de fa mattreffe , s'il veut l'époufer.
A ce trait nous en joindrons un autre
d'une nature malheureufement plus trifte.
C'eft ainfi que nous le fournit un papier public
on place le lieu de la fcene à Liege.
» Le Comte de ... , Officier général au fervice
de l'Empereur , ordonna , le 8 du mois der
nier , à fes gens de tenir tout prêt pour fon déput
. Un Domeftique s'empreffa aufitôt de raffembler
tous les effets de fon maître , parmi
lefquels fe trouvoit une Carabine. Le fils du
Comte , âgé de 11 ans , entrant dans ce mo
ment dans la chambre , vola à l'arme pour la
manier , & ne la fupofant pas chargée , il dit
en riant au Domeftiqne : prends garde à toi ,
je vais te tuer. Le Valet ne s'effraya point , &
continua fon ouvrage ; l'enfant preffa la détente ,
& l'infortuné reçut la charge entiere dans la
poitrine & expira auſſitôt.
Pendant quelques jours on a parlé ici
d'une maniere bien contradictoire du départ
du Ballon aéroftatique de Lyon . M. de
la Lande avoit annoncé qu'il ne feroit prêt à
h3
( 174 )
partir que du 20 au 25 de ce mois , que
M. Pilaftre de Rozier n'y monteroit pas ,
puifqu'il avoit écrit qu'il feroit ici le is pour
la féance du Mufée.
On ne tentera point , ajoute t - il , de le diriger
autrement que dans le lit du vent ; ainfi il
ne viendra point à Paris à moins que le vent ne
tourne au Sud. Nous n'avons aucun espoir fur
la poffibilité de diriger ces Machines , quoiqu'il
nous arrive fur cela des projets de toutes parts.
Le feul moyen qu'on puiffe tenter eft celui des
rames ; mais la grande furface qu'oppolent ces
fortes de Machines & le peu de rameurs qu'elles
font capables de porter , s'oppofe évidemment
au fuccès de toutes ces tentatives.
Il femble cependant qu'il ne faut pas totalement
défefpérer ; le pas le plus difficile ,
& celui qu'on avoit toujours regardé comme
impoffible , eft fait ; on fait combien la
premiere idée , lorfqu'on la publia , excita let
mépris des incrédules. Ce premier pas
dis- je , réalifé , nous rend circonfpects , &
nous attendrons les effais qui feront faits , &
quels en feront les réfultats . Quant à la machine
de Lyon , le furlendemain de la publication
de la lettre de M. de la Lande ,
on lit celle - ci dans un Journal, ge
Je m'empreffe de vous faire part des nouvelles
de Lyon qui viennent de m'être adreffées
par un Courier extraordinaire arrivé cette nuit
( du 13 au 14 ) & parti le 11 au foir. On
a tenté , hier, 10 , la premiere expérience du
Globe de 100 pieds de diamettre , qui contient
545000 pieds cubes. Dès 7 heures du matin l'afte
fluence étoit fi confidérable & le tumulte devint ff
( 175 )
grand, qu'il fut impoffible d'attacher la Galerie ;
ce ne put être qu'à deux heures , & la Machine a
été remplie en 27 minutes ; on doit profiter
de la tranquillité de la nuit pour la préparer
entiérement , & Jeudi , 15 , eft le jour fixé irré-"
vocablement pour le départ . M. du Rozier eft
retté aux follicitations de toute la Ville , & cela
ne retardera fon arrivée à Paris
que de quelques
jours. Si le vent tourne heureufement au Sud
il apportera lui - même la nouvelle. La lifte des
amateurs qui veulent accompagner le Fleffelles
augmente tous les jours.
Nos lettres particulieres de Lyon , qui
nous font venues tout uniment par les voies
ordinaires , ne font pas d'une date fi récen,.
te ; la derniere eft du 8 de ce mois ; mais
elle contient des détails qui peuvent faire .
plaifir à nos lecteurs.
CC
Puifque les détails des préparatifs du voyage:
de notre Machine Aéroftatique yous intéreffent ,
il faut vous les donner. Je vous ai dit que l'arrivée
de M. Pilatre de Rozier a occafionné beaucoup
de changemens à la Machine . On a renforcé le
haut , diminué le poids de la gallerie , depuis '
cette époque to ouvriers font occupés à ce nouveau
travail. La forme de la Machine eft aujour
d'hui un cône renversé , tronqué au fommet &
exagone ; elle tranfportera outre les Voyageurs,
50 quintaux au moins de marchandifes de différente
efpece, Cette premiere expédition fera .
honneur à la Ville en conftatant la premiere époque
d'utilité pour le commerce aërien . Le magafin
eft la gallerie elle - même , qui eft très- folide
très légere , & circulaire , de 66 pieds fur 4 de
large. Il y aune espece de corridor qui fervira de
communication aux Voyageurs; le feu fera alih
4
( 176 )
menté avec du bois , & il paroît qu'on a prévenu
tous les accidens qu'il pourroit caufer , quoique
Ja Machine foit conftruite en toile , en cotton , em
papier & en étoffe de laine . Deux Princes
étrangers qui font ici , & dont un travaille en
gilet à la Machine comme le moindre des ouvriers,
ont parié que ce Vaiffeau qui pourroit tranſporter
80 hommes, outre les matieres combuftibles , ne
coûtera guère plus que la moitié de ce qu'a coûré
celui des Tuileries, & qu'il fera rempli en 15 minu
zes . Dans les différentes expériences qu'on a déja
faites , il en a fallu cependant 27 pour le charger ;
i eft vrai qu'on n'avoit pas fait tout le feu qu'on
fe propofe de faire quand il s'agira de l'enlever.
M. Pilatre de Rozier a fait conftruire par le
feur Caftelnuovo , 9 Thermomètres de comparaifon
, & 3 Baromètres felon la méthode de
M. Changeux, M. de Sauffure eft venu exprès de
Genève avec Hygromètres de fon invention.
Les Porte-Voix , les Bombes , les Lunettes , &c.
font autant d'autres préparatifs qui annoncent le
projet de tenter des expériences qui ne fauroient
manquer d'être intéreflantes . M. Pilatre de
Rozier ayant été nommé d'une voix unanime
Capitaine de ce Vaiffeau que l'on appelle le
Fleffelles , a voulu céder cet honneur à M. de
Montgolfier, qui l'a refufé , en difant que l'Armateur
fe contentoit de devenir fon Matelot. Eh bien.
mon Maître lui a répondu M. Pilatre , vous ferez
témoin que je foutiendrai la gloire de votre
Pavillon. Ce qui donne lieu de préfumer aux
perfonnes qui le connoiffent que fon intention eft
de faire beaucoup de chemin. L'Académie
doit préfider aux premieres expériences ; elles
commenceront après demain 10 à 9 heures du
matin. Les étrangers qui font ici en grand nombre
attendent ce moment avec la plus vive impa¬
-
177 )
rience . On a fait élever une efirade de 100 pieds
en quarré , afin que tout le monde jouiffe complettement
de ce beau fpe atacle . On ne tentera
point de diriger la Machine autrement que
dans l'air du vent , quoique l'on fache que le génie
inventeur de M. de Montgolfier ait pu trouyer
différens moyens de direction ; mais notre ignorance
fur les qualités de l'air de l'Atmosphère , à
une certaine hauteur , fur les vents contraires ,
les courans , & c. qui peuvent y régner , ne permettent
pas d'en faire l'application dans un premier
voyage ».
Nous avons inféré dans un de ces Journaux
une lettre relative à un paffage d'un
ouvrage de Borelli, fur les moyens de s'élever
dans les airs ; nous n'eumes pas le tems
de vérifier , fi la citation étoit exacte ; nous
en prévinmes nos lecteurs ; & comme l'article
étoit curieux , nous le leur préfentâ mes ,
bien perfuadés qu'il ameneroit des rec herches;
c'est ce qui eft arrivé ; on nous a fait
paffer la lettre fuivante , que nous nous e mpreffons
de tranfcrire. L'Auteur paroît y
prendre férieufement le parti de M. de Mont
golfier , dont les idées de Borelli , quelles
quelles aient été , ne peuvent diminuer la
gloire.
Vous partagerez , M., ma furpriſe , pour ne
rien dire de plus , en apprenant avec quelle
adreffe maligne , on s'eft efforcé de vous induire
en erreur , dans la lettre qui vous a été adreffée ,
& que vous avez inférée dans votre Journal , du
Samedi 27 Décembre dernier , page 177 , onn
y
dit que Borelli , Phyficien Italien , a conçu l'idés
de la Machine Aéroftatique , telle qu'elle a été
ha
( 178 )
exécutée de nos jours ; que dans un Ouvrage fur
la nature de l'air dédié à la Reine Chriftine , en
1679 , page 2c2 , chap . CCIV , intitulé : Et ne
impoffibile , ut homines propriis viribus artificiofe
volare point ? Il rapporte , que quelques favans
modernes ont penfé , que l'homme pourroit également
nager dans l'air à l'aide d'une velfie artificielle
, &c. & l'on cite enfuite le paffage Latin
de cet Auteur. Or , M. , toutes ces propofitions
font autant de fauffetés , excepté le texte Latin
qui eft exact ; 1 °. Borelli n'a jamais fait d'ouvrage
fur la nature de l'air , du moins on ne le trouve
point dans Niceron , & aucun des favans Bibliographes
, que j'ai confultés, n'en connoît fous ce
titre. C'eft fans doute pour dépayfer le Lecteur ,
& le mettre dans l'impoffibilité de vérifier la citation
, qu'on a fuppofé cet Ouvrage ; 2 ° . fi cet
écrit exiftoit réellement , on n'y trouveroit point
le paffage en queftion , puifqu'on le lit dans une
autre production du même Auteur , fans qu'il
avertiffe les Lecteurs que ce foit une répétition de
ce qu'il a dit précédemment ; 3 °. le chapitre qui
contient ce paffage , n'eft point intitulé , eſt ne
impoffibile , & c. eft- il impoffible , &c. comme
une propostion problêmatique , mais , eft impofibile
, & c. il eft impoffible , &c. il affirme pofitivement
que la chofe eft impoffible , 49. le paffage
qu'on a cité comme une opinion qu'il paroît
adoptér eft au contraire une objection , qu'il fe
fait à lui- même , pour la combattre . En effet il
ajoute immédiatement , qu'on fe flatteroit en
vain de parvenir par ce moyen à voler , & il en
donne les raifons . At quàm vana eorum fpes , facile
percipimus , cùm fabricari debeat vefica ex duro
aliquo metallo , velut ex ære , aut aurichalco , ex
cujus interno ventre aër omnino exfugitur , &
tollatur fitque tante vaftitatis , ut vas tam grande
( 179 )
in medio aereifluiti occupet fpatium aëris quod æque
pendeat , ut vafta phiala metallica , unà cum ipfo
homine ei alligato , quæ proindè plus quàm viginti
duo mille pedes cubitos occupare deberet ,, & ideò
Limina illa fphærica , ad infignem fubtilitatem redigi
debere: talis porrò membranofa phiala , nec fabricari
nec confervari poffet , neque ullo organo pneumatico
exaniri poffet, & multò minus ope hydrargyri , cujus
tanta co ia nec reperitur in terrâ , nec tractari poffet :
& licet immenfa illa vacuites induceretur , tamen
membranofum iilud vas æneum refiftere non poffet
contrà validam aëris compreffionem quæ vas illud
deftringeret aut contunderet , &c. Le texte cité
dans le Journal , & celui qui le fuit immédiatement
, & que je viens de rapporter , le trouvent
non dans un Ouvrage de Borelli , dédié à la Reine
Chriftine , intitulé de natura aëris , mais dans fon
Livre de Motu animalium chap . 22 , premiere
partie , propofition CCIV , page 243 , édition de
Leyde 1685 , & page 208 d'une autre édition de
Leyde de 1710. Vous voyez donc , M. , que
dans la lettre qui vous a été adreffée , on ſuppoſe ,
un Ouvrage qui n'existe pas ; on altere le titre
d'un chapitre , & l'on tronque le paffage en n'en
citant que la moitié. Quant au Mar quis de
Vargas Machuca , qui s'eft fouvenu dans fa vieilleffe
, & malgré fa cécité , de l'existence du Livre
du Pere Lana. ( Gazette de France du Vendredi
26 Décembre , page 454 ) , s'il s'étoit fait lire le
Journal de Paris , il auroit trouvé deux lettres
de M. l'Abbé de Saint- Leger , dans l'une def
quelles ce favant Bibliographe décrit d'une ma
niere plus claire & plus exacte la Machine du
Jefuite Lana , qu'on ne l'a fait dans la Gazette de
Naples. Ces lettres ont paru en Mars & Avail
1782 , à l'occafion du Bateau volant de M. Blanchard
, & bien avant qu'il fut queftion de la
h.
Gor
( 180 )
fublime découverte de MM. Montgolfier ( 1 ).
J'ai l'honneur d'être , M. *** , Cenfeur Royal &
L. G. de l'Ac , de la Cor.
L'auteur de la lettre , qui a occafionné
cette réponſe , nous a prié d'y joindre les
obfervations fuivantes : ce fera la derniere
que nous reviendrons fur cette controfois
verſe.
On n'a point dit dans la lettre adreffée à ce
Journal que Borelli , Phyficien Italien , a conçu
Pidée de la Machine Aéroftatique telle qu'elle
a été exécutée de nos jours. On a dit feulement
& avec vérité qu'il avoit conçu la poffibilité de
la navigation aërienne. 2 °. Il est poffible que
l'Ouvrage de Borelli dédié à la Reine Chriftine
foit intitulé de Motu animalium , ce dont on n'a
pu s'affurer , attendu que le titre & les premieres
pages de l'exemplaire qu'on a confulté font déchirées
, mais il est beaucoup question de la nature
de l'air dans cet Ouvrage, quoique l'Auteur n'en
traite pas ex profeffo. 3 ° . Il eſt certain que le
titre du chapitre qu'on a rapporté , eſt énoncé en
forme de propofition problêmatique , puiſqu'il eft
terminé par un point d'interrogation dans l'exemplaire
confulté , & que d'ailleurs la maniere dont
cette propofition eft difcutée le prouve fuffifam-
( 1 ) Il n'y a rien de plus fimple qu'un vieux Savant Italien
, qui a lu dans fa jeuneffe le Livre du P. Lana ,
s'en foit reffouvenu dans cette circonstance ; nous ne fonmes
pas même étonnés que dans le nombre des lectures
qu'il fe fait faire à Naples, il ne comprenne pas tous les
matins celle du Journal de Paris ; ni que des Italiens
aient cherché à s'approprier une gloire qui n'appartient
réellement qu'à MM , de Montgolfier . Cette gloire n'a pu
être compromife ni par l'infertion de la lettre à laquelle
on répond ici , ni par la traduAion d'un article de la Ganette
de Naples,
( 181 )
ment. 4. Les raifons d'impoffibilité qu'allégue
Borelli ne portent uniquement que fur les moyens
qu'il propofe , & non pas fur la chofe en ellemême
, comme on peut s'en convaincre par le
paffage, cité dans lequel il dit à la vérité que
c'eft en vain qu'on tenteroit de faire cette opéra➡
tion en fe fervant d'une enveloppe de métal , &c. &c .
mais en la jugeant imp ffible par ce moyen , il fe
garde bien de conclure qu'elle le foit relativement
à d'autres procédés qu'on pouvoit imaginer
d'ailleurs.
On a beaucoup parlé de la Médecine extraordinaire
de M. Mefmer , de la maniere
dont il l'adminiftroit , des effets finguliers.
qu'il obtenoit en touchant feulement fes patiens
; on en a raconté des chofes prodigieufes
, dont nous fommes abftenus de parler ,
parce que nous nous défions également de la
crédulité & de l'incrédulité. L'une qui adopte
tout , exagere tout; l'autre rejette & déprime
tout ; & toutes deux doivent infpirer une égale
défiance. La lettre fuivante , que nous trouvons
dans un papier public , peut conduire
à trouver la caufe de bien des effets extraordinaires
, & offre un phénomène qui mérite
Pattention des Phyficiens & des Obfervateurs.
Si l'on applique , par une de fes extrémités ,
un bâton de foufre minéral fur un point quelconque
de la furface du ventre , ſpécialement fur
celle appellée communément le creux de l'eftomac
quelques minutes & quelquefois un demi
quart d'heure après cette application , on éprou
ve un fentiment extraordinaire qui varie dans
les diférens individus , ce font ou des borbor
( 182 )
-
gmes , ou une douleur dans une partie du ventre
qui , dans les uns , commence au lieu où eft appliqué
le corps & s'étend enfuite ; dans d'autres .
refte fixe ou a lieu dans des parties éloignées de
cet endroit. Le plus fouvent , c'eft une chaleur
qui , du lieu où le bâton de foufre eft placé , fe
communique de proche en proche à toutes les
parties du ventre ou à quelques- unes d'elles feulement.
Il y a des perfonnes qui éprouvent plufieurs
de ces fenfations à la fois , d'autres les
éprouvent toutes . Si vous placez le bâton de
foufre entre les deux épaules , il y produira de lá
douleur ou de la chaleur ; lorfqu'en même tems
vous en appliquez un fur le creux de l'eftomac
on éprouve les effets énoncés aux deux endroits à
la fois , ou on ne les reffent que fur l'une des
deux parties . Si , aux bâtons de foufre , vous
en fubftituez qui foient compofés de partie égale
de foufre & de limaille de fer , vous obtenez le
même effet avec des modifications néanmoins qui
nont pas un caractère affez diftin&t pour que je
puifle les déterminer dans ce moment. Si
vos prenez quatre bâtons de foufre , que vous
en placiez un le long de chaque bras fous votre
habit , & de la même manière fur les cuifles ;
que vous appliquiez vos mains au creux de l'eftomac
& la pointe de vos pieds contre celle de
la perfonne fur laquelle vous voulez produire
des effets , vous aurez les mêmes réſultats qu'avec
les bâtons de foufre fimple , ou ceux faits avec
le foufre & la limaille de fer , fans qu'il foit poffible
d'éprouver aucune différence . Ainfi armé ,
vous pouvez toucher avec des baguettes de fer
plus ou moins longues , & vous aurez encore les
mêmes réfultats. Si pendant un efpace de
tems affez long , vous avez laiffe für vous l'un
ou l'autre bâton de la manière que j'ai indi
( 183 )
quée , vous pourrez , après les avoir quittés , produire
des fenfations fur quelques iudividus que
vous toucherez au dos ou au creux de l'estomac.
Si plufieurs perfonnes forment une chaîne
& qu'elles fe touchent par les pieds & par les
mains , il fuffit que l'une d'elles s'app'ique les
bâtons , comme nous l'avons dit , pour qu'ils
agiffent également fur tous les autres : nous devons
obferver que jufqu'à préfent nous n'avons
compofé la chaîne que de fept perfonnes. -
Ces phénomènes n'ont pas lieu fur cous les fujers
; mais fur vingt , qui fe font foumis à l'expérience
, trois feulement n'ont éprouvé aucun
effet ; mais ceux -là même n'ont point empêché
la communication dans les chaînes dont nous
avons parlé. Les bâtons de foufre appliqués
dans leur longueur agiffent auffi , mais moinsfenfiblement.
Plufieurs des perfonnes qui fe
foumises à ces exprériences ont éprouvé des révolutions
plus ou moins fenfibles , telles que des
émiffions de vents , des fecrétions plus abondontes
d'urine , de la tranfpiration ; d'autres
perfonnes , & furtout une , ont éprouvé des
déjections copieuſes , une véritable purgation ..
Un papier public , qui jouit d'une réputation
méritée , nous fournit l'article fuivant
fur la population de Paris.
Eft elle augmentée en proportion des accroiffemens
confidérables que la Ville a reçus en furface ,.
depuis quelques années ? C'eſt une queftion que l'on ,
fait fouvent & qui fercit curieufe à réfoudre ;
mais les Mémoires authentiques manquent. Le
favant Editeur de Pline & de Tacite , M. l'Abbé
Brotier , de l'Académie des Infcriptions &
Belles - Lettres , a deux feuilles très curieufes
qu'il a communiquées ; l'une contient le dénombrement
des baptêmes , des mariages , & des
( 184 )
morts de chaque Paroiffe de la ville & fauxbourg
de Paris dans le mois de Janvier 1670
feulement , & l'autre un pareil dénombrement
pour tous les mois de l'année 1671. Cette derniere
lifte porte les Bâtémes à 18532 ; les
mariages à 3985 , & les morts à 17398. L'état
des enfans trouvés , foit en nourrice , foit en
penſion , à la campagne , foit dans le Dépót
du fauxbourg Saint- Denis , & de la Crêche
devant Notre-Dame , monte à 12814. Alors Paris
étoit plus refferré. Tous les beaux Hôtels du
fauxbourg Saint - Germain n'exifoient point encore
ce ne fut que cette même année 1671
que furent jettés les fondemens des Invalides ;
le vieux boulevard formoit exactement l'enceinte
du côté du Nord ; & le fauxbourg Saint - Anroine
n'étoit pas auffi prolongé en divers fens
qu'il l'eft aujourd'hui. La comparaifon de
ce tableau avec celui que nous offre l'année 1770,
après un fiecle révolu , & lorfque Paris a eu reçu
tous les accroiffemens qu'il a aujourd'hui , ne
peut qu'être piquante.. Il y a eu cette année
18941 baptêmes , 4452 mariages , 20,685 morts
& 7156 enfans trouvés. La différence des baptêmes
& des mariages n'eft pas confidérable , &
furtout elle prouve que les mariages ont été
ou moins féconds , ou que la population n'a pas
augmenté en proportion de l'étendue de la Ville;
cela eft vraisemblable. Tels menages qui fe logerent
dans une même maison , en occupent chacan
une anj urd'hui , le luxe pouffé au point
où il eft a augmenté le nombre des célibataires ,
& fi la lifte offre plus de mariages , ils font
en moindre nombre proportionément à la po
pulation. Malgré ce refferrement de l'enceinte
de Paris , en comparaifon de l'efpace quelle
embraffe aujourd'hui , Louis XIV crur devoir ,
( 185 ) ૬
en 1672 , renouveller les défenfes faites par fes
Prédéceffeurs d'en étendre les limites . A cette
époque elle s'étoit accrue de plus de moitié.
» Il eft à craindre , eft - il dit dans cette Ordonnance
, que la ville de Paris , parvenue à cette
exceffive grandeur , n'ait le fort des plus brillantes
Villes de l'antiquité , qui ont trouvé en
elles mêmes le principe de leur ruine , étant trèsdifficile
que l'ordre & la police fe diftribuent
également dans toutes les parties de ce grand
Corps ».
Le 14 du mois dernier , la ville de Dole
fit l'inauguration d'une ftatue pedeftre du
Roi . Ce monument érigé fur la place principale
, offre Louis XVI debout , & montrant
du doigt le globe de la terre , préfentant
la face que couvre l'Océan , & fur laquelle
on lit : liberté des mers. Sur le piedeſtal
de la Statue eft cette infcription : à Louis
XVI , âgé de 26 ans. Cette infcription auffi
fimple que noble eft de M. Philipon de la
Madeleine , Tréforier de France, à Befançon .
C'eft la premiere ftatue que la France ait éle
vée au Souverain qui la gouverne.
Nous avons annoncé dans les commencemens
l'entreprife importante de M. Laporte , de nous
donner une nouvelle Edition des Cérémonies &
Coutumes des peuples du monde , ornées de figures gravées
& deffinées par Bernard Picard , & autres habi
les ariftes; nous y revenons aujourd'hui qu'elle eft
abfolument finie. Les 15 cahiers qu'on avoit promis
ont été publiés en un an ; le dernier qui la
complette , a paru le 30 Décembre . On ne peut
avoir mis plus d'exactitude à remplir des engagemens
pris avec le public. Elle fait l'éloge de
( 186 )
l'honnêteté de l'éditeur ; & nous en devons à
fes foins , au fuccès avec lequel il a mis à portée ,
du plus grand nombre des amateurs , un ouvrage
qui ne pouvait convenir qu'aux grandes bibliotheques
par le nombre des volumes & pour leur
prix. En faifant refondre entierement le texte
lâche & prolixe des anciennes éditions , par une
main excrcée a ce genre de travail , qui a con .
fervé tout ce qui étoit néceffaire pour l'inftruction
, & qui y a mis en même tems un ordre &
un enfemble qui manquoient , il l'a réduit autant
qu'il devoit l'être , & il préfente en 4 volumes
in-folio qu'on peut former des 15 cahiers reliés ,
avec un texte foigné , toutes les figures qu'offrent
les 7 volumes in- folió de l'ancienne édi
tion , & les 4 volumes de fupplément. La réduction
des volumes a facilité la diminution du
prix qui rendra plus facile l'acquifition d'un ouvrage
qui ne fera plus un fimple ornement de
biblio heque , ouvert feulement aux curieux &
qui , dans fa nouvelle forme devenir infi • peut
niment utile entre les mains des inftituteurs ,
préparer les enfans à l'étude de la géographie ,
de l'histoire , des moeurs & des coutumes des
différens peuples de la terre , avec lefquels on
familiarifera d'abord leurs yeux . La modicité
du prix écarte le plus grand obftacle à cet emploi
que l'on ne fauroit trop recommander ( 1).
Les Numéros fortis au Tirage de la Lo-
(1) Cet ouvrage fe trouve chez M. Laporte , rue des
Noyers. Les Scuteripears font invités à retirer leurs exemplaires
le plus promptement poffible, Ceux qui peuvent
avoir négligé de fane prendre quelques Livraiſons ,
s'expofent , par un delai , à ne pouvoir plus fe les procurer.
I.'Ouvrage ayant été tiré à un petit nombre , il
exifte peu de cahiers féparés , & peu d'exemplaires complets
, & les demandes qu'on fait de l'étranger , auront
bientôt épuisé ces derniers,
( 187 )
serie Royale de France , font : 63 , 49, 50,
14 , & 2.
DE BRUXELLES , le 20 Janvier.
S'il faut en croire des lettres de Vienne .
un:Chymifte y a fait une découverte bien
extraordinaire , & qui , fi elle répond à tout
ce qu'on en raconte , fera tres précieuſe , en
raffurant les habitations placées dans le voifinage
des magaſins à poudre. Ce Chymifte ,
dit-on, a trouvé un moyen par lequel , fans
rien diminuer de la force de la poudre à canon
, dépofée dans les magafins , on l'empê
chera de prendre feu. On doit en faire inceffamment
l'effai.
Le Colonel Semner , ajoutent les mêmes
lettres , a reçu une récompenfe de l'Empereur
pour avoir imaginé une nouvelle arme qui fera
très utile à la cavalerie , lorfqu'elle fera dans
le cas de combattre avec l'ennemi à l'arme
blanche. C'eft une longue pique de bois , armée
d'une pointe d'acier , qui écartera loin des cavalier
, le bras qui ne fera armé que du fabre.
Il arrive fucceffivement ici des officiers de
cavalerie pour s'inftruire dans le maniement de
cette nouvelle arme.
Le retour du Prince Potemkin à Petersbourg
femble annoncer qu'en effet on compte
fur un arrangement , & la lettre fuivante
de Cherfon , fait juger que les Ruffes eux - mêmes
doivent le defirer. Elle du 20 Novembre.
Quoique la malignité de la pefte diminue ,
elle n'a pas encore ceffé fes ravages. On ne
compte pas moins de 16000 morts tant dans

( 188 )
cette ville qu'à Gloubakow , port fitué à l'embouchure
du Dnieper. Tont a peri dans ce der.
nier endroit , à l'exception de 7 ou & perfonnes.
Il eſt arrivé ici par le danube un bâment
impérial , fa cargaifon confiite en vin ,
draps , inftrumens de menuiferies , miroirs &
verre. Nous avons auffi reçu de la Pologne
des bois de matures & d'autres marchandiſes ».
PRECIS DES GAZETTES ANGL. ET AUTRES
L'adminiftration actuelle pourroit bien reffembler
à celle de Vatinius dont Ciceron qui étoit
plus é oquent que plaifant , difoit que le Con
fulat avoit été fignalé par un très - grand prodige ,
il n'y avoit eu pendant fa durée ni printemps , ni
êté , ni autonne , ni hiver ; en apprenant la nomination
, il différa de lui en faire compliment juf
qu'au lendemain , & il n'étoit déja plus en place.
On a , dit-on , offert au Lord North , fous la
condition qu'il quitteroit le parti de M. Fox un
Duché pour fon Pere le Comte de Guilford , une
Pairie pour lui avec une penfion de 3000 1. fter) . ,
& une ample provision pour fes enfans ; mais il
a tout refufé.
On lit dans tous nos papiers de grandes plaintes
contre le Duc de Richmond qui a renouvelle
prefque en entier les Bureaux de l'Artillerie . On
plaint beaucoup ceux qui avoient achetté leurs
places ; & perfonne ne fe récrie de ce qu'ils les
avoient achettées , de ce qu'on les leur avoit vendues.
Eft on bien für que l'homme qui a payé un
emploi de confiance ne trahira pas cette confiance
s'il trouve à fon tour quelqu'un qui le paye ?
Le Lord Grantham ira en Hollande en qualité
d'Ambaffadeur, auffi - tôt après la fignature des
traités définitifs avec les Etats- Généraux.
Le comte de Cheſterfield va ſe rendre en
Efpagne avec le titre d'Ambaffadeur de S. M.
Britannique.
( 189 )
Ces jours derniers cinq perfonnes de celles
qu'on défigne par la qualification de perfonnes
comme il faut, furent conduites devant l'Alderman
Crofby, pour s'être amufées à caffer les vitres
d'une maison . Elles furent renvoyées après avoir
payé chacune cinq guinées au guet , le dommage
qu'elles avoient fait , & donné fatisfaction au
Connérable & aux Gardes de nuit .
P. S. De Londres, le 13 Janvier. Ce fut hier que
la rentrée du Parlement attendue avec tant d'impatience
eut lieu ; la curiofité avoit attiré une foule
extraordinaire , de maniere que toutes les avenues
de la Chambre des Communes étoient engorgées
depuis midi , & que les membres ne purent
percer qu'avec peine. M. Fox fe hâta de fe lever
pour faire la motion relative à l'ordre du jour ;
il fut interrompu par plufieurs nouveaux membres
qui vinrent prêter ferment & prendre leurs
places. Au nombre de ces membres étoient les
Lords Grimston , Macleod , M. Pitt , & les autres,
dont les fieges avoient vaqué par leur admiffion
dans l'adminiſtration , & dont la plupart
avoient été réélus. Cette formalité remplie , M.
Fox & M. Pitt fe leverent en même tems , ce
qui occafionna beaucoup de rumeur dans la falle ,
& on n'entendit que les noms de M. Fox , M.
Pitt répetés par les membres de chaque parti ,
pour inviter l'un ou l'autre à parler. L'Orateur
obferva que M. Fox ayant commencé le
premier , & ayant été interrompu par l'arrivée
des nouveaux membres , c'étoit à lui qu'appartenoit
le droit de continuer. M. Pitt répondit
qu'il n'avoit point d'objection à lui accorder la
primauté ; mais qu'il avoit un meffage du Roi à
préfenter à la Chambre. M. Fox répliqua qu'aucune
raiſon ne pouvoit faire interrompre un
membre quand il parloit , pas même un meffage
da Roi , qui dans cette circonftance ne pouvoit
( 190 )
6.
rouler fur des objets importans. Il continua en
conféquence fa motion pour l'ordre du jour , dans
laquelle il fut fecondé par Sir Guy Cooper. M.
Pitt ditqu'il avoit cru que le méffage dont il avoit
à faire part à la Chambre, jui donnoit le droit de
préféance ; mais puifque ce droit n'étoit pas fondé
fur l'ufage , il differeroit de le préfenter. Il ſe plaignit
avec quelque chaleur des mesures prifes par
M. Fox & les amis , avant l'arrivée des Miniftres.
Au refte il ne trouvoit pas mauvais que la
. Chambre confidérât l'état de la nation , conformement
à l'ordre du jour ; mais il avoit à lui
propofer un objet auffi important , & qui ne pouêtre
différé , c'étoit des arrangemens relatifs à
l'Inde , tout le monde convenoit qu'il étoit effentiel
de faire le plus promptement poffible un réglement
; il ne manqua pas de s'étendre fur les
maux qui feroient réſultés de celui qui avoit été
approuvé par cette Chambre , & qu'il fe felicitoit
d'avoir vu rejetter par l'autre ; c'étoit faire indirectement
l'éloge de celui qu'il vouloir y fubftituer
, M. Erskine lui répondit avec affez de chaleur
; il lui réprocha d'avoir pris , au fingulier ,
le titre de Miniftre du Roi , qui , felon la conftitution
, ne devoit être qu'au pluriel , ou collectivement
le Miniftere . Il fit l'apologie du bill de
M. Fox , & montra d'avance des difpofitions à
n'être pas content du nouveau. M. Powis , en regretant
qu'un homme du talent de M. Fox , ne
fut plus dans l'adminiſtration , montra qu'il approuvoit
la rejection de fon bill . Il défendit auffi
M. Pirt de l'accuſation d'ambition ; déclara qu'il
ayoit de la confiance au nouveau Miniftere , &c.
M. Fox admit la néceffité d'un bill , il ajouta qu'il
falloit le connoître avant de le juger , & qu'il feroit
le premier à y donner la voix , s'il le jugeoit
utile , mais que s'il étoit conforme à ce qu'on avoit
publié dans quelques papiers , il ne pourroit le re-
3.
( 191 )
garder que comme un palliatif , qui ne remédie.
roit à rien ; il parla auffi des rapports qui circuloient,
& qui attachoient l'exiftente du Parlement
actuel à la maniere dont il recevroit ce bill ; il dit
que ces rapports exigent en effet toute l'attention
du Parlement. Il ne prétendit point difputer au Roi
la prérogative de le diffoudre ; mais ce n'étoit qu'à
la fin de la feffion ; il feroit inconflitutionel d'en
ufer au milieu de cette même feffion , & dans un
moment de crife. Il cita plufieurs exemples d'un
pareil évenement fous les regnes des Stuarts , &
montra que le dernier avait eu lieu fous Jacques
II , avant fa fuite. Plufieurs Jurifconfultes doutoient
que la Couronne eût ce pouvoir , & un flatut
de Richard II défendit pofitivement la diffolution
du Parlement , pendant qu'il y a une petition
fur le tapis . Après plufieurs difcours de part &
d'autre la Chambre te divifa fur l'ordre du jour
& il y eut 232 voix pour , 193 contre ; pluralité
39 , contre la nouvelle adminiſtration .
"
La Chambre s'étant formée en comité , M.
Fox propofà les réfolutions fuivantes . 1. L'opinion
du comité eft que la conduite d'aucune
perfonne attachée au bureau du tréfor de S. M.
de l'échiquier , de l'artillerie , de la marine , ou
de la banque , ou employée aux payemens publics
, donnant des ordres pour des ſervices déjà
votés par cette Chambre , fans que le bill qui
approprie les fommes votées pour lefdits fervices
ait paffé en loi avant une diffolution ou
une prorogation du Parlement , eft coupable , dérogatoire
à la dignité de la Chambre , & fubverfive
de la conftitution . 2 ° . Qu'il fera mis fous les
yeux de la Chambre un état de toutes les fommes
ordonnées pour le fervice public depuis le
19 Décembre 1782 , jufqu'au 12 Janvier 1783 .
3. Qu'il ne fera donné aucun ordre d'argent
( 192 ).
G
en conféquce d'un vou de la Chambre , jufqu'à
ce que ledit état ait été mis fous les yeux. 4°. Que
le Préfident fera la motion pour que la feconde
lecture du bill pour punir la mutinerie ait lieu ,
le 23 Mars prochain. La troifieme de ces réfolutions
ayant fouffert quelque objection , M.
Fox n'infifta pas ; les autres pafferent après quel
ques débats , mais fans divifion . - M. Fox
ayant dit qu'il n'avoit plus rien à propoſer , le
Lord Murray fit les deux motions fuivantes,
1º. Que dans la fituation actuelle des affaires , on
avoit befoin d'une adminiſtration qui eût la confiance
de la Chambre & de la nation. 2°. Que
les derniers changemens dans le gouvernement
de S. M. avoient été précédés de rapports alarmans
; qu'on avait employé le nom facré da
* Souverain , dans le deffein d'influer fur les délibérations
du Parlement ; que la nouvelle formation
d'un miniftere avoit été, accompagnée de
circonftances neuves & extraordinaires qui n'étoient
pas propres à lui concilier la confiance &
T'appui du Parlement . La premiere paffa fans
divifion ; le feconde qui fe dirigeoit contre le
Nouveau Miniftere , éprouva des oppositions de
la part de fes amis ; mais elle paffa encore unanimement.
Dans le cours des débats , on demanda
à M. Pitt une explication fur la réponse
du Roi à l'adreffe de la Chambre ; mais il la
refufa
Le méffage que M. Pitt avait à délivrer étoit
relatif aux deux dernieres divifions des troupes
de Hanovre arrivées de l'Amérique, La faifon
étoit fi avancée que le Vefer n'étoit plus navigable
, & qu'il convient en conféquence de les
faire barraquer à Chatham , en attendant qu'on
puifle les rembarquer , ce que l'on fera aufſitôt
que cela fera poſſible.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSIE.
DE PÉTERSBOURG , le 10 Décembre:
IES exprès de Conftantinople , de Vienne
& de Verfailles , fe fuccedent depuis
quelque tems avec beaucoup de rapidité ; on
ne doute pas que leurs dépêches n'aient
pour objet le grand ouvrage de la pacification
; mais on ignore où elle en eft ; on ef
pere toujours que les négociations auront
une heureuſe iffue ; & le voeu général paroît
être pour la paix cependant les préparatifs
de guerre continuent , on n'a point fufpendu
dans les ports que nous avons fur la mer
Noire , la conftruction & l'équipement des
bâtimens. Mais il n'a point paru jufqu'ici
qu'on fe propofe d'armer à Cronftad ; s'il s'y
fait encore des travaux pour la Marine , ils
n'ont rien d'important ; & il feroit difficile .
d'y équiper une efcadre , puifque dès le
Printemps & l'Eté dernier , les meilleurs ma
Nº.
5. 31 Janvier 1784 . į
( 194 )
telots de ce département ont été envoyés à
Cherfon .
Il a été expédié dernierearent un courrier
en Crimée ; & on dit que le Prince Potemkin
, dont la fanté fe fortifie depuis fon arrivée
ici , y retournera auflitôt qu'il fe fentira
entierement rétabli ."
POLOGNE.
DE VARSOVIE , le 27 Décembre.
Le Palais Krafinski , où s'affembloient les
différens Départemens de la République ,
réduit en cendres par un incendie, à la fin
de l'année 1782 , a été rétabli avec beaucoup
de célérité, par les foins de M. Merlini , Architecte
de la République ; le 15 de ce mois ,
c'est-à-dire , en un an jufte , à compter
l'époque de l'incendie , il a été en état de recevoir
les membres des divers départemens ,
qui y ont déjà tenu leurs féances.
de
Les avis les plus récens de la Moldavie &
de l'Ukraine , portent qu'il s'y fait actuellement
de grands achats de chevaux pour le
fervice de la Ruffie & de l'Autriche.
Nous venons de voir , écrit- on de Kaminiek
un exemple fingulier du courage que peuvent
`infpirer l'amour maternel , & celui de fa propre
confervation. Une pauvre femme avoit été couper
du bois dans les taillis voifins ; un de ſe
enfans l'accompagnoit. Un ours affamé vint la
furprendre & l'attaquer pendant qu'elle ne fongeoit
qu'à fon ouvrage ; elle le défendit avec
( 195 )
fa hache , & l'employa avec tant de fuccès
qu'après un combat très- long elle parvint à tuer
fon ennemi. A peine remife de fon effroi & de
fon combat , elle cherche fon fils ; ne l'appercevant
pas , elle tremble que l'ours ne l'ait dévoré
; elle parcourt la forêt , promenant partout
fes regards inquiets & appellant fon fils ;
elle étoit prête à fuccomber à fon défefpoir ,
lorfqu'elle le vit enfin fortir du creux d'un arbre
où il s'étoit caché à l'approche de l'animal féroce
. Cette femme revenue ici avec fon enfant
& une patte de l'ours qu'elle avoit tué , a raconté
fon aventure , & tout le monde s'eft empreffé de
récompenfer fon courage & fa victoire.
ALLEMAGNE
.
DE VIENNE , le 12 Janvier.
Les cimetieres font à préfent hors de l'enceinte
de cette Capitale , les emplacemens
deftinés aux fépultures publiques , font au
nombre de 8 , & à une diſtance qui ne permettra
plus aux morts d'infecter les vivans.
Les préparatifs de guerre ne font fufpendus
nulle part ; les officiers & foldats des
Régimens affemblés dans la Hongrie , abfens
par congés de fémeftres , ont eu ordre
de rejoindre.
L'Empereur ne perd pas de vue les foins
qu'exige la population & la culture de quelques
parties de fes Etats ; les Colons fe multiplient
dans la Galicie , où il s'eft formé en
peu de temps 6 nouveaux villages.
Il eft mort l'année derniere dans cette
12
( 196 )
ville & dans fes fauxbourgs 11093 perfon
nes ; favoir 3656 hommes , 2410 femmes ,
3215 garçons , & 2812 filles . Il y a eu 9230
batêmes , & 340 enfans venus morts au
monde. Le nombre des mariages a été de
2332.
DE HAMBOURG le 12 Janvier.
>
Les nouvelles relatives à la paix ou à la
guerre varient toujours ; on annoncoit dernierement
le fuccès prochain des négociations
; aujourd'hui , comme nous nous y attendions
, on dit que l'iffue en eft douteufe .
Elles continuent cependant : mais les Ottomans
n'ont pas encore répondu à la réquifition
qui leur a été faite. On croit cependant
que leur réponſe ne fauroit être éloignée ,
parce que la Cour de Ruffie la preffe jufqu'à
préfent , ils n'en ont point fait de concluantes
, foit qu'ils attendiffent l'iffue des
expéditions entreprifes contre le Prince de
Georgie & les Beys turbulens d'Egypte ,
foit qu'ils craigniffent dans la Capitale quelque
révolution , occafionnée par le mécontentement.
Si les facrifices de la Porte doivent être le
prix de la paix , ce n'eft que lorfqu'ils auront
été faits , & non auparavant , que l'on
faura précisément la raifon des grands armemens
qui ne font pas encore fufpendus
puifqu'on affure qu'il a été ordonné une levée
de 40000 hommes pour completter les
Régimens Autrichiens : on va former aufli
( 197 )
des magasins ; on le conjecture du moins de
la défenfe qui vient d'être faite , de faire fortir
des grains des Etats héréditaires .
On affure , lit- on dans quelques Lettres de
Vienne , que le Commandant Turc de Belgrade
a fait notifier au Commandant Autrichien de
Semlin , que ne fe trouvant plus en état de retenir
fon monde dans les bornes de la fubordination
requife , il ne pouvoit être refponfable des
fuites ; le Commandant Autrichien lui a répondu
qu'il fe chargecit du foin de mettre cette milice .
turbulente à la raifon ; qu'il avoit pris fes précautions
depuis long- temps , & qu'il le flattoit de
pouvoir bientôt dire verbalement quelque chole
de plus au Bacha.
Pendant qu'on attend avec impatience
quelle fera l'iffue de cette grande affaire , &
que la paix paroît dépendre du parti que
prendra la Porte , on revient dans un de nos
Papiers fur la nouvelle annoncée fi fouvent
& toujours démentie d'un événement qui
changeroit en effet la face des affaires ; le
Rédacteur de la Gazette de Cologne vient
de donner une lettre qui lui a été adreffée
de Jaffy , en date du 29 Décembre , où l'on
dit
que le Grand- Seigneur eft mort , & que
le Sultan Selim eft monté fur le trône ; on
ne donne ni la date , ni les circonstances
d'un pareil évenement , qui ne feroit pas.
ignoré , s'il étoit vrai ; toutes les Puiffances
intéreffées , auroient reçu des courriers de
leurs Miniftres à Conftantinople ; & avant
que le Gazetier de Cologne eût reçu cette
lettre de Jaffy , toute l'Europe eût été infi
3
( 198 )
truite d'un événement de cette importance.
La plupart des papiers publics contiennent
la lettre fuivante de Conftantinople.
« Les négociations qui font entamées ici
fans aucune forme de congrès , ni médiation
explicite , mais uniquement fous les aufpices de
la France & de l'Angleterre , femblent toucher
à leur terme. Vous favez déja quel en eſt l'ojet.
C'eft de faire expliquer la Porte fur la maniere
dont elle envifage l'occupation de la Crimée
de rifle de Taman & du Cuban ; la Ruffie
voulant abfolument favoir à quoi s'en tenir
à cet égard , pour ne pas laiffer fes armées ſe
confumer inutilement dans les pays conquis . M.
de Bulgakow n'a pas encore eu de réponſe ;
mais il l'attend d'un jour à l'autre ; le tems fixé
à la Porte pour s'expliquer eft prefque écoulé .
Toutes les apparences font croire que cette réponſe
fera favorable au maintien de la paix . Les
puiffances médiatrices paroiffent regarder la
ceffion de la Crimée comme néceffaire ; c'eſtà-
dire que jugeant les Ottomans hors d'état de
la reprendre , elles n'ont que ce parti à leur
confeiller , & qu'ils font livrés à eux & fans espoir
de fecours . La paix en conféquence eft plus probable
que la guerre ; il ne faut pas s'y méprendre
, la Porte n'a ni les moyens ni parconféquent
l'envie de la commencer. La faine
politique confeille à fes ennemis de fe contenter
de ce qu'ils ont , & diverfes circonstances
particulieres , la prochaine élection dont on parle
d'un Roi des Romains , attirent d'un autre
côté l'attention de la maifon d'Autriche ».
S'il faut en croire un de nos papiers , la
Porte vient enfin de fe déclarer fur la prife
de poffeffion de la Crimée.
( 199 )
A la vérité , ajoute ce papier , fa déclaration
n'eft pas cathégorique ; mais comme elle porte
qu'elle ne pouvoit pas la reconnoître comme la
Ruffie le defire , on lui prête une tournure né
gative , de forte qu'il y a tout à craindre pour
une rupture . L'Ambaffadeur Ruffe a envoyé le
2 Décembre cette déclaration à fa Cour.
Tout ce qu'on a publié , relativement à
l'affaire de Dantzick , eft fort vague & fort
incertain; nous tranfcrirons ici ce qu'en dit la
Gazette de Berlin , du 4 de ce mois , qui
montre que les négociations ne font pas encore
fort avancées.
Le Roi apprit le 25 Novembre que l'Impératrice
de Ruffie offroit fa médiation ; S. M. l'ac .
cepta fans héliter , & envoya le 26 à M. Buchholz
fon réfident.à Varfovie , l'ordre de fe rendre fans.
délai à Dantzick. Il y arriva le 8 Décembre , &
déclara qu'il étoit venu entamer les conféren
ces. On exigea de lui que préalablement le blocus
fut levé . Il rejetta , comme il le devoit
cette propofition ; & il fut enfin convenu que
le 17 Décembre la premiere conférence le tiendroit
dans une maifon de Neugarten , fauxbourg
de la ville , & que les troupes Pruffiennse s'en retireroient
à quelque diftance ; cela fut exécuté .
Mais le jour de la conférence il s'éleva des difficultés
fur la proximité des Gardes. Du côté des
Pruffiens on les fit retirer plus loin , de forte
qu'il étoitimpoffible deles appercevoir du lieu de la
féance ; voilà tout ce qui fe paffa à la premiere
conférence ; on n'a rien conclu d'effentiel ; on
n'a pas même réglé les premieres formalités ; on
infifte du côté de la ville , à ce que le blocus foit
levé ; on prétend toujours qu'on ne peut négo
cier fans les armes , & on perfifte à vouloir emi
4
( 200 )
pecher à main armée , près du Blockaus la na
vigation des Pruffiens. S. M. n'a pu ſe prêter à
une pareille réquifition . Cependant afin d'ôter
encore ce prétexte , elle a autorifé fon Miniftre
à offrir d'entrer dans la ville & de tenir les conférences
chez le Miniftre de Ruffie , dont la maifon
peut être regardée comme un endroit neutre.
On verra fi , enfuite de cette offre , les négociations
prendront leur cours. On a montré
du moins du côté de S. M. P. tout le defir de les
accélérer.
Nos papiers placent après ces détails
quantité de conjectures , qui ne font rien de
plus , & des fpéculations à perte de vue fur
les difpofitions du Roi de Pruife , relativement
à l'orage qui menace le Levant , fur
des arrangemens pris dans quelques Cours
d'Allemagne , de concert avec lui , pour conferver
entiere dans une grande maiſon , une
fucceffion importante , qui n'eft pourtant,
point encore ouverte, & pour conferver la
paix que cette fucceffion a déja troublée une
fois , & pourroit troubler encore. Mais fans
nous arrêter à fuivre les fpéculatifs , & à prévoir
les événemens , nous les attendrons avec
d'autant plus de tranquillité , qu'ils ne font
peut-être pas encore prochains.
On fait que d'après le nouveau fyftême , les
revenus d'un Archevêché dans les Etats béréditaires
de l'Empereur , ont été réduits à 20000
florins , & ceux des Evêchés à 12000. On fera
peut-être bien aife de voir à combien montoient
auparavant ceux des Evêchés de Hongrie . L'Archevêché
de Gran avoit 360,000 florins ; l'Evêché
d'Erlan , 80,000 ; de Nitra , 40,000 ; de
( 201 )
·
Raab 20,000 ; de Waitzen , 50,000 ; de Funfkircken
, 30,000 ; de Veszprim , 50,000 . L'Archevêché
de Kolotfcha , 50,000 ; l'Evêché de
Grofwaradin , 70,000 ; d'Ofanad , 9000 ; de
Zagrab , 20,000 ; de Diokovar , 25,000 & de
Tranfylvanie , 12,000.
ITALIE.

DE NAPLES , le 26 Décembre
La Coureft retournée à Caferte, avec la Ducheffe
de Parme , qui a fufpendu fon départ
pour Rome ; il devoit avoir lieu à la fin de
ce mois : mais fon féjour fera prolongé juſqu'à
la fin du prochain . On compte avoir
inceffamment l'Empereur dans cette Capitale.
Son départ de Rome pour ſe rendre
ici , eft fixé au 29.
On apprend de Vieftrie , que quelques négocians
, mécontens de la févérité de l'Adminiftrateur
de la Douane , s'en font vengés
d'une maniere odieufe & barbare , en lui tirant
un coup de fufil ; le Roi avoit ordonné
de faire des informations fur les auteurs de
cet attentat ; le Préfide de Lucera , qui en
avoit été chargé , a répondu qu'après les
avoir faites , il n'avoit point trouvé de coupables
; cela a paru extraordinaire , & on a
conçu quelque défiance de l'exactitude 'des
Officiers de ce Préfide , qui ont été mandés
pour juftifier leur conduite.
L'affaire du Corps des Cadets & des Membres
de la Vicairerie qui a fait tant de bruit
vient d'être terminée. On fait qu'il y a quelque
temps un Cadet ayant eu affaire dans le Greffe
de la Vicairerie , impatient de la lenteur avec
( 202 )
laquelle on l'expédioit , & s'en étant plaint , reçut
une réponſe infolente , à laquelle il répliqua
avec fa canne ; il s'en foivit une rixe très -grave.
Le Corps entier des Cadets prit fait & cauſe ; on
fut obligé de le mettre aux arrêts dans les quartiers
pendant quelque temps , & de ne lui permettre
d'aller le promener qu'en corps & avec
des Officiers faits pour maintenir l'ordre. Il paroît
par le Jugement que la Vicairerie a eu tort ;
4 sbirres qui fe font trouvés mêlés dans cette
affaire ont été condamnés l'un à 25 ans de
galeres , le fecond à 10 , & le troifieme à 4 ; le
quatrieme eft banni.
On vient d'être témoin ici d'un fpectacle
édifiant , qui a fait oublier le fcandale précédent
, fans lequel il n'auroit pas eu lieu.
Un tailleur qui avoit été fait eſclave , &
conduit à Tripoli à l'âge de 26 ans , y avoit
apoftafié , s'étoit enfuite marié , & avoit eu
un fils. Il a trouvé le moyen de revenir dans
fa patrie avec la femme & fon fils , qui ont
été baptifés par le Cardinal- Archevêque , en
préfence duquel il eft rentré ces jours derniers
dans le fein de l'Eglife .
On apprend de Melline & de la Calabre
ultérie: re , qu'on y a éprouvé deux ou trois
nouvelles fecouffes de tremblement de terre
; mais qu'elles n'y ont caufé aucun dommage.
ESPAGNE
.
DE MADRID. , le 30 Décembre.
En conféquence des fages difpofitions prifes
par ordre du Roi fur les affaires de Dif(
203 )
cipline Eccléfiaftique , on s'attend à voir pa
roître inceffamment des Réglemens intére!-
fans ; il en a déjà été publié un fur les Bénéfices
, dont les revenus deftinés originairement
au foulagement des pauvres , & non à
enrichir & à entretenir le luxe du Titulaire ,
vont du moins en partie reprendre leur deftination
primitive.
On dit qu'il a été expédié des ordres précis
dans différens endroits de la Monarchie,
pour faire marcher plufieurs Régimens du
côté de Cadix ; on prétend qu'ils font deſtinés
pour l'Amérique , & qu'ils feront embarqués
à leur arrivée. On ignore le lieu précis
de leur deftination ; on aflure feulement
que le Régiment de Naples fera tranſporté
à Porto - Ricco. Plufieurs perfonnes inferent
de ces difpofitions , qu'il eft arrivé , ou que
l'on craint quelque nouveauté dans cette
partie du monde.
On a fait le relevé des naiffances & des morts
dans cette capitale , pendant l'année courante . On
porte les premieres à 3875 , au nombre defquelles
ne font pas compris environ 811 enfans trouvés ,
qui ont été portés dans l'hofpice deſtiné pour les
recevoir ; les morts montent à 3664 , dont 1512
ont été enterrés dans les différentes paroiffes , &
2152 dans les trois hôpitaux généraux ; mais on
ne comprend pas dans ce calcul les enfans morts
dans les hôpitaux , où on les éleve. Tous les Religieux
qui , vivant & mourant hors de la fociété ,
font déposés auffi dans les fépultures particulieres
qu'il ont dans l'enceinte de leurs monafteres. Les
mariages ont été au nombre de 1533. Le réſultar
i 6
( 204 )
de la comparaison de ces tables avec celles de
l'année précédente eft qu'il y a eu cette année 18
mariages , 29 naiffances , & 104 enfans trouvés
de plus , & 710 morrs de moins.
ANGLETERRE.
DE LONDRES , le 20 Janvier.
Il arrive journellement des tranfports de
New-Yorck ; sooo Heffois qu'on n'a pu
embarquer pour l'Allemagne , parce que le
Wefer n'eft plus navigable , font baraqués
à Chatham ; & cette quantité de troupes
étrangeres dans le Royaume , & dans la
circonftance préfente , ne laiffent pas d'occafionner
des plaintes .
La conduite économique des différens états de
l'Amérique feptentrionale , en réduifant les dépenfes
de leurs établiſſemens militaires à prefque
rien , eft une leçon pour ce pays , & il feroit bien
à fouhaiter qu'elle ne fût pas perdue. On conferve
feulement 800 hommes de troupes réglées fur
pied dans un pays de 1500 milles d'étendue ; &
la Grande - Bretagne & l'Irlande entretiennent
dans un temps de profonde paix 40,000 hommes
de troupes de terres. Les Américains , il eft vrai ,
n'ont point de voifins turbulens dont ils puiffent
craindre une invafion , pendant que l'Angleterre
eft entourée de nations ambitieufes , actives &
puiflantes . Mais fûrement perfonne ne craint une
invafion de la part de la France, même en tems de
guerre ; & en temps de paix 40,000 hommes font
plus qu'on n'en a befoin pour la défenfe. Les
troupes font véritablement neceffaires pour protéger
la police & l'exécution des loix ; mais, fi
800 hommes fuffisent pour remplir cet objet dans
( 205 )
un pays de 1500 milles de long , on peut trouver
qu'il en faut moins de 40,000 dans des pays auffi
petits en proportion que la Grande- Bretagne &
l'Irlande .
Pendant que tous nos papiers perfiftent à
publier qu'il regne toujours beaucoup de
divifions dans la nouvelle République Américaine
, que les Etats ne font point d'accord
entre eux , & ne font rien moins qu'unis ,
que les individus fe livrent à tous les défordres
; tous les bâtimens qui arrivent de ces
contrées , nous préfentent un tableau différent.
Ils ont vu les Gouvernemens travailler
établir l'ordre , avec un fuccès auquel on
ne s'attendoit pas , du moins aufli promptement
dans chaque Etat ; les Légiflations fe
font occupés de l'établiſſement des loix les
plus utiles , & aujourd'hui on veille à leur
exécution (1).
(1) C'eft maintenant le nouveau gouvernement des
Etats - Unis qui fixera avec intérêt l'attention générale ,
qui recherchera tous les détails qui y ont rapport. Nous
indiquerons ici l'Hiftoire générale des Tribunaux , par
M. des Effarts , qui , dans le huitieme & dernier volume
qui vient de paroître , a donné tout ce qui a rapport aux
formes admifes dans les tribunaux de la nouvelle république
, & offert un tableau intéreffant de la légiflation
de ce peuple. Ce dernier volume fera lu avec autant de
plaifir que les fept premiers . Cette branche d'histoire
manquoit à notre littérature , elle manquoit également
à la littérature étrangere ; auffi cet ouvrage a-t- il déjà été
traduit dans deux langues. Les huit volumes fe vendene
chez l'Auteur , rue Dauphine , hôtel de Mouy , 32 liv.
il les fait parvenir à ce prix port franc par la pofte dans
toute l'étendue du royaume . Cet ouvrage fe trouve également
chez Mérigot le jeune , Durand neveu , la veuve
Duchefne , Laporte , Libraires à Paris , & chez les prin
cipaux Libraires de Province,
( 206 )
La Méée , qui a apporté les dernieres
nouvelles de l'Inde , n'a mis que 4 mois dans
fa traversée.
Les dépéches de Terre ne font que donner de
nouveaux détails des événemens qu'on avoit déja
appris au mois de Novembre dernier. On ſe rappelle
que dans les dépêches qui arriverent à cette
époque , on portoit de grandes plaintes contre le
Général Mathew, qui avoit mécontenté fes troupes;
on en fait aujourd'hui l'éloge , & on plaint la
difgrace de cet Officier qui a été fait prifonnier
avec fon armée. Le résultat de ces dépêches ne
fauroit être plus favorable ; & quelques Lettres
particulieres ajoutent que l'efprit d'inquiétude &
de divifion qui s'eft emparé de la famille de Tippofaib
, arrêtera les entreprifes de ce Prince qui
à hérité de la haine que fon pere nous portoit ,
& de fes projets d'affoiblir notre pouvoir dans le
Carnate.
Ces dépêches ont été publiées dans la Gazettede
la Cour du 13 , qui a enfuite offert à la
curiofité celles de l'Amiral Hughes , dont les
duplicata feuls font arrivés. Les originaux
expédiés fur le tranfport armé le Pondichéri ,
font encore en route . Ces dépêches trèslongues
offrent les détails du combat du 20
dans lequel il n'y a rien eu de décifif, mais
où , felon l'ufage, on ne manque pas de dire
que nous avons eu l'avantage de voir l'efcadre
Françaiſe fe retirer la premiere : mais
les lettres particulieres rappellent la relation
à la vérité.
« Les François , difent - elles , parvinrent par
une manoeuvre hardie , malgré leur infériorité ,
puifqu'ils n'avoient que 15 voiles contre nous 18
( 207 )
f
à gagner le vent . Le combat fut très - vif ; le
Gibraltar , de 80 canons , a été exposé au danger
d'être pris. 99 morts & 431 bleffés que nous
avons eus dans cette occafion font une grande
perte , fur- tout celle de quelques Officiers , &
on l'auroit vivement fentie , fi la guerre eut dû
continuer ; & notre Flotte , forcée de fe retirer
eût laiffé les François maîtres de la côte , & expofé
nos établiffeniens. »
"
Au départ de la Médée , on n'avoit point
encore de nouvelles dans l'Inde du Caton ,
fur lequel s'étoit embarqué l'Amiral Parker ;
on a publié enfuite dans nos papiers que
l'Amirauté avoit reçu la nouvelle que ce
-vaiffeau avoit touché contre un rocher , &
péri avec tout fon équipage ; on dit aujourd'hui
qu'ayant effuyé de violentes tempêtes ,
il avoit abordé à Rio - Janeiro , où il avoit
été forcé de paffer l'hiver pour ſe réparer,
Les troubles intérieurs , la divifion qui
regne entre le Miniftere & le Parlement , &
qu'on croit devoir entraîner la diffolution
de celui- ci , fixe à préfent l'attention générale
, qui ne s'occupe plus d'autre choſe.
M. Fox , dans le difcours qu'il prononça le
13 ,
à la Chambre
des
Communes
, fit plufieurs
obfervations
fur
les droits
de la Couronne
& fur
ceux
du
Parlement
. Nous
en
citerons
ici
quelques
-unes
.
« Je ne fais , dit il , fi d'après le peu que j'ai
lu , il m'eft permis d'établir une opinion ; mais
ceux qui ont lu plus que moi , peuvent me rectifier
fi je me trompe ; felon moi , les droits de
la couronne , comme les droits du peuple même ,
( 208 )
;
ne doivent pas toujours être exercés , uniquement
parce que ce font des droits. C'eſt par exemple
le privilege de la Chambre des Communes de
refufer des fubfides à la Couronne , & perfonne
ne le lui contefte ; mais ce privilege eſt un de
ceux qu'on ne peut exercer fans beaucoup d'in
convénient ; car qui eft ce qui en fouffriroit .
Ces fubfides font d'abord accordés au Roi ; mais
ils refluent enfuite parmi le peuple , & c'eſt le
peuple qui en fouffriroit fi on les refufoit au
Roi. Il en eft de même de la prérogative royale
de diffoudre le Parlement pendant une feffion
de celle de nommer des Miniftres qui n'ont pas
la confiance de la nation . La théorie de notre
conftitution confifte en réfiſtances , en oppofitions.
Il faut qu'une branche de notre légiflation
s'éleve contre l'autre & la furveille . Mais les gens
fages ont pris pour maxime de modérer le tempéramment
de la conftitution , & c'eft en fuivant
ce principe doux & accommodant qu'on eft
parvenu à prendre , à l'époque heureufe de la révolution
, un jufte milieu dont nous éprouvons les
effets falutaires depuis un fiecle . On fait ce qui
arriva au Lord Carteret & à M. Pesham . Le
premier , qui avoit beaucoup plus de capacité
fut contrarié par les Confeillers fecrets de la
Couronne ; mais les Communes préfenterent
une Adreſſe au trône pour qu'il fut ftatué que
la G. B. ne pourroit avoir pour miniftre que
celui qui auroit la confiance du peuple. Alors tes
Confeillers fecrets crurent ne devoir fe mêler
que de ce qui concernoit la fplendeur de la couronne
, & ne prendre aucune part au gouverne
ment politique . Le Comte de Chatham auroit- il
voulu entrer dans le cabinet du Roi , condefcendre
à fe lier avec des Confeillers fecrets &
à devenir la dupe d'une junte perverſe ? Comment
( 209 )
futil traité par cette junte ? il fut attaqué dès
qu'il devint formidable ; mais il eut affez de courage
pour abattre, la fecrette influence , & le
Roi vecut affez pour fe féliciter du triomphe de
fon Miniftre. Le gouvernement d'une fecrete influence
eft foible; & un foible gouvernement eft
le pire de tous. Lorfque le défordre eft au comble
, il faut néceffairement que l'ordre fe retabliffe
, au lieu qu'un foible gouvernement peut
avoir une longue durée ; & quel eft le bon citoyen
qui voudroit changer l'adminiſtration généreufe
& refponfable dont nous jouiffons depuis
un fiecle , pour une autre marquée au coin de
la foibleffe , & dirigée par une influence fecrette
. Une adminiftration ainfi dépendante ne fauroit
durer ; car il eft de la nature de la jaloufie
d'être capricieufe. On s'imaginera peut- être que
la jaloufie n'attaque jamais ce qu'on méprife , &
on en conclura que le cabinet actuel n'a rien à
craindre ; mais qu'on ne s'y trompe point , fes
membres feront jaloufés à leur tour , & un jour
ils feront déplacés.
Les Miniftres actuels & leurs adhérens fe vantent
de pofféder une autorité entiere , & d'être
en état d'offrir tout ce que la Couronne eft en
droit de donner en vertu de la conftitution ; mais
pourquoi ne jouiffons- nous pas de la faveur ? C'eſt
que nous avons eu le malheur de pofféder la
confiance de la Chambre des Communes . Pourquoi
avons- nous les Miniftres actuels ? C'est parce
qu'ils ne poffedent pas la confiance de cette
Chambre. Le Comte de Chatham ne déplut point
perfonnellement ; il déplut parce que la Nation
avoit la plus haute opinion de lui. Aujourd'hui
on fait un mauvais compliment à fon fils , car
on ne le met en place que parce qu'on fait qu'il
n'eft pas aimé de fon pays ; j'efpere qu'avec le
( 210 )
temps il deviendra , comme fon pere l'a été , un
jufte objet de jaloufie. On dit communément que
lespartis ne doivent leur exiftence qu'à la folie de
beaucoup de têtes échauffées, & qu'ils ne tournent
qu'au bénéfice d'un petit nombre de perfonnes ;
mais je trouve un avantage dans les partis , c'eft
qu'ils donnent de la ftabilité au ſyſtême ; & j'ai
toujours été un homme de parti ; ce font les fecrets
Confeillers , & non les chefs de l'adminiſtration
, qui haiffent les partis. Il ne s'agit point
en effet de favoir par qui nous ferons gouvernés ,
mais fur quels principes nous le ferons . C'eſt une
queftion qui differe de toutes les autres queſtions
de parti ; c'en eft une de tous les partis contre
les Confeillers fecrets entre la Chambre , & une
junte ténébreuſe.
On fait quel fut le réfultat de la féance
du 13 ; il montra toute l'influence de la
coalition dans la Chambre des Communes ;
elle ne parut pas l'avoir perdue dans la féance
du lendemain.
Le 14 M. Pitt annonça à la Chambre des Communes
le Bill qu'il avoit à propofer ; en lifant les
dernieres propofitions faites aux Directeurs de la
Compagnie , on a vu le plan du Miniftre . Dans le
Difcours qu'il prononça le 14 à cette occafion ,
' il s'exprima d'une maniere très - vive fur le
Bill de M. Fox ; mais il n'en dit abſolument rien
* de nouveau ; il ne fit que répéter les reproches
qu'il avoit déjà effuyés , tels que de violer une
Charte , de faifir les propriétés & d'introduire un
nouveau pouvoir étranger à la conftiturion ; on
ne pourra , obferva- t-il , faire les mêmes reproches
au fien , qui avoit le fuffrage de la Compagnie
, qui cédoit elle- même à la Couronne la por
tion de pouvoir qu'il étoit de l'intérêt général
( 211 )
1
de céder. M. Fox qui fe fentoit provoqué par
te Miniftre , obferva qu'il devoit être moins
vain du fuffrage qu'il difoit avoir ; que fur 1400
Actionnaires qui avoient un intérêt égal à la
chofe , & dont la voix individuelle de chacun
devoit être prife , il n'en avoit que 250. Il entra
enfuite dans les détails du plan dont il fit voir la
faibleffe , l'infuffifance , & comme il l'ajouta , la
gaucherie. Rien ne montroit plus la neceffité de
rendre ftable & permanente la nomination à des
places importantes dans une contrée auffi éloignée
que la fluctuation du Gouvernement ; il en
cita un exemple affez fingulier ; depuis deux ans
il n'y a pas eu moins de quatre Vice - Rois qui
fe font fuccédés en Irlande . M. Lushington
, l'un des Directeurs de la Compagnie des
Indes obferva à fon tour que les propofitions du
Miniftre n'étoient point les réfolutions des Di.
recteurs ; qu'elles n'avoient point été examinées ,
& que lorfqu'on en fit la lecture derniérement ,
on ajourna l'affemblée au moment où il alloit
donner fon opinion. Cette difcuffion fut interrompue
par une déclaration de M. , Yorcke , qui
amena des débats très - férieux ; un Membre
lui avoit dit qu'il lui avoit été offert de la part
du Duc de Portland une place de soo liv. ft .
s'il vouloit appuyer fon adminiſtration , M. Dalrymple
, qui étoit ce Membre , ajouta qu'il avoit
répondu qu'il étoit étonné qu'on le crut capable
de quitter ainfi fes liaifons pour fi peu de chofe .
Cette naïveté excita un rire univerfel ; mais
on revint bientôt au férieux , M. Fox & le Lord
North dirent qu'une pareille affertion exigeoit
des preuves , & demanderent une enquête ; il
réfulta des interrogations faites à M. Dalrymple
& de fes réponſes , qu'on ne lui avoit pas nommé
le Duc de Portland ; mais en fubftituant à fon
( 252 )
nom celui de fon adminiſtration , on trouva que
c'étoit compromettre ceux qui la compofoient ,
& ils infifterent plus vivement fur l'enquête ;
il fut arrêté que M. Hamilton , qui avoit fait
cette propofition à M. Dalrymple , fercit mandé .
Mais comme la faifon eft rigoureufe , qu'il
eft âgé de foixante - dix ans ; qu'il demeure à
500 milles de Londres en Ecoffe , on arrêta
qu'il lui feroit donné trois femaines pour ce
voyage. Il paroît qu'on n'inſiſtât fur cette enquête
, & qu'on ne montrât tant de délicateſſe
que pour faire un reproche d'en manquer à la
nouvelle adminiftration qui a laiffé paffer plufieurs
accufations de ce genre , fans prendre feu
comme les anciens Miniftres. On renouvella
même une de ces accufations fur le moment .
Le Lord Galloway , un des Lords de la Chambre
du Roi , avoit été chez le Général Roff ,
pour tâcher de l'attirer au parti de l'administration
. M. Keith -Stuart , fon parent , prétendit que
la converfation avoit roulé fur des chofes indifférentes
; mais le Général Roff préfent , déclara
que le Lord étoit venu en effet ; qu'après lui
avoir obfervé l'union des Lords Thurlow &
Gower, avec le Chancelier de l'Echiquier , il
lui demanda fi cela ne l'engageroit pas à changer
fon crédo politique en faveur des nouveaux
Miniftres . Sur la réponse , qui fut négative , je
puis vous affurer , lui répondit le Lord , que le
Roi regardera comme fon ennemi quiconque
votera contre le bill de l'Inde qui doit être propoie
au Parlement.
Le fort du bill de M. Pitt , attendu avec tant
d'impatience , n'eft pas encore décidé ; la prémiere
lecture en a été faite le 16. Les débats
ont été très - longs , & la féance a duré jufqu'au
17 au matin , que la Chambre s'étant formée
( 213 )
en commité , le Lord Spenfer a fait une mo
tion qui a paffé , & dont l'expofé peut don
ner une idée des difpofitions de la Majorité.
« La Chambre ayant déclaré que dans la fituation
actuelle des poffeflions de S. M. , la nation
a befoin d'une adminiftration qui jouiffe de fa
confiance ; & les circonftances qui ont précédé
la nomination de celle qui exifte , ne pouvant
la lui concilier , la continuation des nouveaux
Miniftres dans des places importantes & refponfables
, eft contraire aux principes de la conftitution
, & préjudiciable aux intérêts de S. M.
& de fes peuples . » Ainfi , comme l'obferva M.
Pitt , les Communes ont jugé les Miniftres fans
avoir inftruit leur procès , & les ont déclarés
indignes de leurs places.
I paroît maintenant impoffible , obſerve un
de nos papiers , que le Parlement ne foit caffé ;
mais il faut que cette mefure foit foutenue par
la Chambre haute ; & on dit qu'on y fera aujourd'hui
20 plufieurs motions , dont la premiere
portera fur la nécefité de foutenir les priviléges
héréditaires de la pairie ; la feconde établira
le droit qu'ont les Pairs de demander audience .
à S. M. , & de lui donner des confeils fur les
objets qui intéreffent le bonheur de fon peuple ;
& la troisieme pour déclarer que , vu la fituation
des affaires , la diffolution du Parlement
actuel , eft néceffaire. On prétend que la Chambre
préfentera en conféquence une adreffe au roi .
Si toutes ces motions paffent , le Parlement fera ,
dit- on , diffous le 24 ; à moins que le négociations
d'accommodement qu'a fait entamerle Lord
Gower , ne foient fuivies du fuccès que les gens
fages defirent , & qu'ils regardent comme un événement
heureux qui détourneroit l'orage dont
on eft menacé. Mais tout étoit encore hier dans
( 214 )
un état d'incertitude à S. James , & perfonne
n'ofoit fe flatter de voir accomplir les voeux
que l'on formoit pour une coalition générale.
C'eft le 23 que fe fera la feconde lecture du bill
de M. Pitt , & c'eft pout -être encore de fon
iffue que dépend l'existence du Parlement , ou
le fort des nouveaux Miniftres.
Hier il y a en plufieurs placards affichés dans
différens endroits , & deſtinés à exciter des clameurs
contre la réfiftance de l'oppofition à M.
Pitt. Quelques- uns les attribuent aux Miniftres ;
mais il paroît que leurs auteurs ne doivent fe
chercher que dans quelques-uns de leurs partifans
qui ont plus de zele que de délicateſſe.
-
Tout ce qu'on débite des difpofitions des partis
oppofés , des négociations pour les réunir
des divifions même qui exiftent dans le cabinet
où l'on prétend que le parti de Bedford eft contre
la diffolution du Parlement eft très - vague &
très incertain ; c'eft la féance des Pairs d'aujourd'hui
qui jettera quelque lumiere , & qui apprendra
ce qu'il y faut croire des motions qu'on prétend
que l'on y fera ; on en attend le réſultat avec
impatience. Quant à la Chambre des Communes
, on croît que le Comité , pour examiner
l'état de la Nation , occupera la féance d'aujourd'hui.
Une lettre de Dublin , en date du 22 Décembre
, offre les détails fuivans .
Le Viceroi s'eft rendu aujourd'hui à la Chambres
des Pairs ou les Communes ayant été mandées
, il a donné avec les formalités ordinaires ,
au nom de S. M. , la fanction royale a plufieurs
bills , dont les principaux font pour établir des
impots additionnels fur le vin , la bierre , le cidre
, les cuirs ; pour défendre l'importation dans
ce Royaume des galons d'or & d'argent ; des ba(
215 )
tiftes , &c. qui ne font pas de manufactures britanniques;
pour établir des droits fur le vélin , le parchemin
& le papier; pour mieux régler le commerce
du fucre , pour encourager les manufactures de
toiles de lin & de chanvre en Irlande , pour faci
liter la communication entre ce Royaume & les
Etats-Unis de l'Amérique , pour régler & étendre
le commerce du tabac; pour punir la mutinerie
& la deſertion , & c. --Nous voyons avec plaifir,
ajoutent ces lettres , le commerce de ce pays
recevoir journellement de nouveaux accroiffemens
. Non-feulement il fleurit avec l'Amérique
feptentrionale ; mais il promet une auffi belle
perfpective en Espagne. Nous eſperons que la
legiflation prendra en faveur de ce Royaume
des mesures plus fages & plus politiques que
celles qui avoient été ci-devant adoptées . On fe
rappelle que pour favorifer le Portugal qui rejette
les produits de nos manufactures , elle augmenta
les impots mis fur les vins de l'Espagne , qui,
ne fonge qu'à établir avec nous une communication
avantageufe aux deux pays.
On lit dans nos papiers une lettre qui contient
un fait affez fingulier ; elle a été écrite
de Kerry en Irlande par le Colonel Simon
Thompſon.
Ces jours derniers , dit- il , j'ordonnai à deux
hommes de defcendre dans un puits que je fais
creufer à peu de diftance du petit pavillon que
j'ai fait bâtir ; il avoit déja 60 pieds de profondeur
, & on ne voyoit encore point d'eau.
J'étois réfolu de creufer davantage & d'eflayer
à quelle profondeur je pourrois pénétrer avant
de trouver une fource. On creuía donc encore
à 48 pieds ; quand on fentit fortir de la terre
quelque chofe de femblable à une vapeur. Je
fis retirer fur le champ les hommes & fufpen(
216 )
:
dre tout travail pendant une heure. La vapeur
ayant entiérement difparu alors , je les fis redefcendre
ils continuerent de fouiller encore
environ 3 pieds. Alors ils trouverent du côté
du nord- eft une espece de voûte artiſtement
foutenue par des poutres & des claies ; ils eurent
le courage de fe hafarder par ce chemin qui
étoit affez commode pour y paffer prefque debout.
Ils avancerent dans un eſpace d'environ
10 verges , dans une direction tortueufe ; ils
s'arrêtérent à un bruit qui les frappa & qui leur
parut avoir quelque reffemblance avec celui que
feroit une troupe de geais affemblés. La peur
les faifit ; ils revinrent fur leurs pas , & on les remonta.
Ma curiofité excitée par leur récit ,me porta
à defcendre avec mon frere Etienne ; nous nous
engageâmes dans ce chemin fouterrein , & nous
arrivâmes dans un endroit où la route s'élargiffit
confidérablement. Nous y trouvâmes un cercueil
de pierre d'une grandeur énorme . Nous
l'ouvrimes avec beaucoup de peine , mon frere
& moi , & nous y vîmes un cadavre humain &
gigantefque , que nous mefurâmes , & auquel
nous trouvames 12 pieds 11 pouces & 3 quarts de
long. Tout , à l'exception de la tête & du col
étoit proprement & fortement enveloppé de la
peau de quelque grand animal. En touchant le
vifage avec le doigt , il tomba en une pouffiere
jaunâtre , & fe fépara près du fternum; le refte fe
conferva ; nous nous en retournâmes remplis
d'étonnement, & après avoir renvoyé des hommes
en bas pour élargir le fond du puits , de maniere
à pouvoir contenir 7 travailleurs à l'aife , nous
y fimes transporter le cercueil qu'à l'aide de machines
, de cordes & de poulies , nous hiffâmes
hors du puits. Auffi- tôt qu'il fut à l'air ouvert ,
la peau dont le cadavre étoit enveloppé changea
de
( 217 )
de couleur par degré , & devint de la blancheur
la plus parfaite , de noire qu'elle étoit ; nous ouvrimes
cette peau , & nous trouvâmes le corps & les
bras d'une femme bien conformée. Sur la tombe
du côté droit , étoit une cornaline curieufe , enchaffée
dans un anneau , fur laquelle on lifoit ainfi
que fur un des côtés du cercueil ces chiffres
0.0. 0. J. O. X. X. X. Nous avons mis le
corps dans l'esprit de- vin , & nous nous propofons
d'en faire préfent à l'Univerfité de Dublin .
Nous n'avons pu découvrir & nous ne pouvons
nous imaginer la cauſe du bruit que les deux ouvriers
ont dabord entendu , & il pourroit bien
n'en avoir pas d'autre que leur frayeur. Il y a
plufieurs vieilles traditions dans ce pays de l'exiftence
d'une race de géans ; cette découverte paroît
au peuple une démonſtration des contes
de ce genre , dont toutes les nourrices bercent
leurs enfans , & depuis le matin jufqu'au foir , la
foule s'empreffe de defcendre dans mon puits &
de le vifiter , &c.
Nous avons annoncé dans le cours de l'été
dernier , plufieurs projets de voyages , conçus
pour le progrès des Sciences. Nous n'apprenons
pas qu'aucun ait encore été exécuté. On en annonce
aujourd'hui un nouveau , qui ne fera peutêtre
auffi qu'un projet . Les Voyageurs ne fe propofent
pas de faire le tour du Monde ; ils fe
borneront à visiter le continent de l'Amérique
feptentrionale. De Québec ils fe rendront par
le fleuve Saint Laurent & les grands lacs au
Miffiffipi , qui n'a encore été parcouru que juf
qu'au faut Saint-Antoine , entre le 43 & le 44c.
degré de latitude feptentrionale. Ils ne quitteront
ce fleuve que lorsqu'il ceffera d'être navigable ;
alors ils fe dirigeront à l'Oueft jufqu'à la mer
Pacifique , dont ils fuivront la côte en remon-
No. 531. Janvier 1984.
k
( 218 )
tant au Nord auffi loin qu'ils le pourront. Ils
reviendront enfuite au Mifliffipi , fur lequel ils
defcendront jufqu'à la Nouvelle - Orléans. Ils
feront une excurfion fur l'Ohio ; ils entreront
en Géorgie par les frontieres de derriere , &
parcourront toutes les parties peuplées des Etats-
Unis. Six perfonnes , à la tête defquelles eft
M. Whitworth , ci- devant Membre du Parlement
pour Stafford , fe font déja réunies pour cet
objet ; chacune y confacre 1000 liv. fterl .; il leur
faut encore 4 Aſſociés : on a évalué les frais du
voyage à 10,000 liv. fterl . Cette fomme fuffira
pour défrayer les dépenfes des Gardes , des Valets ,
des Ouvriers de toute eſpèce , des tentes , bagages
, commodités tant pour la route que pour les
féjours , pour fonder même une plantation dans
le canton le plus agréable , fur le fol le plus fertile
& fous le plus beau ciel qu'on voudra choifir.
Cette plantation fera une propriété commune .
FRANCE.
DE VERSAILLES , le 27 Janvier.""
Le 18 de ce mois , le Duc deDorfet , Ambaffadeur
extraordinaire de S. M. B. , eut
une audience particuliere du Roi , pendant
laquelle il remit fa Lettre de créance à S. M.
Il fut conduit à cette audience , ainfi qu'à
celle de la Reine & de la Famille Royale ,
par M. de la Live de la Briche , Introducteur
des Ambaffadeurs. Le même jour ,
M. Storer , Miniftre Plénipotentiaire de la
Cour de Londres eut pareillement une audience
particuliere de Leurs Majeftés & de
la Famille Royale , pendant laquelle il prit
congé. Il fut conduit à ces audiences par le
même Introducteur.
( 219 )
Le même jour M. de Calonne , Contrô
leur- Général des Finances , eft entré au Confeil
, en qualité de Ministre d'Etat.
Le fieur Blaizot , Libraire ordinaire du
Roi & de la Reine , a eu , le 29 du mois dernier
, l'honneur de préfenter à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale, l'Almanach de
Versailles pour 1784 ( 1 ) .
Le fieur Cuffac a eu l'honneur de pré-.
fenter au Roi , & enfuite à la Reine , qui
a bien voulu honorer cet Ouvrage de fa
fouſcription , le tome fecond de fa belle édition
des OEuvres de Plutarque , avec les
Notes & les Obfervations de l'Abbé Brothier
, de l'Académie royale des Infcriptions
& Belles Lettres , propofées par foufcription
, en 24 vol. in- 8 ° . ornées de figures
en taille -douce , chacune repréfentant un des.
plus beaux traits de la vie du héros où elle
Le trouve (2) .
(1 ) Cette édition , auffi foignée & auffi corre&të que
les précédentes , offre des changemens & augmentations
confidérables , entr'autres la notice des Rofquets & Statutes
du Parc , des Paroiffes des environs , & des Maifons
Royales & Châteaux à portée , & c. Il fe vend toujours
1 livre fols broché , & fe trouve à Verfailles chez le
fieur Blaizot , rue Satory , au Cabinet Litteraire ; & à
Paris , chez les fieurs Valade , rue des Noyers ; Langlois ,
rue du Petit- Pont ; Defchamp , rue Saint Jacques ; &
Froullé Pont Notre Dame. On trouve auffi chez le
fieur Blaizot , le nouveau Plan de Versailles par M. Contant
de la Motte , prix 3 livres ; & à Paris , chez les
fieurs Fortin & de la Marche , rue du Foin Saint-Jacques
, au Collège de Me. Gervais.
(2) Cet Ouvrage ſe vend à Paris , chez le ſieur Cuflae,
rue du Vieux-Colombier , vis-àvis celle Caffette
ka
( 220 )
DE PARIS , le 27 Janvier.
Selon des lettres de Bretagne , la Corvette
expédiée par M. le Commandeur de Suffren
, à la fin de Juin , eft arrivée à Breſt.
On ne donne point encore de détails particuliers
d'après les dépêches officielles ; tout
fe réduit à des lettres particulieres , dans
l'une defquelles on lit les fuivans.
« Les préliminaires de la paix étant fignés ,
devoient naturellement procurer une ceflation
d'hoftilités. Les Anglois , on en eft du moins
perfuadé, en avoient connoiffance ; mais fideles
à leurs anciens principes , ils les fuivirent , en
allant affiéger Goudelour par terre & par mer.
Cette place que M. de Buffy défendoit , eût fuccombé
fans doute fous la fupériorité des forces
ennemies , fans les fecours qui lui ont été apportés
par M. le Bailly de Suffren. L'armée navale
ennemie forte de 18 vaiffeaux , dont un
de 80 canons & plufieurs de 74 , mouilloit entre
Goudelour & Pondichery , & débarquoit des
troupes & de l'artillerie. L'Amiral Anglois ne
pouvoit fe perfuader que M. de Suffren ofât
fe préfenter avec des forces qu'il favoit trèsinférieures
; mais ce Général étonnant , qui ne
connoît que l'honneur & le bien de la patrie ,
fe préfente le 20 Juin avec 15 vaiffeaux , force
l'ennemi à mettre fous voile , l'approche à portée
du piftolet ; le combat , l'oblige à fe retirer à
Madras , revient à la rade de Goudelour ,
débarque 2000 hommes , & met M. de Buffy
en état de forcer à ſon tour l'armée de terre à
lever le fege & à fe retirer. Le lendemain
' Amiral Hugues expédia un Parlementaire pour
y
>
( 221 )
annoncer à M. de Suffren une fufpenfion d'armes
; ils'excufoit d'avoir combattu , fur ce que
le Confeil de Madras n'avoit pas reçu alors les
lettres miniftérielles & officielles au fujet de la
paix. On n'a point encore d'état bien certain
de la perte que l'armée de terre & l'etcadre
ont effuyée ; le brave Dieu , qui avoit fauvé
le Severe , eft au nombredes morts ; ainfi que
les Commandans du Flamand , & de l'Ajax .
On apprend de l'Orient qu'il y eft arrivé
deux navires Américains , chargés de tabac ;
ils fe nomment l'Annibal & le Henri. Ils en
annoncent plufieurs autres , qui ne fauroient
tarder d'arriver , vu le peu de diftance où ils
s'en font féparés. Selon leurs rapports , le
Congrès fe conduit avec beaucoup de fageffe
, & déja l'abondance des elpeces &
leur circulation donnent à ce nouvel Etat le
ton & l'aifance d'une Paiffance vraiment
commerçante.
« La gabare le Pluvier , commandée par M. de
Pinfon, Enfeigne de vaiffeaux , écrit- on de la
Rochelle , a été en rade , & doit partir au premier
bon vent pour aller porter du bois à Cherbourg;
l'objet de cet envoi paroît être le travail
des caiffons dont on doit faire l'effai l'été
prochain pour fermer la rade de Cherbourg.
Les ordres viennent d'arriver à Rochefort pour
y armer la frégate la Danaë , de 40 canons , Capitaine
M. de Villages ; la corvette le Vautour ,
Capitaine M. de Puifegur , & les cutters le
Ballon , le Turcelalt & le Gerfault , Capitaines
MM. de Saint-Pern , de Barras , & Galien de
Chambor.
Les Officiers Généraux de l'Armée d'Ak
3
( 222 )

mérique s'affemblerent le 14 pour recevoir
& diftribuer les Cordons de l'Affociation
de Cincinnatus . , Ce ne font pas les feuls
Militaires qui ferent décorés de ce Cordon ,
il est destiné auffi à quelques perfonnes qui
ont rendu des fervices d'un autre genre aux
Etats -Unis , on nomme M. Morris en Aniérique
, & le Chevalier de la Luzerne , Minine
Plénipotentiaire près des États - Unis , &
M. Gerard fon prédéceffeur.
La même perfonne , qui , à l'occafion de
la Statue que les Etats Unis de l'Amérique
Septentrionale fe propofent d'ériger au Général
Washington , nous avoit averti que
ce ne feroit pas la premiere qui auroit été élevée
en Amérique , puifque cet honneur avoit
été déja rendu au célébre Pitt, vient de nous
adreffer encore la lettre fuivante.
(c
Permettez- moi, M. , de vous obſerver qu'outre
la ftatue de Pitt à Carletown il y en avoir
encore une autre fur le continent de l'Amérique
feptentrionale ; c'étoit celle de Georges III ,
du Roi actuel de la G. B. à Newyorck ; au
commencement des hoftilités , elle fut culbutée
par les habitans , qui la fondirent pour leur tenir
lieu de plomb & de boulets , dont ils avoient
grand befoin . Je crois que vous voudrez bien
ajouter encore cette correction qui tient à un
trait qui n'eft pas fans intérêt dans l'hiftoire de
cette grande révolution , don : Its généreux François
& mes braves concitoyens ont tant de raifon
de fe vanter , & dont j'efpere que le monde
entier tirera du profit. Je fuis , & c. Signé , GG .
Anglois de naifance , mais Citoyen de la nouvelle
République . N. B. Nous ne difons jamais Suj ts
chez nous » .
( 223 )
On a commencé depuis quelques jours la
Vente de la riche Bibliotheque de feu M. le
Duc de la Valliere. La plupart des Princes
étrangers , les poffeffeurs de grandes Bibliotheques
, &c. ont donné des commiffions
pour l'achat des livres qu'ils defirent ; &
'Empereur a même envoyé fon Bibliothécaire
pour cet effet. On fait combien cette
concurrence renchérit les livres. La Bible
de Mayence , imprimée en 1462 , par Jean
Fürft , 2 vol. in - fol. fur velin , a été vendue
4685 liv. Il y a eu 3 enchériffeurs jufqu'à
4000 liv. Un feul Volume , imprimé par le
même , intitulé , Janua Cali , a été pouffé
jufqu'à 2000 liv. Il n'y a que les éditions de
ce genre , qui feront portées à des prix extraordinaires
; & malgré la quantité de livres
précieux que contient cette Bibliotheque
on ne croit pas que la vente totale excede
beaucoup 4 à 500, ooo liv.
M. Moiffon , écrit- on d'Uzez , natif de Fontvieille
, Diocèfe d'Arles , Eccléfiaftique attaché
à la Cathédrale de cette Ville , vient de faire
conftruire une nouvelle Machine à faire les bas , de
fon invention , qui a de très - grands avantages
fur l'ancienne. On connoît la cherté de celle - ci ,
fon volume , fon méchanifme compliqué , & par
conféquent fujet à un entretien délicat & coûteux.
La nouvelle Machine eft fi fimple , qu'il
entre dans fa compofition fix cens pieces de moins
que dans l'ancienne. Le prix de fa conftruction va
à peine au riers de celui de la Machine employée
jufqu'ici. Elle n'a que dix -fept pouces de hauteur,
fur dix- fept pouces de largeur , & fix pouces d'ék
4
( 224 )
paiffeur. Elle pefe environ quatre- vingt livres, &
il fuffit , pour l'établir , de la fixer à un mur par
deux crampons : fa fimplicité garantit ſa ſolidité ;
elle eft fi douce au travail & fi facile à connoître ,
qu'un enfant de neuf à dix ans a affez de force ,
& dans moins d'un mois d'exercice , affez de
lumieres pour travailler feul , & entretenir fon
métier. Cette nouvelle Machine a été effayée fous
les yeux des Magiftrats & de plufieurs autres perfonnes
de cette Ville qui l'ont honorée de leurs
fuffrages.
On a publié fucceffivement plufieurs avis
au fujet de la Machine aéroftatique de Lyon.
Les relations , en paffant de bouche en bouche
, varient felon les préjugés & les partis.
Nous , qui ne tenons à aucun , nous nous
contenterons de tranfcrire la lettre fuivante
qui nous a été communiquée ; nos lecteurs y
trouveront de l'enthoufiafme ; mais il ne paroît
pas déguifer la vérité.
Lundi 19 , à minuit . Je rentre dans le moment
, & ne puis me décider à m'endormir
avant de raconter tout ce que je fais & tout
ce que j'ai vu . Après différentes épreuves
faites fucceffivemeut , de la machine énorme ;
elle fut féparée , allégée , & on difpofoit tout
pour un nouvel effai ; enfin on l'annonce pour
le Jeudi 15 : toute la ville fe porte aux Breteaux,
l'enceinte eft remplie de Dames , un cordon de
Cavaliers de Maréchauffée régnoit autour
on n'entendoit que cris de joie , les boctes fe
rirent , on met le feu , le Balon s'enfle majestueufement
, vingt- fix minutes fuffisent pour le
remplir , fa maffe eft énorme & fuperbe , c'eft
le coup- d'oeil le plus impofant ; enfin la galerie
s'éleve de deux pieds , mais comme il étoit trop
( 225 )

2
tard pour l'enlever , la partie eft remife au lens [
demain le Vendredi même procédé , toutes les
provifions font faites ; les Voyageurs , au nombre
de fix font déjà dans la galerie , & ne ſoupirent
qu'après le moment du départ , enfin on l'annonce
par plufieurs boëtes ; M. Durofier remet
entre les mains de M. Montgolfier de la paille &
du feu , le dernier la porte en triomphe à M. de
Fleffelle ; grandes acclamations , des bravo , des
vivat fans nombre , le feu eft mis ; mais à peine
le malheureux Ballon s'eft - il élevé de cinquante
pieds que le feu prend à fa partie fupérieure
, on parvient à l'éteindre avec des pompes
; mais la machine retombe dans le plus mau
vais état ; il faut changer toute la partie fupérieure
& une portion du fegment ; il n'eft plus
poffible de partir. Je ne puis rendre le faififfement
que chacun éprouva , MM . Durofier &
Mongolfier en avoient les larmes aux yeux ; le
Public s'éloigna fort trifte , mais très mécon
tent , parce qu'il eft injufte. L'accident vint de ce
que le ballon ayant été très-mouillé dans la nuit ,
n'avoit pas cu le temps de fécher ; on fit en commençant
, malgré les ordres de M. du Rozier ,
un feu très-violent ; la machine étant chargée de
parties humides , étoit devenue beaucoup plus
pefante , & s'abattit fur fa flamme ; l'enthoufiafme,
l'amour de la gloire , deux mobiles puiffans , agiffent
plus fortement que jamais ; on ne perd point
courage, on travaille jour & nuit , malgré le vent ,
la pluie , la neige , & même la tempête ; rout
tendoit , je crois , à la deftruction de cette malheureufe
machine ; enfin tout eft réparé , & le
départ eft annoncé pour aujourd'hui 19 , à dix
heures du matin. On fe porte en foule au champ
de bataille ; le temps étoit beau , point de brouillard
; le foleil fe montroit par intervalle , très
ks
(( 226 )
peu d'air , le froid fupportable comme le ballon
avoit été mouillé , & que dans la nuit il avoit
gelé , il fallut faire dégeler les toiles petit à
petit , pour éviter un nouvel éclat ; l'opération
fut longue , & il ne fut prêt à être chargé qu'à
midi ; enfin on l'annonce , les mêmes préliminaires
font obfervés , tout le Public eft dans
l'attente , la fituation eft pénible , on efpere
beaucoup , mais on craint davantage ; enfin la
machine s'éleve avec beaucoup de majefté , elle
prend la forme la plus heureufe ; elle est bientôt
remplie , tout eft prêt pour le départ ; on n'attend
que le fignal du Capitaine ; autre inconvénient
qui produit la fcene la plus finguliere , M. du
Rozier , vu le mauvais état de la machine , qui
avoit beaucoup fouffert des différentes épreuves ,
affure que l'expérience eft manquée , fi on
s'embarque plus de trois voyageurs ; ce brave
Capitaine prie , fupplie , mais vainement ; ils
avoient tous pris leur place dans la galerie ,
& armés de piftolets , ils vouloient fe brûler la
cervelle , plutôt que d'en fortir ; enfin MM . du
Rozier & Montgolfier vont en tremblant conjurer
M. de Fleffelles d'interpofer fon autorité , & de
faire tirer au fort. L'Intendant s'approche de la
galerie , & veut faire des repréfentations ; on
n'écoute rien , tous ont des droits certains , &
ne veulent pas même confier au fort la gloire
de s'élever dans cette fuperbe machine ; enfin
M. Pilatre défolé , s'élance & donne le fignal ;
on coupe les cordes ; la machine s'éleve peu
& fuit quelques momens une direction horifonzale
paffe fur nos têtes. dans l'enceinte.
Il eft impoffible de rendre ce moment ; les
femmes en pleurs, tout le peuple levant les mains
au ciel , & gardant un filence profond ; les voya
geurs , le corps en dehors de la galerie , faluart
( 227)
& pouffant des cris de joie. Le vent change , la
machine s'éleve avec la plus grande rapidité &
prend la route du Dauphiné ; on les fuit des
yeux , on les appelle comme s'ils pouvoient
entendre , & au fentiment d'effroi fuccéde celui
de l'admiration , on ne difoit autre choſe , finon
grand Dieu que c'eft beau ; grande mufique militaire
fe faifoit entendre , des boëtes annonçoient
leur gloire ; mais la jouiffance fut de peu de durée
; la machine étoit à peu-près à 400 toifes de
hanteur, & ne nous paroilloit plus que comme
un balon de dix à douze pieds de circonférence
que nous la voyons defcendre rapidement ; arrivée
à cent toifes la chute devient plus prompte ,
bientôt elle touche terre , tombe fur le côté ;
nous les croyons tous anéantis ; jugez de l'effroi
& du faififfement ; 60,000 ames courent à leur
fecours , la Maréchauffée va ventre à terre &
comme ils avoient fait un trajet peu confidérable
, on arrive bientôt ; on coupe les cordes ,
on dégage la galerie, & on les tire fans qu'aucun
ait le moindre mal ; le feul M. de Montgolfier
a eu une petite égratignure peu fenfible;
fur le champ un des cavaliers donne fon cheval
à M. Pilatre , on met les voyageurs dans une
voiture , & on les mene en triomphe jufques
chez eux , avec un tumulte & des aclamations
incroyables ; on eft impatient de favoir ce qui a
produit une chute auffi terrible , ce n'eft point
le feu , mais c'est une ouverture faite à la partie
inférieure , qui bientôt a gagné jufques au haut ;
T'air atmosphérique entrant avec force , la chute
eft devenue indifpenfable. Voilà à peu près ce
qui s'eft paffé ; je l'ai rendu foiblement , j'ai cependant
fait de mon mieux ; au moment de la
chute , j'ai couru avec tant de rapidité que j'ai
été le premier que M. Pilatre a reconnu , il m'a
k 6
( 228 )
ferré la main étroitement , & j'ai eu un moment
de jouiffance d'autant plus vrai , que l'effroi avoit
été terrible ; les jeunes gens fe difputoient la
gloire de tenir la bride de fon cheval , & cet
enthoufiafme étoit devenu fureur . Les voyageurs
étoient M. Montgolfier l'aîné , M. Pilatre , le
Prince de Ligne l'aîné , M. d'Anglefort , Chevalier
de Saint Louis , & connu par les hauts faits ,
M. d'Ampierre , compagnon de M. Pilatre , Of
ficier aux Gardes , & M. le Comte de Laurencin ;
& de plus , un nommé Fontaine , neveu d'une
Madame Fontaine , qui avoit conduit tout l'ouvrage
du ballon ; ce jeune homme , à qai on
avoit promis une place , & qu'on avoit décidément
exclu , étoit furieux , il a faifi le moment
où la machine paffoit fur l'enceinte , s'eft aceroché
à la galerie & s'eft précipité dedans ; arrivé
à une certaine hauteur , on s'eft apperçu qu'il y
avoit un voyageur de plus , l'un s'eft faché férieu-,
fement ; le jeune homme fans fe déconcerter a
répondu fur terre je vous refpe&tois , mais ici
nous fommes égaux ; il m'en auroit trop couté
de ne pas courir les mêmes dangers que vous.
Ma narration n'eft point finie , on imagina bien
que les voyageurs viendroient au fpectacle , à
quatre heures tout étoit plein ; effectivement ils
arriverent avec M. de Fleffelle , les applaudiffemens
ne ceffoient que pour recommencer avec
plus de force. L'A&teur qui jouoit dans Iphigénie,
chanta un couplet , & porta 7 couronnes à Madame
de Fleffelle , elle en donna d'abord une à
M. Pilatre qui étoit près d'elle ; fur le champ il
fe leva & mit la même couronne fur la tête de
M. Montgolfier. Nouveaux applaudiffemens &
des bravo fans nombre ; un frere de M. Montgolfier
fut porté en triomphe dans le parterre ;
demanda tous les voyageurs les uns après les
( 229 )
17
autres , ils s'embrailerent tous dans la loge , & ce
Spectacle fut on ne peut pas plus intéreffant ;
on fit recommencer l'Opera , & à la fin on les
reconduifit jufques à leur voiture . L'actrice dans
Iphigénie fit très heureufement l'application de
ces vers : j'aime à voir ces hommages flatteurs qu'ici
l'on s'empreffend vous rendre ; cela fut faifi avec
transport .
7 र
Le 7 de ce mois , écrit- on de Nogent- fur- Seine,
le feu a pris chez le nommé Garfonnat , Laboureur
en cette ville ; en très - peu de temps ,
malgré tous les fecours , deux grandes granges:
deux halliers & deux vacheries ont été la proie
des flammes ; ce Particulier avoit fait une récolte
abondante , que fes granges n'avoient pû tout
contenir , & qu'il avoit été obligé de faire dans
La cour une meule de grains qui a été auffi incendiée.
La perte qu'il a faite , y compris les
bâtimens qui lui appartenoient , & dont partie
venoit d'être reconftruite à neuf , peut monter
à 18,000 liv.; malheureufement , la ville de
Nogent ne contient point affez de gens aifés
pour lui procurer des fecours fuffifans pour fe
rétablir. Les Perfonnes charitables & bienfaifantes
qui voudront bien donner quelques fecours
à ce Particulier , qui eft économe , bon citoyen
& bon cultivateur , font priées de les adreffer
à Paris , à Me MAUPAS , Notaire , rue S. Martin ,
au coin de la rue de la Verrerie ; & à Nogent- fur-
Seine , à M.le Curé de la Paroiffe S. Laurent.
MM. l'intérêt de l'humanité vous a , fans
douté , déterminés à inférer dans le Mercure du
20 Septembre dernier l'extrait de l'analyse chymique
de la poudre de M. de Goderneaux avec
le rapport de MM. des Commiffaires de l'Aca.
démie Royale des Sciences , fuivi du jugement
de cette favante Compagnie. J'efpere , Mef
( 230 )
heurs , qu'en faveur du même motif vous voudrez
bien publier dans votre Journal le plus
prochain cette réponſe , que la Lettre de M. de
Goderneaux , inférée dans celui de Samedi 20
Décembre , m'a néceffité de vous adreffer. Dans
mon analyfe j'ai démontré par des expériences
faciles à vérifier , premiérement : que la poudre
dont M. le Chevalier ce dit l'inventeur , & à la
faveur de laquelle il exerce un monopole révoltant
, étoit une diffolution du mercure par
l'acide du fel marin , connue des Médecins , des
Chirurgiens & des Apothicaires depuis le feptieme
fiecle , ſous la dénomination de mercure
précipité blanc . Secondement , que la fublimation
convertiffoit cette poudre en mercure doux.
Troifiemement , que M. le Chevalier altéroit ,
à deffein , la couleur blanche du mercure précipité
par l'addition d'un peu de charbon ; mais
depuis le procès qu'il a fait à un de fes affociés ,
il a fubftitué au charbon quelques globules de
mercure coulant. Quatrièmement , que M. le
Chevalier déclare , page 6 de fa brochure in- 4 ,
imprimée à Liège chez la veuve Bourguiguon
ayant pout titre : Ufage de la poudre de M. le Chevalier
de Goderneaux , que les perfonnes qui ont
la poitrine graffe , vomifent quelquefois plutôt ou
»plus tard après avoir pris la poudre. Lorsqu'on
éprouve des angoiffes ou des envies de vomir , il eft
« bonde boire une gorgée d'eau froide & de refpirer
l'air par la fenêtre ... Ce remede caufe des c
liques , ou pincemens d'entrailles : ils ceffent dès
que l'on a été à la garde robe. Quelquefois le
remede fe porte vers la bouche , alors les gencives
» fe gorgent , deviennent douloureuſes , & les ma
lades ont un crachement abondant , &c. &c.»
Que répond aujourd'hui M. le Chevalier à des
faits auffi pofitifs , auffi graves ? ce que dans la
ود


( 231 )
meme circonftance ont répondu avant lui tous
fes honnêtes Confreres , les Dibons , les Keyfer ,
les Nicole , les Jacquet , les Audocett , & Quef
tant , &c. &e ; ce que répondront encore fes fucceffeurs
i dit de plus à la vérité , que Pon
contrefait fon reméde ; feroit ce donc ce reméde
contrefait qui produiroit les effets mortels qu'il
a imprimés de fa poudre ? Il fe tait fur mes expériences
vérifiées , & jugées exactes par l'Académie
Royale des Sciences. Le fieur Croharé ,
dit-il , a pu analyfer un poifon . Cela eft très vrai,
j'en conviens , mais ce poifon je l'ai pris au Bu
reau de M. le Chevalier , tenu par le Médecin
Andrieu ; c'est ce Docteur qui m'a vendu la
poudre , & donné la brochure imprimée à Liége ,
qui indique la maniere dont il faut en ufer.
Ce n'eft pas d'aujourd'ui qu'on fe plaint des
effets pernicieux de cette poudre , dont l'ufage
intérieur a été tenté & enfuite rejetté par Pilluftre
Boerhaave , ainfi que par tous les Médecins
éclairés. Il y a plus de 15 ans qu'un M.
Buniol , efpèce de guériffeur comme il y en a
tant à Paris , & M. *** , Apothicaire , dont l'exiftance
légale me fait un devoir de taire le nom ,
tous les deux premiers affociés de M. le Chevalier
, firent paffer dans les garnifons , & en Amérique
une quantité confidérable de cette poudre ;
mais les mauvais effets qu'elle produifit obligerenr
à la renvoyer , ce qui a occafionné , entre
les affociés , un procès pendant encore à la Jurif
diction Confulaire de Paris. Enfin , M, le Che
valier voudra bien me permettre de lui faire cette,
propofition : il a compofé un remede , ne feroitil
pas poffible, à la rigueur , que je fiffe un traité ,
de tactique ? Dans ce cas mes Juges naturels
feroient les militaires , M. le Chevalier luimême
or j'en appelle à lui , j'en appelle au Pu
( 232 )
blic , quels peuvent donc être les fiens dans ce
cas -ci ? les Médecins , fans doute , & les Pharmaciens
eh bien , il me reste encore quelques:
paquets de poudre que j'ai achetés à fon Bureau,
qu'il m'indique à laquelle de ces deux Compa-·
gnies il veut que je les dépofe , pour après qu'elles
auront été vérifiées & reconnues par lui , étrenge
procédé , fous fes yeux , à l'examen chymique
que je ne foumets d'en faire. L'amour dear
l'humanité que refpirent les écrits publiés fousfon
nom , l'engagera, fans doute , à accepter une
propofition aufli jufte & auffi raifonnable que
celle- ci , & j'attends fa réponſe avec impatience.
Je fuis , &c. Paris ce 26 Décembre 1783. Crohare
Apothicaire de Monfeigneur Comte d'Artois
Syndic des Apothicaires du Roi , & de la famille
Royale.
M. P. Beaumé , Libraire-Imprimeur à Nîmes ,
vient de publier le IV Tome de la nouvelle
édition de la Bible de M. de Sacy , avec l'explication
tirée des faints Peres & des Auteurs
Eccléfiaftiques Les 32 volumes des anciennes
éditions , font ici réunis en 24 , & cependant
augmentés de plufieurs pieces nouvelles , difperfées
dans ces volumes , & d'une Table générale
des Macieres qui formera le 25e . A la tête
de ce IVe Tome eft un Avis de l'Imprimeur
qui annonce que, furmontant les obftacles qui
ent fufpendu l'activité de fon zele & retardé la
livraison des IIIe & IVe Volumes , il le fait un
devoir de remplir fes promeffes , au préjudice
même de fes propres intérêts , & va déformais
mettre au jour tous les mois un Volume , mais
en réduifant fon édition au nombre de 500`
exemplaires. En conféquence , il prie les perfonnes
qui voudroient fe procurer cette édition
moins volumineufe , & néanmoins plus ample
4
( 233 )
de fe décider promptement , parce que lorfque .
les 500 exemplaires feront placés , il ne fera
plus poffible de fe procurer cette édition à aueun
prix. Le prix de la foufcription eft de 4 liv.
par volume , & 5 .. pour la brochure. On peut
foufcrire à Paris chez Guillaume, Defprez , Imprimeur
du Clergé , & chez les autres principaux
Libraires du Royaume. On ne demande aucune
avance en foufcrivant , & recevant les quatre
premiers volumes , on paie 16 livres en feuilles , &
17 livres brochés en carton.
Le relevé du travail qui fe fait tous les ans
dans les Paroiffes , Couvens & Hôpitaux de cette
Capitale , pour conftater l'état de la population ,
préfente le réfultat fuivant. Il y a eu l'année.
derniere 19,83 naiffances , 5213 mariages ,
20,010 morts 5.715 enfans trouvés , & 106
profeffions religieufes. Le nombre des naiffances.
furpaffe celles de 1782 de 301 ; celui des mariages
de 335 , celui des morts de 1,037 , celui
des enfans trouvés de 271 ; quant aux profeffions
religieufes , il y en a eu de moins en 1783
qu'en 1782.
Jolehp de Hillerin , Prêtre - Licencié en
Théologie, Chanoine honoraire de l'Eglife.
d'Orléans , & ancien Archidiacre de Solo- ...
gne en la même Eglife , eft mort à S. Denis
en France, le 3 du mois de Décembre der
nier , dans la 86e. année de fon âge.
DE BRUXELLES , le 27 Janvier.
On fait avec quelle conftance le Gouver
nement général des Pays- Bas infifte fur une
fatisfaction de la conduite tenue au fujet de
l'enterrement d'un foldat Hollandais , au village
du Doël , & que cet événement a don(
234 )
né lieu aux repréfailles qui ont été faites , &
précipité peut-être l'éclat des différends actuels.
On apprend de la Haye , que les
Etats Généraux ont donné cette fatisfaction.
Par une réfolution en date du 30 Décembre ,
ils ont déclaré qu'ils défaprouvoient la conduite
du grand Major de Lillo van- Scheweiduitz qu'il
avoit agi imprudemment & fans ordres ; qu'il
auroit du confidérer que la défenfe faite au nom
S. M. I. à tous bas officier , & foldat étrangers
de paffer fur les terres de fa domination , pouvoit
s'étendre au territoire litigieux du Doel , & que
jufqu'à ce que les difficultés fuffent applanies à
cet égard , il devoit ufer de la plus grande circonfpection.
Un autre grief dont il n'eft pas ailé
qu'il puiffe s'excufer , c'eft qu'il ait fait predre
3 cartouches à balles à chaque foldat du détachement
du convoi qu'il faifoit faire. L. H.
P. en conféquence l'ont fufpendu de fes fonctions
, privé de fes appointemens , & ordonné
qu'il refteroit aux arrêts jufqu'à nouvel ordre.
Un autre évenement qui n'eft pas moins impor
tant , ajoutent ces lettres , c'eft que L. H. P.
n'ayant pu obtenir jufqu'ici la fatisfaction qu'elles
étaient en droit d'attendre de la République de
Venife , touchant l'affaire connue des négociants
Chomel & Jordan , ont prié le Stadhouder en
fa qualité d'Amiral- Général , d'expédier auVice-
Amiral Reyanft dans la Méditerannée l'ordre de
prendre & de faifir tous les navires Vénitiens
qu'il rencontrera , jufqu'à ce que la République
ait obtenu pleine fatisfaction de Venife
Des lettres poftérieures apportent la réfolution
des Etats - Généraux fur le différend
avec Venife. L'ordre expédié à l'Amiral
Reynft , eft de protéger la navigation Hol(
235 )
landaife contre les repréfailles dont pourroit
ufer cette République ; celui d'arrêter provifionnellement
les navires Vénitiens , qui fe
trouvent dans les ports des Provinces - Unies
a été également donné. S'il faut en croire
des lettres d'Amfterdam , on y a appris que
les Vénitiens font des préparatifs de défenſe ,
qu'ils ont triplé la Garnifon de Corfou , &
& du château S. Ange qui défend l'ifle , ainfi
que l'entrée du Golfe , qu'on a garnie de
canons les tours & les remparts , qu'on enrôle
partout du monde , & que l'on y travaille
avec beaucoup d'activité à l'équipement des
vaiffeaux. }
« On n'eft pas fort inquiet , lit -on dans une
lettre de la Haye , fur les fuites de ce différend ,
qui ne peut tarder à fe terminer , en fatisfaisant
les maifons de commerce qui ont été trompées .
On efpere auffi que les divifions inteftines qui faifolent
craindre pour la tranquillité intérieure ,
feront bientôt calmées . Le Roi de Pruffe , qui
y a pris part s'eft expliqué : il veut bien , diton
, que les provinces & les villes rentrent dans
tous les droits & les prérogatives que le Stidhouder
& fon pere ont pu s'arroger ; mais il veut
auffi qu'on lui conferve tout ce que la conftitution
lui a accordé , & dont il ne peut être dépouillé
fans injuftice & fans contrevenir aux loix
fondamentales de l'union ; ainfi tout le monde
va être content , d'autant mieux que les Etats
Généraux trouveront , dans le nouveau cabinet
de S. James , plus de facilité à traiter d'un accommodement
final , & à ſe paffer des bons offices
des perfonnes vendues & attachées au Gouvernement
Anglois. Quant aux limites avec l'Empereur
, on s'arrangera à l'amiable ».
( 236 )
Une lettre de Rome , en date du 31 du
mois dernier, contient les détails fuivans du
voyage de l'Empereur.
S. M. I. a fejourné ici depuis la furveille de
Noël jufqu'au lendemain des fêtes qu'elle eft
partie pour Naples. Afon arrivée elle defcendit
chez le Cardinal Hertzan , d'où elle alla fur le
champ faire une viſite au Pape , à qui on avoit
annoncé le Roi de Suede aulieu de l'Empereur.
Le Monarque lui dit que n'ayant pu le voir officier
pontificalement à Vienne à caufe de fon indifpofition
, il venoit s'en dédommager à Rome.
Cette premiere vifite fut courte , & il ne fur
pas queftion d'affaire. La veille de Noël
l'Empereur affifta aux premieres Vêpres , & après
avoir fait une visite à la Ducheffe de Braciano
il retourna à l'Eglife de S. Pierre pour y entendre
les Matines & la Meffe de minuit. On lui avoit
préparé un prie -Dieu , des couffins , des tapis ; il
s'éloigna de cette place & s'agenouilla à terre ; le
lendemain il affifta à la Grand'Meffe à laquelle
officia le Pape ; le Roi de Suede s'y trouva auffi :
on peut juger du concours qui s'y trouva
-----
-L'habit
de l'Empereur eſt très-fimple ; c'eſt un uniferme
blanc avec des revers de velours rouge , tel
que le portent les Officiers de fes troupes ; il a
toujours couché chez fon Ambaffadeur , & mange
dans une auberge près la place d'Efpagne - Le
Roi de Suede , apres fon arrivée , fut aufli voir
le Pape , avec lequel il s'entretint près d'une
heure. On efpere beaucoup de la bonté de ce
Prince en faveur des Catholiques qui font dans
fes Etats. L'Empereur alla le voir auffi une heure
après qu'il fut arrivé. S. M. I. eft actuellement à
Naples où elle a trouvé la Ducheffe de Parme.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. ET AUTRES .
On dit que lors de la féance du Parlement du
( 237 )
13 de ce mois , on étoit fort en peine à Saine-
James fur la tournure que prendroient les débats.
Il y avoit des exprès ftationnés dans la galerie
& à toutes les avenues de la Chambre , qui partoient
fucceffivement pour aller rapporter ce qui
Le paffoit. Un très - grand perfonnage qui
n'étoit pas moins empreffé d'être inftruit , s'étoit
établi dans la galerie , ou il demeura juf
qu'au moment où la Chambre alla aux voix ;
en le vit enfuite le même jour avec quelques
membres de l'oppofition .
On avoit dit que le Comte Temple faifoit
déjà fes préparatifs pour aller prendre poffeffion
de la vice-royauté d'Irlande . On favoit que le
Comte de Northington qui , depuis le changement
de l'adminiſtration , s'attendoit à fon
rappel , faifoit les préparatifs de fon départ de
Dublin. On affure aujourd'hui que les Miniftres
embarraffés de la formation d'une nouvelle adminiſtration
pour l'Irlande , ont defiré que le
Lord Northington continuât encore les fonctions
pendant quelque tems ; pour l'obtenir , ils
ont été obligés de s'adreffer à M. Fox , & de
l'engager à écrire au Vice - Roi de , fe prêter au
befoin & au voeu des nouveaux Miniftres .
Nos papiers depuis quelque tems n'ont été
remplis que de farcafmes & d'injures contre la
coalition , qui de fon côté n'a pas refté fans
replique . On demande aujourd'hui fi le nouveau
miniftère n'eft pas le réfultat d'une coalition auffi ,
de celle du parti de Bedford , autrement Bute , &
de Shelburne,
On fait que le bill de M. Fox dans la Cham
bre haute n'eut pas la voix d'un des Miniftres
en place avec lui , & qui a été renvoyé de même.
On lit dans nos papiers la remontrance fuivante ,
adreffée à ce Miniftre : « Si , à le premiere ou(
238 )
verture qui vous fut faite de la meſure relative
à l'Inde , vous aviez déclaré que vous n'y confentiriez
point , elle auroit pu être refondue &
modifiée , comme vous l'auriez defiré ; mais
fouffrir qu'elle allât fi loin , & prefque à fon
terme , la condamner par vos regards , l'approu
ver par vos fou is , c'eft une conduite à laquelle
il ne me convient pas de donner un nom.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX .
Cufe entre les Boulangers de Rochefort , & les
Maire & Echevins de la même Ville.
Le dernier Arrêt rendu dans cette affaire , la
veille des vacances , eft d'autant plus précieux à
noter , que fon exécution influera vraisemblablement
fur le tarif du pain , & déterminera d'une
maniere certaine , quelle doit être , en égard
au prix du bled , la taxe de ce premier aliment
des hommes. Le Corps Municipal de Rochefort ,
eftimant trop onéreux au peuple , un tarif pour
le pain , fait en 1703 , crut devoir le réduire à
deux deniers au- deffous de fa fixation , préten
dant que , malgré cette réduction , les Boulangers
en retireroient un profit plus qu'honnête. Ceuxci
prétendoient au contraire que la nouvelle fixation
leur affuroit une perte certaine , & qu'il n'étoit
pas même vraifemblable qu'un tarif , fait
en 1703 , pût être exceffif 80 ans après. Ils avoient
même obtenu fon exécution par un Arrêt du 8
Janvier 1780. Le Corps- de Ville s'étant pourvu
par la voie de la tierce oppofition , Arrét intervint
le 17 Juin 1781 , ordonnant « qu'à la requête
du Subftitut de M. le Procureur- Général du Siége
Préfidial d'Angoumois , il feroit fait un nouveau
tarif pour la taxe du pain , par le fieur Lieutenant-
Général' , & , en cas d'empêchement , par le
plus ancien Oofficier dudit Siége ; que le tarif
auroit pour baſe un effai fur les différentes qualités
( 239 )
de pain qui fe vendent à Rochefort , pour parvenir
à fixer une jufte proportion entre le prix du grain
& celui du pain ». L'effai fait , il en résulta un
tarif dont les Echevins demandoient l'homologation
. Les Boulangers s'y oppoferent . Leur Confeil
( M. Prevôt de Saint Lucien ) établit que cet
effai étoit inexact , & fes réſultats exhorbitans.
11 infifta fur le danger d'abandonner ainfi à des
fubalternes le foin délicat de ces effais intéreffans
, où doivent fe balancer fans ceffe l'intérêt de
l'aliment d'une province , & la justice étroitę du
falaire raisonnable dû à l'ouvrier utile qu'il faut
foutenir , encourager , & qui a droit à l'efpoir
d'une aifance honnête ; que dans la multitude
d'épreuves faites depuis peu dans prefque tous
les coins du Royaume , nulle part la vérité n'a
été faifie ; que chacun a tenté d'aller au - delà de
fes prédécefleurs , & de furpaffer fes contemporains...
que dès l'inftant que la plus légere erreur
d'un effai peut ou affamer le peuple , ou ruiner le
Boulanger , replonger l'art dans la routine , &
conduire à de grandes injuftices , abandonner ainfi
les épreuves à lá multitude... c'eft rifquer d'éprouver
la difettte au fein de l'abondance, de don
ner de mauvais pain avec d'excellens bleds , &
opérer un mal prefqu'égal à celui de la famine ,
en perpétuant l'entêtement de l'ignorance qui n'a
de confiance qu'en fes réfultats ... On doit donc
fe hâter de profcrire ces effais toujours incertains ,
-injuftes , infructueux ... puifque ce n'eft pas aux
manipulations qu'il faut s'en prendre de la cherté...
C'est au Gouvernement qui veille fans ceffe fur
les befoins de la Nation , ou aux Magiftrats dépofitaires
de fon autorité , chargés de la haute
police , qu'il convient de s'emparer de cette intéreffante
partie de la Légiflation ; au- deffus de
la prévention , inacceffibles à la partialité , parce
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que les citoyens font égaux à leurs yeux , admettant
les favans à leur déciſion ; c'eft dans les Tribunaux
fuprêmes des Parlemens que devroient fe
faire ces effais folemnels , où fe difcuteroit la
grande caufe du Peuple & des Boulangers . La
Justice diftributive , éclairée par une foule d'expériences
bien faites , bien notoires , fouvent répétées
, n'offriroit plus que des réſultats sûrs &
invariables. Le Peuple & les Boulangers apprendroient
que le bled ne peut & ne doit produire
que tant de fortes de farine ; que tant de farine
rapportera tant de pains ; qu'au - delà du terme
donné , il ne faut rien prétendre , parce que c'eft
abufer des bienfaits de la Providence , que de la
forcer à être plus généreufe qu'elle n'a voulu
l'être . De ces points donnés , du rapprochemeut
de toutes les mercuriales du reffort , les frais de
manipulation déterminés en raison des premieres
avances , le prix du grain dans chaque marché
feroit le point fixe qui régleroit la taxe du pain »
Enfin M. Prevôt de Saint - Lucien a conclu à ce
que les Parties fuffent renvoyées pardevant l'Académie
Royale des Sciences pour avoir fon avis.
Ce chefde demande a été adopté par M. l'Avocat
général d'Agueffeau. En conféquence de l'Arrêt
de la Cour , l'Académie a nommé pour Commiffaires
MM. Tillet , Leroi & Demarets qui fe font
transportés à la Boulangerie de Corbeil , où, en
préſence des Adminiftrateurs des hôpitaux , &
d'un grand nombre de Chimiftes , Boulangers &
Meuniers , on a procédé fur des quantités confidérables
de bled de différentes qualités. On alfure
que les réſultats fe font trouvés conformes
à ceux qui avoient été annoncés dans le Mémoire
des Boulangers de Rochefort Les Commiffaires
fe propofent de donner inceffamment aux Magiftrats
& au Public le tableau de leur opérations.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le