Nom du fichier
1782, 08, n. 31-35 (3, 10, 17, 24, 31 août)
Taille
21.50 Mo
Format
Nombre de pages
495
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE
FRANCE
1724
DÉDIÉ AU ROI
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
CONTENANT
3
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décout
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ,
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 3 AOUT 1782 .
DU
CHÁZ
BOY
PARIS
Chez
PANCROUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet duRoi.
TABLE
Du mois de Juillet 1782.
PIÈCES FUGITIVES. bon ,
S
Vers à M. de Ch * ,
Réponse,
L'Illufion de l'Amour ,
"l'Erreur de l'Amitié , Conte
•
Epitre à M. Dufaulx.
Vers à Mde de **
A M. le Conte du Nord ,
Voyage de Salency,
L'Amant Jaloux , Epître ,
Les Grâces reconnues ,
Vers à M. de Piis ,
1
I
ou
62
76 Annales Poètiques ,
Détail général des Fers , Fon- te, &c.
80
Eloge du Marquis de Courten-
16 vaux
49
104
Le Chevalier de Jordans , 117
Carmina Caroli le Beau , 122
2 Analyfe raiſonnée du Droit
François ,
51
$ 3
97
101
129
132
Les Soupirs d'Euridice dans
les Chants Elyfées ,
Hiftoire de Charlemagne , 150
A Mefdemoiselles de Gau- Agis , Tragédie en cinq Actes ,
din
145
147
173
Conte Epigrammatique , 148 SPECTACLES.
Enigmes & Logogryphes , 19 , Acad. Royale de Muſiq: 4 ' ,
60 , 102 , 149 |
*
1839 186
NOUVELLES LITTÉR . Comédie Françoife , 89 , 136
Shakespeare , traduit de l'An- Comédie Italienne, 93 , 138
Eloge de Charles de Sainte- Mufique ,
glois ,
Gravures,
20
Maure , 31
Hiftoire de la Maiſon de Bour
46,95,188
143
Annonces Littéraires , 47 , 95 ,
143 , 190
A Paris , de l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT .
rut de la Harpe , près S. Côme, 1782.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 3 AOUT 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
»
A Mademoiselle AURORE, de l'Opéra.
ODE.
AIGNES me rendre , aimable Aurore ,
Les fonges brillans des Amours :
D'un feul regard tu fais éclore
Et tu ramènes les beaux jours.
QUE vois-je ? ton rayon colore
Les fommets du facré vallon ;
Ton char , dont l'Orient le dore
Devance le char d'Apollon.
SUR les fleurs à ta vûe écloſes ,
Les perles tombent de ta main ;
Et dans les airs l'éclat des rofes
Jette un fillon fur ton chemin.
A ij
MERCURE
Quor ! ma voix t'auroit- elle émue ?
Es- tu préfente à mes regards ?
Du Parnaffe es-tu, defcendue
Sous ce portique des Beaux- Arts ?
L'AMOUR vole fur tes traces ,
y
Ton charme en fait l'enchantement ;
Tes vers y ramènent les grâces ,
Ta voix y peint le ſentiment.
RAPPELLE en mon coeur la tendreffe ;
Que j'ofe encore l'écouter :
Rends- moi l'Amour & fon ivreffe ;
Rapprends ma voix à le chanter .
SANS gloire mon luth ſe repofe ;
Fais lui prendre un nouvel effor ;
Aurore , fous tes doigts de rofe ,
Ses cordes frémiroient encor.
HEUREUX Titon , que je t'envie
Les jours qui te furent comptés ! ....
Je veux précipiter ma vie
Sur la pente des voluptés.
POETI , amant , quels feux encore
Me rendroit un regard touchant !
Et ta Mufe , jeune Aurore ,
Daignoit fourire à mon couchant !.
PARDONNE: des voeux plus timides
1
DE FRANCE.
Devoient enchaîner mon ardeur ,
Aurore , j'oubliois mes rides ,
Je ne voyois que ta fraîcheur.
Les pavots réparoient ma veille ,
Quand j'ai vu poindre un jour brillant ;
Et lorfque l'Aurore m'éveille
Je me crois jeune en m'éveillant .
AH fi.... ( quels doux pleurs cette image
Fait naître en mes yeux attendris )
Si tes bras daignoient dans tes lys
Cacher les traces de mon âge !
Tu me vois timide & tremblant ;
Pardon , pardon , jeune Déeffe.....
Amour , c'eft à toi que j'adreſſe
Le dernier voeu d'un coeur brûlant.
DIEU puiffant ! fur mes pas ramènes
La foule active des defirs :
Puifque l'on blanchit dans les peines ,
Fais-moi blanchir dans les plaifirs.:
( Par M. le Baron de T***. )
A iij
MERCURE
VERS
Pour le Portrait de M. D'ALEMBERT.
Du Philofophe aimable il offre un vrai modèle ,
Magit comme il penfe , il fent ce qu'il écrits a
Et fon coeur avec fon efprit
Peut feul entrer en parallèle .
QUATRAIN &‹ Madame ** , qui m'avoit
trouvé rêveur la première fois qu'elle me
vit.
Que dites -vous ? ah ! quelle eft votre erreur !
UE
Affurément vos yeux vous ont déçue .
En vous voyant peut on être rêveur ?
On ne l'eft , belle Églé , qu'après vous avoir vûe.
A Madame C *** , qui m'avoit demandé
une Chanfon.
AIR: On compteroit les Diamans,
2024
LE droit de chanter la beauté
N'appartient vraiment qu'au génie ;
D'un emploi fi peu mérité
Pourquoi m'honorer , Émilie ?
Sans doute je faurois rimer la
Si tes yeux , faits pour tout féduire ,
DE FRANCE.
7,
Aufli bien que celui d'aimer ,
Enfeignoient le talent d'écrire.
Ovi , comment échapper aux traits
Du Dieu charmant que tu retraces !
Pour féduire , il a tes attraits ,
Et pour intéreffer , tes grâces.
Il eſt un certain trouble heureux
Qu'à tes côtés il nous infpire ;.
Mais je baiffe toujours les yeux
Pour éviter de t'en inftruire.
LORSQUE ramenant le repos
Morphée a confolé la terre ,
L'Hymen , veillant ſous tes rideaux ,
Met à la voile pour Cythère.
Mais en vain , jaloux de fon fort,
L'Amour veut être du voyage }
L'Hymen débarque dans le port ,
Et l'Amour au loin fait naufrage.
Vous, qui croyez braver les traits
Qu'Amour porte à l'âme attendrie ,
Il feroit vengé pour jamais
Si vous connoiffiez Émilie ;
Son fourire & fes blonds cheveux
Rappellent la tendre Julie ;
6
Mais nous voyons bien que Saint- Preux
N'a pas connu la plus jolie .
100Wy
( Par M. Damas. )
A iv
8 MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent..
LE mot de l'énigme eft Bouton ; celui du
Logogryphe eft Placet , qui donne place
publique , place , emploi , & lacet.
ENIGM E.
SANS ret ΑΝ s retard ni retour je vais comme le temps .
Entraîné comme lui , j'entraîne auffi de même ;
Un abyfie efl le terme ed , comme lui , je tends ,
Et comme lui toujours je change & fuis le même.
LOGO GRYPHE.
C
JE fuis , Lecteur , avec ma tête ,
Non moins utile que fans tête ,
Puifque je fers avec ma tête
Au même ufage que fans tête.
Près de moi , quand je fuis fans tête ,
Je vois fouvent des gens de tête
Fatiguer ou perdre leur têre ;
Tandis qu'en reprenant ma tête ,
Ceux que je fers avec ma tête"
Me quitrent plus libres de tête.
Chofe incroyable ! étant fans tête ,
J'ai des piés ; mais avec ma tête ,
Lecteur, je n'ai ni piés ni tête.
DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LE fang innocent vengé, ou Difcours für
les réparations dûes aux Innocens , couronné
par l'Académie des Sciences &
Belles- Lettres de Châlons - fur - Marne , le
25 Août 1781 ; par J. P. Brillot de Warville.
Quis talia fando temperet à lacrymis
? A Paris , chez Defauges , Libraire ,
rue Saint- Louis - du- Palais .
IL proît prefque tous les jours de nouveaux
Ouvrages fur les Loix Criminelles ; c'eft un
des objets qui occupent le plus aujourd'hui
tous les Écrivains philofophes de l'Europe.
On s'eft trompé lorfqu'on a imprimé que
la lumière eft d'abord venue de l'Italie.
Montefquieu avoit écrit long - temps avant
Beccaria , & les idées principales de Beccaria
font dans Montefquieu. On verra
dans la fuite de cet Extrait que je fuis loin
de vouloir difputer au Philofophe de Milan
la gloire qu'il mérite ; j'aime fon talent & fa
gloire ; fon Ouvrage eft un de ceux qui a le
plus parlé à mon âme ; c'eft le premier Écrivain
, après Rouffeau , qui ait fait fentir à
mon coeur , dans toute fon étendue , l'intérêt
tendre qu'un homme peut prendre à l'humanité
: comment n'aimeroit- on pas beau-
A v
10 MERCURE
fublicoup
un Écrivain auquel on eft redevable
d'un fentiment i doux &
me ? Mais lui- mème convient , ce me
femble , dans fa Préface , qu'il a marché fur
les traces de Montesquieu , & c'eſt beaucoup
d'avoir fuivi cette route , d'y avoir
attiré une foule d'Écrivains que Montefquieu
feul peut - être n'y eût pas fait entrer.
Nous ne connoiffons pas encore l'Ouvrage
que la Société de Berne a couronné ;
celui de M. Dupaty n'eft pas achevé encore.
M, de Servan , qui fuivit Beccaria dans fon
Difcours fur la Juftice Criminelle , comme
Beccaria avoit fuivi Montefquieu , vient de
publier encore quelques vûes fur cet objet
important ; mais des vues éparfes ne font
point un Ouvrage. M. de Warville en a fait
un qui a paru fous le titre de Théorie des
Loix Criminelles. Il n'eft permis de porter
un jugement fur de pareils Ouvrages que
lorfqu'on peut bien le motiver. Nous ne
parlerons donc aujourd'hui que du Difcours
que nous annonçons.
L'Académie de Châlons - fur - Marne a
demandé quels feroient les moyens les plus
fimples & les moins coûteux à la Société de
dédommager les accufés innocens.
La manière dont la queftion eft pofée ,
fuppofe qu'il eft décidé qu'on leur doit des
dédommagemens. Cela n'eft pourtant pas
décidé encore ; c'eft donc ce qu'il falloit
d'abord demander. M. Briffot de Warville
s'eft fait la queition que l'Académie
DE FRANCE. iť
auroit dû faire ; voici comment il la
pole : Doit-on des réparations aux accufés
innocens ? Sous ce point de vue , la queftion
et belle, touchante , elle intéreffe
l'ordre focial & l'humanité; & quoiqu'elle
ne foit qu'une queſtion fubordonnée à celle
que la Société de Berne a propofée , celui qui
l'auroit bien réfolue répandroit de grandes
lumières fur les Principes généraux d'une
bonne Législation Criminelle , mais peut- être
a t- elle été pofée par M. de Warville même
d'une manière un peu vague , un peu trop
générale. Cette queſtion en renferme deux ,
& il falloit les diftinguer. On ne fauroit mettre
trop de précifion dans ces matières ,
parce que c'eft de la précision que naît la
clarté , & qu'une queftion eft prefque réfolue
lorfqu'elle eft établie d'une manière
très précife : voici les deux queftions.
1°, La Société doit elle dés réparations à
un innocent qui a fubi une peine ?
2º. La Société doit - elle des dédommagemens
à un innocent qu'on a fait paffer par
les épreuves d'une procédure criminelle , &
dont on a reconnu l'innocence ?
Ces deux queftions ne font pas les mêmes,
quoiqu'elles aient de grands rapports enfemble.
1
1. On n'a jamais douté qu'on ne dût réhabiliter
la mémoire d'un homme qui auroit
fubi une peine capitale & flétrillante
qu'il n'auroit pas méritée. Nos Loix ne font
pas humaines , mais elles n'ont pas eu cet
Avj
ΤΣ
MERCURE
1
' excès de barbarie & d'iniquité ; ainfi cette
queftion eft décidée par notre Légiſlation
même ; mais voici ce qu'elles n'ont pas
décidé encore; on ne peut pas rendre la vie
à un innocent qui l'a perdue dans des fupplices
ignominieux ; fa famille , injuftement
Hétrie avec lui , peut feule profiter de la réhabilitation
de fa mémoire ; mais cette réhabilitation
dédommagera - t-elle fuffifamment
une femme qui a perdu ſon mari , des enfans
qui ont vu périr leur père par la
main d'un bourreau ? Les Gouvernemens
ont eu quelquefois plus d'humanité que
les Loix ; ils ont fait fervir quelquefois
les richelles de la Nation à réparer , autant
qu'il eft poffible, les erreurs fatales de la Juftice
; mais ce que fait le Gouvernement eft
arbitraire de fa nature , & ce que la Société
doit au Citoyen doit être fixé par les Loix
immuables de la Juftice.
2º. Le ſentiment de la juftice naturelle
ne prononce pas autfi fortement fur la
feconde queftion , & c'eft ici que les lumières
de la raiſon ont été incertaines , que les tégiflateurs
& les Jurifconfultes ont ceffé d'enrendre
la voix de l'humanité. Nos Loix & leurs
interprêtes ont décidé que l'innocent devoit
fubir fans exiger aucun dédommagement
des épreuves qui finiffent par conftater fon
innocence ; que les malheurs qui font la
fuite de ces épreuves étoient une des charges
de l'état de Citoyen , un des tributs qu'il
paye
à la Société. Sans doute ils fe font
DE FRANCE. 13
trompés , & leur erreur à été cruelle ; mais
c'est une erreur , & non pas un crime. On
penfoit que cela étoit néceffaire à l'ordre
focial , & que l'ordre focial fait toujours le
bonheur du Citoyen.
L'Écrivain qui vouloit fe charger de répondre
à la queftion de l'Académie de
Châlons , devoit donc s'attacher fur tout à
combattre cette erreur , à faire difparoître
les faux avantages que fe promet la Société
de cette difpofition de nos Loix , à faire
fentir vivement les maux affreux qui en réfultent
pour la Société même; enfin , à inz
diquer la nature & la proportion des dédom
magemens que les Loix & la Juftice doivent
au Citoyen innocent qu'elles ont été forcées
de foumettre à leurs épreuves.
Voyons ce qu'a fait M. Briffot de Warville.
Il divife la queftion de l'Académie en
trois Sections.
Il cherche dans la première les principes
qui doivent diriger la Société publique dans
la réparation due à l'Innocent FLÉTRI INJUSTEMENT
.
Dans la feconde , les moyens de rendre le
fort des Accufes plus doux , & les accufàtions
des Innocens moins fréquentés.
Dans la troifrème enfin , les moyens de
réparerles maux qu'il a foufferts , lorfquefor
innocence eft reconnue.
Voici le début de la première Section.
LIBERTÉ , SURETÉ , PROPRIÉTÉ ,
14
MERCURE
triple bafe du pacte focial. La Société doit
la refpecter comme les particuliers ; quand
elle la VIOLE , elle doit réparer fon INI
QUITÉ!
>
Il n'en faut pas davantage pour voir
que M. Briffot de Warville a mal vu la
queftion. D'abord, la Société en général ne
peut pas faire d'iniquité ; tout ce qu'elle
fait , elle le fait fur elle même ; elle ne peut
jamais avoir l'intention de fe faire du mal ;
fi elle s'en fait , c'eft qu'elle fe trompe ;
mais alors elle eft malheureufe , & non pas
coupable : il ne s'agit point là d'iniquité.
Cette première erreur vient de ce que
M. de Warville à confondu la Société , & le
Gouvernement ; cette méprife eft commune
dans ceux qui ont parlé des Loix & du Droit
public , & c'eft une fource d'erreurs innom →
brables.
1
M. de Warville change la nature de la
queftion propofée. L'Académie de Châlons
n'a point demandé fi des Juges qui auroient
rendu un arrêt inique doivent des répara
tions , des dédommagemens à l'Innocent
qu'ils ont flétri , à la mémoire & à la famille
de l'Innocent qu'ils ont fait périr fur l'échafaud.
S'ils en doivent? Eh ! qui a pu jamais
en douter ? S'il exiftoit un pays où les Loix
n'auroient pas décidé une queftion femblable
, il faudroit en fortir , & non pas y faire
des Ouvrages fur les Loix. Les nôtres &
celles de tous les pays civilifés, font monter à
l'échafaud le juge inique qui a condamné
DE FRANCE. rs
*
l'Innocent à la mort. Il ne s'agit point de
décider fi l'on doit punir l'iniquité des Juges,
mais fi l'on doit réparer leurs erreurs , & fi
c'eſt la Société ou les Juges que la réparation
de ces erreurs regarde . A peine la queftion
eſt ainſi poſée , qu'on en voit naître la
décifion. Si le Juge s'eft trompé en fuivant à
la riguenr les règles que les Loix ont établies
pour la recherche de la vérité , c'eft la Société
qui doit réparer ces erreurs , car elles
naiffent ou de l'infuffifance des Loix , ou de
la conftitution vicieufe de la Société , ou
d'une certaine fatalité dans l'enchaînement
fortuit des faits , & tout cela doit être à la
charge de la Société ; c'est pour elle un devoir
rigoureux de réparer les maux qu'elle a
faits , & il eft digne d'elle de corriger encore
les maux de la nature . Si le Juge s'eft trompé
en ignorant les règles ou en negligeant de
les fuivre , c'eft lui qui doit répondre de fes
erreurs , c'eft à lui à réparer le mal qu'il a
fait , & c'eft à la fageffe du Législateur à
décidér dans ce cas juſqu'à quel point l'ignorance
ou la négligence du Juge ſe rapproeke
du crime.
M. de Warville a confondu tous ces objets
; il a toujours parle
des crimes de la Société,
qui ne peut pas commettre de crimes ;
il a toujours parlé des iniquités des Juges ,
qui doivent être réparées , ce qu'on ne s'eft
jamais avifé de mettre en queftion , ce dont
on n'a jamais pu douter , même au Japon ,
où les Loix ne femblent avoir eu d'autre ob;
16 MERCURE
J
jet que de verfer le fang des Citoyens. Il eſt
arrivé de- là que la queftion eft tout aufli
peu décidée dans cette première Section que
dans les termes même qui l'établiffent.
Elle l'eft moins encore dans la feconde ;
car en rendant le fort des accufés plus
doux , on rendra les réparations & les
dédommagemens plus faciles , s'il eſt prouvé
qu'on en doive. En trouvant les moyens de
rendre les accufations des innocens plus
rares , on fera moins fouvent expofe au
malheur d'avoir des erreurs à réparer ;
mais tout cela ne prouve pas que les erreurs
doivent être réparées ; que le Citoyen
qui a fouffert dans fon honneur , dans fa
fortune , dans fa liberté , a droit d'exiger
des dédommagemens proportionnés , & que
l'intérêt général de la Société eft de lui en
accorder. Cette feconde Section n'a donc
qu'un rapport affez éloigné à la queftion
propofée ; elle eft du moins inutile pour la
réfoudre ; elle feroit très - bien placée dans
un Ouvrage far la Légiflation Criminelle
en général , mais ce n'étoit pas ici fa place.
Rien n'eft fi important que de renfermer
une queftion dans fes bornes naturelles : plus
on la refferre , & mieux on la décide ; car
les motifs qui doivent en décider fe preffent
fous un regard , & on les apprécie mieux ,
parce qu'on les voit tous en détail & tous
à-la- fois.
Dans la troifième Section , l'Auteur fuppofe
la queftion décidée , & il ne cherche
DE FRANCE. 17
plus que la proportion des réparations &
des dédommagemens ; il en résulte que la
queftion divifée en trois fections n'a été
réfolue dans aucune on pouvoit la moins
divifer , & la mieux réfoudre. Cette troisième
Partie nous a paru la meilleure de l'Ouvrage.
M. de Warville a fenti avec énergie les maux
des accufés innocens , la cruauté des formes
de notre procédure criminelle , & il a répandu
dans ces tableaux la chaleur de fa
fenfibilité. Nous avons cependant encore
des reproches à lui faire.
La douleur phyfique , dit - il , ne peut
» être mefurée que fur fa durée & fur fon
» étendue , & cette étendue fur la fenfibi-
» lité du patient ..... Pour le dédommager
exactement , il faudroit lui donner un
plaifir égal , circonfcrit dans un intervalle
» de temps égal .
ود
Ces fubtilités métaphyfiques , fi fort à la
mode aujourd'hui , ne conviennent point à
un homme qui écrit fur les Loix. Montefquieu
n'en a jamais parlé qu'avec mépris ;
s'il les eût jugées bonnes à quelque chofe ,
qui avoit plus que lui cet efprit Alexible &
délié qui pénètre dans les intervalles les plus
étroits de nos idées ? Le vrai Métaphyficien
n'en fait pas plus de cas que le Législateur ;
elles n'entrent point dans les jugemens que
nous devons former des chofes ; elles
font , pour ainfi dire , hors de la raiſon naturelle
de l'homme ; elles ont fait la gloire.
des Scot , des Covarruvias , & c'eft une rai18
MERCURE
fon de plus pour nous de les méprifer.
Nous allons nous permettre encore quelques
réflexions critiques fur le ftyle de M.
de Warville ; non pas que la perfection du
ftyle nous paroiffe d'une grande impor
tance dans ces matières , Montefquieu feroit
encore un de nos plus grands Hommes
quand il ne feroit pas un de nos plus grands
Écrivains. Mais nous croyons que c'eft
l'ambition d'écrire avec éloquence qui
rend fouvent les vûes de M. de Warville fi
peu exactes , fi peu juftes ; il penferoit
mieux s'il confentoit à écrire avec plus de
fimplicité. Le titre même de fon Difcours
eft une preuve de ce que nous difons ici.
* On ne fauroit trop le dire à M. de Warville , qu'il
s'accoutume à ne prendre la plume & à ne s'échauffer
que lorfqu'il fe fera fait une chaîne d'idées bien
nettes & bien diftinctes . Il fait cas de l'analyſe phi
lofophique , & il a bien raifon ; vouloir traiter les
-grands objets de Morale & de Légiflation fans le
fecours de l'analyfe , c'eft vouloir lever des fardeaux
immenfes fans le fecours du lévier ; mais il
ne fait pas affez d'ufage de cette analyſe qu'il eftime
beaucoup. Nous ne diffimulons rien M. Briffot de
Warville ; mais nous croyons lui donner par notre
févérité un témoignage de notre eftime. Les objets
importans auxquels il paroît s'être confacré ne
trouveront que rarement des Écrivains qui les embraffent
avec autant de zèle & de chaleur. Nous
voudrions qu'il apprêt à mieux fe fervir des forces
de fon efprit , à mieux diriger ce zèle ſi actif, à
tirer plus de lumière de fa chaleur,
2201
DE FRANCE. 19
M. de Warville a voulu être éloquent jufques
dans le titre : Le fang innocent vengé.
Il eſt fâcheux que ce pathétique n'ait pas de
fens. Nous avons prouvé qu'il ne s'agit point
de vengeance dans la queftion qu'il avoit à
traiter ; que dans tous les temps & dans tous
les pays on avoit pani les Juges coupables.
Ne diroit on pas d'ailleurs qu'on ne peut
devoir des réparations qu'aux innocens que
le glaive des Loix fait périr ? On en doit à
celui qui a fouffert dans tous les droits de
l'homme & du Citoyen , dans fon honneur ,
dans fa fortune & dans fa liberté. M. de
Warville femble croire enfin que fon Difcours
a déjà vengé lefang innocent ; mais nos
Loix & notre Jurifprudence criminelles font
encore les mêmes , quoique fon Difcours ait
été couronné à l'Académie de Châlons. Il ne
faut pas donner un titre qui annonce le
déclamateur à un Ouvrage qui ne peut être
bien fait que par un Philofophe. Le ftyle
dans tout le Difcours reffemble trop à ce
titre. M. de Warville dit que fa plume eft
trempée dans fes larmes & dans celles des
innocens ; qu'il s'est étendu avec les accufé's
innocens fur leur lit de douleur.
Nous fommes perfuades , par exemple ,
que c'eft à caufe que le mot d'iniquité a paru
à M. deWarville plus fort & plus éloquent
que celui d'erreur ; qu'il a toujours parlé des
iniquités , & jamais des erreurs , quoique
dans la queftion propofée il s'agiffe d'erreur ,
& non pas d'iniquité. Voilà comment la
20 MERCURE
fauffe éloquence produit de fauffes idées ;
voilà comment on voit tout mal lorſqu'on
a la prétention de fentir tout avec chaleur.
Il faut voir avant de fentir ; fi l'on voit bien,
on fentira jufte , & on fera éloquent ; mais
on le fera à propos , & on ne voudra pas
l'être dans le titre d'un Difcours. Il a été
donné à quelques hommes de fe paffionner
pour les vérités qu'ils découvroient , & de
faire paffer a- la- fois leurs idées & leurs fentimens
dans l'efprit & dans l'âme de leurs
Lecteurs ; c'eſt le plus beau triomphe & la
plus belle gloire du génie ; mais il faut fonger
que c'est à lui feul qu'il appartient de
les obtenir. Beccaria , qui a fouvent une mé
taphyfique vafte & profonde , a mis cependant
dans fon Livre plus d'éloquence encore
que d'idées & de vûes neuves , & fon Livre
n'en a été peut-être que plus utile.... Il a peu
éclairé les Légiflateurs , mais il a beaucoup.
adouci les Magiftrats. Que d'innocens il a
fauvés fans avoir fair changer une feule loi !
Mais il n'y a point d'efprit qui foit plus éloigné
de la déclamation que celui de Beccaria.
Il fe jettera plutôt dans les profondeurs de la
métaphyfique , & il paroîtra obfcur à ceux
qui ne fauront pas l'y fuivre. Nous le répétons
encore , fi M. de Warville veut mettre
plus de fimplicité dans fon ftyle , il verra
inieux les idées qu'il aura écrites ; il en jugera
ieux ; il ne prendra pas une queftion pour
Fautre , & la lumière qu'il mettra dans fon
efprit il la répandra fur les grands objets.
DE FRANCE. 21
dont il s'occupe ; avec moins de prétention
d'attendrir les âmes , il les attendrira davantage;
car il eft des vérités qu'il fuffit de démontrer
pour les rendre touchantes.
En finiffant cet article , nous avons fenti
avec peine qu'il pouvoit affliger M. de
Warville , & nous avons été tentés de le
jeter au feu. Nous ne connoiffons M. de
Warville que par fon enthoufiafme pour le
bien public , que par les études & les Ouvrages
que ce fentiment lui fait faire. II
doit nous être cruel de faire la plus légère
peine à un homine de ce mérite. Nous ne
nous fommes déterminés à imprimer cet
article que parce que nous avons efpéré
que M. de Warville pourroit en retirer
quelqu'utilité. Nos Critiques ont été févères,
peut-être dures , mais il est bien certain
que nous n'aurions pas parlé de ce Difcours
fifon Auteur nous avoit paru un homme
fans efprit & fans talent. Et qu'il ne penfe
point que ce que nous difons ici foit un de
ces moyens ules qu'emploient fouvent les
Critiques les plus injuftes pour le donner
un air de modération & d'équité : dans les
détails de fon Difcours il y a beaucoup
d'obfervations particulières fur notre Jurifprudence
, pleines de jufteffe & de vérité.
Il paroît qu'il a porté de la Philofophie
dans l'étade des formes de nos Loix. La
Philofophie eft toujours dans fon coeur , &
quelquefois dans fon efprit ; fi fon efprit
segare & confond les objets , c'eft lorfqu'il
?
22
MERCURE
veut les voir de trop haut ou les élever par
fon ftyle. Son ftyle même cependant a
quelquefois une chaleur vraie , & nous nous
félicitons bien de pouvoir donner à M. de
Warville un éloge qu'il a fans doute beaucoup
ambitionné. Mais qu'il fe rappelle
combien cette ambition lui a fait de tort , &
combien elle peut lui en faire encore.
Voici un des morceaux dans lesquels
M. de Warville nous a paru le mieux réunir
l'Éloquence & la Philofophie.
" Peut- on douter que la partialité qui
» infecte notre inftruction criminelle ne
viole les droits du Citoyen ? Parcourez
tous fes degrés , il n'en eft pas un feul qui
» ne foit marqué par un abus. Depuis l'inf-
» tant où l'Accufé perd fa liberté jusqu'à
» celui qui le voit fortir des prifons , tous
» fes jours ne font qu'un tiffu perpétuel
"
39
»
32
d'affronts , d'attentats à fes droits , d'é-
» checs à fa fortune , de maux , de douleurs
pour lui , pour fa famille , pour fes
» amis. Flétri par l'opinion publique , humilié
par fes Juges , outragé par les gardiens
, ruiné dans fa fortune , que ne
fouffre-t- il pas ? Et lorfque la Juftice re-
» connoît fon innocence , loin de s'empref-
» fer à refermer les plaies qu'elle a , par fa
rigueur, ouvertes , agrandies , envenimées ,
elle lui refufe tout , jufqu'au léger figne
» d'une compaffion ftérile . Elle s'en étoit
" faifi avec avidité ; elle le rejette au ſein
» de la Société avec indifférence , même
39
"
DE FRANCE. 23.
»
→ avec une eſpèce de regret de voir échap
per fa proie ; elle étouffe fes cris & le
» force au filence fur fes douleurs & fur
» fes bourreaux .... Fatale inquifition , tribu-
» nal de fang qui fit frémir fi long-temps.la
» terre : fi j'avois à te peindre , emprunte
» rois- je d'autres traits ?
"
Il y a dans ce morceau des phraſes où
M, de Warville s'eft donné à lui- même le
modèle d'unſtyle éloquent & fenfible : celleci
entre autres , elle s'en étoit faifi avec avidité
; elle le rejette au fein de la Société avec
indifférence , même avec une espèce de regret
de voir échapper fa proie. Peut être n'eft ce
pas la phrafe que M. de Warville en aime
le mieux ; mais qu'il confulte les hommes
de goût , & qu'il recueille les voix.
( Cet Article eft de M. F. de V. )
?
sensibilei 30°N MALUNE 20
19. [
24
MERCURE
LE Couronnement de Pétrarque à Rome ,
en un Acte , par M. Sabatier de Cavaillon ,
ancien Profeffeur d'Éloquence , Penfionnaire
du Roi . A Paris , chez les Marchands
de Nouveautés.
Nous croyons que nos Lecteurs nous
fauront gré de leur donner une idée de ce
petit Opéra , qui nous a été communiqué
manufcrit. Les noms de Pétrarque & de
Laure ne fe lifent point , ne fe prononcent
point fans réveiller l'idée de l'amour & de
la poésie , par conféquent fans parler au
coeur & à l'imagination. Un fecond motif
d'intérêt , c'eſt le nom de fon Auteur , M,
Sabatier , connu depuis long temps dans la
Littérature par des fuccès dans le genre lyrique.
La Scène eft à Rome , dans une falle décorée
pour la cérémonie. Les Acteurs font
Pétrarque , Laure , fous le nom de Sophie
Delphire , veuve Romaine , un Coriphée
des Troubadours , avec plufieurs Troubadours.
LAURE (fous le nom de Sophie. )
O tendre Amour ! c'eſt aujourd'hui ta fête ;
Mon amant và jouir d'un deftin glorieux ;
Son triomphe s'apprête ;
Pour en être témoin j'ai volé dans ces lieux .
Quand tout lui parlera de fa gloire immortelle ,
Daigne ,
DE FRANCE. 25
Daigne , Amour , lai parler de moi ;
Si l'éclat des honneurs le rendoit infidèle ,
Reprends tous les attraits que j'ai reçus de toi.
Mais s'il refpecte encore
Le plus tendre lien ,
Si couvert de lauriers , il fe fouvient de Laure ,
Mon triomphe ſera plus flatteur que le fien.
✪ tendre Amour ! &c.
Jaloufie de Laure à l'occafion de Delphire ,
qui , fière de quelques vers que Pétrarque
a faits pour elle , dit dans une Scène qu'elles
ont enſemble :
Les fons d'une lyre agréable
Immortalifent la beauté ;
Et le Chantre le plus aimable
Eft toujours le mieux écouté.
L'efprit touche les plus cruelles;
C'eſt lui qui fait nous enflammer ;
Apollon , qui chante les Belles ,
Eft le Dieu qui les fait aimer.
Laure demande à entendre ces vers , &
Delphire lui récite ce couplet.
Non , non , vous ne reſſemblez pas
A la plus charmante Déeffe ;
Vous en avez tous les appas ;
Mais il vous manque fa tendreffe.
Aimez , aimez à votre tour ;
Sans defirs la beauté fe fane;
No. 31 , 3 Août 1782.
B
26 MERCURE
Pourquoi votre oeil peint- il l'Amour ,
Si votre fierté le condamne ?"
Laute , pour confondre la rivale , lui réplique
:
Ecoutez cette chanson
Qu'il fit fur les bords de Vauclufe.
DELPHIRE .
Laure de ces lieux eft la Mufe ,
Et Pétrarque en eft l'Apollon .
LAURE.
Dans nos jardins la fleur nouvelle
Près de Zéphire s'embellit ;
Les fauvettes battant de l'aile
Chantent l'Amour qui les unit,
Hélas ! ma Bergère cruelle .
Dédaigne mes tendres ardeurs :
Ah ! je mourrai de fes rigueurs ;
Mais je mourrai du moins pour elle.
Delphire comprend que ces vers tendres
ont été faits pour Laure. Elle exhale fon
dépit contre cette amante , qu'elle ne croit
pas fi près d'elle , & qu'elle fe promet bien
de fupplanter.
Dans la troifième Scène , Laure peint vivement
la fituation de fon coeur . On entend
après , ce Choeur de Troubadours :
De Pétrarque chantons le triomphe éclatant ;
De fes accords imitons l'harmonie ;
DE FRANCE. 27
Et que le laurier du génie
Brille fur le front d'un amant.
Pétrarque répond par ce couplet paffionné.
Le laurier ne vaut point la fimple violette
Qui parfumoit nos gazons amoureux ,
Et dont ma main , dans ma douce retraite ,
De ma Bergère ornoit les beaux cheveux.
Un regard de ce que j'adore
Eft plus pour moi que l'empire des Dieux ;
- Si j'étois immortel , je defcendrois des cieux
Pour mourir dans les bras de Laure.
On pourroit dire à Pétrarque qu'on ne
peut pas être immortel & mourir. Mais il y
a ici double enthouſiaſme , celui du Poëte
& celui de l'amant ; ce qui ſuppoſe moins
de raifon que de délire.
Pétrarque prie les Troubadours de le laiffer
feul ; & toujours plein de Laure , il
chante ces vers :
Vauclufe , afyle folitaire ,
Berceaux confacrés aux Amours ;
Vauclufe, ou règne ma Bergère ,
Vers tes bords je reviens toujours,
Hélas ! quand je languis loin d'elle ,
Plaintive & tendre tourterelle ,
Par tes fons peins-lui ma douleur ;
Mais dis - lui bien qu'amant fidèle ,
Je brave l'abfence cruelle ,
Si je fuis préfent à fon coeur.
Bij
28 MERCURE
Delphire entretient Pétrarque de fa gloire ,
& lui dit qu'il n'y manque que la préſence
de Laure.
Que ne peut-elle fur vos traces ,
Menant les jeux à fes côtés ,
Faire admirer fes talens & fes grâces !
PETRAR QUE.
Elle y fera ; vous la repréſentez .
Ici on entend une fymphonie qui annonce
la fête ; & Pétrarque enthosfiafmé s'écrie :
Je te fens , Dieu du génie ;
Tu m'embrâfes de tes feux ;
Je commence une autre vie ;
Je monte au palais des Dieux.
Dans la feptième Scène , on eft affemblé
pour la fête. Pétrarque monte fur un trône.
A fes côtés font deux Sénateurs qui le couronnent.
Le Coryphée des Troubadours entonne
un hymne à Apollon , dont Pétrarque
& le Choeur répètent les deux derniers vers.
Les Mufes forment auffi une danſe en l'honneur
du Dieu des vers ; mais dans ce moment
Pétrarque apperçoit la belle Laure ; auſſi tôt
il s'élance de fon trône , & le délire poétique
faifant place à l'enthouſiaſme amoureux
, il s'écrie:
Couronne , qui ceignez mont front , kik
Tombez aux pieds de ma maîtreffe.
Ma gloire eft de l'aimer fans ceffe.
DE FRANCE. 29
Ce coup de théâtre caufe autant de plaifir
à Laure que de depit à fa rivale , qui dit en
Le retirant :
Je vois que l'amant qui nous vante
N'eft pas celui qui nous chérit.
Après un duo entre les deux amans , vient
un Ballet compofe de danfes vives , & dans
la manière des Provençaux. Pétrarque chante
un air ; & un divertiffement général termine
la Pièce .
L'IMMORTALITÉ de l'Ame , Poëme , par
M. l'Abbé Dourneau , des Académies de
Châlons -fur- Marne & de Montauban ,
& Curé à S. D *** ; avec cette épigraphe :
Non omnis moriar. A Paris , chez Berton ,
Libraire , rue Saint Victor. Brochure
de 15 pages.
ON a vu plufieurs fois dans ce Journal
quelques Poéfies de M. l'Abbé Dourneau ,
qui ont dû faire bien augurer de fon talent
poétique. Il vient de s'effayer fur un fujet
plus grave & plus important ; & cet effai
doit ajouter à l'idée qu'on en avoit conçue.
L'immortalité de l'âme eft aſſurément un
fujet digne de la poéfie ; mais ce fujet , quoique
grand & riche , n'en eft pas moins ufé ;
on a tant écrit en profe & en vers fur l'immortalité
de l'âme ! M. l'Abbé Dournean a
fu faire encore des vers fur ce fujet fi connu ,
& les faire lire avec intérêt. Il n'a pas épuifé
Biij
30 MERCURE
fa verve par l'abus de la métaphyſique ;
qui tue fi fouvent la poéfie ; il a parlé
fouvent à l'imagination & au coeur , qui
la vivifient & la raniment. On pourroit
même lui reprocher d'avoir donné à fon
Ouvrage une couleur trop poétique , ou
du inoins trop mythologique. On voit que
M. l'Abbé Dourneau eft familiarifé avec les
Poëtes de la bonne antiquité ; il le prouve
par fa manière de faire des vers , qui eft
naturelle & de bon goût , & par la couleur
qu'il donne à fes idées ; mais peutêtre
, en écrivant fur l'immortalité de l'âme ,
auroit il dû moins parler de Tantale , de
l'Acheron , de Syfiphe , &c. Il ne faut pas
faire fervir la Fable de preuve à la vérité.
Ce vers , par exemple , iui eft fans doute
échappé par inadvertance :
L'homme , émule des Dieux , ne vivroit qu'une
aurore !
Émule des Dieux , nous paroît déplacé dans
un Ouvrage où il eft queftion du péché
originel. Peut - être , Émule de Dieu eût été
plus déplacé encore. Il falloit facrifier cette
idée. Cette obfervation tient à un principe
de goût qu'il eft bon de rappeler de temps
en temps ; mais elle ne touche point au talent
de M. l'Abbé Dourneau. On trouvera dans
fon Ouvrage la nobleffe qui convient à fon
fujet ; l'expreffion & l'harmonie poétique ;
jamais d'emphafe , ni de faux bel- efprit.
Nous n'avons befoin pour le prouver que de
DE FRANCE. 31
citer la tirade ſuivante , où il repréſente les
opérations progreffives & la dignité de l'âme.
Foible au fein maternel , & plaintive au berceau ,
Elle acquiert , elle éprouve un fentiment nouveau.
Diverſe en fes progrès , tour -à -tour elle donne
Et des fleurs au printemps & des fruits en automne.
Afon eil pénétrant tout devient lumineux ;
La terre eſt ſon exil , fa patrie eft aux cieux.
Entre les oppofés habilement placée ,
Elle réunit tout , efprit , raiſon , penſée.
Des gouffres de l'abyfme aux voûtes de l'Éther ,
Agile , elle s'élance & devance l'éclair.
Volant par la penſée aux bornes de l'eſpace ,
Prompte, elle le parcourt , immenfe , elle l'embraffe,
Féconde , elle enfanta les Arts & les Talens ;
Et riche , elle éleva ces hardis monumens ,
Chef-d'oeuvres précieux qu'ont reſpecté les âges
Du voeu de ſe ſurvivre éclatans témoignages.
Brûlant de tout connoître , aimant la vérité ,
De l'arôme elle paffe à la Divinité ;
Par des voeux infinis fans ceffe tourmentée ,
Elle eft femblable au feu que ravit Prométhée ;
Dans des prifons d'airain on a beau l'enchaîner ,
Fidelle à fon principe on l'y voit retourner .
Une inquiète ardeur l'agite , la dévore ;
Sur fes frêles débris elle eft fublime encore.
BIV
32
MERCURE
L'INDÉPENDANCE des Anglo-Améri
cains , démontrée utile à la Grande-Bretagne.
A Paris , chez les Marchands de
Nouveautés. Prix , 1 livre 4 fols.
CE titre , qui femble n'être qu'un paradoxe
, peut révolter la plupart des efprits.
L'Auteur le fait. Et s'il ofe , dit- il , réfifter
au torrent de l'opinion , c'eft qu'il eſpère
qu'on voudra bien ne pas le juger avant de
le lire. Il faut convenir qu'il eft loin des préjugés
les plus généralement accrédités. La
France , en appuyant l'Indépendance de
l'Anglo- Américain contre les prétentions injustes
de la Grande- Bretagne , n'imaginoit
pas prendre les armes pour l'utilité de fon
orgueilleufe rivale. L'Angleterre elle- même
ne penfe guères que cette Indépendance
qu'elle redoute , qu'elle s'efforce d'empêcher
, ou du moins de retarder , & qui la
jette dans des dépenfes qui doivent confommer
fa ruine , eft conforme à fes vrais intérêts
.
Des Nations fi éclairées ont elles donc
pu fe tromper des fiècles entiers fur un
objet de cette importance ? Quel doute !
Mais fi l'Auteur ne fe trompe pas , de quels
remords ne doit pas être dévorée l'Angleterre
, d'avoir allumé les feux de la guerre
dans toutes les parties du Monde , d'avoir
dévafté , incendié , porté la misère , la confternation
& la mort dans des Colonies que ,
DE FRANCE.
33
pour fon bien- être , fa profpérité & fa
gloire , elle ne peut trop fe hâter de rendre
libres !
Le fujet de cet Ouvrage nous paroît
donc intéreffer particulièrement les Puiffances
Belligérantes , & par-là, même mériter
l'attention de l'Homme d'État. L'Auteur fe
fût- il trompé , les queftions qu'il examine
tiennent fi effentiellement au bonheur de
l'humanité , qu'on doit lui favoir gré de les
préfenter à l'examen des gens inftruits.
Il ne feroit pas aifé de rendre en peu de
mots un compte exact de ce petit Ouvrage.
Les idées y font fi preffées , les conféquences
fe trouvent fi étroitement liées aux principes
, qu'une analyfe fuccinte feroit infuffifante
pour en juger. Nous nous bornons
donc à en recommander la lecture. Il nous
a para que l'Auteur joignoit à une logique
profonde & ferrée , à la plus grande précifion
, cette clarté fi defirable dans un Ouvrage
de raifonnement. Nous ajouterons encore
que fi ce Livre eût été publié à Londres , il y
auroit excité la plus vive fenfation , & qu'il
auroit fait naître de grands débats dans les
Chambres du Parlement.
Bv
34
MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Samedi 20 Juillet , on a donné la première
repréfentation des Journalifles Anglois
, Comédie en trois Actes & en profe.
M. Difcord , Journaliste en chef, eft logé
chez M. Sterling , tiche habitant de Londres
, homme de probité , mais entêté de la
manie du Théâtre ; dévoré du defir d'être
Auteur; & qui , après avoir employé douze
ans à compofer un Drame ridicule , careffe
les folliculaires dans l'efpérance de fe voir
louer dans les Journaux . Ce M. Difcord
eft amoureux de la fortune d'Émilie , jeune
veuve , fille de M. Sterling. La foibleffe
du père lui promet un heureux fuceès ; mais
Émilie aime & eft aimée du Colonel Sedley.
Sous le nom de Smith , celui - ci s'introduit
chez M. Sterling , comme Secrétaire de Difcord.
De concert avec Franck , Quartier-
Maître de fon Régiment , & dont le Journaliste
a maltraité les chanfons , il le fait
berner chez un prétendu Grand d'Espagne
de la première Claffe , où il a été invité par
une Lettre fuppofée. Dans une Scène qui
précède cette humiliante épreuve , Difcord
eft forcé d'entendre déchirer fa réputation
& fes Ouvrages ; on l'oblige même à convenir
DE FRANCE. 35.
que c'eft avec raifon qu'on s'explique de cette
manièrefur fa perfonne & fur les productions.
Cependant Sterling perfifte dans le deffein de
donner fa fille à Difcord ; Émilie déclare au
Journaliſte qu'elle ne fauroit s'unir à lui . Furieux
de fe voir méprifé , le traître projette
d'obliger Sterling à contraindre la veuve à lui
donner la main ; & voci comment. Le Drame
du vieillard eft imprimé ; Difcord en a fait
un éloge emphatique ; il en fait fur le champ
une critique fanglante ; Sterling défefpéré
cherchera un vengeur ; Difcord le fera fous
condition. Le faux Smith eft mis dans le
fecret du fcélérat , & dédaigne de s'en fervir
pour fon propre avantage ; mais Émilie ,
moyennant vingt guinées , achette le manuf
crit fatal d'un des fubalternes coopérateurs
de Difcord , & le remet à fon père , qui ,
en préſence d'une troupe de Journaliſtes
affemblés , dévoile le perfide Écrivain , &
donne fa fille au Colonel Sedley.
Cet Ouvrage eft coupé par quelques Scènes
épifodiques qui ont été très applaudies. On
a principalement goûté celle où Sterling fait
le plan de fon Drame devant fa Servante
Nicole. Celle - ci debout , & le vifage caché ,
ne préfente aux yeux de fon maître qu'une
femme retenant fes pleurs , & prête à être
fuffoquée par les fanglots. Sterling l'engage à
ne point lui cacher fes larmes , à le laiffer jouir
de l'effet qu'il a produir fur fon âme . La Ser
vante alors part d'un éclat de rire inextingui
ble , qui indigne le bon homme , & qui l'en,
B vj
36
-MERCURE
gage à penfer que Molière choififfoit auffi
mal fes juges que les ſujets.
L'intrigue de cette Comédie ne répond pas
abſolument à fon titre. C'eft M. Diſcord qui
fait tous les frais du comique mordant qui la
caractériſe , & que la malignité a applaudi
avectranfport. Les gens fans paffion ont avoué
que les Journaliſtes , après avoir abufé fouvent
du droit dont ils jouiffent , n'importe à
quel titre, de prononcer fur les Ouvrages
d'autrui , pouvoient & devoient même être
punis fur le Théâtre de l'indécence de leurs
pamphlets , de leur exceffif orgueil & de
leurs ridicules prétentions ; mais ils ont en
même temps penfé que , foumis comme
tous les autres états de la Société , à la férule
des Auteurs Comiques , les Journaliſtes ne
pouvoient être portés fur la Scène que fous
des traits généraux , & abfolument éloignés
d'être fufceptibles d'aucune application perfonnelle.
On a été fâché d'appercevoir dans
le perfonnage de M. Difcord l'intention
d'offrir , fous une phyfionomie réellement
méprifable , un Écrivain célèbre , recommandable
par des talens devenus rares , par le
rang qu'il tient dans un Corps reſpectable ,
& par les fervices qu'il a rendus à la Littérature
, foit comme Auteur, foit comme Cri
tique. Nous n'examinerons point fi quelques
Gens de Lettres ont eu en effet à fe plaindre
de l'exceffive févérité de ce très- auftère Cenfeur.
Eh ! quel homme n'eft jamais forti des
bornes de l'exacte vérité ! Mais , nous ofeDE
FRANCE. 37
rons le dire : Que de toutes les propriétés
d'un Citoyen , la plus refpectable fans doute ,
eft celle de fon honneur , & qu'il y a , au
moins , bien de la légèreté à porter atteinte
à la réputation d'un individu quelconque
en fe permettant contre fa perfonne des épigrammes
, des farcafines fatyriques , uniquement
fondés le plus fouvent fur des difcours
vagues , fur des inculpations controuvées
, peut- être même fur des menfonges
imaginés par l'envie & par la haine . Il est bien
extraordinaire que ce foit dans le fiècle de la
philofophie , des lumières & de la politelle
que les Écrivains fe livrent entre- eux à des
combats qui les ravalent au rang des plus
vils gladiateurs ; il ne l'eft peut - être pas
moins que la Scène Françoiſe foit l'arène
qu'ils ont choifie , & qu'elle leur foit ouverte
fans difficulté.
Hélas ! de cette Cour j'ai vu jadis la gloire !
Au furplus , l'Auteur a fait imprimer fa
Comédie. Il l'a fait précéder par une Préface
, dans laquelle il déclare qu'il a pris juf
qu'au moindre détail de fa Pièce chez fes
dignes Héros ; & plus loin , il ajoute : quand
la haine publique ou la malignité s'obftinera
à trouver des portraits où je n'ai voulu faire
que des tableaux, les perfonnes bien nées diront
pour majuftification , que les allufions
font un malheur ou un bonheur inféparable
de tout OUVRAGE DE CARACTÈRE . Malgré
cette affertion , le Public , après avoir
cherché des tableaux , n'a trouvé qu'un por
38 MERCURE
trait : eft ce lui , eft- ce l'Auteur qui a tort ?
Non noftrum..... tantas componere lites. *
Si le Rédacteur de cet article étoit pour
quelque chofe dans la Comédie des Journaliftes
, il n'auroit pas le droit de s'expliquer
auffi ouvertement fur ce qu'il ofe appeler la
licence de cet Ouvrage ; & loin de donner à
connoître la façon de penfer , il fuivroit le
confeil renfermé dans ces deux vers du Comédien
la Noue :
Le bruit eft pour le fat ; la plainte eft pour le for :
L'honnête homme outragé s'éloigne , & ne dit mot.
VARIÉTÉS.
DISCOURS lû par M. le Marquis DE
CONDORCET à l'Académie des Sciences ,
lorfque M. le Comte DU NORD y vint
prendre féance.
LE temps n'a pu affoiblir parmi nous la mémoire
de ce jour où l'Académie vit pour la première fois
an Souverain affifter à fes Affemblées , & s'intéreffer
au récit de fes travaux ; mais ce fouvenir nous
eft encore plus cher dans ce moment , où l'arrière
petit- fils de ce Prince vient , après foixante -cinq ans ,
occuper la même place , & nous montrer , par ce
témoignage d'un amour héréditaire pour les Sciences ,
qu'il eft appelé à fuccéder aux grands deffein ; de
Pierre Ier , comme à fon Empire.
* Si la Comédie dont nous parlons à nos Lecteurs n'avoit
pas pour titre les Journaliſtes , nous ne ferions pas cette
citation ; mais ce titre nous fait la loi ; Latet anguis in herbâ,
DE FRANCE. 39
•
Avant le Czar , aucun Souverain n'avoit joint le
titre modefte d'Académicien à ces titres réfervés au
premier degré des grandeurs humaines. Le vainqueur
de Charles XII parut flatté de voir fon nom placé
dans une lifte que décoroient alors les noms de
Newton & de Fontenelle . Il n'y a de rang dans les
Sciences , écrivoit-il , que ceux qu'y donnent l'appli
cation & le génie . Jaloux de paroître ne rien devoir
qu'à lui-même , & fur-tout d'en donner l'exemple ,
il voulut mériter les titres Littéraires par les travaux,
comme il avoit voulu ne monter aux grades Militaires
que par fes Services . Il n'accepta le titre d'Académicien
qu'après avoir envoyé à l'Académie un
Mémoire fur la Géographie de la Mer Cafpienne
comme il n'avoir pris le titre de Vice - Amiral qu'après
une victoire. On l'avoit vû rechercher avec empreffement
dans tous les pays , les hommes qui pouvoient
lui donner des lumières utiles pour fes Sujets , ne fe
repofant que fur lui-même du foin de les inftruire ,
comme du devoir de les gouverner : dès lors , il fut
aifé de prévoir que les bornes de l'Europe alloient
fe reculer , & que les Sciences avoient conquis un
nouvel empire.
Cette époque , d'une fi grande révolution pour la
Ruffic , fut auffi celle d'une révolution heureuſe
pour les Sciences dans l'Europe entière. Jufques - là ,
plufieurs Souverains les avoient protégées , foit par
un goût naturel pour quelque genre de connoiffances
, foit par un defir ardent de la gloire. Mais le
Czar a montré le premier , par fa conduite , qu'un
Prince doit regarder la protection accordée aux
Sciences , & comme une fage politique dictée par
fon propre intérêt , & comme un véritable devoir ,
puifque leurs progrès font une des fources de la
profpérité des États & de la félicité des peuples. Cette
opinion eft devenue celle des Souverains de toutes
les Nations policées. Des établiffemens formés partout
en l'honneur des Sciences , en ont répandu kes
40 MERCURE
principes & infpiré le goût dans les Provinces comme
dans les Capitales. Les heureux effets de cette protection
ont été fi prompts & fi étendus , qu'elle a ,
pour ainsi dire , ceffé d'être néceffaire. L'amour de
l'étude , le fentiment de l'utilité & de la dignité des
Sciences eft trop général , pour qu'elles aient déformais
befoin de fecours étrangers ; & l'on peut dire
que le plus grand bienfait des Princes à leur égard ,
a été de les rendre indépendantes de leur puiffance.
Mais parmi les travaux néceffaires au progrès des
Sciences , il en eft qui exigent , ou le concours de
plufieurs générations , ou le concert de plufieurs peuples.
Si ceux qui fe livrent à ces travaux pouvoient
être témoins en partie de l'utilité qui doit réſulter de
leurs efforts , s'ils pouvoient efpérer pour récompenfe
ou le plaifir de connoître des vérités nouvelles
, ou la gloire de les avoir découvertes ; fi le
fuccès de ces travaux n'exigeoit point dans les obfervations
un concert que la diverfité des vûes , ou
peut-être l'amour - propre rendent fi difficile ,
on
pourroit tout attendre de l'activité & de la puiffance
du génie. Tant que le defir du bien des hommes
, l'amour de la gloire & le plaifir de faifir une
vérité peuvent être le prix du travail , les Sciences
n'ont à demander aux Princes que la paix & la
liberté. Mais pourroit-on eſpérer des Savans , même
les plus modeltes , que , fans aucune autre récompenfe
que cette froide estime qu'on accorde au tra
vail , à l'exactitude ou au zèle , ils fe dévoueront à
préparer la gloire de leurs fucceffeurs , à recueillir
des matériaux pour la découverte des vérités qu'ils
ne doivent jamais entendre , & dont l'utilité eft réfervée
pour des générations qu'ils ne doivent jamais
voir ?
La vérité de ces réflexions deviendra plus frappante
fi l'on jette fes regards fur l'état des Sciences
en Europe. D'un côté , on fera frappé des progrès
rapides qu'elles ont faits depuis un demi - fiècle , de
DE FRANCE, 41
eette immenfe collection de vérités ignorées de nos
pères , du grand nombre des méthode , & , pour ainfi
dire , des Sciences nouvelles qui ont ajouté à la force
de l'eſprit humain & à fes richeffes . On fera furpris
de cette multitude d'hommes que de véritables découvertes
ont placés dans cette première claffe de
l'humanité , celle des inventeurs ; mais en mêmetemps
on verra que plufieurs parties des Sciences fe
font dérobées à cette impulfion générale , & on obfervera
que ce font précisément celles où le génic
feul ne peut trouver en lui -même ni fes moyens ni
la récompenfe de fes efforts , celles où une décou
verte importante ne peut être le prix que des recher.
ches de plufieurs fiècles & des travaux de plufieurs
peuples. Qu'il me foit permis de développer ici cette
obfervation , & de l'appuyer par quelques exemples :
parler en cette occafion de ce que les Sciences ont
droit d'attendre encore du fecours des Souverains ,
c'eſt nous entretenir de nos eſpérances .
Tout concourt à prouver que la Nature entière
eft affujétie à des loix régulières ; tout défordre apparent
nous cache un ordre que nos yeux n'ont pu
appercevoir. Il ne peut être connu que par l'obfer
vation des faits dont l'enfemble ou la fuite font
néceffaires pour rendre cet ordre fenfible à notre
foible vûe ; il faut donc que ces faits puiffent fe
réunir fous les yeux d'un obfervateur , ou que par
des expériences il les force , pour ainfi dire , àfe préfenter
au gré de fa volonté. Il faut encore que les
loix auxquelles ils font affujétis fe marquent par des
révolutions dont la durée n'excède point ce court
efpace que la Nature a marqué à notre exiſtence . Si
cette heureufe réunion de circonftances ne vient
point au fecours de notre foibleffe , les efforts du
génie peuvent refter long-temps inutiles.
Cette foule de phénomènes que nous préfente
l'atmosphère , fes variations & promptes qu'il nous
42
MERCURE
eft impoffible de prévoir , fuivent cependant des loix
générales . Ces phénomènes dépendent de caufes
conftantes , univerfelles ou locales ; mais la Nature
de ces caufes eft à peine foupçonnée , & les loix
qu'elles fuivent nous font inconnues.
Soumis pour notre exiftence , pour tous nos be
foins , à l'influence de ces phénomènes , en deviner
les caufes feroit prefque les maîtrifer. Si l'homme
pouvoit prévoir les révolutions des faifons , il deviendroit
en quelque forte indépendant d'elles ; car
dans cette Science , comme dans prefque toutes les
autres , toute découverte eft une conquête de l'homme
fur la nature & fur le hafard. Mais pour s'élever à
cette connoiffance , il faudroit connoître & la liaiſon
qu'ont entre -eux les phénomènes de l'atmosphère
dans les différentes parties de la terre , & les loix de
leurs périodes , dont les révolutions s'étendent peutêtre
à des fiècles entiers ; il faudroit embraffer dans
fes recherches & tous les climats & une longue
fuite d'années.
La terre que nous habitons , les révolutions qu'elle
à effuyées , celles que les fiècles futurs doivent y
amener , nous font auffi le mouvepeu
connues que
ment du fluide qui l'entoure & les phénomènes qui
fe produifent dans fon fein. En vain nous avons
parcouru la furface de la terre , fouillé dans fes entrailles
, décrit , analyfé même les fubftances qu'elles
renferment. Les caufes qui ont hériffé le globe de
montagnes , qui l'ont fillonné de vallées , qui ont
creufé les mers , élevé les Ifles , diftribué fur la terre
les combinaiſons fi diverfes d'un petit nombre d'élémens
, les loix qui ont préfidé à la formation de ces
combinaiſons , à la fois fi conftantes & fi variées ,
tous ces objets nous font inconnus . Nous avons créé
des fyftêmes ; mais à l'inftant qu'on a fait un pas de
plus fur la furface de la terre , qu'on s'eft enfoncé
quelques pieds plus avant dans fon fein , tous ces
DE FRANCE. 43
fantômes de l'imagination fe font évanouis. Comment
un être éphémère furprendra- t'il le fecret des
opérations que la Nature prépare dans des temps f
longs pour notre durée ? Comment un homme faifira-
t'il un enſemble dont les parties font répandues
comme en déſordre fur un eſpace fi vaſte , qu'en y
confacrant fa vie entière , il lui feroit impoffible ,
non pas d'en obſerver toute l'étendue , mais de la
parcourir , non de tout examiner , mais de tout voir ?
Combien l'hiftoire de l'homme même eft- elle encore
ignorée La terre qu'il habite , fa température,
fon humidité , fon élévation plus ou moins grande ,
les productions du fol , les travaux de la culture ,
les différentes efpèces d'occupation , la manière de
vivre , de ſe vêtir , les ufages , les gouvernemens ,
les loix , toutes ces caufes agiffent fur la durée de la
vie , fur - la fécondité , fur la force de l'homme , fa
fanté , ſon activité , fon induſtrie , fon caractère ,
fa morale même & fon génie. Ces caufes font on
même- temps liées entre- elles , dépendent l'une de
l'autre , & peuvent encore être modifiées par l'effet
des changemens mêmes qu'elles ont produits . Nous
n'avons fur ces objets que des obſervations gérérales
, mais vagues , & dont la plupart font même
conteftées. Ici l'homme , la terre , les influences du
climat ont cédé à la force des loix & des opinions ;
là , au milieu des révolutions politiques , des changemens
dans les préjugés , il a confervé le même
caractère avec fa conftitution & fon climat. Ici , un
peuple tranfplanté a changé de moeurs comme de
pays. Là , il a porté avec lui fon caractère ; & ni
le temps , ni les événemens , ni les mêlanges avec
d'autres peuples n'ont pu en effacer l'empreinte. La
liaifon qui exifto entre la conftitution phyſique de
l'homme , fes qualités morales , l'ordre focial , & la
nature du climat où il vit , du ſol qu'il habite & des
objets qui l'entourent , ne peut être connue que par
44 MERCURE
une longue fuite de recherches qui embraffent à la
fois différens climats , différentes moeurs & différentes
conftitutions politiques . Il doit en réfulter une
Science importante , & cette Science ne fera véritablement
créée qu'après qu'une collection immenſe
d'obfervations conftantes & précifes aura permis
d'affujétir au calcul & les réſultats des obfervations ,
& la certitude de ces réſultats .
Dans ces diverfes parties de nos connoiffances
comme dans toutes celles qui nous auroient fourni
des exemples femblables ; il peut arriver fans doute
qu'au bout d'une longue fuite de fiècles un heureux
kafard raffemble fous les yeux d'un homme de
génie les monumens épars & confus amaffés par le
temps. Les Souverains feuls ont entre leurs mains
des moyens de rendre ces fuccès indépendans du
temps & du hafard. Eux feuls peuvent preferire &
faire exécuter fur un même plan ces longs & pénibles
travaux dont la gloire ne peut être le falaire.
Qui formera ces grandes entreprifes dont l'utilité ne
peut être fenfible que dans un avenir éloigné, fi ce
n'eft un Prince qui fait mefurer fes projets , non fur
la durée de la vie d'un homme , mais fur celle des
Empires? Les Souverains feuls peuvent, en fe réuniffant
, donner aux recherches des Savans l'étendue
qu'exige toute partie des Sciences dont la Nature a
difperfé les élémens fur la terre entière.
Jamais aucun moment n'a été plus favorable pour
les deffeins qu'on peut former en faveur des Sciences.
Jamais leur empire n'a embraffé un fi grand
efpace , jamais elles n'ont réuni un auffi grand nombre
de Difciples . Les Linnæus & les Bergman ont
éclairé l'Europe du fond des mêmes climats où les
Savans raffemblés par Chriftine n'avoient excité que
de l'indifférence & du mépris. Un Philofophe né
far ces bords où les Anglois n'avoient trouvé dans
le fiècle dernier que des Sauvages barbares , a f
E FRANCE.
45
deviner la cauſe de la foudre , la foumettre à fes
loix , & défarmer le Ciel de la même main qui
devoit brifer les fers du Nouveau - Monde : tandis
que dans cette Ville rivale de Rome & de Byzance ,
qui, prefque de nos jours, s'eft élevée du fein des marais
de la Neva , on voit un homme d'un génie infatigable
, ( M. Euler ) produire des découvertes profondes
avec une fécondité qui étonneroit dans les genres
les plus futiles , fans que l'âge lui ait rien ôté de la force,
ni la perte de la vue de fon ardeur ou fon incroyable
facilité ; femblable ( fi pourtant ce n'eft point rabaiffer
de grands Hommes que de leur comparer des
Héros fabuleux ) ferablable à ce Tirefias , que les
Dieux privèrent de la vie pour le punir d'avoir péné
tré leurs fecrets , mais à qui le Deftin les força de
laiffer cette fcience divine dont ils avoient été fi
jaloux.
Si l'on a pu former l'efpérance de voir les Princes
fe réunir pour accélérer les progrès de l'efprit humain
, c'eft fans doute dans l'époque où nous vivons.
Les Princes que les connoiffances qu'ils ont
acquifes & l'état fioriffant des Sciences dans leur
Empire fembleroient difpenfer de recourir à des
lumières étrangères , s'empreffent cependant , non de
les appeler auprès d'eux , mais de les chercher , &
mettent leur gloire à remporter dans leur pays ces
tréfors , les feuls qu'on puiffe partager fans rien ôter
à ceux qui les possèdent Les Souverains fe hâtent
de détruire à- la - fois les barrières élevées entre les
Peuples par ces prétendus intérêts nationaux , fantô-.
mes créés par la cupidité & par l'ignorance , & celles
que des préjugés de route eſpèce mettoient entre les
fujets d'un même Empire. On fair enfin que tous
les hommes ne forment qu'une feule famille , &
n'ont quon fent intérêt . Le nom de l'humanité , de
ee fertiment qui embraffe les hommes de tous les
pays & de tous les âges , eft dans la bouche des Sou46
MERCURE
verains comme dans celle des Philofophes , & femble
réunir dansles mêmes vûes ceux dont l'ambition
eft d'éclairer les hommes , & ceux dont le devoir
eft de veiller à leur bonheur & de défendre leurs
droits.
Le Czar , a fenti le premier qu'un des plus grands
bienfaits dun Prince envers fes fujets eft de les
éclairer. Puiffe fon petit-fils montrer un jour qu'un
des plus grands biens que la Nature puiffe accorder
à une Nation , eft de lui donner un Souverain
qui fache à-la- fois employer pour elle toutes les
connoiffances de fon fiècle , & préparant de nouvelles
lumières pour les générations qui n'exiftent
point encore , leur ouvrir des fources inconnues
de profpérité & de bonheur !
ESTAMPE
GRAVURES.
STAMPE dans laquelle on voit Vénus préfen
tant fon fils à Mars , pour fervir de pendant à celle
de Mars & Vénus , inventée & gravée par M. N.
Ranfonnette , Graveur ordinaire de MONSIEUR.
Couronnement de Voltaire fur le Théâtre , le 30
Mars 1778 , après la fixième Repréſentation d'Irène ,
dédié à Mme la Marquife de Villette , Damė
de Ferney-Voltaire , gravé par M. Ch. E. Gaucher ,
de l'Académie de Londres , & d'après le deffin de M.
J. M. Moreau , Delfinateur & Graveur du Cabinet
du Roi , de l'Académie Royale de Peinture . A
Paris , chez l'Auteur , rue S. Jacques , vis -à - vis S.
Yves. Le fujet de cette Eftampe eft intéreffant , &
l'on trouve dans la Gravure le fini , l'exactitude
& le moelleux qui diftinguent les Ouvrages de M.
Gaucher. L'illufion des lumières du Théâtre n'eft
point détruite par le foin qu'il a donné à chaque
DE FRANCE. 4-7
détail , & le Portrait de Voltaire qu'on apperçoit dans
une loge , eft parfaitement reflemblant.
Portrait de Voltaire en Médaillon d'environ fix
pouces & demi de haut , fur cinq de large , par M.
Miges , de l'Académie Royale de Peinture , d'après
le deffin de M. Vincent , fur le bufte de M. Houdon
, tous deux de la même Académie . A Paris ,
chez l'Auteur , Place de l'Eftrapade , près de la rue
des Poftes. Prix , 1 livre 16 fols . 1 fe délivre auffi
avec le Couronnement de Voltaire chez M. Gaucher.
Cette Gravure répond parfaitement à l'idée
que doit donner la réunion de ces trois talens.
Nouveau Plan de la Ville & Fauxbourgs de Rouen,
avec tous les alignemens des ouvrages faits ou à
faire, en deux grandes feuilles , levé par MM , les
Ingénieurs des Ponts & Chauffées , & dédié par eux
à M. Thiroux de Crofne , Maître des Requêtes Honoraire
, Intendant de la Généralité de Rouen. A
Paris , chez Lattré , Graveur ordinaire du Roi , rue
S. Jacques , la porte cochère vis - à- vis la rue de la
Parcheminerie , avec Privilège du Roi, Prix , 4 liv.
4 fols. Collé fur toile , avec gorge & rouleau noir ,
9 liv. Idem. monté en gorge & rouleau bleu & or
II liv. 10 fols.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ALEXANDRINE,
LEXANDRINE , ou l'Amour est une Vertu,
par Mlle de S*** , Auteur des Lettres du Chevalier
de Saint- Alme, A Amfterdam ; & fe trouve à
Paris , chez Delormel , Imprimeur- Libraire , rue du
Foin-Saint-Jacques ; la Veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques ; Efprit , Libraire , au Palais Royal .
Du Théâtre François , ou Obfervations fur la
+
48
MERCURE
Nouvelle Salle. A Paris , chez les Marchands de
Nouveautés.
Traité des Dartres , par M. Poupart , Docteur en
Médecine de l'Univerfité de Montpellier , Correfpondant
de la Société Royale de Médecine de
Paris , petit in- 8 ° . A Paris , chez Méquignon l'aîné ,
Libraire , rue des Cordeliers.
Traité de la culture des arbres , contenant la manière
de greffer, enter, cultiver , tondre , tailler &
ébrancher toutes fortes d'arbres fruitiers , avec la
lifte des meilleurs fruits , le temps qu'il faut les cueil-"
lir & la manière de les conferver pendant toutes les
faifons , fuivi de la culture des melons . Prix , 1 livre
16 föls les deux Parties reliées en un Volume. A
Paris , chez Lamy , Libraire , quai des Auguſtins .
x T
Tarifpour la jauge des vaiffeaux propres à contenir
des liqueurs , avec une explication de fon ufage,
approuvé par MM. de l'Académie Royale des Sciences.
A Paris , de l'Imprimerie de Prault père , quai
de Gêvres , au Paradis.
A
Vers
TABLE.
Mademoiselle Aurore , 3L'Immortalité de l'Ame , 29
le Portrait de M. L'Indépendance des Anglo-
>
Four
d'Alembert ,
Quatrain à Madame **
A Madame C ***
Enigme & Logogryphe ,
Le Sang innocent vengé ,
Le Couronnement de Pétrar- Gravures ,
6 Americains ,
ib. Comédie Françoiſe,
que ,
8
32
34
ib. Difcours lu par M. le Marquis
de Condorcet à l'Académie
des Sciences ,
24 Annonces Littéraires ,
APPROBATIO N.
,8
46
47.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 3 Août. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en einpêcher l'impreffion. A Paris,
le 2 Août 1782. GUIDI
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 10 AOUT 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
STANCES à M. le Ch. DE L. , qui avoit
prédit à l'Auteur qu'il feroit un jour Cure
de Village.
Sur l'Air : Je fuis ce que je veux être,
ELLE LLE badine la Mufe
Qui chante mon fort futur.
Mais foit : qu'elle s'en amufe
Si fon horofcope eft sûr.
Un fi joli badinage
A bien de quoi me flatter.
Bon ou mauvais , c'eſt l'uſage ; ´
On vous chante, il faut chanter.
Si , loin du luxe des villes ,
Je dois refter au hameau ;
Nº. 31 , 10 Août 1782. C
SQ
MERCURE
Si , dans ces vallons fertiles ,
Je n'ai qu'un petit troupeau ,
Je faurai , je vous affure ,
Rendre mon fort affez doux :
Rien de mal dans la Nature
Quand on eft felon fes goûts,
Je n'aurai pas la richeffe ,
Je n'en aurai le fouci ;
A la fortune traîtreffe
Je pourrai faire défi .
Avec peu , ferai fans crainte ;
Content, ferai ſans defir.
Otez cette double atteinte
Que refte-t'il ? le plaifir.
TOUTEFOIS qu'à la prairie
Je conduirai mes moutons ,
Dellus l'herbette fleurie
Enſemble nous bondirons :
S'ils courent vers le rivage ,
Enfemble 'nous y boirons ;
S'ils s'endorment fous l'ombrage ,
Enſemble nous dormirons.
L'ABRI de ma maiſonnette
Sera cher à mon troupeau.
Si pauvre , aurai paix parfaite ,
Somme & réveil toujours beau
Voilà, Damon , voilà comme
DE FRANCE SE
Avec peu l'on vit en Roi :
Beaucoup, eft peu pour maint homme ;
Peu, fera beaucoup pour moi.
Si les Mules tant aimables ..
Qui me chantent tour- à-tour ,
De leurs talens agréables
Vouloient parer mon féjour ;
Dans les cieux pourroit fe plaire
Jupin , avec tous les Dieux ;
Je refterois moi ſur terre ,
Et j'y ferois cent fois mieux.
VERS à M. VANDE BERGUE.
LES Poëtes jadis étoient réduits à feindre , Ε
Lorſqu'ils nous parloient du bonheur.
Plus heureux aujourd'hui , chez vous , il n'ont qu'à
peindre
Ce qui charme les yeux , ce qu'éprouve le coeur.
Daus votre Beau-féjour , j'ai trouvé l'Élysée .
L'Amitié , la Nature & l'aimable gaîté
Y forment les doux noeuds de la Société ,
Et la fable eft réaliſée.
( Par M. Bérenger. )
* Beau-féjour , maiſon de campagne charmante aux
environs d'Orléans.
Cij
MERCURE
MADRIGAL fur deux Soeurs très- aimables .
HEUREUX
EUREUX qui de Chloé pourroit tourner la tête ;
Heureux qui de Zila pourroit charmer le coeur ;
Ovide eut au premier envié fa conquête :
Tibulle eut au fecond envié fon bonheur.
(Par M. l'Euillart . )
SONGE A THÉMIRE.
CETTE nuit , le fommeil favorable à mes voeux ,
Avoit à mes tranfports abandonné vos charmes.
Votre auftère pudeur m'avoit rendu les armes ,
Et par mille faveurs vous couronniez mes feux,
Mais , hélas ! le réveil diffipant le menfonge ,
Ne m'a laiffé qu'un vain regret.
Thémire , montrez - vous plus inhumaine en fonge ,
Et devenez plus humaine en effet.
L'ALLURE DE MES CONFRÈRES ,
UN jeune Clerc du Châtelet ,
Parfumé de rofe & d'oeillet ,
Plus étourdi qu'un preftolet , p
Va , promenant fon feu follet,
De la fontange au bavolet ;
DE FRANCE. 53
Auprès d'un tendron qui lui plaît ,
Défile un galant chapelet ,
Dérange un peu le mantelet ,
Baiſe la croix , le bracelet ,
Dit un bon mot , tourne un couplet,
Gage d'un bonheur très - complet ;
A table , en mangeant le poulet ,
Rit au nez de maître Rollet,
Et gliffe à Madame un billet
Sous l'affiette ou le gobelet.....
Vive les Clercs du Châtelet.
( Par un Clerc de Procureur. )
L'AMOUR DÉSINTÉRESSÉ , Anecdote.
QU'UN Auteur ait recours à fon imagination
pour offrir à la nôtre un agréable
délaffement ; qu'on invente pour inftruire ,'
ou tout au moins pour amufer l'efprit fans,
gâter le coeur , c'eft alors que le menfonge
devient innocent , & que la fiction peut,
être auffi utile que la vérité. Mais fi la vérité
vient offrir elle- même à un Écrivain ce
que fon imagination iroit chercher loin , on
ne doit pas le blâmer de s'approprier des
fairs fans courir après la fiction ; car il en
réfulte moins de peine pour lui , & le Lecteur
lui en fait autant de gré.
Telle eft la fituation où je me trouve aujourd'hui.
Je ne prétends ici que le titre
Cij
MERCURE
d'Hiftorien ; peut- être ne croira-t'on pas à
Hiftorie
cette affertion , peut- être aura- t'on raifon
de n'y pas croire ; quoi qu'il en foit , je
commence.
Georgette ( c'eft le nom de mon Héroïne)
étoit dans fon feizième printemps ; un Peintre
qui eût voulu peindre Georgette auroit
eu l'air d'avoir fait un portrait de fantaifie ,
tant il eft vrai qu'en fait d'agrémens la Nature
avoit fait pour elle tout ce que peut
créer l'imagination la plus poétique. Il y
avoit moins de vivacité que d'intérêt dans la
phyfionomie ; ce n'étoient pas de ces yeux
noirs qui allument les fens , mais de ces
yeux plus tendres qui vont à l'âme. Ses regards
exprimoient la tendreffe ; ils peignoient
fon âme douce & fenfible. Quoiqu'elle fût
fpirituelle , fa converfation étoit peu brillante
par excès de naïveté ; fon coeur effaçoit
, pour ainfi dire , fon efprit.
Voilà de quoi faire une aimable perfonne
, mais non pas de quoi faire une
femme heureuſe. Ce que j'ai à dire de
Georgette n'eft pas auffi fatisfaifant que ce
que j'en ai dit, c'eft que jufqu'à préfent ce
que j'ai peint , c'eft elle , & ce qui me reſte à
dire lui eft étranger. L'hymen n'avoit point
préfidé à fa naiffance ; elle n'étoit fille que
du Dieu dont elle étoit le portrait vivant. Si
l'irrégularité de fa naiffance l'excluoit de
l'héritage de fes père & mère , elle lui donnoit
au moins des droits à leurs foins & à
leurs bienfaits pendant leur vie ; & cepenDE
FRANCE.
$5
6
dant la pauvre Georgette avoit été abandonnée
dès fa plus tendre enfance , & elle vivoit
des fecours d'un Bienfaiteur qui l'avoit adop
tée par humanité . Ce Bienfaiteur ( que j'appelerai
M. de Mazincour ) étoit un homme
qui avoit autant de probité que de richeffès .
Ne pouvant pas fe charger feul de l'éducation
de Georgette , il l'avoit placée chez
une Dame autrefois riche , tombée depuis
dans la pauvreté , & qui fe fervoit , pour
fubfifter , des connoiffances qu'elle avoir acquifes
pour fon plaifir. Elle avoit établi une
pension pour de jeunes Demoiſelles ; &
comme fes talens & fes moeurs étoient également
connus , beaucoup de familles honnêtes
lui avoient confié fans peine leurs enfans.
M. de Mazincour avoit prié cette Inftitutrice
, qu'on appeloit Mme Margin , de fe
charger de Georgette comme d'une enfant
qui lui appartenoit . Bientôt Georgette s'étoit
diftinguée parmi fes compagnes , même
fans exciter leur jaloufie ; fa modeftie & fa
douceur lui faifoient pardonner juſqu'à
fes fuccès. Bien sûr qu'elle ne pouvoit
puifer à cette école que le favoir & les
bonnes moeurs , M. de Mázincour ne fe hâ
toit point de l'en retirer ; il aimoit mieux la
tenir là que dans un Couvcnt ; mais il da
voyoit prefque tous les jours . La raiſon &
la fenfibilité de Georgette prêtoient à fa
converfation un charme des plus attachans ;
& M. de Mazincour avoit conçu pour elle
tant d'eftime & de confiance , que , malgré fa
C iv
58 MERCURE
jeuneffe , il ne manquoit jamais de la confulter
fur les propres affaires , comme il auroit
confulté un homme de fon âge & de
fon expérience. Elle répondoit toujours
avec la timidité de fon âge & la fageffe
de l'âge mûr; c'étoit la modeftie qui fervont
d'interprête à la railon, Ainfi Georgette rendoit
grâces au Ciel d'avoir trouvé un pareil
Bienfaiteur , & M. de Mazincour s'applaudiffoit
à chaque inftant d'avoir fi bien place
fes bienfaits.
Il eft temps d'apprendre au Lecteur que
M. de Mazincour , qui étoit veuf depuis
long- temps , avoit un fils unique prefque
auffi jeune que Georgette ; il avoit nom
Drilly. C'étoit un jeune homme de la plus
grande efpérance ; il n'avoit mis à faire bien
fes études que la moitié du temps qu'on
emploie à les faire mal ; & il étoit bien
plus favant avant de fortir du Collège qu'on
ne l'eft d'ordinaire en le quittant. Du refte ,
La conduite étoit encore plus extraordinaire
que fon favoir. Retiré fans milantropie &
folitaire fans ennui , il n'avoit aucun des
défauts des jeunes gens , & leurs plaiſirs n'étoient
pas les fiens. Quelques uns blâmoient
fa fingularité ; car on ne le voyoit jamais
qu'avec des perfonnes, bien au deffus de fon
age ; mais tout le monde l'eftimoit , & fa
conduite étoit citée pour exemple dans toutes
les familles. Quand je dis qu'il fuyoit les
jeunes gens , je dois pourtant en excepter le
fils de Mme Margin , chez laquelle il alloit
DE FRANCE.
97
fort fouvent. Elle avoit pour Drilly une
amitié prefque maternelle ; & quoique la
prefence d'un jeune homme parmi tant de
jeunes filles pût donner quelques alarmes ,
elle le recevoit à chaque inftant du jour. La
confiance qu'avoit infpirée Drilly étoit fi univerfelle
, qu'elle le voyoit chez elle fans fcrupule
, & que les mères l'y rencontroient fans
effroi. D'ailleurs , Mme Margin avoit un
fils ; c'étoit un prétexte qui pouvoit même
devenir une raifon plaufible. Outre le plai
fit qu'elle avoit à converfer avec lui , elle y
trouvoit un avantage particulier. Comme
Drilly avoit l'efprit très orné , & qu'il favoit
à fond la Grammaire , la Géographie & tour
ce qui entre dans l'education de la jeuneffe ,
elle lui propofoit fes doutes , & ce n'etoit
jamais en vain.
Drilly , affidu auprès d'elle , affiftoit fonvent
aux leçons. Le fpectacle de ces jeunes
Élèves lui faifoit plaifir ; mais toutes ne
l'intéreffoient pas également. Ses yeux diftinguèrent
bientôt Georgette , & la dou
ceur , l'intelligence de cette intéreffante or
pheline achevèrent de le fubjuguer. Peutêtre
ce goût avoit - il commencé depuis
long temps ; peut être cette affiduité de
Drilly, qu'on attribuoit à fon caractère
n'étoit- il que l'effet de l'Amour ; quoi qu'il
en foit , rien de plus intéreffant que les foins
qu'il rendoit à Georgette. Ces foins por
toient le caractère de la candeur , même de
l'enfance. Il lui tailloit des plumes au - delà
Cv
38 MERCURE
de fes befoins ; elle ne cherchoit pas longtemps
ce dont elle avoit affaire à peine
fe retournoit- elle pour prendre un livre,que
ce livre fe trouvoit dans les mains de Drilly,
qui le lui préfentoit . Ces attentions n'échap
pèrent pas à l'Inftitutrice ; mais elle n'attri
buoit cette prédilection de Drilly qu'aux
progrès rapides de Georgette , & à la fupériorité
qu'elle avoit acquife fur fes compagnes.
La jeune Georgette fut plus habile à
interprêter ce zèle empreffé , elle n'eut pas de
peine à reconnoître dans les foins de Drilly ce
qu'elle fentoit déjà dans fon propre coeur ; car
l'Amour s'en étoit emparé avant qu'elle eût
fongé à s'en défendre , comme leurs coeurs
s'entendirent avant que leur bouche eût
parlé. Cependant leurs converfations n'étoient
pas longues , parce que leurs tête - àtête
ne pouvoient pas être fréquens : d'ailleurs
, Georgette étoit timide , & Drilly
craignoit de lui occafionner du chagrin.
Mais l'Amour , comme on fait , ne peut
jamais refter en place . Drilly réſolut enfin
d'ouvrir fon coeur à l'auteur de fes jours. Il
fallur néanmoins en prévenir la tendre Geor
gette ; & ce fut alors qu'elle commença à
craindre les fuites de fon amour . Elle n'igno
roit pas combien la fortune & le préjugé
étoient contre elle ; fa naiffance & fa pauvreté
fembleient lui interdire pour jamais tout
efpoir d'hyménée , & cependant elle avoit
livré fon coeur à l'Amour : quelle cruelle
réflexion ! Quand elle n'eût pas craint la
DE FRANCE. 19
douleur de perdre ce qu'elle aimoit , n'eût
elle pas frémi du chagrin qu'elle alloit cau
fer à M. de Mazincour ? M. de Mazincour
étoit fon Bienfaiteur ; elle fe jugeoit cou
pable de l'amour qu'elle avoit infpiré à fon
fils ; & l'amour qu'elle fentoit elle même
étoit à fes yeux une noire ingratitude . La
naïve Georgette n'avoit jamais fongé à tout
cela ; c'eft qu'on ne réfléchit guères fur
l'Amour que lorfqu'il n'eft plus temps de
le combattre. Dans l'effroi que lui causèrent
ces réflexions , elle pria , la larme à l'oeil,
fon cher Drilly de ne pas parler à fon père ;
c'étoit la feule prière de Georgette que
Drilly pût ne pas exaucer. Il la confola ;
mais il la quitta pour aller demander fa
main.
7
Il entre chez fon père de bon matin ;
mais quel moment avoit-il choifi ? Avant
même qu'il eût falué , M. de Mazincour
lui dit qu'il alloit le faire appeler ; & en
effet , tandis que Drilly fe difpofoit à lui
demander Georgette , ſon père alloit le
mander pour lui annoncer qu'il avoit arrêté
for mariage avec la fille de fon ancien ami.
M. de Mazincour n'étoit pas preffé de mat
rier fon fils , qui étoit encore affez jeune
pour attendre; mais des circonftances parti
culières lui faifoient craindre de manquer
un mariage qu'il jugeoit très avantageux. Il
lui dit d'un ton qui paroiffoit fort décidé ,
qu'il lui avoit trouvé une femme jeune ,
jolie & riche , & qu'il comptoit fur fon
C vj
60 MERCURE
obéiffance. Ce difcours foudroya le pauvre
Drilly , qui ne fut plus tenté de lui
demander la main de Georgette ; il prétexta
une indifpofition fubite , & fe retira.
Il favoit bien que cette nouvelle feroit
auffi un coup de poignard pour Georgette ;
il trembloit à chaque inftant de l'affliger ; &
cependant il n'eut rien de plus preflé que
d'aller la lui apprendre. Drilly effuya les
larmes qu'il venoit de faire couler ; il jura
de défobéir , & alla trouver fur- le- champ
un autre ami de M. de Mazincour , homme
fenfible & officieux , mais foible & fans caractère.
On le nommoit Dorval. Au récit
des amours de Drilly, Dorval pleura, & fe
fit habiller fur- le-champ pour aller trouver
M. de Mazincour. En lui parlant , il fit un
long exorde fur les vertus de Drilly , & il
finit par dire d'un air fort attendri que ce
pauvre garçon étoit bien amoureux d'une
jeune perfonne bien intéreſſante . M. de Mazincout
ayant demandé quelle étoit fa for
tune : je crois qu'elle n'en a point , répondit
Dorval , eh bien , interrompit le père , celle
que j'ai choifie a de la jeuneffe , de da
beauté & une grande fortune. M. de Mazincour
étoit bon , mais il tenoit à fes idées ;
d'ailleurs , il étoit convaincu d'avoir trouvé
un très riche parti pour fon fils , & il prononça
ce peu de mots d'un ton fi ferme , que
Dorval n'ofa répliquer. Avec la plus grande
envie de rendre Drilly heureux ', il ne
trouva plus une phrafe pour le défendre , &
DE FRANCE. 61
il ne prononça point le nom de Georgette.
M. de Mazincour eut avec fon fils un
fecond entretien qui le mit en colère . Le
foir même, fuivant l'ufage , Georgette étant
venue chez lui , il la reçur comme à l'ordinaire
, car il ignoroit fon fecret ; mais après
quelques phrafes indifférentes : eh bien ,
Georgette , lui dit - il , vous devez voir que
j'ai du chagrin ( Georgette en avoit plus que
lui ) , & vous ne m'en demandez pas la raifon
! Vous favez cependant que mon coeur
ne cherche qu'à s'ouvrir devant vous ; vous
favez fi je vois en vous une amie que j'aime
à intéreffer à mes peines & à mes plaifirs.
Qui l'eût penfe , continua M. de Mazincour
? J'ai toujours defiré le bonheur de
mon fils : eh bien , je trouve pour lui un
établiſſement des plus avantageux , qui ne
laiffe rien à defirer , même à un jeune
homme, & il le refufe : ne fuis je pas bien
malheureux ( en lui prenant affectueulement
la main ) ; & Georgette , qui s'efforçoit de
cacher ce que lui faifoit fouffrir cet entretien
, fut forcée de lui dire oui , Il s'eft amouraché
, ajouta- t- il , d'une fille qui n'a rien,
& voilà l'obftacle qu'il oppofe à mes projets
! n'ai-je pas raifon de me plaindre , & de
le contraindre à m'obéir ? Georgette , qui
étoit prête à pleurer , fut forcée encore de
dire oui ; mais avec ce oui il fembloit qu'on
lui atrachât le coeur. Par bonheur une viſite
interrompit cette cruelle converſation ; &
Georgette fe retira dans fa chambre. Ce fut
62 MERCURE
là que fes larmes coulèrent abondamments
elle fentoit qu'elle ne furvivroit pas à la
perte de Drilly, & elle voyoit qu'il falloit
y renoncer ; elle regardoit alors comme le
jour le plus malheureux de fa vie celui où
elle avoit trouvé chez M. de Mazincour un
afyle & um Bienfaiteur. Hélas , s'écrioit- elle ,
que deviendrai -je quand il faura que c'eſt
moi qui ai rendu fon fils rébelle à fes volon
tés ? Comment éviter le reproche d'ingrati
tude ? Ses larmes à ces mots recommen→
çoient à couler . Quand elle ne fe feroit pas
jugée coupable , elle auroit gémi amèrement
de voir M. de Mazincour malheureux ; elle
en venoit quelquefois jufqu'à defirer de
n'être plus aimée de Drilly .
1
Georgette paffa le reste de la journée dans
cette lutte douloureufe ; & le lendemain ,
étant chez fon Inftitutrice , Drilly , qui n'avoit
pas ofé lui parler chez fon père, trouva
le moyen d'avoir avec elle un entretien
fecret . Elle avoit recueilli toutes les forces, &
décidée à un facrifice dont elle comptoit
bien être la victime : Drilly , lui dit elle , le
Ciel m'eft témoin que je ne voyois de bon
heur fur la terre que dans la poffeffion de votre
coeur ! mais ce n'eft pas à moi que ce bon
heur eft réſervé , il faut renoncer à nous
voir.... à nous aimer. J'en mourrai fans
doute , mais j'ai jeté la difcorde dans votre
maiſon , il eft jufte que j'en fois punie. Moi ,
renoncer à vous , s'écria Drilly! ah ! ne l'efe
pérez pas ; cet effort. eft au- deffus de moi.
DE FRANCE. 63
Je cours plutôt , je cours me jeter aux pieds
de mon père , je lui déclarerai que c'est vous
qui poffédez mon coeur. Il connoît vos vertus
; il vous aime , il me pardonnera ; que
dis- je , il me louera de mon choix , & il abjutera
le projet d'un hymen qui ne fe conclura
jamais. Je vous entends , cruel , interrompit
Georgette. C'eft trop peu pour moi
que d'être malheureuſe ; vous voulez que
més crimes foient connus ; vous voulez que
je fois haïe de mon Bienfaiteur. Ah ! mon
cher Drilly , continua- t-elle en fe jetant dans
fes bras , ne me caufez pas ce mortel chagrin
; cachez-lui toujours que j'ai eu , dirai-je
le bonheur d'être aimée de vous ? Oubliez le
vous même, fi vous pouvez.... pour moi je ne
l'oublierai jamais , je le fens .... Ses larmes &
fes fanglots étouffèrent fa voix ; & Drilly
lui promit de laiffer paffer au moins quelques
jours avant de découvrir tout à fon
père.
1
La malheureufe Georgette avoit bien
juré de fe vaincre elle même ; mais elle avoit
la modeftie de craindre fa foibleffe ; elle fe
méfioit de fon amour pour Drilly , qui lui
avoir déjà propofé de l'épouſer lecrètement,
bien sûr , difoit - il, d'appaifer enfuite fon
père, & de faire fa paix avec lui. Les inftances
du fils , les entretiens du père étoient
pour ce tendre coeur une torture continuelle:
quel courage ne lui falloit-il pas pour réſiſter
à tous deux ! Un jour que M. de Mazincour
lui parloit du chagrin que lui cauſoit
64
MERCURE
la réfiftance de fon fils , elle eut la force de
lui dire qu'on lui avoit parlé des amours de
Drilly , qu'il n'y avoit pas un moment à
perdre , & qu'elle lui confeilloit d'envoyer
fon fils à la campagne pour tâcher de le
diftraire de fa paflion. On fent combien ce
confeil dût coûter au coeur de Georgette ;
mais en éloignant Drilly , elle vouloit lui
épargner, ainfi qu'à elle même , des combats
tout-à- la- fois inutiles & douloureux , Ce
confeil ne fut pas fuivi . J'ai déjà dit que M.
de Mazincour étoit preffé de conclure ; & les
moyens lents ne s'accommodoient pas à fon
impatience.
Cependant Drilly, preffé tous les jours
plus vivement par fon père , vint déclarer à
Georgette que, pour échapper à la perfécu
tion , il étoit prêt à quitter la maifon pater
nelle. Elle frémit de ce projet ; & voyant
que Drilly étoit capable de l'exécuter , elle
réfolut fur- le- champ de l'en empêcher à
quelque prix que ce fûr. Eh bien , lui ditelle
, avec une joie feinte , il me vient une
idée qui pourra concilier peut être notre
amour & notre devoir ; refpectez mon
fecret , & attendez le , fuccès de mes démarches.
Auffi -tôt elle alla trouver M. de Mazincour.
C'en eft fait , difoit elle ; il faut faire
ceffer le mal en fupprimant la caute. Que la
difcorde forte avec moi de cette maifon.
Que Drilly celle de me voir , n'oubliera ;
je mourrai.... Il m'oublierai quelle mort af,
DE FRANCE. 65
freufe ! à ces mots , elle entra chez M. de Mazincour
, qui ne manqua pas de lui parler de
fon fils . Je fais quel eft l'objet de fon amour,
lui dit Georgette en fe faifant la plus
cruelle violence ; c'eft une fille fans fortune ,
qui pis eft fans naiffance , & qui n'a d'autre
mérite que de l'aimer pour lui même. Votre
fils eft coupable envers vous , je le vois , &
j'en gémis ; mais moi qui vous dois tout ,
peut- être qu'un jour je pourrois devenir
auffi coupable que lui. L'Amour eſt fi tyrannique
, fi cruel ! ... Vous , Georgette , interrompit
M. de Mazincour ! non je ne crains
rien pour vous ; je connois votre coeur ;
votre fageffe vous garantira toujours des
pièges de la féduction . Ces éloges déchiroient
le coeur de la pauvre Georgette , qui
ne put plus renfermer fa douleur & fon
défefpoir. Elle tombe aux genoux de M. de
Mazincour, qu'elle baigne de fes larmes : O
mon père , s'écrie- t elle , ô mon Bienfaiteur !
vous avez tout fait pour me réconcilier avec
un monde qui m'avoit rejetée de fon fein.
Daignez mettre le comble à vos bienfaits en
me donnant aujourd'hui le moyen d'en fortir.
Mon goût , peut être la voix du Ciel
m'appellent vers la retraite ; je ne veux pas
vous fuir , ce feroit me rendre coupable , &
je veux emporter votre eftime en vous quittant
; je ne vous demande après qu'une
grâce , c'eft de laiffer ignorer à l'Univers entier
le lieu de ma retraite ; je vous en conjure
par tout ce qu'il y a de plus facré ; ne
66 MERCURE
vous refufez point à ma prière . En parlant
ainfi , elle pleuroit amèrement ; & M. de
Mazincour , qui l'aimoit , ne put s'empêcher
de pleurer avec elle. Il ne pouvoit concevoir
la caufe de ce déſeſpoir imprévu , quand
tout à coup furvint Drilly, qui, voyant fon
père attendri jufqu'aux larines , & Georgette
à fes genoux , s'ecrie avec joie : Ah! monpère!
Georgette vient de toucher votre coeur ; elle
m'a rendu mon père ; vous avez lu dans
fon âme ; vous avez vu fa tendreffe pour
moi; vous me pardonnez de l'avoir aimée ,
& vous allez nous rendre heureux. Il n'en
fallut pas davantage pour découvrir tout à
M. de Mazincour ; & Georgette , plus tremblante
qu'auparavant , fe retourne vers
Drilly , en lui difant : Ah ! Drilly, qu'avezvous
fait !
Cependant M. de Mazincour , en ſe rappelant
toute la conduite de Georgette , ne
pear refifter au fpectacle d'un Amour auffi
courageux & auffi défintéreflé . Il ouvre fes
bras à Georgette & à Drilly , qu'il appelle
fes enfans , & les embraffe en verfant des
larmes de joie & de tendreffe. La voix de
l'amour- propre & de l'ambition fut étouffée
par le fentiment qui maîtrifoit fon âme
toute entière ; il confentit à leur union , &
il s'en applaudit toute fa vie en voyant le
bonheur de fon fils & la reconnoiffance de
Georgette.
( Par M. Imbert. )
DE FRANCE. 67
A I R.
NE foyez qu'in fide- les , Sans
cui- me on peut chan- ger ; Mais fans les
Ou tra- ger , Ai- mez toutes les
· Bel les . Si les A- mours Portent
tou-jours Vo- tre coeur fur leurs
aî - les , I- mi- tez l'inconftant
zé phir ; Sans bruit if pour- fuit le plai
68. MERCURE
fir , Et ca- ref- fe , fans les
fé-trir , Tou-jours ro- fes
nou · velles.
Le bruit eft pour la gloire,
pour l'Amour. Le fecret
Heureux amans , au jour
Cachez votre victoire
Dans vos fuccès foyez difcrets ,
Aimez avec mystère :
Le Ciel fit les myrthes épais
Pour cacher fous leurs voiles frais ,
Et les plaifirs & les fecrets
D'une tendre Bergère.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Fleuve ; celui
du Logogryphe et Étable , où fe trouvent
table à jouer , à travailler , à manger. Les
beftiaux , au fortir de l'étable , font débarraffés
du licol.
DE FRANCE. 69
ÉNIG ME.
TILE tour -à- tour aux Arts , à la toilette ,
Je lers le Géomètre ainfi que la Coquette ;
J'embellis la Beauté fous les doigts de Ninon ;
J'inftruifis les Savans fous les mains de Newton.
LOGOGRYPHE.
SURUR quatre piés je vais fans ceffe ;
En tout temps , en tous lieux , j'aime à me préſenter.
Cependant , pour me fuir , on s'agite , où s'empreiſe ,
Et ſouvent on me trouve en voulant méviter.
Il faut en convenir , je fuis bien haïffable ,
Et ce n'eft à tort qu'on me fuit.
Otez-moi tête & queue , & je deviens aimable.
Ne voyez que mon coeur , & le votre eft féduit.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RECUEIL d'Epitaphes jérieufes , badines,
faryriques&burlefques , &c. par M. D. L. P.
2 Vol . in- 12, A Bruxelles , & fe trouve à
Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
L'AUTEUR de cet Ouvrage avertit , dans
une Préface où il rend compte de fon tra70
MERCURE
vail & de fon deffein , que , s'il ſe fût réduit
à faire un choix des meilleures Épitaphes ,
à peine auroit-on pu en former une Bro--
chure de cinq ou fix feuilles d'impreffion.
C'est d'abord , il faut en convenir , une prévention
contre un Livre en deux Volumes
de cinq cent pages chacun ; mais on le parcourt
avec plaifir , & dès lors cette objection
perd une partie de la force. C'eft que
plufieurs de ces Épitaphes , quelquefois mé
diocres , font fuivies d'une notice qui renferme
des faits curieux ou des détails piquans.
Il faut donc confidérer cet Ouvrage
fous le double coup d'oeil d'un Recueil d'Épitaphes
, Infcriptions , &c. & d'une collection
d'Anecdotes. C'eft pour un gros
Livre une double raifon de n'échapper que
très - difficilement à la deftinée de ces fortes
d'Ouvrages , funt bona funt quadam mediocria.
Heureux quand le Lecteur n'achève
pas le vers de Martial!
lės
On fent que l'extrait d'un Livre de cette
efpèce fe réduit prefque à des citations. Mais
en ce genre , comme en tous les autres ,
meilleures Pièces font auffi les plus connues.
On nous fauroit affez peu de gré de tranfcrire
ici les Épitaphes de Regnier , Pafferar ,
Maynard , La Fontaine , Palaprat , Pradon ,
Saint-Pavin , Ninon de l'Enclos , Piron ,
&c. Il en eft quelques autres dignes d'être
confervées , qui font moins familières à la
* Sunt mala plura.
DE FRANCE. 71
plupart de nos Lecteurs . De ce nombre eft
celle de l'Abbé Abeille , qu'on attribua dans
le temps à Racine.
Ci-gît un Auteur peu fêté ,
Qui crut aller tout droit à l'immortalité ;
Mais fa gloire & fon corps n'ont qu'une même bière ;
Et lorsqu'Abeille on nommera ,
Dame poftérité dira :
Ma foi , s'il m'en fouvient , il ne m'en fouvient guère.
Ce dernier vers eft , comme on fait , une allufion
à la réponse que fit un mauvais plaifant
du parterre à un vers d'une Tragédie de
cet Auteur : Vous fouvient- il , ma joeur , du
feu Roi notre père?
M. D. L. P. rapporte à cette octalion une
autre Épigramme fur l'Abbé Abeille , qui
n'a point été imprimée , & qui fut aufli attribuée
à Racine.
Abeille , arrivant à Paris ,
D'abord , pour vivre , vous chantâtes
Quelques Meffes à jufte prix.
7 Puis au Théâtre vous laſsâtes
Les fifflets par vous renchéris.
Quelque temps après fatigâtes
De Mars l'un des grands favoris ,
Chez qui pourtant vous engraifsâtes.
Enfin , digne afpirant , entrâtes
Chez les quarante Beaux efprits
72 MERCURE
Et fur eux -mêmes l'emportâtes
A forger d'ennuyeux Écrits.
M. D. L. P. attribue à Boileau ces fix vers
fur Colbert , inconnus jufqu'à preſent.
En vain mille jaloux qu'offenfe ta verta ,
Et dont on voit l'orgueil à tes pieds abattu ,
De tes fages exploits veulent fouiller la gloire.
L'Univers qui les fait n'a qu'à les publier... job
Contre tes ennemis laiffe parler l'hiftoire :
C'eft au Ciel qui te guide à te juftifier.
Les fix vers que M. D. L. P. dorme pour
un impromptu , peuvent en effet être de
Boileau , & l'expreflion de tes fages exploits ,
appliquée à un Miniftre des Finances , eft
digne de ce grand Poëte,
M. D. L. P. paroit avoir conjecturé moins
heureuſement en attribuant à M. de Voltaire
cette Épitaphe de Mlle le Couvreur . Le
Lecteur en jugera.
Ci-git l'Actrice inimitable ,
De qui l'efprit & les talens ,
Les grâces & les fentimens
La rendoient par-tout adorable ,
Et qui n'a pas moins mérité
Le droit à l'immortalité ,
Qu'aucune Héroïne ou Déeffe ,
Qu'avec tant de délicateffe'
Elle a fouvent repréfenté.
L'opinion
DE FRANCE. 73
L'opinion étoit fi forte ,
Qu'elle devoit toujours durer ;
Qu'après même qu'elle fut morte ,
On refufa de l'enterrer.
1
Nous croyons pouvoir affirmer qu'il eft
impoffible que de pareils vers foient de M.
de Voltaire. Nous nous bornerons à douter
qu'il ſoit l'Auteur de l'Épitaphe fuivante ,
que M. D. L. P. lui attribue auffi.
Ci-gît qui toujours bredouilla
Sans avoir jamais pu rien dire ,
Beaucoup de Livres farfeuilla
Sans avoir jamais pu s'inftruire ,
Et beaucoup d'Écrits barbouilla
Que perfonne ne pourra lire.
ད་ ཀ
Mais on retrouve M. de Voltaire dans
l'Épitaphe du Duc de Rohan.
Avec tous les talens le Ciel l'avoit fait naître.
Il agit en Héros , en fage il écrivit,
Il fut même un grand Homme en combattant fon
maître ,
Et plus grand lorfqu'il le fervit.
M. D. L. P. joint à cette Épitaphe l'aneedote
fuivante. « Le Duc de Rohan , voyageant
en Suiffe & le trouvant indifpofé , on lui
fit venir le plus célèbre Médecin du canton ,
qui s'appeloit le Docteur Thibaud . Il me
femble , lui dit le Duc , que votre vifage ne
No. 32 , 10 Août 1782. D
74 MERCURE
6
m'eft pas inconnu . Cela pourroit- bien être ,
lui dit le Docteur , puifque j'ai eu l'honneur
d'être le Maréchal de votre écurie. - Et
comment diable vous trouvez- vous aujourd'hui
Médecin ? & comment pouvez - vous
traiter ici vos malades ? - Comme les chevaux
de Votre Excellence. Il eft vrai qu'il en
meurt plufieurs ; mais j'en guéris beaucoup .
De grâce , Monfeigneur , ne me décelez pas ,
& laiffez-moi continuer de gagner ma vie
avec Meffieurs les Suiffes. "
Voici une autre Épitaphe copiée de la
main de M. de Voltaire ; ainfi elle eft de lui ,
ou du moins lui a paru digne d'être confervée.
Ci -gît dont la fuprême loi
Fut de ne vivre que pour foi.
Paffant , garde-toi de la fuivre ;
Car, on pourroit dire de toi:
Ci-gît qui ne dût jamais vivre .
On connoît l'Épitaphe du Maréchal de
Saxe , par M. d'Alembert :
Par le malheur inftruit dès fes plus jeunes ans ;
Cher au Peuple , à l'Armée , au Prince , à la Victoire ,
Redouté des Anglois , haï des Courtilans ,
Il ne manqua rien à fa gloire.
Celle- ci eft moins connue , & mérite de
l'être. La première eft pour le Héros , la
*feconde et pour l'hoinme :
Da combats, de plaifirs , tour-à- tour occupé ,
DE FRANCE. 75
Je pars , je ſuis vainqueur , je reviens & je tombe
De mon char fur un canapé ,
Et du canapé dans la tombe.
Dans la lifte des Épitaphes faites par des
Auteurs moins célèbres , ou par des anony
mes , on diftingue les fuivantes :
Ci- gît un fameux Cardinal ,
Qui fit plus de mal que de bien ;
Le bien qu'il fit , il le fit mal ;
Le mal qu'il fit , il le fit bien.
D'un Hypocrite.
Ci - git dont le zèle feint
Lui tenant lieu de mérite , `
Crut être devenu Saint
A force d'être hypocrite
D'un Philofophe , par M. Vaffe.
Ici gît l'égal d'Alexandre ,
Moi , c'eſt-à- dire , un peu de cendre.
De M. de Pofquière.
Ci- gît le Seigneur de Pofquière ,
Qui , philofophe à ſa manière ,
Donnoit àl'oubli le paffé ,
Le préfent à l'indifférence ,
Et, pour vivre débarraffé ,
L'avenir à la Providence.
"
Dij
76
MERCURE
.
Autre.
Le bon Roger le fainéant ,
Eut l'efprit de vivre content ;
De bien , de mal il n'en fit guères ,
Et vous quitte de vos prières.
De Clurine , par Regnier Defmarais.
Clurine , qui , dans tous les temps ,
JA
Eut de tous les honnêtes gens
L'amour ou l'eftime en partage ;
Qui, toujours pleine de bonheur ,
Sut de chaque faifon de l'âge
Faire toujours un jufte ufage ;.
Qui , dans fon entretien dont on fut enchanté,
Faifoit un heureux alliage
D'un agréable badinage
Avec la politeffe & la folidité ,
Et que le Ciel doua d'un efprit droit & fage ,
Toujours d'intelligence avec la vérité.....
Clurine eft , grâce au ciel , en parfaite fanté.
D'un Amant dépité , par M. le Comte
de la Touraille.
Paffant , je mourus à la Trape ,
Où me mit un dépit d'amour.
Si jamais je revois le jour ,
Je ne crois pas qu'on m'y ratrape.
DE FRA NO E. 77
De deux Époux , par le Marquis de Leffai.
La mort feule nous fépata ;
Notre amitié, tendre & fidèle ,
Un jour aux mortels fervira ,
Ou de reproche ou de modèle,
Couplet adreſſe au Duc de Vendôme.
Célèbre par fes proueffes ,
De Bacchus & du Dieu Mars ,
Vendôme dès la jeuneſſe
A fuivi les étendards.
Vénus , quelquefois friponne ,
Refpecta peu la perfonne ,
Et Bacchus l'enivra.... Mais
Mars ne lui manqua jamais.
P
M. D. L. P. nous a confervé un grand
nombre d'Épitaphes en profe. Voici une des
plus remarquables.
<<
Ci repofe noble homme Alainveau ,
» celui auquel l'intégrité & fidélité au ma-
» niement des Finances fous les Rois Fran-
33
»
çois I , Henri II , François II & Charles
» IX , a pour récompenfe acquis , fans envie
, ce beau titre de Tréforier fans re →
» proche. "
و د
Il feroit à fouhaiter que M. D. L. P. n'eût
admis dans fon Recneil que les Pièces , foir
en vers , foit en profe , véritablement dignes
d'être confervées , & nous penfons que le
Diij
78
MERCURE
Volume eût pu excéder de beaucoup le nombre
de cinq ou fix feuilles d'impreffion. Il y
aura peu d'Hommes de Lettres qui , en parcourant
fon Ouvrage , ne fe rappellent plufieurs
Épitaphes qu'on eft étonné de ne pas
y trouver ; celle de Sardanapale , que cite
J. J. Rouffeau : J'ai bâti Tarfe & Anchiale
en un jour , & maintenantje fuis mort. Celle
des Guerriers tués dans la retraite des Dix
Mille : Ils moururent irréprochables dans la
guerre & dans l'amitié. Celle des Lacédémoniens
tués aux Thermopyles : Paffant ,
va dire à Lacédémone que nous fommes morts
en combattant pour fes faintes loix. Celle
'Epictète , que nous a confervée Macrobe ,
la plus belle peut - être de toutes les Épitaphes
: Ci-git Épictète , pauvre , eſclave , infirme
, & cher aux Dieux. Celle d'un Millionaire
Anglois , connu par fes crimes , &
encore plus par fa baffe avarice : Ci- git N....
qui pofféda plufieurs millions fans avoir famais
trouvé un flatteur. Il feroit aifé de multiplier
ces citations , & M. D. L. P. , qui
poſsède fi bien la langue & la Littérature
Angloife , auroit pu , avec des recherches ,
enrichir fon Ouvrage d'une infinité d'Épitaphes
curieuſes . On fent que le génie profond
, & le caractère mélancolique des Anglois
, ont dû les rendre très propres à
réuffir en ce genre. Ils ont dû joindre , &
ont fouvent joint en effet à la préciſion qu'il
exige , la précifion que leur langue leur permet
ou leur commande ; & on admire fur
-
DE FRANCE. 79
le marbre de plus d'un tombeau la double
énergie de l'idiôme & du génie Anglois .
M. D. L. P. a mis dans fon Recueil l'Épiraphe
de Newton: Que les mortels fe félicitent
de ce qu'un d'entre- eux a fait tant d'honneur.
à l'humanité; mais on regrette de ne pas y
trouver celle- ci : Ifaac Newton , que déclarent
immortel le temps , la nature , les cieux
mais que ce marbre déclare mortel. Quelquesuns
de nos Lecteurs fe rappelleront une
autre Épitaphe Angloife , celle du Docteur
Fotherghill , Médecin célèbre par les talens
& par fa bienfaifance envers les pauvres :
Ci-git le Docteur Fotherghill , qui , pendant
fa vie , dépenfa en oeuvres de bienfaisance
deux cent mille guinées diftribuées aux malheureux.
Il eft des Epitaphes qui font briller
davantage l'efprit ou le talent de l'Auteur ;
mais fi l'objet d'une infcription eft d'attirer
le refpect à la cendre qu'elle honore , il en
eft peu qui vaillent celle- ci. On fent qu'un
Recueil moins confidérable , qui ne contiendroit
que des infcriptions telles que celles
que nous venons de citer , feroit plus utile
& plus agréable qu'une collection plus volumineuse.
C'eft un travail , ou plutôt un
amufement que nous ofons propoſer à la
vieilleffe de M. D. L. P.
On trouve beaucoup plus de choix dans
les Anecdotes raffemblées par M. D. L. P.
En voici quelques- unes des moins connues.
" Le fameux Duc d'Albe , au lit de la
mort , cut horreur des torrens de fang qu'il
DIV
80 MERCURE
avoir verfés en Flandre , foir, dans les com→
bats , foit fur les échafauds . Ses remords &
fon effroi parvinrent jufqu'à Philippe II ,
fon maître. Ce Prince lui fit dire , pour le
confoler , qu'il prendroit fur foi le ſang qui
avoit été répandu par fes armes , mais que
le Duc répondroit de celui qu'il avoit fait
couler fur les échafauds. »
" Le fameux Jean Bart , amené à Verfailles
par le Chevalier de Forbin , fumoit
fa pipe dans l'embrâfure d'une fenêtre ouverte.
Louis XIV l'ayant fait appeler , lui
dit : Jean Bart , je viens de vous nommer
Chef-d'Efcadre. Vous avez bien fait , Sire ,
répondit le Marin , en retournant à fa pipe .
Єette réponſe ayant excité un grand éclat de
rire parmi les Courtifans , qui la trouvoient
auffi abfurde que brutale : vous vous trompez
Meffieurs , leur dit gravement Louis
XIV ; cette réponse eft celle d'un homme
qui fent ce qu'il vaut, & qui compte m'en
donner bientôt de nouvelles preuves . L'évémement
juftifia la prédiction du Roi, ». ',
" Mlle de Scudéri écrivoit un jour au
Comte de Buffi- Rabutin : votre fille , que je
vois fouvent , a autant d'efprit que fi elle vous
voyoit tous les jours , & elle eft aufli fage
fi elle ne vous avoit jamais vu. » que
ars Le Comte de Grammont trouvant un
jour deux de fes Valets qui fe battoient
l'épée à la main , voulut fi abfolument en fas
voir la caufe , que l'un d'eux lui avoua qu'ils
lui avoient volé cinq louis d'or , & que la
DE FRANCE. $ 1
querelle venoit de ce que fon camarade vouloit
en avoir trois. Tenez , dit - il , en en
tirant un autre de fa poche : Vous êtes de
grands marauds de vous égorger ainfi pour
un louis. »
Nous terminons ici ces citations , car on
fe laffe de citer , & nous rappellerous nousmêmes
une Anecdote trop peu connue , que
nous avons cherchée inutilement dans le
Livre de M. D. L. P. , à l'article Peliffon ,
qai étoit fa place naturelle. Tout le monde
connoît fon attachement pour M. Fouquet ,
& le zèle qu'il mit à le fervir dans fa difgrâce
; mais on ignore communément un
des traits qui prouva le mieux cet attachement
, & qui honore le plus les Lettres , on
pourroit ajouter même la nature humaine.
Peliffon craignoit que Fouquet , prifonnier
, ne fe chargeât lui - même par de certains
aveux , dans la perfuafion où il devoit
être que de certains papiers étoient au pocvoir
de fes ennemis. Peliffon les avoit détournés
, & ne favoit comment faire arriver
cette connoiffance à Fouquet. Il defiron de
parvenir jufqu'à lui ; mais le moyen d'engager
Colbert & le Tellier , ennemis more
tels de Fouquet , à permettre cette entrevue
! Il eut le courage de paroître le ranger
parmi les délateurs de fon ami , de s'expofer
au reproche d'une horrible ingratitude ,
de porter pendant deux mois le poids de
cette honte , & , à ce prix , il obtint l'avantage .
de voir Fouquet en préfence des Commif
Dy
82 MERCURE
faires . On conçoit quelle dût être l'indignation
de ce Miniftre en voyant paroitre ,
comme fon accufateur , un homme qu'il
avoit comblé de bienfaits ; mais la mépriſe
ne dura pas. Peliffon , dès les premiers mots,
trouva le moyen de faire entendre à fon
ami que certains papiers n'exiftoient plus.
Fouquet detrompé laiffa couler des larmes
&fon reffentiment fit place à l'admiration .
LE Comte & la Comtelle du Nord ,
Anecdote Ruffe , faifant fuite aux now
veaux Effais fur Paris , mife au jour
par M. le Chevalier du Coudrai : delecsando
pariterque monendo. A Paris , chez
Belin , Libraire , rue S. Jacques.
ON fe fouvient encore des Anecdotes de
l'illuftre Voyageur. On fait que , malgré
leur fuccès étonnant , auquel , felon fes propres
expreffions , l'Auteur ne s'attendoit pas,
car il faut tout dire , MM. les Journalistes
prétendirent , les uns, qu'il étoit inutile d'imprimer
ces Anecdotes ; les autres , que c'étoit
un Ouvrage à refaire ; ceux - ci , qu'il
n'appartenoit qu'au Genie de celebrer les
Princes vertueux. Aujourd'hui , devenu
plus fage , dit M. le Chevalier dans fa
» Préface , & me voulant faire loyale jufstice
, connoiffant la foibleffe de mes
» talens & la ténuité de ma plume , je
demeurois tranquille. Point du tout....
Le Samedi 25 Mai , j'entrai
hafard an
par
64
DE FRANCE.
39
grand Café du Theatre François. Plu
fieurs Nouvelliftes habiles & Politiques
profonds , parlèrent de M. le Comte &
de Mme la Comteffe du Nord , qui , ce
» jour - là precifement honorèrent le Spectacle
de leur prefence. Un de ces Mef-
» fieurs éleva la voix , & dit : Je fais que
» le Chevalier du Coudrai a déjà commencé
le Recueil de ces deux illuftres Voya
20
"
"3
geurs. Avis au Lecteur , me fuis je dit tout
» bas. Dans les Spectacles , aux promenades,
» mes connoiffances m'abordèrent fans
ceffe en me difant : Vous travaillez aux
Anecdotes de M. le Comte & de Nime la
Comteffe du Nord. Cet Ouvrage vous appartient;
le Public s'y attend. La mo-
» deſtie eût été déplacée , & le refus malhonnête.
Je pris la réfolution d'écrire , &
de ramaffer des matériaux pour former
" une Brochure digne d'être offerte au Public....
Je brûle de recueillir bientôt ces
» précieufes Anecdotes pour en former un:
» Volume , & les donner au Public enchanté
, par la voie de l'impreffion .
"
"
Cette Brochure très curieufe eft un relevé
des divers articles relarifs au Comte du
Nord, inférés dans la Gazetre ou dans la partie
politique de ce Journal ; mais ce qui
rend ces Anecdotes précieuſes , ce font les réflexions
que M. le Chevalier d Condrar y
a ajoutées. Il ne s'eft pas borné à êrte un
fimple copifte; il a prouvé qu'il étoit , pour
me fervir de fon ftyle , un de nos Politiques
D vj
$4 MERCURE
raifonneurs , ou , fi l'on aime mieux , un de
Hos Philofophe's penfeurs. On en peut juger
par un feul exemple. « Ce Prince embraffa
» le même jour Mgr. le Dauphin , & pria
» Mme la Princeffe de Guéméné de lui rappeler
quelquefois l'attachement qu'il lui
youoit dès fon berceau. » Cette phrafe
route fimple eft tirée de la Gazette de France.
Voici une réflexion qui ne pouvoit venire
qu'à l'Itinérographe de l'Empereur. On obfer
vera que ce font deux Dauphins qui font
connoiffance. Le grand Duc de Ruffe eft le
Dauphin du Nord.
Si l'Auteur embellit de les diverfes obfervations
les articles de la Gazette , il a recueilli
auffi plufieurs traits qu'on ne peut efpérer
de trouver que dans fon Livre . Ce
font les plus curieux. En voici un feul pour
échantillon . Un de ces infortunés ayant la
jambe caffée , fils d'un bon Bourgeois de
Paris , mais allez libertin , étoit giffant dans
un de ses lits de douleur. M. le Comte du
Nord lui demandant avec bonté qui pouvoit
l'avoir conduit dans cet endroit. C'est la
rihatte, mon Prince , répartit galment notre
moribond. On voit que M. le Chevalier du
Condrai daigne écrire comme le peuple.
parle. Ce talent n'eft pas donné à tout le
monde. La vérité, dit- il page 23 , fe montre
toute nue ; d'ailleurs , jefuis un Militaire qui
écrit comme il penfe..
Au furplus , ce Recueil contient prefque
Toutes les Pièces de poéfie adreflées au
DE FRANCE. ઇર
Comte du Nord. Les vers que M. l'Abbé
Favre lui a prefentés fur une repréſentation
de la Partie de chaffe de Henri IV, méritent
d'être connus. L'idée eft ingenieufe , & la
circonftance heureufement faitie . Les voici :
Lorfque du bon Henri Pidolâtre François *
Sur la Scène t'offrit la vivante peinture ,
L'art imitoit fi bien les traits de la Nature ,
Que tu penías le voir au fein de fes Sujets.
De tant de vertus génércules
Ton coeur fe fentit transporter ;
Prince , tu répandis ces larmes précieuſes ,
Qu'en tombant de tes yeux un peuple fait compter.
Ah! comme Henri de la France
Fut le père & le bienfaiteur ,
Tu fatras , nouveau Czár , par ton expérience,
Des tiens étendre auffi la gloire & le bonheur.
En toi je vois déjà naître fa reffemblance.
Ton époufe t'apprit à connoître l'amour ;
Ta mère, comme il faut gouverner & combattre ;
Et , baigner de tes pleurs l'image d'Henri- Quatre ,
C'eft annoncer que tu dois l'être un jour,
Ces vers font accompagnés d'une lettre
d'envoi dont la tournure n'eft pas inoins
délicate ni moins ſpirituelle.
L'idolâtre François ne fignifie pas le François idolâtre.
86 MERCURE
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE
LE Vendredi 26 Juillet , on a repréſenté ,
pour la première fois , l'Écueil des Maurs ,
Comédie en trois Actes & en vers , par
M. Paliffor.
Rofalie , courtiſanne jeune , aimable &
intrigante , a infpiré une patfion très - vivė
à un jeune homme bien né , mais dont la
connoiffance du monde n'a pas encore éclairé
l'experience. Gernance , c'est le nom du
jeune homme , entraîné tant par les féductions
de Rofalie, que par les infinuations artificieufes
d'un Monfieur Sophanès , homme
fans delicateffe & fans moeurs , & qui cherche
à couvrir du manteau de la philofophie
l'audace de ſes principes , & la honte de fa
conduite ; Gernance eft fur le point de fe
déshonorer en époufant Rofalie . Mais un
ami de fon père , l'honnête & courageux
Lifimon , vient à bout de lui defiller les
yeux , & de lui faire connoître à quelle
femme il alloit unir la deftinée. C'eſt en préfence
même de Rofalie , dans l'inftant où
Gernance va la conduire au bal , que Lifimon
éclaire fon jeune ami. La Courtilanne eft
confondue ; mais fa confuſion eſt au comble
DE FRANCE. 87
lorfque le Cocher de Remife qui à fervi
Gernance pendant tout le jour , vient déciarer
qu'il ne peut continuer fon fervice pendant
la nuit , & reconnoit fa foeur Javote
dans la féduifante Roſalie.
Il y a fix ans que cet Ouvrage a été imprimé
fous le titre des Courtifannes. L'Auteur
y a fait quelques changemens heureux ;
mais le plus heureux de tous eft celui qu'il
a produit dans l'efprit des Comédiens François
, qui , après avoir refufe de reprefenter
les Courtifannes en 1776 , fe font humanifes
en 1782 ; fous le prétexte de quelques fup
preffions faciles à faire alors comme aujour
d'hui , & en outre fous la condition d'en
changer le titre,
. L'intention de cette Comédie eft trèsmorale
; elle a été très vivement fentie par
un grand nombre de Spectateurs . Les Let
tres du Marquis de Rozelle , Roman agréable
& philofophique de Madame E. de B.
paroiffent en avoir fourni l'idée . On pourroit
auffi trouver de la reffemblance entre
cette Pièce & le Jenneval de M. Mercier.
Dans l'un & dans l'autre de ces Drames ,
une Courtiſanne abufe de l'afcendant qu'elle
a pris fur le coeur d'un jeune homme , pour
l'entraîner vers la honte & l'ignominie ; mais
les couleurs de M. Mercier ont quelque chofe
de trop prononcé . Les Scènes de fon tableau
font plus atroces qu'intéreflantes. Son but mo.
ral eft digne d'éloges , mais il y conduit par
l'effroi & par l'horreur; en conféquence , il
83 MERCURE
force le Spectateur à détourner les yeux dé
F'objet fur lequel il devoit les fixer . Le tas
bleau que vient d'offrir M. Paliffon nous pa
roit plus vrai , ou , pour mieux dire , plus
heureufement faifi que celui de M. Mercier. !
Pour peu qu'un jeune homme conferve dans
fon âme quelques rayons d'honnêteté , la
propofition d'un aflailinat tel que celui
qu'exige la Rofalie de Jenneval , ne peut que
lui ouvrir les yeux , & le guérir de fon
amour. On n'eft pas long- temps la dupe
d'ane furie , & les Courtilannes de cette elpèce
ne font pas les plus à craindre. Leurs
excès fuffifent pour éclairer fur leurs feductions
. Une Courtifanne réellement dangereufe
, eft celle qui conduit le jeane - homme
fans expérience par des chemins femés de
fleurs ; qui , après s'être fervi de tous les
moyens que fuggèrent l'adreffe & la coquetterie
pour féduire fon coeur & enflammer
fes fens , mafque fa perverfité fous l'apparence
de la pudeur , de l'ingénuité , de la
fenfibilité , de la délicatéffe , de l'amour &
de la timidité. Teile eft la Rofalie de M.
Paliffor , & telles ont été prefque toutes les
femmes de cette nature , qui ont deshonoré
de grands noms & abforbé de grandes fore
tunes. Le caractère de Gernance eft tource
qu'il peut être amoureux , féduit , & par
conféquent crédulé . Celui de Lilimon , un
peu foible dans le premier Acte , devient
très-beau dans le troisième , il y parle avec
Féloquence de la vertu. Mais nous ne fe
DE FRANCE. 39*
rons pas le même éloge du perſonnage de
Sophanès. Quel rôle infâme ne fait- il pas ,
ce Monfieur Sophanès ! D'ancien amant de
Rofalie , il eft devenu tout bonnement fon
ami on fent quelle acception nous donnons
à ce mot. C'eft lui qui a projeté le
mariage de Gernance , & qui veut l'achever.
Et quel eft ce Monfieur Sophanès ? Un homme
d'efprit , un Philofophe , un homme de
Lettres. On trouve dans tous les rangs des
êtres vicieux & bas ; il eft donc poffible
que l'on rencontre un Sophanès parmi les
Littérateurs ; mais s'il exifte , étoit- ce à un
homme de Lettres à le dénoncer à la Société
On fe plaint tous les jours du peu de
confidération que les gens du monde accordent
à ceux qui fuivent la carrière des
Arts ! Quel refpect veut on qu'ils infpirent
quand ils font eux- mêmes les premiers
denonciateurs de leurs vices cachés ,
& , pour tout dire en un mot , quand leur
efprit femble fe faire un jeu de calomnier
leur coeur ?
La première repréſentation de l'Écueil des
Maurs a été précédée de Georges Dandin.
A ce fujer , quelqu'un fit cette réflexion . Si
un homme de bon fens , arrivé du fond de
l'Amérique avec quelque connoiffance de
notre langue , & une ignorance abfolue de
nos moeurs , avoit affifté aujourd'hui à la
Comédie Françoife ; s'il avoit cru , comme
il eft naturel de le croire , que les Ouvrages
Dramatiques offrent une imitation des 靠
1.
L
༡༠ MERCURE
moeurs nationales , quelle idée auroit - il
prife des nôtres ? Si elle leur avoit été déſavantageufe
, qui devroit- on en accuſer ?
Nous ne nous chargeons pas de réfoudre ces
queftions .
VARIÉTÉS.
Avis à Meffieurs les Soufcripteurs de
l'Encyclopédie par ordre de matières.
DANS
ANS le dernier Profpectus que nous avons
publié le premier Mai de cette année , qui fert de
bafe aux engagemens que nous avons pris avec les
Soufcripteurs de cet Ouvrage , nous avons annoncé la
première Livraifon pour la fin de ce mois d'Août , & la
Jurifprudence en faifoit partie ; mais la mort inattendue
de M. l'Abbé Remy , qui en étoit le Rédacteur
, nous force à remettre la publication de cette
Livraison au mois d'Octobre . L'appofition des fcellés
fur les effets & fes manufcrits , l'abfence des héritiers
, les formalités néceffaires pour les faire lever , la
néceffité de prendre de nouveaux arrangemens , nous
feront fans doute un titre fuffifant d'excufe auprès
des Soufcripteurs pour un auffi court délai. C'eft la
feconde perte que nous avons à regretter
partie , M. Boiffou , Affocié de M. l'Abbé Remy ,
étant mort l'année dernière. Cette circonstance , au
refte , ne dérange rien à l'exécution du plan . M. l'Abbé
Remy a laiffé la copie prefqu'entière du premier
Volume, & même quelques matériaux pour le fecond.
M. le Rafle , qui a été vingt ans Profeffeur en Droit ,
& qui étoit Affocié avec lui pour cette Rédaction
difficile , continuera de s'en charger , conjointement
dans cette
DE FRANCE.
༡ ་
avec les divers Coopérateurs qui s'y étoient précé
demment intéreſfés. Plufieurs Avocats connus , de la
Capitale , ont bien voulu depuis ſe joindre à eux.
M. Hention s'eft chargé de faire les additions néceffaires
aux articles Féodaux & Domaniaux de l'ancienne
Encyclopédie , & fuppléer ceux qui manquent.
M. l'Abbé Bertolio s'eſt chargé des matières
Bénéficiales ; M. Guyot , du Droit Criminel , &
de divers autres articles ; M. Henri , du Droit des
Gens , du Droit Public , &c . &c.
Il n'a encore rien paru de cette Encyclopédie , &
cependant l'on a déjà imprimé , dans des Journaux
étrangers , des Libelles contre elle & contre l'Entrepreneur.
On n'y répondra point . Il nous importe
de détruire une feule accufation. On a avancé qu'on
n'avoit pas même traité avec les Gens de Letres
qu'on nommoit , qu'on les citoit fans leur permiffion
. Ce feroit une audace bien imprudente fans
doute , que de nommer à la tête d'un Ouvrage de
cette nature , les principaux Gens de Lettres de la
Capitale , de les faire parler , fi l'on n'avoit pas leur
agrément ; mais il faut que le Public fache que
M. Panckoucke , Entrepreneur de cette Édition ,
avoit paffé plus de quarante actes avant même
d'avoir un feul Soufcripteur , & que les Profpectus
particuliers , qui compofent la plus grande partie du
Profpectus général , font l'Ouvrage de chaque Homme
de Lettres , qui les ont fignés ; mais ce qui importe
le plus aux Soufcripteurs , c'eft qu'on imprime actuellement
huit parties différentes de ce grand Ou
vrage , & qu'il fera fous preffe l'année prochaine
dans dix-huit Imprimeries.
9
92 MERCURE
GRAVURES.
L'ENFANCE
' ENFANCE de Saint-Jean - Baptifte , gravée par
I. Robert , d'après l'efquiffe de C. Natoire . Prix ,
I livre 10 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue de la
grande Truanderie , la deuxième porte- cochère à
droite en entrant par la rue S. Denis.
Collection d'Eftampes in- 4° & in- 8 ° . propofée
par foufcription pour le Recueil des Ecrits de J. J.
Rouffeau, premiere Livraifon , contenant fix Eftampes
d'Emile. Prix , 9 liv . On fouferit chez M. Choffard
, Delfinateur & Graveur de Leurs Majeftés Impériale
& Royale , & du Roi d'Espagne , première
cour des Quinze- Vingts ; chez Efprit , Libraire , aù
Palais Royal , feul Correfpondant de la Société Typographique
de Genève ; & chez le fieur de Lafoffe,
rue du petit Carroufel , vis -à - vis les Tuileries , chargé
des foufcriptions des Voyages d'Italie , de Grèce , &c .
Cette Livraiſon mérite beaucoup d'éloges pour la
Gravure & pour le Deffin."
Voyage pittorefque de Naples & de Sicile ,
Tome III , partie du Royaume de Naples , anciennement
appelée grande Grèce , Chapit e III. On
fouferit pour ce bel Ouvrage chez M. de Lafofle ,
Graveur, Place du Carroufel . Prix , 12 livres par
Livraiſon.
Defcription particulière de la France , départe
ment du Rhône, gouvernement de Bourgogne , qua
torzième Livraiſon , huit Eftampes à 12 livres pour
Paris ; & pour la Province & Pays étrangers , 14 liv.
8 fols.
DE FRANCE. 93
JOURNAL
MUSIQUE.
OURNAL de Clavecin , n °. 7 , contenant cinq
Morceaux , compofés par MM. Charpentier , Hülmandel
& Séjan l'aîné; & la Gavote de Théfée , ar
rangée par M. Mehul. Prix , 2 liv . On s'abonne en
tout temps à ce Journal & à celui de Harpe , chez
Leduc , rue Traverfière- Saint-Honoré , au Magafin
de Mufique. Le prix de l'abonnement eft de 15 liv.
pour Paris & pour la Province , port franc , pour les
douze Cahiers.
Troisième Euvre de fix Quatuors concertans pour
deux Violons , Alto & Baffe, dédiée à M. Gaffec ,
compofée par M. Barrière, Euvre VIII . Prix , 9 liv.
port franc par la pofte. A Paris , chez Leduc , rue
Traverfière-Saint- Honoré , au Magaſin de Muſique.
Sixième uvre de Pièces de Clavecin ou Forte-
Piano de M. Hülmandel. A Paris , chez l'Auteur
rue Poiffonnière , & chez tous les Marchands de
Mufique.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
2
DISSERTATION de M. de Parcieux fur le moyen
d'élever l'eau par la rotation d'une corde verticale,
fans fin. A Amfterdam , & le trouve à Paris , rue
de Bourbon , Fauxbourg Saint Germain , Nº. 36.
Brochure in 8. de 16 pages , ornée de figures en
taille- douce. Prix , 1 liv. 4 fols.
"Aurelia liberata à puella vulgò dicta Jeanne
d'Arcq , ftricta narratio , cui accefsêre interpretatio
Gallica , & Canticum Debora , & ode in novi puella
94 MERCURE
monumenti inftaurationem , i Volume in- 8 ° . Prix ,
2 liv. 4 fols Aurelia , Typis Couret de Villeneave
, Regis Typographi ; Parifiis vænit apud
Nyon , Bibliop , viâ dictâ du Jardinet.
Defcription, ufage & avantages de la machine
pour réduire les fractures de jambes , inventée par
Dom Albert Pieroparo , de Vicence ; par M. Mongez
le jeune, de plufieurs Académies , Auteur du
Journal de Phyfique , avec une Planche . A Paris ,
rue & Hôtel Serpente , Brochure de 22 pages.
Obfervations fur la formation des montagnes &
les changemens arrivés à notre Globe , pour fervir
à l'Hiftoire Naturelle de M. le Comte de Buffon '
par P. S. Pallas , Académicien de Pétersbourg , &c.
&c. contenant 90 pages. Prix , 1 liv . 4 fols . A Saint-
Pétersbourg ; & fe trouve à Paris , chez Méquignon
l'aîné , Libraire , rue des Cordeliers.
Carte en fix feuilles , contenant le tableau de
toutes les Jurifdictions du Royaume de France ,
avec leur compétence , leur pouvoir & le privilège
des Provinces, depuis le Confeil d'État ou Privé, dernier
de nos Souverains, jufqu'au premier degré ordinaire
; par M. Maffabiau de Figeac , Avocat en
Parlement, avec Privilège du Roi. Prix , 3 livres
12 fols . A Paris , chez Demonville , Imprimeur Li
braire de l'Académie Françoiſe , rue Chriſtine ; &
chez l'Auteur , Hôtel de Toulouſe , rue Gît- le-
Coeur, *
Lettre fur le fecret de M. Mefmer , ou Réponse
d'un Médecin à un autre qui avoit demandé des
éclairciffemens à ce sujet , extraite des Numéros 19
& 20 de la Gazette de Santé , année 1782. A
Paris , chez Méquignon l'aîné , Libraire , rue des
Cordeliers , Brochure de 22 pages . Prix , 8 fols.
Second Mémoire fur l'Électricité Médicale , &
DE FRANCE. 95
Hiftoire du traitement de quarante - deux malades
entièrement guéris ou notablement foulagés par ce
Remède ; par M Mafars de Cazeles , Docteur en
Médecine de la Faculté de Montpellier , Correfpondant
de la Société Koyale de Médecine , de plufieurs
Académies , & Médecin à Toulouſe , in - 12.
Prix , 1 livre 16 fols. A Faris , chez Méquignon
l'aîné , Libraire , rue des Cordeliers ; & à Toulouſe
, chez Dupleix , Sacarau & Monlas , Libraires ,
rue S. Rome ; & Laporte , Libraire , près les
Changes. On trouve chez Méquignon l'aîné le
premier Mémoire de M. Mafars de Cazeles fur la
même matière. Prix , 18 fols broché.
I
-
Nouvelle Phyfique deftinée au Cours d'Éducation
des Demoiselles & des jeunes Meffieurs qui ne
veulent pas apprendre le Latin , par M. Wandelaincourt
, ancien Préfet & Profeffeur au Collège de
Verdun , petit in - 8° . de 195 pages. A Rouen , chez
Leboucher le jeune , Libraire , rue Gantière ; & à
Paris , chez Durand neveu , Libraire , rue Galande .
Hiftoire générale & économique des trois règnes
de la Nature , Partie première , deftinée au règne
animal , par M. Buc'hoz , Médecin - Botaniſte & de
quartier de MONSIEUR , Membre de plufieurs Sociétés
& Académies , Tome IV. A Paris , chez l'Auteur,
rue de la Harpe , vis-à- vis la Sorbonne.
Effai d'une Table Poléométrique , ou Amuſement
d'un Amateur de Plans , fur les grandeurs de quelques
Villes , avec une Carte ou Tableau qui offre
la comparaison de ces Villes par une même échelle ,
publié par M. Dupain- Triel père , Géographe du
ROI & de MONSIEUR. A Paris , chez l'Auteur
Cloître Notre-Dame , rue de la Maîtriſe ; & chez
L. Cellot , Imprimeur - Libraire , rue des Grands-
Auguftins.
96 MERCURE
.
Hiftoire Univerfelle depuis le commencement due
Monde jufqu'à préfent , compofée en Anglois par
une Société de Gens de Lettres , nouvellement traduite
en François par une Société de Gens de Lettres
, enrichie de Figures & de Cartes . Hiftoire
moderne , Tome III , contenant la fuite de l'Hiftoire
des Arabes , in- 8 ° . A Paris , chez Moutard , Imprimeur
- Libraire , rue des Mathurins , Hôtel de
Cluny .
-
Amuſemens des Dames dans les Oiseaux de
volière , ou Traité des Oiseaux qui peuvent fervir
d'amusement au beau Sexe , par M. Buc'hoz , Auteur
de différens Onvrages économiques , in- 12 de
326 pages. A Paris , chez l'Auteur , rue de la Harpe,
vis -à- vis la Sorbonne.
État Militaire du Corps Royal de l'Artillerie de
France pour l'année 1782. Prix , 1 liv. 10 fols bro
ché. A Paris , chez Alexandre Jombert jeune , fucceffeur
de Charles-Antoine Jombert fon père , Libraire
du Roi pour l'Artillerie & le Génie , rue
Dauphine.
TABLE.
STANCES à M. le Ch. de Recueil d'Epitaphes ſérieuſes ,
L. ,
49 badines , & c.
Fers à M. Vandebergue , 51 Le Comte & la Comteffe du
Madrigal, 52 Nord , Anecdote Ruffe , 82
Songe à Thémire , ibid. Comédie Françoife ,
L'Allure de mes Confrères , ib . Avisfur l'Encyclopédie , 90
L'Amour defintéreffé , Anec- Gravures ,
53 Mufique , dote ,
Enigme & Logogryphe , 69 Annonces Littéraires,
APPROBATION.
86
92
J'AI tu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 10 Août. Je n'y al
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Faris
le , Août 1782. GUIDI.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 AOUT 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS du Vieux Malade de Fernay
au Célibataire Converti.
Paris , 27 Février 1977.
IL eft donc une autre Émilie ,
Qui , digne d'inſpirer les tranſports les plus beaux,'!
Vous fait chanter l'Hymen & la Palinodie !
Céder à la vertu , c'eft céder en Héros .
I
De vos tendres accens quelle eft donc la magie ?
Plus enchanteur qu'Orphée , en fufpendant mes maux,
Vous favez me rendre à la vie ,
Et me mettre moi- même au rang de vos rivaux.
Oui , la mort , qui fur moi levoit déjà la faulx ,
La baiffe à vos chants & l'oublie .........
Mais par leur touchante harmonie¸ˆ
Avec le fentiment , s'ils me rendoient la voix ,
Nº. 33 , 17. Août 1782.
E
98
MERCURE
Plein de fon ardeur la plus tendre ,
Tel qu'un cigne mourant je me ferois entendre ;
Je célébrerois votre choix
Votre converfion , vos talens , votre gloire ,
Qui , vous diftinguant à la fois
Au Parnaffe , á Cythère , au Temple de Mémoire ,
Vous font l'ami des plus grands Rois.
Je chanterois l'objet qui vous donne des loix ,
Ses charmes , fa franchiſe , & fur tout fa victoire ,
Qui , fur fon propre coeur , éternife vos droits.
NON , des maris trompés ne craignez pas l'hiftoire ,
Quoiqu'Ulyffe à l'Hymen cédât plus tard que voas
Cependant Pénélope , auffi jeune que belle ,
N'en fut pas moins tendre & fidelle ;
Vous favez quel pouvoir a l'exemple fur nous.
Celle qui dompte enfin vos injuftes dégoûts ,
Des épouses auffi fera le vrai modèle ,
Tant que vous le ferez vous- même des époux....
•
ADIEU , le charme ceffe , & la mort me harcèle,
Vivez heureux , vivez digne d'un fort fi doux ,
e .. Et faires long - temps des jaloux .
Pour moi , ne pouvant plus fléchir ' cette cruelle ,
Tout ce qui me confole , en tombant fous fes coups ,
C'eft que mon âme eft immortelle. * !
* Cette Pièce n'a jamais été exactement imprimée.
DE FRANCE.
99
ÉPITRE , adreffée au retour du Printems
à M. VANDEBERGUE , d'Orléans.
L'HIVER a difparu : le Ciel eft fans tempêtes ;
Le Soleil en vainqueur s'avance fur nos têtes ;
La Nature renaît ; l'Amour & le Printemps
Rajeûniflent nos coeurs , embelliſſent les champs.r
Du concert des oiſeaux les bofquets retentiſſent. **
En panaches flottans les lilas refleuriffent ;
Et la campagne enfin , que peuplent les zéphirs ,
Eft un temple paré pour le Dieu des Plaifirs.
HEUREUX qui , loin du luxe & du fracas des villes ,
Reſpire un air plus pur fous des berceaux tranquilles ,
Qui , couché ſur la mouſſe , à l'ombre d'un ormeau ,
Dort , fe réveille & chante au bord d'un clair ruiffeau !
Mais s'il découvre , affis fous des grottes riantes ,
Cet abysme azuré de vagues bondiſſautes ,
Théâtre du commerce & de la liberté
Qu'ufurpa des Anglois l'infolente fierté ;
S'il apperçoit de loin cent poupes fortunées ,
D'étendards , de pavois & de palmes ornées ,
Rapporter les doux fruits de Chypre ou de Samos,
Les richeffes de Smyrne & les vins de Lesbos :
Trop fortuné mortel ! que je lui porte envie !
Il jouit fur les bords de ma belle patrie ,
E i
100 MERCUREDu
bonheur où j'afpire & qui femble me fuir >
Et s'envoler toujours quand je crois le faifit .
O ma vie! ô vain ſonge ! ô rapide exiſtence
Qu'amufent les defirs , qu'abuſe l'efpérance !
Jouet des paffions , en proie à la douleur ,
Hélas ! tu vas paffer comme la tendre fleur
Qu'aux champs , où dût briller fa deftinée heureuſe,
Etouffe l'herbe avide & la ronce épineuſe !
Tel eſt , triſtes humains , notre malheureux fort : I
Des projets , des erreurs , la douleur & la mort....
IL eft doux cependant pour mon âme fenfible
De chérir des hameaux la demeure paifible ,"
De préférer au luxe , aux moeurs de la cité ,
L'innocence des champs & leur fimplicité !
Là , s'écoulent fouvent mes heures fortunées ,
Comme elles s'envoloient dans mes jeunes années
Age d'or, où j'ouvrois mon coeur aux fentimens
Qui préfageoient mes goûts par mes premiers penchans.
Là , mes yeux fatigués du fpectacle des vices ,
Jouiffent à loifir des plus pures délices ;
Là , font les amis vrais ; là , les époux heureux ,
Les vieillards honorés , les coeurs religieux,
SÉJOUR du doux repos , frais vallons , folitude
Où j'ai pris de penfer la première habitude ;
Et vous , hommes des champs , mortels trop peu
connus ,
DE FRANCE. rot'
Quand vivrai-je avec vous ! quand feront - ils rompus ,
Ces liens importans , cette pefante chaîne , ''
Que depuis mon printemps je fecoue & je traîné ! A
Quand pourront s'accomplir tant de charmans projets ,
De goûter , loin du bruit , à l'ombre des boſquets ,
La paix & l'amitié , derniers befoins du fage !
Vous , mes tendres amis , qui , depuis mon jeune âge,
Avez connu mes voeux & le fond de mon coeur
Dites , fi j’enviai jamais d'autre bonheur !
Eh ! que m'importe à moi la faveur importune
Que difpenfe au hafard l'imbécille fortune ?
Quand tous les jours j'emploie & mon temps & mes
foins
A couper quelque tête à l'hydre des befoins ,
Qu'ai-je à faire du char où roule avec viteffe ,
Sur des refforts lians , l'inutile molleſſe !
Au lieu des vains plaifirs que l'espoir embellit ,
Que le vide accompagne , & que le remords fuit ,
De fages voluptés , des goûts fimples , faciles ,
Amufent mes loisirs & les rendent utiles ,
Enfans de la Nature & du bonheur d'autrui ,
Que jamais ne corrompt le regret ou l'ennui ;.
Ces hôtes des palais ignorent ma retraite.
Mais l'aimable gaîté , la fageffe difcrette ,
Les Arts confolateurs , & leurs amans choifis ,
Par l'amitié fidelle y font toujours admis.
Hélas ! fi mes amis , fi ces fages fenfibles ,
Dontle commerce heureux charme mesjours pailibles,
JakE iij
102
MERCURE
Quand je repoferai fous d'éternels cyprès ,
Honorent mon trépas de leurs touchans regrets ;
A leurs coeurs défolés fi ma mémoire eft chère ;
Iorfqu'ils auront rendu mon corps à la pouffière ,
D'une tremblante main , non fans verfer des pleurs ,
S'ils gravent fur ma tombe : « Il fut fimple en fes
Incurs : 33
Si le Ciel me réferve une gloire fi pure,
J'en attefte mon coeur , mes amis , je le jure,
Comme vous m'êtes chers ! fi vous daignez m'aimer ,
Satisfait , je n'ai plus de defirs à former ;
Et je defcends enfin , l'âme tranquillifée ,
Sous l'ombrage fleuri de l'heureux Élysée .
( Par M. Bérenger. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Compas ; celui du
Logogryphe eft Mort : retranchez la première
& la dernière lettre , vons aurez or. :
PLUST
ENIGME.
LUS l'eau me vient en abondance ,
Plus je vifite mon tonneau :
Je bois du vin , je fais bonbance ;
Mais , hélas ! faute d'eau je ne bois que de l'eau.
DE FRANCE
103
LOGOGRYPHE.
QuUATRE pieds compofent mon nom ;
Et je fuis tout efprit des pieds jufqu'à la tête.
Otez- moi mon troisième & je perds mon renom
Adieu l'efprit , je ne fuis qu'une bête.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PERCY, Tragédie en cinq Acles , par
MiffHannah Morre , repréſentée pour la
première fois fur le Théâtre de Covent-
Garden , le 10 Décembre 1777 , traduite
de l'Anglois fur la feconde Édition en
1781 , in-8°. A Paris , chez Brunet , Libraire
, rue Mauconfeil , à côté de la
Comédie Italienne ; & chez les Libraires
qui vendent les Nouveautés , 1782.
+
L'ÉLOGE de cette Pièce , qui n'auroit pas
été faite fans Gabrielle de Vergy , pouvoit
fe paffer de la critique de Gabrielle de
Vergy,
On ne s'embellit point en blâmánt fa Rivale ;
On ne s'honore point en battant fa Nourrice.
Il eft vrai que cette critique n'eſt pas
l'effet d'une jaloufie d'Auteur , mais d'un
E iv
104
MERCURE
zèle de Traducteur. L'Auteur s'eft chargé
feulement de corriger à fa manière la Pièce
de M. de Belloy; le Traducteur , de juftifier
ces corrections , & d'en prouver la néceffité.
Le fujet & la manière de le traiter font
en général abſolument les mêmes. Percy eft
Coucy , Douglas eft Fayel , Elvine eft Gabrielle
, Harcourt eft l'Écuyer Monlac , le
Comte Raby eft Vergy , père de Gabrielle ;
Raby paroît dans la Pièce , au lieu que Vergy
ne paroît point dans Gabrielle , premier
changement d'où il réfulte quelques beautés
propres à la Pièce Angloife , mais d'ou
il réfulte auffi quelque diminution d'un des
principaux mérites de la Pièce Françoife , la
fimplicité. Les deux premiers Actes ne le
paflent plus uniquement entre le mari &
la femme, ce qui , par un tour de force
affez fingulier , avoit fuffi à l'intérêt de Gabrielle.
Quant au changement des noms , nons
ne voyons pas trop quel eft le mérite de
traiter fous des noms Britanniques un fujer
effentiellement François ; nous ne voyons
pas non plus que ce foit un défaut , rien de
plus indifférent..
Mais voici les deux changemens vraiment
confidérables:
1º. Coucy aime une femme qu'il fait être
mariée . Percy revient de la Terre Sainte
Croyant trouver fon Amante toujours fille ,
> & n'ayant aucun foupçon de fon matiage.
DE FRANCE. 1105
Le Traducteur croit que cette différence
rend Percy beaucoup plus intéreilant que
Coucy , parce que la pallion eft innocente.
Nous croyons, nous, cette circonstance trèsindifférente
; car lorfque Percy , dans fon
entrevûe avec Elvine , apprend qu'elle eft
mariée , il ne ceffe pas de l'aimer ; pourquoi
donc Coucy , accoutumé dès l'enfance à aimer
Gabrielle , n'auroit- il pas de même con
tinué de l'aimer depuis le inariage ? Tour ce
qu'il lui devoit , d'après les bienteances théâ
trales , étoit de s'interdire l'efpérance inju
rieufe & le defir criminel de la rendre infidelle.
Or fa paffion a , comme celle de Percy,
toute la pureté , toute l'innocence qu'elle
doit avoir.
De plus , d'après l'Hiftoire , d'après les
Anecdotes de la Cour de Philippe - Augufte ,
d'après la Romance de M. L. D. D. L. V.
&c. l'amour de Raoul de Coucy & de Gabrielle
deVergy eft un fujer confacré, comme
celui de Phedre , femme de Théfée , pour
Hyppolite fon beau fils ; ou celui de Stenobée
, femme de Prætus , pour Bellerophon.
Or, dans ce fujet , c'eft d'une femme mariée
que Coucy eft amoureux , & le changement
fait à cet égard dans la Pièce Angloife déna-)
ture en quelque forte le fujet.
29. On en peut dire autant de l'autre
changement concernant le coeur que Coucy
envoyoit à Gabrielle , & qui infpire à Fayel
l'idée de préfenter ce coeur à fa femme.
Mifs-Hannah Morre fubftitue à ce coeur une
E v
106 MERCURE T
écharpe qu'Elvine avoit donnée à Percy avant
fon départ pour la Terre- Sainte , que Dou
glas croit qu'elle lui a donnée depuis fon
retour , qu'il regarde par conféquent comine
une preuve d'infidélité de la part d'Elvine ,
& qu'il lui rapporte comme un témoignage
de la victoire & de la mort de Percy.
L'idée de cette écharpe eft heureuſe fans
doute; c'est un grand adouciffement, de la
dureté du fujet , mais auffi ce n'eft plus le
même fujet , ce n'eft plus le fujet de Raoul
de Coucy & de Gabrielle de Vergy. Le
mari n'est plus qu'un jaloux ordinaire qui a
tué fon rival , & qui en triomphe aux yeux
de fa femme , ce mari n'eft plus Fayel. On
étoit libre fans doute de s'éloigner d'un fujet
qu'on jugeoit trop dur ; mais M. de Belloy
étoit le maître auffi de traiter dans toute
fa dureté un fujet qu'il trouvoit confacré ,
& de faire cette expérience fur le coeur.
humain. L'expérience a réuffi.ak
ll feroit feulement remarquable querce
fût en Angleterre que ce fujet eût paru
trop dur , fi la Tragédie de Percy n'étoit pas
d'une femme.
Leo zélé Traducteur fe récrie beaucoup
fur la dureté du fujet tel qu'il a été traité
par M. de Belloy. « De Belloy, dit - il ,
prenoit- il les François pour des Cannibales,
pour des Anthropophages ? ...Toute's
» les femmes ont éprouvé des convulfions,
plufieurs font tombées en défaillance ,
» &c. »
وو
و ر
DE FRANCE. 107
Les femmes fe font accoutumées à la
dureré de ce (pectacle ; & , quoi qu'en dife
le Traducteur , les repréſentations de Gabrielle
de Vergy ne font point abandonnées ,
même des femmes.
" M. de Belloy , dit encore le Traducteur
, femble fe féliciter dans fa Préface
de n'avoir point fait manger le coeur de
» Coucy, ”
Non , il ne s'en félicite pas ; car il eft
trop évident que ce dégoûtant & abominable
repas ne pouvoit pas être mis fous les
yeux du Spectateur , & que le fujer ne
pouvoit pas être fuivi jufques- là :
Non humana palam coquat exta nefarius Atreus.
Il le dit feulement, parce qu'il faut rendre
compte au Public de fon travail : voilà tour.
Mais il auroit pu fe féliciter de l'adreffe
avec laquelle, obligé de fupprimer cet affreux,
repas , il ne l'a cependant pas entièrement
paffé fous filence , parce que c'eft fur - tour
la partie confacrée & caractéristique du
fujer , il jette en paffant quelques traits de
ce tableau cruel au milieu du délire de Ga
brielle , feule manière dont il fût poſſible de
les préfenter , encore retranche- t - on le plus
fouvent ces traits à la repréſentation.
« Cet événement , pourfuit le Tradneteur
, eft d'autant plus abominable qu'il
» n'a jamais exifté . C'eſt une fable. »
Une fable ! Cela eft bientôt dit, En examinant
un peu plus attentivement dans les
Evi
108 MERCURE
Differtations de M. de Belloy les preuves de
la realte de ce fait, le Traducteur changeroit
peut-être d'avis. Mais le fait fût- il faux , il
n'en eft pas moins confacré , ce qui fuffit
pour le Théâtre.
M. de Belloy prétend que les Specta-
» teurs ne voient point le coeur de Coucy ;
mais ne le voient- ils pas par ces yeux
'éperdus & dans les hurlemens affreux de
» cette Amante ? »
+1
Ceci peut donner lieu à quelques réflexions.
C'eft fans doute une grande hardieffe
de l'Art dans l'Actrice , que ces cris
de douleur & d'effroi , que ces convulfions
violentes qu'elle a ofé donner à Gabrielle ;
il a fallu pour cela entrer bien parfaitement
dans l'efprit du rôle , & fe pénétrer bien
profondément de la fituation du Perfonnage
; auffi n'eft- ce plus une Actrice qu'on
voit & qu'on entend , c'eft Gabrielle ellemême,
ce qui eft peut être un peu trop
fort pour le moment ; car c'eft un article de
goût bien difcuté & bien décidé aujourd'hui,
que fi la vérité parfaite eft un mérite ſuprême
dans le genre touchant , elle peut être un
défaut , c'est - à - dire , un excès dans le genre
effrayant. Qu'un Héros mourant fur la
Scène pouffe la reffemblance de fon rôle
auffi loin qu'il pourra , il attendrira & n'épouvantera
point ; fi on voyoit le mourant
même , on ne pourroit foutenir ce fpecta
cle , ou du moins ce fpectacle cefferoit d'être
un plaifir , & deviendroit une véritable dou
7
素
DE FRANCE. 109
lear. Nous ignorons fi M. de Belloy avoit
conçu qu'on iroit dans ce rôle de Gabrielle
jufqu'aux cris & aux convulfions . Nous
voyons qu'il paroît s'être contenté de donner
du délire à Gabrielle , & qu'il a rendu
ce delire aufli doux , aufli rendre , auffi touchant
qu'il l'a pu. Le moment où Gabrielle, ..
prenant fon mari pour fon père,ſe jette dans
les bras de Fayel , & lui fait entendre , d'une
manière fi naturelle & fi adroite, une juftification
que le coupable Fayel n'étoit plus
digne d'entendre , & qui ne pouvoit plus
être adreffée noblement par Gabrielle qu'à
ſon père ; ce moment eft des plus touchans
& des plus pathétiques ; toute horreur alors
a difparu , il ne reste plus que les larmes.
M. de Belloy a bien fenti & bien prouvé la
néceffité de faire promptement fucceder l'attendriffement
à l'horreur & à l'effroi , & ce
n'eft qu'à ce prix qu'il permet un moment
d'horreur. On peut voir dans fa Preface fa
doctrine fur ce qu'il appelle l'horreur seche
, cette doctrine eft très faine & trèsbien
expofée; l'Auteur s'y montre auffi éloigné,
que le Traducteur de la Pièce Angloiſe ,
de favorifer le goût des Cannibales & des
Anthropophages , & les fombres horreurs du
Drame moderne . Il convient que le moi
ment où Gabrielle découvre le vafe eft pénible
& douloureux ; il s'attache en confé
quence à en diminuer l'horreur. Tout ce que
dit Gabrielle dans fon délire tourne à l'at
tendriffement & porte aux laruies. On peut
+
7
MERCURE
dire même que toute la Pièce , & avant &
après ce moment terrible , mais inévitable ,
parce qu'il eft confacré par le fujer , eſt , de
la part de l'Auteur , une correction & un
adouciffement continuel de ce que ce fujet
a de trop dur & de trop cruel. La paffion
que l'Auteur a donnée à Fayel le rend tour-
-tour tendre & redoutable , toujours malheureux
, jamais odieux ; il ne l'eft pas même
après fon crime , que fon repentir & la mort
expient à l'inftant. C'eft un des caractères
les plus heureufement deflinés ; & le Comte
de Douglas , dans la Pièce Angloiſe, n'égale
pas le modèle fur lequel il a été formé.
33
> Le Traducteur vante beaucoup avec
raifon , ce père coupable & infortuné qui
caufe les malheurs du mari , de l'amant ,
de la maîtreffe & les fiens ; il relève
avec complaifance la morale que la Pièce
Angloife préfente contre les parens qui
facrifient leurs enfans en forçant leurs inclinations.
La Pièce Françoiſe a donné l'exem
ple de la même moralité , mais elle y eft
moins fenfible , ou plutôt moins développée
que dans la Pièce Angloife , où le père pafoît
, s'accufe lui -même & demande pardon
à fa fille. Le petfonnage de ce père eft le
feul qui appartienne en propre à l'Auteur
de Percy , mais il est très - bien conçu , &
dans fes vertus & dans fes foibleffes ; c'est
un franc Chevalier , plein d'honneur . &
d'amour pour la gloire . Il a aimé Percy, ih
lui a deftiné fa fille; une rupture furvenue:
DE FRANCE. 11t
après- coup a empêché ce mariage ; il ap
prend que Percy a beaucoup contribué à la
victoire remportée par les Chrétiens dans la
Paleſtine , il s'écrie :
13
"
Que fait - il que fait Percy ? aimable
jeune homme ! je ne fuis plus ton enne-
» mi : celui qui a vaincu pour ma patrie eft
» mon ami. »
Il s'emporte contre la fille , parce qu'elle
blâme la guerre & les croifades ; il l'accufe
à ce fujet de blafphême & d'impiété. Voilà
le vieux Guerrier. Mais lorsqu'il dit à fon
gendre avec une fimplicité fi aimable s
Soyez doux envers mon enfant ; gagnez
» fon coeur par une confiance & un amour
» fans reproche . » Voilà le père & l'homme
de bien.
On reconnoît dans Mifs- Hannah Morre
une Élève de Shakespeare ; on voit qu'elle
s'eft formée fur ce modèle fi révéré des Anglois
; elle a comme lui des beautés fières &
Lauvages , elle en a auffi comme lui de
déplacées ; elle mer quelquefois de la décla
mation & de la poéfie trop forte & trop
exaltée , où il ne faudroit que du naturel &
qu'un ton touchant. Par exemple , lorſqu'Elvine
a reçu la fauffe nouvelle ( qu'elle croit
vraie ) de la mort de Percy , elle s'écrie
" Ah! fi je pouvois brifer les éternels
» liens de la mort , & lui arracher le fcep-
» tre qu'elle tient dans fes mains de fer , fi je
>> commandois au fépulcre de s'ouvrir & de
» reftituer la cendre qu'il garde depuis long
112 MERCURE
» temps , fi j'apprenois au bras fanglant de
» la guerre à me rendre mon cher Percy
qu'elle a frappé de fes coups meurtriers ,
» alors je cefferois une fois de pleurer.
›
*
""
Dans quel pays l'amour infpire- t - il ce
langage hors de nature à une femme qui
vient de perdre fou amant ? Rien n'eft beau
que le vrai,
L'arrivée de Percy fur la Scène en préfence
d'Elvine eft bien brufque , & n'eft
point préparée, comme chez M. de Belloy,
par cette idée fi heureufe & fi tendrement
exprimée :
Toi qui ne m'entends plus , hélas ! dès notre enfance,
C'eft ainfi que l'Amour m'annonçoit ta préfence.
Nous n'imputons point à l'Auteur la naïveté
un peu trop forte qu'Elvine dit à Percy :
Eft ce que tu es vivant ? Il eft très vraifemblable
que la phrafe angloife , en fignifiant
à -peu - près la même chofe , ne répond pas
précisément à celle - là . Gabrielle , pendant
quelque temps , prend Coucy , qu'elle croit
mort, pour l'ombre de Coucy même qui
vient errer detour
d'elle
; mais
elle
ne
s'avife
pas de lui dire : Eft ce que tu es vivant?
Au refte , la Pièce de Percy a eu le plus
grand fuccès à Londres , nouvel hommage
pour Gabrielle de Vergy , Pièce très- ſimple ,
très bien faite , très bien conduites, très intéreffante
& dans l'enfemble & dans les
détails , Pièce d'ailleurs mieux écrite que les
autres de M. de Belloy , mais qui auroit
DE FRANCE 113
befoin de l'être mieux encore , & qui alors
ne le céderoit à aucun des chefs- d'oeuvres du
Theatre François.
و
L'ÉVENTAIL , Poëme en quatre Chants
dédié à S. A. S. Madame la Ducheffe de
Bourbon , par M. Milon , de Liége . A
Paris , chez la Veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques , & Defennes , au Palais
Royal.
L'AUTEUR de cer Opufcule , qui fe dit
fort jeune , & dans fa Préface & dans fon
Poëme , ne prétend pas du moins en impofer
au Public fur le motif qui l'a déterminé à
courir les risques de l'impreffion. Il avoue
qu'il a ambitionné fon fuffrage. Cette fincérité
ne fauroit lui nuire ; elle eft bien préférable
au charlatanifine de ceux qui veulent
faire croire qu'ils le font vus contraints par
leurs amis , ou par des perfonnes à qui ils
fout obligés d'obéir ; cette coquetterie littéraire
eft trop ufée , & en même temps trop
ridicule. L'effai poétique que nous annonçons
eft une imitation de l'Éventail de Gay ,
Poëme en trois Chants , plein de longueurs
& vuide d'action , comme prefque tous les
Ouvrages Anglois de ce genre. M. Milon y
a fait plufieurs additions ; & le Poëme , qui
n'étoit déjà que trop long , a un Chant de
plus. Avec un goût plus mûr , l'Auteur eût
réduit le tout à un feul. On fent auffi que
fon ftyle n'eft point fait . Il eft toujours diffus
114
MERCURE
& fouvent profaïque. La defcription de
l'éventail eft très- foible.
Ainfi parle Vénus ; & fon fils à l'inftant ,
D'un facile crayon deffine l'inftrument.
Les Amours attentifs contemplent le modèle.
Tout s'apprête ; au travail onfe livre.aves zèle.
Onfend le bois des arcs dont chaque portion I
Sous l'acier fe façonne en un mince rayon.
Le foufflet qui mugit dans les forges brûlantes
A ranimé l'ardeur des flammes expirantes .
Le fer des traits plongé dans un foyer bouillant ,
S'amollit fur l'enclume & forme un clou brillant
Où des côtes de bois , avec art effilées ,
Par un axe commun fe trouvent rafeinblées.
Un vélin étendu fur les extrémités
En un cercle imparfait couvre les deux côtés.
Tout l'Ouvrage n'eft pas auffi défectueux
que cette defcription ; mais il y a peu de
morceaux bien travaillés , les meilleurs man←
quent de précifion . Ce n'eft pas qu'on ne
rencontre fouvent des vers très agréables. On
en peut juger par ceux- ci :
Quelle Mufe pourroit , fans fatiguer fa voix ,
Célébrer la parure & ſes changeantes loix ?
Qui pourroit crayonner ces panaches flottans ,
Ces aigrettes , ces fleurs , ces touffes de rubans ,
Ces vains colifichets de ces têtes légères ,
DE
115
FRANCE.
Qui femblent promener de mobiles parterres 3
Ces voiles tranfpatens qui gazent le contonr
De ces globes chéris où folâtre l'Amour ?
Comment tracer encor ces robes étrangères ,
Jouets capricieux des modes paffagères ?
La Lévice traînante , & mille autres atours ,
Fantafques vêtemens des Belles de nos jours ?
1
L'Auteur , en confeillant aux femmes le
goût de la fimplicité dans la parure , a eu occafion
de rendre hommage à une Princeffe
auffi chérie que refpectée , & que l'on peut
louer fans flatterie.
La feule modeftie embellit leurs attraits :
DE CHARTRES eft nommée au portrait que je fais.
O Sexe , jeune encor , voilà votre modèle.
Pour attirer nos yeux , foyez fimple comme elle,
Imitez fa candeur , fuivez- en tout fes pas.
Que les rares vertus décorent vos appas .
L'attrait le plus piquant eft la fimplicité .
Voici encore deux vers très- remarquables
par l'harmonie imitative ,
On n'entend ni l'enclume gémir ,
Ni le marteau frapper , ni le foufflet frémir .
Nous n'étendrons pas plus loin & nos citations
& notre critique. Nous ne voulons
116 MER CUIR EI
point affliger l'Auteur , & encore moins le
décourager . C'eft pour l'animer à mieux
faire que nous avons fait mention de fon
Ouvrage. Les jeunes Verfificateurs , encore
pleins des illufions d'un Art dont ils ne
connoiffent que les charmes fans en foupçonner
les difficultés , & vivement éblouis
par le phoſphore de la gloriole Littéraire ,
attachent beaucoup d'importance à leurs
moindres effais , & n'ont rien tant à coeur
que d'obtenir une mention quelconque dans
les Ouvrages périodiques . Ce defir , qui tient'
beaucoup à l'émulation , doit paroître tout
fimple dans un débutant. Il y a une forte
d'équité à parler d'un Ouvrage qui , fans
être bon & fans avoir affez d'importance
pour mériter l'attention du Public , annonce
néanmoins dans l'Auteur quelques difpofitions
& un goût pour les Lettres qui ne
peut être blamable , pourvu qu'il foit bien
dirigé , & qu'il ne devienne pas une prérention
ridicule. Les jeunes Écrivains , abftraction
faite du plus ou moins de talent , font
intérelfans aux yeux d'un vrai Littérateur
par une qualité bien précieuſe , c'eft qu'ils
font enthoufiaftes de bonne- foi , & qu'ils
ne connoiffent point l'efprit de parti . Auſſi
l'Auteur de cet article fe fera t'il un devoir
d'avoir toujours beaucoup d'égards pour fes
jeunes Confrères ..
Vous qui des yeux mefurant la carrière ,
Brûlez déjà d'en courir les hafards ,
DE FRANCE. 117
Jeunes amans de Minerve & des Arts ,
Nobles rivaux , dont la gloire première
A des Neuf Securs attiré les regards ;
Que j'aime à voir ces Nymphes du Parnaffe
Encourager votre naiffante audace ! ...
Et que je hais ces frêlons venimeux ,
Qui dans la fange & dans l'ignominic ,
Ont l'oeil bleffé des rayons du génie !
Que je fuis loin d'être injufte comme eux !
རྒྱུ་ ཕ་
C'eft fans doute par un femblable motif
d'encouragement que le grand Frédéric , qui
cultive les Lettres & les Sciences , & fait les
récompenfer au- delà de fon Royaume , a
écrit à l'Auteur la Lettre fuivante , il y a
quelques - années , en réponſe à des vers
qu'il lui avoit adreffés . Nos Lecteurs nous
fauront gré de la leur faire connoître.
93
"
Ami des Mufes , c'eft toujours avec un
plaifir bien fenfible que je vois renaître
>> dans notre fiècle des Homères & des Pindares.
Les effais de poéfie que vous venez
» de m'offrir à la fuite de votre Lettre du
» 2 de Décembre dernier, me paroiffent tenir
» quelque chofe de l'un & de l'autre , & je
» les ai accueillis comme ils le méritent. Je
» me féliciterais beaucoup fi , comme vous
dites , mes Ouvrages ont quelque part au
» goût que vous avez pris pour la poéfie ,
» dans laquelle vous paroiffez fi bien réuffir.
» En attendant, je fuis très - fenfible à vos
"
30
"
718
MERCURE
39
hommages , & je vous en conferverai
toujours un fouvenir reconnoiſſant ; en
priant Dieu qu'il vous ait en fa fainte
» garde. »
ود
و ر
Poftdam , ces Janvier 1775. Signé , Frédéric.
SCENES, Champêtres , & autres Ouvrages
du même genre , par M. P **. A Amfterdam,
& fe trouvent à Paris , chez Goguery,
rue S. Benoît , vis - à - vis l'Abbaye.
LES Ouvrages que renferme cette Bro
chure , ont la forme de l'Idylle ; mais le ton
en eft trop noble & trop poétique pour conyenir
à la fimplicité de ce genre de Poëme.
Auffi l'Auteur les a t'il intitulés : Scènes
Champêtres. On doit donc les juger comme
des Ouvrages d'un genre nouveau ; & c'est
à la raifon plutôt qu'aux règles à prononcer.
Toutes ces Scènes Champêtres font en profe.
Il eft certain , & nous en conviendrons avec
M. P.... qu'il peut être un genre de profe
propre à notre langue , & fufceptible des
plus grandes beautés de la poélie , quoique
privé des avantages de la verfification . Mais
quelque dénomination qu'adopte l'Auteur ,
il lui fera difficile d'échapper à deux obſervations
critiques que voici,
1 ° . Ces Scènes Champêtres , ce ne
font pas des Idylles , feront au moins des
Dialogues ; or , le Dialogue exige plus de
naturel , ou du moins plus de fimplicité.
DE FRANCE. 119
Ajoutons que l'expreffion trop poétique affoiblit
le fentiment ; & ce défaut eft contraire
au but de M. P.... , qui cherche encore
plus à parler au coeur qu'à l'imagination.
Les Hynnes ne doivent pas être comprifes
dans cette critique , parce que l'Hymne
eft une eſpèce de chant religieux , qui
fuppofe l'enthouſiaſme , & qui admet les
figures les plus poétiques.
2 °. Il eut fallu marquer le lieu de la
Scène , foit réelle, foit imaginaire , & caractérifer
les perfonnages. Sans cela , on ne fait
où l'on eft , ni à qui l'on a affaire ; & ce
défaut nuit à l'intérêt.
: Nous ofons nous flatter que ceux qui
Hront cet Ouvrage conviendront de la jufreffe
de ces obfervations ; mais ils fentiront
auffi que l'Auteur n'a pu mériter ces reproches
fans avoir rendu en même temps fa
tâche plus difficile , & ils n'en auront qu'une
meilleure idée de fon talent , qui a fu vaincre
les difficultés qu'il s'étoit créées lui -même;
car la lecture de ces Scènes Champêtres eſt
réellement attachante . M. P....... termine
alfez modeftement la Préface par ces mots !
" Si je fuis affez heureux pour rappeler un
fouvenir agréable , ou exciter un fentiment
vertueux , mon bur eft rempli ; & fans ofer
m'élever à de plus hautes prétentions , je
fais content de mon fuccès fi j'entends dire :
Quel dommage que cela ne foit pas en vers. »
Ce væeu ne peut qu'être exaucé ; mais c'eft
le moindre éloge auquel il ait droit de pré
120 MERCURE
tendre. Il eft certain qu'en lifant ces Scènes
Champêtres , on ne peut s'empêcher d'y regretter
fouvent le charme de la verification ,
& qu'on s'écrie fouvent en effet : Quel dommage
que cela nefoit pas en vers ; mais quelquefois
auffi l'on n'y defire rien ; on eft
entraîné par des peintures attachantes , &
l'on eft charmé de voir que la haine du vice
& l'amour de la vertu refpirent dans tout
l'Ouvrage.
@
On y trouve les idées les plus gracieufes
& les images les plus fraîches. Reçois , dit
la tendre Mirza à fa chère Adèle , reçois ,
mon Adèle , la première violette fur laquelle
fe foit arrêté le regard de Mirza. Qu'elle
parfume l'air qui t'environne , & que , détachée
de ton fein , elle me plaife plus encore
que celle qui tient au gazon fleuri. » Et
ailleurs : Mon Adèle , tourne vers moi le
premier fourire de ron réveil ..... Être cêlefte
, arrête fur Mirza tes premiers regards ;
ils portent l'ivreffe dans tous mes fens.... Que
tu es belle quand tu repofes ! que tu es belle
encore quand tu t'éveilles avec la Nature !...
Heureux Mirza , qui refpire ton fouffle G
pur , confondu avec l'air frais du matin !.....»
Il y a de beaux détails dans la Forêt ,
L'Hymne à l'Amour, &c. , & beaucoup d'in
térêt dans la Pièce qui a pour titre : l'Abbaye.
Nous allons tranfcrire ici celle intitulée : les
Remords ou le Méchant , qui nous a paru
des plus remarquables ; on y trouvera un
cadre qui n'eft pas commun , du mouvement
で
&
DE FRANCE. 121.
& de l'énergie dans la peinture du Remords.
La douce fenfibilité d'Emma , qui s'y trouve
en oppofition avec la fombre horreur da
crime, nous paroît , du côté de l'Art, mériter
les plus grands éloges , & prête à ce petit
Ouvrage un intérêt dont il paroiffoit peu
fufceptible.
LES REMORDS OU LE MÉCHANT.
EMMA , SALEM , ELVAR.
SALEM.
. : Détournons - nous de ce fentier , chère
Emma ; évitons l'approche da coupable &
malheureux Elvar.
EM MA.
7
Elvar .... celui dont les crimes ont effrayé
cette paifible Contrée !
SALEM.
Oui , tu le vois en proie à fes remords ....
Le trouble de fon coeur a égaré fa raifon ; il
ne connoît plus de la vie que la douleur.
E M M A.
Vois comme il élève par intervalles fes
regards vers le ciel qu'il craint de fixer , &
avec quelle confufion il les reporte vers
la terre !
SALEM .
Une feule larme les foulageroit : hélas ! le
~ Nº. 33 , 17 Août 1782.
F
722 MERCURE
premier tourment du coupable eft de ne
pouvoir pleurer.
EMMA,
Ой porte t'il fes pas ?
1
SALEM.
4
Vers le bofquet des tombeaux où repofent
enfin ceux dont il a troublé la vie.... Cette
tombe que recouvre déjà l'herbe naiffante , -
eft celle de fon vertueux père , dont la douleur
a précipité la fin.
EM MA.
Il femble que la terre le repouffe & rejette
fa plainte,
SALEM,
Il implore en vain le repos ; comment réparer
tant de crimes envers ceux qui ne
font plus !
EM MA,
Quelle que foit la juftice qui le frappe ,
Salem je ne puis fermer mon coeur à la
pitié , ni refufer des larmes au déſeſpoir
qui l'accable.
SALEM.
Plus loin eft la tombe de fa mère ; le malheureux
s'y traîne en gémiflant ; il la trouvera
également inflexible,
EM M A.
C'étoit fa voix plaintive qui fe faifoit entendre
la nuit dernière , femblable au mur
DE FRANCE.
123
giffement affreux de l'efprit malfaifant qui
erre dans les ténèbres.
SALEM.
Au feul nom d'Elvar , les enfans effrayés
fe précipitent fur le fein de leurs mères....
objet d'horreur & d'épouvante , l'homme
même , dans la force de fes années , recule
à fon afpect , & prend une route contraire.
EM MA.
Il s'avance…………. hélas ! fi nous pouvions
adoucir la peine.....
SALEM.
Ún délire affreux a troublé fes fens..... à
peine nous reconnoîtra - t’il.
EM MA.
Elvar , malheureux Elvar , puiffe le ciel
fe montrer fenfible à ta plainte !
蕾
EL VAR.
Qui êtes- vous done , vous qui adre Tez au
ciel un fouhait pour Elvar?
SALEM.
Tu ne reconnois pas Salem , l'ami de ta
jeuneffe ?
EL VAR.
Oui , ton nom me fut connu autrefois ....
Depuis fi long- temps , hélas ! je n'ai plus
d'ami.... la luinière du jour ne bleffe pas tes
regards.... tu peux repofer fous le feuillage ,
& fourire au retour du printemps.
Fil
124 MERCURE
EM MA.
Quelle cruelle agitation !
EL VAR.
Vois- tu ce nuage qui pole fur ma tête ?...
par- tout ailleurs le ciel eft ferein.... Dis- moi ,
dans quelle faifon fommes - nous ? Voit- on
de beaux jours encore dans la vallée ?.... La
terre me paroît trifte & dépouillée .... Que
dit- on d'Elvar ?.... Eft- il vrai que fon feul
nom , prononcé dans une fête , en trouble
la joie ?
SALEM.
Ton repentir fera renaître pour toi des
jours de paix.
EL VAR.
Des jours de paix ! .... & qui m'afſurera
que ceux qui n'y font plus confentent à la.
paix ? N'as- tu pas vû la terre qui porte leurs
tombes , me repouffer & frémir fous mes
pas ?..... Il n'eft plus de retraite , plus d'afyle
où le remords n'ait pénétré avant moi ?.... La
douleur me devance , & je la trouve là où
je cherchois le repos .... Enveloppé de ténèbres
, je ine heurte à chaque pas ; le gazon
fe change fous mes pieds en cailloux déchirans
.... Fuyez loin de moi.... je ne porte que
l'horreur & l'épouvante.... Votre ftérile pitié
ne peut rien pour Elvar.... tous les voeux que
vous formeriez pour lui retomberoient fur
fa tête en malédiction .... Le ciel fe fermeroit
pour lui à la douce prière de l'innocence.
DE FRANCE
125
EM MA.
Il fuit.... déjà il fe perd dans les fentiers
tortueux de ces rochers..... Ciel vengeur ,
laiffe- toi fléchir , & modère tes coups !
SALEM.
Reprenons la route de la vallée , ma tendre
amie. Allons , en plaignant le coupable ,
jouir du fpectacle fi doux de la vertu & de
l'innocence .
"
LA Lévite conquiſe , Poëme en deux Chants,
par M. de Lamontagne. « This even Belinda
may vouchfafe to view. Peutêtre
Bélinde elle - même daignera lire
» mon Ouvrage . » Boucle de cheveux enlevée
, Chant I. A Paris , chez la Veuve
Ballard & fils , rue des Mathurins.
CE Poëme eft le premier Ouvrage d'un
jeune homme ; c'eft une raifon à la fois pour
le Critique d'être indulgent & févère. A
cet âge, celui qui eft né avec du talent fe corrige
de les défauts auffi - tôt qu'il les apperçoit
, & c'eft pour cela qu'il faut les lui faire
fentir. Il ne s'agit donc point de favoir file
jeune homme , qui paroît pour la première
fois fur le théâtre orageux de la Littérature ,
a fait un bon Ouvrage , mais s'il annonce du
talent. On ne parvient guères à cet âge qu'à
la perfection de la médiocrité , & l'on pour
roit établir prefque comme une règle générale,
que celui qui , jeune encore, débute par
Fiij
2326
MERCURE
un bon Ouvrage, n'en fera jamais de meilleur.
On voit , par le titre & par l'épigraphe de
ce Poëme , que M. de Lamontagne s'eft propofé
la Boucle de cheveux enlevée de Pope
pour modèle ; mais avec le même efprit & le
même talent , avec une égale connoiffance
du monde & de fon Art , M. de Lamonta
gne n'auroit pas pu atteindre aux beautés
variées & piquantes de fon modèle. Le
fujet eft fort peu de chofe fans doute dans ce
genre ; mais il faut pourtant qu'il produiſe
ine action qui amène & des incidens , &
des caractères & des tableaux, où l'imagination
du Poëte puiffe répandre fes richelles ,
où des fictions originales & inattendues fervent
de cadre à des peintures de nos
moeurs , de nos travers. Le Poëte doit
faire voir le monde qui eft fous nos yeux
dans un monde eréé fous fes pinceaux , mais
fi l'action n'eft rien , il fera difficile d'y
attacher tant de chofes d'une manière naturelle.
Le Poëte fera ftérile ou bizarre. Il paroît
que M. de Lamontagne n'a pas affez
compris combien un fonds heureux étoit
néceffaire aux productions de l'efprit . Il eft
beau de créer tout de rien ; mais l'action
d'un Poëme eft la première chofe que doit
créer le Poëte . Celle de la Lévite conquife,
eft trop peu de chofe pour qu'il ait été poffible
à M. de Lamontagne d'y montrer tour
ce qu'il peut avoir de talent.
Zulmé, au fortir de l'un de nos Spectacles,
rentre chez elle pour attendre fon Amant
DE FRANCE. 127
fon Amant n'arrive point ; elle craint d'avoir
paru moins belle à fes yeux ; elle immagine
que peut- être fa parure n'aura pas affez fait
reffortir fes charmes ; elle invoque la
Déeffe de la mode , quoique peut- être le
defir de plaire & de ranimer les feux de fon
Amant eût pu l'infpirer auffi bien qu'une
Divinité. La Déelle ne defcend point à la
voix d'une mortelle , mais elle lui envoie un
Genie : on ne fera point étonné de voir des
Génies au fervice de la Déelle de la mode.
Ce Génie , qui a la mine d'un François & un
furtout à l'Angloife , promer à Zulmé que
tous fes voeux vont être remplis , que le
temple de la mode va s'ouvrir à fes yeux , &
qu'elle enrichirà l'Univers d'une robe notvelle.
Elle monte avec lui fur un char de
'couleur pace, attelé d'un griffon , & ils vont
au temple de la Déeffe. Voilà le premier
Chant. Aur fecond , elle arrive au temple.
Des monftres furieux , qu'on ne s'attendor
pas à trouver là , veulent repouffer Zulmé ,
& l'empêcher de prendre la Lévite , au dôme
fufpendue ; mais elle triomphe des monftres.
avec le fecours des Génies ; &
Les fifres , les tambours,, organes de la gloire ,
Annoncent de Zulmé la brillante victoire.
On voit qu'il y a trop peu d'invention
dans l'action de ce Poëme , ou plutôt qu'il
n'y a point d'action ; d'ailleurs , du moment
que la Décffe envoie un Génie à Zulmé , it
eft trop sûr que Zulmé réuffira ; elle n'a
FIV
128 MERCURE
·
rien à craindre , tien à efpérer , & on n'efpère
rien , on ne craint rien pour elle . Il cit
vrai qu'elle trouve des monftres en arrivant
chez la Déeffe ; mais on ne voit pas comment
il fe trouve des monftres dans le teinple
de la mode. Ces monftres & ces Génies
des Poëmes & des Contes , doivent être des
êtres allégoriques ; alors les caractères qu'on
leur donne peignent ceux de nos vertus &
de nos vices. Ces portraits , devenus un peu
trop lieux communs , peuvent fournir des
traits heureux à l'efprit & à l'imagination
des Poëtes. C'eft même là que tout ce que
l'imagination a de folie , & l'efprit de fageffe
, s'uniffent le plus naturellement enfemble.
Pope & Voltaire ont donné dans
ce genre des modèles parfaits ; mais les
monftres du temple de la mode ne repréfentent
rien ; auffi M. de Lamontagne n'at-
il pas eu même l'idée de peindre leur caractère
: nous croyons que le même fujet
pourroit lui fournir une action plus heureufe
, plus variée en incidens , plus riche en
fictions morales & poétiques.
Mais il eft plus important de voir comment
M. de . Lamontagne écrit en vers .
Voici le début de fon Poëme .
Je chante une beauté qui , d'un peuple volage ,
Par un nouveau coftume enchaînant le fuffrage ,
Aux regards des François , la première a montré
Des enfans de Lévi l'habillement facré.
A travers les dangers qui menaçoient fa sête ,
DE FRANCE. 129
De ce trophée antique elle fit la conquête ,
Et jouiffant après de fon triomphe heureux ,
Dans le Palais Royal attira tous les yeux.
Je chante , quoiqu'ici je ne faſe qu'écrire ,
Mais la plume en nos mais eft toujours une lyre,
Ces vers n'ont rien de très- remarquable
par l'expreffion & par l'idée ; mais les quatre
premiers annoncent une oreille fentible , à
l'harmonie , & les deux derniers font d'un
homme d'efprit.
remparts
Dans cette vafte enceinte , où de triftes
De Paris autrefois formoient les boulevards ,
Où brille maintenant la pompe enchantereſſe
Des fuperbes réduits qu'habite la molleffe ;
Le luxe , ami des Arts , fit un temple à l'Amour ;
Sans regretter Paphos Vénus y tient la Cour.
Simple , mais élégant , on voit l'ordre Ionique
Régner dans tout l'éclat de fa nobleffe antique.
La pierre qu'avec art le cifeau fut domprer,
Prend la forme des fleurs & femble végéter ;
Les murs de ce jardin , revêtus d'un treillage ,
D'arbriffeaux toujours verds , étalent le feuillage
j
Ces vafes font chargés des doux préfens de Flore,
Des figures de plâtre ornent ces lieux encore.
Que vois je ? C'eft Janot , fa lanterne à la main.
Janot ! heureux Janot ! jouis de ton de deltin.
F v
13.0 MERCURE
Homère eft mort de faim fans avoir vu fa gloire.
Tu te vois immortel .
Ces derniers vers font charmans. Ce
rapprochement de la gloire de Janot & de
la mort d'Homère est très heureux . Tu te
vois immortel , eft aufli une fort belle expreffion
; elle n'eft pas neuve , il eft vrai. On
Te fouvient que M. Ducis , dans fon Difcours
de réception à l'Académie Françoife , avoit
dit , en parlant de Voltaire , qu'il avoit
affifté àfon immortalité. Fline le jeune , qu'on
nę connoît guères que comme un Auteur
agréable , & qui cependant , ami de Tacite ,
s'exprime quelquefois avec autant d'énergie
& de profondeur , que l'Auteur des Annales
& des Hiftoires de l'Empire Romain , Pline
fe fert auffi de la même expreffion précifément.
Il ne faut pas en conclure que M.
Ducis l'ait empruntée de Pline ; les belles idées
& les belles expreffions naiffent en foule dans
fon Difcours ; & quand on écrit ainfi , on n'a
befoin de rien emprunter à perfonne. Mais
c'eft quelquefois une chofe intéreffante &
curieufe de rechercher l'origine & l'hiftoire ,
pour ainfi dire , de ces mots qui enrichiffent
les Langues . On fuit une expreffion de
pays en pays , on la voit remonter
de fiècle en fiècle , du nôtre à celui de
Louis XIV , de celui- ci au fiècle de Léon
ou d'Augufte , du fiècle d'Augufte à celui de
Périclès , & du fiècle de Périclès à Homère ,
qui , feul au fommet & à l'origine de tous
DE FRANCE. f ; t
ses fiècles de talens & de lumières , á verlé
abondamment les richelfes de fon génie fur
tous les pays & fur tous les fiècles. Tout fe
tient, comme on voit . Janot a rappelé Homère
à M. de Lamontagne , & un hémiftiche
de la Lévite conquife , m'a donné envie
d'écrire l'Hiftoire des belles expreffions de
tous les fiècles ; mais le précis de cette Hiftoire
n'a fait parvenir à Homère , Homère
me ramène à Janot , & Janot à la Lévite
conquife. Je me retrouve donc à mon Extrait.
Les vers fur Janor ne font pas les feuls
qu'on puiffe remarquer dans le morceau que
nous avons cité ; il y en a d'autres qui font
efpérer que l'Auteur peut avoir le talent de
la Poéfie defcriptive , comme ceux- ci :
La pierre qu'avec art le cifeau fut dompter
Prend la forme des fleurs , & femble végéter.
Je fais bien que plus d'une fois on a fait
refpirer le marbre, & qu'il n'y a pas loin dir
marbre qui refpire à la pierre qui végère ;
mais l'art de rajeunir dans la Poéfie , dans
tous les Arts , eft une eſpèce de création .
rl y a du mérite encore dans les vers oil
FAuteur décrit l'apparition du Génie aux
yeux de Zulmé.
-Ainfi parle Zulmé; mais fa vûe éblouie
Voit pâlir tout- à- coup l'éclat de la bougie ;
Sa perruche eft muerte , Azor heurle d'effroi' ,
L'épouvante eft, par-tout , & s'étend jufqu'à meijja
r
DVB
112 MERCURE
Deux pendules, grands Dieux! enſemble fe détraquent,
Et pour comble d'horreur les porcelaines craquent.
Un char de couleur puce , attelé d'un griffon ,
Par la fenêtre ouverte entrant dans le fallon ,
Porte un jeune élégant dont la mine Françoile
Fait le contrafte heureux d'un furtout à l'Angloiſe ;
Un chapeau de Jockey , qu'entoure un ruban gris,
Le coeffe largement de fes bords arrondis :
On fait que de nos jours , pour être avec décence ,
Il faut d'ue Maquignon avoir la reflemblance ,
Deux boucles de harnais , forment deux boucliers
Dont le vafte contour embraffe fes fouliers ;
D'un bâton épineux fa main paroît armée.
-- « Belle Zulmé , dit-il , ceffez d'être alarmée ;
» La Déeffe du goût va couronner vos voeux ,
» Et fon temple brillant doit s'ouvrir à vos yeux ;
» C'est vous qui fixerez l'époque de fa gloire ,
» De fon règne par vous commencera l'hiſtoire.
Venez donc fur mon char , en traverfant les airs,
» D'une robe nouvelle enrichir l'Univers . »
-
Alors à cette belle , encore épouvantée ,
Il offre poliment fa main droite gantée :
Elle monte & s'affied près de fon conducteur ,
Le griffon fur fes pieds fe dreffe avec ardeur , &c.
On voit que M. de Lamontagne a eu nos
jeunes gens fous les yeux en peignant le coftume
du Génie de la mode ; aucun des
traits n'eft vague , & aucun de ceux qui à
font les plus frappans n'eft omis. On ne
DE FRANCE.
133
peint point ainfi fans avoir du talent.
M. de Lamontagne fuppofe que des
tableaux fufpendus aux murs du temple de
la mode , reprefentent les coftumes & les
modes de tous les Peuples & de tous les
fiècles . Cette idee eft ingenieufe : elle appartient
au fujer ; elle a fait naitre le morceau
où M. de Lamontagne nous femble avoir le
mieux annoncé fon talent pour les vers &
pour la Poetic .
-O Dieux ! que de beautés enchantent mes regards !
De quels premiers objets , dans ce vafte édifice ,
Mes crayons incertains offriront- ils l'efquiffe ?
Ici de Praxitèle un digne fucceffeur ,
Dirigeant avec art le cifeau créateur ,
A montré fur ce bloc fon adreffe exercée ,
Et fur un bloc de marbre a gravé la penſée.
Ici des Nations les coftumes divers
Sur la toile tracés , à mes yeux font offerts.
Dans le fier appareil d'une pompe barbare ,
Sous une peau de tygre un farouche Tartare ,
Un carquois fur l'épaule & fon arc à la main ,
Paroît avec l'audace & les traits de le Kain.
Du détroit de Davis le Sauvage intrépide
Afa barqué attaché , vogue d'un cours rapide ,
Les habitans des mers le couvrent de leurs peaux ;
Il nâge , il plonge , il rame , il joue avec les flots ;
Il brave la tempête & Neptune en furie .
Confidérant les jeux de ce monftre amphibic ,
Le Matelot furpris , perché fur l'artimen ,
F34
MERCURE
Doute fi c'est un homme ou fi c'eft un poiffon
Le vaillant Illinois , des animaux fauvages ,
Sur la peau diaprée a gravé les images ;
Une lourde maffue arme fes bras nerveux.
Le Caraïbe ici , fans barbe & fans cheveux ,
Montre fon corps enduit du fuc qui le colore:
De la voûte des cieux , & du char de l'Aurore,
Près de lui fon époufe érale les couleurs.
Le Colibri doré , qui vit du fuc des fleurs ,
L'oifeau-mouche léger , charmante mignature ,
A fon cou fufpendu , lui fervent de parure.
L'Inca , tout rayonnant & d'or & de rubis ,
Qui , de l'aftre du jour ſe vante d'être fils ,
Porte fur fa poitrine une plaque brillante
Ou reluit du foleil la face éblouiffante.
M. de Lamontagne fait faire fervir comme
on voit fes connoiffances au profit de fon
talent , & c'eft une des chofes qui doit le
plus faire efpérer des talens d'un jeune
homme. Il eft fingulier que tous ces tableaux
du temple de la mode ne reprefentent que
les coftumes des Peuples fauvages ou barbares
. Eft ce que les coftumes des Phriné , des
Afpafie , des Alcibiade & des Hortenfius ,
des belles Montbafon , des Châtillons brillantes
; eft ce que les vêtemens des hommes
les plus aimables & des femmes les plus renommées
dans les fiècles des grâces & du
luxe, n'auroient pas été infpirés par la Deeffe
de la mode & du bon goût , auili bien que le
DE FRANCE. 1351
coftume d'un Tartare ou les couleurs d'un
Caraïbe ? Je conçois bien que les habits
étroits qui nous ferrent & nous_roidiffent
n'ont aucune grâce , & ne produisent aucun
effet dans un tableau ; mais ces belles draperies
grecques & romaines , mais les modes
de ces courtifannes de Corinthe ou d'Athè
nes , qui fervoient de modèle aux Vénus des
Phidias & des Praxitèle , n'étoient- elles pas
dignes de figurer dans le temple de la Décffe ?
Au refte , c'eft de tout temps que la nature
fauvage a frappé plus fortement l'imagination
des Peintres & des Poëtes ; & l'etlentiel
pour M. de Lamontagne , c'étoit de bien
peindre quelques coftumes , & non pas de
rappeler les coftumes les plus célèbres.
Il y a des chofes heureufes encore dans les
vers qui terminent le Poëme.
و
En général, M. de Lamontagne péche rarement
contre le naturel , la raifon & la vé
rité. C'eft beaucoup ; mais , comme dir
Rouffeau ce n'eft pas tout. Il ne faut
pas , par exemple , pour être facile & naturel
, faire defcendre la Poéfie au ton de la
Profe , & c'est ce qui arrive fouvent à M. de
Lamontagne. Horace recommande bien
d'affoiblir quelquefois à deffein les forces
de fon ftyle , de cacher le Philofophe &
le Poëte fous le ton d'un homme du monde
aimable ; mais ce ftyle ainfi négligé par art ,
exige infiniment d'efprit & de grâces ; &
fi l'idée n'eft très- ingénieufe & très piquante ,
un kyle de ce genre ne paroîtra pas feu136
MERCURE
lement naturel , il paroîtra commun. S'il
m'eft permis de le dire , par exemple , Boileau
n'avoit pas l'efprit aflez heureux &
affez aimable pour pouvoir fe palter des
reffources de fon talent , il ne lui etoit pas
permis de négliger fon ftyle comme à Horace
, à La Fontaine & à Voltaire.
M. de Lamontagne manque auffi quelquefois
de goût ; mais c'eft moins de ce goût
univerfel qui tient à la raifon & à la nature
, que de celui qui change avec les
temps , avec de certaines conventions qu'on
ne peut connoître qu'en connoiffant le
monde. Il fait , par exemple , un affez grand
nombre de plaifanteries fur Pegaſe , qui´
marche , qui trotte , qui galoppe , & toutes
ces plaifanteries font de mauvais ton depuis
très -long- temps.
Allons , Pégafe , allons ; te fens-tu de l'audace ?
As-tu mangé ton foin coupé fur le Parnaſſe ?
Il y a de l'efprit dans ce dernier vers ;
mais cet efprit eft de mauvais goût , parce
qu'il n'eft plus de bon ton.
Nous nous étions engagés à être indulgens
& fevères , & il nous femble que nous
avons été plus févères qu'indulgens ; mais
cela même prouve la bonne opinion que
nous avons du talent & de l'efprit qu'anno
nce M. de Lamontagne.
( Cet Article eft de M. Garat. ) .
DE FRANCE. 137
SPECTACLE S.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON a donné Mardi , 6 de ce mois , la
première Repréſentation de la reprife de
Roland , paroles de Quinault , mufique de
M. Piccini. Cette première repréſentation a
eu le plus grand fuccès.
Les principaux rôles de cet Opéra ont
été rendus par Mlle Saint-Huberti , le fieur
Lainnés & le fieur Moreau. Les deux premiers
ont obtenu des applaudiffemens bien
mérités , par la manière dont ils ont chanté
& joué , l'un, le rôle de Médor , & l'autre,
celui d'Angélique. Le fieur Moreau a
chanté l'air : Que me veux tu , monftre
cruel? avec une vérité d'expreffion qui ne
permet pas de croire que ce morceau puiffe
jamais être rendu avec plus d'énergie.
L'Orcheſtre a mis dans l'exécution de
cet Opéra , non-feulement un enfemble admirable
, mais ces dégradations , ces nuances
, ce précieux clair obfcur d'où réfulte un
des principaux effets de toute mufique , &
particulièrement de la mufique dramatique.
Nous croyons devoir les plus grands éloges ,
& nous ne fommes en cela que l'organe du
Public , à tous ceux qui compofent l'Or138
MERCURE
cheftre de ce Spectacle , & fur-tout à l'homme
intelligent & habile qui le dirige.
La partie des décorations & des habits a
paru en général plus foignée que lors même
de la première mife de cet Ouvrage . Nous
voyons avec plaifir que l'Adminiftration de
l'Opera porte fon attention fur des parties
jufqu'ici fouvent trop négligées.
Les Ballets ont prefque été tous refaits
par le fieur Gardel ; les nouvelles figures &
les nouveaux pas dont ce Compofiteur les a
embellis , ont obtenu & mérite les fuffrages
du Public. Les principaux talens de la Danfe
fe font diftingués dans cet Opéra.
Le fieur Galei & la Dlle Dupré ont débuté
dans le Ballet qui termine le troihème Acte.
Le premier a plu ; mais Mlle Dupré a charmé.
Cette Danfeufe nous a paru réunir au
plus haut degré la légèreté , la précifion &
la grâce; & nous apprenons avec plaifir que
P'Adminiſtration de l'Opéra vient de l'attacher
à ce Spectacle. Seulement nous pren
drons la liberté d'inviter Mlle Dupré à corriger
quelques mouvemens de bras & de
tête qui , trop maniérés , déparent l'élégance
& la nobleffe qui caractériſent fa danfe.
Nous ne reviendrons pas fur la muſique de
cet Opéra , mufique charmante , enchantereffe
, qu'on ne fe laffe jamais d'entendre.
M. Piccini , dans fon genre , cft fur la même
ligne que M. Gluck dans le fien ; le Muficien
célèbre , que le préjugé & l'envie ont puni
long temps de fes fuccès , a pris enfin fut
notre Theatre Lyrique la place qu'il metiDE
FRANCE. 3119
toit , & où le maintiendront à jamais les
chef-d'oeuvres dont il s'eft environné ; mais
l'admiration que commandent les talens
fublimes , n'exclud point l'eftime , l'hommage
& la reconnoiffance qu'on doit aux
talens aimables . Il faut offrir des parfums
& de l'encens à l'immortel Anteur de la
mufique d'Orphée , d'Alcefte , d'Armide &
des deux Iphigénies , & couronner de fleurs
l'élégant & mélodieux Compofiteur de la
mufique de Roland , d'Athis , & c . & c .
COMÉDIE ITALIENNE.
pre- LE Vendredi 2 Août, on a donné la
mière reprefentation d'Agis , Parodie de la
Tragédie d'Agis ; en un Acte & en profe ,
mêlée de Vaudevilles.
>
La marche de cette Parodie eft affez exactement
calquée fur celle de la Tragédie . On
y retrouve à peu- près les mêmes caractères &
les mêmes fituations , mais fous les nuances
qui conviennent au genre comique. Ainfi
l'analyfe que nous avons donnée du Drame
de M. Laignelor , nous difpenfe de faire ici
celle de la Parodie. Ce petit Quvrage a été
fort bien reçu. Ilétincelle d'efprit ; les idées en
font fines & plaifantes, on y remarque même
très-fouvent de la grâce & du goût . Parmi
les Scènes qui ont eu le plus de fuccès , on
a fur-tout applaudi celle où Emphasès , ami
de Léonidas , & chargé par lui de compofer
140
MERCURE
un nouveau Sénat , vient lui apprendre qu'il
n'a pu trouver un feul homme qui voulût
fiéger , & qu'il s'eft vu forcé de choifir fes
Sénateurs parmi les femmes .
LEONID A S.
Comment pourront-elles juger , trancher ,
décider , condamner fans appel ?
EM PHA SÈS.
Eh , Monfeigneur ! elles ne font que
Toute la journée.
LYONIDA S.
AIR : Philis demande fon Portrait.
Je doute fort qu'à ce cadeau
Sparte entière applaudiffe.
EMPHASÈS.
Pourquoi pas !
L'Amour n'a-t'il pas un bandeau ,
Ainfi que la justice ?
Sera-ce la première fois ,
Au bon temps comme au nôtre
Que l'un aura dicté les loix
Et les arrêts de l'autre ?
2
AIR: Tu croyois en aimant Colette .
N'ayez aucune inquiétude ,
Allez , tout ira pour le mieux';
Ne fût-ce que par habirude ,
Mon Sénat fera des heureux.
cela
DE FRANCE. 141
Ces Couplets , & d'autres que nous regrettons
de ne pouvoir pas citer , font tournés
très -agréablement ; il y règne un ton de
plaifanterie réellement aimable . En général ,
l'idée de cette Scène eft fort ingénieuſe ;
elle annonce que l'Auteur a de la gaîté , de
l'imagination , & qu'il peut le montrer fur
la Scène autrement que comme un Parodifte.
Nous l'y engageons , & nous croyons
devoir infifter fur cet objet , parce que les
fuccès que procure le genre dans lequel il
vient de débuter , ne font pas bien flatteurs
en eux- mêmes. La Parodie à eu les jours de
vogue ; elle paroiffoit oubliée . fans retour.
Quelques Ouvrages femblent lui redonner
une exiſtence , qui ne fera fans doute que
momentanée. Que l'on examine fans prévention
quelle eft la Parodie qui obtient le plus
grand nombre des fuffrages ; on verra que c'eft
pofitivement celle où les fentimens les plus
précieux à l'humanité , les fituations les plus
pathétiques , font préfentés fous la charge lat
plus plaifante & fous la contrefaction la plus
ridicule. Quel cas doit-on faire d'un genre
dans lequel on n'obtient des fuccès , qu'après
avoir prêté le caractère de la bouffonnerie
aux objets les plus dignes de nos reſpects *
* Nous en pourrions donner des preuves tirées
de quelques Parodies nouvelles : nous nous en abſte
nons volontiers. Ceux qui font morts , font morts.
24 23 2
142 MERCURE
Ce n'eft pas pour la première fois que nous
nous fommes élevés contre la protection que
certaines gens accordent aux productions de
cette elpèce ; & en cela nous avons imité
d'autres Obfervateurs qui avoient déjà parlé
avec force contre ce genre. Au refte , il n'a'
plus guères de partifans que chez les vieux
Amateurs de notre vieil Opéra-Comique. Il
peut encore avoir des charmes pour les jeunesgens
qui font les premiers pas dans la carrière
de la Littérature. On fait qu'il eft un âge où
l'on eft facilement égaré par la facilité de
tourner une Épigramme , par le plaifir d'enchaîner
quelques Scènes critiques , en les
affaifonnant de couplets malins ; mais
ce n'eft qu'une erreur paffagère , & fur
laquelle on revient bientôt quand on eft
doué d'un bon efprit , & qu'on eſt éclairé
par l'expérience.
Nousfommes très éloignés de vouloir affliger
l'Auteur de la Parodie d'Agis. Son effai
mérite beaucoup d'éloges,& fes qualités perfonnelles
font faites pour infpirer cet intérêt
qui naît de l'eftime. Mais s'il veut examiner
avec attention quelles font les parties de fon
Ouvrage quele Parterre a le plus applaudies ; il
verra que ce ne font pas les plus louables , &
que c'eft fur-tout aux plaifanteries un peu mare
quées, aux jeux de mors, aux équivoques, enfin
à tout ce qui tient au genre de la gravelure ,
qu'on a prodigué les marques de fatisfaction
les plus décidées. Nous croyons que cette
feule réflexion fuffira pour lui faire fentit la
DE FRANCE. 145
juftelle des obfervations que nous venons de
faire: jufteffe dont nous fommes convaincus ,
parce que nous n'avons fait que fuivre , en
lestraçant , les principes adoptés par nos mei !-
leurs Ecrivains , & par les Critiques les plus
diftingués de notre Littérature.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LES Contes des Génies , ou les charmantes Leçons
d'Horam, fils d' Afmar , Ouvrage traduit du Perfan
en Anglois par Sir Charles Morell , ci-devant Ame
baffadeur des Établiſſemens Anglois dans l'Inde à la
Cour du grand Megol , & en François , fur la Traduction
Angloife , avec treize Figures , trois Volumes
d'environ 358 pages.
Série des Colonnes , in-8 . d'environ 56 pages.
Prix, 1 liv. 16 fols broché. A Dijon , de l'Imprimerie
de L. N. Frantin , Imprimeur du Roi ; & le vend
à Paris , chez Alexandre Jombert jeune , Libraire , .
rue Dauphine.
Les quatre Ages de l'Homme , Poëme , in- 8 ° . de
68 pages. Frix, 1 livre 16 fols. A Paris, ches
Moutard , Imprimeur- Libraire de la Reine , &c. fue
des Mathurins , Hôtel de Cluny.
Suite de l'Atiologie de la falivation , ou Explication
des inconvéniens attachés au mercure adminiftré
en friction & en fumigation , avec des Obfervations
fur les dangers de l'ufage du fublimé corrofif,
&fur ceux de toutes les préparations de mercure
données fous forme sèche , par M. Jean - Staniflas
Mittié , Docteur-Régent de la Faculté de Médecine
144 MERCURE
en l'Univerfité de Paris , Membre de l'Académie
Royale des Sciences & Belles - Lettres de Nancy, Mé
decin ordinaire du feu Roi Staniſlas , Duc de Lorraine
& de Bar , &c. in 8 ° . de 157 pages. A Montpellier
; & fe trouve à Paris , chez Didot le jeune ,
Libraire de la Faculté de Médecine , quai des Auguftins
; & Saurn , Librair e , rue S. Jacques.
Médecine-Pratique & moderne , appuyée fur
Pobfervation , recueillie d'après les Ouvrages de feu
M. Marquet , Doyen du Collège Royal des Médecins
de Nancy , & de plufieurs autres Médecins célèbres
, mife en ordre par M. Buc'hoz , fon gendre ,
Médecin de MONSIEUR , & augmentée de plufieurs
de fes Obfervations , Tome premier. A Paris '
chez l'Auteur , rue de la Harpe , preſque vis -à-vis
ja rue de Richelieu -Sorbonne , in- 8°. de 556 pages.
MM. les Soufcripteurs font priés de retirer le
premier Volume de la Médecine moderne , en foufcrivant
en même- temps pour le fecond. Le prix de
la foufcription eft de 8 livres ; elle fera fermée pour
le premier Septembre. Ceux qui n'auront pas foulcrit
, paieront chaque Volume féparément s liv.
Ꮴ
TABLE.
118
ERS du Vieux Malade de Scènes Champêtres ,
Fernay , 97 La Lévite conquife , Poëme ,
125
Epitre àM. Vandebergue , 99
Enigme & Logogryphe , 102 Académie Roy. de Muſiq. 137
Percy , Tragédie , 103 Comédie Italienne , 139
L'Eventail, Poëme , 113 Annonces Littéraires , 143
AP PROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 17 Août. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris,
le 16 Août 1782. GUIDI
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 24 AOUT 1782.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à Mademoiſelle AURORE.
Les talens , l'efprit,la jeuneſſe ,
Le fentiment plus rare encor ,
Ces dons heureux que la richeffe
Regrette au milieu de fon or ,
Vous les avez , & votre vie
Se trouble en commençant fon cours !
Ces biens fi vrais qu'on vous envic
N'ont på vous donner de beaux jours !
Ah! de celui qui vous outrage
Pourquoi garder le fouvenir ?
Laiffez à la main du plaifir
Le foin d'effacer fon image .
Inconftante par fentiment ,
Puniffez
un amant volage ,
Nº. 34 , 24 Août 1782.
G
146 MERCURE
Oubliez- le pour fon tourment :
L'infidèle fut trop coupable
Pour mériter votre douleur ;
Vous l'aimicz trop pour que fon coeur
Puiffe jamais être excufable .
Ne banniffez point à demi
Le fouvenir de fon injure ;
Celui qui fut amant parjure
Ne fera point fincère ami,
Qu'un autre objet , de vos alarmes ,
Soit donc l'heureux confolateur :
Que , plus digne de fon bonheur ,
Il connoiffe mieux tous vos charmes,
Du fentiment cueillez les fleurs;
Et fi l'épine des malheurs ,
Quelquefois fur votre paſſage,
S'y joint par un trifte affemblage ;
Loin d'entretenir vos douleurs ,
Songez que dans votre heureux âge ,
Faite pour plaire & pour jouir ,
Et joignant aux grâces légères
Un coeur tendre & né
pour fentir ,
Il ne faut en des jours contraires
Qu'une étincelle de plaifir
Pour fécher des larmes amères.
(Par M. le Chevalier de Meilcourt
Chevau-Léger de la Garde. )
DE FRANCE 147
RÉPONSE.
JE rends mille grâces fincères
A l'aimable confolateur
Qui , dans les leçons peu févères ,
M'offre la route du bonheur.
La
perte
d'un amant volage
Lui paroît un léger malheur ;
La raiſon reçoit fon adage,
Mais il ne convainc pas le coeur.
Quoi donc ! fi j'aimois un parjure
Car ici tout eft fiction ,
C'eft
par une autre paſſion
Qu'il faudroit venger mon injuret
Etre inconftant parfentiment
Me paroît nouveau , je vous jure ;
De ce paradoxe charmant
Savez- vous ce qu'on peut conclure ?
Du malheur que je déplorois
Mon âme n'étoit point atteinte ;
Vous avez deviné ma feinte
Peut-être en lifant mes regrets ;
Vous daignez venir à mon aide ,
Et , par un art très-peu conna ,
Vous me préfentez le remède
Du mal que je n'ai jamais eu,
( Par Mlle Aurore , de l'Académie Royale
de Musique. )
Gij
148 MERCURE
A M. DE SAINT - ANGE , fur fa
Traduction en vers des deux Premiers
Livres d'Ovide. *
AIR: Ne nous préférons point aux Belles.
Vos
Os vers font dictés par les Grâces ;
D'Ovide vous fuivez les traces ,
Mais vous évitez les défauts,
Votre Verfion , qui décèle
Le Traducteur & le modèle ,
Eft fans doute infcrite à Paphos.
Les Belles recherchent la gloire:
Ainfi , permettez-moi de croire
Que vous avez à qui parler.
Il n'eft point ici de Corinne ;
Mais on y voit plus d'une mine
Faite pour vous en confoler,
De Tibulle briguant la place ,
Je n'ai pas cependant l'audace
De m'attribuer ſon deftin :
C'est vous qu'il fit fon légataire ;
Mais par mon amitié fincère ,
Je veux furpaffer le Romain.
( Par M. Knapen , fils. )
* Le troisième efl actuellement fous preffe.
DE FRANCE. 149
RÉPONSE.
GRAND MERCI de vos vers charmans :
Vatre style enchante , il confole.
Moins fai de droits aux complimens
Où votre amitié me cajole ,
Plus je dois de remercîmens
A l'Erato vive & frivole ,
Qui par vous enivre mes fens
Des vapeurs de la gloriole.
Tibulle , que vous rappelez
Sous un officieux emblême,
Dans des vers où vous l'égalez ,
Fut moins chéri d'Ovide même ;
Si , dans l'art où vous excellez ,
Il fuffit , pour que je vous aime ,
De fentir ce que vous valez.
Je le dis fans être modefte :
Avec vous ma Mufe eft en reftc.
Quant aux dettes de l'amitié
Dont fur-tout je me félicite ,
Nous ferons du moins quitte à quitte :
Le coeur ne fait rien à moitié ,
Et c'eft le coeur qui les acquitte.
( Par M. de Saint- Ange. )
Giij
isa MERCURE
LETTRE à M. GROSLEI , de l'Académie
des Infcriptions & Belles - Lettres .
J'AI
' AI reçu , Monfieur , la Lettre flatteufe dont vous
m'avez honoré ; agréez mes actions de grâces , &
pardonnez , je vous en fupplie ,la longueur & la lenteur
de ma réponſe. Je ſuis très-fenfible aux éloges ,
ou plutôt aux encouragemens que vous donnez à
mes effais poétiques. C'eft aux amis des anciens ,
c'eft à des Littérateurs tels que vous , Monfieur ,
qu'il eft doux de plaire. Vous infpirez à ma Mufe un
Bouveau degré de confiance . Elle vous aura obligation
des travaux qu'elle entreprendra pour mériter
les fuffrages du Public.
Je viens de demander un privilége pour le Recueil
d'une bagatelle qui j'intitule modeftement , &
comme il convient , premier Effai d'un Troubadour.
Je triomphois d'avoir trouvé mon titre ; car vous
favez , Monfieur , que trouver un titre , eft une
grande affaire aujourd'hui. J'avois le mien . J'en faifois
un mystère à mes meilleurs amis ..... Tout -àcoup
, ô douleur ! plaignez - moi , Monfieur. Lifezvous
le Mercure ? cherchez , je vous prie , dans celui
du 18 Mai dernier , page 127 , les Obfervations fur
les Troubadours , par l'Éditeur des Fabliaux . Les
pauvres Troubadours , que vont - ils devenir ? Sept
à huit cent ans de poffeffion non conteftée , les
titres les plus authentiques , l'unanime dépofition de
tous les Hiftoriens , ne pourront-ils garantir nos
propriétés hélas ! que nous reftera-t'il ? Moi qui
comptois prouver ma defcendance de l'un des plus
illuftres d'entre- eux ; jugez , Monfieur , fi cela redreffe
mon arbre généalogique. Oh ! je vais travailler
férieufement au premier Factum de cettè înDE
FRANCE: ast
porrante affaire. Je vous choifis pour mon confeil ,
& je vous prie , Monfieur , de fuivre un moment les
faits & les moyens que je vais vous indiquer en courant
, avant qu'à tête repofée je les approfondiffe
dans le vrai goût des Mémoires à conſulter.
Qui difcute a raiſon , & qui difpute a tort.
Les conféquences du fyftême de M. le G. font ,
1º. que les Trouvères François , & non les Troubadours
Provençaux , font les Patriarches de la moderne
Littérature. 2 °. Que la Nature femble avoir
départi fpécialement au Nord de la Loire , les dons
éminens de l'efprit. 3 ° . Que c'eft donc rendre un
ſervice confidérable aux Provinces Méridionales que
de détruire le préjugé qui engage leur jeuneffe à fe
livrer aux Ouvrages d'imagination , & à négliger le
genre plus grave de la morale & de la philofophie ,
auquel leur génie paroît être plus propre.
Ces opinions fpécieuſes , parce qu'elles font préfentées
avec adreffe , prévaudront- elles contre les autorités
réunies des Boucher , des Ducange , des
Ruffi , des Papon , des Millot , &c. & c . ? Ferontelles
oublier ce qu'ont dit & prouvé les Fontenelle ,
les Abbé Goujet , les D. Rivet , les Rigoley de Juvigny
, &c. &c. ? Détruiront-elles , infirmeront- elles
les aveux fi pofitifs du Dante , de Bocace , de Pétrarque
, de Crefcimbéni , &c. c'eft- à- dire , le nouveau
fyftême triomphera- t'il , malgré la dépofition
de l'Hiftoire Provençale & Françoife , Angloife &
Italienne , malgré la lifte nombreuſe & le carac
tère particulier de nos premiers Littérateurs ; enfin ,
malgré tant de réclamations dont la force fera bientôt
reconnue .
: D'abord , Monfieur , je lis dans la Brochure nouvelle
une phrafe qui rend inconcevable en bonne
logique , & inadmiffible en bonne critique , les conféquences
tout-à fait neuves qu'en tire M. L. G. La
Giv
152 MERCURE
Yoici :Tous les Hiftoriens, tous les Littérateurs François
, Italiens , Efpagnols , & tous ceux des autres
Nations on dit , écrit , ou affuré que nos Provinces
méridionales avoient non-feulement cultivé les premiers
la poéfie vulgaire , mais qu'elles avoient eu
l'honneur , plus grand encore , d'avoir en ce genre
fourni au refte de la France les premiers modèles &
les premiers maîtres qu'elle ait eus.
La force de cet aveu , la force de ces tous répétés ,
ne vous échappera pas , Monfieur , & vous rappellera
que tous ces Hiftoriens n'ont jamais été contredits.
Il arrive fouvent , à la vérité , qu'un fait regardé
comme certain par la multitude, ne peut tenir
contre l'examen du premier homme de fens qui le
difcuté. Mais , eft-ce une multitude aveugle , une
populace crédule qui attefte que nous avons fourni
les premiers modèles au refte de la France ? Avançons
, appelons auprès de nous cette foule de temoins
& de critiques , & prouvons fur- tout que prévenir
une difficulté , ce n'eft pas toujours la réfoudre on
l'affoiblir.
Pendant long-temps , difent les Éditeurs des Annales
Poétiques , dans le Difcours plein de goût &
de recherches qui ouvre ce Recueil , la poétie ne for
cultivée que par les Troubadours , & la langue des
Poëtes en France étoit le Provençal . Obfervons
ajoutent-ils , que fous le nom de PROVENCE , on
comprenoit alors toutes nos Provinces Méridionales.
Je lis dans l'avertiffement de l'Hiftoire Littéraire
de la France , in-4 ° . Tome VII , page 1 , les réflexions
fuivantes du Savant D. Rivet. « Combien de
Pièces en Roman , antérieures à l'année 1150 , découvririons-
nous , fi nous avions la faculté de fouiller
dans les Bibliothèques des anciens Monastères de
Provence , dans lefquelles M. Huet croyoit en fon
temps qu'étoient enfevelis les Ouvrages des anciens
Troubadours , les Princes de la Polfie Françoife ?"
DE FRANCE. Is
Cé docte Prélat étoit perfuadé que la première, véritable
& prefque unique fource de la poésie Françoife
, ne fe trouve avec certitude qu'en Provence.
Ce n'eft donc pas en Normandie qu'il faut l'aller
chercher. » Ce paffage s'accorde avec celui de Pafquier
, qui dit expreflément que le Dante & Bocace
font les vraies fontaines de la Poéfie Italienne , mais
que ces fontaines ont leurs fources dans les Poéfies
Provençales. Sur la fin de fon vingt - cinquième
Chant du Purgatoire , le Dante fait mention des
Troubadours , auxquels il donne la préférence fur tous
les autres. Vous y trouverez même huit à dix vers
Provençaux , langue dans laquelle Arnauld répond
aux queftions du Voyageur . Notre langue avoit été
la première formée du grec & du latin , & elle étoit
alors un des Dialectes de la Catalane & de la Gafconne
avant que le François eût des terminaifons &
des formes propres.
Je lis , non dans Boucher , que je n'ai pas pu
trouver , mais dans l'Encyclopédie de Genève , que ,
vers le douzième fiècle , nos Troubadours Provençaux
commencèrent à fe faire eftimer de toute l'Europe
, & que la réputation de nos Poéfies Provençales
fut au plus haut degré vers le milieu du quatorzième
, on ajoute que ce fut en Provence que
Pamant de Laure de Sade , apprit l'art de rimer ,
qu'il enfeigna depuis à l'Italie. Le Nord de la France
emprunta la rime des Provençaux , qui la tenoient
des Elpagnols , lefquels l'avoient reçue des Arabes ,
Je lis dans le quatrième Livre del Trionfo d'Amore
, les éloges de nos premiers Troubadours Provençaux
, Languedociens ou Aquitains . Voyez , je
vous prie, Monfieur , dans ce charmant Poëte , fi
poétiquement caractérisé par M. l'Abbé Arnauld ,
(Var. Litt ) voyez- y les noms , alors célèbres
de Pierre d'Auvergne de Rainbault , d'Arnaud-
Daniel , de Pyre , de Raymond , & do cent
Gv
154
MERCURE
autres dont il nous refte des chanfons faciles & naturelles
, quelques jolis Contes , & des Paftourelles
naïves , que nos Bergers détonnent encore trèsgaiment
dans nos montagnes. Del- Tri. D'Am.
V. 40 , Edit. Ven.
сс
Je lis dans le très-bon & très - excellent Difcours
qui eft à la tête de la nouvelle Édition des Bibliothèques
Françoifes de la Croix du Maine & de
Duverdier, donnée par M. Rigoley de Juvigny: «Les
Troubadours , après avoir compofé leurs Poëmes
alloient de ville en ville , où ils étoient reçus chez
les plus grands Seigneurs , les réciter ou les chanter,
accompagnés de leurs Meneftrels ou Jongleurs .......
L'exemple des Troubadours s'étendit jufques dans
les Provinces les plus éloignées. Ils ont la gloire
d'avoir infpiré les Mufes d'Italie. Ils apprirent à
Pétrarque à chanter la belle Laure , & nous leur
fommes redevables de la régularité de la rime , inconnue
avant cux. » M. de la Ravallière eft , je crois ,
le feul qui difpute aux Provençaux d'avoir introduit
les premiers la rime & les chanſons ; mais
l'Abbé de Maffieu , mais le Prélat d'Avranche &
Saumaife , & les Bénédictins de Saint-Maur , font
d'une opinion contraire , qu'ils démontrent avec
évidence ; cela doit nous décider. D'ailleurs , l'Évêque
de la Ravallière accorde aux Troubadours tant
de fupériorité fur tous leurs contemporains , qu'il
juftifie lui-même la préférence que nous réclamons
avec tous les Hiftoriens & les Littérateurs de la
Nation.
Ce qui contribuoit fans doute à la confidération
dont ces Poëtes jouiffoient en Europe , c'eft que les
perfonnages de la plus haute naiffance ne crurent
pas déroger en s'affociant aux Profeffeurs de la
Science gaie. On voit à leur tête un Dauphin
Comte d'Auvergne, un Comte d'Anjou , les Comtes
de Toulouſe & de la Marche , un Alphonfe , Roi
DE FRANCE. 155
d'Arragon. Le Comte Raymond , Bérenger , &
Béatrix de Savoie fon époufe , tiennent le rang le
plus diftingué parmi ces Poëtes ; comme Thibault ,
Comte de Champagne , Raoul , Comte de Soiffons ,
parmi vos Trouvères. C'eft à lá protection que Bérenger
accordoit à fes Confrères en Apollon , qu'il
faut attribuer la gloire & la politeffe de fa Cour ,
une des plus brillantes de l'Occident .
Feut-on de bonne- foi comparer les plaids fous
l'Ormel des Picards & des Flamands , à nos gentilles
& courtoifes caufes inftruites au fameux Tribunal
d'Amour ? Mais , dira-t'on , ce ne font- là que des
bagatelles , & nous avons de nos Trouvères plufieurs
compofitions de longue haleine ! Mais de
quoi s'agit - il dans cette difcuffion ? 19. De l'antériorité
; 2°. de la perfection ; 3 ° . de l'influer ce
que l'un des deux peuples a dû avoir fur l'autre . Je
crois avoir prouvé la première queftion. l'affons aux
autres. Le quatorzième fiècle , dit l'Auteur du Théâtre
François , jufqu'à Corneille , Tome III , édition de
1758 , le quatorzième fiècle produifit bien moins
de Poëtes que les deux précédens. Philippe le - Long ,
dans le temps qu'il n'étoit encore que Comte de
Poitou , eut beaucoup de goût pour la poésie Provençale.
Il attira auprès de lui plufieurs Troubadours
, & compofa même en leur langue. Le bon
Roi René n'avoit-il pas auffi fair des Chanfons Provençales
? Dans le même fiècle , je trouve des Poëtes
fatyriques pleins d'humeur contre les abus , & les
attaquant avec courage ; je trouve un parafol de
Syftéron , qui a fait , dit le Chroniqueur , cinq belles
Tragédies des geftes de Jeanne , Reine de Navarre ;
un Anfelme Faydin avoit compofé des Comédies
dont l'Histoire de Provence fait mention . Quoique
ce renouvellement du Théâtre ait eu peu de fuite ,
il n'en faut pas moins être reconnoiffant envers les
Auteurs qui s'efforçoient de nous égayer . Or , fi nos
G vj
156
MERCURE
Rois ne dédaignoient pas d'attacher ces Poëtes à
Yeur fuite , fi les Courtisans étoient alors ce qu'ils
font par tour , jaloux de flatter par l'imitation , jugez
, Monfieur , de l'influence que devoient avoir
les Méridionaux fur le coeur & l'efprit de ceux qui
fe mêloient d'écrire . Auffi remarquoit - on dans les
poéfies de ces Courtifans une facilité , une élégance ,
une harmonie , une fmeffe dont les premiers effais
de l'art ne paroiffoient pas fufceptibles . Voyez
Crefcimbéni , Hift . della Volg. Poéf. )
Malgré les conféquences naturelles de cette foule
d'autorités , je fens bien que M. le G. donne quelque
degré de vraisemblance à fon fystême. Je fais que
fon ouvrage eft auffi précieux qu'il eft lui - même
eftimable , qu'on le lit avec le plus fenfible plaifir ,
& fur-tour qu'il répand de sûres lumières fur les
ufages domestiques de la Nation . Mais je prendrai
la liberté de lui obferver que l'accord unanime des
Hiftoriens eft sûrement de quelque poids ; que l'aveu
de plufieurs Potes célèbres eft d'autant plus rare ,
qu'ils étoient , ce femble , intéreflés à cacher les
fources premières où ils venoient de puifer . Les Poéfies
Provençales étant , comme on n'en peut douter ,
ces fources primitives , peut- on méprifer les modèles
de ces fameuses copies ? Fau her dit que Bocace , le
Dante & Pétrarque , ont fair ou achevé leurs études
dans l'Univerfité de Paris , qui attiroit alors tous nos
voifins ; foit , nous conviendrons que ces Auteursvous
doivent , Meffieurs , les fujets de plufieurs
Fabliaux , mais ils en empruntérent bien davantage à
leurs premiers Maîtres. Pétrarque leur doit la moitié
de les meilleurs Sonnets . En général , joſe affurer
que le plus grand nombre des fujets traités par les
Italiens & par les Trouvères , furent choilis dans les
jardins qu'arrofoient le Var , la Duran e & l'Adour ,
& non trouvés parmi les landes Poétiques du Nord
de la Loire. Prefque toujours calqués fur les nôtres,
DE FRANCE. 157
la plupart de vos Contes trahiffent leur origine méridionale
par le caractère ou le nom de leurs Acteurs ,
par le lieu de la fcène & la tournure Espagnole ;
enfin , par la maniere d'intriguer l'action , de la fiicr
& de la dénouer.
D'ailleurs Faucher , qui voyoit dans les Trou
vères les pères de la Poéfie moderne , me paroit auli
récufable que Noftradamus. L'un & l'autre font
juges & parties dans le différend, dont il s agit. Les
Italiens , tels que Crefcimbéni , Bembo & Baltero ;
les Anglois , tels que Rymer , Dryden & Chancer :
voilà les Hiftoriens fur lefquels nous nous appuyons ,
voilà les vrais défenfeurs de la prééminence des
Troubadours , & fur tout de cette antériorité aujour
d'hui tant conteftée.
Quant au Dante , j'avoue qu'il ne doit pas grand
chole aux Troubadours ; mais je ne vois pas pour
cela qu'il foit de l'Ecole Françoife. Le croquis burlefque
& antipoétique que les Trouvères ont quelquefois
ébauché de l'enfer & de Belzébuth , dans
leurs Romans dévots , ne reflemblent point au fombre
& terrible tableau du Raph ël de la poéfie Italienne
; ni le Chantre brillant d'Armide , ni celui
d'Angélique & d'Alcine , n'ont à coup sûr tiré de
grands fecours du Tournoiement de l'Ante- Chrift , ou
du noble combat de Honte & de Puterie. On cite le
Roman de la Rose , en vérité je ne fais pas pourquoi .
Je n'ai jamais été affez intrépide pour en achever la
lecture , & je doute fort que les Amateurs les plus
idolâtres fe puiffent vanter de l'avoir lû entier. Que
de platitudes , que d'ennui il faut dévorer pour une
faillie heurçule , pour un trait piquant & toujours
ifolé !
J'obferverai enfuite que les grâces fimples , la rapidité
de la narration de M. le G. , &, par-deflus tout,
les coupures heureufes & les rapprochemens adroits
qu'il fait dans ces Contes , ( la plupart allommans
15 S MERCURE
dans le texte original , & fuivis de parenthères qui
pourroient aisément paffer pour des épiſodes ) rendent
les Ouvrages des Trouvères fort intéreſſans , je
dirois abfolument méconnoiffables. Ajoutez à cela
que ce font des Contes , & nous les aimons beaucoup
; ce font des Contes , & cela fe traduit dans
toutes les langues. Le noeud , les fituations reftent ;
mais il eft un peu plus difficile de traduire nos
Chanfons pleines de ces fineffes & de ces grâces qui
tiennent au génie d'un idiôme charinant. Nous
avons plufieurs Traductions de l'Aminte , celle de
Pecquer & celle de l'Efcalapier. Quel homme de
goût peut en fupporter la lecture , s'il a le bonheur
d'entendre la langue du Chantre de Sorrento ! C'eſt
un fait ; & c'en eft auffi un que la plus mauvaiſe
Traduction de Bocace fera très- attachante , trèspiquante
, que l'on connoiffe ou que l'on ne connoiffe
pas l'original. Enfin , ne pourrois- je pas dire
hardiment que le paradoxe que M. le G. effaie d'accréditer
en France , flatte un peu trop la Capitale & le
Nord de la Loire , pour que ce fyftême ne réuffiffe
pas , au moins pendant quelque temps ? C'est une
nouveauté. Nous autres François , nous nous ennuyons
par fois des vérités vieilliffantes ; & , comme
dit le bon La Fontaine , nous voulons du nouveau ,
n'en fût-il plus au monde. Affurément M. le G. n'avoit
pas befoin de recourir aux paradoxes pour
nous intérefler & fe faire lire ; il n'avoit qu'à fuivre
les traces de M. de Sainte- Palaye , dont il peut nous
confoler , ou celles de M. le Comte de Caylus ,
qu'il égale en érudition . Ces Savans pacifiques ontils
jamais tenté d'armer nos Provinces les unes contre
les autres ? J'ai fous les yeux plufieurs Mémoires
fur les Trouvères ; ils les font valoir , à la bonne
heure. Ils prétendent que les Ouvrages de ces Fabliers
auroient dû empêcher la Littérature Françoise
de retomber dans la barbarie. Je le veux bien ; mais
DE FRANCE. 159
ils n'avancent nulle part qu'ils ayent été les reftaurateurs
de ce bel Art , ni que les Provinces Septentrionales
ayent été feules douées de la faculté ou de
la vigueur d'efprit qui enfante , nourrit & développe
les talens. Croire que vos Contrées du Nord de la
Loire , fertiles , je l'avoue , mais uniformes , mais
prefque fans printemps , mais éloignées du théâtre
des grands orages , & couvertes d'épais brouillards
pendant plufieurs mois de l'année ; croire , dis -je ,
que ce pays eft plus favorable au développement de
l'imagination , que le ciel , toujours pur , & le fol
toujours riant , toujours fécond , d'Hyères à Bordeaux
, & des rives de Vauclufe à celles du Lignon ,
c'eft à peu-près foutenir que les bords du Danube
& du Volga ont dû donner dans l'antiquité plus
d'hommes d'une imagination vive & brillante que la
Grèce & l'Italie .
Les climats font fouvent nos diverſes humeurs.
Si dans nos régions, l'influence du grand aftre plus
rapproché , donne aux fruits plus de faveur , aux minéraux
de plus riches propriétés, au fang une circulation
plus vive , & plus de defirs aux fens , croit-on ,
dit le Marquis de Pezai , que les cerveaux n'y ayent
pas plus d'idées , & les coeurs plus de fentimens ?
Tout homme qui defire vivement , devient Poëte
dès qu'il s'exprime. Mais de très-grands génies , de
très-grands Poëtes ont paru à Dijon , à Rouen , à
Paris , &c. Mais quelques chênes énormes s'élèvent
çà & là dans les clarières de Fontainebleau , y a- t'il
plus de fuc dans le fable & parmi les grès de cette
forêt , que dans les plaines généreufes de la Beauce-
Orléanoife , où l'on trouve peut- être moins de ces
arbres féculaires & gigantefques , mais en récompenfe
, ou tout monte également , où tout s'élance
& verdit à la fois comme dans les parcs magnifiques
de S. Cloud & de Chantilly ?
160 MERCURE
Rien de plus vif, de plus brillant que l'imagina
tion de ces Gafcons. fi pauvres & fi gais , de ces
Languedociens fi doux & fi chanfonmers , de ces
Provençaux fi péculans , fi généreux , fi enjoués !
Chez ces Peuples aimables , l'activité eft un privilège
national , la gaîté un héritage commun , le talent
Poétique ou le don de l'Éloquence , une reffource qui
les confole de l'injuftice de la fortune , & qui fonvent
devient entre leurs mains un noble moyen de
la réparer. Nul langage n'eft plus figuré , plus elliptique
, plus paffionné , plus propre à la Poéfie. Les
tropes de toute espèce , les images , les fermens
échauffent leurs moindres récits. Nul Peuple n'eft
plus facile à émouvoir par des idées acceffoires.
Sa mobile imagination , fa prompte fagacité faifit
toutes les relations des objets , franchit , fupplée
tous les intermédiaires. Vous ouvrez la bouche ,
n'achevez pas , ils vous devinent. Un gefte expreffif,
un r gard plein d'intelligence peignent leur réponfe
en traits de feu, & rendent énergiquement la
vivacité naturelle de leurs paffions . Je conviendrai
fans doute avec vous , Monfieur, ( paffez-moi , je
vous prie , la comparaifon ) que les millionnaires
en ce genre ne font pas multipliés à l'infini dans
nos Provinces . Mais il eft conftant que les fortunes
aifées y font très-communes . La fomme des richeffes
poétiques y eft certainement plus confidérable
que dans les contrées où tout s'accumule fur la tête
d'un feul. Dire d'un Bordelois , d'un Marſeillois ou
d'un Touloulain qu'il a de l'efprit ou de l'imagina
tion , c'eft prefque lui faire une épigramme , de
même , dit Colardeau , en parlant de Montefquieu
qu'il y auroit une efpèce de ridicule à louer l'efprit
d'un Homme de génie .
1
Il n'eft point de genres de Poéfie , eft -il dit dans
le Dictionnaire de Littérature ( page 200 , article-
Chanfon ) , dans lefquels nos fuccès foient plas uni
DE FRANCE. 161
verfels que dans celui- ci . Les François l'emportent
fur tous les Peuples de l'Europe , même fur ceux de
l'Antiquité pour le fel & la grâce de leurs chanfons ;
ils fe font toujours plû à cet amusement , & y ot
toujours excellé , témoin les anciens Troubadours ;
le Languedoc fur- tout n'a pas dégénéré de fon premier
talent. L'air de gaiété & de vivacité qui règne
toujours dans cette Province , porte les habitans au
chant & à la danfe. Un Languedocien menace un
rival, un jaloux, un ennemi , d'une chanſon , comme
un Italien les menacercit d'un coup de ftylet . La
France a d'autres Provinces chanfonnières , pourfuit
M. l'Abbé Sabbatier , comme la Provence , le
Béarn , &c. mais les Provençaux & les Béarnois le
eèdent aux Languedociens : en effet , il n'y a point
d'idiôme en France plus riche , plus doux , dont les
mors foient fi expreffifs , fi pittorefques , & par conféquent
plus propres à la Poéfie que le Languedocien.
Ceux qui l'entendent font forcés de convenir
que plufieurs petites Pièces de Poéfic écrites dans cet
idiôme , l'emportent fur ce que nous avons de plus
délicat dans nos Pièces fugitives . On ne doit pas en
juger par les traductions qu'on nous en a données.
Le patois des Languedociens a des termes , des
phrafes , des tournures qu'il n'eft pas poffible de
rendre dans une autre langue fans leur ôter de leur
mérite.
Ces dons de l'efprit font fans doute un préfent de
la Nature , un fruit du climat ; mais ils doivent leur
éclat & leur propagation au génie des Phocéens , des
Siciliens & des Maures , qui s'eft depuis long-temps
combiné avec celui des Indigènes ; & c'est ainsi que
s'eft probablement établie la reffemblance qu'on remarque
entre les Angevins & les Provençaux : uſages
profanes & religieux, moeurs publiques & privées ,
langage , patriotisme , amour pour les Lettres
amour pour le Souverain , tout rappelle encore que
162 MERCURE
ces deux charmantes Provinces ont été gouvernées
par les mêmes Maîtres. On peut cependant croire
que dans ce commerce libre la Provence a plus exporté
que l'Anjou ; je crois en avoir donné quelques
raifons. Les liaifons intimes , les relations politiques
ont fait paffer plus de Troubadours en France que
de Trouvères parmi nous.
Revenons donc à nos bons Troubadours & à
leurs Apologiftes. Le P. Papon, de l'Oratoire , a jeté
dans fon Voyage Littéraire de Provence , quelques
lettres fur le caractère de nos Poéfies , & fur l'in-
Auence qu'elles ont eue fur les efprits des Provinces
qui communiquoient avec nous. Le réſultat des recherches
& du parallèle que cet Hiftorien judicieux
fait des Trouvères & des Troubadours , eft, en dernière
analyfe, « que les prétendus Patriarches de la
moderne Littérature , les Trouvères , font dépourvas
d'imagination & de fentiment , & que le grand
nombre des Fabliaux tirés de leur propre fonds, eft
rempli de chofes triviales & froidement contées ; il
auroit pu dire encore que leurs Acteurs font fans
ceffe des Prêtres , des Moines & des Nones. Il eſt
vrai que dans ces temps d'ignorance & de corruption,
il s'en falloit beaucoup que le Clergé fût auffi
réglé qu'il l'eft aujourd'hui. Mais tous les fonds
que les Trouvères brodent , dit M. le Comte de
Caylus , ne peuvent être admis en faine morale. Le
monftrueux mélange des hiftoires ordurières ou
poliffonnes , avec de pieufes & longues tirades de
l'Ancien-Teftament, fait honte à la raiſon & révolte
le goût le moins délicat . Il eft prouvé d'ailleurs
que les Trouvères doivent leurs meilleures Hiſtoriettes
aux Orientaux , & fur tout aux Troubadours ;
& c'eſt au moins une obligation que nous avons à la
folie des Croisades en effet , comment la France
qui , depuis le rège de Louis d'Outre- Mer, jufqu'au
milieu du douzième ou treizième siècle, fut ensevelie
DE FRANCE.
fous le voile de la plus épaiffe ignorance,auroit elle pu
produire quelques Ouvrages dignes de la Poftérité ?
Si vous n'avez pas fous la main le voyage du P.
Papon , lifez , Monfieur , je vous y engage , l'article
du Mercure de France , no. 7 , page 107 , année
1781. L'analyſe de ſon Livre débute par un morceau
charmant dont j'embellirai mon Mémoire ,
bien sûr qu'il vous fera plaifir. La Provence , ce
Jardin des Hefpérides, qui,fous un beau ciel, produit
les parfums de l'Arabie , les richeffes de l'Orient , de
l'Eſpagne & de l'Afrique , mérite bien l'attention
& le goût des Curieux & des Savans. Eh ! qui ne
feroit jaloux de connoître une Nation dont le Génie
, les Vertus & les Vices , la Politeffe , les Arts ,, le
Commerce & les Lettres prouvent la liaifon avec les
Romains , les Grecs & les Gaulois ! Peuple fpirituel ,
actif, d'une imagination vive & fenfible , dont la
langue , par fa liberté & fes grâces , devint cellé
des Cours , & chez qui l'Amour, dans ces temps de
franche & loyale Chevalerie , fut le juge & le prix
des Héros. Ce qui élève les Troubadours au- deffus de
leurs rivaux , c'eft cet efprit de Chevalerie , cette
peinture vraie & naturelle des usages & des moeurs ;
l'efprit de leur fiècle refpire dans leurs Ouvrages ,
l'Amour s'y peint , l'Amour, cette paffion noble ,
le principe des belles actions , qui afſujéti aux loix
de la bienféance & de l'honneur , avoit toute la
délicateffe de l'amitié. »
* Mais peut être que toutes ces autorités font fufpectes
, parce que des Provençaux les avancent & les
colorent. Eh bien ! appelons les François eux - mê
mes en témoignage. Lorfque M. de Fontenelle ,
Directeur en tour de l'Acadéinie Françoife , répondit
aux Difcours de MM . les Députés de l'Académie de
Marſeille, au fujet de fon adoption par l'Académie
Françoife , on remarqua dans fon Difcours un moreenu
précieux pour nous , & d'un grand poids dans
164 MERCURE,
la querelle qu'on nous fufcite. Fontenelle n'étoit ni
ignorant , ni crédule , ni mal intentionné. Écoutons
le folemnel hommage qu'il rend à la fille de Phocée
& à tous les Méridionaux . « Si les Villes , fi les
Provinces du Royaume s'étoient difputé le droit
d'avoir une Académie , quelle Ville l'eût emporté
fur Marſeille pour l'ancienneté des titres ? Quelle
Province en eût produit de pareils aux vores ,
Meffieurs ? Marſeille étoit favante & polie dans le
temps que le refte des Gaules étoit barbare ; car il
n'eft pas à préfumer que le favoir des Druides y
répandit beaucoup de lumières. Marſeille a eu des
Hommes fameux , encore aujourd'hui , que les
Grecs reconnoiffoient pour leur appartenir non- feu
lement par le fang, mais par le génie. Il eft forti de
la Provence , foumile à l'Empire Romain , des Ora
teurs & des Philofophes que Rome admiroit ; &
dans des temps beaucoup moins reculés, lorfque cette ,
épaiffe nuit d'ignorance & de barbarie , qui avoit
couvert toute l'Europe , commença un peu à fe diffi
per , ne fût- ce pas en Provence que brillèrent les
premiers rayons de la Poéfie Françoife , comme fi
une heureufe fatalité eût voulu que cette partie des
Gaules fut toujours éclairée la première ? Alors la
Nature enfanta tout à -coup un grand nombre de
Poëtes dont elle avoit feule tout l'honneur . »>
M. l'Abbé Millor , qui , comme Fontenelle & le
P. Papon , connoît les véritables fources , n'a pas
aveuglément fuivi Noftradamus , & j'avoue toujours
que ce Noftradamus eft d'autant plus fufceptible de
réculation , qu'il paroît plutôt avoir écrit d'après la
tradition que d'après la connoiffance des productions
de fes Troubadours. M. Millot a comparé les titres
de ces deux Peuples rivaux . Il'a vu chez les Italiens ,
il a vu par toute l'Hiftoire, que le Parnaffe Provençal
donna non-feulement naiffance aux Mules étrangè
res , mais qu'il eut la première & la plus grande in
DE FRANCE 165
Huence fur la Littérature nationale , & fpécialement
fur le Nord de la France.'
Je pourrois m'armer auffi d'une lettre inférée
dans le Mercure d'Avril 1782 , page 103 , L'Auteur
de cet excellent morceau de Littérature y an+
nonce 'des vûes étendues & juftes qu'il développe
avec éloquence. On eft obligé , dit il , de convenir
que le fameux fiècle de Louis XIV femble
militer en faveur du nouveau fyftême ; mais n'ezifte-
t-il pas une autre caufe de cette inégalité des
efprits? Ici l'Auteur de la lettre parcourt à grands traits
ce que l'éducation fait pour le génie au Midi & au
Nord de la France . Eft - il poffible , s'écrie le même
Écrivain, que dans un tel féjour ( celui du Nord )
le génie foit rébelle à cette éducation de gloire que
tout confpire à lui donner ? L'enthoufiafme qui, dans
la Capitale, eft à-la-fois la récompenfe & l'aiguillon
du génie , anime rarement nos Méridionaux : or
dans cet abandon d'eftime & d'émulation , l'homme
qui , dans Paris & les Provinces circonvoisines , ne
voit & n'entend que les honneurs qu'on y décerne
aux talens , peut-il s'élever facilement au rang d'efprit
créateur ?
fon
Un de nos Défenfeurs les plus inftruits & les plus
conféquens , M. de Mayer, qui , dans fes Obfervations
critiques fur les Fabliaux de M. le G. du 22
Avril 1780 , a montré autant de force que de modération
, fait les réflexions fuivantes : l'Auteur ,
quoique né en Provence , n'eft pas dominé par
imagination ; il eft fans préjugés , & par conséquent
fans erreur ; il cite beaucoup , mais en Logicien ,
mais en Littérateur d'un efprit jufte & étendu : de
pareilles citations font des preuves. En fe rapprochant
( dit il ) des fiècles de la Littérature moderne ,
de ces âges où, réunies enfinfous un feul Maître, toutes
les Provinces ont reçu le mouvement qu'il a plu au
Monarque de leur imprimer, & ont perdu fans re166
MERCURE
tour leur caractère diftinétif pour n'avoir plus qu'u
caractère uniforme ; dans ces fiècles, on voit que les
têtes de cette Province n'ont point été frappées de
Atérilité.... La Provence n'a point de Théâtre , point
de Mécène , & le Génie ne peut y faire de bonne
heure des études préliminaires . Eh ! combien de
talens heureux font forcés de prendre un autre
cours !
Cependant , Monfieur, malgré ce défaut d'encouragement,
malgré la modicité de nos fortunes & de
nos reffources extérieures , malgré les préjugés de
nos Concitoyens contre les Arts purement agréables,
& contre la Profeffion d'Homme de Lettres en par-.
ticulier , voyez combien de Génies éloquens , de
Philofophes du premier ordre penfent d'après euxmêmes
! Voyez quelle foule d'imaginations belles &
vraiment poétiques , combien d'Écrivains & d'Artiftes
en tous genres , a produit cette heureuſe & féconde
région , livrée , pour ainfi dire , à fa feule énergie!
Bordeaux, dès le troifième fiècle, étoit le fiége de
la République des Lettres dans la Novempopulanie.
Le Poëte Aufone qui , de Profeffeur de Rhétorique
dans le Collège de Guyenne, devint Conful Romain ,
parle de plufieurs de fes favans Collègues , dont
quelques - uns avoient été appelés jufqu'à Rome & à
Conftantinople pour enfeigner les humanités dans
ces deux Capitales du Monde. On fait quels hommès
cette Ville opulente & lettrée a donnés dans ces
dérniers temps à la Philofophie & aux Mufes !
› La ville Palladienne , Touloufe , mérita fans
doute ce furnom glorieux à caufe du goût que les
habitans avoient pour les Sciences , & fingulièrement
pour les beaux Arts , dont ils font encore ido-
Lâtres. C'eft dans fon fein qu'en 1323 s'établit l'Aca
démie infigne & fupergaïe des Troubadours , dont
Clemence Ifaure fonda le premier prix . Depuis ce
DE FRANCE. 167
temps-là n'a-t-elle pas été le foyer de l'émulation
dans toute l'Occitanie ?
La célèbre Cité que peuplèrent les Grecs , trop
refferrés dans le territoire de Marfeille , & dont
tant d'éloquens débris atteftent la grandeur , Nifmes ,
après avoir envoyé de célèbres Orateurs à la République
Romaine , a donné le jour aux Saurin & aux
Fléchier. Plufieurs Membres de fon Académic
( M, Imbert, entr'autres, & Mme d'Antremont ) prouvent
qu'elle peut s'enorgueillir encore de plus d'une
imagination vive & brillante. La patrie de Peliffon ,
celle de d'Offat & de Rapin Thoiras, celle de Mafcaron
& de d'Urfé , celle de Goudouli , celle du
gentil Bernard , n'étoient-elles pas en même- temps
l'afyle des Amours , le berceau des beaux Arts , la
retraite des Mufes ?
C'eft fur les bords enchanteurs de la Sorgue &
du Rhône , dans ces vallées confacrées par la pure
tendreffe de deux coeurs fenfibles & conftans , aima
bles lieux où leur âme attachée ſemble refpirer encore
, & d'où je n'approchai jamais fans reffentir la
plus vive émotion , fans tomber infenfiblement dans
la plus tendre mélancolie , fans éprouver le doux
befoin de chanter fur la lyre de Pétrarque les fentimens
qui pénétroient mon âme ; c'eft fous le frais
ombrage des lauriers, des myrthes fleuris, & de tant
d'arbres d'une immortelle verdure , c'eft fur des lits
de gazons émaillés de fleurs odoriférantes ; enfin ,
c'eft dans les délicieufes plaines du Comtat , fous le
ciel le plus pur & le plus tempéré , que fe formèrent
ces Académies de femmes aimables & de jeunes
beautés , auffi célèbres par leur efprit que par leur
fenfibilité & les charmes de leur figure. Là , les Mabile
de Villeneuve , les Huguette de Sabran , les
Dagoult , & vous , ô belle de Sade , avec qui l'élève
des Troubadours a partagé fon immortalité . Là
Blanchefleur de Pontèves , Eftephanette de Gantelne,
168 MERCURE
Garfonde de Sabran , Comteffe de Provence ,
mère de Raymond Bérenger, toutes accompagnées
de leurs Troubadours en titre, tenoient ces charmantes
cours d'Amour qui produifoient tant de Lais ,
de Mi-partis & d'agréables Tenfons. Là , fe traitoient
toutes les queftions que peuvent fournir ou les
fentimens où les aventures des amans , queflions
fi ingénieufes , dit Fontenelle , que celles de nos
Romans modernes ne font fouvent que les mêmes
ou ne les furpaffent pas. Quelle délicateffe de fentimens
ne puifoit - on pas dans ces riantes Écoles !
Que de Héros n'a pas formé le feul eſpoir de
plaire à de telles beautés !
Mais ce fol , dans tous les temps fi favorable
aux Arts de l'efprit , auroit-il dégénéré fous le gouvernement
le plus doux de la terre ? Oferoit - on
dire que le créateur de l'Esprit des Loix & du
Temple de Gnide , ou que l'Orateur le plus infinuant
& le plus fenfible , Maffillon , qui ne parle fi
puiffamment à nos coeurs que parce qu'il frappe
l'imagination ; oferoit- on dire que Montaigne ,
que Pafcal , que Gaffendi & Condillac n'étoient pas
doués d'une imagination également forte , vive &
brillante? Dira- t-on que l'exemple de ces génies
prouve que nous réuffiffons mieux dans les genres
plus graves de la Morale & de la Politique ? Il eft
bien vrai qu'ils n'ont pas traité ces Sciences comme
les Écrivains du Nord de la France.... Que fais - je ?
au rifque d'exciter une rumeur , dirai-je que ces
génies étoient encore plus Poëtes que Philofophes !
Ah! du moins de hautes & vaftes conceptions , un
ftyle tout étincelant d'images & de figures, femblent
en avoir fait des Écrivains à part, des Poëtes auffi
grands que Fénelon. Fénelon ! quel nom m'eft
échappé ! Ce Prélat citoyen , le premier en France
à qui le Gouvernement ait confacré une ſtatue ;
quel pays bienfaifant que l'heureux climat qui lu
donna
DE FRANCE. 169
donna le jour ! Campagnes du Quercy , dont il eft
la gloire , vous fîtes ce grand préſent à l'humanité...
Et l'on nous dira que nous n'avons pas un Poëte du
premier ordre à citer !
Qu'apprendrois-je aux Littérateurs inftruits , &
qui favent lire , fi j'analyfois le ftyle de Montaigne ,
de Montefquieu, de Maffillon , pour prouver qu'à
chaque page , à chaque ligne , il leur échappe des
métaphores qu'on oferoit à peine halarder en vers ?
Oui , Maſſillon eût étonné fouvent Racine luimême.
Cette hardieffe d'imagination jointe à la
ſenſibilité de l'âme , jointe au goût & à la pratique
des choſes honnêtes , imprime le fceau poétique au
langage de nos Orateurs , & voilà ce qui , dans tous
les temps , a caractériſé , diftingué les productions
Méridionales , voilà ce qu'on ne trouve encore que
dans nos Provinces Troubadourefques.
Ces grands exemples , qu'il ne tiendroit qu'à nous
de multiplier , prouvent affez que nos contrées ne
font pas dépourvues de la vigueur d'efprit qui enfante
, nourrit & développe les talens fublimes. Je
paffe à une autre idée de M. le G.; favoir, que notre
jeuneffe méridionale peut efpérer plus de fuccès en
fe livrant au genre grave de la Morale , qu'en fuivant
fon penchant pour les Ouvrages d'imagination.
Comptons nos Politiques & nos Moraliftes , comptons
nos Orateurs & nos Poëtes , & laiffons tirer
la conféquence.
1
Je ne citerai donc ni d'Agueffeau , ni Monclar, ni
l'Abbé de Condillac , ni fon illuftre frère ; je ne parlerai
ni de M. Servan , ni de M. Dupati , ni de
M. Garat, Écrivains qui , s'ils doivent à leur génie
& à leur fiècle de penfer comme Socrate , doivent
probablement à leur patrie d'écrire comme Platon .
Je ne ferai point mention des éloquens Magiftrats
qui font à la tête des Tribunaux d'Aix , de Marſeille
& de Toulon ( MM . de Caftillon , de Mende &
Nº. 34 , 24 Août 1782. 34,34
H
170
MERCURE
1
Granet. ) La Nature ne les a sûrement pas deshérités
des dons éminens de l'efprit.... Enfin , j'oublierai
les du Marfais , les Tournefort , les Moréri , les
Mirabeau , les Mairan .... Le caractère de ces hommes
célèbres pourroit à la rigueur prouver contre
nous ; mais dans la Mufique & la Peinture , qui
font bien des Arts d'imagination , n'avons- nous pas
Campra & Floquet , n'avons-nous pas Vernet &
Vanloo ? A-t- on furpaffé également Audran & le
Puget?.... Et quel homme enfin que ce Riquet,à qui
nous devons le canal de Languedoc ? Veut - on des
Poëtes ? Ils fe préfentent en foule. A leur tête paroiffent
d'abord M. le C. D. B. ( Mufæum ante
omnes ) & M. le Franc de Pompignan. Je vois
MM. Roucher , Barthe , Imbert & le Blanc .
MM . Thomas , Delifle , Marmontel & Champfort
ne font pas nés au Nord de la Loire. MM . de Reyrac
, Guis , Berquin , Arnauld , font éloquens en vers
& Poëtes en profe. MM . de Roffet , de Cournand ,
de Paftoret , Lantier , d'Orbeffan, & MM . de Reganhac,
Balze , Sabbathier , &c. &c. par leurs talens,
par tant d'heureux Effais & de Chef- d'oeuvres dans
tous les genres , n'annoncent-ils pas que notre jeuneffe
méridionale peut efpérer encore plus de fuccès
en fe livrant à fon goût naturel pour les Ouvrages
d'imagination , qu'en embraffant des gentes plus
graves ? J'oubliois Vauvenargues & le Chevalier
de Laurès , & fur- tout la Grange- Chancel. J'aurois
pu nommer Brueis & Palaprat , Campiftron &
Boiffi , & MM. de Cailhava & Bitaubé. Je ne parle
que de ceux qui font préfens à ma mémoire ; &
citant au hafard , j'omets certainement une foule
très digne de figurer ici . Ces noms tout feuls deviennent
mes raifons , ma réponſe , & certainement mon
triomphe .
Il eft clair que ma dernière conféquence doit
être diametralement oppofée à celle de notre redouDE
FRANCE. 171
table Adverfaire . Je conviens , & j'aime à le répéter
, que fon Livre eft très- inftructif, très -amufant
, très- adroit , fon paradoxe eft même refpectable
, puifqu'il est l'effet du patriotisme ; mais il
faut être jufte & vrai , il faut être fans paffion
comme fans préjugés , & ne pas fermer les yeux à la
lumière. Je tranche le mot , ce fystéme eft dangereux
par les méprifes qu'il peut caufer. L'effet de
la nouvelle Brochure ( je n'ofe dire fon but) pourroit
être , comme vous le remarquez très- bien ,
Monfieur , non feulement d'armer la France contre
elle-même , mais encore de nous jeter dans une erreur
de vocation dont les fuites feroient auffi funeftes
qu'irréparables. On ne le fait que trop , le peu de
fuccès , les chagrins , les dégoûts , les malheurs de
certains Écrivains viennent prefque toujours d'avoir
méconnu le genre pour lequel la Nature les avoit
organifés. Le plus grand fervice qu'un Homme de
Lettres puiffe rendre au jeune homme qui le confulte
, c'eft de lui découvrir ( ce que le jeune
homme ignore prefque toujours ) le but unique
vers lequel il doit tendre conftamment s'il veut &
s'il doit exceller.
Je finis enfin mon Volume. Ce procès vous
paroît- il , Monfieur , affez inftruit pour pouvoir
être jugé ? Je ne le penfe pas , & cependant je fuis
obligé de vous avouer , avec l'Apologifte que j'ai
déjà cité avec tant de complaiſance , que je n'ai ni
affez de temps ni affez de courage pour me livrer à
la recherche des monumens qui pourroient aisément
faire triompher un fentiment appuyé fur la croyance
de plufieurs fiècles. Heureufement je crois me rappeler
qu'en 1775 ,dans un de nos entretiens fous les
peupliers de l'Argentière à Troyes , vous me par-
Lâtes d'un Extrait raisonné de nos vieux Fabliaux
provençaux , rédigé par M. le Comte de Caylus ,
dont ce Savant vous avoit confié le manufcrit. Tous
Hij
172 MERCURE.
les traits relatifs à la langue , à l'hiftoire , aux uſages,
à la naïveté & à la gaieté du bon vieux temps,étoient
rapportés dans les Extraits préfens , prefqu'en entier,
à votre vafte mémoire. Il me femble qu'avec le
fecours d'un pareil Recueil il feroit facile d'éclairer
ces obfcurités dont on vient d'envelopper l'antique
prééminence des Troubadours. Comme je fais qu'au
plus vif amour pour les Lettres & pour la vérité,vous
joignez l'excellente habitude de faire des Extraits
ou des Réfumés de vos lectures , je crois que perfonne
n'eft plus en état que vous , Monfieur , de
nous tracer fuccinctement l'hiftoire de notre Littérature
ancienne,& le degré d'influence des Provençaux
fur le refte des François. Vous établiriez vos preuves
fur les recherches de votre infatigable Confrère &
fur les vôtres. La vérité jailliroit de tous ces frottemens
, & nous connoîtrions fans doute un peu mieux
à quoi la Nature nous deftine avec plus d'intentions
& de moyens. Vous pourriez .... Mais, quoi ! je reffemble
à ce Rhéteur qui parloit de l'Art de la guerre
devant Annibal.... Je me tais , & vous prie de recevoir
l'affurance de mon reſpect & de ma reconnoiffance.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BERENGER , Profeffeur
d'Eloquence des Académies
de Marfeille,
d'Angers , de Nifmes
& d'Arras,
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précedent.
LE mot de l'Enigme eft Meunier ; celui
du Logogryphe eft Ange ; ôtez la troisième
lettre, refte âne.
DE FRANCE. 173
ENIGM E.
JE fuis par ma nature inconftante & légère ,
On me connoît fujette au changement ;
D'un doux , ou d'un affreux mystère ,
Souvent j'ai fixé le moment ;
Le même objet qui m'a fait naître ,
L'inftant d'après me fait mourir ;
Et tel qui croyoit me faifir ,
Malgré lui me voit difparoître.
Si j'en ai dit trop peu pour me faire connoître,
Apprends que l'inconftance & la légèreté
Ne m'empêcheront point d'être à ta volonté.
LOGOGRYPHE.
GRACE aux travaux de la Nature ,
Je fuis fort , je fuis bien campé ;
Autour de moi plus d'un brave occupé
Veut me donner la tablature.
Pour me connoître mieux , Lecteur , exerce- toi ;
Défunis mes neuf pieds : tu vas trouver dans moi
Ce qui de Life embellit la parure ;
Ce que tu cherches quand foudain
L'orage te furprend au milieu du chemin ;
Hiij
374 MERCURE
A quoi l'on reconnoît un âne ;
A quoi l'on connoît un Abbé;
Où repofe à midi la pareffenſe Hébé;
Un Prophète impie & profane ;
Où l'indigent meurt & ferme les yeux ;
Ce que l'on refpire en tous lieux .
Avec un meuble domeftique ,
En moi tu peux trouver encor
Une note claire en muſique ;
Un rare talent du caftor.
Je m'arrête : Lecteur....tu ne peux donc me prendre?
Eh bien , j'attendrai pour me rendre.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
RÉPERTOIRE univerfel & raiſonné de
Jurifprudence Civile , Criminelle , Canonique
& Bénéficiale ; Ouvrage de plufieurs
Jurifconfultes , mis en ordre &
publié par M. Guyot , Écuyer , ancien
Magiftrat , Tomes XLVII , XLVIII ,
XLIX , L , LI & LII. A Paris , chez
Panckoucke , Hôtel de Thou , rue des
Poitevins ; chez Dupuis , rue de la Harpe ;
& fe trouve chez les principaux Libraires
de France.
NOUS
ous avons préfenté plufieurs fois quel·
ques réflexions fur le mérite réel de ce DicDE
FRANCE. 175
tionnaire & fur celui qui lui manque. Il
fera toujours vrai que c'eft la compilation
la plus complette qui ait encore paru fur la
Jurifprudence , & celle où plus d'Écrivain's
ont coopéré. Auffi , au milieu des imperfections
qui abundent néceflairement dans ces
entrepriſes , on rencontre fouvent dans le
Répertoire d'excellens articles , & on n'eft
pas étonné de trouver au bas des noms célèbres.
Cette entrepriſe arrive à fa fin ; ce
n'eft plus le temps de propofer des vûes fur
la manière de traiter un auffi vafte fujet.
Nous nous contenterons de parler de quelques
- uns des articles contenus dans ces fix
nouveaux Volumes .
Les principaux font les mots Prefcription,
Préféance , Préfomption , Preuve , Prifon ,
Profeffion , Propre, Puiffance paternelle ,
Quint , Rapport, Règle , Régulier ; & indépendamment
de ceux- ci , que l'on diftingue
dans la compilation par leur étendue &
leur importance , il en eft d'autres que l'on
remarque fur-tout par le mérite de leur
rédaction , tels font , dans les petits articles ,
ceux Quafi Délit & Procès- Verbal , par
M. Buguiatre ; & , dans des articles plus confidérables
, ceux Prince & Régence . On doit
ces derniers à M. de Polverel , qui a déjà
fourni à ce Dictionnaire , peut - être un des
meilleurs morceaux de Jurifprudence qui
aient paru dans aucun Livre , c'eft le mot
Occupation , dont nous avons déjà parlé dans
ce Journal. Dans cet article , une profonde
HIV
176 MERCURE
métaphyfique , une fagacité fupérieure guidoient
& agrandiffoient la fcience du Jurifconfulte.
Dans ces derniers une critique
lumineufe donne tout leur prix aux richeffes
de l'érudition. Ces deux articles Prince &
Régence feroient de très bons Mémoires
dans le Recueil de l'Académie des Belles-
Lettres. Ceux qui les liront , ne démentiront
pas ce jufte éloge que l'on a cru devoir leur
donner.
Nous trouvons dans le cinquantième Volume
un article dont l'objet a un intérêt par
ticulier dans le moment préfent , & qui nous
fournira d'ailleurs de trop beaux morceaux ,
pour ne pas obtenir ici une mention particu
lière & détaillée ; c'eft l'article Radiation.
M. de la Croix , Auteur de cet article , a
fait une expofition nette & élégante des
principes qui dirigent ces Corps qui ont
confervé le droit d'exercer fans appel fur
leurs Membres une cenfure qui peut aller
jufqu'à ceite espèce d'excommunication
comme fous le nom de Radiation du
tableau.
Eft - il bon que ces Corps confervent fur
eux-mêmes cette difcipline ?
Eftil bon que cette difcipline s'exerce
d'après les principes & dans la manière en
ufage ?
Voilà deux queſtions qui ont été déférées
au Public bien des fois , & par des hommes
célèbres ; elles demandent un plus férieux
examen que celui que bien des gens leur ont
DE FRANCE. 174
donné ; elles demandent fur- tour des connoiffances
& des obiervations dont ceux
qui fe hâtent de décider manquent ordinai
rement.
AM. de la Croix a eu dans ce fujet un
heureux avantage , celui de le trouver déjà
traité dans un excellent Écrit , dont les
citations enrichiffent fon article. Nous n'avons
pu les relire fans revenir à l'Écrit entier
, & il nous a paru que l'article ne le
citoit pas encore affez . Le Public qui s'est
occupé , qui s'occupe encore des queftions
que nous venons de rappeler , lira fans
doute avec attention quelques réflexions
fur ces objets. L'attention deviendra de la
confiance , pour ceux qui reconnoîtront dans
cet Écrit un de nos Avocats les plus refpectés
par leurs talens & leurs vertus , un Avocat
qui ne peut rien développer de noble & de
délicat dans les principes de fa Profeffion ,
que fa bonne renommée n'affirme tour ce
que fon éloquence expofe. A ce trait ſeul
tout le monde le reconnoîtra.
Cet Écrit eft très - court ; il eft intitulé :
La Cenfure ; il a paru il y a fept à huit ans.
Nous allons en citer les idées qui peuvent
le mieux s'ifoler , & former dans leur réunion
la folution des deux questions que
nous venons de poſer.
L'Auteur commence par préfenter les
idées philofophiques & politiques fans lefquelles
on ne peut bien voir le fujet qu'il
traite.
Hv
178 MERCURE
ور
"
" C'eft un droit delicat que celui de la
» Cenfure , elle declare ou l'opinion publi-
» que , frelle s'exerce dans tour l'État , ou
l'opinion du corps , fi elle a lieu dans une
compagnie particulière ; ainfi la Cenfure
» porte toujours un caractère tant foit peu
arbitraire , puifqu'elle prend fa fource
dans l'opinion qui fe forme avec lenteur,
» & qui fe compofe fucceffivement de faits
épars. Ce ne font pas toujours des faits
précis qui donnent lieu à la cenfure , c'eſt
la perfonne fur qui elle prononce , & le
» réſultat qui touche à la perfonne dépend
fouvent de faits qui , chacun à part , ne
font pas fufceptibles d'un jugement par-
» ticulier .
ور
33
"
» Voilà donc la définition . Voici ce qui dif-
» tingue la cenfure des jugemens . On punit
» les crimes , on maintient les moeurs, c'eft la
Loi qui fait l'un par les Tribunaux , c'eſt
» la Cenfure qui fait l'autre par l'opinion. "
» Pour punir , il faut un crime & une
Loi , pour corriger , il faut des torts &
une opinion. Dans le premier cas , tout
» eft perdu , s'il n'y a pas de preuves juri-
» diques ; dans le fecond , tout eft perdu , fi
39
l'on en exige. Il n'y a point de liberté,
» point de fûreté , fi le châtiment dépend du
» Magiftrat & n'eft pas foumis à des for-
" mes; il n'y a ni honneur ni délicateffe fi ,
dans tous les états , il fuffit de n'être pas
» criminel .
» Si l'on n'a pas de précifion dans l'efprits
DE FRANCE. 179
33
99
on confond ce qui eft différent ; à des
» actes de cenfure , on oppofe les loix de la
» fûreté publique , les formes légales , les
» règles de l'ordre judiciaire ; on veut une
» inſtruction folemnelle en matière de
moeurs & de caractère , comme s'il s'agiffoit
d'infliger des châtimens à un coupa-
» ble : par- là on anéantit la cenfure , qui
n'eft pas fufceptible de ces formes ; on
» force l'honneur à fe taire ou à n'éclater
» que contre les crimes ; on laiffe périr les
» moeurs , l'efprit d'état , les préjugés utiles ;
car la loi n'a point d'armes contre ce dépériffement
; elle coupe les membres gangrénés
, mais elle n'empêche point les au-
» tres de le devenir. Si elle effraye , elle
» n'encourage pas ; fi elle retient une main
prête à frapper , elle ne forcera pas de la
» tendre au malheureux qui l'implore. La
» loi réprime les méchans , & ne multiplie
" pas les gens de bien.
"
99
"
"
30
» Dans un pays où la corruption générale
» a prévalu au point de rendre fouvent jufqu'aux
loix même impuiffantes , la cenfure,
appliquée à tous les ordres de l'État,
bouleverferoit tout & ne corrigeroit pas ,
» elle fouleveroit fans être utile : quand la
» cenfure n'eft bonne à rien , elle eſt trèspernicienfe.
23
20
Si l'Étar eft corrompu , étayez par les
» loix , le mieux que vous pourrez , un édi-
» fice qui s'écroule ; mais point de cenfeurs
» publics ; ils exciteroient ou la révolte , s'ils
Hvj
180 MERCURE
و د
» étoient fermes , ou la dérifion , s'ils étoient
» foibles. N'irritez point le méchant contre
» la vertu , ne lui apprenez point à fe moquer
d'elie.
و د
> » Mais s'il existe un corps particulier
» dont les caractères foient tels que la cen-
» fure y foit exercée avec fruit , non - ſeule-
» ment laiffez-lui fans jalouſie ſon utile dif-
» cipline , mais encouragez l'honneur à
» proportion qu'il eft plus rare.
» Par exemple , je fuppofe un Corps de
citoyens voués à des fonctions utiles &
- honorables , un Corps dans lequel il
» faille des lumières & de la probité , où
le travail foit payé par l'honneur & rap-
" porte peu d'argent , où de laborieufes
» veilles & des études fatigantes ne puiffent
» être adoucies que par le fentiment inté-
» rieur d'une confidération méritée ; je
"
39
"
fuppofe un Corps qui n'exifte que par la
» confiance publique , dont les Membres
» foient dans une relation continuelle , entretenue
de même par une confiance réciproque
; je fuppofe un Corps dans le-
» quel chacun foit , fous la foi publique ,
dépofitaire des plus grands intérêts , des
titres les plus précieux , des fecrets les
» plus importans , de la vie , de l'honneur
» & de la fortune des citoyens ; dans lequel
une fraternité mutuelle établiffe
» des communications néceffaires , des
confidences fans précaution , des rapports
indiſpenſables & multipliés , où le miDE
FRANCE. 181
99 nistère habituel foit de s'attaquer fans
» animofité , de fe ménager fans prévarication
, de fe pénétrer des intérêts des au-
» tres fans s'abandonner à leurs emporte-
» mens , de juger froidement ce qu'il faut
» défendre avec chaleur , d'interpofer un
» zèle éclairé , une raiſon active , entre les
» paſſions & la juftice , de nourrir une concorde
mutuelle au fein des combats journaliers
, d'être enfin toujours rivaux , ja-
» mais ennemis , toujours zélés , jamais colères
, toujours fages , jamais défians ; un
» tel Corps , s'il exiftoit , auroit , fi je ne
me trompe , des caractères particuliers
» qu'il faudroit bien ſe garder de confondre
» avec ceux des autres Corps.
39
ور
» Il entre néceffairement dans la conftitution
d'un tel Corps d'avoir la cenfure
» de fes Membres ; comme citoyens , ils
» font foumis à toutes les Loix de l'État ,
» & ne peuvent être jugés que par elles ;
» comme Membres du Corps , ils ne doi-
» vent dépendre que de fa police.
» Si cette cenfure eft néceffaire , les
moyens par lefquels elle s'exerce ne le
» font pas moins ; c'eft fur le caractère , le
génie , la délicateffe , la conduite entière
qu'elle doit s'exercer ; c'eft la perfonne qui
» eft fourniſe à l'opinion : il n'y a point d'inf
» truction poffible , fi ce n'eft celle que fe
» prefcrivent l'honneur & la probité. C'eft
» l'enſemble des faits qui dirige l'opinion ;
» ce n'eft ſouvent aucun acte particulier ; la
182 MERCURE
» cenfure a tous les caractères de l'eftime ;
» elle eft libre , elle eft févère , elle eft un
refultat d'impreffions fucceffives ; rarement
, au milieu de la vie , un fcul acte la
» fait naître ou mourir.
"
239
"
» Dans un tel Corps , je le répète , détrui-
»fez la cenfure pour y fubftituer la rigueur
» des jugemens , vous n'aurez plus en peu
" d'années qu'aviliffement & mauvaiſes
» moeurs, des coeurs gâtés qui ne s'abftien-
» dront que du crime , ou qui , peut être ,
plus exercés , apprendront à le voiler avec
» induftrie. Affoibliffez la cenfure , vous la
» détruifez néceffairement. Rendez la cen-
» fure tributaire d'un examen ultérieur .
privez- la de la fouveraineté qui fait fa
» force ; l'homme qui la craint a dans fa
» main la vengeance ; l'homme qui en ſent
le prix ne la provoque plus , de peur de
troubler fon repos ; le Corps oublie fa vigilance
pour conferver fa tranquillité , &
» la paix qui s'établit alors n'eft plus que la
paix qui règne dans le fejour de la corruption
, la paix des lâches & des efclaves. Le
» Public , qui s'eft laiffé prendre aux pre-
» mières lueurs d'une fauſſe idée de liberté ,
eft puni de fon erreur ; il ne trouve plus
» ni courage , ni défintéreffement , ni no-
» bleffe dans une troupe avilie ; l'innocent
" foible périt fous le coupable puiffant ;
» l'or du riche va fouiller les raifons du
» pauvre jufques dans la bouche de fon vil
defenfeur ; & tel qui donna le nom d'éner-
33
"
"2
22
DE FRANCE. 183
» gie aux violences qu'il efpéroit tourner en
» fa faveur, fe retirera d'une affaire de pur
» intérêt chargé d'outrages à fon honneur ,
» & appelera en vain le ſecours de cette dif--
» cipline qui s'eft anéantie fous les clameurs
» qu'il a pouffées lui - même.
» Si l'autorité vouloit attaquer ce droit
» de cenfure , je pense qu'elle manqueroit
» le but de l'autorité même , qui eft le bien
général. La manière de l'opérer le plus
» fûrement , eft toujours la meilleure , & ce
» qui eſt bien n'a pas befoin de l'interven
"
tion de l'autorité. Loin d'avertir de la fujé-
❞tion des hommes dont la liberté eft utile ,
vous qui infpectez , du haut du Tribunal
la Société toute entière , donnez à ce fentiment
noble une impulfion nouvelle ,
agrandiffez les âmes par la confiance , rele-
» vez ceux qui ont de l'eftimé pour eux-
» mêmes , en y joignant la vôtre ; croyez un
fait quand le Normand vous l'attefte , &
jugez fur la foi , comme fi vous lifiez le
titre ; traitez- les comme vos coopérateurs
» dans le grand oeuvre de la Juftice ; leurs
» fupérieurs , quand vous êtes affis devant
» eux , foyez leurs amis dans vos maiſons ;
» n'ufez du pouvoir que quand les chofes
"
ود
réfiftent ; n'embarraffez pas de l'appareil
is de la puiffance ce qui marche de foi même.
» Les foins qu'ils prennent , vous ne pou-
» vez pas les prendre ; leur vigilance , vous
» ne pouvez pas la remplacer ; leur infpe &tion,
vous ne pouvez pas vous en charger ; pu184
MERCURE
» niffez les crimes , mais fouffrez qu'on corrige
» les moeurs. Rendez des jugemens fuivant la
» loi, mais que la cenfures'exerce fuivant l'hon-
» neur . Vos armes n'ont point de priſe fur ce
» que l'opinion gouverne, fur ce que l'honneur
"
dirige. Les moyens font différens comme
» le but , les effets ne diffèrent pas moins ;
» la juftice & la paix , voilà le produit de
» vos veilles ; la confiance & la délicateffe ,
" voilà le fruit de la cenfure. Vos décrets
» font l'expreffion de la loi & la fource de
» la tranquillité publique ; le voeu d'un
Corps eft le refultat de l'opinion & le
» gage de la pureté des Membres ; mais daignez
penfer que la liberté eft mère des
»fentimens nobles , & garantit l'équité de
» la cenfure. Au Cenfeur , dit Montefquien ,
» il faut donner de la confiance , jamais du
» découragement,
و د
" 13
Je m'arrête , parce qu'il faut finir ; car je
ne me lafferois pas de tranfcrire , & fans
doute le Public ne fe lafferoit pas de lire ce
que je tranferis ici . On aime à entendre un
homme de bien réclamant pour la Profeffion
la liberté , comme le meilleur appui de
la vertu , dans un ftyle qui rappelle fouvent
la pensée & l'expreffion de Montefquieu .
( Cet Article eft de M. L. C. )
DE FRANCE. 135
LES Après - Soupers de la Société , petit
Théâtre Lyrique & Moralfur les Aventures
dujour. Se trouve à Paris , chez l'Auteur ,
rue des Bons - Enfans , la porte- cochère
vis-à-vis la cour des Fontaines du Palais-
Royal ; 10 & 11º. Cahiers.
CES deux Cahiers tranchent abfolument
avec tous ceux qui les ont précédés , & ne
contribueront pas peu à varier cette Collec
tion , qui a toujours le même fuccès. Ils renferment
une Comédie- Ballet en trois Actes ,
intitulée , le Manteau de Sapience , avec des
Pièces Fugitives. Le Sujet de certe Pièce eft
tiré d'un Fabliau intitulé , le Manteau mal
taillé, ou le Court Mantel. L'Auteur l'a traité
en vieux langage ; & l'on fait que l'Auteur ,
dans ce genre de ſtyle , a déjà obtenu plufieurs
fuccès mérités. Sa poéfie marotique a
toujours une vérité qui pourroit tromper les
plus clairvoyans. Le Fabliau qui lui a fourni
le fujet de cette petite Pièce , étant connu
nous nous difpenferons d'en donner ici
l'analyſe. Nous nous contenterons d'en faire
connoître , en peu de mots , le Dialogue.
CLÉONE .
Mon père , m'aviez fait promeffe
Que le jeune Robert , ce gentil Écuyer,
Dont au combat dernier admiriez la fageffe ,
Avant la Cour d'Amour le feriez Chevalier.
186 MERCURE
LE BARON .
Quidà , j'ai nourri fon enfance ;
Il eft de noble race , & j'aime ſa vaillance ,
Et ne ferois du tout mari
Que Rofe ou toi , Cléone , en eût fait fon ami.
CLONE.
Oh bien, comme il vous fut ferviteur fi fidèle ,
Une des deux n'a pu s'empêcher , par bonheur ,
De lui laiffer aller fon coeur.
LE BARON '
Une de vous deux l'aime ?
CLION L.
Oui.
Seroit-ce toi ?
LE BARON.
Tant mieux , & laquelle
CLIONI.
Ne fais ..... mais ce n'eſt pas ma foeur.
L'Auteur a fu faifir le ton de l'ancienne
Chevalerie , qui , comme on fait , étoit un
mêlange de galanterie & de vaillance. Le
Baron , en armant Robert Chevalier , dit à
fes filles :
Mes filles , approchez ; venez en fa faveur
A nos propos guerriers donner un peu de trève ;
Et comme il doit fervir les Dames & l'honneur,
DE FRANCE. 187
Pour faire un Chevalier , pour lui former le coeur ,
C'eſt valeur qui commence & beauté qui l'achève.
La plus importante des Pièces Fugitives ,
c'eft une Épître fur la Naïveté. Nous allons
citer une Romance dans le ftyle marotique
intitulée , le Baifer du Front , qui nous a
paru charmante.
N'a pas long- temps , avois beaucoup failli ;
A deux genouils étois devant Madame ,
Tout larmoyant , tout tranfi , tout pâli ,
Si qu'à peu- près m'en allois rendre l'âme.
ALORS Voici d'un pas craintif & prompt ,
Venir ma mie , & fa bouche tant belle ,
Cueillir , pomper un baiſer ſur mon front ,
Qui , bienheureux , fe trouvoit plus près d'elle.
Er ce baifer tant fut emmiélear ,
Si vivement gliffa de veine en veine,
Que je fentis qu'il touchoit à mon coeur ,
Et que mon coeur y
fuffifoit à peine.
Ceux qui connoiffent nos anciens Poëtes en
retrouveront toutes les grâces dans ces Stan
ces & les fuivantes ; & peut-être y auroientils
été trompés s'ils avoient lû cette Pièce
anonyme.
*
Já de d
188 MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi , 6 Août , on a donné la première
repréſentation des Deux Jumeaux de
Bergame , Comédie en un Acte & en profe.
Ces deux Jumeaux font deux Arlequins.
L'un d'eux eft abfent , mais on l'attend d'un
moment à l'autre. Le fecond eft fur le point
d'époufer Rofette , fa maîtreffe , qui lui a promis
fon portrait. Il eft encore aimé d'unejeune
perfonne nommée Nérine , à qui Rofette a
infpiré la plus forte jaloufic. Le retour de
l'Arlequin abfent produit un quiproquo fur
lequel est établie toute l'intrigue de l'Ouvrage.
Rolette , trempée par la reffemblance , donne
fon portrait à celui ci , croyant le donner à
fon frère. A peine a - t'il reçu ce préfent inattendu
, que la jalouſe Nérine le lui arrache
avec colère. L'amant de Rofette prie ſa
maîtreffe de lui tenir parole . Débat entre
eux à ce fujet. L'une dit avoir donné , l'autre
prétend n'avoir pas reçu . La nuit vient , le
premier Arlequin fait le guet à la porte de
Roferte. Un moment après , fon frère vient
chanter fous la fenêtre de la beauté qu'il a
trouvée fi prévenante. A la fin de fa chanfon ,
il eft maltraité par fon frère , que la jaloufie
rend furieux ; aubruit de leur combat , Rofette
arrive : on apporte des flambeaux ; les deux
DE FRANCE. 189
frères fe reconnoiffent ; la caufe des méprifes
eft éclaircie ; Rofette épouſe l'aîné des Arlequins
, & Nérine confent à donner la main
au fecond .
On trouve dans les Mémoires de Gaudence
de Lucques , un épiſode intéreffant , dont le
fonds reffemble beaucoup à celui de la Comédie
dont nous rendons compte . Elle a ea
beaucoup de fuccès. On y remarque des fituations
plaifantes , des idées fines & agréables ,
de la naïveté, de l'efprit & de l'intérêt . Il faut
pourtant avouer que le rapport qui exifte entre
fon intrigue & celles de quelques autres
Ouvrages connus , diminue un peu le mérite
de celle-ci . Les Ménechmes de Rotrou , ceux
de Regnard , le Rival par reffemblance de
M. Paliffor , les deux Alcandres de Boisrobert
, &c. font autant de Comédies dont le
naud eft fondé fur la reffemblance de deux
perfonnages , & dont le dénouement eft opéré
par une reconnoiffance. Cette fin , toujours
attendue , toujours prévue par le Spectateur ,
en ôtant quelque chofe à la curiofité , atténue
une partie de l'effet que doit produire.
toute la catastrophe dramatique , fur-tout
quand elle eft complète. Il eft peut- être tems
d'abandonner fans retour toutes les intrigues
de cette nature. Ce n'eft pas qu'il foit impoffible
, avec des reffources dans l'efprit , d'en
tirer quelques fituations nouvelles , & d'y
fixer l'attention par des développemens inconnus
, par des détails piquans & agréables ;
mais le véritable talent ne doit point ſe bor190
MERCURE.
ner à marcher fur les traces des autres; c'eft
en créant qu'il fe fait connoître & qu'il doit
chercher à mériter des hommages.Nous avons
cru retrouver dans les deux Jumeaux le faire
& leftyle d'un Auteur qui a déjà eu des ſuccès à
la Comédie Italienne , & nous defirons fort
que nos conjectures fe trouvent juftes ; car
c'eft pofitivement à lui que nous avons voulu
adreffer les réflexions qui précèdent. Ses effais
dramatiques ont annoncé de grandes difpofitions
au talent : nous l'invitons à tenir
compte aux Amateurs des fuffrages qu'ils
lui ont accordés , à remplir les efpérances
qu'il leur a fait concevoir.
N
GRAVURES.
OUVELLE Carte du Diocèfe de Paris , dédiée
à Mgr. Antoine-Éléonore-Léon le Clerc de Juigné ,
Archevêque de Paris , Duc de S. Cloud , Pair de
France. Cette Carte eft dreffée d'après la grande
Carte de l'Académie , & d'après le Pouillé de l'Archevêché
& celui du Chapitre, par M. Dupain-
Triel , Géographe du ROI & de MONSIEUR ,
Cloître Notre- Dame. Prix , 1 liv. 10 fols.
Antiquités d'Herculanum , Tome II , No. 3. A
Paris , chez M. David , Graveur , rue des Noyers ,
n°. 17.
Vue de Montbard , dédiée à M. le Comte de
Buffon , Intendant du Jardin du Roi , deffinée par
L. Signy , Architecte , & gravée par M. Piquenot.
Prix , 2 liv. A Paris , chez l'Auteur, rue Montmartre
, vis-à- vis la Juffienne ; Picquenot , Graveur ,
rue de l'Obfervance ; Chéreau , rue des Mathurins
& Iſabey , quai de Gêvres.
DE FRANCE. 191
ANNONCES LITTÉRAIRES.
DISSERTATION fur l'importance des évacuans
dans la cure des plaies récentes , fimples ougraves, fuivie
d'Obfervations raifonnées fur la complication du
vice vénérien & fcorbutique , par M. Lombard, Correfpondant
de l'Académie Royale de Chirurgie , ancien
Chirurgien - Major , &c. in - 8 ° . de 160 pages.
Prix , 1 livre 4 fols broché. A Paris , chez Didot le
jeune , Imprimeur Libraire , quai des Auguſtins.
Réflexions fur la fection de la fymphife des os
pubis , fuivies d'Obfervations fur l'emploi de l'al
kali volatil dans le traitement des maladies vénériennes
, par M. Defgranges , Gradué , Membre du
Collège Royal de Chirurgie de Lyon , in - 8 ° . de
59 pages. Prix , 1 livre 4 fols. A Paris , chacz Didot
le jeune , Imprimeur-Libraire , quai des Auguftins.
Réflexions fur la nature & le traitement de la Maladie
qui règne dans le haut Languedoc , lues dans la
Séance tenue au Louvre. par la Société Royale de
Médecine le 4 Juin 1782 , & publiées par Noffeigneurs
les États de Languedoc , in - 4 ° . de 15 pages.
A Paris , de l'Imprimerie de Didot le jeune , Imprimeur-
Libraire , quai des Auguftins.
Nouvelles recherches fur l'économie animale , par
M. Vrignauld , Docteur en Médecine de la Faculté
de Montpellier, in- 8 ° . de 388 pages. Prix , 3 liv.
5 fols. A Paris , chez Didot le jeune , Imprimer
Libraire , quai des Auguftins ; Cailleau , Libraire ,
rue Galande ; & Méquignon l'aîné , Libraire , rue
des Cordeliers.
Hiftoire Naturelle de la Provence , contenant ce
qu'il y a de plus remarquable dans les règues végé192
MERCURE
tal , minéral , animal , & la partie Géoponique ; par
M. Darluc , Docteur en Médecine , Profefleur de
Botanique en l'Univerfité d'Aix , de la Société Royale
de Médecine , Tome premier , in - 8º . de 523 pages.
Prix , 5 livres broché. A Avignon , chez J. J. Niel ,
Imprimeur - Libraire , rue de la Balance ; & à Paris ,
chez Didot le jeune , Imprimeur - Libraire , quai des
Auguftins.
Lettre à un Savant en réponſe à la lettre critique
inférée au nº . 123 du Journal de Paris , contre l'U.
fure cinéraire d'Alexis Comnène II , in- 8 ° . de
24 pages. Prix , 15 fols . A Crépiſonde ; & fe trouve
à Paris , au Palais Royal ; & chez l'Auteur , rue des
Deux-Portes-Saint-Sauveur , n° . 27, au ſecond.
Nouvelle Géographie deftinée au Cours d'Éducation
des Demoiselles & des jeunes Meffieurs qui
ne veulent pas apprendre le Latin , par M. Wandelaincourt
, ancien Préfet & Profeffeur au Collège de
Verdun. A Rouen , chez Leboucher le jeune , Li
braire , rue Ganterie ; & à Paris , chez Durand
neveu , Libraire , rue Galande.
TABLE.
VERS à Mille Aurore ,
Réponse ,
AM. de Saint-Ange ,
Réponse ,
Lettre à M. Großlei,
Enigme & Logogryphe
1451 fonné de Jurisprudence Ci-
141 vile , Criminelle , &c. 174
148 Les Après - Soupers de la So-
149 ciété ,
150 Comedie Italienne ,
173 Gravures ,
Répertoire univerfel & rai- Annonces Littéraires ,
APPROBATIO N.
184
188
199
191
J'AI in , Par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mereure de France , pour le Samedi 24 Août. Je n'y ai
zien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreflion. A Paris,
le 13 Août 1y82. GUIDI
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 31 AOUT 1782.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE à M. DE S. E.
J'ALLOIS , plein d'un zèle indiſcret ,
Chanter les âges de la vie ;
Mais j'ai mieux peſé ce projet.
Votre amitié qui m'y convie
Pour trop de gloire m'a cru fait,
Dans les prés la fimple Penſée´
Peut quelquefois plaire un moment ;
Mais dans un parterre brillant
Elle feroit trop éclipſée.
Croyez , d'ailleurs , que peu tenté
De tous ces vains honneurs qu'on prife ,
Je garderai pour ma deviſe
Moins d'éclat, plus de liberté.
La gloire , incertaine & volage,
Pour un élu fait cent martyrs
N°. 35 , 31 Août 1782 .
I
194
MERCURE
De vrais tourmens , de faux plaifirs
En font l'ordinaire partage ,
Et je n'ai plus dans mes loifirs
Que le feul projet d'être fage .
(Par M. Augufte Gaude. )
RÉPONSE.
AмI , quand votre modeftic
Se refufe à chanter l'harmonieux accord
Des âges divers de la vie ,
Permettez que je vous le die ,
Je pense que vous avez tort.
Mais quand vous préférez la liberté paiſible
Et les plaifirs qu'un coeur fenfible
Savoure en la jeune ſaiſon,
Je crois que vous avez raiſon.
POUR moi , furchargé de fept luftres ,
Je ferois des voeux fuperflus ,
Pour entrer au rang des illuftres ,
A la Cour d'Apollon , aux bofquets de Vénus .
ADIEU Vous dis , gloire trop chère ,
Fantôme brillant & facré ,
Dans mon coeur toujours adoré.
Et vous , Amours , troupe légère ,
Vous que j'ofai fervir en ma jeune ſaiſon ,
Fuyez , cédez la place à la fageffe auftère ;
DE FRANCE. 195
Il faut bien , ne pouvant mieux faire ,
En revenir à la raiſon,
COUPLETS à une jolie Marchande de
Modes , qui avoit donné à l'Auteur un
Serre -tête couleur de rofe.
AIR: On compteroit les Diamans.
Tour s'embellit par tes attraits ;
Il n'en n'eft point que tu n'effaces.
Oui , de ton attelier tn fais
Le temple du goût & des grâces.
Ta main , pour parer mille objets ,
De l'art épuiſe l'impoſture ;
Mais l'art peut- il donner jamais.
Ce que tu tiens de la Nature ?
MAIS C'eſt peu d'orner par tes foins
Le fexe charmant qu'on adore :
Je vois que tu n'en fais pas moins
Pour embellir le nôtre encore.
Oui , pour moi la plus belle main
Du plus joli ruban diſpoſe ;
Qu'il rend bien l'éclat de ton teint ,
Puifqu'il a celui de la role!
( Par M. Damas. )
I il
196 MERCURE
ENVOI d'un Bouquet de Bluets à
Madame P.... le jour de fa Fête.
Sur l'Air : Je fuis Lindor.
LE lys fuperbe indique une âme fière :
Un jeune fat prodigue le muguet ;
L'indifférent , l'anémone ou l'oeillet ;
Au tendre amant la rofe eft la plus chère.
el E
C'EST le bluet que pour vous ma main cueille ;
D'un fimple coeur il exprime les voeux ; →
Douce amitié , c'eſt ton emblême heureux :
Jamais ferpent n'eft caché fous fa feuille.
( Par M. Coutoulyfils. )
QUATRAIN pour le Portrait de Mile
DE M ** , au Château de M ** , près
Vendôme.
L'ESPRIT
' ESPRIT fourit, la bonté brille ,
Sur ce front , dans ces yeux auffi purs que le jour ;
Et c'eſt par un air de famille
Que le portrait reffemble au portrait de l'Amour.
( Par M. Bérenger. )
DE FRANCE. 197
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LEE mmoott de l'Énigme eft Ombre ; celui du
Logogryphe eſt Gibraltar , où se trouvent
l'art , abri , bát , rabat , lit , Baal , grabat ,
air , balai , la , bâtir.
ÉNIGM E.
JE fais fouvent du bien , le plus fouvent du mal ;
En tout temps , en tout lieu , de moi l'on fait uſage ;
Je délecte le fou , j'amufe auffi le fage ;
Celui qui m'inventa , c'eft l'efprit infernal.
Cinq lettres feulement composent tout mon êtres
Du Moine , de l'Abbé , du ſexe fi malin ,
A chaque heure du jour je paffe par la main.
Lecteur , je t'en ai dit affez pour me connoître.
Je produis dans l'État les plus triftes effets ;
Car , il faut l'avouer , je fuis bien haïffable ;
De tout homme occupé , le jouet & la fable ,
La feule ambition foutient mes intérêts.
(Par M. Rouyer , de Nantes. )
I iij
198 MERCURE
LOGOGRYPHE.
LORSQUE la nuit , le front orné d'étoiles ,
Vient fur fon char parfemé de ſaphirs ,
Envelopper l'Univers de fes voiles ,
Du malheureux je tuipenis les foupirs ,
Il m'appelle , & je le confole.
J'ai deux pieds , & tu peux rencontrer dans mon ſein
La Nymphe que Junon fit garder à deffein ;
Ce qu'il faut deux cent fois pour faire une piftole;
La fille de Thémis , ce qu'elle a pour fymbole ;
Le nom de ces oifeaux qui furent autrefois
Propices aux Romains , funeftes aux Gaulois ;
Un inftrument à dents ; un terme numérique ;
Le fédiment qu'on trouve au fond d'une barrique ;
Un produit de l'abeille , & trois notes de chant.
Je t'échappe , Lecteur , peut- être en me cherchant.
( Par M. Lagache fils , à Amiens. }.
DE FRANCE. 199
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
de
VIE du Dauphin , père de Louis XV , écrite
fur les Mémoires de la Cour , enrichie des
Ecrits du même Prince , par M. l'Abbé
Proyart , des Académies d'Angers ,
Montauban , d'Offembourg & de Rome ,
Principal du Collège Royal du Puy. Aux
dépens de l'Auteur , & fe vend à Paris ,
chez la Veuve Hériffant , rue Neuve Notre-
Dame ; & Théoph . Barrois jeune , Lbraire
, rue du Hurepoix , 1752. 2 Vol.
in- 12 , Prix , 6 liv. reliés.
C'E'ESSTT du digne Élève de Beauvilliers & de
Fénelon qu'il s'agit dans cet Ouvrage. A fa
naiffance ( arrivée le 6 Août 1682 ) les Peuples
femblèrent prévoir combien ils lui feroient
chers un jour , combien ce jeune
Prince , qui ne devoit jamais les gouverner ,
s'occuperoit de leur bonheur. Les voeux publics
femblèrent dire au Ciel :
Huncfaltem everfo juvenemfuccurrerefaclo
Ne prohibe.
« J'étois préfent , dit l'Abbé de Choify ,
» à la naiffance de Monfeigneur & à celle
» de M. le Duc de Bourgogne : je remarquai
une différence notable entre joie &
"
I iv
200 MERCURE
و ر
"
"
joie. On eut de la joie à la naiſſance de
Monfeigneur ; mais à la naiffance de M.
» le Duc de Bourgogne on devint prefque
fou , chacun fe donnoit la liberté d'em-
» braffer le Roi. La foule le porta depuis la
Sur-Intendance , où Madame la Dauphine
» accoucha , jufqu'à fes appartemens . Il fe
" laiffoit embraffer par qui vouloit . Le bas
peuple paroiffoit hors de fens .... Ils firent
» un grand feu dans la cour de la galerie des
Princes , & y jetèrent une partie des lam-
» bris & des parquets deftinés pour la grande
galerie. Bontemps tout en colère le vint
» dire au Roi , qui fe mit à rire , & dit :
» Qu'on les laiffe fe réjouir , nous aurons
d'autres parquets. »
ود
و د
و ر
Dans les Éloges de Fénelon , envoyés au
Concours de 1771 à l'Académie Françoife ,
on a expofé plufieurs détails précieux de
l'éducation de M. le Duc de Bourgogne ; on
a dit par quels artifices ingénieux fes Maîtres
combattoient les défauts naiffans de fon caractère
; on en trouve ici quelques exemples
remarquables.
Le Prince avoit de la difpofition à la colère
, & , felon l'ufage , il fe livroit à cette
difpofition. Il dit un jour avec hauteur à M.
de Fénelon : « Je ne me laiffe point com-
» mander : je fais ce que je fuis & ce que
" vous êtes. » Il faut voir dans l'Ouvrage
même , Tome I , pages 12 & 13 , comment ,
quand le Prince fut de fang froid , M. de
Fénelon lui fit connoître qu'il ne favoit ni
DE FRANCE. 201
qui il étoit , ni qui étoit fon Précepteur , &
comment il le corrigea pour toujours de tenir
de femblables propos.
Un jour que le Prince avoit battu fon
Valet-de- Chambre , il s'arrêtoit à confidérer
les outils d'un Menuifier qui travailloit dans
fon appartement ; l'Ouvrier , inftruit par
Fénelon , dit brutalement au Prince de paffer
fon chemin & de le laiffer travailler ; le
Prince fe fàcha , le Menuifier redoubla de
brutalité , & s'emportantjufqu'à la menace ,
lui dit Retirez- vous , mon Prince , quand
je fuis en fureur , je ne connois perfonne. Le
Prince courut dire à M. de Fénelon qu'on
avoit introduit chez lui le plus méchant
homme de la terre . « C'eſt un bien bon Ou-
» vrier , dit froidement Fénelon ; fon uni-
" que défaut eft de fe livrer à la colère . Le
Prince infifta fur la méchanceté de cet hom→
me. Écoutez , lui dit Fénelon , vous l'ap-
30
65
pelez méchant , parce qu'il vous a me-
» nacé dans un moment où vous le détour-
" niez de fon travail ; comment nomme-
» riez- vous un Prince qui battroit fon Va-
» let- de Chambre dans le temps même que
celui- ci lui rendroit des fervices ? »
- Une autre fois , après un nouvel emportement
du Prince , tous ceux qui l'abordoient
parurent furpris & effrayés du mauvais
vifage qu'ils lui trouvoient ; tous lui
demandoient des nouvelles de fa fanté avec
un air d'inquiétude & de compaffion ; Fagon
vint , lui tâta le pouls , parut réfléchir pro
I v
202 MERCURE
fondément fur la nature & les caufes de fa
maladie , & finit par lui dire :
"
G Avonez-
» moi la vérité , mon Prince , ne vous fe-
» riez vous pas livre à quelques emporte-
» mens ? Vous l'avez devinė , s'écria le Duc
» de Bourgogne ; mais eft- ce que cela peut
» rendre malade ? " Alors Fagon fe mit à
lui expliquer les effets phyfiques de la colère
, qui peuvent aller quelquefois juſqu'à
la mort fubite.
و ر
> A voit il fait quelque faute grave , il ne
fortoit plus de fon appartement , il ne voyoit
plus le Roi ni perfonne de la Famille Royale .
On vouloit que tout lui manquât dès que
lui-même il manquoit à fes devoirs. Perfonne
ne paroiffoit entrer dans fes peines ,
perfonne ne lui difoit un mot de confolation
: il n'en trouvoit que dans l'aveu de fes
torts , & là promeffe de les réparer.
Avec quel foin il faut veiller fur l'enfance ,
& combien, il faut prendre garde aux leçons
même qu'on lui donne , de peur de la précipiter
dans un défaut en la corrigeant d'un
autre ! On avoit fouvent dit au Duc de Bourgogne
qu'il falloit fouffrir avec conſtance &
fans fe plaindre , que pleurer fur tout étoit
une marque de foibleffe à peine pardonnable
à l'enfance ; dès lors, il forma la réfolution
de ne plus pleurer , fans diftinguer les
cas ni les fujets . Un jour on lifoit devant lui
une Oraifon Funèbre de Madame la Dauphine
fa mère , il étouffoit de tendreſſe & de
douleur , mais il ne pleuroit pas ; il fuc¬
DE FRANCE. 203
comba enfin , & tomba prefque fans connoiffance
. Quand on lui eut dit que les larmes
en cette occafion euffent été une marque
de fenfibilité , non de foibleffe , il fe
foulagea par des torrens de larmes. Difons
aux enfans de ne pas pleurer fur eux- mêmes ,
mais difons aux enfans , aux jeunes gens , à
tous les hommes , de pleurer fur leurs femblables
, répétons leur fans ceffe ces vers
délicieux :
Laiffe couler tes pleurs , ceffe de t'en défendre ,
C'eft de l'humanité la marque la plus tendre ;
Malheur aux coeurs ingrats & nés pour les forfaits ,
Que les douleurs d'autrui n'ont attendris jamais !
Ce jeune Prince emporté , qui autrefois
battoit fes Domeftiques , étoit tellement
changé , qu'il n'avoit plus de repos quand il
lui étoit échappé un mot dont quelqu'un
pouvoit être bleffé ; il alloit chercher alors
celui qu'il croyoit avoir offenfé ; &, quel qu'il
fût, il lui demandoit pardon . Un jour , un de
fes garçons de la Chambre , couché auprès
de lui , l'exhortoit à s'endormir : Eh, le puisje
? lui dit le Prince , fi vous ne me pardonnez
ce quej'ai eu le malheur de vous dire ce
foir?
L'Hiftoire de M. le Duc de Bourgogne eft
inféparable de celle de M. de Fénelon ; aufli
les époques principales de la vie de ce Prélat
font- elles rapportées ici , & la correfpondance
que , depuis fa difgrâce , il entretenoit
avec fon Élève , malgré les défenfes de
I vj
204 MERCURE
Louis XIV , n'eft pas un des moindres ornemens
de cet Ouvrage , & n'étoit pas un
des moindres appuis de la vertu du Duc de
Bourgogne.
• Quelques Hiftoriens modernes , en convenant
des excellentes qualités naturelles &
acquifes de ce Prince , de fon amour ſévère
pour l'ordre & la juſtice , de fon amour tendre
pour le peuple , de fon affabilité généreufe
à l'égard des Soldats , de fon application
aux affaires , de fon exactitude fcrupuleufe
à remplir tous fes devoirs , enfin de la
perfection morale où il étoit parvenu en
tout genre , ont paru douter de fes talens
militaires. Ce doute a pour excuſe naturelle
la néceffité de prononcer entre le Duc de
Bourgogne & M. de Vendôme , dans la campagne
de 1708 , & d'en attribuer les défaftres
à l'un ou à l'autre. La réputation de M. de
Vendôme , fes fuccès , la manière dont il
rétablit les affaires défefpérées de Philippe V
en Eſpagne , une forte de faveur populaire
que fon oppofition même au Duc de Bourgogne
& au parti de la Cour lui avoit valu ,
la jeuneffe du Prince , fon inexpérience préfumée
, tout concouroit à faire donner la
préférence à M. de Vendôme & à faire rejeter
fur le Prince les fautes & les malheurs
de cette campagne. Les Mémoires du Maréchal
de Berwick , qui ont paru depuis
quelques années , nous ont déjà difpofés à
remettre la chofe en question , & à concevoir
que l'inapplication , la négligence &
DE FRANCE. 205
la pareffe connues de M. de Vendôme , dans
les détails du commandement , pouvoient
être une compenfation funefte des traits de
génie & des coups de Maître dont il devenoit
capable dans l'occafion.
Le Duc de Bourgogne , par un trait qui
peint fon caractère & fon amour pour la
paix , avoit opiné dans le Confeil contre
l'acceptation du teftament de Charles II , &
le teftament ayant été accepté contre fon
avis , il devint le plus zélé défenfeur des
droits de fon frère. L'Auteur de cette Hiftoire
s'attache fur- tout à mettre dans un
beau jour les talens militaires de fon Héros ,
parce que ces talens ont été conteftés. Si ce
Prince , dit- il , a mérité deux différens genres
de gloire , eft- ce lui rendre justice que
de ne lui en accorder qu'un ?
En 1702 , M. le Duc de Bourgogne , commandant
en Flandres , pouffa les ennemis
jufques fous le canon de Nimégue , & eut
plufieurs avantages.
comman-
Dans la campagne de 1703 ,
dant en Allemagne , il affiégea Brifach. M.
de Vauban , qui avoit fortifié cette place ,
lorfqu'elle appartenoit à la France , avoit la
direction des travaux qui fe faifoient alors
pour la reprendre . « Il faut , M. le Maréchal ,
» lui dit le Prince , que vous perdiez nécef-
» fairement votre honneur devant cette
place. Ou nous la prendrons , & l'on dira
» que vous l'aviez mal fortifiée , ou nous
» échouerons , & l'on dira que vous m'avez
"
و د
206 MERCURE
39
» mal fecondé . On fait affez , Monſeigneur ,
répondit Vauban , comment j'ai fortifié
Brifach ; mais on ignore fi vous favez
prendre les villes que j'ai fortifiées ; &
» c'eft de quoi j'espère que vous convain-
» crez bientôt le Public. Brifach ſe rendit le
» 7 Septembre .
"
Lorfqu'en 1707 , le Duc de Bourgogne fut
chargé de défendre la Provence , attaquée par
le Duc de Savoye , fon beau père : « Eh
bien , dit - il à la Ducheffe de Bourgogne ,
» aurez vous le courage de prier Dieu pour
un mari qui va combattre contre votre
père priez du moins pour l'un & pour
l'autre. » La Princeffe ne lui répondit que
par fes larmes. » Le Duc de Savoye leva
le fiége de Toulon , & fe retira précipi-
ม
"
"
tamment.
D'après ces fuccès du Duc de Bourgogne ,
d'après l'autorité du Maréchal de Berwick ,
d'après beaucoup de circonftances , on peut
au moins douter que les malheurs de la campagne
de 1708 doivent être imputés au Duc
de Bourgogne. L'Auteur de fa vie , qui ne
perd pas une occafion de réfuter M. de Voltaire
, trouve jufqu'à dix - huit fautes , qu'il
appelle un peu durement fauffetés , dans le
feul récit de l'enlèvement du Marquis de
Béringhen fur le chemin de Versailles. Dixhuit
erreurs ! c'eft beaucoup , & il nous fem
ble que l'Auteur preffe un peu la meſure
dans l'énumération qu'il en fait , il nous
DE FRANCE. 207
femble qu'il aime un peu à trouver des
erreurs dans M. de Voltaire.
C'est encore pour refuter M. de Voltaire ,
que M. l'Abbe Proyart établit , avec le P.
Griffet , que l'homme au mafque de fer
mort le 19 Décembre 1703 , & non 1794 ,
comme le dit M. de Voltaire , étoit le Comte
de Vermandois. La plus grande preuve qu'il
en rapporte , eft que le prifonnier , enterré à
S. Paul , eft nommé , dans le registre des Sépultures
Marchiali , nom dans lequel on
trouve ces deux mots , l'un latin , l'autre
françois , híc Amiral! Or , le Comte de Vermandois
étoit Amiral de France ; mais M.
l'Abbé Proyart fuppofe que le Lecteur a préfentes
à l'efprit les autres preuves alléguées
par le P. Griffet , & qu'il indique fommairement.
Les Écrits de M. le Duc de Bourgogne
font bien propres à faire cherir & refpecter
fa mémoire , & à faire regretter qu'il n'ait
pas régné :
Nimium vobis Romana propago
Vifa potens , fuperis propria hac fi donafuiffent.
Les détails dans lefquels il entre fur la
Guerre , fur les Finances , fur toutes les parties
de l'Adminiftration , font à la portée de
tout le monde , & peuvent encore inftruire
les Adminiftrateurs les plus éclairés ; tous
fes principes font lumineux & vertueux :
voilà la vraie politique.
" Qu'importe , dit- il , qu'on parle d'un
208 MERCURE
"
>>
و د
» Roi, fi ce n'eft pas pour en dire du bien ?
Qu'importe qu'on dife qu'il a fait la loi à
l'Univers , fi l'on ne dit pas encore qu'il a
fait le bonheur de fes Sujets ? .... La gloire
» d'un Roi eft dans la force de fon âme , &
» la bonté de fon coeur . Le Roi le plus aimé
» fera toujours le plus puiffant.
"
و د
3
C'eft , dit- il ailleurs , un fystême de
» conduite réfléchi chez certaines gens en
place , de s'appliquer à fe rendre nécef-
» faires. Ils craignent tout mérite qui ap-
» procheroit du leur , & qui pourroit le
fuppléer. Non-feulement ils ne veulent
» initier perfonne à la connoiffance des
grandes affaires , mais ils prétendent en-
» core que l'embarras de trouver leurs pa-
"
"
reils les faffe regretter après leur mort.
» C'eſt ce que j'appelle un monopole de
» talens plus préjudiciable à l'État , & non
» moins puniffable peut- être que celui qui
» s'exerceroit dans le trafic des denrées de
» première néceffité. La politique d'un Roi
» doit être de combattre cette politique intéreffée
du particulier , qui attente en
quelque forte à fon autorité , en voulant
» s'en rendre le Miniftre unique & néceffaire.
"
Dans un autre endroit , « il s'élève contre e
ces caractères ardens , toujours prêts à
» conclure pour les partis violens , qui ne
» ceffent de dire à un Roi qu'il eft Roi , fans
jamais lui rappeler qu'il eft père.
13
DE FRANCE. 209
•
Il eſt beau d'entendre le fils de tant de
Rois tenir un pareil langage.
" Il difoit fouvent que le Prince eft fait
» pour le peuple , & non pas le peuple pour
» le Prince. »
On lui demandoit lequel des titres des
Rois fes prédéceffeurs il préféroit : celui de
Père du Peuple , répondit- il ; il n'avoit alors
guères plus de fept ans.
06
Que jamais , difoit- il , le Roi'ne fe faffe
» craindre de fes peuples ; mais que toujours
fes peuples craignent pour lui. »و د
Comment fe réjouir , difoit - il encore ,
quand le peuple fouffre ?
t
Devenu Dauphin par la mort de fon père ,
il refufa les penfions que fon père avoit
eues. « L'État eft trop obéré , dit- il , je con-
» tinuerai à vivre en Duc de Bourgogne.
On lui repréſenta , qu'avec plus de revenu ,
il pourroit foulager plus de malheureux ;
les Princes , dit-il , n'ont pas de moyen
plus sûr de faire du bien aux peuples que
» de retrancher de leurs dépenses ; ils exer-
» cent par là deux vertus à la fois , la cha-
" rité & la modeftie. »
"
"
Il avoit adopté la fameufe maxime du Roi
Jean. La droiture , difoit- il comme lui ,
doit toujours être dans le coeur d'un Prince ,
» & la vérité fur fes lèvres. La politique des
» grands Rois confifte à être plus fincères
>> & plus droits que les autres. Le talent de
rufer , outre qu'il fuppofe de la foibleffe ,
» ne fut jamais celui d'un homme d'hon-
"
39
210 MERCURE
"
و د
» neur ; & les voies obliques ne fauroient '
» conduire à une fin glorieufe..... Celui qui
» s'étudie à tromper, fera tôt ou tard trompé
lui - même , & ne fera plaint de perfonne ;
» au lieu que , s'il arrivoit que l'on fût trom-
" pé par excès de droiture & de générofité
» on auroit au moins la reffource de fa
confcience & le fuffrage des gens de bien. »
Voici ce qu'il penfoit de tant de prétendus
fecrets d'État.
33
"
›
" Outre les fecrets inféparables de toute
fage Adminiſtration des affaires , bien des
» gens s'imaginent qu'il eft encore certaines
» voies occultes , certains principes d'une
politique mystérieufe qui font le grand
» fecret de chaque État , & comme fa pierre
philofophale. Quant à moi , j'eftimerai
» toujours que le plus beau fecret..... pour
» un Roi , eft de procurer le bonheur de fa
» Nation. »
30
Le Duc de Bourgogne méditoit & travailloit
fans ceffe. Madame la Ducheffe de
Bourgogne difoit qu'on l'appelleroit Louisle
Docte. M. Fagon crur devoir repréſenter
à Louis XIV que fon petit - fils s'altéreroit le
tempérament , s'il continuoit de fe livrer
ainfi au travail. On a déjà vû dans les éloges
de Montaufier , qu'a produits le dernier
Concours de l'Académie, Françoife , la réponſe
courageufe , juſqu'à l'héroïſme , que
Louis XIV avoit faite à une pareille repréfentation
de toute la Cour , au fujet du
Dauphin; il répondit à M. Fagon : « il faut
DE FRANCE. 211
pourtant bien que quelqu'un de mes enfans
travaille. » En effet , felon la remarque
de l'Auteur , ni le Dauphin , ni le Duc
d'Anjou , ni le Duc de Berry n'étoient hommes
de cabinet. Le Duc d'Anjou , devenu
Roi d'Espagne , fembloit plaindre le Duc de
Berry de ce qu'il feroit le feul des trois enfans
du Dauphin qui ne feroit pas Roi.
" Tant mieux , répondit le Duc de Berry
j'aurai moins d'embarras & plus de plaifirs
que vous. J'aurai droit de chaffe en
» France & en Espagne , je courrai le loup
depuis Verfailles jufqu'à Madrid.
"
"
"
•
" Ceux , difoit Madame de Maintenon ,
qui fent des amuſemens leur unique oc
» cupation , n'en trouvent aucun , qui les
» fatisfaffe. Ils vont de la promenade, à la
chaffe , de la chaffe à la Comédie , de la
» Comédie au jeu. Je voudrois que vous les
» viffiez revenir; leur ennui eft le meilleur.
des fermons. Vous les verriez avec un
" vifage trifte & un ton chagrin fe plaindre,
» que rien n'a réuffi. La Comédie a été mal
» jouée; l'Opéra étoit déteftable : on mou-
» roit de chaud à la promenade , les chiens
»
ont mal chalé. Parmi tous ces voluptueux
» ennuyés , le jeune Prince ( le Duc de
Bourgogne ) eft le feul qui foit content ,
» parce qu'il a employé fa journée à remplir
les devoirs qu'il connoît , & à s'inf-
» truire de ceux qu'il ne connoît pas.
33
""
y Il avoit du goût pour les Spectacles ; il
renonça cependant lorſqu'il fut Dauphin's
212 MERCURE
" Les Spectacles d'un , Dauphin , diſoit-il,
c'eft l'état des Provinces. "
En général , les Écrits économiques & po
litiques de ce Prince ont un grand mérite , '
qu'il nous a été impoffible de conferver dans
cet extrait aux morceaux que nous en avons
cités ; c'eſt que jamais il ne relèvé un abus
& n'avertit d'un mal politique fans en indiquer
le remède . C'eft être doublement
utile .
Nous ne favons pourquoi M. l'Abbé
Proyart donne plufieurs fois à M. de Vendôme
le titre de Maréchal de France : il ne
l'étoit point ; fon titre étoit celui de Généraliffime
.
C'eft fans doute par une faute d'impreffion
qu'à la page 125 du premier Volume
Marie-Thérèle d'Autriche , femme de Louis
XIV , eft appelée fille aînée de Philippe III,
au lieu de Philippe IV.
Le Duc de Savoye , père de la Ducheffe
de Bourgogne , eft mal défigné , page 149 du
même Volume I , par le feul nom d'Amédée ,
il falloit le nommer Victor- Amédée ; &
quand on ne lui donne qu'un nom , c'eft
celui de Victor qui le caractériſe , & non
celui d'Amédée , qui a été porté par tant d'autres
Princes de cetre Maifon.
Nous trouvons encore , quel que foit d'ail
leurs le mérite de cet Ouvrage , que l'éloge
de M. le Duc de Bourgogne pouvoit le paffer
de la critique continuelle de M. de Voltaire ,
critique qui paroît aller jufqu'à l'acharneDE
FRANCE. 213
ment. Un grand défaut de beaucoup de bons
Ouvrages eft d'être faits dans un efprit de
guerre. M. de Voltaire n'étoit point ennemi
de la réputation de M. le Duc de Bourgogne;
& fi M. l'Abbé Proyart a bien loué ce Prince,
M. de Voltaire ne l'a pas mal loué auffi ,
fur - tout dans ce morceau touchant de la
Henriade :
Quel eft ce jeune Prince en qui la majeſté
Sur fon vifage aimable éclate fans fierté !
D'un ceil d'indifférence il regarde le trône.
Ciel ! quelle nuit foudaine à ines yeux l'environne !
La mort autour de lui vole fans s'arrêter ,
Il tombe aux pieds du trône , étant prêt d'y monter.
O mon fils ! des François vous voyez`le plus jaſte ;
Les cieux le formeront de votre fang augufte.
Grand Dieu ! ne faites-vous que inontrer aux humains
Cette fleur paffagère , ouvrage de vos mains ?
Hélas ! que n'eût point fait cette âme vertueuſe !
La France fous fon règne eût été trop heureuſe ;
Il eût entretenu l'abondance & la paix ,
Mon fils , il eût compté fes jours par fes bienfaits ;
Il eut aimé fon peuple. O jours remplis d'alarmes !
O combien les François vont répandre de larmes ,
Quand fous la même tombe ils verront réunis
Et l'époux & la femme , & la mère & le fils !
( Madame la Dauphine mourut le 12 Février
, M. le Dauphin le 18 , & leur fils
aîné le 8 Mars. )
214
MERCURE
On fent que l'Auteur de cette éloquente
tirade a pleuré comnie Octavie aux regrets
touchans de Virgile fur la mort de Marcellus ,
& qu'il s'eft de même attendri fur la mort
du Marcellus de la France , lorfqu'il lui
fait cette heureuſe application des beaux
vers de Virgile :
Sed nox atra caput trifti circumvolat umbrâ.
O nate , ingentem
luctum ne quare tuorum
Oftendent
terris hunc tantùm
fata , neque ultrà
Effe finent.....
Quantos ille virúm magnam Mavortis ad urbem
Campus aget gemitus ! vel qua , Tiberine , videbis
Funera , cùm tumulum praterlabere recentem !
Si , dans le parallèle de l'expérience de M.
de Vendôme , & de la jeuneffe de M. le Duc
de Bourgogne , M. de Voltaire s'eft déterminé
, comme tant d'autres , en faveur du
vieux Capitaine , il pouvoit être néceffaire ,
& il étoit fans doute piquant de faire voir
que c'est une erreur , mais il eft juſte auſſi
d'obſerver que cette erreur étoit fort naturelle.
DE FRANCE. 215
ANNALES Poétiques depuis l'origine de la
Poéfie Françoife, Tome XX. A Paris , chez
les Éditeurs , rue de la Juffienne , vis - à- vis
le corps- de garde ; & chez Mérigot le
jeune , Libraire , quai des Auguftins.
LE Poëte qui fait les honneurs de ce Volume
, & qui eft bien fait pour s'affeoir partout
au premier rang , c'eft Pierre Corneille ,
dont le portrait fe trouve en tête . Les Éditeurs
ont eu pour fon article une idée heureufe
, & dont on doit leur favoir gré.
Comme on ne lit guères de ce grand Homme
que les Pièces qui font reftées au Théâtre , ils
ont imaginé d'extraire de les autres Ouvrages
les traits les plus remarquables , & ils les
ont recueillis avec quelques Pièces Fugitives.
Par ce travail , auffi pénible qu'utile ,
ils ont fu faire fur le grand Corneille un
article abfolument nenf , & nous invitons
nos Lecteurs à y recourir.
Le Volume commence par Triſtan l'Hermite,
qui avoit reçu de la Nature un véritable
talent , mais qui l'a gâté fou ent par
la recherche de fes expreflions & la bizarrerie
de fes idées. Son ftyle eſt vraiment
poétique. On connoît ces vers , que quelques-
uns regardent comme fa propre épitaphe
, & qu'il a intitulés : Profopopée d'un
Courtifan :
Ébloui de l'éclat de la fplendeur mondaine ,
Je me fattai toujours d'une espérance vaine ,
216 MERCURE
Faiſantle chien couchant auprès d'un grand Seigneur ,
Je me vis toujours pauvre , & tâchai de paroître ;
Je vêquis dans la peine attendant le bonheur ,
Et mourus fur un coffre en attendant mon maître.
Et cette épigramme qu'il appelle le Codicile
de Duport :
Duport à l'aimer me convie ,
Et proteſte affez hautement
Que pour prendre foin de ma vie,
Il m'a mis dans fon teſtament.
Mais je me trouve fur mon livre
Plus vieux de quinze ans que Duport.
Oh ! que j'aurai de bien pour vivre
Quinze ou vingt ans après ma mort !
Voici encore de lui un Sonnet qui nous
paroît d'une grande beauté.
C'EST fait de mes deftins. Je commence à fentir
Les incommodités que la vieilleffe apporte ;
Déjà la pâle mort , pour me faire partir ,
D'un pied fec & tremblant vient frapper à ma porte.
AINSI que le foleil , fur la fin de fon cours ,
Paroît plutôt tomber que defcendre dans l'onde ,
Lorſque l'homme a paffé les plus beaux de ſes jours ,
D'une courſe rapide il paffe en l'autre monde.
Il faut éteindre en nous tous frivoles defirs ;
Il faut nous détacher des terreftres plaifirs ,
Où, fans difcrétion , notre appétit nous plonge.
SORTONS
DE FRANCE. 217
"3
و ر
SORTONS de ces erreurs par un fage confeil ,
Et ceffons d'embraffer les images d'un fonge ;
Penſons à nous coucher pour le dernier fommeil.
Charles d'Affoucy eft fameux par les aventures.
Il paffa une partie de fa vie dans les
prifons des divers pays qu'il parcourut. Dès
l'âge de huit ans il avoit déjà quitté la maiſon
de fon père. A neuf, il étoit à Calais , débitant
des prophéties , & fe difant fils de
Noftradamus. On attribue tous les emprifonnemens
de d'Affoucy à la même cauſe ,
" à deux jeunes Pages qu'il menoit toujours
» avec lui.... Ceux qui ménageoient le
plus fa réputation , difoient que ces
Pages étoient deux jeunes filles qui fer-
» voient à fes plaifirs ; d'autres accufateurs
plus graves , difoient que c'étoient de
» jeunes garçons. Quoi qu'il en foit , il eft
» certain que d'Affoucy, ayant adopté le
» genre de vie des anciens Troubadours ,
voyageoit avec fon luth , dont il jouoit
parfaitement bien ; & il faifoit chanter
» fes deux Pages , dont il accompagnoit la
» voix fur fon inftrument. Ce fut par fon
» luth &parfes chanfons qu'il amula vingt
» ans Louis XIII , à qui le Duc de Saint-
» Simon l'avoit préfenté ; il eut auffi accès
auprès de Louis XIV dans fa jeuneſſe. »
Voici les plus jolis vers :
"
20
"
و د
Garçon loyal & bon chrétien ,
J'aime plus que votre entretien :
Nº. 35 , 31 Août 1782.
K
218
MERCURE
Pourquoi donc , fexe au teint de rofe ,
Quand la charité vous impoſe
La loi d'aimer votre prochain ,
Me pouvez- vous , haïr fans caufe ,
Moi qui ne vous fis jamais rien ?
Ah ! pour mon malheur je vois bien
Qu'il vous faut faire quelque chofe.
Le nom de Cotin , qui vient après d'Affoucy
, eft devenu une injure pour un Au
reur. Outre la médiocrité de fes talens , il
ent le malheur de fe brouiller avec Molière
& avec Boileau ; le premier le traduifit fur
la Scène , l'autre le frappa plufieurs fois des
verges de la fatyre. Il eft pourtant échappé à
Cotin quelques Madrigaux agréables. Outre
celui que l'on connoît , Iris s'eft rendue à
ma foi , voici deux aurres petites Pièces que
nos Lecteurs ne feront pas fâches de trouver
içi,
Épitaphe de Gilles Ménagé.
MÉNAGE , ce grand Satyrique ,
Repofe fous ce marbre antique ,
Et laiffe avecque lui repofer l'Univers,
Il mourut de fes longues peines ,
Pour avoir fait en fix femaines
Une Epigramme de fix vers,
Madrigal au Duc de Saint - Aignan , fur
les louanges du Roi.
IL feroit bon que le Dieu de la Thrace,
Et que celui qui préfide au Parnafe ,
DE FRANCE. 219
Euffent plus d'une fois couronné de laurier
Le Poëte docte & guerrier ,
Qui , de chanter Louis conçoit la noble audace:
Aufli chez les Neuf Seurs ce point eft fans débat ,
Qu'il faut que pour montrer tout l'éclat de fa gloire .
Saint-Aignan le fuive au combat ,
Et le loue après la victoire.
Bouillon & Godeau terminent ce Volume;
l'un n'eft connu que par le jugement que
prononça Boileau contre fa Joconde ; car il
avoit fait la fottife de rimer une Joconde
comme La Fontaine , & l'on avoit eu la
fottife plus grande encore de les comparer
l'un à l'autre. Le fecond , ( Godean ) eft un
talent fans phyfionomie. Une des chofes les
plus piquantes qu'il ait faites , c'eft huit vers
adreffés à Chapelain , en lui demandant un
exemplaire de fa pucelle.
\
Tranfporté d'un ardent amour
Pour votre admirable pucelle ,
Je veux demeurer avec elle
Plus d'une nuit & plus d'un jour.
Envoyez-la moi donc fans crainte
Que j'aie de mauvais defſeins ;
Comme vaillante je la crains ,
Et la refpecte comme Sainte.
Les Éditeurs nous avertiffent que ces huit
vers ne ſe trouvent dans aucune Édition de
Godeau, Cette Pièce a été trouvée chez feu
K
220 MERCURE
M. de Foncemagne , écrite de la main de
l'Auteur.
NOUVEAU Voyage en Espagne fait en
1777 & 1778 , dans lequel on traite des
Moeurs, du Caractère , des Monumens
anciens & modernes , du Commerce , du
Théâtre , de la Légiflation des Tribunaux
particuliers à ce Royaume & de l'Inquifition
, avec de nouveaux détails fur fon
état actuel , & fur une.Procédure récente
& fameufe , 2 Vol. in- 12 . A Londres ; &
fe trouve à Paris , chez P. Théophile Barrois
jeune , Libraire , rue du Hurepoix ,
près le Pont S. Michel. "
On voit par l'étendue de ce titre & la
variété des objets qu'il annonce , que l'Auteur
n'a rien négligé de ce qui pouvoit rendre
fon Ouvrage utile & intéreffant , & lui
donner une place diftinguée parmi ceux
des Voyageurs fes devanciers. Ils font en
affez grand nombre , & l'Auteur , qui , dâns
une Préface deftinée à les apprécier , carac
térife le mérite de chacun d'eux , leur rend
avec candeur la juftice qui leur eft due.
Il débute par donner une idée générale
de l'Espagne ancienne & moderne , de fa
pofition géographique , de fes différentes révolutions
, de fa fituation politique , & des
moeurs de fes habitans fous les Phéniciens ,
les Phocéens ; les Carthaginois , les Romains,
les Goths & les Arabes ou les Maures , jufqu'au
moment où fes différentes Provinces
DE FRANCE. 221
furent réunies fous l'autorité de Ferdinand
& d'Ifabelle. Après ce tableau préliminaire ,
l'Auteur entre en Espagne par la Catalogne ,
& conduifant avec lui fon Lecteur , il parcourt
les différentes Provinces de ce Royaume,
à l'exception des Afturies , des Royaumes
de Léon , d'Arragon & de la Galice.
Il s'abftient de décrire cette partie de l'Efpagne
, ne l'ayant pas parcourue lui- même ,
& il aime mieux laiffer fon Ouvrage incomplet
que de copier les Géographes , les
Hiftoriens & les Voyageurs qui l'ont précédé.
Cet Ouvrage peut être confidéré comme
un Itinéraire excellent à confulter , & comme
une fuite de defcriptions non moins précicules
pour les Lecteurs qui fe propofent
inftruction comme le principal but de leurs
lectures , mais quelques Chapitres paroîtront
un peu fecs à ceux qui veulent toujours
être amulés. C'eft un effet néceffaire du plan
que l'Auteur a choifi : au refte , il s'efforce
d'y répandre la plus grande variété. Infcriptions
, monumens , antiquités , peinture des
moeurs , réflexions fur l'état civil & politique
, il ne néglige rien pour remplir ce qu'il
promet par le titre de fon Ouvrage. Les
Chapitres auxquels il s'eft, avec raiſon, particulièrement
arrêté , font Madrid , les Maifons
Royales , Cadix , Tolède & Séville ;
mais c'eft le Royaume de Grenade qui lui a
paru le plus digne d'attention . Il fe complaît
dans la defcription de cette contrée ,
K iij
222 MERCURE
jadis fi . Boriffante fous la domination des
Maures , où à chaque pas le Voyageur rencontre
des débris qui atteftent l'ancienne
magnificence de ces Peuples , où les infcriptions
des monumens publics & même celles
de chaque appartement du Palais des Souverains
font des morceaux de Poéfie , où tout
contrafte avec nos moeurs & avec nos idées ,
& n'en paroît que plus piquant. On s'afflige
& on s'étonne de voir les progrès de la civi
lifation retardés en Espagne par l'expulfion
de fes tyrans , & on admire le concours
de circonftances qui a produit un effet auquel
on paroiffcit devoir fi pen s'attendre ;
mais quel que foit l'état actuel du Royaume
de Grenade , c'est encore le plus heureux
féjour de l'Efpagne. C'eft un proverbe Elpagnol
, que Dieu donne à ceux qu'il aime
le moyen de vivre à Grenade. De toutes les
pertes que les Maures ont faites en Efpagne
, c'eft celle qu'ils regrettent le plus. Le
dernier Ambaffadeur Maure qui vint à Madrid,
il y a dix ans, obtint du Roi la permiffion
de voir Grenade. Il fe mit à pleurer en
entrant dans la principale place de la Ville ,
& ne put s'empêcher de dire : Mes Ancêtres
ont perdu bien fottement cette terre délicieufe.
Les Lecteurs qui s'occupent d'objets d'ad
miniftration , liront avec plaifir dans le nouveau
Voyage la defcription des travaux &
des défrichemens que M. Olavidez a faits
dans les déferts de l'Andaloufie , & fur- tont
dans les montagnes de Sierra Morena , &
-
DE FRANC : 223
les réglemens qu'il avoit établis dans fa
nouvelle Colonie. Malheureufement c'eft
dans le Chapitre de l'Inquifion qu'il faut
chercher la fuite des événemens relatifs à
M. Olavidez . Il contient une courte hiftoire
de ce Tribunal juſqu'à nos jours , la fuite
des principaux Autodafés , le récit d'un de
ces Autodafés raconté par un Officier même
de l'Inquifition avec une naïveté qui fair
frémir , le précis d'un Sermon prêché à l'ouverture
d'une de ces cérémonies , & c. L'Auteur
raconte les faits , & s'abftient de toute
réflexion. On ne fauroit mieux faire que de
l'imiter.
Mais le Chapitre le plus intéreffant pour
les Lecteurs de toutes les claffes , eft celui qui
concerne les moeurs , le caractère & les
ulages des Espagnols. Le courage , la hauteur
d'âme , la franchife , la difcrétion , la
patience , la fidélité forment les principaux
traits du caractère national . On connoît leur
attachement pour leurs Souverains & leur
zèle pour la Religion ; mais l'extrême ignorance
de la plupart des Eſpagnols fait dégénérer
leur piété en fuperftition. Peu de femmes
forrent , fe promènent & font l'amour
fans Rofaire. Plufieurs Auteurs Espagnols
ont fait paroître des Ouvrages très profanes
fous les aufpices de la Vierge. Les Autos de
Caldéron lui font dédiés fous ce titre : A la
Mère du meilleur des Fils , à la Fille du meilleur
Père , à la Reine des Anges. J'ai vujouer,
dit l'Auteur, à ſon honneur & à fon profic
K IV
224 MERCURE
dans Séville, le Légataire Univerfel. Les affiches
difoient :
A l'Impératrice du Ciel , Mère du Verbe
éternel , nord de toute l'Efpagne , confolation
, fidelle fentinelle & rempart de tous les
Efpagnols , la Très - Sainte Marie ; c'est à
fon profit & pour l'augmentation de fon
culte que les Comédiens de cette Ville joue
ront une très-plaifante Comédie intitulée :
Le Légataire.
Dans les Comédies , fi l'on enchaîne le
diable , c'eft avec un Rofaire , & le diable
fait des hurlemens horribles dont les Spectateurs
font toujours très - édifiés .
Le zèle le plus ardent pour la délivrance
des âmes du Purgatoire eft univerfel en
Efpagne ; ils favent même le jour précis
où une âme doit fortir du Purgatoire ; &
l'on voit fouvent affiché à la porte des
Églifes : aujourd'hui l'on retire une âme.
On va à la chaffe , on donne le bal pour les
âmes des Trépaffés. Quelques mourans or
donnent par leur teftament qu'on dife pour
leur âme un nombre prodigieux de Meffes ,
le furplus de ce qu'il leur en faut pour les
mener au Ciel étant réversible fur les pauvres
âmes ifolées auxquelles perſonne ne
fonge.
Un aurre effet de cette extrême ignorance
eft l'excès de la vanité nationale. Il exifte un
proverbe parmi le peuple qui dit où est
Madrid , que le monde fe taife . Un de leurs
Écrivains a fait un Livre dont le titre eft : il
DE FRANCE. 225
n'y a point d'autre Cour que Madrid . L'Auteur
rapporte à ce fujet le trait connu d'un
Prédicateur qui , dans un Sermon fur la
Tentation de Jéfus Chrift , difoit que le
diable , fuivant l'Écriture , le tranſporta fur
une haute montagne , d'où l'on découvroit
tous les Royaumes de la terre. Il lui montra,
ajoute- t- il , la France , l'Angleterre , l'Italie ;
mais pour le bonheur du Fils de Dieu , les
Pyrénées lui cachoient l'Espagne.
Malgré ces défauts & quelques autres , &
les différens abus que l'Auteur obſerve dans
les loix , dans les ufages , & c. il montre partout
un grand reſpect & même un goût vif
pour la nation Eſpagnole ; c'eft que le fond
du caractère national eft un affemblage rare
de qualités précieufes qui fe font jour à travers
les obftacles que les circonftances oppofent
au développement de ces qualités.
L'Auteur a confacré un Chapitre particulier
à la Littérature & au Théâtre Eſpagnol ;
mais il n'a point donné à ces deux objets
l'étendue dont ils étoient fufceptibles ; c'eft
le fujet d'un autre Ouvrage plus confidérable
qu'il promet au Public. On fait que les Comédies
& les Tragédies Eſpagnoles inondèrent
l'Europe au feizième & au dix-feptième
fiècle. Le feul Lopez de Véga en a fait dixhuit
cent , Caldéron près de fept cent ; Auguftin
Moreto , Auteur très eftimé , qui n'en
a fait que trente fix , c'eft à dire , autant que
notre grand Corneille , cft accufé de ftérilité
par les Critiques Eſpagnols .
Kv
226 MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON a continué alternativement , fur ce
Théâtre, les repréſentations d'Electre , de la
Reine de Golconde & de Roland.
Le 16 , on a donné , à la faite d'Électre
un Divertiſſement de Danfe , compofé de
différentes entrées , dans lefquelles on a vu
reparoître , avec plaifir , les Sieurs Gardel le
jeune & Nivelon , dont ce Spectacle étoit
privé depuis environ un an. Les talens de
ces deux Danfeurs , déjà très agréables au
Public , ont paru s'être fortifiés & même
perfectionnés dans cette abfence . Le premier
a exécuté la Chaconne de le Berton
avec des applaudiffemens univerfels , d'au
tant plus flatteurs que ce genre eſt plus
difficile , & que le fouvenir encore récent
du grand modèle que l'Opéra a perdu dans
le fieur Veftris , doit nous rendre plus févè
res. Le fieur Gardel a mis de la nobleffe &
de la variété dans fès mouvemens , de la
force & de la correction dans fes pas ; on y
defireroir peut être un peu plus d'aifance &
de moelleux , ce que l'habitude & la cons
fiance lui donneront fans doute. Le feur
Nivelon a dans fa danfe la légèreté , l'élégance
& la molle facilité qui conviennent au
DE FRANCE. 227
genre qu'il a embraffe ; on eût defiré auffi
qu'il eût fait plus d'efforts pour corriger le
défaut d'à plomb qu'on lui reproche dans le
port de la tête. Tout ce qui nuit à la grâce
dans un genre où elle doit fur tout dominer,
devient effentiel ; & plus un Artifte approche
de la perfection , plus on eſt bleſſé d'un
défaut qui l'en éloigne.
Les principaux Sujets de la Danfe , à l'exception
du feur Veftris , ont paru dans ce
Divertillement , & tous avec les talens qu'on
leur connoît. 11 eft inutile de parler de la
grâce toujours fpirituelle & toujours variée
de Mlle Guimard ; elle a épuifé depuis longtemps
tous les éloges . Mlle Torley nous
retrace la danfe noble , élégante & correcte
de Mlle Heynel , dont elle eft la digne élève ,
& que le Public ne devoit pas perdre furot.
Mile Dorival commence à fe faire un genre
à elle , qui caractériſe fur-tout une gaîté vive
& piquante. Mlle Peflin eft toujours applaudie
pour la force & la légèreté brillante de
fes pas ; & Mile Gervais , dont le talent eft
déjà fi précieux à l'Opéra , fait tous les jours
de nouveaux efforts & de nouveaux progrès
qu'on ne fauroit trop encourager.
Il nous reste à faire une obfervation qui
nous femble mériter l'attention du Public.
Il s'eft élevé depuis quelque temps parmi
les Danfeurs une émulation de force & de
légèreté , dont l'abus femble contraire an
bon goût & au véritable but de la Danie.
Ces entrechats tournans , ces doubles & uj-
K vj
228 MERCURE
ples pirouettes en l'air ou fur la pointe du
pied , ne peuvent manquer de plaire quand
ils feront placés , mais fi on les répète fans
ceffe , fi on les prodigue par- tout , depuis la
Danfe Héroïque jufqu'à celle des Pâtres , fi
on ne les exécute qu'au moyen d'efforts incompatibles
avec les beaux developpemens du
corps & avec l'accord de toutes les parties ,
avec la correction même des pas ; ces tours
de force , qui éblouiffent la multitude , doivent
choquer les gens de goût. En les prodiguant
ainli , on confond tous les genres , on
fatigue par la monotonie , on perd le fentiment
de la grâce , que tout air d'effort fait
difparoître & que rien ne remplace qu'avec
perte. Nous ne diffimulons point que
ces obfervations s'adreffent à ceux mêmes
de nos Danfeurs dont nous aimons le plus
le talent ; nous efpérons qu'ils n'y verront
que le zèle & l'amour de l'Art.
Nous n'ajouterons plus qu'un mot fur le
genre du Divertiffement dont nous venons
de parler. C'est un ballet fans action , fans
aucun objet déterminé , compofé de perfonnages
héroïques & de bergers , & entremêlé
fans motif, d'entrées de différens caractères .
On doit excufer l'incohérence & l'infignifiance
de cette compofition , par les circonftances
qui y ont donné lieu ; mais nous
croyons qu'il n'eût pas été difficile d'imaginer
une action quelconque , où l'on eût introduit
les differens caractères de la danfe , & où les
fujets qu'on vouloit reproduire aux yeux du
DE FRANCE. 229
Public , auroient pu développer avec plus
d'intérêt encore leurs talens divers. Nous
dirons en général que la danſe , réduite à des
figures , à des mouvemens & à des pas , n'eſt
qu'un exercice qui peut amufer les yeux &
les oreilles , en Hattant le goût naturel que
nous avons pour tout ce qui eft fymétrique
& meſure ; mais elle ne mérite de s'élever
au rang des beaux Arts qu'autant qu'elle intéreffe
l'ame & qu'elle exerce l'efprit , en ré-
-veillant des fentimens & des idées , en peignant
des tableaux , & en exprimant des
paflions.
COMÉDIE ITALIENNE. *
LE Mardi 13 Août , on a donné pour la
première fois le Mort Marié , Comédie en
deux Actes & en profe , par M. Sédaine.
Un jeune Officier apprend à fon Régiment
qu'une Demoifelle des Barres va époufer
un Préfident au Préfidial d'Iffoudun .
Trompé par le nom, il croit que fa maî-
' treffe le trahit ; il lui renvoie les lettres ,
arrive , & propofe un cartel à fon rival. Le
Préfident l'accepte , & préfente à l'Officier
deux piftolets qui ne font chargés qu'à
poudre. On tire , le Préfident tombe . Le
jeune homme effrayé veut prendre la fuite.
Des gens apoftés l'arrêtent. Il eft conduit
* Cet Article , & celui de la Comédie Françoiſe ,
ont toujours été & continuent d'être rédigés par
M. de Charnois.
230 MERCURE
devant un Tribunal , dont les Membres
font compoſes de toutes les perfonnes de fa
famille deguifees en Juges. Sa mère elle même
Y
vient dépofer contre lui. On le condamne
à mourir , on lui fait ligner fon prétendu
arrêt de moit , & cet arrêt n'est autre
chofe que fon contrat de mariage . C'eft
alors que tout s'éclaircit ; qu'on apprend au
jeune étourdi que la Demoiſelle des Barres ,
amante du Préfident , eft la foeur de fa maitreffe
, & qu'on a voulu le punir de fa légèreté
& de fon indiferétion , en lui donnant
la leçon qu'il vient de recevoir.
Cette Comédie a déjà été repréſentée fur
ce Theâtre en 177. Elle étoit alors mêlée
d'ariettes , & n'eut qu'une repréſentation.
Dégagée aujourd'hui de ce que la mufique
pouvoit ajouter de lenteur à l'action , elle n'a
pas eu un fuccès plus heurux. L'Auteur y a
fait des corrections ; mais il n'a pas fu donner
affez de rapidité à la marche de fon intrigue
, & l'on defire plus de vraisemblance
au dénouement. Le premier Acte eft bien
fair. Il expofe l'action clairement , & il la
noue très bien. Le fecond eft froid & embarraffe.
L'accufation de la mère contre le.
fils a généralement déplu. Ce n'eſt qu'une
plaifanterie , à la vérité , mais une mère oubliant
la tendreffe qu'elle doit à fes enfans,
eft un objet fi odieux , que la fuppofition
feule rend cet objet infupportable. Nous préfupons
que le fonds de cette Comédie ne pou
voit produire qu'un feul Acte, qu'en profitant
DE FRANCE 231
du moment qui fuit le duel & la prétendue
mort du Préfident , pour augmenter le trouble
du jeune Officier ; ( trouble pendant
lequel on peut abuſer un peu de fa crédulite )
il falloit le préfenter devant le tribunal fuppofe
, l'interroger , le juger , le condamner ,
le tout fans lui donner un feul moment de
réflexion . Comment , après avoir eu le tems
de fe remettre de fon premier effroi , ne reconnoît-
il point fes parens dans fes Juges ? La.
vraisemblance manque ici , & nous croyons
que le moyen dont nous venons de parler
feroit plus naturel. La rapidité , d'ailleurs ,
ne laiffe pas au Spectateur la poffibilité d'ext
miner rigoureufement les refforts que fait
jouer un Auteur Comique , & c'eft un avantage
dont il faut favoir profiter , fur tour:
dans les fajets où l'adreffe doit fuppléer à
l'intérêt. Au refte , on retrouve encore dans
cer Ouvrage le talent de M. Sédaine , font
dialogue vrai , fon intelligence de la Sène ; &
l'on pent affurer qu'une fable plus heureufement
choiſie lui auroit procuré un fuccès pa¬
reil à tous ceux qu'il a fu obtenir , tant fur ce
Théâtre que fur ceux de l'Académie Royale
de Mufique & de la Comédie Françoife.
Faute effentielle à corriger dans le dernier Mercure ,
Article Spectacles .
Page 189 , lignes 25 & 26 , toute la cataſtrophe
Dramatique , fur- tout quand elle eft complète , lifez :
toute catastrophe Dramatique , fur- tout quand elle eft
complexe.
232 MERCURE
ACADÉMIE FRANÇOISE .
EN 1779 , l'Académie Françoife ayant
donné pour fujet du Prix de Poeſie , la Servitude
abolie dans les Domaines du Roi ,
fous Louis XVI , ne reçut aucune Pièce qui
lui parût digne d'être couronnée. Le Prix
ayant été remis à l'année fuivante , & le
Concours n'ayant pas été plus heureux
F'Académie rendit aux Concurrens la liberté
de choisir leur fujet , en déclarant néanmoins
qu'elle étoit loin de vouloir exclure celui
qu'elle avoit déjà propofé , fujet noble &
intéreffant pour la Nation . Elle vient enfin
de couronner M. le Chevalier de Florian ,
connu déjà par d'heureux effais Dramatiques
; les vûes de l'Académie ont été d'autant
mieux remplies , que l'Ouvrage couronné
traite le fujet de la Servitude , &
qu'il eft honorable à la mémoire d'un des
Membres les plus illuftres dont - elle ait à
s'énorgueillir ; il eft intitulé : Diologue entre
Voltaire & un Serf du Mont-Jura. Cette
Pièce eft remarquable par un fonds de raifon
, une marche fuivie ; & l'on a applaudi
plufieurs vers ingénieux . Après cet Ouvrage
on a lû auffi une note qui l'accompagne ,
qui eft analogue au fujet , & qui fait beaucoup
d'honneur au célèbre défenfeur des
Calas.
L'Académie n'a point donné d'Acceffit ;
DE FRANCE. 233
mais elle a accordé fix mentions honorables.
L'un des Poëtes mentionnés eft M. Carbon
de Flins , connu déjà par plufieurs fuccès
Littéraires. Les autres n'ont pas voulu fe
faire connoître.
M. l'Abbé Arnaud a lû enfuite un Portrait
de Céfar , dans lequel on a retrouvé fon
ftyle vif & pittorefque , & quelques idées
neuves fur un fujet qui ne l'eft guères.
Enfin M. de la Harpe a terminé la Séance
par un Chant de fon Poëme de la Pharfale ,
qu'on a beaucoup applaudi. Comme Lucain ,
condamné à une mort fi précoce , n'avoit eu
le temps de finir fon dixième Chant , ni
même fon dernier vers commencé , le Traducteur
y a heureufement fuppléé par un
Epilogue qui a reçu encore plus d'applaudiffemens
que fa Traduction,
Ce qui n'a pas peu contribué à l'intérêt
de cette Séance Académique , c'eft la préfence
de LL. AA . SS . Madame la Ducheffe
de Chartres & Mgr . le Duc de
Penthièvre. Des applaudiflemens univerfels
ont été l'expreffion de tous les coeurs , &
jamais on n'offrit un hommage plus mérité.
Après les diverfes lectures dont nous venons
de parler , on a fait celle du Programme
que nous allons tranfcrire - ici .
#f
Prix d'Éloquence pour l'année 1783 .
Le vingt-cinquième jour du mois d'Août 1783 ,
Fête de S. Louis , l'Académie Françoiſe donnera un
234
MERCURE
Prix d'Eloquence , dont le fujer eft l'Éloge de
BERNARD DE FONTENELLE , de l'Académie
Françoife , de celle des Belles- Lettres , & Secrétaire
de l'Académie des Sciences. Ce ſujet a été annoncé
d'avance par le Programme de l'année dernière 1781 ,
pour laiffer aux Auteurs le temps de faire les recherches
néceffaires.
Le Prix fera une Médaille d'or de la valeur de fix
cent livres.
Gonformément aux Ordres du Roi , on ne rece
vra aucun Difcours qui ne foit muni d'une approbation
fignée de deux Docteurs en Théologie de la
Faculté de Paris , & y réfidans actuellement .
Toutes Perfonnes , excepté les Quarante de l'Académie
, feront reçues à compofer pour ce Prix .
Les Auteurs mettront leur nom dans un billet ca.
cheté , attaché au Difcours qu'ils enverront ; & fur
ce billet fera écrite la Sentence qu'ils auront mise à
la tete de leur Ouvrage.
Ceux qui prétendent au Prix , font avertis que
s'ils fe font connoître avant le jugement , ou s'ils
font connus , foit par l'indifcrétion de leurs amis ,
foit par des lectures faites dans des maifons particulières
, leurs Pièces ne feront point admifes au Concours.
Les Ouvrages feront envoyés avant le premier
jour du mois de Juiller prochain , & ne pourront être
remis qu'au feur Demonville , Imprimeur Libraire
de l'Académie Françoife , rue Chriftine , aux Armes
de Dombes : fi le port n'en eft point affranchi , ils
ne feront point retirés.
* Ce Prix , ainsi que celui de Poésie , eft formé des
fondations réunies de MM. de Balzac , de Clermons- Tonserre
Evêque de Noyon , & Gaudram.
DE FRANCE. 235
SCIENCES ET ARTS.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure..
MESSIEURS ,
ÉCARTE à regret des Lettres , que j'aime ,
& ne lifant plus les Nouvelles Politiques
n'ai vu que bien tard dans votre Journal de
Samedi 30 Mars , N° . 13 , page 231 , l'extrait
d'une Lettre fans date , qui vous a été adreffée de
Lyon , fignée , Briffon , Infpecteur des Manufac
tures , & Cenfeur Royal. Dans un Ouvrage qui a
pour titre Lettres écrites de Suiffe , d'Italie , &c.
en 6 Volumes in- 12 , annoncé & analysé par vous,
Meffieurs , M. Briffon a trouvé ane Note dont la
critique eft l'objet de la Lettre. Je devrois dire partie
d'une Note , car il la tronque en la rapportant ,
& il cite , pour le combattre, un fait ifolé , en le
dépouillant des raisons dont il étoit accompagné. Je
n'ai pas bien compris le motif de M. Briffon , & je
ne fais fi le Public pourra nous juger équitablement
Fun & l'autre. Comme je defire infiniment qu'il le
fafle , mais qu'il ne peut le faire qu'en connoiffance
de caufe , & qu'il ne fauroit prendre cette
connoiffance fur l'expofé que préfente l'Extrait dontje
parle , il faut éclaircir les faits.
Il étoit question de Découvertes utiles , & de
leur application commune & facile aux Arts ; fur
quoi on a cité comme importante à faire , celle de
débituminifer le charbon de terre au point de pou
voir , avec le même fuccès & fans plus de dépenſe
par conféquent , le ſubſtituer , dans l'affinage des
236 MERCURE
métaux, au: bois , qui devient rare en France . Il ne
s'agiffoit pas de ces procédés de laboratoires qui ,
pour ouvrir quelquefois la carrière des plus grandes
connoiffances , n'ont cependant encore qu'une application
très-particulière.
le
L'annonce de ceux dont parle M. Briffon
fut mife dans les Papiers publics. Tout
monde a fu qu'ils avoient eu lieu ; avec tout le
monde j'en ai eu connoiffance ; & dans un Ouvrage
qui , long- temps avant cette lettre , étoit fous
les yeux de l'Académie des Sciences , au rapport de
fes Commiffaires , & qui y eft encore , j'avois cité ,
indiqué du moins tout ce qui avoit rapport à
procédés. Mais quelque public & connu que foit
leur réfultat , ils font fi peu applicables dans la pratique
journalière des Arts , qu'il n'eft pas un feul
attelier , une feule ufine où l'on emploie le charbon
de terre débituminité pour l'affinage d'aucun métal .
ces
Cependant on a dit le contraire , & les ignorans
l'ont cru. On a vu la Cour & la Ville ergouées du
charbon de terre débituminifé ; & depuis la boutique
de l'Artifan jufqu'au fallon du Marquis , depuis les
Bureaux des Miniftres jufqu'aux boudoirs des petites
Maîtreffes , par- tout enfin on-brûloit du charbon de
terre débituminifé . En 1780 , au moment où l'on imprimoit
la note en queftion , tout le monde en difoit
des merveilles ; il n'y avoit choſe au monde à laquelle
le feu de ce charbon ne fut applicable ; &
avant que la même année 1780 fût révolue , partout
on avoit démonté fes grilles & fourneaux ;
tout le monde avoit rejeté le charbon de terre prétendu
débituminifé ; & fi jamais l'annonce d'une
Découverte n'en impofa à tant de perfonnes , jamais
charlataneric ne fut plus promptement & plus généralement
reconnue. M. Briffon n'ignoroit rien.
de tout cela fans doute , car il étoit à Paris en
1780.
DE FRANCE. 2.
Quel eft donc fon deffein , puifque ce qu'il t
n'apprend rien à perfonne , & ne contredit rien de
ce que j'ai avancé ? Auroit - il cherché à me faire
des ennemis des grands Hommes qu'il cite , & dont ,
auſſi -bien que lui , je connois & j'admire les Ouvrages
? Auroit-il voulu fe montrer à leurs yeux & à
ceux du Public comme un champion qui defcend
dans l'arène pour leur défenfe contre un homme
qui ne les attaque pas ? Je ne puis penfer ni l'un ni
l'autre ; car je crois que les grands Hommes re .
gardent également en pitié & ceux qui les attaquent,
& ceux qui les défendent.
Je vous prie , Meffieurs , d'inférer ma tardive
Lettre dans votre prochain Journal , & d'agréer
L'affurance des fentimens diftingués & refpectueux
avec lefquels j'ai l'honneur d'être , Meffieurs ,
Votre très -humble & très- obéiffant
Serviteur , l'Auteur des Lettres
écrites de Suiffe , d'Italie , de
Sicile & de Malthe.
GRAVURES.
LE Menuet Paſtoral , Eftampe de 14 pouces de
haut , fur 16 pouces de large , gravé d'après le tableau
original de Claude Lelorrain , par Jofeph
Maillet, Prix , 2 liv . A Paris , chez Maillet , Graveur
, rue des Francs- Bourgeois , place S. Michel ,
à côté du jeu de Paulme de MONSIEUR , Frère du
Roi. Cette Eftampe a de la grâce & de l'effet,
Hyder- Ali , gravé d'après un tableau peint d'après
nature. A Paris , chez Maleuvre , rue des Mathurins.
Nouveau Plan de Paris , avec les augmentations
" & changemens qui ont été faits pour fon embelliffement
en 1782 , par M. Brion de la Tour , Ingénieur268
MERCURE
Géographe duRoi . A Faris, chez les Frères Campions,
rue S. Jacques , à la ville de Rouen.
Herbier de la France , ou Collection complette des
Plantes Indigènes de ce Royaume , par M. Bulliard ,
Botanifle, Nos 27 & 28 .
Cahier de Pendentifs des Dômes des Invalides, du
Val- de-Grâce & autres , d'un goût nouveau. A Paris ,
chez M. Panferon , rue des Maçons , près la Sorbonne
, maifon de M. Levaffeur , Graveur du Roi,
Prix , 1 liv. 4 ſols , & lavé , 1 liv. 16 fols.
Antiquités d'Herculanum , Tome II , N• . 4. A
Paris , chez M. David , Graveur , rue des Noyers.
N°. 17.
Carte des environs de Paris , comprenant partie .
des Gouvernemens Généraux de l'Ile de France ,
de Normandie , d'Orléanois & de Champagne , par
M. Brion de la Tour , Ingénieur-Géographe du Roi.
Deffin des Batteries flottantes nouvellement inventées
pour le Siège de Gibraltar. A Paris , chez les
Frères Campions , rue S. Jacques, Prix , 12 fols en
blanc , & I liv. 4 fols colorié.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de l'Eglife Gallicané , par le P. Longueval
, troifième Edition , propofée par foufcrip
tion , en dix - huit Volumes in - 12. A Nifmes , chez
Gaude père , fils & Compagnie ; à Toulouſe ,
chez Sens , Libraire , & chez les principaux Libraires
du Royaume. Tout ce qui s'eft paffé dans les Gaules
concernant la Religion , fous l'empire des Romains ,
fous les règnes des Bourguignons , des Vifigoths &
des François , eft traité dans ce Livre avec clarté &
pécifion. On y trouve l'établiſſement du Chriftia
DE FRANCE. 239
niſme dans les Gaules , la fondation des diverfes
Eglifes , la fucceffion des Evêques qui méritent
d'être connus , une Notice de tous les Conciles des
Gaules , les différens ufages de la Difcipline , la fondation
des Chapitres & des Monaftères les plus célèbres
, l'établiſſement des Ordres Religieux , l'Abrégé
de la Vie des Saints & des plus grands Hommes qui
ont illuftré l'Eglife de France , l'Hiſtoire des héréfies
qui l'ont troublée , une Notion des Ouvrages
faits dans les Gaules en matière de Religion , &c. &c.
Cer Ouvrage doit être regardé comme un complément
néceffaire à ceux qui ont l'Hiftoire Eccléfiaftique
de Fleury. Longueval eft à Fleury , ce qu'eft
l'Hiftoire de France à l'Hiftoire générale. L'Ouvrage
fera composé de dix-huit gros Volumes in . 12 , qui
contiendront , ainfi que la précédente Édition
in-8 °. , les dix-huit Volumes in 4 ° . de l'Edition de
Paris, & qui ne coûteront que 36 liv. brochés.
Conditions. En recevant les Tomes I , II & III
en Juillet 1782 , on payera 6 liv. En recevant les
Tomes IV, V & VI en Septembre , 6 liv . En recevant
les Tomes VII , VIII & IX en Novembre ,
6 liv. En recevant les Tomes X , XI & XII en
Janvier 1783 , 6 liv. En recevant les Tomes XIII ,
XIV & XV en Mars , 6 livres. En recevant les
Tomes XVI , XVII & XVIII en Mai , 6 livres.
Ainfi , les dix - huit Volumes brochés coûteront
36 liv.
Effai analytique fur les Eaux Minérales de Dinan,
& de plufieurs Fontaines voifines de Saint-
Malo , de leur nature & de leurs propriétés dans les
Maladies , avec la Méthode la plus fimple de fe
conduire pendant leur ufage , par M. Chifoliau ,
Docteur en Médecine de Montpellier , Confeiller-
Médecin ordinaire du Roi , Intendant des Eaux Minérales
de Dinan & du Clos- Poulet , Correfpondant
de la Société Royale de Médecine , &c. &c. A Saint
240
MERCURES
Malo , chez L. H. Hovius fils , Libraire , Place de
la Cathédrale.
Defcription générale & particulière de la France ,
Ouvrage enrichi d'Eftampes d'après les deffins des
plus célèbres Artiftes , dédié au Roi ; département
du Rhône , gouvernement de Dauphiné. A Paris ,
chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du Jardinet , quartier
Saint-André- des-Arcs ; Mérigot jeune , Libraire,
quai des Auguftins ; Efprit , Libraire , au Palais
Royal.
Hiftoire Naturelle de la Province de Dauphiné ,
quatre Volumes in 8 ° . , avec des Gravures & une
Carte Géographique & Minéralogique de cette Province
, par M. Faujas de Saint- Fond , Tome I. A
Grenoble , chez la Veuve Giroud , Imprimeur-Libraire
du Parlement , à la Salle du Palais ; & fe
vend à Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du .
Jardinet , & au Bureau du Journal de Phyfique ,
chez J. Cuchet , rue & Hôtel Serpente.
TABLE.
EPITRE à M. de S. E. 193 Annales Poétiques , 215
Couplets à une Marchande de Nouveau Voyage en Espagne,
195
220
Modes ,
Envoi d'un Bouquet de Bluets, Acad. Royale de Mufiq. 226
196 Comédie Italienne ,
Quatrain pour le Portrait de Académie Françoife ,
Mlle de M.
229
232
ib. Lettre aux Rédacteurs du
Enigme & Logogryphe , 197
Mercure ,
Vie du Dauphin , père de Louis Gravures,
XV ,
199 Annonces Littéraires ,
APPROBATION
.
235
237
238
le
J'AI
AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
Mercure de France , pour le Samedi 31 Août. Je n'y al
ries trouvé qui puiffe en einpêcher l'impreffion . A Paris,
30 Août 1782. GUIDI je
?
家
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES .
RUSSIE,
De
PÉTERSBOURG , le 30 Juin.
OTRE Eſcadre deftinée à protéger cette
année le commerce & la navigation , eſt
aux ordres du contre-Amiral Tfchitfchegoff ;
elle mouille encore dans le port de Cronf
tadt ; comme elle a déja été infpectée par
le Comte de Tfchernischeff , Vice- Préfident
de l'Amirauté , on ne doute pas qu'elle ne
merte à la voile auffi- tôt que le tems le permetrra
.
L'Impératrice et attendue de Czarsko - Sélo
dans cette Capitale le 3 du mois prochain
pour préfider à la fête qui ſe célèbre tous les
ans , le 4 , en mémoire de la bataille navale
de Tfchefme. Le lendemain elle verra lancer
à l'eau un nouveau vaiffeau de 74 canons
après quoi elle fe rendra à Péterhoff , où
elle demeurera juſqu'au commencement de
Septembre .
る
Août 1782.
) ܐ (
Mardi dernier > le Miniftre Autrichiena
reçu un Courier de Vienne ; il en eft arrivé
également un le même jour de Londres au
Chevalier Harris , Miniftre de la Grande-
Bretagne.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 4 Juillet..
L'ESCADRE Ruffe qui eft revenue de la
longue croifière qu'elle a faite dans la Méditerranée
, mouille encore dans cette rade ;
elle commence feulement à faire des dif
pofitions pour retourner à Cronstadt."
On apprend de Carlfcron que le vaiffeau
de guerre l'Hedwige Elifabeth-Charlotte &
la frégate le Poftillon partiront avec le premier
bon vent pour la mer du Nord. Le
Chevalier de Nordenfchiold commande le
premier , & le Major Wollin l'autre.
Parmi les bâtimens arrivés de la Baltique
dans le Sund , on en a remarqué un qui
eft le premier de cette efpèce venu dans
ces mers. Il a été conftruit à Dantzick , &
porte 676 lafts ; fa cargaiſon confifte en bois
de charpente , & eft deſtinée pour la Hollande.
Nos actions tombent confidérablement
depuis quelque tems ; on attribue cette baiffe
aux bruits qui courent d'une paix prochaine
entre les Puiffances belligérantes.
( 3 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le & Juillet.
L'EMPEREUR habite depuis quelque tems
les appartemens que feue l'Impératrice - Reine
occupoit à Laxembourg. On dit qu'il quittera
le Palais Impérial de cette Capitale pour
s'établir à l'avenir au Château de Belvedere ,
dont la fituation eſt charmante & l'air trèspur
& très-falubre. Le plan d'agrandiffement
de ce Château , ajoute- t - on , eſt déjà arrêté ,
& on ne négligera rien pour donner à cette
nouvelle Réfidence tout ce qui peut contribuer
à y fixer à jamais la Cour Impériale.
Le Palais Impérial de la Ville fera occupé
par les divers départemens de l'Adminif
tration.
On a reçu avis de Poflega , en Tranfylvanie
, qu'on a vu fortir entre la Drave &
la Save une quantité prodigieufe de feu. Cet
évènement ayant fort épouvanté les Habitans
, l'Univerfité de Bude a auffi- tôt député
fur les lieux quatre Naturaliſtes habiles pour
examiner ce phénomène.
L'Empereur fe propoſe de faire voyager
à fes frais un certain nombre de Savans &
d'Artiftes de fes Sujets ; ils feront le tour
du monde , & s'attacheront principalement
à faire de nouvelles découvertes pour l'Hiftoire
naturelle.
Comme le privilége exclufif du débit du
vif- argent tiré des mines de S. M. I. ceffe ,
a 2
( 4 )
il fera déformais vendu par la Chambre des
mines , tant aux Négocians du pays , qu'aux
Etrangers. Le quintal pris à Idria , dans la
Carniole , fera payé 1 10 florins , & à Vienne
115 ; on accordera des avantages aux Négocians
qui en prendront à la fois plus d'un
quintal.
On affure qu'il doit être établi ici un
Confiftoire pour les affaires Eccléfiaftiques
des religions tolérées dans les Etats de S. M. I.
Il fera , dit-on , compofé de Catholiques &
de Proteftans qui y auront , comme les
premiers , voix décifive.
>
On vient de publier ici , écrit-on de Prades
ordres de S. M. I. , en date du 6
du mois dernier , par lefquels il eſt enjoint
tant à ceux qui nomment aux Bénéfices
fimples , qu'aux Poffeffeurs & aux Adminiftrateurs
de ces Bénéfices , d'en déclarer ,
dans l'efpace de deux mois , aux Confiftoires
refpectifs , le revenu exact , ainfi que tous
les détails & autres circonftances qui peuvent
les faire connoître parfaitement.
De HAMBOURG , le 19 Juillet,
ON apprend de Brême que le bâtiment
la Marie Elifabeth y eft arrivé de Londres
en trois jours ; il avoit à bord le Lieutenant-
Général de Knyphaufen , fon Adjudantgénéral
, M. de Duremberg, & M. de Schroder
, Lieutenant.
On affure , lit - on dans quelques lettres de
( 5 )
Le
Vienne , que l'Empereur a déclaré que toutes les
remontrances,que l'on pourroit faire contre le partage
de l'Evéché de Cracovie , feroient inutiles . Son
intention eft , dit - on , d'en ériger un nouveau à
Tarnow , avec une manfe annuelle de 30,000 fl.
fur les revenus de Cracovie , qui ſe trouvent dans
les diftricts de Gallicie & de Lodomerie.
bruit court qu'on travaille à la fuppreffion de quelques
autres Ordres religieux , & à la réduction , au
nombre de leur inftitution primitive , des Religieux
qui resteront dans chaque Couvent confervé.
L'Hopital de St -Jean fera transféré à Mauerbach &
il fervira à former une Caferne ; quelques bâtimens
d'autres Couvens feront deſtinés au même ufage.
La défenſe faite à tous les Moines étrangers
de venir mendier dans les Etats Autrichiens , ne
tardera pas à être publiée . L'Empereur a déclaré
par un billet de fa main , qu'il feroit connoître
inceffamment les Couvens qui feront encore fupprimés.
Ceux qui feront confervés continueront
d'adminiftrer leurs biens ; mais ils feront tenus de
verfer l'excédent de ce qui fera réglé pour leur entretien
, dans la caiffe des Economats «.
On affure qu'on travaille très - férieufement
en Autriche à agrandir le commerce
des Sujets des Etats Héréditaires avec les
Turcs ; on dit même qu'il fera envoyé inceffamment
des Plénipotentiaires dans la
Bukowine , pour y conclure un traité de
commerce avec ceux que la Ruffie & la
Porte y enverront.
»Un Courier, lit-on dans des lettres de Pétersbourg,
vient d'apporter ici la nouvelle que les Tartares
de Duban & de la Crimée ont levé l'étendart de
la révolte . Leur Khan , Sahim Gheray , contre lequel
ces peuples menaçoient d'ufer de la dernière vio-
33
( 6 )
*
lence, s'eft vu forcé de quitter Bafchifchterra , lieu
de la réfidence , & fe réfugier à Taganrok , fur le
territoire de la Ruffie . M. de Conftantinoff, Miniltre
de Ruthie auprès du Kan , a été obligé de l'y
fuivre. C'eft de- là qu'ils ont expédié des Couriers
à Pétersbourg & à Conftantinople, poar informer
les deux Cours de ce qui fe paffoit . On ignore
encore les particularités de ces troubles ; mais il
paroît par les circonftances dont le public eft inftruit
, qu'ils peuvent avoir des fuites férieufes. Ea
attendant ils attirent toute l'attention de la Cour ,
qui a expédié fur le champ différen's Couriers fur
les frontières de la Crimée & à Conftantinople ,
avec des ordres à fes Miniftres . On fait marchet
également quelques régimens pour renforcer les
Coros qui fe trouvent fur les frontières . Le Lieutenant-
Général Comte de Belmain , commandant les
troupes deftinées à faire rentrer les Tartares fous
l'obéillance. En attendant les hoftilités , M. Semoilow,
Chambellah & Procureur du Sénat, parent da
Prince Potemkin , a été , dit-on , envoyé vers les
Frontières, chargé de commiffions & de pouvoirs
relatifs aux moyens d'appaifer ces troubles a.
On écrit de Ludwigfluft , dans le Mecklembourg
, que le 2 de ce mois la Princefle
Héréditaire eft accouchée d'un Prince.
" Le Prince Comte Grabowski , écrit- on de
Dantzick , eft parti d'ici fur un bâtiment Suédois ,
pour fe rendre à Amfterdam ; il fervita comme
Volontaire fur l'efcadre Hollandoife. Le bâtiment
qu'on a lancé ici dernièrement , a été vendu
aux Suédois. C'eft une frégare de 350 lafts , qui
doit aller aux Indes orientales . C'eft le 8e . bâtiment
qu'on a conftruit cette année dans notre chantier.
On expédie d'ici une grande quantité de bois
pour l'Angleterre « .
( 7 )
ITALIE.
De ROME , le 29 Juin.
Le Paps entièrement remis des farigues
de fon voyage en Allemagne , a paffé du
Vatican au Palais du Quirinal. On affure
que le Confiftoire dans lequel il inftruira le-
Sacré College de l'iffue de fa négociation ,
eft fixé au 8 Juillet prochain.
Il vaque un nouveau chapeau dans ce
Collége , par la mort du Cardinal Marc-
Antoine Marcolini , arrivée le 18 de ce
mois , des fuites d'une apoplexie , dont il
fut attaqué le Mi à Fano , fa patrie. II
étoit né le 22 Novembre 1721 , & avoit
été élevé à la pourpre en 1777•
>>> Des avis de Rio -Janéiro , écrit- on de Li.bonne,
portent qu'on a découvert dans les environs une mine
de diamans. La Cour y a dépêché fur-le - champ des
Officiers pour en prendre poffeffion . Des nouvel
les certaines de Londres , ajoutent les mêmes lettres,
annoncent que 3 navires armés de la Compagnie des
In des Hollandoifes , & un goerah , fous les ordres
du contre-Amiral Schryvers , croiſent dans le détroit
de la Sonde , pour intercepter 4 navires Angiois , qui
font attendus de la Chine « .
ESPAGNE.
De MADRID , le 12 Juillet.
LE 2 du mois dernier on a publié une
Cédule Royale pour l'établiffement de la
Banque Royale de St - Charles ; elle fera coma
4
( 8 )
pofée de 150,000 actions de 2000 réaux de
vellon chacune , ce qui formera un fonds de
300 millions de réaux , ou 15 millions de
piaftres.
4
Cette banque embraffera 3 objets principaux. Le
premier concerne la liquidation des effets royaux au
pair , & l'efcompte de tous autres bons effets à
pour 100 , pourvu qu'ils ne foient pas tirés à plus de
3 ufances ou go jours. Il fera établi des caiffes particulières
qui correfpondront à celle de Madrid , dans
les différentes Villes du Royaume , & dans les principales
de commerce chez l'Etranger ; & ces caiffes
favoriferont la circulation des fonds de la banque.
Son fecond objet embraſſera toutes les fournitures
pour les armées de terre & de mer, fous la com
miffion de ro pour 100 , établie fur les factures des
achats faits. pour le compte du Roi, · Son troifieme
objet fera de payer toutes les obligations de la Cowronne
en pays étranger , fous la commiffion d'un
pour 100 ; & à cet effet elle recevra les fonds néceffaires
de la trésorerie générale ; & pour le paiement
des charges de la Couronne , elle fe prévaudra fur
les principales Maifons de commerce , préférant
comme de raifon celles qui feront actionnaires de
la banque. Elle ne pourra s'occuper d'aucune autre
eſpèce de commerce.
On compte que ces trois objets réunis
donneront à la Banque un bénéfice annuel
de 24,150,000 réaux.
و د
Jufqu'à ce que l'attaque de Gibraltar commence,
écrit-on de Cadix , les nouvelles du Camp ne peuvent
pas être intéreffantes , parce que depuis
l'arrivée du Capitaine général les batteries ont ceffé
leur feu. Les travaux font dans la plus grande activité
; on a envoyé à Algéfiras toutes les Maestranza
(Calfats , &c.) d'ici & de Carthagène , & le Génésal
a ordonné qué tous les foldats , menuifiers & char(
( 9 )
pentiers , fuffent occupés de préférence dans ce port.
It s'en eft trouvé 500 capables de feconder les conftructeurs.
Les chemins ont été réparés par un corps
de troupes accoutumé aux travaux de la terre , & les
bois néceffaires arrivent chaque jour. C'eft ainfi
qu'en mettant chacun à fa place , le Général a tout
vivifié. Le Comte de Lacy , Général de l'Artillerie ,
n'eft arrivé au camp qu'après M. le Duc de Crillon.
Ces deux Généraux ont vifité les travaux juſqu'aux
pieds des ouvrages ennemis , & ils en ont paru contens.
M. le Duc de Crillon a fait offrir au Général
Elliot les proviſions fraîches dont il pourroit avoir
befoin pour fa table. Le Gouverneur Anglois , fenfible
à ce procédé généreux , a fait faluer par un
drapeau blanc. Le vainqueur de Mahon , lorſqu'il a
paru dans les lignes. - Il n'eft pas éconnant que de
toutes les parties de l'Europe , on ait voulu accourir
pour être témoin de l'attaque de ce boulevart ; c'eft
fans contredit la plus grande & la plus belle expédition
de ce fiècle ; mais que l'Afrique pense à cet
égard comme l'Europe , c'eft ce qui ne nous a pas
peu furpris . L'Empereur de Maroc a , dit -on , demandé
à jouir de ce fpectacle. On prétend que le Roi
s'eft rendu volontiers à fon defir ; & le Monarque
Maure enchanté de pouvoir venir à notre camp , y a
fait conduire fur-le-champ 8000 boeufs «
-
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Juillet.
Nos nouvelles de l'Amérique feptentrionale
ne nous offrent rien de bien intéreffant
aujourd'hui , elles ſe bornent à quelques
détails fur les repréfailles dont veut ufer
le Général Washington au fujet de la mort
du Capitaine Huddy lorfque ce Général
as
( 10 )
fut inftruit de cette exécution odieuſe , ora
donnée & faite fans formalité , il écrivit la
lettre fuivante au Général Clinton.
» M. , la repréfentation ci -jointe des habitans du
Comté de Monniouth , & l'atteftation du fait , qui
peut être appuyée par d'autres témoignages irréprochables,
vous feront connoître un meurtre fans
exemple , commis de gaieté de coeur , & le plus
cruel qui ait jamais flétri les armes d'un peuple
civilifé. Je ne vous importunerai point par des réflexions
qui feroient fuperflues ; je dois être précis.
Pour fauver l'innocent , je demande le coupable .
:
Le Capitaine Lippencor , ou l'Officier qui commandoit
à l'exécution du Capitaine Huddy , doit
donc être livré fi cet Officier eft d'un rang inférieur
, je demande un nombre de coupables égal à
celui que le tarif d'échange détermineroit pour équivalent.
Ce procédé marquera votre juftice à fon
défaut je me regarderai juftifié aux yeux de Dieu &
des hommes , en prenant la mefure à laquelle j'aurai
recours . Je vous prie d'être perfuadé que ces
expreffions ne peuvent vous être plus défagréables
qu'à moi qui en fais ufage ; mais le fujer demande
de la franchife, & de la décifion . Il me refte à
vous prier de me faire part au plutôt de votre détermination
; je ne fufpends l'effet de ma réfolution
que dans l'attente de votre réponſe « .
--
La réponſe de Sir Henri Clinton étoit
conçue ainfi
M. , votre lettre du 21 Avril , avec les témoignages
qu'elle renfermoit , concernant l'exécution
du Capitaine Huddy , ma été délivrée hier ; & quoique
je fois très-touché de la caufe qui l'a dictée , je
ne puis diffimuler ma furpriſe & le déplaifir que me
canfe le langage très-déplacé dont vous faites ufage,
fachant parfaitement bien qu'il n'étoit nullement
néceffaire, La douceur du Gouvernement Britannique
,
( H )
ne permet pas des actes de cruauté , de violence &
de vengeance comme ils font notoirement contraires
à ma conduite & à ma difpofition ( n'ayant
jamais fouillé mes mains du fang de l'innocent ) ,
je demande qu'on me faffe la juftice de croire que ,
fi des forfaits ont été commis par quelque perfonne
fous mon commandement , ils ne peuvent être juftifiés
par mon autorité , & ne peuvent jamais rece
voir la fanction de mon approbation . Ma fenfibilité
perfonnelle n'avoit donc pas befoin de pareils aiguillons
pour m'exciter à prendre connoiffance dẹ
foutrage barbare fait à l'humanité que vous m'avez
repréfenté auffi-tôt que j'en aurois été informé ; en
conféquence , lorſque j'ai appris la mort du Capitaine
Huddy ( feulement quatre jours avant la réception
de votre lettre ) , j'ai fur- le- champ ordonné qu'on
fit de ftrictes enquêtes fur toutes les circonftances
de cette affaire , & je vais immédiatement faire faire
le procès à ceux qui y font impliqués . Sacrifier l'innocence
, dans l'idée de prévenir le crime , feroir
adopter la cruauté & renchérir fur elle , au lieu de
la réprimer ; mais fi ceux qui violent les loix de la
guerre, font punis par des Généraux fous le pouvoir
defquels ils agiffent , on évitera les horreurs , que
ces loix doivent prévenir , & l'on obfervera tous
les égards d'humanité dont la guerre eft fufceptible.
Si les attentats contre l'humanité pouvoient être
juftifiés par l'exemple , on en pourroit produire plufieurs
dans les lieux où votre pouvoir domine , lefquels
furpaffent , & probablement ont donné lieu à
celui dont il eft queftion. Dans l'efpoir que la
manière dont je me propofe d'agir dans cette affaire ,
fera adoptée de votre part & obviera à toutes énor→
mités ultérieures , je fuis , &c. «.
On a vu par la lettre que nous avons
donnée précédemment du Général Washington
au Général Carleton , qu'il n'a pas été
a 6
( 12 )
fatisfait de la mefure adoptée par le Général
Clinton , & qu'il infifte fur ce que le coupable
lui foit livré. On prétend que cet
acte d'atrocité n'eft pas le feul qu'on ait à
reprocher au Capitaine Lippincot. On continue
d'affurer que le Général Américain a
fait tirer au fort fes prifonniers & qu'il eft
tombé en effet fur le Capitaine Afgill ; il a
une compagnie dans le régiment des Gardes ,
& eft fils unique du Chevalier Baronnet Sir
Charles Afgill : il avoit été fait prifonnier a
la capitulation d'Yorck-Town ; il eft à peine
âgé de 20 ans , & il avoit follicité lui - même
la permiffion de fervir en Amérique. Les
lettres de New- Yorck qui contiennent ces
détails , font remplies du væu général formé
par les habitans que Sir Guy Carleton
livre le coupable , & des témoignages d'efpérance
qu'il le réalifera .
Ces lettres confirment en même tems que
pour avoir trop tardé nous ne pouvons plus
nous flatter d'une paix particulière avec l'Amérique.
Les tentatives qu'on a faites , dit un de nos
papiers , pour divifer nos ennemis , en entamant des
négociations féparées avec les Etats-Unis des Pays-
Bas & ceux de l'Amérique , ont échoué l'une &
l'autre il paroît qu'à préfent le fort des armes fera
de nouveau notre unique reffource. La victoire du
Lord Rodney n'a point eu jufqu'à préfent de fuites
confidérables ; elle s'eft réduite à fufpendre les projets
de nos ennemis , à les empêcher de s'emparer
de quelqu'autre de nos poffeffions ; mais nous n'avons
pas efflayé de conquérir aucune de celles qu'ils nous
( 13 )
ent calevées ; le vainqueur , après avoir réui à les
tenir dans l'inaction , s'eft vu forcé à y reſter luimême.
L'ennemi vaincu le tient en refpect , &
l'empêche de profiter de fa victoire , par la crainte de
le voir s'oppofer à tout ce qu'il pourroit entreprendre;
& pendant ce tems , l'ennemi fe met en état d'agir
lui -même , & ne tardera pas fans doute à fe préfenter
devant nos ifles , qui ne feront peut- être pas mieux
défendues qu'elles l'ont été ci-devant . On dit que
d'après les nouvelles apportées par la frégate le
Loveftoff, arrivée ici le de ce mois , avec des
dépêches de l'Amiral Rodney , il fe propofoit une
expédition particulière fous les ordres de l'Amiral
Graves ; on difoit à la Jamaïque que ce dernier
devoit aller à Curaçao , où l'on fuppofoit que M. de
Bougainville & fa divifion étoient encore ; on
eft un
peu étonné ici qu'avant le départ du Lovestoff, qui
n'a appareillé qu'au commencement de Juin
ignorât à la Jamaïque ce que l'on fait depuis longtems
en Europe , que la divifion de M. de Bougain
ville eft au Cap , réunie au refte de l'efcadre ennemie
combinée , & que ce Chef-d'Efcadre eft lui- même
arrivé en France. Ainfi l'on juge déja d'avance ici de
ce que peut être cette expédition , fi elle eft réellement,
réfolue «.
on
On a fu par la même frégate le Lowestoff,
que le convoi de la Jamaique avoit fait voile
le 20 Mai , fous l'escorte du Sandwich , de
90 canons , du Ruffel , de 74 , de l'Intrépide
, de 64 , & la frégate la Pomme. Le
Loveftoff fe fépara du convoi le 12 Juin ,
au débouquement du Golfe , à 40 lieues au
Nord du Cap de la Floride. On a fu auffi
par le paquebot le Dashwood , que le 12
Mai la flotte marchande des Ifles fous le
Vent devoit appareiller fous l'efcorte du
( 14 )
1
Robuste , de 74 , & du Janus , de 44
Voilà deux flottes marchandes que nous
attendons , & pour lefquelles nous ne fommes
pas fans inquiétudes, quelque confiance
qu'on effaye de nous infpirer , & en effet
quelques talens , quelque courage qu'on fuppofe
au Lord Howe , on ne conçoit guère
ce qu'il peut avec 22 vaiffeaux contre 40 ;
car nos ennemis n'en ont pas moins. Les
opérations de fon efcadre depuis fa fortie
fe réduifent aux détails fuivans.
Le 11 Juillet , le Vigilant , de 64 , le Mediator ,
le Recovery, & deux ou trois autres frégates , croifant
devant Oueffant , découvrirent beaucoup de
vaiffeaux qu'ils reconnurent bientôt pour des vaiffeaux
de guerre , & furent chaflés par trois ou
quatre. La frégate la Recovery perdit fon mât de
hane , & fut far le point d'être prife , l'ennemi l'ayant
chaffée jufqu'à quelques lieues du Cap Lézard.-
Le 12 , dans la matinée , une des frégates qui avoit
été chaffée la veille au foir , rencontra le Lord Howe
fortant du Canal avec 22 vaiffeaux de ligne , n'ayant
été joint que par l'Océan depuis fon départ de Portf
mouth , & le Vigilant étant toujours en croisière.
Cette frégate n'ayant pu inftruire le Lord Howe de
la force des efcadres combinées , il continua la route.
-Ler3 le Lord Howe découvrit l'efcadre ennemie
composé de 38 vaiffeaux de ligne au moins , & d'un
ou de deux vaiffeaux de 50. Il les dépaffa dans la
nuit , & le 14 l'eſcadre Angloife fe porta à l'ouest,
dans la vue très-probablement de protéger la flotte
attendue en Angleterre , en affurant la retraite à
Corke ou dans quelqu'autre port d Irlande. Le 14
toute l'efcadre étoit à la hauteur de l'Irlande ; le vailfeau
le plus de l'avant fignala la terre , qui fe trouva
être le Cap Clear. L'efcadre changeèa alors fa route
1
( 45 )
de deux rhumbs ; on envoya 2 frégates dans l'oueft ,
à la découverte des flottes des Ifles , avec ordre cependant
de ne point perdre l'efcadre de vue, & d'être
fort attentives aux fignaux.
Tels font les détails que l'on a recueillis
/ des rapports des Officiers de ces frégates
& du contenu des dépêches de l'Amiral
Howe , arrivées hier à l'Amirauté , & qui
ne font que du 14 de ce mois. Cet Amiral
mande , ajoute-t-on , qu'il a été plus d'une
fois en vue de l'efcadre combinée ; que les
deux efcadres s'étoient prolongées dans la
nuit du 13 , & que , quoique l'ennemi ,fe
trouve au S. E, de la fienne , fa pofition eft
telle , que les vaiffeaux venant de la Manche
pourront aisément le joindre , & qu'il pourra
protéger la flotte des Ifles .
Cette facilité qu'il annonce ne paroît pas
également démontrée à tout le monde ; il a
imaginé d'aller à l'Oueft , & de laiffer l'ennemi
entre lui & nos côtes. C'eft un obftacle
que peuvent rencontrer les vaiffeaux
qu'on enverra pour le renforcer , & qui
peut leur être funefte. Le paffage ne leur
fera plus fi aifé , & nous en avons déjà une
preuve dans le retour du Vigilant , qui n'a
pu franchir cette barrière pour fe joindre à
notre efcadre , & qui eft maintenant dans
Hos ports. Les 5 vaiffeaux qu'on dit avoir
mis à la voile pour le même effet , font
expofés au moins à revenir , ce qui feroit
préférable au malheur de tomber entre les
mains des ennemis. L'Amiral ajoute dans fa
1
( 16 )
lettre , qu'il n'a point deffein de combattre
avant d'avoir reçu tous les renforts qu'on
lui a promis , & qu'il comptoit pouvoir
incorporer à fon efcadre le 18 ; il faut en
retrancher le Vigilant qui eft revenu ; &
quant aux autres , ils n'étoient pas encore
partis le jour même où il comptoit qu'ils
feroient leur jonction.
L'embarras qu'éprouveront les renforts
pour s'unir à l'efcadre, n'eft pas le feul qui réfulte
de la poſition qu'a prife l'Amiral ; pour
revenir dans la Manche , il eft exposé à voir
que l'ennemi lui en aura coupé le cheminr ;
il n'eft pas à préfumer qu'avec 22 vaiffeaux
il veuille rifquer le combat contre 40. On
dit à nos Négocians pour les raffurer fur le
fort des flottes qu'ils attendent , que le parti
qu'a pris Amiral , étoit le feul propre à
empêcher qu'elles ne fuffent interceptées.
Ce n'eft qu'à leur apparition dans nos Ports
qu'on pourra juger fainement de la fageffe
& de l'utilité de cette meſure. Ceux qui la
vantent le plus ne paroiffent pas y avoir
cependant une confiance bien entière , puifqu'ils
cherchent encore d'autres moyens de
fe raffurer ; & on jugera par celui - ci qu'ils
ne font pas très - difficiles fur le choix ; l'Amiral
, difent ils , ne manquera pas de joindre
à fes forces celles qui eſcortent les flottes
des Ifles , & alors il fera en état de ne pas
craindre l'ennemi. Mais les vaiffeaux qui
efcortent les deux flottes ne font qu'au nombre
de 4 , & on ne voit pas que ce nembre
(17 )
ajouté à 22 , diminue la grande fupériorité
de l'Armée combinée.
» On croit , dit un de nos papiers , que la flotte
de la Jamaïque a plus à craindre encore des Hollandois
que des elcadres Françoife & Efpagnole ; car
le Lord Howe voit , comme cela eft vraisemblable ,
qu'il ne peut pas protéger cette flotte , il dépêchera
quelques frégates pour l'avertir du danger où elle eft
expofée, & pour lui enjoindre de fe rendre à Limerick
ou peut- être à Londonderry. Il y a long- tems à
préfent que les Hollandois font fortis avec leurs
vaiffeaux pour l'Inde ; ils dirigent leur route à l'oueft
de l'Irlande ; & fi les deux flottes fe rencontrent
comme il y a tout lieu de le croire , celle de la Ja
maïque ne pourra réfifter à la fupériorité de celle
des Hollandois. Hier le Lieutenant de la frégate
le Winchelfea , elt arrivé à l'Amirauté avec des dépêches
du Chevalier Warren , relativement à la flotte
Hollandoife . Cet Officier qui avoit toujours obfervé
fes mouvemens depuis fon départ , mande que le 13
il l'a laiffée portant au nord de l'Ecoffe ; elle étoit
compofée de 19 vaiffeaux à 2 ponts , plufieurs vaiffeaux
de l'Inde armés & quelques tranfports . On
dit ici que dans le cas où l'efcadre combinée feroit
obligée de relâcher avant l'arrivée des flottes des
Ifles , le Lord Howe fe propofe d'aller chercher l'efcadre
Hollandoife , qu'on dit être actuellement dans
la mer du Nord , & qui doit ranger les côtes feptentrionales
de l'Irlande «.
#
-
La place de Secrétaire d'Etat qu'avoit M.
Fox, vient d'être donnée au Comte de Grantham
, ci-devant Ambaſſadeur à la Cour de
Madrid. Voilà maintenant l'Adminiftration
encore changée ; on craint bien que les principes
fur lefquels elle avoit été d'abord formée
ne changent de même ; cette révolution
( 18 )
y prépare , & quelques circonſtances particulières
confirment cette conjecture. On a
remarqué que dans le Confeil du Cabinet
qui fut tenu le 10 de ce mois après le lever ,
& dont les Membres avoient été expreffément
convoqués la veille , il fe trouva parmi
eux des anciens Miniftres , les Vicomtes de
Weymouth & de Stormont. On cbferva encore
que M. Jenckinfon , ancien Secrétaire
de la guerre , & confident du Cointe de
Bure , avoit eu avant le lever une audience
du Roi ; & que le Comte de Gower avoit
été mandé par un exprès de fa terre de Trentham
. Il y a bien des gens qui concluent de
tous ces faits , que quoique le Comte de
Shelburne ait déclaré dans la Chambre haute ,
qu'il n'y avoit qu'un Miniftre Whig qui pût
être véritablement & vertueufement fort , il y
a cependant un très grand rapprochement
entre lui & l'ancien Miniftère. On a fait
encore une autre remarque , c'eft que le
Général Benedickt Arnold qui n'avoit pas
paru à la Cour depuis l'Adminiſtration du
Marquis de Rockingham , s'eft montré depuis
qu'elle n'exifte plus au lever du Roi .
Un papier a fait à cette occafion les réfle
xions fuivantes.
Lorfque la Chambre des Communes préfenta,
fon adreffe à S. M. contre la continuation ultérieure
de la guerre d'Amérique , le Général Arnold étoit
debout derrière le trône ; circonstance que les perfonnes
les plus modérées regardèrent comme une
infulte préméditée faite aux défen curs de cette
adreffe. Le jour de la motion du Comte de Surrey ,
*
( 19 )
le Général étoit dans la galerie de la Chambre des
Communes , & n'échappa à la honte de s'en voir
publiqueinent chaffé , que fur la parole que donna M.
Gilbert qu'on ne l'y reverroit plus . Lorfque le
Marquis de Rockingham fut fait premier Miniftre ,
il ceffa de fe.montrer à St-James , fachant bien que
toute trahison , de n'importe quelle eſpèce , n'y trouveroit
plus d'appui , & il étoit trop judicieux pour fe
flatter d'obtenir une audience de ce digne Miniftre ,
encore moins de lui recommander la guerre d'Amérique.
Il s'eft retourné d'un autre côté , & a été plus
favorablement accueilli ; le Comte de Shelburne
n'avoit pas été Miniftre bien des jours , lor qu'Arnold
far enfermé dans fon cabinet pendant plufieurs heures
: & c'eft un fait connu que le Lord a depuis plus
d'une fois fuggéré l'idée d'employer cet homme ,
en faifant en même-tems les plus hauts éloges &
répondant de fa fidélité . Probablement il n'eft plus
d'obftacle à la promotion de ce Général , il paroît
triomphant à la. Cour ; il annonce aux Réfugiés qu'il
exifte encore une heureufe perfpective de continuer la
guerre & d'affouvir lear vengeance dans la ruine &
la défolation de leur pays ! la vérité , l'humanité & la
fageffe font bannies du Cabinet ! ceux qui étoient
aimés de leur pays & fur qui il fe repofoit s'en font
éloignés ! Les hommes & les principes qu'approuvent
le Général Arnold & fur lefquels il compte , ont pris
leur place «!
en
On craint , d'après cette révolution
dans les chofes & dans les opinions , que la
paix ne foit pas auffi prochaine qu'on l'efpéroit
; les démarches que nous avons faites
jufqu'à préfent pour l'obtenir , n'ont produit
d'autre effet que de prouver le befoin
que nous en avons , & l'embarras où nous
allons nous trouver pour la continuer. On
dé approuve affez généralement le parti que
( 20 )
nous avons pris de la négocier nous- mêines ,
au lieu de folliciter l'intervention de quel
que Puiffance amie qui s'étoit offerte , &
que nous avons eu la mal- adreffe & l'imprudence
de refufer. On lit à ce sujet des
réflexions affez plaifantes , & qui fans
doute ne font que cela , dans un pamphlet
qui vient de paroître , qu'on s'arrache &
qu'on recherche avec beaucoup d'avidité ; il
a pour titre Réflexions fur une converfation
Miniftérielle entre le Prince de Kaunitz
& le Comte de Waffenaar. Nous nous
bornerons à donner une idée de cette prétendue
converfation , qui peut piquer la
curiofité des Lecteurs.
» M. de Vaffenaar a eu , le 16 Mats , l'occafion
de fe procurer une converfation particulière avec
le Prince de Kaunitz , fur les affaires des barrières ,
& dans laquelle il y a eu cependant quelques traits
affez vifs & remarquables ; il a dit entr'autres , avec
beaucoup d'énergie : - Ecoutez , je vais vous parler
franchement. L'Empereur ne veut plus entendre
parler de barrières. Elles n'exiftent plus. Tout traité
dont la bafe & le fondement qui l'ont fait naître
font annullés , perd fon effence par lui- même. Celuici
a été fait contre la France : actuellement nos
liaifons avec la France font telles , qu'il devient
parfaitement nul & inutile , & par-là nous vous
avons fourni une bien meilleure barrière & plus
sûre que l'autre qui eft chimérique . M. de Vaffenaar
ayant témoigné là - deffus que des fyftêmes de
cette importance étoient fujets à des changemens
dans ce monde , M. de Kaunitz répliqua avec vivacité
: ceci ne peut changer . Ces liaiſons font la fuite
d'un fyftême fixe & bien raiſonné ; elles ne font pas
pour peu de tems ou d'années; elles font pour cent
-
( 21 )
ans & plus. Quand même il viendroit dans le
Cabinet de Vienne ou de Verſailles un Miniſtre
( ce qui eft incroyable ) qui voulût les rompre
, il fe feroit mettre aux Petites Maiſons ,
mais ne pourroit y réuffir , tant elles font fermes
& bien cimentées ; & je vous le répète , c'eſt la
meilleure barrière que vous puiffiez défirer . L'Empereur
vous veut du bien , & vous ne pouvez jamais
avoir rien à craindre , ni de notre côté , ni de la
France. M. de Vaffenaar ayant fait là-deffus un
compliment convenable , mais ayant en même-tems
témoigné qu'il étoit mortifié de voir que les repréſentations
de LL. HH . PP . touchant Namur , faifoient
fi peu d'impreffion , M. de Kaunitz répliqua :
» Vous rempliffez bien vos ordres ; mais vous avez
de l'efprit , je fuis sûr que vous me juftifiez , & que
vous fentez le néant de cette barrière «. ----- M. de
Vaffenaar lui répondit : Que jufqu'ici il avoit toujours
cru que les traités étoient quelque chofe, & il
ajouta qu'il feroit un rapport à fes Maîtres de cette
converfation. M. de Kaunitz répliqua : je vous ài
parlé en honnête-homme & franchement : mandezleur
tout ce que je vous ai dit ; ils fe trouveront
bien de ménager l'Empereur. Conduiſez-vous ſagement
dans ce cas , & vous ne vous en repentirez
pas . En parlant de la guerre entre l'Angleterre &
la République , & des négociations de paix , M. de
Kaunitz dit : Commencez donc par vous armer
férieufement fur mer. Vous vous êtes très - négligés ,
& vous y avez mis trop de lenteur. M. de
Vaffenaar ayant répondu qu'on faifoit tout fon poffible
pour le faire , mais que la conftitution du Gouvernement
entraîuoit toujours des lenteurs , & ayant
demandé s'il n'y avoit pas bientôt efpérance de voir
un Congrès affembé ? M. de Kaunitz répondit :
il en faudra bien un tôt ou tard. Il ajouta enfuite
avec vivacité : ah ! les Anglois font bien à fe gratter
la tête d'avoir négligé la belle occafion que je leur
( 22 )
ai offerte l'année paffée , de fè tirer d'affaire avec
honneur. J'avois formé un plan qui fauvoit tout
le decorum ; ils n'ont pas voulu : ils font bien à s'en
repentir; & les voilà en bien plus mauvais étar ,
outré ce qu'ils ont à craindre encore « .
On ne publie encore aucunes nouvelles
de l'Inde , les lettres qu'a reçues la Compagnie
ne font pas encore déchiffrées , &
il paroît qu'elles refteront tout à- fait indéchiffrables
pour le public. It en eft venu
quelques unes de l'Ile de Gorée , fur la
côte d'Afrique , apportées par le floop du
Roi le Zéphyr; elles font mention d'ure
révolte qui a failli d'éclater dans cette
Ifle ; c'est ainsi qu'elles rendent compte de
cet évènement.
» Les habitans , de concert avec la majeure partie
de la garni on , avoit pris la réfolution de s'affranchir
de la tyrannie & de l'oppreffion qu'ils fouffroient
depuis quelque-tems à raifon des procédés & impofitions
arbitraires du Commandant : cette confpiration
a été découverte affez à tems pour qu'on ait pu
lui fauver la vie.. →→→ Le Gouvernement a reçu des
plaintes , tant des habitans que des Officiers de la
garnifon & de plufieurs des Princes régnans fur cette
côte , particulièrement du Roi de Damel & d'Ali
Cowrie , Roi des Mores. Une lettre qu'an Offi.
cier de Gorée écrit à un de fes amis à Londres , finit
par ces paroles. Tonte la côte retentit de plaintes
& de mécontentemens , notre inquifition ici excède
en perfidie & en cruauté la plus déteftable dont aucune
partie de l'Europe ait jamais été opprimée. C'eſt
un defpoti me fars égal une diffimulation , une
fourberie , une violence , une oppreffion qui excèdent
les limites de la crédulité. Depuis l'année dernière
que vous avez quitté cette garniſon , 13 ou 14 per-
-
( 23 )
fonnes ont péri par la faim , l'emprisonnement &
autres mauvais traitemens «.
Le Duc & la Ducheffe de Gloceſter
partis d'ici pour aller prendre les eaux de
Spa , arrivèrent les de ce mois à Douvres
, d'où ils paſsèrent à Calais. Ils y ont
été reçus avec tous les honneurs dûs à leur
rang.
Le Colonel William Irwine & quatre
autres Officiers des Volontaires Irlandois
de la Province d'Ulfter ont préfenté au Roi
l'adreffe de remercîment arrêtée dans leur
affemblée tenue à Dungannon le 21 Juin
dernier , les Volontaires de Leinfter en préfentèrent
une autre quelques jours après.
L'Amirauté de Falmouth vient de fe
fignaler par un acte de juſtice. Ayant appris
que l'équipage d'un vaiffeau Anglois prêt
à périr , qui avoit été recueilli par un
vailleau François , avoit eu enfuite la noire
ingratitude d'égorger fes bienfaiteurs &
de s'emparer de leur vaiffeau , elle vient
de condamner le Capitaine , le Lieutenant
& leurs fubordonnés à 18 mois de prifon.
On dit que fi la guerre n'eft pas bientôt
terminée , la Compagnie des Indes armera
plufieurs navires de force pour croiſer à
la hauteur des établiffemens Hollandois
dans les mers de l'Orient ; & qu'après
une croifière d'un certain temps fixé , ces
navires repalleront en Europe chargés des
marchandifes de la Compagnie.
Hier le Général Faucitt a mis fous les
$
( 24 )
yeux du Roi les états des troupes levées
en Allemagne depuis quatre mois.
Le 13 , lit- on dans des lettres de Philadelphie ,
le Chevalier de la Luzerne, Miniftre Plénipotentiaire
de France , remit au Congrès , dans
une Audience publique la lettre › par laquelle
le Roi notifioit aux Etats - Unis la
naiffance de Mgr . LE DAUPHIN. Le Chevalier
de la Luzerne s'étoit rendu à cette Affemblée
dans fon carroffe ; il fut reçu au
bas de l'escalier extérieur par deux Délégués
députés à cet effet ; on lui rendit les honneurs
militaires. Le régiment de Rhode-
Ifland fut mis fous les armes ; l'Audience
fut fuivie de plufieurs décharges de moufqueterie
que fit ce même régiment , & la
journée fut terminée par un feu d'artifice.
La Cavalerie Penſylvanienne s'affembla ,
de fon propre mouvement , pour rendre le
cortége plus nombreux. Le grand pavillon
de l'Etat fut déployé , il y eut dans l'aprèsmidi
un repas , auquel le Préfident avoit
invité le Congrès , tous les Miniftres , le
Confeil de Penfylvanie , les Généraux &
les Etrangers & François de diftinction . Le
fieur Livingſton , Secrétaire d'Etat des Affaires
étrangères , donna une fête particulière
dans fa maifon , & il eut ordre du
Congrès d'écrire au Général en chef & au
Général Gréen , ainfi qu'aux Gouverneurs
& Fréfidens des Etats refpectifs , pour les
informer du fujet de la joie publique , afin
que les deux Armées & les Peuples de chaque
( 25 )~
que Etat , y priffent la part que devoit leur
caufer cet évènement.
Le Préfident & tous les Membres du
Congrès font venus féliciter le Chevalier
de la Luzeine , & t us les Citoyens fe font
empretfés de lui donner des témoignages des
fentimens dont ils étoient animés en cette
occafion.
FRANCE.
2
De VERSAILLES le 30 Juillet.
>
LE 14 de ce mois , le Roi a noinmé à
la Condjutorerie de lEvê hé de Nevers ,
l'Abbé de Seguiran , Vica re Général de
Narbone ; à l Abbaye de Baillon , Ordre
de Cîreaux , Diocète de Belançon , 1 Abbé
de Castillon , Vicaire Genéral de Perigueux ;
à l'Abbaye Régulière de la Chormoife
Ordre de Ci eux , Diocèle de Châlonsfur-
Marne Dom Biyard , Religieux du
mêine Ordre Procureur Général de la
filiation de Clairvaux.
,
>
Le 23 de ce mois , D'un Pêcheur , Procureur
Général de la Congrégation de St-
Vanne , préfenta au nom de 1 Abbaye de
St-Hubert , des chiens de challe que
'Abbé de St Hubert eft dans luf ge d'offrir
en préfent annuellement au Roi.
M. Mentelle , Hiftoriographe de Monfeigneur
le Comte d'Artois , a eu 1 honneur
de préfenter à la Reine la première livraiſon
de fon Atlas nouveau (1 ).
(1 ) Le prix de l'Atlas pour les Cartes et de o liv. , &
3 Août 1782.
b
I
( 26 )
,
De PARIS , le 30 Juillet.
L'AMBASSADEUR d'Efpagne a reçu , il y
a quelques jours , des dépêches de M. de
Maffarado , Major- Général de l'armée combinée
, en date du 14 de ce mois. Elles
portent que le 12 elle chaffa l'efcadre Angloife
, qu'elle força de fe réfugier vers
fes ports. L'Amiral Hove avoit cherché à
fortir de la Manche & n'avoit que 24
vaiffeaux qu'il avoit difpofés en échelons ,
de 2 , de 4 , de 6 & de 8 , de manière
que lorfqu'il reconnut la force fupérieure
de l'efcadre combinée il fit arriver les
vaifleaux les plus avancés , & revira vers
fes ports. Notre efcadre légère s'étoit affez
approchée pour faire efpérer qu'elle pourroit
engager l'action mais l'arriere- garde
de Howe étoit trop forte , & le corps de
notre armée trop éloigné , pour commencer
l'attaque avec apparence de fuccès .
و
>
Voilà à quoi fe font réduites toutes les
fanfaronades Angloiſes qui faifoient fortir
l'Amiral Howe pour combattre fans compter
, protéger les convois , fecourir Gibral
tar , & c. Elles ont abouti à une fuite népour
les Plans 36 liv. En foufcrivant pour l'Atlas , on paie
24 liv. , & pour les Plans , fi on les veut , 9 liv. En recevant
la première livraifon des Cartes 24 liv. , la 2e. & la 3e.
gratis ; moyennant une foible rétribution de 10 fols par
chaque livraifon , on pourra les recevoir en Province par des
voies plus promptes que celles du commerce . Il faut s'adreffer
à M. Mentelle , rue de Seine Fauxbourg St-Germain ,
près du Notaire .
J
( 27 )
ceffaire , il eft vrai , mais bien honteufe
pour les prétendus Souverains des Mers .
Actuellement la flotte combinée a dû reprendre
fa première ftation ; & quand la
fuite des ennemis n'auroit fervi qu'à ranimer
l'ardeur des équipages , & à leur infpirer
une plus grande confiance , ce feroit
toujours un grand bien. Il y a tout lieu de
croire que l'Amiral Howe ne manquera
pas de chercher une autre fois à attirer
notre efcadre dans la Manche , pour fair
encore devant elle , & chercher à l'égarer ,
s'il eft poffible , & à faciliter la rentrée de
la flotte qu'on attend en Angleterre . Mais
D. Louis de Cordova ne prendra point
ainfi le change ; il doit être inftruit que le
convoi de la Jamaïque va paroître fur
ces parages , & non - feulement il gardera
l'entrée de la Manche , mais encore celle
du canal de Briftol ; & il y a apparence
qu'il aura envoyé l'efcadre légère croifer
entre les Sorlingues & le Cap Clear. On
laiffera aux Hollandois le foin de l'attendre
dans les parages plus au Nord , fi elle
eft affez effrayée pour aller chercher un
afyle fi loin.
Le Protecteur, commandé par M. de Souland,
ges , écrit- on de Breft , & l'Amphitrite , commandée
par M. de Tarade , quittèrent le 16 de ce mois
l'armée combinée , & entrèrent le 17 dans ce port.
Le premier doit , dit-on , aller prendre dans quelques
jours le convoi de St-Domingue , qu'il a ordre d'ef
corter. Il mène auffi à M. de Vaudreuil des Capitaines
qui doivent remplacer dans ſon efcadre ceux
b 2
( 28 )
qui reviennent ou qui font revenus en Europe.
Le 17 , il eſt encore entré en rade le cutter le Serpent
, qui a amené un biicq de la flotte de la Jamaique,
dont il s'eft emparé à l'entrée de la Manche ,
& fur lequel il y avoit 5 prifonniers François . Ce
bâtiment avoit été féparé du convoi dans un coup
de vent le premier de ce mois , à 140 lieues des
côtes. Cette flotte eft compofée d'environ 120 navires,
& efcortée par 3 vailléaux de ligne & 4 frégates.
Les vaiffeaux font le Sandwich , fur lequel
vient le Comte de Graffe , l'Ajax & l'Ardent,
Nous nous attendons d'apprendre à tous momens
qu'elle aura paru à l'ouvert de la Manche ou dans le
canal de Briftol, Nous avons appris par le Protecteur
que le 12 les frégates de l'armée combinée
ayant fignalé la flotte ennemie à l'ouvert de la Manche
, D. Louis de Cordova fit fur - le- champ fignal de
de chaffe générale ; l'ennemi ne nous attendit point
& prit la fuite. L'efcadre légère aux ordres de M. de
la Motte- Piquet, put feule s'approcher ; elle feroit
même parvenue à couper un des traîneurs , fi D.
Louis de Cordova avoir été à portée de l'appuyer,
L'Amiral Kempenfeld , avec 4 vaiffeaux , revira de
bord pour défendre fon traîneur , que l'Invincible ,
le Robufte & le Protecteur menaçoient, M. de la
Motte Piquet mit alors en panne , les Anglois ne
marchèrent plus qu'à petites voiles ; & lorfque I efcadre
légère put être apperçue de l'armée combinée ,
on lui fit fignal de ralliement ; enforte que cette
chafe n'a pu aboutir qu'à faire connoître à l'ennemi
la véritable force de notre armée « . 3
Depuis le 14 de ce mois il ne nous eft
point venu de lettres de l'Armée combinée.
Nous favions feulement qu'elle croifoit fur
les Sorlingues ; on a appris enfuite par quelques
papiers Anglois apportés par des Voyageurs
, que l'Amiral Howe l'avoit dépaffée ,
1
*
1
( 29 )
la laiffant entre la côte d'Angleterre & lui ;
fi cela eft vrai , il a été au -devant de la flotte
de la Jamaïque , & il eft vraisemblable que
l'Armée l'a fuivi.
Au refte , les prétendus Journaux de la
flotte Angloite que nous ont donnés les
papiers de cette Ntion , ne paroiffent remplis
que de faulle és. Il eft poffible que l'Amiral
Howe fort forti de la Manche & qu'il
ait dépaffé notre armée ; mais ce n'eft ni
dans la nuit du 12 ni dans celle du 13 qu'il
´a halardé cette manoeuvre ; car par les lettres
de nos Officiers , en date du 14 , nous favons
que dans la matinée du même jour la flotte
Angloife étoit encore dans la Manche ,
ayant été fignalée toute la journée par nos
frégates .
Selon d'autres lettres de Breft , la conftruction
du Téméraire , de 74 canons , eft
pouffée avec beaucoup d'activité ; le Monarque
de 80 & le Superbe de 74 , ont
و
auffi beaucoup d'Ouvriers . La Vénus , de 40
canons , a été mife à l'eau , & la Nymphe
a dû être lancée le 18. On dit que le viiffeau
à trois ponts , dont la conftruction eft ordonnée
& fera bientôt commencée , s'appellera
le Parifien ou la Ville de Paris. Ce
vaiffeau
,
dont M. Grognard a donné le
plan aura des dimenfions fort différentes
de celles qu'on donnoit aux vaiffeaux de ce
rang , & qui , au jugement des connoiffeurs ,
doivent lui donner des qualités fupérieures.
•
xb3
( 30 )
D'après toutes les mesures qu'on voit pren
dre , il paroît certain que la marine du Roi
fera augmentée au Printems prochain de 16
vaiffeaux de ligne au moins , & de première
force.
Les frégates la Gloire & l'Aigle , qui ramènent
nos Officiers Généraux dans l'Amé.
rique Septentrionale , & qui avoient mis à
la voile de Rochefort le 12 , ne s'éloignèrent
tout-à-fait que le 14
Un bâtiment arrivé ici , écrit - on de l'Orient , nous
a appris que le convoi de St- Domingue s'eft mis en
route dans les premiers jours du mois de Juin ; il
eft efcorté par 4 vaiffeaux de ligne. Le renfort qui
doit remplacer ces vaiffeaux au Cap , & ceux qui nous
ont été enlevés , fera , dit- on , confidérable . Le Protecteur
de 74eft , dit-on, parti de Brefl le 18. 13 bâtimens
fortis de la rivière de Bordeaux pour St-Domingue, ont
été obligés de fe réfugier à l'ifle d'Aix à caufe du manvais
tems. Le Protecteur eſcortera tous ces convois ;
le Puiffant qui va prendre celui de l'Inde , mettra
bientôt à la voile d'ici. On mande de Breft que
le Solitaire de 64 canons , bien radoubé & doublé en
cuivre , va être armé. Le Chevalier de Borda qui y
eft arrivé le is , en doit prendre le commandement,
Let7 , il y avoit dans le même port , grand nombre
de tranfports qui n'attendoient qu'un vent favorable
pour porter à l'armée combinée de l'eau & des
rafraîchiffemens.
Depuis cette lettre , l'on a reçu à Verfailles
un Courier de l'Orient , qui a apporté
la nouvelle que le convoi de St- Domingue
a mouillé le 23 dans ce Port. Il étoit parti
du Cap le 31 Mai fous l'efcorte de 4 vaiffeaux
de ligne , aux ordres de M. le Marquis
( 31 )
de Chabert. Ils font entrés fans accident à.
l'Orient avec les 128 bâtimens qu'ils conduifoient.
Ceux de Marfeille qu'on porte à
40 ou à 45 , fe font féparés fur les atterrages
pour fe rendre dans la Méditerranée.
M. le Marquis de Chabert , Chef- d'efcadre
, a envoyé ainfi cette nouvelle intéreffante
à M. le Marquis de Caftries,
» Je vous annonce avec une véritable fatisfac
tion , la nouvelle de mon heureufe arrivée dans
la rade de Groais , avec les vaiffeaux de Sa Majefté ,
le Saint- Efprit , le Deftin & le Réfléchi , & tout
le convoi , au nombre de 128 voiles , dont le Marquis
de Vaudreuil m'avoit confié l'eſcorte. Le vaiffean
le Conquérant a fait route directement pour
Breft , fa pofition exigeant qu'il relâchât au plutôt
dans ce port.
Ma traversée de St-Domingue en France a été
de 54 jours. J'ai fait deux prifes , l'une appellée
Ja Betfy , peu confidérable , & l'autre le Milk-Maid,
navire échappé du convoi dont l'armée combinée
s'eft emparée en grande partie. Je me propofe de
faire inceffamment route pour me rendre à Breft ,
avec les vaiffeaux de guerre à mes ordres «<,
On a reçu des nouvelles de la rentrée à
Breft des quatre vaiffeaux le Saint - Esprit ,
le Conquérant , le Deftin & le Réfléchi . Ces
vaiffeaux font commandés par le Marquis
de Chabert , le Comte du Maits de Goimpi ,
MM . de la Grandiere & de Clavel.
La frégate du Roi l'Aigrette , commandée
par le Chevalier de Cambis , Lieutenant
de vaiffeau , s'eft emparée le 19 de ce mois
du corfaire Anglois la Surprife , doublé en
b4
732 )
cuivre , percé de 18 fabords , & portant 14
canons , qu'elle a conduit dans la rade de
l'Ile d'Aix.
On écrit du Havre de Grace , que le cutter
Zélandois le Doggersbanc , de 20 canons ,
Capitaine J. Pile , y eft entré dans l'état le
le plus délabré , ayant eu ure action trèsvive
avec un cutter & un bricq Anglois.
Il fe feroit emparé du dernier immanquablement
, fi , à la fin du con.bat , fon gouvernail
n'avoit été coupé , & fi fa grande
voile n'avoit pas été jettée à l'eau . Il avoit
fait une prife affez avantageufe qui le tuivoit
; mais comme il l'a perdue de vue dans
le combat , il craint bien qu'elle n'ait été
reprife.
Le corfaire le Voltigeur , Capitaine Meynne
, de Dunkerque , a conduit à Cherbourg
le 17 de ce mois le floop le Céfar , armé de
4 canons & 6 pierriers , allant de Plymouth
à Londres , chargé de boeuf , beurre , lard &
farine pour le compre du Roi d'Angleterre .
Ce corfaire s'eft auffi emparé du floop les
Deux- Soeurs , de Jerfey , chargé de pavés ,
& il l'a coulé après en avoir retiré l'équipage.
On lit dans le Courier d'Avignon du 23
Juillet.
Un Négociant François , établi à Pondichery
a écrit à un de fes amis à Marſeille , une lettre qui
eft venue par la voie des cavaranes de Perfe ; il
lui mande que le Bailli de Suffren vient d'arriver
dans cette place après avoir pris Trinquemalle ,
( 33 )
enlevé 3 vaiffeaux Anglois à l'Amiral Hugues,, un
4e. vaiffeau Anglois a été coulé bas. Les habitans de
Pondichery & l'équipage du Bailli de Suffren fe font
difputés l'honneur de porter en triomphe ce Général
jufques dans la maifon qu'il occupe ".
Il y a plufieurs jours que la copie de
cette lettre avoit été adreffée de Marſeille à
un homme connu ; nous n'en avons pas
parlé parce qu'elle ne contenoit que la même
nouvelle dont nous avons déja entretenu
plufieurs fois nos Lecteurs . Il femble que ces
divers témoignages réunis donnent plus de
poids aux rapports de lInde. Le Miniſtère
Anglois n'avoue point encore que l'Amiral
Hughes ait été battu ; il convient feulement
que l'Hannibal , vaiffeau Anglois de so cacons,
a été pris par l'efcadre de M. d'Orves ,
& qu'au départ des dernières dépêches de
l'Inde , les deux flottes étoient en préfence.
Or d'après cet aveu & la baiffe graduelle
des actions de la Compagnie , on peut juger
que le Ministère a voulu préparer les efprits
, & que ce n'eft pas fans raiſon qu'il
diffère de rendre compte d'un combat dont
l'iffue a pu être funefte à f: flotte. Il ne fera
croire à perfonne , qu'un Courier eft expédié
à sooo lieues , au moment où des armées
font en préfence ; l'Officier choifi à cet effet ,
qui eft venu par terre , aur certainement
attendu avant de fe mettre en route , la fin
d'un combat que tout promettoit devoir
être décifif.
1
La Suette milliaire , cette maladie épidémique qui
bs
( 34 )
a fait tant de ravages & caufé tant d'alarmes dans le
Languedoc , s'eft étendue auffi à la ville de Foix , où
elle éclata le 10 Mai dernier ; la dévaſtation qu'elle
avoit caufée dans les environs , étoit bien propre à
effrayer les habitans de cette ville ; leurs craintes
augmentèrent lorfqu'ils virent leur Médecin ordinaire
attaqué lui-même de cette cruelle maladie . M.
Duvexy , Seigneur de Benac , Docteur en Médecine
& Membre du Confeil de Ville , qui depuis longtems
avoit abandonné l'exercice de la Médecine ,
dans laquelle il s'étoit acquis une juſte célébrité ,
s'empreffa de le reprendre dans cette circonftance
fâcheufe ; fa bienveillance & fon humanité lui firent
quitter la retraite , pour voler au fecours de fes
concitoyens ; fa prudence , fes favantes méditations ,
fon expérience , mirent en ufage dès les premiers
momens les traitemens les plus convenables pour
opérer une prompte guérifon ; fes fuccès ont été conftans
; de plus de 600 malades qu'il a traités , il n'en
eft péri aucun ; il s'eft écarté pour cela des méthodes
indiquées dans les Mémoires nombreux envoyés à
Foix ; il a fait obferver un régime tout oppofé , & il a
infpiré la confiance lamieur méritée à tous les malades.
Le Maire , le Lieutenant de Maire , les Confuls & le
Confeil de la Ville de Foix , affemblés le 14 Juillet ,
ont arrêté par délibération de donner une marque
flatteufe de reconnoiſſance & de ſenſibilité au Citoyen
qui avoit fi bien mérité de fa Patrie ; le Difcours du
Maire à cette occaſion eſt très-intéreffant & très-bien
fait . La diftinction qu'accordoient les fanciens Romains
à celui qui avoit fauvé la vie à un Citoyen ,
devoit naturellement être rappellée , & c'eft celle
que la ville de Foix a cru devoir à M. du Vexy.
It fut arrêté en conféquence que le Corps de Ville
en entier , les Officiers Municipaux à la tête iroir
préfenter le même jour , à la fin de la Séance ,
une couronne civique qu'on attacheroit à fa porte
avec tout le cérémonial ufité en pareil cas ; le cortége
précédé par un détachement des Compagnies
( 35 )
Provinciales fous les armes avec mufique militaire ,
le tour annoncé par 3 falves de moufqueterie & des
3 pièces d'artillerie du Château au moment où la
couronne civique feroit placée ; il fut arrêté encore
que M. du Vexy feroit prié d'accepter tous les témoignages
d'eftime & d'attachement dont le Corps
de Ville en particulier & tous les Habitans en général
lui font le plus pur hommage ; & qu'on le prieroit d'ac
cepter copie de cette délibération . Cette cérémonie
touchante , infpirée par la reconnoiffance , ne fait pas
moins d'honneur à ceux qui l'ont ordonnée qu'à celui
qui en eft l'objet «.
En annonçant fucceffivement dans les
Numéros du premier & du 15 Juin dernier
, deux avis relatifs à la manière d'obferver
les longitudes en mer , nous dûmes
nous borner à faire des voeux pour les fuccès
des deux Aateurs qui fe préfentent en
concurrence pour cette découverte importante.
Le premier qui fe nomme est M. de
Sornay , Chevalier de St-Louis , Major
d'Infanterie à l'Ile - de - France. Le fecond
eft un Marin qui s'eft contenté de figner
les lettres initiales de fon nom. Un ami du
premier nous a fait paffer une note trop
étendue pour pouvoir être placée ici , &
dont nous extrairons ce qui doit uniquement
l'intéreffer , les droits réels & fondés
de M. de Sornay à la primauté que réclamoit
le Marin .
» Il y a près de 7 à 8 années que les recherches de
M. de Sornay ne font plus un myſtère à l'Iſle- de-
France , cependant ce ne fut qu'en 1779 qu'il ſe
détermina à m'adreffer les Mémoires , avec une procuration
par devant Notaire , pour m'autorifer à
b 6
? -36 J
agir en fon nom . Je reçus en même-tems des lettres
pour le Miniftre de la Marine , & pour MM.
de l'Académie des Sciences . Mais à la lecture , mon
pyrrhoni me , pour le fuccès , égala au moins les
voeux de l'amitié... Ses Mémoires étoient trop peu
détaillés : la crainte qu'ils ne feffent égarés dans la
traversée , ou pris par l'ennemi , & que l'honneur
de la découverte ne fût perdu pour lui & pour la
Nation , l'avoient rendu difcret fur les développemens.
Je n'en confuliai pas moins deux Académiciens
célèbres en Aftronomie. Jefpère qu'ils ne
tro veront pas mauvais que je les nomme ici ;
c'eft M. de Bori , Chef- d'Efcadre , & M. Bailli ; car
j'ai besoin d'autorités pour conftater les droits de
M. de Sornay contre les prétentions de l'Anonyme :
j'en parlai auffi à un Ministre de S. M. , & à deux
des plus grands Seigneurs de la Cour , qui m'honorent
de leur bienveillance ; & je crus ces démarches
d'autant plus néceflaires , qu'un envoi de ces
Mémoires par triplicata , comme il eft d'ufage en
tems de guerre , ne m'eft jamais parvenu. Après
avoir cherché à répondre ainfi à la confiance de
M. de Sornay , & à le garantir des fuites d'une
infidélité , je lui mandai que c'étoit à l'expérience
feule à fixer fes efpérances , & que la préciſion des
obfervations étoit préférable à la démonſtration
géométrique la plus rigoureufe , y ayant fouvent
une diftance immen e en méchanique entre la théorie
& la pratique. Il ne paroît pas que l'Anonyme
foit de ce fentiment ; car , n'annonçant aucune obfervation
, il fe regarde déja comme sûr du fuccès.
Je fuis fondé dans cette opinion , puifqu'il a
approbation prématurée d'une Academie , fans
qu'elle s'en doute, & qu'il n'eft pas vraisemblable que
cette approbation puiffe concerner un fait tel qu'une
obfervation aftronomique . Made Sorgay n'avoit
pas besoin de mon confeil , puifqu'il me demandoit
avec tant d'inftance un inftrument , & gémiſſoir
-
( 37 )
---
depuis long- tems de ne pas trouver dans la Colo
nie un ouvrier ca able au moins d'en ébaucher un
fous fes yeux. Son zèle & fon induftrie furent enfin
fuppléer à ce manque de moyens ; il entreprit luimême
cet ouvrage méchanique . Ce fut en 1781.
qu'il fut en état d'obferver ; & quoique l'inftrument
fûr bien éloigné de la perfection qu'on lui donneroit
à Paris ou à Londres , il eut la conviction de la
jufteile de fa méthode. La longitude de l'Ile- de-
France a été déterminée à 55 degrés 9 minutes , par
feu M. l'Abbé de la Caille , & l'on trouva précifément
la même longitude en divers jours d'obfervation
. D'autres jours on trouva 55 d. 10 min....
D'autres 55 d. 7 m.; différencé médiocre affurément
& qu'on attribua à l'imperfection de l'inftrument ,
forti des mains d'un Militaire , plus habitué à manier
le compas que la lime & le marteau . · Pour
donner plus d'authenticité à ces obfervations , elles
furent faires & répétées fur terre & fur mer , en
préfence des Officiers & curieux qui voulurent y
affifter , ou fe fervir de l'inftrument : on les fit à
l'Equinoxe & lorfque le Soleil au levant , au midi ,
on au couchant , s'approchoit ou s'éloignoit de l'Equateur.
C'eft ainfi que M. de Sornay , incapable
de défiance , livra fa méthode & fon inftrument
au public.... Plufieurs perfonnes plus prévoyantes
qu'il ne l'étoit , lui firent fentir , mais trop tard
·les dangers d'une confiance fi philofophique : je dois
citer entr'autres M. Bourdé de la Villuete , connu
pour avoir donné à l'Académie le traité des Mancnvres
à faire à la mer ; il fut un des plus zélés admirateurs
du fuccès étonnant de ces obfervations ,
& ne diffimula pas à l inventeur combien il étoit à
craindre que parmi tant de fpectateurs François &
étranger il nes'en trouvât qui , fédait par l'efpoir des
honneurs & des récompenfes , ne tentât , à la faveur
de quelques légers changemens à la méthode ou à
Finftrument
, de s'arroger le mérite ou lee partage
( 38 )
de la découverte. M. de Sornay non content du
fuffrage général des Marins qui ont obfervé avec
fon inftrument & fa méthode à l'Ile- de- France ,
eft peut- être à préfent dans l'Archipel des Moluques
& autres parages , à obferver pour mieux conftater
la certitude & l'univerfalité de fa méthode ;
au moins c'est le projet qu'il me communique dans
fa dernière lettre. N'eft-il pas jufte , tandis qu'il
traverſe les mers & expofe fa fanté & la fortune ,
pour le bonheur de la patrie & de l'humanité , que
je m'occupe ici de la défenfe de fa gloire & de fes
intérêts ? L'Anonyme dit à la fin de fa lettre , qu'il
feroit humiliant pour les Navigateurs en général ,
& reprochable à jamais fans doute , qu'un Officier
d'infanterie qui , en allant à l'Ifle - de-France , paffoit
la mer peut-être pour la premiére fois , fût venu
fous leurs yeux prendre un nouveau moyen de plus
d'affurer la navigation pour le leur montrer. On
tâchera de leur épargner ce défagrément.- La paffion
de la vraie gloire admet peu de pareilles expreffions.....
Qu'importe au patriotifme & à l'humanité
par qui le bien le fait pourvu qu'il fe fafle. Nos
Académies , à moins de faire des campagnes de
mer , devroient donc renoncer à toutes recherches
relatives à la Marine ..... Le célèbre M. Duhamel auroit
dû ne jamais fe mêler de preferite des règles
pour la plus folide conftruction des vaiffeaux , & c.
&c. L'Aconyme n'auroit peut-être regardé les
efforts de M. de Sornay ni comme humilians , ni
comme reprochables à jamais aux Navigateurs ,
s'il avoit fu que cet Officier , fils , petit- fils d'Ingé
nieur , & ayant lui- même fervi en qualité d'Ingénieur
dans les deux guerres de l'Inde , eſt un eſpèces
d'amphibie-militaire , puifqu'il a fait deux voyages
de France à Pondichery ; & cinq à fix de l'Inde,
aux Ifles de France , de Bourbon & de Madagaf
car cela fait au moins vingt mille lieues de courſe
en mer pour le ſervice du Roi ; & on "pourròit"
---
*
39 }
en conféquence fe croire à l'abri du reproche d'Officier
d'eau douce , fi réellement c'en étoit un qui
pût affecter. De plus cet Officier , ayant fervi ſous
les ordres d'un père , Directeur général des Fortifications
de terre & de mer de la Côte de Coromandel
& de l'Ile- de-France , a vécu avec des
Marins , n'a vu dès l'enfance que des ports & des
vatſeaux , pourquoi donc le regarder comme étran
ger à la marine , ou comme un intrus , pour ofer
s'occuper de longitudes. Au refte , l'effentiel eft
que fa méthode foit approuvée en France comme
elle l'a déja été à l'Ile de France je forme des
voeux , mais je ne fuis pas garant de ce grand
évènement. M. de Miffy , porteur des mémoires
& inftrumens , eft déja arrivé en France , & je
l'attends de jour en jour ; ainfi je préviens l'Anonyme
qu'il ne doit plus différer la publication de
fa méthode , s'il prétend réellement partager avec
M. de Sornay l'honneur de déterminer les longitudes
en mer. A la réception defdits paquets , je
me propofe de foumettre le tout au jugement du
Miniftre de la Marine & de l'Académie. Signé D. L.
Colonel d'Infanterie , Chevalier de St Louis.
Le 25 du mois dernier , écrit -on de Limoges
on a éprouvé , dans cette Ville & dans les environs ,
le plus terrible orage dont on fe fouvienne dans ces
cantons. La grêle qui y eft tombée , a été généralement
de la groffeur d'une noix , & il y a cu
des grêlons de la groffeur d'un , oeuf. Les champs
qui en ont été couverts à fec , pendant quelque
tems , préfentèrent le rivage d'une furface épaiffe
de flocons de neige . Les récoltes d'une trentaine
de Paroiffes ont été hachées à la veille de la moiſſon .
Les foins déja coupés & prêts à être mis en grange ,
ont été entraînés , par le débordement des eaux
dans les vallons & les chemins. Les prés non coupés
encore , ont été enfablés , & les vignes dépouillées
de manière qu'il n'en refte que le farment . M. d'Aine,
Intendant de la Province , a chargé des Commif-
>
7.40 )
faires de fe tranfporter dans toutes les Paroiffes voifines
de la capitale , pour conftater & apprécier ces
dommages de tout genre , afin qu'il puitle leur procurer
des fecours & des foulagemens «.
On écrit de Vire que cette Ville , dont
en 1779 un incendie dévora 376 maiſons
en moins de deux heures , vient d'éprouver
un fléau d'un autre genre , mais aufli funefte.
La nuit du 20 au 21 de Juin , un orage
affreux creva à deux lieues de la Ville , vers
la fource de la petite rivière qui l'arrofe.
A quatre heures un quart elle n'avoit pas
encore augmenté fenfiblement , lorsqu'une
demi-heure après les eaux furent élevées de
douze pieds au - deſſus du niveau ordinaire.
Elles fe répandirent dans trois rues , brisèrent
les boutiques , entraînèrent les marchandifes
, les meubles & effers qui y étoient
fe précipitèrent enfuite par-deffus une chauf
fée énorme , écrasèrent un moulin à blé ,
détruifirent en un inftant 14 maifons & 5
moulins à foulon , dont il ne reste pas
mêne de traces ; roulant avec un fracas
épouvantable des blocs de pierre d'une
groffeur monstrueufe. Perfonne n'a péri dans
ce défaftre , mais la perte eft confidérable ;
celle de l'Hôtel- Dieu eft portée à plus de
20,000 liv. Le pays fe loue beaucoup des
fecours que M. Elmangard , Intendant
de la Généralité , a fait donner à ceux des
Habitans qui n'ont pu rien fauver , & qui
a ordonné à l'Ingénieur du département de
dreffer , toute affaire ceffante , un état exact.
( 41 )
des dommages caufés par l'inondation , tant
aux hemins publics qui ont été entraînés
ou creufés , qu'à la rivière que le torrent a
éloignée en quelques endroits de plufieurs
toifes de fon lit ordinaire , afin de prendre
des mefures pour remettre la Manufacture
des draps en état de continuer les travaux.
Sans le zèle patriotique & l'hum nité de
Intendant , plus de 3000 Ouvriers employés
à la F bique , fe trouvoient expofés
à périr de faim & de misère.
On écit de Picardie , que fur les 11 heu
res du fir du 16 au 17 de ce mois , il s'eft
élevé du midi un orage acco ois , il s'eft
d'une
grêle de la groffeur d'un oeuf , & du poids
de deux onte à - peu près , qui a dévasté entièrement
les Paroiffes de Memelée , Donpierre
, Grandvillers , Domfront , Lartigny
Melport , Hurgicourt , Grivefne , Aubrillées
, le Château de Filecamp , Berache
Sarvillers , & une partie de Moreuil ; ce
qui compofe une étendue d'environ 6 lieues,
de long fur 2 de large , dans une des contrées
de la Picardie la plus fertile en blé.
Des arbres déracinés ont été emportés à plus
d'un quart de lieue ; un moulin a été renverfé
. Dans la journée du 17 , on a encore
trouvé en plufieurs endroits un pied ou deux
de glace formée des grêlons . Plufieurs perfonnes
ont été bleffées , des mou ons ont
été tués , bien des maifons ont fouffert des
dommages confidérables ; enfin , cet orage
a fait dans les campagnes un grand nombre
( 42 )
de malheureux , en les privant de toute
récolte. Les perfonnes qu'attendrira le fort
de ces infortunés font priées d'adreffer
leurs charités à M. Quatremere , Notaire
à Paris , rue du Bouloir.
>
» Le feur Granchez , Bijoutier de la Reine , tenant
le Magafin du petit Dunkerque , vient de faire établir
à la fabrique de Clignancourt , des Bougeoirs à
larges plateaux & garde -vue , avec Eteignoir méchanique
, d'un genre abfolument nouveau , éreignant
les bougies à volonté ; la tige à laquelle ils
font adaptés elt graduée pour les fixer à l'heure où
l'on défire qu'ils faffent leur effet , un des deux
éreignoirs part 5 minutes avant l'autre, & prévient
la perfonne que l'autre bougie va s'éteindre afin
d'y prendre garde s'il veut continuer fa lecture.
Cette méchanique fimple & folide , qui eft de la
plus grande utilité , met à l'abri des dangers du feu
& procure la facilité d'avoir deux lumières ; ces
Bougeoirs font en cuivre d'oré en or moulu & d'un
travail fini. Le prix eft de 6 louis à plateaux ronds
& 7 louis ovales , il n'en fera pas faire d'un moindre
prix. Il fabrique auffi des boutons en acier & or
pour habits & autres objets nouveaux , à l'imitation
d'Angleterre , d'où il vient de recevoir des colliers
anodins , des ouvrages en cuir , des dez de trictrac ,
épingles de Londres , taffetas pour les coupures ,
&c &c. &c «<.
Charles François- Marie de Percy , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de St-
Louis , & Chevalier par Juftice de l'Ordre
facré & Militaire de Tofcane , Seigneur de
Grégy & autres lieux , eft mort à Percy
en Normandie , âgé de 70 ans.
Marie- Anne Welsh , Dame de Butler ,
eft morte âgée de 88 ans le 28 Juin dernier
, à St-Elier , près St- Malo.
( 43 )
Aymard Jofeph , Comte de Roquefeuil ,
Vice-Amiral de France , Grand'Croix de
l'Ordre Royal & Militaire de St- Louis , ancien
Commandant la Marine & les Ports ,
Ville & Château de Breft , ancien Infpecteur-
Général de l'Artillerie & de l'Infanterie
de la Marine , eft mort à Bourbonne - les-
Bains , le premier de ce mois dans la 70e
année de fon âge.
Les perfonnes qui peuvent avoir quelque chofe
à prétendre à la fucceffion de feu M. de la Broue ,
Aumônier d'Ambaffade de Hollande à Paris , font
priées de s'adreifer , dans la quinzaine , à M. Looſe ,
Ecuyer de l'Ambaffadeur de Hollande , rue d'Anjou ,
Fauxbourg St -Honoré.
Edit du Roi , donné à Verſailles au mois de Juillet
1782 , regiftré en Parlement le 16 defdits mois
& an , portant établiſſement d'un troisième Vingtiè
me fur tous les objets affujettis aux deux premiers
Viogrièmes , à l'exception de l'Induſtrie , des Offices
& des Droits . Louis , &c. Nous ne pouvons
procurer la paix à nos Peuples qu'en oppofant
à nos Ennemis les reffources que nous fommes affurés
de trouver toujours dans le zèle & l'amour de nos
Sujets . Les dépenfes extraordinaires occafionnées
par la durée de la guerre exigent de nouveaux fecours
, & nous forcent d'établir un troiſième Vingtième
, à compter du premier Janvier 1783 , & pendant
les trois années qui fuivront la fignature de la
paix.- Nous avons cependant jugé à propos d'excepter
du paiement de ce nouveau Vingrième , l'Iaduftrie
, les Offices & les Droits. 1. A compter
du premier Janvier 1783 , & jufqu'au dernier Décembre
de la troisième année après la fignature de la
Paix , il fera levé un troifième Vingtième fur tous
les objets affujettis aux deux premiers Vingtièmes ;
& fera ledit Vingtième perçu dans les mêmes termes
-
( 44 )
& de la même manière que les deux premiers. 2
Les trois Vingtièmes feront impofés fuivant & conformément
aux rôles de la pré ente année , fans que
les cotes de chacun des Contribuables puillent être
augmentées , tou quelque prétexte que ce foir , fauf
à ceux qui prétendroient être trop impo´és , à le
pourvoir en la forme ordinaire . 3. Exceptons du
paiement du troisième Vingtième , les Offices & les
Droits , & c .
Les Numéros fortis au Tirage de la
Lotterie Royale de France , du 16 de ce
mois , font : 83 , 22 , 16 , 32 & 53.
De BRUXELLES le 30 Juillet.
M. le Comte & Madame la Comteffe du
Nord , arrivés le 1 à la Hiyyee'' , en font
partis le 17 pour Amfterdam , cù ils font
ariyés le foir ; ils ont vifité tout ce que cette
grande & riche Ville offroit à leur ‹uriofité ;
ils n'ont pas négligé de voir 1 s chantiers de
Sardam , où le Czar Pierre-le- Grand avoit
fir quelque féjour , & travaillé lui - même
à la conftruction d'un vaiffeau de 60 canons
qu'il fit pour Arching 1 .
:
» La maiſon que ce gand Prince occupoit dans
le village , et encore appellée Vorftenburg on la
Maifon du Prince Le rerir - fils de celui qui la lui
louis , l'occupe aujourd hei ; M. le Comte & Mde
la Comteffe du Nord ont voulu la v ir , & s'y font
fait conduire le propriétaire étoit préparé à les
recevoir ; il avoit placé dans un coin le portrait
gravé de Pierre I , ceux des deux illuftres voyageurs
, avec des vers analogues . M. Lefébure , Médecin
d'Amfter lam , eut I honneur de leur préfenter
dans cette occafion un éloge hiftorique de ce Prince ;
ils s'informèrent curicufement de toutes les circonf(
45 )
tances de la vie privée de Pierre- le - Grand pendant
fon féjour à Sardam . Ils voulurent favoir aufli quelle
étoit la fortune des propriétaires de la maiſon , &
s'écrièrent enfuite , en le tournant vers ceux qui les
accompagnoient : Donnons à ces bonnes gens tout
ce que nous avons : ils leur recommandèrent de ue
pas vendre leur maifon ; ce qui a fait penser à quelques
perfonnes que leur intention étoit peut-être de
l'acheter. Sur le chemin , un paylan apporta à M.
Lefebure une affiette de l'ancien ménage du Czar ;
elle eft de bois , peinte en jaune avec des fleurs
rouges , & au fond le bufte de Pierre- le-Grand . Le
Comte du Nord , à qui elle fut préfentée , l'accepta
avec plaifir. C'eft , dit-on , partie de la vaiffelle fur
laquelle le Czar régala les Plénipotentiaires du Roi
Augufte , en fignant avec eux le traité , depuis fi
funefte à la Suède «.
Plufieurs Villes ont fait depuis quelque
tems des repréſentations aux Etats de leurs
Provinces refpectives , fur l'inaction de la
marine Hollandoife ; mais il femble que ,
juſqu'à préſent , cette inaction a été l'effet
des circonftances ; les efcadres font forties
au nombre de deux.
5435
» La première étoit forte d'onze vaiſſeaux de ligne
; favoir , l'Amiral- Général , de 74 , fous les
Ordres du Vice- Amiral Hartfing , l'Amfterdam , le
Ko tenaar , Union , l'Amiral Ruiter , le Prins-
Frédéric, de 64 , le Tromp , le Batavier , le Glyndorlt
, le Rynland , & le Prince-Royal , de $ 4 ; S
frégates , qui font la Pallas & l'Argo , de 44 ,
Brunswick & le Jafon , de 36 , la Vénus , de 24 ,
& 3 cutters , l'Ajax , de 24 , le Snelheid & le Brak,
de 12. Elle mit à la voile le 7 de ce mois , ayant fous
fon convoi 8 navires armés de la Compagnie des
Indes ,. dont S de So canons , de
2 46 , & 1. de 30.
La feconde efcadre moins confidérable , partic
I
le
( 46 )
du Texel le 9 , avec un convoi pour la Baltique. Onne
fait pas au jufte les vailleaux qui la compofent ,
mais on fait que le Zuydbeveland , l'Erf-Prins , le
Tloot , l'Eensgezindhet & le Médenblik en font, &
quelle fera jointe par la première efcadre , dès qu'elle
aura conduit jufqu'à une certaine hauteur les 8 navires
de la Compagnie des Indes qu'elle eſcorte .
Une troisième fortira inceffamment , elle eft route
compofée de vaiffeaux neufs , & on en prépare une
quatrième fur les chantiers de l'Etat.
une lifte , les corfaires de Zélande fe font emparés ,
à compter du mois de Juin 1781 , jusqu'au premier
Juillet 1782 , de 23 navires Anglois , outre 36 autres
qu'ils ont rançonnés pour 11,410 liv. ft. «.
----- Suivant
Une lettre du Helder annonce l'arrivée
du navire l'Argo dans ce Port , où il a apporté
les détails fuivans.
--
» L'efcadre , partie le 7 du Texel , s'eft féparée le
13 , vers la pointe méridionale de Hitland , du convoi
des Indes Orientales & Occidentales , avec un
vent qui lui promettoit un heureux voyage.- On
affure en même tems que le Is Juillet à 12 milles au
fud- ouest de Tekneus , on avoit rencontré le vaiſſeau
de la République la Pallas , avec 9 autres , & une
corvette , dirigeant à l'eft. La flotte n'a rencontré
d'autres vaiffeaux Anglois qu'un bâtiment chargé de
falpêtre & de fil , qu'elle avoit envoyé dans le Vlie.
On a conduit encore dans la même rade l'Expédition,
Capitaine Stengel , avec une cargaison de faumon
, allant d'Ecoffe à Londres , pris par le corfaire
de Dunkerque le Courier de Dunkerque «
――
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . du 23 Juillet.
Le tableau de nos affaires dans l'Inde , devient
nébuleux ; & le Public n'aime point ces dépêches
qui traverfent un tiers du Globe , pour ne rien apprendre.
Le 17 , la Compagnie en a encore reçu
du Bengale qui font venues par la voie de terre ;
( 47 )
elle n'en a rien publié ; elle fait dire feulement que
tous les vaiffeaux partis l'automne dernière d'Angleterre
, font arrivés en bon état à leur deftination
refpective. Mais elle ne dit rien qui détruiſe le
bruit qui court depuis longtems que les François ont
remporté des avantages fur notre efcadre dans les
Indes , & qu'ils nous ont pris 4 vaiffeaux de ligne .
Tout le monde cherche à douter de l'authenticité
de cette nouvelle , qui paroît en effet mériter confirmation
, mais qui ne laiffe pas de nous inquiéter.
Avant le départ du dernier paquebot de New-
Yorck , un évènement très - fâcheux venoit d'y arriver
; le Prince William Henri a fait une chûte ,
qui lui a caffé le bras gauche ; les Chirurgiens le
lui ont remis , & la bleffure promettoit une heureufe
& prompte guérifon , lorfqu'au bout de trois
ſemaines on s'eft apperçu que S. A. R. ne remuoit
pas le bras avec cette facilité que que la Faculté s'attendoit
à y trouver. On tint confultation , & on découvrit
que l'épaule avoit été démife par la même
chûre , & que loin d'être rentrée dans fa fituation
ordinaire , elle donnoit lieu d'alarmer fur la fanté
du Prince qui court rifque de perdre fon bras .
On dit que le Roi a été très -affecté de la divifion
inattendue qui s'eft formée parmi fes Miniftres ,
& qu'il a fait tout ce qui dépendoit de lui pour
accorder les partis , fans cependant vouloir accé→
der à l'indépendance illimitée des Etats - Unis. Le
Prince de Galles prend le plus grand intérêt à M.
Fox , & paffe prefque tous les jours la foirée aveć
lui . Il a été extraordinairement fenfible à ſa retraite
du Ministère ; le jour de fa démiffion , il s'eft entrenu
avec lui jufqu'à deux heures du matin.
·
Le 18 , le Lord Grantham fit pour la première
fois les fonctions de Secrétaire d'Etat. M. l'Epine
eft nommé fon Secrétaire à la place de M. She
ridan.
Hier le Lord Temple a eu l'honneur de baifer la
( 48 )
main de S. M. au Palais St-Jainer , à l'occafion de
La nomination à la charge de Vice- Roi d'Ilande
qu'occupoit le Duc de Portland ; ce dernier le prépare
a revenir en Angleterre. Le Lord Temple ayant
été créé le même jour Duc de Buckingham , a cu
l'honneur de remercier S. M. , & de.lui baiſer de
nouveau la main.
Le moment préfent eft peut-être le premier exemple
d'un Ministère , ou le Chancelier de l'Echiquier
n'ait eu que 22 ans , & le Vice Roi d'Irlande 28 .
Le is , le Général Conway a préfenté au Roi
tois Seigneurs Espagnols qui ont été très bien
accueillis.
-
On affure qe linen ૧૬ ion du Lord Keppel n'est
point d'être un des Membres de l'Aiminiftration
impuiffante & mêlée , qui règne aujourd'hui , &
qu'il ne conferve encore de relation temporelle avec
elle , que pour remplir la prometſe poſitive qu'il a
faire au Lord Howe , de le protéger pendant qu'il
auroit le commandement de l'Efcadre , & de ne
point abandonner on honneur & fes intérêts à
a cun Miniftre de l'Adminiſtration . En conféquence
de cet engagement , le Lord compte refter en place
tout l'été , terme auquel il a déclaré au Roi , qu'il fe
retireroit du Ministère,
Le Bureau de la Guerre a donné ordre de fournir
des aimes & des habillemens au 15e & 16e régiment
qui ont à Southampton , & qui faifoient par
tie de la garnison de Mahon , pa ce qu'ils fervi- ,
ront auffôr qu'ils feront échangés .
©
Un Offi ier de la Compagnie des Indes a apporté
hier des dépêche de Sir Eyre Coote , par lesquelles3
il parcit que Sir Edouard-Hughes a perdu l'Hannibal
de so canons , que Li a enlevé l'efcadre Fran
çoife. Ces dépêches , loin de parler de la paix
prétendue fignée avec les Maratres , fait mention au
contr ie de dive fes efcarmouches qui ont eu lieu
eatr'eux & les forces de la Compagnie.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONSTANTINOPLE , le is Juin.
L'HOSPODAR de Moldavie a été dépofé
le 7 de ce mois ; il occupoit cette
place depuis environ cinq ans , & avoit
fuccédé au malheureux Grégoire Ghika ,
qui périt d'une manière tragique. On ignore
la caufe de fa difgrace. On dit qu'il s'eft
fort enrichi pendant fon adminiſtration
& qu'il viendra s'établir à Kurn Tfcheſme ,
où l'année dernière il a fait bâtir une grande
maifon ; l'extérieur en eft fort fimple , conformément
aux Loix Ottomanes , & peint
en noir ; mais l'intérieur en eft très - beau ;
il y a prodigué les décorations , les commodités
, & les meubles les plus riches.
Son fucceffeur dans le pofte délicat qu'il
vient de quitter , eft Alexandre , fils du feu
Prince Conftantin Maurocordato. Il n'eſt
âgé que de 30 ans . Le Grand -Vifir l'a fait
10 Août 1782.
( 50 )
revêtir en fa préfence du Caftan d'honneur,
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 9 Juillet.
L'ESCADRE Ruffe fous les ordres de l'Amiral
Suchotin , qui a mouillé ici à fon
retour de la Méditerranée , a mis à la voile
ces jours derniers pour aller défaimer à
Cronstadt. La nôtre qui eft actuellement
dans le Sund , a reçu l'ordre de faire voile
pour la mer du Nord .
Il vient de nous arriver des Indes occidentales
grands navires chargés de café
de fucre & de rum.
SUED E.
De STOCKHOLM , le 9 Juillet.
LE 2 de ce mois le Roi , la Reine &
toute la Famille Royale fe rendirent au
camp affemblé à Ladugaard , S. M. qui
commanda elle même , parut très-fatisfaite
des manoeuvres de fes troupes , qui rentrèrent
le lendemain au foir dans la ville
le, Roi étant à leur tête .
La Famille Royale ira inceffamment à Drottningholm
où la Reine fera fes couchès .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 10 Juillet.
On parle beaucoup ici d'un duel qui a
eu lieu dans les environs de Frauftadt ;
entre deux jeunes de nos Seigueurs , & que
fes circonstances rendent très- remarquable ;
c'est ainsi qu'on les raconte.
» Le fils aîné du Caftellan de Gnefnen , & M. de
Bolefz avoient eu quelque différend ; ils réfolurent
de le vuider les armes à la main. Le 15 Juin fut
le jour fixé , & le lieu choiti fur les from ières de
la Siléfie . Le 13 on vit arriver à Frauſtadt le jeune
Comte Gurowski , avec deux de ſes neveux , Comtes
Dzialinski , accompagnés du Major du Régiment
de Golz , & du Capitaine Grabowski , qui devoient
fervir de témoins ; iis allèrent d'abord à Attendoiff.
où le jeune Comte voulut prendre congé de fon
fère. Le 14 ils fe rendirent tous chez le Colonel
Schlichting pour lui demander de donner un afyle au
vainqueur. Le 1s às heures du matin , le jeune
Comte Gurowski fe rendit à cheval a l'aube ge de
fon rival , & il marcha enfuite au lieu du rendezvous
, cù il trouva un Médecin , un Chirurgien
& un Chapelain que fon oncle avoit envoyés ; il
y avoit auffi beaucoup de monde , la Nobleffe &
les Officiers du diſtrict ayant voulu voir ce duel ;
le Comte fe fit préfenter par le Colonel à la Neblefle
préfente , & foutint la converſation avec beaucoup
de gaîté. Vers les 10 heures arivèrent le
Général Grodzicki , & le Colonel Mada inski , qui
annoncèrent que M. de Boleſz ne pouvoir arriver
qu'à 11 , & qu'il défiroit avant le combat une
conférence avec fon adverfaire , qui ayant confuké
fes amis , le refufa , M. de Bole z arriva à l'heure
avec une compagnie partie en carrofle & partie à
cheval. Ap ès les premiers complimens , les témoins
mefurèrent le terrein affigné aux combat ans , & le
marquèrent par une épée fiche en terre ; ils chargèrent
enfuite les piftolets , & menèrent les com
battans chacun à fa place. Il s'éleva un diffélend
C 2
( 520)
fur celui qui tireroit le premier; le Comte Gurowski
qui , en qualité d'offenfé , pouvoit réclamer cet
avantage , le refufa ; fon adverfaire ne voulut pas
non plus en profiter. Le Major d'Hoffman propofa
l'expédient de tirer tous deux en même-tems , auffitôt
qu'il auroit compté un , deux , trois. Le parti
fut accepté. Le coup de M. Boleſz manqua ; celui
du Comte Gurowski l'atteignit au front au-deſſus
de l'oeil. Le Comte après avoir recommandé le
bleffé aux foins des affiftans , monta à cheval pour
fe mettre en sûreté. Le Médecin & le Chirurgien
allèrent à M. de Bolefz ; ils trouvèrent néceflaire
de le trépaner ; mais le Chirurgien ne voulut pas
fe charger feul de l'opération ; on en envoya chercher
un fecond à Glogau ; l'opération ne fe fait que le
16 , & affez heureuſement. Le cerveau étoit fans
léfion , mais le crâne étoit applati & briſé en trois
endroits ; on en retira deux morceaux, & on remit
au lendemain la recherche du dernier , pour
ne pas fatiguer le bleffé ; mais il mourut le lendemain
matin avant la levée de l'appareil .
و ر
Le père & l'oncle du Comte Gurowski
fe font adreffés à S. M. pour folliciter fon
pardon ; ils l'ont obtenu , & le jeune Comte
eft déja de retour ici .
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 16 Juillet.
L'EMPEREUR eft toujours à Laxembourg ,
où le Chancelier d'Etat a été auffi s'établir ;
il y a un détachement des Gardes du Corps ,
& précédemment il n'y en avoit point . Le
jardin & le petit bois qui y touche feront
plantés à l'Angloife, La pofte qui alloit par
Hechau , paffe à préfent par Laxembourg.
( 53 )
Il a été adreffé aux Evêques Grecs -Unis ,
des ordres par lefquels il leur eft défendu
de taxer à l'avenir leur Clergé , & d'en
percevoir des contributions pécuniaires fans
l'agrément du Gouvernement ; on a affimilé
leur pouvoir à cet égard à celui des Evêques
Latins & Arméniens.
La fuppreffion des Couvens n'eft , diton
, pas encore finie. Des Commiffaires
Impériaux viennent de partir d'ici avec l'ordre
de fupprimer ceux de Mariazell , de
St-André , de Pruneck , de Seiffenftein &
de Dierſtein , près de Crems .
Il y a dans la ville & dans les fauxbourgs
quantité de chapelles particulières ; on af
fure qu'elles feront toutes inceffamment
fermées , ce qui accoutumera les perſonnes
qui les fréquentent à retourner à leurs paroiffes.
Le Général Feld- Maréchal Comte de
Lafcy a acheté les poffeffions des Chartreux
fur le Kahlemberg , près de cette
ville , pour la fomme de 200,000 florins.
Le Capitaine de Bolza partira inceffamment
pour ſe rendre à Trieſte , où il montera
un gros bâtiment qu'il conduira aux
Indes orientales . Il eft chargé d'un préfent
pour Hyder Aly.
Ce fera fur la fin du mois prochain que
partiront fur le vaiffeau le Comte de Cobenzel
, pour le cap de Horn , les côtes occidentales
de l'Amérique méridionale , la
Californie , & c. MM. Born , Marterer &
c 3
( 54 )
Heidinger , favans que l'Empereur charge
d'aller faire des recherches qui puiffent être
utiles à la Géographie , à la Phyſique & à
l'Hiftoire naturelle . Ils auront avec eux un
habile Delfinateur , & un Jardinier Botanite.
Le premier de ces favans eft Confeiller
Aulique , le fecond Profeffeur d'Hif
toire naturelle au Collége Théréfien , & le
troisième Démonftrateur - Adjoint du Cabinet
d'Hiftoire naturelle de S. M. I.
De FRANCFORT , le 18 Juillet.
L'EMPEREUR , par un décret de fa main
en date du 31 Mai , a fupprimé les entraves
qui gênoient le commerce des Livres dans
la Bohême ; à l'avenir les Libraires & Imprimeurs
de ce Royaume , en fe conformant
aux Règlemens particuliers , pourront faire
venir de l'Etranger tous les Livres qu'ils
défireront , les débiter ou les envoyer ailleurs.
S'il faut en croire plufieurs de nos papiers?
la riche Abbaye des Bénédictins de Kreinfmunfter
fera fupprimée ; l'Abbé fera fait
Evêque in partibus , on donnera des penfions
aux Religieux , d'après ces mêmes papiers ,
les richelles de cette Abbaye doivent être
immenfes , s'ils n'exagèrent point ce qu'ils
difent de fes revenus ; ils les évaluent à un
ducat par minute .
» On hit , dit un papier . Allemand , dans une
lettre du Nord , un pailage affez remarquable.
L'Angleterre en voulant conclure la paix fans aucune
1
( 55)
médiation quelconque , a mécontenté plus d'un Cabi
ner , & empêché heulement l'éclat d'une méfintelligence
qui femblo devoit naître du refus fain
par les Provinces Unies , d'entrer en négociatio'a
avec cette Puiance . On prétend que la G. B. n
rien négligé pour engager différentes Cours à pren
dre part à la guerre ; fon objet auroit été de faire
une diverfion qui auroit occupé les ennemis &
dont elle auroit profiré . On raconte qu'un de fes
Miniftres ayant ha ardé de dire à un grand Sou
verain , que s'il eût voulu entrer avec fa Nation
dans une alliance offenfive & défenfive , il cût pu
facilement étendre fes poffeffions , en reçut cette
réponſe. Je n'ai ni envie ni befoin d'entrer en guerre
avec qui que ce foit. Je ne m'aviferai pas de la faire
pour perfonne. Il pourroit m'en coûter bien du tems ,
des hommes & des foins ; je dois mon tems & mes
foins au bonheur de mes peuples ; & cette gloire
vaut bien celle des conquêtes «.
Les dernières lettres de Stockholm annoncent
que la Reine Douairière eft très malade ,
& qu'on n'eft pas fans inquiétude fur fes
jours.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 18 Juillet.
IL a été notifié ces jours derniers à tous
les Evêques du Grand-Duché , qu'à l'avenir
toutes les taxes qu'on avoit coutume de
payer à la Chambre Apoftolique à Rome ,
cefferont entièrement , & que les fommes
de ces taxes dépofées depuis le 18 Mai dernier
, feront partagées entre les Pauvres de
chaque Diocèle.
Le s de ce mois on a auffi publié dans
C 4
( 56 )
tout le Duché un Edit , portant fuppreffion
du Tribunal de l'Inquifition. Cet Edit étoit
accompagné d'une lettre du Secrétaire des
Droits royaux au Provincial des Frères mineurs
conventuels , dans laquelle on lui ordonne
de rappeller au plutôt tous ceux de
fes Religieux employés comme Inquifiteurs ,
Vicaires , & c. ; & de leur défendre de fe
qualifier à l'avenir de Miniftres du Saint-
Office ; il leur est encore enjoint de remettre
à l'Ordinaire , dans le délai de 8 jours , tous
les papiers relatifs à ce Tribunal.
On dit que le Pape eft dans l'intention
de convoquer les Généraux de tous les Ordres
Religieux , pour déterminer avec eux
les différentes réformes à faire dans leurs
Ordres refpectifs . Cette demande paroît aflez
néceffaire , dans un moment où la plupart
des Souverains Catholiques s'occupent à
diminuer le nombre des Religieux dans les
Etats foumis à leur domination .
» Le Sénat , écrit-on de Venife , a ordonné aux
Docteurs & Profeffeurs en Droit Canon de l'Univerfité
de Padoue , de rechercher la caufe des fréquens
divorces qui arrivent dans ce fiècle. Il y en a eu
130 depuis 4 mois , dans les feuls Etats que possède
la République en terre ferme ; & on remarque que
dans les soo premières années de Rome payenne , il
n'y en eut pas un feul «.
ESPAGNE.
De CADIX , le 10 Juillet.
HIER matin 3 vaiffeaux de ligne & &
2 3
( 57.).
frégates , font fortis de notre baie pour aller
croifer à l'entrée du Détroit . Demain deux
autres vaiffeaux qu'on vient de caréner , iront
prendre la même ſtation .
"
Le camp de St - Roch , Algéfiras & "fes
environs préfentent le fpectacle le plus
animé & le plus impofant. Les troupes occupées
à la réparation des chemins & des
batteries , celles qui abattent les bois dans
les forêts voifines , les Conftructeurs , les
Calfats & les Ouvriers de toute efpèce
raffemblés & occupés dans ce port , font
remplis d'ardeur , & rien n'égale l'activité
qu'ils mettent dans leurs travaux .
>
Nous apprenons par le Journal du camp
les détails fuivans. Le 2 , les Anglois ont
fait un feu affez vif, qui cependant n'a caufé
aucun dommage. Le 3 , les François ont
commencé leur fervice . Le Capitaine Général
a ordonné qu'on rende les honneurs de Lieutenant-
Général à M. le Baron de Falkenhayn ,
leur Commandant. Le 4 , M. de
Crillon a fait élever de nouvelles batteries
du côté du baftion de la Reine- Anne. Les
jours fuivans il ne s'eft rien paffé de remarquable.
On n'a eu depuis le 2 juſqu'au 9
que 2 hommes bleffés .
» Un gros bâtiment , écrit- on d'Algéfiras , fans
aucune marque qui pût faire diftinguer fa Nation ,
eſt venu parader à 2 lieues de la baie ; on a envoyé
deux chaloupes pour le reconnoître ; il a voulu alors
fe retirer & a arboré pavillon Anglois ; mais on lui
a coupé le chemin , & il a été pris . Il s'eft rendu au
moment où les chaloupes fe préparcient à l'aborder.
$ 8
--
C'est un brigantin Anglois de 16 canons , appellé
le Benjamin. Les Commandans des deux batteries
flottantes , font MM. Moreno , le Prince de
Naflau , Bonacorfi , Boreate , Angelo , Goycocheo ,
Gravina , la Cafa , Fortiguerri . Ce dernier Officier
eft Toſcan ; il étoit ci-devant Lieutenant à bord du
Royal-Louis «<,
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 30 Juillet.
PARMI les nouvelles reçues précédemment
de l'Amérique feptentrionale , on n'a
faifi que celles qui étoient relatives aux projets
de la paix particulière à conclure avec
cette contrée , & qui ont détruit les eſpérances
qu'on s'étoit empreffé de concevoir,
ceux qui les confervent encore doivent
être détrompés ; maintenant que tout paroît
dit fur cet objet important , qu'il eſt
queftion de continuer la guerre , on revient
fur les détails arrivés en même tems & qu'on
avoit d'abord négligés pour ne s'occuper
que de ce qui intéreffoit vivement la Nation ;
tous nos papiers ne parlent plus que d'un
plan qui avoit été formé par l'armée royale
à Charles-Town , pour s'emparer de la perfonne
du Général Gréene & débaucher ou
difperfer fon armée. C'eft ainfi qu'ils racontent
ce fait qu'ils difent être authentique.
Un homme avoit diſparu avec un cheval appartenant
à un Officier de l'armée du Général Gréen , &
s'étoit rendu a Charles- Town ; cet Officier envoya
un Parlementaire au Commandant de cette place ,
19 >
pour demander l'homme & le cheval ; on répondit
qu'il étoit impoffible de tendre l'homme qui s'étoit
mis fous la protection du Roi , mais que le cheval
fetoit reftitué à fon maître s'il l'envoyoit chercher.
Sur cette réponſe l'Officier détacha fon Sergen : nommé
Peters , pour aller prendre le cheval . Pendant fon
féjour à Charles - Town on fonda Peters fur fon at
tachement à la caufe Américaine & fa fidélité envers
fon Commandant , & l'on remarqua qu'il aimoit
infiniment plus l'argent que le Commandant & la
caufe. On lui propofa de fonder à fon tour les
Sergents de l'armée rebelle , & de voir fion pourroit
les amener au point de livrer leur Général & de recevoir
les Anglois dans leur camp : on lui offrit de
groffes fommes d'argent , & pour arrhes de ce qu'il
devoit efpérer s'il réufliffoit , on lui fit préfent d'une
fomme très- confidérable. Peters fonda à fon retour
prefque tout le corps des Sergents , & le trouva,
dit-on , difpolé précisément comme il le defiroit :
Peters ayant fouvent occafion d'aller à Charles - Town
comme Parlementaire , pour des affaires que lui confioient
les Officiers , avoit tout le tems de fe concerter
avec les Anglois fur les difpofitions qui pouvoient con
tribuer au fuccès de cette entreprife . Dans fon dernier
voyage il fut convenu qu'à un jour nommé , un
parti de chevaux- gers Britanniques , confiftant en
250 hommes , fe trouveroit à une certaine heure fur
la lifière d'un bois qui flanquoit le camp de Gréen , &
s'y tiendroit jufqu'à ce que Peters eût fait un figual
particulier ; ce fignal devoit être fait fans faute à un
tems fixé , fi tout étoit prêt dans le camp , pour l'exécution
du deffein . La trame fat découverte par la curiofité
de la femme d'un des Sergents , qui furprife
des fréquentes abfences que faifoit fon mari pendant
la nuit pour joindre ces confpirateurs , & foupçonnant
quelqu'intrigue d'un autre gente , réfolur de
découvrir la rivale. Elle fuivit fon mari Jans l'obfcurité,
jufqu'à la tente où étoient affemblés les Sergents ;
c 6
( 60 )
1
―
prétant enfuite l'oreille attentivement, elle en entendit
affez pour êre convaincue , que l'amour n'étoit pas
l'objet des abfences de fon mari ; quoiqu'elle ne put
pas ' aifir tous les détail du complor , elle en décou-
Viit affez pour être affurée qu'il étoit queftion d'une
confpiration : ele fe rendit fur- le-, hainp à la tente du
Général Giden , & après avoir ftipulé préalablement
la grace de fon mari , elle lui raconta ce qu'elle avoit
entendu .. Les confpirateurs furent faifis & examinés
féparément ; Peters , le feul d'entr'eux qui fût
parfaitement informé de tou es les particularités ,
refufa quelque tems de s'expliquer ; fon objet étoit
de gagner du tems , & il y avoit de la générosité dans
fa conduite , il étoit alors nuit , & la tentative devoit
fe faire a la pointe du jour ; il favoit que felon fa convention
, la cavalerie Angloife devoit être poftée dans
ce moment à l'endroit qui avoit été choisi comme le
plus convenable pour l'embufcade , & que s'il dévoiloit
dans ce moment le fecret de la confpiration , ce
part devoit être ou taillé en pièces , ou fait prifonnier
; la cavalerie légère étoit , dans le fait , à cette
époq e au rendez- vous ; ayant attendu au-delà de
l'heure fixée pour le fignal convenu , & celui-ci ayant
ma qué , elle conclut que quelque chofe alloit mal ,
& en conféquence s'en retourna à Charles- Town .
C'eft ce que Peters attendoit ; & dans la matinée il découvrit
toutes les circonstances du complot, fans nommer
fes complices . Le réſultat eft , qu'il fut pendu
fur-le-champ avec ceux des confpirateurs qui avoient
été arrêtés avec lui ; & le Général Gréen , lorſque la
perfonne de qui l'on dit tenir ces détails a quitté
Charles-Town , prenoir toutes les mesures néceffaires
pour découvrir ju qu'à quel point ia contagion de la
révolte s'étoit étendue dans fon armée « .
Il y a fans doute beaucoup d'exagération
dans ce qu'on dit de l'efprit de révolte fi
répandu dans l'armée Américaine & fi facile
( 61 )
à allumer ; mais ce récit prouve peut- être
encore plus l'embarras de notre fituation
dans ces contrées ; ces tentatives fi fré-
- quentes & fi multipliées pour débaucher
arnos ennemis , annoncent aſſez que nos Officiers
ne font pas délicats fur les moyens
qu'ils employent pour obtenir ce qu'ils ne
peuvent devoir à une guerre ouverte &
de bonne-foi.
1
S
3
+
On n'a point de nouvelles de New-
Yorck ; l'intérêt qu'infpire le Capitaine
Afgill , deftiné à fervir de victime aux
manes du Capitaine Huddi , les fait attendre
avec impatience . Ce jeune homme a ,
dit- on , écrit à fon père une lettre très- touchante
dans laquelle il lui annonce le fort
dont il eft menacé fans s'en plaindre &
fans en murmurer . On n'a pas encore remis
cette lettre à Sir Charles Afgiil fon père
qui fe trouvoit dangereufement malade lorfqu'elle
eft arrivée ; on fait qu'il avoit yu
avec peine fon fils décidé à prendre le parti
des armes ; il avoit fait tout ce qu'il avoit
pu d'abord pour l'en détourner , & enfuite
pour lui faire quitter cet état . Il lui avoit
même offert , s'il vouloit y renoncer , une
maifon & 3000 liv. fterl. par an ; l'infortuné
jeune homme refufa ; il s'accufe de
cette déf béiffance dans fa lettre , & c'eft
l'unique fujet de fes regrets fur lequel il
infifte dans fes adieux. Sa mère eft , dit on ,
défefpérée , mais elle ne fe borne pas à
pleurer ; fa tendreffe inquiète lui fait cher(
62 )
cher des remèdes , & elle a écrit de la ma
nière la plus touchante & la plus expreflive
en Amérique & en Europe , à tous ceux
qu'elle a jugés propres à s'intéreffer efficacement
au fort de fon fils ; malheureufement
il eft à craindre que ces démarches ne
foient tardives , & que les interceffions
qu'elle follicite n'arrivent que lorsqu'il ne
fera plus tems.
La longue négociation entamée par le
Général Washington avec le Général Clinron
& enfuite avec le Général Carleton fur
cet objet , avoit occafionné quelques lettres
entre lui & le Général Robertfon . Ce dernier
lui écrivit ainfi le premier Mai.
» M. , le Roi m'ayant nommé , par unè commiffion
qui m'eft parvenue récemmeat , Commandant
en chef de fes forces dans ce pays , mon premier
foin eft de vous convaincre du défir que j'ai de faire
la guerre conformément aux règles fondées fur
l'humanité & prefcrites par l'exemple des nations
les plus policées. Je vous déclare mon plan à cet
égard, dans l'efpoir de trouver en vous les mêmes
difpofitions. Pour parvenir à ce but , formons un
accord tendant à empêcher ou à punir toute infraction
des loix de la guerre , qui feroit commife dans
le reffort de notre commandement. Les papiers cijoints
vous feront voir qu'il s'eft commis plufieurs
actes de cruauté : quelques - uns de ces actes vous
font peut-être inconnus ; mais j'apprends avec plaifir
que d'autres ont excité votre indignation. Ces papiers
m'ont été remis pour fervir d'apologie à un
excès dont vous vous êtes plaint. Je ne puis en aucune
manière admettre la conféquence : il n'y a que
l'extrême nécelité qui puiffe juftifier cette action ;
& s'il faut confier à des gens paffionnés l'exécution
1
763 )
de cette mefure cruelle & dangereufe , if en réfultera
un tiffu d'horreurs & de cruautés . Le Chevalier
Henri Clinton a établi un Conſeil de guerre pour
juger la perfoene dont vous vous plaignez , ainfi
que tous les complices du Capitaine Hoddy : il avoit
pris des mefures à cet égard , avant d'avoir reçu
aucune lettre de vous fur cet objet . Les papiers cijoints
vous fourniront également l'occafion de venger
les droits de l'humanité , & de punir l'outrage
fait à votre commandement par les auteurs de ces
cruautés . J'apprends que M. Badgely & M. Hatfield ,
quoique fous la protection d'un Parlementaire , ont
été faits prifonniers à Elifabeth-Town , où ils fe trouvoient
par ordre de votre Commiffaire des prifonniers
, & cela fur des motifs dénués de tout fondement.
Je vous prie de renvoyer ces perfonnes à
Staten Iſland je regarderai cette démarche comme
une preuve que vous acceptez la propofition que je
vous fais de concourir à empêcher toute infraction
aux loix de la guerre. J'acquiefcerai de tout mon
coeur à toute demande de votre part qui fera fondée
fur ce principe .
La réponſe du Général Washington eft
du s Mai & conçue ainfi :
→ M. , j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire en date du premier de ce mois .
V. E. eft informée de la réfolution que j'ai prife ,
& dont j'ai fait part au Chevalier Henri Clinton ,
dans une lettre du 21 Avril . Loin de me départir de
cette réfolution , j'ai donné des ordres à l'effet qu'il
foit ufé de repréfailles envers l'Officier Anglois que
le fort défignera : le tems & le lieu font fixés ; mais
j'espère toujours que la décifion de votre Confeil de
guerre préviendra cette affreufe alternative . Je regrette
fincèrement de me trouver dans la cruelle
néceffité d'adopter une mefure fi déplorable , &
j'allure V. E. que je défire auffi vivement qu'elle
que la guerre fe faffe conformément aux règles
( 64 )
fondées fur l'humanité & preferites par l'exemple
des nations les plus policées : je concourrai de tout
mon coeur à empêcher ou à panir toute infraction
aux loix de la guerre , qui feroit commiſe dans le
retfort de notre commandement . Je ne fuis pas informé
des circonftances fe la détention de Badgely
& de Hatfield : cette affaire fera examinée à fond ,
& juftice fera rendue ; mais je fuis d'avis que les
déferteurs ou les gens qui ont commis des crimes
du reffort des Magiftrats , ne fauroient être protégés
de part ni d'autre fous la fanétion d'un Parlementaire
. Je ne prétends pas que les perfonnes mentionnées
ci-deffus fe trouvent dans ce cas. Il eft inutile
de récriminer. Je m'abſtiendrai donc de citer beaucoup
d'exemples de cruauté qui ont terni la réputation
de vos armes , & flétri l'honneur de la nature
humaine. Avant de terminer cette difcuffion odieufe ,
je vous déclare de nouveau que j'ai le defir le plus
ardent , non feulement d'adoucir les calamités ·
inféparables de la guerre mais auffi d'exercer en
chaque occafion toute la bienfaiſance & l'humanité
que comporre un état d'hoftilité «.
›
Le changement de l'Adminiftration qui
avoit donné tant de fatisfaction à la Nation
en Europe , ne paroît pas avoir produit le
même effet dans notre armée en Amérique
; ou en peut juger du moins par la
lettre fuivante d'un Officier de New-Yorck
du 15 Juin dernier.
Les papiers publics nous apprennent que les
Chefs Américains ne veulent point entendre parler
de paix , à moins que l'indépendance ne foit reconnue
, & que leur bon & grand allié ne foit compris
dans le traité , deux circonftances qui , j'espère ,
n'auront pas lieu ; mais comme vous avez actuellement
une nouvelle Adminiftration , je ne puis pas
répondre de ce qu'elle eft en état de faire , -- La vic(
65 )
toire obtenue dans les Ines eft un des plus heureux
évènemens dont nos annales puiffent faire mention ,
attendu la pofition où nous nous trouvons , & le
grand objet que les ennemis avoient en vue. Il eft
bien à regretter que cette victoire n'ait pas eu lieu ,
ou du moins qu'elle n'ait pas été fue à Londres avant
l'expulfion de l'ancien Ministère. Nous nous regardons
comme en parfaite sûreté pour cette année ,
quand même on ne nous enverroit pas un feul ..
homme. Nous pouvons conferver nos poftes fans
courir de hafards , en attendant que le Cabinet de
Londres nous faffe favoir ce qu'il a réfolu relativement
à la guerre ou à la paix , car le Chevalier
Guy Carleton a les mains liées. Vous favez que le
Congrès a refufé d'accorder un pafle- port au Secrétaire
de ce Commandant , pour aller à Philadelphie.
Aufli-tôt que Washington a donné cette nouvelle
au Chevalier Guy , celui- ci a envoyé un bâtiment
en Angleterre , pour remontrer combien l'Adminif
tration s'étoit abufée en fe flattant de la poffibilité
d'obtenir la paix , & pour demander la permiffion
d'agir offenfivement . Il y a 10 jours qu'on a expédié
à Martas'wineyard , fous un convoi fuffifant, un
certain nombre de petits bâtimens , pour acheter du
bétail que le pays fournit en abondance , & nous
avons appris hier que les habitans étoient prêts
à nous en vendre autant qu'il nous en faudroit.
Toute l'armée a ordre de camper au-delà de Kingsbridge
, & l'objet eft , dit- on , de couvrir quelques
milles du pays pour pouvoir fourager . Washington
fait filer les troupes à New- Windfor , où la plus
grande partie des troupes Françoises doivent le joindre
de la Chéfapéak . On n'a laiffé pour la garde.
de Philadelphie que la Milice de la Ville «.
」
Les nouvelles qu'on attendoit avec impatience
de l'Amiral Rodney , font enfin
arrivées hier ; elles font en date du 10
•
*
( 66 )
Juin ; il informe l'Amirauté du départ de
la flotte de la Jamaïque , & que fa prétence
n'étant plus nécefl ire dans cette ifle , il fe
propofoit de mettre à la voile le 15 pour
retourner à Sainte -Lucie. Sa Hotte jointe
avec la divifion de l'Amiral Hood qui n'a
rien fait dans fa croifiè e ; eft de 25 vaiffeaux
de ligne. Il ne parle d'aucune expédition ,
pas même de cele de Curaçao qu'on difoit
ici enlevé Il paroît d'après tous ces détails
qu'il a été dans une inaction abfole à la
Jam ïque , occupé à réparer les vaiſſeaux ,
hors d'état de tenir la mer , & forcé de refpecter
l'efcaire Françoife & Espagnole
combinées à St - Domingue ; qu'il n'a pu
tirer aucun fruit de fɩ victɔire , qui fe borne
uniquement à avoir arrêté les progrès de
nos ennemis , & qu'il ne lui a pas été poflible
d'en faire lui - même. Il a laiffé partir le
convoi de St Domingue ; l'Amiral Hood ,
qu'il difoit dans fes dépêches précédentes ,
croifer à la hauteur du Cap pour empêcher
la fortie de toute flotte guerrière ou marchande
, n'a rien fait pour arrêter celle- là.
Elle eft depuis plufieurs jours dans les ports
de France , & les 4 vaiffeaux de ligne qui
l'efcortoient ont pu ou peuvent au 1er. odre
renforcer l'efcadre formidable qui croife
fur nos parages , & qui nous a fait trembler
fi long- tems pour la flotte que nous
attendons de la Jamaïque. Dans ce moment
le bruit court qu'elle eft arrivée ainfi que
- celle d'Antigoa à Cork , ou à Kinfale ou
1167 )
à Limerik. Le Gouvernement n'en a encore
aucun avis ; tout ce qu'on débite à la
Bourfe & ailleurs , eft fur la foi de quelques
papiers qui n'annoncent pas d'où ils ont tiré
cette nouvelle ; la lifte de Lloyd , qui
dit feule quelque chofe de pofitif , rapporte
l'extrait d'une lettre de Portfmouth en dare
d'hier , fuivant laquelle le floop l'Ariel qui
y arrive d'Irlande rapporte avoir laiffé le
même jour la flotte de la Jamaïque à la hauteur
de l'ifle de Wight. Le vaiffeau le Sandwich
, ajoute cette lettre , étoit en vue faifant
vile pour ce port.
On fait des voeux pour que cette belle
nouvelle fe confirme ; mais on en doute
encore ; & on ne fera tranquille que lorfque
la flotte fera réellement arrivée. Les
forces du Lord Howe ne font pas propres
à nous raffurer ; on n'a point de fes nouvelles
depuis le 20 ; on ignore où il eſt ,
quelle eft fa pofition : on ne fait pas même
s'il a reçu les renforts qu'on lui a envoyés
, le 20 il n'avoit été joint que par
deux vailleaux , ce qui portoit notre grande
efcadre à 24 ; le 21 & le 24 , il en eft parti
6 autres , qu'on préfume avoir cette deftination
; mais on ne fait s'ils y font arrivés .
L'efcadre combinée est toujours dans nos
ners ; & il feroit fâcheux qu'elle rencontrât
la nôtre & la joignît dans l'état d'infériorité
cù nous avons été forcés de la
laiffer.
Les inquiétudes percent jufques dans
( 68 )
-l'Adminiftration ; & quelques perfonnes
préfument que l'on n'a annoncé l'arrivée
de la flotte de la Jamaïque que pour détourner
l'attention de la Nation des affaires
de l'Inde . Ce qu'a publié le Gouvernement
fe réduit à très- peu de chofes.
» Il annonce l'arrivée du Général Meadow à
Bombay le 6 Janvier , avec les troupes & les vaiffeaux
commandés ci - devant par le Commodore
Johnſtone , & une ceffation d'hoftilités entre les troupes
de la Compagnie & les Marates , en conféquence
de quoi le Gouverneur & le Confeil ont détaché
deux bataillons de Sipayes au fecours de Tel
licherry , affiégé depuis longtems par les forces
d'Hyder-Aly . Le Major Abingdon a fait du fort une
fortie dans laquelle il a battu complettement l'ennemi
, lui a tué 500 hommes & fait 1200 prifonniers
, parmi lesquels fe trouve Serdan-Cawa , beaufrere
d'Hyder-Aly , Commandant du fiége . Il s'eft
auffi emparé de so pièces de canon , de 60 éléphans
, de beaucoup de chevaux , d'une grande
quantité de munitions , & de la caiffe militaire
qai montoit à 3 laks de roupies.
Ces nouvelles ne font pas celles qui
nous intéreffent le plus ; plufieurs de nos
papiers ont effayé d'y fuppléer par l'article
fuivant.
Le public ayant témoigné fon mécontentement
fur le fecret que l'on obfervoit relativement aux
affaires de l'Inde , M. Townshend , l'un des principaux
Secrétaires d'Etat , a envoyé le bulletin fuivant
dans toutes les imprimeries , en faifant annoncer
que ces nouvelles étoient arrivées depuis quelques
jours à fon Bureau ; mais qu'elles n'avoient point
été publiées parce qu'elles venoient de Conftantinoplc,
& que l'Adminiſtration attendoit à tous mo(
69 )
- mens des dépêches de l'Amiral Hughes. Un Exprès
eft arrivé ici de l'Inde , avec la nouvelle d'an
combat entre les efcadres Angloife & Françoife fur
la côte de Coromandel , dont voici à- peu-près les
détails .
» Au milieu du mois de Mars , l'escadre Françoiſe
ayant été bloquée pendant près de fix femaines à
Pondichery par l'Amiral Hughes , un gros tems
de S. E. obligea cet Officier de porter au large ;
mais les vents s'étant appaifés deux jours après lon
retour fur la Côte , il rencontra l'efcadre Françoiſe
aux ordres de M. d'Orves ; conſiſtant en 11 vaiſſeaux
de ligne. L'Amiral Hughes n'en avoit que 9. Vers le
midi le combat s'engagea entre les deux efcadres ,
qui continuèrent à le canonner jufqu'à 5 heures du
foir que l'arrière- garde des François fe retira ; malgré
cela elles combattirent encore une heure , & fe
trouvant alors éloignées l'une de l'autre , & hors
d'état de recommencer l'attaque , les François portèrent
vers Pondichéry , & les Anglois , dit-on ,
Madras . Il n'y a eu de vaiffeaux pris ni de part ni
d'autre mais le malfacre a été très-grand parmi
les équipages , fur- tout du côté des François , qui
avoient des foldats à bord. On dit que M. d'Orves
a envoyé en France un Exprès , & qu'il le vante
d'avoir eu l'avantage du combat , fi cela fe peut
dire , après avoir été bien maltraité & s'être retiré.
Un de fes vaiffeaux , de 64 , eft percé comme un
crible ; il a eu affaire avec un vaiſſeau de même rang ,
& tous deux fe font battus avec une bravoure inconcevable
. On n'a jamais entendu parler d'une action
aufli chaude dans les mers de l'Inde ; tous les vaiffeaux
fe font fecondés mutuellement avec la plus
grande valeur. Les François n'ont pour le réparer
que l'Ile de France , qui eft bien éloignée & d'une
navigation dangereufe pour des vaiffeaux maltraités .
Ils attendent journellement des renforts ; les Anglois
font dans le même cas «,
?
( 70 )
Malgré le coloris de ce bulletin , obferve à cette
occafion un de nos Papiers , il n'eft plus permis
de douter que l'Amiral Hughes n'ait été entièrerement
repouflé & battu , puifque fon eſcadre s'eft
réfugiée à Madras , tandis que celle de M. d'Orves
eft rentrée pailiblement à Pondichery , après avoir
ramaffé deux gros navires Indiens chargés de vivres
pour le compte de la Compagnie Angloile. Les
François fe font conduits comme ils le devoient ,
cherchant à éloigner leur ennemi , fans perdre de
vue leur objet , qui étoit fans doute de faire quelque
grande opération , avec les 2800 hommes qu'ils
vouloient débarquer à Porto - Novo. On dit que
plufieurs Directeurs de la Compagnie font étonnés
que le Gouvernement de Madras ait laiffé les François
s'établir dans le pofte de Porto-Novo , regardé
comme très- important ; mais il eût été difficrie
de réfifter à des forces auffi formidables que
les leurs .
Outre ces nouvelles , le Gouvernement
a reçu de l'Inde des lettres apportées par
le paquebot le Nancy. Les papiers du foir
en donnent quelques extraits , dont voici
la fubftance.
Les Marates , avec lesquels le Gouvernement
de Bombay vient de conclure une trève , font les
ennemis naturels d'Hyder-Aly , ce qui fait espérer
de voir bientôt leurs forces le tourner contre ce
Prince.
Le Gouverneur Haftings informe la Compagnie
que les troupes ont été extrêmement fatiguées &
diminuées par de fréquentes efcarmouches , & par
un fervice pénible dans le Bengale ; qu'il avoit fait &
qu'il faifoit tout fon poffible pour conclure la paix
avec les Puiflances du Pays , mais qu'il dé eſpérait
d'y pouvoir parvenir , Cependant tout étoit tranquille
au Fort William , d'où le Gouverneur écrit .
Les Corfaires d'Hyder-Aly inquiètent finguliè?
71 S
rement les établiſſemens du Bengale qui fe trouvent
manquer de grains par la négligence de l'Amiral
Hughes , qui ne protège le commerce en aucune
manière.
Aufli- tôt après la prife du Colonel Braithwaite &
de fa troupe, par Tipoo Saih , fur les bancs de la Col
loroon le 16 Février , le Chevalier Eyre Coote écrivit
à Hyder- Aly, pour lui propofer d'échanger le Colonel
& fon détachement contre les troupes d'Hyder
prifes à Négapatam. Mais ce Prince répondit avec
fierté , que les Anglois pouvoient pendre , s'ils le
jugeoient à propos , toute la canaille qui s'étoit
rendue à Négapatam ; mais que ces lâches ne méritoient
point d'être échangés.
L'Amirauté vient de recevoir une lettre du Chevalier
Richard Bickerton , datée de Rio- Janéiro le
5 Mai. Avant l'arrivée de ce Commodore en ce
Port , le Sceptre avoit mouillé , mais il en avoit
appareillé avec la frégate la Médée. Au départ du
cutter qui a apporté ces nouvelles en Angleterre ,
M. Bickerton avoit mis à la voile de Rio- Janéiro,
Il ne peut arriver à fa deſtination qu'au commencement
de Septembre.
Depuis l'arrivée de toutes ces nouvelles , on af
fure que fans attendre la confirmation des fuccès
de l'efcadre françoife fur celle de l'Amiral Hughes
le Gouvernement a réfolu d'augmenter les forces
de l'Inde. Ce renfort fervira en même tems de convoi
aux vaiffeaux de la Compagnie des Indes .
Les fonds de l'Inde font à 128. Ils n'ont jamais
été auffi bas depuis toute la guerre.
Le Comte de Shelburne , depuis la nou-
.velle révolution arrivée dans l'Adminiſtration
, paroît avoir perdu beaucoup de fa popularité
; nos papiers offrent des farcafmes
fouvent très vifs fur fon compte ; nous
n'en tranſcrirons aucun ; nous écarterons
avec foin les pièces de parti , lorfqu'elles ne
( 72 )
feront que méchantes ; nous nous arrêterons
à celles qui offriront fimplement des
difcuffions qui peuvent être quelquefois
vives , fans s'écarter trop de la décence ; &
nous citerons la lettre fuivante , adreffée à
ce Miniftre , & qu'on attribue à M. Fox.
›
» Vous avez avancé , Mylord , qu'auffi- tôt que
l'indépendance de l'Amérique feroit reconnue , le
Soleil de la G. B. feroit éclipfé pourjamais . Voilà
fans doute un grand malheur que vous nous annon.
cez , mais écoutez les raifons qui me déterminent
à croire le contraire , & je fuis perfuadé que vous
ferez enchanté de revenir de votre opinion .
Dès que l'Amérique fera indépendante , nous ferons
débarraffés des énormes dépenfes que ce pays nous
occafionne , fur-tout depuis le Règne du Roi Guillaume
& de la Reine Anne. La guerre de George II
en 1739 , a pris fon origine en Amérique. Les troubles
de la Virginie en 1756 , ont engagé l'Angleterre
dans une guerre avec la France & l'Espagne ,
& cette guerre s'est étendue jufqu'en Allemagne .
La derrière révolte des Américains nous a amené
la guerre actuelle avec la France , l'Espagne & la
Hollande , guerre difpendieufe & fanglante qui
s'eft communiquée en Afie & en Afrique. Tous
ces maux ne proviennent que de ce que la G. B.
eft Souveraine du Continent Américain . Vous
'ignorez pas , Mylord , que 1800 lieues de mar
féparent l'Angleterre de l'Amérique , que cette dernière
contrée abonde en productions de toute eſpèce,
tant pour les befoins de la vie , que pour les munitions
de guerre , & qu'elle eft habitée par trois
ou quatre millions d'hommes , dont nous ne connoiffons
que trop les difpofitions militaires , & c'eft
fans doute d'après ces confidérations , que vous
avez déclaré qu'il vous paroiffoit néceffaire de reconnoître
fon indépendance ; mais vous ferez encore
bien
( 73 )
bien plus confirmé dans cette opinion , lorfque
vous ferez réflexion que la guerre que nous avons
à préfent fur les bras , coûte déjà à l'Etat plus de
cent millions fterling , & que les guerres que nous
avons cues précédemment au fujet de l'Amérique ,
nous en ont fait dépenſer environ 40- millions.
Vous croyez , Mylord , que l'indépendance de l'Amérique
fera un très -grand mal ; moi je crois que
fon indépendance fera un très -grand bien , parce
que devenue indépendante , il faudra qu'elle faffe
les frais de fon gouvernement , qu'elle entretienne
des armées , des efcadres , des forts , & c. &c . , toutes
dépenſes énormes qui étoient à la charge de l'Angleterre
, lorsque l'Amérique étoit fous fa dépendance.
-
Vous dites de plus que vous croyez que l'indépendance
de l'Amérique eft un mal que les Améri
cains doivent craindre. Vous êtes bien bon , Mylord !
Eh ! puifque les Américains n'ont pas cette appréhenfion
, pourquoi voulez-vous l'avoir pour eux ?
Vous ajoutez que cette indépendance eſt un mal
que les deux nations doivent également redouter.
Non , Mylord : les deux nations penſent au contraire
que l'indépendance de l'Amérique ne fera point funefte
à toutes les deux , & ne fera de tort ni à l'une
ni à l'autre , & je vous en ai déja dit la raifon , qui
eft , qu'après l'indépendance déclarée , la Grande-,
Bretagne ne fera plus obligée d'envoyer des millions
en Amérique pour y entretenir une Administration
difpendieufe. Mais je vois d'où naiffent vos
alarmes ; & vous paroiffez infinuer que fi une fois
l'Amérique devient indépendante , elle fe liera de
néceffité avec l'Espagne & la France pour détruire
l'Angleterre , & c'eſt ce qui vous a fait dire que
dès-lors fon foleil fera éclipfé pour jamais. Ditesmoi
, Mylord , quand l'Amérique fe verra une Puiffance
libre, à laquelle des Puiffances de l'Europe
croyez - vous qu'il foit de fon intérêt de fe lier
ncèrement & étroitement ? La question ne fouffre
10 Août 1782.
d
t
( 74 )
--
point de difficulté. La Religion , la langue , les loix,
les moeurs , les ufages , la confanguinité , tout lui
dira de s'unir avec la Gr. Bretagne de préférence
à toutes les autres Puiffances de l'Europe : l'intérêt
de fon commerce l'y porterà encore davantage ;
car nos manufactures font les meilleures de tout
l'ancien continent , & ce font celles que les Américains
doivent le plus défirer ; elles ont toujours
cu & ne cefferont d'avoir plus de crédit que toutes
celles de l'Europe. - Vous avez dit que vous auriez
défiré pouvoir déployer votre éloquence à la barre
du Congrès , pour lui prouver que l'indépendance
feroit également préjudiciable aux deux Nations.
C'est une chose que vous auriez pu faire par écrit
comme par vive voix. Au refte route votre éloquence
auroit été perdue , car le Congrès eft bien perfuadé
que Dieu dans fa fagelle éternelle n'a jamais eu intention
que le vafte continent de l'Amérique reçoive des
loix d Angleterre , loix faites par une race bigarrée
de gens qui fe regardent comme de petits Nababs
Afiatiques , de riches Créoles des Ifles de l'Amérique ,
de Députés de Bourgs d'Angleterre , voués à la corruption
& dont le nom eft à peine connu à Londres.
En vérité il est étonnant que vous prétendiez qu'il
foit bien funefte pour l'Amérique de ne plus dépendre
de pareilles gens . Vous pronoftiquez encore
qu'après la reconnoiffance de l'indépendance, de
l'Amérique, l'Angleterie perdra fon rang , fa confidération
& fon importance parmi les autres Nations
, & ne fera plus qu'un petit Etat fans conféquence.
Il m'eft impoffible, Mylord , d'adhérer à
votre opinion. Notre Ifle fertile obtient de fon
propre fol tout ce dont elle à befoin , comme grains ,
beftiaux , laine , fer , &c. elle a même du fuperflu , &
certainement elle n'a befoin d'aucune des productions
d'Amérique. Quoi ! l'Angleterre depuis 150
ans auroit formé des Colonies , qui aujourd hui
pourroient être à craindre pour elles , & feroient
( 75 )
4
capables d'éclipfer fon foleil! Permettez- moi , Mylord,
de dire que vous vous êtes lourdement trompé .
Quoique la loi de la nature ordonne qu'un pays:
auffi vafte & auffi éloigné ne dépende d'aucun autrepays
, la faveur que la G. B. peut accorder à l'Amé
rique en matière de commerce , ne peut manquer de
lier cette Nation avec la nôtre , de préférence au
refte de l'Europe , & c'est ce que fon intérêt lui
dictera toujours . De plus , permettez - moi
Mylord , de vous dire qu'une très -grande partie des
manufactures exportées en Amérique, a été payée:
en lettres de change fur la tréforenie d'Angleterre ,
pour de faux articles dont on pré endoit que la
Couronne avoit eu befoin dans ce pays- la ; & en- ›
fuite que depuis que vous êtes au monde nous n'avons
jamais eu la moitié du commerce de l'Amérique
, attendu qu'elle a toujours tiré beaucoup de
marchandifes de la Hollande , de Hambourg , de la
Baltique , de la Méditerranée , de la France , de la
Martinique & des Inles Hollandoifes en Amérique ,A
& que depuis plus de 50 ans elle fabrique une qan ,
tité confidérable de manufactures de toiles & de
laines . Convenez auffi avec moi , Mylord , qu'il
y a entre trois à quatre millions d hemmes fur ce
nouveau continent . Une moitié de leurs befoins eft
certainement manufacturée par eux-mêmes , ou tirée
d'autres Nations que de la nôtre. Ainfi nous ne
fourniffons que l'autre moitié du continent Américain
, c'eſt - à - dire , tout au plus deux millions..
d'hommes , ce qui n'eft rien lorfque nous comparons
ce commerce- là avec celui que nous faifons avec
la Norvège , le Danemark , la Suède , la Ruffie , la
Pruffe , l'Allemagne , la Hollande , la France , l'E
pagne , le Portugal , l'Italie , tout le Levant , la
Perfe , la Chine , l'Inde , le Mexique , le Pérou ,
le Bréfil. Quand même l'Amérique deviendroits
une grande Puiffance maritime , elle feroit plus à
redouter pour la France & l'Espagne , que pour
-
d 2
1751
•
――
nous , qui après que les inimitiés actuelles feront
affoupies , deviendront néceffaitement fes alliés naturels
. Mais l'Amérique aura les mêmes raifons de
craindre une ligue entre les Puiffances maritimes
de l'Europe. D'après toutes ces confidérations ,
permettez , Mylord , que nous banniffions ces vaines
terreurs que vous voulez nous imprimer , & que
nous comptions fur la Providence , fur la fertilité
de notre fol , fur la bravoure de nos armées & de
nos efcadres , & fur les avantages que nous donne
notre fituation infulaire . C'en eft affez pour empêcher
que le foleil de l'Angleterre ne s'éclipfe
pour jamais «.
.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 6 Août.
Le Roi a nommé , fur la préſentation du
Prince de Condé , le Comte de Canillac ,
Meftre de Camp en fecond du régiment
d'infanterie d'Enghien , à la charge de Meftre-
de-Camp- Lieutenant - Commandant du
régiment de Bourbon , infanterie . S. M. a
auffi nommé, fur la préfentation de ce Prince ,
pour remplacer le Comte de Canillac , le
Marquis de la Ferté- Senneterre , qui a eu le
28 du mois dernier l'honneur de faire fes
remerciemens au Roi , à qui il a été préfenté
par le Prince de Condé.
L'Abbé Chivot , Profeffeur dans l'Univerfité
de Paris au Collège de Montaigu , a
eu l'honneur de préfenter au Roi le 29 du
mois dernier , une Idylle Grecque , avec la
Traduction Françoife , fur les voyages du
Comte du Nord.
( 77 )
Le 28 , M. de Mui de Monpas , Gentilhomme
Servant du Roi , eut l'honneur de
préfenter à L. M. un Ouvrage de Mufique ,
dont le Roi avoit bien voulu accepter la
dédicace.
De PARIS , le 6 Août.
On n'a point de nouvelles à Breft de
l'armée combinée depuis celles qu'on y a
reçues du 25 du mois dernier ; une gabarre
qui lui portoit les équipages relevés de inaladie
, eft rentrée dans ce port fans l'avoir
rencontrée.
»Nous venons de voir entrer ici , lit-on dans une
lettre en date du 26 , un longre Eſpagnol , qu'on
croyoit dépêché par D. Louis de Cordova , & comme
perfonne n'a pu l'approcher , on s'eft livré aux conjectures
, & on a dit que la flotte de la Jamaïque avoit
paffé fans être entamée & même fans être vue. Mais
ce lougre vient de St-Ander ; il portoit des paquets
au Général , & il a été obligé de fe réfugier ici, parce
qu'il a été pourfuivi par les frégates d'une efcadie
Angloife , compofée de bâtimens de guerre qui
croifent devant le golfe de Gascogne . Cette eſcadre
ne peut être que celle du Capitaine Douglas qu'on
fignala d'Oueffant il y a 10 à 12 jours , & à laquelle
fe font joints 2 ou 3 corfaires. Nous ignorons ce que
la fiégate l'Amphitrite , qui a quitté l'armée hier , a
rapporté ; fi elle avoit apperçu le convoi de la Janiaïque
comme on le prétend, elle feroit retournée fur fes
pas pour en inftruire le Général , plutôt que de venir
ici apporter fes dépêches «.
Il est faux en effet que l'Amphitrite ait
rencontré la flotte de la Jamaïque ; elle a
feulement rapporté , dit-on , au Command
3
(( 78 )
* ་
dant de Breft que l'armée combinée croifoit
toujours à l'ouverture de la Manche ,
& qu'elle étoit , lorfqu'elle l'a quittée , à 16
ou 18 lieues d'Ouellant. L'Amphitrite a dû
remettre à la voile le 27 pour rejoindre
l'armée. Elle a pris l'Officier du lougre Efpagnol
, qui va porter les dépêches de fa
Cour à D. Louis de Cordova.
L'Amiral Howe a , dit- on , partagé ſa
flotte en plufieurs petites efcadres , qui
croifent de manière à pouvoir avertir la
flotte de la Jamaïque & celle des ifles du
Vent de la route qu'elles doivent prendre
pour nous éviter. L'armée combinée , ajɔúte-
t- on , les a vues deux ou trois fois depuis
le 12 , & les a chaffées fans pouvoir
les joindre.
» Le Conquérant , lit on dans une autre lettre de
Breft , vaiffeau faifane pa tie de l'escorte du convoi de
Saint Domingue , eft entré ici le 23. Ce vaiffeau faifant
beaucoup d'eau , avoit été obligé de quitter le
convoi à la hauteur de l'Ile de Gro's . Deux navires
feulement fe font , dit- on , égarés près des Attérages ;
mais on croit qu'ils fout entrés dans quelques petits
ports de la côte ; on eft certain qu'ils n'ont éprouvé
aucun accident , quoique 2 vaiffeaux & 4 frégates
aient rodé pendant trois jours autour du convoi ;
ils fe font éloignés au moment où ils ont apperçu
T'efcorté qui leur donnoit chaffe. L'arrivée
heureufe de ce convoi prouve que l'Amiral Rod
ney , malgré fon avantage , n'a pas dans ces mers
la fupériorité que les Anglois lui fuppofent gratuitement
, & qu'il n'eft pas en état de s'oppofer aux
projets que peat former le Commandant. On a ſu au
( 79 )
Cap que cet Amiral avoit 14 vaiffeaux hors d'état de
fervir de long-tems , & qu'il n'avoit pas pu conferver
notre vaifleau l'Hector qui a coulé bas en entrant à la
Jamaique. On fent que dans cette fituation il doit éviter
les occafions de rencontrer encore notre efcadie ,
& fon inaction pendant que le convoi partoit , prouve
en effet qu'il ne tient pas la mer & qu'il n'en eft pas le
maître; s'il l'étoit il auroit tenté fans doute de lui
fermer le paffage. S'il eft retourné à Sainte Lucie ,
comme il l'écrit à l'Amirauté de Londres , il n'y
fera vraisemblablement pas plus qu'il n'a fait
à la Jamaïque , nos Ifles étant hors de toute
infulte. Quant aux Eſpagnols on ignore ce qu'ils ferout
; les troupes qu'ils avoient cantonnées dans les
habitations de Saint - Domingue ont des vivres pour
dix mois " .
On a quelques lettres du Cap François
parmi lesquelles s'en trouve une d'un Officier
de diftinction dans laquelle on lit les
détails fuivans.
» Je fuis étroitement lié avec D. Bernard Galvez ,
que je regarde comme l'émule de M. le Marquis
de la Fayette , & le jeune héros qui de nos jours
honore le plus fa patrie par des vertus & des talens.
Il a 30 ans environ , une figure douce & agréable ,
les manières aifées , un jugement sûr , une expérience
précoce ; il eft fingul èrement docile aux
bons avis . Il aime la converfation , fur- tour celle
des perfonnes inftruites. S'agit-il d'une tentative ,
d'une action ? il peut à peine dormir. Tandis que
nous repofons , dit - il fouvent , de braves gens
périffent peut-être ; & qui fait fi notre fommeil n'eft
pas la caufe de leur mort ? Je regrette ce tems ;
employons-le à veiller fur les jours de nos compagnons
d'armes. On ne fauroit être trop avare
du fang humain ; c'eft de ce feul bien qu'il eft
permis de l'être. Son activité , fon zèle , la rapidité
d4
( 80 )
-
de fes entreprifes , ont toujours devancé les foins de
défenfe , oppofés par l'ennemi. J'étois avec lui à
l'expédition de Penſacola. J'ai reçu le dernier
foupir de M. de la Clochetterie , mort dans mes
bras d'une bleffure que lui avoit fait au bas-ventre
un petit boulet , dans la journée du 12 Avril. Il
a fini comme Epaminondas & Bayard. M. de Bougainville
a combattu en lion ; nous avons compté ,
chofe étonnante, juſqu'à 800 boulets dans le corps
du vailleau l'Augufte ".
On écrit de Rochefort , en date du 26
Juillet , que le tonnerre eft tombé ſur le
Protecteur qui étoit au bas de la rivière.
Il lui a tué deux hommes & a endommagé
fon grand mât ; mais ce dommage a été
réparé en 36 heures & ce vaiffeau a dû
appareiller avec fes convois le 30.
Le corfaire la Sophie , écrit- on de Dunkerque ,
eſt entré le 28 Juillet dans ce port , ayant fait pendant
fa courſe 15 à 16 prifes , dont 6 ont été expédiées
pour nos ports , une autre rançonnée & lerefte
brûlé ou coulé à fond . Dans le nombre des derniers ,
il s'en trouvoit une de grande valeur . Ce corfaire
qui a été chaffé au moins 20 fois , a eu connoiffance
de l'armée combinée , à environ 20 lieues des Sorlingues
& de plufieurs divifions de l'armée Angloife ,
à l'entrée de la Manche . - Le corfaire la Fantaisie ,
forti de ce port , il y a deux jours , vient de rentrer
dans la rade ; il avoit fait trois prifes fur un convoi
allant à Oftende , elles ont été repriſes par une frégate
Angloife. Le corfaire a ramené 21 perfonnes .
Le 22 du mois dernier , le cutter l'Actif eft
entré dans le port de Breft avec le Royal- George ,
petit corfaire de Jerſey , armé d'un canon & de
fix pierriers , dont il s'eft emparé. Le corfaire
l'Epervier a repris fur un corfaire Anglois , &
conduit dans le même port le Saint - Claude
(-81 )
--
y
charchaffe-
marée , du port de 45 tonneaux , parti de
Nantes avec un chargement de fers pour le Roi.
Le 24 il eft entré un corfaire Américain avec
une prife Angloife , du port de 400 tonneaux ,
gée de mâtores du Canada. Le corfaire la Fantaifie
, mouillé le 31 à Dunkerque , y a mis à
terre 21 prifonniers provenant de 4 navires Anglois
chargés de charbon , qu'il avoit pris la veille
à la hauteur d Yarmouth.
-
Nos lettres de Toulon font en date du 18
Juillet & contiennent les détails fuivans.
"
» Le Roi vient d'ordonner dans ce port la conf
truction d'un vaiffeau de 118 canons & celle d'un
autre de 74. Le premier fera mis dans le baffin
dès que le Centaure qui eft déja fort avancé en
fera forti . Le nombre des conftructions ordonnées.
pour cette année , eft porté à 6 vaiffeaux , parmi les
quels on compte celui de 118 canons & 5 de 74
y compris le Centaure & l'Heureux , qui font fur
les chantiers.. Les deux frégates qui font en conf
truction viennent d'être nommées , & leur commandement
a été donné en même tems , L'une fe
nomme la Minerve , & fera commandée par le
Vicomte de Vintimille , & l'autre la Junon , fous le
commandement du Marquis de Coriolis . Le dou
blage en cuivre du Suffifant & du Dictateur de 74 ,
vient d'être achevé. Ces deux vaiffeaux font rentrés
tout de fuite en armement avec toute l'activité pofli
ble , conformément aux ordres exprès reçus à cet
égard. Le commandement de la corvette l'Eclair,
qui eft actuellement en mer fous les ordres de
M. de Sade , vient d'ête donné à M. de Pezenas
Bernardi , Lieutenant de vaiſeau « .
L'Ambaſſadeur d'Eſpagne a appris par
un Courier , qui n'amis que fix jours
moins deux heures de St- Ildefonfe ici , que
Monfeigneur le Comte d'Artois y eft arrivé
( 82 )
le 23 à 9 heures du foir ; il fut reçu par
le Roi d'Espagne avec les témoignages de
la plus vive tendreffe , & l'entrevue fut
des plus touchantes. Ce Prince n'a dû reſter
à St-Ildefonfe que huit à dix jours . Son intention
étoit de fe rendre à Madrid où il
logera chez l'Ambaffadeur de France . Le 10
ou le 12 de ce mois il doit en partir pour
arriver le 21 à Cadix . Trois batteries flottantes
font déja prêtes , les autres avancent
à vue d'oeil. M. le Duc de Crillon va quelquefois
à Algéfiras ; & de la manière dont
il preffe les travaux , on conjecture qu'il a
envie d'ouvrir le feu devant Gibraltar le
jour de Saint- Louis. Les ennemis tirent de
tems en tems quelques coups de canon ſur
les ouvrages avancés qu'on s'applique à perfectionner
; mais ils n'ont caufé aucun
dégât.
1 La Reine n'eft restée que huit jours à
Trianon , & Monfieur eft revenu de même
de Brunoy ; Jeudi dernier ce Prince donna
à dîner dans fon Palais du Luxembourg à
Madame la Comteffe d'Artois & à Mefdames
; ils allèrent enfuite aux François où
l'on donna la Pièce nouvelle de M. Paliffor ,
Ecueil des Maurs.
Nous avons annoncé dans le tems la
préfentation du Comte Démétrius - Comnènes
, qui eft iffu en ligne directe de David
Comnène , dernier Empereur de Trébifonde.
Les titres qui établiffent fa defcendance
après avoir été vérifiés par M.
( 83 )
Cherin , Généalogifte du Roi , ont paſſé au
Confeil fous les yeux de S. M. qui lui a
fait expédier des Lettres-Patentes par lefquelles
S. M. le reconnoît & le maintient
lui , fes enfans & defcendans de l'un &
de l'autre fexe , nés & à naître , dans les
mêmes honneurs , diftinctions , prééminences
, priviléges , franchiſes , exemptions &
immunités , que les nobles d'ancienne race :
on nous faura gré d'entrer dans quelques
détails ; on ne peut éprouver que de l'intérêt
pour les deſcendans de vingt Empereurs.
Le dernier , David Comnène , dont defcend le
Comte Démétrius , fut maffacré par ordre de Mahomet
Il es 1452. Un des enfans de ce Prince
infortuné , échappa aux affaffins ; & après avoir
erré long-tems expofé , il alla chercher un afyle
en Morée , chez un peuple qui , à la faveur de fon
courage & de fes montagnes , jo it encore de cette
liberte pour laquelle il combat depuis plus de 20 fiècles.
C'eft dans les monts Taigetes que les defcendans
des anciens Spartiates , connus aujourd'hui ſous
le nom de Mainotes , armés pour la caufe commune ,
febres , invincibles , comme au tems de Licurgue ,
défendent leur liberté contre les Turcs , avec la
même valeur qui les a préfervés du joug des Romains.
C'est en vain que les Sultans n'ont ceffé d'envoyer
contr'eux de nombreufes efcadres & des armées
formidables ; ils n'ont pu les priver d'un bien qu'ils
favent défendre , parce qu'ils le favent apprécier , &
n'ont point perdu comme tant d'autres peuples de la
Grèce le fouvenir de ce qu'ils furent autrefois ;
ils le croient encore ce qu'ils ont été ; leurs
chefs prennent le titre de Sénateurs de Sparre , &
ne renoncent point à l'eſpérance de relever un jour
d 6
( 84 )
fes ruines , & de rétablir fes loix. C'eft dans ces
montagnes que fe réfugièrent plufieurs Princes Grecs
perfécutés par les Turcs , qui venoient de renverfer
leur empire. Nicephore Combène y fut reçu
avec les plus grands honneurs que pût accorder un
peuple fier & indigent. On lui décerna le titre de
Proto geros , ou premier Sénateur , que fes defcendans
ont toujours porté , & auquel ils ont conftamment
joint une effèce de pouvoir volontairement
accordé au courage qu'ils montrèrent dans
une guerre contre les Mufulmans . Mais en 1676
l'Amiral Turc , qui vint attaquer les Mainotes ,
trouva le moyen d'en faire foulever un grand nombre
contre Conftantin Stéphanopoli Comnène , qu'ils
accufoient de vouloir uforper fur eux une autorité
trop grande. Ce Prince fut contraint de quitter fa
patrie au moment où il verfoit fon fang pour elle ;
il s'embarqua avec 3000 des fiens fur 5 ou 6 yaiffeaux
, & fondit fur la flotte ennemie qu'il divifa
, & à travers laquelle il paffa , mais en perdant
la moitié de ceux qui le fuivoient. Un de
fes navires féparé par les vents , fut la proie des Algériens.
Il arriva enfin avec les deux autres à Gènes , &
le Sénat l'accueillir , & lui forma en Corfe un établiffement
dont fes enfans ont toujours été les chefs ,
& qui feroit confidérable encore , fans les malheurs
de la guerre de Corfe qui l'ont détruit . Le Comte Démétrius
Commène eft arrière-petit-fils du Conducteur
de cette Colonie . Il eft Capitaine de Cavalerie au
fervice de France , par une commiſſion du 16 décembre
1779.
On lit dans le Journal de Provence du
21 du mois dernier , une anecdote trèsfingulière
; le Rédacteur en garantit l'authenticité
; nous ne la tranfcrivons que
pour donner une mille & unième preuve des
excès de la ftupidité & du délire ; la pu
1851
blicité peut être utile , fi elle contribue à
en préſerver.
» Le 2 Juillet , la femme d'un Patron Catalan
établi au port de Cette , parut atteinte d'une maladie
dont les fymptômes & les fuites ont fait dire
& croire qu'elle étoit démoniaque. On la vit d'abord
fe rouler dans fon lit & à terre , courir
& fauter dans fa chambre , ayant les yeux hors
de la tête , faiſant d'horribles grimaces , & falivant
comme les épileptiques ; enfuire elle devint
tout-à- coup immobile comme une ftatue. Malgré
tous ces mouvemens violens , les Médecins lui
trouvèrent le pouls tranquille & dans l'état d'une
perfonne qui le porte bien . Elle avoit eu précédemment
quelques autres attaques ; & fon mari ,
ainfi que quelques autres Efpagnols logés enſemble ,
fe perfuadèrent qu'elle étoit poffédée du démon .
Cette idée le répandit , quelques perfonnes accoururent
, & furent bientôt fuivies d'une affience de
monde qui ne fit que s'accroître depuis fix heures
du foir jufques bien avant dans la nuit. Les fe
cours de la médecine ne paroiffant point propres
à chaffer le diable du corps de cette femme
on appella pour cette grande entrepriſe un jeune
homme de la même ville qui paffe pour pofféder
à fond le grimoire. A peine fut- il au bas de l'elcalier
, que la femme , qui ne l'avoit jamais vu ,
reffentit l'influence de fon approche ; de l'état d'immobilité
où elle étoit depuis quelque tems , eile paffa
tout-à- coup à des accès de fureur , fit des grimaces
, tourna les yeux d'une manière effrayante , &
les fixa fur le jeune homme dès qu'il fut près d'elle ,
avec des friffons & des tremblements convulfifs.
Le jeune magicien paffe à côté du lit , balbutie
quelques mots en langue espagnole , & en fait articuler
quelques -uns à la malade ; & s'adreffant
enfuite au mari & aux autres fpectateurs , leur dit
avec le plus grand fang- froid : il n'y a plus licu d'em
-
&
( 86 )
:
douter , elle eft poflédée du démon , & n'en a
pas moins de 22 dans le corps ; mais ce n'eft rien.
je les ferai bientôt déloger , il ne tiendroit même qu'à
moi de faire venir jufqu'à l'entrée du port la perfonne
qui lui a donné ce mal , mais alors je n'aurois
plus de pouvoir fur elle. - Il tira quelques
cheveux de la tête de cette femme , les mit fous
fes pieds , & lui en fit avaler quelques - uns : il
lui fit prendre enfuite un verre d'eau . Les fpectateurs
, également faifis de furprife & d'effroi , le
regardèrent opérer grands yeux ouverts , bouche
béante, attendant l'ile de ce fingulier traitement
avec la plus grande impatience , quand tout- àcoup
il s'écria : en voilà trois dehors . En mêmetems
il dit au mari qui étoit le plus croyant de
l'affemblée , de faire fortir tout le monde , que fa
Femme avoit befoin de repos. Il fortit auffi luimême
mais il revenoit d'un moment à l'autre ,
entroit feul dans la chambre , ou avec peu de perfonnes
, le mari toujours préfent , ou regardant
par le trou de la ferrure. A 11 heures du foir il
publia qu'il étoit venu à bout d'expuler 19 démons
, & que les trois autres étoient les plus opiniâtres
On avoit remarqué que lorfque quelque
Prêtre le trouvoit parmi les fpectateurs , la malade
entroit dans de plus fortes convulfions , ce qui
perfuadoit encore mieux qu'elle étoit véritablement
poffédée comme elle étoit enceinte , & que dans
cet état il y avoit à craindre pour les jours , on
crut devoir faire appeller le Curé de la Paroiffe.
Celui-ci accourut , examina la malade , jugea que
tout ceci n'étoit qu'une comédie , fit une morale
aux fpectateurs , & fe retira. Cependant par égard
pour les préjugés , il permit à un de fes Vicaires
de fe tranfporter chez cette femme , de veiller à
fon état , de l'adminiftrer en cas de befoin , &
de l'exorcifer. A l'arrivée de celui- ci , les trois
démons firent plus de vacarme ; les prières furent
( 84 )
alors récitées ; lorfque le Vicaire fut à ces paroles ,
je t'ordonne de la part de Dieu de fortir du corps
de cette femme , on prétend que le démon tépondit
par la bouche de la poffédée , & cela plufieurs fois ,
en langue espagnole : Je ne veux point.
Enfin le
démon ne pouvant plus réfifter aux ordres réitérés
du Vicaire , répondit : Je fortirai , mais ce fera
pour entrer dans le corps d'un autre . Auffi-tôt tous
les fpectateurs s'enfuirent ; un Avocat feul dit en
riant : fors , fors toujours ; un Eſpagnol qui fut
choqué lui répliqua Pourquoi , Monfieur , vous
ignorez les évènemens qu'il y a à courir ; ce qui fut
fuivi de beaucoup de propos qui faillirent mettre
aux prifes les croyans avec les incrédules . Le Vicaire
embarraffé , craignant de prendre far lui s'il continuoit
, fe retira. On rappella le jeune homme qui
avoit chaffé les 19 démons ; on le conjura de terminer
une fi belle cure , & d'expnifer les trois autres
; il s'y prêta de bonne grace , refta auprès de
la malade jufqu'à minuit , renouvella les fingeries
qu'il avoit déjà faites , & vouloit en faire d'autres
auxquelles le mari s'oppola il fe décida même à
le remercier , à le prier de fe retirer , ainfi que les
autres curieux , & à courir le rifque de fe remettre
au lit auprès de fa femme , quoiqu'elle eût encore
trois diables dans le corps : ainfi fiait cette comédie ,
qui a donné lieu à cette réflexion , que malgré le
progrès des lumières , la fuperftition exerce encore
fon empire fur une multitude d'efprits.
Les Règlemens de Police défendent d'élever
les maifons bâties en pans de bois
au deffus de 48 pieds ; la fréquence des incendies
juftifie la fageffe du Règlement ,
& l'attention qu'on doir avoir de le maintenir
, fur-tout dans un moment où l'on
ne voit de toutes parts que de nouveaux
bâtimens en train , qu'on a la témérité
( 88 )
d'élever à des 70 & 80 pieds . La Grand
Chambre du Parlement de Paris vient d'en
ordonner l'exécution rigoureufe dans une
circonftance affez malheureufe pour celui
contre lequel elle eft prononcée.
M. Henri , acquéreur de l'emplacement d'une maifon
au coin de la rue Saint-Nicaife , payé fort cher ,
avoit bâti fa maiſon en pierres de taille fans avoir
pris les alignemens du Bureau de la Voierie ; elle
étoit prefque finie , lorfque le Voyer le fit condamner
à démolir fa maifon pour la faire reculer , & fuivre
les alignemens. Le préjudice confidérable que cette
démolition lui fit fouffrir , l'engagea à demander la
permillion de reconftruire en pans de bois , étant hors
d'état de faire les frais d'une nouvelle conftruction
en pierres de taille. Certe permiffion lui ayant été
donnée fans lui fixer la hauteur qu'il pouvoit donner
à fon bâtiment , M. Henri l'avoit entièrement reconftruite
& élevée à 68 pieds ; on étoit occupé à la recrépir
en plâtre , lorfque le Voyer , inftruit de fon
élévation , l'a fait affigner au Bureau des Finances
& a obtenu au Châtelet Sentence , qui lui enjoint
de réduire fa maifon à la hauteur de 48 pieds ,
conformément aux règlemens . M. Henri a inter
jetté appel de cette Sentence dont il demandoit l'infirmation
, & donnoit pour motif de confidération
en fa faveur , la perte immenfe qu'il avoit éprouvée
par la double reconstruction , & l'ignorance dans
laquelle le Voyer l'avoit laillé en ne lui fixant pas
la hauteur du bâtiment qu'il lui avoit donné la permiffion
d'élever en pans de bois , ce qui lui avoit
fait croire qu'il pourroit l'élever auffi haut qu'il
voudroit , de même que beaucoup de nouvelles
maifons femblables qu'il voyoit. - Par ces confidé .
rations perfonnelles à M. Henri , M. l'Avocat Général
Joly de Fleury avoit conclu à l'infirmation de
la Sentence , mais l'Arrêt du 6 Juillet a confirmé
cette Sentence avec amende & dépens «。
1891
Jacques de Grace , Evêque d'Angers ;
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale
de St-Aubin , eft mort en cette Ville rue
Pot- de -Fer , Fauxbourg St - Germain.
Arman - Mathurin , Marquis de Vaffé ,
Vidame du Mans , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , eft mort en fon Hôtel
à Paris.
Louife-Francoife le Pelletier , veuve de
Gabriel- Jacques de Salignac , Marquis de
la Mothe- Fenelon , Chevalier des Ordres
du Roi , & fon Ambaffadeur près des
Etats - Généraux des Provinces Unies , eft
morte en cette Ville , âgée de 85 ans.
-
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , qui fupprime , à
compter du premier Octobre 1782 , la perception
des Droits établis fur les Huiles & Savons , par
l'Edit du mois d'Août 1781 , du 17 Juillet 1782 ,
Extrait des Regiftres du Confeil d'Etat.
» Le Roi étant informé que le doublement de
droits fur les Huiles & Savons , ordonné par fon
Edit du mois d'Août dernier , peut porter préjudice
au commerce de ces denrées ; & Sa Majesté voulant
accorder dès-i-préfent à fes fujets les foulagemens
que les circonftances permettent : oui le rapport du
fieur Joly de Fleury , Confeiller d'Etat ordinaire
& au Confeil royal des finances ; Sa Majesté étant
en fon Confeil , a fupprimé & fupprime , à compter
du premier Octobre prochain , la perception ordonnée
par l'article 4 de l'Edit du mois d'Août 1781 , du
doublement dans tout le royaume des droits fur
les Huiles & Savons , & des 10 fols pour livre dudic
doublement ordonne pareillement Sa Majesté la
fuppreffion , à compter du même jour premier Octobre
prochain , des droits principaux établis par
l'article dudit Edit , fur les Huiles & Savons ,
( 90 )
à l'entrée & paffage de la ville , fauxbourgs & Vanlieue
de Paris , & des 10 fols pour livre en fus def
dits droits principaux. Fait au Confeil d'Etat du
Roi, &c cc.
2
-
,
Edit du Roi , porrant création d'un Tréforier
général alternatif de la Marine & des Colonies ,
donné à Versailles au mois de Juin , regiſtré en
la Chambre des Comptes le 8 Juillet . Par
notre Edit du mois de Novembre 1778 nous
avons fupprimé les offices de Tréforiers de la Marine
& des Colonies , & leurs Contrôleurs ; &
réuni les fonctions des deux Tréforiers dans la
perfonne du fieur Baudard de Sainte James , en
faveur duquel nous avons créé un nouvel office ,
dont la finance a été fixée à un million ; & nous
lui avons attribué des gages au denier vingt , avec
un traitement annuel de trente mille livres fans
retenue , fous la réserve d'y ajouter une gratifi
cation dépendante de la fatisfaction que nous aurions
de fes fervices pour être mieux inftruits
de la dépenfe des frais de Commis & de Bireaux
, de correfpon dance dans les Ports & dans
nos Colonies , & de la reddition des comptes ,
nous les avons pris à notre charge , plutôt que de
les comprendre par forme d'abonnement dans fon
traitement. C'eft d'après les connoiffances acquires
par l'expérience des trois années 1779 , 1780 &
1781 , & par les motifs exprimés dans notre Edit
de ce jour , portant création d'un Tréforier alternatif
du département de la guerre , que nous nous
fommes déterminés à créer un fecond Tréforier de la
Marine & des Colonies , pour faire auffi alterna
tivement avec celui pourvu de l'office créé par
ledit Edit du mois de novembre 1778 , les fonctions
de ladite Tréforerie , à compter de l'année
prochaine 1783 , à porter la finance defdits
offices à 1200000 livres chacun , & à fixer leurs
( 91 )
gages à 60000 livres , aux déductions du dixieme
& c.
,
Les Numéros fortis au Tirage de la
Lotterie Royale de France , du 1er. de ce
mois , font : 46 , 45 , 25 , 21 & 84.
De BRUXELLES , le 6 Août.
LES Députés des Etats de Flandres , ont
adreffé à l'Empereur un Mémoire dans
lequel il lui repréfentent que l'on regardoit
dans cette Province les biens des Couvens
comme un patrimoine appartenant aux Habirans
, & ils fupplient en conféquence S. M. I.
de les employer , en cas de fuppreffion , à
l'avantage des Sujets de cette Province.
Notre première efcadre , aux ordres de l'Amiral
Harfing, écrit-on de la Haye , partie le 7 Juillet du
Tefel , a abandonné à eux- mêmes le 13 , par un vent
favorable , les navires armés de la Compagnie des
Indes Orientales & de celle des Indes Occidentales ,
qu'elle convoyoit ; elle étoit alors à l'ouest de Berg en
Norwege , vis à - vis la pointe méridionale des Ifles
de Sherland , au nord de l'Ecoffe. Deux jours après
on l'a apperçue redefcendant vers le Cap Lendeanés
à l'entrée de la Baltique , où elle aura été jointe par la
feconde efcadre qui a fait voile le 9 , & par l'Eensgezindheyt
, le Dolphyn & l'Enckhuyfeu , dont le
départ du Vlie a été retardé de quelques jours. - On
dit que le 20 elle a reparu à la hauteur du Texel , où
le Batavier, de 54 canons , & l'Argo , de 44 , l'onc
rejoint , l'un à la hauteur du Texel & l'autre du
Vlie. Elle a dû être renforcée encore par le Schiedam
& le Goes , de 54 , le Jafon , de 36 , qui ont
fait voile le 21 de Fleffingue , où croifoient encore
alors le Zierickzée , de 60 canons , le Landferoon ,
( 92 )
de 44 , l'Oranjezaal & le Walcheren , de 24. - Les
Anglois ayant ceffé d'inquiéter nos pêcheurs , les
Etats-Généraux ont pris la réſolution d'ufer de réci•
procité envers les leurs.
Selon les mêmes lettres , M. de Saint-
Saphorin , Envoyé de la Cour de Danemarck
, après avoir reçu un Courier de
Copenhague , a préſenté aux Etats- Généraux
un nouveau Mémoire relatif aux plaintes
qu'il a déjà faites fur le traitement que le
Capitaine Fuglede , commandant le navire
Danois le Château de Dansborg , affure avoir
effuyé au Cap de Bonne- Efpérance ; on
ajoute qu'il demande une réponſe cathégorique
dans 8 jours ; la Compagnie des Indes
a cependant déjà répondu à ces plaintes
par un Mémoire , dans lequel elle articule
de fon côté des griefs très - graves à la charge
du Capitaine Fuglede lui- même.
Les lettres d'Amfterdam portent que le
bruit s'y répandoit que la réfolution propofée
en Zélande , de demander communication
de la correfpondance de lettres tenue
pendant le cours de cette guerre ,
entre le Stadhouder & les Officiers fupérieurs
de la République , avoit paffé , &
qu'on croyoit que d'autres Provinces étoient
difpofées à l'adopter également. Elles affurent
encore que la Province de Frife eft
au moment de publier des réfolutions importantes
, & d'envoyer une députation fur
le même objet. On parle auffi des diſpoſ
( 93 )
tions de la plupart des villes de la Province
de Hollande pour une démarche de cette
nature.
2
Les Fortins , ajoutent les mêmes lettres , que
le Leander , vailleau Anglois de so canons , aidé du
cop l'Alligator , nous a enlevés fur la Côte d'Or,
en Guinée, font le Moere , le Gormantyn , l'Apan , le
Ba koe & l'Acra ; ils étoient tous faciles à prendre ,
& on ne pense pas ici que leur reftitution occupe
beaucoup le futur Congrès. Il y avoit 20 canons
dans le premier , 32 dans le ſecond , 22 dans le
troiſième , 18 dans le quatrième , & 32 dans le cinquième
; mais il n'y avoit prefque ni poudre , ni
boulets , ni canonnier. Ces bâtimens ennemis ont
pris & détruir , ca gaifon fauve , à la hauteur de ces
Fortins , un bâtiment de plus d'importance , puiſqu'il
leur a produit 30,000 liv . fterl . «,
Il a été queftion dans l'affemblée des
Etats de Hollande & de Weftfrife , du 19
du mois dernier , d'envoyer un Miniftre
de la République auprès des Etats - Unis
de l'Amérique. La défignation de la perfonne
chargée de cette miffion , a été
remiſe à un Comité. On auroit pris en
même-remps une réfolution définitive fur
le traité d'amitié & de commerce avec la
République Américaine , fi le Corps des
Nobles & les Villes d'Amfterdam , de
Rotterdam & de Hoorn ne l'avoient pris
ad referendum , faute d'inftructions de leurs.
Commettans à cet égard .
Ceux qui entrevoyent la paix prochaine
, affurent que le Comte de Shelburne
a envoyé un de fes amis , pour re(
94 )
nouer , s'il eft poffible , avec le Ministère de
France ; cet Agent eft M. Vaughan , Négociant
de la Jamaïque qui paffe pour être
fort inftruit. Cependant on croit que M.
Fitz Herbert , Miniftre du Roi d'Angleterre
depuis 3 ou 4 ans , eft chargé de cette négociation
; ce qu'il y a de certain c'eſt qu'il
eft actuellement à Paris.
On dit que le paffage entre Calais &
Douvres doit être ouvert depuis quelques
jours pour tout le monde.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , du 3 Juillet.
• La flotte de la Jamaïque que nous attendons
& qui , felon les apparences , fera bien protégée
par le Lord Howe , eft évaluée près de deux millions
fterling. Sa prife dédommageroit amplement nos
ennemis des derniers fuccès de Rodney.
On n'a point encore appris l'arrivée d'aucun des
bâtimens de cette flotte , foit dans les Ports de
l'Angleterre ou de l'Irlande .
L'Ajax de 74 devoit revenir en Europe avec
cette flotte ; mais il s'eft trouvé hors d'état de
faire le voyage. En conféquence il restera jufqu'à
ce que la forte qu'on attend des Ifles mette à la
voile. Le départ de cette flotte eft fixé au 14 Juillet ,
& elle fera efcortée par l'Ardent , le Jafon & le
Caton , tous trois de 64.
Il est arrivé le 28 au foir à Spithead , écrit- on
de Goſport , un fenau dépêché par le Lord Howe ,
donnant avis qu'il avoit joint la flotte de la Jamaïque.
Des avis poftérieurs affurent que 49 vailfeaux
de cette flotte viennent de mouiller à la rade
de Sainte- Hélène avec les convois,
195 )
Il est entré aujourd'hui le cutter le Griffin ,
Capitaine Cook , portant des dépêches de Sir Richard
Bickerton , qu'il a laffé les de ce mois
à la hauteur du Bréfil ; l'efcadre étoit en bon état ,
´mais il lui manquoit les vaiffeaux le Sceptre & la
Medea qui s'étoient léparés .
Les François ont débarqué 2800 hommes à
Porto- Novo , pour affifter Hyder-Aly. Le Comité
fecret de la Compagnie des Indes eft très -étonné
de ce que le Gouvernement de Madras a laiffé
l'ennemi prend e & conferver cette place , la feule
où ils peuvent débarquer leurs troupes .
Deux navires Indiens chargés en riz appartenans
à la Compagnie avoient été pris par les François
pendant que Sir Edouard Hughes leur prenoit deux
tranfports. 7
On a dernièrement fait une recherche pour découvrir
les cauſes qui font que la poudre des François
dans l'Inde , eft infiniment fupérieure à la nôtre.
En voici la raifon : les François la tiennent toujours
expofée à l'air , ce qui lui conferve toute la force ;
nous , au contraire , de crainte d'accident , nous la
confervons renfermée & impénétrable à la circu
lation de l'air , ce qui lui fait perdre toute fa qualité.
C'eft fans doute à cette manière de tenir les poudres
, qu'il faut attribuer les fréquens accidens qui
arrivent à bord des vaiffeaux François .
On apprend d'Irlande qu'il y a eu des débats à
l'occafion d'un bill qui avoit été renvoyé à Dublin
avec des altérations , précisément après qu'il avoit
été décidé que le Cabinet de St-James n'en altéreroit
plus. M. Hartley , après avoir fait cette obfervation
, fe leva en difant qu'il fe flattoit qu'aucun Mem.
bre n'auroit l'audace de le paffer. Il paffa cependant
à la pluralité de 5s voix contre 25. M. Flood fe
xécria contre l'inconféquence des Communes , &
( 98 )
dit qu'il ne falloit pas attendre pour écraser le :
Serpent qu'il fût écles. Il annonça une motion pour
affurer l'indépendance conftante de l'Irlande. On
ignore quelle fera la fuite de ces nouveaux mécon
tentemens ; mais plufieurs corps de volontaires ont
ceffé de battre la caiffe pour l'enrôlement des gens
de mer.
On affure que le Chevalier Yorke doit être chargé
en chef de la négociation de la paix à Paris .
Le Cabinet Britannique ne s'eft jamais trouvé auli
embarraffé qu'il l'eft actuellement par rapport aux
Colonies. Continuer la guerre , ce fereit une imprudence
qui déplairoit à la Nation . Traiter avec
PAmérique feulement , la chofe n'eſt pas poffible ;
& comprendre la France dans une négociation entre
l'Angleterre & fes Colonies , c'eft vouloir s'expo
fer à bien des embarras : auffi le Cabinet abandonnera-
t- il cette affaire importante à la fageffe du
Parlement.
Lorfque l'Amiral Rodney a écrit le 10 Juin ,
il n'y avoit que trois vaiffeaux à la mer , dont le
Royal-Oak & le Prothée étoient en croiſière avec le
contre-Amiral Drake , au nord de la Jamaïque , &
le London , avec le contre-Amiral Rowley , au cap
Tiberon. La fanté de Rodney l'avoit obligé de fe
retirer dans les montagnes pour y refpirer un air
plus falutaire. Il avoit donné le commandement de
Î'efcadre à l'Amiral Hood , & il n'avoit point ' encore
appris fon rappel à cette époque.
nous
Une perfonne arrivée de New - Yorck ,
apprend que la garnison de cette Ville , celle de
Long Ifland , & c. ne doivent agir que fur la défenfive
, ce qui alarme beaucoup les Loyalifies , parce
que certe meſure femble annoncer l'indépendance
qui les forcera à quitter leur patrie , où on ne les
regarderoit que comme des traîtres .
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
(
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 10 Juillet.
S. M. I. & les deux jeunes Grands Ducs
font venus de Czarsko-Zélo dans cette Capitale
, où la fête anniverfaire de la victoire
navale remportée dans les eaux de Tſchefme ,
a été célébrée avec la pompe accoutumée ;
Samedi dernier S. M. I. vit lancer en fa prefence
le vailleau de 74 canons , conftruit
fur le chantier de l'Amirauté; ce vaiffeau a
été nommé le Pobaditel ou le Vainqueur ;
elle ordonna la conftruction dé z autres de
100 canons chacun , & elle fe rendit enfuite
à Péterhoff , où l'on a célébré hier
l'anniverfaire de fon couronnement ; cette
année eft la vingtième de l'Adminiftra ion de
S. M. I. , qui faifit cette occaſion de diftribuer
plufieurs grâces.
L'inoculation de la petite vérole fe fait
avec beaucoup de fuccès dans cet Empire.
L'année dernière on inocula dans le Gouvernement
de Kolyvan 1456 perſonnes , dont
17 Août 1782.
e
( 98 )
13 font mortes pendant le traitement ; le
nombre des inoculés dans diverfes Villes du
Gouvernement d'Irkuzk a monté dans la
même année à 3082 , dont 16 font morts.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 17 Juillet.
ON travaille à la conftruction d'une nouvelle
batterie dans la fortereffe de Cronenbourg
, près d'Helfinghor.
L'efcadre Ruffe qui doit protéger le com
merce & la navigation cette année , a mis
à la voile de Cronftadt le 3; de ce inois ; la
première divifion compofée des vaiffeaux
& 2 frégates , fous les ordres de l'Amiral
Tfchitfchagow , a mouillé dans cette råde ,
& le lendemain la feconde aux ordres du
contre-Amiral Krufe , & du même nombre
de vaiffeaux & de frégates , eft arrivée le
lendemain..
Il fe trouve actuellement dans le Sund
I so bâtimens de diverfes Nations , dont 110
font des bâtimens Anglois , fous le convoi
de 3 vaiffeaux de guerre , de 3 frégates &
d'un cutter.
La pêche de la baleine ne nous a pas
été
favorable cette année , parce que les glaces
ont pris de bonne-heure nos bâtimens. On
dit même qu'il y en a un de perdu , que
les Groenlandois ont pillé , parce qu'il ne
pouvoir plus être remis à flot.
( 99 )
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 18 Juillet.
UN de nos vaiffeaux nouvellement arrivé
de la Chine , nous a appris que le Prince.
Royal , navire de notre Compagnie Afiatique
, étoit le 9 Avril à l'ancre au Cap de
Bonne- Efpérance , ainfi que le Gange , chargé
pour le compte de particuliers. Ces bâti
mens , accompagnés du vaiffeau de guerre
le Wagrien , devoient faire voile le 27 Avril
pour l'Europe.
La Reine Douairière , foeur du Roi de
Pruffe , eft morte avant- hier d'une fièvre
inflammatoire , dans fon Château de Swartfioë
; elle étoit née le 24 Juillet 1720 ,
étoit âgée de 62 ans moins 8 jours.
sudman AuLLEMAGNE.
De VIENNE , le 24 Juillet.
&
ON mande de Prague que tout y eft préparé
pour la réception du Comte & de la
Comteffe du Nord. Le Prince d'Efterhazy
compte fur l'honneur de
recevoir
ces illuf
tres Voyageurs dans fes terres lorfqu'ils retourneront
en Ruffie ; il fait faire de grands
préparatifs pour les fêtes qu'il fe propofe de
leur donner.
On écrit de Grofwaradein , que le is du
mois dernier , le Grand Palatin y a publié
la Patente de tolérance , & les autres Déclá-
€ 2
( 100 )
rations interprétatives à ce fujer , émanées
du Souverain. Cette publication a été reçue
avec des acclamations égales de la part des
Catholiques & des Proteftans..
Les Chapitres & Couvens qui , dans la
Gallicie , jouiffent de l'exemption de la Juriſdiction
épifcopale & d'autres priviléges ,
ont ordre de produire leurs titres devant le
Gouvernement , qui en fera le rapport à
Ş . M. I. pour la nouvelle confirmation ; mais
en attendant cette confirmation , ces priviléges
n'auront point d'effet.
Les lettres de Crems & des environs ,
nous apprennent que les orages y ont caufé
les plus grands ravages ; la grêle a tout haché
& les inondations ont tout dévaſté. Le dommage
occafionné eft évalué à plus d'un million
de florins,
Les biens de l'Abbaye de Neubourg ont
été , dit-on , fequeftrés . Le nombre des Chanoines
fera réduit à 12 ; il fera donné annuellement
à chacun d'eux la fomme de
300 florins , & à l'Abbé celle de 3000,
Le 14 de ce mois un navire a fait naufrage
vers le Pont- neuf de la Roflau. C'eſt
le fecond qui périt au même endroit , l'inex-"
périence des matelots en eft caufe , l'équipage
, ainfi que la cargaifon , qui confiftoit
en toiles , mouffeline , foie , & c . font fauyés ,
De HAMBOURG , le 30 Juillet.
M. le Comte & Madame la Comteffe du
Nord continuent heureufement leur voyage;
( 101 )
ils doivent paffer par Drefde , & nous appre
nons de cette Ville que l'Electeur a donné
des ordres pour former un camp dans le
voifinage. On compte que ces illuftres
Voyageurs y arriveront vers la fin du mois
prochain ; on les attend à Stuttgard au commencement
du mois prochain. Les fêtes que
le Duc règnant leur prépare feront trèsbrillantes.
On espère que l'Empereur , les
Ducs de Saxe-Veymar , de Saxe-Gotha , le
Duc Ferdinand de Brunswick , le Prince
Héréditaire de Heffe-Darmstadt , le Prince
de Wellerftein & les Princes Evêques de
Conftance & de Spire y viendront à cette
époque.
-
» Les Starofties de Kalufz , de Halicz & de Kuty,
écrit- on de Lemberg , viennent d'être incorporées au
Domaire Royal . Les habitans du Cercle de Pils
& de Wielitfch , font dans la plus grandè misère
depuis l'abolition de la fervitude ; ils manquent de
pain & font réduits à manger des feuilles d'arbre.
Les Seigneurs , jaloux de la liberté que leurs vaffaux
ont obtenue , leur refufent du bled & de l'argent ;
& s'il arrive que quelqu'un faffe des avances à ces
malheureux , ils font écrafés par une ufure inouie. Le
Gouvernement vient d'être inftruit de l'état déplorable
de ces fujets de S. M. I. & il a donné ordre de
leur fournir du grain des magaſins Impériaux «.
On apprend de Prague que le 29 Juin on
fignifia aux Chartreux , près de Gitfchin ,
la fuppreffion de leur Maiſon ; les Religieux
ont pris fur-le-champ leur parti ,
en revêtant l'habit des Prêtres Séculiers.
On remarque que ce Couvent avoit été
e 3
( 102 )
"
confacré le même jour 29 Juin , il y
200 ans.
Selon les lettres de Munich , il a été
défendu aux Chirurgiens de traiter des
maladies internes , & aux Apothicaires de
fe mêler de la Médecine pratique . Les
uns & les autres doivent s'occuper uniquement
de leur profeffion particulière , les
Empyriques ne recevront plus la permiffion
de débiter leurs drogues dans la Bavière.
་
ITALIE.
De ROME , le 22 Juillet.
LE Prince , dont la Princeffe de Modène
époufe de l'Archiduc- Ferdinand , eft accouchée
le 14 de ce mois à Milan , a été
baptifé le jour même de fa naiffance , au
nom de l'Archiduc- Maximilien ; il a reçu
les noms de Maximilien- Jofeph- Jean- Ambroile-
Charles.
On apprend de Triefte que la nouvelle
Compagnie des Indes y fait conftruire un
bâtiment de 1200 tonneaux , & qu'il y en
a un fecond du même port pour le compte
de cette Compagnie fur les chantiers de
Porto Ré.
ESPAGNE.
De MADRID , le 30 Juillet.
MONSEIGNEUR le Comte d'Artois eft arrivé
le 23 au foir à St- Ildefonfes'il ascu
183 )
fouffrir dans la route de la chaleur de la
faifon & du pas lent de fes mules , il en
a été bien dédommagé par l'empreffement
que le peuple a témoigné de le voir , &
par la joie que caufoit fa préfence . Dans
les principales Villes qu'il devoit traverfer
, on avoit préparé des fêtes , qui ont
dû beaucoup l'amufer. Les courfes de
taureaux , les carrouſels , devoient en effet
lui faire d'autant plus de plaifir , que c'étoient
des fpectacles nouveaux pour lui , &
les petites comédies , les chansons , les
danfes de la bonne compagnie qui s'eſt
empreffée d'aller au-devant de lui , ont dû
lui donner une idée bien différente de
celles qu'on le forme ordinairement de la
gravité de notre Nobleffe & de fes diveruffemens.
Le Prince trouva à Ségovie les
carroffes du Roi & un détachement des
Gardes- du- Corps. Son entrevue avec la
Famille Royale fut des plus touchantes.
Le Roi & le Prince des Afturies , ne cefsèrent
de l'accabler de leurs careffes ; Mgr. la
Comte d'Artois les recevoit avec
grace & cet abandon qui caractériſent
I'homme aimable & un coeur vraiment
fenfible. Il reſta près d'une heure avec le
Roi , & un quart- d'heure auprès de la
Princeffe des Afturies ; & comme il avoit
befoin de repos , il fe retira dans for appartement.
Le lendemain le Prince ne vit
que la Famille Royale ; il dina feul , & toute
La journée fut employée à écrire les dépêcette
€ 4
( 104 )
thes. Le 25 il dîna avec le Prince des
Afturies & les deux Infants ; il étoit fervi
avec le même cérémonial qu'on obfervoir
pour les autres Princes. Le 26 il fut traité
par l'Ambaffadeur de France ; les Capitaines
de fes Gardes , les deux Maréchauxde
Camp de fa fuite , & M. le Prince de
Naffau étoient de ce dîné. Le 27 l'Infant
D. Gabriel lui donna un concert & à fouper
avec le Prince des Afturies ; le 28 il
a dîné dans fon appartement , & tout le
monde a été admis à lui faire la Cour.
Mgr. le Comte d'Artois doit refter à St-
Ildefonfe jufqu'au 2 Août , qu'il viendra
dans cette Capitale , où il ne s'arrêtera
que 4 jours. Il en mettra 12 pour fe rendre
à Cadix , de forte qu'il pourra entrer
au camp la veille de St- Louis.
" Deux frégates Françoifes , écrit- on de Cadix ,
qui étoient venues ici après avoir laiffe leur convoi
Algéfiras , font forties pour aller croifer au détroit.
On a fait auffi partir hier un bricq de la même Nation
, chargé de porter des dépêches aux Indes Orientales
. Le 14 , un paquebot venant du Cap Saint-
Domingue , mouilla dans cette baie. L'Officier porreur
des paquets ayant pris la pofte fur le champ &
perfonne n'ayant encore approché du paquebor, nous
ignorons les nouvelles qu'il apporte. M. le Duc
de Crillon pouffe les travaux d'Algéfiras avec fon
activité ordinaire. Trois batteries flottantes font
déja prêres , & on fe difpofoit à les armer ; 4 autres
ferent finies cette femaine. On a fu au camp , par
4 déferteurs , que fur 5000 hommes de troupes
dont eft compofée la garnifon de Gibraltar , 1800
font à l'hopital , & les autres plus ou moins attaqués
-
( 105 )
du fcorbut ou de la dyffenterie ; ils manquent de
vin , d'eau - de- vie , de viande fraîche , de bois &c .
Le foldat , à la vérité , a du pain & de la viande
falée avec affez d'abondance ; mais fon fervice eft
très-pénible , & il deure d'en voir la fia . D'après
ce rapport , le Capitaine général à décidé qu'il
falloit encore fatiguer cette garnifon ; en conféquence
, le to du mois prochain , les bombardes
commenceront à jetter des bombes fur la place.
L'attaque générale commencera certainement le 28
Août , fi même elle n'a pas lieu le jour de St-Louis.
Les batteries flottantes font difpofées & arrangées
avec un art & une intelligence qui font beaucoup
d'honneur à M. d'Arçon , & en les voyant , il eft
aifé de juger que leur effet fera prodigieux ".:
Le defir qu'a témoigné l'Empereur de
Maroc , de voir le fiége de Gibraltar , &
la demande qu'on dit qu'il a faite , ne
font pas encore trop publics. Mais une
chofe qui fembleroit venir à l'appui de cette
nouvelle , c'eft qu'une Compagnie de commerce
qui avoit été requise d'envoyer du
bétail au camp de St - Roch , a reçu contreordre
, le camp en attendant d'Afrique
plus qu'il ne lui en faudra pour
fa confommation ; cela paroît à quelques
perfonnes , qui fe trompent fans doute , ne
regarder que l'offre de l'Empereur de
Maroc.
Le 26 de ce mois nous avons éprouvé
ici un orage affreux. Toutes les vîtres des
croifées expofées au couchant ont été brifées
par la grêle. On eftime le dommage caufé
au Palais du Roi , tant aux croifées qu'aux
combles , à 150,000 liv. Le dégât n'a pas
es
(
106
).
(
106
été moins prodigieux à Buenretiro , &
proportion dans toutes les maifons de
Madrid.
ANGLETERRE.
9. LAT
De
LONDRES , le 7 Août.
ON attend toujours des nouvelles de l'Amérique
Septentrionale , où notre pofition
ne laiffe pas d'être embarraffante ; le Général
Carleton qui eft parti avec ordre de ne faire
qu'une guerre défenfive , a , dit- on , follicité
la permiffion d'en faire une offenfive ,
à préfent que nous n'avons plus l'espoir de
faire une paix féparée . S'il l'obtient , com
me cela peut paroître vraisemblable , il faudra
lui faire paffer des renforts & le mettre
en état d'agir ; mais en attendant il eft trèsexpofé.
L'affaire du Capitaine Lippen cott
ajoute à l'embarras de fa pofition par les
fuites qu'elle peut avoir. On dit que fi le
confeil de guerre le condamne à mort , tous
les Officiers Provinciaux donneront leur démiffion
, & cet exemple fâcheux peut être
fuivi par les fubalternes. Le Corps Provincial
peut alors fe mutiner ou mettre bas les
armes ; nous n'avons avec lui que cette alternative
, ou il reftera neutre , ou il fe tournera
contre nous , & dans l'un & l'autre
cas la perte de New-Yorck eft inévitable. Nos
troupes ne peuvent défendre cette place fans
le fecours des Régimens Provinciaux , & des
habitans dont 3000 ont étéarmés & incorpo
7107 )
rés ; ils font néceffaires pour garnir les lignes
que leur abfence laifferoit fans défenfe.
On affure que cette place eft menacée ;
le Général Washington , felon les dépêches
de Sir Gui Carleton , a 10,0oco homines au
moins de bonnes troupes dans les Jerſeys ;
l'armée du Comte de Rochambeau s'eft rapprochée
pour le joindre ; & on attend à
Rhode-Inland une efcadre avec des troupes ,
qui peuvent mettre nos ennemis en état de
tenter quelque chofe fur New-Yorck. Il eft
vraisemblable que le Marquis de Vaudreuil
ait quitté St- Domingue à la fin du mois de
Juin , & qu'il ait pris avec l'efcadre Françoiſe
la route du Continent , où pendant
l'hivernage des Antilles il peut feconder les
opérations du Général Washington. Nous
n'apprenons pas que l'Amiral Rodney fe
propofe de prendre cette route ou de la faire
prendre au moins à une partie de la flotte , en
état de s'opposer à celle du Marquis de Vaudreuil.
Il a annoncé ſeulement dans fes dépêches
du 10 Juin , qu'il comptoit partir le
15 pour retourner à Ste- Lucie , où il dit que
les François & les Eſpagnols réunis avoient
deffein de faire une defcente. Il fe peut que
cette nouvelle ne foit auffi pofitive
que pas
le dir ce Général ; ce n'eft pas certe expédition
qui exigeroit la réunion de toutes les
forces de nos ennemis ; & il eft bien à craindre
que pendant qu'il ira protéger Ste- Lucie ,
ils n'aillent nous porter ailleurs des coups plus
fenfibles.
( 108 )
Selon plufieurs lettres particulières cap
portées par l'Aigle , partie de Mont-Serrat
le 15 Juin , & arrivée à Douvres , une flotte
devoit mettre à la voile d'Antigoa le 19 du
même mois , fous le convoi du Robufte &
du Janus , après le départ defquels il ne
reftera aux Ifles que le Prudent , de 641canons.
La flotte en route actuellement eft de
70 voiles.
་་ལ
La querelle , ajoutent ces lettres , qui s'étoit
élevée à St -Chriftophe au fujet de deux bâtiniens
Américains , détruits par un corfaire , eft fur le
point d'être terminée à l'amiable & l'on dit à
Mont-Serrat que le Gouverneur a confenti à ce
que les bâtimens Anglois appareillâffent pour
Antigoa , afin d'y joindre le convoi , comme les
bâtimens des autres ifles qui s'y étoient rendus
en vertu de la capitulation ; en général les François
-fe comportent très -bien envers les Colons Anglois.
On dit ici que l'Amiral Rodney n'étant plus néceffaire
à la Jamaïque , reviendra dans ces mers ;.
nous avons befoin de fon efcadre pour protéger
nos ifles , où nos ennemis pourroient faire de nouvelles
entrepriſes avec fuccès . Celles que nous
pourrions former contre les leurs ne feroient pas
auffi heureufes ; elles font en général bien munies
de troupes , bien approvifionnées & bien défendues.
Ils s'occupent actuellement à fortifier St-Chriſtophe
& Mont- Serrat. On juge même la première de ces
ifles abfolument inexpugnable ; il n'en eft pas de même
de Nevis , où il y a fi peu de défenfe , que cetre
ifle ne peut manquer de recevoir la loi de la Puiffance
qui fera maitreffe de la mer ; mais auffi c'eſt
la fe le qui puiffe être attaquée «.
Nous faifons des voeux pour que la flotte
d'Antigoa ſoit auffi heureufe que celle de
( 109 )
la Jamaïque . La gazette de la Cour a annoncé
le 30 du mois dernier que l'Amiral Peter-
Parker étoit arrivé la veille à Spithéad avec
le vaiffeau le Sandwich. Dès le 20 il avoit
détaché une frégate avec les vaiffeaux de
commerce deftinés pour Briftol & les autres
ports du canal St George , & il avoit
envoyé le refte aux Dunes fous le convoi
de deux vaiffeaux de ligne.
» Nous voilà donc raffurés , dit un de nos papiers
, fur cette précieufe flotte de la Jamaïque la
Providence , qui nous a fi bien fervis jufqu'à préfent
, femble continuer de nous traiter en enfans
gâtés. Elle a ralenti la marche de ce convoi pour
le préferver, en l'empêchant d'arriver trop tôt. C'eft
au moment où il étoit près de nos côtes , & exposé
à tomber entre les mains de nos ennemis , qu'elle a
difpofé les chofes de manière que celui que ces
mêmes ennemis attendoient de Saint - Domingue ,
a paru ; alors l'armée combinée a eu ordre de
s'écarter de fa croisière pour fe rapprocher des
côtes de France , & protéger la rentrée de ce convoi
intéreffant. Le nôtre , qui ne l'étoit pas moins , a
paru au moment où elle s'eft éloignée , & eft arrivé
heureuſement. Il s'en eft fallu , comme on voit ,
de bien peu qu'il ne foit tombé dans l'efcadre Françoife
& Efpagnole. Si le convoi de St-Domingue
cût tardé , elle feroit restée fans doute deux ou trois
jours de plus à la première ftation , & notre flotte
étoit perdue. La Providence , car c'eſt à elle qu'il
faut en rendre gloire & graces , en a difpofé autrement.
La Nation & les Miniftres lui doivent
une reconnoiffance éternelle. Elle ne fe laffe point
de nous favorifer ; il y a trois ans qu'elle protégea
ainfi 14 vaiffeaux de la Compagnie des Indes , qui
entrèrent dans la Manche pendant qu'une grands
( 110 )
armée ennemie croifoit vers les Sorlingues. Mais
en ufant de les bienfaits , ne nous repofons pas
uniquement fur fes fecours ; craignons de la laffer ,
& alors ou en ferions -nous «< ?
Le Sandwich après avoir mouillé le 29 à
Spithéad, eft entré le 31 au matin dans le port
de Portsmouth , où le Comte de Graffe &
fon Etat- Major ont été débarqués . L'Amiral
Howe eft , dit-on , revenu partie à Sainte-
Hélène , partie à Plymouth ; le réſumé
qu'on offre de fa croiſière est très- précis , &
ne contient que ceci. Le 21 Juillet il croifoit
fur le Cap Cléar , le 27 fur les Sorlingues ,
le 28 à l'ouvert de la Manche , le 30 la
flotte de la Jamaïque étoit en fûreté.
» Cet Amiral , dit un de nos papiers , n'a pas reçu
tous les renforts qu'on lui avoit envoyés ; nous
venons de voir rentrer dans la Sonde le Belle-Ife
de 64 canons , qui ne l'a pas rencontré. Maintenant
les vaiffeaux qu'on pourroit lui envoyer n'ont plas
d'obftacle à rencontrer; car comme on n'a pas ap-”
perçu la flotte combinée depuis quelque tems , on
fuppofe qu'elle s'eft éloignée , & cela eft vraifemblable
; mais ce qui l'eft moins , c'eft qu'elle foit
allée à B: eft; on fait que fa préfence eft plus néceffaire
à Cadix que par-tout ailleurs , & il eſt à préfumer
qu'elle eft en route pour s'y rendre. Dans
ce cas , qui est sûrement le plus fimple & le plus
vrai , on ne voit pas furquoi font fondés les beaux
projets qu'on prête au Gouvernement , & les bril
lantes efpérances qu'on en conçoit. Le Lord Howe ,
dit -on , continuera de tenir la mer jufqu'à ce qu'il
ait joint la flotte des Ifles ; alors il reviendra à Torbay
pour faire de l'eau & ravitailler fes vaiffeaux ;
on travaille avec la plus grande diligence à armer
& équiper ceux qui doivent le renforcer ; & l'arrivée
de la flotte de lá Jamaïque a été , on ne peur
plus à propos , parce qu'elle fournira les matelots
qui nous manquoient. On s'occupe en même-tems
à mettre en état de rejoindre l'efcadre , une quantité
confidérable de tranſports ; s'il faut en croire tous
nos papiers , on les deftine à fecourir Gibraltar ; on
donnera au Lord Howe une flotte confidérable pour
les y conduire ; mais cette flotte ne peut être en tour
que de 35 à 36 vaiffeaux de ligne ; & nous ne
voyons pas le fecours de Gibraltar auffi facile aujourd'hui
, que lorfque l'Amiral Rodney s'y rendit 3
il ne trouva que quelques vaiffeaux Espagnols dans
le Détroit , & à préfent il y trouvera l'armée combinée
forte de 45 à 46 , & il eſt douteux qu'une
force auffi fupérieure lui laiffe le paffage libre ".
Nos lettres de Gibraltar font du à Juillet ,
& fe réduisent à très-peu de choſe ; on peut
enjuger par la fuivante.
Comme l'occafion ne ſe préſentera pas probablement
d'ici à quelque tems de vous donner de mes
nouvelles , je profite avec empreffement du départ
d'un cutrer à bord duquel font embarqués des Inya.
lides , pour vous envoyer quelques détails fur notre
pofition. Les Espagnols avancent leurs ouvrages ;
ils ont jetté dernièrement dans cette place des
bombes d'un très -gros , calibre. Nous devons nous
attendre dans peu à une attaque vigoureuſe. Avec
8000 hommes pleins d'ardeur , ( car nous n'avons
actuellement que des foldats ) un Général Anglois
ne rendra pas une place d'une fi grande importance
fans y être forcé par une fituation défefpérée. Il
n'y a que les ouvrages à l'épreuve de la bombe
où l'on foit en fûreté ; nous allons y chercher un
afyle , lorfque la fatigue nous oblige de prendre
du repos. Notre vie , depuis plufieurs mois , eft
femblable à celle d'un peuple abandonné & attaqué
par le monde entier ; nous avons été cependant affez
heureux en ce qui regarde l'envoi des vivres &
7112 )
munitions de guerre à bord de bâtimens non efcortés.
Ils font prefque tous arrivés fans accident ,
ce qu'on devoit peu efpérer. Auffi-tôt que les Efpagnols
voyent entrer un bâtiment dans le Détroit
ils fe hâtent d'aller l'attaquer , & très -ſouvent lorf
qu'on en débarque la cargaifon , ils la détruiſent en
faifant feu fur notre rivage. Les galères Maures
dont plufieurs font arrivées ici dernièrement , nous
fervent avec le plus de fuccès. Elles entrent fi vîte
à la rame , fur tout vers le foir , que leurs cargai
fons font débarquées avant que les Efpagnols fachent
qu'il eft arrivé un bâtiment . Tous les Juifs
ont été renvoyés fans en excepter un feul. Il feroit
à defirer qu'ils euffent été remplacés par autant de
foldats on auroit trouvé de quoi les occuper. Les
troupes reçoivent une paye en fus pour les travaux
extraordinaires. Les Allemands font infatigables.
La garnifon fait bonne contenance ; mais
elle a befoin d'être fecourue ; quoiqu'on en
dife cette entreprife , qui eft très preffée ,
n'eft pas auffi facile aujourd'hui qu'elle l'a
été dans d'autres tems , dont on n'a pas
profité. Enverra t- on l'Amiral Howe ? Si on
le fait , il faut lui donner des forces en état
de fe préfenter devant l'armée ennemie combinée
, & pour cela il faut envoyer avec
lui tous les vaiffeaux que nous avons ;
mais alors qui protégera nos côtes ? Oublions-
nous que les Hollandois n'attendent
qu'une occafion , & que fans doute ils
profiteront de celle là pour nous faire
beaucoup de mal. En voulant nous défendre
au loin , il eft important de nous affurer
auffi quelque défenfe ici. On dit qu'on
formera une autre efcadre pour remplir cet
( 113 )
objet ; mais de quoi la formera- t - on ? Loin
de diftraire aucun des vaiffeaux de celle
que doit conduire avec lui l'Amiral Howe ,
il feroit prudent de lui en donner de nouveaux.
" Le corfaire le Lively , écrit- on d'Edimbourg ,
eſt arrivé le 27 d'une croiſière ; il a rencontré le 21
l'efcadre Hollandoife à 12 lieues à l'oueft de North-
Bergen, portant au nord. Elle étoit compofée de 14
vaiffeaux à 2 ponts ; mais elle n'avoit avec elle ni
frégates , ni tranfports , ni aucune forte de petits
bâtimens. D'après ce rapport , il eft probable que
les Hollandois , fe fiant fur la force des efcadres
combinées en Europe , vont aux Indes , pour y donner
une fupériorité décidée ſur nous dans cettepartie
du globe . Le Lively , après avoir perda de vue l'efcadre
Hollandoiſe , a arraiſonné un bâtiment neutre
venant d'Amfterdam , dont le Capitaine a déclaré
que la deftination de ces 14 vaiffeaux de ligne étoit
foigneufement cachée , même par les Officiers ; que
l'efcadre étoit fortie du Texel pendant la nuit , &
qu'elle n'avoit pris auçun convoi fous la proteotion
".
Au milieu des inquiétudes que nous
avons en Europe fur le fort de Gibraltar , en
Amérique fur celui de New Yorck , nous
n'avons pas de perfpective plus confolante
en Afie ; on remarque qu'il eft affez fingulier
qu'on ne nous donne de l'Inde que
des nouvelles très-avantageufes , & que cependant
les actions de la Compagnie baiffent
tous les jours . Voici comme s'exprime
un de nos papiers fur l'état de nos affaires
dans cette partie du monde.
La réunion des trois vaiffeaux , partis d'Europe
( 114 )
avec le Commodore Johnftone , à l'efcadre de Sit
Edouard Hughes , au moment où il alloit être attaqué
par les forces fupérieures des François , eft
d'autant plus heureufe qu'on défefpétoit prefque
dans l'Inde de les voir arriver. Un bâtiment dépêché
par le Commodore les avoit annoncés pour le
mois d'Octobre de l'année dernière , & on ne les
vus qu'au mois de Janvier ; mais ce renfort ne lui
pas donné la fupériorité. On a lieu de fe défier de
ce qu'on dit du prétendu combat dout on a parlé
dans plufieurs papiers , & dont la Cour n'a pas daigné
dire un mot : on a fans doute raifon de dire &
de répéter que les chofes ne vont pas bien pour nous.
La reddition du Colonel Braithwait , les plaintes de
Sir Eyre Coote , fur la mortalité qui règne dans fon
armée , & la diminue par conféquent , doivent en
effet alarmer fur la sûreté , & fur celle du peu de
troupes qui lui reftent ; pourquoi tous les renforts
que nous avons envoyés dans cette partie du monde ,
au lieu de fe rendre à leur deſtination , s'arrêtentils
en chemin de ce côté-ci de la péninfule ? Pour
quo ne vont-ils pas jufqu'à Madraff ou au Bengale,
où l'on à un fi grand befoin d'eux ? Comment l'ef
cadre Françoife a-t-elle la fupériorité , au point de
nous livrer bataille , de continuer le combat pendant
heures , de le renouveller enſuite , & de fe retirer
fans avoir fait aucune perte ? Pourquoi ayant mouillé à
Pondichery, pendant que Sir Hughes a gagné Madraff,
dit-on, qu'elle n'apour feréparer que l'Ifle de France ,
tandis qu'elle eft dans un port où elle peut le faire ?
Jufqu'à ce qu'on ait répondu d'une manière fatif
faifante à ces questions , il eft certainement bien per
mis d'avoir des doutes & même des alarmes ?
Les plaintes que l'on fait des retards qu'éprouvent
nos renforts , fe renouvellent à
l'occafion de celui de l'Amiral Bickerftoni
on le difoit ici arrivé ou bien près d'arri(
15 )
ver à fa deftination ; comme il conduit
3 vaiffeaux de guerre & 3 frégates , on fpéculoit
déja fur la fupériorité qu'il nous
avoit donné dans ces mers ; lorfqu'on apprit
tout d'un coup qu'il étoit à Rio Janeiro au
commencement de Juin , ce qui ne fait pas
efpérer qu'il puifle arriver avant la fin de
cette année ; & dans cet intervalle les
plus grands coups peuvent nous avoir été
portés . Il eft certain que ce n'eft pas Hyder
Aly qui eft notre feul ennemi dans l'Inde ,
il y a beaucoup d'autres Puiffances qui
font mal difpofées pour nous , & nous ne
pouvons accufer que nous de les avoir aliénées.
Elles font prêtes à fe déclarer fi nous
effuyons quelqu'échec , & à entrer en ligue
avec Hyder Aly. Nous n'ignorons pas que M.
Dorves a des troupes Françoifes de débarquement
, & fans doute elles font jointes à
préfent à Hyder-Aly.
1
Les renforts qu'on doit envoyer , & que
P'Amiral Howe doit efcorter jufqu'à la
hauteur du Détroit de Gibraltar , en allant
fecourir cette place , ne peuvent arriver à
tems ; il en eft de même de tous ceux qui
partent d'Europe ; il n'y a que
celui qu'a
conduit Bickerfton qui peut les devancer
& pour le bon voyage duquel on fait des
voeux ; les nouvelles que l'on en a reçues
font dans tous nos papiers , & extraites de
différentes lettres de Rio-Janéiro , du 23
Mai & du 4 Juin.
Nous avons mis trois mois dans notre paffage.
( 116 )
-
Il s'en eft peu fallu que nous n'ayons été pris par
l'efcadre ennemie , forte de 44 voiles qui croifoient
pour nous intercepter . Heureufement pour l'Angleterre
nous leur avons échappé , & nous fommes
arrivés ici le 18 Avril ; nous fommes fur le point de
remettre à la voile , quoique nos équipages ne foient
pas encore rétablis . Il y a eu une grande maladie fur
la flotte , 57 hommes font morts à bord du tranfport
l'Anne - Amélie avant fon arrivée à Rio-
Janeiro , & 8 dep is . Nous avons à préſent beaucoup
de foldats Hanovriens malades à terre . Tous les
malades ont été tranfportés dans une petite ifle où
nous avons établi un hopital. Les Portugais nous
interdiſent tout genre de plaifir à terre ; ils ne per
mettent même qu'à quelques principaux Officiers
d'y coucher ; quelques Cadets , il eft vrai , y paſſent
la nuit ; mais c'eft à l'infçu des Portugais . Il
déferte beaucoup de matelots de nos bâtimens de la
Compagnie des Indes , & l'on ne fait comment
remédier à ce mal . Le Vice-Roi a renvoyé à bord du
Sceptre plufieurs de ces matelots qui avoient déferté;
on ne fauroit donc préfumer qu'il favoriſe ces déſertions.
Le vaiffeau qui s'étoit féparé de nous pendant
la traversée , étoit ici depuis un mois , & en avoit appareillé
avec la Médée , une femaine avant notre
arrivée. Du 4 Juin. Nous fommes fortis hier du
port de Rio- Janéiro , mais le vent contraire nous a
forcés d'y rentrer. Notre voyage , dans cette faiſon
de l'année , exige des hommes courageux & de bons
vaiffeaux. Nous avons avis que les François ont
deffein de nous intercepter près de Ceylan. Prévenus
comme nous le fommes , nous nous flattons de les
éviter , & nous prendrons des mefures à cet effet «.
----
S'il faut en croire quelques- unes de ces
lettres , les Portugais ont affuré l'Amiral
Bickerfton que les foulèvemens fubfiſtoient
toujours dans l'Amérique méridionale ; mais
( 117 )
perfonne ne croit à cette nouvelle. On fait
pofitivement que la Cour de Madrid n'a
reçu aucun avis relatif à cette prétendue
révolte , & qu'elle eft inftruite au contraire
que depuis le commencement des
hoftilités il n'y a pas eu l'apparence
même d'un foulèvement dans ces contrées.
>
On parle toujours de paix ; on annonce
même que bientôt les Puiffances en guerre
nommeront des Miniftres pour traiter ce
grand objet. En attendant on fait qu'il y a eu
de fréquens Couriers d'ici pour Verfailles ,
& l'on ne doute point qu'il ne foit queftion
des préliminaires. Cependant ils offrent encore
bien des obftacles. Nos papiers contiennent
le pour & le contre fur ce fujet..
» Les négociations , lit- on dans un , ne font point
abandonnées ; c'eft M. Fitz Herbert , Miniftre du
Roi à Bruxelles , qui en eft chargé , il eft parti de fa
réfidence pour Paris , fans avoir été obligé de venic
ici chercher des inftructions , elles lui ont été expédiées
de Londres à Bruxelles. Cette attention qu'on
a cue pour éviter les lenteurs & les délais prouve
que l'on eft preffé. Si fes pleins -pouvoirs font comme
on le dit , ils font non feulement plus étendus que
ceux qu'avoir eus M. Greenville , mais ils annoncent
dans le Lord Shelburne des difpofitions un peu con
traires à celles que M. Fox lui impure . Ils l'autorifent,
affure-t-on , à traiter de la paix avec les quatre Puif
fances actuellement en guerre avec la Grande Bre
tagne. On n'avoit Pu fe réfoudre à mettre ces mots
faciamentaux dans les pleins-pouvoirs de M. Greenville
qui portoient feulement qu'il pourroit traiter de
la paix avec S. M. T. C. & les puiffances & pays en
guerre avec la Grande-Bretagne «.
( 118 )
D'après cela les Etats- Unis feroient enfin
reconnus comme une Puiffance ; mais s'il
faut en croire d'autres papiers cela n'eft pas
encore décidé.
Le but de notre premier Miniftre , en envoyant
an Agent en France , n'eſt pas encore bien connu ;
il ne peut ignorer qu'une reconnoiffance pofitive
& expreffe de l'indépendance de l'Amérique doit
être la bafe de toute négociation de paix. On fait
auffi que MM. Fox & Burcke l'accuſent d'avoir refufé
de concourir fur cet article avec les autres
membres du Cabinet ; le duc de Richmont & le
Vicomte Keppel ont fait des déclarations qui ap
puient cette accufations ce qui la confirme encore ,
c'eft qu'on affure qu'immédiatement après la mort
du Marquis de Rockingham , le roi parla ainfi au
Comte de Shelburne. Je ferai franc avec vous ,
lui dit - il , le point que j'ai le plus à coeur , &
que je fuis déterminé , quelles qu'en foient les
faites à ne jamais abandonner qu'avec ma couronne
& ma vie , c'eft d'empêcher une reconnoiffance
totale & non équivoque de l'indépendance de l'A->
mérique ; promettez -moi de m'appuyer fur cet ar
ticle , & je vous laifferai libre & tranquille fur ,
tout autre , avec plein pouvoir de premier Mi
niftre de ce royaume.
Les obsèques du Marquis de Rockingham
fe font faites avec beaucoup de pompe , fes
revenus montoient à 40,000 liv. fterl. ( en
viron 880,000 liv. tournois ) dont le Comte
Fitz William refte feul héritier à l'excep
tion d'un legs annuel de sooo liv. fterl. à
l'épouse du feu Marquis , & quelques autres
petits legs à fes amis & domeftiques.
( 119 )
le
Suivant un relevé des ouvriers employés
30 Juillet dernier dans les divers arfenaux
de la Marine , & qui a été préfenté au Bureau
de l'Amirauté , leur nombre confiftoit en
4536.
D'après une lifte des exportations de la
France en Amérique , depuis le traité qu'elle
a conclu avet elle , il paroît que cette Puiffance
a exporté dans le Continent pour
3,230,640 liv. fterl. qui font 73,842,200
livres tournois. On prétend que pendant
le cours de l'année dernière feule , les s
feptièmes de cette fomme énorme ont été
exportés en marchandifes & autres produc
tions Françoifes.
débats aufuju
Le Parlement d'Irlande a terminé fa
féance le 26 Juillet , il y a eu bien des
de la grande difcuffion entre
les deux Royaumes , & qui auroient
été de nature à renouveller les troubles.
M. Flood , comme nous l'avons dit , avoit
demandé la permiffion de préfenter un Bill
dont l'objet eft de conftater le droit exclufif
du Parlement d'Irlande de faire pour
ce pays des loix relatives à toutes espèces
de fujets , tant intérieurs , qu'extérieurs.
Il appuya cette motion des obfervations fuivantes;
qu'il dit être le réfumé de tout ce qui avoit été dit.
1º. Avant l'acte de la 6e année de George I , l'Angleterre
a-t- elle prétendu ou non le droit de faire des
loix pourl'Irlande ? On a répondu oui. 2. Conformé
ment à cette prétention , a-t-elle fait ou non des
loir pour l'Irlande ? Oui. 3 ° . N'exifte- t-il pas à préfent
des ftatuts Anglois antérieurs à la 6e année de
( 120 )
George I , dont l'objet étoit d'affervir l'Irlande ? Oui.
4°. Le ftatut de la 6e année de George I , n'eft-il pas
une déclaration de ce droit antérieurement exiſtant ?
Il faut encore répondre oui. Je conclus , ajouta M.
Flood , que la révocation de cette déclaration ne
détruit pas le droit qui exiftoit antérieurement.
Qu'oppofe-t on à ces raiſonnemens victorieux ? Que
gagnerez-vous , nous dit-on , à une réconciliation
qu'une Adminiftration fubféquente peut révoquer ?
A cela je demande ce que nous avons donc gagné
à tout prendre , fi l'on ne peut compter fur rien . Moi
je vois la chofe d'un autre cil , je vois que la révocation
d'une fimple déclaration ne lie aucunement
l'Angleterre; mais dans fa renonciation , je vois la
foi du Roi & de la Nation Britannique irrévocable.
ment liée. La motion de M. Flood fut rejettée fur
une autre motion de M. Gratham , conçue & motivée
ainfi . Réfolu
que le bill préfenté par M. Flood a
été rejetté , parce que le droit qu'a le Parlement d'I
lande de faire des loix en toutes matières internes &
externes , a déja été établi dans cette Chambre ,
reconnu pleinement , finalement & fans équivoque
par le Parlement Britannique.
--
―
FRANCE,
De VERSAILLES , le 13 Août.
LE 28 du mois dernier S. M. a nommé
à l'Abbaye de Saint- Aubin , Diocèfe d'Angers
, l'Evêque de Séez , fur la nomination
& préfentation de Monfieur , en vertu de
fon apanage ; à l'Abbaye de Réconfort , Ordre
de Câteaux , Diocèſe d'Autun , la Dame
de Seveyrac , Religieufe Profeffe de l'Ordre
de Saint- Benoît , à Couvrepierre , Diocèle
de Clermont ; à l'Abbaye du Lieu - Dieu ,
Diocèfe
( 121 )
€
Diocèle d'Autun , la Dame de Buffeul , Religieufe
Profeffe à l'Abbaye de Saint-Julien ,
Ordre de Saint- Benoît , Diocèfe de Dijon.
Le 4 de ce mois , l'Abbé Robin a eu honneur
de préfenter à LL. MM. , à Monfieur ,
à Madame , & à Madame la Comteffe d'Artois
, un Ouvrage ayant pour titre : Nouveau
Voyage dans l'Amérique Septentrionale en
l'année 1781 , & Campagne de l'Armée de
M. le Comte de Rochambeau ( 1 ) .
De PARIS , le 13 Août.
La rentrée de la flotte de la Jamaïque
dans les ports d'Angleterre n'eft plus douteufe
; elle étoit dans la Manche le 29
Juillet dernier. Les circonftances l'ont favorifée
; l'armée combinée s'étoit rapprochée
de nos côtes pour protéger l'arrivée
du convoi de St-Domingue , & le départ
de ceux affemblés à 1Ifle d'Aix . C'eſt dans
ce tems que la flotte Angloife a paſſé . Rien
ne pouvant retenir actuellement l'armée
combinée fut nos parages on préfume
qu'elle a repris la route de Cadix , & fi
(1 ) Cet Ouvrage contient plufieurs obfervations curieufes
& intéreffantes fur les parties de l'Amérique feptentrionale
que l'Auteur a parcourues , la campagne glorieuſe de
1781 ne peut que piquer la curiofité générale dans les ciconftances
actuelles ; & les détails qu'on en donne ici font
faits pour la fatisfaire : cet Ouvrage fe trouve à Paris chez
Moutard, Imprimeur- Libraire de la Reine , de Madame, &
de Madame la Comteffe d'Artois , rue des Mathurins , Hâtel
de Clugny.
17 Août 1782 . f
( 122 ).
D. Louis de Cordova eft fervi par les vents ,
il ne peut tarder à être dans les eaux de
cette place .
Les lettres de Breft contiennent le Journal
fuivant de l'armée combinée , depuis le
Is Juillet jufqu'au 27.
IS
-
» Le 16 , à la pointe du jour , le tems étant fort
brumeux , l'efcadre manqua de tomber dans la
nôtre; & fi le brouillard eût duré encore un quartd'heure
, les armées fe feroient trouvé mêlées ;
mais l'Amiral Howe eut le tems de reconnoître le
danger qu'il couroit , & il s'éloigna à l'ordinaire
fans qu'il fut poffible d'engager aucun de fes vailfeaux.
Le 19 & le 20 l'efcadre Angloife fut
encore chaffée infructueufement ; on la perdit de
vue les jours fuivans , & D. Louis de Cordova ayant
reçu ordre de fe rapprocher de nos côtes pour protéger
le convoi de St -Domingue qui étoit attendu
les armées ne le font plus rencontrées. - Le 27 , là
flotte reçut les paquets de la Cour , qui lui enjoignoient
de faire voile pour Cadix , cu elle pourra
arriver vers le milica de ce mois . Il lui avoit été
ordonné en même tems de s'approcher affez de
l'Ile d'Aix , pour s'informer files convois en
avoient appareillé , & de les prendre fous fa protection
dans le cas qu'ils fuffent encore à ce mouillage.
Les Espagnols trouveront devant le
Detroit 8 ou de leurs vaifeaux , qui , joints
aux 27 de D. Louis de Cordova, & à 12 ou 13 François
, formeront une flotte affez refpectable pour
ne pas craindre que les Anglois puiffent troubler
le fiége de Gibraltar , avec 35 ou 36 vaiffeaux qu'ils
font en état d'armer depuis l'arrivée du convoi de la
Jamaïque , & qu'il n'eft pas même vraiſemblable
qu'ils veuillent conduire fi loin de leurs côtes , dans
-
·
( 123 )
un moment où ils ont au moins befoin d'en conferver
une divifion allez forte pour faire tête aux
Hollandois , qui pourroient tenter quelque chofe
pendant l'éloignement de leur flotte «.
Nos lettres de Toulon font du 24 Juil
let , & contiennent les détails fuivans.
--
» Un convoi de 80 bâtimens de Marſeille , qui
avoit mouillé ces jours derniers dans notre rade ,
remit à la voile le 23 au foir , four fe rendre dans
divers ports du levant , fous l'efcorte des frégates
la Boudeufe & l'Aurore , commandées la première
par M. le Chevalier de Ligondés , & la feconde par
M. Thoron de la Robine. Les bâtimens de tranf
port que le Roi a achetés depuis quelque tems , &
qui doivent être chargés de munitions de guerre &
de bouche , ne tarderont pas à aller en rade ; on croit
qu'ils feront efcortés par les vaiffeaux le Dictateur
& le Suffifant , & par la corvette la Belette , jufqu'au
Detroit, & qu'enfuite les deux vaiffeaux iront
fe joindre à l'armée combinée «
Il eft entré à Breft , le 4 de ce mois ,
un lougre Anglois , dont la frégate du Roi
la Fée s'eft emparée.
Le corfaire de Cherbourg le Comte des
Valentinois , a conduit dans ce port deux
bâtimens Anglois ; la Janny , d'environ 40
tonneaux , chargée de charbon de terre ,
allant de Milford à Darmouth , & le Darmouth
, d'environ 10 tonneaux , portant
des paffagers de Bris Haven à Guernesey.
Les dernières lettres d'Efpagne nous ont
apporté le Journal fuivant du camp de
St-Roch , dont on avoit déja reçu quelques
fa
( 124 )
détails par le Courier du Cabinet de Madrid
, arrivé précédemment.
---
» Le 3 Juillet on n'a point travaillé aux ouvrages
avancés . L'ennemi a tité 49 coups de canon & quel .
ques artifices, fans fuccès. Le 4 il n'a fait aucun
feu pendant le jour ; dans la nuit , il a tiré 7 coups
de canon.
Le 6 pendant que le Comte de Lafcy ,
Général de l'artillerie , parcouroit les ouvrages exté
rieurs , avec fes Aides - de-camp & le Prince de Mafferano
, les ennemis lui ont tiré 24 coups de canon
qui ne lui ont caufé aucun dommage. Le 7 le
chébec le Saint- Louis & 2 chaloupes canonnières
ont pris un brigantin Anglois , chargé de provifions ,
qui vouloit fe gliffer dans la place . Il le défendit
pendant trois quarts - d'heure . Ce jour- là , le Capitaine
général fut à Algéfiras ; il y raflembla les Géné
raux pour avoir leur avis fur l'attaque projettée des
batteries flottantes . Le 8 & le 9 les ennemis ne
firent aucun feu, Le 10 un grenadier du régiment
d'Ultonie déferta & paffa dans la place ; en
conféquence , le Général envoya fous bonne efcorte
à Ceuta tous les foldats Irlandois de ce bataillon ;
le fecond bataillon de ce régiment , qui fe trouve à
Ceuta , le remplacera ici . Dans la nuit du II
quatre matelors Anglois vinrent au camp fur une
chaloupe. Ils avoient formé , avec plufieurs de leurs
camarades , le projet d'emmener un bâtiment plus
confidérable ; mais ils furent furpris dans leur fuite ,
& ces quatre échapperent. Ils ont rapporté que la place
manque de viande fraîche , de vin , de beurre , & c.
qu'une poule coûtoit 30 liv. & un mouton 175 liv.
le bled & la viande falée y. font encore abondans.
Les malades y font au nombre de 1800 , & il refte
pour le fervice de la place 4000 hommes
fort fatigués & mécontenseattaqués dy
la
fcorbut & de la dyfenterie. Crainte d'une attaque
1
( 125
)
du côté de la mer , le Général Elliot tient toujours
fous les armes un régiment entre les deux, moles
de la pointe de terre. Ils nous ont encore app is
que le Général fait élever une batterie de 24 canons
contre le fort Sainte - Barbe , le plus avancé de notre
ligne. Du refte , on ignotoft dans la place la conf
truction de nos battertes flottantes , & on s'y attendoit
feulement à être attaqué à la fin du mois d'Août ,
par terre & par mer ; & ils croyent qu'avant ce
rems- là ils auront été fecourus. Ils attendoient avec
impatience une grofle fiégate qui doit leur apporter
des objets de derniere néceflité. Le 12 un vaif
feau de guerre & 2 fregates ont appareillé d'Aigéfiras
pour interceptet une frégate de guerre qu'on
a fignalé fur Rota , & qui eft fans doute celle qu'on
attend dans la place .
--
On a fait fur les regiftres de toutes les
Paroiffes & Hopitaux du Dauphiné , liton
dans des lettres de Grenoble , un relevé
dont il réfulte que pendant l'année 1781 ,
il est né dans cette Province 13,877 . garçons
, 13,461 filles , & qu'il y eft mort
10,508 hommes & 10,321 femmes ce
qui donne un excédent de population de
6409 perfonnes . Pendant la même année
il y a eu 6250 mariages , 3 profeflions
Religieufes , & il eft mort auffi 39 perfonnes
en religion.
,
Les accidens fâcheux occafionnés par
le méphitifme , fe renouvellent encore
quelquefois ; on ne fauroit trop les mettre
fous les yeux du public , en même tems
que le remède qui peut en préferver , &
f3
( 126 )
qu'il eft à fouhaiter que les perfonnes qui
lifent , faffent connoître à ceux qui ne lifent
pas.
» On a vuidé dernièrement à l'Abbaye de Chelles ,
pendant l'absence du Concierge , le puifart de la laiterie
; le premier homme qui y defcendit fut fuffoque
; le fecond , qui vola au fecours de fon camarade
, & tour-à-tour trois autres éprouvèrent le même
fort : cela fait s victimes malheureufes du méphitifme
qui régnoit dans ce puifart. Il y a 20 ans
dit-on , qu'un pareil évènement avoit eu lieu . Il
fuffifoit de jetter quelques boiffeaux de chaux vive
pour prévenir cet inconvénient. Ce remède fimple ,
facile , à la portée de tout le monde , ne fauroit
être trop répandu ; les Curés devroient s'occuper à
en inftruire leurs paroiffiens ; des vérités utiles , &
qui fervent à la confervation de l'efpèce humaine
font de nature à s'allier avec celles de l'Evangile &
de la morale , ( 1 ) « .
On lit dans un papier public un article
très- intéreffant , & qui mérite d'être
cité ; c'est l'annonce d'un maſtic impénétrable
à l'eau , & dont l'emploi peut être
d'une grande économie dans la conftruction
des bâtimens.
La charpente , la latte , la tuile ou l'ardoife , la
main- d'oeuvre , la toîture enfin d'une maiſon , obfer-
( 1 ) Le Gouvernement a fait imprimer & publier , un
Ouvrage intéreffant fur cet objet. C'est le Cathéchifme
Sur les morts apparentes dites Alphyxies par M. Gardanne ;
il fe trouve à Paris chez Valade , Imprimeur- Libraire rue
des Noyers. Chaque exemplaire coûte 12 fols. Ceux qui en
prennent 12 & au- delà në payent que 4 liv. 4 f. pour lá
douzaine.
( 127 )
ve- t- on , coûtent beaucoup , & pèfent d'ailleurs fur
le bâtiment , dans lequel elle néceffite des manfardes
peu logeables & des greniers inhabitables . Les
frais d'entretien , de réparation , font très-chers , &
tout cela ne préferve pas toujours les étages inféfieurs
des infiltrations de l'eau , & c. Les combles à
Iffalienne , les terraffes recouvertes en plomb ou en
dalles , offrent auffi des inconvéniens & font trèsdifpendieux
. M d'Etienne , ' ancien Capitaine
Chevalier de Saint- Louis , a , rue de Mefnil-
Montant , une maifon qu'il a conftruire , & qui fe
termine par un plancher ordinaire , carrelé & recouvert
d'un maftic fi mince qu'il laiffe appercevoir le
carrean ; il règne autour une balustrade à hauteur
d'appuis ce plancher forme une terraffe ornée de
berceaux couverts de vigue ; il y a des fleurs , un
porager , des arbres fruitiers , une volière , deux
belvederes , dont la furface fait encore terraffe ,
& une pièce d'eau également carrelée & garnie de
ciment , contenant 8 à 10 muids d'eau. Cette terraffe
a 100 toifes de fuperficie , qui fur le pied de 200 liv .
que coûte la toife de terrein dans ce quartier , feroit
un objet de 20,000 liv. Une toiture de cette étendue
auroit coûté 12 à 15,000 liv. ; & la terraffe , en
y comprenant les berceaux , les treillages , les embelliffemens
ne coûtent pas too louis à M. d'Etienne;
on peut calculer de-là l'économie avec laquelle il a
conftruit : l'entretien eft peu di pendieux ; on conçoit
combien doit pen coûter celui d'un pareil maſtic
qui revient à 30 fols la toife . Il y a eu 11 pouces
de glace pendant cet hiver dans le balin ; cette
épreuve peut faire apprécier les avantages de cette
toîture. Combien le coup-d'oeil d'une ville , pris à
vue d'oileau , feroit agréable fi toutes les maifons fe
terminoient par un pareil jardin ! Combien cela n'ajouteroit-
il pas à la falubrité de l'air fi épais & fi
lourd dans les grandes villes ! Le mérite principal
f 4
( 128 )
de ce maftic eft dans fa minceur , fi l'on peut fé
fervir de cette expreffion ; par - là il fait partie du
corps fur lequel on l'applique & n'en fait pas corps
féparé comme le maftic ordinaire , qui par fon
épailleur conferve fa manière d'être , fe refferre au
froid , fe dilate à la chaleur , fe fend , & oppoſe
affez de réfiſtance au corps qu'il défend pour s'en déiacher
par éclats. Il n'eft pas douteux que cette découverte
, qui réunit l'économie à l'agrément , ne foit
bientôt adoptée ; beaucoup d'intérêts s'opposeront
fans doute à la faire adopter ; mais un intérêt plus
fort , celui des propriétaires , l'emportera fans contredit.
M. Fabre , Avocat au Parlement de Paris ,
vient de former une entreprife , que la
Nobleffe ne peut manquer d'accueillir ; un
travail long & pénible , & des recherches immenfes
, l'ont mis dans le cas de lui rendre
les fervices les plus importans ; l'Ouvrage
qui en eft le fruit , offrira les faftes
de la Noblefle du Royaume ; ils contiendront
une collection de Diplômes , Chartres
, Rouleaux , Contrats & autres. Titres
& Documens en originaux ou vidimus
authentiques , la plupart revêtus de leursfceaux.
Cette collection fera divifée en 3
parties , dont l'une fera confacrée aux titres
& monumens hiftorique, & honorifiques
pour les Maifons Nobles , contenant entr'autres
les preuves de leurs fervices milities &
civils depuis St Louis ju'qu'à Louis XV.
La feconde , les irres généalogiques & heral
diques , depuis l'an 1196 , jufqu'en 1700 ;
-
(( 129 129 )
t
& la troisième , les titres féodaux & domaniaux
, contenant un très grand nombre
de Seigneuries , Communautés d'habitans
& Bénéfices , depuis 1200 jufqu'en 1701 .
Cet expofé fuffira pour montrer l'impor
tance de cette entreprife , dédiée à Mgr. le
Garde des Sceaux (1 ). SOME
--
L'Académie de Montauban propoſe pour
le fujet du prix d'Agriculture qu'elle doit
diftribuer l'année prochaine , la queſtion
fuivante. Quelles font les caufes qui
produifent les charanfons dans le bled , &
quels font les moyens sûrs & faciles de les
préferver fans en altérer le genre ni la qualité
? Les Ouvrages doivent être envoyés
dans le mois de Février prochain , francs de
port , à M. Lade , Avocat à la Cour des
Aides , Membre de l'Académie . Le Prix de
2 cette année a été adjugé à M. l'Abbé Bertholon
, des Académies de Beziers , Montpellier
, Pau, & c.
Les fuccès de l'Ecole d'Architecture & de Deffin ,
Figure , Mathématique , Payfage , &c . tenue , ruc
& ifle Saint-Louis , par M. d'Aubenton , Architecte
& Profeffeur du Corps des Ponts & Chauſſées ,
(1 ) Chaque partie n'étant pas néceſſairement liée & formant
un Ouvrage à part pourra s'acquérir féparément. On
commencera par la partie hiftorique & honorifique qui
contiendra 3 ou 4 vol . grand in- 4° . d'environ 600 pages ; le
prix de la foufcription eft de 15 liv. par vol . Ceux qui n'auront
pas foufcrit le payeront 18. On ne demande aucune
mais une foumiffion de retirer l'Ouvrage. On
foufcrit chez l'Auteur rue Gift-le-Coeur,
f s
avance ,
( 130 ) .
font démontrés par le mérite des fujets qui , en pen
de tems , fe trouvent en état de remporter les premiers
Prix qui fe diftribuent annuellement par le
ministère du Corps. Les perfonnes de Province y
trouveront des places de penfionnaire pour le prix
de 1100 liv. dont les quartiers payables d'avance.
Les Elèves fe fourniront de lit ou payeront 12 liv.
de plus par chaque quartier , & apporteront un couvert
d'argent , trois paires de draps , une douzaine
de ferviettes. L'on enverra un Profpectus circonftancié
aux perfonnes qui defireront confier leurs
enfans . On defire fouvent fe procurer des copies ou
réductions de plans , deffins de différens genres , &
faire lever le plan de fes poffeffions . L'on trouvera
dans cette Ecole la facilité de fe procurer toutes
ces chofes à un prix raiſonnable.
Nous avons parlé des premiers Volumes
du Cours d'éducation pour les demoiselles
& les jeunes gens qui veulent s'inftruire
dans les Sciences fans apprendre le latin.
L'objet de cet Ouvrage intéreffant & utile
appartient à ce Journal ; nous nous empreffons
d'annoncer que M. l'Abbé Wandelaincourt
vient de publier deux nouveaux
Volumes , l'un confacré à la Géographie ,
& l'autre à la Phyfique. Ces deux parties
font traitées d'une manière très - neuve , &
très claire ; elles ne peuvent qu'ajouter
à la reconnoiffance qu'on doit à un citoyen
eftimable , qui a confacré fon travail
à l'inftruction de la génération naiffante
( 1).
(1) Ce Cours fe trouve à Rouen chez Leboucher le
( 131 )
Parmi les inventions utiles faites dans
ce fiècle , nos Lecteurs ont diftingué celle
des fourneaux économiques du fieur Nivert
, qui , par une heureufe combinaiſon
de l'eau & du feu , a appris à préparer les
alimens à peu de frais , & à leur conferver
toute la faveur dont ils font fuceptibles ,
cet Artiſte ingénieux vient d'inventer une
nouvelle table , dont l'objet eft de la plus
grande utilité , par les avantages qu'elle
peut procurer aux perfonnes valétudinaires ,
fujettes aux infomnies , & qui ont befoin
de prendre fouvent des boiffons chaudes
de changer de linge pendant la nuit.
Ce meuble portatif joint à la propreté l'avantage
de pouvoir fervir de table de nuit , de table
à jouer , à écrire , de poële en hiver , & tous
ceux d'un bain- marie , fans en avoir les inconvéniens.
M. Nivert a trouvé le moyen d'affajettir ,
d'entretenir & de conferver dans le centre de cette
table une chaleur fuffifante pour tenir les pieds
chauds ou tièdes à volonté ; de pratiquer des compartimens
propres à contenir des chofes néceffaires
, une écritoire , du papier , du linge , une éponge
, des taffes , des flacons , une boule d'étain
des lampions & autres articles utiles , fur-tout pour
la nuit . On peut avoir continuellement , par ce
moyen 3 pintes de liqueurs chaudes , dans des
vafes de verre , de cryftal , de porcelaine , de
jeune , rue Ganterie , & à Paris chez Durand , neveu , rue
Galande ; chez lefquels on trouve tous les Ouvrages de M.
de Waudelaincourt , à l'ufage des Colléges & néceffaires à
toutes les perfonnes qui veulent faire des éducations parti
culières.
f 6
( 132 ).
fayance , &c. , & même de la lumière toute la
nuit , par le moyen d'une petite mèche dans une
foucoupe d'étain. On pent également y avoir à
Pinftant de la liqueur bouillante fi l'on veut. Le
tout eft lous une feule clef. Il y a de plus une
efpèce de chancelière pour tenir les pieds chauds ,
au cas qu'on veuille sour
fervir pour écrire. Rien
de plus fimple que cette table , qui a la forme &
la grandeur d'une table à cadrille , & qui n'eft pas,
plus embarraffante." M. Nivert demeure rue
& vis-à-vis le Couvent du Cherche- Midi , maiſon
de M. de la Fontaine , au premier ; ceux qui voudront
lui écrire font priés d'affranchir leurs lettres . ⠀
On nous a fait paffer de Sefanne en
Brie les détails fuivans , fur une machine
hydraulique propre à faire remonter les
bateaux fur une rivière quelconque . L'inventeur
de cette machine eft M. Carette ,
Horloger de cette ville.
Cette machine fait remonter deux bateaux accouplés
l'un à l'autre à une diftance fuffifante , entre
lefquels eft un moulinet , moteur d'une méchanique
des plus fimples qu'on puiffe imaginer , qui fait
mouvoir quatre perches ou crocs de batelier , qui
font le point d'appui , & qui , ayant une griffe à trois
ongles par le bout , pouffant au fond de la rivière ,
font remonter les bateaux ; la force motrice eft
arbitraire par le moyen du mouliner plus ou moins
grand on a l'avantage de l'augmenter fans perdre
de tems , ce qui n'eft pas ordinaire dans la méchanique
) . On ne court aucuns rifques , le point
d'appui en eft sûr ; il n'eft befoin que d'un homme
pour la gouverner dans les tournans de la rivière.
OUR
:
Cette machine n'eft point d'une grande dépense ,
il ne faut pas d'habiles artiſtes pour l'entretenir un
Serrurier & un Charpentier , ou à leur défaut un
(
133 )
Maréchal & un Charron font fuffifans pour la réparer.
L'Auteur annonce ici les effets de cette
machine faite en petit , il l'a éprouvée dans un ruifſeau
d'environ douze , quinze à dix - huit pouces de
profondeur ; elle chemine fuivant la rapidité de
l'eau , & les différentes profondeurs ne l'empêchent
pas de cheminer. Il fe propofe d'établir cette machine
en grand , lorsqu'il en fera requis , après
qu'elle aura été approuvée par MM. de l'Académie .
M. Vidal vient d'enrichir "La collection
d'une nouvelle Eftampe qui eft la quatrième
fuite d'après les tableaux de M. Lavrence
Peintre Suédois , dont les productions fe
diftinguent par la compofition des fujets , la
fraîcheur , les graces & l'élégance de l'exécution
; celle-ci a pour titre les offres féduifantes.
C'eft une jeune perfonne très -aimable
, debout auprès d'un homme en robe
de chambre , affis devant un Secrétaire dont
il tire un écrin qu'il lui préfente ; derrière
un paravent eft une femme déjà âgée qui
épie ce qui fe paffe ; toutes ces figures font
pleines de graces & d'expreffion. La jeune
perfonne eft charmante ; l'Artiste a rendu
le tout avec fupériorité ; on diftingue furtout
la robe , qui eft d'un effet peu commun
(1 ) .
(1 ) Cette Eftampe qui fait le pendant du Refaurant , fe
trouve chez M. Vidal , rue des Noyers ; le fuccès des deux
jolies Eftampes , gravées en conleur d'après M. Lavrence , le
Printems & l'Eté l'ont déterminé à continuer ces effais ?
il s'occupe actuellement de la fuite , que des travaux commencés
auparavant & qu'il falloit finir ont dû retarder. It
( 134 )
"
Un incendie , écrit-on d'Ambert , ville dans les
montagnes de la bafle Auvergne à éclaté la
nuit du 19 au 20 Juillet . Cinq maifons , dans l'une
defquelles logeoient les Cavaliers de la Maréchauf
fée , furent réduites en cendres . Les autres étoient
occupées par le Directeur de la Pofte , & 3 particuliers
ayant des moulins à tordre du cordonnet.
Tous ces particuliers mariés , & ayant des enfans ,
n'ont rien pu fauver de ce qui leur appartenoit.
Louis Samuel Tafcher , Prêtre , Docteur
de la Maifon & Société de Sorbonne
Prieur Commendataire du Prieuré de Sainte-
Gauburge , & Aumônier du Duc de Penthievre
, eft mort à l'Hôtel de Toulouſe.
Edit du roi concernant le Corps de la Mufique
du Roi , donné à Verfailles au mois de Mai ,
enregistré à la Chambre des Comptes le 28 Juin.
S. M. réduit à 259,600 livres , non compris les
penfions des vétérans , qui ne pourront en aucun
cas excéder la fomme de 50,000 livres , la dépenfe
, tant de fa mufique que des concerts &
ballets qui montoient à 499,848 liv. 7 fols 6 d.
y compris les vétérans . - Cet Edit eſt faivi
d'un règlement en date du premier Mai , & pareillement
enregistré à la Chambre des Comptes.
Déclaration du Roi concernant les Communautés
d'Arts & Métiers dans les villes dont l'état eft
annexé à l'Edit de 1777 , donnée à Verſailles le
premier Mai , enregistrée au Parlement le 28 Juin .
fonge auffi à nous donner en couleur quelques-unes des fuites
de fes gravures. Nous avons vu dans fon cabinet le Reftaurant
exécuté ainfi ; rien de plus piquant , de plus agréable &
de plus grand effet que cette Eftampe ; elle fait réellement
Tableau, l'illufjon eft complette ; & nous ne pouvons qu'in
viter M. Vidal à la publier. Elle mérite le plus grand
fuccès.
( 138
Lettres -Patentes du Roi en date du 15 Mai , &
enregistrées au Parlement le 28 Juin , qui ordonnent
que ceux qui jouiffent du droit de Commit
timus à la Chambre des Requêtes du Palais , pourront
y porter leurs caufes , même pendant les va
cations du Parlement.
Ordonnance du Roi du 7 Juillet , qui fait défenfes
aux Domeſtiques - Coureurs , fous les dénominations
de Chaffeurs & Heiduques , aux Nègres
& à tous autres ferviteurs & gens de livrée , &
à toutes perfonnes fans état , de porter aucunes
armes , épées , couteaux de chaffe , fabres , cannes
bâtons ou baguettes , à peine d'être emprisonnés
fur de champ.
>
Arrêt du confeil d'Etat du Roi du 7 Juillet
l'un pour la confection du chemin de la Ferté
fous Jouarre , à Crecy par Sameron & Montebife ;
l'autre pour la confection du chemin de Sablonnières
à la route de Meaux à Monmirel , au
village de Lifle , ainfi que la partie
partie de communication
de la route de Meaux à Monmirel , avec
celle de Coulomniers à Sezanne. Autre du 25
Juillet , qui fupprime deux imprimés ou mémoires
pour le fieur Serpaud , contre les créanciers du
fieur Haudry.
De BRUXELLES , le 13 Août.
L'IMPOSITION du foixantième pour les
marchandifes de la valeur de 60 florins ,
exportées de la Province de Namur , a été
abolie. On fe flatte que toutes les impofitions
quelconques fur les marchandifes qui feront
exportées des Pays - Bas Autrichiens cefferont
, & qu'on n'y confervera que les droits
d'importation fur les marchandifes venant
de l'Etranger.
( 136 )
L'affaire du vaiffeau Danois retenu au Cap
de Bonne-Efpérance , continue à faire beaucoup
de bruit en Hollande ; le Miniftre du
Roi de Danemarck , comme nous l'avons
dit , a préfenté plufieurs Mémoires fur ce
fujet ; la Compagnie des Indes en à donné
un , dans lequel elle préfente des informa
tions bien différentes de celles qu'on a reçues
à la Cour de Danemarck.
智
>
» Il étoit arrivé au Cap , obferve-t - on , plufieurs
navires neutres , & notamment fous pavillon Dancis ,
qui favorifoient la défertion de bons marelots dont
la compagnie avoit befoin , & qui ayant des Anglois
à bord , avoient caufé de vives inquiétudes au Gouvernement
qui crut devoir prendre des précautions,
Lorfque le Capitaine Fuglede arriva , on lui fit
dire de ne laiffer venir perfonne à terre provifionnellement
, jufqu'à ce qu'on eût pris des arrangemens
ultérieurs. On jugea à propos de faire mouiller
entre le navire & le vaiffeau Danois l'Espérance ,
fur lequel il y avoit des Anglois un bâtiment
en vedette , que M. de St- Saphorin appelle un bâtiment
armé , & qui n'étoit qu'une embarcation
montée de 25 hommes. On n'avoit d'autre but
que d'empêcher la correfpondance entre les deux
bâtimens Danois , parce qu'on ne favoit fi le nouveau
venu n'avoit point d'Anglois . Le Capitaine
Fuglede écrivit au Gouvernement , pour qu'on lui
permit de defcendre , & qu'on lui dit les raifons
du refus , pour pouvoir fe juftifier près de les maîtres.
Le Gouverneur inftruit par d'autres lettres que
3 Officiers Anglois étoient à bord du Dansbrog , ne
jugea pas qu'il convînt de laiffer partir le vaiffeau
dans un moment où un navire de la Compagnie &
un vaiffeau François étoient fur le point de partis
( 137
)
pour l'Ile de France , avec des cargaifons de fa
plus grande importance. Le Directeur des armemens
, Stahring , chargé de notifier cette réfolution
au Capitaine , & de l'aflurer qu'on lui procureroit
tous les raffraîchiffemens qu'il pourroit demander
fut traité avec violence , & détenu à bord. Le Capitaine
voulut, même partir fur le champ , & l'emmener
, & c. & c . & c .
Ces griefs qui demandent à être éclaircis , ce
qui exige néceffairement du tems , n'ont
pas empêché le Miniftre de Danemarck d'infifter
fur une réponse prompte , & pour laquelle
il donnoit & jours.
** Les Etats - Généraux , écrit - on de la Haye , ont
fait favoir verbalement que la conftitution de la
République ne lui permettant pas de lui donner
fur ce une réfolution formelle , parce qu'il falloit
auparavant recevoir les avis des confédérés refpec
tifs pour ce fujet ; S. E. pouvoit provifionnellement
affurer le Roi fon maître qu'on donneroit
fur tout les fatis factions qu'il pouvoit prétendre
raifohnablement , & que fans délai il feroit expédié
des ordres précis au Gouvernement du Cap
de Bonne- Espérance , de traiter à l'avenir le plus
amicalement poffible tous les vaiffeaux Danois qui
viendroient y mouiller. - M. de Saint- Saphoris
a renvoyé for le champ avec cette réponſe verbale
le Courier qu'il avoit reçu de Cope hague.
---
&c.
On dit que les Miniftres de Ruffie , de Sud te
& de Pruffe , en vertu de ce qui fe trouve ftipulé dans
le traité de la neutralité armée , favoir , que s'il
s'élevoit un différend par rapport au commerce ,
les Miniftres des Paiffances qui ont part à ce traité
pourroient faire caufe commone avec celui de la
Puiffance que regardoit ce differend , fans demander
préalablement des ordres de leurs Cours , fe
( 138 )
1
font joints au Miniftre de Danemarck , pour repréfenter
à L. H. P. que l'affaire exigeoit qu'elles
donnaffent la réponſe demandée. Elles ne la refufent
point; mais elles ne peuvent en faire aucune
fans fuivre les formalités prefcrites par la conftitution
.
On dit que la ville de Fleffingue s'eft unie
à celles de Middelbourg , de Goés & de
Zirickzée , en infiftant , pour qu'on envoie
aux Etats -Généraux & au Prince Stathouder
une commiffion folemnelle , après en avoir
donné avis aux autres Membres de l'Union ,
afin de favoir pourquoi la forte n'a pas mis
plutôt en mer , ce qu'on fera des autres forces
de la République , l'état dans lequel
elles fe trouvent , quelles inftructions ont
été données aux Officiers Commandans dans
les rades , quel plan d'opérations on a arrêté
avec la France , & enfin où l'on en eft quant
aux négociations de la paix avec la G. B. La
ville de Leyde a , dit- on , pris la même réfolution
. On ajoute que le Stathouder fe prêtant
aux défirs de la Province de Zélande , lui
a envoyé déja des copies légalifées de toute
fa correfpondance pendant cette guerre avec
les Officiers de l'Erat-Major de la Marine
de la République ; & que de pareilles copies
ont été auffi adreffées aux 6 autres Provinces
de l'Union , quoiqu'elles ne les euffent pas
encore demandées .
,
» On dit , écrit- on d'Amſterdam , que notre flotte
ſe trouve en croifière le long de nos côtes . On a
( 139 )
envoyé d'ici les canons de bronzes qui doivent fervir
fur le vaiffeau neuf le Vaffenaar de 60 , aux ordres
du Capitaine Orthuis. On apprend du Texel
que la frégate le Hoorn y a ame é 13 prifonniers
Anglois , formant l'équipage des deux prifes faites
par le Capitaine Vaillant . Le Goes , vaiffeau de so &
le Jafon de 36 , remirent de nouveau en mer le 26
du mois dernier , pour joindre la flotte avec la frégate
la Vénus de 24 , & le fénaut la Zwaluwe.
Le lendemain le Phénix de 44 , & la Bellone de 20 ,
mirent à la voile , l'un pour la Zélande , où il va
fervir de vaiſſeau de garde , & l'autre pour la Meufe.
Selon une lettre d'Embden , il y eft arrivé un
bricq de Curaçao , d'où il eft parti le 26 Juin. Le
patron de ce navire rapporte que cette lle fe trouvoit
en bon état ce,
Il circule en Hollande une lettre qu'on
dit arrivée de Lisbonne , mais dont le contenu
eft trop étrange pour ne pas s'en
défier.
» Il eft arrivé ici ( à Lisbonne ) de Rio - Janeiro
un Exprès apportant cet avis Le Capitaine
Makdul , commandant un vaiffeau de guerre Anglois
, a pr s poffeffion d une Ifle Portugaire , nommée
la Trinité , fituée entre Bahia & Rio-Janeiro , où il a
élevé un petit fort garni de 12 pièces de canon &
arboré pavillon Anglois . Le Gouverneur de Bahia
en ayant été informé , lui fit dire qu'il eût à retirer
ce drapeau , attendu que l'Ifle étoit fous la domination
du Portugal . Mais le Capitaine Makdul répondit
qu'il ne pouvoit le faire fans un ordre de fa
Cour. On affure que la Reine a donné ordre d'armer
4 vaiffeaux de ligne pour aller chaffer l'ufurpateur ,
& on a expédié un avifo pour toutes les côtes du
Bréfil , & autres poffeffions Portugaiſes en Amérique
«.
( 140 )
On a des lettres de Cadix en date du 23
du mois dernier , dans leſquelles on lit les
détails fuivans.
On va faire fortir aujourd'hui , vaiffeaux de ligne
& 2 frégates , aux ordies du Brigadier D. F. Cifneros
, qui iront joind e à loucft du Détroit les
2 vaiffeaux de ligne & les 7 frégates qui y font
déjà. Le St.- Ifidore & les autres vaiffeaux de guerre
ne quittent point l'entrée du détroit que pour aller
de tems en tems mouiller à Algéúiras .
Les
nouvelles du camp jufqu'au 20 de ce mois , font
qu'il y eft arrivé un déferteur , caporal d'un régi
ment Anglois , qui a confirmé entièrement les rapports
des 4 Matelots venus quelques jours auparavant.
Les ennemis s'attendent à être vivement
chauffés , & il creient que nous n'avons pas moins
de 60 mille hommes dans notre camp. Ils tâchent.
de fortifier les points les plus foibles entre les
môles ; & par le bruit des pétards qu'on entend
toutes les nuits , il paroît qu'ils veulent pratiquer
des trous dans les rochers , depuis les môles jufqu'à
la pointe d'Europe , pour leur fervir de cafemates
où ils puiffent fe retirer au befoin , y dépofer
leurs bleffés , & c . De notre côté , il a été
décidé d'élever une nouvelle batterie à la tête de
notre ligne . Pour cet effet , un piquét de chaque
brigade fut commandé il y a 5 jours , & les foldars
furent prendre pendant la nuit dans les magafins
du corps du Génie , les fafcines & tous les
uftenfiles néceffaires pour un pareil établiſſement .
Les troupes s'y portèrent avec beaucoup d'ardeur ;
& avant que le jour parût , l'ouvrage étoit déjà
fort avancé fans que l'ennemi s'en fût apperçi , &
que les travailleurs euffent été inquiétés . De cette
manière la batterie , qui aura au moins 24 canons ,
ne tardera pas à être élevée. Le Général faifoit
2
( 141 )
-
donner aux foldats , par chaque fafcine qu'ils apportoient
, 4 reaux ( vingt fols ) . M. de Crillon
va fouvent à Algéfiras , & toujours pour preffer
les travaux , & travailler avec les Officiers de
marine , dont les opérations doivent néceflairement
correfpondre avec celles de terre , & réciproquement
s'appuyer. Un des blindages des batteries
flottantes qu'on avoit poté étant tombé fur
les côtés par le mauvais effet des poulies , cet accident
a coûté la vie à deux malheureux ouvriers ,
& en a bleffé quatre autres fort grièvement.
400 hommes font occupés neit & jour à élever à
St. - Roch un appartement convenable pour y loger
Mgr. le Comte d'Artois & fa fuite.
Voilà tout ce qu'on peut dire du camp
aujourd'hui , plus les travaux avanceront
& plus les nouvelles deviendront intéreffantes.
Les lettres de Madrid en date du 30 , ne par
lent que des préparatifs de fètes deftinées pour
Mgr. le Comte d'Artois , & fur-tout d'un combat
de taureau fixé aus Août , l'un des plus recherchés
& des plus fuperbes qu'on ait eu depuis long- tems
en Espagne. M. le Comte d'Artois devoit partir
pour Cadix le lendemain 6 Août,
Le nouveau Patriarche des Indes n'a pas joui
long- tems de fa dignité , il eft mort dans un âge
fort peu avancé à 48 ans ) , Comme à cette place
font réunies celle de grand Aumônier , & de Chan,
celier de l'Ordre de Charles III , & c. beaucoup de
prétendans fe mettent fur les rangs ; mais le Roi
d'Efpagne eft fourd aux follicitations. kala
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . du 8 Août. b
"
L'attachement que le Prince de Galles témoigne
pour M. Fox , fait infiniment de plaifir à la Nation ,"
( 142 )
& donne beaucoup d'inquiétude au Lord Shelburne,
Les billets fur la Marine par les Commiffionsaires
dans le Nord pour l'achat du bois de conſtruction
, du chanvre , du fer & autres articles , depuis le
commencement de l'année , montent , dit-on , à plus
de 630,000 l. ft.
Il y a 30 millions ft. de dettes non ' fondées à
pourvoir , fi la paix ne fe fait pas tout de fuite , & fi
la guerre continue encore un an , il faudra encore
20 milions de plus pour la pouffer avec vigueur.
Ces confidérations femblent de la plus grande importance
dans ce moment - ci.
Le public , dit un des papiers du jour, doit apprendre
avec joie que l'aimable foeur du brave Capitaine
Afgill étoit un peu foulagée ce matin , de la
fièvre ardente qui s'empara d'elle au moment où
elle apprit le fort qui menaçoit les jours de fon
frère . Les Médecins avoient inutilement mis en
ufage tous les principes de leur art , lorſqu'ils imaginèrent
hier au foir de lui faire accroire que fon
frère avoit a grace. A l'inftant même les convalfions
ont été emplacées par les tranfports de la
joie la plus pure , la fièvre a diminué fenfiblement ,
& cette charmante & belle perfonne dit à tous ceux
qui entrent dans fa chambre : il vit , il vit , nous le
verrons encore , vive à jamais Washington. Combien
tous les coeurs humains qui liront ce bulletin ne doivent-
ils point former des veux , pour que les premières
nouvelles d'Amérique ne défabufent point
cette pauvre créature en la plongeant au tombeau.
Un Commiffionnaire Ruffe s'eft rendu à Portsmouth
pour y prendre des provifions pour une
efcadre de fa Nation , compofée de 7 vaiffeaux
de guerre , & attendue journellement du Nord.
Une des plus groffes maiſons , faiſant le com(
143 )
merce de l'Inde , vient de faire une faillite de
250,000 livres , ce qui doit en entraîner plufieurs
autres.
Les fonds de l'Inde font toujours au même
taux.
,
―
Ce matin un exprès a apporté à l'Amirauté la
nouvelle de l'arrivée à Spithead du Lord Howe &
de l'Amiral Barrington , avec II vaiffeaux de ligne ;
Neuf font restés à Torbai & 5 font entrés à
Plymouth dans l'intention de prendre des vivres
pour une expédition plus importante . Il paroît
conftant aujourd'hui que la grande efcadre fera
forte de 34 vaiffeaux de ligne. C'est avec cela
qu'on lui prête le projet de fecourir Gibraltar ,
tandis que l'on compte 58 vaiffeaux , tant François
qu'Espagnols & Hollandois , prêts à lui en
fermer le chemin.
On ne découvre plus , difent plufieurs de nos
Papiers , la moindre apparence de paix ; l'Amérique
la refufe , la France & l'Efpagne font déterminées
à continuer la guerre ; & la réfolution des Etats-
Généraux du 17 du mois dernier a fait évanouir
toute eſpèce de réconciliation avec la Hollande.
La réunion des habitans de Vermont & du
Congrès a en quelque manière déconcerté l'attente
de nos Commandans en Amérique , qui fe font
flattés de leur alliance avec l'Angleterre , non-feulement
à raifon de l'affiftance qu'ils auroient pu
donner , mais de l'influence que leur exemple eût
pu avoir fur plufieurs Colonies.
1
3
On fe plaint que plufieurs navires de la Jamaique
font chargés moins richement qu'on ne
l'efpéroit ; un d'eux , dont la cargaiſon eft
cependant eftimée 40,000 ſterling , a péri près
( 144 )
*
de Nore ; l'Emmanuel & Hercule a été brûlé dans
de golfe de la Floride ; le Reynolds y a coulé bas ,
& le Major & le Charles ont fait côte près de Liverpool
, & font pleins d'eau .
Le Capitaine Archer , commandant la frégate
l'Unicorn , eft arrivé de la Jamaïque. Il eft parti
de Port-Royal le 12 Juillet , & il apprend que
le paquebot le Lord Hyde devoit appareiller le 15
du même mois . L'Unicorn s'eſt battue à la hauteur
du Cap Lezard avec une frégate Françoife qui
lui a échappé par la fupériorité de fa marche.
L'Amirauté a expédié des ordres pour faire paffer
le plutôt poffible les Matelots du Ruffel & de l'Intrépide
fur la Princeffe -Royale , le Bleinhem & le
Polypheme, treis vaiffeaux de guerre qui ont ordie
de joindre la grande efcadre.
On affure aujourd'hui que des 2500 hommes.
avec lefquels le Général Meadows étoit parti d'Angleterre
, il en avoit péri 1400 .
La Compagnie des Indes attend en Novembre
8 voiles feulement , favoir , le Contractor , le Du
de Portland , le Grofvenor & l'Yorch , de la Chine ;
la Royale- Charlotte & le Royal- Amiral , de
Bombay ; la Réfolution & le Neptune , de Bengale
; le vaiffeau de cette même Compagnie l'Arabelle
, qu'on croyoit péri ou enlevé par fon
équipage , fe trouve aujourd'hui à Madraff.
Le Comet de Shelburne a repris faveur depuis
que M. Fox perd fa popularité. Il a eu l'adrefle ,
au moment de la retraite de celui - ci , de rétablir
l'Amiral Rodney dans fon commandement , & de
rappeller l'Amiral Pigot qui devoit le remplacer ,
& la Nation , qui n'attendoit pas grand chofe de
celui-ci , a fort approuvé cette réfolution,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
1
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 25 Juin.
ON a reçu ici la nouvelle de la révolte
de la Crimée , contre Sahim Gherai , fon
Kan. Il paroît qu'elle a eu pour auteur Barti
& Arlan Gherai , les propres fères de Sahim .
Le premier à qui il avoit donné 1 : gouvernement
du Cuban , s'étant rendu mître de
la fortereffe de Temen & en ayant confié
la garde au fecond , marcha vers Bafcha-
Seraï avec un corps nombreux de Tartares ,
gagnés fecrètement depuis long- ems , dans
le deffein de fe faifir de fon fière S him ,
qui prévenu à propos a eu le tems de fe
fauver avec le Miniftre de Ruffie. Les Tartares
ont , dit on , reconnu d'abord l'ufurpateur.
Cette nouvelle fait ici beaucoup
de fenfation ; la conduite que le Gouver
nement doit tenir dans cette circonftance
ne laiffe pas d'être embarraffante , il ne fc-
24 Août 1782.
( 146 )
roit pas éloigné d'approuver le choix du
peuple Tartare ; mais il eft vraisemblable
que la Ruffie ne voudra pas abandonner
fa créature . On eft fort curieux de favoir
le parti qu'on prendra de part & d'autre,
Une caravane partie d'Alexandrette pour cette
vil'e , écrit - on d'Alep , avec environ 2600 balles de
marchandifes appartenant aux Francs , a été attaquée
non luin d'ici par 300 Kurdes , qui lui ont
enlevé 530 chameaux . Commele Gouvernement n'a
fair a cure démarche pour les faire reftituer , les
Marchands ont été obligés d'employer 12,0co piaftres
au achat des chameaux feuls qui leur étoient
néceffaires pour continuer leur commerce. En général
les Confuls des Puiffances Européennes fe plaignent du
manque de protection & des vexations même qu'ils
éprouvent de la part de quelques Bachas «.
Le Capigi Bafchi qui avoit été à Alger
avec M. Temoni , Commiffaire de l'Internonce
de la Cour de Vienne , eft de retour.
Comme les Algériens n'ont rendu
que les vaiffeaux & les équipages qu'ils
avoient pris , on croit qu'on infiftera pour
obtenir auffi la reflitution des marchandifes.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 20 Juillet.
Le Roi ayant appris que le bois de chauffage
eft devenu exceffivement cher ici , a
donné ordre à la Chambre des Finances
d'établir dans cette ville un magafin de bois
de cette espèce , & d'en vendre la corde à
raifon de 6 rixdahlers,
( 147 )
Des lettres de l'Ile de Sainte- Croix nous
apprennent que le bâtiment l'Enighed , ap
partenant au Confeiller d'Etat Hemmert , a
eu le malheur d'être dévoré par les flammes
dans la rade de Friederichftadt. On n'a
rien fauvé de fa cargaifon qui confiftoit
en 700 tonneaux de fucre , 6c facs de café ,
& quantité de rum & de coton .
-
» Le 16 , écrit-on d'Helfingor , il eft entré dans
le Sund 54 bâtimens venaus de la mer du Nord ; il
y en avoit dans ce nombre 11 Anglois , fans convoi ,
& destinés pour Pétersbourg. — Un Armateur François
s'eft emparé d'un brigantin Anglois de Hull ; &
un Armateur Hollandois a pris un bâtiment venant
d'Oftende , chargé de plomb pour Copenhague ;
il l'a conduit à Gothenburg. La flotte Angloife ,
fous l'efcorre d'un vaiffeau de guerre , de 3 frégates
& d'un catter , eft toujours dans le Sund ; elle eft
compofée de 116 bâtimens .
---
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 28 Juillet.
IL eft arrivé ici plufieurs caiffes remplies
de livres rares & d'une partie du Cabinet
d'Hiftoie naturelle du feu Prince Chules
de Lorraine ; le refte de la Bibliothèque &
du Cabinet a été vendu à la Cour de
Lisbonne, S. M. I. a enri hi fon Cabinet
d'Hiftoire naturelle d'une très- bel'e collection
de Chilcédoines , de Zeolites , de Laves
Irlandeifes , & c . Cette collection a été
faire à Hambourg & a coûté à S. M. I.
1500 ducats.
8 2
( 148 )
Le Comte Khevenhuller , Préfident du
Confeil Suprême de Graz , eft arrivé ici ;
on affure qu'il vient remettre à Empereur
un nouveau plan d'Adminiſtration
pour cette Province.
On affure que le projet du Comte de
Zinzendorff , de réduire à trois & demi pour
cent les intérêts de la banque , a reçu l'approbation
impériale , il y a en caffe un
fonds de 19 millions de florins tout prêts à
être employés au paiement des capitaux de
la banque .
La lifte de tous les bénéfices eccléfiaftiques
dans la domination Autrichienne , a
été mife fous les yeux de l'Empereur ; &
on attend avec impatience ce qu'il décidera
à ce fujet.
Les Feudataires du Royaume de Bohême
ainfi que les grands Dignitaires de ce Royaume
, ont reçu l'ordre de fe rendre à Prague
vers la fin du mois dernier ; ce qui
fait préfumer que le couronnement de l'Empereur
, comme Roi de Bohême , y aura
lieu au mois de Septembre. Le camo qui
doit être affemb'é dans ce Royaume le fera
le 10 du même mois ; le 13 1Empereur &
le Comte du Nord s'y rendront ; ils en
verront les manoeuvres , dans les intervalles
defquelles il y aura des repas , des concerts
& des bals jufqu'au 20. Il n'y aur que
1200 billets de diftribués pour chaque bal ;
favoir , 600 pour la haute Nobleffe ; 200
pour les Seigneurs étrangers , 200 pour la
( 149 )
3
fuite de S. M. & de S. A. I. , & autant
pour les Officiers du camp.
On apprend de Loffonz , dans le Comté
de Néogrod , que le 11 de ce mois , le feu
a pris pendant la nuit à Thomafy , où une
partie du régiment de Gefwiz étoit en garnifon.
Ce village a été entièrement détruit ;
on n'a pu fauver que les chevaux du régiment
; les armes , les b gages , les harnois ,
les fourages , les boeufs les cochons , & c.
ont été la proie des flammes dans lesquelles
trois jeunes gens ont auffi péri .
De HAMBOURG , le 3 Août.
L'ATTENTION des ſpéculatifs , fixée juſqu'à
ce moment fur la guerre qui exerce fes
ravages dans les quatre parties du monde
où les cinq Puiffances qui combattent ont
des établiffemens , fe détourne un inftant
fur les troubles furvenus dans la Crimée ;
les fuites qu'ils peuvent avoir font faites
pour exciter leur curiofité.
l'ou-
» Cette révolte , difent - ils , ne paroît point avoir
été entreprise auffi légèrement ni fur des prétextes
auffi frivoles qu'on l'avoit cru d'abord . Ce n'eft point
autant qu'on en peut juger par diverſes lettres ,
vrage de quelques jours de mécontentement , mais
un projet formé avec toutes les précautions & accompagné
de mefures dictées par la prudence. Les
principaux Tartares , tant dedans la prefqu'ifle que
dehors , y prennent part . Les babitans de la Crimée
& du Cuban , ne font pas les feuls qui ayent levé
l'étendart ; les Circaffiens fe font joints à eux , &
l'affaire femble prendre un tour très - ſérieux , La
8 3
( 150 )
plupart des règlemens que le Kan Sahim - Gherai
vouloit introduire , l'attachement qu'il témoignoit
pour les Chrétiens , ont été le prétexte que ces
peuples turbulens ont pris pour le foulever. Mais
dans ce pays , comme par-tout ailleurs , le peuple
n'est que l'inftrument dont les grands fe fervent
pour favorifer leurs deffeins ambitieux. Le parti que
prendra la Ruffie , peut entraîner bien des débats
entre cet Empire & celui de Turquie. La première a
des troupes dans le voifinage de la Crimée , où elle
peut faire entrer promptement 30,000 hommes. La
Porte verra-t-elle de bon oeil difpofer de ce pays ?
La convention de 1779 , ftipule expreffément :
» qu'au cas qu'il vint à s'élever des troubles parmi les
Tartares , ou que ceux- ci mécontens de leur Prince
en vouluffent mettre un autre à fa place , on les
laifferoit à cet égard jouir d'une liberté entière , à
moins que ces diffentions inteftines ne montaffent
à un point qu'elles ne puffent être appaifées fans
l'intervention de Puiffances étrangères ; qu'alors la
Rullie & la Porte agiroient de concert «< . D'après
cet article la Porte ne fe croira-t-elle pas obligée
de foutenir les Tartares dans l'expulfion qu'ils ont
faite de leur Kan & dans l'élection d'un autre . Ne
s'expoferoit- elle pas en cédant , aux reproches da
peuple qui l'accuferoit d'abandonner les Mufulmans ?
C'est ce que le tems éclaircira «.
On lit dans quelques - uns de nos papiers
la lettre fuivante d'Ifpahan , en date du
12 Mars ; elle a été écrite par un Négociant
en Perfe à fon Correfpondant en Allemagne
.
» Les dernières marchandifes , qui m'ont été
apportées de l'Europe par Conftantinople , fe font
bien débitées . J'ai commandé , par la même Ville ,
quantité d'Quvrages de verrerie liffe : on les paic
1
ici au double de leur valeur , & le nombre n'en eft
jamais trop grand... Quant aux nouvelles politiques
, je ne m'en occupe guère . Se batte qui vou
dra , pour moi je commerce . Cependant , pour
fatisfaire votre curiofité , je vais vous faire le récit
d'une émeute arrivée dernièrement à Schiras , dan's
le Farfiſtan , Province de ce Royaume.... Il faut que
vous fachiez , ce que vous aurez peut- être déja lu,
qu'il y a 3 Sectes Religieufes en Perfe , celle d'Aly ,
celle d'Omar & celle des Guebres . La première &
la feconde dennent , d'après les idées de leurs Chefs ,
différentes interprétations à certains textes de l'AIcoran.
La troisième , dont l'origine remonte pref
qu'à la Création , rejette Mahomet & admet Zoroaf
tre , qui lui apprit , dit-elle , à n'adorer que le Soleil.
Celle d'Aly eft la plus nombreufe , & elle détefte
moins celle des Guebres , dont les moeurs font douces
& qui n'injurient perfonne , que celle d'Omar ,
dont les Adhérans ont , comme l'eut autrefois leur
Patriarche , un caractère opiniâtre & de fang : auffi
la nomment- ils avec mépris la Secte d'Akhuan ,
c'est-à-dire , celle du Corrompu , du Pervers .....
Un Fakejir , forte de Dervis de la Secte d'Aly qui
par abnégation , mendient leur pain de porte en
porte , ne connoiffant pas bien les allures de Schiras
eut le malheur , il y a quelques femaines , de
fe préfenter , en faifant fa quête , à la porte d'un
Sectateur d'Omar , lequel , au lieu d'aumônes , le
régala de coups de bâton. Celui- ci ne les lui readit
point , ou par religion ou par impuiffance : mais
il courut chez le Cadi , qui étoit de fa Secte & qui ,
pour venger le Fakejir , envoya d'abord trancher la
tête à l'Omarifte. Ce fut comme un coup de tocfin .
Les Secateurs d'Omar , raſſemblés en un clin d'oeil ,
affalfinèrent le Cadi , mirent fa maifon en feu & y
précipitèrent le Fakejir. Sur quoi , ceux d'Aly , plus
nombreux , fe formèrent à leur tour & tombèrent
›
8 4
( 152 )
fur les Omatiftes qu'ils chafsèrent de rues en rues ,
de places en places : mais , au moment où l'on s'y
attendoit le moins , les Guebres , par un principe
fecret , dont on ne fait pas bien la caufe , fortirent
, en apparence , de leur caractère doux & modéré
, & le joignirent aux Omariſtes , ce qui porta
leur nombre à plus de 10,000 hommes . Tout S hiras
ruiffela alors de fang.... Les troupes du Gouvernement
ayant bientôt paru , la crainte s'empara
des 3 Sectes furieufes , mais non difciplinées ; &
elles durent pour n'en pas être taillées en pièces ,
leor livrer 47 perfonnes , à qui l'on trancha d'abord
la tête. Cette jufte févérité a totalement appaifé le
tumulte qu'elle eût peut-être augmenté dans l'Europe
«.
On dit que les établiſſemens de la nouvelle
Compagnie Autrichienne des Indes
orientales , fe trouvent à Nicobar près du
golfe du Bengale , vers la partie feptentrionale
de Sumatra : ils fe nomment , ajoutet-
on Mancaveri , Souri , Iricutte & Catefiout.
Hider- Aly a cédé à cette Compagnie
quelques diftricts à Mongator & à
Carwar dans le Royaume de Canara pour
y établir des factoreries.
La Chambre des Guerre & Domaines
de la Pomeranie Pruffienne , a reçu de la
part du Roi des défenfes d'employer & de
contraindre jamais les Navires d'Ooft-
Frife à pavillon Pruffien , & encore moins
les étrangers , pour le tranſport du fel de
la Couronne , voulant Sa Majesté que les
feuls Navires de la Poméranie Pruffienne
foient affujettis à cette charge.
( 153 )
Le navigateur Chriftian Fiedler , écrit- on de
Konigsberg , commandant le bâtiment la Demoi-
Jelle Amélie , appartenant à M. Weill de cette Ville ,
vient d'effuyer , de la part d'un corfaire Anglois ,
des traitemens femblables à ceux dont plusieurs navigateurs
neutres ont eu à fe plaindre dans le cours
de la guerre actuelle. Il rapporte qu'ayant fait voile
de Bordeaux au mois de Juin , avec une cargaison
de fucre & de vin , il a été rencontré par un corfaire
Anglois de Guernesey , qui l'a arrêté , & non
content de le maltraiter dans fa perfonne , lui a enlevé
, avec violence , une partie de fa cargaifon , lui
a coupé une de fes voiles , & l'a forcé de lui donner
un billet de 12 liv. fterl. fur M. Weiff , propriétaire
du bâtiment «.
Un Courier a apporté ici la nouvelle
de la mort d'Augufte - Frédéric - Charles-
Guillaume , Duc régnant de Saxe - Meinungen
, arrivée le 22 de ce mois ; il étoit âgé
de 27 ans & quelques mois.
On lit dans des lettres d'Abo , en Fin
lande , que le 24 Juin dernier le Prince
Charles Duc de Sudermanie , Frère du
Roi , eft arrivé dans cette Capitale. Ce
Prince s'étoit embarqué à Carlfcrone le
28 Mai , à bord de l'Efplandian , commandé
par M. Sahlstedt , Capitaine de
Vaiffeau. A fa defcente , il fut reçu par le
Comte de Poffe , Général en chef des troupes
de Sa Majefté Suédoife en Finlande ,
ainfi que par MM. de Haftfer & de Legonhielm
Colonels. Le même foir , le
Prince fe rendit au camp général , à une
demi-lieue de la ville .
>
& S
( 154 )
>
>
Le 25 au matin , les différens Ordres
eurent audience de Son Alteffe Royale ;
qui , le 26 , affita dans le camp aux manoeuvres
des troupes. Le 27 elle retourna
à Abo fe rendit au Parlement , & alla
viter la Cathédrale , P'Univerfité fondée
en 1640 par la Reine Chriftine , ainfi que
les jardins & les nouvelles plantations de
M. Godd , Profeffeur d'Hiftoire naturelle
en l'Univerfité. Vers le foir , le Prince fe
mit en route pour ſe rendre au camp , où
les Troupes manoeuvrèrent encore en fa
préfence. Le 28 , il partit , accompagné
du Baron d'Armfuldt , Gouverneur de la
Province , pour Tawaftchuz , d'où il a dû
fe rendre à Helsingfors.
ESPAGNE.
De MADRID , le 4 Août.
MONSEIGNEUR le Comte d'Artois , dans
les Provinces d'Espagne qu'il a traversées ,
ne s'eft pis apperçu qu'il avoit quitté la
France ; il a trouvé par- tout une foule
immenfe , des illuminations , des acclamations
, toutes les démonftrations de la joie
& de l'amour. Tous les Alcades étoient à
fes ordres , toutes les maifons à ſa diſpoſition
; on lui a donné des fpectacles dans
les endroits où cela étoit poffible , comédie
à Valladolid , combat de taureau à
· ( 155 )
Vittoria , à Burgos , & à Olmedo ; on
avoit fait venir les plus fameux Matadors
d'Elpagne . Le célèbre Pepillo a reçu au
combat de Burgos un coup de corne à la
cuiffe , dont on ne croit pas qu'il puiffe
revenir. Il y en aura demain un . 18 taureaux
y feront mis à mort.
On ne peut rien ajouter à la réception
magnifique , affectueufe & touchante que
le Roi & la Famille Royale ont faite à ce
Prince ; il a été traité comme Infant , &
a pris rang dans toutes les occafions immé
diatement après le Prince des Afturies. I
s'eft conduit avec toute la nobleffe & la
grace qui le caractérifent ; aufli a- t il eu
le plus grand fuccès à la Cour , & auprès
de toute la nation . Les adieux qui fe font
faits avant hier à St- Ildefonfe , ont attendri
tous ceux qui en ont été témoins.
Mgr. le Comte d'Artois part après de
main pour Cadix. Les Espagnols veulent
fournir feuls au camp la garde extérieure
du Prince . L'armée Françoile vouloit enz
donner la moitié. Quant à la garde intérieure
, il eft parti 3 Exempts & 24 Gardes-
du Corps du Roi d'Espagne. Il a été
réglé , dit- on , que les Officiers des Gardes
de Mgr. le Comte d'Artois ferviront conjointement
avec ceux du Roi , en leur don
nant toujours la droite. On affure que
tout fera prêt pour le fiége avant le 25
86
( 156 )
de ce mois . Le Prince fera rendu au
camp à cette époque .
Une frégate & une bélandre Angloifes
voulurent à la fin du mois dernier fe
gliffer dans la place ; elles furent chaffées
par nos chébecs & nos chaloupes , auxquels
elles n'échappèrent qu'en faisant le
tour de Gibraltar ; elles n'ont pas reparu
depuis.
Ce fut le 2 au foir que M. le Duc de
Bourbon arriva à St- Ildefonfe. Le Roi n'étoit
pas encore de retour de la chaffe. Il
étoit 9 heures lorfque S. M. rentra ; elle
reçut fur-le - champ le Prince , qui eut lieu
d'être content de l'accueil que lui fit S.
M. , ainfi que toute la Famille Royale ; il
a dû partir aujourd'hui pour ſe trouver
à la fête qui s'y prépare.
On vient d'apprendre dans cette Capitale
de l'Arragon , écrit-on de Saragolle , qu'après
le rétabliffement & la continuation du
canal Impérial , à la diftance de plufieurs
lieues , les eaux font entrées , à la grande
fatisfaction de cette Ville , fur fon territoire
, dans une étendue de plus d'une
lieue , & à une hauteur d'où l'arrofement
peut le pratiquer depuis Pinfeque juſqu'aux
environs de St- Michel del Teroio ; les eaux
ont paffé par les ouvrages de jalon , dont
cette épreuve a conftaté la folidité , & l'arrofement
a pû fe faire fans empêcher la
( 157 )
navigation des bâtimens les plus confidérables.
Les Citoyens , qui jufqu'ici avoient
douté de la réuffite du projet , font aujourd'hui
convaincus de leur erreur ; &
pour que les eaux parviennent juſqu'à la
rivière de la Huerha , il ne reste plus à
terminer que l'excavation & la maçonnerie
néceffaires ; tous les conduits font déja
pratiqués , & ce territoire va être inceffamment
fertilifé à la gloire du Roi , qui au
milieu d'une guerre coûteufe a entrepris
& pourfuivi un ouvrage difpendieux , effentiel
au bonheur de fon royaume , fans qu'il
en ait rien coûté à fes Sujets .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 13 Août.
LE bruit fe foutient que le Gouvernement
eft décidé a évacuer la Caroline &
la Géorgie ; tous nos papiers ont été remplis
ces jours derniers de lettres apportées
par le Capitaine Macpherfon , du 71e. régiment
, arrivé de Charles- Town à Douvres
en 6 femaines de traverfée , qui annoncent
qu'avant fon départ des tranfports étoient
venus pour prendre les troupes qui défendent
Savanah & St-Auguftin ; que les habitans
de Savanah , avec la permiffion du
Gouverneur & du Commandant de Charles-
Town , s'étoient adreffés au Général
( 158 )
Wayne pour en obtenir fûreté pour leurs
perfonnes & leurs biens. On dit aujourd'hui
qu'une perfonne arrivée par le Fame
rapporte que Savanah avoit été évacué ;
mais que le 23 Juin on ne fongeoit pas
encore à en faire de même à Charles-
Town.
Les papiers du jour annoncent toujours
des négociations entre le Chevalier Carleton
& le Congrès ; les uns les difent trèsavancées
, ce qui eft peu vraisemblable avec
les réponſes qu'on en a reçues ; les autres
difent qu'elles auroient réuffi fans les atrocités
dont fe font rendus coupables les Loyaliftes
Américains réfugiés à New- Yorck. Le
Congrès irrité demande péremptoirement
l'annéantiffement de ce corps , & Sir Guy
qui fent qu'il ne peut conferver New-Yorck
fans eux eft très - embarraffé , & a fait , diton
, part de fes peines au Gouvernement .
Ces nouvelles vagues ramènent l'attention
fur l'affaire du Capitaine Huddy &
fur le fort qui menace le Capitaine des
Gardes Afgill deftiné à expier le crime des
Loyalistes de New-Yorck. On lit fur ce
fujet dans nos papiers la lettre ſuivante
fignée Common Senfe , adreffée à Sir Guy
Carleton .
» Il eft de la nature de la compaffion de s'affocier
avec l'infortune ; je vous adreffe donc cette lettre en
faveur même d'un ennemi , un Capitaine dans le fer(
159 )
vice Britannique , actuellement en chemin pour fe
rendre au Quartier- Général de l'armée Américaine ,
& malheureufement deſtiné à mourir pour un crime
qui n'eft pas le fien : une fentence auffi extraordinaire
, une exécution auffi répagnante à toute fenfation
humaine , ne devroient jamais être mentionnées
fans les circonstances dont elles tirent leur origines
& comme la victime dévouée exifte encore , comme
fa vie ou fa mort eſt en vos mains , je vais établir le
fait & fes fâcheufes conféquences . Le Capitaine
Hudly , de la milice du Jerfey , ayant été attaqué
dans un petit fort fur la rivière Tom , par un parti
de réfugiés à la folde de la G. B. a été fait priſonnier
avec la Compagnie , conduit à New-Yorck , &
délivré à la Prevôté de cette Ville ; 3 femaines après
il fut transféré de la Prevôté fur le bord de l'eau
mis fur un bateau & ramené fur le rivage du Jerſeys
là , d'une manière répugnante à l'ufage de toutes les
Nations ( à l'exception des Sauvages ) il a été pendu
à un arbre , & laiffé fufpendu ju qu'au moment où
nos gens l'ayant trouvé mort l'ont inhumé.
habitans de cette partie du pays où le crime avoit été
commis , envoyèrent une députation au Général
Washington avec un détail du fait certifié ; frappé
d'horreur , comme doit l'être toute ame humaine
d'un outrage auffi barbare , déterminé à le punir
pour en prévenir à l'avenir de pareils , le Général
repréfenta le cas à Sir Henry Clinton , qui comman
doit alors , & demanda que l'Officier réfugié qui
avoit ordonné & été préfent à l'exécution , & dont
le nom eft Lippencot , fût délivré comme un affaffin ;
déclarant qu'en cas de refus , un Officier Britannique
fouffriroit à fa place ; fi cette demande n'a pas effuyé
un refus du moins on ne lui a pas fait droit , & le
lot fatal ( non par choix , mais par la voie de la
ballotte ) eft tombé fur le Capitaine Afgill , du régiment
des gardes , qui eft en chemin pour le rendre
- Les
( 160 )
de Lancafter au camp , martyr de la méchanceté de
la caufe dans laquelle il eft engagé , & de l'ingrati
tude de ceux au fervice defquels il eft attaché. — La
première réflexion qui fe préfente à l'occaſion de cette
affaire atroce eft celle- ci . » Quelle espèce d'hom
mes doivent être ces Anglois ? Quelle efpèce d'ordre
& de difcipline eſt établie dans leur armée ? lorf
qu'au centre de leur quartier général , fous les
yeux de leur Commandant en chef , un prifonnier
peut être tiré de prifon & mis à mort par ma
nière de paffe-temps ! L'hiftoire de plufieurs fauvages
Indiens ne produit pas tout- à-fait des exemples
de cette espèce . Les peines qu'ils infligent ont
au moins une forte de légalité parmi eux ; s'ils fe
livrent à l'atrocité des repréfailles , ils fe font fait
une loi de la vengeance. Dans votre armée c'eft
autre chofe , votre atrocité eſt celle de l'amuſement !
X
Les Généraux Britanniques , depuis le Général
Gage jafqu'à vous , ont tous affecté de parler un
langage auquel ils n'avoient aucunes prétentions ;
dans leurs proclamations , leurs adreffes , leurs
lettres au Général Washington , & leurs fuppliques
au Congrès , car elles ne méritent pas d'autre
nom ) ils parlent de l'honneur Britannique , de la
générosité B itannique , & de la clémence Britannique
, comme fi ces grands mots étoient des faits .
Nous , dont les yeux font ouverts : nous qui para
lons la même langue que vous , dont plufieurs font
nés fur le même terrein , & qui ne pouvons pas
plus nous méprendre au fens de vos expreffions qu'à
l'objet de vos actions , nous pouvons déclarer à
toute la terre , que dans toute l'étendue de nes
connoiffances , il n'eft pas un caractère plus déteftable
, pas un ennemi plus vil & plus barbare que
l'ennemi Britannique , tel qu'il fe montre actuellement
avec nous vous avez perdu toute prétention
à la réputation , & ce n'eft qu'en yous contepang
( 161 )
-
comme une bête féroce , rugiſſant ſous le bras qui
l'enchaîne , qu'on peut vous rendre traitable.
Mais revenons au point en queſtion.
Qoique je ne puiffe croire tout - à - fait innocent
celui qui a prêté fa main pour détruire le pays
qu'il n'a pas planté , & ruiner ceux qu'il n'a pa
rendre efclaves , néanmoins , abftraction faite de
toutes idées de droit ou de tort fur la question
originaire , le Capitaine Afgill , dans le cas pré--
fent , n'eft pas coupable. Le fcélérat & la victime
font ici léparés. L'un eft en voire poffeffion , l'autre
en la nôtre . Vous défavouez ou affectez de défavouer
& de condamner la conduite de Lippencot ;
cependant vous lui accordez un afyle ; & par cet
acte , vous vous rendez auffi réellement le bourreau
d'Afgill , que fi vous lui aviez mis la corde
au cou , & fi vous l'aviez lancé au vent. Queile
peut être votre manière de fentir fur ce cas extraordinaire
? vous en êtes le meilleur juge . Le
fort d'Afgill dépend de la manière dont vous l'envifagez
; fa mort eft l'effet de votre infenfibilité ,
fa vie celui de votre juftice. Livrez l'un , vous
fauvez l'autre ; retenez l'un , l'autre meurt par
votre choix. Quant à nous , le cas est trèsfimple
: Un Officier a été retiré de la prison où
il étoit détenu , & affaffiné enfuite ; l'affaffin eft
dans vos lignes . Votre armée eft coupable de
mille exemples de pareille cruauté , mais ils ont
été enveloppés de nuages , les coupables ont évité
toute découverte perfonnel e. Ici le crime eft déterminé
; c'eſt un de ces cas extraordinaires qui ne
peut être ni nié ni pallié , & auquel l'ufage de la
guerre n'a point d'application ; car il n'étoit pas
poffible de fuppofer qu'un outrage aufli barbare
pût jamais être commi . Il eft original dans l'hiftoire
des barbares civilifés , & eft réellement Britannique.
Quant à vous , vous nous êtes refpon(
162 )
iables de la sûreté perfonnelle des prifonniers détenus
dans l'enceinte de vos murailles ; là il ne
peut y avoir de méprife ; ils ne peuvent être ni
efpions , ni foupçonnés de l'être ; vote fécurité
n'eft point expofée de leur part à aucun danger ;
vos opérations ne font point fujettes à échouer
par les intrigues de gens enfermés dans un donjon ;
ils diffèrent à tous égards de ceux que l'on arrête
dans un camp , & font à l'abri de tout prétexte
dont on voudroit juftifier à leur égard la févérité
& la punition . Mais fi à la trifte condition d'être
vos prifonniers , il faut ajouter la crainte conftante
d'être mis à mort ; fi être emprisonné reſſemble de
fi près à être enterré ; fi enfin parmi vous les meurtriers
doivent être protégés , le crime conféquemment
encouragé ; en quoi différez -vous des fauvages
en caractère & en conduite ? Nous ne
pouvons avoir aucune idée de votre juftice dans
une tranfaction ultérieure , tant que vous donnerez
afyle dans vos lignes à un atroce affaflin , &
qu'on vous verra difpofés à facrifier à la place
un de vos propres Officiers . Si vous n'avez pas
d'égards pour nous , épargnez du moins le fang
qu'il eft de votre devoir de fauver, Quelque
déclaration que vous puiffez faire , nous n'ajouterons
foi à rien . C'eſt l'homme & non fa juſtification
qu'on demande . Vous vous voyez preſſés
de rous côtés pour fauver la vie de votre propre
Officier ; car il mourra fi vous vous refufez à
faire juftice . Le meurtre du Capitaine Huddy eft
une offenfe impardonnable ; & la feule sûreté que
nous puiffions avoir que de telles actions n'auront
plus lieu , eft de faire tomber la punition fur vousmêmes.
Détruire un captif , pendre un prifonnier
défarmé qui ne fait point de réfiftance pour fe
faire un jeu de le mettre à mort de gaieté de
coeur , c'eft porter trop loin la barbarie. Il faut
--
-
( 163 )
mettre fin à de pareilles atrocités ; le choix des
perfonnes eft en vos mains. Mais fi votre attachement
pour le coupable l'emporte fur ce que
vous devez à l'innocent , vous donnez le premier
exemple d'un crime tout neuf qui doit détruire
votre réputation ; & fi la caufe de votre Roi a
befoin d'être fuapportée , cellez pour toujours
Monfieur , de tourmenter notre réminifcence avec
les pitoyables phrafes d'honneur Britannique , générofité
Britannique , & clémence Britannique. -
Que cette trifte circonftance vous ferve , M. , d'une
leçon morale. Les réfugiés font des hommes que
vos prédéceffeurs ont inftruits dans la méchanceté ,
afin de les mieux difpofer à exécuter les deffeins
de leurs maîtres. Pour les rendre utiles , ils les
ont rendus méprifables , & la conféquence de la
fcélérateffe dans laquelle ils ont été inftruits
defcend fur la tête de leurs Mécènes. Ils ont été
dreffés comme des chiens courants à faifir l'odeur
du fang , & protégés dans toute espèce
de cruauté effrénée . Leurs idées du droit & du
tort font corrompues par l'habitude conftante de
l'infamie , au point que , comme des bourreaux
habitués aux exécutions , ils ne fentent plus le
prix de la vie d'un homme. Votre tâche ,
quoique pénible à remplir , n'eft pas difficile ; livrez
l'affifin , & fauvez vorre Officier , ce fera
le prélude d'une réforme néceffaire.
-
L'intérêt qu'infpire l'infortuné Afgill fait
défirer qu'on ait employé l'unique moyen
offert pour le fauver ; mais cela n'empêche
pas de craindre que les premières nouvelles
ne nous apprennent qu'il a fubi la
mort. Si l'évacuation de l'Amérique feptentrionale
a lieu , comme celle de la Caroline
( 164 )
& de la Géorgie femble y préparer , les
hoftilités auront fini fur le continent par
un évènement bien cruel . On commence
à fe perfuader ici que le Ministère , malgré
les affertions précédentes , le voeu même
du Roi qui eft oppofé à reconnoître l'indépendance
, fe rapproche de ce grand point
Lans lequel il ne faut pas compter fur la
paix. La difficulté n'existe plus aujourd'hui
à ce qu'on prétend que fur la manière de
reconnoître cette indépendance ; un de nos
papiers préfente ainfi au Gouvernement ce
qu'il appelle un moyen de fortir d'embarras.
>
» Cette guerre a déja duré tant d'années , s'eft
étendue fur tant de nations , & a été accompagnée
de circonftances fi dénaturées & fi choquantes , que
tout homme fenfible doit en fouhaiter la fin : auffi
tous les voeux font pour la paix , La Grande- Bretagne
d'un côté, la France , l'Espagne , l'Amérique &
la Hollande de l'autre le déclarent. Les puiffances
neutres manifeftent un défir pareil ; & quelques-unes
fe dnrent beaucoup de peine pour le réalifer , en
entamant des négociations & en offrant leur
médiation. Les nations en guerre avec l'Angleterre
fentent également que toute paix féparée ne ferait
que retarder la paix générale , & cauferoit ainfi
plas de mal que de bien. Il ne s'agit donc que des
mefures à prendre, pour parvenir , avec la plus grande
apparence de fuccès , à une paix générale . - Jamais
nation ne s'est trouvée dans une fituation plus critique
que l'Angleterre actuellement . L'Irlande & tous les
pays de fa domination externe font mécontens , & à
peu près murs pour faivre l'exemple de l'Amérique.
La nation Angloife elle-même eft prefque également
( 165 )
-
roit
peutdivifée
entre l'ancien Ministère & le nouveau , &
par conféquent entre le vieux & le nouveau fyftême ;
aucun des partis n'a affez d'influence pour réfoudre
quelque démarche décifive. Il n'eſt pas impoffible ,
quoiqu'il ne foit pas apparent dans une telle crife ,
qu'un fentiment de compaffion pour l'Angleterre
n'ait lieu chez quelques puiffances neutres , & ne
les induife à la longue , fur tout fi quelque nouveau
motifle préfentoit , a prendre parti dans cette guerre,
& à mettre tout le reste de l'Europe à feu & à fang.
De toutes les nations du monde , l'Amérique auêtre
le moins à craindre , & peut-être le
plus à gagner , fi cela arrivoit . Mais la paix avec
toutes lai vaudra mieux fans doute , qu'un mal fi
funeste à tant d'autres. Comment s'y prendra t- on
pour l'obtenir ? Voilà toujours la grande queftion .
Si l'Angleterre pouvoit étre unanime dans l'unique
plan fage dont l'option lei refte , elle pourroit aifément
réfoudre cette queftion , en reconnoiffant inceffamment
les Etats- Unis de l'Amérique pour ce
qu'ils font , pour une puidance abfolument fouveraine
& indépendante, & en in vitant cette puiffance ,
comme telle , à un Congrès le pacification générale ,
fous la médiation des deux Cours Impériales , ainfi
qu'on l'avoit propofé l'année derniere. Mais le Miniftère
Britannique actuel n'eft pas atl z affermi dans
la confiance , ni du Roi , ni de la Nation , pour hafar
ler un moyen fi éclatant , qui déplairoit au Roi ,
qui alarmeroit la Nation , & dont les anciens Miniftres
, avec leurs partifans , fe prévaudroient , pour
exciter la voix du peuple contre ex , comme ayant
facrifié l'honneur & la digniré de ia Couronne , avec
les intérêts effentiels de la Nation . Il manque donc
quelque chofe au gouvernement Anglois , pour ê re
en état de faire ce qui eft abfolument néceffaire au
falut de la Nation. Or , pour découvrir ce que c'eft ,
il faut le fouvenir d'une réfolution du Congrès , du
( 166 )
Octobre 1780 , portant ce qui fuir.
- S. M.İ.
de toutes les Ruffies , attentive à la liberté du commerce
& au droit des gens , ayant , dans fa déclaration
aux Puillances belligérantes & neutres , propofé
des règlemens , fondés fur des principes de juf
tice , d'équité & de modération , auxquels L. M.
T. C. & C. , ainfi que prefque toutes les Puiffances
maritimes Leutres de l'Europe , ont donné leur approbation
déclarée ; le Congrès voulant témoigner
fon égard pour les droits du commerce , & fon
refpect pour la Souveraine qui a proposé , & pour
les Puiffances qui ont approuvé lefdits règlemens ,
a réfolu que l'Amirauté préparera & rapportera des
inftructions pour les Commandans des vaiffeaux armés
, commiffionnés par les Etats - Unis , conformes
aux principes contenus dans la déclaration de l'Impératrice
de toutes les Ruffies , concernant les droits
des vaiffeaux neutres ; & que les Miniftres Plénipo-
Lentiaires des Etats - Unis , lorsqu'ils y feront invités ,
foient , comme ils le font par la préfente , autorifés
refpectivement à accéder à tels règlemens
conformément à l'efprit de ladie déclaration , dont
on pourra convenir dans le Congrès , qui pourra s'af
femirer en conféquence de l'invitation de S. M. I.
-
Cette réfolution fat communiquée par lettres ,
en date du 8 Mars 1781 , à L. H. P. , ainfi qu'aux
Couronnes du Nord , par leurs Miniftres réfidans
à la Haye , avec offre d'engager la foi des Etats-
Unis pour l'obfervation des principes de la neutralité
armée , conformément à certe résolution du
Congrès. Que la méthode la plus fimple & la plus
naturelle pour les Puiffances neutres , de mettre une
fin générale à cette guerre , feroit donc de confentir
que le Congrès accède par un Miniftre aux principes
da traité de neutralité maritime , de la même manière
que la France & l'Espagne y ont accédé. On
dira que c'eft reconnoître la fouveraineté des Etats(
167 )
Unis de l'Amérique : d'accord. Mais la démarche
eft défirable par cette même raifon qu'elle mettra
la grande queftion hors de chicane ; qu'elle réconciliera
immédiatement toute la partie mal difpofée
de la nation Angloife avec le moyen même ; qu'elle
applanira aux deux Cours Impériales la voie pour
inviter les Miniftres des Etats -Unis de l'Amérique
à un Congrès de paix fous leur médiation ; qu'elle
mettra le Ministère Britannique en état de faire confentir
le Roi & l'oppofition préfente à un acte Parlementaire
pour déclarer que l'Amérique eft indépendante
; & que très - probablement elle eft l'unique
expédient qui refte , pour fauver la G. B. de toutes
les horreurs d'une guerre civile interne. Ce grand
point une fois pour toutes décidé , la modération
des Puiffances belligérantes , & l'équité impartiale
des deux Cours Impériales médiatrices , ne laifleroient
aucun doute fur la prompte conclufion d'une
paix générale . Sans quelque interpofition femblable
des Puiffances neutres , la guerre vraisemblablement
fe prolongera jufqu'a ce qu'il éclate en Angleterre
une guerre civile , pour laquelle tout y paroît tendre
à fa maturité. La vanité de la Nation fournira toujoars
à des hommes artificieux de quoi la flatter ,
par l'efpérance illufoire , tantôt de quelque diverfion
à faire à fes ennemis , tantôt d'une réconciliation
avec l'Amérique , & d'une paix féparée , dont ils
voudroient profiter pour le venger des autres . Mais
jamais l'Amérique ne fera infidèle ni à fes alliés , ni
à elle-même. Ainfi , conduite de chimères en chimères
, la G. B. deviendra à la fin incurable ; & le
fyftême de la neutralité armée , qu'on n'eût ofé former
fans la révolution Américaine , & qui ne fanroit
fubfifter fi les Etats - Unis ne font admis à la
jouiffance de les avantages & à l'obfervation de fes
devoirs , reftera fans effet , & s'évanouira dans l'ancienne
anarchie ».
( 168 )
Nos autres nouvelles du continent parlent
d'une action qui a eu lieu entre un
corps d Indiens & l'arrière- garde de l'armée
du Général Wayne ; mais dans laquelle ils
conviennent qu'ils furent repouffés avec
perte. Quant aux ifles on ne publie que
des nouvelles vagues ; on dit que l'Amiral
Pigot eft arrivé à la Barbade le 18 Mai ,
d'où il comptoit mettre à la voile pour la
Jamaïque où il va prendre le commandement
de l'armée ; en ce cas le Comite de
Shelburne , comme on le défiroit ici , n'a ·
pas envoyé de contre- ordre à cet Amiral ,
ou ce contre ordre n'eft point encore arrivé.
>
' On prétend auffi que l'Amiral Hood ;
avec 20 vaiffeaux , a repris la route des
Ifles fur la nouvelle que M. de Vaudreuil
retourne à la Martinique , d'où il
pourroit tenter quelque chofe fur la Barbade
& Antigoa. Nous ne croyons point ici
que ce Général prenne cette route , & nous
fommes toujours perfuadés qu'il fe rend
fur les côtes du Continent . La flotte qu'on
attend des Ifles fous le vent , apportera
fans doute des nouvelles plus pofitives. En
attendant , la Cour a rempli les voeux que
formoient les habitans de la Barbade en
rappellant le Gouverneur Major - Général
Cunningham , & nommant à fa place
M. David Parry. Le Gouvernement de la
>
Jamaïque
( 169 )
Jamaïque a été auffi ôté à M. Dalling ,
dont on n'étoit pas content , & qui eft remplacé
par M. Archibald. Celui de la nouvelle
Ecoffe a été donné à M. Jean- Parr.
Nos papiers parlent tonjours du projet
de fecourir Gibraltar. L'efcadre de l'Amiral
Howe confiftoit en 23 vaiffeaux feulement
à fa rentrée ; il n'en a ramene que
17 , qui font répartis à Spithead , à Plymouth
& à Torbay ; il en a liffé 6 & 3
frégates en croifière auprès des Sorlingues ,
pour attendre la flotte des Ifles fous le
vent ; ils ne rentreront qu'avec elle ; comme
ils font néceffaires pour groílir la grande
efcadre , elle ne partira pas qu'ils ne l'aient
joint ; & quoiqu'on dife qu'elle fera prête
le 20 ou le 25 de ce mois , on a lieu de
douter qu'elle foit alors équipée & pourvue
; on la porte à 38 vaiffeaux de ligne ;
mais dans ce cas , il faudra qu'il conduif
tout avec lui , & on a raifon de douter
que l'intention du Gouvernement foit de
n'en pas conferver au moins quelques uns
pour protéger nos côtes ; quoi qu'il en foit , "
c'eft avec ces forces qu'on veut dans nos
papiers qu'il conduife 60 à 80 transports
à Gibraltar , à travers une efcadre que l'on
fait être de so vaiffeaux de ligne , fans
compter ceux que peuvent lui fournir les
Hollandois. Mais ces renforts ne font pas
néceffaires ; les vaiffeaux Hollandois feront
plus utiles à nos ennemis , en ieflant à
portée de nos côtes qu'en s'éloignant , ils
24 Août 1782.
h
( 170 )
nous forceront néceflairement à nous dis
viler.
Malgré l'arrivée de la flotte de la Jamaïque
, qui nous a procuré un bon nombre
de matelots , nous n'en avons pas affez
pour équiper nos vaiffeaux ; on a fait ces
jours derniers une preffe très-vive dans les environs
de cette Ville.
On ne compte pas moins de 25 vaiffeaux
de guerre en conftruction dans les arfenaux
de Deptford , de Woollwich , de
Chatham , de Sheerneff & d'Harwich , de
Portfimouth & de Plymouth . Il y en a
un de 110 canons , un de 100 , un de
98 , deux de 90 , huit de 74 , un de 64 ,
cinq de so , un de 35 & un de 32. On
en compte encore dans les atteliers particuliers
fur la Tamife , 10 de 74 , deux de
64 , & 3 fégates. Mais il y en a beaucoup
qui font à peine commencés ; cela n'empê
che pas nos papiers de faire des plans pour
les armer & les équiper ; ils ajoutent même à
ces conftructions , beaucoup d'autres qui
doivent être entreprifes aux frais de plufieurs
Comtés. Celui de Suffolk en a offert un ;
on eft parti de là pour donner l'état de
ceux que les différentes Provinces peuvent
donner ; & on les porte 3 de 100 ca
nons ; de 90 ; 17 de 74 ; s de 64 ; 10
de soi s de 44 ; ƒ de 36 , & 2 de 30.
Mais un de nos papiers détruit ainfi ce bel
édifice , qu'il appelle un Château de cartes.
» La démarche du Comté de Suffolck & l'affectaà
( 171 )
tion avec laquelle il fe pique d'être le prmier à offrir
un vaiffeau de ligne au Gouvernement, eft dans le fair
une tentative ridicule. Où le conftruira- t- on ?
y a-t-il un lieu dans la G. B. où on le puiffe ? y a- t-il
un feul chantier dans le Royaume qui ne foit pas occupé
? S'il s'en trouve un , felon la doctrine de l'ancienne
oppofition , les Lords de l'Amirauté actuelle
méritent d'être pendus.
L'Irlande , dit un autre papier , n'eft pas encore
contente ; il s'en faut de beaucoup. Le Lord Charlemont
, M. Grattan & les deux Chambres du Parlement
de Dublin ne font pas l'Irlande. M. Flood a pour
lui les volontaires , & ils lui ferent gagner la cauſe
bonne ou mauvaife. Tous les avis de ce Royaume
à l'exception de ceux dits officiels , démontrent ;
1°. que M. Flood remue ciel & terre pour s'affurer
l'appui de ces terribles volontaires ; 2º. que ceux-ci
font au moins la moitié du chemin ; 3 ° . que fi M.
Flood eft l'homme du peuple défarmé , M. Flood
elt l'homme du peuple armé ; qu'au premier jour
paroîtront des réfolutions calquées fur celles déja
dictées par M. Flood.- La paix , & la paix prompte ,
eft néceffaire pour calmer cet orage «.
Les amis du Lord Shelburne ont publié
quelques- unes de fes lettres adreffées au comité
de Wiltshire en 1780. On vient d'en
publier de dates antérieures qu'il a écrites
auffi dans le tems qu'il étoit Secrétaire d'Etat
pour faire connoître à la Nation comme il
penfoit alors.
9 Août 1766 , au Chevalier Henri Moore , Gou
verneur de New- Yorck. S. M. m'ordonne de vous
témoigner toute la fatisfaction qu'Elle éprouve da
bonheur de fes Sujets , qui provient des foins & dé
la confidération de fon Parlement ; mais j'ai ordre
de vous fignifier en même tems que comme il eft
du devoir indifpenfable de fes Sujets en Amérique
h 2
( 172 )
d'obéir aux Actes de la Légiflation de la G. B. , le
Roi attend & exige une prompte & complette obéiffance
à ces mêmes Actes . Ainfi je fuis perfuadé que
PAffemblée ne perdra aucune des occafions qui s'offriront
de prouver à S. M. que le Peuple de New-
Yorck ne cedera à aucune autre partie de fes Sujets
en devoir , loyauté & foum flion aux Loix que le
Roi & le Parlement ont jugé devoir faire pour
l'avantage & la protection des Sujets Britanniques.
13 Septembre 1766 , au Gouverneur Bernard.
S. M. voit avec beaucoup de bagrin qu il refte quelque
levain de mécontentement dans fa Colonie de la baie
de Mafiachuflet , ou qu'on agite mal- à propos certains
points tendans à renouveller des disputes , que
ront ami de l'Amérique devroit défiter qu'on oublât
. L'Amérique a vu le Parlement de la G. B.
donner l'attention convenable à toutes les plaintes
des Provinces juftement fondées , quoiqu'elles aient
paru
à ce Parlement manquer de formes de la part
de plufieurs Colonies ; & bien que la Légiflation
foit déterminée à exercer & à corroborer , en toute
occafion fondée , fon pouvoir légiflatif für les Colonies
, il n'y a point de doute qu'elle ne l'exerce
avec des égards dûs à la nature de leur connection
avec la Métropole.
Au même , le 17 Septembre. J'ai la fatisfaction
de vous informer que S. M. cft contente de votre
conduite , & qu'elle approuve que vous ayez fait
ufage du pouvoir dont vous êtes revêtu par la confcitation
de la Province , en vous oppofant à la nomination
des Confeillers dans la dernière élection .
Ceux qui ont dreffé la préfente charte , ont trèsfagement
ordonné que ce pouvoir feroit placé dans
le Gouverneur , pour arrêter en certaines occafions
P'ufage indifcret qu'on pourroit faire du droit d'élire
des Confeillers , droit qui a été accordé .par la
charre à l'Ailemblée , ce qui peut tendre en certains
tems par un exercice non convenable , à troubler les
( 173 )
délibérations de cette partie de la législation.
C'est pourquoi tant que l'Ailemblée exercera fon
pouvoir d'élection à l'exclufion des principaux Ofi
ciers du Gouvernement , dont la préfence y cft
fi néceffaire pour faciliter l'expédition des affaires ,
on ne doit pas s'étonner que le Gouverneur de S. M.
faffe ufage des droits dont il eft revêtu pour exclure
du Confeil ceux dont le zèle mal entendu pourroit
lui fuggérer des réfolutions dangereufes «.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 20 Août .
LE 4 de ce mois le Roi a nommé
P'Evêché d'Angers , l'Evêque de Tarbes ;
à l'Abbaye de Bourgueil , Ordre de Saint-
Benoît , Diocèle d'Angers , 1Evêque Duc
de Langres ; & à l'Abbaye de la Chaume
même Ordre , Diocèle de Nantes , l'Abbé
Meflé de Grand - Clos , Vicaire Général
de St - Malo.
d
Le Comte de Mouftier , Miniftre Plénis
potentiaire du Roi près l'Electeur de Tiêves ,
de retour ici par congé , eut l'honneur d'être
préfenté à S. M. le ir de ce mois , par
le Miniftre des affaires étrangères.
La Cour a pris le 15 de ce mois le
deuil à l'occafion de la Reine douairière
de Suède il durera juſqu'au 4 Septembre.
De PARIS , le 20 Août.
Nous n'avons point de nouvelles de
l'Armée combinée depuis le 2 de ce mois ,
qu'on difoit l'avoir vue près de Belle- Ifle..
h 3
( 174 )
Il faut qu'elle fe foit élevée en mer , &
qu'elle ait fait route pour fa deftination ,
puifqu'aucun navire arrivé dans nos Ports
ne l'a rencontrée . Si elle étoit reftée fur nos
côtes , il eft impoffible qu'avec les vents de
fud- oueft qui ont régné , quelques uns de
fes petits bâtimens ne fuffent pas rentrés.
Peut- être actuellement eft-elle à Cadix.
Le 3 , plufieurs navires de l'Ifle d'Aix fe
mirent en mouvement & furent dans la rade
des Bafques ; le lendemain le Protecteur effaya
de mettre à la voile avec 17 bâtimens
qui le fuivoient ; mais ils furent forcés de
fe remettre en rade. On a fu depuis que ces
convois raffemblés à l'Ifle d'Aix ont effuyé
de grands coups de vent dans la nuit du 7
au 8 ; ils furent fi violens , qu'une trentaine
de bâtimens chafsèrent fur leurs ancres , que
quelques uns les perdirent ; l'Andromaque
fut jettée fur l'Ile de Rhé , où fon gouvernail
reçut quelque dommage. Cependant
ces bâtimens n'ont pas fouffert beaucoup
d'avaries , puifqu'elles ont été réparées au
bout de quelques heures ; & comme le vent
tournoit au nord- eft , on écrit de la Rochelle
qu'ils auront pu fortir le lendemain ;
cependant on doute ici que le tems . fe foit
foutenu affez favorable pour cela.
Le vaiffeau l'Eveillé , de 64 canons , commandé
par M. le Gardeur de Tilly , écrit-on de l'Orient ,
a mouillé ici le 8 de ce mois ; il étoit forti le 20
Juin du Cap St- Domingue , pour escorter jusqu'à la
Havane un convoi de 6 à 700 hommes de troupes
( 175
---
Effagnoles , que D. Bernard de Galvez y envoyoit ,
pour remplacer ceux que le Gouverneur de la Ha
vane avoit laiffés à Providence. L'Eveillé avoit
pris enfuite dans ce port 700,000 piaftres , qu'il
devoit porter dans l'Amérique Septentrionale ; mais
il les verfa fur une frégate de Botton , qu'il rencontra
dans fa route , & après l'avoir eſcortée juſqu'à
la vue du Cap de Virginie , il fit voile pour l'Europe,
felon que le portoient les inftructions. Il n'a mis que
44 jours , dont il s'étoit arrêté 4 à la Havane pour
faire ces différens trajets « .
On parle toujours du projet qu'ont les
Anglois de fecourir Gibraltar ; leurs papiers
ne font remplis que des affurances que la
Cour de Londres en a formé le deffein , des
préparatifs qui fe font pour l'exécuter , &
de la lifte des vaiffeaux qui doivent en être
chargés. Quelques perfonnes que leur imagination
emporte , & qui ne voyant que les
plans qu'on leur annonce , ne réfléchiffent
pas fur les obftacles qu'ils peuvent rencontrer
, attendent avec impatience des nouvelles
de l'arrivée de l'Armée combinée ;
elles craignent qu'en éprouvant des retards
elle ne donne à l'Amiral Howe le tems d'arriver
à Gibraltar en même tems qu'elle ;
elles obfervent qu'obligée de rentrer à Cadix
pour 10 ou 12 jours , elle laiffera libre
l'entrée du Détroit : on peut leur répondre
que l'efcadre entière de l'Amiral Howe ne
rentrera pas dans fes ports , fans avoir vu
paffer le convoi qui eft attendu des Indes
Occidentales ; qu'elle a befoin de faire de
l'eau & des vivres , ainfi que les Espagnols ;
h 4
( 176 )
qu'il faudra un peu de tems pour raffembler
, équiper & approvifionner les tranf
ports deftinés à cette expédition , s'il eft
vrai qu'on l'a en vue ; que quand même le
Lord Howe marcheroit avec des forces fuffifantes
vers cette place ; quand même il
battroit la flotte ennemie , ce qui eft la plus
forte des fuppofitions , les vivres , les munitions
, les troupes qu'il jetteroit dans Gibraltar
, n'empêcheroient point que cette
place ne fût attaquée le lendemain de foa
départ , & ne fût enlevée , comme tous les
militaires de l'Europe conviennent aujour
d'hui qu'elle le fera.
Mais à quoi bon tant de fuppofitions ?
eft-il bien vraisemblable que les Anglois fe
décident à abandonner leurs côtes pendant,
2 ou 3 mois , & à les laiffer à la merci des .
Hollandois , quoiqu'ils feignent de ne pas
les craindre , pour aller combattre à 309
lieues de- là une efcadre fupérieure d'un tiers
à là leur , pour courir les rifques de voir
leurs efforts , même les plus heureux , devenir
inutiles , parce que ne pouvant pas
mouiller dans la baie de Gibraltar , leurs tranfports
feroient pris ou détruits par les chaloupes
canonnières , les barteries flottante , & les
batteries de trre , qui , à cette époque ,
domineront entièrement la baie. Il fen ble
que tout porte à croire que l'Amiral Howe
ne cherchera pas à troubler des opér tions)
qu'il lui eft de toute impoffibilité de faire
manquer.
( 177 )
Les Anglois portent à 38 vaiffeaux l'efcadre
que l'on prétend que cet Amiral doit
conduire à Gibraltar ; elle eft , comme l'on
voit , bien inférieure à celle qu'elle doit
trouver prête à lui en fermer le chemin ;
mais pour avoir ce nombre , il faut laiffer
les côtes de la G. 'B. dégarnies , ce qu'il n'eft
pas vraisemblable qu'on fe propofe ; & la
néceffité de les protéger doit forcer à le
diminuer.
On a obfervé plufieurs fois que les liftes
de la marine Angloife font fort exagérées ;
nous avons donné en 1781 1 ) un Errata à
celle inférée dans l'Etat militaire naval
Nobiliaire , Eccléfiaftique , Civil & Particulier
de la G. B. pour la même année ; la
même perfonne qui nous l'avoit fait paffer ,
vient de nous en adreffer un pour l'année
1782 ; nos Lecteurs feront bien-aifes de le
trouver ici ; & nous obferverons à ceux qui
voudront le comparer avec l'Almanach de
la G. B. , qu'il fe rapporte aux pages 63 julques
& compris 75 .
Vaiffeaux.
Le Barfleur , de 90 , aux Ifles , vieux vaiffeau ,
Le Bleinheim , 98 , n'eſt que de 90 , hors détat
de fervir. Le Formidable , 98 , aux Ifles , n'eft
que de 90. Le Namur , 90 , aux Ifles , a été oublié.
Le Sandwich , 90 , arrive de la Jamaïque ,
a befoin de fortes réparations . L'Océan , 98. avec
l'Amiral Howe , n'eſt que de 90 ; vieux vailleau .
( 1 ) Voyez le Journal du 5 Mai 1781 , page 33.
hs
( 178
)
→
L'Achillus , 60 , vieux vaiffeau hors de fervice.
L'Alcide , 74 , aux Ifles , vieux vaiſſeau pris fur
les François en 1755. L'Arrogant , idem , vieux
vaiffea . L'Auton , 54 , lifez l'Anfon . Le Boine ,
70 , n'eſt que de 68 , a beſoin de fortes réparations.
Le Burford , 78 , dans l'Inde , n'eſt que
de 64. Le Bleinheim , 98 , n'eft que de 90 ; vieux
vaiffeau. Le Cambridge , 80 , avec l'Amiral Howe ,
a plus de so ans de fervice . Le Comte d'Artois ,
64, vieux vaiffeau François . Le Conqueftador , 64 ,
vaiffeau de garde. La Défenfe , 64 , dans l'Inde ,
eft de 74. Le Dreadnouht , 60 , vieux vaiffeau condamné
au mois de Juin dernier. Le Dragon
74 , vieux vaiffeau hors de fervice . Le Dunkerque ,
60 , vaiffeau de garde. La Diligence , 70 , vailfeau
de garde à Portsmouth. L'Elifabeth , 74 ,
ufé de fervice. L'Effex , 64 , vieux vaiffeau , condamné
au mois de Juin dernier. Le Foudroyant ,
74 , avec l'Amiral Howe , eft de 80. Le Fame
74. aux Ifles , ufé de fervice , avoit été condamné
à Sainte- Lucie. Le Ferme , 60 , vieux vaiſſeau hors
de fervice. Le Kent , 74 , idem. L'Hercule , 74 ,
aux Ifles , vieux vaifleau . Le Héros , 74 , dans
l'Inde , vieux vaiffeau . L'Intrépide , 64 , artive de
la Jamaïque , a befoin de fortes réparations. Le
Lenox , 74 , vaiffeau de garde en Irlande. Le
Lion , 74 , aux Ifles , n'eft que de 64 , afé de fervice.
Le Mars , 74 , vieux vaiffeau affecté aux
prifonniers. Le Medway , 60 , le Montmouth ,
le Monarca , 70 , dans l'Inde , ufés de fervice. Le
Neptune , 90 , eft depuis plufieurs années en reconftruction.
Le Houfuch , 64 , aux Ifles , lifez
le Nonfuch. Le Orford , 70 , lifez l'Oxford , vieux
vaiffeau fervant d'hopital. La Princeſſe Amélie ,
80 , avec l'Amiral Howe , vaiffeau ruiné , a plus
de so ans. Le Prince de Galles , ufé de fervice .
Le Prothée , 74 , aux Ifles , n'eft que de 64 3
vieux vaiffeau François. Le Ruffet , 74 , arrivé
7
179 1
de la Jamaïque , a befoin de fortes réparations.
Le Royal William, 84 , vieux vaiffeau , n'a pas
fervi depuis la guerre dernière. Le Robust , 74 ,
revient des Ines , ufé de fervice. La Revenge
64 , vieux vaiffeau. La Sainte- Anne , 54 , vieux
vaiffeau ; condamné au mois de Juin dernier. Le
Téméraire , de 74 , idem . Le Terrible , 74 , brûlé
en Amérique Septentrionale les Septembre 1781 .
Le Tigre , 64 , vieux vaiffeau hors de fervice . Le
Thunderer , 74 , péri à la Jamaïque en 1780.
L'Yarmouth , 64 , aux Ifles , vieux vaiffeau. Le
Warfpite , 74, vieux vaiffeau de garde à Portf
mouth.
32 ,
Frégates.
L'Aurore , 28 c. , eft de 32. L'Alcmène , 32 , n'eft
que de 26 , vieille frégate Françoife . L'Affurance ,
42 , aux Ines , eft de 44. La Belle- Poule , 36
n'eft que de 32. Le Crefcent , 28 , pris en Europe
en Juin 1781 , par les François . La Danaë
n'eft que de 26 ; vieille frégate. Le Dromedari,
30 , vaiffeau de garde aux Dunes . L'Eolus ,
32 , eft de 34. La Fortune , 42 , aux ifles , lifez ,
la Fortunée n'eft que de 36. Le Janus , 44 , revient
des Ifles . Le Laurel , 28 , péri près la Martinique
en Octobre 1780. Le Launceston , 44 , hors
de fervice. La Licorne , 32 , vicille frégate. La
Minerva , 38 , n'eft que de 36. La Nymphe , 36,
n'eft que de 32. L'Oiseau , 32 , n'eft que de 26.
La Perfévérance , 32 , aux Ifles , eft de 36 , La
Pallas , 36 , n'eſt que de 32. La Prudente , 36 ,
idem.
Sloops.
Le Beaver , 14 canons , perdu en Amérique en
1780. L'Oronoque , 14 , eft une frégate de 22
prife en Amérique le 31 Janvier dernier par les
François. Le Shark 14 , péri en 1780.
Vaiffeaux en construction.
Le Royal- Souverain , 100 canons . Ce vaiffeau
h6
( 180 )
devoit être prêt pour le mois de Juillet 1780.
Le Médiateur , 44 , eft en cro :fière. Le Polyphême ,
64 , eit en armemen . Le Succès , 32 , eft aux Ifles .
Le-même Citoyen à qui nous devons les
détails précédens , nous fit paffer la même
année un Tableau des pértes que l'Angleterre
avoit faites en bâtimens de guerre depais
le commencement des hoftilités avec
l'Amérique , la France & l'Espagne ; il a bien
voulu le continuer cette année & nous le
faire paffer ; ce Tableau fe joint naturellement
à celui que nous avons donné ( 1 ) ,
dont il forme la fuite , nos Lecteurs , en
les réuniflant , pourront le comparer à celui
qui a paru dans plufieurs papiers.
Vaiffeaux.
Le Terrible , de 74 canons , brûlé près de New-
Yorck , le 5 Septembre 1781. L'Hector , 74 , viene
de couler bas en entrant à la Jamaïque. ( Pri e Fran
goife. ) L'Annibal , so , pris dans l'Inde par les François
, au mois de Février dernier.
Frégates.
Le Charron , de 44 canons , brûlé en Amérique
Sept. le 19 Octobre 1781 , par les François . L'Iris ,
32. Le Richmond , 32. La Guadeloupe , 28 , prifes
en Amérique Sept. le 19 Octobre 1781 , par les François.
La Santa Monica , 36 , Férie près Tortola , le
28 Avril 1782 , Le Caftor , 36 , pris en Europe par
les Fançois , a mois de Jin 1781. Le Southampton
, 32. Le Pelican , 24 , péris à la Jamaïque le
premier Août 1781 Le Greyhound , 28 , péri anx
Dunes au mois d'Aût 1781. Le Chevalier Bathurst,
24 pris à Pensacola , en 1781 , par les Elpagnols .
Le Scarborough , 24. Le Deal- Caftle , 24 , péris à
la Jamaïque , en 1781. Le Seahorse , 28. Féri dans
(2) Voyez le Journal du 28 Juillet 1781 , page 169.
( 181 )
l'Inde , en 1781. Le Fowey , 24 , coulé has en
Amérique Sept. le 19 Octobie 1781 , par les Fançois.
Ia Blanche , 32 , péri à la Jamaïque en 1781 .
La Thétis , 32 , coule bas à Ste- Lucie , en Mai 1781 .
Le Solebay , 28 , brûlé en Amérique , le 26 Janvier
1782. Le Hinchinbroke , 28 , naufragé à la Jamaique
, en Février 1781. La Sybile , 28 , prife en Amérique
, en 1782 , par les Espagnols . La Barboude ,
28. L'Orenoque , 22. Le Rodney , 22 , pris en Amérique
, par les François , le 31 Janvier 1782 .
Sloops.
L'Atalanta , de 14 canous , pris en Amérique
Sept. le 27 Mai 1781 , par les Américains. Le Trépaffey,
14 , pris en Amétique Sept. le 27 Mai 1781 ,
par les Américains . Le Mentor , 18. Le Port Royal,
pris par les Espagnols à Pentacola , en 1781. La Jamaïca
, 18. Le Beawers- Prize , 18. Le Victor , 14.
Le Cameleon , 16. Le Barbadoës , 16. Le Tack , 16,
pris en Amérique Sept. en 1781 , par les François.
Le Savage , 16. Le Hazard , 8 , pris en Amérique
Sept. en Août & Septembre 1781 , par les Américains.
La Furi , 14 , pris dans la Méditerranée , au
mois de Novembre 1781 , par les Efpagnols. Le
Rattlesnake 14 , pris en Amérique , en 1781.
L'Elenora , 10. Le Lord North , 14 , pris en Amétique
Sept. en 1781 .Le Sylph , 18 pris en Améri
que par les François , le 31 Janvier 1782. Le Général-
Monk , 18 , pris en Amérique Sept. en Avril
1782 , par les Américains. Le Loyaliste , 14, pris
en Amérique , en 1781 , par les François . L'Alligator
, 18 , pris en Europe par les François , le 26
Juin 1782
Cutters.
"
Le Speedwel , de 18 canons. Le Tartar , 18. La
Réfolution , 18. Le Collector , 20. Le Linch , 20 ,
pris dans la Mediterra ée par les Espagnols , aux
mois d'Octobre & de Novembre 1781. Le Fly, 14,
pris en Amérique S pt. en 1781 , par les Americains.
Le Hope , 12 , pris en Irlande par un corfaire Fran(
182 )
çois , en Août 1781. L'Amelie , prife en 1781 ,
par une frégate Françoife. Le Rambler , 8 , pris en
Amérique Sept. le 19 Octobre 1781 , par les François .
Le Stormont 16 , pris en Amérique par les François
, le 31 Janvier 1782 .
Goëlettes.
La Mouche , de 14 canons , pris en Amérique en
1781 , par les François . L'Elizabeth , prife en
Amérique Sept. en 1781 .
Paquebots.
Le Mercuri , de 8 canons , pris en Europe le 16
Juin 1781 , par un corfaire Américain . La Couleuvre
, prife en Europe , le 20 , par idem. La Diligence
, prife en Amérique , en Septembre 1781 , par
les Efpagnols , L'Adder , 14 , pris le 20 Juin 1781 ,
par les Américain . La Queen- Charlotte , priſe en
Amérique Sept. en 1781. Le Courier , 6 , pris en
Europe par les François , en Février 1782. L'Eagle
, pris en Amérique Sept. en 1781 , par les Américains.
Le Prince William- Henri , pris par les
mêmes , le 28 Janvier 1782.
Brûlots.
Le Firebrand , fauté en l'air en Europe , en Septembre
1781. Le Vulcan , coulé bas en Amérique
Sept. par les François , le 19 Octobre 1781. L'infernal,
perdu en Europe en 1781 .
Bâtimens armés.
Le Britannia , de 20 canons , péri dans la mer
du Nord , en Janvier 1782. Le Two- Brothers , pris
en Amérique Sept. par les François , le 19 Octobre
1781. La Défiance , le Formidable , le Spitfire
, par les mêmes.
Avifo.
Le Henri , de 8 canons , pris en Amérique le 31
Janvier 1782 , par les François.
Vaiffeaux.
RECAPITULATION .
Pris. Péris, brûlés ou coulés bas.
Frégates , 10 •
• 2
( 183 )
Sloops ,
Cutters
Goëlettes ,
•
Paquebots ,
Brûlots , •
•
•
14
2
Bâtimens armés , 4
Avifos , I
so 24
Le corfaire de Dunkerque la Sophie , Capitaine
Moultfon , a pris dans une courfe
qu'il vient de faire , l'Elifabeth , de 40 tonneaux
, chargée principalement de harengs
blancs ; la Liberté , allant de Liverpool à
Corke , avec un chargement de fel & d'autres
marchandifes ; le Briggy , venant de
Liverpool , & allant à Guernesey , chargé
de vin & de liqueurs ; le Fifcher , venant
d'Ecoffe , en allant auffi à Guernefey , chargé
de charbon de terre ; la Dove , chargée d'écorces
d'arbres pour les Tanneurs ; le Wilhelm
& le Janus , expédié de Liverpool
pour Corke , avec eau- de - vie , boeuf, fuif ,
favon & autres marchandifes . Le Capitaine
Moultfon n'ayant pas affez de monde pour
amariner ce dernier bâtiment , y a mis le
feu , de crainte qu'il ne fût repris par l'ennemi
, & il a envoyé les autres dans différens
ports du Royaume.
» Le 14 Juillet , écrit - on des Sables d'Olonne ,
fur les 11 heures du matin , nous apperçûmes dans
le N. O. plufieurs bâtimens cinglant vers le pertuis
Breton d'abord on ne diftingua pas s'ils étoient
François ou neutres ; mais 2 heires après , 4 corfaires
les ayant chaffés , ils mirent le cap રે terre , ce
qui nous les fit préfumer de notre Nation , & qu'ils
( 184 ) `
&
vouloient le réfugier en notre port. Ils étoient con
voyés par une corvente , qui leur fit fignal de gagner
le port le plus verfio . Les corfaires ayant eu connoif
fauce de ce fignal , forcèrent de voiles pour les joindre.
Leurs efforts furent inutiles : le convoi entra
dans le port à 3 heures du foir , fans avoir efluyé
un feul coup
de canon . La corvette qui s'étoit tou
jours tenue à fa queue , pour le couvrir , l'ayant vu
en sûreté , cargua une partie de fes voiles , & s'approcha
de la batterie de St-Nicolas , pour en être
fecourue en cas de befoin . Après cela , elle affura fon
pavillon par un coup de canon à poudre , fuivi de
plufieurs autres à bouler , dirigés fur un floop , corfaire
qui fe trouvoit à la portée de fon canon ,
qui venoit pour l'attaquer. Deux autres corfaires
mârés en lougre n'étoient pas fort éloignés , & paroiffoient
difpofés à couper le chemin à la corvette ,
fi elle avoit tenté de gagner le large . Le floop , à
la feconde volée de la corvette , accepta le combat
& lui envoya fa bordée L'Anglois avoit pour lors
les amures à tribord & le cap an S. E. Le François
les avoit à bas-bord & le cap fur St-Nicolas . Le feu
fut très-vif de part & d'autre , & le combat dura
trois quarts d'heure , pendant ce tems un briq corfaire
de 20 canons venoit à toutes voiles. Le Commandant
de la corvette , voyant qu'il ne pouvoit réfifter
au feu de ces 4 ennemis , pris le parti d'entrer
en ce port, quoiqu'il fe fûr battu jufqu'à l'arrivée
du briq , la mer qui étoit fur le point de fe retirer ne
lui permettant pas de refter plus long- tems fous la
batterie. Cette corvette fe nomme le Triomphe ,
elle eft percée po ir 16 canons & n'en a que 12 en
batterie , dont 2 de 4 livres de balles , & 10 obfiers
de 12 ; elle a auffi 8 pierriers & 90 hommes d'équi
page. L'Officier auxiliaire qui la commande fe
nomme M Bertrand de Quérangaing , de Breft. La
manière dont il a agi en cette circonstance lui fait
honneur. Son bâtiment n'a reçu qu'un boulet qui
( 185 )
a traversé fon foc. On ignore le dommage que peut
avoir enuyé l'ennemi « .
Le tems que nous éprouvons conftamment
depuis quelques femaines , ramène
inceffamment l'attention fur les récoltes ;
celle du vin , l'année dernière , a été trèsconfidérable
; elle promet de ne l'être pas
moins cette année , qui cependant eſt tardive
. Que de fujets d'inquiétudes , &
quelles pertes pour les Propriétaires , fi à
la furabondance des vins fe joignoit
leur mauvaife qualité. Il y a deux moyens
propres à prévenir cet accident , c'eft de
prendre la vendinge plus à propos , &
de mieux façonner les vins . Ces deux moyens
paroiffent également récellaires , & l'un
ne femble pas devoir être plus négligé que
l'autre. Ils font exposés dans deux Ouvrages
de M. Maupin , avec les faits & les
expériences , qui prouvent l'efficacité de fa
manipulation , pour rendre les vins meilleurs
& moins verds. Certe manipulation
eft un fecours dont les Vignobles ne peuvent
fe paller , & dont , pour leur propre
intérêt , on ne peut trop les exciter à faire
ufage ( 1 ).
( 1 ) Ces ouvrages font la richeffe des vignobles
partie des vins formant le complément de la nouvelle
manipulation générale des vins , contenant ;
1º . la defcrirtion d'une nouvelle fou.oire économique
à do be ufage ; 2 ° . les principales expériences de la
nouvelle manipulation des vins en France & dans
les pays étrangers , & notamment fur les vins les
plus fi is de la Bourgogne & de la Champagne; 39. le
procédé pour la manipulation & l'amélioration des
( 186 )
Le 13 de ce mois , M. l'Archevêque de
Paris s'eft tranfporté chez les Dames Religieufes
de l'Union- Chrétienne , dites de
St-Chaumont , rue St-Denis , pour y faire
la bénédiction de la nouvelle Eglife qu'elles
viennent de faire conftruire , d'après les
deffins & fur la direction de M. Couvers ,
Architecte de Madame la Frinceffe de
Corti , qui en poſa elle - même la première
pierre le 28 Avril de l'année dernière .
Après la cérémonie de la bénédiction , il
a célébré la Mcffe au Maître Autel ; il eft
rentré enfuite dans l'Eglife pour l'examiner
, & il a paru fort fatisfait tant de la
difpofition cue de la décoration & exécution
de ce Temple ; il a fur- tout beaucoup
admiré le tableau de l'Autel , qui eft de
M. Menageot , & qui eft un don de Madame
la Princeffe de Conty.
Les Numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France , du 16 de ce mois , font :
79 , 18 , 81 , 87 , & 13 .
-
vins 4. un moyen particulierpour les conferver ;
à Paris , chez Mulier & Gobreau , quai des Auguftins ;
prix 3 liv. 12 f. Théorie ou leçon fur le tems le
plus convenable de couper la vendange dans tous les
pays & toutes les années , avec l'expofe critique des
différentes manières en ufage dans les Royaumes
pour la manipulation des vins , & la réfutation de
quelques- uns des écrits publiés dans ces derniers tems
fur la même matière ; fuivi de nouveaux éclairciffemens
fur la nouvelle fouloire & le tems jufte du décuvage
des vins ; à Paris , chez les mêmes , prix
3 liv. 6 f.
( 187 )
De BRUXELLES le 20 Août.
On dit qu'il eft arrivé ici un ordre de
S. M. I. pour exiger les démiffions des
Commandans , Grands - Majors & Aides-
Majors des différentes Villes des Pays - Bas
Autrichiens à l'exception de ceux de
Luxembourg & de la Citadelle d'Anvers.
>
Les Confeillers du Confeil Souverain
de Brabant , qui à leur inftallation payoient
à l'Etat une finance de 8000 florins , fous
le titre de Medionat , n'en payeront plus à
l'avenir que 4000 , afin de ne point écarter
de ce Confeil les Jurifconfultés éclairés ,
dont la fortune eft modique .
Les nouvelles de Hollande parlent toujours
des plaintes formées par diverfes
Provinces & Villes , au fujet de l'inaction
de la Marine de la République. Les Députés
de la Ville de Leyde ont fait à l'affemblée
des Etats de Hollande & de Weftfrife ,
au nom & par l'ordre exprès de leurs
Principaux , des propofitions très - fortes .
» Le préambule contient un expofé général des
réfolutions prifes par les différentes Provinces , & des
plaintes fur le peu d'exécution qu'elles ont eues . Les
propofitions font au nombre de 4. La 1re . contient à
l'exemple de la Zélande , demande de la copie des or.
dres envoyés aux Officiers , Commandans de la Marine
de la République , par le Prince Stadhouder , depuis
18 mois . La ze. quil foit recherché pourquoi depuis
le départ du Chevalier Yorke , les Capitaines
Satynk , Volbergen & Prooyen , n'ont pas d'abord été
avertis de la rupture. La 3e. demande les raisons
qui ont empêché que les vaiffeaux des Capitaines
( 188 )
Bruyn, Van-Kinkel & Bauws , fe foient trouvés au
combat de Doggersbanks ; pourquoi l'on a tardé
fi long- tems à réparer les vaiffeaux qui y avoient
fouffert pourquoi on a négligé de faire rentrer
dans les ports de Hollande , 9 navires de la Compagnie
des Indes , dont 6 font à Cadix & 3 a Dionthem
; pourquoi pouvant nuite au commerce des
Anglois dans la Baltique , & fur- tout enlever leurs
tranfports de troupes Allemandes , on ne s'eft pas
meme mis en devoir de le tenter ; pourquoi l'ennemi
le montra t à la vue du Texel , l'efcadre Hollandoite
n'en eft pas fortie pour la combattre ; pourquoi
enfin la République , quoique abondamment
pourvue de frégates , de floops & de cutters , u'en
envoie aucun pour protéger , du moins fur les côtes,
les navires marchands & les Armateers. Par la 4ª.
on defire que ces propofitions foient communiquces
à tous les Membres de l'union «.
Il paroît que le Stadhouder a répondu
d'avance à toutes ces plaintes ; on lit dumoins
un extrait des legiftres des réfolutions
des Etats Génér ux , en date du 5 Juillet ,
où il eft dit que le Stadhouder s'étant rendu
à l'affemblée du comité tenue ce jour -là ,
expofa aux Députés la conduite qu'il avoit
tenue relativement à la flote depuis les
derniers jours de Mai ; il en résulte que la
force confidérable des ennemis n'a pas permis
à l'efcadre Hollandoife de fortir du
Texel , jufqu'à ce qu'on fût inftruit de l'arrivée
de l'arrée combinée de France & d'Efpagne.
Cette conduite a eu le fuffrage
des Etats Généraux . Une remarque fingulière
qu'on a faite en Hollande fur cette
réfolution , c'eft qu'elle n'a paru d'abord
dans aucun papier de la République ; que
( 189 )
c'eft dans une Gazette étrangère qu'elle a
été inférée pour la première fois , & que
c'eft de - là qu'elle a paffé dans celles de
Hollande.
» Dans une affemblée extraordinaire des Etats
de Frife du 17 Juillet , lit - on dans une lettre de
Leeuwarde, on a beaucoup délibéré fur les caufes
de l'inaction actuelle de nos forces navales & fur les
moyens de la faire difparoître . Le quartier d'Ooftergoo
étoit d'avis de propofer un million de florins ,
outre l'impunité en cas de complicité à quiconque
pourroit découvrir ceux qui entretenoient des correfpondances
traîtreufes ou illicites avec l'ennemi.
Le quartier des villes objectoit l'inutilité de ces
promefles , fur la raifon que les cauſes de l'inaction
actuelle étoient fuffifamment développées dans les
rapports faits par les Colléges de l'Amirauté ; qu'un
particulier ne pouvoit jamais être en état de découvrir
les trahifons auffi bien que les Adminiftrateurs
, qu'il n'y avoit d'ailleurs rien qui pût donner
lieu à des foupçons de correfpondance illicite ; &
qu'enfin les loix du pays étoient fuffifantes dans
ces fortes de cas. Le quartier d'Ooftergoo répondit
qu'un particulier complice d'une trahifon , pourroit
ére attiré par l'appas d'une groffe récompenfe à
révéler ceux qui le font agir plus aifément que par
le Souverain , qui ne pouvoir tâter que dans le myftère;
qu'une pareille promeffe pourroit procurer des
éclairciffemens de l'Angleterre même «.
On parle toujours de paix ; on dit que l'Angleterre
a témoigné le défir qu'elle a de la traiter dans
un Congrès formé par les Plénipotentiaires des Puiffances
belligérantes . On ajoute qu'il lui a été répondu
de la part de la principale de ces Puiffances , qu'on
fe prêteroit à tous les moyens qui fercient offerts
pour accélérer ce grand ouvrage , & qu'en conféquence
on ne fe refuferoit pas à la tenue d'un Congrès
; mais qu'au préalable , il falloit que l'indépen(
190 )
dance des Etats- Unis fût reconnue , afin que cette
Puiffance pût envoyer à cette Affemblée des Plénipotentiaires
chargés d'y foutenir les intérêts . Ce
pas préliminaire & indifpenfable une fois fait , on
a lieu d'efpérer que les autres difficultés feront bientôt
levées , les papiers Anglois qui ont fi fouvent
varié fur ce point , prétendent que le Ministère Anglois
n'a plus le même éloignement ; les réponses que
l'Amérique a faites à fes propofitions , ont dû contribuer
à le faire difparoître . Nous liſons dans un de ces
papiers , une excellente fable allégorique , qui trouve
naturellement fa place ici . Nous nous empreffons dé
nous l'approprier , dans la perfuafion qu'elle ne peu
que faire beaucoup de plaifir à nos Lecteurs.
Ils y reconnoîtront un Ecrivain exercé dans le genre
de la Fontaine , & dont les fuccès ont laiffé bien lein
derrière lui ceux qui ont effayé de courir la même
carrière.
Le Chardonneret en liberté.
Un beau Chardonneret venu du Canada ,
( On fait cas fur- tout de ceux - là
Pour la fimplicité de leur noble plumage (1 ) ) ,
D'une Dame de haut parage
Etoit l'esclave . Bon ! c'étoit pis que cela :
Le pauvre oiſeau vivoit enchaîné dans ſa cage ,
payant par mille efforts d'adreffe & de courage ,
Ce qu'à tous les oifeaux la nature donna ,
Le boire & le manger (2 ) . Un jour il s'échappa.
Le voilà fur un arbre. On crut pouvoir l'y prendre.
Chacun dans le jardin fe hâte de defcendre.
(1 ) Le Chardonneret du Canada , dit M. Valmont de Bomare
dans fon Dictionnaire d'Hiftoire naturelle , reffemble
beaucoup àun Serin , dont la queue , les aîles & la tête feroient
›
noires.
( 2) Des Oifeliers fans pitié dreffent , pour le vendre mieux,
le Chardonneret à tirer deux feaux qui contiennent fon eau
& fa graine, & qui font fufpendus à une poulie dans une cage
ouverte où il eft attaché à une chaîne.
( 197 )
Les plus fages difoient : Voilà l'oifean perdu.
La Dame imprudemment ordonne de lui tendre
Le lien qu'il avoit rompu.
Bel appât franchement cette Dame étoit folle.
Il s'envola plus loin . Eh bien donc ! que mes gens
Tâchent de l'engager à revenir céans ;
Et je lui donne ma parole
Qu'il fera libre déformais.
Libre ! eh ! ne l'eſt- il pas , dit l'un d'entre eux encore
Elfayons cependant : mais ce fut fans fuccès .
J'ai , répondit l'oifeau , ce que tu me promets :
A ta Dame il faudroit quelques grains d'ellébore .
Qu'ai je befoin de fes bienfaits ?
Sers- là , toi , c'eft ton lot , rampe fous fa puiffance.
Moi , je chéris l'indépendance :
Eh ! vive les Chardonnerets !
Une fois hors de cage , iis n'y rentrent jamais.
D'un tableau qui paroît choquer la vraisemblance
Permis à qui voudra de s'appliquer les traits .
Sur le nom de la Dame on voit que je me tais :
Honny foit donc qui mal y penfe.
2
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , du 14 Août.
Il faut prendre fon parti fur l'Amérique & fur
Gibraltar ; il le faudra peut- être prendre auffi fur les
Indes Orientales . Notre pofition y eft très-critiqué ;
& fi Sir Edouard Hughes y effuye quelque échec
avant l'arrivée de Bickerton , qui ne peut y être
qu'à la fin de cette année , un miracle feul peut fauver
Madraff. Toutes les Puiffances du pays font intéreffées
à la chûte de la Compagnie ; & le corps
des troupes Françoifes qui a joint Hyder Aly , eft
prefque égal à l'armée entière de Sir Eyre Coote.
L'Amérique eft indépendante ; l'Irlande veut faire
fes loix ; on prétend que l'Ecoffe fonge à obtenir à
fon tour ce qu'elle demande , & ce qu'on lui refuſe
depuis long-tems , la liberté de s'armer pour fa propre
défenſe.
Les Hollandois ont , dit-on , trouvé le ſecret de
( 192 )
continuer leur commerce fans craindre nos vaiffeaux
armés . Le pavillon Impérial dont ils couvrent leurs
opérations mercantiles , déroute nos Armateurs. Ils
ont envoyé une multitude de prifes dans nos Ports
mais il a fallu les relâcher fur le ferment que les
cargaifons appartenoient à des Marchands d'Oftende
, d'Anvers , & c.
On écrit de Charles - Town qu'Abraham Della
Palba , Juif Portugais , eft mort à fa campagne à
une lieue de cette Ville , âgé de 142 ans . Il étoit
né à Lisbonne la même année que le Duc de Bra- ·
gance monta fur le trône. Comme il ne laiffe aucun
defcendant , il a ordonné que fes biens qui confiftent
en 300,000 liv. ft . foient diftribués en oeuvres de
bienfaifance & de charité . *
On lit dans nos papiers le tableau comparé
fuivant des exportations de l'Angleterre pour les
colonies Américaines & des importations de ces
mêmes Colonies en Angleterre , avant l'année 1770.
L'objet de ce tableau eft de montrer à la Nation ce
qu'elle perdra en reconnoiffant l'indépendance de
P'Amérique.
1764
Exportations.
liv. ft.
2,513,425 16 ·
Importations.
liv. ft
1,212,346 7 5:
1765
1766
1767
1768
· · 2,327,194
I I 2 · • 1,186,736 9 2
• • 2,121,632 10 3 . · 1,403,398 10
• ·
1769 · ·
2,4 :3.329
2,509.835
2,476,314 10 S
7
2 · • 1,376,937 6
1,582,472 10
• • 1,394,385
1770 • • 2,713,471 9 3 . · 1,206,873 16 r
Total . 17,075,203 4 3 .. 9,363,149 18 8
JOURNAL POLITIQUE
=
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 6 Juillet.
CETTE Capitale vient d'éprouver encore
un incendie ; il a été caufé par la foudre
qui est tombée la nuit du 30 du mois dernier
au rer. de celui-ci , dans le quartier des Sept-
Tours , où plus de 7000 maiſons ont été réduites
en cendres .
Les dernières lettres d'Albanie portent ,
que les troubles y règnent toujours ; le Vifir
Soliman avoit raffemblé sooo hommes pour
5000
mettre à la raifon le Bacha Muftapha- Cocha ,
qui s'eft révolté. Il a livré avec ces troupes
trois affauts confécutifs à la ville de Gianina
, où le Bacha s'eft réfugié ; mais il a
toujours été repouffé avec perte , & dans le
dernier il a été réduit à abandonner fon artillerie
& fes équipages . On dit que la Porte
va faire marcher 10,000 Janiffaires contre
ces Rebelles.
Le Divan vient de faire publier une Ordonnance
, qui défend de fumer dans les rues ; le
31 Août 1782.
i
( 194 )
danger des incendies paroît en avoir été le
motif; on croit que des fcélérats fe font fouvent
fervi du feu de leurs pipes pour allumer
des artifices qui ont embrâfé quelques quartiers.
Il n'y a que cette raifon qui puiffe juftifier
la rigueur de la peine contre les contrevenans.
Tous ceux qu'on trouvera fumant
dans les rues feront étranglés fur-le- champ .
On affure que le Grand- Seigneur fe promène
fréquemment incognito dans les endroits
les moins fréquentés , pour veiller à
l'exécution de la loi , & qu'il a fait exécuter
lui-même quelques tranfgreffeurs.
RUSSIE.
De PÉTERS BOURG , le 20 Juillet.
IL eft arrivé à Cronstadt , pendant le féjour
qu'y a fait l'Impératrice , un accident
fâcheux ; le feu prit dans un petin dépôt où
il y avoit 27 à 30 liv. de poudre ; l'exploſion
dont on n'a pas fu la caufe , a tué 2 hommes
& en a bleffé 10. Trois ou quatre jours
après,,, comme on effayoit fur un vaiffeau
de guerre un affut de nouvelle invention.
par le moyen duquel on peut donner au
canon toutes les directions poffibles en un
moment , le canon dont on fe fervoir , &
qui , par malheur , étoit vieux , creva , endommagea
le vaiffeau , tua un Major , quelques
marelots , & bleffa une vingtaine de
perfonnes , au nombre defquelles font l'A(
195 )
miral Creigg , & les Vice Amiraux Suchottin
& Tfchiokuflen .
S. M. I. vient d'accorder à tous les poffeffeurs
de terre , la liberté de faire exploiter
pour leur compte les mines d'or & d'argent
, ou de tout autre métal qu'ils découvriront
dans leurs terres , en payant la dixme
ordinaire. Cette exploitation étoit auparavant
réservée au Souverain , comme faifant.
partie des droits régaliens.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 8 Août.
HIER les deux divifions de l'efcadre Ruffe
aux ordres des contre-Amiraux Tfchitfchagoff
& Crufe , deſtinées à croifer , la première
dans la Méditerranée , & l'autre dans
la mer du Nord , ont paffé le Détroit.
Il y a actuellement dans le Sund 240 .
bâtimens de diverfes Nations , parmi lefquels
il y en a 148 Anglois , qui attendent pour
retourner chez eux une efcorte plus forte
que celle qu'ils ont actuellement.
Le Baron de Biſmarck , Miniftre de Pruffe.
doit refter ici jufqu'à la conclufion du Traité
de commerce projetté entre les deux Cours ,
ce qui , dit- on , pourra durer encore un ou
deux mois ; il fera remplacé alors par ·le
Baron de Roth.
D'après un refcript royal qui vient de
paroître , tous les paffe- ports de mer ne
feront donnés à l'avenir que par le Collége
i 2
( 196 )
général de Commerce & d'Economie , & par
la Chambre générale de Douane & des Rentes
des Compagnies des Indes Occidentales
& de Guinée. La Chambre les expédiera en
latin pour la navigation des Indes Occidentales
, & le Collége donnera tous les autres
paffe-ports.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Août.
ON eft toujours fort occupé de l'affaire
du Secrétaire du Cabinet , Gunther , qui a
été arrêté il y a quelque tems & qui eft
accufe de correfpondances illicites ; fi le fait
eft prouvé , cet abus coupable de confiance
fera fans doute févèrement puni.
On dit que le Grand- Seigneur envoie à
S. M. I. 26 chevaux de la plus grande
beauté , qu'ils font en route & qu'on les
attend inceffamment ici .
La Chambre d'Affurances pour le commerce
établie à Triefte fous la direction de
M. Bellette , dont le fonds eft actuellement
de 500,000 florins en 1000 actions , vient
de payer à fes actionnaires un gain de 57
florins , 34 kreutzers par action , du premier
Juin 178 au 31 Mai 1782 ; elle a cependant
fait une perte de 110,000 florins pendant
cet intervalle .
Le jour de l'arrivée de l'Empereur dans le
camp qui doit être affemblé près de cette Ville ,
écrit-on de Prague , & qui fera composé de 80,000
( 197 )
hommes , n'eft pas encore fixé ; mais on fair que
les exercices commenceront le 10 Septembre Les
illuftres Voyageurs du Nord y font attendus le
13 ; ils ne comptent refter ici que 7 jours .
On affure que l'Archevêque d'Olmurz doit envoyer
fon Suffragant à Vienne , pour y paller par l'examen
épifcopal. On en conclut que tous les Evêques
nommés à des Evêchés , feront à l'avenir afſujettis
à un pareil examen- avant leur consécration .
Depuis quelque tems , lifons- nous dans nos lettres
de Tranfylvanie , cette Province eft infeftée d'une
bande de voleurs qui fe cachent dans le territoire
des Turcs ; leur nombre eft confidérable , & fi
on n'emploie pas tous les moyens pour les capturer
, ils feront déferter beaucoup d'habitans qui
demeurent fur les frontières . Bien des familles font
déja venues fe retirer à Carlsburg & à Hermanf
tadt «.
De HAMBOURG , le 12 Août.
LA plupart des Puiffances maritimes que
le fléau de la guerre n'a point gagné , ont
fenti la néceffité de fe confédérer pour
l'empêcher de s'étendre fur leurs Etats. C'eft
à ce fentiment que l'on doit la confédération
du Nord , & l'empreffement avec lequel
divers Etats le font empreffés d'y entrer.
Le Portugal qui avoit été invité a longtems
fufpendu toute démarche à cet égard.
Il paroît que tant qu'il a compté fur la
protection de l'Angleterre , il n'en a point
cherché ailleurs. Les circonstances ayant
changé , la Grande - Bretagne paroiffant décliner
, & la Puiffance navale par laquelle
fes poffeffions en Europe fe trouvent ciri
;
( 198 ):
conferites augmentant en forces , il a demandé
à accéder à la neutralité armée , &
l'acte qui en eft , dit- on , déja conclu &
figné par les Plénipotentiaires refpectifs
n'a plus befoin à préſent que d'être échangé.
Selon des lettres de Pétersbourg , l'Impératrice
paroît décidée à déployer toutes
fes forces pour faire rentrer la Crimée dans
l'ebeillance du Kan-Sahim Guerai ; 30,000
hommes qui fe trouvent fur les frontières
de cette péninfule , ont eu ordre d'y entrer
; on attend avec impatience le parti
que prendra le Grand - Seigneur à cet
égard , s'il fe déclarera en faveur du Kan
dont les Tartares ne veulent plus , ou en
faveur de celui qu'ils ont élu après avoir
chaffé l'autre.
>.
A On lit dans plufieurs papiers que l'on
a reçu à Conftantinople des lettres d'Alep
qui vont jufqu'au 11 Juin. L'efcadre Françoife
aux Indes orientales , difent-elles , étoit
à Cochin & caufoit beaucoup d'inquiétude
à Bombay ; Hyder- Aly loin de s'être retiré
s'étoit avancé dans les environs de Madraff
, & les principaux établiffemens des
Hollandois étoient en fûreté.
On lit ici une lifte des bâtimens partis
en 1781 de Stockholm avec des cargaifons ;
le nombre en eft porté à 766. Les manufactures
de falpêtre dans le Royaume de
Suède , font tous les jours de nouveaux
progrès ; on en fabrique annuellement juf(
199 )
qu'à 35,000 lipsfund , ce qui revient à
525,000 livres.
Le procès furvenu depuis plufieurs années
entre l'Electeur & le Magiſtrat de
Cologne , relativement à la Jurifdiction de
cette ville , & qui eft maintenant à la Cour
Souveraine de Wetzlaar , fera accommodé
à l'amiable. Il a été expédié pour cet effet
des ordres de part & d'autre de ne plus
pouffer cette affaire.
» Le Profeffeur Zimmermann , écrit-on de Brunf- ,
wick , eft chargé d'offrir au public la vente de deux
collections précieufes ; la première eft compofée
de plus de 8000 cartes géographiques , topogra
phiques & autres différens plans. Ces cartes de tous
les pays commencent à l'année 1595 , & font continuées
jufqu'en 1747 ; il y en a dans le nombre
de très rares , par exemple , de Kepler, de Langran ,
de Klærius , de Gaftaldi , de Vadaguino , de Ruby ,
& de Forlani. L'autre confifte en plus de 11000
portraits gravés , de Souverains , Seigneurs , Savans
& Artiftes. Une partie de cette collection eft reliée ;
& il y a dans ce nombre des ouvrages très- rares «.
ITALT E.
De ROME , le 28 Juillet.
DEPUIS quelques tems on travaille au
cadaftre des biens de l'Etat Eccléfiaftique ,
pour parvenir à une jufte répartition de
l'impôt qui a été fixé à un million & demi
d'écus pour les Communautés.
» On affure , écrit -on de Triefte , que les Capitalifes
de notre immenfe Raffinerie de fucre , tirent
maintenant 40 pour 100 de leurs capitaux . Elle a 6
i 4
( 200 )
fucreries qui ont chacune en exercice 4 chaudières
d'où il fort annuellement 6 millions de livres de
fucre en pains , auffi bons au moins que ceux d'Hambourg
; elle donne la ſubſiſtance à plus de 700 perfonnes
, potiers , chaudronniers , charrons , charpentiers
, menuifiers , maçons , ferruriers , forge-
Ions , & c. Tous ces ouvriers ont leurs logemens
dans les bâtimens de la Raffinerie , hauts chacun
de 3 ou 4 étages , & qui s'étendent à plus d'un quart
de lieue le long de la mer , laquelle vient rouler fes
caux aux bords des dernières allées du jardin . Les
magafins font aux ailes de la porte du milieu , dont
les appartemens où demeurent les Directeurs font
conftruits & meublés avec goût. Il n'y a guères que
30 ans que cette Raffinerie ſubſiſte. On faifoit venir
grands frais de Hambourg ceux qui en dirigeoient
d'abord les opérations ; mais ils firent enfin des
élèves dans ce pays ; ceux- ci en ont fait d'autres ,
& à préfent elle est tout-à-fait entre les mains des
Nationaux. La Compagnie , pour éviter les tranfports
incommodes des vaiffeaux au rivage par des
barques , a fair commencer il y a deux ans une
digue fuperbe , compofée de pierres quadrangulaires
qui s'étend au loin & ne tardera pas à être achevée,
C'est un morceau d'architecture fort curieux «
ESPAGNE.
De CADIX , le 3 Août.
Nous avons vu mouiller il y a quelques
jours dans notre baie , un bâtiment Américain
& unt polacre de Marſeille , venant
rous les deux de St-Domingue , le premier
qui en eft parti le 15 Juin , rapporte que
peu de jours après qu'il mit à la voile un
grand convoi devoit appareiller fous l'eſcorte
( 201 )
de 11 vaiffeaux de ligne chargés de le
débouquer. Il y avoit au Cap lors de fon départ
36 vaiffeaux , dont 14 Efpagnols. D.
Bernard Galvez avoit difpofé fes troupes
de manière à leur procurer , aifément tout
ce qui eft néceffaire à leur fubfiftance & à la
défenfe de la Colonie s'il en étoit befoin.
L'Amiral Rodney étoit toujours à la Jamaïque
, d'où il faifoit fortir de tems en tems
quelques vaiffeaux pour aller en croiſière .
Son efcadre manquoit de beaucoup de choſes,
& il n'avoit pas trouvé à la Jamaïque les
bois & les principaux agrès néceffaires pour
fe réparer. Voilà la nouvelle du port ; quant
à ce qui fe paffe dans celui d'Algéfiras les
travaux y font en autant d'activité que ceux
de l'armée.
Pendant la nuit des 21 , 22 & 23 , 6000
hommes furent employés à tranfporter des fafci
nes , des facs à terre & des fauciffons de 6 & de
12 pieds de long , à l'emplacement qu'on a choifi
pour y élever les nouvelles batteries . On en conffruit
; l'une aura 18 canons ,
l'autre 40 , de 24
livres de balles , & la 3e , fera de 80 mortiers . Il
eft impoffible que le Général Elliot n'ait pas eu
connoiffance de ces nouveaux travaux , & on ne
peut deviner la raifon qui l'a empêché de les troubler.
Ceux qui prétendent qu'il manque de poudre
doivent être détrompés , puifque le 25 on a entenda
des falves inutiles , qui ont cependant coûté la vie à
3 on 4 de nos foldats , à l'occafion de la victoire de
Rodney , dont il n'avoit été inftruit que la veille ,
par une fregate & une goëlette , qui venoient de
Livourne , & qui ont eu le bonheur de fe gliffer dans
la place le 24 , pendant l'abſence de nos vaiffeaux ,
is
( 202 )
qui s'étoient rapprochés d'Algéfiras , pour participer
aux falves que ce port devoit faire en l'honneur
de St - Jacques. On croit que le Géneral ennemi
attend que les ouvrages foient plus avancés pour
les détruire ; mais cette entreprise alors fera plus
difficile. S'il vouloit tenter de faire une fortie , on
eft préparé à le bien recevoir , & il eft douteux
qu'elle lui réuffiffe . Au refte ces batteries font fi
fort avancées au delà des lignes , qu'elles protégeront
efficacement l'attaque des deux môles « .
Le Journal d'Algéfiras va jufqu'au premier
de ce mois , & contient les détails fuivans :
-
Les
Le 26 , on a continué , pendant la nuit dernière ,
le transport de fauciffons par les troupes des tranchées
, indépendamment de so piquets de travailleurs
Efpagnols & de 12 François. Les ennemis continuent
leurs travaux toujours avec la même ardeur.
Ils ont augmenté de quelques canons la batterie
qui eft au- deffus de celle appellée la Efcalirilla
, & ils continuent celle de la Reine Anne. On
a vu débarquer des bâtimens qui font entrés à Gibraltar
hier de grand matin , nombre de facs &
de barils . Le 27 , tranfports de fauciffons à l'ordinaire
par le même nombre de travailleurs .
ennemis ont travaillé fur un petit terrein au- deffus
du fommet de la montagne , ils y ont fait tranf
porter des pierres & des matériaux pour y établir
fans doute une nouvelle batterie , ils ont placé des
mortiers au fud de la pointe d'Europe , dirigés vers
la mer, & ils continuent de mettre en état les batteries
de la Reine Anne & du vieux môle. Les
Vigies du Ponent ont fignalé s vaiffeaux de ligne ,
4 frégates & 4 petits bâtimens Efpagnols , croifant
à la vue de l'oueft du Détroit . Une grande
félouque que nous appercevons dans la baie ennemie
, nous fait juger qu'elle a dû entrer en même
tems que les deux bâtimens . Le 28 , on continue
à travailler avec beaucoup d'activité aux bat-
-
-
( 203 )
teries flottantes ; celle qu'on nomme la Paula de
24 canons fera faite & parfaite dans les premiers
jours du mois prochain , & alors on en fera l'épreuve ;
elle ira de la baie d'Algéfiras à Punte Mayorja ,
vis-à-vis l'une de nos batteries de la côte , & là
on effaiera fa portée , & l'on jugera de l'effet qu'elle
Feut produire , tant fur la batterie que fur elle- même.
La mâture & la voilure avec lesquelles on fera cette
expérience , indiqueront le meilleur moyen de les
affeoir à la mer. Tranfports de fafcines & de
fauciffons comme les jours précédens . Des 3 batteries
qu'on élève , celle de 40 canons de 24 livres
fera dreffée & fervie par les François . Notre ambaffadeur
à Lisbonne a expédié un courier à nos deux
Généraux en Chef de terre & de mer : d'après les
renleignemens qu'il a donnés , on a pris des précautions
, pour garantir les batteries flottantes &
les autres bâtimens armés de l'attaque des Anglois ,
en cas qu'ils fe préfentent en force devant notre
baie pour jetter du fecours dans la place.
29 , on a continué le tranfport des fafcines qui ,
jufqu'à ce moment , fe montent à 30 mille. Le
foldat obtient pour cet effet 1 liv. de gratification ,
le caporal i liv. 10 f. le fergent 2 liv. & l'officier
3 liv. Les ennemis travaillent auffi fans relâche à
perfectionner leurs batteries. Le 30 , on a commandé
hier au foir 4 piquets de travailleurs pour les
dehors & le dedans de la ligne . Ils ont été relevés
à minuit par un même nombre ; on les a employés
à arranger les fauciffons en piles , de maniere
qu'ils foient moins expofés à la vue de l'ennemi ,
qui a tiré environ 40 coups de canon ; nous igndrons
s'il y a eu morts ou bleffés . Les ennemis s'occupent
à mettre dans le meilleur état toutes leurs batteries
nommément celles au fud des Moulins ,
celles du Château des Maures , celle du fommet de
la montagne , &c. Ils ont porté le plus grand nombre
de leurs travailleurs à l'épaulement de la batterie du
I
-
Le
i 6
( 204 )
-
vieux môle , & pour en établir un autre en avant
de la batterie des mortiers qui eft au fud de la pointe
d'Europe , ils ont établi une eftacade au môle &
oat détruit une baraque qui étoit au - deffous de
THopital , qui leur fervoir à diftribuer la ration aux
foldats. La corvette entrée dernièrement dans la
baie ennemie a prefque fini de mettre à terre tout
fon chargement. Le 31 , le Général eit venu aujourd'hui
a Algéfiras , il a dîné chez l'Intendant de
l'armée , & après avoir tenu confeil , il s'eft retiré
à fon quartier général. Il est entré ces jours derniers
dans notre baie plufieurs bâtimens venant de
Cadix & de Séville chargés de diverſes provifions &
munitions pour l'armée & des canons pour le parc d'artillerie.
Les ennemis conftruiſent deux nouvelles
batteries vers le vieux môle . Le premier Août, on n'a
pas commandé de travailleurs la nuit dernière ni la
précédente , & il n'y a rien de nouveau dans la
baie ennemie.
―
Les lettres de Madrid nous apprennent
que la démolition de Mahon à laquelle on
ne travailloit que foiblement , fera entièrement
achevée dans le mois , la Cour ayant
donné à ce sujet les ordres les plus précis.
On ne conferve que le Fort St - Charles &
le Fort Philippet.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Août.
L'ÉVACUATION de Savanah eft pleines
ment confirmée ; les troupes qui l'occupoient
font arrivées à Antigoa fous Peſcorte
des frégates le Pégafe & la Surprife , &
non fous celle du Léander qui venoit de
( 205 )
la côte d'Afrique où il a été détruire plufieurs
forts. On ne fait pas encore fi Charles-
Town a été également évacué ; nos Négocians
qui ont reçu des commiffions pour
cette place & pour New Yorck , ont demandé
avant de les faire des éclairciffemens
au Comte de Shelburne qui ne leur
a point donné de réponse directe.
» Il y a eu , dit un de nos papiers , une grande
difcuffion dans le Cabinet fur cette question : fi
d'après le refus du Congrès , d'entrer en négociation
avec nous , il faut continuer la guerre en Amérique
? Les Miniftres ont été très divifés à cet égard.
Les Ducs de Richmont & de Grafton , le Lord
Chancelier , le Vicomte de Keppel & le Lord
Townshend , ont fortement infifté ſur la néceffité
d'évacuer auffi New-Yorck , & d'envoyer Sir Gui
Carleton avec fon armée aux Antilles ; mais le
Comte de Shelburne & fes partifans , qui dans ce
moment fuivent pleinement le defir du Roi , n'ont
point voulu convenir de cette néceffité ; après de
longs débats , on s'eft enfin rapproché , en déci
dant qu'on laifferoit le Général Carleton abfolument
maître d'agir comme il le jugeroit convenable , relativement
à la confervation ou à l'évacuation de
New-Yorck , avec promeffe cependant de le fouteair
, s'il y étoit affiégé «.
"
Quoiqu'il en foit de ce réſultat du Confeil
, il est très- certain que l'adminiſtration
de ce Général a commencé fous de funeftes
aufpices. L'affaire du Capitaine Huddy l'a
mis dans une pofition très - critique. Nos
papiers ne manquent pas de dire que fi elle
n'étoit point arrivée , fes négociations avec
le Congrès auroient eu une meilleure iffue ;
( 206 )
que tout tournoit favorablement , qu'il avoit
réuffi à mettre dans nos intérêts plufieurs
des Membres de cette affemblée , au nombre
defquels ils nomment même Sir James-
Jay ; que malheureufement le meurtre
d'Huldy avoit tout dérangé ; il femble qu'en
fatisfaifant les Américains fur cet objet , en
livrant le coupable , tout auroit pu fe raccommoder.
Aufli doute - t - on fort ici de
fes prétendus fuccès. Nous avons donné déjà
quelques détails fur cet évènement atroce ;
on ne fera pas fâché de lire encore ceuxci
que nous fournit une Gazette de Providence
en date du 15 Juin.
» Le meurtre du Capitaine Huddy , de la Milice
de Jerſey, a été accompagné de circonftances révol .
tantes qui réclament vengeance ; c'étoit un de nos
plus braves Officiers. L'été paffé , feul & fans autre
fecours que celui d'une femme , il défendit fa maifon
, attaquée par 70 réfugiés pendant plufieurs
heures , & ne le foumit qu'après avoir obtenu une
capitulation honorable & fait mordre la pouffière
à pl fieurs des ennemis , parmi lesquels le trouvoit
le fameux Nègre Tye , qui méritoir l'eftime & le
refpect par les vertus , en qualité d'ennemi , plus
qu'aucun de fes alfociés au teint blanc. Avant de
rendre le Fort fur la rivière Tom , Huddy fe foutint
contre le nombre fupérieur des affaillans juſqu'à ce
que les munitions fuffent épuifées . Les réfugiés annoncèrent
leur proje: de fang , en maffacrant d'abord
cinq combatrans qui demandoient quartier. Ils traînèrent
le Capitaine Huddy à New - Yorck & le
mirent dans une prifon , les fers aux pieds & aux
mans. Huit jours après , un certain Tilton vint lui
annoncer qu'il alloit être pendu. Le Capitaine demanda
ce qu'il avoit fait pour mériter ce fupplice.
( 207 )
Tu as, lui dit- on, pris Philippe Withe ; tu lui as
coupé les deux mains , brifé les jambes , crevé un
ail, & tu l'as damné en lui difant de fe fauver.
Huddy prouva qu'il étoit tenu dans une étroite prifon
à New- Yorck , dans le tems que Withe avoit
éré , non maffacré , mais tué pour fa perfidie. Le 30
du mois paffé , furpris par un de nos détachemens ,
White mit bas les armes ; mais après s'être rendu ,
il reprit fon fufil & tua le fils du Colonel Hendrick
fon on le conduifit à Frecoud ; mais il s'échappa
du détachement de cavalerie légère qui le garduit :
il fut fouvent entouré fans pouvoir être forcé à fe
rendre ; mais ayant voulu fe fauver dans un bois impénétrable
à la cavalerie , il reçut un coup qui termina
fes jours. Les prifonniers qui fe trouvoient alors
dans nos mains , ont donné le même témoignage.
Cependant , fur le faux prétexte que White avoit été
cruellement maffacré , les réfugiés tirerent Huddy
de fa prifon & le conduifirent fur la rive du Jerley.
Le Capitaine , après avoir proteſté de fon innocence ,
fit , avec la préfence d'efprit qui convient à un enfant
de la liberté , fon teftament fur le tonneau qui devoit
l'élever à la fatale branche. Il fut enfuite pendu à
l'arbre où il fut trouvé , ayant fur la poitrine l'écri
teau fuivant. Nous , les Réfugiés , ayant , avec
douleur, vu long - tems les maffacres cruels de nos
frères , & témoins chaque jour de pareils procédés ,
nous déterminons en conféquence de ne pas les
fouffrir plus long - tems , fans tirer vengeance de
ces cruautés , & nous avons exécuté le Capitaine
Huddy comme le premier objet qui s'eft offert à nos
yeux , réfolus à
homme pour
pendre
homme , tant
qu'il y aura un Réfugié exiftant. Huddy va payer
pour Philippe White «
La Gazette de Penfilvanie a annoncé le
départ du jeune Afgill , Capitaine des Gardes
, pour le lieu de l'exécution où il doit
périr pour un autre ceux qui s'intéreffent
( 208 )
à ce malheureux Officier attendent avec
impatience la confirmation d'une nouvelle
confolante qui fe répand ; on dit qu'une
dernière Gazette de New-Yorck annonce
que le Capinaine Lippencott a été livré aux
Américains.
Les autres détails que nous apprennent
nos papiers du continent de l'Amérique ' ,
fe réduisent au traité conclu le 8 Juin entre
les Chefs du peuple du Petit Pèdiće avec le
Général Américain Marrion , contenant les
conditions auxquelles ils obtiennent la grace
de rentrer dans le fein de leur patrie . S'il
faut en croire des lettres de Charles- Town ,
ces conditions ont paru fi dures à une partie
de la milice de cette contrée , qu'elle a voulu
retourner à Charles-Town avec les armes
& bagages , mais qu'on l'en a empêché en
les retenant.
Les mêmes papiers nous préfentent une
adreffe des Presbytériens Américains , à l'occafion
de la naiffance du Dauphin ; elle a
été préfentée au Miniftre de France par
an Comité nommé par le Synode de
New-Yorck & de Philadelphie ; dans le
tems où l'on nous répète ici que les Américains
font mécontens de leur allié , on
voit leur Clergé s'accorder avec les autres
Ordres pour s'exprimer bien différemment.
" Le Synode de New-Yorck & de Philadelphie
a l'honneur dé féliciter V. E. fur l'heureuſe nailfance
du Dauphin de France , & elle eſpère que
vous voudrez bien témoigner à Votre Souverain
l'intérêt qu'il prend à tous les évènemens qui con(
209 )
cernent fon honneur ou fa félicité. Il a profité avec
empreffement de l'occafion que lui offroit fon affemblée
dans cette faifon de l'année , pour faire échouer
les mesures infidieufes de l'ennemi commun , gai
cherche à nous divifer pour mieux parvenir à fon
but. Il defire fincèrement que cette adreffe foit regardée
comme un témoignage public de la fatiffaction
que lui caufe l'alliance dans laquelle les
Etats- Unis font entrés avec la France , & comme
un aveu fincère des avantages que cette union foedérative
a déja procuré à l'Amérique , & de ceuxqu'elle
efpère encore en retirer. Le Synode ne ceffera
d'adreffer au Dieu de la grace les voeux les plus
fincères , pour que le nom de l'illuftre allié des Etats
& de fa poftérité la plus reculée , foit à jamais
diftingué comme celui du défenfeur de la liberté
& de la juftice , de l'ami de l'humanité , & du libérateur
des opprimés.
vante. -
Le Miniftre a fait à cette adreffe la réponſe fui-
MM. c'eft avec la plus grande fatisfaction
que je me trouve chargé de communiquer au
Roi mon maître , l'adreffe de félicitation da Synode
de New-Yorck & de Philadelphie , à l'occafion de
la naiffance de Monfeigneur le Dauphin . Je puis
vous affurer , MM. , que S. M. fera très flattée du
témoignage de l'intérêt , que ce Corps refpectable
prend à tout ce qui la concerne . L'avantage que
j'ai eu de vivie parmi vous , MM . , pendant plufieurs
années , m'a mis à portée de juger de l'amour
qu'ont tous les ordres des citoyens , pour leur indépendance
& l'alliance qui en eft le foutien ; on ne
fauroit révoquer ce fait en doute , fans fuppofer
que le peuple Américain foit tout-à-fait deftitue
de vertu , de patriotifme , & d'une connoiffance intime
de fes vrais intérêts . Il eft donc néceffaire
de défabufer jufqu'à nos ennemis ; les fentimens
du Corps éclairé au nom duquel vous préfentez
cette adreffe , font très-proptes , MM. , à les con-
2
( 210 )
vaincre de l'impoffibilité qu'il y auroit à femer
parmi vous la défunion & l'isimitié. La divine Providence
couronnera fans doute l'oeuvre qu'elle a
jufqu'ici fi heureuſement protégée , & notre alliance
, ayant pour baſe la juftice & le bien de
l'humanité , elle fera certainement auffi permanente
que les principes fur lefquels elle eſt établie «.
Nos nouvelles des ifles fe réduifent aux
détails fuivans que nous lifons dans une
lettre de Liverpool.
7 Le Golden-Lion , parti de Ste- Lucie le Juillet ,
a mouillé à Liverpool le 11 de ce mois. La veille de
fon départ la frégate l'Expérience étoit arrivée d'Antigoa
à la baie du Gros-Iflet ; nous avons fu par ce
bâtiment qu'une flotte de 20 voiles , qui a été fignalée
le 7 Juillet au matin , conduifoit d'Antigoa à
Ste-Lucie les dix-neuvième & trentième Régimens .
Le 25 Juillet le quatre-vingt- fixième Régiment , commandé
par le Major-Général St-Leger devoit être incorporé
dans le vingt-feptième Régiment d'Infanterie
, & le quatre-vingt- feptième , commandé par le
Lord Chewton , dans le trente-cinquième . Il y a fept
ans que ces deux Régimens ont quitté l'Angleterre ;
& lors de la prife de S : e-Lucie , où l'on a incorporé
fept Régimens , ils ont perdu plus de 1100 hommes ,
non compris 14 Officiers & plus de 200 , tant femmes
qu'enfans. Suivant quelques lettres de Ste- Lucie,
il paroît qu'on a formé le projet d'une expédition
contre St Chriftophe. On porte à 3000 hommes
les troupes parties d'Antigoa fur les tranſports qui
ont dû mettre à la voile les Juillet , que le Golden-
Lion a vu le 7 .
Nos lettres de la Jamaïque font des
20 & 25 Juin.
13
Le ro , l'Actéon , lit- on dans la première , eſt arrivé
d'une croisière au Fort-Royal ; les au foir , il a rencontré
au paffage du Vent 300 vailleaux marchands,
( 217 )
tant François qu'Eſpagnols , portant au nord-eft , fous
l'escorte de 20 vaideaux de ligne. Le lendemain au
point du jour il fe trouva bord à bord du bâtiment
le plus avancé , qui étoit un vaiffeau marchand
, dont il s'empara. Quelques vaiſſeaux lui
donnèrent chaſſe , mais comme il étoit au vent il
leur échappa, : 1
Le 20 , l'Amiral Hoodeft allé paffer quelques jours
à terre , à caufe du mauvais état de fa fanté. En
conféquence l'Amiral Drake , à bord de la Princeffe
, de 70, avec 14 vaiffeaux , a mis à la voile , pour
croifer à la hauteur du Cap-François , où il doit obferver
les mouvemens de l'ennemi ; & s'il eft néceffaire
, le fuivre aux Ifles du Vent. Le Commodore
Affleck eft parti avec lui a bord du Bedford , de
74. canons, 19
- Samedi 22 Juin , vers les dix heures du matin
, l'Officier de quart vint nous dire que le feu
avoit pris à un gros vaiffeau qui fe trouvoit environ
à un demi- mille de l'avant à nous. C'étoit
le Merfeys vaiffeau munitionnaire du port de
1200 tonneaux , chargé de vergues , chanvre ,
goudron , cordages , & autres munitions. Il avoit
par bonheur déchargé une partie confidérable de
fa cargaison , & étoit alors mouillé à la diſtance
de douze verges du rivage de Port- Royal . Entre
ce vaiffeau & le nôtre étoient mouillés l'Hercule
& le Prince-William. On mit auffi- tôt à la mer
plufieurs chaloupes afin de le remorquer , & l'éloigner
des autres vaiffeaux ; mais malheureuſement
quelques Matelots du Merfey avoient largué
la hune du mât de milaine , & amené la mifaine
dans la vue d'empêcher le vent d'étendre les
flammes. Ils avoient de la forte imprimé un mou-
-vement circulaire au vaiffeau , qui ayant reçu le
vent entre les deux écoutes , porta droit fur les
autres vaiffeaux , les chaloupes n'étant pas en état
de l'en empêcher . Le Merfey prolongea le Prince(
212 )
em-
William de très -près ; mais comme il étoit fous
le vent , il ne lui caufa aucun dommage. Il s'approcha
enfuite de l'Hercules , & le trouva
barraifé pendant une ou deux fecondes dans fon
gréement ; mais le vent ayant fraîchi le dégagea
fans qu'il en réfbltât aucun accident fâcheux . Vers
ce tems notre Capitaine fe flattoit qu'il ne nous
abor croit point. Le Barfteur , ' qui étoit le vaiffeau
le plus proche du nôtre , appareilla , & évita ainfi
l'abordage du Merfey. Le Namur n'étoit pas dans
une fi heureufe pofition , car il avoit beaucoup
de danger à redouter ; fi nous coupions notre cable
placés comme nous étions , il y avoit dix à parier
contre un que nous ferions jettés à la côte ,
ou que nous aborderions l'un des vaiffeaux de
guerre qui étoient en peloton autour du nôtre. Le
Capitaine Fanshaw défiroit de fe fouftraire à ces dangers
; mais voyant que c'étoit impoffible , il donna
ordre de couper le cable. Le Merfey étoit au
vent à nous ; & nous - mêmes , pendant quelque
teins , nos vergues engagées avec les fiennes ; de
forte que nous étions environnés de flammes. Toutes
les chaloupes de l'efcadre furent envoyées au fecours
du Namur. On n'avoit point l'espoir de le
fauver , mais bien de fauver l'équipage . Auffi-tôt
que le cable du Namur eut eté coupé , ce vaiffeau
échappa aux flammes , à la grande fatisfaction de
toute l'efcadre & encore plus à la nôtre. L'efcadre fut
-menacée en cette occafion d'un defaftre plus affreux
que celui que nous éprouvâmes lors du fatal ouragan
; car fi l'on confidère qu'il y avoit 40 vai
feaux de ligne mouillés l'un près de l'actre , &
que deux étoient déjà en flammes , c'eft un miracle
que la plus grande partie n'aient pas été
brûlés au raz de l'eau ; mais la Providence a per-
´mis que cet accident n'eût aucunes fuites.
Au départ de ces lettres , on dit que
le contre- Amiral Drake croifoit au vent
72139
avec fa divifion de 22 vaiffeaux de ligne ;
le Shrewsbury , l'Ajax & l'Invincible ,
alloient être mis en carene avant de retourner
en Europe, L'Hector & le Jafon
doivent auffi être réparés confidérablement.
La Ville de Paris , le Caton & l'Ardent
prifes faites fur les François , doivent par-›
tir avec le convoi qui fuivra celui qui a
dû mettre à la voile le re Juillet.
L'arrivée de la flotre des Ifles nous donnera
des nouvelles sûres de l'état où fe
trouvent les nôtres , ainfi que celles de
nos ennemis ; cette flotte intéreffante eſt
enfin arrivée ; la divifion destinée pour
Bristol eft entrée dans ce port , après s'être
féparée le 12 à la hauteur du Cap Clear de
celle deftinée pour Londres. Elle avoit été
jointe le 10 par le Gange , de 74 , & le
Vigilant , de 64 , faifant partie des 7 vaiffeaux
que le Lord Howe avoit laiffés en
croifière pour la protéger. Ces deux vaiffeaux
viennent , dit- on , de rentrer à Portmouth
avec le Cerberus & le Monfieur.
Maintenant qu'on eft tranquille fur le
fort de cette flotte , on revient à l'expédition
de Gibraltar. Le Lord Howe eft à
Portſmouth , où fon pavillon eſt toujours
hiffé à bord du Victory , de 100 canons.
38
On prépare dans ce port , dit un de nos papiers ,
des provifions pour tous les vaiffeaux de ligne. Le
Commiffaire Martin a paffé à bord de tous les vaiffeaux
à Spithéad pour les vifiter & rendre compte
à l'Amirauté de leur état. On affure qu'à l'exception
de 2 ou 3 mâts , il y a peu de réparations à
( 214 )
faire. Environ 60 vaiffeaux marchands , tranſports
& fûres , indépendamment des Vaiffeaux de
ÎInde , doivent partir avec la grande flotte quand
elle mettra à la voile. Le 16 , le Lord Keppel
eft parti de l'Amirauté pour fe rendre à Portſmouth,
où il doit hâter le départ de la grande efcadre , &
conférer avec le Lord Howe ; mais il paroît bien
difficile que l'efcadre puiffe appareiller avant la fin
de ce mois ou le commencement de l'autre au plu
tôt. De nouveaux embarras fe préfentent pour déranger
l'expédition projettée. L'Amirauté a reçu
des dépêches du Capitaine Dacres , commandant le
vaiffeau de guerre le Perfeus ; elles font datées
d'Elfeneur. Il mande que vu le nombre & la valeur
des bâtimens qui fe font mis fous ſon eſcorte , il
juge qu'il feroit imprudent de faire route pour l'Angleterre
, tant que l'efcadre Hollandoife reftera dans
la mer du nord. En conféquence de ces avis , l'Amirauté
avoit envoyé des ordres pour faire partir fur
le champ neuf vaiffeaux de ligne pour cette mer
afin d'efcerter les bâtimens de commerce de la Baltique
deftinés pour l'Angleterre : la flotte qu'ils compofent
eft , dit-on , de près de 300 voiles . Plufieurs
perfonnes affurent que l'Amiral, Kempenfeld aura
le commandement de cette efcadre ; d'autres prétendent
au contraire qu'il appartient de droit à
l'Amiral Milbank , qui a déjà fait porter fon pavillon
à bord de l'Océan . Quoi qu'il en foit ,
le démembrement que les Hollandois nous obligent
de faire, affoiblit fingulièrement les forces qui étoient
deftinées pour Gibraltar , & à moins que les vaiffeaux
de la mer du Nord ne fe rallient à tems
ce feroit beaucoup hafarder que de porter à plus
de 30 vaiffeaux de ligne l'efcadre du Lord Howe «<.
Cela n'empêche pas nos papiers d'annoncer
qu'il va partir avec l'ordre & la réfolution
de combattre 'fans compter. Plufieurs
femblent croire qu'il ne rencontrera” au7215
)
cun obftacle , & arrangent ainsi le plan
de cette expédition.
" Si les ennemis tiennent toujours à leur projet
d'empêcher le ravitaillement de Gibraltar , &
que toutes ces gafconades ne finiffent point par le
réduire à rien , cette expédition fera l'une des plus
dangereufes que nos armes ayent eu à former dans
cette guerre. Le Gouvernement eft certainement de
cette opinion , car outre les Amiraux Howe , Barrington
& Roff , qui doivent commander l'efcadre ,
le Commodore Elliot eft chargé de conduire les
tranſports dans la Baye , tandis que l'efcadre combattra
l'ennemi s'il ofe hafarder une action . Le Lord
Howe ne doit point courir le rifque d'être bloqué
à Gibraltar par l'ennemi , mais il doit croifer dans
le Détroit , & fi l'eſcadre combinée entre à Cadix
c'eft alors qu'il doit s'efforcer de la bloquer dans
ce port. Les flottes des Indes Orientales & Occidentales
, avec tous les tranfports munitionnaires ,
&c. porteront le convoi à 130 voiles , fans compter
les vaiffeaux de guerre «.
›
On fuppofe ici que les ennemis feront
à Cadix à l'arrivée de notre escadre ;
mais on devroit juger que peut - être
ils y font déja à faire leur eau &
leurs vivres ; qu'ils feront fortis , & que
l'attaque même aura commencé avant que
nos fecours foient partis de nos ports , de
manière qu'il fe pourroit faire que notre
grand armement n'arrive que pour apprendre
la reddition de la Place. Un
homme très-inftruit de l'état de notre Marine
, après avoir examiné le projet de fecourir
Gibraltar , & péfé la vraisemblance
& l'invraisemblance du fuccès , a publié
les obfervations fuivantes.
Tous nos papiers ne parlent que de préparatifs
1
( 216 )
pour aller au fecours de Gibraltar , on porte à 38 le
nombre des vaiffeaux que doit commander le Lord
Howe pour tenter cette belle expédition . Mais nous
ne faifons pas attention que notre eſcadre n'eft pas
encore prête , & que beaucoup de nos vailleaux
manquent encore du complet ; nous ne remarquons
pas que l'armée combinée n'eft pas rentrée à Brest ,
comme nous le croyions , & qu'en ce moment elle
eft peut-être dans les eaux de Cadix ; nous nous
aveuglons fur le nombre des vaiffeaux de guerre
qui la compofent ; jettons un coup d'oeil fur la tableau
ci - après , & nous verrons enfuite fi nous fom.
mes réellement en état de nous meſurer avec des
forces auffi fupérieures , & d'empêcher le fiége de
Gibraltar. Vaiffeaux Espagnols . La Sainte- Trinité
, 110 , la Conception , 100 , le Saint- Ferdinand
, la Foudre , la Sainte Elifabeth , le Saint-
Damafe , le Terrible- Catalan , le Saint- Vincent
80 , le Saint-Michel , l'Arrogant , le Sérieux , le
Saint- Paul , l'Espagne , l'Atalante , le Saint-Jean-
Baptifte , le Septentrion , l'Ange - Gardien , le Saint-
Juft , le Vainqueur , l'Afrique , la Galice , la
Ferme , l'Orient , le Saint - Joachim , le Brillant
le Saint-Ifidore , 70 , la Caftille , 64. Total 27.
Au Détroit , les Espagnols trouveront encore
8 ou 9 de leurs vaiffeaux , ce qui fera 36 bâtimens
de guerre de la part de cette feule Puiffance . Joi
gnons à ce nombre les vaiffeaux François ci-après.
Le Terrible , le Majestueux , le Koyal- Louis , la
Bretagne , ll''IInnvviinncciibbllee , 110 , le Bien-Aimé, le
Robufte , le Guerrier , le Protecteur, le Zodiaque ,
l'Adif, 74 , le Lion , l'Indien , 64. Total 13 .
-
Si les François ont dépêché des ports de Toulon
& Rochefort les 4 vaiffeaux neufs de 74 qui
y étoient , ils auroient de leur côté 17 vaiffeaux
qui réunis aux 36 Efpagnols , formeroient une
armée de 3 vaiffeaux de ligne . Les Ennemis auront
donc de leur côté une fupériorité marquée ;
d'ailleurs
3
E
L
[
( 217 )
d'ailleurs dans le prétendu nombre de 38 vaiffeaux
dont feroit compofée l'efcadre de l'Amiral Howe, on
connoît la quantité de vieux vaiffeaux ruinés ou
ufés de fervice qu'on y a employés , tels que le
Blenheim , l'Océan , le Cambridge , la Princeff
Amélie , le Royal William , le Medway , &c.
d'autres n'ont point vu la mer depuis qu'ils ont été
lancés ou réparés , tels que le Bombay- Caſtle , le
Gange , l'Atlas , la Princeff-Royale , l'Egmont ,
le Goliath, la Vengeance , le Belle-Isle , le Crown
le Samfon , le Poliphemus , &c. «
Cependant la détreffe de Gibraltar eft
très grande ; on peut en juger par les détails
fuivans , tirés de plufieurs de nos
papiers.
» Les dernières dépêches du Général Elliot ont
caufé de plus vives alarmes au Ministère , qu'au
cune de celles qu'il a reçues précédemment. Cet
Officier demande un corps additionel de troupes ;
il fonde la néceffité de ce fecours fur ce que les
Efpagnols conduifent des travaux dans la proximité
du rocher ; ils font déterminés malgré les frais
énormes & les fatigues auxquelles ils feront expofés
, d'élever leurs ouvrages au niveau du rocher ;
ils ont deffein d'y établir une grande batterie. Le
Général ajoute que les fatigues qu'endurent fes foldats
, l'empêchent néceffairement d'interrompre les
travaux de l'ennemi jufqu'à ce qu'il ait reçu un
renfort. Il dit que depuis la dernière fortie qu'il a
faite avec fuccès , les ennemis ont ufé de prudence ,
qu'au lieu d'avoir leur grand - garde à la diſtance
de quatre milles de leurs ouvrages , ils ont trouvé
le moyen de l'établir à un demi-mille des Ingénieurs.
La garnifon de Gibraltar ne peut donc tenter de
troubler les travaux de l'ennemi fans courir les plus
grands riques. - Depuis que les Ingénieurs François
ont favorifé les approches des troupes Efpa-,
31 Août 1782. k
( 218 )
gnoles , les bombes font jettées avec beaucoup plus
de fuccès qu'elles ne l'ont été depuis le commencement
du siége. On prétend que plus de 3000
hommes ont reçu ordre de s'embarquer fur les
bâtimens de tranfport que le Lord Howe doit conduire
à Gibraltar «.
Les affaires d'Irlande inquiètent toujours
beaucoup ; on peut en juger par cettę
lettre de Dublin.
» La majorité des Délégués de Belfaſt , en faisant
paffer la motion tendante à faire biffer en entier le
paragraphe qui exprime dans l'adrefle au Comte de
Charlemont, le confentement & la fatisfaction ,
a déclaré de fait que la révocation de l'acte de la
fixième année du règne de Georges , n'eft point , de
la part de l'Angleterre , une renonciation pleine &
fans équivoque au droit qu'elle prétendoit avoir à la
Légiflation , tant intérieure qu'extérieure de l'Irlande,
-
Il fe débite depuis quelques jours que le Comte
de Temple eft chargé par le Ministère Anglois de
déclarer ouvertement que le Roi & fes Miniftres
font d'avis que la Grande - Bretagne renonce pour
toujours à toute prétention concernant la légiſlation
intérieure & extérieure de l'Irlande . Les objets
de difcuffion qui exiftent entre l'Angleterre & Ire
lande , font d'une nature très - délicate . Il ne fe paffe
prefque pas un jour qui ne donne lieu à quelque nou.
velle oblervation . Si l'Irlande perfifte dans le projet
de faire le commerce aux Indes orientales , & fi elle
parvient à triompher des obitacles que la Compagnie
des Indes ne manquera pas de faire naître , il en doit
réfulter que les Anglois s'intérefferont dans le commerce
des Indes à la faveur des bâtimens Irlandois , &
alors le monopole des productions orientales fera vrai,
femblablement anéanti en peu d'années «.
L'état actuel de l'Angleterre , & le parti
qui lui refte à prendre , font l'objet des
réflexions de tous nos Politiques ; ils ont
( 219 )
publié fucceffivement leurs obfervations ;
celles d'un Philofophe politique méritent
d'être diftinguées. C'eft ainfi que l'Auteur
de l'Hiftoire des caufes de la décadence
de l'Empire Romain , M. Gibbons , a préfenté
les fiennes dans une lettre adreffée
au Docteur Robertfon , Auteur de l'Hif
toire de l'Amérique.
» Vous me demandez , mon cher Docteur , ce
qu'il faut peafer de la fituation incertaine & flottante
de notre patrie. Sans ceffer d'être cytoyen .
je vais expofer mes tableaux fans cette partialité
& cet enthoufiafme qui balancent , dans les efprits
de nos compatriotes , mille opinions diverfes &
menfongères , & qui couvrent d'un voile féduifant
l'abîme ouvert où l'Adminiftration nous entraîne.
Je fais bien que les raifons qui ent engagé la
France & l'Espagne à déclarer la guerre à la Grande-
Bretagne offrent prefque toutes à la réflexion des
conféquences péremptoires : mais du milieu de
ces fubterfuges mal éclaircis , jailliffent quelques
rayons qui éclairent , dans une perſpective un peu
obfcure encore ; d'un côté nos imprudences hâtives
dictées & combinées par le defir fordide d'une
aveugle cupidité ; & de l'autre une guerre injufte ,
fuivant notre politique ; mais , dans le fait , conduite
au nom de tous les droits les plus faints
de l'égalité des titres , des prérogatives , des propriétés
à établir parmi les habitans de ce globe :
foyons pour un moment , mon cher ami , hommes
& colmopolites. Amis ou ennemis , tous les mortels
font nos frères. Voilà la morale de la philofophie.
Depuis 1768 jufqu'en 1774 , l'Angleterre , au comble
de la grandeur & de l'opulence , a été de tous les
empires de l'Europe le plus riche & le plus florillant.
Recueilli au fein de ma retraite , je me
ܐ
k
( 220 )
difois alors , en écrivant mon Hiftoire de la décadence
de l'empire Romain , je fais peut - être
d'avance celle de ma patrie. Mon preffentiment
étoit vrai , parce que les prétentions de notie
commerce me paroifloient vexatoires & préjudiciables
aux intérêts communs des Nations. Vous
devez être bien perfuadé que le droit de nos conquêtes
n'étant pas légitime , fe trouve fans cele
expofé à être plaidé , difcuté ; & enfuite , pour
nous le conferver , il faut avoir recours aux aimes
& répandre notre fang , d'après les ordres captieux
de nos Maîtres , plus intéreffés que tous les autres
à conferver nos domaines conquis , d'où ils ont
tiré la maffe énorme de leurs fortunes , & d'où
ils voudroient encore extraire de nouvelles richeffes
. Leurs intérêts , cachés fous une enveloppe
impofante , s'accumulent de toutes parts pour préfenter
aux yeux ftupides d'un vulgaire , toujours
abufé , ces deux grands mots , liberté & patriotifme
mais les fruits de cette liberté & de ce patriotifme
ne croiffent que pour eux. Le peuple ,
toujours corrompu par leurs bienfaits empoisonnés ,
toujours vendu à leurs opinions , n'en eft que
plus vil & plus humilié , trop ignorant pour fentir
que la vraie indépendance confifte dans la confcience
d'une impartialité fière & courageule qui ,
fuivant l'efprit de nos Loix , ne devroit admettre
dans nos Tribunaux que des Juges vertueux ✯
incorruptibles , & non des magiftrats riches &
turbulens. Nous avons voulu donner à notre République
une tournure romaine , quand nous ne
poffédions pas les moeurs fimples & pures de cette
ancienne Rome qui n'a jamais oublié de couronner
la vertu la plus modefte , & de la revêtir
des dignités Sénatoriales . Cincinnatus , Fabius , Camille
étoient des hommes pauvres , mais ver
tueux. Quel Magiftrat , quel Général l'a jamais
éré parmi nous ? La vertu , dans cet empire , fuit
›
( 221)
-
la richeffe , ou du moins l'opulence la donne. Rome,
fobre & guerrière , avoit des citoyens . Londres
n'a que des Sybarites exaltés , & quelques élé--
gans difcoureurs . On parle beaucoup de vaincre
, de ruiner , d'humilier la Maifon de Bourbon ,
les Républiques de Hollande & d'Amérique , de
détruire aux Indes le defpotifme envahisleur d'Hyder-
Ali -Kan. On fe fuppofe encore aux beaux jours de
la marine Angloife. Oa fe rappelle les victoires
de Henri V & d'Edouard III , remportées fur les
forces navales de Charles VI & de Philippe de
Valois , & celles de Henri VIII fur François I.
Oa dit : nous étions maîtres des mers fous
Henri IV & Louis XIII ; nous avons anéanti la
marine de Louis XIV pendant la guerre de la fuccellion
d'Efpagne : fi nous remontons vers le milieu
de ce fiècle , nous verrons Don Carlos III ,
montant fur le trône de fon frère Ferdinand IV ,
voulant conquérir le Portugal , être fruftré de ce
defir par la réfiftance courageufe de la petite armée
Anglo- auxiliaire , aux ordres du très - peu expert
le Comte de la Lippe- Schonbourg ; nous verrons
l'Amiral Pocock & le Comte d'Albemaile
s'emparer de la Havane , & y trouver un butin
de 80 millions ; nous volons aux Philippines , dont
nous fommes , à notre arrivée , les maîtres ; le
riche vaiffeau d'Acapulco tombe en notre puiffance
; nous avons conquis fur les François tout le
Canada ; nous avons pris les meilleures Ifles des
Antilles ; enfin , nous avons partagé l'hémisphère
du nouveau monde , & choifi même les propriétés
territoriales qui ont paru être à notre meilleure
bienséance. Que de fuccès accumulés couronnés
par so ans de victoires ! Tout feuriſoit
fous l'influence lucrative d'un commerce libre &
illimité , mais préjudiciable à tous nos voisins.....
Nous tenions alors des mains de l'Allemagne la
balance entre les Maifons d'Autriche & de Bourk
3
7.2229
--
bon. Les ordres du Cabinet de St - James étoient
des loix qui s'étendoient d'une extrémité du Globe
à l'autre. Alors , nous jouiffions d'une paix glorieufe
que la honte des François & des Efpagnols
avoit fcellée. Orgueilleux de tant de gloire , au
lieu de foutenir nos Rivaux pacifiés , quelle a été
notre conduite ? Nous avons voulu nous approprier
le droit d'importation & d'exportation de toutes les
marchandifes ou productions de ce Continent aux
Indes & en Amérique . Nous avons recueilli le
grand tiers des richeffes du monde . Le fpectacle
impofant de nos profpérités nous éblouiffoit : plus
nous avons été riches & puiffans , moins nous avons
eu d'humanité ; nous avons foulé aux pieds les devoirs
les plus faints , preferits par la Nature , les
égards que l'homme doit à l'homme. Ne femblet-
il pas , mon cher Docteur , que , trop engoués
trop enivrés de notre fière indépendance , nous
nous fommes dit en fecret : nous fommes des hommes
par excellence , nés pour la liberté & le bonheur.
Nos voifins nous ont paru d'une eſpèce inférieure ,
faite pour le joug de l'afferviffement. Les Romains
penfoient ainfi des autres peuples , lorfqu'ils voyoient
paffer en triomphe les Marius , les Scylla , les Scipion
& les Pompée. Quels ont été les fruits de leur
fuperbe erreur ? Seroit- il vrai qu'une Nation , accou
zumée à des fuccès , fe perfuadât difficilement fes
malheurs ? Illufion funeſte qui charme le fentiment
de la douleur & enveloppe d'ombres épaiffes l'abîme
où la deſtruction l'attend ! Les Hommes qui tiennent
les rênes de l'Etat , veulent fans doute nous donner
à entendre que la confervation de l'honneur est préférable
aux taches indélébiles d'une honte , d'une
humiliation précoce qui auroit dû fceller un traité
de paix indifpenfable dans les circonftances préfentes
Oui , il faut l'avouer fans rougir & de bonne
foi nous allons fans doute defcendre dans la claffe
des peuples du fecond ordre , ayant perdu l'Améri
:
7223 )
que Septentrionale , nos Antilles , la confiance des
In diens & nos meilleurs comptoirs , au milieu de ces
Nations douces & paifibles qui , accoutumées à nos
marchés ufuraires , oublioient quelquefois notre
avarice pour gémir en fecret fous l'oppreffion flétrif
fante de la tyrannie & du Defpotifme ; l'Angleterre ,
l'Ecofle & l'Irlande deviendront bientôt nos uniques
Domaines. Eh ! quel commerce pourrons - nous faire
avec les productions de la mère- patrie , en comparaifon
de celui que nous faifions avant 1774 ? II
n'est plus poffible de le diffimuler , le moment de
la fatale révolution arrive . En vain le patriotifimne
voudroit armer les bras de tous les citoyens . En
vain cette brillante jeuneffe Angloife , née entre le
commerce & les armes , voudra fondre far nos
ennemis. En vain réunirons - nous toutes nos forces
pour les déployer contre la France , l'Espagne , la
Hollande , les Etats - Unis & Hyder-Aly-Kan : parmi
les Sujets de ces Puiffances , l'amour de la Patric
n'eſt pas moins vif que parmi nous ; ils ont conçu
pour notre politique , nos moeurs , notre caractère ,
nos individus , une haine implacable , excelfive , qui
ne s'éteindra jamais qu'avec l'annihilation de notre
prépondérance coactive , tant fur l'état maritime de
'Europe que fur fon commerce . Tous les Gouver
nemens qui confpirent notre ruine , fe donnent des
fecours mutuels ; ils ont la feve de la force & de la
vigueur. Ifolés au milieu de tant d'attaques meurtrières
, nous oppofons , il est vrai , à nos ennemis
, le bouclier d'une réfiftance affez bien conduite .
Nous avons été vaincus & quelquefois vainqueurs.
Nos fuccès ou nos adverfités ont tourné jusqu'à
ce moment à notre gloire ; fi nous fommes malheu
reux , nos malheurs nous honorent , nos ennemis
même nous rendent cette juftice ; mais nos finances
font épuifées l'arbre de notre commerce a perdu
toutes les branches : nous n'avons plus que des reffources
centrales & précaires tous les refforts de
k . 4
( 224 )
notre Gouvernement font altérés ou dérangés ; nos
capitaux égalent à peine le dividende des fommes
dont on aura befoin pour la guerre , fi on la continue
encore pendant trois années . A cette époque
en 1785 , nous fupplierons pour obtenir la paix , à
quelque prix qu'on veuille nous l'accorder ; mais
alors nous recevrons de nos vainqueurs des conditions
plus ou moins & toujours trop humiliantes ,
en proportion de nos défaftres . Que nous refterat-
il donc à fubir ? La honte , l'indigence & la privation
du commerce. En effet , notre crédit dans
l'Inde diminue tous les jours , de manière à faire
préfumer que les Nations en prévoient la ruine
très - prochaine dans cette partie de l'univers. Que
produit aujourd'hui notre Compagnie établie à
Bombai & à Madras ? quelles refources nous envoie-
t-elle pour foutenir les frais de cette guerre ?
Elle n'a pas même les fonds néceffaires pour les
dépenfes que doivent lui occafionner nos armées
de terre & de mer , tant pour réfifter aux efcadres
Françoifes , plus puiffantes que les nôtres , que
pour s'opposer aux marches profpères d'Hyder- Aly-
Kan. Nos ennemis veulent nous dépouiller de cette
partie effentielle des domaines de notre commerce.
Leurs prétentions , expofées fous un point de vue politique
, font-elles légitimes ou injuftes ? Il convient
de les analyfer un inftant avec réflexion & impartialité.
En 1498 , époque où Vafco de Gama découvrit
l'Indoftan & alla mouiller à l'embouchure du Gange ,
dans le golfe de Bengale , nous étions loin alors de
préfumer que le droit de conquête nous attribueroit
un jour un commerce immenfe dans ces régions
éloignées , la fource de notre grandeur & de notre
chûte, & que nous y ferions négocians , à l'exclufion
, pour ainfi dire , de tous les autres peuples.
Cependant cette révolution eft arrivée : mais
plus nos conquêtes ont été heureufes & rapides ,
plus nous avons voulu reculer les limites de nos
(.225 ))
poffeffions dans ces terres fertiles , où , au milieu
d'un peuple fobre , fimple encore & défintéreflé ‚'
circule l'abondance , entre des monceaux d'or &
de diamans. Quel droit avions-nous fur ces peuples
? Celui de commercer avec eux & d'entretenir
la paix & l'union , fource féconde pour la prof
périté de notre induftrie . Mais , à l'exemple des
Portugais , nous avons voulu envahir des Royaumes;
nous avons fu y parvenir & forcer les Indiens
à acquérir de nous des marchandifes Européennes
, dont les bénéfices énormes rempliffent les
projets de notre avarice . L'Inde a donc pu gémir
long-tems de la néceffité de pourvoir à des befoins
de luxe que nous lui avons apportés , & d'être
obligée d'attendre & d'obtenir , de nos combinaifons
fpontanées , les moyens de les fatisfaire.
Ces moyens , fournis de notre part , étoient
marqués du fceau de l'oppreffion & de tous les fubterfuges
qui abufent la confiance & la fimplicité.
Il eft vrai que le plan de nos léfines a été une fuite
de celui du célèbre Portugais Alphonfe Albuquer
que mais combien nous avons augmenté les maux
qu'il auroit pu faire , fi le Portugal eût été toujours
maître de négocier exclufivement avec les
3 côtes de l'Inde ! Avonons-le de bonne foi : l'Empire
Mogol & les Royaumes voifins nous ont produit
des fommes immenfes qui fe perdent infenfiblement
dans les dépenfes de cette guerre , parce
que , fur un million d'affaires , il y a 300,000 l.
de perçues par les douanes ; & cet argent , qui
paffe dans des mains étrangères , ne revient plus
dans les nôtres par la filiation alternative du commerce
à chaque inftant interrompue ".
FRANCE.
De VBRSAILLES , le 27 Août.
t
LE 18 de ce mois , le Marquis de Chaks
( 226 )
bert , Chef- d'Efcadre , eut l'honneur d'être
préfenté au Roi par le Miniftre de la Marine.
Le Roi ayant acheté , pour l'utilité de fa
Marine , de M. Mufnier , le fecret des ta- |
blettes de bouillon incorruptibles , a bien voulu
gratifier l'Inventeur de ces tablettes d'une
penfion affignée fur ce département .
S. M. a nommé à l'Evêché de, Taibes ;
l'Abbé de Gain de Montagnac , l'un de fes
Aumôniers , Vicaire-Général de Rouen ; à
l'Abbaye de Mortemer , Ordre de Cîteaux ,
Diocèfe de Rouen , l'Abbé de Boisgelin
Agent- Général du Clergé , Vicaire Général
d'Aix , à l'Abbaye de Mondée , Ordre de
Prémontré , Diocèfe de Lifieux , l'Abbé de
la Rochefoucault du Breuil , Vicaire - Gé
néral d'Aix.
De PARIS , le 27 Août.
ON écrit de Breft qu'on y travaille avec
la plus grande activité à mettre tous les vaiffeaux
qui font revenus des Ifles , en état de
retourner à la mer le plutôt poffible ; ces
travaux commencés immédiatement après
leur arrivée , avзncent beaucoup , & feront
inceffamment terminés.
Un petit bâtiment & la frégate l'Amphitrite
, qui étoient fortis une feconde fois
pour aller à la rencontre de la flotte combinée
, font rentrés , après l'avoir inutilement
cherchée pendant 10 à 12 jours. L'Officier
Efpagnol qui portoit à D. Louis de
Cordova des paquets de fa Cour , étoit à
( 227 )
bord de l'Amphitrite : en revenant à Breft
il en aura trouvé d'autres qui y étoient arrivés
. On a lieu de croire que ce Général
ne les ayant pas reçus , & ayant le vent favorable
pour fon retour à Cadix , a pris
cette route avec toute l'armée ; on étoit perfuadé
à Breft qu'il feroit le 20 ou le 25 de
ce mois dans la baie.
Il paroît décidé que l'Amiral Howe va
à Gibraltar ; toutes les nouvelles de Londres ,
tous les papiers Anglois affurent , du moins
que c'eft le projet du Gouvernement ; mais
nous fommes fort éloignés de croire qu'il
puiffe fe préfenter dans ces parages avec
37 ou 38 vaiffeaux . Quoiqu'il en foit , fi la
flotte Angloife s'écarte ainfi de fes côtes ,
pendant deux mois & demi ou trois mois ,
toute l'Europe attentive à la grande fcène
qui va s'ouvrir , aura aufi les yeux fur les
Hollandois qui profiteront fans doute de
ce moment pour fe venger de leur ennemi.
Au refte le départ de l'Amiral Howe ,
s'il eft en effet décidé , ne peut avoir lieu
qu'après que l'armée combinée aura pris
les vivres & l'eau dont elle a befoin à Cadix.
Il paroît maintenant impoffible qu'il
ne la trouve pas fur fon chemin ; il pourroit
également arriver trop tard pour la
miffion qu'on lui fuppofe. Les nouvelles
du Camp de St - Roch annonçoient que tout
fe difpofoit pour commencer l'attaque générale
de Gibraltar le 25 ou le 28 de ce
k 6
( 228 )
mois ; des lettres particulieres d'Efpagneportent
aujourd'hui que cette époque fera
devancée ; Mgr. le Comte d'Artois , lit- on ,
dans quelques - unes , ne va plus à Cadix.
Il a changé de route , & il étoit le 11 à
Arenguer dans l'Andaloufie . M. de Crillon
lui ayant envoyé un Courier pour lui apprendre
qu'il ouvriroit la tranchée le 15 ,
ce Prince a voulu arriver au camp le 14 .
Si ces avis font vrais , le feu terrible qui
doit réduire la place eft commencé , & les
difpofitions qui ont été faites promettent un
prompt fuccès.
» Les vaiffeaux le Dictateur & le Suffifant , l'un
& l'autre de 74 canons , écrit - on de Toulon en
date du 15 , font en rade depuis le commencement
de ce mois. Ils auroient mis à la voile s'ils
n'avoient pas été obligés d'attendre le convoi qu'ils
doivent escorter. Ils appareilleront , fuivant toutes
les apparences , au premier moment. -Les vaiffeaux
du convoi de Marfeille pour les ifles font attendus
ici tous les jours : dès qu'ils feront arrivés ,
ils remettront à la voile pour leur deftination ,
fous l'efcorte de la frégate la Lutine & de la corvette
la Belette. On a lancé hier à l'eau la
frégate la Junon de 40 canons ; elle fera doublée
en cuivre, ainfi que la Minerve , qui fut mise à
l'eau le premier de ce mois. Ces deux frégates
font , dit- on , deftinées pour l'Inde. La fregate
l'Ifis eft arrivée avant- hier zu foir : on va la doubler
en cuivre , & elle repartira tout de fuite.
―
-
On embarque beaucoup de troupes , qui vraifemblablement
font deftinées pour les ifles ; el'es
font réparties fur les vaiffeaux , les frégates & les
bâtimens du convoi. La barque l'Eclair va , diton
, être armée en flûte «<,"
La flotte de 48 voiles partie de St -Domin(
229 )
gue le 20 Juin fous l'efcorte des vaiffeaux du
Roi aux ordres du Baron d'Arros eft arrivée
à Belle-Ifle le 19 de ce mois.
LES lettres d'Angleterre nous apprennent
que les 1100 hommes qui formoient la
garnifon de Savanah , font arrivé à la Barbade
; on ignore fi Charles- Town a été
évacué dans le même- tems ; mais il paroît
que St- Auguftin eſt abandonné comme Savanah
, parce que la première de ces places
fans le feconde devient inutile aux Anglois.
» La frégate marchande le Lord Howe , de 20
canons de 6 , écrit- on de Cadix , fortie de Plymouth
le 3 Juiller , chargée de farines, via d'Opporto , rum,
favon & cercles de fer , pour des tonneaux de Ma-,
dère , où elle devoit fe rendre , en faisant route pour
Québec , eft entrée dans ce Port ; elle avoit eu à
bord 16 Anglois , y compris le Capitaine Jean Edwards
, outre 25 Américains qui s'étoient engagés
fur ce bâtimeer , dans l'intention de s'en rendre
maîtres pendant la route ; la nuit du 21 , pendant
que le Capitaine Anglois étoit à table avec les compatriotes
, les Américains armés parurent tout-à-coup
dans la chambie , menaçant de tuer le premier qui remueroit.
Les Anglois fe reconnurent prifonniers ; alors
Jean Palmer , un des Américains , prit le commandement
de la frégate. A la vue de Faro , il fit mettre
à terre le Capitaine & 10 de fes gens , en leur
faifant reftituer ce que chacun d'eux déclaza leur
apartenir. Il avoit gardé les s autres . Deux pilotes
qu'il avoit pris à Faro , l'ont amené dans ce Port
où la frégate a jetté l'ancre. Il n'y a eu dans cette
occafion aucun mort ni bleffé des deux parts «..
On lit dans les Affiches de la Rochelle
une lettre de M. Benoift , à bord du vaiffeau
du Roi l'Hercule en rade du Cap François
( 230 )
le 19 Mai dernier , à M. Cochon du Vivier ,
Chirurgien-Major de la Marine & des Armées
navales au département de Rochefort ,
fur la mort de M. de la Clocheterie ; nous
nous empreffons de la tranfcrire pour contribuer
à détruire un bruit répandu mal- àpropos
, & qui fe trouve dans quelques
papiers publics fur ce fujer. C'eft un
hommage que l'on doit à la vérité , & que
tout bon François ne peut refufer au brave
défenfeur de la Belle - Poule.
» Vous avez sûrement appris , M. , l'évènement
arrivé à notre armée le 12 Avril ; à l'époque dứ
départ de la frégate qui en a porté la nouvelle
en France , le fort de l'Hercule étoit inconnu ; nous
voilà réunis à M. de Vaudreuil au Cap je vous
apprends avec bien du deuil la mort de M. de la
Clocheterie , mon Capitaine , qui a été bleffé de
trois coups de fet , les deux premiers à une
jambe , fans avoir voulu defcendre le faire panfer ,
malgré les inftances de fes Officiers ; il avoit
encore un vaiffeau à combattre , & il méditoit
une fuperbe manoeuvre en doublant le dernier vaiſ
feau fous le vent ; c'eft dans ce moment qu'il fut
frappé par un boulet de quatre à l'hypocondre droit ;
ce boulet ne lui fit pas de plaie , l'habit & le deffus
de la vefte furent déchirés ; la doublure , la chemife
& la peau étoient entières ; il y avoit feulement
une légère éraflure à la furpcau , le foie & tout
le ventre étoient tum fiés : je crus reconnoître
un épanchement ; mais l'extrême foibleffe & l'abfence
du pouls ne me permirent aucune recherches
je portai toute mon attention à le rappeller à la
consoiffance , à quoi je parvins pour un inftant ;
il me dit alors : Je me mears , mon cher Major ,
je vous recommande ces braves gens ; une feconde
foibleffe termina fa vie entre mes bras . Ah!
( 231 )
-
que je le regrette. J'ai jugé , M. , que la commotion
avoit occafionné une plaie à la veine cave
& peut- être à la veine porte, car il n'a furvécu
à fa dernière bleffure que quinze ou vingt minutes.
Cette mort mit la plus grande confternation
dans tout l'équipage , parce qu'il eft impoffible de
réunir plus de qualités eftimables : il étoit alors
cinq heures & demie ; on ne fongea plus qu'à
faire retraite , y étant convenu qu'il n'y avoit que
ce parti à prendre ; nous fommes arrivés au Cap
avec trois autres vaiffeaux .
Le Capitaine Meynne , Commandant le
corfaire le Voltigeur , a conduit le 30 du
mois dernier à Cherbourg le floop Anglois
l'Elifabeth , chargé de charbon de terre ,
mercerie & quincaillerie.
Il est bien à défirer, M. , nous écrit- on , que la publi
cité donnée ( par votre Journal du 10 de ce mois ,
n°. 32 ) à l'Arrêt du Parlement du 6 Juillet dernier
, concernant la maifon du. fieur Henry, faffe
enfia ceffer l'abus de l'exceffive hauteur des maifons
; mais le compte que vous avez rendu des
procédures & des circonftances qui ont précédé &
accompagné cet Arrêt , eft trop inexact & trop
contradictoire pour que vous vous refufiez à le
réformer. Il n'eft pas vrai , M. , que le fieur
Henry ait d'abord bâti ſa maifon en pierres de
taille , fans avoir obtenu les alignemens ; qu'elle
für prefque finie quand il a été condamné à la
démolir ; qu'on eût , au moins tacitement , permis
au fieur Henry , en confidération de fes premières
dépenfes , de la reconftruire en pan de bois , à
telle hauteur qu'il lui plairoit , & que cette maifon
fût élevée de 68 pieds , & prefqu'achevée ,
quand le fieur Henry a été condamné , par une
Sentence du Châtelet , à la réduire à 48 pieds de
hauteur. Voici les faits dans la plus exacte
Vérité. -Lors de la reconftruction du Palais
( 232 )
i
-
- Le
royal & des maisons qui en ont agrandi & em
belli la place , il a été dreffé & arrêté un plan
de cette partie de la rue St. -Honoré , en conformité
duquel ces maifons & la façade du Palais
royal ont été édifiés : ce plan comprenoit furtout
toute la partie de la rue St. - Honoré , bordée
par les bâtimens des Quinze-Vingis , & conféquemment
la maison du heur Henry , à laquelle il indiquait
un retranchement affez confidérable.
fieur Henry , devenu propriétaire de cette maiſon ,
n'ignoroit pas le retranchement qu'elle devoit fubir
; mais croyant avoir grand intérêt de s'y foultraire
, il effaya d'abord de fe borner à réconforter
très folidement cette maifon fur les anciens
veftiges ; & d'après une erreur affez commune , il
prétendit qu'il pouvoit , fans alignement ni permiffion
, faire à fa mailon , quoique foumis au
retranchement , telles réparations que bon lui fembleroit
, pourvu qu'il ne touchât pas aux fondations
ce fyftême très-abufif fut rejetté ; le fieur
Henry fut condamné , par une Ordonnance du
Bureau des Finances , à démolir les réparations qu'il
avoit déjà faites , & dès lors fa maifon ne pouvant
plus fubfifter , il prit la réfolution de la reconftruire
fuivant l'alignement qui lui feroit donné , en confor
mité du plan en queſtion. Pat l'effet de cet
alignement , le fieur Henry perdit fur la rue Saint-
Honoré un terrein foit précieux ; mais il en fut
prefque dédommagé par la ligne qui lui fut in
diquée fur la rue St.-Nicaife , parce que le plan
pour le redreffement de cette rue le permettoit.
Enfuite on a accordé au fieur Henry la permilion
de faire en pan de bois les murs de face
de fa naiſon , non dans la vue de le dédommager
encore , mais parce qu'on doit permettre de
conftruire ainfi fur un emplacement qui a moins
de 4 pieds de profondeur ; & tel étoit à cet égard
la pofition du fieur Henty. Il n'eft pas nécelfaire
de fpécifier dans ces permiffions la hauteur
-
"
( 233 )
-
qu'on pourra donner à ces maifons bâties en pans
de bois ; entr'autres règlemens qui ont fixé cette
hauteur à 48 pieds du lol a l'entablement , eft un
Arrêt du Parlement du 6 Juin 1681. Telle eft la
loi fur ce point ; or quand on permet de faire
une chofe , il eft fous - entendu & de droit qu'elle
n'aura tien de contraire aux règlemens fur la matière.
Au furplus , il eft certain qu'on n'a pas
attendu
que la mailon fut élevée pour l'arrêter :
auffi - tôt qu'il a été reconnu qu'on fe difpofoic à
excéder la hauteur de 48 pieds , le fieur Henry
a été affigné au Bureau des Finances , & il étoit
déjà condamné , non par une Sentence du Châtelet
, mais par une Ordonnance de MM . les Tréforiers
de France , à reftreindre fon bâtiment à
cette hauteur , quand il a réellement commencé à
faire pofer la charpente des deux étages qui l'excèdent.
A la vérité au même inftant , le ficur
Henry avoit obtenu Arrêt fur Requête du Parlement
, qui le mettoit par provifion à l'abri des
condamnations prononcées contre lui par le Bureau
des Finacces ; mais cet Arrêt , en portant que
provisoirement toutes chofes demeureroient en état ,
étoit une nouvelle preuve de la fage prévoyance
de la Cour , qui , en même tems qu'elle ordonnoit
la fufpenfion du Bureau des Finances , vou.
leit que pour fon propre intêrêt les constructions
du fieur Henry fuflent auffi fufpendues : ce parti
culier a donc été duement & utilement averti ,
& de la contravention qu'il commettoit aux Reglemens
, & des rifques qu'il couroit en défi
nitif , s'il achevoit l'élévation de fa maiſon , nonobftant
la furféance portée par cet Arrêt ; &
quant à l'exécution de l'Ordonnance du Bureau
des Finances , & quant à la continuation de cette
élévation démesurée. Sans doute , le fieur Henry
avoit en la faveur l'exemple de plufieurs maifons
72349
--
élevées autant , & même plus que la fienne , puil
qu'il en eft dans Paris où l'on compte jufqu'à neuf
étages ; il pouvoit citer notamment celle d'un Maréchal
rue de Paradis , vis - à- vis l'hôtel Soubife ,
& celle d'un Chapelier au coin de la rue Coquil
lière ; mais il eft bon que le Public fache que les
propriétaires de ces maifons font dans la même
pofition que celle où s'eft mis le fiear Henry ,
c'eft-a- dire , qu'autant d'Ordonnances de MM. les
Tréforiers de France prononcent la réduction de
ces maiſons à la hauteur de 48 pieds preferite par
les Règlemens ; que des Arrêts fur Requête du
Parlement , par un toutes chofes demeurant en
état , en ont fufpendu l'exécution ; mais qu'il eft
très-potlible & même affez vraisemblable qu'en définitif
, ces propriétaires qui font dans le même
cas & ont tenu la même conduite que le fieur
Henry , éprouvent le même fort. Je vous de.
mande , M. , place pour ces obfervations , dans votre
premier Journal , a un double titre ; d'abord , parce
qu'il eft jufte de réparer les erreurs de détails qui fe
trouvent dans le compte qui y a été rendu de l'Arrêt
du Parlement du 6 Juillet dernier , où l'on confond
très -involontairement fans doute , le Bureau de la
Voierie , avec le Bureau des Finances & les fonctions
de MM. les Tréforiers de France , avec les
opérations des Commiffaires de la Voieric , & ou
F'on prend une Sentence du Châtelet qui n'a jamais
exifté , pour l'Ordonnance du Bureau des Finances ,
dont le Parlement a ordonné l'exécution . Je vous
le demande en fecond lieu , parce qu'il eft infini
ment intéreffant que le public foit inftruit , que
quand MM. les Tréforiers de France refufent la
permiffion de bâtir des maiſons en pans de bois ,
ou ordonnent la démolition de celles conſtruites
ainfi , fur- tout quand leur élévation excède 48 pieds,
ils ne font que fuivre des règlemens dont le Par
lement lui-même maintient l'exécution ; j'ai l'honneur
d'être , &c. figné GUICHARD , Avocat du Roi,
( 235 )
Le 2 de ce mois on a effuyé un orage
affez violent du côté de Briançon en Dauphiné.
La pluie , le tonnerre & les éclairs
ne difcontinuèrent point depuis 6 heures
du foir jufqu'au lendemain matin à 4 heures.
La foudre tomba dans trois endroits ,
& fit fur- tout des ravages dans le petit
village de Prefle , fur le chemin de Saint-
Martin , cù elle brûla 11 maifons . Le
Propriétaire de celle qui fut frappée la
première , a eu la peau du vifage arrachée
, de manière qu'elle lui tomboit fur
la poitrine ; il a eu aufli une partie du corps
grillée , & il y a tout à craindre pour fa
vie. La foudre eft encore tombée affez près
du magafin à poudre du Château , pour
que la fentinelle ait eu l'épaule brûlée .
Heureufement que des réparations néceffaites
à un plancher de ce magafin , avoient
obligé d'en éloigner les poudres qu'on en
avoit retirées deux jours auparavant ; il y
en a ordinairement près de 300 milliers .
Le 4 , le tonnerre eft tombé auffi fur un
petit village près du fort Barraux , & a
mis le feu à 7 maifons , qui ont été réduites
en cendres avec leurs granges pleines
de récoltés. Aucun homme n'a péri ; mais 53
perfonnes qui ont perdu leurs effets & denrées
, font réduites à la dernière misère . On a
dû beaucoup aux fecours donnés par les habitans
des environs & la garniſon du fort Barraux.
Les deux Artiftes qui ont entrepris de
graver une fuite des principales actions
1236 )
de cette guerre glorieufe pour la Nation ,
& qui ont déja publié 2 Eftampes , dont
le fujet eft la prife du Lord Cornwallis &
de fon aimée , & la furprife de St Euftache
, viennent d'en donner une troisième ;
c'eft le fiége du fort St- Philippe vu de la
batterie de la Mola , pendant la nuit du
15 au 16 Janvier 1782 , & durant l'incendie
des magafins qu'elle occafionnà ,
lequel dura trois jours & demi , tandis
que 111 pièces de canons & 33 mortiers
foudroyoient cette place . Cette Eftanipe ,
eft montée à un ton de vigueur furprenant.
Les fumées des différentes batteries
forment plufieurs foyers de lumières fubordonnés
les uns aux autres ' , avec une
intelligence qui ne peut être que le fruit
d'une longue obfervation. C'eft furtout du
côté de l'harmonie que l'Art de la gravure
a fait de grands progrès de nos jours ;
cette Eftampe , qui fait le plus d'honneur
au burin de M. Godefroy , en eft une nouvelle
preuve (1).
M. de la Blancherie , Agent général de correfpondance
pour les Sciences & les Arts , devant
, felon le but de l'Etabliſſement gratuit qu'il
dirige , & les vues du Comité qui le préfile.
paffer en voyages le tems des vacances d'automne ,
prévient le Public qu'il recevra dans tout le mois
( 1 ) Cette Ellampe & les deux précédentes fe trouvent
à Paris , chez M. Godefroy , rue des Francs Bourgeois
Porte St Michel , & chez M. Ponce , Graveur de Mgr. le'
Comte d'Artois , rue Hyacinthe , Les mêmes Artiftes vont
donner inceffamment trois autres Eftampes dont les fujets
font la prife de St - Vincent , celle de St Chriftophie & colle
de la Grenade.ee
( 237 )
* de Septembre , pour la Flandre & la Hollande ,
toutes les demandes relatives aux Sciences & aux
Arts auxquelles la préfence fur les lieux pourra le
mettre à même de répondre d'une manière fatif
faifante. Les lettres doivent lai être adrecesfranches
de port à l'hôtel Villayer , rue Saint - André - des-
Arcs à Paris , d'où on les lui fera parvenir dans
fes différentes ftations . Il fera de retour dans les
premiers jours de Novembre .
De BRUXELLES , le 27 Août.
ON mande de la Haye que quatre Bourgmeftres
de la Ville de Dordrecht fe font
préfentés à l'audience du Stadhouder pour
lui déclarer , au nom du Sénat de leur Ville ,
que ce Sénat avoit pris la réfolution de
difpofer à l'avenir de tous les emplois vacans
dans fon reffort fans en donner avis
à S. A. S. Les mêmes lettres ajoutent que
plufieurs autres Villes de Hollande & de
Frife paroiflent décidées à fuivre cet exemple
; on lit auffi cette nouvelle dans la plupart
des papiers publics des Provinces-Unies.
» Nous lifons , écrit - on d'Amfterdam , dans une
lettre du Sund , du 6 de ce mois , que le même
jour il y étoit arrivé 2 frégates de guerre Hollandoifes
, ayant fous leur convoi 8 navires marchands ;
deux jours auparavant ce convoi avoit rencontré
entre Winge & Mydingh , un convoi Anglois , qui
à l'arrivé des Hollandois avoit pris la fuite dans
le plus grand défordre vers la côte de Suè le ; cependant
une de nos frégates s'eft emparée d'un
navire Anglois ; une feconde étoit à la pourfuite
des autres ; & felon une lettre d'Elfener , elle avoit
déjà fait trois prifes ; le reste a été chaffé partie fur
les côtes de Gothemburg , partie fur les rochers
de Marstrand où ils ont échoué. Des lettres du
Wie du 13 de ce mois , nous apprennent l'arrivée
de 36 navires venant de la Baltique , & d'un na.
--
7238 )
vire de cartel de Plymouth: Parmi plufieurs na
wires arrivés dans le Wlie & au Texel , on compte
celui du Capitaine H. Haaften , parti de Surinam
le 11 Juin; il nous a appris que les frégates l'Amphitrite
& le Zéphir parties du Texel le 8 Avril der
nier , étoient arrivées heureufement à Surinam le
10 Juin avec la flotte marchande armée , confiftant
dans les navires le Phénix , le Hugo -John , l'Unie ,
'Harmonie , le Batavia , la Catharina - Sophia ,
le Liefde , le Willelm & Jean , la Gyfberta-
Petronilla , la Catharina , l'Harmonie & la
Princeffe de Pruffe. La joie avoit été extrême à
Surinam à l'arrivée de cette flotte ; tout s'y trouvoit
en bon ordre & en état de défenſe , au cas
que les Anglois voaluffent tenter quelque chofe
contre cette Colonie ; on y avoit eu une bonne récolte
tant en café qu'en autres productions «.
On attend inceffamment au Texel les
trois navires de la Compagnie des Indes
Hollandoifes qui fe trouvent à Drontheim.
Partie de notre efcadre a été chargée
de le ramener ; l'autre s'eft rapprochée
du Texel , ou quelques vaiffeaux font rentrés
; il eft vraisemblable qu'ils repartiront
inceffamment avec tous ceux qui s'y font
rendus des différens ports de la République
, pour faifir les circonftances favorables
de porter quelque coup aux Anglois ; s'ils
ont l'imprudence d'envoyer toutes leurs
forces à Gibraltar avec l'Amiral Howe , leurs
côtes resteront fans défenfe.
Nous avons , lit - on dans quelques papiers Hollandois
, une lettre du Capitaine Waterberg , arrivé
le 2 Juin à Surinam , il dit qu'il a rencontré une
Lettre de marque Angloife , qui l'obligea de fe rendre
à fon bord avec fes papiers , & que le Capitaine
lui demanda auffitôt s'il étoit le navire parti
d'Amfterdam pour le compte de M. Brandligt.
Ayant répondu que non , & qu'il avoit mis à la
( 239 )
voile d'Embden , l'Anglois examina une lifte qu'il
avcit à bord , & qui lui confirma la dépofition
de Waterberg , qui fut renvoyé , parce que tous
fes papiers étoient en ordre . Le Capitaine Anglois
qui ne le voyoit lui échapper q'avec h meur , reprit
fa lifte & s'écria : un navire Hollandois venant de
pêche du Groenland , le Capitaine tout ce qui est
à bord Hollandois. Sur cette exclamation , on juge
que les Anglois doivent avoir en Hollande une correfpondance
bien fuivie , & qui les inftruit bien
exactement du départ des vailleaux , &c. «
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 21 Août.
L'amiral Rodrey a reçu les lettres de rappel :
il n'en a point été faché , parce qu'il ne défiroit que
de revenir en Angleterre pour y rétablir la fanté ,
D'après cela, le bruit qui s'étoit répandu du rappel de
'Amiral Pigot , étoit fans fondement,
On s'attend à la retraite prochaine du Duc de
Richemond & de l'Amiral Keppel. Ils ont fouvent
déclaré en plein Parlement que , lorsqu'ils verroient
la préfente Adminiftration fe départir du fyflême
adopté par le Lord Rockingham , ils quitteroient
leurs poftes. C'eft donc à eux de foutenir ces fréquentes
proteftations . Sous quel prétexte pourroient
ils garder leur place du moment qu'ils ont vu le
Lord Avocat d'Ecoffe entrer dans l'Adminiſtration ?
Cet homme n'eft - il pas connu de toute l'Angleterre?
Ne l'eft- il pas également de l'Amérique ? N'eft- ce
pas par fa conduite envers la dernière qu'il a mérité
le fobriquet de Lord Starvation ( famine. ) Il eſt
actuellement affez bien dans fes affaires : on en peut
juger par la lifte fuivante des places qu'il occupe.
Tréforier de la Marine
Garde du Cachet du Roi
Lord Avocat .
· • 4000 liv. ft.
• • 2500
· ICOO
Emclemens attachés à cette place
Total •
ICOO
8500
Le Prince de Galles devoit faire cet été le tour de
voyage ayant été fufpendu , cette F'Angleterre ; fon
( 240 )
"
circonstance a occafionné un refroidiffement que
le Duc de Montague travaille à faire celer.
Suivant une lettre de Philadelphie , le Congrès.
a offert une fomme confidérable à tout homme des
troupes du Roi , prifoncières en Amérique , en endu
dans la culture des terres , qui voudra s'établir dans
les Etats-Unis & conduite une ferme pendant le
refte de la guerre , afin que les terres re reftent
point en friche. Lors de la conclufion de la paix ,
tous ceux qui auront pris ce parti , feront les maîtres
de retourner en Angleterre ou de rentrer en
Amérique , cu on leur donnera un terrein fuffi ant
four leur entretien , & c .
La prife de I Ile de Roatan porte le dernier coup
au commerce de l'Angleterre , dans la baie de Campêche.
On fait que dans les années 1766 & 1768 ,
cette Puillance avoit 200 navires employés à ce
commerce.
Les Hollandois font aujourd'hui les maîtres de
la mer du Nord , & menacent nos flottes de la Baltique
, de la Norvège & de la baie d'Hudfon . Nos
Charbonniers ne font plus en sûreté , & nous ne ceffons
de craindre des defcentes & des incurfions fur
nos côtes . Toutes nos flottes marchandes de l'eſt
& de l'oucft font abandonnées à leur destinée , &
nos côtes à l'eft font exposées aux infultes d'un
ennemi que rien ne trouble dans les opérations .
Nous battons les Hollandons & nous voulons fecou
rir Gibraltar ; mais ce n'eft que fur le papier , &
quand nous voudrons le faire il ne fera plus tems.
Le Capitaine Hall de l'Expériment , arrivé à
Hull , écrit qu'il a fait voile d'Heifinger le premier
du courant avec 40 voiles fans convoi ; que le 4 ,
près du Naze de Norwège , ayant rencontré 2 fré.
gates Hollandoiles de 44 , la flotte fe fépara . Le
lendemain le Capitaine Hall découvrit 7 vaiffeaux
de ligne de la même Nation ; & il craint que plufieurs
navires de cette flotte ne fcient tombés entre
les mains de l'ennemi.
Le 14 M. Cunningham , ci-devant Gouverneur
de la Barbade , eft arrivé à Londres , venant des
Indes Occidentales.
DE
FRANCE
1724
DÉDIÉ AU ROI
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
CONTENANT
3
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décout
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ,
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 3 AOUT 1782 .
DU
CHÁZ
BOY
PARIS
Chez
PANCROUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet duRoi.
TABLE
Du mois de Juillet 1782.
PIÈCES FUGITIVES. bon ,
S
Vers à M. de Ch * ,
Réponse,
L'Illufion de l'Amour ,
"l'Erreur de l'Amitié , Conte
•
Epitre à M. Dufaulx.
Vers à Mde de **
A M. le Conte du Nord ,
Voyage de Salency,
L'Amant Jaloux , Epître ,
Les Grâces reconnues ,
Vers à M. de Piis ,
1
I
ou
62
76 Annales Poètiques ,
Détail général des Fers , Fon- te, &c.
80
Eloge du Marquis de Courten-
16 vaux
49
104
Le Chevalier de Jordans , 117
Carmina Caroli le Beau , 122
2 Analyfe raiſonnée du Droit
François ,
51
$ 3
97
101
129
132
Les Soupirs d'Euridice dans
les Chants Elyfées ,
Hiftoire de Charlemagne , 150
A Mefdemoiselles de Gau- Agis , Tragédie en cinq Actes ,
din
145
147
173
Conte Epigrammatique , 148 SPECTACLES.
Enigmes & Logogryphes , 19 , Acad. Royale de Muſiq: 4 ' ,
60 , 102 , 149 |
*
1839 186
NOUVELLES LITTÉR . Comédie Françoife , 89 , 136
Shakespeare , traduit de l'An- Comédie Italienne, 93 , 138
Eloge de Charles de Sainte- Mufique ,
glois ,
Gravures,
20
Maure , 31
Hiftoire de la Maiſon de Bour
46,95,188
143
Annonces Littéraires , 47 , 95 ,
143 , 190
A Paris , de l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT .
rut de la Harpe , près S. Côme, 1782.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 3 AOUT 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
»
A Mademoiselle AURORE, de l'Opéra.
ODE.
AIGNES me rendre , aimable Aurore ,
Les fonges brillans des Amours :
D'un feul regard tu fais éclore
Et tu ramènes les beaux jours.
QUE vois-je ? ton rayon colore
Les fommets du facré vallon ;
Ton char , dont l'Orient le dore
Devance le char d'Apollon.
SUR les fleurs à ta vûe écloſes ,
Les perles tombent de ta main ;
Et dans les airs l'éclat des rofes
Jette un fillon fur ton chemin.
A ij
MERCURE
Quor ! ma voix t'auroit- elle émue ?
Es- tu préfente à mes regards ?
Du Parnaffe es-tu, defcendue
Sous ce portique des Beaux- Arts ?
L'AMOUR vole fur tes traces ,
y
Ton charme en fait l'enchantement ;
Tes vers y ramènent les grâces ,
Ta voix y peint le ſentiment.
RAPPELLE en mon coeur la tendreffe ;
Que j'ofe encore l'écouter :
Rends- moi l'Amour & fon ivreffe ;
Rapprends ma voix à le chanter .
SANS gloire mon luth ſe repofe ;
Fais lui prendre un nouvel effor ;
Aurore , fous tes doigts de rofe ,
Ses cordes frémiroient encor.
HEUREUX Titon , que je t'envie
Les jours qui te furent comptés ! ....
Je veux précipiter ma vie
Sur la pente des voluptés.
POETI , amant , quels feux encore
Me rendroit un regard touchant !
Et ta Mufe , jeune Aurore ,
Daignoit fourire à mon couchant !.
PARDONNE: des voeux plus timides
1
DE FRANCE.
Devoient enchaîner mon ardeur ,
Aurore , j'oubliois mes rides ,
Je ne voyois que ta fraîcheur.
Les pavots réparoient ma veille ,
Quand j'ai vu poindre un jour brillant ;
Et lorfque l'Aurore m'éveille
Je me crois jeune en m'éveillant .
AH fi.... ( quels doux pleurs cette image
Fait naître en mes yeux attendris )
Si tes bras daignoient dans tes lys
Cacher les traces de mon âge !
Tu me vois timide & tremblant ;
Pardon , pardon , jeune Déeffe.....
Amour , c'eft à toi que j'adreſſe
Le dernier voeu d'un coeur brûlant.
DIEU puiffant ! fur mes pas ramènes
La foule active des defirs :
Puifque l'on blanchit dans les peines ,
Fais-moi blanchir dans les plaifirs.:
( Par M. le Baron de T***. )
A iij
MERCURE
VERS
Pour le Portrait de M. D'ALEMBERT.
Du Philofophe aimable il offre un vrai modèle ,
Magit comme il penfe , il fent ce qu'il écrits a
Et fon coeur avec fon efprit
Peut feul entrer en parallèle .
QUATRAIN &‹ Madame ** , qui m'avoit
trouvé rêveur la première fois qu'elle me
vit.
Que dites -vous ? ah ! quelle eft votre erreur !
UE
Affurément vos yeux vous ont déçue .
En vous voyant peut on être rêveur ?
On ne l'eft , belle Églé , qu'après vous avoir vûe.
A Madame C *** , qui m'avoit demandé
une Chanfon.
AIR: On compteroit les Diamans,
2024
LE droit de chanter la beauté
N'appartient vraiment qu'au génie ;
D'un emploi fi peu mérité
Pourquoi m'honorer , Émilie ?
Sans doute je faurois rimer la
Si tes yeux , faits pour tout féduire ,
DE FRANCE.
7,
Aufli bien que celui d'aimer ,
Enfeignoient le talent d'écrire.
Ovi , comment échapper aux traits
Du Dieu charmant que tu retraces !
Pour féduire , il a tes attraits ,
Et pour intéreffer , tes grâces.
Il eſt un certain trouble heureux
Qu'à tes côtés il nous infpire ;.
Mais je baiffe toujours les yeux
Pour éviter de t'en inftruire.
LORSQUE ramenant le repos
Morphée a confolé la terre ,
L'Hymen , veillant ſous tes rideaux ,
Met à la voile pour Cythère.
Mais en vain , jaloux de fon fort,
L'Amour veut être du voyage }
L'Hymen débarque dans le port ,
Et l'Amour au loin fait naufrage.
Vous, qui croyez braver les traits
Qu'Amour porte à l'âme attendrie ,
Il feroit vengé pour jamais
Si vous connoiffiez Émilie ;
Son fourire & fes blonds cheveux
Rappellent la tendre Julie ;
6
Mais nous voyons bien que Saint- Preux
N'a pas connu la plus jolie .
100Wy
( Par M. Damas. )
A iv
8 MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent..
LE mot de l'énigme eft Bouton ; celui du
Logogryphe eft Placet , qui donne place
publique , place , emploi , & lacet.
ENIGM E.
SANS ret ΑΝ s retard ni retour je vais comme le temps .
Entraîné comme lui , j'entraîne auffi de même ;
Un abyfie efl le terme ed , comme lui , je tends ,
Et comme lui toujours je change & fuis le même.
LOGO GRYPHE.
C
JE fuis , Lecteur , avec ma tête ,
Non moins utile que fans tête ,
Puifque je fers avec ma tête
Au même ufage que fans tête.
Près de moi , quand je fuis fans tête ,
Je vois fouvent des gens de tête
Fatiguer ou perdre leur têre ;
Tandis qu'en reprenant ma tête ,
Ceux que je fers avec ma tête"
Me quitrent plus libres de tête.
Chofe incroyable ! étant fans tête ,
J'ai des piés ; mais avec ma tête ,
Lecteur, je n'ai ni piés ni tête.
DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LE fang innocent vengé, ou Difcours für
les réparations dûes aux Innocens , couronné
par l'Académie des Sciences &
Belles- Lettres de Châlons - fur - Marne , le
25 Août 1781 ; par J. P. Brillot de Warville.
Quis talia fando temperet à lacrymis
? A Paris , chez Defauges , Libraire ,
rue Saint- Louis - du- Palais .
IL proît prefque tous les jours de nouveaux
Ouvrages fur les Loix Criminelles ; c'eft un
des objets qui occupent le plus aujourd'hui
tous les Écrivains philofophes de l'Europe.
On s'eft trompé lorfqu'on a imprimé que
la lumière eft d'abord venue de l'Italie.
Montefquieu avoit écrit long - temps avant
Beccaria , & les idées principales de Beccaria
font dans Montefquieu. On verra
dans la fuite de cet Extrait que je fuis loin
de vouloir difputer au Philofophe de Milan
la gloire qu'il mérite ; j'aime fon talent & fa
gloire ; fon Ouvrage eft un de ceux qui a le
plus parlé à mon âme ; c'eft le premier Écrivain
, après Rouffeau , qui ait fait fentir à
mon coeur , dans toute fon étendue , l'intérêt
tendre qu'un homme peut prendre à l'humanité
: comment n'aimeroit- on pas beau-
A v
10 MERCURE
fublicoup
un Écrivain auquel on eft redevable
d'un fentiment i doux &
me ? Mais lui- mème convient , ce me
femble , dans fa Préface , qu'il a marché fur
les traces de Montesquieu , & c'eſt beaucoup
d'avoir fuivi cette route , d'y avoir
attiré une foule d'Écrivains que Montefquieu
feul peut - être n'y eût pas fait entrer.
Nous ne connoiffons pas encore l'Ouvrage
que la Société de Berne a couronné ;
celui de M. Dupaty n'eft pas achevé encore.
M, de Servan , qui fuivit Beccaria dans fon
Difcours fur la Juftice Criminelle , comme
Beccaria avoit fuivi Montefquieu , vient de
publier encore quelques vûes fur cet objet
important ; mais des vues éparfes ne font
point un Ouvrage. M. de Warville en a fait
un qui a paru fous le titre de Théorie des
Loix Criminelles. Il n'eft permis de porter
un jugement fur de pareils Ouvrages que
lorfqu'on peut bien le motiver. Nous ne
parlerons donc aujourd'hui que du Difcours
que nous annonçons.
L'Académie de Châlons - fur - Marne a
demandé quels feroient les moyens les plus
fimples & les moins coûteux à la Société de
dédommager les accufés innocens.
La manière dont la queftion eft pofée ,
fuppofe qu'il eft décidé qu'on leur doit des
dédommagemens. Cela n'eft pourtant pas
décidé encore ; c'eft donc ce qu'il falloit
d'abord demander. M. Briffot de Warville
s'eft fait la queition que l'Académie
DE FRANCE. iť
auroit dû faire ; voici comment il la
pole : Doit-on des réparations aux accufés
innocens ? Sous ce point de vue , la queftion
et belle, touchante , elle intéreffe
l'ordre focial & l'humanité; & quoiqu'elle
ne foit qu'une queſtion fubordonnée à celle
que la Société de Berne a propofée , celui qui
l'auroit bien réfolue répandroit de grandes
lumières fur les Principes généraux d'une
bonne Législation Criminelle , mais peut- être
a t- elle été pofée par M. de Warville même
d'une manière un peu vague , un peu trop
générale. Cette queſtion en renferme deux ,
& il falloit les diftinguer. On ne fauroit mettre
trop de précifion dans ces matières ,
parce que c'eft de la précision que naît la
clarté , & qu'une queftion eft prefque réfolue
lorfqu'elle eft établie d'une manière
très précife : voici les deux queftions.
1°, La Société doit elle dés réparations à
un innocent qui a fubi une peine ?
2º. La Société doit - elle des dédommagemens
à un innocent qu'on a fait paffer par
les épreuves d'une procédure criminelle , &
dont on a reconnu l'innocence ?
Ces deux queftions ne font pas les mêmes,
quoiqu'elles aient de grands rapports enfemble.
1
1. On n'a jamais douté qu'on ne dût réhabiliter
la mémoire d'un homme qui auroit
fubi une peine capitale & flétrillante
qu'il n'auroit pas méritée. Nos Loix ne font
pas humaines , mais elles n'ont pas eu cet
Avj
ΤΣ
MERCURE
1
' excès de barbarie & d'iniquité ; ainfi cette
queftion eft décidée par notre Légiſlation
même ; mais voici ce qu'elles n'ont pas
décidé encore; on ne peut pas rendre la vie
à un innocent qui l'a perdue dans des fupplices
ignominieux ; fa famille , injuftement
Hétrie avec lui , peut feule profiter de la réhabilitation
de fa mémoire ; mais cette réhabilitation
dédommagera - t-elle fuffifamment
une femme qui a perdu ſon mari , des enfans
qui ont vu périr leur père par la
main d'un bourreau ? Les Gouvernemens
ont eu quelquefois plus d'humanité que
les Loix ; ils ont fait fervir quelquefois
les richelles de la Nation à réparer , autant
qu'il eft poffible, les erreurs fatales de la Juftice
; mais ce que fait le Gouvernement eft
arbitraire de fa nature , & ce que la Société
doit au Citoyen doit être fixé par les Loix
immuables de la Juftice.
2º. Le ſentiment de la juftice naturelle
ne prononce pas autfi fortement fur la
feconde queftion , & c'eft ici que les lumières
de la raiſon ont été incertaines , que les tégiflateurs
& les Jurifconfultes ont ceffé d'enrendre
la voix de l'humanité. Nos Loix & leurs
interprêtes ont décidé que l'innocent devoit
fubir fans exiger aucun dédommagement
des épreuves qui finiffent par conftater fon
innocence ; que les malheurs qui font la
fuite de ces épreuves étoient une des charges
de l'état de Citoyen , un des tributs qu'il
paye
à la Société. Sans doute ils fe font
DE FRANCE. 13
trompés , & leur erreur à été cruelle ; mais
c'est une erreur , & non pas un crime. On
penfoit que cela étoit néceffaire à l'ordre
focial , & que l'ordre focial fait toujours le
bonheur du Citoyen.
L'Écrivain qui vouloit fe charger de répondre
à la queftion de l'Académie de
Châlons , devoit donc s'attacher fur tout à
combattre cette erreur , à faire difparoître
les faux avantages que fe promet la Société
de cette difpofition de nos Loix , à faire
fentir vivement les maux affreux qui en réfultent
pour la Société même; enfin , à inz
diquer la nature & la proportion des dédom
magemens que les Loix & la Juftice doivent
au Citoyen innocent qu'elles ont été forcées
de foumettre à leurs épreuves.
Voyons ce qu'a fait M. Briffot de Warville.
Il divife la queftion de l'Académie en
trois Sections.
Il cherche dans la première les principes
qui doivent diriger la Société publique dans
la réparation due à l'Innocent FLÉTRI INJUSTEMENT
.
Dans la feconde , les moyens de rendre le
fort des Accufes plus doux , & les accufàtions
des Innocens moins fréquentés.
Dans la troifrème enfin , les moyens de
réparerles maux qu'il a foufferts , lorfquefor
innocence eft reconnue.
Voici le début de la première Section.
LIBERTÉ , SURETÉ , PROPRIÉTÉ ,
14
MERCURE
triple bafe du pacte focial. La Société doit
la refpecter comme les particuliers ; quand
elle la VIOLE , elle doit réparer fon INI
QUITÉ!
>
Il n'en faut pas davantage pour voir
que M. Briffot de Warville a mal vu la
queftion. D'abord, la Société en général ne
peut pas faire d'iniquité ; tout ce qu'elle
fait , elle le fait fur elle même ; elle ne peut
jamais avoir l'intention de fe faire du mal ;
fi elle s'en fait , c'eft qu'elle fe trompe ;
mais alors elle eft malheureufe , & non pas
coupable : il ne s'agit point là d'iniquité.
Cette première erreur vient de ce que
M. de Warville à confondu la Société , & le
Gouvernement ; cette méprife eft commune
dans ceux qui ont parlé des Loix & du Droit
public , & c'eft une fource d'erreurs innom →
brables.
1
M. de Warville change la nature de la
queftion propofée. L'Académie de Châlons
n'a point demandé fi des Juges qui auroient
rendu un arrêt inique doivent des répara
tions , des dédommagemens à l'Innocent
qu'ils ont flétri , à la mémoire & à la famille
de l'Innocent qu'ils ont fait périr fur l'échafaud.
S'ils en doivent? Eh ! qui a pu jamais
en douter ? S'il exiftoit un pays où les Loix
n'auroient pas décidé une queftion femblable
, il faudroit en fortir , & non pas y faire
des Ouvrages fur les Loix. Les nôtres &
celles de tous les pays civilifés, font monter à
l'échafaud le juge inique qui a condamné
DE FRANCE. rs
*
l'Innocent à la mort. Il ne s'agit point de
décider fi l'on doit punir l'iniquité des Juges,
mais fi l'on doit réparer leurs erreurs , & fi
c'eſt la Société ou les Juges que la réparation
de ces erreurs regarde . A peine la queftion
eſt ainſi poſée , qu'on en voit naître la
décifion. Si le Juge s'eft trompé en fuivant à
la riguenr les règles que les Loix ont établies
pour la recherche de la vérité , c'eft la Société
qui doit réparer ces erreurs , car elles
naiffent ou de l'infuffifance des Loix , ou de
la conftitution vicieufe de la Société , ou
d'une certaine fatalité dans l'enchaînement
fortuit des faits , & tout cela doit être à la
charge de la Société ; c'est pour elle un devoir
rigoureux de réparer les maux qu'elle a
faits , & il eft digne d'elle de corriger encore
les maux de la nature . Si le Juge s'eft trompé
en ignorant les règles ou en negligeant de
les fuivre , c'eft lui qui doit répondre de fes
erreurs , c'eft à lui à réparer le mal qu'il a
fait , & c'eft à la fageffe du Législateur à
décidér dans ce cas juſqu'à quel point l'ignorance
ou la négligence du Juge ſe rapproeke
du crime.
M. de Warville a confondu tous ces objets
; il a toujours parle
des crimes de la Société,
qui ne peut pas commettre de crimes ;
il a toujours parlé des iniquités des Juges ,
qui doivent être réparées , ce qu'on ne s'eft
jamais avifé de mettre en queftion , ce dont
on n'a jamais pu douter , même au Japon ,
où les Loix ne femblent avoir eu d'autre ob;
16 MERCURE
J
jet que de verfer le fang des Citoyens. Il eſt
arrivé de- là que la queftion eft tout aufli
peu décidée dans cette première Section que
dans les termes même qui l'établiffent.
Elle l'eft moins encore dans la feconde ;
car en rendant le fort des accufés plus
doux , on rendra les réparations & les
dédommagemens plus faciles , s'il eſt prouvé
qu'on en doive. En trouvant les moyens de
rendre les accufations des innocens plus
rares , on fera moins fouvent expofe au
malheur d'avoir des erreurs à réparer ;
mais tout cela ne prouve pas que les erreurs
doivent être réparées ; que le Citoyen
qui a fouffert dans fon honneur , dans fa
fortune , dans fa liberté , a droit d'exiger
des dédommagemens proportionnés , & que
l'intérêt général de la Société eft de lui en
accorder. Cette feconde Section n'a donc
qu'un rapport affez éloigné à la queftion
propofée ; elle eft du moins inutile pour la
réfoudre ; elle feroit très - bien placée dans
un Ouvrage far la Légiflation Criminelle
en général , mais ce n'étoit pas ici fa place.
Rien n'eft fi important que de renfermer
une queftion dans fes bornes naturelles : plus
on la refferre , & mieux on la décide ; car
les motifs qui doivent en décider fe preffent
fous un regard , & on les apprécie mieux ,
parce qu'on les voit tous en détail & tous
à-la- fois.
Dans la troifième Section , l'Auteur fuppofe
la queftion décidée , & il ne cherche
DE FRANCE. 17
plus que la proportion des réparations &
des dédommagemens ; il en résulte que la
queftion divifée en trois fections n'a été
réfolue dans aucune on pouvoit la moins
divifer , & la mieux réfoudre. Cette troisième
Partie nous a paru la meilleure de l'Ouvrage.
M. de Warville a fenti avec énergie les maux
des accufés innocens , la cruauté des formes
de notre procédure criminelle , & il a répandu
dans ces tableaux la chaleur de fa
fenfibilité. Nous avons cependant encore
des reproches à lui faire.
La douleur phyfique , dit - il , ne peut
» être mefurée que fur fa durée & fur fon
» étendue , & cette étendue fur la fenfibi-
» lité du patient ..... Pour le dédommager
exactement , il faudroit lui donner un
plaifir égal , circonfcrit dans un intervalle
» de temps égal .
ود
Ces fubtilités métaphyfiques , fi fort à la
mode aujourd'hui , ne conviennent point à
un homme qui écrit fur les Loix. Montefquieu
n'en a jamais parlé qu'avec mépris ;
s'il les eût jugées bonnes à quelque chofe ,
qui avoit plus que lui cet efprit Alexible &
délié qui pénètre dans les intervalles les plus
étroits de nos idées ? Le vrai Métaphyficien
n'en fait pas plus de cas que le Législateur ;
elles n'entrent point dans les jugemens que
nous devons former des chofes ; elles
font , pour ainfi dire , hors de la raiſon naturelle
de l'homme ; elles ont fait la gloire.
des Scot , des Covarruvias , & c'eft une rai18
MERCURE
fon de plus pour nous de les méprifer.
Nous allons nous permettre encore quelques
réflexions critiques fur le ftyle de M.
de Warville ; non pas que la perfection du
ftyle nous paroiffe d'une grande impor
tance dans ces matières , Montefquieu feroit
encore un de nos plus grands Hommes
quand il ne feroit pas un de nos plus grands
Écrivains. Mais nous croyons que c'eft
l'ambition d'écrire avec éloquence qui
rend fouvent les vûes de M. de Warville fi
peu exactes , fi peu juftes ; il penferoit
mieux s'il confentoit à écrire avec plus de
fimplicité. Le titre même de fon Difcours
eft une preuve de ce que nous difons ici.
* On ne fauroit trop le dire à M. de Warville , qu'il
s'accoutume à ne prendre la plume & à ne s'échauffer
que lorfqu'il fe fera fait une chaîne d'idées bien
nettes & bien diftinctes . Il fait cas de l'analyſe phi
lofophique , & il a bien raifon ; vouloir traiter les
-grands objets de Morale & de Légiflation fans le
fecours de l'analyfe , c'eft vouloir lever des fardeaux
immenfes fans le fecours du lévier ; mais il
ne fait pas affez d'ufage de cette analyſe qu'il eftime
beaucoup. Nous ne diffimulons rien M. Briffot de
Warville ; mais nous croyons lui donner par notre
févérité un témoignage de notre eftime. Les objets
importans auxquels il paroît s'être confacré ne
trouveront que rarement des Écrivains qui les embraffent
avec autant de zèle & de chaleur. Nous
voudrions qu'il apprêt à mieux fe fervir des forces
de fon efprit , à mieux diriger ce zèle ſi actif, à
tirer plus de lumière de fa chaleur,
2201
DE FRANCE. 19
M. de Warville a voulu être éloquent jufques
dans le titre : Le fang innocent vengé.
Il eſt fâcheux que ce pathétique n'ait pas de
fens. Nous avons prouvé qu'il ne s'agit point
de vengeance dans la queftion qu'il avoit à
traiter ; que dans tous les temps & dans tous
les pays on avoit pani les Juges coupables.
Ne diroit on pas d'ailleurs qu'on ne peut
devoir des réparations qu'aux innocens que
le glaive des Loix fait périr ? On en doit à
celui qui a fouffert dans tous les droits de
l'homme & du Citoyen , dans fon honneur ,
dans fa fortune & dans fa liberté. M. de
Warville femble croire enfin que fon Difcours
a déjà vengé lefang innocent ; mais nos
Loix & notre Jurifprudence criminelles font
encore les mêmes , quoique fon Difcours ait
été couronné à l'Académie de Châlons. Il ne
faut pas donner un titre qui annonce le
déclamateur à un Ouvrage qui ne peut être
bien fait que par un Philofophe. Le ftyle
dans tout le Difcours reffemble trop à ce
titre. M. de Warville dit que fa plume eft
trempée dans fes larmes & dans celles des
innocens ; qu'il s'est étendu avec les accufé's
innocens fur leur lit de douleur.
Nous fommes perfuades , par exemple ,
que c'eft à caufe que le mot d'iniquité a paru
à M. deWarville plus fort & plus éloquent
que celui d'erreur ; qu'il a toujours parlé des
iniquités , & jamais des erreurs , quoique
dans la queftion propofée il s'agiffe d'erreur ,
& non pas d'iniquité. Voilà comment la
20 MERCURE
fauffe éloquence produit de fauffes idées ;
voilà comment on voit tout mal lorſqu'on
a la prétention de fentir tout avec chaleur.
Il faut voir avant de fentir ; fi l'on voit bien,
on fentira jufte , & on fera éloquent ; mais
on le fera à propos , & on ne voudra pas
l'être dans le titre d'un Difcours. Il a été
donné à quelques hommes de fe paffionner
pour les vérités qu'ils découvroient , & de
faire paffer a- la- fois leurs idées & leurs fentimens
dans l'efprit & dans l'âme de leurs
Lecteurs ; c'eſt le plus beau triomphe & la
plus belle gloire du génie ; mais il faut fonger
que c'est à lui feul qu'il appartient de
les obtenir. Beccaria , qui a fouvent une mé
taphyfique vafte & profonde , a mis cependant
dans fon Livre plus d'éloquence encore
que d'idées & de vûes neuves , & fon Livre
n'en a été peut-être que plus utile.... Il a peu
éclairé les Légiflateurs , mais il a beaucoup.
adouci les Magiftrats. Que d'innocens il a
fauvés fans avoir fair changer une feule loi !
Mais il n'y a point d'efprit qui foit plus éloigné
de la déclamation que celui de Beccaria.
Il fe jettera plutôt dans les profondeurs de la
métaphyfique , & il paroîtra obfcur à ceux
qui ne fauront pas l'y fuivre. Nous le répétons
encore , fi M. de Warville veut mettre
plus de fimplicité dans fon ftyle , il verra
inieux les idées qu'il aura écrites ; il en jugera
ieux ; il ne prendra pas une queftion pour
Fautre , & la lumière qu'il mettra dans fon
efprit il la répandra fur les grands objets.
DE FRANCE. 21
dont il s'occupe ; avec moins de prétention
d'attendrir les âmes , il les attendrira davantage;
car il eft des vérités qu'il fuffit de démontrer
pour les rendre touchantes.
En finiffant cet article , nous avons fenti
avec peine qu'il pouvoit affliger M. de
Warville , & nous avons été tentés de le
jeter au feu. Nous ne connoiffons M. de
Warville que par fon enthoufiafme pour le
bien public , que par les études & les Ouvrages
que ce fentiment lui fait faire. II
doit nous être cruel de faire la plus légère
peine à un homine de ce mérite. Nous ne
nous fommes déterminés à imprimer cet
article que parce que nous avons efpéré
que M. de Warville pourroit en retirer
quelqu'utilité. Nos Critiques ont été févères,
peut-être dures , mais il est bien certain
que nous n'aurions pas parlé de ce Difcours
fifon Auteur nous avoit paru un homme
fans efprit & fans talent. Et qu'il ne penfe
point que ce que nous difons ici foit un de
ces moyens ules qu'emploient fouvent les
Critiques les plus injuftes pour le donner
un air de modération & d'équité : dans les
détails de fon Difcours il y a beaucoup
d'obfervations particulières fur notre Jurifprudence
, pleines de jufteffe & de vérité.
Il paroît qu'il a porté de la Philofophie
dans l'étade des formes de nos Loix. La
Philofophie eft toujours dans fon coeur , &
quelquefois dans fon efprit ; fi fon efprit
segare & confond les objets , c'eft lorfqu'il
?
22
MERCURE
veut les voir de trop haut ou les élever par
fon ftyle. Son ftyle même cependant a
quelquefois une chaleur vraie , & nous nous
félicitons bien de pouvoir donner à M. de
Warville un éloge qu'il a fans doute beaucoup
ambitionné. Mais qu'il fe rappelle
combien cette ambition lui a fait de tort , &
combien elle peut lui en faire encore.
Voici un des morceaux dans lesquels
M. de Warville nous a paru le mieux réunir
l'Éloquence & la Philofophie.
" Peut- on douter que la partialité qui
» infecte notre inftruction criminelle ne
viole les droits du Citoyen ? Parcourez
tous fes degrés , il n'en eft pas un feul qui
» ne foit marqué par un abus. Depuis l'inf-
» tant où l'Accufé perd fa liberté jusqu'à
» celui qui le voit fortir des prifons , tous
» fes jours ne font qu'un tiffu perpétuel
"
39
»
32
d'affronts , d'attentats à fes droits , d'é-
» checs à fa fortune , de maux , de douleurs
pour lui , pour fa famille , pour fes
» amis. Flétri par l'opinion publique , humilié
par fes Juges , outragé par les gardiens
, ruiné dans fa fortune , que ne
fouffre-t- il pas ? Et lorfque la Juftice re-
» connoît fon innocence , loin de s'empref-
» fer à refermer les plaies qu'elle a , par fa
rigueur, ouvertes , agrandies , envenimées ,
elle lui refufe tout , jufqu'au léger figne
» d'une compaffion ftérile . Elle s'en étoit
" faifi avec avidité ; elle le rejette au ſein
» de la Société avec indifférence , même
39
"
DE FRANCE. 23.
»
→ avec une eſpèce de regret de voir échap
per fa proie ; elle étouffe fes cris & le
» force au filence fur fes douleurs & fur
» fes bourreaux .... Fatale inquifition , tribu-
» nal de fang qui fit frémir fi long-temps.la
» terre : fi j'avois à te peindre , emprunte
» rois- je d'autres traits ?
"
Il y a dans ce morceau des phraſes où
M, de Warville s'eft donné à lui- même le
modèle d'unſtyle éloquent & fenfible : celleci
entre autres , elle s'en étoit faifi avec avidité
; elle le rejette au fein de la Société avec
indifférence , même avec une espèce de regret
de voir échapper fa proie. Peut être n'eft ce
pas la phrafe que M. de Warville en aime
le mieux ; mais qu'il confulte les hommes
de goût , & qu'il recueille les voix.
( Cet Article eft de M. F. de V. )
?
sensibilei 30°N MALUNE 20
19. [
24
MERCURE
LE Couronnement de Pétrarque à Rome ,
en un Acte , par M. Sabatier de Cavaillon ,
ancien Profeffeur d'Éloquence , Penfionnaire
du Roi . A Paris , chez les Marchands
de Nouveautés.
Nous croyons que nos Lecteurs nous
fauront gré de leur donner une idée de ce
petit Opéra , qui nous a été communiqué
manufcrit. Les noms de Pétrarque & de
Laure ne fe lifent point , ne fe prononcent
point fans réveiller l'idée de l'amour & de
la poésie , par conféquent fans parler au
coeur & à l'imagination. Un fecond motif
d'intérêt , c'eſt le nom de fon Auteur , M,
Sabatier , connu depuis long temps dans la
Littérature par des fuccès dans le genre lyrique.
La Scène eft à Rome , dans une falle décorée
pour la cérémonie. Les Acteurs font
Pétrarque , Laure , fous le nom de Sophie
Delphire , veuve Romaine , un Coriphée
des Troubadours , avec plufieurs Troubadours.
LAURE (fous le nom de Sophie. )
O tendre Amour ! c'eſt aujourd'hui ta fête ;
Mon amant và jouir d'un deftin glorieux ;
Son triomphe s'apprête ;
Pour en être témoin j'ai volé dans ces lieux .
Quand tout lui parlera de fa gloire immortelle ,
Daigne ,
DE FRANCE. 25
Daigne , Amour , lai parler de moi ;
Si l'éclat des honneurs le rendoit infidèle ,
Reprends tous les attraits que j'ai reçus de toi.
Mais s'il refpecte encore
Le plus tendre lien ,
Si couvert de lauriers , il fe fouvient de Laure ,
Mon triomphe ſera plus flatteur que le fien.
✪ tendre Amour ! &c.
Jaloufie de Laure à l'occafion de Delphire ,
qui , fière de quelques vers que Pétrarque
a faits pour elle , dit dans une Scène qu'elles
ont enſemble :
Les fons d'une lyre agréable
Immortalifent la beauté ;
Et le Chantre le plus aimable
Eft toujours le mieux écouté.
L'efprit touche les plus cruelles;
C'eſt lui qui fait nous enflammer ;
Apollon , qui chante les Belles ,
Eft le Dieu qui les fait aimer.
Laure demande à entendre ces vers , &
Delphire lui récite ce couplet.
Non , non , vous ne reſſemblez pas
A la plus charmante Déeffe ;
Vous en avez tous les appas ;
Mais il vous manque fa tendreffe.
Aimez , aimez à votre tour ;
Sans defirs la beauté fe fane;
No. 31 , 3 Août 1782.
B
26 MERCURE
Pourquoi votre oeil peint- il l'Amour ,
Si votre fierté le condamne ?"
Laute , pour confondre la rivale , lui réplique
:
Ecoutez cette chanson
Qu'il fit fur les bords de Vauclufe.
DELPHIRE .
Laure de ces lieux eft la Mufe ,
Et Pétrarque en eft l'Apollon .
LAURE.
Dans nos jardins la fleur nouvelle
Près de Zéphire s'embellit ;
Les fauvettes battant de l'aile
Chantent l'Amour qui les unit,
Hélas ! ma Bergère cruelle .
Dédaigne mes tendres ardeurs :
Ah ! je mourrai de fes rigueurs ;
Mais je mourrai du moins pour elle.
Delphire comprend que ces vers tendres
ont été faits pour Laure. Elle exhale fon
dépit contre cette amante , qu'elle ne croit
pas fi près d'elle , & qu'elle fe promet bien
de fupplanter.
Dans la troifième Scène , Laure peint vivement
la fituation de fon coeur . On entend
après , ce Choeur de Troubadours :
De Pétrarque chantons le triomphe éclatant ;
De fes accords imitons l'harmonie ;
DE FRANCE. 27
Et que le laurier du génie
Brille fur le front d'un amant.
Pétrarque répond par ce couplet paffionné.
Le laurier ne vaut point la fimple violette
Qui parfumoit nos gazons amoureux ,
Et dont ma main , dans ma douce retraite ,
De ma Bergère ornoit les beaux cheveux.
Un regard de ce que j'adore
Eft plus pour moi que l'empire des Dieux ;
- Si j'étois immortel , je defcendrois des cieux
Pour mourir dans les bras de Laure.
On pourroit dire à Pétrarque qu'on ne
peut pas être immortel & mourir. Mais il y
a ici double enthouſiaſme , celui du Poëte
& celui de l'amant ; ce qui ſuppoſe moins
de raifon que de délire.
Pétrarque prie les Troubadours de le laiffer
feul ; & toujours plein de Laure , il
chante ces vers :
Vauclufe , afyle folitaire ,
Berceaux confacrés aux Amours ;
Vauclufe, ou règne ma Bergère ,
Vers tes bords je reviens toujours,
Hélas ! quand je languis loin d'elle ,
Plaintive & tendre tourterelle ,
Par tes fons peins-lui ma douleur ;
Mais dis - lui bien qu'amant fidèle ,
Je brave l'abfence cruelle ,
Si je fuis préfent à fon coeur.
Bij
28 MERCURE
Delphire entretient Pétrarque de fa gloire ,
& lui dit qu'il n'y manque que la préſence
de Laure.
Que ne peut-elle fur vos traces ,
Menant les jeux à fes côtés ,
Faire admirer fes talens & fes grâces !
PETRAR QUE.
Elle y fera ; vous la repréſentez .
Ici on entend une fymphonie qui annonce
la fête ; & Pétrarque enthosfiafmé s'écrie :
Je te fens , Dieu du génie ;
Tu m'embrâfes de tes feux ;
Je commence une autre vie ;
Je monte au palais des Dieux.
Dans la feptième Scène , on eft affemblé
pour la fête. Pétrarque monte fur un trône.
A fes côtés font deux Sénateurs qui le couronnent.
Le Coryphée des Troubadours entonne
un hymne à Apollon , dont Pétrarque
& le Choeur répètent les deux derniers vers.
Les Mufes forment auffi une danſe en l'honneur
du Dieu des vers ; mais dans ce moment
Pétrarque apperçoit la belle Laure ; auſſi tôt
il s'élance de fon trône , & le délire poétique
faifant place à l'enthouſiaſme amoureux
, il s'écrie:
Couronne , qui ceignez mont front , kik
Tombez aux pieds de ma maîtreffe.
Ma gloire eft de l'aimer fans ceffe.
DE FRANCE. 29
Ce coup de théâtre caufe autant de plaifir
à Laure que de depit à fa rivale , qui dit en
Le retirant :
Je vois que l'amant qui nous vante
N'eft pas celui qui nous chérit.
Après un duo entre les deux amans , vient
un Ballet compofe de danfes vives , & dans
la manière des Provençaux. Pétrarque chante
un air ; & un divertiffement général termine
la Pièce .
L'IMMORTALITÉ de l'Ame , Poëme , par
M. l'Abbé Dourneau , des Académies de
Châlons -fur- Marne & de Montauban ,
& Curé à S. D *** ; avec cette épigraphe :
Non omnis moriar. A Paris , chez Berton ,
Libraire , rue Saint Victor. Brochure
de 15 pages.
ON a vu plufieurs fois dans ce Journal
quelques Poéfies de M. l'Abbé Dourneau ,
qui ont dû faire bien augurer de fon talent
poétique. Il vient de s'effayer fur un fujet
plus grave & plus important ; & cet effai
doit ajouter à l'idée qu'on en avoit conçue.
L'immortalité de l'âme eft aſſurément un
fujet digne de la poéfie ; mais ce fujet , quoique
grand & riche , n'en eft pas moins ufé ;
on a tant écrit en profe & en vers fur l'immortalité
de l'âme ! M. l'Abbé Dournean a
fu faire encore des vers fur ce fujet fi connu ,
& les faire lire avec intérêt. Il n'a pas épuifé
Biij
30 MERCURE
fa verve par l'abus de la métaphyſique ;
qui tue fi fouvent la poéfie ; il a parlé
fouvent à l'imagination & au coeur , qui
la vivifient & la raniment. On pourroit
même lui reprocher d'avoir donné à fon
Ouvrage une couleur trop poétique , ou
du inoins trop mythologique. On voit que
M. l'Abbé Dourneau eft familiarifé avec les
Poëtes de la bonne antiquité ; il le prouve
par fa manière de faire des vers , qui eft
naturelle & de bon goût , & par la couleur
qu'il donne à fes idées ; mais peutêtre
, en écrivant fur l'immortalité de l'âme ,
auroit il dû moins parler de Tantale , de
l'Acheron , de Syfiphe , &c. Il ne faut pas
faire fervir la Fable de preuve à la vérité.
Ce vers , par exemple , iui eft fans doute
échappé par inadvertance :
L'homme , émule des Dieux , ne vivroit qu'une
aurore !
Émule des Dieux , nous paroît déplacé dans
un Ouvrage où il eft queftion du péché
originel. Peut - être , Émule de Dieu eût été
plus déplacé encore. Il falloit facrifier cette
idée. Cette obfervation tient à un principe
de goût qu'il eft bon de rappeler de temps
en temps ; mais elle ne touche point au talent
de M. l'Abbé Dourneau. On trouvera dans
fon Ouvrage la nobleffe qui convient à fon
fujet ; l'expreffion & l'harmonie poétique ;
jamais d'emphafe , ni de faux bel- efprit.
Nous n'avons befoin pour le prouver que de
DE FRANCE. 31
citer la tirade ſuivante , où il repréſente les
opérations progreffives & la dignité de l'âme.
Foible au fein maternel , & plaintive au berceau ,
Elle acquiert , elle éprouve un fentiment nouveau.
Diverſe en fes progrès , tour -à -tour elle donne
Et des fleurs au printemps & des fruits en automne.
Afon eil pénétrant tout devient lumineux ;
La terre eſt ſon exil , fa patrie eft aux cieux.
Entre les oppofés habilement placée ,
Elle réunit tout , efprit , raiſon , penſée.
Des gouffres de l'abyfme aux voûtes de l'Éther ,
Agile , elle s'élance & devance l'éclair.
Volant par la penſée aux bornes de l'eſpace ,
Prompte, elle le parcourt , immenfe , elle l'embraffe,
Féconde , elle enfanta les Arts & les Talens ;
Et riche , elle éleva ces hardis monumens ,
Chef-d'oeuvres précieux qu'ont reſpecté les âges
Du voeu de ſe ſurvivre éclatans témoignages.
Brûlant de tout connoître , aimant la vérité ,
De l'arôme elle paffe à la Divinité ;
Par des voeux infinis fans ceffe tourmentée ,
Elle eft femblable au feu que ravit Prométhée ;
Dans des prifons d'airain on a beau l'enchaîner ,
Fidelle à fon principe on l'y voit retourner .
Une inquiète ardeur l'agite , la dévore ;
Sur fes frêles débris elle eft fublime encore.
BIV
32
MERCURE
L'INDÉPENDANCE des Anglo-Améri
cains , démontrée utile à la Grande-Bretagne.
A Paris , chez les Marchands de
Nouveautés. Prix , 1 livre 4 fols.
CE titre , qui femble n'être qu'un paradoxe
, peut révolter la plupart des efprits.
L'Auteur le fait. Et s'il ofe , dit- il , réfifter
au torrent de l'opinion , c'eft qu'il eſpère
qu'on voudra bien ne pas le juger avant de
le lire. Il faut convenir qu'il eft loin des préjugés
les plus généralement accrédités. La
France , en appuyant l'Indépendance de
l'Anglo- Américain contre les prétentions injustes
de la Grande- Bretagne , n'imaginoit
pas prendre les armes pour l'utilité de fon
orgueilleufe rivale. L'Angleterre elle- même
ne penfe guères que cette Indépendance
qu'elle redoute , qu'elle s'efforce d'empêcher
, ou du moins de retarder , & qui la
jette dans des dépenfes qui doivent confommer
fa ruine , eft conforme à fes vrais intérêts
.
Des Nations fi éclairées ont elles donc
pu fe tromper des fiècles entiers fur un
objet de cette importance ? Quel doute !
Mais fi l'Auteur ne fe trompe pas , de quels
remords ne doit pas être dévorée l'Angleterre
, d'avoir allumé les feux de la guerre
dans toutes les parties du Monde , d'avoir
dévafté , incendié , porté la misère , la confternation
& la mort dans des Colonies que ,
DE FRANCE.
33
pour fon bien- être , fa profpérité & fa
gloire , elle ne peut trop fe hâter de rendre
libres !
Le fujet de cet Ouvrage nous paroît
donc intéreffer particulièrement les Puiffances
Belligérantes , & par-là, même mériter
l'attention de l'Homme d'État. L'Auteur fe
fût- il trompé , les queftions qu'il examine
tiennent fi effentiellement au bonheur de
l'humanité , qu'on doit lui favoir gré de les
préfenter à l'examen des gens inftruits.
Il ne feroit pas aifé de rendre en peu de
mots un compte exact de ce petit Ouvrage.
Les idées y font fi preffées , les conféquences
fe trouvent fi étroitement liées aux principes
, qu'une analyfe fuccinte feroit infuffifante
pour en juger. Nous nous bornons
donc à en recommander la lecture. Il nous
a para que l'Auteur joignoit à une logique
profonde & ferrée , à la plus grande précifion
, cette clarté fi defirable dans un Ouvrage
de raifonnement. Nous ajouterons encore
que fi ce Livre eût été publié à Londres , il y
auroit excité la plus vive fenfation , & qu'il
auroit fait naître de grands débats dans les
Chambres du Parlement.
Bv
34
MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Samedi 20 Juillet , on a donné la première
repréfentation des Journalifles Anglois
, Comédie en trois Actes & en profe.
M. Difcord , Journaliste en chef, eft logé
chez M. Sterling , tiche habitant de Londres
, homme de probité , mais entêté de la
manie du Théâtre ; dévoré du defir d'être
Auteur; & qui , après avoir employé douze
ans à compofer un Drame ridicule , careffe
les folliculaires dans l'efpérance de fe voir
louer dans les Journaux . Ce M. Difcord
eft amoureux de la fortune d'Émilie , jeune
veuve , fille de M. Sterling. La foibleffe
du père lui promet un heureux fuceès ; mais
Émilie aime & eft aimée du Colonel Sedley.
Sous le nom de Smith , celui - ci s'introduit
chez M. Sterling , comme Secrétaire de Difcord.
De concert avec Franck , Quartier-
Maître de fon Régiment , & dont le Journaliste
a maltraité les chanfons , il le fait
berner chez un prétendu Grand d'Espagne
de la première Claffe , où il a été invité par
une Lettre fuppofée. Dans une Scène qui
précède cette humiliante épreuve , Difcord
eft forcé d'entendre déchirer fa réputation
& fes Ouvrages ; on l'oblige même à convenir
DE FRANCE. 35.
que c'eft avec raifon qu'on s'explique de cette
manièrefur fa perfonne & fur les productions.
Cependant Sterling perfifte dans le deffein de
donner fa fille à Difcord ; Émilie déclare au
Journaliſte qu'elle ne fauroit s'unir à lui . Furieux
de fe voir méprifé , le traître projette
d'obliger Sterling à contraindre la veuve à lui
donner la main ; & voci comment. Le Drame
du vieillard eft imprimé ; Difcord en a fait
un éloge emphatique ; il en fait fur le champ
une critique fanglante ; Sterling défefpéré
cherchera un vengeur ; Difcord le fera fous
condition. Le faux Smith eft mis dans le
fecret du fcélérat , & dédaigne de s'en fervir
pour fon propre avantage ; mais Émilie ,
moyennant vingt guinées , achette le manuf
crit fatal d'un des fubalternes coopérateurs
de Difcord , & le remet à fon père , qui ,
en préſence d'une troupe de Journaliſtes
affemblés , dévoile le perfide Écrivain , &
donne fa fille au Colonel Sedley.
Cet Ouvrage eft coupé par quelques Scènes
épifodiques qui ont été très applaudies. On
a principalement goûté celle où Sterling fait
le plan de fon Drame devant fa Servante
Nicole. Celle - ci debout , & le vifage caché ,
ne préfente aux yeux de fon maître qu'une
femme retenant fes pleurs , & prête à être
fuffoquée par les fanglots. Sterling l'engage à
ne point lui cacher fes larmes , à le laiffer jouir
de l'effet qu'il a produir fur fon âme . La Ser
vante alors part d'un éclat de rire inextingui
ble , qui indigne le bon homme , & qui l'en,
B vj
36
-MERCURE
gage à penfer que Molière choififfoit auffi
mal fes juges que les ſujets.
L'intrigue de cette Comédie ne répond pas
abſolument à fon titre. C'eft M. Diſcord qui
fait tous les frais du comique mordant qui la
caractériſe , & que la malignité a applaudi
avectranfport. Les gens fans paffion ont avoué
que les Journaliſtes , après avoir abufé fouvent
du droit dont ils jouiffent , n'importe à
quel titre, de prononcer fur les Ouvrages
d'autrui , pouvoient & devoient même être
punis fur le Théâtre de l'indécence de leurs
pamphlets , de leur exceffif orgueil & de
leurs ridicules prétentions ; mais ils ont en
même temps penfé que , foumis comme
tous les autres états de la Société , à la férule
des Auteurs Comiques , les Journaliſtes ne
pouvoient être portés fur la Scène que fous
des traits généraux , & abfolument éloignés
d'être fufceptibles d'aucune application perfonnelle.
On a été fâché d'appercevoir dans
le perfonnage de M. Difcord l'intention
d'offrir , fous une phyfionomie réellement
méprifable , un Écrivain célèbre , recommandable
par des talens devenus rares , par le
rang qu'il tient dans un Corps reſpectable ,
& par les fervices qu'il a rendus à la Littérature
, foit comme Auteur, foit comme Cri
tique. Nous n'examinerons point fi quelques
Gens de Lettres ont eu en effet à fe plaindre
de l'exceffive févérité de ce très- auftère Cenfeur.
Eh ! quel homme n'eft jamais forti des
bornes de l'exacte vérité ! Mais , nous ofeDE
FRANCE. 37
rons le dire : Que de toutes les propriétés
d'un Citoyen , la plus refpectable fans doute ,
eft celle de fon honneur , & qu'il y a , au
moins , bien de la légèreté à porter atteinte
à la réputation d'un individu quelconque
en fe permettant contre fa perfonne des épigrammes
, des farcafines fatyriques , uniquement
fondés le plus fouvent fur des difcours
vagues , fur des inculpations controuvées
, peut- être même fur des menfonges
imaginés par l'envie & par la haine . Il est bien
extraordinaire que ce foit dans le fiècle de la
philofophie , des lumières & de la politelle
que les Écrivains fe livrent entre- eux à des
combats qui les ravalent au rang des plus
vils gladiateurs ; il ne l'eft peut - être pas
moins que la Scène Françoiſe foit l'arène
qu'ils ont choifie , & qu'elle leur foit ouverte
fans difficulté.
Hélas ! de cette Cour j'ai vu jadis la gloire !
Au furplus , l'Auteur a fait imprimer fa
Comédie. Il l'a fait précéder par une Préface
, dans laquelle il déclare qu'il a pris juf
qu'au moindre détail de fa Pièce chez fes
dignes Héros ; & plus loin , il ajoute : quand
la haine publique ou la malignité s'obftinera
à trouver des portraits où je n'ai voulu faire
que des tableaux, les perfonnes bien nées diront
pour majuftification , que les allufions
font un malheur ou un bonheur inféparable
de tout OUVRAGE DE CARACTÈRE . Malgré
cette affertion , le Public , après avoir
cherché des tableaux , n'a trouvé qu'un por
38 MERCURE
trait : eft ce lui , eft- ce l'Auteur qui a tort ?
Non noftrum..... tantas componere lites. *
Si le Rédacteur de cet article étoit pour
quelque chofe dans la Comédie des Journaliftes
, il n'auroit pas le droit de s'expliquer
auffi ouvertement fur ce qu'il ofe appeler la
licence de cet Ouvrage ; & loin de donner à
connoître la façon de penfer , il fuivroit le
confeil renfermé dans ces deux vers du Comédien
la Noue :
Le bruit eft pour le fat ; la plainte eft pour le for :
L'honnête homme outragé s'éloigne , & ne dit mot.
VARIÉTÉS.
DISCOURS lû par M. le Marquis DE
CONDORCET à l'Académie des Sciences ,
lorfque M. le Comte DU NORD y vint
prendre féance.
LE temps n'a pu affoiblir parmi nous la mémoire
de ce jour où l'Académie vit pour la première fois
an Souverain affifter à fes Affemblées , & s'intéreffer
au récit de fes travaux ; mais ce fouvenir nous
eft encore plus cher dans ce moment , où l'arrière
petit- fils de ce Prince vient , après foixante -cinq ans ,
occuper la même place , & nous montrer , par ce
témoignage d'un amour héréditaire pour les Sciences ,
qu'il eft appelé à fuccéder aux grands deffein ; de
Pierre Ier , comme à fon Empire.
* Si la Comédie dont nous parlons à nos Lecteurs n'avoit
pas pour titre les Journaliſtes , nous ne ferions pas cette
citation ; mais ce titre nous fait la loi ; Latet anguis in herbâ,
DE FRANCE. 39
•
Avant le Czar , aucun Souverain n'avoit joint le
titre modefte d'Académicien à ces titres réfervés au
premier degré des grandeurs humaines. Le vainqueur
de Charles XII parut flatté de voir fon nom placé
dans une lifte que décoroient alors les noms de
Newton & de Fontenelle . Il n'y a de rang dans les
Sciences , écrivoit-il , que ceux qu'y donnent l'appli
cation & le génie . Jaloux de paroître ne rien devoir
qu'à lui-même , & fur-tout d'en donner l'exemple ,
il voulut mériter les titres Littéraires par les travaux,
comme il avoit voulu ne monter aux grades Militaires
que par fes Services . Il n'accepta le titre d'Académicien
qu'après avoir envoyé à l'Académie un
Mémoire fur la Géographie de la Mer Cafpienne
comme il n'avoir pris le titre de Vice - Amiral qu'après
une victoire. On l'avoit vû rechercher avec empreffement
dans tous les pays , les hommes qui pouvoient
lui donner des lumières utiles pour fes Sujets , ne fe
repofant que fur lui-même du foin de les inftruire ,
comme du devoir de les gouverner : dès lors , il fut
aifé de prévoir que les bornes de l'Europe alloient
fe reculer , & que les Sciences avoient conquis un
nouvel empire.
Cette époque , d'une fi grande révolution pour la
Ruffic , fut auffi celle d'une révolution heureuſe
pour les Sciences dans l'Europe entière. Jufques - là ,
plufieurs Souverains les avoient protégées , foit par
un goût naturel pour quelque genre de connoiffances
, foit par un defir ardent de la gloire. Mais le
Czar a montré le premier , par fa conduite , qu'un
Prince doit regarder la protection accordée aux
Sciences , & comme une fage politique dictée par
fon propre intérêt , & comme un véritable devoir ,
puifque leurs progrès font une des fources de la
profpérité des États & de la félicité des peuples. Cette
opinion eft devenue celle des Souverains de toutes
les Nations policées. Des établiffemens formés partout
en l'honneur des Sciences , en ont répandu kes
40 MERCURE
principes & infpiré le goût dans les Provinces comme
dans les Capitales. Les heureux effets de cette protection
ont été fi prompts & fi étendus , qu'elle a ,
pour ainsi dire , ceffé d'être néceffaire. L'amour de
l'étude , le fentiment de l'utilité & de la dignité des
Sciences eft trop général , pour qu'elles aient déformais
befoin de fecours étrangers ; & l'on peut dire
que le plus grand bienfait des Princes à leur égard ,
a été de les rendre indépendantes de leur puiffance.
Mais parmi les travaux néceffaires au progrès des
Sciences , il en eft qui exigent , ou le concours de
plufieurs générations , ou le concert de plufieurs peuples.
Si ceux qui fe livrent à ces travaux pouvoient
être témoins en partie de l'utilité qui doit réſulter de
leurs efforts , s'ils pouvoient efpérer pour récompenfe
ou le plaifir de connoître des vérités nouvelles
, ou la gloire de les avoir découvertes ; fi le
fuccès de ces travaux n'exigeoit point dans les obfervations
un concert que la diverfité des vûes , ou
peut-être l'amour - propre rendent fi difficile ,
on
pourroit tout attendre de l'activité & de la puiffance
du génie. Tant que le defir du bien des hommes
, l'amour de la gloire & le plaifir de faifir une
vérité peuvent être le prix du travail , les Sciences
n'ont à demander aux Princes que la paix & la
liberté. Mais pourroit-on eſpérer des Savans , même
les plus modeltes , que , fans aucune autre récompenfe
que cette froide estime qu'on accorde au tra
vail , à l'exactitude ou au zèle , ils fe dévoueront à
préparer la gloire de leurs fucceffeurs , à recueillir
des matériaux pour la découverte des vérités qu'ils
ne doivent jamais entendre , & dont l'utilité eft réfervée
pour des générations qu'ils ne doivent jamais
voir ?
La vérité de ces réflexions deviendra plus frappante
fi l'on jette fes regards fur l'état des Sciences
en Europe. D'un côté , on fera frappé des progrès
rapides qu'elles ont faits depuis un demi - fiècle , de
DE FRANCE, 41
eette immenfe collection de vérités ignorées de nos
pères , du grand nombre des méthode , & , pour ainfi
dire , des Sciences nouvelles qui ont ajouté à la force
de l'eſprit humain & à fes richeffes . On fera furpris
de cette multitude d'hommes que de véritables découvertes
ont placés dans cette première claffe de
l'humanité , celle des inventeurs ; mais en mêmetemps
on verra que plufieurs parties des Sciences fe
font dérobées à cette impulfion générale , & on obfervera
que ce font précisément celles où le génic
feul ne peut trouver en lui -même ni fes moyens ni
la récompenfe de fes efforts , celles où une décou
verte importante ne peut être le prix que des recher.
ches de plufieurs fiècles & des travaux de plufieurs
peuples. Qu'il me foit permis de développer ici cette
obfervation , & de l'appuyer par quelques exemples :
parler en cette occafion de ce que les Sciences ont
droit d'attendre encore du fecours des Souverains ,
c'eſt nous entretenir de nos eſpérances .
Tout concourt à prouver que la Nature entière
eft affujétie à des loix régulières ; tout défordre apparent
nous cache un ordre que nos yeux n'ont pu
appercevoir. Il ne peut être connu que par l'obfer
vation des faits dont l'enfemble ou la fuite font
néceffaires pour rendre cet ordre fenfible à notre
foible vûe ; il faut donc que ces faits puiffent fe
réunir fous les yeux d'un obfervateur , ou que par
des expériences il les force , pour ainfi dire , àfe préfenter
au gré de fa volonté. Il faut encore que les
loix auxquelles ils font affujétis fe marquent par des
révolutions dont la durée n'excède point ce court
efpace que la Nature a marqué à notre exiſtence . Si
cette heureufe réunion de circonftances ne vient
point au fecours de notre foibleffe , les efforts du
génie peuvent refter long-temps inutiles.
Cette foule de phénomènes que nous préfente
l'atmosphère , fes variations & promptes qu'il nous
42
MERCURE
eft impoffible de prévoir , fuivent cependant des loix
générales . Ces phénomènes dépendent de caufes
conftantes , univerfelles ou locales ; mais la Nature
de ces caufes eft à peine foupçonnée , & les loix
qu'elles fuivent nous font inconnues.
Soumis pour notre exiftence , pour tous nos be
foins , à l'influence de ces phénomènes , en deviner
les caufes feroit prefque les maîtrifer. Si l'homme
pouvoit prévoir les révolutions des faifons , il deviendroit
en quelque forte indépendant d'elles ; car
dans cette Science , comme dans prefque toutes les
autres , toute découverte eft une conquête de l'homme
fur la nature & fur le hafard. Mais pour s'élever à
cette connoiffance , il faudroit connoître & la liaiſon
qu'ont entre -eux les phénomènes de l'atmosphère
dans les différentes parties de la terre , & les loix de
leurs périodes , dont les révolutions s'étendent peutêtre
à des fiècles entiers ; il faudroit embraffer dans
fes recherches & tous les climats & une longue
fuite d'années.
La terre que nous habitons , les révolutions qu'elle
à effuyées , celles que les fiècles futurs doivent y
amener , nous font auffi le mouvepeu
connues que
ment du fluide qui l'entoure & les phénomènes qui
fe produifent dans fon fein. En vain nous avons
parcouru la furface de la terre , fouillé dans fes entrailles
, décrit , analyfé même les fubftances qu'elles
renferment. Les caufes qui ont hériffé le globe de
montagnes , qui l'ont fillonné de vallées , qui ont
creufé les mers , élevé les Ifles , diftribué fur la terre
les combinaiſons fi diverfes d'un petit nombre d'élémens
, les loix qui ont préfidé à la formation de ces
combinaiſons , à la fois fi conftantes & fi variées ,
tous ces objets nous font inconnus . Nous avons créé
des fyftêmes ; mais à l'inftant qu'on a fait un pas de
plus fur la furface de la terre , qu'on s'eft enfoncé
quelques pieds plus avant dans fon fein , tous ces
DE FRANCE. 43
fantômes de l'imagination fe font évanouis. Comment
un être éphémère furprendra- t'il le fecret des
opérations que la Nature prépare dans des temps f
longs pour notre durée ? Comment un homme faifira-
t'il un enſemble dont les parties font répandues
comme en déſordre fur un eſpace fi vaſte , qu'en y
confacrant fa vie entière , il lui feroit impoffible ,
non pas d'en obſerver toute l'étendue , mais de la
parcourir , non de tout examiner , mais de tout voir ?
Combien l'hiftoire de l'homme même eft- elle encore
ignorée La terre qu'il habite , fa température,
fon humidité , fon élévation plus ou moins grande ,
les productions du fol , les travaux de la culture ,
les différentes efpèces d'occupation , la manière de
vivre , de ſe vêtir , les ufages , les gouvernemens ,
les loix , toutes ces caufes agiffent fur la durée de la
vie , fur - la fécondité , fur la force de l'homme , fa
fanté , ſon activité , fon induſtrie , fon caractère ,
fa morale même & fon génie. Ces caufes font on
même- temps liées entre- elles , dépendent l'une de
l'autre , & peuvent encore être modifiées par l'effet
des changemens mêmes qu'elles ont produits . Nous
n'avons fur ces objets que des obſervations gérérales
, mais vagues , & dont la plupart font même
conteftées. Ici l'homme , la terre , les influences du
climat ont cédé à la force des loix & des opinions ;
là , au milieu des révolutions politiques , des changemens
dans les préjugés , il a confervé le même
caractère avec fa conftitution & fon climat. Ici , un
peuple tranfplanté a changé de moeurs comme de
pays. Là , il a porté avec lui fon caractère ; & ni
le temps , ni les événemens , ni les mêlanges avec
d'autres peuples n'ont pu en effacer l'empreinte. La
liaifon qui exifto entre la conftitution phyſique de
l'homme , fes qualités morales , l'ordre focial , & la
nature du climat où il vit , du ſol qu'il habite & des
objets qui l'entourent , ne peut être connue que par
44 MERCURE
une longue fuite de recherches qui embraffent à la
fois différens climats , différentes moeurs & différentes
conftitutions politiques . Il doit en réfulter une
Science importante , & cette Science ne fera véritablement
créée qu'après qu'une collection immenſe
d'obfervations conftantes & précifes aura permis
d'affujétir au calcul & les réſultats des obfervations ,
& la certitude de ces réſultats .
Dans ces diverfes parties de nos connoiffances
comme dans toutes celles qui nous auroient fourni
des exemples femblables ; il peut arriver fans doute
qu'au bout d'une longue fuite de fiècles un heureux
kafard raffemble fous les yeux d'un homme de
génie les monumens épars & confus amaffés par le
temps. Les Souverains feuls ont entre leurs mains
des moyens de rendre ces fuccès indépendans du
temps & du hafard. Eux feuls peuvent preferire &
faire exécuter fur un même plan ces longs & pénibles
travaux dont la gloire ne peut être le falaire.
Qui formera ces grandes entreprifes dont l'utilité ne
peut être fenfible que dans un avenir éloigné, fi ce
n'eft un Prince qui fait mefurer fes projets , non fur
la durée de la vie d'un homme , mais fur celle des
Empires? Les Souverains feuls peuvent, en fe réuniffant
, donner aux recherches des Savans l'étendue
qu'exige toute partie des Sciences dont la Nature a
difperfé les élémens fur la terre entière.
Jamais aucun moment n'a été plus favorable pour
les deffeins qu'on peut former en faveur des Sciences.
Jamais leur empire n'a embraffé un fi grand
efpace , jamais elles n'ont réuni un auffi grand nombre
de Difciples . Les Linnæus & les Bergman ont
éclairé l'Europe du fond des mêmes climats où les
Savans raffemblés par Chriftine n'avoient excité que
de l'indifférence & du mépris. Un Philofophe né
far ces bords où les Anglois n'avoient trouvé dans
le fiècle dernier que des Sauvages barbares , a f
E FRANCE.
45
deviner la cauſe de la foudre , la foumettre à fes
loix , & défarmer le Ciel de la même main qui
devoit brifer les fers du Nouveau - Monde : tandis
que dans cette Ville rivale de Rome & de Byzance ,
qui, prefque de nos jours, s'eft élevée du fein des marais
de la Neva , on voit un homme d'un génie infatigable
, ( M. Euler ) produire des découvertes profondes
avec une fécondité qui étonneroit dans les genres
les plus futiles , fans que l'âge lui ait rien ôté de la force,
ni la perte de la vue de fon ardeur ou fon incroyable
facilité ; femblable ( fi pourtant ce n'eft point rabaiffer
de grands Hommes que de leur comparer des
Héros fabuleux ) ferablable à ce Tirefias , que les
Dieux privèrent de la vie pour le punir d'avoir péné
tré leurs fecrets , mais à qui le Deftin les força de
laiffer cette fcience divine dont ils avoient été fi
jaloux.
Si l'on a pu former l'efpérance de voir les Princes
fe réunir pour accélérer les progrès de l'efprit humain
, c'eft fans doute dans l'époque où nous vivons.
Les Princes que les connoiffances qu'ils ont
acquifes & l'état fioriffant des Sciences dans leur
Empire fembleroient difpenfer de recourir à des
lumières étrangères , s'empreffent cependant , non de
les appeler auprès d'eux , mais de les chercher , &
mettent leur gloire à remporter dans leur pays ces
tréfors , les feuls qu'on puiffe partager fans rien ôter
à ceux qui les possèdent Les Souverains fe hâtent
de détruire à- la - fois les barrières élevées entre les
Peuples par ces prétendus intérêts nationaux , fantô-.
mes créés par la cupidité & par l'ignorance , & celles
que des préjugés de route eſpèce mettoient entre les
fujets d'un même Empire. On fair enfin que tous
les hommes ne forment qu'une feule famille , &
n'ont quon fent intérêt . Le nom de l'humanité , de
ee fertiment qui embraffe les hommes de tous les
pays & de tous les âges , eft dans la bouche des Sou46
MERCURE
verains comme dans celle des Philofophes , & femble
réunir dansles mêmes vûes ceux dont l'ambition
eft d'éclairer les hommes , & ceux dont le devoir
eft de veiller à leur bonheur & de défendre leurs
droits.
Le Czar , a fenti le premier qu'un des plus grands
bienfaits dun Prince envers fes fujets eft de les
éclairer. Puiffe fon petit-fils montrer un jour qu'un
des plus grands biens que la Nature puiffe accorder
à une Nation , eft de lui donner un Souverain
qui fache à-la- fois employer pour elle toutes les
connoiffances de fon fiècle , & préparant de nouvelles
lumières pour les générations qui n'exiftent
point encore , leur ouvrir des fources inconnues
de profpérité & de bonheur !
ESTAMPE
GRAVURES.
STAMPE dans laquelle on voit Vénus préfen
tant fon fils à Mars , pour fervir de pendant à celle
de Mars & Vénus , inventée & gravée par M. N.
Ranfonnette , Graveur ordinaire de MONSIEUR.
Couronnement de Voltaire fur le Théâtre , le 30
Mars 1778 , après la fixième Repréſentation d'Irène ,
dédié à Mme la Marquife de Villette , Damė
de Ferney-Voltaire , gravé par M. Ch. E. Gaucher ,
de l'Académie de Londres , & d'après le deffin de M.
J. M. Moreau , Delfinateur & Graveur du Cabinet
du Roi , de l'Académie Royale de Peinture . A
Paris , chez l'Auteur , rue S. Jacques , vis -à - vis S.
Yves. Le fujet de cette Eftampe eft intéreffant , &
l'on trouve dans la Gravure le fini , l'exactitude
& le moelleux qui diftinguent les Ouvrages de M.
Gaucher. L'illufion des lumières du Théâtre n'eft
point détruite par le foin qu'il a donné à chaque
DE FRANCE. 4-7
détail , & le Portrait de Voltaire qu'on apperçoit dans
une loge , eft parfaitement reflemblant.
Portrait de Voltaire en Médaillon d'environ fix
pouces & demi de haut , fur cinq de large , par M.
Miges , de l'Académie Royale de Peinture , d'après
le deffin de M. Vincent , fur le bufte de M. Houdon
, tous deux de la même Académie . A Paris ,
chez l'Auteur , Place de l'Eftrapade , près de la rue
des Poftes. Prix , 1 livre 16 fols . 1 fe délivre auffi
avec le Couronnement de Voltaire chez M. Gaucher.
Cette Gravure répond parfaitement à l'idée
que doit donner la réunion de ces trois talens.
Nouveau Plan de la Ville & Fauxbourgs de Rouen,
avec tous les alignemens des ouvrages faits ou à
faire, en deux grandes feuilles , levé par MM , les
Ingénieurs des Ponts & Chauffées , & dédié par eux
à M. Thiroux de Crofne , Maître des Requêtes Honoraire
, Intendant de la Généralité de Rouen. A
Paris , chez Lattré , Graveur ordinaire du Roi , rue
S. Jacques , la porte cochère vis - à- vis la rue de la
Parcheminerie , avec Privilège du Roi, Prix , 4 liv.
4 fols. Collé fur toile , avec gorge & rouleau noir ,
9 liv. Idem. monté en gorge & rouleau bleu & or
II liv. 10 fols.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ALEXANDRINE,
LEXANDRINE , ou l'Amour est une Vertu,
par Mlle de S*** , Auteur des Lettres du Chevalier
de Saint- Alme, A Amfterdam ; & fe trouve à
Paris , chez Delormel , Imprimeur- Libraire , rue du
Foin-Saint-Jacques ; la Veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques ; Efprit , Libraire , au Palais Royal .
Du Théâtre François , ou Obfervations fur la
+
48
MERCURE
Nouvelle Salle. A Paris , chez les Marchands de
Nouveautés.
Traité des Dartres , par M. Poupart , Docteur en
Médecine de l'Univerfité de Montpellier , Correfpondant
de la Société Royale de Médecine de
Paris , petit in- 8 ° . A Paris , chez Méquignon l'aîné ,
Libraire , rue des Cordeliers.
Traité de la culture des arbres , contenant la manière
de greffer, enter, cultiver , tondre , tailler &
ébrancher toutes fortes d'arbres fruitiers , avec la
lifte des meilleurs fruits , le temps qu'il faut les cueil-"
lir & la manière de les conferver pendant toutes les
faifons , fuivi de la culture des melons . Prix , 1 livre
16 föls les deux Parties reliées en un Volume. A
Paris , chez Lamy , Libraire , quai des Auguſtins .
x T
Tarifpour la jauge des vaiffeaux propres à contenir
des liqueurs , avec une explication de fon ufage,
approuvé par MM. de l'Académie Royale des Sciences.
A Paris , de l'Imprimerie de Prault père , quai
de Gêvres , au Paradis.
A
Vers
TABLE.
Mademoiselle Aurore , 3L'Immortalité de l'Ame , 29
le Portrait de M. L'Indépendance des Anglo-
>
Four
d'Alembert ,
Quatrain à Madame **
A Madame C ***
Enigme & Logogryphe ,
Le Sang innocent vengé ,
Le Couronnement de Pétrar- Gravures ,
6 Americains ,
ib. Comédie Françoiſe,
que ,
8
32
34
ib. Difcours lu par M. le Marquis
de Condorcet à l'Académie
des Sciences ,
24 Annonces Littéraires ,
APPROBATIO N.
,8
46
47.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 3 Août. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en einpêcher l'impreffion. A Paris,
le 2 Août 1782. GUIDI
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 10 AOUT 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
STANCES à M. le Ch. DE L. , qui avoit
prédit à l'Auteur qu'il feroit un jour Cure
de Village.
Sur l'Air : Je fuis ce que je veux être,
ELLE LLE badine la Mufe
Qui chante mon fort futur.
Mais foit : qu'elle s'en amufe
Si fon horofcope eft sûr.
Un fi joli badinage
A bien de quoi me flatter.
Bon ou mauvais , c'eſt l'uſage ; ´
On vous chante, il faut chanter.
Si , loin du luxe des villes ,
Je dois refter au hameau ;
Nº. 31 , 10 Août 1782. C
SQ
MERCURE
Si , dans ces vallons fertiles ,
Je n'ai qu'un petit troupeau ,
Je faurai , je vous affure ,
Rendre mon fort affez doux :
Rien de mal dans la Nature
Quand on eft felon fes goûts,
Je n'aurai pas la richeffe ,
Je n'en aurai le fouci ;
A la fortune traîtreffe
Je pourrai faire défi .
Avec peu , ferai fans crainte ;
Content, ferai ſans defir.
Otez cette double atteinte
Que refte-t'il ? le plaifir.
TOUTEFOIS qu'à la prairie
Je conduirai mes moutons ,
Dellus l'herbette fleurie
Enſemble nous bondirons :
S'ils courent vers le rivage ,
Enfemble 'nous y boirons ;
S'ils s'endorment fous l'ombrage ,
Enſemble nous dormirons.
L'ABRI de ma maiſonnette
Sera cher à mon troupeau.
Si pauvre , aurai paix parfaite ,
Somme & réveil toujours beau
Voilà, Damon , voilà comme
DE FRANCE SE
Avec peu l'on vit en Roi :
Beaucoup, eft peu pour maint homme ;
Peu, fera beaucoup pour moi.
Si les Mules tant aimables ..
Qui me chantent tour- à-tour ,
De leurs talens agréables
Vouloient parer mon féjour ;
Dans les cieux pourroit fe plaire
Jupin , avec tous les Dieux ;
Je refterois moi ſur terre ,
Et j'y ferois cent fois mieux.
VERS à M. VANDE BERGUE.
LES Poëtes jadis étoient réduits à feindre , Ε
Lorſqu'ils nous parloient du bonheur.
Plus heureux aujourd'hui , chez vous , il n'ont qu'à
peindre
Ce qui charme les yeux , ce qu'éprouve le coeur.
Daus votre Beau-féjour , j'ai trouvé l'Élysée .
L'Amitié , la Nature & l'aimable gaîté
Y forment les doux noeuds de la Société ,
Et la fable eft réaliſée.
( Par M. Bérenger. )
* Beau-féjour , maiſon de campagne charmante aux
environs d'Orléans.
Cij
MERCURE
MADRIGAL fur deux Soeurs très- aimables .
HEUREUX
EUREUX qui de Chloé pourroit tourner la tête ;
Heureux qui de Zila pourroit charmer le coeur ;
Ovide eut au premier envié fa conquête :
Tibulle eut au fecond envié fon bonheur.
(Par M. l'Euillart . )
SONGE A THÉMIRE.
CETTE nuit , le fommeil favorable à mes voeux ,
Avoit à mes tranfports abandonné vos charmes.
Votre auftère pudeur m'avoit rendu les armes ,
Et par mille faveurs vous couronniez mes feux,
Mais , hélas ! le réveil diffipant le menfonge ,
Ne m'a laiffé qu'un vain regret.
Thémire , montrez - vous plus inhumaine en fonge ,
Et devenez plus humaine en effet.
L'ALLURE DE MES CONFRÈRES ,
UN jeune Clerc du Châtelet ,
Parfumé de rofe & d'oeillet ,
Plus étourdi qu'un preftolet , p
Va , promenant fon feu follet,
De la fontange au bavolet ;
DE FRANCE. 53
Auprès d'un tendron qui lui plaît ,
Défile un galant chapelet ,
Dérange un peu le mantelet ,
Baiſe la croix , le bracelet ,
Dit un bon mot , tourne un couplet,
Gage d'un bonheur très - complet ;
A table , en mangeant le poulet ,
Rit au nez de maître Rollet,
Et gliffe à Madame un billet
Sous l'affiette ou le gobelet.....
Vive les Clercs du Châtelet.
( Par un Clerc de Procureur. )
L'AMOUR DÉSINTÉRESSÉ , Anecdote.
QU'UN Auteur ait recours à fon imagination
pour offrir à la nôtre un agréable
délaffement ; qu'on invente pour inftruire ,'
ou tout au moins pour amufer l'efprit fans,
gâter le coeur , c'eft alors que le menfonge
devient innocent , & que la fiction peut,
être auffi utile que la vérité. Mais fi la vérité
vient offrir elle- même à un Écrivain ce
que fon imagination iroit chercher loin , on
ne doit pas le blâmer de s'approprier des
fairs fans courir après la fiction ; car il en
réfulte moins de peine pour lui , & le Lecteur
lui en fait autant de gré.
Telle eft la fituation où je me trouve aujourd'hui.
Je ne prétends ici que le titre
Cij
MERCURE
d'Hiftorien ; peut- être ne croira-t'on pas à
Hiftorie
cette affertion , peut- être aura- t'on raifon
de n'y pas croire ; quoi qu'il en foit , je
commence.
Georgette ( c'eft le nom de mon Héroïne)
étoit dans fon feizième printemps ; un Peintre
qui eût voulu peindre Georgette auroit
eu l'air d'avoir fait un portrait de fantaifie ,
tant il eft vrai qu'en fait d'agrémens la Nature
avoit fait pour elle tout ce que peut
créer l'imagination la plus poétique. Il y
avoit moins de vivacité que d'intérêt dans la
phyfionomie ; ce n'étoient pas de ces yeux
noirs qui allument les fens , mais de ces
yeux plus tendres qui vont à l'âme. Ses regards
exprimoient la tendreffe ; ils peignoient
fon âme douce & fenfible. Quoiqu'elle fût
fpirituelle , fa converfation étoit peu brillante
par excès de naïveté ; fon coeur effaçoit
, pour ainfi dire , fon efprit.
Voilà de quoi faire une aimable perfonne
, mais non pas de quoi faire une
femme heureuſe. Ce que j'ai à dire de
Georgette n'eft pas auffi fatisfaifant que ce
que j'en ai dit, c'eft que jufqu'à préfent ce
que j'ai peint , c'eft elle , & ce qui me reſte à
dire lui eft étranger. L'hymen n'avoit point
préfidé à fa naiffance ; elle n'étoit fille que
du Dieu dont elle étoit le portrait vivant. Si
l'irrégularité de fa naiffance l'excluoit de
l'héritage de fes père & mère , elle lui donnoit
au moins des droits à leurs foins & à
leurs bienfaits pendant leur vie ; & cepenDE
FRANCE.
$5
6
dant la pauvre Georgette avoit été abandonnée
dès fa plus tendre enfance , & elle vivoit
des fecours d'un Bienfaiteur qui l'avoit adop
tée par humanité . Ce Bienfaiteur ( que j'appelerai
M. de Mazincour ) étoit un homme
qui avoit autant de probité que de richeffès .
Ne pouvant pas fe charger feul de l'éducation
de Georgette , il l'avoit placée chez
une Dame autrefois riche , tombée depuis
dans la pauvreté , & qui fe fervoit , pour
fubfifter , des connoiffances qu'elle avoir acquifes
pour fon plaifir. Elle avoit établi une
pension pour de jeunes Demoiſelles ; &
comme fes talens & fes moeurs étoient également
connus , beaucoup de familles honnêtes
lui avoient confié fans peine leurs enfans.
M. de Mazincour avoit prié cette Inftitutrice
, qu'on appeloit Mme Margin , de fe
charger de Georgette comme d'une enfant
qui lui appartenoit . Bientôt Georgette s'étoit
diftinguée parmi fes compagnes , même
fans exciter leur jaloufie ; fa modeftie & fa
douceur lui faifoient pardonner juſqu'à
fes fuccès. Bien sûr qu'elle ne pouvoit
puifer à cette école que le favoir & les
bonnes moeurs , M. de Mázincour ne fe hâ
toit point de l'en retirer ; il aimoit mieux la
tenir là que dans un Couvcnt ; mais il da
voyoit prefque tous les jours . La raiſon &
la fenfibilité de Georgette prêtoient à fa
converfation un charme des plus attachans ;
& M. de Mazincour avoit conçu pour elle
tant d'eftime & de confiance , que , malgré fa
C iv
58 MERCURE
jeuneffe , il ne manquoit jamais de la confulter
fur les propres affaires , comme il auroit
confulté un homme de fon âge & de
fon expérience. Elle répondoit toujours
avec la timidité de fon âge & la fageffe
de l'âge mûr; c'étoit la modeftie qui fervont
d'interprête à la railon, Ainfi Georgette rendoit
grâces au Ciel d'avoir trouvé un pareil
Bienfaiteur , & M. de Mazincour s'applaudiffoit
à chaque inftant d'avoir fi bien place
fes bienfaits.
Il eft temps d'apprendre au Lecteur que
M. de Mazincour , qui étoit veuf depuis
long- temps , avoit un fils unique prefque
auffi jeune que Georgette ; il avoit nom
Drilly. C'étoit un jeune homme de la plus
grande efpérance ; il n'avoit mis à faire bien
fes études que la moitié du temps qu'on
emploie à les faire mal ; & il étoit bien
plus favant avant de fortir du Collège qu'on
ne l'eft d'ordinaire en le quittant. Du refte ,
La conduite étoit encore plus extraordinaire
que fon favoir. Retiré fans milantropie &
folitaire fans ennui , il n'avoit aucun des
défauts des jeunes gens , & leurs plaiſirs n'étoient
pas les fiens. Quelques uns blâmoient
fa fingularité ; car on ne le voyoit jamais
qu'avec des perfonnes, bien au deffus de fon
age ; mais tout le monde l'eftimoit , & fa
conduite étoit citée pour exemple dans toutes
les familles. Quand je dis qu'il fuyoit les
jeunes gens , je dois pourtant en excepter le
fils de Mme Margin , chez laquelle il alloit
DE FRANCE.
97
fort fouvent. Elle avoit pour Drilly une
amitié prefque maternelle ; & quoique la
prefence d'un jeune homme parmi tant de
jeunes filles pût donner quelques alarmes ,
elle le recevoit à chaque inftant du jour. La
confiance qu'avoit infpirée Drilly étoit fi univerfelle
, qu'elle le voyoit chez elle fans fcrupule
, & que les mères l'y rencontroient fans
effroi. D'ailleurs , Mme Margin avoit un
fils ; c'étoit un prétexte qui pouvoit même
devenir une raifon plaufible. Outre le plai
fit qu'elle avoit à converfer avec lui , elle y
trouvoit un avantage particulier. Comme
Drilly avoit l'efprit très orné , & qu'il favoit
à fond la Grammaire , la Géographie & tour
ce qui entre dans l'education de la jeuneffe ,
elle lui propofoit fes doutes , & ce n'etoit
jamais en vain.
Drilly , affidu auprès d'elle , affiftoit fonvent
aux leçons. Le fpectacle de ces jeunes
Élèves lui faifoit plaifir ; mais toutes ne
l'intéreffoient pas également. Ses yeux diftinguèrent
bientôt Georgette , & la dou
ceur , l'intelligence de cette intéreffante or
pheline achevèrent de le fubjuguer. Peutêtre
ce goût avoit - il commencé depuis
long temps ; peut être cette affiduité de
Drilly, qu'on attribuoit à fon caractère
n'étoit- il que l'effet de l'Amour ; quoi qu'il
en foit , rien de plus intéreffant que les foins
qu'il rendoit à Georgette. Ces foins por
toient le caractère de la candeur , même de
l'enfance. Il lui tailloit des plumes au - delà
Cv
38 MERCURE
de fes befoins ; elle ne cherchoit pas longtemps
ce dont elle avoit affaire à peine
fe retournoit- elle pour prendre un livre,que
ce livre fe trouvoit dans les mains de Drilly,
qui le lui préfentoit . Ces attentions n'échap
pèrent pas à l'Inftitutrice ; mais elle n'attri
buoit cette prédilection de Drilly qu'aux
progrès rapides de Georgette , & à la fupériorité
qu'elle avoit acquife fur fes compagnes.
La jeune Georgette fut plus habile à
interprêter ce zèle empreffé , elle n'eut pas de
peine à reconnoître dans les foins de Drilly ce
qu'elle fentoit déjà dans fon propre coeur ; car
l'Amour s'en étoit emparé avant qu'elle eût
fongé à s'en défendre , comme leurs coeurs
s'entendirent avant que leur bouche eût
parlé. Cependant leurs converfations n'étoient
pas longues , parce que leurs tête - àtête
ne pouvoient pas être fréquens : d'ailleurs
, Georgette étoit timide , & Drilly
craignoit de lui occafionner du chagrin.
Mais l'Amour , comme on fait , ne peut
jamais refter en place . Drilly réſolut enfin
d'ouvrir fon coeur à l'auteur de fes jours. Il
fallur néanmoins en prévenir la tendre Geor
gette ; & ce fut alors qu'elle commença à
craindre les fuites de fon amour . Elle n'igno
roit pas combien la fortune & le préjugé
étoient contre elle ; fa naiffance & fa pauvreté
fembleient lui interdire pour jamais tout
efpoir d'hyménée , & cependant elle avoit
livré fon coeur à l'Amour : quelle cruelle
réflexion ! Quand elle n'eût pas craint la
DE FRANCE. 19
douleur de perdre ce qu'elle aimoit , n'eût
elle pas frémi du chagrin qu'elle alloit cau
fer à M. de Mazincour ? M. de Mazincour
étoit fon Bienfaiteur ; elle fe jugeoit cou
pable de l'amour qu'elle avoit infpiré à fon
fils ; & l'amour qu'elle fentoit elle même
étoit à fes yeux une noire ingratitude . La
naïve Georgette n'avoit jamais fongé à tout
cela ; c'eft qu'on ne réfléchit guères fur
l'Amour que lorfqu'il n'eft plus temps de
le combattre. Dans l'effroi que lui causèrent
ces réflexions , elle pria , la larme à l'oeil,
fon cher Drilly de ne pas parler à fon père ;
c'étoit la feule prière de Georgette que
Drilly pût ne pas exaucer. Il la confola ;
mais il la quitta pour aller demander fa
main.
7
Il entre chez fon père de bon matin ;
mais quel moment avoit-il choifi ? Avant
même qu'il eût falué , M. de Mazincour
lui dit qu'il alloit le faire appeler ; & en
effet , tandis que Drilly fe difpofoit à lui
demander Georgette , ſon père alloit le
mander pour lui annoncer qu'il avoit arrêté
for mariage avec la fille de fon ancien ami.
M. de Mazincour n'étoit pas preffé de mat
rier fon fils , qui étoit encore affez jeune
pour attendre; mais des circonftances parti
culières lui faifoient craindre de manquer
un mariage qu'il jugeoit très avantageux. Il
lui dit d'un ton qui paroiffoit fort décidé ,
qu'il lui avoit trouvé une femme jeune ,
jolie & riche , & qu'il comptoit fur fon
C vj
60 MERCURE
obéiffance. Ce difcours foudroya le pauvre
Drilly , qui ne fut plus tenté de lui
demander la main de Georgette ; il prétexta
une indifpofition fubite , & fe retira.
Il favoit bien que cette nouvelle feroit
auffi un coup de poignard pour Georgette ;
il trembloit à chaque inftant de l'affliger ; &
cependant il n'eut rien de plus preflé que
d'aller la lui apprendre. Drilly effuya les
larmes qu'il venoit de faire couler ; il jura
de défobéir , & alla trouver fur- le- champ
un autre ami de M. de Mazincour , homme
fenfible & officieux , mais foible & fans caractère.
On le nommoit Dorval. Au récit
des amours de Drilly, Dorval pleura, & fe
fit habiller fur- le-champ pour aller trouver
M. de Mazincour. En lui parlant , il fit un
long exorde fur les vertus de Drilly , & il
finit par dire d'un air fort attendri que ce
pauvre garçon étoit bien amoureux d'une
jeune perfonne bien intéreſſante . M. de Mazincout
ayant demandé quelle étoit fa for
tune : je crois qu'elle n'en a point , répondit
Dorval , eh bien , interrompit le père , celle
que j'ai choifie a de la jeuneffe , de da
beauté & une grande fortune. M. de Mazincour
étoit bon , mais il tenoit à fes idées ;
d'ailleurs , il étoit convaincu d'avoir trouvé
un très riche parti pour fon fils , & il prononça
ce peu de mots d'un ton fi ferme , que
Dorval n'ofa répliquer. Avec la plus grande
envie de rendre Drilly heureux ', il ne
trouva plus une phrafe pour le défendre , &
DE FRANCE. 61
il ne prononça point le nom de Georgette.
M. de Mazincour eut avec fon fils un
fecond entretien qui le mit en colère . Le
foir même, fuivant l'ufage , Georgette étant
venue chez lui , il la reçur comme à l'ordinaire
, car il ignoroit fon fecret ; mais après
quelques phrafes indifférentes : eh bien ,
Georgette , lui dit - il , vous devez voir que
j'ai du chagrin ( Georgette en avoit plus que
lui ) , & vous ne m'en demandez pas la raifon
! Vous favez cependant que mon coeur
ne cherche qu'à s'ouvrir devant vous ; vous
favez fi je vois en vous une amie que j'aime
à intéreffer à mes peines & à mes plaifirs.
Qui l'eût penfe , continua M. de Mazincour
? J'ai toujours defiré le bonheur de
mon fils : eh bien , je trouve pour lui un
établiſſement des plus avantageux , qui ne
laiffe rien à defirer , même à un jeune
homme, & il le refufe : ne fuis je pas bien
malheureux ( en lui prenant affectueulement
la main ) ; & Georgette , qui s'efforçoit de
cacher ce que lui faifoit fouffrir cet entretien
, fut forcée de lui dire oui , Il s'eft amouraché
, ajouta- t- il , d'une fille qui n'a rien,
& voilà l'obftacle qu'il oppofe à mes projets
! n'ai-je pas raifon de me plaindre , & de
le contraindre à m'obéir ? Georgette , qui
étoit prête à pleurer , fut forcée encore de
dire oui ; mais avec ce oui il fembloit qu'on
lui atrachât le coeur. Par bonheur une viſite
interrompit cette cruelle converſation ; &
Georgette fe retira dans fa chambre. Ce fut
62 MERCURE
là que fes larmes coulèrent abondamments
elle fentoit qu'elle ne furvivroit pas à la
perte de Drilly, & elle voyoit qu'il falloit
y renoncer ; elle regardoit alors comme le
jour le plus malheureux de fa vie celui où
elle avoit trouvé chez M. de Mazincour un
afyle & um Bienfaiteur. Hélas , s'écrioit- elle ,
que deviendrai -je quand il faura que c'eſt
moi qui ai rendu fon fils rébelle à fes volon
tés ? Comment éviter le reproche d'ingrati
tude ? Ses larmes à ces mots recommen→
çoient à couler . Quand elle ne fe feroit pas
jugée coupable , elle auroit gémi amèrement
de voir M. de Mazincour malheureux ; elle
en venoit quelquefois jufqu'à defirer de
n'être plus aimée de Drilly .
1
Georgette paffa le reste de la journée dans
cette lutte douloureufe ; & le lendemain ,
étant chez fon Inftitutrice , Drilly , qui n'avoit
pas ofé lui parler chez fon père, trouva
le moyen d'avoir avec elle un entretien
fecret . Elle avoit recueilli toutes les forces, &
décidée à un facrifice dont elle comptoit
bien être la victime : Drilly , lui dit elle , le
Ciel m'eft témoin que je ne voyois de bon
heur fur la terre que dans la poffeffion de votre
coeur ! mais ce n'eft pas à moi que ce bon
heur eft réſervé , il faut renoncer à nous
voir.... à nous aimer. J'en mourrai fans
doute , mais j'ai jeté la difcorde dans votre
maiſon , il eft jufte que j'en fois punie. Moi ,
renoncer à vous , s'écria Drilly! ah ! ne l'efe
pérez pas ; cet effort. eft au- deffus de moi.
DE FRANCE. 63
Je cours plutôt , je cours me jeter aux pieds
de mon père , je lui déclarerai que c'est vous
qui poffédez mon coeur. Il connoît vos vertus
; il vous aime , il me pardonnera ; que
dis- je , il me louera de mon choix , & il abjutera
le projet d'un hymen qui ne fe conclura
jamais. Je vous entends , cruel , interrompit
Georgette. C'eft trop peu pour moi
que d'être malheureuſe ; vous voulez que
més crimes foient connus ; vous voulez que
je fois haïe de mon Bienfaiteur. Ah ! mon
cher Drilly , continua- t-elle en fe jetant dans
fes bras , ne me caufez pas ce mortel chagrin
; cachez-lui toujours que j'ai eu , dirai-je
le bonheur d'être aimée de vous ? Oubliez le
vous même, fi vous pouvez.... pour moi je ne
l'oublierai jamais , je le fens .... Ses larmes &
fes fanglots étouffèrent fa voix ; & Drilly
lui promit de laiffer paffer au moins quelques
jours avant de découvrir tout à fon
père.
1
La malheureufe Georgette avoit bien
juré de fe vaincre elle même ; mais elle avoit
la modeftie de craindre fa foibleffe ; elle fe
méfioit de fon amour pour Drilly , qui lui
avoir déjà propofé de l'épouſer lecrètement,
bien sûr , difoit - il, d'appaifer enfuite fon
père, & de faire fa paix avec lui. Les inftances
du fils , les entretiens du père étoient
pour ce tendre coeur une torture continuelle:
quel courage ne lui falloit-il pas pour réſiſter
à tous deux ! Un jour que M. de Mazincour
lui parloit du chagrin que lui cauſoit
64
MERCURE
la réfiftance de fon fils , elle eut la force de
lui dire qu'on lui avoit parlé des amours de
Drilly , qu'il n'y avoit pas un moment à
perdre , & qu'elle lui confeilloit d'envoyer
fon fils à la campagne pour tâcher de le
diftraire de fa paflion. On fent combien ce
confeil dût coûter au coeur de Georgette ;
mais en éloignant Drilly , elle vouloit lui
épargner, ainfi qu'à elle même , des combats
tout-à- la- fois inutiles & douloureux , Ce
confeil ne fut pas fuivi . J'ai déjà dit que M.
de Mazincour étoit preffé de conclure ; & les
moyens lents ne s'accommodoient pas à fon
impatience.
Cependant Drilly, preffé tous les jours
plus vivement par fon père , vint déclarer à
Georgette que, pour échapper à la perfécu
tion , il étoit prêt à quitter la maifon pater
nelle. Elle frémit de ce projet ; & voyant
que Drilly étoit capable de l'exécuter , elle
réfolut fur- le- champ de l'en empêcher à
quelque prix que ce fûr. Eh bien , lui ditelle
, avec une joie feinte , il me vient une
idée qui pourra concilier peut être notre
amour & notre devoir ; refpectez mon
fecret , & attendez le , fuccès de mes démarches.
Auffi -tôt elle alla trouver M. de Mazincour.
C'en eft fait , difoit elle ; il faut faire
ceffer le mal en fupprimant la caute. Que la
difcorde forte avec moi de cette maifon.
Que Drilly celle de me voir , n'oubliera ;
je mourrai.... Il m'oublierai quelle mort af,
DE FRANCE. 65
freufe ! à ces mots , elle entra chez M. de Mazincour
, qui ne manqua pas de lui parler de
fon fils . Je fais quel eft l'objet de fon amour,
lui dit Georgette en fe faifant la plus
cruelle violence ; c'eft une fille fans fortune ,
qui pis eft fans naiffance , & qui n'a d'autre
mérite que de l'aimer pour lui même. Votre
fils eft coupable envers vous , je le vois , &
j'en gémis ; mais moi qui vous dois tout ,
peut- être qu'un jour je pourrois devenir
auffi coupable que lui. L'Amour eſt fi tyrannique
, fi cruel ! ... Vous , Georgette , interrompit
M. de Mazincour ! non je ne crains
rien pour vous ; je connois votre coeur ;
votre fageffe vous garantira toujours des
pièges de la féduction . Ces éloges déchiroient
le coeur de la pauvre Georgette , qui
ne put plus renfermer fa douleur & fon
défefpoir. Elle tombe aux genoux de M. de
Mazincour, qu'elle baigne de fes larmes : O
mon père , s'écrie- t elle , ô mon Bienfaiteur !
vous avez tout fait pour me réconcilier avec
un monde qui m'avoit rejetée de fon fein.
Daignez mettre le comble à vos bienfaits en
me donnant aujourd'hui le moyen d'en fortir.
Mon goût , peut être la voix du Ciel
m'appellent vers la retraite ; je ne veux pas
vous fuir , ce feroit me rendre coupable , &
je veux emporter votre eftime en vous quittant
; je ne vous demande après qu'une
grâce , c'eft de laiffer ignorer à l'Univers entier
le lieu de ma retraite ; je vous en conjure
par tout ce qu'il y a de plus facré ; ne
66 MERCURE
vous refufez point à ma prière . En parlant
ainfi , elle pleuroit amèrement ; & M. de
Mazincour , qui l'aimoit , ne put s'empêcher
de pleurer avec elle. Il ne pouvoit concevoir
la caufe de ce déſeſpoir imprévu , quand
tout à coup furvint Drilly, qui, voyant fon
père attendri jufqu'aux larines , & Georgette
à fes genoux , s'ecrie avec joie : Ah! monpère!
Georgette vient de toucher votre coeur ; elle
m'a rendu mon père ; vous avez lu dans
fon âme ; vous avez vu fa tendreffe pour
moi; vous me pardonnez de l'avoir aimée ,
& vous allez nous rendre heureux. Il n'en
fallut pas davantage pour découvrir tout à
M. de Mazincour ; & Georgette , plus tremblante
qu'auparavant , fe retourne vers
Drilly , en lui difant : Ah ! Drilly, qu'avezvous
fait !
Cependant M. de Mazincour , en ſe rappelant
toute la conduite de Georgette , ne
pear refifter au fpectacle d'un Amour auffi
courageux & auffi défintéreflé . Il ouvre fes
bras à Georgette & à Drilly , qu'il appelle
fes enfans , & les embraffe en verfant des
larmes de joie & de tendreffe. La voix de
l'amour- propre & de l'ambition fut étouffée
par le fentiment qui maîtrifoit fon âme
toute entière ; il confentit à leur union , &
il s'en applaudit toute fa vie en voyant le
bonheur de fon fils & la reconnoiffance de
Georgette.
( Par M. Imbert. )
DE FRANCE. 67
A I R.
NE foyez qu'in fide- les , Sans
cui- me on peut chan- ger ; Mais fans les
Ou tra- ger , Ai- mez toutes les
· Bel les . Si les A- mours Portent
tou-jours Vo- tre coeur fur leurs
aî - les , I- mi- tez l'inconftant
zé phir ; Sans bruit if pour- fuit le plai
68. MERCURE
fir , Et ca- ref- fe , fans les
fé-trir , Tou-jours ro- fes
nou · velles.
Le bruit eft pour la gloire,
pour l'Amour. Le fecret
Heureux amans , au jour
Cachez votre victoire
Dans vos fuccès foyez difcrets ,
Aimez avec mystère :
Le Ciel fit les myrthes épais
Pour cacher fous leurs voiles frais ,
Et les plaifirs & les fecrets
D'une tendre Bergère.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Fleuve ; celui
du Logogryphe et Étable , où fe trouvent
table à jouer , à travailler , à manger. Les
beftiaux , au fortir de l'étable , font débarraffés
du licol.
DE FRANCE. 69
ÉNIG ME.
TILE tour -à- tour aux Arts , à la toilette ,
Je lers le Géomètre ainfi que la Coquette ;
J'embellis la Beauté fous les doigts de Ninon ;
J'inftruifis les Savans fous les mains de Newton.
LOGOGRYPHE.
SURUR quatre piés je vais fans ceffe ;
En tout temps , en tous lieux , j'aime à me préſenter.
Cependant , pour me fuir , on s'agite , où s'empreiſe ,
Et ſouvent on me trouve en voulant méviter.
Il faut en convenir , je fuis bien haïffable ,
Et ce n'eft à tort qu'on me fuit.
Otez-moi tête & queue , & je deviens aimable.
Ne voyez que mon coeur , & le votre eft féduit.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RECUEIL d'Epitaphes jérieufes , badines,
faryriques&burlefques , &c. par M. D. L. P.
2 Vol . in- 12, A Bruxelles , & fe trouve à
Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
L'AUTEUR de cet Ouvrage avertit , dans
une Préface où il rend compte de fon tra70
MERCURE
vail & de fon deffein , que , s'il ſe fût réduit
à faire un choix des meilleures Épitaphes ,
à peine auroit-on pu en former une Bro--
chure de cinq ou fix feuilles d'impreffion.
C'est d'abord , il faut en convenir , une prévention
contre un Livre en deux Volumes
de cinq cent pages chacun ; mais on le parcourt
avec plaifir , & dès lors cette objection
perd une partie de la force. C'eft que
plufieurs de ces Épitaphes , quelquefois mé
diocres , font fuivies d'une notice qui renferme
des faits curieux ou des détails piquans.
Il faut donc confidérer cet Ouvrage
fous le double coup d'oeil d'un Recueil d'Épitaphes
, Infcriptions , &c. & d'une collection
d'Anecdotes. C'eft pour un gros
Livre une double raifon de n'échapper que
très - difficilement à la deftinée de ces fortes
d'Ouvrages , funt bona funt quadam mediocria.
Heureux quand le Lecteur n'achève
pas le vers de Martial!
lės
On fent que l'extrait d'un Livre de cette
efpèce fe réduit prefque à des citations. Mais
en ce genre , comme en tous les autres ,
meilleures Pièces font auffi les plus connues.
On nous fauroit affez peu de gré de tranfcrire
ici les Épitaphes de Regnier , Pafferar ,
Maynard , La Fontaine , Palaprat , Pradon ,
Saint-Pavin , Ninon de l'Enclos , Piron ,
&c. Il en eft quelques autres dignes d'être
confervées , qui font moins familières à la
* Sunt mala plura.
DE FRANCE. 71
plupart de nos Lecteurs . De ce nombre eft
celle de l'Abbé Abeille , qu'on attribua dans
le temps à Racine.
Ci-gît un Auteur peu fêté ,
Qui crut aller tout droit à l'immortalité ;
Mais fa gloire & fon corps n'ont qu'une même bière ;
Et lorsqu'Abeille on nommera ,
Dame poftérité dira :
Ma foi , s'il m'en fouvient , il ne m'en fouvient guère.
Ce dernier vers eft , comme on fait , une allufion
à la réponse que fit un mauvais plaifant
du parterre à un vers d'une Tragédie de
cet Auteur : Vous fouvient- il , ma joeur , du
feu Roi notre père?
M. D. L. P. rapporte à cette octalion une
autre Épigramme fur l'Abbé Abeille , qui
n'a point été imprimée , & qui fut aufli attribuée
à Racine.
Abeille , arrivant à Paris ,
D'abord , pour vivre , vous chantâtes
Quelques Meffes à jufte prix.
7 Puis au Théâtre vous laſsâtes
Les fifflets par vous renchéris.
Quelque temps après fatigâtes
De Mars l'un des grands favoris ,
Chez qui pourtant vous engraifsâtes.
Enfin , digne afpirant , entrâtes
Chez les quarante Beaux efprits
72 MERCURE
Et fur eux -mêmes l'emportâtes
A forger d'ennuyeux Écrits.
M. D. L. P. attribue à Boileau ces fix vers
fur Colbert , inconnus jufqu'à preſent.
En vain mille jaloux qu'offenfe ta verta ,
Et dont on voit l'orgueil à tes pieds abattu ,
De tes fages exploits veulent fouiller la gloire.
L'Univers qui les fait n'a qu'à les publier... job
Contre tes ennemis laiffe parler l'hiftoire :
C'eft au Ciel qui te guide à te juftifier.
Les fix vers que M. D. L. P. dorme pour
un impromptu , peuvent en effet être de
Boileau , & l'expreflion de tes fages exploits ,
appliquée à un Miniftre des Finances , eft
digne de ce grand Poëte,
M. D. L. P. paroit avoir conjecturé moins
heureuſement en attribuant à M. de Voltaire
cette Épitaphe de Mlle le Couvreur . Le
Lecteur en jugera.
Ci-git l'Actrice inimitable ,
De qui l'efprit & les talens ,
Les grâces & les fentimens
La rendoient par-tout adorable ,
Et qui n'a pas moins mérité
Le droit à l'immortalité ,
Qu'aucune Héroïne ou Déeffe ,
Qu'avec tant de délicateffe'
Elle a fouvent repréfenté.
L'opinion
DE FRANCE. 73
L'opinion étoit fi forte ,
Qu'elle devoit toujours durer ;
Qu'après même qu'elle fut morte ,
On refufa de l'enterrer.
1
Nous croyons pouvoir affirmer qu'il eft
impoffible que de pareils vers foient de M.
de Voltaire. Nous nous bornerons à douter
qu'il ſoit l'Auteur de l'Épitaphe fuivante ,
que M. D. L. P. lui attribue auffi.
Ci-gît qui toujours bredouilla
Sans avoir jamais pu rien dire ,
Beaucoup de Livres farfeuilla
Sans avoir jamais pu s'inftruire ,
Et beaucoup d'Écrits barbouilla
Que perfonne ne pourra lire.
ད་ ཀ
Mais on retrouve M. de Voltaire dans
l'Épitaphe du Duc de Rohan.
Avec tous les talens le Ciel l'avoit fait naître.
Il agit en Héros , en fage il écrivit,
Il fut même un grand Homme en combattant fon
maître ,
Et plus grand lorfqu'il le fervit.
M. D. L. P. joint à cette Épitaphe l'aneedote
fuivante. « Le Duc de Rohan , voyageant
en Suiffe & le trouvant indifpofé , on lui
fit venir le plus célèbre Médecin du canton ,
qui s'appeloit le Docteur Thibaud . Il me
femble , lui dit le Duc , que votre vifage ne
No. 32 , 10 Août 1782. D
74 MERCURE
6
m'eft pas inconnu . Cela pourroit- bien être ,
lui dit le Docteur , puifque j'ai eu l'honneur
d'être le Maréchal de votre écurie. - Et
comment diable vous trouvez- vous aujourd'hui
Médecin ? & comment pouvez - vous
traiter ici vos malades ? - Comme les chevaux
de Votre Excellence. Il eft vrai qu'il en
meurt plufieurs ; mais j'en guéris beaucoup .
De grâce , Monfeigneur , ne me décelez pas ,
& laiffez-moi continuer de gagner ma vie
avec Meffieurs les Suiffes. "
Voici une autre Épitaphe copiée de la
main de M. de Voltaire ; ainfi elle eft de lui ,
ou du moins lui a paru digne d'être confervée.
Ci -gît dont la fuprême loi
Fut de ne vivre que pour foi.
Paffant , garde-toi de la fuivre ;
Car, on pourroit dire de toi:
Ci-gît qui ne dût jamais vivre .
On connoît l'Épitaphe du Maréchal de
Saxe , par M. d'Alembert :
Par le malheur inftruit dès fes plus jeunes ans ;
Cher au Peuple , à l'Armée , au Prince , à la Victoire ,
Redouté des Anglois , haï des Courtilans ,
Il ne manqua rien à fa gloire.
Celle- ci eft moins connue , & mérite de
l'être. La première eft pour le Héros , la
*feconde et pour l'hoinme :
Da combats, de plaifirs , tour-à- tour occupé ,
DE FRANCE. 75
Je pars , je ſuis vainqueur , je reviens & je tombe
De mon char fur un canapé ,
Et du canapé dans la tombe.
Dans la lifte des Épitaphes faites par des
Auteurs moins célèbres , ou par des anony
mes , on diftingue les fuivantes :
Ci- gît un fameux Cardinal ,
Qui fit plus de mal que de bien ;
Le bien qu'il fit , il le fit mal ;
Le mal qu'il fit , il le fit bien.
D'un Hypocrite.
Ci - git dont le zèle feint
Lui tenant lieu de mérite , `
Crut être devenu Saint
A force d'être hypocrite
D'un Philofophe , par M. Vaffe.
Ici gît l'égal d'Alexandre ,
Moi , c'eſt-à- dire , un peu de cendre.
De M. de Pofquière.
Ci- gît le Seigneur de Pofquière ,
Qui , philofophe à ſa manière ,
Donnoit àl'oubli le paffé ,
Le préfent à l'indifférence ,
Et, pour vivre débarraffé ,
L'avenir à la Providence.
"
Dij
76
MERCURE
.
Autre.
Le bon Roger le fainéant ,
Eut l'efprit de vivre content ;
De bien , de mal il n'en fit guères ,
Et vous quitte de vos prières.
De Clurine , par Regnier Defmarais.
Clurine , qui , dans tous les temps ,
JA
Eut de tous les honnêtes gens
L'amour ou l'eftime en partage ;
Qui, toujours pleine de bonheur ,
Sut de chaque faifon de l'âge
Faire toujours un jufte ufage ;.
Qui , dans fon entretien dont on fut enchanté,
Faifoit un heureux alliage
D'un agréable badinage
Avec la politeffe & la folidité ,
Et que le Ciel doua d'un efprit droit & fage ,
Toujours d'intelligence avec la vérité.....
Clurine eft , grâce au ciel , en parfaite fanté.
D'un Amant dépité , par M. le Comte
de la Touraille.
Paffant , je mourus à la Trape ,
Où me mit un dépit d'amour.
Si jamais je revois le jour ,
Je ne crois pas qu'on m'y ratrape.
DE FRA NO E. 77
De deux Époux , par le Marquis de Leffai.
La mort feule nous fépata ;
Notre amitié, tendre & fidèle ,
Un jour aux mortels fervira ,
Ou de reproche ou de modèle,
Couplet adreſſe au Duc de Vendôme.
Célèbre par fes proueffes ,
De Bacchus & du Dieu Mars ,
Vendôme dès la jeuneſſe
A fuivi les étendards.
Vénus , quelquefois friponne ,
Refpecta peu la perfonne ,
Et Bacchus l'enivra.... Mais
Mars ne lui manqua jamais.
P
M. D. L. P. nous a confervé un grand
nombre d'Épitaphes en profe. Voici une des
plus remarquables.
<<
Ci repofe noble homme Alainveau ,
» celui auquel l'intégrité & fidélité au ma-
» niement des Finances fous les Rois Fran-
33
»
çois I , Henri II , François II & Charles
» IX , a pour récompenfe acquis , fans envie
, ce beau titre de Tréforier fans re →
» proche. "
و د
Il feroit à fouhaiter que M. D. L. P. n'eût
admis dans fon Recneil que les Pièces , foir
en vers , foit en profe , véritablement dignes
d'être confervées , & nous penfons que le
Diij
78
MERCURE
Volume eût pu excéder de beaucoup le nombre
de cinq ou fix feuilles d'impreffion. Il y
aura peu d'Hommes de Lettres qui , en parcourant
fon Ouvrage , ne fe rappellent plufieurs
Épitaphes qu'on eft étonné de ne pas
y trouver ; celle de Sardanapale , que cite
J. J. Rouffeau : J'ai bâti Tarfe & Anchiale
en un jour , & maintenantje fuis mort. Celle
des Guerriers tués dans la retraite des Dix
Mille : Ils moururent irréprochables dans la
guerre & dans l'amitié. Celle des Lacédémoniens
tués aux Thermopyles : Paffant ,
va dire à Lacédémone que nous fommes morts
en combattant pour fes faintes loix. Celle
'Epictète , que nous a confervée Macrobe ,
la plus belle peut - être de toutes les Épitaphes
: Ci-git Épictète , pauvre , eſclave , infirme
, & cher aux Dieux. Celle d'un Millionaire
Anglois , connu par fes crimes , &
encore plus par fa baffe avarice : Ci- git N....
qui pofféda plufieurs millions fans avoir famais
trouvé un flatteur. Il feroit aifé de multiplier
ces citations , & M. D. L. P. , qui
poſsède fi bien la langue & la Littérature
Angloife , auroit pu , avec des recherches ,
enrichir fon Ouvrage d'une infinité d'Épitaphes
curieuſes . On fent que le génie profond
, & le caractère mélancolique des Anglois
, ont dû les rendre très propres à
réuffir en ce genre. Ils ont dû joindre , &
ont fouvent joint en effet à la préciſion qu'il
exige , la précifion que leur langue leur permet
ou leur commande ; & on admire fur
-
DE FRANCE. 79
le marbre de plus d'un tombeau la double
énergie de l'idiôme & du génie Anglois .
M. D. L. P. a mis dans fon Recueil l'Épiraphe
de Newton: Que les mortels fe félicitent
de ce qu'un d'entre- eux a fait tant d'honneur.
à l'humanité; mais on regrette de ne pas y
trouver celle- ci : Ifaac Newton , que déclarent
immortel le temps , la nature , les cieux
mais que ce marbre déclare mortel. Quelquesuns
de nos Lecteurs fe rappelleront une
autre Épitaphe Angloife , celle du Docteur
Fotherghill , Médecin célèbre par les talens
& par fa bienfaifance envers les pauvres :
Ci-git le Docteur Fotherghill , qui , pendant
fa vie , dépenfa en oeuvres de bienfaisance
deux cent mille guinées diftribuées aux malheureux.
Il eft des Epitaphes qui font briller
davantage l'efprit ou le talent de l'Auteur ;
mais fi l'objet d'une infcription eft d'attirer
le refpect à la cendre qu'elle honore , il en
eft peu qui vaillent celle- ci. On fent qu'un
Recueil moins confidérable , qui ne contiendroit
que des infcriptions telles que celles
que nous venons de citer , feroit plus utile
& plus agréable qu'une collection plus volumineuse.
C'eft un travail , ou plutôt un
amufement que nous ofons propoſer à la
vieilleffe de M. D. L. P.
On trouve beaucoup plus de choix dans
les Anecdotes raffemblées par M. D. L. P.
En voici quelques- unes des moins connues.
" Le fameux Duc d'Albe , au lit de la
mort , cut horreur des torrens de fang qu'il
DIV
80 MERCURE
avoir verfés en Flandre , foir, dans les com→
bats , foit fur les échafauds . Ses remords &
fon effroi parvinrent jufqu'à Philippe II ,
fon maître. Ce Prince lui fit dire , pour le
confoler , qu'il prendroit fur foi le ſang qui
avoit été répandu par fes armes , mais que
le Duc répondroit de celui qu'il avoit fait
couler fur les échafauds. »
" Le fameux Jean Bart , amené à Verfailles
par le Chevalier de Forbin , fumoit
fa pipe dans l'embrâfure d'une fenêtre ouverte.
Louis XIV l'ayant fait appeler , lui
dit : Jean Bart , je viens de vous nommer
Chef-d'Efcadre. Vous avez bien fait , Sire ,
répondit le Marin , en retournant à fa pipe .
Єette réponſe ayant excité un grand éclat de
rire parmi les Courtifans , qui la trouvoient
auffi abfurde que brutale : vous vous trompez
Meffieurs , leur dit gravement Louis
XIV ; cette réponse eft celle d'un homme
qui fent ce qu'il vaut, & qui compte m'en
donner bientôt de nouvelles preuves . L'évémement
juftifia la prédiction du Roi, ». ',
" Mlle de Scudéri écrivoit un jour au
Comte de Buffi- Rabutin : votre fille , que je
vois fouvent , a autant d'efprit que fi elle vous
voyoit tous les jours , & elle eft aufli fage
fi elle ne vous avoit jamais vu. » que
ars Le Comte de Grammont trouvant un
jour deux de fes Valets qui fe battoient
l'épée à la main , voulut fi abfolument en fas
voir la caufe , que l'un d'eux lui avoua qu'ils
lui avoient volé cinq louis d'or , & que la
DE FRANCE. $ 1
querelle venoit de ce que fon camarade vouloit
en avoir trois. Tenez , dit - il , en en
tirant un autre de fa poche : Vous êtes de
grands marauds de vous égorger ainfi pour
un louis. »
Nous terminons ici ces citations , car on
fe laffe de citer , & nous rappellerous nousmêmes
une Anecdote trop peu connue , que
nous avons cherchée inutilement dans le
Livre de M. D. L. P. , à l'article Peliffon ,
qai étoit fa place naturelle. Tout le monde
connoît fon attachement pour M. Fouquet ,
& le zèle qu'il mit à le fervir dans fa difgrâce
; mais on ignore communément un
des traits qui prouva le mieux cet attachement
, & qui honore le plus les Lettres , on
pourroit ajouter même la nature humaine.
Peliffon craignoit que Fouquet , prifonnier
, ne fe chargeât lui - même par de certains
aveux , dans la perfuafion où il devoit
être que de certains papiers étoient au pocvoir
de fes ennemis. Peliffon les avoit détournés
, & ne favoit comment faire arriver
cette connoiffance à Fouquet. Il defiron de
parvenir jufqu'à lui ; mais le moyen d'engager
Colbert & le Tellier , ennemis more
tels de Fouquet , à permettre cette entrevue
! Il eut le courage de paroître le ranger
parmi les délateurs de fon ami , de s'expofer
au reproche d'une horrible ingratitude ,
de porter pendant deux mois le poids de
cette honte , & , à ce prix , il obtint l'avantage .
de voir Fouquet en préfence des Commif
Dy
82 MERCURE
faires . On conçoit quelle dût être l'indignation
de ce Miniftre en voyant paroitre ,
comme fon accufateur , un homme qu'il
avoit comblé de bienfaits ; mais la mépriſe
ne dura pas. Peliffon , dès les premiers mots,
trouva le moyen de faire entendre à fon
ami que certains papiers n'exiftoient plus.
Fouquet detrompé laiffa couler des larmes
&fon reffentiment fit place à l'admiration .
LE Comte & la Comtelle du Nord ,
Anecdote Ruffe , faifant fuite aux now
veaux Effais fur Paris , mife au jour
par M. le Chevalier du Coudrai : delecsando
pariterque monendo. A Paris , chez
Belin , Libraire , rue S. Jacques.
ON fe fouvient encore des Anecdotes de
l'illuftre Voyageur. On fait que , malgré
leur fuccès étonnant , auquel , felon fes propres
expreffions , l'Auteur ne s'attendoit pas,
car il faut tout dire , MM. les Journalistes
prétendirent , les uns, qu'il étoit inutile d'imprimer
ces Anecdotes ; les autres , que c'étoit
un Ouvrage à refaire ; ceux - ci , qu'il
n'appartenoit qu'au Genie de celebrer les
Princes vertueux. Aujourd'hui , devenu
plus fage , dit M. le Chevalier dans fa
» Préface , & me voulant faire loyale jufstice
, connoiffant la foibleffe de mes
» talens & la ténuité de ma plume , je
demeurois tranquille. Point du tout....
Le Samedi 25 Mai , j'entrai
hafard an
par
64
DE FRANCE.
39
grand Café du Theatre François. Plu
fieurs Nouvelliftes habiles & Politiques
profonds , parlèrent de M. le Comte &
de Mme la Comteffe du Nord , qui , ce
» jour - là precifement honorèrent le Spectacle
de leur prefence. Un de ces Mef-
» fieurs éleva la voix , & dit : Je fais que
» le Chevalier du Coudrai a déjà commencé
le Recueil de ces deux illuftres Voya
20
"
"3
geurs. Avis au Lecteur , me fuis je dit tout
» bas. Dans les Spectacles , aux promenades,
» mes connoiffances m'abordèrent fans
ceffe en me difant : Vous travaillez aux
Anecdotes de M. le Comte & de Nime la
Comteffe du Nord. Cet Ouvrage vous appartient;
le Public s'y attend. La mo-
» deſtie eût été déplacée , & le refus malhonnête.
Je pris la réfolution d'écrire , &
de ramaffer des matériaux pour former
" une Brochure digne d'être offerte au Public....
Je brûle de recueillir bientôt ces
» précieufes Anecdotes pour en former un:
» Volume , & les donner au Public enchanté
, par la voie de l'impreffion .
"
"
Cette Brochure très curieufe eft un relevé
des divers articles relarifs au Comte du
Nord, inférés dans la Gazetre ou dans la partie
politique de ce Journal ; mais ce qui
rend ces Anecdotes précieuſes , ce font les réflexions
que M. le Chevalier d Condrar y
a ajoutées. Il ne s'eft pas borné à êrte un
fimple copifte; il a prouvé qu'il étoit , pour
me fervir de fon ftyle , un de nos Politiques
D vj
$4 MERCURE
raifonneurs , ou , fi l'on aime mieux , un de
Hos Philofophe's penfeurs. On en peut juger
par un feul exemple. « Ce Prince embraffa
» le même jour Mgr. le Dauphin , & pria
» Mme la Princeffe de Guéméné de lui rappeler
quelquefois l'attachement qu'il lui
youoit dès fon berceau. » Cette phrafe
route fimple eft tirée de la Gazette de France.
Voici une réflexion qui ne pouvoit venire
qu'à l'Itinérographe de l'Empereur. On obfer
vera que ce font deux Dauphins qui font
connoiffance. Le grand Duc de Ruffe eft le
Dauphin du Nord.
Si l'Auteur embellit de les diverfes obfervations
les articles de la Gazette , il a recueilli
auffi plufieurs traits qu'on ne peut efpérer
de trouver que dans fon Livre . Ce
font les plus curieux. En voici un feul pour
échantillon . Un de ces infortunés ayant la
jambe caffée , fils d'un bon Bourgeois de
Paris , mais allez libertin , étoit giffant dans
un de ses lits de douleur. M. le Comte du
Nord lui demandant avec bonté qui pouvoit
l'avoir conduit dans cet endroit. C'est la
rihatte, mon Prince , répartit galment notre
moribond. On voit que M. le Chevalier du
Condrai daigne écrire comme le peuple.
parle. Ce talent n'eft pas donné à tout le
monde. La vérité, dit- il page 23 , fe montre
toute nue ; d'ailleurs , jefuis un Militaire qui
écrit comme il penfe..
Au furplus , ce Recueil contient prefque
Toutes les Pièces de poéfie adreflées au
DE FRANCE. ઇર
Comte du Nord. Les vers que M. l'Abbé
Favre lui a prefentés fur une repréſentation
de la Partie de chaffe de Henri IV, méritent
d'être connus. L'idée eft ingenieufe , & la
circonftance heureufement faitie . Les voici :
Lorfque du bon Henri Pidolâtre François *
Sur la Scène t'offrit la vivante peinture ,
L'art imitoit fi bien les traits de la Nature ,
Que tu penías le voir au fein de fes Sujets.
De tant de vertus génércules
Ton coeur fe fentit transporter ;
Prince , tu répandis ces larmes précieuſes ,
Qu'en tombant de tes yeux un peuple fait compter.
Ah! comme Henri de la France
Fut le père & le bienfaiteur ,
Tu fatras , nouveau Czár , par ton expérience,
Des tiens étendre auffi la gloire & le bonheur.
En toi je vois déjà naître fa reffemblance.
Ton époufe t'apprit à connoître l'amour ;
Ta mère, comme il faut gouverner & combattre ;
Et , baigner de tes pleurs l'image d'Henri- Quatre ,
C'eft annoncer que tu dois l'être un jour,
Ces vers font accompagnés d'une lettre
d'envoi dont la tournure n'eft pas inoins
délicate ni moins ſpirituelle.
L'idolâtre François ne fignifie pas le François idolâtre.
86 MERCURE
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE
LE Vendredi 26 Juillet , on a repréſenté ,
pour la première fois , l'Écueil des Maurs ,
Comédie en trois Actes & en vers , par
M. Paliffor.
Rofalie , courtiſanne jeune , aimable &
intrigante , a infpiré une patfion très - vivė
à un jeune homme bien né , mais dont la
connoiffance du monde n'a pas encore éclairé
l'experience. Gernance , c'est le nom du
jeune homme , entraîné tant par les féductions
de Rofalie, que par les infinuations artificieufes
d'un Monfieur Sophanès , homme
fans delicateffe & fans moeurs , & qui cherche
à couvrir du manteau de la philofophie
l'audace de ſes principes , & la honte de fa
conduite ; Gernance eft fur le point de fe
déshonorer en époufant Rofalie . Mais un
ami de fon père , l'honnête & courageux
Lifimon , vient à bout de lui defiller les
yeux , & de lui faire connoître à quelle
femme il alloit unir la deftinée. C'eſt en préfence
même de Rofalie , dans l'inftant où
Gernance va la conduire au bal , que Lifimon
éclaire fon jeune ami. La Courtilanne eft
confondue ; mais fa confuſion eſt au comble
DE FRANCE. 87
lorfque le Cocher de Remife qui à fervi
Gernance pendant tout le jour , vient déciarer
qu'il ne peut continuer fon fervice pendant
la nuit , & reconnoit fa foeur Javote
dans la féduifante Roſalie.
Il y a fix ans que cet Ouvrage a été imprimé
fous le titre des Courtifannes. L'Auteur
y a fait quelques changemens heureux ;
mais le plus heureux de tous eft celui qu'il
a produit dans l'efprit des Comédiens François
, qui , après avoir refufe de reprefenter
les Courtifannes en 1776 , fe font humanifes
en 1782 ; fous le prétexte de quelques fup
preffions faciles à faire alors comme aujour
d'hui , & en outre fous la condition d'en
changer le titre,
. L'intention de cette Comédie eft trèsmorale
; elle a été très vivement fentie par
un grand nombre de Spectateurs . Les Let
tres du Marquis de Rozelle , Roman agréable
& philofophique de Madame E. de B.
paroiffent en avoir fourni l'idée . On pourroit
auffi trouver de la reffemblance entre
cette Pièce & le Jenneval de M. Mercier.
Dans l'un & dans l'autre de ces Drames ,
une Courtiſanne abufe de l'afcendant qu'elle
a pris fur le coeur d'un jeune homme , pour
l'entraîner vers la honte & l'ignominie ; mais
les couleurs de M. Mercier ont quelque chofe
de trop prononcé . Les Scènes de fon tableau
font plus atroces qu'intéreflantes. Son but mo.
ral eft digne d'éloges , mais il y conduit par
l'effroi & par l'horreur; en conféquence , il
83 MERCURE
force le Spectateur à détourner les yeux dé
F'objet fur lequel il devoit les fixer . Le tas
bleau que vient d'offrir M. Paliffon nous pa
roit plus vrai , ou , pour mieux dire , plus
heureufement faifi que celui de M. Mercier. !
Pour peu qu'un jeune homme conferve dans
fon âme quelques rayons d'honnêteté , la
propofition d'un aflailinat tel que celui
qu'exige la Rofalie de Jenneval , ne peut que
lui ouvrir les yeux , & le guérir de fon
amour. On n'eft pas long- temps la dupe
d'ane furie , & les Courtilannes de cette elpèce
ne font pas les plus à craindre. Leurs
excès fuffifent pour éclairer fur leurs feductions
. Une Courtifanne réellement dangereufe
, eft celle qui conduit le jeane - homme
fans expérience par des chemins femés de
fleurs ; qui , après s'être fervi de tous les
moyens que fuggèrent l'adreffe & la coquetterie
pour féduire fon coeur & enflammer
fes fens , mafque fa perverfité fous l'apparence
de la pudeur , de l'ingénuité , de la
fenfibilité , de la délicatéffe , de l'amour &
de la timidité. Teile eft la Rofalie de M.
Paliffor , & telles ont été prefque toutes les
femmes de cette nature , qui ont deshonoré
de grands noms & abforbé de grandes fore
tunes. Le caractère de Gernance eft tource
qu'il peut être amoureux , féduit , & par
conféquent crédulé . Celui de Lilimon , un
peu foible dans le premier Acte , devient
très-beau dans le troisième , il y parle avec
Féloquence de la vertu. Mais nous ne fe
DE FRANCE. 39*
rons pas le même éloge du perſonnage de
Sophanès. Quel rôle infâme ne fait- il pas ,
ce Monfieur Sophanès ! D'ancien amant de
Rofalie , il eft devenu tout bonnement fon
ami on fent quelle acception nous donnons
à ce mot. C'eft lui qui a projeté le
mariage de Gernance , & qui veut l'achever.
Et quel eft ce Monfieur Sophanès ? Un homme
d'efprit , un Philofophe , un homme de
Lettres. On trouve dans tous les rangs des
êtres vicieux & bas ; il eft donc poffible
que l'on rencontre un Sophanès parmi les
Littérateurs ; mais s'il exifte , étoit- ce à un
homme de Lettres à le dénoncer à la Société
On fe plaint tous les jours du peu de
confidération que les gens du monde accordent
à ceux qui fuivent la carrière des
Arts ! Quel refpect veut on qu'ils infpirent
quand ils font eux- mêmes les premiers
denonciateurs de leurs vices cachés ,
& , pour tout dire en un mot , quand leur
efprit femble fe faire un jeu de calomnier
leur coeur ?
La première repréſentation de l'Écueil des
Maurs a été précédée de Georges Dandin.
A ce fujer , quelqu'un fit cette réflexion . Si
un homme de bon fens , arrivé du fond de
l'Amérique avec quelque connoiffance de
notre langue , & une ignorance abfolue de
nos moeurs , avoit affifté aujourd'hui à la
Comédie Françoife ; s'il avoit cru , comme
il eft naturel de le croire , que les Ouvrages
Dramatiques offrent une imitation des 靠
1.
L
༡༠ MERCURE
moeurs nationales , quelle idée auroit - il
prife des nôtres ? Si elle leur avoit été déſavantageufe
, qui devroit- on en accuſer ?
Nous ne nous chargeons pas de réfoudre ces
queftions .
VARIÉTÉS.
Avis à Meffieurs les Soufcripteurs de
l'Encyclopédie par ordre de matières.
DANS
ANS le dernier Profpectus que nous avons
publié le premier Mai de cette année , qui fert de
bafe aux engagemens que nous avons pris avec les
Soufcripteurs de cet Ouvrage , nous avons annoncé la
première Livraifon pour la fin de ce mois d'Août , & la
Jurifprudence en faifoit partie ; mais la mort inattendue
de M. l'Abbé Remy , qui en étoit le Rédacteur
, nous force à remettre la publication de cette
Livraison au mois d'Octobre . L'appofition des fcellés
fur les effets & fes manufcrits , l'abfence des héritiers
, les formalités néceffaires pour les faire lever , la
néceffité de prendre de nouveaux arrangemens , nous
feront fans doute un titre fuffifant d'excufe auprès
des Soufcripteurs pour un auffi court délai. C'eft la
feconde perte que nous avons à regretter
partie , M. Boiffou , Affocié de M. l'Abbé Remy ,
étant mort l'année dernière. Cette circonstance , au
refte , ne dérange rien à l'exécution du plan . M. l'Abbé
Remy a laiffé la copie prefqu'entière du premier
Volume, & même quelques matériaux pour le fecond.
M. le Rafle , qui a été vingt ans Profeffeur en Droit ,
& qui étoit Affocié avec lui pour cette Rédaction
difficile , continuera de s'en charger , conjointement
dans cette
DE FRANCE.
༡ ་
avec les divers Coopérateurs qui s'y étoient précé
demment intéreſfés. Plufieurs Avocats connus , de la
Capitale , ont bien voulu depuis ſe joindre à eux.
M. Hention s'eft chargé de faire les additions néceffaires
aux articles Féodaux & Domaniaux de l'ancienne
Encyclopédie , & fuppléer ceux qui manquent.
M. l'Abbé Bertolio s'eſt chargé des matières
Bénéficiales ; M. Guyot , du Droit Criminel , &
de divers autres articles ; M. Henri , du Droit des
Gens , du Droit Public , &c . &c.
Il n'a encore rien paru de cette Encyclopédie , &
cependant l'on a déjà imprimé , dans des Journaux
étrangers , des Libelles contre elle & contre l'Entrepreneur.
On n'y répondra point . Il nous importe
de détruire une feule accufation. On a avancé qu'on
n'avoit pas même traité avec les Gens de Letres
qu'on nommoit , qu'on les citoit fans leur permiffion
. Ce feroit une audace bien imprudente fans
doute , que de nommer à la tête d'un Ouvrage de
cette nature , les principaux Gens de Lettres de la
Capitale , de les faire parler , fi l'on n'avoit pas leur
agrément ; mais il faut que le Public fache que
M. Panckoucke , Entrepreneur de cette Édition ,
avoit paffé plus de quarante actes avant même
d'avoir un feul Soufcripteur , & que les Profpectus
particuliers , qui compofent la plus grande partie du
Profpectus général , font l'Ouvrage de chaque Homme
de Lettres , qui les ont fignés ; mais ce qui importe
le plus aux Soufcripteurs , c'eft qu'on imprime actuellement
huit parties différentes de ce grand Ou
vrage , & qu'il fera fous preffe l'année prochaine
dans dix-huit Imprimeries.
9
92 MERCURE
GRAVURES.
L'ENFANCE
' ENFANCE de Saint-Jean - Baptifte , gravée par
I. Robert , d'après l'efquiffe de C. Natoire . Prix ,
I livre 10 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue de la
grande Truanderie , la deuxième porte- cochère à
droite en entrant par la rue S. Denis.
Collection d'Eftampes in- 4° & in- 8 ° . propofée
par foufcription pour le Recueil des Ecrits de J. J.
Rouffeau, premiere Livraifon , contenant fix Eftampes
d'Emile. Prix , 9 liv . On fouferit chez M. Choffard
, Delfinateur & Graveur de Leurs Majeftés Impériale
& Royale , & du Roi d'Espagne , première
cour des Quinze- Vingts ; chez Efprit , Libraire , aù
Palais Royal , feul Correfpondant de la Société Typographique
de Genève ; & chez le fieur de Lafoffe,
rue du petit Carroufel , vis -à - vis les Tuileries , chargé
des foufcriptions des Voyages d'Italie , de Grèce , &c .
Cette Livraiſon mérite beaucoup d'éloges pour la
Gravure & pour le Deffin."
Voyage pittorefque de Naples & de Sicile ,
Tome III , partie du Royaume de Naples , anciennement
appelée grande Grèce , Chapit e III. On
fouferit pour ce bel Ouvrage chez M. de Lafofle ,
Graveur, Place du Carroufel . Prix , 12 livres par
Livraiſon.
Defcription particulière de la France , départe
ment du Rhône, gouvernement de Bourgogne , qua
torzième Livraiſon , huit Eftampes à 12 livres pour
Paris ; & pour la Province & Pays étrangers , 14 liv.
8 fols.
DE FRANCE. 93
JOURNAL
MUSIQUE.
OURNAL de Clavecin , n °. 7 , contenant cinq
Morceaux , compofés par MM. Charpentier , Hülmandel
& Séjan l'aîné; & la Gavote de Théfée , ar
rangée par M. Mehul. Prix , 2 liv . On s'abonne en
tout temps à ce Journal & à celui de Harpe , chez
Leduc , rue Traverfière- Saint-Honoré , au Magafin
de Mufique. Le prix de l'abonnement eft de 15 liv.
pour Paris & pour la Province , port franc , pour les
douze Cahiers.
Troisième Euvre de fix Quatuors concertans pour
deux Violons , Alto & Baffe, dédiée à M. Gaffec ,
compofée par M. Barrière, Euvre VIII . Prix , 9 liv.
port franc par la pofte. A Paris , chez Leduc , rue
Traverfière-Saint- Honoré , au Magaſin de Muſique.
Sixième uvre de Pièces de Clavecin ou Forte-
Piano de M. Hülmandel. A Paris , chez l'Auteur
rue Poiffonnière , & chez tous les Marchands de
Mufique.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
2
DISSERTATION de M. de Parcieux fur le moyen
d'élever l'eau par la rotation d'une corde verticale,
fans fin. A Amfterdam , & le trouve à Paris , rue
de Bourbon , Fauxbourg Saint Germain , Nº. 36.
Brochure in 8. de 16 pages , ornée de figures en
taille- douce. Prix , 1 liv. 4 fols.
"Aurelia liberata à puella vulgò dicta Jeanne
d'Arcq , ftricta narratio , cui accefsêre interpretatio
Gallica , & Canticum Debora , & ode in novi puella
94 MERCURE
monumenti inftaurationem , i Volume in- 8 ° . Prix ,
2 liv. 4 fols Aurelia , Typis Couret de Villeneave
, Regis Typographi ; Parifiis vænit apud
Nyon , Bibliop , viâ dictâ du Jardinet.
Defcription, ufage & avantages de la machine
pour réduire les fractures de jambes , inventée par
Dom Albert Pieroparo , de Vicence ; par M. Mongez
le jeune, de plufieurs Académies , Auteur du
Journal de Phyfique , avec une Planche . A Paris ,
rue & Hôtel Serpente , Brochure de 22 pages.
Obfervations fur la formation des montagnes &
les changemens arrivés à notre Globe , pour fervir
à l'Hiftoire Naturelle de M. le Comte de Buffon '
par P. S. Pallas , Académicien de Pétersbourg , &c.
&c. contenant 90 pages. Prix , 1 liv . 4 fols . A Saint-
Pétersbourg ; & fe trouve à Paris , chez Méquignon
l'aîné , Libraire , rue des Cordeliers.
Carte en fix feuilles , contenant le tableau de
toutes les Jurifdictions du Royaume de France ,
avec leur compétence , leur pouvoir & le privilège
des Provinces, depuis le Confeil d'État ou Privé, dernier
de nos Souverains, jufqu'au premier degré ordinaire
; par M. Maffabiau de Figeac , Avocat en
Parlement, avec Privilège du Roi. Prix , 3 livres
12 fols . A Paris , chez Demonville , Imprimeur Li
braire de l'Académie Françoiſe , rue Chriſtine ; &
chez l'Auteur , Hôtel de Toulouſe , rue Gît- le-
Coeur, *
Lettre fur le fecret de M. Mefmer , ou Réponse
d'un Médecin à un autre qui avoit demandé des
éclairciffemens à ce sujet , extraite des Numéros 19
& 20 de la Gazette de Santé , année 1782. A
Paris , chez Méquignon l'aîné , Libraire , rue des
Cordeliers , Brochure de 22 pages . Prix , 8 fols.
Second Mémoire fur l'Électricité Médicale , &
DE FRANCE. 95
Hiftoire du traitement de quarante - deux malades
entièrement guéris ou notablement foulagés par ce
Remède ; par M Mafars de Cazeles , Docteur en
Médecine de la Faculté de Montpellier , Correfpondant
de la Société Koyale de Médecine , de plufieurs
Académies , & Médecin à Toulouſe , in - 12.
Prix , 1 livre 16 fols. A Faris , chez Méquignon
l'aîné , Libraire , rue des Cordeliers ; & à Toulouſe
, chez Dupleix , Sacarau & Monlas , Libraires ,
rue S. Rome ; & Laporte , Libraire , près les
Changes. On trouve chez Méquignon l'aîné le
premier Mémoire de M. Mafars de Cazeles fur la
même matière. Prix , 18 fols broché.
I
-
Nouvelle Phyfique deftinée au Cours d'Éducation
des Demoiselles & des jeunes Meffieurs qui ne
veulent pas apprendre le Latin , par M. Wandelaincourt
, ancien Préfet & Profeffeur au Collège de
Verdun , petit in - 8° . de 195 pages. A Rouen , chez
Leboucher le jeune , Libraire , rue Gantière ; & à
Paris , chez Durand neveu , Libraire , rue Galande .
Hiftoire générale & économique des trois règnes
de la Nature , Partie première , deftinée au règne
animal , par M. Buc'hoz , Médecin - Botaniſte & de
quartier de MONSIEUR , Membre de plufieurs Sociétés
& Académies , Tome IV. A Paris , chez l'Auteur,
rue de la Harpe , vis-à- vis la Sorbonne.
Effai d'une Table Poléométrique , ou Amuſement
d'un Amateur de Plans , fur les grandeurs de quelques
Villes , avec une Carte ou Tableau qui offre
la comparaison de ces Villes par une même échelle ,
publié par M. Dupain- Triel père , Géographe du
ROI & de MONSIEUR. A Paris , chez l'Auteur
Cloître Notre-Dame , rue de la Maîtriſe ; & chez
L. Cellot , Imprimeur - Libraire , rue des Grands-
Auguftins.
96 MERCURE
.
Hiftoire Univerfelle depuis le commencement due
Monde jufqu'à préfent , compofée en Anglois par
une Société de Gens de Lettres , nouvellement traduite
en François par une Société de Gens de Lettres
, enrichie de Figures & de Cartes . Hiftoire
moderne , Tome III , contenant la fuite de l'Hiftoire
des Arabes , in- 8 ° . A Paris , chez Moutard , Imprimeur
- Libraire , rue des Mathurins , Hôtel de
Cluny .
-
Amuſemens des Dames dans les Oiseaux de
volière , ou Traité des Oiseaux qui peuvent fervir
d'amusement au beau Sexe , par M. Buc'hoz , Auteur
de différens Onvrages économiques , in- 12 de
326 pages. A Paris , chez l'Auteur , rue de la Harpe,
vis -à- vis la Sorbonne.
État Militaire du Corps Royal de l'Artillerie de
France pour l'année 1782. Prix , 1 liv. 10 fols bro
ché. A Paris , chez Alexandre Jombert jeune , fucceffeur
de Charles-Antoine Jombert fon père , Libraire
du Roi pour l'Artillerie & le Génie , rue
Dauphine.
TABLE.
STANCES à M. le Ch. de Recueil d'Epitaphes ſérieuſes ,
L. ,
49 badines , & c.
Fers à M. Vandebergue , 51 Le Comte & la Comteffe du
Madrigal, 52 Nord , Anecdote Ruffe , 82
Songe à Thémire , ibid. Comédie Françoife ,
L'Allure de mes Confrères , ib . Avisfur l'Encyclopédie , 90
L'Amour defintéreffé , Anec- Gravures ,
53 Mufique , dote ,
Enigme & Logogryphe , 69 Annonces Littéraires,
APPROBATION.
86
92
J'AI tu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 10 Août. Je n'y al
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Faris
le , Août 1782. GUIDI.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 AOUT 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS du Vieux Malade de Fernay
au Célibataire Converti.
Paris , 27 Février 1977.
IL eft donc une autre Émilie ,
Qui , digne d'inſpirer les tranſports les plus beaux,'!
Vous fait chanter l'Hymen & la Palinodie !
Céder à la vertu , c'eft céder en Héros .
I
De vos tendres accens quelle eft donc la magie ?
Plus enchanteur qu'Orphée , en fufpendant mes maux,
Vous favez me rendre à la vie ,
Et me mettre moi- même au rang de vos rivaux.
Oui , la mort , qui fur moi levoit déjà la faulx ,
La baiffe à vos chants & l'oublie .........
Mais par leur touchante harmonie¸ˆ
Avec le fentiment , s'ils me rendoient la voix ,
Nº. 33 , 17. Août 1782.
E
98
MERCURE
Plein de fon ardeur la plus tendre ,
Tel qu'un cigne mourant je me ferois entendre ;
Je célébrerois votre choix
Votre converfion , vos talens , votre gloire ,
Qui , vous diftinguant à la fois
Au Parnaffe , á Cythère , au Temple de Mémoire ,
Vous font l'ami des plus grands Rois.
Je chanterois l'objet qui vous donne des loix ,
Ses charmes , fa franchiſe , & fur tout fa victoire ,
Qui , fur fon propre coeur , éternife vos droits.
NON , des maris trompés ne craignez pas l'hiftoire ,
Quoiqu'Ulyffe à l'Hymen cédât plus tard que voas
Cependant Pénélope , auffi jeune que belle ,
N'en fut pas moins tendre & fidelle ;
Vous favez quel pouvoir a l'exemple fur nous.
Celle qui dompte enfin vos injuftes dégoûts ,
Des épouses auffi fera le vrai modèle ,
Tant que vous le ferez vous- même des époux....
•
ADIEU , le charme ceffe , & la mort me harcèle,
Vivez heureux , vivez digne d'un fort fi doux ,
e .. Et faires long - temps des jaloux .
Pour moi , ne pouvant plus fléchir ' cette cruelle ,
Tout ce qui me confole , en tombant fous fes coups ,
C'eft que mon âme eft immortelle. * !
* Cette Pièce n'a jamais été exactement imprimée.
DE FRANCE.
99
ÉPITRE , adreffée au retour du Printems
à M. VANDEBERGUE , d'Orléans.
L'HIVER a difparu : le Ciel eft fans tempêtes ;
Le Soleil en vainqueur s'avance fur nos têtes ;
La Nature renaît ; l'Amour & le Printemps
Rajeûniflent nos coeurs , embelliſſent les champs.r
Du concert des oiſeaux les bofquets retentiſſent. **
En panaches flottans les lilas refleuriffent ;
Et la campagne enfin , que peuplent les zéphirs ,
Eft un temple paré pour le Dieu des Plaifirs.
HEUREUX qui , loin du luxe & du fracas des villes ,
Reſpire un air plus pur fous des berceaux tranquilles ,
Qui , couché ſur la mouſſe , à l'ombre d'un ormeau ,
Dort , fe réveille & chante au bord d'un clair ruiffeau !
Mais s'il découvre , affis fous des grottes riantes ,
Cet abysme azuré de vagues bondiſſautes ,
Théâtre du commerce & de la liberté
Qu'ufurpa des Anglois l'infolente fierté ;
S'il apperçoit de loin cent poupes fortunées ,
D'étendards , de pavois & de palmes ornées ,
Rapporter les doux fruits de Chypre ou de Samos,
Les richeffes de Smyrne & les vins de Lesbos :
Trop fortuné mortel ! que je lui porte envie !
Il jouit fur les bords de ma belle patrie ,
E i
100 MERCUREDu
bonheur où j'afpire & qui femble me fuir >
Et s'envoler toujours quand je crois le faifit .
O ma vie! ô vain ſonge ! ô rapide exiſtence
Qu'amufent les defirs , qu'abuſe l'efpérance !
Jouet des paffions , en proie à la douleur ,
Hélas ! tu vas paffer comme la tendre fleur
Qu'aux champs , où dût briller fa deftinée heureuſe,
Etouffe l'herbe avide & la ronce épineuſe !
Tel eſt , triſtes humains , notre malheureux fort : I
Des projets , des erreurs , la douleur & la mort....
IL eft doux cependant pour mon âme fenfible
De chérir des hameaux la demeure paifible ,"
De préférer au luxe , aux moeurs de la cité ,
L'innocence des champs & leur fimplicité !
Là , s'écoulent fouvent mes heures fortunées ,
Comme elles s'envoloient dans mes jeunes années
Age d'or, où j'ouvrois mon coeur aux fentimens
Qui préfageoient mes goûts par mes premiers penchans.
Là , mes yeux fatigués du fpectacle des vices ,
Jouiffent à loifir des plus pures délices ;
Là , font les amis vrais ; là , les époux heureux ,
Les vieillards honorés , les coeurs religieux,
SÉJOUR du doux repos , frais vallons , folitude
Où j'ai pris de penfer la première habitude ;
Et vous , hommes des champs , mortels trop peu
connus ,
DE FRANCE. rot'
Quand vivrai-je avec vous ! quand feront - ils rompus ,
Ces liens importans , cette pefante chaîne , ''
Que depuis mon printemps je fecoue & je traîné ! A
Quand pourront s'accomplir tant de charmans projets ,
De goûter , loin du bruit , à l'ombre des boſquets ,
La paix & l'amitié , derniers befoins du fage !
Vous , mes tendres amis , qui , depuis mon jeune âge,
Avez connu mes voeux & le fond de mon coeur
Dites , fi j’enviai jamais d'autre bonheur !
Eh ! que m'importe à moi la faveur importune
Que difpenfe au hafard l'imbécille fortune ?
Quand tous les jours j'emploie & mon temps & mes
foins
A couper quelque tête à l'hydre des befoins ,
Qu'ai-je à faire du char où roule avec viteffe ,
Sur des refforts lians , l'inutile molleſſe !
Au lieu des vains plaifirs que l'espoir embellit ,
Que le vide accompagne , & que le remords fuit ,
De fages voluptés , des goûts fimples , faciles ,
Amufent mes loisirs & les rendent utiles ,
Enfans de la Nature & du bonheur d'autrui ,
Que jamais ne corrompt le regret ou l'ennui ;.
Ces hôtes des palais ignorent ma retraite.
Mais l'aimable gaîté , la fageffe difcrette ,
Les Arts confolateurs , & leurs amans choifis ,
Par l'amitié fidelle y font toujours admis.
Hélas ! fi mes amis , fi ces fages fenfibles ,
Dontle commerce heureux charme mesjours pailibles,
JakE iij
102
MERCURE
Quand je repoferai fous d'éternels cyprès ,
Honorent mon trépas de leurs touchans regrets ;
A leurs coeurs défolés fi ma mémoire eft chère ;
Iorfqu'ils auront rendu mon corps à la pouffière ,
D'une tremblante main , non fans verfer des pleurs ,
S'ils gravent fur ma tombe : « Il fut fimple en fes
Incurs : 33
Si le Ciel me réferve une gloire fi pure,
J'en attefte mon coeur , mes amis , je le jure,
Comme vous m'êtes chers ! fi vous daignez m'aimer ,
Satisfait , je n'ai plus de defirs à former ;
Et je defcends enfin , l'âme tranquillifée ,
Sous l'ombrage fleuri de l'heureux Élysée .
( Par M. Bérenger. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Compas ; celui du
Logogryphe eft Mort : retranchez la première
& la dernière lettre , vons aurez or. :
PLUST
ENIGME.
LUS l'eau me vient en abondance ,
Plus je vifite mon tonneau :
Je bois du vin , je fais bonbance ;
Mais , hélas ! faute d'eau je ne bois que de l'eau.
DE FRANCE
103
LOGOGRYPHE.
QuUATRE pieds compofent mon nom ;
Et je fuis tout efprit des pieds jufqu'à la tête.
Otez- moi mon troisième & je perds mon renom
Adieu l'efprit , je ne fuis qu'une bête.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PERCY, Tragédie en cinq Acles , par
MiffHannah Morre , repréſentée pour la
première fois fur le Théâtre de Covent-
Garden , le 10 Décembre 1777 , traduite
de l'Anglois fur la feconde Édition en
1781 , in-8°. A Paris , chez Brunet , Libraire
, rue Mauconfeil , à côté de la
Comédie Italienne ; & chez les Libraires
qui vendent les Nouveautés , 1782.
+
L'ÉLOGE de cette Pièce , qui n'auroit pas
été faite fans Gabrielle de Vergy , pouvoit
fe paffer de la critique de Gabrielle de
Vergy,
On ne s'embellit point en blâmánt fa Rivale ;
On ne s'honore point en battant fa Nourrice.
Il eft vrai que cette critique n'eſt pas
l'effet d'une jaloufie d'Auteur , mais d'un
E iv
104
MERCURE
zèle de Traducteur. L'Auteur s'eft chargé
feulement de corriger à fa manière la Pièce
de M. de Belloy; le Traducteur , de juftifier
ces corrections , & d'en prouver la néceffité.
Le fujet & la manière de le traiter font
en général abſolument les mêmes. Percy eft
Coucy , Douglas eft Fayel , Elvine eft Gabrielle
, Harcourt eft l'Écuyer Monlac , le
Comte Raby eft Vergy , père de Gabrielle ;
Raby paroît dans la Pièce , au lieu que Vergy
ne paroît point dans Gabrielle , premier
changement d'où il réfulte quelques beautés
propres à la Pièce Angloife , mais d'ou
il réfulte auffi quelque diminution d'un des
principaux mérites de la Pièce Françoife , la
fimplicité. Les deux premiers Actes ne le
paflent plus uniquement entre le mari &
la femme, ce qui , par un tour de force
affez fingulier , avoit fuffi à l'intérêt de Gabrielle.
Quant au changement des noms , nons
ne voyons pas trop quel eft le mérite de
traiter fous des noms Britanniques un fujer
effentiellement François ; nous ne voyons
pas non plus que ce foit un défaut , rien de
plus indifférent..
Mais voici les deux changemens vraiment
confidérables:
1º. Coucy aime une femme qu'il fait être
mariée . Percy revient de la Terre Sainte
Croyant trouver fon Amante toujours fille ,
> & n'ayant aucun foupçon de fon matiage.
DE FRANCE. 1105
Le Traducteur croit que cette différence
rend Percy beaucoup plus intéreilant que
Coucy , parce que la pallion eft innocente.
Nous croyons, nous, cette circonstance trèsindifférente
; car lorfque Percy , dans fon
entrevûe avec Elvine , apprend qu'elle eft
mariée , il ne ceffe pas de l'aimer ; pourquoi
donc Coucy , accoutumé dès l'enfance à aimer
Gabrielle , n'auroit- il pas de même con
tinué de l'aimer depuis le inariage ? Tour ce
qu'il lui devoit , d'après les bienteances théâ
trales , étoit de s'interdire l'efpérance inju
rieufe & le defir criminel de la rendre infidelle.
Or fa paffion a , comme celle de Percy,
toute la pureté , toute l'innocence qu'elle
doit avoir.
De plus , d'après l'Hiftoire , d'après les
Anecdotes de la Cour de Philippe - Augufte ,
d'après la Romance de M. L. D. D. L. V.
&c. l'amour de Raoul de Coucy & de Gabrielle
deVergy eft un fujer confacré, comme
celui de Phedre , femme de Théfée , pour
Hyppolite fon beau fils ; ou celui de Stenobée
, femme de Prætus , pour Bellerophon.
Or, dans ce fujet , c'eft d'une femme mariée
que Coucy eft amoureux , & le changement
fait à cet égard dans la Pièce Angloife déna-)
ture en quelque forte le fujet.
29. On en peut dire autant de l'autre
changement concernant le coeur que Coucy
envoyoit à Gabrielle , & qui infpire à Fayel
l'idée de préfenter ce coeur à fa femme.
Mifs-Hannah Morre fubftitue à ce coeur une
E v
106 MERCURE T
écharpe qu'Elvine avoit donnée à Percy avant
fon départ pour la Terre- Sainte , que Dou
glas croit qu'elle lui a donnée depuis fon
retour , qu'il regarde par conféquent comine
une preuve d'infidélité de la part d'Elvine ,
& qu'il lui rapporte comme un témoignage
de la victoire & de la mort de Percy.
L'idée de cette écharpe eft heureuſe fans
doute; c'est un grand adouciffement, de la
dureté du fujet , mais auffi ce n'eft plus le
même fujet , ce n'eft plus le fujet de Raoul
de Coucy & de Gabrielle de Vergy. Le
mari n'est plus qu'un jaloux ordinaire qui a
tué fon rival , & qui en triomphe aux yeux
de fa femme , ce mari n'eft plus Fayel. On
étoit libre fans doute de s'éloigner d'un fujet
qu'on jugeoit trop dur ; mais M. de Belloy
étoit le maître auffi de traiter dans toute
fa dureté un fujet qu'il trouvoit confacré ,
& de faire cette expérience fur le coeur.
humain. L'expérience a réuffi.ak
ll feroit feulement remarquable querce
fût en Angleterre que ce fujet eût paru
trop dur , fi la Tragédie de Percy n'étoit pas
d'une femme.
Leo zélé Traducteur fe récrie beaucoup
fur la dureté du fujet tel qu'il a été traité
par M. de Belloy. « De Belloy, dit - il ,
prenoit- il les François pour des Cannibales,
pour des Anthropophages ? ...Toute's
» les femmes ont éprouvé des convulfions,
plufieurs font tombées en défaillance ,
» &c. »
وو
و ر
DE FRANCE. 107
Les femmes fe font accoutumées à la
dureré de ce (pectacle ; & , quoi qu'en dife
le Traducteur , les repréſentations de Gabrielle
de Vergy ne font point abandonnées ,
même des femmes.
" M. de Belloy , dit encore le Traducteur
, femble fe féliciter dans fa Préface
de n'avoir point fait manger le coeur de
» Coucy, ”
Non , il ne s'en félicite pas ; car il eft
trop évident que ce dégoûtant & abominable
repas ne pouvoit pas être mis fous les
yeux du Spectateur , & que le fujer ne
pouvoit pas être fuivi jufques- là :
Non humana palam coquat exta nefarius Atreus.
Il le dit feulement, parce qu'il faut rendre
compte au Public de fon travail : voilà tour.
Mais il auroit pu fe féliciter de l'adreffe
avec laquelle, obligé de fupprimer cet affreux,
repas , il ne l'a cependant pas entièrement
paffé fous filence , parce que c'eft fur - tour
la partie confacrée & caractéristique du
fujer , il jette en paffant quelques traits de
ce tableau cruel au milieu du délire de Ga
brielle , feule manière dont il fût poſſible de
les préfenter , encore retranche- t - on le plus
fouvent ces traits à la repréſentation.
« Cet événement , pourfuit le Tradneteur
, eft d'autant plus abominable qu'il
» n'a jamais exifté . C'eſt une fable. »
Une fable ! Cela eft bientôt dit, En examinant
un peu plus attentivement dans les
Evi
108 MERCURE
Differtations de M. de Belloy les preuves de
la realte de ce fait, le Traducteur changeroit
peut-être d'avis. Mais le fait fût- il faux , il
n'en eft pas moins confacré , ce qui fuffit
pour le Théâtre.
M. de Belloy prétend que les Specta-
» teurs ne voient point le coeur de Coucy ;
mais ne le voient- ils pas par ces yeux
'éperdus & dans les hurlemens affreux de
» cette Amante ? »
+1
Ceci peut donner lieu à quelques réflexions.
C'eft fans doute une grande hardieffe
de l'Art dans l'Actrice , que ces cris
de douleur & d'effroi , que ces convulfions
violentes qu'elle a ofé donner à Gabrielle ;
il a fallu pour cela entrer bien parfaitement
dans l'efprit du rôle , & fe pénétrer bien
profondément de la fituation du Perfonnage
; auffi n'eft- ce plus une Actrice qu'on
voit & qu'on entend , c'eft Gabrielle ellemême,
ce qui eft peut être un peu trop
fort pour le moment ; car c'eft un article de
goût bien difcuté & bien décidé aujourd'hui,
que fi la vérité parfaite eft un mérite ſuprême
dans le genre touchant , elle peut être un
défaut , c'est - à - dire , un excès dans le genre
effrayant. Qu'un Héros mourant fur la
Scène pouffe la reffemblance de fon rôle
auffi loin qu'il pourra , il attendrira & n'épouvantera
point ; fi on voyoit le mourant
même , on ne pourroit foutenir ce fpecta
cle , ou du moins ce fpectacle cefferoit d'être
un plaifir , & deviendroit une véritable dou
7
素
DE FRANCE. 109
lear. Nous ignorons fi M. de Belloy avoit
conçu qu'on iroit dans ce rôle de Gabrielle
jufqu'aux cris & aux convulfions . Nous
voyons qu'il paroît s'être contenté de donner
du délire à Gabrielle , & qu'il a rendu
ce delire aufli doux , aufli rendre , auffi touchant
qu'il l'a pu. Le moment où Gabrielle, ..
prenant fon mari pour fon père,ſe jette dans
les bras de Fayel , & lui fait entendre , d'une
manière fi naturelle & fi adroite, une juftification
que le coupable Fayel n'étoit plus
digne d'entendre , & qui ne pouvoit plus
être adreffée noblement par Gabrielle qu'à
ſon père ; ce moment eft des plus touchans
& des plus pathétiques ; toute horreur alors
a difparu , il ne reste plus que les larmes.
M. de Belloy a bien fenti & bien prouvé la
néceffité de faire promptement fucceder l'attendriffement
à l'horreur & à l'effroi , & ce
n'eft qu'à ce prix qu'il permet un moment
d'horreur. On peut voir dans fa Preface fa
doctrine fur ce qu'il appelle l'horreur seche
, cette doctrine eft très faine & trèsbien
expofée; l'Auteur s'y montre auffi éloigné,
que le Traducteur de la Pièce Angloiſe ,
de favorifer le goût des Cannibales & des
Anthropophages , & les fombres horreurs du
Drame moderne . Il convient que le moi
ment où Gabrielle découvre le vafe eft pénible
& douloureux ; il s'attache en confé
quence à en diminuer l'horreur. Tout ce que
dit Gabrielle dans fon délire tourne à l'at
tendriffement & porte aux laruies. On peut
+
7
MERCURE
dire même que toute la Pièce , & avant &
après ce moment terrible , mais inévitable ,
parce qu'il eft confacré par le fujer , eſt , de
la part de l'Auteur , une correction & un
adouciffement continuel de ce que ce fujet
a de trop dur & de trop cruel. La paffion
que l'Auteur a donnée à Fayel le rend tour-
-tour tendre & redoutable , toujours malheureux
, jamais odieux ; il ne l'eft pas même
après fon crime , que fon repentir & la mort
expient à l'inftant. C'eft un des caractères
les plus heureufement deflinés ; & le Comte
de Douglas , dans la Pièce Angloiſe, n'égale
pas le modèle fur lequel il a été formé.
33
> Le Traducteur vante beaucoup avec
raifon , ce père coupable & infortuné qui
caufe les malheurs du mari , de l'amant ,
de la maîtreffe & les fiens ; il relève
avec complaifance la morale que la Pièce
Angloife préfente contre les parens qui
facrifient leurs enfans en forçant leurs inclinations.
La Pièce Françoiſe a donné l'exem
ple de la même moralité , mais elle y eft
moins fenfible , ou plutôt moins développée
que dans la Pièce Angloife , où le père pafoît
, s'accufe lui -même & demande pardon
à fa fille. Le petfonnage de ce père eft le
feul qui appartienne en propre à l'Auteur
de Percy , mais il est très - bien conçu , &
dans fes vertus & dans fes foibleffes ; c'est
un franc Chevalier , plein d'honneur . &
d'amour pour la gloire . Il a aimé Percy, ih
lui a deftiné fa fille; une rupture furvenue:
DE FRANCE. 11t
après- coup a empêché ce mariage ; il ap
prend que Percy a beaucoup contribué à la
victoire remportée par les Chrétiens dans la
Paleſtine , il s'écrie :
13
"
Que fait - il que fait Percy ? aimable
jeune homme ! je ne fuis plus ton enne-
» mi : celui qui a vaincu pour ma patrie eft
» mon ami. »
Il s'emporte contre la fille , parce qu'elle
blâme la guerre & les croifades ; il l'accufe
à ce fujet de blafphême & d'impiété. Voilà
le vieux Guerrier. Mais lorsqu'il dit à fon
gendre avec une fimplicité fi aimable s
Soyez doux envers mon enfant ; gagnez
» fon coeur par une confiance & un amour
» fans reproche . » Voilà le père & l'homme
de bien.
On reconnoît dans Mifs- Hannah Morre
une Élève de Shakespeare ; on voit qu'elle
s'eft formée fur ce modèle fi révéré des Anglois
; elle a comme lui des beautés fières &
Lauvages , elle en a auffi comme lui de
déplacées ; elle mer quelquefois de la décla
mation & de la poéfie trop forte & trop
exaltée , où il ne faudroit que du naturel &
qu'un ton touchant. Par exemple , lorſqu'Elvine
a reçu la fauffe nouvelle ( qu'elle croit
vraie ) de la mort de Percy , elle s'écrie
" Ah! fi je pouvois brifer les éternels
» liens de la mort , & lui arracher le fcep-
» tre qu'elle tient dans fes mains de fer , fi je
>> commandois au fépulcre de s'ouvrir & de
» reftituer la cendre qu'il garde depuis long
112 MERCURE
» temps , fi j'apprenois au bras fanglant de
» la guerre à me rendre mon cher Percy
qu'elle a frappé de fes coups meurtriers ,
» alors je cefferois une fois de pleurer.
›
*
""
Dans quel pays l'amour infpire- t - il ce
langage hors de nature à une femme qui
vient de perdre fou amant ? Rien n'eft beau
que le vrai,
L'arrivée de Percy fur la Scène en préfence
d'Elvine eft bien brufque , & n'eft
point préparée, comme chez M. de Belloy,
par cette idée fi heureufe & fi tendrement
exprimée :
Toi qui ne m'entends plus , hélas ! dès notre enfance,
C'eft ainfi que l'Amour m'annonçoit ta préfence.
Nous n'imputons point à l'Auteur la naïveté
un peu trop forte qu'Elvine dit à Percy :
Eft ce que tu es vivant ? Il eft très vraifemblable
que la phrafe angloife , en fignifiant
à -peu - près la même chofe , ne répond pas
précisément à celle - là . Gabrielle , pendant
quelque temps , prend Coucy , qu'elle croit
mort, pour l'ombre de Coucy même qui
vient errer detour
d'elle
; mais
elle
ne
s'avife
pas de lui dire : Eft ce que tu es vivant?
Au refte , la Pièce de Percy a eu le plus
grand fuccès à Londres , nouvel hommage
pour Gabrielle de Vergy , Pièce très- ſimple ,
très bien faite , très bien conduites, très intéreffante
& dans l'enfemble & dans les
détails , Pièce d'ailleurs mieux écrite que les
autres de M. de Belloy , mais qui auroit
DE FRANCE 113
befoin de l'être mieux encore , & qui alors
ne le céderoit à aucun des chefs- d'oeuvres du
Theatre François.
و
L'ÉVENTAIL , Poëme en quatre Chants
dédié à S. A. S. Madame la Ducheffe de
Bourbon , par M. Milon , de Liége . A
Paris , chez la Veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques , & Defennes , au Palais
Royal.
L'AUTEUR de cer Opufcule , qui fe dit
fort jeune , & dans fa Préface & dans fon
Poëme , ne prétend pas du moins en impofer
au Public fur le motif qui l'a déterminé à
courir les risques de l'impreffion. Il avoue
qu'il a ambitionné fon fuffrage. Cette fincérité
ne fauroit lui nuire ; elle eft bien préférable
au charlatanifine de ceux qui veulent
faire croire qu'ils le font vus contraints par
leurs amis , ou par des perfonnes à qui ils
fout obligés d'obéir ; cette coquetterie littéraire
eft trop ufée , & en même temps trop
ridicule. L'effai poétique que nous annonçons
eft une imitation de l'Éventail de Gay ,
Poëme en trois Chants , plein de longueurs
& vuide d'action , comme prefque tous les
Ouvrages Anglois de ce genre. M. Milon y
a fait plufieurs additions ; & le Poëme , qui
n'étoit déjà que trop long , a un Chant de
plus. Avec un goût plus mûr , l'Auteur eût
réduit le tout à un feul. On fent auffi que
fon ftyle n'eft point fait . Il eft toujours diffus
114
MERCURE
& fouvent profaïque. La defcription de
l'éventail eft très- foible.
Ainfi parle Vénus ; & fon fils à l'inftant ,
D'un facile crayon deffine l'inftrument.
Les Amours attentifs contemplent le modèle.
Tout s'apprête ; au travail onfe livre.aves zèle.
Onfend le bois des arcs dont chaque portion I
Sous l'acier fe façonne en un mince rayon.
Le foufflet qui mugit dans les forges brûlantes
A ranimé l'ardeur des flammes expirantes .
Le fer des traits plongé dans un foyer bouillant ,
S'amollit fur l'enclume & forme un clou brillant
Où des côtes de bois , avec art effilées ,
Par un axe commun fe trouvent rafeinblées.
Un vélin étendu fur les extrémités
En un cercle imparfait couvre les deux côtés.
Tout l'Ouvrage n'eft pas auffi défectueux
que cette defcription ; mais il y a peu de
morceaux bien travaillés , les meilleurs man←
quent de précifion . Ce n'eft pas qu'on ne
rencontre fouvent des vers très agréables. On
en peut juger par ceux- ci :
Quelle Mufe pourroit , fans fatiguer fa voix ,
Célébrer la parure & ſes changeantes loix ?
Qui pourroit crayonner ces panaches flottans ,
Ces aigrettes , ces fleurs , ces touffes de rubans ,
Ces vains colifichets de ces têtes légères ,
DE
115
FRANCE.
Qui femblent promener de mobiles parterres 3
Ces voiles tranfpatens qui gazent le contonr
De ces globes chéris où folâtre l'Amour ?
Comment tracer encor ces robes étrangères ,
Jouets capricieux des modes paffagères ?
La Lévice traînante , & mille autres atours ,
Fantafques vêtemens des Belles de nos jours ?
1
L'Auteur , en confeillant aux femmes le
goût de la fimplicité dans la parure , a eu occafion
de rendre hommage à une Princeffe
auffi chérie que refpectée , & que l'on peut
louer fans flatterie.
La feule modeftie embellit leurs attraits :
DE CHARTRES eft nommée au portrait que je fais.
O Sexe , jeune encor , voilà votre modèle.
Pour attirer nos yeux , foyez fimple comme elle,
Imitez fa candeur , fuivez- en tout fes pas.
Que les rares vertus décorent vos appas .
L'attrait le plus piquant eft la fimplicité .
Voici encore deux vers très- remarquables
par l'harmonie imitative ,
On n'entend ni l'enclume gémir ,
Ni le marteau frapper , ni le foufflet frémir .
Nous n'étendrons pas plus loin & nos citations
& notre critique. Nous ne voulons
116 MER CUIR EI
point affliger l'Auteur , & encore moins le
décourager . C'eft pour l'animer à mieux
faire que nous avons fait mention de fon
Ouvrage. Les jeunes Verfificateurs , encore
pleins des illufions d'un Art dont ils ne
connoiffent que les charmes fans en foupçonner
les difficultés , & vivement éblouis
par le phoſphore de la gloriole Littéraire ,
attachent beaucoup d'importance à leurs
moindres effais , & n'ont rien tant à coeur
que d'obtenir une mention quelconque dans
les Ouvrages périodiques . Ce defir , qui tient'
beaucoup à l'émulation , doit paroître tout
fimple dans un débutant. Il y a une forte
d'équité à parler d'un Ouvrage qui , fans
être bon & fans avoir affez d'importance
pour mériter l'attention du Public , annonce
néanmoins dans l'Auteur quelques difpofitions
& un goût pour les Lettres qui ne
peut être blamable , pourvu qu'il foit bien
dirigé , & qu'il ne devienne pas une prérention
ridicule. Les jeunes Écrivains , abftraction
faite du plus ou moins de talent , font
intérelfans aux yeux d'un vrai Littérateur
par une qualité bien précieuſe , c'eft qu'ils
font enthoufiaftes de bonne- foi , & qu'ils
ne connoiffent point l'efprit de parti . Auſſi
l'Auteur de cet article fe fera t'il un devoir
d'avoir toujours beaucoup d'égards pour fes
jeunes Confrères ..
Vous qui des yeux mefurant la carrière ,
Brûlez déjà d'en courir les hafards ,
DE FRANCE. 117
Jeunes amans de Minerve & des Arts ,
Nobles rivaux , dont la gloire première
A des Neuf Securs attiré les regards ;
Que j'aime à voir ces Nymphes du Parnaffe
Encourager votre naiffante audace ! ...
Et que je hais ces frêlons venimeux ,
Qui dans la fange & dans l'ignominic ,
Ont l'oeil bleffé des rayons du génie !
Que je fuis loin d'être injufte comme eux !
རྒྱུ་ ཕ་
C'eft fans doute par un femblable motif
d'encouragement que le grand Frédéric , qui
cultive les Lettres & les Sciences , & fait les
récompenfer au- delà de fon Royaume , a
écrit à l'Auteur la Lettre fuivante , il y a
quelques - années , en réponſe à des vers
qu'il lui avoit adreffés . Nos Lecteurs nous
fauront gré de la leur faire connoître.
93
"
Ami des Mufes , c'eft toujours avec un
plaifir bien fenfible que je vois renaître
>> dans notre fiècle des Homères & des Pindares.
Les effais de poéfie que vous venez
» de m'offrir à la fuite de votre Lettre du
» 2 de Décembre dernier, me paroiffent tenir
» quelque chofe de l'un & de l'autre , & je
» les ai accueillis comme ils le méritent. Je
» me féliciterais beaucoup fi , comme vous
dites , mes Ouvrages ont quelque part au
» goût que vous avez pris pour la poéfie ,
» dans laquelle vous paroiffez fi bien réuffir.
» En attendant, je fuis très - fenfible à vos
"
30
"
718
MERCURE
39
hommages , & je vous en conferverai
toujours un fouvenir reconnoiſſant ; en
priant Dieu qu'il vous ait en fa fainte
» garde. »
ود
و ر
Poftdam , ces Janvier 1775. Signé , Frédéric.
SCENES, Champêtres , & autres Ouvrages
du même genre , par M. P **. A Amfterdam,
& fe trouvent à Paris , chez Goguery,
rue S. Benoît , vis - à - vis l'Abbaye.
LES Ouvrages que renferme cette Bro
chure , ont la forme de l'Idylle ; mais le ton
en eft trop noble & trop poétique pour conyenir
à la fimplicité de ce genre de Poëme.
Auffi l'Auteur les a t'il intitulés : Scènes
Champêtres. On doit donc les juger comme
des Ouvrages d'un genre nouveau ; & c'est
à la raifon plutôt qu'aux règles à prononcer.
Toutes ces Scènes Champêtres font en profe.
Il eft certain , & nous en conviendrons avec
M. P.... qu'il peut être un genre de profe
propre à notre langue , & fufceptible des
plus grandes beautés de la poélie , quoique
privé des avantages de la verfification . Mais
quelque dénomination qu'adopte l'Auteur ,
il lui fera difficile d'échapper à deux obſervations
critiques que voici,
1 ° . Ces Scènes Champêtres , ce ne
font pas des Idylles , feront au moins des
Dialogues ; or , le Dialogue exige plus de
naturel , ou du moins plus de fimplicité.
DE FRANCE. 119
Ajoutons que l'expreffion trop poétique affoiblit
le fentiment ; & ce défaut eft contraire
au but de M. P.... , qui cherche encore
plus à parler au coeur qu'à l'imagination.
Les Hynnes ne doivent pas être comprifes
dans cette critique , parce que l'Hymne
eft une eſpèce de chant religieux , qui
fuppofe l'enthouſiaſme , & qui admet les
figures les plus poétiques.
2 °. Il eut fallu marquer le lieu de la
Scène , foit réelle, foit imaginaire , & caractérifer
les perfonnages. Sans cela , on ne fait
où l'on eft , ni à qui l'on a affaire ; & ce
défaut nuit à l'intérêt.
: Nous ofons nous flatter que ceux qui
Hront cet Ouvrage conviendront de la jufreffe
de ces obfervations ; mais ils fentiront
auffi que l'Auteur n'a pu mériter ces reproches
fans avoir rendu en même temps fa
tâche plus difficile , & ils n'en auront qu'une
meilleure idée de fon talent , qui a fu vaincre
les difficultés qu'il s'étoit créées lui -même;
car la lecture de ces Scènes Champêtres eſt
réellement attachante . M. P....... termine
alfez modeftement la Préface par ces mots !
" Si je fuis affez heureux pour rappeler un
fouvenir agréable , ou exciter un fentiment
vertueux , mon bur eft rempli ; & fans ofer
m'élever à de plus hautes prétentions , je
fais content de mon fuccès fi j'entends dire :
Quel dommage que cela ne foit pas en vers. »
Ce væeu ne peut qu'être exaucé ; mais c'eft
le moindre éloge auquel il ait droit de pré
120 MERCURE
tendre. Il eft certain qu'en lifant ces Scènes
Champêtres , on ne peut s'empêcher d'y regretter
fouvent le charme de la verification ,
& qu'on s'écrie fouvent en effet : Quel dommage
que cela nefoit pas en vers ; mais quelquefois
auffi l'on n'y defire rien ; on eft
entraîné par des peintures attachantes , &
l'on eft charmé de voir que la haine du vice
& l'amour de la vertu refpirent dans tout
l'Ouvrage.
@
On y trouve les idées les plus gracieufes
& les images les plus fraîches. Reçois , dit
la tendre Mirza à fa chère Adèle , reçois ,
mon Adèle , la première violette fur laquelle
fe foit arrêté le regard de Mirza. Qu'elle
parfume l'air qui t'environne , & que , détachée
de ton fein , elle me plaife plus encore
que celle qui tient au gazon fleuri. » Et
ailleurs : Mon Adèle , tourne vers moi le
premier fourire de ron réveil ..... Être cêlefte
, arrête fur Mirza tes premiers regards ;
ils portent l'ivreffe dans tous mes fens.... Que
tu es belle quand tu repofes ! que tu es belle
encore quand tu t'éveilles avec la Nature !...
Heureux Mirza , qui refpire ton fouffle G
pur , confondu avec l'air frais du matin !.....»
Il y a de beaux détails dans la Forêt ,
L'Hymne à l'Amour, &c. , & beaucoup d'in
térêt dans la Pièce qui a pour titre : l'Abbaye.
Nous allons tranfcrire ici celle intitulée : les
Remords ou le Méchant , qui nous a paru
des plus remarquables ; on y trouvera un
cadre qui n'eft pas commun , du mouvement
で
&
DE FRANCE. 121.
& de l'énergie dans la peinture du Remords.
La douce fenfibilité d'Emma , qui s'y trouve
en oppofition avec la fombre horreur da
crime, nous paroît , du côté de l'Art, mériter
les plus grands éloges , & prête à ce petit
Ouvrage un intérêt dont il paroiffoit peu
fufceptible.
LES REMORDS OU LE MÉCHANT.
EMMA , SALEM , ELVAR.
SALEM.
. : Détournons - nous de ce fentier , chère
Emma ; évitons l'approche da coupable &
malheureux Elvar.
EM MA.
7
Elvar .... celui dont les crimes ont effrayé
cette paifible Contrée !
SALEM.
Oui , tu le vois en proie à fes remords ....
Le trouble de fon coeur a égaré fa raifon ; il
ne connoît plus de la vie que la douleur.
E M M A.
Vois comme il élève par intervalles fes
regards vers le ciel qu'il craint de fixer , &
avec quelle confufion il les reporte vers
la terre !
SALEM .
Une feule larme les foulageroit : hélas ! le
~ Nº. 33 , 17 Août 1782.
F
722 MERCURE
premier tourment du coupable eft de ne
pouvoir pleurer.
EMMA,
Ой porte t'il fes pas ?
1
SALEM.
4
Vers le bofquet des tombeaux où repofent
enfin ceux dont il a troublé la vie.... Cette
tombe que recouvre déjà l'herbe naiffante , -
eft celle de fon vertueux père , dont la douleur
a précipité la fin.
EM MA.
Il femble que la terre le repouffe & rejette
fa plainte,
SALEM,
Il implore en vain le repos ; comment réparer
tant de crimes envers ceux qui ne
font plus !
EM MA,
Quelle que foit la juftice qui le frappe ,
Salem je ne puis fermer mon coeur à la
pitié , ni refufer des larmes au déſeſpoir
qui l'accable.
SALEM.
Plus loin eft la tombe de fa mère ; le malheureux
s'y traîne en gémiflant ; il la trouvera
également inflexible,
EM M A.
C'étoit fa voix plaintive qui fe faifoit entendre
la nuit dernière , femblable au mur
DE FRANCE.
123
giffement affreux de l'efprit malfaifant qui
erre dans les ténèbres.
SALEM.
Au feul nom d'Elvar , les enfans effrayés
fe précipitent fur le fein de leurs mères....
objet d'horreur & d'épouvante , l'homme
même , dans la force de fes années , recule
à fon afpect , & prend une route contraire.
EM MA.
Il s'avance…………. hélas ! fi nous pouvions
adoucir la peine.....
SALEM.
Ún délire affreux a troublé fes fens..... à
peine nous reconnoîtra - t’il.
EM MA.
Elvar , malheureux Elvar , puiffe le ciel
fe montrer fenfible à ta plainte !
蕾
EL VAR.
Qui êtes- vous done , vous qui adre Tez au
ciel un fouhait pour Elvar?
SALEM.
Tu ne reconnois pas Salem , l'ami de ta
jeuneffe ?
EL VAR.
Oui , ton nom me fut connu autrefois ....
Depuis fi long- temps , hélas ! je n'ai plus
d'ami.... la luinière du jour ne bleffe pas tes
regards.... tu peux repofer fous le feuillage ,
& fourire au retour du printemps.
Fil
124 MERCURE
EM MA.
Quelle cruelle agitation !
EL VAR.
Vois- tu ce nuage qui pole fur ma tête ?...
par- tout ailleurs le ciel eft ferein.... Dis- moi ,
dans quelle faifon fommes - nous ? Voit- on
de beaux jours encore dans la vallée ?.... La
terre me paroît trifte & dépouillée .... Que
dit- on d'Elvar ?.... Eft- il vrai que fon feul
nom , prononcé dans une fête , en trouble
la joie ?
SALEM.
Ton repentir fera renaître pour toi des
jours de paix.
EL VAR.
Des jours de paix ! .... & qui m'afſurera
que ceux qui n'y font plus confentent à la.
paix ? N'as- tu pas vû la terre qui porte leurs
tombes , me repouffer & frémir fous mes
pas ?..... Il n'eft plus de retraite , plus d'afyle
où le remords n'ait pénétré avant moi ?.... La
douleur me devance , & je la trouve là où
je cherchois le repos .... Enveloppé de ténèbres
, je ine heurte à chaque pas ; le gazon
fe change fous mes pieds en cailloux déchirans
.... Fuyez loin de moi.... je ne porte que
l'horreur & l'épouvante.... Votre ftérile pitié
ne peut rien pour Elvar.... tous les voeux que
vous formeriez pour lui retomberoient fur
fa tête en malédiction .... Le ciel fe fermeroit
pour lui à la douce prière de l'innocence.
DE FRANCE
125
EM MA.
Il fuit.... déjà il fe perd dans les fentiers
tortueux de ces rochers..... Ciel vengeur ,
laiffe- toi fléchir , & modère tes coups !
SALEM.
Reprenons la route de la vallée , ma tendre
amie. Allons , en plaignant le coupable ,
jouir du fpectacle fi doux de la vertu & de
l'innocence .
"
LA Lévite conquiſe , Poëme en deux Chants,
par M. de Lamontagne. « This even Belinda
may vouchfafe to view. Peutêtre
Bélinde elle - même daignera lire
» mon Ouvrage . » Boucle de cheveux enlevée
, Chant I. A Paris , chez la Veuve
Ballard & fils , rue des Mathurins.
CE Poëme eft le premier Ouvrage d'un
jeune homme ; c'eft une raifon à la fois pour
le Critique d'être indulgent & févère. A
cet âge, celui qui eft né avec du talent fe corrige
de les défauts auffi - tôt qu'il les apperçoit
, & c'eft pour cela qu'il faut les lui faire
fentir. Il ne s'agit donc point de favoir file
jeune homme , qui paroît pour la première
fois fur le théâtre orageux de la Littérature ,
a fait un bon Ouvrage , mais s'il annonce du
talent. On ne parvient guères à cet âge qu'à
la perfection de la médiocrité , & l'on pour
roit établir prefque comme une règle générale,
que celui qui , jeune encore, débute par
Fiij
2326
MERCURE
un bon Ouvrage, n'en fera jamais de meilleur.
On voit , par le titre & par l'épigraphe de
ce Poëme , que M. de Lamontagne s'eft propofé
la Boucle de cheveux enlevée de Pope
pour modèle ; mais avec le même efprit & le
même talent , avec une égale connoiffance
du monde & de fon Art , M. de Lamonta
gne n'auroit pas pu atteindre aux beautés
variées & piquantes de fon modèle. Le
fujet eft fort peu de chofe fans doute dans ce
genre ; mais il faut pourtant qu'il produiſe
ine action qui amène & des incidens , &
des caractères & des tableaux, où l'imagination
du Poëte puiffe répandre fes richelles ,
où des fictions originales & inattendues fervent
de cadre à des peintures de nos
moeurs , de nos travers. Le Poëte doit
faire voir le monde qui eft fous nos yeux
dans un monde eréé fous fes pinceaux , mais
fi l'action n'eft rien , il fera difficile d'y
attacher tant de chofes d'une manière naturelle.
Le Poëte fera ftérile ou bizarre. Il paroît
que M. de Lamontagne n'a pas affez
compris combien un fonds heureux étoit
néceffaire aux productions de l'efprit . Il eft
beau de créer tout de rien ; mais l'action
d'un Poëme eft la première chofe que doit
créer le Poëte . Celle de la Lévite conquife,
eft trop peu de chofe pour qu'il ait été poffible
à M. de Lamontagne d'y montrer tour
ce qu'il peut avoir de talent.
Zulmé, au fortir de l'un de nos Spectacles,
rentre chez elle pour attendre fon Amant
DE FRANCE. 127
fon Amant n'arrive point ; elle craint d'avoir
paru moins belle à fes yeux ; elle immagine
que peut- être fa parure n'aura pas affez fait
reffortir fes charmes ; elle invoque la
Déeffe de la mode , quoique peut- être le
defir de plaire & de ranimer les feux de fon
Amant eût pu l'infpirer auffi bien qu'une
Divinité. La Déelle ne defcend point à la
voix d'une mortelle , mais elle lui envoie un
Genie : on ne fera point étonné de voir des
Génies au fervice de la Déelle de la mode.
Ce Génie , qui a la mine d'un François & un
furtout à l'Angloife , promer à Zulmé que
tous fes voeux vont être remplis , que le
temple de la mode va s'ouvrir à fes yeux , &
qu'elle enrichirà l'Univers d'une robe notvelle.
Elle monte avec lui fur un char de
'couleur pace, attelé d'un griffon , & ils vont
au temple de la Déeffe. Voilà le premier
Chant. Aur fecond , elle arrive au temple.
Des monftres furieux , qu'on ne s'attendor
pas à trouver là , veulent repouffer Zulmé ,
& l'empêcher de prendre la Lévite , au dôme
fufpendue ; mais elle triomphe des monftres.
avec le fecours des Génies ; &
Les fifres , les tambours,, organes de la gloire ,
Annoncent de Zulmé la brillante victoire.
On voit qu'il y a trop peu d'invention
dans l'action de ce Poëme , ou plutôt qu'il
n'y a point d'action ; d'ailleurs , du moment
que la Décffe envoie un Génie à Zulmé , it
eft trop sûr que Zulmé réuffira ; elle n'a
FIV
128 MERCURE
·
rien à craindre , tien à efpérer , & on n'efpère
rien , on ne craint rien pour elle . Il cit
vrai qu'elle trouve des monftres en arrivant
chez la Déeffe ; mais on ne voit pas comment
il fe trouve des monftres dans le teinple
de la mode. Ces monftres & ces Génies
des Poëmes & des Contes , doivent être des
êtres allégoriques ; alors les caractères qu'on
leur donne peignent ceux de nos vertus &
de nos vices. Ces portraits , devenus un peu
trop lieux communs , peuvent fournir des
traits heureux à l'efprit & à l'imagination
des Poëtes. C'eft même là que tout ce que
l'imagination a de folie , & l'efprit de fageffe
, s'uniffent le plus naturellement enfemble.
Pope & Voltaire ont donné dans
ce genre des modèles parfaits ; mais les
monftres du temple de la mode ne repréfentent
rien ; auffi M. de Lamontagne n'at-
il pas eu même l'idée de peindre leur caractère
: nous croyons que le même fujet
pourroit lui fournir une action plus heureufe
, plus variée en incidens , plus riche en
fictions morales & poétiques.
Mais il eft plus important de voir comment
M. de . Lamontagne écrit en vers .
Voici le début de fon Poëme .
Je chante une beauté qui , d'un peuple volage ,
Par un nouveau coftume enchaînant le fuffrage ,
Aux regards des François , la première a montré
Des enfans de Lévi l'habillement facré.
A travers les dangers qui menaçoient fa sête ,
DE FRANCE. 129
De ce trophée antique elle fit la conquête ,
Et jouiffant après de fon triomphe heureux ,
Dans le Palais Royal attira tous les yeux.
Je chante , quoiqu'ici je ne faſe qu'écrire ,
Mais la plume en nos mais eft toujours une lyre,
Ces vers n'ont rien de très- remarquable
par l'expreffion & par l'idée ; mais les quatre
premiers annoncent une oreille fentible , à
l'harmonie , & les deux derniers font d'un
homme d'efprit.
remparts
Dans cette vafte enceinte , où de triftes
De Paris autrefois formoient les boulevards ,
Où brille maintenant la pompe enchantereſſe
Des fuperbes réduits qu'habite la molleffe ;
Le luxe , ami des Arts , fit un temple à l'Amour ;
Sans regretter Paphos Vénus y tient la Cour.
Simple , mais élégant , on voit l'ordre Ionique
Régner dans tout l'éclat de fa nobleffe antique.
La pierre qu'avec art le cifeau fut domprer,
Prend la forme des fleurs & femble végéter ;
Les murs de ce jardin , revêtus d'un treillage ,
D'arbriffeaux toujours verds , étalent le feuillage
j
Ces vafes font chargés des doux préfens de Flore,
Des figures de plâtre ornent ces lieux encore.
Que vois je ? C'eft Janot , fa lanterne à la main.
Janot ! heureux Janot ! jouis de ton de deltin.
F v
13.0 MERCURE
Homère eft mort de faim fans avoir vu fa gloire.
Tu te vois immortel .
Ces derniers vers font charmans. Ce
rapprochement de la gloire de Janot & de
la mort d'Homère est très heureux . Tu te
vois immortel , eft aufli une fort belle expreffion
; elle n'eft pas neuve , il eft vrai. On
Te fouvient que M. Ducis , dans fon Difcours
de réception à l'Académie Françoife , avoit
dit , en parlant de Voltaire , qu'il avoit
affifté àfon immortalité. Fline le jeune , qu'on
nę connoît guères que comme un Auteur
agréable , & qui cependant , ami de Tacite ,
s'exprime quelquefois avec autant d'énergie
& de profondeur , que l'Auteur des Annales
& des Hiftoires de l'Empire Romain , Pline
fe fert auffi de la même expreffion précifément.
Il ne faut pas en conclure que M.
Ducis l'ait empruntée de Pline ; les belles idées
& les belles expreffions naiffent en foule dans
fon Difcours ; & quand on écrit ainfi , on n'a
befoin de rien emprunter à perfonne. Mais
c'eft quelquefois une chofe intéreffante &
curieufe de rechercher l'origine & l'hiftoire ,
pour ainfi dire , de ces mots qui enrichiffent
les Langues . On fuit une expreffion de
pays en pays , on la voit remonter
de fiècle en fiècle , du nôtre à celui de
Louis XIV , de celui- ci au fiècle de Léon
ou d'Augufte , du fiècle d'Augufte à celui de
Périclès , & du fiècle de Périclès à Homère ,
qui , feul au fommet & à l'origine de tous
DE FRANCE. f ; t
ses fiècles de talens & de lumières , á verlé
abondamment les richelfes de fon génie fur
tous les pays & fur tous les fiècles. Tout fe
tient, comme on voit . Janot a rappelé Homère
à M. de Lamontagne , & un hémiftiche
de la Lévite conquife , m'a donné envie
d'écrire l'Hiftoire des belles expreffions de
tous les fiècles ; mais le précis de cette Hiftoire
n'a fait parvenir à Homère , Homère
me ramène à Janot , & Janot à la Lévite
conquife. Je me retrouve donc à mon Extrait.
Les vers fur Janor ne font pas les feuls
qu'on puiffe remarquer dans le morceau que
nous avons cité ; il y en a d'autres qui font
efpérer que l'Auteur peut avoir le talent de
la Poéfie defcriptive , comme ceux- ci :
La pierre qu'avec art le cifeau fut dompter
Prend la forme des fleurs , & femble végéter.
Je fais bien que plus d'une fois on a fait
refpirer le marbre, & qu'il n'y a pas loin dir
marbre qui refpire à la pierre qui végère ;
mais l'art de rajeunir dans la Poéfie , dans
tous les Arts , eft une eſpèce de création .
rl y a du mérite encore dans les vers oil
FAuteur décrit l'apparition du Génie aux
yeux de Zulmé.
-Ainfi parle Zulmé; mais fa vûe éblouie
Voit pâlir tout- à- coup l'éclat de la bougie ;
Sa perruche eft muerte , Azor heurle d'effroi' ,
L'épouvante eft, par-tout , & s'étend jufqu'à meijja
r
DVB
112 MERCURE
Deux pendules, grands Dieux! enſemble fe détraquent,
Et pour comble d'horreur les porcelaines craquent.
Un char de couleur puce , attelé d'un griffon ,
Par la fenêtre ouverte entrant dans le fallon ,
Porte un jeune élégant dont la mine Françoile
Fait le contrafte heureux d'un furtout à l'Angloiſe ;
Un chapeau de Jockey , qu'entoure un ruban gris,
Le coeffe largement de fes bords arrondis :
On fait que de nos jours , pour être avec décence ,
Il faut d'ue Maquignon avoir la reflemblance ,
Deux boucles de harnais , forment deux boucliers
Dont le vafte contour embraffe fes fouliers ;
D'un bâton épineux fa main paroît armée.
-- « Belle Zulmé , dit-il , ceffez d'être alarmée ;
» La Déeffe du goût va couronner vos voeux ,
» Et fon temple brillant doit s'ouvrir à vos yeux ;
» C'est vous qui fixerez l'époque de fa gloire ,
» De fon règne par vous commencera l'hiſtoire.
Venez donc fur mon char , en traverfant les airs,
» D'une robe nouvelle enrichir l'Univers . »
-
Alors à cette belle , encore épouvantée ,
Il offre poliment fa main droite gantée :
Elle monte & s'affied près de fon conducteur ,
Le griffon fur fes pieds fe dreffe avec ardeur , &c.
On voit que M. de Lamontagne a eu nos
jeunes gens fous les yeux en peignant le coftume
du Génie de la mode ; aucun des
traits n'eft vague , & aucun de ceux qui à
font les plus frappans n'eft omis. On ne
DE FRANCE.
133
peint point ainfi fans avoir du talent.
M. de Lamontagne fuppofe que des
tableaux fufpendus aux murs du temple de
la mode , reprefentent les coftumes & les
modes de tous les Peuples & de tous les
fiècles . Cette idee eft ingenieufe : elle appartient
au fujer ; elle a fait naitre le morceau
où M. de Lamontagne nous femble avoir le
mieux annoncé fon talent pour les vers &
pour la Poetic .
-O Dieux ! que de beautés enchantent mes regards !
De quels premiers objets , dans ce vafte édifice ,
Mes crayons incertains offriront- ils l'efquiffe ?
Ici de Praxitèle un digne fucceffeur ,
Dirigeant avec art le cifeau créateur ,
A montré fur ce bloc fon adreffe exercée ,
Et fur un bloc de marbre a gravé la penſée.
Ici des Nations les coftumes divers
Sur la toile tracés , à mes yeux font offerts.
Dans le fier appareil d'une pompe barbare ,
Sous une peau de tygre un farouche Tartare ,
Un carquois fur l'épaule & fon arc à la main ,
Paroît avec l'audace & les traits de le Kain.
Du détroit de Davis le Sauvage intrépide
Afa barqué attaché , vogue d'un cours rapide ,
Les habitans des mers le couvrent de leurs peaux ;
Il nâge , il plonge , il rame , il joue avec les flots ;
Il brave la tempête & Neptune en furie .
Confidérant les jeux de ce monftre amphibic ,
Le Matelot furpris , perché fur l'artimen ,
F34
MERCURE
Doute fi c'est un homme ou fi c'eft un poiffon
Le vaillant Illinois , des animaux fauvages ,
Sur la peau diaprée a gravé les images ;
Une lourde maffue arme fes bras nerveux.
Le Caraïbe ici , fans barbe & fans cheveux ,
Montre fon corps enduit du fuc qui le colore:
De la voûte des cieux , & du char de l'Aurore,
Près de lui fon époufe érale les couleurs.
Le Colibri doré , qui vit du fuc des fleurs ,
L'oifeau-mouche léger , charmante mignature ,
A fon cou fufpendu , lui fervent de parure.
L'Inca , tout rayonnant & d'or & de rubis ,
Qui , de l'aftre du jour ſe vante d'être fils ,
Porte fur fa poitrine une plaque brillante
Ou reluit du foleil la face éblouiffante.
M. de Lamontagne fait faire fervir comme
on voit fes connoiffances au profit de fon
talent , & c'eft une des chofes qui doit le
plus faire efpérer des talens d'un jeune
homme. Il eft fingulier que tous ces tableaux
du temple de la mode ne reprefentent que
les coftumes des Peuples fauvages ou barbares
. Eft ce que les coftumes des Phriné , des
Afpafie , des Alcibiade & des Hortenfius ,
des belles Montbafon , des Châtillons brillantes
; eft ce que les vêtemens des hommes
les plus aimables & des femmes les plus renommées
dans les fiècles des grâces & du
luxe, n'auroient pas été infpirés par la Deeffe
de la mode & du bon goût , auili bien que le
DE FRANCE. 1351
coftume d'un Tartare ou les couleurs d'un
Caraïbe ? Je conçois bien que les habits
étroits qui nous ferrent & nous_roidiffent
n'ont aucune grâce , & ne produisent aucun
effet dans un tableau ; mais ces belles draperies
grecques & romaines , mais les modes
de ces courtifannes de Corinthe ou d'Athè
nes , qui fervoient de modèle aux Vénus des
Phidias & des Praxitèle , n'étoient- elles pas
dignes de figurer dans le temple de la Décffe ?
Au refte , c'eft de tout temps que la nature
fauvage a frappé plus fortement l'imagination
des Peintres & des Poëtes ; & l'etlentiel
pour M. de Lamontagne , c'étoit de bien
peindre quelques coftumes , & non pas de
rappeler les coftumes les plus célèbres.
Il y a des chofes heureufes encore dans les
vers qui terminent le Poëme.
و
En général, M. de Lamontagne péche rarement
contre le naturel , la raifon & la vé
rité. C'eft beaucoup ; mais , comme dir
Rouffeau ce n'eft pas tout. Il ne faut
pas , par exemple , pour être facile & naturel
, faire defcendre la Poéfie au ton de la
Profe , & c'est ce qui arrive fouvent à M. de
Lamontagne. Horace recommande bien
d'affoiblir quelquefois à deffein les forces
de fon ftyle , de cacher le Philofophe &
le Poëte fous le ton d'un homme du monde
aimable ; mais ce ftyle ainfi négligé par art ,
exige infiniment d'efprit & de grâces ; &
fi l'idée n'eft très- ingénieufe & très piquante ,
un kyle de ce genre ne paroîtra pas feu136
MERCURE
lement naturel , il paroîtra commun. S'il
m'eft permis de le dire , par exemple , Boileau
n'avoit pas l'efprit aflez heureux &
affez aimable pour pouvoir fe palter des
reffources de fon talent , il ne lui etoit pas
permis de négliger fon ftyle comme à Horace
, à La Fontaine & à Voltaire.
M. de Lamontagne manque auffi quelquefois
de goût ; mais c'eft moins de ce goût
univerfel qui tient à la raifon & à la nature
, que de celui qui change avec les
temps , avec de certaines conventions qu'on
ne peut connoître qu'en connoiffant le
monde. Il fait , par exemple , un affez grand
nombre de plaifanteries fur Pegaſe , qui´
marche , qui trotte , qui galoppe , & toutes
ces plaifanteries font de mauvais ton depuis
très -long- temps.
Allons , Pégafe , allons ; te fens-tu de l'audace ?
As-tu mangé ton foin coupé fur le Parnaſſe ?
Il y a de l'efprit dans ce dernier vers ;
mais cet efprit eft de mauvais goût , parce
qu'il n'eft plus de bon ton.
Nous nous étions engagés à être indulgens
& fevères , & il nous femble que nous
avons été plus févères qu'indulgens ; mais
cela même prouve la bonne opinion que
nous avons du talent & de l'efprit qu'anno
nce M. de Lamontagne.
( Cet Article eft de M. Garat. ) .
DE FRANCE. 137
SPECTACLE S.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON a donné Mardi , 6 de ce mois , la
première Repréſentation de la reprife de
Roland , paroles de Quinault , mufique de
M. Piccini. Cette première repréſentation a
eu le plus grand fuccès.
Les principaux rôles de cet Opéra ont
été rendus par Mlle Saint-Huberti , le fieur
Lainnés & le fieur Moreau. Les deux premiers
ont obtenu des applaudiffemens bien
mérités , par la manière dont ils ont chanté
& joué , l'un, le rôle de Médor , & l'autre,
celui d'Angélique. Le fieur Moreau a
chanté l'air : Que me veux tu , monftre
cruel? avec une vérité d'expreffion qui ne
permet pas de croire que ce morceau puiffe
jamais être rendu avec plus d'énergie.
L'Orcheſtre a mis dans l'exécution de
cet Opéra , non-feulement un enfemble admirable
, mais ces dégradations , ces nuances
, ce précieux clair obfcur d'où réfulte un
des principaux effets de toute mufique , &
particulièrement de la mufique dramatique.
Nous croyons devoir les plus grands éloges ,
& nous ne fommes en cela que l'organe du
Public , à tous ceux qui compofent l'Or138
MERCURE
cheftre de ce Spectacle , & fur-tout à l'homme
intelligent & habile qui le dirige.
La partie des décorations & des habits a
paru en général plus foignée que lors même
de la première mife de cet Ouvrage . Nous
voyons avec plaifir que l'Adminiftration de
l'Opera porte fon attention fur des parties
jufqu'ici fouvent trop négligées.
Les Ballets ont prefque été tous refaits
par le fieur Gardel ; les nouvelles figures &
les nouveaux pas dont ce Compofiteur les a
embellis , ont obtenu & mérite les fuffrages
du Public. Les principaux talens de la Danfe
fe font diftingués dans cet Opéra.
Le fieur Galei & la Dlle Dupré ont débuté
dans le Ballet qui termine le troihème Acte.
Le premier a plu ; mais Mlle Dupré a charmé.
Cette Danfeufe nous a paru réunir au
plus haut degré la légèreté , la précifion &
la grâce; & nous apprenons avec plaifir que
P'Adminiſtration de l'Opéra vient de l'attacher
à ce Spectacle. Seulement nous pren
drons la liberté d'inviter Mlle Dupré à corriger
quelques mouvemens de bras & de
tête qui , trop maniérés , déparent l'élégance
& la nobleffe qui caractériſent fa danfe.
Nous ne reviendrons pas fur la muſique de
cet Opéra , mufique charmante , enchantereffe
, qu'on ne fe laffe jamais d'entendre.
M. Piccini , dans fon genre , cft fur la même
ligne que M. Gluck dans le fien ; le Muficien
célèbre , que le préjugé & l'envie ont puni
long temps de fes fuccès , a pris enfin fut
notre Theatre Lyrique la place qu'il metiDE
FRANCE. 3119
toit , & où le maintiendront à jamais les
chef-d'oeuvres dont il s'eft environné ; mais
l'admiration que commandent les talens
fublimes , n'exclud point l'eftime , l'hommage
& la reconnoiffance qu'on doit aux
talens aimables . Il faut offrir des parfums
& de l'encens à l'immortel Anteur de la
mufique d'Orphée , d'Alcefte , d'Armide &
des deux Iphigénies , & couronner de fleurs
l'élégant & mélodieux Compofiteur de la
mufique de Roland , d'Athis , & c . & c .
COMÉDIE ITALIENNE.
pre- LE Vendredi 2 Août, on a donné la
mière reprefentation d'Agis , Parodie de la
Tragédie d'Agis ; en un Acte & en profe ,
mêlée de Vaudevilles.
>
La marche de cette Parodie eft affez exactement
calquée fur celle de la Tragédie . On
y retrouve à peu- près les mêmes caractères &
les mêmes fituations , mais fous les nuances
qui conviennent au genre comique. Ainfi
l'analyfe que nous avons donnée du Drame
de M. Laignelor , nous difpenfe de faire ici
celle de la Parodie. Ce petit Quvrage a été
fort bien reçu. Ilétincelle d'efprit ; les idées en
font fines & plaifantes, on y remarque même
très-fouvent de la grâce & du goût . Parmi
les Scènes qui ont eu le plus de fuccès , on
a fur-tout applaudi celle où Emphasès , ami
de Léonidas , & chargé par lui de compofer
140
MERCURE
un nouveau Sénat , vient lui apprendre qu'il
n'a pu trouver un feul homme qui voulût
fiéger , & qu'il s'eft vu forcé de choifir fes
Sénateurs parmi les femmes .
LEONID A S.
Comment pourront-elles juger , trancher ,
décider , condamner fans appel ?
EM PHA SÈS.
Eh , Monfeigneur ! elles ne font que
Toute la journée.
LYONIDA S.
AIR : Philis demande fon Portrait.
Je doute fort qu'à ce cadeau
Sparte entière applaudiffe.
EMPHASÈS.
Pourquoi pas !
L'Amour n'a-t'il pas un bandeau ,
Ainfi que la justice ?
Sera-ce la première fois ,
Au bon temps comme au nôtre
Que l'un aura dicté les loix
Et les arrêts de l'autre ?
2
AIR: Tu croyois en aimant Colette .
N'ayez aucune inquiétude ,
Allez , tout ira pour le mieux';
Ne fût-ce que par habirude ,
Mon Sénat fera des heureux.
cela
DE FRANCE. 141
Ces Couplets , & d'autres que nous regrettons
de ne pouvoir pas citer , font tournés
très -agréablement ; il y règne un ton de
plaifanterie réellement aimable . En général ,
l'idée de cette Scène eft fort ingénieuſe ;
elle annonce que l'Auteur a de la gaîté , de
l'imagination , & qu'il peut le montrer fur
la Scène autrement que comme un Parodifte.
Nous l'y engageons , & nous croyons
devoir infifter fur cet objet , parce que les
fuccès que procure le genre dans lequel il
vient de débuter , ne font pas bien flatteurs
en eux- mêmes. La Parodie à eu les jours de
vogue ; elle paroiffoit oubliée . fans retour.
Quelques Ouvrages femblent lui redonner
une exiſtence , qui ne fera fans doute que
momentanée. Que l'on examine fans prévention
quelle eft la Parodie qui obtient le plus
grand nombre des fuffrages ; on verra que c'eft
pofitivement celle où les fentimens les plus
précieux à l'humanité , les fituations les plus
pathétiques , font préfentés fous la charge lat
plus plaifante & fous la contrefaction la plus
ridicule. Quel cas doit-on faire d'un genre
dans lequel on n'obtient des fuccès , qu'après
avoir prêté le caractère de la bouffonnerie
aux objets les plus dignes de nos reſpects *
* Nous en pourrions donner des preuves tirées
de quelques Parodies nouvelles : nous nous en abſte
nons volontiers. Ceux qui font morts , font morts.
24 23 2
142 MERCURE
Ce n'eft pas pour la première fois que nous
nous fommes élevés contre la protection que
certaines gens accordent aux productions de
cette elpèce ; & en cela nous avons imité
d'autres Obfervateurs qui avoient déjà parlé
avec force contre ce genre. Au refte , il n'a'
plus guères de partifans que chez les vieux
Amateurs de notre vieil Opéra-Comique. Il
peut encore avoir des charmes pour les jeunesgens
qui font les premiers pas dans la carrière
de la Littérature. On fait qu'il eft un âge où
l'on eft facilement égaré par la facilité de
tourner une Épigramme , par le plaifir d'enchaîner
quelques Scènes critiques , en les
affaifonnant de couplets malins ; mais
ce n'eft qu'une erreur paffagère , & fur
laquelle on revient bientôt quand on eft
doué d'un bon efprit , & qu'on eſt éclairé
par l'expérience.
Nousfommes très éloignés de vouloir affliger
l'Auteur de la Parodie d'Agis. Son effai
mérite beaucoup d'éloges,& fes qualités perfonnelles
font faites pour infpirer cet intérêt
qui naît de l'eftime. Mais s'il veut examiner
avec attention quelles font les parties de fon
Ouvrage quele Parterre a le plus applaudies ; il
verra que ce ne font pas les plus louables , &
que c'eft fur-tout aux plaifanteries un peu mare
quées, aux jeux de mors, aux équivoques, enfin
à tout ce qui tient au genre de la gravelure ,
qu'on a prodigué les marques de fatisfaction
les plus décidées. Nous croyons que cette
feule réflexion fuffira pour lui faire fentit la
DE FRANCE. 145
juftelle des obfervations que nous venons de
faire: jufteffe dont nous fommes convaincus ,
parce que nous n'avons fait que fuivre , en
lestraçant , les principes adoptés par nos mei !-
leurs Ecrivains , & par les Critiques les plus
diftingués de notre Littérature.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LES Contes des Génies , ou les charmantes Leçons
d'Horam, fils d' Afmar , Ouvrage traduit du Perfan
en Anglois par Sir Charles Morell , ci-devant Ame
baffadeur des Établiſſemens Anglois dans l'Inde à la
Cour du grand Megol , & en François , fur la Traduction
Angloife , avec treize Figures , trois Volumes
d'environ 358 pages.
Série des Colonnes , in-8 . d'environ 56 pages.
Prix, 1 liv. 16 fols broché. A Dijon , de l'Imprimerie
de L. N. Frantin , Imprimeur du Roi ; & le vend
à Paris , chez Alexandre Jombert jeune , Libraire , .
rue Dauphine.
Les quatre Ages de l'Homme , Poëme , in- 8 ° . de
68 pages. Frix, 1 livre 16 fols. A Paris, ches
Moutard , Imprimeur- Libraire de la Reine , &c. fue
des Mathurins , Hôtel de Cluny.
Suite de l'Atiologie de la falivation , ou Explication
des inconvéniens attachés au mercure adminiftré
en friction & en fumigation , avec des Obfervations
fur les dangers de l'ufage du fublimé corrofif,
&fur ceux de toutes les préparations de mercure
données fous forme sèche , par M. Jean - Staniflas
Mittié , Docteur-Régent de la Faculté de Médecine
144 MERCURE
en l'Univerfité de Paris , Membre de l'Académie
Royale des Sciences & Belles - Lettres de Nancy, Mé
decin ordinaire du feu Roi Staniſlas , Duc de Lorraine
& de Bar , &c. in 8 ° . de 157 pages. A Montpellier
; & fe trouve à Paris , chez Didot le jeune ,
Libraire de la Faculté de Médecine , quai des Auguftins
; & Saurn , Librair e , rue S. Jacques.
Médecine-Pratique & moderne , appuyée fur
Pobfervation , recueillie d'après les Ouvrages de feu
M. Marquet , Doyen du Collège Royal des Médecins
de Nancy , & de plufieurs autres Médecins célèbres
, mife en ordre par M. Buc'hoz , fon gendre ,
Médecin de MONSIEUR , & augmentée de plufieurs
de fes Obfervations , Tome premier. A Paris '
chez l'Auteur , rue de la Harpe , preſque vis -à-vis
ja rue de Richelieu -Sorbonne , in- 8°. de 556 pages.
MM. les Soufcripteurs font priés de retirer le
premier Volume de la Médecine moderne , en foufcrivant
en même- temps pour le fecond. Le prix de
la foufcription eft de 8 livres ; elle fera fermée pour
le premier Septembre. Ceux qui n'auront pas foulcrit
, paieront chaque Volume féparément s liv.
Ꮴ
TABLE.
118
ERS du Vieux Malade de Scènes Champêtres ,
Fernay , 97 La Lévite conquife , Poëme ,
125
Epitre àM. Vandebergue , 99
Enigme & Logogryphe , 102 Académie Roy. de Muſiq. 137
Percy , Tragédie , 103 Comédie Italienne , 139
L'Eventail, Poëme , 113 Annonces Littéraires , 143
AP PROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 17 Août. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris,
le 16 Août 1782. GUIDI
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 24 AOUT 1782.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à Mademoiſelle AURORE.
Les talens , l'efprit,la jeuneſſe ,
Le fentiment plus rare encor ,
Ces dons heureux que la richeffe
Regrette au milieu de fon or ,
Vous les avez , & votre vie
Se trouble en commençant fon cours !
Ces biens fi vrais qu'on vous envic
N'ont på vous donner de beaux jours !
Ah! de celui qui vous outrage
Pourquoi garder le fouvenir ?
Laiffez à la main du plaifir
Le foin d'effacer fon image .
Inconftante par fentiment ,
Puniffez
un amant volage ,
Nº. 34 , 24 Août 1782.
G
146 MERCURE
Oubliez- le pour fon tourment :
L'infidèle fut trop coupable
Pour mériter votre douleur ;
Vous l'aimicz trop pour que fon coeur
Puiffe jamais être excufable .
Ne banniffez point à demi
Le fouvenir de fon injure ;
Celui qui fut amant parjure
Ne fera point fincère ami,
Qu'un autre objet , de vos alarmes ,
Soit donc l'heureux confolateur :
Que , plus digne de fon bonheur ,
Il connoiffe mieux tous vos charmes,
Du fentiment cueillez les fleurs;
Et fi l'épine des malheurs ,
Quelquefois fur votre paſſage,
S'y joint par un trifte affemblage ;
Loin d'entretenir vos douleurs ,
Songez que dans votre heureux âge ,
Faite pour plaire & pour jouir ,
Et joignant aux grâces légères
Un coeur tendre & né
pour fentir ,
Il ne faut en des jours contraires
Qu'une étincelle de plaifir
Pour fécher des larmes amères.
(Par M. le Chevalier de Meilcourt
Chevau-Léger de la Garde. )
DE FRANCE 147
RÉPONSE.
JE rends mille grâces fincères
A l'aimable confolateur
Qui , dans les leçons peu févères ,
M'offre la route du bonheur.
La
perte
d'un amant volage
Lui paroît un léger malheur ;
La raiſon reçoit fon adage,
Mais il ne convainc pas le coeur.
Quoi donc ! fi j'aimois un parjure
Car ici tout eft fiction ,
C'eft
par une autre paſſion
Qu'il faudroit venger mon injuret
Etre inconftant parfentiment
Me paroît nouveau , je vous jure ;
De ce paradoxe charmant
Savez- vous ce qu'on peut conclure ?
Du malheur que je déplorois
Mon âme n'étoit point atteinte ;
Vous avez deviné ma feinte
Peut-être en lifant mes regrets ;
Vous daignez venir à mon aide ,
Et , par un art très-peu conna ,
Vous me préfentez le remède
Du mal que je n'ai jamais eu,
( Par Mlle Aurore , de l'Académie Royale
de Musique. )
Gij
148 MERCURE
A M. DE SAINT - ANGE , fur fa
Traduction en vers des deux Premiers
Livres d'Ovide. *
AIR: Ne nous préférons point aux Belles.
Vos
Os vers font dictés par les Grâces ;
D'Ovide vous fuivez les traces ,
Mais vous évitez les défauts,
Votre Verfion , qui décèle
Le Traducteur & le modèle ,
Eft fans doute infcrite à Paphos.
Les Belles recherchent la gloire:
Ainfi , permettez-moi de croire
Que vous avez à qui parler.
Il n'eft point ici de Corinne ;
Mais on y voit plus d'une mine
Faite pour vous en confoler,
De Tibulle briguant la place ,
Je n'ai pas cependant l'audace
De m'attribuer ſon deftin :
C'est vous qu'il fit fon légataire ;
Mais par mon amitié fincère ,
Je veux furpaffer le Romain.
( Par M. Knapen , fils. )
* Le troisième efl actuellement fous preffe.
DE FRANCE. 149
RÉPONSE.
GRAND MERCI de vos vers charmans :
Vatre style enchante , il confole.
Moins fai de droits aux complimens
Où votre amitié me cajole ,
Plus je dois de remercîmens
A l'Erato vive & frivole ,
Qui par vous enivre mes fens
Des vapeurs de la gloriole.
Tibulle , que vous rappelez
Sous un officieux emblême,
Dans des vers où vous l'égalez ,
Fut moins chéri d'Ovide même ;
Si , dans l'art où vous excellez ,
Il fuffit , pour que je vous aime ,
De fentir ce que vous valez.
Je le dis fans être modefte :
Avec vous ma Mufe eft en reftc.
Quant aux dettes de l'amitié
Dont fur-tout je me félicite ,
Nous ferons du moins quitte à quitte :
Le coeur ne fait rien à moitié ,
Et c'eft le coeur qui les acquitte.
( Par M. de Saint- Ange. )
Giij
isa MERCURE
LETTRE à M. GROSLEI , de l'Académie
des Infcriptions & Belles - Lettres .
J'AI
' AI reçu , Monfieur , la Lettre flatteufe dont vous
m'avez honoré ; agréez mes actions de grâces , &
pardonnez , je vous en fupplie ,la longueur & la lenteur
de ma réponſe. Je ſuis très-fenfible aux éloges ,
ou plutôt aux encouragemens que vous donnez à
mes effais poétiques. C'eft aux amis des anciens ,
c'eft à des Littérateurs tels que vous , Monfieur ,
qu'il eft doux de plaire. Vous infpirez à ma Mufe un
Bouveau degré de confiance . Elle vous aura obligation
des travaux qu'elle entreprendra pour mériter
les fuffrages du Public.
Je viens de demander un privilége pour le Recueil
d'une bagatelle qui j'intitule modeftement , &
comme il convient , premier Effai d'un Troubadour.
Je triomphois d'avoir trouvé mon titre ; car vous
favez , Monfieur , que trouver un titre , eft une
grande affaire aujourd'hui. J'avois le mien . J'en faifois
un mystère à mes meilleurs amis ..... Tout -àcoup
, ô douleur ! plaignez - moi , Monfieur. Lifezvous
le Mercure ? cherchez , je vous prie , dans celui
du 18 Mai dernier , page 127 , les Obfervations fur
les Troubadours , par l'Éditeur des Fabliaux . Les
pauvres Troubadours , que vont - ils devenir ? Sept
à huit cent ans de poffeffion non conteftée , les
titres les plus authentiques , l'unanime dépofition de
tous les Hiftoriens , ne pourront-ils garantir nos
propriétés hélas ! que nous reftera-t'il ? Moi qui
comptois prouver ma defcendance de l'un des plus
illuftres d'entre- eux ; jugez , Monfieur , fi cela redreffe
mon arbre généalogique. Oh ! je vais travailler
férieufement au premier Factum de cettè înDE
FRANCE: ast
porrante affaire. Je vous choifis pour mon confeil ,
& je vous prie , Monfieur , de fuivre un moment les
faits & les moyens que je vais vous indiquer en courant
, avant qu'à tête repofée je les approfondiffe
dans le vrai goût des Mémoires à conſulter.
Qui difcute a raiſon , & qui difpute a tort.
Les conféquences du fyftême de M. le G. font ,
1º. que les Trouvères François , & non les Troubadours
Provençaux , font les Patriarches de la moderne
Littérature. 2 °. Que la Nature femble avoir
départi fpécialement au Nord de la Loire , les dons
éminens de l'efprit. 3 ° . Que c'eft donc rendre un
ſervice confidérable aux Provinces Méridionales que
de détruire le préjugé qui engage leur jeuneffe à fe
livrer aux Ouvrages d'imagination , & à négliger le
genre plus grave de la morale & de la philofophie ,
auquel leur génie paroît être plus propre.
Ces opinions fpécieuſes , parce qu'elles font préfentées
avec adreffe , prévaudront- elles contre les autorités
réunies des Boucher , des Ducange , des
Ruffi , des Papon , des Millot , &c. & c . ? Ferontelles
oublier ce qu'ont dit & prouvé les Fontenelle ,
les Abbé Goujet , les D. Rivet , les Rigoley de Juvigny
, &c. &c. ? Détruiront-elles , infirmeront- elles
les aveux fi pofitifs du Dante , de Bocace , de Pétrarque
, de Crefcimbéni , &c. c'eft- à- dire , le nouveau
fyftême triomphera- t'il , malgré la dépofition
de l'Hiftoire Provençale & Françoife , Angloife &
Italienne , malgré la lifte nombreuſe & le carac
tère particulier de nos premiers Littérateurs ; enfin ,
malgré tant de réclamations dont la force fera bientôt
reconnue .
: D'abord , Monfieur , je lis dans la Brochure nouvelle
une phrafe qui rend inconcevable en bonne
logique , & inadmiffible en bonne critique , les conféquences
tout-à fait neuves qu'en tire M. L. G. La
Giv
152 MERCURE
Yoici :Tous les Hiftoriens, tous les Littérateurs François
, Italiens , Efpagnols , & tous ceux des autres
Nations on dit , écrit , ou affuré que nos Provinces
méridionales avoient non-feulement cultivé les premiers
la poéfie vulgaire , mais qu'elles avoient eu
l'honneur , plus grand encore , d'avoir en ce genre
fourni au refte de la France les premiers modèles &
les premiers maîtres qu'elle ait eus.
La force de cet aveu , la force de ces tous répétés ,
ne vous échappera pas , Monfieur , & vous rappellera
que tous ces Hiftoriens n'ont jamais été contredits.
Il arrive fouvent , à la vérité , qu'un fait regardé
comme certain par la multitude, ne peut tenir
contre l'examen du premier homme de fens qui le
difcuté. Mais , eft-ce une multitude aveugle , une
populace crédule qui attefte que nous avons fourni
les premiers modèles au refte de la France ? Avançons
, appelons auprès de nous cette foule de temoins
& de critiques , & prouvons fur- tout que prévenir
une difficulté , ce n'eft pas toujours la réfoudre on
l'affoiblir.
Pendant long-temps , difent les Éditeurs des Annales
Poétiques , dans le Difcours plein de goût &
de recherches qui ouvre ce Recueil , la poétie ne for
cultivée que par les Troubadours , & la langue des
Poëtes en France étoit le Provençal . Obfervons
ajoutent-ils , que fous le nom de PROVENCE , on
comprenoit alors toutes nos Provinces Méridionales.
Je lis dans l'avertiffement de l'Hiftoire Littéraire
de la France , in-4 ° . Tome VII , page 1 , les réflexions
fuivantes du Savant D. Rivet. « Combien de
Pièces en Roman , antérieures à l'année 1150 , découvririons-
nous , fi nous avions la faculté de fouiller
dans les Bibliothèques des anciens Monastères de
Provence , dans lefquelles M. Huet croyoit en fon
temps qu'étoient enfevelis les Ouvrages des anciens
Troubadours , les Princes de la Polfie Françoife ?"
DE FRANCE. Is
Cé docte Prélat étoit perfuadé que la première, véritable
& prefque unique fource de la poésie Françoife
, ne fe trouve avec certitude qu'en Provence.
Ce n'eft donc pas en Normandie qu'il faut l'aller
chercher. » Ce paffage s'accorde avec celui de Pafquier
, qui dit expreflément que le Dante & Bocace
font les vraies fontaines de la Poéfie Italienne , mais
que ces fontaines ont leurs fources dans les Poéfies
Provençales. Sur la fin de fon vingt - cinquième
Chant du Purgatoire , le Dante fait mention des
Troubadours , auxquels il donne la préférence fur tous
les autres. Vous y trouverez même huit à dix vers
Provençaux , langue dans laquelle Arnauld répond
aux queftions du Voyageur . Notre langue avoit été
la première formée du grec & du latin , & elle étoit
alors un des Dialectes de la Catalane & de la Gafconne
avant que le François eût des terminaifons &
des formes propres.
Je lis , non dans Boucher , que je n'ai pas pu
trouver , mais dans l'Encyclopédie de Genève , que ,
vers le douzième fiècle , nos Troubadours Provençaux
commencèrent à fe faire eftimer de toute l'Europe
, & que la réputation de nos Poéfies Provençales
fut au plus haut degré vers le milieu du quatorzième
, on ajoute que ce fut en Provence que
Pamant de Laure de Sade , apprit l'art de rimer ,
qu'il enfeigna depuis à l'Italie. Le Nord de la France
emprunta la rime des Provençaux , qui la tenoient
des Elpagnols , lefquels l'avoient reçue des Arabes ,
Je lis dans le quatrième Livre del Trionfo d'Amore
, les éloges de nos premiers Troubadours Provençaux
, Languedociens ou Aquitains . Voyez , je
vous prie, Monfieur , dans ce charmant Poëte , fi
poétiquement caractérisé par M. l'Abbé Arnauld ,
(Var. Litt ) voyez- y les noms , alors célèbres
de Pierre d'Auvergne de Rainbault , d'Arnaud-
Daniel , de Pyre , de Raymond , & do cent
Gv
154
MERCURE
autres dont il nous refte des chanfons faciles & naturelles
, quelques jolis Contes , & des Paftourelles
naïves , que nos Bergers détonnent encore trèsgaiment
dans nos montagnes. Del- Tri. D'Am.
V. 40 , Edit. Ven.
сс
Je lis dans le très-bon & très - excellent Difcours
qui eft à la tête de la nouvelle Édition des Bibliothèques
Françoifes de la Croix du Maine & de
Duverdier, donnée par M. Rigoley de Juvigny: «Les
Troubadours , après avoir compofé leurs Poëmes
alloient de ville en ville , où ils étoient reçus chez
les plus grands Seigneurs , les réciter ou les chanter,
accompagnés de leurs Meneftrels ou Jongleurs .......
L'exemple des Troubadours s'étendit jufques dans
les Provinces les plus éloignées. Ils ont la gloire
d'avoir infpiré les Mufes d'Italie. Ils apprirent à
Pétrarque à chanter la belle Laure , & nous leur
fommes redevables de la régularité de la rime , inconnue
avant cux. » M. de la Ravallière eft , je crois ,
le feul qui difpute aux Provençaux d'avoir introduit
les premiers la rime & les chanſons ; mais
l'Abbé de Maffieu , mais le Prélat d'Avranche &
Saumaife , & les Bénédictins de Saint-Maur , font
d'une opinion contraire , qu'ils démontrent avec
évidence ; cela doit nous décider. D'ailleurs , l'Évêque
de la Ravallière accorde aux Troubadours tant
de fupériorité fur tous leurs contemporains , qu'il
juftifie lui-même la préférence que nous réclamons
avec tous les Hiftoriens & les Littérateurs de la
Nation.
Ce qui contribuoit fans doute à la confidération
dont ces Poëtes jouiffoient en Europe , c'eft que les
perfonnages de la plus haute naiffance ne crurent
pas déroger en s'affociant aux Profeffeurs de la
Science gaie. On voit à leur tête un Dauphin
Comte d'Auvergne, un Comte d'Anjou , les Comtes
de Toulouſe & de la Marche , un Alphonfe , Roi
DE FRANCE. 155
d'Arragon. Le Comte Raymond , Bérenger , &
Béatrix de Savoie fon époufe , tiennent le rang le
plus diftingué parmi ces Poëtes ; comme Thibault ,
Comte de Champagne , Raoul , Comte de Soiffons ,
parmi vos Trouvères. C'eft à lá protection que Bérenger
accordoit à fes Confrères en Apollon , qu'il
faut attribuer la gloire & la politeffe de fa Cour ,
une des plus brillantes de l'Occident .
Feut-on de bonne- foi comparer les plaids fous
l'Ormel des Picards & des Flamands , à nos gentilles
& courtoifes caufes inftruites au fameux Tribunal
d'Amour ? Mais , dira-t'on , ce ne font- là que des
bagatelles , & nous avons de nos Trouvères plufieurs
compofitions de longue haleine ! Mais de
quoi s'agit - il dans cette difcuffion ? 19. De l'antériorité
; 2°. de la perfection ; 3 ° . de l'influer ce
que l'un des deux peuples a dû avoir fur l'autre . Je
crois avoir prouvé la première queftion. l'affons aux
autres. Le quatorzième fiècle , dit l'Auteur du Théâtre
François , jufqu'à Corneille , Tome III , édition de
1758 , le quatorzième fiècle produifit bien moins
de Poëtes que les deux précédens. Philippe le - Long ,
dans le temps qu'il n'étoit encore que Comte de
Poitou , eut beaucoup de goût pour la poésie Provençale.
Il attira auprès de lui plufieurs Troubadours
, & compofa même en leur langue. Le bon
Roi René n'avoit-il pas auffi fair des Chanfons Provençales
? Dans le même fiècle , je trouve des Poëtes
fatyriques pleins d'humeur contre les abus , & les
attaquant avec courage ; je trouve un parafol de
Syftéron , qui a fait , dit le Chroniqueur , cinq belles
Tragédies des geftes de Jeanne , Reine de Navarre ;
un Anfelme Faydin avoit compofé des Comédies
dont l'Histoire de Provence fait mention . Quoique
ce renouvellement du Théâtre ait eu peu de fuite ,
il n'en faut pas moins être reconnoiffant envers les
Auteurs qui s'efforçoient de nous égayer . Or , fi nos
G vj
156
MERCURE
Rois ne dédaignoient pas d'attacher ces Poëtes à
Yeur fuite , fi les Courtisans étoient alors ce qu'ils
font par tour , jaloux de flatter par l'imitation , jugez
, Monfieur , de l'influence que devoient avoir
les Méridionaux fur le coeur & l'efprit de ceux qui
fe mêloient d'écrire . Auffi remarquoit - on dans les
poéfies de ces Courtifans une facilité , une élégance ,
une harmonie , une fmeffe dont les premiers effais
de l'art ne paroiffoient pas fufceptibles . Voyez
Crefcimbéni , Hift . della Volg. Poéf. )
Malgré les conféquences naturelles de cette foule
d'autorités , je fens bien que M. le G. donne quelque
degré de vraisemblance à fon fystême. Je fais que
fon ouvrage eft auffi précieux qu'il eft lui - même
eftimable , qu'on le lit avec le plus fenfible plaifir ,
& fur-tour qu'il répand de sûres lumières fur les
ufages domestiques de la Nation . Mais je prendrai
la liberté de lui obferver que l'accord unanime des
Hiftoriens eft sûrement de quelque poids ; que l'aveu
de plufieurs Potes célèbres eft d'autant plus rare ,
qu'ils étoient , ce femble , intéreflés à cacher les
fources premières où ils venoient de puifer . Les Poéfies
Provençales étant , comme on n'en peut douter ,
ces fources primitives , peut- on méprifer les modèles
de ces fameuses copies ? Fau her dit que Bocace , le
Dante & Pétrarque , ont fair ou achevé leurs études
dans l'Univerfité de Paris , qui attiroit alors tous nos
voifins ; foit , nous conviendrons que ces Auteursvous
doivent , Meffieurs , les fujets de plufieurs
Fabliaux , mais ils en empruntérent bien davantage à
leurs premiers Maîtres. Pétrarque leur doit la moitié
de les meilleurs Sonnets . En général , joſe affurer
que le plus grand nombre des fujets traités par les
Italiens & par les Trouvères , furent choilis dans les
jardins qu'arrofoient le Var , la Duran e & l'Adour ,
& non trouvés parmi les landes Poétiques du Nord
de la Loire. Prefque toujours calqués fur les nôtres,
DE FRANCE. 157
la plupart de vos Contes trahiffent leur origine méridionale
par le caractère ou le nom de leurs Acteurs ,
par le lieu de la fcène & la tournure Espagnole ;
enfin , par la maniere d'intriguer l'action , de la fiicr
& de la dénouer.
D'ailleurs Faucher , qui voyoit dans les Trou
vères les pères de la Poéfie moderne , me paroit auli
récufable que Noftradamus. L'un & l'autre font
juges & parties dans le différend, dont il s agit. Les
Italiens , tels que Crefcimbéni , Bembo & Baltero ;
les Anglois , tels que Rymer , Dryden & Chancer :
voilà les Hiftoriens fur lefquels nous nous appuyons ,
voilà les vrais défenfeurs de la prééminence des
Troubadours , & fur tout de cette antériorité aujour
d'hui tant conteftée.
Quant au Dante , j'avoue qu'il ne doit pas grand
chole aux Troubadours ; mais je ne vois pas pour
cela qu'il foit de l'Ecole Françoife. Le croquis burlefque
& antipoétique que les Trouvères ont quelquefois
ébauché de l'enfer & de Belzébuth , dans
leurs Romans dévots , ne reflemblent point au fombre
& terrible tableau du Raph ël de la poéfie Italienne
; ni le Chantre brillant d'Armide , ni celui
d'Angélique & d'Alcine , n'ont à coup sûr tiré de
grands fecours du Tournoiement de l'Ante- Chrift , ou
du noble combat de Honte & de Puterie. On cite le
Roman de la Rose , en vérité je ne fais pas pourquoi .
Je n'ai jamais été affez intrépide pour en achever la
lecture , & je doute fort que les Amateurs les plus
idolâtres fe puiffent vanter de l'avoir lû entier. Que
de platitudes , que d'ennui il faut dévorer pour une
faillie heurçule , pour un trait piquant & toujours
ifolé !
J'obferverai enfuite que les grâces fimples , la rapidité
de la narration de M. le G. , &, par-deflus tout,
les coupures heureufes & les rapprochemens adroits
qu'il fait dans ces Contes , ( la plupart allommans
15 S MERCURE
dans le texte original , & fuivis de parenthères qui
pourroient aisément paffer pour des épiſodes ) rendent
les Ouvrages des Trouvères fort intéreſſans , je
dirois abfolument méconnoiffables. Ajoutez à cela
que ce font des Contes , & nous les aimons beaucoup
; ce font des Contes , & cela fe traduit dans
toutes les langues. Le noeud , les fituations reftent ;
mais il eft un peu plus difficile de traduire nos
Chanfons pleines de ces fineffes & de ces grâces qui
tiennent au génie d'un idiôme charinant. Nous
avons plufieurs Traductions de l'Aminte , celle de
Pecquer & celle de l'Efcalapier. Quel homme de
goût peut en fupporter la lecture , s'il a le bonheur
d'entendre la langue du Chantre de Sorrento ! C'eſt
un fait ; & c'en eft auffi un que la plus mauvaiſe
Traduction de Bocace fera très- attachante , trèspiquante
, que l'on connoiffe ou que l'on ne connoiffe
pas l'original. Enfin , ne pourrois- je pas dire
hardiment que le paradoxe que M. le G. effaie d'accréditer
en France , flatte un peu trop la Capitale & le
Nord de la Loire , pour que ce fyftême ne réuffiffe
pas , au moins pendant quelque temps ? C'est une
nouveauté. Nous autres François , nous nous ennuyons
par fois des vérités vieilliffantes ; & , comme
dit le bon La Fontaine , nous voulons du nouveau ,
n'en fût-il plus au monde. Affurément M. le G. n'avoit
pas befoin de recourir aux paradoxes pour
nous intérefler & fe faire lire ; il n'avoit qu'à fuivre
les traces de M. de Sainte- Palaye , dont il peut nous
confoler , ou celles de M. le Comte de Caylus ,
qu'il égale en érudition . Ces Savans pacifiques ontils
jamais tenté d'armer nos Provinces les unes contre
les autres ? J'ai fous les yeux plufieurs Mémoires
fur les Trouvères ; ils les font valoir , à la bonne
heure. Ils prétendent que les Ouvrages de ces Fabliers
auroient dû empêcher la Littérature Françoise
de retomber dans la barbarie. Je le veux bien ; mais
DE FRANCE. 159
ils n'avancent nulle part qu'ils ayent été les reftaurateurs
de ce bel Art , ni que les Provinces Septentrionales
ayent été feules douées de la faculté ou de
la vigueur d'efprit qui enfante , nourrit & développe
les talens. Croire que vos Contrées du Nord de la
Loire , fertiles , je l'avoue , mais uniformes , mais
prefque fans printemps , mais éloignées du théâtre
des grands orages , & couvertes d'épais brouillards
pendant plufieurs mois de l'année ; croire , dis -je ,
que ce pays eft plus favorable au développement de
l'imagination , que le ciel , toujours pur , & le fol
toujours riant , toujours fécond , d'Hyères à Bordeaux
, & des rives de Vauclufe à celles du Lignon ,
c'eft à peu-près foutenir que les bords du Danube
& du Volga ont dû donner dans l'antiquité plus
d'hommes d'une imagination vive & brillante que la
Grèce & l'Italie .
Les climats font fouvent nos diverſes humeurs.
Si dans nos régions, l'influence du grand aftre plus
rapproché , donne aux fruits plus de faveur , aux minéraux
de plus riches propriétés, au fang une circulation
plus vive , & plus de defirs aux fens , croit-on ,
dit le Marquis de Pezai , que les cerveaux n'y ayent
pas plus d'idées , & les coeurs plus de fentimens ?
Tout homme qui defire vivement , devient Poëte
dès qu'il s'exprime. Mais de très-grands génies , de
très-grands Poëtes ont paru à Dijon , à Rouen , à
Paris , &c. Mais quelques chênes énormes s'élèvent
çà & là dans les clarières de Fontainebleau , y a- t'il
plus de fuc dans le fable & parmi les grès de cette
forêt , que dans les plaines généreufes de la Beauce-
Orléanoife , où l'on trouve peut- être moins de ces
arbres féculaires & gigantefques , mais en récompenfe
, ou tout monte également , où tout s'élance
& verdit à la fois comme dans les parcs magnifiques
de S. Cloud & de Chantilly ?
160 MERCURE
Rien de plus vif, de plus brillant que l'imagina
tion de ces Gafcons. fi pauvres & fi gais , de ces
Languedociens fi doux & fi chanfonmers , de ces
Provençaux fi péculans , fi généreux , fi enjoués !
Chez ces Peuples aimables , l'activité eft un privilège
national , la gaîté un héritage commun , le talent
Poétique ou le don de l'Éloquence , une reffource qui
les confole de l'injuftice de la fortune , & qui fonvent
devient entre leurs mains un noble moyen de
la réparer. Nul langage n'eft plus figuré , plus elliptique
, plus paffionné , plus propre à la Poéfie. Les
tropes de toute espèce , les images , les fermens
échauffent leurs moindres récits. Nul Peuple n'eft
plus facile à émouvoir par des idées acceffoires.
Sa mobile imagination , fa prompte fagacité faifit
toutes les relations des objets , franchit , fupplée
tous les intermédiaires. Vous ouvrez la bouche ,
n'achevez pas , ils vous devinent. Un gefte expreffif,
un r gard plein d'intelligence peignent leur réponfe
en traits de feu, & rendent énergiquement la
vivacité naturelle de leurs paffions . Je conviendrai
fans doute avec vous , Monfieur, ( paffez-moi , je
vous prie , la comparaifon ) que les millionnaires
en ce genre ne font pas multipliés à l'infini dans
nos Provinces . Mais il eft conftant que les fortunes
aifées y font très-communes . La fomme des richeffes
poétiques y eft certainement plus confidérable
que dans les contrées où tout s'accumule fur la tête
d'un feul. Dire d'un Bordelois , d'un Marſeillois ou
d'un Touloulain qu'il a de l'efprit ou de l'imagina
tion , c'eft prefque lui faire une épigramme , de
même , dit Colardeau , en parlant de Montefquieu
qu'il y auroit une efpèce de ridicule à louer l'efprit
d'un Homme de génie .
1
Il n'eft point de genres de Poéfie , eft -il dit dans
le Dictionnaire de Littérature ( page 200 , article-
Chanfon ) , dans lefquels nos fuccès foient plas uni
DE FRANCE. 161
verfels que dans celui- ci . Les François l'emportent
fur tous les Peuples de l'Europe , même fur ceux de
l'Antiquité pour le fel & la grâce de leurs chanfons ;
ils fe font toujours plû à cet amusement , & y ot
toujours excellé , témoin les anciens Troubadours ;
le Languedoc fur- tout n'a pas dégénéré de fon premier
talent. L'air de gaiété & de vivacité qui règne
toujours dans cette Province , porte les habitans au
chant & à la danfe. Un Languedocien menace un
rival, un jaloux, un ennemi , d'une chanſon , comme
un Italien les menacercit d'un coup de ftylet . La
France a d'autres Provinces chanfonnières , pourfuit
M. l'Abbé Sabbatier , comme la Provence , le
Béarn , &c. mais les Provençaux & les Béarnois le
eèdent aux Languedociens : en effet , il n'y a point
d'idiôme en France plus riche , plus doux , dont les
mors foient fi expreffifs , fi pittorefques , & par conféquent
plus propres à la Poéfie que le Languedocien.
Ceux qui l'entendent font forcés de convenir
que plufieurs petites Pièces de Poéfic écrites dans cet
idiôme , l'emportent fur ce que nous avons de plus
délicat dans nos Pièces fugitives . On ne doit pas en
juger par les traductions qu'on nous en a données.
Le patois des Languedociens a des termes , des
phrafes , des tournures qu'il n'eft pas poffible de
rendre dans une autre langue fans leur ôter de leur
mérite.
Ces dons de l'efprit font fans doute un préfent de
la Nature , un fruit du climat ; mais ils doivent leur
éclat & leur propagation au génie des Phocéens , des
Siciliens & des Maures , qui s'eft depuis long-temps
combiné avec celui des Indigènes ; & c'est ainsi que
s'eft probablement établie la reffemblance qu'on remarque
entre les Angevins & les Provençaux : uſages
profanes & religieux, moeurs publiques & privées ,
langage , patriotisme , amour pour les Lettres
amour pour le Souverain , tout rappelle encore que
162 MERCURE
ces deux charmantes Provinces ont été gouvernées
par les mêmes Maîtres. On peut cependant croire
que dans ce commerce libre la Provence a plus exporté
que l'Anjou ; je crois en avoir donné quelques
raifons. Les liaifons intimes , les relations politiques
ont fait paffer plus de Troubadours en France que
de Trouvères parmi nous.
Revenons donc à nos bons Troubadours & à
leurs Apologiftes. Le P. Papon, de l'Oratoire , a jeté
dans fon Voyage Littéraire de Provence , quelques
lettres fur le caractère de nos Poéfies , & fur l'in-
Auence qu'elles ont eue fur les efprits des Provinces
qui communiquoient avec nous. Le réſultat des recherches
& du parallèle que cet Hiftorien judicieux
fait des Trouvères & des Troubadours , eft, en dernière
analyfe, « que les prétendus Patriarches de la
moderne Littérature , les Trouvères , font dépourvas
d'imagination & de fentiment , & que le grand
nombre des Fabliaux tirés de leur propre fonds, eft
rempli de chofes triviales & froidement contées ; il
auroit pu dire encore que leurs Acteurs font fans
ceffe des Prêtres , des Moines & des Nones. Il eſt
vrai que dans ces temps d'ignorance & de corruption,
il s'en falloit beaucoup que le Clergé fût auffi
réglé qu'il l'eft aujourd'hui. Mais tous les fonds
que les Trouvères brodent , dit M. le Comte de
Caylus , ne peuvent être admis en faine morale. Le
monftrueux mélange des hiftoires ordurières ou
poliffonnes , avec de pieufes & longues tirades de
l'Ancien-Teftament, fait honte à la raiſon & révolte
le goût le moins délicat . Il eft prouvé d'ailleurs
que les Trouvères doivent leurs meilleures Hiſtoriettes
aux Orientaux , & fur tout aux Troubadours ;
& c'eſt au moins une obligation que nous avons à la
folie des Croisades en effet , comment la France
qui , depuis le rège de Louis d'Outre- Mer, jufqu'au
milieu du douzième ou treizième siècle, fut ensevelie
DE FRANCE.
fous le voile de la plus épaiffe ignorance,auroit elle pu
produire quelques Ouvrages dignes de la Poftérité ?
Si vous n'avez pas fous la main le voyage du P.
Papon , lifez , Monfieur , je vous y engage , l'article
du Mercure de France , no. 7 , page 107 , année
1781. L'analyſe de ſon Livre débute par un morceau
charmant dont j'embellirai mon Mémoire ,
bien sûr qu'il vous fera plaifir. La Provence , ce
Jardin des Hefpérides, qui,fous un beau ciel, produit
les parfums de l'Arabie , les richeffes de l'Orient , de
l'Eſpagne & de l'Afrique , mérite bien l'attention
& le goût des Curieux & des Savans. Eh ! qui ne
feroit jaloux de connoître une Nation dont le Génie
, les Vertus & les Vices , la Politeffe , les Arts ,, le
Commerce & les Lettres prouvent la liaifon avec les
Romains , les Grecs & les Gaulois ! Peuple fpirituel ,
actif, d'une imagination vive & fenfible , dont la
langue , par fa liberté & fes grâces , devint cellé
des Cours , & chez qui l'Amour, dans ces temps de
franche & loyale Chevalerie , fut le juge & le prix
des Héros. Ce qui élève les Troubadours au- deffus de
leurs rivaux , c'eft cet efprit de Chevalerie , cette
peinture vraie & naturelle des usages & des moeurs ;
l'efprit de leur fiècle refpire dans leurs Ouvrages ,
l'Amour s'y peint , l'Amour, cette paffion noble ,
le principe des belles actions , qui afſujéti aux loix
de la bienféance & de l'honneur , avoit toute la
délicateffe de l'amitié. »
* Mais peut être que toutes ces autorités font fufpectes
, parce que des Provençaux les avancent & les
colorent. Eh bien ! appelons les François eux - mê
mes en témoignage. Lorfque M. de Fontenelle ,
Directeur en tour de l'Acadéinie Françoife , répondit
aux Difcours de MM . les Députés de l'Académie de
Marſeille, au fujet de fon adoption par l'Académie
Françoife , on remarqua dans fon Difcours un moreenu
précieux pour nous , & d'un grand poids dans
164 MERCURE,
la querelle qu'on nous fufcite. Fontenelle n'étoit ni
ignorant , ni crédule , ni mal intentionné. Écoutons
le folemnel hommage qu'il rend à la fille de Phocée
& à tous les Méridionaux . « Si les Villes , fi les
Provinces du Royaume s'étoient difputé le droit
d'avoir une Académie , quelle Ville l'eût emporté
fur Marſeille pour l'ancienneté des titres ? Quelle
Province en eût produit de pareils aux vores ,
Meffieurs ? Marſeille étoit favante & polie dans le
temps que le refte des Gaules étoit barbare ; car il
n'eft pas à préfumer que le favoir des Druides y
répandit beaucoup de lumières. Marſeille a eu des
Hommes fameux , encore aujourd'hui , que les
Grecs reconnoiffoient pour leur appartenir non- feu
lement par le fang, mais par le génie. Il eft forti de
la Provence , foumile à l'Empire Romain , des Ora
teurs & des Philofophes que Rome admiroit ; &
dans des temps beaucoup moins reculés, lorfque cette ,
épaiffe nuit d'ignorance & de barbarie , qui avoit
couvert toute l'Europe , commença un peu à fe diffi
per , ne fût- ce pas en Provence que brillèrent les
premiers rayons de la Poéfie Françoife , comme fi
une heureufe fatalité eût voulu que cette partie des
Gaules fut toujours éclairée la première ? Alors la
Nature enfanta tout à -coup un grand nombre de
Poëtes dont elle avoit feule tout l'honneur . »>
M. l'Abbé Millor , qui , comme Fontenelle & le
P. Papon , connoît les véritables fources , n'a pas
aveuglément fuivi Noftradamus , & j'avoue toujours
que ce Noftradamus eft d'autant plus fufceptible de
réculation , qu'il paroît plutôt avoir écrit d'après la
tradition que d'après la connoiffance des productions
de fes Troubadours. M. Millot a comparé les titres
de ces deux Peuples rivaux . Il'a vu chez les Italiens ,
il a vu par toute l'Hiftoire, que le Parnaffe Provençal
donna non-feulement naiffance aux Mules étrangè
res , mais qu'il eut la première & la plus grande in
DE FRANCE 165
Huence fur la Littérature nationale , & fpécialement
fur le Nord de la France.'
Je pourrois m'armer auffi d'une lettre inférée
dans le Mercure d'Avril 1782 , page 103 , L'Auteur
de cet excellent morceau de Littérature y an+
nonce 'des vûes étendues & juftes qu'il développe
avec éloquence. On eft obligé , dit il , de convenir
que le fameux fiècle de Louis XIV femble
militer en faveur du nouveau fyftême ; mais n'ezifte-
t-il pas une autre caufe de cette inégalité des
efprits? Ici l'Auteur de la lettre parcourt à grands traits
ce que l'éducation fait pour le génie au Midi & au
Nord de la France . Eft - il poffible , s'écrie le même
Écrivain, que dans un tel féjour ( celui du Nord )
le génie foit rébelle à cette éducation de gloire que
tout confpire à lui donner ? L'enthoufiafme qui, dans
la Capitale, eft à-la-fois la récompenfe & l'aiguillon
du génie , anime rarement nos Méridionaux : or
dans cet abandon d'eftime & d'émulation , l'homme
qui , dans Paris & les Provinces circonvoisines , ne
voit & n'entend que les honneurs qu'on y décerne
aux talens , peut-il s'élever facilement au rang d'efprit
créateur ?
fon
Un de nos Défenfeurs les plus inftruits & les plus
conféquens , M. de Mayer, qui , dans fes Obfervations
critiques fur les Fabliaux de M. le G. du 22
Avril 1780 , a montré autant de force que de modération
, fait les réflexions fuivantes : l'Auteur ,
quoique né en Provence , n'eft pas dominé par
imagination ; il eft fans préjugés , & par conséquent
fans erreur ; il cite beaucoup , mais en Logicien ,
mais en Littérateur d'un efprit jufte & étendu : de
pareilles citations font des preuves. En fe rapprochant
( dit il ) des fiècles de la Littérature moderne ,
de ces âges où, réunies enfinfous un feul Maître, toutes
les Provinces ont reçu le mouvement qu'il a plu au
Monarque de leur imprimer, & ont perdu fans re166
MERCURE
tour leur caractère diftinétif pour n'avoir plus qu'u
caractère uniforme ; dans ces fiècles, on voit que les
têtes de cette Province n'ont point été frappées de
Atérilité.... La Provence n'a point de Théâtre , point
de Mécène , & le Génie ne peut y faire de bonne
heure des études préliminaires . Eh ! combien de
talens heureux font forcés de prendre un autre
cours !
Cependant , Monfieur, malgré ce défaut d'encouragement,
malgré la modicité de nos fortunes & de
nos reffources extérieures , malgré les préjugés de
nos Concitoyens contre les Arts purement agréables,
& contre la Profeffion d'Homme de Lettres en par-.
ticulier , voyez combien de Génies éloquens , de
Philofophes du premier ordre penfent d'après euxmêmes
! Voyez quelle foule d'imaginations belles &
vraiment poétiques , combien d'Écrivains & d'Artiftes
en tous genres , a produit cette heureuſe & féconde
région , livrée , pour ainfi dire , à fa feule énergie!
Bordeaux, dès le troifième fiècle, étoit le fiége de
la République des Lettres dans la Novempopulanie.
Le Poëte Aufone qui , de Profeffeur de Rhétorique
dans le Collège de Guyenne, devint Conful Romain ,
parle de plufieurs de fes favans Collègues , dont
quelques - uns avoient été appelés jufqu'à Rome & à
Conftantinople pour enfeigner les humanités dans
ces deux Capitales du Monde. On fait quels hommès
cette Ville opulente & lettrée a donnés dans ces
dérniers temps à la Philofophie & aux Mufes !
› La ville Palladienne , Touloufe , mérita fans
doute ce furnom glorieux à caufe du goût que les
habitans avoient pour les Sciences , & fingulièrement
pour les beaux Arts , dont ils font encore ido-
Lâtres. C'eft dans fon fein qu'en 1323 s'établit l'Aca
démie infigne & fupergaïe des Troubadours , dont
Clemence Ifaure fonda le premier prix . Depuis ce
DE FRANCE. 167
temps-là n'a-t-elle pas été le foyer de l'émulation
dans toute l'Occitanie ?
La célèbre Cité que peuplèrent les Grecs , trop
refferrés dans le territoire de Marfeille , & dont
tant d'éloquens débris atteftent la grandeur , Nifmes ,
après avoir envoyé de célèbres Orateurs à la République
Romaine , a donné le jour aux Saurin & aux
Fléchier. Plufieurs Membres de fon Académic
( M, Imbert, entr'autres, & Mme d'Antremont ) prouvent
qu'elle peut s'enorgueillir encore de plus d'une
imagination vive & brillante. La patrie de Peliffon ,
celle de d'Offat & de Rapin Thoiras, celle de Mafcaron
& de d'Urfé , celle de Goudouli , celle du
gentil Bernard , n'étoient-elles pas en même- temps
l'afyle des Amours , le berceau des beaux Arts , la
retraite des Mufes ?
C'eft fur les bords enchanteurs de la Sorgue &
du Rhône , dans ces vallées confacrées par la pure
tendreffe de deux coeurs fenfibles & conftans , aima
bles lieux où leur âme attachée ſemble refpirer encore
, & d'où je n'approchai jamais fans reffentir la
plus vive émotion , fans tomber infenfiblement dans
la plus tendre mélancolie , fans éprouver le doux
befoin de chanter fur la lyre de Pétrarque les fentimens
qui pénétroient mon âme ; c'eft fous le frais
ombrage des lauriers, des myrthes fleuris, & de tant
d'arbres d'une immortelle verdure , c'eft fur des lits
de gazons émaillés de fleurs odoriférantes ; enfin ,
c'eft dans les délicieufes plaines du Comtat , fous le
ciel le plus pur & le plus tempéré , que fe formèrent
ces Académies de femmes aimables & de jeunes
beautés , auffi célèbres par leur efprit que par leur
fenfibilité & les charmes de leur figure. Là , les Mabile
de Villeneuve , les Huguette de Sabran , les
Dagoult , & vous , ô belle de Sade , avec qui l'élève
des Troubadours a partagé fon immortalité . Là
Blanchefleur de Pontèves , Eftephanette de Gantelne,
168 MERCURE
Garfonde de Sabran , Comteffe de Provence ,
mère de Raymond Bérenger, toutes accompagnées
de leurs Troubadours en titre, tenoient ces charmantes
cours d'Amour qui produifoient tant de Lais ,
de Mi-partis & d'agréables Tenfons. Là , fe traitoient
toutes les queftions que peuvent fournir ou les
fentimens où les aventures des amans , queflions
fi ingénieufes , dit Fontenelle , que celles de nos
Romans modernes ne font fouvent que les mêmes
ou ne les furpaffent pas. Quelle délicateffe de fentimens
ne puifoit - on pas dans ces riantes Écoles !
Que de Héros n'a pas formé le feul eſpoir de
plaire à de telles beautés !
Mais ce fol , dans tous les temps fi favorable
aux Arts de l'efprit , auroit-il dégénéré fous le gouvernement
le plus doux de la terre ? Oferoit - on
dire que le créateur de l'Esprit des Loix & du
Temple de Gnide , ou que l'Orateur le plus infinuant
& le plus fenfible , Maffillon , qui ne parle fi
puiffamment à nos coeurs que parce qu'il frappe
l'imagination ; oferoit- on dire que Montaigne ,
que Pafcal , que Gaffendi & Condillac n'étoient pas
doués d'une imagination également forte , vive &
brillante? Dira- t-on que l'exemple de ces génies
prouve que nous réuffiffons mieux dans les genres
plus graves de la Morale & de la Politique ? Il eft
bien vrai qu'ils n'ont pas traité ces Sciences comme
les Écrivains du Nord de la France.... Que fais - je ?
au rifque d'exciter une rumeur , dirai-je que ces
génies étoient encore plus Poëtes que Philofophes !
Ah! du moins de hautes & vaftes conceptions , un
ftyle tout étincelant d'images & de figures, femblent
en avoir fait des Écrivains à part, des Poëtes auffi
grands que Fénelon. Fénelon ! quel nom m'eft
échappé ! Ce Prélat citoyen , le premier en France
à qui le Gouvernement ait confacré une ſtatue ;
quel pays bienfaifant que l'heureux climat qui lu
donna
DE FRANCE. 169
donna le jour ! Campagnes du Quercy , dont il eft
la gloire , vous fîtes ce grand préſent à l'humanité...
Et l'on nous dira que nous n'avons pas un Poëte du
premier ordre à citer !
Qu'apprendrois-je aux Littérateurs inftruits , &
qui favent lire , fi j'analyfois le ftyle de Montaigne ,
de Montefquieu, de Maffillon , pour prouver qu'à
chaque page , à chaque ligne , il leur échappe des
métaphores qu'on oferoit à peine halarder en vers ?
Oui , Maſſillon eût étonné fouvent Racine luimême.
Cette hardieffe d'imagination jointe à la
ſenſibilité de l'âme , jointe au goût & à la pratique
des choſes honnêtes , imprime le fceau poétique au
langage de nos Orateurs , & voilà ce qui , dans tous
les temps , a caractériſé , diftingué les productions
Méridionales , voilà ce qu'on ne trouve encore que
dans nos Provinces Troubadourefques.
Ces grands exemples , qu'il ne tiendroit qu'à nous
de multiplier , prouvent affez que nos contrées ne
font pas dépourvues de la vigueur d'efprit qui enfante
, nourrit & développe les talens fublimes. Je
paffe à une autre idée de M. le G.; favoir, que notre
jeuneffe méridionale peut efpérer plus de fuccès en
fe livrant au genre grave de la Morale , qu'en fuivant
fon penchant pour les Ouvrages d'imagination.
Comptons nos Politiques & nos Moraliftes , comptons
nos Orateurs & nos Poëtes , & laiffons tirer
la conféquence.
1
Je ne citerai donc ni d'Agueffeau , ni Monclar, ni
l'Abbé de Condillac , ni fon illuftre frère ; je ne parlerai
ni de M. Servan , ni de M. Dupati , ni de
M. Garat, Écrivains qui , s'ils doivent à leur génie
& à leur fiècle de penfer comme Socrate , doivent
probablement à leur patrie d'écrire comme Platon .
Je ne ferai point mention des éloquens Magiftrats
qui font à la tête des Tribunaux d'Aix , de Marſeille
& de Toulon ( MM . de Caftillon , de Mende &
Nº. 34 , 24 Août 1782. 34,34
H
170
MERCURE
1
Granet. ) La Nature ne les a sûrement pas deshérités
des dons éminens de l'efprit.... Enfin , j'oublierai
les du Marfais , les Tournefort , les Moréri , les
Mirabeau , les Mairan .... Le caractère de ces hommes
célèbres pourroit à la rigueur prouver contre
nous ; mais dans la Mufique & la Peinture , qui
font bien des Arts d'imagination , n'avons- nous pas
Campra & Floquet , n'avons-nous pas Vernet &
Vanloo ? A-t- on furpaffé également Audran & le
Puget?.... Et quel homme enfin que ce Riquet,à qui
nous devons le canal de Languedoc ? Veut - on des
Poëtes ? Ils fe préfentent en foule. A leur tête paroiffent
d'abord M. le C. D. B. ( Mufæum ante
omnes ) & M. le Franc de Pompignan. Je vois
MM. Roucher , Barthe , Imbert & le Blanc .
MM . Thomas , Delifle , Marmontel & Champfort
ne font pas nés au Nord de la Loire. MM . de Reyrac
, Guis , Berquin , Arnauld , font éloquens en vers
& Poëtes en profe. MM . de Roffet , de Cournand ,
de Paftoret , Lantier , d'Orbeffan, & MM . de Reganhac,
Balze , Sabbathier , &c. &c. par leurs talens,
par tant d'heureux Effais & de Chef- d'oeuvres dans
tous les genres , n'annoncent-ils pas que notre jeuneffe
méridionale peut efpérer encore plus de fuccès
en fe livrant à fon goût naturel pour les Ouvrages
d'imagination , qu'en embraffant des gentes plus
graves ? J'oubliois Vauvenargues & le Chevalier
de Laurès , & fur- tout la Grange- Chancel. J'aurois
pu nommer Brueis & Palaprat , Campiftron &
Boiffi , & MM. de Cailhava & Bitaubé. Je ne parle
que de ceux qui font préfens à ma mémoire ; &
citant au hafard , j'omets certainement une foule
très digne de figurer ici . Ces noms tout feuls deviennent
mes raifons , ma réponſe , & certainement mon
triomphe .
Il eft clair que ma dernière conféquence doit
être diametralement oppofée à celle de notre redouDE
FRANCE. 171
table Adverfaire . Je conviens , & j'aime à le répéter
, que fon Livre eft très- inftructif, très -amufant
, très- adroit , fon paradoxe eft même refpectable
, puifqu'il est l'effet du patriotisme ; mais il
faut être jufte & vrai , il faut être fans paffion
comme fans préjugés , & ne pas fermer les yeux à la
lumière. Je tranche le mot , ce fystéme eft dangereux
par les méprifes qu'il peut caufer. L'effet de
la nouvelle Brochure ( je n'ofe dire fon but) pourroit
être , comme vous le remarquez très- bien ,
Monfieur , non feulement d'armer la France contre
elle-même , mais encore de nous jeter dans une erreur
de vocation dont les fuites feroient auffi funeftes
qu'irréparables. On ne le fait que trop , le peu de
fuccès , les chagrins , les dégoûts , les malheurs de
certains Écrivains viennent prefque toujours d'avoir
méconnu le genre pour lequel la Nature les avoit
organifés. Le plus grand fervice qu'un Homme de
Lettres puiffe rendre au jeune homme qui le confulte
, c'eft de lui découvrir ( ce que le jeune
homme ignore prefque toujours ) le but unique
vers lequel il doit tendre conftamment s'il veut &
s'il doit exceller.
Je finis enfin mon Volume. Ce procès vous
paroît- il , Monfieur , affez inftruit pour pouvoir
être jugé ? Je ne le penfe pas , & cependant je fuis
obligé de vous avouer , avec l'Apologifte que j'ai
déjà cité avec tant de complaiſance , que je n'ai ni
affez de temps ni affez de courage pour me livrer à
la recherche des monumens qui pourroient aisément
faire triompher un fentiment appuyé fur la croyance
de plufieurs fiècles. Heureufement je crois me rappeler
qu'en 1775 ,dans un de nos entretiens fous les
peupliers de l'Argentière à Troyes , vous me par-
Lâtes d'un Extrait raisonné de nos vieux Fabliaux
provençaux , rédigé par M. le Comte de Caylus ,
dont ce Savant vous avoit confié le manufcrit. Tous
Hij
172 MERCURE.
les traits relatifs à la langue , à l'hiftoire , aux uſages,
à la naïveté & à la gaieté du bon vieux temps,étoient
rapportés dans les Extraits préfens , prefqu'en entier,
à votre vafte mémoire. Il me femble qu'avec le
fecours d'un pareil Recueil il feroit facile d'éclairer
ces obfcurités dont on vient d'envelopper l'antique
prééminence des Troubadours. Comme je fais qu'au
plus vif amour pour les Lettres & pour la vérité,vous
joignez l'excellente habitude de faire des Extraits
ou des Réfumés de vos lectures , je crois que perfonne
n'eft plus en état que vous , Monfieur , de
nous tracer fuccinctement l'hiftoire de notre Littérature
ancienne,& le degré d'influence des Provençaux
fur le refte des François. Vous établiriez vos preuves
fur les recherches de votre infatigable Confrère &
fur les vôtres. La vérité jailliroit de tous ces frottemens
, & nous connoîtrions fans doute un peu mieux
à quoi la Nature nous deftine avec plus d'intentions
& de moyens. Vous pourriez .... Mais, quoi ! je reffemble
à ce Rhéteur qui parloit de l'Art de la guerre
devant Annibal.... Je me tais , & vous prie de recevoir
l'affurance de mon reſpect & de ma reconnoiffance.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BERENGER , Profeffeur
d'Eloquence des Académies
de Marfeille,
d'Angers , de Nifmes
& d'Arras,
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précedent.
LE mot de l'Enigme eft Meunier ; celui
du Logogryphe eft Ange ; ôtez la troisième
lettre, refte âne.
DE FRANCE. 173
ENIGM E.
JE fuis par ma nature inconftante & légère ,
On me connoît fujette au changement ;
D'un doux , ou d'un affreux mystère ,
Souvent j'ai fixé le moment ;
Le même objet qui m'a fait naître ,
L'inftant d'après me fait mourir ;
Et tel qui croyoit me faifir ,
Malgré lui me voit difparoître.
Si j'en ai dit trop peu pour me faire connoître,
Apprends que l'inconftance & la légèreté
Ne m'empêcheront point d'être à ta volonté.
LOGOGRYPHE.
GRACE aux travaux de la Nature ,
Je fuis fort , je fuis bien campé ;
Autour de moi plus d'un brave occupé
Veut me donner la tablature.
Pour me connoître mieux , Lecteur , exerce- toi ;
Défunis mes neuf pieds : tu vas trouver dans moi
Ce qui de Life embellit la parure ;
Ce que tu cherches quand foudain
L'orage te furprend au milieu du chemin ;
Hiij
374 MERCURE
A quoi l'on reconnoît un âne ;
A quoi l'on connoît un Abbé;
Où repofe à midi la pareffenſe Hébé;
Un Prophète impie & profane ;
Où l'indigent meurt & ferme les yeux ;
Ce que l'on refpire en tous lieux .
Avec un meuble domeftique ,
En moi tu peux trouver encor
Une note claire en muſique ;
Un rare talent du caftor.
Je m'arrête : Lecteur....tu ne peux donc me prendre?
Eh bien , j'attendrai pour me rendre.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
RÉPERTOIRE univerfel & raiſonné de
Jurifprudence Civile , Criminelle , Canonique
& Bénéficiale ; Ouvrage de plufieurs
Jurifconfultes , mis en ordre &
publié par M. Guyot , Écuyer , ancien
Magiftrat , Tomes XLVII , XLVIII ,
XLIX , L , LI & LII. A Paris , chez
Panckoucke , Hôtel de Thou , rue des
Poitevins ; chez Dupuis , rue de la Harpe ;
& fe trouve chez les principaux Libraires
de France.
NOUS
ous avons préfenté plufieurs fois quel·
ques réflexions fur le mérite réel de ce DicDE
FRANCE. 175
tionnaire & fur celui qui lui manque. Il
fera toujours vrai que c'eft la compilation
la plus complette qui ait encore paru fur la
Jurifprudence , & celle où plus d'Écrivain's
ont coopéré. Auffi , au milieu des imperfections
qui abundent néceflairement dans ces
entrepriſes , on rencontre fouvent dans le
Répertoire d'excellens articles , & on n'eft
pas étonné de trouver au bas des noms célèbres.
Cette entrepriſe arrive à fa fin ; ce
n'eft plus le temps de propofer des vûes fur
la manière de traiter un auffi vafte fujet.
Nous nous contenterons de parler de quelques
- uns des articles contenus dans ces fix
nouveaux Volumes .
Les principaux font les mots Prefcription,
Préféance , Préfomption , Preuve , Prifon ,
Profeffion , Propre, Puiffance paternelle ,
Quint , Rapport, Règle , Régulier ; & indépendamment
de ceux- ci , que l'on diftingue
dans la compilation par leur étendue &
leur importance , il en eft d'autres que l'on
remarque fur-tout par le mérite de leur
rédaction , tels font , dans les petits articles ,
ceux Quafi Délit & Procès- Verbal , par
M. Buguiatre ; & , dans des articles plus confidérables
, ceux Prince & Régence . On doit
ces derniers à M. de Polverel , qui a déjà
fourni à ce Dictionnaire , peut - être un des
meilleurs morceaux de Jurifprudence qui
aient paru dans aucun Livre , c'eft le mot
Occupation , dont nous avons déjà parlé dans
ce Journal. Dans cet article , une profonde
HIV
176 MERCURE
métaphyfique , une fagacité fupérieure guidoient
& agrandiffoient la fcience du Jurifconfulte.
Dans ces derniers une critique
lumineufe donne tout leur prix aux richeffes
de l'érudition. Ces deux articles Prince &
Régence feroient de très bons Mémoires
dans le Recueil de l'Académie des Belles-
Lettres. Ceux qui les liront , ne démentiront
pas ce jufte éloge que l'on a cru devoir leur
donner.
Nous trouvons dans le cinquantième Volume
un article dont l'objet a un intérêt par
ticulier dans le moment préfent , & qui nous
fournira d'ailleurs de trop beaux morceaux ,
pour ne pas obtenir ici une mention particu
lière & détaillée ; c'eft l'article Radiation.
M. de la Croix , Auteur de cet article , a
fait une expofition nette & élégante des
principes qui dirigent ces Corps qui ont
confervé le droit d'exercer fans appel fur
leurs Membres une cenfure qui peut aller
jufqu'à ceite espèce d'excommunication
comme fous le nom de Radiation du
tableau.
Eft - il bon que ces Corps confervent fur
eux-mêmes cette difcipline ?
Eftil bon que cette difcipline s'exerce
d'après les principes & dans la manière en
ufage ?
Voilà deux queſtions qui ont été déférées
au Public bien des fois , & par des hommes
célèbres ; elles demandent un plus férieux
examen que celui que bien des gens leur ont
DE FRANCE. 174
donné ; elles demandent fur- tour des connoiffances
& des obiervations dont ceux
qui fe hâtent de décider manquent ordinai
rement.
AM. de la Croix a eu dans ce fujet un
heureux avantage , celui de le trouver déjà
traité dans un excellent Écrit , dont les
citations enrichiffent fon article. Nous n'avons
pu les relire fans revenir à l'Écrit entier
, & il nous a paru que l'article ne le
citoit pas encore affez . Le Public qui s'est
occupé , qui s'occupe encore des queftions
que nous venons de rappeler , lira fans
doute avec attention quelques réflexions
fur ces objets. L'attention deviendra de la
confiance , pour ceux qui reconnoîtront dans
cet Écrit un de nos Avocats les plus refpectés
par leurs talens & leurs vertus , un Avocat
qui ne peut rien développer de noble & de
délicat dans les principes de fa Profeffion ,
que fa bonne renommée n'affirme tour ce
que fon éloquence expofe. A ce trait ſeul
tout le monde le reconnoîtra.
Cet Écrit eft très - court ; il eft intitulé :
La Cenfure ; il a paru il y a fept à huit ans.
Nous allons en citer les idées qui peuvent
le mieux s'ifoler , & former dans leur réunion
la folution des deux questions que
nous venons de poſer.
L'Auteur commence par préfenter les
idées philofophiques & politiques fans lefquelles
on ne peut bien voir le fujet qu'il
traite.
Hv
178 MERCURE
ور
"
" C'eft un droit delicat que celui de la
» Cenfure , elle declare ou l'opinion publi-
» que , frelle s'exerce dans tour l'État , ou
l'opinion du corps , fi elle a lieu dans une
compagnie particulière ; ainfi la Cenfure
» porte toujours un caractère tant foit peu
arbitraire , puifqu'elle prend fa fource
dans l'opinion qui fe forme avec lenteur,
» & qui fe compofe fucceffivement de faits
épars. Ce ne font pas toujours des faits
précis qui donnent lieu à la cenfure , c'eſt
la perfonne fur qui elle prononce , & le
» réſultat qui touche à la perfonne dépend
fouvent de faits qui , chacun à part , ne
font pas fufceptibles d'un jugement par-
» ticulier .
ور
33
"
» Voilà donc la définition . Voici ce qui dif-
» tingue la cenfure des jugemens . On punit
» les crimes , on maintient les moeurs, c'eft la
Loi qui fait l'un par les Tribunaux , c'eſt
» la Cenfure qui fait l'autre par l'opinion. "
» Pour punir , il faut un crime & une
Loi , pour corriger , il faut des torts &
une opinion. Dans le premier cas , tout
» eft perdu , s'il n'y a pas de preuves juri-
» diques ; dans le fecond , tout eft perdu , fi
39
l'on en exige. Il n'y a point de liberté,
» point de fûreté , fi le châtiment dépend du
» Magiftrat & n'eft pas foumis à des for-
" mes; il n'y a ni honneur ni délicateffe fi ,
dans tous les états , il fuffit de n'être pas
» criminel .
» Si l'on n'a pas de précifion dans l'efprits
DE FRANCE. 179
33
99
on confond ce qui eft différent ; à des
» actes de cenfure , on oppofe les loix de la
» fûreté publique , les formes légales , les
» règles de l'ordre judiciaire ; on veut une
» inſtruction folemnelle en matière de
moeurs & de caractère , comme s'il s'agiffoit
d'infliger des châtimens à un coupa-
» ble : par- là on anéantit la cenfure , qui
n'eft pas fufceptible de ces formes ; on
» force l'honneur à fe taire ou à n'éclater
» que contre les crimes ; on laiffe périr les
» moeurs , l'efprit d'état , les préjugés utiles ;
car la loi n'a point d'armes contre ce dépériffement
; elle coupe les membres gangrénés
, mais elle n'empêche point les au-
» tres de le devenir. Si elle effraye , elle
» n'encourage pas ; fi elle retient une main
prête à frapper , elle ne forcera pas de la
» tendre au malheureux qui l'implore. La
» loi réprime les méchans , & ne multiplie
" pas les gens de bien.
"
99
"
"
30
» Dans un pays où la corruption générale
» a prévalu au point de rendre fouvent jufqu'aux
loix même impuiffantes , la cenfure,
appliquée à tous les ordres de l'État,
bouleverferoit tout & ne corrigeroit pas ,
» elle fouleveroit fans être utile : quand la
» cenfure n'eft bonne à rien , elle eſt trèspernicienfe.
23
20
Si l'Étar eft corrompu , étayez par les
» loix , le mieux que vous pourrez , un édi-
» fice qui s'écroule ; mais point de cenfeurs
» publics ; ils exciteroient ou la révolte , s'ils
Hvj
180 MERCURE
و د
» étoient fermes , ou la dérifion , s'ils étoient
» foibles. N'irritez point le méchant contre
» la vertu , ne lui apprenez point à fe moquer
d'elie.
و د
> » Mais s'il existe un corps particulier
» dont les caractères foient tels que la cen-
» fure y foit exercée avec fruit , non - ſeule-
» ment laiffez-lui fans jalouſie ſon utile dif-
» cipline , mais encouragez l'honneur à
» proportion qu'il eft plus rare.
» Par exemple , je fuppofe un Corps de
citoyens voués à des fonctions utiles &
- honorables , un Corps dans lequel il
» faille des lumières & de la probité , où
le travail foit payé par l'honneur & rap-
" porte peu d'argent , où de laborieufes
» veilles & des études fatigantes ne puiffent
» être adoucies que par le fentiment inté-
» rieur d'une confidération méritée ; je
"
39
"
fuppofe un Corps qui n'exifte que par la
» confiance publique , dont les Membres
» foient dans une relation continuelle , entretenue
de même par une confiance réciproque
; je fuppofe un Corps dans le-
» quel chacun foit , fous la foi publique ,
dépofitaire des plus grands intérêts , des
titres les plus précieux , des fecrets les
» plus importans , de la vie , de l'honneur
» & de la fortune des citoyens ; dans lequel
une fraternité mutuelle établiffe
» des communications néceffaires , des
confidences fans précaution , des rapports
indiſpenſables & multipliés , où le miDE
FRANCE. 181
99 nistère habituel foit de s'attaquer fans
» animofité , de fe ménager fans prévarication
, de fe pénétrer des intérêts des au-
» tres fans s'abandonner à leurs emporte-
» mens , de juger froidement ce qu'il faut
» défendre avec chaleur , d'interpofer un
» zèle éclairé , une raiſon active , entre les
» paſſions & la juftice , de nourrir une concorde
mutuelle au fein des combats journaliers
, d'être enfin toujours rivaux , ja-
» mais ennemis , toujours zélés , jamais colères
, toujours fages , jamais défians ; un
» tel Corps , s'il exiftoit , auroit , fi je ne
me trompe , des caractères particuliers
» qu'il faudroit bien ſe garder de confondre
» avec ceux des autres Corps.
39
ور
» Il entre néceffairement dans la conftitution
d'un tel Corps d'avoir la cenfure
» de fes Membres ; comme citoyens , ils
» font foumis à toutes les Loix de l'État ,
» & ne peuvent être jugés que par elles ;
» comme Membres du Corps , ils ne doi-
» vent dépendre que de fa police.
» Si cette cenfure eft néceffaire , les
moyens par lefquels elle s'exerce ne le
» font pas moins ; c'eft fur le caractère , le
génie , la délicateffe , la conduite entière
qu'elle doit s'exercer ; c'eft la perfonne qui
» eft fourniſe à l'opinion : il n'y a point d'inf
» truction poffible , fi ce n'eft celle que fe
» prefcrivent l'honneur & la probité. C'eft
» l'enſemble des faits qui dirige l'opinion ;
» ce n'eft ſouvent aucun acte particulier ; la
182 MERCURE
» cenfure a tous les caractères de l'eftime ;
» elle eft libre , elle eft févère , elle eft un
refultat d'impreffions fucceffives ; rarement
, au milieu de la vie , un fcul acte la
» fait naître ou mourir.
"
239
"
» Dans un tel Corps , je le répète , détrui-
»fez la cenfure pour y fubftituer la rigueur
» des jugemens , vous n'aurez plus en peu
" d'années qu'aviliffement & mauvaiſes
» moeurs, des coeurs gâtés qui ne s'abftien-
» dront que du crime , ou qui , peut être ,
plus exercés , apprendront à le voiler avec
» induftrie. Affoibliffez la cenfure , vous la
» détruifez néceffairement. Rendez la cen-
» fure tributaire d'un examen ultérieur .
privez- la de la fouveraineté qui fait fa
» force ; l'homme qui la craint a dans fa
» main la vengeance ; l'homme qui en ſent
le prix ne la provoque plus , de peur de
troubler fon repos ; le Corps oublie fa vigilance
pour conferver fa tranquillité , &
» la paix qui s'établit alors n'eft plus que la
paix qui règne dans le fejour de la corruption
, la paix des lâches & des efclaves. Le
» Public , qui s'eft laiffé prendre aux pre-
» mières lueurs d'une fauſſe idée de liberté ,
eft puni de fon erreur ; il ne trouve plus
» ni courage , ni défintéreffement , ni no-
» bleffe dans une troupe avilie ; l'innocent
" foible périt fous le coupable puiffant ;
» l'or du riche va fouiller les raifons du
» pauvre jufques dans la bouche de fon vil
defenfeur ; & tel qui donna le nom d'éner-
33
"
"2
22
DE FRANCE. 183
» gie aux violences qu'il efpéroit tourner en
» fa faveur, fe retirera d'une affaire de pur
» intérêt chargé d'outrages à fon honneur ,
» & appelera en vain le ſecours de cette dif--
» cipline qui s'eft anéantie fous les clameurs
» qu'il a pouffées lui - même.
» Si l'autorité vouloit attaquer ce droit
» de cenfure , je pense qu'elle manqueroit
» le but de l'autorité même , qui eft le bien
général. La manière de l'opérer le plus
» fûrement , eft toujours la meilleure , & ce
» qui eſt bien n'a pas befoin de l'interven
"
tion de l'autorité. Loin d'avertir de la fujé-
❞tion des hommes dont la liberté eft utile ,
vous qui infpectez , du haut du Tribunal
la Société toute entière , donnez à ce fentiment
noble une impulfion nouvelle ,
agrandiffez les âmes par la confiance , rele-
» vez ceux qui ont de l'eftimé pour eux-
» mêmes , en y joignant la vôtre ; croyez un
fait quand le Normand vous l'attefte , &
jugez fur la foi , comme fi vous lifiez le
titre ; traitez- les comme vos coopérateurs
» dans le grand oeuvre de la Juftice ; leurs
» fupérieurs , quand vous êtes affis devant
» eux , foyez leurs amis dans vos maiſons ;
» n'ufez du pouvoir que quand les chofes
"
ود
réfiftent ; n'embarraffez pas de l'appareil
is de la puiffance ce qui marche de foi même.
» Les foins qu'ils prennent , vous ne pou-
» vez pas les prendre ; leur vigilance , vous
» ne pouvez pas la remplacer ; leur infpe &tion,
vous ne pouvez pas vous en charger ; pu184
MERCURE
» niffez les crimes , mais fouffrez qu'on corrige
» les moeurs. Rendez des jugemens fuivant la
» loi, mais que la cenfures'exerce fuivant l'hon-
» neur . Vos armes n'ont point de priſe fur ce
» que l'opinion gouverne, fur ce que l'honneur
"
dirige. Les moyens font différens comme
» le but , les effets ne diffèrent pas moins ;
» la juftice & la paix , voilà le produit de
» vos veilles ; la confiance & la délicateffe ,
" voilà le fruit de la cenfure. Vos décrets
» font l'expreffion de la loi & la fource de
» la tranquillité publique ; le voeu d'un
Corps eft le refultat de l'opinion & le
» gage de la pureté des Membres ; mais daignez
penfer que la liberté eft mère des
»fentimens nobles , & garantit l'équité de
» la cenfure. Au Cenfeur , dit Montefquien ,
» il faut donner de la confiance , jamais du
» découragement,
و د
" 13
Je m'arrête , parce qu'il faut finir ; car je
ne me lafferois pas de tranfcrire , & fans
doute le Public ne fe lafferoit pas de lire ce
que je tranferis ici . On aime à entendre un
homme de bien réclamant pour la Profeffion
la liberté , comme le meilleur appui de
la vertu , dans un ftyle qui rappelle fouvent
la pensée & l'expreffion de Montefquieu .
( Cet Article eft de M. L. C. )
DE FRANCE. 135
LES Après - Soupers de la Société , petit
Théâtre Lyrique & Moralfur les Aventures
dujour. Se trouve à Paris , chez l'Auteur ,
rue des Bons - Enfans , la porte- cochère
vis-à-vis la cour des Fontaines du Palais-
Royal ; 10 & 11º. Cahiers.
CES deux Cahiers tranchent abfolument
avec tous ceux qui les ont précédés , & ne
contribueront pas peu à varier cette Collec
tion , qui a toujours le même fuccès. Ils renferment
une Comédie- Ballet en trois Actes ,
intitulée , le Manteau de Sapience , avec des
Pièces Fugitives. Le Sujet de certe Pièce eft
tiré d'un Fabliau intitulé , le Manteau mal
taillé, ou le Court Mantel. L'Auteur l'a traité
en vieux langage ; & l'on fait que l'Auteur ,
dans ce genre de ſtyle , a déjà obtenu plufieurs
fuccès mérités. Sa poéfie marotique a
toujours une vérité qui pourroit tromper les
plus clairvoyans. Le Fabliau qui lui a fourni
le fujet de cette petite Pièce , étant connu
nous nous difpenferons d'en donner ici
l'analyſe. Nous nous contenterons d'en faire
connoître , en peu de mots , le Dialogue.
CLÉONE .
Mon père , m'aviez fait promeffe
Que le jeune Robert , ce gentil Écuyer,
Dont au combat dernier admiriez la fageffe ,
Avant la Cour d'Amour le feriez Chevalier.
186 MERCURE
LE BARON .
Quidà , j'ai nourri fon enfance ;
Il eft de noble race , & j'aime ſa vaillance ,
Et ne ferois du tout mari
Que Rofe ou toi , Cléone , en eût fait fon ami.
CLONE.
Oh bien, comme il vous fut ferviteur fi fidèle ,
Une des deux n'a pu s'empêcher , par bonheur ,
De lui laiffer aller fon coeur.
LE BARON '
Une de vous deux l'aime ?
CLION L.
Oui.
Seroit-ce toi ?
LE BARON.
Tant mieux , & laquelle
CLIONI.
Ne fais ..... mais ce n'eſt pas ma foeur.
L'Auteur a fu faifir le ton de l'ancienne
Chevalerie , qui , comme on fait , étoit un
mêlange de galanterie & de vaillance. Le
Baron , en armant Robert Chevalier , dit à
fes filles :
Mes filles , approchez ; venez en fa faveur
A nos propos guerriers donner un peu de trève ;
Et comme il doit fervir les Dames & l'honneur,
DE FRANCE. 187
Pour faire un Chevalier , pour lui former le coeur ,
C'eſt valeur qui commence & beauté qui l'achève.
La plus importante des Pièces Fugitives ,
c'eft une Épître fur la Naïveté. Nous allons
citer une Romance dans le ftyle marotique
intitulée , le Baifer du Front , qui nous a
paru charmante.
N'a pas long- temps , avois beaucoup failli ;
A deux genouils étois devant Madame ,
Tout larmoyant , tout tranfi , tout pâli ,
Si qu'à peu- près m'en allois rendre l'âme.
ALORS Voici d'un pas craintif & prompt ,
Venir ma mie , & fa bouche tant belle ,
Cueillir , pomper un baiſer ſur mon front ,
Qui , bienheureux , fe trouvoit plus près d'elle.
Er ce baifer tant fut emmiélear ,
Si vivement gliffa de veine en veine,
Que je fentis qu'il touchoit à mon coeur ,
Et que mon coeur y
fuffifoit à peine.
Ceux qui connoiffent nos anciens Poëtes en
retrouveront toutes les grâces dans ces Stan
ces & les fuivantes ; & peut-être y auroientils
été trompés s'ils avoient lû cette Pièce
anonyme.
*
Já de d
188 MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi , 6 Août , on a donné la première
repréſentation des Deux Jumeaux de
Bergame , Comédie en un Acte & en profe.
Ces deux Jumeaux font deux Arlequins.
L'un d'eux eft abfent , mais on l'attend d'un
moment à l'autre. Le fecond eft fur le point
d'époufer Rofette , fa maîtreffe , qui lui a promis
fon portrait. Il eft encore aimé d'unejeune
perfonne nommée Nérine , à qui Rofette a
infpiré la plus forte jaloufic. Le retour de
l'Arlequin abfent produit un quiproquo fur
lequel est établie toute l'intrigue de l'Ouvrage.
Rolette , trempée par la reffemblance , donne
fon portrait à celui ci , croyant le donner à
fon frère. A peine a - t'il reçu ce préfent inattendu
, que la jalouſe Nérine le lui arrache
avec colère. L'amant de Rofette prie ſa
maîtreffe de lui tenir parole . Débat entre
eux à ce fujet. L'une dit avoir donné , l'autre
prétend n'avoir pas reçu . La nuit vient , le
premier Arlequin fait le guet à la porte de
Roferte. Un moment après , fon frère vient
chanter fous la fenêtre de la beauté qu'il a
trouvée fi prévenante. A la fin de fa chanfon ,
il eft maltraité par fon frère , que la jaloufie
rend furieux ; aubruit de leur combat , Rofette
arrive : on apporte des flambeaux ; les deux
DE FRANCE. 189
frères fe reconnoiffent ; la caufe des méprifes
eft éclaircie ; Rofette épouſe l'aîné des Arlequins
, & Nérine confent à donner la main
au fecond .
On trouve dans les Mémoires de Gaudence
de Lucques , un épiſode intéreffant , dont le
fonds reffemble beaucoup à celui de la Comédie
dont nous rendons compte . Elle a ea
beaucoup de fuccès. On y remarque des fituations
plaifantes , des idées fines & agréables ,
de la naïveté, de l'efprit & de l'intérêt . Il faut
pourtant avouer que le rapport qui exifte entre
fon intrigue & celles de quelques autres
Ouvrages connus , diminue un peu le mérite
de celle-ci . Les Ménechmes de Rotrou , ceux
de Regnard , le Rival par reffemblance de
M. Paliffor , les deux Alcandres de Boisrobert
, &c. font autant de Comédies dont le
naud eft fondé fur la reffemblance de deux
perfonnages , & dont le dénouement eft opéré
par une reconnoiffance. Cette fin , toujours
attendue , toujours prévue par le Spectateur ,
en ôtant quelque chofe à la curiofité , atténue
une partie de l'effet que doit produire.
toute la catastrophe dramatique , fur-tout
quand elle eft complète. Il eft peut- être tems
d'abandonner fans retour toutes les intrigues
de cette nature. Ce n'eft pas qu'il foit impoffible
, avec des reffources dans l'efprit , d'en
tirer quelques fituations nouvelles , & d'y
fixer l'attention par des développemens inconnus
, par des détails piquans & agréables ;
mais le véritable talent ne doit point ſe bor190
MERCURE.
ner à marcher fur les traces des autres; c'eft
en créant qu'il fe fait connoître & qu'il doit
chercher à mériter des hommages.Nous avons
cru retrouver dans les deux Jumeaux le faire
& leftyle d'un Auteur qui a déjà eu des ſuccès à
la Comédie Italienne , & nous defirons fort
que nos conjectures fe trouvent juftes ; car
c'eft pofitivement à lui que nous avons voulu
adreffer les réflexions qui précèdent. Ses effais
dramatiques ont annoncé de grandes difpofitions
au talent : nous l'invitons à tenir
compte aux Amateurs des fuffrages qu'ils
lui ont accordés , à remplir les efpérances
qu'il leur a fait concevoir.
N
GRAVURES.
OUVELLE Carte du Diocèfe de Paris , dédiée
à Mgr. Antoine-Éléonore-Léon le Clerc de Juigné ,
Archevêque de Paris , Duc de S. Cloud , Pair de
France. Cette Carte eft dreffée d'après la grande
Carte de l'Académie , & d'après le Pouillé de l'Archevêché
& celui du Chapitre, par M. Dupain-
Triel , Géographe du ROI & de MONSIEUR ,
Cloître Notre- Dame. Prix , 1 liv. 10 fols.
Antiquités d'Herculanum , Tome II , No. 3. A
Paris , chez M. David , Graveur , rue des Noyers ,
n°. 17.
Vue de Montbard , dédiée à M. le Comte de
Buffon , Intendant du Jardin du Roi , deffinée par
L. Signy , Architecte , & gravée par M. Piquenot.
Prix , 2 liv. A Paris , chez l'Auteur, rue Montmartre
, vis-à- vis la Juffienne ; Picquenot , Graveur ,
rue de l'Obfervance ; Chéreau , rue des Mathurins
& Iſabey , quai de Gêvres.
DE FRANCE. 191
ANNONCES LITTÉRAIRES.
DISSERTATION fur l'importance des évacuans
dans la cure des plaies récentes , fimples ougraves, fuivie
d'Obfervations raifonnées fur la complication du
vice vénérien & fcorbutique , par M. Lombard, Correfpondant
de l'Académie Royale de Chirurgie , ancien
Chirurgien - Major , &c. in - 8 ° . de 160 pages.
Prix , 1 livre 4 fols broché. A Paris , chez Didot le
jeune , Imprimeur Libraire , quai des Auguſtins.
Réflexions fur la fection de la fymphife des os
pubis , fuivies d'Obfervations fur l'emploi de l'al
kali volatil dans le traitement des maladies vénériennes
, par M. Defgranges , Gradué , Membre du
Collège Royal de Chirurgie de Lyon , in - 8 ° . de
59 pages. Prix , 1 livre 4 fols. A Paris , chacz Didot
le jeune , Imprimeur-Libraire , quai des Auguftins.
Réflexions fur la nature & le traitement de la Maladie
qui règne dans le haut Languedoc , lues dans la
Séance tenue au Louvre. par la Société Royale de
Médecine le 4 Juin 1782 , & publiées par Noffeigneurs
les États de Languedoc , in - 4 ° . de 15 pages.
A Paris , de l'Imprimerie de Didot le jeune , Imprimeur-
Libraire , quai des Auguftins.
Nouvelles recherches fur l'économie animale , par
M. Vrignauld , Docteur en Médecine de la Faculté
de Montpellier, in- 8 ° . de 388 pages. Prix , 3 liv.
5 fols. A Paris , chez Didot le jeune , Imprimer
Libraire , quai des Auguftins ; Cailleau , Libraire ,
rue Galande ; & Méquignon l'aîné , Libraire , rue
des Cordeliers.
Hiftoire Naturelle de la Provence , contenant ce
qu'il y a de plus remarquable dans les règues végé192
MERCURE
tal , minéral , animal , & la partie Géoponique ; par
M. Darluc , Docteur en Médecine , Profefleur de
Botanique en l'Univerfité d'Aix , de la Société Royale
de Médecine , Tome premier , in - 8º . de 523 pages.
Prix , 5 livres broché. A Avignon , chez J. J. Niel ,
Imprimeur - Libraire , rue de la Balance ; & à Paris ,
chez Didot le jeune , Imprimeur - Libraire , quai des
Auguftins.
Lettre à un Savant en réponſe à la lettre critique
inférée au nº . 123 du Journal de Paris , contre l'U.
fure cinéraire d'Alexis Comnène II , in- 8 ° . de
24 pages. Prix , 15 fols . A Crépiſonde ; & fe trouve
à Paris , au Palais Royal ; & chez l'Auteur , rue des
Deux-Portes-Saint-Sauveur , n° . 27, au ſecond.
Nouvelle Géographie deftinée au Cours d'Éducation
des Demoiselles & des jeunes Meffieurs qui
ne veulent pas apprendre le Latin , par M. Wandelaincourt
, ancien Préfet & Profeffeur au Collège de
Verdun. A Rouen , chez Leboucher le jeune , Li
braire , rue Ganterie ; & à Paris , chez Durand
neveu , Libraire , rue Galande.
TABLE.
VERS à Mille Aurore ,
Réponse ,
AM. de Saint-Ange ,
Réponse ,
Lettre à M. Großlei,
Enigme & Logogryphe
1451 fonné de Jurisprudence Ci-
141 vile , Criminelle , &c. 174
148 Les Après - Soupers de la So-
149 ciété ,
150 Comedie Italienne ,
173 Gravures ,
Répertoire univerfel & rai- Annonces Littéraires ,
APPROBATIO N.
184
188
199
191
J'AI in , Par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mereure de France , pour le Samedi 24 Août. Je n'y ai
zien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreflion. A Paris,
le 13 Août 1y82. GUIDI
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 31 AOUT 1782.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE à M. DE S. E.
J'ALLOIS , plein d'un zèle indiſcret ,
Chanter les âges de la vie ;
Mais j'ai mieux peſé ce projet.
Votre amitié qui m'y convie
Pour trop de gloire m'a cru fait,
Dans les prés la fimple Penſée´
Peut quelquefois plaire un moment ;
Mais dans un parterre brillant
Elle feroit trop éclipſée.
Croyez , d'ailleurs , que peu tenté
De tous ces vains honneurs qu'on prife ,
Je garderai pour ma deviſe
Moins d'éclat, plus de liberté.
La gloire , incertaine & volage,
Pour un élu fait cent martyrs
N°. 35 , 31 Août 1782 .
I
194
MERCURE
De vrais tourmens , de faux plaifirs
En font l'ordinaire partage ,
Et je n'ai plus dans mes loifirs
Que le feul projet d'être fage .
(Par M. Augufte Gaude. )
RÉPONSE.
AмI , quand votre modeftic
Se refufe à chanter l'harmonieux accord
Des âges divers de la vie ,
Permettez que je vous le die ,
Je pense que vous avez tort.
Mais quand vous préférez la liberté paiſible
Et les plaifirs qu'un coeur fenfible
Savoure en la jeune ſaiſon,
Je crois que vous avez raiſon.
POUR moi , furchargé de fept luftres ,
Je ferois des voeux fuperflus ,
Pour entrer au rang des illuftres ,
A la Cour d'Apollon , aux bofquets de Vénus .
ADIEU Vous dis , gloire trop chère ,
Fantôme brillant & facré ,
Dans mon coeur toujours adoré.
Et vous , Amours , troupe légère ,
Vous que j'ofai fervir en ma jeune ſaiſon ,
Fuyez , cédez la place à la fageffe auftère ;
DE FRANCE. 195
Il faut bien , ne pouvant mieux faire ,
En revenir à la raiſon,
COUPLETS à une jolie Marchande de
Modes , qui avoit donné à l'Auteur un
Serre -tête couleur de rofe.
AIR: On compteroit les Diamans.
Tour s'embellit par tes attraits ;
Il n'en n'eft point que tu n'effaces.
Oui , de ton attelier tn fais
Le temple du goût & des grâces.
Ta main , pour parer mille objets ,
De l'art épuiſe l'impoſture ;
Mais l'art peut- il donner jamais.
Ce que tu tiens de la Nature ?
MAIS C'eſt peu d'orner par tes foins
Le fexe charmant qu'on adore :
Je vois que tu n'en fais pas moins
Pour embellir le nôtre encore.
Oui , pour moi la plus belle main
Du plus joli ruban diſpoſe ;
Qu'il rend bien l'éclat de ton teint ,
Puifqu'il a celui de la role!
( Par M. Damas. )
I il
196 MERCURE
ENVOI d'un Bouquet de Bluets à
Madame P.... le jour de fa Fête.
Sur l'Air : Je fuis Lindor.
LE lys fuperbe indique une âme fière :
Un jeune fat prodigue le muguet ;
L'indifférent , l'anémone ou l'oeillet ;
Au tendre amant la rofe eft la plus chère.
el E
C'EST le bluet que pour vous ma main cueille ;
D'un fimple coeur il exprime les voeux ; →
Douce amitié , c'eſt ton emblême heureux :
Jamais ferpent n'eft caché fous fa feuille.
( Par M. Coutoulyfils. )
QUATRAIN pour le Portrait de Mile
DE M ** , au Château de M ** , près
Vendôme.
L'ESPRIT
' ESPRIT fourit, la bonté brille ,
Sur ce front , dans ces yeux auffi purs que le jour ;
Et c'eſt par un air de famille
Que le portrait reffemble au portrait de l'Amour.
( Par M. Bérenger. )
DE FRANCE. 197
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LEE mmoott de l'Énigme eft Ombre ; celui du
Logogryphe eſt Gibraltar , où se trouvent
l'art , abri , bát , rabat , lit , Baal , grabat ,
air , balai , la , bâtir.
ÉNIGM E.
JE fais fouvent du bien , le plus fouvent du mal ;
En tout temps , en tout lieu , de moi l'on fait uſage ;
Je délecte le fou , j'amufe auffi le fage ;
Celui qui m'inventa , c'eft l'efprit infernal.
Cinq lettres feulement composent tout mon êtres
Du Moine , de l'Abbé , du ſexe fi malin ,
A chaque heure du jour je paffe par la main.
Lecteur , je t'en ai dit affez pour me connoître.
Je produis dans l'État les plus triftes effets ;
Car , il faut l'avouer , je fuis bien haïffable ;
De tout homme occupé , le jouet & la fable ,
La feule ambition foutient mes intérêts.
(Par M. Rouyer , de Nantes. )
I iij
198 MERCURE
LOGOGRYPHE.
LORSQUE la nuit , le front orné d'étoiles ,
Vient fur fon char parfemé de ſaphirs ,
Envelopper l'Univers de fes voiles ,
Du malheureux je tuipenis les foupirs ,
Il m'appelle , & je le confole.
J'ai deux pieds , & tu peux rencontrer dans mon ſein
La Nymphe que Junon fit garder à deffein ;
Ce qu'il faut deux cent fois pour faire une piftole;
La fille de Thémis , ce qu'elle a pour fymbole ;
Le nom de ces oifeaux qui furent autrefois
Propices aux Romains , funeftes aux Gaulois ;
Un inftrument à dents ; un terme numérique ;
Le fédiment qu'on trouve au fond d'une barrique ;
Un produit de l'abeille , & trois notes de chant.
Je t'échappe , Lecteur , peut- être en me cherchant.
( Par M. Lagache fils , à Amiens. }.
DE FRANCE. 199
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
de
VIE du Dauphin , père de Louis XV , écrite
fur les Mémoires de la Cour , enrichie des
Ecrits du même Prince , par M. l'Abbé
Proyart , des Académies d'Angers ,
Montauban , d'Offembourg & de Rome ,
Principal du Collège Royal du Puy. Aux
dépens de l'Auteur , & fe vend à Paris ,
chez la Veuve Hériffant , rue Neuve Notre-
Dame ; & Théoph . Barrois jeune , Lbraire
, rue du Hurepoix , 1752. 2 Vol.
in- 12 , Prix , 6 liv. reliés.
C'E'ESSTT du digne Élève de Beauvilliers & de
Fénelon qu'il s'agit dans cet Ouvrage. A fa
naiffance ( arrivée le 6 Août 1682 ) les Peuples
femblèrent prévoir combien ils lui feroient
chers un jour , combien ce jeune
Prince , qui ne devoit jamais les gouverner ,
s'occuperoit de leur bonheur. Les voeux publics
femblèrent dire au Ciel :
Huncfaltem everfo juvenemfuccurrerefaclo
Ne prohibe.
« J'étois préfent , dit l'Abbé de Choify ,
» à la naiffance de Monfeigneur & à celle
» de M. le Duc de Bourgogne : je remarquai
une différence notable entre joie &
"
I iv
200 MERCURE
و ر
"
"
joie. On eut de la joie à la naiſſance de
Monfeigneur ; mais à la naiffance de M.
» le Duc de Bourgogne on devint prefque
fou , chacun fe donnoit la liberté d'em-
» braffer le Roi. La foule le porta depuis la
Sur-Intendance , où Madame la Dauphine
» accoucha , jufqu'à fes appartemens . Il fe
" laiffoit embraffer par qui vouloit . Le bas
peuple paroiffoit hors de fens .... Ils firent
» un grand feu dans la cour de la galerie des
Princes , & y jetèrent une partie des lam-
» bris & des parquets deftinés pour la grande
galerie. Bontemps tout en colère le vint
» dire au Roi , qui fe mit à rire , & dit :
» Qu'on les laiffe fe réjouir , nous aurons
d'autres parquets. »
ود
و د
و ر
Dans les Éloges de Fénelon , envoyés au
Concours de 1771 à l'Académie Françoife ,
on a expofé plufieurs détails précieux de
l'éducation de M. le Duc de Bourgogne ; on
a dit par quels artifices ingénieux fes Maîtres
combattoient les défauts naiffans de fon caractère
; on en trouve ici quelques exemples
remarquables.
Le Prince avoit de la difpofition à la colère
, & , felon l'ufage , il fe livroit à cette
difpofition. Il dit un jour avec hauteur à M.
de Fénelon : « Je ne me laiffe point com-
» mander : je fais ce que je fuis & ce que
" vous êtes. » Il faut voir dans l'Ouvrage
même , Tome I , pages 12 & 13 , comment ,
quand le Prince fut de fang froid , M. de
Fénelon lui fit connoître qu'il ne favoit ni
DE FRANCE. 201
qui il étoit , ni qui étoit fon Précepteur , &
comment il le corrigea pour toujours de tenir
de femblables propos.
Un jour que le Prince avoit battu fon
Valet-de- Chambre , il s'arrêtoit à confidérer
les outils d'un Menuifier qui travailloit dans
fon appartement ; l'Ouvrier , inftruit par
Fénelon , dit brutalement au Prince de paffer
fon chemin & de le laiffer travailler ; le
Prince fe fàcha , le Menuifier redoubla de
brutalité , & s'emportantjufqu'à la menace ,
lui dit Retirez- vous , mon Prince , quand
je fuis en fureur , je ne connois perfonne. Le
Prince courut dire à M. de Fénelon qu'on
avoit introduit chez lui le plus méchant
homme de la terre . « C'eſt un bien bon Ou-
» vrier , dit froidement Fénelon ; fon uni-
" que défaut eft de fe livrer à la colère . Le
Prince infifta fur la méchanceté de cet hom→
me. Écoutez , lui dit Fénelon , vous l'ap-
30
65
pelez méchant , parce qu'il vous a me-
» nacé dans un moment où vous le détour-
" niez de fon travail ; comment nomme-
» riez- vous un Prince qui battroit fon Va-
» let- de Chambre dans le temps même que
celui- ci lui rendroit des fervices ? »
- Une autre fois , après un nouvel emportement
du Prince , tous ceux qui l'abordoient
parurent furpris & effrayés du mauvais
vifage qu'ils lui trouvoient ; tous lui
demandoient des nouvelles de fa fanté avec
un air d'inquiétude & de compaffion ; Fagon
vint , lui tâta le pouls , parut réfléchir pro
I v
202 MERCURE
fondément fur la nature & les caufes de fa
maladie , & finit par lui dire :
"
G Avonez-
» moi la vérité , mon Prince , ne vous fe-
» riez vous pas livre à quelques emporte-
» mens ? Vous l'avez devinė , s'écria le Duc
» de Bourgogne ; mais eft- ce que cela peut
» rendre malade ? " Alors Fagon fe mit à
lui expliquer les effets phyfiques de la colère
, qui peuvent aller quelquefois juſqu'à
la mort fubite.
و ر
> A voit il fait quelque faute grave , il ne
fortoit plus de fon appartement , il ne voyoit
plus le Roi ni perfonne de la Famille Royale .
On vouloit que tout lui manquât dès que
lui-même il manquoit à fes devoirs. Perfonne
ne paroiffoit entrer dans fes peines ,
perfonne ne lui difoit un mot de confolation
: il n'en trouvoit que dans l'aveu de fes
torts , & là promeffe de les réparer.
Avec quel foin il faut veiller fur l'enfance ,
& combien, il faut prendre garde aux leçons
même qu'on lui donne , de peur de la précipiter
dans un défaut en la corrigeant d'un
autre ! On avoit fouvent dit au Duc de Bourgogne
qu'il falloit fouffrir avec conſtance &
fans fe plaindre , que pleurer fur tout étoit
une marque de foibleffe à peine pardonnable
à l'enfance ; dès lors, il forma la réfolution
de ne plus pleurer , fans diftinguer les
cas ni les fujets . Un jour on lifoit devant lui
une Oraifon Funèbre de Madame la Dauphine
fa mère , il étouffoit de tendreſſe & de
douleur , mais il ne pleuroit pas ; il fuc¬
DE FRANCE. 203
comba enfin , & tomba prefque fans connoiffance
. Quand on lui eut dit que les larmes
en cette occafion euffent été une marque
de fenfibilité , non de foibleffe , il fe
foulagea par des torrens de larmes. Difons
aux enfans de ne pas pleurer fur eux- mêmes ,
mais difons aux enfans , aux jeunes gens , à
tous les hommes , de pleurer fur leurs femblables
, répétons leur fans ceffe ces vers
délicieux :
Laiffe couler tes pleurs , ceffe de t'en défendre ,
C'eft de l'humanité la marque la plus tendre ;
Malheur aux coeurs ingrats & nés pour les forfaits ,
Que les douleurs d'autrui n'ont attendris jamais !
Ce jeune Prince emporté , qui autrefois
battoit fes Domeftiques , étoit tellement
changé , qu'il n'avoit plus de repos quand il
lui étoit échappé un mot dont quelqu'un
pouvoit être bleffé ; il alloit chercher alors
celui qu'il croyoit avoir offenfé ; &, quel qu'il
fût, il lui demandoit pardon . Un jour , un de
fes garçons de la Chambre , couché auprès
de lui , l'exhortoit à s'endormir : Eh, le puisje
? lui dit le Prince , fi vous ne me pardonnez
ce quej'ai eu le malheur de vous dire ce
foir?
L'Hiftoire de M. le Duc de Bourgogne eft
inféparable de celle de M. de Fénelon ; aufli
les époques principales de la vie de ce Prélat
font- elles rapportées ici , & la correfpondance
que , depuis fa difgrâce , il entretenoit
avec fon Élève , malgré les défenfes de
I vj
204 MERCURE
Louis XIV , n'eft pas un des moindres ornemens
de cet Ouvrage , & n'étoit pas un
des moindres appuis de la vertu du Duc de
Bourgogne.
• Quelques Hiftoriens modernes , en convenant
des excellentes qualités naturelles &
acquifes de ce Prince , de fon amour ſévère
pour l'ordre & la juſtice , de fon amour tendre
pour le peuple , de fon affabilité généreufe
à l'égard des Soldats , de fon application
aux affaires , de fon exactitude fcrupuleufe
à remplir tous fes devoirs , enfin de la
perfection morale où il étoit parvenu en
tout genre , ont paru douter de fes talens
militaires. Ce doute a pour excuſe naturelle
la néceffité de prononcer entre le Duc de
Bourgogne & M. de Vendôme , dans la campagne
de 1708 , & d'en attribuer les défaftres
à l'un ou à l'autre. La réputation de M. de
Vendôme , fes fuccès , la manière dont il
rétablit les affaires défefpérées de Philippe V
en Eſpagne , une forte de faveur populaire
que fon oppofition même au Duc de Bourgogne
& au parti de la Cour lui avoit valu ,
la jeuneffe du Prince , fon inexpérience préfumée
, tout concouroit à faire donner la
préférence à M. de Vendôme & à faire rejeter
fur le Prince les fautes & les malheurs
de cette campagne. Les Mémoires du Maréchal
de Berwick , qui ont paru depuis
quelques années , nous ont déjà difpofés à
remettre la chofe en question , & à concevoir
que l'inapplication , la négligence &
DE FRANCE. 205
la pareffe connues de M. de Vendôme , dans
les détails du commandement , pouvoient
être une compenfation funefte des traits de
génie & des coups de Maître dont il devenoit
capable dans l'occafion.
Le Duc de Bourgogne , par un trait qui
peint fon caractère & fon amour pour la
paix , avoit opiné dans le Confeil contre
l'acceptation du teftament de Charles II , &
le teftament ayant été accepté contre fon
avis , il devint le plus zélé défenfeur des
droits de fon frère. L'Auteur de cette Hiftoire
s'attache fur- tout à mettre dans un
beau jour les talens militaires de fon Héros ,
parce que ces talens ont été conteftés. Si ce
Prince , dit- il , a mérité deux différens genres
de gloire , eft- ce lui rendre justice que
de ne lui en accorder qu'un ?
En 1702 , M. le Duc de Bourgogne , commandant
en Flandres , pouffa les ennemis
jufques fous le canon de Nimégue , & eut
plufieurs avantages.
comman-
Dans la campagne de 1703 ,
dant en Allemagne , il affiégea Brifach. M.
de Vauban , qui avoit fortifié cette place ,
lorfqu'elle appartenoit à la France , avoit la
direction des travaux qui fe faifoient alors
pour la reprendre . « Il faut , M. le Maréchal ,
» lui dit le Prince , que vous perdiez nécef-
» fairement votre honneur devant cette
place. Ou nous la prendrons , & l'on dira
» que vous l'aviez mal fortifiée , ou nous
» échouerons , & l'on dira que vous m'avez
"
و د
206 MERCURE
39
» mal fecondé . On fait affez , Monſeigneur ,
répondit Vauban , comment j'ai fortifié
Brifach ; mais on ignore fi vous favez
prendre les villes que j'ai fortifiées ; &
» c'eft de quoi j'espère que vous convain-
» crez bientôt le Public. Brifach ſe rendit le
» 7 Septembre .
"
Lorfqu'en 1707 , le Duc de Bourgogne fut
chargé de défendre la Provence , attaquée par
le Duc de Savoye , fon beau père : « Eh
bien , dit - il à la Ducheffe de Bourgogne ,
» aurez vous le courage de prier Dieu pour
un mari qui va combattre contre votre
père priez du moins pour l'un & pour
l'autre. » La Princeffe ne lui répondit que
par fes larmes. » Le Duc de Savoye leva
le fiége de Toulon , & fe retira précipi-
ม
"
"
tamment.
D'après ces fuccès du Duc de Bourgogne ,
d'après l'autorité du Maréchal de Berwick ,
d'après beaucoup de circonftances , on peut
au moins douter que les malheurs de la campagne
de 1708 doivent être imputés au Duc
de Bourgogne. L'Auteur de fa vie , qui ne
perd pas une occafion de réfuter M. de Voltaire
, trouve jufqu'à dix - huit fautes , qu'il
appelle un peu durement fauffetés , dans le
feul récit de l'enlèvement du Marquis de
Béringhen fur le chemin de Versailles. Dixhuit
erreurs ! c'eft beaucoup , & il nous fem
ble que l'Auteur preffe un peu la meſure
dans l'énumération qu'il en fait , il nous
DE FRANCE. 207
femble qu'il aime un peu à trouver des
erreurs dans M. de Voltaire.
C'est encore pour refuter M. de Voltaire ,
que M. l'Abbe Proyart établit , avec le P.
Griffet , que l'homme au mafque de fer
mort le 19 Décembre 1703 , & non 1794 ,
comme le dit M. de Voltaire , étoit le Comte
de Vermandois. La plus grande preuve qu'il
en rapporte , eft que le prifonnier , enterré à
S. Paul , eft nommé , dans le registre des Sépultures
Marchiali , nom dans lequel on
trouve ces deux mots , l'un latin , l'autre
françois , híc Amiral! Or , le Comte de Vermandois
étoit Amiral de France ; mais M.
l'Abbé Proyart fuppofe que le Lecteur a préfentes
à l'efprit les autres preuves alléguées
par le P. Griffet , & qu'il indique fommairement.
Les Écrits de M. le Duc de Bourgogne
font bien propres à faire cherir & refpecter
fa mémoire , & à faire regretter qu'il n'ait
pas régné :
Nimium vobis Romana propago
Vifa potens , fuperis propria hac fi donafuiffent.
Les détails dans lefquels il entre fur la
Guerre , fur les Finances , fur toutes les parties
de l'Adminiftration , font à la portée de
tout le monde , & peuvent encore inftruire
les Adminiftrateurs les plus éclairés ; tous
fes principes font lumineux & vertueux :
voilà la vraie politique.
" Qu'importe , dit- il , qu'on parle d'un
208 MERCURE
"
>>
و د
» Roi, fi ce n'eft pas pour en dire du bien ?
Qu'importe qu'on dife qu'il a fait la loi à
l'Univers , fi l'on ne dit pas encore qu'il a
fait le bonheur de fes Sujets ? .... La gloire
» d'un Roi eft dans la force de fon âme , &
» la bonté de fon coeur . Le Roi le plus aimé
» fera toujours le plus puiffant.
"
و د
3
C'eft , dit- il ailleurs , un fystême de
» conduite réfléchi chez certaines gens en
place , de s'appliquer à fe rendre nécef-
» faires. Ils craignent tout mérite qui ap-
» procheroit du leur , & qui pourroit le
fuppléer. Non-feulement ils ne veulent
» initier perfonne à la connoiffance des
grandes affaires , mais ils prétendent en-
» core que l'embarras de trouver leurs pa-
"
"
reils les faffe regretter après leur mort.
» C'eſt ce que j'appelle un monopole de
» talens plus préjudiciable à l'État , & non
» moins puniffable peut- être que celui qui
» s'exerceroit dans le trafic des denrées de
» première néceffité. La politique d'un Roi
» doit être de combattre cette politique intéreffée
du particulier , qui attente en
quelque forte à fon autorité , en voulant
» s'en rendre le Miniftre unique & néceffaire.
"
Dans un autre endroit , « il s'élève contre e
ces caractères ardens , toujours prêts à
» conclure pour les partis violens , qui ne
» ceffent de dire à un Roi qu'il eft Roi , fans
jamais lui rappeler qu'il eft père.
13
DE FRANCE. 209
•
Il eſt beau d'entendre le fils de tant de
Rois tenir un pareil langage.
" Il difoit fouvent que le Prince eft fait
» pour le peuple , & non pas le peuple pour
» le Prince. »
On lui demandoit lequel des titres des
Rois fes prédéceffeurs il préféroit : celui de
Père du Peuple , répondit- il ; il n'avoit alors
guères plus de fept ans.
06
Que jamais , difoit- il , le Roi'ne fe faffe
» craindre de fes peuples ; mais que toujours
fes peuples craignent pour lui. »و د
Comment fe réjouir , difoit - il encore ,
quand le peuple fouffre ?
t
Devenu Dauphin par la mort de fon père ,
il refufa les penfions que fon père avoit
eues. « L'État eft trop obéré , dit- il , je con-
» tinuerai à vivre en Duc de Bourgogne.
On lui repréſenta , qu'avec plus de revenu ,
il pourroit foulager plus de malheureux ;
les Princes , dit-il , n'ont pas de moyen
plus sûr de faire du bien aux peuples que
» de retrancher de leurs dépenses ; ils exer-
» cent par là deux vertus à la fois , la cha-
" rité & la modeftie. »
"
"
Il avoit adopté la fameufe maxime du Roi
Jean. La droiture , difoit- il comme lui ,
doit toujours être dans le coeur d'un Prince ,
» & la vérité fur fes lèvres. La politique des
» grands Rois confifte à être plus fincères
>> & plus droits que les autres. Le talent de
rufer , outre qu'il fuppofe de la foibleffe ,
» ne fut jamais celui d'un homme d'hon-
"
39
210 MERCURE
"
و د
» neur ; & les voies obliques ne fauroient '
» conduire à une fin glorieufe..... Celui qui
» s'étudie à tromper, fera tôt ou tard trompé
lui - même , & ne fera plaint de perfonne ;
» au lieu que , s'il arrivoit que l'on fût trom-
" pé par excès de droiture & de générofité
» on auroit au moins la reffource de fa
confcience & le fuffrage des gens de bien. »
Voici ce qu'il penfoit de tant de prétendus
fecrets d'État.
33
"
›
" Outre les fecrets inféparables de toute
fage Adminiſtration des affaires , bien des
» gens s'imaginent qu'il eft encore certaines
» voies occultes , certains principes d'une
politique mystérieufe qui font le grand
» fecret de chaque État , & comme fa pierre
philofophale. Quant à moi , j'eftimerai
» toujours que le plus beau fecret..... pour
» un Roi , eft de procurer le bonheur de fa
» Nation. »
30
Le Duc de Bourgogne méditoit & travailloit
fans ceffe. Madame la Ducheffe de
Bourgogne difoit qu'on l'appelleroit Louisle
Docte. M. Fagon crur devoir repréſenter
à Louis XIV que fon petit - fils s'altéreroit le
tempérament , s'il continuoit de fe livrer
ainfi au travail. On a déjà vû dans les éloges
de Montaufier , qu'a produits le dernier
Concours de l'Académie, Françoife , la réponſe
courageufe , juſqu'à l'héroïſme , que
Louis XIV avoit faite à une pareille repréfentation
de toute la Cour , au fujet du
Dauphin; il répondit à M. Fagon : « il faut
DE FRANCE. 211
pourtant bien que quelqu'un de mes enfans
travaille. » En effet , felon la remarque
de l'Auteur , ni le Dauphin , ni le Duc
d'Anjou , ni le Duc de Berry n'étoient hommes
de cabinet. Le Duc d'Anjou , devenu
Roi d'Espagne , fembloit plaindre le Duc de
Berry de ce qu'il feroit le feul des trois enfans
du Dauphin qui ne feroit pas Roi.
" Tant mieux , répondit le Duc de Berry
j'aurai moins d'embarras & plus de plaifirs
que vous. J'aurai droit de chaffe en
» France & en Espagne , je courrai le loup
depuis Verfailles jufqu'à Madrid.
"
"
"
•
" Ceux , difoit Madame de Maintenon ,
qui fent des amuſemens leur unique oc
» cupation , n'en trouvent aucun , qui les
» fatisfaffe. Ils vont de la promenade, à la
chaffe , de la chaffe à la Comédie , de la
» Comédie au jeu. Je voudrois que vous les
» viffiez revenir; leur ennui eft le meilleur.
des fermons. Vous les verriez avec un
" vifage trifte & un ton chagrin fe plaindre,
» que rien n'a réuffi. La Comédie a été mal
» jouée; l'Opéra étoit déteftable : on mou-
» roit de chaud à la promenade , les chiens
»
ont mal chalé. Parmi tous ces voluptueux
» ennuyés , le jeune Prince ( le Duc de
Bourgogne ) eft le feul qui foit content ,
» parce qu'il a employé fa journée à remplir
les devoirs qu'il connoît , & à s'inf-
» truire de ceux qu'il ne connoît pas.
33
""
y Il avoit du goût pour les Spectacles ; il
renonça cependant lorſqu'il fut Dauphin's
212 MERCURE
" Les Spectacles d'un , Dauphin , diſoit-il,
c'eft l'état des Provinces. "
En général , les Écrits économiques & po
litiques de ce Prince ont un grand mérite , '
qu'il nous a été impoffible de conferver dans
cet extrait aux morceaux que nous en avons
cités ; c'eſt que jamais il ne relèvé un abus
& n'avertit d'un mal politique fans en indiquer
le remède . C'eft être doublement
utile .
Nous ne favons pourquoi M. l'Abbé
Proyart donne plufieurs fois à M. de Vendôme
le titre de Maréchal de France : il ne
l'étoit point ; fon titre étoit celui de Généraliffime
.
C'eft fans doute par une faute d'impreffion
qu'à la page 125 du premier Volume
Marie-Thérèle d'Autriche , femme de Louis
XIV , eft appelée fille aînée de Philippe III,
au lieu de Philippe IV.
Le Duc de Savoye , père de la Ducheffe
de Bourgogne , eft mal défigné , page 149 du
même Volume I , par le feul nom d'Amédée ,
il falloit le nommer Victor- Amédée ; &
quand on ne lui donne qu'un nom , c'eft
celui de Victor qui le caractériſe , & non
celui d'Amédée , qui a été porté par tant d'autres
Princes de cetre Maifon.
Nous trouvons encore , quel que foit d'ail
leurs le mérite de cet Ouvrage , que l'éloge
de M. le Duc de Bourgogne pouvoit le paffer
de la critique continuelle de M. de Voltaire ,
critique qui paroît aller jufqu'à l'acharneDE
FRANCE. 213
ment. Un grand défaut de beaucoup de bons
Ouvrages eft d'être faits dans un efprit de
guerre. M. de Voltaire n'étoit point ennemi
de la réputation de M. le Duc de Bourgogne;
& fi M. l'Abbé Proyart a bien loué ce Prince,
M. de Voltaire ne l'a pas mal loué auffi ,
fur - tout dans ce morceau touchant de la
Henriade :
Quel eft ce jeune Prince en qui la majeſté
Sur fon vifage aimable éclate fans fierté !
D'un ceil d'indifférence il regarde le trône.
Ciel ! quelle nuit foudaine à ines yeux l'environne !
La mort autour de lui vole fans s'arrêter ,
Il tombe aux pieds du trône , étant prêt d'y monter.
O mon fils ! des François vous voyez`le plus jaſte ;
Les cieux le formeront de votre fang augufte.
Grand Dieu ! ne faites-vous que inontrer aux humains
Cette fleur paffagère , ouvrage de vos mains ?
Hélas ! que n'eût point fait cette âme vertueuſe !
La France fous fon règne eût été trop heureuſe ;
Il eût entretenu l'abondance & la paix ,
Mon fils , il eût compté fes jours par fes bienfaits ;
Il eut aimé fon peuple. O jours remplis d'alarmes !
O combien les François vont répandre de larmes ,
Quand fous la même tombe ils verront réunis
Et l'époux & la femme , & la mère & le fils !
( Madame la Dauphine mourut le 12 Février
, M. le Dauphin le 18 , & leur fils
aîné le 8 Mars. )
214
MERCURE
On fent que l'Auteur de cette éloquente
tirade a pleuré comnie Octavie aux regrets
touchans de Virgile fur la mort de Marcellus ,
& qu'il s'eft de même attendri fur la mort
du Marcellus de la France , lorfqu'il lui
fait cette heureuſe application des beaux
vers de Virgile :
Sed nox atra caput trifti circumvolat umbrâ.
O nate , ingentem
luctum ne quare tuorum
Oftendent
terris hunc tantùm
fata , neque ultrà
Effe finent.....
Quantos ille virúm magnam Mavortis ad urbem
Campus aget gemitus ! vel qua , Tiberine , videbis
Funera , cùm tumulum praterlabere recentem !
Si , dans le parallèle de l'expérience de M.
de Vendôme , & de la jeuneffe de M. le Duc
de Bourgogne , M. de Voltaire s'eft déterminé
, comme tant d'autres , en faveur du
vieux Capitaine , il pouvoit être néceffaire ,
& il étoit fans doute piquant de faire voir
que c'est une erreur , mais il eft juſte auſſi
d'obſerver que cette erreur étoit fort naturelle.
DE FRANCE. 215
ANNALES Poétiques depuis l'origine de la
Poéfie Françoife, Tome XX. A Paris , chez
les Éditeurs , rue de la Juffienne , vis - à- vis
le corps- de garde ; & chez Mérigot le
jeune , Libraire , quai des Auguftins.
LE Poëte qui fait les honneurs de ce Volume
, & qui eft bien fait pour s'affeoir partout
au premier rang , c'eft Pierre Corneille ,
dont le portrait fe trouve en tête . Les Éditeurs
ont eu pour fon article une idée heureufe
, & dont on doit leur favoir gré.
Comme on ne lit guères de ce grand Homme
que les Pièces qui font reftées au Théâtre , ils
ont imaginé d'extraire de les autres Ouvrages
les traits les plus remarquables , & ils les
ont recueillis avec quelques Pièces Fugitives.
Par ce travail , auffi pénible qu'utile ,
ils ont fu faire fur le grand Corneille un
article abfolument nenf , & nous invitons
nos Lecteurs à y recourir.
Le Volume commence par Triſtan l'Hermite,
qui avoit reçu de la Nature un véritable
talent , mais qui l'a gâté fou ent par
la recherche de fes expreflions & la bizarrerie
de fes idées. Son ftyle eſt vraiment
poétique. On connoît ces vers , que quelques-
uns regardent comme fa propre épitaphe
, & qu'il a intitulés : Profopopée d'un
Courtifan :
Ébloui de l'éclat de la fplendeur mondaine ,
Je me fattai toujours d'une espérance vaine ,
216 MERCURE
Faiſantle chien couchant auprès d'un grand Seigneur ,
Je me vis toujours pauvre , & tâchai de paroître ;
Je vêquis dans la peine attendant le bonheur ,
Et mourus fur un coffre en attendant mon maître.
Et cette épigramme qu'il appelle le Codicile
de Duport :
Duport à l'aimer me convie ,
Et proteſte affez hautement
Que pour prendre foin de ma vie,
Il m'a mis dans fon teſtament.
Mais je me trouve fur mon livre
Plus vieux de quinze ans que Duport.
Oh ! que j'aurai de bien pour vivre
Quinze ou vingt ans après ma mort !
Voici encore de lui un Sonnet qui nous
paroît d'une grande beauté.
C'EST fait de mes deftins. Je commence à fentir
Les incommodités que la vieilleffe apporte ;
Déjà la pâle mort , pour me faire partir ,
D'un pied fec & tremblant vient frapper à ma porte.
AINSI que le foleil , fur la fin de fon cours ,
Paroît plutôt tomber que defcendre dans l'onde ,
Lorſque l'homme a paffé les plus beaux de ſes jours ,
D'une courſe rapide il paffe en l'autre monde.
Il faut éteindre en nous tous frivoles defirs ;
Il faut nous détacher des terreftres plaifirs ,
Où, fans difcrétion , notre appétit nous plonge.
SORTONS
DE FRANCE. 217
"3
و ر
SORTONS de ces erreurs par un fage confeil ,
Et ceffons d'embraffer les images d'un fonge ;
Penſons à nous coucher pour le dernier fommeil.
Charles d'Affoucy eft fameux par les aventures.
Il paffa une partie de fa vie dans les
prifons des divers pays qu'il parcourut. Dès
l'âge de huit ans il avoit déjà quitté la maiſon
de fon père. A neuf, il étoit à Calais , débitant
des prophéties , & fe difant fils de
Noftradamus. On attribue tous les emprifonnemens
de d'Affoucy à la même cauſe ,
" à deux jeunes Pages qu'il menoit toujours
» avec lui.... Ceux qui ménageoient le
plus fa réputation , difoient que ces
Pages étoient deux jeunes filles qui fer-
» voient à fes plaifirs ; d'autres accufateurs
plus graves , difoient que c'étoient de
» jeunes garçons. Quoi qu'il en foit , il eft
» certain que d'Affoucy, ayant adopté le
» genre de vie des anciens Troubadours ,
voyageoit avec fon luth , dont il jouoit
parfaitement bien ; & il faifoit chanter
» fes deux Pages , dont il accompagnoit la
» voix fur fon inftrument. Ce fut par fon
» luth &parfes chanfons qu'il amula vingt
» ans Louis XIII , à qui le Duc de Saint-
» Simon l'avoit préfenté ; il eut auffi accès
auprès de Louis XIV dans fa jeuneſſe. »
Voici les plus jolis vers :
"
20
"
و د
Garçon loyal & bon chrétien ,
J'aime plus que votre entretien :
Nº. 35 , 31 Août 1782.
K
218
MERCURE
Pourquoi donc , fexe au teint de rofe ,
Quand la charité vous impoſe
La loi d'aimer votre prochain ,
Me pouvez- vous , haïr fans caufe ,
Moi qui ne vous fis jamais rien ?
Ah ! pour mon malheur je vois bien
Qu'il vous faut faire quelque chofe.
Le nom de Cotin , qui vient après d'Affoucy
, eft devenu une injure pour un Au
reur. Outre la médiocrité de fes talens , il
ent le malheur de fe brouiller avec Molière
& avec Boileau ; le premier le traduifit fur
la Scène , l'autre le frappa plufieurs fois des
verges de la fatyre. Il eft pourtant échappé à
Cotin quelques Madrigaux agréables. Outre
celui que l'on connoît , Iris s'eft rendue à
ma foi , voici deux aurres petites Pièces que
nos Lecteurs ne feront pas fâches de trouver
içi,
Épitaphe de Gilles Ménagé.
MÉNAGE , ce grand Satyrique ,
Repofe fous ce marbre antique ,
Et laiffe avecque lui repofer l'Univers,
Il mourut de fes longues peines ,
Pour avoir fait en fix femaines
Une Epigramme de fix vers,
Madrigal au Duc de Saint - Aignan , fur
les louanges du Roi.
IL feroit bon que le Dieu de la Thrace,
Et que celui qui préfide au Parnafe ,
DE FRANCE. 219
Euffent plus d'une fois couronné de laurier
Le Poëte docte & guerrier ,
Qui , de chanter Louis conçoit la noble audace:
Aufli chez les Neuf Seurs ce point eft fans débat ,
Qu'il faut que pour montrer tout l'éclat de fa gloire .
Saint-Aignan le fuive au combat ,
Et le loue après la victoire.
Bouillon & Godeau terminent ce Volume;
l'un n'eft connu que par le jugement que
prononça Boileau contre fa Joconde ; car il
avoit fait la fottife de rimer une Joconde
comme La Fontaine , & l'on avoit eu la
fottife plus grande encore de les comparer
l'un à l'autre. Le fecond , ( Godean ) eft un
talent fans phyfionomie. Une des chofes les
plus piquantes qu'il ait faites , c'eft huit vers
adreffés à Chapelain , en lui demandant un
exemplaire de fa pucelle.
\
Tranfporté d'un ardent amour
Pour votre admirable pucelle ,
Je veux demeurer avec elle
Plus d'une nuit & plus d'un jour.
Envoyez-la moi donc fans crainte
Que j'aie de mauvais defſeins ;
Comme vaillante je la crains ,
Et la refpecte comme Sainte.
Les Éditeurs nous avertiffent que ces huit
vers ne ſe trouvent dans aucune Édition de
Godeau, Cette Pièce a été trouvée chez feu
K
220 MERCURE
M. de Foncemagne , écrite de la main de
l'Auteur.
NOUVEAU Voyage en Espagne fait en
1777 & 1778 , dans lequel on traite des
Moeurs, du Caractère , des Monumens
anciens & modernes , du Commerce , du
Théâtre , de la Légiflation des Tribunaux
particuliers à ce Royaume & de l'Inquifition
, avec de nouveaux détails fur fon
état actuel , & fur une.Procédure récente
& fameufe , 2 Vol. in- 12 . A Londres ; &
fe trouve à Paris , chez P. Théophile Barrois
jeune , Libraire , rue du Hurepoix ,
près le Pont S. Michel. "
On voit par l'étendue de ce titre & la
variété des objets qu'il annonce , que l'Auteur
n'a rien négligé de ce qui pouvoit rendre
fon Ouvrage utile & intéreffant , & lui
donner une place diftinguée parmi ceux
des Voyageurs fes devanciers. Ils font en
affez grand nombre , & l'Auteur , qui , dâns
une Préface deftinée à les apprécier , carac
térife le mérite de chacun d'eux , leur rend
avec candeur la juftice qui leur eft due.
Il débute par donner une idée générale
de l'Espagne ancienne & moderne , de fa
pofition géographique , de fes différentes révolutions
, de fa fituation politique , & des
moeurs de fes habitans fous les Phéniciens ,
les Phocéens ; les Carthaginois , les Romains,
les Goths & les Arabes ou les Maures , jufqu'au
moment où fes différentes Provinces
DE FRANCE. 221
furent réunies fous l'autorité de Ferdinand
& d'Ifabelle. Après ce tableau préliminaire ,
l'Auteur entre en Espagne par la Catalogne ,
& conduifant avec lui fon Lecteur , il parcourt
les différentes Provinces de ce Royaume,
à l'exception des Afturies , des Royaumes
de Léon , d'Arragon & de la Galice.
Il s'abftient de décrire cette partie de l'Efpagne
, ne l'ayant pas parcourue lui- même ,
& il aime mieux laiffer fon Ouvrage incomplet
que de copier les Géographes , les
Hiftoriens & les Voyageurs qui l'ont précédé.
Cet Ouvrage peut être confidéré comme
un Itinéraire excellent à confulter , & comme
une fuite de defcriptions non moins précicules
pour les Lecteurs qui fe propofent
inftruction comme le principal but de leurs
lectures , mais quelques Chapitres paroîtront
un peu fecs à ceux qui veulent toujours
être amulés. C'eft un effet néceffaire du plan
que l'Auteur a choifi : au refte , il s'efforce
d'y répandre la plus grande variété. Infcriptions
, monumens , antiquités , peinture des
moeurs , réflexions fur l'état civil & politique
, il ne néglige rien pour remplir ce qu'il
promet par le titre de fon Ouvrage. Les
Chapitres auxquels il s'eft, avec raiſon, particulièrement
arrêté , font Madrid , les Maifons
Royales , Cadix , Tolède & Séville ;
mais c'eft le Royaume de Grenade qui lui a
paru le plus digne d'attention . Il fe complaît
dans la defcription de cette contrée ,
K iij
222 MERCURE
jadis fi . Boriffante fous la domination des
Maures , où à chaque pas le Voyageur rencontre
des débris qui atteftent l'ancienne
magnificence de ces Peuples , où les infcriptions
des monumens publics & même celles
de chaque appartement du Palais des Souverains
font des morceaux de Poéfie , où tout
contrafte avec nos moeurs & avec nos idées ,
& n'en paroît que plus piquant. On s'afflige
& on s'étonne de voir les progrès de la civi
lifation retardés en Espagne par l'expulfion
de fes tyrans , & on admire le concours
de circonftances qui a produit un effet auquel
on paroiffcit devoir fi pen s'attendre ;
mais quel que foit l'état actuel du Royaume
de Grenade , c'est encore le plus heureux
féjour de l'Efpagne. C'eft un proverbe Elpagnol
, que Dieu donne à ceux qu'il aime
le moyen de vivre à Grenade. De toutes les
pertes que les Maures ont faites en Efpagne
, c'eft celle qu'ils regrettent le plus. Le
dernier Ambaffadeur Maure qui vint à Madrid,
il y a dix ans, obtint du Roi la permiffion
de voir Grenade. Il fe mit à pleurer en
entrant dans la principale place de la Ville ,
& ne put s'empêcher de dire : Mes Ancêtres
ont perdu bien fottement cette terre délicieufe.
Les Lecteurs qui s'occupent d'objets d'ad
miniftration , liront avec plaifir dans le nouveau
Voyage la defcription des travaux &
des défrichemens que M. Olavidez a faits
dans les déferts de l'Andaloufie , & fur- tont
dans les montagnes de Sierra Morena , &
-
DE FRANC : 223
les réglemens qu'il avoit établis dans fa
nouvelle Colonie. Malheureufement c'eft
dans le Chapitre de l'Inquifion qu'il faut
chercher la fuite des événemens relatifs à
M. Olavidez . Il contient une courte hiftoire
de ce Tribunal juſqu'à nos jours , la fuite
des principaux Autodafés , le récit d'un de
ces Autodafés raconté par un Officier même
de l'Inquifition avec une naïveté qui fair
frémir , le précis d'un Sermon prêché à l'ouverture
d'une de ces cérémonies , & c. L'Auteur
raconte les faits , & s'abftient de toute
réflexion. On ne fauroit mieux faire que de
l'imiter.
Mais le Chapitre le plus intéreffant pour
les Lecteurs de toutes les claffes , eft celui qui
concerne les moeurs , le caractère & les
ulages des Espagnols. Le courage , la hauteur
d'âme , la franchife , la difcrétion , la
patience , la fidélité forment les principaux
traits du caractère national . On connoît leur
attachement pour leurs Souverains & leur
zèle pour la Religion ; mais l'extrême ignorance
de la plupart des Eſpagnols fait dégénérer
leur piété en fuperftition. Peu de femmes
forrent , fe promènent & font l'amour
fans Rofaire. Plufieurs Auteurs Espagnols
ont fait paroître des Ouvrages très profanes
fous les aufpices de la Vierge. Les Autos de
Caldéron lui font dédiés fous ce titre : A la
Mère du meilleur des Fils , à la Fille du meilleur
Père , à la Reine des Anges. J'ai vujouer,
dit l'Auteur, à ſon honneur & à fon profic
K IV
224 MERCURE
dans Séville, le Légataire Univerfel. Les affiches
difoient :
A l'Impératrice du Ciel , Mère du Verbe
éternel , nord de toute l'Efpagne , confolation
, fidelle fentinelle & rempart de tous les
Efpagnols , la Très - Sainte Marie ; c'est à
fon profit & pour l'augmentation de fon
culte que les Comédiens de cette Ville joue
ront une très-plaifante Comédie intitulée :
Le Légataire.
Dans les Comédies , fi l'on enchaîne le
diable , c'eft avec un Rofaire , & le diable
fait des hurlemens horribles dont les Spectateurs
font toujours très - édifiés .
Le zèle le plus ardent pour la délivrance
des âmes du Purgatoire eft univerfel en
Efpagne ; ils favent même le jour précis
où une âme doit fortir du Purgatoire ; &
l'on voit fouvent affiché à la porte des
Églifes : aujourd'hui l'on retire une âme.
On va à la chaffe , on donne le bal pour les
âmes des Trépaffés. Quelques mourans or
donnent par leur teftament qu'on dife pour
leur âme un nombre prodigieux de Meffes ,
le furplus de ce qu'il leur en faut pour les
mener au Ciel étant réversible fur les pauvres
âmes ifolées auxquelles perſonne ne
fonge.
Un aurre effet de cette extrême ignorance
eft l'excès de la vanité nationale. Il exifte un
proverbe parmi le peuple qui dit où est
Madrid , que le monde fe taife . Un de leurs
Écrivains a fait un Livre dont le titre eft : il
DE FRANCE. 225
n'y a point d'autre Cour que Madrid . L'Auteur
rapporte à ce fujet le trait connu d'un
Prédicateur qui , dans un Sermon fur la
Tentation de Jéfus Chrift , difoit que le
diable , fuivant l'Écriture , le tranſporta fur
une haute montagne , d'où l'on découvroit
tous les Royaumes de la terre. Il lui montra,
ajoute- t- il , la France , l'Angleterre , l'Italie ;
mais pour le bonheur du Fils de Dieu , les
Pyrénées lui cachoient l'Espagne.
Malgré ces défauts & quelques autres , &
les différens abus que l'Auteur obſerve dans
les loix , dans les ufages , & c. il montre partout
un grand reſpect & même un goût vif
pour la nation Eſpagnole ; c'eft que le fond
du caractère national eft un affemblage rare
de qualités précieufes qui fe font jour à travers
les obftacles que les circonftances oppofent
au développement de ces qualités.
L'Auteur a confacré un Chapitre particulier
à la Littérature & au Théâtre Eſpagnol ;
mais il n'a point donné à ces deux objets
l'étendue dont ils étoient fufceptibles ; c'eft
le fujet d'un autre Ouvrage plus confidérable
qu'il promet au Public. On fait que les Comédies
& les Tragédies Eſpagnoles inondèrent
l'Europe au feizième & au dix-feptième
fiècle. Le feul Lopez de Véga en a fait dixhuit
cent , Caldéron près de fept cent ; Auguftin
Moreto , Auteur très eftimé , qui n'en
a fait que trente fix , c'eft à dire , autant que
notre grand Corneille , cft accufé de ftérilité
par les Critiques Eſpagnols .
Kv
226 MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON a continué alternativement , fur ce
Théâtre, les repréſentations d'Electre , de la
Reine de Golconde & de Roland.
Le 16 , on a donné , à la faite d'Électre
un Divertiſſement de Danfe , compofé de
différentes entrées , dans lefquelles on a vu
reparoître , avec plaifir , les Sieurs Gardel le
jeune & Nivelon , dont ce Spectacle étoit
privé depuis environ un an. Les talens de
ces deux Danfeurs , déjà très agréables au
Public , ont paru s'être fortifiés & même
perfectionnés dans cette abfence . Le premier
a exécuté la Chaconne de le Berton
avec des applaudiffemens univerfels , d'au
tant plus flatteurs que ce genre eſt plus
difficile , & que le fouvenir encore récent
du grand modèle que l'Opéra a perdu dans
le fieur Veftris , doit nous rendre plus févè
res. Le fieur Gardel a mis de la nobleffe &
de la variété dans fès mouvemens , de la
force & de la correction dans fes pas ; on y
defireroir peut être un peu plus d'aifance &
de moelleux , ce que l'habitude & la cons
fiance lui donneront fans doute. Le feur
Nivelon a dans fa danfe la légèreté , l'élégance
& la molle facilité qui conviennent au
DE FRANCE. 227
genre qu'il a embraffe ; on eût defiré auffi
qu'il eût fait plus d'efforts pour corriger le
défaut d'à plomb qu'on lui reproche dans le
port de la tête. Tout ce qui nuit à la grâce
dans un genre où elle doit fur tout dominer,
devient effentiel ; & plus un Artifte approche
de la perfection , plus on eſt bleſſé d'un
défaut qui l'en éloigne.
Les principaux Sujets de la Danfe , à l'exception
du feur Veftris , ont paru dans ce
Divertillement , & tous avec les talens qu'on
leur connoît. 11 eft inutile de parler de la
grâce toujours fpirituelle & toujours variée
de Mlle Guimard ; elle a épuifé depuis longtemps
tous les éloges . Mlle Torley nous
retrace la danfe noble , élégante & correcte
de Mlle Heynel , dont elle eft la digne élève ,
& que le Public ne devoit pas perdre furot.
Mile Dorival commence à fe faire un genre
à elle , qui caractériſe fur-tout une gaîté vive
& piquante. Mlle Peflin eft toujours applaudie
pour la force & la légèreté brillante de
fes pas ; & Mile Gervais , dont le talent eft
déjà fi précieux à l'Opéra , fait tous les jours
de nouveaux efforts & de nouveaux progrès
qu'on ne fauroit trop encourager.
Il nous reste à faire une obfervation qui
nous femble mériter l'attention du Public.
Il s'eft élevé depuis quelque temps parmi
les Danfeurs une émulation de force & de
légèreté , dont l'abus femble contraire an
bon goût & au véritable but de la Danie.
Ces entrechats tournans , ces doubles & uj-
K vj
228 MERCURE
ples pirouettes en l'air ou fur la pointe du
pied , ne peuvent manquer de plaire quand
ils feront placés , mais fi on les répète fans
ceffe , fi on les prodigue par- tout , depuis la
Danfe Héroïque jufqu'à celle des Pâtres , fi
on ne les exécute qu'au moyen d'efforts incompatibles
avec les beaux developpemens du
corps & avec l'accord de toutes les parties ,
avec la correction même des pas ; ces tours
de force , qui éblouiffent la multitude , doivent
choquer les gens de goût. En les prodiguant
ainli , on confond tous les genres , on
fatigue par la monotonie , on perd le fentiment
de la grâce , que tout air d'effort fait
difparoître & que rien ne remplace qu'avec
perte. Nous ne diffimulons point que
ces obfervations s'adreffent à ceux mêmes
de nos Danfeurs dont nous aimons le plus
le talent ; nous efpérons qu'ils n'y verront
que le zèle & l'amour de l'Art.
Nous n'ajouterons plus qu'un mot fur le
genre du Divertiffement dont nous venons
de parler. C'est un ballet fans action , fans
aucun objet déterminé , compofé de perfonnages
héroïques & de bergers , & entremêlé
fans motif, d'entrées de différens caractères .
On doit excufer l'incohérence & l'infignifiance
de cette compofition , par les circonftances
qui y ont donné lieu ; mais nous
croyons qu'il n'eût pas été difficile d'imaginer
une action quelconque , où l'on eût introduit
les differens caractères de la danfe , & où les
fujets qu'on vouloit reproduire aux yeux du
DE FRANCE. 229
Public , auroient pu développer avec plus
d'intérêt encore leurs talens divers. Nous
dirons en général que la danſe , réduite à des
figures , à des mouvemens & à des pas , n'eſt
qu'un exercice qui peut amufer les yeux &
les oreilles , en Hattant le goût naturel que
nous avons pour tout ce qui eft fymétrique
& meſure ; mais elle ne mérite de s'élever
au rang des beaux Arts qu'autant qu'elle intéreffe
l'ame & qu'elle exerce l'efprit , en ré-
-veillant des fentimens & des idées , en peignant
des tableaux , & en exprimant des
paflions.
COMÉDIE ITALIENNE. *
LE Mardi 13 Août , on a donné pour la
première fois le Mort Marié , Comédie en
deux Actes & en profe , par M. Sédaine.
Un jeune Officier apprend à fon Régiment
qu'une Demoifelle des Barres va époufer
un Préfident au Préfidial d'Iffoudun .
Trompé par le nom, il croit que fa maî-
' treffe le trahit ; il lui renvoie les lettres ,
arrive , & propofe un cartel à fon rival. Le
Préfident l'accepte , & préfente à l'Officier
deux piftolets qui ne font chargés qu'à
poudre. On tire , le Préfident tombe . Le
jeune homme effrayé veut prendre la fuite.
Des gens apoftés l'arrêtent. Il eft conduit
* Cet Article , & celui de la Comédie Françoiſe ,
ont toujours été & continuent d'être rédigés par
M. de Charnois.
230 MERCURE
devant un Tribunal , dont les Membres
font compoſes de toutes les perfonnes de fa
famille deguifees en Juges. Sa mère elle même
Y
vient dépofer contre lui. On le condamne
à mourir , on lui fait ligner fon prétendu
arrêt de moit , & cet arrêt n'est autre
chofe que fon contrat de mariage . C'eft
alors que tout s'éclaircit ; qu'on apprend au
jeune étourdi que la Demoiſelle des Barres ,
amante du Préfident , eft la foeur de fa maitreffe
, & qu'on a voulu le punir de fa légèreté
& de fon indiferétion , en lui donnant
la leçon qu'il vient de recevoir.
Cette Comédie a déjà été repréſentée fur
ce Theâtre en 177. Elle étoit alors mêlée
d'ariettes , & n'eut qu'une repréſentation.
Dégagée aujourd'hui de ce que la mufique
pouvoit ajouter de lenteur à l'action , elle n'a
pas eu un fuccès plus heurux. L'Auteur y a
fait des corrections ; mais il n'a pas fu donner
affez de rapidité à la marche de fon intrigue
, & l'on defire plus de vraisemblance
au dénouement. Le premier Acte eft bien
fair. Il expofe l'action clairement , & il la
noue très bien. Le fecond eft froid & embarraffe.
L'accufation de la mère contre le.
fils a généralement déplu. Ce n'eſt qu'une
plaifanterie , à la vérité , mais une mère oubliant
la tendreffe qu'elle doit à fes enfans,
eft un objet fi odieux , que la fuppofition
feule rend cet objet infupportable. Nous préfupons
que le fonds de cette Comédie ne pou
voit produire qu'un feul Acte, qu'en profitant
DE FRANCE 231
du moment qui fuit le duel & la prétendue
mort du Préfident , pour augmenter le trouble
du jeune Officier ; ( trouble pendant
lequel on peut abuſer un peu de fa crédulite )
il falloit le préfenter devant le tribunal fuppofe
, l'interroger , le juger , le condamner ,
le tout fans lui donner un feul moment de
réflexion . Comment , après avoir eu le tems
de fe remettre de fon premier effroi , ne reconnoît-
il point fes parens dans fes Juges ? La.
vraisemblance manque ici , & nous croyons
que le moyen dont nous venons de parler
feroit plus naturel. La rapidité , d'ailleurs ,
ne laiffe pas au Spectateur la poffibilité d'ext
miner rigoureufement les refforts que fait
jouer un Auteur Comique , & c'eft un avantage
dont il faut favoir profiter , fur tour:
dans les fajets où l'adreffe doit fuppléer à
l'intérêt. Au refte , on retrouve encore dans
cer Ouvrage le talent de M. Sédaine , font
dialogue vrai , fon intelligence de la Sène ; &
l'on pent affurer qu'une fable plus heureufement
choiſie lui auroit procuré un fuccès pa¬
reil à tous ceux qu'il a fu obtenir , tant fur ce
Théâtre que fur ceux de l'Académie Royale
de Mufique & de la Comédie Françoife.
Faute effentielle à corriger dans le dernier Mercure ,
Article Spectacles .
Page 189 , lignes 25 & 26 , toute la cataſtrophe
Dramatique , fur- tout quand elle eft complète , lifez :
toute catastrophe Dramatique , fur- tout quand elle eft
complexe.
232 MERCURE
ACADÉMIE FRANÇOISE .
EN 1779 , l'Académie Françoife ayant
donné pour fujet du Prix de Poeſie , la Servitude
abolie dans les Domaines du Roi ,
fous Louis XVI , ne reçut aucune Pièce qui
lui parût digne d'être couronnée. Le Prix
ayant été remis à l'année fuivante , & le
Concours n'ayant pas été plus heureux
F'Académie rendit aux Concurrens la liberté
de choisir leur fujet , en déclarant néanmoins
qu'elle étoit loin de vouloir exclure celui
qu'elle avoit déjà propofé , fujet noble &
intéreffant pour la Nation . Elle vient enfin
de couronner M. le Chevalier de Florian ,
connu déjà par d'heureux effais Dramatiques
; les vûes de l'Académie ont été d'autant
mieux remplies , que l'Ouvrage couronné
traite le fujet de la Servitude , &
qu'il eft honorable à la mémoire d'un des
Membres les plus illuftres dont - elle ait à
s'énorgueillir ; il eft intitulé : Diologue entre
Voltaire & un Serf du Mont-Jura. Cette
Pièce eft remarquable par un fonds de raifon
, une marche fuivie ; & l'on a applaudi
plufieurs vers ingénieux . Après cet Ouvrage
on a lû auffi une note qui l'accompagne ,
qui eft analogue au fujet , & qui fait beaucoup
d'honneur au célèbre défenfeur des
Calas.
L'Académie n'a point donné d'Acceffit ;
DE FRANCE. 233
mais elle a accordé fix mentions honorables.
L'un des Poëtes mentionnés eft M. Carbon
de Flins , connu déjà par plufieurs fuccès
Littéraires. Les autres n'ont pas voulu fe
faire connoître.
M. l'Abbé Arnaud a lû enfuite un Portrait
de Céfar , dans lequel on a retrouvé fon
ftyle vif & pittorefque , & quelques idées
neuves fur un fujet qui ne l'eft guères.
Enfin M. de la Harpe a terminé la Séance
par un Chant de fon Poëme de la Pharfale ,
qu'on a beaucoup applaudi. Comme Lucain ,
condamné à une mort fi précoce , n'avoit eu
le temps de finir fon dixième Chant , ni
même fon dernier vers commencé , le Traducteur
y a heureufement fuppléé par un
Epilogue qui a reçu encore plus d'applaudiffemens
que fa Traduction,
Ce qui n'a pas peu contribué à l'intérêt
de cette Séance Académique , c'eft la préfence
de LL. AA . SS . Madame la Ducheffe
de Chartres & Mgr . le Duc de
Penthièvre. Des applaudiflemens univerfels
ont été l'expreffion de tous les coeurs , &
jamais on n'offrit un hommage plus mérité.
Après les diverfes lectures dont nous venons
de parler , on a fait celle du Programme
que nous allons tranfcrire - ici .
#f
Prix d'Éloquence pour l'année 1783 .
Le vingt-cinquième jour du mois d'Août 1783 ,
Fête de S. Louis , l'Académie Françoiſe donnera un
234
MERCURE
Prix d'Eloquence , dont le fujer eft l'Éloge de
BERNARD DE FONTENELLE , de l'Académie
Françoife , de celle des Belles- Lettres , & Secrétaire
de l'Académie des Sciences. Ce ſujet a été annoncé
d'avance par le Programme de l'année dernière 1781 ,
pour laiffer aux Auteurs le temps de faire les recherches
néceffaires.
Le Prix fera une Médaille d'or de la valeur de fix
cent livres.
Gonformément aux Ordres du Roi , on ne rece
vra aucun Difcours qui ne foit muni d'une approbation
fignée de deux Docteurs en Théologie de la
Faculté de Paris , & y réfidans actuellement .
Toutes Perfonnes , excepté les Quarante de l'Académie
, feront reçues à compofer pour ce Prix .
Les Auteurs mettront leur nom dans un billet ca.
cheté , attaché au Difcours qu'ils enverront ; & fur
ce billet fera écrite la Sentence qu'ils auront mise à
la tete de leur Ouvrage.
Ceux qui prétendent au Prix , font avertis que
s'ils fe font connoître avant le jugement , ou s'ils
font connus , foit par l'indifcrétion de leurs amis ,
foit par des lectures faites dans des maifons particulières
, leurs Pièces ne feront point admifes au Concours.
Les Ouvrages feront envoyés avant le premier
jour du mois de Juiller prochain , & ne pourront être
remis qu'au feur Demonville , Imprimeur Libraire
de l'Académie Françoife , rue Chriftine , aux Armes
de Dombes : fi le port n'en eft point affranchi , ils
ne feront point retirés.
* Ce Prix , ainsi que celui de Poésie , eft formé des
fondations réunies de MM. de Balzac , de Clermons- Tonserre
Evêque de Noyon , & Gaudram.
DE FRANCE. 235
SCIENCES ET ARTS.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure..
MESSIEURS ,
ÉCARTE à regret des Lettres , que j'aime ,
& ne lifant plus les Nouvelles Politiques
n'ai vu que bien tard dans votre Journal de
Samedi 30 Mars , N° . 13 , page 231 , l'extrait
d'une Lettre fans date , qui vous a été adreffée de
Lyon , fignée , Briffon , Infpecteur des Manufac
tures , & Cenfeur Royal. Dans un Ouvrage qui a
pour titre Lettres écrites de Suiffe , d'Italie , &c.
en 6 Volumes in- 12 , annoncé & analysé par vous,
Meffieurs , M. Briffon a trouvé ane Note dont la
critique eft l'objet de la Lettre. Je devrois dire partie
d'une Note , car il la tronque en la rapportant ,
& il cite , pour le combattre, un fait ifolé , en le
dépouillant des raisons dont il étoit accompagné. Je
n'ai pas bien compris le motif de M. Briffon , & je
ne fais fi le Public pourra nous juger équitablement
Fun & l'autre. Comme je defire infiniment qu'il le
fafle , mais qu'il ne peut le faire qu'en connoiffance
de caufe , & qu'il ne fauroit prendre cette
connoiffance fur l'expofé que préfente l'Extrait dontje
parle , il faut éclaircir les faits.
Il étoit question de Découvertes utiles , & de
leur application commune & facile aux Arts ; fur
quoi on a cité comme importante à faire , celle de
débituminifer le charbon de terre au point de pou
voir , avec le même fuccès & fans plus de dépenſe
par conféquent , le ſubſtituer , dans l'affinage des
236 MERCURE
métaux, au: bois , qui devient rare en France . Il ne
s'agiffoit pas de ces procédés de laboratoires qui ,
pour ouvrir quelquefois la carrière des plus grandes
connoiffances , n'ont cependant encore qu'une application
très-particulière.
le
L'annonce de ceux dont parle M. Briffon
fut mife dans les Papiers publics. Tout
monde a fu qu'ils avoient eu lieu ; avec tout le
monde j'en ai eu connoiffance ; & dans un Ouvrage
qui , long- temps avant cette lettre , étoit fous
les yeux de l'Académie des Sciences , au rapport de
fes Commiffaires , & qui y eft encore , j'avois cité ,
indiqué du moins tout ce qui avoit rapport à
procédés. Mais quelque public & connu que foit
leur réfultat , ils font fi peu applicables dans la pratique
journalière des Arts , qu'il n'eft pas un feul
attelier , une feule ufine où l'on emploie le charbon
de terre débituminité pour l'affinage d'aucun métal .
ces
Cependant on a dit le contraire , & les ignorans
l'ont cru. On a vu la Cour & la Ville ergouées du
charbon de terre débituminifé ; & depuis la boutique
de l'Artifan jufqu'au fallon du Marquis , depuis les
Bureaux des Miniftres jufqu'aux boudoirs des petites
Maîtreffes , par- tout enfin on-brûloit du charbon de
terre débituminifé . En 1780 , au moment où l'on imprimoit
la note en queftion , tout le monde en difoit
des merveilles ; il n'y avoit choſe au monde à laquelle
le feu de ce charbon ne fut applicable ; &
avant que la même année 1780 fût révolue , partout
on avoit démonté fes grilles & fourneaux ;
tout le monde avoit rejeté le charbon de terre prétendu
débituminifé ; & fi jamais l'annonce d'une
Découverte n'en impofa à tant de perfonnes , jamais
charlataneric ne fut plus promptement & plus généralement
reconnue. M. Briffon n'ignoroit rien.
de tout cela fans doute , car il étoit à Paris en
1780.
DE FRANCE. 2.
Quel eft donc fon deffein , puifque ce qu'il t
n'apprend rien à perfonne , & ne contredit rien de
ce que j'ai avancé ? Auroit - il cherché à me faire
des ennemis des grands Hommes qu'il cite , & dont ,
auſſi -bien que lui , je connois & j'admire les Ouvrages
? Auroit-il voulu fe montrer à leurs yeux & à
ceux du Public comme un champion qui defcend
dans l'arène pour leur défenfe contre un homme
qui ne les attaque pas ? Je ne puis penfer ni l'un ni
l'autre ; car je crois que les grands Hommes re .
gardent également en pitié & ceux qui les attaquent,
& ceux qui les défendent.
Je vous prie , Meffieurs , d'inférer ma tardive
Lettre dans votre prochain Journal , & d'agréer
L'affurance des fentimens diftingués & refpectueux
avec lefquels j'ai l'honneur d'être , Meffieurs ,
Votre très -humble & très- obéiffant
Serviteur , l'Auteur des Lettres
écrites de Suiffe , d'Italie , de
Sicile & de Malthe.
GRAVURES.
LE Menuet Paſtoral , Eftampe de 14 pouces de
haut , fur 16 pouces de large , gravé d'après le tableau
original de Claude Lelorrain , par Jofeph
Maillet, Prix , 2 liv . A Paris , chez Maillet , Graveur
, rue des Francs- Bourgeois , place S. Michel ,
à côté du jeu de Paulme de MONSIEUR , Frère du
Roi. Cette Eftampe a de la grâce & de l'effet,
Hyder- Ali , gravé d'après un tableau peint d'après
nature. A Paris , chez Maleuvre , rue des Mathurins.
Nouveau Plan de Paris , avec les augmentations
" & changemens qui ont été faits pour fon embelliffement
en 1782 , par M. Brion de la Tour , Ingénieur268
MERCURE
Géographe duRoi . A Faris, chez les Frères Campions,
rue S. Jacques , à la ville de Rouen.
Herbier de la France , ou Collection complette des
Plantes Indigènes de ce Royaume , par M. Bulliard ,
Botanifle, Nos 27 & 28 .
Cahier de Pendentifs des Dômes des Invalides, du
Val- de-Grâce & autres , d'un goût nouveau. A Paris ,
chez M. Panferon , rue des Maçons , près la Sorbonne
, maifon de M. Levaffeur , Graveur du Roi,
Prix , 1 liv. 4 ſols , & lavé , 1 liv. 16 fols.
Antiquités d'Herculanum , Tome II , N• . 4. A
Paris , chez M. David , Graveur , rue des Noyers.
N°. 17.
Carte des environs de Paris , comprenant partie .
des Gouvernemens Généraux de l'Ile de France ,
de Normandie , d'Orléanois & de Champagne , par
M. Brion de la Tour , Ingénieur-Géographe du Roi.
Deffin des Batteries flottantes nouvellement inventées
pour le Siège de Gibraltar. A Paris , chez les
Frères Campions , rue S. Jacques, Prix , 12 fols en
blanc , & I liv. 4 fols colorié.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de l'Eglife Gallicané , par le P. Longueval
, troifième Edition , propofée par foufcrip
tion , en dix - huit Volumes in - 12. A Nifmes , chez
Gaude père , fils & Compagnie ; à Toulouſe ,
chez Sens , Libraire , & chez les principaux Libraires
du Royaume. Tout ce qui s'eft paffé dans les Gaules
concernant la Religion , fous l'empire des Romains ,
fous les règnes des Bourguignons , des Vifigoths &
des François , eft traité dans ce Livre avec clarté &
pécifion. On y trouve l'établiſſement du Chriftia
DE FRANCE. 239
niſme dans les Gaules , la fondation des diverfes
Eglifes , la fucceffion des Evêques qui méritent
d'être connus , une Notice de tous les Conciles des
Gaules , les différens ufages de la Difcipline , la fondation
des Chapitres & des Monaftères les plus célèbres
, l'établiſſement des Ordres Religieux , l'Abrégé
de la Vie des Saints & des plus grands Hommes qui
ont illuftré l'Eglife de France , l'Hiſtoire des héréfies
qui l'ont troublée , une Notion des Ouvrages
faits dans les Gaules en matière de Religion , &c. &c.
Cer Ouvrage doit être regardé comme un complément
néceffaire à ceux qui ont l'Hiftoire Eccléfiaftique
de Fleury. Longueval eft à Fleury , ce qu'eft
l'Hiftoire de France à l'Hiftoire générale. L'Ouvrage
fera composé de dix-huit gros Volumes in . 12 , qui
contiendront , ainfi que la précédente Édition
in-8 °. , les dix-huit Volumes in 4 ° . de l'Edition de
Paris, & qui ne coûteront que 36 liv. brochés.
Conditions. En recevant les Tomes I , II & III
en Juillet 1782 , on payera 6 liv. En recevant les
Tomes IV, V & VI en Septembre , 6 liv . En recevant
les Tomes VII , VIII & IX en Novembre ,
6 liv. En recevant les Tomes X , XI & XII en
Janvier 1783 , 6 liv. En recevant les Tomes XIII ,
XIV & XV en Mars , 6 livres. En recevant les
Tomes XVI , XVII & XVIII en Mai , 6 livres.
Ainfi , les dix - huit Volumes brochés coûteront
36 liv.
Effai analytique fur les Eaux Minérales de Dinan,
& de plufieurs Fontaines voifines de Saint-
Malo , de leur nature & de leurs propriétés dans les
Maladies , avec la Méthode la plus fimple de fe
conduire pendant leur ufage , par M. Chifoliau ,
Docteur en Médecine de Montpellier , Confeiller-
Médecin ordinaire du Roi , Intendant des Eaux Minérales
de Dinan & du Clos- Poulet , Correfpondant
de la Société Royale de Médecine , &c. &c. A Saint
240
MERCURES
Malo , chez L. H. Hovius fils , Libraire , Place de
la Cathédrale.
Defcription générale & particulière de la France ,
Ouvrage enrichi d'Eftampes d'après les deffins des
plus célèbres Artiftes , dédié au Roi ; département
du Rhône , gouvernement de Dauphiné. A Paris ,
chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du Jardinet , quartier
Saint-André- des-Arcs ; Mérigot jeune , Libraire,
quai des Auguftins ; Efprit , Libraire , au Palais
Royal.
Hiftoire Naturelle de la Province de Dauphiné ,
quatre Volumes in 8 ° . , avec des Gravures & une
Carte Géographique & Minéralogique de cette Province
, par M. Faujas de Saint- Fond , Tome I. A
Grenoble , chez la Veuve Giroud , Imprimeur-Libraire
du Parlement , à la Salle du Palais ; & fe
vend à Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du .
Jardinet , & au Bureau du Journal de Phyfique ,
chez J. Cuchet , rue & Hôtel Serpente.
TABLE.
EPITRE à M. de S. E. 193 Annales Poétiques , 215
Couplets à une Marchande de Nouveau Voyage en Espagne,
195
220
Modes ,
Envoi d'un Bouquet de Bluets, Acad. Royale de Mufiq. 226
196 Comédie Italienne ,
Quatrain pour le Portrait de Académie Françoife ,
Mlle de M.
229
232
ib. Lettre aux Rédacteurs du
Enigme & Logogryphe , 197
Mercure ,
Vie du Dauphin , père de Louis Gravures,
XV ,
199 Annonces Littéraires ,
APPROBATION
.
235
237
238
le
J'AI
AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
Mercure de France , pour le Samedi 31 Août. Je n'y al
ries trouvé qui puiffe en einpêcher l'impreffion . A Paris,
30 Août 1782. GUIDI je
?
家
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES .
RUSSIE,
De
PÉTERSBOURG , le 30 Juin.
OTRE Eſcadre deftinée à protéger cette
année le commerce & la navigation , eſt
aux ordres du contre-Amiral Tfchitfchegoff ;
elle mouille encore dans le port de Cronf
tadt ; comme elle a déja été infpectée par
le Comte de Tfchernischeff , Vice- Préfident
de l'Amirauté , on ne doute pas qu'elle ne
merte à la voile auffi- tôt que le tems le permetrra
.
L'Impératrice et attendue de Czarsko - Sélo
dans cette Capitale le 3 du mois prochain
pour préfider à la fête qui ſe célèbre tous les
ans , le 4 , en mémoire de la bataille navale
de Tfchefme. Le lendemain elle verra lancer
à l'eau un nouveau vaiffeau de 74 canons
après quoi elle fe rendra à Péterhoff , où
elle demeurera juſqu'au commencement de
Septembre .
る
Août 1782.
) ܐ (
Mardi dernier > le Miniftre Autrichiena
reçu un Courier de Vienne ; il en eft arrivé
également un le même jour de Londres au
Chevalier Harris , Miniftre de la Grande-
Bretagne.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 4 Juillet..
L'ESCADRE Ruffe qui eft revenue de la
longue croifière qu'elle a faite dans la Méditerranée
, mouille encore dans cette rade ;
elle commence feulement à faire des dif
pofitions pour retourner à Cronstadt."
On apprend de Carlfcron que le vaiffeau
de guerre l'Hedwige Elifabeth-Charlotte &
la frégate le Poftillon partiront avec le premier
bon vent pour la mer du Nord. Le
Chevalier de Nordenfchiold commande le
premier , & le Major Wollin l'autre.
Parmi les bâtimens arrivés de la Baltique
dans le Sund , on en a remarqué un qui
eft le premier de cette efpèce venu dans
ces mers. Il a été conftruit à Dantzick , &
porte 676 lafts ; fa cargaiſon confifte en bois
de charpente , & eft deſtinée pour la Hollande.
Nos actions tombent confidérablement
depuis quelque tems ; on attribue cette baiffe
aux bruits qui courent d'une paix prochaine
entre les Puiffances belligérantes.
( 3 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le & Juillet.
L'EMPEREUR habite depuis quelque tems
les appartemens que feue l'Impératrice - Reine
occupoit à Laxembourg. On dit qu'il quittera
le Palais Impérial de cette Capitale pour
s'établir à l'avenir au Château de Belvedere ,
dont la fituation eſt charmante & l'air trèspur
& très-falubre. Le plan d'agrandiffement
de ce Château , ajoute- t - on , eſt déjà arrêté ,
& on ne négligera rien pour donner à cette
nouvelle Réfidence tout ce qui peut contribuer
à y fixer à jamais la Cour Impériale.
Le Palais Impérial de la Ville fera occupé
par les divers départemens de l'Adminif
tration.
On a reçu avis de Poflega , en Tranfylvanie
, qu'on a vu fortir entre la Drave &
la Save une quantité prodigieufe de feu. Cet
évènement ayant fort épouvanté les Habitans
, l'Univerfité de Bude a auffi- tôt député
fur les lieux quatre Naturaliſtes habiles pour
examiner ce phénomène.
L'Empereur fe propoſe de faire voyager
à fes frais un certain nombre de Savans &
d'Artiftes de fes Sujets ; ils feront le tour
du monde , & s'attacheront principalement
à faire de nouvelles découvertes pour l'Hiftoire
naturelle.
Comme le privilége exclufif du débit du
vif- argent tiré des mines de S. M. I. ceffe ,
a 2
( 4 )
il fera déformais vendu par la Chambre des
mines , tant aux Négocians du pays , qu'aux
Etrangers. Le quintal pris à Idria , dans la
Carniole , fera payé 1 10 florins , & à Vienne
115 ; on accordera des avantages aux Négocians
qui en prendront à la fois plus d'un
quintal.
On affure qu'il doit être établi ici un
Confiftoire pour les affaires Eccléfiaftiques
des religions tolérées dans les Etats de S. M. I.
Il fera , dit-on , compofé de Catholiques &
de Proteftans qui y auront , comme les
premiers , voix décifive.
>
On vient de publier ici , écrit-on de Prades
ordres de S. M. I. , en date du 6
du mois dernier , par lefquels il eſt enjoint
tant à ceux qui nomment aux Bénéfices
fimples , qu'aux Poffeffeurs & aux Adminiftrateurs
de ces Bénéfices , d'en déclarer ,
dans l'efpace de deux mois , aux Confiftoires
refpectifs , le revenu exact , ainfi que tous
les détails & autres circonftances qui peuvent
les faire connoître parfaitement.
De HAMBOURG , le 19 Juillet,
ON apprend de Brême que le bâtiment
la Marie Elifabeth y eft arrivé de Londres
en trois jours ; il avoit à bord le Lieutenant-
Général de Knyphaufen , fon Adjudantgénéral
, M. de Duremberg, & M. de Schroder
, Lieutenant.
On affure , lit - on dans quelques lettres de
( 5 )
Le
Vienne , que l'Empereur a déclaré que toutes les
remontrances,que l'on pourroit faire contre le partage
de l'Evéché de Cracovie , feroient inutiles . Son
intention eft , dit - on , d'en ériger un nouveau à
Tarnow , avec une manfe annuelle de 30,000 fl.
fur les revenus de Cracovie , qui ſe trouvent dans
les diftricts de Gallicie & de Lodomerie.
bruit court qu'on travaille à la fuppreffion de quelques
autres Ordres religieux , & à la réduction , au
nombre de leur inftitution primitive , des Religieux
qui resteront dans chaque Couvent confervé.
L'Hopital de St -Jean fera transféré à Mauerbach &
il fervira à former une Caferne ; quelques bâtimens
d'autres Couvens feront deſtinés au même ufage.
La défenſe faite à tous les Moines étrangers
de venir mendier dans les Etats Autrichiens , ne
tardera pas à être publiée . L'Empereur a déclaré
par un billet de fa main , qu'il feroit connoître
inceffamment les Couvens qui feront encore fupprimés.
Ceux qui feront confervés continueront
d'adminiftrer leurs biens ; mais ils feront tenus de
verfer l'excédent de ce qui fera réglé pour leur entretien
, dans la caiffe des Economats «.
On affure qu'on travaille très - férieufement
en Autriche à agrandir le commerce
des Sujets des Etats Héréditaires avec les
Turcs ; on dit même qu'il fera envoyé inceffamment
des Plénipotentiaires dans la
Bukowine , pour y conclure un traité de
commerce avec ceux que la Ruffie & la
Porte y enverront.
»Un Courier, lit-on dans des lettres de Pétersbourg,
vient d'apporter ici la nouvelle que les Tartares
de Duban & de la Crimée ont levé l'étendart de
la révolte . Leur Khan , Sahim Gheray , contre lequel
ces peuples menaçoient d'ufer de la dernière vio-
33
( 6 )
*
lence, s'eft vu forcé de quitter Bafchifchterra , lieu
de la réfidence , & fe réfugier à Taganrok , fur le
territoire de la Ruffie . M. de Conftantinoff, Miniltre
de Ruthie auprès du Kan , a été obligé de l'y
fuivre. C'eft de- là qu'ils ont expédié des Couriers
à Pétersbourg & à Conftantinople, poar informer
les deux Cours de ce qui fe paffoit . On ignore
encore les particularités de ces troubles ; mais il
paroît par les circonftances dont le public eft inftruit
, qu'ils peuvent avoir des fuites férieufes. Ea
attendant ils attirent toute l'attention de la Cour ,
qui a expédié fur le champ différen's Couriers fur
les frontières de la Crimée & à Conftantinople ,
avec des ordres à fes Miniftres . On fait marchet
également quelques régimens pour renforcer les
Coros qui fe trouvent fur les frontières . Le Lieutenant-
Général Comte de Belmain , commandant les
troupes deftinées à faire rentrer les Tartares fous
l'obéillance. En attendant les hoftilités , M. Semoilow,
Chambellah & Procureur du Sénat, parent da
Prince Potemkin , a été , dit-on , envoyé vers les
Frontières, chargé de commiffions & de pouvoirs
relatifs aux moyens d'appaifer ces troubles a.
On écrit de Ludwigfluft , dans le Mecklembourg
, que le 2 de ce mois la Princefle
Héréditaire eft accouchée d'un Prince.
" Le Prince Comte Grabowski , écrit- on de
Dantzick , eft parti d'ici fur un bâtiment Suédois ,
pour fe rendre à Amfterdam ; il fervita comme
Volontaire fur l'efcadre Hollandoife. Le bâtiment
qu'on a lancé ici dernièrement , a été vendu
aux Suédois. C'eft une frégare de 350 lafts , qui
doit aller aux Indes orientales . C'eft le 8e . bâtiment
qu'on a conftruit cette année dans notre chantier.
On expédie d'ici une grande quantité de bois
pour l'Angleterre « .
( 7 )
ITALIE.
De ROME , le 29 Juin.
Le Paps entièrement remis des farigues
de fon voyage en Allemagne , a paffé du
Vatican au Palais du Quirinal. On affure
que le Confiftoire dans lequel il inftruira le-
Sacré College de l'iffue de fa négociation ,
eft fixé au 8 Juillet prochain.
Il vaque un nouveau chapeau dans ce
Collége , par la mort du Cardinal Marc-
Antoine Marcolini , arrivée le 18 de ce
mois , des fuites d'une apoplexie , dont il
fut attaqué le Mi à Fano , fa patrie. II
étoit né le 22 Novembre 1721 , & avoit
été élevé à la pourpre en 1777•
>>> Des avis de Rio -Janéiro , écrit- on de Li.bonne,
portent qu'on a découvert dans les environs une mine
de diamans. La Cour y a dépêché fur-le - champ des
Officiers pour en prendre poffeffion . Des nouvel
les certaines de Londres , ajoutent les mêmes lettres,
annoncent que 3 navires armés de la Compagnie des
In des Hollandoifes , & un goerah , fous les ordres
du contre-Amiral Schryvers , croiſent dans le détroit
de la Sonde , pour intercepter 4 navires Angiois , qui
font attendus de la Chine « .
ESPAGNE.
De MADRID , le 12 Juillet.
LE 2 du mois dernier on a publié une
Cédule Royale pour l'établiffement de la
Banque Royale de St - Charles ; elle fera coma
4
( 8 )
pofée de 150,000 actions de 2000 réaux de
vellon chacune , ce qui formera un fonds de
300 millions de réaux , ou 15 millions de
piaftres.
4
Cette banque embraffera 3 objets principaux. Le
premier concerne la liquidation des effets royaux au
pair , & l'efcompte de tous autres bons effets à
pour 100 , pourvu qu'ils ne foient pas tirés à plus de
3 ufances ou go jours. Il fera établi des caiffes particulières
qui correfpondront à celle de Madrid , dans
les différentes Villes du Royaume , & dans les principales
de commerce chez l'Etranger ; & ces caiffes
favoriferont la circulation des fonds de la banque.
Son fecond objet embraſſera toutes les fournitures
pour les armées de terre & de mer, fous la com
miffion de ro pour 100 , établie fur les factures des
achats faits. pour le compte du Roi, · Son troifieme
objet fera de payer toutes les obligations de la Cowronne
en pays étranger , fous la commiffion d'un
pour 100 ; & à cet effet elle recevra les fonds néceffaires
de la trésorerie générale ; & pour le paiement
des charges de la Couronne , elle fe prévaudra fur
les principales Maifons de commerce , préférant
comme de raifon celles qui feront actionnaires de
la banque. Elle ne pourra s'occuper d'aucune autre
eſpèce de commerce.
On compte que ces trois objets réunis
donneront à la Banque un bénéfice annuel
de 24,150,000 réaux.
و د
Jufqu'à ce que l'attaque de Gibraltar commence,
écrit-on de Cadix , les nouvelles du Camp ne peuvent
pas être intéreffantes , parce que depuis
l'arrivée du Capitaine général les batteries ont ceffé
leur feu. Les travaux font dans la plus grande activité
; on a envoyé à Algéfiras toutes les Maestranza
(Calfats , &c.) d'ici & de Carthagène , & le Génésal
a ordonné qué tous les foldats , menuifiers & char(
( 9 )
pentiers , fuffent occupés de préférence dans ce port.
It s'en eft trouvé 500 capables de feconder les conftructeurs.
Les chemins ont été réparés par un corps
de troupes accoutumé aux travaux de la terre , & les
bois néceffaires arrivent chaque jour. C'eft ainfi
qu'en mettant chacun à fa place , le Général a tout
vivifié. Le Comte de Lacy , Général de l'Artillerie ,
n'eft arrivé au camp qu'après M. le Duc de Crillon.
Ces deux Généraux ont vifité les travaux juſqu'aux
pieds des ouvrages ennemis , & ils en ont paru contens.
M. le Duc de Crillon a fait offrir au Général
Elliot les proviſions fraîches dont il pourroit avoir
befoin pour fa table. Le Gouverneur Anglois , fenfible
à ce procédé généreux , a fait faluer par un
drapeau blanc. Le vainqueur de Mahon , lorſqu'il a
paru dans les lignes. - Il n'eft pas éconnant que de
toutes les parties de l'Europe , on ait voulu accourir
pour être témoin de l'attaque de ce boulevart ; c'eft
fans contredit la plus grande & la plus belle expédition
de ce fiècle ; mais que l'Afrique pense à cet
égard comme l'Europe , c'eft ce qui ne nous a pas
peu furpris . L'Empereur de Maroc a , dit -on , demandé
à jouir de ce fpectacle. On prétend que le Roi
s'eft rendu volontiers à fon defir ; & le Monarque
Maure enchanté de pouvoir venir à notre camp , y a
fait conduire fur-le-champ 8000 boeufs «
-
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Juillet.
Nos nouvelles de l'Amérique feptentrionale
ne nous offrent rien de bien intéreffant
aujourd'hui , elles ſe bornent à quelques
détails fur les repréfailles dont veut ufer
le Général Washington au fujet de la mort
du Capitaine Huddy lorfque ce Général
as
( 10 )
fut inftruit de cette exécution odieuſe , ora
donnée & faite fans formalité , il écrivit la
lettre fuivante au Général Clinton.
» M. , la repréfentation ci -jointe des habitans du
Comté de Monniouth , & l'atteftation du fait , qui
peut être appuyée par d'autres témoignages irréprochables,
vous feront connoître un meurtre fans
exemple , commis de gaieté de coeur , & le plus
cruel qui ait jamais flétri les armes d'un peuple
civilifé. Je ne vous importunerai point par des réflexions
qui feroient fuperflues ; je dois être précis.
Pour fauver l'innocent , je demande le coupable .
:
Le Capitaine Lippencor , ou l'Officier qui commandoit
à l'exécution du Capitaine Huddy , doit
donc être livré fi cet Officier eft d'un rang inférieur
, je demande un nombre de coupables égal à
celui que le tarif d'échange détermineroit pour équivalent.
Ce procédé marquera votre juftice à fon
défaut je me regarderai juftifié aux yeux de Dieu &
des hommes , en prenant la mefure à laquelle j'aurai
recours . Je vous prie d'être perfuadé que ces
expreffions ne peuvent vous être plus défagréables
qu'à moi qui en fais ufage ; mais le fujer demande
de la franchife, & de la décifion . Il me refte à
vous prier de me faire part au plutôt de votre détermination
; je ne fufpends l'effet de ma réfolution
que dans l'attente de votre réponſe « .
--
La réponſe de Sir Henri Clinton étoit
conçue ainfi
M. , votre lettre du 21 Avril , avec les témoignages
qu'elle renfermoit , concernant l'exécution
du Capitaine Huddy , ma été délivrée hier ; & quoique
je fois très-touché de la caufe qui l'a dictée , je
ne puis diffimuler ma furpriſe & le déplaifir que me
canfe le langage très-déplacé dont vous faites ufage,
fachant parfaitement bien qu'il n'étoit nullement
néceffaire, La douceur du Gouvernement Britannique
,
( H )
ne permet pas des actes de cruauté , de violence &
de vengeance comme ils font notoirement contraires
à ma conduite & à ma difpofition ( n'ayant
jamais fouillé mes mains du fang de l'innocent ) ,
je demande qu'on me faffe la juftice de croire que ,
fi des forfaits ont été commis par quelque perfonne
fous mon commandement , ils ne peuvent être juftifiés
par mon autorité , & ne peuvent jamais rece
voir la fanction de mon approbation . Ma fenfibilité
perfonnelle n'avoit donc pas befoin de pareils aiguillons
pour m'exciter à prendre connoiffance dẹ
foutrage barbare fait à l'humanité que vous m'avez
repréfenté auffi-tôt que j'en aurois été informé ; en
conféquence , lorſque j'ai appris la mort du Capitaine
Huddy ( feulement quatre jours avant la réception
de votre lettre ) , j'ai fur- le- champ ordonné qu'on
fit de ftrictes enquêtes fur toutes les circonftances
de cette affaire , & je vais immédiatement faire faire
le procès à ceux qui y font impliqués . Sacrifier l'innocence
, dans l'idée de prévenir le crime , feroir
adopter la cruauté & renchérir fur elle , au lieu de
la réprimer ; mais fi ceux qui violent les loix de la
guerre, font punis par des Généraux fous le pouvoir
defquels ils agiffent , on évitera les horreurs , que
ces loix doivent prévenir , & l'on obfervera tous
les égards d'humanité dont la guerre eft fufceptible.
Si les attentats contre l'humanité pouvoient être
juftifiés par l'exemple , on en pourroit produire plufieurs
dans les lieux où votre pouvoir domine , lefquels
furpaffent , & probablement ont donné lieu à
celui dont il eft queftion. Dans l'efpoir que la
manière dont je me propofe d'agir dans cette affaire ,
fera adoptée de votre part & obviera à toutes énor→
mités ultérieures , je fuis , &c. «.
On a vu par la lettre que nous avons
donnée précédemment du Général Washington
au Général Carleton , qu'il n'a pas été
a 6
( 12 )
fatisfait de la mefure adoptée par le Général
Clinton , & qu'il infifte fur ce que le coupable
lui foit livré. On prétend que cet
acte d'atrocité n'eft pas le feul qu'on ait à
reprocher au Capitaine Lippincot. On continue
d'affurer que le Général Américain a
fait tirer au fort fes prifonniers & qu'il eft
tombé en effet fur le Capitaine Afgill ; il a
une compagnie dans le régiment des Gardes ,
& eft fils unique du Chevalier Baronnet Sir
Charles Afgill : il avoit été fait prifonnier a
la capitulation d'Yorck-Town ; il eft à peine
âgé de 20 ans , & il avoit follicité lui - même
la permiffion de fervir en Amérique. Les
lettres de New- Yorck qui contiennent ces
détails , font remplies du væu général formé
par les habitans que Sir Guy Carleton
livre le coupable , & des témoignages d'efpérance
qu'il le réalifera .
Ces lettres confirment en même tems que
pour avoir trop tardé nous ne pouvons plus
nous flatter d'une paix particulière avec l'Amérique.
Les tentatives qu'on a faites , dit un de nos
papiers , pour divifer nos ennemis , en entamant des
négociations féparées avec les Etats-Unis des Pays-
Bas & ceux de l'Amérique , ont échoué l'une &
l'autre il paroît qu'à préfent le fort des armes fera
de nouveau notre unique reffource. La victoire du
Lord Rodney n'a point eu jufqu'à préfent de fuites
confidérables ; elle s'eft réduite à fufpendre les projets
de nos ennemis , à les empêcher de s'emparer
de quelqu'autre de nos poffeffions ; mais nous n'avons
pas efflayé de conquérir aucune de celles qu'ils nous
( 13 )
ent calevées ; le vainqueur , après avoir réui à les
tenir dans l'inaction , s'eft vu forcé à y reſter luimême.
L'ennemi vaincu le tient en refpect , &
l'empêche de profiter de fa victoire , par la crainte de
le voir s'oppofer à tout ce qu'il pourroit entreprendre;
& pendant ce tems , l'ennemi fe met en état d'agir
lui -même , & ne tardera pas fans doute à fe préfenter
devant nos ifles , qui ne feront peut- être pas mieux
défendues qu'elles l'ont été ci-devant . On dit que
d'après les nouvelles apportées par la frégate le
Loveftoff, arrivée ici le de ce mois , avec des
dépêches de l'Amiral Rodney , il fe propofoit une
expédition particulière fous les ordres de l'Amiral
Graves ; on difoit à la Jamaïque que ce dernier
devoit aller à Curaçao , où l'on fuppofoit que M. de
Bougainville & fa divifion étoient encore ; on
eft un
peu étonné ici qu'avant le départ du Lovestoff, qui
n'a appareillé qu'au commencement de Juin
ignorât à la Jamaïque ce que l'on fait depuis longtems
en Europe , que la divifion de M. de Bougain
ville eft au Cap , réunie au refte de l'efcadre ennemie
combinée , & que ce Chef-d'Efcadre eft lui- même
arrivé en France. Ainfi l'on juge déja d'avance ici de
ce que peut être cette expédition , fi elle eft réellement,
réfolue «.
on
On a fu par la même frégate le Lowestoff,
que le convoi de la Jamaique avoit fait voile
le 20 Mai , fous l'escorte du Sandwich , de
90 canons , du Ruffel , de 74 , de l'Intrépide
, de 64 , & la frégate la Pomme. Le
Loveftoff fe fépara du convoi le 12 Juin ,
au débouquement du Golfe , à 40 lieues au
Nord du Cap de la Floride. On a fu auffi
par le paquebot le Dashwood , que le 12
Mai la flotte marchande des Ifles fous le
Vent devoit appareiller fous l'efcorte du
( 14 )
1
Robuste , de 74 , & du Janus , de 44
Voilà deux flottes marchandes que nous
attendons , & pour lefquelles nous ne fommes
pas fans inquiétudes, quelque confiance
qu'on effaye de nous infpirer , & en effet
quelques talens , quelque courage qu'on fuppofe
au Lord Howe , on ne conçoit guère
ce qu'il peut avec 22 vaiffeaux contre 40 ;
car nos ennemis n'en ont pas moins. Les
opérations de fon efcadre depuis fa fortie
fe réduifent aux détails fuivans.
Le 11 Juillet , le Vigilant , de 64 , le Mediator ,
le Recovery, & deux ou trois autres frégates , croifant
devant Oueffant , découvrirent beaucoup de
vaiffeaux qu'ils reconnurent bientôt pour des vaiffeaux
de guerre , & furent chaflés par trois ou
quatre. La frégate la Recovery perdit fon mât de
hane , & fut far le point d'être prife , l'ennemi l'ayant
chaffée jufqu'à quelques lieues du Cap Lézard.-
Le 12 , dans la matinée , une des frégates qui avoit
été chaffée la veille au foir , rencontra le Lord Howe
fortant du Canal avec 22 vaiffeaux de ligne , n'ayant
été joint que par l'Océan depuis fon départ de Portf
mouth , & le Vigilant étant toujours en croisière.
Cette frégate n'ayant pu inftruire le Lord Howe de
la force des efcadres combinées , il continua la route.
-Ler3 le Lord Howe découvrit l'efcadre ennemie
composé de 38 vaiffeaux de ligne au moins , & d'un
ou de deux vaiffeaux de 50. Il les dépaffa dans la
nuit , & le 14 l'eſcadre Angloife fe porta à l'ouest,
dans la vue très-probablement de protéger la flotte
attendue en Angleterre , en affurant la retraite à
Corke ou dans quelqu'autre port d Irlande. Le 14
toute l'efcadre étoit à la hauteur de l'Irlande ; le vailfeau
le plus de l'avant fignala la terre , qui fe trouva
être le Cap Clear. L'efcadre changeèa alors fa route
1
( 45 )
de deux rhumbs ; on envoya 2 frégates dans l'oueft ,
à la découverte des flottes des Ifles , avec ordre cependant
de ne point perdre l'efcadre de vue, & d'être
fort attentives aux fignaux.
Tels font les détails que l'on a recueillis
/ des rapports des Officiers de ces frégates
& du contenu des dépêches de l'Amiral
Howe , arrivées hier à l'Amirauté , & qui
ne font que du 14 de ce mois. Cet Amiral
mande , ajoute-t-on , qu'il a été plus d'une
fois en vue de l'efcadre combinée ; que les
deux efcadres s'étoient prolongées dans la
nuit du 13 , & que , quoique l'ennemi ,fe
trouve au S. E, de la fienne , fa pofition eft
telle , que les vaiffeaux venant de la Manche
pourront aisément le joindre , & qu'il pourra
protéger la flotte des Ifles .
Cette facilité qu'il annonce ne paroît pas
également démontrée à tout le monde ; il a
imaginé d'aller à l'Oueft , & de laiffer l'ennemi
entre lui & nos côtes. C'eft un obftacle
que peuvent rencontrer les vaiffeaux
qu'on enverra pour le renforcer , & qui
peut leur être funefte. Le paffage ne leur
fera plus fi aifé , & nous en avons déjà une
preuve dans le retour du Vigilant , qui n'a
pu franchir cette barrière pour fe joindre à
notre efcadre , & qui eft maintenant dans
Hos ports. Les 5 vaiffeaux qu'on dit avoir
mis à la voile pour le même effet , font
expofés au moins à revenir , ce qui feroit
préférable au malheur de tomber entre les
mains des ennemis. L'Amiral ajoute dans fa
1
( 16 )
lettre , qu'il n'a point deffein de combattre
avant d'avoir reçu tous les renforts qu'on
lui a promis , & qu'il comptoit pouvoir
incorporer à fon efcadre le 18 ; il faut en
retrancher le Vigilant qui eft revenu ; &
quant aux autres , ils n'étoient pas encore
partis le jour même où il comptoit qu'ils
feroient leur jonction.
L'embarras qu'éprouveront les renforts
pour s'unir à l'efcadre, n'eft pas le feul qui réfulte
de la poſition qu'a prife l'Amiral ; pour
revenir dans la Manche , il eft exposé à voir
que l'ennemi lui en aura coupé le cheminr ;
il n'eft pas à préfumer qu'avec 22 vaiffeaux
il veuille rifquer le combat contre 40. On
dit à nos Négocians pour les raffurer fur le
fort des flottes qu'ils attendent , que le parti
qu'a pris Amiral , étoit le feul propre à
empêcher qu'elles ne fuffent interceptées.
Ce n'eft qu'à leur apparition dans nos Ports
qu'on pourra juger fainement de la fageffe
& de l'utilité de cette meſure. Ceux qui la
vantent le plus ne paroiffent pas y avoir
cependant une confiance bien entière , puifqu'ils
cherchent encore d'autres moyens de
fe raffurer ; & on jugera par celui - ci qu'ils
ne font pas très - difficiles fur le choix ; l'Amiral
, difent ils , ne manquera pas de joindre
à fes forces celles qui eſcortent les flottes
des Ifles , & alors il fera en état de ne pas
craindre l'ennemi. Mais les vaiffeaux qui
efcortent les deux flottes ne font qu'au nombre
de 4 , & on ne voit pas que ce nembre
(17 )
ajouté à 22 , diminue la grande fupériorité
de l'Armée combinée.
» On croit , dit un de nos papiers , que la flotte
de la Jamaïque a plus à craindre encore des Hollandois
que des elcadres Françoife & Efpagnole ; car
le Lord Howe voit , comme cela eft vraisemblable ,
qu'il ne peut pas protéger cette flotte , il dépêchera
quelques frégates pour l'avertir du danger où elle eft
expofée, & pour lui enjoindre de fe rendre à Limerick
ou peut- être à Londonderry. Il y a long- tems à
préfent que les Hollandois font fortis avec leurs
vaiffeaux pour l'Inde ; ils dirigent leur route à l'oueft
de l'Irlande ; & fi les deux flottes fe rencontrent
comme il y a tout lieu de le croire , celle de la Ja
maïque ne pourra réfifter à la fupériorité de celle
des Hollandois. Hier le Lieutenant de la frégate
le Winchelfea , elt arrivé à l'Amirauté avec des dépêches
du Chevalier Warren , relativement à la flotte
Hollandoife . Cet Officier qui avoit toujours obfervé
fes mouvemens depuis fon départ , mande que le 13
il l'a laiffée portant au nord de l'Ecoffe ; elle étoit
compofée de 19 vaiffeaux à 2 ponts , plufieurs vaiffeaux
de l'Inde armés & quelques tranfports . On
dit ici que dans le cas où l'efcadre combinée feroit
obligée de relâcher avant l'arrivée des flottes des
Ifles , le Lord Howe fe propofe d'aller chercher l'efcadre
Hollandoife , qu'on dit être actuellement dans
la mer du Nord , & qui doit ranger les côtes feptentrionales
de l'Irlande «.
#
-
La place de Secrétaire d'Etat qu'avoit M.
Fox, vient d'être donnée au Comte de Grantham
, ci-devant Ambaſſadeur à la Cour de
Madrid. Voilà maintenant l'Adminiftration
encore changée ; on craint bien que les principes
fur lefquels elle avoit été d'abord formée
ne changent de même ; cette révolution
( 18 )
y prépare , & quelques circonſtances particulières
confirment cette conjecture. On a
remarqué que dans le Confeil du Cabinet
qui fut tenu le 10 de ce mois après le lever ,
& dont les Membres avoient été expreffément
convoqués la veille , il fe trouva parmi
eux des anciens Miniftres , les Vicomtes de
Weymouth & de Stormont. On cbferva encore
que M. Jenckinfon , ancien Secrétaire
de la guerre , & confident du Cointe de
Bure , avoit eu avant le lever une audience
du Roi ; & que le Comte de Gower avoit
été mandé par un exprès de fa terre de Trentham
. Il y a bien des gens qui concluent de
tous ces faits , que quoique le Comte de
Shelburne ait déclaré dans la Chambre haute ,
qu'il n'y avoit qu'un Miniftre Whig qui pût
être véritablement & vertueufement fort , il y
a cependant un très grand rapprochement
entre lui & l'ancien Miniftère. On a fait
encore une autre remarque , c'eft que le
Général Benedickt Arnold qui n'avoit pas
paru à la Cour depuis l'Adminiſtration du
Marquis de Rockingham , s'eft montré depuis
qu'elle n'exifte plus au lever du Roi .
Un papier a fait à cette occafion les réfle
xions fuivantes.
Lorfque la Chambre des Communes préfenta,
fon adreffe à S. M. contre la continuation ultérieure
de la guerre d'Amérique , le Général Arnold étoit
debout derrière le trône ; circonstance que les perfonnes
les plus modérées regardèrent comme une
infulte préméditée faite aux défen curs de cette
adreffe. Le jour de la motion du Comte de Surrey ,
*
( 19 )
le Général étoit dans la galerie de la Chambre des
Communes , & n'échappa à la honte de s'en voir
publiqueinent chaffé , que fur la parole que donna M.
Gilbert qu'on ne l'y reverroit plus . Lorfque le
Marquis de Rockingham fut fait premier Miniftre ,
il ceffa de fe.montrer à St-James , fachant bien que
toute trahison , de n'importe quelle eſpèce , n'y trouveroit
plus d'appui , & il étoit trop judicieux pour fe
flatter d'obtenir une audience de ce digne Miniftre ,
encore moins de lui recommander la guerre d'Amérique.
Il s'eft retourné d'un autre côté , & a été plus
favorablement accueilli ; le Comte de Shelburne
n'avoit pas été Miniftre bien des jours , lor qu'Arnold
far enfermé dans fon cabinet pendant plufieurs heures
: & c'eft un fait connu que le Lord a depuis plus
d'une fois fuggéré l'idée d'employer cet homme ,
en faifant en même-tems les plus hauts éloges &
répondant de fa fidélité . Probablement il n'eft plus
d'obftacle à la promotion de ce Général , il paroît
triomphant à la. Cour ; il annonce aux Réfugiés qu'il
exifte encore une heureufe perfpective de continuer la
guerre & d'affouvir lear vengeance dans la ruine &
la défolation de leur pays ! la vérité , l'humanité & la
fageffe font bannies du Cabinet ! ceux qui étoient
aimés de leur pays & fur qui il fe repofoit s'en font
éloignés ! Les hommes & les principes qu'approuvent
le Général Arnold & fur lefquels il compte , ont pris
leur place «!
en
On craint , d'après cette révolution
dans les chofes & dans les opinions , que la
paix ne foit pas auffi prochaine qu'on l'efpéroit
; les démarches que nous avons faites
jufqu'à préfent pour l'obtenir , n'ont produit
d'autre effet que de prouver le befoin
que nous en avons , & l'embarras où nous
allons nous trouver pour la continuer. On
dé approuve affez généralement le parti que
( 20 )
nous avons pris de la négocier nous- mêines ,
au lieu de folliciter l'intervention de quel
que Puiffance amie qui s'étoit offerte , &
que nous avons eu la mal- adreffe & l'imprudence
de refufer. On lit à ce sujet des
réflexions affez plaifantes , & qui fans
doute ne font que cela , dans un pamphlet
qui vient de paroître , qu'on s'arrache &
qu'on recherche avec beaucoup d'avidité ; il
a pour titre Réflexions fur une converfation
Miniftérielle entre le Prince de Kaunitz
& le Comte de Waffenaar. Nous nous
bornerons à donner une idée de cette prétendue
converfation , qui peut piquer la
curiofité des Lecteurs.
» M. de Vaffenaar a eu , le 16 Mats , l'occafion
de fe procurer une converfation particulière avec
le Prince de Kaunitz , fur les affaires des barrières ,
& dans laquelle il y a eu cependant quelques traits
affez vifs & remarquables ; il a dit entr'autres , avec
beaucoup d'énergie : - Ecoutez , je vais vous parler
franchement. L'Empereur ne veut plus entendre
parler de barrières. Elles n'exiftent plus. Tout traité
dont la bafe & le fondement qui l'ont fait naître
font annullés , perd fon effence par lui- même. Celuici
a été fait contre la France : actuellement nos
liaifons avec la France font telles , qu'il devient
parfaitement nul & inutile , & par-là nous vous
avons fourni une bien meilleure barrière & plus
sûre que l'autre qui eft chimérique . M. de Vaffenaar
ayant témoigné là - deffus que des fyftêmes de
cette importance étoient fujets à des changemens
dans ce monde , M. de Kaunitz répliqua avec vivacité
: ceci ne peut changer . Ces liaiſons font la fuite
d'un fyftême fixe & bien raiſonné ; elles ne font pas
pour peu de tems ou d'années; elles font pour cent
-
( 21 )
ans & plus. Quand même il viendroit dans le
Cabinet de Vienne ou de Verſailles un Miniſtre
( ce qui eft incroyable ) qui voulût les rompre
, il fe feroit mettre aux Petites Maiſons ,
mais ne pourroit y réuffir , tant elles font fermes
& bien cimentées ; & je vous le répète , c'eſt la
meilleure barrière que vous puiffiez défirer . L'Empereur
vous veut du bien , & vous ne pouvez jamais
avoir rien à craindre , ni de notre côté , ni de la
France. M. de Vaffenaar ayant fait là-deffus un
compliment convenable , mais ayant en même-tems
témoigné qu'il étoit mortifié de voir que les repréſentations
de LL. HH . PP . touchant Namur , faifoient
fi peu d'impreffion , M. de Kaunitz répliqua :
» Vous rempliffez bien vos ordres ; mais vous avez
de l'efprit , je fuis sûr que vous me juftifiez , & que
vous fentez le néant de cette barrière «. ----- M. de
Vaffenaar lui répondit : Que jufqu'ici il avoit toujours
cru que les traités étoient quelque chofe, & il
ajouta qu'il feroit un rapport à fes Maîtres de cette
converfation. M. de Kaunitz répliqua : je vous ài
parlé en honnête-homme & franchement : mandezleur
tout ce que je vous ai dit ; ils fe trouveront
bien de ménager l'Empereur. Conduiſez-vous ſagement
dans ce cas , & vous ne vous en repentirez
pas . En parlant de la guerre entre l'Angleterre &
la République , & des négociations de paix , M. de
Kaunitz dit : Commencez donc par vous armer
férieufement fur mer. Vous vous êtes très - négligés ,
& vous y avez mis trop de lenteur. M. de
Vaffenaar ayant répondu qu'on faifoit tout fon poffible
pour le faire , mais que la conftitution du Gouvernement
entraîuoit toujours des lenteurs , & ayant
demandé s'il n'y avoit pas bientôt efpérance de voir
un Congrès affembé ? M. de Kaunitz répondit :
il en faudra bien un tôt ou tard. Il ajouta enfuite
avec vivacité : ah ! les Anglois font bien à fe gratter
la tête d'avoir négligé la belle occafion que je leur
( 22 )
ai offerte l'année paffée , de fè tirer d'affaire avec
honneur. J'avois formé un plan qui fauvoit tout
le decorum ; ils n'ont pas voulu : ils font bien à s'en
repentir; & les voilà en bien plus mauvais étar ,
outré ce qu'ils ont à craindre encore « .
On ne publie encore aucunes nouvelles
de l'Inde , les lettres qu'a reçues la Compagnie
ne font pas encore déchiffrées , &
il paroît qu'elles refteront tout à- fait indéchiffrables
pour le public. It en eft venu
quelques unes de l'Ile de Gorée , fur la
côte d'Afrique , apportées par le floop du
Roi le Zéphyr; elles font mention d'ure
révolte qui a failli d'éclater dans cette
Ifle ; c'est ainsi qu'elles rendent compte de
cet évènement.
» Les habitans , de concert avec la majeure partie
de la garni on , avoit pris la réfolution de s'affranchir
de la tyrannie & de l'oppreffion qu'ils fouffroient
depuis quelque-tems à raifon des procédés & impofitions
arbitraires du Commandant : cette confpiration
a été découverte affez à tems pour qu'on ait pu
lui fauver la vie.. →→→ Le Gouvernement a reçu des
plaintes , tant des habitans que des Officiers de la
garnifon & de plufieurs des Princes régnans fur cette
côte , particulièrement du Roi de Damel & d'Ali
Cowrie , Roi des Mores. Une lettre qu'an Offi.
cier de Gorée écrit à un de fes amis à Londres , finit
par ces paroles. Tonte la côte retentit de plaintes
& de mécontentemens , notre inquifition ici excède
en perfidie & en cruauté la plus déteftable dont aucune
partie de l'Europe ait jamais été opprimée. C'eſt
un defpoti me fars égal une diffimulation , une
fourberie , une violence , une oppreffion qui excèdent
les limites de la crédulité. Depuis l'année dernière
que vous avez quitté cette garniſon , 13 ou 14 per-
-
( 23 )
fonnes ont péri par la faim , l'emprisonnement &
autres mauvais traitemens «.
Le Duc & la Ducheffe de Gloceſter
partis d'ici pour aller prendre les eaux de
Spa , arrivèrent les de ce mois à Douvres
, d'où ils paſsèrent à Calais. Ils y ont
été reçus avec tous les honneurs dûs à leur
rang.
Le Colonel William Irwine & quatre
autres Officiers des Volontaires Irlandois
de la Province d'Ulfter ont préfenté au Roi
l'adreffe de remercîment arrêtée dans leur
affemblée tenue à Dungannon le 21 Juin
dernier , les Volontaires de Leinfter en préfentèrent
une autre quelques jours après.
L'Amirauté de Falmouth vient de fe
fignaler par un acte de juſtice. Ayant appris
que l'équipage d'un vaiffeau Anglois prêt
à périr , qui avoit été recueilli par un
vailleau François , avoit eu enfuite la noire
ingratitude d'égorger fes bienfaiteurs &
de s'emparer de leur vaiffeau , elle vient
de condamner le Capitaine , le Lieutenant
& leurs fubordonnés à 18 mois de prifon.
On dit que fi la guerre n'eft pas bientôt
terminée , la Compagnie des Indes armera
plufieurs navires de force pour croiſer à
la hauteur des établiffemens Hollandois
dans les mers de l'Orient ; & qu'après
une croifière d'un certain temps fixé , ces
navires repalleront en Europe chargés des
marchandifes de la Compagnie.
Hier le Général Faucitt a mis fous les
$
( 24 )
yeux du Roi les états des troupes levées
en Allemagne depuis quatre mois.
Le 13 , lit- on dans des lettres de Philadelphie ,
le Chevalier de la Luzerne, Miniftre Plénipotentiaire
de France , remit au Congrès , dans
une Audience publique la lettre › par laquelle
le Roi notifioit aux Etats - Unis la
naiffance de Mgr . LE DAUPHIN. Le Chevalier
de la Luzerne s'étoit rendu à cette Affemblée
dans fon carroffe ; il fut reçu au
bas de l'escalier extérieur par deux Délégués
députés à cet effet ; on lui rendit les honneurs
militaires. Le régiment de Rhode-
Ifland fut mis fous les armes ; l'Audience
fut fuivie de plufieurs décharges de moufqueterie
que fit ce même régiment , & la
journée fut terminée par un feu d'artifice.
La Cavalerie Penſylvanienne s'affembla ,
de fon propre mouvement , pour rendre le
cortége plus nombreux. Le grand pavillon
de l'Etat fut déployé , il y eut dans l'aprèsmidi
un repas , auquel le Préfident avoit
invité le Congrès , tous les Miniftres , le
Confeil de Penfylvanie , les Généraux &
les Etrangers & François de diftinction . Le
fieur Livingſton , Secrétaire d'Etat des Affaires
étrangères , donna une fête particulière
dans fa maifon , & il eut ordre du
Congrès d'écrire au Général en chef & au
Général Gréen , ainfi qu'aux Gouverneurs
& Fréfidens des Etats refpectifs , pour les
informer du fujet de la joie publique , afin
que les deux Armées & les Peuples de chaque
( 25 )~
que Etat , y priffent la part que devoit leur
caufer cet évènement.
Le Préfident & tous les Membres du
Congrès font venus féliciter le Chevalier
de la Luzeine , & t us les Citoyens fe font
empretfés de lui donner des témoignages des
fentimens dont ils étoient animés en cette
occafion.
FRANCE.
2
De VERSAILLES le 30 Juillet.
>
LE 14 de ce mois , le Roi a noinmé à
la Condjutorerie de lEvê hé de Nevers ,
l'Abbé de Seguiran , Vica re Général de
Narbone ; à l Abbaye de Baillon , Ordre
de Cîreaux , Diocète de Belançon , 1 Abbé
de Castillon , Vicaire Genéral de Perigueux ;
à l'Abbaye Régulière de la Chormoife
Ordre de Ci eux , Diocèle de Châlonsfur-
Marne Dom Biyard , Religieux du
mêine Ordre Procureur Général de la
filiation de Clairvaux.
,
>
Le 23 de ce mois , D'un Pêcheur , Procureur
Général de la Congrégation de St-
Vanne , préfenta au nom de 1 Abbaye de
St-Hubert , des chiens de challe que
'Abbé de St Hubert eft dans luf ge d'offrir
en préfent annuellement au Roi.
M. Mentelle , Hiftoriographe de Monfeigneur
le Comte d'Artois , a eu 1 honneur
de préfenter à la Reine la première livraiſon
de fon Atlas nouveau (1 ).
(1 ) Le prix de l'Atlas pour les Cartes et de o liv. , &
3 Août 1782.
b
I
( 26 )
,
De PARIS , le 30 Juillet.
L'AMBASSADEUR d'Efpagne a reçu , il y
a quelques jours , des dépêches de M. de
Maffarado , Major- Général de l'armée combinée
, en date du 14 de ce mois. Elles
portent que le 12 elle chaffa l'efcadre Angloife
, qu'elle força de fe réfugier vers
fes ports. L'Amiral Hove avoit cherché à
fortir de la Manche & n'avoit que 24
vaiffeaux qu'il avoit difpofés en échelons ,
de 2 , de 4 , de 6 & de 8 , de manière
que lorfqu'il reconnut la force fupérieure
de l'efcadre combinée il fit arriver les
vaifleaux les plus avancés , & revira vers
fes ports. Notre efcadre légère s'étoit affez
approchée pour faire efpérer qu'elle pourroit
engager l'action mais l'arriere- garde
de Howe étoit trop forte , & le corps de
notre armée trop éloigné , pour commencer
l'attaque avec apparence de fuccès .
و
>
Voilà à quoi fe font réduites toutes les
fanfaronades Angloiſes qui faifoient fortir
l'Amiral Howe pour combattre fans compter
, protéger les convois , fecourir Gibral
tar , & c. Elles ont abouti à une fuite népour
les Plans 36 liv. En foufcrivant pour l'Atlas , on paie
24 liv. , & pour les Plans , fi on les veut , 9 liv. En recevant
la première livraifon des Cartes 24 liv. , la 2e. & la 3e.
gratis ; moyennant une foible rétribution de 10 fols par
chaque livraifon , on pourra les recevoir en Province par des
voies plus promptes que celles du commerce . Il faut s'adreffer
à M. Mentelle , rue de Seine Fauxbourg St-Germain ,
près du Notaire .
J
( 27 )
ceffaire , il eft vrai , mais bien honteufe
pour les prétendus Souverains des Mers .
Actuellement la flotte combinée a dû reprendre
fa première ftation ; & quand la
fuite des ennemis n'auroit fervi qu'à ranimer
l'ardeur des équipages , & à leur infpirer
une plus grande confiance , ce feroit
toujours un grand bien. Il y a tout lieu de
croire que l'Amiral Howe ne manquera
pas de chercher une autre fois à attirer
notre efcadre dans la Manche , pour fair
encore devant elle , & chercher à l'égarer ,
s'il eft poffible , & à faciliter la rentrée de
la flotte qu'on attend en Angleterre . Mais
D. Louis de Cordova ne prendra point
ainfi le change ; il doit être inftruit que le
convoi de la Jamaïque va paroître fur
ces parages , & non - feulement il gardera
l'entrée de la Manche , mais encore celle
du canal de Briftol ; & il y a apparence
qu'il aura envoyé l'efcadre légère croifer
entre les Sorlingues & le Cap Clear. On
laiffera aux Hollandois le foin de l'attendre
dans les parages plus au Nord , fi elle
eft affez effrayée pour aller chercher un
afyle fi loin.
Le Protecteur, commandé par M. de Souland,
ges , écrit- on de Breft , & l'Amphitrite , commandée
par M. de Tarade , quittèrent le 16 de ce mois
l'armée combinée , & entrèrent le 17 dans ce port.
Le premier doit , dit-on , aller prendre dans quelques
jours le convoi de St-Domingue , qu'il a ordre d'ef
corter. Il mène auffi à M. de Vaudreuil des Capitaines
qui doivent remplacer dans ſon efcadre ceux
b 2
( 28 )
qui reviennent ou qui font revenus en Europe.
Le 17 , il eſt encore entré en rade le cutter le Serpent
, qui a amené un biicq de la flotte de la Jamaique,
dont il s'eft emparé à l'entrée de la Manche ,
& fur lequel il y avoit 5 prifonniers François . Ce
bâtiment avoit été féparé du convoi dans un coup
de vent le premier de ce mois , à 140 lieues des
côtes. Cette flotte eft compofée d'environ 120 navires,
& efcortée par 3 vailléaux de ligne & 4 frégates.
Les vaiffeaux font le Sandwich , fur lequel
vient le Comte de Graffe , l'Ajax & l'Ardent,
Nous nous attendons d'apprendre à tous momens
qu'elle aura paru à l'ouvert de la Manche ou dans le
canal de Briftol, Nous avons appris par le Protecteur
que le 12 les frégates de l'armée combinée
ayant fignalé la flotte ennemie à l'ouvert de la Manche
, D. Louis de Cordova fit fur - le- champ fignal de
de chaffe générale ; l'ennemi ne nous attendit point
& prit la fuite. L'efcadre légère aux ordres de M. de
la Motte- Piquet, put feule s'approcher ; elle feroit
même parvenue à couper un des traîneurs , fi D.
Louis de Cordova avoir été à portée de l'appuyer,
L'Amiral Kempenfeld , avec 4 vaiffeaux , revira de
bord pour défendre fon traîneur , que l'Invincible ,
le Robufte & le Protecteur menaçoient, M. de la
Motte Piquet mit alors en panne , les Anglois ne
marchèrent plus qu'à petites voiles ; & lorfque I efcadre
légère put être apperçue de l'armée combinée ,
on lui fit fignal de ralliement ; enforte que cette
chafe n'a pu aboutir qu'à faire connoître à l'ennemi
la véritable force de notre armée « . 3
Depuis le 14 de ce mois il ne nous eft
point venu de lettres de l'Armée combinée.
Nous favions feulement qu'elle croifoit fur
les Sorlingues ; on a appris enfuite par quelques
papiers Anglois apportés par des Voyageurs
, que l'Amiral Howe l'avoit dépaffée ,
1
*
1
( 29 )
la laiffant entre la côte d'Angleterre & lui ;
fi cela eft vrai , il a été au -devant de la flotte
de la Jamaïque , & il eft vraisemblable que
l'Armée l'a fuivi.
Au refte , les prétendus Journaux de la
flotte Angloite que nous ont donnés les
papiers de cette Ntion , ne paroiffent remplis
que de faulle és. Il eft poffible que l'Amiral
Howe fort forti de la Manche & qu'il
ait dépaffé notre armée ; mais ce n'eft ni
dans la nuit du 12 ni dans celle du 13 qu'il
´a halardé cette manoeuvre ; car par les lettres
de nos Officiers , en date du 14 , nous favons
que dans la matinée du même jour la flotte
Angloife étoit encore dans la Manche ,
ayant été fignalée toute la journée par nos
frégates .
Selon d'autres lettres de Breft , la conftruction
du Téméraire , de 74 canons , eft
pouffée avec beaucoup d'activité ; le Monarque
de 80 & le Superbe de 74 , ont
و
auffi beaucoup d'Ouvriers . La Vénus , de 40
canons , a été mife à l'eau , & la Nymphe
a dû être lancée le 18. On dit que le viiffeau
à trois ponts , dont la conftruction eft ordonnée
& fera bientôt commencée , s'appellera
le Parifien ou la Ville de Paris. Ce
vaiffeau
,
dont M. Grognard a donné le
plan aura des dimenfions fort différentes
de celles qu'on donnoit aux vaiffeaux de ce
rang , & qui , au jugement des connoiffeurs ,
doivent lui donner des qualités fupérieures.
•
xb3
( 30 )
D'après toutes les mesures qu'on voit pren
dre , il paroît certain que la marine du Roi
fera augmentée au Printems prochain de 16
vaiffeaux de ligne au moins , & de première
force.
Les frégates la Gloire & l'Aigle , qui ramènent
nos Officiers Généraux dans l'Amé.
rique Septentrionale , & qui avoient mis à
la voile de Rochefort le 12 , ne s'éloignèrent
tout-à-fait que le 14
Un bâtiment arrivé ici , écrit - on de l'Orient , nous
a appris que le convoi de St- Domingue s'eft mis en
route dans les premiers jours du mois de Juin ; il
eft efcorté par 4 vaiffeaux de ligne. Le renfort qui
doit remplacer ces vaiffeaux au Cap , & ceux qui nous
ont été enlevés , fera , dit- on , confidérable . Le Protecteur
de 74eft , dit-on, parti de Brefl le 18. 13 bâtimens
fortis de la rivière de Bordeaux pour St-Domingue, ont
été obligés de fe réfugier à l'ifle d'Aix à caufe du manvais
tems. Le Protecteur eſcortera tous ces convois ;
le Puiffant qui va prendre celui de l'Inde , mettra
bientôt à la voile d'ici. On mande de Breft que
le Solitaire de 64 canons , bien radoubé & doublé en
cuivre , va être armé. Le Chevalier de Borda qui y
eft arrivé le is , en doit prendre le commandement,
Let7 , il y avoit dans le même port , grand nombre
de tranfports qui n'attendoient qu'un vent favorable
pour porter à l'armée combinée de l'eau & des
rafraîchiffemens.
Depuis cette lettre , l'on a reçu à Verfailles
un Courier de l'Orient , qui a apporté
la nouvelle que le convoi de St- Domingue
a mouillé le 23 dans ce Port. Il étoit parti
du Cap le 31 Mai fous l'efcorte de 4 vaiffeaux
de ligne , aux ordres de M. le Marquis
( 31 )
de Chabert. Ils font entrés fans accident à.
l'Orient avec les 128 bâtimens qu'ils conduifoient.
Ceux de Marfeille qu'on porte à
40 ou à 45 , fe font féparés fur les atterrages
pour fe rendre dans la Méditerranée.
M. le Marquis de Chabert , Chef- d'efcadre
, a envoyé ainfi cette nouvelle intéreffante
à M. le Marquis de Caftries,
» Je vous annonce avec une véritable fatisfac
tion , la nouvelle de mon heureufe arrivée dans
la rade de Groais , avec les vaiffeaux de Sa Majefté ,
le Saint- Efprit , le Deftin & le Réfléchi , & tout
le convoi , au nombre de 128 voiles , dont le Marquis
de Vaudreuil m'avoit confié l'eſcorte. Le vaiffean
le Conquérant a fait route directement pour
Breft , fa pofition exigeant qu'il relâchât au plutôt
dans ce port.
Ma traversée de St-Domingue en France a été
de 54 jours. J'ai fait deux prifes , l'une appellée
Ja Betfy , peu confidérable , & l'autre le Milk-Maid,
navire échappé du convoi dont l'armée combinée
s'eft emparée en grande partie. Je me propofe de
faire inceffamment route pour me rendre à Breft ,
avec les vaiffeaux de guerre à mes ordres «<,
On a reçu des nouvelles de la rentrée à
Breft des quatre vaiffeaux le Saint - Esprit ,
le Conquérant , le Deftin & le Réfléchi . Ces
vaiffeaux font commandés par le Marquis
de Chabert , le Comte du Maits de Goimpi ,
MM . de la Grandiere & de Clavel.
La frégate du Roi l'Aigrette , commandée
par le Chevalier de Cambis , Lieutenant
de vaiffeau , s'eft emparée le 19 de ce mois
du corfaire Anglois la Surprife , doublé en
b4
732 )
cuivre , percé de 18 fabords , & portant 14
canons , qu'elle a conduit dans la rade de
l'Ile d'Aix.
On écrit du Havre de Grace , que le cutter
Zélandois le Doggersbanc , de 20 canons ,
Capitaine J. Pile , y eft entré dans l'état le
le plus délabré , ayant eu ure action trèsvive
avec un cutter & un bricq Anglois.
Il fe feroit emparé du dernier immanquablement
, fi , à la fin du con.bat , fon gouvernail
n'avoit été coupé , & fi fa grande
voile n'avoit pas été jettée à l'eau . Il avoit
fait une prife affez avantageufe qui le tuivoit
; mais comme il l'a perdue de vue dans
le combat , il craint bien qu'elle n'ait été
reprife.
Le corfaire le Voltigeur , Capitaine Meynne
, de Dunkerque , a conduit à Cherbourg
le 17 de ce mois le floop le Céfar , armé de
4 canons & 6 pierriers , allant de Plymouth
à Londres , chargé de boeuf , beurre , lard &
farine pour le compre du Roi d'Angleterre .
Ce corfaire s'eft auffi emparé du floop les
Deux- Soeurs , de Jerfey , chargé de pavés ,
& il l'a coulé après en avoir retiré l'équipage.
On lit dans le Courier d'Avignon du 23
Juillet.
Un Négociant François , établi à Pondichery
a écrit à un de fes amis à Marſeille , une lettre qui
eft venue par la voie des cavaranes de Perfe ; il
lui mande que le Bailli de Suffren vient d'arriver
dans cette place après avoir pris Trinquemalle ,
( 33 )
enlevé 3 vaiffeaux Anglois à l'Amiral Hugues,, un
4e. vaiffeau Anglois a été coulé bas. Les habitans de
Pondichery & l'équipage du Bailli de Suffren fe font
difputés l'honneur de porter en triomphe ce Général
jufques dans la maifon qu'il occupe ".
Il y a plufieurs jours que la copie de
cette lettre avoit été adreffée de Marſeille à
un homme connu ; nous n'en avons pas
parlé parce qu'elle ne contenoit que la même
nouvelle dont nous avons déja entretenu
plufieurs fois nos Lecteurs . Il femble que ces
divers témoignages réunis donnent plus de
poids aux rapports de lInde. Le Miniſtère
Anglois n'avoue point encore que l'Amiral
Hughes ait été battu ; il convient feulement
que l'Hannibal , vaiffeau Anglois de so cacons,
a été pris par l'efcadre de M. d'Orves ,
& qu'au départ des dernières dépêches de
l'Inde , les deux flottes étoient en préfence.
Or d'après cet aveu & la baiffe graduelle
des actions de la Compagnie , on peut juger
que le Ministère a voulu préparer les efprits
, & que ce n'eft pas fans raiſon qu'il
diffère de rendre compte d'un combat dont
l'iffue a pu être funefte à f: flotte. Il ne fera
croire à perfonne , qu'un Courier eft expédié
à sooo lieues , au moment où des armées
font en préfence ; l'Officier choifi à cet effet ,
qui eft venu par terre , aur certainement
attendu avant de fe mettre en route , la fin
d'un combat que tout promettoit devoir
être décifif.
1
La Suette milliaire , cette maladie épidémique qui
bs
( 34 )
a fait tant de ravages & caufé tant d'alarmes dans le
Languedoc , s'eft étendue auffi à la ville de Foix , où
elle éclata le 10 Mai dernier ; la dévaſtation qu'elle
avoit caufée dans les environs , étoit bien propre à
effrayer les habitans de cette ville ; leurs craintes
augmentèrent lorfqu'ils virent leur Médecin ordinaire
attaqué lui-même de cette cruelle maladie . M.
Duvexy , Seigneur de Benac , Docteur en Médecine
& Membre du Confeil de Ville , qui depuis longtems
avoit abandonné l'exercice de la Médecine ,
dans laquelle il s'étoit acquis une juſte célébrité ,
s'empreffa de le reprendre dans cette circonftance
fâcheufe ; fa bienveillance & fon humanité lui firent
quitter la retraite , pour voler au fecours de fes
concitoyens ; fa prudence , fes favantes méditations ,
fon expérience , mirent en ufage dès les premiers
momens les traitemens les plus convenables pour
opérer une prompte guérifon ; fes fuccès ont été conftans
; de plus de 600 malades qu'il a traités , il n'en
eft péri aucun ; il s'eft écarté pour cela des méthodes
indiquées dans les Mémoires nombreux envoyés à
Foix ; il a fait obferver un régime tout oppofé , & il a
infpiré la confiance lamieur méritée à tous les malades.
Le Maire , le Lieutenant de Maire , les Confuls & le
Confeil de la Ville de Foix , affemblés le 14 Juillet ,
ont arrêté par délibération de donner une marque
flatteufe de reconnoiſſance & de ſenſibilité au Citoyen
qui avoit fi bien mérité de fa Patrie ; le Difcours du
Maire à cette occaſion eſt très-intéreffant & très-bien
fait . La diftinction qu'accordoient les fanciens Romains
à celui qui avoit fauvé la vie à un Citoyen ,
devoit naturellement être rappellée , & c'eft celle
que la ville de Foix a cru devoir à M. du Vexy.
It fut arrêté en conféquence que le Corps de Ville
en entier , les Officiers Municipaux à la tête iroir
préfenter le même jour , à la fin de la Séance ,
une couronne civique qu'on attacheroit à fa porte
avec tout le cérémonial ufité en pareil cas ; le cortége
précédé par un détachement des Compagnies
( 35 )
Provinciales fous les armes avec mufique militaire ,
le tour annoncé par 3 falves de moufqueterie & des
3 pièces d'artillerie du Château au moment où la
couronne civique feroit placée ; il fut arrêté encore
que M. du Vexy feroit prié d'accepter tous les témoignages
d'eftime & d'attachement dont le Corps
de Ville en particulier & tous les Habitans en général
lui font le plus pur hommage ; & qu'on le prieroit d'ac
cepter copie de cette délibération . Cette cérémonie
touchante , infpirée par la reconnoiffance , ne fait pas
moins d'honneur à ceux qui l'ont ordonnée qu'à celui
qui en eft l'objet «.
En annonçant fucceffivement dans les
Numéros du premier & du 15 Juin dernier
, deux avis relatifs à la manière d'obferver
les longitudes en mer , nous dûmes
nous borner à faire des voeux pour les fuccès
des deux Aateurs qui fe préfentent en
concurrence pour cette découverte importante.
Le premier qui fe nomme est M. de
Sornay , Chevalier de St-Louis , Major
d'Infanterie à l'Ile - de - France. Le fecond
eft un Marin qui s'eft contenté de figner
les lettres initiales de fon nom. Un ami du
premier nous a fait paffer une note trop
étendue pour pouvoir être placée ici , &
dont nous extrairons ce qui doit uniquement
l'intéreffer , les droits réels & fondés
de M. de Sornay à la primauté que réclamoit
le Marin .
» Il y a près de 7 à 8 années que les recherches de
M. de Sornay ne font plus un myſtère à l'Iſle- de-
France , cependant ce ne fut qu'en 1779 qu'il ſe
détermina à m'adreffer les Mémoires , avec une procuration
par devant Notaire , pour m'autorifer à
b 6
? -36 J
agir en fon nom . Je reçus en même-tems des lettres
pour le Miniftre de la Marine , & pour MM.
de l'Académie des Sciences . Mais à la lecture , mon
pyrrhoni me , pour le fuccès , égala au moins les
voeux de l'amitié... Ses Mémoires étoient trop peu
détaillés : la crainte qu'ils ne feffent égarés dans la
traversée , ou pris par l'ennemi , & que l'honneur
de la découverte ne fût perdu pour lui & pour la
Nation , l'avoient rendu difcret fur les développemens.
Je n'en confuliai pas moins deux Académiciens
célèbres en Aftronomie. Jefpère qu'ils ne
tro veront pas mauvais que je les nomme ici ;
c'eft M. de Bori , Chef- d'Efcadre , & M. Bailli ; car
j'ai besoin d'autorités pour conftater les droits de
M. de Sornay contre les prétentions de l'Anonyme :
j'en parlai auffi à un Ministre de S. M. , & à deux
des plus grands Seigneurs de la Cour , qui m'honorent
de leur bienveillance ; & je crus ces démarches
d'autant plus néceflaires , qu'un envoi de ces
Mémoires par triplicata , comme il eft d'ufage en
tems de guerre , ne m'eft jamais parvenu. Après
avoir cherché à répondre ainfi à la confiance de
M. de Sornay , & à le garantir des fuites d'une
infidélité , je lui mandai que c'étoit à l'expérience
feule à fixer fes efpérances , & que la préciſion des
obfervations étoit préférable à la démonſtration
géométrique la plus rigoureufe , y ayant fouvent
une diftance immen e en méchanique entre la théorie
& la pratique. Il ne paroît pas que l'Anonyme
foit de ce fentiment ; car , n'annonçant aucune obfervation
, il fe regarde déja comme sûr du fuccès.
Je fuis fondé dans cette opinion , puifqu'il a
approbation prématurée d'une Academie , fans
qu'elle s'en doute, & qu'il n'eft pas vraisemblable que
cette approbation puiffe concerner un fait tel qu'une
obfervation aftronomique . Made Sorgay n'avoit
pas besoin de mon confeil , puifqu'il me demandoit
avec tant d'inftance un inftrument , & gémiſſoir
-
( 37 )
---
depuis long- tems de ne pas trouver dans la Colo
nie un ouvrier ca able au moins d'en ébaucher un
fous fes yeux. Son zèle & fon induftrie furent enfin
fuppléer à ce manque de moyens ; il entreprit luimême
cet ouvrage méchanique . Ce fut en 1781.
qu'il fut en état d'obferver ; & quoique l'inftrument
fûr bien éloigné de la perfection qu'on lui donneroit
à Paris ou à Londres , il eut la conviction de la
jufteile de fa méthode. La longitude de l'Ile- de-
France a été déterminée à 55 degrés 9 minutes , par
feu M. l'Abbé de la Caille , & l'on trouva précifément
la même longitude en divers jours d'obfervation
. D'autres jours on trouva 55 d. 10 min....
D'autres 55 d. 7 m.; différencé médiocre affurément
& qu'on attribua à l'imperfection de l'inftrument ,
forti des mains d'un Militaire , plus habitué à manier
le compas que la lime & le marteau . · Pour
donner plus d'authenticité à ces obfervations , elles
furent faires & répétées fur terre & fur mer , en
préfence des Officiers & curieux qui voulurent y
affifter , ou fe fervir de l'inftrument : on les fit à
l'Equinoxe & lorfque le Soleil au levant , au midi ,
on au couchant , s'approchoit ou s'éloignoit de l'Equateur.
C'eft ainfi que M. de Sornay , incapable
de défiance , livra fa méthode & fon inftrument
au public.... Plufieurs perfonnes plus prévoyantes
qu'il ne l'étoit , lui firent fentir , mais trop tard
·les dangers d'une confiance fi philofophique : je dois
citer entr'autres M. Bourdé de la Villuete , connu
pour avoir donné à l'Académie le traité des Mancnvres
à faire à la mer ; il fut un des plus zélés admirateurs
du fuccès étonnant de ces obfervations ,
& ne diffimula pas à l inventeur combien il étoit à
craindre que parmi tant de fpectateurs François &
étranger il nes'en trouvât qui , fédait par l'efpoir des
honneurs & des récompenfes , ne tentât , à la faveur
de quelques légers changemens à la méthode ou à
Finftrument
, de s'arroger le mérite ou lee partage
( 38 )
de la découverte. M. de Sornay non content du
fuffrage général des Marins qui ont obfervé avec
fon inftrument & fa méthode à l'Ile- de- France ,
eft peut- être à préfent dans l'Archipel des Moluques
& autres parages , à obferver pour mieux conftater
la certitude & l'univerfalité de fa méthode ;
au moins c'est le projet qu'il me communique dans
fa dernière lettre. N'eft-il pas jufte , tandis qu'il
traverſe les mers & expofe fa fanté & la fortune ,
pour le bonheur de la patrie & de l'humanité , que
je m'occupe ici de la défenfe de fa gloire & de fes
intérêts ? L'Anonyme dit à la fin de fa lettre , qu'il
feroit humiliant pour les Navigateurs en général ,
& reprochable à jamais fans doute , qu'un Officier
d'infanterie qui , en allant à l'Ifle - de-France , paffoit
la mer peut-être pour la premiére fois , fût venu
fous leurs yeux prendre un nouveau moyen de plus
d'affurer la navigation pour le leur montrer. On
tâchera de leur épargner ce défagrément.- La paffion
de la vraie gloire admet peu de pareilles expreffions.....
Qu'importe au patriotifme & à l'humanité
par qui le bien le fait pourvu qu'il fe fafle. Nos
Académies , à moins de faire des campagnes de
mer , devroient donc renoncer à toutes recherches
relatives à la Marine ..... Le célèbre M. Duhamel auroit
dû ne jamais fe mêler de preferite des règles
pour la plus folide conftruction des vaiffeaux , & c.
&c. L'Aconyme n'auroit peut-être regardé les
efforts de M. de Sornay ni comme humilians , ni
comme reprochables à jamais aux Navigateurs ,
s'il avoit fu que cet Officier , fils , petit- fils d'Ingé
nieur , & ayant lui- même fervi en qualité d'Ingénieur
dans les deux guerres de l'Inde , eſt un eſpèces
d'amphibie-militaire , puifqu'il a fait deux voyages
de France à Pondichery ; & cinq à fix de l'Inde,
aux Ifles de France , de Bourbon & de Madagaf
car cela fait au moins vingt mille lieues de courſe
en mer pour le ſervice du Roi ; & on "pourròit"
---
*
39 }
en conféquence fe croire à l'abri du reproche d'Officier
d'eau douce , fi réellement c'en étoit un qui
pût affecter. De plus cet Officier , ayant fervi ſous
les ordres d'un père , Directeur général des Fortifications
de terre & de mer de la Côte de Coromandel
& de l'Ile- de-France , a vécu avec des
Marins , n'a vu dès l'enfance que des ports & des
vatſeaux , pourquoi donc le regarder comme étran
ger à la marine , ou comme un intrus , pour ofer
s'occuper de longitudes. Au refte , l'effentiel eft
que fa méthode foit approuvée en France comme
elle l'a déja été à l'Ile de France je forme des
voeux , mais je ne fuis pas garant de ce grand
évènement. M. de Miffy , porteur des mémoires
& inftrumens , eft déja arrivé en France , & je
l'attends de jour en jour ; ainfi je préviens l'Anonyme
qu'il ne doit plus différer la publication de
fa méthode , s'il prétend réellement partager avec
M. de Sornay l'honneur de déterminer les longitudes
en mer. A la réception defdits paquets , je
me propofe de foumettre le tout au jugement du
Miniftre de la Marine & de l'Académie. Signé D. L.
Colonel d'Infanterie , Chevalier de St Louis.
Le 25 du mois dernier , écrit -on de Limoges
on a éprouvé , dans cette Ville & dans les environs ,
le plus terrible orage dont on fe fouvienne dans ces
cantons. La grêle qui y eft tombée , a été généralement
de la groffeur d'une noix , & il y a cu
des grêlons de la groffeur d'un , oeuf. Les champs
qui en ont été couverts à fec , pendant quelque
tems , préfentèrent le rivage d'une furface épaiffe
de flocons de neige . Les récoltes d'une trentaine
de Paroiffes ont été hachées à la veille de la moiſſon .
Les foins déja coupés & prêts à être mis en grange ,
ont été entraînés , par le débordement des eaux
dans les vallons & les chemins. Les prés non coupés
encore , ont été enfablés , & les vignes dépouillées
de manière qu'il n'en refte que le farment . M. d'Aine,
Intendant de la Province , a chargé des Commif-
>
7.40 )
faires de fe tranfporter dans toutes les Paroiffes voifines
de la capitale , pour conftater & apprécier ces
dommages de tout genre , afin qu'il puitle leur procurer
des fecours & des foulagemens «.
On écrit de Vire que cette Ville , dont
en 1779 un incendie dévora 376 maiſons
en moins de deux heures , vient d'éprouver
un fléau d'un autre genre , mais aufli funefte.
La nuit du 20 au 21 de Juin , un orage
affreux creva à deux lieues de la Ville , vers
la fource de la petite rivière qui l'arrofe.
A quatre heures un quart elle n'avoit pas
encore augmenté fenfiblement , lorsqu'une
demi-heure après les eaux furent élevées de
douze pieds au - deſſus du niveau ordinaire.
Elles fe répandirent dans trois rues , brisèrent
les boutiques , entraînèrent les marchandifes
, les meubles & effers qui y étoient
fe précipitèrent enfuite par-deffus une chauf
fée énorme , écrasèrent un moulin à blé ,
détruifirent en un inftant 14 maifons & 5
moulins à foulon , dont il ne reste pas
mêne de traces ; roulant avec un fracas
épouvantable des blocs de pierre d'une
groffeur monstrueufe. Perfonne n'a péri dans
ce défaftre , mais la perte eft confidérable ;
celle de l'Hôtel- Dieu eft portée à plus de
20,000 liv. Le pays fe loue beaucoup des
fecours que M. Elmangard , Intendant
de la Généralité , a fait donner à ceux des
Habitans qui n'ont pu rien fauver , & qui
a ordonné à l'Ingénieur du département de
dreffer , toute affaire ceffante , un état exact.
( 41 )
des dommages caufés par l'inondation , tant
aux hemins publics qui ont été entraînés
ou creufés , qu'à la rivière que le torrent a
éloignée en quelques endroits de plufieurs
toifes de fon lit ordinaire , afin de prendre
des mefures pour remettre la Manufacture
des draps en état de continuer les travaux.
Sans le zèle patriotique & l'hum nité de
Intendant , plus de 3000 Ouvriers employés
à la F bique , fe trouvoient expofés
à périr de faim & de misère.
On écit de Picardie , que fur les 11 heu
res du fir du 16 au 17 de ce mois , il s'eft
élevé du midi un orage acco ois , il s'eft
d'une
grêle de la groffeur d'un oeuf , & du poids
de deux onte à - peu près , qui a dévasté entièrement
les Paroiffes de Memelée , Donpierre
, Grandvillers , Domfront , Lartigny
Melport , Hurgicourt , Grivefne , Aubrillées
, le Château de Filecamp , Berache
Sarvillers , & une partie de Moreuil ; ce
qui compofe une étendue d'environ 6 lieues,
de long fur 2 de large , dans une des contrées
de la Picardie la plus fertile en blé.
Des arbres déracinés ont été emportés à plus
d'un quart de lieue ; un moulin a été renverfé
. Dans la journée du 17 , on a encore
trouvé en plufieurs endroits un pied ou deux
de glace formée des grêlons . Plufieurs perfonnes
ont été bleffées , des mou ons ont
été tués , bien des maifons ont fouffert des
dommages confidérables ; enfin , cet orage
a fait dans les campagnes un grand nombre
( 42 )
de malheureux , en les privant de toute
récolte. Les perfonnes qu'attendrira le fort
de ces infortunés font priées d'adreffer
leurs charités à M. Quatremere , Notaire
à Paris , rue du Bouloir.
>
» Le feur Granchez , Bijoutier de la Reine , tenant
le Magafin du petit Dunkerque , vient de faire établir
à la fabrique de Clignancourt , des Bougeoirs à
larges plateaux & garde -vue , avec Eteignoir méchanique
, d'un genre abfolument nouveau , éreignant
les bougies à volonté ; la tige à laquelle ils
font adaptés elt graduée pour les fixer à l'heure où
l'on défire qu'ils faffent leur effet , un des deux
éreignoirs part 5 minutes avant l'autre, & prévient
la perfonne que l'autre bougie va s'éteindre afin
d'y prendre garde s'il veut continuer fa lecture.
Cette méchanique fimple & folide , qui eft de la
plus grande utilité , met à l'abri des dangers du feu
& procure la facilité d'avoir deux lumières ; ces
Bougeoirs font en cuivre d'oré en or moulu & d'un
travail fini. Le prix eft de 6 louis à plateaux ronds
& 7 louis ovales , il n'en fera pas faire d'un moindre
prix. Il fabrique auffi des boutons en acier & or
pour habits & autres objets nouveaux , à l'imitation
d'Angleterre , d'où il vient de recevoir des colliers
anodins , des ouvrages en cuir , des dez de trictrac ,
épingles de Londres , taffetas pour les coupures ,
&c &c. &c «<.
Charles François- Marie de Percy , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de St-
Louis , & Chevalier par Juftice de l'Ordre
facré & Militaire de Tofcane , Seigneur de
Grégy & autres lieux , eft mort à Percy
en Normandie , âgé de 70 ans.
Marie- Anne Welsh , Dame de Butler ,
eft morte âgée de 88 ans le 28 Juin dernier
, à St-Elier , près St- Malo.
( 43 )
Aymard Jofeph , Comte de Roquefeuil ,
Vice-Amiral de France , Grand'Croix de
l'Ordre Royal & Militaire de St- Louis , ancien
Commandant la Marine & les Ports ,
Ville & Château de Breft , ancien Infpecteur-
Général de l'Artillerie & de l'Infanterie
de la Marine , eft mort à Bourbonne - les-
Bains , le premier de ce mois dans la 70e
année de fon âge.
Les perfonnes qui peuvent avoir quelque chofe
à prétendre à la fucceffion de feu M. de la Broue ,
Aumônier d'Ambaffade de Hollande à Paris , font
priées de s'adreifer , dans la quinzaine , à M. Looſe ,
Ecuyer de l'Ambaffadeur de Hollande , rue d'Anjou ,
Fauxbourg St -Honoré.
Edit du Roi , donné à Verſailles au mois de Juillet
1782 , regiftré en Parlement le 16 defdits mois
& an , portant établiſſement d'un troisième Vingtiè
me fur tous les objets affujettis aux deux premiers
Viogrièmes , à l'exception de l'Induſtrie , des Offices
& des Droits . Louis , &c. Nous ne pouvons
procurer la paix à nos Peuples qu'en oppofant
à nos Ennemis les reffources que nous fommes affurés
de trouver toujours dans le zèle & l'amour de nos
Sujets . Les dépenfes extraordinaires occafionnées
par la durée de la guerre exigent de nouveaux fecours
, & nous forcent d'établir un troiſième Vingtième
, à compter du premier Janvier 1783 , & pendant
les trois années qui fuivront la fignature de la
paix.- Nous avons cependant jugé à propos d'excepter
du paiement de ce nouveau Vingrième , l'Iaduftrie
, les Offices & les Droits. 1. A compter
du premier Janvier 1783 , & jufqu'au dernier Décembre
de la troisième année après la fignature de la
Paix , il fera levé un troifième Vingtième fur tous
les objets affujettis aux deux premiers Vingtièmes ;
& fera ledit Vingtième perçu dans les mêmes termes
-
( 44 )
& de la même manière que les deux premiers. 2
Les trois Vingtièmes feront impofés fuivant & conformément
aux rôles de la pré ente année , fans que
les cotes de chacun des Contribuables puillent être
augmentées , tou quelque prétexte que ce foir , fauf
à ceux qui prétendroient être trop impo´és , à le
pourvoir en la forme ordinaire . 3. Exceptons du
paiement du troisième Vingtième , les Offices & les
Droits , & c .
Les Numéros fortis au Tirage de la
Lotterie Royale de France , du 16 de ce
mois , font : 83 , 22 , 16 , 32 & 53.
De BRUXELLES le 30 Juillet.
M. le Comte & Madame la Comteffe du
Nord , arrivés le 1 à la Hiyyee'' , en font
partis le 17 pour Amfterdam , cù ils font
ariyés le foir ; ils ont vifité tout ce que cette
grande & riche Ville offroit à leur ‹uriofité ;
ils n'ont pas négligé de voir 1 s chantiers de
Sardam , où le Czar Pierre-le- Grand avoit
fir quelque féjour , & travaillé lui - même
à la conftruction d'un vaiffeau de 60 canons
qu'il fit pour Arching 1 .
:
» La maiſon que ce gand Prince occupoit dans
le village , et encore appellée Vorftenburg on la
Maifon du Prince Le rerir - fils de celui qui la lui
louis , l'occupe aujourd hei ; M. le Comte & Mde
la Comteffe du Nord ont voulu la v ir , & s'y font
fait conduire le propriétaire étoit préparé à les
recevoir ; il avoit placé dans un coin le portrait
gravé de Pierre I , ceux des deux illuftres voyageurs
, avec des vers analogues . M. Lefébure , Médecin
d'Amfter lam , eut I honneur de leur préfenter
dans cette occafion un éloge hiftorique de ce Prince ;
ils s'informèrent curicufement de toutes les circonf(
45 )
tances de la vie privée de Pierre- le - Grand pendant
fon féjour à Sardam . Ils voulurent favoir aufli quelle
étoit la fortune des propriétaires de la maiſon , &
s'écrièrent enfuite , en le tournant vers ceux qui les
accompagnoient : Donnons à ces bonnes gens tout
ce que nous avons : ils leur recommandèrent de ue
pas vendre leur maifon ; ce qui a fait penser à quelques
perfonnes que leur intention étoit peut-être de
l'acheter. Sur le chemin , un paylan apporta à M.
Lefebure une affiette de l'ancien ménage du Czar ;
elle eft de bois , peinte en jaune avec des fleurs
rouges , & au fond le bufte de Pierre- le-Grand . Le
Comte du Nord , à qui elle fut préfentée , l'accepta
avec plaifir. C'eft , dit-on , partie de la vaiffelle fur
laquelle le Czar régala les Plénipotentiaires du Roi
Augufte , en fignant avec eux le traité , depuis fi
funefte à la Suède «.
Plufieurs Villes ont fait depuis quelque
tems des repréſentations aux Etats de leurs
Provinces refpectives , fur l'inaction de la
marine Hollandoife ; mais il femble que ,
juſqu'à préſent , cette inaction a été l'effet
des circonftances ; les efcadres font forties
au nombre de deux.
5435
» La première étoit forte d'onze vaiſſeaux de ligne
; favoir , l'Amiral- Général , de 74 , fous les
Ordres du Vice- Amiral Hartfing , l'Amfterdam , le
Ko tenaar , Union , l'Amiral Ruiter , le Prins-
Frédéric, de 64 , le Tromp , le Batavier , le Glyndorlt
, le Rynland , & le Prince-Royal , de $ 4 ; S
frégates , qui font la Pallas & l'Argo , de 44 ,
Brunswick & le Jafon , de 36 , la Vénus , de 24 ,
& 3 cutters , l'Ajax , de 24 , le Snelheid & le Brak,
de 12. Elle mit à la voile le 7 de ce mois , ayant fous
fon convoi 8 navires armés de la Compagnie des
Indes ,. dont S de So canons , de
2 46 , & 1. de 30.
La feconde efcadre moins confidérable , partic
I
le
( 46 )
du Texel le 9 , avec un convoi pour la Baltique. Onne
fait pas au jufte les vailleaux qui la compofent ,
mais on fait que le Zuydbeveland , l'Erf-Prins , le
Tloot , l'Eensgezindhet & le Médenblik en font, &
quelle fera jointe par la première efcadre , dès qu'elle
aura conduit jufqu'à une certaine hauteur les 8 navires
de la Compagnie des Indes qu'elle eſcorte .
Une troisième fortira inceffamment , elle eft route
compofée de vaiffeaux neufs , & on en prépare une
quatrième fur les chantiers de l'Etat.
une lifte , les corfaires de Zélande fe font emparés ,
à compter du mois de Juin 1781 , jusqu'au premier
Juillet 1782 , de 23 navires Anglois , outre 36 autres
qu'ils ont rançonnés pour 11,410 liv. ft. «.
----- Suivant
Une lettre du Helder annonce l'arrivée
du navire l'Argo dans ce Port , où il a apporté
les détails fuivans.
--
» L'efcadre , partie le 7 du Texel , s'eft féparée le
13 , vers la pointe méridionale de Hitland , du convoi
des Indes Orientales & Occidentales , avec un
vent qui lui promettoit un heureux voyage.- On
affure en même tems que le Is Juillet à 12 milles au
fud- ouest de Tekneus , on avoit rencontré le vaiſſeau
de la République la Pallas , avec 9 autres , & une
corvette , dirigeant à l'eft. La flotte n'a rencontré
d'autres vaiffeaux Anglois qu'un bâtiment chargé de
falpêtre & de fil , qu'elle avoit envoyé dans le Vlie.
On a conduit encore dans la même rade l'Expédition,
Capitaine Stengel , avec une cargaison de faumon
, allant d'Ecoffe à Londres , pris par le corfaire
de Dunkerque le Courier de Dunkerque «
――
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . du 23 Juillet.
Le tableau de nos affaires dans l'Inde , devient
nébuleux ; & le Public n'aime point ces dépêches
qui traverfent un tiers du Globe , pour ne rien apprendre.
Le 17 , la Compagnie en a encore reçu
du Bengale qui font venues par la voie de terre ;
( 47 )
elle n'en a rien publié ; elle fait dire feulement que
tous les vaiffeaux partis l'automne dernière d'Angleterre
, font arrivés en bon état à leur deftination
refpective. Mais elle ne dit rien qui détruiſe le
bruit qui court depuis longtems que les François ont
remporté des avantages fur notre efcadre dans les
Indes , & qu'ils nous ont pris 4 vaiffeaux de ligne .
Tout le monde cherche à douter de l'authenticité
de cette nouvelle , qui paroît en effet mériter confirmation
, mais qui ne laiffe pas de nous inquiéter.
Avant le départ du dernier paquebot de New-
Yorck , un évènement très - fâcheux venoit d'y arriver
; le Prince William Henri a fait une chûte ,
qui lui a caffé le bras gauche ; les Chirurgiens le
lui ont remis , & la bleffure promettoit une heureufe
& prompte guérifon , lorfqu'au bout de trois
ſemaines on s'eft apperçu que S. A. R. ne remuoit
pas le bras avec cette facilité que que la Faculté s'attendoit
à y trouver. On tint confultation , & on découvrit
que l'épaule avoit été démife par la même
chûre , & que loin d'être rentrée dans fa fituation
ordinaire , elle donnoit lieu d'alarmer fur la fanté
du Prince qui court rifque de perdre fon bras .
On dit que le Roi a été très -affecté de la divifion
inattendue qui s'eft formée parmi fes Miniftres ,
& qu'il a fait tout ce qui dépendoit de lui pour
accorder les partis , fans cependant vouloir accé→
der à l'indépendance illimitée des Etats - Unis. Le
Prince de Galles prend le plus grand intérêt à M.
Fox , & paffe prefque tous les jours la foirée aveć
lui . Il a été extraordinairement fenfible à ſa retraite
du Ministère ; le jour de fa démiffion , il s'eft entrenu
avec lui jufqu'à deux heures du matin.
·
Le 18 , le Lord Grantham fit pour la première
fois les fonctions de Secrétaire d'Etat. M. l'Epine
eft nommé fon Secrétaire à la place de M. She
ridan.
Hier le Lord Temple a eu l'honneur de baifer la
( 48 )
main de S. M. au Palais St-Jainer , à l'occafion de
La nomination à la charge de Vice- Roi d'Ilande
qu'occupoit le Duc de Portland ; ce dernier le prépare
a revenir en Angleterre. Le Lord Temple ayant
été créé le même jour Duc de Buckingham , a cu
l'honneur de remercier S. M. , & de.lui baiſer de
nouveau la main.
Le moment préfent eft peut-être le premier exemple
d'un Ministère , ou le Chancelier de l'Echiquier
n'ait eu que 22 ans , & le Vice Roi d'Irlande 28 .
Le is , le Général Conway a préfenté au Roi
tois Seigneurs Espagnols qui ont été très bien
accueillis.
-
On affure qe linen ૧૬ ion du Lord Keppel n'est
point d'être un des Membres de l'Aiminiftration
impuiffante & mêlée , qui règne aujourd'hui , &
qu'il ne conferve encore de relation temporelle avec
elle , que pour remplir la prometſe poſitive qu'il a
faire au Lord Howe , de le protéger pendant qu'il
auroit le commandement de l'Efcadre , & de ne
point abandonner on honneur & fes intérêts à
a cun Miniftre de l'Adminiſtration . En conféquence
de cet engagement , le Lord compte refter en place
tout l'été , terme auquel il a déclaré au Roi , qu'il fe
retireroit du Ministère,
Le Bureau de la Guerre a donné ordre de fournir
des aimes & des habillemens au 15e & 16e régiment
qui ont à Southampton , & qui faifoient par
tie de la garnison de Mahon , pa ce qu'ils fervi- ,
ront auffôr qu'ils feront échangés .
©
Un Offi ier de la Compagnie des Indes a apporté
hier des dépêche de Sir Eyre Coote , par lesquelles3
il parcit que Sir Edouard-Hughes a perdu l'Hannibal
de so canons , que Li a enlevé l'efcadre Fran
çoife. Ces dépêches , loin de parler de la paix
prétendue fignée avec les Maratres , fait mention au
contr ie de dive fes efcarmouches qui ont eu lieu
eatr'eux & les forces de la Compagnie.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONSTANTINOPLE , le is Juin.
L'HOSPODAR de Moldavie a été dépofé
le 7 de ce mois ; il occupoit cette
place depuis environ cinq ans , & avoit
fuccédé au malheureux Grégoire Ghika ,
qui périt d'une manière tragique. On ignore
la caufe de fa difgrace. On dit qu'il s'eft
fort enrichi pendant fon adminiſtration
& qu'il viendra s'établir à Kurn Tfcheſme ,
où l'année dernière il a fait bâtir une grande
maifon ; l'extérieur en eft fort fimple , conformément
aux Loix Ottomanes , & peint
en noir ; mais l'intérieur en eft très - beau ;
il y a prodigué les décorations , les commodités
, & les meubles les plus riches.
Son fucceffeur dans le pofte délicat qu'il
vient de quitter , eft Alexandre , fils du feu
Prince Conftantin Maurocordato. Il n'eſt
âgé que de 30 ans . Le Grand -Vifir l'a fait
10 Août 1782.
( 50 )
revêtir en fa préfence du Caftan d'honneur,
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 9 Juillet.
L'ESCADRE Ruffe fous les ordres de l'Amiral
Suchotin , qui a mouillé ici à fon
retour de la Méditerranée , a mis à la voile
ces jours derniers pour aller défaimer à
Cronstadt. La nôtre qui eft actuellement
dans le Sund , a reçu l'ordre de faire voile
pour la mer du Nord .
Il vient de nous arriver des Indes occidentales
grands navires chargés de café
de fucre & de rum.
SUED E.
De STOCKHOLM , le 9 Juillet.
LE 2 de ce mois le Roi , la Reine &
toute la Famille Royale fe rendirent au
camp affemblé à Ladugaard , S. M. qui
commanda elle même , parut très-fatisfaite
des manoeuvres de fes troupes , qui rentrèrent
le lendemain au foir dans la ville
le, Roi étant à leur tête .
La Famille Royale ira inceffamment à Drottningholm
où la Reine fera fes couchès .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 10 Juillet.
On parle beaucoup ici d'un duel qui a
eu lieu dans les environs de Frauftadt ;
entre deux jeunes de nos Seigueurs , & que
fes circonstances rendent très- remarquable ;
c'est ainsi qu'on les raconte.
» Le fils aîné du Caftellan de Gnefnen , & M. de
Bolefz avoient eu quelque différend ; ils réfolurent
de le vuider les armes à la main. Le 15 Juin fut
le jour fixé , & le lieu choiti fur les from ières de
la Siléfie . Le 13 on vit arriver à Frauſtadt le jeune
Comte Gurowski , avec deux de ſes neveux , Comtes
Dzialinski , accompagnés du Major du Régiment
de Golz , & du Capitaine Grabowski , qui devoient
fervir de témoins ; iis allèrent d'abord à Attendoiff.
où le jeune Comte voulut prendre congé de fon
fère. Le 14 ils fe rendirent tous chez le Colonel
Schlichting pour lui demander de donner un afyle au
vainqueur. Le 1s às heures du matin , le jeune
Comte Gurowski fe rendit à cheval a l'aube ge de
fon rival , & il marcha enfuite au lieu du rendezvous
, cù il trouva un Médecin , un Chirurgien
& un Chapelain que fon oncle avoit envoyés ; il
y avoit auffi beaucoup de monde , la Nobleffe &
les Officiers du diſtrict ayant voulu voir ce duel ;
le Comte fe fit préfenter par le Colonel à la Neblefle
préfente , & foutint la converſation avec beaucoup
de gaîté. Vers les 10 heures arivèrent le
Général Grodzicki , & le Colonel Mada inski , qui
annoncèrent que M. de Boleſz ne pouvoir arriver
qu'à 11 , & qu'il défiroit avant le combat une
conférence avec fon adverfaire , qui ayant confuké
fes amis , le refufa , M. de Bole z arriva à l'heure
avec une compagnie partie en carrofle & partie à
cheval. Ap ès les premiers complimens , les témoins
mefurèrent le terrein affigné aux combat ans , & le
marquèrent par une épée fiche en terre ; ils chargèrent
enfuite les piftolets , & menèrent les com
battans chacun à fa place. Il s'éleva un diffélend
C 2
( 520)
fur celui qui tireroit le premier; le Comte Gurowski
qui , en qualité d'offenfé , pouvoit réclamer cet
avantage , le refufa ; fon adverfaire ne voulut pas
non plus en profiter. Le Major d'Hoffman propofa
l'expédient de tirer tous deux en même-tems , auffitôt
qu'il auroit compté un , deux , trois. Le parti
fut accepté. Le coup de M. Boleſz manqua ; celui
du Comte Gurowski l'atteignit au front au-deſſus
de l'oeil. Le Comte après avoir recommandé le
bleffé aux foins des affiftans , monta à cheval pour
fe mettre en sûreté. Le Médecin & le Chirurgien
allèrent à M. de Bolefz ; ils trouvèrent néceflaire
de le trépaner ; mais le Chirurgien ne voulut pas
fe charger feul de l'opération ; on en envoya chercher
un fecond à Glogau ; l'opération ne fe fait que le
16 , & affez heureuſement. Le cerveau étoit fans
léfion , mais le crâne étoit applati & briſé en trois
endroits ; on en retira deux morceaux, & on remit
au lendemain la recherche du dernier , pour
ne pas fatiguer le bleffé ; mais il mourut le lendemain
matin avant la levée de l'appareil .
و ر
Le père & l'oncle du Comte Gurowski
fe font adreffés à S. M. pour folliciter fon
pardon ; ils l'ont obtenu , & le jeune Comte
eft déja de retour ici .
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 16 Juillet.
L'EMPEREUR eft toujours à Laxembourg ,
où le Chancelier d'Etat a été auffi s'établir ;
il y a un détachement des Gardes du Corps ,
& précédemment il n'y en avoit point . Le
jardin & le petit bois qui y touche feront
plantés à l'Angloife, La pofte qui alloit par
Hechau , paffe à préfent par Laxembourg.
( 53 )
Il a été adreffé aux Evêques Grecs -Unis ,
des ordres par lefquels il leur eft défendu
de taxer à l'avenir leur Clergé , & d'en
percevoir des contributions pécuniaires fans
l'agrément du Gouvernement ; on a affimilé
leur pouvoir à cet égard à celui des Evêques
Latins & Arméniens.
La fuppreffion des Couvens n'eft , diton
, pas encore finie. Des Commiffaires
Impériaux viennent de partir d'ici avec l'ordre
de fupprimer ceux de Mariazell , de
St-André , de Pruneck , de Seiffenftein &
de Dierſtein , près de Crems .
Il y a dans la ville & dans les fauxbourgs
quantité de chapelles particulières ; on af
fure qu'elles feront toutes inceffamment
fermées , ce qui accoutumera les perſonnes
qui les fréquentent à retourner à leurs paroiffes.
Le Général Feld- Maréchal Comte de
Lafcy a acheté les poffeffions des Chartreux
fur le Kahlemberg , près de cette
ville , pour la fomme de 200,000 florins.
Le Capitaine de Bolza partira inceffamment
pour ſe rendre à Trieſte , où il montera
un gros bâtiment qu'il conduira aux
Indes orientales . Il eft chargé d'un préfent
pour Hyder Aly.
Ce fera fur la fin du mois prochain que
partiront fur le vaiffeau le Comte de Cobenzel
, pour le cap de Horn , les côtes occidentales
de l'Amérique méridionale , la
Californie , & c. MM. Born , Marterer &
c 3
( 54 )
Heidinger , favans que l'Empereur charge
d'aller faire des recherches qui puiffent être
utiles à la Géographie , à la Phyſique & à
l'Hiftoire naturelle . Ils auront avec eux un
habile Delfinateur , & un Jardinier Botanite.
Le premier de ces favans eft Confeiller
Aulique , le fecond Profeffeur d'Hif
toire naturelle au Collége Théréfien , & le
troisième Démonftrateur - Adjoint du Cabinet
d'Hiftoire naturelle de S. M. I.
De FRANCFORT , le 18 Juillet.
L'EMPEREUR , par un décret de fa main
en date du 31 Mai , a fupprimé les entraves
qui gênoient le commerce des Livres dans
la Bohême ; à l'avenir les Libraires & Imprimeurs
de ce Royaume , en fe conformant
aux Règlemens particuliers , pourront faire
venir de l'Etranger tous les Livres qu'ils
défireront , les débiter ou les envoyer ailleurs.
S'il faut en croire plufieurs de nos papiers?
la riche Abbaye des Bénédictins de Kreinfmunfter
fera fupprimée ; l'Abbé fera fait
Evêque in partibus , on donnera des penfions
aux Religieux , d'après ces mêmes papiers ,
les richelles de cette Abbaye doivent être
immenfes , s'ils n'exagèrent point ce qu'ils
difent de fes revenus ; ils les évaluent à un
ducat par minute .
» On hit , dit un papier . Allemand , dans une
lettre du Nord , un pailage affez remarquable.
L'Angleterre en voulant conclure la paix fans aucune
1
( 55)
médiation quelconque , a mécontenté plus d'un Cabi
ner , & empêché heulement l'éclat d'une méfintelligence
qui femblo devoit naître du refus fain
par les Provinces Unies , d'entrer en négociatio'a
avec cette Puiance . On prétend que la G. B. n
rien négligé pour engager différentes Cours à pren
dre part à la guerre ; fon objet auroit été de faire
une diverfion qui auroit occupé les ennemis &
dont elle auroit profiré . On raconte qu'un de fes
Miniftres ayant ha ardé de dire à un grand Sou
verain , que s'il eût voulu entrer avec fa Nation
dans une alliance offenfive & défenfive , il cût pu
facilement étendre fes poffeffions , en reçut cette
réponſe. Je n'ai ni envie ni befoin d'entrer en guerre
avec qui que ce foit. Je ne m'aviferai pas de la faire
pour perfonne. Il pourroit m'en coûter bien du tems ,
des hommes & des foins ; je dois mon tems & mes
foins au bonheur de mes peuples ; & cette gloire
vaut bien celle des conquêtes «.
Les dernières lettres de Stockholm annoncent
que la Reine Douairière eft très malade ,
& qu'on n'eft pas fans inquiétude fur fes
jours.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 18 Juillet.
IL a été notifié ces jours derniers à tous
les Evêques du Grand-Duché , qu'à l'avenir
toutes les taxes qu'on avoit coutume de
payer à la Chambre Apoftolique à Rome ,
cefferont entièrement , & que les fommes
de ces taxes dépofées depuis le 18 Mai dernier
, feront partagées entre les Pauvres de
chaque Diocèle.
Le s de ce mois on a auffi publié dans
C 4
( 56 )
tout le Duché un Edit , portant fuppreffion
du Tribunal de l'Inquifition. Cet Edit étoit
accompagné d'une lettre du Secrétaire des
Droits royaux au Provincial des Frères mineurs
conventuels , dans laquelle on lui ordonne
de rappeller au plutôt tous ceux de
fes Religieux employés comme Inquifiteurs ,
Vicaires , & c. ; & de leur défendre de fe
qualifier à l'avenir de Miniftres du Saint-
Office ; il leur est encore enjoint de remettre
à l'Ordinaire , dans le délai de 8 jours , tous
les papiers relatifs à ce Tribunal.
On dit que le Pape eft dans l'intention
de convoquer les Généraux de tous les Ordres
Religieux , pour déterminer avec eux
les différentes réformes à faire dans leurs
Ordres refpectifs . Cette demande paroît aflez
néceffaire , dans un moment où la plupart
des Souverains Catholiques s'occupent à
diminuer le nombre des Religieux dans les
Etats foumis à leur domination .
» Le Sénat , écrit-on de Venife , a ordonné aux
Docteurs & Profeffeurs en Droit Canon de l'Univerfité
de Padoue , de rechercher la caufe des fréquens
divorces qui arrivent dans ce fiècle. Il y en a eu
130 depuis 4 mois , dans les feuls Etats que possède
la République en terre ferme ; & on remarque que
dans les soo premières années de Rome payenne , il
n'y en eut pas un feul «.
ESPAGNE.
De CADIX , le 10 Juillet.
HIER matin 3 vaiffeaux de ligne & &
2 3
( 57.).
frégates , font fortis de notre baie pour aller
croifer à l'entrée du Détroit . Demain deux
autres vaiffeaux qu'on vient de caréner , iront
prendre la même ſtation .
"
Le camp de St - Roch , Algéfiras & "fes
environs préfentent le fpectacle le plus
animé & le plus impofant. Les troupes occupées
à la réparation des chemins & des
batteries , celles qui abattent les bois dans
les forêts voifines , les Conftructeurs , les
Calfats & les Ouvriers de toute efpèce
raffemblés & occupés dans ce port , font
remplis d'ardeur , & rien n'égale l'activité
qu'ils mettent dans leurs travaux .
>
Nous apprenons par le Journal du camp
les détails fuivans. Le 2 , les Anglois ont
fait un feu affez vif, qui cependant n'a caufé
aucun dommage. Le 3 , les François ont
commencé leur fervice . Le Capitaine Général
a ordonné qu'on rende les honneurs de Lieutenant-
Général à M. le Baron de Falkenhayn ,
leur Commandant. Le 4 , M. de
Crillon a fait élever de nouvelles batteries
du côté du baftion de la Reine- Anne. Les
jours fuivans il ne s'eft rien paffé de remarquable.
On n'a eu depuis le 2 juſqu'au 9
que 2 hommes bleffés .
» Un gros bâtiment , écrit- on d'Algéfiras , fans
aucune marque qui pût faire diftinguer fa Nation ,
eſt venu parader à 2 lieues de la baie ; on a envoyé
deux chaloupes pour le reconnoître ; il a voulu alors
fe retirer & a arboré pavillon Anglois ; mais on lui
a coupé le chemin , & il a été pris . Il s'eft rendu au
moment où les chaloupes fe préparcient à l'aborder.
$ 8
--
C'est un brigantin Anglois de 16 canons , appellé
le Benjamin. Les Commandans des deux batteries
flottantes , font MM. Moreno , le Prince de
Naflau , Bonacorfi , Boreate , Angelo , Goycocheo ,
Gravina , la Cafa , Fortiguerri . Ce dernier Officier
eft Toſcan ; il étoit ci-devant Lieutenant à bord du
Royal-Louis «<,
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 30 Juillet.
PARMI les nouvelles reçues précédemment
de l'Amérique feptentrionale , on n'a
faifi que celles qui étoient relatives aux projets
de la paix particulière à conclure avec
cette contrée , & qui ont détruit les eſpérances
qu'on s'étoit empreffé de concevoir,
ceux qui les confervent encore doivent
être détrompés ; maintenant que tout paroît
dit fur cet objet important , qu'il eſt
queftion de continuer la guerre , on revient
fur les détails arrivés en même tems & qu'on
avoit d'abord négligés pour ne s'occuper
que de ce qui intéreffoit vivement la Nation ;
tous nos papiers ne parlent plus que d'un
plan qui avoit été formé par l'armée royale
à Charles-Town , pour s'emparer de la perfonne
du Général Gréene & débaucher ou
difperfer fon armée. C'eft ainfi qu'ils racontent
ce fait qu'ils difent être authentique.
Un homme avoit diſparu avec un cheval appartenant
à un Officier de l'armée du Général Gréen , &
s'étoit rendu a Charles- Town ; cet Officier envoya
un Parlementaire au Commandant de cette place ,
19 >
pour demander l'homme & le cheval ; on répondit
qu'il étoit impoffible de tendre l'homme qui s'étoit
mis fous la protection du Roi , mais que le cheval
fetoit reftitué à fon maître s'il l'envoyoit chercher.
Sur cette réponſe l'Officier détacha fon Sergen : nommé
Peters , pour aller prendre le cheval . Pendant fon
féjour à Charles - Town on fonda Peters fur fon at
tachement à la caufe Américaine & fa fidélité envers
fon Commandant , & l'on remarqua qu'il aimoit
infiniment plus l'argent que le Commandant & la
caufe. On lui propofa de fonder à fon tour les
Sergents de l'armée rebelle , & de voir fion pourroit
les amener au point de livrer leur Général & de recevoir
les Anglois dans leur camp : on lui offrit de
groffes fommes d'argent , & pour arrhes de ce qu'il
devoit efpérer s'il réufliffoit , on lui fit préfent d'une
fomme très- confidérable. Peters fonda à fon retour
prefque tout le corps des Sergents , & le trouva,
dit-on , difpolé précisément comme il le defiroit :
Peters ayant fouvent occafion d'aller à Charles - Town
comme Parlementaire , pour des affaires que lui confioient
les Officiers , avoit tout le tems de fe concerter
avec les Anglois fur les difpofitions qui pouvoient con
tribuer au fuccès de cette entreprife . Dans fon dernier
voyage il fut convenu qu'à un jour nommé , un
parti de chevaux- gers Britanniques , confiftant en
250 hommes , fe trouveroit à une certaine heure fur
la lifière d'un bois qui flanquoit le camp de Gréen , &
s'y tiendroit jufqu'à ce que Peters eût fait un figual
particulier ; ce fignal devoit être fait fans faute à un
tems fixé , fi tout étoit prêt dans le camp , pour l'exécution
du deffein . La trame fat découverte par la curiofité
de la femme d'un des Sergents , qui furprife
des fréquentes abfences que faifoit fon mari pendant
la nuit pour joindre ces confpirateurs , & foupçonnant
quelqu'intrigue d'un autre gente , réfolur de
découvrir la rivale. Elle fuivit fon mari Jans l'obfcurité,
jufqu'à la tente où étoient affemblés les Sergents ;
c 6
( 60 )
1
―
prétant enfuite l'oreille attentivement, elle en entendit
affez pour êre convaincue , que l'amour n'étoit pas
l'objet des abfences de fon mari ; quoiqu'elle ne put
pas ' aifir tous les détail du complor , elle en décou-
Viit affez pour être affurée qu'il étoit queftion d'une
confpiration : ele fe rendit fur- le-, hainp à la tente du
Général Giden , & après avoir ftipulé préalablement
la grace de fon mari , elle lui raconta ce qu'elle avoit
entendu .. Les confpirateurs furent faifis & examinés
féparément ; Peters , le feul d'entr'eux qui fût
parfaitement informé de tou es les particularités ,
refufa quelque tems de s'expliquer ; fon objet étoit
de gagner du tems , & il y avoit de la générosité dans
fa conduite , il étoit alors nuit , & la tentative devoit
fe faire a la pointe du jour ; il favoit que felon fa convention
, la cavalerie Angloife devoit être poftée dans
ce moment à l'endroit qui avoit été choisi comme le
plus convenable pour l'embufcade , & que s'il dévoiloit
dans ce moment le fecret de la confpiration , ce
part devoit être ou taillé en pièces , ou fait prifonnier
; la cavalerie légère étoit , dans le fait , à cette
époq e au rendez- vous ; ayant attendu au-delà de
l'heure fixée pour le fignal convenu , & celui-ci ayant
ma qué , elle conclut que quelque chofe alloit mal ,
& en conféquence s'en retourna à Charles- Town .
C'eft ce que Peters attendoit ; & dans la matinée il découvrit
toutes les circonstances du complot, fans nommer
fes complices . Le réſultat eft , qu'il fut pendu
fur-le-champ avec ceux des confpirateurs qui avoient
été arrêtés avec lui ; & le Général Gréen , lorſque la
perfonne de qui l'on dit tenir ces détails a quitté
Charles-Town , prenoir toutes les mesures néceffaires
pour découvrir ju qu'à quel point ia contagion de la
révolte s'étoit étendue dans fon armée « .
Il y a fans doute beaucoup d'exagération
dans ce qu'on dit de l'efprit de révolte fi
répandu dans l'armée Américaine & fi facile
( 61 )
à allumer ; mais ce récit prouve peut- être
encore plus l'embarras de notre fituation
dans ces contrées ; ces tentatives fi fré-
- quentes & fi multipliées pour débaucher
arnos ennemis , annoncent aſſez que nos Officiers
ne font pas délicats fur les moyens
qu'ils employent pour obtenir ce qu'ils ne
peuvent devoir à une guerre ouverte &
de bonne-foi.
1
S
3
+
On n'a point de nouvelles de New-
Yorck ; l'intérêt qu'infpire le Capitaine
Afgill , deftiné à fervir de victime aux
manes du Capitaine Huddi , les fait attendre
avec impatience . Ce jeune homme a ,
dit- on , écrit à fon père une lettre très- touchante
dans laquelle il lui annonce le fort
dont il eft menacé fans s'en plaindre &
fans en murmurer . On n'a pas encore remis
cette lettre à Sir Charles Afgiil fon père
qui fe trouvoit dangereufement malade lorfqu'elle
eft arrivée ; on fait qu'il avoit yu
avec peine fon fils décidé à prendre le parti
des armes ; il avoit fait tout ce qu'il avoit
pu d'abord pour l'en détourner , & enfuite
pour lui faire quitter cet état . Il lui avoit
même offert , s'il vouloit y renoncer , une
maifon & 3000 liv. fterl. par an ; l'infortuné
jeune homme refufa ; il s'accufe de
cette déf béiffance dans fa lettre , & c'eft
l'unique fujet de fes regrets fur lequel il
infifte dans fes adieux. Sa mère eft , dit on ,
défefpérée , mais elle ne fe borne pas à
pleurer ; fa tendreffe inquiète lui fait cher(
62 )
cher des remèdes , & elle a écrit de la ma
nière la plus touchante & la plus expreflive
en Amérique & en Europe , à tous ceux
qu'elle a jugés propres à s'intéreffer efficacement
au fort de fon fils ; malheureufement
il eft à craindre que ces démarches ne
foient tardives , & que les interceffions
qu'elle follicite n'arrivent que lorsqu'il ne
fera plus tems.
La longue négociation entamée par le
Général Washington avec le Général Clinron
& enfuite avec le Général Carleton fur
cet objet , avoit occafionné quelques lettres
entre lui & le Général Robertfon . Ce dernier
lui écrivit ainfi le premier Mai.
» M. , le Roi m'ayant nommé , par unè commiffion
qui m'eft parvenue récemmeat , Commandant
en chef de fes forces dans ce pays , mon premier
foin eft de vous convaincre du défir que j'ai de faire
la guerre conformément aux règles fondées fur
l'humanité & prefcrites par l'exemple des nations
les plus policées. Je vous déclare mon plan à cet
égard, dans l'efpoir de trouver en vous les mêmes
difpofitions. Pour parvenir à ce but , formons un
accord tendant à empêcher ou à punir toute infraction
des loix de la guerre , qui feroit commife dans
le reffort de notre commandement. Les papiers cijoints
vous feront voir qu'il s'eft commis plufieurs
actes de cruauté : quelques - uns de ces actes vous
font peut-être inconnus ; mais j'apprends avec plaifir
que d'autres ont excité votre indignation. Ces papiers
m'ont été remis pour fervir d'apologie à un
excès dont vous vous êtes plaint. Je ne puis en aucune
manière admettre la conféquence : il n'y a que
l'extrême nécelité qui puiffe juftifier cette action ;
& s'il faut confier à des gens paffionnés l'exécution
1
763 )
de cette mefure cruelle & dangereufe , if en réfultera
un tiffu d'horreurs & de cruautés . Le Chevalier
Henri Clinton a établi un Conſeil de guerre pour
juger la perfoene dont vous vous plaignez , ainfi
que tous les complices du Capitaine Hoddy : il avoit
pris des mefures à cet égard , avant d'avoir reçu
aucune lettre de vous fur cet objet . Les papiers cijoints
vous fourniront également l'occafion de venger
les droits de l'humanité , & de punir l'outrage
fait à votre commandement par les auteurs de ces
cruautés . J'apprends que M. Badgely & M. Hatfield ,
quoique fous la protection d'un Parlementaire , ont
été faits prifonniers à Elifabeth-Town , où ils fe trouvoient
par ordre de votre Commiffaire des prifonniers
, & cela fur des motifs dénués de tout fondement.
Je vous prie de renvoyer ces perfonnes à
Staten Iſland je regarderai cette démarche comme
une preuve que vous acceptez la propofition que je
vous fais de concourir à empêcher toute infraction
aux loix de la guerre. J'acquiefcerai de tout mon
coeur à toute demande de votre part qui fera fondée
fur ce principe .
La réponſe du Général Washington eft
du s Mai & conçue ainfi :
→ M. , j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire en date du premier de ce mois .
V. E. eft informée de la réfolution que j'ai prife ,
& dont j'ai fait part au Chevalier Henri Clinton ,
dans une lettre du 21 Avril . Loin de me départir de
cette réfolution , j'ai donné des ordres à l'effet qu'il
foit ufé de repréfailles envers l'Officier Anglois que
le fort défignera : le tems & le lieu font fixés ; mais
j'espère toujours que la décifion de votre Confeil de
guerre préviendra cette affreufe alternative . Je regrette
fincèrement de me trouver dans la cruelle
néceffité d'adopter une mefure fi déplorable , &
j'allure V. E. que je défire auffi vivement qu'elle
que la guerre fe faffe conformément aux règles
( 64 )
fondées fur l'humanité & preferites par l'exemple
des nations les plus policées : je concourrai de tout
mon coeur à empêcher ou à panir toute infraction
aux loix de la guerre , qui feroit commiſe dans le
retfort de notre commandement . Je ne fuis pas informé
des circonftances fe la détention de Badgely
& de Hatfield : cette affaire fera examinée à fond ,
& juftice fera rendue ; mais je fuis d'avis que les
déferteurs ou les gens qui ont commis des crimes
du reffort des Magiftrats , ne fauroient être protégés
de part ni d'autre fous la fanétion d'un Parlementaire
. Je ne prétends pas que les perfonnes mentionnées
ci-deffus fe trouvent dans ce cas. Il eft inutile
de récriminer. Je m'abſtiendrai donc de citer beaucoup
d'exemples de cruauté qui ont terni la réputation
de vos armes , & flétri l'honneur de la nature
humaine. Avant de terminer cette difcuffion odieufe ,
je vous déclare de nouveau que j'ai le defir le plus
ardent , non feulement d'adoucir les calamités ·
inféparables de la guerre mais auffi d'exercer en
chaque occafion toute la bienfaiſance & l'humanité
que comporre un état d'hoftilité «.
›
Le changement de l'Adminiftration qui
avoit donné tant de fatisfaction à la Nation
en Europe , ne paroît pas avoir produit le
même effet dans notre armée en Amérique
; ou en peut juger du moins par la
lettre fuivante d'un Officier de New-Yorck
du 15 Juin dernier.
Les papiers publics nous apprennent que les
Chefs Américains ne veulent point entendre parler
de paix , à moins que l'indépendance ne foit reconnue
, & que leur bon & grand allié ne foit compris
dans le traité , deux circonftances qui , j'espère ,
n'auront pas lieu ; mais comme vous avez actuellement
une nouvelle Adminiftration , je ne puis pas
répondre de ce qu'elle eft en état de faire , -- La vic(
65 )
toire obtenue dans les Ines eft un des plus heureux
évènemens dont nos annales puiffent faire mention ,
attendu la pofition où nous nous trouvons , & le
grand objet que les ennemis avoient en vue. Il eft
bien à regretter que cette victoire n'ait pas eu lieu ,
ou du moins qu'elle n'ait pas été fue à Londres avant
l'expulfion de l'ancien Ministère. Nous nous regardons
comme en parfaite sûreté pour cette année ,
quand même on ne nous enverroit pas un feul ..
homme. Nous pouvons conferver nos poftes fans
courir de hafards , en attendant que le Cabinet de
Londres nous faffe favoir ce qu'il a réfolu relativement
à la guerre ou à la paix , car le Chevalier
Guy Carleton a les mains liées. Vous favez que le
Congrès a refufé d'accorder un pafle- port au Secrétaire
de ce Commandant , pour aller à Philadelphie.
Aufli-tôt que Washington a donné cette nouvelle
au Chevalier Guy , celui- ci a envoyé un bâtiment
en Angleterre , pour remontrer combien l'Adminif
tration s'étoit abufée en fe flattant de la poffibilité
d'obtenir la paix , & pour demander la permiffion
d'agir offenfivement . Il y a 10 jours qu'on a expédié
à Martas'wineyard , fous un convoi fuffifant, un
certain nombre de petits bâtimens , pour acheter du
bétail que le pays fournit en abondance , & nous
avons appris hier que les habitans étoient prêts
à nous en vendre autant qu'il nous en faudroit.
Toute l'armée a ordre de camper au-delà de Kingsbridge
, & l'objet eft , dit- on , de couvrir quelques
milles du pays pour pouvoir fourager . Washington
fait filer les troupes à New- Windfor , où la plus
grande partie des troupes Françoises doivent le joindre
de la Chéfapéak . On n'a laiffé pour la garde.
de Philadelphie que la Milice de la Ville «.
」
Les nouvelles qu'on attendoit avec impatience
de l'Amiral Rodney , font enfin
arrivées hier ; elles font en date du 10
•
*
( 66 )
Juin ; il informe l'Amirauté du départ de
la flotte de la Jamaïque , & que fa prétence
n'étant plus nécefl ire dans cette ifle , il fe
propofoit de mettre à la voile le 15 pour
retourner à Sainte -Lucie. Sa Hotte jointe
avec la divifion de l'Amiral Hood qui n'a
rien fait dans fa croifiè e ; eft de 25 vaiffeaux
de ligne. Il ne parle d'aucune expédition ,
pas même de cele de Curaçao qu'on difoit
ici enlevé Il paroît d'après tous ces détails
qu'il a été dans une inaction abfole à la
Jam ïque , occupé à réparer les vaiſſeaux ,
hors d'état de tenir la mer , & forcé de refpecter
l'efcaire Françoife & Espagnole
combinées à St - Domingue ; qu'il n'a pu
tirer aucun fruit de fɩ victɔire , qui fe borne
uniquement à avoir arrêté les progrès de
nos ennemis , & qu'il ne lui a pas été poflible
d'en faire lui - même. Il a laiffé partir le
convoi de St Domingue ; l'Amiral Hood ,
qu'il difoit dans fes dépêches précédentes ,
croifer à la hauteur du Cap pour empêcher
la fortie de toute flotte guerrière ou marchande
, n'a rien fait pour arrêter celle- là.
Elle eft depuis plufieurs jours dans les ports
de France , & les 4 vaiffeaux de ligne qui
l'efcortoient ont pu ou peuvent au 1er. odre
renforcer l'efcadre formidable qui croife
fur nos parages , & qui nous a fait trembler
fi long- tems pour la flotte que nous
attendons de la Jamaïque. Dans ce moment
le bruit court qu'elle eft arrivée ainfi que
- celle d'Antigoa à Cork , ou à Kinfale ou
1167 )
à Limerik. Le Gouvernement n'en a encore
aucun avis ; tout ce qu'on débite à la
Bourfe & ailleurs , eft fur la foi de quelques
papiers qui n'annoncent pas d'où ils ont tiré
cette nouvelle ; la lifte de Lloyd , qui
dit feule quelque chofe de pofitif , rapporte
l'extrait d'une lettre de Portfmouth en dare
d'hier , fuivant laquelle le floop l'Ariel qui
y arrive d'Irlande rapporte avoir laiffé le
même jour la flotte de la Jamaïque à la hauteur
de l'ifle de Wight. Le vaiffeau le Sandwich
, ajoute cette lettre , étoit en vue faifant
vile pour ce port.
On fait des voeux pour que cette belle
nouvelle fe confirme ; mais on en doute
encore ; & on ne fera tranquille que lorfque
la flotte fera réellement arrivée. Les
forces du Lord Howe ne font pas propres
à nous raffurer ; on n'a point de fes nouvelles
depuis le 20 ; on ignore où il eſt ,
quelle eft fa pofition : on ne fait pas même
s'il a reçu les renforts qu'on lui a envoyés
, le 20 il n'avoit été joint que par
deux vailleaux , ce qui portoit notre grande
efcadre à 24 ; le 21 & le 24 , il en eft parti
6 autres , qu'on préfume avoir cette deftination
; mais on ne fait s'ils y font arrivés .
L'efcadre combinée est toujours dans nos
ners ; & il feroit fâcheux qu'elle rencontrât
la nôtre & la joignît dans l'état d'infériorité
cù nous avons été forcés de la
laiffer.
Les inquiétudes percent jufques dans
( 68 )
-l'Adminiftration ; & quelques perfonnes
préfument que l'on n'a annoncé l'arrivée
de la flotte de la Jamaïque que pour détourner
l'attention de la Nation des affaires
de l'Inde . Ce qu'a publié le Gouvernement
fe réduit à très- peu de chofes.
» Il annonce l'arrivée du Général Meadow à
Bombay le 6 Janvier , avec les troupes & les vaiffeaux
commandés ci - devant par le Commodore
Johnſtone , & une ceffation d'hoftilités entre les troupes
de la Compagnie & les Marates , en conféquence
de quoi le Gouverneur & le Confeil ont détaché
deux bataillons de Sipayes au fecours de Tel
licherry , affiégé depuis longtems par les forces
d'Hyder-Aly . Le Major Abingdon a fait du fort une
fortie dans laquelle il a battu complettement l'ennemi
, lui a tué 500 hommes & fait 1200 prifonniers
, parmi lesquels fe trouve Serdan-Cawa , beaufrere
d'Hyder-Aly , Commandant du fiége . Il s'eft
auffi emparé de so pièces de canon , de 60 éléphans
, de beaucoup de chevaux , d'une grande
quantité de munitions , & de la caiffe militaire
qai montoit à 3 laks de roupies.
Ces nouvelles ne font pas celles qui
nous intéreffent le plus ; plufieurs de nos
papiers ont effayé d'y fuppléer par l'article
fuivant.
Le public ayant témoigné fon mécontentement
fur le fecret que l'on obfervoit relativement aux
affaires de l'Inde , M. Townshend , l'un des principaux
Secrétaires d'Etat , a envoyé le bulletin fuivant
dans toutes les imprimeries , en faifant annoncer
que ces nouvelles étoient arrivées depuis quelques
jours à fon Bureau ; mais qu'elles n'avoient point
été publiées parce qu'elles venoient de Conftantinoplc,
& que l'Adminiſtration attendoit à tous mo(
69 )
- mens des dépêches de l'Amiral Hughes. Un Exprès
eft arrivé ici de l'Inde , avec la nouvelle d'an
combat entre les efcadres Angloife & Françoife fur
la côte de Coromandel , dont voici à- peu-près les
détails .
» Au milieu du mois de Mars , l'escadre Françoiſe
ayant été bloquée pendant près de fix femaines à
Pondichery par l'Amiral Hughes , un gros tems
de S. E. obligea cet Officier de porter au large ;
mais les vents s'étant appaifés deux jours après lon
retour fur la Côte , il rencontra l'efcadre Françoiſe
aux ordres de M. d'Orves ; conſiſtant en 11 vaiſſeaux
de ligne. L'Amiral Hughes n'en avoit que 9. Vers le
midi le combat s'engagea entre les deux efcadres ,
qui continuèrent à le canonner jufqu'à 5 heures du
foir que l'arrière- garde des François fe retira ; malgré
cela elles combattirent encore une heure , & fe
trouvant alors éloignées l'une de l'autre , & hors
d'état de recommencer l'attaque , les François portèrent
vers Pondichéry , & les Anglois , dit-on ,
Madras . Il n'y a eu de vaiffeaux pris ni de part ni
d'autre mais le malfacre a été très-grand parmi
les équipages , fur- tout du côté des François , qui
avoient des foldats à bord. On dit que M. d'Orves
a envoyé en France un Exprès , & qu'il le vante
d'avoir eu l'avantage du combat , fi cela fe peut
dire , après avoir été bien maltraité & s'être retiré.
Un de fes vaiffeaux , de 64 , eft percé comme un
crible ; il a eu affaire avec un vaiſſeau de même rang ,
& tous deux fe font battus avec une bravoure inconcevable
. On n'a jamais entendu parler d'une action
aufli chaude dans les mers de l'Inde ; tous les vaiffeaux
fe font fecondés mutuellement avec la plus
grande valeur. Les François n'ont pour le réparer
que l'Ile de France , qui eft bien éloignée & d'une
navigation dangereufe pour des vaiffeaux maltraités .
Ils attendent journellement des renforts ; les Anglois
font dans le même cas «,
?
( 70 )
Malgré le coloris de ce bulletin , obferve à cette
occafion un de nos Papiers , il n'eft plus permis
de douter que l'Amiral Hughes n'ait été entièrerement
repouflé & battu , puifque fon eſcadre s'eft
réfugiée à Madras , tandis que celle de M. d'Orves
eft rentrée pailiblement à Pondichery , après avoir
ramaffé deux gros navires Indiens chargés de vivres
pour le compte de la Compagnie Angloile. Les
François fe font conduits comme ils le devoient ,
cherchant à éloigner leur ennemi , fans perdre de
vue leur objet , qui étoit fans doute de faire quelque
grande opération , avec les 2800 hommes qu'ils
vouloient débarquer à Porto - Novo. On dit que
plufieurs Directeurs de la Compagnie font étonnés
que le Gouvernement de Madras ait laiffé les François
s'établir dans le pofte de Porto-Novo , regardé
comme très- important ; mais il eût été difficrie
de réfifter à des forces auffi formidables que
les leurs .
Outre ces nouvelles , le Gouvernement
a reçu de l'Inde des lettres apportées par
le paquebot le Nancy. Les papiers du foir
en donnent quelques extraits , dont voici
la fubftance.
Les Marates , avec lesquels le Gouvernement
de Bombay vient de conclure une trève , font les
ennemis naturels d'Hyder-Aly , ce qui fait espérer
de voir bientôt leurs forces le tourner contre ce
Prince.
Le Gouverneur Haftings informe la Compagnie
que les troupes ont été extrêmement fatiguées &
diminuées par de fréquentes efcarmouches , & par
un fervice pénible dans le Bengale ; qu'il avoit fait &
qu'il faifoit tout fon poffible pour conclure la paix
avec les Puiflances du Pays , mais qu'il dé eſpérait
d'y pouvoir parvenir , Cependant tout étoit tranquille
au Fort William , d'où le Gouverneur écrit .
Les Corfaires d'Hyder-Aly inquiètent finguliè?
71 S
rement les établiſſemens du Bengale qui fe trouvent
manquer de grains par la négligence de l'Amiral
Hughes , qui ne protège le commerce en aucune
manière.
Aufli- tôt après la prife du Colonel Braithwaite &
de fa troupe, par Tipoo Saih , fur les bancs de la Col
loroon le 16 Février , le Chevalier Eyre Coote écrivit
à Hyder- Aly, pour lui propofer d'échanger le Colonel
& fon détachement contre les troupes d'Hyder
prifes à Négapatam. Mais ce Prince répondit avec
fierté , que les Anglois pouvoient pendre , s'ils le
jugeoient à propos , toute la canaille qui s'étoit
rendue à Négapatam ; mais que ces lâches ne méritoient
point d'être échangés.
L'Amirauté vient de recevoir une lettre du Chevalier
Richard Bickerton , datée de Rio- Janéiro le
5 Mai. Avant l'arrivée de ce Commodore en ce
Port , le Sceptre avoit mouillé , mais il en avoit
appareillé avec la frégate la Médée. Au départ du
cutter qui a apporté ces nouvelles en Angleterre ,
M. Bickerton avoit mis à la voile de Rio- Janéiro,
Il ne peut arriver à fa deſtination qu'au commencement
de Septembre.
Depuis l'arrivée de toutes ces nouvelles , on af
fure que fans attendre la confirmation des fuccès
de l'efcadre françoife fur celle de l'Amiral Hughes
le Gouvernement a réfolu d'augmenter les forces
de l'Inde. Ce renfort fervira en même tems de convoi
aux vaiffeaux de la Compagnie des Indes .
Les fonds de l'Inde font à 128. Ils n'ont jamais
été auffi bas depuis toute la guerre.
Le Comte de Shelburne , depuis la nou-
.velle révolution arrivée dans l'Adminiſtration
, paroît avoir perdu beaucoup de fa popularité
; nos papiers offrent des farcafmes
fouvent très vifs fur fon compte ; nous
n'en tranſcrirons aucun ; nous écarterons
avec foin les pièces de parti , lorfqu'elles ne
( 72 )
feront que méchantes ; nous nous arrêterons
à celles qui offriront fimplement des
difcuffions qui peuvent être quelquefois
vives , fans s'écarter trop de la décence ; &
nous citerons la lettre fuivante , adreffée à
ce Miniftre , & qu'on attribue à M. Fox.
›
» Vous avez avancé , Mylord , qu'auffi- tôt que
l'indépendance de l'Amérique feroit reconnue , le
Soleil de la G. B. feroit éclipfé pourjamais . Voilà
fans doute un grand malheur que vous nous annon.
cez , mais écoutez les raifons qui me déterminent
à croire le contraire , & je fuis perfuadé que vous
ferez enchanté de revenir de votre opinion .
Dès que l'Amérique fera indépendante , nous ferons
débarraffés des énormes dépenfes que ce pays nous
occafionne , fur-tout depuis le Règne du Roi Guillaume
& de la Reine Anne. La guerre de George II
en 1739 , a pris fon origine en Amérique. Les troubles
de la Virginie en 1756 , ont engagé l'Angleterre
dans une guerre avec la France & l'Espagne ,
& cette guerre s'est étendue jufqu'en Allemagne .
La derrière révolte des Américains nous a amené
la guerre actuelle avec la France , l'Espagne & la
Hollande , guerre difpendieufe & fanglante qui
s'eft communiquée en Afie & en Afrique. Tous
ces maux ne proviennent que de ce que la G. B.
eft Souveraine du Continent Américain . Vous
'ignorez pas , Mylord , que 1800 lieues de mar
féparent l'Angleterre de l'Amérique , que cette dernière
contrée abonde en productions de toute eſpèce,
tant pour les befoins de la vie , que pour les munitions
de guerre , & qu'elle eft habitée par trois
ou quatre millions d'hommes , dont nous ne connoiffons
que trop les difpofitions militaires , & c'eft
fans doute d'après ces confidérations , que vous
avez déclaré qu'il vous paroiffoit néceffaire de reconnoître
fon indépendance ; mais vous ferez encore
bien
( 73 )
bien plus confirmé dans cette opinion , lorfque
vous ferez réflexion que la guerre que nous avons
à préfent fur les bras , coûte déjà à l'Etat plus de
cent millions fterling , & que les guerres que nous
avons cues précédemment au fujet de l'Amérique ,
nous en ont fait dépenſer environ 40- millions.
Vous croyez , Mylord , que l'indépendance de l'Amérique
fera un très -grand mal ; moi je crois que
fon indépendance fera un très -grand bien , parce
que devenue indépendante , il faudra qu'elle faffe
les frais de fon gouvernement , qu'elle entretienne
des armées , des efcadres , des forts , & c. &c . , toutes
dépenſes énormes qui étoient à la charge de l'Angleterre
, lorsque l'Amérique étoit fous fa dépendance.
-
Vous dites de plus que vous croyez que l'indépendance
de l'Amérique eft un mal que les Améri
cains doivent craindre. Vous êtes bien bon , Mylord !
Eh ! puifque les Américains n'ont pas cette appréhenfion
, pourquoi voulez-vous l'avoir pour eux ?
Vous ajoutez que cette indépendance eſt un mal
que les deux nations doivent également redouter.
Non , Mylord : les deux nations penſent au contraire
que l'indépendance de l'Amérique ne fera point funefte
à toutes les deux , & ne fera de tort ni à l'une
ni à l'autre , & je vous en ai déja dit la raifon , qui
eft , qu'après l'indépendance déclarée , la Grande-,
Bretagne ne fera plus obligée d'envoyer des millions
en Amérique pour y entretenir une Administration
difpendieufe. Mais je vois d'où naiffent vos
alarmes ; & vous paroiffez infinuer que fi une fois
l'Amérique devient indépendante , elle fe liera de
néceffité avec l'Espagne & la France pour détruire
l'Angleterre , & c'eſt ce qui vous a fait dire que
dès-lors fon foleil fera éclipfé pour jamais. Ditesmoi
, Mylord , quand l'Amérique fe verra une Puiffance
libre, à laquelle des Puiffances de l'Europe
croyez - vous qu'il foit de fon intérêt de fe lier
ncèrement & étroitement ? La question ne fouffre
10 Août 1782.
d
t
( 74 )
--
point de difficulté. La Religion , la langue , les loix,
les moeurs , les ufages , la confanguinité , tout lui
dira de s'unir avec la Gr. Bretagne de préférence
à toutes les autres Puiffances de l'Europe : l'intérêt
de fon commerce l'y porterà encore davantage ;
car nos manufactures font les meilleures de tout
l'ancien continent , & ce font celles que les Américains
doivent le plus défirer ; elles ont toujours
cu & ne cefferont d'avoir plus de crédit que toutes
celles de l'Europe. - Vous avez dit que vous auriez
défiré pouvoir déployer votre éloquence à la barre
du Congrès , pour lui prouver que l'indépendance
feroit également préjudiciable aux deux Nations.
C'est une chose que vous auriez pu faire par écrit
comme par vive voix. Au refte route votre éloquence
auroit été perdue , car le Congrès eft bien perfuadé
que Dieu dans fa fagelle éternelle n'a jamais eu intention
que le vafte continent de l'Amérique reçoive des
loix d Angleterre , loix faites par une race bigarrée
de gens qui fe regardent comme de petits Nababs
Afiatiques , de riches Créoles des Ifles de l'Amérique ,
de Députés de Bourgs d'Angleterre , voués à la corruption
& dont le nom eft à peine connu à Londres.
En vérité il est étonnant que vous prétendiez qu'il
foit bien funefte pour l'Amérique de ne plus dépendre
de pareilles gens . Vous pronoftiquez encore
qu'après la reconnoiffance de l'indépendance, de
l'Amérique, l'Angleterie perdra fon rang , fa confidération
& fon importance parmi les autres Nations
, & ne fera plus qu'un petit Etat fans conféquence.
Il m'eft impoffible, Mylord , d'adhérer à
votre opinion. Notre Ifle fertile obtient de fon
propre fol tout ce dont elle à befoin , comme grains ,
beftiaux , laine , fer , &c. elle a même du fuperflu , &
certainement elle n'a befoin d'aucune des productions
d'Amérique. Quoi ! l'Angleterre depuis 150
ans auroit formé des Colonies , qui aujourd hui
pourroient être à craindre pour elles , & feroient
( 75 )
4
capables d'éclipfer fon foleil! Permettez- moi , Mylord,
de dire que vous vous êtes lourdement trompé .
Quoique la loi de la nature ordonne qu'un pays:
auffi vafte & auffi éloigné ne dépende d'aucun autrepays
, la faveur que la G. B. peut accorder à l'Amé
rique en matière de commerce , ne peut manquer de
lier cette Nation avec la nôtre , de préférence au
refte de l'Europe , & c'est ce que fon intérêt lui
dictera toujours . De plus , permettez - moi
Mylord , de vous dire qu'une très -grande partie des
manufactures exportées en Amérique, a été payée:
en lettres de change fur la tréforenie d'Angleterre ,
pour de faux articles dont on pré endoit que la
Couronne avoit eu befoin dans ce pays- la ; & en- ›
fuite que depuis que vous êtes au monde nous n'avons
jamais eu la moitié du commerce de l'Amérique
, attendu qu'elle a toujours tiré beaucoup de
marchandifes de la Hollande , de Hambourg , de la
Baltique , de la Méditerranée , de la France , de la
Martinique & des Inles Hollandoifes en Amérique ,A
& que depuis plus de 50 ans elle fabrique une qan ,
tité confidérable de manufactures de toiles & de
laines . Convenez auffi avec moi , Mylord , qu'il
y a entre trois à quatre millions d hemmes fur ce
nouveau continent . Une moitié de leurs befoins eft
certainement manufacturée par eux-mêmes , ou tirée
d'autres Nations que de la nôtre. Ainfi nous ne
fourniffons que l'autre moitié du continent Américain
, c'eſt - à - dire , tout au plus deux millions..
d'hommes , ce qui n'eft rien lorfque nous comparons
ce commerce- là avec celui que nous faifons avec
la Norvège , le Danemark , la Suède , la Ruffie , la
Pruffe , l'Allemagne , la Hollande , la France , l'E
pagne , le Portugal , l'Italie , tout le Levant , la
Perfe , la Chine , l'Inde , le Mexique , le Pérou ,
le Bréfil. Quand même l'Amérique deviendroits
une grande Puiffance maritime , elle feroit plus à
redouter pour la France & l'Espagne , que pour
-
d 2
1751
•
――
nous , qui après que les inimitiés actuelles feront
affoupies , deviendront néceffaitement fes alliés naturels
. Mais l'Amérique aura les mêmes raifons de
craindre une ligue entre les Puiffances maritimes
de l'Europe. D'après toutes ces confidérations ,
permettez , Mylord , que nous banniffions ces vaines
terreurs que vous voulez nous imprimer , & que
nous comptions fur la Providence , fur la fertilité
de notre fol , fur la bravoure de nos armées & de
nos efcadres , & fur les avantages que nous donne
notre fituation infulaire . C'en eft affez pour empêcher
que le foleil de l'Angleterre ne s'éclipfe
pour jamais «.
.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 6 Août.
Le Roi a nommé , fur la préſentation du
Prince de Condé , le Comte de Canillac ,
Meftre de Camp en fecond du régiment
d'infanterie d'Enghien , à la charge de Meftre-
de-Camp- Lieutenant - Commandant du
régiment de Bourbon , infanterie . S. M. a
auffi nommé, fur la préfentation de ce Prince ,
pour remplacer le Comte de Canillac , le
Marquis de la Ferté- Senneterre , qui a eu le
28 du mois dernier l'honneur de faire fes
remerciemens au Roi , à qui il a été préfenté
par le Prince de Condé.
L'Abbé Chivot , Profeffeur dans l'Univerfité
de Paris au Collège de Montaigu , a
eu l'honneur de préfenter au Roi le 29 du
mois dernier , une Idylle Grecque , avec la
Traduction Françoife , fur les voyages du
Comte du Nord.
( 77 )
Le 28 , M. de Mui de Monpas , Gentilhomme
Servant du Roi , eut l'honneur de
préfenter à L. M. un Ouvrage de Mufique ,
dont le Roi avoit bien voulu accepter la
dédicace.
De PARIS , le 6 Août.
On n'a point de nouvelles à Breft de
l'armée combinée depuis celles qu'on y a
reçues du 25 du mois dernier ; une gabarre
qui lui portoit les équipages relevés de inaladie
, eft rentrée dans ce port fans l'avoir
rencontrée.
»Nous venons de voir entrer ici , lit-on dans une
lettre en date du 26 , un longre Eſpagnol , qu'on
croyoit dépêché par D. Louis de Cordova , & comme
perfonne n'a pu l'approcher , on s'eft livré aux conjectures
, & on a dit que la flotte de la Jamaïque avoit
paffé fans être entamée & même fans être vue. Mais
ce lougre vient de St-Ander ; il portoit des paquets
au Général , & il a été obligé de fe réfugier ici, parce
qu'il a été pourfuivi par les frégates d'une efcadie
Angloife , compofée de bâtimens de guerre qui
croifent devant le golfe de Gascogne . Cette eſcadre
ne peut être que celle du Capitaine Douglas qu'on
fignala d'Oueffant il y a 10 à 12 jours , & à laquelle
fe font joints 2 ou 3 corfaires. Nous ignorons ce que
la fiégate l'Amphitrite , qui a quitté l'armée hier , a
rapporté ; fi elle avoit apperçu le convoi de la Janiaïque
comme on le prétend, elle feroit retournée fur fes
pas pour en inftruire le Général , plutôt que de venir
ici apporter fes dépêches «.
Il est faux en effet que l'Amphitrite ait
rencontré la flotte de la Jamaïque ; elle a
feulement rapporté , dit-on , au Command
3
(( 78 )
* ་
dant de Breft que l'armée combinée croifoit
toujours à l'ouverture de la Manche ,
& qu'elle étoit , lorfqu'elle l'a quittée , à 16
ou 18 lieues d'Ouellant. L'Amphitrite a dû
remettre à la voile le 27 pour rejoindre
l'armée. Elle a pris l'Officier du lougre Efpagnol
, qui va porter les dépêches de fa
Cour à D. Louis de Cordova.
L'Amiral Howe a , dit- on , partagé ſa
flotte en plufieurs petites efcadres , qui
croifent de manière à pouvoir avertir la
flotte de la Jamaïque & celle des ifles du
Vent de la route qu'elles doivent prendre
pour nous éviter. L'armée combinée , ajɔúte-
t- on , les a vues deux ou trois fois depuis
le 12 , & les a chaffées fans pouvoir
les joindre.
» Le Conquérant , lit on dans une autre lettre de
Breft , vaiffeau faifane pa tie de l'escorte du convoi de
Saint Domingue , eft entré ici le 23. Ce vaiffeau faifant
beaucoup d'eau , avoit été obligé de quitter le
convoi à la hauteur de l'Ile de Gro's . Deux navires
feulement fe font , dit- on , égarés près des Attérages ;
mais on croit qu'ils fout entrés dans quelques petits
ports de la côte ; on eft certain qu'ils n'ont éprouvé
aucun accident , quoique 2 vaiffeaux & 4 frégates
aient rodé pendant trois jours autour du convoi ;
ils fe font éloignés au moment où ils ont apperçu
T'efcorté qui leur donnoit chaffe. L'arrivée
heureufe de ce convoi prouve que l'Amiral Rod
ney , malgré fon avantage , n'a pas dans ces mers
la fupériorité que les Anglois lui fuppofent gratuitement
, & qu'il n'eft pas en état de s'oppofer aux
projets que peat former le Commandant. On a ſu au
( 79 )
Cap que cet Amiral avoit 14 vaiffeaux hors d'état de
fervir de long-tems , & qu'il n'avoit pas pu conferver
notre vaifleau l'Hector qui a coulé bas en entrant à la
Jamaique. On fent que dans cette fituation il doit éviter
les occafions de rencontrer encore notre efcadie ,
& fon inaction pendant que le convoi partoit , prouve
en effet qu'il ne tient pas la mer & qu'il n'en eft pas le
maître; s'il l'étoit il auroit tenté fans doute de lui
fermer le paffage. S'il eft retourné à Sainte Lucie ,
comme il l'écrit à l'Amirauté de Londres , il n'y
fera vraisemblablement pas plus qu'il n'a fait
à la Jamaïque , nos Ifles étant hors de toute
infulte. Quant aux Eſpagnols on ignore ce qu'ils ferout
; les troupes qu'ils avoient cantonnées dans les
habitations de Saint - Domingue ont des vivres pour
dix mois " .
On a quelques lettres du Cap François
parmi lesquelles s'en trouve une d'un Officier
de diftinction dans laquelle on lit les
détails fuivans.
» Je fuis étroitement lié avec D. Bernard Galvez ,
que je regarde comme l'émule de M. le Marquis
de la Fayette , & le jeune héros qui de nos jours
honore le plus fa patrie par des vertus & des talens.
Il a 30 ans environ , une figure douce & agréable ,
les manières aifées , un jugement sûr , une expérience
précoce ; il eft fingul èrement docile aux
bons avis . Il aime la converfation , fur- tour celle
des perfonnes inftruites. S'agit-il d'une tentative ,
d'une action ? il peut à peine dormir. Tandis que
nous repofons , dit - il fouvent , de braves gens
périffent peut-être ; & qui fait fi notre fommeil n'eft
pas la caufe de leur mort ? Je regrette ce tems ;
employons-le à veiller fur les jours de nos compagnons
d'armes. On ne fauroit être trop avare
du fang humain ; c'eft de ce feul bien qu'il eft
permis de l'être. Son activité , fon zèle , la rapidité
d4
( 80 )
-
de fes entreprifes , ont toujours devancé les foins de
défenfe , oppofés par l'ennemi. J'étois avec lui à
l'expédition de Penſacola. J'ai reçu le dernier
foupir de M. de la Clochetterie , mort dans mes
bras d'une bleffure que lui avoit fait au bas-ventre
un petit boulet , dans la journée du 12 Avril. Il
a fini comme Epaminondas & Bayard. M. de Bougainville
a combattu en lion ; nous avons compté ,
chofe étonnante, juſqu'à 800 boulets dans le corps
du vailleau l'Augufte ".
On écrit de Rochefort , en date du 26
Juillet , que le tonnerre eft tombé ſur le
Protecteur qui étoit au bas de la rivière.
Il lui a tué deux hommes & a endommagé
fon grand mât ; mais ce dommage a été
réparé en 36 heures & ce vaiffeau a dû
appareiller avec fes convois le 30.
Le corfaire la Sophie , écrit- on de Dunkerque ,
eſt entré le 28 Juillet dans ce port , ayant fait pendant
fa courſe 15 à 16 prifes , dont 6 ont été expédiées
pour nos ports , une autre rançonnée & lerefte
brûlé ou coulé à fond . Dans le nombre des derniers ,
il s'en trouvoit une de grande valeur . Ce corfaire
qui a été chaffé au moins 20 fois , a eu connoiffance
de l'armée combinée , à environ 20 lieues des Sorlingues
& de plufieurs divifions de l'armée Angloife ,
à l'entrée de la Manche . - Le corfaire la Fantaisie ,
forti de ce port , il y a deux jours , vient de rentrer
dans la rade ; il avoit fait trois prifes fur un convoi
allant à Oftende , elles ont été repriſes par une frégate
Angloife. Le corfaire a ramené 21 perfonnes .
Le 22 du mois dernier , le cutter l'Actif eft
entré dans le port de Breft avec le Royal- George ,
petit corfaire de Jerſey , armé d'un canon & de
fix pierriers , dont il s'eft emparé. Le corfaire
l'Epervier a repris fur un corfaire Anglois , &
conduit dans le même port le Saint - Claude
(-81 )
--
y
charchaffe-
marée , du port de 45 tonneaux , parti de
Nantes avec un chargement de fers pour le Roi.
Le 24 il eft entré un corfaire Américain avec
une prife Angloife , du port de 400 tonneaux ,
gée de mâtores du Canada. Le corfaire la Fantaifie
, mouillé le 31 à Dunkerque , y a mis à
terre 21 prifonniers provenant de 4 navires Anglois
chargés de charbon , qu'il avoit pris la veille
à la hauteur d Yarmouth.
-
Nos lettres de Toulon font en date du 18
Juillet & contiennent les détails fuivans.
"
» Le Roi vient d'ordonner dans ce port la conf
truction d'un vaiffeau de 118 canons & celle d'un
autre de 74. Le premier fera mis dans le baffin
dès que le Centaure qui eft déja fort avancé en
fera forti . Le nombre des conftructions ordonnées.
pour cette année , eft porté à 6 vaiffeaux , parmi les
quels on compte celui de 118 canons & 5 de 74
y compris le Centaure & l'Heureux , qui font fur
les chantiers.. Les deux frégates qui font en conf
truction viennent d'être nommées , & leur commandement
a été donné en même tems , L'une fe
nomme la Minerve , & fera commandée par le
Vicomte de Vintimille , & l'autre la Junon , fous le
commandement du Marquis de Coriolis . Le dou
blage en cuivre du Suffifant & du Dictateur de 74 ,
vient d'être achevé. Ces deux vaiffeaux font rentrés
tout de fuite en armement avec toute l'activité pofli
ble , conformément aux ordres exprès reçus à cet
égard. Le commandement de la corvette l'Eclair,
qui eft actuellement en mer fous les ordres de
M. de Sade , vient d'ête donné à M. de Pezenas
Bernardi , Lieutenant de vaiſeau « .
L'Ambaſſadeur d'Eſpagne a appris par
un Courier , qui n'amis que fix jours
moins deux heures de St- Ildefonfe ici , que
Monfeigneur le Comte d'Artois y eft arrivé
( 82 )
le 23 à 9 heures du foir ; il fut reçu par
le Roi d'Espagne avec les témoignages de
la plus vive tendreffe , & l'entrevue fut
des plus touchantes. Ce Prince n'a dû reſter
à St-Ildefonfe que huit à dix jours . Son intention
étoit de fe rendre à Madrid où il
logera chez l'Ambaffadeur de France . Le 10
ou le 12 de ce mois il doit en partir pour
arriver le 21 à Cadix . Trois batteries flottantes
font déja prêtes , les autres avancent
à vue d'oeil. M. le Duc de Crillon va quelquefois
à Algéfiras ; & de la manière dont
il preffe les travaux , on conjecture qu'il a
envie d'ouvrir le feu devant Gibraltar le
jour de Saint- Louis. Les ennemis tirent de
tems en tems quelques coups de canon ſur
les ouvrages avancés qu'on s'applique à perfectionner
; mais ils n'ont caufé aucun
dégât.
1 La Reine n'eft restée que huit jours à
Trianon , & Monfieur eft revenu de même
de Brunoy ; Jeudi dernier ce Prince donna
à dîner dans fon Palais du Luxembourg à
Madame la Comteffe d'Artois & à Mefdames
; ils allèrent enfuite aux François où
l'on donna la Pièce nouvelle de M. Paliffor ,
Ecueil des Maurs.
Nous avons annoncé dans le tems la
préfentation du Comte Démétrius - Comnènes
, qui eft iffu en ligne directe de David
Comnène , dernier Empereur de Trébifonde.
Les titres qui établiffent fa defcendance
après avoir été vérifiés par M.
( 83 )
Cherin , Généalogifte du Roi , ont paſſé au
Confeil fous les yeux de S. M. qui lui a
fait expédier des Lettres-Patentes par lefquelles
S. M. le reconnoît & le maintient
lui , fes enfans & defcendans de l'un &
de l'autre fexe , nés & à naître , dans les
mêmes honneurs , diftinctions , prééminences
, priviléges , franchiſes , exemptions &
immunités , que les nobles d'ancienne race :
on nous faura gré d'entrer dans quelques
détails ; on ne peut éprouver que de l'intérêt
pour les deſcendans de vingt Empereurs.
Le dernier , David Comnène , dont defcend le
Comte Démétrius , fut maffacré par ordre de Mahomet
Il es 1452. Un des enfans de ce Prince
infortuné , échappa aux affaffins ; & après avoir
erré long-tems expofé , il alla chercher un afyle
en Morée , chez un peuple qui , à la faveur de fon
courage & de fes montagnes , jo it encore de cette
liberte pour laquelle il combat depuis plus de 20 fiècles.
C'eft dans les monts Taigetes que les defcendans
des anciens Spartiates , connus aujourd'hui ſous
le nom de Mainotes , armés pour la caufe commune ,
febres , invincibles , comme au tems de Licurgue ,
défendent leur liberté contre les Turcs , avec la
même valeur qui les a préfervés du joug des Romains.
C'est en vain que les Sultans n'ont ceffé d'envoyer
contr'eux de nombreufes efcadres & des armées
formidables ; ils n'ont pu les priver d'un bien qu'ils
favent défendre , parce qu'ils le favent apprécier , &
n'ont point perdu comme tant d'autres peuples de la
Grèce le fouvenir de ce qu'ils furent autrefois ;
ils le croient encore ce qu'ils ont été ; leurs
chefs prennent le titre de Sénateurs de Sparre , &
ne renoncent point à l'eſpérance de relever un jour
d 6
( 84 )
fes ruines , & de rétablir fes loix. C'eft dans ces
montagnes que fe réfugièrent plufieurs Princes Grecs
perfécutés par les Turcs , qui venoient de renverfer
leur empire. Nicephore Combène y fut reçu
avec les plus grands honneurs que pût accorder un
peuple fier & indigent. On lui décerna le titre de
Proto geros , ou premier Sénateur , que fes defcendans
ont toujours porté , & auquel ils ont conftamment
joint une effèce de pouvoir volontairement
accordé au courage qu'ils montrèrent dans
une guerre contre les Mufulmans . Mais en 1676
l'Amiral Turc , qui vint attaquer les Mainotes ,
trouva le moyen d'en faire foulever un grand nombre
contre Conftantin Stéphanopoli Comnène , qu'ils
accufoient de vouloir uforper fur eux une autorité
trop grande. Ce Prince fut contraint de quitter fa
patrie au moment où il verfoit fon fang pour elle ;
il s'embarqua avec 3000 des fiens fur 5 ou 6 yaiffeaux
, & fondit fur la flotte ennemie qu'il divifa
, & à travers laquelle il paffa , mais en perdant
la moitié de ceux qui le fuivoient. Un de
fes navires féparé par les vents , fut la proie des Algériens.
Il arriva enfin avec les deux autres à Gènes , &
le Sénat l'accueillir , & lui forma en Corfe un établiffement
dont fes enfans ont toujours été les chefs ,
& qui feroit confidérable encore , fans les malheurs
de la guerre de Corfe qui l'ont détruit . Le Comte Démétrius
Commène eft arrière-petit-fils du Conducteur
de cette Colonie . Il eft Capitaine de Cavalerie au
fervice de France , par une commiſſion du 16 décembre
1779.
On lit dans le Journal de Provence du
21 du mois dernier , une anecdote trèsfingulière
; le Rédacteur en garantit l'authenticité
; nous ne la tranfcrivons que
pour donner une mille & unième preuve des
excès de la ftupidité & du délire ; la pu
1851
blicité peut être utile , fi elle contribue à
en préſerver.
» Le 2 Juillet , la femme d'un Patron Catalan
établi au port de Cette , parut atteinte d'une maladie
dont les fymptômes & les fuites ont fait dire
& croire qu'elle étoit démoniaque. On la vit d'abord
fe rouler dans fon lit & à terre , courir
& fauter dans fa chambre , ayant les yeux hors
de la tête , faiſant d'horribles grimaces , & falivant
comme les épileptiques ; enfuire elle devint
tout-à- coup immobile comme une ftatue. Malgré
tous ces mouvemens violens , les Médecins lui
trouvèrent le pouls tranquille & dans l'état d'une
perfonne qui le porte bien . Elle avoit eu précédemment
quelques autres attaques ; & fon mari ,
ainfi que quelques autres Efpagnols logés enſemble ,
fe perfuadèrent qu'elle étoit poffédée du démon .
Cette idée le répandit , quelques perfonnes accoururent
, & furent bientôt fuivies d'une affience de
monde qui ne fit que s'accroître depuis fix heures
du foir jufques bien avant dans la nuit. Les fe
cours de la médecine ne paroiffant point propres
à chaffer le diable du corps de cette femme
on appella pour cette grande entrepriſe un jeune
homme de la même ville qui paffe pour pofféder
à fond le grimoire. A peine fut- il au bas de l'elcalier
, que la femme , qui ne l'avoit jamais vu ,
reffentit l'influence de fon approche ; de l'état d'immobilité
où elle étoit depuis quelque tems , eile paffa
tout-à- coup à des accès de fureur , fit des grimaces
, tourna les yeux d'une manière effrayante , &
les fixa fur le jeune homme dès qu'il fut près d'elle ,
avec des friffons & des tremblements convulfifs.
Le jeune magicien paffe à côté du lit , balbutie
quelques mots en langue espagnole , & en fait articuler
quelques -uns à la malade ; & s'adreffant
enfuite au mari & aux autres fpectateurs , leur dit
avec le plus grand fang- froid : il n'y a plus licu d'em
-
&
( 86 )
:
douter , elle eft poflédée du démon , & n'en a
pas moins de 22 dans le corps ; mais ce n'eft rien.
je les ferai bientôt déloger , il ne tiendroit même qu'à
moi de faire venir jufqu'à l'entrée du port la perfonne
qui lui a donné ce mal , mais alors je n'aurois
plus de pouvoir fur elle. - Il tira quelques
cheveux de la tête de cette femme , les mit fous
fes pieds , & lui en fit avaler quelques - uns : il
lui fit prendre enfuite un verre d'eau . Les fpectateurs
, également faifis de furprife & d'effroi , le
regardèrent opérer grands yeux ouverts , bouche
béante, attendant l'ile de ce fingulier traitement
avec la plus grande impatience , quand tout- àcoup
il s'écria : en voilà trois dehors . En mêmetems
il dit au mari qui étoit le plus croyant de
l'affemblée , de faire fortir tout le monde , que fa
Femme avoit befoin de repos. Il fortit auffi luimême
mais il revenoit d'un moment à l'autre ,
entroit feul dans la chambre , ou avec peu de perfonnes
, le mari toujours préfent , ou regardant
par le trou de la ferrure. A 11 heures du foir il
publia qu'il étoit venu à bout d'expuler 19 démons
, & que les trois autres étoient les plus opiniâtres
On avoit remarqué que lorfque quelque
Prêtre le trouvoit parmi les fpectateurs , la malade
entroit dans de plus fortes convulfions , ce qui
perfuadoit encore mieux qu'elle étoit véritablement
poffédée comme elle étoit enceinte , & que dans
cet état il y avoit à craindre pour les jours , on
crut devoir faire appeller le Curé de la Paroiffe.
Celui-ci accourut , examina la malade , jugea que
tout ceci n'étoit qu'une comédie , fit une morale
aux fpectateurs , & fe retira. Cependant par égard
pour les préjugés , il permit à un de fes Vicaires
de fe tranfporter chez cette femme , de veiller à
fon état , de l'adminiftrer en cas de befoin , &
de l'exorcifer. A l'arrivée de celui- ci , les trois
démons firent plus de vacarme ; les prières furent
( 84 )
alors récitées ; lorfque le Vicaire fut à ces paroles ,
je t'ordonne de la part de Dieu de fortir du corps
de cette femme , on prétend que le démon tépondit
par la bouche de la poffédée , & cela plufieurs fois ,
en langue espagnole : Je ne veux point.
Enfin le
démon ne pouvant plus réfifter aux ordres réitérés
du Vicaire , répondit : Je fortirai , mais ce fera
pour entrer dans le corps d'un autre . Auffi-tôt tous
les fpectateurs s'enfuirent ; un Avocat feul dit en
riant : fors , fors toujours ; un Eſpagnol qui fut
choqué lui répliqua Pourquoi , Monfieur , vous
ignorez les évènemens qu'il y a à courir ; ce qui fut
fuivi de beaucoup de propos qui faillirent mettre
aux prifes les croyans avec les incrédules . Le Vicaire
embarraffé , craignant de prendre far lui s'il continuoit
, fe retira. On rappella le jeune homme qui
avoit chaffé les 19 démons ; on le conjura de terminer
une fi belle cure , & d'expnifer les trois autres
; il s'y prêta de bonne grace , refta auprès de
la malade jufqu'à minuit , renouvella les fingeries
qu'il avoit déjà faites , & vouloit en faire d'autres
auxquelles le mari s'oppola il fe décida même à
le remercier , à le prier de fe retirer , ainfi que les
autres curieux , & à courir le rifque de fe remettre
au lit auprès de fa femme , quoiqu'elle eût encore
trois diables dans le corps : ainfi fiait cette comédie ,
qui a donné lieu à cette réflexion , que malgré le
progrès des lumières , la fuperftition exerce encore
fon empire fur une multitude d'efprits.
Les Règlemens de Police défendent d'élever
les maifons bâties en pans de bois
au deffus de 48 pieds ; la fréquence des incendies
juftifie la fageffe du Règlement ,
& l'attention qu'on doir avoir de le maintenir
, fur-tout dans un moment où l'on
ne voit de toutes parts que de nouveaux
bâtimens en train , qu'on a la témérité
( 88 )
d'élever à des 70 & 80 pieds . La Grand
Chambre du Parlement de Paris vient d'en
ordonner l'exécution rigoureufe dans une
circonftance affez malheureufe pour celui
contre lequel elle eft prononcée.
M. Henri , acquéreur de l'emplacement d'une maifon
au coin de la rue Saint-Nicaife , payé fort cher ,
avoit bâti fa maiſon en pierres de taille fans avoir
pris les alignemens du Bureau de la Voierie ; elle
étoit prefque finie , lorfque le Voyer le fit condamner
à démolir fa maifon pour la faire reculer , & fuivre
les alignemens. Le préjudice confidérable que cette
démolition lui fit fouffrir , l'engagea à demander la
permillion de reconftruire en pans de bois , étant hors
d'état de faire les frais d'une nouvelle conftruction
en pierres de taille. Certe permiffion lui ayant été
donnée fans lui fixer la hauteur qu'il pouvoit donner
à fon bâtiment , M. Henri l'avoit entièrement reconftruite
& élevée à 68 pieds ; on étoit occupé à la recrépir
en plâtre , lorfque le Voyer , inftruit de fon
élévation , l'a fait affigner au Bureau des Finances
& a obtenu au Châtelet Sentence , qui lui enjoint
de réduire fa maifon à la hauteur de 48 pieds ,
conformément aux règlemens . M. Henri a inter
jetté appel de cette Sentence dont il demandoit l'infirmation
, & donnoit pour motif de confidération
en fa faveur , la perte immenfe qu'il avoit éprouvée
par la double reconstruction , & l'ignorance dans
laquelle le Voyer l'avoit laillé en ne lui fixant pas
la hauteur du bâtiment qu'il lui avoit donné la permiffion
d'élever en pans de bois , ce qui lui avoit
fait croire qu'il pourroit l'élever auffi haut qu'il
voudroit , de même que beaucoup de nouvelles
maifons femblables qu'il voyoit. - Par ces confidé .
rations perfonnelles à M. Henri , M. l'Avocat Général
Joly de Fleury avoit conclu à l'infirmation de
la Sentence , mais l'Arrêt du 6 Juillet a confirmé
cette Sentence avec amende & dépens «。
1891
Jacques de Grace , Evêque d'Angers ;
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale
de St-Aubin , eft mort en cette Ville rue
Pot- de -Fer , Fauxbourg St - Germain.
Arman - Mathurin , Marquis de Vaffé ,
Vidame du Mans , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , eft mort en fon Hôtel
à Paris.
Louife-Francoife le Pelletier , veuve de
Gabriel- Jacques de Salignac , Marquis de
la Mothe- Fenelon , Chevalier des Ordres
du Roi , & fon Ambaffadeur près des
Etats - Généraux des Provinces Unies , eft
morte en cette Ville , âgée de 85 ans.
-
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , qui fupprime , à
compter du premier Octobre 1782 , la perception
des Droits établis fur les Huiles & Savons , par
l'Edit du mois d'Août 1781 , du 17 Juillet 1782 ,
Extrait des Regiftres du Confeil d'Etat.
» Le Roi étant informé que le doublement de
droits fur les Huiles & Savons , ordonné par fon
Edit du mois d'Août dernier , peut porter préjudice
au commerce de ces denrées ; & Sa Majesté voulant
accorder dès-i-préfent à fes fujets les foulagemens
que les circonftances permettent : oui le rapport du
fieur Joly de Fleury , Confeiller d'Etat ordinaire
& au Confeil royal des finances ; Sa Majesté étant
en fon Confeil , a fupprimé & fupprime , à compter
du premier Octobre prochain , la perception ordonnée
par l'article 4 de l'Edit du mois d'Août 1781 , du
doublement dans tout le royaume des droits fur
les Huiles & Savons , & des 10 fols pour livre dudic
doublement ordonne pareillement Sa Majesté la
fuppreffion , à compter du même jour premier Octobre
prochain , des droits principaux établis par
l'article dudit Edit , fur les Huiles & Savons ,
( 90 )
à l'entrée & paffage de la ville , fauxbourgs & Vanlieue
de Paris , & des 10 fols pour livre en fus def
dits droits principaux. Fait au Confeil d'Etat du
Roi, &c cc.
2
-
,
Edit du Roi , porrant création d'un Tréforier
général alternatif de la Marine & des Colonies ,
donné à Versailles au mois de Juin , regiſtré en
la Chambre des Comptes le 8 Juillet . Par
notre Edit du mois de Novembre 1778 nous
avons fupprimé les offices de Tréforiers de la Marine
& des Colonies , & leurs Contrôleurs ; &
réuni les fonctions des deux Tréforiers dans la
perfonne du fieur Baudard de Sainte James , en
faveur duquel nous avons créé un nouvel office ,
dont la finance a été fixée à un million ; & nous
lui avons attribué des gages au denier vingt , avec
un traitement annuel de trente mille livres fans
retenue , fous la réserve d'y ajouter une gratifi
cation dépendante de la fatisfaction que nous aurions
de fes fervices pour être mieux inftruits
de la dépenfe des frais de Commis & de Bireaux
, de correfpon dance dans les Ports & dans
nos Colonies , & de la reddition des comptes ,
nous les avons pris à notre charge , plutôt que de
les comprendre par forme d'abonnement dans fon
traitement. C'eft d'après les connoiffances acquires
par l'expérience des trois années 1779 , 1780 &
1781 , & par les motifs exprimés dans notre Edit
de ce jour , portant création d'un Tréforier alternatif
du département de la guerre , que nous nous
fommes déterminés à créer un fecond Tréforier de la
Marine & des Colonies , pour faire auffi alterna
tivement avec celui pourvu de l'office créé par
ledit Edit du mois de novembre 1778 , les fonctions
de ladite Tréforerie , à compter de l'année
prochaine 1783 , à porter la finance defdits
offices à 1200000 livres chacun , & à fixer leurs
( 91 )
gages à 60000 livres , aux déductions du dixieme
& c.
,
Les Numéros fortis au Tirage de la
Lotterie Royale de France , du 1er. de ce
mois , font : 46 , 45 , 25 , 21 & 84.
De BRUXELLES , le 6 Août.
LES Députés des Etats de Flandres , ont
adreffé à l'Empereur un Mémoire dans
lequel il lui repréfentent que l'on regardoit
dans cette Province les biens des Couvens
comme un patrimoine appartenant aux Habirans
, & ils fupplient en conféquence S. M. I.
de les employer , en cas de fuppreffion , à
l'avantage des Sujets de cette Province.
Notre première efcadre , aux ordres de l'Amiral
Harfing, écrit-on de la Haye , partie le 7 Juillet du
Tefel , a abandonné à eux- mêmes le 13 , par un vent
favorable , les navires armés de la Compagnie des
Indes Orientales & de celle des Indes Occidentales ,
qu'elle convoyoit ; elle étoit alors à l'ouest de Berg en
Norwege , vis à - vis la pointe méridionale des Ifles
de Sherland , au nord de l'Ecoffe. Deux jours après
on l'a apperçue redefcendant vers le Cap Lendeanés
à l'entrée de la Baltique , où elle aura été jointe par la
feconde efcadre qui a fait voile le 9 , & par l'Eensgezindheyt
, le Dolphyn & l'Enckhuyfeu , dont le
départ du Vlie a été retardé de quelques jours. - On
dit que le 20 elle a reparu à la hauteur du Texel , où
le Batavier, de 54 canons , & l'Argo , de 44 , l'onc
rejoint , l'un à la hauteur du Texel & l'autre du
Vlie. Elle a dû être renforcée encore par le Schiedam
& le Goes , de 54 , le Jafon , de 36 , qui ont
fait voile le 21 de Fleffingue , où croifoient encore
alors le Zierickzée , de 60 canons , le Landferoon ,
( 92 )
de 44 , l'Oranjezaal & le Walcheren , de 24. - Les
Anglois ayant ceffé d'inquiéter nos pêcheurs , les
Etats-Généraux ont pris la réſolution d'ufer de réci•
procité envers les leurs.
Selon les mêmes lettres , M. de Saint-
Saphorin , Envoyé de la Cour de Danemarck
, après avoir reçu un Courier de
Copenhague , a préſenté aux Etats- Généraux
un nouveau Mémoire relatif aux plaintes
qu'il a déjà faites fur le traitement que le
Capitaine Fuglede , commandant le navire
Danois le Château de Dansborg , affure avoir
effuyé au Cap de Bonne- Efpérance ; on
ajoute qu'il demande une réponſe cathégorique
dans 8 jours ; la Compagnie des Indes
a cependant déjà répondu à ces plaintes
par un Mémoire , dans lequel elle articule
de fon côté des griefs très - graves à la charge
du Capitaine Fuglede lui- même.
Les lettres d'Amfterdam portent que le
bruit s'y répandoit que la réfolution propofée
en Zélande , de demander communication
de la correfpondance de lettres tenue
pendant le cours de cette guerre ,
entre le Stadhouder & les Officiers fupérieurs
de la République , avoit paffé , &
qu'on croyoit que d'autres Provinces étoient
difpofées à l'adopter également. Elles affurent
encore que la Province de Frife eft
au moment de publier des réfolutions importantes
, & d'envoyer une députation fur
le même objet. On parle auffi des diſpoſ
( 93 )
tions de la plupart des villes de la Province
de Hollande pour une démarche de cette
nature.
2
Les Fortins , ajoutent les mêmes lettres , que
le Leander , vailleau Anglois de so canons , aidé du
cop l'Alligator , nous a enlevés fur la Côte d'Or,
en Guinée, font le Moere , le Gormantyn , l'Apan , le
Ba koe & l'Acra ; ils étoient tous faciles à prendre ,
& on ne pense pas ici que leur reftitution occupe
beaucoup le futur Congrès. Il y avoit 20 canons
dans le premier , 32 dans le ſecond , 22 dans le
troiſième , 18 dans le quatrième , & 32 dans le cinquième
; mais il n'y avoit prefque ni poudre , ni
boulets , ni canonnier. Ces bâtimens ennemis ont
pris & détruir , ca gaifon fauve , à la hauteur de ces
Fortins , un bâtiment de plus d'importance , puiſqu'il
leur a produit 30,000 liv . fterl . «,
Il a été queftion dans l'affemblée des
Etats de Hollande & de Weftfrife , du 19
du mois dernier , d'envoyer un Miniftre
de la République auprès des Etats - Unis
de l'Amérique. La défignation de la perfonne
chargée de cette miffion , a été
remiſe à un Comité. On auroit pris en
même-remps une réfolution définitive fur
le traité d'amitié & de commerce avec la
République Américaine , fi le Corps des
Nobles & les Villes d'Amfterdam , de
Rotterdam & de Hoorn ne l'avoient pris
ad referendum , faute d'inftructions de leurs.
Commettans à cet égard .
Ceux qui entrevoyent la paix prochaine
, affurent que le Comte de Shelburne
a envoyé un de fes amis , pour re(
94 )
nouer , s'il eft poffible , avec le Ministère de
France ; cet Agent eft M. Vaughan , Négociant
de la Jamaïque qui paffe pour être
fort inftruit. Cependant on croit que M.
Fitz Herbert , Miniftre du Roi d'Angleterre
depuis 3 ou 4 ans , eft chargé de cette négociation
; ce qu'il y a de certain c'eſt qu'il
eft actuellement à Paris.
On dit que le paffage entre Calais &
Douvres doit être ouvert depuis quelques
jours pour tout le monde.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , du 3 Juillet.
• La flotte de la Jamaïque que nous attendons
& qui , felon les apparences , fera bien protégée
par le Lord Howe , eft évaluée près de deux millions
fterling. Sa prife dédommageroit amplement nos
ennemis des derniers fuccès de Rodney.
On n'a point encore appris l'arrivée d'aucun des
bâtimens de cette flotte , foit dans les Ports de
l'Angleterre ou de l'Irlande .
L'Ajax de 74 devoit revenir en Europe avec
cette flotte ; mais il s'eft trouvé hors d'état de
faire le voyage. En conféquence il restera jufqu'à
ce que la forte qu'on attend des Ifles mette à la
voile. Le départ de cette flotte eft fixé au 14 Juillet ,
& elle fera efcortée par l'Ardent , le Jafon & le
Caton , tous trois de 64.
Il est arrivé le 28 au foir à Spithead , écrit- on
de Goſport , un fenau dépêché par le Lord Howe ,
donnant avis qu'il avoit joint la flotte de la Jamaïque.
Des avis poftérieurs affurent que 49 vailfeaux
de cette flotte viennent de mouiller à la rade
de Sainte- Hélène avec les convois,
195 )
Il est entré aujourd'hui le cutter le Griffin ,
Capitaine Cook , portant des dépêches de Sir Richard
Bickerton , qu'il a laffé les de ce mois
à la hauteur du Bréfil ; l'efcadre étoit en bon état ,
´mais il lui manquoit les vaiffeaux le Sceptre & la
Medea qui s'étoient léparés .
Les François ont débarqué 2800 hommes à
Porto- Novo , pour affifter Hyder-Aly. Le Comité
fecret de la Compagnie des Indes eft très -étonné
de ce que le Gouvernement de Madras a laiffé
l'ennemi prend e & conferver cette place , la feule
où ils peuvent débarquer leurs troupes .
Deux navires Indiens chargés en riz appartenans
à la Compagnie avoient été pris par les François
pendant que Sir Edouard Hughes leur prenoit deux
tranfports. 7
On a dernièrement fait une recherche pour découvrir
les cauſes qui font que la poudre des François
dans l'Inde , eft infiniment fupérieure à la nôtre.
En voici la raifon : les François la tiennent toujours
expofée à l'air , ce qui lui conferve toute la force ;
nous , au contraire , de crainte d'accident , nous la
confervons renfermée & impénétrable à la circu
lation de l'air , ce qui lui fait perdre toute fa qualité.
C'eft fans doute à cette manière de tenir les poudres
, qu'il faut attribuer les fréquens accidens qui
arrivent à bord des vaiffeaux François .
On apprend d'Irlande qu'il y a eu des débats à
l'occafion d'un bill qui avoit été renvoyé à Dublin
avec des altérations , précisément après qu'il avoit
été décidé que le Cabinet de St-James n'en altéreroit
plus. M. Hartley , après avoir fait cette obfervation
, fe leva en difant qu'il fe flattoit qu'aucun Mem.
bre n'auroit l'audace de le paffer. Il paffa cependant
à la pluralité de 5s voix contre 25. M. Flood fe
xécria contre l'inconféquence des Communes , &
( 98 )
dit qu'il ne falloit pas attendre pour écraser le :
Serpent qu'il fût écles. Il annonça une motion pour
affurer l'indépendance conftante de l'Irlande. On
ignore quelle fera la fuite de ces nouveaux mécon
tentemens ; mais plufieurs corps de volontaires ont
ceffé de battre la caiffe pour l'enrôlement des gens
de mer.
On affure que le Chevalier Yorke doit être chargé
en chef de la négociation de la paix à Paris .
Le Cabinet Britannique ne s'eft jamais trouvé auli
embarraffé qu'il l'eft actuellement par rapport aux
Colonies. Continuer la guerre , ce fereit une imprudence
qui déplairoit à la Nation . Traiter avec
PAmérique feulement , la chofe n'eſt pas poffible ;
& comprendre la France dans une négociation entre
l'Angleterre & fes Colonies , c'eft vouloir s'expo
fer à bien des embarras : auffi le Cabinet abandonnera-
t- il cette affaire importante à la fageffe du
Parlement.
Lorfque l'Amiral Rodney a écrit le 10 Juin ,
il n'y avoit que trois vaiffeaux à la mer , dont le
Royal-Oak & le Prothée étoient en croiſière avec le
contre-Amiral Drake , au nord de la Jamaïque , &
le London , avec le contre-Amiral Rowley , au cap
Tiberon. La fanté de Rodney l'avoit obligé de fe
retirer dans les montagnes pour y refpirer un air
plus falutaire. Il avoit donné le commandement de
Î'efcadre à l'Amiral Hood , & il n'avoit point ' encore
appris fon rappel à cette époque.
nous
Une perfonne arrivée de New - Yorck ,
apprend que la garnison de cette Ville , celle de
Long Ifland , & c. ne doivent agir que fur la défenfive
, ce qui alarme beaucoup les Loyalifies , parce
que certe meſure femble annoncer l'indépendance
qui les forcera à quitter leur patrie , où on ne les
regarderoit que comme des traîtres .
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
(
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 10 Juillet.
S. M. I. & les deux jeunes Grands Ducs
font venus de Czarsko-Zélo dans cette Capitale
, où la fête anniverfaire de la victoire
navale remportée dans les eaux de Tſchefme ,
a été célébrée avec la pompe accoutumée ;
Samedi dernier S. M. I. vit lancer en fa prefence
le vailleau de 74 canons , conftruit
fur le chantier de l'Amirauté; ce vaiffeau a
été nommé le Pobaditel ou le Vainqueur ;
elle ordonna la conftruction dé z autres de
100 canons chacun , & elle fe rendit enfuite
à Péterhoff , où l'on a célébré hier
l'anniverfaire de fon couronnement ; cette
année eft la vingtième de l'Adminiftra ion de
S. M. I. , qui faifit cette occaſion de diftribuer
plufieurs grâces.
L'inoculation de la petite vérole fe fait
avec beaucoup de fuccès dans cet Empire.
L'année dernière on inocula dans le Gouvernement
de Kolyvan 1456 perſonnes , dont
17 Août 1782.
e
( 98 )
13 font mortes pendant le traitement ; le
nombre des inoculés dans diverfes Villes du
Gouvernement d'Irkuzk a monté dans la
même année à 3082 , dont 16 font morts.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 17 Juillet.
ON travaille à la conftruction d'une nouvelle
batterie dans la fortereffe de Cronenbourg
, près d'Helfinghor.
L'efcadre Ruffe qui doit protéger le com
merce & la navigation cette année , a mis
à la voile de Cronftadt le 3; de ce inois ; la
première divifion compofée des vaiffeaux
& 2 frégates , fous les ordres de l'Amiral
Tfchitfchagow , a mouillé dans cette råde ,
& le lendemain la feconde aux ordres du
contre-Amiral Krufe , & du même nombre
de vaiffeaux & de frégates , eft arrivée le
lendemain..
Il fe trouve actuellement dans le Sund
I so bâtimens de diverfes Nations , dont 110
font des bâtimens Anglois , fous le convoi
de 3 vaiffeaux de guerre , de 3 frégates &
d'un cutter.
La pêche de la baleine ne nous a pas
été
favorable cette année , parce que les glaces
ont pris de bonne-heure nos bâtimens. On
dit même qu'il y en a un de perdu , que
les Groenlandois ont pillé , parce qu'il ne
pouvoir plus être remis à flot.
( 99 )
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 18 Juillet.
UN de nos vaiffeaux nouvellement arrivé
de la Chine , nous a appris que le Prince.
Royal , navire de notre Compagnie Afiatique
, étoit le 9 Avril à l'ancre au Cap de
Bonne- Efpérance , ainfi que le Gange , chargé
pour le compte de particuliers. Ces bâti
mens , accompagnés du vaiffeau de guerre
le Wagrien , devoient faire voile le 27 Avril
pour l'Europe.
La Reine Douairière , foeur du Roi de
Pruffe , eft morte avant- hier d'une fièvre
inflammatoire , dans fon Château de Swartfioë
; elle étoit née le 24 Juillet 1720 ,
étoit âgée de 62 ans moins 8 jours.
sudman AuLLEMAGNE.
De VIENNE , le 24 Juillet.
&
ON mande de Prague que tout y eft préparé
pour la réception du Comte & de la
Comteffe du Nord. Le Prince d'Efterhazy
compte fur l'honneur de
recevoir
ces illuf
tres Voyageurs dans fes terres lorfqu'ils retourneront
en Ruffie ; il fait faire de grands
préparatifs pour les fêtes qu'il fe propofe de
leur donner.
On écrit de Grofwaradein , que le is du
mois dernier , le Grand Palatin y a publié
la Patente de tolérance , & les autres Déclá-
€ 2
( 100 )
rations interprétatives à ce fujer , émanées
du Souverain. Cette publication a été reçue
avec des acclamations égales de la part des
Catholiques & des Proteftans..
Les Chapitres & Couvens qui , dans la
Gallicie , jouiffent de l'exemption de la Juriſdiction
épifcopale & d'autres priviléges ,
ont ordre de produire leurs titres devant le
Gouvernement , qui en fera le rapport à
Ş . M. I. pour la nouvelle confirmation ; mais
en attendant cette confirmation , ces priviléges
n'auront point d'effet.
Les lettres de Crems & des environs ,
nous apprennent que les orages y ont caufé
les plus grands ravages ; la grêle a tout haché
& les inondations ont tout dévaſté. Le dommage
occafionné eft évalué à plus d'un million
de florins,
Les biens de l'Abbaye de Neubourg ont
été , dit-on , fequeftrés . Le nombre des Chanoines
fera réduit à 12 ; il fera donné annuellement
à chacun d'eux la fomme de
300 florins , & à l'Abbé celle de 3000,
Le 14 de ce mois un navire a fait naufrage
vers le Pont- neuf de la Roflau. C'eſt
le fecond qui périt au même endroit , l'inex-"
périence des matelots en eft caufe , l'équipage
, ainfi que la cargaifon , qui confiftoit
en toiles , mouffeline , foie , & c . font fauyés ,
De HAMBOURG , le 30 Juillet.
M. le Comte & Madame la Comteffe du
Nord continuent heureufement leur voyage;
( 101 )
ils doivent paffer par Drefde , & nous appre
nons de cette Ville que l'Electeur a donné
des ordres pour former un camp dans le
voifinage. On compte que ces illuftres
Voyageurs y arriveront vers la fin du mois
prochain ; on les attend à Stuttgard au commencement
du mois prochain. Les fêtes que
le Duc règnant leur prépare feront trèsbrillantes.
On espère que l'Empereur , les
Ducs de Saxe-Veymar , de Saxe-Gotha , le
Duc Ferdinand de Brunswick , le Prince
Héréditaire de Heffe-Darmstadt , le Prince
de Wellerftein & les Princes Evêques de
Conftance & de Spire y viendront à cette
époque.
-
» Les Starofties de Kalufz , de Halicz & de Kuty,
écrit- on de Lemberg , viennent d'être incorporées au
Domaire Royal . Les habitans du Cercle de Pils
& de Wielitfch , font dans la plus grandè misère
depuis l'abolition de la fervitude ; ils manquent de
pain & font réduits à manger des feuilles d'arbre.
Les Seigneurs , jaloux de la liberté que leurs vaffaux
ont obtenue , leur refufent du bled & de l'argent ;
& s'il arrive que quelqu'un faffe des avances à ces
malheureux , ils font écrafés par une ufure inouie. Le
Gouvernement vient d'être inftruit de l'état déplorable
de ces fujets de S. M. I. & il a donné ordre de
leur fournir du grain des magaſins Impériaux «.
On apprend de Prague que le 29 Juin on
fignifia aux Chartreux , près de Gitfchin ,
la fuppreffion de leur Maiſon ; les Religieux
ont pris fur-le-champ leur parti ,
en revêtant l'habit des Prêtres Séculiers.
On remarque que ce Couvent avoit été
e 3
( 102 )
"
confacré le même jour 29 Juin , il y
200 ans.
Selon les lettres de Munich , il a été
défendu aux Chirurgiens de traiter des
maladies internes , & aux Apothicaires de
fe mêler de la Médecine pratique . Les
uns & les autres doivent s'occuper uniquement
de leur profeffion particulière , les
Empyriques ne recevront plus la permiffion
de débiter leurs drogues dans la Bavière.
་
ITALIE.
De ROME , le 22 Juillet.
LE Prince , dont la Princeffe de Modène
époufe de l'Archiduc- Ferdinand , eft accouchée
le 14 de ce mois à Milan , a été
baptifé le jour même de fa naiffance , au
nom de l'Archiduc- Maximilien ; il a reçu
les noms de Maximilien- Jofeph- Jean- Ambroile-
Charles.
On apprend de Triefte que la nouvelle
Compagnie des Indes y fait conftruire un
bâtiment de 1200 tonneaux , & qu'il y en
a un fecond du même port pour le compte
de cette Compagnie fur les chantiers de
Porto Ré.
ESPAGNE.
De MADRID , le 30 Juillet.
MONSEIGNEUR le Comte d'Artois eft arrivé
le 23 au foir à St- Ildefonfes'il ascu
183 )
fouffrir dans la route de la chaleur de la
faifon & du pas lent de fes mules , il en
a été bien dédommagé par l'empreffement
que le peuple a témoigné de le voir , &
par la joie que caufoit fa préfence . Dans
les principales Villes qu'il devoit traverfer
, on avoit préparé des fêtes , qui ont
dû beaucoup l'amufer. Les courfes de
taureaux , les carrouſels , devoient en effet
lui faire d'autant plus de plaifir , que c'étoient
des fpectacles nouveaux pour lui , &
les petites comédies , les chansons , les
danfes de la bonne compagnie qui s'eſt
empreffée d'aller au-devant de lui , ont dû
lui donner une idée bien différente de
celles qu'on le forme ordinairement de la
gravité de notre Nobleffe & de fes diveruffemens.
Le Prince trouva à Ségovie les
carroffes du Roi & un détachement des
Gardes- du- Corps. Son entrevue avec la
Famille Royale fut des plus touchantes.
Le Roi & le Prince des Afturies , ne cefsèrent
de l'accabler de leurs careffes ; Mgr. la
Comte d'Artois les recevoit avec
grace & cet abandon qui caractériſent
I'homme aimable & un coeur vraiment
fenfible. Il reſta près d'une heure avec le
Roi , & un quart- d'heure auprès de la
Princeffe des Afturies ; & comme il avoit
befoin de repos , il fe retira dans for appartement.
Le lendemain le Prince ne vit
que la Famille Royale ; il dina feul , & toute
La journée fut employée à écrire les dépêcette
€ 4
( 104 )
thes. Le 25 il dîna avec le Prince des
Afturies & les deux Infants ; il étoit fervi
avec le même cérémonial qu'on obfervoir
pour les autres Princes. Le 26 il fut traité
par l'Ambaffadeur de France ; les Capitaines
de fes Gardes , les deux Maréchauxde
Camp de fa fuite , & M. le Prince de
Naffau étoient de ce dîné. Le 27 l'Infant
D. Gabriel lui donna un concert & à fouper
avec le Prince des Afturies ; le 28 il
a dîné dans fon appartement , & tout le
monde a été admis à lui faire la Cour.
Mgr. le Comte d'Artois doit refter à St-
Ildefonfe jufqu'au 2 Août , qu'il viendra
dans cette Capitale , où il ne s'arrêtera
que 4 jours. Il en mettra 12 pour fe rendre
à Cadix , de forte qu'il pourra entrer
au camp la veille de St- Louis.
" Deux frégates Françoifes , écrit- on de Cadix ,
qui étoient venues ici après avoir laiffe leur convoi
Algéfiras , font forties pour aller croifer au détroit.
On a fait auffi partir hier un bricq de la même Nation
, chargé de porter des dépêches aux Indes Orientales
. Le 14 , un paquebot venant du Cap Saint-
Domingue , mouilla dans cette baie. L'Officier porreur
des paquets ayant pris la pofte fur le champ &
perfonne n'ayant encore approché du paquebor, nous
ignorons les nouvelles qu'il apporte. M. le Duc
de Crillon pouffe les travaux d'Algéfiras avec fon
activité ordinaire. Trois batteries flottantes font
déja prêres , & on fe difpofoit à les armer ; 4 autres
ferent finies cette femaine. On a fu au camp , par
4 déferteurs , que fur 5000 hommes de troupes
dont eft compofée la garnifon de Gibraltar , 1800
font à l'hopital , & les autres plus ou moins attaqués
-
( 105 )
du fcorbut ou de la dyffenterie ; ils manquent de
vin , d'eau - de- vie , de viande fraîche , de bois &c .
Le foldat , à la vérité , a du pain & de la viande
falée avec affez d'abondance ; mais fon fervice eft
très-pénible , & il deure d'en voir la fia . D'après
ce rapport , le Capitaine général à décidé qu'il
falloit encore fatiguer cette garnifon ; en conféquence
, le to du mois prochain , les bombardes
commenceront à jetter des bombes fur la place.
L'attaque générale commencera certainement le 28
Août , fi même elle n'a pas lieu le jour de St-Louis.
Les batteries flottantes font difpofées & arrangées
avec un art & une intelligence qui font beaucoup
d'honneur à M. d'Arçon , & en les voyant , il eft
aifé de juger que leur effet fera prodigieux ".:
Le defir qu'a témoigné l'Empereur de
Maroc , de voir le fiége de Gibraltar , &
la demande qu'on dit qu'il a faite , ne
font pas encore trop publics. Mais une
chofe qui fembleroit venir à l'appui de cette
nouvelle , c'eft qu'une Compagnie de commerce
qui avoit été requise d'envoyer du
bétail au camp de St - Roch , a reçu contreordre
, le camp en attendant d'Afrique
plus qu'il ne lui en faudra pour
fa confommation ; cela paroît à quelques
perfonnes , qui fe trompent fans doute , ne
regarder que l'offre de l'Empereur de
Maroc.
Le 26 de ce mois nous avons éprouvé
ici un orage affreux. Toutes les vîtres des
croifées expofées au couchant ont été brifées
par la grêle. On eftime le dommage caufé
au Palais du Roi , tant aux croifées qu'aux
combles , à 150,000 liv. Le dégât n'a pas
es
(
106
).
(
106
été moins prodigieux à Buenretiro , &
proportion dans toutes les maifons de
Madrid.
ANGLETERRE.
9. LAT
De
LONDRES , le 7 Août.
ON attend toujours des nouvelles de l'Amérique
Septentrionale , où notre pofition
ne laiffe pas d'être embarraffante ; le Général
Carleton qui eft parti avec ordre de ne faire
qu'une guerre défenfive , a , dit- on , follicité
la permiffion d'en faire une offenfive ,
à préfent que nous n'avons plus l'espoir de
faire une paix féparée . S'il l'obtient , com
me cela peut paroître vraisemblable , il faudra
lui faire paffer des renforts & le mettre
en état d'agir ; mais en attendant il eft trèsexpofé.
L'affaire du Capitaine Lippen cott
ajoute à l'embarras de fa pofition par les
fuites qu'elle peut avoir. On dit que fi le
confeil de guerre le condamne à mort , tous
les Officiers Provinciaux donneront leur démiffion
, & cet exemple fâcheux peut être
fuivi par les fubalternes. Le Corps Provincial
peut alors fe mutiner ou mettre bas les
armes ; nous n'avons avec lui que cette alternative
, ou il reftera neutre , ou il fe tournera
contre nous , & dans l'un & l'autre
cas la perte de New-Yorck eft inévitable. Nos
troupes ne peuvent défendre cette place fans
le fecours des Régimens Provinciaux , & des
habitans dont 3000 ont étéarmés & incorpo
7107 )
rés ; ils font néceffaires pour garnir les lignes
que leur abfence laifferoit fans défenfe.
On affure que cette place eft menacée ;
le Général Washington , felon les dépêches
de Sir Gui Carleton , a 10,0oco homines au
moins de bonnes troupes dans les Jerſeys ;
l'armée du Comte de Rochambeau s'eft rapprochée
pour le joindre ; & on attend à
Rhode-Inland une efcadre avec des troupes ,
qui peuvent mettre nos ennemis en état de
tenter quelque chofe fur New-Yorck. Il eft
vraisemblable que le Marquis de Vaudreuil
ait quitté St- Domingue à la fin du mois de
Juin , & qu'il ait pris avec l'efcadre Françoiſe
la route du Continent , où pendant
l'hivernage des Antilles il peut feconder les
opérations du Général Washington. Nous
n'apprenons pas que l'Amiral Rodney fe
propofe de prendre cette route ou de la faire
prendre au moins à une partie de la flotte , en
état de s'opposer à celle du Marquis de Vaudreuil.
Il a annoncé ſeulement dans fes dépêches
du 10 Juin , qu'il comptoit partir le
15 pour retourner à Ste- Lucie , où il dit que
les François & les Eſpagnols réunis avoient
deffein de faire une defcente. Il fe peut que
cette nouvelle ne foit auffi pofitive
que pas
le dir ce Général ; ce n'eft pas certe expédition
qui exigeroit la réunion de toutes les
forces de nos ennemis ; & il eft bien à craindre
que pendant qu'il ira protéger Ste- Lucie ,
ils n'aillent nous porter ailleurs des coups plus
fenfibles.
( 108 )
Selon plufieurs lettres particulières cap
portées par l'Aigle , partie de Mont-Serrat
le 15 Juin , & arrivée à Douvres , une flotte
devoit mettre à la voile d'Antigoa le 19 du
même mois , fous le convoi du Robufte &
du Janus , après le départ defquels il ne
reftera aux Ifles que le Prudent , de 641canons.
La flotte en route actuellement eft de
70 voiles.
་་ལ
La querelle , ajoutent ces lettres , qui s'étoit
élevée à St -Chriftophe au fujet de deux bâtiniens
Américains , détruits par un corfaire , eft fur le
point d'être terminée à l'amiable & l'on dit à
Mont-Serrat que le Gouverneur a confenti à ce
que les bâtimens Anglois appareillâffent pour
Antigoa , afin d'y joindre le convoi , comme les
bâtimens des autres ifles qui s'y étoient rendus
en vertu de la capitulation ; en général les François
-fe comportent très -bien envers les Colons Anglois.
On dit ici que l'Amiral Rodney n'étant plus néceffaire
à la Jamaïque , reviendra dans ces mers ;.
nous avons befoin de fon efcadre pour protéger
nos ifles , où nos ennemis pourroient faire de nouvelles
entrepriſes avec fuccès . Celles que nous
pourrions former contre les leurs ne feroient pas
auffi heureufes ; elles font en général bien munies
de troupes , bien approvifionnées & bien défendues.
Ils s'occupent actuellement à fortifier St-Chriſtophe
& Mont- Serrat. On juge même la première de ces
ifles abfolument inexpugnable ; il n'en eft pas de même
de Nevis , où il y a fi peu de défenfe , que cetre
ifle ne peut manquer de recevoir la loi de la Puiffance
qui fera maitreffe de la mer ; mais auffi c'eſt
la fe le qui puiffe être attaquée «.
Nous faifons des voeux pour que la flotte
d'Antigoa ſoit auffi heureufe que celle de
( 109 )
la Jamaïque . La gazette de la Cour a annoncé
le 30 du mois dernier que l'Amiral Peter-
Parker étoit arrivé la veille à Spithéad avec
le vaiffeau le Sandwich. Dès le 20 il avoit
détaché une frégate avec les vaiffeaux de
commerce deftinés pour Briftol & les autres
ports du canal St George , & il avoit
envoyé le refte aux Dunes fous le convoi
de deux vaiffeaux de ligne.
» Nous voilà donc raffurés , dit un de nos papiers
, fur cette précieufe flotte de la Jamaïque la
Providence , qui nous a fi bien fervis jufqu'à préfent
, femble continuer de nous traiter en enfans
gâtés. Elle a ralenti la marche de ce convoi pour
le préferver, en l'empêchant d'arriver trop tôt. C'eft
au moment où il étoit près de nos côtes , & exposé
à tomber entre les mains de nos ennemis , qu'elle a
difpofé les chofes de manière que celui que ces
mêmes ennemis attendoient de Saint - Domingue ,
a paru ; alors l'armée combinée a eu ordre de
s'écarter de fa croisière pour fe rapprocher des
côtes de France , & protéger la rentrée de ce convoi
intéreffant. Le nôtre , qui ne l'étoit pas moins , a
paru au moment où elle s'eft éloignée , & eft arrivé
heureuſement. Il s'en eft fallu , comme on voit ,
de bien peu qu'il ne foit tombé dans l'efcadre Françoife
& Efpagnole. Si le convoi de St-Domingue
cût tardé , elle feroit restée fans doute deux ou trois
jours de plus à la première ftation , & notre flotte
étoit perdue. La Providence , car c'eſt à elle qu'il
faut en rendre gloire & graces , en a difpofé autrement.
La Nation & les Miniftres lui doivent
une reconnoiffance éternelle. Elle ne fe laffe point
de nous favorifer ; il y a trois ans qu'elle protégea
ainfi 14 vaiffeaux de la Compagnie des Indes , qui
entrèrent dans la Manche pendant qu'une grands
( 110 )
armée ennemie croifoit vers les Sorlingues. Mais
en ufant de les bienfaits , ne nous repofons pas
uniquement fur fes fecours ; craignons de la laffer ,
& alors ou en ferions -nous «< ?
Le Sandwich après avoir mouillé le 29 à
Spithéad, eft entré le 31 au matin dans le port
de Portsmouth , où le Comte de Graffe &
fon Etat- Major ont été débarqués . L'Amiral
Howe eft , dit-on , revenu partie à Sainte-
Hélène , partie à Plymouth ; le réſumé
qu'on offre de fa croiſière est très- précis , &
ne contient que ceci. Le 21 Juillet il croifoit
fur le Cap Cléar , le 27 fur les Sorlingues ,
le 28 à l'ouvert de la Manche , le 30 la
flotte de la Jamaïque étoit en fûreté.
» Cet Amiral , dit un de nos papiers , n'a pas reçu
tous les renforts qu'on lui avoit envoyés ; nous
venons de voir rentrer dans la Sonde le Belle-Ife
de 64 canons , qui ne l'a pas rencontré. Maintenant
les vaiffeaux qu'on pourroit lui envoyer n'ont plas
d'obftacle à rencontrer; car comme on n'a pas ap-”
perçu la flotte combinée depuis quelque tems , on
fuppofe qu'elle s'eft éloignée , & cela eft vraifemblable
; mais ce qui l'eft moins , c'eft qu'elle foit
allée à B: eft; on fait que fa préfence eft plus néceffaire
à Cadix que par-tout ailleurs , & il eſt à préfumer
qu'elle eft en route pour s'y rendre. Dans
ce cas , qui est sûrement le plus fimple & le plus
vrai , on ne voit pas furquoi font fondés les beaux
projets qu'on prête au Gouvernement , & les bril
lantes efpérances qu'on en conçoit. Le Lord Howe ,
dit -on , continuera de tenir la mer jufqu'à ce qu'il
ait joint la flotte des Ifles ; alors il reviendra à Torbay
pour faire de l'eau & ravitailler fes vaiffeaux ;
on travaille avec la plus grande diligence à armer
& équiper ceux qui doivent le renforcer ; & l'arrivée
de la flotte de lá Jamaïque a été , on ne peur
plus à propos , parce qu'elle fournira les matelots
qui nous manquoient. On s'occupe en même-tems
à mettre en état de rejoindre l'efcadre , une quantité
confidérable de tranſports ; s'il faut en croire tous
nos papiers , on les deftine à fecourir Gibraltar ; on
donnera au Lord Howe une flotte confidérable pour
les y conduire ; mais cette flotte ne peut être en tour
que de 35 à 36 vaiffeaux de ligne ; & nous ne
voyons pas le fecours de Gibraltar auffi facile aujourd'hui
, que lorfque l'Amiral Rodney s'y rendit 3
il ne trouva que quelques vaiffeaux Espagnols dans
le Détroit , & à préfent il y trouvera l'armée combinée
forte de 45 à 46 , & il eſt douteux qu'une
force auffi fupérieure lui laiffe le paffage libre ".
Nos lettres de Gibraltar font du à Juillet ,
& fe réduisent à très-peu de choſe ; on peut
enjuger par la fuivante.
Comme l'occafion ne ſe préſentera pas probablement
d'ici à quelque tems de vous donner de mes
nouvelles , je profite avec empreffement du départ
d'un cutrer à bord duquel font embarqués des Inya.
lides , pour vous envoyer quelques détails fur notre
pofition. Les Espagnols avancent leurs ouvrages ;
ils ont jetté dernièrement dans cette place des
bombes d'un très -gros , calibre. Nous devons nous
attendre dans peu à une attaque vigoureuſe. Avec
8000 hommes pleins d'ardeur , ( car nous n'avons
actuellement que des foldats ) un Général Anglois
ne rendra pas une place d'une fi grande importance
fans y être forcé par une fituation défefpérée. Il
n'y a que les ouvrages à l'épreuve de la bombe
où l'on foit en fûreté ; nous allons y chercher un
afyle , lorfque la fatigue nous oblige de prendre
du repos. Notre vie , depuis plufieurs mois , eft
femblable à celle d'un peuple abandonné & attaqué
par le monde entier ; nous avons été cependant affez
heureux en ce qui regarde l'envoi des vivres &
7112 )
munitions de guerre à bord de bâtimens non efcortés.
Ils font prefque tous arrivés fans accident ,
ce qu'on devoit peu efpérer. Auffi-tôt que les Efpagnols
voyent entrer un bâtiment dans le Détroit
ils fe hâtent d'aller l'attaquer , & très -ſouvent lorf
qu'on en débarque la cargaifon , ils la détruiſent en
faifant feu fur notre rivage. Les galères Maures
dont plufieurs font arrivées ici dernièrement , nous
fervent avec le plus de fuccès. Elles entrent fi vîte
à la rame , fur tout vers le foir , que leurs cargai
fons font débarquées avant que les Efpagnols fachent
qu'il eft arrivé un bâtiment . Tous les Juifs
ont été renvoyés fans en excepter un feul. Il feroit
à defirer qu'ils euffent été remplacés par autant de
foldats on auroit trouvé de quoi les occuper. Les
troupes reçoivent une paye en fus pour les travaux
extraordinaires. Les Allemands font infatigables.
La garnifon fait bonne contenance ; mais
elle a befoin d'être fecourue ; quoiqu'on en
dife cette entreprife , qui eft très preffée ,
n'eft pas auffi facile aujourd'hui qu'elle l'a
été dans d'autres tems , dont on n'a pas
profité. Enverra t- on l'Amiral Howe ? Si on
le fait , il faut lui donner des forces en état
de fe préfenter devant l'armée ennemie combinée
, & pour cela il faut envoyer avec
lui tous les vaiffeaux que nous avons ;
mais alors qui protégera nos côtes ? Oublions-
nous que les Hollandois n'attendent
qu'une occafion , & que fans doute ils
profiteront de celle là pour nous faire
beaucoup de mal. En voulant nous défendre
au loin , il eft important de nous affurer
auffi quelque défenfe ici. On dit qu'on
formera une autre efcadre pour remplir cet
( 113 )
objet ; mais de quoi la formera- t - on ? Loin
de diftraire aucun des vaiffeaux de celle
que doit conduire avec lui l'Amiral Howe ,
il feroit prudent de lui en donner de nouveaux.
" Le corfaire le Lively , écrit- on d'Edimbourg ,
eſt arrivé le 27 d'une croiſière ; il a rencontré le 21
l'efcadre Hollandoife à 12 lieues à l'oueft de North-
Bergen, portant au nord. Elle étoit compofée de 14
vaiffeaux à 2 ponts ; mais elle n'avoit avec elle ni
frégates , ni tranfports , ni aucune forte de petits
bâtimens. D'après ce rapport , il eft probable que
les Hollandois , fe fiant fur la force des efcadres
combinées en Europe , vont aux Indes , pour y donner
une fupériorité décidée ſur nous dans cettepartie
du globe . Le Lively , après avoir perda de vue l'efcadre
Hollandoiſe , a arraiſonné un bâtiment neutre
venant d'Amfterdam , dont le Capitaine a déclaré
que la deftination de ces 14 vaiffeaux de ligne étoit
foigneufement cachée , même par les Officiers ; que
l'efcadre étoit fortie du Texel pendant la nuit , &
qu'elle n'avoit pris auçun convoi fous la proteotion
".
Au milieu des inquiétudes que nous
avons en Europe fur le fort de Gibraltar , en
Amérique fur celui de New Yorck , nous
n'avons pas de perfpective plus confolante
en Afie ; on remarque qu'il eft affez fingulier
qu'on ne nous donne de l'Inde que
des nouvelles très-avantageufes , & que cependant
les actions de la Compagnie baiffent
tous les jours . Voici comme s'exprime
un de nos papiers fur l'état de nos affaires
dans cette partie du monde.
La réunion des trois vaiffeaux , partis d'Europe
( 114 )
avec le Commodore Johnftone , à l'efcadre de Sit
Edouard Hughes , au moment où il alloit être attaqué
par les forces fupérieures des François , eft
d'autant plus heureufe qu'on défefpétoit prefque
dans l'Inde de les voir arriver. Un bâtiment dépêché
par le Commodore les avoit annoncés pour le
mois d'Octobre de l'année dernière , & on ne les
vus qu'au mois de Janvier ; mais ce renfort ne lui
pas donné la fupériorité. On a lieu de fe défier de
ce qu'on dit du prétendu combat dout on a parlé
dans plufieurs papiers , & dont la Cour n'a pas daigné
dire un mot : on a fans doute raifon de dire &
de répéter que les chofes ne vont pas bien pour nous.
La reddition du Colonel Braithwait , les plaintes de
Sir Eyre Coote , fur la mortalité qui règne dans fon
armée , & la diminue par conféquent , doivent en
effet alarmer fur la sûreté , & fur celle du peu de
troupes qui lui reftent ; pourquoi tous les renforts
que nous avons envoyés dans cette partie du monde ,
au lieu de fe rendre à leur deſtination , s'arrêtentils
en chemin de ce côté-ci de la péninfule ? Pour
quo ne vont-ils pas jufqu'à Madraff ou au Bengale,
où l'on à un fi grand befoin d'eux ? Comment l'ef
cadre Françoife a-t-elle la fupériorité , au point de
nous livrer bataille , de continuer le combat pendant
heures , de le renouveller enſuite , & de fe retirer
fans avoir fait aucune perte ? Pourquoi ayant mouillé à
Pondichery, pendant que Sir Hughes a gagné Madraff,
dit-on, qu'elle n'apour feréparer que l'Ifle de France ,
tandis qu'elle eft dans un port où elle peut le faire ?
Jufqu'à ce qu'on ait répondu d'une manière fatif
faifante à ces questions , il eft certainement bien per
mis d'avoir des doutes & même des alarmes ?
Les plaintes que l'on fait des retards qu'éprouvent
nos renforts , fe renouvellent à
l'occafion de celui de l'Amiral Bickerftoni
on le difoit ici arrivé ou bien près d'arri(
15 )
ver à fa deftination ; comme il conduit
3 vaiffeaux de guerre & 3 frégates , on fpéculoit
déja fur la fupériorité qu'il nous
avoit donné dans ces mers ; lorfqu'on apprit
tout d'un coup qu'il étoit à Rio Janeiro au
commencement de Juin , ce qui ne fait pas
efpérer qu'il puifle arriver avant la fin de
cette année ; & dans cet intervalle les
plus grands coups peuvent nous avoir été
portés . Il eft certain que ce n'eft pas Hyder
Aly qui eft notre feul ennemi dans l'Inde ,
il y a beaucoup d'autres Puiffances qui
font mal difpofées pour nous , & nous ne
pouvons accufer que nous de les avoir aliénées.
Elles font prêtes à fe déclarer fi nous
effuyons quelqu'échec , & à entrer en ligue
avec Hyder Aly. Nous n'ignorons pas que M.
Dorves a des troupes Françoifes de débarquement
, & fans doute elles font jointes à
préfent à Hyder-Aly.
1
Les renforts qu'on doit envoyer , & que
P'Amiral Howe doit efcorter jufqu'à la
hauteur du Détroit de Gibraltar , en allant
fecourir cette place , ne peuvent arriver à
tems ; il en eft de même de tous ceux qui
partent d'Europe ; il n'y a que
celui qu'a
conduit Bickerfton qui peut les devancer
& pour le bon voyage duquel on fait des
voeux ; les nouvelles que l'on en a reçues
font dans tous nos papiers , & extraites de
différentes lettres de Rio-Janéiro , du 23
Mai & du 4 Juin.
Nous avons mis trois mois dans notre paffage.
( 116 )
-
Il s'en eft peu fallu que nous n'ayons été pris par
l'efcadre ennemie , forte de 44 voiles qui croifoient
pour nous intercepter . Heureufement pour l'Angleterre
nous leur avons échappé , & nous fommes
arrivés ici le 18 Avril ; nous fommes fur le point de
remettre à la voile , quoique nos équipages ne foient
pas encore rétablis . Il y a eu une grande maladie fur
la flotte , 57 hommes font morts à bord du tranfport
l'Anne - Amélie avant fon arrivée à Rio-
Janeiro , & 8 dep is . Nous avons à préſent beaucoup
de foldats Hanovriens malades à terre . Tous les
malades ont été tranfportés dans une petite ifle où
nous avons établi un hopital. Les Portugais nous
interdiſent tout genre de plaifir à terre ; ils ne per
mettent même qu'à quelques principaux Officiers
d'y coucher ; quelques Cadets , il eft vrai , y paſſent
la nuit ; mais c'eft à l'infçu des Portugais . Il
déferte beaucoup de matelots de nos bâtimens de la
Compagnie des Indes , & l'on ne fait comment
remédier à ce mal . Le Vice-Roi a renvoyé à bord du
Sceptre plufieurs de ces matelots qui avoient déferté;
on ne fauroit donc préfumer qu'il favoriſe ces déſertions.
Le vaiffeau qui s'étoit féparé de nous pendant
la traversée , étoit ici depuis un mois , & en avoit appareillé
avec la Médée , une femaine avant notre
arrivée. Du 4 Juin. Nous fommes fortis hier du
port de Rio- Janéiro , mais le vent contraire nous a
forcés d'y rentrer. Notre voyage , dans cette faiſon
de l'année , exige des hommes courageux & de bons
vaiffeaux. Nous avons avis que les François ont
deffein de nous intercepter près de Ceylan. Prévenus
comme nous le fommes , nous nous flattons de les
éviter , & nous prendrons des mefures à cet effet «.
----
S'il faut en croire quelques- unes de ces
lettres , les Portugais ont affuré l'Amiral
Bickerfton que les foulèvemens fubfiſtoient
toujours dans l'Amérique méridionale ; mais
( 117 )
perfonne ne croit à cette nouvelle. On fait
pofitivement que la Cour de Madrid n'a
reçu aucun avis relatif à cette prétendue
révolte , & qu'elle eft inftruite au contraire
que depuis le commencement des
hoftilités il n'y a pas eu l'apparence
même d'un foulèvement dans ces contrées.
>
On parle toujours de paix ; on annonce
même que bientôt les Puiffances en guerre
nommeront des Miniftres pour traiter ce
grand objet. En attendant on fait qu'il y a eu
de fréquens Couriers d'ici pour Verfailles ,
& l'on ne doute point qu'il ne foit queftion
des préliminaires. Cependant ils offrent encore
bien des obftacles. Nos papiers contiennent
le pour & le contre fur ce fujet..
» Les négociations , lit- on dans un , ne font point
abandonnées ; c'eft M. Fitz Herbert , Miniftre du
Roi à Bruxelles , qui en eft chargé , il eft parti de fa
réfidence pour Paris , fans avoir été obligé de venic
ici chercher des inftructions , elles lui ont été expédiées
de Londres à Bruxelles. Cette attention qu'on
a cue pour éviter les lenteurs & les délais prouve
que l'on eft preffé. Si fes pleins -pouvoirs font comme
on le dit , ils font non feulement plus étendus que
ceux qu'avoir eus M. Greenville , mais ils annoncent
dans le Lord Shelburne des difpofitions un peu con
traires à celles que M. Fox lui impure . Ils l'autorifent,
affure-t-on , à traiter de la paix avec les quatre Puif
fances actuellement en guerre avec la Grande Bre
tagne. On n'avoit Pu fe réfoudre à mettre ces mots
faciamentaux dans les pleins-pouvoirs de M. Greenville
qui portoient feulement qu'il pourroit traiter de
la paix avec S. M. T. C. & les puiffances & pays en
guerre avec la Grande-Bretagne «.
( 118 )
D'après cela les Etats- Unis feroient enfin
reconnus comme une Puiffance ; mais s'il
faut en croire d'autres papiers cela n'eft pas
encore décidé.
Le but de notre premier Miniftre , en envoyant
an Agent en France , n'eſt pas encore bien connu ;
il ne peut ignorer qu'une reconnoiffance pofitive
& expreffe de l'indépendance de l'Amérique doit
être la bafe de toute négociation de paix. On fait
auffi que MM. Fox & Burcke l'accuſent d'avoir refufé
de concourir fur cet article avec les autres
membres du Cabinet ; le duc de Richmont & le
Vicomte Keppel ont fait des déclarations qui ap
puient cette accufations ce qui la confirme encore ,
c'eft qu'on affure qu'immédiatement après la mort
du Marquis de Rockingham , le roi parla ainfi au
Comte de Shelburne. Je ferai franc avec vous ,
lui dit - il , le point que j'ai le plus à coeur , &
que je fuis déterminé , quelles qu'en foient les
faites à ne jamais abandonner qu'avec ma couronne
& ma vie , c'eft d'empêcher une reconnoiffance
totale & non équivoque de l'indépendance de l'A->
mérique ; promettez -moi de m'appuyer fur cet ar
ticle , & je vous laifferai libre & tranquille fur ,
tout autre , avec plein pouvoir de premier Mi
niftre de ce royaume.
Les obsèques du Marquis de Rockingham
fe font faites avec beaucoup de pompe , fes
revenus montoient à 40,000 liv. fterl. ( en
viron 880,000 liv. tournois ) dont le Comte
Fitz William refte feul héritier à l'excep
tion d'un legs annuel de sooo liv. fterl. à
l'épouse du feu Marquis , & quelques autres
petits legs à fes amis & domeftiques.
( 119 )
le
Suivant un relevé des ouvriers employés
30 Juillet dernier dans les divers arfenaux
de la Marine , & qui a été préfenté au Bureau
de l'Amirauté , leur nombre confiftoit en
4536.
D'après une lifte des exportations de la
France en Amérique , depuis le traité qu'elle
a conclu avet elle , il paroît que cette Puiffance
a exporté dans le Continent pour
3,230,640 liv. fterl. qui font 73,842,200
livres tournois. On prétend que pendant
le cours de l'année dernière feule , les s
feptièmes de cette fomme énorme ont été
exportés en marchandifes & autres produc
tions Françoifes.
débats aufuju
Le Parlement d'Irlande a terminé fa
féance le 26 Juillet , il y a eu bien des
de la grande difcuffion entre
les deux Royaumes , & qui auroient
été de nature à renouveller les troubles.
M. Flood , comme nous l'avons dit , avoit
demandé la permiffion de préfenter un Bill
dont l'objet eft de conftater le droit exclufif
du Parlement d'Irlande de faire pour
ce pays des loix relatives à toutes espèces
de fujets , tant intérieurs , qu'extérieurs.
Il appuya cette motion des obfervations fuivantes;
qu'il dit être le réfumé de tout ce qui avoit été dit.
1º. Avant l'acte de la 6e année de George I , l'Angleterre
a-t- elle prétendu ou non le droit de faire des
loix pourl'Irlande ? On a répondu oui. 2. Conformé
ment à cette prétention , a-t-elle fait ou non des
loir pour l'Irlande ? Oui. 3 ° . N'exifte- t-il pas à préfent
des ftatuts Anglois antérieurs à la 6e année de
( 120 )
George I , dont l'objet étoit d'affervir l'Irlande ? Oui.
4°. Le ftatut de la 6e année de George I , n'eft-il pas
une déclaration de ce droit antérieurement exiſtant ?
Il faut encore répondre oui. Je conclus , ajouta M.
Flood , que la révocation de cette déclaration ne
détruit pas le droit qui exiftoit antérieurement.
Qu'oppofe-t on à ces raiſonnemens victorieux ? Que
gagnerez-vous , nous dit-on , à une réconciliation
qu'une Adminiftration fubféquente peut révoquer ?
A cela je demande ce que nous avons donc gagné
à tout prendre , fi l'on ne peut compter fur rien . Moi
je vois la chofe d'un autre cil , je vois que la révocation
d'une fimple déclaration ne lie aucunement
l'Angleterre; mais dans fa renonciation , je vois la
foi du Roi & de la Nation Britannique irrévocable.
ment liée. La motion de M. Flood fut rejettée fur
une autre motion de M. Gratham , conçue & motivée
ainfi . Réfolu
que le bill préfenté par M. Flood a
été rejetté , parce que le droit qu'a le Parlement d'I
lande de faire des loix en toutes matières internes &
externes , a déja été établi dans cette Chambre ,
reconnu pleinement , finalement & fans équivoque
par le Parlement Britannique.
--
―
FRANCE,
De VERSAILLES , le 13 Août.
LE 28 du mois dernier S. M. a nommé
à l'Abbaye de Saint- Aubin , Diocèfe d'Angers
, l'Evêque de Séez , fur la nomination
& préfentation de Monfieur , en vertu de
fon apanage ; à l'Abbaye de Réconfort , Ordre
de Câteaux , Diocèſe d'Autun , la Dame
de Seveyrac , Religieufe Profeffe de l'Ordre
de Saint- Benoît , à Couvrepierre , Diocèle
de Clermont ; à l'Abbaye du Lieu - Dieu ,
Diocèfe
( 121 )
€
Diocèle d'Autun , la Dame de Buffeul , Religieufe
Profeffe à l'Abbaye de Saint-Julien ,
Ordre de Saint- Benoît , Diocèfe de Dijon.
Le 4 de ce mois , l'Abbé Robin a eu honneur
de préfenter à LL. MM. , à Monfieur ,
à Madame , & à Madame la Comteffe d'Artois
, un Ouvrage ayant pour titre : Nouveau
Voyage dans l'Amérique Septentrionale en
l'année 1781 , & Campagne de l'Armée de
M. le Comte de Rochambeau ( 1 ) .
De PARIS , le 13 Août.
La rentrée de la flotte de la Jamaïque
dans les ports d'Angleterre n'eft plus douteufe
; elle étoit dans la Manche le 29
Juillet dernier. Les circonftances l'ont favorifée
; l'armée combinée s'étoit rapprochée
de nos côtes pour protéger l'arrivée
du convoi de St-Domingue , & le départ
de ceux affemblés à 1Ifle d'Aix . C'eſt dans
ce tems que la flotte Angloife a paſſé . Rien
ne pouvant retenir actuellement l'armée
combinée fut nos parages on préfume
qu'elle a repris la route de Cadix , & fi
(1 ) Cet Ouvrage contient plufieurs obfervations curieufes
& intéreffantes fur les parties de l'Amérique feptentrionale
que l'Auteur a parcourues , la campagne glorieuſe de
1781 ne peut que piquer la curiofité générale dans les ciconftances
actuelles ; & les détails qu'on en donne ici font
faits pour la fatisfaire : cet Ouvrage fe trouve à Paris chez
Moutard, Imprimeur- Libraire de la Reine , de Madame, &
de Madame la Comteffe d'Artois , rue des Mathurins , Hâtel
de Clugny.
17 Août 1782 . f
( 122 ).
D. Louis de Cordova eft fervi par les vents ,
il ne peut tarder à être dans les eaux de
cette place .
Les lettres de Breft contiennent le Journal
fuivant de l'armée combinée , depuis le
Is Juillet jufqu'au 27.
IS
-
» Le 16 , à la pointe du jour , le tems étant fort
brumeux , l'efcadre manqua de tomber dans la
nôtre; & fi le brouillard eût duré encore un quartd'heure
, les armées fe feroient trouvé mêlées ;
mais l'Amiral Howe eut le tems de reconnoître le
danger qu'il couroit , & il s'éloigna à l'ordinaire
fans qu'il fut poffible d'engager aucun de fes vailfeaux.
Le 19 & le 20 l'efcadre Angloife fut
encore chaffée infructueufement ; on la perdit de
vue les jours fuivans , & D. Louis de Cordova ayant
reçu ordre de fe rapprocher de nos côtes pour protéger
le convoi de St -Domingue qui étoit attendu
les armées ne le font plus rencontrées. - Le 27 , là
flotte reçut les paquets de la Cour , qui lui enjoignoient
de faire voile pour Cadix , cu elle pourra
arriver vers le milica de ce mois . Il lui avoit été
ordonné en même tems de s'approcher affez de
l'Ile d'Aix , pour s'informer files convois en
avoient appareillé , & de les prendre fous fa protection
dans le cas qu'ils fuffent encore à ce mouillage.
Les Espagnols trouveront devant le
Detroit 8 ou de leurs vaifeaux , qui , joints
aux 27 de D. Louis de Cordova, & à 12 ou 13 François
, formeront une flotte affez refpectable pour
ne pas craindre que les Anglois puiffent troubler
le fiége de Gibraltar , avec 35 ou 36 vaiffeaux qu'ils
font en état d'armer depuis l'arrivée du convoi de la
Jamaïque , & qu'il n'eft pas même vraiſemblable
qu'ils veuillent conduire fi loin de leurs côtes , dans
-
·
( 123 )
un moment où ils ont au moins befoin d'en conferver
une divifion allez forte pour faire tête aux
Hollandois , qui pourroient tenter quelque chofe
pendant l'éloignement de leur flotte «.
Nos lettres de Toulon font du 24 Juil
let , & contiennent les détails fuivans.
--
» Un convoi de 80 bâtimens de Marſeille , qui
avoit mouillé ces jours derniers dans notre rade ,
remit à la voile le 23 au foir , four fe rendre dans
divers ports du levant , fous l'efcorte des frégates
la Boudeufe & l'Aurore , commandées la première
par M. le Chevalier de Ligondés , & la feconde par
M. Thoron de la Robine. Les bâtimens de tranf
port que le Roi a achetés depuis quelque tems , &
qui doivent être chargés de munitions de guerre &
de bouche , ne tarderont pas à aller en rade ; on croit
qu'ils feront efcortés par les vaiffeaux le Dictateur
& le Suffifant , & par la corvette la Belette , jufqu'au
Detroit, & qu'enfuite les deux vaiffeaux iront
fe joindre à l'armée combinée «
Il eft entré à Breft , le 4 de ce mois ,
un lougre Anglois , dont la frégate du Roi
la Fée s'eft emparée.
Le corfaire de Cherbourg le Comte des
Valentinois , a conduit dans ce port deux
bâtimens Anglois ; la Janny , d'environ 40
tonneaux , chargée de charbon de terre ,
allant de Milford à Darmouth , & le Darmouth
, d'environ 10 tonneaux , portant
des paffagers de Bris Haven à Guernesey.
Les dernières lettres d'Efpagne nous ont
apporté le Journal fuivant du camp de
St-Roch , dont on avoit déja reçu quelques
fa
( 124 )
détails par le Courier du Cabinet de Madrid
, arrivé précédemment.
---
» Le 3 Juillet on n'a point travaillé aux ouvrages
avancés . L'ennemi a tité 49 coups de canon & quel .
ques artifices, fans fuccès. Le 4 il n'a fait aucun
feu pendant le jour ; dans la nuit , il a tiré 7 coups
de canon.
Le 6 pendant que le Comte de Lafcy ,
Général de l'artillerie , parcouroit les ouvrages exté
rieurs , avec fes Aides - de-camp & le Prince de Mafferano
, les ennemis lui ont tiré 24 coups de canon
qui ne lui ont caufé aucun dommage. Le 7 le
chébec le Saint- Louis & 2 chaloupes canonnières
ont pris un brigantin Anglois , chargé de provifions ,
qui vouloit fe gliffer dans la place . Il le défendit
pendant trois quarts - d'heure . Ce jour- là , le Capitaine
général fut à Algéfiras ; il y raflembla les Géné
raux pour avoir leur avis fur l'attaque projettée des
batteries flottantes . Le 8 & le 9 les ennemis ne
firent aucun feu, Le 10 un grenadier du régiment
d'Ultonie déferta & paffa dans la place ; en
conféquence , le Général envoya fous bonne efcorte
à Ceuta tous les foldats Irlandois de ce bataillon ;
le fecond bataillon de ce régiment , qui fe trouve à
Ceuta , le remplacera ici . Dans la nuit du II
quatre matelors Anglois vinrent au camp fur une
chaloupe. Ils avoient formé , avec plufieurs de leurs
camarades , le projet d'emmener un bâtiment plus
confidérable ; mais ils furent furpris dans leur fuite ,
& ces quatre échapperent. Ils ont rapporté que la place
manque de viande fraîche , de vin , de beurre , & c.
qu'une poule coûtoit 30 liv. & un mouton 175 liv.
le bled & la viande falée y. font encore abondans.
Les malades y font au nombre de 1800 , & il refte
pour le fervice de la place 4000 hommes
fort fatigués & mécontenseattaqués dy
la
fcorbut & de la dyfenterie. Crainte d'une attaque
1
( 125
)
du côté de la mer , le Général Elliot tient toujours
fous les armes un régiment entre les deux, moles
de la pointe de terre. Ils nous ont encore app is
que le Général fait élever une batterie de 24 canons
contre le fort Sainte - Barbe , le plus avancé de notre
ligne. Du refte , on ignotoft dans la place la conf
truction de nos battertes flottantes , & on s'y attendoit
feulement à être attaqué à la fin du mois d'Août ,
par terre & par mer ; & ils croyent qu'avant ce
rems- là ils auront été fecourus. Ils attendoient avec
impatience une grofle fiégate qui doit leur apporter
des objets de derniere néceflité. Le 12 un vaif
feau de guerre & 2 fregates ont appareillé d'Aigéfiras
pour interceptet une frégate de guerre qu'on
a fignalé fur Rota , & qui eft fans doute celle qu'on
attend dans la place .
--
On a fait fur les regiftres de toutes les
Paroiffes & Hopitaux du Dauphiné , liton
dans des lettres de Grenoble , un relevé
dont il réfulte que pendant l'année 1781 ,
il est né dans cette Province 13,877 . garçons
, 13,461 filles , & qu'il y eft mort
10,508 hommes & 10,321 femmes ce
qui donne un excédent de population de
6409 perfonnes . Pendant la même année
il y a eu 6250 mariages , 3 profeflions
Religieufes , & il eft mort auffi 39 perfonnes
en religion.
,
Les accidens fâcheux occafionnés par
le méphitifme , fe renouvellent encore
quelquefois ; on ne fauroit trop les mettre
fous les yeux du public , en même tems
que le remède qui peut en préferver , &
f3
( 126 )
qu'il eft à fouhaiter que les perfonnes qui
lifent , faffent connoître à ceux qui ne lifent
pas.
» On a vuidé dernièrement à l'Abbaye de Chelles ,
pendant l'absence du Concierge , le puifart de la laiterie
; le premier homme qui y defcendit fut fuffoque
; le fecond , qui vola au fecours de fon camarade
, & tour-à-tour trois autres éprouvèrent le même
fort : cela fait s victimes malheureufes du méphitifme
qui régnoit dans ce puifart. Il y a 20 ans
dit-on , qu'un pareil évènement avoit eu lieu . Il
fuffifoit de jetter quelques boiffeaux de chaux vive
pour prévenir cet inconvénient. Ce remède fimple ,
facile , à la portée de tout le monde , ne fauroit
être trop répandu ; les Curés devroient s'occuper à
en inftruire leurs paroiffiens ; des vérités utiles , &
qui fervent à la confervation de l'efpèce humaine
font de nature à s'allier avec celles de l'Evangile &
de la morale , ( 1 ) « .
On lit dans un papier public un article
très- intéreffant , & qui mérite d'être
cité ; c'est l'annonce d'un maſtic impénétrable
à l'eau , & dont l'emploi peut être
d'une grande économie dans la conftruction
des bâtimens.
La charpente , la latte , la tuile ou l'ardoife , la
main- d'oeuvre , la toîture enfin d'une maiſon , obfer-
( 1 ) Le Gouvernement a fait imprimer & publier , un
Ouvrage intéreffant fur cet objet. C'est le Cathéchifme
Sur les morts apparentes dites Alphyxies par M. Gardanne ;
il fe trouve à Paris chez Valade , Imprimeur- Libraire rue
des Noyers. Chaque exemplaire coûte 12 fols. Ceux qui en
prennent 12 & au- delà në payent que 4 liv. 4 f. pour lá
douzaine.
( 127 )
ve- t- on , coûtent beaucoup , & pèfent d'ailleurs fur
le bâtiment , dans lequel elle néceffite des manfardes
peu logeables & des greniers inhabitables . Les
frais d'entretien , de réparation , font très-chers , &
tout cela ne préferve pas toujours les étages inféfieurs
des infiltrations de l'eau , & c. Les combles à
Iffalienne , les terraffes recouvertes en plomb ou en
dalles , offrent auffi des inconvéniens & font trèsdifpendieux
. M d'Etienne , ' ancien Capitaine
Chevalier de Saint- Louis , a , rue de Mefnil-
Montant , une maifon qu'il a conftruire , & qui fe
termine par un plancher ordinaire , carrelé & recouvert
d'un maftic fi mince qu'il laiffe appercevoir le
carrean ; il règne autour une balustrade à hauteur
d'appuis ce plancher forme une terraffe ornée de
berceaux couverts de vigue ; il y a des fleurs , un
porager , des arbres fruitiers , une volière , deux
belvederes , dont la furface fait encore terraffe ,
& une pièce d'eau également carrelée & garnie de
ciment , contenant 8 à 10 muids d'eau. Cette terraffe
a 100 toifes de fuperficie , qui fur le pied de 200 liv .
que coûte la toife de terrein dans ce quartier , feroit
un objet de 20,000 liv. Une toiture de cette étendue
auroit coûté 12 à 15,000 liv. ; & la terraffe , en
y comprenant les berceaux , les treillages , les embelliffemens
ne coûtent pas too louis à M. d'Etienne;
on peut calculer de-là l'économie avec laquelle il a
conftruit : l'entretien eft peu di pendieux ; on conçoit
combien doit pen coûter celui d'un pareil maſtic
qui revient à 30 fols la toife . Il y a eu 11 pouces
de glace pendant cet hiver dans le balin ; cette
épreuve peut faire apprécier les avantages de cette
toîture. Combien le coup-d'oeil d'une ville , pris à
vue d'oileau , feroit agréable fi toutes les maifons fe
terminoient par un pareil jardin ! Combien cela n'ajouteroit-
il pas à la falubrité de l'air fi épais & fi
lourd dans les grandes villes ! Le mérite principal
f 4
( 128 )
de ce maftic eft dans fa minceur , fi l'on peut fé
fervir de cette expreffion ; par - là il fait partie du
corps fur lequel on l'applique & n'en fait pas corps
féparé comme le maftic ordinaire , qui par fon
épailleur conferve fa manière d'être , fe refferre au
froid , fe dilate à la chaleur , fe fend , & oppoſe
affez de réfiſtance au corps qu'il défend pour s'en déiacher
par éclats. Il n'eft pas douteux que cette découverte
, qui réunit l'économie à l'agrément , ne foit
bientôt adoptée ; beaucoup d'intérêts s'opposeront
fans doute à la faire adopter ; mais un intérêt plus
fort , celui des propriétaires , l'emportera fans contredit.
M. Fabre , Avocat au Parlement de Paris ,
vient de former une entreprife , que la
Nobleffe ne peut manquer d'accueillir ; un
travail long & pénible , & des recherches immenfes
, l'ont mis dans le cas de lui rendre
les fervices les plus importans ; l'Ouvrage
qui en eft le fruit , offrira les faftes
de la Noblefle du Royaume ; ils contiendront
une collection de Diplômes , Chartres
, Rouleaux , Contrats & autres. Titres
& Documens en originaux ou vidimus
authentiques , la plupart revêtus de leursfceaux.
Cette collection fera divifée en 3
parties , dont l'une fera confacrée aux titres
& monumens hiftorique, & honorifiques
pour les Maifons Nobles , contenant entr'autres
les preuves de leurs fervices milities &
civils depuis St Louis ju'qu'à Louis XV.
La feconde , les irres généalogiques & heral
diques , depuis l'an 1196 , jufqu'en 1700 ;
-
(( 129 129 )
t
& la troisième , les titres féodaux & domaniaux
, contenant un très grand nombre
de Seigneuries , Communautés d'habitans
& Bénéfices , depuis 1200 jufqu'en 1701 .
Cet expofé fuffira pour montrer l'impor
tance de cette entreprife , dédiée à Mgr. le
Garde des Sceaux (1 ). SOME
--
L'Académie de Montauban propoſe pour
le fujet du prix d'Agriculture qu'elle doit
diftribuer l'année prochaine , la queſtion
fuivante. Quelles font les caufes qui
produifent les charanfons dans le bled , &
quels font les moyens sûrs & faciles de les
préferver fans en altérer le genre ni la qualité
? Les Ouvrages doivent être envoyés
dans le mois de Février prochain , francs de
port , à M. Lade , Avocat à la Cour des
Aides , Membre de l'Académie . Le Prix de
2 cette année a été adjugé à M. l'Abbé Bertholon
, des Académies de Beziers , Montpellier
, Pau, & c.
Les fuccès de l'Ecole d'Architecture & de Deffin ,
Figure , Mathématique , Payfage , &c . tenue , ruc
& ifle Saint-Louis , par M. d'Aubenton , Architecte
& Profeffeur du Corps des Ponts & Chauſſées ,
(1 ) Chaque partie n'étant pas néceſſairement liée & formant
un Ouvrage à part pourra s'acquérir féparément. On
commencera par la partie hiftorique & honorifique qui
contiendra 3 ou 4 vol . grand in- 4° . d'environ 600 pages ; le
prix de la foufcription eft de 15 liv. par vol . Ceux qui n'auront
pas foufcrit le payeront 18. On ne demande aucune
mais une foumiffion de retirer l'Ouvrage. On
foufcrit chez l'Auteur rue Gift-le-Coeur,
f s
avance ,
( 130 ) .
font démontrés par le mérite des fujets qui , en pen
de tems , fe trouvent en état de remporter les premiers
Prix qui fe diftribuent annuellement par le
ministère du Corps. Les perfonnes de Province y
trouveront des places de penfionnaire pour le prix
de 1100 liv. dont les quartiers payables d'avance.
Les Elèves fe fourniront de lit ou payeront 12 liv.
de plus par chaque quartier , & apporteront un couvert
d'argent , trois paires de draps , une douzaine
de ferviettes. L'on enverra un Profpectus circonftancié
aux perfonnes qui defireront confier leurs
enfans . On defire fouvent fe procurer des copies ou
réductions de plans , deffins de différens genres , &
faire lever le plan de fes poffeffions . L'on trouvera
dans cette Ecole la facilité de fe procurer toutes
ces chofes à un prix raiſonnable.
Nous avons parlé des premiers Volumes
du Cours d'éducation pour les demoiselles
& les jeunes gens qui veulent s'inftruire
dans les Sciences fans apprendre le latin.
L'objet de cet Ouvrage intéreffant & utile
appartient à ce Journal ; nous nous empreffons
d'annoncer que M. l'Abbé Wandelaincourt
vient de publier deux nouveaux
Volumes , l'un confacré à la Géographie ,
& l'autre à la Phyfique. Ces deux parties
font traitées d'une manière très - neuve , &
très claire ; elles ne peuvent qu'ajouter
à la reconnoiffance qu'on doit à un citoyen
eftimable , qui a confacré fon travail
à l'inftruction de la génération naiffante
( 1).
(1) Ce Cours fe trouve à Rouen chez Leboucher le
( 131 )
Parmi les inventions utiles faites dans
ce fiècle , nos Lecteurs ont diftingué celle
des fourneaux économiques du fieur Nivert
, qui , par une heureufe combinaiſon
de l'eau & du feu , a appris à préparer les
alimens à peu de frais , & à leur conferver
toute la faveur dont ils font fuceptibles ,
cet Artiſte ingénieux vient d'inventer une
nouvelle table , dont l'objet eft de la plus
grande utilité , par les avantages qu'elle
peut procurer aux perfonnes valétudinaires ,
fujettes aux infomnies , & qui ont befoin
de prendre fouvent des boiffons chaudes
de changer de linge pendant la nuit.
Ce meuble portatif joint à la propreté l'avantage
de pouvoir fervir de table de nuit , de table
à jouer , à écrire , de poële en hiver , & tous
ceux d'un bain- marie , fans en avoir les inconvéniens.
M. Nivert a trouvé le moyen d'affajettir ,
d'entretenir & de conferver dans le centre de cette
table une chaleur fuffifante pour tenir les pieds
chauds ou tièdes à volonté ; de pratiquer des compartimens
propres à contenir des chofes néceffaires
, une écritoire , du papier , du linge , une éponge
, des taffes , des flacons , une boule d'étain
des lampions & autres articles utiles , fur-tout pour
la nuit . On peut avoir continuellement , par ce
moyen 3 pintes de liqueurs chaudes , dans des
vafes de verre , de cryftal , de porcelaine , de
jeune , rue Ganterie , & à Paris chez Durand , neveu , rue
Galande ; chez lefquels on trouve tous les Ouvrages de M.
de Waudelaincourt , à l'ufage des Colléges & néceffaires à
toutes les perfonnes qui veulent faire des éducations parti
culières.
f 6
( 132 ).
fayance , &c. , & même de la lumière toute la
nuit , par le moyen d'une petite mèche dans une
foucoupe d'étain. On pent également y avoir à
Pinftant de la liqueur bouillante fi l'on veut. Le
tout eft lous une feule clef. Il y a de plus une
efpèce de chancelière pour tenir les pieds chauds ,
au cas qu'on veuille sour
fervir pour écrire. Rien
de plus fimple que cette table , qui a la forme &
la grandeur d'une table à cadrille , & qui n'eft pas,
plus embarraffante." M. Nivert demeure rue
& vis-à-vis le Couvent du Cherche- Midi , maiſon
de M. de la Fontaine , au premier ; ceux qui voudront
lui écrire font priés d'affranchir leurs lettres . ⠀
On nous a fait paffer de Sefanne en
Brie les détails fuivans , fur une machine
hydraulique propre à faire remonter les
bateaux fur une rivière quelconque . L'inventeur
de cette machine eft M. Carette ,
Horloger de cette ville.
Cette machine fait remonter deux bateaux accouplés
l'un à l'autre à une diftance fuffifante , entre
lefquels eft un moulinet , moteur d'une méchanique
des plus fimples qu'on puiffe imaginer , qui fait
mouvoir quatre perches ou crocs de batelier , qui
font le point d'appui , & qui , ayant une griffe à trois
ongles par le bout , pouffant au fond de la rivière ,
font remonter les bateaux ; la force motrice eft
arbitraire par le moyen du mouliner plus ou moins
grand on a l'avantage de l'augmenter fans perdre
de tems , ce qui n'eft pas ordinaire dans la méchanique
) . On ne court aucuns rifques , le point
d'appui en eft sûr ; il n'eft befoin que d'un homme
pour la gouverner dans les tournans de la rivière.
OUR
:
Cette machine n'eft point d'une grande dépense ,
il ne faut pas d'habiles artiſtes pour l'entretenir un
Serrurier & un Charpentier , ou à leur défaut un
(
133 )
Maréchal & un Charron font fuffifans pour la réparer.
L'Auteur annonce ici les effets de cette
machine faite en petit , il l'a éprouvée dans un ruifſeau
d'environ douze , quinze à dix - huit pouces de
profondeur ; elle chemine fuivant la rapidité de
l'eau , & les différentes profondeurs ne l'empêchent
pas de cheminer. Il fe propofe d'établir cette machine
en grand , lorsqu'il en fera requis , après
qu'elle aura été approuvée par MM. de l'Académie .
M. Vidal vient d'enrichir "La collection
d'une nouvelle Eftampe qui eft la quatrième
fuite d'après les tableaux de M. Lavrence
Peintre Suédois , dont les productions fe
diftinguent par la compofition des fujets , la
fraîcheur , les graces & l'élégance de l'exécution
; celle-ci a pour titre les offres féduifantes.
C'eft une jeune perfonne très -aimable
, debout auprès d'un homme en robe
de chambre , affis devant un Secrétaire dont
il tire un écrin qu'il lui préfente ; derrière
un paravent eft une femme déjà âgée qui
épie ce qui fe paffe ; toutes ces figures font
pleines de graces & d'expreffion. La jeune
perfonne eft charmante ; l'Artiste a rendu
le tout avec fupériorité ; on diftingue furtout
la robe , qui eft d'un effet peu commun
(1 ) .
(1 ) Cette Eftampe qui fait le pendant du Refaurant , fe
trouve chez M. Vidal , rue des Noyers ; le fuccès des deux
jolies Eftampes , gravées en conleur d'après M. Lavrence , le
Printems & l'Eté l'ont déterminé à continuer ces effais ?
il s'occupe actuellement de la fuite , que des travaux commencés
auparavant & qu'il falloit finir ont dû retarder. It
( 134 )
"
Un incendie , écrit-on d'Ambert , ville dans les
montagnes de la bafle Auvergne à éclaté la
nuit du 19 au 20 Juillet . Cinq maifons , dans l'une
defquelles logeoient les Cavaliers de la Maréchauf
fée , furent réduites en cendres . Les autres étoient
occupées par le Directeur de la Pofte , & 3 particuliers
ayant des moulins à tordre du cordonnet.
Tous ces particuliers mariés , & ayant des enfans ,
n'ont rien pu fauver de ce qui leur appartenoit.
Louis Samuel Tafcher , Prêtre , Docteur
de la Maifon & Société de Sorbonne
Prieur Commendataire du Prieuré de Sainte-
Gauburge , & Aumônier du Duc de Penthievre
, eft mort à l'Hôtel de Toulouſe.
Edit du roi concernant le Corps de la Mufique
du Roi , donné à Verfailles au mois de Mai ,
enregistré à la Chambre des Comptes le 28 Juin.
S. M. réduit à 259,600 livres , non compris les
penfions des vétérans , qui ne pourront en aucun
cas excéder la fomme de 50,000 livres , la dépenfe
, tant de fa mufique que des concerts &
ballets qui montoient à 499,848 liv. 7 fols 6 d.
y compris les vétérans . - Cet Edit eſt faivi
d'un règlement en date du premier Mai , & pareillement
enregistré à la Chambre des Comptes.
Déclaration du Roi concernant les Communautés
d'Arts & Métiers dans les villes dont l'état eft
annexé à l'Edit de 1777 , donnée à Verſailles le
premier Mai , enregistrée au Parlement le 28 Juin .
fonge auffi à nous donner en couleur quelques-unes des fuites
de fes gravures. Nous avons vu dans fon cabinet le Reftaurant
exécuté ainfi ; rien de plus piquant , de plus agréable &
de plus grand effet que cette Eftampe ; elle fait réellement
Tableau, l'illufjon eft complette ; & nous ne pouvons qu'in
viter M. Vidal à la publier. Elle mérite le plus grand
fuccès.
( 138
Lettres -Patentes du Roi en date du 15 Mai , &
enregistrées au Parlement le 28 Juin , qui ordonnent
que ceux qui jouiffent du droit de Commit
timus à la Chambre des Requêtes du Palais , pourront
y porter leurs caufes , même pendant les va
cations du Parlement.
Ordonnance du Roi du 7 Juillet , qui fait défenfes
aux Domeſtiques - Coureurs , fous les dénominations
de Chaffeurs & Heiduques , aux Nègres
& à tous autres ferviteurs & gens de livrée , &
à toutes perfonnes fans état , de porter aucunes
armes , épées , couteaux de chaffe , fabres , cannes
bâtons ou baguettes , à peine d'être emprisonnés
fur de champ.
>
Arrêt du confeil d'Etat du Roi du 7 Juillet
l'un pour la confection du chemin de la Ferté
fous Jouarre , à Crecy par Sameron & Montebife ;
l'autre pour la confection du chemin de Sablonnières
à la route de Meaux à Monmirel , au
village de Lifle , ainfi que la partie
partie de communication
de la route de Meaux à Monmirel , avec
celle de Coulomniers à Sezanne. Autre du 25
Juillet , qui fupprime deux imprimés ou mémoires
pour le fieur Serpaud , contre les créanciers du
fieur Haudry.
De BRUXELLES , le 13 Août.
L'IMPOSITION du foixantième pour les
marchandifes de la valeur de 60 florins ,
exportées de la Province de Namur , a été
abolie. On fe flatte que toutes les impofitions
quelconques fur les marchandifes qui feront
exportées des Pays - Bas Autrichiens cefferont
, & qu'on n'y confervera que les droits
d'importation fur les marchandifes venant
de l'Etranger.
( 136 )
L'affaire du vaiffeau Danois retenu au Cap
de Bonne-Efpérance , continue à faire beaucoup
de bruit en Hollande ; le Miniftre du
Roi de Danemarck , comme nous l'avons
dit , a préfenté plufieurs Mémoires fur ce
fujet ; la Compagnie des Indes en à donné
un , dans lequel elle préfente des informa
tions bien différentes de celles qu'on a reçues
à la Cour de Danemarck.
智
>
» Il étoit arrivé au Cap , obferve-t - on , plufieurs
navires neutres , & notamment fous pavillon Dancis ,
qui favorifoient la défertion de bons marelots dont
la compagnie avoit befoin , & qui ayant des Anglois
à bord , avoient caufé de vives inquiétudes au Gouvernement
qui crut devoir prendre des précautions,
Lorfque le Capitaine Fuglede arriva , on lui fit
dire de ne laiffer venir perfonne à terre provifionnellement
, jufqu'à ce qu'on eût pris des arrangemens
ultérieurs. On jugea à propos de faire mouiller
entre le navire & le vaiffeau Danois l'Espérance ,
fur lequel il y avoit des Anglois un bâtiment
en vedette , que M. de St- Saphorin appelle un bâtiment
armé , & qui n'étoit qu'une embarcation
montée de 25 hommes. On n'avoit d'autre but
que d'empêcher la correfpondance entre les deux
bâtimens Danois , parce qu'on ne favoit fi le nouveau
venu n'avoit point d'Anglois . Le Capitaine
Fuglede écrivit au Gouvernement , pour qu'on lui
permit de defcendre , & qu'on lui dit les raifons
du refus , pour pouvoir fe juftifier près de les maîtres.
Le Gouverneur inftruit par d'autres lettres que
3 Officiers Anglois étoient à bord du Dansbrog , ne
jugea pas qu'il convînt de laiffer partir le vaiffeau
dans un moment où un navire de la Compagnie &
un vaiffeau François étoient fur le point de partis
( 137
)
pour l'Ile de France , avec des cargaifons de fa
plus grande importance. Le Directeur des armemens
, Stahring , chargé de notifier cette réfolution
au Capitaine , & de l'aflurer qu'on lui procureroit
tous les raffraîchiffemens qu'il pourroit demander
fut traité avec violence , & détenu à bord. Le Capitaine
voulut, même partir fur le champ , & l'emmener
, & c. & c . & c .
Ces griefs qui demandent à être éclaircis , ce
qui exige néceffairement du tems , n'ont
pas empêché le Miniftre de Danemarck d'infifter
fur une réponse prompte , & pour laquelle
il donnoit & jours.
** Les Etats - Généraux , écrit - on de la Haye , ont
fait favoir verbalement que la conftitution de la
République ne lui permettant pas de lui donner
fur ce une réfolution formelle , parce qu'il falloit
auparavant recevoir les avis des confédérés refpec
tifs pour ce fujet ; S. E. pouvoit provifionnellement
affurer le Roi fon maître qu'on donneroit
fur tout les fatis factions qu'il pouvoit prétendre
raifohnablement , & que fans délai il feroit expédié
des ordres précis au Gouvernement du Cap
de Bonne- Espérance , de traiter à l'avenir le plus
amicalement poffible tous les vaiffeaux Danois qui
viendroient y mouiller. - M. de Saint- Saphoris
a renvoyé for le champ avec cette réponſe verbale
le Courier qu'il avoit reçu de Cope hague.
---
&c.
On dit que les Miniftres de Ruffie , de Sud te
& de Pruffe , en vertu de ce qui fe trouve ftipulé dans
le traité de la neutralité armée , favoir , que s'il
s'élevoit un différend par rapport au commerce ,
les Miniftres des Paiffances qui ont part à ce traité
pourroient faire caufe commone avec celui de la
Puiffance que regardoit ce differend , fans demander
préalablement des ordres de leurs Cours , fe
( 138 )
1
font joints au Miniftre de Danemarck , pour repréfenter
à L. H. P. que l'affaire exigeoit qu'elles
donnaffent la réponſe demandée. Elles ne la refufent
point; mais elles ne peuvent en faire aucune
fans fuivre les formalités prefcrites par la conftitution
.
On dit que la ville de Fleffingue s'eft unie
à celles de Middelbourg , de Goés & de
Zirickzée , en infiftant , pour qu'on envoie
aux Etats -Généraux & au Prince Stathouder
une commiffion folemnelle , après en avoir
donné avis aux autres Membres de l'Union ,
afin de favoir pourquoi la forte n'a pas mis
plutôt en mer , ce qu'on fera des autres forces
de la République , l'état dans lequel
elles fe trouvent , quelles inftructions ont
été données aux Officiers Commandans dans
les rades , quel plan d'opérations on a arrêté
avec la France , & enfin où l'on en eft quant
aux négociations de la paix avec la G. B. La
ville de Leyde a , dit- on , pris la même réfolution
. On ajoute que le Stathouder fe prêtant
aux défirs de la Province de Zélande , lui
a envoyé déja des copies légalifées de toute
fa correfpondance pendant cette guerre avec
les Officiers de l'Erat-Major de la Marine
de la République ; & que de pareilles copies
ont été auffi adreffées aux 6 autres Provinces
de l'Union , quoiqu'elles ne les euffent pas
encore demandées .
,
» On dit , écrit- on d'Amſterdam , que notre flotte
ſe trouve en croifière le long de nos côtes . On a
( 139 )
envoyé d'ici les canons de bronzes qui doivent fervir
fur le vaiffeau neuf le Vaffenaar de 60 , aux ordres
du Capitaine Orthuis. On apprend du Texel
que la frégate le Hoorn y a ame é 13 prifonniers
Anglois , formant l'équipage des deux prifes faites
par le Capitaine Vaillant . Le Goes , vaiffeau de so &
le Jafon de 36 , remirent de nouveau en mer le 26
du mois dernier , pour joindre la flotte avec la frégate
la Vénus de 24 , & le fénaut la Zwaluwe.
Le lendemain le Phénix de 44 , & la Bellone de 20 ,
mirent à la voile , l'un pour la Zélande , où il va
fervir de vaiſſeau de garde , & l'autre pour la Meufe.
Selon une lettre d'Embden , il y eft arrivé un
bricq de Curaçao , d'où il eft parti le 26 Juin. Le
patron de ce navire rapporte que cette lle fe trouvoit
en bon état ce,
Il circule en Hollande une lettre qu'on
dit arrivée de Lisbonne , mais dont le contenu
eft trop étrange pour ne pas s'en
défier.
» Il eft arrivé ici ( à Lisbonne ) de Rio - Janeiro
un Exprès apportant cet avis Le Capitaine
Makdul , commandant un vaiffeau de guerre Anglois
, a pr s poffeffion d une Ifle Portugaire , nommée
la Trinité , fituée entre Bahia & Rio-Janeiro , où il a
élevé un petit fort garni de 12 pièces de canon &
arboré pavillon Anglois . Le Gouverneur de Bahia
en ayant été informé , lui fit dire qu'il eût à retirer
ce drapeau , attendu que l'Ifle étoit fous la domination
du Portugal . Mais le Capitaine Makdul répondit
qu'il ne pouvoit le faire fans un ordre de fa
Cour. On affure que la Reine a donné ordre d'armer
4 vaiffeaux de ligne pour aller chaffer l'ufurpateur ,
& on a expédié un avifo pour toutes les côtes du
Bréfil , & autres poffeffions Portugaiſes en Amérique
«.
( 140 )
On a des lettres de Cadix en date du 23
du mois dernier , dans leſquelles on lit les
détails fuivans.
On va faire fortir aujourd'hui , vaiffeaux de ligne
& 2 frégates , aux ordies du Brigadier D. F. Cifneros
, qui iront joind e à loucft du Détroit les
2 vaiffeaux de ligne & les 7 frégates qui y font
déjà. Le St.- Ifidore & les autres vaiffeaux de guerre
ne quittent point l'entrée du détroit que pour aller
de tems en tems mouiller à Algéúiras .
Les
nouvelles du camp jufqu'au 20 de ce mois , font
qu'il y eft arrivé un déferteur , caporal d'un régi
ment Anglois , qui a confirmé entièrement les rapports
des 4 Matelots venus quelques jours auparavant.
Les ennemis s'attendent à être vivement
chauffés , & il creient que nous n'avons pas moins
de 60 mille hommes dans notre camp. Ils tâchent.
de fortifier les points les plus foibles entre les
môles ; & par le bruit des pétards qu'on entend
toutes les nuits , il paroît qu'ils veulent pratiquer
des trous dans les rochers , depuis les môles jufqu'à
la pointe d'Europe , pour leur fervir de cafemates
où ils puiffent fe retirer au befoin , y dépofer
leurs bleffés , & c . De notre côté , il a été
décidé d'élever une nouvelle batterie à la tête de
notre ligne . Pour cet effet , un piquét de chaque
brigade fut commandé il y a 5 jours , & les foldars
furent prendre pendant la nuit dans les magafins
du corps du Génie , les fafcines & tous les
uftenfiles néceffaires pour un pareil établiſſement .
Les troupes s'y portèrent avec beaucoup d'ardeur ;
& avant que le jour parût , l'ouvrage étoit déjà
fort avancé fans que l'ennemi s'en fût apperçi , &
que les travailleurs euffent été inquiétés . De cette
manière la batterie , qui aura au moins 24 canons ,
ne tardera pas à être élevée. Le Général faifoit
2
( 141 )
-
donner aux foldats , par chaque fafcine qu'ils apportoient
, 4 reaux ( vingt fols ) . M. de Crillon
va fouvent à Algéfiras , & toujours pour preffer
les travaux , & travailler avec les Officiers de
marine , dont les opérations doivent néceflairement
correfpondre avec celles de terre , & réciproquement
s'appuyer. Un des blindages des batteries
flottantes qu'on avoit poté étant tombé fur
les côtés par le mauvais effet des poulies , cet accident
a coûté la vie à deux malheureux ouvriers ,
& en a bleffé quatre autres fort grièvement.
400 hommes font occupés neit & jour à élever à
St. - Roch un appartement convenable pour y loger
Mgr. le Comte d'Artois & fa fuite.
Voilà tout ce qu'on peut dire du camp
aujourd'hui , plus les travaux avanceront
& plus les nouvelles deviendront intéreffantes.
Les lettres de Madrid en date du 30 , ne par
lent que des préparatifs de fètes deftinées pour
Mgr. le Comte d'Artois , & fur-tout d'un combat
de taureau fixé aus Août , l'un des plus recherchés
& des plus fuperbes qu'on ait eu depuis long- tems
en Espagne. M. le Comte d'Artois devoit partir
pour Cadix le lendemain 6 Août,
Le nouveau Patriarche des Indes n'a pas joui
long- tems de fa dignité , il eft mort dans un âge
fort peu avancé à 48 ans ) , Comme à cette place
font réunies celle de grand Aumônier , & de Chan,
celier de l'Ordre de Charles III , & c. beaucoup de
prétendans fe mettent fur les rangs ; mais le Roi
d'Efpagne eft fourd aux follicitations. kala
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . du 8 Août. b
"
L'attachement que le Prince de Galles témoigne
pour M. Fox , fait infiniment de plaifir à la Nation ,"
( 142 )
& donne beaucoup d'inquiétude au Lord Shelburne,
Les billets fur la Marine par les Commiffionsaires
dans le Nord pour l'achat du bois de conſtruction
, du chanvre , du fer & autres articles , depuis le
commencement de l'année , montent , dit-on , à plus
de 630,000 l. ft.
Il y a 30 millions ft. de dettes non ' fondées à
pourvoir , fi la paix ne fe fait pas tout de fuite , & fi
la guerre continue encore un an , il faudra encore
20 milions de plus pour la pouffer avec vigueur.
Ces confidérations femblent de la plus grande importance
dans ce moment - ci.
Le public , dit un des papiers du jour, doit apprendre
avec joie que l'aimable foeur du brave Capitaine
Afgill étoit un peu foulagée ce matin , de la
fièvre ardente qui s'empara d'elle au moment où
elle apprit le fort qui menaçoit les jours de fon
frère . Les Médecins avoient inutilement mis en
ufage tous les principes de leur art , lorſqu'ils imaginèrent
hier au foir de lui faire accroire que fon
frère avoit a grace. A l'inftant même les convalfions
ont été emplacées par les tranfports de la
joie la plus pure , la fièvre a diminué fenfiblement ,
& cette charmante & belle perfonne dit à tous ceux
qui entrent dans fa chambre : il vit , il vit , nous le
verrons encore , vive à jamais Washington. Combien
tous les coeurs humains qui liront ce bulletin ne doivent-
ils point former des veux , pour que les premières
nouvelles d'Amérique ne défabufent point
cette pauvre créature en la plongeant au tombeau.
Un Commiffionnaire Ruffe s'eft rendu à Portsmouth
pour y prendre des provifions pour une
efcadre de fa Nation , compofée de 7 vaiffeaux
de guerre , & attendue journellement du Nord.
Une des plus groffes maiſons , faiſant le com(
143 )
merce de l'Inde , vient de faire une faillite de
250,000 livres , ce qui doit en entraîner plufieurs
autres.
Les fonds de l'Inde font toujours au même
taux.
,
―
Ce matin un exprès a apporté à l'Amirauté la
nouvelle de l'arrivée à Spithead du Lord Howe &
de l'Amiral Barrington , avec II vaiffeaux de ligne ;
Neuf font restés à Torbai & 5 font entrés à
Plymouth dans l'intention de prendre des vivres
pour une expédition plus importante . Il paroît
conftant aujourd'hui que la grande efcadre fera
forte de 34 vaiffeaux de ligne. C'est avec cela
qu'on lui prête le projet de fecourir Gibraltar ,
tandis que l'on compte 58 vaiffeaux , tant François
qu'Espagnols & Hollandois , prêts à lui en
fermer le chemin.
On ne découvre plus , difent plufieurs de nos
Papiers , la moindre apparence de paix ; l'Amérique
la refufe , la France & l'Efpagne font déterminées
à continuer la guerre ; & la réfolution des Etats-
Généraux du 17 du mois dernier a fait évanouir
toute eſpèce de réconciliation avec la Hollande.
La réunion des habitans de Vermont & du
Congrès a en quelque manière déconcerté l'attente
de nos Commandans en Amérique , qui fe font
flattés de leur alliance avec l'Angleterre , non-feulement
à raifon de l'affiftance qu'ils auroient pu
donner , mais de l'influence que leur exemple eût
pu avoir fur plufieurs Colonies.
1
3
On fe plaint que plufieurs navires de la Jamaique
font chargés moins richement qu'on ne
l'efpéroit ; un d'eux , dont la cargaiſon eft
cependant eftimée 40,000 ſterling , a péri près
( 144 )
*
de Nore ; l'Emmanuel & Hercule a été brûlé dans
de golfe de la Floride ; le Reynolds y a coulé bas ,
& le Major & le Charles ont fait côte près de Liverpool
, & font pleins d'eau .
Le Capitaine Archer , commandant la frégate
l'Unicorn , eft arrivé de la Jamaïque. Il eft parti
de Port-Royal le 12 Juillet , & il apprend que
le paquebot le Lord Hyde devoit appareiller le 15
du même mois . L'Unicorn s'eſt battue à la hauteur
du Cap Lezard avec une frégate Françoife qui
lui a échappé par la fupériorité de fa marche.
L'Amirauté a expédié des ordres pour faire paffer
le plutôt poffible les Matelots du Ruffel & de l'Intrépide
fur la Princeffe -Royale , le Bleinhem & le
Polypheme, treis vaiffeaux de guerre qui ont ordie
de joindre la grande efcadre.
On affure aujourd'hui que des 2500 hommes.
avec lefquels le Général Meadows étoit parti d'Angleterre
, il en avoit péri 1400 .
La Compagnie des Indes attend en Novembre
8 voiles feulement , favoir , le Contractor , le Du
de Portland , le Grofvenor & l'Yorch , de la Chine ;
la Royale- Charlotte & le Royal- Amiral , de
Bombay ; la Réfolution & le Neptune , de Bengale
; le vaiffeau de cette même Compagnie l'Arabelle
, qu'on croyoit péri ou enlevé par fon
équipage , fe trouve aujourd'hui à Madraff.
Le Comet de Shelburne a repris faveur depuis
que M. Fox perd fa popularité. Il a eu l'adrefle ,
au moment de la retraite de celui - ci , de rétablir
l'Amiral Rodney dans fon commandement , & de
rappeller l'Amiral Pigot qui devoit le remplacer ,
& la Nation , qui n'attendoit pas grand chofe de
celui-ci , a fort approuvé cette réfolution,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
1
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 25 Juin.
ON a reçu ici la nouvelle de la révolte
de la Crimée , contre Sahim Gherai , fon
Kan. Il paroît qu'elle a eu pour auteur Barti
& Arlan Gherai , les propres fères de Sahim .
Le premier à qui il avoit donné 1 : gouvernement
du Cuban , s'étant rendu mître de
la fortereffe de Temen & en ayant confié
la garde au fecond , marcha vers Bafcha-
Seraï avec un corps nombreux de Tartares ,
gagnés fecrètement depuis long- ems , dans
le deffein de fe faifir de fon fière S him ,
qui prévenu à propos a eu le tems de fe
fauver avec le Miniftre de Ruffie. Les Tartares
ont , dit on , reconnu d'abord l'ufurpateur.
Cette nouvelle fait ici beaucoup
de fenfation ; la conduite que le Gouver
nement doit tenir dans cette circonftance
ne laiffe pas d'être embarraffante , il ne fc-
24 Août 1782.
( 146 )
roit pas éloigné d'approuver le choix du
peuple Tartare ; mais il eft vraisemblable
que la Ruffie ne voudra pas abandonner
fa créature . On eft fort curieux de favoir
le parti qu'on prendra de part & d'autre,
Une caravane partie d'Alexandrette pour cette
vil'e , écrit - on d'Alep , avec environ 2600 balles de
marchandifes appartenant aux Francs , a été attaquée
non luin d'ici par 300 Kurdes , qui lui ont
enlevé 530 chameaux . Commele Gouvernement n'a
fair a cure démarche pour les faire reftituer , les
Marchands ont été obligés d'employer 12,0co piaftres
au achat des chameaux feuls qui leur étoient
néceffaires pour continuer leur commerce. En général
les Confuls des Puiffances Européennes fe plaignent du
manque de protection & des vexations même qu'ils
éprouvent de la part de quelques Bachas «.
Le Capigi Bafchi qui avoit été à Alger
avec M. Temoni , Commiffaire de l'Internonce
de la Cour de Vienne , eft de retour.
Comme les Algériens n'ont rendu
que les vaiffeaux & les équipages qu'ils
avoient pris , on croit qu'on infiftera pour
obtenir auffi la reflitution des marchandifes.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 20 Juillet.
Le Roi ayant appris que le bois de chauffage
eft devenu exceffivement cher ici , a
donné ordre à la Chambre des Finances
d'établir dans cette ville un magafin de bois
de cette espèce , & d'en vendre la corde à
raifon de 6 rixdahlers,
( 147 )
Des lettres de l'Ile de Sainte- Croix nous
apprennent que le bâtiment l'Enighed , ap
partenant au Confeiller d'Etat Hemmert , a
eu le malheur d'être dévoré par les flammes
dans la rade de Friederichftadt. On n'a
rien fauvé de fa cargaifon qui confiftoit
en 700 tonneaux de fucre , 6c facs de café ,
& quantité de rum & de coton .
-
» Le 16 , écrit-on d'Helfingor , il eft entré dans
le Sund 54 bâtimens venaus de la mer du Nord ; il
y en avoit dans ce nombre 11 Anglois , fans convoi ,
& destinés pour Pétersbourg. — Un Armateur François
s'eft emparé d'un brigantin Anglois de Hull ; &
un Armateur Hollandois a pris un bâtiment venant
d'Oftende , chargé de plomb pour Copenhague ;
il l'a conduit à Gothenburg. La flotte Angloife ,
fous l'efcorre d'un vaiffeau de guerre , de 3 frégates
& d'un catter , eft toujours dans le Sund ; elle eft
compofée de 116 bâtimens .
---
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 28 Juillet.
IL eft arrivé ici plufieurs caiffes remplies
de livres rares & d'une partie du Cabinet
d'Hiftoie naturelle du feu Prince Chules
de Lorraine ; le refte de la Bibliothèque &
du Cabinet a été vendu à la Cour de
Lisbonne, S. M. I. a enri hi fon Cabinet
d'Hiftoire naturelle d'une très- bel'e collection
de Chilcédoines , de Zeolites , de Laves
Irlandeifes , & c . Cette collection a été
faire à Hambourg & a coûté à S. M. I.
1500 ducats.
8 2
( 148 )
Le Comte Khevenhuller , Préfident du
Confeil Suprême de Graz , eft arrivé ici ;
on affure qu'il vient remettre à Empereur
un nouveau plan d'Adminiſtration
pour cette Province.
On affure que le projet du Comte de
Zinzendorff , de réduire à trois & demi pour
cent les intérêts de la banque , a reçu l'approbation
impériale , il y a en caffe un
fonds de 19 millions de florins tout prêts à
être employés au paiement des capitaux de
la banque .
La lifte de tous les bénéfices eccléfiaftiques
dans la domination Autrichienne , a
été mife fous les yeux de l'Empereur ; &
on attend avec impatience ce qu'il décidera
à ce fujet.
Les Feudataires du Royaume de Bohême
ainfi que les grands Dignitaires de ce Royaume
, ont reçu l'ordre de fe rendre à Prague
vers la fin du mois dernier ; ce qui
fait préfumer que le couronnement de l'Empereur
, comme Roi de Bohême , y aura
lieu au mois de Septembre. Le camo qui
doit être affemb'é dans ce Royaume le fera
le 10 du même mois ; le 13 1Empereur &
le Comte du Nord s'y rendront ; ils en
verront les manoeuvres , dans les intervalles
defquelles il y aura des repas , des concerts
& des bals jufqu'au 20. Il n'y aur que
1200 billets de diftribués pour chaque bal ;
favoir , 600 pour la haute Nobleffe ; 200
pour les Seigneurs étrangers , 200 pour la
( 149 )
3
fuite de S. M. & de S. A. I. , & autant
pour les Officiers du camp.
On apprend de Loffonz , dans le Comté
de Néogrod , que le 11 de ce mois , le feu
a pris pendant la nuit à Thomafy , où une
partie du régiment de Gefwiz étoit en garnifon.
Ce village a été entièrement détruit ;
on n'a pu fauver que les chevaux du régiment
; les armes , les b gages , les harnois ,
les fourages , les boeufs les cochons , & c.
ont été la proie des flammes dans lesquelles
trois jeunes gens ont auffi péri .
De HAMBOURG , le 3 Août.
L'ATTENTION des ſpéculatifs , fixée juſqu'à
ce moment fur la guerre qui exerce fes
ravages dans les quatre parties du monde
où les cinq Puiffances qui combattent ont
des établiffemens , fe détourne un inftant
fur les troubles furvenus dans la Crimée ;
les fuites qu'ils peuvent avoir font faites
pour exciter leur curiofité.
l'ou-
» Cette révolte , difent - ils , ne paroît point avoir
été entreprise auffi légèrement ni fur des prétextes
auffi frivoles qu'on l'avoit cru d'abord . Ce n'eft point
autant qu'on en peut juger par diverſes lettres ,
vrage de quelques jours de mécontentement , mais
un projet formé avec toutes les précautions & accompagné
de mefures dictées par la prudence. Les
principaux Tartares , tant dedans la prefqu'ifle que
dehors , y prennent part . Les babitans de la Crimée
& du Cuban , ne font pas les feuls qui ayent levé
l'étendart ; les Circaffiens fe font joints à eux , &
l'affaire femble prendre un tour très - ſérieux , La
8 3
( 150 )
plupart des règlemens que le Kan Sahim - Gherai
vouloit introduire , l'attachement qu'il témoignoit
pour les Chrétiens , ont été le prétexte que ces
peuples turbulens ont pris pour le foulever. Mais
dans ce pays , comme par-tout ailleurs , le peuple
n'est que l'inftrument dont les grands fe fervent
pour favorifer leurs deffeins ambitieux. Le parti que
prendra la Ruffie , peut entraîner bien des débats
entre cet Empire & celui de Turquie. La première a
des troupes dans le voifinage de la Crimée , où elle
peut faire entrer promptement 30,000 hommes. La
Porte verra-t-elle de bon oeil difpofer de ce pays ?
La convention de 1779 , ftipule expreffément :
» qu'au cas qu'il vint à s'élever des troubles parmi les
Tartares , ou que ceux- ci mécontens de leur Prince
en vouluffent mettre un autre à fa place , on les
laifferoit à cet égard jouir d'une liberté entière , à
moins que ces diffentions inteftines ne montaffent
à un point qu'elles ne puffent être appaifées fans
l'intervention de Puiffances étrangères ; qu'alors la
Rullie & la Porte agiroient de concert «< . D'après
cet article la Porte ne fe croira-t-elle pas obligée
de foutenir les Tartares dans l'expulfion qu'ils ont
faite de leur Kan & dans l'élection d'un autre . Ne
s'expoferoit- elle pas en cédant , aux reproches da
peuple qui l'accuferoit d'abandonner les Mufulmans ?
C'est ce que le tems éclaircira «.
On lit dans quelques - uns de nos papiers
la lettre fuivante d'Ifpahan , en date du
12 Mars ; elle a été écrite par un Négociant
en Perfe à fon Correfpondant en Allemagne
.
» Les dernières marchandifes , qui m'ont été
apportées de l'Europe par Conftantinople , fe font
bien débitées . J'ai commandé , par la même Ville ,
quantité d'Quvrages de verrerie liffe : on les paic
1
ici au double de leur valeur , & le nombre n'en eft
jamais trop grand... Quant aux nouvelles politiques
, je ne m'en occupe guère . Se batte qui vou
dra , pour moi je commerce . Cependant , pour
fatisfaire votre curiofité , je vais vous faire le récit
d'une émeute arrivée dernièrement à Schiras , dan's
le Farfiſtan , Province de ce Royaume.... Il faut que
vous fachiez , ce que vous aurez peut- être déja lu,
qu'il y a 3 Sectes Religieufes en Perfe , celle d'Aly ,
celle d'Omar & celle des Guebres . La première &
la feconde dennent , d'après les idées de leurs Chefs ,
différentes interprétations à certains textes de l'AIcoran.
La troisième , dont l'origine remonte pref
qu'à la Création , rejette Mahomet & admet Zoroaf
tre , qui lui apprit , dit-elle , à n'adorer que le Soleil.
Celle d'Aly eft la plus nombreufe , & elle détefte
moins celle des Guebres , dont les moeurs font douces
& qui n'injurient perfonne , que celle d'Omar ,
dont les Adhérans ont , comme l'eut autrefois leur
Patriarche , un caractère opiniâtre & de fang : auffi
la nomment- ils avec mépris la Secte d'Akhuan ,
c'est-à-dire , celle du Corrompu , du Pervers .....
Un Fakejir , forte de Dervis de la Secte d'Aly qui
par abnégation , mendient leur pain de porte en
porte , ne connoiffant pas bien les allures de Schiras
eut le malheur , il y a quelques femaines , de
fe préfenter , en faifant fa quête , à la porte d'un
Sectateur d'Omar , lequel , au lieu d'aumônes , le
régala de coups de bâton. Celui- ci ne les lui readit
point , ou par religion ou par impuiffance : mais
il courut chez le Cadi , qui étoit de fa Secte & qui ,
pour venger le Fakejir , envoya d'abord trancher la
tête à l'Omarifte. Ce fut comme un coup de tocfin .
Les Secateurs d'Omar , raſſemblés en un clin d'oeil ,
affalfinèrent le Cadi , mirent fa maifon en feu & y
précipitèrent le Fakejir. Sur quoi , ceux d'Aly , plus
nombreux , fe formèrent à leur tour & tombèrent
›
8 4
( 152 )
fur les Omatiftes qu'ils chafsèrent de rues en rues ,
de places en places : mais , au moment où l'on s'y
attendoit le moins , les Guebres , par un principe
fecret , dont on ne fait pas bien la caufe , fortirent
, en apparence , de leur caractère doux & modéré
, & le joignirent aux Omariſtes , ce qui porta
leur nombre à plus de 10,000 hommes . Tout S hiras
ruiffela alors de fang.... Les troupes du Gouvernement
ayant bientôt paru , la crainte s'empara
des 3 Sectes furieufes , mais non difciplinées ; &
elles durent pour n'en pas être taillées en pièces ,
leor livrer 47 perfonnes , à qui l'on trancha d'abord
la tête. Cette jufte févérité a totalement appaifé le
tumulte qu'elle eût peut-être augmenté dans l'Europe
«.
On dit que les établiſſemens de la nouvelle
Compagnie Autrichienne des Indes
orientales , fe trouvent à Nicobar près du
golfe du Bengale , vers la partie feptentrionale
de Sumatra : ils fe nomment , ajoutet-
on Mancaveri , Souri , Iricutte & Catefiout.
Hider- Aly a cédé à cette Compagnie
quelques diftricts à Mongator & à
Carwar dans le Royaume de Canara pour
y établir des factoreries.
La Chambre des Guerre & Domaines
de la Pomeranie Pruffienne , a reçu de la
part du Roi des défenfes d'employer & de
contraindre jamais les Navires d'Ooft-
Frife à pavillon Pruffien , & encore moins
les étrangers , pour le tranſport du fel de
la Couronne , voulant Sa Majesté que les
feuls Navires de la Poméranie Pruffienne
foient affujettis à cette charge.
( 153 )
Le navigateur Chriftian Fiedler , écrit- on de
Konigsberg , commandant le bâtiment la Demoi-
Jelle Amélie , appartenant à M. Weill de cette Ville ,
vient d'effuyer , de la part d'un corfaire Anglois ,
des traitemens femblables à ceux dont plusieurs navigateurs
neutres ont eu à fe plaindre dans le cours
de la guerre actuelle. Il rapporte qu'ayant fait voile
de Bordeaux au mois de Juin , avec une cargaison
de fucre & de vin , il a été rencontré par un corfaire
Anglois de Guernesey , qui l'a arrêté , & non
content de le maltraiter dans fa perfonne , lui a enlevé
, avec violence , une partie de fa cargaifon , lui
a coupé une de fes voiles , & l'a forcé de lui donner
un billet de 12 liv. fterl. fur M. Weiff , propriétaire
du bâtiment «.
Un Courier a apporté ici la nouvelle
de la mort d'Augufte - Frédéric - Charles-
Guillaume , Duc régnant de Saxe - Meinungen
, arrivée le 22 de ce mois ; il étoit âgé
de 27 ans & quelques mois.
On lit dans des lettres d'Abo , en Fin
lande , que le 24 Juin dernier le Prince
Charles Duc de Sudermanie , Frère du
Roi , eft arrivé dans cette Capitale. Ce
Prince s'étoit embarqué à Carlfcrone le
28 Mai , à bord de l'Efplandian , commandé
par M. Sahlstedt , Capitaine de
Vaiffeau. A fa defcente , il fut reçu par le
Comte de Poffe , Général en chef des troupes
de Sa Majefté Suédoife en Finlande ,
ainfi que par MM. de Haftfer & de Legonhielm
Colonels. Le même foir , le
Prince fe rendit au camp général , à une
demi-lieue de la ville .
>
& S
( 154 )
>
>
Le 25 au matin , les différens Ordres
eurent audience de Son Alteffe Royale ;
qui , le 26 , affita dans le camp aux manoeuvres
des troupes. Le 27 elle retourna
à Abo fe rendit au Parlement , & alla
viter la Cathédrale , P'Univerfité fondée
en 1640 par la Reine Chriftine , ainfi que
les jardins & les nouvelles plantations de
M. Godd , Profeffeur d'Hiftoire naturelle
en l'Univerfité. Vers le foir , le Prince fe
mit en route pour ſe rendre au camp , où
les Troupes manoeuvrèrent encore en fa
préfence. Le 28 , il partit , accompagné
du Baron d'Armfuldt , Gouverneur de la
Province , pour Tawaftchuz , d'où il a dû
fe rendre à Helsingfors.
ESPAGNE.
De MADRID , le 4 Août.
MONSEIGNEUR le Comte d'Artois , dans
les Provinces d'Espagne qu'il a traversées ,
ne s'eft pis apperçu qu'il avoit quitté la
France ; il a trouvé par- tout une foule
immenfe , des illuminations , des acclamations
, toutes les démonftrations de la joie
& de l'amour. Tous les Alcades étoient à
fes ordres , toutes les maifons à ſa diſpoſition
; on lui a donné des fpectacles dans
les endroits où cela étoit poffible , comédie
à Valladolid , combat de taureau à
· ( 155 )
Vittoria , à Burgos , & à Olmedo ; on
avoit fait venir les plus fameux Matadors
d'Elpagne . Le célèbre Pepillo a reçu au
combat de Burgos un coup de corne à la
cuiffe , dont on ne croit pas qu'il puiffe
revenir. Il y en aura demain un . 18 taureaux
y feront mis à mort.
On ne peut rien ajouter à la réception
magnifique , affectueufe & touchante que
le Roi & la Famille Royale ont faite à ce
Prince ; il a été traité comme Infant , &
a pris rang dans toutes les occafions immé
diatement après le Prince des Afturies. I
s'eft conduit avec toute la nobleffe & la
grace qui le caractérifent ; aufli a- t il eu
le plus grand fuccès à la Cour , & auprès
de toute la nation . Les adieux qui fe font
faits avant hier à St- Ildefonfe , ont attendri
tous ceux qui en ont été témoins.
Mgr. le Comte d'Artois part après de
main pour Cadix. Les Espagnols veulent
fournir feuls au camp la garde extérieure
du Prince . L'armée Françoile vouloit enz
donner la moitié. Quant à la garde intérieure
, il eft parti 3 Exempts & 24 Gardes-
du Corps du Roi d'Espagne. Il a été
réglé , dit- on , que les Officiers des Gardes
de Mgr. le Comte d'Artois ferviront conjointement
avec ceux du Roi , en leur don
nant toujours la droite. On affure que
tout fera prêt pour le fiége avant le 25
86
( 156 )
de ce mois . Le Prince fera rendu au
camp à cette époque .
Une frégate & une bélandre Angloifes
voulurent à la fin du mois dernier fe
gliffer dans la place ; elles furent chaffées
par nos chébecs & nos chaloupes , auxquels
elles n'échappèrent qu'en faisant le
tour de Gibraltar ; elles n'ont pas reparu
depuis.
Ce fut le 2 au foir que M. le Duc de
Bourbon arriva à St- Ildefonfe. Le Roi n'étoit
pas encore de retour de la chaffe. Il
étoit 9 heures lorfque S. M. rentra ; elle
reçut fur-le - champ le Prince , qui eut lieu
d'être content de l'accueil que lui fit S.
M. , ainfi que toute la Famille Royale ; il
a dû partir aujourd'hui pour ſe trouver
à la fête qui s'y prépare.
On vient d'apprendre dans cette Capitale
de l'Arragon , écrit-on de Saragolle , qu'après
le rétabliffement & la continuation du
canal Impérial , à la diftance de plufieurs
lieues , les eaux font entrées , à la grande
fatisfaction de cette Ville , fur fon territoire
, dans une étendue de plus d'une
lieue , & à une hauteur d'où l'arrofement
peut le pratiquer depuis Pinfeque juſqu'aux
environs de St- Michel del Teroio ; les eaux
ont paffé par les ouvrages de jalon , dont
cette épreuve a conftaté la folidité , & l'arrofement
a pû fe faire fans empêcher la
( 157 )
navigation des bâtimens les plus confidérables.
Les Citoyens , qui jufqu'ici avoient
douté de la réuffite du projet , font aujourd'hui
convaincus de leur erreur ; &
pour que les eaux parviennent juſqu'à la
rivière de la Huerha , il ne reste plus à
terminer que l'excavation & la maçonnerie
néceffaires ; tous les conduits font déja
pratiqués , & ce territoire va être inceffamment
fertilifé à la gloire du Roi , qui au
milieu d'une guerre coûteufe a entrepris
& pourfuivi un ouvrage difpendieux , effentiel
au bonheur de fon royaume , fans qu'il
en ait rien coûté à fes Sujets .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 13 Août.
LE bruit fe foutient que le Gouvernement
eft décidé a évacuer la Caroline &
la Géorgie ; tous nos papiers ont été remplis
ces jours derniers de lettres apportées
par le Capitaine Macpherfon , du 71e. régiment
, arrivé de Charles- Town à Douvres
en 6 femaines de traverfée , qui annoncent
qu'avant fon départ des tranfports étoient
venus pour prendre les troupes qui défendent
Savanah & St-Auguftin ; que les habitans
de Savanah , avec la permiffion du
Gouverneur & du Commandant de Charles-
Town , s'étoient adreffés au Général
( 158 )
Wayne pour en obtenir fûreté pour leurs
perfonnes & leurs biens. On dit aujourd'hui
qu'une perfonne arrivée par le Fame
rapporte que Savanah avoit été évacué ;
mais que le 23 Juin on ne fongeoit pas
encore à en faire de même à Charles-
Town.
Les papiers du jour annoncent toujours
des négociations entre le Chevalier Carleton
& le Congrès ; les uns les difent trèsavancées
, ce qui eft peu vraisemblable avec
les réponſes qu'on en a reçues ; les autres
difent qu'elles auroient réuffi fans les atrocités
dont fe font rendus coupables les Loyaliftes
Américains réfugiés à New- Yorck. Le
Congrès irrité demande péremptoirement
l'annéantiffement de ce corps , & Sir Guy
qui fent qu'il ne peut conferver New-Yorck
fans eux eft très - embarraffé , & a fait , diton
, part de fes peines au Gouvernement .
Ces nouvelles vagues ramènent l'attention
fur l'affaire du Capitaine Huddy &
fur le fort qui menace le Capitaine des
Gardes Afgill deftiné à expier le crime des
Loyalistes de New-Yorck. On lit fur ce
fujet dans nos papiers la lettre ſuivante
fignée Common Senfe , adreffée à Sir Guy
Carleton .
» Il eft de la nature de la compaffion de s'affocier
avec l'infortune ; je vous adreffe donc cette lettre en
faveur même d'un ennemi , un Capitaine dans le fer(
159 )
vice Britannique , actuellement en chemin pour fe
rendre au Quartier- Général de l'armée Américaine ,
& malheureufement deſtiné à mourir pour un crime
qui n'eft pas le fien : une fentence auffi extraordinaire
, une exécution auffi répagnante à toute fenfation
humaine , ne devroient jamais être mentionnées
fans les circonstances dont elles tirent leur origines
& comme la victime dévouée exifte encore , comme
fa vie ou fa mort eſt en vos mains , je vais établir le
fait & fes fâcheufes conféquences . Le Capitaine
Hudly , de la milice du Jerfey , ayant été attaqué
dans un petit fort fur la rivière Tom , par un parti
de réfugiés à la folde de la G. B. a été fait priſonnier
avec la Compagnie , conduit à New-Yorck , &
délivré à la Prevôté de cette Ville ; 3 femaines après
il fut transféré de la Prevôté fur le bord de l'eau
mis fur un bateau & ramené fur le rivage du Jerſeys
là , d'une manière répugnante à l'ufage de toutes les
Nations ( à l'exception des Sauvages ) il a été pendu
à un arbre , & laiffé fufpendu ju qu'au moment où
nos gens l'ayant trouvé mort l'ont inhumé.
habitans de cette partie du pays où le crime avoit été
commis , envoyèrent une députation au Général
Washington avec un détail du fait certifié ; frappé
d'horreur , comme doit l'être toute ame humaine
d'un outrage auffi barbare , déterminé à le punir
pour en prévenir à l'avenir de pareils , le Général
repréfenta le cas à Sir Henry Clinton , qui comman
doit alors , & demanda que l'Officier réfugié qui
avoit ordonné & été préfent à l'exécution , & dont
le nom eft Lippencot , fût délivré comme un affaffin ;
déclarant qu'en cas de refus , un Officier Britannique
fouffriroit à fa place ; fi cette demande n'a pas effuyé
un refus du moins on ne lui a pas fait droit , & le
lot fatal ( non par choix , mais par la voie de la
ballotte ) eft tombé fur le Capitaine Afgill , du régiment
des gardes , qui eft en chemin pour le rendre
- Les
( 160 )
de Lancafter au camp , martyr de la méchanceté de
la caufe dans laquelle il eft engagé , & de l'ingrati
tude de ceux au fervice defquels il eft attaché. — La
première réflexion qui fe préfente à l'occaſion de cette
affaire atroce eft celle- ci . » Quelle espèce d'hom
mes doivent être ces Anglois ? Quelle efpèce d'ordre
& de difcipline eſt établie dans leur armée ? lorf
qu'au centre de leur quartier général , fous les
yeux de leur Commandant en chef , un prifonnier
peut être tiré de prifon & mis à mort par ma
nière de paffe-temps ! L'hiftoire de plufieurs fauvages
Indiens ne produit pas tout- à-fait des exemples
de cette espèce . Les peines qu'ils infligent ont
au moins une forte de légalité parmi eux ; s'ils fe
livrent à l'atrocité des repréfailles , ils fe font fait
une loi de la vengeance. Dans votre armée c'eft
autre chofe , votre atrocité eſt celle de l'amuſement !
X
Les Généraux Britanniques , depuis le Général
Gage jafqu'à vous , ont tous affecté de parler un
langage auquel ils n'avoient aucunes prétentions ;
dans leurs proclamations , leurs adreffes , leurs
lettres au Général Washington , & leurs fuppliques
au Congrès , car elles ne méritent pas d'autre
nom ) ils parlent de l'honneur Britannique , de la
générosité B itannique , & de la clémence Britannique
, comme fi ces grands mots étoient des faits .
Nous , dont les yeux font ouverts : nous qui para
lons la même langue que vous , dont plufieurs font
nés fur le même terrein , & qui ne pouvons pas
plus nous méprendre au fens de vos expreffions qu'à
l'objet de vos actions , nous pouvons déclarer à
toute la terre , que dans toute l'étendue de nes
connoiffances , il n'eft pas un caractère plus déteftable
, pas un ennemi plus vil & plus barbare que
l'ennemi Britannique , tel qu'il fe montre actuellement
avec nous vous avez perdu toute prétention
à la réputation , & ce n'eft qu'en yous contepang
( 161 )
-
comme une bête féroce , rugiſſant ſous le bras qui
l'enchaîne , qu'on peut vous rendre traitable.
Mais revenons au point en queſtion.
Qoique je ne puiffe croire tout - à - fait innocent
celui qui a prêté fa main pour détruire le pays
qu'il n'a pas planté , & ruiner ceux qu'il n'a pa
rendre efclaves , néanmoins , abftraction faite de
toutes idées de droit ou de tort fur la question
originaire , le Capitaine Afgill , dans le cas pré--
fent , n'eft pas coupable. Le fcélérat & la victime
font ici léparés. L'un eft en voire poffeffion , l'autre
en la nôtre . Vous défavouez ou affectez de défavouer
& de condamner la conduite de Lippencot ;
cependant vous lui accordez un afyle ; & par cet
acte , vous vous rendez auffi réellement le bourreau
d'Afgill , que fi vous lui aviez mis la corde
au cou , & fi vous l'aviez lancé au vent. Queile
peut être votre manière de fentir fur ce cas extraordinaire
? vous en êtes le meilleur juge . Le
fort d'Afgill dépend de la manière dont vous l'envifagez
; fa mort eft l'effet de votre infenfibilité ,
fa vie celui de votre juftice. Livrez l'un , vous
fauvez l'autre ; retenez l'un , l'autre meurt par
votre choix. Quant à nous , le cas est trèsfimple
: Un Officier a été retiré de la prison où
il étoit détenu , & affaffiné enfuite ; l'affaffin eft
dans vos lignes . Votre armée eft coupable de
mille exemples de pareille cruauté , mais ils ont
été enveloppés de nuages , les coupables ont évité
toute découverte perfonnel e. Ici le crime eft déterminé
; c'eſt un de ces cas extraordinaires qui ne
peut être ni nié ni pallié , & auquel l'ufage de la
guerre n'a point d'application ; car il n'étoit pas
poffible de fuppofer qu'un outrage aufli barbare
pût jamais être commi . Il eft original dans l'hiftoire
des barbares civilifés , & eft réellement Britannique.
Quant à vous , vous nous êtes refpon(
162 )
iables de la sûreté perfonnelle des prifonniers détenus
dans l'enceinte de vos murailles ; là il ne
peut y avoir de méprife ; ils ne peuvent être ni
efpions , ni foupçonnés de l'être ; vote fécurité
n'eft point expofée de leur part à aucun danger ;
vos opérations ne font point fujettes à échouer
par les intrigues de gens enfermés dans un donjon ;
ils diffèrent à tous égards de ceux que l'on arrête
dans un camp , & font à l'abri de tout prétexte
dont on voudroit juftifier à leur égard la févérité
& la punition . Mais fi à la trifte condition d'être
vos prifonniers , il faut ajouter la crainte conftante
d'être mis à mort ; fi être emprisonné reſſemble de
fi près à être enterré ; fi enfin parmi vous les meurtriers
doivent être protégés , le crime conféquemment
encouragé ; en quoi différez -vous des fauvages
en caractère & en conduite ? Nous ne
pouvons avoir aucune idée de votre juftice dans
une tranfaction ultérieure , tant que vous donnerez
afyle dans vos lignes à un atroce affaflin , &
qu'on vous verra difpofés à facrifier à la place
un de vos propres Officiers . Si vous n'avez pas
d'égards pour nous , épargnez du moins le fang
qu'il eft de votre devoir de fauver, Quelque
déclaration que vous puiffez faire , nous n'ajouterons
foi à rien . C'eſt l'homme & non fa juſtification
qu'on demande . Vous vous voyez preſſés
de rous côtés pour fauver la vie de votre propre
Officier ; car il mourra fi vous vous refufez à
faire juftice . Le meurtre du Capitaine Huddy eft
une offenfe impardonnable ; & la feule sûreté que
nous puiffions avoir que de telles actions n'auront
plus lieu , eft de faire tomber la punition fur vousmêmes.
Détruire un captif , pendre un prifonnier
défarmé qui ne fait point de réfiftance pour fe
faire un jeu de le mettre à mort de gaieté de
coeur , c'eft porter trop loin la barbarie. Il faut
--
-
( 163 )
mettre fin à de pareilles atrocités ; le choix des
perfonnes eft en vos mains. Mais fi votre attachement
pour le coupable l'emporte fur ce que
vous devez à l'innocent , vous donnez le premier
exemple d'un crime tout neuf qui doit détruire
votre réputation ; & fi la caufe de votre Roi a
befoin d'être fuapportée , cellez pour toujours
Monfieur , de tourmenter notre réminifcence avec
les pitoyables phrafes d'honneur Britannique , générofité
Britannique , & clémence Britannique. -
Que cette trifte circonftance vous ferve , M. , d'une
leçon morale. Les réfugiés font des hommes que
vos prédéceffeurs ont inftruits dans la méchanceté ,
afin de les mieux difpofer à exécuter les deffeins
de leurs maîtres. Pour les rendre utiles , ils les
ont rendus méprifables , & la conféquence de la
fcélérateffe dans laquelle ils ont été inftruits
defcend fur la tête de leurs Mécènes. Ils ont été
dreffés comme des chiens courants à faifir l'odeur
du fang , & protégés dans toute espèce
de cruauté effrénée . Leurs idées du droit & du
tort font corrompues par l'habitude conftante de
l'infamie , au point que , comme des bourreaux
habitués aux exécutions , ils ne fentent plus le
prix de la vie d'un homme. Votre tâche ,
quoique pénible à remplir , n'eft pas difficile ; livrez
l'affifin , & fauvez vorre Officier , ce fera
le prélude d'une réforme néceffaire.
-
L'intérêt qu'infpire l'infortuné Afgill fait
défirer qu'on ait employé l'unique moyen
offert pour le fauver ; mais cela n'empêche
pas de craindre que les premières nouvelles
ne nous apprennent qu'il a fubi la
mort. Si l'évacuation de l'Amérique feptentrionale
a lieu , comme celle de la Caroline
( 164 )
& de la Géorgie femble y préparer , les
hoftilités auront fini fur le continent par
un évènement bien cruel . On commence
à fe perfuader ici que le Ministère , malgré
les affertions précédentes , le voeu même
du Roi qui eft oppofé à reconnoître l'indépendance
, fe rapproche de ce grand point
Lans lequel il ne faut pas compter fur la
paix. La difficulté n'existe plus aujourd'hui
à ce qu'on prétend que fur la manière de
reconnoître cette indépendance ; un de nos
papiers préfente ainfi au Gouvernement ce
qu'il appelle un moyen de fortir d'embarras.
>
» Cette guerre a déja duré tant d'années , s'eft
étendue fur tant de nations , & a été accompagnée
de circonftances fi dénaturées & fi choquantes , que
tout homme fenfible doit en fouhaiter la fin : auffi
tous les voeux font pour la paix , La Grande- Bretagne
d'un côté, la France , l'Espagne , l'Amérique &
la Hollande de l'autre le déclarent. Les puiffances
neutres manifeftent un défir pareil ; & quelques-unes
fe dnrent beaucoup de peine pour le réalifer , en
entamant des négociations & en offrant leur
médiation. Les nations en guerre avec l'Angleterre
fentent également que toute paix féparée ne ferait
que retarder la paix générale , & cauferoit ainfi
plas de mal que de bien. Il ne s'agit donc que des
mefures à prendre, pour parvenir , avec la plus grande
apparence de fuccès , à une paix générale . - Jamais
nation ne s'est trouvée dans une fituation plus critique
que l'Angleterre actuellement . L'Irlande & tous les
pays de fa domination externe font mécontens , & à
peu près murs pour faivre l'exemple de l'Amérique.
La nation Angloife elle-même eft prefque également
( 165 )
-
roit
peutdivifée
entre l'ancien Ministère & le nouveau , &
par conféquent entre le vieux & le nouveau fyftême ;
aucun des partis n'a affez d'influence pour réfoudre
quelque démarche décifive. Il n'eſt pas impoffible ,
quoiqu'il ne foit pas apparent dans une telle crife ,
qu'un fentiment de compaffion pour l'Angleterre
n'ait lieu chez quelques puiffances neutres , & ne
les induife à la longue , fur tout fi quelque nouveau
motifle préfentoit , a prendre parti dans cette guerre,
& à mettre tout le reste de l'Europe à feu & à fang.
De toutes les nations du monde , l'Amérique auêtre
le moins à craindre , & peut-être le
plus à gagner , fi cela arrivoit . Mais la paix avec
toutes lai vaudra mieux fans doute , qu'un mal fi
funeste à tant d'autres. Comment s'y prendra t- on
pour l'obtenir ? Voilà toujours la grande queftion .
Si l'Angleterre pouvoit étre unanime dans l'unique
plan fage dont l'option lei refte , elle pourroit aifément
réfoudre cette queftion , en reconnoiffant inceffamment
les Etats- Unis de l'Amérique pour ce
qu'ils font , pour une puidance abfolument fouveraine
& indépendante, & en in vitant cette puiffance ,
comme telle , à un Congrès le pacification générale ,
fous la médiation des deux Cours Impériales , ainfi
qu'on l'avoit propofé l'année derniere. Mais le Miniftère
Britannique actuel n'eft pas atl z affermi dans
la confiance , ni du Roi , ni de la Nation , pour hafar
ler un moyen fi éclatant , qui déplairoit au Roi ,
qui alarmeroit la Nation , & dont les anciens Miniftres
, avec leurs partifans , fe prévaudroient , pour
exciter la voix du peuple contre ex , comme ayant
facrifié l'honneur & la digniré de ia Couronne , avec
les intérêts effentiels de la Nation . Il manque donc
quelque chofe au gouvernement Anglois , pour ê re
en état de faire ce qui eft abfolument néceffaire au
falut de la Nation. Or , pour découvrir ce que c'eft ,
il faut le fouvenir d'une réfolution du Congrès , du
( 166 )
Octobre 1780 , portant ce qui fuir.
- S. M.İ.
de toutes les Ruffies , attentive à la liberté du commerce
& au droit des gens , ayant , dans fa déclaration
aux Puillances belligérantes & neutres , propofé
des règlemens , fondés fur des principes de juf
tice , d'équité & de modération , auxquels L. M.
T. C. & C. , ainfi que prefque toutes les Puiffances
maritimes Leutres de l'Europe , ont donné leur approbation
déclarée ; le Congrès voulant témoigner
fon égard pour les droits du commerce , & fon
refpect pour la Souveraine qui a proposé , & pour
les Puiffances qui ont approuvé lefdits règlemens ,
a réfolu que l'Amirauté préparera & rapportera des
inftructions pour les Commandans des vaiffeaux armés
, commiffionnés par les Etats - Unis , conformes
aux principes contenus dans la déclaration de l'Impératrice
de toutes les Ruffies , concernant les droits
des vaiffeaux neutres ; & que les Miniftres Plénipo-
Lentiaires des Etats - Unis , lorsqu'ils y feront invités ,
foient , comme ils le font par la préfente , autorifés
refpectivement à accéder à tels règlemens
conformément à l'efprit de ladie déclaration , dont
on pourra convenir dans le Congrès , qui pourra s'af
femirer en conféquence de l'invitation de S. M. I.
-
Cette réfolution fat communiquée par lettres ,
en date du 8 Mars 1781 , à L. H. P. , ainfi qu'aux
Couronnes du Nord , par leurs Miniftres réfidans
à la Haye , avec offre d'engager la foi des Etats-
Unis pour l'obfervation des principes de la neutralité
armée , conformément à certe résolution du
Congrès. Que la méthode la plus fimple & la plus
naturelle pour les Puiffances neutres , de mettre une
fin générale à cette guerre , feroit donc de confentir
que le Congrès accède par un Miniftre aux principes
da traité de neutralité maritime , de la même manière
que la France & l'Espagne y ont accédé. On
dira que c'eft reconnoître la fouveraineté des Etats(
167 )
Unis de l'Amérique : d'accord. Mais la démarche
eft défirable par cette même raifon qu'elle mettra
la grande queftion hors de chicane ; qu'elle réconciliera
immédiatement toute la partie mal difpofée
de la nation Angloife avec le moyen même ; qu'elle
applanira aux deux Cours Impériales la voie pour
inviter les Miniftres des Etats -Unis de l'Amérique
à un Congrès de paix fous leur médiation ; qu'elle
mettra le Ministère Britannique en état de faire confentir
le Roi & l'oppofition préfente à un acte Parlementaire
pour déclarer que l'Amérique eft indépendante
; & que très - probablement elle eft l'unique
expédient qui refte , pour fauver la G. B. de toutes
les horreurs d'une guerre civile interne. Ce grand
point une fois pour toutes décidé , la modération
des Puiffances belligérantes , & l'équité impartiale
des deux Cours Impériales médiatrices , ne laifleroient
aucun doute fur la prompte conclufion d'une
paix générale . Sans quelque interpofition femblable
des Puiffances neutres , la guerre vraisemblablement
fe prolongera jufqu'a ce qu'il éclate en Angleterre
une guerre civile , pour laquelle tout y paroît tendre
à fa maturité. La vanité de la Nation fournira toujoars
à des hommes artificieux de quoi la flatter ,
par l'efpérance illufoire , tantôt de quelque diverfion
à faire à fes ennemis , tantôt d'une réconciliation
avec l'Amérique , & d'une paix féparée , dont ils
voudroient profiter pour le venger des autres . Mais
jamais l'Amérique ne fera infidèle ni à fes alliés , ni
à elle-même. Ainfi , conduite de chimères en chimères
, la G. B. deviendra à la fin incurable ; & le
fyftême de la neutralité armée , qu'on n'eût ofé former
fans la révolution Américaine , & qui ne fanroit
fubfifter fi les Etats - Unis ne font admis à la
jouiffance de les avantages & à l'obfervation de fes
devoirs , reftera fans effet , & s'évanouira dans l'ancienne
anarchie ».
( 168 )
Nos autres nouvelles du continent parlent
d'une action qui a eu lieu entre un
corps d Indiens & l'arrière- garde de l'armée
du Général Wayne ; mais dans laquelle ils
conviennent qu'ils furent repouffés avec
perte. Quant aux ifles on ne publie que
des nouvelles vagues ; on dit que l'Amiral
Pigot eft arrivé à la Barbade le 18 Mai ,
d'où il comptoit mettre à la voile pour la
Jamaïque où il va prendre le commandement
de l'armée ; en ce cas le Comite de
Shelburne , comme on le défiroit ici , n'a ·
pas envoyé de contre- ordre à cet Amiral ,
ou ce contre ordre n'eft point encore arrivé.
>
' On prétend auffi que l'Amiral Hood ;
avec 20 vaiffeaux , a repris la route des
Ifles fur la nouvelle que M. de Vaudreuil
retourne à la Martinique , d'où il
pourroit tenter quelque chofe fur la Barbade
& Antigoa. Nous ne croyons point ici
que ce Général prenne cette route , & nous
fommes toujours perfuadés qu'il fe rend
fur les côtes du Continent . La flotte qu'on
attend des Ifles fous le vent , apportera
fans doute des nouvelles plus pofitives. En
attendant , la Cour a rempli les voeux que
formoient les habitans de la Barbade en
rappellant le Gouverneur Major - Général
Cunningham , & nommant à fa place
M. David Parry. Le Gouvernement de la
>
Jamaïque
( 169 )
Jamaïque a été auffi ôté à M. Dalling ,
dont on n'étoit pas content , & qui eft remplacé
par M. Archibald. Celui de la nouvelle
Ecoffe a été donné à M. Jean- Parr.
Nos papiers parlent tonjours du projet
de fecourir Gibraltar. L'efcadre de l'Amiral
Howe confiftoit en 23 vaiffeaux feulement
à fa rentrée ; il n'en a ramene que
17 , qui font répartis à Spithead , à Plymouth
& à Torbay ; il en a liffé 6 & 3
frégates en croifière auprès des Sorlingues ,
pour attendre la flotte des Ifles fous le
vent ; ils ne rentreront qu'avec elle ; comme
ils font néceffaires pour groílir la grande
efcadre , elle ne partira pas qu'ils ne l'aient
joint ; & quoiqu'on dife qu'elle fera prête
le 20 ou le 25 de ce mois , on a lieu de
douter qu'elle foit alors équipée & pourvue
; on la porte à 38 vaiffeaux de ligne ;
mais dans ce cas , il faudra qu'il conduif
tout avec lui , & on a raifon de douter
que l'intention du Gouvernement foit de
n'en pas conferver au moins quelques uns
pour protéger nos côtes ; quoi qu'il en foit , "
c'eft avec ces forces qu'on veut dans nos
papiers qu'il conduife 60 à 80 transports
à Gibraltar , à travers une efcadre que l'on
fait être de so vaiffeaux de ligne , fans
compter ceux que peuvent lui fournir les
Hollandois. Mais ces renforts ne font pas
néceffaires ; les vaiffeaux Hollandois feront
plus utiles à nos ennemis , en ieflant à
portée de nos côtes qu'en s'éloignant , ils
24 Août 1782.
h
( 170 )
nous forceront néceflairement à nous dis
viler.
Malgré l'arrivée de la flotte de la Jamaïque
, qui nous a procuré un bon nombre
de matelots , nous n'en avons pas affez
pour équiper nos vaiffeaux ; on a fait ces
jours derniers une preffe très-vive dans les environs
de cette Ville.
On ne compte pas moins de 25 vaiffeaux
de guerre en conftruction dans les arfenaux
de Deptford , de Woollwich , de
Chatham , de Sheerneff & d'Harwich , de
Portfimouth & de Plymouth . Il y en a
un de 110 canons , un de 100 , un de
98 , deux de 90 , huit de 74 , un de 64 ,
cinq de so , un de 35 & un de 32. On
en compte encore dans les atteliers particuliers
fur la Tamife , 10 de 74 , deux de
64 , & 3 fégates. Mais il y en a beaucoup
qui font à peine commencés ; cela n'empê
che pas nos papiers de faire des plans pour
les armer & les équiper ; ils ajoutent même à
ces conftructions , beaucoup d'autres qui
doivent être entreprifes aux frais de plufieurs
Comtés. Celui de Suffolk en a offert un ;
on eft parti de là pour donner l'état de
ceux que les différentes Provinces peuvent
donner ; & on les porte 3 de 100 ca
nons ; de 90 ; 17 de 74 ; s de 64 ; 10
de soi s de 44 ; ƒ de 36 , & 2 de 30.
Mais un de nos papiers détruit ainfi ce bel
édifice , qu'il appelle un Château de cartes.
» La démarche du Comté de Suffolck & l'affectaà
( 171 )
tion avec laquelle il fe pique d'être le prmier à offrir
un vaiffeau de ligne au Gouvernement, eft dans le fair
une tentative ridicule. Où le conftruira- t- on ?
y a-t-il un lieu dans la G. B. où on le puiffe ? y a- t-il
un feul chantier dans le Royaume qui ne foit pas occupé
? S'il s'en trouve un , felon la doctrine de l'ancienne
oppofition , les Lords de l'Amirauté actuelle
méritent d'être pendus.
L'Irlande , dit un autre papier , n'eft pas encore
contente ; il s'en faut de beaucoup. Le Lord Charlemont
, M. Grattan & les deux Chambres du Parlement
de Dublin ne font pas l'Irlande. M. Flood a pour
lui les volontaires , & ils lui ferent gagner la cauſe
bonne ou mauvaife. Tous les avis de ce Royaume
à l'exception de ceux dits officiels , démontrent ;
1°. que M. Flood remue ciel & terre pour s'affurer
l'appui de ces terribles volontaires ; 2º. que ceux-ci
font au moins la moitié du chemin ; 3 ° . que fi M.
Flood eft l'homme du peuple défarmé , M. Flood
elt l'homme du peuple armé ; qu'au premier jour
paroîtront des réfolutions calquées fur celles déja
dictées par M. Flood.- La paix , & la paix prompte ,
eft néceffaire pour calmer cet orage «.
Les amis du Lord Shelburne ont publié
quelques- unes de fes lettres adreffées au comité
de Wiltshire en 1780. On vient d'en
publier de dates antérieures qu'il a écrites
auffi dans le tems qu'il étoit Secrétaire d'Etat
pour faire connoître à la Nation comme il
penfoit alors.
9 Août 1766 , au Chevalier Henri Moore , Gou
verneur de New- Yorck. S. M. m'ordonne de vous
témoigner toute la fatisfaction qu'Elle éprouve da
bonheur de fes Sujets , qui provient des foins & dé
la confidération de fon Parlement ; mais j'ai ordre
de vous fignifier en même tems que comme il eft
du devoir indifpenfable de fes Sujets en Amérique
h 2
( 172 )
d'obéir aux Actes de la Légiflation de la G. B. , le
Roi attend & exige une prompte & complette obéiffance
à ces mêmes Actes . Ainfi je fuis perfuadé que
PAffemblée ne perdra aucune des occafions qui s'offriront
de prouver à S. M. que le Peuple de New-
Yorck ne cedera à aucune autre partie de fes Sujets
en devoir , loyauté & foum flion aux Loix que le
Roi & le Parlement ont jugé devoir faire pour
l'avantage & la protection des Sujets Britanniques.
13 Septembre 1766 , au Gouverneur Bernard.
S. M. voit avec beaucoup de bagrin qu il refte quelque
levain de mécontentement dans fa Colonie de la baie
de Mafiachuflet , ou qu'on agite mal- à propos certains
points tendans à renouveller des disputes , que
ront ami de l'Amérique devroit défiter qu'on oublât
. L'Amérique a vu le Parlement de la G. B.
donner l'attention convenable à toutes les plaintes
des Provinces juftement fondées , quoiqu'elles aient
paru
à ce Parlement manquer de formes de la part
de plufieurs Colonies ; & bien que la Légiflation
foit déterminée à exercer & à corroborer , en toute
occafion fondée , fon pouvoir légiflatif für les Colonies
, il n'y a point de doute qu'elle ne l'exerce
avec des égards dûs à la nature de leur connection
avec la Métropole.
Au même , le 17 Septembre. J'ai la fatisfaction
de vous informer que S. M. cft contente de votre
conduite , & qu'elle approuve que vous ayez fait
ufage du pouvoir dont vous êtes revêtu par la confcitation
de la Province , en vous oppofant à la nomination
des Confeillers dans la dernière élection .
Ceux qui ont dreffé la préfente charte , ont trèsfagement
ordonné que ce pouvoir feroit placé dans
le Gouverneur , pour arrêter en certaines occafions
P'ufage indifcret qu'on pourroit faire du droit d'élire
des Confeillers , droit qui a été accordé .par la
charre à l'Ailemblée , ce qui peut tendre en certains
tems par un exercice non convenable , à troubler les
( 173 )
délibérations de cette partie de la législation.
C'est pourquoi tant que l'Ailemblée exercera fon
pouvoir d'élection à l'exclufion des principaux Ofi
ciers du Gouvernement , dont la préfence y cft
fi néceffaire pour faciliter l'expédition des affaires ,
on ne doit pas s'étonner que le Gouverneur de S. M.
faffe ufage des droits dont il eft revêtu pour exclure
du Confeil ceux dont le zèle mal entendu pourroit
lui fuggérer des réfolutions dangereufes «.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 20 Août .
LE 4 de ce mois le Roi a nommé
P'Evêché d'Angers , l'Evêque de Tarbes ;
à l'Abbaye de Bourgueil , Ordre de Saint-
Benoît , Diocèle d'Angers , 1Evêque Duc
de Langres ; & à l'Abbaye de la Chaume
même Ordre , Diocèle de Nantes , l'Abbé
Meflé de Grand - Clos , Vicaire Général
de St - Malo.
d
Le Comte de Mouftier , Miniftre Plénis
potentiaire du Roi près l'Electeur de Tiêves ,
de retour ici par congé , eut l'honneur d'être
préfenté à S. M. le ir de ce mois , par
le Miniftre des affaires étrangères.
La Cour a pris le 15 de ce mois le
deuil à l'occafion de la Reine douairière
de Suède il durera juſqu'au 4 Septembre.
De PARIS , le 20 Août.
Nous n'avons point de nouvelles de
l'Armée combinée depuis le 2 de ce mois ,
qu'on difoit l'avoir vue près de Belle- Ifle..
h 3
( 174 )
Il faut qu'elle fe foit élevée en mer , &
qu'elle ait fait route pour fa deftination ,
puifqu'aucun navire arrivé dans nos Ports
ne l'a rencontrée . Si elle étoit reftée fur nos
côtes , il eft impoffible qu'avec les vents de
fud- oueft qui ont régné , quelques uns de
fes petits bâtimens ne fuffent pas rentrés.
Peut- être actuellement eft-elle à Cadix.
Le 3 , plufieurs navires de l'Ifle d'Aix fe
mirent en mouvement & furent dans la rade
des Bafques ; le lendemain le Protecteur effaya
de mettre à la voile avec 17 bâtimens
qui le fuivoient ; mais ils furent forcés de
fe remettre en rade. On a fu depuis que ces
convois raffemblés à l'Ifle d'Aix ont effuyé
de grands coups de vent dans la nuit du 7
au 8 ; ils furent fi violens , qu'une trentaine
de bâtimens chafsèrent fur leurs ancres , que
quelques uns les perdirent ; l'Andromaque
fut jettée fur l'Ile de Rhé , où fon gouvernail
reçut quelque dommage. Cependant
ces bâtimens n'ont pas fouffert beaucoup
d'avaries , puifqu'elles ont été réparées au
bout de quelques heures ; & comme le vent
tournoit au nord- eft , on écrit de la Rochelle
qu'ils auront pu fortir le lendemain ;
cependant on doute ici que le tems . fe foit
foutenu affez favorable pour cela.
Le vaiffeau l'Eveillé , de 64 canons , commandé
par M. le Gardeur de Tilly , écrit-on de l'Orient ,
a mouillé ici le 8 de ce mois ; il étoit forti le 20
Juin du Cap St- Domingue , pour escorter jusqu'à la
Havane un convoi de 6 à 700 hommes de troupes
( 175
---
Effagnoles , que D. Bernard de Galvez y envoyoit ,
pour remplacer ceux que le Gouverneur de la Ha
vane avoit laiffés à Providence. L'Eveillé avoit
pris enfuite dans ce port 700,000 piaftres , qu'il
devoit porter dans l'Amérique Septentrionale ; mais
il les verfa fur une frégate de Botton , qu'il rencontra
dans fa route , & après l'avoir eſcortée juſqu'à
la vue du Cap de Virginie , il fit voile pour l'Europe,
felon que le portoient les inftructions. Il n'a mis que
44 jours , dont il s'étoit arrêté 4 à la Havane pour
faire ces différens trajets « .
On parle toujours du projet qu'ont les
Anglois de fecourir Gibraltar ; leurs papiers
ne font remplis que des affurances que la
Cour de Londres en a formé le deffein , des
préparatifs qui fe font pour l'exécuter , &
de la lifte des vaiffeaux qui doivent en être
chargés. Quelques perfonnes que leur imagination
emporte , & qui ne voyant que les
plans qu'on leur annonce , ne réfléchiffent
pas fur les obftacles qu'ils peuvent rencontrer
, attendent avec impatience des nouvelles
de l'arrivée de l'Armée combinée ;
elles craignent qu'en éprouvant des retards
elle ne donne à l'Amiral Howe le tems d'arriver
à Gibraltar en même tems qu'elle ;
elles obfervent qu'obligée de rentrer à Cadix
pour 10 ou 12 jours , elle laiffera libre
l'entrée du Détroit : on peut leur répondre
que l'efcadre entière de l'Amiral Howe ne
rentrera pas dans fes ports , fans avoir vu
paffer le convoi qui eft attendu des Indes
Occidentales ; qu'elle a befoin de faire de
l'eau & des vivres , ainfi que les Espagnols ;
h 4
( 176 )
qu'il faudra un peu de tems pour raffembler
, équiper & approvifionner les tranf
ports deftinés à cette expédition , s'il eft
vrai qu'on l'a en vue ; que quand même le
Lord Howe marcheroit avec des forces fuffifantes
vers cette place ; quand même il
battroit la flotte ennemie , ce qui eft la plus
forte des fuppofitions , les vivres , les munitions
, les troupes qu'il jetteroit dans Gibraltar
, n'empêcheroient point que cette
place ne fût attaquée le lendemain de foa
départ , & ne fût enlevée , comme tous les
militaires de l'Europe conviennent aujour
d'hui qu'elle le fera.
Mais à quoi bon tant de fuppofitions ?
eft-il bien vraisemblable que les Anglois fe
décident à abandonner leurs côtes pendant,
2 ou 3 mois , & à les laiffer à la merci des .
Hollandois , quoiqu'ils feignent de ne pas
les craindre , pour aller combattre à 309
lieues de- là une efcadre fupérieure d'un tiers
à là leur , pour courir les rifques de voir
leurs efforts , même les plus heureux , devenir
inutiles , parce que ne pouvant pas
mouiller dans la baie de Gibraltar , leurs tranfports
feroient pris ou détruits par les chaloupes
canonnières , les barteries flottante , & les
batteries de trre , qui , à cette époque ,
domineront entièrement la baie. Il fen ble
que tout porte à croire que l'Amiral Howe
ne cherchera pas à troubler des opér tions)
qu'il lui eft de toute impoffibilité de faire
manquer.
( 177 )
Les Anglois portent à 38 vaiffeaux l'efcadre
que l'on prétend que cet Amiral doit
conduire à Gibraltar ; elle eft , comme l'on
voit , bien inférieure à celle qu'elle doit
trouver prête à lui en fermer le chemin ;
mais pour avoir ce nombre , il faut laiffer
les côtes de la G. 'B. dégarnies , ce qu'il n'eft
pas vraisemblable qu'on fe propofe ; & la
néceffité de les protéger doit forcer à le
diminuer.
On a obfervé plufieurs fois que les liftes
de la marine Angloife font fort exagérées ;
nous avons donné en 1781 1 ) un Errata à
celle inférée dans l'Etat militaire naval
Nobiliaire , Eccléfiaftique , Civil & Particulier
de la G. B. pour la même année ; la
même perfonne qui nous l'avoit fait paffer ,
vient de nous en adreffer un pour l'année
1782 ; nos Lecteurs feront bien-aifes de le
trouver ici ; & nous obferverons à ceux qui
voudront le comparer avec l'Almanach de
la G. B. , qu'il fe rapporte aux pages 63 julques
& compris 75 .
Vaiffeaux.
Le Barfleur , de 90 , aux Ifles , vieux vaiffeau ,
Le Bleinheim , 98 , n'eſt que de 90 , hors détat
de fervir. Le Formidable , 98 , aux Ifles , n'eft
que de 90. Le Namur , 90 , aux Ifles , a été oublié.
Le Sandwich , 90 , arrive de la Jamaïque ,
a befoin de fortes réparations . L'Océan , 98. avec
l'Amiral Howe , n'eſt que de 90 ; vieux vailleau .
( 1 ) Voyez le Journal du 5 Mai 1781 , page 33.
hs
( 178
)
→
L'Achillus , 60 , vieux vaiffeau hors de fervice.
L'Alcide , 74 , aux Ifles , vieux vaiſſeau pris fur
les François en 1755. L'Arrogant , idem , vieux
vaiffea . L'Auton , 54 , lifez l'Anfon . Le Boine ,
70 , n'eſt que de 68 , a beſoin de fortes réparations.
Le Burford , 78 , dans l'Inde , n'eſt que
de 64. Le Bleinheim , 98 , n'eft que de 90 ; vieux
vaiffeau. Le Cambridge , 80 , avec l'Amiral Howe ,
a plus de so ans de fervice . Le Comte d'Artois ,
64, vieux vaiffeau François . Le Conqueftador , 64 ,
vaiffeau de garde. La Défenfe , 64 , dans l'Inde ,
eft de 74. Le Dreadnouht , 60 , vieux vaiffeau condamné
au mois de Juin dernier. Le Dragon
74 , vieux vaiffeau hors de fervice . Le Dunkerque ,
60 , vaiffeau de garde. La Diligence , 70 , vailfeau
de garde à Portsmouth. L'Elifabeth , 74 ,
ufé de fervice. L'Effex , 64 , vieux vaiffeau , condamné
au mois de Juin dernier. Le Foudroyant ,
74 , avec l'Amiral Howe , eft de 80. Le Fame
74. aux Ifles , ufé de fervice , avoit été condamné
à Sainte- Lucie. Le Ferme , 60 , vieux vaiſſeau hors
de fervice. Le Kent , 74 , idem. L'Hercule , 74 ,
aux Ifles , vieux vaifleau . Le Héros , 74 , dans
l'Inde , vieux vaiffeau . L'Intrépide , 64 , artive de
la Jamaïque , a befoin de fortes réparations. Le
Lenox , 74 , vaiffeau de garde en Irlande. Le
Lion , 74 , aux Ifles , n'eft que de 64 , afé de fervice.
Le Mars , 74 , vieux vaiffeau affecté aux
prifonniers. Le Medway , 60 , le Montmouth ,
le Monarca , 70 , dans l'Inde , ufés de fervice. Le
Neptune , 90 , eft depuis plufieurs années en reconftruction.
Le Houfuch , 64 , aux Ifles , lifez
le Nonfuch. Le Orford , 70 , lifez l'Oxford , vieux
vaiffeau fervant d'hopital. La Princeſſe Amélie ,
80 , avec l'Amiral Howe , vaiffeau ruiné , a plus
de so ans. Le Prince de Galles , ufé de fervice .
Le Prothée , 74 , aux Ifles , n'eft que de 64 3
vieux vaiffeau François. Le Ruffet , 74 , arrivé
7
179 1
de la Jamaïque , a befoin de fortes réparations.
Le Royal William, 84 , vieux vaiffeau , n'a pas
fervi depuis la guerre dernière. Le Robust , 74 ,
revient des Ines , ufé de fervice. La Revenge
64 , vieux vaiffeau. La Sainte- Anne , 54 , vieux
vaiffeau ; condamné au mois de Juin dernier. Le
Téméraire , de 74 , idem . Le Terrible , 74 , brûlé
en Amérique Septentrionale les Septembre 1781 .
Le Tigre , 64 , vieux vaiffeau hors de fervice . Le
Thunderer , 74 , péri à la Jamaïque en 1780.
L'Yarmouth , 64 , aux Ifles , vieux vaiffeau. Le
Warfpite , 74, vieux vaiffeau de garde à Portf
mouth.
32 ,
Frégates.
L'Aurore , 28 c. , eft de 32. L'Alcmène , 32 , n'eft
que de 26 , vieille frégate Françoife . L'Affurance ,
42 , aux Ines , eft de 44. La Belle- Poule , 36
n'eft que de 32. Le Crefcent , 28 , pris en Europe
en Juin 1781 , par les François . La Danaë
n'eft que de 26 ; vieille frégate. Le Dromedari,
30 , vaiffeau de garde aux Dunes . L'Eolus ,
32 , eft de 34. La Fortune , 42 , aux ifles , lifez ,
la Fortunée n'eft que de 36. Le Janus , 44 , revient
des Ifles . Le Laurel , 28 , péri près la Martinique
en Octobre 1780. Le Launceston , 44 , hors
de fervice. La Licorne , 32 , vicille frégate. La
Minerva , 38 , n'eft que de 36. La Nymphe , 36,
n'eft que de 32. L'Oiseau , 32 , n'eft que de 26.
La Perfévérance , 32 , aux Ifles , eft de 36 , La
Pallas , 36 , n'eſt que de 32. La Prudente , 36 ,
idem.
Sloops.
Le Beaver , 14 canons , perdu en Amérique en
1780. L'Oronoque , 14 , eft une frégate de 22
prife en Amérique le 31 Janvier dernier par les
François. Le Shark 14 , péri en 1780.
Vaiffeaux en construction.
Le Royal- Souverain , 100 canons . Ce vaiffeau
h6
( 180 )
devoit être prêt pour le mois de Juillet 1780.
Le Médiateur , 44 , eft en cro :fière. Le Polyphême ,
64 , eit en armemen . Le Succès , 32 , eft aux Ifles .
Le-même Citoyen à qui nous devons les
détails précédens , nous fit paffer la même
année un Tableau des pértes que l'Angleterre
avoit faites en bâtimens de guerre depais
le commencement des hoftilités avec
l'Amérique , la France & l'Espagne ; il a bien
voulu le continuer cette année & nous le
faire paffer ; ce Tableau fe joint naturellement
à celui que nous avons donné ( 1 ) ,
dont il forme la fuite , nos Lecteurs , en
les réuniflant , pourront le comparer à celui
qui a paru dans plufieurs papiers.
Vaiffeaux.
Le Terrible , de 74 canons , brûlé près de New-
Yorck , le 5 Septembre 1781. L'Hector , 74 , viene
de couler bas en entrant à la Jamaïque. ( Pri e Fran
goife. ) L'Annibal , so , pris dans l'Inde par les François
, au mois de Février dernier.
Frégates.
Le Charron , de 44 canons , brûlé en Amérique
Sept. le 19 Octobre 1781 , par les François . L'Iris ,
32. Le Richmond , 32. La Guadeloupe , 28 , prifes
en Amérique Sept. le 19 Octobre 1781 , par les François.
La Santa Monica , 36 , Férie près Tortola , le
28 Avril 1782 , Le Caftor , 36 , pris en Europe par
les Fançois , a mois de Jin 1781. Le Southampton
, 32. Le Pelican , 24 , péris à la Jamaïque le
premier Août 1781 Le Greyhound , 28 , péri anx
Dunes au mois d'Aût 1781. Le Chevalier Bathurst,
24 pris à Pensacola , en 1781 , par les Elpagnols .
Le Scarborough , 24. Le Deal- Caftle , 24 , péris à
la Jamaïque , en 1781. Le Seahorse , 28. Féri dans
(2) Voyez le Journal du 28 Juillet 1781 , page 169.
( 181 )
l'Inde , en 1781. Le Fowey , 24 , coulé has en
Amérique Sept. le 19 Octobie 1781 , par les Fançois.
Ia Blanche , 32 , péri à la Jamaïque en 1781 .
La Thétis , 32 , coule bas à Ste- Lucie , en Mai 1781 .
Le Solebay , 28 , brûlé en Amérique , le 26 Janvier
1782. Le Hinchinbroke , 28 , naufragé à la Jamaique
, en Février 1781. La Sybile , 28 , prife en Amérique
, en 1782 , par les Espagnols . La Barboude ,
28. L'Orenoque , 22. Le Rodney , 22 , pris en Amérique
, par les François , le 31 Janvier 1782 .
Sloops.
L'Atalanta , de 14 canous , pris en Amérique
Sept. le 27 Mai 1781 , par les Américains. Le Trépaffey,
14 , pris en Amétique Sept. le 27 Mai 1781 ,
par les Américains . Le Mentor , 18. Le Port Royal,
pris par les Espagnols à Pentacola , en 1781. La Jamaïca
, 18. Le Beawers- Prize , 18. Le Victor , 14.
Le Cameleon , 16. Le Barbadoës , 16. Le Tack , 16,
pris en Amérique Sept. en 1781 , par les François.
Le Savage , 16. Le Hazard , 8 , pris en Amérique
Sept. en Août & Septembre 1781 , par les Américains.
La Furi , 14 , pris dans la Méditerranée , au
mois de Novembre 1781 , par les Efpagnols. Le
Rattlesnake 14 , pris en Amérique , en 1781.
L'Elenora , 10. Le Lord North , 14 , pris en Amétique
Sept. en 1781 .Le Sylph , 18 pris en Améri
que par les François , le 31 Janvier 1782. Le Général-
Monk , 18 , pris en Amérique Sept. en Avril
1782 , par les Américains. Le Loyaliste , 14, pris
en Amérique , en 1781 , par les François . L'Alligator
, 18 , pris en Europe par les François , le 26
Juin 1782
Cutters.
"
Le Speedwel , de 18 canons. Le Tartar , 18. La
Réfolution , 18. Le Collector , 20. Le Linch , 20 ,
pris dans la Mediterra ée par les Espagnols , aux
mois d'Octobre & de Novembre 1781. Le Fly, 14,
pris en Amérique S pt. en 1781 , par les Americains.
Le Hope , 12 , pris en Irlande par un corfaire Fran(
182 )
çois , en Août 1781. L'Amelie , prife en 1781 ,
par une frégate Françoife. Le Rambler , 8 , pris en
Amérique Sept. le 19 Octobre 1781 , par les François .
Le Stormont 16 , pris en Amérique par les François
, le 31 Janvier 1782 .
Goëlettes.
La Mouche , de 14 canons , pris en Amérique en
1781 , par les François . L'Elizabeth , prife en
Amérique Sept. en 1781 .
Paquebots.
Le Mercuri , de 8 canons , pris en Europe le 16
Juin 1781 , par un corfaire Américain . La Couleuvre
, prife en Europe , le 20 , par idem. La Diligence
, prife en Amérique , en Septembre 1781 , par
les Efpagnols , L'Adder , 14 , pris le 20 Juin 1781 ,
par les Américain . La Queen- Charlotte , priſe en
Amérique Sept. en 1781. Le Courier , 6 , pris en
Europe par les François , en Février 1782. L'Eagle
, pris en Amérique Sept. en 1781 , par les Américains.
Le Prince William- Henri , pris par les
mêmes , le 28 Janvier 1782.
Brûlots.
Le Firebrand , fauté en l'air en Europe , en Septembre
1781. Le Vulcan , coulé bas en Amérique
Sept. par les François , le 19 Octobre 1781. L'infernal,
perdu en Europe en 1781 .
Bâtimens armés.
Le Britannia , de 20 canons , péri dans la mer
du Nord , en Janvier 1782. Le Two- Brothers , pris
en Amérique Sept. par les François , le 19 Octobre
1781. La Défiance , le Formidable , le Spitfire
, par les mêmes.
Avifo.
Le Henri , de 8 canons , pris en Amérique le 31
Janvier 1782 , par les François.
Vaiffeaux.
RECAPITULATION .
Pris. Péris, brûlés ou coulés bas.
Frégates , 10 •
• 2
( 183 )
Sloops ,
Cutters
Goëlettes ,
•
Paquebots ,
Brûlots , •
•
•
14
2
Bâtimens armés , 4
Avifos , I
so 24
Le corfaire de Dunkerque la Sophie , Capitaine
Moultfon , a pris dans une courfe
qu'il vient de faire , l'Elifabeth , de 40 tonneaux
, chargée principalement de harengs
blancs ; la Liberté , allant de Liverpool à
Corke , avec un chargement de fel & d'autres
marchandifes ; le Briggy , venant de
Liverpool , & allant à Guernesey , chargé
de vin & de liqueurs ; le Fifcher , venant
d'Ecoffe , en allant auffi à Guernefey , chargé
de charbon de terre ; la Dove , chargée d'écorces
d'arbres pour les Tanneurs ; le Wilhelm
& le Janus , expédié de Liverpool
pour Corke , avec eau- de - vie , boeuf, fuif ,
favon & autres marchandifes . Le Capitaine
Moultfon n'ayant pas affez de monde pour
amariner ce dernier bâtiment , y a mis le
feu , de crainte qu'il ne fût repris par l'ennemi
, & il a envoyé les autres dans différens
ports du Royaume.
» Le 14 Juillet , écrit - on des Sables d'Olonne ,
fur les 11 heures du matin , nous apperçûmes dans
le N. O. plufieurs bâtimens cinglant vers le pertuis
Breton d'abord on ne diftingua pas s'ils étoient
François ou neutres ; mais 2 heires après , 4 corfaires
les ayant chaffés , ils mirent le cap રે terre , ce
qui nous les fit préfumer de notre Nation , & qu'ils
( 184 ) `
&
vouloient le réfugier en notre port. Ils étoient con
voyés par une corvente , qui leur fit fignal de gagner
le port le plus verfio . Les corfaires ayant eu connoif
fauce de ce fignal , forcèrent de voiles pour les joindre.
Leurs efforts furent inutiles : le convoi entra
dans le port à 3 heures du foir , fans avoir efluyé
un feul coup
de canon . La corvette qui s'étoit tou
jours tenue à fa queue , pour le couvrir , l'ayant vu
en sûreté , cargua une partie de fes voiles , & s'approcha
de la batterie de St-Nicolas , pour en être
fecourue en cas de befoin . Après cela , elle affura fon
pavillon par un coup de canon à poudre , fuivi de
plufieurs autres à bouler , dirigés fur un floop , corfaire
qui fe trouvoit à la portée de fon canon ,
qui venoit pour l'attaquer. Deux autres corfaires
mârés en lougre n'étoient pas fort éloignés , & paroiffoient
difpofés à couper le chemin à la corvette ,
fi elle avoit tenté de gagner le large . Le floop , à
la feconde volée de la corvette , accepta le combat
& lui envoya fa bordée L'Anglois avoit pour lors
les amures à tribord & le cap an S. E. Le François
les avoit à bas-bord & le cap fur St-Nicolas . Le feu
fut très-vif de part & d'autre , & le combat dura
trois quarts d'heure , pendant ce tems un briq corfaire
de 20 canons venoit à toutes voiles. Le Commandant
de la corvette , voyant qu'il ne pouvoit réfifter
au feu de ces 4 ennemis , pris le parti d'entrer
en ce port, quoiqu'il fe fûr battu jufqu'à l'arrivée
du briq , la mer qui étoit fur le point de fe retirer ne
lui permettant pas de refter plus long- tems fous la
batterie. Cette corvette fe nomme le Triomphe ,
elle eft percée po ir 16 canons & n'en a que 12 en
batterie , dont 2 de 4 livres de balles , & 10 obfiers
de 12 ; elle a auffi 8 pierriers & 90 hommes d'équi
page. L'Officier auxiliaire qui la commande fe
nomme M Bertrand de Quérangaing , de Breft. La
manière dont il a agi en cette circonstance lui fait
honneur. Son bâtiment n'a reçu qu'un boulet qui
( 185 )
a traversé fon foc. On ignore le dommage que peut
avoir enuyé l'ennemi « .
Le tems que nous éprouvons conftamment
depuis quelques femaines , ramène
inceffamment l'attention fur les récoltes ;
celle du vin , l'année dernière , a été trèsconfidérable
; elle promet de ne l'être pas
moins cette année , qui cependant eſt tardive
. Que de fujets d'inquiétudes , &
quelles pertes pour les Propriétaires , fi à
la furabondance des vins fe joignoit
leur mauvaife qualité. Il y a deux moyens
propres à prévenir cet accident , c'eft de
prendre la vendinge plus à propos , &
de mieux façonner les vins . Ces deux moyens
paroiffent également récellaires , & l'un
ne femble pas devoir être plus négligé que
l'autre. Ils font exposés dans deux Ouvrages
de M. Maupin , avec les faits & les
expériences , qui prouvent l'efficacité de fa
manipulation , pour rendre les vins meilleurs
& moins verds. Certe manipulation
eft un fecours dont les Vignobles ne peuvent
fe paller , & dont , pour leur propre
intérêt , on ne peut trop les exciter à faire
ufage ( 1 ).
( 1 ) Ces ouvrages font la richeffe des vignobles
partie des vins formant le complément de la nouvelle
manipulation générale des vins , contenant ;
1º . la defcrirtion d'une nouvelle fou.oire économique
à do be ufage ; 2 ° . les principales expériences de la
nouvelle manipulation des vins en France & dans
les pays étrangers , & notamment fur les vins les
plus fi is de la Bourgogne & de la Champagne; 39. le
procédé pour la manipulation & l'amélioration des
( 186 )
Le 13 de ce mois , M. l'Archevêque de
Paris s'eft tranfporté chez les Dames Religieufes
de l'Union- Chrétienne , dites de
St-Chaumont , rue St-Denis , pour y faire
la bénédiction de la nouvelle Eglife qu'elles
viennent de faire conftruire , d'après les
deffins & fur la direction de M. Couvers ,
Architecte de Madame la Frinceffe de
Corti , qui en poſa elle - même la première
pierre le 28 Avril de l'année dernière .
Après la cérémonie de la bénédiction , il
a célébré la Mcffe au Maître Autel ; il eft
rentré enfuite dans l'Eglife pour l'examiner
, & il a paru fort fatisfait tant de la
difpofition cue de la décoration & exécution
de ce Temple ; il a fur- tout beaucoup
admiré le tableau de l'Autel , qui eft de
M. Menageot , & qui eft un don de Madame
la Princeffe de Conty.
Les Numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France , du 16 de ce mois , font :
79 , 18 , 81 , 87 , & 13 .
-
vins 4. un moyen particulierpour les conferver ;
à Paris , chez Mulier & Gobreau , quai des Auguftins ;
prix 3 liv. 12 f. Théorie ou leçon fur le tems le
plus convenable de couper la vendange dans tous les
pays & toutes les années , avec l'expofe critique des
différentes manières en ufage dans les Royaumes
pour la manipulation des vins , & la réfutation de
quelques- uns des écrits publiés dans ces derniers tems
fur la même matière ; fuivi de nouveaux éclairciffemens
fur la nouvelle fouloire & le tems jufte du décuvage
des vins ; à Paris , chez les mêmes , prix
3 liv. 6 f.
( 187 )
De BRUXELLES le 20 Août.
On dit qu'il eft arrivé ici un ordre de
S. M. I. pour exiger les démiffions des
Commandans , Grands - Majors & Aides-
Majors des différentes Villes des Pays - Bas
Autrichiens à l'exception de ceux de
Luxembourg & de la Citadelle d'Anvers.
>
Les Confeillers du Confeil Souverain
de Brabant , qui à leur inftallation payoient
à l'Etat une finance de 8000 florins , fous
le titre de Medionat , n'en payeront plus à
l'avenir que 4000 , afin de ne point écarter
de ce Confeil les Jurifconfultés éclairés ,
dont la fortune eft modique .
Les nouvelles de Hollande parlent toujours
des plaintes formées par diverfes
Provinces & Villes , au fujet de l'inaction
de la Marine de la République. Les Députés
de la Ville de Leyde ont fait à l'affemblée
des Etats de Hollande & de Weftfrife ,
au nom & par l'ordre exprès de leurs
Principaux , des propofitions très - fortes .
» Le préambule contient un expofé général des
réfolutions prifes par les différentes Provinces , & des
plaintes fur le peu d'exécution qu'elles ont eues . Les
propofitions font au nombre de 4. La 1re . contient à
l'exemple de la Zélande , demande de la copie des or.
dres envoyés aux Officiers , Commandans de la Marine
de la République , par le Prince Stadhouder , depuis
18 mois . La ze. quil foit recherché pourquoi depuis
le départ du Chevalier Yorke , les Capitaines
Satynk , Volbergen & Prooyen , n'ont pas d'abord été
avertis de la rupture. La 3e. demande les raisons
qui ont empêché que les vaiffeaux des Capitaines
( 188 )
Bruyn, Van-Kinkel & Bauws , fe foient trouvés au
combat de Doggersbanks ; pourquoi l'on a tardé
fi long- tems à réparer les vaiffeaux qui y avoient
fouffert pourquoi on a négligé de faire rentrer
dans les ports de Hollande , 9 navires de la Compagnie
des Indes , dont 6 font à Cadix & 3 a Dionthem
; pourquoi pouvant nuite au commerce des
Anglois dans la Baltique , & fur- tout enlever leurs
tranfports de troupes Allemandes , on ne s'eft pas
meme mis en devoir de le tenter ; pourquoi l'ennemi
le montra t à la vue du Texel , l'efcadre Hollandoite
n'en eft pas fortie pour la combattre ; pourquoi
enfin la République , quoique abondamment
pourvue de frégates , de floops & de cutters , u'en
envoie aucun pour protéger , du moins fur les côtes,
les navires marchands & les Armateers. Par la 4ª.
on defire que ces propofitions foient communiquces
à tous les Membres de l'union «.
Il paroît que le Stadhouder a répondu
d'avance à toutes ces plaintes ; on lit dumoins
un extrait des legiftres des réfolutions
des Etats Génér ux , en date du 5 Juillet ,
où il eft dit que le Stadhouder s'étant rendu
à l'affemblée du comité tenue ce jour -là ,
expofa aux Députés la conduite qu'il avoit
tenue relativement à la flote depuis les
derniers jours de Mai ; il en résulte que la
force confidérable des ennemis n'a pas permis
à l'efcadre Hollandoife de fortir du
Texel , jufqu'à ce qu'on fût inftruit de l'arrivée
de l'arrée combinée de France & d'Efpagne.
Cette conduite a eu le fuffrage
des Etats Généraux . Une remarque fingulière
qu'on a faite en Hollande fur cette
réfolution , c'eft qu'elle n'a paru d'abord
dans aucun papier de la République ; que
( 189 )
c'eft dans une Gazette étrangère qu'elle a
été inférée pour la première fois , & que
c'eft de - là qu'elle a paffé dans celles de
Hollande.
» Dans une affemblée extraordinaire des Etats
de Frife du 17 Juillet , lit - on dans une lettre de
Leeuwarde, on a beaucoup délibéré fur les caufes
de l'inaction actuelle de nos forces navales & fur les
moyens de la faire difparoître . Le quartier d'Ooftergoo
étoit d'avis de propofer un million de florins ,
outre l'impunité en cas de complicité à quiconque
pourroit découvrir ceux qui entretenoient des correfpondances
traîtreufes ou illicites avec l'ennemi.
Le quartier des villes objectoit l'inutilité de ces
promefles , fur la raifon que les cauſes de l'inaction
actuelle étoient fuffifamment développées dans les
rapports faits par les Colléges de l'Amirauté ; qu'un
particulier ne pouvoit jamais être en état de découvrir
les trahifons auffi bien que les Adminiftrateurs
, qu'il n'y avoit d'ailleurs rien qui pût donner
lieu à des foupçons de correfpondance illicite ; &
qu'enfin les loix du pays étoient fuffifantes dans
ces fortes de cas. Le quartier d'Ooftergoo répondit
qu'un particulier complice d'une trahifon , pourroit
ére attiré par l'appas d'une groffe récompenfe à
révéler ceux qui le font agir plus aifément que par
le Souverain , qui ne pouvoir tâter que dans le myftère;
qu'une pareille promeffe pourroit procurer des
éclairciffemens de l'Angleterre même «.
On parle toujours de paix ; on dit que l'Angleterre
a témoigné le défir qu'elle a de la traiter dans
un Congrès formé par les Plénipotentiaires des Puiffances
belligérantes . On ajoute qu'il lui a été répondu
de la part de la principale de ces Puiffances , qu'on
fe prêteroit à tous les moyens qui fercient offerts
pour accélérer ce grand ouvrage , & qu'en conféquence
on ne fe refuferoit pas à la tenue d'un Congrès
; mais qu'au préalable , il falloit que l'indépen(
190 )
dance des Etats- Unis fût reconnue , afin que cette
Puiffance pût envoyer à cette Affemblée des Plénipotentiaires
chargés d'y foutenir les intérêts . Ce
pas préliminaire & indifpenfable une fois fait , on
a lieu d'efpérer que les autres difficultés feront bientôt
levées , les papiers Anglois qui ont fi fouvent
varié fur ce point , prétendent que le Ministère Anglois
n'a plus le même éloignement ; les réponses que
l'Amérique a faites à fes propofitions , ont dû contribuer
à le faire difparoître . Nous liſons dans un de ces
papiers , une excellente fable allégorique , qui trouve
naturellement fa place ici . Nous nous empreffons dé
nous l'approprier , dans la perfuafion qu'elle ne peu
que faire beaucoup de plaifir à nos Lecteurs.
Ils y reconnoîtront un Ecrivain exercé dans le genre
de la Fontaine , & dont les fuccès ont laiffé bien lein
derrière lui ceux qui ont effayé de courir la même
carrière.
Le Chardonneret en liberté.
Un beau Chardonneret venu du Canada ,
( On fait cas fur- tout de ceux - là
Pour la fimplicité de leur noble plumage (1 ) ) ,
D'une Dame de haut parage
Etoit l'esclave . Bon ! c'étoit pis que cela :
Le pauvre oiſeau vivoit enchaîné dans ſa cage ,
payant par mille efforts d'adreffe & de courage ,
Ce qu'à tous les oifeaux la nature donna ,
Le boire & le manger (2 ) . Un jour il s'échappa.
Le voilà fur un arbre. On crut pouvoir l'y prendre.
Chacun dans le jardin fe hâte de defcendre.
(1 ) Le Chardonneret du Canada , dit M. Valmont de Bomare
dans fon Dictionnaire d'Hiftoire naturelle , reffemble
beaucoup àun Serin , dont la queue , les aîles & la tête feroient
›
noires.
( 2) Des Oifeliers fans pitié dreffent , pour le vendre mieux,
le Chardonneret à tirer deux feaux qui contiennent fon eau
& fa graine, & qui font fufpendus à une poulie dans une cage
ouverte où il eft attaché à une chaîne.
( 197 )
Les plus fages difoient : Voilà l'oifean perdu.
La Dame imprudemment ordonne de lui tendre
Le lien qu'il avoit rompu.
Bel appât franchement cette Dame étoit folle.
Il s'envola plus loin . Eh bien donc ! que mes gens
Tâchent de l'engager à revenir céans ;
Et je lui donne ma parole
Qu'il fera libre déformais.
Libre ! eh ! ne l'eſt- il pas , dit l'un d'entre eux encore
Elfayons cependant : mais ce fut fans fuccès .
J'ai , répondit l'oifeau , ce que tu me promets :
A ta Dame il faudroit quelques grains d'ellébore .
Qu'ai je befoin de fes bienfaits ?
Sers- là , toi , c'eft ton lot , rampe fous fa puiffance.
Moi , je chéris l'indépendance :
Eh ! vive les Chardonnerets !
Une fois hors de cage , iis n'y rentrent jamais.
D'un tableau qui paroît choquer la vraisemblance
Permis à qui voudra de s'appliquer les traits .
Sur le nom de la Dame on voit que je me tais :
Honny foit donc qui mal y penfe.
2
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , du 14 Août.
Il faut prendre fon parti fur l'Amérique & fur
Gibraltar ; il le faudra peut- être prendre auffi fur les
Indes Orientales . Notre pofition y eft très-critiqué ;
& fi Sir Edouard Hughes y effuye quelque échec
avant l'arrivée de Bickerton , qui ne peut y être
qu'à la fin de cette année , un miracle feul peut fauver
Madraff. Toutes les Puiffances du pays font intéreffées
à la chûte de la Compagnie ; & le corps
des troupes Françoifes qui a joint Hyder Aly , eft
prefque égal à l'armée entière de Sir Eyre Coote.
L'Amérique eft indépendante ; l'Irlande veut faire
fes loix ; on prétend que l'Ecoffe fonge à obtenir à
fon tour ce qu'elle demande , & ce qu'on lui refuſe
depuis long-tems , la liberté de s'armer pour fa propre
défenſe.
Les Hollandois ont , dit-on , trouvé le ſecret de
( 192 )
continuer leur commerce fans craindre nos vaiffeaux
armés . Le pavillon Impérial dont ils couvrent leurs
opérations mercantiles , déroute nos Armateurs. Ils
ont envoyé une multitude de prifes dans nos Ports
mais il a fallu les relâcher fur le ferment que les
cargaifons appartenoient à des Marchands d'Oftende
, d'Anvers , & c.
On écrit de Charles - Town qu'Abraham Della
Palba , Juif Portugais , eft mort à fa campagne à
une lieue de cette Ville , âgé de 142 ans . Il étoit
né à Lisbonne la même année que le Duc de Bra- ·
gance monta fur le trône. Comme il ne laiffe aucun
defcendant , il a ordonné que fes biens qui confiftent
en 300,000 liv. ft . foient diftribués en oeuvres de
bienfaifance & de charité . *
On lit dans nos papiers le tableau comparé
fuivant des exportations de l'Angleterre pour les
colonies Américaines & des importations de ces
mêmes Colonies en Angleterre , avant l'année 1770.
L'objet de ce tableau eft de montrer à la Nation ce
qu'elle perdra en reconnoiffant l'indépendance de
P'Amérique.
1764
Exportations.
liv. ft.
2,513,425 16 ·
Importations.
liv. ft
1,212,346 7 5:
1765
1766
1767
1768
· · 2,327,194
I I 2 · • 1,186,736 9 2
• • 2,121,632 10 3 . · 1,403,398 10
• ·
1769 · ·
2,4 :3.329
2,509.835
2,476,314 10 S
7
2 · • 1,376,937 6
1,582,472 10
• • 1,394,385
1770 • • 2,713,471 9 3 . · 1,206,873 16 r
Total . 17,075,203 4 3 .. 9,363,149 18 8
JOURNAL POLITIQUE
=
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 6 Juillet.
CETTE Capitale vient d'éprouver encore
un incendie ; il a été caufé par la foudre
qui est tombée la nuit du 30 du mois dernier
au rer. de celui-ci , dans le quartier des Sept-
Tours , où plus de 7000 maiſons ont été réduites
en cendres .
Les dernières lettres d'Albanie portent ,
que les troubles y règnent toujours ; le Vifir
Soliman avoit raffemblé sooo hommes pour
5000
mettre à la raifon le Bacha Muftapha- Cocha ,
qui s'eft révolté. Il a livré avec ces troupes
trois affauts confécutifs à la ville de Gianina
, où le Bacha s'eft réfugié ; mais il a
toujours été repouffé avec perte , & dans le
dernier il a été réduit à abandonner fon artillerie
& fes équipages . On dit que la Porte
va faire marcher 10,000 Janiffaires contre
ces Rebelles.
Le Divan vient de faire publier une Ordonnance
, qui défend de fumer dans les rues ; le
31 Août 1782.
i
( 194 )
danger des incendies paroît en avoir été le
motif; on croit que des fcélérats fe font fouvent
fervi du feu de leurs pipes pour allumer
des artifices qui ont embrâfé quelques quartiers.
Il n'y a que cette raifon qui puiffe juftifier
la rigueur de la peine contre les contrevenans.
Tous ceux qu'on trouvera fumant
dans les rues feront étranglés fur-le- champ .
On affure que le Grand- Seigneur fe promène
fréquemment incognito dans les endroits
les moins fréquentés , pour veiller à
l'exécution de la loi , & qu'il a fait exécuter
lui-même quelques tranfgreffeurs.
RUSSIE.
De PÉTERS BOURG , le 20 Juillet.
IL eft arrivé à Cronstadt , pendant le féjour
qu'y a fait l'Impératrice , un accident
fâcheux ; le feu prit dans un petin dépôt où
il y avoit 27 à 30 liv. de poudre ; l'exploſion
dont on n'a pas fu la caufe , a tué 2 hommes
& en a bleffé 10. Trois ou quatre jours
après,,, comme on effayoit fur un vaiffeau
de guerre un affut de nouvelle invention.
par le moyen duquel on peut donner au
canon toutes les directions poffibles en un
moment , le canon dont on fe fervoir , &
qui , par malheur , étoit vieux , creva , endommagea
le vaiffeau , tua un Major , quelques
marelots , & bleffa une vingtaine de
perfonnes , au nombre defquelles font l'A(
195 )
miral Creigg , & les Vice Amiraux Suchottin
& Tfchiokuflen .
S. M. I. vient d'accorder à tous les poffeffeurs
de terre , la liberté de faire exploiter
pour leur compte les mines d'or & d'argent
, ou de tout autre métal qu'ils découvriront
dans leurs terres , en payant la dixme
ordinaire. Cette exploitation étoit auparavant
réservée au Souverain , comme faifant.
partie des droits régaliens.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 8 Août.
HIER les deux divifions de l'efcadre Ruffe
aux ordres des contre-Amiraux Tfchitfchagoff
& Crufe , deſtinées à croifer , la première
dans la Méditerranée , & l'autre dans
la mer du Nord , ont paffé le Détroit.
Il y a actuellement dans le Sund 240 .
bâtimens de diverfes Nations , parmi lefquels
il y en a 148 Anglois , qui attendent pour
retourner chez eux une efcorte plus forte
que celle qu'ils ont actuellement.
Le Baron de Biſmarck , Miniftre de Pruffe.
doit refter ici jufqu'à la conclufion du Traité
de commerce projetté entre les deux Cours ,
ce qui , dit- on , pourra durer encore un ou
deux mois ; il fera remplacé alors par ·le
Baron de Roth.
D'après un refcript royal qui vient de
paroître , tous les paffe- ports de mer ne
feront donnés à l'avenir que par le Collége
i 2
( 196 )
général de Commerce & d'Economie , & par
la Chambre générale de Douane & des Rentes
des Compagnies des Indes Occidentales
& de Guinée. La Chambre les expédiera en
latin pour la navigation des Indes Occidentales
, & le Collége donnera tous les autres
paffe-ports.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Août.
ON eft toujours fort occupé de l'affaire
du Secrétaire du Cabinet , Gunther , qui a
été arrêté il y a quelque tems & qui eft
accufe de correfpondances illicites ; fi le fait
eft prouvé , cet abus coupable de confiance
fera fans doute févèrement puni.
On dit que le Grand- Seigneur envoie à
S. M. I. 26 chevaux de la plus grande
beauté , qu'ils font en route & qu'on les
attend inceffamment ici .
La Chambre d'Affurances pour le commerce
établie à Triefte fous la direction de
M. Bellette , dont le fonds eft actuellement
de 500,000 florins en 1000 actions , vient
de payer à fes actionnaires un gain de 57
florins , 34 kreutzers par action , du premier
Juin 178 au 31 Mai 1782 ; elle a cependant
fait une perte de 110,000 florins pendant
cet intervalle .
Le jour de l'arrivée de l'Empereur dans le
camp qui doit être affemblé près de cette Ville ,
écrit-on de Prague , & qui fera composé de 80,000
( 197 )
hommes , n'eft pas encore fixé ; mais on fair que
les exercices commenceront le 10 Septembre Les
illuftres Voyageurs du Nord y font attendus le
13 ; ils ne comptent refter ici que 7 jours .
On affure que l'Archevêque d'Olmurz doit envoyer
fon Suffragant à Vienne , pour y paller par l'examen
épifcopal. On en conclut que tous les Evêques
nommés à des Evêchés , feront à l'avenir afſujettis
à un pareil examen- avant leur consécration .
Depuis quelque tems , lifons- nous dans nos lettres
de Tranfylvanie , cette Province eft infeftée d'une
bande de voleurs qui fe cachent dans le territoire
des Turcs ; leur nombre eft confidérable , & fi
on n'emploie pas tous les moyens pour les capturer
, ils feront déferter beaucoup d'habitans qui
demeurent fur les frontières . Bien des familles font
déja venues fe retirer à Carlsburg & à Hermanf
tadt «.
De HAMBOURG , le 12 Août.
LA plupart des Puiffances maritimes que
le fléau de la guerre n'a point gagné , ont
fenti la néceffité de fe confédérer pour
l'empêcher de s'étendre fur leurs Etats. C'eft
à ce fentiment que l'on doit la confédération
du Nord , & l'empreffement avec lequel
divers Etats le font empreffés d'y entrer.
Le Portugal qui avoit été invité a longtems
fufpendu toute démarche à cet égard.
Il paroît que tant qu'il a compté fur la
protection de l'Angleterre , il n'en a point
cherché ailleurs. Les circonstances ayant
changé , la Grande - Bretagne paroiffant décliner
, & la Puiffance navale par laquelle
fes poffeffions en Europe fe trouvent ciri
;
( 198 ):
conferites augmentant en forces , il a demandé
à accéder à la neutralité armée , &
l'acte qui en eft , dit- on , déja conclu &
figné par les Plénipotentiaires refpectifs
n'a plus befoin à préſent que d'être échangé.
Selon des lettres de Pétersbourg , l'Impératrice
paroît décidée à déployer toutes
fes forces pour faire rentrer la Crimée dans
l'ebeillance du Kan-Sahim Guerai ; 30,000
hommes qui fe trouvent fur les frontières
de cette péninfule , ont eu ordre d'y entrer
; on attend avec impatience le parti
que prendra le Grand - Seigneur à cet
égard , s'il fe déclarera en faveur du Kan
dont les Tartares ne veulent plus , ou en
faveur de celui qu'ils ont élu après avoir
chaffé l'autre.
>.
A On lit dans plufieurs papiers que l'on
a reçu à Conftantinople des lettres d'Alep
qui vont jufqu'au 11 Juin. L'efcadre Françoife
aux Indes orientales , difent-elles , étoit
à Cochin & caufoit beaucoup d'inquiétude
à Bombay ; Hyder- Aly loin de s'être retiré
s'étoit avancé dans les environs de Madraff
, & les principaux établiffemens des
Hollandois étoient en fûreté.
On lit ici une lifte des bâtimens partis
en 1781 de Stockholm avec des cargaifons ;
le nombre en eft porté à 766. Les manufactures
de falpêtre dans le Royaume de
Suède , font tous les jours de nouveaux
progrès ; on en fabrique annuellement juf(
199 )
qu'à 35,000 lipsfund , ce qui revient à
525,000 livres.
Le procès furvenu depuis plufieurs années
entre l'Electeur & le Magiſtrat de
Cologne , relativement à la Jurifdiction de
cette ville , & qui eft maintenant à la Cour
Souveraine de Wetzlaar , fera accommodé
à l'amiable. Il a été expédié pour cet effet
des ordres de part & d'autre de ne plus
pouffer cette affaire.
» Le Profeffeur Zimmermann , écrit-on de Brunf- ,
wick , eft chargé d'offrir au public la vente de deux
collections précieufes ; la première eft compofée
de plus de 8000 cartes géographiques , topogra
phiques & autres différens plans. Ces cartes de tous
les pays commencent à l'année 1595 , & font continuées
jufqu'en 1747 ; il y en a dans le nombre
de très rares , par exemple , de Kepler, de Langran ,
de Klærius , de Gaftaldi , de Vadaguino , de Ruby ,
& de Forlani. L'autre confifte en plus de 11000
portraits gravés , de Souverains , Seigneurs , Savans
& Artiftes. Une partie de cette collection eft reliée ;
& il y a dans ce nombre des ouvrages très- rares «.
ITALT E.
De ROME , le 28 Juillet.
DEPUIS quelques tems on travaille au
cadaftre des biens de l'Etat Eccléfiaftique ,
pour parvenir à une jufte répartition de
l'impôt qui a été fixé à un million & demi
d'écus pour les Communautés.
» On affure , écrit -on de Triefte , que les Capitalifes
de notre immenfe Raffinerie de fucre , tirent
maintenant 40 pour 100 de leurs capitaux . Elle a 6
i 4
( 200 )
fucreries qui ont chacune en exercice 4 chaudières
d'où il fort annuellement 6 millions de livres de
fucre en pains , auffi bons au moins que ceux d'Hambourg
; elle donne la ſubſiſtance à plus de 700 perfonnes
, potiers , chaudronniers , charrons , charpentiers
, menuifiers , maçons , ferruriers , forge-
Ions , & c. Tous ces ouvriers ont leurs logemens
dans les bâtimens de la Raffinerie , hauts chacun
de 3 ou 4 étages , & qui s'étendent à plus d'un quart
de lieue le long de la mer , laquelle vient rouler fes
caux aux bords des dernières allées du jardin . Les
magafins font aux ailes de la porte du milieu , dont
les appartemens où demeurent les Directeurs font
conftruits & meublés avec goût. Il n'y a guères que
30 ans que cette Raffinerie ſubſiſte. On faifoit venir
grands frais de Hambourg ceux qui en dirigeoient
d'abord les opérations ; mais ils firent enfin des
élèves dans ce pays ; ceux- ci en ont fait d'autres ,
& à préfent elle est tout-à-fait entre les mains des
Nationaux. La Compagnie , pour éviter les tranfports
incommodes des vaiffeaux au rivage par des
barques , a fair commencer il y a deux ans une
digue fuperbe , compofée de pierres quadrangulaires
qui s'étend au loin & ne tardera pas à être achevée,
C'est un morceau d'architecture fort curieux «
ESPAGNE.
De CADIX , le 3 Août.
Nous avons vu mouiller il y a quelques
jours dans notre baie , un bâtiment Américain
& unt polacre de Marſeille , venant
rous les deux de St-Domingue , le premier
qui en eft parti le 15 Juin , rapporte que
peu de jours après qu'il mit à la voile un
grand convoi devoit appareiller fous l'eſcorte
( 201 )
de 11 vaiffeaux de ligne chargés de le
débouquer. Il y avoit au Cap lors de fon départ
36 vaiffeaux , dont 14 Efpagnols. D.
Bernard Galvez avoit difpofé fes troupes
de manière à leur procurer , aifément tout
ce qui eft néceffaire à leur fubfiftance & à la
défenfe de la Colonie s'il en étoit befoin.
L'Amiral Rodney étoit toujours à la Jamaïque
, d'où il faifoit fortir de tems en tems
quelques vaiffeaux pour aller en croiſière .
Son efcadre manquoit de beaucoup de choſes,
& il n'avoit pas trouvé à la Jamaïque les
bois & les principaux agrès néceffaires pour
fe réparer. Voilà la nouvelle du port ; quant
à ce qui fe paffe dans celui d'Algéfiras les
travaux y font en autant d'activité que ceux
de l'armée.
Pendant la nuit des 21 , 22 & 23 , 6000
hommes furent employés à tranfporter des fafci
nes , des facs à terre & des fauciffons de 6 & de
12 pieds de long , à l'emplacement qu'on a choifi
pour y élever les nouvelles batteries . On en conffruit
; l'une aura 18 canons ,
l'autre 40 , de 24
livres de balles , & la 3e , fera de 80 mortiers . Il
eft impoffible que le Général Elliot n'ait pas eu
connoiffance de ces nouveaux travaux , & on ne
peut deviner la raifon qui l'a empêché de les troubler.
Ceux qui prétendent qu'il manque de poudre
doivent être détrompés , puifque le 25 on a entenda
des falves inutiles , qui ont cependant coûté la vie à
3 on 4 de nos foldats , à l'occafion de la victoire de
Rodney , dont il n'avoit été inftruit que la veille ,
par une fregate & une goëlette , qui venoient de
Livourne , & qui ont eu le bonheur de fe gliffer dans
la place le 24 , pendant l'abſence de nos vaiffeaux ,
is
( 202 )
qui s'étoient rapprochés d'Algéfiras , pour participer
aux falves que ce port devoit faire en l'honneur
de St - Jacques. On croit que le Géneral ennemi
attend que les ouvrages foient plus avancés pour
les détruire ; mais cette entreprise alors fera plus
difficile. S'il vouloit tenter de faire une fortie , on
eft préparé à le bien recevoir , & il eft douteux
qu'elle lui réuffiffe . Au refte ces batteries font fi
fort avancées au delà des lignes , qu'elles protégeront
efficacement l'attaque des deux môles « .
Le Journal d'Algéfiras va jufqu'au premier
de ce mois , & contient les détails fuivans :
-
Les
Le 26 , on a continué , pendant la nuit dernière ,
le transport de fauciffons par les troupes des tranchées
, indépendamment de so piquets de travailleurs
Efpagnols & de 12 François. Les ennemis continuent
leurs travaux toujours avec la même ardeur.
Ils ont augmenté de quelques canons la batterie
qui eft au- deffus de celle appellée la Efcalirilla
, & ils continuent celle de la Reine Anne. On
a vu débarquer des bâtimens qui font entrés à Gibraltar
hier de grand matin , nombre de facs &
de barils . Le 27 , tranfports de fauciffons à l'ordinaire
par le même nombre de travailleurs .
ennemis ont travaillé fur un petit terrein au- deffus
du fommet de la montagne , ils y ont fait tranf
porter des pierres & des matériaux pour y établir
fans doute une nouvelle batterie , ils ont placé des
mortiers au fud de la pointe d'Europe , dirigés vers
la mer, & ils continuent de mettre en état les batteries
de la Reine Anne & du vieux môle. Les
Vigies du Ponent ont fignalé s vaiffeaux de ligne ,
4 frégates & 4 petits bâtimens Efpagnols , croifant
à la vue de l'oueft du Détroit . Une grande
félouque que nous appercevons dans la baie ennemie
, nous fait juger qu'elle a dû entrer en même
tems que les deux bâtimens . Le 28 , on continue
à travailler avec beaucoup d'activité aux bat-
-
-
( 203 )
teries flottantes ; celle qu'on nomme la Paula de
24 canons fera faite & parfaite dans les premiers
jours du mois prochain , & alors on en fera l'épreuve ;
elle ira de la baie d'Algéfiras à Punte Mayorja ,
vis-à-vis l'une de nos batteries de la côte , & là
on effaiera fa portée , & l'on jugera de l'effet qu'elle
Feut produire , tant fur la batterie que fur elle- même.
La mâture & la voilure avec lesquelles on fera cette
expérience , indiqueront le meilleur moyen de les
affeoir à la mer. Tranfports de fafcines & de
fauciffons comme les jours précédens . Des 3 batteries
qu'on élève , celle de 40 canons de 24 livres
fera dreffée & fervie par les François . Notre ambaffadeur
à Lisbonne a expédié un courier à nos deux
Généraux en Chef de terre & de mer : d'après les
renleignemens qu'il a donnés , on a pris des précautions
, pour garantir les batteries flottantes &
les autres bâtimens armés de l'attaque des Anglois ,
en cas qu'ils fe préfentent en force devant notre
baie pour jetter du fecours dans la place.
29 , on a continué le tranfport des fafcines qui ,
jufqu'à ce moment , fe montent à 30 mille. Le
foldat obtient pour cet effet 1 liv. de gratification ,
le caporal i liv. 10 f. le fergent 2 liv. & l'officier
3 liv. Les ennemis travaillent auffi fans relâche à
perfectionner leurs batteries. Le 30 , on a commandé
hier au foir 4 piquets de travailleurs pour les
dehors & le dedans de la ligne . Ils ont été relevés
à minuit par un même nombre ; on les a employés
à arranger les fauciffons en piles , de maniere
qu'ils foient moins expofés à la vue de l'ennemi ,
qui a tiré environ 40 coups de canon ; nous igndrons
s'il y a eu morts ou bleffés . Les ennemis s'occupent
à mettre dans le meilleur état toutes leurs batteries
nommément celles au fud des Moulins ,
celles du Château des Maures , celle du fommet de
la montagne , &c. Ils ont porté le plus grand nombre
de leurs travailleurs à l'épaulement de la batterie du
I
-
Le
i 6
( 204 )
-
vieux môle , & pour en établir un autre en avant
de la batterie des mortiers qui eft au fud de la pointe
d'Europe , ils ont établi une eftacade au môle &
oat détruit une baraque qui étoit au - deffous de
THopital , qui leur fervoir à diftribuer la ration aux
foldats. La corvette entrée dernièrement dans la
baie ennemie a prefque fini de mettre à terre tout
fon chargement. Le 31 , le Général eit venu aujourd'hui
a Algéfiras , il a dîné chez l'Intendant de
l'armée , & après avoir tenu confeil , il s'eft retiré
à fon quartier général. Il est entré ces jours derniers
dans notre baie plufieurs bâtimens venant de
Cadix & de Séville chargés de diverſes provifions &
munitions pour l'armée & des canons pour le parc d'artillerie.
Les ennemis conftruiſent deux nouvelles
batteries vers le vieux môle . Le premier Août, on n'a
pas commandé de travailleurs la nuit dernière ni la
précédente , & il n'y a rien de nouveau dans la
baie ennemie.
―
Les lettres de Madrid nous apprennent
que la démolition de Mahon à laquelle on
ne travailloit que foiblement , fera entièrement
achevée dans le mois , la Cour ayant
donné à ce sujet les ordres les plus précis.
On ne conferve que le Fort St - Charles &
le Fort Philippet.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Août.
L'ÉVACUATION de Savanah eft pleines
ment confirmée ; les troupes qui l'occupoient
font arrivées à Antigoa fous Peſcorte
des frégates le Pégafe & la Surprife , &
non fous celle du Léander qui venoit de
( 205 )
la côte d'Afrique où il a été détruire plufieurs
forts. On ne fait pas encore fi Charles-
Town a été également évacué ; nos Négocians
qui ont reçu des commiffions pour
cette place & pour New Yorck , ont demandé
avant de les faire des éclairciffemens
au Comte de Shelburne qui ne leur
a point donné de réponse directe.
» Il y a eu , dit un de nos papiers , une grande
difcuffion dans le Cabinet fur cette question : fi
d'après le refus du Congrès , d'entrer en négociation
avec nous , il faut continuer la guerre en Amérique
? Les Miniftres ont été très divifés à cet égard.
Les Ducs de Richmont & de Grafton , le Lord
Chancelier , le Vicomte de Keppel & le Lord
Townshend , ont fortement infifté ſur la néceffité
d'évacuer auffi New-Yorck , & d'envoyer Sir Gui
Carleton avec fon armée aux Antilles ; mais le
Comte de Shelburne & fes partifans , qui dans ce
moment fuivent pleinement le defir du Roi , n'ont
point voulu convenir de cette néceffité ; après de
longs débats , on s'eft enfin rapproché , en déci
dant qu'on laifferoit le Général Carleton abfolument
maître d'agir comme il le jugeroit convenable , relativement
à la confervation ou à l'évacuation de
New-Yorck , avec promeffe cependant de le fouteair
, s'il y étoit affiégé «.
"
Quoiqu'il en foit de ce réſultat du Confeil
, il est très- certain que l'adminiſtration
de ce Général a commencé fous de funeftes
aufpices. L'affaire du Capitaine Huddy l'a
mis dans une pofition très - critique. Nos
papiers ne manquent pas de dire que fi elle
n'étoit point arrivée , fes négociations avec
le Congrès auroient eu une meilleure iffue ;
( 206 )
que tout tournoit favorablement , qu'il avoit
réuffi à mettre dans nos intérêts plufieurs
des Membres de cette affemblée , au nombre
defquels ils nomment même Sir James-
Jay ; que malheureufement le meurtre
d'Huldy avoit tout dérangé ; il femble qu'en
fatisfaifant les Américains fur cet objet , en
livrant le coupable , tout auroit pu fe raccommoder.
Aufli doute - t - on fort ici de
fes prétendus fuccès. Nous avons donné déjà
quelques détails fur cet évènement atroce ;
on ne fera pas fâché de lire encore ceuxci
que nous fournit une Gazette de Providence
en date du 15 Juin.
» Le meurtre du Capitaine Huddy , de la Milice
de Jerſey, a été accompagné de circonftances révol .
tantes qui réclament vengeance ; c'étoit un de nos
plus braves Officiers. L'été paffé , feul & fans autre
fecours que celui d'une femme , il défendit fa maifon
, attaquée par 70 réfugiés pendant plufieurs
heures , & ne le foumit qu'après avoir obtenu une
capitulation honorable & fait mordre la pouffière
à pl fieurs des ennemis , parmi lesquels le trouvoit
le fameux Nègre Tye , qui méritoir l'eftime & le
refpect par les vertus , en qualité d'ennemi , plus
qu'aucun de fes alfociés au teint blanc. Avant de
rendre le Fort fur la rivière Tom , Huddy fe foutint
contre le nombre fupérieur des affaillans juſqu'à ce
que les munitions fuffent épuifées . Les réfugiés annoncèrent
leur proje: de fang , en maffacrant d'abord
cinq combatrans qui demandoient quartier. Ils traînèrent
le Capitaine Huddy à New - Yorck & le
mirent dans une prifon , les fers aux pieds & aux
mans. Huit jours après , un certain Tilton vint lui
annoncer qu'il alloit être pendu. Le Capitaine demanda
ce qu'il avoit fait pour mériter ce fupplice.
( 207 )
Tu as, lui dit- on, pris Philippe Withe ; tu lui as
coupé les deux mains , brifé les jambes , crevé un
ail, & tu l'as damné en lui difant de fe fauver.
Huddy prouva qu'il étoit tenu dans une étroite prifon
à New- Yorck , dans le tems que Withe avoit
éré , non maffacré , mais tué pour fa perfidie. Le 30
du mois paffé , furpris par un de nos détachemens ,
White mit bas les armes ; mais après s'être rendu ,
il reprit fon fufil & tua le fils du Colonel Hendrick
fon on le conduifit à Frecoud ; mais il s'échappa
du détachement de cavalerie légère qui le garduit :
il fut fouvent entouré fans pouvoir être forcé à fe
rendre ; mais ayant voulu fe fauver dans un bois impénétrable
à la cavalerie , il reçut un coup qui termina
fes jours. Les prifonniers qui fe trouvoient alors
dans nos mains , ont donné le même témoignage.
Cependant , fur le faux prétexte que White avoit été
cruellement maffacré , les réfugiés tirerent Huddy
de fa prifon & le conduifirent fur la rive du Jerley.
Le Capitaine , après avoir proteſté de fon innocence ,
fit , avec la préfence d'efprit qui convient à un enfant
de la liberté , fon teftament fur le tonneau qui devoit
l'élever à la fatale branche. Il fut enfuite pendu à
l'arbre où il fut trouvé , ayant fur la poitrine l'écri
teau fuivant. Nous , les Réfugiés , ayant , avec
douleur, vu long - tems les maffacres cruels de nos
frères , & témoins chaque jour de pareils procédés ,
nous déterminons en conféquence de ne pas les
fouffrir plus long - tems , fans tirer vengeance de
ces cruautés , & nous avons exécuté le Capitaine
Huddy comme le premier objet qui s'eft offert à nos
yeux , réfolus à
homme pour
pendre
homme , tant
qu'il y aura un Réfugié exiftant. Huddy va payer
pour Philippe White «
La Gazette de Penfilvanie a annoncé le
départ du jeune Afgill , Capitaine des Gardes
, pour le lieu de l'exécution où il doit
périr pour un autre ceux qui s'intéreffent
( 208 )
à ce malheureux Officier attendent avec
impatience la confirmation d'une nouvelle
confolante qui fe répand ; on dit qu'une
dernière Gazette de New-Yorck annonce
que le Capinaine Lippencott a été livré aux
Américains.
Les autres détails que nous apprennent
nos papiers du continent de l'Amérique ' ,
fe réduisent au traité conclu le 8 Juin entre
les Chefs du peuple du Petit Pèdiće avec le
Général Américain Marrion , contenant les
conditions auxquelles ils obtiennent la grace
de rentrer dans le fein de leur patrie . S'il
faut en croire des lettres de Charles- Town ,
ces conditions ont paru fi dures à une partie
de la milice de cette contrée , qu'elle a voulu
retourner à Charles-Town avec les armes
& bagages , mais qu'on l'en a empêché en
les retenant.
Les mêmes papiers nous préfentent une
adreffe des Presbytériens Américains , à l'occafion
de la naiffance du Dauphin ; elle a
été préfentée au Miniftre de France par
an Comité nommé par le Synode de
New-Yorck & de Philadelphie ; dans le
tems où l'on nous répète ici que les Américains
font mécontens de leur allié , on
voit leur Clergé s'accorder avec les autres
Ordres pour s'exprimer bien différemment.
" Le Synode de New-Yorck & de Philadelphie
a l'honneur dé féliciter V. E. fur l'heureuſe nailfance
du Dauphin de France , & elle eſpère que
vous voudrez bien témoigner à Votre Souverain
l'intérêt qu'il prend à tous les évènemens qui con(
209 )
cernent fon honneur ou fa félicité. Il a profité avec
empreffement de l'occafion que lui offroit fon affemblée
dans cette faifon de l'année , pour faire échouer
les mesures infidieufes de l'ennemi commun , gai
cherche à nous divifer pour mieux parvenir à fon
but. Il defire fincèrement que cette adreffe foit regardée
comme un témoignage public de la fatiffaction
que lui caufe l'alliance dans laquelle les
Etats- Unis font entrés avec la France , & comme
un aveu fincère des avantages que cette union foedérative
a déja procuré à l'Amérique , & de ceuxqu'elle
efpère encore en retirer. Le Synode ne ceffera
d'adreffer au Dieu de la grace les voeux les plus
fincères , pour que le nom de l'illuftre allié des Etats
& de fa poftérité la plus reculée , foit à jamais
diftingué comme celui du défenfeur de la liberté
& de la juftice , de l'ami de l'humanité , & du libérateur
des opprimés.
vante. -
Le Miniftre a fait à cette adreffe la réponſe fui-
MM. c'eft avec la plus grande fatisfaction
que je me trouve chargé de communiquer au
Roi mon maître , l'adreffe de félicitation da Synode
de New-Yorck & de Philadelphie , à l'occafion de
la naiffance de Monfeigneur le Dauphin . Je puis
vous affurer , MM. , que S. M. fera très flattée du
témoignage de l'intérêt , que ce Corps refpectable
prend à tout ce qui la concerne . L'avantage que
j'ai eu de vivie parmi vous , MM . , pendant plufieurs
années , m'a mis à portée de juger de l'amour
qu'ont tous les ordres des citoyens , pour leur indépendance
& l'alliance qui en eft le foutien ; on ne
fauroit révoquer ce fait en doute , fans fuppofer
que le peuple Américain foit tout-à-fait deftitue
de vertu , de patriotifme , & d'une connoiffance intime
de fes vrais intérêts . Il eft donc néceffaire
de défabufer jufqu'à nos ennemis ; les fentimens
du Corps éclairé au nom duquel vous préfentez
cette adreffe , font très-proptes , MM. , à les con-
2
( 210 )
vaincre de l'impoffibilité qu'il y auroit à femer
parmi vous la défunion & l'isimitié. La divine Providence
couronnera fans doute l'oeuvre qu'elle a
jufqu'ici fi heureuſement protégée , & notre alliance
, ayant pour baſe la juftice & le bien de
l'humanité , elle fera certainement auffi permanente
que les principes fur lefquels elle eſt établie «.
Nos nouvelles des ifles fe réduifent aux
détails fuivans que nous lifons dans une
lettre de Liverpool.
7 Le Golden-Lion , parti de Ste- Lucie le Juillet ,
a mouillé à Liverpool le 11 de ce mois. La veille de
fon départ la frégate l'Expérience étoit arrivée d'Antigoa
à la baie du Gros-Iflet ; nous avons fu par ce
bâtiment qu'une flotte de 20 voiles , qui a été fignalée
le 7 Juillet au matin , conduifoit d'Antigoa à
Ste-Lucie les dix-neuvième & trentième Régimens .
Le 25 Juillet le quatre-vingt- fixième Régiment , commandé
par le Major-Général St-Leger devoit être incorporé
dans le vingt-feptième Régiment d'Infanterie
, & le quatre-vingt- feptième , commandé par le
Lord Chewton , dans le trente-cinquième . Il y a fept
ans que ces deux Régimens ont quitté l'Angleterre ;
& lors de la prife de S : e-Lucie , où l'on a incorporé
fept Régimens , ils ont perdu plus de 1100 hommes ,
non compris 14 Officiers & plus de 200 , tant femmes
qu'enfans. Suivant quelques lettres de Ste- Lucie,
il paroît qu'on a formé le projet d'une expédition
contre St Chriftophe. On porte à 3000 hommes
les troupes parties d'Antigoa fur les tranſports qui
ont dû mettre à la voile les Juillet , que le Golden-
Lion a vu le 7 .
Nos lettres de la Jamaïque font des
20 & 25 Juin.
13
Le ro , l'Actéon , lit- on dans la première , eſt arrivé
d'une croisière au Fort-Royal ; les au foir , il a rencontré
au paffage du Vent 300 vailleaux marchands,
( 217 )
tant François qu'Eſpagnols , portant au nord-eft , fous
l'escorte de 20 vaideaux de ligne. Le lendemain au
point du jour il fe trouva bord à bord du bâtiment
le plus avancé , qui étoit un vaiffeau marchand
, dont il s'empara. Quelques vaiſſeaux lui
donnèrent chaſſe , mais comme il étoit au vent il
leur échappa, : 1
Le 20 , l'Amiral Hoodeft allé paffer quelques jours
à terre , à caufe du mauvais état de fa fanté. En
conféquence l'Amiral Drake , à bord de la Princeffe
, de 70, avec 14 vaiffeaux , a mis à la voile , pour
croifer à la hauteur du Cap-François , où il doit obferver
les mouvemens de l'ennemi ; & s'il eft néceffaire
, le fuivre aux Ifles du Vent. Le Commodore
Affleck eft parti avec lui a bord du Bedford , de
74. canons, 19
- Samedi 22 Juin , vers les dix heures du matin
, l'Officier de quart vint nous dire que le feu
avoit pris à un gros vaiffeau qui fe trouvoit environ
à un demi- mille de l'avant à nous. C'étoit
le Merfeys vaiffeau munitionnaire du port de
1200 tonneaux , chargé de vergues , chanvre ,
goudron , cordages , & autres munitions. Il avoit
par bonheur déchargé une partie confidérable de
fa cargaison , & étoit alors mouillé à la diſtance
de douze verges du rivage de Port- Royal . Entre
ce vaiffeau & le nôtre étoient mouillés l'Hercule
& le Prince-William. On mit auffi- tôt à la mer
plufieurs chaloupes afin de le remorquer , & l'éloigner
des autres vaiffeaux ; mais malheureuſement
quelques Matelots du Merfey avoient largué
la hune du mât de milaine , & amené la mifaine
dans la vue d'empêcher le vent d'étendre les
flammes. Ils avoient de la forte imprimé un mou-
-vement circulaire au vaiffeau , qui ayant reçu le
vent entre les deux écoutes , porta droit fur les
autres vaiffeaux , les chaloupes n'étant pas en état
de l'en empêcher . Le Merfey prolongea le Prince(
212 )
em-
William de très -près ; mais comme il étoit fous
le vent , il ne lui caufa aucun dommage. Il s'approcha
enfuite de l'Hercules , & le trouva
barraifé pendant une ou deux fecondes dans fon
gréement ; mais le vent ayant fraîchi le dégagea
fans qu'il en réfbltât aucun accident fâcheux . Vers
ce tems notre Capitaine fe flattoit qu'il ne nous
abor croit point. Le Barfteur , ' qui étoit le vaiffeau
le plus proche du nôtre , appareilla , & évita ainfi
l'abordage du Merfey. Le Namur n'étoit pas dans
une fi heureufe pofition , car il avoit beaucoup
de danger à redouter ; fi nous coupions notre cable
placés comme nous étions , il y avoit dix à parier
contre un que nous ferions jettés à la côte ,
ou que nous aborderions l'un des vaiffeaux de
guerre qui étoient en peloton autour du nôtre. Le
Capitaine Fanshaw défiroit de fe fouftraire à ces dangers
; mais voyant que c'étoit impoffible , il donna
ordre de couper le cable. Le Merfey étoit au
vent à nous ; & nous - mêmes , pendant quelque
teins , nos vergues engagées avec les fiennes ; de
forte que nous étions environnés de flammes. Toutes
les chaloupes de l'efcadre furent envoyées au fecours
du Namur. On n'avoit point l'espoir de le
fauver , mais bien de fauver l'équipage . Auffi-tôt
que le cable du Namur eut eté coupé , ce vaiffeau
échappa aux flammes , à la grande fatisfaction de
toute l'efcadre & encore plus à la nôtre. L'efcadre fut
-menacée en cette occafion d'un defaftre plus affreux
que celui que nous éprouvâmes lors du fatal ouragan
; car fi l'on confidère qu'il y avoit 40 vai
feaux de ligne mouillés l'un près de l'actre , &
que deux étoient déjà en flammes , c'eft un miracle
que la plus grande partie n'aient pas été
brûlés au raz de l'eau ; mais la Providence a per-
´mis que cet accident n'eût aucunes fuites.
Au départ de ces lettres , on dit que
le contre- Amiral Drake croifoit au vent
72139
avec fa divifion de 22 vaiffeaux de ligne ;
le Shrewsbury , l'Ajax & l'Invincible ,
alloient être mis en carene avant de retourner
en Europe, L'Hector & le Jafon
doivent auffi être réparés confidérablement.
La Ville de Paris , le Caton & l'Ardent
prifes faites fur les François , doivent par-›
tir avec le convoi qui fuivra celui qui a
dû mettre à la voile le re Juillet.
L'arrivée de la flotre des Ifles nous donnera
des nouvelles sûres de l'état où fe
trouvent les nôtres , ainfi que celles de
nos ennemis ; cette flotte intéreffante eſt
enfin arrivée ; la divifion destinée pour
Bristol eft entrée dans ce port , après s'être
féparée le 12 à la hauteur du Cap Clear de
celle deftinée pour Londres. Elle avoit été
jointe le 10 par le Gange , de 74 , & le
Vigilant , de 64 , faifant partie des 7 vaiffeaux
que le Lord Howe avoit laiffés en
croifière pour la protéger. Ces deux vaiffeaux
viennent , dit- on , de rentrer à Portmouth
avec le Cerberus & le Monfieur.
Maintenant qu'on eft tranquille fur le
fort de cette flotte , on revient à l'expédition
de Gibraltar. Le Lord Howe eft à
Portſmouth , où fon pavillon eſt toujours
hiffé à bord du Victory , de 100 canons.
38
On prépare dans ce port , dit un de nos papiers ,
des provifions pour tous les vaiffeaux de ligne. Le
Commiffaire Martin a paffé à bord de tous les vaiffeaux
à Spithéad pour les vifiter & rendre compte
à l'Amirauté de leur état. On affure qu'à l'exception
de 2 ou 3 mâts , il y a peu de réparations à
( 214 )
faire. Environ 60 vaiffeaux marchands , tranſports
& fûres , indépendamment des Vaiffeaux de
ÎInde , doivent partir avec la grande flotte quand
elle mettra à la voile. Le 16 , le Lord Keppel
eft parti de l'Amirauté pour fe rendre à Portſmouth,
où il doit hâter le départ de la grande efcadre , &
conférer avec le Lord Howe ; mais il paroît bien
difficile que l'efcadre puiffe appareiller avant la fin
de ce mois ou le commencement de l'autre au plu
tôt. De nouveaux embarras fe préfentent pour déranger
l'expédition projettée. L'Amirauté a reçu
des dépêches du Capitaine Dacres , commandant le
vaiffeau de guerre le Perfeus ; elles font datées
d'Elfeneur. Il mande que vu le nombre & la valeur
des bâtimens qui fe font mis fous ſon eſcorte , il
juge qu'il feroit imprudent de faire route pour l'Angleterre
, tant que l'efcadre Hollandoife reftera dans
la mer du nord. En conféquence de ces avis , l'Amirauté
avoit envoyé des ordres pour faire partir fur
le champ neuf vaiffeaux de ligne pour cette mer
afin d'efcerter les bâtimens de commerce de la Baltique
deftinés pour l'Angleterre : la flotte qu'ils compofent
eft , dit-on , de près de 300 voiles . Plufieurs
perfonnes affurent que l'Amiral, Kempenfeld aura
le commandement de cette efcadre ; d'autres prétendent
au contraire qu'il appartient de droit à
l'Amiral Milbank , qui a déjà fait porter fon pavillon
à bord de l'Océan . Quoi qu'il en foit ,
le démembrement que les Hollandois nous obligent
de faire, affoiblit fingulièrement les forces qui étoient
deftinées pour Gibraltar , & à moins que les vaiffeaux
de la mer du Nord ne fe rallient à tems
ce feroit beaucoup hafarder que de porter à plus
de 30 vaiffeaux de ligne l'efcadre du Lord Howe «<.
Cela n'empêche pas nos papiers d'annoncer
qu'il va partir avec l'ordre & la réfolution
de combattre 'fans compter. Plufieurs
femblent croire qu'il ne rencontrera” au7215
)
cun obftacle , & arrangent ainsi le plan
de cette expédition.
" Si les ennemis tiennent toujours à leur projet
d'empêcher le ravitaillement de Gibraltar , &
que toutes ces gafconades ne finiffent point par le
réduire à rien , cette expédition fera l'une des plus
dangereufes que nos armes ayent eu à former dans
cette guerre. Le Gouvernement eft certainement de
cette opinion , car outre les Amiraux Howe , Barrington
& Roff , qui doivent commander l'efcadre ,
le Commodore Elliot eft chargé de conduire les
tranſports dans la Baye , tandis que l'efcadre combattra
l'ennemi s'il ofe hafarder une action . Le Lord
Howe ne doit point courir le rifque d'être bloqué
à Gibraltar par l'ennemi , mais il doit croifer dans
le Détroit , & fi l'eſcadre combinée entre à Cadix
c'eft alors qu'il doit s'efforcer de la bloquer dans
ce port. Les flottes des Indes Orientales & Occidentales
, avec tous les tranfports munitionnaires ,
&c. porteront le convoi à 130 voiles , fans compter
les vaiffeaux de guerre «.
›
On fuppofe ici que les ennemis feront
à Cadix à l'arrivée de notre escadre ;
mais on devroit juger que peut - être
ils y font déja à faire leur eau &
leurs vivres ; qu'ils feront fortis , & que
l'attaque même aura commencé avant que
nos fecours foient partis de nos ports , de
manière qu'il fe pourroit faire que notre
grand armement n'arrive que pour apprendre
la reddition de la Place. Un
homme très-inftruit de l'état de notre Marine
, après avoir examiné le projet de fecourir
Gibraltar , & péfé la vraisemblance
& l'invraisemblance du fuccès , a publié
les obfervations fuivantes.
Tous nos papiers ne parlent que de préparatifs
1
( 216 )
pour aller au fecours de Gibraltar , on porte à 38 le
nombre des vaiffeaux que doit commander le Lord
Howe pour tenter cette belle expédition . Mais nous
ne faifons pas attention que notre eſcadre n'eft pas
encore prête , & que beaucoup de nos vailleaux
manquent encore du complet ; nous ne remarquons
pas que l'armée combinée n'eft pas rentrée à Brest ,
comme nous le croyions , & qu'en ce moment elle
eft peut-être dans les eaux de Cadix ; nous nous
aveuglons fur le nombre des vaiffeaux de guerre
qui la compofent ; jettons un coup d'oeil fur la tableau
ci - après , & nous verrons enfuite fi nous fom.
mes réellement en état de nous meſurer avec des
forces auffi fupérieures , & d'empêcher le fiége de
Gibraltar. Vaiffeaux Espagnols . La Sainte- Trinité
, 110 , la Conception , 100 , le Saint- Ferdinand
, la Foudre , la Sainte Elifabeth , le Saint-
Damafe , le Terrible- Catalan , le Saint- Vincent
80 , le Saint-Michel , l'Arrogant , le Sérieux , le
Saint- Paul , l'Espagne , l'Atalante , le Saint-Jean-
Baptifte , le Septentrion , l'Ange - Gardien , le Saint-
Juft , le Vainqueur , l'Afrique , la Galice , la
Ferme , l'Orient , le Saint - Joachim , le Brillant
le Saint-Ifidore , 70 , la Caftille , 64. Total 27.
Au Détroit , les Espagnols trouveront encore
8 ou 9 de leurs vaiffeaux , ce qui fera 36 bâtimens
de guerre de la part de cette feule Puiffance . Joi
gnons à ce nombre les vaiffeaux François ci-après.
Le Terrible , le Majestueux , le Koyal- Louis , la
Bretagne , ll''IInnvviinncciibbllee , 110 , le Bien-Aimé, le
Robufte , le Guerrier , le Protecteur, le Zodiaque ,
l'Adif, 74 , le Lion , l'Indien , 64. Total 13 .
-
Si les François ont dépêché des ports de Toulon
& Rochefort les 4 vaiffeaux neufs de 74 qui
y étoient , ils auroient de leur côté 17 vaiffeaux
qui réunis aux 36 Efpagnols , formeroient une
armée de 3 vaiffeaux de ligne . Les Ennemis auront
donc de leur côté une fupériorité marquée ;
d'ailleurs
3
E
L
[
( 217 )
d'ailleurs dans le prétendu nombre de 38 vaiffeaux
dont feroit compofée l'efcadre de l'Amiral Howe, on
connoît la quantité de vieux vaiffeaux ruinés ou
ufés de fervice qu'on y a employés , tels que le
Blenheim , l'Océan , le Cambridge , la Princeff
Amélie , le Royal William , le Medway , &c.
d'autres n'ont point vu la mer depuis qu'ils ont été
lancés ou réparés , tels que le Bombay- Caſtle , le
Gange , l'Atlas , la Princeff-Royale , l'Egmont ,
le Goliath, la Vengeance , le Belle-Isle , le Crown
le Samfon , le Poliphemus , &c. «
Cependant la détreffe de Gibraltar eft
très grande ; on peut en juger par les détails
fuivans , tirés de plufieurs de nos
papiers.
» Les dernières dépêches du Général Elliot ont
caufé de plus vives alarmes au Ministère , qu'au
cune de celles qu'il a reçues précédemment. Cet
Officier demande un corps additionel de troupes ;
il fonde la néceffité de ce fecours fur ce que les
Efpagnols conduifent des travaux dans la proximité
du rocher ; ils font déterminés malgré les frais
énormes & les fatigues auxquelles ils feront expofés
, d'élever leurs ouvrages au niveau du rocher ;
ils ont deffein d'y établir une grande batterie. Le
Général ajoute que les fatigues qu'endurent fes foldats
, l'empêchent néceffairement d'interrompre les
travaux de l'ennemi jufqu'à ce qu'il ait reçu un
renfort. Il dit que depuis la dernière fortie qu'il a
faite avec fuccès , les ennemis ont ufé de prudence ,
qu'au lieu d'avoir leur grand - garde à la diſtance
de quatre milles de leurs ouvrages , ils ont trouvé
le moyen de l'établir à un demi-mille des Ingénieurs.
La garnifon de Gibraltar ne peut donc tenter de
troubler les travaux de l'ennemi fans courir les plus
grands riques. - Depuis que les Ingénieurs François
ont favorifé les approches des troupes Efpa-,
31 Août 1782. k
( 218 )
gnoles , les bombes font jettées avec beaucoup plus
de fuccès qu'elles ne l'ont été depuis le commencement
du siége. On prétend que plus de 3000
hommes ont reçu ordre de s'embarquer fur les
bâtimens de tranfport que le Lord Howe doit conduire
à Gibraltar «.
Les affaires d'Irlande inquiètent toujours
beaucoup ; on peut en juger par cettę
lettre de Dublin.
» La majorité des Délégués de Belfaſt , en faisant
paffer la motion tendante à faire biffer en entier le
paragraphe qui exprime dans l'adrefle au Comte de
Charlemont, le confentement & la fatisfaction ,
a déclaré de fait que la révocation de l'acte de la
fixième année du règne de Georges , n'eft point , de
la part de l'Angleterre , une renonciation pleine &
fans équivoque au droit qu'elle prétendoit avoir à la
Légiflation , tant intérieure qu'extérieure de l'Irlande,
-
Il fe débite depuis quelques jours que le Comte
de Temple eft chargé par le Ministère Anglois de
déclarer ouvertement que le Roi & fes Miniftres
font d'avis que la Grande - Bretagne renonce pour
toujours à toute prétention concernant la légiſlation
intérieure & extérieure de l'Irlande . Les objets
de difcuffion qui exiftent entre l'Angleterre & Ire
lande , font d'une nature très - délicate . Il ne fe paffe
prefque pas un jour qui ne donne lieu à quelque nou.
velle oblervation . Si l'Irlande perfifte dans le projet
de faire le commerce aux Indes orientales , & fi elle
parvient à triompher des obitacles que la Compagnie
des Indes ne manquera pas de faire naître , il en doit
réfulter que les Anglois s'intérefferont dans le commerce
des Indes à la faveur des bâtimens Irlandois , &
alors le monopole des productions orientales fera vrai,
femblablement anéanti en peu d'années «.
L'état actuel de l'Angleterre , & le parti
qui lui refte à prendre , font l'objet des
réflexions de tous nos Politiques ; ils ont
( 219 )
publié fucceffivement leurs obfervations ;
celles d'un Philofophe politique méritent
d'être diftinguées. C'eft ainfi que l'Auteur
de l'Hiftoire des caufes de la décadence
de l'Empire Romain , M. Gibbons , a préfenté
les fiennes dans une lettre adreffée
au Docteur Robertfon , Auteur de l'Hif
toire de l'Amérique.
» Vous me demandez , mon cher Docteur , ce
qu'il faut peafer de la fituation incertaine & flottante
de notre patrie. Sans ceffer d'être cytoyen .
je vais expofer mes tableaux fans cette partialité
& cet enthoufiafme qui balancent , dans les efprits
de nos compatriotes , mille opinions diverfes &
menfongères , & qui couvrent d'un voile féduifant
l'abîme ouvert où l'Adminiftration nous entraîne.
Je fais bien que les raifons qui ent engagé la
France & l'Espagne à déclarer la guerre à la Grande-
Bretagne offrent prefque toutes à la réflexion des
conféquences péremptoires : mais du milieu de
ces fubterfuges mal éclaircis , jailliffent quelques
rayons qui éclairent , dans une perſpective un peu
obfcure encore ; d'un côté nos imprudences hâtives
dictées & combinées par le defir fordide d'une
aveugle cupidité ; & de l'autre une guerre injufte ,
fuivant notre politique ; mais , dans le fait , conduite
au nom de tous les droits les plus faints
de l'égalité des titres , des prérogatives , des propriétés
à établir parmi les habitans de ce globe :
foyons pour un moment , mon cher ami , hommes
& colmopolites. Amis ou ennemis , tous les mortels
font nos frères. Voilà la morale de la philofophie.
Depuis 1768 jufqu'en 1774 , l'Angleterre , au comble
de la grandeur & de l'opulence , a été de tous les
empires de l'Europe le plus riche & le plus florillant.
Recueilli au fein de ma retraite , je me
ܐ
k
( 220 )
difois alors , en écrivant mon Hiftoire de la décadence
de l'empire Romain , je fais peut - être
d'avance celle de ma patrie. Mon preffentiment
étoit vrai , parce que les prétentions de notie
commerce me paroifloient vexatoires & préjudiciables
aux intérêts communs des Nations. Vous
devez être bien perfuadé que le droit de nos conquêtes
n'étant pas légitime , fe trouve fans cele
expofé à être plaidé , difcuté ; & enfuite , pour
nous le conferver , il faut avoir recours aux aimes
& répandre notre fang , d'après les ordres captieux
de nos Maîtres , plus intéreffés que tous les autres
à conferver nos domaines conquis , d'où ils ont
tiré la maffe énorme de leurs fortunes , & d'où
ils voudroient encore extraire de nouvelles richeffes
. Leurs intérêts , cachés fous une enveloppe
impofante , s'accumulent de toutes parts pour préfenter
aux yeux ftupides d'un vulgaire , toujours
abufé , ces deux grands mots , liberté & patriotifme
mais les fruits de cette liberté & de ce patriotifme
ne croiffent que pour eux. Le peuple ,
toujours corrompu par leurs bienfaits empoisonnés ,
toujours vendu à leurs opinions , n'en eft que
plus vil & plus humilié , trop ignorant pour fentir
que la vraie indépendance confifte dans la confcience
d'une impartialité fière & courageule qui ,
fuivant l'efprit de nos Loix , ne devroit admettre
dans nos Tribunaux que des Juges vertueux ✯
incorruptibles , & non des magiftrats riches &
turbulens. Nous avons voulu donner à notre République
une tournure romaine , quand nous ne
poffédions pas les moeurs fimples & pures de cette
ancienne Rome qui n'a jamais oublié de couronner
la vertu la plus modefte , & de la revêtir
des dignités Sénatoriales . Cincinnatus , Fabius , Camille
étoient des hommes pauvres , mais ver
tueux. Quel Magiftrat , quel Général l'a jamais
éré parmi nous ? La vertu , dans cet empire , fuit
›
( 221)
-
la richeffe , ou du moins l'opulence la donne. Rome,
fobre & guerrière , avoit des citoyens . Londres
n'a que des Sybarites exaltés , & quelques élé--
gans difcoureurs . On parle beaucoup de vaincre
, de ruiner , d'humilier la Maifon de Bourbon ,
les Républiques de Hollande & d'Amérique , de
détruire aux Indes le defpotifme envahisleur d'Hyder-
Ali -Kan. On fe fuppofe encore aux beaux jours de
la marine Angloife. Oa fe rappelle les victoires
de Henri V & d'Edouard III , remportées fur les
forces navales de Charles VI & de Philippe de
Valois , & celles de Henri VIII fur François I.
Oa dit : nous étions maîtres des mers fous
Henri IV & Louis XIII ; nous avons anéanti la
marine de Louis XIV pendant la guerre de la fuccellion
d'Efpagne : fi nous remontons vers le milieu
de ce fiècle , nous verrons Don Carlos III ,
montant fur le trône de fon frère Ferdinand IV ,
voulant conquérir le Portugal , être fruftré de ce
defir par la réfiftance courageufe de la petite armée
Anglo- auxiliaire , aux ordres du très - peu expert
le Comte de la Lippe- Schonbourg ; nous verrons
l'Amiral Pocock & le Comte d'Albemaile
s'emparer de la Havane , & y trouver un butin
de 80 millions ; nous volons aux Philippines , dont
nous fommes , à notre arrivée , les maîtres ; le
riche vaiffeau d'Acapulco tombe en notre puiffance
; nous avons conquis fur les François tout le
Canada ; nous avons pris les meilleures Ifles des
Antilles ; enfin , nous avons partagé l'hémisphère
du nouveau monde , & choifi même les propriétés
territoriales qui ont paru être à notre meilleure
bienséance. Que de fuccès accumulés couronnés
par so ans de victoires ! Tout feuriſoit
fous l'influence lucrative d'un commerce libre &
illimité , mais préjudiciable à tous nos voisins.....
Nous tenions alors des mains de l'Allemagne la
balance entre les Maifons d'Autriche & de Bourk
3
7.2229
--
bon. Les ordres du Cabinet de St - James étoient
des loix qui s'étendoient d'une extrémité du Globe
à l'autre. Alors , nous jouiffions d'une paix glorieufe
que la honte des François & des Efpagnols
avoit fcellée. Orgueilleux de tant de gloire , au
lieu de foutenir nos Rivaux pacifiés , quelle a été
notre conduite ? Nous avons voulu nous approprier
le droit d'importation & d'exportation de toutes les
marchandifes ou productions de ce Continent aux
Indes & en Amérique . Nous avons recueilli le
grand tiers des richeffes du monde . Le fpectacle
impofant de nos profpérités nous éblouiffoit : plus
nous avons été riches & puiffans , moins nous avons
eu d'humanité ; nous avons foulé aux pieds les devoirs
les plus faints , preferits par la Nature , les
égards que l'homme doit à l'homme. Ne femblet-
il pas , mon cher Docteur , que , trop engoués
trop enivrés de notre fière indépendance , nous
nous fommes dit en fecret : nous fommes des hommes
par excellence , nés pour la liberté & le bonheur.
Nos voifins nous ont paru d'une eſpèce inférieure ,
faite pour le joug de l'afferviffement. Les Romains
penfoient ainfi des autres peuples , lorfqu'ils voyoient
paffer en triomphe les Marius , les Scylla , les Scipion
& les Pompée. Quels ont été les fruits de leur
fuperbe erreur ? Seroit- il vrai qu'une Nation , accou
zumée à des fuccès , fe perfuadât difficilement fes
malheurs ? Illufion funeſte qui charme le fentiment
de la douleur & enveloppe d'ombres épaiffes l'abîme
où la deſtruction l'attend ! Les Hommes qui tiennent
les rênes de l'Etat , veulent fans doute nous donner
à entendre que la confervation de l'honneur est préférable
aux taches indélébiles d'une honte , d'une
humiliation précoce qui auroit dû fceller un traité
de paix indifpenfable dans les circonftances préfentes
Oui , il faut l'avouer fans rougir & de bonne
foi nous allons fans doute defcendre dans la claffe
des peuples du fecond ordre , ayant perdu l'Améri
:
7223 )
que Septentrionale , nos Antilles , la confiance des
In diens & nos meilleurs comptoirs , au milieu de ces
Nations douces & paifibles qui , accoutumées à nos
marchés ufuraires , oublioient quelquefois notre
avarice pour gémir en fecret fous l'oppreffion flétrif
fante de la tyrannie & du Defpotifme ; l'Angleterre ,
l'Ecofle & l'Irlande deviendront bientôt nos uniques
Domaines. Eh ! quel commerce pourrons - nous faire
avec les productions de la mère- patrie , en comparaifon
de celui que nous faifions avant 1774 ? II
n'est plus poffible de le diffimuler , le moment de
la fatale révolution arrive . En vain le patriotifimne
voudroit armer les bras de tous les citoyens . En
vain cette brillante jeuneffe Angloife , née entre le
commerce & les armes , voudra fondre far nos
ennemis. En vain réunirons - nous toutes nos forces
pour les déployer contre la France , l'Espagne , la
Hollande , les Etats - Unis & Hyder-Aly-Kan : parmi
les Sujets de ces Puiffances , l'amour de la Patric
n'eſt pas moins vif que parmi nous ; ils ont conçu
pour notre politique , nos moeurs , notre caractère ,
nos individus , une haine implacable , excelfive , qui
ne s'éteindra jamais qu'avec l'annihilation de notre
prépondérance coactive , tant fur l'état maritime de
'Europe que fur fon commerce . Tous les Gouver
nemens qui confpirent notre ruine , fe donnent des
fecours mutuels ; ils ont la feve de la force & de la
vigueur. Ifolés au milieu de tant d'attaques meurtrières
, nous oppofons , il est vrai , à nos ennemis
, le bouclier d'une réfiftance affez bien conduite .
Nous avons été vaincus & quelquefois vainqueurs.
Nos fuccès ou nos adverfités ont tourné jusqu'à
ce moment à notre gloire ; fi nous fommes malheu
reux , nos malheurs nous honorent , nos ennemis
même nous rendent cette juftice ; mais nos finances
font épuifées l'arbre de notre commerce a perdu
toutes les branches : nous n'avons plus que des reffources
centrales & précaires tous les refforts de
k . 4
( 224 )
notre Gouvernement font altérés ou dérangés ; nos
capitaux égalent à peine le dividende des fommes
dont on aura befoin pour la guerre , fi on la continue
encore pendant trois années . A cette époque
en 1785 , nous fupplierons pour obtenir la paix , à
quelque prix qu'on veuille nous l'accorder ; mais
alors nous recevrons de nos vainqueurs des conditions
plus ou moins & toujours trop humiliantes ,
en proportion de nos défaftres . Que nous refterat-
il donc à fubir ? La honte , l'indigence & la privation
du commerce. En effet , notre crédit dans
l'Inde diminue tous les jours , de manière à faire
préfumer que les Nations en prévoient la ruine
très - prochaine dans cette partie de l'univers. Que
produit aujourd'hui notre Compagnie établie à
Bombai & à Madras ? quelles refources nous envoie-
t-elle pour foutenir les frais de cette guerre ?
Elle n'a pas même les fonds néceffaires pour les
dépenfes que doivent lui occafionner nos armées
de terre & de mer , tant pour réfifter aux efcadres
Françoifes , plus puiffantes que les nôtres , que
pour s'opposer aux marches profpères d'Hyder- Aly-
Kan. Nos ennemis veulent nous dépouiller de cette
partie effentielle des domaines de notre commerce.
Leurs prétentions , expofées fous un point de vue politique
, font-elles légitimes ou injuftes ? Il convient
de les analyfer un inftant avec réflexion & impartialité.
En 1498 , époque où Vafco de Gama découvrit
l'Indoftan & alla mouiller à l'embouchure du Gange ,
dans le golfe de Bengale , nous étions loin alors de
préfumer que le droit de conquête nous attribueroit
un jour un commerce immenfe dans ces régions
éloignées , la fource de notre grandeur & de notre
chûte, & que nous y ferions négocians , à l'exclufion
, pour ainfi dire , de tous les autres peuples.
Cependant cette révolution eft arrivée : mais
plus nos conquêtes ont été heureufes & rapides ,
plus nous avons voulu reculer les limites de nos
(.225 ))
poffeffions dans ces terres fertiles , où , au milieu
d'un peuple fobre , fimple encore & défintéreflé ‚'
circule l'abondance , entre des monceaux d'or &
de diamans. Quel droit avions-nous fur ces peuples
? Celui de commercer avec eux & d'entretenir
la paix & l'union , fource féconde pour la prof
périté de notre induftrie . Mais , à l'exemple des
Portugais , nous avons voulu envahir des Royaumes;
nous avons fu y parvenir & forcer les Indiens
à acquérir de nous des marchandifes Européennes
, dont les bénéfices énormes rempliffent les
projets de notre avarice . L'Inde a donc pu gémir
long-tems de la néceffité de pourvoir à des befoins
de luxe que nous lui avons apportés , & d'être
obligée d'attendre & d'obtenir , de nos combinaifons
fpontanées , les moyens de les fatisfaire.
Ces moyens , fournis de notre part , étoient
marqués du fceau de l'oppreffion & de tous les fubterfuges
qui abufent la confiance & la fimplicité.
Il eft vrai que le plan de nos léfines a été une fuite
de celui du célèbre Portugais Alphonfe Albuquer
que mais combien nous avons augmenté les maux
qu'il auroit pu faire , fi le Portugal eût été toujours
maître de négocier exclufivement avec les
3 côtes de l'Inde ! Avonons-le de bonne foi : l'Empire
Mogol & les Royaumes voifins nous ont produit
des fommes immenfes qui fe perdent infenfiblement
dans les dépenfes de cette guerre , parce
que , fur un million d'affaires , il y a 300,000 l.
de perçues par les douanes ; & cet argent , qui
paffe dans des mains étrangères , ne revient plus
dans les nôtres par la filiation alternative du commerce
à chaque inftant interrompue ".
FRANCE.
De VBRSAILLES , le 27 Août.
t
LE 18 de ce mois , le Marquis de Chaks
( 226 )
bert , Chef- d'Efcadre , eut l'honneur d'être
préfenté au Roi par le Miniftre de la Marine.
Le Roi ayant acheté , pour l'utilité de fa
Marine , de M. Mufnier , le fecret des ta- |
blettes de bouillon incorruptibles , a bien voulu
gratifier l'Inventeur de ces tablettes d'une
penfion affignée fur ce département .
S. M. a nommé à l'Evêché de, Taibes ;
l'Abbé de Gain de Montagnac , l'un de fes
Aumôniers , Vicaire-Général de Rouen ; à
l'Abbaye de Mortemer , Ordre de Cîteaux ,
Diocèfe de Rouen , l'Abbé de Boisgelin
Agent- Général du Clergé , Vicaire Général
d'Aix , à l'Abbaye de Mondée , Ordre de
Prémontré , Diocèfe de Lifieux , l'Abbé de
la Rochefoucault du Breuil , Vicaire - Gé
néral d'Aix.
De PARIS , le 27 Août.
ON écrit de Breft qu'on y travaille avec
la plus grande activité à mettre tous les vaiffeaux
qui font revenus des Ifles , en état de
retourner à la mer le plutôt poffible ; ces
travaux commencés immédiatement après
leur arrivée , avзncent beaucoup , & feront
inceffamment terminés.
Un petit bâtiment & la frégate l'Amphitrite
, qui étoient fortis une feconde fois
pour aller à la rencontre de la flotte combinée
, font rentrés , après l'avoir inutilement
cherchée pendant 10 à 12 jours. L'Officier
Efpagnol qui portoit à D. Louis de
Cordova des paquets de fa Cour , étoit à
( 227 )
bord de l'Amphitrite : en revenant à Breft
il en aura trouvé d'autres qui y étoient arrivés
. On a lieu de croire que ce Général
ne les ayant pas reçus , & ayant le vent favorable
pour fon retour à Cadix , a pris
cette route avec toute l'armée ; on étoit perfuadé
à Breft qu'il feroit le 20 ou le 25 de
ce mois dans la baie.
Il paroît décidé que l'Amiral Howe va
à Gibraltar ; toutes les nouvelles de Londres ,
tous les papiers Anglois affurent , du moins
que c'eft le projet du Gouvernement ; mais
nous fommes fort éloignés de croire qu'il
puiffe fe préfenter dans ces parages avec
37 ou 38 vaiffeaux . Quoiqu'il en foit , fi la
flotte Angloife s'écarte ainfi de fes côtes ,
pendant deux mois & demi ou trois mois ,
toute l'Europe attentive à la grande fcène
qui va s'ouvrir , aura aufi les yeux fur les
Hollandois qui profiteront fans doute de
ce moment pour fe venger de leur ennemi.
Au refte le départ de l'Amiral Howe ,
s'il eft en effet décidé , ne peut avoir lieu
qu'après que l'armée combinée aura pris
les vivres & l'eau dont elle a befoin à Cadix.
Il paroît maintenant impoffible qu'il
ne la trouve pas fur fon chemin ; il pourroit
également arriver trop tard pour la
miffion qu'on lui fuppofe. Les nouvelles
du Camp de St - Roch annonçoient que tout
fe difpofoit pour commencer l'attaque générale
de Gibraltar le 25 ou le 28 de ce
k 6
( 228 )
mois ; des lettres particulieres d'Efpagneportent
aujourd'hui que cette époque fera
devancée ; Mgr. le Comte d'Artois , lit- on ,
dans quelques - unes , ne va plus à Cadix.
Il a changé de route , & il étoit le 11 à
Arenguer dans l'Andaloufie . M. de Crillon
lui ayant envoyé un Courier pour lui apprendre
qu'il ouvriroit la tranchée le 15 ,
ce Prince a voulu arriver au camp le 14 .
Si ces avis font vrais , le feu terrible qui
doit réduire la place eft commencé , & les
difpofitions qui ont été faites promettent un
prompt fuccès.
» Les vaiffeaux le Dictateur & le Suffifant , l'un
& l'autre de 74 canons , écrit - on de Toulon en
date du 15 , font en rade depuis le commencement
de ce mois. Ils auroient mis à la voile s'ils
n'avoient pas été obligés d'attendre le convoi qu'ils
doivent escorter. Ils appareilleront , fuivant toutes
les apparences , au premier moment. -Les vaiffeaux
du convoi de Marfeille pour les ifles font attendus
ici tous les jours : dès qu'ils feront arrivés ,
ils remettront à la voile pour leur deftination ,
fous l'efcorte de la frégate la Lutine & de la corvette
la Belette. On a lancé hier à l'eau la
frégate la Junon de 40 canons ; elle fera doublée
en cuivre, ainfi que la Minerve , qui fut mise à
l'eau le premier de ce mois. Ces deux frégates
font , dit- on , deftinées pour l'Inde. La fregate
l'Ifis eft arrivée avant- hier zu foir : on va la doubler
en cuivre , & elle repartira tout de fuite.
―
-
On embarque beaucoup de troupes , qui vraifemblablement
font deftinées pour les ifles ; el'es
font réparties fur les vaiffeaux , les frégates & les
bâtimens du convoi. La barque l'Eclair va , diton
, être armée en flûte «<,"
La flotte de 48 voiles partie de St -Domin(
229 )
gue le 20 Juin fous l'efcorte des vaiffeaux du
Roi aux ordres du Baron d'Arros eft arrivée
à Belle-Ifle le 19 de ce mois.
LES lettres d'Angleterre nous apprennent
que les 1100 hommes qui formoient la
garnifon de Savanah , font arrivé à la Barbade
; on ignore fi Charles- Town a été
évacué dans le même- tems ; mais il paroît
que St- Auguftin eſt abandonné comme Savanah
, parce que la première de ces places
fans le feconde devient inutile aux Anglois.
» La frégate marchande le Lord Howe , de 20
canons de 6 , écrit- on de Cadix , fortie de Plymouth
le 3 Juiller , chargée de farines, via d'Opporto , rum,
favon & cercles de fer , pour des tonneaux de Ma-,
dère , où elle devoit fe rendre , en faisant route pour
Québec , eft entrée dans ce Port ; elle avoit eu à
bord 16 Anglois , y compris le Capitaine Jean Edwards
, outre 25 Américains qui s'étoient engagés
fur ce bâtimeer , dans l'intention de s'en rendre
maîtres pendant la route ; la nuit du 21 , pendant
que le Capitaine Anglois étoit à table avec les compatriotes
, les Américains armés parurent tout-à-coup
dans la chambie , menaçant de tuer le premier qui remueroit.
Les Anglois fe reconnurent prifonniers ; alors
Jean Palmer , un des Américains , prit le commandement
de la frégate. A la vue de Faro , il fit mettre
à terre le Capitaine & 10 de fes gens , en leur
faifant reftituer ce que chacun d'eux déclaza leur
apartenir. Il avoit gardé les s autres . Deux pilotes
qu'il avoit pris à Faro , l'ont amené dans ce Port
où la frégate a jetté l'ancre. Il n'y a eu dans cette
occafion aucun mort ni bleffé des deux parts «..
On lit dans les Affiches de la Rochelle
une lettre de M. Benoift , à bord du vaiffeau
du Roi l'Hercule en rade du Cap François
( 230 )
le 19 Mai dernier , à M. Cochon du Vivier ,
Chirurgien-Major de la Marine & des Armées
navales au département de Rochefort ,
fur la mort de M. de la Clocheterie ; nous
nous empreffons de la tranfcrire pour contribuer
à détruire un bruit répandu mal- àpropos
, & qui fe trouve dans quelques
papiers publics fur ce fujer. C'eft un
hommage que l'on doit à la vérité , & que
tout bon François ne peut refufer au brave
défenfeur de la Belle - Poule.
» Vous avez sûrement appris , M. , l'évènement
arrivé à notre armée le 12 Avril ; à l'époque dứ
départ de la frégate qui en a porté la nouvelle
en France , le fort de l'Hercule étoit inconnu ; nous
voilà réunis à M. de Vaudreuil au Cap je vous
apprends avec bien du deuil la mort de M. de la
Clocheterie , mon Capitaine , qui a été bleffé de
trois coups de fet , les deux premiers à une
jambe , fans avoir voulu defcendre le faire panfer ,
malgré les inftances de fes Officiers ; il avoit
encore un vaiffeau à combattre , & il méditoit
une fuperbe manoeuvre en doublant le dernier vaiſ
feau fous le vent ; c'eft dans ce moment qu'il fut
frappé par un boulet de quatre à l'hypocondre droit ;
ce boulet ne lui fit pas de plaie , l'habit & le deffus
de la vefte furent déchirés ; la doublure , la chemife
& la peau étoient entières ; il y avoit feulement
une légère éraflure à la furpcau , le foie & tout
le ventre étoient tum fiés : je crus reconnoître
un épanchement ; mais l'extrême foibleffe & l'abfence
du pouls ne me permirent aucune recherches
je portai toute mon attention à le rappeller à la
consoiffance , à quoi je parvins pour un inftant ;
il me dit alors : Je me mears , mon cher Major ,
je vous recommande ces braves gens ; une feconde
foibleffe termina fa vie entre mes bras . Ah!
( 231 )
-
que je le regrette. J'ai jugé , M. , que la commotion
avoit occafionné une plaie à la veine cave
& peut- être à la veine porte, car il n'a furvécu
à fa dernière bleffure que quinze ou vingt minutes.
Cette mort mit la plus grande confternation
dans tout l'équipage , parce qu'il eft impoffible de
réunir plus de qualités eftimables : il étoit alors
cinq heures & demie ; on ne fongea plus qu'à
faire retraite , y étant convenu qu'il n'y avoit que
ce parti à prendre ; nous fommes arrivés au Cap
avec trois autres vaiffeaux .
Le Capitaine Meynne , Commandant le
corfaire le Voltigeur , a conduit le 30 du
mois dernier à Cherbourg le floop Anglois
l'Elifabeth , chargé de charbon de terre ,
mercerie & quincaillerie.
Il est bien à défirer, M. , nous écrit- on , que la publi
cité donnée ( par votre Journal du 10 de ce mois ,
n°. 32 ) à l'Arrêt du Parlement du 6 Juillet dernier
, concernant la maifon du. fieur Henry, faffe
enfia ceffer l'abus de l'exceffive hauteur des maifons
; mais le compte que vous avez rendu des
procédures & des circonftances qui ont précédé &
accompagné cet Arrêt , eft trop inexact & trop
contradictoire pour que vous vous refufiez à le
réformer. Il n'eft pas vrai , M. , que le fieur
Henry ait d'abord bâti ſa maifon en pierres de
taille , fans avoir obtenu les alignemens ; qu'elle
für prefque finie quand il a été condamné à la
démolir ; qu'on eût , au moins tacitement , permis
au fieur Henry , en confidération de fes premières
dépenfes , de la reconftruire en pan de bois , à
telle hauteur qu'il lui plairoit , & que cette maifon
fût élevée de 68 pieds , & prefqu'achevée ,
quand le fieur Henry a été condamné , par une
Sentence du Châtelet , à la réduire à 48 pieds de
hauteur. Voici les faits dans la plus exacte
Vérité. -Lors de la reconftruction du Palais
( 232 )
i
-
- Le
royal & des maisons qui en ont agrandi & em
belli la place , il a été dreffé & arrêté un plan
de cette partie de la rue St. -Honoré , en conformité
duquel ces maifons & la façade du Palais
royal ont été édifiés : ce plan comprenoit furtout
toute la partie de la rue St. - Honoré , bordée
par les bâtimens des Quinze-Vingis , & conféquemment
la maison du heur Henry , à laquelle il indiquait
un retranchement affez confidérable.
fieur Henry , devenu propriétaire de cette maiſon ,
n'ignoroit pas le retranchement qu'elle devoit fubir
; mais croyant avoir grand intérêt de s'y foultraire
, il effaya d'abord de fe borner à réconforter
très folidement cette maifon fur les anciens
veftiges ; & d'après une erreur affez commune , il
prétendit qu'il pouvoit , fans alignement ni permiffion
, faire à fa mailon , quoique foumis au
retranchement , telles réparations que bon lui fembleroit
, pourvu qu'il ne touchât pas aux fondations
ce fyftême très-abufif fut rejetté ; le fieur
Henry fut condamné , par une Ordonnance du
Bureau des Finances , à démolir les réparations qu'il
avoit déjà faites , & dès lors fa maifon ne pouvant
plus fubfifter , il prit la réfolution de la reconftruire
fuivant l'alignement qui lui feroit donné , en confor
mité du plan en queſtion. Pat l'effet de cet
alignement , le fieur Henry perdit fur la rue Saint-
Honoré un terrein foit précieux ; mais il en fut
prefque dédommagé par la ligne qui lui fut in
diquée fur la rue St.-Nicaife , parce que le plan
pour le redreffement de cette rue le permettoit.
Enfuite on a accordé au fieur Henry la permilion
de faire en pan de bois les murs de face
de fa naiſon , non dans la vue de le dédommager
encore , mais parce qu'on doit permettre de
conftruire ainfi fur un emplacement qui a moins
de 4 pieds de profondeur ; & tel étoit à cet égard
la pofition du fieur Henty. Il n'eft pas nécelfaire
de fpécifier dans ces permiffions la hauteur
-
"
( 233 )
-
qu'on pourra donner à ces maifons bâties en pans
de bois ; entr'autres règlemens qui ont fixé cette
hauteur à 48 pieds du lol a l'entablement , eft un
Arrêt du Parlement du 6 Juin 1681. Telle eft la
loi fur ce point ; or quand on permet de faire
une chofe , il eft fous - entendu & de droit qu'elle
n'aura tien de contraire aux règlemens fur la matière.
Au furplus , il eft certain qu'on n'a pas
attendu
que la mailon fut élevée pour l'arrêter :
auffi - tôt qu'il a été reconnu qu'on fe difpofoic à
excéder la hauteur de 48 pieds , le fieur Henry
a été affigné au Bureau des Finances , & il étoit
déjà condamné , non par une Sentence du Châtelet
, mais par une Ordonnance de MM . les Tréforiers
de France , à reftreindre fon bâtiment à
cette hauteur , quand il a réellement commencé à
faire pofer la charpente des deux étages qui l'excèdent.
A la vérité au même inftant , le ficur
Henry avoit obtenu Arrêt fur Requête du Parlement
, qui le mettoit par provifion à l'abri des
condamnations prononcées contre lui par le Bureau
des Finacces ; mais cet Arrêt , en portant que
provisoirement toutes chofes demeureroient en état ,
étoit une nouvelle preuve de la fage prévoyance
de la Cour , qui , en même tems qu'elle ordonnoit
la fufpenfion du Bureau des Finances , vou.
leit que pour fon propre intêrêt les constructions
du fieur Henry fuflent auffi fufpendues : ce parti
culier a donc été duement & utilement averti ,
& de la contravention qu'il commettoit aux Reglemens
, & des rifques qu'il couroit en défi
nitif , s'il achevoit l'élévation de fa maiſon , nonobftant
la furféance portée par cet Arrêt ; &
quant à l'exécution de l'Ordonnance du Bureau
des Finances , & quant à la continuation de cette
élévation démesurée. Sans doute , le fieur Henry
avoit en la faveur l'exemple de plufieurs maifons
72349
--
élevées autant , & même plus que la fienne , puil
qu'il en eft dans Paris où l'on compte jufqu'à neuf
étages ; il pouvoit citer notamment celle d'un Maréchal
rue de Paradis , vis - à- vis l'hôtel Soubife ,
& celle d'un Chapelier au coin de la rue Coquil
lière ; mais il eft bon que le Public fache que les
propriétaires de ces maifons font dans la même
pofition que celle où s'eft mis le fiear Henry ,
c'eft-a- dire , qu'autant d'Ordonnances de MM. les
Tréforiers de France prononcent la réduction de
ces maiſons à la hauteur de 48 pieds preferite par
les Règlemens ; que des Arrêts fur Requête du
Parlement , par un toutes chofes demeurant en
état , en ont fufpendu l'exécution ; mais qu'il eft
très-potlible & même affez vraisemblable qu'en définitif
, ces propriétaires qui font dans le même
cas & ont tenu la même conduite que le fieur
Henry , éprouvent le même fort. Je vous de.
mande , M. , place pour ces obfervations , dans votre
premier Journal , a un double titre ; d'abord , parce
qu'il eft jufte de réparer les erreurs de détails qui fe
trouvent dans le compte qui y a été rendu de l'Arrêt
du Parlement du 6 Juillet dernier , où l'on confond
très -involontairement fans doute , le Bureau de la
Voierie , avec le Bureau des Finances & les fonctions
de MM. les Tréforiers de France , avec les
opérations des Commiffaires de la Voieric , & ou
F'on prend une Sentence du Châtelet qui n'a jamais
exifté , pour l'Ordonnance du Bureau des Finances ,
dont le Parlement a ordonné l'exécution . Je vous
le demande en fecond lieu , parce qu'il eft infini
ment intéreffant que le public foit inftruit , que
quand MM. les Tréforiers de France refufent la
permiffion de bâtir des maiſons en pans de bois ,
ou ordonnent la démolition de celles conſtruites
ainfi , fur- tout quand leur élévation excède 48 pieds,
ils ne font que fuivre des règlemens dont le Par
lement lui-même maintient l'exécution ; j'ai l'honneur
d'être , &c. figné GUICHARD , Avocat du Roi,
( 235 )
Le 2 de ce mois on a effuyé un orage
affez violent du côté de Briançon en Dauphiné.
La pluie , le tonnerre & les éclairs
ne difcontinuèrent point depuis 6 heures
du foir jufqu'au lendemain matin à 4 heures.
La foudre tomba dans trois endroits ,
& fit fur- tout des ravages dans le petit
village de Prefle , fur le chemin de Saint-
Martin , cù elle brûla 11 maifons . Le
Propriétaire de celle qui fut frappée la
première , a eu la peau du vifage arrachée
, de manière qu'elle lui tomboit fur
la poitrine ; il a eu aufli une partie du corps
grillée , & il y a tout à craindre pour fa
vie. La foudre eft encore tombée affez près
du magafin à poudre du Château , pour
que la fentinelle ait eu l'épaule brûlée .
Heureufement que des réparations néceffaites
à un plancher de ce magafin , avoient
obligé d'en éloigner les poudres qu'on en
avoit retirées deux jours auparavant ; il y
en a ordinairement près de 300 milliers .
Le 4 , le tonnerre eft tombé auffi fur un
petit village près du fort Barraux , & a
mis le feu à 7 maifons , qui ont été réduites
en cendres avec leurs granges pleines
de récoltés. Aucun homme n'a péri ; mais 53
perfonnes qui ont perdu leurs effets & denrées
, font réduites à la dernière misère . On a
dû beaucoup aux fecours donnés par les habitans
des environs & la garniſon du fort Barraux.
Les deux Artiftes qui ont entrepris de
graver une fuite des principales actions
1236 )
de cette guerre glorieufe pour la Nation ,
& qui ont déja publié 2 Eftampes , dont
le fujet eft la prife du Lord Cornwallis &
de fon aimée , & la furprife de St Euftache
, viennent d'en donner une troisième ;
c'eft le fiége du fort St- Philippe vu de la
batterie de la Mola , pendant la nuit du
15 au 16 Janvier 1782 , & durant l'incendie
des magafins qu'elle occafionnà ,
lequel dura trois jours & demi , tandis
que 111 pièces de canons & 33 mortiers
foudroyoient cette place . Cette Eftanipe ,
eft montée à un ton de vigueur furprenant.
Les fumées des différentes batteries
forment plufieurs foyers de lumières fubordonnés
les uns aux autres ' , avec une
intelligence qui ne peut être que le fruit
d'une longue obfervation. C'eft furtout du
côté de l'harmonie que l'Art de la gravure
a fait de grands progrès de nos jours ;
cette Eftampe , qui fait le plus d'honneur
au burin de M. Godefroy , en eft une nouvelle
preuve (1).
M. de la Blancherie , Agent général de correfpondance
pour les Sciences & les Arts , devant
, felon le but de l'Etabliſſement gratuit qu'il
dirige , & les vues du Comité qui le préfile.
paffer en voyages le tems des vacances d'automne ,
prévient le Public qu'il recevra dans tout le mois
( 1 ) Cette Ellampe & les deux précédentes fe trouvent
à Paris , chez M. Godefroy , rue des Francs Bourgeois
Porte St Michel , & chez M. Ponce , Graveur de Mgr. le'
Comte d'Artois , rue Hyacinthe , Les mêmes Artiftes vont
donner inceffamment trois autres Eftampes dont les fujets
font la prife de St - Vincent , celle de St Chriftophie & colle
de la Grenade.ee
( 237 )
* de Septembre , pour la Flandre & la Hollande ,
toutes les demandes relatives aux Sciences & aux
Arts auxquelles la préfence fur les lieux pourra le
mettre à même de répondre d'une manière fatif
faifante. Les lettres doivent lai être adrecesfranches
de port à l'hôtel Villayer , rue Saint - André - des-
Arcs à Paris , d'où on les lui fera parvenir dans
fes différentes ftations . Il fera de retour dans les
premiers jours de Novembre .
De BRUXELLES , le 27 Août.
ON mande de la Haye que quatre Bourgmeftres
de la Ville de Dordrecht fe font
préfentés à l'audience du Stadhouder pour
lui déclarer , au nom du Sénat de leur Ville ,
que ce Sénat avoit pris la réfolution de
difpofer à l'avenir de tous les emplois vacans
dans fon reffort fans en donner avis
à S. A. S. Les mêmes lettres ajoutent que
plufieurs autres Villes de Hollande & de
Frife paroiflent décidées à fuivre cet exemple
; on lit auffi cette nouvelle dans la plupart
des papiers publics des Provinces-Unies.
» Nous lifons , écrit - on d'Amfterdam , dans une
lettre du Sund , du 6 de ce mois , que le même
jour il y étoit arrivé 2 frégates de guerre Hollandoifes
, ayant fous leur convoi 8 navires marchands ;
deux jours auparavant ce convoi avoit rencontré
entre Winge & Mydingh , un convoi Anglois , qui
à l'arrivé des Hollandois avoit pris la fuite dans
le plus grand défordre vers la côte de Suè le ; cependant
une de nos frégates s'eft emparée d'un
navire Anglois ; une feconde étoit à la pourfuite
des autres ; & felon une lettre d'Elfener , elle avoit
déjà fait trois prifes ; le reste a été chaffé partie fur
les côtes de Gothemburg , partie fur les rochers
de Marstrand où ils ont échoué. Des lettres du
Wie du 13 de ce mois , nous apprennent l'arrivée
de 36 navires venant de la Baltique , & d'un na.
--
7238 )
vire de cartel de Plymouth: Parmi plufieurs na
wires arrivés dans le Wlie & au Texel , on compte
celui du Capitaine H. Haaften , parti de Surinam
le 11 Juin; il nous a appris que les frégates l'Amphitrite
& le Zéphir parties du Texel le 8 Avril der
nier , étoient arrivées heureufement à Surinam le
10 Juin avec la flotte marchande armée , confiftant
dans les navires le Phénix , le Hugo -John , l'Unie ,
'Harmonie , le Batavia , la Catharina - Sophia ,
le Liefde , le Willelm & Jean , la Gyfberta-
Petronilla , la Catharina , l'Harmonie & la
Princeffe de Pruffe. La joie avoit été extrême à
Surinam à l'arrivée de cette flotte ; tout s'y trouvoit
en bon ordre & en état de défenſe , au cas
que les Anglois voaluffent tenter quelque chofe
contre cette Colonie ; on y avoit eu une bonne récolte
tant en café qu'en autres productions «.
On attend inceffamment au Texel les
trois navires de la Compagnie des Indes
Hollandoifes qui fe trouvent à Drontheim.
Partie de notre efcadre a été chargée
de le ramener ; l'autre s'eft rapprochée
du Texel , ou quelques vaiffeaux font rentrés
; il eft vraisemblable qu'ils repartiront
inceffamment avec tous ceux qui s'y font
rendus des différens ports de la République
, pour faifir les circonftances favorables
de porter quelque coup aux Anglois ; s'ils
ont l'imprudence d'envoyer toutes leurs
forces à Gibraltar avec l'Amiral Howe , leurs
côtes resteront fans défenfe.
Nous avons , lit - on dans quelques papiers Hollandois
, une lettre du Capitaine Waterberg , arrivé
le 2 Juin à Surinam , il dit qu'il a rencontré une
Lettre de marque Angloife , qui l'obligea de fe rendre
à fon bord avec fes papiers , & que le Capitaine
lui demanda auffitôt s'il étoit le navire parti
d'Amfterdam pour le compte de M. Brandligt.
Ayant répondu que non , & qu'il avoit mis à la
( 239 )
voile d'Embden , l'Anglois examina une lifte qu'il
avcit à bord , & qui lui confirma la dépofition
de Waterberg , qui fut renvoyé , parce que tous
fes papiers étoient en ordre . Le Capitaine Anglois
qui ne le voyoit lui échapper q'avec h meur , reprit
fa lifte & s'écria : un navire Hollandois venant de
pêche du Groenland , le Capitaine tout ce qui est
à bord Hollandois. Sur cette exclamation , on juge
que les Anglois doivent avoir en Hollande une correfpondance
bien fuivie , & qui les inftruit bien
exactement du départ des vailleaux , &c. «
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 21 Août.
L'amiral Rodrey a reçu les lettres de rappel :
il n'en a point été faché , parce qu'il ne défiroit que
de revenir en Angleterre pour y rétablir la fanté ,
D'après cela, le bruit qui s'étoit répandu du rappel de
'Amiral Pigot , étoit fans fondement,
On s'attend à la retraite prochaine du Duc de
Richemond & de l'Amiral Keppel. Ils ont fouvent
déclaré en plein Parlement que , lorsqu'ils verroient
la préfente Adminiftration fe départir du fyflême
adopté par le Lord Rockingham , ils quitteroient
leurs poftes. C'eft donc à eux de foutenir ces fréquentes
proteftations . Sous quel prétexte pourroient
ils garder leur place du moment qu'ils ont vu le
Lord Avocat d'Ecoffe entrer dans l'Adminiſtration ?
Cet homme n'eft - il pas connu de toute l'Angleterre?
Ne l'eft- il pas également de l'Amérique ? N'eft- ce
pas par fa conduite envers la dernière qu'il a mérité
le fobriquet de Lord Starvation ( famine. ) Il eſt
actuellement affez bien dans fes affaires : on en peut
juger par la lifte fuivante des places qu'il occupe.
Tréforier de la Marine
Garde du Cachet du Roi
Lord Avocat .
· • 4000 liv. ft.
• • 2500
· ICOO
Emclemens attachés à cette place
Total •
ICOO
8500
Le Prince de Galles devoit faire cet été le tour de
voyage ayant été fufpendu , cette F'Angleterre ; fon
( 240 )
"
circonstance a occafionné un refroidiffement que
le Duc de Montague travaille à faire celer.
Suivant une lettre de Philadelphie , le Congrès.
a offert une fomme confidérable à tout homme des
troupes du Roi , prifoncières en Amérique , en endu
dans la culture des terres , qui voudra s'établir dans
les Etats-Unis & conduite une ferme pendant le
refte de la guerre , afin que les terres re reftent
point en friche. Lors de la conclufion de la paix ,
tous ceux qui auront pris ce parti , feront les maîtres
de retourner en Angleterre ou de rentrer en
Amérique , cu on leur donnera un terrein fuffi ant
four leur entretien , & c .
La prife de I Ile de Roatan porte le dernier coup
au commerce de l'Angleterre , dans la baie de Campêche.
On fait que dans les années 1766 & 1768 ,
cette Puillance avoit 200 navires employés à ce
commerce.
Les Hollandois font aujourd'hui les maîtres de
la mer du Nord , & menacent nos flottes de la Baltique
, de la Norvège & de la baie d'Hudfon . Nos
Charbonniers ne font plus en sûreté , & nous ne ceffons
de craindre des defcentes & des incurfions fur
nos côtes . Toutes nos flottes marchandes de l'eſt
& de l'oucft font abandonnées à leur destinée , &
nos côtes à l'eft font exposées aux infultes d'un
ennemi que rien ne trouble dans les opérations .
Nous battons les Hollandons & nous voulons fecou
rir Gibraltar ; mais ce n'eft que fur le papier , &
quand nous voudrons le faire il ne fera plus tems.
Le Capitaine Hall de l'Expériment , arrivé à
Hull , écrit qu'il a fait voile d'Heifinger le premier
du courant avec 40 voiles fans convoi ; que le 4 ,
près du Naze de Norwège , ayant rencontré 2 fré.
gates Hollandoiles de 44 , la flotte fe fépara . Le
lendemain le Capitaine Hall découvrit 7 vaiffeaux
de ligne de la même Nation ; & il craint que plufieurs
navires de cette flotte ne fcient tombés entre
les mains de l'ennemi.
Le 14 M. Cunningham , ci-devant Gouverneur
de la Barbade , eft arrivé à Londres , venant des
Indes Occidentales.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères