Nom du fichier
1782, 03, n. 9-13 (2, 9, 16, 23, 30 mars)
Taille
20.00 Mo
Format
Nombre de pages
489
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE FRANCE8330
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l' Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ,
les Causes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits, Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
1
SAMEDI 2 MARS 1782
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE
PIÈCES
Du mois de Février 1782 .
IECES FUGITIVES . Les Après- Soupers de la Société
, 78
Vers à Madame Angelica Ode fur la Mort de la Reine
Kaufmann , 3
Mes Adieux au Château de la
V..... , Romance , 4
Vers pour célébrer la Naif-
81
d'Hongrie ,
Lettre du Chevalier de Saint-
Alme & de Mlle de Mel-
Sance deMgr. le Dauphin, Etrenne's du Parnaſſe ,
49
84
106
Clémentine & la Rofe , Idylle, De la lecture des Livres françois
, 115
Le Sage de la Perse , Apolo- Vie de l'Infant Don Henri
gue ,
L'Exemple Inutile ,
Vers à Madame
de Cabre ,
SI
de Portugal , 123
32 Opuscules de M. l'Abbé Fleu
Sabatierry
128
97 L'Alégreſſe villageoise , 134
Diſtiquefur la Convalescence Traité de l'Anthrax ,
139
deMil**. Charlotte St**. C. Silii Italici de bello Punico
Sonnet ,
Le Prince defire ,
99
ibid.
100
Vers fur le retour de M. le
Marquis de la Fayette & de
M. le Vicomtede Noailles ,
Secundo , 154
Collection complette des Euvres
de M. l'Abbé de Voisenon
,
166
Histoire de S. Louis , &e. 179
SPECTACLES .
145 Le Foyer,
86
A laMuſe des Grâces , 146 Lettre de Mde Chloé à l'Ob-
Lettre au Rédacteur du Mercure
, 148
Enigmes & Logogryphes , 6 ,
66, 104, 152
NOUVELLES LITTER .
Fin de la Vie de M. le premier
Président deLamoignon ,
Almanach des Muses ,
fervateur ,
121
VARIÉTÉS .
Réflexions ſur l'état actuel de
laMufique Dramatique en
France,
SCIENCES ET ARTS .
38
Cadran d'Equation , 187
17 Gravures , 45 , 93 , 142 , 189
45 , 190 Instruction fur les Bois de Musique ,
Marine,
4
28 Annonces Littéraires , 46 , 94 ,
Proverbes Dramatiques , 34
Lettres écrites de Suiffe, &c . 68
143,191
A Paris , de l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT ,
rue de la Harpe , près S. Côme , 1782 .
F<< 18 330
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 2 MARS 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS préſentés à S. A. R. Madame la
Comteſſe D'ARTOIS , dans les premiers
jours de fa Convalescence.
Iis font paffés ces jours d'alarmes ,
Ces jours où j'ai , ſur vous , vu la France trembler.
Si nous verſons encor des larmes ,
C'eſt le plaifir qui ſeul les fait couler.
Aux maux les plus affreux le fort mêle des charmes ,
Lorſque par- tout l'Amour vient nous en confoler .
Dans cette épreuve paſſagère ,
Princeſſe auguſte , alors ſi comme nous
Vous euffiez vu combien vous êtes chère ,
Vos yeux auroient joui d'un ſpectacle bien doux .
On eût dit que chacun trembloit pour une mère ;
Chacun ſembloit avoir le coeur de votre Époux .
1 A ij
4 MERCURE
C'étoit cet intérêt fi tendre & fi fincère
Dont les bons Rois ſont ſi jaloux ,
Etque la grandeur ſeule , hélas ! n'inſpire guère.
Cettedouceur , cette bonté
Qui tempère dans vous l'éclatde la naiſſance,
Rend plus piquante la beauté ,
Et fait doubler la bienfaiſance.
Pleuré de ſes Sujets dont il étoit l'appui ,
Votre aïeul immortel fut un Dieu ſur la terre ;
En remontant aux Cieux , il vous fit légataire
De tous les dons heureux qu'on adoroit en lui,
Et qui ſont dans ſa race unbien héréditaire.
Ah! ſans doute le trône a des charmes flatteurs;
Il eſt beau de régner ſur tout ce qui reſpire ;
Mais le Cielà ſon gré diſpenſe ſes faveurs.
En vous privant d'un ſceptre il vous donne un empire
Bien confolant , bien doux : c'eſt l'empire des coeurs,
(ParM. Blin de Sainmore. )
ÉPITRE à M. COURT DE GÉBELIN ,
Auteur du Monde Primitif.
T
or qui, preſqu'en naiſſant, fus en proie à l'orage,*
O! que j'aime à te voir lutter , avec courage ,
* M. Court de Gébelin fut abandonné par ſes parens à
l'âge de fix mois , & laiſſfé entre les mains d'une Nourrice ;
ce ne fut qu'à deux ans qu'il alla rejoindre ſon père & ſa
mère en Suiſſe , où il a été naturalisé avec toute ſa famille.
Note de l'Auteur.
DE FRANCE.
S
Contre les flots bruyans d'une mer en fureur,
Et triompher du fort par ta ſeule vigueur.
Tel qu'un jeune arbriſſeau qu'une terre étrangère
Recueille dans ſon ſein , ou bientôt il proſpère ,
Auſſitôt que des fleurs , tu rapportas des fruits ,
Et l'Helvétic alors te fournis des appuis.
C'eſt dans ce ſol heureux que nous vîmes éclore
Ces projets étonnans & brillans tour-à-tour :
Aux premiers rayons de l'aurore
On prévoit la beauté du jour.
Mais , qui pouvoit prévoir que d'une main hardie,
Déchirant le voile du tems ,
Par ton génie & tes talens ,
L'obscure antiquité , dans ſes droits rétablie ,
Éclaireroit encor nos modernes Savans ?
D'un regard curieux perçant la nuit des âges ,
Il n'eſt rien de caché pour toi ;
Les moeurs , les langues , les uſages
Paroiſſent ſoumis à ta loi. :
Tu nous montres leurs origines :
Et de ce labyrinthe obſervant les détours ,
Plus adroit que Théſée , & ſans aucun ſecours,
Tu les retrouves , les devines.
Rival de l'aître heureux qui dore l'horifon ,
Dont les rayons brillans ſemblent darder la vie ,
Tout s'anime & renaît au feu de ton génie :
Lehafard ne fit rien , tout mot a ſa raiſon.
Ces Divinités menfongères ,
Et que l'antiquité plaçoit ſur ſes Autels ,
Aiij
6 MERCURE
Ne nous paroiſſent plus abſurdes & groſſières ,
Indignes de l'encens & des voeux des mortels.
Élion * , eſt le Dieu moteur de la Naturé ;
Uranus , eſt le Ciel tout brillant de clarté ;
Ghé, de la terre inculte eſt la vive figure ;
Fameux par ſes travaux, Hercule ſi vanté ,
Eſt l'emblême ſavant de notre Agriculture ,
Et Vénus eft celui de la fécondité.
Thaut , nous peint des cieux l'éclatante harmonie :
Dans l'obſcurité de la nuit
Pénétrant les ſecrets de la belle Uranie ,
La blanche Aſtarté le conduit.
Saturne & l'âge d'or ne font plus un menſonge:
D'abondantes moiffons , l'amour , l'ordre & la paix
Peuvent réaliſer ce qui parut un fonge ,
Et ramener ce temps avec tous ſes attraits.
Ainfi , l'antiquité flétrie
Brille de tout fon luſtre en tes ſavans Écrits ;
L'ingénieuſe allégorie
L.
De tant de fictions fait connoître le prix .
C'eſt en vain qu'un critique , épais atrabilaire ,
Ne veut point adopter ton explication :
La raiſon te ſourit , le plaifir le fait taire ,
€
Et ſon ennuyeux commentaire
Eſt le vain travail d'Ixion.
Que pourroit-il penſer qui te fût préférable ?
1
;
i
* Voyez le Monde Primitif, Allégories Orientales , &
Hiftoire du Calendrier .
DE FRANCE.
7
Jamais un Érudit ne parut plus aimable !
Pour nous prouver tes torts , qu'il s'y prend plaiſamment
!
Il peint à tes genoux les fameux Autochtones ,
Qui , tous avec empreſſement ,
Viennent t'apporter des couronnes ,
Et te faire un remercîment
De tout l'eſprit que tu leur donnes.
Ris avec moi de tes cenſeurs ,
Pourſuis ta brillante carrière :
L'Aréopage Littéraire *
T'a jugé digne des honneurs ,
Pourrois -tu craindre encor les clameurs du vulgaire ?
Un Muſée élevé , dirigé par tes ſoins , **
Au milieu de Paris, au ſein de ta Patrie ,
Conſacre tes talens par d'illuftres témoins ,
Et nous conſolera du feu d'Alexandrie. ***
C'eſt- là qu'on trouve réunis
Et le bon goût & l'attiſciſme;
Des Gens de Lettres bien unis ,
Et des Savans ſans pédantiſme.
* L'Académie Françoiſe a décerné deux ans de fuite à
M. Court de Gébelin , le prix d'encouragement , fondé par
feu M. de Vallebelle .
** M. de Gébelin eſt Préſident du Muſée établi depuis
peu àParis.
*** Pluſieurs Savans croyent que le Muſée d'Alexandrie
fut brûlé par Omar en même- temps que la Bibliothèque
des Ptolomées..
A iv
8 MERCURE
Tu leur ſers de modèle , & ton aménité
Nous fait aimer l'Auteur autant que la ſcience ;
Ta rare modeſtie & ton honnêteté ,
Contraignent l'envie au filence .
Mais , ſavant Gébelin , pour chanter tes travaux ;
Il faudroit un Bernis , un Greffet , un Voltaire ,
Un luth qui , comme toi , ſut plaire:
Je n'ai que de foibles pipeaux.
Tous les Arts à la fois charmèrent ma jeuneſſe,
Je ne vis dans leurs jeux qu'un innocent plaifir :
J'implorai , ſans ſuccès , leur troupe enchantereffe,
Et je n'eus des talens , hélas ! qu'un vain defir.
Retiré dans mes champs , de la ſimple Nature
Je n'écoute plus que la voix ;
Je peins , je rime à l'aventure ,
Sans travail , ſans peine & fans choix.
Je trace fur la toile , au gré de mes caprices ,
Dans les prés émaillés , nos troupeaux bondiſſans ;
L'air modeſte & naïf des Bergères novices ,
Et le verd doux & frais des arbres renaiſfans .
Loin du bruit, du tumulte &des moeurs de la ville ,
Vivant dans mon château, comme mes bons aïeux,
Sans fineſſe , ſans fard , je ſuis en cet aſyle
Moins aimable & bien plus heureux.
Ce ſentimentfi doux , cet aliment de l'âme ,
L'Amour , précieux don de la Divinité ,
Sut embrâfer mon coeur d'une conſtante flamme ;
Le temps n'émouſſe point ma ſenſibilité :
Je trouve en ma compagne une égale tendreffe ,
DE FRANCE.
9
Pour nous de l'âge d'or renaiſſent les plaiſirs ;
Des inères c'eſt l'exemple , & malgré ſa jeuneſſe ,
Son époux , ſes enfans comblent tous ſes deſirs.
Je la vois , ſur ſon ſein , de ſon fils qu'elle adore ,
Épier , admirer le moindre mouvement :
Cet enfant la careſſe , & ſuce avidement
Des beautés qui viennent d'éclore ;
Et je crois voir , en badinant ,
L'Amour baiſer le ſein de Flore.
Au même inſtant ſa fille embraſſe ſes genoux ;
Les Grâces , les Vertus animent ſa figure ,
Et l'aimable maman me dit : ô qu'ils font doux ,
Mon ami , les devoirs qu'impoſe la Nature !
Ace tableau touchant & vraiment enchanteur ,
Gébelin , je te vois ſourire.
Ah ! comme tes talens , on ne peut le décrire ;
Mais ce nouveau ſpectacle eſt digne de ton coeur !
( Par M. le Comte de la Siodde.)
RÉFLEXIONS détachées fur les Traités
d'Éducation.
JE crains qu'il n'en ſoit des Traités d'Éducation
comme des méthodes dans les Arts ; la meilleure n'a
pas fait produire un chef-d'oeuvre.
Dans les Traités des Arts , le précepte naît de
l'exemple , & en tire toute ſa force. Que n'en est-il
ainſi des méthodes qu'on nous donne pour élever la
jeuneffe ! Mais ſi ce qu'on y conſeille eſt ce que nul
n'a pratiqué , quelle raiſon aurons-nous d'y croise
Av
10 MERCURE
Nos inſtituteurs Écrivains ſe font à plaiſir des
élèves dont ils dominent les volontés , & foumettent
à point nommé les penchans les plus rébelles.
Brioché remuant les fils de ſes automates , n'étoit
pas plus sûr des mouvemens qu'il devoit leur communiquer.
De ces théories à la pratique , l'intervalle
eft grand , je l'avoue. Je n'ai guères vû dans les
Traités d'Éducation que des faits contredits par
l'exemple des enfans que j'avois étudiés. *
S'il existe un de ces ſujets merveilleux qui ont
toujours répondu aux ſoins de l'inſtituteur , diſpenfez-
vous de le citer ; un tel exemple eſt plus décourageant
qu'inſtructif. C'eſt l'éducation d'un enfant
mal né qui peut nous inftruire. Il étoit plus difficile
d'ôter un vice à Néron , que de développer toutes les
vertus de Titus.
L'art d'élever l'enfance ſuppoſe la connoiffance
de l'homme dans ſes différens âges , celle des devoirs
de l'homme dans toutes ſes conditions. Eh ! qui donc
fera digne d'écrire ſur un tel ſujet ?
Pourquoi traiteroit- on la ſcience de l'homme au
moral autrement qu'au phyſique ? Celle-ci doit ce
qu'elle ade certitude à une ſuite d'expériences renouvelées
de ſiècle en ſiècle. Ceux qui écrivent ſur
l'Éducation , ont obſervé , je veux le croire ; mais
combien de temps ? combien de ſujets ? D'après deux
ou trois individus , fait- on l'hiſtoire de l'humanité ?
Dans ce ſiècle , où il n'eſt rien ſur quoi l'on
Pour en citer un ſeul exemple , je connois une
jeune perſonne qui , en élevant ſous les yeux de ſa mère
un enfant de cinq ans , perdit le goût de ſes exercices ,
contracta un eſprit de domination & d'aigreur étranger à
fon caractère . Pour la ramener à fest occupations ordinaires
& à ſes vertus naturelles , il fallut lui ôter le ſoin
de cette éducation qu'elle avoit tant defirée , & qu'on ne
lui avoit accordée qu'avec toutes les précautions poffibles.
DE FRANCE. 11
n'écrive , un Tailleura , dit- on , écrit ſur ſon Att.
Toute la doctrine de l'Ouvrage ſe borne preſque
àbien prendre la meſure de chaque individu. Je
regrette que cet homme n'ait pas ſu traiter de l'Éducation
; il y eût ſans doute appliqué ſa méthode ,
elle eût été fort de mon goût
Peut-être faudroit- il que chaque Inſtituteur rendit
publiques ſes obſervations ſur les enfans qu'il dirige :
des faits d'abord plus que des vûes. Le père dira
ce que fut l'enfant dès le premier âge , quelles difpofitions
il manifeſta , quels procédés on a ſuivis
pour le rendre meilleur , par quels contre-poids on
a réſiſté à la prépondérance des paffions , & quel a
été l'effet prompt ou tardif des correctifs mis en
uſage. L'enfant montré à la bavette , qu'on nous le
repréſente enrichi des tréſors de fon éducation , ou
vieilli dans ſes. penchans qu'elle n'aura pu détruire .
Untel recueil ſera le rudiment des Inſtituteurs : jufqu'ici
ce ſecours nous manque.
En raffinant ſur l'Éducation , il eſt ſi aiſé de tomber
dans l'hypothétique , dans le vague de la chimère
, qu'en cherchant à mettre les Écrivains en
garde contre ce défaut , je crains qu'on ne le retrouve
dans ce que je viens d'écrire. :
Quand on auroit tous les ſecours néceſſaires pour
généraliſer les principes de l'Éducation , tout prêt
d'entreprendre ce grand Ouvrage , on auroit encore
cette réflexion à faire : Avant qu'on eût tant écrit
fur l'Education , il exiſtoit des hommes d'une vertu ,
d'un ſavoir & d'un génie que l'on pourra tout au
plus atteindre , non furpaffer. Qui les avoit formés ?
La Nature..... A ce nom, je m'incline &m'humilie
comme devant la Divinité. Un Chimiſte , plein de
ſa ſcience & de ſa méthode , eſpère produire quelques
grains d'or ; la Nature en ſe jouant produit des
mines fécondes.
Les grands Hommes ſe font eux mêmes ; ils naif
A vj
12 MERCURE
ſent ce qu'ils font , on du moins avec ce qu'il faut
pour le devenir. Placés communément loin des ſecours
d'une éducation brillante , il ſemble que la
Nature ſe réſerve excluſivement l'honneur de les
produire. Ils n'ont pas même le privilége de tranfmettre
leurs rares qualités à leurs enfans qu'ils élèvent.
Eh ! quel mérite éminent deſcend à la ſeconde
génération ? Si la Nature fait ſeule de grands Hommes
, fera-t'elle moins des gens de bien ? La vertu
-eſt plus près de nous que le talent & le génie. Souvent
elle germe fans art & fans culture ; dans les
éducations les plus ſoignées , quels fruits font nés
ſous la main des Cultivateurs les plus habiles ?
: Louis XIV, ſortant de la tutelle de Mazarin ,
ſavoit ce qu'on ne lui avoit point appris ; ſon fils ,
formé à l'École de Boffuet & de Montauſier , ignoroit
une partie de ce que ſes Maîtres lui avoient
enſeigné.
Une choſe me tient en doute ſur le grand pouvoir
de l'Éducation ; on dit le cri de la nature ; on
ne dit que la voix de la raiſon.
La Géométrie nous maintient dans l'exercice &
la contemplation des vérités les plus exactes : quelle
éducation pour l'eſprit ! La Géométriele laiſſe comme
elle le trouve *. Lorſqu'un tel Inſtituteur eſt en
défaut , qu'attendre des autres ?
« La Hamme, dit Ariftote , tend à s'élever , le
> corps grave à deſcendre , & rien ne peut chan-
>> ger ces déterminations naturelles. >> Sans doute
la nature a ſur nous des volontés moins abſolues ,
puiſqu'à l'aide de l'Éducation nous croyons pouvoir
ſubſtituer le bien où elle a mis le mal .
Quand l'Art de la culture aura changé le chardon
en roſe , & l'abſynthe en une plante douce &
* M. d'Alembert l'a dit , & plus d'un exemple paroît
le prouver.
DE FRANCE. 13
exquiſe , il ſera temps de croire à l'Éducation , qui
d'un ſujet mal né fait un homme de bien.
Quelquefois le naturel ſe renforce par les ſoins
même qu'on prend pour le détruire.
UnColon en Amérique voulut corriger l'âcreté
du piment; il donna pour engrais au ſol qui en portoit,
la canne , par elle- même ſi douce & fi ſucrée :
le fol en eut plus de ſucs,& le piment plus d'amertume.
La greffe adoucit le fruit ſauvage : qu'est- ce que
la greffe ? L'art d'enter un arbre ſur un autre. Ce
procédé convient aux végétaux ; il manque au règne
animal.
-
-
L'homme est né bon , me criez-vous : ſoit ; j'y
conſens ; mais qui donc l'a rendu méchant ?
L'homme , criez-vous encore . Eh ! vous n'y
penſez pas , lui qui est né bon ! Remontez auki haut
qu'il vous plaira pour trouver le principe de la
corruption , il n'a pu partir que d'un ſujet corrompu.
Le premier homme qui en pervertit un autre , étoit
méchant par la nature.
Il y a tei plan d'Éducation qui reſſemble à un
problême, dont voici les données. Perfectionfuprême,
continuelle poffeffion de foi dans le père , la mère &
dans les inftituteurs qu'ils emploient. A l'aide de
tous ces prodiges en former un : voilà le problême ,
dont la ſolution ne doit guères ſe trouver que ſur le
papier.
Pour opérer les miracles d'éducation qu'on nous
fait lire , puiſqu'il faut des agens ſi parfaits , Fénélon
a eu raiſon de faire deſcendre des Cieux la Sageſſe,
&de placer Télémaque ſous ſon Égide. Hors du
roman ce merveilleux n'eſt plus de miſe ; l'embarras
eſtd'y ſuppléer.
L'étendue des devoirs qu'on preſcrit à un père
pour bien élever fon enfant , lui interdit néceſſairement
toute fonction civile. Ce plan reçu , je vois
14 MERCURE
comment les enfans s'élèvent ; j'ignore comment
l'État & la Société ſubſiſtent.
Jean- Jacques, à la fin d'une éducation, demande à
ſon élève ce qu'il veut être : libre , répond celui-ci.
Eh ! pourquoi pas eſclave des devoirs que l'État , la
Société , le fang & l'amitié nous impoſent ? L'éducation
alors eût bien mieux valu .
-
L'éducation ne détruit pas le naturel ; elle aide &
fortifie celui qui nous porte au bien. De quelle
éducation parlez - vous ? celle du dedans ou du
dehors ? L'enfant que vous formez chez vous à la
vertu, hors du feuil de votre porte un monde entier
l'attend pour le corrompre. Pour l'honneur de votre
éducation , je ſouhaite que votre élève ait la force
d'Atlas ,& que le monde pèſe ſur lui ſans qu'il fiéchiſſe
ſous ce poids.
Si l'Éducation la plus puiſſante eſt celle des
moeurs publiques , j'aimerois mieux tranſporter
parmi des hommes vertueux celui à qui l'on n'a jamais
prononcé le mot de vertuu , que de lancer
Emile& ſes ſemblables dans un monde tel que le
nôtre .
On n'a pas beſoin d'éducation pour apprendre à
ne pas aſſaſſiner. L'inſtinct qui commande ce crime
eſt celui des monftres : ils font rares ; la nature les
produit, & rien ne les réforme. Nous qu'elle a
faits pour des vices un peu plus débonnaires , il en
eſt pour lesquels l'exemple général nous tient lieu
d'inſtinct. L'exemple a précipité dans le déſordre ,
des femmes , à qui la nature ne conſeilla jamais une
foibleffe.
Contre le poiſon des moeurs publiques , vous me
donnez pour antidote la crainte du mépris des
hommes. Moralifte imprudent , qu'avez-vous dit?
Quand le vice eft généralement mépriſé , les moeurs
publiques font bonnes .
Oh ! qui m'apprendra ce que l'enfance & la jeuDE
FRANCE. 15
nefle comportent d'erreurs & de vérités ! Philoſophe ,
ce ſouhait vous étonne ; devenez plus Philoſophe , &
vous ferez moins étonné. Fontenelle, tenant dans ſa
main toutes les vérités, n'eût pas voulu toutes les répandre.
Un homme non moins éclairé , non moins
ami du bien que Fontenelle *, ne laiſſeroit aller les
vérités que l'une après l'autre , ce qui donne à l'erreur
un temps limité.-Mais quoi ! reprenez vous ,
> l'erreur ſervir de baſe aux vertus ! Ne craignezvous
pas qu'elles ne s'écroulent un jour avec ce
>> fondement ruineux ? >>> Vous qui condamnicz
mon doute , vous m'y replongez .
-
Aun certain âge il s'opère dans les traits du
viſage un changement qui fait diſparoître toute la
phyſionomie de l'enfance ; le caractère éprouve auſſi
(quelquefois du moins ) une révolution qui le
transforme tout entier. Le temps de cette époque eft
plus incertain au moral qu'au phyſique ; mais l'Éducation
ne paroît pas plus influer ſur l'une de ces révolutions
que ſur l'autre. J'aime les faits ; je vais en
rapporter.
Un homme que je connois comme moi-même ,
àquinze & ſeize ans étoit dominé d'un ſentiment
d'orgueil & de fatuité qui lui faiſoit détourner les
yeux à la rencontre d'un parent ou d'un camarade
vêtu de façon à l'humilier. Ce même homine à vingt
ans avoit acquis l'amour de la fimplicité , qui depuis
ne l'a jamais abandonné. Il ne fait pas honneur
même à ſes réflexions d'un changement fi extraordinaire
; la cauſe lui en eſt inconnue : il ſe coucha fat
& infolent ; il s'éveilla fimple & modefte. /
Une femme depuis ſa tendre enfance avoit donné
des fignes conſtans d'aigreur , de dureté , de méchanceté.
A près de quarante ans la voilà devenue un
modèle de bonté & de douceur. 7
* Voyez l'Entretien de Descartes avec Chriſtine de Suède
16 MERCURE
Quelquefois la révolution s'opère du meilleur au
pire , ou d'un mal à un autre. L'âge mûr & la vieilleſſe
ſe déshonorent par des vices dont l'enfance n'avoit
laiffé appercevoir aucun germe.
Quand Néron refuſa de figner la mort d'un
coupable , Rome dût applaudir à ſon éducation.
Sénèque & Burrhus durent s'énorgueillir de leur
ouvrage.
L'éducation de Ruſtan n'eut qu'un objet, l'art d'attirer
ſur ſoi la conſidération par l'inſolente dignité des
richeſſes . Maître de ſon fort ,Ruſtan a fui toute eſpèce
de conſidération ; il s'eſt plongé dans la lie des
hommes , & n'a vécu qu'avec eux. L'abjection d'un
penchant naturel l'a ſauvé du vice de l'orgueil , auquel
ſon éducation l'avoit exercé.
,
Homme être qu'on ne peut définir , problême
inſoluble , énigme inexplicable ; quand je
compare à toi même , dans un ſeul homme j'en
vois pluſieurs différens ; je te cherche en toi , & ne
te retrouve plus. Oh ! qu'il doit être difficile de fixer
ſous l'empire de la vertu un être ſi foible & fi mobile!
Vous qui jouiſſez du fragile bonheur d'être
pères, étudiez le naturel de vos enfans , conformezyvos
leçons , pratiquez le bien devant eux , veillez
fur ceux qui s'annoncent heureuſement, déſeſpérez
tard des méchans ; & pour former un homme
comptez fur la Nature plus que ſur vous- mêmes.
te
,
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Le mot de l'énigme eſt Silence ; celui du
Logogryphe eſt Reverſi, où ſe trouvent ris ,
ver vers, ivre revers , ris , Sire , ire , Vire
rive , réfi, ver.
د
DE FRANCE. 17
Mots des Charades du dernier Mercure.
I, Angleterre; II, Chiendent ; III , Fiacre ;
IV , Orage ; V , Carnaval ; VI , Orange.
ÉNIGME.
Our la France ou pour l'Angleterre ,
Si je voulois dans cette guerre
Me déclarer ouvertement ,
La paix ſe feroit promptement.
Jugez quelle est mon influence.
Mettez-moi ſeul dans la balance ,
Contre l'Angleterre & la France ,
Et même la Neutralité ,
Pour diſſiper leur Flotte immenfe ,
Ou la mettre en captivité,
J'ai deux moyens en ma puiſſance :
Ou la force ou la nullité.
(Par M.......... de Brest. )
LOGOGRYPΗ Ε.
OBJET
BJET de plus d'une Satyre ,
Je ſuis un être utile & bienfaiſant ;
Tout héritier ( j'oſe le dire )
En conviendra certainement;
18 MERCURE
Ettel qu'à mes dépens aujourd'hui l'on voit rire ,
Peut-être demain tout tremblant
Va ſe ſoumettre à mon empire.
Dans mes ſept pieds tu vas trouver , Lecteur ,
Un Riche pays de l'Afie ;
Un Romain Empereur ,
Des fidèles Chrétiens cruel perſécuteur ;
Sur la Scène une Tragédie ,
Ouvrage ſuranné , mais , au goût connoiffeur ,
Digne encor de trouver plus d'un admirateur ;
Une Cité dans l'Italic ;
Le célèbre tombeau d'un fameux impoſteur ;
Le plus haut point d'une montagne ;
Un peuple de l'antiquité ;
Une rivière en Allemagne ,
Baignant les murs de plus d'une Cité ;
Ce qu'un Curé prend avec allégreſſe ;
Ce lieu fortuné , que jadis
On nomma Paradis ;
Le nom mignard qu'on donne à ſa maîtreffe ;
Ce qui , lorſque tu réfléchis ,
Occupe ton eſprit , l'agite ,
Te fait rire ou pleurer ſi l'objet le mérite ;
Un Concile des plus fameux ;
Enfin , la ſoeur de tes neveux.
J'en dirois plus encor ; mais , Lecteur, je te quitte
Pour aller faire une viſite .
( Par Mde deM... Trésorière de Françe , à Dijon.)
DE FRANCE.
19
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Traduction de Salluste , avec le texte
& des notes critiques ; quatrième Édition ,
revue & corrigée par J. H. Dotteville ,
de l'Oratoire , Correſpondant de l'Académie
des Inſcriptions & Belles- Lettres.
A Paris , chez Eugène Onfroy, Libraire ,
rue du Hurepoix , 1782. Vol. in- 12 . Prix ,
2 liv. 10 fols relié.
ON ne fait preſque rien de Salluſte. Une
des plus grandes , mais des plus ſottes aventures
de la vie , & qui démentiroit bien les
belles moralités dont il remplit ſes Ouvrages,
feroit celle qu'on rapporte ici d'après
Varron, fi elle étoit vraie. On dit donc que
Milon le ſurprit avec ſa femme ( Fauſta ,
fille de Sylla ) , & ſe vengea de cet outrage
par un autre , à Milone loris benè cafum
fuiffe; ce qui fit que Salluſte ſaiſit l'occaſion
du meurtre de Clodius pour s'élever avec
véhémence contre Milon & contre Cicéron ,
fon défenſeur ; mais cette hiſtoire eſt juſtement
ſuſpecte. Premièrement , Valère-Maxime,
Auteur preſque contemporain , qui ,
dans le Chapitre premier du Livre 6 , De
pudicitia , rapporte pluſieurs traits femblables,
ne parle point de Salluſte & de Faufta.
Ce paſſage de Valère- Maxime eſt remarqua
20 MERCURE
ble par un rapport ſingulier avec celui-ci
d'Horace :
Admortem cafus.
Illeflagellis
Huneperminxerunt calones , quinetiam illud
Accidit , ut cuidam .
Demeteret ferrum.
.....
Valère-Maxime rapporte des exemples de
chacun de ces traitemens.
Sempronius Muſca C. Gallium deprehenfum
in adulterio flagellis cacidit ; C. Memmius
L. Octaviumfimiliter deprehenfum nervis
contudit : Carbo Accienus à Vibieno ,
item Pontius à P. Cranio deprehenfi, caftrati
funt. Cn. etiam Furium Brochum quidam
deprehendit , & familiefluprandum objecit.
2°. Horace , dans la ſeconde Satyre du
premier Livre , d'où le paſſage ci- deſſus eft
tiré , parle de Salluſte & de Faufta ; mais bien
loinde les unir dans une même aventure,
il les ſéparede la manière la plus marquée ;
il donne à Faufta pluſieurs amans , & ne lui
donne point Salluſte ; c'eſt de Villius qu'il
raconte ce que Varron attribue à Salluſte.
Ce Villius ne mettoit que de la vanité dans
l'amour , il n'aimoit que les grandes Dames :
pour elles & pour elles ſeules, il s'expofoit à
tous les affronts & à tous les dangers ; ce qui
l'attachoit à Fausta, c'eſt qu'elle étoit fille
de Sylla , & qu'il ſe regardoit en quelque
forte comme le gendre de cet homme fameux.
DE FRANCE. 21
Villius in Fausta , Sylla gener , ( hoc mifer uno
Nomine deceptus ) poenas dedit usque fuperque
Quàmfatis eft , pugnis cafus ,ferroque petitus ,
Exclufusfore , cum Longarenus foret intus ....
Quid refponderet ? Magno Patre nata puella eft.
1
A ce goût de vanité , Horace oppoſe un
goût plus ignoble , mais plus sûr , celui des
affranchies , & fur cela il cite Salluſte , qui
pouſſoit ce dernier goût à l'excès :
Tutior at quantò merx est in claſſe ſecundâ
Libertinarum dico : Sallustius in quas
Non minùs infanit , quam qui machatur.
Il eſt vrai que M. Dacier croit qu'il ne
s'agit pas ici de Salluſte l'Hiſtorien , mais de
ſon petit neveu. Nimporte , ſi le grand
oncle avoit été l'amant de Fauſta , il ſeroit
bien étrange , d'un côté , qu'Horace nommât
Salluſte fans obſerver combien le goût du
petit neveu étoit différent de celui du grand
oncle , & de l'autre , qu'il mît ſous le nom
de Villius une aventure ſi ſemblable à celle
qu'on attribue à Salluſte , ſans exprimer aucun
rapport entre Salluſte & Fauſta.
Au reſte , Villius & Longarenus n'étoient
pas les ſeuls amans de la fille de Sylla ; on
lui en connoît deux autres , Pompeius Macula
, & Fulvius Fullo , & cette anecdote
nous a été conſervée par un Calembourg
Latin , digne d'être envié par nos plus heu
reux&nos plus brillans faiſeurs de Calem-
ر
22 MERCURE
bourgs François. Fauſtus diſoit de Fauſta , ſa
foeur : Miror fororem meam habere MACULAM,
cùm FULLONEM habeat. Fabricius &
Cincinnatus n'auroient pas fait ce bon mot,
& perſonne ne l'eût fait de leur temps. On
pouvoit dire alors des Romains ce que Tacite
ne diſoit plus que des Germains : Nemo
illic vitia ridet : nec corrumpere & corrumpi
Seculum vocatur.
Cette Traduction de Salluſte étant à ſa
quatrième édition , ſon ſuccès eſt prouvé;
nous nous bornerons ici à examiner quelques
légers changemens que le Traducteur a
faits , & l'eſprit dans lequel il les a faits.
C'eſt un principe en matière de Traduction
, qu'il faut toujours refter le plus près
de l'original qu'il eſt poſſible , ſuivre le texte
avec ſcrupule , & prendre par préférence
les tours qui le repréſentent mot pour mot
En effet , lorſque les tours & les termes de
l'original ne répugnent point au caractère
particulier de la langue dans laquelle on
traduit , pourquoi les éviter ?
Le Traducteur s'étoit quelquefois écarté
de cette règle dans des bagatelles.
Verùm enimverò is demùm mihi vivere
atquefrui animâ videtur , qui , &c.
Il avoit d'abord traduit :
« Celui- là ſeul me paroît donc vivre en
homme , qui , &c .
C'étoit bien le ſens ; mais pourquoi éviter
les paroles du texte : celui-là ſeul me parott
vivre & jouir defon âme qui , &c. Pourquoi
DE FRANCE,
23
ſus-tout éviter cetteexpreffion philoſophique
&pittoresque , jouir defon âme ?
Celui - là feul me paroît vivre ; ce mot
vivre , pris ainſi abſolument & fans modification
, a bien plus de force que vivre en
homme.
Le Traducteur avoit trop de goût pour ne
pas ſentir tout cela, & en conféquence il a
traduit vivre &jouir defon âme.
Athenienfium resgefta ,ficut ego exiſtumo ,
fatis ample magnificaque fuere; verum aliquanto
minores tamen quàm fama ferun
tur , &c.
Le P. Dotteville avoit traduit :
« Les actions des Athéniens , affez grandes
& affez illuſtres d'ailleurs , me pa-
» roiffent un peu au- deſſous de leur renommée.
» ود
Le reſte de la phrase fait voir que ce mot
me paroiffent, formoit une eſpèce de contrefens.
En effet , Salluſte convient qu'il ne
connoît les actions des Athéniens que par
leurs Hiſtoriens ; mais il penſe , ficut ego
exiſtumo , que ceux-ci ont pu les exagérer
&les embellir. Le défaut de la Traduction
ne conſiſtoit ici que dans l'impropriété d'un
mot. Il ne falloit pas dire: ces actions me
paroiſſent au- deſſous de leur renommée , il
falloit ſuivre Salluſte à la lettre , & dire
comme lui : je pense qu'elles peuvent avoir
été un peu au- deſſous de leur renommée. C'eſt
ce qu'a fait le P. Dotteville.
" Les Athéniens ont ſans doute fait des
24
MERCURE
ود
actions éclatantes , mais je les crois audeſſous
de ce qu'en publie la renommée . »
C'eſt toujours pour ſe rapprocher du
texte que l'Auteur , ayant d'abord traduit
cette phrase : Sed , ubi labore atque juftitia
Refpublica crevit.
ود
Par celle- ci :
" Mais lorſque la République ſe fut accrûe
par les travaux de ces grands Hom-
» mes & par leur ſageſſe. »
Il a traduit beaucoup mieux :
" Mais lorſque la République ſe fut ac-
>> crûe par le travail & la justice. »
Cet art de généraliſer les idées , de perfonnifier
les êtres moraux , eſt une des grandes
ſources de l'élégance & de l'énergie ; &
l'attention à diſtinguer , à recueillir ces
nuances délicates , eſt précisément ce qui
fait le mieux connoître un Auteur. Tous ſe
reſſemblent pour le ſtyle dans une paraphrafe
, tous doivent ſe diftinguer dans une
Traduction .
Par la même raiſon cette phrase :
Sed ubi periculum advenit , invidia atque
Superbia poftfuere.
"
Eſt mieux rendue par cette phrase :
« Mais la crainte du danger l'emporta
fur l'envie & l'orgueil . »
Qu'elle ne l'avoit été d'abord par celle- ci :
«Mais la crainte du danger l'emporta fur
» leur orgueil. »
De même , gloria invidiam vicifti , eſt
mieux rendu par : votre gloire a triomphé de
l'envie
:
DE FRANCE. 25
L'envie , qu'il ne l'avoit été par ces mots :
vous vous êtes élevé au- deſſus de l'envie ; car
on peut s'élever au - deſſus de l'envie de pluſieurs
manières; un Sage peut s'élever audeſſus
de l'envie en la dedaignant , en dédaignant
même de l'exciter ; enfin , par divers
moyens , qui ne ſeroient pas celui dont Salluſte
parle. Dans tous ces exemples , le Traducteur
a gagné à ſe rapprocher de l'original
; mais fi c'eſt un défaut de s'en écarter
fans une raiſon ſuffiſante , c'en eſt un trèsgrand
auſſi quelquefois de le ſuivre de trop
près.
En effet , des Traducteurs ſans goût tranfportent
ſcrupuleuſement des formules Latines
dans le François , & par- là deviennent
infidèles à force de fidélité , parce qu'ils ne
réveillent pas chez les François la même
idée ou la même ſenſation que ces formules
Latines réveilloient chez les Romains ; ils ne
font que donner à la Traduction un air
étranger & barbare .
Nous obſerverons à ce ſujet une erreur
où tombent aſſez ſouvent les écoliers , &
même quelquefois leurs maîtres , c'eſt d'exprimer
indiſtinctement l'ó que les Latins
mettent quelquefois avant le vocatif. Il nous
ſemble qu'il y a ſur ce point une règle bien
raiſonnable à ſuivre , c'eſt de traduire cet é
lorſqu'il eſt exclamatif , par exemple :
» Ο Patria ! ó Divûm Domus Ilium !
>> Oma Patrie ! ô Ilion , ſéjour des Dieux !
Nº. 9 , 2 Mars 1782 . B
26 MERCURE
&de le ſupprimer lorſqu'il n'eſt qu'interpellatif
, par exemple : し
" O Venus , Regina Cnidi Paphique ,
>>ſperne dilectam Cypron , &c .
ود Reine de Cnide&de Paphos, Vénus,
>> abandonnez le ſejour chéri de Cypre , &c .
La raiſon de cette différence , c'eſt que
l'exclamation eſt une vraie figure , qui par
conféquent annonce de la paffion , & que
le ton des paffions eſt affez le même dans
les diverſes langues ; au lieu que l'interpellation
eſt aſſujétie à des formules propres à
chaque langue. Or , l'interpellation en François
n'admet point l'o au vocatif. Nous ne
diſons point : avez- vousfait cela , o Tityre?
Avez-vous été là, ô Mélibée ? O Tityre ! ô
Mélibée! dans ces phrafes feroit un latiniſme
; mais , o mon cher Mélibée n'en feroit
point un, parce qu'alors il y auroit un petit
mouvement d'exclamation , & que cet o ne
feroit plus purement interpellatif. En un
mot, la langue Françoiſe n'admet que lo
exclamatif , & rejette l'ó interpellatif.
Le Traducteur a ſuivi cette règle , il a retranché
l'o interpellatif par- tout où il l'avoit
misd'abord.
Sedper Deos immortales , quo illa oratio
pertinuit?
Sed per Deos immortales , quamobrem lin
Jententiam non addidifti, uti priùs verberibus
in eos animadverteretur?
" Mais , Dieux immortels, à quoi tendent
ces diſcours ?
DE FRANCE. 27
» Mais , au nom des Dieux ! pourquoi
n'avez-vous pas ajouté qu'il falloit aupa-
>> ravant les battre de verges ? »
ود
Il nous paroît qu'il falloit ſupprimer ce
Dieux immortels ! & cet au nom des Dieux!
qui ne fontque des formules Latines étrangères
au François ; mais le P. Dotteville ob .
ſerve en ſubſtance que nous avons en François
exactement les mêmes formules , avec
la ſeule différence du fingulier au pluriel ,
différence qui tient au Polytheiſme des Romains
, & qui n'a point de rapport au génie
des langues ; en conſequence il a varie fur
cet article ; & après avoir ſupprimé ces formules
qu'il avoit d'abord employées , il a
fini par les rétablir.
Nous perſiſtons à croire qu'il auroit dû
les ſupprimer , par la raiſon que ces formules
ont beaucoup plus de valeur chez
nous que chez les Romains , qu'elles ſont
chez nous plutôt de petits mouvemens
paſſionnés que de ſimples formules , que
nous ne les employons pas à ſi bon marché
ni ſi ſouvent , ni dans des endroits ſi indifférens
,& qu'ainſi elles ſont une Traduction
trop forte pour l'original.
Corpus patiens inedia , algoris , vigilia ,
fuprà quam cuiquam credibile eft.
" Il ſupportoit la faim , le froid, les veilles
» au delà de ce qu'on pourroit croire.
Au- delà de ce qu'on pourroit croire , étoit
encore un tour peu François ; il étoit plus
Bij
28 MERCURE
dans le génie de la langue de traduire comine
l'a fait depuis le P. Dotteville.
* On auroit peine à imaginer juſqu'à quel
>> point il favoit ſupporter la faim , le froid ,
১২ les veilles.»”
Voici un dernier exemple qui fait fentir
de quelle importance peut être le choix d'un
mot , & combien les mots les plus voiſins
font peu fynonymes .
Ambitio multos mortales falfos fieri fubegit.
ود
Le P. Dotteville avoit traduit :
« L'ambition apprit à ſe parer de faux
dehors.
L'équivoque du mot apprendre rendoit ce
tour amphibologique. On ne fait en effet ſi
c'eſt l'ambition qui ſe pare de faux dehors
ou qui enſeigne à s'en parer. Le Traducteur
a mis : " l'ambition inftruiſit à ſe parer de
faux dehors , & il n'y a plus d'équivoque ni
d'amphibologie.
Si ces obſervations paroiſſoient trop minutieuſes
à quelques Lecteurs , ce ſeroic
peut- être la faure de leur goût; en tout cas
on ne pourroit que ſavoir gré au P. Dotteville
d'avoir pouſſe juſqu'au ſcrupule la correction
des détails & la recherche de la perfection.
DE FRANGE. 19
COLLECTION des Moralistes Anciens ,
dédiée au Roi. Manuel d'Epictete, traduit
par M. N. , petit format. A Paris , chez
Didot l'aîne , Imprimeur - Libraire , rue
Pavée , & Debure l'aîné , Libraire , quai
des Auguſtins.
Les diverſes ſectes de Philofophie chez
les anciens , obſerve Montesquieu , pouvoient
être conſidérées comme des eſpèces
de religion. Jamais on n'en vit dont les principes
fuffent plus dignes de l'homme & plus
propres à former des gens de bien que celle
des Stoiciens. Elle n'outroit que les choſes
dans leſquelles il y a de la grandeur ; le mepris
des plaiſirs & de la douleur. Elle feule
Lavoit faire les Citoyens ; elle ſeule faifoit
les grands Hommes; elle ſeule faifoit les
grands Empereurs. " Faites un moment abttraction
des vérités révélées , ajoute le
même Auteur ; cherchez dans toute la
» Nature , & vous n'y trouverez pas de
» plus grand objet que les Antonins. Julien
» même , Julien ( un fuffrage ainſi arraché
ود
ود
ود
ود
4
وو
ود
ne ine rendra point complicede fon apof
tafie ; ) non , il n'y a point eu après lui
de Prince plus digne de gouverner les
hommes. >>
Perſonne n'a plus fimplifié la morale
qu'Épictète ; il en réduiſoit les plus utiles
leçons à cette formule , s'abstenir & fouffrir.
Pour bien juger de la force & du reffort que
B iij
30 MERCURE
donne à l'âme le mépris de la douleur & de
la mort , il faut voir ce que les Romains ont
fait d'utile & de grand; il faut lire & étudier
Épictère : c'eſt là, dit ſon éloquent
interprète , qu'on voit le calme & la ſérénité
dans le malheur & les traverſes de la
vie , l'élévation des ſentimens dans la ſervitade
& l'abaiffement , le courage dans les
uffrances , la patience dans la misère & la
pauvreté , le pardon des injures; en un mot ,
toutes les vertus dont la pratique exige le
plus de facrifices .
En toute chofe , dit Épictère , il faut faire
ce qui dépend de foi ,& refter enſuite ferme
& tranquille. » Je ſuis obligé de m'em-
>> barquer ; que dois-je faire? Bien choiſir
ود
le Vaiſſeau , le Pilote , les Matelots , la
ſaiſon , le jour , le vent. Voilà tout ce qui
» dépend de moi. Dès que je ſuis en pleine
» mer , il ſurvient une tempête ; ce n'eſt
>> plus là mon affaire , c'eſt l'affaire du Pi-
とlote. Le Vaiſſeau coule à fond; que dois-
» je faire ? Je fais ce qui dépend de moi ;
» je ne crie point , je ne m'en prends point
ود
à Dieu. Je fais que tout ce qui est né doit
>> mourir ; c'eſt la loi générale: il faut donc
» que je ineure. Je ne ſuis pas l'éternité ,
>> je ſuis un homme , une partie du tour ,
>> comme une heure eſt une partie du jour.
ود
Une heure vient , elle paffe ; je viens &
» je paſſe auffi . La manière de paſſer eſt indifférente;
que ce ſoit par le fer , par la
fièvre ou par l'eau , tout est égal. »
ود
29
DE FRANCE. 31
Pour parler le langage de Montagne , de
telles maximes ne sont-elles pas bien propres
àgroffir le coeur de courage , d'indépendance
& d'intrépidité ?
Que n'obtiendroit-on pas des hommes ,
( c'eſt une réflexion de l'Éditeur ) fi , au lieu
de l'éducation pufillanime & contradictoire
qu'ils reçoiventdans nos climats , & qui affure
à leurs enfans une partie de leur foibleſſe
, de leurs vices &de leur misère , on
s'occupoit de bonne heure à fortifier leur
corps par l'exercice & le travail , à rectifier
leur jugement par l'étude des ſciences exactes,
à les accoutumer, par de bons exemples ,
au ſpectacle utile & confolant des choſes
honnêtes ( car ce font les bonnes habitudes
qui font les bonnes moeurs ) ; à lear inſpirer
le mépris des grandeurs , de la fortune , &
fur-tout de la vie , ſans lequel ils auront
toujours l'eſprit étroit & l'âme commune ;
enfin , à exciter en eux l'enthouſiaſine de
la vertu , par les préceptes mâles & auftères
de ce Stoïciſme ſi fécond en grands Hommes,
& que Montagne appelle , avec raifon , la
première efchole philofophique & furintendante
des autres !
M. N. reproche , avec raiſon , à l'Auteur
des Annales de la Vertu , d'avoir parlé des
Stoïciens & de leurs maximes ſans les avoir
entendus. Elle n'en a donné que des notions
vagues , incomplettes & ſouvent fauſſes. Il
Biv
302
MERCURE
obferve , en faveur de ceux à qui l'autorité
de cet Auteur pourroit en impoſer , que tous
les endroits de ſon Ouvrage où il eſt particulièrement
queſtion des Philofophes anciens
, doivent être lus avec précaution ,
* ſoit pour la manière peu exacte & infuf-
ود
ود
ور
fifante dont leurs opinions y font expo-
>> ſées , ſoit pour le jugement qu'on en
porte. En effet , quelle connoiffance préciſe
peut- on prendre , dans ce Livre , de
la doctrine de Zénon , de Sénèque , d'Épictète
& de Marc- Antonin ? Pourquoi ne
>> pas préſenter au Lecteur , d'après leurs
Ecrits ſcrupuleuſement analyſes & jugés
>> fans partialité, un abrégé fidèle de la mo-
"
ور
ود
ود rale des Stoïciens ? Et comment, avec une
» âme douce & fenfible parle -t'on auffi
froidement d'une ſecte qui a donné le
>> précepte & l'exemple de toutes les vertus
>> ſociales; qui regardoit l'Univers comme
>> un Royaume dont Dieu est le Prince , &
>> comme un tout à l'utilité duquel chaque
» partie doit concourir & rapporter ſes ac-
>> tions , fans préférer jamais ſon avantage
>> particulier à l'intérêt commun ; qui en-
>> ſeignoit que chacun doit aimer fon fem-
ود blable, veiller ſur ſes beſoins , les prévoir
même , s'intéreſſer à tout ce qui le re-
>>> garde , le ſupporter , ne lui faire aucun
>> tort , & croire que l'injure , l'injustice eft
>> une eſpèce d'impiété.. Se contenter
دد
....
d'avoir fait une bonne action , & du té-
>> moignage de ſa confcience; s'oublier Toi
DE FRANCE. 33
» même , au lieu de chercher des témoins ,
>> ou de ſe propoſer quelque récompenfe ,
» ou d'agir en vue de ſon intérêt particu-
» lier..... Pendant tout le cours de la vie
>> accumuler bonne action fur bonne action ,
> ſans laiffer entre elles le moindre inter-
» valle ni le moindre vuide , comme li c'étoit-
» là l'unique avantage d'exiſter ; fe croire
>> fuffisamment payé par cela ſeul qu'on a
" eu occaſion de rendre ſervice à autrui ; en
» témoigner ſa reconnoiffance à ceux qui
>> nous l'ont offerte , comme une choſe qui
ود
ود
nous eſt utile à nous mêmes ; ne chercher
par conféquent hors de foi ni le profit ni
> la louange des hommes; n'eſtimer rien
» & n'avoir rien tant à coeur que la vertu
ود &l'honnêteté; ne ſe laiffer jamais détour-
>> ner de fon devoir , ni par le defir de la
>> vie , ni par la crainte des tourmens ou de
>> la mort , ni par celle de l'ignominie , pire
>> que la mort , &c. &c. »
Toutes ces maximes font extraites mot
pour mot des Ouvrages d'Épictère , de Sénèque
& de Mare Antonin , dont on trouve
les propres paroles dans la ſavante Preface
de Gataker , fur le Livre de cet Empereur,
Sous les Néron , les Tibère & les Domitien ,
des eſclaves , des ambitieux & des hypocrites
firent un crime aux Stoïciens du conrage
avec lequel ils parloient de la dignité &
de la liberté de l'homme ; on les peignoit
comme des eſprits inquiets qui portoient
impatiemment le jong des lois & de Fauto-
By
34
MERCURE
rité , comme des ennemis ſecrets du Prince
&de l'État. Épictète entreprit l'apologie de
ſa ſecte : " Les Stoïciens , dit- il , enfeignent
>> que l'homme eſt libre; ils enſeignent donc
>> à mépriſer l'autorité de l'Empereur. A
>> Dieu ne plaiſe ! nul Philofophe n'enſeigne
> àdes ſujets à ſe révolter contre leur Prince ,
>> ni à ſouſtraire à ſa puiſſance rien de tout
>> ce qui lui eſt ſoumis. Tenez , voilà mon
» corps , mes biens , ma réputation , ma
>> famille , je vous les livre ; & quand vous
>> trouverez que j'enſeigne à quelqu'un à les
>> retenir malgré vous , faites-moi mourir,
>> je ſuis un rébelle. Ce n'eſt pas là ce que
>> j'enſeigne aux hommes , je ne leur enfei-
>> gue qu'à conſerver la liberté de leurs
» opinions , dont Dieu les a fait ſeuls les
> maîtres. "
Quoiqu'Épictète n'enſeignât rien qui put
alarmer le defpote le plus ombrageux , il
n'en fut pas moins compris dans l'abſurde
décret de Domitien , qui obligeoit tous les
Philoſophes de ſortir de Rome; ce fage ſe
retira à Nicopolis, pour dérober ſa tête à la
fureur du Tyran & à celle d'un Sénat corrompu
, & tellement avili par l'eſclavage ,
qu'il n'avoit plus d'autre paſſion que cellede
l'or , d'autre volonté que celle d'un maître
imbécille ou féroce , d'autre courage que
celui de dévorer en filence les affronts qu'il
en recevoit.
Il faur lire ce que dit M. N... ſur ce ſujet
& fur plufieurs autres non moins dignes
DE FRANCE.
35
d'attention , dans un Diſcours qui eſt à la
tête du Manuel d'Épictète ; on y trouvera un
grand nombre de vûes ſaines , de réflexions
profondes& courageuſes , qui décèlent à la
fois l'Ecrivain éloquent , l'ami du peuple ,
le défenſeur des droits de l'humanité , un
homme qui connoît parfaitement les Auteurs
anciens & modernes , qui les cite avec
goût , & les juge avec équité. :
Maintenant , pour donner une idée du
Manuel d'Épictère , & fur-tout de la manière
dont il eſt traduit , nous allons en
tranſcrire quelques morceaux.
Page 38. " Souviens- toi que tu es ici - bas
comme ſuruntheatre , pour y jouer le rôle
qu'il a plu au maître de te donner. Qu'il foit
long ou court , peu importe. S'il veut que
tu faſſes celui de pauvre , tâche de bien repréſenter
ce perſonnage. Fais-en de même ,
ſoitqu'il te confie le rôle d'un boiteux , d'un
Prince ou d'un ſimple particulier ; car c'eſt
à toi de bien jouer le rôle qu'on te donne ;
mais c'eſt à un autre à te le choiſir. »
Page 99. « Nous pouvons connoître l'in
tentionde la Nature par les ſentimensqu'elle
infpire à tous les hommes dans ce qui ne les
intéreſſe pas perſonnellement. Par exemple ,
lorſque l'eſclave de ton voiſin a caffé un
vaſe ou quelqu'autre choſe , tu ne manques
pas de lui dire , pour le conſoler , que c'eſt
un accident très-commun ; ſois done auſſi
tranquille s'il arrive à ton eſclave de faire
la même faute. Appliquons cette maxime à
B vj
36 MERCURE
des objets plus ſérieux. Si quelqu'un perd
ſa femme ou fon fils , il n'y a perfonne qui
ne lui diſe que c'eſt le fort de l'humanité.
Eprouvons- nous le même accident ; nous
nous déſeſpérons , nous nous écrions auffitôt
: « Ah ! que je ſuis malheureux ! » Il falloit
ſe ſouvenir du ſang-froid que nous avons
montré en apprenant qu'un autre avoit eu
le même malheur. >> 1
Page 107. " Sache que le principal fondement
de laReligion eſt d'avoir des idées ſaines
&raiſonnables des Dieux ; de croire qu'ils
exiſtent , qu'ils gouvernent le monde avec
autant de juſtice que de ſageſſe; d'être perfuadé
que tu dois leur obéir & te foumettre
fans murmurer à tous les événemens , comme
étant produits par une intelligence infiniment
ſage. Avec cette idée des Dieux , tu ne
pourras jamais te plaindre d'eux , ni les accuſer
de négligence à ton égard.
Mais il eſt un moyen d'atteindre ce but ;
c'eſt de renoncer à toutes les choſes ſur lefquelles
tu n'as aucun pouvoir , & de ne
placer ton bonheur ou ton malheur que dans
ce qui dépend de toi. »
Page 116. " Abſtiens- toi , autant qu'il eſt
poffible , des plaiſirs de l'amour avant le
mariage; ſi tu les goûtes , que ce ſoit ſuivant
la loi.
Page 120. " Il eſt dangereux de tenir des
difcours obſcènes, Si tu aſſiſtes à quelques
DE FRANCE.
37
unes de ces converſations , & que l'occafion
ſoit favorable , reprends avec vigueur
celui qui ſe permet ces propos indécens
, ou du moins fais- lui connoître ton
mécontentement par ton filence , par la rougeur
de ton front & par la ſévérité de ton
viſage.>>
Page 138. " En toute occafion , aie toujours
préſente à la mémoire cette Prière :
" Grand Jupiter , & vous , puiſſante Def-
>> tinée , conduiſez - moi par tout où vous
>> avez arrêté dans vos décrets que je dois
>> aller; je ſuis prêt à vous ſuivre conftam-
» ment. En effet, quand je m'obſtinerois à
» vous réſiſter , il faudroit toujours vous
>> ſuivre malgré moi. ».
Cette morale eſt ſans doute admirable
dans un Philoſophe du paganiſme.
* On ſe propoſe de publier ſucceſſivement ,
&dans le même format , la morale de Sénèque
, celle de Tacite , Ifocrate , Confucius
, Marc- Antonin , Socrate , Epicure , les
Caractères de Théophrafte , les Préceptes de
Phocylide & de Theognis , & les vers dorés
de Lyſis attribués à Pythagore , les Penſées
morales de Cicéron , extraites de ſes Euvres
&c. Tous ces Ouvrages feront imprimés
avec autant de ſoin que le Manuel
d'Epictère , c'eſt à-dire , avec une perfection
Typographique qui étoit preſque devenue
étrangère à l'Imprimerie Françoife. Didot
:
38 MERCURE
Paîné nous ſemble fait pour lui rendre ſon
ancienne célébrité. Le Volume que nous
avons ſous les yeux eſt d'une beauté admirable.
Le papier ſur-tout eſt ſupérieur à celui
d'Hollande , par la ſolidité , la fineſſe& la
blancheur. On le tire des Fabriques d'Annonay
, en Vivarais.
ACADÉMIE.
LE
E 21 du mois dernier , il y a eu à l'Académie
Françoiſe une Séance publique pour
la réception de M. le Marquis de Condorcet ,
choiſi pour ſuccéder à la place de feu
M. Sauren . Le Récipiendaire , dans un Difcours
plein de philoſophie , a conſidéré
l'état des ſciences phyſiques & morales , leur
réunion & leur tendance vers le bien général
de l'humanité ; les avantages attachés à
la culture de l'eſprit , ſans ceſſe occupé à
perfectionner les moyens de découvrir la
vérité , & à fimplifier les méthodes qui peuvent
nous conduire au vrai plus fûrement
&plus promptement. C'eſt en effet avec le
même inſtrument qu'agiſſent l'homme d'État
& le Géomètre ; leurs opérations ne diffèrent
quedans l'objet ſur lequel ils travaillent.
La légiflation , la politique ne font de véritables
ſciences qu'autant qu'elles ont pour
baſe des principes incontestables , & qu'elles
marchent avec ordre vers le but qu'elles ſe
propoſent : les problêmes de cette ſcience
DE FRANCE.
39
ſont peut-être plus compliqués & plus difficiles
à réfoudre que ceux de la Géométrie
tranſcendante. L'Auteur a fait fentir combien
on doit eſpérer des progrès actuels de
la morale , quoique cette ſcience foit beaucoup
moins avancée que les autres ; appuyée
comme elles , ſur l'obſervation des faits&
ſur des principes incontestables , la morale
commence à ſuivre la même méthode , & à
ſe faire une langue intelligible & fixe.
M. de Condorcet a repréſenté , ſous des
couleurs très intéreſſantes , les qualités morales
& littéraires de l'eſtimable Académi
cien qu'il remplace. M. le Duc de Nivernois
, qui devoit répondre à ſon Difcours ,
s'en eſt acquitté avec ce ton noble & delicat
de l'homme du monde , perfectionné par la
culture des Lettres .
M. d'Alembert & M. l'Abbé Deliſle ont
rempli la Séance , l'un par l'éloge du Marquis
de Saint - Aulaire , l'autre par le premier
Chant d'un Poëme ſur les Jardins. On a
trouvé que le premier de ces deux Écrivaius
célèbres étoit ſeul capable de fixer l'attention
ſur un ſujet auſſi ſtérile. On a furtout
remarqué deux morceaux de M. l'Abbé
Delifle , que nous allons citer , mais fans en
garantir l'exactitude ; des vers ſaiſis pendant
une lecture rapide, né ſe retracent pour l'ordinaire
à la mémoire que d'une manière défectueuſe.
40
MERCURE
• • •
Peinture du Cheval.
•
Là , du ſommet lointain des roches buiſſonneuſes ,
Je vois pendre la chèvre. Ici , de mille agueaux
L'écho porte les cris de coteaux en coteaux .
Dans ces prés abreuvés des eaux de la colline ,
Couché ſur ſes genoux , le boeuf peſant rumine.
Tandis qu'impérieux , fier , inquiet , ardent ,
Cet animal guerrier qu'enfanta le trident ,
Déploie, en ſe jouant , dans un gras pâturage ,
Sa vigueur indomptée & ſa grâce ſauvage.
Que j'aime & ſa ſoupleſſe & fon air animé !
Soit que dans le courant du fleuve accoutumé
En friffonnant ilplonge ,& luttant contre l'onde ,
Batte du pied le flot qui blanchit & qui gronde ,
Soit qu'à travers les prés il s'échappe par bonds ,
Soit que , livrant aux vents ſes longs crins vagabonds ,
Superbe , l'oeil en feu , les narines fumantes ,
Beau d'orgueil & d'amour , il vole à ſes amantes !
Quand je ne le vois plus , men oeil le ſuit encor.
Peinture des Jardins de Versailles & de Marli.
•
Venez , fuivez mon vol au pays des preſtiges ,
A ce pompeux Verſailles , à ce riant Marli ,
Que Louis , la Nature & l'Art ont embelli .
C'eſt-là que tout est grand , que l'Art n'eſt point ti
mide.
DE FRANCE. 41
Là, tout est enchanté. C'eſt le palais d'Armide ;
C'eſt le jardin d'Alcine , ou plutôt d'un Héros
Noble dans ſa retraite & grand dans ſon repos ,
Qui cherche encore à vaincre,à dompter des obſtacles,
Et ne marche jamais qu'entouré de miracles ;
Voyez-vous & les eaux , & la terre & les bois ,
Subjugués à leur tour , obéir à ſes lois ;
Aces douze palais d'élégante ſtructure ,
Ces arbres marier leur verte architecture ,
Ces bronzes reſpirer , ces fleuves ſuſpendus ,
En gros bouillons d'écume à grand bruit defcendus ,
Tomber , ſe prolonger dans des canaux ſuperbes ;
Là, s'épancher en nappe; ici , monter en gerbes :
Et dans l'airs'enflammant aux feux d'un ſoleil pur ,
Pleuvoir en gouttes d'or , d'émeraude & d'azur ?
Si j'égare mes pas dans ces bocages ſombres ,
Des Faunes , des Sylvains en ont peuplé les ombres ,
Et Diane & Vénus enchantent ce beau licu .
Tout boſquet eſt un Temple , & tout marbre eft un
Dieu ;
Et Louis , reſpirant du fracas des conquêtes ,
Semble avoir invité tout l'Olympe à ſes fêtes.
*
MERCURE
SCIENCES ET ARTS.
INVENTION.
LAA
Harpe , dans l'origine , étoit un Inſtrument
très-borné ; l'on n'y pouvoit moduler qu'en un ſeul
ton majeur , & en un ſeul ton du mode mineur , encore
ce dernier manquoit-il d'un ſon eſſentiel , la
note ſenſible . L'harmonie enchantereſſe de cet Inftrument
ayant engagé pluſieurs Méchaniciens à le
perfectionner , on imagina les ſept pédales connues
depuis quelques années , ce qui le mit en grande
faveur parmi les gens du monde ; mais il restoit encore
fortborné en comparaiſon du Clavecin : car ,
pour exécuter certains morceaux de Muſique , il
falloit ou les tranſpoſer , ou accorder la Harpe dans
un ton extraordinaire ; quelquefois même l'exécution
en étoit abſolument impoſſible. Un Artiſte plein
d'intelligence & fort zélé pour les progrès de ſon
Art, le ſieur Couſineau, vient d'exécuter une méchanique
qui affimile la Harpe au Clavecin , & donne la
facilité de parcourir ſans embarras toutes les modlations
de notre ſyſtême muſical. Les Commiſſaires*
choiſis par l'Académie des Sciences pour examiner
cette Invention, en ont rendu le témoignage le plus
avantageux , & l'Académie a honoré de fon approbation
le travail de l'Artiſte . Ce nouvel Instrument
réunit la ſolidité à la ſimplicité; ſans déranger l'ordre
des anciennes pédales , on y ajoute uniquement celles
qui étoientnéceſſaires pour moduler dans tous les tons.
La Harpe ainſi perfectionnée doit mériter à ſon Au
* MM. Vandermonde , Bertholet & Rochard de Saron.
DE FRANCE. 43
teur la reconnoiſſance des Amateurs & des Maîtres
de Muſique ; ils s'empreſſeront ſans doute à le dédommager
des peines & des dépenſes qu'a dû lui cauſer
une entrepriſe tentée vainementjuſqu'ici .On eſſayera
de lui enlever le fruit de ſes travaux en contrefaifant
ſa méchanique ; mais le Public ſera toujours inté
reſſé àdonner la préférence à l'Inventeur. Les perſonnes
qui voudront ſe procurer cet Inſtrument ,
peuvent s'adreffer au ſieur Couſineau , Luthier , rue
des Poulies, en face de la Colonade du Louvre. Nous
allons joindre ici l'Extrait d'un Mémoire fait ſur cet
objet par M. l'Abbé Rouſſier , le plus habile Théoricien
de l'Europe en matière de Muſique ancienne
& moderne.
EXTRAIT d'un Mémoire de M. l'Abbé
Rouffier, fur la Harpe perfectionnée par
lefieur Coufineau , Luthier de la Reine.
L'EFFET des pédales qu'on a ajoutées à la
Harpe depuis quelques années , conſiſte à diviſer
chaque ton par un demi-ton intermédiaire que l'Auteur
de cette Invention a cru pouvoir ſervir indiftinctement
& de dieſe à la note inférieure , & de
bémol à la ſupérieure. C'eſt exactement là le ſyſ
tême que préſentent nos divers inftrumens à touches
, reſte des fiècles de barbarie.
Mais comme, ſelon les principes de la Muſique ,
le dieſe ou le béinol, dans cette circonstance , ne
doivent pas rendre le même ſon , puiſqu'on diftingue
les demi-tons qu'ils forment en majeurs &
mineurs,le ſieurCouſineau s'eſt propoſé de perfectionner
la Harpe en y introduiſant ces deux fortes de
demi tons.
Aux pédales ordinaires il en ajoute de nouvelles;
elles forment un ſecond rang au-deſſus des premières
, dont il rectifie l'effet quant à l'intonation
44 MERCURE
du demi-ton. Il obtient ainfi le moyen de faire en
tendre ſur la Harpe un demi-ton majeur ou un
demi ton mineur , ſelon l'occurrence & comme
l'exigent les principes de la Muſique.
Tout ſeroit dit ici relativement à cet objet , &
le ſieur Couſineau n'auroit éprouvé aucune difficulté à
le remplir , fi les principes qui ont cours en Furope
depuis environ deux fiècles touchant l'intonation de
divers intervalles muſicaux , & en particulier touchant
les demi- tons, pouvoient être mis en pratique
fur les Inſtrumens qu'on appelle fixes , tels que la
Harpe , le Clavecin & tous les Inſtrumens à touches.
Mais il eſt démontré aujourd'hui que les principes
des Modernes touchant l'intonation de pluſieurs intervalles
font faux , contraires à l'expérience & aux
principes authentiques que nous ont tranfmis les
Anciens .
Cependant, il est bon d'obſerver que les principes
des Modernes . quoique faux en ce qui concerne
l'intonation , font néanmoins d'accord avee ceux des
Anciens , tant à l'égard du nombre de demi-tons
contenus dans une octave , qu'à l'égard de leur dif
tinction en diatoniques & chromatiques relative à
des expreſſions & des genres de chant différens : en
un mot , les Modernes admettent , comme les Anciens
, vingt-deux demi - tons dans l'étendue d'une
octave ; ſavoir , douze diatoniques & dix chromatiques.
Ce font ces deux fortes de demi-tons que le Sr Coufineau
introduit ſur la Harpe en faiſant diſparoître
ce ſeul demi-ton neutre , & par conféquent faux ,
qu'on s'étoit contenté d'y mettre entre chaque ton.
C'eſt au moyen du double rang de pédales dont j'ai
parlé qu'il obtient cet avantage.
Voici le ſyſtême de ſons qui réſulte de ſa nouvelle
méchanique.
Les cordes à vide , c'est-à- dire , celles qui raiDE
FRANCE.
45
fonnentdans toute leur longueur , préfentent l'ordre
diatonique ſur les ſept notes baiſſées par un bémol ;
ſavoir :
Utbre & mi &fabfolb la bib.
Le premier rang de pédales raccourcit chaque
corde de la valeur d'un demi-ton chromatique ,
c'est-à-dire , comme d'ut-bémol à l'ut naturel , de
re- bémol au re naturel , &c. & fournit ainſi les ſept
notes naturelles ut, re, mi, fa, fol, la , fi .
Enfin, le ſecond rang de pédales raccourciſſant la
corde de la valeur de deux demi-tons chromatiques,
comme d'ut-bémol à ut- dieſe , de re-bémol à rediefe,
&c. fera entendre les ſept notes ut * re *
mi *fa *fol * la *fi *.
Chaque note de la gamme aura ainſi , au moyen
de cette méchanique, ſon demi-ton diatonique an
deſſus & au- deflous , ainſi que fon demi-ton chromatique
également au- deſſus & au deffous.
: Un ut , par exemple , aura ſes deux demi-tons
diatoniques , ut re-bémol & ut fi , & ſes deux demitons
chromatiques , ut ut - dieſe & ut ut-bémol;
tandis que les Harpes ordinaires ne peuvent rendre
qu'un ſeul ſon intermédiaire entre chaque ton , qui
par conféquent ne ſauroit avoir ni le caractère de
demi-ton diatonique , ni celui de demi-ton chromatique
, de mineur ou de majeur , un ſeul fon ne pouvant
faire l'effet de deux.
Mais , comment accorde-t- on cette nouvelle
Harpe ? quel ordre faut- il y obſerver pour la poſition
des deux ſortes de demi-tons ? en un mot , où
place-t-on le majeur ? où place-t-on le mineur ?
1
C'eſt-là précisément ce qui a arrêté le Sr Couſincau
lorſqu'il a entrepris d'accorder ſa Harpe d'après les
principes des Modernes , qu'il étoit bien éloigné de
regarder comme erronnés à l'égard de la poſition &
de l'intonation même des demi tons .
Le Sr Coufineau ayant fait part à M. l'Abbé Rouf-
:
46 MERCURE
fier des difficultés qu'il éprouvoit pour l'accord de
ſaHarpe , ce ſavant Théoricien , convaincu de la
fauſſeté des principes des Modernes , & de l'impoſibilité
de les mettre en pratique ſur les inftrumens
fixes; d'un autre côté , la juſteſſe & l'immutabilité
des principes des Anciens lui étant démontrées
depuis long-temps , il a fait accorder la nouvelle
Harpe comme l'euffent accordée ces mêmes Anciens
, & comme ils accordoient en effet leurs lyres
&tous leurs inſtrumens à cordes , c'est-à-dire , par
desquintes parfaitement juſtes, &toutes les difficultés
ſe ſont évanouies .
Les demi-tons que préſente la Harpe dans ſon
ordre diatonique ſe ſont trouvés naturellement mineurs
comme ils doivent l'être. Il n'a plus fallu que
diſpoſer la méchanique de cet inſtrument pour
produire les demi - tons chromatiques. Or, l'intonation
de ces derniers demi-tons eſt fournie par la
fuite même des quintes juſtes , comme dans cet
exemple.
1
:
TABLEAU des Sons par Quintes que
préſente la nouvelle Harpe.
Cordes ouvertes .
Fabut& fol & re b lab mib fib
Premier rang de Pédales.
Fa , ut , fol , re , la , mi , ſi ,
Deuxième rang de Pédales.
Fa * ut ſol * re * la mi * fi *.
On voit dans cet exemple comment lefa naturel,
demi-ton chromatique de fa-bémol, eſt fourni par
la dernière quinte des cordes ouvertes , c'est-à-dire ,
parfi-bémol, & lefa-dieſe par la dernière quinte du
1
DE FRANCE.
47
premier rang de pédales ; ſavoir ,fi naturel. Les autres
demi-tons chromatiques ſont toujours , ainſi que
tout intervalle muſical , le réſultat d'une quinte :
c'eft- là ce que les Anciens appeloient l'Harmonie ,
qui n'eſt , comme on voit , que la correfpondance
mutuelle & confonante des divers ſons qui compofentun
ſyſteme imuſical , ſoit diatonique , ſoit chromatique.
Ainfi,la nouvelle Harpe peut être regardée comme
une démonstration-pratique de la juſteſſe & de la
vérité des principes des Anciens. Il eſt à ſouhaiter
que ſon Auteur ſoit dans le cas d'en faire plufieurs
de ce genre. Il répandroit ainfi , par un
moyen bien ſimple & à la portée de tout le monde ,
laconnoiffancedes principes de la Muſique défigurés
depuis deux ſiècles par les erreurs des Modernes.
Auſſi la Harpe du Sr Couſineau peut-elle être appelée
à juſte titre Harpe Muſicale , pour la diftinguer
de la Harpe ordinaire , dont on a corrompu le
ſyſteme en y tranſportant celui des inſtrumens à
touches.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ELECTRE
LECTRE, Tragédie en cinq Actes , imitée de Sophocle
, par M. de Rochefort , de l'Académie
Royale des Inſcriptions & Belles - Lettres. Prix ,
I liv. 10 fols . A Paris , chez M. Lambert & F. J.
Baudoüin , Imprimeurs-Libraires , rue de la Harpe ,
près S. Côme.
Manuel dujeune Officier , on Eſſai fur la ThéoricMilitaire
, par le Comte de Bacon , Volume in-
8°. Prix , 3 liv. 12 ſols broché , avec le portrait du
Prince de Condé. A Paris , chez Jombert le jeune ,
Libraire , rue Dauphine. On trouve chez le même
48. MERCURE
une Méthode de lever les Plans & les Cartes de
terre & de mer , contenant la pratique de la Géométrie
, tant fur le papier que fur le terrain , la Trigonométrie
rectiligne , la manière de lever , de tracer,
& de repréſenter en perſpective toutes fortes de
Plans & d'élévations , par feu M. Ozanam , Ouvrage
entièrement refondu & confidérablement augmenté
, Volume in- 12 . Prix , 3 liv. 10 fols relié .
Fabliaux ou Contes du douzième & du treizième
fiècles , Fables & Romans du treizième siècle , tra
duits ou extraits d'après pluſieurs manuscrits du
temps , avec des Notes hiſtoriques & critiques , &
les imitations qui ont éré faites de ces Contes depuis
leur origine juſqu'à nos jours , nouvelle Édition ,
augmentée d'une Differtation ſur les Troubadours ,
par M. Legrand, 5 Vol. in - 12. Prix , 9 livres brochés.
On a tiré in- 8º. des Exemplaires de la Dic
ſertation ſur les Troubadours . Prix , r livre 4 fols..
Le prix de l'ancienne Édition in- 8º, avec cette Difſertation
eft de 17 liv. 4 fols. A Paris , chez Onfroy,
Libraire , quai des Auguſtins.
TABLE.
VERS à S. A. R. Madame Traduction de Salluste , 19
la Comteffe d'Artois , 3 Collestion des Moraliſtes an-
Epure àM. Courtde Gébelin , ciens , 29
4Académie, 38
Réflexionsſur les Traités d'E- Invention , 42
ducation ,
Enigme & Logogryphe ,
9 Annonces Littéraires, 47
17
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 2 Mars. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. AParis ,
le 1 Mars 1782. DESANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSIE,
De PÉTERSBOURG , le is Janvier.
L'EXPÉDITION partie dernièrement d'Aſtracan
pour ſe rendre dans la Perſe , où les
vues de l'Impératrice ſont d'étendre notre
commerce , avoit été préparée depuis longtems.
Au commencement de l'année dernière
, le Comte de Wainovoich y avoit conduit
une eſcadre équipée à l'embouchure
du Volga ; il avoit négocié avec un Chan
de ces Contrées pour obtenir la ceffion de
quelques terreins à Aſtrabad & à Ferabad, on
ſe flatte que ce premier pas pourra nous affurer
le commerce entier de la Perſe , qui ſeroit
affez riche pour nous empêcher d'ens
vier les profits que les autres Puiſſances de
P'Europe retirent de leurs établiſſemens en
Amérique. Des tentatives faites ſucceſſivement&
fous main depuis l'an 1722 , nous
ont fait connoître les obſtacles que nous
pouvions éprouver , & en même-tems les
2 Mars 1782. 2
( 2 )
moyens de les ſurmonter. L'Empire Ottoman
& la Compagnie des Indes Orientales
d'Angleterre ne paroiſſent plus en état de
s'oppoſer à nos projets ; l'un & l'autre cidevant
fi formidables ne peuvent plus
nous traverſer dans le moment actuel .
>
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 26 Janvier.
L'AMIRAUTÉ , ſur l'ordre qu'elle a reçu
de faire équiper une eſcadre pour cette année
, a mis en commiſſion s vaiſſeaux de
ligne & 2 frégates ; il ſera de plus équipé 4
autres vailleaux de ligne , qui ſe tiendront
toujours prêts à mettre à la voile au premier
ordre en cas de beſoin. Le navire de
guerre le Wagrien , & 4 frégates qui ſont
parties ſucceſſivement l'année dernière pour
les Indes Occidentales , où l'on a réſolu d'avoir
toujours 4 frégates pendant la durée de
la guerre actuelle , appartiendront encore à
cette eſcadre,
L'année dernière il eſt arrivé à Drontheim
123 bâtimens , & il en eſt parti 120 .
Pluſieurs tranſports qui devoient porter
du bled dans l'Evêché de Chriſtianſand ,
ont eu le malheur d'échouer. Comme on
y manque de cette denrée de premiere néceffité
, le Roi a permis à pluſieurs bâtimens
étrangers qui y mouillent avec des cargaifons
debled , de le débarquer & de le ven.
dre en payant les droits de Douane.
:
( 3 )
1
Le 20 au ſoir , le feu a pris au Château
dans l'appartement du Prince Héréditaire ,
mais on a réuſſi à Péteindre promptement ,
& il n'a pas causé de grands dommages.
Le Roi , dans la vue de faire encore profpérer
dans ſes Etats les Manufactures de
toiles , a ordonné de réunir dans les villages
des Ecoles de filature à celles d'inſtruction ;
une Commiffion nommée à cet effet en aura
l'inſpection .
M. Martinus Koning , Fifcal Hollandois
de Negapatnam , arrivé Jeudi dernier au
foir avec ſa famille , ſe mettra demain en
route pour ſe rendre en Hollande.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 26 Janvier.
LES Députés de la Compagnie des Négocians
en gros dans cette Capitale, furent admis
ces jours derniers à l'Audience du Roi , à qui
ils rendirent leurs humbles actions de graces
de la protection que depuis le commencement
de la guerre il a accordé au commerce
Suédois. Ils lui offrirent en même tems , afin
de contribuer aux frais des équipemens néceſſaires
pour l'entretien & la continuation
de cette protection utile , un demi écu pour
chaque laſt de tous les navires marchands
de 600 tonneaux & au deſſus , qui mettront
en mer juſqu'au 1 Mai de l'année prochaine.
S. M. touchée de l'eſprit patriotique de ce
a 2
( 4 )
Corps , en a gracieuſement accepté les
offres.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Janvier.
LES Couvents ſupprimés par l'Empereur,
font au nombre de so. On a imprimé le
Mémoire que le Nonce du Pape a remis le
12 Décembre dernier , ſur cet objet , au
Comte de Kaunitz , Chancelier d'Etat , &
la réponſe qui y fut faite le 19 de ce mois.
Cette derniere rappelle ainſi less points
propoſés par le Nonce.
>> 1º . Selon lui les Ordonnances impériales relatives
au Clergé & à la diminution des Couvens ,
peuvent être enviſagées comme des diſpoſitions préjudiciables
à la Religion , & à l'Eglise , à l'intérêt
ſpirituel des ames , aux loix & uſages du culte.
29. Qu'il eſt informé de la ferme réſolution de ſupprimer
certains Ordres & Couvens , approuvés cependant
ſi ſolemnellement par l'Eglife; les 3e& 4e
points contiennent quelques expreſſions injurieuſes.
3°. Que des diſpoſitions faites par l'Empereur à
l'égardde certains droits dont S. M. I. auroit chargé
les Evêques , appartensient uniquement à la décifion
du Pape. Toutes ces remarques , obſerve le
Chancelier , font bien fortes; cependant S. M. I. les
auroit paffées ſous filence , comme venant moins du
S. Père , que du zèle ardent de M. le Nonce. Mais
puiſque le même Nonce a jugé à propos ſans attendre
aucune réponſe de communiquer ce mémoire
à quelques Evêques ſujets du Monarque , ainſi qu'à
différentes autres perſonnes , S. M. pour éviter toutes
impreffions abuſives , a chargé ſon Chancelier
de Cour & d'Etat , de répondre au nom de ſon
Maître ſommairement aux points en queſtion.
( 5 )
1º. La réforme des abus gliſſes de tems à autre dans
la difcipline eccléſiaſtique , loin d'y préjudicier , ſert
au contraire à la véritable utilité de l'Egliſe & à ſon
édification . Les réformes qui n'attaquent point le
dogme ne dépendent aucunement du Pape , qui ,
finon dans le cas contraire , n'a auſſi aucune autorité
dans l'Etat. Celle-ci ne peut donc être enlevé au
Souverain qui y commande & a ſeul le droit d'y
commander. C'eſt au pouvoir du Prince qu'appartient
tout ce qui concerne l'Ordre extérieur de l'Egliſe
, & particulièrement les fondations eccléfialtiques
, cela ne faifant rien à l'eſſentiel de la croyance
de la religion. L'extenfion des Ordres religieux dépend
de la connivence des Princes dans les domaines
deſquels ils ſe trouvent. L'Empereur , en ſa qualité
de Prince ſouverain , jouit donc auſſi de ce droit , &
par là eſt obligé de veiller à tout ce qui ne touche
pas la doctrine de l'Eglife. 2°. Il eſt contre l'équité
connue de l'Empereur de léſer quelqu'un dans ſes
priviléges effentiels ; ainſi S. M. I. n'a jamais ſongé
à abolir des Ordres religieux qui font légitimés par
le Saint-Siege ; il eft abſolument indifférent à ce
Monarque ſi les mêmes Ordres réguliers ſupprimés
dans ſes Etats , exiſtent ou non dans les Etats foumis
à d'autres Souverains . Or , comme S. M. I. De
s'immiſce en aucune des choſes dont la jurifdiction
appartient au Pape ou à l'Egliſe univerſelle , ſavoir
dans ce qui regarde le dogme , elle ne peut non plus
permettre que l'on ſe mêle de choſes défendantes
particulièrement de ſon autorité ſuprême de l'Etat ,
&parmi leſquelles on comprend tout ce qui a lieu
dans l'Egliſe par des inftitutions humaines , & ne
peuty être introduit fans le conſentement des Souverains.
Toutes ces choſes peuvent & doivent être
réprimées par la puiſſance législative , même entièrement
abolies , dès que l'intérêt de l'Etat , l'abus
ou d'autres circonstances accidentelles le rendent
néceſſaire. Quant à ce qui concerne le ze & le 4e
a 3
( 6 )
point, on ſe flatte qu'après une réflexion plus mûre ,
M. le Nonce ſe rappellera ſuffisamment ce qui pourroit
lui être répliqué à cet égard. 3 °. Enfin le Pape ne
peut réclamer comme des prérogatives particulières
du Saint- Siége , ce qui pendant tant de ſiècles a
appartenu évidemment à chaque Evêché privativement
, & qui en eſt inſéparable. C'eſt la raiſon pour
laquelle S. M. I. a rendu aux Evêques de ſes Etats ,
l'exercice de ſes droits qui leur appartiennent inconreſtablement
, & a par- là aboli un abus qui préjudicioit
d'une manière ſi énorme à l'intérêt de ſes ſujetso.
Le 21 de ce mois , le Nonce a remis un
autre Mémoire , auquel le Chancelier a répondu
le 23 , qu'à l'avenir toute remontrance
fur cet objet feroit ſuperflue.
On dit que les Huſſites ou Frères Moraves
en Bohême , ont ſollicité l'Empereur
de leur permettre de bâtir une Eglife pour
leur Culte ; mais que S. M. I. les a refufés.
En démoliſſant la Chapelle de Sainte-
Magdelaine , on a découvert un fouterrain
où l'on a découvert une prodigieuſe quantité
d'otſemens humains. On préſume que
cet endroit a ſervi anciennement de cimetiere
à cette Ville.
On apprend d'Edenbourg que le froid
eſt ſi rigoureux , qu'on a lieu de craindre
qu'il ne faffe beaucoup de tort aux vignes ,
qui peuvent être gelées ; le prix des vins
fur cette alarme , a déja hauffé confidérablement.
Le bruit court que nous aurons inceffamment
ici une nouvelle Salle de Specracle
national ; elle ſera conſtruite ſur la
( 7 )
place Joséphine , où eſt actuellement l'Hôtel
du Comte Charles de Palfy. On dit que
celui-ci aura en dédommagement le Seizerhof
, qui appartenoit au Couvent fupprimé
deMauerbach.
Les diverſes caiffes du département civil
ſeront viſitées inceſſamment , & on dit
qu'elles feront réunies en une ſeule.
De HAMBOURG , les Février.
On apprend de Hanau , qu'un Officier ,
ci-devant Colonel d'un régiment de ce
Comté au ſervice de l'Angleterre , chargé
enfuite de la recette & de l'adminiſtration
des ſubſides Anglois qui avoit été arrêté ſur
l'accufation portée contre lui d'avoir commis
beaucoup d'infidélités dans cet emploi ,
a éré jugé & condamné à mort par des Jurifconfultes
de Gottingue ; mais que S. A. S.
a cominué cette peine en 8 ans de prifon.
Selon les lettres de Munich l'Electeur
Palatin a ordonné de compléter les régimens
de ſes troupes & de porter ceux d'infanterie
à 1000 hommes. En conféquence de cet
ordre pluſieurs Officiers ſont partis pour
lever des recrues dans le pays .
Nos papiers annoncent depuis quelque
tems un traité d'amitié entre les Cours de
Vienne & de Pétersbourg; ils diſent aujourd'hui
que tous les actes relatifs à cette
opération ont été échangés.
On mande de Vienne qu'on y fait des
a4
( 8 )
levées de recrues , &que tous les hommes ,
abfens par congé , ont ordre de rejoindre
leurs corps reſpectifs . Ces ordres ſe donnent
toujours au commencement de chaque année
, & n'empêchent pas les ſpéculatifs d'en
tirer de grandes conféquences qui ſe vérifient
rarement. Heureuſement pour eux ils
ſe mettent moins en frais de conjectures ;
les arrangemens qui ſe font dans tous les
Etats héréditaires , relativement au Clergé
abſorbent l'attention générale. Parmi les
pièces importantes qui ont été publiées ,
nous citerons celles-ci; ce ſont les principes
établis par l'Empereur pour fervir de
règles à ſes Tribunaux & à ſes Magiſtrats
dans les affaires Ecclefiaftiques .
د
» L'objet & les bornes de l'autorité du Sacerdoce
dans l'Etat , ſont ſi clairement déterminés par les
fonctions & les devoirs auxquels le Seigneur luimême
a borté ſes Apôtres fendant qu'il étoit fur
terre , qu'il y auroit de la mauvaiſe foi à vouloir
ſtatuer ou admettre aucun doute à cet égard , & on
ne fauroit prétendre que les ſucceſſeurs des Apôtres
doivent avoir de droit divin plus d'autorité que
n'en avoient les Apôtres eux-mêmes. Perſonne n'ignore
que N. S. J. ne les a chargés que des forêtions
purement ſpirituelles ; 1°. de la prédication de l'Evangile
; 2°. des foins de fon cube ; 3 °. de l'adminiſtration
des Sacremens ( en tant qu'ils ſont ſpirruels
) ; 4°. du ſoin & de la diſcipline de fon Eglife.
C'eſt à ces quatre objets qu'étoit bornée l'autorité
des Apôtres; & c'eſt par conséquent à ces mêmes
objets ſeulement que peuvent prétendre leurs fucceffeurs.
Il s'enfuit que toute autorité dans 1 Etar ,
eft & doit être aujourd'hui du reſſort primitif de la
puiſſance ſouveraine , ainſi qu'elle a été depuis la
(و )
,
premiere origine de tous les états & de toutes les
fociétés , juſqu'à l'établiſſement du Chriſtianiſme ,
par lequel cet ordre naturel des choſes n'a tullement
été ni pu être altéré. A l'exception des quatre
objets ſuſdits , iln'y a donc aucune forte d'autorité ,
aucune prérogative , aucun privilége , aucun droit
quelconque que le Clergé tienne uniquement
de la volonté libre & arbitraire des Princes de la
terre. Il eſt incontestable que tout ce qui a été accordé
ou établi par l'autorité ſouveraine , & qu'il
dépendoit de ſon bon plaifir d'accorder ou de refuſer
, elle eſt en plein droit d'y faire des changemens
, de le révoquer , même tout-à-fait , lorſque le
bien général l'exige , & qu'aucune loi fondamentale
ne s'y oppoſe , à l'instar de toutes autres loix , conceffions,
établiſſemens faits ou à faire , qu'il eſt de la
ſageſſe & même du devoir de la légiflation d'approprier
aux tems & aux circonstances. Les diſpoſitions
des Conciles qui ne font obligatoires que pour les
Etats qui les ont admiſes ou reçues , font dans le
même cas , attendu que, qui auroit pu ne les pas
admettre du tout , doit prévoir à plus forte raifon
ou rectifier ces diſpoſitions & même les révoquer
entièrement , lorſqu'au moyen de la différence des
tems & des circonstances , la raison d'Etat & le bien
public peuvent l'exiger. L'autorité du ſacerdoce
n'eſt pas même arbitraire ni entièrement indépendante
quant au dogme, au culte & à la difcipline ;
le maintien de l'ancienne pureté du dogme , ainfi
que la difcipline& le culte étant des objets qui intéreffent
ſi eſſentiellement la ſociété & la tranquillité
publique , que le Prince en ſa qualité de ſouverain
Chef de l'Etat , ainſi que de protecteur de l'Egliſe ,
ne peut permettre à qui que ce ſoit de ſtatuer ſans fa
participation , ſur des matières d'une auſſi grande
importance . L'objet & l'autorité du Clergé étant
donc bien déterminés par les principes ſuſdits , il
s'enfuit que c'eſt d'après ces principes que doivent
as
( 10 )
êrre décidés à l'avenir tous les cas de Jurisdiction
Eccléſiaſtique «.
ITALI E.
De FLORENCE , le 26 Janvier.
La Cour de Parme a fait part à toutes
les Cours catholiques , du Bref que le Pape
a adreſſéle 15 du mois dernier à l'Empereur ,
& le S. Pere a autoriſé le Cardinal Vicaire ,
a déclarer le voyage qu'il ſe propoſe de faire
accompagné du Cardinal Doyen Albani
& du Cardinal Gerdil. On ne croit pas
cependant que le Souverain Pontife aille
juſqu'à Vienne , on penſe qu'il pourra chercher
à s'aboucher avec S. M. I. fur les confins
de ce grand Duché lorſqu'Elle viendra
ici pour voir le Grand Duc fon frere &
le Comte & la Comteſſe du Nord.
La mort du Cardinal Delgado laiſſe vaquer
un onzième chapeau dans le ſacré
Collége. Ce Cardinal eſt généralement regretté
par ſes qualités perſonnelles & par
fes libéralités ; il jouiſſoit d'un revenu de
450,000 cruzades , & ne laiſſe point de
fortune , parce qu'il n'amaffoit rien , & qu'il
diſtribuoit aux pauvres tout ce qui lui reſtoit
à la fin de chaque année.
ESPAGNE.
De CADIX , le 31 Janvier:
Le vaiſſeau la Sainte- Elisabeth qui étoit
rentré a été réparé fur- le-champ & vient
( 11 )
de reſſortir pour joindre l'armée de D. Louis
de Cordova ; rien n'annonce encore le retour
prochain de cette belle eſcadre ; les
dernières nouvelles qu'on en a eues ſont du 9
de ce mois , elle continuoit alors de croifer
vers le Cap St- Vincent . Peut-être en s'avançant
juſques au Cap Finistère , pourra- t- elle
rencontrer & intercepter Bickerſton. Si les
vents & la mer le lui avoient permis , Rodney
& Johnstone auroient pu ſe trouver auffi
fur fon chemin. On apprend que ce dernier
eſt entréà Lisbonne fur la frégate la Diana ;
ſes priſes ont continué leur route pour la
Manche ; mais il n'eſt pas fûr qu'ellesaient eu
encore le bonheur d'arriver en fûreté dans
les ports d'Angleterre ; voici l'état de la
belle flotte de D. Louis de Cordova .
La Conception de 92 canons , D. Louis de Cordova
, Général , D. Joſeph Mazaredo , Major-Général
de la flotte , D. Antonio Oforno , Capitaine de
pavillon . Le Terrible de 80 , D. J. B. Bonet , Lientenant-
Général , D. Cajetan Langara , Capitaine de
pavillon ; le Saint-Fernando de 80 , D. Miguel
Gaſton , Lieutenant-Général , D. Fernando Angulo ,
Capitaine de pavillon ; le Saint-Vincent de 80 ,
D. Ignace Ponce , Chef-d'eſcadre , D. François
Cogil , Capitaine de pavillon; Il Rayo ( la Foudre )
de 80 , D. Antoni oPofadas , Chef d'eſcadre , D. Manuel
Guiral ; le Saint- Damaſe de 70 , D. Antonio
Oſorno , D. Domengo de Naves ; le Saint-Eugene
de 80 , d'Ignace , Duc d'Estrada; le Saint- Charles
de 80 , D. Pablo Lazagna ; la Sainte-Isabelle de
70 , le Marquis de Medina ; la Galice de 70 ,
D Juan. Clavijero ; le Sérieux de 70 , D. Philippe
Gayales ; l'Atlante de 70 , D. Diego Quevedo; le
a6
( 12 )
Gaillard de 70 , D. Joſeph Sabala ; Guerrier de 70 ,
D. François-Xavier Morales ; le Saint- Laurent de
70 , D. Juan de Arraus ; le Saint- Juaguin de 70 ,
D. Charles de Tornez; le Saint-Raphael de 70 ,
D. Alverto Olaondo ; le Saint- Angel de 70 , D. Jacinto
Zerrano ; le Saint - Miguel de 70 , D. Joan
Moreno; le Saint- Jean-Baptiste de 70 , D. François
Idiaques ; l'Afrique de 70 , le Marquis de Cazavas ;
le Ferme de 70 , D. Athanaſco Baranda ; le Brillant
de 70 , D. Franciſco Ufatoriez; le Saint- Pasqual
de 70 , D. Louis Barona; le Saint-Pierre de 70 ,
D. Manuel Ordognez; le Saint-Juſte de 70, D. Baſco
Morales ; l'Orient de 70 , D. Domingo Perler ; le
Vainqueur de 70 , D. Joſeph Castejon; le Saint-
Paul de 70 , D. Louis Mugnoz; le Saint-Ifidore
de 70 , D. Alvaro Lopez Cariſoſa ; le Saint- Julien
de 66 , D. Franciſco Cisneros ; le Septentrion de 60 ,
D. Juan Landeclio ;la Caſtille de 60, D. Juan Quindos
; l'Aftuto de 60 , D. Staniflas Velaſco ; le Migno
de 56 , D. Juan Otando. Total 35 vaiſſeaux de ligne .
La Catalina , la Perpetua , la Carmen , la Barbara
, l'Assomption , frégates de 36; la corvente , la
Catalina de 18 ; les bélandres , la Résolution de
20; la volly , la Natalie de 18 & la Grulla de 14 ;
les goelettes le Saint- Jean- Baptiste de 8 , & la
Fortune de 6 .
Les azognes ou les navires chargés de vif argent ,
font le Saint-Léandre de 50 ; les frégates la Sainte-
Clotilde , la Santa- Vibiana de 18 ; le Chambequin ,
le Cayman de 14 ; la Hourque , la Efpaciofa de 16 .
Ily a ıı vaiſſeaux de regiſtre , 3 pour la Vera-Cruz ,
un pour laGuayra , 3 pour la Havane, 2 pour Porto-
Ricco , & pour Buenos Ayres. Le convoi chargé
de 4000 hommes de troupes , confiſte en 30 bâtimens
de différentes Nations , ſavoir 16 Eſpagnols ,
4Hollandois , 4 Génois , 3 Suédois , un Napolitain ,
un Impérial & un Portugais.
2
( 13 )
ANGLETERR E.
De LONDRES , le 18 Février.
Tout ce qu'on débite aujourd'hui de l'Amérique
Septentrionale , ſe réduit à des extraits
des papiers de ces contrées arrivés en
même- tems que les dépêches apportées par
le Colonel Fanning. De petites expéditions
où nos troupes continuent de faire la guerre
en ſauvages , font tout ce qu'ils nous apprennent
, & on ne voit pas que la continuation
des déprédations que l'on exerce
au nom du Roi dans les parties de ce vaſte
pays , où nous avons quelquefois l'avantage
du nombre , foit bien propre à ramener
les eſprits .
Le Gouverneur de la Caroline Méridionale
, M. Jean Rutledge , auſſi - tốt après
que les forces Américaines ont contraint les
troupes Britanniques à évacuer les poſtes
qu'elles occupent , & à ſe réfugier plus près
de Charles-Town , a rendu une proclamation
pour rappeller les familles que la
crainte avoit éloignées de cette province , &
offrir une amniſtie à tous ceux qui ont eu la
foibleſſe de prêter le ſerment d'allégeance à
la Couronne Britannique ; on a remarqué
que cette proclamation a produit un effet
prodigicux ; tous les Loyalistes dont on
vantoit le zèle& la fidélité , ſe ſont emprefſés
de retourner dans leur pays ; c'eſt ce qu'on
a vu pluſieurs fois en pareilles circonſtances
( 14 )
dans le cours de cette guerre , & ce qu'on
ne manquera pas de voir encore ſi elle continue.
Malgré tous les faits qui prouvent que
nous avons irrévocablement aliéné les efprits
des Américains , & que nous ne réuflirons
jamais à les ramener , le Gouvernement
conferve ſes eſpérances , & agit conféquemment.
On prétend qu'au départ des
dernieres lettres , le Chevalier Clinton alloit
s'embarquer à bord du vaiſſeau le
Lion , de 64 canons , ſur lequel le Contre-
Amiral Digby , avoit tranſporté ſon pavillon
, & que ces deux Commandans , avec
3 autres vaiſſeaux de ligne , 7 fregates ou
bâtimens de moindre force alloient entreprendre
une expédition .
>>>On ne dit point , lit-on dans un de nos papiers ,
ce que c'eſt que cette expédition ; ſi elle ne ſert point ,
comme il y a beaucoup d'apparence , à procurer
quelque avantage ſolide à la cauſe royale en
Amérique , elle pourra du moins laver le Général
Clinton du reproche d'inaction. On affure que pour
répondre particulièrement à cette accufation relativement
à la fituation du Lord Cornwallis , il a fait
imprimer ſa correſpondance avec ce Général , &
qu'il en a envoyé des exemplaires à chacun des Miniſtres
; il ne ſe borne pas , dit- on , à ſe juftifier ,
il récrimine; un Officier réfugié Américain qui a
ſervi ſous le Lord , dans un grade ſubalterne , vient
l'accufer d'avoir laiſſé couper mal-à- propos 3 corps
de loyaliſtes que les Américains ont fait priſonniers .
Tel eſt le fort de nos Généraux , après avoir échoué
contre nos ennemis , ils ſe battent entre eux &
s'accuſent mutuellement de revers qu'il ne faut
attribuer qu'à leur déſunion «.
( 15 )
On n'attend pas grand'choſe de l'expédition
du Général Clinton & de l'Amiral Digby
, ni l'un ni l'autre ne peuvent pas faire
grand choſe dans cette ſaiſon ; le dernier ,
fur-tout , n'a pas affez de forces navales ,
elles font encore diminuées par le départ du
Robuste & du Janus, qui convoyoient la flotte
de New Yorck , & dont on n'entend
point parler depuis long-tems. On ignore
leur fort , on fait ſeulement qu'ils ont été
obligés de s'en retourner aux Ifles , & on
n'en a plus depuis de nouvelles .
Du côté des Iſles nous ſommes toujours
inquiets de ce qui ſe paſſe ; les nouvelles qui
nous ont appris qu'une diviſion de l'eſcadre
Françoiſe attaquoit St-Chriſtophe , pendant
que le reſte bloquoit l'Amiral Hood à la Barbade,
nous font toujours craindre que nous
n'ayons eſſuyé quelque échec avant l'arrivée
de l'Amiral Rodney. Nos papiers gardent le
plus profond filence ſur ces points alarmans ,
& ne contiennent que des articles vagues
ſur d'autres qui ne détournent pas notre attention
& ne nous raffurent pas non plus.
>> Selon les dernières nouvelles de Sainte - Lucie ,
diſent- ils , la garniſon de cette Ifle étoit en meilleur
état qu'elle ne l'avoit été depuis ſa priſe. On a fait
pluſieurs tentatives pour rétablir la circulation de
l'air dans l'Iſfle , en mettant le feu aux bois ; mais
c'eſt une opération fort longue & fort difficile ainſi
que celle d'empêcher les eaux de pluie de ſéjourner
dans les terres & d'exhaler des miaſmes putrides qui
contribuent beaucoup à rendre fi dangereux le féjour
de cette le «.
( 16 )
Ce n'eſt pas pour elle que nous avons le
plus d'inquiétudes. Nous attendons avec
anxiété les premières nouvelles , depuis que
nous ſavons que dès le 24 Décembre le
Comte de Graffe tenoit la mer dans ces
parages avec la ſupériorité la plus inquiétante.
Alors l'Amiral Rodney n'étoit pas encore
parti ; & juſqu'à ſon arrivée il peut
s'être paffé bien des évènemens , qui le mettront
lui - même dans l'embarras où nous
ſavons que doit être l'Amiral Hood. La
Hotte pour les Iſles que le premier n'a pu
prendre fous fon convoi , parce qu'elle auroit
retardé fa marche , a paffé le 15 de ce
mois devant Falmouth avec les vaiſſeaux du
Roi la Princeffe Caroline , l'Endimion &
l'Alarme , & le brûlot l'Alecto . On compte
faire partir dans un mois ou 6 ſemaines une
ſeconde flotte , qui ne ſera compoſée que
de tranſports & de bâtimens marchands.
On dit que le 14 de ce mois le Commodore
Bickerſton a paſſé devant les Sorlingues
convoyant la flotte deſtinée pour
l'Inde avec un bon vent de N. E.
>>>L'Amirauté a adopté le projet de prendre au
ſervice du Roi tous les vaiſſeaux de l'Inde en état
de mettre à la mer ; de forte que , d'après le rapport
des Inſpecteurs des vaiſſeaux de la Compagnie , on
va percer pour so canons & joindre à la Marine
Royale ceux qui peuvent être le plutôt prêts à
mettre en mer. Ils feront équipés avec les matelots
des Ifles de Guerneſey, de Jerſey, de Sark & de Man ,
& l'on croit généralement que c'eſt pour cette raiſon
qu'il a été mis un embargo ſur ces ports. Le peu
( 17 )
qui nous refte du commerce de la Méditerranée n'éprouvepas
beaucoup de vexation , parce qu'il ſe fait
furdesbâtimens étrangers. Les Italiens emportent le
profit que nous faiſions autrefois ſur ce commerce «.
Il s'eſt répandu depuis quelques jours
pluſieurs lettres , qu'on dit récemment venues
de l'Inde par la voie de terre ; mais la
Compagnie ne les ayant pas publiées ellemême
, il eſt à préſumer qu'elles font l'ouvrage
de quelques agioteurs. Suivant ces
lettres , les affaires d'Hyder Aly tournent
entièrement à ſon déſavantage , & le Chevalier
Eyre Coote a remporté le 6 Juillet
dernier une victoire déciſive ſur ſon armée.
>> On dit que le Lord North pour ſe ſouſtraire
aux intrigues de ſa diftribution partielle du dernier
emprunt, vientde ſe déterminer à mettre le tout entre
les mains de 4 perſonnes ſeuleinent , ſavoir : Mм.
Harley, Drummond , Payne & Atkinson ; il ne ſe
réſerve que quelques millions pour les Commis de la
Banque , & pour quelques pauvres Députés du Parlement
auxquels il ne peut pas donner de place dans
le moment préſent. Les conditions de ſon nouvel
emarunt font les ſuivantes . Pour chaque ſouſcripteur
de 1000 liv . fterl .
1000 actions à 3 pour 100 , évaluées à 54 ,
soo actions à 4 pour 100 évaluée à 68 ,
1 liv. par an de longues annuités à 15 ,
4billets de loterie à 2 liv. 10 f. la prime ,
540
340
155
IO
1045
Profit net au Souſcripteur , 4 pour :, la loterie eſt
de 50,000 billets & l'emprunt de 14 millions .
>> Le 13 , le Lord Lisburne fit dans la Chambre
des Communes diverſes motions relativement aux
( 18 )
dépenſes ordinaires & extraordinaires de la Marine
pour l'année 1782. Il obſerva que les états de l'ordinaire
de la Marine pour l'année courante excédoient
de 23,000 liv. ceux de l'année dernière , à
cauſe du grand nombre d'Officiers mis ſur la lifte
des vétérans , & des penfions données aux Officiers
hors d'état de ſervir , ainſi qu'aux veuves de ceux
qui avoient éé tués ; que les états de l'extraordinaire
de la Marine excédoient de 209,000 liv. , par
rapport au très-grand nombre de vaifſeaux réparés
& rendus propres au ſervice. Il ajouta : L'ordinaire
déja voté eſt pour 100,000 hommes , à 4 liv . par
mois ; ce qui monte à 5,200,00o 1. L'extraordinaire
eſt divisé en trois articles . 1º. La ſomme néceſſafre
pour la séparation & la conſtruction des vaiſſeaux
dans les chantiers du Roi. 2 ° . Celle néceſſaire pour
le même objet dans les chantiers marchands . 3 °. Les
ſommes qui ont été accordées comme penfions anx
veuves d'Officiers , aux hommes qui ont fouffert
dans le ſervice , & pour d'autres cas de cette nature .
Enfin tout l'extraordinaire de la Marine ſe monte à
902,000 liv. , fur laquelle ſomme il faut prendre
415,766 liv. pour la réparation & la conſtruction
des vaiffeaux dans les chantiers du Roi . Le Capitaine
Minchin s'éleva fortement contre un octroi
aufli énorme. Je croirois , dit- il , trahir mon pays ,
fije ne m'oppoſois pas à ce qu'on accorde un shelling
de plus à une Amirauté qui , d'année en année ,
augmente la dépenſe en diminuant les forces de la
Marine Angloiſe , & ternir ſa gloire. La manière
actuelle de conftruire nos vaiſſeaux leur est trèspernicieuſe;
les bois de la plupart pourriffent , &
quelques-uns font dans un pire état que s'ils avoient
éré maltraités par l'ennemi. Quel est l'état du Blenheim?
Lorſqu'il vint dans la Manche pour joindre
l'Amiral Hardy , qui s'étoit retiré devant
l'eſcadre Françoiſe , qu'il ne rencontra pas depuis ;
il y avoit plus de danger à faire voile ſur ce vaif-
-
( 19 )
ſeau, qu'à combattre l'ennemi ſur un autre. Quel
eſt celui de l'Arrogant , du Sterling - Castle & du
Thunderer ? Si l'Amirauté eût fait les efforts convenables
, n'auroit- on pas envoyé des renforts à l'efcadre
de M. Montray, & prévenu par-là les malheurs
& la honte que nous avons éprouvés en cette occafion
? Pourquoi n'at on pas employé plus de conftructeurs
dans nos chantiers ? Pourquoi , ſi ceux-ci
ne ſuffiſoient pas , ne les a-t- on pas fait aider par
des charpentiers de maiſon ? Mais , dira-t- on , on
auroit pu avoir plus de vaiſſeaux ; la difficulté eſt
de les équiper. Je réponds à cela qu'il y a 2800
hommes employés pour le ſervice de la preſſe ,
leſquels feroient certainement d'excellens matelots ,
& que ce nombre ſuffiroit pour équiper 12 vaiſſeaux
de guerre. Nous économiſons , dit le Chevalier
G. Yonge , quelques guinées d'un côté , pour prodiguer
des millions de l'autre. A 17 liv . 10 f. par
tonneau , nous pouvons conſtruire des vaiſſeaux en
trois ans ou trois ans & demi ; mais à 20 liv . par
tonneau , nous pourrions les lancer dans une année :
ainfi , pour économiſer ſo ſols par tonneau , nous
nous privons de vaiſſeaux qui pourroient terminer
glorieuſement la guerre , & nous épargneroient par
conféquent une dépenſe annuelle de 24 millions.
M. Holdſworthy demanda ſi l'on ne pourroit
pas faire des réformes dans le chantier , & centre
autres ſur l'article des copeaux. Je ne dis pas ,
ajouta-t-il , qu'on ôte ce profit aux gens à qui il
appartient ; mais feront- il impoflible de les en dé.
d mmager par quelqu'autre arrangement qui empêcheroit
la perte du tems & le dégât du bois , deux
choſes très- précientes ..... Autre abus. Un homme
intéressé dans une Compagnie de gens qu'on appelle ,
je ne fais pas pourquoi , acheteurs de vaiſſeaux ,
achere 700 1. un vaiſſeau qu'il revend enfuire 1500
au Gouvernement, & le profitde partage entre la
Compagnie ..... Quelle profuſion d'argent dans
( 20 )
l'affaire des tranſports ! J'en fais un qu'on a employé
à 120 liv. par mois , qui a été 16 mois dehors
, & qui eſt enſuite arrivé à New - York avec
une cargaiſon d'avoine valant environ 2001.; de
forte que cette cargaiſon aura coûté plus de 2000 1.
avant d'être parvenue à ſa deſtination Je crois
bien qu'il y a peu de reproches de cette nature à
faire à l'Amirauté , &je ſuis bien loin de vouloir que
la Chambre refuſe à ce département l'argent dost
il a beſoin pour le ſervice de la nation ; mais je voudrois
qu'il mit plus d'économie dans ſes dépenses.
-M. Huſſey dit que les eſtimations fur le Bureau
étoient horriblement exhorbirantes , & que la manière
dont elles étoient reviſées annonçoit évidemment
le projet d'en impoſer au Public. D'après ces
eſtimations , poursuivit-il , le Comité peut croire
quele Gouvernement lancera cette année 9 vaiſſeaux
neufs ; mais il eſt clair que c'eſt une ſurpriſe , parce
que 3 de ces vaiſſeaux , ſavoir: le Gange , le Carnatique
& le Bombay Castle , votés par la Compagnie
, doivent être lancés pour le Gouvernement ,
mais non par lui. De cette manière nous aurons
cette année- ci moins de vaiſſeaux à notre ſervice
que nous n'en avons eu l'année dernière , & cependant
les dépenſes ſont augmentées. Je yois auſſi
que, quoique la Compagnie des Indes faffe préſent
de la coque, des mâts & des vergues des ſuſdits
vaiſſeaux de guerre ; l'Amirauté porte 33000 liv. ft.
en compte pour ces vaiſſeaux. Il y a quatre ans ,
dit le Colonel Barré , que le Lord Sandwich a déclaré
qu'il avoit alors 80 vaiſſeaux de ligne en état
de ſervir , mais qu'à la vérité ils n'étoient point tous
armés ; & voici qu'actuellement , après tous les
millions votés pour ce ſervice , ſi l'on déduit ſur les
92 en commiſſion les vaifſeaux de guerre , &c. il ne
reſte en effet que 75 vaiſſeaux de ligne en état de
mettre à la mer. Le Lord Mulgrave aſſura que l'Amirauté
actuelle étoit celle qui avoit mis le plus
( 21 )
d'activité dans ſes opérations . >> Depuis 11 ans , le
nombre des vaiſſeaux conſtruits ou réparés , donne
un réſultat de 147,000 tonneaux ; au ſurplus le Colonel
Barré ſe trompe , quand il ne porte qu'a 75 le
nombre de vaiſſeaux de ligne qui doivent être en
commitlion cette année-ci. Il en verra armé 27 de
plus , & non 14 , comme l'aſſurent les Membres de
'Oppofition , ce qui portera nos forces maritimes
à 112 vaiſſeaux de ligne en commiffion; au turplus ,
je puis affurer qu'avant la fin de l'année , notre Marine
ſera augmentée au moins de 20 vaiſſeaux de
ligne , & que par conséquent nous en aurons en
tout 105. Sur les heures , tous les arrêtés pafsèrent
fans aller aux voix «.
Le 14 l'Orateur préſenta les réſolutions ſuivantes
du Comité des ſubſides , leſquelles furent approuvées
par la Chambre. - Qu'il foit accordé
409,766 1. ft. pour l'ordinaire de la Marine , y compris
la demi-paye des'Officiers de mer & des Officiers
des troupes de la Marine pour l'année 1782 .
- 953519 1. pour les conſtructions , reconstructions&
réparations des vaiſſeaux dans l'année 1782 .
- 35,149 1. pour remplacer le fond d'amortiffement
, que la même ſomme ſoit priſe ſur ce fonds
pour ſuppléer au déficit du fonds d'annuités de 1758.
-183,380 1. pour remplacer le ditto , & la même
ſomme priſe ſur ce fonds pour ſuppléer au ditto en
1758. - 153,193 pour remplacer le ditto , & la
même ſomme priſe ſur ce fonds pour ſuppléer au
ditto en 1780. 102,806 pour remplacer le ditto ,
&la même ſomme priſe ſur ce fonds pour ſuppléer
au ditto en 1779.- Qu'il ſoit pourvu à la paye & à
l'habillement des Milices pendant le tems des exercices
annuels pour l'année 1782. -Qu'il ſoit accordé
3000 1. pour le Muſeum Anglois .
Le 11 dans la Chambre haute le Duc de Chandos fit
différentes motions pour que l'on communiquât à la
Chambre toute la correſpondance des Miniſtres de
S. M. avec les Commandans en Amérique pendant
( 22 )
L'année 1781 relativement à la rédition de l'armée aux
ordres du Lord Cornwallis.Ces motions embratſoient
différens objets , ſavoir : les lettres écrites aux Secrétaires
d'Etat ,& par eux ; les lettres entre le Chevalier
Clinton & le Lord Cornwallis ; les instructions données
à nos Amiraux fur la côte de l'Amérique
& aux Ifles , & les informations qui ont été reçues ,
tant par les Généraux relativement aux mouvemens
de l'armée Américaine que par les Miniſtres relativement
au départ des forces aux ordres de M. de
Graffe. Toutes ces motions paſſerent telles qu'elles
avoient été faites , à l'exception de la premiere & de
la derniere. Le Lord Stormont propoſa qu'il fût fait
un amendement à la premiere , par laquelle on demandoit
que toutes ces lettres , &c. fuffent communiquées
en ſubſtance. Le Miniſtre dit qu'il defiroit
qu'on ſubſtituât le mot d'extrait à celui de
Substance , & les années 1779 & 1780 à 1781. Le
Lord Stormont ajouta que ce ſeroit traiter l'affaire
avec plus d'érendue , & empêcher en même-temps
l'Ennemi de recevoir des informations qu'il eſt inutile
de lui donner. Après quelques diſcuſſions , la
motion pour l'amendement paſſa ſans aller aux voix.
-
L'objection à la derniere motion fut un objet
plus intéreſſant. Le Lord Stormont prétendit que ,
A l'on mettoit ſous les yeux de la Chambre les
avis qu'on avoit reçus de l'Ennemi , il pourroit en
réſulter les conféquences le plus fâcheuſes , & que
ce ſeroit au moins nous priver pour jamais de tous
les ſecours dont nous pourrions avoir beſoin par
la ſuite. Ces raiſons , ajouta-t- il, me font croire que
le Duc de Chandos retirera fa motion .
de Chandos ne fut point de cet avis , non plus que
le Duc de Richemont. Ce dernier dit que comme la
grande faute , cauſe de la perre de l'armée Briannique
, venoit ſelon lui , de ce que l'on n'avoit pas
donné l'attention convenable aux informations que
les Miniſtres avoient reçues relativement au départ
de M. de Graffe & à beaucoup d'autres avis ; il étoit
- Le Duc
( 23 )
-abſolument néceſſaire que la motion paſsât dans
fon entier. - Le Lord Stormond répliqua que les
autres Papiers demandés par la motion , donneroient
à la Chambre toutes les informations néceſſaires
, & il répéta que cette motion ſi elle paſſoit
dans ſa toralité , entraîneroit les conféquences les
plus funeftes ; que non-feulement elle obligeroit les
Miniſtres de trahir un ſecret que l'honneur leur
défend de révéler. - La Chambre ayant été aux
voix , la motion du Duc de Chandos fut rejettée à
la pluralité de 63 voix contre 23 .
FRANCE.
De VERSAILLES , le 26 Février.
M. Malouet , Intendant de la Marine à
Toulon , a eu le 3 de ce mois l'honneur
d'être préſenté au Roi par le Marquis de
Caſtries , Miniſtre & Secrétaire d'Etat au
département de la Marine , & de faire ſes
révérences à la Reine & à la Famille Royale,
De PARIS , le 26 Février.
DEPUIS le 19 du mois dernier , nous
n'avions aucune nouvelle de Mahon; avanthier
des lettres arrivées de Madrid , nous
ont appris la reddition du Fort St-Philippe,
>> Un Courier du Cabinet , écrit-on de cette Ville
en date du 16 de ce mois , va partir pour annoncer
à votre Cour & à votre Ambaſſadeur la prise du
FortSaint-Philippe ; elle nous a été apportée hier par
D. J. Sangro , Officier aux Gardes Eſpagnoles , Aidede-
Camp du Général. C'eſt le 4 que le Général
Murray s'eſt rendu; le lendemain la Capitulation
a été ſignée , & la garnison , qui eſt priſonnière de
guerre , a mis bas les armes. La place manquoit de
viande fraîche; la diſſenterie étoit parmi les troupes
( 24 )
&Murray n'avoit plus de bombes. Voilà les cauſes
qui ont opéré ſa prompte reddition ; car la place
ne pouvoit manquer d'etre emportée tôt ou tard.
On a trouvé dans les Magaſins une quantité prodigie
ſe de boulets ; le Général Anglois n'a pu s'empêcher
de témoigner de l'étonnement ſur l'effet de
notre feu & fur-tout de nos bombes , dont une ſeule ,
a-t- il dit, ébranloit tout le Fort. On a vu des Soldats
Anglois pleurer de rage , au moment où ils dépofoient
leurs armes & qu'ils paſſoient fous nos drapeaux.
Tels foot les principaux détails que j'ai pu
recueillir, nous en aurons fans doute une moiffon
plus abondante par le Courier prochain. Il y avoit
dans la place 1200 Soldats , qui ont mis bas les
armes , 250 Artilleurs , 900 malades , 700 Matelots
fervant comme Milices , & 200 Corſes , Grecs , & c .
Total 3250. Le Roi a créé ſur le champ M. de Crillon
, Capitaine Général & D. J. Moreno qui commandoit
la Marine , a été fait Chef- d'Eſcadre «.
M. l'Ambaffadeur d'Eſpagne reçut ce
Courier avant- hier às heures du matin ; à
peine étoit-il à Versailles où il alloit porter
au Roicette importante nouvelle , que M. le
Baron le Fort , Aide-de-Camp & neveu de
M. le Baron de Falkenhayn y est arrivé , &
peu après lui M. le Marquis de Crillon , Colonel
du régiment d'Aquitaine. Ce fiége fait
le plus grandhonneurau Général qui l'a conduit
,& à l'artillerie Eſpagnole. On ne doute
pas que ſon iſſue ne faſſe la plus grande ſenſation
à Londres. Si l'on n'a pas reçu à Londres
de fâcheuſes nouvelles de l'Inde , il
fautque l'ony fût inſtruit que le LordMurray
ne pourroit pas faire une longue réſiſtance ,
puiſque l'on écrit que le Lord North ſe prefſoit
de terminer ſon emprunt , d'une manière
( 25 )
nière à faire juger qu'il avoit pour cela des
raiſons urgentes. Il n'eſt pas douteux que
ſi la nouvelle de la priſe du Fort St Philippe
arrive avant qu'il ne ſoit tout à- fait arfangé
, la baiſſe des fonds qui va ſuivre portera
coup aux opérations de ce Miniſtre .
Le Lord Murray avoit d'abord propoſé de
ſe rendre à condition d'avoir les honneurs de
la guerre , & que la garniſon ſeroit conduite
aux dépens du Roi au port d'Angleterre qu'il
déſigneroit . Ces articles n'ayant pas été acceptés
il propoſa les ſuivans qui furent ſignés
le 4 , à 8 heures du foir.
1º. Attendu que M. le Duc de Crillon , de l'ordre
exprès de ſon Souverain , ne fauroit recevoir fa
garniſon que comme prisonnière de guerre , S. E.
M.Murray conſent de la livrer conformément aux
inſtructions de ſa Cour; cependant il eſpère que
S. E. lui permettra de ſortir avec tous les honneurs
énoncés en l'art. II de la capitulation précédemment
propoſée , lequel n'eſt aucunement incompatible
avec les inſtructions de S. E. , & contribuera
davantage à ſa gloire , puiſque certainement aucune
troupe n'a donné de plus grandes preuves de valeur '
que cette pauvre petite garniſon , qui s'eſt défendue
ſans qu'il foit , pour ainſi dire , reſté un ſeul homme.
-Réponse. La garniſon ſera priſonnière de guerre;
cependant, en conſidération de la conſtance & de
la valeur que le Général Murray & ſes troupes ont
manifeſtées dans leur belle défenſe, on leur permettra
de fortir avec les armes ſur l'épaule , tambour battant
, mèches allumées , drapeaux déployés , j ſqu'à
ce qu'après avoir défité à travers l'armée , ils mettent
bas les armes & leurs drapeaux ; & défirant
en outre le Duc de Crillon de donner une preuve
de la haute conſidération qu'il a pour ce Général
il lui accordera un bâtiment couvert. -2°. Le
2 Mars 1782..
b
,
( 26 )
Général Murray demande que la garniſon puiffe
retourner en Angleterre prifonnière de guerre
dans des bâtimens que donnera le Roi d'Eſpagne ,
& que le Roi d'Angleterre payera ; qu'il tera fourni
des magaſins de la garniſon , des vivres à la troupe
pendant qu'elle demeurera dans cette Ifle , & jufqu'à
ce que les bâtimens de tranſport ſoient prets , &
durant leur paſſage pour l'Angleterre , en la même
quantité , pour chaque homme , que l'on a coutume
d'en fourmır ici , & que l'on permette d'embarquer
Ieurs effets . Accordé. -
1º. Le Général Murray penſe que les Officiers
doivent ſuivre le fort de leurs foldats , & que l'on
Be doit point permettre qu'aucun d'eux retourne
dans ſon pays par terre , à l'exception néanmoios
de ceux dont la ſanté l'exigera ; que la fienae propre
Be lui permettant pas de faire un long voyage
par mer , il eſpère que M. le Duc de Crillon
lui permettra , a lui & à ſa ſuire , de ſe rendre à
Marſeille , &de-la en Angleterre , pour quelle fin
i! a un paſſeport du Roi de France .
4°. Les Corſes , Grecs , &c. feront tranſportés
à Livourne& feront pourvus des vivres de la garnifon;
les tranſports feront payés par l'Angleterre.
5. M. le Duc de Crillon peut être certain que la
garniſon du Fort de Saint-Philippe ne ſervira point
durant la guerre, tant qu'elle ne ſera pas échangée ,
&qu'il ne s'établira pas un cartel qui les exempre de
l'obligation de ne point ſervir durant la guerre.
-Réponse. La confiance que je mets dans l'honneur
des Officiers de la garniſon de Saint-Philippe , ne me
permet pas de douter de l'exécution de la promeſſe ,
de ne point ſervir contre l'Eſpagne ni contre ſes
Alliés, juſqu'à ce qu'elle ait été échangée par l'Eſpagne,
foit homme pour homme , ſoit moyennant
un cartel, s'il s'en établir un , entre leurs M. C. & B.
Les Officiers feront prifonniers for leur parole
d'honneur , donnée par écrit , &confirmée ; à l'égard
des Soldats , on en dreſſera un état avec tous leurs
noms. Leurs Officiers leur expliqueront l'obligation
( 27 )
qu'ils ont contractée de ne point ſervir durant la
guerre juſqu'à ce qu'ils ayent été échangés , & ils les
préviendront que s'ils étoient ca ables de manquer à
ladite obligation , ils ſeroient punis de mort.
6 ° . Le Général Murray ne doute pas que l'humanité
notoire de M. le Duc de Crill n ne le porte
à leur permettre d'acheter a x marchés les légumes
&les rafraîchiſſemens qui pourront contribuer
au rétabliſſement des malades de la garnion.
Accordé. 7 ° . Le Général Murray eſpère également ,
que S. E. ne permettra point que les Officiers &
les Soldats de la garniſon ſoient infultés & maltraités
par l'Armée affiégeante; c'eſt dans cette vue qu'il
propoſe de mettre immédiatement M. le Duc de
Crilion en poffeffion du Fort Marlborough , de la
Redoute de la Reine & de la Lunette de Kane. -
Accordé,
8°. La garniſon Angloiſe demeurera en poſſeſſion
des autres ouvrages extérieurs juſqu'au jour de ſon
embarquement , ſans être inſultée par les Soldats
Ef agnols .- Réponſe La garniton fortira demain
matin de la place pour être conduite à Alecor , où
elle demeurera juſqu'a ſon embarquement , & l'on
aura pour elle toure l'attention que méritent ſa défenſe
& ſa valeur.
9. On donnera reſpectivement des ôtages pour
fidèle accompliſſement des articles précédens
Réponse. En conféquence des articles 2 & 3 qui
traitent des bâtimens de tranſport qui doivent être
fourais par l'Eſpagne , le Général Murray nommera
quelques Officiers principaux qui demeureront en
ôtage juſqu'au retour deſdirs bâtimens.
On apprend de Breſt que le cutter le
Serpent , commandé par M. le Vaſſeur de
Villeblanche , Lieutenant de vaiffeau , &
venant de St Domingue , mouilla dans ce
port le 11. Le Commandant partit la même
nuit pour ſe rendre ici ; on ignore encore
les nouvelles qu'il apporte ; tout ce qu'on
b 2
( 28 )
dit depuis fon arrivée , c'eſt que l'on avoit
appris au Cap le 29 Décembre , que depuis
le 20 , M. de Graſſe tenoit la mer , & qu'avec
24 vaiſſeaux il en bloquoit 17 de l'Amiral
Hood à la Barbade , tandis qu'une
autre diviſion aux ordres de M. de Barras
faiſoit route vers St -Chriſtophe avec 4 à
sooo hommes de troupes ſous les ordres de
M. le Marquis de Bouillé. Si cela eft , comme
au moins cela est vraiſemblable , la nouvelle
d'une action entre M. de Graffe &
l'Amiral Hood ne ſeroit pas deſtituée de tout
fondement ; ce qui paroît plus fûr , c'eſt que
M. de Monteil arrivé à la Havane avec s
vaiſſeaux de ligne , s'eſt joint aux Eſpagnols ,
avec leſquels il garde le paſſage du Vent.
Le bruit ſe répand que la petite eſcadrille
de M. de Kerſaint qui monte l'Iphigénie ,
après s'être arrêtée fort peu de tems fur les
côtes d'Afrique , a fait voile pour Eſſequibo
& Demerari , & que ces Colonies ont été
repriſes ſans coup férir , les Anglois n'ayant
pas jugé à propos de faire aucune réſiſtance.
On ajoute que ſi M. de Kerſaint eût pu arriver
15 jours plutôt , il ſe ſeroit emparé de
20 ou 25 bâtimens chargés des productions
de ces Colonies , & qui ont eu le bonheur
d'échapper , fans être inſtruits du danger
qu'ils couroient.
Les lettres de Bayonne portent qu'il y
eſt arrivé les de ce mois un Courier de
Cadix , portant pour nouvelle que le
Capitaine d'un bâtiment parti de Philadelphie
le 10 Janvier , & qui mouille
( 29 )
,
à Cadix , dépoſe que le Général Gréen a
battu à plates coutures un gros corps de
troupes de la garniſon de Charles - Town.
Cette affaire qu'on dit déciſive , puiſque la
dixième partie des Anglois a échappé à
peine a eu lieu à 60 milles de Charles-
Town; les lettres & la Gazette de Madrid
confirment le rapport de la frégate Américaine
, qui s'appelle l'Espérance ; elles ajoutent
que ce ſuccès ouvrira les portes de
Charles-Town aux Américains; mais vraiſemblablement
il faudra encore d'autres
combats pour faire tomber ce boulevard .
>> Le 10 de ce mois , écrition de Brest , vers les
ſeptheures du foir , le feu prit à la maiſon de force
appellée la Madeleine , qui eſt à côté de Recouvrance
, attenant l'enceinte du port. Les plus
prompts fecours n'ont pu empêcher que le Couvent
& l'Egliſe n'aient été réduits en cendres. Nous
avons frémi un moment en voyant un incendie
auſſi violent à côté du port & d'un vaiſſeau qui eft
fur le chantier ; mais comme le vent venoit du
port , notre crainte a bientôt ceſſé. Perſonne n'a
péri. M. le Comte de Langeron & l'Etat- Major de
la place avec les troupes de la garniſon , ſe ſont
portés avec promptitude vers la Madeleine , & font
parvenus à préſerver du feu les maiſons voisines .
D'un autre côté , M. le Com.e d'Hector & l'Etat-
Major de la Marine , avec des détachemens du
Corps-Royal de la Marine , ainſi que les chaloupes
& les matelots des vaiſſeaux & des frégates de
l'armée, ont préſervé le port du danger éminent
qu'il couroit. Il eſt entré ici le is une priſe
Angloiſe faite par le vaiſſeau le Duc de Chartres :
elle portoit des Américains royaliſtes , échappés à
la défaite du Lord Cornwallis , qui ſe réfugioient
h3
( 30 )
enAngleterre avec tout ce qu'ils avoient pu recueillir
de leur fortune.
L'humanité & la justice réclament partour
des égards pour les prifonniers de
guerre , & des adouciſſemens à leur fort ;
on connoît les plaintes que ceux que nous
avons en Angleterre , ont eu lieu de faire
ſouvent ſur le traitement qu'ils y éprouvent;
notre conduite à l'égard de ceux de cette
Nation est bien différente. Le Gouvernement
ne ſe contente pas de leur prodiguer les
fecours qui leur font néceſſaires , il veille
même à ce que la cupidité des particuliers
n'abuſe quelquefois de leur ſituation . L'Arrêt
du Parlement de Bretagne du 26 Janvier
dernier , eſt un monumenr de juſtice & de
bienfaifance.
>>>La Cour faiſant droit ſur les remontrances &
conclufions du Procureur-Général du Roi , ordonne
que les Ordonnances du Royaume rendues contre
les monopoles & les monopoleurs , feront exécutées
felon leur forme & teneur ; en conféquence
fait défenſe à toute perſonne de s'arroger le privilége
excluſif de vendre aux prifonniers de guerre
Anglois , foit qu'ils ſoient détenus ou cautionnés ,
aucun comestible , provifion , denrée , boiffon &
marchandises au-delà du prix fixé par les Ordonnances
de Police , les règlemens & uſages des lieux :
fait pareillement défenſe à toute perſonne d'acheter
deſdits prifonniers de guerre des eſpèces d'or
& d'argent , ou vêtemens au-deſſous de leur valeur
: ordonne à tous ceux qui achèteront deſdits
effets , d'en faire déclaration dans le jour aux Sub-
Aituts dudit Procureur-Général du Roi , ou Procureurs
Fiſcaux des lieux , laquelle ſera reçue ſans
frais , même de leur repréſenter leſdits effets , à
( 31 )
peine contre les contrevenans d'être pourſuivis extraordinairement
, & punis ſuivant ta rigueur des
Ordonnances , comme monopoleurs. Enjoint aux
Juges des lieux , de tenir la main à l'exécution du
préſent Arrêt qui ſera imprimé , lu , publié & affiché
dans toutes les Villes & Bourgs de la Province ,
où il eſt d'uſage d'envoyer des pritonniers de guerre ,
¬amment dans celle de Dinan ; ordonne qu'à
la diligence deſdits Subſtituts ou des Procureurs
Fiſcaux des lieux , il ſera affiché de trois mois en
trois mois , partout où beſoin ſera , & notamment
dans la Ville de Dinan , de laquelle affiche ils certifieront
la Cour. Fait en Parlement à Rennes , ce
26 Janvier 1782. «
On mande de Dunkerque que le corſaire
l'Union , de ce port , Capitaine Robert
Cornu , y a conduit deux priſes , qui font
l'Amitié, brigantin de 90 tonneaux , chargé
de ſel rafiné & d'eau-de-vie ; & le Courrier,
paquebot de Dunes à Oſtende , armé de fix
canons , & ayant Is hommes d'équipage &
3paffagers , avec la malle , qui a été jetuée
à la mer.
M. leCardinaldeRohan ayant été éluProviſeur
de Sorbonne , la cérémonie de cette
élection eut lieu Jeudi dernier dans une des
falles de la Maiſon de Sorbonne , dont
l'entrée a été libre . Il y a eu pluſieurs difcours
prononcés à la louange de M. de Beaumont
, Archevêque de Paris , dernier Proviſeur
, & d'autres , contenant l'éloge de
fon fucceffeur , auxquelles a applaudi une
affemblée nombreuſe.
Nous avons éprouvé un froid affez rigoureux
depuis le 10 de ce moisjusqu'au 18. La Seine commença
à charrier le 14 ; le thermomètre étoit alors
b4
( 32 )
àſeptdegrés au-deſſous de zéro. Le lendemain il ſe
maintint au même degré ; un vent exceſſivement
froid ſe fit fentir dans l'après-midi. Le 16 , le thermomètre
deſcendit à neuf degrés , & dans la nuit
-il fut juſqu'à plus de dix ; ce qui est le degré de
froid de 1740. A cette époque , la riviere s'arrêta
au-deſſus de Charanton. Le Dimanche le thermomètre
remonta ; & le Lundi , avant midi , il étoit
àundegré & demi au-deſſous de zéro : il annonçoit
conféquemment le degré qui eut lieu dans la nuit.
Le lendemain , vers les deux heures de l'aprèsmidi
, le gonflement de la riviere par l'embaclement
des glaces arrétées de la veille , les ayant fait marcher
avec impétuoſité , & dirigées du côté de
l'Eftacade conſtruite entre l'île Louvier & la Pointe
de l'île Saint- Louis , les cordages qui attachoient &
amarroient les bateaux , quoique forts & en affez
grand nombre , furent caffés ; ce qui fit virer l'un
des bateaux. Les glaces trouvant alors un paſſage
firent partir la grande Patache; ce bateau d'une
- conftruction forte , s'en étant allé au gré du courant
par le canal du poit Saint- Paul , & du deſſous
du pont Marie , où étoient garrés pluſieurs autres
bâtimens , entraîna avec lui des bateaux chargés
de grains , bois & charbons , deux moulins , la
Pompe des Puiſards & des bateaux vuides , dont les
uns ont été fubmergés, d'autres jettés ſur les bergés
& au travers des arches du pont Notre-Dame ,
où on fit déménager ſur le champ tous les locataires
qui occupent les maiſons ſituées ſur ce pont. Il n'a
péri perſonne dans cet évènement.
On parle beaucoup des fêtes qui auront
lieu à Verſailles dans le mois de Mai , pendant
le ſéjour du Comte & de la Comteffe
du Nord; on dit qu'elles ſont arrêtées ; on
a été ſi ſatisfait du bal paré , qu'on en donnera
un ſemblable ; on repréſentera Athalie
( 33 )
dans toute ſa pompe , avec les choeurs en
muſique ; il y aura 2 Opéras , des illuminations
extraordinaires dans les jardins de
Trianon où l'on fait qu'outre les flambeaux
& les lampions , on brûle des fagors derrière
les charmilles , pour former des maſſes
de lumière , des reflets , &c. qui font le plus
bel effet du monde.
On lit dans le Volume de Janvier du Journal
des Cauſes célèbres (1) , une affaire très -intéreſlante
, jugée au Parlement de Douai le 31 Juillet
de l'année dernière , qui mérite d'autant mieux de
trouver place ici , que la ſuite de cette même affaire
ſe trouve actuellement pendante à la Tournelle du
Parlement de Paris , & eſt plaidée par MM. Gerbier ,
Target & de Bonnieres; les Plaidoiries ont commencé
Vendredi 1s Février. La Cauſe eſt entre
des Anglois de la pins haute conſidération .-D'une
part, c'eſt un Miniſtre Anglois , Benjamin Berresfort
, ſe diſant deſcendre des anciens Comtes de
Tirone , qui réclame en France ſon épouſe , laquelle
après avoir été mariée ſolemnellement avec lui à
Londres en face dEgliſe , avoir vécu publiquement
avec lui comme ſa femme &paru comme telle
dans le monde , cédant à des inſpirations étrangères
, a fui la maiſon de fon mari & même ſa patrie ,
& eft venue s'établir à Lille en Flandre , portant
dans ſon ſein le gage de leur union. De l'autre ,
c'eſt une jeune perſonne de 16 ans , deſcendante de
I'Illuftre Maiſon d'Hamilton , qui dit être la victime
de la ſéduction d'un homme d'une naiſſance
,
(1) Le prixde ce Journal intéreſſant eſt de 18 liv. par an
pourParis de 24 pour la Province , franc de port. On s'abonne
chez l'Auteur , M. des Effarts , Avocat, rue Dauphine
, Hôtel de Mouhy ; on peut ſe procurer les Collections
compiettes au moyen de 108 liv. & du prix de la
foufcription de cette année 1782 .
bs
( 34 )
- Au
bien inférieure à la ſienne , qui l'a enlevée de la
maiſon de la dame ſa mere , l'a emmenée au fond
de l'Ecofle , & lui a fait contracter un mariage nul
& irrégulier dont elle demande la nullité.
Parlement de Douai il n'a pas été queſtion de la
validité ou invalidité du mariage , que le mari foutient
ne pouvoir être agitée & décidée qu'à Londres
, & devant leurs Juges naturels. Il demandoit
que ſa femme fût tenue de revenir demeurer avec
lui , & où les Juges ne jugeroient pas à propos
de l'ordonner , qu'au moins il fût autoriſé à la retirer
de la maiſon où elle demeuroit avec la dame
ſa mère, qui la détournoit des ſentimens qu'elle
devoit à fon mari , & à la placer chez un Accoucheur
, lieu convenable à fon état étant enceinte ,
où il pût librement la voir & la ramener aux fentimens
qu'elle a naturellement pour lui , & veiller
à la naiſſance du fruit légitime de leur union. L'Arrêt
du Parlement de Douai avoit autorisé la Demoiſelle
Hamilton à demeurer dans la maiſon où
elle étoit à Lille avec la Dame ſa mere , ſervie &
ſoignée par deux femmes , l'une choifie par ellemême
, l'autre par le ſieur Berresfort. Permis au
fieur Berresfort d'aller voir la Demoiselle Hamilson
une fois le jour , pendant deux heures de
l'après - dîner , après s'être fait annoncer une heure
d'avance ; ordonné ſuivant ce , à la Demoiselle Hamilton
de le recevoir , fait défenſes néanmoins
audit Berresfort d'etre préſent aux couches de la
Demoiselle Hamilton , ſi ce n'eſt de ſon confentement
exprès , comme auſſi d'attenter en aucun
tems à la liberté de la Demoiselle Hamilton , ou
de troubler fon repos directement ni indirectement.
Permet audit Berresfort de propoſer, s'il le trouve
ainſi convenir , une femme pour être préſente auxdites
couches; donne acte audit Berresfort du conſentement
donné par la Demoiselle Hamilton de
lui remettre l'enfant dont elle doit accoucher , en
( 35 )
déclarant par lui le lieu où il le placera; autoriſe
ledit Berresfort de faire garder extérieurement la
Demoiſelle Hamilton par M. Martinage , nommé
d'office par la Sentence de la Prévôté de Lille , &
par telle autre perſonne de la Police de la Ville de
Lille qu'il jugera à propos ; déclare que la Demoiſelle
Hamilton ſera tenue d'être accompagnée dudit
Martinage , lorſqu'elle aura envie de ſe promener
, ce qui ne pourra avoir lieu que dans le
jour & dans la Ville de Lille , fans néanmoins que
ledit Martinage puiſſe monter dans la voiture , ſans
dépens entre les Parties . Les Dames Hamilton
ayant follicité & obtenu du Roi une permiffion de
venir à Paris , & la main-levée des défenſes de
quitter Lille & des Gardes qui leur avoient été
données par l'Arrêt de Douai , font venues à Paris.
Le fiear Berresfort auffi-tôt qu'il en a été inſtruit ,
y eſt venu auſſi redemander comme à Douai fon
épouſe. Les Dames Hamilton ont rendu contre lui
plainte en rapt de ſéduction & de violence , demandé
permiſſion d'informer qui leur a été accordée;
les informations faites , eſt intervenu au Châ
teletun Décret de priſe-de-corps , en vertu duquel
le fieur Berresfort a été conftitué prifonnier au
Grand Châtelet. Il eſt appellant de la Procédure
& du Décret , & demande fon élargiſſement , &
que ſa femme lui ſoit rendue. C'eſt ſur ces demandes
qu'il s'agit de prononcer. «
On apprend de Tours qu'un particulier
de cette Ville ayant marié une de ſes filles
( c'étoit la cadette ) , au moment où elle alloit
dire oui , l'aînée qui l'accompagnoit à
l'Autel , mourut ſubitement. Cette dernière
aventure a donné lieu à beaucoup de raiſonnemens
fur l'effet de la jaloufie.
>> On écrit de Laigle , Ville de la haute Normandie,
que dans la Paroille d'Ecorcé , près de cette
b6
( 36 )
Ville , un jeune homme de 30 ans , à la ſuite d'une
maladie vive , fut tout-à-coup réduit à l'agonie.
Les femmes qui le gardoient , ne lui reconnoiffant
plus de mouvement , lui jettèrent le drap ſur le
viſage , ſelon leur méthode , qui peut être trèspernicieuſe
, puiſque , dans le cas où l'on ſe ſeroit
trompé fur la mort apparente du ſujet , l'interpofition
du drap ne peut que nuire au retour de la
refpiration. Les mêmes femmes , au bout de quelques
heures , par une autre routine ancienne & plus
barbare encore que la première , vinrent calfeutrer
avec de l'étoupe & du chanvre la bouche du malheureux
jeune homme , & les conduits par leſquels
peut ſe faire toute eſpèce d'écoulement & de déjection
; elles l'entourèrent enſuite d'un linceul &
le placèrent dans une bière , où elles ne purent le
faire entrerqu'avec effort , attendu qu'elle étoit trop
juſte dans toutes ſes dimenfions. Après ces préliminaires
, qui furent exécutés trop précipitamment ,
&qui valent à de pareilles femmes liv. 10 fots ,
dont elles ſont quelquefois trop preſſées de jouir ,
le cercueil fut placé à la porte de la maiſon , jufqu'au
moment de l'inhumation. Un Prêtre vint faire
la levée du corps , & quatre Frères de la Charité le
tranſportant fur leurs épaules , s'apperçurent par
les traverſes dont par économie on avoit fait le
fond du cercueils , de quelque chaleur émanée
du poids dont ils étoient chargés . D'après leur déclaration
on entra dans une maiſon voiſine où la
bière fut ouverte. Dès que le corps fut à l'air , &
que la filaffe introduite par les deux femmes fut
ôtée , le jeune homme reſpira , & fit des mouvemens
qui convainquirent qu'il n'étoit pas mort : ſa
femme , qui ſuivoit le convoi en gémiſſant , courut
ſe jetter entre ſes bras , & ne répandit plus que des
larmes de joie ; mais fon bonheur ne dura que deux
jours , & malgré tous les ſoins qu'on prit de fon
mari , elle le perdit ſans retour le troiſième. Lorfqu'on
ſe rappelle que ce jeune homme expofé quel
( 37 )
ques heures au froid ſur une ſimple paillaſſe , a dû
fouffrir beaucoup de toutes les pratiques d'uſage
des deux enfeveliſſeuſes , & furtout de la forte
pretion on s'étoit trouvé le corps dans un cercueil
trop étroit, on ne peut guères douter que la mort
ſubſéquente n'ait été hâtée & même déterminée ,
par tout ce qui s'étoit paffé quelques heures après
faléthargie. La perſonne connue qui écrit ce fait
effrayant, ajoure que dans une autre Paroiſſe des
environs , un particulier âgé de 100 ans , enfeveli
comme le premier , & prêt à être porté à l'Egliſe ,
avoit auffi donné des ſignes de vie , & avoit vécu
quatre ans de plus. On fait qu'il exiſte des loix
fages pour parer à d'auſſi funeſtes inconvéniens ;
mais d'après ce qu'on vient de lire , l'humanité ſe
voit encore forcée de réclamer l'exécution littérale
de ces loix , & fur-tout la prohibition de ces anciennes
pratiques de bonnes femmes , relativement
au tems preſcrit pour les enſeveliſſemens , aux formes
qui doivent y être obſervées , enfin à tout ce qui
doit tendre le plus efficacement à la conſervationde
l'eſpèce humaine «.
La Société Royale d'Agriculture de Lyon propoſe
pour ſujet du Prix de l'année 1784 : Quelle est la
vraie théorie du rouiſſage du chanvre ? quels font
les meilleurs moyens d'en perfectionner la pratique ,
foit que l'opération fe faſſe dans l'eau , foit qu'elle
sefaſſe en plein air ? quels sont les cas où l'une de
ces opérations est préférable à l'autre ? y auroit-il
quelque manière de prévenir l'odeur désagréable &
les effets nuisibles du rouiſſage dans l'eau ? Le
Prix eſt une médaille d'or de trois cents livres.
Les Mémoires doivent être adreſſés avant le premier
Mars 1783 à M. l'Abbé de Vitry , Secrétaire perpétuel
de la Société , rue Saint-Dominique , à Lyon.
Les Numéros ſortis au tirage de la Loterie
Royale de France , du 16 de ce mois ,
font 43,36 , 52 , 48 , 86.
( 38 )
De BRUXELLES , le 26 Février.
C'eſt le premier de ce mois que les Etats.
Généraux ont expédié aux Provinces reſpectives
la Pétition de guerre pour cette année ;
ils l'ont accompagnée de la lettre circulaire
ſuivante.
» S. A. & le Conſeil d'Etat nous ont remis , fuivant
l'uſage annuel , la Pétition générale & l'érat
de guerre, tant ordinaire qu'extraordinaire , dont
nous vous envoyons copie , avec prière d'y conſentir
le plutôt poffible. V. N. P. remarqueront que S. A.
& le Conſeil , après avoir préalablement démontré
la néceffité que les Confédérés donnent le plutôt
poſſible un conſentement unanime à l'augmentation
modérée , mais permanente de la ſolde des troupes
de l'Etat , ont paffé àla repréſentation de la ſituation
de la République , & de ce qu'il convient d'être fait
principalement par les Confédérés dans une circonf
tance comme celle - ci. Nous pouvons , auſſi peu
que S. A. & le Conſeil , diſſimuler que cette fituation
ne foit très-dangereuſe & critique ; d'un côté
la République eſt engagée dans une guerre de mer
diſpendieuſe & ruineuſe avec la Grande - Bretagne ,
dont la ſituation & l'étendue vis-à-vis de nos côtes
& baies met un obſtacle naturel à la fortie de nos
Aottes marchandes , ſans la protection de convois
nombreux & forts. Après avoir vécu pendant plus
d'un ſiècle en paix & alliance avec ce Royaume ,
nous avons été attaqués par lui-même , & de la manière
la plus inattendue , contre la teneur des traités
, avant que nous fuſſions en état de foutenir une
guerre par mer , qui exige tant de choſes , tandis
que lui-même ſe trouveit au contraire le plus fortement
armé par mer. D'un autre côté , l'Empereur
a prié l'Etat de laiſſer démolir les places barrières ,
dont la première conféquence eſt leur entière éva
( 39 )
cuation. Ces places en elles-mêmes , à l'exception
de Namur , qui a toujours été regardé & tenu en
érat comme la clef de la Meuſe , ne ſont d'aucune
utilité , par la décadence où elles étoient tombées ;
mais la manière dont cette démolition a été demandée
& miſe en exécution avec tant de précipitation
, nous donne des raiſons de craindre que
le traité de barrière , avec tout ce qui y a donné
lieu , & tout ce qui en eſt une ſuite , ne ſoit détruit.
Dans cette ſituation des choſes , il eſt certain que
l'Etat doit en premier lieu s'armer par mer , pour
être en état d'agir , non-feulement défenſivement ,
mais offensivement , s'il étoit poffible : lorſqu'on
eft attaqué hoftilement , il faut employer tous les
efforts , pour s'oppoſer à l'ennemi du côté où il
nous attaque ; en un mot , nous devons avoir des
vaiſſeaux & une flotte. Le commerce , l'ame de
l'Etat y a le plus grand intérêt , & ne peut être
maintenu ſans cela; pendant que , d'un autre côté ,
la fituation locale des deux pays ci-deſſus mentionnés
, exige non-feulement la plus grande & la plus
difficile circonfpection pour ne pas expoſer imprudemment
les navires de l'Etat & le courage éprouvé
de leurs Commandans ; mais auſſi que la flotte de
l'Etat ſoit aſſez forre pour pouvoir , après en avoir
tiré des convois néceſſaires pour la protection de
fon commerce &de ſes poffeffions , reſter maitreſſe
de la mer du Nord , ſans quoi les vaiſſeaux de l'Etat ,
en entrant & en ſortant , ainſi que ceux des bons
habitans , deviendroient la proie d'un ennemi qui
eſt toujours dans le voisinage & qui infeſte nos
côtes. Il n'y a donc point de tems à perdre pour
équiper & bâtir des vaiſſeaux. Les tems précédens',
on l'on a été en guerre de mer , quelques diſpendienfes
& ruineuſes qu'elles aient été pour le commerce
, donnent néanmoins des exemples du zèle
avec lequel l'affaire a été entrepriſe. La même vigilance
& le même zèle ne peuvent être allez recommandés.
La bonne volonté , avec laquelle V. N. P. ,
( 40 )
ainſi que les Seigneurs Etats des autres Provinces ,
ont, fur la propoſition de S. A. , conſenti à l'érection
d'un corps de mariniers , nous donne pour cet
objet la plus agréable perſpective. Nous devons
néanmoins folliciter & infifter de la manière la plus
férieuſe , avec S. A. & le Conſeil d'Etat , auprès des
Confédérés , pour continuer de prendre à coeur les
affaires de la Marine , ſuivant le plan des Amirautés ,
avec le zèle qu'exige néceſſairement la fituation actuelledes
affaires & l'eſpèce de guerre où la République
eſt engagée. Mais on ne peut pas en mêmetems
demander de S. A. ni du Conſeil d'Etat , qu'ils
ſe défiftent des inſtances qu'ils ont faites depuis tant
d'années , pour mettre auſſi la République en état
de défenſe & de fûreté du côté de terre. Sa barrière ,
qui lui a ſervi de sûreté pendant un fiècle & demi ,
étantà préſent anéantie , exige de nouvelles meſures ,
pourne pas laiffer l'Etat à découvert & en proie au
premier agreſſeur.- Pour cet effet , il est néceſſaire
d'avoir en premier lieu un bon nombre de troupes .
Le peu de bataillons qui feront retirés des Villes
barrières dans l'intérieur du pays, ne fuffiroir point
pour former une armée avec les troupes que l'Etat
a à préſent en ſervice; ainſi leur augmentation eft
néceſſaire , fur tout dans un tems où le ſyſtême de
la plupart des Puiſſances paroît être , de mettre leur
principale sûreté dans des armées nombreuſes &
toujours prêtes à marcher. Ce n'eſt pas aſſez d'avoir
des troupes de plus : il faut qu'elles ' puiſſent être
miſes en mouvement. L'Etat efttellement dépourvu
de ce qui est néceſſaire à cet effer , que même , en
tems de danger , un ſeul Régiment ne pourroit entrer
en campagne , & néanmoins la modique Pétition
faite par le Confeil d'Etat , pour mettre les troupes
en état de marcher, eſt demeurée juſqu'à préſent
ſaus conclufion , & même , pour ainſi dire , hors de
délibération. Sur-tout il ſera à préſent néceſſaire de
mettre en bon ordre les anciennes frontières de l'Erar .
Pour cette fin , il a déja été fait il y a quelque tems
( 41 )
une Pétition , mais juſqu'ici également ſans fruit.
-Nous nous trouvons donc ob igés d'inſiſter de la
manière la plus forte ſur la conclufion de ces pétitions
, & fur les fournitures à faire , & nous jugeons
devoir donner en conſidération aux Confédérés , s'il
ne conviendroit pas que S. A. & le Conſeil d'Erat
fuſſent priés de faire connoître leurs fentimens fur
les moyens de fortifier le mieux poflible les frontières
de l'Etat à préſent ſi reſſerrées . Par ces
moyens , joints à des alliances avantageuſes avec
d'autres Puiffances , qui ont intérêt à la conſervation
de la République , elle peut être conſervée , &
ſans cela la chère Patrie fera perdue tôt ou tard.
Nous avons jugé devoir expoſer aux Confédérés la
vraie fituarion des affaires ; & nous sommes fâchés
de ne pouvoir leur cacher , que pour atteindre le
-bit proposé , outre les deniers déja dépensés , il
faudra encore exiger des ſommes confidérables . L'argent
eft en effet le nerf de la guerre , & quoique ,
cette expreſſion ſoit priſe ſouvent dans un ſens trop
érendu , comme s'il fuffiſoit d'avoir de l'argent pour
faire heureuſement la guerre , fur-tout après que
durant une longue paix on a perdu de vue ce qui y
eſt néceflaire , c'eſt néanmoins une vérité inconteftable
, que fans les fourniſſemens réels pour les
pétitions agréées , si S. A. ni le Conſeil d'Etat
ne peuvent rien effectuer pour l'amélioration des
affaires . Les Amirautés ne peuvent , fur- tout
dans un tems où preſque tous les revenes ceffent ,
ou ſont confidérablement diminués , ni bâtir des
vaiſſeaux , ni les équiper & pourvoir de matelots ,
ſans le fourniſſement réel des matelots ; & le défaut
de matériaux & la rareté des matelors , augmentent
les dépenſes ordinaires . - La conſidération de ces
difficultés doit faire poster aux habitans , avec patience
& fans murmure , les impôts qui ſeront requis
, afin de parvenir à une paix prompte & honorable.
-Nous terminerons cette Lettre en priant
(42 )
V. N. P. & les Seigneurs-Etats des autres Provinces ,
de la manière la plus preſſante , & en les exhortant
par les propres paroles de S. A. & du Conseil d'Etar ,
d'unir les coeurs & les mains , de mettre de côté
toutes les autres affaires , de vouloir prendre en
délibération , le plutôt poffible , les objets importans
de cette Lettre & la Pétition ci-jointe , non
en paſſant ou à la légère , mais avec cette attention
& cette réflexion qu'exige l'importance des
choſes.co.
On apprend de la Haye que l'affaire du
Chef-d'eſcadre de Binkes , concernant le
navire marchand Hollandois le St- George ,
qu'un bâtiment Anglois conduiſit en préfence
de cet Officier à Livourne , port neutre
de la Méditerranée , eſt maintenant l'objet
des délibérations d'un conſeil de guerre
qui ſe tient à la maiſon du Prince Maurice
dans cette réſidence. Le Confeil eſt compofé
deMM. les Lieutenans Amiraux Wafſenaar
& Haefft. Les Vices- Amiraux Pichot
de Byland & Zoutman , & les Chefs-d'efcadre
Dedel & Mytens.
>>>M. Meyſter , lit-on dans la Gazette d'Amſterdain
Nº. 14 , qui a réſidé aux Indes Orientales
pendant 18 ans ,& les trois dernières années en qualité
de Réfident de France auprès d'Hyder-Aly , qui
l'a accompagné dans toutes ſes campagnes , fe
trouve actuellement ici. On affure qu'il eft chargé
d'une commiflion importante pour notre Compagnie
des Indes, & qu'il a été en conférence pour cet
effer avec les Députés de cette Compagnie qui font
dans cette Réſidence. «
>> Il y a toujours une grande ſciſion entre les
Villes de cette Province , écrir- on de la Haye , au
ſujetde la réponſe à faire àla Ruffio, concernant l'ef
( 43 )
fre de ſa médiation. Le plus grand nombre inſiſte
fur ce qu'on ſe décide préalablement pour/ recommencer
la guerre avec vigueur , & que l'on
n'entame aucune conférence avant que l'Angleterre
ait accordé la libre navigation. En attendant
, ſi nous devons guerroyer , on dit que
notre flotte ſera diviſée en trois eſcadres , dont une
dans les mers du Nord , l'autre dans la Manche , &
la dernière dans le Détroit de Gibraltar . Courier du
Bas- Rhin . N° . 14. «
• On dit à préſent que la réponſe à l'offre de la
médiation de la Ruffie , ainſi que le plan de concerter
les opérations avec la France a été arrêté le 14
dans les Etats de Hollande. On affure que ce plan
s'eſt fait à la fatisfaction de S. A. S. qui ne néglige
rien de tout ce qui peut contribuer à procurer un
prompt ſuccès à cette importante affaire de la part
des Confédérés. On ajoute que le Duc de la Vauguyen
ayant eu vent de ce plan , s'eſt rendu chez
S. A. S. avec qui il a eu une longue conférence.
Supplément à la Gazette d' Amſterdam , No. 15. C
,
» Un navire marchand François arrivé de l'Amérique
, a rencontré en pleine mer MM. de Vaudreuil
& d'Amblimont qui commandoient chacun un
vaiſſeau de guerre de 74 , & avoient ſous leur efcorte
17 bâtimens de traeſports; ils ſe rendoient aux
Antilles par un vent des plus favorables. Supplément
à la Gazette d'Utrecht , Nº. 15. «
Le Congrès des Etats Unis , lit-on dans
une lettre de Philadelphie , l'Affemblée &
le Conſeil de l'Etat de Penſylvanie , les
Chefs & Membres des différens Départemens
ayant été invités par le Miniſtre de
France à ſe rendre dans l'Egliſe catholique
le 3 Novembre , M. l'Abbé Bandole , Aumônier
de la Légation de S. M. T.C. , érant
monté en chaire , adreſſfa à cette auguſte
( 44 )
Affemblée le Diſcours fuivant , après lequel
on chanta un TeDeum en muſique .
* MM. , un des ſpectacles les plus touchans , &
les plus dignes des regards de l'Eternel eſt ſans doute
celui d'un peuple nombreux aſſemblé pour lei rendre
graces de ſes bienfaits ; & tandis que les camps retentiſſent
encore des cris de joie des vainqueurs &
que les nations célèbrent leur triom; he & leur
gloire, le miniſtre des autels ne peut remplir des
fonctions plus honorables que celles d'être auprès
du Tout-puiſſant l'organe de la reconnoiffance publique.
Les prodiges qu'il opéra autrefois pour
le ſalut du peuple qu'il chérifſoit viennent de ſe renouveller
d'une manière non moins éclatante en netre
faveur ; & l'on ne pourroit ſans ingratitude
& fans impiété méconnoître que l'évènement qui
vient de frapper d'étonnement nos ennemis euxmêmes
, & de renverſer leurs deſſeins , eſt l'ouvrage
du Dieu protecteur de votre liberté .-- Eh !
quel autre que lui pouvoit combiner avec autant
de ſageſſe toutes les circonstances qui ont amené
ſuccès ? N'avons-nous pas vu nos ennemis ſe faire
jour à travers des périls fans nombre , & des obftacles
preſque inſurmontables , juſqu'aux lieux qui
devoient être les témoins de leur diſgrace; lieux
qu'ils cherchoient avec autant d'avidité que s'iis
euſſent dû être le théâtre de leurs triomphes ! -
Aveugles qu'ils étoient , ils affrontoient la faim ,
la foif , l'inclémence des ſaiſons , ils combattoient
une armée de braves républicains ; ils répandoient
leur fang , ils traverſoient de vaſtes contrées pour
venir s'enfermer dans cette nouvelle Jéricho , dont
les murailles devoient tomber devant un autre
Joſué . Le Seigneur commande aux vents , à la mer ,
aux ſaiſons , c'eſt lui qui a réuni au même jour , à
la même heure une flotte redoutable , venant du
midi à une armée s'avançant du feptentrion avec
la viteſſe d'un torrent, qui ſe précipite des montace
( 45 )
gnes. Quel autre que celui qui tient dans ſes mains
le coeur des Nations a pu inſpirer aux troupes a'liées
cette tendreſſe vraiment fraternelle ? Comment deux
peuples autrefois diviſés , jaloux , ennemis , nourris
dans des préjugés réciproques ſont-ils devenus auffi
étroitement unis que s'ils ne formoient qu'un méme
peuple ! C'eſt la ſageſſe des chefs , diront les mondains
, ce font leurs vertus , leur modération , c'eſt
un grand intérêt national qui a opéré ce prodige..
Ils vous diront que c'eſt à la ſcience militaire des
généraux , au courage des ſoldats , à l'activité de
l'armée entière qu'il faut attribuer ces ſuccès écla
tans. Plaignons-les de ne pas voir que la réunion
de tant de circonstances heureuſes émane d'une intelligence
divine , & que ces vertus , cette habileté
ce courage , cette activité portent évidemment.
l'empreinte de la volonté de Dieu. De combien
d'autres faveurs n'avons-nous pas à lui rendre graces
dans le cours de cette guerre. Votre union qui
n'avoit dans ſon origine d'autre appui que la juſtice
s'eſt conſolidée par votre courage ,&le lien qui vous
unit eſt devenu indiſſoluble par l'acceſſion de tous
les confédérés. Vous offrez à l'univers le beau
ſpectacle d'une ſociété qui fondée ſur des principes
d'égalité & de justice , touchant au point de ſa
perfection peut aſſurer aux individus , qui la compoſent
, tout le bonheur dont les établiſſemens humains
ſont ſuſceptibles . Cet avantage que cant d'au
tres Nations n'ont pu ſe procurer , même après des
fiécles d'épreuves & de mifère , la Providence Di.
vine l'accorde aux Etats-Unis , & fes décrets ado.
rables avoient marqué l'époque préſente po ir l'accompliſſement
de la révolution heureuſe & mémo
rable qui s'eſt opérée dans ce vaſte continent. Tandis
que vos conſeils acquéroient ainſi une nouvelle
énergie , des ſuccès rapides & multipliés couronnoient
dans le Sud les efforts de vos armes . -
Nous avons vu les infortunés habitans des Etats
méridionaux chaſſés de leurs foyers après une lon
( 46 )
gue & dure captivité , des vieillards , des femmes ,
des enfans , jettés ſans pitié ſur une terre étrangère
: un vainqueur ſuperbe maître de leurs terres
&de leurs eſclaves , au milieu d'une affluence paf
ſagère , ſe réjouiſſoit de les voir dans le dénuement.
Mais Philadelphie a été témoin de leur conftance
& de leur fermeté ; ils ont trouvé une nouvelle
patrie parmi vous , & quoiqu'éloignés de
leur pays , ils ont béni Deu de les avoir délivrés
de la préſence de leur ennemi & de les avoir conduits
dans une contrée où tous les hommes juftes
& ſenſibles leur ont préſenté une main amie &
ſecourable. Le ciel récompenſe aujourd'hui leurs
vertus . Trois vaſtes Etats ont été ſoudainement
arrachés à ceux qui les avoient envahis. Le foldat
avide , chaffé de la conquête , a cherché un aſyle
dans ſes remparts & ſes forterefles ; & l'oppreffion
a paffé comme un phantôme qui ſe diſſipe à
la clarté du jour. -Nous pourrions en ce jour
folemnel renouveller les actions de graces dues au
Dieu des batailles pour les ſuccès dont il a honoré
les armes de vos amis ſur mer & ſur terre dans
les autres parties du monde. Mais ne rappellons
point des évènemens , qui ne prouvent que trop l'endurciſſement
de vos ennemis. Proſternons-nous au
pied des autels & fupplions le Dieu de miféricorde
de ſuſpendre la vengeance ,de les épargner dans ſa
colère , de leur inſpirer des ſentimens de juſtice &
de modération , de mettre fin à leur erreur , & à
leur obſtination , & de faire ſuccéder à vos victoires
la paix & la tranquillité. Prions-le de continuer
à répandre fur les conſeils du Koi votre
allié cet eſprit de ſageſſe, de justice & de force
qui rend ſon règne ſi glorieux. Que le Tout-puil
ſant maintienne dans chaque Etat en particulier
lamême intelligence qui anime les Etats-Unis ; rendons-
lui graces de l'annéantiſſement d'un parti dénué
de ſoutien , & dont il a réprouvé la rébellion ;
offrons-lui des coeurs purs qui ne ſont ſouillés ni
( 47 )
par les haines privées , ni par les diſſenſions publiques
; & que nos voix s'uniſſent comme nos fentimens
& nos vex pour adreſſer au Seigneur
l'hymne par lequel les Chrétiens célèbrent la gloire
& leur reconnonfance. C
PRÉCIS DES GAZETTES ANG. du 19 Février.
M. Welbore Ellis a pris poſſeſſion de ſon département
, il n'eſt entré dans le Minſtère que pour
obtenir une Pairie. Le Lord North a été élu
Gouverneur de la Compagnie de Turquie.
On affure que le Lord Sandwich réſignera ſa
place auffitôt que le Parlement aura fait l'enquête
projettée ſur ſa conduite. On parle beaucoup du
Lord Howe pour le remplacer; cette ſuppoſition
paroît en quelque forte fondée, lorſqu'on ſe rappelle
la difcrétion avec laquelle il a parlé de l'Amirauté
à l'ouverture des débats ſur la Marine. - Le
Miniſtère paroît menacé d'une révolution , relativement
àun changement général de plan. La défection
de pluſieurs des Membres de la Chambre des Commaues
qui (outenoient l'adminiſtration , paroît auſſi
l'indiquer. On prétend que M. Fox va remettre fur
letapis fa dernière motion ſur la Marine ; & s'il
faut en croire les liſtes qui circulent , il y a 213
Membres qui doivent voter pour lui. En ce cas les
amis des Miniſtres auroient peine à balancer cette
majorité de ſuffrages , & le Lord Sandwich reſtera
difficilement en place.
Le Général Guy Carleton a été nommé Commandant
en chefen Amérique , à la placedu Général
Clinton : hier il a eu pluſieurs conférences avec
-le Roi, & ce matin il a été très-long-tems enfermé
avec S. M. & M. Welbore Ellis .
Pluſieurs Corps de Milices ont été incorporés
dans les régimens , ce qui fait monter le total des
troupes dans le Royaume à 57,000 hommes , cn
y comprenant 12,600 Maîtres de Cavalerie. -
3000 hommes doivent encore ſortir de l'Electorat
( 48 )
-
deHanovre pour aller aux Iſſes . Pluſieurs tranſports
que 1on arme ſur la Tamiſe doivent aller les pren
dre ſous peu de jours. Les Généraux Alle--
mands les plus ſavans & les plus célebres , en auront
le commandement. Le Miniſtre a remercié le Général
Freitag de l'activité & du zèle qu'il venoit de
montrer à Portsmouth pour faire embarquer les
troupes , dont la plus grande partie cependant a péri
de maladies , ou eſt restée à Portsmouth dans les
Hopitaux.
L'Eſcadre d'obſervation deſtinée à croifer dans
la Manche la campagne prochaine pour y protéger
le commerce , doit être compoſée de 24 vaiſſeaux de
ligne&d'autres de moindre force. Elle a ordre de ſe
tenir prête à appareiller dans les premiers jours
d'Avril. Le commandement de celle de la mer du
Nord fera parragé entre le Lord Mulgrave & le
Commodore Elliot .
Le Roi par un Edit du 1s Février, a ordonnéun
embargo fur tous les vaiſſeaux & bâtimens chargés
ou qui doivent être chargés de boeuf , de porc ou de
proviſions falées de toute eſpèce , dans chacun des
ports des Iſles de Jerſey , de Guernefey , d'Alderney
&de Sark, lequel embargo reſtera fur ces vaiſſeaux
& bâtimens juſqu'à nouvel ordre.
La Compagnie des Iudes qui eſt dans l'uſage de
payer le fret auffitôt après le retour de ſes vaſſeaux
qui ſont dehors pour 3 ans , n'a point encore fait ces
payemens , & il ne paroît pas vraiſemblable qu'elle
procède à aucunes remiſes pour cet objet d'ici à
quelque tems. -Cet évèrement eſt une preuve
évidente de la diſette extréme d'argent qu'éprouve
actuellement le Royaume , & qui eſt l'effet ou des
remiſes conſidérables faites en Aménque par les
Entrepreneurs , ou de la ſtagnation du Commerce , &
peut-être de ces deux caules réunies .
L'Aigle , corſaire François , a donné dans le convoi
du Commodore Johnstone, près de Montili-
Bay , & l'on imagine qu'il a fait quelques priſes.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 9 MARS 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
AMadame la Marquise DE BR ****
Dame de Charité à S. Sulpice.
POUR
OURune faute affez légère ,
L'Amour étoit en brouille avec ſa mère,
D'un air contrit & les pieds nuds ,
L'oeil obſcurci de quelques larmes ,
Il s'en alloit ſans carquois & fans armes.
Où courez- vous , lui dit Vénus ?
Hélas ! répondit-il , le coeur rempli d'angoiffe ,
Ayant perdu votre amitié ,
Je vais ine mettre à la pitié
D'uneDame de la Paroiffe.
Auſſitôt il double le pas,
Nº. 10 , 9 Mars 1782, C
50
MERCURE
Rempliſſant tous les lieux de ſa douleur amère;
Il vint ſe jeter dans vos bras ,
Et ne crut point avoir changé de mère.
( Par M. de Mont **. )
Au Révérend Père THÉODORE , Provincial
de la Charité,
QuU e j'admire ce Chef de Héros bienfaiſans !
Que d'utiles projets cette grande âme enfante !
Sa figure annonce trente ans ;
Mais ſa conduite en annonce ſoixante .
Lorſque les cheveux blancs ombrageront ſon front ,
Puiſſe-t'il copſerver l'ardeur de la jeuneſſe ,
Comme il ſait poſſéder , dans la folle ſaiſon ,
La gravité , les moeurs de l'auſtère vieilleſſe !
ADIEUX & D, ... Château de M. le P.D....
ADIEU , fombres boſquets , folitude chérie ,
7 Aſyle du ſilence , où la mélancolie ,
Et d'un ſoleil plus doux les rayons languiſſans ,
Verſoient avec la paix la fraîcheur dans mes ſens ,
Me plongeoient dans le ſein d'une molle parefſe ,
Et me faisoient aimer juſques à ma triſteſſe.
ADIEU rians jardins , où ſur de verds gazons
Des tendres roſſignols j'écoutois les chanfons;
DE FRANCE.
st
:
Leurs accens pleins d'amour réſonnoient dans mon
âme ,
Et mon coeur s'enivroit du bonheur de leur flamme;
Tranquille , je rêvois au bruit de leurs concerts;
Je me couronnois Roi d'un magique Univers.
Bercé nonchalamment par l'aimable Eſpérance ,
J'oubliois tous mes maux , je changeois d'existences
Des larmes de plaiſir s'échappoient de mes yeux ;
J'adorois ma chimère , & me croyois heureux.
:
ADIEU fertiles champs , immenfe & riche plaine ,
Où la penſée errante avec l'oeil ſe promène ,
S'étend , ſe fortifie, & , pleine de vigueur ,
Revient à mon eſprit donner votre grandeur.
BIENTÔT enveloppé dans des nuages ſombres ,
Sur vous le trifte hiver va répandre ſes ombres.
Tremblez , voici le monſtre : il avance à grands pas ;
Il ſouffle devant lui la neige , les frimats ,
Étend ſes bras glacés ſur la Nature entière ,
Et de ſa froide haleine il pâlit la lumière.
Eh bien ! tyran du monde , afſouvis ta fureur.
Gronde, aquilon fougueux , miniſtre de terreur ;
Gèle dans leurs foyers tous les Créſus avares ,
Dont la foifd'entaſſer ferma les mains barbares :
Et ces mortels ſi vains de leurs titres pompeux ,
Fais leur ſentir auſſi qu'ils ne ſont pas des Dieux.
Mais ſur ces lieux charmans n'étends pas ton empire;
Laifſe ſur eux en paix ſouffier le doux zéphire ;
Cij
52 MERCURE
D'un Philoſophe aimable ils ſont l'heureux ſéjour;
Que chaque aurore y ſoit l'aurore d'un bezujour.
Eh! pour qui brilleroit l'aftre qui nous éclaire ?
Pourqui feroient les fleurs dont s'embellit la terre,
Cette robe d'azur dont les Cieux ſont vêtus ,
Et ces beaux tapis verds à nos pieds étendus ?......
Fût-il ſous les rayons d'un ſoleil ſans nuage ,
L'aſyle du méchant n'est qu'un antre ſauvage ;
Mais le ſage , du monde eſt le premier flambeau ,
Etſa demeure ſainte eſt un Éden nouveau.
J'ai vu dans ces jardins fouler l'herbe naiſſante
Par les pieds délicats d'une beauté touchante ;
La pudeur eſt le fard de fon front ingénu ;
こ
Qui la voit une fois , doit aimer la vertu,
C'eſt un air de candeur qui charme , & qu'on révère,
Le ſourire innocent d'une ſimple Bergère.
Voyez tous ſes enfans accourir dans ſes bras ,
De leurs baiſers rivaux rougir ſes doux appas ,
Ou former autour d'elle une jeune ceinture ,
Triomphe d'une mère , honneur de la Nature,
Voyez-la s'avancer belle de ſes enfans :
Quel céleste maintien ! quels regards raviſſaus!
Ainsi , lorſque la nuit a déployé ſes voiles ,
Phébé marche en triomphe au milieu des étoiles.
SAGE D .... les Dieux dans leur bonté
Réſervoient tant d'attraits pour ta félicité ;
Ils voyoient tes vertus , & leur puiſſance auguſte
T'accorda cebienfait pour prouver qu'elle eſt juſte.
DE FRANCE. 1
53
Mais toi , ſois juſte auſſi , Philoſophe , Orateur ;
Il eſt temps que Themis te doive ſa ſplendeur.
Au milieu des Bourreaux , Themis toute éplorée
Cherche entre leurs poignards ſa balance égarée;
Sur fon Temple ſanglant, devenu fon tombeau ,
Fais planer ton génie & luire un jour nouveau.
Rends la peine inutile en prévenant le crime;
Hériſſe & rétrécis les routes de l'abîme ;
Et fi bravant les Loix , ſi bravant les Vertus ,
Se dérobent au frein des mortels corrompus ,
Laiſſe alors de tes mains échapper le tonnerre ,
Mais qu'un feu lumineux le précède & l'éclaire :
Quand il tombeau haſard ou dans l'obſcurité ,
C'eſt le Tyran qui frappe , & non pas l'Équité.
Hâte-toi ; prends ta place au Temple de mémoire ;
Éblouis l'envieux des rayons de ta gloire ;
Etdans l'égarement de ſon trouble mortel ,
Qu'il accoure lui-même encenfet ton autel.:
(
STANCES à ZÉMIRE , furfon départ
deGenève.
QUOUOII !! vous , Conquérante adorée,
Vous abandonnez nos remparts ?
A-t'on jamais vu Cythérée
Craindre la préſence de Mars ?
- QUE redouter avec vos charmes ?
Amour pour vous cût combattu ;
:
H
Ciij
54
MERCURE
Le bras poſe bientôt les armes
Lorſque le coeur ſe ſent vaincu.
D'AUTRES defirent ce voyage
Pour recouvrer leur liberté.
Ah! dans un fi doux eſclavage
Que je fois toujours arrêté.
ZÉMIRE , pour un inſenſible,
Brûlez de même à votre tour ;
Mais la vengeance eſt impoſſible
S'il n'a le bandeau de l'Amour.
* ÉGLE fuyait le Dieu Zéphire ;
Il la ſuivit & fut vainqueur ;
Lapourſuite peut me ſéduire ,
Si fa fin plaît à votre coeur .
Du moins , en volant fur vos traces,
Formerois-je un plus beau deſſein:
Il ne ſuivoit qu'une des Grâces ,
Moi , j'en poursuivrois tout l'eſſaim ?
MALGRÉ la Patrie & laGloire ,
Parlez , & je cède en ce jour
Tous les lauriers de la Victoire
Pour un ſeul myrthe de l'Amour.
QU'ENTENDS- JE , charmante Guerrière ?
Vous endoſſez l'habit de Mars ;
*Églé étoit une des trois Grâces
DE FRANCE.
55-
Jamais vos coups pourront- ils faire
Le même effet que vos regards ?
AH! fuyez au lieu de combattre;
Diomède bleſſa Vénus ;
Si vous imitiez Cléopâtre ,
Tous nos Guerriers ſeroient vaincus .
TROP fortuné , jeune Zémire ,
Si votre ceoeur forme en partant
Pour le Poëte un doux ſourire ,
Un léger ſoupir pour l'amant.
(ParM. Vernes , Poëte Genevois de quinze ans.)
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
duMercureprécédent.
Le mot de l'énigme eſt le Vent ; celui
du Logogryphe eſt Médecin , où se trouvent
Dèce , Cid , Médine , cime , Mede , Mein
dime ,Eden , Mie , idée, Nice , nièce.
P
ÉNIGME.
ETITS Rois , petit Peuple & petits Potentats ,
Voilà le compoſé de mes petits États.
Le croirois-tu , Lecteur ? Législateurs ſuprêmes ,
Ils t'impoſent des lois qu'ils reçoivent eux-mêmes.
Ils font chargés d'impôts & ne poſsèdent rien :
Ils n'aiment point le fang ,& font toujours en guerre.
1
Civ
56 MERCURE
Leur commerce eſt fatal ;&, quoique faitpour plaire,
Souvent il fit , hélas ! plus de mal que de bien....
J
( Par M. de la Brétonniere.)
LOGOGRYPHE.
2
E ſuis un animal connu dans tous pays ,
De laide figure , aux yeux mornes.
Dans la Province & dans Paris
Aux paffans je montre les cornes.
Je porte la barbe au menton.
Mais pour exercer ta raiſon ,
Lecteur , en diverſes manières ,
Tu peux décompoſer mon nom.
3
On me voit deſfus les rivières
Servir de pont au Voyageur ;
J'étois chantéjadis chez un peuple voleur ,
Or me chante encore à l'Eglife ,
Néanmoins aujourd'hui le Chrétien me mépriſe.
Apréſent , devine Lecteur.
(ParM. Aubry fils. )
4-
DE FRANCE.
57
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Les Hommes Illuftres de la Marine Françoise
, leurs Actions mémorables & leurs
Portraits , par M. de Graincourt , Peintre
Penfionnaire de S. E. Mgr. le Cardinal de
Luynes. A Paris , chez l'Auteur , rue Saint-
Martin , la porte-cochère au - deſſus de
Saint- Julien-des- Meneſtriers , près du culde-
fac de Clervaux , 1781. in-4°. 10 ,
11 & 12. Cahiers .
M.
• DE GRAINCOURT n'a pas été flatté du
jugement qu'on a porté de ſon Ouvrage,
dans le Mercure du 29 Avril 1780 ; il s'en,
plaint , mais avec beaucoup de douceur &
de modération; il déclare avoir profité des
conſeils contenus dans l'article même qui
l'a bleſſé ; enfin , ſi la critique n'a pas dû être
moins févère à ſon égard, le ton dont il ſe
plaint de ſes rigueurs eſt bien propre à la
défarmer.
Le Mercure eſt l'ouvrage de pluſieurs ,&
nul de nous n'eſt garant des jugemens d'un
autre Coopérateur ; nous ne dirons pas fi
nous adoptons ou fi nous rejetons le jugement
dont il s'agit ; nous dirons ſeulement
que l'Auteur de cet extrait n'eſt pas celui du
premier, & qu'il ne répond que de celui- ci,
Cv
58 MERCURE
qu'il n'a ſous les yeux qu'un ſeul Cahier ou
Volume ſur lequel eſt écrit à la main , to ,
11 & 12. Cahiers ; que ce Volume offre
d'abord le portrait du Marquis de Létanduère
, & un feuillet qui termine ſon article
; que M. de la Galiſſonnière & M. de
la Bourdonnais rempliſſent le reſte du Volume.
Le portrait de M. de la Galiſſonnière , le
ſeul qu'on trouve dans ce Volume , nous
par oît fort beau , & nous donne une idée
très-avantageuſe de cette Collection d'Eſtampes.
Quant à l'Ouvrage , ſon principal mérite
n'eſt peut-être ni dans le plan ni dans la
forme; mais il eſt dû beaucoup d'encouragement
à un Citoyen qui n'a épargné ni travaux
ni dépenfes pour faire un Ouvrage patriotique
, inftructif dans tous les temps ,
particulièrement utile dans le momentpréfent
, capable d'inſpirer cette émulation généreuſe
qui produit les grandes chofes , &
d'animer l'amour de la patrie &de la gloire
partous les motifs que fourniffent & Phonneur
& l'exemple. D'ailleurs , l'Auteur a
puifé dans des fources pures &fécondes , le
dépôt de la Marine lui a été ouvert par l'or
dre du Gouvernement .
Le nom de M. le Marquis de la Galiſſonnière
rappelle une époque glorieuſe pour la
Marine Françoiſe, & brillante pour la Narion;
e'eſt cer illuſtre Marin qui , par la vic--
toire navale remportée ſur l'Amiral Byng ,
prépara la priſe de Port- Mahon & la conDE
FRANCE.
59
quête de l'Iſle Minorque ; ce fut ſon dernier
exploit , & ce fut à la fois le plus éclatant&
le plus utile. Peu de Généraux , peu de grands
Hommes en tout genre ont eu cet avantage ,
de finir par la plus belle époque de leur vie ,
&de mourir dans toute leur gloire. La ſanté
de M. de la Galiſfonnière étoit dérangée depuis
pluſieurs années , cette expédition acheva
de la détruire. Au retour de Mahon , il ſe
rendoit à Fontainebleau , où la Cour étoit
alors , les forces lui manquèrent abſolument
à Nemours , & il y mourut le 26 Octobre ,
âgé de près de 63 ans.
Le Roi, touché, comme il le devoit, d'une
telle perte , témoigna du regret de n'avoir
point envoyé à M. de la Galiſſonnière le
bâton de Maréchal de France. Je l'attendois
ici , dit- il , pour le lui donner moi-même.
Les vertus de M. de la Galiſſonnière égaloient
ſes talens ; il avoit fur- tout une mo
deſtie rare. " Il étoit , dit l'Auteur , du petit
>>nombre de ceux qui auroient perdu à écrire
leur hiftoire." ود
Obſervons que dans le court intervalle de
paix qui ſépare la guerre de 1741 & celle de
1756 , le deſtin de la France fut de perdre
le Maréchal de Saxe & le Maréchal de
Lowendal , fur les ſervices deſquels elle
ſembloit devoir compter encore pour longtemps
; & que dès 1756 elle perdit encore
leGénéral de mer le plus propre à ſeconder
ces grandsGénéraux de terre.
A travers les déſaſtres que la France
Cvj
60 MERCURE
éprouva ſur mer dans cette guerre de 1756
pluſieurs Marins s'illuftrèrent par des exploits
dignes d'une meilleure fortune : les
d'Aubigny , les la Touche - Tréville , les Duchaffault
, les Rozier , les Vaudreuil , les
Kerſaint , les d'Aché , les Cornick , &c. rendirent
leur nom à jamais célèbre ; l'Auteur
en fait ici une mention honorable. Il rapporte
fur- tout avec complaiſance un beau
trait de courage & de bienfaiſance de M.
Cornick. Ce trait , étranger à la guerre , eft
de 1770. La Garonne étoit débordée; les
Marelors les plus hardis n'oſoient s'expoſer
àla violence du courant , qui ſembloit devoir
tout entraîner ; M. Cornick fut réduit
à forcer , le piſtolet à la main , quatre des
plus vigoureux d'entre ces Matelots , " de
>> monter avec lui dans un canot qu'il tenoit
>> près de la maiſon qu'il habitoit aux en-
>> virons de Bordeaux. Avec ce canot il alla
>> ſucceſſivement dans toutes les maiſons de
>> l'Ifle Saint Georges , d'où il retira les ha-
>> bitans à demi- noyés& mourans de frayeur.
ود Il tranſporta en terre ferme plus de fix
>> cens perſonnes de tout fexe &de tout âge ,
» & ne ceffa pendant trois jours de paffer
>> & repaſſer la rivière pour ſauver des effers
>> de ceux qu'il avoit mis en sûreté , & pour
ود leur porter des ſubſiſtances ». Quoique
M. Cornick ne fût pas riche , & qu'il fit par
cet accident une perte conſidérable , il nourrit
à ſes frais pendant pluſieurs jours les malheureux
qu'il avoit ſauvés. Le danger paffe ,
DE FRANCE. 61
:
M. de Cornick ſe retira chez lui,& s'y tint
conftamment enfermé , ſe refuſant aux applaudiſſemens
& aux remercîmens de la ville
deBordeaux.
L'article dont l'Auteur paroît , avec raiſon
, le plus content , eſt celui de M. de la
Bourdonnais ; il faut convenir qu'il avoit
fur cet article d'excellens matériaux; car fans
compter les fecours qu'il a pu tirer du dépôt
des affaires étrangères , quelles reffources ne
lui fourniffoient pas les Mémoires faits par
M. de Gènes , dans le malheureux procès
criminel qui , au retour de M. de la Bourdonnais
, furent ſa récompenſe , comme les
fers l'avoient été de Chriftophe Colomb ,
après qu'il eut découvert l'Amérique ! Ces
Mémoires font un tableau éloquent des expéditions
de M. de la Bourdonnais & des
grandes chofes qu'il avoit faites dans l'Inde.
On ſe ſouvient encore de l'intérêt ardent &
univerſel qu'ils inſpirèrent en faveur de cet
homme illuftre, contre lequel le Publicavoit
eu d'abord les plus fortes préventions . Le
brevet d'une penſion accordée à ſa veuve ,
porte les termes ſuivans :
Il est refté trois ans à la Baſtille , exposé à
toutes les rigueurs d'une instruction criminelle.
Un jugement authentique l'a déclaré
innocent ; mais fa longue détention avoit altéréſa
ſanté & nui àſa fortune. Il n'a furvécu
que peu de temps àſon jugement , & il
eft mort fans avoir reçu aucune récompense
62 MERCURE
ni aucun dédommagement pour tant de perjécutions
& pour tantdefervices.
Il eſt mort le 10 Novembre 1753 .
Cet Ouvrage entier ſe vend 36 liv. chez
l'Auteur , à l'adreſſe que nous avons donnée
dans le titre.
LES Hochets Moraux , on Contes pour la
première enfance , dédiés à LL. AA. SS.
Mlle d'Orleans & Mlle de Chartres , par
M. Monget ; avec cette double épigraphe :
« Ne montrez jamais rien à l'enfant qu'il
>> ne puiffe voir; tandis que l'humanité lui
> eſt étrangère , ne pouvant l'élever à l'état
➤ d'homme , rabaiſſez pour lui l'homme
ود à l'état d'enfant. ( J. J. Roufleau ).
>> Difficile est propriè communia dicere.
» ( Horace ) . » A Paris, chez Lambert &
Baudoüin , Imprimeurs- Libraires , rue de
la Harpe, près S. Côme.
Le but de ce Livre s'annonce afſez par le
titre. L'Auteur s'eſt propoſé de mettre la
morale à la portée de la première enfance ,
comme une ſcience dont on ne peut troptôt
donner des leçons. On a fait ſentir l'infuffifance
& même le danger des Fables de
La Fontaine pour cette première inſtruction.
M. Monget a pensé que ſes Hochets Moraux
pourroient y ſuppléer ; offrir aux enfans
les defauts de leur âge , qui deviennent
des vices dans un âge plus avancé , leur en
faire preſſemir les conféquences funeftes ,
DE FRANCE. 63
leur montrer la vertu riante & aimable ;
enfin , leur former le coeur & l'eſprit en
amuſant leur imagination fans l'égarer. Au
furplus , en préferant la Poésie , ſoit pour
aider la mémoire des enfans , foit pour habituer
leur oreille à l'harmonie & leur langage
à la préciſion , il s'en est interdit beaucoup
de reſſources dans la néceffité de ſe
rendre' intelligible. Un de ces petits Contes
inftructifs ſuffira pour faire juger la manière
de l'Auteur.
Le Trône , Conte.
AUTREFOIS une jeune Reine ,
Du coeur de ſes Sujets aimable Souveraine ,
Sur ſon trône où brilloient l'or & les diamans ,
Promit de faire aſſeoir , pendant quelques momens
Aſes côtés , l'enfant qui ſeroit le plus ſage
Du voiſinage.
Après cela l'enfant , ſelon ſon bon plaiſir ,
Seroit le maître de choiſir
Habits , bonbons de toute eſpèce.
De plus , il avoit la promeſſe
Diobtenir chaque jour quelque jouet nouveau,
Puisun joli carroſſe, &puis un beau château ;
Enfin , à la bonne Princeſſe ,
On pourroit librement parler de fa ſageffe.
L'un dit : fans faute ce matin
J'ai lumon François , mon Latin ,
Et bienrécité mes Prières.
64 MERCURE
:
こ
L'autre: ſans humeur , ſans dépit,
Hier je n'ai point contredit
Mes coufines qui ſont ſi fières.
Celle-ci , par ſa propreté
Sur ſes habits, ſur ſa perfonne ,
Avoitbien contenté ſa bonne ;
Et celui- là , de ſon goûté ,
Aux pauvres avoit fait l'aumône.
Beaucoup , par leur diſcrétion ,
Leur douceur on leur politeſſe ,
Sur le trône de la Princeſſe
Avoient quelque prétention.
Il en vient une , c'eſt Sophic ;
Ah! dit-elle avec modeſtie ,
Madame , ſi vous connoiffiez
Le papa , la maman que j'aime ,
い
J'en fuis sûre , autant que moi-même ,
Oui , bientôt vous les aimeriez :
Leur obéir en tout eſt mon bonheur ſuprême.
Pour le bien qu'il a fait , chacun mérite un prix ,
Dit alors la Reine attendrie ;
Et vous l'aurez , mes bons amis.
Mais tout ce que j'avois promis ,
Le trône, les bonbons , les jouets , les habits ,
Le château , lecarroffe,ah! tout eft pour Sophie.
Cet opufcule convient ſur-tout aux enfans
, & peut être très - utile aux Inſtitu
teurs.
DE FRANCE 65
GEOGRAPHIE Comparée , ou Analyse de
la Géographie ancienne & moderne , &c .
Sixième Livraiſon in- 8°. renfermant la
Géographie Phyfique & la Géographie
ancienne de l'Espagne. A Paris , chez
l'Auteur , ( M. Mentelle, Hiſtoriographe
deMgr. le Comte d'Artois) , rue de Seine ,
hôtel de Mayence , près du Notaire ;
chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du Jardinet
, & Nyon le jeune , Libraire , quai
des Quatre- Nations.
L'AUTEUR ne s'eſt pas diſſimulé que la
Livraiſon de cette partie de ſon Ouvrage a
été un peu tardive; auffi cherche-r'il à s'en
juſtifier dans un court Avertiſſement.
" J'ai fait affez attendre la Deſcription de
>>l'Eſpagne , dit il , pour que la portiondu
>> Public qui prend quelque intérêt à la
ود ſuite de monOuvrage , ſe croie en droit
>> de m'en faire des reproches; mais j'ai eu
>> des raiſons affez légitimes de ce retard ,
>>pour qu'il me ſoit permis d'eſſayer à m'en
>> juſtifier » . Il expoſe enfuite qu'encouragé
par le ſuccès de ſon entrepriſe, il a refait
ſon premier travail ſur la Géographie ancienne
de l'Eſpagne ; qu'il s'eſt procuré les
meilleurs Ouvrages Géographiques & hiftoriques
de cette Nation ; qu'il a étudié la
langue Eſpagnole& confulté les gens les plus
inſtruits fur l'Eſpagne , ſoit à Madrid , ſoit à
Paris ; il parle avec une louable reconnoif
66 MERCURE
ſance des perſonnes qui ont bien voulu l'ai
der de leurs lumières. Cette première partie
de la deſcription de l'Eſpagne ne doit donc
pas être confondue avec tous les Livres élémentaires
deGéographie , puiſqu'il eft compoſe
d'après les Ouvrages Eſpagnols , Anglois
& François qui ont le mieux traité de l'Efpagne
, & que cette partie elle même a été
revue par des Eſpagnols inſtruits. Ces ſoins ,
&la modeſtie de l'Auteur , ne peuvent qu'intéreſſer
infiniment aux ſuccès de tout l'Ouvrage;
& nous ofons , d'après ce que nous en
connoiffons , lui prédire que s'il le continue
avec le même ſoin , ce Livre ſera bientôt
le ſeul que l'on pourra citer en Géographie ,
pour la méthode du plan & la vérité des détails.
Nous prendrons un article au haſard
pour juſtifier notre jugement , c'eſt le Diftrict
de Batuécas. L'Auteur en a trouvé la
deſcription dans l'Ouvrage de D. Antonio de
Pons , & dans l'Ouvrage Anglois de Talbot
Dillon.
« La vallée , ou plutôt les défilés de Ba-
>> tuécas , ſont à 14 lieues de Caſtille , au
» S. O. de Salamanque , à 8 à l'Eſt de Cindad-
> de- Rodrigo , &c. Ce lieu eſt par confé-
» quent dans les montagnes qui ſeparent
>> l'Eſtremadure de la Nouvelle Caſtille.
>>Tous ce pays eft affreux par la hauteur:
>> des montagnes , leur aſpect inculte & la
ود forme effrayante des rochers.Apeine y a
>> t'on quatre heures de jour en hiver......
>>-Un des plus triſtes cantons de Batuécas ,
>
DE FRANCE. 67
ود
ود
eſt celui de Jurdes. M. Dillon dit que cet
endroit eſt en ſi mauvaiſe réputation que ,
>> quand un voyageur s'informe aux gens du
>> pays s'il y eſt arrivé , ils difent toujours .
>> de proche en proche que ce lieu eſt un
>> peu plus loin , perſonne n'oſant avouer
» que c'eſt dans la vallée de Jurdes qu'il
>> habite *.
ود
८
Cette vallée de Batuécas étoit ignorée
» de toute la terre , lorſque ſous le règne de
>> Philippe II on commença à en parler en .
>>Eſpagne; mais c'étoit de la manière la plus
> extravagante. On croyoit ce pays habité
>> par des Diables & des Payens . L'Evêque
>> qui occupoit alors le Siége de Coria , dans
ود le Diocèſe duquel ſe trouve cette vallée ,
>> affermit encore ces bruits en publiant la
> lettre qu'il écrivit au ſujet de l'établiſſe-
>> ment d'un Couvent de Carmes en ce lieu.
>>Dans cette lettre il dit pieuſement au Roi :
» Je rends grâce au Très haut , de ce que
>> Votre Majesté a permis que l'on établit un
>> Couvent dans cette malheureuse & triſte:
» Contrée, où , ily a 40 ans, comme je le
» vois par les archives de l'Évêché , il n'y
» avoit que des Payens égarés par les appa-
» ritions du Démon......
* On trouve en effet dans les Inſtitutions Oratoires
de Quintilien , ce paſſage..... Et Gurdos
quos pro STOLIDIS accepit vulgus , ex Hispania
traxiffe originem audivi. Si l'on fait deſcendre les
Jurdes actuels de ces anciens Gurdes, l'origine n'estpas
flatreuſe.
68 MERCURE
» On dit que ce pays fut découvert par
une Demoiſelle del'illuſtre Maiſon d'Alba,
>> qui , s'enfuyant avec ſon amant , s'enfonça
> dans l'intérieur des montagnes , où elle
>> trouva un peuple abſolument étranger
par les manières & par le langage , dont
>> à peine on entendoit quelques mots go-
>> thiques. Cette hiſtoriette , vraie ou faulle,
>> fit grand bruit à Salamanque , à Madrid.,
>> &c. Elle fut le ſujet de pluſieurs Pièces de
» Théâtre. »
Lesbornes de cet extrait ne nous permettent
pas de rapporter pluſieurs articles fort
intéreſſans que nous avons remarqués dans
la partie de ce Volume qui comprend la
Géographie ancienne. Les principaux peuples
de l'Ancienne Eſpagne y ſont déſignés par
l'emplacement qu'ils occupoient ,& par les
particularités que nous ont tranſmiſes les
Auteurs fur les moeurs , les habillemens ,
les principales villes. Le morceau hiftorique
qui termine ce Volume eſt fait avec
une grande préciſion ; il met ſous les yeux
en peude pages le tableau des révolutions de
l'Eſpagne depuis ſes commencemens juſqu'à
nos jours.
Les Cartes qui accompagnent cette Livraiſon
ſont très nettes & très bien gravées ; la
Carte Phyſique , fur- tout , eft du plus bel
effer , c'eſt un genre nouveau en Géographie
que ces cartes , qui ne repréſentent que les
chaînes des montagnes & les baffins des
fleuves. M. Buache en a le premier donné
1
DEL
FRANCE. 69
P'idée; mais rien n'a été exécuté dans ce
genre de comparable à la Carte que nous
avons ſous les yeux. Le tableau chronographique
, très - bien diſpoſe , eſt un chefd'oeuvre
de Typographie. Cette Livraiſon eſt
de 6 liv. pour les Souſcripteurs , & de
7 liv. 10 fols pourceux qui n'ontpas ſouſcrit.
NOUVEAUX Effais Hiftoriques fur
Paris, pour fervir de Suite & de Supplément
à ceux de M. de Saint- Foy,
2 Vol. in 12. A Paris, chez Belin , Libraire
, rue Saint Jacques. Prix , 3 livres
brochés.
: :
De toutes les Villes de France , & peutêtre
de l'Europe , Paris eſt celle qui a eu le
-plus d'Hiftoriens; cependant bien des ſiècles
s'écoulèrent avant que le Libraire Corrozer
( en 1568 ) eût fait imprimer dans le
ſeizième fiècle ſes Antiquités ſur Paris. Les
principaux monumens n'en étoient pas
moins connus; ils étoient ſi bien enchaînés
, par la tradition , à l'Hiftoire nationale,
qu'il étoit preſque inutile d'en compoſer un
Ouvrage à part. Il n'y avoit pas grand mal
que des conſtructions qui ne tenoient à
rien , & que l'orgueil ou une cauſe paſſagère
avoit élevées , retombaſſent avec leurs
ruines dans l'oubli . Il étoit inutile de ſavoir
qu'une rue étroite , obfcure & mal percée
étoit appelée jadis Sacalie , d'où lui eſt venu
lenomde Zacharie. Il étoit également inu70
MERCURE
tile de tranſmettre de père en fils des menfonges
populaires.
Parcourons la lifte des Auteurs qui ont
fouillé dans les Antiquités de Paris. Le
Journal de l'Etoile peut être cité dans cette
foule. Il rend compte chemin faiſant des
changemens arrivés dans Paris , & ne manque
jamais d'en indiquer les cauſes. CeJour
nal eſt très - utile à ceux qui écrivent l'Hiftoire
du ſeizième ſiècle. On y trouve pêlemêle
les affaires de l'Etat , cellesde la famille
de l'Etoile , les morts , les naiſſances , le prix
des denrées , les maladies , les événemens
gais & tragiques. Il cache ſous un air de
naïveté la malignité de ſes traits : on le lit
avec intérêt. Palquier vint bientôt après lui ,
*& s'affigna, par ſes recherches ſur laFrance,
-une place dont il n'a pu être encore dépof-
-ſédé. Il avoit il eſt vrai , dans le Greffe de
laChambre des Comptes , une mine abondante
qu'il a heureuſement & agréablement
exploitée. On peut lire l'Etoile & Paſquier
-fans ſe laffer, & on fait quelque choſe de
mieux que de courir les rues à la ſuite des
coureurs modernes qui ont rétréci de plus
en plus leur plan , & qui ont ſemblé perdre
de vue que l'Hiſtoire de la Capitale d'un
Royaume tient à l'Hiſtoire de toutes les
familles; c'eſt- là que furent les Guerriers ,
lesMiniſtres , les Ambaſſadeurs ; c'eſt là que
la plupart font enſevelis. Cent monumens
rappellent leur vie &leurs travaux. Il faut
2.
DE FRANCE.
71
donc quelque talent dans ce genre de travail;
il faut une connoiffance parfaite des
temps , des hommes , des généalogies & de
l'Hiftoire , Ce n'eſt pas tout cela qu'on retrouve
dans pluſieurs de ces faiſeurs d'Effais
fur Paris. Le ſavant Fondateur de la
Bibliothèque de Saint Germain - des - Prés,
(16,5) le Père Dubreuil , dans ſon Théâtre
des Antiquités de Paris ( en 1979 ) avoit
porté le flambeau de la diſcuſſion ſur des
monumens , & donné des liſières à ceux
qui devoient le ſuivre..
Depuis l'Etoile , Paſquier & Dubreuil
juſqu'à Louis XIV, Paris ne compte point
d'Hiſtoriens . La création de l'Académie des
Inſcriptions , l'établiſſement d'un Cabinet
des Médailles & le dépôtdes Estampes donna
à cette Capitale des Ecrivains , des Graveurs
& des Antiquaires. Tous les monumens
furent interrogés; bientôt on eut fur des
Médailles toutes les époques intéreſſantes
de la Monarchie. Les Médailles néceſſitèrent
les Commentaires : de-là tant de Diſſertations
écrites avec préciſion , & remplies
d'érudition; elles ne pouvoient que plaire ;
mais l'on ne tarda point à abandonner à des
hommes médiocres la ſuite de ces recherches
, où le génie n'avoit plus rien à réchauffer
ni à embellir. Sauval avoit publié ſes
Antiquités de Paris ,&ſes recherches avoient
été accueillies. L'érudition y abonde , &
quelquefois il a de la chaleur. Jaillot , ha
71
MERCURE
bileGéographe , occupé toute ſa vie à lever
des Cartes , eſt entré dans les plus grands
détails dans celles qui concernent la France ,
&il peutêtre d'une grande utilité. Piganiol de
la Force , inſtruit à fond de l'Hiſtoire de
France , & qui en avoit parcouru toutes les
Provinces , après avoir publié une Deſcriptiondu
Royaume en quinze Volumes in- 12 ,
donna la Deſcriptionde Paris endix Volumes.
Cet Ouvrage a été réduit en deux Volumes.
Nous croyons que c'eſt le ſeul que l'on
puiſſe conſulter. Nous ne parlons point de
Germain Brice ni de Lemaire ; ces deux
Hiſtoriens font trop minutieux & trop crédules.
Germain Brice eſt cependant eſtimable
, & fait repréſenter avec exactitude la
beauté des édifices de la Capitale , ce qui
n'est pas un foible mérite dans un homme
dont toute la tâche doit ſe borner à décrire
&à transcrire. Saint - Foix recueillit tous
les matériaux que ſes prédéceſſeurs avoient
entaffés confulement dans leurs Ouvrages.
Dirigé par le goût & retenu par un eſprit
de critique , il fit un choix , & donna
non l'Histoire de Paris , mais des Effais.
Ce titre le mettoit à l'abri de la cenſure.
On avoit en tort de lui demander pourquoi
il n'avoit pas tout dit , pourquoi il
avoit rejeté un Hiſtorien pour donner la
préférence à un autre. Sainte-Foix écrit à
volonté, ſans plan , s'arrête quand il veut ,
amuſe , eſt piquant. On le lit plutôt pour
fe
DE FRANCE.
73
ſe délaſſer que pour s'inſtruire. Son ſtyle
eft toujours ingenieux. On pourroit lui reprocher
de finir ſouvent par des pointes qui
dégénèrent en calembourgs , caractère particulier
de ſes Eſſais. Ce n'eſt pas avec ce
ſtyle que l'Abbé Leboeuf a écrit ſon Hiftoire
du Diocèſe de Paris , Ouvrage ſavant ,
& qui a fourni des traits ſans nombre à
Saint- Foix.
A la ſuite de Saint- Foix , font venus de
nouveaux faiſeurs d'Hiſtoires de Paris. En
moins de fix ans on en a compoſé une
vingtaine, ſoit de la Ville ou des Environs ,
ou des Maiſons Royales. Ce feroit perdre
du temps que d'eſſayer de les analyſer. Un
ſeul , rédigé par M. Hurtaut , en 4 Volumes
in- 8°. , & qui ſe vend chez Moutard , mérite
de tenir une place dans les Bibliothèques.
C'eſt un Dictionnaire où la partie du
ſtyle n'eſt point ſoignée , mais où ce défaut
eſt racheté par beaucoup d'exactitude , &
par une Collection complette de tous les
monumens &de toutes les origines.
Il étoit permis de croire que tout étoit àpeu
près dit , & que les Écrivains de Paris
alloient fe repofer au moins pendant un
demi - fiècle , pour pouvoir nous montrer
enfuite Paris tel qu'il fut & tel qu'il ſeroit.
Nous venons d'être détrompés. Voici de
nouveaux Effais ſur Paris , ſervant de Supplément
àceux de Saint-Foix. Nous ferions
bien embarraffés de leur affigner une place.
On voit que les Auteurs n'ont point couru
Nº. 10 , 9 Mars 1782. D
74
MERCURE
après l'érudition. Le ſtyle eſt ce qui les a embarraffes
le moins. Nous n'avons rien trouvé
de nouveau ; nous pourrions même leur reprocher
des anachroniſmes , des origines'
controuvées , & des differtations hors d'oeuvre.
C'eſt tantôt un relevé, fait ſans choix, des
gazettes , tantôt une répétition de fables anciennes
& abſurdes . Les Auteurs veulent ,
difent- ils , peindre les moeurs & le caractère
de la Nation. Nous n'y avons rien reconnu ;
en vain avons-nous jeté les yeux dans ce
miroir oùse réuniſſent les teintes nationales ;
rien de remarquables ne nous a frappé. Il
paroît que les Auteurs ont eu plus d'intention
que de talent ; ils prétendent à la gloire
de s'affeoir à côté de Mézerai, de Rollin &
de Vertot. Nous leur ſouhaitons bien fincèrement
cette bonne fortune. Nous aurions
defiré que l'Ouvrage eût été au moins écrit
comme les deux premières pages du premier
Volume , comme la Notice fur Voltaire
, qui tranche avec le reſte du Livre. M.
le Chevalier du Coudrai ( l'un des Auteurs)
ſemble aimer la critique , & être prêt à y
foufcrire; il prometde faire mieux. La Critique
s'empreſſe de l'y inviter. Il paroît que
la plus grande partie de l'Ouvrage eſt de lui ,
fur tout ce qui eft relatif aux Théâtres des
Boulevards & de la Foire : ce n'eſt pas la
partie la plus médiocre de ſes Eſſais. M. le
Chevalier du Coudrai annonce un troiſième
Volume; nous fſommes perfuadés qu'il fera
des efforts pour racheter les énormes négliDE
FRANCE.
75 :
:
gences qu'on peut lui reprocher dans les
Volumes qui viennent de paroître.
TRIBUTS offerts à l'Académie de Marseille ,
par,M. de Paftoret , Conſeiller à la Cour
des Aides de Paris , Membre de cette
Académie. in- 12 . A Paris , chez Jombert
jeune , Libraire , rue Dauphine.
Ces tributs Littéraires ſont les premiers
eſſais d'un jeune Magiſtrat qui s'honore de
cultiver les Belles- Lettres , & que la poefic
delaſſe quelquefois d'un travail plus ferieux.
Si l'on rencontre encore dans la Société des
oiſifs importans qui s'efforcent de décréditer
les talens de l'efprit , on les regarde comme
des Welches dignes de ces temps de barbarie
, où un homme qui ſavoit lire paſſoit
pour un être fingulier ; & où un Seigneur de
Châtel , quand il vouloit figner , trempoit
fon gantelet dans un pot d'encre , & l'appliquoit
ſur le papier. Ce font de véritables
eunuques au moral qui affectent de mépriſer
les jouiſſances de l'âme , parce qu'ils font incapables
de les goûter. Au reſte , ils ne peuvent
guères s'en faire accroire fur leurs prétendus
dédains , quand ils voient le Duc,
le Prince , le Marquis ſe faire gloire d'être à
la fois Horace & Mécène. C'eſt ici le lieu de
citer le début d'une Épître de M. le Marquis
de Saint-Marc.
Enfin me voilà doncAuteur ,
Dil
76 MERCURE.
Puiſqu'ainſi le dit ton Épître ;
Auteur ſoit: je m'en fais honneur,
Sans ofer prétendre au bonheur
D'honorer quelque jour cetitre.
Ces jolis vers viennent à l'appui de nos
réflexions, M. de Paſtoret eſt encore loin
d'avoir ce ton aimable & facile ; mais il annonce
du talent ſans mauvais goût ; ce qui
eſt beaucoup. On trouve de la netteté dans
ſes idées , &de la clarté dans ſon ſtyle. Voici
le début de ſa première Épîtrefur les Sociétés
de Paris.
Vers les murs de Paris tout-à-coup tranſporté,
J'y vois entrer l'ennui de vices eſcorté:
Phébus est dans les mers ; & l'oiſive opulence ,
Lafſe de ſommeiller au ſein de l'indolence ,
Appelle le plaifir qui , ſourd à ſes accens ,
Tranquille , rit au loin de ſes cris impuiſſans.
Le début de cette Épître eſt un peu brufque.
Vers n'est pas ici l'expreſſion la plus
convenable ni la plus harmonieuſe. On ne
commenceguère une Épître par cette prépoſition,
Tout-à- coup eſt inutile & vague.
Phébus eft dans les mers , eſt une erreur mythologique
qui doit être au moins rendue
d'une manière poëtique ; mais il ſeroit mieux
de n'en plus faire uſage.
Tranquille ,&c. je ne ſais ſi cette image
eſt ici bien placée. Une figure employée à
delfein, &qui ne fait pas d'effet ,eſt à coup
DE FRANCE. 77
sûr mal employée. Ce qui ſuit vaut beaucoup
mieux.
Du Dieu de la molleſſe adorateurs ſtupides ,
Tels ſont donc des Gaulois les enfans intrépides !
Reſtes effeminés d'un peuple de Guerriers ,
Nous moiſſonnons le mirthe où croiſſoient les lauriers .
Etde les admirer notre fierté s'offense !
Dans les plaines de Mars , au ſortir de l'enfance ,
Des charmes de l'honneur nos ancêtres épris ,
Couroient de la valeur ſe diſputer le prix;
Du treſſet , du loto, les tournois pacifiques ,
De leurs vains deſcendans ſont les combats uniques.
Le reproche exprimé dans ce dernier vers
n'eſt- il pas un peu exagéré ? Rien n'est beau
que le vrai , le vraifeul eft aimable : & d'ailleurs
uniques eſt il affez poétique ? Nous
nous en rapportons à nos Lecteurs . Obfervons
encore qu'on ne dit point s'offenfer
d'admirer: cela n'eſt pas François. On refuſe
d'admirer , on s'en laſſe , mais on ne s'en
offenſe pas.
Sur-tout qu'en vos Écrits la langue révérée ,
Dans vos plus grands excès vous e ſoit toujours ſacrée.
Voici des vers bien tournés , & qui ont le
mérite de rendre poétiquement des détails
petits & familiers.
Des êtres ennuyés mélangeant des cartons ,
Baillent une heure ou deux pour perdre trois jetons,
Diij
78
مو
MERCURE
Ou calculant cent fois leur richeſſe meſquine,
Differtent gravement ſur le produit d'un quine.
L'Auteur trace enſuite divers portraits :
il peint un vieux libertin.
Sur un bâton tardif ſon corps voûté s'allonge ;
Vainement tous les jours la ſecourable éponge
D'un baume précieux dois rafraîchir ſonteint.
Il y a de l'intention dans ces vers: ils
prouvent que l'Auteur cherche à parler
la langue poétique , & qu'il doit un jour la
poffeder. Nous l'invitons à choiſir davantage
&fes expreſſions & ſes idées. Quelquefois
il fait des portraits qui ne font que des caricatures.
Nous lui demandons par exemple
ſi les plaiſanteries que l'on va lire font de
bon goût.
La maligne Chloé, de ſon fauſſet aigri ,
Perfiffle le tourment de ce vieillard flétri ;
Chloé , qui , pour ſéduire entaſſant les grimaces .
Grand'mère de Cypris, ſe croit la ſoeur des Grâces.
Dandin l'aime pourtant : d'un air grave & foumis,
Il requiert humblement que ſon coeur ſoit admis
Afoupirer; & veut , pour prix de ſa conſtance ,
Que l'Amourfans repit prononcefaSentence,
On fera plus content de la peinture faty
rique d'un Abbé mondain . ,
D'un ton très-doucereux graffeyant la fleurette ,
Il fait d'un doigt léger diſpoſer une aigrette :
DE FRANCE. 79
Il eft couru , chéri ; c'est le coq d'unfeſtin ;
Très-ſavant. Si jamais il ne lut Auguſtin ,
Si par le nom à peine il connoît Chryfoftome ,
Et l'éloquent Grégoire & le brûlant Jérôme ,
Monfieur , le verre en main , explique avec ſuccès
Des ruſes de l'Amour le manuel françois.
Une fleur dans ſes doigts mollement ſe balance.
Chacune s'applaudit des regards qu'il lui lance ,
Et d'un coup-d'oeil rendu haſardant le pouvoir
Lui dit: mon cher Abbé , vous refterez cefoir.
Celui- ci ſe rengorge , & lourdement promène
Sur les appas vieillis de la triſte Climène ,
De ſes yeux libertins le charme impérieux.
Il parle à haute voix d'un ton myſtérieux ,
Se penche avec languenr , & foupire , & folâtre ,
Careſſe ſon menton dont il eſt idolâtre ,
Agite ſes cheveux , ſourit d'un air fripon ,
Diſpute chaudement ſur l'effet d'un pompon ,
Verſe l'ambre à grands flots ; pour charmer l'auditoire
,
D'un ſel blaſphémateur aſſaiſonne une hiſtoire ;
Et, content de lui-même au fortir du feſtin
Court repoſer ſes voeux dans un lit clandeſtin.
,
On voit affez que dans cette galerie de
portraits, l'Auteur a voulu imiter l'Épître
de M. de Voltaire , intitulée : la Vie de Verfailles
& de Paris. Il eſt inutile d'obſerver
combiencette eſquiſſe au crayon eft loin de
la touche brillante de fon modèle. Mais il
DIV
80 MERCURE
peut parvenir à l'imiter de plus près ; on
fait qu'il peut faire mieux.
:
Ainfi qu'un jeune Peintre inſtruit
Sous Lemoine & ſous Largillière ,
De ces maîtres qui l'ont conduit,
Se rend la touche familière ;
Il prend malgré lui leur manière ,
Et compoſe avec leur eſprit.
L'Épître morale que nous venons d'examiner,
eſt ſuivie d'une Ode fur la Servitude
abolie, dont le plan eſt bien tracé; on trouve
enfuite un badinage intitulé , les Comédiens
deCampagne. L'idée de la Mort , autre Épître
morale , termine le Recueil. Cette Pièce
pèche par le plan , ou , pour mieux dire , elle
n'en a point. On voit que l'Auteur a emprunté
par-ci par- là les idées d'Young , &
qu'il les a quelquefois affoiblies . Il ne faut
jamais rien écrire que de ſenſé & de ſenti ,
autrement la poélie , cette langue divine ,
n'eſtplus qu'un jargon au deſſous de la proſe.
Note concernant l'Extrait du Livre de Silius
Italicus , inféré dans le Nº . 8 du Mercure.
Dans l'extrait qu'on a donné de Silius
Italicus , ( Mercure du Samedi 23 Février
1782 , Nº. 8 , page 163 , ) on dit que
Silius s'eſt privé dans le Diſcours de Pacuvius
, de ce mouvement pathétique de
DE FRANCE. $1
Tite - Live : Et alia auxilia defint , meipfum
, ferire , &c.
Pour aller juſqu'au coeur, que voulez-vous percer ?&c.
C'eſt une inadvertence ; Silius a employé
ce morceau , mais avec autant de froideur
& de peſanteur que Tite - Live & Racine
y ont mis de préciſion & de vivacité. Ainſi ,
dans un ſens il eſt preſque vrai de dire
qu'il s'eſt privé de ce mouvement pathétique.
Voici ces vers ; on peut les com
parer à la profe de Tite-Live ; & quant
au ſens général , c'eſt celui des deux vers
d'Achile dans Iphigénie.
4
1
Talia commemorans , fama Majoris amore.
Flagrantem ut viditjuvenem , furdumque timori ,
Nil ultrà pofco , refer in convivia greſſum ,
Adproperemus ait ; non jam tibi pectora pubis
Sidonia fodienda manu tutantia Regem.
Hocjugulo dextram explora ; namque hac tibiferrum,
Si Panum invaſiſſe paras , per vifcera ferrum
Noftra eft dusendum. Tardam ne ſpernesenectam ,
Opponam membra , atque enfem extorquere negatum
Morte meâ eripiam.
Dv
82. MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE..
LE Vendredi premier Mars, on a repréſenté
, pour la première fois , Thésée, Tra--
gédie Lyrique de Quinault , remife, en mufique
par M. Goffec..
Theſée est un des Drames les plus in--
téreſſans qu'ait fourni la Mythologie. Si
l'on y apperçoit quelques défauts très-remarquables
, il faut en accuſer, le temps
dans lequel Quinault travailla , & fe fou--
venir qu'il bâtit , ſans modèle, l'édifice de la
Scène Lyrique. Mais ſi , depuis une douzaine
d'années , le ſyſtême de cette Scène a
changé , ſi quelques-unes des innovations
qu'on a ſu y admettre ſont réellement heureuſes;
fi on a prouvé par des faits & par
des ſuccès que le gente de la Tragédie doit
être abſolument noble , fier , & qu'on ne
peuty admettre que très- rarement ces madrigaux
, tant vantés malgré leur fadeur , ces
idées qu'on s'obſtine à nommer galantes , &
que Boileau appeloit des lieux communs de
morale lubrique: pourquoi reſpecteroit- t'on ,
chez Quinault , des acceſſoires que le goût
de fon fiècle approuvoit & que le nôtre.
DE FRANCE. 83
condamne ? Pourquoi ne ſe feroit-on pas un
devoir d'émonder ceux de ſes Ouvrages que
l'on remet à la Scène , d'une foule de vers
rampans , fans idée , ſans grâces , qui , loin
d'être ſon génie , n'en font , pour ainſi dire,
que l'écume. Laiſſons crier les enthouſiaſtes ,
&faiſons pour les grands Hommes ce qu'ils
feroient eux-mêmes s'ils étoient nos contemporains.
C'eſt ce courage qui prouvera réellement
le reſpect qu'ils nous auront inſpiré;
c'eſt ce courage enfin qui ſemble avoir préſidé
aux coupures qui ont été faites à Théſée. La
marche de la Pièce , les principales ſituations ,
les caractères en ont été ſcrupuleuſement confervés.
On a ſubſtitué quelques vers à des
vers de Quinault , qui ont paru abſolument
indignes du grand genre. On a fupprimé
l'épiſode des amours de Cléone & d'Arcas ,
perſonnages ſubalternes , & deftinés à jeter
du Comique dans la Tragédie ; convention
admife par le goût du temps , & qui eſt
d'autant plus ſurprenante , que la Cour de
Louis XIV étoit alors le centre du bon goût..
Aumoyen de quelques fuppreffions , on a
fondu enſemble le troiſième & le quatrième
Acte de Quinault. Comme on a condamné
cette refonte , qui nous paroît raiſonnable ,.
nous en parlerons avec quelques détails ,&
le plus brièvement qu'il ſe pourra . Dans la
dernière Scène du troiſième Acte du Théſéc:
en cinq Actes , Médée invoque les démons
&leur ordonne de perfécuter Eglé fa rivale;
Devj
84 MERCURE
ils obéiffent : excédée de leurs perſécutions
, la jeune infortunée cherche à prendre
la fuite , les démons la pourſuivent , &
l'Acte finit. Le quatrième Acte s'ouvre par
une ſcène entre les deux Rivales , où, malgré
les menaces de Médée , Églé reſte fidelle
à ſon amant. La fureur de Médée ſe rallume ,
Théſée endormi eſt conduit par des ſpectres
dans l'horrible lieu où Eglé a été tranfportée
; la Magicienne invoque les furies ,
elle leur ordonne de poignarder Theſée :
à cet ordre , tout le courage d'Églé l'abandonne
, elle aime mieux céder ſon amant
que de cauſer ſa mort. Que l'on examine de
bonne-foi cet expoſé. On verra que la fin du
troiſième& le commencement du quatrième
Acte de Quinault préſentent exactement la
même ſituation , le même tableau , les mêmes
effets , & que l'intervalle d'un entre-
Acte en briſe l'intérêt en grande partie.
Dans le Théſée réduit en quatre Actes , Médée
, au déſeſpoir de ne pouvoir rien gagner
fur la réſolution d'Églé , malgré les perfécutions
dont elle l'accable , lui offre , à l'inſtant
même où fon courage commence à s'affoiblir
, le ſpectacle de ſon amant prêt à
être égorgé par les démons raſſemblés pour
fon fupplice,& la Princeſſe cède à ce tableau.
Nous croyons que cette marche eſt plus
naturelle , plus rapide que la première , &
qu'elle évite la monotonie des méines nuances
qui diſparoiffcient un moment pour
DE FRANCE. 85
reparoître un moment après . Il réſulte ſans
doute de ce raprochement beaucoup de fatigue
pour les deux Actrices qui occupent le
Théâtre ; mais l'effet y gagne , & l'effet concourt
au ſuccès d'un Ouvrage dramatique ,
principalement à l'Opéra.Nous'n'approuvons
pas moins la ſuppreſſion de la Scène où Médée
feignoit de reprocher à Églé fon indifférence
pour Théſée , à l'inſtant même où elle venoit
de la menacer de le poignarder , ſi elle
lui témoignoit de l'amour. Dans cette Scène,
aufli bizarre que ridicule , nous tranchons
le mot , Médée devenoit plaiſante à force
d'être atroce ; ce qui est beaucoup moins
contradictoire que bien des gens ne l'imagineront
d'abord. Les autres changemens ne
ſont pas affez remarquables pour que l'on
en faffe mention. Nous devons ſeulement
dire encore que fi les vers ajoutés à Théſée
ne font pas auſſi louables que les bons vers
de Quinault , ils ſont préférables à ceux de
cet Auteur qu'on a ſupprimés.
La Muſique fait infiniment d'honneur à
M. Goffec. Son ouverture annonce l'action ,
le combat qui ſe livre derrière le Temple de
Minerve , dans lequel ſe paſſe le premier
Acte ; les traits de chant , qui forment le
Choeur des combattans , & qui viennent
couper les phrafes d'Églé effrayée & tremblante
, produiſent le meilleur effet : ils
annoncent un excellent Compoſiteur & un
homme de goût : le morceau de triomphe
86 MERCURE
qui couronne le Choeur ajoute à l'impreffion
qu'on a éprouvée, &mérite les plus grands
éloges. La Scène du Roi &d'Églé n'en mérite
pas moins. Le récitatif eft noble & vrai.
M. Goffec a conſervé le morceau connu de
Lully : Faites grace à mon âge en faveur de
ma gloire. Il en a ſeulement renforcé les
accompagnemens. On l'a entendu avec plaifir
, malgré le goût antique qui y règne ,
parce que le vrai eſt éternel. Le rôle de Médée
eſt tracé de main de Maître , ſi on en
excepte quelques morceaux de récitatif dont
le débit nous a paru trop compoſé. Il a été
aufli bien rendu par Mlle. Duplant ,
qu'il a été bien conçu par M. Goflec.Le
Perſonnage de Théſée est très- brillant dans
là quatrième Scène du troiſième Acte. L'air ,
Égléne m'aime plus , & n'a rien à me dire ,
eſt d'une expreffion douce & bien convenable
au morceau; mais celui qui le ſuit ,
Sila belle Églém'eſt ravie, eſt tout-à-la- fois
plein de mélodie , d'expreſſion & de graces ;
la partie des accompagnemens en eſt ſimple ,
favante & relative au ſentiment qui y
domine. Le Choeur des démons qui perfécutent
Églé eſt un des plus beaux que
nous connoiffions & rien n'eſt plus:
adroit & mieux ſenti que d'avoir coupé
ce choeur par les cris plaintifs &douloureux
de la malheureuſe Princeſſe , qui fuccombe
fous le poids de ſes tourmens. Mlle Saint-
Hubertiy eft Actrice , Cantatrice&Pantomime.
rout-à- la- fois. Ce rôle doit beaucoup
,
DE FRANCE.. 87
ajouter à la réputation dont elle jouit déjà..
Le Ballet qui accompagne le choeur des démons
prouve que M. Gardel mérite le renoms
d'un très-bon Maître , & qu'il peut acquérir
des droits à de nouveaux fuffrages. Nous
avons encore diſtingué d'autres morceaux
réellement beaux, nous ne pouvons en citer
qu'un ,& nous le citons par préférence: c'eſt
le trio qui termine le troiſième Acte. Médée,
réſolue à feindre pour ſe venger d'une manière
éclatante , affure les deux amans qu'elle:
veut faire leur bonheur. Elle leur dit , en
compoſant ſon viſage ,
Gardez vos tendres amours ,
Goûtez-en les charmes ;
Aimez fans alarmes ,,
Aimez-vous toujours.
Et tandis que les amans trompés répètent
an duo ces quatre vers , elle dit à part ,
Ah! quelle affreuſe violence
Il faut que je faffe à mon coeur!
L'eſpoir d'une horrible vengeance
Peut ſeul ſuſpendre ma fureur.
Ce contraſte eſt auſſi heureux qu'il eſt
bien entendu. Il étoit difficile d'attacher
avec goût les différentes phrases muſicales
dans leſquelles Médée trompe avec les accens
de l'intérêt , & celles où elle laiffe percer
la fureur qui la poſsède. M. Goffec. 21
1
88 MERCURE.
prouvé, en furmontant cette difficulté, que
fon intelligence eſt égale à la connoiffance
profonde qu'il a de ſon Art. Nous ne pouvons
finir cet article ſans obſerver qu'au
premier Acte les évolutions militaires qui
ſe font dans le Temple de Minerve , marchent
avec des airs évidemment calqués ſur
le motif du pas redoublé de l'Infanterie
Françoise, ce qui ne nous paroît pas naturel;
car il eſt auſſi pour la Muſique un coftume
auquel il faut ſe foumettre. Cette
marche rapide & ſautillante n'étoit point
celle des Grecs , & nous croyons que c'étoitlà
le cas de faire des recherches , & de
ſuivre le rhythme relatif aux traditions qui
nous reſtent de la Muſique grecque. Des
airs plus graves auroient , à notre avis , été
plus vrais, plus nobles & plus analogues à
des cérémonies exécutées dans l'intérieur
d'un Temple : au ſurplus , nous propoſons
un doute que les Savans pourront lever s'ils
le juger à propos.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Samedi 23 Février , M. Grammont a
reparu par le rôle de Don Pèdre dans Pierrele
Cruel, Tragédie de De Belloy. Son entrée
ſur la Scène a été accompagnée d'applaudifſemens,
par leſquels le Public a vraiſemblablement
voulu lui faire oublier l'événement
douloureux du 26 Janvier. Ce Co-
:
DE FRANCE. 89
médien s'eſt avancé ſur le bord de la
Scène ; & après s'être très- reſpectueuſement
incliné , il a dit : " Meſſieurs , permettez-
رد
ود
ود
moi de vous exprimer tout ce que mon
>> coeur éprouve en ce moment de recon-
>>noiſſance; permettez-moi encore d'eſpé-
>> rer qu'il viendra un jour où j'aurai le
bonheur de vous prouver qu'elle eſt auſſi
pure & auſſi déſintéreſſée que votre in-
» dulgence. » Les acclamations ont redoublé
après ce petit Diſcours , & l'Acteur a
joué ſon rôle avec le trouble que ſa ſituation
devoit lui donner. Il eſt dur d'avoir des torts
à ſe reprocher ; il eſt beau de les réparer.
Quel homme , quel Artiſte n'a point eu
d'erreurs ? Heureux celui qu'une utile ſévérité
force de bonne heure à les connoître.
Nous aimons à ne juger des diſpoſitions de
M. Grammont que par l'hommage qu'il a
rendu an Public , & nous nous flatrons que
pour ſon intérêt & pour celui de l'Art , les
études dont il va s'occuper , & les progrès
qu'il fera , nous donneront des preuves ſenſibles
de la reconnoiffance dont il s'eſt dit
pénétré.
Nous parlerons dans le prochain Mercure
d'Henriette , Drame en trois Actes &
en proſe , repréſenté pour la première fois
le premier Mars avec un ſuccès très- équivoque
pendant les deux premiers Actes , mais
très-brillant dans le troiſième.
90
MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Vendredi 22 Février , on a donné la
première Repréſentation des deux Fourbes
Comedie en un Acte & en profe.
Cette Pièce eſt tiree d'un Épiſode de
Gil Blas. Il eſt naturel de croire que le Sage ,
Traducteur , ou pour mieux dire , imitateur
de ce Roman , y avoit diftingué cet Epifode ,
&qu'il en a tiré l'idée de ſa charmante Comédie
intitulée : Crispin Rival de fon Maitre.
Le ſouvenir de cet Ouvrage a dû nuire
au ſuccès du nouveau ,& il lui a nui effecti
vement; mais l'Auteur, homme de beaucoupd'eſprit
,&déjà connu avantageuſement
par les 'Maris corrigés , Comédie en trois
Actes , a eu le courage de s'exécuter lui-même
en retirant ſa Pièce après la première repréfentation
; courage très-rare , que l'amourpropre
interdit à un grand nombre d'Ecrivains
, & qui fait certainement beaucoup
d'honneur à M. de la Chabeauſſière.
-
VARIÉTÉS.
Au Château de Palteau , près Villeneuvele-
Roy, routede Bourgogne, ce 15 Février
1782 .
J'AI lû , Monfieur , avec d'autant plus de plaifir
une inftruction ſur les bois de marine à la page 28
DE FRANCE.
duNo. 5 de votre Mercure de France de cette année
, que j'ai des plantations dont l'accroiſſement eſt
auffi prodigieux que ceux dont vous faites mention.
En Décembre 1764, je ſemai quelques pintes
de graine de pin dans de vieilles friches de terre
froide; je fus un couple d'années ſans y rien appercevoir,
ce ne fut qu'au bout de trois ans que je
commençai à en voir. A quatre ans ils avoient trois
pieds de hauteur , & actuellement , à dix- sept ans
de ſémis , preſque tous ont vingt-tix à trente pieds
de hauteur , & pluſieurs ont trente à trente-cinq
ponces de groſſeur ou de tour , à quatre pieds de
terre; enfinon les eſtime valoir quinze louis l'arpentà
en faire fimplement de la corde. Ils me donnent
depuis trois ans de la graine qui lève trèsbien;
peut-être unjour en tirera-t- on parti. Ils ne
font qu'à un quart de lieue de la rivière d'Yonne. Je
conçois difficilement que dans un pays de montagnes
, bois & friches comme celui que j'habite , perſonne
avant moi n'ait fait cette tentative , qui
n'exige aucuns frais. Je verrai avec plaifir cet artiele
dans votre Mercure s'il eſt ſuſceptible d'y avoir
place; il peut engager plufieurs Cultivateurs à
femer cette eſpèce de bois , dont la guerre actuelle
nous fait ſentir toute l'utilité.
J'ai l'honneur d'être avec reſpect , Monfieur ,
Votre très-humble & trèsobéiſſant
Serviteur ,
FORMANOIR DE
PALTEAU.
GRAVURES.
CARTE générale de l'Isle Minorque, Plan particu
lier du Port Mahon, Plan nouveau du Fort Saint-
Philippe avec un autre Plan deſſiné sur la même
92 MERCURE
échelle que le précédent , repréſentant le tracé des
mines , contre- mines , caſemates , magaſins , fouterrains
& profil du Fort Saint-Philippe & de Malbourough,
levé géométriquement , avec les augmentations
faites à cette Place en 1709 , 1756 , & jul
qu'à préſent. L'Auteur a joint , d'après un Ma.
nuſcrit précieux , la Deſcription hiſtorique de cette
Ifle, du Port & du Fort , avec une Carte des Côtes
de la Méditerranée. Cette Collection , formant
cing grandes feuilles , dédiée & préſentée au Roi ,
ſevend 12 liv. A Paris , chez M. de Beaurain , Géographe
ordinaire du Roi , rue Git-le-coeur-Saint-
André, la première porte-cochère à droite par le
quaides Auguſtins.
CartePhysique & Hydrographique de la France ,
où l'on trouve les chaînes de montagues formant le
baffin des fleuves ; la hauteur en toiſes des plus
hauts pics fur le niveau de la mer ; le cours des
fleuves&de toutes les rivières qui y affluent , avec
l'indication des lieux où elles ſont navigables ; les
canaux exiftans; les Villes riveraines ; les Ports &
les Ponts: diviſée par Gouvernemens & Provinces.
On y a joint un Diſcours raiſonné fur le cours des
fleuves & les chaînes de montagnes. Dreffée pour
l'uſage des Collèges & des Penſions , par le ſicur
Dupain - Triel fils , Ingénieur - Géographe du Roi ,
rue des Noyers-Saint-Jacques , près S. Yves , enluminée
au choix des Acquéreurs ſelon le département
des fleuves ou la diviſion des Provinces . Prix ,
I liv. 10 fols.
Cahier contenant différens Trophées Militaires ,
propres à embellir l'Architecture . A Paris , chez M.
Panſeron , rue des Maçons.
Vûe intérieure de la nouvelle Église de la Madetaine
de la Ville-l'Évêque , gravée par Poullot , &
DE FRANCE.
93
deſſinéepar Contan d'Ivry. Prix , 3 livres. A Paris,
chez Jombert le jeune , Libraire , rue Dauphine , la
quatrième maiſon à droite en entrant par le Pont-
Neuf. Le même Libraire vient d'acquérir vingtneuf
Exemplaires des oeuvres d'Architecture de M.
Contant d'ivry, Architecte du Roi , les ſeuls qui
reſtent de cet Ouvrage , dont les planches ſont rompues
, Volume in-folio , grand papier. Prix , 30 liv.
Plan de Toulouſe , prix , I livre 4 fols. De
Montpellier , I livre 4 fols. De Genève , 2 liv. De
Dunkerque , 2 liv. De Brest , 2 liv. Trois Feuilles
Sur Gibraltar , la Baye & le Détroit , à 1 livre
4 ſols pièce , avec des Deſcriptions intéreſſantes à
chaque Planche. L'Isle Minorque , avec le Fort
Saint - Philippe détaillé & accompagné d'au
Abrégé hiſtorique de l'Iſſe Minorque & du Port
Mahou , I livre 4 ſols. A Paris , chez Lattré , Graveur
ordinaire du Roi , rue S, Jacques.
L'INFANTE
MUSIQUE.
INFANTE DI ZAMORA , Opera-Comique en
trois Actes , parodié ſur la Muſique de la Fraſcatana
du célèbre Signor Paiziello , repréſenté à Verſailles
devant Leurs Majestés , & enſuite à Strasbourg , à
Breft , à Rouen , à Caen , à Marseille , à Bordeaux ,
àToulouſe , &c. &c. &c.; par M. Framery , Sur-
Intendant de la Muſique de Monſeigneur le Comte
d'Artois, Prix , 30 liv. Parties ſéparées , 12 livres .
MM. les Souſcripteurs de Paris ſont priés d'envoyer
retirer leur Exemplaire chez M. d'Enouville , Receveur
de Loteries , au coin des rues de Vannes & des
deux Écus , près celle du Four Saint - Honoré. Les
Perſonnes qui n'ont pas ſouſcrit payeront cette partition
30 livres ; mais en prenant en même temps
94 MERCURE
les parties ſéparées ( qui paroîtront dans le courant
dumois de Mars ) , elles ne payeront le tout que
36 liv. au lieu de 42 liv. Outre cet avantage , on
offre aux Perſonnes de Province qui s'adreſſeront
directement à M. d'Enouville, celui de leur faire
parvenir cet envoi franc de port par-tout leRoyaume,
Trois Sonates pour le Clavecin ou le Forte-
Piano , compoſées par Mile Auguſtine Pouillard.
Prix , 4 liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur , quai de
PHorloge du Palais,à la Mine de plomb , & aux
Adreſſes ordinaires de Muſique. Cette jeune Virtuoſe
, Élève de M. l'Abbé Vogler, a exécuté ces
Sonates en public avec beaucoup de ſuccès.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ADELE & THEODORE , OU Lettres fur l'Édu
cation , par Madame la Comteffe de Genlis. 3 Vol.
in-12. Prix , 7 liv. 10 fols brochés. A Paris , chez
Lambert & Baudoüin , Imprimeurs-Libraires , rue
de la Harpe , près S. Come.
Catalogue des Oiseaux de la Collection de
M. le Baron de Fougères , fait ſuivant le ſyſtême de
M. Briffon, avec les noms donnés aux mêmes Oi
feaux par les différens Auteurs , Volume in - 12. A
Paris , au Bureau Royal de Correſpondance. M. de
Gombert , Commis du Bureau , donnera les renfeignemens
néceſſaires ſur l'état & le prix de cette
Collection.
Corps d'Extraits de Romans de Chevalerie , par
M. le Comte de Treſſan, de l'Académie Françoiſe ,
4Vol. in 12. A Paris , chez Piſſot , Libraire , quai
desAuguſtins.
Percy,Tragédie en cinq Actes , par Miff Hannah
Morre, traduite de l'Anglois fur la ſeconde
DE FRANCE. 95
Édition in - 8 . Prix , 1 livre 10 ſols. A Paris , chez
Brunet , Libraire , rue Mauconſeil , & chez les
Libraires qui vendent les Nouveautés.
Le Comte de Waltron , ou la Subordination ,
Tragédie en cinq Actes , par J. H. Eberts , in- 8 ° . A
Paris, chez Cellot , Imprimeur-Libraire , rue Dar
phine.-Les Juifs , Comédie en un Acte , par Leffing,
traduite de l'Allemand par J. H. E. Pas
plus de fix Plats , Tableau de famille en cinq
Actes , par M. G. Groſſmann de Bonne , traduit par
J. H. E. A Paris , chez le même Libraire.
-
Réflexions philofophiquesſur l'origine de la Civilisation
, & fur les moyens de remédier aux abus
qu'elle entraîne , Volume in- 8 °. de 378 pages. Prix ,
s liv. Ce Volume contient les fix Cahiers de l'Ouvrage
qui ont paru ſéparément ; on délivrera le
fixième gratis à ceux qui ont payé s livres pour les
cinq premiers. A Paris , chez Belin , Libraire , rue
S. Jacques.
Préfens de Flore à la Nation Françoiſe , ſeconde
Livraiſon du Texte , Volume in-4 °. A Paris , chez
M. Buc'hoz , Médecin , rue de la Harpe , vis-à- vis
la Place Sorbonne. MM. les Souſcripteurs ſont priés
d'envoyer retirer leur Exemplaire.
-
Phanor, Poëme en quatre Chants , par M. V. V.
in- 8 °. A Paris , chez Baſtien , Libraire , rue du Petit-
Lion , Fauxbourg Saint-Germain. L'Inconnue
perfécutée, Comédie en trois Actes & en vers , mêlée
d'Ariettes , par M. Moline , muſique d'Anfoffi ,
Pièce repréſentée en 1776 par les Comédiens Italiens
, in- 8 °. Prix , avec la muſique , I liv. 16 ſols.
- Traité de la Ponctuation , extrait de divers Auteurs
, avec un Eſſai ſur l'usage des lettres capitales ,
& un modèle de Ponctuation , par M. J. H. Maſmejan,
ſuivi de la Géographie en vers , in- 8 ° . Prix ,
1 liv. 10 fols. AParis , chez le même Libraire.....
1
96 MERCURE
Voyage pittoresque de Naples & de Sicile ,
Tome II , grand in-folio. Prix , 24 livres. A Paris ,
chez de Lafoſſe , Graveur , rue du Carrouſel.
Etat de la Nobleffe , année 1782 , contenant ,
1 ° . l'état actuel de la Maiſon de Bourbon; 2. les
Chapitres Nobles ; 3 ° . l'Origine des Familles ;
4°. leur état acquel ; 5 ° . leurs Alliances ; 6º. l'explication
de leurs Armes ; 79. les Blaſons gravés,
pour ſervir de Supplément à tous les Ouvrages hiftoriques
, chronologiques , généalogiques , & de
ſuite à la Collection des Étrennes de la Nobleſſe ,
s Volumes petit in- 8 . Prix , 13 liv. 10 fols brochés.
AParis, chez Boucher , Libraire , quai de Gêvres ;
Onfroy & Lamy , Libraires , quai des Auguſtins.
Tableau historique de la Bibliothèque du Roi &
des différensDépôts qui la compofent , Volume in-
12. Prix , 2 liv. 10 fols broché A Paris , chez
Belin, Libraire , rue S. Jacques ; & à la Bibliothèque
duRoi , chez le Suiſſe de la porte Royale.
TABLE.
VERS à Mde la Marquise fur Paris , 69
deBr**** , 49 Tributs offerts à l'Académie
Au R. P. Théodore , 50 deMarseille , 75
Adieux àD.... Château de M. Note concernant l'Extrait du
leP. D.... ib. Livre de Süius Italicus , 80
Stances à Zémire , 53 AcadémieRoy. de Musiq. 82
Enigme& Logogryphe , 55 Comédie Françoise , 88
Marine Françoise ,
Les Hochets Moraux ,
Géographie Comparée ,
Les Hommes Illustres de la Comédie Italienne ,
Nouveaux Effais Historiques Annonces Littéraires ,
APPROBATIΟΝ.
ةي
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 9 Mars. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion.A Paris ,
Ies Mars 1782. DE SANCY.
१०
57 Variétés, ib.
62Gravures, 91
65 Musique , 93
94
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 12 Janvier.
:
ON travaille avec beaucoup d'activité
dans les chantiers de cette capitale ; on ne
ſe contente pas de réparer les vaiſſeaux
que nous avons , on en conſtruit de neufs ;
l'intention de la Porte paroît d'augmenter
le nombre de ceux deſtinés à croiſer dans
l'Archipel & dans la Méditerranée.
Le Commiſſaire Algérien qui vient tous
les trois ans demander la permiſſion de
lever des ſoldats de marine , eſt arrivé depuis
quelques jours ; on le dit chargé d'acheter
autant de munitions de guerre qu'il
lui ſera poſſible.
Le Selictar-Aga , ou Porte- Epée de S. H.
vient d'être dépoſé ; on ignore encore quel
ſera ſon fort ; il étoit le fière du feu Grand-
Vifir.
Le Sultan vient de perdre ſa fille cadette,
la Sultane Rabie ; fon corps a été dé-
9 Mars 1782. C
( 50 )
poſé hier dans le tombeau de la Famille
Impériale.
Les troubles ſurvenus du côté de l'Arabie
ont fait augmenter le prix du café ; les
habitans de la Macédoine ont imaginé de
le remplacer par des graines qui ſe trouvent
dans les baies du Coton ; ils les brûlent
comme le café , & en font une boiffon
qu'ils trouvent agréable , & qui les dédommage
de la perte de l'autre qui eſt trop
chère.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 2 Février.
On apprend du Cap de Bonne Eſpérance
que le bâtiment la Princeſſe Frédérique , Capitaine
Jens Clemens , pour le compte des
particuliers , en eſt parti pour revenir ici
avec des marchandiſes des Indes orientales.
Le bâtiment le Copenhague en devoit
partir le lendemain .
La Compagnie des Indes occidentales
dont le fond eſt de sooo actions , à 100
rixdahlers chacune , a fait l'année dernière
un gain immenſe ; les actions s'en vendoient
860 rixdahlers. Il y a 20 ans que
la navigation Danoiſe aux Antilles étoit
très-peu de choſe ; on y envoyoit environ
7 bâtimens par an ; actuellement il en part
de nos rades près de 80. La priſe de St-
Eustache par l'Amiral Rodney , & la vente
précipitée qu'il y a fait faire des effets des
( 31 )
propriétaires de l'ifle , n'a ſans doute pas
peu contribué aux gains énormes de la
Compagnie qui a maintenant ſur mer pour
la valeur de 3 millions &demi de rixdahlers .
Tous les bâtimens qui étoient dans le
Sund , ont mis hier à la voile pour la mer
du Nord ; ils étoient au nombre de 25 .
La galiote du Patron Paul- Herman Dan-
⚫ker de Hambourg , qui ſe rendoit à Gothenbourg
avec une cargaiſon de 1 soo tonneaux
de ſeigle , a échoué près d'Anderoë
en Norwège. On n'en a ſauvé qu'environ
4 à foo ſacs , que l'on eſpère pouvoir retenir
dans le pays à cauſe de la grande difette
de cette denrée...
SUÈDE.
De SтоскHOLM , les Février.
Le Prince Evêque de Lubeck ayant demandé
depuis peu la protection du Roi
pour le commerce de ſes ſujets qui font
*le commerce de mer; S. M. lui a fait la
réponſe ſuivante .
>> M. , mon cousin & oncle , j'ai reçu la lettre que
V. A. m'a adreffée , & le mémoire qui y étoit joint ,
touchant la protection du commerce des habitans
d'Oldenbourg. J'en ai examiné le contenu avec l'attention
conforme aux difpofitions que j'ai toujours
enes de vous obliger en tout ce qui dépend de moi.
Indépendamment de ce motif, je ne ceſſe de prendre
un intérêt conſtant à tout ce qui peut intéreſſer le
bien de ce pays ; & l'un & l'autre me portent à comſentir
à la demande que mon cher oncle a bien
C2
( 52 )
de
voulu me faire en ſa faveur. Je donnerai mes ordres
en conféquence aux Commandans de mes vaiſſeaux
de guerre , lorique je ferai mettre quelqu'efcadre en
mer. Mais pour qu'il ne puiſſe réſulter aucun abus
mes ordres , il est néceſſaire quejefois mis en
état d'inſtruire les Officiers , commandans mes efcadres
, de la forme & reneur des paffe- ports &
papiers de mer , dont les navires marchands d'Oldenbourg
font ordinairement munis en ſortant de
leurs ports & rades. Il ſe pourrcit autrement , ou que
le but que je me propoſe ne fût point rempli , ou
que d'autres navires profitaſſent mal-à-propos de la
protection accordée maintenant au pavillon d Oldenbourg",
Il s'eſt élevé ici depuis deux mois une
troupe de fanatiques qui ont conçu le projet
de réformer le Culte divin ; ils font
tous de la lie du peuple , & leur chef eft
un nommé Collin , ouvrier en ſoie. Comme
leur état les rend plus ſuſceptibles que
d'autres d'une fermentation dangereuſe ,
& qu'ils ne laiffent pas de faire des profélytes
dans la claſſe la plus baffe du peuple
, la Police a pris des meſures pour que
leurs fréquentes & nombreuſes affemblées
ne puiſſent avoir des ſuites tumultueuſes
& funeſtes au repos public .
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 12 Février.
Les repréſentations des Magnats de Hongrie
contre l'Edit de tolérance , n'ont produit
aucun effet. On dit que le projet ſuivant
lequel la Chambre Impériale doit
( 53 )
être chargée de la direction de tous les
biens Eccléſiaſtiques , fera réaliſé au premier
jour. Suivant ce même projet tous
ces biens ſerent pour le compte de l'Empereur
, & on dit que fur ceux des Couvens
ſequeſtrés , chaque régiment obtiendraune
ſomme de 3000 florins pour ſervir
à l'éducation des enfans des ſoldats.
Les Proteſtans établis dans cette capitale
, ont eu l'honneur de remettre à l'Empereur
un mémoire contenant les témoi
gnages de leur reconnoiffance. S. M. I. les
a accueillis de la manière la plus gracieuſe.
On travaille maintenant à la conſtruction
de leurs maiſons de prières ; M. de Fries ,
Banquier de cette ville , a donné pour cet
objet 10,000 florins ; en attendant qu'elles
foient bâties , les Proteftans ſont obligés
de faire baptiſer leurs enfans par des Prêtres
Catholiques; cela ſe fera dans tous les
endroits , juſqu'à ce que leurs Oratoires
ſoient conſtruits & pourvus de Paſteurs .
On a dit que S. M. I. partiroit vers la fin
de ce mois pour ſe rendre en Italie; mais
ce voyage eſt encore incertain , & l'époque
n'en eſt point encore déterminée.
Le Caiſſier Bolza qui a diſtrait , il y a
quelque tems des deniers de la caiffe
d'illumination de cette ville , & qui s'étoit
ſauvé par la fuite , a été découvert à Raab ,
arrêté & conduit ici. On croit qu'il ſubira
la même punition qu'un certain Comte ,
qui pour avoir également volé une caiſſe ,
C3
( 54 )
fut condamné , il y a quelque tems , à travailler
aux ouvrages publics. Il eſt actuel .
lement à Goerz où il eſt employé au nettoiement
des rues.
On dit que le Comte de Wilzek eſt
nommé Miniftre plénipotentiaire pour la
Lombardie Autrichienne. On affure auſſi
qu'à mesure qu'il vaquera des places à la
Chancellerie de guerre , elles feront données
à des Militaires .
Les maîtrifes font à la veille d'eſſuyer
une réforme confidérable. Elles en ont
grand beſoin à cauſe de la multitude d'abus
qui ſe ſont gliſſes ſucceſſivement dans
leurs ftatuts.-
Le Prince Alexandre Ypfilami , Hoſpodar
de la Valachie , avoit député ici deux
Boyards pour réclamer ſes deux fils , qui
àſon infu , mais fans autre deſſein que le
deſir de voir les pays étrangers , étoient
paflés en Tranſilvanie. L'arrivée d'un Courier
qui a apporté à ces Princes la nouvelle
de la dépoſition de ce Prince ſage& éclairé ,
a précipité leur départ de cette capitale ,
avant lequel ils ont eu l'honneur d'être préſentés
à l'Empereur. La Porte a nommé à
la place de leur père le premier Dragoman
Nicolas Carazza ; on croit qu'elle n'a
fait en tout ceci que ſe prêter aux voeux
du Prince Alexandre qui ſollicitoit depuis
long-tems ſa retraite. Des deux Agens qu'il
avoit à la Porte , l'un a été nommé premier
( 55 )
Dragoman , & l'autre Agent-Général de la
Valachie.
Il y eut à la fin du mois dernier trois
incendies dans les environs de cette ville .
Le plus conſidérable eſt celui qui a eu lieu
dans le Bourg de Schwechet , où 28 maiſons
& beaucoup de beſtiaux ont été la
proie des flammes.
De HAMBOURG , leis Février.
Nos papiers ne font remplis depuis quel .
que tems que de ſpéculations , peut être
vaines , ſur les mouvemens qu'ils annoncent
parmi les troupes de pluſieurs Puifſances.
Selon des lettres de la Pologne , on
forme des magaſins conſidérables ſur les
frontières de la Turquie. Les Couriers ſont
très-fréquens entre les Cours de Vienne &
de Pétersbourg ; le neveu du Patriarche de
Montenegro , a paffé par Varſovie avec
deux Comtes Albanois qui ſe rendent en
Ruffie pour folliciter l'Impératrice de les
protéger contre les Turcs , & même de
les afſiſter dans le deſſein qu'ils ont de ſecouer
leur joug. Selon les mêmes lettres le
Prince Potemkin , Adjudant - Général de
l'Impératrice & Gouverneur de Cafan &
d'Aſtracan , doit faire inceſſamment un
voyage dans ces Provinces.
>>>La France , lit-on dans un imprimé qui vient de
paroître , a exporté ſur mer à Hambourg , depuis
1767 juſqu'en 1776 , une année portant l'autre , pour
25,295,811 liv. de marchandises , dont la moitié
C 4
( 56 )
venoit de Bordeaux. Cette ſomme peut être portée à
40 millions , parce que la vraie valeur des marchandiſes
n'est jamais déclarée. Outre cette exportation
fur mer , la France envoie encore par terre pour
environs millions de livres de marchandiſes . On
peutjuger de-là des exportations conſidérables qu'elle
fait annuellement en Allemagne, il eft vrai qu'elle
en reçoit auffi beaucoup de marchandises en retour ;
mais la balance eſt toujours à ſon avantage "..
On dit que le ſieur Kempele , très-habile
Méchanicien de Vienne , travaille à
un automate qui parlera. Il eſt déja parvenu
, dit-on , à lui faire prononcer trèsdiſtinctement
une quarantaine de mots.
Il s'eſt répandu beaucoup de copies de
la lettre que le Pape écrivit le 15 Décembre
de l'année dernière à l'Empereur ; nous
la tranfcrirons ici.
Anotre très-cher Fils en J. C. Jofeph , illustre
Rai Apoftolique de Hongrie ainsi que de Bohême ,
élu Roi des Romains , le Pape Pie VI, - » Notre
Cher fils François Herzan , Cardinal de la Ste
Eglife Romaine , Miniſtre - Plénipotentiaire de
V. M. I. auprès du Saint-Siége , nous a remis ,
le 9 Novembre dernier , votre lettre très-gracieuſe ,
en date da 6 Odobie précédent , par laquelle vous
répondez à la nôtre du 26 Août. En la lifant , nous
avons été vivement affligés d'apprendre que vous
n'aviez eu ancun égard aux inſtances que nous avons
faites auprès de vous , de ne point dépouiller le Siége
Apostolique du droit dont il a joui dans les tems
les plus reculés , de conférer dans vos états de la
Lombardie-Autrichienne , les Evêchés , Abbayes &
Prévôtés , pour ne l'attribuer qu'à vous ſeul. Nous
ne voulons point , très -cher Fils en J. C. , entrer avec
vousdans les diſcuſſions qui s'élevèrent vers le milieu
( 57 )
del'Ere Chrétienne ,& après leſquelles la paix ayant
été rendue à l'Egliſe , elle rentra dans l'ancienne
poſſeſfion de ſes droits & de ſa diſcipline , qui lui
avoit été confirmée par le témoignage conſtant des
Conciles , même Ecuméniques. Mon coeur eſt bien
éloigné de s'engager dans de pareilles diſputes : cette
tendreſſe paternelle qui y eſt innée , & que nous
avons réſolu d'avoir conftamment pour vous , s'y
oppoſeroit. Néanmoins nous vous ſupplions , au
nom du Seigneur , de ne pas croire qu'il foit dérogé
àvos droits & à votre puiſſance royale , fi nous vous
affurons , comme une choſe certaine & indubitable ,
que lorſque les Apôtres fondoient des Egliſes & y
établiſſoient des Prêtres & des Evêques , ils n'ont
jamais été ſoupçonnés , en ce point , de vouloir
empiéter fur les droits de la puiſſance civile & féculière.
L'Egliſe a adopté & conſervé cet uſage , ſans
qu'il en ait rien réſulté au détriment des droits des
Souverains. Au contraire , fi la puiſſance ſéculière
s'étendoit à tout ce qui regarde le Sacerdoce , ce
ſeroit enlever dans tout l'Univers , non- ſeulement
an Saint-Siége , mais encore aux Evêques , les droits
dont ils jouiffoient , & anéantir totalement l'uſage
falutaire d'indiquer & d'avoir un concours ; ce qui
doit être bien éloigné de votre manière noble &
pieuſe de penſer. Quant aux biens que l'Egliſe a acquis
& tient de la munificence & de la largeſſe des
Princes , ainſi que de la piété des autres fidèles ,
V. M. n'ignore pas qu'ils ont toujours été regardés
comme confſacrés à Dieu , & par cette raiſon- là
même , reſpectés ; de forte qu'au jugement conftant
de nos pères & du peuple fidèle , il n'eſt pas permis
de divertir ces biens à un autre uſage qu'à celui auquel
ilsont été conſacrés ; ce que ne craignent pas de
faire ceux qui ne ſavent pas diftinguer , comme dit
le Concile de Trente , les biens eccléſiaſtiques qui
appartiennent à Dieu, d'avec les autres.C'eſt pour empêcher
que l'adminiſtration de ces biens devienne
cs
( 8 )
,
quelquefois ſuſpecte , & ne nuiſe à la tranquillité
des Etats , que le St-Siége , & nous , en particulier ,
avons la plus grande attention de ne point placer
dans les Cathédrales , à la tête des Abbayes , des
ſujets ſuſpects ou odieux aux Princes des pays où
elles ſe trouvent. Vos glorieux ancêtres & en
dernier lieu votre très-auguſte Mère , n'en ont jamais
douré. Cette gracieuſe Impératrice avoit demandé
à Benoît XIV , pour elle & les fucceffeurs ,
le droit de nommer , non aux Evêchés , mais feulement
aux Abbayes tuées dans les Etats de la
Maiſon d'Autriche en Italie , en laiſſant néanmoins
en forme de compensation , le droit au Saint-Siége
d'y afſfeoir quelques penſions en faveur de l'Etat Pontifical
: elle employa , dans cette négociation , notre
très-cher fils le Cardinal Migazzi , pour lors Auditeur
de Rote à Rome. Il pourra lui-même mettre
V. M. au fait de tout ce qui ſe paſſa. Le Pontife
régnant témoigna alors le defir vif & fincère d'établir
une vraie & ſolide harmonie entre le Saint-
Siege & S. M. , & de ſaiſir avec ardeur tous les
moyens qui y pourroient concourir , en ajoutant
qu'il devoit avoir de grands égards pour tout ce qui
concernoit la dignité pontificale , & que ce ſeroit
certainement la négliger , s'il abandonnoit ou aliénoit
les droits que ſes prédéceffeurs avoient toujours
retenus & exercés , ſavoir le droit de conférer les
Abbayes & Bénéfices ; que ſon nom feroit odieux
à ſes ſucceſſeurs & à la poſtérité , s'il accordoit ou
laiſſoit diminuer en la moindre choſe ce droit &
cette prérogative pontificale. Revenant enſuite à
l'offre qui lui avoit été faite des penfions , & aux
ſuites qui en réſulteroient dans la fituation des affaires
, les ſujets de S. M. en Italie font , dit - il ,
admis comme les autres , ſans aucune distinction ,
aux principales charges & dignités auprès du Saint-
Siége , & preſque toujours quelques-uns font reçus
dans le College des Cardinaux , & quelquefois
) یو (
même élus au ſouverain Pontificat ; mais fi ce
changement qui lui étoit demandé s'effect oit , il
ne craignoit pas de lui prédire que cette démarche
tourneroit entièrement au déſavantage de ſes propres
ſujets , qui ſeroient dépouillés de ces emplois ,
ou en feroient exclus à l'avenir. D'après cette réponſe
de Benoît XIV à votre auguſte Mère , cette
glorieuſe Souveraine n'écoutant que ſon équité naturelle
ſe déſiſta de ſa demande ; c'eſt un fait qui
nous eſt connu. Le nom de Benoît XIV étoit cher
à cette Princeſſe , qui le regardoit comme un Pontife
très - ſage & plein d'attachement pour la Maiſon
d'Autriche , dont il a donné de ſon vivant pluſieurs
preuves , ſur-tout lorſqu'au commencement de ſon
pontificat , & lors de votre naiſſance , il voulut vous
tenir ſur les fonts de baptême , & vous attacher par
ce lien ſacré encore plus à lui & au Siége Apoftolique.
C'eſt en cette confidération que nousvoulons être
plus gracieux à votre égard , très -cher Fils en J. Є. ,
& que nous brûlons du deſir de traiter avec vous
amicalement & comme un père avec ſon fils , de
l'affaire en queſtion & de pluſieurs nouveautés qui
ſont ſurvenues dans le commencement de votre
règne , & qui nous ont plongé dans la douleur la
plus profonde. Mais comme nous favons que le
projetde traiter entre nous rencontreroit beaucoup
de difficultés , à moins que nous ne conférions tête à
tête , nous nous ſommes propoſés de vous approcher
; & nous n'aurons nul égard à la longueur &
à l'incommodité du voyage à faire dans un âge
avancé & déja aſſez affoibli ; nous trouverons des
forces dans la grande & unique confolation de pouvoir
vous parler & déclarer combien nous ſommes
diſpoſés à vous gratifier , & concilier les droits de
S. M. I. avec ceux de l'Eglife : nous fupplions donc
inſtamment V. M. de regarder cette démarche comme
un gage particulier de notre attachement po ir vous ,
ainſi que du deſir que nous avons de conſerver la
c6
( 60 )
meme union. Nous vous demandons cette grace,
non pour nous en particulier , mais pour la cauſe
commune de la Religion , au dépôt de laquelle nous
devons veiller , & qu'il eft de votre devoir de protéger.
Si vous accordez à l'Egliſe de Dieu cette
protection qu'elle vous demande , principalement
dans ce tems , ce ſera travailler efficacement à établir
votre puiffance , votre félicité & votre gloire ; &
afin que ces réſolutions , ces nobles deſſeins germent
dans votre coeur par la grace de Dieu , nous donnons
très - cordialement à V. M. I. & à toute la Maiſon
d'Autriche , la bénédiction Apoftolique , comme un
préſage de la même bonté « . Donné à Rome , le is
Décembre 1781 , & de notre pontificat la ſeptième
année.
L'Empereura , dit- on , fait la réponſe
ſuivante à S. S.
>>T. S. P. , puiſque V. S. perſiſte dans ſa réſolution
de ſe rendre ici , je puis aſſurer V. S. que vous
ferez reçu avec tous les égards & toute la vénération
qui font dus à votre haute digoité. L'objet de votre
voyage ſe rapportant à des choſes que V. S. regarde
comme doureuſes & que j'ai décidées , c'eſt une
choſe ſuperflue. Quant à moi , je me règle toujours
dans mes procédés , d'après la raiſon , d'après l'équité,
d'après l'humanité , d'après la religion. Avant que
je prenneune réſolution pour exécuter quelquechoſe ,
je commence toujours par conſulter des perſonnes
honnêtes & éclairées , qui appartiennent aux affaires
que j'ai en vue. J'aſſure V. S. que j'ai pour elle tout
le reſpect & la vénésation d'un vrai Catholique &
Apostolique. En demandant votre bénédiction , je
fuis&c. «.
ESPAGNE.
De BARCELONE , le 13 Février.
Le chébec le St- Louis parti de Minorque
( 61 )
le 7 de ce mois , mouilla Dimanche dernier
dans notre port , vers les 2 heures de
l'après-midi. Il étoit envoyé par le Duc de
Crillon , & il débarqua 3 Officiers. D. P.
Sangro , Aide-de- Camp du Général , prit
la poſte ſur-le-champ ; les deux autres prirent
la diligence ordinaire . Ils ont été à
Madrid porter l'agréable nouvelle de la
reddition du fort St Philippe , qui eut lieu
le 4 de ce mois. Des avis poſtérieurs nous
ont donné les détails ſuivans fur cet évènement
important.
>> Pendant la nuit du 3 au 4, les ennemis firent un
feu très-vif& continu , qui nous tua 8 à 10 hommes
&en bleſſa pluſieurs autres . Nos batteries répondirent
avec tant de vigueur & de ſuccès , que le lendemain
matin on vit un drapeau blanc arboré ſur le
Fort , & peu de tems après , un Officier s'avança vers
nos lignes. Le Colonel Carro fut à ſa rencontre , &
ayant appris qu'il étoit porteur d'un meſſage auprès
du Duc de Crillon , le Colonel lui fit denner un
cheval comme il le demandoit , & l'accompagna au
quartier-général . Le Commandant du Fort expoſoit
dans ſa lettre , que le défaut de munitions , de proviſions
fraîches , ainſi que l'état de fa garniſon , harraffée
de fatigues & diminuée par les maladies , le
forçoient d'entrer en pour- parler avee ſon Excellence ;
qu'il étoit prêt à lui remettre le Fort , aux termes de
lacapitulation qu'ilobtint du Maréchal de Richelieu ,
c'est-à-dire , que la garniſon feroit libre &c. Le Duc
deCrillon répondit fur-le-champ , qu'il étoit bien
fâché de ne pouvoir pas accorder à S. E, la principale
demande ; qu'il étoit lié par les ordres de fa
Cour qui , dans le cas d'une capitulation , portoient
expreſſément de faire la garniſon priſonnière ; qu'ainfi
il ne pouvoit lui offrir & lui accorder que les hon(
62 )
neurs & les égards dictés par les loix de la guerre &
par l'eſtime particulière qu'il avoit pour S. E. L'Offcier
Anglois retourna avec cette réponſe. La journée
ſe paſſa ainſi en pour - parlers , & ce ne fut que le
foir que le Commandant Anglois abandonna ſon
premier projet de capitulation , qu'il accepta le nôtre,
& que pour preuve de ſon conſentement , il offrit de
nous mettre le même jour en poffeflion des ouvrages
extérieurs de la place. En conféquence , à 11 heures
du foir, 3 compagnies de grenadiers Epagnols occupèrent
le fort Marlborough , & les deux baſtions
voiſins furent livrés aux troupes Françoiſes . Le lendemain
, la capitulation ayant éré figuée , le Duc de
Crillon ſe rendit en carroſſe au fort St- Philippe , à
9heures du matin ; il avoit avec lui le Lieutenant-
Général Buch , le Comte de Falkenhayn , & un
autre Général Eſpagnol. Nos troupes ſe mirent ſous
les armes , & les Anglois fortant en colonne , tambour
battant , mêche allumée &c. , allèrent dépoſer
leurs armes en faiſceaux , à l'extrémité de l'aîle
gauche de notre armée. Le Général Murray & fon
Etat-Major fermoient la marche. Après cette cérémonie
, les Officiers des deux armées ſe mélèrent ,
&l'on porta les ſecours les plus prompts à la garniſon
, ſoit en lui fourniſſant les remèdes & les proviſions
fraîches dont elle manquoit , ſoit en tranfportant
les malades dans des endroits plus aërés &
plus ſains que les caſemates où ils étoient. Le Duc
de Crillon invita à dîner le Général Murray & fes
principaux Officiers ; un ſeul refuſa , c'eſt le Commandant
en ſecond Drapeer ; il pria qu'on l'en difpenſat
, parce qu'il ne vouloit pas ſe trouver avec le
Général Murray , qu'il qualifioit de traître à ſa
patrie. Le 7 , le Général expédia différens bâtimens
&pluſieurs Officiers , tant ici qu'a Alicante , à Carthagêne
& à Toulon , pour porter ſes dépêches. On
a trouvé dans la place beaucoup de proviſions en
viande ſalée , 3450 quintaux de poudre , & une quan
( 63 )
tité conſidérable de boulets , mais une ſeule bombe.
1200 hommes ont déposé les armes ; il y avoit outre
cela dans le fort 700 malades ou bleſſes , 250 artulleurs
, 700 matelots employés au ſervice des batteries
,& 70 Corfes & Grecs. Ceux- ci ſeront conduits
à Livourne , tous les autres en Angleterre aux frais
du Roi de la Grande-Bretagne. Il paroît que les bâtimens
de ce port ſont destinés pour ce tranſport , car
on vient de mettre ici un embargo général « .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 24 Février.
Le rappel de Sir Henri Clinton , annoncé
ſi ſouvent , eft enfin décidé. Le Général
Guy Carleton a été nommé pour le remplacer.
Ce poſte important & mobile qu'ont
occupé tant de Généraux , ſans remplir l'ef.
pérance que chacun avoit donnée de ſoumettre
l'Amérique , étoit deſtiné au Lord
Cornwallis ; mais ſa malheureuſe affaire de
Virginie , qui l'a rendu priſonnier des Américains
, ne permet pas d'employer actuellement
ſes talens , ſur leſquels on compteroit
peut-être moins ſi la confiance étoit toujours
en raiſon des ſuccès ; on prétend cependant
qu'il ſera renvoyé en Amérique , avec un
commandement , auſſi-tôt qu'on fera parvenu
à l'échanger ; en attendant , on eſpère
tout de Sir Guy Carleton , qui ſera ſecondé
par le Brigadier Général Arnold , qui doit
marcher ſur ſes pas , & qui , dit- on , a fait
de grandes & vaftes promefles à l'Adminiſtration
, qui n'a pas manqué de les adopter ,
( 64 )
comme elle a fait juſqu'à préſent de toutes
celles qui ont flatté ſon eſpoir favori , la
foumiffion des Colonies , qui ne s'eſt jamais
réaliſée , & qui , quoiqu'elle en diſe , n'eſt
pas près de fe réaliſer,
,
>> Lorſque le Lord Gornwallis fut arrivé à Londres
, dir un de nos Papiers , le Lord Germaine
fans égard à l'étiquette , le prévint en lui envoyant un
billet pour une entrevue qui fut fixée. Au milieu de
la converſation , le Général demanda quand il auroit
l'honneur d'être préſenté à S. M. Le Miniftre
parut embarraffé, & voulut éluder la queſtion ; le
Lord Cornwallis le quitta bruſquement; il fut enfin
introduit auprès de S. M. quile reçut avec ce ſourire
& cette affabilité qui ont ſéduit tant de perſonnes.
Il lui demanda fur-tout quelles ſeroient les forces
néceſſaires pour réduire entièrement les Colonies
rebelles ? Le Lord répondit avec franchiſe qu'il
ne pouvoit pas le dire. Mais encore reprit S. M. ,
n'en viendroit-on pas à bout avec 50,000 hommes &
so vaiffeaux de ligne? Sur mon honneur répliqua
Cornwallis , je ne le crois pas «.
Cette réponſe , ſi elle a été réellement
faite , par un homme en qui les Miniſtres
ont la plus grande confiance , devroit aſſurément
être de quelque poids ; cela ne les
empêche pas de s'obſtiner dans leurs plans de
guerre; s'il eſt queſtion d'y en joindre de
conciliatoires , ils ne ſont qu'acceſſoires ;
ils s'en promettent cependant beaucoup ;
mais ils ne diſent point quelles font les propoſitions
qu'ils veulent faire à l'Amérique ;
ils ſe contentent d'afſurer qu'elles font de
nature à être acceptées ,& ils ſe flattent
qu'elles le feront , parce qu'ils doivent les
( 65 )
appuyer par des forces redoutables D'autres
papiers paroiſlent fort loin de penſer que le
Lord Cornwallis ait fait la réponſe précédente;
ils donnent une idée bien différente
de ſes diſpoſitions actuelles .
» Ce Lord , diſent-ils , fut un des cinq Nobles
qui proteſtèrent contre le biil déclaratoire , pour lier
les Colonies Américaines dans tous les cas ; & même
juſqu'à ce qu'il eût accepté un commandement dans
le Nouveau-Monde , on le regardoit comme un ami
de la liberté &des prétentions de l'Amérique. Il ſe
fit remarquer long-tems à la Cour, mais ce fut par la
richeſſe des broderies de ſes habits. S'il fût né dans
unecondition obfcure, ſes talens ne l'auroient jamais
élevé plus haut qu'à la charge de Conftable des
Gardes pour la nuit. En combattant à la tête d'une
Armée de vieilles troupes contre quelques régimens
de Colons , ſans expérience dans les armes, il ſe fir
parmi ſes Concitoyens la réputation de Général ;
mais il ne poſſédoit des qualités de l'Officier ſupérieur
que la bravoure. Ses victoires ſi vantées à
Camden & à Guilford furent ſuivies de tous les
inconvéniens & de toute la honte des défaites .-
En marchant à travers la Penſylvanie en 1777 , il
appella Sir William Howe de ſon camp , & tenant
une torche d'une main & une épée de l'autre; voilà ,
Sir William , dit-il , les armes avec leſquelles il faut
conquérir l'Amérique. Sir William quoique naturellement
porté à la ſévérité , ne put s'empêcher de
lui répondre , non Milord , ce ne ſera jamais tant
que j'aurai l'honneur de commander les tounes de
S. M. Immédiatement après la bataille de Camden
, il fit exécuter 16 Citoyens de la Caroline
Méridionale , perſonnages du caractère le plus refpectable
, qui n'ayant éprouvé que le pillage & la
perfidie , après s'être mis ſous la protection Britannique,
avoient volé aux armes & avoient été pris
( 66 )
fur le champ de bataille , combattant en hommes
généreux pour la liberté & pour la Patrie. Ils furent
exécutés ſans la moindre forme de procès . Le
Colonel Balfour & le Lord Rawdon déclarent
tous deux qu'ils n'ont fait pendre le brave Colonel
Hayne, que fur les ordres poſitifs du Lord Cornwallis
cc.
C'eſt ce peuple aigri par des atrocités ſans
ceffe renaiffantes , qui ont cominencé avec
la guerre & qui continuent encore , que
l'on ſe flatte ici de ramener à la ſoumiſſion
ou de dompter. Les papiers miniſtériels s'empreſſent
de répandre cet eſpoir le plus qu'il
leur eſt poffible ; quelques autres ne manquentpas
à cette occaſion de faire des contes
aſſez plaifans , parmi leſquels celui-ci mérite
d'être diſtingué.
>> On rapporte confidemment , dit un de ces papiers
, qu'il y a actuellement une négociation particuliere
& ſecrette avec le Duc Ferdinand de Brunfwick;
le peu de fatisfaction que nous avons eu
juſqu'à préſent de nos Généraux , nous fait défirer
de nous en procurer d'étrangers ; & nous connoiffons
les talens de celui-ci . On cherche à le déterminer
à ſe rendre en Amérique pour y prendre le
commandement en chef de l'armée Britannique ;
on la portera à 50,000 hommes effectifs , & on lui
donnera 50,000 livres sterlings par an , avec une
gratification de 500,000 , lorſqu'il aura achevé la
conquête de l'Amérique. Il y a longtems que cette
négociation a été propoſée au Cabinet ; le Lord
Germaine s'eſt toujours opposé à ſon exécution ;
il n'entendjamais parler volontiers du Général ſous
lequel il a ſervi , & ſous lequel ſa conduite l'a fait
jager par un Conſeil de Guerre incapable de ſervir
jamais S. M. A préſent qu'il n'y eſt plus , on
( 67 )
l'a remiſe ſur le tapis. Mais on donte qu'elle réuffiffe
, les obstacles viendront de la Cour de Brunfwick.
«
Nous attendons toujours des nouvelles
des Ifles , & juſqu'à leur arrivée nous ferons
dans l'inquiétude ſur ce qui s'y paffe. Le
filence de l'Amiral Hood ne nous préſage
rien de bon ; & nous craignons d'apprendre
par la France des déſaſtres dont un coup
de la Providence peut ſeul nous préſerver.
Une lettre de Dublin nous apprend qu'un
paſſager arrivé de St-Chriſtophe , a rapporté
que le 2 Décembre il étoit entré dans ce
port un bâtiment venant de Névis , qui n'eſt
éloignée de cette Iſle que de quelques milles ;
qu'on a ſu par ce bâtiment que la petite Iſle de
Nevis eſt actuellement attaquée par 2 frégates
& un floop François , & qu'il y avoit toute
apparence qu'elle s'étoit rendue. Cette Ifle
dont nous nous emparâmes en 1628 , nous
fut repriſe en 1706 par MM. de Chavagnac
& d'Iberville , François , & reſtituée par le
Traité d'Utrecht ; elle est très - fertile en ſucre
, coton , gingembre & tabac.
Des lettres arrivées depuis peu par un batiment
parti de la Jamaïque le 24 Décembre ,
ont apporté les nouvelles ſuivantes.
>> Les Eſpagnols s'occupent depuis quelque-temps
à conſtruire des caſernes à San-Jago de Cuba , à y
former un camp , & à y faire tous les préparatifs
néceſſaires pour recevoir dans le port une puiffante
armée : elle ſera compoſée des forces Françoiſes &
Eagnoles ; & on ne doute pas que leur plan ne
ſoitde ſe diriger contre cette Iſſe , qui , malgré ſon
( 68 )
état dedéfenſe & ſa population , ne fauroir réſiſter
àune armée redoutable & à une flotte ſupérieure
qui tiendroit la mer. Nous ne concevons pas que la
Grande-Bretagne , inſtruite de notre ſituation , n'ait
pas encore envoyé des renforts , pour rétablir au
moins l'égalité entre nos eſcadres & celles de nos
Ennemis. Nous nous flattons que ces renforts font
en route , qu'ils font ſuffisants , & nous faiſons des
voeux pour leur prochaine arrivée ; un retard un
peu trop long les rendroit inutiles «.
Toutes ces lettres font bien faites pour
ajouter à nos inquiétudes , & aux voeux que
nous formons pour que Rodney arrive heureuſement
& avant que nos ennemis n'aient
frappé quelques grands coups.
>> L'île de Saint-Eustache , dit un de nos papiers ,
eſt ſituée ſi près de Saint Chriftophe , que les Fregates
Françoiſes qui croiſent à cette ſtation , doivent
néceffairement, moleſter notre commerce. Le mal
bien réel que nous éprouvons de la priſe de cette
İle par les François , c'eſt que les procédés nobles
qu'ils y ont eu vi -à- vis des Hollandois , mis en
comparaiſon avec la conduite de nos Généraux
lorſqu'ils s'en étoient emparé , couvrent de gloire
nos Ennemis , ne peuvent que leur donner des amis
par- out , & mettent un obſtacle invincible à cette
réconciliation que nous eſpérions faire avec la
Hollande, qui peut fi difficilement aujourd'hui ſéparer
ſes intérêts d'avec ceux d'une nation à laquelle
elle doit autant de reconnoiffance. Notre invaſion
dans cette Iſle étoit principalement l'ouvrage de
Milord Stormont , qui à ſon entrée dans le Miniftere
, s'étoit écrié que c'étoit là qu'il falloit aller
vainere & ruiner les Américains. Peu de gens
doutent ici que ce même Miniſtre n'ait fortement
engagé l'Amiral Rodney à tenter de s'en rendre
maître une ſeconde fois ; mais l'état des choſes ſera
( 69 )
malheureuſement bien différent; & le Comte de
Graffe n'aura pas manqué de la pourvoir de tout ce
qui peut l'empêcher de ſuccomber à une troiſième
attaquece.
L'Amiral Rodney aura bien autre choſe
à faire , en arrivant , que d'eſlayer de reprendre
une Iſle qu'il ne doit pas s'attendre à
ſurprendre,& qui ſera enétat de ſoutenir ſes
attaques ; il aura peut-être d'autres établiſſemens
à reprendre , & fur-tout un grand
nombre à protéger; il faut ſavoir ſi ſa jonction
avec l'Amiral Hood ſera facile ; ſi cet Amiral
n'aura pas eſſuyé quelque déſaſtre qui l'aura
affoibli , & qui réduira nos deux eſcadres
à l'inaction juſqu'à ce que celle qui aura
ſouffert ſoit réparée. Quoiqu'il en ſoit des
projets de notre Amiral ſur Saint-Eustache ,
ou quelqu'autre endroit , on continue de
ſe plaindre amèrement du Colonel Cockburne;
dès qu'on a ſu que l'ordre avoit été
expédié aux Ifles de l'échanger le plutôt
poſſible ,& de le renvoyer en Angleterre ,
on s'attend à le voir l'objet d'un Confeil
de Guerre ; & comme c'eſt un Officier de
fortune qui ne tient à perſonne , qui doit
fon élévation au Général Vaughan , on foupçonneque
celui ci pourrabien l'abandonner ,
&on ne croit pas qu'il ſe tire heureuſement
de l'enquête qui va ſe faire ſur ſon compte.
Les recrues Allemandes , engagées & deftinées
pour le ſervice de la Compagnie des
Indes , ont éré attaquées d'une maladie épidémique
; on en adébarqué un nombre conſidérable
qui étoit déja ſur la flotte partie
( 70 )
ſous les ordres de Sir Bikerſton. On a tranfporté
les malades à l'Hopital de Fiaffar à
Portsmouth .
>>>Le Gouverneur & le Conſeil de cet établiſſement ,
lit-on dans une lettre de Calcutta, en date du mois de
Mai dernier , ont payé à Moodajai Booſta , Rajah de
Berar , 16 laks de roupies , ou 185,600 liv . ft. , pour
empêcher ce Prince de venir déſoler la province fur
les frontières de laquelle il avoit depuis quelques
mois un corps d'armée très-nombreux & prêt à agir.
Cette condeſcendance honteuſe , ſans parler de la
diſexed'eſpèces au Bengale , eſt dans le fait un aveu
racite de la prétention des Maractes au droit d'impofer
untribut fixe ſur les revenus du Bengale . - Les
obligations de la Compagnie à 8 pour cent , ont été
réduites à 4 en Avril 1781 ; mais on a lieu de craindre
que dans le mois prochain , il n'y ait plus aucun
moyen de s'en défaire à quelque prix que ce ſoit ".
Le Lord North preſſe autant qu'il peut
les opérations de l'emprunt auquel il eſt
forcé de recourir pour obtenir l'argent néceffaire
pour le ſervice de cette année. Cependant
on ne croit pas qu'il fafle l'ouverture
du Budget avant la ſemaine qui précède
immédiatement les vacances de Pâques ; en
attendant , on ne néglige rien pour ranimer
la confiance , & pour faire croire que le
Miniſtre trouve plus d'argent qu'il n'en veut ;
malheureuſement d'un autre côté on cherche
à ladétruire.
On a dit dans pluſieurs de nos papiers , écrit un
particulier qui peut n'être pas l'ami du Lord North
&n'en voir pas moins bien , que les perſonnes les
plus riches ont offert au Miniſtre la ſomme immenſe
de 80 millions ſt . ,&qu'il a la bonté de ſe contenter
de 18. Il n'eſt pas sûr que cette ſomme ne ſoit à-peu(
71 )
?
:
près égale à tout le numéraire en circulation dans la
Grande-Bretagne. Aufli ſe contente-t-on de ſourire ,
en lifant de pareilles inepties ; mais ceux qui connoiſſent
la nature d'un emprunt fait par le Gouvernement
, rient aux éclats quand on leur parte de cette
offre. Toutes les fois que le prêt rapportera 4 &
demi pour cent de profit immédiat au préteur , le
Miniftre ne manquera pas de ſouſcripteurs ; & que
font ces ſouſcripteurs des gens qui ne font pas en
état de faire face au premier paiement , & qui
com tent pour cela vendre la portion de l'intérêt qui
leur est accordée auffi-tôt qu'ils en ſeront en poſſeſſion.
Si par quelqu'accident il arrivoit que le contrat , avant
qu'on en ait diſpoſé , perdit au lieu de gagner , les
millions ſouſcript, s'évaporeroient en famée , & la
liſte des ſouſcripteurs le trouveroit confifter en
gens en place, courtiſans , mendians , & Membres
néceſſi eux des deux Chambres du Parlement , avec
une tribu d'Electeers aufli corrompus qu'indigens « .
Quelques-uns de nos papiers obſervent
qu'il eſt aſſez étrange que la profeſſion de
Banquier foit proſque la ſeule qui ne contribue
pas aux besoins de l'Etat. Une taxe
de 100 livres ſterl. par an ſur chaque maiſon
de banque du Royaume , produiroit
l'intérêt d'un million dans la ſeule ville de
Londres .
>> Le 6 de ce mois , écrir-on de Dublin , il eſt
arrivé ici un évènement bien malheureux , les
Doyens , Syndics & Maîtres des trois Fabriques
des Graveurs , des Peintres & des Libraires de
cette Ville , étant aſſemblés dans la ſalle du Concert
pour s'y choiſir un Repréſentant au Parlement
tout-à-coup le plancher s'écroula ſous eux & defcendit
à plus de 20 pieds de profondeur. De 400
perſonnes qui ſe trouvoient aſſemblées , & qui
tomberent avec les débris , il n'y en a pas une
( 72 )
de morte; mais auſſi , il n'y en a pas une qui puifle
eſpérer une guérison & même vivre plus de deux
àtrois ſemaines. «
Si la manière dont le Lord Germaine a
quitté le Ministère a éré flatteuſe pour lui,
il n'en a pas été de même de celle dont
il eſt entré dans la Chambre des Pairs :
nous avons fait mention dans le tems des
motions faites par quelques Membres pour
l'exclure ; on ſera bien aiſe de voir ici
quelle eſt la justification qu'il a préſentée ,
& ce qu'il a répondu aux griefs élevés
contre lui , & entre autres au Jugement
du Conſeil de guerre.
» J'ignore à quels conſeils je ſuis redevable de
la marque de faveur royale que j'ai reçue en ſigne
d'approbation de mes ſervices : je ne penſe pas que
les conſeils d'aucun Miniſtre aient été néceſlaires ;
diſpenſer les honneurs eſt la première prérogative ,
incontestable & admiſe de la Couronne , lorſque
les perſonnes auxquelles ils ſont conférés ſont compétentes
pour les recevoir : je me regarde comme tel.
Il eſt dit dans la motion que la Sentence du Conſeil
de Guerre me rend incompétent ; je ſuis prêt à
prouver le contraire. Il y a 23 ans que cette Sentence
a été rendue ,&je me flatte que ceux de vous ,
Milords , qui ſe rappellent les circonstances dans
leſquelles je fus jugé , ont eu le tems d'enviſager
l'affaire ſous ſon vrai point de vue. Quels tems nous
rappelle cette motion ? Des tems de factions & de
clameurs contre moi. Il eſt de fait que je fus condamné
ſans être entendu , & puni ſans qu'on m'eût
fait mon procès. Dépouillé fur de ſimples rumeurs
& ſur les ſuggeſtions de mes ennemis , de tous mes
honneurs & émolumens militaires , je me vis expoſé
aux traits de la calomnie , victime dévouée à la
faction
( 73 )
faction. Quelle fut ma conduite dans cette poſition
terrible ? pris-je la fuite en coupable ? me dérobai-je
aux yeux du monde ? Pluſieurs de vous , Milords ,
ſavent que je me conduiſis d'une manière tout- à- fait
oppoſée : je ſommai mes accuſateurs de comparoître
, je ſollicitai une enquête avec la dernière
chaleur , j'inſiſtai ſur ce que mon procès me fût fait ;
rappellez -vous , Milords , que le Conſeil de Guerre
nommé pour me juger , fut convoqué dans des
circonstances fingulièrement défavorables , au milieu
des clameurs & des factions ſuſcitées contre moi
par la prévention & l'inimitié perſonnelle. Malgré
tous les artifices mis en uſage pour me perfuader
de ne pas m'expoſer à un Jugement , je perſiſtai
dans la réſolution de faire examiner ma conduite :
qui pouvoit m'inſpirer cette fermeté , ſi ce n'eſt la
conviction intime de mon innocence ? c'eſt ce ſentiment
intérieurqui me ſoutint alors : je ſavois que
fi la Sentence que je ſollicitois eût été capitale , elle
eût été exécutée; & ceux qui ſe donnoient la peine
de me conſeiller de ne point perſitter à demander
un Jugement , ne ceſſoient de me le faire entendre :
c'eſt donc la mort ſans ceſſe devant les yeux que
je perſévérai ? Il ne me convient point de fire un
ſeul mot, ni du Conſeil de Guerre , ni de ſes procédés
:je me ſuis ſoumis aux termes de la Sentence ;
ainſi je crois avoir fatisfait mon pays dans le tems.
Aujourd'hui c'eſt cette même Sentence , dont l'effet
a été rempli , que l'on prétend mettre une ſeconde
fois en force contre moi ! Ce n'eſt aſſurément pas ,
Milords , que j'euſſe la moindre répugnance à voir
l'affaire portée à votre Tribunal : je ſoumettrois
avec tranſport à votre Jugement , & mon honneur
& ma vie : il y a plus , je les ſoumettrois même
à la déciſion du noble Marquis , en qui je trouverois
un homme d'honneur pour Juge : je déclare
avec ſincérité qu'il ſe montre tel aujourd'hui , & je
le remercie de ce qu'il a eu la noble fermeté de
9 Mars 17$2. d
( 74 )
m'attaquer en ma préſence. -Pour vous prouver ,
Milords , quelle dut être l'impreſſion de la Sentence
rendue contre moi , dans les circonstances que je
viens d'indianer , permettez- moi de vous rappeller
ce qui ſe paſſa ſeulement quatre ans après (en 1765) ;
je fus appellé ad Conſeil-Privé , & enſuire au Miniſtère.
Avant que je priſſe part à l'Adminiſtration ,
il fut convenu que je paſſerois par le Conſeil , & je
regardai cette distinction comme étant virtuellement
une caffation de la Sentence du Conſeil de Guerre :
je reſtai enſuite en place , & je fus Membre au
Conſeil-Privé pendant dix ans , ſans jamais avoir
entendu un mot relatif à cette Sentence , ſans que
qui que ce ſoir ait prétendu qu'elle me rendoit incompétent
pour les emplois que je rempliflois : il
y apluſieurs années qu'il plat à S. M. de m'élever
au poſte éminent de Secrétaire d'Etat ; je l'ai rempli
depuis ſans interruption , ſans entendre jamais dire
que la Senrence en queſtion me rendoit incompétent
: comment me le rendroit- elle aujourd'hui pour
occuper un fiege dans cette Chambre ? Selon l'eſprit
de la conſtitution Britannique , les dignités de Cenſeiller-
Privé & de Secrétaire d'Etat ſont ſupérieures
à celle même de la Pairie , quelqu'éminente que foit
d'ailleurs fa dignité , quelqu'éclatans que foient les
honneurs qui lui font attachés ; ce fait polé , comment
ſe pourroit-il que je n'aie pas été incompétent
pour remplir les postes de Conſeiller-Privé &
de Secrétaire d'Etat , & que je le fois pour occuper
un fiege dans cette Chambre ? <<
Ce difcours ne reſta pas fans réplique ;
mais les voix furent pour lui ; il en eut
93 pour , & 28 contre , les Lords Osborne ,
Rutland , Pembroke , Craven , Derby ,
Egremont , Devonshire , Abingdon &
Chatham , firent fur-le-champ la proteſtation
ſuivante.
( 75 )
4
Nous , &c. ſommes d'avis différent , parce que
nous ne pouvons conſidérer l'élévation d'une perſonne
dans de pareilles circonstances , à la Pairie ,
que comme une meſure également funeſte aux intérêts
& à la gloire de la Couronne , ainſi qu'à la
dignité de cette Chambre; inſultante pour la mémoire
du feu Souverain , ainſi que pour toutes les
branches ſurvivantes de l'illuſtre maiſon de Brunfwick;
répugnante à tout principe de difcipine militaire
& directement contraire à la dignité de cette
Chambre , qui , pendant des ſiecles , a donné des
marques caractériſtiques de la gloire de la Nation
Britannique , & laquelle , en tout ce qui peut être
en notre pouvoir , nous nous trouvons obligés ,
autant par devoir que par inclination , à tranſmettre
fans tache & diſgrace , à la poſtérité «.
FRANCE.
De VERSAILLES , les Mars.
MADAME Sophie de France , malade depuis
quelque tems , ayant paru defiter de
recevoir ſes Sacremens , cette Princeffe fut
adminiſtrée le 21 du mois dernier vers les 7
heures & demie du ſoir par l'Evêque de
Chartres , fon premier Aumônier. LL. MM.
& la Famille Royale aſſiſtèrent à cette cérémonie
. Cette Princeſſe eſt morte la nuit du
2 au 3 de ce mois à une heure du matin dans
la 48. année de fon âge. Elle a ététranſportée
à St-Denis felon ſes dernières volontés qui
étoient que ſes obfèques ſe faſſent fans pompe.
La Cour a pris le deuil hier & le portera
pendant 3 ſemaines . Elle avoit eu de vives
inquiétudes pour Madame , Fille du Roi ,
d2
( 76 )
à qui l'on avoit été obligé de mettre desvéſicatoires
,& pour Madame Victoire qui avoit
été attaquée d'une colique néphrétique
heureuſement ces deux Princeſſes ſont actuellement
hors de danger l'une & l'autre.
Le Vicomte de Tonquedec qui avoit eu
précédemment l'honneur d'être préſenté au
Roi eut , le 23 Février , celui de monter
dans les carroſſes de S. M. & de chaffer
avec Elle.
LL. MM. & la Famille Royale ſignèrent
le même jour le contrat de mariage du
Marquis Dupleſſis- d'Argentré , Capitaine
de Cavalerie , avec Mademoiselle Dubois.
L'Abbé Sabatier de Caſtres a eu l'honmeur
de préſenter à Madame , la nouvelle
éditiond'un ouvrage qu'il lui a dédié & quia
pour titre : les Bifarreries du Destin ou Mémoires
de Miladi Kilmar (1).
De PARIS , les Mars.
L'ESCADRE de M. le Comte de Guichen ;
forte de 14 vaiſſeaux de ligne & 7 frégates
& cuters , appareilla de Breſt le 11 Février
dernier , avec ſon convoi compoſé de 2
vaiſſeaux armés en flûtes , & de 61 bâtimens
de tranſports. Le 12 au matin on
avoit tout perdu de vue ; le vent qui s'eſt
foutenu conſtamment ne permet pas de
douter que cette flotte n'ait fait beaucoup
(1) Cet Ouvrage en 2 vol. ſe vend à Paris chez Moutard,
Imprimeur-Libraire de la Reine , rue des Mathurins , Hôtel
deClugny.
( 77 )
de chemin ; elle eſt compoſée des vaiſſeaux
ſuivans .
>>>Le Terrible , de 110 canons , M. le Comte de
Guichen , Commandant ; Capitaine de pavillon , Μ.
de Rivenil ; le Majestueux , de 110 , M. de Rochechouart
; le Royal- Louis , de 110 , M. de Beauffet ;
la Couronne , de 80 , M. de Mithon ; le Robufte , de
74, M. de la Motte-Piquet ; le Magnifique , de 74 ,
M. de Malaſty Martigues ; le Dauphin- Royal , de
74 , M. de Montperoux ; le Fendant , de 74 , M. de
Peynier ; l'Argonaute , de 74 , M. de Clavieres ; le
Zodiaque , de 74, M. de Sainneville ; le Pégafe ,
M. de Soulange ; l'Actif , de 74 , M. de Cillart de
Surville ; le Lion , de 64 , M. de Fournoue ; l'Indien ,
de 64 , M. de l'Aubépin.- Frégates , corvettes &
Cutters. L'Amphitrite , la Cléopâtre , l'Emeraude ,
la Friponne , le Crescent , l'Engageante , la Gloire ,
de 32 canons ; la Nayade & la Cerès , de 26 ; le
Pandour & le Clairvoyant , de 16 4 .
Les vaiſſeaux qui reſtent à Breſt ſont au
nombre de 7 ; il y en a un à l'Orient , 4 à
Rochefort , & 2 à Toulon .
>>>On attend à tout moment , écrit-on de Nantes ,
des nouvelles des Antilles. L'Amiral Hood , felon
pluſieurs lettres , paroît certainement bloqué ; &
M. de Graſſe alloit employer les plus grands moyens
pour détruire ou brûler cette flotte. Il attendoit ,
dit-on pour cela , des bombardes qu'on lui préparoit
au Fort-Royal. M. de Bouillé , d'un autre côté ,
étoitdefcendu à St- Christophe , avec 6000 hommes;
ainſi les premiers avis de ces différentes attaques ne
peuvent manquer d'être fort intéreſlans & fort agréables
pour nous. L'Amiral Rodney ne peut guères
paroître dans ces parages que les ou le to Mars. Il
ne paroît donc pas à craindre que ces grandes opérations
foient traverſées cr.
d 3
( 78 )
Les rapports de pluſieurs bâtimens arrivés
dans différens ports du Royaume , confirment
que M. de Vaudreuil a continué
heureuſement ſa route avec nombre de
bâtimens de tranſport qui l'ont joint. Plufieurs
Capitaines l'ont rencontré au delà des
Açores , avec 32 navires du convoi diſperſé
& naviguant avec le vent le plus favorable.
>>>On a, lit- on dans une lettre de l'Orient , des
nouvelles de l'Ile de France en date du ro Août.
Les différens convois qui y ſont arrivés ont répandu
la joie dans cette Colonie. --Le commerce y a fait
une perte qui lui ſera ſenſible. Le Sérapis , frégate
de 40 canons , priſe de Paul Jones , achetée & armée
pour l'Inde , par une compagnie de Négocians , a
péri dans la rade de l'Ile de France, par un malheur
ſemblable à celui qui , l'année dernière , nous a enlevé
un beau vaiffean & une frégate. Le feu a pris à une
barrique de tafia , & s'eſt communiqué avec tant de
rapidité , qu'il a été impoſſible de l'éteindre ".
D'après cette lettre , les papiers Anglois
ſe ſont donc trompés ou ont voulu tromper
, en donnant le nom de Sérapis à une
frégate , qu'ils diſent avoir été priſe ſur le
Cap de Bonne-Eſpérance par leur vaiſſeau
l'Annibal . On ne connoît dans ces parages
d'autres frégates de 40 canons que la Cone
folante & la Pourvoyeuse.
:
Nous n'avons point encore d'autres relations
de la priſe du fort St-Philippe , que
celles qui nous ſont venues d'Eſpagne , &
les lettres de Barcelone font preſque les
plus détaillées. Elles confirment la méſin
( 79 )
telligence dont on a déjà parlé entre le Lord
Murray & fon ſecond. On lit dans quelques
lettres de Toulon les anecdotes ſuivantes.
,
Vous avez été ré-
>> Le Général Murray en dinant , les Février
chez le Duc de Crillon , ne put s'empêcher de parler
de M. Drapeer, Commandant en ſecond à Saint-
Philippe , & qui avoit refusé d'être de ce dîner pour
ne pas ſe trouver avec lui.
moins , dit-il , de fa mauvaiſe humeur ; je ſuis trèsperfuadé
qu'il ira m'accufer à Londres , & que ſes
partiſans rempliront les papiers publics d'invectives
contre ma perfonne. Cependant , il y a plus de to
jours qu'il a été l'un des premiers à me conſeiller de
me rendre , & à me prouver que toute réſiſtance étoit
inutile. Voilà donc une nouvelle enquête à ajouter à
celles des Clinton , des Cornwallis , des Cockburn ,
&c.-Drapeer a fans doute donné ce conſeil au
Général Murray , puiſque ce Lord l'aflure ; ce n'eſt
donc pas ce qu'il lui reprochera , parce qu'alors il
n'étoit plas tems de ſauver la place; peut-être fon
accufation tombera ſur les diſpoſitions faites auparavant
; elles offriront fans doute aux papiers Anglois
beaucoup d'appâts pour la méchanceté.-On raconte
une autre anecdote qui caractériſe parfaitement la
prévention Angloiſe ,& cet orgueil naturel qui ſe
diffimule ſes pertes & fa foibleffe. Le Marquis de
Crillon ayant été le 4 au ſoir dans la place , pour
ſavoir à quelle heure le Commandant voudroit remettre
le Fort Marlborough ; Murray s'écria avec
vivacité: que veut donc dire cela ? ſoupçonne-t-on
ma bonne foi ? me croit-on capable de trahir mes
engagemens ? Et tout de ſuite , fans atterdre la réponſe
qu'on alloit lui faire ; je vois bien , pourſaivitil
, pourquoi l'on me preffe ; on a de l'inquiérude ;
le ſecours que j'attends m'arrive ; je vais être délivré ,
on a déja vu , du camp , l'eſcadre Angloiſe. M.
de Crillon lui dit qu'il ne venoit pas preſſer la red
d 4
( 80 )
dition de la place, qu'il ne faiſoit que ſe rendre à ſes
invitations ; que du reſte on n'appercevoit rien du
camp , & que bien loin d'attendre qu'il fût ſecouru ,
toute l'armée ſavoit qu'il étoit impoſſible à l'Angleterre
de faire le moindre effort en ſa faveur. Le Lord
Murray s'appaifa , & livra les Forts.-Lorſque le
marquis de Crillon entra dans le Château , isſentit
une odeur fi fétide , qu'il ne put s'empêcher de témoigner
ſa ſurpriſe , & de demander à ſon conducteur
, ſi la peſte étoit dans le Fort. On lui répondit
qu'il y avoit beaucoup de malades , mais qu'on ne
s'étoit pas apperçu d'aucune maladie peftilentielle ,
&qu'il pouvoit pénétrer ſans danger dans l'intérieur
.
On n'eſt pas d'accord ſur le nombre
d'hommes trouvés dans le fort St-Philippe ;
il eſt ſeulement certain qu'il n'y avoit que
70 étrangers. Le Lord Murray a obtenu la
permiffion de ſe rendre à Londres en paffant
par la France. Il y a plus d'un an qu'il a obtenu
un paffe-port pour cet effet; on croit
que les troupes Eſpagnoles , & fur - tout
P'artillerie , iront renforcer le camp de St-
Roch ; & il paroît décidé que la diviſion
Françoiſe reviendra en France. Elle n'a perdu'que
2 Officiers , l'un du régiment Royal
Sué lois , & l'autre de Lyonnois. Les Eſpagnols
ont eu 900 hommes tués ou bleſſés ,
depuis que l'Ifle eſt occupée , & cette perte
eft médiocre pour une conquête auſſi importante.
>> Il y a quelques jours , écrit-on du Havre , en
date du 18 Février , que , par un gros tems , un petit
Corſaire de Granville , de 39 hommes d'équipages ,
eſt venu échouer ſur une roche à la pointe de la
( 81 )
Hogue. Six hommes , qui avoient eu l'adreſſe de
s'emparer de l'eſquif, artivèrent ſur la plage où ce
triſte ſpectacle avoit raſſemblé les riverains , & entr'autres
le nommé Duchesne , Employé des Gabelles
. Ce brave homme s'élance enſuite dans l'eſquif,
demande qui veut retourner à bord pour ſauver le
reſte de l'équipage ; on refuſa , ſous prétexte que
l'on ſe jetteroit en confufion dans le canot, qu'on le
furchargeroit , & que tous périroient immanquablement.
Alors tirant ſon ſabre , Ducheſne dit : je
ne peux voir périr des hommes ſans tenter au moins
de les ſecourir. Je m'embarquerai ſeul. Cet enthouſiaſme
determina un des Matelors ſauvés du Corſaire
à fauter avee lui dans le canot. Ils partent , arrivent
près du bâtiment échoué , & fuôt que Dachefne peur
être entendu , il crie : Je viens vous fauver tous ;
que quatre hommes deſcendent , ſi un cinquième ſe
préſente, je lui coupe la tête. Pour vous prouver
que l'on ne vous abandonnera pas , je vais monter à
bord pour maintenir l'ordre , & je n'en fortirai que
le dernier. Le Capitaine du Bord , St-Lo , lui répondit
: Cette police me regarde , je ne quitterai mon
bâtiment qu'avec le dernier de l'équipage , & ne
fouffrirai pas qu'un ſi brave homme courre plus de
riſque que moi-même. On partit , on revint , & Ducheſne
a eu la ſatisfaction & la gloire d'avoir ſauvé
les 33 hommes qui reſtoient. Cet intrépide Garde
du ſel , a femme & enfans , ce qui ajoute , ſans
doute , à cet acte d'héroïſme. Comme aucune des
actions qui honorent l'humanité ne reſte ſans récompenſe
ſous un Monarque juſte & bienfaiſant , S. M. ,
informée de ce trait de courage , a accordé , ſur les
Invalides de la Marine , une penfion au brave Ducheſne.
Il a en outre touché une gratification , aimmi
que leMatelot qui l'avoit ſuivi «.
La prifon civile a été enfin ſéparée de la
priſon criminelle ,& les malheureux détenus
ds
(82 )
ſenlement pour dettes , ont été transférés à
l'Hôtel de la Force , quartier St-Antoine.
La commodité de l'emplacement de cette
nouvelle prifon , la falubrité de l'air , l'intelligence
des diſtributions , tout promet à
ces triftes victimes un ſort moins rigoureux
; un lieu de fûreté ne ſera plus un ſéjour
d'horreur , & le commerce des ſcélérats
ne flétrira plus l'ame de ces infortunés ,
détenus pour des descirengagemens
que
conftances impérieuſes leur font ſouvent
contracter . L'annonce de l'exécution de ce
projet d'humanité mérite d'être annoncée
parmi les évènemens les plus mémorables
de ce règne ; elle fera bénir à jamais le nom
de notre jeune Monarque ; elle doit rappeller
en même-tems le zèle de M. l'Abbé de
Beſplas , Aumônier de Monfieur , qui ,
prêchant devant le Roi , en 1777 , le Difcours
de laCene , expoſa aux yeux du jeune
Souverain les objets les plus intéreſſans pour
l'humanité , il fixa fur-tout fon attention fur
les cachots. Le Monarque vivement ému ,
defira que ſon Miniftre des Finances s'en
occupât ; environ deux mois après , les Offices
de Receveurs des Domaines ayant été
fupprimés 300,000 liv. d'économie provenant
de ce retranchement , furent appliquées
à la reconftruction des prifons de ce
Royaume; & depuis ce moment , l'Alminiſtration
n'a point ceffé de s'occuper de
cete partie importante.
( 83 )
:
» Le 23 Février, écrit-on de Ligny en Barrois , le
feu prit au village de Velaines vers les cinq heures
du matin; à fix heures un quart , S. Ex . M. le
Prince de Ligne , Lieutenant-Général de S. M. I. &
M. le Prince Charles fon fils , paſsèrent en poſte par
ce village qui eſt ſur la route d'ici à Bar ; ayant
apperçu le feu qui embraſoit quatre maiſons , ils
deſcendirentde leur voiture , ſe fient ſuivre de leurs
Gens & coururent à ce feu ; ils vicent la defolation
de ces malheureux Payfans , ordonnèrent la meilleure
manière de porter des ſecours , S. Ex. M. le
Prince de Ligne , remit au Curé qui étoit là , vingtdeux
louis pour les pauvres.
Une femme qui voyoit périr ſa petite fortune
pleuroit , elle fut apperçue du jeune Prince Charles ,
il s'approcha d'elle , & n'ayant pas d'argent ſur lui ,
lui donna ſa montre qui est de prix . Si quelque
: choſe pouvoit ajouter à cebienfait , c'eft lamanière
dont M. le Prince de Ligne fon père approuva cette
belle action , il vit fon fils qui ne croyoit pas être
vu , & lui dit de cet air qui ne peut venir que de la
vraie fatisfaction du coeur : bien , Charles « .
Il y a long-tems qu'on défiroit trouver un
moyen d'ôrer leur danger aux miaſmes , qui
s'élèvent des égoûts , des caveaux & des fofſes
d'aifance. M. Janin , Seigneur de Combe-
Blanche , Médecin Oculiſte de feu S. A. S.
Mgr. le Duc de Modène , vient de le découvrir.
Il a trouvé le ſecret de neutralifer
le gaz , l'air inflammable & contagieux
qui s'évaporent au moment de l'ouverture
des folfes , l'extraction des matières peut
s'en faire enfuite fans corrompre ltmofphère
; on peut les amonceler pour l'u
d6
( 84 )
tilité de l'agriculture ſans que l'odorar en
foitbleffé. Le Gouvernement vient de faire
imprimer & publier cet anti-méphitique ,
qui n'eſt autre choſe que le vinaigre commun.
Sept onces jettées dans une foffe la
déſinfectent entièrement ; parmi les expériences
que M. Janin a faites nous rapporterons
celles- ci .
>>M>. le Maréchal Duc de Biron ayant deſiré de
déſinfecter la foſſe des Gardes-Françoiſes du corpsde-
garde du château de Verſailles ,je m'y ſuis tranfporté
avec M. le Marquis du Sauſay ,Major de ce.
Régiment , & Grand- Croix de l'Ordre Royal de St-
Louis. A cet effet j'ai verſé dans la lunette de conduite
du rez-de chauffée , 6 onces de vinaigre , &
environ demi- once d'eau de lavande (l'Auteurobſerve
ici que cette eau de lavande , ou toute autre liqueur
que le vinaigre , n'est qu'un moyen de ſurérogation )
le méphitiſme a diſparu dans l'inſtant de la projection,
de méme qu'à la conduite ſupérieure. Certe
ſeule projection a ſuffi pour anéantir l'infection de
cette foffe pendant 3 jours..... M. du Sauſay m'ayant
conduit au dépôt des Gardes- Françoiſes à Paris , fur
le Boulevard ; il m'ordonna , en préſence de pluſieurs
Officiers de ce régiment, de neutraliſer une foffe
ayant dix lunettes de face , dans lesquelles je verfai
12 onces de vinaigre & 2 onces d'eau ſans- pareille ,
dans la minute toute odeur méphitique fut anéantie ,
tandis qu'auparavant il s'en exhaloit une fétidité à en
rendre l'approche très-difficile ".
On ne fauroit trop publier un ſecret
auſſi ſimple , auſſi facile & à la portée de
tout le monde , de ſe préſerver des influences
malignes des exhalaiſons des foffes ,
( 85 )
qui outre leur déſagrément altérent l'atmofphère
& portent les atteintes les plus funeſtes
au fébricitant , à l'asthmatique , à la
femme en couche , au poitrinaire , & à tous
ceux dont le genre nerveux eſt très- irritable.
L'avantage que ces matières offrent
pour des engrais est très précieux : on les
mêle avec le fumier de cheval qui eſt néceffaire
pour les neutraliſer à jamais ; 15
jours après on peut étendre ce fumier fur
les terres ſans que l'air environnant en
foit altéré.
,
Il a perdu non - ſeulement fon odeur infecte ,
mais encore ſa cauſticité & ſa chaleur brûlante ,
qui cauſe ſur les terres arides , ſur -tout la premiere
année, les plus minces productions , & tranfmet
dans la plante même ſes qualités infalubres & de
mauvaiſe odeur. Les chevaux refuſent de s'en noutrir
, & le gibier qui a brouté cette herbe porte
avec lui fur nos tables l'empreinte du méphitiſme.
Avec la matière fécale neutraliſée & répandue fur
une terre légère , ſur laquelle j'avois fait femer des
graines de ſcorſonaire , de carotes & autres jardinages
, j'ai obtenu des productions étonnantes par
leur volume , leur délicateſſe & leur primeur. Avec
le même engrais , j'ai eu l'avantage d'avoir en bled
17 & demi pour un. Mes prés qui en ont été fumés
ontproduit plus du double des récoltes de mes voifins
, eu égard à l'étendue. Mes chevaux l'ont mangé
avec appétit , enfin les arbres à fruit au pied deſquels
on en a répandu , ont e beaucoup plus de fruit , &
infiniment plus beau & de meilleur goût .
On trouve dans le Journal des Cauſes
célèbres de ce mois le procès d'un ufurier
( 86 )
que le Parlement de Toulouſe a condamné
depuis peu.
>>> Cet Ufurier avoit amaflé une fortune confidérable
, & cela ne ſurprendra pas , lorſqu'on faura que
cet homme officieux exigeoit lorſqu'il prêtoit 300 1.
une lettre_de change de 498 liv . , & que toutes les
fois qu'il rendoit de pareils ſervices , il mettoit
comme une condition du marché , qu'on donneroit
des épingles à ſa femme , & à tous deux unrepas
dans la meilleure Auberge de la ville. Ce qui rend la
lecture de cette cauſe très-piquante, c'eſt le détail que
M. des Effarts a fait de toutes les manoeuvres odieuſes
qu'employent les Ufuriers pour éluder les loix.
De pareils exemples ne peuvent être trop répétés ,
pour mettre les Citoyens eu garde contre la cupidité
qui cherche à s'enrichir aux dépens des victimes
qu'elle immole ( 1 ) « .
(1 ) Le recueil intéreſſantdes Cauſes célèbres ſe continue
toujours avec le même ſuccès. Il renferme un choix des
affaires qui ont piqué la curiofité dans tous les Tribunaux
du Royaume. M. des Eſſarts vient d'annoncer qu'on trouve
chez lui & chez Mérigot le jeune , Libraire , quai desAugustins
, des Collections complettes , & qu'on délivre la
première année gratis . L'avis qui a été diftribué cont ent
les titres d'une multitude de Cauſes celebres qui y font
traitées . Ce recueil eſt d autant plus intéreſſfant qu'il reunit
l'agréable à l'utile. Souvent on y trouve l'attrait qui fait
rechercher la lecture des Romans , & le plaisir qu'on goûte
augmente , par l'idée que ce ſont des vérités & non des
fictions dont on s'occupe. M. de Voltaire le regardoir
comme un Traide de morale mise en action qui devou plaire
à towes fortes de Lecteurs , parce que ( diſoit ce grand
homme ) ce font des avantures qui peuvent arriver à tous
les Citoyens , & qu'ils ont intérêt de connoître. Ou foufcrit
chez M. des Effarts , Avocat rue Dauphine , Hôrel de
Mouhy , prèsdePont-reuf. Le prix de la foufcription eft de
18 1. pour Paris & de 241. pourla Province pour les 12 vol.
de l'année. Ceux qui veulent avoir la Collection , qui eft
( 87 )
Marie-Antoine Joſeph de Palerne , Docteur
en Théologie , de la Maiſon & Société
de Sorbonne , Abbé Commandataire de l'Abbaye
de la Varenne , Ordre de St-Augustin ,
Diocèſe de Bourges , & Chanoine de l'Egliſe
de Paris , eſt mort le 12 de ce mois , âgé d'environ
52 ans.
Jacques de Monthiers , Seigneur du Fay
Marlardin , & c. ancien Capitaine au régiment
de Bourbon , Chevalier de l'Ordre militaire
de St-Louis , Lieutenant-Général de
la ville & baillage de Pontoiſe , eſt mort le
3 de ce mois , dans la 65me année de ſon
âge.
Marie- Louiſe- Conſtance Terrier , veuve
de Charles - Profper Bauhy , Marquis de
Perreuſe , Lieutenant Général des armées du
Roi , eſt morte à Boulogne- les-Paris le 1 de
ce mois , âgée de 48 ans .
Marie Scribe eſt morte à Réval en Languedoc
, âgée de 102 ans , elle avoit échappé
aux dangers de la petite vérole , qu'elle
avoit eue deux ans avant ſa mort . A l'âge
de 90 ans , elle s'étoit mariée à un foldat
du Régiment de Flandres , dont elle avoit
acheré le congé , & à qui elle avoit fait une
donation de tous ſes biens .
Les numéros fortis au tirage de la Lote-
-
composée de 84 volumes , payent outre le prix de la foufcription
208 liv. M des Eifarts prévient , dans fon avis
qu'il n'a qu'un très petit nombre def Collestions .
( 88 )
e
rie Royale de France du premier de ce
mois font : 29 , 47 , 5 , 27 & 84 .
Suite de l'Edit de l'Emprunt.
,
11 ° . Tous ceux qui , voulant acquérir des
Rentes conftituées par le préſent Edit , défireroient
cependant pour leurs arrangemens particuliers
avoir un certain délai pour en faire paſſer
les contrats pourront lever chez ledit ſieur Micault
d'Harvelay des Reconnoiſſances de mille livres de
capital , pro lui ant intérêts à cinq pour cent ſans
retenue , à compter du premier jour du quartier
dans lequel elles auront été levées ; leſdites Reconnoiffances
feront conformes au modèle annexé au
préſent Edit ; elles feront toutes numérotées & délivrées
par ledit ſieur d'Harvelay , à ceux qui lui en
auront fourni la valeur en deniers comptans , mais
ſeulement juſqu'a la concurrence néceflaire pour
que le montant deſdites Reconnoiſſances & les capitaux
deſdites Rentes viagères n'excèdent pas la
ſomme de ſoixante-dix millions , à laquelle nous
fixons le montant dudit Emprunt, voulant qu'il foit
fermé auſſi- tôt que ladite ſomme aura été remife
en notre Tréſor Royal. Leſdites Reconnoiſſances &
les Coupons d'intérêts qui y ſeront joints , feront
fignés par ceux qui feront par nous commis à cer
effet. 12º. Les Propriétaires deſdires Reconnoifſances
auront , pendant quarre années , à compter du
premier de ce mois , la faculté de les convertir en
Rentes viagères , faiſant partie de celles créées par
notre préſent Edit ; & ceux qui voudront faire
cette converfion feront tenus de rapporter leſdites
Reconnoiſſances garnies des Coupons qui reſteront
à échoir , audit fieur Micault d'Harvelay , qui leur
délivrera des quittances ſur leſquelles il ſera paffé
par les Prévôt des Marchands & Echevins , des
( 89 )
contrats de conſtitution deſdites Rentes viagères ,
au Denier & dans la forme ci-devant preſcrits
dont la jouiſſance aura lieu du premier jour du
fémeſtre des Coupons d'intérêts non échus , qui
auront été rapportés avec leſdites Reconnoiſſances.
13º. Les Reconnoiſſances de Mille livres , qui n'auront
pas été converties en Rentes viagères avant
le premier Janvier 1786 , feront toutes remboursées
en deniers comptans pendant les années 1786 ,
1787 , 1788 & 1789 , juſqu'à concurrence de Six
millions pendant chacune des deux premières années
, & le ſurplus , à quelque ſomme qu'il puiffe
monter , ſera remboursé par portions égales en 1788
& 1789. 14 ° . Au mois de Janvier 1786 , il fera
formé un état deſdites Reconnoiſſances qui n'auront
pas été converties ; & , en échange de ces
Reconnoiſſances qui feront rapportées audit ſieur
d'Harvelay , il en ſera par lui délivré de nouvelles ,
garnies du nombre de Coupons d'intérêts à Cinq
pour cent , néceſſaire pour le temps qu'elles devront
ſubſiſter , à raiſon des rembourſemens à en
faire , & payables tous les fix mois , à commencer
au premier Juillet 1786. 13 °. Leſdits rembourſemens
ſe feront au mois de Juillet de chacune defdites
années par fort de Loterie , à l'effet de quoi
il ſera fait chaque année , au mois de Février , en
la manière accoutumée , un tirage des Reconnoifſances
à rembourfer au mois de Juillet ſuivant.
16 °. Le payement des Intérêts & le rembourſement
des Capitaux deſdits billets , feront faits par
ledit fieur Micault d'Harvelay en deniers comptans ;
ſavoir , les Intérêts au premier Janvier & au premier
Juillet de chaque année , à commencer au premier
Juillet 1782 , ſur la remiſe qui lui ſera faite
des Coupons lors échus : à l'égard des Capitaux ,
le remboursement en ſera fait ſur la remiſe des bil(
go )
lets , garnis des Coupons d'intérêts qui ne seroient
pas échus à l'époque indiquée pour les rembourſemens
à effectuer . 17°. Les Etrangers , non naturalifés
, demeurans en notre Royaume , même ceux
demeurans hors de notre Royaume , Pays , Terres
& Seigneuries de notre obéiſſance , pourront , ainſi
que nos propres Sujets , acquérir leſdites Rentes
& Billets , encore bien qu'ils fuſſent Sujets de
Princes & Etats avec lesquels nous ſommes ou
pourrions être en guerre : Voulons en conféquence
que leſdites Rentes , les arrérages qui en feront dûs
au jour du décès des Rentiers , & leſdits Billets
en capitaux & intérêts , foient exempts de toutes
Lettres de marque & de repréſailles , droits d'aubaine,
bâtardiſe , confifcation ou autres qui pourroient
nous appartenir , auxquels nous avons renoncé
& renonçons , conformément à ce qui est
ordonné par l'Edit du mois de Décembre 1674 &
autres ſubſéquens. 18 °. Il ſera par Nous pourvu
par Lettres-Patentes particulières, à la comptabilité
des recettes & dépenses à faire par ledit Garde de
notre Tréſor Royal , pour l'exécution de notre pré
fentEdir.
De BRUXELLES , les Mars.
Le pré-avis que la Province de Hollande
a fait paffer aux Etats-Généraux pour ſervir
de réponſe à l'offre de la médiation de la
Ruſſie , eſt trop important dans les circonftances
préſentes pour ne pas être tranſcrit
ici.
>> Que L. H. P. peraſtent dans leur réponſe faite
à la première offre de la médiation de S. M. I. , &
que pour cette raiſon elles déclarent itérativement :
( 91 )
que L H. P. ayant adopté de leur côté , ſur l'invitation
de S. M. I. , conformément aux Traités antérieurs
entre la G. B. & la République , le ſyſtême de
neutralité & de libre navigation , établi dans la Déclaration
de S. M. I. du 28 Février 1780 , ſans s'en
être laiffé détourner par aucunes infinuations ou
menaces , & étant dans l'intention d'y perſévérer ,
Elles ſe flattent que S. M. I. ne permettra pas qu'il y
foit porté atteinte : S. M. I. ſentira comme elles ,
que l'article ſuſfdit de libre navigation est de telle
nature , qu'on ne peut admettre à cet égard aucun
changement dans les négociations avec la Cour de
Londres. En outre L. H. P. eſpèrent que dans le cas
ineſpéré où la Paix ne pourroit ſe faire par la médiation
de S. M. I. , d'une manière équitable & honorable
pour l'Etat , S. M. & les autres Paidances
Confédérées les feront jomir de l'effet réel de leurs
engagemens folemnels. Que de plus il ſera réſolu
de faire de la part de L. H. P. , ouverture de cette
réponſe , tant aux autres Membres de la Confédéra
tion de Neutralité-Armée , qu'aux Cours de France
& d'Eſpagne ; en infinuant aux deux dernières , que ,
L. H. P. par cette acceptation de la médiation de la
Cour de Ruffie , n'ont pas la moindre intention de
prendre avec celle de Londres , des engagemens qui
feroient en quelque façon incompatibles avec la
Neutralité que L. H. P. ont obſervée avant l'agreffion
hoftile des Anglois, à l'égard des Puiſſances
Belligérantes : Et qu'en outre les choſes ſeront dirigées
à la Généralité , de manière qu'en arrêtant
ladite réponſe, il ſera pris ,fimul & femel , & fans
les ſéparer l'une de l'autre , une réſolution , par laquelle
S. A. ſera requiſe , en ſa qualité d'Amiral-
Général de l'Union , de concerter de la manière
qu'elle jugera le plus convenable , avec la Cour
de France , les opérations par mer , la campagne pro
( 92 )
chaine, pour porter à l'Ennemi commun les coups
les plus ſenſibles , & l'obliger à faire la Paix à des
conditions honorables «.
Ce pré- avisa , dit- on , été remis à l'affemblée
des Etats-Généraux & fortement appuyé
par le Stadhouder ; il a été auſſi expédié
aux Provinces reſpectives .
On ſe flatte de voir finir inceſſamment
la grande affaire du Duc de Brunſwick. Le
Stadhouder remit , il y a quelques jours ſur
ce ſujet , la déclaration ſuivante aux Etats
de Hollande & de Weſtfriſe.
>> S. A. le Prince Stadhouder juge de ſon devoir
de juſtifier S. A. le Seigneur Feld- Maréchal Duc de
Brunswick de la calomnie dont on l'a chargé ,
d'avoir , par ſon influence & par ſon moyen , été
la cauſe du défectueux & triſte état de défenſe cù
ſe trouvoit la Patrie au commencement de cette
guerre , de toute la prétendue négligence qu'on
auroit apportée à cet égard , de toutes les foi-difantes
faufſes meſures qu'on auroit priſes depuis
long-tems , ainſi que des ſuites fatales qui en ſeroient
réſultées ; & Elle ne fait dès lors aucune
difficulté de déclarer qu'Elle est aflurée , plus que
jamais , de ſon vouloir ou ſavoir. Il n'a été donné
àS. A. aucun conſeil ou avis contraire au véritable
intérêt de la Patrie par le ſuſdit Seigneur - Duc ;
étant attribué fur-tout fort injustement à l'influence
des conſeils dudit Seigneur-Duc fur l'eſprit de S. A. ,
que la Marine de la République ne ſoit pas en
meilleur état , ou qu'il y ait eu de l'inactivité concernant
la guerre maritime pendant la dernière
année , S. A. n'ayant jamais conſulté ledit Seigneur-
Duc fur ce point. S. A. déclare qu'Ellle n'eſt
-
( 93 )
point dans l'uſage de ſuivre les conſeils de qui
que ce ſoit , lorſqu'il s'agit d'affaires d'importance
&ſpécialement de celles qui concernent les veritables
intérêts de la République , ſans examiner
s'ils y ſont conformes ; & que , fur de telles affaires
, elle croit être obligée de ſuivre les lumières
que l'Etre-fuprême lui a données , au lieu de voir ,
avec une aveugle confiance , par les yeux d'autrui ,
quoique S. A. foit toujours fort portée à écouter
de bons confeils . «
Cette Déclaration eſt du 20 Février ; le
Corps des Nobles de la Province a fur-lechamp
pris la réſolution fuivante .
>> Pour preuve de condeſcendance , nous permettons
qu'il ſoit déclaré par Leurs Nobles &
Grandes Puiſſances , appartenir à la Ville d'Amſterdam
, ainſi qu'à tous les autres Membres de la Souveraineté
, le droit de faire , ou à l'Aſſemblée de
L. N. & G. P. , ou à S. A. , par rapport à fon
éminente relation avec l'Etat , telles propoſitions
qu'ils jugeront s'accorder avec le bien- être de la
République , ſans en être nullement reſponſables
& ſans que pour cela ils puiſſent être cités en juftice
, ni au-dedans , ni au-dehors ; & que , conformément
à cette Déclaration , L. N. & G. P.
entendent que l'affaire ſoit miſe de côté & hors
de toute nouvelle délibération . cc
Nous avons des lettres de Cadix en date
du 12 Février , où l'on lit ce qui fuit.
>> Le tems paroiſſant ne devoir pas changer ,
& l'armée navale n'étant point en sûreté ſur cette
côte , D, Louis de Cordova s'est décidé à la faire
rentrer avant-hier ; il a fort bien jugé que le vent
de S. O. s'éleveroit avec encore plus de violence ,
( 94 )
:
A
puiſqu'il cauſa une tempête dont pluſieurs vaiſſeaux
ont fouffert en rade ; 2 frégates & quelques petits
bâtimens ſe ſont abordés après avoir eu leurs cables
coupés,& ne ſont pas peu endommagés. Les navires
qui étoient au dehors auront été détruits , s'ils ne ſe
ſontpoint réfugiés à Algéfiras , ou s'ils n'ont pas eu
lebonheur d'embouquer le Détroit. Deux bâtimens
vivriers qui venoient , à ce qu'on croit , de la côte
de Portugal pour rafraîchir Gibraltar , n'ont pu
échapper à cette tourmente. Ils ont été jettés ſur
la côte , & leurs équipages ont été faits priſonniers .
La flotte eſt revenue en bon état. Il y a peu de
vaiſſeaux qui aient beſoin de réparation : elle pourra
reprendre ſa croiſière au premier ordre. Le vaiſſeau
la Ste- Trinité , qu'on vient de caréner & de doubler
en cuivre , retournera alors à la mer. - Il ne s'eſt rien
paflé devantGibraltar ; & par les précautions qu'on
prend , il n'eſt pas à craindre qu'une nouvelle ſortie
des ennemis nous faſſe perdre le prix de tant de
peines. La place eſt reſſerrée plus que jamais ; la
garniſon , au rapport de tous les déſerteurs , commence
à murmurer ce qui n'inquiète pas peu le
Gouverneur Elliot .-Il faut que le fiége du Fort
St- Philippe ſoit pouffé avec vigueur , & qu'on voie
quelqu'apparence de ſuccès , puiſque ces jours derniers
on a reçu ordre ici d'envoyer en toute diligence
, à Mahon , 3000 quintaux de poudre «.
,
Cet ordre n'avoit pas été donné ſeulement
à Cadix , il avoit été envoyé de même
à Alicante , Cartagène , &c . , & dans tous
les ports on avoit embarqué pour Mahon
toutes les munitions de guerre qui s'y trouvoient.
Les vents contraires les ayant empêché
d'arriver , M. le Duc de Crillon s'étoit
( 95 )
adreſſé à Toulon pour avoir des bombes ;
& on alloit lui en envoyer , lorſqu'on aura
appris la reddition du fort. Cette nouvelle
étant arrivée à Rofas , près de Catalogne ,
où s'étoient réfugiés deux navires chargés
de poudre , ils ont été déchargés ; cela n'aura
pas empêché que peu de jours après la priſe
de la place , M. de Crillon n'ait reçu une
quantité immenſe de munitions , qu'il faudra
renvoyer dans les endroits d'où on les
a tirées .
Un ſeul régiment , dit- on , reſtera à Mahon.
C'eſt M. le Comte de Cifuentes , Maréchal
-de Camp , qui a été nommé Gouverneur
de l'Ifle par le Général , juſqu'à ce que
S. M. faffe connoître ſon choix. On croit
que l'intention de la Cour de Madrid eſt de
détruire les principales fortifications , & de
ne conſerver que 2 petits fortins pour protéger
le Lazaret , qu'on établira dans une
des petites Ifles du Port.
Les papiers Anglois portent à 19 les voix
que le Lord Sandwich a eues de plus en ſa
faveur ; mais ſelon les lettres particulières
de Londres , il n'en a eu que 14. Une motion
bien importante dont ils parleront bientôt ,
& qui a été faite le 24 , eſt celle du Général
Conway. Il a propoſé de retirer toutes les
troupes de l'Amérique Septentrionale ; cette
motion a eu 193 voix pour elle , & une ſeule
de plus en faveur de la Cour ; ce qui prouve
que la majorité perd tous les jours.
( 96 )
:
:
:
!
On croit que l'on aura ſu à Londres la
priſe de Mahon le Mercredi 27 Février ; on
a eu l'attention à Verſailles d'envoyer dès
le Dimanche précédent des Couriers à Boulogne
, à Calais & à Oftende pour y donner
cette nouvelle.
La riche priſe conduite à St-Malo , dont
on a parlé , veñoit de Charles Town & non
de la Jamaïque ; elle porte beaucoup d'indigo.
L'équipage dépoſe qu'à ſon départ , le
Général Gréen s'étoit emparé de l'Iſle James ,
fur la rivière d'Aſley , à côté du port & du
fort Johnston's. Le Général Wayne s'approchoit
du côté du Nord pour refferrer la
place à fon tour.
د
Des lettres de Breft nous apprennent que
M. de la Motte- Piquet y eft rentré le 26
Février avec le Robuste qu'il monte le
Pégafe , une frégate , un cutter , & un
brigantin dont il s'eſt emparé. Le 13 il s'étoit
ſéparé avec ſa diviſion de M. de Guichen ,
qui étoit alors à la hauteur du Cap Finistère .
On ajoute qu'il eſt ſorti de Breſt 4 frégates
de 36 canons ; on ſuppoſe qu'une flotte que
les Anglois attendent n'eſt pas éloignée. On
fait qu'il eſt parti de l'Amérique le 15 Décembre
1 50 voiles , & le 15 Février il n'en
étoit arrivé à Falmouth que le vaiſſeau le
Richard , avec l'Europa , ſeul vaiſſeau de
guerre qui l'eſcortoit , & qui en a été féparé
,ainſi que lui , par un coup de vent.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 16 MARS 1782 ..
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Pour mettre au bas du Portrait que l'on
grave à Londresde M. NOVERRE , où il
fait les Ballets au Théâtre de l'Opéra.
QUAND Rochambeau , laFayette &Crillon
En Amérique , au Port Mahon ,
Animés d'une ardeur égale ,
Font fi bien danſer les Anglois ;
Moi , qui ſuis comme eux bon François ,
Je faisdanſer la Capitale.
( ParM. Nau- deville. )
No. 11 , 16 Mars 1782. E
98 MERCURE
A CELLE QUI S'Y RECONNOITRA.
EH quoi , ſi fauſſe & fi jolie ,
Toi , qui fis mon unique bien !
Mais qu'ai-je dit : quelle folie !
Serois-tu donc femme pour rien ?
Oui , je t'aimois plus que la vie ;
Oui , je voulois t'aimer toujours.
Mais je ris de ma fantaiſie ;
Est - il d'éternelles amours ?
Je te voyois à ton aurore ;
Sur ton front brilloit la candeur;
Je me diſois : fon jeune coeur
Ne ſera pas perfide encore ;
Coeur de quinze ans n'eſt pas gâté.
Mais , héļas , d'une fauſſe attente ,
Comme un ſot je m'étois flatte;
Car à quinze ans , en vérité ,
N'eſt-on pas femme comme à trente ?
DE FRANCE.
وو
L'INNOCENCE , Fable Orientale.
ADEMI dévoré par un tygre en fureur ,
Usbeck , vertueux Laboureur ,
Sur le point d'expirer , tenoit ce beau langage :
<<De mon dernier ſoupir , grand Dieu , reçois l'hom-
: >> mage !
>>> Le trépas n'a pour moi rien d'affreux fur ces bords;
>Je reſſens des douleurs & non pas des remords. »
( Par M. l'Abbé Dourneau. )
SUR L'ÉDUCATION, en réponse aux
Réflexions détachées sur les Traités
d'Education , inférées dans le Mercure
du Samedi 2 Mars.
AU Tocfin , au Tocfin! s'écrioit cet Énergument
du Palais , qui ſe croyoit né pour l'inſtruction de
l'Univers , que les Philoſophes , ſelon lui , avoient
corrompu , & qui ne fut pas ſe gouverner lui-même.
Je ne crierai point auTocfin, mmaaiiss je prendrai la
liberté d'adreſſer quelques idées à l'Auteur des Réflexions.
Bientôt la vérité n'aura plus d'aſyle , ſi
les hommes les plus faits pour nous inſtruire
nous éclairer , ſe plaiſent à mettre en avant & à
foutenir les idées les plus bizarres & les plus fingulières.
On ne veur point être vrai , on veut être
nouveau ; voilà la ſource du mal. L'Auteur des
Réflexions re peut être qu'un homme de beaucoup
d'eſprir ; mais comment a-t'il pu s'égarer au point
de ſe déclarer publiquement l'ennemi des Traités
E ij
100 MERCURE I
d'Éducation , ſoutenir que ces Livres ſont inutiles , &
que l'homme peut devenir , par le ſeul pouvoir de
la Nature, ou un homme d'eſprit ou un homme de
génie ? Il compare les Traités d'Éducation aux méthodes
dans les Arts. Les uns & les autres , ſelon
lui , ne font bons à rien. On avoit cru juſqu'à préfent
cependant que fans principes dans les Arts , fans
méthodes dans les Sciences, on ne pouvoit produire
aucun chef-d'oeuvre, Les grands Hommes dans tous
les genres n'ont atteint le dernier degré de perfection
que par l'étude , la méditation , en ſe pénétrant
fortement des principes connus , des méthodes avouées,
en corrigeant ce qu'elles pouvoient avoir de défectueux
; & les modèles qu'ils ont produits ſont devenus
à leur tour les règles du ſavoir & des Beaux-
Arts. Sans méthodes , ſans principes , on ne fait rien
que de bizarre , d'incorrect. Ce qui eſt véritablement
grand , bean , eſt aſſujéti à des règles fixes ,
immuables , dont les hommes de génie , qui ont été
doués d'un goût fin & délicat , ont poſé les limites
invariables. Il en eſt de même des bons principes
d'Éducation. Peut-être que les Livres qui les contiennent
n'ont pas encore toute la perfection dont ce
genre d'Ouvrage eſt ſuſceptible, mais ils n'en font
pasmoins les plus utiles de tous les Livres ; & quand
on fera parfaitement d'accord ſur les principes , ces
Traités auront tous les avantages des methodes dans
les Sciences , & des modèles dans les Arts. Il y aune
manière vraie de ſentir , de voir , de juger pour tous
les bons eſprits , qui , à la fin, rapporte toutes leurs
penſées à une meſure commune.
On a beaucoup perfectionné l'Éducation , ſoit
publique , ſoit particulière , depuis 20 ans; & les
Ouvrages eftimables qu'on a publiés fur cet objet
intéreſſant , y ont particulièrement contribué. Pour
quoi donc voudroit- on que les Traités d'Éducation
fuſſent inutiles ? Est-ce que perſonne n'a pratiqué ce
DE FRANCE. 101
:
qu'ony conſeille ? Tous les eſprits ne ſont pas rébelles
aux peines que l'on ſe donne pour les développer. La
Nature ne forme les hommes ni tout-à- fait bons ni tout
à- fait méchans : les circonſtances déterminent ce qu'ils
doivent être . Il y a des Peuplades entières de Sauvages
qui font farouches , fanguinaires ; il y en a d'autres
qui font douces , humaines. Croyez-vous que ce ſoit
la Nature qui leur ait donné ces penchans ? Non. Ils
ne les doivent qu'à leurs inſtitutions. La néceſſité
force un Sauvage de manger le prifonnier qu'il a fait
àla guerre , l'uſage s'en établit , & toute la Tribu
devient féroce, fanguinaire. Si ces uſages n'étoient pas
le produit des inſtitutions, des circonstances locales,du
climat , les hommes , comme les animaux , auroient
furtoute la furface de la terre , les mêmes penchans ,
les mêmes habitudes , les mêmes inclinations , puifque
leur phyſique eſt par-tout à peu-près le même.
L'Éducation , la Société travaillent l'homme , le
modifient; c'eſt par elles qu'il acquiert de l'eſprit , du
talent , du ſavoir. Tout ce qui entre dans ſon âme
n'eſt il pas le produit des impreſſions qu'il reçoit
du dehors ? n'est-ce pas par l'eſprit que l'homme
a tout fait ? Or , l'eſprit ne vient pas dans les
forêts , c'eſt dans la Société qu'il naît , croît , ſe développe
, & qu'il acquiert toute fon étendue.N'est- ce pas
par la raiſon qu'on maîtriſe ſes paſſions , qu'on règle
ſes goûts , qu'on dompte ſes penchans ? or , a-t-on
dela raiſon ſans Éducation ? Et ne voyons-nous pas
communément que lorſque le phyſique n'eſt pas
vicié , on inſpire des ſentimens à un enfant , on le
forme à la vertu , aux bonnes moeurs , on lui înculque
des principes de ſageſſe , de justice , d'honneur ,
d'humanité , de bienfaiſance. Nous ne ſommes pas
naturellement vertueux , nous le devenons par art
c'eſt l'effet de l'étude & des bons principes ; c'eſt
dans lemonde , c'eſt dans la ſociété que l'on prend des
ſentimens élevés ;&, toutes choſes égales d'ailleurs ,
E iij
102 MERCURE
1
ceux qui ont reçu la meilleure Éducation , ſont ceux
qui marquent avec le plus d'avantage parmi leurs
concitoyens. Les hommes de génie , les hommes à
talens font bien moins l'ouvrage de la Nature que
eclui de l'art. On ne naît point Voltaire ou Buffon :
on le devient à force de travail & d'application. Un
jeune homme demandoit au premier des conſeils
pour bien faire des vers: faites-en nuit & jour , lui
sépondit ce grand homme, & fur-tout ne ceſſez de
les corriger.
11
L'homme domine ſur toute la terre , il a donné
des digues à la mer , dirigé le cours des fleuves ,
ordonné à la foudre de ſuivre ladirection qu'il veut
Jui impofer ; les animaux inſtruits de ſon audace ,
tremblent à ſa vue& fuient dans les forêts. L'homme
afait de la Nature ſon eſclave : heureux , s'il n'eût
affervi qu'elle à ſes volontés ! mais fon plus grand
chef-d'oeuvre eſt d'avoir ſu ſe dompter lui-même.
L'homme inſtruit , éclairé , T'homme enfin qui a
reçu une bonne Éducation , commande fon phyfique
, règle ſes mouvemens , arrête les flots impétueuxde
ſa colère , modifie toutes ſes paffions ; il
règne en deſpote ſur ſa penſée , plie ſes idées à fon
gré, fait choix de celles qui lui conviennent , rejette
celles qui lui déplaiſent. C'eſt par la penfée qu'il
devientlibre , & d'autantplus libre , qu'il penſe mieux
&davantage. C'eſt le prodige des prodiges que cet
art de l'homme ſur lui-même. Il a fallu des fiècles
pour le former & le développer. C'eſt de l'âme le
plus grand attribut , c'eſt ſon figne caractériſtique
principal.
&
Tous les hommes ne tirent pas fans doute de
l'Éducation qu'on leur donne ,tout le fruit qu'ils pourroient
en recueillir , comme certaines terres ingrates ,
ſtériles , refuſent de produire malgré la culture &
l'engrais dont on les charge. L'Éducation eſt la culture
de l'homme. Les livres qui en traitent ſeroient
DE FRANCE.
103
les plus utiles de tous les livres , s'ils s'accordoient
entr'eux dans les principes. Mais ſoit orgueil , vanité
, amour-propre , ſoit amour de la nouveauté&
duparadoxe , ceux qui auroient été les plus dignes
detraiter ces grandes queſtions , ſe ſont écartés de
la vraie route ; & comme s'ils euſſent voulu infulter
la raiſon humaine , ils ont prétendu que l'homme
ſauvage avoit plus de vertu que l'homme civiliſe ,
quoique l'homme ſauvage n'ait point ou fort peu de
vertus.
On voudroit que l'Éducation fit tout : on a tort.
Elle travaille ſur l'âme pour former le moral ; mais
ſi le phyfique est rébelle , ſi les humeurs font viciées ,
l'étroite correſpondance qu'il y a entre l'âme & le
corps pourra faire que le phyſique dominera ſur le
moral & dès- lors tous les ſoins de l'Inſtituteur
feront à-peu-près inutiles. L'homme alors ſera l'efclave
de ſon tempérament , & ſe livrera à toute
l'impétuoſité de ſes paſſions.
Qu'on diſe que les Traités d'Éducation n'ont pas
encore toute leur perfection: j'y ſouſcris ; mais qu'on
les juge inutiles , parce que des élèves ne répondent
pas toujours aux foinsde leurs Inſtituteurs , & qu'on
nous renvoye à la Nature pour former l'eſprit & le
talent : c'eſt mettre en avant une étrange &
dangereuſe doctrine. Si toutes les Éducations ne
réuſſiſſent pas , c'eſt quelquefois la faute du maître ,
qui ne fait pas bien faifir dans ſon élève le point
difficile qu'il fradroit continuellement attaquer ;
quelquefois auſſi c'eſt la faute de l'élève qui ſe refuſe
àtoute inſtrution. Tel étoit ce Néron , ce monftre
que toute la ſageſſe de Burrhus & de Sénèque ne put
ni dompter ni modifier , tant la nature étoit féroce
&ſespaſſions indomptables.
Diſons que pour de tels caractères , les Livres , les
Inſtituteurs font inutiles ; mais ces tempéramens
violens font infiniment rares ; & fi les Inſtituteurs
E iv
104 MERCURE
valoient mieux , on ſe plaindroit moins de tant
d'éducations manquées. Ce n'eſt pas l'art qu'il faut
accuſer , mais ceux qui l'exercent. Celui de bien
élever les enfans eſt le plus difficile de tous.
Pourquoi voudroit-on que tant d'Inſtituteurs y excellaſſent
? Il en eſt à cet égard comme de la Médecine;
la ſcience est très-avancée , mais les bons
Médecins ſont infiniment rares , Pourroit- on aſſurer
d'après cela que les livres de Médecine font inutiles ,
parce qu'il y a de mauvais Médecins ? Un bon Médecin
eſt un Dieu pour l'humanité ; mais ces Dieuxlàne
fontpas communs.
Quand l'Éducation des Grands , des Princes , n'a
point été négligée , n'est-ce point parmi eux qu'on
trouve les vertus les plus parfaites , les formes les
plus aimables , les qualités les plus précieuſes ? Plufieurs
Cours de l'Europe m'en offriroient de grands
modèles dans les deux ſexes : eft-ce la nature qui les
a formés ? Non , ſans doute , c'eſt l'art , leurs inſtituteurs.
Mais , dans ce cas , voyez combien les Livres
qui en traitent font utiles , puiſque la bonne ou
mauvaiſe Éducation d'un Prince appelé au Trône
peut faire le bonheur ou le malheur d'un Peuple entier.
Les Grands , dira- t- on , répondent rarement à
l'Education qu'on leur donne : en faut- il être étonné ?
Tous les objets de ſéduction les entourent. Il faut
aux Princes une vertu d'airain , pour réſiſter à tous
les attraits de la volupté. Tant de perſonnes font intéreffées
à les corrompre , à flatter leurs paffions , à
careſſer leurs vices , qu'il n'eſt pas étonnant qu'ils
fuccombent , quand ils n'ont pas par eux mêmes
beaucoup de force & de courage ; d'ailleurs,tous ces
principes d'Education qu'on grave dans la mémoire
des enfans à force de les leur répéter , ne forment
pour eux de véritables principes , que quand ils
viennentà s'en faifir , à les combiner , & qu'ils réfléchiffent
eux-mêmes fur ce qu'on leur a appris.
DE FRANCE.
1ος
C'eſt alors qu'ils commencent à maîtriſer leur penſée
, qui , avec le temps , maîtriſera leurs goûts , leurs
penchans , leurs inclinations, & même leurs paſſions.
L'Education qui donne la penſée , la forme , la façonne
, la développe , ne feroit de l'homme qu'un
automate , s'il ne reprenoit de lui - même tout ce
qu'on a mis dans ſon âme , pour le travailler & s'en
rendre maître à ſon tour ; c'eſt ce travail intérieur de
l'homme ſur ſa penſée , qui en fait véritablement un
être divin , & lui donne un caractère auguſte &
preſque ſurnaturel , puiſque , par ce travail , il commande
même ſa penſée & ſes actions .
Avant qu'on eût tant écrit ſur l'Education , il exiftoit
, dit-on , des hommes d'une vertu , d'un ſavoir
&d'un génie que l'on pourra tout au plus atteindre ,
& non furpaffer. Qui les avoit formés ? la nature.....
Non , vous êtes dans l'erreur. La nature ne
-forme pas la vertu , le ſavoir & le génie ; c'eſt l'art ,
l'inſtruction , la méditation , l'étude , qui donnent &
développent ces grandes qualités.Toutes nos paſſions,
même qui nous paroiſſent fi naturelles, font l'ouvrage
de la ſociété. En effet , concevroit-t'on que l'homme
qui auroit toujours vécu ſolitairement , qui n'auroit
reçu aucune éducation , qui n'auroit eu aucune habitude
avec ſes ſemblables , pourroit avoir quelque
eſpèce de paſſion ?
Qu'importe qu'on ait pris les principes d'inftruction
dans les Livres , ſi l'on a pu , par la
méditation , les trouver ſoi - même dans la tête.
Qu'on me donne un homme de génie qui , comme
un champignon , ſe ſera développé fans culture
&je croirai alors que la nature en forme. Parma
cette variété innombrable de toutes fortes d'efprits
que la ſociété produit , ne voyez-vous pas qu'il y en
aque les circonstances portent , dirigent vers tel art
outelle ſcience?On croit être naturellement Peintre
ou Poëte , parce qu'on trouve en foi plus de facilité
Ev
106 MERCURE
à être l'un ou l'autre. On dit abuſivement , la nature
l'a formé Poëte , comme fi dans le ſein de ſa mère
la nature lui avoit inculqué des principes & des élémens
de Poésie. Mais ſi la nature formoit des Peintres
, des Poëtes , des Orateurs , des Artiſtes , des
Grands Hommes en tout genre , on en auroit trouvé
en nombre dans les forêts d'Amérique. Les Sauvages
devroient auſſi naître Peintres , Poëtes , Orateurs.
Les Grands Hommes ſe font eux - mêmes , ils
>>> naiffent ce qu'ils font , ou du moins avec ce qu'il
>> faut pourle devenir. >> Oui , ſans doute, les Grands
Hommes ſe font eux-mêmes en partie , mais c'eſt par
l'étude, c'eſt en corrigeant les vices de leur éducation ,
c'eſt en s'en formant une nouvelle : ils ſont eux-mêmes
leurs précepteurs , leurs inſtituteurs , & ils le deviennent
dugenre humain. Mais comme les Grands
Hommes ſont très-rares , les bons Traités d'Education
n'en ſont pas moins très-utiles à ceux qui ne ſont
pas faits pour le devenir : ils ſervent d'appui à la
foibleſſe , ils la forment , la dirigent , la ſoutiennent.
Les Grands Hommes ont ſibien ſenti cette vérité , &
combien les Traités d'Education étoient utiles ,
qu'ils ont pris eux-mêmes la peine d'en donner au
Public. Le ſage Locke, qui a creuſé fi profondément
tous les myſtères de la raiſon humaine , en a donné
un excellent Traité , dont une partie des principes &
des vérités ont été ſaiſis & employés par ceux qui
ont écrit après lui ſur le même ſujer.
L'homme dompte ſon cheval , le façonne , le plie
à ſon gré , dirige ſes mouvemens , lui imprime ſes
volontés par les ſeuls mouvemens du mors ou les
accens de ſa voix ,& il ne fauroit ſe dompter luimême
! La terre entière eſt ſoumiſe à ſes ordres , &
lui ſeul ſeroit l'eſclave , le jouet de ſes paffions !
Mais n'exagère-t-on pas ? Le Sauvage , errant dans
les forêts , qui n'a ni principes, ni loi , eſt ſans doute
DE FRANCE. 107
livré à toutes ſes paſſions : il eſt ſi bête , qu'on en a
vu ſe mettre en colère contre les pierres qui les
avoient bleffés. Le payſan , l'ouvrier , le mercenaire ,
tous les gens de peine & de journée , qui ne reçoivent
qu'une éducation très bornée , font auſſi très adonnés
àtoutes leurs paffions ; mais le Citadin , le Bourgeois
, le Gentilhomme , l'Homme de qualité , celui
de Cour , tous , fuivant que leur éducation eft plus ou
moins étendue ou perfectionnée , travaillent ſur elles ,
les dirigent , les répriment. Si cela n'étoit pas , le
déſordre exiſteroit par-tout ; les ravages de l'ambition
, de l'orgueil , de la vanité , de l'amour propre ,
n'auroient point de bornes. La ſociété ſeroit un
chaos , une véritable confufion , & ne pourroit pas
exiſter. Cette retenue univerſelle des paffions dans
les grandes ſociétés où elles ont toute leur activité ,
n'eft & ne peut être qu'un effet des principes de l'Education,
des réflexions ſur ſoi-même , & de l'art qu'on
met à les dompter , ou du moins à les cacher.
Fénélon eut raiſon ſans doute de faire deſcendre
des Cieux la Sageffe , & de placer Télémaque ſous
fon Egide , parce qu'il n'y a rien de ſi rare que la
véritable ſageſſe: Socrate la poſſéda chez les Grecs.
On ne connoît point de modernes qui , depuis lui ,
ait eu cet avantage , & qu'on osât lui comparer.
Cette ſageſſe ancienne des Philoſophes de l'antiquité
, ſi vantée d'ailleurs , & fi digne de l'être , ne
s'accommoderoit plus au ton du ſiècle. On veut des
noeurs plus aimables , des vertus plus douces , une
fageſſe moins aufſtère; & une bonne Education ou
de bons Traités d'Education , peuvent procurer
tous ces avantages. Sans le ſecours de Minerve , on
voit aujourd'hui des Héros , des Princes juſtes , des
Citoyens vertueux , & des amis de l'humanité. Mais
comptez plus fur vous -même que fur la nature , pour
former un Grand Homme : elle donne la ſubſtance,
le fond; c'eſt à l'Art , à l'Education à le façonner ;
Evj
103 MERCURE
ſans lui point de talent , point d'eſprit , point de génie
: l'inſtruction , l'étude , l'application , voilà les
vrais moyens de développement , les véritables & les
ſeules ſources de l'eſprit humain.
Eft-ce la nature qui a formé ces Philoſophes anciens
, dont les vertus fublimes nous étonnent encore
aujourd'hui ? Epictète , Antonin , Marc-Aurèle
n'étoient- ils pas les Elèves de l'Ecole de Zenon ? Les
Livres de ce Philoſophe étoient les Traités d'Education
de ces Grands Hommes ; les principes qu'ils contenoient
, & dont ils ſe pénétroient , leur devenoient
propres & familiers. C'eſt-là où l'on apprenoit à mépriſer
la douleur & les plaiſirs , à fuir le vice , à ſe
faire une habitude des vertus les plus difficiles , à
fouffrir ſans ſe plaindre. La ſageſſe de ces Grands
Hommes étoit le produit de l'Art ; leurs fublimes
vertus étoient ſon ouvrage , car nous ne naiſſons pas
naturellement avec de tels ſentimens.
Une des grandes erreurs de la Philofophie moderne
, eft d'avoir avancé que de tous les hommes
communément bien organiſes , on pouvoit faire au
tant d'hommes d'eſprit ou de génie. Quoique
Homme célèbre qui a mis cette opinion en avant ,
J'ait défendue avec toutes les reſſources d'un eſprit
arès étendue , elle n'en eſt pas moins fauſſe. L'Education
travaille ; mais elle ne peut pas changer la
nature des humeurs , la qualité du fang , celle des
eſprits animaux , cette étroite correſpondance de
l'ame& du corps ,& faire d'un homme d'un phyſique
doux , patient , un homme vif , ardent : elle donne
Tefprit, les talens , les vertus ; mais ces qualités
prennent une teinte du caractère auquel elles font
tranſmiſes. Qui peut douter que l'homme vif&l'homme
doux ne foient également ſuſceptibles de toutes
les vertus ? Les formes de leurs pratiques ſeront
feulement différentes : les vertus de l'un & de
l'autre tiendront de leurs tempéramens ; l'any
DE FRANCE.
109
mettra de la vivacité , l'autre de la douceur. La
nature ſeule peut altérer , changer les tempéramens.
L'art & l'éducation ne travaillent que ſur
l'ame : l'eſprit eſt l'ouvrage de la ſociété , & c'eſt
ſon plus bel ouvrage. Quelque multipliés que ſoient
les reſſources , les ſoins, l'intelligence d'un Inſtituteur
, il ne parviendra donc jamais à faire de ſon
Elève un Newton , un Locke , un Voltaire ; & fi la
nature n'y a mis les premières diſpoſitions , c'est-àdire
, ſi le phyſique de ſon Elève ne reſſemble exactement
au phyſique du Grand Homme auquel il
defire l'égaler , le bon ſens dit que cela eſt impoffible.
Il en eſt de l'homme comme de certains marbres ,
dont les uns prennent facilement le poli ; les autres s'y
refuſent. Le poli du marbre n'eſt pas l'ouvrage de la
nature , mais les marbres ont des qualités plus ou
moins propres à le recevoir. De même l'homme naît
avecdes qualités phyſiques , qu'on nomme penchant ,
inclinations , diſpoſitions naturelles , qui le rendent
plus ou moins propre à une choſe plutôt qu'à une
autre. Ces diſpoſitions naturelles ne produiroient ancun
effet ſi l'Education , l'Etude ne les modifioient ;
&pour tout homme civiliſé , c'eſt l'Education qui
décide toujours de ſon bonheur ou de fon malheur ,
par le développement bien ou mal entendu des
facultés de ſon eſprit.
(Par un Libraire de Paris. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
2
Le mot de l'énigme eft le Jeu de Cartes;
celui du Logogryphe eſt Cabry , où le trouvent
bac &Raby, ou Roy chez les Juifs.
110 1 MERCURE
ÉNIGME.
Souvent je fus antropophage ,
Et j'ai dévoré plus d'un mort.
Quelquefois je ne ſuis qu'un brillant badinage ;
Mais qui s'y firoit auroit tort.
-Sans corps , de tous les corps je nourris ma ſubſtance ;
Je ſuis par-tout , dans tout. Lecteur , ouvre les yeux ,
Avec un peu d'intelligence ,
Tu me verras remplir , & la terre& les cieux.
(Au Palais Bourbon. )
Ο
LOGOGRYPHE.
BJET de tous les voeux , je n'ai point d'existence;
Je finis tout & ne commence rien,
Demoi l'on tire un très-grand bien ,
Souventun très-grand mal , c'eſt ſelon l'occurrence.
Lecteur , je vous attends à la fin de ces vers ;
Mais ne vous flattez pas pourtant de me connoître.
Je n'ai jamais paru dans l'Univers ,
-Etje ne ſerois point ſi je pouvois paroître.
Je ne ſuis pas facile à deviner ;
Néanmoins , fi l'on peut , ſecondons votre envie.
Une ville en Normandie ,
Un fleuve dans la Ruffie ,
Cequ'au printemps l'on prend pour déjeûner ,
;
DE FRANCE. 111
Pourrontde moi vous offrir quelque choſe.
Eft-ce affez? J'ai fix pieds , &, & vous cherchez bien,
Sans recourir à la métamorphoſe ,
Je vous préſenterai le ſalut du Chrétien.
7
( Par M. Sant.... )
NOUVELLES LITTERAIRES,
L'HIVER , Építre à mes Livres , par
M. Bérenger , Profeſſeur d'Éloquence au
College Royal d'Orleans', des Académies
de Marſeille & d'Arras , couronnée à
l'Académie de l'Immaculée Conception à
Rouen , le 20 Decembre 1781 , avec cette
Épigraphe:
Non , je ne trouve point de fatigue plus rude
Que l'ennuye loisir d'un mortel fans étude.
BOILEAU.
A Paris , chez les Libraires qui vendent
des Nouveautés.
PARMIles les noms qui reparoiffent annuellement
dans l'Almanach des Muſes , celui
deM. Bérenger eſt un des plus avantageuſement
connus. Preſque toutes ſes Pièces refpirent
un excellent goût de verfification . Il a
trop de talent fans doute pour ſe borner au
genre des poéſies ſi bien nommées fugitives ,
genre frivole & commun , n'exigeant au-
112 MERCURE
:
::
cune étude , & par - là même , avidement
embraffé par une foule d'eſprits légers &
fuperficiels , qui bornent leur ſavoir & leur
bibliothèque à des Étrennes & à des Almanachs.
Il doit ſentir que ce qui n'a que
l'agrément de la frivolité n'eſt pas long- tems
agréable.
Le fond de l'Epître qui fait le ſujet de cet
article eſt intéreſſant ; mais il pèche par des
longueurs; la Pièce manque de plan & de
marche. Les deſcriptions paroiſſent vagues ,
parce qu'elles ne font pas eſſentiellement
liées entre-elles. Au reſte, beaucoup des morceaux
pris ſéparément , brillent du coloris
poétique le plus ſéduiſant.Examinons d'abord
ledébut. L'expoſition du ſujet n'eſt pas trèsheureuſe.
La voici :
Tandis que le ſoleil , trop hâlé dansson cours ,
Abrègeà chaque instant le cercle étroit des jours.
1
La courte durée de la préſence du ſoleil
fur l'horiſon en hiver , eft- elle exprimée avec
affez de netteté & de préciſion? Nous en
laiffons juges nos Lecteurs.
Je conſacre à l'hiver les loiſirs qu'il nous donne.
A l'hiver tout ſeul n'a-til pas quelque
choſe de vague ? L'Auteur a voulu dire à
chanter l'hiver.
Amateurdu repos que l'étude aſſaiſonne.
Peut- on dire un repos aſſaiſonné ? Cette mé
taphore manque de juſteffe.
DE FRANCE. 113
Omes Livres , je veux que le même pinceau
Trace de vos bienfaits un rapide tableau.
Voici encore une locution vague & imparfaite
; l'Auteur n'exprime pas ſuffifamment
ſa penſée. Par le même pinceau , il veur
dire : du pinceau qui m'aura ſervi à décrire
l'hiver , je veux tracer un rapide tableau de
vos bienfaits . Les bienfaits des Livres ! Cette
expreffion eſt- elle bien employée ? Ne devoit-
elle pas du moins être accompagnée
d'une épithète caractériſtique ? Voilà bien des
critiques de detail; & cependant il faut encorey
ajouterune remarque ſur l'enſemble de
l'Epître , que l'Auteur diviſe en deux points
comme un fermon , ce qui ſent trop l'art ,
ou , pour mieux dire , le défaut de l'art.
Improbus arte labor veftigia deleat artis.
Nous ne nous ſommes permis des obfervations
critiques ſi ſévères , que parce que
nous ſommes convaincus que M. Bérenger
a beſoin d'être averti qu'il ne tient qu'à lui
de faire beaucoup mieux avec plus de travail
& de méditation . Voici des morceaux
qui prouvent tout ce qu'on a droit d'exiger
d'un Poëte aufli agréable.
Dans ſon âpre beauté contemplons la Nature.
L'éclat du diamant jaillit de ſa ceinture.
Quelle ſcène nouvelle enchante mes regards !
Où la nef à vogué j'entends crier des chars .
J'apperçois ſur les rocs les longs flots des caſcades
114
MERCURE
Durcis & ſuſpendus à l'urne des Naïades.
J'aime des hauts rochers la ſauvage fierté,
Leur front ceint de frimats, par le nître argenté,
Et le pin conſervant ſa verte chevelure ,
Près du chêne honteux de ſe veir ſans parure.
L
Ce dernier vers eſt admirable , tous les
autres ont la facture & le coloris de ceux de
M. l'Abbé de Lille. M. Bérenger a rendu
comme lui cette belle image de Virgile ,
)
7
Undaque ferratos tergo jamfuftinet orbes
Puppibus illa priùs patulis , nunc hofpita plauftris ,
Et il ne lui eſt pas inférieur.
Où la nef a vogue j'entends crier des chars.
M. l'Abbé de Lille avoit dit le premier ,
Des chars oſent rouler où voguoient des vaiſſeaux,
Les vers fuivans ne ſont pas moins beaux ,
&, nous le répétons , l'Auteur du Poëme
furl'art d'orner la Nature champêtre , ne les
déſavoueroit sûrement pas.
Un magique printemps règne-t'il en ces lieux ?
L'albâtre des vergers peint des fleurs à mes yeux.
La jeune Flore accourt de tant d'éclat ſurpriſe ,
Voit des bouquets de givre& pleure fa méprife.
7
>
۳
Il faut l'avouer , ces détails ſont aufli neufs
qu'ils font charmans. Il étoit difficile de les
DE FRANCE.
115
préſenter ſous une image auſſi gracieuſe&
auſſi poétique.
Voici une autre deſcription pleine d'agré
ment & de poéſie.
1
D'où partent ces clameurs ? J'aborde ce canal
Dont mille audacieux effleurent le cryſtal.
Aidés d'un fer poli , je vois leurs piés agiles
Raſer d'un vol léger les ondes immobiles.
Sur le glaçon durci par l'aquilon perçant ,
Les deux bras étendus , la jeuneſſe en glifſant
Seheurtedans ſon cours , va, revient , s'entrelace;
Et fillonne gaîment l'infidelle ſurface ,
Hélas , où tant de fois... téméraires ! fayez !
Fayez , dis- je ! Fuyez ! la mort eſt ſous vos piés.
Ils ne m'écoutent pas , ils volent , & par troupe
Ils tombent en riant ,s'entaſſent en un groupe ,
Se relèvent ſoudain ,& pourſuivent leurs jeux.
Mortels! fur les plaiſirs , gliſſez , volez comme eux.
On a pu remarquer deux fautes légères.
Fuyez, répété une troiſième fois , eſt languillant
& de rempliſſage , & de plus , a le
défaut de faire rimer l'hémiſtiche avec la fin
du vers. S'entaſſent en un groupe n'eſt pas
François. On s'aſſemble en troupe & non
pas en une troupe. Il eſt facile de corriger
ils s'entaſſfent en groupe. Ces deux petites
taches ne peuvent d'ailleurs rien ôter au
charme de ce tableau , qui eſt plein de grâce
& de légèreté. Nous les avons remarquées
parce qu'on ne peut trop avertir les jeunes
116 MERCURE
Auteurs qu'il faut reſpecter ſcrupuleuſement
la langue & l'harmonie. L'apostrophe ſuivante
eſt belle& poétique ; c'eſt une tranſition
heureuſe.
Des longues nuits d'hiver , filles ſilencieuſes ,
Prolongez mes plaifirs , heures religieuſes !
Forcez-moi ,jeune encore , à rentrer dans mon coeur.
Qui ſait vivre avec ſoi , connoît le vrai bonheur.
La deſcription du jeu de cartes eſt charmante.
Boileau ſe feroit applaudi d'avoir
annobli en auſſi beaux vers ces petits détails.
Jamais dans mon aſyle une troupe frivole ,
Implorant du haſard l'inexorable idole ,
Ne livra ces combats où la main des Lutteurs
S'arme d'un carton peint de diverſes couleurs.:
Carton faftidieux ! amusement futile !
Inventé pour diſtraire un Monarque imbécile ,
L'avarice t'adopte, & déguiſe en plaifir
L'aviliſſant trafic d'un ennuyeux loiſir.
On fait que les cartes , jeu peu connu
auparavant , commencèrent à être en vogue
ſous le règne de Charles VI , qui étoit malade
, & qu'il falloit amuſer : c'eſt à quoi
l'Auteur fait alluſion .
La ſeconde partie de l'Epître eſt très inférieure
à la première. On ſent qu'elle n'a pas
été travaillée avec autant de ſoin . M. Bérenger
cite le nom des Auteurs qu'il aime à lire ,
plutôt qu'il ne les caractériſe. Le ſeul portrait
qu'il ait eſquiſſe eſt celui de La FonDE
FRANCE. 117
taine , & La Fontaine a été très - ſouvent)
beaucoup mieux peint. Voltaire n'y eſt que
vaguement & foiblement indique. On a reproché
ces défauts à M. Bérenger , qui depuis
a fait des additions à ſon Epître. Voici
ce qu'il a ajouté ſur Ovide , qui d'abord
n'étoit pas même nommé , non plus que
Virgile & Horace. !
Et toi , Poëte aimable , égalé par Saint-Ange ,
Tu recevras auſſi mon tribut de louange.
Dorat & Colardean , ſous leurs pinceaux brillans ,
Souvent ont reproduit tes défauts ſéduiſans ;
Ton Traducteur les voile , il a ton art facile ;
Et l'amant de Corinne à trouvé ſon de Lille.
L'Auteur s'eſt empreſſé de rendre un juſte
hommage aux Ecrivains les plus diftingués
de notre Littérature en divers genres , Nous
ne pouvons nous diſpenſer de faire encore
cette citation ,
La haute Poéfie & la mâle Éloquence ,
Il en faut convenir , tombent en décadence.
Mais Buffon , mais Arnaud *, & la Harpe &Thomas,
DE
* Note de l'Auteur. M. l'Abbé Arnaud , un des
principaux Auteurs du Journal Étranger , Ouvrage
cité ſouvent , & qui étoit en quelque forte l'entrepôt
du monde Littéraire. Voyez dans les variétés Littéraires
le Diſcours ſur les Langues , l'éloge de Pétrarque
, & le retour du Printemps , Poëme en proſe ,
qui n'eſt pas plus traduit de l'Italien, que le Temple
deGuide& l'Hymne au Soleil ne le font duGrec,
4
118 MERCURE
Ont retenu le goût prêt à fuir nos climats.
Nos Ovides font morts : Parni , tu les remplaces ;
Bourdic de Deshoulière à la lyre & les grâces .
Imbert chante Paris ; &de ſon moindre écrit
Le vers facile & vif eſt pétillant d'eſprit.
Poëte des Amours , tendre autant que Tibulle ,
Bertin n'en est - il pas l'ingénieux Émule ?
Léonard & Berquin , ſur leurs pipeaux légers ,
Chantent , après Racan , les plaifurs des Bergers.
Tous les morceaux que nous venons d'offrir
à nos Lecteurs prouvent , dans M. Bérenger
, un talent précieux. Ce ſeroit dommage
qu'il le négligeât , ou , pour mieux
dire , qu'il ne fit pas tous ſes efforts pour
le perfectionner. Il doit nous permettre de
lui dire qu'il manque quelquefois de ſentiment,
ou du moins , que ſon ſentiment eſt
trop foible pour qu'il ſe communique à ſes
Lecteurs. Il faut auſſi lui faire remarquer
que dans ſon Epître , il y a pluſieurs vers
qui lui ont été inſpirés , non par fon génie ,
mais par ſa mémoire, Voltaire a dit :
Odivine Amitié! félicité parfaite ! &c.
Idole d'un coeur juſte & paſſion du ſage ,
Amitié, que ton nom couronne cet Ouvrage , &c.
M. Bérenger redit , & moins bien ,
Bienfaiſante Amitié, félicité du ſage ,
Quetoncéleste nom couronne cetOuvrage.
DEFRANCE. If
Voltaire a dit , dans le Poëme de la Loi
Naturelle ,
Quelques traits échappés d'une utile morale ,
Dans leurs piquans Écrits brillent par intervalle.
:
M. Bérenger redit ,& toujours moins bien ,
Les traits intéreſſans d'une utile morale ,
Dans les nouveaux Geſners brillent par intervalle.
Nous pourrions iui citer d'autres vers également
empruntes , s'il ne ſuffiſoit pas de
l'avertir de ſe defier de ſa mémoire , & fi
d'ailleurs cela ne nous faiſoit pas faire un
trop long article.
L'ANTI- MÉPHITIQUE , ou Moyens de
détruire les exhalaiſons perniciéufes &
mortelles des foſſes d'aisance , l'odeur
infecte des égoûts , celle des Hôpitaux ,
des Prisons , des Vaiſſeaux de guerre ,
&c. &c. avec l'emploi des vuidanges neutralisées
, & leur produit étonnant , par
M. Janin , Seigneur de Combe-Blanche ,
Médecin Oculiſte de feu S. A. S. Mgr.
le Duc de Modène ,& ſon Penſionnaire ,
in 8° . Imprimé par ordre du Gouvernement
, & à ſes frais. A Paris , de l'Imprimerie
de Pierres , Imprimeur ordinaire
du Roi , de la Police , &c. rue Saint
Jacques . 1782 .
LES foſſes d'aïſance , les égoûts , les
cloaques exhalent non ſeulement une odeur.
infecte, mais un gaz qui eſt mortel pour .
1
120 MERCURE
tous ceux qui y ſont expoſes. Les malheureux
Vuidangeurs y perdoient ſouvent la
vie. Des accidens affreux arrivés dans la
Capitale & les Provinces , déterminèrent
l'Académie des Sciences . à nommer des
Commiſſaires pour chercher des moyens
plus efficaces contre un pareil fléau. On fit :
un grand nombre d'expériences , mais leur
réſultat ne fut pas auſſi ſatisfaiſant qu'on
l'eût deſiré. L'acide vitriolique ayant eu
moins d'effet ſur cette vapeur que la chaux ,
on crut qu'elle étoit d'une nature acide. Aujourd'hui
l'on ne peut plus guère douter que
ce ne ſoit un alkali volatil chargéd'une partie
huileuſe , & un gaz alkalin fourni par cet
alkali volatil , ſubſtances qui ſe dégagent ſans
ceſſe des matières animales & végétales putréfiées.
Le gaz alkalin s'y annonce par l'inflanımabilité
d'une partie de cette vapeur ; M.
Priestley a démontré que cette eſpèce d'air
eſt inflammable , qu'il éteint les bougies ,
& n'eſt nullement propre à la reſpiration.
Auſfile célèbre Sauvage& beaucoup d'autres
Médecins , ont- ils conſeillé l'uſage du vinaigre
dans les aſphixies produites par cette
cauſe. L'alkali volatil pourroit produire le
même effet , parce que dans ce cas l'un &
l'autre agiſſent comme toniques.
M. Janin, perſuadé que cette vapeur étoit
réellement alkaleſcente , eſſaya différentes
ſubſtances ſalines pour la neutraliſer. Après
dix ans de travaux, il a enfin reconnu que
le vinaigre la détruit au point de perdre
non-ſeulement
DEFRANCE. 121
non-ſeulement toute qualité mal-faiſante ,
inais encore toute odeur déſagréable. Il a
tellement multiplié les expériences à Lyon ,
à Verſailles , à Paris , & devant un ſi grand
nombre de perſonnes , qu'il ne paroît plus
permis de douter de ſa découverte. Six ou
huit onces d'un vinaigre commun , car s'il
eſt trop fort il y ajoute de l'eau , verſées
dans une foſſe d'aiſance , ſuffiſent pour en
neutraliſer la vapeur pendant un , deux &
même trois jours. La matière ainſi neutraliſée&
expoſée fur du fumier de cheval , n'acquierre
plus d'odeur ; elle eſt ſingulièrement
propre à accélérer la végétation , & la rendre
vigoureuſe. L'Auteur a oute au vinaigre
quelques onces d'eaux aromatiques ,
comme celle de lavande , de fleur d'orange ,
d'ambre , &c ; elles n'influent point dans la
neutraliſation ; mais l'odeur déſagréable
étant détruite , celle des autres la remplace
& ſe développe très ſenſiblement .
M. Janin propoſe l'uſage du vinaigre réduit
en vapeur par l'ébullition pour purifier
l'air dans les lieux où il y a beaucoup de
monde raffemblé , tels que les Hôpitaux ,
les Vaiſſeaux & chambres où l'on a brûlé
du charbon. Le vinaigre eſt certainement
l'odeur la plus ſalutaire que l'on puiſſe employer
; en général, il eſt préférable aux parfums
que notre délicateſſe y ſubſtitue , parce
que leurs eſprits recteurs , leurs huiles effentielles
agiſſent trop vivement ſur le genre
nerveux ; mais nous doutons fort de l'effi-
Nº. 11 , 16 Mars 1782. F
122 MERCURE
cacité du vinaigre contre l'air viciépar la refpiration
& par la vapeur de la braife. Cet air
alors eft une eſpèce de moffette compoſé
d'une portion d'air fixe ( comme le prouve
la précipitation de l'eau de chaux , lorſqu'on
y introduit l'air de la reſpiration par lemoyen
d'un tube ) , & d'une autre partie d'air encore
peu connu , qu'on appelera , ſi l'on
veut , air phlogistiqué. La vraie manière de
le purifier ſeroit d'employer l'air le plus
pur, à l'exemple des Chinois ; ils vont fur
les montagnes remplir de grands ballons de
cet air pur , & les gens riches des Villes
l'achettent pour l'uſage de leurs appartemens.
Nous croyons que le vinaigre n'agit
que comme partie odorante , & non comme
neutraliſant un air alkaleſcent qui n'exiſte
pas , ou du moins qui n'exiſte qu'en trèspetite
quantité dans les chambres des malades,
en comparaiſon des deux autres airs
dont nous avons parlé , mais le vinaigre ne
ſauroit être trop employé à l'intérieur : on
fait l'uſage qu'en faifoient les Romains ; ils
préſervoient par ce moyen leurs Armées &
leurs Flottes de toute épidémie. Nous y
avons ſubſtitué pour les gens riches la limonade
, qui n'a peut - être pas autant d'effer.
On feroit donc bien de revenir à l'uſage ancien,
ſur- tout en faveur du peuple, qui ſe
préſerveroit ainſi des maladies putrides &
malig nes auxquelles il eſt ſi expoſé.
DE FRANCE
123
:
HISTOIRE de Miff- Élife Warwick ,
traduite de l'Anglois , deux Parties. A
Amſterdam , chez D. J. Changuion ; & à
Paris , chez Mérigot jeune , Libraire ,
quai des Auguftins.
ÉLISE WARWIC eſt aimée avec paffion
du jeune Huntlei ; mais elle refuſe par
délicateſſe un hymen qui eſt l'objet de tous
fes voeux , & auquel d'ailleurs s'oppoſe
Milady Huntlei , ſon amie , &mère du jeune
Lord. Elle a quitté l'Angleterre , & s'eſt
retirée dans un aſyle ignoré de ſon amant ;
c'eſt de làque pour le déterminer à l'oublier ,
elle lui écrit l'hiſtoire malheureuſe de ſa vie.
Cette hiſtoire , qui remonte à celle de la mère
de Miff Warwick , fait le fond du Roman.
Le préambule de ce récit eſt intéreſſant.
" Je connois , Mylord , la ſenſibilité de
votre coeur; & c'eſt , je vous l'avoue , avec
regret que je vous envoie l'hiſtoire de ma
vie. Si ce récit vous intéreſſe , s'il vous arrache
quelques larmes , je vous remercierai
de votre pitié. S'il ne tenoit qu'à moi , j'aimerois
bien mieux vous épargner un fentiment
auffi pénible. Je vous laiſſerois ignorer
les détails d'une vie qui n'est qu'un tiſſu
de fatalités & de maux ; mais Lady Huntlei
le veur; elle me force de vous montrer
combien il eſt impoſſible que nous ſoyons
unis. Je ne faurois mieux la ſatisfaire qu'en
mettant ſous vos yeux les calamités de celle
Fij
124 MERCURE
que vous vouliez honorer du don de votre
main. Liſez , Mylord , c'eſt pour vous que
je vais repaſſer encore des ſcènes bien affligeantes
, des ſcènes dont le ſimple ſouvenir
déchire mon ame; mais quand je penſe au
motif qui me fait rouvrir des plaies que le
temps avoit à peine fermées,quand je penſe
que mes nouvelles ſouffrances doivent vous
rendre votre tranquillité , j'entreprends volontiers
cette tâche. Cette réflexion adoucira
tous les manx qu'il pourra m'en couter.
Le principe qui me fait agir eſt généreux;
il ſauve votre honneur , Mylord , mais
détruit toutes mes eſpérances : n'importe ,
votre honneur m'eſt plus cher que le reſte.
Les douces émotions que m'inſpira l'amour ,
le ſacrifice que je vais vous faire , en faut-il
davantage pour me décider ? »
On voit que le ſtyle de l'Auteur Anglois
eſt paffionné ; en général, ce pays produit des
caractères plus profonds , plus décidés,
plus propres aux Romans que le nôtre ;
mais auſſi ils pèchent par des longueurs afſommantes
, par des converſations inutiles,
par des peintures ſurchargées & des réflexions
déplacées : les Anglois ſont à deux
ſiècles de nous pour le goût. Il ſeroit donc à
ſouhaiter que les Traducteurs de ce genre
d'Ouvrages ſe chargeaſſent de rétablir l'ordre
, de retrancher les ſuperfluités , de corriger
les traits de mauvais goût , tels que
celui - ci entre mille : Élife étoit la bouffole
qui dirigeoit leur ambition , & avec un tel
DE FRANCE.
125
Pilote ils espéroient d'arriver au port ; enfin ,
de ne rien laiſſer que d'intéreſſant ou
d'utile. :
Le Traducteur est bien loin d'avoir ſuivi
ce plan. On a pu juger déjà que ſon ſtyle
n'a ni élégance ni préciſion. Il emploie
ſouvent des locutions déſagréables & peu
correctes ; par exemple : « Un coeur pré-
>>> venu trouve ſouvent des défauts là où il
» n'y en a point. Auſſi le Roman Anglois
perd il beaucoup ſous ſa plume ; ce qui
n'eſt que long dans l'original, devient faſtidieux
dans la traduction : en un mot , il
nous a paru d'une difficile lecture , quoiqu'il
offre ſouvent des ſituations dramatiques.
En voici une que nos Lecteurs goûteront
fans doute. Lady Eliſe , mère d'Eliſe
Warwick, eſt deſtinée, par l'ambition de ſes
parens , au Duc de Beauvariſe qui l'adore ;
mais elle aime le Colonel Warwick ; elle
étoit ſoigneuſement gardée , & n'avoit la
liberté que de voir ie Duc ; elle étudie le
caractère de ce Seigneur , & elle croit pouvoir
lui avouer avec franchiſe la ſituation
de ſon coeur ; elle le prie non-feulement de
différer le mariage , mais de ſe charger d'une
lettre pour le Colonel Warwick.
-
" Madame , s'écria le Duc étonné , qu'oſezvous
m'annoncer ? J'ai un rival, & un
rival heureux ! Seroit il poſſible ? Il marchoit
à grands pas dans la chambre avec
une agitation qui approchoit de la frénéfie.
Élife déſolée fondoit en larmes. La
Fiij
126 MERCURE
-
ſenſibilité de Beauvariſe n'y réſiſta point;
il s'arrête , la fixe , ſe précipite à ſes genoux,
& s'écrie : Aimable , charmante Élife , au
nom du Ciel ne pleurez pas ; ayez pitié de
moi; laiffez - moi eſpérer ; ne pouffez pas
ma conſtance à bout. Éliſe ſe lève & fe
détourne : Est - ce là ce que vous appelez
tendreffe ? Peut - on m'aimer & me rendre
malheureuſe ? Non , Mylord , une paflion
fi généreuſe eſt étrangère à votre coeur. -
Apprenez , Madame, à me mieux connoîre;
je ne ſuis pas cet homme vil que vous
me ſuppoſez ; vous ferez obéie , &c. »
Éliſe eſt vivement affectée ; mais cette oc
caſion eſt peut-être la ſeule qui puiſſe faci-
Viter l'accompliſſement de ſes deſirs. Après
biendes larmes , après bien des excuſes &
les éloges les plus mérités , elle remet au
Duc une lettre pour fon rival.
" Que vais-je faire , ſe dit - il dès qu'il
ſe fut retiré ? Renoncer à la plus aimable
des femmes ! Bien plus , chercher mon
rival , & concerter avec lui le moyen de
cimenter ſon bonheur. J'en frémis. Non , je
n'en aurai pas le courage : quelle terrible
épreuve ! Cependant , j'ai promis que je
ſerois généreux ; je dois l'être. Sera-t- il dit
que Beauvariſe , n'écoutant que ſon ſeul
intérêt , aura été incapable d'un effort dont
dépendoit le bonheur de celle qu'il adore ?
Je ne balance plus. Eliſe , je n'abuſerai pas
devotre confiance ; votre repos m'eſt plus
cher que le mien. >>> :
DE FRANCE.
127
Le Duc commande une chaiſe de poſte
& des chevaux. Il cherche Warwick ; il
s'arrête pour prendre des relais ; il entend
prononcer par hasard ce nom; il deſcend à
Phôtellerie le coeur trouble ; mais parmi
les mouvemens qui l'agitent , le deſſein
d'obéir à Eliſe eſt toujours le même. Dès le
premier coup d'oeil il fut frappé de la phyfionomie
& du maintien du Colonel .
" Monfieur , dit il avec une agitation
qu'il n'étoit pas le maître de cacher , je me
ſuis chargé d'une commiffion des plus fingulières.
J'accours pourembraſſer unhomme
que je devrois haïr ; &, ce qui vous paroîtra
bien plus étrange , pour lui apporter
une déclaration de tendreſſe d'une femme
que j'adore. En effet , répondit Warwick ,
ce que vous dites-là eſt aſſez étrange. Mes
ſervices peuvent-ils vous être de quelque
utilité ? Cette entrevue me le fait croire.
- Tenez , Monfieur , répliqua Beauvariſe
en lui montrant la lettre d'Elife , connoiffez-
vous cette main ? Warwick rougit.
Monfieur , voudriez vous rire à mes dépens ?
L'état où je ſuis ne ſupporte point la raillerie.
Qui êtes-vous ? Calmez-vous un moment
, répondit l'Amant infortuné , je ſuis
ce Beauvariſe qui devoit épouſer Lady Elife.
Elle me congédie' ; elle m'a pris en averſion.
Vous êtes l'Amant heureux. C'eſt à vous que
s'adreſſe cette_lettre ; c'eſt moi qui vous
l'apporte; je vous ai cauſé des chagrins ; il
eſt juſte que je cherche à les compenfer.
-
-
Fiv
128 MERCURE
زا
Arrêtez,Monfieur , point de remerciemens;
(Warwic avoit faiſi ſa main ; & , quoique
réduit au filence , ſes yeux n'exprimoient pas
moins fa reconnoiffance ) point de remerciemens
; je n'en mérite pas. N'en feriezvous
pas autant à ma place? Je vous laiſſe ;
livrez-vous au tranſport de votre joie , &
en même temps il fort de la chambre , &
laiſſeWarwick immobile de ſurpriſe & d'admiration.
» Cetre ſituation eſt aufli noble
que touchante ; mais elle ſeroit gâtée , ſi elle
pouvoit l'être, par le ſtyle diffus , languiſſant
&incorrect du Traducteur .
ود
CAPITULARIA Regum Francorum , nova
Editio auctior ac emendatior , ad fidem
Autographi Baluzii qui de novo textum
purgavit , notasque caftigavit & adjecit :
acceſſere vita Baluzii partim ab ipso
fcripta, catalogus operum hujus viri clariffimi
cum animadverfionibus hiftoricis , &
index variorum Operum ab illo illuftratorum
, quorum plurimorum novas meditabaturEditiones,
curante Petrode Chiniac,
* & c. 2 Volumes in-folo. A Paris , chez
Morin , Imprimeur - Libraire , rue Saint-
Jacques , à la Vérité.
LES Capitulaires ſont le corps le plus
complet des anciennes Lois de la Nation ,
qui regiſſent encore en partie l'État eccléſiaſtique&
politique du Royaume de France ;
ce ſont les Réglemens faits ſous les deux pre
DE FRANCE. 129
mières races de nos Rois dans les Aſſemblees
Nationales. Là, les Évêques rédigeoient
les articles qu'ils croyoient neceſſaires pour
la diſcipline du Clergé , & ils les tiroient
pour la plupart , des anciens Canons ; les
Seigneurs dreſſoient les Ordonnances , le
Roi les confirmoit par ſon autorité , & tout
le monde s'y foumettoit , juſqu'aux Papes
même.
د
Pour faire des progrès sûrs & utiles
dans l'étude de notre ancienne Hiſtoire &
de notre Droit public , il eſt indiſpenſable
de lire & méditer encore ces diplômes.
C'eſt dans ces ſources qu'il faut chercher
les moeurs & les uſages de nos ancêtres ;
c'eſt en ſuivant le Droit François dans ſes
différens âges , qu'il ſera poſſible de connoître
l'eſprit des différentes Lois , de difcerner
celles qui méritent le nom de nationales
, de certains uſages que le beſoin des
circonſtances ou que des intérêts particuliers
ont fait prévaloir ſur l'utilité générale.
Étienne Baluze , l'un des plus Savans
hommes , & peut- être le plus laborieux de
ſon ſiècle , dont le plus bel éloge eſt le Catalogue
de ſes Ouvrages , eut le courage de
s'enfoncer dans ce chaos , où le temps avoit
diſperſé , mutilé nos Lois ; il les ratłembla ,
les débrouilla ; on vit enfin paroître ſa collection
précieuſe , qui fixa les yeux de l'Europe.
L'Édition fut bientôt épuiſée, Baluze
en préparoit une nouvelle Édition beaucoup
1
Fv
J
130
MERCURE
plus ample & plus correcte. A peine étoit
elle finie , que la mort enleva l'Auteur. M.
de Chiniac , qui marche avec ſuccès ſur les
traces de ce Savant , vient de publier une
Édition des Capitulaires. Il a pris pour modèle
l'exemplaire de Baluze , déposé à la Bibliothèque
du Roi , ſur lequel l'Auteur avoit
fait des corrections de ſa main , & il y a
ajouté d'autres variantes qui ont paru néceſſaires
pour éclaircir & châtier le texte : un
Catalogue raiſonné de tous les Ouvrages de
Baluze,avec les nouvelles notes que les derniersÉditeurs
duP. Sirmond avoient trouvées
parmi ſes papiers ; des notes critiques , des
citations & des renvois d'une Loi à l'autre ,
pour en mieux faire connoître l'origine &
le ſens .
Comme les Ouvrages ſavans , imprimés
juſqu'à ce jour , citent les Capitulaires publiés
par Baluze , il étoit eſſentiel de faciliter
les moyens de retrouver aisément ces citations
dans la nouvelle Édition ; c'eſt pourquoi
M. de Chiniac a porté l'attention juſqu'à
réimprimer les Capitulaires page pour
page, tels qu'on les trouve dans l'ancienne
Édition , en employant un caractère plus
fin , pour ne pas fortir de page lorſque
l'abondance de la matière l'a exigé.
M. de Chiniac nous promet encore un
fupplément en 2 Vol. ſous ce titre : Novus
codex veterum legum , diplomatum , chartarumque
adjus publicum Gallicanum GerDE
FRANCE.
131
manicumque fpectantium. Cet important Recueil
offrira plufieurs Capitulaires envoyés
de differentes Bibliothèques de l'Europe , qui
n'ont pas encore été mis au jour , & d'autres
déjà publiés , mais dont les variantes font
trop conſidérables pour qu'on ait pu les inférer
dans les deux premiers Volumes ; un
grand nombre de formules qui avoient
échappé aux recherches de M. Baluze; plufieurs
de nos anciennes Lois avec des variantes
, des differtations & des notes ; des chartes
, diplômes , polyptiques ; un gloffaire
pour l'intelligence des termes celtiques , tudeſques
ou barbares , qui ne fe rencontrent
que trop ſouvent dans les monumens du
moyen âge , & dont Ducange n'a pas
donné l'explication. Tels font les objets intéreſſfans
auxquels M. de Chiniac fe propoſe
de conſacrer ſes veilles. Nous ne doutons
point que les Savans ne s'empreffent de concourir
, par leurs recherches & leurs confeils
, à une entrepriſe aufli digne de la faveur
duGouvernement que de celle du Public.
F vj
132
MERCURE
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE.
LE Vendredi premier Mars , on a repréſenté
, pour la première fois , Henriette ,
Drame en trois Actes & en proſe , par Mlle
Raucourt.
Le Commandeur Stélem a eu une affaire
d'honneur , dans laquelle il a été bleffé.
Tranſporté au château d'un vieil Officier
Général , père d'Henriette , il a dû , en partie ,
le rétabliſſement de ſa ſanté aux ſoins du
vieil Officier & de ſa fille. Celle- ci a pris de
l'amour pour le Commandeur; & les réflexions
qu'elle a faites ſur l'état de Stélem , qui
ne lui permet point de ſe marierjamais, n'ont
fait qu'augmenter ſa paffion. Un ordre qui le
rappelle au camp , donne au Commandeur
l'occaſion d'écrire à Henriette,& de lui déclarer
ſa tendreffe. Cette lettre enflamme encore
davantage lamalheureuſe amante, & ellepropoſe
à Sophie , ſon amie, d'engager ſon père à
permettre qu'elle la ſuive dans ſa Terre. Le
beſoin de cacher ſon trouble & de s'éloigner
des lieux où elle a connu Stélem , eſt le prétexte
dont ſe ſert Henriette pour tromper
la confiante Sophie. A peine a t'elle quitté
le château de ſon père , que , ſuivie d'un ancien
ſerviteur du vieil Officier , elle marche
DE FRANCE. 133
droit au camp , & fous un habit d'homme ,
s'engage , ainſi que ſon Valet , dans le Régiment
même du Commandeur. Les deux nouveaux
Soldats font à l'inſtant places chacun
dansun pofte different. Auprès de celui qu'on
a aſſigné à Henriette , une ſoeur de Stelem,
accourue ſur le bruit du danger de fon
frère , s'entretient avec lui de fon amour , le
conſole , & cherche à l'éclairer fur ce qu'il
doit eſpérer ou craindre. Touché des inarques
d'amitié & d'intérêt que lui donne ſa
ſoeur ; Stélem lui témoigne fa reconnoiffance
avec une effuſion d'âme , qui préſente aux
yeux d'Henriette, placée pour voir& non pas
pour entendre, une rivale dans la ſoeur de ſon
amant. Tranſportée de jaloufie , elle déferte ,
eſt arrêtée , miſe à la garde du camp &
condamnée à la mort. Sur ces entrefaites ,
le père d'Henriette arrive au camp; il a fu
par Sophie que ſa fille ne l'a point ſuivie ; il
accuſe Srélem de l'avoir enlevée . A ce reproche
affreux , Stélem eſt confondu , il cherche
à faire connoître ſon innocence : la vérité
avec laquelle il parle émeut le vieillard ſans
le convaincre ; enfin on apporte au Commandeur
une lettre, qu'il laiſſe tomber en
fuyant avec des cris d'effroi. L'Officier Général
la ramaſſe; cette lettre eſt de ſa fille ,
elle avoit chargé un bas-Officier de la remettre
à ſon amant après ſa mort. Qu'on
juge de la ſituation du vénérable père ! il
croit ſa fille morte. A l'inſtant , ſon ancien
Valet vient le raſſurer ; il avoit tout appris ,
134 MERCURE
il a couru , il eſt arrivé au moment où les
Soldats , choiſis pour l'exécution , alloient
recevoir le ſignal ; il a enfin arraché ſa maî
treffe au trépas. Conduite par Stélem , Henriette
ſe préſente & ſe précipite aux genoux
de fon père. La tendreſſe parle d'abord , la
réflexion vient enſuite , & Henriette ſe voit
repouſſee des bras paternels ; mais à l'aſpect
de ſa fille en larmes , à la voix de ſes remords
, aux inſtances de Stélem & de ſa
foeur , le vieil Officier ſe laiſſe fléchir &
pardonne.
Peu de gens ignorent que la celèbre Louiſe
Labbé , plus connue ſous le nom de la belle
Cordière , ſuivit un de ſes amans au fiège de
Perpignan , & qu'elle s'y comporta avec un
courage très - diftingué. Ce fait peut rendre
vraiſemblable la démarche d'Henriette. On
pourra dire que cette dernière ſe doit, dans
l'état où le fort l'a placée, plus de reſpect que
ne s'en devoit la Sapho Lyonnoiſe; mais les
paffions font aveugles , & quand elles font
extrêmes , elles portent , dans quelque ordre
de la ſociété qu'on ſe trouve , à des excès
également condamnables. Les faits parlent
pour cette vérité. On peut certainement remarquer
beaucoup de défauts dans cet Ouvrage,
mais nous ne nous ferons pas un plaifir
barbare de décourager une femme qui paroît
vouloir occuper quelques uns de ſes loiſirs
dans l'étude de la Littérature. Nous inviterons
ſeulement Mlle Raucourt à traiter des
ſujetsdont lebut moral foit plus vrai&plus
DE FRANCE. 135
ütile. Nous nous tairons ſur le reſte. L'Auteur
est femme , & nous ne voulons pas
joner auprès d'elle le rôle de Diomède.
Nous ne devons point oublier de dire que
M. Molé a rendu le rôle de Stélem avec
une vérité , une chaleur , un intérêt qui font
leplus grand honneur à ſes talens. Dans la
Scène du troiſième Acte , entre le Commandeur
& le Père d'Henriette , il nous a paru
fupérieur à lui-même ; & ceux qui aiment le
talent de ce charmant Comédien , doivent
favoir que c'eſt tout dire en peu de mots.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardis du même mois , M. Granger,
Acteur de la Troupe de Bordeaux , a
débuté par le rôle de Dorante dans la
Coquette Fixée , &c .
Če Comédien jouiſſoit dans la Province
d'une grande réputation , & nous
n'en ſommes pas ſurpris. A une belle intelligence
, à une ame vraie & ſenſible , à
beaucoup de nobleffe & de graces , il joint
une habitude conſommée du Theatre , &
une décence dont nos Spectacles actuels
offrent peu de modèles. Son débit est sûr &
bien entendu , ſa voix eſt douce & fonore ,
fa prononciation pure & fon articulation
hette. Très familier avec le dialogue , il fait
donner à ce qu'il dit les nuances convenables
au ſentiment, à l'idée qu'il doit peindre
136 MERCURE
&, ce qui eſt plus rare encore, il fait varier
ſes tons en proportion du reſpect, de la
familiarité ou de l'autorité qu'il doit avoir
avec les Perſonnages qui l'entourent. Décent
& refpectueux avec les femmes , libre &
agréable avec ſes égaux , il conſerve avec les
valets ce ton qui diftingue un Maître de ſes
fubalternes , & ce ton n'eſt point infolent.
Si toutes ces qualités réunies ne forment pas
un bon Comédien , nous avouerons que
nous ignorons abſolument ce qu'il faut à un
Acteur. Mais comme la perfection eſt decidément
impoffible , & que le plus beau
talent a toujours quelques taches , nous en
avons remarqué quelques-unes dans celui
de M. Granger. Nous ne nous arrêterons
pas à l'effet defagréable que produit d'abord
la vue de ſon oeil gauche, & nous n'en parlons
que pour dire que cet oeil , dans lequel
ce Comédien reçut un coup de couteau
étant fort jeune , ceſſe d'être difforme quand
M. Granger a parlé. Mais nous l'inviterons à
ne pas s'arrêter avec affectation ſur les articles,
les conjonctions & autres monofyllabes qui
fervent à attacher la diction ; à ne pas ſe
balancer ſi ſouvent ſur ſes reins ; à ne point
ſe hauffer fur les pointes comme un Danſeur
qui va battre un entrechat; à réformer
P'habitude de tenir le coude gauche trèshaut
, ou de placer fon poing fur ſa hanche
gauche , en tenant fon chapeau renverſé ; ce
qui lui donne quelquefois un maintien
affecté & hors du ton de la bonne compaDE
FRANCE. 137
<
gnie. Nous l'engageons ſur-tout à ne plus
employer , principalement dans les Comédies
en vers , l'ufage de ces ſyllabes parafites
qu'il place de temps en temps dans le cours
de ſes phrases , & qui briſent l'harmonie
& le nombre de la verſification. Nous
l'avons écouté avec la plus grande attention,
& nous pourrions lui citer cent vers
du Rival favorable qu'il a ainſi défigurés.
Plus nous avons été juſtes en donnant
aux qualités de M. Granger les élogesqu'elles
méritent , plus nous avons cru devoir être
ſévères en parlant de ſes défauts , & nous
avons employé cette ſévérité avec d'autant
moins de regret , que nous lui voyons affez
de mérite pour le croire capable d'entendre
des avis qui tendent au bien. La Comédie
Italienne ne pouvoit trouver un talent qui
lui fût plus utile dans les circonstances où
elle ſe trouve; & ſur quelque Théâtre que
M. Granger ſoit appelé , il eſt fait pour s'y
concilier les fuffrages des véritables amis de
l'Art Dramatique *.
* Nous apprenons , en corrigeant cette épreuve ,
que M. Granger vient d'être reçu au nombre des
Comédiens Italiens ordinaires du Roi. Nous croyons
que le Public ne recevra pas ſans plaifir une nouvelle
qui lui annonce qu'on s'occupe ſérieuſement
du projet de perfectionner la Comédie Françoiſe au
Théâtre Italien.
1
38 MERCURE
VARIÉTÉS.
Avis au Public & aux Souſcripteurs de
l'Encyclopédie méthodique , ou par ordre
dematières.
LE Public n'ayant point paru approuver le projet
de l'édition de cette Encyclopédie , dans le format
in-octavo ; & les Souſcripteurs actuels , à l'exception
d'un très-petit nombre , ayant préféré l'édition in
quarto, à trois colonnes , quoique les trois colonnes
aient déplu aſſez généralement , M. Panckoucke ,
Entrepreneur de cette édition, ſe trouve obligé , tant
pour fatisfaire le Public , que par l'impoſſibilité d'executèr
l'édition in-octavo , d'apporter un changement
au format de cet Ouvrage , dont il croit devoir prévenir
le Public & les Souſcripteurs actuels .
Comme rien ne ſeroit plus choquant à la vûe , &
plus pénible à la lecture , que deux colonnes d'un
petit caractère ſur du grand papier , les deux colonnés
que defire le Public ne peuvent avoir lieu que
fur un plus petit format; & fi le grand nombre des
volumes de l'édition in-octavo n'avoit probablement
été la cauſe déterminante de la préférence du
Public pour l'in-quarto , il faut convenir que l'édition
à deux colonnes in-octavo , fur papier grand
raiſin , produiſoit un bel effet , & que ce format
étoit véritablement celui du caractère & du papier ;
mais puiſqu'enfin le Public n'en a pas penſé de
même , que l'édition in-octavo ne peut avoir
lieu , & que le Public defire généralement une édıtion
in-quarto , à deux colonnes , au lieu de trois ,
nous le prévenons , ainſi que les Souſcripteurs , que
DEFRANCE. 139
nous ne publierons qu'une ſeule édition in-quarto , à
deux colonnes , & ſur du papier entièrement ſemblable
à celui qu'on a employé pour l'édition in- folio
de la première Encyclopédie de Paris . Le caractère
fera le même que celui qu'on a annoncé , & dont les
Profpectus font le modèle , c'est-à-dire , du petit
Romain de MM. Fournier.
Ce changement dans le papier & le format , en
entraîne néceſſairement dans le nombre des volumes .
Après un calcul rigoureux fait avec les Imprimeurs ,
on s'eſt aſſuré que les quarante-deux volumes inquarto
de Difcours , à trois colonnes , fur papier
grand raiſin , feroient exactement renfermés dans
cinquante-trois volumes in-quarto , ſur papier carré
fin de Limoges , de la première qualité & des meil
leures Fabriques.
Nous ſentons que ce changement aux conditions
rigoureuſes de notre ſouſcription , nous donne le droit
d'enchanger les conditions , comme il donne à chacundes
Souſcripteurs actuels , celui de renoncer à ſa
ſouſcription. Nous croyons cependant leur devoir, par
égard, de maintenir vis-à- vis d'eux le prix de 672 liv. ;
mais cette condition n'aura plus lieu vis-à-vis le Public
, que juſqu'à la fin d'Avril 1782. Peut-être le
Public n'a-t-il pas affez ſenti que tous les avantages
de cette ſouſcription étoient en ſa faveur , & qu'on
ne lui en avoitjamais propoſé de plus grands , puifqu'il
eſt démontré que cette Encyclopédie , quoiqu'augmentée
du double de la première , & devant
contenir plus de trente mille articles nouveaux , ne
coûte réellement que le tiers du prix de la première
édition , en y comprenant la Table & les Supplémens.
1
La ſouſcription de 672 livres , qui ne devoit être
fermée qu'au mois de Juillet , le ſera donc rigoureuſement
pour tout le monde au mois d'Avril prochain,
les frais énormes de cette entrepriſe ne
140
4
MERCURE
permettant pasde la continuer plus long-temps à ce
prix ; & au premier Mai , le prix de cette ſouſcription
fera de 751 liv. Savoir , 53 vol. à 11 liv.
7 vol. de Planches à 24 liv.
Total,
•
. 583 liv.
.. 168
... 751 liv.
Cette ſouſcription ſera continuée juſqu'au mois
d'Avril 1783 , afin que le Public ait le temps de
juger , par la publication des Livraiſons , du mérite
&de l'utilité de l'entrepriſe. A ce terme , elle ſera
rigoureuſement fermée , & le prix en ſera alors de
12 livres le volume de Diſcours , & de 36 livres le
volume de Planches , en totalité 888 livres , ſans
que ce prix puiſſe être , ſous aucun prétexte quelconque
, réduit ou diminué , fous toutes les peines de
droit : le Public Souſcripteur devant , dans tous les
temps , ſe reſſentir des avantages de la ſouſcription.
Il paroîtra cette année trois livraiſons de deux vo
lumes chacune ; la première , dans le courant de
Juillet , ſera compoſée de deux volumes , Littérature
&Jurifprudence ; la deuxième , d'Hiſtoire naturelle
& d'Arts & Métiers ; la troiſième , d'un volume de
Planches & de Géographie.
Quelques perſonnes ont douté de l'exécution de
cette entrepriſe; elles ontcru, parce que le projet étoit
hardi , qu'il étoit téméraire ; elles n'ont pu ſe perſuader
, vu le grand nombre d'éditions qu'il y a eu
de l'Encyclopédie , que celle- ci pourroit avoir du ſuccès;
elles ſe font trompées. L'empreſſement du Public
pour la ſouſcription , a bien juftifié nos eſpérances
à cet égard. Et comment le Public, en effet ,
ne ſe déclareroit-il pas, ſi je puis m'exprimer ainfi ,
le protecteur d'une entrepriſe , qui , fi elle répond au
Proſpectus, dont il a paru généralement content ,deviendra
le plus utile de tous les Livres , puiſqu'on
aura , dans un petit nombre de volumes , & pour un
prix très modique , une Bibliothèque complette de
DE FRANCE. 141
toutes les connoiſſances humaines ? Comment auſſi
l'exécution ne répondroit-elle pas à ce qu'on a avancé
, puiſque l'Entrepreneur a eu l'avantage de ne
traiter qu'avec des hommes de Lettres , connus &
diftingués , qui tous ont à répondre de la beſogne
dont ils ſe ſont chargés .
On peut voir actuellement , Hôtel de Thou , rue
des Poitevins , le volume preſque entier de Planches
gravées. Il y a deux volumes ſous preſſe chez MM.
Stoupe & Cellot , Imprimeurs ; il y en auroit douze fi
les Fondeurs de caractères pouvoient y ſuffire. Il n'y a
pas une ſeule partie du Difcours ſur laquelle il n'y ait
des avances , & celles de l'Entrepreneur pour les frais
de certe grande entrepriſe , ſont déjà énormes.
GRAVURES.
LE Sieur Deſnos, Ingénieur - Géographe & Libraire
, rue S. Jacques , au Globe , vient d'acquérir
en cinquante articles la plus belle partie du fonds du
fieur Jaillot , Géographe ordinaire du Roi.
Les Cartes les plus exactes des Poſtes de France ,
d'Angleterre , d'Italie , d'Eſpagne , d'Allemagne ,
chacune 3 liv. Atlas général de l'Europe , trente-fix
Cartes , 36 liv .
Le ſuperbe Plan de Paris & de ſes Environs ,
détaillé topographiquement , en neuf feuilles , par
M. Rouffel , dont le mérite eft connu , 15 liv. Les
Environs de Paris , de trente lieues à la ronde ,
4 liv. Grande Carte de Bohême , en vingt-cinq
feuilles , par Muller , 120 liv . L'École de Mars , par
M. de Vauban, deux feuilles , 4 liv. Les neuf Plans
de Paris dans ſes différens âges , 9 liv. Les Vues de
Verſailles , en fix feuilles , 4 liv. Le Théâtre de la
Terre - Sainte , fix feuilles , 4 liv. La Jérusalem ,
Sainte Cité de Dieu, fix feuilles , 4 liv.
142 MERCURE
& en
Collection coloriée des Coquillages en partie núds
partie avec les animaux qu'ils renferment
grand in-folio , papier d'Hollande , premier Cahier.
Prix , 18 livres . A Paris , chez M. Buchoz , Docteur
en Médecine , rue de la Harpe.
Le Defir ingénu , dédié à M. le Prince de
Bouillon , Estampe gravée par de Monchy d'après
C. Monnet. Prix , I livre 10 fols. AParis , chez de
Monchy , Cloître Saint Benoît. Le pendant de cette
Eſtampe est la Récréation des Bacchantes , qu'on
trouve à la même adreſſe & au même prix.
État du Ciel le 22 Octobre 1781 , jour de la
Naiſſance de Mgr. le Dauphin , Eſtampe de dix-ſept
pouces en tout ſens. AParis , chez Deſnos , rue Saint
Jacques.
Voyage pittoresque de la Sisile , de Malthe & de
Lipari , où l'on traite des Antiquités qui s'y trouvent
encore, des principaux phénomènes que la Nature y
offre, du coſtume des Habitans & de quelques
ufages; par Jean Houel , Peintre du Roi , grand
in-folio , n . premier. Prix , 12 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue du Coq- Saint - Honoré , à côté du
Cafédes Arts .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LIVRES qu'on trouve à Paris , chez Nyon
l'aîné, Libraire , rue du Jardinet : 1 ° . Tomes VII
& VIII in - 4º. des Mémoires concernant l'Hiftoire
, les Sciences , les Arts , les moeurs , les
Usages , &c. des Chinois , par les Miſſionnaires de
Pékin. Prix , 24 livres les deux Volumes reliés. Pour
compléter le Volume qui concerne l'Art Militaire
DE FRANCE. 143
des Chinois , on vend à part un Supplément tiré du
huitième Volume de ces Mémoires. Prix , 4 livres
broché : 2º. Tableau des principaux Evénemens de
l'Histoire de l'Eglise depuis l'Affemblée des Apôtres ,
lejourde la Pentecôte , jusqu'à lafin du dix-septième
fiècle incluſivement , 4 Vol. in - 12 . Prix , 12 livres
reliés : 3. Code de Savoie , ou Loix & Conftitutions
du Roi de Sardaigne publiées en 1770 , 2 Vol .
in- 12 . Prix , 6 liv. reliés : 4°. Expériences & Obfervations
fur différentes branches de la Physique ,
avec une continuation des Expériences fur l'Air ;
Ouvrage traduit de l'Anglois de M. J. Priestley, par
M. Gibelin , Docteur en Médecine , 2 Vol . in- 12 .
Prix , 6 liv. reliés : 5º. Traité des Connoissances né
ceffaires à un Notaire , contenant des Principes sûrs
pour rédiger avec intelligence toutes fortes d'Actes
&de Contrats , avec des Formules dreſſées ſur ces
mêmes Principes , 5 Vol. in- 12 . Prix , 15 liv. reliés.
On travaille à la continuation de cet Ouvrage :
6. Abrégé de l'Histoire ancienne , en particulier de
l'Histoire grecque , ſuivi d'un Abrégé de la Fable,
à l'uſage des Élèves de l'École Militaire , ſeconde
Édition augmentée , Volume in- 12 . Prix , 2 livres
relié.
1
Histoire générale & particulière de la Grèce , par
M. Coufin Deſpréaux , Tomes V, VI & VII ,
in- 12 . A Rouen , chez Leboucher , Libraire ; & à
Paris , chez Durand neveu , Libraire , & Morin , Imprimeur-
Libraire , rue S. Jacques.
Carmina D. Caroli Lebeau , Volume in-8°. A
Paris , chez Morin , Imprimeur- Libraire , rue Saint
Jacques.
Fables choisies , miſes en vers par M. de la Fontaine
, 2 Volumes petit format. A Paris , chez les
Libraires qui vendent les Nouveautés.
144 MERCURE
Effais historiques & politiques ſur les Anglo-
Américains , par M. Hilliard d'Aubreteuil ,
Tome premier , première Partie , in- 8 °. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Bons-Enfans- Saint- Honoré.
Vie des Pères , des Martyrs & des autres principaux
Saints , tirés des Actes originaux les plus authentiques
, avec des Notes hiſtoriques & critiques ;
Ouvrage traduit de l'Anglois , in- 8 ° . Tome XII &
dernier. L'Ouvrage compler relié 72. liv . A Paris ,
chezBarbou , Imprimeur- Libraire , rue des Mathurins.
Histoire ancienne des Hommes , ſeconde Partie du
Tome XIII , in - 12 & in - 88 , A Paris , chez M. de la
Chapelle , rue Baffe du Rempart.
N°. 3 de l'Ami des Enfans. A Paris , chez Piſſot
&Barrois , Libraires , quai des Auguftins.
Hippocratis aphorifmi , ad fidem veterum monumentorum
caftigati , latinè verſi , à J. B. Lefebvre,
D. M. A Paris , chez Méquignon , Libraire , rue des
Cordeliers . Vol. in- 12 . Prix , 6 liv,
TABLE.
VEE
RS pour mettre au bas du L'Anti-Méphitique,
deM. Portrait Noverre ,97 Histoire ddeeMiff-ElifeWar-
Acelle qui s'y reconnotira , 98 wick, 123
L'Innocence Fable Orien- Capitularia Regum Francotale
99 rum ,
Réponse aux Réflexions fur Comédie Françoise,
l'Education , ib . Comédie Italienne,
128
132
135
Enigme & Logogryphe , 110 Avis fur l'Encyclopédie , 138.
L'Hiver, Epître à mes Livres, Gravures , 141
III Annonces Littéraires, 142
APPROBATION.
J'AI lu, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 16 Mars. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreffion. AParis,
le 15 Mars 1782. DE SANCY .
1
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le Is Janvier.
ILL
y a eu ces jours derniers une rixe trèsvive
entre deux Compagnies de Janiffaires ,
qui en ſont venus aux mains , & qu'on a cu
beaucoup de peine à ſéparer. Le Topoſchy
Baſchi a été forcé de punir ſévèrement quelques-
uns des plus mutins pour faire rentrer
les autres dans le devoir.
L'activité continue dans nos chantiers ;
le Capitan Bacha s'y rend ſouvent luimême
pour voir les travaux & les encourager.
Nous aurons au printems prochain
un affez grand nombre de vaiſſeaux & de
galères en état de tenir la mer.
Il arrive fréquemment de la mer Noire
des bâtimens Ruſſes armés , qui n'éprouvent
plus de la part des Ottomans les difficultés
qui ſe ſont élevées lorſque les premiers
ont paru. On remarque dans le Divan un
eſprit de modération & de conciliation
16 Mars 1782 .
( 98 )
qui prouvree que les anciens différens font
terminés , & que l'intention de la Porte eſt
d'éviter tout ce qui pourroit en faire naître
de nouveaux. Cette conduite , tant qu'elle
ſe ſoutiendra , ne laiſſera aucun fondement
aux bruits qui s'étoient répandus qu'il ſe
formoit des orages qui menaçoient cet
Empire.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 16 Février.
LE Comte Henri-Charles de Schimmelmann
Baron de Lindenbourg , Abrenbourg
, & c. Chevalier des Ordres de l'Eléphant
& de lUnion Parfaite , Conſeiller
Privé du Roi , Grand Tréſorier de S. M. ,
Intendant Général du Commerce du Royaume
, eſt mort ici cette nuit âgé de 59 ans.
Sa maladie qui a duré près de 15 jours , s'eſt
annoncée d'une manière très - grave dès le
commencement , & depuis ce tems les actions
de la Compagnie de la Baltique ſont
tombées de 170 à 150 rixdahlers. Cette
baiſſe rapide annonce combien on eſt perfuadé
ici que les ſuccès de cette Compagnie
dépendoient de la protection & de
l'intelligence d'un Miniſtre auſſi éclairé.
Depuis 8 jours le froid eſt devenu trèsvif;
la mer eſt priſe autour de cette Ifle , &
la glace eſt aſſez forte pour que les Poſtes
l'aient paffée aujourd'hui ; cela n'étoit pas
arrivé depuis 1776.
( وو ( 99
:
SUEDE.
De STOCKHOLM , le 16 Février.
La troupe fanatique dont on a parlé n'eft
pas encore diffipée ; mais graces aux foins
de la Police , ſes affemblées n'ont produit
aucun effet funeſte au repos public ; elle les
furveille avec trop de ſoin pour laiſſer des
inquiétudes. Le grand projet de ces Sectaires
eſt de réformer la Religion ; mais ils
n'ont rien imaginé de neuf; en retranchant
les dogmes les plus effentiels , ils les remplacent
par des maximes myſtiques tirées de
Bohm & d'autres Ecrivains de cette eſpèce.
Ils prennent le nom de Frères bien intentionnés
; & felon l'uſage de tous les prétendus
illuminés , ils damnent charitablement
tous ceux qui n'adoptent ni leurs ſentimens
ni leurs opinions.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Février.
LE Couronnement de l'Empereur , en
qualité de Roi de Bohême , ſe fera , dit on ,
à Prague dans le mois d'Août & de Septembre
prochain ; le Comte & la Comteffe
du Nord y arriveront vers ce tems , ainſi que
la Séréniffime famille de Wurtemberg .
Le Cardinal Bathiany s'eſt arrrêté ici quelques
jours pour préſenter à S. M. des obſervations
du Clergé Catholique de Hongrie ,
1
e 2
( 100 )
contre l'Edit de Tolérance , & S. E. repartira
lundi prochain. Les Etats proteftans du
même Royaume ont aufli fait préſenter à
S. M. I. leurs actions de graces , qui ont
été reçues très - favorablement. Mais la diſette
des Paſteurs proteſtans eſt actuellement
fort grande pour faire le Service divin dans
les nouvelles Eglifes & Chapelles en Hongrie
, en Bohême , en Moravie & en Autriche;
elle doit ſe faire ſentir encore longtems
, puiſqu'il n'eſt pas permis d'y admettre
des Miniſtres étrangers .
Toutes les Religieuſes Profeſſes des Couvents
ſupprimés ont deſiré de ſe retirer
dans d'autres Monaſteres , plutôt que dans
le monde ; quelques - unes ont préféré les
Maiſons de la Viſitation & de Sainte-Elifabeth
, & celles - ci_ont obtenu en conféquence
une penſion de 200 Horins.
Il paroît un nouvel Edit de l'Empereur ,
contenant 6 articles , & dont l'objet eft
d'encourager l'exploitation des mines qui
font en grand nombre dans les Etats héréditaires
& dont pluſieurs ont été négligées &
abandonnées pendant pluſieurs années .
>> L'Empereur , écrit- on de Léopold , ville de la
Pologne-Autrichience, pour faire revivre l'Agriculture
preſqu'anéantie dans cette Province , avant
qu'elle eût le bonheur de paſſer ſous ſa domination
vient d'exempter de toutes tailles& corvées pendant
dix ans confécutifs , quiconque s'y rendra pour s'y
fixer, y travailier ou faire travailler à la terre. Il
fera alloué à chacun un terrein de 600 toiſes quarrées
; le propriétaire aura la liberté de faire couper
( 101 )
dans les forêts Impériales tous les bois de charpente
dont il aura beſoin pour la conſtruction de ſa maiſon
, de ſes étables , de ſes granges , &c. il recevra
en outre du Tréſor de S. M. I. une ſomme de
200 forins Polonois , qui équivalent à so écus
d'Empire , pour l'aider à ſe pourvoir des inftrumens
néceffaires aux travaux de la campagne ".
De HAMBOURG , le 24 Février.
Les ſpéculations hoftiles continuent d'oecuper
une place conſidérable dans nos papiers
publics ; ils les fondent ſur la fréquence
des couriers qui vont & viennent
fucceſſivement de Vienne à Pétersbourg ,
& de quelques- uns qui depuis peu prennent
auſſi la route de Berlin. Cependant ces
grandes levées de troupes , dont on a d'abord
parlé , ſe réduiſentà celles qui font
néceſſaires pour compleſter les régimens ;
& c'eſt une attention qui chez toutes les
Puiſſances militaires ſe renouvelle tous les
ans. On dit que l'Empereur occupé de l'extenfion
& de la protection du commerce
de ſes ſujets , fait demander à la Porte qu'on
ne gêne point leur navigation ſur le Danube
& dans la Mer Noire ; il a été un tems
où cette demande eût ſans doute ſouffert
des difficultés de la part des Ottomans ,
mais les circonstances actuelles leur impoſent
peut - être la néceſſité de céder ,
& on remarque dans leurs Conſeils actuels
beaucoup plus de modération que
par le paſſé; il est vraiſemblable qu'elle y
e3
( 102 )
prévaudra du moins juſqu'à ce que les circonftances
changent; & cela ſeul fuffit pour
détruire tous les bruits qu'on s'eſt empreſſé
de répandre , ou pour en reculer du moins
l'effer pour long-tems .
>> Les dernières Compagnies du 16e. régiment
d'Infanterie Hanovrienne , qui a été levé dans l'Electorat
pour le ſervice Britannique , écrit-on de
Stade , ſont arrivés ici de Hamelen le Is de ce mois .
La partie du 1 se, régiment qui étoit reſtée en arrière
avec le bâtiment de tranſport la Polly , & qui en
fuite avoit été miſe en quartier de cantonnement ici ,
auroit déja repris la route de Rittzebutel , fi la gelée
qui est tervenue , n'y câu mis obſtacle. Deux des
foldats qu'on a regardés comme les chefs de la ré
volte des recrues Heſſoiſes , renfermées dans le château
de Ziegenhayn , avoient été condamnés à mort ;
mais on leur a fait grace de la vie , & on a commué.
leur reine en celle d'une prifon perpétuelle «.
Tous les régimens d'infanterie de la Bavière
vont être portes de 600 hommes à
1000 , & la cavalerie fera augmentée de
600 Hulans , ce qui fera ſur l'armée Bavaroiſe
une augmentation de 4000 Officiers
ou foldats ; cette armée ſera par conféquent
de 12 à 1500 hommes,
>> Le bruit ſe répand , lit-on dans quelques-uns de
nos Papiers , que des Commiſſaires Impériaux ayant
fixé un jour pour faire defcente dans certain Couvent
du Tirol , le Supérieur & tous les Religieux s'en
font enfuis en Suiffe , avec tout leur or & argent
monnoyés , leur argenterie d'Egliſe , & nombre de
billets de différentes banques payables au porteur ;
mais ce fait paroît bien vague & bien peu circonftancié
pour avoir quelque fondement.-A Mauerbach,
dans la Baffe-Autriche , il n'y a plus de Char(
103 )
treux; le Prieur , qui étoit vieux & infirme , s'eſt
retiré dans une maiſon de vieilles gens avec 2 florins
d'Empire par jour. Les autres Religieux à chacun
deſquels on a alloué 280 kreutzers par ſemaine , ont
été où ils ont voulu dans toute l'étendue du Cercle.
On a trouvé , dit-on , dans leurs Celliers , 30,000
ſceaux de vin c.
Le voyage du Pape à Vienne n'eſt pas encore
décidé ; on croit que s'il y ades négociations
à faire , elles ſe traiteront par les voies ordinaires
, plutôt que de vive voix , comme S. S.
paroiſſoit d'abord le defirer. On prétend qu'il
ne ſe tiendra pas de conſiſtoire d'ici à quelque
tems. Il y a deux Evêchés vacans dans
les Etats héréditaires de la Maiſon d'Autriche
, & il ne ſemble pas que dans les
circonſtances préſentes, que la préconiſation
des Prélats qui ont été nommés , ait lieu
de ſi-tôt ; il ſe pourroit que le retard d'un
Confiftoire , néceſſaire pour cet effet , ne
faffe aufli différer la préconiſation des
Egliſes vacantes en d'autres endroits .
>> L'affaire du Baron de Gorne qui avoit autrefois
la Surintendance du Commerce maritime & du Sel
en Prufſe , écrit-on de Berlin , devient sous les jonrs
plus grave. Le Roi avoit dans ce Commerce un
capital de 400,000 daalders. Les intérêts en étoient
payés exactement , ainſi que ceux des Actionnaires .
Mais les Livres n'étoient ouverts à perſonne. Un
jour S. M. apprit de Hollande , que le crédit de la
Compagnie ne ſe ſoutenoit pas . Elle en demanda .
la raiſon au Baron , qui répondit que contre ſon
attente , il étoit venu plus d'aſſignations qu'il n'avoit
pu en payer ; mais qu'avec 300,000 daalders , il
feroit face à tout. Cette femme lui fut comptée du
Tréſor royal ; elle ne releva pas le crédit de la
c4
( 104 )
Compagnie , parce que le deficit étoit bien plus
conſidérable. Alors , le Roi erdonna d'examiner les
regiſtres du Baron , & ils mirent l'état de la Compagnie
à découvert.- Sa disgrace vient d'occaſionner
la chûte de M. de Duremberg , l'un des Miniftres
d'Etat du Roi. Il devoit une ſomme confidérable au
Baron; mais ne pouvant y fatisfaire, il a été forcé
de ſe déclarer inſolvable & d'offrir 10 pour 100
à ſes créanciers ; ce qu'il y a de plus déſagréable
pour lui , c'eſt qu'il ſera obligé de ſe démettre de la
charge de Préſident de la Cour de Juſtice dont il
étoit revêtu .
ITALI E.
De LIVOURNE , le 9 Février.
Le paquebot Anglois , le Fort St - Philippe
, arrivé ici de Gibraltar en 14 jours ,
n'a rapporté aucune nouvelle de cette Place
; il nous a ſeulement appris que ce n'eſt
qu'à ſa grande viteſſe qu'il doit le bonheur
d'avoir échappé , non ſans peine , à
2 frégates Françoiſes qui l'ont chaffé quelque
tems .
On apprend que fur les plages Romaines
& près du Cap d'Ancio , voiſfin de la partie
Méridionale de l'embouchure du Tybre ,
il a péri une barque Algérienne de 40 canons
& de soo hommes d'équipage , dont
80 au plus ſe ſont ſauvés. Le reſte a été
noyé , y compris le Rais , qui , de Juif,
s'étoit fait Mahométan.
>> On apprend, écrit-on de Naples, que laméſintelligence
qui a ſubſiſté depuis quelque tems entre cette
Cour & le Saint-Siége, eſt ſur le point d'être ter
( 105 )
minée de la manière ſuivante . 1 °. Le ſecond fils de
L. M. des Deux- Siciles , obtiendra le Chapeau de
Cardinal avec un revenu annuel de 60,000 écus
Romains , afſigné ſur les biens Eccléſiaſtiques . 2º Il
ſerá permis pendant les premieres dix années ſuivantes,
de grever les biens Eccléſiaſtiques ſitués
dans route l'étendue du Royaume , d'un impôt de
s pour 100. 3 °. Enfin , dix des meilleurs Evêchés
refteront à la nomination du Roi. - Le Conſeiller
Pallante , ajoutent ces Lettres , occupé depuis 5 ans
du procès des Francs -Maçons de cette Ville & des
autres du Royaume des Deux- Siciles , ayant enfin
communiqué au Roi le réſultat de ſon travail , S. M.
en a écrit au Préſident de ſa Cour de Justice le 28 du
mois dernier. Elle lui ordonne de prononcer de ſa
partune Sentence irrévocable contre la Franche-Maçonnerie
, comme ennemie de l'Egliſe & de l'Etat .
Cette Sentence paroîtra au moins bien ſévère dans le
reſte de l'Europe «.
La ville de Trieſte étant un port franc où
beaucoup de Luthériens opulens ſont établis
, l'Empereur qui defire les y retenir
pour l'avantage du commerce , leur a permis
de bâtir dans tel lieu de la Villle qu'ils
voudront à leur choix un temple avec
des cloches , des orgues & un portail qui
annonce l'entrée d'un temple.
د
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 2 Mars.
Nous n'avons dans ce moment aucunes
nouvelles de l'Amérique Septentrionale &
des Ifles ; des deux côtés nous en attendons
avec impatience , quoique la ſaiſon ait dû
es
( 106 )
réduire toutes les armées à l'inaction ſur le
Continent ; nous ne ceſſons d'être dans l'inquiétude
ſur quelques-uns des points menacés
; il faut que l'hiver n'ait pas rallenti
l'activité des Américains du côté de Charles-
Town , puiſque le GénéralClinton fit encore
partir de New-Yorck , au mois de Décembre
dernier , deux régimens pour renforcer
l'armée du Général Leflie , qui étoit toujours
reſſerrée par les Généraux Gréen & Wayne.
Dans le Nord on eſt plus tranquille.
L'armée de Washington eſt en quartier
d'hiver , & les François n'ont pas quitté
la Virginie. Les Généraux ſe propofoient de
paffer toute cettre ſaiſon à Philadelphie , &
on ſuppoſe avec aſſez de vraiſemblance qu'ils
s'occupent à concerter le plan de leurs opérations
pour la campagne prochaine qui
pourroit bien s'ouvrir par le ſiége de New-
Yorck. On prétend que dans cette idée le
Général Clinton a offert de conſerver proviſionnellement
fon commandement ; mais
comme l'ordre de ſon rappel lui a été déja
expédié , il eſt douteux qu'on accepte ſon
offre. S'il revient avant que Sir Guy Carleton
ſoit arrivé , le Major-Gépéral Robertſon
, Gouverneur de New- Yorck , prendra
par interim le commandement de l'armée ;
c'eſt le plus ancien Officier-Général que nous
ayons dans cette Ville ; il eſt âgé de 80 ans ;
& on ne doit pas attendre qu'il ſe paſſe
beaucoup de choſes dans ces contrées avant
l'arrivée du ſucceſſeur de Clinton. Tout ce
( 107 )
۱
que nous apprenons de cette partie du théâ
tre de la guerre ſe réduit à la lettre ſuivante
du 12 Janvier. -
Le vaiſſeau de S. M. l'Amphion , Capitaine John
Bazely , envoya ici le 10 de ce mois , le Bonetta ,
floop de guerre commandé par M. de Barras , neveu
du Comte de Barras . Ce floop fut pris par l'eſcadre
Françoiſe lors de la réduction de York-Town en
Virginie au mois d'Octobre dernier. Il fut envoyé
en ce porucomme parlementaire ; il retourna enſuite
à la Cheſapeak , & fut livré aux François conformément
aux articles de capitulation arrêtés par le
Lieutenant - Général Cornwallis & le Comte de
Grafle. Le Bonetta mit à la voile des caps de Virginie
le premier Janvier , elle avoit à bord , outre
ſon équipage , 110 ſoldats & matelots François
qui étoient reſtés dans les hopitaux de York-Town ,
lorſq e l'eſcadre du Comte de Graffe appareilla
pour les Indes Occidentales. Le floop alloit à la
Martinique pour remettre ces ſoldats & matelots à
leurs régimens & vaiſſeaux reſpectifs ; mais il fut
pris le 3 Janvier à la hauteur du Cap de Hatteras.
Un Courier de Falmouth vient d'annoncer
l'arrivée dans ce port d'un paquebot
parti de New-Yorck le 28 Janvier ; à certe
époque tous les vaiſſeaux de guerre qui
étoient aux ordres de Digby s'étoient rendus
aux Ifles , & l'Amiral montoit une fimple
frégate dans cette rade. Les vaiſſeaux qu'il
a envoyés font le Bedford de 74 , le Prince
William ,le Prudent & le Lion de 64. Les
avis ſont partagés ſur la deſtination de ces
vaiſſeaux; pluſieurs perſonnes croient qu'ils
vont à la Barbade & d'autres à la Jamaïque ;
dans l'un & l'autre cas , ils courent les plus
é 6
( 108 )
1
grands dangers. La première Iſle eſt bloquée
par le Comte de Graffe , qui tient en échec
tout ce que nous avons de forces dans ces
mers fous l'Amiral Hood , tandis que pluſieurs
autres vaiſſeaux François réunis à ceux
des Eſpagnols bloquent le paſſage du Vent ;
ces nouvelles qu'a apportées un vailleau
Danois arrivé de l'Iſle de Sainte-Croix à
Douvres , ajoutent que pluſieurs vaiſſeaux
de ligne François accompagnés de frégates
&de bâtimens de tranſports avoient été
détachés pour une expédition ſecrette. On
a ſoupçonné qu'elle avoit pour but Saint-
Chriſtophe , que le Marquis de Bouillé menace
depuis long-tems d'envahir ; mais il ſe
pourroit que cet Officier n'eût cherché qu'à
nous donner le change , & que pendant qu'il
nous fait porter notre attention ſur un point ,
il ne tombât en effet ſur quelque autre bien
plus important.
On continue d'équipper avec beaucoup
d'activité les flottes que nous devons expédier
encore. Le convoi que nous deſtinons
pour les ifles , ſera piêt le is de ce mois ,
& mettra alors à la voile au premier vent
favorable. Celui des Dunes pourra partir le
20.
On a apperçu des Sorlingues , le 14 Février
, le Commodore Bickerſton , montant
le Gibraltar , & ayant avec lui le Cumberland
, la Défenſe , le Sceptre , l'Afrique ,
'Inflexible , & la frégate la Junon , deux
tranſports armés& 17 bâtimens deſtinés pour
( 109 )
l'Inde. Il eſt très- poſſible que l'eſcadre de
Breſt , qui a mis en mer le 8 du même mois
rencontre cette flotte , & nous attendons
avec inquiétude des nouvelles qui , nous
l'eſpérons , nous raſſureront cependant.
Le Bureau de la marine a frété pour le
compte du Gouvernement , des bâtimens
dont le port réuni forme 4000 tonneaux.
Ces bâtimens font à Deptfort , & prêts à
mettre en mer. Ils vont en Allemagne prendre
à bord les troupes qui doivent s'embarquer
pour l'Amérique ; ils ont ordre de s'approvifionner
immédiatement à Deptford ,
des vivres néceſſaires pour leur traverſée.
L'équipement de toutes ces flottes a occaſionné
une preſſe ſi exceſſive , qu'on a été
obligé de défarmer pluſieurs corſaires , faute
de matelots pour les manoeuvrer. Comme
nous avons encore des eſcadres à équiper,&
que les hommes manquent , on enrôle tous
ceux qu'on peut trouver dans les ifles de Jerſey
, Guernesey , Alderney , Sank &Man.
>> La frégate le Kite, lit-on dans nos papiers , a
amené à Plymouth un bâtiment François qu'elle a
trouvé devant les Sorlingues , & que ton équipage
avoit abandonné. On préfume qu'il vient du Cap
François. Sa cargaiſon confiftoit en fucre , café ,
&c. dont on avoit jetté une grande partie à la
mer; il faifoit deux pieds d'eau, & c'eſt avec
beaucoup de peine que nos matelots ſont parvenus
à le fauver au moyen des pompes.- La frégate
la Danaé , a ordre d'appareiller fur-le-champ
de Portsmouth pour aller à la recherche de
l'Aigle , corſaire François , quia forcé le floop
,
( 110 )
l'Ariel , & une des priſes du Commodore Johnſtone
de relâcher à Mounts-Bay , pour échapper à ſa
pourfuite. On préſume que ce corſaire eſt actuellement
en croiſière ſur nos côtes ; mais comme
la Danaé eſt la plus fine voiliere de la Marine
Royale , il y a tout lieu de croire qu'elle atteindra
l'ennemi ; il n'eſt pas tout-à-fait auſſi ſûr qu'elle
parvienne à s'en emparer ; l'Aigle monte 40 canons
, elle a pour Commandant le brave d'Albarade ,
qu'on a vu réſiſter à trois de nos cutters , en couler
un à fond , maltraiter les deux autres , & ne
tomber entre leurs mains qu'après avoir reçu un
coup qui le priva de ſentiment & de connoiffance
pendant pluſieurs heures «.
L'Amirauté a reçu avis que la frégate la
Diane , ſur laquelle le Commodore Johnftone
a arboré fon pavillon , a rencontré dans
ſa route à Lisbonne, un vaiſſeau François, venant
de l'Inde , qu'elle a pris& conduit dans
le Tage. On n'a aucunes nouvelles de ſes
priſes Hollandoiſes , & comme elles étoient
en très mauvais état lorſquelles ſe ſont ſéparées
de lui , on craint qu'elles n'aient péri.
Dans ce cas , le Commodore auroit perdu
la plupart des richeſſes que lui avoit valu fon
expédition ; elles ſeroient conſidérables , ſi ,
comme on le dit , un bâtiment arrivé récemment
, abordé par Johnstone , en a réellement
appris qu'il s'étoit emparé de nouveau de 4
vaiſſeaux de la Compagnie Hollandoiſe des
Indes , fur leur retour , & qu'à bord d'un de
ces bâtimens , qui venoit de Borneo , il y eût
plufieurs boîtes remplies de diamans .
La frégate Angloiſe la Diane , de 32 canons ,
lit-ondans une lettre de Lisbonne , eſt entrée aujour
( III )
d'hui dans leTage : elle avoit à bord le Commodore
Johnstone , qui , après avoir quitté le vaiſleau le
Romney & le reſte de ſon convoi avec ſes cinq
priſes Hollandoiſes à peu de diſtance des côtes
d'Angleterre , efſt venu pour épouſer la demoiselle
Charlotte Dea , fille d'un Négociant Anglois établi
ici , à laquelle il avoit fait l'amour pendant qu'il
commandoit la petite eſcadre ſtationnée ſur nos
côtes , ou plutôt pendant que le Capitaine Roddam
Home , pour lui laiſſer le loiſir d'achever ſa conquête
amoureuſe , croifoit en fon nom & faifoit
de belles captures , notamment de la belle frégate
les Etats d'Artois . La Diane , partie de Sainte-
Hélène avec le convoi , a eu un trajet de trois mois.
Après la cérémonie du mariage , elle conduira le
Commodore avec ſa nouvelle épouſe en Angleterre.
Il profitera apparemment de ſon ſéjour ici ,
pour inſpirer à notre Cour une opinion favorable
relativement à ſa conduite dans l'action contre le
Commandeur de Suffren au Port-Praya .
Les féances de la Chambre des Communes
du 25 & du 27 de ce mois , ont offert
une nouveauté intéreſſante , à laquelle la
Nation n'étoit point accoutumée. Le Général
Conway avoit fait , dans la première , une
motion pour une trève ou une paix avec
l'Amérique ; & , au grand étonnement du
parti de la Cour , & fans doute auffi de celui
de l'Oppoſition , elle ne fut rejettée que
d'une ſeule voix, 293 contre 294. Cette
égalité , qui étoit neuve , encouragea le Général
Conway , qui promit de renouveller
ſamotion, & qui ſe préſenta pour cet effet le
27 à la Chambre , qui étoit compoſée de 449
Membres .
( 112 )
» Après avoir démontré , dit-il , combien notre
ſituation eſt alarmante , je pourrois avoir de la répugnance
à confulter une ſeconde fois la Chambre
fur une motion qui, quoiqu'un peu différente par
Ja forme , eft précisément la même que celle que j'ai
foumiſe , à ſa confidération , il y a deux jours , &
qui n'a point eu de ſuccès : mais lorſque j'enviſage
que cette motion n'a été rejettée que par la majorité
d'une voix , & que beaucoup de ceux qui penfoient
comme mei ſur la queſtion , n'ont différé
de mon opinion que ſur la forme de ma propofition,
je crois ne pouvoir me diſpenſer de remettre
cette affaire ſur le tapis , & de la préſenter de manière
à trancher toutes les difficultés , En feuilletant
les regiſtres du Parlement , je trouve un nombre
infini d'exemples du droit conſtitutionel , conteſté
à la Chambre , de donner des avis au Souverain.
Depuis Edouard III juſqu'au moment préſent , à
peine trouve-t-on un règne qui ne nous offre des
preuves de la ſolidité du principe ſur lequel j'ai
appuyé dernièrement & j'appuie encore aujourd'hui
ma propofition. Edouard III , dont je viens de
parler , confultoit ſon Parlement , tant par luimême
, que par ſes Miniftres. Le même uſage a
été ſuivi ſous les règnes de Richard II , d'Henri IV,
d'Henri VII , de Jacques II , de Guillaume & de
Marie , de la Reine Anne ; & la plupart de ceux
qui m'entendent , doivent très bien ſe ſouvenir
d'avoir vu cet uſage en vigueur. En effet , il eſt ſi
bien établi , qu'il y auroit de l'abſurdicé à imputer
l'objection qui m'a été faite en cette occafion , à
Tignorance manifeſte de mes adverſaires , & eneore
moins à l'eſpérance qu'ils auroient eue de me
confondre par la hardieſſe de leur aſſertion. Je renouvelle
donc ma motion dans les termes ſuivans :
>> Que la continuation d'une guerre offenfive en
> Amérique , dans le deſſein de ramener par la
>> force les Colonies révoltées à leur devoir , affoi
( 11 ; )
>>b>lira les efforts de laGrande-Bretagne contre ſes
>> ennemis d'Europe ; que la continuation de cette
>> guerre tend malheureuſement , dans les circomf-
>> tances préſentes , à augmenter l'inimitié natu
>> relle , tant de la Grande-Bretagne que de l'Amé-
-
rique ; & que cette guerre , en empêchant une
>>h>eureuſe réconciliation avec l'Amérique , s'op-
>> poſe au defir ſincère de rétablir les douceurs de
>>la tranquillité publique , manifeſtée gracieuſement.
>> par S. Μ. « . Le Chevalier Horace Mann
vota pour la motion , parce qu'elle lui parut abſolument
néceſſaire. Si je defire , dit- il , qu'on change
la manière de faire la guerre , ce n'eſt pas pour le
foulagement des Américains. J'eſpere au contraire
que ce changement de ſyſtême leur nuira beaucoup
plus que tout ce qu'on a fait juſqu'ici , & qu'il
nous fournira les moyens de les frapper dans la
partie la plus ſenſible. En retirant nos forces dif.
perſées aujourd'hui en Amérique,& en les employant
fur la mer , nous intercepterons les ſecours que la
France envoie continuellement en Amérique. Ainfi
détruiſons le ſoutien de la rebellion , & la rebellion
tombera d'elle- même. Le Lord North parla ainfi :
Je crois , comme l'a dit M. Wellbore Ellis , que
la guerre Américaine eſt tout- à- fait Françoiſe , &
je ſuis perfuadé qu'auffi-tôt que nous aurons accordé
aux Américains une paix ou une trève ( on l'appellera
comme on voudra) , les François voudront y
être compris , alléguant qu'ils font d'aaffi bons amis
que l'Angleterre. On me reproche , ainſi qu'aux
Miniſtres du Roi , de manquer de bonne foi , je
déclare que fi je croyois qu'on n'eût point de confiance
en moi , je jugerois qu'il feroit de mon devoir
d'aller trouver mon Souverain , & de lui dire
que je le ſers fidèlement , mais inefficacement ; que
je ſuis laborieux , mais inutile , & que je lui remers
les Sceaux de ma place , pour que S. M. en di poſe
en faveur de quelqu'un qui ait plus de capacité que
( 114 )
moi , quoiqu'il ſeroit difficile d'en trouver qui eût
de meilleures intentions. Mon opinion eft , que la
propofition actuelle ne peut pas nous faire acqérir
la paix , & c'eſt par cette raiſon que je m'y oppoſe.
Le Procureur Général parla après le Lord North ,
& infifta fur Proconvénient qui réſulteroit pour le
Gouvernement , ſi la motion paſſoit telle qu'elle
étoit préſentée actuellement , & dans les circonftances
où se trouvoit la nation . Il recommanda de
paſſer un bill avec toute la célérité permiſe par les
formes du Parlement , pour autoriſer S. M. à faire
une trève avec l'Amérique ; & afin de donner du tems,
il defira que le débat actuel pût être ajourné à
quinzaine ; & pour renforcer ſa propoſition , il
conclut en propoſant la queſtion d'ajournement ſur
lamotion principale. M. Fox s'appliqua principalement
à infirmer les argumens du Lord North.
Il inſiſta avec force ſur la propriété de la motion
faite par le Général Conway. Il fit obſerver les
miférables ſtratagêmes dont les Miniſtres étoient
obligés de ſe ſervir pour gagner , dans les derniers
momens peut-être de leur exiſtence politique , une
ſemaine ou un jour de répit. M. Hill condamna
le ſyſtême des Miniſtres d'une manière très -plaiſante
& très- ſatyrique. On peut les appeller tous
dit-il , des Dom Quichottes. Laguerre de l'Amérique
eſt leur Dulcinée de Toboſo . M. Ellis eſt
Roffinante. Il ſera ſans doute élevé dans peu à la
même dignité que ſon prédéceſſeur, & peut- être ſe
ſervira-t-on d'une épée trouvée dans les plaines de
Minden , pour le créer Chevalier. Le Général
Conway réfuta victorieuſement toutes les objections
formées contre ſa motion. Je regarde , dit- il , le
faux- fuyant propoſé par le Procureur - Général ,
comme la dernière tentative ſuggérée par le déſeſpoir
d'un Ministère chancelant , & comme l'heureux
avant-coureur de ſon prompt anéantiſſement.
-A une heure & demie , la motion d'ajourne-
-
(115)
ment ayant été miſe aux fuffrages , il y cut 234
voix pour la négative , & 215 pour l'affirmative.
Majorité contre les Miniftres , 19 .
Le parti de l'Oppofition remporta ainſi un
premier triomphe ſur celui du Miniſtère. La
nouvelle en fut bientôt portée dans la galerie
, & reçue avec de grandes acclamations.
Le Général Conway ſe hâta de faire une
feconde motion , pour prſenter au Roi une
adrefle contenant la réſolution énoncée
dans ſa première motion , & cela paſſa ſurle-
champ fans aller aux voix.
د
Certe adreſſe fut rédigée fur-le- champ ,
& après les formalités ordinaires pour prendre
lebonplaiſir du Roi fur le jour & l'heure
où il voudroit recevoir cette adreſſe , elle lui
fut préſentée hier par M Fox & le Général
Conway ; une foule immenſe s'étoit affemblée
fur le chemin du palais St-James , & fit
retentir l'air de ſes acclamations. Le Roi y
fit la réponſe ſuivante :
: >> Je ſerai toujours attentif aux voeux de mon
Parlement; & la paix étant mon défir le plus
fincère , je prendrai pour l'établir les meſures qui
me paroîtront les plus conformes à la dignité de
ma Couronne , & les plus propres à remplir l'objet
défiré , en même tems qu'elles me mettront en
état de diriger les forces de la Nation contre ſes
ennemis d Europe ".
Cette grande affaire terminée , nous pafferons
à celle du Budjet préſentée par le
Lord North à la Chambre des Communes
le 25 Février.
La Chambre s'étant aſſemblée en Comité de Sub
( 116 )
fides pour les beſoins néceſſaires de la préſente
année ,le Lord North ſe leva & parla ainſi :
Subfides. Les beſoins de l'Etat ont exigé cette
année 100,000 Matelots , ce qui fait que l'extraordinaire
de la Marine a monté à 409,766 1. 12 f. 9. d.
&les Etats de conſtruction & de réparation à
953,319 liv. Le montant de la dette votéee pour la
Marine eſt de 6,563,285 liv. 12 f. 9. den. ce qui en
ajoutant la dette de la Marine de 1,500,000 liv. fait
monter toute la dette de la Marine de la préſente
année à 8,063,285 liv. 12 f. 9. den.; l'augmentation.
du total de cette année provient de ce qu'on a
contracté l'année dernière avec la banque pour
2,500,000 liv . , dont un million devoit être payé
en Février 1781 & un autre million en 1782 , de
forte qu'il s'agit d'appliquer les 500,000 reſtant
cette année à l'uſage de la Marine ; ainſi toute
la dépenſe de la Marine ſe monte :
Pour l'année 1782 , à .... 8,563,285 1. 1.2 l. 9 d.
Et pour 1781 , à ..... 8,436,277 58
C'eſtdonc une ſomme de ... 127,008 71
qu'il faudra de plus cette année pour le ſervice
de la Marine que l'année dernière. Lorſque je
confidère combien d'ennemis nous avons à combatre
& tous les préparatifs que nous ſommes
obligés de faire , une ſi petite différence entre la
dépense de cette année & celle de l'année dernière
me paroît bien peu de choſe. La ſomme à lever
cette année pour le ſervice de la Marine eſt , comme
je l'ai dit , de 8,063,285 liv. 12 f. 9 den.; mais la
ſomme qu'il faut y appliquer eſt de 8,563,285 liv.
12 f. 9. den.-Relativement aux états de l'Armée ,
nous avons déja voté 4,208,097 liv . 2 f. 5 d. , & il
reſte à voter 3,516,214 liv. 5 f. 84 den. Il reſte
encore à voter pluſieurs autres articles que j'articulerai
au Comité, s'il le juge à propos; finon je les
lui énoncerai en gros. Les voici , & ils montent,
dit-on , aux ſommes ſuivantes.
( 117 )
1
Addition à la Milice ...... 11,079 liv. 16 f. 3 d.
Demi-paye.
Penfions .
77,519 liv. 9 f. 2 d.
514 liv. 8 f. 4 d.
Penſions des Externes de
I'Hopital de Chelſea
Extraordinaire.
Total
.
• • •
• •
•
Laquelle ſomme, ſi elle eſt
accordée , fera monter les
états de l'Armée de cette
année à •
ce qui ne fait que peu de
choſe de moins que l'année
dernière , car la dépenſe de
1781 a monté à
& celle de cette année-ci
monte à •
ladifférence eſt de
1
92,681 liv. 17 f. 1 d.
3,573,981 1. 14.4
3,573,214 1.5 1.8
7,724,311 1. 8. 22 d.
7,815,5401. 11. 9 d.
.. 7,724,3111. 8. 2 d.
.. 91,229 1. 3 1.6 d.
C'eſt une bien petite ſomme , mais il eſt de mon
devoir de rendre un compte exact de tout. —
Les états de l'Artillerie montent à 1,612,889 liv.
19 f. 5 d . , indépendamment de la grande tomme
donnée pour le marché du ſalpêtre dont je ferai
-mention quand je viendrai aux articles ſous le chapitre
des déficit. A l'égard des ballets de l'Echiquier ,
il paroît , à l'inſpection des compres , qu il y a déja
de voté en trois votes .... 3,920,0co liv. , & qu'on
-a intention d'y ajouter 480,000 1. , laquelle ſomme
feroit 4,400,000 liv . , fous le chapitre des billets de
l'Echiquier. Les articles des déficit ſont les ſuivans
:
Fonds -
1758 ... . 65,149 1. 8.od.
1778 ... 3
8 183,380
1779 ... 72,806 9
1780 ... 153,193 8 11
Total و 474,529
7
( 118 )
Déficit du monnoyage , 8,113 16
Terres & drèche, 400,000 כ ১ ১১
Total général 882,643 6
7
J'accorde beaucoup plus cette année au déficit
de
-
des terres& de ladrèche, parce que ces deux articles
rendent beaucoup moms qu'on ne l'avoit préfumé
dans l'origine A l'égard des octrois du
Parlement , il y a sooo liv. pour la Compagnie du
Levant ; 1,00 liv. pour la Compagnie d'Afrique ;
5000 liv. pour les ponts & chauffées en Ecoife ;
10,000 liv. à la ville de Londres , pour la reconftructiondelaprifon
Newgate; 68,433991. 16 fols
pourles Américains létés. Ce dernier article eft
plus fort qu'il ne l'a été l'année derniere , car il ne
s'eſt monté qu'à 57 912 liv . 10 fols. Voici la raiſon
de cette augmentation. Un très-grand nombre d'Américains
télés ont eu ordre de retourner chez eux ,
&je puis dire qu'ils ont obéi bien volontiers. On a
toujours eu pour coutume de leur donner la paie
d'une année avec un quartier d'avance pour la dépenſe
de leur paſſage , ce qui a occaſionné une dépenſe
de 10,000 liv . de plus cette année que l'année
derniere. Par conséquent voila pour l'année prochaine
une économie de 10,000 liv . & fi ces Américains
reſtent en Amérique , c'eſt une pareille ſomme
qui ſera économiſée chaque année; mais fi au contraire
ils font obligés de revenir , il faudra néceſſairement
leur payer la même penſion.-Je demande
pardon à la Chambre d'avoir omis ladépenſe relativeaux
criminels de Wolwich qui , d'après le rapport
de M. Duncan Campbell , ſe monte 2 14,719 1.
4fols. A l'égard du bâtiment du Palais de Somerſet ,
pour lequel le Parlement paroît être dans l'intention
de donner annuellement 25,000 liv. c'eſt une affaire
terminée , air fi que celle du marché pour le ſalpêtre
avecM. Tounfon. Ma's fuppofé que M. Tounfon ne
fourniſſe pas le ſalpêtre , il faudra paſſer un autre
( 119 )
marché , & je le mets à 50,000 liv. , ce qui fera
pour tout le montant des articles divers à voter , une
ſomme de 209,788 liv . 15 ſolss den. qui , ajoutée
à celle de 3000 liv. déja votée , produiront
précisément une ſomme de 217,788 1. 15 f.sed.
pour le chapitre des articles divers : ainſi les fubfides
pour l'année préſente ſont comme il ſuit :
Marine , 8,063,285 1. 12 f. 9 d.
Armée , 7,724,311 8 2
Artillerie , 1,612,089 19
S
Billets d'Echiquier , 4,400,000 0 。
Déficit , • 882,642 6
7
Articles divers . •
• 217,708 15
Total des Subſides , 22,900, : 19 2
4
Voies & Moyens. Le ſeul Octroi qu'ait déja
fait le Parlement , eſt celui de la taxe des terres &
de la drêche , qui monte à 2,750,000 liv. & le grand
objet que la chambre doit d'abord prendre en confidération
, eſt le fond d'amortiffement; c'eſt toujours
au mois d'Octobre qu'il eſt poſſible de voir ce qu'on
peut diſpoſer de ce fonds , & on l'a trouvé tel
qu'ilfuit :
En 1779 , • • 2,394,753 liv. 7 . 8 d.
1780 , 2,997,661 12 7
1781 , • • • 2,039,024 II 94
En prenant le terme moyen de ces trois années ,
on trouvera 2,803,813 liv. 04 que l'on peut comparer
avec le produit du fond d'amortiſſement qui ,
pour les trois années ſuſdites , fera en 1779' ,
2,792,587 liv. 12 ſols I den.; en 1780 , 3,079,467
liv. 17 ſols 24 d.; en 1781 , 2,874,481 liv. 18
ſolss den. Le terme moyen ſeroit donc 2,874.081
liv. 8 ſols 3 den. mais celui que je prendrai doit
être de 295,512 liv. 9 ſols 6 den . - Le 9 Septembre
de l'année derniere , il y avoit dans l'Echiquier
une balance de 203,795 liv. 11 fols 10 den. non appropriés
, provenant des octrois & des ſurplus de
l'année derniere , mais qu'il paroiſſoit un deficit
( 120 )
,
de 51,680 liv , au quartier de Noel , ce qui vient
de ce que la Compagnie des Indes n'eſt pas en état
de faire face à la balance due pour ſes Douanes ,
par rapport à la dernière arrivée de ſes vaiſſeaux ;
au ſurplus , il eſt certain que la Compagnie les paiera
dans ce quartier- ci ; & comme l'intérêt de 3 & demi
pour cent fur un fonds ceſſera au premier Juillet
prochain , & continuera à l'avenir à 3 pour cent , il
y aura une épargne d'un demi pour cent , qui produira
, par an , 22,500 liv. Alofi , pour une demiannée
, cela fera 11,250 livres , qui , ajoutées au
terme moyen de la partie diſponible du fonds
d'amortiſſement pour les trois années ci - deſſus
mentionnées , produira la ſomme de 3,181,859 ;
&fi on les ajoute au terme moyen du produit du
fonds d'amortiſſement , ſans les octrois , où les
déficit , cela fera 3,293,558 1. 1 f. 4 d,; mais je
ne mets le fonds damortiſſement & les objets
non appropriés , qu'à la ſomme de 3,100,000 1.
-Les billets de l'Echiquier n'ont produit , l'année
dernière , que 3,400,000 liv . , mais je les porterai
cette année-ci à 3,500,000 ; cette augmentation ne
fera aucunement préjudiciable , parce que ce papier
circule bien , & il eſt tout naturel de profiter de cet
avantage. - La ſomme produite par la vente des
priſes françoiſes eſt ſans doute peu de choſe; elle
n'eſt que de 10,000 livres. J'ai évalué l'argent que
dounent les ventes dans les Iles cédées à 3500 liv.;
mais ces ventes ont été plus favorables que je ne
l'avois eſpéré ; je porte donc leur produit à sooo liv.
La vente de la gomme du Sénégal ne ſe monte qu'à
1000 liv. Le ſurplus des octrois à 16,608 6 f. od.
4, & je porterai le produit des épargnes de l'année
dernière a 100,000 liv. Toutes ces ſommes réunies
formeront le total des vores & des moyens. En
voici le tableau .
Taxe des terres & drèche , 2,750,000 liv.
Fonds d'amortiſſement ,. • 3,100,000
Surplus
( 121 )
Surp'us d'octrois ,
•
**Billers de l'Echiquier ,
Epargnes ,
16,608 6
• 3,500,000
100,000
Argent des priſes françoiſes , 10,000
Ifles cédées , 5,000
Gomme du Sénégal , 1,000
Emprunt , • • 13,500,000
Total
Le ſubſide, érant de
12,992,608 1.6 6. 0
22,900,119 1.2 f. 4d.
Le ſurplus des voies &
moyens ſera de . • ..... 92,489 1. 3 f. 8 d.
Des perſonnes me demanderont ſans doute comment
je puis prop fer un emprunt de 13,500,000 1. ,
tandis qu'il ſemble que cette ſomme n'a point été
votée , & qu'on n'y a point pourvu par les voies &
moyens , je demante donc la permiſſion de les informer
que le Parlement a daja v té
Et que la ſomme procurée
par les voies &
moyens , eſt ſeulement de •
16,786,002 1. 4 . 3 d.
L 2750,000,0,0
Déficit 14,036,002 1.4 f. 3 d. 를
On voit donc , d'après ce caléal , que j'adhère
ſtrictement aux ſage parlementaires , en propoſant
un emprunt de 13,500,000 iv. Il y a divers moyens
de remplir det emprunt ; le premier eſt par une foufcription
publique ; on en a beaucoup parlé , on m'a
cenfuré fourdemet , on m'a calomait , & l'on m'a
accuſé d'y avoir recous por me gagner des partifans
. Je vais expofer le fait al Comité . L'année
dernière , 1145 perfonnes de pr ſentèrent pour remplir
l'emprunt,& il n'y avoit que lauze milions à
lever. Je jugeai qu'il éton impoſſible que toutes ces
perfonnes euffent une part dans cet emprant , & coût
été m'expoſer a tepro he de partialité que d'accepter
les offr s de l'un & rejeter celles de l'autre.
L'emprunt me fir vi ge ennemis pour un ami. J'ai
16 Mars 1732 f
( 122 )
réſolu cette année d'éviter la cenſure que je me ſuis
artirée l'année dernière. Le nombre des perſonnes
qui ſe ſont préſentées pour l'emprunt , eſt de 2469 ,
&la fomme qu'elles propoſent de fournir ſe monte
à 73,290.000 liv. Je ne ſuppoſe ni ne crois point
que ces perfonne foient en état de faire face à leurs
engagemens. Je ſuis que pluſieurs n'ont jamais eu de
débiteurs ,je penſe , au contraire , qu'elles ont beaucoup
de créanciers , ce ſeroit nuire à l'emprunt que
de les laifier toutes y avoir part. La voie d'un emprunt
particulier m'a donc paru préférable ; elle eſt
non- ſeulement plus avantageuſe au public , mais elle
me mettra auffi à l'abri de tout reproche de partialité.
J'ai reçu , pendant la négociation de cet emprunt ,
deux offres ; il eſt de mon devoir & de l'intérêt du
public que j'accepte celle qui m'a paru la meilleure.
Les conditions du dernier emprunt étoient ſans
doute extravagantes, mais elles m'ont été dictées par
la néceſſité. L'eſpérance qu'on avoit alors de la paix ,
fut cauſe que la prime fut plus forte qu'on ne l'attendoit.
Les conditions de l'empruntactuel ſontbeaucoup
plus avantageuſes au public que celles de l'année dernière
, & tout le monde , j'eſpère , les trouvera raifonnables,
On offre 100 liv. 3 pour cent à 54 ,
qui font actuellement à 544 , mais qui , ſuivant
toute probabilité , vu la quantité miſe ſur la place ,
tomberont à 54 , so liv. pour cent à 67 , qui font
à préſent à 70 , mais qui , en allouant 2 pour cent
pour l'intérêt dû , & 14 pour la baiſſe naturelle feront
réduits à 67. Qu'on ajoute à cela 17 f. 6 d. de
longues annuités à quinze ans d'achat qui ſe vendent
maintenant I5 mais qui , ainſi que le reſte , tomberont
de , & la prime de trois billets de loterie
qu'on fuppoſe être de 13 1. 2 f. 6 d. chacun , le
marché préſentera le tableau ſuivant.
100 1. 2 p
50 4P
0 17 1. 6 d.
:
54 1. o f. od.
33 10 Ο
13 II
3
( 123 )
Profit fur trois billets de
loterie , و 17
102 。
Il n'y aura donc qu'une douceur de deux l. ft. p
& une loterie de 40,500 billets. Le capital additionnel
ſe montera à 20,250,000 1. , quoique dans
le fait il ſoit chimérique , car il n'y a d'addition réelle
que dans l'intérêt , le reſte eſt purement nominal ,
mais l'intérêt additionnel à lever ſera de 793,1251. ,
pour le paiement duquel je propoſerai de nouvelles
taxes ;j'eſpère que le Comité ne me preſſera pas de
les énoncer pour le préſent , parce qu'elles font trèsnombreuſes
, & que pluſieurs font d'une nouvelle
eſpèce. On m'a propoſé pour fournir la fomme néceſſaire
pour des taxes qui , réparties ſur peu d'objets
formeroient le total , mais j'ai préféré des
taxes nombreuſes dont on ſentira moins le fardeau
parce qu'elles font chacune petites en elles-mêmes.
Je prie le Comité de me permettre de différer juſqu'à
lundi prochain , à annoncer mon plan & à le détailler.
Je propoſe donc , pour le préſent , qu'on lève la
ſomme de 13,500,000 liv . pour un emprunt , & une
loterie pour l'année actuelle.
,
Malgré les offres brillantes qu'on diſoit
avoir été faites au Lord North , on ne
croit pas que cet emprunt ſe faſſe bien
promptement : pour déterminer les ſoufcripteurs
, le Miniſtre qui ne vouloit d'abord
leur donner d'autre douceur qu'une
longue annuité ,qui ne les a pas fatisfaits,
s'eſt décidé à leur donner une loterie qui
ſera , dit-on , de 56,000 billets , c'est-àdire
8000 de plus que l'année dernière.
Mais tout cela ne ſuffit pas. Bien des choſes
ſemblent ſe réunir pour contrarier ſes
f2
( 124 )
plans. Dès le 19 Février on étoit convenu
unanimement à la bourſe que perſonne ne
feroit d'affaire relative au nouvel emprunt
avant que la liſte des ſouſcripteurs eût été
préſentée & publiée à la banque d'Angleterre,
>>> Il s'eſt formé , écrit- on d'Irlande , une eſpece de
Parlement ou Congrès militaire qui est actuellement
affemblé à Danganron , dans le Comté de Tyrone ;
il est composé de 262 Membres tirés des corps
Volontaires des Comtés d'Antrim , Downe & Tyrone.
L'influence de ceux des Commandants de ces
Corps qui font attachés au parti de la Cour , développe
envain ſes efforts pour empêcher la nomina,
tion de Délégués ; en général , leur afcendant eſt
très-limité. L'Alſemblée de Dungannon a dépéché
des exprès à chaque Corps du Royaume , pour les
inviter à leur envoyer des Députés : & l'on a formé
un Comité ſecret , chargé de préparer & rédiger
les objets qui doivent être ſoumis à la diſcuſſion de
l'Aſſemblée générale ; ce Comité conſiſte en ſept
perſonnes , dont trois font , le Comte de Charlemont
, M. Grattan ſon ami , & M. Henry Flood.
Voici le réſultat des délibérations de ce Comité :
-Réſolu , Qu'un citoyen qui ſe forme à l'exercice
des armes , ne renonce à aucun de ſes droits civils.
Que la prétention de tout Corps quelconque ( le
Roi , les Lords & les Communes d'Irlande , exceptés
) au droit de faire des loix pour ce Royaume ,
eſt inconftitutionnelle , illégale & abuſive. Que la
loi de Poyning eſt inconſtitutionnelle & abuſive.
Que les ports de ce pays font , de droit , ouverts à
tous autres pays qui ne ſont pas en guerre avec le
Roi , &que toute oppoſition à cet effet , fi ce n'eſt
de la part du Parlement d'Irlande , eſt inconftitutionnelle
, illégale & abuſive. Qu'un bill de mutinerie,
dont la durée n'eſt pas limitée , eſt inconſti
( 125 )
tutionnel & abufif. Que l'indépendance des Juges
eſt également eflentielle à l'adminiſtration impartiale
de la justice en Irlande , ainſi qu'en Angleterre
, & que le refus ou delai de ce droit à l'Irlande ,
eft inconftitutionnel & abutif. Que nous ſommes
déterminés a tâcher de réformer ces abus ; & que
nous nous engageons réciproquement & envers
notre pays , comme poueffeurs de franc-alleux ,
citoyens , & gens d'honneur , qu'à l'élection prochaine
, nous ne ſupporteront que ceux qui nous
ont ſupporté & ſupporteront dans cette meſure,
& que nous mettrons en uſage tous les moyens
conſtitutionnels d'obtenir efficacement & avec célérité
cette réforme. Que la minorité dans le Parlement
, a des droits à notre reconnoiffance & à nos
remercimens , & que l'adreſſe ci-jointe que nous
préſentons à celle des deux Chambres , ſera , après
avoir été fignée par le Préſident , publiée avec ces réſolutions.
Que la Cour de Portugal a agi envers ce
Royaume , de mariére à nous obliger a déclater
que nous nous engageons reſpectivement , à ne confommer
aucun vin du cru du Portugal ; & que
nous contribuerons en tout ce qui dépend de nous
à empêcher l'uſage de ce vin , excepté de celui qui
eft actuellement dans le Royaume , juſqu'à ce que
nos exportations ſoient admiſes dans le Royaume
dePortugal , comme manufactures d'une partie de
K'Empire Britannique. Qu'en qualité d'hommes ,
d'Irlandois , de Chrétiens & Proteftans , nous nous
réjouiſſons de l'adouciffement apporté dans les loix
pénales portées contre les Catholiques Romains
nos compatriotes , & que nous enviſageons cette
meſure comme promettant les plus heureuſes conféquences
par l'union & la proſpérité des habitans
de l'Irlande « .
Ce réſultat contenoit d'autres réſolutions
qui ne font pas publiques ; l'adreſſe préſentée
à la minorité des deux Chambres du
Parlement eſt conçue ainfi. f 3
( 126 )
Milords & Meſſieurs , nous vous remercions
des efforts nobles& animés , quoiqu'inefficaces , que
vous avez faits pour la défenſe des grands droits
conſtitutionnels & commercials de votre pays. Continuez
, la voix preſqu'unanime du Peuple eſt pour
vous ; & dans un Pays libre , la voix du Peuple
doit prévaloir. Nous ſommes pénétrés de notre
devoir envers notre Souverain , & nous sommes
loyaux. Nous connoiffons que nous nous devons ,
& avons réſolu d'être libres . Nous demandons nos
droits , & rien de plus que nos droits ; dans une
démarche auffi juſte , nous douterions de l'exiſtence
d'une Providence , ſi nous doutions du ſuccès.
Cette nouvelle inſtitution prépare à quelques
évènemens intéreſſans , ſi l'on ne parvient
pas à la diſſiper.
La guerre actuelle nous ayant privés des
bois de conſtruction que l'on tiroit de
l'Amérique ſeptentrionale , & ayant conſidérablement
diminué l'exportation de ceux
du nord , le Gouvernement a reconnu la
néceſſité de s'occuper de l'aménagement
des forêts , & le Roi vient de nommer des
Inſpecteurs qui doivent aller établir dans
toutes les chaſſes & dans tous les bois dépendans
de la Couronne , des coupes &
des réſerves uniformes , d'après les principes
excellens , introduits en France avec
tant de ſuccès dans la forêt de Compiegne
par un citoyen vertueux ( 1 ) dont la fa-
(1 ) M. Pannelier d'Annel , Auteur d'un ouvrage également
Jumineux & inſtructif fur l'aménagement des forêts. Cet
homme vraiment eſtimable a furmonté toutes les contrariétés&
tous les déſagrémens inséparables du vrai mérite, toujours
envié, pourdonner auGouvernement les vues les plus
1
( 127 )
mille depuis pluſieurs générations a confacré
tous ſes travaux à ſervir utilement ſa
patrie.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 12 Mars.
Le Roi a nommé à la place de fon premier
Géographe , vacante par la mort de
M. d'Anville , M. Buache de la Neuville ,
parent & élève du Géographe du même nom
auquel M. d'Anville avoit ſuccédé , &
Garde-Adjoint du dépôt général des Cartes ,
Plans & Journaux de la Marine.
Les Princesde Linange , pere & fils furent
préſentés avec les formalités ordinaires à
LL. MM. & à la Famille Royale , conduits
par M. Lalive de la Briche , Introducteur
des Ambaffadeurs & précédés par M. Sequeville
, Secrétaire ordinaire du Roi pour
la conduite des Ambaſſadeurs.
De PARIS, le 12 Mars.
M. de la Motte-Piquet , avant de rentrer
à Breſt , avoit eſſuyé une tempête affreuſe ,
étendues & les plus utiles. L'Etat lui doit le repeuplement
d'une forêt & l'humanité trop de bienfaits pour qu'on puiſſe
entrer ici dans de plus grands détails .On en trouvera de bien
intéreſſans dans les Notes du dixième chant du Poëme des
Mois . M. Roucher a décrit dans ces Notes les travaux précieux
& utiles de M. Pannelier ; il lui a payé dans ſon
Poëme le tribut d'éloges qu'il doit attendre de la Nation ;
jamais l'art des vers n'a été mieux employé ni fur un plus
digne ſujet; c'eſt le Poète qui chante le Citoyen, le Génie
qui célèbre le Génie.
f4
( 128 )
qui l'avoit empêché de continuer la chaſſe
qu'il donnoit à une flotte marchande An ,
gloiſe , qu'on croit être celle de la Jamaïque.
Le Robuste & le Pégaſe , avec leſquels il eſt
revenu , ont un peu fouffert de cet ouragan ,
que les Marins diſent être un des plus furieux
qu'ils aient eſſuyé. Il dura 22 heures.
Il eſt certain qu'il n'aura pas été moins funefte
aux convois Anglois , déjà la frégatecorſaire
Madames'eft emparée de 7bâtimens ,
dont 3 venant de Charles-Town & 4 de la
Jamaïque. Si nos autres corſaires font auſſi
heureux , & l'on fait que nous en avons plus
de 30 dans ces parages , il rentrera bien pen
de bâtimens de ces riches flottes en Angleterre
; les frégates ſorties à l'arrivée de M. de
laMothe- Piquet, en rencontreront ſans doute
pluſieurs. Les priſes de Madame ſont eſtimées
2,400,000 liv. Il n'y en a encore que
3 en sûreté dans nos ports , où l'on attend à
chaque inſtant le corfaire qui eſcorte luimême
les deux plus riches. Ce corſaire qui a
26 canons de 12 en batterie , & 4 de 18 , a
été armé à Granville par M. Deſlandes ;
beaucoup de gens à Paris ont pris des intérêts
dans cet armement.
Le Robuste & le Pégafe , pendant l'ouragan
qu'ils ont effuyé , ont éré ſéparés de
l'Actif& du Zodiaque Les lettres de l'Orient
du 1er de ce mois , annonçoient qu'au départ
du courier on ſignaloit 2 vaiſſeaux de guerre
qui ne pouvoient être que ceux- là .
>> L'état des Officiers , Soldats & autres qui
1
( 129 )
compofoient la garniſon Angloiſe duFort St-Philippe
àMahon , eſt le ſuivant.
,
Etat - Major , Mylord Murray , Lieutenant -Général
, Commandant ; M. Drapeer , Lieutenant-
Général , Commandant en ſecond; M. le Général-
Major Sydon , Commandant des Hanovriens ; M.
de Knolles , Major , Quartier- Maître-Général ; M.
Don , Adjudant- Général , neveu de Mylord Murray ;
M. de Hamilton , Major de la Place ; Aides-de-
Camp , 2 Colonels 3 Lieutenans - Colonels , 4
Majors . Régimens. Anglois , sie & 61e . Omciers
, 62 ; Soldats , 885. Régimens du Prince
Ernest & de Goldacher ; Officiers 55 ; Soldats
, 824. Artillerie , 15 Officiers , 132 Soldats.
Mineurs Officiers , 38 Soldats . Corſes ,
Officiers , 61 Soldats . Grecs , 3 Officiers , 31 Soldats.
Ingénieurs , s Officiers , 20 Ouvriers. Marine , 30
Officiers , 554 Matelots. Un Aumônier , 10 Chirurgiens
, 2 Aides , 131 femmes , & 174 enfans . En
tout 3038 têtes. Cet état eſt du 17 Février , & figné
Cornelie O Brien , Commſſaire Britanniqe. -
Il y avoit 222 canons en batteries , 13 en état de
ſervir au beſoin , 133 mutilés ; 17 canons tout de
bronze , les autres de fer ; 21 mortiers , pierriers
& obuſiers de bronze , 10 ditto en fer. Il y avoit
dans l'Hopital 1407 malades ".
2
3
On continue d'affurer que le fort St- Philippe
& tous ſes ouvrages extérieurs vont
être détruits ; on ne conſervera que deux
redoutes , dont une eſt ſur l'anſe Philippet ;
quant au port , il n'y a encore rien de décidé.
L'on avoit dit que l'intention de l'Eſpagne
avoit éré d'abord de le combler , & ce parti
paroiſſoit en général également bien vupolitiquement&
militairement. Cette Puiſſance
a allez de ports ſur la Méditerranée pour ſe
paffer de celui là , que le fort de la guerre
fs
( 130 )
peut,dansun tems ou un autre , remettre en
des mains étrangères , & leur aſſurer un aſyle
dans cette mer. Quoiqu'il en ſoit , on dit
qu'il ne reſtera dans l'ifle qu'un ſeul régiment
, & 180 dragons .
>> La première diviſion des priſonniers , lit - on
dans quelques lettres , eſt partie pour l'Angleterre
le 17 Février ; la ſeconde devoit mettre à la voile
le 20 , & ce n'étoit que le lendemain que M. le Duc
de Crillon devoit quitter Mahon pour ſe rendre
en Eſpagne. On defiroit , dans l'armée que ce
Général fût chargé de réduire Gibraltar ; on étoit
même perfuadé que cette miffion lui ſeroit confiée.
Le Roi d'Eſpagne , qui est bon & jufte ,
avoit toujours refuſé de ſe prêter aux deſirs de ſes
Officiers-Généraux , qui lui préſentoient des plans
pour le fiége de Gibraltar , qu'ils ſe chargeoient de
conduire , parce qu'il ne pouvoit rappeller D. Martin
Alvarès , Commandant du blocus de cette place.
Mais aujourd'hui que ce blocus peut être converti en
fiége, & qu'on enverra , au Camp de St Roch , un
Officier d'un grade ſupérieur , la difficulté peut
être levée aiſément; & on ſe flatte de voir exécuter
le projet du Duc de Crillon ſur Gibraltar , dont on
croit le ſuccès immanquable «.
Nous venons de recevoir une lettre adref
ſée parM. le Chevalier de la Tour- d'Auvergne
Corret , au Rédacteur de la Gazette de
Leyde , qu'il deſire que nous inférions aufli
dans ce Journal. Nous mettons d'autant
plus d'empreſſement à le fatisfaire , que cette
même lettre peut fervir à rectifier quelques
détails qui ſe trouvent également dans notre
Journal du 23 Février dernier , pages 176 &
177 , fur la méfintelligence qu'on a dit exifter
entre le Général Murray & ſon ſecond ,
M. Drapeer.
( 131 )
Je ne riſquai de ma vie M., d'affliger qui que
ce ſoit , & n'eus jamais de préventions indignes
d'une ame bien née ; je ne voudrois pas pour le
monde entier laiſſer ſubſiſter l'idée que j'ai pu
donner lieu au parallele offenfant qu'on m'attribue
entre les talens militaires du Lord Murray ,&de
M. Drapeer. Je n'ai pas pénétré pendant ſe ſiége
du Fort Saint-Philippe, ni dans le conſeil des Ofmciers
de cette Place , ni dans leurs murs , ni n'ai
été le témoin de leurs prétendues diſſenſions intérieures.
Je rougirois d'avoir beſoin d'entrer dans
une juftification plus étendue à cet égard , elle ſe
fait déjà ici aſſez ſentir. -Convenir de l'inaction
du feu de la place lors des premiers établiſſemens
de nos batteries , eſt précisément comme ſi je voulois
convenir du peu de gloire que nous y avons
acquiſe , par le peu de riſques que nous y avons
couru. J'ai eu l'honneur d'être employé ſur le terrain
de ces batteries , & ai été témoin tous les
jours du fiége , que non-feulement le feu de la place
a toujours été bien ſervi , mais encore trop bien
dirigé; le nombre de ceux qui ont fini g'otieuſement
leur carrière dans ces batteries , celui des
bleſſés que nous y avons eu , eſt affez conſidérable
pour prouver de la manière la plus poſitive
que fi on acquiert quelque gloire à travers de grands
dangers , ceux-ci ne nous ont pas été épargnés un
ſeul inftant. - Ainfi de quelque part que vous
foient parvenues les ſuggeſtions que vous avez
reçues , je ne puis les regarder que comme inventées
à l'effet de nuire à la fois à deux réputations ,
à celle de M. de Murray , & à la mienne. Intéreffé
plus que perſonre à découvrir l'auteur de pareilles
imputations , & à le connoître, aidez -moi
je vous prie dans cette recherche , & veuillez
bien faifir l'occaſion, la plus prochaine d'inférer
dans votre première feille , & ma lettre , & ma
réclamation la plus formelle contre les notes que
f6
( 132 )
vous avez reçu : on ne peut- être , &c . Signé La
TOUR D'AUVERGNE CORRET , Officier au Régiment
d'Angoumois ".
M. le Baron de Viomeſnil vient d'arriver
ici ; il a quitté l'armée de M. le Comte de
Rochambeau le premier Février dernier , &
s'eſt embarqué ſur la frégate l'Hermione ,
commandée par M. de la Touche ; il étoit
accompagné d'un de ſes Aides-de-Camp , &
deM. le Chevalier de Lameth , le même qui
a été bleſſé ſi cruellement à Yorck Town .
Tout étoit tranquille à fon départ , depuis
Québec juſqu'àWilliamsbourg.Ceux qui prétendentque
leGénéral Gréen s'eſt tropapproché
de Charles-Town, & que M. de Choiſi a
été obligé d'aller à fon fecours avec la légion
de Lauzun , les volontaires de la Fayette , &
quelques troupes continentales , ſavent ſans
doute cela par quelqu'autre voie ; car les
lettres apportées de la Virginie par M. de
Viomeſnil , & qui font en date du 30 Janvier
, ne font aucune mention de tous ces
mouvemens.
Le Fleſſinguois , corſaire Hollandois,Capitaine
le Turc , écrit-on de Cherbourg , parti de Fleffingue
le 6 Février , paſſa la même nuit devant Douvres ,
& le lendemain vers les 7 heures , découvrit une
flotte , dont il s'approcha pour la reconnoître ; il
découvrit qu'elle étoit compoſée d'un grand nombre
de navires marchands & de tranſports Britanniques ,
ſous l'eſcorre de 6 frégates fortement armées. Le
Capitaine oſa couper du convoi un floop &un brigantin;
le premier , après avoir eſſuyé quelques
coups de canon , ſe rendit ; le Turc y mit un Maître
de- Priſe , 2 hommes de ſon équipage , avec ordre
১
( 133 )
,
de faire voile S. S. O. Il retourna enſuite au brigantin
, qui bailla auſſi pavillon ; mais la proximité
des frégates , qui coururent à toutes voiles ſur lui
l'empêcha d'en prendre poſſeſſion; il força cependant
le brigantin à diriger S. S. O. Dans l'intervalle , il
s'apperçut que le floop conquis, au lieu d'exécuter ſes
ordres , regagnoit la flotte Angloiſe ; ce qui le détermina
, parce qu'l étoit ſans doute inſtruit de la
grande valeur de ſa priſe , à abandonner le brigantin
, de'percer juſqu'au centre de la flotte Ang'oiſe
, d'aborder ſa priſe échappée qu'il prit à la
toue , eſſuyant le feu redoublé des ennemis qui
l'entouroient , il ſe retira avec ſa priſe. Le Capitaine
découvrit , en montant fur le floop , que la première
attaque lui avoit porté deux coups ſous l'eau ; ſe
voyant dans le danger imminent de couler à fond
il retourna au milieu de la flotte pour ſauver l'équipage
; & il rançonna enfuite le floop pour 2000
guinées , ce qui est beaucoup pour un ſi petit bâtiment.
Le 8 , il arriva à Cherbourg , où il mit
fon ôtage en sûreté , & expédia ſon acte de rançon ;
le même jour , il remit à la voile dans l'eſpérance de
faire de nouvelles captures «.
Cette eſpérance n'a point été trompée , il
a conduit à Breſt le 17 Février , un navire à 3
mâts& un brick Anglois , qu'il avoit pris le
13 à 4 lieues du Cap Lézard , ces navires ,
chargés de cables , ancres toiles à voiles &
autres munitions navales & de comeſtibles ,
faifoient partie d'un convoi conſidérable def
tiné pour la Jamaïque.
a
Le corfaire de Dunkerque l'Union , qui a
été relâcherdans cette rade le 23 Février
envoyé à terre l'ôtage d'un bâtiment Anglois
qu'il a rançonné pour 1 so guinées .
On écrit du Paſſage qu'il eſt entré au port
St- Sébastien le navire Anglois le Lamanil د
( 134 )
chargé de comeſtibles , toiles à voiles , cordages
, ferremens ,& quelque peu de marchandiſes
sèches. Ce bâtiment avoit été pris
par le corfaire l'Escamoteurde Dunkerque ,
Capitaine Thomas Robuſte.
Madame Sophie de France a fait un codicile
qui eſt entre les moins de Madame Adélaïde
, ſon exécutricè teftamentaire , dont les
diſpoſitions ne font pas encore connues. On
fait ſeulementque cette Princeſſe avoit defiré
den'êtrepas embaumée,&que ſes funérailles
ſe fiffent fans pompe. C'eſt la raiſon qui l'a
fait tranſporter à St-Denis , ſans être expoſée
ſuivant l'uſage dans le Château des Thuileries.
Conſidérant les Réflexions Philofophiques
fur la Civiliſation , ſous le point de
vue politique , nous avons cherché à faire
connoître cet ouvrage utile à meſure que
les feuilles en ont paru. La ſixième que
M. de la Croix vient de publier , préſente
dans le premier chapitre des idées
qui ne fauroient être trop tôt adoptées par
les Magiftrats Arbitres de la vie & de
l'honneur des accuſés. Dans le ſuivant l'Auteur
indique des moyens de juſtice &d'humanité
pour diminuer le nombre des galériens
, & faire de louables efforts pour
ſouſtraire à l'infamie & à la rigueur de
la chaîne , des enfans de 14 ans pris en
récidive , faifant la contre-bande du ſel avec
leur père , & les miférables qui n'ont pu
payer dans le délai d'un mois l'amende de
3000 liv.
( 135 )
>> En attendant , ajoute-t-il , que ce projet d'une
exécution ſi facile ſe réaliſe , ne ſeroit-il pas poſſible
d'établir , dès à préfent , parmi les galériens , une
diſtinction que l'équité réclame pour pluſieurs d'entr'eux
? Qui empêcheroit qu'on ne marquât , par la
couleur de leurs vêtemens , le genre de délir pour
lequel ils ont été envoyés à la chaîne ; le Braconnier
folitaire , le Contrebandier paiſible , le Prédicant
inſenſé , le Séditienx effréné , n'inſpireroient plus
alors aux citoyens qui ont le courage de les vifiter
ou qui les rencontrent dans les rues , le même dégoût
, la même horreur que le brigand audacieux.
Le véritable criminel n'ufurperoit plus la pitié due à
des coupables d'un ordre ſi différent; la charité éclairée
, en abandonnant le premier à la rigueur de fon
forti, pourroit adoucir celui des autres,& répandre
ſes dons avec plus d'aſſurance « .
L'etlai que M. de Maugonne , Chevalier
de St-Louis , a fait de l'inſtitution militaire
dont nous avons annoncé le plan dans.
le mois de Novembre dernier , a donné
lieu à quelques changemens dont le but
eſt de répondre aux vues du plus grand
nombre , & d'établir une uniformité qui
a paru convenable.
Les inſtructions que recevront MM. les Elèves
feront la Géographie hiſtorique , chronologique &
phyſique ; l'Hiſtoire générate , & en particulier celle
du Royaume ; un cours de Mathématiques rédigé
par M. Maugonne , contenant le calcul numérique ,
laGéométrie pratique démontrée , la Méchanique ,
'Hydraulique , avec un précis de Phyſique ; la Fortification
des places & des poftes , précédée d'un
trairé d'Artillerie, leur attaque & défenſe , où M. de
Maugonne démontiera ſon ſyſtême de la place de
sûreté , à la fuite de ceux des meilleurs Auteurs ;
laCaſtramétation & les principes généraux de Tac(
136 )
,
tique , avec l'art de lavet & former les cartes &
plans. On joindra à ces inſtructions par complé
ment , la muſique , les armes , la danſe , le maniement
du fufil , une langue étrangere & l'équitation .
On aura l'attention pour ceux des Eleves qui ſe def
tineront à la Marine , l'Artillerie ou le Génie , de
leur faire foivre les cours adoptés par ces Corps.-
Les jours de récréation ſeront employés à aller faire
des opérations fur le terrein ou à visiter les ateliers
des Arts & Métiers , dont un homme bien élevé
doit avoir la connoiſſance , vérité qu'a ſuffiſamment
démontrée l'attention de l'Empereur à tous
ces objets pendant ſon voyage. Le prix de la penſion
ſera de 1200 liv. payables par quartiers , &
toujours d'avance , & de plus , 200 livres une fois
payées à l'entrée. Au moyen de ce prix , les Elèves
feront nourris , logés , chauffés , éclairés , blanchis
& coëffés ; ils feront logés ſéparément , quoiqu'en
commun , & recevront toutes les instructions annoncées
dans le plan : quant à celles de complément,
elles ſeront aux frais particuliers des parens , avec
leſquels on fera quelques arrangemens particuliers ,
ainſi que pour l'entretien , les ſoins des maladies ,
&c. afin d'éviter aux perſonnes éloignées les détails
qui deviennent embarraſſans , & en même-tems les
mémoires . Cet établiſſement intéreſſant est actuellement
à Paris , Barrière de l'Univerſité , Faubourg
St-Germain , maiſon de M. Dropſy , Marbrier du
Roi.
L'Académie Françoiſe dans fon Aſſemblée
du 7 de ce mois , a adjugé le legs annuel
de 1200 liv . fondé par feu M. le Comte
de Valbelle , à M. de la Cretelle , Avocat
au Parlement , Auteur d'un Eloge du Duc
de Montaufier , qui remporta l'année dernière
le ſecond Prix d'Eloquence.
( 137 )
Les nouvelles de la République des Lettres
& des Arts contiennent une obſervation
très intéreſlante ſur la platine ou l'or blanc
que nous nous empreſſons de tranſcrire ,
& qui mérite l'attention & la curioſité des
Chymiſtes.
>> Il n'eſt peut - être pas für ; écrit M. Néret ,
que la Platine ſoit un métal auffi nouveau que le
dit M. l'Abbé Raynal , tome 4 , page 123 de ſa
nouvelle édition. Voici ma raiſon de douter. Il y
a plus de trente ans que le haſard me fit tomber
entre les mains , une médaille du bas Empire , de
la grandeur d'un écu de 3 livres , & moitié plus
mince; je ne la connoiſſois pas, les lettres grecques
qui en formoient la légende , paroiffant placées fans
un ordre ſuivi . Dans un voyage que je fis à Paris ,
je montrai cette médalle à M. l'Abbé de Rothelin
& à M. de Cleves , qui ne la connurent pas ni l'un
ni l'autre. M. de Cleves me dit ſeulement : c'eſt
de l'or blanc ; il eſt auſſi cher que l'autre , à cauſe
de ſa rareré ; ce font les propres paroles , dont je
me reſſouviens très - bien; je crois auſſi qu'il me
dit que le métal ſe nommoit P'atine , puiſque j'en
connoiffois le nom , long -tems avant qu'il en
fût fi fort queſtion dans les Journaux & que
je n'ai eu d'autre occafion de l'apprendre , que par
rapport a certe médaille. Dans un autre voyage
que je fis a Paris , l'année d'après , j'allai voir le
Cabinet du Roi : je paſſai bien deux heures avec
M. l'Abbé Barthelemy , qui eut la complaiſance de
m'accorder ce tems-la. Je lui parlai d'un très-beau
médaillon de L. Vérus que j'avois ; je lui parlai
auſli de ma médaille grecque , inconnue à M. l'Abbé
de Rothelin & a M. de Cleves ; il me parut trèsempreſſé
de les voir à mon retour ici , je lui envoyat
les deux médailles par la Poſte , à fon adreſſe ,
& chargées for la feuille , comme il me l'avoit dit :
j'en ai fait l'échange avec lui contre des doubles
( 138 )
du Cabinet du Roi , où elles ſont àpréſent toutes
deux. - M. l'Abbé Barthelemy reconnut que la
médaille en queſtion eſt de Manuel Comnene , &
me manda qu'elle est d'un or très-bas , ce qui me
ſemble ne pas détruire abſolument le ſentiment de
M. de Cleves , la connoiffance exacte des métaux
pouvant être un peu étrangère à M. l'Abbé Barthelemy.-
Au ſurplus MM. les Chymiſtes pourroient
lui demander à voir cette médaille , que l'on trouvera
fans chercher , puiſqu'étant de Manuel Comnene
, elle doit être à ſa place dans le Médailler
du Roi , parmi les médailles du bas Empire. Comme
il y a au Cabinet du Roi pluſieurs autres médailles
de cet Empereur, peut- être que M. l'Abbé Barthelemy
pourroit conſentir de la facrifier aux Chymiſtes
pour en faire l'analyſe ; & fi elle ſe trouve
de Platine, ce feroit une preuve que ce métal n'eſt
point particulier au Pérou , qu'il y en avoit a fli
une mine en Afie , qui fut exploitée autrefois , puif
qu'on en fabriqua des monnoies « ..
M
De BRUXELLES , le 12 Mars.
LES lettres de Hollande portent qu'on
y a eu quelques inquiétudes ſur la deftination
ſecrette de l'eſcadre de l'Amiral Roddam
: on craignoit qu'elle n'eût pour objet
une deſcente dans celle de Walcheren .
>> Le Magiftrat , écrit-on de Nimègue , a pris les
précautions convenables pour s'oppoſer à toute entrepriſe
de ce côté ; les Habitans ont eu ordre de ſe
pourvoir d'armes , de poudre & de plomb; & pour
ajouter à ces moyens de défenſes , on attend de
Berg - op -Zoom 2 bataillons d'Infanterie & une
Compagnie d'Artillerie; on a encore fait enlever les
balifes de toutes les embouchures dans le Denvloo
& le Fleffinguer-Gar. Bien des perſonnes croyent ici
que ce bruit n'a été répandu que pour alarmer la
République & l'empêcher de ſe lier avec les enne(
139 )
la
mis de l'Angleterre ; d'autres prétendent qu'une
telle entrepriſe étant propre à faire échouer cette
alliance , il eſt vraiſemblable que les Anglois
tenteront; mais en général il eſt difficile de croire
que les Anglois entreprennent tien de tel. Ils ont
beſoin d'une eſcadre pour obſerver la florte de
Breſt , d'une autre pour ſecourir Gibraltar qu'il eſt
plus preſſant de défendre , ſur-tout après la perte
de Mahon , que de courir à une expédition dont
l'iſſue eſt incertaine &dangereuſe. On convient cependant
qu'il eſt prudent de ſe précautionner contre
un ennemi actif & entreprenant , & que puiſqu'en
concertant les opérations avec la France , on pourroit
l'arrêter par d'utiles diverſions , on ne fauroit
trop ſe hater de conclure une alliance auffi importante
«.
On a lieu de croire que cette alliance
n'eſt pas éloignée ,&que le Commiſſaire Anglois
Paul Wentworth, qu'on dit être chargé
de traiter de l'échange des prifonniers , ne
ſera venu à la Haye que pour être témoin
de ce grand arrangement. Tout y prépare
s'il n'eſt pas actuellement déja terminé.
Le Miniſtre Plénipotentiaire éventuel du
Congrès , M. Adams , avance auſſi ſa négociation.
Le célèbre Baron de Capelle dans
l'aſſemblée extraordinaire tenue à Nimègue
le 23 du mois dernier , fit de bouche & par
écrit la propoſition ſuivante ſur la réponſe
cathégorique à faire à la demande des Etats-
Unis de l'Amérique.
Le ſoufſigné juge , ſur de bons fondemens
& fans crainte d'être contredit , qu'il eſt plus que
tems qu'on faſſe une attention ſérieuſe à l'offre & à
l'invitation en tout ſens honorable & avantageuſe
pour cette République , d'amitié & de liaiſons
réciproques avec les treize Provinces Amé
( 140 )
ricaines , deventies libres à la poirte de l'épée;
avec cette conféquence que la réponſe cathégorique
demandée par leur Miniſtre , devienne un tujet des
déndérations de la République , & qu'on ſe décideroit
plutôt ſur les intérêts reſpectifs ; il juge qu'il ne
doit plus y avoir de ſcrupule à cet égard ,& que les
traités incertains de la médiation offerte par la
Ruffie , ne peuvent , quand il s'agit d'avantages certains
pour cette République , empêcher que par
égard pour un ennemi avec lequel nous ne pouvons
faire aucune paix aux dépens d'une négligence auffi
irréparable. Qu'un plus long déiai à nous unir à une
Nation déja auffi puiſſante , aura pour ſuite que nos
habuans perdront les moyens d'étendre de la ma. ,
nière la plus avantageuſe , leur commerce & leur
bien-être. Que par la prohibition rigoureute d'importer
des Manufactures Angloiſes en Amérique ,
nos Fabriques au moyen de précautions priſes à
tems , fortiront de leur état de langueur ; & qu'en
differant plus long tems de fatisfaire aux voeux de la
Nation, ſes Conducteurs s'attireroient des reproches
comme s'ils avoient négligé & rejetté les offres
favorables de la Providence ; qu'acceptant ou adoptant
ſes meſures , les intérêts eſſentiels de ce peuple
malheureux font pris à coeur Le ſouſſigné déclare
en outre qu'il abandonnera cette négligence impardonnable
d'une occafion favorable pour cette République,
au compte de ceux que cela regarde. Proteftant
contre toutes les conféquences fatales qu'un
refus plus long de ces meſures néceſſaires cauſeroient
certainement , ſur quoi il demande pour
ſa décharge que cette note ſoit miſe dans les regiftres
du quartier « .
Le quartier , en approuvant la juſteſſe
des vues de M. Capelle , ne jugea pas qu'il
convint à la Province de prendre une réſolution
ſur ce ſujet avant celles qui y font
:
( 141 )
le plus particulièrement intéreſſées , & arrêta
qu'on en remettroit la délibération à
une occafion poftérieure , parce qu'il avouoit
qu'en effet il méritoit la confidération la plus
férieufe.
د
La Province de Friſe a penſé comme M,
de Capelle ; elle a voté pour reconnoître
l'indépendance des Américains & Μ.
Adams pour le Miniſtre de cette nouvelle
Puiffance. La Province de Hollande va fans
doute s'expliquer de même ce qui doit
entraîner toutes les autres. Déja M. Adams
fixe ſa demente à la Haye où il a acheté
-un hôtel .
Des lettres de Londres qu'on vient de recevoir
, annoncent qu'on y a appris la nouvelle
de la réduction de St-Chriſtophe , qui
s'eſt rendue a diſcrétion aux François le 14
Janvier. On a eu cet avis à Londres les de
cemois. On n'a point encore de détails. L'Ifle
a tenu 24 jours. M. le Marquis de Bouillé a
éré forcé de brûler quelques habitations à
Bafle-Terre pour intimider les habitans.
Voilà un baume bien ſalutaire ſur la plaie
de Mahon , dont la priſe a été ſue à Londres
le 3 au foir.
>>L>'Empereur , lit-on dans une lettre de Vienne,
n'ayant pu ſe refuſer aux inſtances du Pape qui
defire avoir une entrevue avec lui , le voyage de
S. S. aura lieu ,& le Nonce a fait part à notre Cour
de la réſolution du S. Père. L'Empereur l'a chargé
d'offrir à S. S. un appartement dans ſon Palais , & il
lui deſtinoit celui de feue l'Impératrice ſa mère
comme le plus commode. Le Nonce a répondu qu'il
avoit ordre de préparer un appartement pour S S.
dans ſon hôtel , où l'on travailloit déja aux diſtributions
des pièces , mais qu'il inſtruiroit S. S. de l'offre
obligeante de S. M. I. a
( 142 )
Des lettres de Rome du 18 Février confir-'
ment les lettres de Vienne ; S. S. a fixé , diton,
fon départ au 28 du même mois , Elle ne
ſera accompagnée que de deux Prélats Archevêques
, & n'aura d'autre ſuite qu'un
Médecin , un Fourrier pour préparer les logemens
& 3 ou 4 Valets-de-pied.
>> Le Roi , écrit-on de Madrid, en date du 26
Février , n'a pas attendu que M. le Duc de Crillon
ait envoyé la liſte des Officiers qui méritent des
récompenfes , pour répandre des graces ſur eux.
S. M. en a créé quelques-uns Lieutenans-Généraux ,
d'autres ont été faits Maréchaux-de-Camp , Brigadiers
, &c . ou ont obtenu des Commanderies ou des
Penfions . La conquête du Port Mahon flatte d'autant
plus S. M. , qu'elle s'eſt faite ſans trop d'effuſion de
Lang. L'armée n'a peidu que 183 hommes ;de 250malades
qu'elle avoit lors du départ du dernier Courier ,
20 ſeulement étoient en danger. Un ſuccès auſſi
peu coûteux & auſſi brillant , ne pouvoit manquer
d'exalter toutes les têtes , & de faire defirer qu'on
profitât de l'effervescence qu'elle occafionne pour
tenter une plus grande entrepriſe. La Cour s'eſt rendue
au voeu de toute l'Eſpagne , & le ſiége de Gibraltar
eſt réſolu. Quoique le Général ne ſoit pas
nommé , il n'eſt pas difficile de deviner ſur qui
le choix du Roi tombera. M. le Duc de Crillon
eft attendu à chaque inſtant , & nous croyons qu'il
ne s'arrêtera ici qu'autant de tems qu'il en faudra
à ſon armée, pour ſe rendre au camp de Saint-Roch.
Un ſeul régiment & 200 Dragons reſteront àMahon.
C'eſt le Colonel Caro que le Roi a fait Brigadier
qui commandera dans l'Ifle , & qui s'eſt chargé
de faire fauter les fortifications . C'eſt le 18
Février que l'on a appris à Cadix la nouvelle de la
priſe deMahon. La flotte a célébré par des ſalves ce
grand évènement , qui détermine le fiége de Gibraltar.
Il étoit entré dans la baye de cette place un gros
brigantin & une polacie chargés ſans doute de
( 143 )
proviſions; mais cela eft moins affligeant que la
priſe de la Charlote. Ce riche Navire deſtiné pour
Buenos-Ayres , étoit forti deux jours après la flotte;
il fut pris à 18 lieues du Port par un corſaire Anglois
, que les découvertes de l'eſcadre avoient méconnu;
& il a été conduit à Madère. Les dommages
caufés par les derniers coups de vent n'ont attaqué
que les aggrêts des vaiſſeaux, & ont été bientôt
réparés«.
PRÉCIS DES GAZETTES ANG . du 19 Février.
>>L'Amirauté a reçu hier un exprès venant de
Bristol , qui annonce l'arrivée d'un bâtiment parti de
la Jamaïque le 19 Décembre ; les François croifoient
alors dans le paſſage du vent avec fix vaiſſeaux
de ligne , pluſieurs Membres du Gouvernement
on dit qu'ils attendoient par les premières nouvelles
des ifles la relation d'un combat cc.
>> Selon le rapport du Capitaine d'un bâtiment
récemment arrivé de la Jamaïque , le bruit couroit
dans cette iſle que deux vaiſſeaux de guerre
&deux frégates du Roi , avoient rencontré à la
hauteur du Cap-François , quatre vaiſſeaux de guerre
Eſpagnols , & qu'il s'en eſt ſuivi un combat trèsopiniâtre.
Les deux vaiſſeaux Anglois ſont probablement
le Montague & la Résolution , qui venoient
de New- Yorck aux ifles «.
>>A>uffitôt que la nouvelle de la ſortie de l'eſcadre
de Cadix eſt arrivée à Plymouth , on a expédié
une frégate qui doit aller croifer au Sud ,
afin de prévenir laflotte de l'Inde qui revient ſous
le convoi de l'Annibal « .
>>La grande eſcadre doit être prête à la fin de
ce mois; fa deſtination ſera de croiſer dans la
Manche. On a envoyé des ordres à Cork , & dans
pluſieurs autres ports de l'Irlande , de préparer des
proviſions pour en charger 30 tranſports deſtinés
pour l'Amérique , trois des plus forts vaiſſeaux
pris par la flotte de Kempenfeld , vont être employés
comme tranſports pour porter des munitions
aux iles
>>Le Raisonnable de 64, écrit- on de Portsmouth,
ſera bientôt en état d'appareiller , & demain s vaif(
144 )
feaux iront en rade; on ne peut pour le préfent
en équiper davantage , les matelots n'ayant jamais
été a fli rares . D'après l'eſtimation faite dernièrementides
ifles de Guerneſey , d'Alderney & de
Šark , avec l'ifle de Man , & les ifles Occidentales
&Septentrionales de l'Ecofle , on dit qu'elles peuvent
en ce moment fournir au Gouvernement une
fecrue de 30,000 matelots employés jaſqu'ici à
la pêche,à la courſe , & à la contrebande ".
>> Le 22 , le Lord Stormont & M. de Simolin ,
Minittre de Ruifie , ont expédié un courier extraordinaire
à Pétersbourg. L'affaire dont il s'agit actuellement
avec la Cour de Pétersbourg , n'a pas pour
objet la guerre de la Hollande , mais un plan de
paix générale , pour laquelle l'Impératrice de Ruf
fie a offert ſa médiation à toutes les Puiſſances belligérantes
. Le mémoire remis la ſemaine dernière
au Lord Stormont , par l'Ambaſſadeur de Ruffie ,
a éré remis à-peu-près dans le même-rems à Paris ,
à Madrid & à la Haye par le Miniſtre de cetre
Souveraine dans ces Cours reſpectives «.
: >>>On affure que ce n'eſt point le Lord Sackville
qui a quitté. C'eſt au contraire le Roi qui lui a
fait dire qu'il n'avoit plus beſoin de ſes ſervices .
Que d'ailleurs S. M. n'étoit point mécontenterde
ſa conduite , & que même pour témoignage de
l'eſtume que S. M. faifoit de ſon intégrité de ſes
talens , elle alloit le promouvoir à la Pairie «.
» Le Lord Sandwich reire de ſa place de premier
Lord de l'Amirasté 4000 livres d'appointemens.
On ne fait pas ce que lui vaut le tour de
bâton. Mais on croit que depuis la guerre , il s'eft
monté , année commune à 12 milie livresa.
>> li y a préſentement 3000 Hollandois prifonniers
de guerre en Angleterre , qui attendent un carte!
pour être échangés. Les Hollandois n'ont chez
eix que 1100 prifonniers Anglois «.
ERRATA. Pag. 86 & 87 , lifez : Ceux qui veulent avoir
la Colletion du Journal des Caufes célèbres ,qui est compofée
de 84 volumes , ne payentpoint 208 liv. comme nous
l'avions dít par erreur , mais feulement 108 liv. On délivre
ces Collections chez M, des Effarts , Avocat , rue Dau
phine , Hôtel deMouhy.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 23 MARS 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS fur l'Impératrice de Ruffie.
QUEUE tout charme en ces lieux leCitoyenqui peuſe!
La Raflon ſur le Trône illuſtre la Puiſſance ;
On voit de toutes parts des travaux impoſans ,
D'une gloire immortelle auguſtes monumens.
Minerve anime tout ; elle embellit nos Villes ;
Au pauvre , à l'orphelin elle ouvre des aſyles ;
Elle fait retrancher les abus odieux,
Rendun Sceptre adorable & cent Peuples heureux;
Et promulguant des Loix dignes de ſa Sageſſe , 1
Elle honore le zèle & fiétrit la pareffe.
Elle parle: à ſa voix notre aigle déchaîné
Plane ſur les États de Neptune étonné,
Et fur des bords lointains , en ſa noble aſſurance .
Montre ſon Équité , ſa Force & ſa Prudence.
N°. 12 , 23 Mars 17820 G
146 MERCURE
ODeſtins fortunés ! temps brillans ! jours fameux!
Ils ſeront enviés par nos derniers neveux.
Lebonheur coule ici d'une ſource divine :
Tel fut Titus dans Rome , & telle eſt Catherine.
(Par M. le Comte de Schow **.)
MORALITÉ , Fable.
Vous ous reſſemblez aux hirondelles ,
Amis du ſiècle où nous vivons ,
Les beaux jours près de nous vous retiennent comme
elles;
Mais au retour des aquilons
Vous vous envolez infidelles .
(Par M. tAbbé Dourneau. )
:
AM. DE CHOISY , en lui renvoyant
l'Almanach des Muses de cette année.
Tor, que le Pinde honore , &qui dans ſes détours,
Sur l'aîle de la Gloire & l'aîle des Amours ,
DeDeſmahis as retrouvé les traces,
J'ai lu l'Étrenne des NeufSoeurs,
Où , de ton front , pour couronner les Grâces,
Tudétachasdu laurier & des fleurs,
Sans Coins & fans peine ,
Tes vers enchanteurs
DEFRAINAC E. 147
i Coulent de ta veine,
Enfans du plaifir ,
Et non de la gêne ;
Lagloire eſt pour toi ſeul le fruit d'un doux loiſir.
Des compagnes du Dieu que tu choiſis pout maître ,
Hélas!j'ai , comme toi , recherché les faveurs.
Amant moins fortuné , mais plus épris , peut-être ,
Long-temps j'adorai leurs rigueurs,
Fille de la mélancolic
La raiſon vint trop tôt diffiper mes erreurs!
Mais j'ai par fois des retours de folie...
Le coeur flétri par de longues douleurs ,
Aux rameaux d'un cyprès j'ai ſuſpendu ma lyre ;
Mais j'aime encor la douceur de res chants ;
Etmon âme fidelle à ſes premiers penchans ,
S'épanouit de ton heureux délire.
Ainsi , leCourtiſan des volages Amours ,
Parle temps,exilé de la Cour de Cythère ,
Toujours le même , vient toujours ,
D'Horace aux genoux deGlycère ,
Ala ſourdine écouter les chanſons.
Ah! puiffes-tu donner long-temps encore
Aux Belles des plaiſirs , aux Rimeurs des leçons !
Mes regards jouiront du feu de ton aurore.
Par l'Amitié , conduit en ces beaux lieux ,
Dois-je encroireaujourd'hui mon oreille ou mesyeux ?
anch , ar Suis-je ſurda double collines I
Ou dans letemple de Vémus
Gij
148 MERCURE
:
J'entends les noms d'Aglaé , d'Euphrofine;
Je les entends.... ſous les doigts de Linus.
(Par un Transfuge de Paris. * )
Réponse aux Vers précédens.
,
A
A
O TRANSFUGE ingrat de ces lieux a
Où les Muſes ont leur empire !
Tu veux au cyprès ténébreux
Suſpendre ton aimable Lyre , iv
Dont elles chériſſent les jeux ;
Serois-tu las de les ſéduire ,
Ennuyé déjà d'être heureux ?
Rappelle-toi que de laGloire
Tu reçus le plus doux ſouris ;
Que ſes quarante favoris
I
rod
T'adjugèrent une victoire.
Aux genoux ſacrés des Neuf Scoeurs
C'eſt elle-même qui t'appelle ;
Amant indiſcret , mais fidèlesproНІ
Reçois & conte leurs faveurs !
Objet de leur tendre caprice ,
Fais-nous ſentir tous leurs attraits
Que ton coeur toujours les trahiffe
Sans les abandonner jamais.
2
4
* L'Auteur de ces vers eſt le même dont on a va , dans
un de nos Mercures précédens ,une Romance, intitulée :
Mes Adieux au Château de la V.
19
DEFRANCE
149 :
Puiffé-je de leurs aventures : : ::
Être le premier confident , man ) :
Et voir dans de vives peintures 20 at xeral of
Se jouer ton pinceau charmant ? fle
Tu veux en vain m'en faire accroire
1
Par des vers du plus heureux tour ;
Ils font pour moi comme l'Amour ,
Je les adore ſans y croire.
Les Grâces ſont de bonne-foi;
Pour me payer en immortelles ,
Des vers que je traçai pour elles ,
Elles t'en ont dicté pour moi.
(Par M. de Choify. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
duMercureprécédent.
Le mot de l'énigme eſt le Feu ; celui
du Logogryphe eſt Avenir , où se trouvent
Vire, Neva ( la ) fleuve , rave & Ave.
RIEN
ÉNIGME.
I EN d'auſſi commun que monnom ,
D'auſſi nombreux que ma famille ;
Mais dans toute notre maiſon ,
Jamais nous n'avons eu de fille.
Je ſuis cadet, dit-on , & même un peu bizarre ;)
٦
Giij
ISOi MERCURE
Il eft vrai qu'inſenſible au chagrin , au plaifir ,
Le matin comme Job, le foir comme unAvare,
Je ſuis gueux fans me plaindre , & riche fans jouir.
Tel eft mon caractère.
On me voit quelquefois
Invironné de Reines & de Rois
in
Sans chercher à leur plaire ;
Je ſuis pourtant François......
Enfin, au milieu de la paix,
Je ſubis les lois de la guerre ,
Et mon heureux vainqueur ,
•Fanfaron plein de coeur ,
N'eſt point un militaire.
22
1
7 1
(Parun Officierdes Chevaux Légers de Pouilly.)
LOGOGRYPHE.
PIECE curieuse & nouvelle !
Il faut ſavoir
Que c'eſt le foir ,
Quand il fait noir ,
Qu'on peut me voir
Amondevoir.
Préſentement, qui n'a pas la berlue ,
Dans un eſpace à dix pieds limité ,
Pourra voir paſſer en revue
Un Roi , des fiens chéri pour ſa bonté ,
Craintdes autres pour fa vaillance ;
T
ر
DE FRANCE.
(Qu'il ſoit béni ! celui qui règne ſur la France :
Ne veut pas qu'il ſoit regretté ; )
Ony verra ce beau jardin
Qu'habita notre premier père:
Voyez-vous pas un téméraire ,
Qui , dans les eaux , termine ſondeſtin ?
Je montre encor l'inſtrumentde ſa perte;
Voyez-vous de vaiſſeaux une plage couverte ,
Et ce qui ſert à les y maintenir ?
Mais que de Saints je vois venir!
Ciel ! un Prêtre , une Vierge , un Évêque , un Apôtre !
Heureuſement j'ai de quoi les loger.
Quel eſt cet animal que l'on vient de charger ?
Remarquez fon oreille , & craignez pour la vôtre.
Son conducteur le fuit; il eſt ſuivi d'un autre
Connu pour ſon inſtinct , pour ſa fidélité.
Un autre encore ! il court.... quelle rapidité !
Il porte cornes fur la tête.
Laiſſons ces animaux pour un homme divin ,
Pour un Prophète
Aux élémens parlant en Souverain.
Voyez la demeure éternelle ,
Et la voiture fur laquelle
On fait qu'il en fit le chemin,
Regardez ce mortel qui croit que la diſette
Ne peut jamais troubler ſon ſort ;
En rempliſſant fon coffre fort ,
Vous pouvez diftinguer deux pièces qu'il rejette ;
Mais ſous vos yeux j'en puis faire paffer
Giv
152
MERCURE
Un qui , foigneuſement , viendra les ramaffen
Battez des mains ; vous devez voir , je penſe ,
Certain Italien de votre connoiffance ,
Qui , par les charmes d'un eſprit
Plus varié cent fois encor que fon habit ,
Fit quarante ans les plaiſirs de la France.
Je pourrois bien montrer aux curieux
Celui qui , le premier , enſanglanta la terre ;
Un ufurpateur odieux ;
Un vaſte empire ; un inſtrument de guerre....
Je finis . En recommençant ,
Vous en verrez encore autant.
(Par M. Pat .)
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
COLOMB dans les Fers , à Ferdinand &
Isabelle, après la découverte de l'Amérique;
Epitrequi a remportéle Prix de l'Académie
de Marseille, précédée d'un Précis hiftorique
fur Colomb , par M. le Chevalier de
Langeac. Vol. in-8 ° .
Ici tout eſt merveille , & tout eſt vérité. Racinefils.
A Paris , chez les Libraires qui vendent
des Nouveautés .
On n'a point encore dignement célébré
Colomb. Ses malheurs , fon courage , ſes
DEFRANCE.
grandes découvertes , leur influence offroient
à l'Hiſtorien des récits attachans , au Philoſophe
, des réflexions profondes , au Poëte ,
de magnifiques tableaux. L'hiſtoire ne montre
juſqu'à ce jour aucun monument digne
de lui. La poéſie ſur-tout a rougi des hommages
qu'on oſa lui rendre dans preſque
toutes les langues. S'il eût vécu dans les
fſiècles de l'antiquité , il eût inſpiré le génie
des Homères & des Virgiles. On peut regretter
que l'Auteur de la Jérusalem Delisi
vrée , qui , dans une de ſes octaves , a fait
l'éloge de l'illuſtre Génois , n'ait point chanté
l'Amérique découverte. Les prodiges de fon
imagination n'euſſent point été inférieurs à
ceux de ſon ſujet. L'exemple du Camoëns ,
qui venoit de célébrer les exploits de Vaſco
deGama , bien moins grands que ceux de
Colomb , devoit indiquer au Chantre de
Ferrare le choix de l'événement le plus merveilleux
que les annales du monde puiffent
offrir à l'épopée. Peut- être le Taffe jugeat'il
que cette révolution étoit encore trop
moderne; qu'elle ne ſe perdoit pas affez
dans ce lointain magique des tems , d'où le
Poëte peut faire fortir à ſon gré toutes les
merveilles & toutes les illuſions. Peut- être
auſſi l'origine obſcure de Colomb empêchoit-
elle de le choiſir pour le Héros d'un
Poëme , dans un ſiècle où tous les Arts , cultivés
par la ſeule Italie , ne ſervoient qu'à
embellir tous les préjugés. D'ailleurs , le
récit des exploits de Colomb eût été la ſatyre
:
1
下
1
Gv
MERCURE 154
1
des Rois , dont la race ſubſiſtoit encore ; &
les Poëtes Épiques furent preſque toujours
les flatteurs de la puiſſance.
Il est doux, il eſt confolant pour un grand
Homme de tranſmettre fa renommée à ceux
dont la voix diſpenſe l'immortalité. S'il eſt
perinisdepenſer qu'un motif de gloire entra
dans la vertu de Socrate , ildût boire la cigue
avec moins de regret & plus de courage , en
laiſſant après lui Xénophon & Platon. Mais
les grands perſonnages qui s'élèvent dans les
jours d'ignorance, font méconnus durant leur
vie , & quelquefois oubliés après leur mort.
Colomb éprouva le premier de ces malheurs.
L'importante révolution qu'il opéra
fur le globe le préſerva du ſecond , plus cruel
fans doute , & dont la trifte prévoyance eût
découragé plus d'un bienfaiteur du genrehumain
darıs ces ſiècles qui n'offrent que des
fables à l'imagination & des incertitudes
aux ſavans. Malgré la célébrité de Colomb ,
il nous manquoit encore un précis intéreſfant
qui renfermât tous les faits de fa vie.
Celleque nous a donnée Ferdinand ſon fils,
n'eſt qu'un journal prolixe qui peut fournir
des matériaux utiles. Robertſon n'a pas foutenu
dans ſon Hiſtoire d'Amérique la répuration
de celle de Charles- Quint , fi juſtement
célèbre par cette introduction , où
l'Auteur Anglois a développé , ſur le ſyſtême
féodal , des vûes moins neuves , moins elevées
,mais plus claires , mieux enchaînées
plus juftes que dans Montesquieu lui-même.
:
DE FRANCE.
ISS
Un autre Écrivain moderne, qui a mêlé tous
les tons & tous les ſtyles dans un ouvrage
fameux , s'eſt moins occupé de Colomb que
du monde qu'il a découvert. Un précis hiſtorique
ſur ce grand Navigateur doit donc
être accueilli favorablement , & la manière
dont M. le Chevalier de Langeac l'a tracé ,
en doit redoubler l'intérêt.
L'Auteur commence par une énumération
de tous les grands Hommes qui ont recueilli
beaucoup d'infortune& de gloire , & chaque
ſiècle en groſſit le nombre. Ce tableau qu'on
a déjà offert , mais avec moins dedéveloppement
, ne pouvoit être mieux placé qu'au
commencement de la vie de Colomb. Les
détails en ſont connus; je n'en ferai point
une analyſe ſuivie. Je choiſirai au hafard
ceux qui ferviront à mieux faire juger le
talent de l'Auteur. Il n'a point omis les premières
circonftances de la jeuneſſe de Colomb
, qui annonça de bonne heure l'enthouſiaſme
de la gloire.
:
" Né d'une famille honnête , mais réduit
>>à la pauvreté par les guerres de Lombar-
>>die , Colomb prouva de bonne heure
>> qu'avec des talens & du courage on eft
>> toujours ſupérieur à la fortune. Son pre-
>>' mier voeu fut de ſervir ſa patrie. Les Turcs
» & les Venitiens alliés lui faifoient la
>>guerre. Il fuivit avec tranſport un célèbre
Armateur de fon nom , redoutable à ces
ود
ود
رد deux Puiffances par fon audace & fes
Gvj
156 MERCURE
>> ſuccès. Témoin de pluſieurs combats , il
>> ſe ſignala dans un abordage , où ſon vaif-
>> feau&celui de l'ennemi s'enflammèrent
» & fautèrent enſemble , une rame lui ſervit
>> d'aſyle & de ſoutien ſur les flots. Quel
>> ſpectacle que celui de Colomb au milieu
ود des mers , luttant contre la mort,& ſauvé
>> à ſeize ans par fa deſtinée pour opérer la
>> plus étonnante révolution que jamais le
>>globe ait éprouvée ! il ſemble que malgré
>> trois fiècles écoulés , l'imagination foit
>> encore effrayée de ſon danger. "
Ce ſeul morceau prouve déjà que M. le
Chevalier de Langeac écrit avec l'eloquence
ſimple & noble que demande ſon ſujet. Le
dernier trait montre qu'il fait recevoir &
communiquer ces émotions fortes & vraies ,
ſignes certains du talent. On a dû remarquer
cette expreſſion heureuſe,ſauvéparfa
destinée. Quand ces fortes de beautés viennent
ſe placer fans effort dans le ſtyle , elles
le relèvent & l'enrichiſſent. Les vers en ont
encore plus beſoin que la profe; mais dans
l'un & l'autre genre les premières conditions
pour bien écrire font la clarté, la raiſon &
l'élégance. Il faut d'abord les remplir avant
de chercher les alliances d'expreſſions dont
on fait grand bruit depuis quelques années ,
&qui ne produiſent d'effet que lorſqu'elles
font eniployées à propos , comme dans
l'exemple que je viens de citer , lorſqu'elles
ſe dérobent ſous le charme d'une compofition
facile & naturelle.
DE FRANCE. 157
Il eſt temps de revenir à Colomb, & de
fuivre fon Historien .
" Un fameux Navigateur * , auquel on
>> devoit la découverte de Madère & de
» Porto- Santo, ſut diftinguer les talens de
>> Colomb , & lui donna ſa fille. Les récits
>> de ſon beau-père , & les Mémoires qu'il
"
reçut de ſa veuve , lui perfuadèrent de
>>>nouveau qu'on pouvoit obtenir à l'Occi-
>> dent les ſuccès obtenus ſur mer au Midi.
>>Dans une Ifle des Açores on avoit trouvé
ود fur la plage une ſtatue équeſtre; le piedeſ-
>> tal offroit des inſcriptions d'un caractère
inconnu ; mais le Cavalier , vêtu dans
>> le coſtume des Sauvages , avoit un bras
» étendu vers le couchant , & ſembloit in-
>> diquer cette route à l'audace des Naviga-
>>teurs. Les vents avoient pouffé ſur ces pa-
>> rages deux cadavres , dont les traits ne ref-
>> ſembloient pas aux hommes connus.
ود
>>L'autorité des anciens , & fur-tout la
forme de la terre , confirmoient Colomb
» dans ſes eſpérances déjà réaliſées par les
► Carthaginois.On fait qu'un navire de cette
>>nation avoit pénétré dans une Ifle dé-
>> ferte , couverte de bois , très- ſpacieuſe ,
» & coupée par de grandes rivières ; la
" beautédu climat décida même une partie
» de l'équipage à s'y établir. Mais le Sénat
>> de Carthage , inſtruit de ce ſecret , qui
>> lui parut dangereux , fit périr tous ceux
* Barthélemi de Pereſtrello.
८
:
و
158 MERCURE
>> qui pouvoient le répandre , & voulut que
» les autres , abandonnés dans l'Ifle , y
>> fuffent à jamais oubliés ; ſévérité profonde
>>& remarquable , & qui ſerviroit preſque
>>de ſolution à ce problême tant de fois
>>agite: fi la poffeffion d'un nouveau monde
>>a été plus utile que funeſte au genre hu-
>> main.»
Il nous ſemble qu'il eſt très-heureux de
rappeler tous ces faits. C'eſt s'emparer avec
art des acceſſoires intereſſans de ſon ſujet.
Cette découverte d'une ſtatue équestre dans
une Ifle des Açores , plaît à l'imagination
ſans la détourner trop long-temps. Elle la
livre à de vaſtes & rapides conjectures fur
l'ancien état de notre globe. Quelques
circonſtances pareilles , rapprochées avec
art , & foutenues du facile fecret des étymologies
, fuffiſent à des Érudits pour bâtir
& renverſer des ſyſtêmes. Quelques perſonnes
conteſteront ſans doute le voyage des
Carthaginois , quoique l'Auteur , dans ſes
notes , en ait raſſemblé toutes les preuves
exiſtantes. Mais les Lecteurs inſtruits lui fauront
gré de la réflexion qui termine ce paffage.
Pourſavoir fi la poffeffion d'un nouveau
monde a été utile ou funeſte, il faudroitentendre
quelques defcendans de ces Rois vraiment
paternels qui régnoient fur les paiſibles
Péruviens , de ce fameux Gatimozin , le
heros de l'Amérique ; mais leur race eft
éteinte. L'Amérique Méridionale n'eſt plus
-
DE FRANCE.
1992
peuplée que de Nègres & d'Européens corrompus.
On trouve encore l'homme primitif
dans les contrées reculées de l'Alie , се
berceau de la fociété, où pluſieurs peuples
ont conſervé leurs moeurs originelles ; dans
cette terre féconde que le temps n'a pas encore
uſée ſous les révolutions de la Nature
&fous celles des Empires. L'Amérique ,
dans l'eſpace de deux ſiècles , a perdu ſes anciens
habitans. Le Philofophe qui voudroit
ſe former une idée du premier état de la race
humaine , en trouveroit plutôt quelques veftiges
dans le centre de l'Afrique , dans la
patrie des lions & des tygres moins funeſtes
à notre eſpèce que les nations civiliſees de
l'Europe ne le furent aux Sauvages Indiens.
Ce tableau douloureux prouve trop que la
découverte d'un nouveau monde n'a été
qu'une nouvelle ſource de crimes &de malheurs.
Mais Colomb ne pouvoit prévoir
que l'agrandiſſement de l'Univers ſeroit une
cauſe deplus pour ſa dépopulation. Le genre
humain qu'il a cru ſervir , & qu'il a tant
illuftré , ne lui doit pas moins de reconnoiffance
& d'admiration.
M. le chevalier de Langeac va nous expofer
& les malheurs & les découvertes de
ce grand Navigateur. Je voudrois pouvoir
rapporter les pages éloquentes où il le peint
mendiant quelques foibles ſecours pour exé
cuter ſa vaſte entrepriſe ,& portant de Cour
en Cour , comme il le dit ,fon indignation &
fesprojets. On voit dans ce moreeau &
160 MERCUREG
dans pluſieurs autres , qu'il a médité Tacite,
&qu'il fent quelquefois comme lui. La na- i
vigation de Colomb eſt décrite avec d'autres
couleurs. L'Auteur varie ſon ſtyle avec lestableaux
différens qu'il parcourt. Ecoutons- le
lui-même.
" A peine Colomb fut en mer , que le
- gouvernail d'un de ſes vaiſſeaux rompit.
>> La ſuperſtition qui régnoit dans ſon équi-
>> page ne manqua pas de tirer de cet évé-
>>nement les plus ſombres préſages, & bien-
>> tôt il eut moins de peine à dompter les
» élémens que l'eſprit pufillanime de ſes
» compagnons. Mais quand la bouffole ne
>> fut plus un guide affſuré, que l'aiguille .
» aimantée fut moins exacte à chercher le
>>Nord , & que ſa direction s'altéra , la ter-
>>reur fut univerſelle; ils ſe croyoient en-
>> traînés par des flots qui ne permettoient
> plus de retour..........
f ود A force d'inſtances , l'Amiral obtint ,
>> comme une grâce , que trois jours ſeule-
> ment on ſuivroit encore l'entrepriſe. Le
>>premier fut fans découverte , le ſecond
>> ramena l'eſpérance. Des oiſeaux étran-
>> gers , & raffembles en troupes , un roſeau
> pouffé par les vagues , & dont la tige paroiſſoit
fraîchement coupée , des branches
d'arbriſſeaux que la mer agitée n'avoit pas
> encore dépouillés de leurs fruits , des plan-
>> ches , des débris flottans où le travail de
>> l'homme ne pouvoit ſe méconnoître , l'in-
- conftance & la variété des vents , les
"
ود
DEFRANCE. 161
" nuages même différemment grouppés &
>>: nuancés autour du ſoleil , perfuadèrent à
- Colomb qu'il étoit voiſin de la terre .........
>>-Le ſommeil étoit loin de tous les yeux , &
>>les regards avides s'attachoient au ſombre
>>h>orizon où la terre, ſi deſirée, devoit enfin
>- ſe découvrir. &c. &c. »
Ne reconoît- on pas dans tous ces détails
letalent de peindre ? Le ſtyle n'est- il pas orné
fans recherche , harmonieux & pittoreſque
ſans s'éloigner de la fimplicité de la proſe
qui rejette , dans preſque tous les genres , &
fur-tout dans l'hiſtoire , les tours trop poétiques
, & les expreſſions trop figurées.
L'Amérique ſe découvre enfin. " Quel
>> moment pour Colomb! (continue l'Hif-
>> torien) la joie , le repentir arrachoient
» des larmes; onétoit à ſespieds, on l'élevoit
>> en triomphe , on s'embrafſoit , on oſoit
>>partager ſa gloire. Cet étranger , cet en-
>> nemi , qu'un inſtant plus tôt on vouloit
» mafſacrer , étoit l'unique objet de l'en-
>> thouſiaſme , du reſpect & d'un culte uni-
>> verſel; ce n'étoit plus un homme , c'étoit
:un Dien qui venoit d'enchérir ſur le cou-
>> rage de tous les fiècles. >>
Ce mot enchérir , qui eſt ordinairement
familier , eſt placé dans cet endroit avec goût
& bonheur. Il produit un bel effet , parce
qu'il s'unit à une grande idée. C'eſt- là un des
premiers ſecrets de l'art d'écrire. C'eſt celui
qu'ont poffédé , dans un degré ſupérieur, les ..
deux plus étonnans Écrivains du dernier
162 MERCURE
fiècle , Paſcal & Boffuet. J. J. Rouſſeau
dans le nôtre , s'eſt ſervi , avec ſuccès , de ce
contraſte, qui naît de la popularité des termes
& de l'élévation des penfees , des ſentimens
ou des images.
On ne peut qu'indiquer aux Lecteurs le
portrait d'Alexandre VI , qui donne à Ferdinand
les pays découverts par ſon Amiral.
Ils feront frappés des traits mâles & profonds
fous leſquels M. le Chevalier de Langeac
a fu lepeindre. Il a voulu lier auffi à fon
ſujet l'épiſode intéreſſant de Jeanne , fille
d'Iſabelle ,fi connue dans l'histoire par les
malheurs defon amour pour un époux trop
indifférent , & qui , née près du trône ,fut
aimerjusqu'à ladémence. L'Hiſtorien ſemble
oublier fon héros un moment; mais il fait
rentrer cet épiſode dans fon récit principal ,
par cette réflexion: " C'eſt elle , dit-il , que
>> les malheurs de Colomb euſſent intéreſſé ,
» ſi l'amour de Philippe n'eût pas perdu ſa
>> raiſon. Quelle Souveraine , ſi le bonheur
>>de fes peuples eût été l'objet de ſa vive
» ſenſibilité!
•Le retour de Colomb en Eſpagne eſt écrit
avec la même élégance & le même ſoin que
ſa première navigation. Il ſe rembarque
pour d'autres expéditions. Il trouve cette
région nouvelle inondée de ſang.
" Deux cens hommes , vingt chevaux &
>> trente chiens eurent à combattre cent
> mille hommes ,& en furent vainqueurs. »
Combien cette préciſion vigoureuſe eſt
DEFRANCE. 163
an-deffusdeces longues déclamations , cent
fois répétées , fur les maſſacres de l'Amérique!
c'eſt un grand art , mais un art bien
ignoré que celui de renfermer une page dans
ane ligne ,& un volume dans une page.
i
Les bornes d'un extrait nous empêchent
de ſuivre l'Auteur dans le détail des nouvelles
conquêtes & des infortunes de Colomb.
Les perfécutions qu'il eſſuie d'Ovando
& de Bovadilla , nommés Gouverneurs de
Saint Domingue à ſa place ; l'ingratitude de
Ferdinand & d'Iſabelle; ſa captivité; toutes
ces circonstances font retracées avec force ,
avec nobleffe. L'ufurpation d'Améric-Vefpuce,
qui donna fon nom au monde qu'avoit
découvert Colomb , amène une réflexion
bien honorable pour les Lettres.
"
Le Florentin , qui n'avoit ſuivi que la
>> route du hardi Genois , & n'avoit abordé
» qu'aux mêmes terres , ofa publier , à fon
>> retour , une relation de ſes voyages , qu'il
ود
ود
رو
ود
ود
donna pour des découvertes. Son Ouvrage
fur lu &perfuada. C'eſt à cette preuve de
>>l'empire des Lettres qu'il faut reconnoître
combien elles font néceffaites à la puiffance
, puifque la gloire même a beſoin
de leurs fecours; elles feules ont enfin
remis le fourbe à ſa place ; mais alors ,
> plus connu par fon Livre que Colomb
>> par fes travaux , Améric parvint un inf-
>> tant à l'éclipfer ; aujourd'hui même en-
>>core, l'habitude d'une injuftice a prévalu
. contre la vérité , &c . &c.
"
164 MERCURE
On ne peut rien ajouter à cette courre&
noble apologie des Lettres amenée ſi naturellement.
Tous les grands Hommes les ont
appelées auprès d'eux pour célébrer leurs
triomphes ou leurs vertus , pour étendre
leur renommée, embellir leur repos ou confoler
leurs malheurs. Les hommes puiſſans
qui ont perſécuté cette claſſe paiſible , vouée
à la culture des Arts , n'ont au contraire
montré que leur foibleſſe & la crainte de
trouver des juges.
Mais je me hâte d'arriver à un des momens
les plus attendriſſans de la vie deColomb.
Après avoir été chargé de chaînes , il
eſt aſſez grand pour pardonner à Ferdinand ,
& tente un troiſième voyage. Une tempête
l'affaillit à la hauteur de Cuba. Il eſt obligé
de s'échouer lui-même à la Jamaïque. Jeté
dans une Ile ſauvage , ſans vivres , fans ſecours
, dans l'impoſſibilité d'en demander à
la feule Colonie dont il eût droit d'en attendre
, * il étoit mourant & couché dans
les débris de ſon navire. On ſe révolte contre
lui. La férocité des Eſpagnols , qui lui reprochoient
des malheurs dont il étoit la première
victime , menace de l'affaffiner. Deux
pourtant ſe dévouent pour lui. Ils s'embarquent
ſur un canot. L'un devoit inſtruire le
Gouverneur de Saint-Domingue de la détreffe
de Colomb ; l'autre , porter aux Sou-
* Saint-Domingue , dont Ovando , ſon ennemi ,
étoit Gouverneur .
4
DE FRANCE. 165
verains d'Eſpagne une lettre , où il leur
mandoit : « Qu'après vingt ans de dangers
>> effuyés à leur ſervice , & tels que per-
> fonne encore n'en pouvoit citer de pa-
"
"
८१
reils , il ignoroit s'il poſſédoit une obole
>> au monde , s'il avoit une maiſon qui pût
lui ſervir d'aſyle , & qu'il ne ſe connoifſoit
d'aſſuré que les chaînes qu'il avoit
portées , & l'infamie dont elles avoient
>> couvert ſon front.
:.... Comme cette lettre auroit dû punir les
perfécuteurs de Colomb , s'ils avoient été
capables de remords ! comme elle doit les
flétrir dans la poſtérité ! Il n'eſt rien de plus
touchant que cette ſituation d'un grand
Homme,qui ſe venge de ſes ennemis en leur
1 rappelant au bord du tombeau ſes ſervices
&leurs outrages. Le feul Béliſaire aveugle ,
mendiant une obole ſous les chaumières qu'il
adéfendues , offre un ſpectacle plus fublime
encore. Les dernières pages de ce précis infpirentun
grand intérêt. Nous en choifirons
quelques fragmens. 1-1
:
2 Colomb ne pouvoit exiſter avec ſes
chagrins. Il ne revit plus ſon frère ; & la
mort , à cinquante-neuf ans , termina ſa
>> pénible carrière. Dans cet unique inſtant
>> Ferdinand parut ſe rappeler ſes ſervices.
>> Il voulut que le corps de l'Amiral fut
> tranſporté avec pompe de Valladolid à la
grande Egliſe de Séville; &fur le marbre
>> de ſa tombe , il ordonna qu'on gravât ce
terrible aveu : Colomb donna un nouveau
166 MERCURE
» monde aux Royaumes de Caſtille & de
» Léon. Ces mots étoient le titre ſacré qui
33
"
t devoit affurer aux enfans les graces promiſes
à leur père. Mais Ferdinand ne
• ſe ſouvint que dans une infcription des
bienfaits " du malheureux Genois.
"
•
•
•
•
» Enfin , pour le bonheur du monde , la
>> mort de ce Tyran termina ſes injuftices.
» C'eſt de lui que diſoit un Prince d'Italie :
>> Avant de compter fur ſes promeffes, je
> voudrois qu'iljurât par un Dieu auquel il
> crút. Ce mot eſt l'hiſtoire de ſon âme &
» de la vie. »; :
M. le Chevalier de Langeac , pour completter
l'hiſtoire de Colomb, fait rapidement
celle de fon fils & de fon petit-fils , qui
n'héritent que de ſes infortunes.
* Il ne reſta de ce nom célèbre que la
>> jeune Ifabelle , mariée depuis deux ans à
>> Dom George de Portugal. Le foible ef-
>> pace de ſoixante- treize années vit briller
»& s'anéantir cette race entière , qui , mal-
» gré la perfecution & fon origine preſque
» inconnue , mérita , par l'éclat d'un ſeul
homme , de s'élever à l'alliance des Rois.
Cette Famille illuſtre s'eſtéteinte dans une
branche de la Maiſon de Bragance , & n'a
laiffé d'elle fur la terre que le ſouvenir
d'une grande gloire & d'une plus grande
infortune. »
ود
Ces citations fuffifent pour justifier nos
DE FRANCE. 167
éloges. Ce ſtyle nous paroît celui de l'Hiftoire
; il eſt pur , clair , élégant & foutenu.
Le récit a du mouvement & de la
variété; il eſt ſouvent animé par cette éloquence
d'une ame forte & courageuſe qui
s'enflamme pour la gloire & la vertu , &
s'irrite contre leurs ennemis . Cet Ouvrage
fait defirer que M. le Chevalier de Langeac
s'occupe du genre hiſtorique , trop négligé
des jeunes talens. Il leur donne un
exemple digne d'être ſuivi. Les beautés
neuves en Eloquence , en Poéſie s'épuiſent
de jour en jour. Les combinaiſons dramatiques
fur-tout deviennent rares & difficiles .
L'Histoire offre une gloire nouvelle aux
Écrivains diftingués. La mémoire peut rafſembler
dès la jeuneſſe les faits célèbres , les
grandes époques , & travailler de loin pour
la raiſon&l'expérience. Un grand nombre
d'événemens modernes ont toute la majeſté,
tout l'intérêt de ceux de l'antiquité. Il
nese trouvera plusfans doutel'homme devant
qui la terre ſe taifoit. Mais les plus beaux
fiècles font-ilsdonc ceux où quelques Conquérans
ont envahi l'Univers ? L'Hiſtoire
n'eſt alors que celle d'un peuple ou même
d'un homme. Quand on lit les Thucydides
&les Tite-Lives , on admire les peuples
dont ils ont écrit les Annales; mais on s'indigne
de voir les Arts & la Liberté refferrés
dans une petite portion du Globe peuplée
de Républicains orgueilleux qui ne comptent
au-delà de leur patrie que des eſclaves &
168 MERCURE
des barbares. Aujourd'hui les lumières font
répandues également chez pluſieurs Nations
de l'Europe digues d'être rivales.
Chacune a ſes Loix , ſes Mooeurs , fes Révolutions
, fes grands Hommes , ſon Induſtrie
&ſa Politique. Quelques - unes ont produit
des Philoſophes illuſtres , des Poëtes ,
des Orateurs fameux, qui tous ont un génie
différent , quoique tous formés ſur les
chef - d'oeuvres de la Grèce & de Rome.
Ajoutez à tous ces tableaux celui des progrès
de l'eſprit humain , la perfection de
toutes les Sciences , de tous les Arts , qui ,
par leur développement ſucceſſif , préparent
lentement à l'homme des découvertes
que les eſpérances les plus audacieuſes du
génie oſent à peine entrevoir. L'imagination
ſera plus frappée peut-être du ſpectacle de
ce Peuple-Roi qui marche pendant fix fiècles
à la conquête de tous les autres , &
croit ne remplir que ſa deſtinée ; mais les
ſpectacles que préſente l'Univers moderne
font plus inſtructifs , plus dignes d'attacher
les yeux du Sage , plus variés & plus conſolans.
Sous le Règne de Louis XIV , la puifſance
de certaines opinions dominoit tous
les efprits ,& leur faiſoit porter dans l'Hiftoire
des préjugés nuiſibles à la grandeur de
ſes vûes , à l'impartialité de ſes jugemens.
Des opinions contraires ont produit le même
effet ennos jours. Un autre excès a pris la
placedu premier. Les momens de l'enthouhalme
1
DE FRANCE. 169
Gaſmene ſont point favorables aux médita
tions ſages & profondes qui doivent occuper
l'homine chargé de tranſmettre aux
ſiècles futurs le récit des ſiècles pafles. Au
jourd'hui cet enthouſiaſme s'eſt ereint. Les
déclamations nombreuſes qu'il a produites
font oubliées. Les eſprits font calmes. La
raiſon & le goût proſcrivent toute eſpèce
d'exagération dans les idées même utiles.
Voici le moment d'apprécier avec juſteſſe
leshommes& les choſes. Voici le moment
où doit s'élever l'Hiſtorien .
* Ces réflexions nous entraînent trop loin;
mais l'effet de tout bon Ouvrage eſt d'émouvoir
celui qui lit &qui ſent. En parcourant
Ouvrage, dont nous avons rendu compte,
nous avons eu beſoin de mêler quelques
idées à celles de l'Auteur.
Après l'analyſe du Précis ſur Colomb , il
faut parler de l'Épître qui a remporté le
prix à l'Académie de Marſeille.'
Nous obferverons d'abord avec plaiſir
que cette Académie peut citer plus d'un
Concours célèbre. C'eſt elle qui propoſa , il
-y a quelques années , l'Eloge de la Fon
taine , & qui vit deux Orateurs diftingués
diſputer&mériter le prix. L'un ſe ſert habilement
de cette Métaphyſique ingénieuſe
qui remonte à tous les procédés des Arts , qui
cherche & développe la marche du génie
dans ſes produtions. Il emploie toutes les
reffources de l'efprit pour analyſer les beau-
-tésque trouvoir l'instinct de la Fontaine. Il
N°. 12 , 23 Mars 1782. H
:
170 MERCURE
a eu la gloire de faire naître à chaque inftant
des idées fines, profondes , nouvelles ,
inattendues , d'un ſujet qui ne ſembloit exiger
que des ſentimens aimables & un
ſtyle naturel. L'autre , qui paroît avoir
moins médité , moins raſſemblé toutes ſes
forces fur fon Ouvrage , peint avec une
élégance facile , une grace abandonnée , celles
du ſimple La Fontaine. En les peignant ,
il reproduit tout leur charme ; il donne le
defirde relire les Fables du Bon-Homme. Le
Panégyriſte fait plus aimer la Fontaine , s'il
eſt poſſible , & la Fontaine fait aimer le
Panegyrifte. Marſeille enleva dans le même
remps à Paris l'éloge de Racine. Un de
ceux qui avoit loué La Fontaine , rendit le
même hommage au grand Poëte tragique
dont il eſt le Diſciple. L'Éloge eft digne du
Maître , & les Notes qui le ſuivent ne ſont
point inférieures aux Commentaires fur
Corneille. Après des noms auſſi célèbres , il
eft honorable pour M. le Chevalier de Langeac
d'être couronné au même Tribunal.
L'Académie de Marſeille , qui avoit prefcrit
le ſujet, n'avoit laiſſe de libre que la manière
de le traiter. Ce ſujet, ſi je ne me
trompe, étoit du nombre de ceux qui
demandent une grande étendue ou une
alluſion paffagère. Les Sociétés Littéraires
ſe font trompées plus d'une fois en indiquant
elles mêmes les ſujets en profe , &
fur tout en vers. C'est à l'Auteur ſeul
qu'appartient ce choix, Seul il peut juger
DE FRANCE. 171
de la forme&de la meſure qu'il doit don
ner à ſon Ouvrage. Comment peindre
Colomb en deux cent vers ? Une Ode
feroit froide parce qu'elle ne pourroit être
qu'hiſtorique *; un Poëme ſeroit trop vague;
une Epître eſt le ſeul plan qu'on puiffe
adopter , & c'eſt celui de M. le Chevalier
de Langeac .
Il place ſon Héros dans la ſituation la plus
favorable pour ſuppoſer une lettre.
" Lorſque Colomb, chargé de chaînes ,
>> fut arrivé du Nouveau-Monde , Ferdi-
>> nand & Iſabelle ne tardèrent pas à fon-
>> tir combien cet événement devoit nuire
à leur gloire ; ils s'empreſsèrent done ,
» pour réparer en quelque forte une ſi
cruelle injure , d'inviter l'Amiral à venir
» à la Cour, & lui envoyèrent une ſomme
* Je connois quelques belles ſtrophes d'une Ode
commencéeſur ce ſujet. L'Anteur , qui joint beancoup
de talent à beaucoup de modeftie , ſentit l'imi
poſſibilité de l'animer par des mouvemens lyriques,
&l'abandonna bientôt. Il s'occupe d'un Poëme fur
les jardins , comme M. l'Abbé de l'Iſle , fans pré
tendre lutter contre un auſſi grand Verificateur ;
mais il a eu l'avantage d'être lui même l'Architecte
&le Deffinateur deles jardins; il afait les vers ſous
lesarbres qu'il a plantés ; il adû reproduire des ſentimens
vrais , des idées originales , & trouver des
images naturelles. Il faut vivre auprès de la Nature
pour la bien peindre, &ne pas la copier fur les def
criptionsdéjà faitespar les premiers Poëtes qui l'ont
obfervée.
!
:
/ Hif
174 MERCURE.
>> d'argent ſans le rétablir dans ſes droits.
>> C'eſt à cette invitation & à ce préſent que
>> Colomb répond par l'Epître ſuivante. »
Le commencement eſt plein de verve &
de fierté.
Non , gardez loinde moi vos impuiſſans regrets !
Je ne veux rien de vous , ni remords ni bienfaits :
Je ne veux rien de vous , Ferdinand , Iſabelle ;
C'eſt à deux Univers que Colomb en appelle , &c.
1
Peut-être condamneroit- on dans un autre
Ouvrage un début auſſi véhément ; mais il
eſt très-naturel que le premier ſentiment
de Colomb ſoit celui de l'indignation qui
éclate contre ſes oppreffeurs. Les beaux
vers ſe préſentent en foule dans cette Épître.
Nous choiſirons ceux qui n'offriront point
les circonstances déjà tracées dans le Précis;
car le Poëte & l'Hiſtorien ont dû néceſſairement
ſe rencontrer.
Colomb peint l'état de l'Europe quand
il conçut ſes projets ,
Et Veniſe , & l'Empire , & la foible Angleterre ,
M'offroient des préjugés la crainte héréditaire ;
La France , dans l'effroi , ſur un trône ſanglant
Oſoit, après un monſtre , élever un enfant,
- Près de vous , dit- il à Ferdinand & Ifabelle,
je portai mes eſpérances.
Malheureux ! où le ſort m'offroit-il un refuge?
Que d'affrontsdévorés ! quels rivaux !&quel juge!
DE FRANCE.
173
Devos égaremens un Moine adulateur ,
Entre le crime & Dieu , ſouple médiateur ,
Forma de ſes pareils un vil aréopage .
C'eſt-là que l'ignorance inſultoit mon courage.
Sous leur ſtupide orgueil il me fallut plier;
Mes projets , devant eux , vinrent s'humilier.
4
:
Ces vers font remplis de penſées fortes
ſans enflure; le ſtyle en eſt plein , ferme &
précis ; ceux- ci ſur-tout uniffent la richetfe
de l'expreſſion à la profondeur du ſens :
Entre le crime& Dieu , ſouplemédiateur.
Mesprojets devant eux vinrent s'humilier.
En voici d'autres qui décèlent une ima
gination poétique.
Des vents quej'ai ſoumis aux voiles moins craintives ,
L'effort féditieux m'entraîna loin des rives .
J'ai courbé le premier ſous le poids d'un vaifſeau ,
Les flots amoncelés d'un Océan nouveau.
J'ai vu dans ces climats , obſtinement rébelle ,
Cet aimant conducteur être au pôle infidèle.
La première deſcente de Colomb cu
Amérique fournit au Poëte des peintures
qu'il a ſu rendre intéreſſantes & animées
malgré le plan étroit où il étoit reſſerré.
L'idée qu'il lui donne dans le moment où il
débarque en Amérique mérite d'être citée.
Quoi! j'ai pu dans ces lieux me ſouvenir d'un maître
Allerchercher des Rois quand j'avois droit de l'être !
Hiij
174 MERCURE
Ah! Dieu ! dans ces forêts que ne ſuis-je roſté!
Préférable aux grandeurs , j'avois la liberté ;
Je pouvois près de moi lui fonder un aſyle ,
Atous les opprimés ouvrir un port tranquille;
Sans lois que la raiſon , ſans maître que les cieux ,
Votre Europe déſerte auroit peuplé ces lieux , &c.
Peut - être Colomb n'a jamais eu cette
idée; mais il eſt beau de trouver dans fon
coeur des ſentimens qu'on puiffe prêter à un
Héros fans reſter au-deſſons de lui .
Colomb à fon retour eſt prêt de faire
naufrage & de perdre ſa renommée ; il
s'écrie :
Tranquille fur mes jours ,jetremblois pour magloire.
Ce vers éclaire l'ame de tous les grands
Hommes; il en révèle le ſecret.
Le mouvement qui termine cette Epître
eft fupérieur à tout le reſte.
Non: je ne veux pas même , à vos bienfaits rébelle ,
Vous laiffer réparer cette offenſe cruelle;
Je veux être opprimé , je ſuis fier de ſouffrir.
Je n'ai rien obtenu qu'un monde à découvrir ;
L'honneur m'a trop payé! mes fers ſont ma richeſſe..
Près de moi ſuſpendus , ils me ſuivront ſans ceſſe ;
Mon bonheur avec eux ſera de m'irriter.
Chaque jour à mes fils je veux les préſenter ;
Je veux , dans le tombeau quand il faudra deſcendre,
Qu'avec moi renfermés , ils pèfent fur ma cendre;
Qu'unjour, l'homme accablé ſous d'injuſtes revers ,
DE FRANCE.
175
S'indigne&ſe conſole en retrouvant mes fers ;
Qu'ils rappellent aux Roismonnom, mmaarécompenfe,
Et ſervent à l'envi ma gloire & ma vengeance.
Quand on s'élève à l'Eloquence tragique
dans une Epître de ce genre , on ne peut
aller plus loin. Ne doutons point que ces
derniers vers déclamés fur le Théâtre dans
la même ſituation n'y répandiffent la plus
vive émotion .
Je n'ai rien obtenu qu'un monde à découvrir.
Chaquejour à mesfilsje veux les préſenter.
e Ces traits énergiques , ſimples & vrais
appartiennent au plus grand talent. Nous
lalſſons au Critique de profeſſion le ſoin de
rechercher quelques phrases , quelques hémiſtiches
à reprendre ; nous aimons mieux
nous livrer au ſentiment des beautés qui
nous ont frappés dans la profe & dans les
vers. Le Précis & l'Epître doivent donner à
M. le Chevalier de Langeac une place diftinguée
dans la Littérature. Il avoit déjà
plus d'un titre , mais non pas de ſi conſidérables.
Il a joint à ſon Précis hiſtorique un
petit nombre de Notes preſque toutes relatives
à l'Exorde qui renferme les noms
de quelques grands Hommes perfécutés.
On y trouve pluſieurs faits connus préſentés
avec un nouvel intérêt , & quelques autres
totalement ignorés. On y remarquera
un Fragment traduit de la vie d'Agricola ,
qui nous a paru conferver la profondeur
Η ιν
2
276 MERCURE
L
H
&la briéveté de l'original. Ces Notes feront
fur- tout précieuſes pour les ames honnêtes,
par les éloges que l'Auteur y donne à
quelques Ecrivains célèbres encore vivans ,
MM. Diderot , Marmontel , de la Harpe ,
&c. La justice qu'il leur rend pourra déplaire
àde jaloux détracteurs ; elle recevra même
de malignes interprétations ; car dans ce
fiècle on pardonne plus les fatyres que les
louanges . Mais le jeune homme qui aime
les Arts a beſoin de rendre hommage à ſes
modèles. Nul intérêt n'entre dans ſes éloges.
Il acquitte la dette de la Nation, ſouvent ingrate
, & devance le jugement de la poſtérité.
J'aime qu'au nom d'Homère il s'anime & rougiffe ,
Qu'à celui de Zoïle il s'indigne & frémiſſe.
Il parle avec tranſport des Maîtres de ſonArt.
:
P.S. La partie typographique de cet Ouvrage
fait le plus grand honneur aux Preffes
de M. Didot l'aîné , rival des Elzévirs & des
Baskerville. MM. Marillier & Delaunay ,
dont les talens brillent fouvent réunis , l'ont
erné de leurs Deſſins & de leurs Gravures.
DE FRANCE. 177:
DISCOURS fur la vie Religieuse , ſuivis
-des Discoursfur l'amour de Dieu & fur,
l'Oraiſon Dominicale , dédiés à Madame ,
LOUISE de France, par M. l'Abbé Affelin ,
ancien Vicaire Général de Glandèves,
2 Volumes in- 12 . A Paris , chez l'Auteur
, rue des Poules , quartier de l'Eſtrapade;
& Delalain le jeune , Libraire , rue
Saint Jacques.
Pour donner une idée de cet Ouvrage,
nous allons prendre l'eſprit de l'Auteur. Il
établit trois caractères diſtinctifs de l'ame
religieuſe , la Reconnoissance, la Fidélité
la Confiance, ce qui lui fournit la matière
devingt Diſcours. Les deux premiers tendent
àprouver combien il eſt juſte de reconnoître
le bienfait de ſa vocation , & combien il eſt
dangereux de l'oublier .
Dans fix Diſcours far les voeux,M. l'Abbé
Affelin préſente alternativement ce que ces
voeux ont d'obligatoire , & ce qu'ils ont
d'honorable &de confolant pour les Religieuſes.
Pluſieurs Diſcours ſur la Solitude , fur
l'Eſprit intérieur , l'Oraiſon & la Mortification
, préſentent un grand nombre de maximes
, de comparaiſons & de traits propres
à foutenir la ferveur du Cloître .
En traitant de la néceſſité de la Perfection
, l'Auteur expoſe des vérités fortes,
appuyées de déciſions exactes ; & pour em
Hv
178 MERCURE
inſpirer le goût aux perſonnes conſacrées à
Dieu , il y joint des réflexions relatives à la
dignité de leur état; il les engage à ſe reſpecter
elles-mêmes , &à ne point dégénérer.
Dans le Diſcours ſur la Fidélité auxpetites
chafes ,M. l'Abbé Aſſelin fait apprécier les
plus légers ſacrifices par la gloire qui en revient
à Dieu , & par notre utilité perſonnelle
, & il s'applique à relever ſon ſujet
par tous les moyens qui peuvent animer la
ſenſibilité & l'imagination.
En expoſant les abus de la direction & les
dangers de la tiédeur, M. l'Abbé Affelin
achève de traiter les matières relatives à
la fidélité d'une ame religieuſe. Dans l'entretien
fur la direction, il expoſe les abus ,
indique les remèdes , réfute les prétextes ,
peint fortement les dangers de cette apathie
de l'ame qui conduit à l'indifférence & au
dégoût.
LesDifcours ſur l'excellence de la vocarion
à l'état Monaftique , ſur le ſacrifice de
Fame religieuſe, ſur la ſageſſe de l'ame
folitaire, ſur la fidélité de Dieu envers ſes
Epouſes , tendent à offrir aux perſonnes qui
vivent dans le Cloître les tableaux du bonheur
de leur état,comparés aux malheurs &
aux dangers du monde.
On trouve à la fuite de l'Ouvrage des
Diſcours fort intéreſſans ſur l'Amour de
Dieu & fur l'Oraifon Dominicale.
(
Sans doute que nous en avons dit affez
pour prouver que ce Livre eſt fait pour
DEE FRANCE.
199
être lû avec autant d'utilité que de plaisir.
M. l'Abbé Aſſelin a du goût , de l'onction ,
de la vigueur & de l'adreſſe ; on reconnoît
en lui un homme habile à manier l'arme
puiſſante du raiſonnement.
SPECTACLE S.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi 11 de ce mois , Mlle Sainval
cadette , que ſa ſanté éloignoit du Théâtre
depuis un an , a reparu par le rôle de Monime
,dans Mithridate , Tragédie de Racine ,
& le Mercredi ſuivant , par le rôle d'Inès,
dans la Tragédie de la Motte.n
ינ
Nous parlerons ſeulement ici de l'effet
que cette Actrice a produit dans le rôle
d Inès , qui nous ſemble plus analogue à la
nature de ſon talent que celui de Monime.
Rien de plus intéreſſant que la fenibilité
qu'elle a déployée dans le perſonnage de
cette épouſe infortunée. Elle a arraché
des larmes de tous les yeux , & parlé à tous
les eſprits; elle a prouvé que ſi la ſanté de
Mademoiselle Sainval n'eſt pas encore affez
parfaitement rétablie pour lui permettre de
faire uſage de tous ſes moyens , au moins
cette aimable Actrice n'a rien perdu de fon
mérite ,ni de cette intelligence qui y ajoute
Hvj
180 MERCURE
encore , & qui diftingue principalement les
grands Acteurs tragiques.
Le Samedi 16 , on a fait la clôture de ce
Théâtre par une repréſentation de Tancrède
& de la Gageure Imprévue. Entre les deux
Pièces, M. Dorival, Comédien auſſi eſtimable
par les qualités de ſon âme que par celles
qui le rendent précieux dans l'emploi dont
il eſt chargé , a prononcé le Diſcours fuivant.
MESSIEURS ,
ン
Chaque fois que nous venons retracer à vos yeux
le tableau des paffions & des foibleſſes humaines , it
n'eſt aucun de nous qui n'éprouve, aux approches
de la Scène , une inquiétude ſecrette , une agitation
pénible; je le dirai , Meſſieurs , une crainte preſque
décourageante qui agit ſur la mémoire , ſur l'organe ,
enchaîne les moyens , repouſſe les élans de l'âme , &
ne nous laiſſe que l'effrayante perſpective de la difficulté
de notre Art. Cette appréhenſion , dont les
fuites ſont ſi fureſtes pour nous , n'a cependant
qu'une cauſe très-légitime ; elle ne peut être produite
que par une juſte méfiance de nos talens , &
fur tout par le defir ardent de mériter vos fuffrages.
En effet , Meſſieurs, & vous vous en êtes apperçus
plus d'une fois , à peine les premiers témoignages de
votre bienveillance ſont-ils parvenus juſqu'à l'Ac
teur , intimidé d'abord par la préſence de les juges ,
qu'il éprouve un changement ſubir. Il commence à
ſe maîtriſer lui-même ; ſes geſtes deviennent naturels
, ſes intonationsjuſtes. Ameſure que vos applaudiffemens
le dégagent de ſes liens , fon âme s'étend,
ſa ſenſibilité ſe développe , ſe communique ; il
s'identifie avec le perſonnage qu'il repréſente ; la
DE FRANCE. 18t
fituation ſeule le commande ; enfin , il parvient à
produire cette heureuſe illuſion qui doit faire le
charme de nos jeux. Oui , Meſſieurs , vos plaiſirs
font unis avec nos ſuccès ; & cette réflexion , à laquelle
notre amour-propre s'attache avec complaifance
, nous donne le droit de réclamer la continuation
de vos bontés. Nous ſommes à la veille de
redoubler nos efforts pour les mériter. En paſſant.
dans ce Temple nouveau , que la munificence Royale
vient d'élever à la gloire de l'Art Dramatique , nos
premiers ſoins feront conſacrés à y raſſembler tout
ce qui peut contribuer à votre agrément , & donner
de la pompe à nos repréſentations. Vous dire qu'il
fera le dépôt des richeffes que les grands Hommes
de la Nation nous ont confiées, c'eſt vous en afſurer
le domaine; c'eſt vous ſupplier d'en faire le tribunal
où vous rendrez ces arrêts mémorables , qui fixent à
jamais le rang des Ouvrages & la réputation des
Auteurs. Puifliez - vous , Meſſieurs , y accueillir , avec
verre indulgence ordinaire, les marques de notre
zèle , les efforts de nos foibles talens , & les témoignages
de notre reſpectueuſe reconnoiſſance.
Ce Diſcours , que l'on a écouté avec une
très- grande attention , a été univerſellement
applaudi par les Spectateurs , dont l'amourpropre
a dû , en effet , être très - flatté. Le
Comédien , en rappelant au Public ſes droits
à établir & à confolider les réputations , n'a
pu que lui être fort agréable. M. Dorival lui
a parlé des arrêts mémorables par lesquels il
peut fixer à jamais le rang des Ouvrages ,
&c.Ah! c'est bien la l'occaſion de nous écrier
ànotre tour : Puiſſe donc le Public rendre
enfin des arrêts réellement mémorables , ne
point affigner à des Ouvrages médiocres à
182 MERCURE
des ſuperférations prétendues dramatiques ,
à des Pièces qui preſentent le ſpectacle honreux
de l'extrême licence de nos moeurs , le
rang qui n'eſt dû qu'aux Drames inſpires par
le genie , par le goût& par le reſpect dû à la
faine morale ! Puiffe-t'il ne faire une réputatien
qu'aux Auteurs qui auront ſuivi les
traces de nos Maîtres , ou introduit au
Théâtre des innovations que la raiſon , la
vérité& la décence pourront avouer !
La Comédie Françoiſe , en retournant dans
le quartier de laCapitale * où les connoiffan
ces ſe puiſent ,&d'où elles ſe répandent, doit
éprouver une révolution; & cette révolution
peut lui être auſſi avantageuſe que celle
qui l'en a arrachée lui a été fatale. Iln'eſt plus
temps de faire aucune réflexion ſur le parti
qu'on a pris d'affeoir tous les Spectateurs ,
même au parterre. En réſultera t'il pour
l'Art des inconvéniens heureux ou funeftes ?
c'eſt ce que la ſuite fera connoître. On peut
toujours aſſurer que l'on y jouira d'une tranquillitédonton
ne jouiſſoit pas dans ces parterres
tumultueux , où les cabales , enhardies
par l'efpérance de ſe cacher dans la
foule , perfécutoient de vrais talens pour accorder
aux médiocres les fuffrages les plus
bruyans. Sûres de n'être plus écraſées, ſouvent
* La nouvelle Salle de la Comédie Françoiſe,
établie ſur le terrein de l'ancien Hôtel de Condé,
Fauxbourg Saint Germain , s'ouvrira le Mardi 9
Avril prochain.
:
-
DE FRANCE. 183
même inſultées par des gens ſans aveu , fans
éducation , ſans principes d'honnêteté & de
délicateſſe , les perſonnes à qui leur âge &
la réflexion ont donné une certaine expé
rience , viendront juger avec un ſentiment
pur & vrai les ouvrages & les talens qu'on
mettra ſous leurs yeux. Nous ne craignons
que pour la jeuneſſe, à laquelle on a deſtiné
un paradis dont les places ſeront fixées au
taux des anciens parterres. Enfermée dans
une loge affez vaſte , mais trop peu encore
pour le grand nombre de jeunes Amateurs
du Théâtre, ſe trouvera-t'elle bien de la réunion
des miaſines que l'air doit élever
juſqu'à l'emplacement qui lui eft confacré ?
Qu'on ne s'y trompe pas plus la jeuneſſe
eſt ſaine , & plus elle est facilement
affectée des exhalaiſons que produiſent des
corps échauffés , & qui portent trop ſouvent
avec eux le germe des maladies les plus dangereuſes.
Que l'on confulte ſur cet objet les
gens de l'Art. Au futplus, il feroit & il eſt
même poſſible qu'on ait pratiquédes iſſues aux
exhalaiſonsdont nous venons de parler , & le
foible danger de donner quelque impatience
aux jeunes gens,pourroit alors être compenfé
par la tranquillité dont ils jouiroient. Un
objet encore très- important , & dont nous
eſpérons qu'on voudra bien s'occuper ; c'eſt
de bannir du théâtre & des couliffes , pendant
les repréſentations , cette foule d'intrus
qui ne s'y réuniffent que pour y faire du
bruit , gêner la marche des Scènes , affourdir
184 MERCURE.
les Comédiens par leurs éclats de rire immodérés,
&priver dela facultéd'entendre, les
perſonnes qui occupent de droite & de gauche
les loges placées ſur l'avant- ſcène. Si l'amour
du Spectacle a engagé quelques Amateurs
à s'aſſurer d'une place , en ſe privantde
l'avantage de jouir des effets de l'optique ;
on peut préſumer que rien ne peut les dédonimager
de leurs pertes que le plaifir d'entendre
, & certainement il faudroit y renoncer
abſolument ſi on laiſſoit ſubſiſter le
déſordre& la licence dont pluſieurs fois nous
avons été témoins.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Jeudi 7 Mars , on a repréſenté pour la
première fois l'Éclipse totale, Comédie en
vers & en un Acte , mêlée d'Ariettes .
Un vieillard, entêté de l'Aſtrologie, veut
épouſer une jeune perſonne dont il eſt le
tuteur , & qui aime, comme à l'ordinaire ,
unjeune homme dont elle eſt aimée. Secondé
de fon oncle le Bailli & d'un valet intrigant
, l'Amant s'introduit chez le tuteur de
ſa Maîtreſſe à titre d'amateur d'Aftrologie.
Tandis que le vieux fou s'occupe d'examiner
avec la plus grande attention une éclipſe
totale de lune qui a lieu ce jour- là , on eſcamote
la clef de ſa maiſon , & on enlève ſa
pupille par une trappe pratiquée dans le mur
d'un puits,voiſin du lieu oùl'on s'eſt raffemDE
FRANCE. 185
blé fous prétexte d'obſerver l'éclipfe. Pendant
l'obſcurité le vieillard , étonné de ne
rien entendre autourde lui , devine ſon malheur
, veut courir après les raviffeurs , &
s'apperçoit qu'il eſt enfermé chez lui; il
marche en tâtonnant , tombe dans le puits,
d'où il appelle à ſon ſecours. Tous les Perfonnages
reviennent ; & quand il a donné
fon couſentement à l'union des jeunes gens ,
on lui donne les ſecours qu'il a demandés.
Cette intrigue n'a rien de neuf; mais la
Pièce pétille d'eſprit , de traits & de détails
charmans. L'intérêt n'en eſt pas fort chaud,
mais il y ades ſituations faites pour annoncer
unhomme qui connoît leThéâtre& ſes effets.
La Muſique est d'un Amateur déjà diſtingué
par des compoſitions inſtruinentales. Il y a
de la fraîcheur dans les idées , de la pureté
dans le ſtyle , & une intelligence réellement
Dramatique. Le ſextuor pendant lequel
le vieillard obſerve , tandis que le Bailli ,
la Pupille , ſa Suivante , l'Amant & fon Valet
s'échappent par la trappe à la faveur de la
nuit , eſt une preuve de cette intelligence.
Ameſure qu'un des perſonnages fort , on
s'apperçoit qu'il fort de l'orchestre des inftrumens
dont l'abſence fait une alluſion trèsplaiſante
à l'évaſion du perſonnage. Cette
idée eſt fort ingénieuſe , & donne lieu de
croire que M. d'Aleyrac eſt fait pour mériter
des ſuccès dans la nouvelle carrière où il
vient de deſcendre.
د
186 MERCURE
:
Le lendemain, on a joué auſſi pour la première
fois , l'Amour & la Folie , Opéra
Comique en trois Actes , en Profe & en
Vaudevilles.
Lesjeunes filles d'un hameau ont réſolu d'être
cruelles&de fuir les garçons.Déguiſe en marchand
d'Orviétan , l'Amour vient ſecourir les
derniers , & fait boire aux premières une liqueur
qui les rend toutes amoureuſes , & les
met a la difcrétion de leurs amans. Les vieilles,
fur lebruit de ce miracle, veulent avaler aufli
quelques traits de la divine liqueur , & en
éprouvent le même effet, mais en vain. Leur
tendreſſe effraye les jeunes gens, elle fair fuir
même leurs maris. Cependant la Folie,dont
lehameau a toujours ſuivi les loix , la Folie
revient d'un voyage qu'elle a fait,&trouve
tout changé. Elle veut rappeler les eſprits à
ſon obeiflance , le pouvoir de l'Amour s'oppoſe
à ſes deſirs. Elle lui propoſe alors un
combat fingulier , dans lequel elle l'aveugle.
L'Amour demandevengeance. Letribunaldu
lieu s'affemble. Le Bailli en eſt le Préſident ,
&des Payfans les Affeſſeurs. Un Bedeau
plaide pour l'Amour , Lucas pour la Folie.
Après le plaidoyer de chacun d'eux , le Bailli
confulte les Conſeillers qui ſe déclarent tous
de ſon avis avant qu'il ait parlé;& ceBailli,
qui n'eſt autre choſe que Mercure envoyé
par le grand Jupiter , ordonne que , pour
punir l'Amour de ſes torts , & réparer auDE
FRANCE. 187
rantqu'il eſt poſſible le mal que lui a fait la
Folie, le Dieu reſtera aveugle , mais que déſormais
la Folie lui fervira de guide.
Le troiſième Acte de cette bagatelle , eſt le
meilleur des trois qui la compoſent. On
connoît la Fable de La Fontaine ſur le même
ſujet; mais tout le monde ne connoît pas
l'Ouvrage où il en a lui-même puiſé l'idée. Il
eſt de cette Louiſe Labbé , dont nous avons
parlé dans le dernier Mercure , & a pour
titre : Débat de Folie& d'Amour. Le commencement
du nouveau Drame n'a rien de
commun avec celui de la belle Cordière
que l'aveuglement de l'Amour : la fin eſt
la nême. Apollon plaide pour Vénus &
pour ſon fils; Mercure plaide pour la Folie ,
&Jupiter prononce cet arrêt : " Pour la
difficulté & importance de vos differends
• & diverſité d'opinions , nous avons
> remis votre affaire d'ici à trois fois ſept
>> fois neuf ſiècles , & cependant vous commandons
vivre amiablement enſemble
ود
ود
وو ſans vous outrager l'un l'autre;& guidera
>> Folie l'aveugle Amour , & le conduira
» par- tout où bon lui femblera ; & fur la
ود reftitution de ſes yeux, après en avoir
>> parlé aux Parques ,en ſera ordonné. » La
manière dont cette ſentence eſt imitée fait
honneur au goût de l'Auteur. Les deux premiers
Actes de ſa Pièce ont de la gaîté ;
nous ſommes ſeulement fâchés que cette
gaîté ſoit ſouvent produite par des ſituations
trop hafardées , par des idées trop grave-
1
188 MERCURE
leuſes. Il nous ſemble qu'on emploie bien
légèrement ce moyen d'exciter le rire , que
ladécence devroit profcrire très ſouvent.On
a beau dire ; l'habitude d'entendre le mot ,
familiariſe inſenſiblement avec la choſe ; &
unAuteur Dramatique , n'eût il égaré qu'une
ſeule tête ſur le grand nombre de celles qui
l'écoutent , aura toujours à ſe faire les reproches
les plus cruels.
L'abondance des matières nous force à
remettre au Nº. prochain , la clôture de
l'Opéra & celle de la Comédie Italienne.
VARIÉTÉS.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure
de France.
Vous avez annoncé, Meſſieurs , dans le Mercure
du 2 de ce mois, un Ouvrage intitulé : Manuel
du jeune Officier , ou Effai fur la Théorie Militaire,
par M. le Comte de Bacon.
L'amour que j'ai pour mon état me fait courir à
toutes les nouveautés qui paroiſſent ſur cet objet,
&je me ſuis procuré le Manuel. J'oſe avancer que
depuis le Livre de M. de Guibert , qui a valu à fon
Auteur les applaudiſſemens de toute l'Europe , &
dont la Préface reſpire ſi bien l'enthousiasme de la
Gloire Militaire , il n'a point paru d'Ouvrage qui ,
dans un auffi court eſpace , donnât plus de préceptes
& un plus beau choix d'exemples ſur la Théorie de
l'Art de la Guerre.
Quoiqu'il ſemble au premier coup d'oeil que
l'Auteur n'ait pas prétendu faire un Ouvrage tresDE
FRANCE. 189
ſubſtantiel,& quoiqu'il s'adreſſe toujours aux Commençans
, fon Manuel eſt pourtant rempli d'idées fi
nettes&de rapprochemens ſi heureux , qu'on peut
dire que les vieux Officiers aimeront à s'y retrouver,
comme les jennes à s'y inſtruire ; les ſouvenirs
des vieillards étant toujours la leçon de la jeuneſſe.
On voit dans le préambule un tableau raccourci
de toutes les révolutions qu'a dû ſubir la Tactique
avant d'être ce qu'elle eſt aujourd'hui ; & l'Auteur
expoſe dans un raiſonnement très - rapide tout ce
qu'on peut dire ſur le droit de la guerre ; il entre
enfuite enmatière par des définitions exactes & précifes;
& prenant une Armée au ſortir des quartiers
d'hiver , il la conduit comme par la main pendant le
cours d'une Campagne entière, la ſuppoſant dans
toutes les circonstances où ſe font trouvées les autres
Armées tant anciennes que modernes. Ce Plan ,
comme on voit , embraſſe tout. Les exemples y font
tirés de nos dernières guerres plutôt que de l'Hiltoire,
& en font bien plus frappaus. Les préceptes y
font toujours dans la bouche de quelque grand Général,
& la plupart ſont encore vivans : enfin, l'Ouvrage
de M. le Comte de Bacon , ſous le titre modefte
qu'il porte , a mérité la protection de M. le
Prince de Condé, qui en a accepté la dédicace; &
ce nom, qui nous a valu tant de victoires , eſt bien
fait pour nous recommander un Livre ſur l'Art de la
Guerre.
J'ai l'honneur d'être , Meſſieurs ,
Votre très-humble & trèsobéiſſant
Serviteur , le
Comte DE BARRUEL ,
Capitainede Dragons ,
Régiment de Belzunce.
Paris, ce 10 Mars 1782.
ةود
1
MERCURE
GRAVURES.
NOUVEAU Plan très-exact du Port Mahon &
duFort Saint-Philippe , avec les campemens & les
différentes attaques des Troupes Françoises&Espagneles,
nouvellementlevé fur les lieux par les Ingénieurs
Militaires de l'Armée ſous les ordres de M. le Duc
de Crillon, apporté en France par M. de la T. D. A.
Prix, 2 liv. 8 fols . A Paris , chez Dezauche , ſuccefſeurdes
ſieurs de l'Iſle & Philippe Buache , premiers
Géographes du Roi , rue des Noyers , près celle des
Anglois. On trouve chez le même une très-grande
Carte d'Eſpagne & de Portugal en quatre feuilles.
Prix, s livres , ainſi que les Cartes de la Marine du
Roi, dont il a ſeul l'entrepôr général,
Deux Vues du Fort Saint Philippe , un Plan de
ce Fort, & une Carte générale de l'Isle Minorque,
dédiées à ſon Excellence M. le Comte d'Aranda par
le ſieur Berthault. A Paris , chez le ſieur Berthault ,
Graveur , rue S. Louis , près la Place Royale , maifon
du Serrurier , & chez le fieur de Lafoſſe , Place
du Carrousel. Prix , 8 liv. On donnera pour compléter
cetOuvrage le Plan de l'Attaque , &c.
D
MUSIQUE.
EUX Symphonies concertantes pour deux Violons
obligés , deux Violons ripiano-alto obligés ,
deux Hautbois & deux Cors & Baffe , par M. Chartrain
, OEuvre XIII. Prix , 7 liv. 4 ſols. A Paris ,
chez Michau , rue des Mauvais-Garçons , & aux
autres adreſſes .
Six Sonata per Flauti & Baffe del Signor
DE FRANCE.
191
C
८
Cambini , Livre premier. Prix , 7 livres 4 fols. A
Paris, chez Muſſard , rue Aubry-le-Boucher , vis-àvis
le Commiſſaire .
PremierRecueildefixDuos, composés exprès pour
des Commençans , pour deux Violons , par Prot ,
Muficien de la Comédie Françoiſe , OEuvre III.
Prix , 6 liv. A Paris , chez Maillard , rue Geoffroyl'Angevin
, dans la maiſon neuve ; Bérault, près
l'ancienne Comédie Françoiſe , & aux adreſſes ordinaires.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
:
0Nvient de mettre en vente à l'Hôtel de
Thou , rue des Poitevins , les Tomes 19 de l'Hijtoire,
& les Tomes 77 , 78 , 79 , 80 & 81 des Mémoires
in- 12 de l' Académie desInfcriptions&Belles-
Lettres. Ces fix nouveaux Volumes in- 12 mettent
cetteÉdition au pair de l'in-4°. Prix , en, feuilles ,
15 livres ; brochés, 16 liv. 4 ſols; reliés , 19 livres
10 fols.
Sermon pour l'Assemblée de Charité qui s'est
tenue à Paris , à l'occasion de l'Établiſſement d'une
Maison Royale de Santé en faveur des Eccléſiaſtiques
& des Militaires malades , prononcé dans
l'Égliſe des Religieux de la Charité , le 13 Mars
1782 , par M. l'Abbé de Boiſmont , de l'Académic
Françoise , in-4° . Se vend à Paris , au profit de
l'Établiſſement , chez les Pères de la Charité.
Les Liaisons dangereuses , ou Lettres recueillies
dans une Société, & publiées pour l'instruction de
quelques autres , par M. C.... de L.... 4 Parties. A
•Amfterdam , & ſe trouvent à Paris , chez Durand
neveu , Libraire , à la Sageſſe , rue Galande.
Hiftoire du grand Duché de Toscane fous le Gou
192
MERCURE
vernement des Médicis , traduite de l'Italien de M.
RignccioGaluzzi. 3 & 4. Vol. in-12. Prix rel. 6 liv.
-Supplément au Dictionnaire de Physique ,
parM. Sigaud de Lafond , Tome V, in- 8 ° . Prix,
6liv. relić. AParis , rue &hôtel Serpente.
Discoursprononcé à l'Académie Françoise à la
Réception deM. le Marquis de Condorcet , in-4 .
A Paris , chez Demonville, Imprimeur , rueChriftume.
Je veux être heureux , Entretiens familiers , par
M. D... Docteur de Sorbonne, & Curé de Meaux,
Parties in- 12. Prix , 2 liv. 8 fols. A Paris , chez
Belin , Libraire , rue S. Jacques.
Un Indépendant à l'Ordre des Avocats fur le
décadence duBarreau en France, in-8º. A. Paris ,
chez Deſauges , Libraire , rue Saint-Louis-du-Palais.
Le Duel, Comédie en un Acte & en profe,
in-8 . A Paris , chez la Veuve Ducheſne , Libraire ,
rue S. Jacques.
ERRATA. Nº. 10 , page 79 , chacune s'applau
dit : lifez Climène s'applaudit. No. 11 , page 112 ,
leſoleiltrop hâlé : liſez hâté.
TABLE.
VERS fur l'Imperatrice de Comédie Françoise ,
Enigme & Logogryphe ,
145 Comédie Italienne ,
:
179
184
146 Lettre aux Rédacteurs duMer-
Ruffie,
Moralite, Fable ,
AM de Choisy , ib. care,
149 Gravures ,
Colomb dans les Fers, 152 Musique ,
Discours sur la Vie
gicufe.
188
190
ib.
Reli- Annonces Littéraires , 191
177
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 23 Mars. Je n'y al
rien trouvé qui puifie enempêcher l'impreffion.AParis .
Le 22 Mars 1782. DE SANCY.
JOURNAL
POLITIQUE
!
DE
BRUXELLES .
RUSSI E.
De
PÉTERSBOURG , le 12 Février.
LE changement de la température du tems
a été fubit au commencement du mois dernier
; l'air qui avoit été d'abord très doux
pour la ſaiſon , paſſa bruſquement au froid
qui fut ſi vif & fi extraordinaire , que le 6
& le 7 Janvier le thermomètre étoit tombé
à 36 dégrés. On trouva dans les rues beaucoup
de perſonnes mortes de froid ; ce pafſage
rapide à deux alternatives ſi oppofées ,
a occaſionné une maladie épidémique qui
eſt devenue bientôt ſi générale , que le nombredes
perſonnes qui en étoient attaquées ,
alloit ces jours derniers à 58,000 . De 300
foldats , qui le marin avoient monté la
garde en bonne ſanté , il s'en trouvoit le
foir 138 de malades à l'hopital. Le Comte
d'Oſterman , Vice- Chancelier , que cerre
maladie avoit auſſi attaqué , commence à ſe
rétablir
23 Mars 1782 . g
( 146 )
On est actuellement fort occupe à mettre
à exécution le projet qu'avoit formé Pierrele-
Grand de faire des établiſſemens ſur la
rive oueſt occidentale de la mer Caſpienne .
On mande d'Aſtracan qu'on y prépare une
autre efcadre qui ſuivra au printems prochain
, celle qui a mis dernièrement à la
voile.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 20 Février.
LE Sund eſt tout couvert de glaces depuis
le pont d'Helſingor juſqu'ici ; il eſt
cependant ouvert du côté d'Helfingbourg ,
de manière que les paquebots peuvent encore
y aller & en revenir .
On travaille à l'armement de l'eſcadre
qui doit fortir le printems prochain. s vaiffeaux
de ligne & 2 frégates viennent d'être
mis en commiſſion. On équipe encore 4
autres vaiſſeaux de ligne qu'on tiendra prêts
pour pouvoir les mettre en mer au premier
ordre. Il a été ordonné à l'Amirauté de
tenir toujours prêts à Chriſtianſand un certain
nombre de vaiſſeaux armés pour empêcher
les corſaires étrangers d'inquiéter le
commerce dans ces parages .
La Direction des mines en Norwège a
fait publier un Placard , par lequel il eſt
ordonné que chaque fonderie de fer ſera
tenue d'imprimer à l'avenir une marque
particulière à ſes marchandises , & que les
( 147 )
marques ne pourront être changées ſans
l'agrément de la Direction.
Il vient d'être défendu aux Officiers des
forêts de S. M. de prendre des préſens de
qui que ce ſoit pour les fournitures en
bois & pour d'autres objets relatifs à leur
ſervice.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 21 Février.
LL. MM. & la Famille Royale jouiffent
d'une parfaite ſanté ; & la Reine avance
heureuſement dans ſa groſſeſſe , pour le
ſuccès de laquelle on fait des prières publiques
.
Suivant une lettre que l'on voit ici , le
nombre des navires marchands équipés à
Gothenbourg , monte à 140 , dont 40 ont
été conſtruits l'année dernière. Ce qui eſt
une preuve de l'accroiſſement du commerce
de cette ville pendant les troubles actuels.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 24 Février.
DEPUIS quelques jours S. M. I. ne ſortoit
pas de ſon appartement ; elle étoit incommodée
aux yeux ; mais ce mal s'eſt diſſipé
& ne laiſſe plus d'inquiétudes.
On lit iciun diſcours qui a été prononcé
g2
( 148 )
au commencement de cette année par M.
de Sonnenfels ; il a pour objet les nouveaux
arrangemens de l'Empereur .
L'abolition du joug de la ſervitude en
Bohême y a cauſé la joie la plus vive. On
lit dans une lettre écrite d'une des villes de
ceRoyaume , que depuis 129 ans on y attendoit
la fin d'une captivité honteuſe , & que
l'Empereur , par une Ordonnance , vient d'y
faire reparoître la liberté. Tous les Habitans
ſe ſont raſſemblés en Compagnies Bourgeoiſes
dans les Egliſes reſpectives , & ont célébré
leur délivrance par un ſervice religieux
qui a continué pendant trois jours , & par
des prières dont la ferveur égaloit la fincérité.
Il y a eu auſſi beaucoup de fêtes à la
même occafion.
Le couronnement de l'Empereur , comme
Roi de Bohême , ſe fera , dit- on , à Prague ,
au mois d'Août ou de Septembre prochain ,
lorſque le Comte & la Comteſſe du Nord ,
actuellement en voyage , repaſſeront dans
cette Ville , ainſi que la famille du Duc de
Wirtemberg.
L'Archiducheſſe Royale Eliſabeth quittera ,
dit- on , pendant l'été prochain , ſon domicile
à Infpruck , & viendra paffer cette faifon
à la Cour.
Selon les lettres de Léopol du 8 de ce
mois , on avoit d'abord affez mal auguré de
la foire des Contrats ; la circulation de l'argent
y étoit lente , & le nombre des Etran(
149 )
a
gers n'y étoit pas conſidérable ; mais infenfiblement
il s'eſt augmenté , & cette foire
devenue plus brillante , a négocié plus de 12
millions de florins Polonois , qui équivalent
au moins à 6 millions de France. La quantité
d'eſpèces ſonnantes qu'on y a vues ,
fans doute augmenté la confiance publique ,
& les créanciers ne ſe ſont point empreffés
de reprendre leurs capitaux des mains des
débiteurs qui , à la vérité, payent des intérêts
plus forts que ceux qu'auroient pu ſe procurer
ailleurs les Capitaliſtes.
M. Mentz de Schonfeld , Conſeiller de la
Régence de la Haute-Autriche , & Directeur
des Salines à Hall , eſt venu ici de la part
de l'Empereur pour examiner la fabrique du
fel , & y faire les améliorations qu'il jugeroit
les plus utiles.
Le froid continue ici avec la même rigueur
qu'il a commencé ; & nous apprenous
la même choſe de Hongrie & de
Bohême. Aujourd'hui le termomètre de
Réaumur étoit à 17 degrés au-deſſous du
point de congelation .
Les travaux au Château Impérial de
Schombrun font toujours continués. La
ſtatue équestre de S. M. I. qui ſera miſe ſur
la place de Joſeph , ſera bientôt finie. On
affure qu'elle eſt un chef- d'oeuvre de l'art .
Le 17 , le Prince Joſeph de Schwarzenberg
, Chambellan'de S. M. I. , & Chevalier
de l'Ordre de la Toiſon d'Or , eſt mort
ici , âgé de 60 ans.
83
( 150 )
Le même jour le Comte de Waffender ,
Ambaſſadeur de leurs Hautes - Puiſſances
auprès de cette Cour , eſt arrivé ici .
On affure que l'état des biens des Couvens
fupprimés , ſe monte à 8 millions 963,000
florins.
Il vit à Neuſohl en Hongrie , un Paveur
qui de deux femmes a eu 43 enfans
en 26 ans de tems. Il en a eu de ſa première
27 en 14 ans , & de ſa ſeconde qui vit
encore 16. De cette nombreuſe famille il
ne lui reſte que , enfans , les 40 autres
font morts ſucceſſivement.
De HAMBOURG , le 26 Février.
TOUTES les nouvelles ne parlent aujourd'hui
que du voyage du Pape à Vienne ;
on le dit décidé & que S. S. ſe mettra en
route le 28 de ce mois avec peu de ſuite.
On est fort empreſſé d'apprendre les détails
& le réſultat de cette entrevue , fi elle
a réellement lieu. Ce voyage eſt une nouveauté
intéreſſante & bien faite pour fixer
l'attention de ce ſiècle. Aucun de ceux qui
l'ont précédé , n'en a comme l'on fait ,
offert d'exemple. En attendant , les arrangemens
de l'Empereur ſont mis à exécution
par-tout ; ſi l'Edit de tolérance a donné
lieu à quelques repréſentations de la part
des Magnats de Hongrie , il a été reçu ſans
réſiſtance en Bohême.
On écrit d'Oſten , dans le Duché de
( 151 )
1
Brême , appartenant à la Maiſon de Brunfwick
, ce qui fuit :
>> La guerre Américaine nous fait vendre
des bois de conſtruction en grande
quantité. La plus grande partie de ce bois
eſt vendu aux Hollandois , qui l'exportent
fur les rivières d'Elbe , de Wefer & d'Oſte ,
par leurs propres bâtimens. On conſtruit
auffi dans le voiſinage de Brême beaucoup
de bâtimens pour le compte des Hollandois.
On voit par cette nouvelle , que les propres
ſujets du Roi d'Angleterre , vendent à
nos ennemis du bois de conftruction. D'après
cela , la Grande-Bretagne peut-elle en
vouloir aux Puiſſances neutres , lorſqu'elles
font ce qu'elle permet de faire dans les Etats
du Roi en Allemagne ?
Il a fait à Copenhague un orage terrible ,
pendant lequel le feu a pris dans le nouveau
port ; mais heureuſement l'on eft parvenu
à l'arrêter , & il n'y a eu que deux
maiſons qui ſont devenues la proie des
flammes. Quelques-autres édifices ont été
endommagés.
On lit dans l'Ouvrage de M. Portal ,
Médecin Conſultant de Monfieur , Frère du
Roi de France , un avis ſur le traitement
de la rage , que ſon importance nous invite
à tranfcrire.
>> La rage peut être contractée par les voies ſali -
vaires ou par des morſures. Il y a dans les deux cas
un traitement commun à adminiſtrer , mais dans le
dernier il faut de plus panſer les morſures , & c'eſt
par-là même qu'il faut commencer.
g4
( 152 )
Cetraitement local conſiſte , 1º. à laver les plaies
avec de l'eau tiède , chargée de ſel marin ; 2 °. à appliquer
cinq à fix fang- fues par-deſſus , & tout au
tour , pour tirer , par leur mpyen , deux bonnes palettes
de fang , afin de dégorger la partie , & pour
donner iſſue au virus de la rage. S'il n'y avoit que
quelques morſures , on n'appliqueroit que deux ou
trois fang-fues fur chacune , & l'on évalueroit à
trois ou quatre palettes la quantité de ſang que l'on
tireroit par ce moyen ; 3 ° . il faudroit appliquer fur
chaque plaie un emplâtre véſicatoire ; on les panſeroit
enſuite avec un mélange de ſtyrax & d'onguent
de la mere , animé avec fix ou ſept grains de
cantharides par once d'onguent ; on entretiendroit
les plaies ouvertes pendant une quarantaine de jours.
Si les chairs étoient meurtries , il faudroit laver la
plaie avec de l'eau-de-vie camphrée , animée avec
l'eſprit de ſel ammoniac. On feroit encore ſur la
plaie des ſcarifications , & on la couvriroit d'un
véficatoire , après l'avoir laiſſé bien dégorger , & on
la panſerait comme dans le cas précédent.
2º. De quelle nature que ſoit la plaie faite par un
animal enragé , il faut étendre tout au-tour , parde
douces frictions , un gros de pommade mercurielle ,
faite avec parties égales de mercure & de graiffe .
3 ° . Indépendamment de cette friction locale , il
faudra faire d'autres frictions ſur les autres parties
du corps avec le même onguent , & de deux gros
chacune , juſqu'à ce qu'on ait employé trois onces
d'onguent mercuriel:on commencera ces frictions
avec le premier panfement , pour les continuer tous
les jours; on ne les ſuſpendra que lorſqu'il y aura
un commencement de ſalivation ; on diminuera alors
la doſe des frictions, pour entretenir un légercrachorement,
& juſqu'à ce qu'on ait employé les trois onces
de pommade mercurielle.
4°. Si l'on craignoit que la rage eût été communiquée
par la voie de la ſalive , fans bleffure ,
( 153 )
alors on feroit les frictions de cette manière : on
diftribueroit tous les jours trois gros de pommade :
tantôt ſur un membre , tantôt ſur un autre , comme
dans le traitement des maladies vénériennes ; la
falivation ſurvenant , on ſe comportera comme on
l'a preſcrit dans l'article précédent.
5º. Les bains ne doivent pas être négligés dans
le traitement de la rage , c'eſt pourquoi l'on baignera
le malade chaque jour , le matin pendant
une heure , environ un mois , & c'eſt à la ſortie
du bain que les frictions feront adminiſtrées . On
ſuſpendra les bains pendant quelques jours , avant
de terminer les frictions , ſi elles n'avoient porté
à la bouche , au point d'exciter une légère ſalivation
; & on reprendroit les bains dès qu'ils auroient
produit cet effet , ou du moins , lorſqu'on auroit
fini d'adminiſtrer la pommade mercurielle.
6° . Cependant , avant de commeneer les bains ,
il faut faire vomir le malade avec un ou deux
grains d'émétique dans de l'eau tiède ; ce vomitif
feroit donné le lendemain de l'application des ſangſues
, du panſement de la plaie & des premières
frictions , fi la rage avoit été communiquée par
morfures ; mais fi elle avoit été tranſmiſe par les
voies ſalivaires , fans morſure , alors on commenceroit
le traitement par le vomitif; & dans l'un &
l'autre cas , on pourra , pour ne pas perdre du tems ,
donner la friction le même jour qu'on aura fais
vomir.
7 ° . On joindra à l'uſage des frictions mercurielles
& des bains , celui des anti-ſpaſmodiques.
P. huit grains de camphre , autant de nitre , &
deux grains de muſc incorporés avec un peu de
miel , & formez trois bols .
De ces trois bols , le premier ſera donné avant
le bain, le ſecond après le bain , & le troiſième à
l'entrée de la nuit. Le malade boira ſur chacun de
gs
( 154 )
ces bols un verre d'une infufion de fleurs de tilleul
, à laquelle on ajoutera huit ou dix gouttes
d'eau de Luce.
8 °. S'il y avoit trop d'infomnie & d'agitation ,
on mettroit dans le dernier verre d'infufion de tilleul
, à la place de l'eau de Luce , quatre ou cinq
gros de firop diacode , & l'on pratiqueroit auparavantune
ſaignée du pied , ſi la tête étoit douloureuſe
, peſante & que le pouls fût plein.
9. Pendant le cours du traitement , les malades
ſuivront un régime de vivre doux & rafraîchiſſant ;
ils uſeront généralement de végétaux , & mangeront
peu de viande; leur exercice doit être modéré
, & ils doivent éviter toute contention d'eſprit ;
rien ne leur eſt ſi contraire que la crainte & les
inquiétudes.
10°. Ce traitement garantit immanquablement
de la Rage , s'il eſt régulièrement adminiſtré avant
qu'elle te foit manifeſtée; & l'on ne devroit pas
entiérement déſeſpérer de ſon ſuccès , ſi elle avoit
commencé à ſe déclarer par les premiers ſignes ;
mais alors , après avoir panſé la plaie , comme il
a été dit , il faudroit faigner le malade au pied ,
lui donner des lavemens avec l'infufion anti- fpafmodique
, qu'il ne peut boire , en y joignant une
vingtaine de gouttes d'eau de. Luce ; on auroit
recours tout de ſuite aux frictions , qu'on donneroit
chaque jour à la doſe de demi-once. On feroit baigner
le malade pluſieurs heures de la journée ſi on
le pouvoit , ſans le violenter cruellement , & on
lui feroit prendre les bols & les boiffons antiſpaſmodiques
, dès qu'on pourroit l'y déterminer.
11. Cependant ſi , malgré ces ſecours , les malades
deviennent furieux , menacent les aſſiſtans de
les mordre , ce qui eſt rare , il faut les lier dans
leur lit , comme on lie les phrénétiques ; ce qui
eſt d'autant plus facile , que la plupart des enragés
le demandent , craignant de ne pouvoir s'empêcher
( 155 )
demordre ceux qui les entourent (1 ). Ces précautions
priſes , on doit continuer de leur donner ,
juſqu'à ce qu'ils soient morts , tous les ſecours que
la Religion & l'humanité exigent.
>>N>ous conſeillons pour les animaux qu'on veut
préſerver de la rage, tels que les chevaux ,les boeufs ,
les chiens , 1º . de faire ſur les morſures quelques
ſcarifications ; d'appliquer encore par -deſſus trois où
quatre fang-fues , pour dégorger les vaiſſeaux ; d'y
porter un bouton de feu pour les cautériſer , &d'ap
pliquer enſuite un véſicatoire avec les cantharides
&lorſque les morſures auront leur fiége dans des
parties où l'on pourra établir une ou pluſieurs ventouſes
, on ſe ſervira de ce moyen pour attirer du
fang, & l'on fera enſuite pardeſſus diverſes ſcarifications
pour lui donner iſſue; les fang- fues qu'on
appliqueroit enſuite , fimiroient de dégorger la plaie
& les environs .
2º . On fera prendre à ces animaux , pendant dix
jours, du turbith minéral , à la doſe de dix grains
d'abord; doſe qu'on augmentera juſqu'à ce qu'elle
ſoit fuffiſante pour purger.
3º. On les fera baigner dans la rivière , ou bien
on leur fera jetter beaucoup d'eau fraîche ſur le
corps pluſieurs fois dans le jour.
4°. On fera enfuite frictionner les plaies & les
parties voiſines , déja raſées , avec trois ou quatre
gros de pommade mercurielle , pendant vingt ou
vingt-quatre jours .
(1) Qu'on voie d'après cela combien il ſeroit cruel d'étouffer
ceux qui ſont atteints de la rage on l'a fait pendant
pluſieurs fiècles dans toute l'Europe ; on le fait encore
dansquelques provinces de France. Quelle barbarie ! On n'en
peut,foutenir l'idée .
g 6
( 156 )
:
i
s . On leur fera boire une eau de ſon, à laquelle
on ajoutera aſſez de vinaigre pour la tendre aigrelette.
6°. On leur donnera des lavemens avec une eau
de ſavon , en obſervant , pendant tout le traitement
qui doit durer au moins cinq ſemaines , d'empêcher
foigneuſement la communication de ces animaux
avec ceux qui ſont ſains , & on ſe fera une loi ſacrée
de les tuer , dès qu'il paroîtra chez eux le plus léger
figne de la rage .
ITALIE.
De NAPLES , le 17 Février.
L'Ambaſſadeur de France vient de donner
des fêtes à l'occaſion de la naiſſance
du Dauphin . - Il avoit fait préparet ſur la
vaſte place de la Victoire , qui eft entre ſon
Palais & la mer , une décoration qui la
rendoit auſſi régulière que magnifique . On
avoit dreflé au milieu de cette place un
obéliſque de 60 pieds d'élévation , à la baſe
duquel il y avoit des ſtatues de 20 pieds de
proportion qui étoient l'emblême de la fête
ſous les figures de la France qui reçoit un
fils de l'Autriche ; des aigles , des Heurs ,
des fruits & des génies , achevoient de
décorer la baſe de cet obéliſque , dont le
ſoubaſſement étoit formé par quatre buffets
d'orgues & une orcheſtre pour cent Muficiens
qui devoient faire danſer le peuple.
Quatre grands pavillons unis par degré ,
1
( 157 )
formoient deux côtés de la place , des portiques
en treillages à travers deſquels on découvroit
la mer , repréſentoient un jardin
vis-à- vis le Palais de l'Ambaſſadeur , dont
l'irrégularité dans cette partie étoit maſquée
par un arc de triomphe de 80 pieds de
hauteur , d'une architecture auſſi noble que
riche, exécutée ſur les deſſins de D. Emmanuel
Aſcione , Capitaine au ſervice de S. M.
Sicilienne , Ingénieur & Architecte eſtimé.
De defſous cet arc on découvroit en perfpective
la rue qui fait le quartier de l'Ambaffadeur
, & paſſe devant la porte principale
de ſon Palais , ornée auſſi d'une décoration
en pilaſtre & terminée par un autre
grand portique , donnant fur la place
de Ste-Marie Capella.
Le Public qui jouiſſoit depuis deux jours
de la vue de ces apprêts terminés , fut privé
du plaifir de les voir dans le moment brillant
où ils devoient être illuminés. Un ouragan
leplus violent que de mémoire d'homme
on ait éprouvé ſur cette plage , emporta
dans la nuit qui précédoit la fête ,
les toiles , lampions & charpentes des trois
quarts de cette décoration , & endoinmagea
conſidérablement le reſte. On ſe hâta
le lendemain de rajuſter tout ce qui étoit
raccommodable ; on confola le peuple par
la diſtribution que l'on fit dans la journée
d'une grande quantité de farine .
Le ſoir la partie du Palais qui donne
( 158 )
ſur la rue fut magnifiquement illuminée ;
LL. MM. Siciliennes & toute leur Cour ,
firent l'honneur à l'Ambaſſadeur d'aſſiſter à
un bal paré dans ſon Palais , dont les appartemens
remis pour la plupart entièrement
à neuf , & décorés ſur les deſſins du
ſieur Cheli , Ingénieur-Décorateur Florentin.
La ſalle de bal de 80 pieds de long &
de 45 de large , d'une architecture noble
& riche , étoit encore enrichie par des
feſtons en gaze bleue & argent , & des
guirlandes argent & or qui , répétées par
un fond de glaces , ajoutoient la magie &
l'illuſion à la magnificence réelle. Une or ,
cheſtre de 90 Muſiciens , vêtus à l'Eſpagnole,
roſe & argent, soo Dames placées autour
de cette ſalle ſur deux rangs de gradins
, offrirent au moment que LL. MM.
Siciliennes y entrèrent , le coup-d'oeil toutàla
fois le plus impoſant & le plus brillant.
Outre les rafraîchiſſemens , les glaces de
toutes eſpèces qui furent répandues avec
profuſion , on dreſſa vers minuit deux cens
tables , qui furent ſervies avec abondance
& délicateſſe à plus de 2000 Perſonnes qui
aſſiſtoient à cette fête. LL. MM. Siciliennes .
daignèrent fouper à une de ces tables avec
des Perſonnes qu'elles avoient nommées ; le
Bal dura depuis 6 heures du ſoir juſqu'à s
heures du matin .
Le tems avoit été trop mauvais toute la
-
( 159.)
ſemaine qui avoit ſuivi cette première fête ,
pour tenter de réparer les déſaſtres de l'ouragan
: le Lundi ſuivant , on doubla la ſeconde
diftribution de farine qui fut faite
au peuple , qui la reçut avec les tranſports
& les acclamations d'une populace renommée
par ſon ardeur pour ces fortes de largeſſes.
La rue devant le Palais de l'Ambaffadeur
fut de nouveau illuminée : il y eut
un bal maſqué dans ſes appartemens , où
il raffembla tout-à-la-fois , la Cour , la
Ville & toute la nation Françoiſe.
د
Il y eut 3,400 billets diftribués avec tout
le choix & la précaution poflible néceſſaire
pour éviter la cohue ces billets n'étant
accordés qu'à des gens connus ou recommandés
par les premiers perſonnages du
pays. Un buffet de plus de cent pieds de
long , fut fourni abondamment de glaces ,
rafraîchiſſemens , vins & liqueurs de toutes
eſpèces pour ce nombre de maſques. Le Roi
& la Reine de Naples , les Comtes & Comteſſes
du Nord , firent l'honneur à l'Ambaſſadeur
d'aſſiſter à cette ſeconde fêre ,
& LL. MM. Siciliennes de ſouper dans un
appartement ſéparé.
Les fêtes furent terminées Jeudi dernier ,
14 du courant , par un dîner national de
60 couverts , où furentt admis tous les
François voyageurs & les principaux Négocians
qui compoſent la Factorie Françoiſe
àNaples , & qui ont fait voir dans toutes
( 160 )
ces circonstances cet attachement pour leur
Prince qui caractériſe cette nation .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le II Mars.
Nos nouvelles de l'Amérique ſeptentrionale
nous apprennent qu'on ſe prépare à
New- Yorck à ſoutenir une attaque que les
ennemis ſemblent ſe propoſer au printems
prochain. L'armée du Général Washington
eſt revenue dans les Jerſeys où elle a pris
ſes anciens quartiers ; le Général Sullivan
occupe Rhode- Iſland avec 4000 hommes
de milices. Si le ſiége de New-Yorck entre
en effet dans les plans de nos ennemis , la
circonſtance ne ſauroit être plus favorable.
L'Amiral Digby informé que M. de Barras
avoit quitté les côtes ſeptentrionales , avoit
dès le 20 Janvier dernier tranſporté ſon
pavillon à bord d'une frégate de 28 canons ,
& fait partir ſes vaiſſeaux de ligne confiftant
en 4 , dont un de 74 & trois de 64
canons ; le plus ancien Capitaine chargé
du commandement de cette petite eſcadre ,
avoit des ordres cachetés qu'il ne devoit
ouvrir qu'en mer ; on ignore en conféquence
s'il va renforcer l'Amiral Graves à la Jamaïque
, ou l'Amiral Hood à la Barbade.
Dans le Midi les Américains paroiffent
pouffer leurs opérations avec vigueur. S'il
faut en croire la plupart de nos papiers ,
( 161 )
la priſe de St-John par le Général Gréen
eſt confirmée par les dernières lettres de
Charles-Town en date du 28 Janvier. On
y a trouvé de nombreux troupeaux , & la
ville de Charles-Town eſt réduite par cet
évènement à ne vivre plus que de ſalaiſons .
Nous n'avons plus maintenant que l'iſle
James qui n'est qu'un banc de fable auprès
de Charles-Town.
>> Le Gouvernement , ajoute-t-on , a reçu des
nouvelles de Savanah , qui l'ont informé qu'un corps
de troupes Américaines au nombre de 2000hommes ,
ſous les ordres du Général Wayne , étoit à 20 milles
de cette place. Le Gouverneur James-writh , inſtruit
de ſon approche , a fait tirer fur-le-champ le coup
d'alarme, pour que tout le monde rentrât dans les
lignes , & que chaque citoyen s'y préparât à la défenſe
la plus opiniâtre. Le 3ce. régiment s'eſt embarqué
àCharles-Town pour aller renforcer Savanala qui
n'a qu'une garniſon très -foible , & incapable de réfifter
long-tems à un ennemi victorieux auquel rien
ne manque ".
Nous attendons toujours des Ifles des nouvelles
dont l'authenticité puiſſe nous raffurer
ſur ce qui s'y paſſe. Les de ce mois il s'en
eſt répandu une très-alarmante , l'invaſion
& la priſe de St-Chriftophe par les François.
Elle n'étoit fondée que ſur des bruits ,
des oui-dire de mer , qui quoique vagues
&ſouvent ſuſpects , ne laiſſoient pas d'effrayer.
Tout- à- coup le 8 au ſoir on publia
dans quelques papiers que le Capitaine
Dalrymple du bâtiment les Deux-Frères ,
( 162 )
arrivé à Lancaster de la Jamaïque , dépoſoit
qu'il avoit rencontré vers la mi-Février
à la hauteur de Bermude , la frégate Québec
dont le Capitaine l'avoit afſuré qu'il venoit
annoncer que les François après s'être rendus
maîtres de St-Chriſtophe le 16 Janvier
, en avoient été chaſſés par l'Amiral
Hood.
Cette nouvelle a paru bien extraordinaire
; on s'en est d'abord défié , parce qu'il
eſt tout fimple au moment de l'affaire du
Budget de chercher à détourner l'attention
de la mation , que les malheurs aigriffent
& rendent plus difficile à manier . Les derniers
débats_parlementaires dans lesquels
la majorité aperdu ſa prépondérance , étoient
une circonſtance qui faiſoit défirer des nouvelles
favorables , & on fait qu'alors on
n'hésite pas toujours à en publier ; elles
font toujours gagner du tems. Si la repriſe
de l'ifle a eu en effet lieu , il falloit que
l'ennemi n'en fût pas encore le maître ,
que la mer & les vents en écartant la flotte
Françoiſe , nous aient particulièrement favorisés
, & dans ce cas , ce ſera un nouveau
ſervice que nous aura rendu la Providence
& un nouvel acte de reconnoiffance
à ceux que nous lui devons déja.
Quoiqu'il en ſoit, les nouvelles authentiques
qui doivent confirmer nos eſpérances
ne fauroient tarder.
On dit qu'il en eſt venu de l'Inde par
( 163 )
- la voie de terre , qui confirment les bruits
qui avoient couru précédemment. Selon
ces lettres , le neveu d'Hider-Aly s'étant
jetté avec 6000 hommes dans un fort pour
couvrir la retraite de ſon oncle , s'eſt rendu
aux armes Britanniques dans le mois de
Novembre dernier avec ſes bagages , fon
artillerie & ſes tréſors.
On doute de cet évènement parce que
la Compagnie n'a rien publié qui y ſoit
relatif. S'il y a quelque fondement , on a eu
raiſon au Parlement de dire que les ſeules
poſſeſſions éloignées de la Grande-Bretagne
font actuellement dans l'Inde.
Les débats de la Chambre des Communes depuis
le fameux triomphe de la minorité , ont offert des
difcuffions très-intéreſſantes . Le 4, ſur la motion de
l'Amiral Conway , on vota une adreſſe de remerciemens
au Roi pour l'intérêt qu'il avoit témoigné
en faveur du bien-être de la nation , & pour le rétabliſſement
de la paix avec les Colonies ; mais la
manière dont devoit être conçue cette adrefle
caſionna des débats ; on vouloit y joindre que la
première de la Chambre étoit d'avis que quiconque
conſeilleroit la continuationde cette guerre funeſte, à
S. M. , ſeroit réputé ennemi de l'Etat. Ce dernier,
article paſſa encore.
ос-
Les , le Procureur-Général propoſa la révocation
de tous les actes qui gênoient les Américains & qui
pouvoient leur donner en ſubſiſtant de la défiance ſur
la fincérité de nos diſpoſitions à la paix . Cette propoſition
paſſa ſans aller aux voix. L'Oppofition remarqua
cette révolution dans les idées des Miniftres,
&en s'en applaudiſſant , elle témoigna des regrets
de ce qu'elle s'étoit opérée ſi tard.
( 164 )
Le 6 , la ſéance s'ouvrit par des plaintes ſur ce
que dans la gazette de la Cour de la veille , il n'étoit
fait aucune mention de l'adreſſe préſentée au Roi le
rer . de ce mois , ni de la réponſe de S. M. Le Comte
de Surry remarqua qu'il étoit étrange que dans le
moment où la Chambre alloit prier le Roi de faire
la paix avec l'Amérique , il y eût à côté de S. M.
l'homme du monde le plus acharné contre les Américains
( M. Arnold ) , tout cela n'eut aucune ſuite ;
mais quand le Lord North demanda la permiffion
de remettre à un autre jour l'affaire des taxes , parce
qu'elle étoit très- compliquée , M. Burke fit contre
lui la fortie ſuivante : >> Il a épuisé toutes les
reffources de finances; il ne fait plus où trouver
de nouvelles taxes; il a coupé ce genre de production
dans ſes racines ; car ſes taxes précédentes
n'ont rien produit ; la perte de 13 colonies Américaines
& de pluſieurs de nos Iles , auxquelles on
peut ajouter Minorque , &c. coûte annuellement à
la G. B. 4,500,0000 liv. fterl. ; il ne fait plus où
donnerde la tête. Toutes les taxes déja propoſées par
lui font inſuffiſantes ,& laiſſent par an un deficit de
$50,000 liv. fterl. à remplir. Les charges néceffaires
pour l'entretien de ce Royaume de cette année
, montent à près de 800,000 liv. , ce qui fait
en tout 1,350,000 liv. ſterl. par an «, - LeLord
ayant dit qu'il n'avoit à propoſer des taxes que pour
l'intérêt de l'emprunt de cette année , M. Fox lui
reprocha d'avoir caché à la Nation l'état de ſes affaires.
Le fond d'amortiſſement , dit-il , n'eſt point
une fûreté ſuffifante pour le paiement de l'intérêt,
& lorſque le Miniſtre a hypothéqué ſur ce fonds le
paiement de l'intérêt des précédents emprunts , pour
lequel les taxes qu'il avoit déja miſes n'avoient
pas ſufti ; il a par-là évité d'en impoſer de nouvelles
, ce qui a empêché la nation de fentir
pour un tems toute l'horreur de la ſituation où il
( 165 )
l'a réduite ; c'eſt à ce principe qu'il faut attribuer en
grande partie les calamités de l'Etat ; car je ſuis
perfuadé que ſi l'on a propoſé de nouvelles charges
pour ſa dette non fondée , & pour le deficit des
taxes , il y a long-tems que le Parlement l'auroit
deftitué de ſa place.-Malgré ces ſorties , le Lord
North obtint ledélai qu'il demandoit , & c'eſt aujourd'hui
que ſe traite cette grande affaire .
La ſéance du 8 préſente des débats dirigés
entièrement contre le Ministère.
,
>> Les réſolutions que je propoſerai à la Chambre ,
dit le Lord Cavendish , ne ſont fondées ſur aucune
inimitié perſonnelle ou ſur aucun mépris pour les
Miniſtres. Au milieu de la fureur de parti qui a
agité la Chambre depuis pluſieurs années , je n'ai
jamais été attaqué perſonnellement , quoique je
n'aie jamais eu égard aux principes politiques d'aucune
claſſe d'hommes , étant dirigé conſtamment
dans l'expoſition de mon avis par les vrais intérêts
de la nation. J'aurois ſouhaité que le Lord North
ſe conformant au voeu de la Chambre , exprimé
clairement par ſa réſolution du 20 Février , eût
rendu inutiles ma motion & cet exorde. La Chambre
avoit lien de s'y attendre , ce Miniſtre ayant déclaré
qu'il donneroit ſa démiſſion auſſi tôt que le peuple ,
par la majorité de ſes Repréſentans , prouveroit
qu'il défire un changement d'adminiſtration. Mais
il ſemble qu'une plus mûre délibération , au lieu
de le confirmer dans ſon deffein , a produit un
effet tout oppoſé , & il refte en place juſqu'à ce
que la Chambre lui ait fignifié hautement que ſa
retraite eft néceſſaire. Mon but eſt donc , non pas
de propoſer immédiatement à la Chambre de s'énoncer
d'une manière auſſi forte , mais de prendre
fur certains points dont la vérité ne peut être conreſtée,
des réſolutions, auxquelles perſonne,j'eſpère ,
( 166 )
n'aura la hardieſſe de s'oppoſer. Ces principes une
fois pofés , j'en tirerai une conféquence qui , je
m'en flatte , rencontrera auſſi peu d'oppoſition. Après
m'être acquitté envers ma patrie d'une tâche que j'ai
entrepriſe avec d'autant plus d'ardeur qu'elle n'exige
pas de grands talens , & qu'elle s'accorde avec ma
confcience , je laiſſerai à la Chambre le ſoin d'arrêter
une adreſſe fondée ſur mes inductions , ne
doutant point de ſa modération & de ſa délicateſſe
dans l'expreſſion de ſes deſirs. Je ne puis m'empêcher
de remarquer en même tems que le Lord North
& ſes Collègues ont montré une opiniâtreté hors
de ſaiſon , en conſervant leurs places malgré le voeu
du peuple , & qu'ils méritent le blâme le plus rigoureux
, auquel ils ſeroient probablement expoſés
de la part de gens moins guidés par l'eſprit de
réforme , qu'animés par le reſſentiment.-Je propoſeenconféquence
, 1º. Qu'il paroît à la Chambre
que le Parlement a octroyé 100,000,000 de ſubfides
pour la marine , l'armée & l'artillerie , depuis
l'année 1775.2 °. Que toutes les poffeffions Angloiſes
en Amérique , excepté New-York , Charles-
Town , &c. font perdues depuis cette époque , &
qu'une grande partie de nos Iſles aux Indes occidentales
ſont également perdues. 3 °. Que nous
avons pour ennemis en Europe , les François , les
Eſpagnols & les Hollandois. 4°. Que tous ces
malheurs doivent être attribués au manque de prévoyance
& de talens de la part de nos Miniſtres.
- Les motifs que le Lord North allègue , dit
M. Powis , pour refter en place , choquent tellement
le ſens commun & les ſenſations de ce pays
outragé , qu'il eſt difficile à l'homme le plus modéré
de réprimer ſon indignation , même en les
écoutant. Tantôt ce Miniſtre nous dit qu'il reſte
en place par reconnoiſſance envers ſon Roi & ſa
( 167 )
patrie. Nous pouvons tous former quelque idée de
la reconnoiſſance du noble Lord envers ſon Roi
&ſa patrie , qui ont toléré ſi long-tems ſon adminiſtration.
Car nous ſentons tous , oui nous ſentons
juſqu'au fond de l'ame , la dette qui a produit
cette reconnoiffance ; mais je ne puis concevoir ,
ſoit que je réfléchiſſe à la conduire paſſée des Miniſtres
actuels & à la misère de ce pays , ou aux
proteſtations récentes & à la probabilité de
leurs effets , pourquoi nous augmenterions cette
dette : feroit-ce pour exciter de nouveau la reconnoiſſance
du Lord North ? Ce Miniftre craint
une autre fois que ſa démiſſion ne produiſe du
déſordre dans l'Etat ; mais le noble Lord , en conſervant
ſa place , au lieu de prévenir ce déſordre ,
le fait naître. Quels sont les individus au defir
deſquels il s'oppoſe en reſtant en place ? Sont- ce
des gens fans principes , des gens dans le beſoin ,
des gens qui , n'ayant ni caractère , ni fortune ,
veulent s'enrichir aux dépens du crédit & de l'opulence
de leur patrie ? Non. Les ennemis da Miniſtre
actuel ſont des gens dont la nation a reçu les gages
les plus facrés , à l'égard de tout ce qui eſt réputé de
la plus grande valeur parmi les hommes ;
font des gens brillans par leurs talens , illuſtres
par leur naiſſance &jouiffant des fortunes les
plus amples & les plus folides . Lorſqu'il s'agit
des plus hautes qualités pour exceller dans la carrière
politique , où la nation les cherchera-t-elle ?
Ce ne ſera point dans l'Adminiſtration actuelle
car on ne les y a jamais trouvées. Elle les cherchera
parmi les citoyens qui frondent cette Adminiſtration
: parmi les dignes deſcendans de ces grands
hommes auxquels la Maiſon d'Hanovre doit le
trône , la Nation a-t- elle vu l'illuſtre jeune homme
qui s'arme contre le Ministère , dégénérer de ſon
,
-се
1168 )
ayeul , auquel elle décerna , à juſte titre ,un monument
de fa reconnoiſſance ? Mais pourquoi m'arrêter
ſur un ſujet Quelque part que je tourne les
yeux , je trouve des perſonnages diftingués qui
s'oppoſent & qui ſe ſont oppoſés long-temps à cette
odieuſe Adminiſtration , & s'il falloit les louer
tour-a-tour je ne finirois pas : il ſuffit d'obſerver
que les gens du plus grand mérite & les plus ſages
ſont placés dans le parti de l'Oppoſition. Nos
regards ne doivent-ils pas être bleſſés en traverfant
les rues , lorſque nous voyons les Officiers
de terre & de mer les plus éprouvés & les plus
braves , languir dans l'inaction la plus accablante
pour des ames généreuſes , tandis que leurs compatriotes
ont fi beſoin de leur défenſe. Quelque
affreuſe que ſoit cette poſition , quel eſt l'homme
decourage parmi vous , qui ne plaigne & ne juftifie
les braves gens qui y font réduits , lorſqu'on fait
attention que ſous l'influence du ſyſtême actuel , ils
ne peuvent maintenir les intérêts & la gloire de
leur malheureux pays , parce qu'en le voulant , ils
facrifieroient inévitablement les leurs . Le noble
Lord ofera-t-il leur oppoſer ſes créatures & fes
appuis ? quels ſont-ils ? Qu'il retranche de ce nombre
ceux qui font intéreſlés à la guerre , les gens en
place , les gens attachés leur exiſtence politique ,
& ſes amis , & alors on pourra ſe former une idée
exacte du voeu de la Nation. Si une majorité non
corrompue & impartiale de ſes Repréſentans , doit
être regardée comme l'organe du peuple , que la
réſolution du 20 Février prononce. Qu'elle s'exprime
à la face de la corruption. Nous y voyons
la conduite paffée de cette Adminiſtration , cenſurée
dans les termes les plus clairs. Nous avons entendu
cependant les mêmes Miniſtres déclarer depuis
qu'ils adhéroient à leurs principes , quoique le voeu
de
( 169 )
de la majorité fût contre eux. Sont-ce-là , les gens
auxquels nous devons confier la grande affaire que
cette Chambre , quoique tard , a enfin vertueuſement
, humainement , & ſagement arrêtée. Nous
avons réfolu de chercher la paix ; choiſiſſons auſſi
ceux qui doivent la négocier. Analyſons le caractère
de ceux qui veulent nous obliger à leur confier
cette tâche. Une telle analyſe eſt la marche la plus
sûre pour reconnoître combien peu les talens des
Miniſtres actuels ſont proportionnés à cette entrepriſe.
Fixons d'abord notre examen ſur le nouveau
Secrétaire du département de l'Amérique : quelle
opiniâtreté ce Membre honorable n'a - t - il pas
montrée dans ſes avis contre les Américains ?
Cette opiniâtreté a été telle qu'il s'eſt oppoſé au
Lord North , lorſque ce Miniſtre jugea qu'il étoit
convenable de ſe relâcher un peu de ſes maximes
rigoureuſes de châtiment , & qu'il voulut offrir des
propoſitions conciliatoires à un peuple combattant
pour ſa liberté & combattant avec ſuccès. Les principes
du nouveau Secrétaire ſont-ils auſſi inflexibles
qu'autrefois ? Non , il n'eſt maintenant qu'une partie
, quoiqu'il ſe regardât précédemment comme un
tour. Il ne parle actuellement que d'après la majorité
de la phalange miniſtérielle. Depuis qu'il eſt en
place il eſt devenu ſouple & complaiſant , & ſes
collègues peuvent lui faire prendre le pli qu'ils veulent.
Venons maintenant au Secrétaire de la guerre.
Qu'il me pardonne , j'aurois dû l'appeller le Secrétaire
de tous les départemens. Il a opiné conftamment
pour une guerre qui a été dès ſon commencement
& dans tous ſes périodes cenſurée comme
injuſte , impolitique & cruelle , par les gens les plus
ſages & les plus vrais patriotes. Tranſportons-nous
dans l'autre Chambre , nous y voyons un autre Miniſtre
( le Lord Stormont ) qui a déclaré qu'il ne
23 Mars 1782. h
( 170 )
,
répondroit aux adreſſes des Rebelles que lorſqu'ils
imploreroient la merci. Dans cette Chambre eit un
autre Miniftre (le Lord Hillsborough) dont les ſentimens
&le ſymbole de foi ſont coi ſignés dans les
leures célèbres concernant l'Amérique, lettres dont
l'Auteur trouvera peut-être grace devant ſa patrie ,
mais qui ne feront jamais oubliées , parce que l'Auteur
a trempé la plume dans le ſang du malheureux
peuple qui en eſt le ſujet. Portons maintenant nos
regards ſur le premier Miniſtre oftenfible qui fiége
parmi nous . Il nous a dit maintefois qu'il n'a point
de fentiment à lui , qu'il agit purement d'après l'impulfion
du Cabinet , foit qu'il opine pour la paix
ou pour la guerre . Cet examen quelque rapide qu'il
foit, fuffit pour convaincre l'homme le moins penfant,
que de tous les ſujets de S. M. ceux qui font
actuellement au timon des affaires font les
moins propres à conſommer le grand ouvrage que
S.M. & le Peuple ont fi fort à coeur. On ne fauroit
prouver plus fortement que les Miniſtres ont perdu
toute confiance , qu'en comparant la conduite du
Parlement envers eux , avec celle qu'il tint envers le
Lord Chatam. La guerre qu'il fit , entraîna de grandes
dépentes , mais elle fut glorieuſe , & la Nation
ſe repoſoit tellement ſur lui, que dans les ſéances
les moins nombreuſes,les ſubſides les plus extraor
dinaires étoient octroyés . En est- il ainſi maintenant ?
Nous voulons la paix & nous employons les moyens
les moins conformes à cet objet. Nous arrachons le
glaive de la maia da meurtrier , & cependant pour
ramener la malheureuſe victime de ſa perfidie , dans
netre fein, nous offrons le meurtrier lui-même pour
médiateur. Cette conduite choque l'humanité & le
ſens commun. La Nation invoque le ſuccès de la
préſente motion , & je me fais gloire en ce moment ,
&ce ſera une conſolation pour moi dans des cir
( 171 )
conſtances plus fâcheuſes , ( s'il peut nous arriver
pire que ce qui nous eſt arrivé ) d'avoir agi ſelon
ma confcience , en donnant mon appui à cette motion
. Jen'ai pas le plus léger doute de l'intégrité
du noble Lord qui a propoſé la motion actuelle, répondit
le Secrétaire de la guerre; il a trop de candeur
pour ne pas convenir qu'on peut différer de ſon
avis ſans avoir des intentions moins pures. J'avoue
que j'ai beſoin de ſa candeur, car je diffère ſi prodigieuſement
de ſon avis, que je ſuis perfuadé que ſa
motion au lieu d'être juſte & politique , ou de tendre
le moindrement à l'avantage de cette Nation
produiroit un effet tout contraire. Nous avons la
paix pour objet , & comment voulons-nous y atteindre,
en montrant le deſir impatient que nous avons
de l'obtenir. Nous mettons au jour ce qu'il ſeroit
prudentd'enſevelir dans le plus profond ſecret. Nous
parlons de nos fardeaux , de nos craintes à notre
ennemi , & nous nous imaginons que l'ennemi ne
profitera pas de notre foibleſſe. Ce motif ſeul ſuffiroit
pour que je m'oppoſe à la motion du noble
Lord, mais je ne puis m'empêcher de cenſurer quelques
tirades dirigées contre le Lord North & contre
les autres Miniſtres. On a dit que le Lord North
avoit entrepris la guerre actuelle contre le voeu de
la Nation. Je le nie : Dans le ſiècle où la liberté fleurifſoit
le plus , dans le ſiècle du Roi Guillaume de
glorieuſe mémoire, le droit qu'a le Parlement Anglois
de donner des loix , & de ſurveiller la légifſlation
de l'Amérique, fut établi ſans contradiction .
De notre tems l'acte déclaratoire ( celui qui dans
notreCode eſt le plus relatifaux habitans de l'Amérique
) exiſtoit lorſque le Lord North entra dans
le Ministère & ne fut point rédigé par lui . Au commencement
de la guerre , la Nation pleine de fierté
& accoutumée à regarder depuis plus d'un ſiècle
h2
( 172)
le droit du Parlement comme établi , fut irritée de
l'outrage que lui firent les Colonies en conteftant
ce droit. La répugnance avec laquelle on ſe prêta à
cette animoſité , la répugnanee avec laquelle les Miniftres
entreprirent la guerre , eſt trop évidente pour
qu'on la nie ou qu'oonn la diffimule. Confultez vos
journaux , & vos actes , l'ouvrage de ces Miniſtres
avides de ſang, & vous y verrez tous leurs efforts
pour la paix. Lorſque l'objet que la Nation avoit
en vûe , parut être au-delà de notre portée , les calamités
de la guerre ſe firent ſentir , il est vrai , à
meſure que notre colère ſe calma. Mais quelle politique
y a-t- il à publier nos ſenſations à tout
l'Univers : le Congrès a-t-il jamais exprimé ſon impuiſſance
? a-t-il jamais annoncé ààl'Etranger par un de
ſesArrêtés , que ſon crédit étoit réduit preſque à rien ;
que des millions de ſon papier monnoyé n'avoient
pas une valeur réellede centaines ? Non. Des hommes
pouffés preſqu'au déſeſpoir , montreront - ils
plus de ſageſſe que ceux qui ont des reſſources ſans
nombre ? Les hommes ſont ſi foibles dans l'adverſité
, qu'ils blâment l'effet ſans faire attention à
la cauſe. Le Lord Chatham fut heurenx , & ne ſentit
pas par conféquent les ſuites de cette foibleſſe. Il
combattit glorieuſement , ainſi qu'on l'a dit avec
raiſon , car il combattit avec ſuccès . Il laiſſa la Nation
couverte de gloire ; cette poſition étoit digne
d'envie ; les Annales de tous les ſiècles vous diront
quel'Angleterre ne fut point attaquée ſingulièrement ,
lorſque ſes voiſins humiliés , jaloux de la grandeur ,
ſe liguèrent pour l'abaiffer. Nous n'avons pas beſoin
-de chercher dans l'Antiquité des preuves de ce que
j'avance ; l'Hiſtoire Moderne en fournit des preuves
fansnombre. Parmi les plus frappantes , jettons nos
regards ſur la Maiſon d'Autriche. Une armée de
petites Puiſſances liguées l'humilièrent au milieu de
( 173 )
fa grandeur admirée. La Maiſon de Bourbon effuya
la même humiliation ; de quel haut degré de gloire
ne la fit pas tomber une ligue également envienſe
de ſa grandeur ! Pourquoi donc imaginer que des
cauſes ſemblables ne produiront pas conftamment
de temblables effets ? A la fin de la dernière guerre
cette Nation proſpéroit ſans rivale. Penſez- vous que
fes anciens rivaux n'épièrent pas le moment où ils
pourroient l'abaiſſer. Ils épioient ce moment & ils le
faifirent. Mais le courage exifte encore dans la Nation.
Comptons ſeulement ſur nous-mêmes : la G. B.
n'eſt pas fi ébranlée qu'elle ne puifle venger ſes droits
fi ſes ennemis combinés vouloient les fouler . C'eft
par ces motifs que je m'oppoſe à la motion , & que
je propoſe en conféquence l'ordre du jour.-Bon
Dieu , s'écria M. Townshend , quelle eſt notre
folie , de dire à la France qu'elle poſsède prefque
toutes nos Iſles aux Indes Occidentales ? de dire
à l'Amérique que nous n'avons plus la fouveraineté
de 13 Colonies ſur ce Continent , ou d'annoncer à
l'Univers ce qu'il fait déjà , ou à notre Peuple ce
qu'il fait à ſes dépens , que nous avons diſlipé
cent millions dans cette guerre. Il peut être plat de
dire aux François & aux Eſpagnols ce qu'ils favent
déjà , qu'ils font en guerre avec nous ; mais nous
pouvons , certes , ſans être taxés de folie , leur dire
( car il n'eſt guères probable qu'ils le ſachent ) que
nous ſommes en guerre avec eux. On nous dit qu'en
faiſant ainſi connoître notre poſition , nous commertons
une nouvelle bévue , en ce que nous prouvons
par-là le défir impatient que nous avons de la paix.
Je ne puis être de l'avis de M. Jenkinſon ſur cette
conduite. Il la croit folle , je la crois ſage ; il la
croit pufillanime , je penſe au contraire qu'elle eſt
très- courageuſe . Nous avons été coupables d'erreurs ;
nous voyons ces erreurs , & en les reconnoiſſant ,
h3
( 174 )
sous montrons à nos ennemis que nous avons res
couvré la raiſon , & que s'ils refuſoient de l'écou
ter , nous tâcherions de gagner ſur eux tout l'avantage
poffible , en dirigeant à l'avenir nos opérations
d'une manière plus efficace pour ramener les bénédictions
de la paix. Enviſageant les motions ſous ce
point de vue ,je dois , malgré toute l'abſurdité qu'on
y trouve , lui donner mon fuffrage. Il y eut
des diſcours très-longs & très-véhémens fur cette
motion , & M. Bing obſerva que la dépenſe de la
Nation montoit à 3000 liv. ft. par heure. Cependant
quand on vint aux voix , à 2 heures du matin , la
motion eur 226 voix contre , & 216 pour ; les
Miniftres l'emportèrent de 10 voix.
P. S. Le 12 Mars. S'il fauten croire le bruit public,
les nouvelles qu'on attendoit ſont arrivées.
Qu'elles foient authentiques , exagérées ou non, elles
ne pouvoient arriver plus à propos pour faire reſpizer
les Miniſtres , après des attaques auſſi vives que
celles qu'ils ont eſſuyées ; c'eſt ainſi qu'on les raconte,
car la Cour ne les a pas encore publiées , &
peut-être n'ont-elles aucun fondement.
>>Le Capitaine Stanhope eſt arrivé hier à Portf
mouth à bord de la Tiſiphone; il apporte , dit-on ,
des dépêches de l'Amiral Hood , datées de Saint-
Christophe le 7 Février. En voici,ajoute-t-on , la fubftance.
Cet Amiral inſtruit que le Comte de Graffe
avoit mis à la voile pour Saint-Chriſtophe , partit
fur le champ de la Barbade pour le ſuivre. Aufſi-tôt
qu'il fur à la vue de l'Iſſe , l'eſcadre Françoiſe ſortit
de labaie de Baffe-Terre où elle étoit mouillée , &
vint lui offrir le combat ; elle étoit de 28 vaiſſeaux
de ligne , & nous en avions 23 , parce que le renfort
de l'Amérique Septentrionale étoit arrivé. L'Amiral
Hood favorisé par le vent & la mer , fit une
manoeuvre fi hardie & fi heureuſement exécutée ,
( 195 )
qu'il parvint à s'emboſſer par le travers de labaie,& à
couper toutecommunication entre l'armée du Comte
deBouillé,qui étoit àterre,& l'eſcadre. On prétend que
leComte de Graſſe a attaqué l'Amiral , & eft revenu
par 3 fois à la charge , ſans pouvoir le tirer de ſa poſition.
Le nombre des morts fur notre eſcadre eſt de
400 hommes. Les François ne s'étoient pas encore
emparé du fort de Brimstone- Hill ,que la nature &
l'art ont rendu imprenable. Le Colonel Frazer le défend
, & l'Amiral Hood lui a fait paſſer du ſecours.
Le Colonel Preſcot qui le conduit , a débarqué dans
un endroit écarté; on ignore ſi les tranſports des
François étoient encore dans la baie ; leur armée ,
d'affiégeante , ſe trouvant affiégée , ſe prépare àune
réſiſtance opiniâtre; & malgré l'eſpérancequ'on nous
donnede la foumettre bientôt , quelques avis ſecrets
aunoncent qu'elle ſera très-longue , & qu'elle pourra
donner le tems au Comte de Graſſe de revenir à une
quatrième attaque, qui peut être plas heureuſe que les
précédentes , & à laquelle on s'attend en effet à cha
que inſtant. Son eſcadte n'a preſque point ſouffert , il
a été chercher des renforts à Saint- Christophe , &
quoiqu'on diſe du bon état dela nôtre , on fait qu'elle
aété
gravement endommagée. Nos avis particuliers
ajoutent qu'il s'en faut de beaucoup que la poſition de
M. de Bouillé ſoit auſſi déſeſpérée que les Miniſtres le
prétendront ſans doute ; il a tous les vivres de l'iſſe à
Ta di poſition , & il mangera tout juſqu'au dernier
Nègre avant que de ſe rendre.
FRANCE.
De VERSAILLES ,le 19 Mars.
LE 10 de ce mois LL. MM. & la Famille
Royale ſignèrent le contrat de mariage du
h 4
( 176 )
des
Comte Raymond de Narbonne - Pelet de
Fritzlard , Capitaine de Dragons , avec Mademoiselle
de Nonant de Piercourt ; celui du
Comte d'Agoult , Aide-Major-Général
Gardes-du-Corps du Roi , avec Mademoiſelle
Moreau ; & celui du Comte de Monet ,
avec Mademoiselle l'Eſcalopier .
Le même jour la Comteſſe de Clermont-
Tonnerre & la Marquiſe de Louvois eurent
l'honneur d'être préſentées à LL. MM. &
à la Famille Royale , la première par la Comteſſe
Delphine de Forans , Daine pour accompagner
Madame Eliſabeth de France , & la
feconde par la Marquiſe de la Roche-
Dragon.
Le 13 de ce mois , le Roi , accompagné
de Monfieur & de Monſeigneur le Comte
d'Artois, ſe rendit à l'Egliſe de Saint-Louis ,
& y alliſta au Service ſolemnel fondé pour
le repos de l'ame de feue Madame la Dauphine;
Madame Elifabeth de France y aſſiſta
autli.
L. M. & la Famille Royale ont figné ,
le to de ce mois , le contrat de mariage du
Marquis de Tournon , Capitaine au régiment
de Condé , Dragons , avec la Vicomteffe
du Barry.
L'Archevêque de Paris prêta , le 16 de
fie mois , pendant la Meſſe , ſerment de
cdélité entre les mains du Roi.
4
S. M. a nommé à l'Abbaye de Mouzon ,
( 177 )
Ordre de Saint-Benoît , Diocèſe de Reims ,
l'Evêque de Mâcon ; à l'Abbaye de Mouſtier-
Ender , même Ordre , Diocèſe de Châlonsfur-
Marne , l'Abbé de Clermont-Tonnerre ,
nommé à l'Evêché dudit Châlons ; à l'Abbaye
d'Aniane , même Ordre , Diocèſe de
Montpellier , l'Abbé de Tourdonnet , Vicaire-
Général de Meaux ; à l'Abbaye d'Uzerche
, l'Abbé de Dillon , Vicaire- Général de
Narbonne ; à l'Abbaye de Saint - Pierre de
Melun , Ordre de Saint-Benoît , Diocèſe de
Sens , l'Abbé de Calonne , Vicaire-Général
de Cambrai.
De PARIS , le 19 Mars.
M. le Baron de Viomeſnil n'a apporté
aucune nouvelle du Continent de l'Amérique
Septentrionale ; comme on l'a dit tout
étoit tranquille à ſon départ , excepté du côté
de Charles-Town , que les troupes Américaines
refferroient. Le Roi vient de récompenſer
cet Officier Général , en le créant
Grand-Croix de l'Ordre de St- Louis , & en
lui donnant le Gouvernement de la Rochelle
, vacant par la mort de M. le Prince
de Montmorency.
>> Il y a 3 ou 4 jours , écrit- on de Toulon , qu'un
Courier expédié ici a apporté contre- ordre à notre
armée de Mahon qui d'abord avoit été rappellée ; on
a ordonné en même-tems de faire partir les munitions
de guerre & principalement les bombes que M. le
hs
( 178 )
Duc de Crillon avoit demandées & dont l'envoi avoit
été ſuſpendu , lorſque nous apprîmes ici la priſe du
Fort St-Philippe. - Les Eſpagnols ont eu pendant
le fiége 40 Officiers tués & 14 bleſſés ; 180 ſoldats
tués& 360 bleſſés. Ils ont tiré 70,000 boulets &
14,000 bombes ; & ce qui ne ſurprend pas peu
c'eſt que les ennemis ont tiré de leur côté 140,0০০
coups de toute eſpèce. Il reſtoit 60 bombes dans
le Fort& non une ſeule comme le portoient tous les
avis d'Eſpagne «.
Selon les lettres d'Eſpagne le ſiége de Gibraltar
eſt réſolu ; les plans qu'on a adoptés
ont été tracés par un habile Ingénieur , qui
s'en étoit occupé depuis long-tems , & qui
vient de paſſer encore fix mois au camp de
St-Roch , à Algéſiras , à Ceuta , &c. Il ne
demande , dit- on , que 18,000 hommes ; il
fait conſtruire à Algéfiras des prames & des
bateaux qui font inſubmergibles & incombuſtibles.
Il circule pluſieurs détails fur les
plans d'attaque projettés ; vraiſemblablement
ce ne ſont pas ceux que l'on fuivra
auxquels on a donné tant de publicité; cependant
dans cette occafion le ſecret eft
peut-être moins néceffaire que dans toute
autre; les Anglois ſont dans l'impoffibilité
de parer les coups qu'on veut leur porter.
On apprend de Breſt que les de ce mois
au foir , l'Actifeſt rentré , après avoir eſſuyé
le même coup de vent que M. de la Motte-
Piquet , ſans avoir reçu aucun dommage
conſidérable. Il n'avoit aucune connoiſſance
( 179 )
1
du Zodiaque qui eſt rentréà ſon tour , le 11 ,
& fans dommage.
>> Un bâtiment d'Oſtende arrivé les à Breſt,
a déclaré avoir rencontré dans la Manche un
vaifſeau Anglois de 74 canons , démâté de tous
ſes mâts ſupérieurs . Nous avons eu ici , ajoutent
ces lettres , une tempête aſſez vio'ente qui a jetté
bas beaucoup de cheminées , & qui aura caufé de
grands ravages en mer.
Les lettres de Cadix , en date du 26 Février
, nous apprennent que le Comte de
Guichen, avec ſon eſcadre, y eſt arrivé le 24 .
Il n'a par conféquent mis que 12 jours à faire
cette route en décapant ſes convois .
Le Capitaine Langlois , commandant la
frégate- corfaire Madame , dont nous avons
eu occafion de parler d'une manière ſi avantageuſe
l'année dernière ne paroît pas
moins heureux celle- ci , à en. juger par le
brillant début de ſa nouvelle croiſière , qui
eſt la troiſième depuis les hoſtilités.
و
>>A peine ſorti de nos ports , ce Capitaine fut
chaſſé par des vaifſeaux & frégates de guerre Anglois
, qui croiſoient devant Breſt ; le 9 Février , il
rencontra une efcadre de 12 vailleaux de guerre ,
dont un de 74 le chaſſa pendant 5 heures. Mais la
ſupériorité de la marche de ſon corfaite armé de
36 canons & doublé en cuivre , le déroba à la pourfuite
de l'ennemi . Le 11 , il s'empara de la Favorite
Polly , navire de 200 tonneaux , allant de
Cadix à Madère , chargée de diverſes marchandifes.
Le 16 , il prit les Deux-Amis , navire de
250 tonneaux , allant de Portsmouth à Madère &
aux Colonies avec un chargement de ſalaiſons , &c.
h 6
( 180 )
Les Deux- Freres deſtiné de Londres pour l'Ame
rique avec des marchandiſes aſſorties.-Le 21 &
22 , il s'empara des trois bâtimens ci-après nommés
, qui étoient de conſerve revenant de Charles-
Town . Le paquebot de la Caroline du Sud , navire
de 300 tonneaux , 6 canons , chargé notamment
de 40 milliers d'indigo ; la Catherine , lettre de
marque de 16 canons , ayant à bord 20 milliers
d'indigo ;; la Réunion , de 12 canons de 4. - Le
Capitaine Langlois a expédié les trois premieres
prifes pour France , & il convoyoit les trois dernières
, lorſque le 23 un coup de vent affreux ayant
démâté ſa frégate de ſon petit mât de hune , lui
fit perdre de vue ſes priſes , & l'obligea de relâcher
à Breſt le 24 pour ſe réparer.-Suivant les lettres
de Saint-Malo du 26 , du 1 & du 2 de ce mois , il
paroît que quatre des priſes ci-deſfus , ſont arrivées
heureuſement tant dans ce port , qu'à l'Orient &
à Roſcoff. Celle qui eft à Saint-Malo eſt un navire
de 350 tonneaux , dont le chargement confifte
en 150 futailles d'indigo , 300 barils de térébenthine
, 32 boucauts de tabac , & 12 barils
deriz . Il y a lieu d'eſpérer que les deux autres
auront relâché dans quelque autre port « .
,
Nos corfaires multiplient tous les jours
leurs priſes , felon les lettres de différens
Ports.
Le corfaire le Commandant de Dunkerque , Capitaine
Williams Dunlop , s'eſt emparé le 4 Mars
du fluep Anglois les deux Amis , chargé de comeftibles
, qu'il a envoyé au premier port de France
qu'il pourroit gagner ſur la Manche ; & le 7 du
brick le Prince Noir, de 130 tonneaux , chargé
de lard pour le compte du Roi d'Angleterre, qui
alloit à Cowes par Portsmouth , & qu'il a expédié
au Havre. Il eſt entré le 7 dans le même port une
( 181 )
autre priſe Angloiſe de so tonneaux chargée de
bled , feigle & avoine , faite à la hauteur de Portland
, par le corſaire le Voltigeur , de Dunkerque ,
Capitaine Mayne , qui a fait encore celle du floop la
Charmante Polly de 45 tonneaux , allant d'Exter
à Portsmouth. Le corſaire l'Angélique , Capitaine
Mercier , a conduit le 7 de ce mois à Saint-Malo
le navire Anglois l'Heureux Couple , de 90 tonneaux
, qu'il avoit pris le 3 , & dont la cargaifon
confifte en huiles & fardines. Le Capitaine Charles
Havé Pivet , du corſaire de Granville le Manerbe
, a conduit dans ce port le cutter Anglois la
Sirene , de 2 canons , 4 pierriers & 2 efpingols.-
Le Fleffinguois , corſaire Hollandois , Capitaine
leTurcq , de Nantes , eſt entré à Cherbourg le 8 de
ce mois , pour le réparer du dommage qu'il venoit
d'éprouver dans un combat de quatre heures & demie
, contre un cutter Anglois de 18 canons de 8 .
Le Capitaine le Turcq , dont le corſaire n'eft monté
que de 14 canons de 3 , a fait tout ce qu'il a pu
pour en venir à l'abordage , que l'autre a conftamment
évité. Le même corſaire avoit rançonné le 4
pour 200 guinées le floop Anglois le Sami willand-
humer , & le 6 de ce mois , il s'eſt emparé du
hoop la Susanne , chargé de thé , de genièvre &
d'eau-de-vie.
Une lettre de Foix contient le fait ſuivant
qui mérite de trouver place ici.
>> On lit dans l'Histoire ancienne qu'Annibal ,
Général des Carthaginois , voulant traverſer les
Alpes, & ſe trouvant embarraſſé par des rochers inacceffibles,
employa le feu & le vinaigre pour frayer
un chemin à fon armée. M. Dupla , Curé de Maugaillard
, au pays de Foix , vient de renouveller
l'expérience d'Annibal. Ce digne & charitable
Pafteur eſt parvenu , par les mêmes moyens , le
( 182 )
feu & le vinaigre , pour calciner & diffoudre les
pierres , à tracer un chemin d'environ 100 toifes
de long& de, 12 pieds de large , à travers un rocherttrreèss-
dur , inacceſſible & entouré de précipices.
Cetre route conduit de la ville de Foix à Devernajon
& lieux circonvoiſins «.
On apprend de Toulon que le vaiſſeau
le Suffisant , de 74 canons , conſtruit dans
le baffin de M. Groignard , en eſt forti , &
qu'il va être remplacé dans ce baflin par un
autre vaiffeau de même force. Le chantier
où a été conſtruit le Dictateur , en recevra
auſſi un de 74. On dit qu'il eſt auſſi arrivé
à Breſt ordre de conſtruire dans ce département
7 vaiſſeaux & 2 à Rochefort , de
forte que la Marine ſera augmentée cette
année de 11 vaiſſeaux de ligne.
>> Il vient de ſe commettre dans nos cantons ,
écrit-on de Baulen, le crime le plus atroce , dans
lamaſon d'un Prêtre , jadis Hermitage , & aujourd'hui
nommée la Chapellenie du Bois. Davy, Parciffe
de Maxent , Diocèſe de Saint-Malo. Le ſoir du premier
de l'an , à 7 heures , heure ordinaire du ſouper
de ce Prêtre , fix ſcélérats montés ſur des chevaux
arrivent aux environs de ſa maiſon , attachent leurs
chevaux à des arbres , entrent armés d'inſtrumens
tranchans , paffent à la cuiſine où ce Prêtre commençoit
à ſouper , & où se trouvaient fon valet ,
homme fort & vigoureux , trois ſervantes de différens
âges , dont l'une étoit la gouvernante , l'autre
la ſervante de bras , & la troiſième bergère , avec
une fille étrangère , Soeur du Tiers-Ordre de Saint
François , invitée ce ſoir à fourer. Les ſcélérats
fondent à la fois ſur ces fix perſornes , égorgent
trois filles qui tombent ſous la table. Le valet affailli,
( 183 )
cherche à fuir par le jardin, faute par-deſſus une
haie , croit trouver ſon ſalut dans l'avenue , & y
eſt égorgé. Le Prêtre , ſans défenſe , gagne la porte
de ſa cour , & croit pareillement ſe tauver dans
l'avenue. Il eſt poursuivi , obligé de revenir ſur ſes
pas , & maſſacré inhumainement. La gouvernante ,
qui s'étoit cachée derrière une barrique de cidre
dans le cellier , eſt tirée de ſon refuge & maſſacrée.
Les aſſaffins , après avoir immolé ces fix malheureuſes
victimes , vont froi dement prendre des pelles
de jardin & autres outils de labourage qu'ils avoient
entrevus derrière la porte d'entrée , en frappent à
coups redoublés les têtes de ces infortunés , qu'ils
écrafent , & dont ils font voler la cervelle. Ils enfoncent
enſuite les armoires de la coifine , volent
tout ce qu'ils imaginent pouvoir emporter , montent
dans les chambres ſupérieures , briſent , remuent ,
fouillent jaſques dans la paille des lits , prennent
tous les effers propres à être chargés ſur leurs
chevaux , vont enſuire à l'écurie de la maiſon ou
ils trouvent deux chevaux , en ſellent un , prennent
du foin qu'ils portent à ceux qu'ils avoient amenés
& qu'ils font paître pendant qu'ils chargent leur
butin, & repartent entre 10 & 11 heures du même
foir. On a fait les recherches les plus prompres
pour découvrir ces ſcélérats. On a trouvé leurs
traces , & on les a ſuivi juſqu'à Nantes , éloigné
d'environ 20 lieues du Bois-Davy, ils avoient pris
des détours pour s'y rendre. Par-tout ils ont été
fignalés , & fix jours après avoir commis leur
crime , ils ont été arrêtés dans une maiſon de
Nantes , où ils ſe réfagioient d'ordinaire. On inf
truit actuellement leur procès avec la plus grande
vivacité. Ils ne tarderont pas à ſubir le ſupplice
qu'ils méritent.
MM. Godefroy & Ponce viennent de
( 184 )
former une entrepriſe intéreſſante , & que
nous nous empreſſons d'annoncer ; c'eſt de
graver une ſuite de Sujets fournis par les évènemens
de la guerre actuelle; guerre dont
les détails ne peuvent qu'intéreſſer la poſtérité
, puiſqu'elle poſe la baſe d'une nouvelle
Puiſſance , & fixer aujourd'hui l'attention
publique , par l'agréable exécution de cette
ſuite de Sujets , ainſi que par les noms des
Officiers employés à exécuter ou à empêcher
cette révolution.
La premiere que ces Auteurs viennent de publier ,
a pour ſujet la reddition de l'armée du Lord Cornwallis.
La note qu'on lit au deflous , & que nous
tranſcrirons , mettra le lecteur au fait du ſujet (1 ).
-8000 Anglois , ſoldats & matelots inveſtis à
Yorck en Virginie , par l'armée combinée des Etats-
Unis d'Amérique & de France , mettent bas les armes
, & ſe rendent priſonniers de guerre , le 19
Novembre 1781 , abandonnant aux vainqueurs 24
drapeaux , 170 canons & 8 mortiers . Le Charon
vaiſſeau de so , I frégate , 2 corvettes & 60 batimens
de tranſport , ſont pris on détruits. L'armée
victorieuſe ſous les ordres du Général Washington
& de M. de Rochambeau , avoit pour Officiers-Généraux
MM. de la Fayette , Lincoln , Strubben ,
Weiden ; MM. de Viomeſnil , de Châtillon , de
(1) Cette Eſtampe ſe trouve chez l'Auteur , M. Godefroy
de l'Académie Impériale & Royale de Vienne , rue des
Francs-Bourgeois , Porte St Michel , vis-à-vis la rue de
Vaugirard , & M. Ponce , Graveur de Monseigneur le
Comte d'Artois , rue St-Hyacinthe , maiſon de M. de
Bure , prix 1 liv. 16 f.; il en paroîtra une par mois. La priſe
de St-Eustache , celle de la Grenade , du Fort St-Philippe ,
&c. font commencées.
,
( 185 )
Saint-Simon , de Choiſi , de Cuſtine , de Lauſur.
Dans le nombre des Officiers qui ont trouvé occa
ſion de ſe ſignaler , ont été MM. Robert Dillon ,
Schelden , Befroy & Monthurel ; les bleſſures de
MM. de Saint-Simon , de Deux- Ponts , de Sireuil ,
de L'ameth , Billy Dilon & du Terre , leur donnent
des droits à la reconnoiſſance publique . Les Septembre
, M. le Comte de Graffe commandant la
flotte Françoise , ayant ſous ſes ordres MM. de
Monteil & de Bougainville , avoit battu l'Amiral
Graves , qui venoit au ſecours du Général Cornwallis.
Le vaiſſeau le Terrible , de 74 canons , fut
brûlé ; les frégates l'Iris &le Richmont , prifes .
On regrette M. de Boales , Capitaine de vaiſſeau ,
tué . MM. d'Orvau , Rhaab & Villebon , furent
bleffés , en foutenant l'honneur du pavillon François.
Jacques - Marie d'Avizard , Comte de
St-Giron , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , eſt mort en fon.Château de St-
Giron le 11 du mois dernier.
DEF
Marie-Madeleine de Barnevall , Abbeffe
de l'Abbaye Royale de Notre Dame-du-Vald'Arciffe
au Perche , eft morte le 13 Fe
vrier dernier âgée de 65 ans.
Jean-François de Boſredont Veidelle-
Voifin , Bailli del'Ordre de Malte &Grand-
Maréchal de cet Ordre , eſt mort à Montluçon
le 26 Février dans la 8se. année de
fon âge.
François Jacques- Maxime de Chaſtenet ,
Marquis de Puyſégur , Lieutenant-Général
des Armées du Roi , Grand Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de St-Louis , Chef de
ſa Maiſon , fils unique du Maréchal de
( 186 )
Puységur , Chevalier des Ordres du Roi ,
eſt mort le 28 du mois dernier dans la
6se. année de fon âge.
Auguſte - Claude François de Goddes ,
Marquis de Varennes , ancien Capitaine
auxGardes-Françoiſes , Colonel d'Infanterie
&Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de St- Louis , eſt mort le 26 Février en fon
Château de Santré , près Angers , dans la
68e. année de ſon âge.
François Lacroix , de la Paroiſſe de Branffat
, près St-Pourçain , Généralité de Moulins,
eſt mort le 27 Janvier dernier , âgé de
112 ans. Cet homme de la taille des pieds
10 pouces , étoit né le 15 Décembre 1669 ;
il a exercé le métier de Tonnelier juſqu'à
l'âge de 106 ans. Il ne vivoit communément
que de légumes ; il n'a et aucune de ces
infirmités qui accompagnent preſque toujours
la vieilleffe. Il voyoit très-bien fans
lunettes , & il a conſervé toute ſa préſence
d'eſprit juſqu'au dernier moment de ſa vie.
Le Vicaire de la Paroiſſe qui lui a adminiſtré
les derniers Sacremens , n'a pu lui perfuader
qu'avec beaucoup de peine qu'il devoit s'attendre
à une mort prochaine. Le vénérable
Vieillard , en éloignant cette idée , lui diſoir
qu'il ſe ſentoit encore la force de vivre so
ans.
De BRUXELLES , le 19 Mars.
On affure que les Hollandois ont envoyé
un Courier à Namur avec ordre à
( 187 )
la garniſon de ne faire aucune oppofition
à la démolition des ouvrages au cas qu'on
l'entreprenne , ſuivant la déclaration du
Gouvernement Autrichien ; il lui a été auffi
ordonné de ſe tenir prête à marcher. On
penſe cependant que la réſolution finale
des Etats-Généraux ſur la dernière déclaration
de l'Empereur , relativement aux
barrières , reſtera ſuſpendue juſqu'à ce
qu'on ait ſu l'effet des repréſentations qu'ils
lui ont fait faire par le Comte de Waffenaer
de Twickel. On apprend de Vienne
que ce Miniftre y eſt arrivé le 17 du mois
dernier ; il a eu ſa première audience ;
mais il n'a pu encore débiter le plaidoyer
qu'il a préparé-
,
Le tour que les affaires prennent enfin enAngleterre
, écrit-on de la Haye , & fur-tout l'importante
ſéance du Parlement du 27 Février dernier ,
fait voir que l'époque s'approche où l'Amérique-
Unie prendra , de l'aveu de la Grande-Bretagne
ſa place parmi les Puiſſances indépendantes. Les
ménagemens qu'on a toujours eu dans notre pays
pour l'Angleterre , auroient fait différer une démarchedéciſive
à cet égard de la part de la République ,
ſi la guerre injuſte que lui a déclaré la Cour de
Londres , n'eût mis fin à ces conſidérations particulières.
Depuis cette rupture , le voeu des bons
citoyens a été de voir contracter une alliance avec
la République Américaine : la néceſſité s'en fait
ſentir plus que jamais , aujourd'hui que par les
diſpoſitions des Anglois envers nous , un plus long
délai rendroit une pareille démarche auſſi infructueuſe
que tardive. La Friſe vient de donner un
exemple qui , à ce que nous eſpérons , ſera ſuivi
( 188 )
par les autres Provinces. Elle infiſte donc aved
la plus vive ardeur ſur ce qu'on ne prenne au
cune réſolution avant d'avoir reconnu M. Joha
Adams pour Miniſtre Plénipotentiaite d'un Etat
libre & indépendant , & qu'on ſe foit décidé à concerter
les opérations de la campagne prochaine
avec la France On affare que le mémoire de
M. Adams a été mis en délibération dans la dernière
aflemblée des Etats de Hollande , & qu'il a été
nommé des Commiffaires pour l'examiner & en
faire leur rapport. On affure que les Etats-Généraux
, avec la pluralité des fix Provinces , ont déja
réſolu de concerter avec la France les opérations
contre l'Angleterre , & a répondre à l'offre de la
médiation de la Ruffie conformément au précis de
laHollande. Il n'y a que la Friſe qui s'y ſoit refuſée,
en difant qu'il falloit auparavant reconnoître l'indépendance
des Etats-Unis de l'Amérique. Ceate
démarche eſt en effet le moyen le plus propre å
rendre la vie aux manufactures , à réveiller notre
commerce , & à prévenir la perte que nous ferions
au cas que les Anglois reconnuffent cette indépendance
avant nous.
La réſolution de la Province de Friſe ſur
la reconnoiſſance de l'indépendance de l'Amérique
a eu lieu le 26 Février dernier , &
eſt conçue ainſi :
Ayant été portée à l'aſſemblée & miſe en délibération
la demande de M. Adams , pour remettre
ſes lettres de créance des Etats -Unis de l'Amérique-
Septentrionale à L. H. P. , comme auſſi l'adreſſe
ultérieure à cette fin , avec prière d'une réponſe ca.
thégorique faite par le même , & plus amplement
mentionnéedans les notules de L. H. P. du 4Mai
1781 & du 9 Janvier 1782 : ſur quoi , ayant été pris
en conſidération , que le ſuſdit M. Adams auroit
vraiſemblablement quelques propofitions à faire à
( 189 )
L. H. P. , & à leur remettre les principaux articles &
fondemens , ſur lesquels le Congrès de ſon côté
voudroit entrer dans un traité de commerce & d'amitié
, ou d'autres affaires à propoſer , à l'égard
deſquelles la diligence étoit requiſe .
Il a été trouvé bon & arrêté d'autoriſer MM. les
Députés de cette Province à la Généralité & de les
charger de diriger les choſes à la table de L. H. P. ,
de manière que le ſuſdit M. Adams ſoit admis au
plutôt comme Miniſtre du Congrès de l'Amérique-
Septentrionale , avec ordre ultérieur aux ins Députés
que , s'il étoit encore fait quelques ſemblables
propofitions par le même , d'en informer au plutôt
L. N. P. Et il leur ſera envoyé extrait de la préſente
pour information , & pour ſe conduire en conformité.
Sur quoi ayant été délibéré , MM. les Députés de
la Province de Gueldre , de Zélande, d'Utrecht & de
Groningue ont pris copie de cette réſolution, pour
être communiquée plus amplement chez eux «.
On a ici des lettres de Curaçao en date
du 21 Novembre dernier , apportées par
le Capitaine Carel-Pieters à Oftende.
>> Le Capitan Juſtus Book , commandant la fré
gate Holandoiſe le Beverwick de 36 canons , ſe
trouvant à l'ancre près d'Aurouba , avec un balegou
& un logger , découvrit de grand matin deux
voiles qu'il prit pour des corſaires ; il détacha le
logger avec un pavillon Américain , & le balegou
avec un vieux pavillon Anglois pour reconnoître
ces bâtimens. Peu après ils revinrent avec la nouvelle
que c'étoit des cortaires Anglois de Liverpool.
M. Book courut auffi-tôt & lacha toute fa
bordée à quatre repriſes différentes contre l'une des
deux portant 26 canons , qui baiſſa auſſi-tôt ſon
pavillon ; l'autre prit la fuite. Le Capitaine Book
mit auſſi-tôt des gens de ſon équipage avec un
pavillon Hollandois ſur la priſe , ſous les ordres
( 190 )
du Lieutenant Arend Hendrik de Rocheman qui
mit fur-le-champ à la voile pour établir une croiſière
autour de l'iſſe . Tous les navires marchands
ſe trouvent ici en bon état. Pluſieurs d'entre eux
veulent retourner ſous pavillon impérial «.
On lit dans une lettre de Paris les détails
ſuivans .
>> Depuis 7 à 8 jours on a vu arriver ici quelques
Anglois de distinction ; & le bruit s'eſt répandu que
c'étoit autant de Commiſſaires qui venoient travailler
à une réconciliation. Il y a des perſonnes qui
diſentque l'Amiral Keppel eſt parmi eux. La vérité
eſt qu'il eſt venu pluſieurs Anglois , mais ce ſont
des voyageurs. Il faut pourtant en excepter M.
Forth. Celui- ci eſt chargé par le Gouvernement Anglois
d'empêcher l'exécution de l'Arrêt du Conſeil
qui ordonne des repréſailles à la Grenade , pour
indemnifer nos Négocians pillés à St-Eustache. On
croit que M. Forth parle de tout reftituer.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , le 12Mars.
>>>Le Général Dalling vient d'arriver ici de la
Jamaïque à bord du Ranger. Il a mis à la voile
du port Antonio , de conſerve avec le Vaughan
de 52 ; dans le golphe de la Floride , la fotte a
eu le malheur de rencontrer deux vaiſſeaux de ligne
Eſpagnols qui lui ont donné chaſſe pendant deux
jours , & ont amarine 12 à 14 bâtimens .- On
écrit de Plymouth qu'on a vu paſſer une flotte
qu'on croit être celle de la Jamaïque. Il y a ordre
d'armer avec la plus grande diligence les vaiffeaux
deſtinés pour la mer du Nord , où ils doivent
ebſerver les mouvemens de l'eſcadre Hollandoiſe
qui , ſelon les derniers avis , doit appareiller incefſamment
du Texel « .
>> Dès que la grande eſcadre ſera prête , elle appareillera
four Torbay qu'on regarde comme le
( 191 )
meilleur rendez-vous , fi nos forces ne ſont pas
ſupérieures à celles de l'ennemi.On dit que l'Ami-
Jal Darby en a refuſé lecommandement pour raiſon
de ſante. L'Amiral Barrington l'a également
refuſé , ainſi que deux autres Commandans qui ne
veulent s'en charger qu'à condition qu'on leur donnera
une eſcadre ſupérieure à celle de l'ennemi
ce qui ſeroit aujourd'hui bien difficile , les vaifſeaux
n'ayant point encore la moitié de leurs équipages
".
>>On dit que la Jamaïque eſt bloquée par 12
vaiſſeaux de ligne , aux ordres de Don Solano. Les
Anglois n'y avoient que trois vaiſſeaux de ligne ".
>> Il eſt arrivé un exprès au Bureau du Lord Stormont
venant de Gibraltar , mais on garde le plus
profond ſecret ſur les nouvelles qu'il a apportées ;
ce fut le 2 au ſoir qu'arriva le courier qui apporta
la nouvelle de la priſe du Fort St-Philippe « .
» Au départ des dernières nouvelles de la Barbade
, en date du 3 Janvier , l'Amiral Hood réparoit
ſon eſcadre , dont il n'y avoit que is vaiſſeaux
en état de tenir la mer. -S'il a fait marcher
comme on le dit , tous ſes vaiſſeaux , les trois attaques
de M. de Graſſe & le combat naval , doivent
l'avoir mis hors d'état de ſortir de la baie de
baffe-terre , où il n'a rien pour ſe rechanger «.
,
>> En cas d'un changement dans le Ministère ,
voici , dit- on , la liſte de ceux qui doivent remplir
les places que cette révolution générale laitiera
vacantes. Le Marquis de Rockingham , premier
Lord de la Trésorerie; le Lord John Cavendish ,
Chancelier de l'Echiquier ; le Lord Shelburne ou
le Duc de Richemond , Secrétaire d'Etat ; Amiral
Keppel , premier Lord de l'Amirauté ; M. Fox
Tréſorier des Troupes ; M. Dunning , Chancelier ;
le Lord Thurlow , Préſident du Confeil ; M. Burke ,
,
( 192 )
un des Tréſoriers de l'Irlande , & le Colonel Barré ,
Secrétaire de la Guerre.- S'il faut en croire les
bruits qui courent , le Ministère actuel reſtera en
place Le Roi a reconnu la néceſſité de changer de
ſyſtême; mais ſes Miniftres ſuivront les meſures
recommandées par l'Oppoſition ".
>>>Il doit y avoir dans la Chambre des Communes
d Irlande pluſieurs motions ſemblables à
celle du Général Conway , pour préſenter au Roi
une adreſſe contre la continuation d'une guerre
en Amérique ".
>>>Les dernières motions de la Chambre des Communes
ont donné lieu à une des queſtions les plus
férieuſes &les plus alarmantes qui jamais ayent
été agitées dans le Cabinet , on a projeté la difſolution
du Parlement actuel , & la réſolution n'a
été rejettée que par deux voix ".
>>>On écrit de Plymouth qu'il vient d'y arriver
une grande partie du bois de conſtruction tiré
de la nouvelle forêt de Hampshire. C'eſt la pre
mière coupe qui y a été faite «.
>> Il ſe tint il y a quelques jours une afſemblée
d'Officiers chez le Général Conway , pour examiner
ſonplan de fortification pour l'lle de Jerſey.
L'ouverture des procédures devant le bureau de
l'Amirauté contre le Général Cunningham , Gouverneur
de la Barbade, eſt enfin fixée au 16 de ce
mois.
Un Envoyé du Roi de Maroc eſt arrivé ici ces
jours derniers avec des dépêches de ce Prince pour
les Miniſtres de S. M. Il a pris la route de l'Allemague
ſuivi d'un ſeul domeſtique. C'eſt la ſeule des
trois perſonnes expédiées par le Roi de Maroc qui
ait réuffi à apporter ſans accident les dépêches de
fon Souverain . Il a eu une audience du Lord Hillsborough
, qui lui a fait l'accueil le plus favorable «
1
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 30 MARS 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A M.DE PASTORET , fur ſes Tributs
à l'Académie de Marseille.
MONTESQUIEU fervit autrefois
Les Muſes & Thémis & la Philoſophie ;
Ses leçons inſtruiſoient les Peuples & les Rois ,
Qu'il charmoit par la mélodie
Des ſons délicieux échappés à ſa voix.
Comme lui , du temple des loix
Tu cours te délaſſer aux bords de Caſtalie;
Et de deux lauriers à la fois
Tu verras déſormais ta couronne embellic..
Comme lui , de la calomnie
Mépriſant les vaines clameurs ,
Tu joins les vertus au génie;
Nº. 13 , 30 Mars 1782. I
}
194 MERCURE
Et fi par tes talens tu fais naître l'envie ,
Tu la déſarmes par tes moeurs.
(ParM. deSt-Michel, L.G. C. de
l'Amirauté. )
LE FAT CORRIGÉ , Ou L'AMANTE
GÉNÉREUSE , Conte.
Unjeune Seigneur François , beau , riche ,
& d'un caractère très - inconftant , après
avoir trompé les plus jolies femmes de la
Cour , fans oublier celles de la Capitale ,
réſolut de faire ſon tour d'Europe. L'ambition
du Comte d'Armance , ( nous le nommerons
ainfi ) ſon ambition , dis-je , étoit de
captiver toutes les belles des différens pays
qu'il ſe propoſoit de parcourir ; cet homme
modeſte n'aſpiroit qu'au titre de conquérant
univerſel. Il commença ſes voyages par l'Efpagne.
Cette contrée , féconde en maris jaloux
& en feinmes galantes , ſembloit lui
promettre les liaiſons les plus délicieuſes.
On verra par la ſuite s'il fut trompé dans
fon attente.
Arrivé à Madrid , & ſe plaiſant aſſez dans
cette ville , il réſolut de s'y fixer pour quelque-
temps. Dona Roſa , veuve d'un Gentilhomme
Eſpagnol, maîtreſſe d'un bien conſidérable
, âgée de vingt ans , belle , ſpirituelle
&bonne , fixa bientôt l'attention de notre
étourdi, Malheureuſement pour elle , fon
DEFRANCE. 195
coeur , inſenſible juſqu'alors , ( on n'a pas
oublié que fon mari étoit vieux) ne fut pas
à l'épreuve de la figure & des grâces du
Comte; elle l'aima bientôt avec excès. Quel
triomphe pour d'Armance ! embrâfer une
âme indifferente , & l'emporter ſur mille
rivaux ! .... Cette victoire m'étoit réſervée ,
diſoit-il en lui- même ; des amans langoureux
, des Eſpagnols , n'étoient point faits
pour ſubjuguer cette belle; il lui falloit un
François , un homme fpirituel , charmant ,
un homme comme moi. C'étoit avec cette
humilité qu'il s'applaudiſſoit de ſa conquête.
Trop ſenſible Rofa ! efforcez-vous de repouffer
le penchant qui vous entraîne. Ni
votrejeuneſſe , ni vos attraits , ni vos vertus
ne pourront fixer l'inconſtant que vous ai
mez ; ſenſible par caractère , mais volage
par principes , il craindra de ſe donner un
ridicule en formant un engagement ſerieux ,
&vous ferez bientôt la victime de ſa vanité
extravagante.
Le Comte n'avoit d'autre deſſein fur Roſa
que celui de la ſeduire. Il avoit trouvé tant
de femmes faciles , qu'il ne croyoit pas qu'il
y en eût une au monde capable de lui réfifter.
Il joignoit à cette haute opinion de luimême
, une averſion décidée pour le mariage
; averfion qui l'empêchoit de penſer
que ce lien pût être le feul but que fe propoſoit
notre belle veuve.
Il ne tarda pas à lui faire connoître ſes
vûes injurieuſes; elle en fur auffi courroucée
7
I ij
196 MERCURE
que ſurpriſe. Elle fit plus , elle n'enviſagea
dans une conduite de cette nature que des
ſujets de le mépriſer: trop heureuſe ſi elle
cût perſiſté dans des ſentimens ſi conformes
à la raifon !
Qui pourroit peindre l'étonnement du
Conte , quand il ſe vit repouffé avec une
rigueur à laquelle il ne s'attendoit pas ! Larmes
, prières , proteſtations d'une fidélité
éternelle , manèges adroits , airs coquets ,
grands ſentimens , maximes philoſophiques ,
tout fut employé , rien ne réuffit. Roſa eut
affez de courage pour combattre contre ellemême
, lui interdire tout eſpoir , & lui défendre
l'accès de ſa maiſon.
: Un coup de foudre ne l'eût pas plus frappé
que ce terrible arrêt. Qu'alloit- on penſer de
lui ? Étoit- il encore le Comte d'Armance ,
cet homme unique , ce ſéducteur adorable,
qui n'avoit qu'à ſe préſenter pour vaincre ,
&qui ſouvent recueilloit des lauriers ſans
combattre ? Étoit-ce bien lui dont on dédaignoit
les voeux , dont on rejetoit les propo-
Arions ? Quelle accablante idée ! Il ne put la
foutenir long-temps ; il falloit triompher de
Roſa , ſa gloire y étoit intéreſſée ; mais comment
reparoître chez elle ?.. Après avoir
fois changé de deſſeins , après bien des réflexions
, il ſe détermina à lui envoyer une
lettre à peu-près conçue en ces termes:
cent
"Le plus coupable des hommes oſe écrire
» à la plus vertiieuſe des femmes. O vous !
> que j'ai tant offenſée , ſi vous pouviez lire
DE FRANCE. 197
» dans mon coeur , ſi vous pouviez voir les
>> reproches que je me fais à moi -même ,
>>vous auriez ſans doute pitié de l'état où
>> je me trouve. Je ſens que je ne puis vivre
» éloigné de vous , daignez donc rétracter
>> une défenſe trop ſévère. Ne craignez pas
>> que me rendant doubleinent criminel , je
>> renouvelle des tentatives auſſi déplacées
>>> qu'infructueuſes. Je ne veux reparoître à
» vos yeux que pour abjurer mes erreurs ,
» & pour en folliciter le pardon. Je ne veux
ود être déſormais que votre ami.... Oui ! vo-
>> tre ami... car je ne dois plus prétendre au
ود
ود
ور
doux nom de votre époux... Si pourtant
>>vous daigniez ... ſi mon repentir... Non ! je
m'en ſuis rendu trop indigne. Adieu ,
belle & chère Roſa. J'attends votre ré-
>> ponſe avec l'impatience la plus vive ; &,
>>juſqu'à ce que je l'aie reçue , les momens
>> vont me paroître des années. »
Le Comte d' Armance.
:
Onpenſera peut-être qu'il n'entroit que
de l'hypocriſie dans une lettre auſſi reſpectueuſe
& auffi éloignée du caractère du
Comte , il en étoit lui-même perfuadé. Cependant
, un ſentiment plus vif que tous
ceux qu'il avoit éprouvés juſqu'alors , conduiſoit
ſa plume. Il cherchoit des exprefſions
adroites , il n'en pouvoit trouver que
de tendres. En un mot , il n'étoit pas trèséloigné
du repentir qu'il croyoit feindre , &
qui commençoit à ſe faire fentir à ſon coeur.
Plus une âme eſt honnête , moins elle eft
I iij
108 MERCURE
défiante. Comment connoîtroit-elle les manoeuvres
du vice ? elle ne peut pas même s'en
former une idée. C'eſt ce qui arriva à Rofa ,
elle fut la dupe du ſtratagême de ſon amant ,
elle lui permit de revenir chez elle; il demanda
grâce , l'obtint, proteſta que l'hymen
étoit devenu l'objet de tous ſes voeux , qu'il
alloit écrire en France à un vieux oncle à
qui il devoit , diſoit-il , des égards , pour
obtenir ſon conſentement; qu'une fois ce
confentement arrivé , il n'auroit plus d'autre
defir que celui de hâter le moment où il lui
jureroit , au pied des Autels , une fidélité inviolable.
rt
Ge diſcours étoit il vrai? Non. Quel étoit
doncfon motif? Le voici. Une femme honnête
, quand elle ne voit dans ſon amant
qu'un hommeque des liens ſacrés vont bientôt
unir à elle , ne tarde pas à donner l'effor
àfa tendreffe; loin de s'en méfier , elle s'y
livre; trop de fécurité eſt ſouvent l'écueil de
la vertu ... Voilà ſur quoi étoient fondées les
eſpérances du Comte. 2
Quelquefois pourtant il rougiffoit de ſa
conduite. La belle Eſpagnole lui avoit donné
fon portrait; chaque jour il recevoit d'elle
les lettres les plus tendres ; en les lifant il
Lentoit les remords s'élever dans ſon âme ,
ſouvent même il étoit tenté d'unir ſon fort
au ſien. Mais la ſeule idée de contracter un
engagement éternel le révoltoit. D'ailleurs ,
un coup de cette nature lui feroit perdre ſa
réputation ; il n'auroit plus le plaitir d'en
DE FRANCE. 199
tendre dire de lui , perſonne ne lui reſſemble ;
il ceſſeroit enfin d'être un homme extraordinaire
, & c'eſt à quoi il ne pouvoit ſe réfoudre.
Cependant le temps s'écouloit , il alloit
bientôt être forcé de s'engager pour toujours
ou de renoncer à Roſa: l'un & l'autre
parti lui déplaifoient également ; il étoit
d'autant plus embarraſſe , que la vertu de
cette belle lui faisoit preſque perdre l'eſpérance
d'en triompher. Que faire donc? Un
jour qu'ils avoient dîné enſemble , il crut
s'appercevoir qu'elle le regardoit plus tendrement
qu'à l'ordinaire , que ſon viſage
s'animoit , que ſes expreſſions étoient plus
vives&plus paſſionnées .... Il oſa être téméraire....
mais ce fut inutilement. La plus vertueuſe
des femmes , déſeſpérée de ne voir
dans l'objet de ſon amour qu'un vil ſéducteur
, s'oppoſe à ſes tranſports avec l'indignation
la plus vive, l'accable de reproches
amers , lui voue un éternel mépris , & d'un
ton abfolu , & qui terraſſe le coupable , lui
ordonne de fortir & de ne jamais ſe montrer
à ſes regards.
Il n'a que la force d'obéir : la confufion
dans les yeux , la fureur dans l'âme , ne fachant
où porter ſes pas , errant dans les
rues de Madrid , prêt à ſuffoquer de rage ,
il eſt forcé de s'arrêter devant un ſuperbe
hôtel , qu'il reconnoît bientôt pour être ces
lui de Léonore , Marquiſe de Caftella. Nous
I iv
200 MERCURE
n'avons pas encore parlé de cette femme , il
eſt temps deplacer ici ſon portrait.
Sa taille étoit avantageuſe , ſa figure ſpirituelle
, ſes traits réguliers , ſon caractère
diffimulé , ſa conduite ſcandaleuſe & fon
coeur corrompu.
La mort de fon mari , arrivée depuis peu
de temps , lui laiſſoit une très-grande liberté ,
dont elle ſe gardoit bien de ne pas faire
ufage.
Elle étoit parente de Dona Roſa , & cette
vertueuſe femme ne la recevoit chez elle
que par égard pour ce titre ; car dans le
fond de fon âme elle la mépriſoit ; cependant
elle s'étoit flattée quelquefois de la ramener
à des ſentimens honnêtes , en lui remontrant
, par de ſages diſcours , le tort
qu'elle faifoit à ſa réputation dans l'eſprit de
tout le monde. Léonore , qui la regardoit
comme une ennuyeuſe moraliſte , ne lui rendoit
pas des vifites bien fréquentes ; mais
elles le devinrent bientôt , quand elle eut
rencontré chez la belle précieuſe ( c'eſt le
nom qu'elle lui donnoit ) un Cavalier dont
la tournure reſpiroit la galanterie , & dont
les yeux ne prêchoient que la morale de
l'amour : Léonore ne haiſſoit pas les fermons
de ce genre. Elle fit mille agaceries au
Comte , il y répondit , mais avec précaution;
car il étoit de ſon intérêt que Roſa
ignorât une pareille conduite. La Marquiſe
s'appercevoit bien de cette contrainte ,& ne
s'en accommodoit pas. Elle l'invitoit fouDE
FRANCE. 201
vent à venir chez elle ; foit oubli , foit négligence
, il n'avoit pas encore profité de
eette permiffion , quand le haſard le conduiſit
devant ſa demeure.
Outré de la conduite de Roſa , & fe promettant
bien de l'oublier pour toujours ,
l'idée de Léonore vient frapper ſon eſprit .
Il ſe la repréſente ornée des charmes les
plus féduiſans , lui jetant de doux regards ,&
lui offrant une conquête aifée. Après ſon
inflexible maîtreffe , elle étoit la plus belle
femme de Madrid.... Ces réflexions le déterminent
, il entre. La Marquiſe jette un cri de
furpriſe & de joie en l'appercevant. Quoi ,
c'eſt vous , Monfieur le Comte ! par quel
hafard heureux ? ... Le haſard , Madame, il
n'a aucune part à ma démarche; le bonheur
de vous voir & de vous rendre mes hommages
, voilà le motif qui m'attire en ces
lieux. Je ne me défends pourtant pas d'avoir
un guide; on dit qu'il eſt ſouvent auſſi aveugle
que celui dont vous parlez. Pour moi ,
je regarde cette opinion comme une calomnie
, & je trouve que l'existence de ſes yeux
& la bonté de ſa vûe ſont ſuffisamment
prouvées , puiſqu'il m'amène auprès de vous.
La Marquiſe ſourit à ce diſcours ; mais ,
elle lui reprocha fa lenteur à profiter de ſes
invitations. Il s'excuſa comme il put, en déhitant
mille galanteries , qu'on penſe bien
qui furent écoutées avecplaiſir. Jevous jure ,
lui diſoit-il, que vous êtes la beauté la plust
parfaiteque j'aie encore vue. Si vous veniez
Iv
202 MERCURE
en France , vous feriez mourir les hommes
d'amour & les Dames de jaloufie. - Ah
Comte! vous êtes bien inhumain de me plaiſanter
dela forte.- Je ne plaiſante point ,
charmante Léonore , je dis la vérité.-Réellement,
vous me trouvez ſupérieure à quelques
femmes ? ....- A quelques femmes ! à
toutes. - Mais , vous n'avez pas toujours
penſé de même? - Moi , Madame ! - Oui ,
vous. - D'honneur , vous vous trompez.
-Je ne me trompe point , & Dona Roſa....
- Quoi ! cette prude ? Il eſt vrai qu'elle m'a
plû pendant quelques jours ; mais ce n'étoit
qu'un caprice ; & d'ailleurs.... cette femme
eſt d'un bégueuliſme , fon eſprit eſt ſi plein
de préjugés.... - Dites plutot de diffimulation
; je n'ai point de confiance en cette
vertu ſi ſévère , & je gagerois qu'elle a baiffé
pavillondevant vous...-Arrêtez , Madame,
je dois cette juſtice à Roſa , jamais... - A
merveille , d'Armance , j'approuve ce langage;
la difcrétion fied toujours bien aux
perſonnes de votre ſexe; mais je n'en fais
pasmoins ce que je dois penfer de notre
précieuſe ; d'ailleurs , la difficulté de réſifter
àun homme de votre mérite! ... A propos ,
écrit-ellebien ? ſon ſtyle doit être fingulier !
je ſerois curienſe de voir quelques-unes de
ſes lettres; me refuſerez-vous cette marque
de confiance ... Le Comte ne s'attendoir
pas à une pareille demande ; un refte dhonneur
lui faifoit regarder ce que Léonore exigeoit
de lui conme une action baffe ; mais
DE FRANCE. 205
cette femme adroite voyant ſon irréfolution
, prie tout à-coup un ton froid & réſervé
qui le déconcerta entièrement. Le ſouvenir
des mépris de Roſa , le dépit qu'une
ſi ferme réſiſtance lui avoit inſpiré; les charmes
de Léonore, qui ſembloit n'attendre que
ce ſacrifice pour ſe livrer à lui , toutes ces
conſidérations réunies , le déterminèrent
enfin à obéir à la Marquiſe. Il pouſſa même
fi loin la complaiſance , qu'en peu de jours
elle eut entre ſes mains , non- feulement les
lettres de Roſa , mais encore ſon portrait.
C'étoit ce qu'elle defiroit depuis longtemps.
Elle fit mille remercîmens au Comte;
&quoiqu'il eut exigé d'elle de ne montrer à
perſonne ce qu'il lui confioit , il ne fut pas
plutôt parti , qu'elle courut chez ſa belle &
malheureuſe parente : Je viens , lui dit- elle ,
vous faireune confidence , & j'eſpère qu'elle
vous intéreſſera; j'ai un nouvel amant. La
vertueuſe Roſa , auffi choquée que ſurpriſe
de ce diſcours malhonnête , voulut recommencer
les diſcours qu'elle lui avoit tenus
tant de fois ſur ſa conduite; mais Léonore
neluilaiſſant pas le tempsd'achever :-Épargnez-
vous , Madame , des conſeils ſuperflus ;
écoutez-moi ſeulement , & ne m'interrompez
pas. L'amant qui m'adore a eu un léger
caprice pour une de ces femmes dont la
vertu eſt ſi grande en apparence & fi petite
en effet; mais comme le ſentiment que de
pareils êtres inſpirent ne fauroit être de
longue durée , il m'a facrifie ſes lettres , les
J
I vj
204 MERCURE
voici : en connoîtriez vous par hafard l'écriture
? Quant à ce portrait , ne trouvez- vous
pas qu'il vous reſſemble un peu ? .... Vous
pâliſſez , je crois. Raffurez-vous , ma belle
prude , je ne montrerai vos tendres billets
qu'à mes amis les plus intimes. Puiffe cet
événement,vous corriger & vous apprendre
le cas que l'on fait d'une ſageſle hypocrire.
A ces mots elle diſparut , ſans que Roſa eût
la force de l'arrêter ni de lui répondre un
ſeul mot , tant elle étoit frappée d'étonnement
& d'indignation.
La barbare Léonore ne tint que trop ce
qu'elle avoit promis à ſa rivale , elle montra
par- tout les lettres que le Comte avoit eu la
foibleſſe de lui confier. Les gens malins prétendirent
y voir la défaite de leur auteur ,
les gens honnêtes ſe doutèrent de la vérité ,
&n'en eftimèrent pas moins Roſa; mais ils
déteſtèrent l'action de la Marquiſe; ſon amant
même en fut choqué. Il n'avoit pointd'amour
pour cette femme , chaque jour lui dévoiloit
ſon caractère mépriſable ; il plaignoir
Roſa, il ſe repentoit d'être la caufe de l'affront
qu'elle avoit reçu ; quelquefois il vouloit
bannir ſes charmes de ſon idée; &, malgré
ſes efforts , ils y revenoient toujours.
Telle étoit la ſituation de fon coeur , quand
un événement , auquel il ne s'attendoit pas ,
acheva de lui ouvrir les yeux. Mais laiffonsle
pour quelques inftans , & revenons à fa
victime .
O le plus perfide des hommes ! s'écrioit
!
DE FRANCE. 205
cette belle infortunée.Voilà donc le prix que
tu me réſervois ? Tu n'as pu me rendre criminelle,&
tu veux que je le paroiffe !Tu
eſſaies de flétrir à tous les yeux celle qui ne
reſpiroit que pour toi , celle qui t'auroit
tout facrifié , hors l'honneur. Adorateur mépriſable
d'une femme plus mépriſable encore
, tu peux ternir ma réputation par tes
horribles fauffetés ; mais ma vertu me reftes
elle fera ma confolation, elle m'affermira dans
le deſſein de t'oublier.... T'oublier.... Dieux !
cet effort pénible ſera-t'il en mon pouvoir ?Tu
déchires mon coeur , & ce coeur ne peut te
haïr ;je ne t'eſtime plus , je t'aime encore...
Ah , d'Armance ! d'Armance ! quel ſera le
fruit de ta barbarie ? elle fera le malheur
de mes jours, & ne te rendra pas heureux.
Ces plaintes étoient accompagnées de torrens
de larmes. Elle ceſſa bientôt de paroître
en public , la ſociéré lui devint odieuſe , ſa
maiſon fut fermée à tout le monde; elle ne
s'occupa plus qu'à gémir & à ſoulager des
malheureux.
Les priſonniers étoient ceux dont l'état la
touchoit le plus; elle les vifitoit , les confoloit
, & leur faifoit tenir les ſecours de
première néceffité , tels que ceux de la nourriture
& du vêtement.
Un jour où , pouffée par le defir de la
bienfaiſance & le ſentiment de la douleur ,
elle erroit dans les affreuſes demeures du
crime , elle apprit qu'un des infortunés
qu'elle daignoit ſecourir , étoit fortide fon
206 MERCURE
cachot depuis pluſieurs jours, & qu'il avoit
été immédiatement remplacé par un homme
dont l'apparente tranquillité ſembloit cacher
un mørne déſeſpoir. Curieuſe de connoître
celu: dont on lui parle , & ſe promettant
bien de ne pas l'abandonner à ſa triſte ſituation
, elle entre dans l'endroit qui le renferme.
Ses yeux , encore frappés de l'éclat du
grand jour , ont peine à difcerner les objets
qui l'environnent; mais le criminel , déjà
habitué à l'obſcurité de ſon cachot , entend
du bruit , tourne la tête , apperçoit la belle
veuve, ſemble frappé d'un coup de foudre ,
pouffe un cri perçant , & s'efforce de ſe cacher
le viſage en s'enveloppant des débris
d'une mauvaiſe couverture.
Étonnée d'une réception auſſi ſingulière ,
Roſa eſſaie de raſſurer ce malheureux . Ne
craignez rien , lui dit-elle , qui que vous
foyez , je ne viens point ici pour inſulter à
votre état , je viens au contraire pour vous
offrir tout ce qui eſt en mon pouvoir. Parlez ,
demandez , éclairez- moi ſur les fervices que
je puis vous rendre. O femme divine ! répond
une voix étouffée par les ſanglots ,
femme que je n'oſe plus nommer ! fuyez de
ces lieux , fuyez un monſtre abominable ,
qui n'attend & ne demande au Ciel que la
mort. Quelle voix , s'écrie Rofa ! quels affreux
ſoupçons ! lui dans un cachot! ... feroitil
poffible? A ces mots, plus prompte que
l'éclair , elle s'élance ſur cet homme , arrache
les lambeaux qu'il s'efforce de retenir,
DE FRANCE. 207
lui découvre le viſage, & reconnoît.... le
Comte d'Armance.
Un ſentiment d'indignation fut le premier
qu'elle éprouva. La préſence du perfide
qui l'avoit trahie , qui , abuſant de ſon amour
&de ſa confiance , avoit pu en ſacrifier les
preuves à une femme mépriſable , étoit bien
faite pour exciter une éinotion pénible dans
fon coeur. Mais que cette première impreſfion
dura peu ! la pitié ne tarda pas à ſe faire
entendre. L'air confus &déſeſpéréduComte,
ſes larmes , l'état affreux où il ſe trouvoit,
n'ayant que de la paille pour lit , un cachot
pour demeure , du pain & de l'eau pour
nourriture , quelle ſituation! .... Ah ! que la
tendre Roſa la ſentit vivement ! Tous deux
accablés , tous deux immobiles , ils gardoient
le filence; le Comte le rompit le premier.
-Le repentir & la douleur me dévorent.
J'ai pu vous offenſer , je ſuis le plus cou
pable des hommes : ô Roſa! je n'attends
point de pardon , je n'en demande point ;
mais j'oſe vous atteſter que depuis l'inſtant
fatal où j'ai eu la baſſeſſe de vous trahir ,
mon coeur n'a pas joui d'un moment de repos;
ce n'eſt qu'alors que j'ai ſenti combien
vous m'étiez chère. Les ſens , la vanité , voilà
les ſeuls liens qui m'attachoient à l'infâme
Léonore.Unfentiment profond que je m'efforçois
de rejeter , voilà ce qui m'attachoit
à vous; mais que vous êtes vengée ! je l'ai
retrouvé au fond de mon coeur , ce ſentiment
que je croyois éteint , il s'eſt rallumé
208 MERCURE
avec plus de force que jamais. Je brûle , je
déteſte mon exiſtence. L'amour me confume
, les remords me déchirent ; j'ai privé
un homme de la vie , j'ai porté la douleur
dans votre âme vertueuſe; un prompt trépas
peut ſeul expier mes crimes & terminer
les horribles tourmens que j'endure.
Quelles funeſtes idées , s'écrie la ſenſible
Roſa ! O malheureux d'Armance , s'il eſt
vrai qu'un repentir fincère ſe falſe ſentir
à votre coeur , fi vos remords me rendent
quelques droits ſur vous , j'exige le détail
des événemens qui vous ont plongé dans
ce cachot. Vos peines ne font peut- être pas
fans remède , pourquoi vous livrer au
déſeſpoir ? Ne vous reſte t- il pas une amie ?
Votre âge & de faux principes ont pu vous
mener d'erreurs en erreurs ; mais l'adverſité
vous a ouvert les yeux. S'avouer criminel
c'eſt commencer à ceſſer de l'être : un retour
vertueux peut tout réparer. Vous avez
été coupable envers moi , eh bien je vous
pardonne ; fuivez mon exemple , & pardonnez-
vous à vous-même.
Le Comte s'attendoit à des reproches ;
qu'on juge de l'étonnement &de l'admiration
qu'un pareil diſcours fit naître dans
fon ame ; fa fureur s'éteint, ſes larmes redoublent
; il ſe proſterne aux pieds de
Roſa ; il veut parler, ſa voix expire. Suffoqué
par les ſanglots , ce n'est qu'au bout de
quelques heures qu'il peut commencer le
DE FRANCE.
209
récit qu'elle demande , & que nous allons
réduire en peu de mots.
Trahi par Léonore , ſacrifié à un nouvel
Amant , inſtruit de ſon infidélité , & les
ayant ſurpris enſemble , il avoit forcé fon
rival à mettre l'épée à la main ; il lui avoit
arraché la vie, & ſe difpofoit à fuir, quand,
à la porte de la Marquiſe,des hommes armés
l'arrêtèrent malgré fa réſiſtance , & le conduiſirent
au cachot. Le lendemain , l'exécrable
Léonore vint l'accabler de reproches;
elle lui apprit qu'elle l'avoit fait dénoncer
par ſes domeſtiques ,& lui jura qu'elle pourſuivroit
la vengeance de fon Amant juſqu'à
ſon dernier foupir. Cet Amant étoit d'une
des plus puiffantes Maiſons d'Eſpagne ; fa
famille s'étoit jointe à la Marquiſe ; le
Comte étoit étranger; perſonne ne prenoit
ſa défenſe; l'échafaud ou au moins une priſon
perpétuelle , voilà le fort auquel il devoit
s'attendre , & qu'il auroit ſubi fans Roſa ,
ſans cette femme incomparable qu'il avoit
pu trahir , & qui s'intéreſſoit encore à lui,
Si ſa bienfaifance naturelle la portoit à
foulager des infortunés qu'elle ne connoiffoit
que par leurs malheurs , qu'on juge des
ſoins qu'elle prodigua au Comte. Elle ne
paſſoit pas un ſeul jour ſans le voir; ſes
diſcours affectueux ramenoient la paix dans
ſon ame ; jamais de reproches , à chaque
inſtant de nouvelles marques de tendreſſe
&de bonté. Elle avoit de puiffantes protections;
elle ufa, pour la première fois,ducré
210 MERCURE
dit que de pareilles connoiffances lui donnoient
; elle parla , pria , ſollicita , fit tant
de demarches , employa tant d'amis , qu'elle
eut enfin le bonheur d'obtenir du Roi la
grace& la liberté de ſon Amant.
Une pareille conduire donna beaucoup à
parler à tout le monde. Les uns louoient
Roſa , les autres la blâmoient ; mais comme
elle n'avoit rien à ſe reprocher , & qu'elle
étoit fatisfaite d'elle-même , elle s'embarraſſa
fort peu de la manière dont ſes actions
feroient vues , & du jugement qu'on en
pourroit porter.
Le Comte , à peine ſorti de ſon horrible
demeure , vole chez ſa Bienfaitrice. Il s'apprête
à lui témoigner l'admiration & la vive
reconnoiffanceque ſes nobles procédés ont
fait naître dans fon ame; il ſe flatte en luimême
que , touchée de fon repentir , elle
daignera peut- être un jour lui accorder ſa
main. Comme il ſe diſpoſe à entrer chez
elle, on lui remet un billet de ſa part ; voici
ce qu'il contenoit.
D'Armance dans les fers a fait naître ma
compaffion ; la bienfaiſance m'ordonnoit
d'oublier les torts irréparables qu'il avoit
eus envers moi , & de ne m'occuper que du
foin de faire ceſſer ſes maux, s'il m'étoit
poſſible. Vous êtes libre , je ſuis contente.
J'ai fatisfait aux devoirs de l'humanité ; je
dois maintenant fatisfaire à l'honneur. Il me
défend de vous voir ; & fi vous êtes ſenſible
àce que j'ai fait pour vous , la ſeule ma-
:
DE FRANCE. 211
nière de me prouver votre reconnoiffance,
eſt de fuir loin de moi, & de quitter l'Efpagne
pour toujours.
Quel ordre affreux , s'écrie le Comte ! il
ne peut en dire davantage , & tombe privé
de toute connoiſſance. Ses domeſtiques le
ramènent chez lui ; il s'y livre au plus
affreux déſeſpoir; il écrit lettres ſur lettres ,
point de réponſes. Pendant pluſieurs jours,il
ſe préſente à la porte de cette femme aufli
étonnanteque vertueuſe, il ne peut jamais
penetrer juſqu'à elle. Ce n'eſt plus ce perfide
qui ne cherchoit qu'à la tromper , c'eſt
un Amant paffionné , fincère, qui ne peut
plus vivre éloigné de celle qu'il adore. Il
paſſe des huits entières autourdeſa demeure,
les yeux fixés ſur les murs qui la renferment;
il foupire , il pleure , une pâleur
aftreuſe défigure ſon viſage. Le chagrin le
confume; il ne marche plus, il ſe traîne.
Un état ſi violent n'eût pas tardé à le comduire
au tombeau.... Mais quelle heureuſe
nouvelle , Roſa le demande, Roſa veut lui
parler.... Modère ta joie , ô d'Armance , tu
vas paſſer par une terrible épreuve !
Il eſt arrivé chez ſon Amante ; il ne la
voit point , il la demande. Un vieillard inconnu
ſe préſente à ſes regards. Roſa n'eſt
point ici , Monfieur, mais voilà ce qu'elle
m'a chargé de vous remettre. Ciel ! encore
une lettre , s'écrie le Comte , quem'annoncetelle?
....
Je vous avois prié de quitter l'Eſpagne ,
212 MERCURE
1
vous ne m'avez point obéi : c'eſt donc à moi
à m'éloigner pour toujours du lieu fatal où
je vous ai connu , du lieu où vous m'inſpirâtes
des ſentimens trop tendres & trop mal
récompenſés , dont , grace au Ciel, il ne reſte
aucune trace dans mon coeur. Gardez vous
de conſerver des eſpérances ; elles ſeroient
déſormais inutiles , car vous ne me reverrez
jamais. Un couvent eſt l'aſyle que j'ai choiſi ;
j'y vais former des noeuds indiffolubles. La
raiſon m'appelle dans ce ſejour , le bonheur
& la tranquillité m'y attendent, Efforcezvous
, croyez moi , de vaincre une paſſion
qu'il ne ſeroit plus en mon pouvoir de
partager ; c'eſt l'amitié qui vous en prie ;
elle fait plus.... elle vous l'ordonne. Vous
connoiſſez ma nièce Iſabelle , épouſez-la.
Sa beauté , ſes vertus feront votre bonheur
: fon père conſent à cette union , c'eſt
lui qui vous remettra cet écrit,& un papier
par lequel je vous fais don de tous mes
biens. Adieu,Comte, adieu ... pour toujours.
Apeine a- t- il fini de lire , que le vieillard
lui préſente l'acte de donation. Il le
ſaiſit avec fureur , & le déchire en mille
morceaux , puis ſe promenant à grands
pas: voilà donc ſes dernières réſolutions !
O malheureux ! je l'ai perdue , & c'eſt pour
toujours.... Femme adorée ! chère & trop
barbare Roſa , tu veux que je t'oublie , tu le
veux , tu l'ordonnes.... As- tut pu prononcer
ce funeſte arrêt ? Ta main a-t- elle pu l'écrire
? Eh, que me fait ton Iſabelle & toutes
DE FRANCE.
213
les beautés de l'Univers ! Je ne connois que
toi , je n'aime , je n'adorerai jamais que
toi. Arrêtez , Monfieur , dit le vieillard ,
& fongez que vous parlez de ma fille. Votre
fille ſoit, répond le Comte furieux. Si ce
diſcours vous offenſe , vengez- vous , tuezmoi
, aufli - bien la vie m'eſt-elle en horreur.
Vous ne ſavez pas , Monfieur , vous ne
connoiffez pas toute l'étendue de mes maux.
Si je n'étois qu'infortuné ! mais je ſuis criminel.
J'ai trahi Roſa; la perte de ſon coeur ,
ſon inépris , ſa haine ne ſont que l'effet &
la juſte punition de mes crimes. Ah ! que
ne ſuis-je encore dans l'horrible cachot.
dont ſes mains m'ont tiré. L'inhumaine
ne m'arrachoit donc des portes du trépas ,
que pour prolonger mes tourmens & pour
me donner mille morts en m'en épargnant
une. Je fus coupable , il est vrai , mais rien
n'égale mon repentir. Les Dieux vengeurs
fe laiffent quelquefois deſarmer ; ils pardonnent
aux remords: Roſa ſeule eſt inflexible
! ... A ces mots il ſe laiſſe tomber dans
un fauteuil , il y reſte quelque temps comme
anéanti ; il balbutie des mots entrecoupés ;
puis ſe relevant tout à-coup , & s'adreſſant
au vieillard :- Si vous n'êtes pas leplusbarbarè
des hommes , accordez -moi la grace
que je vais vous demander. Songez que mon
fort , que ma vie en dépend. Vous êtes le
confident de Roſa , vous ſavez ſans doute
le couvent qu'elle a choiſi ....-Vous vous
trompez,Monfieur, j'ignore....- Non , vous
2.14 MERCURE
ne l'ignorez pas : non.... Vous aurez pitie
de moi, vous daignerez m'inſtruire du lieu
qu'elle habite ; je volerai à ſes pieds ; elle
verra mon état, mes larmes, mon affreux
déſeſpoir; elle me pardonnera , ou je me
tuerai à ſes yeux.... Au nom du Ciel ne me
refuſez pas .... Que vois-je ? votre coeur eſt
ému, vos pleurs ſont prêts à couler. Ah ,
Monfieur , je tombe à vos genoux ( & il s'y
jette en effet ). Vous ferez mon bienfaiteur ,
mon dieu tutélaire ; je vous devrai plus que
la vie , qu'une vie que la douleur empoifonne
, & que je déteſte s'il faut la paffer
loin de celle que j'adore.
Tu triomphes , d'Armance ! s'écrie une
voix entrecoupée de larmes. A ces mots il
fent des bras qui l'entourent , qui le preſſent.
Il regarde , ô momens délicieux ! C'eſt
Roſa , c'eſt elle. Cachée dans un cabinet
voiſin , elle avoit tout entendu . Pardonnemoi,
cher & tendre Amant , les épreuves
que je t'ai fait fubir ; mais j'ai voulu m'affurer
de ta conſtance avant de te rendre
heureux; maintenant je ſuis fatisfaite. Reçois
donc ma main, & le ferment que je te fais
de n'aimer jamais que toi.
- Il n'eſt pas difficile de ſe repréſenter les
tranſports du Comte. Sa joie étoit un vrai
délire; il ſe jetoit aux genoux de Roſa , couvroit
ſes mainsde baifers; ſe relevoit , pleuroit
, rioit, faifoit mille extravagances ; heureuſement
pour lui il ne tarda pas à s'unir à
l'objet de tous ſes voeux; mais plus heureuDE
FRANCE. 215
ſement encore l'Hymen, ce lien fi triſte &
fi horrible quelquefois , loin d'affoiblir leurs
ſentimens mutuels , ne fit que les fortifier.
Effet bien ſurprenant , bien fingulier , &
ſans doute auſſi rare en Eſpagne qu'en
France !
C'est ainſi qu'une femme belle & vertueuſe
vint à bout de corriger un fat. Quand
le coeur eſt bon , quand , malgré les erreurs
auxquelles il ſe livre , il conſerve un peu de
ſenſibilité , on peut le ramener à des ſentimens
raiſonnables ; mais n'eſpérons rien des
ames froides &dures , de ces ames que rien
n'émeut , à qui la pitié eſt inconnue ; point
de reſſources quand elles ſe tournent au
mal. Leurs premiers pas dans la carrière du
crime touchent aux derniers , & malheureuſement
elles roulent au fond du précipice
fans avoir eu le temps d'en meſurer la profondeur.
(Par Mllede Gaudin. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Lemot del'Enigme est le Panier ( au jen de
Reverſi ) , celui du Logogryphe eſt Chandelier,
où ſe trouvent Henri , Eden , Icare , aile ,
rade , ancre ,clair , Claire , Landri , André,
niche , ane , anier, chien , élan , Elie, Ciel,
char , riche , liard & denier , ladre, Carlin ,
Cain , Nadir , Chine, lance.
216 MERCURE
:
ÉNIGME.
Tu ne pourrastrouver en moi que l'élément
Qui ſeul compoſe ma ſubſtance.
Jet'en nommerois un , qui , bien facilement ,
Détruit en m'approchant toute ma conſiſtance.
Jamais je n'ai connu la haine ou la vengeance :
Vois cependant , Lecteur , quelle eſt ma dureté!
Puiſque celle dont je ſuis née ,
Tandis que je ſubſiſte , eſt ſans ceſſe enchaînée ;
Je la tiens en captivité ;
Contre elle jour & nuit ma rigueur eſt extrême ;
Ce n'est qu'en périſſant moi-même
Que je lui rends la liberté.
Ma figure varie en tous les lieux du monde ,
Quoique je fois la même en tout pays.
Là , je parois quarrée , ici , je deviens ronde;
Quelquefois ſans marcher je traverſe Paris .
Quand je ſuis jeune , en vain tu ſerois intrépide ,
Ton audace à mes cris s'arrête & s'intimide ,
Etjuſqu'en te cédant je te fais reculer .
Mais dans peu de jours ma vieilleſſe
Sait ranimer ta hardiefſſe ;
Tu ne crains plus alors de m'accabler ,
Ettupeux fansdanger à tes pieds me fouler.
LOGOGRYPHE
DE FRANCE 2
LOGOGRYPHE.
JE fuis fort commun dans les villes;
Quoique j'y fois des plus utiles ,
Demauvais garnemens
Ne ceſſent de me battre ;
Et qui pis eſt , ſur moi de temps en temps
Certaine Demoiſelle y fait le diable à quatre ;
Il ne fait donc pas bon d'y reſter trop long-temps.
Dans mes quatre pieds j'offre un des quatre élémens;
De beaucoup , le contraire ;
Une ville où naquit ce Prince de renom ,
Qui fut de ſes Sujets le vainqueur & le père.
Veut-on parler Latin ? Lecteur , ſi de mon nom
La tête tu dérange ,
Tu le parleras comme un Ange.
( Par M. Benoist , de Dourdan. )
ro 37 47
No.13,30 Mars-1782. K
1
218 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PIÈCES FUGITIVES DE M. LE MIERRE ,
de l'Académie Françoise, A Paris , chez
P. Fr. Gueffier , Imprimeur-Libraire , au
basde la rue de la Harpe , à la Liberté....
PRESQUE toutes les Pièces que M. le
Mierre vient de recueillir étoient , depuis
long-temps , très - connues. Elles ont paru
tour-à- tour éparſes çà & là dans les Journaux
& dans tous les Recueils de vers. L'Auteur
ne les a que très peu retouchées , perfuadé
qu'il est très difficile de corriger fans
affoiblir ; car, dit- il dans ſa Préface , Apollon,
comme on fait , est un Dieu lorsqu'il
invente , & n'est qu'un Forgeron lorsqu'il
retouche.
Nous prévenons que nous ne croyons pas
devoir nous permettre aucunes reflexions
eritiques dans cet article. Boileau a dit , avec
raiſon ſans doute ,
Un Clerc, pour quinze ſols , fans craindre le holà,
Peut aller au Parterre attaquer Attila ;
it, fi le Roi des Huns ne lui charme l'oreille ,
Traiter de viſigoths tous les vers de Corneille .
Cela n'empêche pas que la cenſure Lir-
C
DE FRANCE. 219
téraire n'ait ſes bienséances , qu'autant
qu'il eſt poſſible , elle ne doit jamais enfreindre.
Il eſt des égards dûs à la réputation
d'un Écrivain qui a cu beaucoup de
fuccès. D'ailleurs , lorſqu'un Auteur aune
manière qu'il lui eſt impoſſible de changer ,
& que fa carrière Littéraire eſt plus qu'à
demi remplie , la critique lui devient abſolument
inutile , & ne peut ſervir qu'à le
chagriner , ce qui très-afſſurément eſt bien
loin de notre intention. Nous nous contenterons
d'avertir les jeunes Auteurs , qui ,
pour nous fervir d'une expreſſion de M. le
Mierre , n'ont pas comme lui du bien au
foleil, qu'ils n'ont pas acquis le droit de
ne pas corriger , & qu'ils doivent s'en tenir
ſcrupuleuſement à l'ancien précepte d'Horace&
de Defpréaux:
Carmen reprehendite , quòd non
Multa dies & multa litura coercuit, arque
Perfectum decies non caftigavit ad unguem.
Vingt fois ſur le métier remettez votre Ouvrage
Poliffez-le fans ceſſe & le repoliffez;
Ajoutez quelquefois & ſouvent effacez.
C'eſt peu qu'en un Ouvrage ou les faures fourmillent ,
Des traits d'eſprit ſemés de temps en temps pétillent.
Au furplus , la Préface de M. le Mierre
offre des réflexions très-judicieuſes fur les
Pièces Fugitives ;& nous croyons devoir les
mettre ſous les yeux de nos Lecteurs , an
3
১
Kij
220 MERCURE
-
jourd'hui que ce genre de poéſie eſt, pour
ainfi dire , la maladie de tout le monde.
L'emploi de la Fable est un des moyens qui
contribuent le plus àjeter de la Poésie dans
les Pièces Fugitives , dans ce genre d'opufcules
qui neſemble , au premier coup-d'oeil ,
qu'un délafſſement de l'efprit ; mais qui ,pour
êtrepiquant, exige plus de travail qu'il n'en
montre. Les vers deſociété, où l'onse difpenſe
de parler la langue poétique, ne doivent
pas plus être préſentés au Public que des
tableaux de famille. Ils peuvent être vaides
impunément. C'eſt ſouvent à la reconnoiſſance
qu'ils ont affaire , & toujours à l'indulgence.
Ils ont pour paffeport le defir de plaire. On
leur tient compte de l'intention ; l'amourpropre
qu'ilsflattent , les accueille avec tranfport;
ils naiffent de caufes particulières , ils
tiennent à des circonstances frivoles ; ils n'ont
nijuges ni lendemain , ils meurent, pour ainfi
dire, dans le voisinage & dans l'oubli. Les
moindres morceaux d'un Poëte , au contraire ,
doivent avoir deux mérites , celui de la poéfie
& celui de l'utilité. Les vers qu'il adreſſe à
des particuliersfont encore adreſſés auPublic;
ils doivent tantôt fervir de cadre à quelque
trait de morale ou de philofophie ; tantôt confacrer
un hommage à quelque vertu cachée, à
un hércifme domestique , qui , ſans eux , demeureroit
dans l'obscurité; ils doivent refpirer
l'amour de l'humanité ou de la patrie, ou
présenterune critique enjouée des moeurs & des
ridicules du temps.
:
DE FRANCE. 221
Si l'on juge d'après ces réflexions la plupart
des poéſies ſoit-diſant légères , on ſentira
que c'eſt ſur- tout dans ce genre qu'il eſt
vrai de dire : A
Les Rimeurs ſont nombreux & le Poëte eſt rare.
On ne peut nier ce titre à M. le Mierre ,
il n'eſt même que trop Poëte ; il pèche ſouvent
par un excès de verve originale , qui
d'ailleurs fait que fon ſtyle a beaucoup de
rapport avec celui de Piron. Aufli , tous les
vers de M. le Mierre , comme ceux de ſon
devancier , ont ils une phyfionomie particulière
qui n'eſt qu'à lui ſeul. Voici une Pièce
qui en eſt la preuve. Elle est bien marquéz
à fon coin. Nous la citons de préférence ,
comme très- courte & très- piquante. Toutes
les idéesy font en images , & en images abfolument
neuves. Elle est adreffée à un Muficien
qui demandoit des vers à l'Auteur
pour les mettre en chant.
Aux accords de ton violon
Tu bâtirois une autre Thèbe
Plus vîte même qu'Amphion ;
Tu fléchirois, le noir Pluton ,
Et faurois tirer de l'Érèbe
Les ombres que paſſe Caron.
Si tu tombois , comme Arion ,...
Au fond de la mer en colère ,
Pour te tirer de l'onde amère ,
UnDauphin feroit le plongeon;
Kiij
222 MERCURE
:
4
Et ſa croupe feroir plus fière
Depouvoir reporter à terre
Un Chantre d'aufli grand renom.
A tes accens , Pan , l'âme émue,
Sur ſes piés de chèvre en arrêt ,
Dreſſe ſon oreille pointue
Attentive au ſon qui lui plaît:
Ndéride ſon front farouche
Sous le charmequi le ravit ,
Et ſouritdeſa large bouche
Ala compagnede fa couche ,
Qui le regarde & t'applaudir.
Heureux les vers , heureux les riens
Qu'embellit ta harpe ou ta lyre !
Il futun temps , je m'en souviens,
Da de ma Muſe , plus fonare,
Les vers faciles & coulans
Auroient pu mériter encore
D'être animés par tes accens :
Mais depuis que mon cerveau fume,
Frappé de tragiques vapeurs ,
Depuis qu'agité de fureurs,
Comme la Sybille de Cume ,
La plus pleureufe des Neuf Scoeurs
De ſon poignard taille ma plume;
Trop fait à ces ſauvages tons ,
J'ai perdu cet art des chanſons
Où ton eſprit charmant s'applique.
Poffeffeur de tous les fecrets ,
DE FRANCE. 113
Chante tes vers fur ta muſique ,
Tu fais tenir les deux archets .
On voit que M. le Mierre fait- faire un
heureux emploi de la Mythologie , dont il
2 recommandé l'uſage dans ſa Préface ; il a
de plus le ſecret de rendre en tableaux les
idées en apparence les plus métaphyſiques ,
telles que l'opération intérieure du cerveau
d'un Poëte agité de l'enthouſiaſme tragique ;
il peint ſans ceſſe à l'eſprit comme le Peintre
parle aux yeux , ce qui prouve affez que
nul n'étoit plus capable que lui de compofer
un Poëme ſur la Peinture.
Outre le mérite du ſtyle poétique , M. le
Mierre a encore celui de joindre au fel de
l'eſprit le ton de la bonne compagnie.
L'Épître ſuivante montre qu'il eſt à-la- fois
Poëte & homme du monde. Cette Pièce
n'avoit point encore paru ; elle eſt adreſſee
àM. de Villepatour, Inſpecteur- Général de
l'Artillerie. Nous l'offrons à nos Lecteurs
comme la meilleure de toutes celles de cette
Édition qui n'avoient pas encore été imprimées.
Atravers bombes & grenades ,
Toi , qu'on a vu monter aux grades ,
Et te faire un ſi grand renom ;
Toi , pour qui le bruit du canon
Vaut les plus belles ferenades ;
Tu reviens dupays Flamand
4
Kiv
224 MERCURE
:
D'inſpecter ces bronzes funeſtes ,
Pires que les foudres célestes ,
Et que tu braves ſi gaîment.
Mais c'étoit- là pour ton courage
Un amuſement trop léger :
Tu n'as point couru de danger ,
Tu n'as pas fait un bon voyage.
Onne peut mier que ce dernier trait ne
foit auffi agréable que piquant. La fuire
n'eſt pas moins heureuſe.
Quoi done? ne te ſuffit-il pas
Deplusdequarante ans de gloire,
Et que chacun ait en mémoire
Tes proueſſes dans les combats ?
De tes travaux opiniâtres
Mons & Fribourg ſont les théâtres ,
Philincauſenvit ta valeur ,
Et tu portes ſur ton viſage
Plus d'un éclatant témoignage
De ton audace au champ d'honneur.
NOBLE ennemi des flatteries ,
Brave & loyal Villepatour ,
Aton Roi tu ne fis la cour
Qu'en préſence des batteries.
De ta gloire , unique artifan ,
Habile autant dans les batailles
Que tu fus mauvais courtiſan ,
Tonnom feul alloit à Verſailles.
DE FRANCE.
225
4
Voilà , fans contredit, un coup de pinceau
bien fier & bien heureux .
C'eſt à toi , digne Chevalier ,
Si renommé par tes ſervices ,
Que fied bien ce cordon guerrier ,
Plus brillant ſur des cicatrices.
Aux ſecrets d'un Art destructeur
• Initié dès ta jeuneſſe ,
Tu conſerves dans la vieilleſſe
Le feu de ta première ardeur.
Vienne le cours des ans rapides
Flétrir ce front ſi belliqueux ,
Empreint des foudres homicides ,
Près de ces fillons glorieux
On ne verra jamais les rides.
2
I
Nous ne devons qu'applaudir à ces vers.
C'eſt unhommage fans flatterie rendu à un
Militaire brave entre les braves , & la
Poeſie n'eſt jamais plus intéreſſante que
lorſqu'elle célèbre dignement les ſervices
rendus à la Patrie. L'Epître de M. le Mierre
a ce ton de gaîté cavalière qui caractériſe la
valeur Françoiſe , & qui étoit très- convenable
dans cette occafion. Nous ne croyons
pas devoir étendre plus loin cet article..
Nous avons déjà obſervé que les défauts
même de M. le Mierre annoncent un Poëte ,
& d'eft fur - tout de lui qu'il est vrai de
dire:
Invenies etiam disjecti membra Poeta.
:
K▼
ン
216 MERCURE
HISTOIRE du Grand Duché de Toscane,
Sous leGouvernement des Médicis,traduite
de l'Italien de M. Riguccio Galluzzi. A
Paris , rue & hôtel Serpente , 1782. 2 Vol.
in- 12 . d'environ 450 pag. chacun . Prix
reliés , 6 liv. , brochés , liv.
Une bonne Hiſtoire de la Maiſon de Médicis
eſt un Ouvrage qui manque , je ne dis
pas à notre Littérature , mais à la Littérature
univerſelle. Un tableau fidèle & animé de
toutes les grandes ehoſes que tantd'Hommes
illuſtres de cette Maiſon , ſoit particuliers ,
foit Souverains , ont faites en faveur des
Sciences & desArts , feroit un grand exemple
, une grande leçon , & ſouvent un grand
reproche pour les plus ſuperbes Perentats.
Ona beaucoup diſputé ſur l'origine de cette
Maifon. Difpute oifeuſe. Qu'importe que ,
ſelon les détracteurs , elle defcendit d'un
Charbonnier de Magello ou d'un Aubergifte
de Florence , ou que , felon ſes Hatreurs
, elle comptat parmi ſes ancêtres des
Confuls & des Empereurs Romains , on
que , felon d'autres , elle vint d'un Médecin
de Charlemagne, qui ne ſe ſervoit guères de
Médecins , en étant difpenfé par la bonne
conſtitution & par fa philofophie. Ce qui
importe , c'eſt qu'avec des moyens fi foibles
&fi bornés , cette Maiſon ait fait ce que
les plus grands Princes ont à peine tenté; &
cequi importeroit fur tout, feroit de trouver
DE FRANCE. 227
1
pour cette Maiſon un Hiſtorien digne d'elle .
Si l'on en croit le Traducteur de cette
Hiſtoire , voilà cet Hiſtorien tout trouvé.
Il ne parle que du mérite de ſon original ,
de ſes ſuccès , des éditions multipliées
qui en ont été faites , des éloges que les
Savans lui ont prodigués , des exhortations
qu'ils ont faites au Traducteur de
tour quitter pour donner au plus tôt cente
Traduction. Mais prenons garde. La politique
des Écrivains à ſes écueils comme la
politique des Princes. Louer fon original ,
c'eſt vanter ſon goût & ſon choix , c'eſt relever
le prix du préſent qu'on fait au Public ,
&réclamer des droits à la reconnoiſſance du
Lecteur ; mais auſſi c'eſt prendre des engagemens
qui peuvent quelquefois devenir
embarraflans. Il ne ſuffit pas de me vanter
l'excellence de votre original , il faut me la
prouver; & fi la preuve eſt en défatit , je
m'en prends à vous , j'accuſe votre talent ,
&peut-être encore votre goût ; car je vois
trop alors ce que je dois penſer de vous , &
je ne ſais plus ce que je dois penfer de votre
original.
Oferons-nous dire que c'eſt précisément
ce qui arrive ici ? Cette Hiftoire malheureuſement
eft ennuyeuſe & mal écrite. Le
premier de ces défauts procède du fond , le
ſecond de la forme; quoi qu'en dife le Traducteur
, il y a trop de détails de guerre , &
cesdérailsne fontpas affez intéreſfans; Fobjet
, les caufes & les effets de ces guerres ne
Kvj
228 MERCURE
font pas affez ſenſibles; les faits importans
font noyés dans une multitude de petits faits
&de détails inſipides. L'Auteur d'ailleurs a
fuivi la méthode chronologique , uſage qui
empêche de lire la plupart des Hiſtoires modernes
, parce que ne préſentant que des
faits découſus , hachés , incomplets , incohérens
, que des portions de faits, tous étrangers
les uns aux autres , il détruit tout intérêt
& toute unité. Il eſt étonnant qu'on n'ait
pas encore voulu faire attention à cet inconvénient
, ni fentir qu'un tableau qui n'eſt
pas un & entier , n'eſt pas un tableau , qu'il
ne frappe point l'imagination & ne ſe grave
point dans la mémoire. Les défauts dont
nous venons de parler , concernent le fond,
ils font de l'Auteur , & le Traducteur ne
peut avoir d'autre tort à cet égard que de
neles avoir pas ſentis. Un tort qui peut lui
être plus particulier , c'eſt celui d'un ſtyle
incorrect , lâche & quelquefois bas. N'ayant
pas fous les yeux l'original , nous ne pouvons
pas dire précisément à qui ce défaut
appartient en propre ; mais il eſt tel , que
eette Hiſtoire ſera difficile à lire , au moins
dans la Traduction .
" Renaud des Albizzi , & Nicolas d'Uz-
>> zano avoient formé entre- eux le deſſein de
>> fermer le Confeil, & d'en exclure totale-
> ment le peuple.
Que veut dire- là fermer le Confeil ? Nous
foupçonnons que l'Auteur a dit ou a voulu
DE FRANCE. 229
dire : fermer l'entrée du Conseil au peuple ,
mais la phraſe ne le dit pas.
" Jean de Médicis s'enrichit confidérable-
> ment par le change , pendant les Conciles
" de Bâle &de Conftance. »
Cette phraſe eſt propre à tromper les
ignorans , en leur perfuadant que le Concile
de Bâle eft antérieur à celui de Conſtance.
Il en coûtoit ſi peu de mettre les Conciles de
Constance & de Bâle. C'eſt preſque une phraſe
faite , parce que l'un de ces Conciles rappelie
naturellement l'autre , dont l'eſprit fut
à peu près le même .
" Côme de Médicis décéda le premier
Août 1464. » Il faut éviter dans l'Hiftoire
ces termes de pratique.
ود ود
" Il y eut des diſſentions entre Lonis
>>Sforce & la mère du jeune Duc , laquelle
ود vouluty compliquer Ferdinand ſon père ,
>>Roi de Naples. »
N'eſt ce pas y impliquer ? Cette faute
pourroit bien n'appartenir qu'au Traducteur
, ou même quà l'Imprimeur.
ود
20
" On crut prévoir que Pierre de Médicis
ambitionnoit une autorité abſolue dans la
Patrie. "
Il falloit , on crut voir qu'ilambitionnoit
ou bien on crut prévoir qu'il ambitionneroit :
on ne prévoit pas ce qui eſt , mais ce qui
fera.
« Louis XII ..... irrité contre le Duc de
>>Milan , qui , après avoir appelé en Italie
>>Charles , fon prédéceſſeur , lui avoit f
230 MERCURE
> opiniâtrément diſputé fon retour , fongea
>>à ſe prévaloir des prétentions qu'il avoit
>"> furce Duché.
Ne diroit-t'on pasque le principal motif
de Louis XII , pour conquerir le Milanès ,
fut le reſſentiment qu'il avoit des procédés
du Duc de Milan à l'égard de Charles VIII ,
& le defir de venger ce Monarque ? Louis
XII fit valoir ſur le Milanès des droits que
Charles VIII n'avoit pas fait valoir , parce
que ces droits étoient propres à la Maiſon
d'Orléans , dont Louis XII étoit iffu . Jamais
cesdroits n'avoient appartenus à CharlesVIII,
c'étoient les droits fur Naples qui appartenoient
à ce dernier Roi ,& qui appartinrent
enſoite auſſi à Louis XII , parce que c'étoient
des droits acquis à la Couronne. Louis XII
avoit déjà profité de l'expédition de Charles
VIII en Italie , pour réclamer ſur le Milanes
les droits qu'il fit valoir plus puiſſamment
lotfqu'il fut fur le trône. « L'Italie , qui ,
» auparavant , éroit le centre du commerce ,
→ en touchoit àpeine la circonférence. »
Nous ignorons fi ce calembourg géométriqueſur
le centre & la circonférence, eſt dans
l'original, mais il n'eſt pas bon.
" Ceci produifit des diffentions perpé-
> tuelles entre les habitans limitrophes ,
» même après avoir été incorporés dans le
>> domaine de Florence . ”
Cette phraſe n'eſt ni bien tournée ni bien
écrite , & malheureuſement nous en poursions
citer un grand nombre de ſemblables.
DE FRANCE. 231
L'infanterie des Suiſſes , connue ſous le
» nom de Lanſquenets. "
Les Lanſquenets étoient l'Infanterie Allemande
, rivale de celle des Suiſſes. Nous
ignorons ſi cette faute eſt dans l'original.
Ces deux Volumes n'offrent encore que le
règne de Côme , le fecond des Ducs de Florence
, & ne le contient pas même tout entier.
Tout ce qui précède ce règne eſt rapporté
dans l'introduction. Ce qui le termine
&ce qui le fuit fera la matière des Volumes
fuivans. On en promet en tout neuf ou dix.
Il ſeroit fâcheux que cette Hiftoire empêchât
d'en faire une meilleure fur un fi beau ſujet.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Les repréſentations de Théjée ont continué
d'attirer une grande affluence ; de
jour en jour le mérite de cet Ouvrage a été
mieux ſenti , & le Public connoiffeur a confirmé
les éloges que les Journaliſtes ont
donnés à M. Goffec. Nous deyons faire ici
une obſervation bien honorable pour cet
habile Compoſiteur: c'eſt qu'on a applaudi
T'homme avec autant de plaiſir que l'Artiſte,
&que les Amateurs lui ont tenu à la fois
compte des fuffrages que méritent& ſes ta
lens & fes qualités perſonnelles.
4
ㅓ
:
232 MERCURE
En ſuivant l'uſage ordinaire , on a donné
quatre repréſentations , dont le produit eſt
deitiné à l'acquittement de la capitation des
Acteurs. Iphigénie en Tauride & le Seigneur
Bienfaisant , font les Ouvrages dont on a
fait choix. Repréſentés ſéparément , ils
n'ont pas amené un concours de Spectateurs
proportionné au ſuccès dont ils ont
joui lors de leur première mife ; mais repréſentés
enſemble le Samedi 16 Mars , jour
de la clôture des Spectacles , ils ont amené
une foule dont peut-être juſqu'alors on n'avoit
pas eu d'exemple. L'Opéra d'Iphigénie
en Tauride a excité un grand enthouſiaſme :
on fait quels applaudiffemens on lui à toujours
prodigués , quelle opinion en ont conçue
les deux partis qui diviſent aujourd'hui
les Amateurs de la Scène Lyrique , & nous
nous en tiendrons à dire qu'il a produit fon
effet accoutumé. Le rôle d'Oreſte , joué par
M. Larrivée , a inſpiré le même intérêt & la
même terreur qu'à l'ordinaire ; le rôle de
Pilade, qui lui est très-fubordonné , a neanmoins
brillé dans la voix de M. Legros. L'impreffion
que Mlle Levaſſeur a gravée dans les
âmes, toutes les fois qu'elle a rendu le rôle
d'Iphigénie en Tauride , a pu nuire un peu à
l'effet que s'eſt propoſé d'y faire Mlle Saint-
Huberti , qui en étoit chargée. Il faut néanmoins
convenir, que ſi l'on en excepte un trèsperit
nombre de ſituations qui ne nous ent
pas paru auffi habilement ſaiſies que les
autres, cette Actrice s'eſt fort bien acquic
DE FRANCE, 233
tée de ſon perſonnage , & qu'elle y a mérité
des éloges. Nous ne ſaurions nous diſpenſer
de l'exhorter à ſe défaire d'une habitude
qu'elle a malheureuſement contractée , &
⚫qui ne peut qu'être défavorale à l'expreſſion
&à la nobleffe : nous voulons parler de cette
multipliciré de geſtes à laquelle elle ſe livre
ſans aucune réſerve , & qui lui donne par
fois l'air , non pas d'un perſonnage tragique ,
agité par un ſentiment profond , mais d'une
femme malade & perfécutée par des convulſions
intérieures. L'intérêt de ſon jeu ,
de l'effet , de l'expreſſion & de ſon organe ,
tout l'invite à s'occuper ſérieuſement de
combattre une habitude qui arrête quelquefois
l'eſſor de ſon talent , & qui pourroit à
la longue lui devenir fatale. Le ſuccès de la
Tragédie n'a point nui à celui du Seigneur
Bienfaiſant. Une autre nature d'intérêt a ex--
cité d'autres tranſports ; en un mot , cette
ſeconde repréſentation a paru ſatisfaire le
Public autant que la première ; en confervant
toutefois les nuances qui diftinguent
les genres & proſcrivent toute comparaiſon .
On parle d'une nouvelle révolution dans
l'adminiſtration intérieure de ce Spectacle.
La connoiffance que nous en avons n'étant
encore que très- vague , nous ne faurions en
parler au Public qu'après nous être aſſurés
de pouvoir l'inſtruire , avec le plus de certitude
poſſible , des changemens qui auront
lieu.
234 MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
Laclôture de ce Spectacle s'est faite par
une repréſentationdesEvénemens Imprévus ,
&par la cinquième de l'Amour & la Folie,
dont nous avons parlé dans le précédent
Mercure.
Après cettedernière Pièce on a joué , pour
tenir lieu de Compliment , deux Scènes dont
elle a fourni l'idée , & dont l'Auteur eit
M. Pariſau. A la fin de l'Opéra-Comique ,
la Scène reſte vuide un moment. L'orchestre
exécute l'air : Quel déſeſpoir. L'Amour reparoît
avecunbandeau fur lesyeux , & conduit
par la Folie. Il engage celle ci à le
conduire par le meilleur chemin. Elle lui
répond:
AIR : Réveillez- vous , belle endormie.
Suis-moi toujours , & ne crains guère ,
Aplus d'un j'ai donné la main ;
Mon ami , je fers de lifière
Ala moitié du genre humain.
Une pareille réponſe n'eſt pas trop capable
de raſſurer: le ſouvenir des fauxpas&des fottiſes
que fait faire journellement une pareille
conductrice , n'a rien de bien conſolant. L'Amour
ne faitpas cette réflexion'; il demande
ſimplementoù il eft ; &quand il apprend qu'il
ſe trouve dans le plusbel endroitdu monde ,
DE FRANCE.
235
il regrette amèrement la perte de ſes yeux.
Finis donc, reprend la Folie, tu m'impa
tientes.
AIR: Des Fraises.
Tout autant que toi je ſens
Ton accident funeſte :
Tu perds beaucoup ,j'y confens ,
Mais le plus fripon des ſens
Te reſte (ter.)
Cette confolation libertine ne touche
point l'Amour , quoiqu'il ſoit naturellement
libertin. Il a des preſſentimens ; il craint
d'être obligé de fortir du lieu où il ſe trouve.
En effet , Iris vient , au nom de l'Olympe ,
ordonner à l'Amour d'y remonter. Surpriſe
de lui voir un bandeau , elle l'interroge fur
lacauſe qui le lui fait porter. On l'en inftruit.
L'Amour prétend que fon malheur le force
à reſter ſur la terre , où on a de l'indulgense
pour lui . Iris l'aſſure qu'il trouvera la même
complaiſance dans le Ciel. " Tu ne ſeras
α pas , lui dit-elle, le ſeul Dieu privé du
>>bonheur de voir. La Fortune eft fans yeux ,
Plutus a la vue très-baſſe; & l'Amour ,
>>Plutus & la Fortune n'en ſont pas moins
>> trois aveugles à qui tout l'Univers appar-
ود tiendra toujours. >> Enfin elle lui promet
qu'on lui rendra la vûe. Cet eſpoir décide
l'Amour à partir; il adreſſe alors ce Couplet
auxDames.
:
236 MERCURE
AIR: Cefut par lafaute dufort. (de Florine. )
Ovous ! appui de mon pouvoir ,
Sexe toujours aimable & tendre ,
J'aurai la douceur de vous voir ,
Si Jupiter daigne m'entendre.
Cette grâce du Roi des Dieux
Surpaſſera toutes les autres .
Ma peine eft , quand je perds les yeux ,
D'être privé de voir les vôtres.
La Folie n'eſt point en reſte; elle dit à
*ſon tour des galanteries au Parterre , & finit
par ces deux vers :
Meſſieurs , fi c'eſt moi qui vous mène ,
Vous viendrez ici tous les jours.
Cette bagatelle ſemble être plutôt deftinée
à rendre grâces au Public du ſuccès
qu'a eu l'Opéra dont elle eſt la fuite
qu'elle ne paroît être un remerciement
général des Comédiens à leurs Bienfaiteurs.
Si la reconnoiffance & le zèle ont
conſacré l'uſage des complimens de clôture
& de rentrée, il faut se conformer à cet
* uſage & aux motifs qui l'ont établi. Le temps
eſt peut- être venu où l'on devroit ſe diſpenferde
répéter aux Amateurs des Spectaclesdes
fadeurs déjà répétées cent fois , & d'une manière
très- monotone. Le meilleur moyen de
prouver ſon zèle & fon reſpect , eſt de traiter
avec décence les Auteurs qui aident à
DE FRANCE.
237
former le répertoire d'un Théâtre ; de varier
les plaiſirs du Public , & d'en aſſurer la continuité
par beaucoup de travail & d'étude.
Quoi qu'il en ſoit , les deux Scènes que nous
venons d'extraire ont été fort applaudies ,
parce qu'on juge avec indulgence les Ouvrages
dont le fort eft de vivre pendant. le
moment auquel ils font relatifs; mais il faut
au moins qu'ils foient relatifs à ce moment.
L'intention de celui- ci n'eſt pas affez
décidée,& voilà ſon plus grand défaut : au
refte , on y trouve de l'eſprit , de la facilité ,
de la négligence & de la galanterie,
GRAVURES.
DOUZIÈME Livraison de la Description particulière
de la France , Département du Rhône , Gouvernement
du Dauphiné , contenant huit Erampes.
Prix, 12 liv. pour Paris , & 14 livres & fols pour la
Province & les Pays Étrangers. A Paris , chez Mafquelier
, Graveur , rue des Francs-Bourgeois.
Carte réduite de l'Isle de Saint - Christophe , avec
le Plan de l'Iſle de Nièves ,ſituée à une lieue au Sud
de la précédente , dreſſé au Dépôt des Cartes , Plans
&Journaux de la Marine pour le ſervice des Vaifſeaux
du Roi. Prix , I livre 10 fols. A Paris , chez
Dezauche, ſucceſſeur des ſieurs Delifle & Philippe
Buache , & chargé de l'Entrepôt général des Cartes
de la Marine, rue des Noyers , près celle des Anglois.
Deuxième , troisième , quatrième & cinquième
Cahiers des Planches enluminées & non enluminées
du Règne Minéral, par M. Buc'hoz , Docteur on
238 MERCURE
Médecine, grand in-folio , papier d'Hollande. Prix,
18 liv. chaque Cahier enluminé. A Paris , chez
P'Auteur, rue de la Harpe , vis-à- vis la Sorbonne.
CetteCollection mérite les encouragemens du Public
; elle eſt exécutée avec beaucoup de ſoin ; l'oeil
le moins exercéy reconnoît ſans peine les Minéraux
variés , les Cryſtalliſations & les différens Foffiles
qu'on y repréſente. L'enluminure & le papier font
de la plus grande beauté.
Vingt - deuxième Livraiſon de l'Herbier de la
France , par M. Bulliard , contenant la ſuite des
Champignons & des Plantes venimeules, in-4°. A
Paris, chez l'Auteur , rue des Poftes ; Didot le jeune,
Debure , Libraires , quai des Auguſtins , & Belin ,
Libraire , rue S. Jacques.
LaReinepréſenteMgr. le Dauphin à la France ,
Eſtampe gravée parLegrand,d'après le Tableau de
Dardel. Prix , 3 livres. A Paris , chez Legrand, ruc
5. Jacques, vis-à- vis celle des Mathurins.
P
MUSIQUE
L
ARTITION des deux Sylphes , Comédie ſemilyrique
en un Acte & en vers , par M. A. Defaugiers
, repréſentée pour la première fois par les Comédiens
ordinaires du Roi , le 18 Octobre 1781 , 80
devant LeursMajestés le 19. Prix, 1st liv. franc de
port par-tourleRoyaume. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Méneſtriers, maiſon de M. Traveau, Procureur
au Châtelet , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique.
Quatre Quartetti,concertanti per due Violint,
Violoncello&Baffo, del Signor Mareſchalchi. Prix ,
7liv. 4fols.AParis , chez Baillon, près la Comédic
Italienne.
:
DE FRANCE. 219:
Six Quatuors pour deux Violons, Alto & Baffe ,
parM. Lenoble , OEuvre II . Prix , 9 livres, A Paris,
chez l'Auteur , Hôtel de Flandre , rue Fromenteau ,
&aux adreſſes ordinaires .
Musique du Printemps , par MM. Piis & Barré.
Prix, I livre 16 fols A Paris , chez Lécuyer , Cour
du Commerce , & Brunet , Libraire , à côté de la
Comédie Italienne.
Méthodepour apprendre àjouer de la Flûte Tra
verſière & à lire la Musique , ſuivie d'Ariettes pour
s'exercerà accompagner la voix , par M. Taillard
raîné. Prix, 6 liv. AParis, chez l'Aureur , rue Bertin-
Poirée , au Lion d'or , & aux adreſſes ordinaires.
ANNONCES LITTÉRAIRES
LEProduit & le Droit du Commerce , &c. a
concilier pour lefalut des individus & propriétés, la
richeffe de l'État &des Citoyens, &c. par unHono
raire de pluſieurs Académies & de pluſieurs Sociétés
d'Agriculture , grand in-8 °. de 600 pages , petit
caractère. Prix , 6 liv. broché. A Paris , chez l'Auteur
, cul-de-ſac S. Dominique ; la Veuve Ducheſne ,
rue S. Jacques ; Cellot & Jombert , rue Dauphine;
Eſprit , au Palais Royal ; Mérigot , Boulevard de
l'Opéra ; Onfroy & Lamy, Libraires , quai des Auguſtins;
les Libraires du Palais & du quai de Gevres.
On recevra au même prix l'Ouvrage broché par la
poſte&port franc dans tout le Royaume, en s'adreſfantrààM.
Bachmann , chez l'Auteur.
Histoire de l'Art de l'Antiquité, parM. Winckel
mann , traduite de l'Allemand par M. Hubert ,
3 Vol. in -4 °. avec fig . Prix , 48 liv. A Paris , chez
Nyon l'aîné , Libraire , rue du Jardinet.
*
4
240 MERCURE
Recueil d'Epitaphes sérieuses , badines , Satyriques&
burlesques , enrichi de Notes & d'Anecdotes
hiſtoriques tirées des meilleurs Ouvrages ou imprimés
ou manufcrits , tant anciens que modernes ; Ouvrage
moins trifte qu'on ne penſe , par M. D. L. P.
Volume in- 12. A Paris , chez Barrois l'aîné , Libraire,
quai des Auguſtins.
Manco- Capac , premier Inca du Pérou , Tragédie ,
repréſentée à la Comédie Françoiſe en 1763 & 1782,
parM. Leblanc , in- 8 °. AParis, chez Belin , Libraire ,
rue S. Jacques .
L'Infante de Zamora , Comédie en quatre Actes ,
mêlée d'Ariettes , in-8° . A Paris , chez Durand,
Libraire , rue Galande.
L'Amour & la Folie , Opéra-Comique en trois
Actes , en Vaudevilles & en proſe , repréſentée en
1782 , par les Comédiens Italiens. in-8 °. Prix
I liv. 4 ſols. A Paris , chez Brunet , Libraire , rue
Mauconſeil.
VERS &M.
TABLE.
dePastoret, 1931 Tofcane, 226
LeFat Corrige , Conze , 119944 AcadémieRoy.deMufiq. 231
Enigme& Logogryphe , 216 Comédie Italienne,
Mierre, de l'Académie Musique ,
234
Pièces Fugitives de M. le Gravures , ; 237
238
Françoise , 218 Annonces Littéraires, 239
Histoire du Grand Duché de
APPROBATION.
J'AI lu, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux, le
Mercure de France , pour le Samedi 30 Mars. Je n'y
rien trouvé qui puific en empêcher l'impreſſion. A Paris
C29
Mars1782. DESANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES .
TURQUIE.
:
De CONSTANTINOPLE , le 1er. Février.
LE Kiaja-Bey vient d'être déposé ; Ahmed
Effendi qui le remplace eſt une créature du
Grand-Viſir , dont la puiſſance & le crédit
ne peuvent qu'acquérir une augmentation
conſidérable par ce changement .
Le Conful général de Ruffie pour la Valachie
, la Moldavie & la Beſlarabie , eſt
parti pour ſe rendre à ſa deſtination.
Le Divan a renouvellé depuis peu l'ancienne
Loi , qui preſcrit aux Sochtas ou
Théologiens Muſulmans de porter des pantoufles
vertes & un turban garni de mouffeline
noire. Quelques- uns de ces jeunes
Sochtas , qui vont étudier ſous un habile
homme de Loi , dont l'Ecole eſt ſituée près
de la Moſquée du Sultan Achmet , prirent
il y a quelques jours diſpute ſur quelques
points de dogmes. Cette diſpute eut le fort
: 30 Mars 1782 . i
( 194 )
de toutes celles de ce genre ; on parla beaucoup
fans s'entendre , on ſe dit des injures ,
& on finit par ſe battre. Ce dernier degré
de diſpute eut des ſuites aſſez graves , pour
que 6 de ceux qui y prirent part reſtaſſent
fur le carreau , & que 15 fuffent dangereuſement
bleſſés. On a fait arrêter les combattans
, les vainqueurs & les vaincus , ceux
qui étoient bleſſes & ceux qui ne l'étoient
pas; on ignore le parti que l'on prendra
pour empêcher les controverſes de cette
eſpèce.
RUSSIE .
De PÉTERSBOURG, le 18 Février.
L'ÉPIDÉMIE cauſée par le froid , & qui
a attaqué pendant quelques jours toute cette
Capitale , paroît enfin s'appaiſer ; l'Imperatrice
& les deux jeunes Grands- Ducs qui en
ont éprouvé les atteintes , commencent à ſe
rétablir. C'étoit un gros rhume , accompagné
de toux , de fièvre catharrale , de douleur
de tête & d'oppreffion de poitrine. Le
Collége de Médecine en attribue la cauſe
au tems humide & chaud qu'il a fait à la
fin de Décembre , & qui , ſans gradation ,
s'eſt changé en un froid ſi violent , que le
thermomètre de Réaumur a baiffé juſqu'au
32 & 33e degré au - deſſous du point de
congellation. Le tems continue d'être fort
mal-ſain , car le même thermomètre y eſt
tantôt à zéro , tantôt à 32 degrés au-deſſous
( 195 )
1
!
de zéro , tantôt à 17 , mais toujours rapi
dement & preſque en un clin- d'oeil .
LeGénéral Prince Dolgorowki Crimsky ,
Gouverneur de Moſcou , eſt mort ces jours
derniers. L'Impératrice a nommé pour le
remplacer le Comte Czagar Tſcherniſchew ,
& le Gouvernement de Mohilow qu'avoit
celui-ci a été donné au Lieutenant-Général
Paffeck.
M. Kulibin , Mechanicien de l'Académie
Impériale des Sciences , vient de compoſer
avec des morceaux de glace étamés ,
un miroir , dont l'effet eſt de multiplier
plus de soo fois une ſeule lumière. Ce
miroir peut être mis dans une lanterne , où
il éclairera avec une ſeule bougie une étendue
conſidérable ; on pourra s'en ſervir utilement
dans de grandes falles & dans des
atteliers . L'inventeur a préſenté une de ces
machines à l'Impératrice , & elle a éclairé ,
à la fatisfaction de S. M. I. , la grande galerie.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 2. Mars.
L'ESCADRE que l'on équipe pour mettre
à la voile au printems , ſous les ordres du
Vice-Amiral Fontenay , conſiſtera ens vaifſeaux
de ligne & 2 frégates ; les vaiſſeaux
font , la Justice , la Sophie Frédérique , l'Oldenbourg
, l'Indigenat Recht , le Hoftein ;
&les frégates , la Perle & l'Alfen.
12
( 196 )
د
,
Lorſque le Comte de Schimmelman , fils
aîné du feu Comte de ce nom , a paru à la
Cour après les funérailles de ſon père , le
Roi lui a fait préſent d'une bague avec
cette légende : Merito patris , filio merenti ;
nos Négocians affemblés hier ont arrêté
d'élever une ſtatue publique au feu Comte
de Schimmelmann. On ne doute pas que
le Gouvernement n'y conſente ; mais quel
que foit l'effet de la demande de notre commerce
, cette ſtatue eſt déjà élevée pour la
poftérité..
Le bâtiment la Comteſſe de Schimmelman
, Capitaine Brand , deſtiné pour les
Indes Occidentales , a fait naufrage près des
Orcades . L'équipage & une partie de la
cargaiſon ſont ſauvés.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 2 Mars.
2
Les troupes qui compoſent notre garnifon
, ne formeront point de camp cette année
dans le voiſinage de cette Capitale. La Cour
ſe propoſe de partir de bonne heure pour
Gripsholm , où la Reine qui eſt entrée dans
le cinquième mois de la groffefſe , ne reftera
que juſqu'à la fin de Juin. S. M. fera
fes couches à Drottningholm .
Les Sectaires Réformateurs qui avoient
àleur tête un Tifferande, paroiffent avoir
été intimidés par les meſures que le Gouvernement
a priſes contre leur zèle indifi
( 197 )
cret. Leur chef étoit un Tiſſerand qui a
repris ſon métier; il y a lieu de croire que
ſes diſciples ont imité ſon exemple , puiſque
nos carrefours ne retentiſſent plus de leurs
ridicules & vaines déclamations contre la
perverſité du ſiècle.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 7 Mars .
L'EMPEREUR inſtruit que le Pape perfiftoit
dans la réſolution de venir à Vienne ,
& qu'il étoit parti de Rome le 27 Février ,
anommé le Comte de Cobenzel, Vice-Chancelier
d'Etat , poouurr aller au-devant de S. S. ,
& l'accompagner en cette Capitale , où
S. M. I. lui fait préparer les appartemens
de feue l'Impératrice-Reine .
Il paroît une Ordonnance en s articles ,
fur le droit d'étole pour cette ville & les
environs ; la taxe à payer pour chaque batême
eſt 2 florins 20 kreutzers ; pour chaque
mariage i florin 30 creutzers ; pour une
triple publication de bancs 30 kreutzers ;
pour des extraits de batême , de mort , de
mariage 30 kreutzers. Cette Ordonnance
eſt la même qui avoit été publiée le 27 Janvier
1781 , dans l'Archiduché , au-deflous
de l'Ems .
On a annoncé aux Carmes le décret de
leur fuppreffion ; on dit que la grande Maifon
qu'ils occupoient dans un de nos fauxbourgs
, ſera convertie en un Hopital. Les
( 198 )
anciens jouiront d'une penfion , & les jeu
nes , après avoir ſubi les examens requis ,
obtiendront des Cures ; la volonté de S. M. I.
eſt qu'il y ait un Curé dans chaque village
pour la commodité des gens de la campagne.
Le Comte de Vaſſenaer Twickel , Ambaffadeur
des Etats-Généraux des Provinces-
Unies , eut le 24 du mois dernier une audience
de S. M. I. , à laquelle il remit ſes
lettres de créance.
On dit qu'il va paroître inceſſamment un
nouveau règlement concernant la levée des
troupes.
Le Caiſſier Bolza a été condamné aux
travaux publics de la fortereſſe de Spielberg.
De HAMBOURG , le 9 Mars.
ON apprend de pluſieurs endroits de
l'Allemagne qu'on y fait des levées confidérables
d'hommes pour le ſervice Britannique
; on dit même qu'une Cour a offert
à celle de Londres un corps de 6000 hommes.
Ces levées ſont une cauſe de dépopulation
dans tous les petits Etats , qui ne
perdent pas ſeulement les hommes qu'on
enrôle , mais ceux que la crainte de prendre
le parti des armes engage à s'expatrier ; on
voit des familles entières fortir de leur pays
pour s'établir dans la Pruſſe Occidentale.
Les Puiſlances du Nord ne s'occupent pas
moins à recruter chez elles , que les Anglois
lefont enAllemagne ; on parle de gros corps
( 129)
qui ſe lèvent en Ruſſie & dans les Pays Héréditaires
de l'Empereur ; on en fait autant
dans ceux du Roi de Pruſſe ; ces mouvemens
fourniffent le ſujet de beaucoup de ſpéculations
dont aucune , juſqu'à préſent , ne
paroît fondée.
Vers la mi -Février dernier , écrit-on de Vienne ,
on fit iciune levée ſi générale&fi vive, qu'elle comprit
un certain nombre de jeunes gens , étudians ,
artiſans & autres , qui ne ſe ſentoient pas beaucoup
de vocation pour le ſervice militaire. Cet enrôlement
cauſa beaucoup de conſternation & de furpriſe
; mais comme il avoit eu lieu contre les
intentions de l'Empereur , Sa Majesté n'en fut pas
plutôt informée qu'Elle fit ceſſer cette levée &
publier l'avis ſuivant :-D'après un ordre ſuprême
on notifie de la part du Conſeil Aulique de Guerre ,
à tous & chacun , que Sa Majesté a appris avec
beaucoup de mécontentement l'enlèvement fait nuitamment
ces jours-ci de pluſieurs habitans dans la
ville de Vienne & ſes fauxbourgs , en violation de
tous les Reglemens qui ſubſiſtent pour l'enregiftrement
des recrues , & contre les ordres les plus
exprès ; & qu'en conféquence Elle a ordonné ſur
le champ de faire des perquiſitions contre les coupables
& de les punir ſuivant les Loix , afin que la
condition de ſoldat dont la deſtination n'eſt fondée
que ſur la protection de l'Etat & le maintien de la
sûreté publique , ne ſoit pas déshonorée par des
fautes de cetre eſpèce & rendue odieuſe à ſes concitoyens
«.
Selon des lettres des frontières de la Turquie
, les troupes Impériales ayant remarqué
quelques mouvemens parmi les Turcs de
la Valachie & de la Moldavie , ont tiré un
cordon pour empêcher les déſerteurs Ottoi
4
( 200 )
mans de paſſer dans les Etats Autrichiens ,
ſans avoir obfervé la quarantaine .
Les Juifs font en grand nombre en Pologne
, où l'on en compte plus de 100,000
familles ; on mande de Varſovie qu'ils ſe
rendent par bandes dans cette Capitale
pour demander aufli la confirmation de leurs
anciens priviléges , qui ſont très- confidérables
,& dont une grande partie a été changée
fucceffivement.
>> Le Roi , écrit-on de Berlin , a conféré au Baron
de Schulembourg , Miniftre d'Etar & des Finances ,
laDirection de la Compagnie du Commerce maritime
& de celle du débit du ſel. - On a arrêté à
Potsdam un faux- monnoyeur. Les pièces qu'il a
fabriquées ſont fondues & non cordonnées. On a
trouvé chez lui en fauſſe monnoie des écus avec
la lettre de 1775 , des pièces de huit gros marquées
B de l'année 1779 , & des pièces de quatre
gros marquées B de l'année 1776. Le poids de ces
pièces ne diffère que de peu de celui des bonnes.
-On affure que le Roi va mettre en régie le vin
qui ſe conſomme dans le pays , &qu'il y aura
deux entrepôts , l'un à Brefiau , & l'autre à Brieg.
On affure que l'eau-de-vie ſera auſſi faite &débitée,
pour le compte du Roi ; ce qui mécontenteroit
beaucoup de propriétaires de terres qui en font un
commerce affez confidérable.
Le Roi de Prufſe vient de rendre une Ordonnance
relative aux Religieux Catholiques de fes
Etats , & qui a été publiée à Gueldre. » Il nous
a été rapporté que , par un Edit du 28 Novembre
paffé ,dans les Pays-Bas Impériaux , la communication
des Couvents qui y ſont ſitués , ſe trouve
interrompue avec ceux établis ailleurs que dans le
territoire Autrichien ; que les mêmes Couvents ſe
( 201 )
trouvent auſſi affranchis de la dépendance duGénéral.
Or , comme la plupart des Couvents de notre
Province de Gueldre ont , juſqu'à préſent , dépendu
des Supérieurs domiciliés dans les Pays Bas , nous
avons ( à Berlin , le 18 Février ) trouvé bon de
ftatuer & de déclarer , &c. 1 °. Que tous les Couvents
, &c. fitués dans la portion Pruffienne du
Duché de Gueldre , ſont déclarés indépendans de
tout Supérieur étranger & soumis aux Doyens ruraux
de chaque Diſtrict , ſous l'inſpection de l'Evêque
de Ruremonde. 2°. Il eſt enjoint à tous les
Supérieurs de Couvents , &c. de fournir , dans la
huitaine , à la Cour Suprême de Gueldre , une lifte
exacte des Religieux & Religieuſes . 4°. L'admiſſion
de tous Religieux étrangers , venans des Pays-Bas ,
eſt défendue ſans une permiſſion expreſſe de S. M.
4°. Il eſt interdit aux Moines mendians dont les
Couvents ſe trouvent hors du Territoire de S. M.
dans la Gueldre , d'y venir faire la quête. sº. Les
Supérieurs de tous les Couvents , &c. doivent , dans
l'eſpace de hoit jours , remettre à la Cour un état
détaillé , véritable & fincère de tous les biens , capitaux
, revenus , avantages , tant dans l'intérieur qu'à
l'extérieur du pays. 6°. Il faut que les Tribunaux
reſpectifs envoient dans la quinzaine à la même
Cour , une note convenable de tous les effets &
capitaux poffédés par les Couvents Regnicoles ou
étrangers , tels que lesMunster , la Chartreuſe de
Ruremonde , les Couvents de Camp , Keiſersbosch ,
Sainte-Elifabeth , les Freres de la Croix à Venlo
&c. en y anexant un état précis combien , déduc
tion faite des Charges , chaque Couvent a de revenus
dans le courant d'une année «.
ITALI Ε.
De LIVOURNE , le 12 Mars.
Nos lettres de Rome , en date du 27
is
( 202 )
Février , confirment le départ du S. P. qui
ſe rend à Vienne .
د
Le Fape a tenu avant-hier un Conſiſtoire danslequel
il a pourvu à differentes Eglises vacantes . S. S.
fit enſuite un diſcours au Sacré Collége , & lui notifia
ſon voyage à Vienne. Elle obterva qu'elle auroit
pu nommer un Légat à latere pour cette
miſſion , mais qu'elle n'avoit pas voulu l'expoſer
aux dangers de la ſaiſon . Elle fupprima enſuice la
bulle ubi Papa , ubi Roma , afin que s'il venoit à
mourir dans ce voyage , le Conclave pût toujours ſe
tenir à Rome. Comme le Cardinal Secrétaire d'Etat
eſt ſujet à de fréquentes incommodités , S. S. a laiffé
un billet cacheté de ſa main , dans lequel elle défigne
ſon ſucceſſeur en cas d'accident . Pendant
l'absence du Pape , le Saint Sacrement ſera expoſé
dans pluſie rs Eglifes , & on dira à la Meſle la
Collecte pro Peregrinantibus. Le Souveran Pentife
a fait emporter tous ſes habits de cérémonie ,
ſa thare , deux mitres précieuſes , du nombre de
celles qui fe coufervent au Château Saint Ange. On
dit que S. S. veut officier pontificalement dans la
Cathédrale de Vienne ; elle emporte auffi deux calices
d'or , & on a frappé par ſon ordre 800 médailles
dor du poids de 15 ſcudis, repréſentant d'un
côté les Apôtres. Saint Pierre & Saint Paul , & de
l'autre , fon buſte. Il a été déposé au Mont-de-
Piété 80,000 ſcudis pour les frais de ce voyage ,
& on a notifié , formellement à tous les Minſtres
étrangers la réſolution de S. S. «.
Le Pape eſt en effet parti le 27 après avoir
dit la Meſſe dans ſa Chapelle & en avoir
entendu une ſeconde au Vatican. Le 2 il
eft entré dans l'Etat de Veniſe , & le 8 ,
il étoit à Manroue ; par-tout le Clergé féculier
& régulier va au devant de lui à 2
& 3 lieues en proceffion.
( 203 )
>> Cette Ville , écrit-on de Fiume , devient de
jour enjour plus floriſſante par ſon commerce dont
les branches ſe multiplient. Pluſicurs compagnies
s'occupent principalement de la ſalaiſon des viandes
, & cette ſeule branche eſt d'autant plus confidérable
, que non-feulement elle emploie beaucoup
de bras , mais encore fait entrer beaucoup
d'eſpèces dans la Hongrie , qui a un pareil débouché
pour vendre les beſtiaux qu'elle nourrit
dans ſes prairies. On a procuré ici des cargaiſons
entières de viandes ſalées à des vaſſeaux ; on
y a préparé d'autres proviſions ſemblables , qu'on
doit emballer ; c'eſt ainſi que dans tous les tems des
villes qui ſembloient inconnues , mais vivant en
paix avec leurs voiſins , ont ſa profiter du malheur
de celles qui étoient enveloppées dans une guerre ,
pour s'agrandir & figurer entre les places commerçantes.
En une ſeule année , on a conſtruit ici beaucoup
de maifors & de magaſins " .
Selon les lettres de Tunis & d'Alger ,
l'intervention de la Porte auprès de ces
deux Régences , pour la reftitution des
vaiſſeaux Impériaux &Toſcans pris par des
corfaires de cette dernière ,a été ſuivie d'un
heureux ſuccès. Tous ces navires ont été
relâchés ; & celui du Capitaine Meyer recon
fuira leCapigi Baſchi,& le Commiffaire
Impérial , M. Simoni à Conſtantinople.
ESPAGNE.
De CADIX , le 26 Févrien
DEPUIS Dimanche dernier l'eſcadre de
M. le Comte de Guichen , compoſée de
svaiſſeaux de ligne , dont 3 à 3 pones , de
i6
( 204 )
2 fregates & un cutter , étoit retenue au
dehors de la baie par un vent affez fort ;
comme il s'eſt un pen calmé , l'eſcadre a
pu mouiller cette après-midi. Le Majestueux
ſeul étoit encore ſous voile à l'entrée de la
nuit , & il doit être mouillé actuellement.
Deux de nos vaiſſeaux ont mis à la voile
au moment où les François entroient. On
dit qu'ils vont croiſer ſur le Cap St-Vincent
, mais on croit plutôt qu'ils vont au
Détroit protéger les tranſports des troupes
qu'on attend de Mahon au camp de Saint-
Roch .
L'arrivée de M. le Comte de Guichen
achèveroit de nous tranquilliſer ſur le ravitaillement
de Gibraltar, ſinous ne ſavions pas
que les Anglois ſont dans l'impuiſſance de
venir au fecours de cette fortereſſe avec des
forces capables de ſe meſurer avec les
nôrres.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 18 Mars.
La Gazette de la Cour qu'on attendoit
avec impatience le 12 de ce mois , a paru
à l'ordinaire ; l'extrait qu'elle contenoit de
la dépêche de l'Amiral Hood a bien rabattu
des nouvelles brillantes qu'on s'étoit empreflé
d'annoncer. Non-ſeulement St-Chriftophe
n'a pas été repris , inais la poſition
de notre eſcadre à Baſſe-Terre ne garantit
point cette Ille , qui peut-être en ce moment
( 205 )
a changé de maître. Un de nos papiers en
rendant compte de la lettre de l'Amiral , a
fait les obſervations ſuivantes.
Le 24 Janvier , Hood avec 29 voiles , dont 22
vaiſſeaux de ligne étoit à la hauteur de l'Iſſe de Nevis ;
il y apprit que le Comte de Graſſe avoit quitté la rade
de Baſſe-Terre , & le 25 il parvint à la gagner luimême
& à s'y emboſſer , & laiſſant engager une
partie de ſon arrière-garde. On part de là pour faire
l'éloge de ſa manoeuvre ; elle en mérite fans doute ;
mais le Comte de Graſſe avant de quitter la baie
de Baffe Terre , avoit détruit & raſé les forts qui
la commandent. Dès l'inftant ſes tranſports n'y
étoient plus ; Hood s'y emboſfant , n'a fait que ſe
mettre dans le cas d'éviter le combat qu'on lui préſentoit.
Le Comte de Graſſe , ajoute-t- il , l'a attaqué
dans la matinée & la journée du 26 , fans faire fur
ſa ligne une impreſſion viſible , & depuis il s'eſt tenu
à une diſtance où il eſt en sûreté ; ce qui n'eſt aſſuré.
ment pas douteux , puiſque juſqu'au 7, date des dépêches
de l'Amiral , il ſe montroit journellement de
vant la rade de Baſſe-Terre , ce qui prouve qu'il
n'a pas tant ſouffert que vent le faire entendre
l'Amiral , & qu'il n'a pas débarqué mille bleflés à
Saint-Eustache ,ſuivant des avis reçus du rivage.
(Et quel eſt ce rivage ? ) Mille bleffés n'entraîneroient
pas moins de soo tués ; ce qui ſeroit
énorme vis à-vis de notre perte , qu'on dit être de
257 tués ou bleſſés. En ajoutant que M. de Graſſe
fe montre tantôt avec 29 vaiſſeaux, tantôt avec 32 ,
on nous apprend qu'il a été joint par M. de Vau
dreuil , & fans doute la plupart des tranſports du
premier convoi de Breſt. L'Amiral débarque le 28e.
& le 69e. Régiment , & deux Compagnies du 13 .
Le Général Prescot repoufſe les Ennemis avec une
perte confidérable. Le Général Scheene a auffi
contribué à les mettre en déroute. Ce ne font-là
( 206 )
que des mots : ces vainqueurs ſe retirent à l'ap
proche du Marquis de Bouillé , enfin l'Amiral les
renvoie le premier Février à Antigoa , parce que
toute communication est coupée avec Brimstone-
Hill. Il a demontré par-la qu'il a perdu tout efpoir
de le fecourir , ſoit par mer , ſoit par terre.
Il le prouve encore en convenant lui - même
qu'un combat ne pouvoit pas décider du fort de
I'lle. Brimstone-Hill eft ferré de près ; 800 hommes
le défendent ; l'armée qui l'affiége eſt ſoutenue par
une efcadre ſupéricare , qui n'a quitté Baſſe-Terre ,
qui en eft à 4 lieues , que pour ſe rapprocher en
moullant à la pointe de Sable qui n'en est qu'à une
& demie.
On peut remarquer encore ſur la lettre
de l'Amiral Hood , qu'elle eſt datée du 7
Février , & qu'il ſe borne à rendre compte
des évènemens juſqu'au 1 ; ce qui fait une
lacune que , fans doute , le Ministère a jugé
à propos de ne pas remplir. Les lettres particulières
vont juſqu'au 10 , & alors l'Ifle
n'étoit pas repriſe ; le Marquis de Bouillé
étoit toujours dans les fonds de Brimstone-
Hill , & l'eſcadre Françoiſe devant Old-
Road , ce qui prouve que les François ne
fongeoient point à retirer leurs troupes ; leur
Général s'eſt fortifié ; il a employé à ce travail
les Nègres du Pays. Loin d'avoir brûlé
quelques plantations , comme on l'avoit
dit , il a publié une proclamation , par laquelle
il défend le pillage à ſes troupes .
Les premièr s nouvelles qu'on attend de
ces contrées ſeront ſans doute intéreſſantes ;
elles n'étonneront pas , ſi elles apprennent
la priſe du fort ; s'il peut tenir affez pour
( 207 )
donner à Rodney le tems d'arriver , l'ifle
peut être ſauvée ; & les troupes Françoiſes
regagneront la Martinique ; il n'y aura ni
perte ni gain de part & d'autre ; nos ennemis
auront manqué une expédition , & nous en
ferons quittes pour avoir eu beaucoup d'inquiétudes
.
>>> Le Colonel Balfour , lit-on dans quelques lettres
de Charles-Town , s'étoit extrêmement fortifié . On
conſtruit un nouveau fort dans l'Ile de Sullivan ; on
voudroit bien élever de nouveaux ouvrages pour
la fûreté du port ; mais les matériaux manquent.-
Le brave Colonel Laurens , lit- on dans d'autres lettres
, commande à John's-Iſland , que les troupes
Britanniques ont abandonné à ſon approche avec la
plus grande précipitation. La garniſon de Charles-
Town eſt dans la plus grande detrefle. Le be fqui
eſt preſque pourri ſe vend 14 d. ſterl. la livre . Le
Commandant en chef n'oſe faire fortir ſes troupes ;
elles ſont preſque entièrement compoſées d'Allemands
, qui déſertent par bandes à la première occaſion
qui ſe préſente . Charles-Town eſt prefque
entièrement bloqué par l'armée du Général
Gréen. Les Américains font maîtres de John's-Iſland ,
le principal endroit d'où la garniſon de Charles-
Town tiroit ſes provifions. Le mont Pleaſant , en
face de cette ville , eſt pareillement en leur poſleffion .
Le ſeul parti qui reſte a prende pour couper à la
place toutes les communications eſt James Iſland
où l'armée Américaine paſſera quand elle voudra ,
cette Iſle n'étant ſéparée de celle John's -Iſland que
par une crique.
S'il faut en croire quelques-uns de nos
papiers , les nouvelles de l'Inde reçues le
15 portent , qu'enfin le Chevalier Edouard
Hughes a conclu la paix avec les Marates.
( 208 )
Onprétend auffi que nous avons obtenu de
grands avantages contre les Hollandois , à
qui l'on dit que nous avons pris quelques
vaiſſeaux richement chargés & quelques
établiſſemens ; on parle même de ſuccès
contre Batavia , ce magaſin du commerce
de la République , mais il paroît que nos
expéditions ne font encore qu'en projets.
Pour nous infpirer de la confiance , on nous
préſente l'état ſuivant de notre eſcadre dans
l'Inde. Le Superbe , le Sultan , le Héros , de
74 , l'Eagle , l'Exeter , le Worcester , le
Monmouth ,le Burford , le Magnanime ,de
64, & le Monarque , de 60 ; ce qui , joint
à l'eſcadre du Chevalier Bickerſton , formera
15 vaiſſeaux de ligne.
Ce fut le 11 Mars que le Lord North expoſa
le tableau des taxes qu'il avoit annoncées : » La
fomme, dit-il , à laquelle j'ai à pourvoir pour payer
l'intérêt de l'argent avancé au Gouvernement , eft
de 793,125 liv. Voici les différens objets ſur lefquels
j'ai à propoſer des taxes. - La bière ſur
laquelle je me propoſe d'en mettre une, eſt la bière
tent, que l'on eft dans l'uſage de boire à table :
elle eſt déja impoſée à 6 ſchellings par baril , &
fe vend 7 l. 4 d.; elle devroit ſupporter le droit
de la bière forte , qui eft de 8 ſchellings par baril.
Toute bière au-deſſus de cette bière tent paie un
droit particulier qui la rend ſuſceptible d'être venduedix
ſchellings par baril, Les Braffeurs en ayant
fait à 12 & à 14 ſchellings par baril , n'ont cepen
dant payé pour cette bière que le droit de la petite
, qui eft de deux ſchellings ; ce qu'ils ont fait
illégalement par connivence avec les Officiers de
l'Acciſe ; & par une ſuite de cette même connivence ,
ils cherchent à s'exempter de payer pour la bière à
( 209 )
14ſchellings , un droit plus fort que celui ſur la
petite bière. Pour prévenir une fraude pareille dans
les revenus publics , je penſe qu'il feroit convenable
que le Parlement déterminât la bière ſujette au
droit moyen , & l'autre à celui de la bière forte.
Je propoſe en conféquence de permettre que la
bière qui ſe vend 14 (chellings le baril , ſupporte lc:
droit moyen de 2 f. par baril , & que l'on ajoute
un ſchelling de plus par baril; comme auffi de retirer
la déduction de 6 d. par baril , allouée juſqu'à
préſent par forme de remiſe ſur la drèche. On
mettra fur toute bière au-deſſus de 6 ſchellings le
baril , un droit de 3 f. par baril , & fur toute bière
au-deſſus de 14 ſchellings le baril , le droit de la
bière forte , qui eſt de 8 ſchellings. On braffe annuellement
5,600,000 barils de bière,le ſchelling
additionnel ſur chaque baril produira 28,000 liv . ,
& les fix deniers déja alloués pour la drèche ,
14,000 ; ce qui fera une ſomme additionellle de
42,000 1. par an . -Juſqu'à préſent le droit a été
des ſchellings pour chaque permiſſion de vendre
du thé , & le nombre de ces permitions monte à
35,000 . Je propoſe fur cet objet un droit additionel
des ſchellings. On dira qu'il provoquera encore la
contrebande. Mais le thé qui paſſe en contrebande
étant vendu avec permiffion comme celui qui eft
enregiſtré à la Douane , il eſt juſte que ceux qui
font le commerce de marchandiſes de contrebande
paient la permiſſion auffi-bien que ceux qui vendent
des marchandiſes légales. D'ailleurs le thé eſt un
article de luxe , & par-la propre à la taxation.
Néanmoins , dans cette impoſition , mon objet eſt
de partager les Marchands de thé en différentes
claſſes , & de proportionner la taxe à l'étendue de
leur commerce. Je porte le produit total des
certificats pour le thé , à la ſomme de 48,750 liv.
-
C'est avec regret que je propoſe une taxe addiwonnelle
ſur le ſavon; mais elle ne ſera point à
( 210 )
charge aux pauvres. Je lève un droit additionnel
fur cet article , de préférence à celui du cuir & de
la chandelle , parce que les pauvres ne conſomment
point de ſavon , les Citoyens de cette claſſe faiſant
communément uſage de cendre de bois au lieu que
le cuir & la chandelle ſont des articles d'une néceſſité
indiſpenſable. La preuve que ce droit ne ſera point
une charge , c'eſt que le prix du ſavon eft tombéde
72 ſchel. à 56 par quintal , & que ſelon toutes les
apparences , il diminuera encore. Il y a 7 ans qu'on
n'a impoſé de droits ſur cet article ; & comme parmi
la claſſedu peuple la plus pauvre , il ne s'en conſomme
pas plus d'un quarteron par ſemaine , la taxe de
3 farthings ne ſera pour les familles pauvres qu'une
chargede 9 den. 3 farthings par an. Le produit total
decettetaxemontera, ſelon mon calcul , à 104,500 1.
--- Diverſes circonstances ont fait conſidérablement
augmenter le prix du tabac. Les principales font: la
priſe de l'Ifle Saint-Eustache , dont on en tiroit beaucoup
avant la rupture avec la Hollande; & le blocus
de la Cheſapeak par les François qui ont intercepté
cette route. Cette hauſſe n'a caufé aucunes plaintes ,
&n'en a point diminué la conſommation. Son prix
auterme moyen le plus haut a été de 2 f. 6 d. la
livre; mais comme on a ouvert un marché avec les
Danois , & qu'après la priſe d'York-Town on en a
acheté 300 bariques à 20 l. le quintal, qui ont été
envoyées à New-York , d'où elles pourront venir
dans le courant d'Avril , de Mai & de Juin , il faut
néceſſairement qu'il baiſſe. Son prix moyen actuel
eſt de 2 (. 1 d.; le nouveau droit que je propoſe de
4d. par livre , le feroit monter à 2 f. 6 d. la livre ,
ce qui produira 141,333 1. - Comme il y a une
différence entre le droit ſur les eaux-de-vie de Flandres&
le droit ſur celles de France , toutes les eauxde-
vie importées ici entrent ſous le nom d'eau-devie
de Flandres , quoique ce pays ne produiſe pas de
vin. Je propoſe donc de mettre au même taux les
( 211 )
droits fur les eaux-de-vie Françoiſes & Flamandes,
ce qui pourra produire environ sooo 1.-Je propoſe
ſur le ſel un nouveau droit de 10 den. par boilſeau
, cela n'augmente que d'un farding (liard ) par
livre le prix de cette denrée , & cela produira
60,000 livres . Indépendamment de cette taxe ſur le
ſel ordinaire, je propoſe de mettre une taxe de 20 f.
par quintal ſur les ſels médicinaux que je préſume
pouvoir produire soool. , faiſant en tout 65,000 1.
Sans
Je paſſe aux taxes nouvelles . La première eſt une
taxe annuelle ſur toutes les ſommes d'argent aſſurées
ſur une maiſon ou ſes meubles contre le feu, en proportion
de la ſomme afſurée. Elle ſera de 18 den. fur
chaque cent livres aſſurées. Les ſommes aſſurées par
les divers bureaux me paroiſſent former l'état ſuivant
: Sanfire 90 millions; Bourſe royale , 25 mil-
Tions; Affurance de Londres , 8 millions ; Hand in
Hand , 15 millions ; Union , 10 millions ; Westming
ter de 9 à 10 millions ; total 158 millions .
compter un autre bureau établi pour les rafineries
de ſucre. Ce total pourroit fort bien être évalué
à Iso millions , mais je ne le fais monter qu'à
100 millions , ce qui produira 112,000 1.- Je propoſe
un contrôle de 3 den. ſur toutes les lettres
de change du Royaume , promeſſes par écrit & billets
non payables à vue & tirés au-deſſous de sol. ,
& de 6 den. pour tous ceux au-deſſus de so. Je ne
puis pas calculer précisément la ſomme que ce contrôle
produira , mais je connois un Banquier de ce
pays qui tire annuellement 13,000 billets , & comme
il y a en Angleterre 900 villes de commerce qui ,
l'une dans l'autre , peuvent tirer 4 à 5000 billets
chacune , indépendamment de la ville de Londres
qui en tire bien par an 4,000,000 , ce contrôle de
3 den. pourra produire 50,000 1. Cette ſomme ſera
perçue par les Officiers du contrôle. Les droits
que je propoſe ſur l'entrée aux ſpectacles & autres
lieux d'amusement public font : un droit de 3 den.
( 212 )
par ſchelling , 6 den. ſur tout l'argent d'entrée audeſſus
d'un tchelling juſqu'à cinq ; - 6 den. fur tout
l'argent d'entrée depuis s ſchellings , à l'exception
deceux où il ſe vend du vin & de la bière , & alors
il ſera prisjuſqu'à une demi-guinée;- 1 f. fur tout
l'argent d'entrée depuis une demi-guinée juſqu'à une
guinée ; - 2 f. 6 den. fur tout l'argent d'entrée
pour une guinée & au- deffus ;;- 5 f. & le prix d'une
permillion pour chaque nouvelle repréſentation. J'évalue
le produit de ce droit pour les Théâtres de
Drurylane , Covent-Garden , Haymarket , l'Opéra ,
Sadler'Twells , Ranelagh & le Vauxhall à 20,000 1. ,
&le produitdans les provinces à 10,000 l. , ce qui
fait en tout 30,000 1. Les Cailliers des théâtres
le payeront tous les mois aux Receveurs des droits
de timbre.
Le Lord North diviſa le droit de tranſport des
marchandises en 3 claſſes; le cabotage , la navigation
intérieure ſur les rivières & canaux , & le tranf
port par terre. Le tranſport par terre payera en proportion
des roues & du poids. Toutes les voitures
ayant des roues excédant 9 pouces , 3 d. pour 100 ;
9 pouces , 3 d. & demi pour 100 ; 6 pouces , I d.
3 tiers pour 100 ; petites roues , I den. & demi
pour 100 ; charettes , 1 den. un quart pour 100.
Il exempte du droit le charbon , le bled, & tous les
objets propres à l'engrais , & évalua le produit dans
Londres à 48,235 liv. 8 f. 4den. & dans les Provinces
au quart de cette ſomme , ce qui fait en tout
63,294 1. -Je propoſe à l'égard des tranſports par
cau, un droit d'un liard par mille ſur chaque tonneau,
ce qui rendroit I den. pour too pour 80 milles ;
&en évaluant la navigation intérieure de la G. B. à
2387 milles , dont la Tamiſe en forme o ou au
moins 75 ; d'après un calcul combiné de ces milles
avec le poids des marchandises tranſportées , je
conclus que le produit feroit de 163,410 liv. par
année. J'eſtime que les bâtimens deſtinés au cabotage
( 213 )
font annuellement du port réuni de 160,000 tonneaux.
La taxe fera de 3 d. par tonneau , à l'exception
du charbon,& fon produit de 12,000 liv.
Mon projet avoit été de mettre une taxe d'un
denier fur chaque reçu ; mais voyant qu'elle étoit
déſagréable au Public , j'y ai renoncé. Il fixa ainſi
le montant de ces taxes :
L'Acciſe , •
Les Douanes
Le Sel ,
•
,
Droits qui feront payés aux Receveurs
des droits de Timbre ,
•
• 195,250 liv.
146,333
• 65,000
390,000
796,583
• 793,125
3458
Total
Somme requiſe pour les beſoins de
l'année
Surplus .
• •
•
Il obſerva qu'il avoit en réſerve un ſubſide non
entamé , pouvant produire un fonds de 800,000 liv.
par année, & que le déficit des taxes précédentes
auquel il devoit être pourvu , n'étoit point de
'500,000 liv. Les motions du Lord North pour
porter les fubfides au Comité paſſerent unanimement
a.
-
Le 14 , le Procureur-Général propoſa le Bill
ſuivant pour autoriser le Roi à conclure la
paix où une trève avec l'Amérique. D'autant
qu'il eſt effentiel aux intérêts , au bien-
-être & à la propriété de la Grande-Bretagne & des
Colonies & Plantations de New-Hamshire, de Mafſachuffets-
Bay , de Rhode- iland , de Connecticut,
de New Yorck , New-Jerſey , de Pensylvanie , des
trois bas Comtés ſur la Delaware , de Maryland ,
de Virginie , de la Caroline du Nord , de la Caroline
du Sud & de la Géorgie dans l'Amérique Septentrionale
, que la paix , la correſpondance , la
communication & le commerce ſoient rétablis en
( 214 )
tr'elles. En conséquence, & pour mettre dans la
plus grande évidence le defir & l'empreſſement de
S. M. & de ſon Parlement , de mettre fin aux calamités
de la guerre , & un arrêté par ſa très-excellente
Majefté le Roi , avec & de l'avis & du conſentement
des Lords ſpirituels & temporels & des
Communes , compoſant le Parlement actuel , & par
l'autorité d'iceux , qu'il ſera & doit être permis à
S. M. de traiter & concerter , régler ou conclure
avec tous Corps ou Corps unis ou politiques , ou
tontes aſſemblées , ou aſſemblées , ou claſſes d'hommes
, ou toutes perſonnes , ou perſonnes quelconques
, une paix ou trève avec leſdites Colonies ou
Plantations , ou aucune d'elles , ou aucune partie ,
'ou partie d'icelle , nonobſtant toute loi , ou acte
du Parlement , matière ou choſe qui pourroient
y être en aucune manière contraires. Et à l'effet de
prévenir tout empêchement , obſtacle ou délai à
l'exécution des intentions de S. M. & de ſon Parlement
, qui pourroient provenir d'aucun acte ou
actes du Parlement , affectant ou concernant lefdites
Colonies ou Plantations. Il ſera de plus arrêté
par l'autorité ſuſdite , que pour la concluſion
& l'établiſſement d'une paix entière avec leſdites
Colonies ou Plantations ou aucunes d'icelles , S. M.
aura plein pouvoir & pleine autorité en vertu de
cet acte, par ſes Lettres-Patentes , ſous le grand
ſceau de laGrande-Bretagne, de révoquer , annuller&
détruire ou ſuſpendre pour un certain tems
l'opération & l'effet d'aucun acte ou actes du Parlement
, qui font relatifs auxdites Colonies ou Plantations
, ou à aucune d'icelles autant que cet acte
ou actes ſe rapportant à icelles , ou àaucune d'icelles,
ou à aucune ou aucunes parties d'icelles
clauſe , difpofition ou matière y contenant autant
que leſdites clauſes , diſpoſitions & matières , ſont
relatives auxdites Colonies ou plantations ou à
aucunes d'icelles , ou à aucune partie , ou parties
, ou toute
( 215 )
d'icelles. Et il ſera de plus arrêté que cet acte , relativement
à l'exercice des pouvoirs & autorités y
donnés à S. M. , continuera d'être en pleine force
juſqu'au....
Le 15 , la Chambre revint ſur la fameuſe motion
pour retirer la confiance du Parlement aux Miniftres
actuels. Le Chevalier John Roff, qui, felon ſes propres
aveux , avoit été longtems un des plus zélés
défenſeurs du Lord North & de ſes meſures , dit
qu'il avoit ouvert les yeux , & qu'à la vue de tous
les maux qui accablent fa patrie & de la ruine prochaine
dont elle eſt menacée , il ne pouvoit s'empêcher
d'attaquer lui- même celui dont il a trop longtems
ſecondé les opérations. Dans cette circonftance
, pourſuivit-il , je dois faire tout ce qui eſt
en mon pouvoir pour empêcher les auteurs de nos
calamités d'aggraver encore les maux de l'Etat , en
propoſant une motion tendante à déclarer que la
Chambre ne peut mettre plus long-tems ſa confiance
dans les Miniſtres actuels. Je n'ignore pas
que le Secrétaire de la Guerre s'eſt déjà opposé à
une motion ſemblable , ſous prétexte qu'elle inftruiſoit
nos ennemis de la détreſſe où nous ſommes
réduits. Merveilleuſe diſcrétion de vouloir leur
cacher un fait connu de tout l'Univers ! Le nouveau
Secrétaire de l'Amérique a fait une objection nom
moins ridicule , mais beaucoup plus impudente; il
a eu le front de demander où nous trouverions de
meilleurs Miniſtres . Cette queſtion eſt , ſelon moi ,
une des inſultes les plus graves que l'on puiſſe faire
à la Chambre. Les Miniſtres croyent - ils que leurs
places font héréditaires , ou du moins que ce ſont
des offices à vie ,pour regarder comme un attentat
à des propriétés particulières les efforts que l'on
fait pour les en deſtituer du conſentement général
du peuple ? Tous les talens , toutes les vertus , toute
la ſageſſe de la nation ſont-ils concentrés dans le
cercle étroit de l'adminiſtration actuelle ? Non , fans
( 216 )
doute, & les Miniſtres ont perdu ce qui ſeul peut
fontenir une administration , je veux dire la confiance
du peuple.-M. Harriſon infiſta ſur la néceffité
urgentede la réforme &de l'économie. Mais
c'eſt , dit-il , la choſe du monde dont on s'occupe
le moins. La preuve de cette inſouciance eft fous
nos yeux , puiſque nous voyons encore fur le bureau,
les rapports des Cmmiſſaires , des comptes
qui font là depuis fi long-tems ſans qu'on leur ait
donné la moindre attention , malgré les aſſertions
du Lord North , que tout le bien que l'on pouvoit
attendre , devoit provenir des opérations
des Commiſſaires. D'ailleurs on vient encore tout
récemment d'ajouter dix mille livres à la liſte des
penſions ſur l'Irlande ? M. Harriſon attaqua auſſi le
Lord ſur ces taxes , qui , ſelon lui , ſont oppreſſives ,
&àbeaucoup d'égards impraticables. Il remarqua
la déclaration faite par ce Miniſtre , qu'il se réfervoit
in petto des taxes qui monteroient à 800,000
livres . J'attribue , poursuivit- il , cette déclaration
du Miniſtre , au double motif de hauſſer l'intérêt
de l'emprunt , & d'inſulter la Chambre , en lui faiſant
voir qu'il eſt déterminé non-feulement àgarder
ſa place , mais à continuer la guerre & à donner
lieu à un nouvel emprunt aufli conſidérable. Il
finit par appuyer la motion , en diſant qu'il falloit
néceſſairement ſacrifier les Miniſtres ou la nation
&que c'étoit à la Chambre à opter.- Le Colonel
Onſtow parla fortement contre la motion. Le vrai
principe de nos calamités , dit-il , c'eſt la guerre
Américaine ,& non les progrès de cette guerre qui,
j'en conviens , n'a pas été heureuſe ,& cette guerre
a pour cauſe première la révocation de l'acte du
Timbre & l'acte déclaratoire , meſures auxquelles
le Lord North n'a eu aucune part , c'eſt l'ouvrage
d'une adminiſtration plus ancienne. Beaucoup de
Membres de cette Chambre y ont concouru dans le
tems. Le feu Lord Chatam lui-même , dont la mémoire
,
( 217 )
moire eſt en ſi grande vénération , eſt un des hommes
qui ont le plus contribué à la guerre d'Amérique.
Perſonne n'a mis plus de chaleur que ce Miniſtre
à aſſurer la ſuprématie de la G. B. ſur les
Colonies. Je me ſouviens encore de lui avoir entendu
déclarer à haute voix dans cette Chambre , que
>> ſi l'Amérique entreprenoit de fabriquer un bas ou
>>u>n clou , il inſiſteroit auſſi-côt ſur la taxation «.
-Eft-il raisonnable , après cela , de rejetter ſur le
Lord North le blâme de cette guerre. La Chambre
, dit M. Townshend , en adoptant la motion
actuelle , rendra un ſervice eſſentiel non-ſeulement
àl'Etat , mais au Roi , puiſqu'elle doit entraîner la
deſtruction des Miniſtres qui ont réduit ce pays du
plushaut point de gloire , au dernier degré de l'aviliſſement
& de l'opprobre. Ce qu'il y a de plus étran
ge , c'eſt lorſqu'on devroit s'attendre à trouver dans
les Miniſtres le ton du repentir & de la contrition
qui leur convient ſi bien après tous les affronts &
toutes les calamités dont leur ignorance & leur
ineptie ont accablé la nation , nous les voyons toujours
perfifter avec la même opiniâtreté , dans le
ſyſtême de conformer notre ruine. Eft-il ici un
ſeul Député perſuadé au fond du coeur , qu'il ſoir
poſſible à la Chambre de laiſſer plus long-tems ſa
confiance à une adminiſtration qui en a abuſé d'une
manière ſi conſtante & fi odieuſe ? Les Miriſtres ontils
adopté aucune des meſures que la Chambre a
jugées indiſpenſablement néceſſaires dans les circonf
tances actuelles , ſans l'avoir auparavant combattue
par tous les moyens qui étoient en leur pouvoir ;
& lorſqu'ils ont vu toute leur oppoſition inutile , ils
ont ſuivi humblement le plan de conduite que le
Parlement leur avoit tracé , & qui étoit directement
contraire à leurs principes ? Les Miniſtres ont beau
afficher la droiture & la loyauté , il ne faut que
jetter les yeux ſur la réponte du Roi , à l'adreſſe de
la Chambre , réponſe qu'ils ont dictée à S. M,,
30 Mars 1782. k
( 218 )
pour y reconnoître le même eſprit de fantaiſie ,
de fubterfage &de duplicité , qui a toujours caractérisé
la conduite de l'adminiſtration dans la
Chambre. On n'y trouve rien qui ſoit énoncé
d'une maniere claire & préciſe ſur le ſentiment de
laNation , dont cette adreſſe étoit l'organe. Nous
ignorons aufſi parfaitement les intentions réelles de
la Couronne , que ſi nous n'avions jamais reçu cette
réponſe. J'eſpere que la Chambre fera connoître aujourd'hui
d'une manière ſenſible l'intérêt qu'elle
prend à la ſituation de cet Etat infortune , &
qu'elle préviendra , s'il eſt poffible , la ruine prochaine
dont il eſt menacé , en éloignant pour jamais
ceux qui ont attiré ſur lui tant de calamités.
-Le Lord North ſe plaignit de l'injuſtice des griefs
qu'on lui imputoit. On m'accuſe , dit-il , d'aimer à
plaiſanter dans la Chambre & à tourner les choſes
en ridicule. Je ne cherche point àplaiſanter ſur des
affaires ſérieuses ; mais je n'enviſage point ſous ce
point de vue tous les ſarcaſmes décochés contre
moi . En vérité , ils ne méritent pas que je les repouſſe
ſérieuſement. M. Townshend , qui vient de
parler en dernier lieu , ne me connoît que depuis
très-peu de temps ; & s'il m'eût connu davantage ,
jeme flatte qu'il ne ſe ſeroit pas emporté avec tant
de violence contre moi. Il m'accuſe d'avoir trompé
la Chambre & la Nation , en avançant que les Puifſances
voiſines nos ennemies , avoient des intentions
pacifiques dans le tems même qu'elles faisoient des
préparatifs contre nous. Ma juftification , ainſi que
celle des Miniſtres de Sa Majefté , eſt toute ſimple :
nous n'avons donné au Parlement que les aſſurances
que nous avions reçues ; fi nous avons été trompés
, c'eſt une faute de notre jugement , & non pas
de notre coeur; nous n'avons pas eu intention d'en
impoſer au Parlement. On me reproche encore
d'être l'auteur de la guerre Américaine , &de l'avoir
dirigée ſur des principes contraires aux intérêts &
1
( 219 )
à la Conſtitution du Royaume. Je nie d'abord que
je fois l'auteur de la guerre d'Amérique. Les ſemences
de cette guerre avoient été jettées avant mon
entrée dans le ministère ; ainſi , c'eſt aux Adminiſtrations
précédentes qu'elle doit être attribuéc.
Quant au principe ſur lequel elle a été continuée
jedirai , commej'ai toujours dit , que ce principe eft
vraiment Anglois ; & qu'en qualité d'Anglois , je
puis & dois même le ſoutenir relativement à la
ſuprématie , fi ce n'est au revenu. A l'égard de la
motion actuelle , j'avoue qu'elle me paroît plus
raiſonnable que celle qui a eu lieu pour le même
objet la ſemaine dernière. Dans la première ,
le parti de l'Oppofition a propové , felon la coltume
, une ſuite de metions , trois deſquelles contenoient
des vérités incontestables ; mais dont il a
voulu tirer de fauſſes concluſions. La queſtion dont
il s'agit aujourd'hui , n'est- ce pas la même choſe ?
Je defire fincérement une réunion de Partis; je ne
m'y ſuis jamais oppoſé ; j'ai au contraire to jours
ſouhaité une pareille adminiſtration; & fi elle n'a
pas cu lieu ce n'eſt pas ma faute. Cependant je ne
crois pas que la préſente motion puiſſe la procurer.
Au ſurplus , s'il eſt poſſible de former une réunion
qui donne de l'énergie aux meſures du Gouvernement
, tous mes voeux feront remplis. Je ne ſerai
pointMembre de cette réunion , mais je lui ſouhaite
toute la proſpérité imaginable. Enfin , fi l'Oppofition
préſume qu'il eſt prudent de renvoyer les
Miniſtres actuels avant d'avoir formé une nouvelle
adminiſtration , je vote pour la motion mise en ce
moment-ci ſous les yeux de la Chambre.- M. Welbore
Elis , dit qu'il étoit de la dernière imprudence
à la Chambre , de demander le renvoi des Miniſtres
du Roi avant que cette réunion ſi déſirée eût lieu ,
attendu que les affaires ſe trouveroient dans la plus
grande confufion. La première motion avoit été
rejettée à la pluralité de dix voix pour le Ministère ;
k 2
( 220 )
elle le fut encore à la pluralité de 236 contre 227.
Les Miniftres en eurent , & on ne doute point
qu'ils ne ſe les fuffent aſſurées. On croit même que
-le triomphe de l'Oppoſition fur la guerre Américaine
, eſt leur ouvrage ; que n'ofant revenir euxmêmes
ſur leurs pas , ils ont été bien aiſes de s'y
faire forcer par le Parlement.
On a reçu des lettres de Gibraltar , où
il eſt dit que s bâtimens marchands y font
arrivés de Londres avec un autre de Corke ;
ils étoient chargés de proviſions pour la
garnifon. Parmi les lettres il y en a une du
29 Janvier , où l'on lit ces détails .
>> J'ai la fatisfaction de vous écrire que nous
avons découvert un complot très-dangereux formé
contre la garniſon par les Eſpagnols. Il nous a
été découvert par un déſerteur Eſpagnol. Voici le
fait. Les Eſpagnols ont trouvé moyen noyen de corrompre
à force d'argent 13 hommes de cette garnifon
, & ceux-ci s'étoient engagés à ouvrir la porte
la plus voiſine du camp de Saint-Roch. En même
tems les barques canonuières de l'ennemi devoient
faire le plus grand feu & battre la pointe d'Europe
& le nouveau Mole afin de nous occuper
ailleurs , & alors toutes les troupes Eſpagnoles ſeroient
entrées l'épée à la main. Cette opération
devoit s'effectuer dans la nuit même. Les ſoldats
qui devoient nous trahir ont été exécutés hier. Les
provifions font fort chères . Les troupes ſont pleines
de ſanté & de courage, il faut eſpérer que tout
ira bien " .
Cette lettre eſt ſans fignature , & ne mérite
par-là pas grande confiance.
>> La faillite de la maiſon de Brown & Collinfon
& Compagnie , eſt un des évènemens qui ont porté
le coup le plus terrible au crédit public depuis la
guerre , & il y a tout lieu de craindre qu'elle n'ait
( 221 )
.
pour les particuliers des ſuites encore plus funeſtes
que la banqueroute de Fordyce , qui a tant fait de
mal. Les Banques de Portsmouth , Plymouth & de
Bristol , ainſi que celle de Cornouaille , étoient en
correſpondance avec la maiſon Brown , & ayant
acheté la majeure partie de la 'Tontine d'Irlande ,
elles avoient constamment une ſomme de 1 50,000 1 .
pour intérêt des annuités qui paffoient par leurs
mains. On évalue leur circulation d'argent à 200.000
liv. par ſemaine. Le Lord Sandwich & d'autres
Miniſtres faifoient des affaires avec cette maiſon.
La cauſe de ſa banqueroute a été un prêt indiſcrer
de 200,000 1. à une maiſon de Suede.Au furplus le
Gouvernement ne perd pas beaucoup à cette faillite.
Elle occafionnera quelques retards à la partie de
l'argent public qui pafſſoit par ce canal pour le
paiement de la Tontine de Dublin ; mais ces délais
ne feront pas longs «.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 26 Mars. :
LE 17 , la Baronne de Coëtloſquet a cu
l'honneur d'être préſentée à LL. MM. &
à la Famille Royale par la Vicomteſſe de
Coëtloſquer. Le même jour le Baron de
Choiſeul , Ambaſſadeur du Roi près de S.
M. le Roi de Sardaigne , a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par le Comte de
Vergennes , & de prendre congé pour retourner
à Turin. Le Comte de Grais
Miniftre Plénipotentiaire près le Landgrave
de Heffe-Caflel , de retour par congé , a eu
auſſi l'honneur d'être préſenté le même jour
à S. M. par le Miniſtre des affaires étrangères.
k3
( 222 )
,
Le Cardinal de Rohan , Grand-Aumonier
de France , a préſenté au Roi le Recueil
de toutes les Délibérations priſes depuis
1763 par le Bureau d'Administration
du Collège de Louis-le-Grand & des Colléges
y réunis. Ce Recueil rédigé par le Préfident
Roland , l'un des Adminiſtrateurs
donne ſur les différens Colléges réunis , leurs
Fondateurs , leur Adminiſtration , ainſi que
fur celle du College Louis-le Grand , toutes
les connoiffances qui peuvent mettre à portée
de juger de l'utilité de la réunion . S. M.
l'a reçu avec bonté & a bien voulu en témoigner
ſa fatisfaction .
De PARIS , le 26 Mars.
Les derniers avis que l'on avoit reçus
de Londres , faifoient attendre avec impatience
les lettres particulières poſtérieures
au 12 , pour ſavoir à quoi s'en tenir fur
les bruits qu'on avoit fait courit relativement
à l'attaque de St Christophe . Elles ont
détruit les exagérations que l'on avoit lieu
de ſoupçonner , & auxquelles il étoit naturel
que ſe livraffent les partiſans du Miniftère
, dans des circonstances auffi embarraffantes
que celles où il ſe trouvoit par les
progrès de l'oppoſition au Parlement , & les
démarches qui en étoient la ſuite. Ces nouvelles
ne font pas arrivées avec la promptitude
ordinaire. Deux malles ont manqué
fucceffivement , par les tempêtes qui ſe ſont
fait fentir dans la Manche le 13 , le 14 &
( 223 )
le 1 s de ce mois. On mande de Calais , de
Dieppe & de toute la côte de Normandie ,
que tout ce qui s'eſt trouvé en mer à cette
époque , s'il n'a point péri , doit avoir prodigieuſement
ſouffert. Les débris des vaifſeaux
naufragés , la quantité de navires
échoués , annoncent chaque jour qu'on avoit
eu raiſon de ſoupçonner que ces coups de
vent ſeroient funeſtes à nos ennemis. Ils
avoient fait partir le I des Dunes une
flotte de 72 bâtimens, ſous l'eſcorte de 4
vaiſſeaux de ligne & de quelques frégates.
Ce convoi a été totalement détruit , s'il faut
en juger par le grand nombre de bâtimens
qui ont été jettés à la côte. On
en compte is ou 16 fur celle de Calais ,
parmi leſquels eſt une caiche de 12 canons.
Les équipages qu'on eſt parvenu à ſauver
dépoſent avoir vu ſombrer une de leurs
frégates de 36 canons. Ils ne ſavent ce qu'eſt
devenue l'eſcorte . Comme elle eft compoſée
de gros vaiſſeaux , elle aura peut- être un peu
mienx réſiſté à la tempête. Les corſaires de
Dunkerque & des autres Ports de Normandie
ont mis à la voile auſſi-tôt que le vent
s'eſt appaiſé ; on ne doute pas qu'ils ne ramènent
pluſieurs navires de ce malheureux
convoi.
Voilà ce que l'on écrivoit de Calais le
15; les lettres du 17 ont confirmé tous ces
détails , en annonçant l'arrivée dans ce Port
de 3 paquebors de Douvres ; les paſſagers
parloient en effet d'un combat entre M. de
,
k 4
( 224 )
Graffe & l'Amiral Hood , mais ils convenoient
qu'il n'avoit point été déciſif. Par
ces mêmes paquebots on a reçu des papiers
de Londres , qui nous ont inſtruits de la
fituation de M. de Graffe & de M. de Bouillé
à St- Chriftophe , de l'ardeur avec laquelle le
dernier continue le fiége de Brimstone-Hill ,
qui doit enfin tomber , de la facilité avec
laquelle il peut rembarquer ſes troupes à
bord de l'eſcadre , s'il réſiſte , & de l'inaction
à laquelle eſt réduit l'Amiral Hood
avec ſa flotte maltraitée à Baffe-Terre , où
il n'y a rien pour le réparer ,& où ſes malades
& fes bleffés l'embarraſſent beaucoup.
Le ſurlendemain 19 il eſt venu à Calais
d'autres paffagers , qui ont débité que la
veille le Lord North & le Lord Sandwich
avoient donné leur démiflion, que Lord
Howe commande la flotte d'obſervation,&c.
On a cru , d'après l'arrivée de tant de
paquebots , que la communication entre
Calais & Douvres alloit être rouverte ; mais
on ſait qu'il n'y a rien de convenu à ce ſujet
entre les deux Cours; elles accordent bien
quelquefois à différentes perſonnes la permiffion
de prendre cette route ; mais le paquebot-
courrier ne l'obtient pas. Ainſi toutes
les nouvelles & les papiers que nous avons
nous ont été apportés par les Voyageurs.
Le Zodiaque , comme nous l'avons dit ,
eft rentré à Breſt le 15 de ce mois , en meilleur
état qu'on ne l'eſpéroit , après les tems
affreux qui ont régné. On travaille avec
beaucoup d'activité à la réparation des vaif
( 225 )
ſeaux de cette diviſion,& cet ouvrage avaice.
Nous avons ſur les chantiers un vaiſleau
de 74 , & il y a ordre d'en mettre un autre
de la même force. Ces vaiſſeaux feront prêts
au mois de Septembre prochain.
,
» Nous avons reçu , écrit on de l'Orient , des
lettres de l'Ile de France & du Cap de Bonne-
Eſpérance par les vaiſſeaux partis au mois de Novembre
dernier , qui ont touché à la côte d'Espagne .
Aleurdépart, notre eſcadre ſe préparoit à mettre à
la voile de l'Iſle de France , pour une expédition
dont on ignoroit l'objet. Les nouvelles de l'Inde à
cette époque ne fourniſſoient rien d'intéreſſant.
Hyder-Ali n'avoit fait aucun progrès ; il attendoit
l'artillerie , les munitions & les renforts qu'il demandoit
depuis un an . -Peu s'en eſt fallu que les
Hollandois n'ayent été indignement abulés par
un ennemi auquel tous les moyens ſont bons ,
& qu'ils n'ayent perdu l'une de leurs plus belles
poſſeſſions de i Inde. Les Anglois, comme l'on fait
avoient eu ſoin d'envoyer dans les contrées par
terre des exprès qui alloient annoncer une rupture
prochaine avec la Hollande. Leur eſcadre n'étant
pas alors en état de tenir la mer, & ne pouvant ſans
elle s'emparer de Ceylan de vive force , ils ufèrent
de rufe & imaginèrent de demander du ſecours aux
Hollandois pour quelques établiſſemens voiſins qui
étoient menacés. Les Hollandois ſe préparèrent à les
contenter , & ils avoient raiſemblé 20co hommes
debonnes troupes & naturels du pays qu'ils alloient
faire embarquer , lorſqu'ils reçurent du Cap un
Aviſo , qui les inſtruifit que la guerre étoit déclarée
contr'eux en Europe. Deux jours plus tard , Ceylani
étoit dégarni , & par conféquent certe Iſle auroit été
une conquête facile pour les Anglois « .
La Gazette de Madrid du 8 de ce mois ,
a donné la ſuite du journal de Mahon , avec
ks
( 226 )
l'inventaire de ce qui s'eſt trouvé dans le
fort St-Philippe. Il eſt à peu près tel que
nous l'avons rapporté. M. le Duc de Crillon
n'étoit attendu à Madrid que le 15 ou le
20. Il ne veut quitter Minorque qu'après
avoir vu embarquer toutes les troupes Angloiſes.
Les Généraux & les Officiers qui
avoient eu la permiffion de paffer par la
France , avoient quitté l'Iſle le 25 Février.
Le Général Murray a été à Livourne pour
y prendre ſa femme , avec laquelle il viendra
à Marseille ; quant au Lieutenant Général
Draper , il a été vu dans ce dernier Port
d'où il a paflé à Aix , où il s'eſt arrêté quelques
jours . Il n'y a que le Régiment de
Burgos , Eſpagnol , qui eſt reſté à Mahon ;
tout le reſte eſt au camp de St- Roch , où
l'on croit que M. de Crillon ſera rendu le
10 du mois prochain.
,
>> Les Capitaines des Corſaires le Sans-Peur ,le
Renaud & le Voltigeur , écrit- on de Dunkerque le
14 Mars , ayant diviſe quelques gens de leurs équipages
fur trois canots , ont pris for cette rade &
conduit en ce port , 2 bâtimens Anglois évalués enſemble
150,000 liv. , l'un étoit chargé de ſucre ,
café, thé , &c. & l'autre de balots de marchandiſes
fines ; 3 autres bâtimens Anglois ſont échoués à la
côte , deux près de Calais , & le troiſième chargé de
bois de conſtruction près de Gravelines «.
>> Il eſt entré le 13 dans ce port, lit-on dans une
lettre du Havre une priſe faite par le corſaire le
Voltigeurde Dunkerque. Ce bâtiment chargé de
fucre , café , ceton , bois de campêche , &c. avoit
étépris par les Anglois fur les Eſpagnols. Le même
corfaire a envoyé àCherbourg une autre priſe eſti(
227 )
mée 50,000 écus. On évalue la priſe Eſpagnole
à 100,000. Il entra auſſi le 11 dans ce port une priſe
faite par le corfaire le Commandant de Dunkerque ;
elle eſt eſtimée de so à 60,000 livres «.
L'inſtallarion de l'Archevêque de Paris
s'eſt faite le 20 de ce mois à l'Egliſe Cathédrale
de cette Ville , avec la pompe & les
cérémonies d'uſage en pareille circonstance.
Nous nous empreſſons de tranſcrire l'avis
ſuivant , qui intéreſſe les héritiers de Jean
Thiéry.
>> Le ſieur Hencart , Procureur au Bailliage Royal
d'Aveſnes en Hainaut , fait annoncer à ceux qui
ſe croient deſcendans en ligne directe de François
Thiéry & de Françoiſe Bricot , en leur vivant conjoints
demeurant à Château-Thierry , père & mère
de Jean Thiéry, mort à Veniſe en 1676 , qui a laiffé
une fucceffion auſſi immenſe qu'elle paroît inconcevable
, par ſon testament fait à Corfoue le 10
Février 1654 ; qu'ils peuvent lui envoyer la généalogie
de leurs branches de famille , quand même
elle ne ſeroit pas complette , avec les pièces juſtificatives
qu'ils ont , par un des plus éclairés de leurs
cohéritiers , muni d'une procuration la plus générale
poſſible , contenant le pouvoir de s'aflocier ,
à tels taux & conditions qu'il trouvera convenir ,
avec neuf autres branches des Thiery dudit Aveſnes
& des environs , qui n'avoient , pour ainſi dire ,
pas encore entendu parler de cette fucceffion , finon
depuis peu de tems , & qui viennent de former
entr'elles , pardevant Notaire , les 18 Janvier & 15
Février 1782 , un acte d'aſſociation pour partager
cette fucceffion , au cas de réuſſite , par ſonches ,
à compter de leurs aïeux , & enſuite par têtes :
cette procuration devra contenir pouvoir & poif
ſance de s'y joindre , aux conditions même que ,
quoique pluſieurs , ou qui que ce ſoit d'entr'eux ,
k6
( 228 )
ou des autres déja aſſociés , ne puiffent prouver
exactement , même point du tout , leurs defcendances
, lignées ou généa'ogie deſdits Thiéry , il
ſuffira qu'il n'y en ait qu'un ſeul d'entre tous ,
pour que les uns comme les autres foient admis au
partage , conformément audit acte d'aſſociation &
d'union , qui a été ainſi fait entre pluſieurs fouches ,
pour ſubvenir en commun aux dépenſes à faire ,
qu'une ſeule branche n'auroit ofé entreprendre ;
& attendu que la ſucceſſion dont s'agit eſt aſſez
conſidérable pour enrichir plus de soo familles ,
cette procuration devra s'étendre juſqu'aux cas
imprévus , & contenir un pouvoir général fur la
perſonne dudit ſieur Hencart , Procureur , établi
par leſdits actes d'aſſociation & d'union , de pouvoir
encore affocier d'autres ſouches ou branches
de Thiéry , fi le cas y échet , & de faire & faire
faire toutes les recherches néceſſaires , auxquelles
il commence à travailler pour former leſdites
généalogies : les intervenans devront aſſurer audit
fieur Hencart , comme ont fait les neuf branches ,
par leſdits actes d'aſſociation & d'union , le vingtième
, de ce qui pourra être touché de cette
fucceffion , par l'un ou l'autre des Aſſociés , pour
ſes vacations ſeulement , attendu -qu'il ne demande
rien & ne pourra tien prétendre , au cas que perfonne
ne puiſſe réuffir & ne touche rien ; mais ,
dans tous les cas , chacune fouche s'obligera de
lui fournir les avantes néceſſaires aux dépen'es
qu'il commence à faire , à ce ſujet , & qui ne ſeront
fütement pas corſidérables , non-feulement à
cauſe du grand nombre d'héritiers , mais encore
parce qu'en rapprochant les papiers les uns des
autres , on pourra bien plus facilement parvenir
à former exactement la généalogie de la ligne directe
dudit François Thiéry & de Françoiſe Bricot ;
ce qui paroît d'autant plus préſumable , qu'il n'y
aperſonne qui ait pu remplir cette preuve directe,
( 229 )
1
tandis qu'il n'en faut qu'un dans ces neuf branches
nouvelles , ou dans celles qui viendront s'y joindre
& accéder , pour y parvenir & ſe faire déclarer
les ſeuls héritiers légitimes de la ſucceſſion dudit
Jean Thiéry , qui auroient le droit d'exclure ceux
qui ſe prétendent reconnus pour ſes héritiers collatéraux
, en qualité de deſcendans de Pierre &
Claude Thiéry, oncles du Teftateur , par l'Arrêt
du Confeil d'Etat du Roi dus Octobre 1781 ,
parce que la ligne directe l'emporte fur les collarérales
, ſauf , comme il eſt dit au teſtament
dudit feu Jean Thiéry , de ne point abandonner
ſeſdits héritiers collatéraux , c'eſt-à- dire , d'avoir
ſoin d'eux : il auroit même pu dire de tous ſes
parens , car il étoit affez riche pour les rendre
tous à l'aife cc.
La Société Royale de Médecine tint le
19 Février dernier une ſéance publique. On
connoît la nature & l'importance des travaux
dont cette Société ſavante s'occupe ;
ils ont tous pour but des recherches intéreſſantes
pour l'humanité ; les Sujets des
Prix qu'elle propoſe , ainſi que les occupations
particulières de ſes Membres , tendent
à faire faire de nouvelles découvertes ou
de meilleures applications des anciennes
dans l'art de guérir.
Les deux Prix qu'elle décerna ce jour là , étoient
l'un de soo livres, fur les moyens les plus sûrs de
préferver les enfans en nourrice des accidens auxguels
la dentition les expoſe , & des remèdes lorf.
qu'ils en font atteints. L'autre de 300 , avoit pour
ſujet de déterminer quelles font les femmes qui
doivent s'abstenir de nourrir elles-mêmes leurs
enfans. Elle a partagé le premier entre M. Baumes ,
Docteur en Médecine de l'Univerſité de Montpellier,
( 230 )
réſidant à Lunel en Languedoc , & M. Marigues ,
Chirurgien-Major de l'Infirmerie de Vertailles.
Elle a donné le ſecond à M. Landais , Médecin &
Correſpondant de la Société aux Etfarts en Bas-
Poito 1. Elle a diſtribué en même tems des jetons
& des médailles aux Auteurs de Mémoires ſur la
conftitution médicale des ſaiſons , les épidémies
régnantes , la topographie médicale des différentes
villes ou cantons , l'analyſe & les propriétés des
caux minérales , les maladies des artitans , celles
qui font les plus répandues parmi les beftiaux.
-Le ſujet qu'elle a propoſé pour un Prix de400 liv.
qui ſera donné en 1784 , eſt d'indiquer quelles
font les maladies qui règnent le plus souvent parmi
les troupes pendant l'été , & en général dans les
tems des grandes chaleurs ; quelle est la méthode
la plus fimple & la moins diſpendieuſe de les
traiter , & quels font les moyens den prévenir ox
d'en diminuer les effets dans les pays très-chauds ,
comme dans les Iſſes du Vent & Sous le Vent. Les
Mémoires feront reçus juſqu'au rer. Décembre 1783 .
-Dans un Programme publié en 1781 , la Société
avoit demandé des renſeignemens fur les maladies
auxquelles les troupes font le plus expoſées pendant
l'automne ; & elle a reçu tant de Mémoires
dont elle a été ſi ſarisfaite , qu'elle a partagé le
prix ainſi que l'acceffit. C'eſt ce ſuccès qui l'a engagée
à propofer la queſtion que nous venons de
tranſcrire , & qui peut être regardée comme une
fuite de celle-ci.-Nous rappellerons ici les ſujets
qu'elle a propofés précédeminent pour l'année. 1783 :
Déterminer quel est le meilleur traitement pour la
rage. Le prix eſt de 1200 livres ; & les Mémoires
doivent être envoyés avant le premier Janvier 1783 .
- Pour cette andée , Prix de 300 livres , Mémoires
admis juſqu'au premier Juin. Expofer la nature ,
les cauſes , le méchaniſme & le traitement de lhydropisie
, & fur- tout faire connoître les fignes qui
1
( 231 )
fixent d'une manière précise les indications des
différens genres de secours appropriés aux divers
cas & aux diverſes eſpèces d'épanchement . 1783
Prix de 300 livres , Memoires non admis après le
premier Mai. Déterminer par l'analyse chymique ,
quelle est la nature des remèdes anti ſcorbutiques
tirés de la famille des plantes cruciferes . Les Mémoires
doivent etre adreſſés à M. Vicq d'Azyr ,
Secrétaire pe pétuel de la Société Royale.
La lettre ſuivante qui nous a été adreſſée
de Lyon , contient une obſervation qui mérite
d'être publiée .
>>>Je vous ſupplie , Monfieur , de publier l'obſervation
que j'ai l'honneur de vous adreſſer ſur la note
qui ſe trouve à la page 329 du quatrième volume
d'un ouvrage intitulé : Lettres écrites de Suifle , d'Italie
, de Sicile& de Malte , par M ***. Amſterdam
1780.- L'Auteur dit que , ſelon les procédés des
Anglois & des Liégeois , le charbon de terre n'eft
pas débituminifé au point de ne plus aigrir les métaux
qu'on traite par ſon moyen , & que lon ne ſauroit
s'en ſervir avec ſuccès dans aucun affinage ,
quoiqu'en ayent pu dire de contraire quelques Charlatans
en crédit; enſuite il explique pourquoi il penſe
que ce charbon ne peut être débituminiſé dans un fen
ordinaire.- Ce qui s'eſt paflé a Lyon en 1777 , eſt ſi
relatif à la matière de cette note , que la vérité , la
juſtice & l'intérêt des Arts ſe réuniffent , pour exiger
qu'on le rappelle à ceux qui l'ont ſu , & que l'on en
informe ceux qui l'ont ignoré . En 1777 M. le
Comte de Stuart , Chevalier de S. Louis , vint à
Lyon & me communiqua des procès-verbaux , defquels
il réfultoit qu'en employant des charbons de
terre , préparés ſelon fa méthode , il avoit traité
avec ſuccès de l'argent à Paris en 1775 & du fer aux
forges d'Aily & de Mevrain en Bourgogne. En 1776
& 1777 M. le Comte de Buffon avoit ſigné l'un de
( 232 )
ces derniers procès- verbaux. M. de Stuart me pria
de l'aider à faire connoître ce charbon à Lyon , & je
m'en occupai comme d'un devoir rigoureux. Nous
en conférâmes avec M. de Fleſſelles, Intendant de
cette Géneralité , qui ſentit aisément la grande im-
< portance de la choſe , & nous aida de tout fon pouvoir.
Il arriva bientôt à Lyon 30 à 40 milliers peſant
de ce charbon , tiré des mines de Monceflis , entre
Autun & Châlons - fur-Saone; il avoit été préparé
aux lieux de l'extraction . Le 22 Juillet 1777 les opérations
commencèrent. On fondit des piaſtres à l'affinage,
avec le charbon de M. de Stuart, ſans mêlange
d'aucun autre. Les lingots portés à la forge de
l'Argne furent forgés avec ce même charbon , & de
filière en filière ils ont été réduits en traits des plus
fins. Quant à l'affinage , dans d'autres laboratoires
, il a été fait plus de trente expériences , tantôt
ſeules, tantôt comparées avec les travaux au charbon
de bois , fur l'argent , le fer , le cuivre , fur
les couleurs à la porcelaine , dans des fourneaux à
vent, à ſoufflet , à manche. Quelques ouvriers ont
éprouvé que ce charbon avoit une activité qu'ils
n'en attendoient pas , mais on a été loin de la regarder
comme un défaut , puiſque la ductilité des métaux
n'en a pas reçu la moindre altération. Nombre
de Tireurs d'er , d'autres Artiſtes & quelques perſonnes
confidérables ont été témoins de ces faits .
Les Régiffeurs de l'affinage ſe ſont empreffés d'acheter
le charbon qui reſtoit après tant d'eſſais à ſon
avantage. J'ai rendu compte de ces détails à 12 ou 15
des Membres du Conſeil en particulier , & au Public
dans la Gazette du Commerce & des Arts du 16
Août de la même année 1777. Ainfi donc , il exiſte
un procédé ( que je n'ai pas ) & au moyen duquel le
charbon de terre peut être approprié à la fonte & à
la forge des métaux, enſorte qu'ils n'en contractent
aucune aigreur. Et ce procédé bien divulgué , bien
pratiqué, permettant de ſubſtituer dans des four(
233 )
4
neaux très-diſpendieux le charbon de terre au charbon
de bois , affureroit àjamais la conſervation des
forêts. J'ai l'honneur d'être &c. Signé BRISSON ,
Inſpecteur des Manufactures & Cenſeur Royal «.
Gabrielle de Mornay-Monchevreuil , Supérieure
de la Royale Maiſon de Saint-Louis
à St-Cyr , eſt morte le 8 de ce mois âgée de
86 ans. Elle avoit été élevée par l'illuſtre
inſtitutrice de cette Maiſon , & y a laiffé
des regrets univerſels.
Elifabeth- Françoiſe Parceval , veuve de
François Baftaud , Conſeiller d'Etat ,Chancelier
, Garde des Sceaux & chefdu Conseil
de Monſeigneur le Comte d'Artois , eſt
mort ici le 16 de ce mois.
Les numéros ſortis au tirage de la Loterie
Royale de France du 16 de ce mois , font :
78,36,14,82 & 23 .
:
>> Déclaration du Roi donnée à Versailles le ,
Mars , & enregiſtrée au Parlement le 12 , qui renouvelle
les défenſes faites aux Curés du Royaume de
s'aſſembler ſans permiffion ".
>>>Lettres - Patentes portant permiſſion d'établir
une Maiſon de charité à Champagnol en Franche-
Comté , données à Versailles au mois d'Octobre
1781. Il eſt intéreſſant pour le bien public de faire
connoître cet établiſſement que l'on doit au zèle
& à la charité éclairée du Curé de Champagnol ,
qui y conſacre toute ſa fortune ; & on ne peut trop
en propoſer l'exemple à tous ſes Confrères . Pour
donner une idée juſte de la ſageſſe des principes
fur leſquels est établie cette Maiſon de charité ,
&pour faire concevoir les avantages immenfes que
promettroient de pareilles inſtitutions multipliées
dans les Provinces , il ſuffira de rapporter le préambule
des Lettres - Patentes qui autoriſent celle - ci.
( 234 )
,
-Louis , par la grace de Dieu , &c. Notre cher
&bien-amé le fieur Jean-Joſeph Félix , Prêtre ,
Curé de Champagnol en Franche-Comté , Diocèſe
de Besançon , Bailliage de Poligny, Nous a trèshumblement
fait expoſer que , depuis plus de 14 ans
qu'il eſt pourvu de ladite Cure , il s'eſt occupé ſans
relâche a bannir la mendicité de ſa Paroiſſe en
encourageant la culture des terres ; que toutes les
épargnes qu'il a pu faire ſur les modiques revenus ,
tant de fon patrimoine, quede ſon Bénéfice , lequel
eſt portion congrue , ont été conſacrées au ſoulagement
des malheureux, qui font en grand nombre
dans ſa Paroiffe , composée de plus de 2000 ames ;
qu'afin que la mort ne les prive pas des ſecours
qu'ils reçoivent aujourd'hui , il déſireroit former
dans cette Paroiſſe un établiſſement public , où tous
les genres de misère qui affligent le plus ordinairement
les campagnes , trouvaient une refſource
afſurée; qu'en conféquence , fi Nous le lui permettions
, il acquéreroit ou feroit conſtruire une maiſon
pour loger trois ou quatre Maitreſſes d'Ecole ou
Soeurs de Charité , qui apprendroient gratuitement
aux pauvres filles leur Religion & le genre de travail
propre à leur ſexe; que les autres filles de la
Paroiffe y ſeroient également inſtruites , moyennant
une légère rétribution ; que , pour exciter l'émulation
entre les unes & les autres , il ſeroit accordé
chaque année une récompenſe à celle qui ſe ſeroit
la plus diftinguée par ſon travail & par la conduite;
que dans cette maiſon il ſeroit établi un grenier
d'abondance pour fournir à la ſubſiſtance des pau.
vres qui défricheroient des terres incultes ; que les
grains néceſſaires pour les enſemencer leur feroient
avancés , à condition par eux de les rendre après
la récolte , avec eſpérance de les recevoir enſuite
dans les mêmes beſoins & aux mêmes conditions ,
ce qui ſeroit pareillement obſervé à l'égard de tout
Laboureur qui ſe trouveroit réduit à la même né-
1
( 235 )
ceffité ; qu'il y auroit dans cet établiſſement un
fonds en argent , pour le prêtrer aux pauvres Laboureurs
& les aider à remplacer les boeufs ou les
chevaux que des mortalités ou d'autres accidens
leur auroient enlevés ; qu'il y auroit en outre un
fonds en linges , draps de lit , chemiſes , matelats ,
couvertures & autres meubles ou uſtenſiles qui ſeroient
prêtés aux pauvres malades & même aux
femmes en couche ; que les malades y trouveroient ,
ſans êre obligés de ſe déplacer , les princpaux remèdes
qui pourroient leur être néceſſaires , & la
nourriture convenable dans leur convalefcence ;
-qu'avec une partie des matériaux en fil , laine &
coton qui proviendroient du travail des pauvres
filles élevées dans cette Maiſon de charité , on fabriqueroit
des toiles & étoffes qui ſeroient employées
à fournir des vêtemens aux pauvres vieillards &
aux enfans délaiſſés ; que le ſurplus ſercit vendu
au profit de la Maiſon ; qu'on y pratiqueroit une
chambre particulière pour y ſoigner dans leurs
maladies les pauvres ſans aſyle , & même les
voyageurs qui ne ſeroient pas à portée de ſe procurer
les ſecours néceſſaises à leur état ; que l'adminiftration
de cet établiſſement ſeroit confiée ſous
l'inſpection du fieur Archevêque de Besançon & de
notre Procureur-Général en notre Cour de Parlement
de Franche- Comté , au Curé de la Paroiſſe , aux
Echevins & à quatre des principaux habitans , lefquels
ſe oient tenus de ſe conformer aux règlemens
qui feroient établis à cet effet ; que l'Expoſant eſt
-fi convaincu de l'utilié & même de la néceflité de
cet établiſſement , qu'il eſt diſpoſé à y consacrer
une ſomme de 20,000 liv. , qui forme à peu près
toute ſa fortune; que cette ſomme ſuffiroit pour
les prenvères avances ; qu'il a tout lieu d'eſpérer
que ſon exemple excitera le zèle des perſonnes charitables
, dont les libéralités ne ſont ſouvent arrêtées
que faute d'avoir un but préſent & bien détermine
; mais que pour cela il faudroit qu'en au(
236 )
toriſant l'établiſſement dont il s'agit , Nous lui
accordâffions la liberté de recevoir tous les dons
qui pourroient lui être faits , juſqu'à ce que les
fonds qui en proviendroient rendiffent un revenu
annuel de 3000 liv.: A quoi ayant égard , &c. «.
De BRUXELLES , le 26 Mars.
Ce fut le 7 de ce mois que les Etats de
Hollande & de Weſtfriſe terminèrent l'affaire
du Duc de Brunswick. Selon leur réſolution
cette affaire n'eſt point décidée , mais
elle eſt miſe hors de toute délibération ultérieure.
Il y a 12 voix pour cet avis ; 7 ont
été d'une opinion contraire , ce ſont les
villes de Dordrecht , Herlem , Leyde , Amfterdam
, Rotterdam , Gorinchem & Alkmar
qui ont formé les 7 voix ; elles ont formé
la proteſtation ſuivante :
>> MM. les Députés des Villes de Dordrecht , & c.
ont déclaré qu'ils ne ſe conformeront point à la
pluralité , & qu'ils proteſtent de nullité contre la
dermiere partie de cette réfolation , où l'affaire en
queſtion eſt miſe de côté , & laiſſée hors de toure
délibération ultérieure , comme étant tout - à - fait
irrégulière , & comme marquant une indifférence
directe pour le maintien des droits & de l'autorité
du Souverain ; réſervant à leurs Commettans une
explication ultérieure , & le droit de mettre en oeuvre
telles meſures efficaces qu'ils jugeront convenables
& à propos que l'on doive prendre néceſſairement
contre une réſolution tout - à - fait irrégulière
cc.
Selon des lettres de la Haye on regarde
l'affaire des barrières comme abfolument terminée.
L. H. P. ont conſenti à la démolition
de ces places , mais fans renoncer au droit
( 237 )
qui leur appartient en vertu des traités des
barrières. On a déja commencé à détruire
les fortifications de Namur ; des Ingénieurs
ont été auffi envoyés dans les autres forts &
places pour les déinelir également.
>>Nous avons eſſayé depuis quelques jours , écriton
d'Amſterdam ,de gros coups de vent qui nous
font craindre qu'il ne ſoit arrivé de grands dommages
ſur nos côtes. L'eau de L'y devant cette
Ville s'éleva , le 12 , à diverſes repriſes ; & à une
heure de l'après-midi , elle ſe trouvoit à 62 pouces
au-deſſus de la marque ordinaire . Un navire à 3
mâts qui ſe trouvoit vers un chantier , fut jetté à
ſec vis-à-vis de cette Ville. On craint que les côtes
d'Overyſlel & de Friſe n'aient fouffert , parce que
le vent eſt N. O. Au reſte , la poſte arrivée ce matin
du Texel, nous apprend que les vaiſſeaux de
guerre, ainſi que les vaiſſeaux de la Compagnie des
Indes qui ſe trouvent dans ce port , ſont tous en
bon état , mais on a trouvé ſur les côtes pluſieurs
débris de navires c,
Les Etats-Généraux ont fait remettre au
Duc de la Vauguyon copie de leur réſolution
ſur la médiation offerte par l'Impératrice
de Ruffie , & fur le plan pour agir
de concert avec ſa Cour. Cet Ambaſſadeur
a expédié un Courier pour la porter à Verfailles.
>> Les eſprits , écrit - on de Middelbourg , ne ſont
pas tout-à-fait raffures contre la crainte d'une invaſionde
la part des Anglois ; cependant il nous eſt
arrivé tout récemment de Berg-op-zoom un bataillon
d'infanterie & 46 canonniers. L'ifle de
Walcheren eſt défendue par 7 bataillons d'infanterie
, 60 cavaliers , & 100 artilleurs non - compris
pluſieurs autres détachemens qui font en route pour
s'y rendre. Quantité de gros canons y font attendus
àtout moment de Dort , ce qui fait préſumer que
l'on veut conſtruire quelques nouvelles batteries ca
( 238 )
tre Fleſſingue & Rammakes ou l'Iſle n'eſt pas trop
bien fortifiée. -Qunt aux vaſſeaux de guerre qui
ſe tr vent en rade our s'oppoſer à toute attaque ,
ils conſiſtent dans le Ziriczée , le Schieldan , le Jafon.
L. N. P. délib rent en ce moment pour re.
queri le Stadliouder dy envoyer encore quelques
vaiſſeaux de guerre « .
On avoit dit que l'Empereur , ſur la nouvelle
du départ du Pape , avoit réſolu d'aller
au-devant de lui juſqu'à Trieste , & de lui
épargner le voyage juſqu'à Vienne ; mais
S. M. I. l'y attend. Le cortége de S. S. eft
plus corſidérable qu'on ne l'avoit dit . Il eſt
compofé de 24 perſonnes & de 7 voitures ,
dont 3 carrofles à 6 chevaux , 2 voitures à
deux roues & 2 fourgons. Les deux carroſſes
qui ſuivent celui de S. S. ſont occupés ,
le premier par M. Dini , Maître des cérémonies
, M. Nardini , Secrétaire des lettres
latines , M. Ponzetti ſon Confeffeur & M.
Roſſi ſon Médecin; leſecond, parM. Spagna ,
porte-Croix , M. Novelli , Chirurgien , &
les deux Adjudans de Chambre ; MM.
Stéphano & Bernardino & des Officiers du
S. P. occupent les autres voitures , & le
voyage eſt dirigé par le Capitaine Nelli .
On a fait dans les jardins du Grand-Seigneur ,
lit-on dans un papier public , l'eſſai d'un boulet qui
porte le feu avec lui , & le met à tout ce qu'il touche.
C'eſt , dit- on , un feu inextinguible. Cette expérience
a peut- être eu tout le ſuccès que l'inventeur
avoit promis. Il reſte à ſavoir ſi les Nations
policées pourront adopter une pareille invention ;
avec elle un ſeul vaiſſeau pourroit brûler une flotte
entière. Si ce nouveau moyen de deſtruction pouvoit
terminer tout d'un coup les guerres , & les
prévenir par la ſuite, peut-être que les peuples ne
feroient pas fâchés qu'on le mit en uſage. Ce
( 239 )
S
n'eſt point un boulet rouge , c'eſt une eſpèce de
grenade contenant une liqueur qui s'enflamme lorfqu'elle
eſt expoſée à l'air.
PRÉCIS DES GAZETTES ANG . du 19 Mars .
>> On aſſure que la réponſe du Roi à l'adreſſe de
la Chambre des Communes eſt l'ouvrage de S. M.
même , & que le Ministère même n'y a eu aucune
part. Le Roi en la prononçant étoit pâle & paroiſſoir
très-agité. Il s'eſt retiré dans ſon cabinet avant que
la moitié des Membres qui accompagncient l'Orateur
fuſſent arrivés ſur l'escalier.-Quoiqu'on parle
de ne pas pouffer la guerre en Amérique , on dit
qu'on engagera les Sauvages à la continuer. Il a
été décidé d'envoyer au Gouverneur de Québec
quelques préſens , pour les deſtiner aux chefs In-
1 'diens alliés de la G. B.
On écrit de Portsmouth que deux alléges ont
ordre d'aller en Irlande pour prendre à bord quelques
Matelors preffés , pour les conduire à Spithead,
d'où pluſieurs vaiſſeaux de guerre ne peuvent fortir
faute d'hommes pour le ſervice.-La grande eſcadre
a ordre d'être prête à appareiller dans les premiers
jours du mois d'Avril. Mais on ne croit pas
que cet ordre puiſſe être exécuté.
Sur l'avis reçu que 2 frégates avoient appareillé
du Texel pour le nord avec pluſieurs bâtimens , on a
envoyé à leur pourſuite les frégates la Latone & le
Profelyte, avec un cutter.
Il n'eſt arrivé encore aucun des vaiſſeaux dont
leRanger s'eſt ſéparé dans le golfe de la Jamaïque ,
&l'on craint qu'ils n'ayent tous été pris par la flotte
Eſpagnole qui étoit en vue, lorſque le Ranger a
traverſé cegolft.
Le Lord William Gordon eſt nommé Vice-Amiral
d'Ecoſſe , à la place du feu Comte de Bredalbane.
Le 4 de ce mois , l'Amirauté a reçu avis que trois
vaiſſeaux marchands deſtinés pour la Caroline
Méridionale , & qui étoient ſortis avec le dernier
convoi des Iſſes , avoient été pris à la hauteur du
Land's End par une frégate Françoiſe aux ordres
du Chevalier de Clonard.
Le bâtiment Eſpagnol qui avoit été exrélié aprde
( 240 )
la rencontre de l'Amiral Kempenfeld & de M. de
Guichen , a été pris par l'Amiral Hood , on a ,
dit-on , trouvé à bord tous les fignaux des armées
combinées , & tous les plans de la campagne.
La Tyfiphone, qui a apporté les dépêches de l'Amiral
Hood , aarraifonné la flotte faiſant route pour les
Iſles du Vent. D'après les nouvelles qu'elle lui a données
, les bâtimens chargés pour St-Chriftophe out
fait voile pour la Barbade , où ils reſteront juſqu'à
ce qu'ils foient inſtruits du fort de cette Iſle.
L'échange du Général Burgoyne fi long-tems
différé , vient enfin d'être terminé : on dit qu'il
a été évalué fur le pied de 1800 hommes. Il paroît
que nos Miniftres ne ſe ſont prêtés à finir cette affaire
, que pour hater l'échange du Lord Cornwallis ;
mais il paroît auſſi que le Congrès y oppoſe des
obstacles .
L'arrivée de M. de Vaudreuil & de M. d'Amblimont
aux Iſles , où ils ont rejoint le Comte de Grafſe
, n'eſt plus douteuſe depuis les dépêches reçues
de l'Amiral Hood; mais on ne nous a pas dit s'ils
avoient avec eux des tranſports ; un bâtiment qui
les a rencontrés dans leur route , raconte qu'il a
compté dix-sept voiles qui les ſuivoient. Il eſt en
effet vraiſemblable qu'ils en avoient raffemblé pluſieurs
avec lesquelles ils ont continué leur voyage.
C'est un nouveau ſecours d'hommes & de munitions
que nos ennemis auront reçu; ils auront été auſſi
inſtruits par M. de Vaudreuil , du prochain départ
d'Europe de l'Amiral Rodney , qui n'arrivera pas
fans avoir été attendu & fans trouver les François
préparés à le recevoir. On ne conçoit pas
comment M. de Graffe a été auſſi maltraité que
le dit l'Amiral Hood, puiſque de ſon aveu , il tient
toujours la mer , & ſe préſente avec tous ſes vaifſeaux.
Il est bien à craindre que Hood lui-même ,
qui n'ole fortir , n'ait ſouffert réellement beaucoup ,
&cen'est pas àBaſſe-Terre qu'il peut trouverquelque
choſe pour ſe réparer; il doit d'ailleurs être fort
embarraſſede ſes malades & de ſes bleffés , qu'il ne
peutenvoyer à terre que ſous une forte garde , qu'il
n'eſt pas en état de leur donner.
DE FRANCE8330
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l' Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ,
les Causes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits, Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
1
SAMEDI 2 MARS 1782
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE
PIÈCES
Du mois de Février 1782 .
IECES FUGITIVES . Les Après- Soupers de la Société
, 78
Vers à Madame Angelica Ode fur la Mort de la Reine
Kaufmann , 3
Mes Adieux au Château de la
V..... , Romance , 4
Vers pour célébrer la Naif-
81
d'Hongrie ,
Lettre du Chevalier de Saint-
Alme & de Mlle de Mel-
Sance deMgr. le Dauphin, Etrenne's du Parnaſſe ,
49
84
106
Clémentine & la Rofe , Idylle, De la lecture des Livres françois
, 115
Le Sage de la Perse , Apolo- Vie de l'Infant Don Henri
gue ,
L'Exemple Inutile ,
Vers à Madame
de Cabre ,
SI
de Portugal , 123
32 Opuscules de M. l'Abbé Fleu
Sabatierry
128
97 L'Alégreſſe villageoise , 134
Diſtiquefur la Convalescence Traité de l'Anthrax ,
139
deMil**. Charlotte St**. C. Silii Italici de bello Punico
Sonnet ,
Le Prince defire ,
99
ibid.
100
Vers fur le retour de M. le
Marquis de la Fayette & de
M. le Vicomtede Noailles ,
Secundo , 154
Collection complette des Euvres
de M. l'Abbé de Voisenon
,
166
Histoire de S. Louis , &e. 179
SPECTACLES .
145 Le Foyer,
86
A laMuſe des Grâces , 146 Lettre de Mde Chloé à l'Ob-
Lettre au Rédacteur du Mercure
, 148
Enigmes & Logogryphes , 6 ,
66, 104, 152
NOUVELLES LITTER .
Fin de la Vie de M. le premier
Président deLamoignon ,
Almanach des Muses ,
fervateur ,
121
VARIÉTÉS .
Réflexions ſur l'état actuel de
laMufique Dramatique en
France,
SCIENCES ET ARTS .
38
Cadran d'Equation , 187
17 Gravures , 45 , 93 , 142 , 189
45 , 190 Instruction fur les Bois de Musique ,
Marine,
4
28 Annonces Littéraires , 46 , 94 ,
Proverbes Dramatiques , 34
Lettres écrites de Suiffe, &c . 68
143,191
A Paris , de l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT ,
rue de la Harpe , près S. Côme , 1782 .
F<< 18 330
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 2 MARS 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS préſentés à S. A. R. Madame la
Comteſſe D'ARTOIS , dans les premiers
jours de fa Convalescence.
Iis font paffés ces jours d'alarmes ,
Ces jours où j'ai , ſur vous , vu la France trembler.
Si nous verſons encor des larmes ,
C'eſt le plaifir qui ſeul les fait couler.
Aux maux les plus affreux le fort mêle des charmes ,
Lorſque par- tout l'Amour vient nous en confoler .
Dans cette épreuve paſſagère ,
Princeſſe auguſte , alors ſi comme nous
Vous euffiez vu combien vous êtes chère ,
Vos yeux auroient joui d'un ſpectacle bien doux .
On eût dit que chacun trembloit pour une mère ;
Chacun ſembloit avoir le coeur de votre Époux .
1 A ij
4 MERCURE
C'étoit cet intérêt fi tendre & fi fincère
Dont les bons Rois ſont ſi jaloux ,
Etque la grandeur ſeule , hélas ! n'inſpire guère.
Cettedouceur , cette bonté
Qui tempère dans vous l'éclatde la naiſſance,
Rend plus piquante la beauté ,
Et fait doubler la bienfaiſance.
Pleuré de ſes Sujets dont il étoit l'appui ,
Votre aïeul immortel fut un Dieu ſur la terre ;
En remontant aux Cieux , il vous fit légataire
De tous les dons heureux qu'on adoroit en lui,
Et qui ſont dans ſa race unbien héréditaire.
Ah! ſans doute le trône a des charmes flatteurs;
Il eſt beau de régner ſur tout ce qui reſpire ;
Mais le Cielà ſon gré diſpenſe ſes faveurs.
En vous privant d'un ſceptre il vous donne un empire
Bien confolant , bien doux : c'eſt l'empire des coeurs,
(ParM. Blin de Sainmore. )
ÉPITRE à M. COURT DE GÉBELIN ,
Auteur du Monde Primitif.
T
or qui, preſqu'en naiſſant, fus en proie à l'orage,*
O! que j'aime à te voir lutter , avec courage ,
* M. Court de Gébelin fut abandonné par ſes parens à
l'âge de fix mois , & laiſſfé entre les mains d'une Nourrice ;
ce ne fut qu'à deux ans qu'il alla rejoindre ſon père & ſa
mère en Suiſſe , où il a été naturalisé avec toute ſa famille.
Note de l'Auteur.
DE FRANCE.
S
Contre les flots bruyans d'une mer en fureur,
Et triompher du fort par ta ſeule vigueur.
Tel qu'un jeune arbriſſeau qu'une terre étrangère
Recueille dans ſon ſein , ou bientôt il proſpère ,
Auſſitôt que des fleurs , tu rapportas des fruits ,
Et l'Helvétic alors te fournis des appuis.
C'eſt dans ce ſol heureux que nous vîmes éclore
Ces projets étonnans & brillans tour-à-tour :
Aux premiers rayons de l'aurore
On prévoit la beauté du jour.
Mais , qui pouvoit prévoir que d'une main hardie,
Déchirant le voile du tems ,
Par ton génie & tes talens ,
L'obscure antiquité , dans ſes droits rétablie ,
Éclaireroit encor nos modernes Savans ?
D'un regard curieux perçant la nuit des âges ,
Il n'eſt rien de caché pour toi ;
Les moeurs , les langues , les uſages
Paroiſſent ſoumis à ta loi. :
Tu nous montres leurs origines :
Et de ce labyrinthe obſervant les détours ,
Plus adroit que Théſée , & ſans aucun ſecours,
Tu les retrouves , les devines.
Rival de l'aître heureux qui dore l'horifon ,
Dont les rayons brillans ſemblent darder la vie ,
Tout s'anime & renaît au feu de ton génie :
Lehafard ne fit rien , tout mot a ſa raiſon.
Ces Divinités menfongères ,
Et que l'antiquité plaçoit ſur ſes Autels ,
Aiij
6 MERCURE
Ne nous paroiſſent plus abſurdes & groſſières ,
Indignes de l'encens & des voeux des mortels.
Élion * , eſt le Dieu moteur de la Naturé ;
Uranus , eſt le Ciel tout brillant de clarté ;
Ghé, de la terre inculte eſt la vive figure ;
Fameux par ſes travaux, Hercule ſi vanté ,
Eſt l'emblême ſavant de notre Agriculture ,
Et Vénus eft celui de la fécondité.
Thaut , nous peint des cieux l'éclatante harmonie :
Dans l'obſcurité de la nuit
Pénétrant les ſecrets de la belle Uranie ,
La blanche Aſtarté le conduit.
Saturne & l'âge d'or ne font plus un menſonge:
D'abondantes moiffons , l'amour , l'ordre & la paix
Peuvent réaliſer ce qui parut un fonge ,
Et ramener ce temps avec tous ſes attraits.
Ainfi , l'antiquité flétrie
Brille de tout fon luſtre en tes ſavans Écrits ;
L'ingénieuſe allégorie
L.
De tant de fictions fait connoître le prix .
C'eſt en vain qu'un critique , épais atrabilaire ,
Ne veut point adopter ton explication :
La raiſon te ſourit , le plaifir le fait taire ,
€
Et ſon ennuyeux commentaire
Eſt le vain travail d'Ixion.
Que pourroit-il penſer qui te fût préférable ?
1
;
i
* Voyez le Monde Primitif, Allégories Orientales , &
Hiftoire du Calendrier .
DE FRANCE.
7
Jamais un Érudit ne parut plus aimable !
Pour nous prouver tes torts , qu'il s'y prend plaiſamment
!
Il peint à tes genoux les fameux Autochtones ,
Qui , tous avec empreſſement ,
Viennent t'apporter des couronnes ,
Et te faire un remercîment
De tout l'eſprit que tu leur donnes.
Ris avec moi de tes cenſeurs ,
Pourſuis ta brillante carrière :
L'Aréopage Littéraire *
T'a jugé digne des honneurs ,
Pourrois -tu craindre encor les clameurs du vulgaire ?
Un Muſée élevé , dirigé par tes ſoins , **
Au milieu de Paris, au ſein de ta Patrie ,
Conſacre tes talens par d'illuftres témoins ,
Et nous conſolera du feu d'Alexandrie. ***
C'eſt- là qu'on trouve réunis
Et le bon goût & l'attiſciſme;
Des Gens de Lettres bien unis ,
Et des Savans ſans pédantiſme.
* L'Académie Françoiſe a décerné deux ans de fuite à
M. Court de Gébelin , le prix d'encouragement , fondé par
feu M. de Vallebelle .
** M. de Gébelin eſt Préſident du Muſée établi depuis
peu àParis.
*** Pluſieurs Savans croyent que le Muſée d'Alexandrie
fut brûlé par Omar en même- temps que la Bibliothèque
des Ptolomées..
A iv
8 MERCURE
Tu leur ſers de modèle , & ton aménité
Nous fait aimer l'Auteur autant que la ſcience ;
Ta rare modeſtie & ton honnêteté ,
Contraignent l'envie au filence .
Mais , ſavant Gébelin , pour chanter tes travaux ;
Il faudroit un Bernis , un Greffet , un Voltaire ,
Un luth qui , comme toi , ſut plaire:
Je n'ai que de foibles pipeaux.
Tous les Arts à la fois charmèrent ma jeuneſſe,
Je ne vis dans leurs jeux qu'un innocent plaifir :
J'implorai , ſans ſuccès , leur troupe enchantereffe,
Et je n'eus des talens , hélas ! qu'un vain defir.
Retiré dans mes champs , de la ſimple Nature
Je n'écoute plus que la voix ;
Je peins , je rime à l'aventure ,
Sans travail , ſans peine & fans choix.
Je trace fur la toile , au gré de mes caprices ,
Dans les prés émaillés , nos troupeaux bondiſſans ;
L'air modeſte & naïf des Bergères novices ,
Et le verd doux & frais des arbres renaiſfans .
Loin du bruit, du tumulte &des moeurs de la ville ,
Vivant dans mon château, comme mes bons aïeux,
Sans fineſſe , ſans fard , je ſuis en cet aſyle
Moins aimable & bien plus heureux.
Ce ſentimentfi doux , cet aliment de l'âme ,
L'Amour , précieux don de la Divinité ,
Sut embrâfer mon coeur d'une conſtante flamme ;
Le temps n'émouſſe point ma ſenſibilité :
Je trouve en ma compagne une égale tendreffe ,
DE FRANCE.
9
Pour nous de l'âge d'or renaiſſent les plaiſirs ;
Des inères c'eſt l'exemple , & malgré ſa jeuneſſe ,
Son époux , ſes enfans comblent tous ſes deſirs.
Je la vois , ſur ſon ſein , de ſon fils qu'elle adore ,
Épier , admirer le moindre mouvement :
Cet enfant la careſſe , & ſuce avidement
Des beautés qui viennent d'éclore ;
Et je crois voir , en badinant ,
L'Amour baiſer le ſein de Flore.
Au même inſtant ſa fille embraſſe ſes genoux ;
Les Grâces , les Vertus animent ſa figure ,
Et l'aimable maman me dit : ô qu'ils font doux ,
Mon ami , les devoirs qu'impoſe la Nature !
Ace tableau touchant & vraiment enchanteur ,
Gébelin , je te vois ſourire.
Ah ! comme tes talens , on ne peut le décrire ;
Mais ce nouveau ſpectacle eſt digne de ton coeur !
( Par M. le Comte de la Siodde.)
RÉFLEXIONS détachées fur les Traités
d'Éducation.
JE crains qu'il n'en ſoit des Traités d'Éducation
comme des méthodes dans les Arts ; la meilleure n'a
pas fait produire un chef-d'oeuvre.
Dans les Traités des Arts , le précepte naît de
l'exemple , & en tire toute ſa force. Que n'en est-il
ainſi des méthodes qu'on nous donne pour élever la
jeuneffe ! Mais ſi ce qu'on y conſeille eſt ce que nul
n'a pratiqué , quelle raiſon aurons-nous d'y croise
Av
10 MERCURE
Nos inſtituteurs Écrivains ſe font à plaiſir des
élèves dont ils dominent les volontés , & foumettent
à point nommé les penchans les plus rébelles.
Brioché remuant les fils de ſes automates , n'étoit
pas plus sûr des mouvemens qu'il devoit leur communiquer.
De ces théories à la pratique , l'intervalle
eft grand , je l'avoue. Je n'ai guères vû dans les
Traités d'Éducation que des faits contredits par
l'exemple des enfans que j'avois étudiés. *
S'il existe un de ces ſujets merveilleux qui ont
toujours répondu aux ſoins de l'inſtituteur , diſpenfez-
vous de le citer ; un tel exemple eſt plus décourageant
qu'inſtructif. C'eſt l'éducation d'un enfant
mal né qui peut nous inftruire. Il étoit plus difficile
d'ôter un vice à Néron , que de développer toutes les
vertus de Titus.
L'art d'élever l'enfance ſuppoſe la connoiffance
de l'homme dans ſes différens âges , celle des devoirs
de l'homme dans toutes ſes conditions. Eh ! qui donc
fera digne d'écrire ſur un tel ſujet ?
Pourquoi traiteroit- on la ſcience de l'homme au
moral autrement qu'au phyſique ? Celle-ci doit ce
qu'elle ade certitude à une ſuite d'expériences renouvelées
de ſiècle en ſiècle. Ceux qui écrivent ſur
l'Éducation , ont obſervé , je veux le croire ; mais
combien de temps ? combien de ſujets ? D'après deux
ou trois individus , fait- on l'hiſtoire de l'humanité ?
Dans ce ſiècle , où il n'eſt rien ſur quoi l'on
Pour en citer un ſeul exemple , je connois une
jeune perſonne qui , en élevant ſous les yeux de ſa mère
un enfant de cinq ans , perdit le goût de ſes exercices ,
contracta un eſprit de domination & d'aigreur étranger à
fon caractère . Pour la ramener à fest occupations ordinaires
& à ſes vertus naturelles , il fallut lui ôter le ſoin
de cette éducation qu'elle avoit tant defirée , & qu'on ne
lui avoit accordée qu'avec toutes les précautions poffibles.
DE FRANCE. 11
n'écrive , un Tailleura , dit- on , écrit ſur ſon Att.
Toute la doctrine de l'Ouvrage ſe borne preſque
àbien prendre la meſure de chaque individu. Je
regrette que cet homme n'ait pas ſu traiter de l'Éducation
; il y eût ſans doute appliqué ſa méthode ,
elle eût été fort de mon goût
Peut-être faudroit- il que chaque Inſtituteur rendit
publiques ſes obſervations ſur les enfans qu'il dirige :
des faits d'abord plus que des vûes. Le père dira
ce que fut l'enfant dès le premier âge , quelles difpofitions
il manifeſta , quels procédés on a ſuivis
pour le rendre meilleur , par quels contre-poids on
a réſiſté à la prépondérance des paffions , & quel a
été l'effet prompt ou tardif des correctifs mis en
uſage. L'enfant montré à la bavette , qu'on nous le
repréſente enrichi des tréſors de fon éducation , ou
vieilli dans ſes. penchans qu'elle n'aura pu détruire .
Untel recueil ſera le rudiment des Inſtituteurs : jufqu'ici
ce ſecours nous manque.
En raffinant ſur l'Éducation , il eſt ſi aiſé de tomber
dans l'hypothétique , dans le vague de la chimère
, qu'en cherchant à mettre les Écrivains en
garde contre ce défaut , je crains qu'on ne le retrouve
dans ce que je viens d'écrire. :
Quand on auroit tous les ſecours néceſſaires pour
généraliſer les principes de l'Éducation , tout prêt
d'entreprendre ce grand Ouvrage , on auroit encore
cette réflexion à faire : Avant qu'on eût tant écrit
fur l'Education , il exiſtoit des hommes d'une vertu ,
d'un ſavoir & d'un génie que l'on pourra tout au
plus atteindre , non furpaffer. Qui les avoit formés ?
La Nature..... A ce nom, je m'incline &m'humilie
comme devant la Divinité. Un Chimiſte , plein de
ſa ſcience & de ſa méthode , eſpère produire quelques
grains d'or ; la Nature en ſe jouant produit des
mines fécondes.
Les grands Hommes ſe font eux mêmes ; ils naif
A vj
12 MERCURE
ſent ce qu'ils font , on du moins avec ce qu'il faut
pour le devenir. Placés communément loin des ſecours
d'une éducation brillante , il ſemble que la
Nature ſe réſerve excluſivement l'honneur de les
produire. Ils n'ont pas même le privilége de tranfmettre
leurs rares qualités à leurs enfans qu'ils élèvent.
Eh ! quel mérite éminent deſcend à la ſeconde
génération ? Si la Nature fait ſeule de grands Hommes
, fera-t'elle moins des gens de bien ? La vertu
-eſt plus près de nous que le talent & le génie. Souvent
elle germe fans art & fans culture ; dans les
éducations les plus ſoignées , quels fruits font nés
ſous la main des Cultivateurs les plus habiles ?
: Louis XIV, ſortant de la tutelle de Mazarin ,
ſavoit ce qu'on ne lui avoit point appris ; ſon fils ,
formé à l'École de Boffuet & de Montauſier , ignoroit
une partie de ce que ſes Maîtres lui avoient
enſeigné.
Une choſe me tient en doute ſur le grand pouvoir
de l'Éducation ; on dit le cri de la nature ; on
ne dit que la voix de la raiſon.
La Géométrie nous maintient dans l'exercice &
la contemplation des vérités les plus exactes : quelle
éducation pour l'eſprit ! La Géométriele laiſſe comme
elle le trouve *. Lorſqu'un tel Inſtituteur eſt en
défaut , qu'attendre des autres ?
« La Hamme, dit Ariftote , tend à s'élever , le
> corps grave à deſcendre , & rien ne peut chan-
>> ger ces déterminations naturelles. >> Sans doute
la nature a ſur nous des volontés moins abſolues ,
puiſqu'à l'aide de l'Éducation nous croyons pouvoir
ſubſtituer le bien où elle a mis le mal .
Quand l'Art de la culture aura changé le chardon
en roſe , & l'abſynthe en une plante douce &
* M. d'Alembert l'a dit , & plus d'un exemple paroît
le prouver.
DE FRANCE. 13
exquiſe , il ſera temps de croire à l'Éducation , qui
d'un ſujet mal né fait un homme de bien.
Quelquefois le naturel ſe renforce par les ſoins
même qu'on prend pour le détruire.
UnColon en Amérique voulut corriger l'âcreté
du piment; il donna pour engrais au ſol qui en portoit,
la canne , par elle- même ſi douce & fi ſucrée :
le fol en eut plus de ſucs,& le piment plus d'amertume.
La greffe adoucit le fruit ſauvage : qu'est- ce que
la greffe ? L'art d'enter un arbre ſur un autre. Ce
procédé convient aux végétaux ; il manque au règne
animal.
-
-
L'homme est né bon , me criez-vous : ſoit ; j'y
conſens ; mais qui donc l'a rendu méchant ?
L'homme , criez-vous encore . Eh ! vous n'y
penſez pas , lui qui est né bon ! Remontez auki haut
qu'il vous plaira pour trouver le principe de la
corruption , il n'a pu partir que d'un ſujet corrompu.
Le premier homme qui en pervertit un autre , étoit
méchant par la nature.
Il y a tei plan d'Éducation qui reſſemble à un
problême, dont voici les données. Perfectionfuprême,
continuelle poffeffion de foi dans le père , la mère &
dans les inftituteurs qu'ils emploient. A l'aide de
tous ces prodiges en former un : voilà le problême ,
dont la ſolution ne doit guères ſe trouver que ſur le
papier.
Pour opérer les miracles d'éducation qu'on nous
fait lire , puiſqu'il faut des agens ſi parfaits , Fénélon
a eu raiſon de faire deſcendre des Cieux la Sageſſe,
&de placer Télémaque ſous ſon Égide. Hors du
roman ce merveilleux n'eſt plus de miſe ; l'embarras
eſtd'y ſuppléer.
L'étendue des devoirs qu'on preſcrit à un père
pour bien élever fon enfant , lui interdit néceſſairement
toute fonction civile. Ce plan reçu , je vois
14 MERCURE
comment les enfans s'élèvent ; j'ignore comment
l'État & la Société ſubſiſtent.
Jean- Jacques, à la fin d'une éducation, demande à
ſon élève ce qu'il veut être : libre , répond celui-ci.
Eh ! pourquoi pas eſclave des devoirs que l'État , la
Société , le fang & l'amitié nous impoſent ? L'éducation
alors eût bien mieux valu .
-
L'éducation ne détruit pas le naturel ; elle aide &
fortifie celui qui nous porte au bien. De quelle
éducation parlez - vous ? celle du dedans ou du
dehors ? L'enfant que vous formez chez vous à la
vertu, hors du feuil de votre porte un monde entier
l'attend pour le corrompre. Pour l'honneur de votre
éducation , je ſouhaite que votre élève ait la force
d'Atlas ,& que le monde pèſe ſur lui ſans qu'il fiéchiſſe
ſous ce poids.
Si l'Éducation la plus puiſſante eſt celle des
moeurs publiques , j'aimerois mieux tranſporter
parmi des hommes vertueux celui à qui l'on n'a jamais
prononcé le mot de vertuu , que de lancer
Emile& ſes ſemblables dans un monde tel que le
nôtre .
On n'a pas beſoin d'éducation pour apprendre à
ne pas aſſaſſiner. L'inſtinct qui commande ce crime
eſt celui des monftres : ils font rares ; la nature les
produit, & rien ne les réforme. Nous qu'elle a
faits pour des vices un peu plus débonnaires , il en
eſt pour lesquels l'exemple général nous tient lieu
d'inſtinct. L'exemple a précipité dans le déſordre ,
des femmes , à qui la nature ne conſeilla jamais une
foibleffe.
Contre le poiſon des moeurs publiques , vous me
donnez pour antidote la crainte du mépris des
hommes. Moralifte imprudent , qu'avez-vous dit?
Quand le vice eft généralement mépriſé , les moeurs
publiques font bonnes .
Oh ! qui m'apprendra ce que l'enfance & la jeuDE
FRANCE. 15
nefle comportent d'erreurs & de vérités ! Philoſophe ,
ce ſouhait vous étonne ; devenez plus Philoſophe , &
vous ferez moins étonné. Fontenelle, tenant dans ſa
main toutes les vérités, n'eût pas voulu toutes les répandre.
Un homme non moins éclairé , non moins
ami du bien que Fontenelle *, ne laiſſeroit aller les
vérités que l'une après l'autre , ce qui donne à l'erreur
un temps limité.-Mais quoi ! reprenez vous ,
> l'erreur ſervir de baſe aux vertus ! Ne craignezvous
pas qu'elles ne s'écroulent un jour avec ce
>> fondement ruineux ? >>> Vous qui condamnicz
mon doute , vous m'y replongez .
-
Aun certain âge il s'opère dans les traits du
viſage un changement qui fait diſparoître toute la
phyſionomie de l'enfance ; le caractère éprouve auſſi
(quelquefois du moins ) une révolution qui le
transforme tout entier. Le temps de cette époque eft
plus incertain au moral qu'au phyſique ; mais l'Éducation
ne paroît pas plus influer ſur l'une de ces révolutions
que ſur l'autre. J'aime les faits ; je vais en
rapporter.
Un homme que je connois comme moi-même ,
àquinze & ſeize ans étoit dominé d'un ſentiment
d'orgueil & de fatuité qui lui faiſoit détourner les
yeux à la rencontre d'un parent ou d'un camarade
vêtu de façon à l'humilier. Ce même homine à vingt
ans avoit acquis l'amour de la fimplicité , qui depuis
ne l'a jamais abandonné. Il ne fait pas honneur
même à ſes réflexions d'un changement fi extraordinaire
; la cauſe lui en eſt inconnue : il ſe coucha fat
& infolent ; il s'éveilla fimple & modefte. /
Une femme depuis ſa tendre enfance avoit donné
des fignes conſtans d'aigreur , de dureté , de méchanceté.
A près de quarante ans la voilà devenue un
modèle de bonté & de douceur. 7
* Voyez l'Entretien de Descartes avec Chriſtine de Suède
16 MERCURE
Quelquefois la révolution s'opère du meilleur au
pire , ou d'un mal à un autre. L'âge mûr & la vieilleſſe
ſe déshonorent par des vices dont l'enfance n'avoit
laiffé appercevoir aucun germe.
Quand Néron refuſa de figner la mort d'un
coupable , Rome dût applaudir à ſon éducation.
Sénèque & Burrhus durent s'énorgueillir de leur
ouvrage.
L'éducation de Ruſtan n'eut qu'un objet, l'art d'attirer
ſur ſoi la conſidération par l'inſolente dignité des
richeſſes . Maître de ſon fort ,Ruſtan a fui toute eſpèce
de conſidération ; il s'eſt plongé dans la lie des
hommes , & n'a vécu qu'avec eux. L'abjection d'un
penchant naturel l'a ſauvé du vice de l'orgueil , auquel
ſon éducation l'avoit exercé.
,
Homme être qu'on ne peut définir , problême
inſoluble , énigme inexplicable ; quand je
compare à toi même , dans un ſeul homme j'en
vois pluſieurs différens ; je te cherche en toi , & ne
te retrouve plus. Oh ! qu'il doit être difficile de fixer
ſous l'empire de la vertu un être ſi foible & fi mobile!
Vous qui jouiſſez du fragile bonheur d'être
pères, étudiez le naturel de vos enfans , conformezyvos
leçons , pratiquez le bien devant eux , veillez
fur ceux qui s'annoncent heureuſement, déſeſpérez
tard des méchans ; & pour former un homme
comptez fur la Nature plus que ſur vous- mêmes.
te
,
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Le mot de l'énigme eſt Silence ; celui du
Logogryphe eſt Reverſi, où ſe trouvent ris ,
ver vers, ivre revers , ris , Sire , ire , Vire
rive , réfi, ver.
د
DE FRANCE. 17
Mots des Charades du dernier Mercure.
I, Angleterre; II, Chiendent ; III , Fiacre ;
IV , Orage ; V , Carnaval ; VI , Orange.
ÉNIGME.
Our la France ou pour l'Angleterre ,
Si je voulois dans cette guerre
Me déclarer ouvertement ,
La paix ſe feroit promptement.
Jugez quelle est mon influence.
Mettez-moi ſeul dans la balance ,
Contre l'Angleterre & la France ,
Et même la Neutralité ,
Pour diſſiper leur Flotte immenfe ,
Ou la mettre en captivité,
J'ai deux moyens en ma puiſſance :
Ou la force ou la nullité.
(Par M.......... de Brest. )
LOGOGRYPΗ Ε.
OBJET
BJET de plus d'une Satyre ,
Je ſuis un être utile & bienfaiſant ;
Tout héritier ( j'oſe le dire )
En conviendra certainement;
18 MERCURE
Ettel qu'à mes dépens aujourd'hui l'on voit rire ,
Peut-être demain tout tremblant
Va ſe ſoumettre à mon empire.
Dans mes ſept pieds tu vas trouver , Lecteur ,
Un Riche pays de l'Afie ;
Un Romain Empereur ,
Des fidèles Chrétiens cruel perſécuteur ;
Sur la Scène une Tragédie ,
Ouvrage ſuranné , mais , au goût connoiffeur ,
Digne encor de trouver plus d'un admirateur ;
Une Cité dans l'Italic ;
Le célèbre tombeau d'un fameux impoſteur ;
Le plus haut point d'une montagne ;
Un peuple de l'antiquité ;
Une rivière en Allemagne ,
Baignant les murs de plus d'une Cité ;
Ce qu'un Curé prend avec allégreſſe ;
Ce lieu fortuné , que jadis
On nomma Paradis ;
Le nom mignard qu'on donne à ſa maîtreffe ;
Ce qui , lorſque tu réfléchis ,
Occupe ton eſprit , l'agite ,
Te fait rire ou pleurer ſi l'objet le mérite ;
Un Concile des plus fameux ;
Enfin , la ſoeur de tes neveux.
J'en dirois plus encor ; mais , Lecteur, je te quitte
Pour aller faire une viſite .
( Par Mde deM... Trésorière de Françe , à Dijon.)
DE FRANCE.
19
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Traduction de Salluste , avec le texte
& des notes critiques ; quatrième Édition ,
revue & corrigée par J. H. Dotteville ,
de l'Oratoire , Correſpondant de l'Académie
des Inſcriptions & Belles- Lettres.
A Paris , chez Eugène Onfroy, Libraire ,
rue du Hurepoix , 1782. Vol. in- 12 . Prix ,
2 liv. 10 fols relié.
ON ne fait preſque rien de Salluſte. Une
des plus grandes , mais des plus ſottes aventures
de la vie , & qui démentiroit bien les
belles moralités dont il remplit ſes Ouvrages,
feroit celle qu'on rapporte ici d'après
Varron, fi elle étoit vraie. On dit donc que
Milon le ſurprit avec ſa femme ( Fauſta ,
fille de Sylla ) , & ſe vengea de cet outrage
par un autre , à Milone loris benè cafum
fuiffe; ce qui fit que Salluſte ſaiſit l'occaſion
du meurtre de Clodius pour s'élever avec
véhémence contre Milon & contre Cicéron ,
fon défenſeur ; mais cette hiſtoire eſt juſtement
ſuſpecte. Premièrement , Valère-Maxime,
Auteur preſque contemporain , qui ,
dans le Chapitre premier du Livre 6 , De
pudicitia , rapporte pluſieurs traits femblables,
ne parle point de Salluſte & de Faufta.
Ce paſſage de Valère- Maxime eſt remarqua
20 MERCURE
ble par un rapport ſingulier avec celui-ci
d'Horace :
Admortem cafus.
Illeflagellis
Huneperminxerunt calones , quinetiam illud
Accidit , ut cuidam .
Demeteret ferrum.
.....
Valère-Maxime rapporte des exemples de
chacun de ces traitemens.
Sempronius Muſca C. Gallium deprehenfum
in adulterio flagellis cacidit ; C. Memmius
L. Octaviumfimiliter deprehenfum nervis
contudit : Carbo Accienus à Vibieno ,
item Pontius à P. Cranio deprehenfi, caftrati
funt. Cn. etiam Furium Brochum quidam
deprehendit , & familiefluprandum objecit.
2°. Horace , dans la ſeconde Satyre du
premier Livre , d'où le paſſage ci- deſſus eft
tiré , parle de Salluſte & de Faufta ; mais bien
loinde les unir dans une même aventure,
il les ſéparede la manière la plus marquée ;
il donne à Faufta pluſieurs amans , & ne lui
donne point Salluſte ; c'eſt de Villius qu'il
raconte ce que Varron attribue à Salluſte.
Ce Villius ne mettoit que de la vanité dans
l'amour , il n'aimoit que les grandes Dames :
pour elles & pour elles ſeules, il s'expofoit à
tous les affronts & à tous les dangers ; ce qui
l'attachoit à Fausta, c'eſt qu'elle étoit fille
de Sylla , & qu'il ſe regardoit en quelque
forte comme le gendre de cet homme fameux.
DE FRANCE. 21
Villius in Fausta , Sylla gener , ( hoc mifer uno
Nomine deceptus ) poenas dedit usque fuperque
Quàmfatis eft , pugnis cafus ,ferroque petitus ,
Exclufusfore , cum Longarenus foret intus ....
Quid refponderet ? Magno Patre nata puella eft.
1
A ce goût de vanité , Horace oppoſe un
goût plus ignoble , mais plus sûr , celui des
affranchies , & fur cela il cite Salluſte , qui
pouſſoit ce dernier goût à l'excès :
Tutior at quantò merx est in claſſe ſecundâ
Libertinarum dico : Sallustius in quas
Non minùs infanit , quam qui machatur.
Il eſt vrai que M. Dacier croit qu'il ne
s'agit pas ici de Salluſte l'Hiſtorien , mais de
ſon petit neveu. Nimporte , ſi le grand
oncle avoit été l'amant de Fauſta , il ſeroit
bien étrange , d'un côté , qu'Horace nommât
Salluſte fans obſerver combien le goût du
petit neveu étoit différent de celui du grand
oncle , & de l'autre , qu'il mît ſous le nom
de Villius une aventure ſi ſemblable à celle
qu'on attribue à Salluſte , ſans exprimer aucun
rapport entre Salluſte & Fauſta.
Au reſte , Villius & Longarenus n'étoient
pas les ſeuls amans de la fille de Sylla ; on
lui en connoît deux autres , Pompeius Macula
, & Fulvius Fullo , & cette anecdote
nous a été conſervée par un Calembourg
Latin , digne d'être envié par nos plus heu
reux&nos plus brillans faiſeurs de Calem-
ر
22 MERCURE
bourgs François. Fauſtus diſoit de Fauſta , ſa
foeur : Miror fororem meam habere MACULAM,
cùm FULLONEM habeat. Fabricius &
Cincinnatus n'auroient pas fait ce bon mot,
& perſonne ne l'eût fait de leur temps. On
pouvoit dire alors des Romains ce que Tacite
ne diſoit plus que des Germains : Nemo
illic vitia ridet : nec corrumpere & corrumpi
Seculum vocatur.
Cette Traduction de Salluſte étant à ſa
quatrième édition , ſon ſuccès eſt prouvé;
nous nous bornerons ici à examiner quelques
légers changemens que le Traducteur a
faits , & l'eſprit dans lequel il les a faits.
C'eſt un principe en matière de Traduction
, qu'il faut toujours refter le plus près
de l'original qu'il eſt poſſible , ſuivre le texte
avec ſcrupule , & prendre par préférence
les tours qui le repréſentent mot pour mot
En effet , lorſque les tours & les termes de
l'original ne répugnent point au caractère
particulier de la langue dans laquelle on
traduit , pourquoi les éviter ?
Le Traducteur s'étoit quelquefois écarté
de cette règle dans des bagatelles.
Verùm enimverò is demùm mihi vivere
atquefrui animâ videtur , qui , &c.
Il avoit d'abord traduit :
« Celui- là ſeul me paroît donc vivre en
homme , qui , &c .
C'étoit bien le ſens ; mais pourquoi éviter
les paroles du texte : celui-là ſeul me parott
vivre & jouir defon âme qui , &c. Pourquoi
DE FRANCE,
23
ſus-tout éviter cetteexpreffion philoſophique
&pittoresque , jouir defon âme ?
Celui - là feul me paroît vivre ; ce mot
vivre , pris ainſi abſolument & fans modification
, a bien plus de force que vivre en
homme.
Le Traducteur avoit trop de goût pour ne
pas ſentir tout cela, & en conféquence il a
traduit vivre &jouir defon âme.
Athenienfium resgefta ,ficut ego exiſtumo ,
fatis ample magnificaque fuere; verum aliquanto
minores tamen quàm fama ferun
tur , &c.
Le P. Dotteville avoit traduit :
« Les actions des Athéniens , affez grandes
& affez illuſtres d'ailleurs , me pa-
» roiffent un peu au- deſſous de leur renommée.
» ود
Le reſte de la phrase fait voir que ce mot
me paroiffent, formoit une eſpèce de contrefens.
En effet , Salluſte convient qu'il ne
connoît les actions des Athéniens que par
leurs Hiſtoriens ; mais il penſe , ficut ego
exiſtumo , que ceux-ci ont pu les exagérer
&les embellir. Le défaut de la Traduction
ne conſiſtoit ici que dans l'impropriété d'un
mot. Il ne falloit pas dire: ces actions me
paroiſſent au- deſſous de leur renommée , il
falloit ſuivre Salluſte à la lettre , & dire
comme lui : je pense qu'elles peuvent avoir
été un peu au- deſſous de leur renommée. C'eſt
ce qu'a fait le P. Dotteville.
" Les Athéniens ont ſans doute fait des
24
MERCURE
ود
actions éclatantes , mais je les crois audeſſous
de ce qu'en publie la renommée . »
C'eſt toujours pour ſe rapprocher du
texte que l'Auteur , ayant d'abord traduit
cette phrase : Sed , ubi labore atque juftitia
Refpublica crevit.
ود
Par celle- ci :
" Mais lorſque la République ſe fut accrûe
par les travaux de ces grands Hom-
» mes & par leur ſageſſe. »
Il a traduit beaucoup mieux :
" Mais lorſque la République ſe fut ac-
>> crûe par le travail & la justice. »
Cet art de généraliſer les idées , de perfonnifier
les êtres moraux , eſt une des grandes
ſources de l'élégance & de l'énergie ; &
l'attention à diſtinguer , à recueillir ces
nuances délicates , eſt précisément ce qui
fait le mieux connoître un Auteur. Tous ſe
reſſemblent pour le ſtyle dans une paraphrafe
, tous doivent ſe diftinguer dans une
Traduction .
Par la même raiſon cette phrase :
Sed ubi periculum advenit , invidia atque
Superbia poftfuere.
"
Eſt mieux rendue par cette phrase :
« Mais la crainte du danger l'emporta
fur l'envie & l'orgueil . »
Qu'elle ne l'avoit été d'abord par celle- ci :
«Mais la crainte du danger l'emporta fur
» leur orgueil. »
De même , gloria invidiam vicifti , eſt
mieux rendu par : votre gloire a triomphé de
l'envie
:
DE FRANCE. 25
L'envie , qu'il ne l'avoit été par ces mots :
vous vous êtes élevé au- deſſus de l'envie ; car
on peut s'élever au - deſſus de l'envie de pluſieurs
manières; un Sage peut s'élever audeſſus
de l'envie en la dedaignant , en dédaignant
même de l'exciter ; enfin , par divers
moyens , qui ne ſeroient pas celui dont Salluſte
parle. Dans tous ces exemples , le Traducteur
a gagné à ſe rapprocher de l'original
; mais fi c'eſt un défaut de s'en écarter
fans une raiſon ſuffiſante , c'en eſt un trèsgrand
auſſi quelquefois de le ſuivre de trop
près.
En effet , des Traducteurs ſans goût tranfportent
ſcrupuleuſement des formules Latines
dans le François , & par- là deviennent
infidèles à force de fidélité , parce qu'ils ne
réveillent pas chez les François la même
idée ou la même ſenſation que ces formules
Latines réveilloient chez les Romains ; ils ne
font que donner à la Traduction un air
étranger & barbare .
Nous obſerverons à ce ſujet une erreur
où tombent aſſez ſouvent les écoliers , &
même quelquefois leurs maîtres , c'eſt d'exprimer
indiſtinctement l'ó que les Latins
mettent quelquefois avant le vocatif. Il nous
ſemble qu'il y a ſur ce point une règle bien
raiſonnable à ſuivre , c'eſt de traduire cet é
lorſqu'il eſt exclamatif , par exemple :
» Ο Patria ! ó Divûm Domus Ilium !
>> Oma Patrie ! ô Ilion , ſéjour des Dieux !
Nº. 9 , 2 Mars 1782 . B
26 MERCURE
&de le ſupprimer lorſqu'il n'eſt qu'interpellatif
, par exemple : し
" O Venus , Regina Cnidi Paphique ,
>>ſperne dilectam Cypron , &c .
ود Reine de Cnide&de Paphos, Vénus,
>> abandonnez le ſejour chéri de Cypre , &c .
La raiſon de cette différence , c'eſt que
l'exclamation eſt une vraie figure , qui par
conféquent annonce de la paffion , & que
le ton des paffions eſt affez le même dans
les diverſes langues ; au lieu que l'interpellation
eſt aſſujétie à des formules propres à
chaque langue. Or , l'interpellation en François
n'admet point l'o au vocatif. Nous ne
diſons point : avez- vousfait cela , o Tityre?
Avez-vous été là, ô Mélibée ? O Tityre ! ô
Mélibée! dans ces phrafes feroit un latiniſme
; mais , o mon cher Mélibée n'en feroit
point un, parce qu'alors il y auroit un petit
mouvement d'exclamation , & que cet o ne
feroit plus purement interpellatif. En un
mot, la langue Françoiſe n'admet que lo
exclamatif , & rejette l'ó interpellatif.
Le Traducteur a ſuivi cette règle , il a retranché
l'o interpellatif par- tout où il l'avoit
misd'abord.
Sedper Deos immortales , quo illa oratio
pertinuit?
Sed per Deos immortales , quamobrem lin
Jententiam non addidifti, uti priùs verberibus
in eos animadverteretur?
" Mais , Dieux immortels, à quoi tendent
ces diſcours ?
DE FRANCE. 27
» Mais , au nom des Dieux ! pourquoi
n'avez-vous pas ajouté qu'il falloit aupa-
>> ravant les battre de verges ? »
ود
Il nous paroît qu'il falloit ſupprimer ce
Dieux immortels ! & cet au nom des Dieux!
qui ne fontque des formules Latines étrangères
au François ; mais le P. Dotteville ob .
ſerve en ſubſtance que nous avons en François
exactement les mêmes formules , avec
la ſeule différence du fingulier au pluriel ,
différence qui tient au Polytheiſme des Romains
, & qui n'a point de rapport au génie
des langues ; en conſequence il a varie fur
cet article ; & après avoir ſupprimé ces formules
qu'il avoit d'abord employées , il a
fini par les rétablir.
Nous perſiſtons à croire qu'il auroit dû
les ſupprimer , par la raiſon que ces formules
ont beaucoup plus de valeur chez
nous que chez les Romains , qu'elles ſont
chez nous plutôt de petits mouvemens
paſſionnés que de ſimples formules , que
nous ne les employons pas à ſi bon marché
ni ſi ſouvent , ni dans des endroits ſi indifférens
,& qu'ainſi elles ſont une Traduction
trop forte pour l'original.
Corpus patiens inedia , algoris , vigilia ,
fuprà quam cuiquam credibile eft.
" Il ſupportoit la faim , le froid, les veilles
» au delà de ce qu'on pourroit croire.
Au- delà de ce qu'on pourroit croire , étoit
encore un tour peu François ; il étoit plus
Bij
28 MERCURE
dans le génie de la langue de traduire comine
l'a fait depuis le P. Dotteville.
* On auroit peine à imaginer juſqu'à quel
>> point il favoit ſupporter la faim , le froid ,
১২ les veilles.»”
Voici un dernier exemple qui fait fentir
de quelle importance peut être le choix d'un
mot , & combien les mots les plus voiſins
font peu fynonymes .
Ambitio multos mortales falfos fieri fubegit.
ود
Le P. Dotteville avoit traduit :
« L'ambition apprit à ſe parer de faux
dehors.
L'équivoque du mot apprendre rendoit ce
tour amphibologique. On ne fait en effet ſi
c'eſt l'ambition qui ſe pare de faux dehors
ou qui enſeigne à s'en parer. Le Traducteur
a mis : " l'ambition inftruiſit à ſe parer de
faux dehors , & il n'y a plus d'équivoque ni
d'amphibologie.
Si ces obſervations paroiſſoient trop minutieuſes
à quelques Lecteurs , ce ſeroic
peut- être la faure de leur goût; en tout cas
on ne pourroit que ſavoir gré au P. Dotteville
d'avoir pouſſe juſqu'au ſcrupule la correction
des détails & la recherche de la perfection.
DE FRANGE. 19
COLLECTION des Moralistes Anciens ,
dédiée au Roi. Manuel d'Epictete, traduit
par M. N. , petit format. A Paris , chez
Didot l'aîne , Imprimeur - Libraire , rue
Pavée , & Debure l'aîné , Libraire , quai
des Auguſtins.
Les diverſes ſectes de Philofophie chez
les anciens , obſerve Montesquieu , pouvoient
être conſidérées comme des eſpèces
de religion. Jamais on n'en vit dont les principes
fuffent plus dignes de l'homme & plus
propres à former des gens de bien que celle
des Stoiciens. Elle n'outroit que les choſes
dans leſquelles il y a de la grandeur ; le mepris
des plaiſirs & de la douleur. Elle feule
Lavoit faire les Citoyens ; elle ſeule faifoit
les grands Hommes; elle ſeule faifoit les
grands Empereurs. " Faites un moment abttraction
des vérités révélées , ajoute le
même Auteur ; cherchez dans toute la
» Nature , & vous n'y trouverez pas de
» plus grand objet que les Antonins. Julien
» même , Julien ( un fuffrage ainſi arraché
ود
ود
ود
ود
4
وو
ود
ne ine rendra point complicede fon apof
tafie ; ) non , il n'y a point eu après lui
de Prince plus digne de gouverner les
hommes. >>
Perſonne n'a plus fimplifié la morale
qu'Épictète ; il en réduiſoit les plus utiles
leçons à cette formule , s'abstenir & fouffrir.
Pour bien juger de la force & du reffort que
B iij
30 MERCURE
donne à l'âme le mépris de la douleur & de
la mort , il faut voir ce que les Romains ont
fait d'utile & de grand; il faut lire & étudier
Épictère : c'eſt là, dit ſon éloquent
interprète , qu'on voit le calme & la ſérénité
dans le malheur & les traverſes de la
vie , l'élévation des ſentimens dans la ſervitade
& l'abaiffement , le courage dans les
uffrances , la patience dans la misère & la
pauvreté , le pardon des injures; en un mot ,
toutes les vertus dont la pratique exige le
plus de facrifices .
En toute chofe , dit Épictère , il faut faire
ce qui dépend de foi ,& refter enſuite ferme
& tranquille. » Je ſuis obligé de m'em-
>> barquer ; que dois-je faire? Bien choiſir
ود
le Vaiſſeau , le Pilote , les Matelots , la
ſaiſon , le jour , le vent. Voilà tout ce qui
» dépend de moi. Dès que je ſuis en pleine
» mer , il ſurvient une tempête ; ce n'eſt
>> plus là mon affaire , c'eſt l'affaire du Pi-
とlote. Le Vaiſſeau coule à fond; que dois-
» je faire ? Je fais ce qui dépend de moi ;
» je ne crie point , je ne m'en prends point
ود
à Dieu. Je fais que tout ce qui est né doit
>> mourir ; c'eſt la loi générale: il faut donc
» que je ineure. Je ne ſuis pas l'éternité ,
>> je ſuis un homme , une partie du tour ,
>> comme une heure eſt une partie du jour.
ود
Une heure vient , elle paffe ; je viens &
» je paſſe auffi . La manière de paſſer eſt indifférente;
que ce ſoit par le fer , par la
fièvre ou par l'eau , tout est égal. »
ود
29
DE FRANCE. 31
Pour parler le langage de Montagne , de
telles maximes ne sont-elles pas bien propres
àgroffir le coeur de courage , d'indépendance
& d'intrépidité ?
Que n'obtiendroit-on pas des hommes ,
( c'eſt une réflexion de l'Éditeur ) fi , au lieu
de l'éducation pufillanime & contradictoire
qu'ils reçoiventdans nos climats , & qui affure
à leurs enfans une partie de leur foibleſſe
, de leurs vices &de leur misère , on
s'occupoit de bonne heure à fortifier leur
corps par l'exercice & le travail , à rectifier
leur jugement par l'étude des ſciences exactes,
à les accoutumer, par de bons exemples ,
au ſpectacle utile & confolant des choſes
honnêtes ( car ce font les bonnes habitudes
qui font les bonnes moeurs ) ; à lear inſpirer
le mépris des grandeurs , de la fortune , &
fur-tout de la vie , ſans lequel ils auront
toujours l'eſprit étroit & l'âme commune ;
enfin , à exciter en eux l'enthouſiaſine de
la vertu , par les préceptes mâles & auftères
de ce Stoïciſme ſi fécond en grands Hommes,
& que Montagne appelle , avec raifon , la
première efchole philofophique & furintendante
des autres !
M. N. reproche , avec raiſon , à l'Auteur
des Annales de la Vertu , d'avoir parlé des
Stoïciens & de leurs maximes ſans les avoir
entendus. Elle n'en a donné que des notions
vagues , incomplettes & ſouvent fauſſes. Il
Biv
302
MERCURE
obferve , en faveur de ceux à qui l'autorité
de cet Auteur pourroit en impoſer , que tous
les endroits de ſon Ouvrage où il eſt particulièrement
queſtion des Philofophes anciens
, doivent être lus avec précaution ,
* ſoit pour la manière peu exacte & infuf-
ود
ود
ور
fifante dont leurs opinions y font expo-
>> ſées , ſoit pour le jugement qu'on en
porte. En effet , quelle connoiffance préciſe
peut- on prendre , dans ce Livre , de
la doctrine de Zénon , de Sénèque , d'Épictète
& de Marc- Antonin ? Pourquoi ne
>> pas préſenter au Lecteur , d'après leurs
Ecrits ſcrupuleuſement analyſes & jugés
>> fans partialité, un abrégé fidèle de la mo-
"
ور
ود
ود rale des Stoïciens ? Et comment, avec une
» âme douce & fenfible parle -t'on auffi
froidement d'une ſecte qui a donné le
>> précepte & l'exemple de toutes les vertus
>> ſociales; qui regardoit l'Univers comme
>> un Royaume dont Dieu est le Prince , &
>> comme un tout à l'utilité duquel chaque
» partie doit concourir & rapporter ſes ac-
>> tions , fans préférer jamais ſon avantage
>> particulier à l'intérêt commun ; qui en-
>> ſeignoit que chacun doit aimer fon fem-
ود blable, veiller ſur ſes beſoins , les prévoir
même , s'intéreſſer à tout ce qui le re-
>>> garde , le ſupporter , ne lui faire aucun
>> tort , & croire que l'injure , l'injustice eft
>> une eſpèce d'impiété.. Se contenter
دد
....
d'avoir fait une bonne action , & du té-
>> moignage de ſa confcience; s'oublier Toi
DE FRANCE. 33
» même , au lieu de chercher des témoins ,
>> ou de ſe propoſer quelque récompenfe ,
» ou d'agir en vue de ſon intérêt particu-
» lier..... Pendant tout le cours de la vie
>> accumuler bonne action fur bonne action ,
> ſans laiffer entre elles le moindre inter-
» valle ni le moindre vuide , comme li c'étoit-
» là l'unique avantage d'exiſter ; fe croire
>> fuffisamment payé par cela ſeul qu'on a
" eu occaſion de rendre ſervice à autrui ; en
» témoigner ſa reconnoiffance à ceux qui
>> nous l'ont offerte , comme une choſe qui
ود
ود
nous eſt utile à nous mêmes ; ne chercher
par conféquent hors de foi ni le profit ni
> la louange des hommes; n'eſtimer rien
» & n'avoir rien tant à coeur que la vertu
ود &l'honnêteté; ne ſe laiffer jamais détour-
>> ner de fon devoir , ni par le defir de la
>> vie , ni par la crainte des tourmens ou de
>> la mort , ni par celle de l'ignominie , pire
>> que la mort , &c. &c. »
Toutes ces maximes font extraites mot
pour mot des Ouvrages d'Épictère , de Sénèque
& de Mare Antonin , dont on trouve
les propres paroles dans la ſavante Preface
de Gataker , fur le Livre de cet Empereur,
Sous les Néron , les Tibère & les Domitien ,
des eſclaves , des ambitieux & des hypocrites
firent un crime aux Stoïciens du conrage
avec lequel ils parloient de la dignité &
de la liberté de l'homme ; on les peignoit
comme des eſprits inquiets qui portoient
impatiemment le jong des lois & de Fauto-
By
34
MERCURE
rité , comme des ennemis ſecrets du Prince
&de l'État. Épictète entreprit l'apologie de
ſa ſecte : " Les Stoïciens , dit- il , enfeignent
>> que l'homme eſt libre; ils enſeignent donc
>> à mépriſer l'autorité de l'Empereur. A
>> Dieu ne plaiſe ! nul Philofophe n'enſeigne
> àdes ſujets à ſe révolter contre leur Prince ,
>> ni à ſouſtraire à ſa puiſſance rien de tout
>> ce qui lui eſt ſoumis. Tenez , voilà mon
» corps , mes biens , ma réputation , ma
>> famille , je vous les livre ; & quand vous
>> trouverez que j'enſeigne à quelqu'un à les
>> retenir malgré vous , faites-moi mourir,
>> je ſuis un rébelle. Ce n'eſt pas là ce que
>> j'enſeigne aux hommes , je ne leur enfei-
>> gue qu'à conſerver la liberté de leurs
» opinions , dont Dieu les a fait ſeuls les
> maîtres. "
Quoiqu'Épictète n'enſeignât rien qui put
alarmer le defpote le plus ombrageux , il
n'en fut pas moins compris dans l'abſurde
décret de Domitien , qui obligeoit tous les
Philoſophes de ſortir de Rome; ce fage ſe
retira à Nicopolis, pour dérober ſa tête à la
fureur du Tyran & à celle d'un Sénat corrompu
, & tellement avili par l'eſclavage ,
qu'il n'avoit plus d'autre paſſion que cellede
l'or , d'autre volonté que celle d'un maître
imbécille ou féroce , d'autre courage que
celui de dévorer en filence les affronts qu'il
en recevoit.
Il faur lire ce que dit M. N... ſur ce ſujet
& fur plufieurs autres non moins dignes
DE FRANCE.
35
d'attention , dans un Diſcours qui eſt à la
tête du Manuel d'Épictète ; on y trouvera un
grand nombre de vûes ſaines , de réflexions
profondes& courageuſes , qui décèlent à la
fois l'Ecrivain éloquent , l'ami du peuple ,
le défenſeur des droits de l'humanité , un
homme qui connoît parfaitement les Auteurs
anciens & modernes , qui les cite avec
goût , & les juge avec équité. :
Maintenant , pour donner une idée du
Manuel d'Épictère , & fur-tout de la manière
dont il eſt traduit , nous allons en
tranſcrire quelques morceaux.
Page 38. " Souviens- toi que tu es ici - bas
comme ſuruntheatre , pour y jouer le rôle
qu'il a plu au maître de te donner. Qu'il foit
long ou court , peu importe. S'il veut que
tu faſſes celui de pauvre , tâche de bien repréſenter
ce perſonnage. Fais-en de même ,
ſoitqu'il te confie le rôle d'un boiteux , d'un
Prince ou d'un ſimple particulier ; car c'eſt
à toi de bien jouer le rôle qu'on te donne ;
mais c'eſt à un autre à te le choiſir. »
Page 99. « Nous pouvons connoître l'in
tentionde la Nature par les ſentimensqu'elle
infpire à tous les hommes dans ce qui ne les
intéreſſe pas perſonnellement. Par exemple ,
lorſque l'eſclave de ton voiſin a caffé un
vaſe ou quelqu'autre choſe , tu ne manques
pas de lui dire , pour le conſoler , que c'eſt
un accident très-commun ; ſois done auſſi
tranquille s'il arrive à ton eſclave de faire
la même faute. Appliquons cette maxime à
B vj
36 MERCURE
des objets plus ſérieux. Si quelqu'un perd
ſa femme ou fon fils , il n'y a perfonne qui
ne lui diſe que c'eſt le fort de l'humanité.
Eprouvons- nous le même accident ; nous
nous déſeſpérons , nous nous écrions auffitôt
: « Ah ! que je ſuis malheureux ! » Il falloit
ſe ſouvenir du ſang-froid que nous avons
montré en apprenant qu'un autre avoit eu
le même malheur. >> 1
Page 107. " Sache que le principal fondement
de laReligion eſt d'avoir des idées ſaines
&raiſonnables des Dieux ; de croire qu'ils
exiſtent , qu'ils gouvernent le monde avec
autant de juſtice que de ſageſſe; d'être perfuadé
que tu dois leur obéir & te foumettre
fans murmurer à tous les événemens , comme
étant produits par une intelligence infiniment
ſage. Avec cette idée des Dieux , tu ne
pourras jamais te plaindre d'eux , ni les accuſer
de négligence à ton égard.
Mais il eſt un moyen d'atteindre ce but ;
c'eſt de renoncer à toutes les choſes ſur lefquelles
tu n'as aucun pouvoir , & de ne
placer ton bonheur ou ton malheur que dans
ce qui dépend de toi. »
Page 116. " Abſtiens- toi , autant qu'il eſt
poffible , des plaiſirs de l'amour avant le
mariage; ſi tu les goûtes , que ce ſoit ſuivant
la loi.
Page 120. " Il eſt dangereux de tenir des
difcours obſcènes, Si tu aſſiſtes à quelques
DE FRANCE.
37
unes de ces converſations , & que l'occafion
ſoit favorable , reprends avec vigueur
celui qui ſe permet ces propos indécens
, ou du moins fais- lui connoître ton
mécontentement par ton filence , par la rougeur
de ton front & par la ſévérité de ton
viſage.>>
Page 138. " En toute occafion , aie toujours
préſente à la mémoire cette Prière :
" Grand Jupiter , & vous , puiſſante Def-
>> tinée , conduiſez - moi par tout où vous
>> avez arrêté dans vos décrets que je dois
>> aller; je ſuis prêt à vous ſuivre conftam-
» ment. En effet, quand je m'obſtinerois à
» vous réſiſter , il faudroit toujours vous
>> ſuivre malgré moi. ».
Cette morale eſt ſans doute admirable
dans un Philoſophe du paganiſme.
* On ſe propoſe de publier ſucceſſivement ,
&dans le même format , la morale de Sénèque
, celle de Tacite , Ifocrate , Confucius
, Marc- Antonin , Socrate , Epicure , les
Caractères de Théophrafte , les Préceptes de
Phocylide & de Theognis , & les vers dorés
de Lyſis attribués à Pythagore , les Penſées
morales de Cicéron , extraites de ſes Euvres
&c. Tous ces Ouvrages feront imprimés
avec autant de ſoin que le Manuel
d'Epictère , c'eſt à-dire , avec une perfection
Typographique qui étoit preſque devenue
étrangère à l'Imprimerie Françoife. Didot
:
38 MERCURE
Paîné nous ſemble fait pour lui rendre ſon
ancienne célébrité. Le Volume que nous
avons ſous les yeux eſt d'une beauté admirable.
Le papier ſur-tout eſt ſupérieur à celui
d'Hollande , par la ſolidité , la fineſſe& la
blancheur. On le tire des Fabriques d'Annonay
, en Vivarais.
ACADÉMIE.
LE
E 21 du mois dernier , il y a eu à l'Académie
Françoiſe une Séance publique pour
la réception de M. le Marquis de Condorcet ,
choiſi pour ſuccéder à la place de feu
M. Sauren . Le Récipiendaire , dans un Difcours
plein de philoſophie , a conſidéré
l'état des ſciences phyſiques & morales , leur
réunion & leur tendance vers le bien général
de l'humanité ; les avantages attachés à
la culture de l'eſprit , ſans ceſſe occupé à
perfectionner les moyens de découvrir la
vérité , & à fimplifier les méthodes qui peuvent
nous conduire au vrai plus fûrement
&plus promptement. C'eſt en effet avec le
même inſtrument qu'agiſſent l'homme d'État
& le Géomètre ; leurs opérations ne diffèrent
quedans l'objet ſur lequel ils travaillent.
La légiflation , la politique ne font de véritables
ſciences qu'autant qu'elles ont pour
baſe des principes incontestables , & qu'elles
marchent avec ordre vers le but qu'elles ſe
propoſent : les problêmes de cette ſcience
DE FRANCE.
39
ſont peut-être plus compliqués & plus difficiles
à réfoudre que ceux de la Géométrie
tranſcendante. L'Auteur a fait fentir combien
on doit eſpérer des progrès actuels de
la morale , quoique cette ſcience foit beaucoup
moins avancée que les autres ; appuyée
comme elles , ſur l'obſervation des faits&
ſur des principes incontestables , la morale
commence à ſuivre la même méthode , & à
ſe faire une langue intelligible & fixe.
M. de Condorcet a repréſenté , ſous des
couleurs très intéreſſantes , les qualités morales
& littéraires de l'eſtimable Académi
cien qu'il remplace. M. le Duc de Nivernois
, qui devoit répondre à ſon Difcours ,
s'en eſt acquitté avec ce ton noble & delicat
de l'homme du monde , perfectionné par la
culture des Lettres .
M. d'Alembert & M. l'Abbé Deliſle ont
rempli la Séance , l'un par l'éloge du Marquis
de Saint - Aulaire , l'autre par le premier
Chant d'un Poëme ſur les Jardins. On a
trouvé que le premier de ces deux Écrivaius
célèbres étoit ſeul capable de fixer l'attention
ſur un ſujet auſſi ſtérile. On a furtout
remarqué deux morceaux de M. l'Abbé
Delifle , que nous allons citer , mais fans en
garantir l'exactitude ; des vers ſaiſis pendant
une lecture rapide, né ſe retracent pour l'ordinaire
à la mémoire que d'une manière défectueuſe.
40
MERCURE
• • •
Peinture du Cheval.
•
Là , du ſommet lointain des roches buiſſonneuſes ,
Je vois pendre la chèvre. Ici , de mille agueaux
L'écho porte les cris de coteaux en coteaux .
Dans ces prés abreuvés des eaux de la colline ,
Couché ſur ſes genoux , le boeuf peſant rumine.
Tandis qu'impérieux , fier , inquiet , ardent ,
Cet animal guerrier qu'enfanta le trident ,
Déploie, en ſe jouant , dans un gras pâturage ,
Sa vigueur indomptée & ſa grâce ſauvage.
Que j'aime & ſa ſoupleſſe & fon air animé !
Soit que dans le courant du fleuve accoutumé
En friffonnant ilplonge ,& luttant contre l'onde ,
Batte du pied le flot qui blanchit & qui gronde ,
Soit qu'à travers les prés il s'échappe par bonds ,
Soit que , livrant aux vents ſes longs crins vagabonds ,
Superbe , l'oeil en feu , les narines fumantes ,
Beau d'orgueil & d'amour , il vole à ſes amantes !
Quand je ne le vois plus , men oeil le ſuit encor.
Peinture des Jardins de Versailles & de Marli.
•
Venez , fuivez mon vol au pays des preſtiges ,
A ce pompeux Verſailles , à ce riant Marli ,
Que Louis , la Nature & l'Art ont embelli .
C'eſt-là que tout est grand , que l'Art n'eſt point ti
mide.
DE FRANCE. 41
Là, tout est enchanté. C'eſt le palais d'Armide ;
C'eſt le jardin d'Alcine , ou plutôt d'un Héros
Noble dans ſa retraite & grand dans ſon repos ,
Qui cherche encore à vaincre,à dompter des obſtacles,
Et ne marche jamais qu'entouré de miracles ;
Voyez-vous & les eaux , & la terre & les bois ,
Subjugués à leur tour , obéir à ſes lois ;
Aces douze palais d'élégante ſtructure ,
Ces arbres marier leur verte architecture ,
Ces bronzes reſpirer , ces fleuves ſuſpendus ,
En gros bouillons d'écume à grand bruit defcendus ,
Tomber , ſe prolonger dans des canaux ſuperbes ;
Là, s'épancher en nappe; ici , monter en gerbes :
Et dans l'airs'enflammant aux feux d'un ſoleil pur ,
Pleuvoir en gouttes d'or , d'émeraude & d'azur ?
Si j'égare mes pas dans ces bocages ſombres ,
Des Faunes , des Sylvains en ont peuplé les ombres ,
Et Diane & Vénus enchantent ce beau licu .
Tout boſquet eſt un Temple , & tout marbre eft un
Dieu ;
Et Louis , reſpirant du fracas des conquêtes ,
Semble avoir invité tout l'Olympe à ſes fêtes.
*
MERCURE
SCIENCES ET ARTS.
INVENTION.
LAA
Harpe , dans l'origine , étoit un Inſtrument
très-borné ; l'on n'y pouvoit moduler qu'en un ſeul
ton majeur , & en un ſeul ton du mode mineur , encore
ce dernier manquoit-il d'un ſon eſſentiel , la
note ſenſible . L'harmonie enchantereſſe de cet Inftrument
ayant engagé pluſieurs Méchaniciens à le
perfectionner , on imagina les ſept pédales connues
depuis quelques années , ce qui le mit en grande
faveur parmi les gens du monde ; mais il restoit encore
fortborné en comparaiſon du Clavecin : car ,
pour exécuter certains morceaux de Muſique , il
falloit ou les tranſpoſer , ou accorder la Harpe dans
un ton extraordinaire ; quelquefois même l'exécution
en étoit abſolument impoſſible. Un Artiſte plein
d'intelligence & fort zélé pour les progrès de ſon
Art, le ſieur Couſineau, vient d'exécuter une méchanique
qui affimile la Harpe au Clavecin , & donne la
facilité de parcourir ſans embarras toutes les modlations
de notre ſyſtême muſical. Les Commiſſaires*
choiſis par l'Académie des Sciences pour examiner
cette Invention, en ont rendu le témoignage le plus
avantageux , & l'Académie a honoré de fon approbation
le travail de l'Artiſte . Ce nouvel Instrument
réunit la ſolidité à la ſimplicité; ſans déranger l'ordre
des anciennes pédales , on y ajoute uniquement celles
qui étoientnéceſſaires pour moduler dans tous les tons.
La Harpe ainſi perfectionnée doit mériter à ſon Au
* MM. Vandermonde , Bertholet & Rochard de Saron.
DE FRANCE. 43
teur la reconnoiſſance des Amateurs & des Maîtres
de Muſique ; ils s'empreſſeront ſans doute à le dédommager
des peines & des dépenſes qu'a dû lui cauſer
une entrepriſe tentée vainementjuſqu'ici .On eſſayera
de lui enlever le fruit de ſes travaux en contrefaifant
ſa méchanique ; mais le Public ſera toujours inté
reſſé àdonner la préférence à l'Inventeur. Les perſonnes
qui voudront ſe procurer cet Inſtrument ,
peuvent s'adreffer au ſieur Couſineau , Luthier , rue
des Poulies, en face de la Colonade du Louvre. Nous
allons joindre ici l'Extrait d'un Mémoire fait ſur cet
objet par M. l'Abbé Rouſſier , le plus habile Théoricien
de l'Europe en matière de Muſique ancienne
& moderne.
EXTRAIT d'un Mémoire de M. l'Abbé
Rouffier, fur la Harpe perfectionnée par
lefieur Coufineau , Luthier de la Reine.
L'EFFET des pédales qu'on a ajoutées à la
Harpe depuis quelques années , conſiſte à diviſer
chaque ton par un demi-ton intermédiaire que l'Auteur
de cette Invention a cru pouvoir ſervir indiftinctement
& de dieſe à la note inférieure , & de
bémol à la ſupérieure. C'eſt exactement là le ſyſ
tême que préſentent nos divers inftrumens à touches
, reſte des fiècles de barbarie.
Mais comme, ſelon les principes de la Muſique ,
le dieſe ou le béinol, dans cette circonstance , ne
doivent pas rendre le même ſon , puiſqu'on diftingue
les demi-tons qu'ils forment en majeurs &
mineurs,le ſieurCouſineau s'eſt propoſé de perfectionner
la Harpe en y introduiſant ces deux fortes de
demi tons.
Aux pédales ordinaires il en ajoute de nouvelles;
elles forment un ſecond rang au-deſſus des premières
, dont il rectifie l'effet quant à l'intonation
44 MERCURE
du demi-ton. Il obtient ainfi le moyen de faire en
tendre ſur la Harpe un demi-ton majeur ou un
demi ton mineur , ſelon l'occurrence & comme
l'exigent les principes de la Muſique.
Tout ſeroit dit ici relativement à cet objet , &
le ſieur Couſineau n'auroit éprouvé aucune difficulté à
le remplir , fi les principes qui ont cours en Furope
depuis environ deux fiècles touchant l'intonation de
divers intervalles muſicaux , & en particulier touchant
les demi- tons, pouvoient être mis en pratique
fur les Inſtrumens qu'on appelle fixes , tels que la
Harpe , le Clavecin & tous les Inſtrumens à touches.
Mais il eſt démontré aujourd'hui que les principes
des Modernes touchant l'intonation de pluſieurs intervalles
font faux , contraires à l'expérience & aux
principes authentiques que nous ont tranfmis les
Anciens .
Cependant, il est bon d'obſerver que les principes
des Modernes . quoique faux en ce qui concerne
l'intonation , font néanmoins d'accord avee ceux des
Anciens , tant à l'égard du nombre de demi-tons
contenus dans une octave , qu'à l'égard de leur dif
tinction en diatoniques & chromatiques relative à
des expreſſions & des genres de chant différens : en
un mot , les Modernes admettent , comme les Anciens
, vingt-deux demi - tons dans l'étendue d'une
octave ; ſavoir , douze diatoniques & dix chromatiques.
Ce font ces deux fortes de demi-tons que le Sr Coufineau
introduit ſur la Harpe en faiſant diſparoître
ce ſeul demi-ton neutre , & par conféquent faux ,
qu'on s'étoit contenté d'y mettre entre chaque ton.
C'eſt au moyen du double rang de pédales dont j'ai
parlé qu'il obtient cet avantage.
Voici le ſyſtême de ſons qui réſulte de ſa nouvelle
méchanique.
Les cordes à vide , c'est-à- dire , celles qui raiDE
FRANCE.
45
fonnentdans toute leur longueur , préfentent l'ordre
diatonique ſur les ſept notes baiſſées par un bémol ;
ſavoir :
Utbre & mi &fabfolb la bib.
Le premier rang de pédales raccourcit chaque
corde de la valeur d'un demi-ton chromatique ,
c'est-à-dire , comme d'ut-bémol à l'ut naturel , de
re- bémol au re naturel , &c. & fournit ainſi les ſept
notes naturelles ut, re, mi, fa, fol, la , fi .
Enfin, le ſecond rang de pédales raccourciſſant la
corde de la valeur de deux demi-tons chromatiques,
comme d'ut-bémol à ut- dieſe , de re-bémol à rediefe,
&c. fera entendre les ſept notes ut * re *
mi *fa *fol * la *fi *.
Chaque note de la gamme aura ainſi , au moyen
de cette méchanique, ſon demi-ton diatonique an
deſſus & au- deflous , ainſi que fon demi-ton chromatique
également au- deſſus & au deffous.
: Un ut , par exemple , aura ſes deux demi-tons
diatoniques , ut re-bémol & ut fi , & ſes deux demitons
chromatiques , ut ut - dieſe & ut ut-bémol;
tandis que les Harpes ordinaires ne peuvent rendre
qu'un ſeul ſon intermédiaire entre chaque ton , qui
par conféquent ne ſauroit avoir ni le caractère de
demi-ton diatonique , ni celui de demi-ton chromatique
, de mineur ou de majeur , un ſeul fon ne pouvant
faire l'effet de deux.
Mais , comment accorde-t- on cette nouvelle
Harpe ? quel ordre faut- il y obſerver pour la poſition
des deux ſortes de demi-tons ? en un mot , où
place-t-on le majeur ? où place-t-on le mineur ?
1
C'eſt-là précisément ce qui a arrêté le Sr Couſincau
lorſqu'il a entrepris d'accorder ſa Harpe d'après les
principes des Modernes , qu'il étoit bien éloigné de
regarder comme erronnés à l'égard de la poſition &
de l'intonation même des demi tons .
Le Sr Coufineau ayant fait part à M. l'Abbé Rouf-
:
46 MERCURE
fier des difficultés qu'il éprouvoit pour l'accord de
ſaHarpe , ce ſavant Théoricien , convaincu de la
fauſſeté des principes des Modernes , & de l'impoſibilité
de les mettre en pratique ſur les inftrumens
fixes; d'un autre côté , la juſteſſe & l'immutabilité
des principes des Anciens lui étant démontrées
depuis long-temps , il a fait accorder la nouvelle
Harpe comme l'euffent accordée ces mêmes Anciens
, & comme ils accordoient en effet leurs lyres
&tous leurs inſtrumens à cordes , c'est-à-dire , par
desquintes parfaitement juſtes, &toutes les difficultés
ſe ſont évanouies .
Les demi-tons que préſente la Harpe dans ſon
ordre diatonique ſe ſont trouvés naturellement mineurs
comme ils doivent l'être. Il n'a plus fallu que
diſpoſer la méchanique de cet inſtrument pour
produire les demi - tons chromatiques. Or, l'intonation
de ces derniers demi-tons eſt fournie par la
fuite même des quintes juſtes , comme dans cet
exemple.
1
:
TABLEAU des Sons par Quintes que
préſente la nouvelle Harpe.
Cordes ouvertes .
Fabut& fol & re b lab mib fib
Premier rang de Pédales.
Fa , ut , fol , re , la , mi , ſi ,
Deuxième rang de Pédales.
Fa * ut ſol * re * la mi * fi *.
On voit dans cet exemple comment lefa naturel,
demi-ton chromatique de fa-bémol, eſt fourni par
la dernière quinte des cordes ouvertes , c'est-à-dire ,
parfi-bémol, & lefa-dieſe par la dernière quinte du
1
DE FRANCE.
47
premier rang de pédales ; ſavoir ,fi naturel. Les autres
demi-tons chromatiques ſont toujours , ainſi que
tout intervalle muſical , le réſultat d'une quinte :
c'eft- là ce que les Anciens appeloient l'Harmonie ,
qui n'eſt , comme on voit , que la correfpondance
mutuelle & confonante des divers ſons qui compofentun
ſyſteme imuſical , ſoit diatonique , ſoit chromatique.
Ainfi,la nouvelle Harpe peut être regardée comme
une démonstration-pratique de la juſteſſe & de la
vérité des principes des Anciens. Il eſt à ſouhaiter
que ſon Auteur ſoit dans le cas d'en faire plufieurs
de ce genre. Il répandroit ainfi , par un
moyen bien ſimple & à la portée de tout le monde ,
laconnoiffancedes principes de la Muſique défigurés
depuis deux ſiècles par les erreurs des Modernes.
Auſſi la Harpe du Sr Couſineau peut-elle être appelée
à juſte titre Harpe Muſicale , pour la diftinguer
de la Harpe ordinaire , dont on a corrompu le
ſyſteme en y tranſportant celui des inſtrumens à
touches.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ELECTRE
LECTRE, Tragédie en cinq Actes , imitée de Sophocle
, par M. de Rochefort , de l'Académie
Royale des Inſcriptions & Belles - Lettres. Prix ,
I liv. 10 fols . A Paris , chez M. Lambert & F. J.
Baudoüin , Imprimeurs-Libraires , rue de la Harpe ,
près S. Côme.
Manuel dujeune Officier , on Eſſai fur la ThéoricMilitaire
, par le Comte de Bacon , Volume in-
8°. Prix , 3 liv. 12 ſols broché , avec le portrait du
Prince de Condé. A Paris , chez Jombert le jeune ,
Libraire , rue Dauphine. On trouve chez le même
48. MERCURE
une Méthode de lever les Plans & les Cartes de
terre & de mer , contenant la pratique de la Géométrie
, tant fur le papier que fur le terrain , la Trigonométrie
rectiligne , la manière de lever , de tracer,
& de repréſenter en perſpective toutes fortes de
Plans & d'élévations , par feu M. Ozanam , Ouvrage
entièrement refondu & confidérablement augmenté
, Volume in- 12 . Prix , 3 liv. 10 fols relié .
Fabliaux ou Contes du douzième & du treizième
fiècles , Fables & Romans du treizième siècle , tra
duits ou extraits d'après pluſieurs manuscrits du
temps , avec des Notes hiſtoriques & critiques , &
les imitations qui ont éré faites de ces Contes depuis
leur origine juſqu'à nos jours , nouvelle Édition ,
augmentée d'une Differtation ſur les Troubadours ,
par M. Legrand, 5 Vol. in - 12. Prix , 9 livres brochés.
On a tiré in- 8º. des Exemplaires de la Dic
ſertation ſur les Troubadours . Prix , r livre 4 fols..
Le prix de l'ancienne Édition in- 8º, avec cette Difſertation
eft de 17 liv. 4 fols. A Paris , chez Onfroy,
Libraire , quai des Auguſtins.
TABLE.
VERS à S. A. R. Madame Traduction de Salluste , 19
la Comteffe d'Artois , 3 Collestion des Moraliſtes an-
Epure àM. Courtde Gébelin , ciens , 29
4Académie, 38
Réflexionsſur les Traités d'E- Invention , 42
ducation ,
Enigme & Logogryphe ,
9 Annonces Littéraires, 47
17
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 2 Mars. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. AParis ,
le 1 Mars 1782. DESANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSIE,
De PÉTERSBOURG , le is Janvier.
L'EXPÉDITION partie dernièrement d'Aſtracan
pour ſe rendre dans la Perſe , où les
vues de l'Impératrice ſont d'étendre notre
commerce , avoit été préparée depuis longtems.
Au commencement de l'année dernière
, le Comte de Wainovoich y avoit conduit
une eſcadre équipée à l'embouchure
du Volga ; il avoit négocié avec un Chan
de ces Contrées pour obtenir la ceffion de
quelques terreins à Aſtrabad & à Ferabad, on
ſe flatte que ce premier pas pourra nous affurer
le commerce entier de la Perſe , qui ſeroit
affez riche pour nous empêcher d'ens
vier les profits que les autres Puiſſances de
P'Europe retirent de leurs établiſſemens en
Amérique. Des tentatives faites ſucceſſivement&
fous main depuis l'an 1722 , nous
ont fait connoître les obſtacles que nous
pouvions éprouver , & en même-tems les
2 Mars 1782. 2
( 2 )
moyens de les ſurmonter. L'Empire Ottoman
& la Compagnie des Indes Orientales
d'Angleterre ne paroiſſent plus en état de
s'oppoſer à nos projets ; l'un & l'autre cidevant
fi formidables ne peuvent plus
nous traverſer dans le moment actuel .
>
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 26 Janvier.
L'AMIRAUTÉ , ſur l'ordre qu'elle a reçu
de faire équiper une eſcadre pour cette année
, a mis en commiſſion s vaiſſeaux de
ligne & 2 frégates ; il ſera de plus équipé 4
autres vailleaux de ligne , qui ſe tiendront
toujours prêts à mettre à la voile au premier
ordre en cas de beſoin. Le navire de
guerre le Wagrien , & 4 frégates qui ſont
parties ſucceſſivement l'année dernière pour
les Indes Occidentales , où l'on a réſolu d'avoir
toujours 4 frégates pendant la durée de
la guerre actuelle , appartiendront encore à
cette eſcadre,
L'année dernière il eſt arrivé à Drontheim
123 bâtimens , & il en eſt parti 120 .
Pluſieurs tranſports qui devoient porter
du bled dans l'Evêché de Chriſtianſand ,
ont eu le malheur d'échouer. Comme on
y manque de cette denrée de premiere néceffité
, le Roi a permis à pluſieurs bâtimens
étrangers qui y mouillent avec des cargaifons
debled , de le débarquer & de le ven.
dre en payant les droits de Douane.
:
( 3 )
1
Le 20 au ſoir , le feu a pris au Château
dans l'appartement du Prince Héréditaire ,
mais on a réuſſi à Péteindre promptement ,
& il n'a pas causé de grands dommages.
Le Roi , dans la vue de faire encore profpérer
dans ſes Etats les Manufactures de
toiles , a ordonné de réunir dans les villages
des Ecoles de filature à celles d'inſtruction ;
une Commiffion nommée à cet effet en aura
l'inſpection .
M. Martinus Koning , Fifcal Hollandois
de Negapatnam , arrivé Jeudi dernier au
foir avec ſa famille , ſe mettra demain en
route pour ſe rendre en Hollande.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 26 Janvier.
LES Députés de la Compagnie des Négocians
en gros dans cette Capitale, furent admis
ces jours derniers à l'Audience du Roi , à qui
ils rendirent leurs humbles actions de graces
de la protection que depuis le commencement
de la guerre il a accordé au commerce
Suédois. Ils lui offrirent en même tems , afin
de contribuer aux frais des équipemens néceſſaires
pour l'entretien & la continuation
de cette protection utile , un demi écu pour
chaque laſt de tous les navires marchands
de 600 tonneaux & au deſſus , qui mettront
en mer juſqu'au 1 Mai de l'année prochaine.
S. M. touchée de l'eſprit patriotique de ce
a 2
( 4 )
Corps , en a gracieuſement accepté les
offres.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Janvier.
LES Couvents ſupprimés par l'Empereur,
font au nombre de so. On a imprimé le
Mémoire que le Nonce du Pape a remis le
12 Décembre dernier , ſur cet objet , au
Comte de Kaunitz , Chancelier d'Etat , &
la réponſe qui y fut faite le 19 de ce mois.
Cette derniere rappelle ainſi less points
propoſés par le Nonce.
>> 1º . Selon lui les Ordonnances impériales relatives
au Clergé & à la diminution des Couvens ,
peuvent être enviſagées comme des diſpoſitions préjudiciables
à la Religion , & à l'Eglise , à l'intérêt
ſpirituel des ames , aux loix & uſages du culte.
29. Qu'il eſt informé de la ferme réſolution de ſupprimer
certains Ordres & Couvens , approuvés cependant
ſi ſolemnellement par l'Eglife; les 3e& 4e
points contiennent quelques expreſſions injurieuſes.
3°. Que des diſpoſitions faites par l'Empereur à
l'égardde certains droits dont S. M. I. auroit chargé
les Evêques , appartensient uniquement à la décifion
du Pape. Toutes ces remarques , obſerve le
Chancelier , font bien fortes; cependant S. M. I. les
auroit paffées ſous filence , comme venant moins du
S. Père , que du zèle ardent de M. le Nonce. Mais
puiſque le même Nonce a jugé à propos ſans attendre
aucune réponſe de communiquer ce mémoire
à quelques Evêques ſujets du Monarque , ainſi qu'à
différentes autres perſonnes , S. M. pour éviter toutes
impreffions abuſives , a chargé ſon Chancelier
de Cour & d'Etat , de répondre au nom de ſon
Maître ſommairement aux points en queſtion.
( 5 )
1º. La réforme des abus gliſſes de tems à autre dans
la difcipline eccléſiaſtique , loin d'y préjudicier , ſert
au contraire à la véritable utilité de l'Egliſe & à ſon
édification . Les réformes qui n'attaquent point le
dogme ne dépendent aucunement du Pape , qui ,
finon dans le cas contraire , n'a auſſi aucune autorité
dans l'Etat. Celle-ci ne peut donc être enlevé au
Souverain qui y commande & a ſeul le droit d'y
commander. C'eſt au pouvoir du Prince qu'appartient
tout ce qui concerne l'Ordre extérieur de l'Egliſe
, & particulièrement les fondations eccléfialtiques
, cela ne faifant rien à l'eſſentiel de la croyance
de la religion. L'extenfion des Ordres religieux dépend
de la connivence des Princes dans les domaines
deſquels ils ſe trouvent. L'Empereur , en ſa qualité
de Prince ſouverain , jouit donc auſſi de ce droit , &
par là eſt obligé de veiller à tout ce qui ne touche
pas la doctrine de l'Eglife. 2°. Il eſt contre l'équité
connue de l'Empereur de léſer quelqu'un dans ſes
priviléges effentiels ; ainſi S. M. I. n'a jamais ſongé
à abolir des Ordres religieux qui font légitimés par
le Saint-Siege ; il eft abſolument indifférent à ce
Monarque ſi les mêmes Ordres réguliers ſupprimés
dans ſes Etats , exiſtent ou non dans les Etats foumis
à d'autres Souverains . Or , comme S. M. I. De
s'immiſce en aucune des choſes dont la jurifdiction
appartient au Pape ou à l'Egliſe univerſelle , ſavoir
dans ce qui regarde le dogme , elle ne peut non plus
permettre que l'on ſe mêle de choſes défendantes
particulièrement de ſon autorité ſuprême de l'Etat ,
&parmi leſquelles on comprend tout ce qui a lieu
dans l'Egliſe par des inftitutions humaines , & ne
peuty être introduit fans le conſentement des Souverains.
Toutes ces choſes peuvent & doivent être
réprimées par la puiſſance législative , même entièrement
abolies , dès que l'intérêt de l'Etat , l'abus
ou d'autres circonstances accidentelles le rendent
néceſſaire. Quant à ce qui concerne le ze & le 4e
a 3
( 6 )
point, on ſe flatte qu'après une réflexion plus mûre ,
M. le Nonce ſe rappellera ſuffisamment ce qui pourroit
lui être répliqué à cet égard. 3 °. Enfin le Pape ne
peut réclamer comme des prérogatives particulières
du Saint- Siége , ce qui pendant tant de ſiècles a
appartenu évidemment à chaque Evêché privativement
, & qui en eſt inſéparable. C'eſt la raiſon pour
laquelle S. M. I. a rendu aux Evêques de ſes Etats ,
l'exercice de ſes droits qui leur appartiennent inconreſtablement
, & a par- là aboli un abus qui préjudicioit
d'une manière ſi énorme à l'intérêt de ſes ſujetso.
Le 21 de ce mois , le Nonce a remis un
autre Mémoire , auquel le Chancelier a répondu
le 23 , qu'à l'avenir toute remontrance
fur cet objet feroit ſuperflue.
On dit que les Huſſites ou Frères Moraves
en Bohême , ont ſollicité l'Empereur
de leur permettre de bâtir une Eglife pour
leur Culte ; mais que S. M. I. les a refufés.
En démoliſſant la Chapelle de Sainte-
Magdelaine , on a découvert un fouterrain
où l'on a découvert une prodigieuſe quantité
d'otſemens humains. On préſume que
cet endroit a ſervi anciennement de cimetiere
à cette Ville.
On apprend d'Edenbourg que le froid
eſt ſi rigoureux , qu'on a lieu de craindre
qu'il ne faffe beaucoup de tort aux vignes ,
qui peuvent être gelées ; le prix des vins
fur cette alarme , a déja hauffé confidérablement.
Le bruit court que nous aurons inceffamment
ici une nouvelle Salle de Specracle
national ; elle ſera conſtruite ſur la
( 7 )
place Joséphine , où eſt actuellement l'Hôtel
du Comte Charles de Palfy. On dit que
celui-ci aura en dédommagement le Seizerhof
, qui appartenoit au Couvent fupprimé
deMauerbach.
Les diverſes caiffes du département civil
ſeront viſitées inceſſamment , & on dit
qu'elles feront réunies en une ſeule.
De HAMBOURG , les Février.
On apprend de Hanau , qu'un Officier ,
ci-devant Colonel d'un régiment de ce
Comté au ſervice de l'Angleterre , chargé
enfuite de la recette & de l'adminiſtration
des ſubſides Anglois qui avoit été arrêté ſur
l'accufation portée contre lui d'avoir commis
beaucoup d'infidélités dans cet emploi ,
a éré jugé & condamné à mort par des Jurifconfultes
de Gottingue ; mais que S. A. S.
a cominué cette peine en 8 ans de prifon.
Selon les lettres de Munich l'Electeur
Palatin a ordonné de compléter les régimens
de ſes troupes & de porter ceux d'infanterie
à 1000 hommes. En conféquence de cet
ordre pluſieurs Officiers ſont partis pour
lever des recrues dans le pays .
Nos papiers annoncent depuis quelque
tems un traité d'amitié entre les Cours de
Vienne & de Pétersbourg; ils diſent aujourd'hui
que tous les actes relatifs à cette
opération ont été échangés.
On mande de Vienne qu'on y fait des
a4
( 8 )
levées de recrues , &que tous les hommes ,
abfens par congé , ont ordre de rejoindre
leurs corps reſpectifs . Ces ordres ſe donnent
toujours au commencement de chaque année
, & n'empêchent pas les ſpéculatifs d'en
tirer de grandes conféquences qui ſe vérifient
rarement. Heureuſement pour eux ils
ſe mettent moins en frais de conjectures ;
les arrangemens qui ſe font dans tous les
Etats héréditaires , relativement au Clergé
abſorbent l'attention générale. Parmi les
pièces importantes qui ont été publiées ,
nous citerons celles-ci; ce ſont les principes
établis par l'Empereur pour fervir de
règles à ſes Tribunaux & à ſes Magiſtrats
dans les affaires Ecclefiaftiques .
د
» L'objet & les bornes de l'autorité du Sacerdoce
dans l'Etat , ſont ſi clairement déterminés par les
fonctions & les devoirs auxquels le Seigneur luimême
a borté ſes Apôtres fendant qu'il étoit fur
terre , qu'il y auroit de la mauvaiſe foi à vouloir
ſtatuer ou admettre aucun doute à cet égard , & on
ne fauroit prétendre que les ſucceſſeurs des Apôtres
doivent avoir de droit divin plus d'autorité que
n'en avoient les Apôtres eux-mêmes. Perſonne n'ignore
que N. S. J. ne les a chargés que des forêtions
purement ſpirituelles ; 1°. de la prédication de l'Evangile
; 2°. des foins de fon cube ; 3 °. de l'adminiſtration
des Sacremens ( en tant qu'ils ſont ſpirruels
) ; 4°. du ſoin & de la diſcipline de fon Eglife.
C'eſt à ces quatre objets qu'étoit bornée l'autorité
des Apôtres; & c'eſt par conséquent à ces mêmes
objets ſeulement que peuvent prétendre leurs fucceffeurs.
Il s'enfuit que toute autorité dans 1 Etar ,
eft & doit être aujourd'hui du reſſort primitif de la
puiſſance ſouveraine , ainſi qu'elle a été depuis la
(و )
,
premiere origine de tous les états & de toutes les
fociétés , juſqu'à l'établiſſement du Chriſtianiſme ,
par lequel cet ordre naturel des choſes n'a tullement
été ni pu être altéré. A l'exception des quatre
objets ſuſdits , iln'y a donc aucune forte d'autorité ,
aucune prérogative , aucun privilége , aucun droit
quelconque que le Clergé tienne uniquement
de la volonté libre & arbitraire des Princes de la
terre. Il eſt incontestable que tout ce qui a été accordé
ou établi par l'autorité ſouveraine , & qu'il
dépendoit de ſon bon plaifir d'accorder ou de refuſer
, elle eſt en plein droit d'y faire des changemens
, de le révoquer , même tout-à-fait , lorſque le
bien général l'exige , & qu'aucune loi fondamentale
ne s'y oppoſe , à l'instar de toutes autres loix , conceffions,
établiſſemens faits ou à faire , qu'il eſt de la
ſageſſe & même du devoir de la légiflation d'approprier
aux tems & aux circonstances. Les diſpoſitions
des Conciles qui ne font obligatoires que pour les
Etats qui les ont admiſes ou reçues , font dans le
même cas , attendu que, qui auroit pu ne les pas
admettre du tout , doit prévoir à plus forte raifon
ou rectifier ces diſpoſitions & même les révoquer
entièrement , lorſqu'au moyen de la différence des
tems & des circonstances , la raison d'Etat & le bien
public peuvent l'exiger. L'autorité du ſacerdoce
n'eſt pas même arbitraire ni entièrement indépendante
quant au dogme, au culte & à la difcipline ;
le maintien de l'ancienne pureté du dogme , ainfi
que la difcipline& le culte étant des objets qui intéreffent
ſi eſſentiellement la ſociété & la tranquillité
publique , que le Prince en ſa qualité de ſouverain
Chef de l'Etat , ainſi que de protecteur de l'Egliſe ,
ne peut permettre à qui que ce ſoit de ſtatuer ſans fa
participation , ſur des matières d'une auſſi grande
importance . L'objet & l'autorité du Clergé étant
donc bien déterminés par les principes ſuſdits , il
s'enfuit que c'eſt d'après ces principes que doivent
as
( 10 )
êrre décidés à l'avenir tous les cas de Jurisdiction
Eccléſiaſtique «.
ITALI E.
De FLORENCE , le 26 Janvier.
La Cour de Parme a fait part à toutes
les Cours catholiques , du Bref que le Pape
a adreſſéle 15 du mois dernier à l'Empereur ,
& le S. Pere a autoriſé le Cardinal Vicaire ,
a déclarer le voyage qu'il ſe propoſe de faire
accompagné du Cardinal Doyen Albani
& du Cardinal Gerdil. On ne croit pas
cependant que le Souverain Pontife aille
juſqu'à Vienne , on penſe qu'il pourra chercher
à s'aboucher avec S. M. I. fur les confins
de ce grand Duché lorſqu'Elle viendra
ici pour voir le Grand Duc fon frere &
le Comte & la Comteſſe du Nord.
La mort du Cardinal Delgado laiſſe vaquer
un onzième chapeau dans le ſacré
Collége. Ce Cardinal eſt généralement regretté
par ſes qualités perſonnelles & par
fes libéralités ; il jouiſſoit d'un revenu de
450,000 cruzades , & ne laiſſe point de
fortune , parce qu'il n'amaffoit rien , & qu'il
diſtribuoit aux pauvres tout ce qui lui reſtoit
à la fin de chaque année.
ESPAGNE.
De CADIX , le 31 Janvier:
Le vaiſſeau la Sainte- Elisabeth qui étoit
rentré a été réparé fur- le-champ & vient
( 11 )
de reſſortir pour joindre l'armée de D. Louis
de Cordova ; rien n'annonce encore le retour
prochain de cette belle eſcadre ; les
dernières nouvelles qu'on en a eues ſont du 9
de ce mois , elle continuoit alors de croifer
vers le Cap St- Vincent . Peut-être en s'avançant
juſques au Cap Finistère , pourra- t- elle
rencontrer & intercepter Bickerſton. Si les
vents & la mer le lui avoient permis , Rodney
& Johnstone auroient pu ſe trouver auffi
fur fon chemin. On apprend que ce dernier
eſt entréà Lisbonne fur la frégate la Diana ;
ſes priſes ont continué leur route pour la
Manche ; mais il n'eſt pas fûr qu'ellesaient eu
encore le bonheur d'arriver en fûreté dans
les ports d'Angleterre ; voici l'état de la
belle flotte de D. Louis de Cordova .
La Conception de 92 canons , D. Louis de Cordova
, Général , D. Joſeph Mazaredo , Major-Général
de la flotte , D. Antonio Oforno , Capitaine de
pavillon . Le Terrible de 80 , D. J. B. Bonet , Lientenant-
Général , D. Cajetan Langara , Capitaine de
pavillon ; le Saint-Fernando de 80 , D. Miguel
Gaſton , Lieutenant-Général , D. Fernando Angulo ,
Capitaine de pavillon ; le Saint-Vincent de 80 ,
D. Ignace Ponce , Chef-d'eſcadre , D. François
Cogil , Capitaine de pavillon; Il Rayo ( la Foudre )
de 80 , D. Antoni oPofadas , Chef d'eſcadre , D. Manuel
Guiral ; le Saint- Damaſe de 70 , D. Antonio
Oſorno , D. Domengo de Naves ; le Saint-Eugene
de 80 , d'Ignace , Duc d'Estrada; le Saint- Charles
de 80 , D. Pablo Lazagna ; la Sainte-Isabelle de
70 , le Marquis de Medina ; la Galice de 70 ,
D Juan. Clavijero ; le Sérieux de 70 , D. Philippe
Gayales ; l'Atlante de 70 , D. Diego Quevedo; le
a6
( 12 )
Gaillard de 70 , D. Joſeph Sabala ; Guerrier de 70 ,
D. François-Xavier Morales ; le Saint- Laurent de
70 , D. Juan de Arraus ; le Saint- Juaguin de 70 ,
D. Charles de Tornez; le Saint-Raphael de 70 ,
D. Alverto Olaondo ; le Saint- Angel de 70 , D. Jacinto
Zerrano ; le Saint - Miguel de 70 , D. Joan
Moreno; le Saint- Jean-Baptiste de 70 , D. François
Idiaques ; l'Afrique de 70 , le Marquis de Cazavas ;
le Ferme de 70 , D. Athanaſco Baranda ; le Brillant
de 70 , D. Franciſco Ufatoriez; le Saint- Pasqual
de 70 , D. Louis Barona; le Saint-Pierre de 70 ,
D. Manuel Ordognez; le Saint-Juſte de 70, D. Baſco
Morales ; l'Orient de 70 , D. Domingo Perler ; le
Vainqueur de 70 , D. Joſeph Castejon; le Saint-
Paul de 70 , D. Louis Mugnoz; le Saint-Ifidore
de 70 , D. Alvaro Lopez Cariſoſa ; le Saint- Julien
de 66 , D. Franciſco Cisneros ; le Septentrion de 60 ,
D. Juan Landeclio ;la Caſtille de 60, D. Juan Quindos
; l'Aftuto de 60 , D. Staniflas Velaſco ; le Migno
de 56 , D. Juan Otando. Total 35 vaiſſeaux de ligne .
La Catalina , la Perpetua , la Carmen , la Barbara
, l'Assomption , frégates de 36; la corvente , la
Catalina de 18 ; les bélandres , la Résolution de
20; la volly , la Natalie de 18 & la Grulla de 14 ;
les goelettes le Saint- Jean- Baptiste de 8 , & la
Fortune de 6 .
Les azognes ou les navires chargés de vif argent ,
font le Saint-Léandre de 50 ; les frégates la Sainte-
Clotilde , la Santa- Vibiana de 18 ; le Chambequin ,
le Cayman de 14 ; la Hourque , la Efpaciofa de 16 .
Ily a ıı vaiſſeaux de regiſtre , 3 pour la Vera-Cruz ,
un pour laGuayra , 3 pour la Havane, 2 pour Porto-
Ricco , & pour Buenos Ayres. Le convoi chargé
de 4000 hommes de troupes , confiſte en 30 bâtimens
de différentes Nations , ſavoir 16 Eſpagnols ,
4Hollandois , 4 Génois , 3 Suédois , un Napolitain ,
un Impérial & un Portugais.
2
( 13 )
ANGLETERR E.
De LONDRES , le 18 Février.
Tout ce qu'on débite aujourd'hui de l'Amérique
Septentrionale , ſe réduit à des extraits
des papiers de ces contrées arrivés en
même- tems que les dépêches apportées par
le Colonel Fanning. De petites expéditions
où nos troupes continuent de faire la guerre
en ſauvages , font tout ce qu'ils nous apprennent
, & on ne voit pas que la continuation
des déprédations que l'on exerce
au nom du Roi dans les parties de ce vaſte
pays , où nous avons quelquefois l'avantage
du nombre , foit bien propre à ramener
les eſprits .
Le Gouverneur de la Caroline Méridionale
, M. Jean Rutledge , auſſi - tốt après
que les forces Américaines ont contraint les
troupes Britanniques à évacuer les poſtes
qu'elles occupent , & à ſe réfugier plus près
de Charles-Town , a rendu une proclamation
pour rappeller les familles que la
crainte avoit éloignées de cette province , &
offrir une amniſtie à tous ceux qui ont eu la
foibleſſe de prêter le ſerment d'allégeance à
la Couronne Britannique ; on a remarqué
que cette proclamation a produit un effet
prodigicux ; tous les Loyalistes dont on
vantoit le zèle& la fidélité , ſe ſont emprefſés
de retourner dans leur pays ; c'eſt ce qu'on
a vu pluſieurs fois en pareilles circonſtances
( 14 )
dans le cours de cette guerre , & ce qu'on
ne manquera pas de voir encore ſi elle continue.
Malgré tous les faits qui prouvent que
nous avons irrévocablement aliéné les efprits
des Américains , & que nous ne réuflirons
jamais à les ramener , le Gouvernement
conferve ſes eſpérances , & agit conféquemment.
On prétend qu'au départ des
dernieres lettres , le Chevalier Clinton alloit
s'embarquer à bord du vaiſſeau le
Lion , de 64 canons , ſur lequel le Contre-
Amiral Digby , avoit tranſporté ſon pavillon
, & que ces deux Commandans , avec
3 autres vaiſſeaux de ligne , 7 fregates ou
bâtimens de moindre force alloient entreprendre
une expédition .
>>>On ne dit point , lit-on dans un de nos papiers ,
ce que c'eſt que cette expédition ; ſi elle ne ſert point ,
comme il y a beaucoup d'apparence , à procurer
quelque avantage ſolide à la cauſe royale en
Amérique , elle pourra du moins laver le Général
Clinton du reproche d'inaction. On affure que pour
répondre particulièrement à cette accufation relativement
à la fituation du Lord Cornwallis , il a fait
imprimer ſa correſpondance avec ce Général , &
qu'il en a envoyé des exemplaires à chacun des Miniſtres
; il ne ſe borne pas , dit- on , à ſe juftifier ,
il récrimine; un Officier réfugié Américain qui a
ſervi ſous le Lord , dans un grade ſubalterne , vient
l'accufer d'avoir laiſſé couper mal-à- propos 3 corps
de loyaliſtes que les Américains ont fait priſonniers .
Tel eſt le fort de nos Généraux , après avoir échoué
contre nos ennemis , ils ſe battent entre eux &
s'accuſent mutuellement de revers qu'il ne faut
attribuer qu'à leur déſunion «.
( 15 )
On n'attend pas grand'choſe de l'expédition
du Général Clinton & de l'Amiral Digby
, ni l'un ni l'autre ne peuvent pas faire
grand choſe dans cette ſaiſon ; le dernier ,
fur-tout , n'a pas affez de forces navales ,
elles font encore diminuées par le départ du
Robuste & du Janus, qui convoyoient la flotte
de New Yorck , & dont on n'entend
point parler depuis long-tems. On ignore
leur fort , on fait ſeulement qu'ils ont été
obligés de s'en retourner aux Ifles , & on
n'en a plus depuis de nouvelles .
Du côté des Iſles nous ſommes toujours
inquiets de ce qui ſe paſſe ; les nouvelles qui
nous ont appris qu'une diviſion de l'eſcadre
Françoiſe attaquoit St-Chriſtophe , pendant
que le reſte bloquoit l'Amiral Hood à la Barbade,
nous font toujours craindre que nous
n'ayons eſſuyé quelque échec avant l'arrivée
de l'Amiral Rodney. Nos papiers gardent le
plus profond filence ſur ces points alarmans ,
& ne contiennent que des articles vagues
ſur d'autres qui ne détournent pas notre attention
& ne nous raffurent pas non plus.
>> Selon les dernières nouvelles de Sainte - Lucie ,
diſent- ils , la garniſon de cette Ifle étoit en meilleur
état qu'elle ne l'avoit été depuis ſa priſe. On a fait
pluſieurs tentatives pour rétablir la circulation de
l'air dans l'Iſfle , en mettant le feu aux bois ; mais
c'eſt une opération fort longue & fort difficile ainſi
que celle d'empêcher les eaux de pluie de ſéjourner
dans les terres & d'exhaler des miaſmes putrides qui
contribuent beaucoup à rendre fi dangereux le féjour
de cette le «.
( 16 )
Ce n'eſt pas pour elle que nous avons le
plus d'inquiétudes. Nous attendons avec
anxiété les premières nouvelles , depuis que
nous ſavons que dès le 24 Décembre le
Comte de Graffe tenoit la mer dans ces
parages avec la ſupériorité la plus inquiétante.
Alors l'Amiral Rodney n'étoit pas encore
parti ; & juſqu'à ſon arrivée il peut
s'être paffé bien des évènemens , qui le mettront
lui - même dans l'embarras où nous
ſavons que doit être l'Amiral Hood. La
Hotte pour les Iſles que le premier n'a pu
prendre fous fon convoi , parce qu'elle auroit
retardé fa marche , a paffé le 15 de ce
mois devant Falmouth avec les vaiſſeaux du
Roi la Princeffe Caroline , l'Endimion &
l'Alarme , & le brûlot l'Alecto . On compte
faire partir dans un mois ou 6 ſemaines une
ſeconde flotte , qui ne ſera compoſée que
de tranſports & de bâtimens marchands.
On dit que le 14 de ce mois le Commodore
Bickerſton a paſſé devant les Sorlingues
convoyant la flotte deſtinée pour
l'Inde avec un bon vent de N. E.
>>>L'Amirauté a adopté le projet de prendre au
ſervice du Roi tous les vaiſſeaux de l'Inde en état
de mettre à la mer ; de forte que , d'après le rapport
des Inſpecteurs des vaiſſeaux de la Compagnie , on
va percer pour so canons & joindre à la Marine
Royale ceux qui peuvent être le plutôt prêts à
mettre en mer. Ils feront équipés avec les matelots
des Ifles de Guerneſey, de Jerſey, de Sark & de Man ,
& l'on croit généralement que c'eſt pour cette raiſon
qu'il a été mis un embargo ſur ces ports. Le peu
( 17 )
qui nous refte du commerce de la Méditerranée n'éprouvepas
beaucoup de vexation , parce qu'il ſe fait
furdesbâtimens étrangers. Les Italiens emportent le
profit que nous faiſions autrefois ſur ce commerce «.
Il s'eſt répandu depuis quelques jours
pluſieurs lettres , qu'on dit récemment venues
de l'Inde par la voie de terre ; mais la
Compagnie ne les ayant pas publiées ellemême
, il eſt à préſumer qu'elles font l'ouvrage
de quelques agioteurs. Suivant ces
lettres , les affaires d'Hyder Aly tournent
entièrement à ſon déſavantage , & le Chevalier
Eyre Coote a remporté le 6 Juillet
dernier une victoire déciſive ſur ſon armée.
>> On dit que le Lord North pour ſe ſouſtraire
aux intrigues de ſa diftribution partielle du dernier
emprunt, vientde ſe déterminer à mettre le tout entre
les mains de 4 perſonnes ſeuleinent , ſavoir : Mм.
Harley, Drummond , Payne & Atkinson ; il ne ſe
réſerve que quelques millions pour les Commis de la
Banque , & pour quelques pauvres Députés du Parlement
auxquels il ne peut pas donner de place dans
le moment préſent. Les conditions de ſon nouvel
emarunt font les ſuivantes . Pour chaque ſouſcripteur
de 1000 liv . fterl .
1000 actions à 3 pour 100 , évaluées à 54 ,
soo actions à 4 pour 100 évaluée à 68 ,
1 liv. par an de longues annuités à 15 ,
4billets de loterie à 2 liv. 10 f. la prime ,
540
340
155
IO
1045
Profit net au Souſcripteur , 4 pour :, la loterie eſt
de 50,000 billets & l'emprunt de 14 millions .
>> Le 13 , le Lord Lisburne fit dans la Chambre
des Communes diverſes motions relativement aux
( 18 )
dépenſes ordinaires & extraordinaires de la Marine
pour l'année 1782. Il obſerva que les états de l'ordinaire
de la Marine pour l'année courante excédoient
de 23,000 liv. ceux de l'année dernière , à
cauſe du grand nombre d'Officiers mis ſur la lifte
des vétérans , & des penfions données aux Officiers
hors d'état de ſervir , ainſi qu'aux veuves de ceux
qui avoient éé tués ; que les états de l'extraordinaire
de la Marine excédoient de 209,000 liv. , par
rapport au très-grand nombre de vaifſeaux réparés
& rendus propres au ſervice. Il ajouta : L'ordinaire
déja voté eſt pour 100,000 hommes , à 4 liv . par
mois ; ce qui monte à 5,200,00o 1. L'extraordinaire
eſt divisé en trois articles . 1º. La ſomme néceſſafre
pour la séparation & la conſtruction des vaiſſeaux
dans les chantiers du Roi. 2 ° . Celle néceſſaire pour
le même objet dans les chantiers marchands . 3 °. Les
ſommes qui ont été accordées comme penfions anx
veuves d'Officiers , aux hommes qui ont fouffert
dans le ſervice , & pour d'autres cas de cette nature .
Enfin tout l'extraordinaire de la Marine ſe monte à
902,000 liv. , fur laquelle ſomme il faut prendre
415,766 liv. pour la réparation & la conſtruction
des vaiffeaux dans les chantiers du Roi . Le Capitaine
Minchin s'éleva fortement contre un octroi
aufli énorme. Je croirois , dit- il , trahir mon pays ,
fije ne m'oppoſois pas à ce qu'on accorde un shelling
de plus à une Amirauté qui , d'année en année ,
augmente la dépenſe en diminuant les forces de la
Marine Angloiſe , & ternir ſa gloire. La manière
actuelle de conftruire nos vaiſſeaux leur est trèspernicieuſe;
les bois de la plupart pourriffent , &
quelques-uns font dans un pire état que s'ils avoient
éré maltraités par l'ennemi. Quel est l'état du Blenheim?
Lorſqu'il vint dans la Manche pour joindre
l'Amiral Hardy , qui s'étoit retiré devant
l'eſcadre Françoiſe , qu'il ne rencontra pas depuis ;
il y avoit plus de danger à faire voile ſur ce vaif-
-
( 19 )
ſeau, qu'à combattre l'ennemi ſur un autre. Quel
eſt celui de l'Arrogant , du Sterling - Castle & du
Thunderer ? Si l'Amirauté eût fait les efforts convenables
, n'auroit- on pas envoyé des renforts à l'efcadre
de M. Montray, & prévenu par-là les malheurs
& la honte que nous avons éprouvés en cette occafion
? Pourquoi n'at on pas employé plus de conftructeurs
dans nos chantiers ? Pourquoi , ſi ceux-ci
ne ſuffiſoient pas , ne les a-t- on pas fait aider par
des charpentiers de maiſon ? Mais , dira-t- on , on
auroit pu avoir plus de vaiſſeaux ; la difficulté eſt
de les équiper. Je réponds à cela qu'il y a 2800
hommes employés pour le ſervice de la preſſe ,
leſquels feroient certainement d'excellens matelots ,
& que ce nombre ſuffiroit pour équiper 12 vaiſſeaux
de guerre. Nous économiſons , dit le Chevalier
G. Yonge , quelques guinées d'un côté , pour prodiguer
des millions de l'autre. A 17 liv . 10 f. par
tonneau , nous pouvons conſtruire des vaiſſeaux en
trois ans ou trois ans & demi ; mais à 20 liv . par
tonneau , nous pourrions les lancer dans une année :
ainfi , pour économiſer ſo ſols par tonneau , nous
nous privons de vaiſſeaux qui pourroient terminer
glorieuſement la guerre , & nous épargneroient par
conféquent une dépenſe annuelle de 24 millions.
M. Holdſworthy demanda ſi l'on ne pourroit
pas faire des réformes dans le chantier , & centre
autres ſur l'article des copeaux. Je ne dis pas ,
ajouta-t-il , qu'on ôte ce profit aux gens à qui il
appartient ; mais feront- il impoflible de les en dé.
d mmager par quelqu'autre arrangement qui empêcheroit
la perte du tems & le dégât du bois , deux
choſes très- précientes ..... Autre abus. Un homme
intéressé dans une Compagnie de gens qu'on appelle ,
je ne fais pas pourquoi , acheteurs de vaiſſeaux ,
achere 700 1. un vaiſſeau qu'il revend enfuire 1500
au Gouvernement, & le profitde partage entre la
Compagnie ..... Quelle profuſion d'argent dans
( 20 )
l'affaire des tranſports ! J'en fais un qu'on a employé
à 120 liv. par mois , qui a été 16 mois dehors
, & qui eſt enſuite arrivé à New - York avec
une cargaiſon d'avoine valant environ 2001.; de
forte que cette cargaiſon aura coûté plus de 2000 1.
avant d'être parvenue à ſa deſtination Je crois
bien qu'il y a peu de reproches de cette nature à
faire à l'Amirauté , &je ſuis bien loin de vouloir que
la Chambre refuſe à ce département l'argent dost
il a beſoin pour le ſervice de la nation ; mais je voudrois
qu'il mit plus d'économie dans ſes dépenses.
-M. Huſſey dit que les eſtimations fur le Bureau
étoient horriblement exhorbirantes , & que la manière
dont elles étoient reviſées annonçoit évidemment
le projet d'en impoſer au Public. D'après ces
eſtimations , poursuivit-il , le Comité peut croire
quele Gouvernement lancera cette année 9 vaiſſeaux
neufs ; mais il eſt clair que c'eſt une ſurpriſe , parce
que 3 de ces vaiſſeaux , ſavoir: le Gange , le Carnatique
& le Bombay Castle , votés par la Compagnie
, doivent être lancés pour le Gouvernement ,
mais non par lui. De cette manière nous aurons
cette année- ci moins de vaiſſeaux à notre ſervice
que nous n'en avons eu l'année dernière , & cependant
les dépenſes ſont augmentées. Je yois auſſi
que, quoique la Compagnie des Indes faffe préſent
de la coque, des mâts & des vergues des ſuſdits
vaiſſeaux de guerre ; l'Amirauté porte 33000 liv. ft.
en compte pour ces vaiſſeaux. Il y a quatre ans ,
dit le Colonel Barré , que le Lord Sandwich a déclaré
qu'il avoit alors 80 vaiſſeaux de ligne en état
de ſervir , mais qu'à la vérité ils n'étoient point tous
armés ; & voici qu'actuellement , après tous les
millions votés pour ce ſervice , ſi l'on déduit ſur les
92 en commiſſion les vaifſeaux de guerre , &c. il ne
reſte en effet que 75 vaiſſeaux de ligne en état de
mettre à la mer. Le Lord Mulgrave aſſura que l'Amirauté
actuelle étoit celle qui avoit mis le plus
( 21 )
d'activité dans ſes opérations . >> Depuis 11 ans , le
nombre des vaiſſeaux conſtruits ou réparés , donne
un réſultat de 147,000 tonneaux ; au ſurplus le Colonel
Barré ſe trompe , quand il ne porte qu'a 75 le
nombre de vaiſſeaux de ligne qui doivent être en
commitlion cette année-ci. Il en verra armé 27 de
plus , & non 14 , comme l'aſſurent les Membres de
'Oppofition , ce qui portera nos forces maritimes
à 112 vaiſſeaux de ligne en commiffion; au turplus ,
je puis affurer qu'avant la fin de l'année , notre Marine
ſera augmentée au moins de 20 vaiſſeaux de
ligne , & que par conséquent nous en aurons en
tout 105. Sur les heures , tous les arrêtés pafsèrent
fans aller aux voix «.
Le 14 l'Orateur préſenta les réſolutions ſuivantes
du Comité des ſubſides , leſquelles furent approuvées
par la Chambre. - Qu'il foit accordé
409,766 1. ft. pour l'ordinaire de la Marine , y compris
la demi-paye des'Officiers de mer & des Officiers
des troupes de la Marine pour l'année 1782 .
- 953519 1. pour les conſtructions , reconstructions&
réparations des vaiſſeaux dans l'année 1782 .
- 35,149 1. pour remplacer le fond d'amortiffement
, que la même ſomme ſoit priſe ſur ce fonds
pour ſuppléer au déficit du fonds d'annuités de 1758.
-183,380 1. pour remplacer le ditto , & la même
ſomme priſe ſur ce fonds pour ſuppléer au ditto en
1758. - 153,193 pour remplacer le ditto , & la
même ſomme priſe ſur ce fonds pour ſuppléer au
ditto en 1780. 102,806 pour remplacer le ditto ,
&la même ſomme priſe ſur ce fonds pour ſuppléer
au ditto en 1779.- Qu'il ſoit pourvu à la paye & à
l'habillement des Milices pendant le tems des exercices
annuels pour l'année 1782. -Qu'il ſoit accordé
3000 1. pour le Muſeum Anglois .
Le 11 dans la Chambre haute le Duc de Chandos fit
différentes motions pour que l'on communiquât à la
Chambre toute la correſpondance des Miniſtres de
S. M. avec les Commandans en Amérique pendant
( 22 )
L'année 1781 relativement à la rédition de l'armée aux
ordres du Lord Cornwallis.Ces motions embratſoient
différens objets , ſavoir : les lettres écrites aux Secrétaires
d'Etat ,& par eux ; les lettres entre le Chevalier
Clinton & le Lord Cornwallis ; les instructions données
à nos Amiraux fur la côte de l'Amérique
& aux Ifles , & les informations qui ont été reçues ,
tant par les Généraux relativement aux mouvemens
de l'armée Américaine que par les Miniſtres relativement
au départ des forces aux ordres de M. de
Graffe. Toutes ces motions paſſerent telles qu'elles
avoient été faites , à l'exception de la premiere & de
la derniere. Le Lord Stormont propoſa qu'il fût fait
un amendement à la premiere , par laquelle on demandoit
que toutes ces lettres , &c. fuffent communiquées
en ſubſtance. Le Miniſtre dit qu'il defiroit
qu'on ſubſtituât le mot d'extrait à celui de
Substance , & les années 1779 & 1780 à 1781. Le
Lord Stormont ajouta que ce ſeroit traiter l'affaire
avec plus d'érendue , & empêcher en même-temps
l'Ennemi de recevoir des informations qu'il eſt inutile
de lui donner. Après quelques diſcuſſions , la
motion pour l'amendement paſſa ſans aller aux voix.
-
L'objection à la derniere motion fut un objet
plus intéreſſant. Le Lord Stormont prétendit que ,
A l'on mettoit ſous les yeux de la Chambre les
avis qu'on avoit reçus de l'Ennemi , il pourroit en
réſulter les conféquences le plus fâcheuſes , & que
ce ſeroit au moins nous priver pour jamais de tous
les ſecours dont nous pourrions avoir beſoin par
la ſuite. Ces raiſons , ajouta-t- il, me font croire que
le Duc de Chandos retirera fa motion .
de Chandos ne fut point de cet avis , non plus que
le Duc de Richemont. Ce dernier dit que comme la
grande faute , cauſe de la perre de l'armée Briannique
, venoit ſelon lui , de ce que l'on n'avoit pas
donné l'attention convenable aux informations que
les Miniſtres avoient reçues relativement au départ
de M. de Graffe & à beaucoup d'autres avis ; il étoit
- Le Duc
( 23 )
-abſolument néceſſaire que la motion paſsât dans
fon entier. - Le Lord Stormond répliqua que les
autres Papiers demandés par la motion , donneroient
à la Chambre toutes les informations néceſſaires
, & il répéta que cette motion ſi elle paſſoit
dans ſa toralité , entraîneroit les conféquences les
plus funeftes ; que non-feulement elle obligeroit les
Miniſtres de trahir un ſecret que l'honneur leur
défend de révéler. - La Chambre ayant été aux
voix , la motion du Duc de Chandos fut rejettée à
la pluralité de 63 voix contre 23 .
FRANCE.
De VERSAILLES , le 26 Février.
M. Malouet , Intendant de la Marine à
Toulon , a eu le 3 de ce mois l'honneur
d'être préſenté au Roi par le Marquis de
Caſtries , Miniſtre & Secrétaire d'Etat au
département de la Marine , & de faire ſes
révérences à la Reine & à la Famille Royale,
De PARIS , le 26 Février.
DEPUIS le 19 du mois dernier , nous
n'avions aucune nouvelle de Mahon; avanthier
des lettres arrivées de Madrid , nous
ont appris la reddition du Fort St-Philippe,
>> Un Courier du Cabinet , écrit-on de cette Ville
en date du 16 de ce mois , va partir pour annoncer
à votre Cour & à votre Ambaſſadeur la prise du
FortSaint-Philippe ; elle nous a été apportée hier par
D. J. Sangro , Officier aux Gardes Eſpagnoles , Aidede-
Camp du Général. C'eſt le 4 que le Général
Murray s'eſt rendu; le lendemain la Capitulation
a été ſignée , & la garnison , qui eſt priſonnière de
guerre , a mis bas les armes. La place manquoit de
viande fraîche; la diſſenterie étoit parmi les troupes
( 24 )
&Murray n'avoit plus de bombes. Voilà les cauſes
qui ont opéré ſa prompte reddition ; car la place
ne pouvoit manquer d'etre emportée tôt ou tard.
On a trouvé dans les Magaſins une quantité prodigie
ſe de boulets ; le Général Anglois n'a pu s'empêcher
de témoigner de l'étonnement ſur l'effet de
notre feu & fur-tout de nos bombes , dont une ſeule ,
a-t- il dit, ébranloit tout le Fort. On a vu des Soldats
Anglois pleurer de rage , au moment où ils dépofoient
leurs armes & qu'ils paſſoient fous nos drapeaux.
Tels foot les principaux détails que j'ai pu
recueillir, nous en aurons fans doute une moiffon
plus abondante par le Courier prochain. Il y avoit
dans la place 1200 Soldats , qui ont mis bas les
armes , 250 Artilleurs , 900 malades , 700 Matelots
fervant comme Milices , & 200 Corſes , Grecs , & c .
Total 3250. Le Roi a créé ſur le champ M. de Crillon
, Capitaine Général & D. J. Moreno qui commandoit
la Marine , a été fait Chef- d'Eſcadre «.
M. l'Ambaffadeur d'Eſpagne reçut ce
Courier avant- hier às heures du matin ; à
peine étoit-il à Versailles où il alloit porter
au Roicette importante nouvelle , que M. le
Baron le Fort , Aide-de-Camp & neveu de
M. le Baron de Falkenhayn y est arrivé , &
peu après lui M. le Marquis de Crillon , Colonel
du régiment d'Aquitaine. Ce fiége fait
le plus grandhonneurau Général qui l'a conduit
,& à l'artillerie Eſpagnole. On ne doute
pas que ſon iſſue ne faſſe la plus grande ſenſation
à Londres. Si l'on n'a pas reçu à Londres
de fâcheuſes nouvelles de l'Inde , il
fautque l'ony fût inſtruit que le LordMurray
ne pourroit pas faire une longue réſiſtance ,
puiſque l'on écrit que le Lord North ſe prefſoit
de terminer ſon emprunt , d'une manière
( 25 )
nière à faire juger qu'il avoit pour cela des
raiſons urgentes. Il n'eſt pas douteux que
ſi la nouvelle de la priſe du Fort St Philippe
arrive avant qu'il ne ſoit tout à- fait arfangé
, la baiſſe des fonds qui va ſuivre portera
coup aux opérations de ce Miniſtre .
Le Lord Murray avoit d'abord propoſé de
ſe rendre à condition d'avoir les honneurs de
la guerre , & que la garniſon ſeroit conduite
aux dépens du Roi au port d'Angleterre qu'il
déſigneroit . Ces articles n'ayant pas été acceptés
il propoſa les ſuivans qui furent ſignés
le 4 , à 8 heures du foir.
1º. Attendu que M. le Duc de Crillon , de l'ordre
exprès de ſon Souverain , ne fauroit recevoir fa
garniſon que comme prisonnière de guerre , S. E.
M.Murray conſent de la livrer conformément aux
inſtructions de ſa Cour; cependant il eſpère que
S. E. lui permettra de ſortir avec tous les honneurs
énoncés en l'art. II de la capitulation précédemment
propoſée , lequel n'eſt aucunement incompatible
avec les inſtructions de S. E. , & contribuera
davantage à ſa gloire , puiſque certainement aucune
troupe n'a donné de plus grandes preuves de valeur '
que cette pauvre petite garniſon , qui s'eſt défendue
ſans qu'il foit , pour ainſi dire , reſté un ſeul homme.
-Réponse. La garniſon ſera priſonnière de guerre;
cependant, en conſidération de la conſtance & de
la valeur que le Général Murray & ſes troupes ont
manifeſtées dans leur belle défenſe, on leur permettra
de fortir avec les armes ſur l'épaule , tambour battant
, mèches allumées , drapeaux déployés , j ſqu'à
ce qu'après avoir défité à travers l'armée , ils mettent
bas les armes & leurs drapeaux ; & défirant
en outre le Duc de Crillon de donner une preuve
de la haute conſidération qu'il a pour ce Général
il lui accordera un bâtiment couvert. -2°. Le
2 Mars 1782..
b
,
( 26 )
Général Murray demande que la garniſon puiffe
retourner en Angleterre prifonnière de guerre
dans des bâtimens que donnera le Roi d'Eſpagne ,
& que le Roi d'Angleterre payera ; qu'il tera fourni
des magaſins de la garniſon , des vivres à la troupe
pendant qu'elle demeurera dans cette Ifle , & jufqu'à
ce que les bâtimens de tranſport ſoient prets , &
durant leur paſſage pour l'Angleterre , en la même
quantité , pour chaque homme , que l'on a coutume
d'en fourmır ici , & que l'on permette d'embarquer
Ieurs effets . Accordé. -
1º. Le Général Murray penſe que les Officiers
doivent ſuivre le fort de leurs foldats , & que l'on
Be doit point permettre qu'aucun d'eux retourne
dans ſon pays par terre , à l'exception néanmoios
de ceux dont la ſanté l'exigera ; que la fienae propre
Be lui permettant pas de faire un long voyage
par mer , il eſpère que M. le Duc de Crillon
lui permettra , a lui & à ſa ſuire , de ſe rendre à
Marſeille , &de-la en Angleterre , pour quelle fin
i! a un paſſeport du Roi de France .
4°. Les Corſes , Grecs , &c. feront tranſportés
à Livourne& feront pourvus des vivres de la garnifon;
les tranſports feront payés par l'Angleterre.
5. M. le Duc de Crillon peut être certain que la
garniſon du Fort de Saint-Philippe ne ſervira point
durant la guerre, tant qu'elle ne ſera pas échangée ,
&qu'il ne s'établira pas un cartel qui les exempre de
l'obligation de ne point ſervir durant la guerre.
-Réponse. La confiance que je mets dans l'honneur
des Officiers de la garniſon de Saint-Philippe , ne me
permet pas de douter de l'exécution de la promeſſe ,
de ne point ſervir contre l'Eſpagne ni contre ſes
Alliés, juſqu'à ce qu'elle ait été échangée par l'Eſpagne,
foit homme pour homme , ſoit moyennant
un cartel, s'il s'en établir un , entre leurs M. C. & B.
Les Officiers feront prifonniers for leur parole
d'honneur , donnée par écrit , &confirmée ; à l'égard
des Soldats , on en dreſſera un état avec tous leurs
noms. Leurs Officiers leur expliqueront l'obligation
( 27 )
qu'ils ont contractée de ne point ſervir durant la
guerre juſqu'à ce qu'ils ayent été échangés , & ils les
préviendront que s'ils étoient ca ables de manquer à
ladite obligation , ils ſeroient punis de mort.
6 ° . Le Général Murray ne doute pas que l'humanité
notoire de M. le Duc de Crill n ne le porte
à leur permettre d'acheter a x marchés les légumes
&les rafraîchiſſemens qui pourront contribuer
au rétabliſſement des malades de la garnion.
Accordé. 7 ° . Le Général Murray eſpère également ,
que S. E. ne permettra point que les Officiers &
les Soldats de la garniſon ſoient infultés & maltraités
par l'Armée affiégeante; c'eſt dans cette vue qu'il
propoſe de mettre immédiatement M. le Duc de
Crilion en poffeffion du Fort Marlborough , de la
Redoute de la Reine & de la Lunette de Kane. -
Accordé,
8°. La garniſon Angloiſe demeurera en poſſeſſion
des autres ouvrages extérieurs juſqu'au jour de ſon
embarquement , ſans être inſultée par les Soldats
Ef agnols .- Réponſe La garniton fortira demain
matin de la place pour être conduite à Alecor , où
elle demeurera juſqu'a ſon embarquement , & l'on
aura pour elle toure l'attention que méritent ſa défenſe
& ſa valeur.
9. On donnera reſpectivement des ôtages pour
fidèle accompliſſement des articles précédens
Réponse. En conféquence des articles 2 & 3 qui
traitent des bâtimens de tranſport qui doivent être
fourais par l'Eſpagne , le Général Murray nommera
quelques Officiers principaux qui demeureront en
ôtage juſqu'au retour deſdirs bâtimens.
On apprend de Breſt que le cutter le
Serpent , commandé par M. le Vaſſeur de
Villeblanche , Lieutenant de vaiffeau , &
venant de St Domingue , mouilla dans ce
port le 11. Le Commandant partit la même
nuit pour ſe rendre ici ; on ignore encore
les nouvelles qu'il apporte ; tout ce qu'on
b 2
( 28 )
dit depuis fon arrivée , c'eſt que l'on avoit
appris au Cap le 29 Décembre , que depuis
le 20 , M. de Graſſe tenoit la mer , & qu'avec
24 vaiſſeaux il en bloquoit 17 de l'Amiral
Hood à la Barbade , tandis qu'une
autre diviſion aux ordres de M. de Barras
faiſoit route vers St -Chriſtophe avec 4 à
sooo hommes de troupes ſous les ordres de
M. le Marquis de Bouillé. Si cela eft , comme
au moins cela est vraiſemblable , la nouvelle
d'une action entre M. de Graffe &
l'Amiral Hood ne ſeroit pas deſtituée de tout
fondement ; ce qui paroît plus fûr , c'eſt que
M. de Monteil arrivé à la Havane avec s
vaiſſeaux de ligne , s'eſt joint aux Eſpagnols ,
avec leſquels il garde le paſſage du Vent.
Le bruit ſe répand que la petite eſcadrille
de M. de Kerſaint qui monte l'Iphigénie ,
après s'être arrêtée fort peu de tems fur les
côtes d'Afrique , a fait voile pour Eſſequibo
& Demerari , & que ces Colonies ont été
repriſes ſans coup férir , les Anglois n'ayant
pas jugé à propos de faire aucune réſiſtance.
On ajoute que ſi M. de Kerſaint eût pu arriver
15 jours plutôt , il ſe ſeroit emparé de
20 ou 25 bâtimens chargés des productions
de ces Colonies , & qui ont eu le bonheur
d'échapper , fans être inſtruits du danger
qu'ils couroient.
Les lettres de Bayonne portent qu'il y
eſt arrivé les de ce mois un Courier de
Cadix , portant pour nouvelle que le
Capitaine d'un bâtiment parti de Philadelphie
le 10 Janvier , & qui mouille
( 29 )
,
à Cadix , dépoſe que le Général Gréen a
battu à plates coutures un gros corps de
troupes de la garniſon de Charles - Town.
Cette affaire qu'on dit déciſive , puiſque la
dixième partie des Anglois a échappé à
peine a eu lieu à 60 milles de Charles-
Town; les lettres & la Gazette de Madrid
confirment le rapport de la frégate Américaine
, qui s'appelle l'Espérance ; elles ajoutent
que ce ſuccès ouvrira les portes de
Charles-Town aux Américains; mais vraiſemblablement
il faudra encore d'autres
combats pour faire tomber ce boulevard .
>> Le 10 de ce mois , écrition de Brest , vers les
ſeptheures du foir , le feu prit à la maiſon de force
appellée la Madeleine , qui eſt à côté de Recouvrance
, attenant l'enceinte du port. Les plus
prompts fecours n'ont pu empêcher que le Couvent
& l'Egliſe n'aient été réduits en cendres. Nous
avons frémi un moment en voyant un incendie
auſſi violent à côté du port & d'un vaiſſeau qui eft
fur le chantier ; mais comme le vent venoit du
port , notre crainte a bientôt ceſſé. Perſonne n'a
péri. M. le Comte de Langeron & l'Etat- Major de
la place avec les troupes de la garniſon , ſe ſont
portés avec promptitude vers la Madeleine , & font
parvenus à préſerver du feu les maiſons voisines .
D'un autre côté , M. le Com.e d'Hector & l'Etat-
Major de la Marine , avec des détachemens du
Corps-Royal de la Marine , ainſi que les chaloupes
& les matelots des vaiſſeaux & des frégates de
l'armée, ont préſervé le port du danger éminent
qu'il couroit. Il eſt entré ici le is une priſe
Angloiſe faite par le vaiſſeau le Duc de Chartres :
elle portoit des Américains royaliſtes , échappés à
la défaite du Lord Cornwallis , qui ſe réfugioient
h3
( 30 )
enAngleterre avec tout ce qu'ils avoient pu recueillir
de leur fortune.
L'humanité & la justice réclament partour
des égards pour les prifonniers de
guerre , & des adouciſſemens à leur fort ;
on connoît les plaintes que ceux que nous
avons en Angleterre , ont eu lieu de faire
ſouvent ſur le traitement qu'ils y éprouvent;
notre conduite à l'égard de ceux de cette
Nation est bien différente. Le Gouvernement
ne ſe contente pas de leur prodiguer les
fecours qui leur font néceſſaires , il veille
même à ce que la cupidité des particuliers
n'abuſe quelquefois de leur ſituation . L'Arrêt
du Parlement de Bretagne du 26 Janvier
dernier , eſt un monumenr de juſtice & de
bienfaifance.
>>>La Cour faiſant droit ſur les remontrances &
conclufions du Procureur-Général du Roi , ordonne
que les Ordonnances du Royaume rendues contre
les monopoles & les monopoleurs , feront exécutées
felon leur forme & teneur ; en conféquence
fait défenſe à toute perſonne de s'arroger le privilége
excluſif de vendre aux prifonniers de guerre
Anglois , foit qu'ils ſoient détenus ou cautionnés ,
aucun comestible , provifion , denrée , boiffon &
marchandises au-delà du prix fixé par les Ordonnances
de Police , les règlemens & uſages des lieux :
fait pareillement défenſe à toute perſonne d'acheter
deſdits prifonniers de guerre des eſpèces d'or
& d'argent , ou vêtemens au-deſſous de leur valeur
: ordonne à tous ceux qui achèteront deſdits
effets , d'en faire déclaration dans le jour aux Sub-
Aituts dudit Procureur-Général du Roi , ou Procureurs
Fiſcaux des lieux , laquelle ſera reçue ſans
frais , même de leur repréſenter leſdits effets , à
( 31 )
peine contre les contrevenans d'être pourſuivis extraordinairement
, & punis ſuivant ta rigueur des
Ordonnances , comme monopoleurs. Enjoint aux
Juges des lieux , de tenir la main à l'exécution du
préſent Arrêt qui ſera imprimé , lu , publié & affiché
dans toutes les Villes & Bourgs de la Province ,
où il eſt d'uſage d'envoyer des pritonniers de guerre ,
¬amment dans celle de Dinan ; ordonne qu'à
la diligence deſdits Subſtituts ou des Procureurs
Fiſcaux des lieux , il ſera affiché de trois mois en
trois mois , partout où beſoin ſera , & notamment
dans la Ville de Dinan , de laquelle affiche ils certifieront
la Cour. Fait en Parlement à Rennes , ce
26 Janvier 1782. «
On mande de Dunkerque que le corſaire
l'Union , de ce port , Capitaine Robert
Cornu , y a conduit deux priſes , qui font
l'Amitié, brigantin de 90 tonneaux , chargé
de ſel rafiné & d'eau-de-vie ; & le Courrier,
paquebot de Dunes à Oſtende , armé de fix
canons , & ayant Is hommes d'équipage &
3paffagers , avec la malle , qui a été jetuée
à la mer.
M. leCardinaldeRohan ayant été éluProviſeur
de Sorbonne , la cérémonie de cette
élection eut lieu Jeudi dernier dans une des
falles de la Maiſon de Sorbonne , dont
l'entrée a été libre . Il y a eu pluſieurs difcours
prononcés à la louange de M. de Beaumont
, Archevêque de Paris , dernier Proviſeur
, & d'autres , contenant l'éloge de
fon fucceffeur , auxquelles a applaudi une
affemblée nombreuſe.
Nous avons éprouvé un froid affez rigoureux
depuis le 10 de ce moisjusqu'au 18. La Seine commença
à charrier le 14 ; le thermomètre étoit alors
b4
( 32 )
àſeptdegrés au-deſſous de zéro. Le lendemain il ſe
maintint au même degré ; un vent exceſſivement
froid ſe fit fentir dans l'après-midi. Le 16 , le thermomètre
deſcendit à neuf degrés , & dans la nuit
-il fut juſqu'à plus de dix ; ce qui est le degré de
froid de 1740. A cette époque , la riviere s'arrêta
au-deſſus de Charanton. Le Dimanche le thermomètre
remonta ; & le Lundi , avant midi , il étoit
àundegré & demi au-deſſous de zéro : il annonçoit
conféquemment le degré qui eut lieu dans la nuit.
Le lendemain , vers les deux heures de l'aprèsmidi
, le gonflement de la riviere par l'embaclement
des glaces arrétées de la veille , les ayant fait marcher
avec impétuoſité , & dirigées du côté de
l'Eftacade conſtruite entre l'île Louvier & la Pointe
de l'île Saint- Louis , les cordages qui attachoient &
amarroient les bateaux , quoique forts & en affez
grand nombre , furent caffés ; ce qui fit virer l'un
des bateaux. Les glaces trouvant alors un paſſage
firent partir la grande Patache; ce bateau d'une
- conftruction forte , s'en étant allé au gré du courant
par le canal du poit Saint- Paul , & du deſſous
du pont Marie , où étoient garrés pluſieurs autres
bâtimens , entraîna avec lui des bateaux chargés
de grains , bois & charbons , deux moulins , la
Pompe des Puiſards & des bateaux vuides , dont les
uns ont été fubmergés, d'autres jettés ſur les bergés
& au travers des arches du pont Notre-Dame ,
où on fit déménager ſur le champ tous les locataires
qui occupent les maiſons ſituées ſur ce pont. Il n'a
péri perſonne dans cet évènement.
On parle beaucoup des fêtes qui auront
lieu à Verſailles dans le mois de Mai , pendant
le ſéjour du Comte & de la Comteffe
du Nord; on dit qu'elles ſont arrêtées ; on
a été ſi ſatisfait du bal paré , qu'on en donnera
un ſemblable ; on repréſentera Athalie
( 33 )
dans toute ſa pompe , avec les choeurs en
muſique ; il y aura 2 Opéras , des illuminations
extraordinaires dans les jardins de
Trianon où l'on fait qu'outre les flambeaux
& les lampions , on brûle des fagors derrière
les charmilles , pour former des maſſes
de lumière , des reflets , &c. qui font le plus
bel effet du monde.
On lit dans le Volume de Janvier du Journal
des Cauſes célèbres (1) , une affaire très -intéreſlante
, jugée au Parlement de Douai le 31 Juillet
de l'année dernière , qui mérite d'autant mieux de
trouver place ici , que la ſuite de cette même affaire
ſe trouve actuellement pendante à la Tournelle du
Parlement de Paris , & eſt plaidée par MM. Gerbier ,
Target & de Bonnieres; les Plaidoiries ont commencé
Vendredi 1s Février. La Cauſe eſt entre
des Anglois de la pins haute conſidération .-D'une
part, c'eſt un Miniſtre Anglois , Benjamin Berresfort
, ſe diſant deſcendre des anciens Comtes de
Tirone , qui réclame en France ſon épouſe , laquelle
après avoir été mariée ſolemnellement avec lui à
Londres en face dEgliſe , avoir vécu publiquement
avec lui comme ſa femme &paru comme telle
dans le monde , cédant à des inſpirations étrangères
, a fui la maiſon de fon mari & même ſa patrie ,
& eft venue s'établir à Lille en Flandre , portant
dans ſon ſein le gage de leur union. De l'autre ,
c'eſt une jeune perſonne de 16 ans , deſcendante de
I'Illuftre Maiſon d'Hamilton , qui dit être la victime
de la ſéduction d'un homme d'une naiſſance
,
(1) Le prixde ce Journal intéreſſant eſt de 18 liv. par an
pourParis de 24 pour la Province , franc de port. On s'abonne
chez l'Auteur , M. des Effarts , Avocat, rue Dauphine
, Hôtel de Mouhy ; on peut ſe procurer les Collections
compiettes au moyen de 108 liv. & du prix de la
foufcription de cette année 1782 .
bs
( 34 )
- Au
bien inférieure à la ſienne , qui l'a enlevée de la
maiſon de la dame ſa mere , l'a emmenée au fond
de l'Ecofle , & lui a fait contracter un mariage nul
& irrégulier dont elle demande la nullité.
Parlement de Douai il n'a pas été queſtion de la
validité ou invalidité du mariage , que le mari foutient
ne pouvoir être agitée & décidée qu'à Londres
, & devant leurs Juges naturels. Il demandoit
que ſa femme fût tenue de revenir demeurer avec
lui , & où les Juges ne jugeroient pas à propos
de l'ordonner , qu'au moins il fût autoriſé à la retirer
de la maiſon où elle demeuroit avec la dame
ſa mère, qui la détournoit des ſentimens qu'elle
devoit à fon mari , & à la placer chez un Accoucheur
, lieu convenable à fon état étant enceinte ,
où il pût librement la voir & la ramener aux fentimens
qu'elle a naturellement pour lui , & veiller
à la naiſſance du fruit légitime de leur union. L'Arrêt
du Parlement de Douai avoit autorisé la Demoiſelle
Hamilton à demeurer dans la maiſon où
elle étoit à Lille avec la Dame ſa mere , ſervie &
ſoignée par deux femmes , l'une choifie par ellemême
, l'autre par le ſieur Berresfort. Permis au
fieur Berresfort d'aller voir la Demoiselle Hamilson
une fois le jour , pendant deux heures de
l'après - dîner , après s'être fait annoncer une heure
d'avance ; ordonné ſuivant ce , à la Demoiselle Hamilton
de le recevoir , fait défenſes néanmoins
audit Berresfort d'etre préſent aux couches de la
Demoiselle Hamilton , ſi ce n'eſt de ſon confentement
exprès , comme auſſi d'attenter en aucun
tems à la liberté de la Demoiselle Hamilton , ou
de troubler fon repos directement ni indirectement.
Permet audit Berresfort de propoſer, s'il le trouve
ainſi convenir , une femme pour être préſente auxdites
couches; donne acte audit Berresfort du conſentement
donné par la Demoiselle Hamilton de
lui remettre l'enfant dont elle doit accoucher , en
( 35 )
déclarant par lui le lieu où il le placera; autoriſe
ledit Berresfort de faire garder extérieurement la
Demoiſelle Hamilton par M. Martinage , nommé
d'office par la Sentence de la Prévôté de Lille , &
par telle autre perſonne de la Police de la Ville de
Lille qu'il jugera à propos ; déclare que la Demoiſelle
Hamilton ſera tenue d'être accompagnée dudit
Martinage , lorſqu'elle aura envie de ſe promener
, ce qui ne pourra avoir lieu que dans le
jour & dans la Ville de Lille , fans néanmoins que
ledit Martinage puiſſe monter dans la voiture , ſans
dépens entre les Parties . Les Dames Hamilton
ayant follicité & obtenu du Roi une permiffion de
venir à Paris , & la main-levée des défenſes de
quitter Lille & des Gardes qui leur avoient été
données par l'Arrêt de Douai , font venues à Paris.
Le fiear Berresfort auffi-tôt qu'il en a été inſtruit ,
y eſt venu auſſi redemander comme à Douai fon
épouſe. Les Dames Hamilton ont rendu contre lui
plainte en rapt de ſéduction & de violence , demandé
permiſſion d'informer qui leur a été accordée;
les informations faites , eſt intervenu au Châ
teletun Décret de priſe-de-corps , en vertu duquel
le fieur Berresfort a été conftitué prifonnier au
Grand Châtelet. Il eſt appellant de la Procédure
& du Décret , & demande fon élargiſſement , &
que ſa femme lui ſoit rendue. C'eſt ſur ces demandes
qu'il s'agit de prononcer. «
On apprend de Tours qu'un particulier
de cette Ville ayant marié une de ſes filles
( c'étoit la cadette ) , au moment où elle alloit
dire oui , l'aînée qui l'accompagnoit à
l'Autel , mourut ſubitement. Cette dernière
aventure a donné lieu à beaucoup de raiſonnemens
fur l'effet de la jaloufie.
>> On écrit de Laigle , Ville de la haute Normandie,
que dans la Paroille d'Ecorcé , près de cette
b6
( 36 )
Ville , un jeune homme de 30 ans , à la ſuite d'une
maladie vive , fut tout-à-coup réduit à l'agonie.
Les femmes qui le gardoient , ne lui reconnoiffant
plus de mouvement , lui jettèrent le drap ſur le
viſage , ſelon leur méthode , qui peut être trèspernicieuſe
, puiſque , dans le cas où l'on ſe ſeroit
trompé fur la mort apparente du ſujet , l'interpofition
du drap ne peut que nuire au retour de la
refpiration. Les mêmes femmes , au bout de quelques
heures , par une autre routine ancienne & plus
barbare encore que la première , vinrent calfeutrer
avec de l'étoupe & du chanvre la bouche du malheureux
jeune homme , & les conduits par leſquels
peut ſe faire toute eſpèce d'écoulement & de déjection
; elles l'entourèrent enſuite d'un linceul &
le placèrent dans une bière , où elles ne purent le
faire entrerqu'avec effort , attendu qu'elle étoit trop
juſte dans toutes ſes dimenfions. Après ces préliminaires
, qui furent exécutés trop précipitamment ,
&qui valent à de pareilles femmes liv. 10 fots ,
dont elles ſont quelquefois trop preſſées de jouir ,
le cercueil fut placé à la porte de la maiſon , jufqu'au
moment de l'inhumation. Un Prêtre vint faire
la levée du corps , & quatre Frères de la Charité le
tranſportant fur leurs épaules , s'apperçurent par
les traverſes dont par économie on avoit fait le
fond du cercueils , de quelque chaleur émanée
du poids dont ils étoient chargés . D'après leur déclaration
on entra dans une maiſon voiſine où la
bière fut ouverte. Dès que le corps fut à l'air , &
que la filaffe introduite par les deux femmes fut
ôtée , le jeune homme reſpira , & fit des mouvemens
qui convainquirent qu'il n'étoit pas mort : ſa
femme , qui ſuivoit le convoi en gémiſſant , courut
ſe jetter entre ſes bras , & ne répandit plus que des
larmes de joie ; mais fon bonheur ne dura que deux
jours , & malgré tous les ſoins qu'on prit de fon
mari , elle le perdit ſans retour le troiſième. Lorfqu'on
ſe rappelle que ce jeune homme expofé quel
( 37 )
ques heures au froid ſur une ſimple paillaſſe , a dû
fouffrir beaucoup de toutes les pratiques d'uſage
des deux enfeveliſſeuſes , & furtout de la forte
pretion on s'étoit trouvé le corps dans un cercueil
trop étroit, on ne peut guères douter que la mort
ſubſéquente n'ait été hâtée & même déterminée ,
par tout ce qui s'étoit paffé quelques heures après
faléthargie. La perſonne connue qui écrit ce fait
effrayant, ajoure que dans une autre Paroiſſe des
environs , un particulier âgé de 100 ans , enfeveli
comme le premier , & prêt à être porté à l'Egliſe ,
avoit auffi donné des ſignes de vie , & avoit vécu
quatre ans de plus. On fait qu'il exiſte des loix
fages pour parer à d'auſſi funeſtes inconvéniens ;
mais d'après ce qu'on vient de lire , l'humanité ſe
voit encore forcée de réclamer l'exécution littérale
de ces loix , & fur-tout la prohibition de ces anciennes
pratiques de bonnes femmes , relativement
au tems preſcrit pour les enſeveliſſemens , aux formes
qui doivent y être obſervées , enfin à tout ce qui
doit tendre le plus efficacement à la conſervationde
l'eſpèce humaine «.
La Société Royale d'Agriculture de Lyon propoſe
pour ſujet du Prix de l'année 1784 : Quelle est la
vraie théorie du rouiſſage du chanvre ? quels font
les meilleurs moyens d'en perfectionner la pratique ,
foit que l'opération fe faſſe dans l'eau , foit qu'elle
sefaſſe en plein air ? quels sont les cas où l'une de
ces opérations est préférable à l'autre ? y auroit-il
quelque manière de prévenir l'odeur désagréable &
les effets nuisibles du rouiſſage dans l'eau ? Le
Prix eſt une médaille d'or de trois cents livres.
Les Mémoires doivent être adreſſés avant le premier
Mars 1783 à M. l'Abbé de Vitry , Secrétaire perpétuel
de la Société , rue Saint-Dominique , à Lyon.
Les Numéros ſortis au tirage de la Loterie
Royale de France , du 16 de ce mois ,
font 43,36 , 52 , 48 , 86.
( 38 )
De BRUXELLES , le 26 Février.
C'eſt le premier de ce mois que les Etats.
Généraux ont expédié aux Provinces reſpectives
la Pétition de guerre pour cette année ;
ils l'ont accompagnée de la lettre circulaire
ſuivante.
» S. A. & le Conſeil d'Etat nous ont remis , fuivant
l'uſage annuel , la Pétition générale & l'érat
de guerre, tant ordinaire qu'extraordinaire , dont
nous vous envoyons copie , avec prière d'y conſentir
le plutôt poffible. V. N. P. remarqueront que S. A.
& le Conſeil , après avoir préalablement démontré
la néceffité que les Confédérés donnent le plutôt
poſſible un conſentement unanime à l'augmentation
modérée , mais permanente de la ſolde des troupes
de l'Etat , ont paffé àla repréſentation de la ſituation
de la République , & de ce qu'il convient d'être fait
principalement par les Confédérés dans une circonf
tance comme celle - ci. Nous pouvons , auſſi peu
que S. A. & le Conſeil , diſſimuler que cette fituation
ne foit très-dangereuſe & critique ; d'un côté
la République eſt engagée dans une guerre de mer
diſpendieuſe & ruineuſe avec la Grande - Bretagne ,
dont la ſituation & l'étendue vis-à-vis de nos côtes
& baies met un obſtacle naturel à la fortie de nos
Aottes marchandes , ſans la protection de convois
nombreux & forts. Après avoir vécu pendant plus
d'un ſiècle en paix & alliance avec ce Royaume ,
nous avons été attaqués par lui-même , & de la manière
la plus inattendue , contre la teneur des traités
, avant que nous fuſſions en état de foutenir une
guerre par mer , qui exige tant de choſes , tandis
que lui-même ſe trouveit au contraire le plus fortement
armé par mer. D'un autre côté , l'Empereur
a prié l'Etat de laiſſer démolir les places barrières ,
dont la première conféquence eſt leur entière éva
( 39 )
cuation. Ces places en elles-mêmes , à l'exception
de Namur , qui a toujours été regardé & tenu en
érat comme la clef de la Meuſe , ne ſont d'aucune
utilité , par la décadence où elles étoient tombées ;
mais la manière dont cette démolition a été demandée
& miſe en exécution avec tant de précipitation
, nous donne des raiſons de craindre que
le traité de barrière , avec tout ce qui y a donné
lieu , & tout ce qui en eſt une ſuite , ne ſoit détruit.
Dans cette ſituation des choſes , il eſt certain que
l'Etat doit en premier lieu s'armer par mer , pour
être en état d'agir , non-feulement défenſivement ,
mais offensivement , s'il étoit poffible : lorſqu'on
eft attaqué hoftilement , il faut employer tous les
efforts , pour s'oppoſer à l'ennemi du côté où il
nous attaque ; en un mot , nous devons avoir des
vaiſſeaux & une flotte. Le commerce , l'ame de
l'Etat y a le plus grand intérêt , & ne peut être
maintenu ſans cela; pendant que , d'un autre côté ,
la fituation locale des deux pays ci-deſſus mentionnés
, exige non-feulement la plus grande & la plus
difficile circonfpection pour ne pas expoſer imprudemment
les navires de l'Etat & le courage éprouvé
de leurs Commandans ; mais auſſi que la flotte de
l'Etat ſoit aſſez forre pour pouvoir , après en avoir
tiré des convois néceſſaires pour la protection de
fon commerce &de ſes poffeffions , reſter maitreſſe
de la mer du Nord , ſans quoi les vaiſſeaux de l'Etat ,
en entrant & en ſortant , ainſi que ceux des bons
habitans , deviendroient la proie d'un ennemi qui
eſt toujours dans le voisinage & qui infeſte nos
côtes. Il n'y a donc point de tems à perdre pour
équiper & bâtir des vaiſſeaux. Les tems précédens',
on l'on a été en guerre de mer , quelques diſpendienfes
& ruineuſes qu'elles aient été pour le commerce
, donnent néanmoins des exemples du zèle
avec lequel l'affaire a été entrepriſe. La même vigilance
& le même zèle ne peuvent être allez recommandés.
La bonne volonté , avec laquelle V. N. P. ,
( 40 )
ainſi que les Seigneurs Etats des autres Provinces ,
ont, fur la propoſition de S. A. , conſenti à l'érection
d'un corps de mariniers , nous donne pour cet
objet la plus agréable perſpective. Nous devons
néanmoins folliciter & infifter de la manière la plus
férieuſe , avec S. A. & le Conſeil d'Etat , auprès des
Confédérés , pour continuer de prendre à coeur les
affaires de la Marine , ſuivant le plan des Amirautés ,
avec le zèle qu'exige néceſſairement la fituation actuelledes
affaires & l'eſpèce de guerre où la République
eſt engagée. Mais on ne peut pas en mêmetems
demander de S. A. ni du Conſeil d'Etat , qu'ils
ſe défiftent des inſtances qu'ils ont faites depuis tant
d'années , pour mettre auſſi la République en état
de défenſe & de fûreté du côté de terre. Sa barrière ,
qui lui a ſervi de sûreté pendant un fiècle & demi ,
étantà préſent anéantie , exige de nouvelles meſures ,
pourne pas laiffer l'Etat à découvert & en proie au
premier agreſſeur.- Pour cet effet , il est néceſſaire
d'avoir en premier lieu un bon nombre de troupes .
Le peu de bataillons qui feront retirés des Villes
barrières dans l'intérieur du pays, ne fuffiroir point
pour former une armée avec les troupes que l'Etat
a à préſent en ſervice; ainſi leur augmentation eft
néceſſaire , fur tout dans un tems où le ſyſtême de
la plupart des Puiſſances paroît être , de mettre leur
principale sûreté dans des armées nombreuſes &
toujours prêtes à marcher. Ce n'eſt pas aſſez d'avoir
des troupes de plus : il faut qu'elles ' puiſſent être
miſes en mouvement. L'Etat efttellement dépourvu
de ce qui est néceſſaire à cet effer , que même , en
tems de danger , un ſeul Régiment ne pourroit entrer
en campagne , & néanmoins la modique Pétition
faite par le Confeil d'Etat , pour mettre les troupes
en état de marcher, eſt demeurée juſqu'à préſent
ſaus conclufion , & même , pour ainſi dire , hors de
délibération. Sur-tout il ſera à préſent néceſſaire de
mettre en bon ordre les anciennes frontières de l'Erar .
Pour cette fin , il a déja été fait il y a quelque tems
( 41 )
une Pétition , mais juſqu'ici également ſans fruit.
-Nous nous trouvons donc ob igés d'inſiſter de la
manière la plus forte ſur la conclufion de ces pétitions
, & fur les fournitures à faire , & nous jugeons
devoir donner en conſidération aux Confédérés , s'il
ne conviendroit pas que S. A. & le Conſeil d'Erat
fuſſent priés de faire connoître leurs fentimens fur
les moyens de fortifier le mieux poflible les frontières
de l'Etat à préſent ſi reſſerrées . Par ces
moyens , joints à des alliances avantageuſes avec
d'autres Puiffances , qui ont intérêt à la conſervation
de la République , elle peut être conſervée , &
ſans cela la chère Patrie fera perdue tôt ou tard.
Nous avons jugé devoir expoſer aux Confédérés la
vraie fituarion des affaires ; & nous sommes fâchés
de ne pouvoir leur cacher , que pour atteindre le
-bit proposé , outre les deniers déja dépensés , il
faudra encore exiger des ſommes confidérables . L'argent
eft en effet le nerf de la guerre , & quoique ,
cette expreſſion ſoit priſe ſouvent dans un ſens trop
érendu , comme s'il fuffiſoit d'avoir de l'argent pour
faire heureuſement la guerre , fur-tout après que
durant une longue paix on a perdu de vue ce qui y
eſt néceflaire , c'eſt néanmoins une vérité inconteftable
, que fans les fourniſſemens réels pour les
pétitions agréées , si S. A. ni le Conſeil d'Etat
ne peuvent rien effectuer pour l'amélioration des
affaires . Les Amirautés ne peuvent , fur- tout
dans un tems où preſque tous les revenes ceffent ,
ou ſont confidérablement diminués , ni bâtir des
vaiſſeaux , ni les équiper & pourvoir de matelots ,
ſans le fourniſſement réel des matelots ; & le défaut
de matériaux & la rareté des matelors , augmentent
les dépenſes ordinaires . - La conſidération de ces
difficultés doit faire poster aux habitans , avec patience
& fans murmure , les impôts qui ſeront requis
, afin de parvenir à une paix prompte & honorable.
-Nous terminerons cette Lettre en priant
(42 )
V. N. P. & les Seigneurs-Etats des autres Provinces ,
de la manière la plus preſſante , & en les exhortant
par les propres paroles de S. A. & du Conseil d'Etar ,
d'unir les coeurs & les mains , de mettre de côté
toutes les autres affaires , de vouloir prendre en
délibération , le plutôt poffible , les objets importans
de cette Lettre & la Pétition ci-jointe , non
en paſſant ou à la légère , mais avec cette attention
& cette réflexion qu'exige l'importance des
choſes.co.
On apprend de la Haye que l'affaire du
Chef-d'eſcadre de Binkes , concernant le
navire marchand Hollandois le St- George ,
qu'un bâtiment Anglois conduiſit en préfence
de cet Officier à Livourne , port neutre
de la Méditerranée , eſt maintenant l'objet
des délibérations d'un conſeil de guerre
qui ſe tient à la maiſon du Prince Maurice
dans cette réſidence. Le Confeil eſt compofé
deMM. les Lieutenans Amiraux Wafſenaar
& Haefft. Les Vices- Amiraux Pichot
de Byland & Zoutman , & les Chefs-d'efcadre
Dedel & Mytens.
>>>M. Meyſter , lit-on dans la Gazette d'Amſterdain
Nº. 14 , qui a réſidé aux Indes Orientales
pendant 18 ans ,& les trois dernières années en qualité
de Réfident de France auprès d'Hyder-Aly , qui
l'a accompagné dans toutes ſes campagnes , fe
trouve actuellement ici. On affure qu'il eft chargé
d'une commiflion importante pour notre Compagnie
des Indes, & qu'il a été en conférence pour cet
effer avec les Députés de cette Compagnie qui font
dans cette Réſidence. «
>> Il y a toujours une grande ſciſion entre les
Villes de cette Province , écrir- on de la Haye , au
ſujetde la réponſe à faire àla Ruffio, concernant l'ef
( 43 )
fre de ſa médiation. Le plus grand nombre inſiſte
fur ce qu'on ſe décide préalablement pour/ recommencer
la guerre avec vigueur , & que l'on
n'entame aucune conférence avant que l'Angleterre
ait accordé la libre navigation. En attendant
, ſi nous devons guerroyer , on dit que
notre flotte ſera diviſée en trois eſcadres , dont une
dans les mers du Nord , l'autre dans la Manche , &
la dernière dans le Détroit de Gibraltar . Courier du
Bas- Rhin . N° . 14. «
• On dit à préſent que la réponſe à l'offre de la
médiation de la Ruffie , ainſi que le plan de concerter
les opérations avec la France a été arrêté le 14
dans les Etats de Hollande. On affure que ce plan
s'eſt fait à la fatisfaction de S. A. S. qui ne néglige
rien de tout ce qui peut contribuer à procurer un
prompt ſuccès à cette importante affaire de la part
des Confédérés. On ajoute que le Duc de la Vauguyen
ayant eu vent de ce plan , s'eſt rendu chez
S. A. S. avec qui il a eu une longue conférence.
Supplément à la Gazette d' Amſterdam , No. 15. C
,
» Un navire marchand François arrivé de l'Amérique
, a rencontré en pleine mer MM. de Vaudreuil
& d'Amblimont qui commandoient chacun un
vaiſſeau de guerre de 74 , & avoient ſous leur efcorte
17 bâtimens de traeſports; ils ſe rendoient aux
Antilles par un vent des plus favorables. Supplément
à la Gazette d'Utrecht , Nº. 15. «
Le Congrès des Etats Unis , lit-on dans
une lettre de Philadelphie , l'Affemblée &
le Conſeil de l'Etat de Penſylvanie , les
Chefs & Membres des différens Départemens
ayant été invités par le Miniſtre de
France à ſe rendre dans l'Egliſe catholique
le 3 Novembre , M. l'Abbé Bandole , Aumônier
de la Légation de S. M. T.C. , érant
monté en chaire , adreſſfa à cette auguſte
( 44 )
Affemblée le Diſcours fuivant , après lequel
on chanta un TeDeum en muſique .
* MM. , un des ſpectacles les plus touchans , &
les plus dignes des regards de l'Eternel eſt ſans doute
celui d'un peuple nombreux aſſemblé pour lei rendre
graces de ſes bienfaits ; & tandis que les camps retentiſſent
encore des cris de joie des vainqueurs &
que les nations célèbrent leur triom; he & leur
gloire, le miniſtre des autels ne peut remplir des
fonctions plus honorables que celles d'être auprès
du Tout-puiſſant l'organe de la reconnoiffance publique.
Les prodiges qu'il opéra autrefois pour
le ſalut du peuple qu'il chérifſoit viennent de ſe renouveller
d'une manière non moins éclatante en netre
faveur ; & l'on ne pourroit ſans ingratitude
& fans impiété méconnoître que l'évènement qui
vient de frapper d'étonnement nos ennemis euxmêmes
, & de renverſer leurs deſſeins , eſt l'ouvrage
du Dieu protecteur de votre liberté .-- Eh !
quel autre que lui pouvoit combiner avec autant
de ſageſſe toutes les circonstances qui ont amené
ſuccès ? N'avons-nous pas vu nos ennemis ſe faire
jour à travers des périls fans nombre , & des obftacles
preſque inſurmontables , juſqu'aux lieux qui
devoient être les témoins de leur diſgrace; lieux
qu'ils cherchoient avec autant d'avidité que s'iis
euſſent dû être le théâtre de leurs triomphes ! -
Aveugles qu'ils étoient , ils affrontoient la faim ,
la foif , l'inclémence des ſaiſons , ils combattoient
une armée de braves républicains ; ils répandoient
leur fang , ils traverſoient de vaſtes contrées pour
venir s'enfermer dans cette nouvelle Jéricho , dont
les murailles devoient tomber devant un autre
Joſué . Le Seigneur commande aux vents , à la mer ,
aux ſaiſons , c'eſt lui qui a réuni au même jour , à
la même heure une flotte redoutable , venant du
midi à une armée s'avançant du feptentrion avec
la viteſſe d'un torrent, qui ſe précipite des montace
( 45 )
gnes. Quel autre que celui qui tient dans ſes mains
le coeur des Nations a pu inſpirer aux troupes a'liées
cette tendreſſe vraiment fraternelle ? Comment deux
peuples autrefois diviſés , jaloux , ennemis , nourris
dans des préjugés réciproques ſont-ils devenus auffi
étroitement unis que s'ils ne formoient qu'un méme
peuple ! C'eſt la ſageſſe des chefs , diront les mondains
, ce font leurs vertus , leur modération , c'eſt
un grand intérêt national qui a opéré ce prodige..
Ils vous diront que c'eſt à la ſcience militaire des
généraux , au courage des ſoldats , à l'activité de
l'armée entière qu'il faut attribuer ces ſuccès écla
tans. Plaignons-les de ne pas voir que la réunion
de tant de circonstances heureuſes émane d'une intelligence
divine , & que ces vertus , cette habileté
ce courage , cette activité portent évidemment.
l'empreinte de la volonté de Dieu. De combien
d'autres faveurs n'avons-nous pas à lui rendre graces
dans le cours de cette guerre. Votre union qui
n'avoit dans ſon origine d'autre appui que la juſtice
s'eſt conſolidée par votre courage ,&le lien qui vous
unit eſt devenu indiſſoluble par l'acceſſion de tous
les confédérés. Vous offrez à l'univers le beau
ſpectacle d'une ſociété qui fondée ſur des principes
d'égalité & de justice , touchant au point de ſa
perfection peut aſſurer aux individus , qui la compoſent
, tout le bonheur dont les établiſſemens humains
ſont ſuſceptibles . Cet avantage que cant d'au
tres Nations n'ont pu ſe procurer , même après des
fiécles d'épreuves & de mifère , la Providence Di.
vine l'accorde aux Etats-Unis , & fes décrets ado.
rables avoient marqué l'époque préſente po ir l'accompliſſement
de la révolution heureuſe & mémo
rable qui s'eſt opérée dans ce vaſte continent. Tandis
que vos conſeils acquéroient ainſi une nouvelle
énergie , des ſuccès rapides & multipliés couronnoient
dans le Sud les efforts de vos armes . -
Nous avons vu les infortunés habitans des Etats
méridionaux chaſſés de leurs foyers après une lon
( 46 )
gue & dure captivité , des vieillards , des femmes ,
des enfans , jettés ſans pitié ſur une terre étrangère
: un vainqueur ſuperbe maître de leurs terres
&de leurs eſclaves , au milieu d'une affluence paf
ſagère , ſe réjouiſſoit de les voir dans le dénuement.
Mais Philadelphie a été témoin de leur conftance
& de leur fermeté ; ils ont trouvé une nouvelle
patrie parmi vous , & quoiqu'éloignés de
leur pays , ils ont béni Deu de les avoir délivrés
de la préſence de leur ennemi & de les avoir conduits
dans une contrée où tous les hommes juftes
& ſenſibles leur ont préſenté une main amie &
ſecourable. Le ciel récompenſe aujourd'hui leurs
vertus . Trois vaſtes Etats ont été ſoudainement
arrachés à ceux qui les avoient envahis. Le foldat
avide , chaffé de la conquête , a cherché un aſyle
dans ſes remparts & ſes forterefles ; & l'oppreffion
a paffé comme un phantôme qui ſe diſſipe à
la clarté du jour. -Nous pourrions en ce jour
folemnel renouveller les actions de graces dues au
Dieu des batailles pour les ſuccès dont il a honoré
les armes de vos amis ſur mer & ſur terre dans
les autres parties du monde. Mais ne rappellons
point des évènemens , qui ne prouvent que trop l'endurciſſement
de vos ennemis. Proſternons-nous au
pied des autels & fupplions le Dieu de miféricorde
de ſuſpendre la vengeance ,de les épargner dans ſa
colère , de leur inſpirer des ſentimens de juſtice &
de modération , de mettre fin à leur erreur , & à
leur obſtination , & de faire ſuccéder à vos victoires
la paix & la tranquillité. Prions-le de continuer
à répandre fur les conſeils du Koi votre
allié cet eſprit de ſageſſe, de justice & de force
qui rend ſon règne ſi glorieux. Que le Tout-puil
ſant maintienne dans chaque Etat en particulier
lamême intelligence qui anime les Etats-Unis ; rendons-
lui graces de l'annéantiſſement d'un parti dénué
de ſoutien , & dont il a réprouvé la rébellion ;
offrons-lui des coeurs purs qui ne ſont ſouillés ni
( 47 )
par les haines privées , ni par les diſſenſions publiques
; & que nos voix s'uniſſent comme nos fentimens
& nos vex pour adreſſer au Seigneur
l'hymne par lequel les Chrétiens célèbrent la gloire
& leur reconnonfance. C
PRÉCIS DES GAZETTES ANG. du 19 Février.
M. Welbore Ellis a pris poſſeſſion de ſon département
, il n'eſt entré dans le Minſtère que pour
obtenir une Pairie. Le Lord North a été élu
Gouverneur de la Compagnie de Turquie.
On affure que le Lord Sandwich réſignera ſa
place auffitôt que le Parlement aura fait l'enquête
projettée ſur ſa conduite. On parle beaucoup du
Lord Howe pour le remplacer; cette ſuppoſition
paroît en quelque forte fondée, lorſqu'on ſe rappelle
la difcrétion avec laquelle il a parlé de l'Amirauté
à l'ouverture des débats ſur la Marine. - Le
Miniſtère paroît menacé d'une révolution , relativement
àun changement général de plan. La défection
de pluſieurs des Membres de la Chambre des Commaues
qui (outenoient l'adminiſtration , paroît auſſi
l'indiquer. On prétend que M. Fox va remettre fur
letapis fa dernière motion ſur la Marine ; & s'il
faut en croire les liſtes qui circulent , il y a 213
Membres qui doivent voter pour lui. En ce cas les
amis des Miniſtres auroient peine à balancer cette
majorité de ſuffrages , & le Lord Sandwich reſtera
difficilement en place.
Le Général Guy Carleton a été nommé Commandant
en chefen Amérique , à la placedu Général
Clinton : hier il a eu pluſieurs conférences avec
-le Roi, & ce matin il a été très-long-tems enfermé
avec S. M. & M. Welbore Ellis .
Pluſieurs Corps de Milices ont été incorporés
dans les régimens , ce qui fait monter le total des
troupes dans le Royaume à 57,000 hommes , cn
y comprenant 12,600 Maîtres de Cavalerie. -
3000 hommes doivent encore ſortir de l'Electorat
( 48 )
-
deHanovre pour aller aux Iſſes . Pluſieurs tranſports
que 1on arme ſur la Tamiſe doivent aller les pren
dre ſous peu de jours. Les Généraux Alle--
mands les plus ſavans & les plus célebres , en auront
le commandement. Le Miniſtre a remercié le Général
Freitag de l'activité & du zèle qu'il venoit de
montrer à Portsmouth pour faire embarquer les
troupes , dont la plus grande partie cependant a péri
de maladies , ou eſt restée à Portsmouth dans les
Hopitaux.
L'Eſcadre d'obſervation deſtinée à croifer dans
la Manche la campagne prochaine pour y protéger
le commerce , doit être compoſée de 24 vaiſſeaux de
ligne&d'autres de moindre force. Elle a ordre de ſe
tenir prête à appareiller dans les premiers jours
d'Avril. Le commandement de celle de la mer du
Nord fera parragé entre le Lord Mulgrave & le
Commodore Elliot .
Le Roi par un Edit du 1s Février, a ordonnéun
embargo fur tous les vaiſſeaux & bâtimens chargés
ou qui doivent être chargés de boeuf , de porc ou de
proviſions falées de toute eſpèce , dans chacun des
ports des Iſles de Jerſey , de Guernefey , d'Alderney
&de Sark, lequel embargo reſtera fur ces vaiſſeaux
& bâtimens juſqu'à nouvel ordre.
La Compagnie des Iudes qui eſt dans l'uſage de
payer le fret auffitôt après le retour de ſes vaſſeaux
qui ſont dehors pour 3 ans , n'a point encore fait ces
payemens , & il ne paroît pas vraiſemblable qu'elle
procède à aucunes remiſes pour cet objet d'ici à
quelque tems. -Cet évèrement eſt une preuve
évidente de la diſette extréme d'argent qu'éprouve
actuellement le Royaume , & qui eſt l'effet ou des
remiſes conſidérables faites en Aménque par les
Entrepreneurs , ou de la ſtagnation du Commerce , &
peut-être de ces deux caules réunies .
L'Aigle , corſaire François , a donné dans le convoi
du Commodore Johnstone, près de Montili-
Bay , & l'on imagine qu'il a fait quelques priſes.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 9 MARS 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
AMadame la Marquise DE BR ****
Dame de Charité à S. Sulpice.
POUR
OURune faute affez légère ,
L'Amour étoit en brouille avec ſa mère,
D'un air contrit & les pieds nuds ,
L'oeil obſcurci de quelques larmes ,
Il s'en alloit ſans carquois & fans armes.
Où courez- vous , lui dit Vénus ?
Hélas ! répondit-il , le coeur rempli d'angoiffe ,
Ayant perdu votre amitié ,
Je vais ine mettre à la pitié
D'uneDame de la Paroiffe.
Auſſitôt il double le pas,
Nº. 10 , 9 Mars 1782, C
50
MERCURE
Rempliſſant tous les lieux de ſa douleur amère;
Il vint ſe jeter dans vos bras ,
Et ne crut point avoir changé de mère.
( Par M. de Mont **. )
Au Révérend Père THÉODORE , Provincial
de la Charité,
QuU e j'admire ce Chef de Héros bienfaiſans !
Que d'utiles projets cette grande âme enfante !
Sa figure annonce trente ans ;
Mais ſa conduite en annonce ſoixante .
Lorſque les cheveux blancs ombrageront ſon front ,
Puiſſe-t'il copſerver l'ardeur de la jeuneſſe ,
Comme il ſait poſſéder , dans la folle ſaiſon ,
La gravité , les moeurs de l'auſtère vieilleſſe !
ADIEUX & D, ... Château de M. le P.D....
ADIEU , fombres boſquets , folitude chérie ,
7 Aſyle du ſilence , où la mélancolie ,
Et d'un ſoleil plus doux les rayons languiſſans ,
Verſoient avec la paix la fraîcheur dans mes ſens ,
Me plongeoient dans le ſein d'une molle parefſe ,
Et me faisoient aimer juſques à ma triſteſſe.
ADIEU rians jardins , où ſur de verds gazons
Des tendres roſſignols j'écoutois les chanfons;
DE FRANCE.
st
:
Leurs accens pleins d'amour réſonnoient dans mon
âme ,
Et mon coeur s'enivroit du bonheur de leur flamme;
Tranquille , je rêvois au bruit de leurs concerts;
Je me couronnois Roi d'un magique Univers.
Bercé nonchalamment par l'aimable Eſpérance ,
J'oubliois tous mes maux , je changeois d'existences
Des larmes de plaiſir s'échappoient de mes yeux ;
J'adorois ma chimère , & me croyois heureux.
:
ADIEU fertiles champs , immenfe & riche plaine ,
Où la penſée errante avec l'oeil ſe promène ,
S'étend , ſe fortifie, & , pleine de vigueur ,
Revient à mon eſprit donner votre grandeur.
BIENTÔT enveloppé dans des nuages ſombres ,
Sur vous le trifte hiver va répandre ſes ombres.
Tremblez , voici le monſtre : il avance à grands pas ;
Il ſouffle devant lui la neige , les frimats ,
Étend ſes bras glacés ſur la Nature entière ,
Et de ſa froide haleine il pâlit la lumière.
Eh bien ! tyran du monde , afſouvis ta fureur.
Gronde, aquilon fougueux , miniſtre de terreur ;
Gèle dans leurs foyers tous les Créſus avares ,
Dont la foifd'entaſſer ferma les mains barbares :
Et ces mortels ſi vains de leurs titres pompeux ,
Fais leur ſentir auſſi qu'ils ne ſont pas des Dieux.
Mais ſur ces lieux charmans n'étends pas ton empire;
Laifſe ſur eux en paix ſouffier le doux zéphire ;
Cij
52 MERCURE
D'un Philoſophe aimable ils ſont l'heureux ſéjour;
Que chaque aurore y ſoit l'aurore d'un bezujour.
Eh! pour qui brilleroit l'aftre qui nous éclaire ?
Pourqui feroient les fleurs dont s'embellit la terre,
Cette robe d'azur dont les Cieux ſont vêtus ,
Et ces beaux tapis verds à nos pieds étendus ?......
Fût-il ſous les rayons d'un ſoleil ſans nuage ,
L'aſyle du méchant n'est qu'un antre ſauvage ;
Mais le ſage , du monde eſt le premier flambeau ,
Etſa demeure ſainte eſt un Éden nouveau.
J'ai vu dans ces jardins fouler l'herbe naiſſante
Par les pieds délicats d'une beauté touchante ;
La pudeur eſt le fard de fon front ingénu ;
こ
Qui la voit une fois , doit aimer la vertu,
C'eſt un air de candeur qui charme , & qu'on révère,
Le ſourire innocent d'une ſimple Bergère.
Voyez tous ſes enfans accourir dans ſes bras ,
De leurs baiſers rivaux rougir ſes doux appas ,
Ou former autour d'elle une jeune ceinture ,
Triomphe d'une mère , honneur de la Nature,
Voyez-la s'avancer belle de ſes enfans :
Quel céleste maintien ! quels regards raviſſaus!
Ainsi , lorſque la nuit a déployé ſes voiles ,
Phébé marche en triomphe au milieu des étoiles.
SAGE D .... les Dieux dans leur bonté
Réſervoient tant d'attraits pour ta félicité ;
Ils voyoient tes vertus , & leur puiſſance auguſte
T'accorda cebienfait pour prouver qu'elle eſt juſte.
DE FRANCE. 1
53
Mais toi , ſois juſte auſſi , Philoſophe , Orateur ;
Il eſt temps que Themis te doive ſa ſplendeur.
Au milieu des Bourreaux , Themis toute éplorée
Cherche entre leurs poignards ſa balance égarée;
Sur fon Temple ſanglant, devenu fon tombeau ,
Fais planer ton génie & luire un jour nouveau.
Rends la peine inutile en prévenant le crime;
Hériſſe & rétrécis les routes de l'abîme ;
Et fi bravant les Loix , ſi bravant les Vertus ,
Se dérobent au frein des mortels corrompus ,
Laiſſe alors de tes mains échapper le tonnerre ,
Mais qu'un feu lumineux le précède & l'éclaire :
Quand il tombeau haſard ou dans l'obſcurité ,
C'eſt le Tyran qui frappe , & non pas l'Équité.
Hâte-toi ; prends ta place au Temple de mémoire ;
Éblouis l'envieux des rayons de ta gloire ;
Etdans l'égarement de ſon trouble mortel ,
Qu'il accoure lui-même encenfet ton autel.:
(
STANCES à ZÉMIRE , furfon départ
deGenève.
QUOUOII !! vous , Conquérante adorée,
Vous abandonnez nos remparts ?
A-t'on jamais vu Cythérée
Craindre la préſence de Mars ?
- QUE redouter avec vos charmes ?
Amour pour vous cût combattu ;
:
H
Ciij
54
MERCURE
Le bras poſe bientôt les armes
Lorſque le coeur ſe ſent vaincu.
D'AUTRES defirent ce voyage
Pour recouvrer leur liberté.
Ah! dans un fi doux eſclavage
Que je fois toujours arrêté.
ZÉMIRE , pour un inſenſible,
Brûlez de même à votre tour ;
Mais la vengeance eſt impoſſible
S'il n'a le bandeau de l'Amour.
* ÉGLE fuyait le Dieu Zéphire ;
Il la ſuivit & fut vainqueur ;
Lapourſuite peut me ſéduire ,
Si fa fin plaît à votre coeur .
Du moins , en volant fur vos traces,
Formerois-je un plus beau deſſein:
Il ne ſuivoit qu'une des Grâces ,
Moi , j'en poursuivrois tout l'eſſaim ?
MALGRÉ la Patrie & laGloire ,
Parlez , & je cède en ce jour
Tous les lauriers de la Victoire
Pour un ſeul myrthe de l'Amour.
QU'ENTENDS- JE , charmante Guerrière ?
Vous endoſſez l'habit de Mars ;
*Églé étoit une des trois Grâces
DE FRANCE.
55-
Jamais vos coups pourront- ils faire
Le même effet que vos regards ?
AH! fuyez au lieu de combattre;
Diomède bleſſa Vénus ;
Si vous imitiez Cléopâtre ,
Tous nos Guerriers ſeroient vaincus .
TROP fortuné , jeune Zémire ,
Si votre ceoeur forme en partant
Pour le Poëte un doux ſourire ,
Un léger ſoupir pour l'amant.
(ParM. Vernes , Poëte Genevois de quinze ans.)
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
duMercureprécédent.
Le mot de l'énigme eſt le Vent ; celui
du Logogryphe eſt Médecin , où se trouvent
Dèce , Cid , Médine , cime , Mede , Mein
dime ,Eden , Mie , idée, Nice , nièce.
P
ÉNIGME.
ETITS Rois , petit Peuple & petits Potentats ,
Voilà le compoſé de mes petits États.
Le croirois-tu , Lecteur ? Législateurs ſuprêmes ,
Ils t'impoſent des lois qu'ils reçoivent eux-mêmes.
Ils font chargés d'impôts & ne poſsèdent rien :
Ils n'aiment point le fang ,& font toujours en guerre.
1
Civ
56 MERCURE
Leur commerce eſt fatal ;&, quoique faitpour plaire,
Souvent il fit , hélas ! plus de mal que de bien....
J
( Par M. de la Brétonniere.)
LOGOGRYPHE.
2
E ſuis un animal connu dans tous pays ,
De laide figure , aux yeux mornes.
Dans la Province & dans Paris
Aux paffans je montre les cornes.
Je porte la barbe au menton.
Mais pour exercer ta raiſon ,
Lecteur , en diverſes manières ,
Tu peux décompoſer mon nom.
3
On me voit deſfus les rivières
Servir de pont au Voyageur ;
J'étois chantéjadis chez un peuple voleur ,
Or me chante encore à l'Eglife ,
Néanmoins aujourd'hui le Chrétien me mépriſe.
Apréſent , devine Lecteur.
(ParM. Aubry fils. )
4-
DE FRANCE.
57
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Les Hommes Illuftres de la Marine Françoise
, leurs Actions mémorables & leurs
Portraits , par M. de Graincourt , Peintre
Penfionnaire de S. E. Mgr. le Cardinal de
Luynes. A Paris , chez l'Auteur , rue Saint-
Martin , la porte-cochère au - deſſus de
Saint- Julien-des- Meneſtriers , près du culde-
fac de Clervaux , 1781. in-4°. 10 ,
11 & 12. Cahiers .
M.
• DE GRAINCOURT n'a pas été flatté du
jugement qu'on a porté de ſon Ouvrage,
dans le Mercure du 29 Avril 1780 ; il s'en,
plaint , mais avec beaucoup de douceur &
de modération; il déclare avoir profité des
conſeils contenus dans l'article même qui
l'a bleſſé ; enfin , ſi la critique n'a pas dû être
moins févère à ſon égard, le ton dont il ſe
plaint de ſes rigueurs eſt bien propre à la
défarmer.
Le Mercure eſt l'ouvrage de pluſieurs ,&
nul de nous n'eſt garant des jugemens d'un
autre Coopérateur ; nous ne dirons pas fi
nous adoptons ou fi nous rejetons le jugement
dont il s'agit ; nous dirons ſeulement
que l'Auteur de cet extrait n'eſt pas celui du
premier, & qu'il ne répond que de celui- ci,
Cv
58 MERCURE
qu'il n'a ſous les yeux qu'un ſeul Cahier ou
Volume ſur lequel eſt écrit à la main , to ,
11 & 12. Cahiers ; que ce Volume offre
d'abord le portrait du Marquis de Létanduère
, & un feuillet qui termine ſon article
; que M. de la Galiſſonnière & M. de
la Bourdonnais rempliſſent le reſte du Volume.
Le portrait de M. de la Galiſſonnière , le
ſeul qu'on trouve dans ce Volume , nous
par oît fort beau , & nous donne une idée
très-avantageuſe de cette Collection d'Eſtampes.
Quant à l'Ouvrage , ſon principal mérite
n'eſt peut-être ni dans le plan ni dans la
forme; mais il eſt dû beaucoup d'encouragement
à un Citoyen qui n'a épargné ni travaux
ni dépenfes pour faire un Ouvrage patriotique
, inftructif dans tous les temps ,
particulièrement utile dans le momentpréfent
, capable d'inſpirer cette émulation généreuſe
qui produit les grandes chofes , &
d'animer l'amour de la patrie &de la gloire
partous les motifs que fourniffent & Phonneur
& l'exemple. D'ailleurs , l'Auteur a
puifé dans des fources pures &fécondes , le
dépôt de la Marine lui a été ouvert par l'or
dre du Gouvernement .
Le nom de M. le Marquis de la Galiſſonnière
rappelle une époque glorieuſe pour la
Marine Françoiſe, & brillante pour la Narion;
e'eſt cer illuſtre Marin qui , par la vic--
toire navale remportée ſur l'Amiral Byng ,
prépara la priſe de Port- Mahon & la conDE
FRANCE.
59
quête de l'Iſle Minorque ; ce fut ſon dernier
exploit , & ce fut à la fois le plus éclatant&
le plus utile. Peu de Généraux , peu de grands
Hommes en tout genre ont eu cet avantage ,
de finir par la plus belle époque de leur vie ,
&de mourir dans toute leur gloire. La ſanté
de M. de la Galiſfonnière étoit dérangée depuis
pluſieurs années , cette expédition acheva
de la détruire. Au retour de Mahon , il ſe
rendoit à Fontainebleau , où la Cour étoit
alors , les forces lui manquèrent abſolument
à Nemours , & il y mourut le 26 Octobre ,
âgé de près de 63 ans.
Le Roi, touché, comme il le devoit, d'une
telle perte , témoigna du regret de n'avoir
point envoyé à M. de la Galiſſonnière le
bâton de Maréchal de France. Je l'attendois
ici , dit- il , pour le lui donner moi-même.
Les vertus de M. de la Galiſſonnière égaloient
ſes talens ; il avoit fur- tout une mo
deſtie rare. " Il étoit , dit l'Auteur , du petit
>>nombre de ceux qui auroient perdu à écrire
leur hiftoire." ود
Obſervons que dans le court intervalle de
paix qui ſépare la guerre de 1741 & celle de
1756 , le deſtin de la France fut de perdre
le Maréchal de Saxe & le Maréchal de
Lowendal , fur les ſervices deſquels elle
ſembloit devoir compter encore pour longtemps
; & que dès 1756 elle perdit encore
leGénéral de mer le plus propre à ſeconder
ces grandsGénéraux de terre.
A travers les déſaſtres que la France
Cvj
60 MERCURE
éprouva ſur mer dans cette guerre de 1756
pluſieurs Marins s'illuftrèrent par des exploits
dignes d'une meilleure fortune : les
d'Aubigny , les la Touche - Tréville , les Duchaffault
, les Rozier , les Vaudreuil , les
Kerſaint , les d'Aché , les Cornick , &c. rendirent
leur nom à jamais célèbre ; l'Auteur
en fait ici une mention honorable. Il rapporte
fur- tout avec complaiſance un beau
trait de courage & de bienfaiſance de M.
Cornick. Ce trait , étranger à la guerre , eft
de 1770. La Garonne étoit débordée; les
Marelors les plus hardis n'oſoient s'expoſer
àla violence du courant , qui ſembloit devoir
tout entraîner ; M. Cornick fut réduit
à forcer , le piſtolet à la main , quatre des
plus vigoureux d'entre ces Matelots , " de
>> monter avec lui dans un canot qu'il tenoit
>> près de la maiſon qu'il habitoit aux en-
>> virons de Bordeaux. Avec ce canot il alla
>> ſucceſſivement dans toutes les maiſons de
>> l'Ifle Saint Georges , d'où il retira les ha-
>> bitans à demi- noyés& mourans de frayeur.
ود Il tranſporta en terre ferme plus de fix
>> cens perſonnes de tout fexe &de tout âge ,
» & ne ceffa pendant trois jours de paffer
>> & repaſſer la rivière pour ſauver des effers
>> de ceux qu'il avoit mis en sûreté , & pour
ود leur porter des ſubſiſtances ». Quoique
M. Cornick ne fût pas riche , & qu'il fit par
cet accident une perte conſidérable , il nourrit
à ſes frais pendant pluſieurs jours les malheureux
qu'il avoit ſauvés. Le danger paffe ,
DE FRANCE. 61
:
M. de Cornick ſe retira chez lui,& s'y tint
conftamment enfermé , ſe refuſant aux applaudiſſemens
& aux remercîmens de la ville
deBordeaux.
L'article dont l'Auteur paroît , avec raiſon
, le plus content , eſt celui de M. de la
Bourdonnais ; il faut convenir qu'il avoit
fur cet article d'excellens matériaux; car fans
compter les fecours qu'il a pu tirer du dépôt
des affaires étrangères , quelles reffources ne
lui fourniffoient pas les Mémoires faits par
M. de Gènes , dans le malheureux procès
criminel qui , au retour de M. de la Bourdonnais
, furent ſa récompenſe , comme les
fers l'avoient été de Chriftophe Colomb ,
après qu'il eut découvert l'Amérique ! Ces
Mémoires font un tableau éloquent des expéditions
de M. de la Bourdonnais & des
grandes chofes qu'il avoit faites dans l'Inde.
On ſe ſouvient encore de l'intérêt ardent &
univerſel qu'ils inſpirèrent en faveur de cet
homme illuftre, contre lequel le Publicavoit
eu d'abord les plus fortes préventions . Le
brevet d'une penſion accordée à ſa veuve ,
porte les termes ſuivans :
Il est refté trois ans à la Baſtille , exposé à
toutes les rigueurs d'une instruction criminelle.
Un jugement authentique l'a déclaré
innocent ; mais fa longue détention avoit altéréſa
ſanté & nui àſa fortune. Il n'a furvécu
que peu de temps àſon jugement , & il
eft mort fans avoir reçu aucune récompense
62 MERCURE
ni aucun dédommagement pour tant de perjécutions
& pour tantdefervices.
Il eſt mort le 10 Novembre 1753 .
Cet Ouvrage entier ſe vend 36 liv. chez
l'Auteur , à l'adreſſe que nous avons donnée
dans le titre.
LES Hochets Moraux , on Contes pour la
première enfance , dédiés à LL. AA. SS.
Mlle d'Orleans & Mlle de Chartres , par
M. Monget ; avec cette double épigraphe :
« Ne montrez jamais rien à l'enfant qu'il
>> ne puiffe voir; tandis que l'humanité lui
> eſt étrangère , ne pouvant l'élever à l'état
➤ d'homme , rabaiſſez pour lui l'homme
ود à l'état d'enfant. ( J. J. Roufleau ).
>> Difficile est propriè communia dicere.
» ( Horace ) . » A Paris, chez Lambert &
Baudoüin , Imprimeurs- Libraires , rue de
la Harpe, près S. Côme.
Le but de ce Livre s'annonce afſez par le
titre. L'Auteur s'eſt propoſé de mettre la
morale à la portée de la première enfance ,
comme une ſcience dont on ne peut troptôt
donner des leçons. On a fait ſentir l'infuffifance
& même le danger des Fables de
La Fontaine pour cette première inſtruction.
M. Monget a pensé que ſes Hochets Moraux
pourroient y ſuppléer ; offrir aux enfans
les defauts de leur âge , qui deviennent
des vices dans un âge plus avancé , leur en
faire preſſemir les conféquences funeftes ,
DE FRANCE. 63
leur montrer la vertu riante & aimable ;
enfin , leur former le coeur & l'eſprit en
amuſant leur imagination fans l'égarer. Au
furplus , en préferant la Poésie , ſoit pour
aider la mémoire des enfans , foit pour habituer
leur oreille à l'harmonie & leur langage
à la préciſion , il s'en est interdit beaucoup
de reſſources dans la néceffité de ſe
rendre' intelligible. Un de ces petits Contes
inftructifs ſuffira pour faire juger la manière
de l'Auteur.
Le Trône , Conte.
AUTREFOIS une jeune Reine ,
Du coeur de ſes Sujets aimable Souveraine ,
Sur ſon trône où brilloient l'or & les diamans ,
Promit de faire aſſeoir , pendant quelques momens
Aſes côtés , l'enfant qui ſeroit le plus ſage
Du voiſinage.
Après cela l'enfant , ſelon ſon bon plaiſir ,
Seroit le maître de choiſir
Habits , bonbons de toute eſpèce.
De plus , il avoit la promeſſe
Diobtenir chaque jour quelque jouet nouveau,
Puisun joli carroſſe, &puis un beau château ;
Enfin , à la bonne Princeſſe ,
On pourroit librement parler de fa ſageffe.
L'un dit : fans faute ce matin
J'ai lumon François , mon Latin ,
Et bienrécité mes Prières.
64 MERCURE
:
こ
L'autre: ſans humeur , ſans dépit,
Hier je n'ai point contredit
Mes coufines qui ſont ſi fières.
Celle-ci , par ſa propreté
Sur ſes habits, ſur ſa perfonne ,
Avoitbien contenté ſa bonne ;
Et celui- là , de ſon goûté ,
Aux pauvres avoit fait l'aumône.
Beaucoup , par leur diſcrétion ,
Leur douceur on leur politeſſe ,
Sur le trône de la Princeſſe
Avoient quelque prétention.
Il en vient une , c'eſt Sophic ;
Ah! dit-elle avec modeſtie ,
Madame , ſi vous connoiffiez
Le papa , la maman que j'aime ,
い
J'en fuis sûre , autant que moi-même ,
Oui , bientôt vous les aimeriez :
Leur obéir en tout eſt mon bonheur ſuprême.
Pour le bien qu'il a fait , chacun mérite un prix ,
Dit alors la Reine attendrie ;
Et vous l'aurez , mes bons amis.
Mais tout ce que j'avois promis ,
Le trône, les bonbons , les jouets , les habits ,
Le château , lecarroffe,ah! tout eft pour Sophie.
Cet opufcule convient ſur-tout aux enfans
, & peut être très - utile aux Inſtitu
teurs.
DE FRANCE 65
GEOGRAPHIE Comparée , ou Analyse de
la Géographie ancienne & moderne , &c .
Sixième Livraiſon in- 8°. renfermant la
Géographie Phyfique & la Géographie
ancienne de l'Espagne. A Paris , chez
l'Auteur , ( M. Mentelle, Hiſtoriographe
deMgr. le Comte d'Artois) , rue de Seine ,
hôtel de Mayence , près du Notaire ;
chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du Jardinet
, & Nyon le jeune , Libraire , quai
des Quatre- Nations.
L'AUTEUR ne s'eſt pas diſſimulé que la
Livraiſon de cette partie de ſon Ouvrage a
été un peu tardive; auffi cherche-r'il à s'en
juſtifier dans un court Avertiſſement.
" J'ai fait affez attendre la Deſcription de
>>l'Eſpagne , dit il , pour que la portiondu
>> Public qui prend quelque intérêt à la
ود ſuite de monOuvrage , ſe croie en droit
>> de m'en faire des reproches; mais j'ai eu
>> des raiſons affez légitimes de ce retard ,
>>pour qu'il me ſoit permis d'eſſayer à m'en
>> juſtifier » . Il expoſe enfuite qu'encouragé
par le ſuccès de ſon entrepriſe, il a refait
ſon premier travail ſur la Géographie ancienne
de l'Eſpagne ; qu'il s'eſt procuré les
meilleurs Ouvrages Géographiques & hiftoriques
de cette Nation ; qu'il a étudié la
langue Eſpagnole& confulté les gens les plus
inſtruits fur l'Eſpagne , ſoit à Madrid , ſoit à
Paris ; il parle avec une louable reconnoif
66 MERCURE
ſance des perſonnes qui ont bien voulu l'ai
der de leurs lumières. Cette première partie
de la deſcription de l'Eſpagne ne doit donc
pas être confondue avec tous les Livres élémentaires
deGéographie , puiſqu'il eft compoſe
d'après les Ouvrages Eſpagnols , Anglois
& François qui ont le mieux traité de l'Efpagne
, & que cette partie elle même a été
revue par des Eſpagnols inſtruits. Ces ſoins ,
&la modeſtie de l'Auteur , ne peuvent qu'intéreſſer
infiniment aux ſuccès de tout l'Ouvrage;
& nous ofons , d'après ce que nous en
connoiffons , lui prédire que s'il le continue
avec le même ſoin , ce Livre ſera bientôt
le ſeul que l'on pourra citer en Géographie ,
pour la méthode du plan & la vérité des détails.
Nous prendrons un article au haſard
pour juſtifier notre jugement , c'eſt le Diftrict
de Batuécas. L'Auteur en a trouvé la
deſcription dans l'Ouvrage de D. Antonio de
Pons , & dans l'Ouvrage Anglois de Talbot
Dillon.
« La vallée , ou plutôt les défilés de Ba-
>> tuécas , ſont à 14 lieues de Caſtille , au
» S. O. de Salamanque , à 8 à l'Eſt de Cindad-
> de- Rodrigo , &c. Ce lieu eſt par confé-
» quent dans les montagnes qui ſeparent
>> l'Eſtremadure de la Nouvelle Caſtille.
>>Tous ce pays eft affreux par la hauteur:
>> des montagnes , leur aſpect inculte & la
ود forme effrayante des rochers.Apeine y a
>> t'on quatre heures de jour en hiver......
>>-Un des plus triſtes cantons de Batuécas ,
>
DE FRANCE. 67
ود
ود
eſt celui de Jurdes. M. Dillon dit que cet
endroit eſt en ſi mauvaiſe réputation que ,
>> quand un voyageur s'informe aux gens du
>> pays s'il y eſt arrivé , ils difent toujours .
>> de proche en proche que ce lieu eſt un
>> peu plus loin , perſonne n'oſant avouer
» que c'eſt dans la vallée de Jurdes qu'il
>> habite *.
ود
८
Cette vallée de Batuécas étoit ignorée
» de toute la terre , lorſque ſous le règne de
>> Philippe II on commença à en parler en .
>>Eſpagne; mais c'étoit de la manière la plus
> extravagante. On croyoit ce pays habité
>> par des Diables & des Payens . L'Evêque
>> qui occupoit alors le Siége de Coria , dans
ود le Diocèſe duquel ſe trouve cette vallée ,
>> affermit encore ces bruits en publiant la
> lettre qu'il écrivit au ſujet de l'établiſſe-
>> ment d'un Couvent de Carmes en ce lieu.
>>Dans cette lettre il dit pieuſement au Roi :
» Je rends grâce au Très haut , de ce que
>> Votre Majesté a permis que l'on établit un
>> Couvent dans cette malheureuse & triſte:
» Contrée, où , ily a 40 ans, comme je le
» vois par les archives de l'Évêché , il n'y
» avoit que des Payens égarés par les appa-
» ritions du Démon......
* On trouve en effet dans les Inſtitutions Oratoires
de Quintilien , ce paſſage..... Et Gurdos
quos pro STOLIDIS accepit vulgus , ex Hispania
traxiffe originem audivi. Si l'on fait deſcendre les
Jurdes actuels de ces anciens Gurdes, l'origine n'estpas
flatreuſe.
68 MERCURE
» On dit que ce pays fut découvert par
une Demoiſelle del'illuſtre Maiſon d'Alba,
>> qui , s'enfuyant avec ſon amant , s'enfonça
> dans l'intérieur des montagnes , où elle
>> trouva un peuple abſolument étranger
par les manières & par le langage , dont
>> à peine on entendoit quelques mots go-
>> thiques. Cette hiſtoriette , vraie ou faulle,
>> fit grand bruit à Salamanque , à Madrid.,
>> &c. Elle fut le ſujet de pluſieurs Pièces de
» Théâtre. »
Lesbornes de cet extrait ne nous permettent
pas de rapporter pluſieurs articles fort
intéreſſans que nous avons remarqués dans
la partie de ce Volume qui comprend la
Géographie ancienne. Les principaux peuples
de l'Ancienne Eſpagne y ſont déſignés par
l'emplacement qu'ils occupoient ,& par les
particularités que nous ont tranſmiſes les
Auteurs fur les moeurs , les habillemens ,
les principales villes. Le morceau hiftorique
qui termine ce Volume eſt fait avec
une grande préciſion ; il met ſous les yeux
en peude pages le tableau des révolutions de
l'Eſpagne depuis ſes commencemens juſqu'à
nos jours.
Les Cartes qui accompagnent cette Livraiſon
ſont très nettes & très bien gravées ; la
Carte Phyſique , fur- tout , eft du plus bel
effer , c'eſt un genre nouveau en Géographie
que ces cartes , qui ne repréſentent que les
chaînes des montagnes & les baffins des
fleuves. M. Buache en a le premier donné
1
DEL
FRANCE. 69
P'idée; mais rien n'a été exécuté dans ce
genre de comparable à la Carte que nous
avons ſous les yeux. Le tableau chronographique
, très - bien diſpoſe , eſt un chefd'oeuvre
de Typographie. Cette Livraiſon eſt
de 6 liv. pour les Souſcripteurs , & de
7 liv. 10 fols pourceux qui n'ontpas ſouſcrit.
NOUVEAUX Effais Hiftoriques fur
Paris, pour fervir de Suite & de Supplément
à ceux de M. de Saint- Foy,
2 Vol. in 12. A Paris, chez Belin , Libraire
, rue Saint Jacques. Prix , 3 livres
brochés.
: :
De toutes les Villes de France , & peutêtre
de l'Europe , Paris eſt celle qui a eu le
-plus d'Hiftoriens; cependant bien des ſiècles
s'écoulèrent avant que le Libraire Corrozer
( en 1568 ) eût fait imprimer dans le
ſeizième fiècle ſes Antiquités ſur Paris. Les
principaux monumens n'en étoient pas
moins connus; ils étoient ſi bien enchaînés
, par la tradition , à l'Hiftoire nationale,
qu'il étoit preſque inutile d'en compoſer un
Ouvrage à part. Il n'y avoit pas grand mal
que des conſtructions qui ne tenoient à
rien , & que l'orgueil ou une cauſe paſſagère
avoit élevées , retombaſſent avec leurs
ruines dans l'oubli . Il étoit inutile de ſavoir
qu'une rue étroite , obfcure & mal percée
étoit appelée jadis Sacalie , d'où lui eſt venu
lenomde Zacharie. Il étoit également inu70
MERCURE
tile de tranſmettre de père en fils des menfonges
populaires.
Parcourons la lifte des Auteurs qui ont
fouillé dans les Antiquités de Paris. Le
Journal de l'Etoile peut être cité dans cette
foule. Il rend compte chemin faiſant des
changemens arrivés dans Paris , & ne manque
jamais d'en indiquer les cauſes. CeJour
nal eſt très - utile à ceux qui écrivent l'Hiftoire
du ſeizième ſiècle. On y trouve pêlemêle
les affaires de l'Etat , cellesde la famille
de l'Etoile , les morts , les naiſſances , le prix
des denrées , les maladies , les événemens
gais & tragiques. Il cache ſous un air de
naïveté la malignité de ſes traits : on le lit
avec intérêt. Palquier vint bientôt après lui ,
*& s'affigna, par ſes recherches ſur laFrance,
-une place dont il n'a pu être encore dépof-
-ſédé. Il avoit il eſt vrai , dans le Greffe de
laChambre des Comptes , une mine abondante
qu'il a heureuſement & agréablement
exploitée. On peut lire l'Etoile & Paſquier
-fans ſe laffer, & on fait quelque choſe de
mieux que de courir les rues à la ſuite des
coureurs modernes qui ont rétréci de plus
en plus leur plan , & qui ont ſemblé perdre
de vue que l'Hiſtoire de la Capitale d'un
Royaume tient à l'Hiſtoire de toutes les
familles; c'eſt- là que furent les Guerriers ,
lesMiniſtres , les Ambaſſadeurs ; c'eſt là que
la plupart font enſevelis. Cent monumens
rappellent leur vie &leurs travaux. Il faut
2.
DE FRANCE.
71
donc quelque talent dans ce genre de travail;
il faut une connoiffance parfaite des
temps , des hommes , des généalogies & de
l'Hiftoire , Ce n'eſt pas tout cela qu'on retrouve
dans pluſieurs de ces faiſeurs d'Effais
fur Paris. Le ſavant Fondateur de la
Bibliothèque de Saint Germain - des - Prés,
(16,5) le Père Dubreuil , dans ſon Théâtre
des Antiquités de Paris ( en 1979 ) avoit
porté le flambeau de la diſcuſſion ſur des
monumens , & donné des liſières à ceux
qui devoient le ſuivre..
Depuis l'Etoile , Paſquier & Dubreuil
juſqu'à Louis XIV, Paris ne compte point
d'Hiſtoriens . La création de l'Académie des
Inſcriptions , l'établiſſement d'un Cabinet
des Médailles & le dépôtdes Estampes donna
à cette Capitale des Ecrivains , des Graveurs
& des Antiquaires. Tous les monumens
furent interrogés; bientôt on eut fur des
Médailles toutes les époques intéreſſantes
de la Monarchie. Les Médailles néceſſitèrent
les Commentaires : de-là tant de Diſſertations
écrites avec préciſion , & remplies
d'érudition; elles ne pouvoient que plaire ;
mais l'on ne tarda point à abandonner à des
hommes médiocres la ſuite de ces recherches
, où le génie n'avoit plus rien à réchauffer
ni à embellir. Sauval avoit publié ſes
Antiquités de Paris ,&ſes recherches avoient
été accueillies. L'érudition y abonde , &
quelquefois il a de la chaleur. Jaillot , ha
71
MERCURE
bileGéographe , occupé toute ſa vie à lever
des Cartes , eſt entré dans les plus grands
détails dans celles qui concernent la France ,
&il peutêtre d'une grande utilité. Piganiol de
la Force , inſtruit à fond de l'Hiſtoire de
France , & qui en avoit parcouru toutes les
Provinces , après avoir publié une Deſcriptiondu
Royaume en quinze Volumes in- 12 ,
donna la Deſcriptionde Paris endix Volumes.
Cet Ouvrage a été réduit en deux Volumes.
Nous croyons que c'eſt le ſeul que l'on
puiſſe conſulter. Nous ne parlons point de
Germain Brice ni de Lemaire ; ces deux
Hiſtoriens font trop minutieux & trop crédules.
Germain Brice eſt cependant eſtimable
, & fait repréſenter avec exactitude la
beauté des édifices de la Capitale , ce qui
n'est pas un foible mérite dans un homme
dont toute la tâche doit ſe borner à décrire
&à transcrire. Saint - Foix recueillit tous
les matériaux que ſes prédéceſſeurs avoient
entaffés confulement dans leurs Ouvrages.
Dirigé par le goût & retenu par un eſprit
de critique , il fit un choix , & donna
non l'Histoire de Paris , mais des Effais.
Ce titre le mettoit à l'abri de la cenſure.
On avoit en tort de lui demander pourquoi
il n'avoit pas tout dit , pourquoi il
avoit rejeté un Hiſtorien pour donner la
préférence à un autre. Sainte-Foix écrit à
volonté, ſans plan , s'arrête quand il veut ,
amuſe , eſt piquant. On le lit plutôt pour
fe
DE FRANCE.
73
ſe délaſſer que pour s'inſtruire. Son ſtyle
eft toujours ingenieux. On pourroit lui reprocher
de finir ſouvent par des pointes qui
dégénèrent en calembourgs , caractère particulier
de ſes Eſſais. Ce n'eſt pas avec ce
ſtyle que l'Abbé Leboeuf a écrit ſon Hiftoire
du Diocèſe de Paris , Ouvrage ſavant ,
& qui a fourni des traits ſans nombre à
Saint- Foix.
A la ſuite de Saint- Foix , font venus de
nouveaux faiſeurs d'Hiſtoires de Paris. En
moins de fix ans on en a compoſé une
vingtaine, ſoit de la Ville ou des Environs ,
ou des Maiſons Royales. Ce feroit perdre
du temps que d'eſſayer de les analyſer. Un
ſeul , rédigé par M. Hurtaut , en 4 Volumes
in- 8°. , & qui ſe vend chez Moutard , mérite
de tenir une place dans les Bibliothèques.
C'eſt un Dictionnaire où la partie du
ſtyle n'eſt point ſoignée , mais où ce défaut
eſt racheté par beaucoup d'exactitude , &
par une Collection complette de tous les
monumens &de toutes les origines.
Il étoit permis de croire que tout étoit àpeu
près dit , & que les Écrivains de Paris
alloient fe repofer au moins pendant un
demi - fiècle , pour pouvoir nous montrer
enfuite Paris tel qu'il fut & tel qu'il ſeroit.
Nous venons d'être détrompés. Voici de
nouveaux Effais ſur Paris , ſervant de Supplément
àceux de Saint-Foix. Nous ferions
bien embarraffés de leur affigner une place.
On voit que les Auteurs n'ont point couru
Nº. 10 , 9 Mars 1782. D
74
MERCURE
après l'érudition. Le ſtyle eſt ce qui les a embarraffes
le moins. Nous n'avons rien trouvé
de nouveau ; nous pourrions même leur reprocher
des anachroniſmes , des origines'
controuvées , & des differtations hors d'oeuvre.
C'eſt tantôt un relevé, fait ſans choix, des
gazettes , tantôt une répétition de fables anciennes
& abſurdes . Les Auteurs veulent ,
difent- ils , peindre les moeurs & le caractère
de la Nation. Nous n'y avons rien reconnu ;
en vain avons-nous jeté les yeux dans ce
miroir oùse réuniſſent les teintes nationales ;
rien de remarquables ne nous a frappé. Il
paroît que les Auteurs ont eu plus d'intention
que de talent ; ils prétendent à la gloire
de s'affeoir à côté de Mézerai, de Rollin &
de Vertot. Nous leur ſouhaitons bien fincèrement
cette bonne fortune. Nous aurions
defiré que l'Ouvrage eût été au moins écrit
comme les deux premières pages du premier
Volume , comme la Notice fur Voltaire
, qui tranche avec le reſte du Livre. M.
le Chevalier du Coudrai ( l'un des Auteurs)
ſemble aimer la critique , & être prêt à y
foufcrire; il prometde faire mieux. La Critique
s'empreſſe de l'y inviter. Il paroît que
la plus grande partie de l'Ouvrage eſt de lui ,
fur tout ce qui eft relatif aux Théâtres des
Boulevards & de la Foire : ce n'eſt pas la
partie la plus médiocre de ſes Eſſais. M. le
Chevalier du Coudrai annonce un troiſième
Volume; nous fſommes perfuadés qu'il fera
des efforts pour racheter les énormes négliDE
FRANCE.
75 :
:
gences qu'on peut lui reprocher dans les
Volumes qui viennent de paroître.
TRIBUTS offerts à l'Académie de Marseille ,
par,M. de Paftoret , Conſeiller à la Cour
des Aides de Paris , Membre de cette
Académie. in- 12 . A Paris , chez Jombert
jeune , Libraire , rue Dauphine.
Ces tributs Littéraires ſont les premiers
eſſais d'un jeune Magiſtrat qui s'honore de
cultiver les Belles- Lettres , & que la poefic
delaſſe quelquefois d'un travail plus ferieux.
Si l'on rencontre encore dans la Société des
oiſifs importans qui s'efforcent de décréditer
les talens de l'efprit , on les regarde comme
des Welches dignes de ces temps de barbarie
, où un homme qui ſavoit lire paſſoit
pour un être fingulier ; & où un Seigneur de
Châtel , quand il vouloit figner , trempoit
fon gantelet dans un pot d'encre , & l'appliquoit
ſur le papier. Ce font de véritables
eunuques au moral qui affectent de mépriſer
les jouiſſances de l'âme , parce qu'ils font incapables
de les goûter. Au reſte , ils ne peuvent
guères s'en faire accroire fur leurs prétendus
dédains , quand ils voient le Duc,
le Prince , le Marquis ſe faire gloire d'être à
la fois Horace & Mécène. C'eſt ici le lieu de
citer le début d'une Épître de M. le Marquis
de Saint-Marc.
Enfin me voilà doncAuteur ,
Dil
76 MERCURE.
Puiſqu'ainſi le dit ton Épître ;
Auteur ſoit: je m'en fais honneur,
Sans ofer prétendre au bonheur
D'honorer quelque jour cetitre.
Ces jolis vers viennent à l'appui de nos
réflexions, M. de Paſtoret eſt encore loin
d'avoir ce ton aimable & facile ; mais il annonce
du talent ſans mauvais goût ; ce qui
eſt beaucoup. On trouve de la netteté dans
ſes idées , &de la clarté dans ſon ſtyle. Voici
le début de ſa première Épîtrefur les Sociétés
de Paris.
Vers les murs de Paris tout-à-coup tranſporté,
J'y vois entrer l'ennui de vices eſcorté:
Phébus est dans les mers ; & l'oiſive opulence ,
Lafſe de ſommeiller au ſein de l'indolence ,
Appelle le plaifir qui , ſourd à ſes accens ,
Tranquille , rit au loin de ſes cris impuiſſans.
Le début de cette Épître eſt un peu brufque.
Vers n'est pas ici l'expreſſion la plus
convenable ni la plus harmonieuſe. On ne
commenceguère une Épître par cette prépoſition,
Tout-à- coup eſt inutile & vague.
Phébus eft dans les mers , eſt une erreur mythologique
qui doit être au moins rendue
d'une manière poëtique ; mais il ſeroit mieux
de n'en plus faire uſage.
Tranquille ,&c. je ne ſais ſi cette image
eſt ici bien placée. Une figure employée à
delfein, &qui ne fait pas d'effet ,eſt à coup
DE FRANCE. 77
sûr mal employée. Ce qui ſuit vaut beaucoup
mieux.
Du Dieu de la molleſſe adorateurs ſtupides ,
Tels ſont donc des Gaulois les enfans intrépides !
Reſtes effeminés d'un peuple de Guerriers ,
Nous moiſſonnons le mirthe où croiſſoient les lauriers .
Etde les admirer notre fierté s'offense !
Dans les plaines de Mars , au ſortir de l'enfance ,
Des charmes de l'honneur nos ancêtres épris ,
Couroient de la valeur ſe diſputer le prix;
Du treſſet , du loto, les tournois pacifiques ,
De leurs vains deſcendans ſont les combats uniques.
Le reproche exprimé dans ce dernier vers
n'eſt- il pas un peu exagéré ? Rien n'est beau
que le vrai , le vraifeul eft aimable : & d'ailleurs
uniques eſt il affez poétique ? Nous
nous en rapportons à nos Lecteurs . Obfervons
encore qu'on ne dit point s'offenfer
d'admirer: cela n'eſt pas François. On refuſe
d'admirer , on s'en laſſe , mais on ne s'en
offenſe pas.
Sur-tout qu'en vos Écrits la langue révérée ,
Dans vos plus grands excès vous e ſoit toujours ſacrée.
Voici des vers bien tournés , & qui ont le
mérite de rendre poétiquement des détails
petits & familiers.
Des êtres ennuyés mélangeant des cartons ,
Baillent une heure ou deux pour perdre trois jetons,
Diij
78
مو
MERCURE
Ou calculant cent fois leur richeſſe meſquine,
Differtent gravement ſur le produit d'un quine.
L'Auteur trace enſuite divers portraits :
il peint un vieux libertin.
Sur un bâton tardif ſon corps voûté s'allonge ;
Vainement tous les jours la ſecourable éponge
D'un baume précieux dois rafraîchir ſonteint.
Il y a de l'intention dans ces vers: ils
prouvent que l'Auteur cherche à parler
la langue poétique , & qu'il doit un jour la
poffeder. Nous l'invitons à choiſir davantage
&fes expreſſions & ſes idées. Quelquefois
il fait des portraits qui ne font que des caricatures.
Nous lui demandons par exemple
ſi les plaiſanteries que l'on va lire font de
bon goût.
La maligne Chloé, de ſon fauſſet aigri ,
Perfiffle le tourment de ce vieillard flétri ;
Chloé , qui , pour ſéduire entaſſant les grimaces .
Grand'mère de Cypris, ſe croit la ſoeur des Grâces.
Dandin l'aime pourtant : d'un air grave & foumis,
Il requiert humblement que ſon coeur ſoit admis
Afoupirer; & veut , pour prix de ſa conſtance ,
Que l'Amourfans repit prononcefaSentence,
On fera plus content de la peinture faty
rique d'un Abbé mondain . ,
D'un ton très-doucereux graffeyant la fleurette ,
Il fait d'un doigt léger diſpoſer une aigrette :
DE FRANCE. 79
Il eft couru , chéri ; c'est le coq d'unfeſtin ;
Très-ſavant. Si jamais il ne lut Auguſtin ,
Si par le nom à peine il connoît Chryfoftome ,
Et l'éloquent Grégoire & le brûlant Jérôme ,
Monfieur , le verre en main , explique avec ſuccès
Des ruſes de l'Amour le manuel françois.
Une fleur dans ſes doigts mollement ſe balance.
Chacune s'applaudit des regards qu'il lui lance ,
Et d'un coup-d'oeil rendu haſardant le pouvoir
Lui dit: mon cher Abbé , vous refterez cefoir.
Celui- ci ſe rengorge , & lourdement promène
Sur les appas vieillis de la triſte Climène ,
De ſes yeux libertins le charme impérieux.
Il parle à haute voix d'un ton myſtérieux ,
Se penche avec languenr , & foupire , & folâtre ,
Careſſe ſon menton dont il eſt idolâtre ,
Agite ſes cheveux , ſourit d'un air fripon ,
Diſpute chaudement ſur l'effet d'un pompon ,
Verſe l'ambre à grands flots ; pour charmer l'auditoire
,
D'un ſel blaſphémateur aſſaiſonne une hiſtoire ;
Et, content de lui-même au fortir du feſtin
Court repoſer ſes voeux dans un lit clandeſtin.
,
On voit affez que dans cette galerie de
portraits, l'Auteur a voulu imiter l'Épître
de M. de Voltaire , intitulée : la Vie de Verfailles
& de Paris. Il eſt inutile d'obſerver
combiencette eſquiſſe au crayon eft loin de
la touche brillante de fon modèle. Mais il
DIV
80 MERCURE
peut parvenir à l'imiter de plus près ; on
fait qu'il peut faire mieux.
:
Ainfi qu'un jeune Peintre inſtruit
Sous Lemoine & ſous Largillière ,
De ces maîtres qui l'ont conduit,
Se rend la touche familière ;
Il prend malgré lui leur manière ,
Et compoſe avec leur eſprit.
L'Épître morale que nous venons d'examiner,
eſt ſuivie d'une Ode fur la Servitude
abolie, dont le plan eſt bien tracé; on trouve
enfuite un badinage intitulé , les Comédiens
deCampagne. L'idée de la Mort , autre Épître
morale , termine le Recueil. Cette Pièce
pèche par le plan , ou , pour mieux dire , elle
n'en a point. On voit que l'Auteur a emprunté
par-ci par- là les idées d'Young , &
qu'il les a quelquefois affoiblies . Il ne faut
jamais rien écrire que de ſenſé & de ſenti ,
autrement la poélie , cette langue divine ,
n'eſtplus qu'un jargon au deſſous de la proſe.
Note concernant l'Extrait du Livre de Silius
Italicus , inféré dans le Nº . 8 du Mercure.
Dans l'extrait qu'on a donné de Silius
Italicus , ( Mercure du Samedi 23 Février
1782 , Nº. 8 , page 163 , ) on dit que
Silius s'eſt privé dans le Diſcours de Pacuvius
, de ce mouvement pathétique de
DE FRANCE. $1
Tite - Live : Et alia auxilia defint , meipfum
, ferire , &c.
Pour aller juſqu'au coeur, que voulez-vous percer ?&c.
C'eſt une inadvertence ; Silius a employé
ce morceau , mais avec autant de froideur
& de peſanteur que Tite - Live & Racine
y ont mis de préciſion & de vivacité. Ainſi ,
dans un ſens il eſt preſque vrai de dire
qu'il s'eſt privé de ce mouvement pathétique.
Voici ces vers ; on peut les com
parer à la profe de Tite-Live ; & quant
au ſens général , c'eſt celui des deux vers
d'Achile dans Iphigénie.
4
1
Talia commemorans , fama Majoris amore.
Flagrantem ut viditjuvenem , furdumque timori ,
Nil ultrà pofco , refer in convivia greſſum ,
Adproperemus ait ; non jam tibi pectora pubis
Sidonia fodienda manu tutantia Regem.
Hocjugulo dextram explora ; namque hac tibiferrum,
Si Panum invaſiſſe paras , per vifcera ferrum
Noftra eft dusendum. Tardam ne ſpernesenectam ,
Opponam membra , atque enfem extorquere negatum
Morte meâ eripiam.
Dv
82. MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE..
LE Vendredi premier Mars, on a repréſenté
, pour la première fois , Thésée, Tra--
gédie Lyrique de Quinault , remife, en mufique
par M. Goffec..
Theſée est un des Drames les plus in--
téreſſans qu'ait fourni la Mythologie. Si
l'on y apperçoit quelques défauts très-remarquables
, il faut en accuſer, le temps
dans lequel Quinault travailla , & fe fou--
venir qu'il bâtit , ſans modèle, l'édifice de la
Scène Lyrique. Mais ſi , depuis une douzaine
d'années , le ſyſtême de cette Scène a
changé , ſi quelques-unes des innovations
qu'on a ſu y admettre ſont réellement heureuſes;
fi on a prouvé par des faits & par
des ſuccès que le gente de la Tragédie doit
être abſolument noble , fier , & qu'on ne
peuty admettre que très- rarement ces madrigaux
, tant vantés malgré leur fadeur , ces
idées qu'on s'obſtine à nommer galantes , &
que Boileau appeloit des lieux communs de
morale lubrique: pourquoi reſpecteroit- t'on ,
chez Quinault , des acceſſoires que le goût
de fon fiècle approuvoit & que le nôtre.
DE FRANCE. 83
condamne ? Pourquoi ne ſe feroit-on pas un
devoir d'émonder ceux de ſes Ouvrages que
l'on remet à la Scène , d'une foule de vers
rampans , fans idée , ſans grâces , qui , loin
d'être ſon génie , n'en font , pour ainſi dire,
que l'écume. Laiſſons crier les enthouſiaſtes ,
&faiſons pour les grands Hommes ce qu'ils
feroient eux-mêmes s'ils étoient nos contemporains.
C'eſt ce courage qui prouvera réellement
le reſpect qu'ils nous auront inſpiré;
c'eſt ce courage enfin qui ſemble avoir préſidé
aux coupures qui ont été faites à Théſée. La
marche de la Pièce , les principales ſituations ,
les caractères en ont été ſcrupuleuſement confervés.
On a ſubſtitué quelques vers à des
vers de Quinault , qui ont paru abſolument
indignes du grand genre. On a fupprimé
l'épiſode des amours de Cléone & d'Arcas ,
perſonnages ſubalternes , & deftinés à jeter
du Comique dans la Tragédie ; convention
admife par le goût du temps , & qui eſt
d'autant plus ſurprenante , que la Cour de
Louis XIV étoit alors le centre du bon goût..
Aumoyen de quelques fuppreffions , on a
fondu enſemble le troiſième & le quatrième
Acte de Quinault. Comme on a condamné
cette refonte , qui nous paroît raiſonnable ,.
nous en parlerons avec quelques détails ,&
le plus brièvement qu'il ſe pourra . Dans la
dernière Scène du troiſième Acte du Théſéc:
en cinq Actes , Médée invoque les démons
&leur ordonne de perfécuter Eglé fa rivale;
Devj
84 MERCURE
ils obéiffent : excédée de leurs perſécutions
, la jeune infortunée cherche à prendre
la fuite , les démons la pourſuivent , &
l'Acte finit. Le quatrième Acte s'ouvre par
une ſcène entre les deux Rivales , où, malgré
les menaces de Médée , Églé reſte fidelle
à ſon amant. La fureur de Médée ſe rallume ,
Théſée endormi eſt conduit par des ſpectres
dans l'horrible lieu où Eglé a été tranfportée
; la Magicienne invoque les furies ,
elle leur ordonne de poignarder Theſée :
à cet ordre , tout le courage d'Églé l'abandonne
, elle aime mieux céder ſon amant
que de cauſer ſa mort. Que l'on examine de
bonne-foi cet expoſé. On verra que la fin du
troiſième& le commencement du quatrième
Acte de Quinault préſentent exactement la
même ſituation , le même tableau , les mêmes
effets , & que l'intervalle d'un entre-
Acte en briſe l'intérêt en grande partie.
Dans le Théſée réduit en quatre Actes , Médée
, au déſeſpoir de ne pouvoir rien gagner
fur la réſolution d'Églé , malgré les perfécutions
dont elle l'accable , lui offre , à l'inſtant
même où fon courage commence à s'affoiblir
, le ſpectacle de ſon amant prêt à
être égorgé par les démons raſſemblés pour
fon fupplice,& la Princeſſe cède à ce tableau.
Nous croyons que cette marche eſt plus
naturelle , plus rapide que la première , &
qu'elle évite la monotonie des méines nuances
qui diſparoiffcient un moment pour
DE FRANCE. 85
reparoître un moment après . Il réſulte ſans
doute de ce raprochement beaucoup de fatigue
pour les deux Actrices qui occupent le
Théâtre ; mais l'effet y gagne , & l'effet concourt
au ſuccès d'un Ouvrage dramatique ,
principalement à l'Opéra.Nous'n'approuvons
pas moins la ſuppreſſion de la Scène où Médée
feignoit de reprocher à Églé fon indifférence
pour Théſée , à l'inſtant même où elle venoit
de la menacer de le poignarder , ſi elle
lui témoignoit de l'amour. Dans cette Scène,
aufli bizarre que ridicule , nous tranchons
le mot , Médée devenoit plaiſante à force
d'être atroce ; ce qui est beaucoup moins
contradictoire que bien des gens ne l'imagineront
d'abord. Les autres changemens ne
ſont pas affez remarquables pour que l'on
en faffe mention. Nous devons ſeulement
dire encore que fi les vers ajoutés à Théſée
ne font pas auſſi louables que les bons vers
de Quinault , ils ſont préférables à ceux de
cet Auteur qu'on a ſupprimés.
La Muſique fait infiniment d'honneur à
M. Goffec. Son ouverture annonce l'action ,
le combat qui ſe livre derrière le Temple de
Minerve , dans lequel ſe paſſe le premier
Acte ; les traits de chant , qui forment le
Choeur des combattans , & qui viennent
couper les phrafes d'Églé effrayée & tremblante
, produiſent le meilleur effet : ils
annoncent un excellent Compoſiteur & un
homme de goût : le morceau de triomphe
86 MERCURE
qui couronne le Choeur ajoute à l'impreffion
qu'on a éprouvée, &mérite les plus grands
éloges. La Scène du Roi &d'Églé n'en mérite
pas moins. Le récitatif eft noble & vrai.
M. Goffec a conſervé le morceau connu de
Lully : Faites grace à mon âge en faveur de
ma gloire. Il en a ſeulement renforcé les
accompagnemens. On l'a entendu avec plaifir
, malgré le goût antique qui y règne ,
parce que le vrai eſt éternel. Le rôle de Médée
eſt tracé de main de Maître , ſi on en
excepte quelques morceaux de récitatif dont
le débit nous a paru trop compoſé. Il a été
aufli bien rendu par Mlle. Duplant ,
qu'il a été bien conçu par M. Goflec.Le
Perſonnage de Théſée est très- brillant dans
là quatrième Scène du troiſième Acte. L'air ,
Égléne m'aime plus , & n'a rien à me dire ,
eſt d'une expreffion douce & bien convenable
au morceau; mais celui qui le ſuit ,
Sila belle Églém'eſt ravie, eſt tout-à-la- fois
plein de mélodie , d'expreſſion & de graces ;
la partie des accompagnemens en eſt ſimple ,
favante & relative au ſentiment qui y
domine. Le Choeur des démons qui perfécutent
Églé eſt un des plus beaux que
nous connoiffions & rien n'eſt plus:
adroit & mieux ſenti que d'avoir coupé
ce choeur par les cris plaintifs &douloureux
de la malheureuſe Princeſſe , qui fuccombe
fous le poids de ſes tourmens. Mlle Saint-
Hubertiy eft Actrice , Cantatrice&Pantomime.
rout-à- la- fois. Ce rôle doit beaucoup
,
DE FRANCE.. 87
ajouter à la réputation dont elle jouit déjà..
Le Ballet qui accompagne le choeur des démons
prouve que M. Gardel mérite le renoms
d'un très-bon Maître , & qu'il peut acquérir
des droits à de nouveaux fuffrages. Nous
avons encore diſtingué d'autres morceaux
réellement beaux, nous ne pouvons en citer
qu'un ,& nous le citons par préférence: c'eſt
le trio qui termine le troiſième Acte. Médée,
réſolue à feindre pour ſe venger d'une manière
éclatante , affure les deux amans qu'elle:
veut faire leur bonheur. Elle leur dit , en
compoſant ſon viſage ,
Gardez vos tendres amours ,
Goûtez-en les charmes ;
Aimez fans alarmes ,,
Aimez-vous toujours.
Et tandis que les amans trompés répètent
an duo ces quatre vers , elle dit à part ,
Ah! quelle affreuſe violence
Il faut que je faffe à mon coeur!
L'eſpoir d'une horrible vengeance
Peut ſeul ſuſpendre ma fureur.
Ce contraſte eſt auſſi heureux qu'il eſt
bien entendu. Il étoit difficile d'attacher
avec goût les différentes phrases muſicales
dans leſquelles Médée trompe avec les accens
de l'intérêt , & celles où elle laiffe percer
la fureur qui la poſsède. M. Goffec. 21
1
88 MERCURE.
prouvé, en furmontant cette difficulté, que
fon intelligence eſt égale à la connoiffance
profonde qu'il a de ſon Art. Nous ne pouvons
finir cet article ſans obſerver qu'au
premier Acte les évolutions militaires qui
ſe font dans le Temple de Minerve , marchent
avec des airs évidemment calqués ſur
le motif du pas redoublé de l'Infanterie
Françoise, ce qui ne nous paroît pas naturel;
car il eſt auſſi pour la Muſique un coftume
auquel il faut ſe foumettre. Cette
marche rapide & ſautillante n'étoit point
celle des Grecs , & nous croyons que c'étoitlà
le cas de faire des recherches , & de
ſuivre le rhythme relatif aux traditions qui
nous reſtent de la Muſique grecque. Des
airs plus graves auroient , à notre avis , été
plus vrais, plus nobles & plus analogues à
des cérémonies exécutées dans l'intérieur
d'un Temple : au ſurplus , nous propoſons
un doute que les Savans pourront lever s'ils
le juger à propos.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Samedi 23 Février , M. Grammont a
reparu par le rôle de Don Pèdre dans Pierrele
Cruel, Tragédie de De Belloy. Son entrée
ſur la Scène a été accompagnée d'applaudifſemens,
par leſquels le Public a vraiſemblablement
voulu lui faire oublier l'événement
douloureux du 26 Janvier. Ce Co-
:
DE FRANCE. 89
médien s'eſt avancé ſur le bord de la
Scène ; & après s'être très- reſpectueuſement
incliné , il a dit : " Meſſieurs , permettez-
رد
ود
ود
moi de vous exprimer tout ce que mon
>> coeur éprouve en ce moment de recon-
>>noiſſance; permettez-moi encore d'eſpé-
>> rer qu'il viendra un jour où j'aurai le
bonheur de vous prouver qu'elle eſt auſſi
pure & auſſi déſintéreſſée que votre in-
» dulgence. » Les acclamations ont redoublé
après ce petit Diſcours , & l'Acteur a
joué ſon rôle avec le trouble que ſa ſituation
devoit lui donner. Il eſt dur d'avoir des torts
à ſe reprocher ; il eſt beau de les réparer.
Quel homme , quel Artiſte n'a point eu
d'erreurs ? Heureux celui qu'une utile ſévérité
force de bonne heure à les connoître.
Nous aimons à ne juger des diſpoſitions de
M. Grammont que par l'hommage qu'il a
rendu an Public , & nous nous flatrons que
pour ſon intérêt & pour celui de l'Art , les
études dont il va s'occuper , & les progrès
qu'il fera , nous donneront des preuves ſenſibles
de la reconnoiffance dont il s'eſt dit
pénétré.
Nous parlerons dans le prochain Mercure
d'Henriette , Drame en trois Actes &
en proſe , repréſenté pour la première fois
le premier Mars avec un ſuccès très- équivoque
pendant les deux premiers Actes , mais
très-brillant dans le troiſième.
90
MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Vendredi 22 Février , on a donné la
première Repréſentation des deux Fourbes
Comedie en un Acte & en profe.
Cette Pièce eſt tiree d'un Épiſode de
Gil Blas. Il eſt naturel de croire que le Sage ,
Traducteur , ou pour mieux dire , imitateur
de ce Roman , y avoit diftingué cet Epifode ,
&qu'il en a tiré l'idée de ſa charmante Comédie
intitulée : Crispin Rival de fon Maitre.
Le ſouvenir de cet Ouvrage a dû nuire
au ſuccès du nouveau ,& il lui a nui effecti
vement; mais l'Auteur, homme de beaucoupd'eſprit
,&déjà connu avantageuſement
par les 'Maris corrigés , Comédie en trois
Actes , a eu le courage de s'exécuter lui-même
en retirant ſa Pièce après la première repréfentation
; courage très-rare , que l'amourpropre
interdit à un grand nombre d'Ecrivains
, & qui fait certainement beaucoup
d'honneur à M. de la Chabeauſſière.
-
VARIÉTÉS.
Au Château de Palteau , près Villeneuvele-
Roy, routede Bourgogne, ce 15 Février
1782 .
J'AI lû , Monfieur , avec d'autant plus de plaifir
une inftruction ſur les bois de marine à la page 28
DE FRANCE.
duNo. 5 de votre Mercure de France de cette année
, que j'ai des plantations dont l'accroiſſement eſt
auffi prodigieux que ceux dont vous faites mention.
En Décembre 1764, je ſemai quelques pintes
de graine de pin dans de vieilles friches de terre
froide; je fus un couple d'années ſans y rien appercevoir,
ce ne fut qu'au bout de trois ans que je
commençai à en voir. A quatre ans ils avoient trois
pieds de hauteur , & actuellement , à dix- sept ans
de ſémis , preſque tous ont vingt-tix à trente pieds
de hauteur , & pluſieurs ont trente à trente-cinq
ponces de groſſeur ou de tour , à quatre pieds de
terre; enfinon les eſtime valoir quinze louis l'arpentà
en faire fimplement de la corde. Ils me donnent
depuis trois ans de la graine qui lève trèsbien;
peut-être unjour en tirera-t- on parti. Ils ne
font qu'à un quart de lieue de la rivière d'Yonne. Je
conçois difficilement que dans un pays de montagnes
, bois & friches comme celui que j'habite , perſonne
avant moi n'ait fait cette tentative , qui
n'exige aucuns frais. Je verrai avec plaifir cet artiele
dans votre Mercure s'il eſt ſuſceptible d'y avoir
place; il peut engager plufieurs Cultivateurs à
femer cette eſpèce de bois , dont la guerre actuelle
nous fait ſentir toute l'utilité.
J'ai l'honneur d'être avec reſpect , Monfieur ,
Votre très-humble & trèsobéiſſant
Serviteur ,
FORMANOIR DE
PALTEAU.
GRAVURES.
CARTE générale de l'Isle Minorque, Plan particu
lier du Port Mahon, Plan nouveau du Fort Saint-
Philippe avec un autre Plan deſſiné sur la même
92 MERCURE
échelle que le précédent , repréſentant le tracé des
mines , contre- mines , caſemates , magaſins , fouterrains
& profil du Fort Saint-Philippe & de Malbourough,
levé géométriquement , avec les augmentations
faites à cette Place en 1709 , 1756 , & jul
qu'à préſent. L'Auteur a joint , d'après un Ma.
nuſcrit précieux , la Deſcription hiſtorique de cette
Ifle, du Port & du Fort , avec une Carte des Côtes
de la Méditerranée. Cette Collection , formant
cing grandes feuilles , dédiée & préſentée au Roi ,
ſevend 12 liv. A Paris , chez M. de Beaurain , Géographe
ordinaire du Roi , rue Git-le-coeur-Saint-
André, la première porte-cochère à droite par le
quaides Auguſtins.
CartePhysique & Hydrographique de la France ,
où l'on trouve les chaînes de montagues formant le
baffin des fleuves ; la hauteur en toiſes des plus
hauts pics fur le niveau de la mer ; le cours des
fleuves&de toutes les rivières qui y affluent , avec
l'indication des lieux où elles ſont navigables ; les
canaux exiftans; les Villes riveraines ; les Ports &
les Ponts: diviſée par Gouvernemens & Provinces.
On y a joint un Diſcours raiſonné fur le cours des
fleuves & les chaînes de montagnes. Dreffée pour
l'uſage des Collèges & des Penſions , par le ſicur
Dupain - Triel fils , Ingénieur - Géographe du Roi ,
rue des Noyers-Saint-Jacques , près S. Yves , enluminée
au choix des Acquéreurs ſelon le département
des fleuves ou la diviſion des Provinces . Prix ,
I liv. 10 fols.
Cahier contenant différens Trophées Militaires ,
propres à embellir l'Architecture . A Paris , chez M.
Panſeron , rue des Maçons.
Vûe intérieure de la nouvelle Église de la Madetaine
de la Ville-l'Évêque , gravée par Poullot , &
DE FRANCE.
93
deſſinéepar Contan d'Ivry. Prix , 3 livres. A Paris,
chez Jombert le jeune , Libraire , rue Dauphine , la
quatrième maiſon à droite en entrant par le Pont-
Neuf. Le même Libraire vient d'acquérir vingtneuf
Exemplaires des oeuvres d'Architecture de M.
Contant d'ivry, Architecte du Roi , les ſeuls qui
reſtent de cet Ouvrage , dont les planches ſont rompues
, Volume in-folio , grand papier. Prix , 30 liv.
Plan de Toulouſe , prix , I livre 4 fols. De
Montpellier , I livre 4 fols. De Genève , 2 liv. De
Dunkerque , 2 liv. De Brest , 2 liv. Trois Feuilles
Sur Gibraltar , la Baye & le Détroit , à 1 livre
4 ſols pièce , avec des Deſcriptions intéreſſantes à
chaque Planche. L'Isle Minorque , avec le Fort
Saint - Philippe détaillé & accompagné d'au
Abrégé hiſtorique de l'Iſſe Minorque & du Port
Mahou , I livre 4 ſols. A Paris , chez Lattré , Graveur
ordinaire du Roi , rue S, Jacques.
L'INFANTE
MUSIQUE.
INFANTE DI ZAMORA , Opera-Comique en
trois Actes , parodié ſur la Muſique de la Fraſcatana
du célèbre Signor Paiziello , repréſenté à Verſailles
devant Leurs Majestés , & enſuite à Strasbourg , à
Breft , à Rouen , à Caen , à Marseille , à Bordeaux ,
àToulouſe , &c. &c. &c.; par M. Framery , Sur-
Intendant de la Muſique de Monſeigneur le Comte
d'Artois, Prix , 30 liv. Parties ſéparées , 12 livres .
MM. les Souſcripteurs de Paris ſont priés d'envoyer
retirer leur Exemplaire chez M. d'Enouville , Receveur
de Loteries , au coin des rues de Vannes & des
deux Écus , près celle du Four Saint - Honoré. Les
Perſonnes qui n'ont pas ſouſcrit payeront cette partition
30 livres ; mais en prenant en même temps
94 MERCURE
les parties ſéparées ( qui paroîtront dans le courant
dumois de Mars ) , elles ne payeront le tout que
36 liv. au lieu de 42 liv. Outre cet avantage , on
offre aux Perſonnes de Province qui s'adreſſeront
directement à M. d'Enouville, celui de leur faire
parvenir cet envoi franc de port par-tout leRoyaume,
Trois Sonates pour le Clavecin ou le Forte-
Piano , compoſées par Mile Auguſtine Pouillard.
Prix , 4 liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur , quai de
PHorloge du Palais,à la Mine de plomb , & aux
Adreſſes ordinaires de Muſique. Cette jeune Virtuoſe
, Élève de M. l'Abbé Vogler, a exécuté ces
Sonates en public avec beaucoup de ſuccès.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ADELE & THEODORE , OU Lettres fur l'Édu
cation , par Madame la Comteffe de Genlis. 3 Vol.
in-12. Prix , 7 liv. 10 fols brochés. A Paris , chez
Lambert & Baudoüin , Imprimeurs-Libraires , rue
de la Harpe , près S. Come.
Catalogue des Oiseaux de la Collection de
M. le Baron de Fougères , fait ſuivant le ſyſtême de
M. Briffon, avec les noms donnés aux mêmes Oi
feaux par les différens Auteurs , Volume in - 12. A
Paris , au Bureau Royal de Correſpondance. M. de
Gombert , Commis du Bureau , donnera les renfeignemens
néceſſaires ſur l'état & le prix de cette
Collection.
Corps d'Extraits de Romans de Chevalerie , par
M. le Comte de Treſſan, de l'Académie Françoiſe ,
4Vol. in 12. A Paris , chez Piſſot , Libraire , quai
desAuguſtins.
Percy,Tragédie en cinq Actes , par Miff Hannah
Morre, traduite de l'Anglois fur la ſeconde
DE FRANCE. 95
Édition in - 8 . Prix , 1 livre 10 ſols. A Paris , chez
Brunet , Libraire , rue Mauconſeil , & chez les
Libraires qui vendent les Nouveautés.
Le Comte de Waltron , ou la Subordination ,
Tragédie en cinq Actes , par J. H. Eberts , in- 8 ° . A
Paris, chez Cellot , Imprimeur-Libraire , rue Dar
phine.-Les Juifs , Comédie en un Acte , par Leffing,
traduite de l'Allemand par J. H. E. Pas
plus de fix Plats , Tableau de famille en cinq
Actes , par M. G. Groſſmann de Bonne , traduit par
J. H. E. A Paris , chez le même Libraire.
-
Réflexions philofophiquesſur l'origine de la Civilisation
, & fur les moyens de remédier aux abus
qu'elle entraîne , Volume in- 8 °. de 378 pages. Prix ,
s liv. Ce Volume contient les fix Cahiers de l'Ouvrage
qui ont paru ſéparément ; on délivrera le
fixième gratis à ceux qui ont payé s livres pour les
cinq premiers. A Paris , chez Belin , Libraire , rue
S. Jacques.
Préfens de Flore à la Nation Françoiſe , ſeconde
Livraiſon du Texte , Volume in-4 °. A Paris , chez
M. Buc'hoz , Médecin , rue de la Harpe , vis-à- vis
la Place Sorbonne. MM. les Souſcripteurs ſont priés
d'envoyer retirer leur Exemplaire.
-
Phanor, Poëme en quatre Chants , par M. V. V.
in- 8 °. A Paris , chez Baſtien , Libraire , rue du Petit-
Lion , Fauxbourg Saint-Germain. L'Inconnue
perfécutée, Comédie en trois Actes & en vers , mêlée
d'Ariettes , par M. Moline , muſique d'Anfoffi ,
Pièce repréſentée en 1776 par les Comédiens Italiens
, in- 8 °. Prix , avec la muſique , I liv. 16 ſols.
- Traité de la Ponctuation , extrait de divers Auteurs
, avec un Eſſai ſur l'usage des lettres capitales ,
& un modèle de Ponctuation , par M. J. H. Maſmejan,
ſuivi de la Géographie en vers , in- 8 ° . Prix ,
1 liv. 10 fols. AParis , chez le même Libraire.....
1
96 MERCURE
Voyage pittoresque de Naples & de Sicile ,
Tome II , grand in-folio. Prix , 24 livres. A Paris ,
chez de Lafoſſe , Graveur , rue du Carrouſel.
Etat de la Nobleffe , année 1782 , contenant ,
1 ° . l'état actuel de la Maiſon de Bourbon; 2. les
Chapitres Nobles ; 3 ° . l'Origine des Familles ;
4°. leur état acquel ; 5 ° . leurs Alliances ; 6º. l'explication
de leurs Armes ; 79. les Blaſons gravés,
pour ſervir de Supplément à tous les Ouvrages hiftoriques
, chronologiques , généalogiques , & de
ſuite à la Collection des Étrennes de la Nobleſſe ,
s Volumes petit in- 8 . Prix , 13 liv. 10 fols brochés.
AParis, chez Boucher , Libraire , quai de Gêvres ;
Onfroy & Lamy , Libraires , quai des Auguſtins.
Tableau historique de la Bibliothèque du Roi &
des différensDépôts qui la compofent , Volume in-
12. Prix , 2 liv. 10 fols broché A Paris , chez
Belin, Libraire , rue S. Jacques ; & à la Bibliothèque
duRoi , chez le Suiſſe de la porte Royale.
TABLE.
VERS à Mde la Marquise fur Paris , 69
deBr**** , 49 Tributs offerts à l'Académie
Au R. P. Théodore , 50 deMarseille , 75
Adieux àD.... Château de M. Note concernant l'Extrait du
leP. D.... ib. Livre de Süius Italicus , 80
Stances à Zémire , 53 AcadémieRoy. de Musiq. 82
Enigme& Logogryphe , 55 Comédie Françoise , 88
Marine Françoise ,
Les Hochets Moraux ,
Géographie Comparée ,
Les Hommes Illustres de la Comédie Italienne ,
Nouveaux Effais Historiques Annonces Littéraires ,
APPROBATIΟΝ.
ةي
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 9 Mars. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion.A Paris ,
Ies Mars 1782. DE SANCY.
१०
57 Variétés, ib.
62Gravures, 91
65 Musique , 93
94
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 12 Janvier.
:
ON travaille avec beaucoup d'activité
dans les chantiers de cette capitale ; on ne
ſe contente pas de réparer les vaiſſeaux
que nous avons , on en conſtruit de neufs ;
l'intention de la Porte paroît d'augmenter
le nombre de ceux deſtinés à croiſer dans
l'Archipel & dans la Méditerranée.
Le Commiſſaire Algérien qui vient tous
les trois ans demander la permiſſion de
lever des ſoldats de marine , eſt arrivé depuis
quelques jours ; on le dit chargé d'acheter
autant de munitions de guerre qu'il
lui ſera poſſible.
Le Selictar-Aga , ou Porte- Epée de S. H.
vient d'être dépoſé ; on ignore encore quel
ſera ſon fort ; il étoit le fière du feu Grand-
Vifir.
Le Sultan vient de perdre ſa fille cadette,
la Sultane Rabie ; fon corps a été dé-
9 Mars 1782. C
( 50 )
poſé hier dans le tombeau de la Famille
Impériale.
Les troubles ſurvenus du côté de l'Arabie
ont fait augmenter le prix du café ; les
habitans de la Macédoine ont imaginé de
le remplacer par des graines qui ſe trouvent
dans les baies du Coton ; ils les brûlent
comme le café , & en font une boiffon
qu'ils trouvent agréable , & qui les dédommage
de la perte de l'autre qui eſt trop
chère.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 2 Février.
On apprend du Cap de Bonne Eſpérance
que le bâtiment la Princeſſe Frédérique , Capitaine
Jens Clemens , pour le compte des
particuliers , en eſt parti pour revenir ici
avec des marchandiſes des Indes orientales.
Le bâtiment le Copenhague en devoit
partir le lendemain .
La Compagnie des Indes occidentales
dont le fond eſt de sooo actions , à 100
rixdahlers chacune , a fait l'année dernière
un gain immenſe ; les actions s'en vendoient
860 rixdahlers. Il y a 20 ans que
la navigation Danoiſe aux Antilles étoit
très-peu de choſe ; on y envoyoit environ
7 bâtimens par an ; actuellement il en part
de nos rades près de 80. La priſe de St-
Eustache par l'Amiral Rodney , & la vente
précipitée qu'il y a fait faire des effets des
( 31 )
propriétaires de l'ifle , n'a ſans doute pas
peu contribué aux gains énormes de la
Compagnie qui a maintenant ſur mer pour
la valeur de 3 millions &demi de rixdahlers .
Tous les bâtimens qui étoient dans le
Sund , ont mis hier à la voile pour la mer
du Nord ; ils étoient au nombre de 25 .
La galiote du Patron Paul- Herman Dan-
⚫ker de Hambourg , qui ſe rendoit à Gothenbourg
avec une cargaiſon de 1 soo tonneaux
de ſeigle , a échoué près d'Anderoë
en Norwège. On n'en a ſauvé qu'environ
4 à foo ſacs , que l'on eſpère pouvoir retenir
dans le pays à cauſe de la grande difette
de cette denrée...
SUÈDE.
De SтоскHOLM , les Février.
Le Prince Evêque de Lubeck ayant demandé
depuis peu la protection du Roi
pour le commerce de ſes ſujets qui font
*le commerce de mer; S. M. lui a fait la
réponſe ſuivante .
>> M. , mon cousin & oncle , j'ai reçu la lettre que
V. A. m'a adreffée , & le mémoire qui y étoit joint ,
touchant la protection du commerce des habitans
d'Oldenbourg. J'en ai examiné le contenu avec l'attention
conforme aux difpofitions que j'ai toujours
enes de vous obliger en tout ce qui dépend de moi.
Indépendamment de ce motif, je ne ceſſe de prendre
un intérêt conſtant à tout ce qui peut intéreſſer le
bien de ce pays ; & l'un & l'autre me portent à comſentir
à la demande que mon cher oncle a bien
C2
( 52 )
de
voulu me faire en ſa faveur. Je donnerai mes ordres
en conféquence aux Commandans de mes vaiſſeaux
de guerre , lorique je ferai mettre quelqu'efcadre en
mer. Mais pour qu'il ne puiſſe réſulter aucun abus
mes ordres , il est néceſſaire quejefois mis en
état d'inſtruire les Officiers , commandans mes efcadres
, de la forme & reneur des paffe- ports &
papiers de mer , dont les navires marchands d'Oldenbourg
font ordinairement munis en ſortant de
leurs ports & rades. Il ſe pourrcit autrement , ou que
le but que je me propoſe ne fût point rempli , ou
que d'autres navires profitaſſent mal-à-propos de la
protection accordée maintenant au pavillon d Oldenbourg",
Il s'eſt élevé ici depuis deux mois une
troupe de fanatiques qui ont conçu le projet
de réformer le Culte divin ; ils font
tous de la lie du peuple , & leur chef eft
un nommé Collin , ouvrier en ſoie. Comme
leur état les rend plus ſuſceptibles que
d'autres d'une fermentation dangereuſe ,
& qu'ils ne laiffent pas de faire des profélytes
dans la claſſe la plus baffe du peuple
, la Police a pris des meſures pour que
leurs fréquentes & nombreuſes affemblées
ne puiſſent avoir des ſuites tumultueuſes
& funeſtes au repos public .
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 12 Février.
Les repréſentations des Magnats de Hongrie
contre l'Edit de tolérance , n'ont produit
aucun effet. On dit que le projet ſuivant
lequel la Chambre Impériale doit
( 53 )
être chargée de la direction de tous les
biens Eccléſiaſtiques , fera réaliſé au premier
jour. Suivant ce même projet tous
ces biens ſerent pour le compte de l'Empereur
, & on dit que fur ceux des Couvens
ſequeſtrés , chaque régiment obtiendraune
ſomme de 3000 florins pour ſervir
à l'éducation des enfans des ſoldats.
Les Proteſtans établis dans cette capitale
, ont eu l'honneur de remettre à l'Empereur
un mémoire contenant les témoi
gnages de leur reconnoiffance. S. M. I. les
a accueillis de la manière la plus gracieuſe.
On travaille maintenant à la conſtruction
de leurs maiſons de prières ; M. de Fries ,
Banquier de cette ville , a donné pour cet
objet 10,000 florins ; en attendant qu'elles
foient bâties , les Proteftans ſont obligés
de faire baptiſer leurs enfans par des Prêtres
Catholiques; cela ſe fera dans tous les
endroits , juſqu'à ce que leurs Oratoires
ſoient conſtruits & pourvus de Paſteurs .
On a dit que S. M. I. partiroit vers la fin
de ce mois pour ſe rendre en Italie; mais
ce voyage eſt encore incertain , & l'époque
n'en eſt point encore déterminée.
Le Caiſſier Bolza qui a diſtrait , il y a
quelque tems des deniers de la caiffe
d'illumination de cette ville , & qui s'étoit
ſauvé par la fuite , a été découvert à Raab ,
arrêté & conduit ici. On croit qu'il ſubira
la même punition qu'un certain Comte ,
qui pour avoir également volé une caiſſe ,
C3
( 54 )
fut condamné , il y a quelque tems , à travailler
aux ouvrages publics. Il eſt actuel .
lement à Goerz où il eſt employé au nettoiement
des rues.
On dit que le Comte de Wilzek eſt
nommé Miniftre plénipotentiaire pour la
Lombardie Autrichienne. On affure auſſi
qu'à mesure qu'il vaquera des places à la
Chancellerie de guerre , elles feront données
à des Militaires .
Les maîtrifes font à la veille d'eſſuyer
une réforme confidérable. Elles en ont
grand beſoin à cauſe de la multitude d'abus
qui ſe ſont gliſſes ſucceſſivement dans
leurs ftatuts.-
Le Prince Alexandre Ypfilami , Hoſpodar
de la Valachie , avoit député ici deux
Boyards pour réclamer ſes deux fils , qui
àſon infu , mais fans autre deſſein que le
deſir de voir les pays étrangers , étoient
paflés en Tranſilvanie. L'arrivée d'un Courier
qui a apporté à ces Princes la nouvelle
de la dépoſition de ce Prince ſage& éclairé ,
a précipité leur départ de cette capitale ,
avant lequel ils ont eu l'honneur d'être préſentés
à l'Empereur. La Porte a nommé à
la place de leur père le premier Dragoman
Nicolas Carazza ; on croit qu'elle n'a
fait en tout ceci que ſe prêter aux voeux
du Prince Alexandre qui ſollicitoit depuis
long-tems ſa retraite. Des deux Agens qu'il
avoit à la Porte , l'un a été nommé premier
( 55 )
Dragoman , & l'autre Agent-Général de la
Valachie.
Il y eut à la fin du mois dernier trois
incendies dans les environs de cette ville .
Le plus conſidérable eſt celui qui a eu lieu
dans le Bourg de Schwechet , où 28 maiſons
& beaucoup de beſtiaux ont été la
proie des flammes.
De HAMBOURG , leis Février.
Nos papiers ne font remplis depuis quel .
que tems que de ſpéculations , peut être
vaines , ſur les mouvemens qu'ils annoncent
parmi les troupes de pluſieurs Puifſances.
Selon des lettres de la Pologne , on
forme des magaſins conſidérables ſur les
frontières de la Turquie. Les Couriers ſont
très-fréquens entre les Cours de Vienne &
de Pétersbourg ; le neveu du Patriarche de
Montenegro , a paffé par Varſovie avec
deux Comtes Albanois qui ſe rendent en
Ruffie pour folliciter l'Impératrice de les
protéger contre les Turcs , & même de
les afſiſter dans le deſſein qu'ils ont de ſecouer
leur joug. Selon les mêmes lettres le
Prince Potemkin , Adjudant - Général de
l'Impératrice & Gouverneur de Cafan &
d'Aſtracan , doit faire inceſſamment un
voyage dans ces Provinces.
>>>La France , lit-on dans un imprimé qui vient de
paroître , a exporté ſur mer à Hambourg , depuis
1767 juſqu'en 1776 , une année portant l'autre , pour
25,295,811 liv. de marchandises , dont la moitié
C 4
( 56 )
venoit de Bordeaux. Cette ſomme peut être portée à
40 millions , parce que la vraie valeur des marchandiſes
n'est jamais déclarée. Outre cette exportation
fur mer , la France envoie encore par terre pour
environs millions de livres de marchandiſes . On
peutjuger de-là des exportations conſidérables qu'elle
fait annuellement en Allemagne, il eft vrai qu'elle
en reçoit auffi beaucoup de marchandises en retour ;
mais la balance eſt toujours à ſon avantage "..
On dit que le ſieur Kempele , très-habile
Méchanicien de Vienne , travaille à
un automate qui parlera. Il eſt déja parvenu
, dit-on , à lui faire prononcer trèsdiſtinctement
une quarantaine de mots.
Il s'eſt répandu beaucoup de copies de
la lettre que le Pape écrivit le 15 Décembre
de l'année dernière à l'Empereur ; nous
la tranfcrirons ici.
Anotre très-cher Fils en J. C. Jofeph , illustre
Rai Apoftolique de Hongrie ainsi que de Bohême ,
élu Roi des Romains , le Pape Pie VI, - » Notre
Cher fils François Herzan , Cardinal de la Ste
Eglife Romaine , Miniſtre - Plénipotentiaire de
V. M. I. auprès du Saint-Siége , nous a remis ,
le 9 Novembre dernier , votre lettre très-gracieuſe ,
en date da 6 Odobie précédent , par laquelle vous
répondez à la nôtre du 26 Août. En la lifant , nous
avons été vivement affligés d'apprendre que vous
n'aviez eu ancun égard aux inſtances que nous avons
faites auprès de vous , de ne point dépouiller le Siége
Apostolique du droit dont il a joui dans les tems
les plus reculés , de conférer dans vos états de la
Lombardie-Autrichienne , les Evêchés , Abbayes &
Prévôtés , pour ne l'attribuer qu'à vous ſeul. Nous
ne voulons point , très -cher Fils en J. C. , entrer avec
vousdans les diſcuſſions qui s'élevèrent vers le milieu
( 57 )
del'Ere Chrétienne ,& après leſquelles la paix ayant
été rendue à l'Egliſe , elle rentra dans l'ancienne
poſſeſfion de ſes droits & de ſa diſcipline , qui lui
avoit été confirmée par le témoignage conſtant des
Conciles , même Ecuméniques. Mon coeur eſt bien
éloigné de s'engager dans de pareilles diſputes : cette
tendreſſe paternelle qui y eſt innée , & que nous
avons réſolu d'avoir conftamment pour vous , s'y
oppoſeroit. Néanmoins nous vous ſupplions , au
nom du Seigneur , de ne pas croire qu'il foit dérogé
àvos droits & à votre puiſſance royale , fi nous vous
affurons , comme une choſe certaine & indubitable ,
que lorſque les Apôtres fondoient des Egliſes & y
établiſſoient des Prêtres & des Evêques , ils n'ont
jamais été ſoupçonnés , en ce point , de vouloir
empiéter fur les droits de la puiſſance civile & féculière.
L'Egliſe a adopté & conſervé cet uſage , ſans
qu'il en ait rien réſulté au détriment des droits des
Souverains. Au contraire , fi la puiſſance ſéculière
s'étendoit à tout ce qui regarde le Sacerdoce , ce
ſeroit enlever dans tout l'Univers , non- ſeulement
an Saint-Siége , mais encore aux Evêques , les droits
dont ils jouiffoient , & anéantir totalement l'uſage
falutaire d'indiquer & d'avoir un concours ; ce qui
doit être bien éloigné de votre manière noble &
pieuſe de penſer. Quant aux biens que l'Egliſe a acquis
& tient de la munificence & de la largeſſe des
Princes , ainſi que de la piété des autres fidèles ,
V. M. n'ignore pas qu'ils ont toujours été regardés
comme confſacrés à Dieu , & par cette raiſon- là
même , reſpectés ; de forte qu'au jugement conftant
de nos pères & du peuple fidèle , il n'eſt pas permis
de divertir ces biens à un autre uſage qu'à celui auquel
ilsont été conſacrés ; ce que ne craignent pas de
faire ceux qui ne ſavent pas diftinguer , comme dit
le Concile de Trente , les biens eccléſiaſtiques qui
appartiennent à Dieu, d'avec les autres.C'eſt pour empêcher
que l'adminiſtration de ces biens devienne
cs
( 8 )
,
quelquefois ſuſpecte , & ne nuiſe à la tranquillité
des Etats , que le St-Siége , & nous , en particulier ,
avons la plus grande attention de ne point placer
dans les Cathédrales , à la tête des Abbayes , des
ſujets ſuſpects ou odieux aux Princes des pays où
elles ſe trouvent. Vos glorieux ancêtres & en
dernier lieu votre très-auguſte Mère , n'en ont jamais
douré. Cette gracieuſe Impératrice avoit demandé
à Benoît XIV , pour elle & les fucceffeurs ,
le droit de nommer , non aux Evêchés , mais feulement
aux Abbayes tuées dans les Etats de la
Maiſon d'Autriche en Italie , en laiſſant néanmoins
en forme de compensation , le droit au Saint-Siége
d'y afſfeoir quelques penſions en faveur de l'Etat Pontifical
: elle employa , dans cette négociation , notre
très-cher fils le Cardinal Migazzi , pour lors Auditeur
de Rote à Rome. Il pourra lui-même mettre
V. M. au fait de tout ce qui ſe paſſa. Le Pontife
régnant témoigna alors le defir vif & fincère d'établir
une vraie & ſolide harmonie entre le Saint-
Siege & S. M. , & de ſaiſir avec ardeur tous les
moyens qui y pourroient concourir , en ajoutant
qu'il devoit avoir de grands égards pour tout ce qui
concernoit la dignité pontificale , & que ce ſeroit
certainement la négliger , s'il abandonnoit ou aliénoit
les droits que ſes prédéceffeurs avoient toujours
retenus & exercés , ſavoir le droit de conférer les
Abbayes & Bénéfices ; que ſon nom feroit odieux
à ſes ſucceſſeurs & à la poſtérité , s'il accordoit ou
laiſſoit diminuer en la moindre choſe ce droit &
cette prérogative pontificale. Revenant enſuite à
l'offre qui lui avoit été faite des penfions , & aux
ſuites qui en réſulteroient dans la fituation des affaires
, les ſujets de S. M. en Italie font , dit - il ,
admis comme les autres , ſans aucune distinction ,
aux principales charges & dignités auprès du Saint-
Siége , & preſque toujours quelques-uns font reçus
dans le College des Cardinaux , & quelquefois
) یو (
même élus au ſouverain Pontificat ; mais fi ce
changement qui lui étoit demandé s'effect oit , il
ne craignoit pas de lui prédire que cette démarche
tourneroit entièrement au déſavantage de ſes propres
ſujets , qui ſeroient dépouillés de ces emplois ,
ou en feroient exclus à l'avenir. D'après cette réponſe
de Benoît XIV à votre auguſte Mère , cette
glorieuſe Souveraine n'écoutant que ſon équité naturelle
ſe déſiſta de ſa demande ; c'eſt un fait qui
nous eſt connu. Le nom de Benoît XIV étoit cher
à cette Princeſſe , qui le regardoit comme un Pontife
très - ſage & plein d'attachement pour la Maiſon
d'Autriche , dont il a donné de ſon vivant pluſieurs
preuves , ſur-tout lorſqu'au commencement de ſon
pontificat , & lors de votre naiſſance , il voulut vous
tenir ſur les fonts de baptême , & vous attacher par
ce lien ſacré encore plus à lui & au Siége Apoftolique.
C'eſt en cette confidération que nousvoulons être
plus gracieux à votre égard , très -cher Fils en J. Є. ,
& que nous brûlons du deſir de traiter avec vous
amicalement & comme un père avec ſon fils , de
l'affaire en queſtion & de pluſieurs nouveautés qui
ſont ſurvenues dans le commencement de votre
règne , & qui nous ont plongé dans la douleur la
plus profonde. Mais comme nous favons que le
projetde traiter entre nous rencontreroit beaucoup
de difficultés , à moins que nous ne conférions tête à
tête , nous nous ſommes propoſés de vous approcher
; & nous n'aurons nul égard à la longueur &
à l'incommodité du voyage à faire dans un âge
avancé & déja aſſez affoibli ; nous trouverons des
forces dans la grande & unique confolation de pouvoir
vous parler & déclarer combien nous ſommes
diſpoſés à vous gratifier , & concilier les droits de
S. M. I. avec ceux de l'Eglife : nous fupplions donc
inſtamment V. M. de regarder cette démarche comme
un gage particulier de notre attachement po ir vous ,
ainſi que du deſir que nous avons de conſerver la
c6
( 60 )
meme union. Nous vous demandons cette grace,
non pour nous en particulier , mais pour la cauſe
commune de la Religion , au dépôt de laquelle nous
devons veiller , & qu'il eft de votre devoir de protéger.
Si vous accordez à l'Egliſe de Dieu cette
protection qu'elle vous demande , principalement
dans ce tems , ce ſera travailler efficacement à établir
votre puiffance , votre félicité & votre gloire ; &
afin que ces réſolutions , ces nobles deſſeins germent
dans votre coeur par la grace de Dieu , nous donnons
très - cordialement à V. M. I. & à toute la Maiſon
d'Autriche , la bénédiction Apoftolique , comme un
préſage de la même bonté « . Donné à Rome , le is
Décembre 1781 , & de notre pontificat la ſeptième
année.
L'Empereura , dit- on , fait la réponſe
ſuivante à S. S.
>>T. S. P. , puiſque V. S. perſiſte dans ſa réſolution
de ſe rendre ici , je puis aſſurer V. S. que vous
ferez reçu avec tous les égards & toute la vénération
qui font dus à votre haute digoité. L'objet de votre
voyage ſe rapportant à des choſes que V. S. regarde
comme doureuſes & que j'ai décidées , c'eſt une
choſe ſuperflue. Quant à moi , je me règle toujours
dans mes procédés , d'après la raiſon , d'après l'équité,
d'après l'humanité , d'après la religion. Avant que
je prenneune réſolution pour exécuter quelquechoſe ,
je commence toujours par conſulter des perſonnes
honnêtes & éclairées , qui appartiennent aux affaires
que j'ai en vue. J'aſſure V. S. que j'ai pour elle tout
le reſpect & la vénésation d'un vrai Catholique &
Apostolique. En demandant votre bénédiction , je
fuis&c. «.
ESPAGNE.
De BARCELONE , le 13 Février.
Le chébec le St- Louis parti de Minorque
( 61 )
le 7 de ce mois , mouilla Dimanche dernier
dans notre port , vers les 2 heures de
l'après-midi. Il étoit envoyé par le Duc de
Crillon , & il débarqua 3 Officiers. D. P.
Sangro , Aide-de- Camp du Général , prit
la poſte ſur-le-champ ; les deux autres prirent
la diligence ordinaire . Ils ont été à
Madrid porter l'agréable nouvelle de la
reddition du fort St Philippe , qui eut lieu
le 4 de ce mois. Des avis poſtérieurs nous
ont donné les détails ſuivans fur cet évènement
important.
>> Pendant la nuit du 3 au 4, les ennemis firent un
feu très-vif& continu , qui nous tua 8 à 10 hommes
&en bleſſa pluſieurs autres . Nos batteries répondirent
avec tant de vigueur & de ſuccès , que le lendemain
matin on vit un drapeau blanc arboré ſur le
Fort , & peu de tems après , un Officier s'avança vers
nos lignes. Le Colonel Carro fut à ſa rencontre , &
ayant appris qu'il étoit porteur d'un meſſage auprès
du Duc de Crillon , le Colonel lui fit denner un
cheval comme il le demandoit , & l'accompagna au
quartier-général . Le Commandant du Fort expoſoit
dans ſa lettre , que le défaut de munitions , de proviſions
fraîches , ainſi que l'état de fa garniſon , harraffée
de fatigues & diminuée par les maladies , le
forçoient d'entrer en pour- parler avee ſon Excellence ;
qu'il étoit prêt à lui remettre le Fort , aux termes de
lacapitulation qu'ilobtint du Maréchal de Richelieu ,
c'est-à-dire , que la garniſon feroit libre &c. Le Duc
deCrillon répondit fur-le-champ , qu'il étoit bien
fâché de ne pouvoir pas accorder à S. E, la principale
demande ; qu'il étoit lié par les ordres de fa
Cour qui , dans le cas d'une capitulation , portoient
expreſſément de faire la garniſon priſonnière ; qu'ainfi
il ne pouvoit lui offrir & lui accorder que les hon(
62 )
neurs & les égards dictés par les loix de la guerre &
par l'eſtime particulière qu'il avoit pour S. E. L'Offcier
Anglois retourna avec cette réponſe. La journée
ſe paſſa ainſi en pour - parlers , & ce ne fut que le
foir que le Commandant Anglois abandonna ſon
premier projet de capitulation , qu'il accepta le nôtre,
& que pour preuve de ſon conſentement , il offrit de
nous mettre le même jour en poffeflion des ouvrages
extérieurs de la place. En conféquence , à 11 heures
du foir, 3 compagnies de grenadiers Epagnols occupèrent
le fort Marlborough , & les deux baſtions
voiſins furent livrés aux troupes Françoiſes . Le lendemain
, la capitulation ayant éré figuée , le Duc de
Crillon ſe rendit en carroſſe au fort St- Philippe , à
9heures du matin ; il avoit avec lui le Lieutenant-
Général Buch , le Comte de Falkenhayn , & un
autre Général Eſpagnol. Nos troupes ſe mirent ſous
les armes , & les Anglois fortant en colonne , tambour
battant , mêche allumée &c. , allèrent dépoſer
leurs armes en faiſceaux , à l'extrémité de l'aîle
gauche de notre armée. Le Général Murray & fon
Etat-Major fermoient la marche. Après cette cérémonie
, les Officiers des deux armées ſe mélèrent ,
&l'on porta les ſecours les plus prompts à la garniſon
, ſoit en lui fourniſſant les remèdes & les proviſions
fraîches dont elle manquoit , ſoit en tranfportant
les malades dans des endroits plus aërés &
plus ſains que les caſemates où ils étoient. Le Duc
de Crillon invita à dîner le Général Murray & fes
principaux Officiers ; un ſeul refuſa , c'eſt le Commandant
en ſecond Drapeer ; il pria qu'on l'en difpenſat
, parce qu'il ne vouloit pas ſe trouver avec le
Général Murray , qu'il qualifioit de traître à ſa
patrie. Le 7 , le Général expédia différens bâtimens
&pluſieurs Officiers , tant ici qu'a Alicante , à Carthagêne
& à Toulon , pour porter ſes dépêches. On
a trouvé dans la place beaucoup de proviſions en
viande ſalée , 3450 quintaux de poudre , & une quan
( 63 )
tité conſidérable de boulets , mais une ſeule bombe.
1200 hommes ont déposé les armes ; il y avoit outre
cela dans le fort 700 malades ou bleſſes , 250 artulleurs
, 700 matelots employés au ſervice des batteries
,& 70 Corfes & Grecs. Ceux- ci ſeront conduits
à Livourne , tous les autres en Angleterre aux frais
du Roi de la Grande-Bretagne. Il paroît que les bâtimens
de ce port ſont destinés pour ce tranſport , car
on vient de mettre ici un embargo général « .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 24 Février.
Le rappel de Sir Henri Clinton , annoncé
ſi ſouvent , eft enfin décidé. Le Général
Guy Carleton a été nommé pour le remplacer.
Ce poſte important & mobile qu'ont
occupé tant de Généraux , ſans remplir l'ef.
pérance que chacun avoit donnée de ſoumettre
l'Amérique , étoit deſtiné au Lord
Cornwallis ; mais ſa malheureuſe affaire de
Virginie , qui l'a rendu priſonnier des Américains
, ne permet pas d'employer actuellement
ſes talens , ſur leſquels on compteroit
peut-être moins ſi la confiance étoit toujours
en raiſon des ſuccès ; on prétend cependant
qu'il ſera renvoyé en Amérique , avec un
commandement , auſſi-tôt qu'on fera parvenu
à l'échanger ; en attendant , on eſpère
tout de Sir Guy Carleton , qui ſera ſecondé
par le Brigadier Général Arnold , qui doit
marcher ſur ſes pas , & qui , dit- on , a fait
de grandes & vaftes promefles à l'Adminiſtration
, qui n'a pas manqué de les adopter ,
( 64 )
comme elle a fait juſqu'à préſent de toutes
celles qui ont flatté ſon eſpoir favori , la
foumiffion des Colonies , qui ne s'eſt jamais
réaliſée , & qui , quoiqu'elle en diſe , n'eſt
pas près de fe réaliſer,
,
>> Lorſque le Lord Gornwallis fut arrivé à Londres
, dir un de nos Papiers , le Lord Germaine
fans égard à l'étiquette , le prévint en lui envoyant un
billet pour une entrevue qui fut fixée. Au milieu de
la converſation , le Général demanda quand il auroit
l'honneur d'être préſenté à S. M. Le Miniftre
parut embarraffé, & voulut éluder la queſtion ; le
Lord Cornwallis le quitta bruſquement; il fut enfin
introduit auprès de S. M. quile reçut avec ce ſourire
& cette affabilité qui ont ſéduit tant de perſonnes.
Il lui demanda fur-tout quelles ſeroient les forces
néceſſaires pour réduire entièrement les Colonies
rebelles ? Le Lord répondit avec franchiſe qu'il
ne pouvoit pas le dire. Mais encore reprit S. M. ,
n'en viendroit-on pas à bout avec 50,000 hommes &
so vaiffeaux de ligne? Sur mon honneur répliqua
Cornwallis , je ne le crois pas «.
Cette réponſe , ſi elle a été réellement
faite , par un homme en qui les Miniſtres
ont la plus grande confiance , devroit aſſurément
être de quelque poids ; cela ne les
empêche pas de s'obſtiner dans leurs plans de
guerre; s'il eſt queſtion d'y en joindre de
conciliatoires , ils ne ſont qu'acceſſoires ;
ils s'en promettent cependant beaucoup ;
mais ils ne diſent point quelles font les propoſitions
qu'ils veulent faire à l'Amérique ;
ils ſe contentent d'afſurer qu'elles font de
nature à être acceptées ,& ils ſe flattent
qu'elles le feront , parce qu'ils doivent les
( 65 )
appuyer par des forces redoutables D'autres
papiers paroiſlent fort loin de penſer que le
Lord Cornwallis ait fait la réponſe précédente;
ils donnent une idée bien différente
de ſes diſpoſitions actuelles .
» Ce Lord , diſent-ils , fut un des cinq Nobles
qui proteſtèrent contre le biil déclaratoire , pour lier
les Colonies Américaines dans tous les cas ; & même
juſqu'à ce qu'il eût accepté un commandement dans
le Nouveau-Monde , on le regardoit comme un ami
de la liberté &des prétentions de l'Amérique. Il ſe
fit remarquer long-tems à la Cour, mais ce fut par la
richeſſe des broderies de ſes habits. S'il fût né dans
unecondition obfcure, ſes talens ne l'auroient jamais
élevé plus haut qu'à la charge de Conftable des
Gardes pour la nuit. En combattant à la tête d'une
Armée de vieilles troupes contre quelques régimens
de Colons , ſans expérience dans les armes, il ſe fir
parmi ſes Concitoyens la réputation de Général ;
mais il ne poſſédoit des qualités de l'Officier ſupérieur
que la bravoure. Ses victoires ſi vantées à
Camden & à Guilford furent ſuivies de tous les
inconvéniens & de toute la honte des défaites .-
En marchant à travers la Penſylvanie en 1777 , il
appella Sir William Howe de ſon camp , & tenant
une torche d'une main & une épée de l'autre; voilà ,
Sir William , dit-il , les armes avec leſquelles il faut
conquérir l'Amérique. Sir William quoique naturellement
porté à la ſévérité , ne put s'empêcher de
lui répondre , non Milord , ce ne ſera jamais tant
que j'aurai l'honneur de commander les tounes de
S. M. Immédiatement après la bataille de Camden
, il fit exécuter 16 Citoyens de la Caroline
Méridionale , perſonnages du caractère le plus refpectable
, qui n'ayant éprouvé que le pillage & la
perfidie , après s'être mis ſous la protection Britannique,
avoient volé aux armes & avoient été pris
( 66 )
fur le champ de bataille , combattant en hommes
généreux pour la liberté & pour la Patrie. Ils furent
exécutés ſans la moindre forme de procès . Le
Colonel Balfour & le Lord Rawdon déclarent
tous deux qu'ils n'ont fait pendre le brave Colonel
Hayne, que fur les ordres poſitifs du Lord Cornwallis
cc.
C'eſt ce peuple aigri par des atrocités ſans
ceffe renaiffantes , qui ont cominencé avec
la guerre & qui continuent encore , que
l'on ſe flatte ici de ramener à la ſoumiſſion
ou de dompter. Les papiers miniſtériels s'empreſſent
de répandre cet eſpoir le plus qu'il
leur eſt poffible ; quelques autres ne manquentpas
à cette occaſion de faire des contes
aſſez plaifans , parmi leſquels celui-ci mérite
d'être diſtingué.
>> On rapporte confidemment , dit un de ces papiers
, qu'il y a actuellement une négociation particuliere
& ſecrette avec le Duc Ferdinand de Brunfwick;
le peu de fatisfaction que nous avons eu
juſqu'à préſent de nos Généraux , nous fait défirer
de nous en procurer d'étrangers ; & nous connoiffons
les talens de celui-ci . On cherche à le déterminer
à ſe rendre en Amérique pour y prendre le
commandement en chef de l'armée Britannique ;
on la portera à 50,000 hommes effectifs , & on lui
donnera 50,000 livres sterlings par an , avec une
gratification de 500,000 , lorſqu'il aura achevé la
conquête de l'Amérique. Il y a longtems que cette
négociation a été propoſée au Cabinet ; le Lord
Germaine s'eſt toujours opposé à ſon exécution ;
il n'entendjamais parler volontiers du Général ſous
lequel il a ſervi , & ſous lequel ſa conduite l'a fait
jager par un Conſeil de Guerre incapable de ſervir
jamais S. M. A préſent qu'il n'y eſt plus , on
( 67 )
l'a remiſe ſur le tapis. Mais on donte qu'elle réuffiffe
, les obstacles viendront de la Cour de Brunfwick.
«
Nous attendons toujours des nouvelles
des Ifles , & juſqu'à leur arrivée nous ferons
dans l'inquiétude ſur ce qui s'y paffe. Le
filence de l'Amiral Hood ne nous préſage
rien de bon ; & nous craignons d'apprendre
par la France des déſaſtres dont un coup
de la Providence peut ſeul nous préſerver.
Une lettre de Dublin nous apprend qu'un
paſſager arrivé de St-Chriſtophe , a rapporté
que le 2 Décembre il étoit entré dans ce
port un bâtiment venant de Névis , qui n'eſt
éloignée de cette Iſle que de quelques milles ;
qu'on a ſu par ce bâtiment que la petite Iſle de
Nevis eſt actuellement attaquée par 2 frégates
& un floop François , & qu'il y avoit toute
apparence qu'elle s'étoit rendue. Cette Ifle
dont nous nous emparâmes en 1628 , nous
fut repriſe en 1706 par MM. de Chavagnac
& d'Iberville , François , & reſtituée par le
Traité d'Utrecht ; elle est très - fertile en ſucre
, coton , gingembre & tabac.
Des lettres arrivées depuis peu par un batiment
parti de la Jamaïque le 24 Décembre ,
ont apporté les nouvelles ſuivantes.
>> Les Eſpagnols s'occupent depuis quelque-temps
à conſtruire des caſernes à San-Jago de Cuba , à y
former un camp , & à y faire tous les préparatifs
néceſſaires pour recevoir dans le port une puiffante
armée : elle ſera compoſée des forces Françoiſes &
Eagnoles ; & on ne doute pas que leur plan ne
ſoitde ſe diriger contre cette Iſſe , qui , malgré ſon
( 68 )
état dedéfenſe & ſa population , ne fauroir réſiſter
àune armée redoutable & à une flotte ſupérieure
qui tiendroit la mer. Nous ne concevons pas que la
Grande-Bretagne , inſtruite de notre ſituation , n'ait
pas encore envoyé des renforts , pour rétablir au
moins l'égalité entre nos eſcadres & celles de nos
Ennemis. Nous nous flattons que ces renforts font
en route , qu'ils font ſuffisants , & nous faiſons des
voeux pour leur prochaine arrivée ; un retard un
peu trop long les rendroit inutiles «.
Toutes ces lettres font bien faites pour
ajouter à nos inquiétudes , & aux voeux que
nous formons pour que Rodney arrive heureuſement
& avant que nos ennemis n'aient
frappé quelques grands coups.
>> L'île de Saint-Eustache , dit un de nos papiers ,
eſt ſituée ſi près de Saint Chriftophe , que les Fregates
Françoiſes qui croiſent à cette ſtation , doivent
néceffairement, moleſter notre commerce. Le mal
bien réel que nous éprouvons de la priſe de cette
İle par les François , c'eſt que les procédés nobles
qu'ils y ont eu vi -à- vis des Hollandois , mis en
comparaiſon avec la conduite de nos Généraux
lorſqu'ils s'en étoient emparé , couvrent de gloire
nos Ennemis , ne peuvent que leur donner des amis
par- out , & mettent un obſtacle invincible à cette
réconciliation que nous eſpérions faire avec la
Hollande, qui peut fi difficilement aujourd'hui ſéparer
ſes intérêts d'avec ceux d'une nation à laquelle
elle doit autant de reconnoiffance. Notre invaſion
dans cette Iſle étoit principalement l'ouvrage de
Milord Stormont , qui à ſon entrée dans le Miniftere
, s'étoit écrié que c'étoit là qu'il falloit aller
vainere & ruiner les Américains. Peu de gens
doutent ici que ce même Miniſtre n'ait fortement
engagé l'Amiral Rodney à tenter de s'en rendre
maître une ſeconde fois ; mais l'état des choſes ſera
( 69 )
malheureuſement bien différent; & le Comte de
Graffe n'aura pas manqué de la pourvoir de tout ce
qui peut l'empêcher de ſuccomber à une troiſième
attaquece.
L'Amiral Rodney aura bien autre choſe
à faire , en arrivant , que d'eſlayer de reprendre
une Iſle qu'il ne doit pas s'attendre à
ſurprendre,& qui ſera enétat de ſoutenir ſes
attaques ; il aura peut-être d'autres établiſſemens
à reprendre , & fur-tout un grand
nombre à protéger; il faut ſavoir ſi ſa jonction
avec l'Amiral Hood ſera facile ; ſi cet Amiral
n'aura pas eſſuyé quelque déſaſtre qui l'aura
affoibli , & qui réduira nos deux eſcadres
à l'inaction juſqu'à ce que celle qui aura
ſouffert ſoit réparée. Quoiqu'il en ſoit des
projets de notre Amiral ſur Saint-Eustache ,
ou quelqu'autre endroit , on continue de
ſe plaindre amèrement du Colonel Cockburne;
dès qu'on a ſu que l'ordre avoit été
expédié aux Ifles de l'échanger le plutôt
poſſible ,& de le renvoyer en Angleterre ,
on s'attend à le voir l'objet d'un Confeil
de Guerre ; & comme c'eſt un Officier de
fortune qui ne tient à perſonne , qui doit
fon élévation au Général Vaughan , on foupçonneque
celui ci pourrabien l'abandonner ,
&on ne croit pas qu'il ſe tire heureuſement
de l'enquête qui va ſe faire ſur ſon compte.
Les recrues Allemandes , engagées & deftinées
pour le ſervice de la Compagnie des
Indes , ont éré attaquées d'une maladie épidémique
; on en adébarqué un nombre conſidérable
qui étoit déja ſur la flotte partie
( 70 )
ſous les ordres de Sir Bikerſton. On a tranfporté
les malades à l'Hopital de Fiaffar à
Portsmouth .
>>>Le Gouverneur & le Conſeil de cet établiſſement ,
lit-on dans une lettre de Calcutta, en date du mois de
Mai dernier , ont payé à Moodajai Booſta , Rajah de
Berar , 16 laks de roupies , ou 185,600 liv . ft. , pour
empêcher ce Prince de venir déſoler la province fur
les frontières de laquelle il avoit depuis quelques
mois un corps d'armée très-nombreux & prêt à agir.
Cette condeſcendance honteuſe , ſans parler de la
diſexed'eſpèces au Bengale , eſt dans le fait un aveu
racite de la prétention des Maractes au droit d'impofer
untribut fixe ſur les revenus du Bengale . - Les
obligations de la Compagnie à 8 pour cent , ont été
réduites à 4 en Avril 1781 ; mais on a lieu de craindre
que dans le mois prochain , il n'y ait plus aucun
moyen de s'en défaire à quelque prix que ce ſoit ".
Le Lord North preſſe autant qu'il peut
les opérations de l'emprunt auquel il eſt
forcé de recourir pour obtenir l'argent néceffaire
pour le ſervice de cette année. Cependant
on ne croit pas qu'il fafle l'ouverture
du Budget avant la ſemaine qui précède
immédiatement les vacances de Pâques ; en
attendant , on ne néglige rien pour ranimer
la confiance , & pour faire croire que le
Miniſtre trouve plus d'argent qu'il n'en veut ;
malheureuſement d'un autre côté on cherche
à ladétruire.
On a dit dans pluſieurs de nos papiers , écrit un
particulier qui peut n'être pas l'ami du Lord North
&n'en voir pas moins bien , que les perſonnes les
plus riches ont offert au Miniſtre la ſomme immenſe
de 80 millions ſt . ,&qu'il a la bonté de ſe contenter
de 18. Il n'eſt pas sûr que cette ſomme ne ſoit à-peu(
71 )
?
:
près égale à tout le numéraire en circulation dans la
Grande-Bretagne. Aufli ſe contente-t-on de ſourire ,
en lifant de pareilles inepties ; mais ceux qui connoiſſent
la nature d'un emprunt fait par le Gouvernement
, rient aux éclats quand on leur parte de cette
offre. Toutes les fois que le prêt rapportera 4 &
demi pour cent de profit immédiat au préteur , le
Miniftre ne manquera pas de ſouſcripteurs ; & que
font ces ſouſcripteurs des gens qui ne font pas en
état de faire face au premier paiement , & qui
com tent pour cela vendre la portion de l'intérêt qui
leur est accordée auffi-tôt qu'ils en ſeront en poſſeſſion.
Si par quelqu'accident il arrivoit que le contrat , avant
qu'on en ait diſpoſé , perdit au lieu de gagner , les
millions ſouſcript, s'évaporeroient en famée , & la
liſte des ſouſcripteurs le trouveroit confifter en
gens en place, courtiſans , mendians , & Membres
néceſſi eux des deux Chambres du Parlement , avec
une tribu d'Electeers aufli corrompus qu'indigens « .
Quelques-uns de nos papiers obſervent
qu'il eſt aſſez étrange que la profeſſion de
Banquier foit proſque la ſeule qui ne contribue
pas aux besoins de l'Etat. Une taxe
de 100 livres ſterl. par an ſur chaque maiſon
de banque du Royaume , produiroit
l'intérêt d'un million dans la ſeule ville de
Londres .
>> Le 6 de ce mois , écrir-on de Dublin , il eſt
arrivé ici un évènement bien malheureux , les
Doyens , Syndics & Maîtres des trois Fabriques
des Graveurs , des Peintres & des Libraires de
cette Ville , étant aſſemblés dans la ſalle du Concert
pour s'y choiſir un Repréſentant au Parlement
tout-à-coup le plancher s'écroula ſous eux & defcendit
à plus de 20 pieds de profondeur. De 400
perſonnes qui ſe trouvoient aſſemblées , & qui
tomberent avec les débris , il n'y en a pas une
( 72 )
de morte; mais auſſi , il n'y en a pas une qui puifle
eſpérer une guérison & même vivre plus de deux
àtrois ſemaines. «
Si la manière dont le Lord Germaine a
quitté le Ministère a éré flatteuſe pour lui,
il n'en a pas été de même de celle dont
il eſt entré dans la Chambre des Pairs :
nous avons fait mention dans le tems des
motions faites par quelques Membres pour
l'exclure ; on ſera bien aiſe de voir ici
quelle eſt la justification qu'il a préſentée ,
& ce qu'il a répondu aux griefs élevés
contre lui , & entre autres au Jugement
du Conſeil de guerre.
» J'ignore à quels conſeils je ſuis redevable de
la marque de faveur royale que j'ai reçue en ſigne
d'approbation de mes ſervices : je ne penſe pas que
les conſeils d'aucun Miniſtre aient été néceſlaires ;
diſpenſer les honneurs eſt la première prérogative ,
incontestable & admiſe de la Couronne , lorſque
les perſonnes auxquelles ils ſont conférés ſont compétentes
pour les recevoir : je me regarde comme tel.
Il eſt dit dans la motion que la Sentence du Conſeil
de Guerre me rend incompétent ; je ſuis prêt à
prouver le contraire. Il y a 23 ans que cette Sentence
a été rendue ,&je me flatte que ceux de vous ,
Milords , qui ſe rappellent les circonstances dans
leſquelles je fus jugé , ont eu le tems d'enviſager
l'affaire ſous ſon vrai point de vue. Quels tems nous
rappelle cette motion ? Des tems de factions & de
clameurs contre moi. Il eſt de fait que je fus condamné
ſans être entendu , & puni ſans qu'on m'eût
fait mon procès. Dépouillé fur de ſimples rumeurs
& ſur les ſuggeſtions de mes ennemis , de tous mes
honneurs & émolumens militaires , je me vis expoſé
aux traits de la calomnie , victime dévouée à la
faction
( 73 )
faction. Quelle fut ma conduite dans cette poſition
terrible ? pris-je la fuite en coupable ? me dérobai-je
aux yeux du monde ? Pluſieurs de vous , Milords ,
ſavent que je me conduiſis d'une manière tout- à- fait
oppoſée : je ſommai mes accuſateurs de comparoître
, je ſollicitai une enquête avec la dernière
chaleur , j'inſiſtai ſur ce que mon procès me fût fait ;
rappellez -vous , Milords , que le Conſeil de Guerre
nommé pour me juger , fut convoqué dans des
circonstances fingulièrement défavorables , au milieu
des clameurs & des factions ſuſcitées contre moi
par la prévention & l'inimitié perſonnelle. Malgré
tous les artifices mis en uſage pour me perfuader
de ne pas m'expoſer à un Jugement , je perſiſtai
dans la réſolution de faire examiner ma conduite :
qui pouvoit m'inſpirer cette fermeté , ſi ce n'eſt la
conviction intime de mon innocence ? c'eſt ce ſentiment
intérieurqui me ſoutint alors : je ſavois que
fi la Sentence que je ſollicitois eût été capitale , elle
eût été exécutée; & ceux qui ſe donnoient la peine
de me conſeiller de ne point perſitter à demander
un Jugement , ne ceſſoient de me le faire entendre :
c'eſt donc la mort ſans ceſſe devant les yeux que
je perſévérai ? Il ne me convient point de fire un
ſeul mot, ni du Conſeil de Guerre , ni de ſes procédés
:je me ſuis ſoumis aux termes de la Sentence ;
ainſi je crois avoir fatisfait mon pays dans le tems.
Aujourd'hui c'eſt cette même Sentence , dont l'effet
a été rempli , que l'on prétend mettre une ſeconde
fois en force contre moi ! Ce n'eſt aſſurément pas ,
Milords , que j'euſſe la moindre répugnance à voir
l'affaire portée à votre Tribunal : je ſoumettrois
avec tranſport à votre Jugement , & mon honneur
& ma vie : il y a plus , je les ſoumettrois même
à la déciſion du noble Marquis , en qui je trouverois
un homme d'honneur pour Juge : je déclare
avec ſincérité qu'il ſe montre tel aujourd'hui , & je
le remercie de ce qu'il a eu la noble fermeté de
9 Mars 17$2. d
( 74 )
m'attaquer en ma préſence. -Pour vous prouver ,
Milords , quelle dut être l'impreſſion de la Sentence
rendue contre moi , dans les circonstances que je
viens d'indianer , permettez- moi de vous rappeller
ce qui ſe paſſa ſeulement quatre ans après (en 1765) ;
je fus appellé ad Conſeil-Privé , & enſuire au Miniſtère.
Avant que je priſſe part à l'Adminiſtration ,
il fut convenu que je paſſerois par le Conſeil , & je
regardai cette distinction comme étant virtuellement
une caffation de la Sentence du Conſeil de Guerre :
je reſtai enſuite en place , & je fus Membre au
Conſeil-Privé pendant dix ans , ſans jamais avoir
entendu un mot relatif à cette Sentence , ſans que
qui que ce ſoir ait prétendu qu'elle me rendoit incompétent
pour les emplois que je rempliflois : il
y apluſieurs années qu'il plat à S. M. de m'élever
au poſte éminent de Secrétaire d'Etat ; je l'ai rempli
depuis ſans interruption , ſans entendre jamais dire
que la Senrence en queſtion me rendoit incompétent
: comment me le rendroit- elle aujourd'hui pour
occuper un fiege dans cette Chambre ? Selon l'eſprit
de la conſtitution Britannique , les dignités de Cenſeiller-
Privé & de Secrétaire d'Etat ſont ſupérieures
à celle même de la Pairie , quelqu'éminente que foit
d'ailleurs fa dignité , quelqu'éclatans que foient les
honneurs qui lui font attachés ; ce fait polé , comment
ſe pourroit-il que je n'aie pas été incompétent
pour remplir les postes de Conſeiller-Privé &
de Secrétaire d'Etat , & que je le fois pour occuper
un fiege dans cette Chambre ? <<
Ce difcours ne reſta pas fans réplique ;
mais les voix furent pour lui ; il en eut
93 pour , & 28 contre , les Lords Osborne ,
Rutland , Pembroke , Craven , Derby ,
Egremont , Devonshire , Abingdon &
Chatham , firent fur-le-champ la proteſtation
ſuivante.
( 75 )
4
Nous , &c. ſommes d'avis différent , parce que
nous ne pouvons conſidérer l'élévation d'une perſonne
dans de pareilles circonstances , à la Pairie ,
que comme une meſure également funeſte aux intérêts
& à la gloire de la Couronne , ainſi qu'à la
dignité de cette Chambre; inſultante pour la mémoire
du feu Souverain , ainſi que pour toutes les
branches ſurvivantes de l'illuſtre maiſon de Brunfwick;
répugnante à tout principe de difcipine militaire
& directement contraire à la dignité de cette
Chambre , qui , pendant des ſiecles , a donné des
marques caractériſtiques de la gloire de la Nation
Britannique , & laquelle , en tout ce qui peut être
en notre pouvoir , nous nous trouvons obligés ,
autant par devoir que par inclination , à tranſmettre
fans tache & diſgrace , à la poſtérité «.
FRANCE.
De VERSAILLES , les Mars.
MADAME Sophie de France , malade depuis
quelque tems , ayant paru defiter de
recevoir ſes Sacremens , cette Princeffe fut
adminiſtrée le 21 du mois dernier vers les 7
heures & demie du ſoir par l'Evêque de
Chartres , fon premier Aumônier. LL. MM.
& la Famille Royale aſſiſtèrent à cette cérémonie
. Cette Princeſſe eſt morte la nuit du
2 au 3 de ce mois à une heure du matin dans
la 48. année de fon âge. Elle a ététranſportée
à St-Denis felon ſes dernières volontés qui
étoient que ſes obfèques ſe faſſent fans pompe.
La Cour a pris le deuil hier & le portera
pendant 3 ſemaines . Elle avoit eu de vives
inquiétudes pour Madame , Fille du Roi ,
d2
( 76 )
à qui l'on avoit été obligé de mettre desvéſicatoires
,& pour Madame Victoire qui avoit
été attaquée d'une colique néphrétique
heureuſement ces deux Princeſſes ſont actuellement
hors de danger l'une & l'autre.
Le Vicomte de Tonquedec qui avoit eu
précédemment l'honneur d'être préſenté au
Roi eut , le 23 Février , celui de monter
dans les carroſſes de S. M. & de chaffer
avec Elle.
LL. MM. & la Famille Royale ſignèrent
le même jour le contrat de mariage du
Marquis Dupleſſis- d'Argentré , Capitaine
de Cavalerie , avec Mademoiselle Dubois.
L'Abbé Sabatier de Caſtres a eu l'honmeur
de préſenter à Madame , la nouvelle
éditiond'un ouvrage qu'il lui a dédié & quia
pour titre : les Bifarreries du Destin ou Mémoires
de Miladi Kilmar (1).
De PARIS , les Mars.
L'ESCADRE de M. le Comte de Guichen ;
forte de 14 vaiſſeaux de ligne & 7 frégates
& cuters , appareilla de Breſt le 11 Février
dernier , avec ſon convoi compoſé de 2
vaiſſeaux armés en flûtes , & de 61 bâtimens
de tranſports. Le 12 au matin on
avoit tout perdu de vue ; le vent qui s'eſt
foutenu conſtamment ne permet pas de
douter que cette flotte n'ait fait beaucoup
(1) Cet Ouvrage en 2 vol. ſe vend à Paris chez Moutard,
Imprimeur-Libraire de la Reine , rue des Mathurins , Hôtel
deClugny.
( 77 )
de chemin ; elle eſt compoſée des vaiſſeaux
ſuivans .
>>>Le Terrible , de 110 canons , M. le Comte de
Guichen , Commandant ; Capitaine de pavillon , Μ.
de Rivenil ; le Majestueux , de 110 , M. de Rochechouart
; le Royal- Louis , de 110 , M. de Beauffet ;
la Couronne , de 80 , M. de Mithon ; le Robufte , de
74, M. de la Motte-Piquet ; le Magnifique , de 74 ,
M. de Malaſty Martigues ; le Dauphin- Royal , de
74 , M. de Montperoux ; le Fendant , de 74 , M. de
Peynier ; l'Argonaute , de 74 , M. de Clavieres ; le
Zodiaque , de 74, M. de Sainneville ; le Pégafe ,
M. de Soulange ; l'Actif , de 74 , M. de Cillart de
Surville ; le Lion , de 64 , M. de Fournoue ; l'Indien ,
de 64 , M. de l'Aubépin.- Frégates , corvettes &
Cutters. L'Amphitrite , la Cléopâtre , l'Emeraude ,
la Friponne , le Crescent , l'Engageante , la Gloire ,
de 32 canons ; la Nayade & la Cerès , de 26 ; le
Pandour & le Clairvoyant , de 16 4 .
Les vaiſſeaux qui reſtent à Breſt ſont au
nombre de 7 ; il y en a un à l'Orient , 4 à
Rochefort , & 2 à Toulon .
>>>On attend à tout moment , écrit-on de Nantes ,
des nouvelles des Antilles. L'Amiral Hood , felon
pluſieurs lettres , paroît certainement bloqué ; &
M. de Graſſe alloit employer les plus grands moyens
pour détruire ou brûler cette flotte. Il attendoit ,
dit-on pour cela , des bombardes qu'on lui préparoit
au Fort-Royal. M. de Bouillé , d'un autre côté ,
étoitdefcendu à St- Christophe , avec 6000 hommes;
ainſi les premiers avis de ces différentes attaques ne
peuvent manquer d'être fort intéreſlans & fort agréables
pour nous. L'Amiral Rodney ne peut guères
paroître dans ces parages que les ou le to Mars. Il
ne paroît donc pas à craindre que ces grandes opérations
foient traverſées cr.
d 3
( 78 )
Les rapports de pluſieurs bâtimens arrivés
dans différens ports du Royaume , confirment
que M. de Vaudreuil a continué
heureuſement ſa route avec nombre de
bâtimens de tranſport qui l'ont joint. Plufieurs
Capitaines l'ont rencontré au delà des
Açores , avec 32 navires du convoi diſperſé
& naviguant avec le vent le plus favorable.
>>>On a, lit- on dans une lettre de l'Orient , des
nouvelles de l'Ile de France en date du ro Août.
Les différens convois qui y ſont arrivés ont répandu
la joie dans cette Colonie. --Le commerce y a fait
une perte qui lui ſera ſenſible. Le Sérapis , frégate
de 40 canons , priſe de Paul Jones , achetée & armée
pour l'Inde , par une compagnie de Négocians , a
péri dans la rade de l'Ile de France, par un malheur
ſemblable à celui qui , l'année dernière , nous a enlevé
un beau vaiffean & une frégate. Le feu a pris à une
barrique de tafia , & s'eſt communiqué avec tant de
rapidité , qu'il a été impoſſible de l'éteindre ".
D'après cette lettre , les papiers Anglois
ſe ſont donc trompés ou ont voulu tromper
, en donnant le nom de Sérapis à une
frégate , qu'ils diſent avoir été priſe ſur le
Cap de Bonne-Eſpérance par leur vaiſſeau
l'Annibal . On ne connoît dans ces parages
d'autres frégates de 40 canons que la Cone
folante & la Pourvoyeuse.
:
Nous n'avons point encore d'autres relations
de la priſe du fort St-Philippe , que
celles qui nous ſont venues d'Eſpagne , &
les lettres de Barcelone font preſque les
plus détaillées. Elles confirment la méſin
( 79 )
telligence dont on a déjà parlé entre le Lord
Murray & fon ſecond. On lit dans quelques
lettres de Toulon les anecdotes ſuivantes.
,
Vous avez été ré-
>> Le Général Murray en dinant , les Février
chez le Duc de Crillon , ne put s'empêcher de parler
de M. Drapeer, Commandant en ſecond à Saint-
Philippe , & qui avoit refusé d'être de ce dîner pour
ne pas ſe trouver avec lui.
moins , dit-il , de fa mauvaiſe humeur ; je ſuis trèsperfuadé
qu'il ira m'accufer à Londres , & que ſes
partiſans rempliront les papiers publics d'invectives
contre ma perfonne. Cependant , il y a plus de to
jours qu'il a été l'un des premiers à me conſeiller de
me rendre , & à me prouver que toute réſiſtance étoit
inutile. Voilà donc une nouvelle enquête à ajouter à
celles des Clinton , des Cornwallis , des Cockburn ,
&c.-Drapeer a fans doute donné ce conſeil au
Général Murray , puiſque ce Lord l'aflure ; ce n'eſt
donc pas ce qu'il lui reprochera , parce qu'alors il
n'étoit plas tems de ſauver la place; peut-être fon
accufation tombera ſur les diſpoſitions faites auparavant
; elles offriront fans doute aux papiers Anglois
beaucoup d'appâts pour la méchanceté.-On raconte
une autre anecdote qui caractériſe parfaitement la
prévention Angloiſe ,& cet orgueil naturel qui ſe
diffimule ſes pertes & fa foibleffe. Le Marquis de
Crillon ayant été le 4 au ſoir dans la place , pour
ſavoir à quelle heure le Commandant voudroit remettre
le Fort Marlborough ; Murray s'écria avec
vivacité: que veut donc dire cela ? ſoupçonne-t-on
ma bonne foi ? me croit-on capable de trahir mes
engagemens ? Et tout de ſuite , fans atterdre la réponſe
qu'on alloit lui faire ; je vois bien , pourſaivitil
, pourquoi l'on me preffe ; on a de l'inquiérude ;
le ſecours que j'attends m'arrive ; je vais être délivré ,
on a déja vu , du camp , l'eſcadre Angloiſe. M.
de Crillon lui dit qu'il ne venoit pas preſſer la red
d 4
( 80 )
dition de la place, qu'il ne faiſoit que ſe rendre à ſes
invitations ; que du reſte on n'appercevoit rien du
camp , & que bien loin d'attendre qu'il fût ſecouru ,
toute l'armée ſavoit qu'il étoit impoſſible à l'Angleterre
de faire le moindre effort en ſa faveur. Le Lord
Murray s'appaifa , & livra les Forts.-Lorſque le
marquis de Crillon entra dans le Château , isſentit
une odeur fi fétide , qu'il ne put s'empêcher de témoigner
ſa ſurpriſe , & de demander à ſon conducteur
, ſi la peſte étoit dans le Fort. On lui répondit
qu'il y avoit beaucoup de malades , mais qu'on ne
s'étoit pas apperçu d'aucune maladie peftilentielle ,
&qu'il pouvoit pénétrer ſans danger dans l'intérieur
.
On n'eſt pas d'accord ſur le nombre
d'hommes trouvés dans le fort St-Philippe ;
il eſt ſeulement certain qu'il n'y avoit que
70 étrangers. Le Lord Murray a obtenu la
permiffion de ſe rendre à Londres en paffant
par la France. Il y a plus d'un an qu'il a obtenu
un paffe-port pour cet effet; on croit
que les troupes Eſpagnoles , & fur - tout
P'artillerie , iront renforcer le camp de St-
Roch ; & il paroît décidé que la diviſion
Françoiſe reviendra en France. Elle n'a perdu'que
2 Officiers , l'un du régiment Royal
Sué lois , & l'autre de Lyonnois. Les Eſpagnols
ont eu 900 hommes tués ou bleſſés ,
depuis que l'Ifle eſt occupée , & cette perte
eft médiocre pour une conquête auſſi importante.
>> Il y a quelques jours , écrit-on du Havre , en
date du 18 Février , que , par un gros tems , un petit
Corſaire de Granville , de 39 hommes d'équipages ,
eſt venu échouer ſur une roche à la pointe de la
( 81 )
Hogue. Six hommes , qui avoient eu l'adreſſe de
s'emparer de l'eſquif, artivèrent ſur la plage où ce
triſte ſpectacle avoit raſſemblé les riverains , & entr'autres
le nommé Duchesne , Employé des Gabelles
. Ce brave homme s'élance enſuite dans l'eſquif,
demande qui veut retourner à bord pour ſauver le
reſte de l'équipage ; on refuſa , ſous prétexte que
l'on ſe jetteroit en confufion dans le canot, qu'on le
furchargeroit , & que tous périroient immanquablement.
Alors tirant ſon ſabre , Ducheſne dit : je
ne peux voir périr des hommes ſans tenter au moins
de les ſecourir. Je m'embarquerai ſeul. Cet enthouſiaſme
determina un des Matelors ſauvés du Corſaire
à fauter avee lui dans le canot. Ils partent , arrivent
près du bâtiment échoué , & fuôt que Dachefne peur
être entendu , il crie : Je viens vous fauver tous ;
que quatre hommes deſcendent , ſi un cinquième ſe
préſente, je lui coupe la tête. Pour vous prouver
que l'on ne vous abandonnera pas , je vais monter à
bord pour maintenir l'ordre , & je n'en fortirai que
le dernier. Le Capitaine du Bord , St-Lo , lui répondit
: Cette police me regarde , je ne quitterai mon
bâtiment qu'avec le dernier de l'équipage , & ne
fouffrirai pas qu'un ſi brave homme courre plus de
riſque que moi-même. On partit , on revint , & Ducheſne
a eu la ſatisfaction & la gloire d'avoir ſauvé
les 33 hommes qui reſtoient. Cet intrépide Garde
du ſel , a femme & enfans , ce qui ajoute , ſans
doute , à cet acte d'héroïſme. Comme aucune des
actions qui honorent l'humanité ne reſte ſans récompenſe
ſous un Monarque juſte & bienfaiſant , S. M. ,
informée de ce trait de courage , a accordé , ſur les
Invalides de la Marine , une penfion au brave Ducheſne.
Il a en outre touché une gratification , aimmi
que leMatelot qui l'avoit ſuivi «.
La prifon civile a été enfin ſéparée de la
priſon criminelle ,& les malheureux détenus
ds
(82 )
ſenlement pour dettes , ont été transférés à
l'Hôtel de la Force , quartier St-Antoine.
La commodité de l'emplacement de cette
nouvelle prifon , la falubrité de l'air , l'intelligence
des diſtributions , tout promet à
ces triftes victimes un ſort moins rigoureux
; un lieu de fûreté ne ſera plus un ſéjour
d'horreur , & le commerce des ſcélérats
ne flétrira plus l'ame de ces infortunés ,
détenus pour des descirengagemens
que
conftances impérieuſes leur font ſouvent
contracter . L'annonce de l'exécution de ce
projet d'humanité mérite d'être annoncée
parmi les évènemens les plus mémorables
de ce règne ; elle fera bénir à jamais le nom
de notre jeune Monarque ; elle doit rappeller
en même-tems le zèle de M. l'Abbé de
Beſplas , Aumônier de Monfieur , qui ,
prêchant devant le Roi , en 1777 , le Difcours
de laCene , expoſa aux yeux du jeune
Souverain les objets les plus intéreſſans pour
l'humanité , il fixa fur-tout fon attention fur
les cachots. Le Monarque vivement ému ,
defira que ſon Miniftre des Finances s'en
occupât ; environ deux mois après , les Offices
de Receveurs des Domaines ayant été
fupprimés 300,000 liv. d'économie provenant
de ce retranchement , furent appliquées
à la reconftruction des prifons de ce
Royaume; & depuis ce moment , l'Alminiſtration
n'a point ceffé de s'occuper de
cete partie importante.
( 83 )
:
» Le 23 Février, écrit-on de Ligny en Barrois , le
feu prit au village de Velaines vers les cinq heures
du matin; à fix heures un quart , S. Ex . M. le
Prince de Ligne , Lieutenant-Général de S. M. I. &
M. le Prince Charles fon fils , paſsèrent en poſte par
ce village qui eſt ſur la route d'ici à Bar ; ayant
apperçu le feu qui embraſoit quatre maiſons , ils
deſcendirentde leur voiture , ſe fient ſuivre de leurs
Gens & coururent à ce feu ; ils vicent la defolation
de ces malheureux Payfans , ordonnèrent la meilleure
manière de porter des ſecours , S. Ex. M. le
Prince de Ligne , remit au Curé qui étoit là , vingtdeux
louis pour les pauvres.
Une femme qui voyoit périr ſa petite fortune
pleuroit , elle fut apperçue du jeune Prince Charles ,
il s'approcha d'elle , & n'ayant pas d'argent ſur lui ,
lui donna ſa montre qui est de prix . Si quelque
: choſe pouvoit ajouter à cebienfait , c'eft lamanière
dont M. le Prince de Ligne fon père approuva cette
belle action , il vit fon fils qui ne croyoit pas être
vu , & lui dit de cet air qui ne peut venir que de la
vraie fatisfaction du coeur : bien , Charles « .
Il y a long-tems qu'on défiroit trouver un
moyen d'ôrer leur danger aux miaſmes , qui
s'élèvent des égoûts , des caveaux & des fofſes
d'aifance. M. Janin , Seigneur de Combe-
Blanche , Médecin Oculiſte de feu S. A. S.
Mgr. le Duc de Modène , vient de le découvrir.
Il a trouvé le ſecret de neutralifer
le gaz , l'air inflammable & contagieux
qui s'évaporent au moment de l'ouverture
des folfes , l'extraction des matières peut
s'en faire enfuite fans corrompre ltmofphère
; on peut les amonceler pour l'u
d6
( 84 )
tilité de l'agriculture ſans que l'odorar en
foitbleffé. Le Gouvernement vient de faire
imprimer & publier cet anti-méphitique ,
qui n'eſt autre choſe que le vinaigre commun.
Sept onces jettées dans une foffe la
déſinfectent entièrement ; parmi les expériences
que M. Janin a faites nous rapporterons
celles- ci .
>>M>. le Maréchal Duc de Biron ayant deſiré de
déſinfecter la foſſe des Gardes-Françoiſes du corpsde-
garde du château de Verſailles ,je m'y ſuis tranfporté
avec M. le Marquis du Sauſay ,Major de ce.
Régiment , & Grand- Croix de l'Ordre Royal de St-
Louis. A cet effet j'ai verſé dans la lunette de conduite
du rez-de chauffée , 6 onces de vinaigre , &
environ demi- once d'eau de lavande (l'Auteurobſerve
ici que cette eau de lavande , ou toute autre liqueur
que le vinaigre , n'est qu'un moyen de ſurérogation )
le méphitiſme a diſparu dans l'inſtant de la projection,
de méme qu'à la conduite ſupérieure. Certe
ſeule projection a ſuffi pour anéantir l'infection de
cette foffe pendant 3 jours..... M. du Sauſay m'ayant
conduit au dépôt des Gardes- Françoiſes à Paris , fur
le Boulevard ; il m'ordonna , en préſence de pluſieurs
Officiers de ce régiment, de neutraliſer une foffe
ayant dix lunettes de face , dans lesquelles je verfai
12 onces de vinaigre & 2 onces d'eau ſans- pareille ,
dans la minute toute odeur méphitique fut anéantie ,
tandis qu'auparavant il s'en exhaloit une fétidité à en
rendre l'approche très-difficile ".
On ne fauroit trop publier un ſecret
auſſi ſimple , auſſi facile & à la portée de
tout le monde , de ſe préſerver des influences
malignes des exhalaiſons des foffes ,
( 85 )
qui outre leur déſagrément altérent l'atmofphère
& portent les atteintes les plus funeſtes
au fébricitant , à l'asthmatique , à la
femme en couche , au poitrinaire , & à tous
ceux dont le genre nerveux eſt très- irritable.
L'avantage que ces matières offrent
pour des engrais est très précieux : on les
mêle avec le fumier de cheval qui eſt néceffaire
pour les neutraliſer à jamais ; 15
jours après on peut étendre ce fumier fur
les terres ſans que l'air environnant en
foit altéré.
,
Il a perdu non - ſeulement fon odeur infecte ,
mais encore ſa cauſticité & ſa chaleur brûlante ,
qui cauſe ſur les terres arides , ſur -tout la premiere
année, les plus minces productions , & tranfmet
dans la plante même ſes qualités infalubres & de
mauvaiſe odeur. Les chevaux refuſent de s'en noutrir
, & le gibier qui a brouté cette herbe porte
avec lui fur nos tables l'empreinte du méphitiſme.
Avec la matière fécale neutraliſée & répandue fur
une terre légère , ſur laquelle j'avois fait femer des
graines de ſcorſonaire , de carotes & autres jardinages
, j'ai obtenu des productions étonnantes par
leur volume , leur délicateſſe & leur primeur. Avec
le même engrais , j'ai eu l'avantage d'avoir en bled
17 & demi pour un. Mes prés qui en ont été fumés
ontproduit plus du double des récoltes de mes voifins
, eu égard à l'étendue. Mes chevaux l'ont mangé
avec appétit , enfin les arbres à fruit au pied deſquels
on en a répandu , ont e beaucoup plus de fruit , &
infiniment plus beau & de meilleur goût .
On trouve dans le Journal des Cauſes
célèbres de ce mois le procès d'un ufurier
( 86 )
que le Parlement de Toulouſe a condamné
depuis peu.
>>> Cet Ufurier avoit amaflé une fortune confidérable
, & cela ne ſurprendra pas , lorſqu'on faura que
cet homme officieux exigeoit lorſqu'il prêtoit 300 1.
une lettre_de change de 498 liv . , & que toutes les
fois qu'il rendoit de pareils ſervices , il mettoit
comme une condition du marché , qu'on donneroit
des épingles à ſa femme , & à tous deux unrepas
dans la meilleure Auberge de la ville. Ce qui rend la
lecture de cette cauſe très-piquante, c'eſt le détail que
M. des Effarts a fait de toutes les manoeuvres odieuſes
qu'employent les Ufuriers pour éluder les loix.
De pareils exemples ne peuvent être trop répétés ,
pour mettre les Citoyens eu garde contre la cupidité
qui cherche à s'enrichir aux dépens des victimes
qu'elle immole ( 1 ) « .
(1 ) Le recueil intéreſſantdes Cauſes célèbres ſe continue
toujours avec le même ſuccès. Il renferme un choix des
affaires qui ont piqué la curiofité dans tous les Tribunaux
du Royaume. M. des Eſſarts vient d'annoncer qu'on trouve
chez lui & chez Mérigot le jeune , Libraire , quai desAugustins
, des Collections complettes , & qu'on délivre la
première année gratis . L'avis qui a été diftribué cont ent
les titres d'une multitude de Cauſes celebres qui y font
traitées . Ce recueil eſt d autant plus intéreſſfant qu'il reunit
l'agréable à l'utile. Souvent on y trouve l'attrait qui fait
rechercher la lecture des Romans , & le plaisir qu'on goûte
augmente , par l'idée que ce ſont des vérités & non des
fictions dont on s'occupe. M. de Voltaire le regardoir
comme un Traide de morale mise en action qui devou plaire
à towes fortes de Lecteurs , parce que ( diſoit ce grand
homme ) ce font des avantures qui peuvent arriver à tous
les Citoyens , & qu'ils ont intérêt de connoître. Ou foufcrit
chez M. des Effarts , Avocat rue Dauphine , Hôrel de
Mouhy , prèsdePont-reuf. Le prix de la foufcription eft de
18 1. pour Paris & de 241. pourla Province pour les 12 vol.
de l'année. Ceux qui veulent avoir la Collection , qui eft
( 87 )
Marie-Antoine Joſeph de Palerne , Docteur
en Théologie , de la Maiſon & Société
de Sorbonne , Abbé Commandataire de l'Abbaye
de la Varenne , Ordre de St-Augustin ,
Diocèſe de Bourges , & Chanoine de l'Egliſe
de Paris , eſt mort le 12 de ce mois , âgé d'environ
52 ans.
Jacques de Monthiers , Seigneur du Fay
Marlardin , & c. ancien Capitaine au régiment
de Bourbon , Chevalier de l'Ordre militaire
de St-Louis , Lieutenant-Général de
la ville & baillage de Pontoiſe , eſt mort le
3 de ce mois , dans la 65me année de ſon
âge.
Marie- Louiſe- Conſtance Terrier , veuve
de Charles - Profper Bauhy , Marquis de
Perreuſe , Lieutenant Général des armées du
Roi , eſt morte à Boulogne- les-Paris le 1 de
ce mois , âgée de 48 ans .
Marie Scribe eſt morte à Réval en Languedoc
, âgée de 102 ans , elle avoit échappé
aux dangers de la petite vérole , qu'elle
avoit eue deux ans avant ſa mort . A l'âge
de 90 ans , elle s'étoit mariée à un foldat
du Régiment de Flandres , dont elle avoit
acheré le congé , & à qui elle avoit fait une
donation de tous ſes biens .
Les numéros fortis au tirage de la Lote-
-
composée de 84 volumes , payent outre le prix de la foufcription
208 liv. M des Eifarts prévient , dans fon avis
qu'il n'a qu'un très petit nombre def Collestions .
( 88 )
e
rie Royale de France du premier de ce
mois font : 29 , 47 , 5 , 27 & 84 .
Suite de l'Edit de l'Emprunt.
,
11 ° . Tous ceux qui , voulant acquérir des
Rentes conftituées par le préſent Edit , défireroient
cependant pour leurs arrangemens particuliers
avoir un certain délai pour en faire paſſer
les contrats pourront lever chez ledit ſieur Micault
d'Harvelay des Reconnoiſſances de mille livres de
capital , pro lui ant intérêts à cinq pour cent ſans
retenue , à compter du premier jour du quartier
dans lequel elles auront été levées ; leſdites Reconnoiffances
feront conformes au modèle annexé au
préſent Edit ; elles feront toutes numérotées & délivrées
par ledit ſieur d'Harvelay , à ceux qui lui en
auront fourni la valeur en deniers comptans , mais
ſeulement juſqu'a la concurrence néceflaire pour
que le montant deſdites Reconnoiſſances & les capitaux
deſdites Rentes viagères n'excèdent pas la
ſomme de ſoixante-dix millions , à laquelle nous
fixons le montant dudit Emprunt, voulant qu'il foit
fermé auſſi- tôt que ladite ſomme aura été remife
en notre Tréſor Royal. Leſdites Reconnoiſſances &
les Coupons d'intérêts qui y ſeront joints , feront
fignés par ceux qui feront par nous commis à cer
effet. 12º. Les Propriétaires deſdires Reconnoifſances
auront , pendant quarre années , à compter du
premier de ce mois , la faculté de les convertir en
Rentes viagères , faiſant partie de celles créées par
notre préſent Edit ; & ceux qui voudront faire
cette converfion feront tenus de rapporter leſdites
Reconnoiſſances garnies des Coupons qui reſteront
à échoir , audit fieur Micault d'Harvelay , qui leur
délivrera des quittances ſur leſquelles il ſera paffé
par les Prévôt des Marchands & Echevins , des
( 89 )
contrats de conſtitution deſdites Rentes viagères ,
au Denier & dans la forme ci-devant preſcrits
dont la jouiſſance aura lieu du premier jour du
fémeſtre des Coupons d'intérêts non échus , qui
auront été rapportés avec leſdites Reconnoiſſances.
13º. Les Reconnoiſſances de Mille livres , qui n'auront
pas été converties en Rentes viagères avant
le premier Janvier 1786 , feront toutes remboursées
en deniers comptans pendant les années 1786 ,
1787 , 1788 & 1789 , juſqu'à concurrence de Six
millions pendant chacune des deux premières années
, & le ſurplus , à quelque ſomme qu'il puiffe
monter , ſera remboursé par portions égales en 1788
& 1789. 14 ° . Au mois de Janvier 1786 , il fera
formé un état deſdites Reconnoiſſances qui n'auront
pas été converties ; & , en échange de ces
Reconnoiſſances qui feront rapportées audit ſieur
d'Harvelay , il en ſera par lui délivré de nouvelles ,
garnies du nombre de Coupons d'intérêts à Cinq
pour cent , néceſſaire pour le temps qu'elles devront
ſubſiſter , à raiſon des rembourſemens à en
faire , & payables tous les fix mois , à commencer
au premier Juillet 1786. 13 °. Leſdits rembourſemens
ſe feront au mois de Juillet de chacune defdites
années par fort de Loterie , à l'effet de quoi
il ſera fait chaque année , au mois de Février , en
la manière accoutumée , un tirage des Reconnoifſances
à rembourfer au mois de Juillet ſuivant.
16 °. Le payement des Intérêts & le rembourſement
des Capitaux deſdits billets , feront faits par
ledit fieur Micault d'Harvelay en deniers comptans ;
ſavoir , les Intérêts au premier Janvier & au premier
Juillet de chaque année , à commencer au premier
Juillet 1782 , ſur la remiſe qui lui ſera faite
des Coupons lors échus : à l'égard des Capitaux ,
le remboursement en ſera fait ſur la remiſe des bil(
go )
lets , garnis des Coupons d'intérêts qui ne seroient
pas échus à l'époque indiquée pour les rembourſemens
à effectuer . 17°. Les Etrangers , non naturalifés
, demeurans en notre Royaume , même ceux
demeurans hors de notre Royaume , Pays , Terres
& Seigneuries de notre obéiſſance , pourront , ainſi
que nos propres Sujets , acquérir leſdites Rentes
& Billets , encore bien qu'ils fuſſent Sujets de
Princes & Etats avec lesquels nous ſommes ou
pourrions être en guerre : Voulons en conféquence
que leſdites Rentes , les arrérages qui en feront dûs
au jour du décès des Rentiers , & leſdits Billets
en capitaux & intérêts , foient exempts de toutes
Lettres de marque & de repréſailles , droits d'aubaine,
bâtardiſe , confifcation ou autres qui pourroient
nous appartenir , auxquels nous avons renoncé
& renonçons , conformément à ce qui est
ordonné par l'Edit du mois de Décembre 1674 &
autres ſubſéquens. 18 °. Il ſera par Nous pourvu
par Lettres-Patentes particulières, à la comptabilité
des recettes & dépenses à faire par ledit Garde de
notre Tréſor Royal , pour l'exécution de notre pré
fentEdir.
De BRUXELLES , les Mars.
Le pré-avis que la Province de Hollande
a fait paffer aux Etats-Généraux pour ſervir
de réponſe à l'offre de la médiation de la
Ruſſie , eſt trop important dans les circonftances
préſentes pour ne pas être tranſcrit
ici.
>> Que L. H. P. peraſtent dans leur réponſe faite
à la première offre de la médiation de S. M. I. , &
que pour cette raiſon elles déclarent itérativement :
( 91 )
que L H. P. ayant adopté de leur côté , ſur l'invitation
de S. M. I. , conformément aux Traités antérieurs
entre la G. B. & la République , le ſyſtême de
neutralité & de libre navigation , établi dans la Déclaration
de S. M. I. du 28 Février 1780 , ſans s'en
être laiffé détourner par aucunes infinuations ou
menaces , & étant dans l'intention d'y perſévérer ,
Elles ſe flattent que S. M. I. ne permettra pas qu'il y
foit porté atteinte : S. M. I. ſentira comme elles ,
que l'article ſuſfdit de libre navigation est de telle
nature , qu'on ne peut admettre à cet égard aucun
changement dans les négociations avec la Cour de
Londres. En outre L. H. P. eſpèrent que dans le cas
ineſpéré où la Paix ne pourroit ſe faire par la médiation
de S. M. I. , d'une manière équitable & honorable
pour l'Etat , S. M. & les autres Paidances
Confédérées les feront jomir de l'effet réel de leurs
engagemens folemnels. Que de plus il ſera réſolu
de faire de la part de L. H. P. , ouverture de cette
réponſe , tant aux autres Membres de la Confédéra
tion de Neutralité-Armée , qu'aux Cours de France
& d'Eſpagne ; en infinuant aux deux dernières , que ,
L. H. P. par cette acceptation de la médiation de la
Cour de Ruffie , n'ont pas la moindre intention de
prendre avec celle de Londres , des engagemens qui
feroient en quelque façon incompatibles avec la
Neutralité que L. H. P. ont obſervée avant l'agreffion
hoftile des Anglois, à l'égard des Puiſſances
Belligérantes : Et qu'en outre les choſes ſeront dirigées
à la Généralité , de manière qu'en arrêtant
ladite réponſe, il ſera pris ,fimul & femel , & fans
les ſéparer l'une de l'autre , une réſolution , par laquelle
S. A. ſera requiſe , en ſa qualité d'Amiral-
Général de l'Union , de concerter de la manière
qu'elle jugera le plus convenable , avec la Cour
de France , les opérations par mer , la campagne pro
( 92 )
chaine, pour porter à l'Ennemi commun les coups
les plus ſenſibles , & l'obliger à faire la Paix à des
conditions honorables «.
Ce pré- avisa , dit- on , été remis à l'affemblée
des Etats-Généraux & fortement appuyé
par le Stadhouder ; il a été auſſi expédié
aux Provinces reſpectives .
On ſe flatte de voir finir inceſſamment
la grande affaire du Duc de Brunſwick. Le
Stadhouder remit , il y a quelques jours ſur
ce ſujet , la déclaration ſuivante aux Etats
de Hollande & de Weſtfriſe.
>> S. A. le Prince Stadhouder juge de ſon devoir
de juſtifier S. A. le Seigneur Feld- Maréchal Duc de
Brunswick de la calomnie dont on l'a chargé ,
d'avoir , par ſon influence & par ſon moyen , été
la cauſe du défectueux & triſte état de défenſe cù
ſe trouvoit la Patrie au commencement de cette
guerre , de toute la prétendue négligence qu'on
auroit apportée à cet égard , de toutes les foi-difantes
faufſes meſures qu'on auroit priſes depuis
long-tems , ainſi que des ſuites fatales qui en ſeroient
réſultées ; & Elle ne fait dès lors aucune
difficulté de déclarer qu'Elle est aflurée , plus que
jamais , de ſon vouloir ou ſavoir. Il n'a été donné
àS. A. aucun conſeil ou avis contraire au véritable
intérêt de la Patrie par le ſuſdit Seigneur - Duc ;
étant attribué fur-tout fort injustement à l'influence
des conſeils dudit Seigneur-Duc fur l'eſprit de S. A. ,
que la Marine de la République ne ſoit pas en
meilleur état , ou qu'il y ait eu de l'inactivité concernant
la guerre maritime pendant la dernière
année , S. A. n'ayant jamais conſulté ledit Seigneur-
Duc fur ce point. S. A. déclare qu'Ellle n'eſt
-
( 93 )
point dans l'uſage de ſuivre les conſeils de qui
que ce ſoit , lorſqu'il s'agit d'affaires d'importance
&ſpécialement de celles qui concernent les veritables
intérêts de la République , ſans examiner
s'ils y ſont conformes ; & que , fur de telles affaires
, elle croit être obligée de ſuivre les lumières
que l'Etre-fuprême lui a données , au lieu de voir ,
avec une aveugle confiance , par les yeux d'autrui ,
quoique S. A. foit toujours fort portée à écouter
de bons confeils . «
Cette Déclaration eſt du 20 Février ; le
Corps des Nobles de la Province a fur-lechamp
pris la réſolution fuivante .
>> Pour preuve de condeſcendance , nous permettons
qu'il ſoit déclaré par Leurs Nobles &
Grandes Puiſſances , appartenir à la Ville d'Amſterdam
, ainſi qu'à tous les autres Membres de la Souveraineté
, le droit de faire , ou à l'Aſſemblée de
L. N. & G. P. , ou à S. A. , par rapport à fon
éminente relation avec l'Etat , telles propoſitions
qu'ils jugeront s'accorder avec le bien- être de la
République , ſans en être nullement reſponſables
& ſans que pour cela ils puiſſent être cités en juftice
, ni au-dedans , ni au-dehors ; & que , conformément
à cette Déclaration , L. N. & G. P.
entendent que l'affaire ſoit miſe de côté & hors
de toute nouvelle délibération . cc
Nous avons des lettres de Cadix en date
du 12 Février , où l'on lit ce qui fuit.
>> Le tems paroiſſant ne devoir pas changer ,
& l'armée navale n'étant point en sûreté ſur cette
côte , D, Louis de Cordova s'est décidé à la faire
rentrer avant-hier ; il a fort bien jugé que le vent
de S. O. s'éleveroit avec encore plus de violence ,
( 94 )
:
A
puiſqu'il cauſa une tempête dont pluſieurs vaiſſeaux
ont fouffert en rade ; 2 frégates & quelques petits
bâtimens ſe ſont abordés après avoir eu leurs cables
coupés,& ne ſont pas peu endommagés. Les navires
qui étoient au dehors auront été détruits , s'ils ne ſe
ſontpoint réfugiés à Algéfiras , ou s'ils n'ont pas eu
lebonheur d'embouquer le Détroit. Deux bâtimens
vivriers qui venoient , à ce qu'on croit , de la côte
de Portugal pour rafraîchir Gibraltar , n'ont pu
échapper à cette tourmente. Ils ont été jettés ſur
la côte , & leurs équipages ont été faits priſonniers .
La flotte eſt revenue en bon état. Il y a peu de
vaiſſeaux qui aient beſoin de réparation : elle pourra
reprendre ſa croiſière au premier ordre. Le vaiſſeau
la Ste- Trinité , qu'on vient de caréner & de doubler
en cuivre , retournera alors à la mer. - Il ne s'eſt rien
paflé devantGibraltar ; & par les précautions qu'on
prend , il n'eſt pas à craindre qu'une nouvelle ſortie
des ennemis nous faſſe perdre le prix de tant de
peines. La place eſt reſſerrée plus que jamais ; la
garniſon , au rapport de tous les déſerteurs , commence
à murmurer ce qui n'inquiète pas peu le
Gouverneur Elliot .-Il faut que le fiége du Fort
St- Philippe ſoit pouffé avec vigueur , & qu'on voie
quelqu'apparence de ſuccès , puiſque ces jours derniers
on a reçu ordre ici d'envoyer en toute diligence
, à Mahon , 3000 quintaux de poudre «.
,
Cet ordre n'avoit pas été donné ſeulement
à Cadix , il avoit été envoyé de même
à Alicante , Cartagène , &c . , & dans tous
les ports on avoit embarqué pour Mahon
toutes les munitions de guerre qui s'y trouvoient.
Les vents contraires les ayant empêché
d'arriver , M. le Duc de Crillon s'étoit
( 95 )
adreſſé à Toulon pour avoir des bombes ;
& on alloit lui en envoyer , lorſqu'on aura
appris la reddition du fort. Cette nouvelle
étant arrivée à Rofas , près de Catalogne ,
où s'étoient réfugiés deux navires chargés
de poudre , ils ont été déchargés ; cela n'aura
pas empêché que peu de jours après la priſe
de la place , M. de Crillon n'ait reçu une
quantité immenſe de munitions , qu'il faudra
renvoyer dans les endroits d'où on les
a tirées .
Un ſeul régiment , dit- on , reſtera à Mahon.
C'eſt M. le Comte de Cifuentes , Maréchal
-de Camp , qui a été nommé Gouverneur
de l'Ifle par le Général , juſqu'à ce que
S. M. faffe connoître ſon choix. On croit
que l'intention de la Cour de Madrid eſt de
détruire les principales fortifications , & de
ne conſerver que 2 petits fortins pour protéger
le Lazaret , qu'on établira dans une
des petites Ifles du Port.
Les papiers Anglois portent à 19 les voix
que le Lord Sandwich a eues de plus en ſa
faveur ; mais ſelon les lettres particulières
de Londres , il n'en a eu que 14. Une motion
bien importante dont ils parleront bientôt ,
& qui a été faite le 24 , eſt celle du Général
Conway. Il a propoſé de retirer toutes les
troupes de l'Amérique Septentrionale ; cette
motion a eu 193 voix pour elle , & une ſeule
de plus en faveur de la Cour ; ce qui prouve
que la majorité perd tous les jours.
( 96 )
:
:
:
!
On croit que l'on aura ſu à Londres la
priſe de Mahon le Mercredi 27 Février ; on
a eu l'attention à Verſailles d'envoyer dès
le Dimanche précédent des Couriers à Boulogne
, à Calais & à Oftende pour y donner
cette nouvelle.
La riche priſe conduite à St-Malo , dont
on a parlé , veñoit de Charles Town & non
de la Jamaïque ; elle porte beaucoup d'indigo.
L'équipage dépoſe qu'à ſon départ , le
Général Gréen s'étoit emparé de l'Iſle James ,
fur la rivière d'Aſley , à côté du port & du
fort Johnston's. Le Général Wayne s'approchoit
du côté du Nord pour refferrer la
place à fon tour.
د
Des lettres de Breft nous apprennent que
M. de la Motte- Piquet y eft rentré le 26
Février avec le Robuste qu'il monte le
Pégafe , une frégate , un cutter , & un
brigantin dont il s'eſt emparé. Le 13 il s'étoit
ſéparé avec ſa diviſion de M. de Guichen ,
qui étoit alors à la hauteur du Cap Finistère .
On ajoute qu'il eſt ſorti de Breſt 4 frégates
de 36 canons ; on ſuppoſe qu'une flotte que
les Anglois attendent n'eſt pas éloignée. On
fait qu'il eſt parti de l'Amérique le 15 Décembre
1 50 voiles , & le 15 Février il n'en
étoit arrivé à Falmouth que le vaiſſeau le
Richard , avec l'Europa , ſeul vaiſſeau de
guerre qui l'eſcortoit , & qui en a été féparé
,ainſi que lui , par un coup de vent.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 16 MARS 1782 ..
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Pour mettre au bas du Portrait que l'on
grave à Londresde M. NOVERRE , où il
fait les Ballets au Théâtre de l'Opéra.
QUAND Rochambeau , laFayette &Crillon
En Amérique , au Port Mahon ,
Animés d'une ardeur égale ,
Font fi bien danſer les Anglois ;
Moi , qui ſuis comme eux bon François ,
Je faisdanſer la Capitale.
( ParM. Nau- deville. )
No. 11 , 16 Mars 1782. E
98 MERCURE
A CELLE QUI S'Y RECONNOITRA.
EH quoi , ſi fauſſe & fi jolie ,
Toi , qui fis mon unique bien !
Mais qu'ai-je dit : quelle folie !
Serois-tu donc femme pour rien ?
Oui , je t'aimois plus que la vie ;
Oui , je voulois t'aimer toujours.
Mais je ris de ma fantaiſie ;
Est - il d'éternelles amours ?
Je te voyois à ton aurore ;
Sur ton front brilloit la candeur;
Je me diſois : fon jeune coeur
Ne ſera pas perfide encore ;
Coeur de quinze ans n'eſt pas gâté.
Mais , héļas , d'une fauſſe attente ,
Comme un ſot je m'étois flatte;
Car à quinze ans , en vérité ,
N'eſt-on pas femme comme à trente ?
DE FRANCE.
وو
L'INNOCENCE , Fable Orientale.
ADEMI dévoré par un tygre en fureur ,
Usbeck , vertueux Laboureur ,
Sur le point d'expirer , tenoit ce beau langage :
<<De mon dernier ſoupir , grand Dieu , reçois l'hom-
: >> mage !
>>> Le trépas n'a pour moi rien d'affreux fur ces bords;
>Je reſſens des douleurs & non pas des remords. »
( Par M. l'Abbé Dourneau. )
SUR L'ÉDUCATION, en réponse aux
Réflexions détachées sur les Traités
d'Education , inférées dans le Mercure
du Samedi 2 Mars.
AU Tocfin , au Tocfin! s'écrioit cet Énergument
du Palais , qui ſe croyoit né pour l'inſtruction de
l'Univers , que les Philoſophes , ſelon lui , avoient
corrompu , & qui ne fut pas ſe gouverner lui-même.
Je ne crierai point auTocfin, mmaaiiss je prendrai la
liberté d'adreſſer quelques idées à l'Auteur des Réflexions.
Bientôt la vérité n'aura plus d'aſyle , ſi
les hommes les plus faits pour nous inſtruire
nous éclairer , ſe plaiſent à mettre en avant & à
foutenir les idées les plus bizarres & les plus fingulières.
On ne veur point être vrai , on veut être
nouveau ; voilà la ſource du mal. L'Auteur des
Réflexions re peut être qu'un homme de beaucoup
d'eſprir ; mais comment a-t'il pu s'égarer au point
de ſe déclarer publiquement l'ennemi des Traités
E ij
100 MERCURE I
d'Éducation , ſoutenir que ces Livres ſont inutiles , &
que l'homme peut devenir , par le ſeul pouvoir de
la Nature, ou un homme d'eſprit ou un homme de
génie ? Il compare les Traités d'Éducation aux méthodes
dans les Arts. Les uns & les autres , ſelon
lui , ne font bons à rien. On avoit cru juſqu'à préfent
cependant que fans principes dans les Arts , fans
méthodes dans les Sciences, on ne pouvoit produire
aucun chef-d'oeuvre, Les grands Hommes dans tous
les genres n'ont atteint le dernier degré de perfection
que par l'étude , la méditation , en ſe pénétrant
fortement des principes connus , des méthodes avouées,
en corrigeant ce qu'elles pouvoient avoir de défectueux
; & les modèles qu'ils ont produits ſont devenus
à leur tour les règles du ſavoir & des Beaux-
Arts. Sans méthodes , ſans principes , on ne fait rien
que de bizarre , d'incorrect. Ce qui eſt véritablement
grand , bean , eſt aſſujéti à des règles fixes ,
immuables , dont les hommes de génie , qui ont été
doués d'un goût fin & délicat , ont poſé les limites
invariables. Il en eſt de même des bons principes
d'Éducation. Peut-être que les Livres qui les contiennent
n'ont pas encore toute la perfection dont ce
genre d'Ouvrage eſt ſuſceptible, mais ils n'en font
pasmoins les plus utiles de tous les Livres ; & quand
on fera parfaitement d'accord ſur les principes , ces
Traités auront tous les avantages des methodes dans
les Sciences , & des modèles dans les Arts. Il y aune
manière vraie de ſentir , de voir , de juger pour tous
les bons eſprits , qui , à la fin, rapporte toutes leurs
penſées à une meſure commune.
On a beaucoup perfectionné l'Éducation , ſoit
publique , ſoit particulière , depuis 20 ans; & les
Ouvrages eftimables qu'on a publiés fur cet objet
intéreſſant , y ont particulièrement contribué. Pour
quoi donc voudroit- on que les Traités d'Éducation
fuſſent inutiles ? Est-ce que perſonne n'a pratiqué ce
DE FRANCE. 101
:
qu'ony conſeille ? Tous les eſprits ne ſont pas rébelles
aux peines que l'on ſe donne pour les développer. La
Nature ne forme les hommes ni tout-à- fait bons ni tout
à- fait méchans : les circonſtances déterminent ce qu'ils
doivent être . Il y a des Peuplades entières de Sauvages
qui font farouches , fanguinaires ; il y en a d'autres
qui font douces , humaines. Croyez-vous que ce ſoit
la Nature qui leur ait donné ces penchans ? Non. Ils
ne les doivent qu'à leurs inſtitutions. La néceſſité
force un Sauvage de manger le prifonnier qu'il a fait
àla guerre , l'uſage s'en établit , & toute la Tribu
devient féroce, fanguinaire. Si ces uſages n'étoient pas
le produit des inſtitutions, des circonstances locales,du
climat , les hommes , comme les animaux , auroient
furtoute la furface de la terre , les mêmes penchans ,
les mêmes habitudes , les mêmes inclinations , puifque
leur phyſique eſt par-tout à peu-près le même.
L'Éducation , la Société travaillent l'homme , le
modifient; c'eſt par elles qu'il acquiert de l'eſprit , du
talent , du ſavoir. Tout ce qui entre dans ſon âme
n'eſt il pas le produit des impreſſions qu'il reçoit
du dehors ? n'est-ce pas par l'eſprit que l'homme
a tout fait ? Or , l'eſprit ne vient pas dans les
forêts , c'eſt dans la Société qu'il naît , croît , ſe développe
, & qu'il acquiert toute fon étendue.N'est- ce pas
par la raiſon qu'on maîtriſe ſes paſſions , qu'on règle
ſes goûts , qu'on dompte ſes penchans ? or , a-t-on
dela raiſon ſans Éducation ? Et ne voyons-nous pas
communément que lorſque le phyſique n'eſt pas
vicié , on inſpire des ſentimens à un enfant , on le
forme à la vertu , aux bonnes moeurs , on lui înculque
des principes de ſageſſe , de justice , d'honneur ,
d'humanité , de bienfaiſance. Nous ne ſommes pas
naturellement vertueux , nous le devenons par art
c'eſt l'effet de l'étude & des bons principes ; c'eſt
dans lemonde , c'eſt dans la ſociété que l'on prend des
ſentimens élevés ;&, toutes choſes égales d'ailleurs ,
E iij
102 MERCURE
1
ceux qui ont reçu la meilleure Éducation , ſont ceux
qui marquent avec le plus d'avantage parmi leurs
concitoyens. Les hommes de génie , les hommes à
talens font bien moins l'ouvrage de la Nature que
eclui de l'art. On ne naît point Voltaire ou Buffon :
on le devient à force de travail & d'application. Un
jeune homme demandoit au premier des conſeils
pour bien faire des vers: faites-en nuit & jour , lui
sépondit ce grand homme, & fur-tout ne ceſſez de
les corriger.
11
L'homme domine ſur toute la terre , il a donné
des digues à la mer , dirigé le cours des fleuves ,
ordonné à la foudre de ſuivre ladirection qu'il veut
Jui impofer ; les animaux inſtruits de ſon audace ,
tremblent à ſa vue& fuient dans les forêts. L'homme
afait de la Nature ſon eſclave : heureux , s'il n'eût
affervi qu'elle à ſes volontés ! mais fon plus grand
chef-d'oeuvre eſt d'avoir ſu ſe dompter lui-même.
L'homme inſtruit , éclairé , T'homme enfin qui a
reçu une bonne Éducation , commande fon phyfique
, règle ſes mouvemens , arrête les flots impétueuxde
ſa colère , modifie toutes ſes paffions ; il
règne en deſpote ſur ſa penſée , plie ſes idées à fon
gré, fait choix de celles qui lui conviennent , rejette
celles qui lui déplaiſent. C'eſt par la penfée qu'il
devientlibre , & d'autantplus libre , qu'il penſe mieux
&davantage. C'eſt le prodige des prodiges que cet
art de l'homme ſur lui-même. Il a fallu des fiècles
pour le former & le développer. C'eſt de l'âme le
plus grand attribut , c'eſt ſon figne caractériſtique
principal.
&
Tous les hommes ne tirent pas fans doute de
l'Éducation qu'on leur donne ,tout le fruit qu'ils pourroient
en recueillir , comme certaines terres ingrates ,
ſtériles , refuſent de produire malgré la culture &
l'engrais dont on les charge. L'Éducation eſt la culture
de l'homme. Les livres qui en traitent ſeroient
DE FRANCE.
103
les plus utiles de tous les livres , s'ils s'accordoient
entr'eux dans les principes. Mais ſoit orgueil , vanité
, amour-propre , ſoit amour de la nouveauté&
duparadoxe , ceux qui auroient été les plus dignes
detraiter ces grandes queſtions , ſe ſont écartés de
la vraie route ; & comme s'ils euſſent voulu infulter
la raiſon humaine , ils ont prétendu que l'homme
ſauvage avoit plus de vertu que l'homme civiliſe ,
quoique l'homme ſauvage n'ait point ou fort peu de
vertus.
On voudroit que l'Éducation fit tout : on a tort.
Elle travaille ſur l'âme pour former le moral ; mais
ſi le phyfique est rébelle , ſi les humeurs font viciées ,
l'étroite correſpondance qu'il y a entre l'âme & le
corps pourra faire que le phyſique dominera ſur le
moral & dès- lors tous les ſoins de l'Inſtituteur
feront à-peu-près inutiles. L'homme alors ſera l'efclave
de ſon tempérament , & ſe livrera à toute
l'impétuoſité de ſes paſſions.
Qu'on diſe que les Traités d'Éducation n'ont pas
encore toute leur perfection: j'y ſouſcris ; mais qu'on
les juge inutiles , parce que des élèves ne répondent
pas toujours aux foinsde leurs Inſtituteurs , & qu'on
nous renvoye à la Nature pour former l'eſprit & le
talent : c'eſt mettre en avant une étrange &
dangereuſe doctrine. Si toutes les Éducations ne
réuſſiſſent pas , c'eſt quelquefois la faute du maître ,
qui ne fait pas bien faifir dans ſon élève le point
difficile qu'il fradroit continuellement attaquer ;
quelquefois auſſi c'eſt la faute de l'élève qui ſe refuſe
àtoute inſtrution. Tel étoit ce Néron , ce monftre
que toute la ſageſſe de Burrhus & de Sénèque ne put
ni dompter ni modifier , tant la nature étoit féroce
&ſespaſſions indomptables.
Diſons que pour de tels caractères , les Livres , les
Inſtituteurs font inutiles ; mais ces tempéramens
violens font infiniment rares ; & fi les Inſtituteurs
E iv
104 MERCURE
valoient mieux , on ſe plaindroit moins de tant
d'éducations manquées. Ce n'eſt pas l'art qu'il faut
accuſer , mais ceux qui l'exercent. Celui de bien
élever les enfans eſt le plus difficile de tous.
Pourquoi voudroit-on que tant d'Inſtituteurs y excellaſſent
? Il en eſt à cet égard comme de la Médecine;
la ſcience est très-avancée , mais les bons
Médecins ſont infiniment rares , Pourroit- on aſſurer
d'après cela que les livres de Médecine font inutiles ,
parce qu'il y a de mauvais Médecins ? Un bon Médecin
eſt un Dieu pour l'humanité ; mais ces Dieuxlàne
fontpas communs.
Quand l'Éducation des Grands , des Princes , n'a
point été négligée , n'est-ce point parmi eux qu'on
trouve les vertus les plus parfaites , les formes les
plus aimables , les qualités les plus précieuſes ? Plufieurs
Cours de l'Europe m'en offriroient de grands
modèles dans les deux ſexes : eft-ce la nature qui les
a formés ? Non , ſans doute , c'eſt l'art , leurs inſtituteurs.
Mais , dans ce cas , voyez combien les Livres
qui en traitent font utiles , puiſque la bonne ou
mauvaiſe Éducation d'un Prince appelé au Trône
peut faire le bonheur ou le malheur d'un Peuple entier.
Les Grands , dira- t- on , répondent rarement à
l'Education qu'on leur donne : en faut- il être étonné ?
Tous les objets de ſéduction les entourent. Il faut
aux Princes une vertu d'airain , pour réſiſter à tous
les attraits de la volupté. Tant de perſonnes font intéreffées
à les corrompre , à flatter leurs paffions , à
careſſer leurs vices , qu'il n'eſt pas étonnant qu'ils
fuccombent , quand ils n'ont pas par eux mêmes
beaucoup de force & de courage ; d'ailleurs,tous ces
principes d'Education qu'on grave dans la mémoire
des enfans à force de les leur répéter , ne forment
pour eux de véritables principes , que quand ils
viennentà s'en faifir , à les combiner , & qu'ils réfléchiffent
eux-mêmes fur ce qu'on leur a appris.
DE FRANCE.
1ος
C'eſt alors qu'ils commencent à maîtriſer leur penſée
, qui , avec le temps , maîtriſera leurs goûts , leurs
penchans , leurs inclinations, & même leurs paſſions.
L'Education qui donne la penſée , la forme , la façonne
, la développe , ne feroit de l'homme qu'un
automate , s'il ne reprenoit de lui - même tout ce
qu'on a mis dans ſon âme , pour le travailler & s'en
rendre maître à ſon tour ; c'eſt ce travail intérieur de
l'homme ſur ſa penſée , qui en fait véritablement un
être divin , & lui donne un caractère auguſte &
preſque ſurnaturel , puiſque , par ce travail , il commande
même ſa penſée & ſes actions .
Avant qu'on eût tant écrit ſur l'Education , il exiftoit
, dit-on , des hommes d'une vertu , d'un ſavoir
&d'un génie que l'on pourra tout au plus atteindre ,
& non furpaffer. Qui les avoit formés ? la nature.....
Non , vous êtes dans l'erreur. La nature ne
-forme pas la vertu , le ſavoir & le génie ; c'eſt l'art ,
l'inſtruction , la méditation , l'étude , qui donnent &
développent ces grandes qualités.Toutes nos paſſions,
même qui nous paroiſſent fi naturelles, font l'ouvrage
de la ſociété. En effet , concevroit-t'on que l'homme
qui auroit toujours vécu ſolitairement , qui n'auroit
reçu aucune éducation , qui n'auroit eu aucune habitude
avec ſes ſemblables , pourroit avoir quelque
eſpèce de paſſion ?
Qu'importe qu'on ait pris les principes d'inftruction
dans les Livres , ſi l'on a pu , par la
méditation , les trouver ſoi - même dans la tête.
Qu'on me donne un homme de génie qui , comme
un champignon , ſe ſera développé fans culture
&je croirai alors que la nature en forme. Parma
cette variété innombrable de toutes fortes d'efprits
que la ſociété produit , ne voyez-vous pas qu'il y en
aque les circonstances portent , dirigent vers tel art
outelle ſcience?On croit être naturellement Peintre
ou Poëte , parce qu'on trouve en foi plus de facilité
Ev
106 MERCURE
à être l'un ou l'autre. On dit abuſivement , la nature
l'a formé Poëte , comme fi dans le ſein de ſa mère
la nature lui avoit inculqué des principes & des élémens
de Poésie. Mais ſi la nature formoit des Peintres
, des Poëtes , des Orateurs , des Artiſtes , des
Grands Hommes en tout genre , on en auroit trouvé
en nombre dans les forêts d'Amérique. Les Sauvages
devroient auſſi naître Peintres , Poëtes , Orateurs.
Les Grands Hommes ſe font eux - mêmes , ils
>>> naiffent ce qu'ils font , ou du moins avec ce qu'il
>> faut pourle devenir. >> Oui , ſans doute, les Grands
Hommes ſe font eux-mêmes en partie , mais c'eſt par
l'étude, c'eſt en corrigeant les vices de leur éducation ,
c'eſt en s'en formant une nouvelle : ils ſont eux-mêmes
leurs précepteurs , leurs inſtituteurs , & ils le deviennent
dugenre humain. Mais comme les Grands
Hommes ſont très-rares , les bons Traités d'Education
n'en ſont pas moins très-utiles à ceux qui ne ſont
pas faits pour le devenir : ils ſervent d'appui à la
foibleſſe , ils la forment , la dirigent , la ſoutiennent.
Les Grands Hommes ont ſibien ſenti cette vérité , &
combien les Traités d'Education étoient utiles ,
qu'ils ont pris eux-mêmes la peine d'en donner au
Public. Le ſage Locke, qui a creuſé fi profondément
tous les myſtères de la raiſon humaine , en a donné
un excellent Traité , dont une partie des principes &
des vérités ont été ſaiſis & employés par ceux qui
ont écrit après lui ſur le même ſujer.
L'homme dompte ſon cheval , le façonne , le plie
à ſon gré , dirige ſes mouvemens , lui imprime ſes
volontés par les ſeuls mouvemens du mors ou les
accens de ſa voix ,& il ne fauroit ſe dompter luimême
! La terre entière eſt ſoumiſe à ſes ordres , &
lui ſeul ſeroit l'eſclave , le jouet de ſes paffions !
Mais n'exagère-t-on pas ? Le Sauvage , errant dans
les forêts , qui n'a ni principes, ni loi , eſt ſans doute
DE FRANCE. 107
livré à toutes ſes paſſions : il eſt ſi bête , qu'on en a
vu ſe mettre en colère contre les pierres qui les
avoient bleffés. Le payſan , l'ouvrier , le mercenaire ,
tous les gens de peine & de journée , qui ne reçoivent
qu'une éducation très bornée , font auſſi très adonnés
àtoutes leurs paffions ; mais le Citadin , le Bourgeois
, le Gentilhomme , l'Homme de qualité , celui
de Cour , tous , fuivant que leur éducation eft plus ou
moins étendue ou perfectionnée , travaillent ſur elles ,
les dirigent , les répriment. Si cela n'étoit pas , le
déſordre exiſteroit par-tout ; les ravages de l'ambition
, de l'orgueil , de la vanité , de l'amour propre ,
n'auroient point de bornes. La ſociété ſeroit un
chaos , une véritable confufion , & ne pourroit pas
exiſter. Cette retenue univerſelle des paffions dans
les grandes ſociétés où elles ont toute leur activité ,
n'eft & ne peut être qu'un effet des principes de l'Education,
des réflexions ſur ſoi-même , & de l'art qu'on
met à les dompter , ou du moins à les cacher.
Fénélon eut raiſon ſans doute de faire deſcendre
des Cieux la Sageffe , & de placer Télémaque ſous
fon Egide , parce qu'il n'y a rien de ſi rare que la
véritable ſageſſe: Socrate la poſſéda chez les Grecs.
On ne connoît point de modernes qui , depuis lui ,
ait eu cet avantage , & qu'on osât lui comparer.
Cette ſageſſe ancienne des Philoſophes de l'antiquité
, ſi vantée d'ailleurs , & fi digne de l'être , ne
s'accommoderoit plus au ton du ſiècle. On veut des
noeurs plus aimables , des vertus plus douces , une
fageſſe moins aufſtère; & une bonne Education ou
de bons Traités d'Education , peuvent procurer
tous ces avantages. Sans le ſecours de Minerve , on
voit aujourd'hui des Héros , des Princes juſtes , des
Citoyens vertueux , & des amis de l'humanité. Mais
comptez plus fur vous -même que fur la nature , pour
former un Grand Homme : elle donne la ſubſtance,
le fond; c'eſt à l'Art , à l'Education à le façonner ;
Evj
103 MERCURE
ſans lui point de talent , point d'eſprit , point de génie
: l'inſtruction , l'étude , l'application , voilà les
vrais moyens de développement , les véritables & les
ſeules ſources de l'eſprit humain.
Eft-ce la nature qui a formé ces Philoſophes anciens
, dont les vertus fublimes nous étonnent encore
aujourd'hui ? Epictète , Antonin , Marc-Aurèle
n'étoient- ils pas les Elèves de l'Ecole de Zenon ? Les
Livres de ce Philoſophe étoient les Traités d'Education
de ces Grands Hommes ; les principes qu'ils contenoient
, & dont ils ſe pénétroient , leur devenoient
propres & familiers. C'eſt-là où l'on apprenoit à mépriſer
la douleur & les plaiſirs , à fuir le vice , à ſe
faire une habitude des vertus les plus difficiles , à
fouffrir ſans ſe plaindre. La ſageſſe de ces Grands
Hommes étoit le produit de l'Art ; leurs fublimes
vertus étoient ſon ouvrage , car nous ne naiſſons pas
naturellement avec de tels ſentimens.
Une des grandes erreurs de la Philofophie moderne
, eft d'avoir avancé que de tous les hommes
communément bien organiſes , on pouvoit faire au
tant d'hommes d'eſprit ou de génie. Quoique
Homme célèbre qui a mis cette opinion en avant ,
J'ait défendue avec toutes les reſſources d'un eſprit
arès étendue , elle n'en eſt pas moins fauſſe. L'Education
travaille ; mais elle ne peut pas changer la
nature des humeurs , la qualité du fang , celle des
eſprits animaux , cette étroite correſpondance de
l'ame& du corps ,& faire d'un homme d'un phyſique
doux , patient , un homme vif , ardent : elle donne
Tefprit, les talens , les vertus ; mais ces qualités
prennent une teinte du caractère auquel elles font
tranſmiſes. Qui peut douter que l'homme vif&l'homme
doux ne foient également ſuſceptibles de toutes
les vertus ? Les formes de leurs pratiques ſeront
feulement différentes : les vertus de l'un & de
l'autre tiendront de leurs tempéramens ; l'any
DE FRANCE.
109
mettra de la vivacité , l'autre de la douceur. La
nature ſeule peut altérer , changer les tempéramens.
L'art & l'éducation ne travaillent que ſur
l'ame : l'eſprit eſt l'ouvrage de la ſociété , & c'eſt
ſon plus bel ouvrage. Quelque multipliés que ſoient
les reſſources , les ſoins, l'intelligence d'un Inſtituteur
, il ne parviendra donc jamais à faire de ſon
Elève un Newton , un Locke , un Voltaire ; & fi la
nature n'y a mis les premières diſpoſitions , c'est-àdire
, ſi le phyſique de ſon Elève ne reſſemble exactement
au phyſique du Grand Homme auquel il
defire l'égaler , le bon ſens dit que cela eſt impoffible.
Il en eſt de l'homme comme de certains marbres ,
dont les uns prennent facilement le poli ; les autres s'y
refuſent. Le poli du marbre n'eſt pas l'ouvrage de la
nature , mais les marbres ont des qualités plus ou
moins propres à le recevoir. De même l'homme naît
avecdes qualités phyſiques , qu'on nomme penchant ,
inclinations , diſpoſitions naturelles , qui le rendent
plus ou moins propre à une choſe plutôt qu'à une
autre. Ces diſpoſitions naturelles ne produiroient ancun
effet ſi l'Education , l'Etude ne les modifioient ;
&pour tout homme civiliſé , c'eſt l'Education qui
décide toujours de ſon bonheur ou de fon malheur ,
par le développement bien ou mal entendu des
facultés de ſon eſprit.
(Par un Libraire de Paris. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
2
Le mot de l'énigme eft le Jeu de Cartes;
celui du Logogryphe eſt Cabry , où le trouvent
bac &Raby, ou Roy chez les Juifs.
110 1 MERCURE
ÉNIGME.
Souvent je fus antropophage ,
Et j'ai dévoré plus d'un mort.
Quelquefois je ne ſuis qu'un brillant badinage ;
Mais qui s'y firoit auroit tort.
-Sans corps , de tous les corps je nourris ma ſubſtance ;
Je ſuis par-tout , dans tout. Lecteur , ouvre les yeux ,
Avec un peu d'intelligence ,
Tu me verras remplir , & la terre& les cieux.
(Au Palais Bourbon. )
Ο
LOGOGRYPHE.
BJET de tous les voeux , je n'ai point d'existence;
Je finis tout & ne commence rien,
Demoi l'on tire un très-grand bien ,
Souventun très-grand mal , c'eſt ſelon l'occurrence.
Lecteur , je vous attends à la fin de ces vers ;
Mais ne vous flattez pas pourtant de me connoître.
Je n'ai jamais paru dans l'Univers ,
-Etje ne ſerois point ſi je pouvois paroître.
Je ne ſuis pas facile à deviner ;
Néanmoins , fi l'on peut , ſecondons votre envie.
Une ville en Normandie ,
Un fleuve dans la Ruffie ,
Cequ'au printemps l'on prend pour déjeûner ,
;
DE FRANCE. 111
Pourrontde moi vous offrir quelque choſe.
Eft-ce affez? J'ai fix pieds , &, & vous cherchez bien,
Sans recourir à la métamorphoſe ,
Je vous préſenterai le ſalut du Chrétien.
7
( Par M. Sant.... )
NOUVELLES LITTERAIRES,
L'HIVER , Építre à mes Livres , par
M. Bérenger , Profeſſeur d'Éloquence au
College Royal d'Orleans', des Académies
de Marſeille & d'Arras , couronnée à
l'Académie de l'Immaculée Conception à
Rouen , le 20 Decembre 1781 , avec cette
Épigraphe:
Non , je ne trouve point de fatigue plus rude
Que l'ennuye loisir d'un mortel fans étude.
BOILEAU.
A Paris , chez les Libraires qui vendent
des Nouveautés.
PARMIles les noms qui reparoiffent annuellement
dans l'Almanach des Muſes , celui
deM. Bérenger eſt un des plus avantageuſement
connus. Preſque toutes ſes Pièces refpirent
un excellent goût de verfification . Il a
trop de talent fans doute pour ſe borner au
genre des poéſies ſi bien nommées fugitives ,
genre frivole & commun , n'exigeant au-
112 MERCURE
:
::
cune étude , & par - là même , avidement
embraffé par une foule d'eſprits légers &
fuperficiels , qui bornent leur ſavoir & leur
bibliothèque à des Étrennes & à des Almanachs.
Il doit ſentir que ce qui n'a que
l'agrément de la frivolité n'eſt pas long- tems
agréable.
Le fond de l'Epître qui fait le ſujet de cet
article eſt intéreſſant ; mais il pèche par des
longueurs; la Pièce manque de plan & de
marche. Les deſcriptions paroiſſent vagues ,
parce qu'elles ne font pas eſſentiellement
liées entre-elles. Au reſte, beaucoup des morceaux
pris ſéparément , brillent du coloris
poétique le plus ſéduiſant.Examinons d'abord
ledébut. L'expoſition du ſujet n'eſt pas trèsheureuſe.
La voici :
Tandis que le ſoleil , trop hâlé dansson cours ,
Abrègeà chaque instant le cercle étroit des jours.
1
La courte durée de la préſence du ſoleil
fur l'horiſon en hiver , eft- elle exprimée avec
affez de netteté & de préciſion? Nous en
laiffons juges nos Lecteurs.
Je conſacre à l'hiver les loiſirs qu'il nous donne.
A l'hiver tout ſeul n'a-til pas quelque
choſe de vague ? L'Auteur a voulu dire à
chanter l'hiver.
Amateurdu repos que l'étude aſſaiſonne.
Peut- on dire un repos aſſaiſonné ? Cette mé
taphore manque de juſteffe.
DE FRANCE. 113
Omes Livres , je veux que le même pinceau
Trace de vos bienfaits un rapide tableau.
Voici encore une locution vague & imparfaite
; l'Auteur n'exprime pas ſuffifamment
ſa penſée. Par le même pinceau , il veur
dire : du pinceau qui m'aura ſervi à décrire
l'hiver , je veux tracer un rapide tableau de
vos bienfaits . Les bienfaits des Livres ! Cette
expreffion eſt- elle bien employée ? Ne devoit-
elle pas du moins être accompagnée
d'une épithète caractériſtique ? Voilà bien des
critiques de detail; & cependant il faut encorey
ajouterune remarque ſur l'enſemble de
l'Epître , que l'Auteur diviſe en deux points
comme un fermon , ce qui ſent trop l'art ,
ou , pour mieux dire , le défaut de l'art.
Improbus arte labor veftigia deleat artis.
Nous ne nous ſommes permis des obfervations
critiques ſi ſévères , que parce que
nous ſommes convaincus que M. Bérenger
a beſoin d'être averti qu'il ne tient qu'à lui
de faire beaucoup mieux avec plus de travail
& de méditation . Voici des morceaux
qui prouvent tout ce qu'on a droit d'exiger
d'un Poëte aufli agréable.
Dans ſon âpre beauté contemplons la Nature.
L'éclat du diamant jaillit de ſa ceinture.
Quelle ſcène nouvelle enchante mes regards !
Où la nef à vogué j'entends crier des chars .
J'apperçois ſur les rocs les longs flots des caſcades
114
MERCURE
Durcis & ſuſpendus à l'urne des Naïades.
J'aime des hauts rochers la ſauvage fierté,
Leur front ceint de frimats, par le nître argenté,
Et le pin conſervant ſa verte chevelure ,
Près du chêne honteux de ſe veir ſans parure.
L
Ce dernier vers eſt admirable , tous les
autres ont la facture & le coloris de ceux de
M. l'Abbé de Lille. M. Bérenger a rendu
comme lui cette belle image de Virgile ,
)
7
Undaque ferratos tergo jamfuftinet orbes
Puppibus illa priùs patulis , nunc hofpita plauftris ,
Et il ne lui eſt pas inférieur.
Où la nef a vogue j'entends crier des chars.
M. l'Abbé de Lille avoit dit le premier ,
Des chars oſent rouler où voguoient des vaiſſeaux,
Les vers fuivans ne ſont pas moins beaux ,
&, nous le répétons , l'Auteur du Poëme
furl'art d'orner la Nature champêtre , ne les
déſavoueroit sûrement pas.
Un magique printemps règne-t'il en ces lieux ?
L'albâtre des vergers peint des fleurs à mes yeux.
La jeune Flore accourt de tant d'éclat ſurpriſe ,
Voit des bouquets de givre& pleure fa méprife.
7
>
۳
Il faut l'avouer , ces détails ſont aufli neufs
qu'ils font charmans. Il étoit difficile de les
DE FRANCE.
115
préſenter ſous une image auſſi gracieuſe&
auſſi poétique.
Voici une autre deſcription pleine d'agré
ment & de poéſie.
1
D'où partent ces clameurs ? J'aborde ce canal
Dont mille audacieux effleurent le cryſtal.
Aidés d'un fer poli , je vois leurs piés agiles
Raſer d'un vol léger les ondes immobiles.
Sur le glaçon durci par l'aquilon perçant ,
Les deux bras étendus , la jeuneſſe en glifſant
Seheurtedans ſon cours , va, revient , s'entrelace;
Et fillonne gaîment l'infidelle ſurface ,
Hélas , où tant de fois... téméraires ! fayez !
Fayez , dis- je ! Fuyez ! la mort eſt ſous vos piés.
Ils ne m'écoutent pas , ils volent , & par troupe
Ils tombent en riant ,s'entaſſent en un groupe ,
Se relèvent ſoudain ,& pourſuivent leurs jeux.
Mortels! fur les plaiſirs , gliſſez , volez comme eux.
On a pu remarquer deux fautes légères.
Fuyez, répété une troiſième fois , eſt languillant
& de rempliſſage , & de plus , a le
défaut de faire rimer l'hémiſtiche avec la fin
du vers. S'entaſſent en un groupe n'eſt pas
François. On s'aſſemble en troupe & non
pas en une troupe. Il eſt facile de corriger
ils s'entaſſfent en groupe. Ces deux petites
taches ne peuvent d'ailleurs rien ôter au
charme de ce tableau , qui eſt plein de grâce
& de légèreté. Nous les avons remarquées
parce qu'on ne peut trop avertir les jeunes
116 MERCURE
Auteurs qu'il faut reſpecter ſcrupuleuſement
la langue & l'harmonie. L'apostrophe ſuivante
eſt belle& poétique ; c'eſt une tranſition
heureuſe.
Des longues nuits d'hiver , filles ſilencieuſes ,
Prolongez mes plaifirs , heures religieuſes !
Forcez-moi ,jeune encore , à rentrer dans mon coeur.
Qui ſait vivre avec ſoi , connoît le vrai bonheur.
La deſcription du jeu de cartes eſt charmante.
Boileau ſe feroit applaudi d'avoir
annobli en auſſi beaux vers ces petits détails.
Jamais dans mon aſyle une troupe frivole ,
Implorant du haſard l'inexorable idole ,
Ne livra ces combats où la main des Lutteurs
S'arme d'un carton peint de diverſes couleurs.:
Carton faftidieux ! amusement futile !
Inventé pour diſtraire un Monarque imbécile ,
L'avarice t'adopte, & déguiſe en plaifir
L'aviliſſant trafic d'un ennuyeux loiſir.
On fait que les cartes , jeu peu connu
auparavant , commencèrent à être en vogue
ſous le règne de Charles VI , qui étoit malade
, & qu'il falloit amuſer : c'eſt à quoi
l'Auteur fait alluſion .
La ſeconde partie de l'Epître eſt très inférieure
à la première. On ſent qu'elle n'a pas
été travaillée avec autant de ſoin . M. Bérenger
cite le nom des Auteurs qu'il aime à lire ,
plutôt qu'il ne les caractériſe. Le ſeul portrait
qu'il ait eſquiſſe eſt celui de La FonDE
FRANCE. 117
taine , & La Fontaine a été très - ſouvent)
beaucoup mieux peint. Voltaire n'y eſt que
vaguement & foiblement indique. On a reproché
ces défauts à M. Bérenger , qui depuis
a fait des additions à ſon Epître. Voici
ce qu'il a ajouté ſur Ovide , qui d'abord
n'étoit pas même nommé , non plus que
Virgile & Horace. !
Et toi , Poëte aimable , égalé par Saint-Ange ,
Tu recevras auſſi mon tribut de louange.
Dorat & Colardean , ſous leurs pinceaux brillans ,
Souvent ont reproduit tes défauts ſéduiſans ;
Ton Traducteur les voile , il a ton art facile ;
Et l'amant de Corinne à trouvé ſon de Lille.
L'Auteur s'eſt empreſſé de rendre un juſte
hommage aux Ecrivains les plus diftingués
de notre Littérature en divers genres , Nous
ne pouvons nous diſpenſer de faire encore
cette citation ,
La haute Poéfie & la mâle Éloquence ,
Il en faut convenir , tombent en décadence.
Mais Buffon , mais Arnaud *, & la Harpe &Thomas,
DE
* Note de l'Auteur. M. l'Abbé Arnaud , un des
principaux Auteurs du Journal Étranger , Ouvrage
cité ſouvent , & qui étoit en quelque forte l'entrepôt
du monde Littéraire. Voyez dans les variétés Littéraires
le Diſcours ſur les Langues , l'éloge de Pétrarque
, & le retour du Printemps , Poëme en proſe ,
qui n'eſt pas plus traduit de l'Italien, que le Temple
deGuide& l'Hymne au Soleil ne le font duGrec,
4
118 MERCURE
Ont retenu le goût prêt à fuir nos climats.
Nos Ovides font morts : Parni , tu les remplaces ;
Bourdic de Deshoulière à la lyre & les grâces .
Imbert chante Paris ; &de ſon moindre écrit
Le vers facile & vif eſt pétillant d'eſprit.
Poëte des Amours , tendre autant que Tibulle ,
Bertin n'en est - il pas l'ingénieux Émule ?
Léonard & Berquin , ſur leurs pipeaux légers ,
Chantent , après Racan , les plaifurs des Bergers.
Tous les morceaux que nous venons d'offrir
à nos Lecteurs prouvent , dans M. Bérenger
, un talent précieux. Ce ſeroit dommage
qu'il le négligeât , ou , pour mieux
dire , qu'il ne fit pas tous ſes efforts pour
le perfectionner. Il doit nous permettre de
lui dire qu'il manque quelquefois de ſentiment,
ou du moins , que ſon ſentiment eſt
trop foible pour qu'il ſe communique à ſes
Lecteurs. Il faut auſſi lui faire remarquer
que dans ſon Epître , il y a pluſieurs vers
qui lui ont été inſpirés , non par fon génie ,
mais par ſa mémoire, Voltaire a dit :
Odivine Amitié! félicité parfaite ! &c.
Idole d'un coeur juſte & paſſion du ſage ,
Amitié, que ton nom couronne cet Ouvrage , &c.
M. Bérenger redit , & moins bien ,
Bienfaiſante Amitié, félicité du ſage ,
Quetoncéleste nom couronne cetOuvrage.
DEFRANCE. If
Voltaire a dit , dans le Poëme de la Loi
Naturelle ,
Quelques traits échappés d'une utile morale ,
Dans leurs piquans Écrits brillent par intervalle.
:
M. Bérenger redit ,& toujours moins bien ,
Les traits intéreſſans d'une utile morale ,
Dans les nouveaux Geſners brillent par intervalle.
Nous pourrions iui citer d'autres vers également
empruntes , s'il ne ſuffiſoit pas de
l'avertir de ſe defier de ſa mémoire , & fi
d'ailleurs cela ne nous faiſoit pas faire un
trop long article.
L'ANTI- MÉPHITIQUE , ou Moyens de
détruire les exhalaiſons perniciéufes &
mortelles des foſſes d'aisance , l'odeur
infecte des égoûts , celle des Hôpitaux ,
des Prisons , des Vaiſſeaux de guerre ,
&c. &c. avec l'emploi des vuidanges neutralisées
, & leur produit étonnant , par
M. Janin , Seigneur de Combe-Blanche ,
Médecin Oculiſte de feu S. A. S. Mgr.
le Duc de Modène ,& ſon Penſionnaire ,
in 8° . Imprimé par ordre du Gouvernement
, & à ſes frais. A Paris , de l'Imprimerie
de Pierres , Imprimeur ordinaire
du Roi , de la Police , &c. rue Saint
Jacques . 1782 .
LES foſſes d'aïſance , les égoûts , les
cloaques exhalent non ſeulement une odeur.
infecte, mais un gaz qui eſt mortel pour .
1
120 MERCURE
tous ceux qui y ſont expoſes. Les malheureux
Vuidangeurs y perdoient ſouvent la
vie. Des accidens affreux arrivés dans la
Capitale & les Provinces , déterminèrent
l'Académie des Sciences . à nommer des
Commiſſaires pour chercher des moyens
plus efficaces contre un pareil fléau. On fit :
un grand nombre d'expériences , mais leur
réſultat ne fut pas auſſi ſatisfaiſant qu'on
l'eût deſiré. L'acide vitriolique ayant eu
moins d'effet ſur cette vapeur que la chaux ,
on crut qu'elle étoit d'une nature acide. Aujourd'hui
l'on ne peut plus guère douter que
ce ne ſoit un alkali volatil chargéd'une partie
huileuſe , & un gaz alkalin fourni par cet
alkali volatil , ſubſtances qui ſe dégagent ſans
ceſſe des matières animales & végétales putréfiées.
Le gaz alkalin s'y annonce par l'inflanımabilité
d'une partie de cette vapeur ; M.
Priestley a démontré que cette eſpèce d'air
eſt inflammable , qu'il éteint les bougies ,
& n'eſt nullement propre à la reſpiration.
Auſfile célèbre Sauvage& beaucoup d'autres
Médecins , ont- ils conſeillé l'uſage du vinaigre
dans les aſphixies produites par cette
cauſe. L'alkali volatil pourroit produire le
même effet , parce que dans ce cas l'un &
l'autre agiſſent comme toniques.
M. Janin, perſuadé que cette vapeur étoit
réellement alkaleſcente , eſſaya différentes
ſubſtances ſalines pour la neutraliſer. Après
dix ans de travaux, il a enfin reconnu que
le vinaigre la détruit au point de perdre
non-ſeulement
DEFRANCE. 121
non-ſeulement toute qualité mal-faiſante ,
inais encore toute odeur déſagréable. Il a
tellement multiplié les expériences à Lyon ,
à Verſailles , à Paris , & devant un ſi grand
nombre de perſonnes , qu'il ne paroît plus
permis de douter de ſa découverte. Six ou
huit onces d'un vinaigre commun , car s'il
eſt trop fort il y ajoute de l'eau , verſées
dans une foſſe d'aiſance , ſuffiſent pour en
neutraliſer la vapeur pendant un , deux &
même trois jours. La matière ainſi neutraliſée&
expoſée fur du fumier de cheval , n'acquierre
plus d'odeur ; elle eſt ſingulièrement
propre à accélérer la végétation , & la rendre
vigoureuſe. L'Auteur a oute au vinaigre
quelques onces d'eaux aromatiques ,
comme celle de lavande , de fleur d'orange ,
d'ambre , &c ; elles n'influent point dans la
neutraliſation ; mais l'odeur déſagréable
étant détruite , celle des autres la remplace
& ſe développe très ſenſiblement .
M. Janin propoſe l'uſage du vinaigre réduit
en vapeur par l'ébullition pour purifier
l'air dans les lieux où il y a beaucoup de
monde raffemblé , tels que les Hôpitaux ,
les Vaiſſeaux & chambres où l'on a brûlé
du charbon. Le vinaigre eſt certainement
l'odeur la plus ſalutaire que l'on puiſſe employer
; en général, il eſt préférable aux parfums
que notre délicateſſe y ſubſtitue , parce
que leurs eſprits recteurs , leurs huiles effentielles
agiſſent trop vivement ſur le genre
nerveux ; mais nous doutons fort de l'effi-
Nº. 11 , 16 Mars 1782. F
122 MERCURE
cacité du vinaigre contre l'air viciépar la refpiration
& par la vapeur de la braife. Cet air
alors eft une eſpèce de moffette compoſé
d'une portion d'air fixe ( comme le prouve
la précipitation de l'eau de chaux , lorſqu'on
y introduit l'air de la reſpiration par lemoyen
d'un tube ) , & d'une autre partie d'air encore
peu connu , qu'on appelera , ſi l'on
veut , air phlogistiqué. La vraie manière de
le purifier ſeroit d'employer l'air le plus
pur, à l'exemple des Chinois ; ils vont fur
les montagnes remplir de grands ballons de
cet air pur , & les gens riches des Villes
l'achettent pour l'uſage de leurs appartemens.
Nous croyons que le vinaigre n'agit
que comme partie odorante , & non comme
neutraliſant un air alkaleſcent qui n'exiſte
pas , ou du moins qui n'exiſte qu'en trèspetite
quantité dans les chambres des malades,
en comparaiſon des deux autres airs
dont nous avons parlé , mais le vinaigre ne
ſauroit être trop employé à l'intérieur : on
fait l'uſage qu'en faifoient les Romains ; ils
préſervoient par ce moyen leurs Armées &
leurs Flottes de toute épidémie. Nous y
avons ſubſtitué pour les gens riches la limonade
, qui n'a peut - être pas autant d'effer.
On feroit donc bien de revenir à l'uſage ancien,
ſur- tout en faveur du peuple, qui ſe
préſerveroit ainſi des maladies putrides &
malig nes auxquelles il eſt ſi expoſé.
DE FRANCE
123
:
HISTOIRE de Miff- Élife Warwick ,
traduite de l'Anglois , deux Parties. A
Amſterdam , chez D. J. Changuion ; & à
Paris , chez Mérigot jeune , Libraire ,
quai des Auguftins.
ÉLISE WARWIC eſt aimée avec paffion
du jeune Huntlei ; mais elle refuſe par
délicateſſe un hymen qui eſt l'objet de tous
fes voeux , & auquel d'ailleurs s'oppoſe
Milady Huntlei , ſon amie , &mère du jeune
Lord. Elle a quitté l'Angleterre , & s'eſt
retirée dans un aſyle ignoré de ſon amant ;
c'eſt de làque pour le déterminer à l'oublier ,
elle lui écrit l'hiſtoire malheureuſe de ſa vie.
Cette hiſtoire , qui remonte à celle de la mère
de Miff Warwick , fait le fond du Roman.
Le préambule de ce récit eſt intéreſſant.
" Je connois , Mylord , la ſenſibilité de
votre coeur; & c'eſt , je vous l'avoue , avec
regret que je vous envoie l'hiſtoire de ma
vie. Si ce récit vous intéreſſe , s'il vous arrache
quelques larmes , je vous remercierai
de votre pitié. S'il ne tenoit qu'à moi , j'aimerois
bien mieux vous épargner un fentiment
auffi pénible. Je vous laiſſerois ignorer
les détails d'une vie qui n'est qu'un tiſſu
de fatalités & de maux ; mais Lady Huntlei
le veur; elle me force de vous montrer
combien il eſt impoſſible que nous ſoyons
unis. Je ne faurois mieux la ſatisfaire qu'en
mettant ſous vos yeux les calamités de celle
Fij
124 MERCURE
que vous vouliez honorer du don de votre
main. Liſez , Mylord , c'eſt pour vous que
je vais repaſſer encore des ſcènes bien affligeantes
, des ſcènes dont le ſimple ſouvenir
déchire mon ame; mais quand je penſe au
motif qui me fait rouvrir des plaies que le
temps avoit à peine fermées,quand je penſe
que mes nouvelles ſouffrances doivent vous
rendre votre tranquillité , j'entreprends volontiers
cette tâche. Cette réflexion adoucira
tous les manx qu'il pourra m'en couter.
Le principe qui me fait agir eſt généreux;
il ſauve votre honneur , Mylord , mais
détruit toutes mes eſpérances : n'importe ,
votre honneur m'eſt plus cher que le reſte.
Les douces émotions que m'inſpira l'amour ,
le ſacrifice que je vais vous faire , en faut-il
davantage pour me décider ? »
On voit que le ſtyle de l'Auteur Anglois
eſt paffionné ; en général, ce pays produit des
caractères plus profonds , plus décidés,
plus propres aux Romans que le nôtre ;
mais auſſi ils pèchent par des longueurs afſommantes
, par des converſations inutiles,
par des peintures ſurchargées & des réflexions
déplacées : les Anglois ſont à deux
ſiècles de nous pour le goût. Il ſeroit donc à
ſouhaiter que les Traducteurs de ce genre
d'Ouvrages ſe chargeaſſent de rétablir l'ordre
, de retrancher les ſuperfluités , de corriger
les traits de mauvais goût , tels que
celui - ci entre mille : Élife étoit la bouffole
qui dirigeoit leur ambition , & avec un tel
DE FRANCE.
125
Pilote ils espéroient d'arriver au port ; enfin ,
de ne rien laiſſer que d'intéreſſant ou
d'utile. :
Le Traducteur est bien loin d'avoir ſuivi
ce plan. On a pu juger déjà que ſon ſtyle
n'a ni élégance ni préciſion. Il emploie
ſouvent des locutions déſagréables & peu
correctes ; par exemple : « Un coeur pré-
>>> venu trouve ſouvent des défauts là où il
» n'y en a point. Auſſi le Roman Anglois
perd il beaucoup ſous ſa plume ; ce qui
n'eſt que long dans l'original, devient faſtidieux
dans la traduction : en un mot , il
nous a paru d'une difficile lecture , quoiqu'il
offre ſouvent des ſituations dramatiques.
En voici une que nos Lecteurs goûteront
fans doute. Lady Eliſe , mère d'Eliſe
Warwick, eſt deſtinée, par l'ambition de ſes
parens , au Duc de Beauvariſe qui l'adore ;
mais elle aime le Colonel Warwick ; elle
étoit ſoigneuſement gardée , & n'avoit la
liberté que de voir ie Duc ; elle étudie le
caractère de ce Seigneur , & elle croit pouvoir
lui avouer avec franchiſe la ſituation
de ſon coeur ; elle le prie non-feulement de
différer le mariage , mais de ſe charger d'une
lettre pour le Colonel Warwick.
-
" Madame , s'écria le Duc étonné , qu'oſezvous
m'annoncer ? J'ai un rival, & un
rival heureux ! Seroit il poſſible ? Il marchoit
à grands pas dans la chambre avec
une agitation qui approchoit de la frénéfie.
Élife déſolée fondoit en larmes. La
Fiij
126 MERCURE
-
ſenſibilité de Beauvariſe n'y réſiſta point;
il s'arrête , la fixe , ſe précipite à ſes genoux,
& s'écrie : Aimable , charmante Élife , au
nom du Ciel ne pleurez pas ; ayez pitié de
moi; laiffez - moi eſpérer ; ne pouffez pas
ma conſtance à bout. Éliſe ſe lève & fe
détourne : Est - ce là ce que vous appelez
tendreffe ? Peut - on m'aimer & me rendre
malheureuſe ? Non , Mylord , une paflion
fi généreuſe eſt étrangère à votre coeur. -
Apprenez , Madame, à me mieux connoîre;
je ne ſuis pas cet homme vil que vous
me ſuppoſez ; vous ferez obéie , &c. »
Éliſe eſt vivement affectée ; mais cette oc
caſion eſt peut-être la ſeule qui puiſſe faci-
Viter l'accompliſſement de ſes deſirs. Après
biendes larmes , après bien des excuſes &
les éloges les plus mérités , elle remet au
Duc une lettre pour fon rival.
" Que vais-je faire , ſe dit - il dès qu'il
ſe fut retiré ? Renoncer à la plus aimable
des femmes ! Bien plus , chercher mon
rival , & concerter avec lui le moyen de
cimenter ſon bonheur. J'en frémis. Non , je
n'en aurai pas le courage : quelle terrible
épreuve ! Cependant , j'ai promis que je
ſerois généreux ; je dois l'être. Sera-t- il dit
que Beauvariſe , n'écoutant que ſon ſeul
intérêt , aura été incapable d'un effort dont
dépendoit le bonheur de celle qu'il adore ?
Je ne balance plus. Eliſe , je n'abuſerai pas
devotre confiance ; votre repos m'eſt plus
cher que le mien. >>> :
DE FRANCE.
127
Le Duc commande une chaiſe de poſte
& des chevaux. Il cherche Warwick ; il
s'arrête pour prendre des relais ; il entend
prononcer par hasard ce nom; il deſcend à
Phôtellerie le coeur trouble ; mais parmi
les mouvemens qui l'agitent , le deſſein
d'obéir à Eliſe eſt toujours le même. Dès le
premier coup d'oeil il fut frappé de la phyfionomie
& du maintien du Colonel .
" Monfieur , dit il avec une agitation
qu'il n'étoit pas le maître de cacher , je me
ſuis chargé d'une commiffion des plus fingulières.
J'accours pourembraſſer unhomme
que je devrois haïr ; &, ce qui vous paroîtra
bien plus étrange , pour lui apporter
une déclaration de tendreſſe d'une femme
que j'adore. En effet , répondit Warwick ,
ce que vous dites-là eſt aſſez étrange. Mes
ſervices peuvent-ils vous être de quelque
utilité ? Cette entrevue me le fait croire.
- Tenez , Monfieur , répliqua Beauvariſe
en lui montrant la lettre d'Elife , connoiffez-
vous cette main ? Warwick rougit.
Monfieur , voudriez vous rire à mes dépens ?
L'état où je ſuis ne ſupporte point la raillerie.
Qui êtes-vous ? Calmez-vous un moment
, répondit l'Amant infortuné , je ſuis
ce Beauvariſe qui devoit épouſer Lady Elife.
Elle me congédie' ; elle m'a pris en averſion.
Vous êtes l'Amant heureux. C'eſt à vous que
s'adreſſe cette_lettre ; c'eſt moi qui vous
l'apporte; je vous ai cauſé des chagrins ; il
eſt juſte que je cherche à les compenfer.
-
-
Fiv
128 MERCURE
زا
Arrêtez,Monfieur , point de remerciemens;
(Warwic avoit faiſi ſa main ; & , quoique
réduit au filence , ſes yeux n'exprimoient pas
moins fa reconnoiffance ) point de remerciemens
; je n'en mérite pas. N'en feriezvous
pas autant à ma place? Je vous laiſſe ;
livrez-vous au tranſport de votre joie , &
en même temps il fort de la chambre , &
laiſſeWarwick immobile de ſurpriſe & d'admiration.
» Cetre ſituation eſt aufli noble
que touchante ; mais elle ſeroit gâtée , ſi elle
pouvoit l'être, par le ſtyle diffus , languiſſant
&incorrect du Traducteur .
ود
CAPITULARIA Regum Francorum , nova
Editio auctior ac emendatior , ad fidem
Autographi Baluzii qui de novo textum
purgavit , notasque caftigavit & adjecit :
acceſſere vita Baluzii partim ab ipso
fcripta, catalogus operum hujus viri clariffimi
cum animadverfionibus hiftoricis , &
index variorum Operum ab illo illuftratorum
, quorum plurimorum novas meditabaturEditiones,
curante Petrode Chiniac,
* & c. 2 Volumes in-folo. A Paris , chez
Morin , Imprimeur - Libraire , rue Saint-
Jacques , à la Vérité.
LES Capitulaires ſont le corps le plus
complet des anciennes Lois de la Nation ,
qui regiſſent encore en partie l'État eccléſiaſtique&
politique du Royaume de France ;
ce ſont les Réglemens faits ſous les deux pre
DE FRANCE. 129
mières races de nos Rois dans les Aſſemblees
Nationales. Là, les Évêques rédigeoient
les articles qu'ils croyoient neceſſaires pour
la diſcipline du Clergé , & ils les tiroient
pour la plupart , des anciens Canons ; les
Seigneurs dreſſoient les Ordonnances , le
Roi les confirmoit par ſon autorité , & tout
le monde s'y foumettoit , juſqu'aux Papes
même.
د
Pour faire des progrès sûrs & utiles
dans l'étude de notre ancienne Hiſtoire &
de notre Droit public , il eſt indiſpenſable
de lire & méditer encore ces diplômes.
C'eſt dans ces ſources qu'il faut chercher
les moeurs & les uſages de nos ancêtres ;
c'eſt en ſuivant le Droit François dans ſes
différens âges , qu'il ſera poſſible de connoître
l'eſprit des différentes Lois , de difcerner
celles qui méritent le nom de nationales
, de certains uſages que le beſoin des
circonſtances ou que des intérêts particuliers
ont fait prévaloir ſur l'utilité générale.
Étienne Baluze , l'un des plus Savans
hommes , & peut- être le plus laborieux de
ſon ſiècle , dont le plus bel éloge eſt le Catalogue
de ſes Ouvrages , eut le courage de
s'enfoncer dans ce chaos , où le temps avoit
diſperſé , mutilé nos Lois ; il les ratłembla ,
les débrouilla ; on vit enfin paroître ſa collection
précieuſe , qui fixa les yeux de l'Europe.
L'Édition fut bientôt épuiſée, Baluze
en préparoit une nouvelle Édition beaucoup
1
Fv
J
130
MERCURE
plus ample & plus correcte. A peine étoit
elle finie , que la mort enleva l'Auteur. M.
de Chiniac , qui marche avec ſuccès ſur les
traces de ce Savant , vient de publier une
Édition des Capitulaires. Il a pris pour modèle
l'exemplaire de Baluze , déposé à la Bibliothèque
du Roi , ſur lequel l'Auteur avoit
fait des corrections de ſa main , & il y a
ajouté d'autres variantes qui ont paru néceſſaires
pour éclaircir & châtier le texte : un
Catalogue raiſonné de tous les Ouvrages de
Baluze,avec les nouvelles notes que les derniersÉditeurs
duP. Sirmond avoient trouvées
parmi ſes papiers ; des notes critiques , des
citations & des renvois d'une Loi à l'autre ,
pour en mieux faire connoître l'origine &
le ſens .
Comme les Ouvrages ſavans , imprimés
juſqu'à ce jour , citent les Capitulaires publiés
par Baluze , il étoit eſſentiel de faciliter
les moyens de retrouver aisément ces citations
dans la nouvelle Édition ; c'eſt pourquoi
M. de Chiniac a porté l'attention juſqu'à
réimprimer les Capitulaires page pour
page, tels qu'on les trouve dans l'ancienne
Édition , en employant un caractère plus
fin , pour ne pas fortir de page lorſque
l'abondance de la matière l'a exigé.
M. de Chiniac nous promet encore un
fupplément en 2 Vol. ſous ce titre : Novus
codex veterum legum , diplomatum , chartarumque
adjus publicum Gallicanum GerDE
FRANCE.
131
manicumque fpectantium. Cet important Recueil
offrira plufieurs Capitulaires envoyés
de differentes Bibliothèques de l'Europe , qui
n'ont pas encore été mis au jour , & d'autres
déjà publiés , mais dont les variantes font
trop conſidérables pour qu'on ait pu les inférer
dans les deux premiers Volumes ; un
grand nombre de formules qui avoient
échappé aux recherches de M. Baluze; plufieurs
de nos anciennes Lois avec des variantes
, des differtations & des notes ; des chartes
, diplômes , polyptiques ; un gloffaire
pour l'intelligence des termes celtiques , tudeſques
ou barbares , qui ne fe rencontrent
que trop ſouvent dans les monumens du
moyen âge , & dont Ducange n'a pas
donné l'explication. Tels font les objets intéreſſfans
auxquels M. de Chiniac fe propoſe
de conſacrer ſes veilles. Nous ne doutons
point que les Savans ne s'empreffent de concourir
, par leurs recherches & leurs confeils
, à une entrepriſe aufli digne de la faveur
duGouvernement que de celle du Public.
F vj
132
MERCURE
SPECTACLES.
COMEDIE FRANÇOISE.
LE Vendredi premier Mars , on a repréſenté
, pour la première fois , Henriette ,
Drame en trois Actes & en proſe , par Mlle
Raucourt.
Le Commandeur Stélem a eu une affaire
d'honneur , dans laquelle il a été bleffé.
Tranſporté au château d'un vieil Officier
Général , père d'Henriette , il a dû , en partie ,
le rétabliſſement de ſa ſanté aux ſoins du
vieil Officier & de ſa fille. Celle- ci a pris de
l'amour pour le Commandeur; & les réflexions
qu'elle a faites ſur l'état de Stélem , qui
ne lui permet point de ſe marierjamais, n'ont
fait qu'augmenter ſa paffion. Un ordre qui le
rappelle au camp , donne au Commandeur
l'occaſion d'écrire à Henriette,& de lui déclarer
ſa tendreffe. Cette lettre enflamme encore
davantage lamalheureuſe amante, & ellepropoſe
à Sophie , ſon amie, d'engager ſon père à
permettre qu'elle la ſuive dans ſa Terre. Le
beſoin de cacher ſon trouble & de s'éloigner
des lieux où elle a connu Stélem , eſt le prétexte
dont ſe ſert Henriette pour tromper
la confiante Sophie. A peine a t'elle quitté
le château de ſon père , que , ſuivie d'un ancien
ſerviteur du vieil Officier , elle marche
DE FRANCE. 133
droit au camp , & fous un habit d'homme ,
s'engage , ainſi que ſon Valet , dans le Régiment
même du Commandeur. Les deux nouveaux
Soldats font à l'inſtant places chacun
dansun pofte different. Auprès de celui qu'on
a aſſigné à Henriette , une ſoeur de Stelem,
accourue ſur le bruit du danger de fon
frère , s'entretient avec lui de fon amour , le
conſole , & cherche à l'éclairer fur ce qu'il
doit eſpérer ou craindre. Touché des inarques
d'amitié & d'intérêt que lui donne ſa
ſoeur ; Stélem lui témoigne fa reconnoiffance
avec une effuſion d'âme , qui préſente aux
yeux d'Henriette, placée pour voir& non pas
pour entendre, une rivale dans la ſoeur de ſon
amant. Tranſportée de jaloufie , elle déferte ,
eſt arrêtée , miſe à la garde du camp &
condamnée à la mort. Sur ces entrefaites ,
le père d'Henriette arrive au camp; il a fu
par Sophie que ſa fille ne l'a point ſuivie ; il
accuſe Srélem de l'avoir enlevée . A ce reproche
affreux , Stélem eſt confondu , il cherche
à faire connoître ſon innocence : la vérité
avec laquelle il parle émeut le vieillard ſans
le convaincre ; enfin on apporte au Commandeur
une lettre, qu'il laiſſe tomber en
fuyant avec des cris d'effroi. L'Officier Général
la ramaſſe; cette lettre eſt de ſa fille ,
elle avoit chargé un bas-Officier de la remettre
à ſon amant après ſa mort. Qu'on
juge de la ſituation du vénérable père ! il
croit ſa fille morte. A l'inſtant , ſon ancien
Valet vient le raſſurer ; il avoit tout appris ,
134 MERCURE
il a couru , il eſt arrivé au moment où les
Soldats , choiſis pour l'exécution , alloient
recevoir le ſignal ; il a enfin arraché ſa maî
treffe au trépas. Conduite par Stélem , Henriette
ſe préſente & ſe précipite aux genoux
de fon père. La tendreſſe parle d'abord , la
réflexion vient enſuite , & Henriette ſe voit
repouſſee des bras paternels ; mais à l'aſpect
de ſa fille en larmes , à la voix de ſes remords
, aux inſtances de Stélem & de ſa
foeur , le vieil Officier ſe laiſſe fléchir &
pardonne.
Peu de gens ignorent que la celèbre Louiſe
Labbé , plus connue ſous le nom de la belle
Cordière , ſuivit un de ſes amans au fiège de
Perpignan , & qu'elle s'y comporta avec un
courage très - diftingué. Ce fait peut rendre
vraiſemblable la démarche d'Henriette. On
pourra dire que cette dernière ſe doit, dans
l'état où le fort l'a placée, plus de reſpect que
ne s'en devoit la Sapho Lyonnoiſe; mais les
paffions font aveugles , & quand elles font
extrêmes , elles portent , dans quelque ordre
de la ſociété qu'on ſe trouve , à des excès
également condamnables. Les faits parlent
pour cette vérité. On peut certainement remarquer
beaucoup de défauts dans cet Ouvrage,
mais nous ne nous ferons pas un plaifir
barbare de décourager une femme qui paroît
vouloir occuper quelques uns de ſes loiſirs
dans l'étude de la Littérature. Nous inviterons
ſeulement Mlle Raucourt à traiter des
ſujetsdont lebut moral foit plus vrai&plus
DE FRANCE. 135
ütile. Nous nous tairons ſur le reſte. L'Auteur
est femme , & nous ne voulons pas
joner auprès d'elle le rôle de Diomède.
Nous ne devons point oublier de dire que
M. Molé a rendu le rôle de Stélem avec
une vérité , une chaleur , un intérêt qui font
leplus grand honneur à ſes talens. Dans la
Scène du troiſième Acte , entre le Commandeur
& le Père d'Henriette , il nous a paru
fupérieur à lui-même ; & ceux qui aiment le
talent de ce charmant Comédien , doivent
favoir que c'eſt tout dire en peu de mots.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardis du même mois , M. Granger,
Acteur de la Troupe de Bordeaux , a
débuté par le rôle de Dorante dans la
Coquette Fixée , &c .
Če Comédien jouiſſoit dans la Province
d'une grande réputation , & nous
n'en ſommes pas ſurpris. A une belle intelligence
, à une ame vraie & ſenſible , à
beaucoup de nobleffe & de graces , il joint
une habitude conſommée du Theatre , &
une décence dont nos Spectacles actuels
offrent peu de modèles. Son débit est sûr &
bien entendu , ſa voix eſt douce & fonore ,
fa prononciation pure & fon articulation
hette. Très familier avec le dialogue , il fait
donner à ce qu'il dit les nuances convenables
au ſentiment, à l'idée qu'il doit peindre
136 MERCURE
&, ce qui eſt plus rare encore, il fait varier
ſes tons en proportion du reſpect, de la
familiarité ou de l'autorité qu'il doit avoir
avec les Perſonnages qui l'entourent. Décent
& refpectueux avec les femmes , libre &
agréable avec ſes égaux , il conſerve avec les
valets ce ton qui diftingue un Maître de ſes
fubalternes , & ce ton n'eſt point infolent.
Si toutes ces qualités réunies ne forment pas
un bon Comédien , nous avouerons que
nous ignorons abſolument ce qu'il faut à un
Acteur. Mais comme la perfection eſt decidément
impoffible , & que le plus beau
talent a toujours quelques taches , nous en
avons remarqué quelques-unes dans celui
de M. Granger. Nous ne nous arrêterons
pas à l'effet defagréable que produit d'abord
la vue de ſon oeil gauche, & nous n'en parlons
que pour dire que cet oeil , dans lequel
ce Comédien reçut un coup de couteau
étant fort jeune , ceſſe d'être difforme quand
M. Granger a parlé. Mais nous l'inviterons à
ne pas s'arrêter avec affectation ſur les articles,
les conjonctions & autres monofyllabes qui
fervent à attacher la diction ; à ne pas ſe
balancer ſi ſouvent ſur ſes reins ; à ne point
ſe hauffer fur les pointes comme un Danſeur
qui va battre un entrechat; à réformer
P'habitude de tenir le coude gauche trèshaut
, ou de placer fon poing fur ſa hanche
gauche , en tenant fon chapeau renverſé ; ce
qui lui donne quelquefois un maintien
affecté & hors du ton de la bonne compaDE
FRANCE. 137
<
gnie. Nous l'engageons ſur-tout à ne plus
employer , principalement dans les Comédies
en vers , l'ufage de ces ſyllabes parafites
qu'il place de temps en temps dans le cours
de ſes phrases , & qui briſent l'harmonie
& le nombre de la verſification. Nous
l'avons écouté avec la plus grande attention,
& nous pourrions lui citer cent vers
du Rival favorable qu'il a ainſi défigurés.
Plus nous avons été juſtes en donnant
aux qualités de M. Granger les élogesqu'elles
méritent , plus nous avons cru devoir être
ſévères en parlant de ſes défauts , & nous
avons employé cette ſévérité avec d'autant
moins de regret , que nous lui voyons affez
de mérite pour le croire capable d'entendre
des avis qui tendent au bien. La Comédie
Italienne ne pouvoit trouver un talent qui
lui fût plus utile dans les circonstances où
elle ſe trouve; & ſur quelque Théâtre que
M. Granger ſoit appelé , il eſt fait pour s'y
concilier les fuffrages des véritables amis de
l'Art Dramatique *.
* Nous apprenons , en corrigeant cette épreuve ,
que M. Granger vient d'être reçu au nombre des
Comédiens Italiens ordinaires du Roi. Nous croyons
que le Public ne recevra pas ſans plaifir une nouvelle
qui lui annonce qu'on s'occupe ſérieuſement
du projet de perfectionner la Comédie Françoiſe au
Théâtre Italien.
1
38 MERCURE
VARIÉTÉS.
Avis au Public & aux Souſcripteurs de
l'Encyclopédie méthodique , ou par ordre
dematières.
LE Public n'ayant point paru approuver le projet
de l'édition de cette Encyclopédie , dans le format
in-octavo ; & les Souſcripteurs actuels , à l'exception
d'un très-petit nombre , ayant préféré l'édition in
quarto, à trois colonnes , quoique les trois colonnes
aient déplu aſſez généralement , M. Panckoucke ,
Entrepreneur de cette édition, ſe trouve obligé , tant
pour fatisfaire le Public , que par l'impoſſibilité d'executèr
l'édition in-octavo , d'apporter un changement
au format de cet Ouvrage , dont il croit devoir prévenir
le Public & les Souſcripteurs actuels .
Comme rien ne ſeroit plus choquant à la vûe , &
plus pénible à la lecture , que deux colonnes d'un
petit caractère ſur du grand papier , les deux colonnés
que defire le Public ne peuvent avoir lieu que
fur un plus petit format; & fi le grand nombre des
volumes de l'édition in-octavo n'avoit probablement
été la cauſe déterminante de la préférence du
Public pour l'in-quarto , il faut convenir que l'édition
à deux colonnes in-octavo , fur papier grand
raiſin , produiſoit un bel effet , & que ce format
étoit véritablement celui du caractère & du papier ;
mais puiſqu'enfin le Public n'en a pas penſé de
même , que l'édition in-octavo ne peut avoir
lieu , & que le Public defire généralement une édıtion
in-quarto , à deux colonnes , au lieu de trois ,
nous le prévenons , ainſi que les Souſcripteurs , que
DEFRANCE. 139
nous ne publierons qu'une ſeule édition in-quarto , à
deux colonnes , & ſur du papier entièrement ſemblable
à celui qu'on a employé pour l'édition in- folio
de la première Encyclopédie de Paris . Le caractère
fera le même que celui qu'on a annoncé , & dont les
Profpectus font le modèle , c'est-à-dire , du petit
Romain de MM. Fournier.
Ce changement dans le papier & le format , en
entraîne néceſſairement dans le nombre des volumes .
Après un calcul rigoureux fait avec les Imprimeurs ,
on s'eſt aſſuré que les quarante-deux volumes inquarto
de Difcours , à trois colonnes , fur papier
grand raiſin , feroient exactement renfermés dans
cinquante-trois volumes in-quarto , ſur papier carré
fin de Limoges , de la première qualité & des meil
leures Fabriques.
Nous ſentons que ce changement aux conditions
rigoureuſes de notre ſouſcription , nous donne le droit
d'enchanger les conditions , comme il donne à chacundes
Souſcripteurs actuels , celui de renoncer à ſa
ſouſcription. Nous croyons cependant leur devoir, par
égard, de maintenir vis-à- vis d'eux le prix de 672 liv. ;
mais cette condition n'aura plus lieu vis-à-vis le Public
, que juſqu'à la fin d'Avril 1782. Peut-être le
Public n'a-t-il pas affez ſenti que tous les avantages
de cette ſouſcription étoient en ſa faveur , & qu'on
ne lui en avoitjamais propoſé de plus grands , puifqu'il
eſt démontré que cette Encyclopédie , quoiqu'augmentée
du double de la première , & devant
contenir plus de trente mille articles nouveaux , ne
coûte réellement que le tiers du prix de la première
édition , en y comprenant la Table & les Supplémens.
1
La ſouſcription de 672 livres , qui ne devoit être
fermée qu'au mois de Juillet , le ſera donc rigoureuſement
pour tout le monde au mois d'Avril prochain,
les frais énormes de cette entrepriſe ne
140
4
MERCURE
permettant pasde la continuer plus long-temps à ce
prix ; & au premier Mai , le prix de cette ſouſcription
fera de 751 liv. Savoir , 53 vol. à 11 liv.
7 vol. de Planches à 24 liv.
Total,
•
. 583 liv.
.. 168
... 751 liv.
Cette ſouſcription ſera continuée juſqu'au mois
d'Avril 1783 , afin que le Public ait le temps de
juger , par la publication des Livraiſons , du mérite
&de l'utilité de l'entrepriſe. A ce terme , elle ſera
rigoureuſement fermée , & le prix en ſera alors de
12 livres le volume de Diſcours , & de 36 livres le
volume de Planches , en totalité 888 livres , ſans
que ce prix puiſſe être , ſous aucun prétexte quelconque
, réduit ou diminué , fous toutes les peines de
droit : le Public Souſcripteur devant , dans tous les
temps , ſe reſſentir des avantages de la ſouſcription.
Il paroîtra cette année trois livraiſons de deux vo
lumes chacune ; la première , dans le courant de
Juillet , ſera compoſée de deux volumes , Littérature
&Jurifprudence ; la deuxième , d'Hiſtoire naturelle
& d'Arts & Métiers ; la troiſième , d'un volume de
Planches & de Géographie.
Quelques perſonnes ont douté de l'exécution de
cette entrepriſe; elles ontcru, parce que le projet étoit
hardi , qu'il étoit téméraire ; elles n'ont pu ſe perſuader
, vu le grand nombre d'éditions qu'il y a eu
de l'Encyclopédie , que celle- ci pourroit avoir du ſuccès;
elles ſe font trompées. L'empreſſement du Public
pour la ſouſcription , a bien juftifié nos eſpérances
à cet égard. Et comment le Public, en effet ,
ne ſe déclareroit-il pas, ſi je puis m'exprimer ainfi ,
le protecteur d'une entrepriſe , qui , fi elle répond au
Proſpectus, dont il a paru généralement content ,deviendra
le plus utile de tous les Livres , puiſqu'on
aura , dans un petit nombre de volumes , & pour un
prix très modique , une Bibliothèque complette de
DE FRANCE. 141
toutes les connoiſſances humaines ? Comment auſſi
l'exécution ne répondroit-elle pas à ce qu'on a avancé
, puiſque l'Entrepreneur a eu l'avantage de ne
traiter qu'avec des hommes de Lettres , connus &
diftingués , qui tous ont à répondre de la beſogne
dont ils ſe ſont chargés .
On peut voir actuellement , Hôtel de Thou , rue
des Poitevins , le volume preſque entier de Planches
gravées. Il y a deux volumes ſous preſſe chez MM.
Stoupe & Cellot , Imprimeurs ; il y en auroit douze fi
les Fondeurs de caractères pouvoient y ſuffire. Il n'y a
pas une ſeule partie du Difcours ſur laquelle il n'y ait
des avances , & celles de l'Entrepreneur pour les frais
de certe grande entrepriſe , ſont déjà énormes.
GRAVURES.
LE Sieur Deſnos, Ingénieur - Géographe & Libraire
, rue S. Jacques , au Globe , vient d'acquérir
en cinquante articles la plus belle partie du fonds du
fieur Jaillot , Géographe ordinaire du Roi.
Les Cartes les plus exactes des Poſtes de France ,
d'Angleterre , d'Italie , d'Eſpagne , d'Allemagne ,
chacune 3 liv. Atlas général de l'Europe , trente-fix
Cartes , 36 liv .
Le ſuperbe Plan de Paris & de ſes Environs ,
détaillé topographiquement , en neuf feuilles , par
M. Rouffel , dont le mérite eft connu , 15 liv. Les
Environs de Paris , de trente lieues à la ronde ,
4 liv. Grande Carte de Bohême , en vingt-cinq
feuilles , par Muller , 120 liv . L'École de Mars , par
M. de Vauban, deux feuilles , 4 liv. Les neuf Plans
de Paris dans ſes différens âges , 9 liv. Les Vues de
Verſailles , en fix feuilles , 4 liv. Le Théâtre de la
Terre - Sainte , fix feuilles , 4 liv. La Jérusalem ,
Sainte Cité de Dieu, fix feuilles , 4 liv.
142 MERCURE
& en
Collection coloriée des Coquillages en partie núds
partie avec les animaux qu'ils renferment
grand in-folio , papier d'Hollande , premier Cahier.
Prix , 18 livres . A Paris , chez M. Buchoz , Docteur
en Médecine , rue de la Harpe.
Le Defir ingénu , dédié à M. le Prince de
Bouillon , Estampe gravée par de Monchy d'après
C. Monnet. Prix , I livre 10 fols. AParis , chez de
Monchy , Cloître Saint Benoît. Le pendant de cette
Eſtampe est la Récréation des Bacchantes , qu'on
trouve à la même adreſſe & au même prix.
État du Ciel le 22 Octobre 1781 , jour de la
Naiſſance de Mgr. le Dauphin , Eſtampe de dix-ſept
pouces en tout ſens. AParis , chez Deſnos , rue Saint
Jacques.
Voyage pittoresque de la Sisile , de Malthe & de
Lipari , où l'on traite des Antiquités qui s'y trouvent
encore, des principaux phénomènes que la Nature y
offre, du coſtume des Habitans & de quelques
ufages; par Jean Houel , Peintre du Roi , grand
in-folio , n . premier. Prix , 12 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue du Coq- Saint - Honoré , à côté du
Cafédes Arts .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LIVRES qu'on trouve à Paris , chez Nyon
l'aîné, Libraire , rue du Jardinet : 1 ° . Tomes VII
& VIII in - 4º. des Mémoires concernant l'Hiftoire
, les Sciences , les Arts , les moeurs , les
Usages , &c. des Chinois , par les Miſſionnaires de
Pékin. Prix , 24 livres les deux Volumes reliés. Pour
compléter le Volume qui concerne l'Art Militaire
DE FRANCE. 143
des Chinois , on vend à part un Supplément tiré du
huitième Volume de ces Mémoires. Prix , 4 livres
broché : 2º. Tableau des principaux Evénemens de
l'Histoire de l'Eglise depuis l'Affemblée des Apôtres ,
lejourde la Pentecôte , jusqu'à lafin du dix-septième
fiècle incluſivement , 4 Vol. in - 12 . Prix , 12 livres
reliés : 3. Code de Savoie , ou Loix & Conftitutions
du Roi de Sardaigne publiées en 1770 , 2 Vol .
in- 12 . Prix , 6 liv. reliés : 4°. Expériences & Obfervations
fur différentes branches de la Physique ,
avec une continuation des Expériences fur l'Air ;
Ouvrage traduit de l'Anglois de M. J. Priestley, par
M. Gibelin , Docteur en Médecine , 2 Vol . in- 12 .
Prix , 6 liv. reliés : 5º. Traité des Connoissances né
ceffaires à un Notaire , contenant des Principes sûrs
pour rédiger avec intelligence toutes fortes d'Actes
&de Contrats , avec des Formules dreſſées ſur ces
mêmes Principes , 5 Vol. in- 12 . Prix , 15 liv. reliés.
On travaille à la continuation de cet Ouvrage :
6. Abrégé de l'Histoire ancienne , en particulier de
l'Histoire grecque , ſuivi d'un Abrégé de la Fable,
à l'uſage des Élèves de l'École Militaire , ſeconde
Édition augmentée , Volume in- 12 . Prix , 2 livres
relié.
1
Histoire générale & particulière de la Grèce , par
M. Coufin Deſpréaux , Tomes V, VI & VII ,
in- 12 . A Rouen , chez Leboucher , Libraire ; & à
Paris , chez Durand neveu , Libraire , & Morin , Imprimeur-
Libraire , rue S. Jacques.
Carmina D. Caroli Lebeau , Volume in-8°. A
Paris , chez Morin , Imprimeur- Libraire , rue Saint
Jacques.
Fables choisies , miſes en vers par M. de la Fontaine
, 2 Volumes petit format. A Paris , chez les
Libraires qui vendent les Nouveautés.
144 MERCURE
Effais historiques & politiques ſur les Anglo-
Américains , par M. Hilliard d'Aubreteuil ,
Tome premier , première Partie , in- 8 °. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Bons-Enfans- Saint- Honoré.
Vie des Pères , des Martyrs & des autres principaux
Saints , tirés des Actes originaux les plus authentiques
, avec des Notes hiſtoriques & critiques ;
Ouvrage traduit de l'Anglois , in- 8 ° . Tome XII &
dernier. L'Ouvrage compler relié 72. liv . A Paris ,
chezBarbou , Imprimeur- Libraire , rue des Mathurins.
Histoire ancienne des Hommes , ſeconde Partie du
Tome XIII , in - 12 & in - 88 , A Paris , chez M. de la
Chapelle , rue Baffe du Rempart.
N°. 3 de l'Ami des Enfans. A Paris , chez Piſſot
&Barrois , Libraires , quai des Auguftins.
Hippocratis aphorifmi , ad fidem veterum monumentorum
caftigati , latinè verſi , à J. B. Lefebvre,
D. M. A Paris , chez Méquignon , Libraire , rue des
Cordeliers . Vol. in- 12 . Prix , 6 liv,
TABLE.
VEE
RS pour mettre au bas du L'Anti-Méphitique,
deM. Portrait Noverre ,97 Histoire ddeeMiff-ElifeWar-
Acelle qui s'y reconnotira , 98 wick, 123
L'Innocence Fable Orien- Capitularia Regum Francotale
99 rum ,
Réponse aux Réflexions fur Comédie Françoise,
l'Education , ib . Comédie Italienne,
128
132
135
Enigme & Logogryphe , 110 Avis fur l'Encyclopédie , 138.
L'Hiver, Epître à mes Livres, Gravures , 141
III Annonces Littéraires, 142
APPROBATION.
J'AI lu, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 16 Mars. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreffion. AParis,
le 15 Mars 1782. DE SANCY .
1
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le Is Janvier.
ILL
y a eu ces jours derniers une rixe trèsvive
entre deux Compagnies de Janiffaires ,
qui en ſont venus aux mains , & qu'on a cu
beaucoup de peine à ſéparer. Le Topoſchy
Baſchi a été forcé de punir ſévèrement quelques-
uns des plus mutins pour faire rentrer
les autres dans le devoir.
L'activité continue dans nos chantiers ;
le Capitan Bacha s'y rend ſouvent luimême
pour voir les travaux & les encourager.
Nous aurons au printems prochain
un affez grand nombre de vaiſſeaux & de
galères en état de tenir la mer.
Il arrive fréquemment de la mer Noire
des bâtimens Ruſſes armés , qui n'éprouvent
plus de la part des Ottomans les difficultés
qui ſe ſont élevées lorſque les premiers
ont paru. On remarque dans le Divan un
eſprit de modération & de conciliation
16 Mars 1782 .
( 98 )
qui prouvree que les anciens différens font
terminés , & que l'intention de la Porte eſt
d'éviter tout ce qui pourroit en faire naître
de nouveaux. Cette conduite , tant qu'elle
ſe ſoutiendra , ne laiſſera aucun fondement
aux bruits qui s'étoient répandus qu'il ſe
formoit des orages qui menaçoient cet
Empire.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 16 Février.
LE Comte Henri-Charles de Schimmelmann
Baron de Lindenbourg , Abrenbourg
, & c. Chevalier des Ordres de l'Eléphant
& de lUnion Parfaite , Conſeiller
Privé du Roi , Grand Tréſorier de S. M. ,
Intendant Général du Commerce du Royaume
, eſt mort ici cette nuit âgé de 59 ans.
Sa maladie qui a duré près de 15 jours , s'eſt
annoncée d'une manière très - grave dès le
commencement , & depuis ce tems les actions
de la Compagnie de la Baltique ſont
tombées de 170 à 150 rixdahlers. Cette
baiſſe rapide annonce combien on eſt perfuadé
ici que les ſuccès de cette Compagnie
dépendoient de la protection & de
l'intelligence d'un Miniſtre auſſi éclairé.
Depuis 8 jours le froid eſt devenu trèsvif;
la mer eſt priſe autour de cette Ifle , &
la glace eſt aſſez forte pour que les Poſtes
l'aient paffée aujourd'hui ; cela n'étoit pas
arrivé depuis 1776.
( وو ( 99
:
SUEDE.
De STOCKHOLM , le 16 Février.
La troupe fanatique dont on a parlé n'eft
pas encore diffipée ; mais graces aux foins
de la Police , ſes affemblées n'ont produit
aucun effet funeſte au repos public ; elle les
furveille avec trop de ſoin pour laiſſer des
inquiétudes. Le grand projet de ces Sectaires
eſt de réformer la Religion ; mais ils
n'ont rien imaginé de neuf; en retranchant
les dogmes les plus effentiels , ils les remplacent
par des maximes myſtiques tirées de
Bohm & d'autres Ecrivains de cette eſpèce.
Ils prennent le nom de Frères bien intentionnés
; & felon l'uſage de tous les prétendus
illuminés , ils damnent charitablement
tous ceux qui n'adoptent ni leurs ſentimens
ni leurs opinions.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Février.
LE Couronnement de l'Empereur , en
qualité de Roi de Bohême , ſe fera , dit on ,
à Prague dans le mois d'Août & de Septembre
prochain ; le Comte & la Comteffe
du Nord y arriveront vers ce tems , ainſi que
la Séréniffime famille de Wurtemberg .
Le Cardinal Bathiany s'eſt arrrêté ici quelques
jours pour préſenter à S. M. des obſervations
du Clergé Catholique de Hongrie ,
1
e 2
( 100 )
contre l'Edit de Tolérance , & S. E. repartira
lundi prochain. Les Etats proteftans du
même Royaume ont aufli fait préſenter à
S. M. I. leurs actions de graces , qui ont
été reçues très - favorablement. Mais la diſette
des Paſteurs proteſtans eſt actuellement
fort grande pour faire le Service divin dans
les nouvelles Eglifes & Chapelles en Hongrie
, en Bohême , en Moravie & en Autriche;
elle doit ſe faire ſentir encore longtems
, puiſqu'il n'eſt pas permis d'y admettre
des Miniſtres étrangers .
Toutes les Religieuſes Profeſſes des Couvents
ſupprimés ont deſiré de ſe retirer
dans d'autres Monaſteres , plutôt que dans
le monde ; quelques - unes ont préféré les
Maiſons de la Viſitation & de Sainte-Elifabeth
, & celles - ci_ont obtenu en conféquence
une penſion de 200 Horins.
Il paroît un nouvel Edit de l'Empereur ,
contenant 6 articles , & dont l'objet eft
d'encourager l'exploitation des mines qui
font en grand nombre dans les Etats héréditaires
& dont pluſieurs ont été négligées &
abandonnées pendant pluſieurs années .
>> L'Empereur , écrit- on de Léopold , ville de la
Pologne-Autrichience, pour faire revivre l'Agriculture
preſqu'anéantie dans cette Province , avant
qu'elle eût le bonheur de paſſer ſous ſa domination
vient d'exempter de toutes tailles& corvées pendant
dix ans confécutifs , quiconque s'y rendra pour s'y
fixer, y travailier ou faire travailler à la terre. Il
fera alloué à chacun un terrein de 600 toiſes quarrées
; le propriétaire aura la liberté de faire couper
( 101 )
dans les forêts Impériales tous les bois de charpente
dont il aura beſoin pour la conſtruction de ſa maiſon
, de ſes étables , de ſes granges , &c. il recevra
en outre du Tréſor de S. M. I. une ſomme de
200 forins Polonois , qui équivalent à so écus
d'Empire , pour l'aider à ſe pourvoir des inftrumens
néceffaires aux travaux de la campagne ".
De HAMBOURG , le 24 Février.
Les ſpéculations hoftiles continuent d'oecuper
une place conſidérable dans nos papiers
publics ; ils les fondent ſur la fréquence
des couriers qui vont & viennent
fucceſſivement de Vienne à Pétersbourg ,
& de quelques- uns qui depuis peu prennent
auſſi la route de Berlin. Cependant ces
grandes levées de troupes , dont on a d'abord
parlé , ſe réduiſentà celles qui font
néceſſaires pour compleſter les régimens ;
& c'eſt une attention qui chez toutes les
Puiſſances militaires ſe renouvelle tous les
ans. On dit que l'Empereur occupé de l'extenfion
& de la protection du commerce
de ſes ſujets , fait demander à la Porte qu'on
ne gêne point leur navigation ſur le Danube
& dans la Mer Noire ; il a été un tems
où cette demande eût ſans doute ſouffert
des difficultés de la part des Ottomans ,
mais les circonstances actuelles leur impoſent
peut - être la néceſſité de céder ,
& on remarque dans leurs Conſeils actuels
beaucoup plus de modération que
par le paſſé; il est vraiſemblable qu'elle y
e3
( 102 )
prévaudra du moins juſqu'à ce que les circonftances
changent; & cela ſeul fuffit pour
détruire tous les bruits qu'on s'eſt empreſſé
de répandre , ou pour en reculer du moins
l'effer pour long-tems .
>> Les dernières Compagnies du 16e. régiment
d'Infanterie Hanovrienne , qui a été levé dans l'Electorat
pour le ſervice Britannique , écrit-on de
Stade , ſont arrivés ici de Hamelen le Is de ce mois .
La partie du 1 se, régiment qui étoit reſtée en arrière
avec le bâtiment de tranſport la Polly , & qui en
fuite avoit été miſe en quartier de cantonnement ici ,
auroit déja repris la route de Rittzebutel , fi la gelée
qui est tervenue , n'y câu mis obſtacle. Deux des
foldats qu'on a regardés comme les chefs de la ré
volte des recrues Heſſoiſes , renfermées dans le château
de Ziegenhayn , avoient été condamnés à mort ;
mais on leur a fait grace de la vie , & on a commué.
leur reine en celle d'une prifon perpétuelle «.
Tous les régimens d'infanterie de la Bavière
vont être portes de 600 hommes à
1000 , & la cavalerie fera augmentée de
600 Hulans , ce qui fera ſur l'armée Bavaroiſe
une augmentation de 4000 Officiers
ou foldats ; cette armée ſera par conféquent
de 12 à 1500 hommes,
>> Le bruit ſe répand , lit-on dans quelques-uns de
nos Papiers , que des Commiſſaires Impériaux ayant
fixé un jour pour faire defcente dans certain Couvent
du Tirol , le Supérieur & tous les Religieux s'en
font enfuis en Suiffe , avec tout leur or & argent
monnoyés , leur argenterie d'Egliſe , & nombre de
billets de différentes banques payables au porteur ;
mais ce fait paroît bien vague & bien peu circonftancié
pour avoir quelque fondement.-A Mauerbach,
dans la Baffe-Autriche , il n'y a plus de Char(
103 )
treux; le Prieur , qui étoit vieux & infirme , s'eſt
retiré dans une maiſon de vieilles gens avec 2 florins
d'Empire par jour. Les autres Religieux à chacun
deſquels on a alloué 280 kreutzers par ſemaine , ont
été où ils ont voulu dans toute l'étendue du Cercle.
On a trouvé , dit-on , dans leurs Celliers , 30,000
ſceaux de vin c.
Le voyage du Pape à Vienne n'eſt pas encore
décidé ; on croit que s'il y ades négociations
à faire , elles ſe traiteront par les voies ordinaires
, plutôt que de vive voix , comme S. S.
paroiſſoit d'abord le defirer. On prétend qu'il
ne ſe tiendra pas de conſiſtoire d'ici à quelque
tems. Il y a deux Evêchés vacans dans
les Etats héréditaires de la Maiſon d'Autriche
, & il ne ſemble pas que dans les
circonſtances préſentes, que la préconiſation
des Prélats qui ont été nommés , ait lieu
de ſi-tôt ; il ſe pourroit que le retard d'un
Confiftoire , néceſſaire pour cet effet , ne
faffe aufli différer la préconiſation des
Egliſes vacantes en d'autres endroits .
>> L'affaire du Baron de Gorne qui avoit autrefois
la Surintendance du Commerce maritime & du Sel
en Prufſe , écrit-on de Berlin , devient sous les jonrs
plus grave. Le Roi avoit dans ce Commerce un
capital de 400,000 daalders. Les intérêts en étoient
payés exactement , ainſi que ceux des Actionnaires .
Mais les Livres n'étoient ouverts à perſonne. Un
jour S. M. apprit de Hollande , que le crédit de la
Compagnie ne ſe ſoutenoit pas . Elle en demanda .
la raiſon au Baron , qui répondit que contre ſon
attente , il étoit venu plus d'aſſignations qu'il n'avoit
pu en payer ; mais qu'avec 300,000 daalders , il
feroit face à tout. Cette femme lui fut comptée du
Tréſor royal ; elle ne releva pas le crédit de la
c4
( 104 )
Compagnie , parce que le deficit étoit bien plus
conſidérable. Alors , le Roi erdonna d'examiner les
regiſtres du Baron , & ils mirent l'état de la Compagnie
à découvert.- Sa disgrace vient d'occaſionner
la chûte de M. de Duremberg , l'un des Miniftres
d'Etat du Roi. Il devoit une ſomme confidérable au
Baron; mais ne pouvant y fatisfaire, il a été forcé
de ſe déclarer inſolvable & d'offrir 10 pour 100
à ſes créanciers ; ce qu'il y a de plus déſagréable
pour lui , c'eſt qu'il ſera obligé de ſe démettre de la
charge de Préſident de la Cour de Juſtice dont il
étoit revêtu .
ITALI E.
De LIVOURNE , le 9 Février.
Le paquebot Anglois , le Fort St - Philippe
, arrivé ici de Gibraltar en 14 jours ,
n'a rapporté aucune nouvelle de cette Place
; il nous a ſeulement appris que ce n'eſt
qu'à ſa grande viteſſe qu'il doit le bonheur
d'avoir échappé , non ſans peine , à
2 frégates Françoiſes qui l'ont chaffé quelque
tems .
On apprend que fur les plages Romaines
& près du Cap d'Ancio , voiſfin de la partie
Méridionale de l'embouchure du Tybre ,
il a péri une barque Algérienne de 40 canons
& de soo hommes d'équipage , dont
80 au plus ſe ſont ſauvés. Le reſte a été
noyé , y compris le Rais , qui , de Juif,
s'étoit fait Mahométan.
>> On apprend, écrit-on de Naples, que laméſintelligence
qui a ſubſiſté depuis quelque tems entre cette
Cour & le Saint-Siége, eſt ſur le point d'être ter
( 105 )
minée de la manière ſuivante . 1 °. Le ſecond fils de
L. M. des Deux- Siciles , obtiendra le Chapeau de
Cardinal avec un revenu annuel de 60,000 écus
Romains , afſigné ſur les biens Eccléſiaſtiques . 2º Il
ſerá permis pendant les premieres dix années ſuivantes,
de grever les biens Eccléſiaſtiques ſitués
dans route l'étendue du Royaume , d'un impôt de
s pour 100. 3 °. Enfin , dix des meilleurs Evêchés
refteront à la nomination du Roi. - Le Conſeiller
Pallante , ajoutent ces Lettres , occupé depuis 5 ans
du procès des Francs -Maçons de cette Ville & des
autres du Royaume des Deux- Siciles , ayant enfin
communiqué au Roi le réſultat de ſon travail , S. M.
en a écrit au Préſident de ſa Cour de Justice le 28 du
mois dernier. Elle lui ordonne de prononcer de ſa
partune Sentence irrévocable contre la Franche-Maçonnerie
, comme ennemie de l'Egliſe & de l'Etat .
Cette Sentence paroîtra au moins bien ſévère dans le
reſte de l'Europe «.
La ville de Trieſte étant un port franc où
beaucoup de Luthériens opulens ſont établis
, l'Empereur qui defire les y retenir
pour l'avantage du commerce , leur a permis
de bâtir dans tel lieu de la Villle qu'ils
voudront à leur choix un temple avec
des cloches , des orgues & un portail qui
annonce l'entrée d'un temple.
د
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 2 Mars.
Nous n'avons dans ce moment aucunes
nouvelles de l'Amérique Septentrionale &
des Ifles ; des deux côtés nous en attendons
avec impatience , quoique la ſaiſon ait dû
es
( 106 )
réduire toutes les armées à l'inaction ſur le
Continent ; nous ne ceſſons d'être dans l'inquiétude
ſur quelques-uns des points menacés
; il faut que l'hiver n'ait pas rallenti
l'activité des Américains du côté de Charles-
Town , puiſque le GénéralClinton fit encore
partir de New-Yorck , au mois de Décembre
dernier , deux régimens pour renforcer
l'armée du Général Leflie , qui étoit toujours
reſſerrée par les Généraux Gréen & Wayne.
Dans le Nord on eſt plus tranquille.
L'armée de Washington eſt en quartier
d'hiver , & les François n'ont pas quitté
la Virginie. Les Généraux ſe propofoient de
paffer toute cettre ſaiſon à Philadelphie , &
on ſuppoſe avec aſſez de vraiſemblance qu'ils
s'occupent à concerter le plan de leurs opérations
pour la campagne prochaine qui
pourroit bien s'ouvrir par le ſiége de New-
Yorck. On prétend que dans cette idée le
Général Clinton a offert de conſerver proviſionnellement
fon commandement ; mais
comme l'ordre de ſon rappel lui a été déja
expédié , il eſt douteux qu'on accepte ſon
offre. S'il revient avant que Sir Guy Carleton
ſoit arrivé , le Major-Gépéral Robertſon
, Gouverneur de New- Yorck , prendra
par interim le commandement de l'armée ;
c'eſt le plus ancien Officier-Général que nous
ayons dans cette Ville ; il eſt âgé de 80 ans ;
& on ne doit pas attendre qu'il ſe paſſe
beaucoup de choſes dans ces contrées avant
l'arrivée du ſucceſſeur de Clinton. Tout ce
( 107 )
۱
que nous apprenons de cette partie du théâ
tre de la guerre ſe réduit à la lettre ſuivante
du 12 Janvier. -
Le vaiſſeau de S. M. l'Amphion , Capitaine John
Bazely , envoya ici le 10 de ce mois , le Bonetta ,
floop de guerre commandé par M. de Barras , neveu
du Comte de Barras . Ce floop fut pris par l'eſcadre
Françoiſe lors de la réduction de York-Town en
Virginie au mois d'Octobre dernier. Il fut envoyé
en ce porucomme parlementaire ; il retourna enſuite
à la Cheſapeak , & fut livré aux François conformément
aux articles de capitulation arrêtés par le
Lieutenant - Général Cornwallis & le Comte de
Grafle. Le Bonetta mit à la voile des caps de Virginie
le premier Janvier , elle avoit à bord , outre
ſon équipage , 110 ſoldats & matelots François
qui étoient reſtés dans les hopitaux de York-Town ,
lorſq e l'eſcadre du Comte de Graffe appareilla
pour les Indes Occidentales. Le floop alloit à la
Martinique pour remettre ces ſoldats & matelots à
leurs régimens & vaiſſeaux reſpectifs ; mais il fut
pris le 3 Janvier à la hauteur du Cap de Hatteras.
Un Courier de Falmouth vient d'annoncer
l'arrivée dans ce port d'un paquebot
parti de New-Yorck le 28 Janvier ; à certe
époque tous les vaiſſeaux de guerre qui
étoient aux ordres de Digby s'étoient rendus
aux Ifles , & l'Amiral montoit une fimple
frégate dans cette rade. Les vaiſſeaux qu'il
a envoyés font le Bedford de 74 , le Prince
William ,le Prudent & le Lion de 64. Les
avis ſont partagés ſur la deſtination de ces
vaiſſeaux; pluſieurs perſonnes croient qu'ils
vont à la Barbade & d'autres à la Jamaïque ;
dans l'un & l'autre cas , ils courent les plus
é 6
( 108 )
1
grands dangers. La première Iſle eſt bloquée
par le Comte de Graffe , qui tient en échec
tout ce que nous avons de forces dans ces
mers fous l'Amiral Hood , tandis que pluſieurs
autres vaiſſeaux François réunis à ceux
des Eſpagnols bloquent le paſſage du Vent ;
ces nouvelles qu'a apportées un vailleau
Danois arrivé de l'Iſle de Sainte-Croix à
Douvres , ajoutent que pluſieurs vaiſſeaux
de ligne François accompagnés de frégates
&de bâtimens de tranſports avoient été
détachés pour une expédition ſecrette. On
a ſoupçonné qu'elle avoit pour but Saint-
Chriſtophe , que le Marquis de Bouillé menace
depuis long-tems d'envahir ; mais il ſe
pourroit que cet Officier n'eût cherché qu'à
nous donner le change , & que pendant qu'il
nous fait porter notre attention ſur un point ,
il ne tombât en effet ſur quelque autre bien
plus important.
On continue d'équipper avec beaucoup
d'activité les flottes que nous devons expédier
encore. Le convoi que nous deſtinons
pour les ifles , ſera piêt le is de ce mois ,
& mettra alors à la voile au premier vent
favorable. Celui des Dunes pourra partir le
20.
On a apperçu des Sorlingues , le 14 Février
, le Commodore Bickerſton , montant
le Gibraltar , & ayant avec lui le Cumberland
, la Défenſe , le Sceptre , l'Afrique ,
'Inflexible , & la frégate la Junon , deux
tranſports armés& 17 bâtimens deſtinés pour
( 109 )
l'Inde. Il eſt très- poſſible que l'eſcadre de
Breſt , qui a mis en mer le 8 du même mois
rencontre cette flotte , & nous attendons
avec inquiétude des nouvelles qui , nous
l'eſpérons , nous raſſureront cependant.
Le Bureau de la marine a frété pour le
compte du Gouvernement , des bâtimens
dont le port réuni forme 4000 tonneaux.
Ces bâtimens font à Deptfort , & prêts à
mettre en mer. Ils vont en Allemagne prendre
à bord les troupes qui doivent s'embarquer
pour l'Amérique ; ils ont ordre de s'approvifionner
immédiatement à Deptford ,
des vivres néceſſaires pour leur traverſée.
L'équipement de toutes ces flottes a occaſionné
une preſſe ſi exceſſive , qu'on a été
obligé de défarmer pluſieurs corſaires , faute
de matelots pour les manoeuvrer. Comme
nous avons encore des eſcadres à équiper,&
que les hommes manquent , on enrôle tous
ceux qu'on peut trouver dans les ifles de Jerſey
, Guernesey , Alderney , Sank &Man.
>> La frégate le Kite, lit-on dans nos papiers , a
amené à Plymouth un bâtiment François qu'elle a
trouvé devant les Sorlingues , & que ton équipage
avoit abandonné. On préfume qu'il vient du Cap
François. Sa cargaiſon confiftoit en fucre , café ,
&c. dont on avoit jetté une grande partie à la
mer; il faifoit deux pieds d'eau, & c'eſt avec
beaucoup de peine que nos matelots ſont parvenus
à le fauver au moyen des pompes.- La frégate
la Danaé , a ordre d'appareiller fur-le-champ
de Portsmouth pour aller à la recherche de
l'Aigle , corſaire François , quia forcé le floop
,
( 110 )
l'Ariel , & une des priſes du Commodore Johnſtone
de relâcher à Mounts-Bay , pour échapper à ſa
pourfuite. On préſume que ce corſaire eſt actuellement
en croiſière ſur nos côtes ; mais comme
la Danaé eſt la plus fine voiliere de la Marine
Royale , il y a tout lieu de croire qu'elle atteindra
l'ennemi ; il n'eſt pas tout-à-fait auſſi ſûr qu'elle
parvienne à s'en emparer ; l'Aigle monte 40 canons
, elle a pour Commandant le brave d'Albarade ,
qu'on a vu réſiſter à trois de nos cutters , en couler
un à fond , maltraiter les deux autres , & ne
tomber entre leurs mains qu'après avoir reçu un
coup qui le priva de ſentiment & de connoiffance
pendant pluſieurs heures «.
L'Amirauté a reçu avis que la frégate la
Diane , ſur laquelle le Commodore Johnftone
a arboré fon pavillon , a rencontré dans
ſa route à Lisbonne, un vaiſſeau François, venant
de l'Inde , qu'elle a pris& conduit dans
le Tage. On n'a aucunes nouvelles de ſes
priſes Hollandoiſes , & comme elles étoient
en très mauvais état lorſquelles ſe ſont ſéparées
de lui , on craint qu'elles n'aient péri.
Dans ce cas , le Commodore auroit perdu
la plupart des richeſſes que lui avoit valu fon
expédition ; elles ſeroient conſidérables , ſi ,
comme on le dit , un bâtiment arrivé récemment
, abordé par Johnstone , en a réellement
appris qu'il s'étoit emparé de nouveau de 4
vaiſſeaux de la Compagnie Hollandoiſe des
Indes , fur leur retour , & qu'à bord d'un de
ces bâtimens , qui venoit de Borneo , il y eût
plufieurs boîtes remplies de diamans .
La frégate Angloiſe la Diane , de 32 canons ,
lit-ondans une lettre de Lisbonne , eſt entrée aujour
( III )
d'hui dans leTage : elle avoit à bord le Commodore
Johnstone , qui , après avoir quitté le vaiſleau le
Romney & le reſte de ſon convoi avec ſes cinq
priſes Hollandoiſes à peu de diſtance des côtes
d'Angleterre , efſt venu pour épouſer la demoiselle
Charlotte Dea , fille d'un Négociant Anglois établi
ici , à laquelle il avoit fait l'amour pendant qu'il
commandoit la petite eſcadre ſtationnée ſur nos
côtes , ou plutôt pendant que le Capitaine Roddam
Home , pour lui laiſſer le loiſir d'achever ſa conquête
amoureuſe , croifoit en fon nom & faifoit
de belles captures , notamment de la belle frégate
les Etats d'Artois . La Diane , partie de Sainte-
Hélène avec le convoi , a eu un trajet de trois mois.
Après la cérémonie du mariage , elle conduira le
Commodore avec ſa nouvelle épouſe en Angleterre.
Il profitera apparemment de ſon ſéjour ici ,
pour inſpirer à notre Cour une opinion favorable
relativement à ſa conduite dans l'action contre le
Commandeur de Suffren au Port-Praya .
Les féances de la Chambre des Communes
du 25 & du 27 de ce mois , ont offert
une nouveauté intéreſſante , à laquelle la
Nation n'étoit point accoutumée. Le Général
Conway avoit fait , dans la première , une
motion pour une trève ou une paix avec
l'Amérique ; & , au grand étonnement du
parti de la Cour , & fans doute auffi de celui
de l'Oppoſition , elle ne fut rejettée que
d'une ſeule voix, 293 contre 294. Cette
égalité , qui étoit neuve , encouragea le Général
Conway , qui promit de renouveller
ſamotion, & qui ſe préſenta pour cet effet le
27 à la Chambre , qui étoit compoſée de 449
Membres .
( 112 )
» Après avoir démontré , dit-il , combien notre
ſituation eſt alarmante , je pourrois avoir de la répugnance
à confulter une ſeconde fois la Chambre
fur une motion qui, quoiqu'un peu différente par
Ja forme , eft précisément la même que celle que j'ai
foumiſe , à ſa confidération , il y a deux jours , &
qui n'a point eu de ſuccès : mais lorſque j'enviſage
que cette motion n'a été rejettée que par la majorité
d'une voix , & que beaucoup de ceux qui penfoient
comme mei ſur la queſtion , n'ont différé
de mon opinion que ſur la forme de ma propofition,
je crois ne pouvoir me diſpenſer de remettre
cette affaire ſur le tapis , & de la préſenter de manière
à trancher toutes les difficultés , En feuilletant
les regiſtres du Parlement , je trouve un nombre
infini d'exemples du droit conſtitutionel , conteſté
à la Chambre , de donner des avis au Souverain.
Depuis Edouard III juſqu'au moment préſent , à
peine trouve-t-on un règne qui ne nous offre des
preuves de la ſolidité du principe ſur lequel j'ai
appuyé dernièrement & j'appuie encore aujourd'hui
ma propofition. Edouard III , dont je viens de
parler , confultoit ſon Parlement , tant par luimême
, que par ſes Miniftres. Le même uſage a
été ſuivi ſous les règnes de Richard II , d'Henri IV,
d'Henri VII , de Jacques II , de Guillaume & de
Marie , de la Reine Anne ; & la plupart de ceux
qui m'entendent , doivent très bien ſe ſouvenir
d'avoir vu cet uſage en vigueur. En effet , il eſt ſi
bien établi , qu'il y auroit de l'abſurdicé à imputer
l'objection qui m'a été faite en cette occafion , à
Tignorance manifeſte de mes adverſaires , & eneore
moins à l'eſpérance qu'ils auroient eue de me
confondre par la hardieſſe de leur aſſertion. Je renouvelle
donc ma motion dans les termes ſuivans :
>> Que la continuation d'une guerre offenfive en
> Amérique , dans le deſſein de ramener par la
>> force les Colonies révoltées à leur devoir , affoi
( 11 ; )
>>b>lira les efforts de laGrande-Bretagne contre ſes
>> ennemis d'Europe ; que la continuation de cette
>> guerre tend malheureuſement , dans les circomf-
>> tances préſentes , à augmenter l'inimitié natu
>> relle , tant de la Grande-Bretagne que de l'Amé-
-
rique ; & que cette guerre , en empêchant une
>>h>eureuſe réconciliation avec l'Amérique , s'op-
>> poſe au defir ſincère de rétablir les douceurs de
>>la tranquillité publique , manifeſtée gracieuſement.
>> par S. Μ. « . Le Chevalier Horace Mann
vota pour la motion , parce qu'elle lui parut abſolument
néceſſaire. Si je defire , dit- il , qu'on change
la manière de faire la guerre , ce n'eſt pas pour le
foulagement des Américains. J'eſpere au contraire
que ce changement de ſyſtême leur nuira beaucoup
plus que tout ce qu'on a fait juſqu'ici , & qu'il
nous fournira les moyens de les frapper dans la
partie la plus ſenſible. En retirant nos forces dif.
perſées aujourd'hui en Amérique,& en les employant
fur la mer , nous intercepterons les ſecours que la
France envoie continuellement en Amérique. Ainfi
détruiſons le ſoutien de la rebellion , & la rebellion
tombera d'elle- même. Le Lord North parla ainfi :
Je crois , comme l'a dit M. Wellbore Ellis , que
la guerre Américaine eſt tout- à- fait Françoiſe , &
je ſuis perfuadé qu'auffi-tôt que nous aurons accordé
aux Américains une paix ou une trève ( on l'appellera
comme on voudra) , les François voudront y
être compris , alléguant qu'ils font d'aaffi bons amis
que l'Angleterre. On me reproche , ainſi qu'aux
Miniſtres du Roi , de manquer de bonne foi , je
déclare que fi je croyois qu'on n'eût point de confiance
en moi , je jugerois qu'il feroit de mon devoir
d'aller trouver mon Souverain , & de lui dire
que je le ſers fidèlement , mais inefficacement ; que
je ſuis laborieux , mais inutile , & que je lui remers
les Sceaux de ma place , pour que S. M. en di poſe
en faveur de quelqu'un qui ait plus de capacité que
( 114 )
moi , quoiqu'il ſeroit difficile d'en trouver qui eût
de meilleures intentions. Mon opinion eft , que la
propofition actuelle ne peut pas nous faire acqérir
la paix , & c'eſt par cette raiſon que je m'y oppoſe.
Le Procureur Général parla après le Lord North ,
& infifta fur Proconvénient qui réſulteroit pour le
Gouvernement , ſi la motion paſſoit telle qu'elle
étoit préſentée actuellement , & dans les circonftances
où se trouvoit la nation . Il recommanda de
paſſer un bill avec toute la célérité permiſe par les
formes du Parlement , pour autoriſer S. M. à faire
une trève avec l'Amérique ; & afin de donner du tems,
il defira que le débat actuel pût être ajourné à
quinzaine ; & pour renforcer ſa propoſition , il
conclut en propoſant la queſtion d'ajournement ſur
lamotion principale. M. Fox s'appliqua principalement
à infirmer les argumens du Lord North.
Il inſiſta avec force ſur la propriété de la motion
faite par le Général Conway. Il fit obſerver les
miférables ſtratagêmes dont les Miniſtres étoient
obligés de ſe ſervir pour gagner , dans les derniers
momens peut-être de leur exiſtence politique , une
ſemaine ou un jour de répit. M. Hill condamna
le ſyſtême des Miniſtres d'une manière très -plaiſante
& très- ſatyrique. On peut les appeller tous
dit-il , des Dom Quichottes. Laguerre de l'Amérique
eſt leur Dulcinée de Toboſo . M. Ellis eſt
Roffinante. Il ſera ſans doute élevé dans peu à la
même dignité que ſon prédéceſſeur, & peut- être ſe
ſervira-t-on d'une épée trouvée dans les plaines de
Minden , pour le créer Chevalier. Le Général
Conway réfuta victorieuſement toutes les objections
formées contre ſa motion. Je regarde , dit- il , le
faux- fuyant propoſé par le Procureur - Général ,
comme la dernière tentative ſuggérée par le déſeſpoir
d'un Ministère chancelant , & comme l'heureux
avant-coureur de ſon prompt anéantiſſement.
-A une heure & demie , la motion d'ajourne-
-
(115)
ment ayant été miſe aux fuffrages , il y cut 234
voix pour la négative , & 215 pour l'affirmative.
Majorité contre les Miniftres , 19 .
Le parti de l'Oppofition remporta ainſi un
premier triomphe ſur celui du Miniſtère. La
nouvelle en fut bientôt portée dans la galerie
, & reçue avec de grandes acclamations.
Le Général Conway ſe hâta de faire une
feconde motion , pour prſenter au Roi une
adrefle contenant la réſolution énoncée
dans ſa première motion , & cela paſſa ſurle-
champ fans aller aux voix.
د
Certe adreſſe fut rédigée fur-le- champ ,
& après les formalités ordinaires pour prendre
lebonplaiſir du Roi fur le jour & l'heure
où il voudroit recevoir cette adreſſe , elle lui
fut préſentée hier par M Fox & le Général
Conway ; une foule immenſe s'étoit affemblée
fur le chemin du palais St-James , & fit
retentir l'air de ſes acclamations. Le Roi y
fit la réponſe ſuivante :
: >> Je ſerai toujours attentif aux voeux de mon
Parlement; & la paix étant mon défir le plus
fincère , je prendrai pour l'établir les meſures qui
me paroîtront les plus conformes à la dignité de
ma Couronne , & les plus propres à remplir l'objet
défiré , en même tems qu'elles me mettront en
état de diriger les forces de la Nation contre ſes
ennemis d Europe ".
Cette grande affaire terminée , nous pafferons
à celle du Budjet préſentée par le
Lord North à la Chambre des Communes
le 25 Février.
La Chambre s'étant aſſemblée en Comité de Sub
( 116 )
fides pour les beſoins néceſſaires de la préſente
année ,le Lord North ſe leva & parla ainſi :
Subfides. Les beſoins de l'Etat ont exigé cette
année 100,000 Matelots , ce qui fait que l'extraordinaire
de la Marine a monté à 409,766 1. 12 f. 9. d.
&les Etats de conſtruction & de réparation à
953,319 liv. Le montant de la dette votéee pour la
Marine eſt de 6,563,285 liv. 12 f. 9. den. ce qui en
ajoutant la dette de la Marine de 1,500,000 liv. fait
monter toute la dette de la Marine de la préſente
année à 8,063,285 liv. 12 f. 9. den.; l'augmentation.
du total de cette année provient de ce qu'on a
contracté l'année dernière avec la banque pour
2,500,000 liv . , dont un million devoit être payé
en Février 1781 & un autre million en 1782 , de
forte qu'il s'agit d'appliquer les 500,000 reſtant
cette année à l'uſage de la Marine ; ainſi toute
la dépenſe de la Marine ſe monte :
Pour l'année 1782 , à .... 8,563,285 1. 1.2 l. 9 d.
Et pour 1781 , à ..... 8,436,277 58
C'eſtdonc une ſomme de ... 127,008 71
qu'il faudra de plus cette année pour le ſervice
de la Marine que l'année dernière. Lorſque je
confidère combien d'ennemis nous avons à combatre
& tous les préparatifs que nous ſommes
obligés de faire , une ſi petite différence entre la
dépense de cette année & celle de l'année dernière
me paroît bien peu de choſe. La ſomme à lever
cette année pour le ſervice de la Marine eſt , comme
je l'ai dit , de 8,063,285 liv. 12 f. 9 den.; mais la
ſomme qu'il faut y appliquer eſt de 8,563,285 liv.
12 f. 9. den.-Relativement aux états de l'Armée ,
nous avons déja voté 4,208,097 liv . 2 f. 5 d. , & il
reſte à voter 3,516,214 liv. 5 f. 84 den. Il reſte
encore à voter pluſieurs autres articles que j'articulerai
au Comité, s'il le juge à propos; finon je les
lui énoncerai en gros. Les voici , & ils montent,
dit-on , aux ſommes ſuivantes.
( 117 )
1
Addition à la Milice ...... 11,079 liv. 16 f. 3 d.
Demi-paye.
Penfions .
77,519 liv. 9 f. 2 d.
514 liv. 8 f. 4 d.
Penſions des Externes de
I'Hopital de Chelſea
Extraordinaire.
Total
.
• • •
• •
•
Laquelle ſomme, ſi elle eſt
accordée , fera monter les
états de l'Armée de cette
année à •
ce qui ne fait que peu de
choſe de moins que l'année
dernière , car la dépenſe de
1781 a monté à
& celle de cette année-ci
monte à •
ladifférence eſt de
1
92,681 liv. 17 f. 1 d.
3,573,981 1. 14.4
3,573,214 1.5 1.8
7,724,311 1. 8. 22 d.
7,815,5401. 11. 9 d.
.. 7,724,3111. 8. 2 d.
.. 91,229 1. 3 1.6 d.
C'eſt une bien petite ſomme , mais il eſt de mon
devoir de rendre un compte exact de tout. —
Les états de l'Artillerie montent à 1,612,889 liv.
19 f. 5 d . , indépendamment de la grande tomme
donnée pour le marché du ſalpêtre dont je ferai
-mention quand je viendrai aux articles ſous le chapitre
des déficit. A l'égard des ballets de l'Echiquier ,
il paroît , à l'inſpection des compres , qu il y a déja
de voté en trois votes .... 3,920,0co liv. , & qu'on
-a intention d'y ajouter 480,000 1. , laquelle ſomme
feroit 4,400,000 liv . , fous le chapitre des billets de
l'Echiquier. Les articles des déficit ſont les ſuivans
:
Fonds -
1758 ... . 65,149 1. 8.od.
1778 ... 3
8 183,380
1779 ... 72,806 9
1780 ... 153,193 8 11
Total و 474,529
7
( 118 )
Déficit du monnoyage , 8,113 16
Terres & drèche, 400,000 כ ১ ১১
Total général 882,643 6
7
J'accorde beaucoup plus cette année au déficit
de
-
des terres& de ladrèche, parce que ces deux articles
rendent beaucoup moms qu'on ne l'avoit préfumé
dans l'origine A l'égard des octrois du
Parlement , il y a sooo liv. pour la Compagnie du
Levant ; 1,00 liv. pour la Compagnie d'Afrique ;
5000 liv. pour les ponts & chauffées en Ecoife ;
10,000 liv. à la ville de Londres , pour la reconftructiondelaprifon
Newgate; 68,433991. 16 fols
pourles Américains létés. Ce dernier article eft
plus fort qu'il ne l'a été l'année derniere , car il ne
s'eſt monté qu'à 57 912 liv . 10 fols. Voici la raiſon
de cette augmentation. Un très-grand nombre d'Américains
télés ont eu ordre de retourner chez eux ,
&je puis dire qu'ils ont obéi bien volontiers. On a
toujours eu pour coutume de leur donner la paie
d'une année avec un quartier d'avance pour la dépenſe
de leur paſſage , ce qui a occaſionné une dépenſe
de 10,000 liv . de plus cette année que l'année
derniere. Par conséquent voila pour l'année prochaine
une économie de 10,000 liv . & fi ces Américains
reſtent en Amérique , c'eſt une pareille ſomme
qui ſera économiſée chaque année; mais fi au contraire
ils font obligés de revenir , il faudra néceſſairement
leur payer la même penſion.-Je demande
pardon à la Chambre d'avoir omis ladépenſe relativeaux
criminels de Wolwich qui , d'après le rapport
de M. Duncan Campbell , ſe monte 2 14,719 1.
4fols. A l'égard du bâtiment du Palais de Somerſet ,
pour lequel le Parlement paroît être dans l'intention
de donner annuellement 25,000 liv. c'eſt une affaire
terminée , air fi que celle du marché pour le ſalpêtre
avecM. Tounfon. Ma's fuppofé que M. Tounfon ne
fourniſſe pas le ſalpêtre , il faudra paſſer un autre
( 119 )
marché , & je le mets à 50,000 liv. , ce qui fera
pour tout le montant des articles divers à voter , une
ſomme de 209,788 liv . 15 ſolss den. qui , ajoutée
à celle de 3000 liv. déja votée , produiront
précisément une ſomme de 217,788 1. 15 f.sed.
pour le chapitre des articles divers : ainſi les fubfides
pour l'année préſente ſont comme il ſuit :
Marine , 8,063,285 1. 12 f. 9 d.
Armée , 7,724,311 8 2
Artillerie , 1,612,089 19
S
Billets d'Echiquier , 4,400,000 0 。
Déficit , • 882,642 6
7
Articles divers . •
• 217,708 15
Total des Subſides , 22,900, : 19 2
4
Voies & Moyens. Le ſeul Octroi qu'ait déja
fait le Parlement , eſt celui de la taxe des terres &
de la drêche , qui monte à 2,750,000 liv. & le grand
objet que la chambre doit d'abord prendre en confidération
, eſt le fond d'amortiffement; c'eſt toujours
au mois d'Octobre qu'il eſt poſſible de voir ce qu'on
peut diſpoſer de ce fonds , & on l'a trouvé tel
qu'ilfuit :
En 1779 , • • 2,394,753 liv. 7 . 8 d.
1780 , 2,997,661 12 7
1781 , • • • 2,039,024 II 94
En prenant le terme moyen de ces trois années ,
on trouvera 2,803,813 liv. 04 que l'on peut comparer
avec le produit du fond d'amortiſſement qui ,
pour les trois années ſuſdites , fera en 1779' ,
2,792,587 liv. 12 ſols I den.; en 1780 , 3,079,467
liv. 17 ſols 24 d.; en 1781 , 2,874,481 liv. 18
ſolss den. Le terme moyen ſeroit donc 2,874.081
liv. 8 ſols 3 den. mais celui que je prendrai doit
être de 295,512 liv. 9 ſols 6 den . - Le 9 Septembre
de l'année derniere , il y avoit dans l'Echiquier
une balance de 203,795 liv. 11 fols 10 den. non appropriés
, provenant des octrois & des ſurplus de
l'année derniere , mais qu'il paroiſſoit un deficit
( 120 )
,
de 51,680 liv , au quartier de Noel , ce qui vient
de ce que la Compagnie des Indes n'eſt pas en état
de faire face à la balance due pour ſes Douanes ,
par rapport à la dernière arrivée de ſes vaiſſeaux ;
au ſurplus , il eſt certain que la Compagnie les paiera
dans ce quartier- ci ; & comme l'intérêt de 3 & demi
pour cent fur un fonds ceſſera au premier Juillet
prochain , & continuera à l'avenir à 3 pour cent , il
y aura une épargne d'un demi pour cent , qui produira
, par an , 22,500 liv. Alofi , pour une demiannée
, cela fera 11,250 livres , qui , ajoutées au
terme moyen de la partie diſponible du fonds
d'amortiſſement pour les trois années ci - deſſus
mentionnées , produira la ſomme de 3,181,859 ;
&fi on les ajoute au terme moyen du produit du
fonds d'amortiſſement , ſans les octrois , où les
déficit , cela fera 3,293,558 1. 1 f. 4 d,; mais je
ne mets le fonds damortiſſement & les objets
non appropriés , qu'à la ſomme de 3,100,000 1.
-Les billets de l'Echiquier n'ont produit , l'année
dernière , que 3,400,000 liv . , mais je les porterai
cette année-ci à 3,500,000 ; cette augmentation ne
fera aucunement préjudiciable , parce que ce papier
circule bien , & il eſt tout naturel de profiter de cet
avantage. - La ſomme produite par la vente des
priſes françoiſes eſt ſans doute peu de choſe; elle
n'eſt que de 10,000 livres. J'ai évalué l'argent que
dounent les ventes dans les Iles cédées à 3500 liv.;
mais ces ventes ont été plus favorables que je ne
l'avois eſpéré ; je porte donc leur produit à sooo liv.
La vente de la gomme du Sénégal ne ſe monte qu'à
1000 liv. Le ſurplus des octrois à 16,608 6 f. od.
4, & je porterai le produit des épargnes de l'année
dernière a 100,000 liv. Toutes ces ſommes réunies
formeront le total des vores & des moyens. En
voici le tableau .
Taxe des terres & drèche , 2,750,000 liv.
Fonds d'amortiſſement ,. • 3,100,000
Surplus
( 121 )
Surp'us d'octrois ,
•
**Billers de l'Echiquier ,
Epargnes ,
16,608 6
• 3,500,000
100,000
Argent des priſes françoiſes , 10,000
Ifles cédées , 5,000
Gomme du Sénégal , 1,000
Emprunt , • • 13,500,000
Total
Le ſubſide, érant de
12,992,608 1.6 6. 0
22,900,119 1.2 f. 4d.
Le ſurplus des voies &
moyens ſera de . • ..... 92,489 1. 3 f. 8 d.
Des perſonnes me demanderont ſans doute comment
je puis prop fer un emprunt de 13,500,000 1. ,
tandis qu'il ſemble que cette ſomme n'a point été
votée , & qu'on n'y a point pourvu par les voies &
moyens , je demante donc la permiſſion de les informer
que le Parlement a daja v té
Et que la ſomme procurée
par les voies &
moyens , eſt ſeulement de •
16,786,002 1. 4 . 3 d.
L 2750,000,0,0
Déficit 14,036,002 1.4 f. 3 d. 를
On voit donc , d'après ce caléal , que j'adhère
ſtrictement aux ſage parlementaires , en propoſant
un emprunt de 13,500,000 iv. Il y a divers moyens
de remplir det emprunt ; le premier eſt par une foufcription
publique ; on en a beaucoup parlé , on m'a
cenfuré fourdemet , on m'a calomait , & l'on m'a
accuſé d'y avoir recous por me gagner des partifans
. Je vais expofer le fait al Comité . L'année
dernière , 1145 perfonnes de pr ſentèrent pour remplir
l'emprunt,& il n'y avoit que lauze milions à
lever. Je jugeai qu'il éton impoſſible que toutes ces
perfonnes euffent une part dans cet emprant , & coût
été m'expoſer a tepro he de partialité que d'accepter
les offr s de l'un & rejeter celles de l'autre.
L'emprunt me fir vi ge ennemis pour un ami. J'ai
16 Mars 1732 f
( 122 )
réſolu cette année d'éviter la cenſure que je me ſuis
artirée l'année dernière. Le nombre des perſonnes
qui ſe ſont préſentées pour l'emprunt , eſt de 2469 ,
&la fomme qu'elles propoſent de fournir ſe monte
à 73,290.000 liv. Je ne ſuppoſe ni ne crois point
que ces perfonne foient en état de faire face à leurs
engagemens. Je ſuis que pluſieurs n'ont jamais eu de
débiteurs ,je penſe , au contraire , qu'elles ont beaucoup
de créanciers , ce ſeroit nuire à l'emprunt que
de les laifier toutes y avoir part. La voie d'un emprunt
particulier m'a donc paru préférable ; elle eſt
non- ſeulement plus avantageuſe au public , mais elle
me mettra auffi à l'abri de tout reproche de partialité.
J'ai reçu , pendant la négociation de cet emprunt ,
deux offres ; il eſt de mon devoir & de l'intérêt du
public que j'accepte celle qui m'a paru la meilleure.
Les conditions du dernier emprunt étoient ſans
doute extravagantes, mais elles m'ont été dictées par
la néceſſité. L'eſpérance qu'on avoit alors de la paix ,
fut cauſe que la prime fut plus forte qu'on ne l'attendoit.
Les conditions de l'empruntactuel ſontbeaucoup
plus avantageuſes au public que celles de l'année dernière
, & tout le monde , j'eſpère , les trouvera raifonnables,
On offre 100 liv. 3 pour cent à 54 ,
qui font actuellement à 544 , mais qui , ſuivant
toute probabilité , vu la quantité miſe ſur la place ,
tomberont à 54 , so liv. pour cent à 67 , qui font
à préſent à 70 , mais qui , en allouant 2 pour cent
pour l'intérêt dû , & 14 pour la baiſſe naturelle feront
réduits à 67. Qu'on ajoute à cela 17 f. 6 d. de
longues annuités à quinze ans d'achat qui ſe vendent
maintenant I5 mais qui , ainſi que le reſte , tomberont
de , & la prime de trois billets de loterie
qu'on fuppoſe être de 13 1. 2 f. 6 d. chacun , le
marché préſentera le tableau ſuivant.
100 1. 2 p
50 4P
0 17 1. 6 d.
:
54 1. o f. od.
33 10 Ο
13 II
3
( 123 )
Profit fur trois billets de
loterie , و 17
102 。
Il n'y aura donc qu'une douceur de deux l. ft. p
& une loterie de 40,500 billets. Le capital additionnel
ſe montera à 20,250,000 1. , quoique dans
le fait il ſoit chimérique , car il n'y a d'addition réelle
que dans l'intérêt , le reſte eſt purement nominal ,
mais l'intérêt additionnel à lever ſera de 793,1251. ,
pour le paiement duquel je propoſerai de nouvelles
taxes ;j'eſpère que le Comité ne me preſſera pas de
les énoncer pour le préſent , parce qu'elles font trèsnombreuſes
, & que pluſieurs font d'une nouvelle
eſpèce. On m'a propoſé pour fournir la fomme néceſſaire
pour des taxes qui , réparties ſur peu d'objets
formeroient le total , mais j'ai préféré des
taxes nombreuſes dont on ſentira moins le fardeau
parce qu'elles font chacune petites en elles-mêmes.
Je prie le Comité de me permettre de différer juſqu'à
lundi prochain , à annoncer mon plan & à le détailler.
Je propoſe donc , pour le préſent , qu'on lève la
ſomme de 13,500,000 liv . pour un emprunt , & une
loterie pour l'année actuelle.
,
Malgré les offres brillantes qu'on diſoit
avoir été faites au Lord North , on ne
croit pas que cet emprunt ſe faſſe bien
promptement : pour déterminer les ſoufcripteurs
, le Miniſtre qui ne vouloit d'abord
leur donner d'autre douceur qu'une
longue annuité ,qui ne les a pas fatisfaits,
s'eſt décidé à leur donner une loterie qui
ſera , dit-on , de 56,000 billets , c'est-àdire
8000 de plus que l'année dernière.
Mais tout cela ne ſuffit pas. Bien des choſes
ſemblent ſe réunir pour contrarier ſes
f2
( 124 )
plans. Dès le 19 Février on étoit convenu
unanimement à la bourſe que perſonne ne
feroit d'affaire relative au nouvel emprunt
avant que la liſte des ſouſcripteurs eût été
préſentée & publiée à la banque d'Angleterre,
>>> Il s'eſt formé , écrit- on d'Irlande , une eſpece de
Parlement ou Congrès militaire qui est actuellement
affemblé à Danganron , dans le Comté de Tyrone ;
il est composé de 262 Membres tirés des corps
Volontaires des Comtés d'Antrim , Downe & Tyrone.
L'influence de ceux des Commandants de ces
Corps qui font attachés au parti de la Cour , développe
envain ſes efforts pour empêcher la nomina,
tion de Délégués ; en général , leur afcendant eſt
très-limité. L'Alſemblée de Dungannon a dépéché
des exprès à chaque Corps du Royaume , pour les
inviter à leur envoyer des Députés : & l'on a formé
un Comité ſecret , chargé de préparer & rédiger
les objets qui doivent être ſoumis à la diſcuſſion de
l'Aſſemblée générale ; ce Comité conſiſte en ſept
perſonnes , dont trois font , le Comte de Charlemont
, M. Grattan ſon ami , & M. Henry Flood.
Voici le réſultat des délibérations de ce Comité :
-Réſolu , Qu'un citoyen qui ſe forme à l'exercice
des armes , ne renonce à aucun de ſes droits civils.
Que la prétention de tout Corps quelconque ( le
Roi , les Lords & les Communes d'Irlande , exceptés
) au droit de faire des loix pour ce Royaume ,
eſt inconftitutionnelle , illégale & abuſive. Que la
loi de Poyning eſt inconſtitutionnelle & abuſive.
Que les ports de ce pays font , de droit , ouverts à
tous autres pays qui ne ſont pas en guerre avec le
Roi , &que toute oppoſition à cet effet , fi ce n'eſt
de la part du Parlement d'Irlande , eſt inconftitutionnelle
, illégale & abuſive. Qu'un bill de mutinerie,
dont la durée n'eſt pas limitée , eſt inconſti
( 125 )
tutionnel & abufif. Que l'indépendance des Juges
eſt également eflentielle à l'adminiſtration impartiale
de la justice en Irlande , ainſi qu'en Angleterre
, & que le refus ou delai de ce droit à l'Irlande ,
eft inconftitutionnel & abutif. Que nous ſommes
déterminés a tâcher de réformer ces abus ; & que
nous nous engageons réciproquement & envers
notre pays , comme poueffeurs de franc-alleux ,
citoyens , & gens d'honneur , qu'à l'élection prochaine
, nous ne ſupporteront que ceux qui nous
ont ſupporté & ſupporteront dans cette meſure,
& que nous mettrons en uſage tous les moyens
conſtitutionnels d'obtenir efficacement & avec célérité
cette réforme. Que la minorité dans le Parlement
, a des droits à notre reconnoiffance & à nos
remercimens , & que l'adreſſe ci-jointe que nous
préſentons à celle des deux Chambres , ſera , après
avoir été fignée par le Préſident , publiée avec ces réſolutions.
Que la Cour de Portugal a agi envers ce
Royaume , de mariére à nous obliger a déclater
que nous nous engageons reſpectivement , à ne confommer
aucun vin du cru du Portugal ; & que
nous contribuerons en tout ce qui dépend de nous
à empêcher l'uſage de ce vin , excepté de celui qui
eft actuellement dans le Royaume , juſqu'à ce que
nos exportations ſoient admiſes dans le Royaume
dePortugal , comme manufactures d'une partie de
K'Empire Britannique. Qu'en qualité d'hommes ,
d'Irlandois , de Chrétiens & Proteftans , nous nous
réjouiſſons de l'adouciffement apporté dans les loix
pénales portées contre les Catholiques Romains
nos compatriotes , & que nous enviſageons cette
meſure comme promettant les plus heureuſes conféquences
par l'union & la proſpérité des habitans
de l'Irlande « .
Ce réſultat contenoit d'autres réſolutions
qui ne font pas publiques ; l'adreſſe préſentée
à la minorité des deux Chambres du
Parlement eſt conçue ainfi. f 3
( 126 )
Milords & Meſſieurs , nous vous remercions
des efforts nobles& animés , quoiqu'inefficaces , que
vous avez faits pour la défenſe des grands droits
conſtitutionnels & commercials de votre pays. Continuez
, la voix preſqu'unanime du Peuple eſt pour
vous ; & dans un Pays libre , la voix du Peuple
doit prévaloir. Nous ſommes pénétrés de notre
devoir envers notre Souverain , & nous sommes
loyaux. Nous connoiffons que nous nous devons ,
& avons réſolu d'être libres . Nous demandons nos
droits , & rien de plus que nos droits ; dans une
démarche auffi juſte , nous douterions de l'exiſtence
d'une Providence , ſi nous doutions du ſuccès.
Cette nouvelle inſtitution prépare à quelques
évènemens intéreſſans , ſi l'on ne parvient
pas à la diſſiper.
La guerre actuelle nous ayant privés des
bois de conſtruction que l'on tiroit de
l'Amérique ſeptentrionale , & ayant conſidérablement
diminué l'exportation de ceux
du nord , le Gouvernement a reconnu la
néceſſité de s'occuper de l'aménagement
des forêts , & le Roi vient de nommer des
Inſpecteurs qui doivent aller établir dans
toutes les chaſſes & dans tous les bois dépendans
de la Couronne , des coupes &
des réſerves uniformes , d'après les principes
excellens , introduits en France avec
tant de ſuccès dans la forêt de Compiegne
par un citoyen vertueux ( 1 ) dont la fa-
(1 ) M. Pannelier d'Annel , Auteur d'un ouvrage également
Jumineux & inſtructif fur l'aménagement des forêts. Cet
homme vraiment eſtimable a furmonté toutes les contrariétés&
tous les déſagrémens inséparables du vrai mérite, toujours
envié, pourdonner auGouvernement les vues les plus
1
( 127 )
mille depuis pluſieurs générations a confacré
tous ſes travaux à ſervir utilement ſa
patrie.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 12 Mars.
Le Roi a nommé à la place de fon premier
Géographe , vacante par la mort de
M. d'Anville , M. Buache de la Neuville ,
parent & élève du Géographe du même nom
auquel M. d'Anville avoit ſuccédé , &
Garde-Adjoint du dépôt général des Cartes ,
Plans & Journaux de la Marine.
Les Princesde Linange , pere & fils furent
préſentés avec les formalités ordinaires à
LL. MM. & à la Famille Royale , conduits
par M. Lalive de la Briche , Introducteur
des Ambaffadeurs & précédés par M. Sequeville
, Secrétaire ordinaire du Roi pour
la conduite des Ambaſſadeurs.
De PARIS, le 12 Mars.
M. de la Motte-Piquet , avant de rentrer
à Breſt , avoit eſſuyé une tempête affreuſe ,
étendues & les plus utiles. L'Etat lui doit le repeuplement
d'une forêt & l'humanité trop de bienfaits pour qu'on puiſſe
entrer ici dans de plus grands détails .On en trouvera de bien
intéreſſans dans les Notes du dixième chant du Poëme des
Mois . M. Roucher a décrit dans ces Notes les travaux précieux
& utiles de M. Pannelier ; il lui a payé dans ſon
Poëme le tribut d'éloges qu'il doit attendre de la Nation ;
jamais l'art des vers n'a été mieux employé ni fur un plus
digne ſujet; c'eſt le Poète qui chante le Citoyen, le Génie
qui célèbre le Génie.
f4
( 128 )
qui l'avoit empêché de continuer la chaſſe
qu'il donnoit à une flotte marchande An ,
gloiſe , qu'on croit être celle de la Jamaïque.
Le Robuste & le Pégaſe , avec leſquels il eſt
revenu , ont un peu fouffert de cet ouragan ,
que les Marins diſent être un des plus furieux
qu'ils aient eſſuyé. Il dura 22 heures.
Il eſt certain qu'il n'aura pas été moins funefte
aux convois Anglois , déjà la frégatecorſaire
Madames'eft emparée de 7bâtimens ,
dont 3 venant de Charles-Town & 4 de la
Jamaïque. Si nos autres corſaires font auſſi
heureux , & l'on fait que nous en avons plus
de 30 dans ces parages , il rentrera bien pen
de bâtimens de ces riches flottes en Angleterre
; les frégates ſorties à l'arrivée de M. de
laMothe- Piquet, en rencontreront ſans doute
pluſieurs. Les priſes de Madame ſont eſtimées
2,400,000 liv. Il n'y en a encore que
3 en sûreté dans nos ports , où l'on attend à
chaque inſtant le corfaire qui eſcorte luimême
les deux plus riches. Ce corſaire qui a
26 canons de 12 en batterie , & 4 de 18 , a
été armé à Granville par M. Deſlandes ;
beaucoup de gens à Paris ont pris des intérêts
dans cet armement.
Le Robuste & le Pégafe , pendant l'ouragan
qu'ils ont effuyé , ont éré ſéparés de
l'Actif& du Zodiaque Les lettres de l'Orient
du 1er de ce mois , annonçoient qu'au départ
du courier on ſignaloit 2 vaiſſeaux de guerre
qui ne pouvoient être que ceux- là .
>> L'état des Officiers , Soldats & autres qui
1
( 129 )
compofoient la garniſon Angloiſe duFort St-Philippe
àMahon , eſt le ſuivant.
,
Etat - Major , Mylord Murray , Lieutenant -Général
, Commandant ; M. Drapeer , Lieutenant-
Général , Commandant en ſecond; M. le Général-
Major Sydon , Commandant des Hanovriens ; M.
de Knolles , Major , Quartier- Maître-Général ; M.
Don , Adjudant- Général , neveu de Mylord Murray ;
M. de Hamilton , Major de la Place ; Aides-de-
Camp , 2 Colonels 3 Lieutenans - Colonels , 4
Majors . Régimens. Anglois , sie & 61e . Omciers
, 62 ; Soldats , 885. Régimens du Prince
Ernest & de Goldacher ; Officiers 55 ; Soldats
, 824. Artillerie , 15 Officiers , 132 Soldats.
Mineurs Officiers , 38 Soldats . Corſes ,
Officiers , 61 Soldats . Grecs , 3 Officiers , 31 Soldats.
Ingénieurs , s Officiers , 20 Ouvriers. Marine , 30
Officiers , 554 Matelots. Un Aumônier , 10 Chirurgiens
, 2 Aides , 131 femmes , & 174 enfans . En
tout 3038 têtes. Cet état eſt du 17 Février , & figné
Cornelie O Brien , Commſſaire Britanniqe. -
Il y avoit 222 canons en batteries , 13 en état de
ſervir au beſoin , 133 mutilés ; 17 canons tout de
bronze , les autres de fer ; 21 mortiers , pierriers
& obuſiers de bronze , 10 ditto en fer. Il y avoit
dans l'Hopital 1407 malades ".
2
3
On continue d'affurer que le fort St- Philippe
& tous ſes ouvrages extérieurs vont
être détruits ; on ne conſervera que deux
redoutes , dont une eſt ſur l'anſe Philippet ;
quant au port , il n'y a encore rien de décidé.
L'on avoit dit que l'intention de l'Eſpagne
avoit éré d'abord de le combler , & ce parti
paroiſſoit en général également bien vupolitiquement&
militairement. Cette Puiſſance
a allez de ports ſur la Méditerranée pour ſe
paffer de celui là , que le fort de la guerre
fs
( 130 )
peut,dansun tems ou un autre , remettre en
des mains étrangères , & leur aſſurer un aſyle
dans cette mer. Quoiqu'il en ſoit , on dit
qu'il ne reſtera dans l'ifle qu'un ſeul régiment
, & 180 dragons .
>> La première diviſion des priſonniers , lit - on
dans quelques lettres , eſt partie pour l'Angleterre
le 17 Février ; la ſeconde devoit mettre à la voile
le 20 , & ce n'étoit que le lendemain que M. le Duc
de Crillon devoit quitter Mahon pour ſe rendre
en Eſpagne. On defiroit , dans l'armée que ce
Général fût chargé de réduire Gibraltar ; on étoit
même perfuadé que cette miffion lui ſeroit confiée.
Le Roi d'Eſpagne , qui est bon & jufte ,
avoit toujours refuſé de ſe prêter aux deſirs de ſes
Officiers-Généraux , qui lui préſentoient des plans
pour le fiége de Gibraltar , qu'ils ſe chargeoient de
conduire , parce qu'il ne pouvoit rappeller D. Martin
Alvarès , Commandant du blocus de cette place.
Mais aujourd'hui que ce blocus peut être converti en
fiége, & qu'on enverra , au Camp de St Roch , un
Officier d'un grade ſupérieur , la difficulté peut
être levée aiſément; & on ſe flatte de voir exécuter
le projet du Duc de Crillon ſur Gibraltar , dont on
croit le ſuccès immanquable «.
Nous venons de recevoir une lettre adref
ſée parM. le Chevalier de la Tour- d'Auvergne
Corret , au Rédacteur de la Gazette de
Leyde , qu'il deſire que nous inférions aufli
dans ce Journal. Nous mettons d'autant
plus d'empreſſement à le fatisfaire , que cette
même lettre peut fervir à rectifier quelques
détails qui ſe trouvent également dans notre
Journal du 23 Février dernier , pages 176 &
177 , fur la méfintelligence qu'on a dit exifter
entre le Général Murray & ſon ſecond ,
M. Drapeer.
( 131 )
Je ne riſquai de ma vie M., d'affliger qui que
ce ſoit , & n'eus jamais de préventions indignes
d'une ame bien née ; je ne voudrois pas pour le
monde entier laiſſer ſubſiſter l'idée que j'ai pu
donner lieu au parallele offenfant qu'on m'attribue
entre les talens militaires du Lord Murray ,&de
M. Drapeer. Je n'ai pas pénétré pendant ſe ſiége
du Fort Saint-Philippe, ni dans le conſeil des Ofmciers
de cette Place , ni dans leurs murs , ni n'ai
été le témoin de leurs prétendues diſſenſions intérieures.
Je rougirois d'avoir beſoin d'entrer dans
une juftification plus étendue à cet égard , elle ſe
fait déjà ici aſſez ſentir. -Convenir de l'inaction
du feu de la place lors des premiers établiſſemens
de nos batteries , eſt précisément comme ſi je voulois
convenir du peu de gloire que nous y avons
acquiſe , par le peu de riſques que nous y avons
couru. J'ai eu l'honneur d'être employé ſur le terrain
de ces batteries , & ai été témoin tous les
jours du fiége , que non-feulement le feu de la place
a toujours été bien ſervi , mais encore trop bien
dirigé; le nombre de ceux qui ont fini g'otieuſement
leur carrière dans ces batteries , celui des
bleſſés que nous y avons eu , eſt affez conſidérable
pour prouver de la manière la plus poſitive
que fi on acquiert quelque gloire à travers de grands
dangers , ceux-ci ne nous ont pas été épargnés un
ſeul inftant. - Ainfi de quelque part que vous
foient parvenues les ſuggeſtions que vous avez
reçues , je ne puis les regarder que comme inventées
à l'effet de nuire à la fois à deux réputations ,
à celle de M. de Murray , & à la mienne. Intéreffé
plus que perſonre à découvrir l'auteur de pareilles
imputations , & à le connoître, aidez -moi
je vous prie dans cette recherche , & veuillez
bien faifir l'occaſion, la plus prochaine d'inférer
dans votre première feille , & ma lettre , & ma
réclamation la plus formelle contre les notes que
f6
( 132 )
vous avez reçu : on ne peut- être , &c . Signé La
TOUR D'AUVERGNE CORRET , Officier au Régiment
d'Angoumois ".
M. le Baron de Viomeſnil vient d'arriver
ici ; il a quitté l'armée de M. le Comte de
Rochambeau le premier Février dernier , &
s'eſt embarqué ſur la frégate l'Hermione ,
commandée par M. de la Touche ; il étoit
accompagné d'un de ſes Aides-de-Camp , &
deM. le Chevalier de Lameth , le même qui
a été bleſſé ſi cruellement à Yorck Town .
Tout étoit tranquille à fon départ , depuis
Québec juſqu'àWilliamsbourg.Ceux qui prétendentque
leGénéral Gréen s'eſt tropapproché
de Charles-Town, & que M. de Choiſi a
été obligé d'aller à fon fecours avec la légion
de Lauzun , les volontaires de la Fayette , &
quelques troupes continentales , ſavent ſans
doute cela par quelqu'autre voie ; car les
lettres apportées de la Virginie par M. de
Viomeſnil , & qui font en date du 30 Janvier
, ne font aucune mention de tous ces
mouvemens.
Le Fleſſinguois , corſaire Hollandois,Capitaine
le Turc , écrit-on de Cherbourg , parti de Fleffingue
le 6 Février , paſſa la même nuit devant Douvres ,
& le lendemain vers les 7 heures , découvrit une
flotte , dont il s'approcha pour la reconnoître ; il
découvrit qu'elle étoit compoſée d'un grand nombre
de navires marchands & de tranſports Britanniques ,
ſous l'eſcorre de 6 frégates fortement armées. Le
Capitaine oſa couper du convoi un floop &un brigantin;
le premier , après avoir eſſuyé quelques
coups de canon , ſe rendit ; le Turc y mit un Maître
de- Priſe , 2 hommes de ſon équipage , avec ordre
১
( 133 )
,
de faire voile S. S. O. Il retourna enſuite au brigantin
, qui bailla auſſi pavillon ; mais la proximité
des frégates , qui coururent à toutes voiles ſur lui
l'empêcha d'en prendre poſſeſſion; il força cependant
le brigantin à diriger S. S. O. Dans l'intervalle , il
s'apperçut que le floop conquis, au lieu d'exécuter ſes
ordres , regagnoit la flotte Angloiſe ; ce qui le détermina
, parce qu'l étoit ſans doute inſtruit de la
grande valeur de ſa priſe , à abandonner le brigantin
, de'percer juſqu'au centre de la flotte Ang'oiſe
, d'aborder ſa priſe échappée qu'il prit à la
toue , eſſuyant le feu redoublé des ennemis qui
l'entouroient , il ſe retira avec ſa priſe. Le Capitaine
découvrit , en montant fur le floop , que la première
attaque lui avoit porté deux coups ſous l'eau ; ſe
voyant dans le danger imminent de couler à fond
il retourna au milieu de la flotte pour ſauver l'équipage
; & il rançonna enfuite le floop pour 2000
guinées , ce qui est beaucoup pour un ſi petit bâtiment.
Le 8 , il arriva à Cherbourg , où il mit
fon ôtage en sûreté , & expédia ſon acte de rançon ;
le même jour , il remit à la voile dans l'eſpérance de
faire de nouvelles captures «.
Cette eſpérance n'a point été trompée , il
a conduit à Breſt le 17 Février , un navire à 3
mâts& un brick Anglois , qu'il avoit pris le
13 à 4 lieues du Cap Lézard , ces navires ,
chargés de cables , ancres toiles à voiles &
autres munitions navales & de comeſtibles ,
faifoient partie d'un convoi conſidérable def
tiné pour la Jamaïque.
a
Le corfaire de Dunkerque l'Union , qui a
été relâcherdans cette rade le 23 Février
envoyé à terre l'ôtage d'un bâtiment Anglois
qu'il a rançonné pour 1 so guinées .
On écrit du Paſſage qu'il eſt entré au port
St- Sébastien le navire Anglois le Lamanil د
( 134 )
chargé de comeſtibles , toiles à voiles , cordages
, ferremens ,& quelque peu de marchandiſes
sèches. Ce bâtiment avoit été pris
par le corfaire l'Escamoteurde Dunkerque ,
Capitaine Thomas Robuſte.
Madame Sophie de France a fait un codicile
qui eſt entre les moins de Madame Adélaïde
, ſon exécutricè teftamentaire , dont les
diſpoſitions ne font pas encore connues. On
fait ſeulementque cette Princeſſe avoit defiré
den'êtrepas embaumée,&que ſes funérailles
ſe fiffent fans pompe. C'eſt la raiſon qui l'a
fait tranſporter à St-Denis , ſans être expoſée
ſuivant l'uſage dans le Château des Thuileries.
Conſidérant les Réflexions Philofophiques
fur la Civiliſation , ſous le point de
vue politique , nous avons cherché à faire
connoître cet ouvrage utile à meſure que
les feuilles en ont paru. La ſixième que
M. de la Croix vient de publier , préſente
dans le premier chapitre des idées
qui ne fauroient être trop tôt adoptées par
les Magiftrats Arbitres de la vie & de
l'honneur des accuſés. Dans le ſuivant l'Auteur
indique des moyens de juſtice &d'humanité
pour diminuer le nombre des galériens
, & faire de louables efforts pour
ſouſtraire à l'infamie & à la rigueur de
la chaîne , des enfans de 14 ans pris en
récidive , faifant la contre-bande du ſel avec
leur père , & les miférables qui n'ont pu
payer dans le délai d'un mois l'amende de
3000 liv.
( 135 )
>> En attendant , ajoute-t-il , que ce projet d'une
exécution ſi facile ſe réaliſe , ne ſeroit-il pas poſſible
d'établir , dès à préfent , parmi les galériens , une
diſtinction que l'équité réclame pour pluſieurs d'entr'eux
? Qui empêcheroit qu'on ne marquât , par la
couleur de leurs vêtemens , le genre de délir pour
lequel ils ont été envoyés à la chaîne ; le Braconnier
folitaire , le Contrebandier paiſible , le Prédicant
inſenſé , le Séditienx effréné , n'inſpireroient plus
alors aux citoyens qui ont le courage de les vifiter
ou qui les rencontrent dans les rues , le même dégoût
, la même horreur que le brigand audacieux.
Le véritable criminel n'ufurperoit plus la pitié due à
des coupables d'un ordre ſi différent; la charité éclairée
, en abandonnant le premier à la rigueur de fon
forti, pourroit adoucir celui des autres,& répandre
ſes dons avec plus d'aſſurance « .
L'etlai que M. de Maugonne , Chevalier
de St-Louis , a fait de l'inſtitution militaire
dont nous avons annoncé le plan dans.
le mois de Novembre dernier , a donné
lieu à quelques changemens dont le but
eſt de répondre aux vues du plus grand
nombre , & d'établir une uniformité qui
a paru convenable.
Les inſtructions que recevront MM. les Elèves
feront la Géographie hiſtorique , chronologique &
phyſique ; l'Hiſtoire générate , & en particulier celle
du Royaume ; un cours de Mathématiques rédigé
par M. Maugonne , contenant le calcul numérique ,
laGéométrie pratique démontrée , la Méchanique ,
'Hydraulique , avec un précis de Phyſique ; la Fortification
des places & des poftes , précédée d'un
trairé d'Artillerie, leur attaque & défenſe , où M. de
Maugonne démontiera ſon ſyſtême de la place de
sûreté , à la fuite de ceux des meilleurs Auteurs ;
laCaſtramétation & les principes généraux de Tac(
136 )
,
tique , avec l'art de lavet & former les cartes &
plans. On joindra à ces inſtructions par complé
ment , la muſique , les armes , la danſe , le maniement
du fufil , une langue étrangere & l'équitation .
On aura l'attention pour ceux des Eleves qui ſe def
tineront à la Marine , l'Artillerie ou le Génie , de
leur faire foivre les cours adoptés par ces Corps.-
Les jours de récréation ſeront employés à aller faire
des opérations fur le terrein ou à visiter les ateliers
des Arts & Métiers , dont un homme bien élevé
doit avoir la connoiſſance , vérité qu'a ſuffiſamment
démontrée l'attention de l'Empereur à tous
ces objets pendant ſon voyage. Le prix de la penſion
ſera de 1200 liv. payables par quartiers , &
toujours d'avance , & de plus , 200 livres une fois
payées à l'entrée. Au moyen de ce prix , les Elèves
feront nourris , logés , chauffés , éclairés , blanchis
& coëffés ; ils feront logés ſéparément , quoiqu'en
commun , & recevront toutes les instructions annoncées
dans le plan : quant à celles de complément,
elles ſeront aux frais particuliers des parens , avec
leſquels on fera quelques arrangemens particuliers ,
ainſi que pour l'entretien , les ſoins des maladies ,
&c. afin d'éviter aux perſonnes éloignées les détails
qui deviennent embarraſſans , & en même-tems les
mémoires . Cet établiſſement intéreſſant est actuellement
à Paris , Barrière de l'Univerſité , Faubourg
St-Germain , maiſon de M. Dropſy , Marbrier du
Roi.
L'Académie Françoiſe dans fon Aſſemblée
du 7 de ce mois , a adjugé le legs annuel
de 1200 liv . fondé par feu M. le Comte
de Valbelle , à M. de la Cretelle , Avocat
au Parlement , Auteur d'un Eloge du Duc
de Montaufier , qui remporta l'année dernière
le ſecond Prix d'Eloquence.
( 137 )
Les nouvelles de la République des Lettres
& des Arts contiennent une obſervation
très intéreſlante ſur la platine ou l'or blanc
que nous nous empreſſons de tranſcrire ,
& qui mérite l'attention & la curioſité des
Chymiſtes.
>> Il n'eſt peut - être pas für ; écrit M. Néret ,
que la Platine ſoit un métal auffi nouveau que le
dit M. l'Abbé Raynal , tome 4 , page 123 de ſa
nouvelle édition. Voici ma raiſon de douter. Il y
a plus de trente ans que le haſard me fit tomber
entre les mains , une médaille du bas Empire , de
la grandeur d'un écu de 3 livres , & moitié plus
mince; je ne la connoiſſois pas, les lettres grecques
qui en formoient la légende , paroiffant placées fans
un ordre ſuivi . Dans un voyage que je fis à Paris ,
je montrai cette médalle à M. l'Abbé de Rothelin
& à M. de Cleves , qui ne la connurent pas ni l'un
ni l'autre. M. de Cleves me dit ſeulement : c'eſt
de l'or blanc ; il eſt auſſi cher que l'autre , à cauſe
de ſa rareré ; ce font les propres paroles , dont je
me reſſouviens très - bien; je crois auſſi qu'il me
dit que le métal ſe nommoit P'atine , puiſque j'en
connoiffois le nom , long -tems avant qu'il en
fût fi fort queſtion dans les Journaux & que
je n'ai eu d'autre occafion de l'apprendre , que par
rapport a certe médaille. Dans un autre voyage
que je fis a Paris , l'année d'après , j'allai voir le
Cabinet du Roi : je paſſai bien deux heures avec
M. l'Abbé Barthelemy , qui eut la complaiſance de
m'accorder ce tems-la. Je lui parlai d'un très-beau
médaillon de L. Vérus que j'avois ; je lui parlai
auſli de ma médaille grecque , inconnue à M. l'Abbé
de Rothelin & a M. de Cleves ; il me parut trèsempreſſé
de les voir à mon retour ici , je lui envoyat
les deux médailles par la Poſte , à fon adreſſe ,
& chargées for la feuille , comme il me l'avoit dit :
j'en ai fait l'échange avec lui contre des doubles
( 138 )
du Cabinet du Roi , où elles ſont àpréſent toutes
deux. - M. l'Abbé Barthelemy reconnut que la
médaille en queſtion eſt de Manuel Comnene , &
me manda qu'elle est d'un or très-bas , ce qui me
ſemble ne pas détruire abſolument le ſentiment de
M. de Cleves , la connoiffance exacte des métaux
pouvant être un peu étrangère à M. l'Abbé Barthelemy.-
Au ſurplus MM. les Chymiſtes pourroient
lui demander à voir cette médaille , que l'on trouvera
fans chercher , puiſqu'étant de Manuel Comnene
, elle doit être à ſa place dans le Médailler
du Roi , parmi les médailles du bas Empire. Comme
il y a au Cabinet du Roi pluſieurs autres médailles
de cet Empereur, peut- être que M. l'Abbé Barthelemy
pourroit conſentir de la facrifier aux Chymiſtes
pour en faire l'analyſe ; & fi elle ſe trouve
de Platine, ce feroit une preuve que ce métal n'eſt
point particulier au Pérou , qu'il y en avoit a fli
une mine en Afie , qui fut exploitée autrefois , puif
qu'on en fabriqua des monnoies « ..
M
De BRUXELLES , le 12 Mars.
LES lettres de Hollande portent qu'on
y a eu quelques inquiétudes ſur la deftination
ſecrette de l'eſcadre de l'Amiral Roddam
: on craignoit qu'elle n'eût pour objet
une deſcente dans celle de Walcheren .
>> Le Magiftrat , écrit-on de Nimègue , a pris les
précautions convenables pour s'oppoſer à toute entrepriſe
de ce côté ; les Habitans ont eu ordre de ſe
pourvoir d'armes , de poudre & de plomb; & pour
ajouter à ces moyens de défenſes , on attend de
Berg - op -Zoom 2 bataillons d'Infanterie & une
Compagnie d'Artillerie; on a encore fait enlever les
balifes de toutes les embouchures dans le Denvloo
& le Fleffinguer-Gar. Bien des perſonnes croyent ici
que ce bruit n'a été répandu que pour alarmer la
République & l'empêcher de ſe lier avec les enne(
139 )
la
mis de l'Angleterre ; d'autres prétendent qu'une
telle entrepriſe étant propre à faire échouer cette
alliance , il eſt vraiſemblable que les Anglois
tenteront; mais en général il eſt difficile de croire
que les Anglois entreprennent tien de tel. Ils ont
beſoin d'une eſcadre pour obſerver la florte de
Breſt , d'une autre pour ſecourir Gibraltar qu'il eſt
plus preſſant de défendre , ſur-tout après la perte
de Mahon , que de courir à une expédition dont
l'iſſue eſt incertaine &dangereuſe. On convient cependant
qu'il eſt prudent de ſe précautionner contre
un ennemi actif & entreprenant , & que puiſqu'en
concertant les opérations avec la France , on pourroit
l'arrêter par d'utiles diverſions , on ne fauroit
trop ſe hater de conclure une alliance auffi importante
«.
On a lieu de croire que cette alliance
n'eſt pas éloignée ,&que le Commiſſaire Anglois
Paul Wentworth, qu'on dit être chargé
de traiter de l'échange des prifonniers , ne
ſera venu à la Haye que pour être témoin
de ce grand arrangement. Tout y prépare
s'il n'eſt pas actuellement déja terminé.
Le Miniſtre Plénipotentiaire éventuel du
Congrès , M. Adams , avance auſſi ſa négociation.
Le célèbre Baron de Capelle dans
l'aſſemblée extraordinaire tenue à Nimègue
le 23 du mois dernier , fit de bouche & par
écrit la propoſition ſuivante ſur la réponſe
cathégorique à faire à la demande des Etats-
Unis de l'Amérique.
Le ſoufſigné juge , ſur de bons fondemens
& fans crainte d'être contredit , qu'il eſt plus que
tems qu'on faſſe une attention ſérieuſe à l'offre & à
l'invitation en tout ſens honorable & avantageuſe
pour cette République , d'amitié & de liaiſons
réciproques avec les treize Provinces Amé
( 140 )
ricaines , deventies libres à la poirte de l'épée;
avec cette conféquence que la réponſe cathégorique
demandée par leur Miniſtre , devienne un tujet des
déndérations de la République , & qu'on ſe décideroit
plutôt ſur les intérêts reſpectifs ; il juge qu'il ne
doit plus y avoir de ſcrupule à cet égard ,& que les
traités incertains de la médiation offerte par la
Ruffie , ne peuvent , quand il s'agit d'avantages certains
pour cette République , empêcher que par
égard pour un ennemi avec lequel nous ne pouvons
faire aucune paix aux dépens d'une négligence auffi
irréparable. Qu'un plus long déiai à nous unir à une
Nation déja auffi puiſſante , aura pour ſuite que nos
habuans perdront les moyens d'étendre de la ma. ,
nière la plus avantageuſe , leur commerce & leur
bien-être. Que par la prohibition rigoureute d'importer
des Manufactures Angloiſes en Amérique ,
nos Fabriques au moyen de précautions priſes à
tems , fortiront de leur état de langueur ; & qu'en
differant plus long tems de fatisfaire aux voeux de la
Nation, ſes Conducteurs s'attireroient des reproches
comme s'ils avoient négligé & rejetté les offres
favorables de la Providence ; qu'acceptant ou adoptant
ſes meſures , les intérêts eſſentiels de ce peuple
malheureux font pris à coeur Le ſouſſigné déclare
en outre qu'il abandonnera cette négligence impardonnable
d'une occafion favorable pour cette République,
au compte de ceux que cela regarde. Proteftant
contre toutes les conféquences fatales qu'un
refus plus long de ces meſures néceſſaires cauſeroient
certainement , ſur quoi il demande pour
ſa décharge que cette note ſoit miſe dans les regiftres
du quartier « .
Le quartier , en approuvant la juſteſſe
des vues de M. Capelle , ne jugea pas qu'il
convint à la Province de prendre une réſolution
ſur ce ſujet avant celles qui y font
:
( 141 )
le plus particulièrement intéreſſées , & arrêta
qu'on en remettroit la délibération à
une occafion poftérieure , parce qu'il avouoit
qu'en effet il méritoit la confidération la plus
férieufe.
د
La Province de Friſe a penſé comme M,
de Capelle ; elle a voté pour reconnoître
l'indépendance des Américains & Μ.
Adams pour le Miniſtre de cette nouvelle
Puiffance. La Province de Hollande va fans
doute s'expliquer de même ce qui doit
entraîner toutes les autres. Déja M. Adams
fixe ſa demente à la Haye où il a acheté
-un hôtel .
Des lettres de Londres qu'on vient de recevoir
, annoncent qu'on y a appris la nouvelle
de la réduction de St-Chriſtophe , qui
s'eſt rendue a diſcrétion aux François le 14
Janvier. On a eu cet avis à Londres les de
cemois. On n'a point encore de détails. L'Ifle
a tenu 24 jours. M. le Marquis de Bouillé a
éré forcé de brûler quelques habitations à
Bafle-Terre pour intimider les habitans.
Voilà un baume bien ſalutaire ſur la plaie
de Mahon , dont la priſe a été ſue à Londres
le 3 au foir.
>>L>'Empereur , lit-on dans une lettre de Vienne,
n'ayant pu ſe refuſer aux inſtances du Pape qui
defire avoir une entrevue avec lui , le voyage de
S. S. aura lieu ,& le Nonce a fait part à notre Cour
de la réſolution du S. Père. L'Empereur l'a chargé
d'offrir à S. S. un appartement dans ſon Palais , & il
lui deſtinoit celui de feue l'Impératrice ſa mère
comme le plus commode. Le Nonce a répondu qu'il
avoit ordre de préparer un appartement pour S S.
dans ſon hôtel , où l'on travailloit déja aux diſtributions
des pièces , mais qu'il inſtruiroit S. S. de l'offre
obligeante de S. M. I. a
( 142 )
Des lettres de Rome du 18 Février confir-'
ment les lettres de Vienne ; S. S. a fixé , diton,
fon départ au 28 du même mois , Elle ne
ſera accompagnée que de deux Prélats Archevêques
, & n'aura d'autre ſuite qu'un
Médecin , un Fourrier pour préparer les logemens
& 3 ou 4 Valets-de-pied.
>> Le Roi , écrit-on de Madrid, en date du 26
Février , n'a pas attendu que M. le Duc de Crillon
ait envoyé la liſte des Officiers qui méritent des
récompenfes , pour répandre des graces ſur eux.
S. M. en a créé quelques-uns Lieutenans-Généraux ,
d'autres ont été faits Maréchaux-de-Camp , Brigadiers
, &c . ou ont obtenu des Commanderies ou des
Penfions . La conquête du Port Mahon flatte d'autant
plus S. M. , qu'elle s'eſt faite ſans trop d'effuſion de
Lang. L'armée n'a peidu que 183 hommes ;de 250malades
qu'elle avoit lors du départ du dernier Courier ,
20 ſeulement étoient en danger. Un ſuccès auſſi
peu coûteux & auſſi brillant , ne pouvoit manquer
d'exalter toutes les têtes , & de faire defirer qu'on
profitât de l'effervescence qu'elle occafionne pour
tenter une plus grande entrepriſe. La Cour s'eſt rendue
au voeu de toute l'Eſpagne , & le ſiége de Gibraltar
eſt réſolu. Quoique le Général ne ſoit pas
nommé , il n'eſt pas difficile de deviner ſur qui
le choix du Roi tombera. M. le Duc de Crillon
eft attendu à chaque inſtant , & nous croyons qu'il
ne s'arrêtera ici qu'autant de tems qu'il en faudra
à ſon armée, pour ſe rendre au camp de Saint-Roch.
Un ſeul régiment & 200 Dragons reſteront àMahon.
C'eſt le Colonel Caro que le Roi a fait Brigadier
qui commandera dans l'Ifle , & qui s'eſt chargé
de faire fauter les fortifications . C'eſt le 18
Février que l'on a appris à Cadix la nouvelle de la
priſe deMahon. La flotte a célébré par des ſalves ce
grand évènement , qui détermine le fiége de Gibraltar.
Il étoit entré dans la baye de cette place un gros
brigantin & une polacie chargés ſans doute de
( 143 )
proviſions; mais cela eft moins affligeant que la
priſe de la Charlote. Ce riche Navire deſtiné pour
Buenos-Ayres , étoit forti deux jours après la flotte;
il fut pris à 18 lieues du Port par un corſaire Anglois
, que les découvertes de l'eſcadre avoient méconnu;
& il a été conduit à Madère. Les dommages
caufés par les derniers coups de vent n'ont attaqué
que les aggrêts des vaiſſeaux, & ont été bientôt
réparés«.
PRÉCIS DES GAZETTES ANG . du 19 Février.
>>L'Amirauté a reçu hier un exprès venant de
Bristol , qui annonce l'arrivée d'un bâtiment parti de
la Jamaïque le 19 Décembre ; les François croifoient
alors dans le paſſage du vent avec fix vaiſſeaux
de ligne , pluſieurs Membres du Gouvernement
on dit qu'ils attendoient par les premières nouvelles
des ifles la relation d'un combat cc.
>> Selon le rapport du Capitaine d'un bâtiment
récemment arrivé de la Jamaïque , le bruit couroit
dans cette iſle que deux vaiſſeaux de guerre
&deux frégates du Roi , avoient rencontré à la
hauteur du Cap-François , quatre vaiſſeaux de guerre
Eſpagnols , & qu'il s'en eſt ſuivi un combat trèsopiniâtre.
Les deux vaiſſeaux Anglois ſont probablement
le Montague & la Résolution , qui venoient
de New- Yorck aux ifles «.
>>A>uffitôt que la nouvelle de la ſortie de l'eſcadre
de Cadix eſt arrivée à Plymouth , on a expédié
une frégate qui doit aller croifer au Sud ,
afin de prévenir laflotte de l'Inde qui revient ſous
le convoi de l'Annibal « .
>>La grande eſcadre doit être prête à la fin de
ce mois; fa deſtination ſera de croiſer dans la
Manche. On a envoyé des ordres à Cork , & dans
pluſieurs autres ports de l'Irlande , de préparer des
proviſions pour en charger 30 tranſports deſtinés
pour l'Amérique , trois des plus forts vaiſſeaux
pris par la flotte de Kempenfeld , vont être employés
comme tranſports pour porter des munitions
aux iles
>>Le Raisonnable de 64, écrit- on de Portsmouth,
ſera bientôt en état d'appareiller , & demain s vaif(
144 )
feaux iront en rade; on ne peut pour le préfent
en équiper davantage , les matelots n'ayant jamais
été a fli rares . D'après l'eſtimation faite dernièrementides
ifles de Guerneſey , d'Alderney & de
Šark , avec l'ifle de Man , & les ifles Occidentales
&Septentrionales de l'Ecofle , on dit qu'elles peuvent
en ce moment fournir au Gouvernement une
fecrue de 30,000 matelots employés jaſqu'ici à
la pêche,à la courſe , & à la contrebande ".
>> Le 22 , le Lord Stormont & M. de Simolin ,
Minittre de Ruifie , ont expédié un courier extraordinaire
à Pétersbourg. L'affaire dont il s'agit actuellement
avec la Cour de Pétersbourg , n'a pas pour
objet la guerre de la Hollande , mais un plan de
paix générale , pour laquelle l'Impératrice de Ruf
fie a offert ſa médiation à toutes les Puiſſances belligérantes
. Le mémoire remis la ſemaine dernière
au Lord Stormont , par l'Ambaſſadeur de Ruffie ,
a éré remis à-peu-près dans le même-rems à Paris ,
à Madrid & à la Haye par le Miniſtre de cetre
Souveraine dans ces Cours reſpectives «.
: >>>On affure que ce n'eſt point le Lord Sackville
qui a quitté. C'eſt au contraire le Roi qui lui a
fait dire qu'il n'avoit plus beſoin de ſes ſervices .
Que d'ailleurs S. M. n'étoit point mécontenterde
ſa conduite , & que même pour témoignage de
l'eſtume que S. M. faifoit de ſon intégrité de ſes
talens , elle alloit le promouvoir à la Pairie «.
» Le Lord Sandwich reire de ſa place de premier
Lord de l'Amirasté 4000 livres d'appointemens.
On ne fait pas ce que lui vaut le tour de
bâton. Mais on croit que depuis la guerre , il s'eft
monté , année commune à 12 milie livresa.
>> li y a préſentement 3000 Hollandois prifonniers
de guerre en Angleterre , qui attendent un carte!
pour être échangés. Les Hollandois n'ont chez
eix que 1100 prifonniers Anglois «.
ERRATA. Pag. 86 & 87 , lifez : Ceux qui veulent avoir
la Colletion du Journal des Caufes célèbres ,qui est compofée
de 84 volumes , ne payentpoint 208 liv. comme nous
l'avions dít par erreur , mais feulement 108 liv. On délivre
ces Collections chez M, des Effarts , Avocat , rue Dau
phine , Hôtel deMouhy.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 23 MARS 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS fur l'Impératrice de Ruffie.
QUEUE tout charme en ces lieux leCitoyenqui peuſe!
La Raflon ſur le Trône illuſtre la Puiſſance ;
On voit de toutes parts des travaux impoſans ,
D'une gloire immortelle auguſtes monumens.
Minerve anime tout ; elle embellit nos Villes ;
Au pauvre , à l'orphelin elle ouvre des aſyles ;
Elle fait retrancher les abus odieux,
Rendun Sceptre adorable & cent Peuples heureux;
Et promulguant des Loix dignes de ſa Sageſſe , 1
Elle honore le zèle & fiétrit la pareffe.
Elle parle: à ſa voix notre aigle déchaîné
Plane ſur les États de Neptune étonné,
Et fur des bords lointains , en ſa noble aſſurance .
Montre ſon Équité , ſa Force & ſa Prudence.
N°. 12 , 23 Mars 17820 G
146 MERCURE
ODeſtins fortunés ! temps brillans ! jours fameux!
Ils ſeront enviés par nos derniers neveux.
Lebonheur coule ici d'une ſource divine :
Tel fut Titus dans Rome , & telle eſt Catherine.
(Par M. le Comte de Schow **.)
MORALITÉ , Fable.
Vous ous reſſemblez aux hirondelles ,
Amis du ſiècle où nous vivons ,
Les beaux jours près de nous vous retiennent comme
elles;
Mais au retour des aquilons
Vous vous envolez infidelles .
(Par M. tAbbé Dourneau. )
:
AM. DE CHOISY , en lui renvoyant
l'Almanach des Muses de cette année.
Tor, que le Pinde honore , &qui dans ſes détours,
Sur l'aîle de la Gloire & l'aîle des Amours ,
DeDeſmahis as retrouvé les traces,
J'ai lu l'Étrenne des NeufSoeurs,
Où , de ton front , pour couronner les Grâces,
Tudétachasdu laurier & des fleurs,
Sans Coins & fans peine ,
Tes vers enchanteurs
DEFRAINAC E. 147
i Coulent de ta veine,
Enfans du plaifir ,
Et non de la gêne ;
Lagloire eſt pour toi ſeul le fruit d'un doux loiſir.
Des compagnes du Dieu que tu choiſis pout maître ,
Hélas!j'ai , comme toi , recherché les faveurs.
Amant moins fortuné , mais plus épris , peut-être ,
Long-temps j'adorai leurs rigueurs,
Fille de la mélancolic
La raiſon vint trop tôt diffiper mes erreurs!
Mais j'ai par fois des retours de folie...
Le coeur flétri par de longues douleurs ,
Aux rameaux d'un cyprès j'ai ſuſpendu ma lyre ;
Mais j'aime encor la douceur de res chants ;
Etmon âme fidelle à ſes premiers penchans ,
S'épanouit de ton heureux délire.
Ainsi , leCourtiſan des volages Amours ,
Parle temps,exilé de la Cour de Cythère ,
Toujours le même , vient toujours ,
D'Horace aux genoux deGlycère ,
Ala ſourdine écouter les chanſons.
Ah! puiffes-tu donner long-temps encore
Aux Belles des plaiſirs , aux Rimeurs des leçons !
Mes regards jouiront du feu de ton aurore.
Par l'Amitié , conduit en ces beaux lieux ,
Dois-je encroireaujourd'hui mon oreille ou mesyeux ?
anch , ar Suis-je ſurda double collines I
Ou dans letemple de Vémus
Gij
148 MERCURE
:
J'entends les noms d'Aglaé , d'Euphrofine;
Je les entends.... ſous les doigts de Linus.
(Par un Transfuge de Paris. * )
Réponse aux Vers précédens.
,
A
A
O TRANSFUGE ingrat de ces lieux a
Où les Muſes ont leur empire !
Tu veux au cyprès ténébreux
Suſpendre ton aimable Lyre , iv
Dont elles chériſſent les jeux ;
Serois-tu las de les ſéduire ,
Ennuyé déjà d'être heureux ?
Rappelle-toi que de laGloire
Tu reçus le plus doux ſouris ;
Que ſes quarante favoris
I
rod
T'adjugèrent une victoire.
Aux genoux ſacrés des Neuf Scoeurs
C'eſt elle-même qui t'appelle ;
Amant indiſcret , mais fidèlesproНІ
Reçois & conte leurs faveurs !
Objet de leur tendre caprice ,
Fais-nous ſentir tous leurs attraits
Que ton coeur toujours les trahiffe
Sans les abandonner jamais.
2
4
* L'Auteur de ces vers eſt le même dont on a va , dans
un de nos Mercures précédens ,une Romance, intitulée :
Mes Adieux au Château de la V.
19
DEFRANCE
149 :
Puiffé-je de leurs aventures : : ::
Être le premier confident , man ) :
Et voir dans de vives peintures 20 at xeral of
Se jouer ton pinceau charmant ? fle
Tu veux en vain m'en faire accroire
1
Par des vers du plus heureux tour ;
Ils font pour moi comme l'Amour ,
Je les adore ſans y croire.
Les Grâces ſont de bonne-foi;
Pour me payer en immortelles ,
Des vers que je traçai pour elles ,
Elles t'en ont dicté pour moi.
(Par M. de Choify. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
duMercureprécédent.
Le mot de l'énigme eſt le Feu ; celui
du Logogryphe eſt Avenir , où se trouvent
Vire, Neva ( la ) fleuve , rave & Ave.
RIEN
ÉNIGME.
I EN d'auſſi commun que monnom ,
D'auſſi nombreux que ma famille ;
Mais dans toute notre maiſon ,
Jamais nous n'avons eu de fille.
Je ſuis cadet, dit-on , & même un peu bizarre ;)
٦
Giij
ISOi MERCURE
Il eft vrai qu'inſenſible au chagrin , au plaifir ,
Le matin comme Job, le foir comme unAvare,
Je ſuis gueux fans me plaindre , & riche fans jouir.
Tel eft mon caractère.
On me voit quelquefois
Invironné de Reines & de Rois
in
Sans chercher à leur plaire ;
Je ſuis pourtant François......
Enfin, au milieu de la paix,
Je ſubis les lois de la guerre ,
Et mon heureux vainqueur ,
•Fanfaron plein de coeur ,
N'eſt point un militaire.
22
1
7 1
(Parun Officierdes Chevaux Légers de Pouilly.)
LOGOGRYPHE.
PIECE curieuse & nouvelle !
Il faut ſavoir
Que c'eſt le foir ,
Quand il fait noir ,
Qu'on peut me voir
Amondevoir.
Préſentement, qui n'a pas la berlue ,
Dans un eſpace à dix pieds limité ,
Pourra voir paſſer en revue
Un Roi , des fiens chéri pour ſa bonté ,
Craintdes autres pour fa vaillance ;
T
ر
DE FRANCE.
(Qu'il ſoit béni ! celui qui règne ſur la France :
Ne veut pas qu'il ſoit regretté ; )
Ony verra ce beau jardin
Qu'habita notre premier père:
Voyez-vous pas un téméraire ,
Qui , dans les eaux , termine ſondeſtin ?
Je montre encor l'inſtrumentde ſa perte;
Voyez-vous de vaiſſeaux une plage couverte ,
Et ce qui ſert à les y maintenir ?
Mais que de Saints je vois venir!
Ciel ! un Prêtre , une Vierge , un Évêque , un Apôtre !
Heureuſement j'ai de quoi les loger.
Quel eſt cet animal que l'on vient de charger ?
Remarquez fon oreille , & craignez pour la vôtre.
Son conducteur le fuit; il eſt ſuivi d'un autre
Connu pour ſon inſtinct , pour ſa fidélité.
Un autre encore ! il court.... quelle rapidité !
Il porte cornes fur la tête.
Laiſſons ces animaux pour un homme divin ,
Pour un Prophète
Aux élémens parlant en Souverain.
Voyez la demeure éternelle ,
Et la voiture fur laquelle
On fait qu'il en fit le chemin,
Regardez ce mortel qui croit que la diſette
Ne peut jamais troubler ſon ſort ;
En rempliſſant fon coffre fort ,
Vous pouvez diftinguer deux pièces qu'il rejette ;
Mais ſous vos yeux j'en puis faire paffer
Giv
152
MERCURE
Un qui , foigneuſement , viendra les ramaffen
Battez des mains ; vous devez voir , je penſe ,
Certain Italien de votre connoiffance ,
Qui , par les charmes d'un eſprit
Plus varié cent fois encor que fon habit ,
Fit quarante ans les plaiſirs de la France.
Je pourrois bien montrer aux curieux
Celui qui , le premier , enſanglanta la terre ;
Un ufurpateur odieux ;
Un vaſte empire ; un inſtrument de guerre....
Je finis . En recommençant ,
Vous en verrez encore autant.
(Par M. Pat .)
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
COLOMB dans les Fers , à Ferdinand &
Isabelle, après la découverte de l'Amérique;
Epitrequi a remportéle Prix de l'Académie
de Marseille, précédée d'un Précis hiftorique
fur Colomb , par M. le Chevalier de
Langeac. Vol. in-8 ° .
Ici tout eſt merveille , & tout eſt vérité. Racinefils.
A Paris , chez les Libraires qui vendent
des Nouveautés .
On n'a point encore dignement célébré
Colomb. Ses malheurs , fon courage , ſes
DEFRANCE.
grandes découvertes , leur influence offroient
à l'Hiſtorien des récits attachans , au Philoſophe
, des réflexions profondes , au Poëte ,
de magnifiques tableaux. L'hiſtoire ne montre
juſqu'à ce jour aucun monument digne
de lui. La poéſie ſur-tout a rougi des hommages
qu'on oſa lui rendre dans preſque
toutes les langues. S'il eût vécu dans les
fſiècles de l'antiquité , il eût inſpiré le génie
des Homères & des Virgiles. On peut regretter
que l'Auteur de la Jérusalem Delisi
vrée , qui , dans une de ſes octaves , a fait
l'éloge de l'illuſtre Génois , n'ait point chanté
l'Amérique découverte. Les prodiges de fon
imagination n'euſſent point été inférieurs à
ceux de ſon ſujet. L'exemple du Camoëns ,
qui venoit de célébrer les exploits de Vaſco
deGama , bien moins grands que ceux de
Colomb , devoit indiquer au Chantre de
Ferrare le choix de l'événement le plus merveilleux
que les annales du monde puiffent
offrir à l'épopée. Peut- être le Taffe jugeat'il
que cette révolution étoit encore trop
moderne; qu'elle ne ſe perdoit pas affez
dans ce lointain magique des tems , d'où le
Poëte peut faire fortir à ſon gré toutes les
merveilles & toutes les illuſions. Peut- être
auſſi l'origine obſcure de Colomb empêchoit-
elle de le choiſir pour le Héros d'un
Poëme , dans un ſiècle où tous les Arts , cultivés
par la ſeule Italie , ne ſervoient qu'à
embellir tous les préjugés. D'ailleurs , le
récit des exploits de Colomb eût été la ſatyre
:
1
下
1
Gv
MERCURE 154
1
des Rois , dont la race ſubſiſtoit encore ; &
les Poëtes Épiques furent preſque toujours
les flatteurs de la puiſſance.
Il est doux, il eſt confolant pour un grand
Homme de tranſmettre fa renommée à ceux
dont la voix diſpenſe l'immortalité. S'il eſt
perinisdepenſer qu'un motif de gloire entra
dans la vertu de Socrate , ildût boire la cigue
avec moins de regret & plus de courage , en
laiſſant après lui Xénophon & Platon. Mais
les grands perſonnages qui s'élèvent dans les
jours d'ignorance, font méconnus durant leur
vie , & quelquefois oubliés après leur mort.
Colomb éprouva le premier de ces malheurs.
L'importante révolution qu'il opéra
fur le globe le préſerva du ſecond , plus cruel
fans doute , & dont la trifte prévoyance eût
découragé plus d'un bienfaiteur du genrehumain
darıs ces ſiècles qui n'offrent que des
fables à l'imagination & des incertitudes
aux ſavans. Malgré la célébrité de Colomb ,
il nous manquoit encore un précis intéreſfant
qui renfermât tous les faits de fa vie.
Celleque nous a donnée Ferdinand ſon fils,
n'eſt qu'un journal prolixe qui peut fournir
des matériaux utiles. Robertſon n'a pas foutenu
dans ſon Hiſtoire d'Amérique la répuration
de celle de Charles- Quint , fi juſtement
célèbre par cette introduction , où
l'Auteur Anglois a développé , ſur le ſyſtême
féodal , des vûes moins neuves , moins elevées
,mais plus claires , mieux enchaînées
plus juftes que dans Montesquieu lui-même.
:
DE FRANCE.
ISS
Un autre Écrivain moderne, qui a mêlé tous
les tons & tous les ſtyles dans un ouvrage
fameux , s'eſt moins occupé de Colomb que
du monde qu'il a découvert. Un précis hiſtorique
ſur ce grand Navigateur doit donc
être accueilli favorablement , & la manière
dont M. le Chevalier de Langeac l'a tracé ,
en doit redoubler l'intérêt.
L'Auteur commence par une énumération
de tous les grands Hommes qui ont recueilli
beaucoup d'infortune& de gloire , & chaque
ſiècle en groſſit le nombre. Ce tableau qu'on
a déjà offert , mais avec moins dedéveloppement
, ne pouvoit être mieux placé qu'au
commencement de la vie de Colomb. Les
détails en ſont connus; je n'en ferai point
une analyſe ſuivie. Je choiſirai au hafard
ceux qui ferviront à mieux faire juger le
talent de l'Auteur. Il n'a point omis les premières
circonftances de la jeuneſſe de Colomb
, qui annonça de bonne heure l'enthouſiaſme
de la gloire.
:
" Né d'une famille honnête , mais réduit
>>à la pauvreté par les guerres de Lombar-
>>die , Colomb prouva de bonne heure
>> qu'avec des talens & du courage on eft
>> toujours ſupérieur à la fortune. Son pre-
>>' mier voeu fut de ſervir ſa patrie. Les Turcs
» & les Venitiens alliés lui faifoient la
>>guerre. Il fuivit avec tranſport un célèbre
Armateur de fon nom , redoutable à ces
ود
ود
رد deux Puiffances par fon audace & fes
Gvj
156 MERCURE
>> ſuccès. Témoin de pluſieurs combats , il
>> ſe ſignala dans un abordage , où ſon vaif-
>> feau&celui de l'ennemi s'enflammèrent
» & fautèrent enſemble , une rame lui ſervit
>> d'aſyle & de ſoutien ſur les flots. Quel
>> ſpectacle que celui de Colomb au milieu
ود des mers , luttant contre la mort,& ſauvé
>> à ſeize ans par fa deſtinée pour opérer la
>> plus étonnante révolution que jamais le
>>globe ait éprouvée ! il ſemble que malgré
>> trois fiècles écoulés , l'imagination foit
>> encore effrayée de ſon danger. "
Ce ſeul morceau prouve déjà que M. le
Chevalier de Langeac écrit avec l'eloquence
ſimple & noble que demande ſon ſujet. Le
dernier trait montre qu'il fait recevoir &
communiquer ces émotions fortes & vraies ,
ſignes certains du talent. On a dû remarquer
cette expreſſion heureuſe,ſauvéparfa
destinée. Quand ces fortes de beautés viennent
ſe placer fans effort dans le ſtyle , elles
le relèvent & l'enrichiſſent. Les vers en ont
encore plus beſoin que la profe; mais dans
l'un & l'autre genre les premières conditions
pour bien écrire font la clarté, la raiſon &
l'élégance. Il faut d'abord les remplir avant
de chercher les alliances d'expreſſions dont
on fait grand bruit depuis quelques années ,
&qui ne produiſent d'effet que lorſqu'elles
font eniployées à propos , comme dans
l'exemple que je viens de citer , lorſqu'elles
ſe dérobent ſous le charme d'une compofition
facile & naturelle.
DE FRANCE. 157
Il eſt temps de revenir à Colomb, & de
fuivre fon Historien .
" Un fameux Navigateur * , auquel on
>> devoit la découverte de Madère & de
» Porto- Santo, ſut diftinguer les talens de
>> Colomb , & lui donna ſa fille. Les récits
>> de ſon beau-père , & les Mémoires qu'il
"
reçut de ſa veuve , lui perfuadèrent de
>>>nouveau qu'on pouvoit obtenir à l'Occi-
>> dent les ſuccès obtenus ſur mer au Midi.
>>Dans une Ifle des Açores on avoit trouvé
ود fur la plage une ſtatue équeſtre; le piedeſ-
>> tal offroit des inſcriptions d'un caractère
inconnu ; mais le Cavalier , vêtu dans
>> le coſtume des Sauvages , avoit un bras
» étendu vers le couchant , & ſembloit in-
>> diquer cette route à l'audace des Naviga-
>>teurs. Les vents avoient pouffé ſur ces pa-
>> rages deux cadavres , dont les traits ne ref-
>> ſembloient pas aux hommes connus.
ود
>>L'autorité des anciens , & fur-tout la
forme de la terre , confirmoient Colomb
» dans ſes eſpérances déjà réaliſées par les
► Carthaginois.On fait qu'un navire de cette
>>nation avoit pénétré dans une Ifle dé-
>> ferte , couverte de bois , très- ſpacieuſe ,
» & coupée par de grandes rivières ; la
" beautédu climat décida même une partie
» de l'équipage à s'y établir. Mais le Sénat
>> de Carthage , inſtruit de ce ſecret , qui
>> lui parut dangereux , fit périr tous ceux
* Barthélemi de Pereſtrello.
८
:
و
158 MERCURE
>> qui pouvoient le répandre , & voulut que
» les autres , abandonnés dans l'Ifle , y
>> fuffent à jamais oubliés ; ſévérité profonde
>>& remarquable , & qui ſerviroit preſque
>>de ſolution à ce problême tant de fois
>>agite: fi la poffeffion d'un nouveau monde
>>a été plus utile que funeſte au genre hu-
>> main.»
Il nous ſemble qu'il eſt très-heureux de
rappeler tous ces faits. C'eſt s'emparer avec
art des acceſſoires intereſſans de ſon ſujet.
Cette découverte d'une ſtatue équestre dans
une Ifle des Açores , plaît à l'imagination
ſans la détourner trop long-temps. Elle la
livre à de vaſtes & rapides conjectures fur
l'ancien état de notre globe. Quelques
circonſtances pareilles , rapprochées avec
art , & foutenues du facile fecret des étymologies
, fuffiſent à des Érudits pour bâtir
& renverſer des ſyſtêmes. Quelques perſonnes
conteſteront ſans doute le voyage des
Carthaginois , quoique l'Auteur , dans ſes
notes , en ait raſſemblé toutes les preuves
exiſtantes. Mais les Lecteurs inſtruits lui fauront
gré de la réflexion qui termine ce paffage.
Pourſavoir fi la poffeffion d'un nouveau
monde a été utile ou funeſte, il faudroitentendre
quelques defcendans de ces Rois vraiment
paternels qui régnoient fur les paiſibles
Péruviens , de ce fameux Gatimozin , le
heros de l'Amérique ; mais leur race eft
éteinte. L'Amérique Méridionale n'eſt plus
-
DE FRANCE.
1992
peuplée que de Nègres & d'Européens corrompus.
On trouve encore l'homme primitif
dans les contrées reculées de l'Alie , се
berceau de la fociété, où pluſieurs peuples
ont conſervé leurs moeurs originelles ; dans
cette terre féconde que le temps n'a pas encore
uſée ſous les révolutions de la Nature
&fous celles des Empires. L'Amérique ,
dans l'eſpace de deux ſiècles , a perdu ſes anciens
habitans. Le Philofophe qui voudroit
ſe former une idée du premier état de la race
humaine , en trouveroit plutôt quelques veftiges
dans le centre de l'Afrique , dans la
patrie des lions & des tygres moins funeſtes
à notre eſpèce que les nations civiliſees de
l'Europe ne le furent aux Sauvages Indiens.
Ce tableau douloureux prouve trop que la
découverte d'un nouveau monde n'a été
qu'une nouvelle ſource de crimes &de malheurs.
Mais Colomb ne pouvoit prévoir
que l'agrandiſſement de l'Univers ſeroit une
cauſe deplus pour ſa dépopulation. Le genre
humain qu'il a cru ſervir , & qu'il a tant
illuftré , ne lui doit pas moins de reconnoiffance
& d'admiration.
M. le chevalier de Langeac va nous expofer
& les malheurs & les découvertes de
ce grand Navigateur. Je voudrois pouvoir
rapporter les pages éloquentes où il le peint
mendiant quelques foibles ſecours pour exé
cuter ſa vaſte entrepriſe ,& portant de Cour
en Cour , comme il le dit ,fon indignation &
fesprojets. On voit dans ce moreeau &
160 MERCUREG
dans pluſieurs autres , qu'il a médité Tacite,
&qu'il fent quelquefois comme lui. La na- i
vigation de Colomb eſt décrite avec d'autres
couleurs. L'Auteur varie ſon ſtyle avec lestableaux
différens qu'il parcourt. Ecoutons- le
lui-même.
" A peine Colomb fut en mer , que le
- gouvernail d'un de ſes vaiſſeaux rompit.
>> La ſuperſtition qui régnoit dans ſon équi-
>> page ne manqua pas de tirer de cet évé-
>>nement les plus ſombres préſages, & bien-
>> tôt il eut moins de peine à dompter les
» élémens que l'eſprit pufillanime de ſes
» compagnons. Mais quand la bouffole ne
>> fut plus un guide affſuré, que l'aiguille .
» aimantée fut moins exacte à chercher le
>>Nord , & que ſa direction s'altéra , la ter-
>>reur fut univerſelle; ils ſe croyoient en-
>> traînés par des flots qui ne permettoient
> plus de retour..........
f ود A force d'inſtances , l'Amiral obtint ,
>> comme une grâce , que trois jours ſeule-
> ment on ſuivroit encore l'entrepriſe. Le
>>premier fut fans découverte , le ſecond
>> ramena l'eſpérance. Des oiſeaux étran-
>> gers , & raffembles en troupes , un roſeau
> pouffé par les vagues , & dont la tige paroiſſoit
fraîchement coupée , des branches
d'arbriſſeaux que la mer agitée n'avoit pas
> encore dépouillés de leurs fruits , des plan-
>> ches , des débris flottans où le travail de
>> l'homme ne pouvoit ſe méconnoître , l'in-
- conftance & la variété des vents , les
"
ود
DEFRANCE. 161
" nuages même différemment grouppés &
>>: nuancés autour du ſoleil , perfuadèrent à
- Colomb qu'il étoit voiſin de la terre .........
>>-Le ſommeil étoit loin de tous les yeux , &
>>les regards avides s'attachoient au ſombre
>>h>orizon où la terre, ſi deſirée, devoit enfin
>- ſe découvrir. &c. &c. »
Ne reconoît- on pas dans tous ces détails
letalent de peindre ? Le ſtyle n'est- il pas orné
fans recherche , harmonieux & pittoreſque
ſans s'éloigner de la fimplicité de la proſe
qui rejette , dans preſque tous les genres , &
fur-tout dans l'hiſtoire , les tours trop poétiques
, & les expreſſions trop figurées.
L'Amérique ſe découvre enfin. " Quel
>> moment pour Colomb! (continue l'Hif-
>> torien) la joie , le repentir arrachoient
» des larmes; onétoit à ſespieds, on l'élevoit
>> en triomphe , on s'embrafſoit , on oſoit
>>partager ſa gloire. Cet étranger , cet en-
>> nemi , qu'un inſtant plus tôt on vouloit
» mafſacrer , étoit l'unique objet de l'en-
>> thouſiaſme , du reſpect & d'un culte uni-
>> verſel; ce n'étoit plus un homme , c'étoit
:un Dien qui venoit d'enchérir ſur le cou-
>> rage de tous les fiècles. >>
Ce mot enchérir , qui eſt ordinairement
familier , eſt placé dans cet endroit avec goût
& bonheur. Il produit un bel effet , parce
qu'il s'unit à une grande idée. C'eſt- là un des
premiers ſecrets de l'art d'écrire. C'eſt celui
qu'ont poffédé , dans un degré ſupérieur, les ..
deux plus étonnans Écrivains du dernier
162 MERCURE
fiècle , Paſcal & Boffuet. J. J. Rouſſeau
dans le nôtre , s'eſt ſervi , avec ſuccès , de ce
contraſte, qui naît de la popularité des termes
& de l'élévation des penfees , des ſentimens
ou des images.
On ne peut qu'indiquer aux Lecteurs le
portrait d'Alexandre VI , qui donne à Ferdinand
les pays découverts par ſon Amiral.
Ils feront frappés des traits mâles & profonds
fous leſquels M. le Chevalier de Langeac
a fu lepeindre. Il a voulu lier auffi à fon
ſujet l'épiſode intéreſſant de Jeanne , fille
d'Iſabelle ,fi connue dans l'histoire par les
malheurs defon amour pour un époux trop
indifférent , & qui , née près du trône ,fut
aimerjusqu'à ladémence. L'Hiſtorien ſemble
oublier fon héros un moment; mais il fait
rentrer cet épiſode dans fon récit principal ,
par cette réflexion: " C'eſt elle , dit-il , que
>> les malheurs de Colomb euſſent intéreſſé ,
» ſi l'amour de Philippe n'eût pas perdu ſa
>> raiſon. Quelle Souveraine , ſi le bonheur
>>de fes peuples eût été l'objet de ſa vive
» ſenſibilité!
•Le retour de Colomb en Eſpagne eſt écrit
avec la même élégance & le même ſoin que
ſa première navigation. Il ſe rembarque
pour d'autres expéditions. Il trouve cette
région nouvelle inondée de ſang.
" Deux cens hommes , vingt chevaux &
>> trente chiens eurent à combattre cent
> mille hommes ,& en furent vainqueurs. »
Combien cette préciſion vigoureuſe eſt
DEFRANCE. 163
an-deffusdeces longues déclamations , cent
fois répétées , fur les maſſacres de l'Amérique!
c'eſt un grand art , mais un art bien
ignoré que celui de renfermer une page dans
ane ligne ,& un volume dans une page.
i
Les bornes d'un extrait nous empêchent
de ſuivre l'Auteur dans le détail des nouvelles
conquêtes & des infortunes de Colomb.
Les perfécutions qu'il eſſuie d'Ovando
& de Bovadilla , nommés Gouverneurs de
Saint Domingue à ſa place ; l'ingratitude de
Ferdinand & d'Iſabelle; ſa captivité; toutes
ces circonstances font retracées avec force ,
avec nobleffe. L'ufurpation d'Améric-Vefpuce,
qui donna fon nom au monde qu'avoit
découvert Colomb , amène une réflexion
bien honorable pour les Lettres.
"
Le Florentin , qui n'avoit ſuivi que la
>> route du hardi Genois , & n'avoit abordé
» qu'aux mêmes terres , ofa publier , à fon
>> retour , une relation de ſes voyages , qu'il
ود
ود
رو
ود
ود
donna pour des découvertes. Son Ouvrage
fur lu &perfuada. C'eſt à cette preuve de
>>l'empire des Lettres qu'il faut reconnoître
combien elles font néceffaites à la puiffance
, puifque la gloire même a beſoin
de leurs fecours; elles feules ont enfin
remis le fourbe à ſa place ; mais alors ,
> plus connu par fon Livre que Colomb
>> par fes travaux , Améric parvint un inf-
>> tant à l'éclipfer ; aujourd'hui même en-
>>core, l'habitude d'une injuftice a prévalu
. contre la vérité , &c . &c.
"
164 MERCURE
On ne peut rien ajouter à cette courre&
noble apologie des Lettres amenée ſi naturellement.
Tous les grands Hommes les ont
appelées auprès d'eux pour célébrer leurs
triomphes ou leurs vertus , pour étendre
leur renommée, embellir leur repos ou confoler
leurs malheurs. Les hommes puiſſans
qui ont perſécuté cette claſſe paiſible , vouée
à la culture des Arts , n'ont au contraire
montré que leur foibleſſe & la crainte de
trouver des juges.
Mais je me hâte d'arriver à un des momens
les plus attendriſſans de la vie deColomb.
Après avoir été chargé de chaînes , il
eſt aſſez grand pour pardonner à Ferdinand ,
& tente un troiſième voyage. Une tempête
l'affaillit à la hauteur de Cuba. Il eſt obligé
de s'échouer lui-même à la Jamaïque. Jeté
dans une Ile ſauvage , ſans vivres , fans ſecours
, dans l'impoſſibilité d'en demander à
la feule Colonie dont il eût droit d'en attendre
, * il étoit mourant & couché dans
les débris de ſon navire. On ſe révolte contre
lui. La férocité des Eſpagnols , qui lui reprochoient
des malheurs dont il étoit la première
victime , menace de l'affaffiner. Deux
pourtant ſe dévouent pour lui. Ils s'embarquent
ſur un canot. L'un devoit inſtruire le
Gouverneur de Saint-Domingue de la détreffe
de Colomb ; l'autre , porter aux Sou-
* Saint-Domingue , dont Ovando , ſon ennemi ,
étoit Gouverneur .
4
DE FRANCE. 165
verains d'Eſpagne une lettre , où il leur
mandoit : « Qu'après vingt ans de dangers
>> effuyés à leur ſervice , & tels que per-
> fonne encore n'en pouvoit citer de pa-
"
"
८१
reils , il ignoroit s'il poſſédoit une obole
>> au monde , s'il avoit une maiſon qui pût
lui ſervir d'aſyle , & qu'il ne ſe connoifſoit
d'aſſuré que les chaînes qu'il avoit
portées , & l'infamie dont elles avoient
>> couvert ſon front.
:.... Comme cette lettre auroit dû punir les
perfécuteurs de Colomb , s'ils avoient été
capables de remords ! comme elle doit les
flétrir dans la poſtérité ! Il n'eſt rien de plus
touchant que cette ſituation d'un grand
Homme,qui ſe venge de ſes ennemis en leur
1 rappelant au bord du tombeau ſes ſervices
&leurs outrages. Le feul Béliſaire aveugle ,
mendiant une obole ſous les chaumières qu'il
adéfendues , offre un ſpectacle plus fublime
encore. Les dernières pages de ce précis infpirentun
grand intérêt. Nous en choifirons
quelques fragmens. 1-1
:
2 Colomb ne pouvoit exiſter avec ſes
chagrins. Il ne revit plus ſon frère ; & la
mort , à cinquante-neuf ans , termina ſa
>> pénible carrière. Dans cet unique inſtant
>> Ferdinand parut ſe rappeler ſes ſervices.
>> Il voulut que le corps de l'Amiral fut
> tranſporté avec pompe de Valladolid à la
grande Egliſe de Séville; &fur le marbre
>> de ſa tombe , il ordonna qu'on gravât ce
terrible aveu : Colomb donna un nouveau
166 MERCURE
» monde aux Royaumes de Caſtille & de
» Léon. Ces mots étoient le titre ſacré qui
33
"
t devoit affurer aux enfans les graces promiſes
à leur père. Mais Ferdinand ne
• ſe ſouvint que dans une infcription des
bienfaits " du malheureux Genois.
"
•
•
•
•
» Enfin , pour le bonheur du monde , la
>> mort de ce Tyran termina ſes injuftices.
» C'eſt de lui que diſoit un Prince d'Italie :
>> Avant de compter fur ſes promeffes, je
> voudrois qu'iljurât par un Dieu auquel il
> crút. Ce mot eſt l'hiſtoire de ſon âme &
» de la vie. »; :
M. le Chevalier de Langeac , pour completter
l'hiſtoire de Colomb, fait rapidement
celle de fon fils & de fon petit-fils , qui
n'héritent que de ſes infortunes.
* Il ne reſta de ce nom célèbre que la
>> jeune Ifabelle , mariée depuis deux ans à
>> Dom George de Portugal. Le foible ef-
>> pace de ſoixante- treize années vit briller
»& s'anéantir cette race entière , qui , mal-
» gré la perfecution & fon origine preſque
» inconnue , mérita , par l'éclat d'un ſeul
homme , de s'élever à l'alliance des Rois.
Cette Famille illuſtre s'eſtéteinte dans une
branche de la Maiſon de Bragance , & n'a
laiffé d'elle fur la terre que le ſouvenir
d'une grande gloire & d'une plus grande
infortune. »
ود
Ces citations fuffifent pour justifier nos
DE FRANCE. 167
éloges. Ce ſtyle nous paroît celui de l'Hiftoire
; il eſt pur , clair , élégant & foutenu.
Le récit a du mouvement & de la
variété; il eſt ſouvent animé par cette éloquence
d'une ame forte & courageuſe qui
s'enflamme pour la gloire & la vertu , &
s'irrite contre leurs ennemis . Cet Ouvrage
fait defirer que M. le Chevalier de Langeac
s'occupe du genre hiſtorique , trop négligé
des jeunes talens. Il leur donne un
exemple digne d'être ſuivi. Les beautés
neuves en Eloquence , en Poéſie s'épuiſent
de jour en jour. Les combinaiſons dramatiques
fur-tout deviennent rares & difficiles .
L'Histoire offre une gloire nouvelle aux
Écrivains diftingués. La mémoire peut rafſembler
dès la jeuneſſe les faits célèbres , les
grandes époques , & travailler de loin pour
la raiſon&l'expérience. Un grand nombre
d'événemens modernes ont toute la majeſté,
tout l'intérêt de ceux de l'antiquité. Il
nese trouvera plusfans doutel'homme devant
qui la terre ſe taifoit. Mais les plus beaux
fiècles font-ilsdonc ceux où quelques Conquérans
ont envahi l'Univers ? L'Hiſtoire
n'eſt alors que celle d'un peuple ou même
d'un homme. Quand on lit les Thucydides
&les Tite-Lives , on admire les peuples
dont ils ont écrit les Annales; mais on s'indigne
de voir les Arts & la Liberté refferrés
dans une petite portion du Globe peuplée
de Républicains orgueilleux qui ne comptent
au-delà de leur patrie que des eſclaves &
168 MERCURE
des barbares. Aujourd'hui les lumières font
répandues également chez pluſieurs Nations
de l'Europe digues d'être rivales.
Chacune a ſes Loix , ſes Mooeurs , fes Révolutions
, fes grands Hommes , ſon Induſtrie
&ſa Politique. Quelques - unes ont produit
des Philoſophes illuſtres , des Poëtes ,
des Orateurs fameux, qui tous ont un génie
différent , quoique tous formés ſur les
chef - d'oeuvres de la Grèce & de Rome.
Ajoutez à tous ces tableaux celui des progrès
de l'eſprit humain , la perfection de
toutes les Sciences , de tous les Arts , qui ,
par leur développement ſucceſſif , préparent
lentement à l'homme des découvertes
que les eſpérances les plus audacieuſes du
génie oſent à peine entrevoir. L'imagination
ſera plus frappée peut-être du ſpectacle de
ce Peuple-Roi qui marche pendant fix fiècles
à la conquête de tous les autres , &
croit ne remplir que ſa deſtinée ; mais les
ſpectacles que préſente l'Univers moderne
font plus inſtructifs , plus dignes d'attacher
les yeux du Sage , plus variés & plus conſolans.
Sous le Règne de Louis XIV , la puifſance
de certaines opinions dominoit tous
les efprits ,& leur faiſoit porter dans l'Hiftoire
des préjugés nuiſibles à la grandeur de
ſes vûes , à l'impartialité de ſes jugemens.
Des opinions contraires ont produit le même
effet ennos jours. Un autre excès a pris la
placedu premier. Les momens de l'enthouhalme
1
DE FRANCE. 169
Gaſmene ſont point favorables aux médita
tions ſages & profondes qui doivent occuper
l'homine chargé de tranſmettre aux
ſiècles futurs le récit des ſiècles pafles. Au
jourd'hui cet enthouſiaſme s'eſt ereint. Les
déclamations nombreuſes qu'il a produites
font oubliées. Les eſprits font calmes. La
raiſon & le goût proſcrivent toute eſpèce
d'exagération dans les idées même utiles.
Voici le moment d'apprécier avec juſteſſe
leshommes& les choſes. Voici le moment
où doit s'élever l'Hiſtorien .
* Ces réflexions nous entraînent trop loin;
mais l'effet de tout bon Ouvrage eſt d'émouvoir
celui qui lit &qui ſent. En parcourant
Ouvrage, dont nous avons rendu compte,
nous avons eu beſoin de mêler quelques
idées à celles de l'Auteur.
Après l'analyſe du Précis ſur Colomb , il
faut parler de l'Épître qui a remporté le
prix à l'Académie de Marſeille.'
Nous obferverons d'abord avec plaiſir
que cette Académie peut citer plus d'un
Concours célèbre. C'eſt elle qui propoſa , il
-y a quelques années , l'Eloge de la Fon
taine , & qui vit deux Orateurs diftingués
diſputer&mériter le prix. L'un ſe ſert habilement
de cette Métaphyſique ingénieuſe
qui remonte à tous les procédés des Arts , qui
cherche & développe la marche du génie
dans ſes produtions. Il emploie toutes les
reffources de l'efprit pour analyſer les beau-
-tésque trouvoir l'instinct de la Fontaine. Il
N°. 12 , 23 Mars 1782. H
:
170 MERCURE
a eu la gloire de faire naître à chaque inftant
des idées fines, profondes , nouvelles ,
inattendues , d'un ſujet qui ne ſembloit exiger
que des ſentimens aimables & un
ſtyle naturel. L'autre , qui paroît avoir
moins médité , moins raſſemblé toutes ſes
forces fur fon Ouvrage , peint avec une
élégance facile , une grace abandonnée , celles
du ſimple La Fontaine. En les peignant ,
il reproduit tout leur charme ; il donne le
defirde relire les Fables du Bon-Homme. Le
Panégyriſte fait plus aimer la Fontaine , s'il
eſt poſſible , & la Fontaine fait aimer le
Panegyrifte. Marſeille enleva dans le même
remps à Paris l'éloge de Racine. Un de
ceux qui avoit loué La Fontaine , rendit le
même hommage au grand Poëte tragique
dont il eſt le Diſciple. L'Éloge eft digne du
Maître , & les Notes qui le ſuivent ne ſont
point inférieures aux Commentaires fur
Corneille. Après des noms auſſi célèbres , il
eft honorable pour M. le Chevalier de Langeac
d'être couronné au même Tribunal.
L'Académie de Marſeille , qui avoit prefcrit
le ſujet, n'avoit laiſſe de libre que la manière
de le traiter. Ce ſujet, ſi je ne me
trompe, étoit du nombre de ceux qui
demandent une grande étendue ou une
alluſion paffagère. Les Sociétés Littéraires
ſe font trompées plus d'une fois en indiquant
elles mêmes les ſujets en profe , &
fur tout en vers. C'est à l'Auteur ſeul
qu'appartient ce choix, Seul il peut juger
DE FRANCE. 171
de la forme&de la meſure qu'il doit don
ner à ſon Ouvrage. Comment peindre
Colomb en deux cent vers ? Une Ode
feroit froide parce qu'elle ne pourroit être
qu'hiſtorique *; un Poëme ſeroit trop vague;
une Epître eſt le ſeul plan qu'on puiffe
adopter , & c'eſt celui de M. le Chevalier
de Langeac .
Il place ſon Héros dans la ſituation la plus
favorable pour ſuppoſer une lettre.
" Lorſque Colomb, chargé de chaînes ,
>> fut arrivé du Nouveau-Monde , Ferdi-
>> nand & Iſabelle ne tardèrent pas à fon-
>> tir combien cet événement devoit nuire
à leur gloire ; ils s'empreſsèrent done ,
» pour réparer en quelque forte une ſi
cruelle injure , d'inviter l'Amiral à venir
» à la Cour, & lui envoyèrent une ſomme
* Je connois quelques belles ſtrophes d'une Ode
commencéeſur ce ſujet. L'Anteur , qui joint beancoup
de talent à beaucoup de modeftie , ſentit l'imi
poſſibilité de l'animer par des mouvemens lyriques,
&l'abandonna bientôt. Il s'occupe d'un Poëme fur
les jardins , comme M. l'Abbé de l'Iſle , fans pré
tendre lutter contre un auſſi grand Verificateur ;
mais il a eu l'avantage d'être lui même l'Architecte
&le Deffinateur deles jardins; il afait les vers ſous
lesarbres qu'il a plantés ; il adû reproduire des ſentimens
vrais , des idées originales , & trouver des
images naturelles. Il faut vivre auprès de la Nature
pour la bien peindre, &ne pas la copier fur les def
criptionsdéjà faitespar les premiers Poëtes qui l'ont
obfervée.
!
:
/ Hif
174 MERCURE.
>> d'argent ſans le rétablir dans ſes droits.
>> C'eſt à cette invitation & à ce préſent que
>> Colomb répond par l'Epître ſuivante. »
Le commencement eſt plein de verve &
de fierté.
Non , gardez loinde moi vos impuiſſans regrets !
Je ne veux rien de vous , ni remords ni bienfaits :
Je ne veux rien de vous , Ferdinand , Iſabelle ;
C'eſt à deux Univers que Colomb en appelle , &c.
1
Peut-être condamneroit- on dans un autre
Ouvrage un début auſſi véhément ; mais il
eſt très-naturel que le premier ſentiment
de Colomb ſoit celui de l'indignation qui
éclate contre ſes oppreffeurs. Les beaux
vers ſe préſentent en foule dans cette Épître.
Nous choiſirons ceux qui n'offriront point
les circonstances déjà tracées dans le Précis;
car le Poëte & l'Hiſtorien ont dû néceſſairement
ſe rencontrer.
Colomb peint l'état de l'Europe quand
il conçut ſes projets ,
Et Veniſe , & l'Empire , & la foible Angleterre ,
M'offroient des préjugés la crainte héréditaire ;
La France , dans l'effroi , ſur un trône ſanglant
Oſoit, après un monſtre , élever un enfant,
- Près de vous , dit- il à Ferdinand & Ifabelle,
je portai mes eſpérances.
Malheureux ! où le ſort m'offroit-il un refuge?
Que d'affrontsdévorés ! quels rivaux !&quel juge!
DE FRANCE.
173
Devos égaremens un Moine adulateur ,
Entre le crime & Dieu , ſouple médiateur ,
Forma de ſes pareils un vil aréopage .
C'eſt-là que l'ignorance inſultoit mon courage.
Sous leur ſtupide orgueil il me fallut plier;
Mes projets , devant eux , vinrent s'humilier.
4
:
Ces vers font remplis de penſées fortes
ſans enflure; le ſtyle en eſt plein , ferme &
précis ; ceux- ci ſur-tout uniffent la richetfe
de l'expreſſion à la profondeur du ſens :
Entre le crime& Dieu , ſouplemédiateur.
Mesprojets devant eux vinrent s'humilier.
En voici d'autres qui décèlent une ima
gination poétique.
Des vents quej'ai ſoumis aux voiles moins craintives ,
L'effort féditieux m'entraîna loin des rives .
J'ai courbé le premier ſous le poids d'un vaifſeau ,
Les flots amoncelés d'un Océan nouveau.
J'ai vu dans ces climats , obſtinement rébelle ,
Cet aimant conducteur être au pôle infidèle.
La première deſcente de Colomb cu
Amérique fournit au Poëte des peintures
qu'il a ſu rendre intéreſſantes & animées
malgré le plan étroit où il étoit reſſerré.
L'idée qu'il lui donne dans le moment où il
débarque en Amérique mérite d'être citée.
Quoi! j'ai pu dans ces lieux me ſouvenir d'un maître
Allerchercher des Rois quand j'avois droit de l'être !
Hiij
174 MERCURE
Ah! Dieu ! dans ces forêts que ne ſuis-je roſté!
Préférable aux grandeurs , j'avois la liberté ;
Je pouvois près de moi lui fonder un aſyle ,
Atous les opprimés ouvrir un port tranquille;
Sans lois que la raiſon , ſans maître que les cieux ,
Votre Europe déſerte auroit peuplé ces lieux , &c.
Peut - être Colomb n'a jamais eu cette
idée; mais il eſt beau de trouver dans fon
coeur des ſentimens qu'on puiffe prêter à un
Héros fans reſter au-deſſons de lui .
Colomb à fon retour eſt prêt de faire
naufrage & de perdre ſa renommée ; il
s'écrie :
Tranquille fur mes jours ,jetremblois pour magloire.
Ce vers éclaire l'ame de tous les grands
Hommes; il en révèle le ſecret.
Le mouvement qui termine cette Epître
eft fupérieur à tout le reſte.
Non: je ne veux pas même , à vos bienfaits rébelle ,
Vous laiffer réparer cette offenſe cruelle;
Je veux être opprimé , je ſuis fier de ſouffrir.
Je n'ai rien obtenu qu'un monde à découvrir ;
L'honneur m'a trop payé! mes fers ſont ma richeſſe..
Près de moi ſuſpendus , ils me ſuivront ſans ceſſe ;
Mon bonheur avec eux ſera de m'irriter.
Chaque jour à mes fils je veux les préſenter ;
Je veux , dans le tombeau quand il faudra deſcendre,
Qu'avec moi renfermés , ils pèfent fur ma cendre;
Qu'unjour, l'homme accablé ſous d'injuſtes revers ,
DE FRANCE.
175
S'indigne&ſe conſole en retrouvant mes fers ;
Qu'ils rappellent aux Roismonnom, mmaarécompenfe,
Et ſervent à l'envi ma gloire & ma vengeance.
Quand on s'élève à l'Eloquence tragique
dans une Epître de ce genre , on ne peut
aller plus loin. Ne doutons point que ces
derniers vers déclamés fur le Théâtre dans
la même ſituation n'y répandiffent la plus
vive émotion .
Je n'ai rien obtenu qu'un monde à découvrir.
Chaquejour à mesfilsje veux les préſenter.
e Ces traits énergiques , ſimples & vrais
appartiennent au plus grand talent. Nous
lalſſons au Critique de profeſſion le ſoin de
rechercher quelques phrases , quelques hémiſtiches
à reprendre ; nous aimons mieux
nous livrer au ſentiment des beautés qui
nous ont frappés dans la profe & dans les
vers. Le Précis & l'Epître doivent donner à
M. le Chevalier de Langeac une place diftinguée
dans la Littérature. Il avoit déjà
plus d'un titre , mais non pas de ſi conſidérables.
Il a joint à ſon Précis hiſtorique un
petit nombre de Notes preſque toutes relatives
à l'Exorde qui renferme les noms
de quelques grands Hommes perfécutés.
On y trouve pluſieurs faits connus préſentés
avec un nouvel intérêt , & quelques autres
totalement ignorés. On y remarquera
un Fragment traduit de la vie d'Agricola ,
qui nous a paru conferver la profondeur
Η ιν
2
276 MERCURE
L
H
&la briéveté de l'original. Ces Notes feront
fur- tout précieuſes pour les ames honnêtes,
par les éloges que l'Auteur y donne à
quelques Ecrivains célèbres encore vivans ,
MM. Diderot , Marmontel , de la Harpe ,
&c. La justice qu'il leur rend pourra déplaire
àde jaloux détracteurs ; elle recevra même
de malignes interprétations ; car dans ce
fiècle on pardonne plus les fatyres que les
louanges . Mais le jeune homme qui aime
les Arts a beſoin de rendre hommage à ſes
modèles. Nul intérêt n'entre dans ſes éloges.
Il acquitte la dette de la Nation, ſouvent ingrate
, & devance le jugement de la poſtérité.
J'aime qu'au nom d'Homère il s'anime & rougiffe ,
Qu'à celui de Zoïle il s'indigne & frémiſſe.
Il parle avec tranſport des Maîtres de ſonArt.
:
P.S. La partie typographique de cet Ouvrage
fait le plus grand honneur aux Preffes
de M. Didot l'aîné , rival des Elzévirs & des
Baskerville. MM. Marillier & Delaunay ,
dont les talens brillent fouvent réunis , l'ont
erné de leurs Deſſins & de leurs Gravures.
DE FRANCE. 177:
DISCOURS fur la vie Religieuse , ſuivis
-des Discoursfur l'amour de Dieu & fur,
l'Oraiſon Dominicale , dédiés à Madame ,
LOUISE de France, par M. l'Abbé Affelin ,
ancien Vicaire Général de Glandèves,
2 Volumes in- 12 . A Paris , chez l'Auteur
, rue des Poules , quartier de l'Eſtrapade;
& Delalain le jeune , Libraire , rue
Saint Jacques.
Pour donner une idée de cet Ouvrage,
nous allons prendre l'eſprit de l'Auteur. Il
établit trois caractères diſtinctifs de l'ame
religieuſe , la Reconnoissance, la Fidélité
la Confiance, ce qui lui fournit la matière
devingt Diſcours. Les deux premiers tendent
àprouver combien il eſt juſte de reconnoître
le bienfait de ſa vocation , & combien il eſt
dangereux de l'oublier .
Dans fix Diſcours far les voeux,M. l'Abbé
Affelin préſente alternativement ce que ces
voeux ont d'obligatoire , & ce qu'ils ont
d'honorable &de confolant pour les Religieuſes.
Pluſieurs Diſcours ſur la Solitude , fur
l'Eſprit intérieur , l'Oraiſon & la Mortification
, préſentent un grand nombre de maximes
, de comparaiſons & de traits propres
à foutenir la ferveur du Cloître .
En traitant de la néceſſité de la Perfection
, l'Auteur expoſe des vérités fortes,
appuyées de déciſions exactes ; & pour em
Hv
178 MERCURE
inſpirer le goût aux perſonnes conſacrées à
Dieu , il y joint des réflexions relatives à la
dignité de leur état; il les engage à ſe reſpecter
elles-mêmes , &à ne point dégénérer.
Dans le Diſcours ſur la Fidélité auxpetites
chafes ,M. l'Abbé Aſſelin fait apprécier les
plus légers ſacrifices par la gloire qui en revient
à Dieu , & par notre utilité perſonnelle
, & il s'applique à relever ſon ſujet
par tous les moyens qui peuvent animer la
ſenſibilité & l'imagination.
En expoſant les abus de la direction & les
dangers de la tiédeur, M. l'Abbé Affelin
achève de traiter les matières relatives à
la fidélité d'une ame religieuſe. Dans l'entretien
fur la direction, il expoſe les abus ,
indique les remèdes , réfute les prétextes ,
peint fortement les dangers de cette apathie
de l'ame qui conduit à l'indifférence & au
dégoût.
LesDifcours ſur l'excellence de la vocarion
à l'état Monaftique , ſur le ſacrifice de
Fame religieuſe, ſur la ſageſſe de l'ame
folitaire, ſur la fidélité de Dieu envers ſes
Epouſes , tendent à offrir aux perſonnes qui
vivent dans le Cloître les tableaux du bonheur
de leur état,comparés aux malheurs &
aux dangers du monde.
On trouve à la fuite de l'Ouvrage des
Diſcours fort intéreſſans ſur l'Amour de
Dieu & fur l'Oraifon Dominicale.
(
Sans doute que nous en avons dit affez
pour prouver que ce Livre eſt fait pour
DEE FRANCE.
199
être lû avec autant d'utilité que de plaisir.
M. l'Abbé Aſſelin a du goût , de l'onction ,
de la vigueur & de l'adreſſe ; on reconnoît
en lui un homme habile à manier l'arme
puiſſante du raiſonnement.
SPECTACLE S.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi 11 de ce mois , Mlle Sainval
cadette , que ſa ſanté éloignoit du Théâtre
depuis un an , a reparu par le rôle de Monime
,dans Mithridate , Tragédie de Racine ,
& le Mercredi ſuivant , par le rôle d'Inès,
dans la Tragédie de la Motte.n
ינ
Nous parlerons ſeulement ici de l'effet
que cette Actrice a produit dans le rôle
d Inès , qui nous ſemble plus analogue à la
nature de ſon talent que celui de Monime.
Rien de plus intéreſſant que la fenibilité
qu'elle a déployée dans le perſonnage de
cette épouſe infortunée. Elle a arraché
des larmes de tous les yeux , & parlé à tous
les eſprits; elle a prouvé que ſi la ſanté de
Mademoiselle Sainval n'eſt pas encore affez
parfaitement rétablie pour lui permettre de
faire uſage de tous ſes moyens , au moins
cette aimable Actrice n'a rien perdu de fon
mérite ,ni de cette intelligence qui y ajoute
Hvj
180 MERCURE
encore , & qui diftingue principalement les
grands Acteurs tragiques.
Le Samedi 16 , on a fait la clôture de ce
Théâtre par une repréſentation de Tancrède
& de la Gageure Imprévue. Entre les deux
Pièces, M. Dorival, Comédien auſſi eſtimable
par les qualités de ſon âme que par celles
qui le rendent précieux dans l'emploi dont
il eſt chargé , a prononcé le Diſcours fuivant.
MESSIEURS ,
ン
Chaque fois que nous venons retracer à vos yeux
le tableau des paffions & des foibleſſes humaines , it
n'eſt aucun de nous qui n'éprouve, aux approches
de la Scène , une inquiétude ſecrette , une agitation
pénible; je le dirai , Meſſieurs , une crainte preſque
décourageante qui agit ſur la mémoire , ſur l'organe ,
enchaîne les moyens , repouſſe les élans de l'âme , &
ne nous laiſſe que l'effrayante perſpective de la difficulté
de notre Art. Cette appréhenſion , dont les
fuites ſont ſi fureſtes pour nous , n'a cependant
qu'une cauſe très-légitime ; elle ne peut être produite
que par une juſte méfiance de nos talens , &
fur tout par le defir ardent de mériter vos fuffrages.
En effet , Meſſieurs, & vous vous en êtes apperçus
plus d'une fois , à peine les premiers témoignages de
votre bienveillance ſont-ils parvenus juſqu'à l'Ac
teur , intimidé d'abord par la préſence de les juges ,
qu'il éprouve un changement ſubir. Il commence à
ſe maîtriſer lui-même ; ſes geſtes deviennent naturels
, ſes intonationsjuſtes. Ameſure que vos applaudiffemens
le dégagent de ſes liens , fon âme s'étend,
ſa ſenſibilité ſe développe , ſe communique ; il
s'identifie avec le perſonnage qu'il repréſente ; la
DE FRANCE. 18t
fituation ſeule le commande ; enfin , il parvient à
produire cette heureuſe illuſion qui doit faire le
charme de nos jeux. Oui , Meſſieurs , vos plaiſirs
font unis avec nos ſuccès ; & cette réflexion , à laquelle
notre amour-propre s'attache avec complaifance
, nous donne le droit de réclamer la continuation
de vos bontés. Nous ſommes à la veille de
redoubler nos efforts pour les mériter. En paſſant.
dans ce Temple nouveau , que la munificence Royale
vient d'élever à la gloire de l'Art Dramatique , nos
premiers ſoins feront conſacrés à y raſſembler tout
ce qui peut contribuer à votre agrément , & donner
de la pompe à nos repréſentations. Vous dire qu'il
fera le dépôt des richeffes que les grands Hommes
de la Nation nous ont confiées, c'eſt vous en afſurer
le domaine; c'eſt vous ſupplier d'en faire le tribunal
où vous rendrez ces arrêts mémorables , qui fixent à
jamais le rang des Ouvrages & la réputation des
Auteurs. Puifliez - vous , Meſſieurs , y accueillir , avec
verre indulgence ordinaire, les marques de notre
zèle , les efforts de nos foibles talens , & les témoignages
de notre reſpectueuſe reconnoiſſance.
Ce Diſcours , que l'on a écouté avec une
très- grande attention , a été univerſellement
applaudi par les Spectateurs , dont l'amourpropre
a dû , en effet , être très - flatté. Le
Comédien , en rappelant au Public ſes droits
à établir & à confolider les réputations , n'a
pu que lui être fort agréable. M. Dorival lui
a parlé des arrêts mémorables par lesquels il
peut fixer à jamais le rang des Ouvrages ,
&c.Ah! c'est bien la l'occaſion de nous écrier
ànotre tour : Puiſſe donc le Public rendre
enfin des arrêts réellement mémorables , ne
point affigner à des Ouvrages médiocres à
182 MERCURE
des ſuperférations prétendues dramatiques ,
à des Pièces qui preſentent le ſpectacle honreux
de l'extrême licence de nos moeurs , le
rang qui n'eſt dû qu'aux Drames inſpires par
le genie , par le goût& par le reſpect dû à la
faine morale ! Puiffe-t'il ne faire une réputatien
qu'aux Auteurs qui auront ſuivi les
traces de nos Maîtres , ou introduit au
Théâtre des innovations que la raiſon , la
vérité& la décence pourront avouer !
La Comédie Françoiſe , en retournant dans
le quartier de laCapitale * où les connoiffan
ces ſe puiſent ,&d'où elles ſe répandent, doit
éprouver une révolution; & cette révolution
peut lui être auſſi avantageuſe que celle
qui l'en a arrachée lui a été fatale. Iln'eſt plus
temps de faire aucune réflexion ſur le parti
qu'on a pris d'affeoir tous les Spectateurs ,
même au parterre. En réſultera t'il pour
l'Art des inconvéniens heureux ou funeftes ?
c'eſt ce que la ſuite fera connoître. On peut
toujours aſſurer que l'on y jouira d'une tranquillitédonton
ne jouiſſoit pas dans ces parterres
tumultueux , où les cabales , enhardies
par l'efpérance de ſe cacher dans la
foule , perfécutoient de vrais talens pour accorder
aux médiocres les fuffrages les plus
bruyans. Sûres de n'être plus écraſées, ſouvent
* La nouvelle Salle de la Comédie Françoiſe,
établie ſur le terrein de l'ancien Hôtel de Condé,
Fauxbourg Saint Germain , s'ouvrira le Mardi 9
Avril prochain.
:
-
DE FRANCE. 183
même inſultées par des gens ſans aveu , fans
éducation , ſans principes d'honnêteté & de
délicateſſe , les perſonnes à qui leur âge &
la réflexion ont donné une certaine expé
rience , viendront juger avec un ſentiment
pur & vrai les ouvrages & les talens qu'on
mettra ſous leurs yeux. Nous ne craignons
que pour la jeuneſſe, à laquelle on a deſtiné
un paradis dont les places ſeront fixées au
taux des anciens parterres. Enfermée dans
une loge affez vaſte , mais trop peu encore
pour le grand nombre de jeunes Amateurs
du Théâtre, ſe trouvera-t'elle bien de la réunion
des miaſines que l'air doit élever
juſqu'à l'emplacement qui lui eft confacré ?
Qu'on ne s'y trompe pas plus la jeuneſſe
eſt ſaine , & plus elle est facilement
affectée des exhalaiſons que produiſent des
corps échauffés , & qui portent trop ſouvent
avec eux le germe des maladies les plus dangereuſes.
Que l'on confulte ſur cet objet les
gens de l'Art. Au futplus, il feroit & il eſt
même poſſible qu'on ait pratiquédes iſſues aux
exhalaiſonsdont nous venons de parler , & le
foible danger de donner quelque impatience
aux jeunes gens,pourroit alors être compenfé
par la tranquillité dont ils jouiroient. Un
objet encore très- important , & dont nous
eſpérons qu'on voudra bien s'occuper ; c'eſt
de bannir du théâtre & des couliffes , pendant
les repréſentations , cette foule d'intrus
qui ne s'y réuniffent que pour y faire du
bruit , gêner la marche des Scènes , affourdir
184 MERCURE.
les Comédiens par leurs éclats de rire immodérés,
&priver dela facultéd'entendre, les
perſonnes qui occupent de droite & de gauche
les loges placées ſur l'avant- ſcène. Si l'amour
du Spectacle a engagé quelques Amateurs
à s'aſſurer d'une place , en ſe privantde
l'avantage de jouir des effets de l'optique ;
on peut préſumer que rien ne peut les dédonimager
de leurs pertes que le plaifir d'entendre
, & certainement il faudroit y renoncer
abſolument ſi on laiſſoit ſubſiſter le
déſordre& la licence dont pluſieurs fois nous
avons été témoins.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Jeudi 7 Mars , on a repréſenté pour la
première fois l'Éclipse totale, Comédie en
vers & en un Acte , mêlée d'Ariettes .
Un vieillard, entêté de l'Aſtrologie, veut
épouſer une jeune perſonne dont il eſt le
tuteur , & qui aime, comme à l'ordinaire ,
unjeune homme dont elle eſt aimée. Secondé
de fon oncle le Bailli & d'un valet intrigant
, l'Amant s'introduit chez le tuteur de
ſa Maîtreſſe à titre d'amateur d'Aftrologie.
Tandis que le vieux fou s'occupe d'examiner
avec la plus grande attention une éclipſe
totale de lune qui a lieu ce jour- là , on eſcamote
la clef de ſa maiſon , & on enlève ſa
pupille par une trappe pratiquée dans le mur
d'un puits,voiſin du lieu oùl'on s'eſt raffemDE
FRANCE. 185
blé fous prétexte d'obſerver l'éclipfe. Pendant
l'obſcurité le vieillard , étonné de ne
rien entendre autourde lui , devine ſon malheur
, veut courir après les raviffeurs , &
s'apperçoit qu'il eſt enfermé chez lui; il
marche en tâtonnant , tombe dans le puits,
d'où il appelle à ſon ſecours. Tous les Perfonnages
reviennent ; & quand il a donné
fon couſentement à l'union des jeunes gens ,
on lui donne les ſecours qu'il a demandés.
Cette intrigue n'a rien de neuf; mais la
Pièce pétille d'eſprit , de traits & de détails
charmans. L'intérêt n'en eſt pas fort chaud,
mais il y ades ſituations faites pour annoncer
unhomme qui connoît leThéâtre& ſes effets.
La Muſique est d'un Amateur déjà diſtingué
par des compoſitions inſtruinentales. Il y a
de la fraîcheur dans les idées , de la pureté
dans le ſtyle , & une intelligence réellement
Dramatique. Le ſextuor pendant lequel
le vieillard obſerve , tandis que le Bailli ,
la Pupille , ſa Suivante , l'Amant & fon Valet
s'échappent par la trappe à la faveur de la
nuit , eſt une preuve de cette intelligence.
Ameſure qu'un des perſonnages fort , on
s'apperçoit qu'il fort de l'orchestre des inftrumens
dont l'abſence fait une alluſion trèsplaiſante
à l'évaſion du perſonnage. Cette
idée eſt fort ingénieuſe , & donne lieu de
croire que M. d'Aleyrac eſt fait pour mériter
des ſuccès dans la nouvelle carrière où il
vient de deſcendre.
د
186 MERCURE
:
Le lendemain, on a joué auſſi pour la première
fois , l'Amour & la Folie , Opéra
Comique en trois Actes , en Profe & en
Vaudevilles.
Lesjeunes filles d'un hameau ont réſolu d'être
cruelles&de fuir les garçons.Déguiſe en marchand
d'Orviétan , l'Amour vient ſecourir les
derniers , & fait boire aux premières une liqueur
qui les rend toutes amoureuſes , & les
met a la difcrétion de leurs amans. Les vieilles,
fur lebruit de ce miracle, veulent avaler aufli
quelques traits de la divine liqueur , & en
éprouvent le même effet, mais en vain. Leur
tendreſſe effraye les jeunes gens, elle fair fuir
même leurs maris. Cependant la Folie,dont
lehameau a toujours ſuivi les loix , la Folie
revient d'un voyage qu'elle a fait,&trouve
tout changé. Elle veut rappeler les eſprits à
ſon obeiflance , le pouvoir de l'Amour s'oppoſe
à ſes deſirs. Elle lui propoſe alors un
combat fingulier , dans lequel elle l'aveugle.
L'Amour demandevengeance. Letribunaldu
lieu s'affemble. Le Bailli en eſt le Préſident ,
&des Payfans les Affeſſeurs. Un Bedeau
plaide pour l'Amour , Lucas pour la Folie.
Après le plaidoyer de chacun d'eux , le Bailli
confulte les Conſeillers qui ſe déclarent tous
de ſon avis avant qu'il ait parlé;& ceBailli,
qui n'eſt autre choſe que Mercure envoyé
par le grand Jupiter , ordonne que , pour
punir l'Amour de ſes torts , & réparer auDE
FRANCE. 187
rantqu'il eſt poſſible le mal que lui a fait la
Folie, le Dieu reſtera aveugle , mais que déſormais
la Folie lui fervira de guide.
Le troiſième Acte de cette bagatelle , eſt le
meilleur des trois qui la compoſent. On
connoît la Fable de La Fontaine ſur le même
ſujet; mais tout le monde ne connoît pas
l'Ouvrage où il en a lui-même puiſé l'idée. Il
eſt de cette Louiſe Labbé , dont nous avons
parlé dans le dernier Mercure , & a pour
titre : Débat de Folie& d'Amour. Le commencement
du nouveau Drame n'a rien de
commun avec celui de la belle Cordière
que l'aveuglement de l'Amour : la fin eſt
la nême. Apollon plaide pour Vénus &
pour ſon fils; Mercure plaide pour la Folie ,
&Jupiter prononce cet arrêt : " Pour la
difficulté & importance de vos differends
• & diverſité d'opinions , nous avons
> remis votre affaire d'ici à trois fois ſept
>> fois neuf ſiècles , & cependant vous commandons
vivre amiablement enſemble
ود
ود
وو ſans vous outrager l'un l'autre;& guidera
>> Folie l'aveugle Amour , & le conduira
» par- tout où bon lui femblera ; & fur la
ود reftitution de ſes yeux, après en avoir
>> parlé aux Parques ,en ſera ordonné. » La
manière dont cette ſentence eſt imitée fait
honneur au goût de l'Auteur. Les deux premiers
Actes de ſa Pièce ont de la gaîté ;
nous ſommes ſeulement fâchés que cette
gaîté ſoit ſouvent produite par des ſituations
trop hafardées , par des idées trop grave-
1
188 MERCURE
leuſes. Il nous ſemble qu'on emploie bien
légèrement ce moyen d'exciter le rire , que
ladécence devroit profcrire très ſouvent.On
a beau dire ; l'habitude d'entendre le mot ,
familiariſe inſenſiblement avec la choſe ; &
unAuteur Dramatique , n'eût il égaré qu'une
ſeule tête ſur le grand nombre de celles qui
l'écoutent , aura toujours à ſe faire les reproches
les plus cruels.
L'abondance des matières nous force à
remettre au Nº. prochain , la clôture de
l'Opéra & celle de la Comédie Italienne.
VARIÉTÉS.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure
de France.
Vous avez annoncé, Meſſieurs , dans le Mercure
du 2 de ce mois, un Ouvrage intitulé : Manuel
du jeune Officier , ou Effai fur la Théorie Militaire,
par M. le Comte de Bacon.
L'amour que j'ai pour mon état me fait courir à
toutes les nouveautés qui paroiſſent ſur cet objet,
&je me ſuis procuré le Manuel. J'oſe avancer que
depuis le Livre de M. de Guibert , qui a valu à fon
Auteur les applaudiſſemens de toute l'Europe , &
dont la Préface reſpire ſi bien l'enthousiasme de la
Gloire Militaire , il n'a point paru d'Ouvrage qui ,
dans un auffi court eſpace , donnât plus de préceptes
& un plus beau choix d'exemples ſur la Théorie de
l'Art de la Guerre.
Quoiqu'il ſemble au premier coup d'oeil que
l'Auteur n'ait pas prétendu faire un Ouvrage tresDE
FRANCE. 189
ſubſtantiel,& quoiqu'il s'adreſſe toujours aux Commençans
, fon Manuel eſt pourtant rempli d'idées fi
nettes&de rapprochemens ſi heureux , qu'on peut
dire que les vieux Officiers aimeront à s'y retrouver,
comme les jennes à s'y inſtruire ; les ſouvenirs
des vieillards étant toujours la leçon de la jeuneſſe.
On voit dans le préambule un tableau raccourci
de toutes les révolutions qu'a dû ſubir la Tactique
avant d'être ce qu'elle eſt aujourd'hui ; & l'Auteur
expoſe dans un raiſonnement très - rapide tout ce
qu'on peut dire ſur le droit de la guerre ; il entre
enfuite enmatière par des définitions exactes & précifes;
& prenant une Armée au ſortir des quartiers
d'hiver , il la conduit comme par la main pendant le
cours d'une Campagne entière, la ſuppoſant dans
toutes les circonstances où ſe font trouvées les autres
Armées tant anciennes que modernes. Ce Plan ,
comme on voit , embraſſe tout. Les exemples y font
tirés de nos dernières guerres plutôt que de l'Hiltoire,
& en font bien plus frappaus. Les préceptes y
font toujours dans la bouche de quelque grand Général,
& la plupart ſont encore vivans : enfin, l'Ouvrage
de M. le Comte de Bacon , ſous le titre modefte
qu'il porte , a mérité la protection de M. le
Prince de Condé, qui en a accepté la dédicace; &
ce nom, qui nous a valu tant de victoires , eſt bien
fait pour nous recommander un Livre ſur l'Art de la
Guerre.
J'ai l'honneur d'être , Meſſieurs ,
Votre très-humble & trèsobéiſſant
Serviteur , le
Comte DE BARRUEL ,
Capitainede Dragons ,
Régiment de Belzunce.
Paris, ce 10 Mars 1782.
ةود
1
MERCURE
GRAVURES.
NOUVEAU Plan très-exact du Port Mahon &
duFort Saint-Philippe , avec les campemens & les
différentes attaques des Troupes Françoises&Espagneles,
nouvellementlevé fur les lieux par les Ingénieurs
Militaires de l'Armée ſous les ordres de M. le Duc
de Crillon, apporté en France par M. de la T. D. A.
Prix, 2 liv. 8 fols . A Paris , chez Dezauche , ſuccefſeurdes
ſieurs de l'Iſle & Philippe Buache , premiers
Géographes du Roi , rue des Noyers , près celle des
Anglois. On trouve chez le même une très-grande
Carte d'Eſpagne & de Portugal en quatre feuilles.
Prix, s livres , ainſi que les Cartes de la Marine du
Roi, dont il a ſeul l'entrepôr général,
Deux Vues du Fort Saint Philippe , un Plan de
ce Fort, & une Carte générale de l'Isle Minorque,
dédiées à ſon Excellence M. le Comte d'Aranda par
le ſieur Berthault. A Paris , chez le ſieur Berthault ,
Graveur , rue S. Louis , près la Place Royale , maifon
du Serrurier , & chez le fieur de Lafoſſe , Place
du Carrousel. Prix , 8 liv. On donnera pour compléter
cetOuvrage le Plan de l'Attaque , &c.
D
MUSIQUE.
EUX Symphonies concertantes pour deux Violons
obligés , deux Violons ripiano-alto obligés ,
deux Hautbois & deux Cors & Baffe , par M. Chartrain
, OEuvre XIII. Prix , 7 liv. 4 ſols. A Paris ,
chez Michau , rue des Mauvais-Garçons , & aux
autres adreſſes .
Six Sonata per Flauti & Baffe del Signor
DE FRANCE.
191
C
८
Cambini , Livre premier. Prix , 7 livres 4 fols. A
Paris, chez Muſſard , rue Aubry-le-Boucher , vis-àvis
le Commiſſaire .
PremierRecueildefixDuos, composés exprès pour
des Commençans , pour deux Violons , par Prot ,
Muficien de la Comédie Françoiſe , OEuvre III.
Prix , 6 liv. A Paris , chez Maillard , rue Geoffroyl'Angevin
, dans la maiſon neuve ; Bérault, près
l'ancienne Comédie Françoiſe , & aux adreſſes ordinaires.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
:
0Nvient de mettre en vente à l'Hôtel de
Thou , rue des Poitevins , les Tomes 19 de l'Hijtoire,
& les Tomes 77 , 78 , 79 , 80 & 81 des Mémoires
in- 12 de l' Académie desInfcriptions&Belles-
Lettres. Ces fix nouveaux Volumes in- 12 mettent
cetteÉdition au pair de l'in-4°. Prix , en, feuilles ,
15 livres ; brochés, 16 liv. 4 ſols; reliés , 19 livres
10 fols.
Sermon pour l'Assemblée de Charité qui s'est
tenue à Paris , à l'occasion de l'Établiſſement d'une
Maison Royale de Santé en faveur des Eccléſiaſtiques
& des Militaires malades , prononcé dans
l'Égliſe des Religieux de la Charité , le 13 Mars
1782 , par M. l'Abbé de Boiſmont , de l'Académic
Françoise , in-4° . Se vend à Paris , au profit de
l'Établiſſement , chez les Pères de la Charité.
Les Liaisons dangereuses , ou Lettres recueillies
dans une Société, & publiées pour l'instruction de
quelques autres , par M. C.... de L.... 4 Parties. A
•Amfterdam , & ſe trouvent à Paris , chez Durand
neveu , Libraire , à la Sageſſe , rue Galande.
Hiftoire du grand Duché de Toscane fous le Gou
192
MERCURE
vernement des Médicis , traduite de l'Italien de M.
RignccioGaluzzi. 3 & 4. Vol. in-12. Prix rel. 6 liv.
-Supplément au Dictionnaire de Physique ,
parM. Sigaud de Lafond , Tome V, in- 8 ° . Prix,
6liv. relić. AParis , rue &hôtel Serpente.
Discoursprononcé à l'Académie Françoise à la
Réception deM. le Marquis de Condorcet , in-4 .
A Paris , chez Demonville, Imprimeur , rueChriftume.
Je veux être heureux , Entretiens familiers , par
M. D... Docteur de Sorbonne, & Curé de Meaux,
Parties in- 12. Prix , 2 liv. 8 fols. A Paris , chez
Belin , Libraire , rue S. Jacques.
Un Indépendant à l'Ordre des Avocats fur le
décadence duBarreau en France, in-8º. A. Paris ,
chez Deſauges , Libraire , rue Saint-Louis-du-Palais.
Le Duel, Comédie en un Acte & en profe,
in-8 . A Paris , chez la Veuve Ducheſne , Libraire ,
rue S. Jacques.
ERRATA. Nº. 10 , page 79 , chacune s'applau
dit : lifez Climène s'applaudit. No. 11 , page 112 ,
leſoleiltrop hâlé : liſez hâté.
TABLE.
VERS fur l'Imperatrice de Comédie Françoise ,
Enigme & Logogryphe ,
145 Comédie Italienne ,
:
179
184
146 Lettre aux Rédacteurs duMer-
Ruffie,
Moralite, Fable ,
AM de Choisy , ib. care,
149 Gravures ,
Colomb dans les Fers, 152 Musique ,
Discours sur la Vie
gicufe.
188
190
ib.
Reli- Annonces Littéraires , 191
177
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 23 Mars. Je n'y al
rien trouvé qui puifie enempêcher l'impreffion.AParis .
Le 22 Mars 1782. DE SANCY.
JOURNAL
POLITIQUE
!
DE
BRUXELLES .
RUSSI E.
De
PÉTERSBOURG , le 12 Février.
LE changement de la température du tems
a été fubit au commencement du mois dernier
; l'air qui avoit été d'abord très doux
pour la ſaiſon , paſſa bruſquement au froid
qui fut ſi vif & fi extraordinaire , que le 6
& le 7 Janvier le thermomètre étoit tombé
à 36 dégrés. On trouva dans les rues beaucoup
de perſonnes mortes de froid ; ce pafſage
rapide à deux alternatives ſi oppofées ,
a occaſionné une maladie épidémique qui
eſt devenue bientôt ſi générale , que le nombredes
perſonnes qui en étoient attaquées ,
alloit ces jours derniers à 58,000 . De 300
foldats , qui le marin avoient monté la
garde en bonne ſanté , il s'en trouvoit le
foir 138 de malades à l'hopital. Le Comte
d'Oſterman , Vice- Chancelier , que cerre
maladie avoit auſſi attaqué , commence à ſe
rétablir
23 Mars 1782 . g
( 146 )
On est actuellement fort occupe à mettre
à exécution le projet qu'avoit formé Pierrele-
Grand de faire des établiſſemens ſur la
rive oueſt occidentale de la mer Caſpienne .
On mande d'Aſtracan qu'on y prépare une
autre efcadre qui ſuivra au printems prochain
, celle qui a mis dernièrement à la
voile.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 20 Février.
LE Sund eſt tout couvert de glaces depuis
le pont d'Helſingor juſqu'ici ; il eſt
cependant ouvert du côté d'Helfingbourg ,
de manière que les paquebots peuvent encore
y aller & en revenir .
On travaille à l'armement de l'eſcadre
qui doit fortir le printems prochain. s vaiffeaux
de ligne & 2 frégates viennent d'être
mis en commiſſion. On équipe encore 4
autres vaiſſeaux de ligne qu'on tiendra prêts
pour pouvoir les mettre en mer au premier
ordre. Il a été ordonné à l'Amirauté de
tenir toujours prêts à Chriſtianſand un certain
nombre de vaiſſeaux armés pour empêcher
les corſaires étrangers d'inquiéter le
commerce dans ces parages .
La Direction des mines en Norwège a
fait publier un Placard , par lequel il eſt
ordonné que chaque fonderie de fer ſera
tenue d'imprimer à l'avenir une marque
particulière à ſes marchandises , & que les
( 147 )
marques ne pourront être changées ſans
l'agrément de la Direction.
Il vient d'être défendu aux Officiers des
forêts de S. M. de prendre des préſens de
qui que ce ſoit pour les fournitures en
bois & pour d'autres objets relatifs à leur
ſervice.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 21 Février.
LL. MM. & la Famille Royale jouiffent
d'une parfaite ſanté ; & la Reine avance
heureuſement dans ſa groſſeſſe , pour le
ſuccès de laquelle on fait des prières publiques
.
Suivant une lettre que l'on voit ici , le
nombre des navires marchands équipés à
Gothenbourg , monte à 140 , dont 40 ont
été conſtruits l'année dernière. Ce qui eſt
une preuve de l'accroiſſement du commerce
de cette ville pendant les troubles actuels.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 24 Février.
DEPUIS quelques jours S. M. I. ne ſortoit
pas de ſon appartement ; elle étoit incommodée
aux yeux ; mais ce mal s'eſt diſſipé
& ne laiſſe plus d'inquiétudes.
On lit iciun diſcours qui a été prononcé
g2
( 148 )
au commencement de cette année par M.
de Sonnenfels ; il a pour objet les nouveaux
arrangemens de l'Empereur .
L'abolition du joug de la ſervitude en
Bohême y a cauſé la joie la plus vive. On
lit dans une lettre écrite d'une des villes de
ceRoyaume , que depuis 129 ans on y attendoit
la fin d'une captivité honteuſe , & que
l'Empereur , par une Ordonnance , vient d'y
faire reparoître la liberté. Tous les Habitans
ſe ſont raſſemblés en Compagnies Bourgeoiſes
dans les Egliſes reſpectives , & ont célébré
leur délivrance par un ſervice religieux
qui a continué pendant trois jours , & par
des prières dont la ferveur égaloit la fincérité.
Il y a eu auſſi beaucoup de fêtes à la
même occafion.
Le couronnement de l'Empereur , comme
Roi de Bohême , ſe fera , dit- on , à Prague ,
au mois d'Août ou de Septembre prochain ,
lorſque le Comte & la Comteſſe du Nord ,
actuellement en voyage , repaſſeront dans
cette Ville , ainſi que la famille du Duc de
Wirtemberg.
L'Archiducheſſe Royale Eliſabeth quittera ,
dit- on , pendant l'été prochain , ſon domicile
à Infpruck , & viendra paffer cette faifon
à la Cour.
Selon les lettres de Léopol du 8 de ce
mois , on avoit d'abord affez mal auguré de
la foire des Contrats ; la circulation de l'argent
y étoit lente , & le nombre des Etran(
149 )
a
gers n'y étoit pas conſidérable ; mais infenfiblement
il s'eſt augmenté , & cette foire
devenue plus brillante , a négocié plus de 12
millions de florins Polonois , qui équivalent
au moins à 6 millions de France. La quantité
d'eſpèces ſonnantes qu'on y a vues ,
fans doute augmenté la confiance publique ,
& les créanciers ne ſe ſont point empreffés
de reprendre leurs capitaux des mains des
débiteurs qui , à la vérité, payent des intérêts
plus forts que ceux qu'auroient pu ſe procurer
ailleurs les Capitaliſtes.
M. Mentz de Schonfeld , Conſeiller de la
Régence de la Haute-Autriche , & Directeur
des Salines à Hall , eſt venu ici de la part
de l'Empereur pour examiner la fabrique du
fel , & y faire les améliorations qu'il jugeroit
les plus utiles.
Le froid continue ici avec la même rigueur
qu'il a commencé ; & nous apprenous
la même choſe de Hongrie & de
Bohême. Aujourd'hui le termomètre de
Réaumur étoit à 17 degrés au-deſſous du
point de congelation .
Les travaux au Château Impérial de
Schombrun font toujours continués. La
ſtatue équestre de S. M. I. qui ſera miſe ſur
la place de Joſeph , ſera bientôt finie. On
affure qu'elle eſt un chef- d'oeuvre de l'art .
Le 17 , le Prince Joſeph de Schwarzenberg
, Chambellan'de S. M. I. , & Chevalier
de l'Ordre de la Toiſon d'Or , eſt mort
ici , âgé de 60 ans.
83
( 150 )
Le même jour le Comte de Waffender ,
Ambaſſadeur de leurs Hautes - Puiſſances
auprès de cette Cour , eſt arrivé ici .
On affure que l'état des biens des Couvens
fupprimés , ſe monte à 8 millions 963,000
florins.
Il vit à Neuſohl en Hongrie , un Paveur
qui de deux femmes a eu 43 enfans
en 26 ans de tems. Il en a eu de ſa première
27 en 14 ans , & de ſa ſeconde qui vit
encore 16. De cette nombreuſe famille il
ne lui reſte que , enfans , les 40 autres
font morts ſucceſſivement.
De HAMBOURG , le 26 Février.
TOUTES les nouvelles ne parlent aujourd'hui
que du voyage du Pape à Vienne ;
on le dit décidé & que S. S. ſe mettra en
route le 28 de ce mois avec peu de ſuite.
On est fort empreſſé d'apprendre les détails
& le réſultat de cette entrevue , fi elle
a réellement lieu. Ce voyage eſt une nouveauté
intéreſſante & bien faite pour fixer
l'attention de ce ſiècle. Aucun de ceux qui
l'ont précédé , n'en a comme l'on fait ,
offert d'exemple. En attendant , les arrangemens
de l'Empereur ſont mis à exécution
par-tout ; ſi l'Edit de tolérance a donné
lieu à quelques repréſentations de la part
des Magnats de Hongrie , il a été reçu ſans
réſiſtance en Bohême.
On écrit d'Oſten , dans le Duché de
( 151 )
1
Brême , appartenant à la Maiſon de Brunfwick
, ce qui fuit :
>> La guerre Américaine nous fait vendre
des bois de conſtruction en grande
quantité. La plus grande partie de ce bois
eſt vendu aux Hollandois , qui l'exportent
fur les rivières d'Elbe , de Wefer & d'Oſte ,
par leurs propres bâtimens. On conſtruit
auffi dans le voiſinage de Brême beaucoup
de bâtimens pour le compte des Hollandois.
On voit par cette nouvelle , que les propres
ſujets du Roi d'Angleterre , vendent à
nos ennemis du bois de conftruction. D'après
cela , la Grande-Bretagne peut-elle en
vouloir aux Puiſſances neutres , lorſqu'elles
font ce qu'elle permet de faire dans les Etats
du Roi en Allemagne ?
Il a fait à Copenhague un orage terrible ,
pendant lequel le feu a pris dans le nouveau
port ; mais heureuſement l'on eft parvenu
à l'arrêter , & il n'y a eu que deux
maiſons qui ſont devenues la proie des
flammes. Quelques-autres édifices ont été
endommagés.
On lit dans l'Ouvrage de M. Portal ,
Médecin Conſultant de Monfieur , Frère du
Roi de France , un avis ſur le traitement
de la rage , que ſon importance nous invite
à tranfcrire.
>> La rage peut être contractée par les voies ſali -
vaires ou par des morſures. Il y a dans les deux cas
un traitement commun à adminiſtrer , mais dans le
dernier il faut de plus panſer les morſures , & c'eſt
par-là même qu'il faut commencer.
g4
( 152 )
Cetraitement local conſiſte , 1º. à laver les plaies
avec de l'eau tiède , chargée de ſel marin ; 2 °. à appliquer
cinq à fix fang- fues par-deſſus , & tout au
tour , pour tirer , par leur mpyen , deux bonnes palettes
de fang , afin de dégorger la partie , & pour
donner iſſue au virus de la rage. S'il n'y avoit que
quelques morſures , on n'appliqueroit que deux ou
trois fang-fues fur chacune , & l'on évalueroit à
trois ou quatre palettes la quantité de ſang que l'on
tireroit par ce moyen ; 3 ° . il faudroit appliquer fur
chaque plaie un emplâtre véſicatoire ; on les panſeroit
enſuite avec un mélange de ſtyrax & d'onguent
de la mere , animé avec fix ou ſept grains de
cantharides par once d'onguent ; on entretiendroit
les plaies ouvertes pendant une quarantaine de jours.
Si les chairs étoient meurtries , il faudroit laver la
plaie avec de l'eau-de-vie camphrée , animée avec
l'eſprit de ſel ammoniac. On feroit encore ſur la
plaie des ſcarifications , & on la couvriroit d'un
véficatoire , après l'avoir laiſſé bien dégorger , & on
la panſerait comme dans le cas précédent.
2º. De quelle nature que ſoit la plaie faite par un
animal enragé , il faut étendre tout au-tour , parde
douces frictions , un gros de pommade mercurielle ,
faite avec parties égales de mercure & de graiffe .
3 ° . Indépendamment de cette friction locale , il
faudra faire d'autres frictions ſur les autres parties
du corps avec le même onguent , & de deux gros
chacune , juſqu'à ce qu'on ait employé trois onces
d'onguent mercuriel:on commencera ces frictions
avec le premier panfement , pour les continuer tous
les jours; on ne les ſuſpendra que lorſqu'il y aura
un commencement de ſalivation ; on diminuera alors
la doſe des frictions, pour entretenir un légercrachorement,
& juſqu'à ce qu'on ait employé les trois onces
de pommade mercurielle.
4°. Si l'on craignoit que la rage eût été communiquée
par la voie de la ſalive , fans bleffure ,
( 153 )
alors on feroit les frictions de cette manière : on
diftribueroit tous les jours trois gros de pommade :
tantôt ſur un membre , tantôt ſur un autre , comme
dans le traitement des maladies vénériennes ; la
falivation ſurvenant , on ſe comportera comme on
l'a preſcrit dans l'article précédent.
5º. Les bains ne doivent pas être négligés dans
le traitement de la rage , c'eſt pourquoi l'on baignera
le malade chaque jour , le matin pendant
une heure , environ un mois , & c'eſt à la ſortie
du bain que les frictions feront adminiſtrées . On
ſuſpendra les bains pendant quelques jours , avant
de terminer les frictions , ſi elles n'avoient porté
à la bouche , au point d'exciter une légère ſalivation
; & on reprendroit les bains dès qu'ils auroient
produit cet effet , ou du moins , lorſqu'on auroit
fini d'adminiſtrer la pommade mercurielle.
6° . Cependant , avant de commeneer les bains ,
il faut faire vomir le malade avec un ou deux
grains d'émétique dans de l'eau tiède ; ce vomitif
feroit donné le lendemain de l'application des ſangſues
, du panſement de la plaie & des premières
frictions , fi la rage avoit été communiquée par
morfures ; mais fi elle avoit été tranſmiſe par les
voies ſalivaires , fans morſure , alors on commenceroit
le traitement par le vomitif; & dans l'un &
l'autre cas , on pourra , pour ne pas perdre du tems ,
donner la friction le même jour qu'on aura fais
vomir.
7 ° . On joindra à l'uſage des frictions mercurielles
& des bains , celui des anti-ſpaſmodiques.
P. huit grains de camphre , autant de nitre , &
deux grains de muſc incorporés avec un peu de
miel , & formez trois bols .
De ces trois bols , le premier ſera donné avant
le bain, le ſecond après le bain , & le troiſième à
l'entrée de la nuit. Le malade boira ſur chacun de
gs
( 154 )
ces bols un verre d'une infufion de fleurs de tilleul
, à laquelle on ajoutera huit ou dix gouttes
d'eau de Luce.
8 °. S'il y avoit trop d'infomnie & d'agitation ,
on mettroit dans le dernier verre d'infufion de tilleul
, à la place de l'eau de Luce , quatre ou cinq
gros de firop diacode , & l'on pratiqueroit auparavantune
ſaignée du pied , ſi la tête étoit douloureuſe
, peſante & que le pouls fût plein.
9. Pendant le cours du traitement , les malades
ſuivront un régime de vivre doux & rafraîchiſſant ;
ils uſeront généralement de végétaux , & mangeront
peu de viande; leur exercice doit être modéré
, & ils doivent éviter toute contention d'eſprit ;
rien ne leur eſt ſi contraire que la crainte & les
inquiétudes.
10°. Ce traitement garantit immanquablement
de la Rage , s'il eſt régulièrement adminiſtré avant
qu'elle te foit manifeſtée; & l'on ne devroit pas
entiérement déſeſpérer de ſon ſuccès , ſi elle avoit
commencé à ſe déclarer par les premiers ſignes ;
mais alors , après avoir panſé la plaie , comme il
a été dit , il faudroit faigner le malade au pied ,
lui donner des lavemens avec l'infufion anti- fpafmodique
, qu'il ne peut boire , en y joignant une
vingtaine de gouttes d'eau de. Luce ; on auroit
recours tout de ſuite aux frictions , qu'on donneroit
chaque jour à la doſe de demi-once. On feroit baigner
le malade pluſieurs heures de la journée ſi on
le pouvoit , ſans le violenter cruellement , & on
lui feroit prendre les bols & les boiffons antiſpaſmodiques
, dès qu'on pourroit l'y déterminer.
11. Cependant ſi , malgré ces ſecours , les malades
deviennent furieux , menacent les aſſiſtans de
les mordre , ce qui eſt rare , il faut les lier dans
leur lit , comme on lie les phrénétiques ; ce qui
eſt d'autant plus facile , que la plupart des enragés
le demandent , craignant de ne pouvoir s'empêcher
( 155 )
demordre ceux qui les entourent (1 ). Ces précautions
priſes , on doit continuer de leur donner ,
juſqu'à ce qu'ils soient morts , tous les ſecours que
la Religion & l'humanité exigent.
>>N>ous conſeillons pour les animaux qu'on veut
préſerver de la rage, tels que les chevaux ,les boeufs ,
les chiens , 1º . de faire ſur les morſures quelques
ſcarifications ; d'appliquer encore par -deſſus trois où
quatre fang-fues , pour dégorger les vaiſſeaux ; d'y
porter un bouton de feu pour les cautériſer , &d'ap
pliquer enſuite un véſicatoire avec les cantharides
&lorſque les morſures auront leur fiége dans des
parties où l'on pourra établir une ou pluſieurs ventouſes
, on ſe ſervira de ce moyen pour attirer du
fang, & l'on fera enſuite pardeſſus diverſes ſcarifications
pour lui donner iſſue; les fang- fues qu'on
appliqueroit enſuite , fimiroient de dégorger la plaie
& les environs .
2º . On fera prendre à ces animaux , pendant dix
jours, du turbith minéral , à la doſe de dix grains
d'abord; doſe qu'on augmentera juſqu'à ce qu'elle
ſoit fuffiſante pour purger.
3º. On les fera baigner dans la rivière , ou bien
on leur fera jetter beaucoup d'eau fraîche ſur le
corps pluſieurs fois dans le jour.
4°. On fera enfuite frictionner les plaies & les
parties voiſines , déja raſées , avec trois ou quatre
gros de pommade mercurielle , pendant vingt ou
vingt-quatre jours .
(1) Qu'on voie d'après cela combien il ſeroit cruel d'étouffer
ceux qui ſont atteints de la rage on l'a fait pendant
pluſieurs fiècles dans toute l'Europe ; on le fait encore
dansquelques provinces de France. Quelle barbarie ! On n'en
peut,foutenir l'idée .
g 6
( 156 )
:
i
s . On leur fera boire une eau de ſon, à laquelle
on ajoutera aſſez de vinaigre pour la tendre aigrelette.
6°. On leur donnera des lavemens avec une eau
de ſavon , en obſervant , pendant tout le traitement
qui doit durer au moins cinq ſemaines , d'empêcher
foigneuſement la communication de ces animaux
avec ceux qui ſont ſains , & on ſe fera une loi ſacrée
de les tuer , dès qu'il paroîtra chez eux le plus léger
figne de la rage .
ITALIE.
De NAPLES , le 17 Février.
L'Ambaſſadeur de France vient de donner
des fêtes à l'occaſion de la naiſſance
du Dauphin . - Il avoit fait préparet ſur la
vaſte place de la Victoire , qui eft entre ſon
Palais & la mer , une décoration qui la
rendoit auſſi régulière que magnifique . On
avoit dreflé au milieu de cette place un
obéliſque de 60 pieds d'élévation , à la baſe
duquel il y avoit des ſtatues de 20 pieds de
proportion qui étoient l'emblême de la fête
ſous les figures de la France qui reçoit un
fils de l'Autriche ; des aigles , des Heurs ,
des fruits & des génies , achevoient de
décorer la baſe de cet obéliſque , dont le
ſoubaſſement étoit formé par quatre buffets
d'orgues & une orcheſtre pour cent Muficiens
qui devoient faire danſer le peuple.
Quatre grands pavillons unis par degré ,
1
( 157 )
formoient deux côtés de la place , des portiques
en treillages à travers deſquels on découvroit
la mer , repréſentoient un jardin
vis-à- vis le Palais de l'Ambaſſadeur , dont
l'irrégularité dans cette partie étoit maſquée
par un arc de triomphe de 80 pieds de
hauteur , d'une architecture auſſi noble que
riche, exécutée ſur les deſſins de D. Emmanuel
Aſcione , Capitaine au ſervice de S. M.
Sicilienne , Ingénieur & Architecte eſtimé.
De defſous cet arc on découvroit en perfpective
la rue qui fait le quartier de l'Ambaffadeur
, & paſſe devant la porte principale
de ſon Palais , ornée auſſi d'une décoration
en pilaſtre & terminée par un autre
grand portique , donnant fur la place
de Ste-Marie Capella.
Le Public qui jouiſſoit depuis deux jours
de la vue de ces apprêts terminés , fut privé
du plaifir de les voir dans le moment brillant
où ils devoient être illuminés. Un ouragan
leplus violent que de mémoire d'homme
on ait éprouvé ſur cette plage , emporta
dans la nuit qui précédoit la fête ,
les toiles , lampions & charpentes des trois
quarts de cette décoration , & endoinmagea
conſidérablement le reſte. On ſe hâta
le lendemain de rajuſter tout ce qui étoit
raccommodable ; on confola le peuple par
la diſtribution que l'on fit dans la journée
d'une grande quantité de farine .
Le ſoir la partie du Palais qui donne
( 158 )
ſur la rue fut magnifiquement illuminée ;
LL. MM. Siciliennes & toute leur Cour ,
firent l'honneur à l'Ambaſſadeur d'aſſiſter à
un bal paré dans ſon Palais , dont les appartemens
remis pour la plupart entièrement
à neuf , & décorés ſur les deſſins du
ſieur Cheli , Ingénieur-Décorateur Florentin.
La ſalle de bal de 80 pieds de long &
de 45 de large , d'une architecture noble
& riche , étoit encore enrichie par des
feſtons en gaze bleue & argent , & des
guirlandes argent & or qui , répétées par
un fond de glaces , ajoutoient la magie &
l'illuſion à la magnificence réelle. Une or ,
cheſtre de 90 Muſiciens , vêtus à l'Eſpagnole,
roſe & argent, soo Dames placées autour
de cette ſalle ſur deux rangs de gradins
, offrirent au moment que LL. MM.
Siciliennes y entrèrent , le coup-d'oeil toutàla
fois le plus impoſant & le plus brillant.
Outre les rafraîchiſſemens , les glaces de
toutes eſpèces qui furent répandues avec
profuſion , on dreſſa vers minuit deux cens
tables , qui furent ſervies avec abondance
& délicateſſe à plus de 2000 Perſonnes qui
aſſiſtoient à cette fête. LL. MM. Siciliennes .
daignèrent fouper à une de ces tables avec
des Perſonnes qu'elles avoient nommées ; le
Bal dura depuis 6 heures du ſoir juſqu'à s
heures du matin .
Le tems avoit été trop mauvais toute la
-
( 159.)
ſemaine qui avoit ſuivi cette première fête ,
pour tenter de réparer les déſaſtres de l'ouragan
: le Lundi ſuivant , on doubla la ſeconde
diftribution de farine qui fut faite
au peuple , qui la reçut avec les tranſports
& les acclamations d'une populace renommée
par ſon ardeur pour ces fortes de largeſſes.
La rue devant le Palais de l'Ambaffadeur
fut de nouveau illuminée : il y eut
un bal maſqué dans ſes appartemens , où
il raffembla tout-à-la-fois , la Cour , la
Ville & toute la nation Françoiſe.
د
Il y eut 3,400 billets diftribués avec tout
le choix & la précaution poflible néceſſaire
pour éviter la cohue ces billets n'étant
accordés qu'à des gens connus ou recommandés
par les premiers perſonnages du
pays. Un buffet de plus de cent pieds de
long , fut fourni abondamment de glaces ,
rafraîchiſſemens , vins & liqueurs de toutes
eſpèces pour ce nombre de maſques. Le Roi
& la Reine de Naples , les Comtes & Comteſſes
du Nord , firent l'honneur à l'Ambaſſadeur
d'aſſiſter à cette ſeconde fêre ,
& LL. MM. Siciliennes de ſouper dans un
appartement ſéparé.
Les fêtes furent terminées Jeudi dernier ,
14 du courant , par un dîner national de
60 couverts , où furentt admis tous les
François voyageurs & les principaux Négocians
qui compoſent la Factorie Françoiſe
àNaples , & qui ont fait voir dans toutes
( 160 )
ces circonstances cet attachement pour leur
Prince qui caractériſe cette nation .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le II Mars.
Nos nouvelles de l'Amérique ſeptentrionale
nous apprennent qu'on ſe prépare à
New- Yorck à ſoutenir une attaque que les
ennemis ſemblent ſe propoſer au printems
prochain. L'armée du Général Washington
eſt revenue dans les Jerſeys où elle a pris
ſes anciens quartiers ; le Général Sullivan
occupe Rhode- Iſland avec 4000 hommes
de milices. Si le ſiége de New-Yorck entre
en effet dans les plans de nos ennemis , la
circonſtance ne ſauroit être plus favorable.
L'Amiral Digby informé que M. de Barras
avoit quitté les côtes ſeptentrionales , avoit
dès le 20 Janvier dernier tranſporté ſon
pavillon à bord d'une frégate de 28 canons ,
& fait partir ſes vaiſſeaux de ligne confiftant
en 4 , dont un de 74 & trois de 64
canons ; le plus ancien Capitaine chargé
du commandement de cette petite eſcadre ,
avoit des ordres cachetés qu'il ne devoit
ouvrir qu'en mer ; on ignore en conféquence
s'il va renforcer l'Amiral Graves à la Jamaïque
, ou l'Amiral Hood à la Barbade.
Dans le Midi les Américains paroiffent
pouffer leurs opérations avec vigueur. S'il
faut en croire la plupart de nos papiers ,
( 161 )
la priſe de St-John par le Général Gréen
eſt confirmée par les dernières lettres de
Charles-Town en date du 28 Janvier. On
y a trouvé de nombreux troupeaux , & la
ville de Charles-Town eſt réduite par cet
évènement à ne vivre plus que de ſalaiſons .
Nous n'avons plus maintenant que l'iſle
James qui n'est qu'un banc de fable auprès
de Charles-Town.
>> Le Gouvernement , ajoute-t-on , a reçu des
nouvelles de Savanah , qui l'ont informé qu'un corps
de troupes Américaines au nombre de 2000hommes ,
ſous les ordres du Général Wayne , étoit à 20 milles
de cette place. Le Gouverneur James-writh , inſtruit
de ſon approche , a fait tirer fur-le-champ le coup
d'alarme, pour que tout le monde rentrât dans les
lignes , & que chaque citoyen s'y préparât à la défenſe
la plus opiniâtre. Le 3ce. régiment s'eſt embarqué
àCharles-Town pour aller renforcer Savanala qui
n'a qu'une garniſon très -foible , & incapable de réfifter
long-tems à un ennemi victorieux auquel rien
ne manque ".
Nous attendons toujours des Ifles des nouvelles
dont l'authenticité puiſſe nous raffurer
ſur ce qui s'y paſſe. Les de ce mois il s'en
eſt répandu une très-alarmante , l'invaſion
& la priſe de St-Chriftophe par les François.
Elle n'étoit fondée que ſur des bruits ,
des oui-dire de mer , qui quoique vagues
&ſouvent ſuſpects , ne laiſſoient pas d'effrayer.
Tout- à- coup le 8 au ſoir on publia
dans quelques papiers que le Capitaine
Dalrymple du bâtiment les Deux-Frères ,
( 162 )
arrivé à Lancaster de la Jamaïque , dépoſoit
qu'il avoit rencontré vers la mi-Février
à la hauteur de Bermude , la frégate Québec
dont le Capitaine l'avoit afſuré qu'il venoit
annoncer que les François après s'être rendus
maîtres de St-Chriſtophe le 16 Janvier
, en avoient été chaſſés par l'Amiral
Hood.
Cette nouvelle a paru bien extraordinaire
; on s'en est d'abord défié , parce qu'il
eſt tout fimple au moment de l'affaire du
Budget de chercher à détourner l'attention
de la mation , que les malheurs aigriffent
& rendent plus difficile à manier . Les derniers
débats_parlementaires dans lesquels
la majorité aperdu ſa prépondérance , étoient
une circonſtance qui faiſoit défirer des nouvelles
favorables , & on fait qu'alors on
n'hésite pas toujours à en publier ; elles
font toujours gagner du tems. Si la repriſe
de l'ifle a eu en effet lieu , il falloit que
l'ennemi n'en fût pas encore le maître ,
que la mer & les vents en écartant la flotte
Françoiſe , nous aient particulièrement favorisés
, & dans ce cas , ce ſera un nouveau
ſervice que nous aura rendu la Providence
& un nouvel acte de reconnoiffance
à ceux que nous lui devons déja.
Quoiqu'il en ſoit, les nouvelles authentiques
qui doivent confirmer nos eſpérances
ne fauroient tarder.
On dit qu'il en eſt venu de l'Inde par
( 163 )
- la voie de terre , qui confirment les bruits
qui avoient couru précédemment. Selon
ces lettres , le neveu d'Hider-Aly s'étant
jetté avec 6000 hommes dans un fort pour
couvrir la retraite de ſon oncle , s'eſt rendu
aux armes Britanniques dans le mois de
Novembre dernier avec ſes bagages , fon
artillerie & ſes tréſors.
On doute de cet évènement parce que
la Compagnie n'a rien publié qui y ſoit
relatif. S'il y a quelque fondement , on a eu
raiſon au Parlement de dire que les ſeules
poſſeſſions éloignées de la Grande-Bretagne
font actuellement dans l'Inde.
Les débats de la Chambre des Communes depuis
le fameux triomphe de la minorité , ont offert des
difcuffions très-intéreſſantes . Le 4, ſur la motion de
l'Amiral Conway , on vota une adreſſe de remerciemens
au Roi pour l'intérêt qu'il avoit témoigné
en faveur du bien-être de la nation , & pour le rétabliſſement
de la paix avec les Colonies ; mais la
manière dont devoit être conçue cette adrefle
caſionna des débats ; on vouloit y joindre que la
première de la Chambre étoit d'avis que quiconque
conſeilleroit la continuationde cette guerre funeſte, à
S. M. , ſeroit réputé ennemi de l'Etat. Ce dernier,
article paſſa encore.
ос-
Les , le Procureur-Général propoſa la révocation
de tous les actes qui gênoient les Américains & qui
pouvoient leur donner en ſubſiſtant de la défiance ſur
la fincérité de nos diſpoſitions à la paix . Cette propoſition
paſſa ſans aller aux voix. L'Oppofition remarqua
cette révolution dans les idées des Miniftres,
&en s'en applaudiſſant , elle témoigna des regrets
de ce qu'elle s'étoit opérée ſi tard.
( 164 )
Le 6 , la ſéance s'ouvrit par des plaintes ſur ce
que dans la gazette de la Cour de la veille , il n'étoit
fait aucune mention de l'adreſſe préſentée au Roi le
rer . de ce mois , ni de la réponſe de S. M. Le Comte
de Surry remarqua qu'il étoit étrange que dans le
moment où la Chambre alloit prier le Roi de faire
la paix avec l'Amérique , il y eût à côté de S. M.
l'homme du monde le plus acharné contre les Américains
( M. Arnold ) , tout cela n'eut aucune ſuite ;
mais quand le Lord North demanda la permiffion
de remettre à un autre jour l'affaire des taxes , parce
qu'elle étoit très- compliquée , M. Burke fit contre
lui la fortie ſuivante : >> Il a épuisé toutes les
reffources de finances; il ne fait plus où trouver
de nouvelles taxes; il a coupé ce genre de production
dans ſes racines ; car ſes taxes précédentes
n'ont rien produit ; la perte de 13 colonies Américaines
& de pluſieurs de nos Iles , auxquelles on
peut ajouter Minorque , &c. coûte annuellement à
la G. B. 4,500,0000 liv. fterl. ; il ne fait plus où
donnerde la tête. Toutes les taxes déja propoſées par
lui font inſuffiſantes ,& laiſſent par an un deficit de
$50,000 liv. fterl. à remplir. Les charges néceffaires
pour l'entretien de ce Royaume de cette année
, montent à près de 800,000 liv. , ce qui fait
en tout 1,350,000 liv. ſterl. par an «, - LeLord
ayant dit qu'il n'avoit à propoſer des taxes que pour
l'intérêt de l'emprunt de cette année , M. Fox lui
reprocha d'avoir caché à la Nation l'état de ſes affaires.
Le fond d'amortiſſement , dit-il , n'eſt point
une fûreté ſuffifante pour le paiement de l'intérêt,
& lorſque le Miniſtre a hypothéqué ſur ce fonds le
paiement de l'intérêt des précédents emprunts , pour
lequel les taxes qu'il avoit déja miſes n'avoient
pas ſufti ; il a par-là évité d'en impoſer de nouvelles
, ce qui a empêché la nation de fentir
pour un tems toute l'horreur de la ſituation où il
( 165 )
l'a réduite ; c'eſt à ce principe qu'il faut attribuer en
grande partie les calamités de l'Etat ; car je ſuis
perfuadé que ſi l'on a propoſé de nouvelles charges
pour ſa dette non fondée , & pour le deficit des
taxes , il y a long-tems que le Parlement l'auroit
deftitué de ſa place.-Malgré ces ſorties , le Lord
North obtint ledélai qu'il demandoit , & c'eſt aujourd'hui
que ſe traite cette grande affaire .
La ſéance du 8 préſente des débats dirigés
entièrement contre le Ministère.
,
>> Les réſolutions que je propoſerai à la Chambre ,
dit le Lord Cavendish , ne ſont fondées ſur aucune
inimitié perſonnelle ou ſur aucun mépris pour les
Miniſtres. Au milieu de la fureur de parti qui a
agité la Chambre depuis pluſieurs années , je n'ai
jamais été attaqué perſonnellement , quoique je
n'aie jamais eu égard aux principes politiques d'aucune
claſſe d'hommes , étant dirigé conſtamment
dans l'expoſition de mon avis par les vrais intérêts
de la nation. J'aurois ſouhaité que le Lord North
ſe conformant au voeu de la Chambre , exprimé
clairement par ſa réſolution du 20 Février , eût
rendu inutiles ma motion & cet exorde. La Chambre
avoit lien de s'y attendre , ce Miniſtre ayant déclaré
qu'il donneroit ſa démiſſion auſſi tôt que le peuple ,
par la majorité de ſes Repréſentans , prouveroit
qu'il défire un changement d'adminiſtration. Mais
il ſemble qu'une plus mûre délibération , au lieu
de le confirmer dans ſon deffein , a produit un
effet tout oppoſé , & il refte en place juſqu'à ce
que la Chambre lui ait fignifié hautement que ſa
retraite eft néceſſaire. Mon but eſt donc , non pas
de propoſer immédiatement à la Chambre de s'énoncer
d'une manière auſſi forte , mais de prendre
fur certains points dont la vérité ne peut être conreſtée,
des réſolutions, auxquelles perſonne,j'eſpère ,
( 166 )
n'aura la hardieſſe de s'oppoſer. Ces principes une
fois pofés , j'en tirerai une conféquence qui , je
m'en flatte , rencontrera auſſi peu d'oppoſition. Après
m'être acquitté envers ma patrie d'une tâche que j'ai
entrepriſe avec d'autant plus d'ardeur qu'elle n'exige
pas de grands talens , & qu'elle s'accorde avec ma
confcience , je laiſſerai à la Chambre le ſoin d'arrêter
une adreſſe fondée ſur mes inductions , ne
doutant point de ſa modération & de ſa délicateſſe
dans l'expreſſion de ſes deſirs. Je ne puis m'empêcher
de remarquer en même tems que le Lord North
& ſes Collègues ont montré une opiniâtreté hors
de ſaiſon , en conſervant leurs places malgré le voeu
du peuple , & qu'ils méritent le blâme le plus rigoureux
, auquel ils ſeroient probablement expoſés
de la part de gens moins guidés par l'eſprit de
réforme , qu'animés par le reſſentiment.-Je propoſeenconféquence
, 1º. Qu'il paroît à la Chambre
que le Parlement a octroyé 100,000,000 de ſubfides
pour la marine , l'armée & l'artillerie , depuis
l'année 1775.2 °. Que toutes les poffeffions Angloiſes
en Amérique , excepté New-York , Charles-
Town , &c. font perdues depuis cette époque , &
qu'une grande partie de nos Iſles aux Indes occidentales
ſont également perdues. 3 °. Que nous
avons pour ennemis en Europe , les François , les
Eſpagnols & les Hollandois. 4°. Que tous ces
malheurs doivent être attribués au manque de prévoyance
& de talens de la part de nos Miniſtres.
- Les motifs que le Lord North allègue , dit
M. Powis , pour refter en place , choquent tellement
le ſens commun & les ſenſations de ce pays
outragé , qu'il eſt difficile à l'homme le plus modéré
de réprimer ſon indignation , même en les
écoutant. Tantôt ce Miniſtre nous dit qu'il reſte
en place par reconnoiſſance envers ſon Roi & ſa
( 167 )
patrie. Nous pouvons tous former quelque idée de
la reconnoiſſance du noble Lord envers ſon Roi
&ſa patrie , qui ont toléré ſi long-tems ſon adminiſtration.
Car nous ſentons tous , oui nous ſentons
juſqu'au fond de l'ame , la dette qui a produit
cette reconnoiffance ; mais je ne puis concevoir ,
ſoit que je réfléchiſſe à la conduire paſſée des Miniſtres
actuels & à la misère de ce pays , ou aux
proteſtations récentes & à la probabilité de
leurs effets , pourquoi nous augmenterions cette
dette : feroit-ce pour exciter de nouveau la reconnoiſſance
du Lord North ? Ce Miniftre craint
une autre fois que ſa démiſſion ne produiſe du
déſordre dans l'Etat ; mais le noble Lord , en conſervant
ſa place , au lieu de prévenir ce déſordre ,
le fait naître. Quels sont les individus au defir
deſquels il s'oppoſe en reſtant en place ? Sont- ce
des gens fans principes , des gens dans le beſoin ,
des gens qui , n'ayant ni caractère , ni fortune ,
veulent s'enrichir aux dépens du crédit & de l'opulence
de leur patrie ? Non. Les ennemis da Miniſtre
actuel ſont des gens dont la nation a reçu les gages
les plus facrés , à l'égard de tout ce qui eſt réputé de
la plus grande valeur parmi les hommes ;
font des gens brillans par leurs talens , illuſtres
par leur naiſſance &jouiffant des fortunes les
plus amples & les plus folides . Lorſqu'il s'agit
des plus hautes qualités pour exceller dans la carrière
politique , où la nation les cherchera-t-elle ?
Ce ne ſera point dans l'Adminiſtration actuelle
car on ne les y a jamais trouvées. Elle les cherchera
parmi les citoyens qui frondent cette Adminiſtration
: parmi les dignes deſcendans de ces grands
hommes auxquels la Maiſon d'Hanovre doit le
trône , la Nation a-t- elle vu l'illuſtre jeune homme
qui s'arme contre le Ministère , dégénérer de ſon
,
-се
1168 )
ayeul , auquel elle décerna , à juſte titre ,un monument
de fa reconnoiſſance ? Mais pourquoi m'arrêter
ſur un ſujet Quelque part que je tourne les
yeux , je trouve des perſonnages diftingués qui
s'oppoſent & qui ſe ſont oppoſés long-temps à cette
odieuſe Adminiſtration , & s'il falloit les louer
tour-a-tour je ne finirois pas : il ſuffit d'obſerver
que les gens du plus grand mérite & les plus ſages
ſont placés dans le parti de l'Oppoſition. Nos
regards ne doivent-ils pas être bleſſés en traverfant
les rues , lorſque nous voyons les Officiers
de terre & de mer les plus éprouvés & les plus
braves , languir dans l'inaction la plus accablante
pour des ames généreuſes , tandis que leurs compatriotes
ont fi beſoin de leur défenſe. Quelque
affreuſe que ſoit cette poſition , quel eſt l'homme
decourage parmi vous , qui ne plaigne & ne juftifie
les braves gens qui y font réduits , lorſqu'on fait
attention que ſous l'influence du ſyſtême actuel , ils
ne peuvent maintenir les intérêts & la gloire de
leur malheureux pays , parce qu'en le voulant , ils
facrifieroient inévitablement les leurs . Le noble
Lord ofera-t-il leur oppoſer ſes créatures & fes
appuis ? quels ſont-ils ? Qu'il retranche de ce nombre
ceux qui font intéreſlés à la guerre , les gens en
place , les gens attachés leur exiſtence politique ,
& ſes amis , & alors on pourra ſe former une idée
exacte du voeu de la Nation. Si une majorité non
corrompue & impartiale de ſes Repréſentans , doit
être regardée comme l'organe du peuple , que la
réſolution du 20 Février prononce. Qu'elle s'exprime
à la face de la corruption. Nous y voyons
la conduite paffée de cette Adminiſtration , cenſurée
dans les termes les plus clairs. Nous avons entendu
cependant les mêmes Miniſtres déclarer depuis
qu'ils adhéroient à leurs principes , quoique le voeu
de
( 169 )
de la majorité fût contre eux. Sont-ce-là , les gens
auxquels nous devons confier la grande affaire que
cette Chambre , quoique tard , a enfin vertueuſement
, humainement , & ſagement arrêtée. Nous
avons réfolu de chercher la paix ; choiſiſſons auſſi
ceux qui doivent la négocier. Analyſons le caractère
de ceux qui veulent nous obliger à leur confier
cette tâche. Une telle analyſe eſt la marche la plus
sûre pour reconnoître combien peu les talens des
Miniſtres actuels ſont proportionnés à cette entrepriſe.
Fixons d'abord notre examen ſur le nouveau
Secrétaire du département de l'Amérique : quelle
opiniâtreté ce Membre honorable n'a - t - il pas
montrée dans ſes avis contre les Américains ?
Cette opiniâtreté a été telle qu'il s'eſt oppoſé au
Lord North , lorſque ce Miniſtre jugea qu'il étoit
convenable de ſe relâcher un peu de ſes maximes
rigoureuſes de châtiment , & qu'il voulut offrir des
propoſitions conciliatoires à un peuple combattant
pour ſa liberté & combattant avec ſuccès. Les principes
du nouveau Secrétaire ſont-ils auſſi inflexibles
qu'autrefois ? Non , il n'eſt maintenant qu'une partie
, quoiqu'il ſe regardât précédemment comme un
tour. Il ne parle actuellement que d'après la majorité
de la phalange miniſtérielle. Depuis qu'il eſt en
place il eſt devenu ſouple & complaiſant , & ſes
collègues peuvent lui faire prendre le pli qu'ils veulent.
Venons maintenant au Secrétaire de la guerre.
Qu'il me pardonne , j'aurois dû l'appeller le Secrétaire
de tous les départemens. Il a opiné conftamment
pour une guerre qui a été dès ſon commencement
& dans tous ſes périodes cenſurée comme
injuſte , impolitique & cruelle , par les gens les plus
ſages & les plus vrais patriotes. Tranſportons-nous
dans l'autre Chambre , nous y voyons un autre Miniſtre
( le Lord Stormont ) qui a déclaré qu'il ne
23 Mars 1782. h
( 170 )
,
répondroit aux adreſſes des Rebelles que lorſqu'ils
imploreroient la merci. Dans cette Chambre eit un
autre Miniftre (le Lord Hillsborough) dont les ſentimens
&le ſymbole de foi ſont coi ſignés dans les
leures célèbres concernant l'Amérique, lettres dont
l'Auteur trouvera peut-être grace devant ſa patrie ,
mais qui ne feront jamais oubliées , parce que l'Auteur
a trempé la plume dans le ſang du malheureux
peuple qui en eſt le ſujet. Portons maintenant nos
regards ſur le premier Miniſtre oftenfible qui fiége
parmi nous . Il nous a dit maintefois qu'il n'a point
de fentiment à lui , qu'il agit purement d'après l'impulfion
du Cabinet , foit qu'il opine pour la paix
ou pour la guerre . Cet examen quelque rapide qu'il
foit, fuffit pour convaincre l'homme le moins penfant,
que de tous les ſujets de S. M. ceux qui font
actuellement au timon des affaires font les
moins propres à conſommer le grand ouvrage que
S.M. & le Peuple ont fi fort à coeur. On ne fauroit
prouver plus fortement que les Miniſtres ont perdu
toute confiance , qu'en comparant la conduite du
Parlement envers eux , avec celle qu'il tint envers le
Lord Chatam. La guerre qu'il fit , entraîna de grandes
dépentes , mais elle fut glorieuſe , & la Nation
ſe repoſoit tellement ſur lui, que dans les ſéances
les moins nombreuſes,les ſubſides les plus extraor
dinaires étoient octroyés . En est- il ainſi maintenant ?
Nous voulons la paix & nous employons les moyens
les moins conformes à cet objet. Nous arrachons le
glaive de la maia da meurtrier , & cependant pour
ramener la malheureuſe victime de ſa perfidie , dans
netre fein, nous offrons le meurtrier lui-même pour
médiateur. Cette conduite choque l'humanité & le
ſens commun. La Nation invoque le ſuccès de la
préſente motion , & je me fais gloire en ce moment ,
&ce ſera une conſolation pour moi dans des cir
( 171 )
conſtances plus fâcheuſes , ( s'il peut nous arriver
pire que ce qui nous eſt arrivé ) d'avoir agi ſelon
ma confcience , en donnant mon appui à cette motion
. Jen'ai pas le plus léger doute de l'intégrité
du noble Lord qui a propoſé la motion actuelle, répondit
le Secrétaire de la guerre; il a trop de candeur
pour ne pas convenir qu'on peut différer de ſon
avis ſans avoir des intentions moins pures. J'avoue
que j'ai beſoin de ſa candeur, car je diffère ſi prodigieuſement
de ſon avis, que je ſuis perfuadé que ſa
motion au lieu d'être juſte & politique , ou de tendre
le moindrement à l'avantage de cette Nation
produiroit un effet tout contraire. Nous avons la
paix pour objet , & comment voulons-nous y atteindre,
en montrant le deſir impatient que nous avons
de l'obtenir. Nous mettons au jour ce qu'il ſeroit
prudentd'enſevelir dans le plus profond ſecret. Nous
parlons de nos fardeaux , de nos craintes à notre
ennemi , & nous nous imaginons que l'ennemi ne
profitera pas de notre foibleſſe. Ce motif ſeul ſuffiroit
pour que je m'oppoſe à la motion du noble
Lord, mais je ne puis m'empêcher de cenſurer quelques
tirades dirigées contre le Lord North & contre
les autres Miniſtres. On a dit que le Lord North
avoit entrepris la guerre actuelle contre le voeu de
la Nation. Je le nie : Dans le ſiècle où la liberté fleurifſoit
le plus , dans le ſiècle du Roi Guillaume de
glorieuſe mémoire, le droit qu'a le Parlement Anglois
de donner des loix , & de ſurveiller la légifſlation
de l'Amérique, fut établi ſans contradiction .
De notre tems l'acte déclaratoire ( celui qui dans
notreCode eſt le plus relatifaux habitans de l'Amérique
) exiſtoit lorſque le Lord North entra dans
le Ministère & ne fut point rédigé par lui . Au commencement
de la guerre , la Nation pleine de fierté
& accoutumée à regarder depuis plus d'un ſiècle
h2
( 172)
le droit du Parlement comme établi , fut irritée de
l'outrage que lui firent les Colonies en conteftant
ce droit. La répugnance avec laquelle on ſe prêta à
cette animoſité , la répugnanee avec laquelle les Miniftres
entreprirent la guerre , eſt trop évidente pour
qu'on la nie ou qu'oonn la diffimule. Confultez vos
journaux , & vos actes , l'ouvrage de ces Miniſtres
avides de ſang, & vous y verrez tous leurs efforts
pour la paix. Lorſque l'objet que la Nation avoit
en vûe , parut être au-delà de notre portée , les calamités
de la guerre ſe firent ſentir , il est vrai , à
meſure que notre colère ſe calma. Mais quelle politique
y a-t- il à publier nos ſenſations à tout
l'Univers : le Congrès a-t-il jamais exprimé ſon impuiſſance
? a-t-il jamais annoncé ààl'Etranger par un de
ſesArrêtés , que ſon crédit étoit réduit preſque à rien ;
que des millions de ſon papier monnoyé n'avoient
pas une valeur réellede centaines ? Non. Des hommes
pouffés preſqu'au déſeſpoir , montreront - ils
plus de ſageſſe que ceux qui ont des reſſources ſans
nombre ? Les hommes ſont ſi foibles dans l'adverſité
, qu'ils blâment l'effet ſans faire attention à
la cauſe. Le Lord Chatham fut heurenx , & ne ſentit
pas par conféquent les ſuites de cette foibleſſe. Il
combattit glorieuſement , ainſi qu'on l'a dit avec
raiſon , car il combattit avec ſuccès . Il laiſſa la Nation
couverte de gloire ; cette poſition étoit digne
d'envie ; les Annales de tous les ſiècles vous diront
quel'Angleterre ne fut point attaquée ſingulièrement ,
lorſque ſes voiſins humiliés , jaloux de la grandeur ,
ſe liguèrent pour l'abaiffer. Nous n'avons pas beſoin
-de chercher dans l'Antiquité des preuves de ce que
j'avance ; l'Hiſtoire Moderne en fournit des preuves
fansnombre. Parmi les plus frappantes , jettons nos
regards ſur la Maiſon d'Autriche. Une armée de
petites Puiſſances liguées l'humilièrent au milieu de
( 173 )
fa grandeur admirée. La Maiſon de Bourbon effuya
la même humiliation ; de quel haut degré de gloire
ne la fit pas tomber une ligue également envienſe
de ſa grandeur ! Pourquoi donc imaginer que des
cauſes ſemblables ne produiront pas conftamment
de temblables effets ? A la fin de la dernière guerre
cette Nation proſpéroit ſans rivale. Penſez- vous que
fes anciens rivaux n'épièrent pas le moment où ils
pourroient l'abaiſſer. Ils épioient ce moment & ils le
faifirent. Mais le courage exifte encore dans la Nation.
Comptons ſeulement ſur nous-mêmes : la G. B.
n'eſt pas fi ébranlée qu'elle ne puifle venger ſes droits
fi ſes ennemis combinés vouloient les fouler . C'eft
par ces motifs que je m'oppoſe à la motion , & que
je propoſe en conféquence l'ordre du jour.-Bon
Dieu , s'écria M. Townshend , quelle eſt notre
folie , de dire à la France qu'elle poſsède prefque
toutes nos Iſles aux Indes Occidentales ? de dire
à l'Amérique que nous n'avons plus la fouveraineté
de 13 Colonies ſur ce Continent , ou d'annoncer à
l'Univers ce qu'il fait déjà , ou à notre Peuple ce
qu'il fait à ſes dépens , que nous avons diſlipé
cent millions dans cette guerre. Il peut être plat de
dire aux François & aux Eſpagnols ce qu'ils favent
déjà , qu'ils font en guerre avec nous ; mais nous
pouvons , certes , ſans être taxés de folie , leur dire
( car il n'eſt guères probable qu'ils le ſachent ) que
nous ſommes en guerre avec eux. On nous dit qu'en
faiſant ainſi connoître notre poſition , nous commertons
une nouvelle bévue , en ce que nous prouvons
par-là le défir impatient que nous avons de la paix.
Je ne puis être de l'avis de M. Jenkinſon ſur cette
conduite. Il la croit folle , je la crois ſage ; il la
croit pufillanime , je penſe au contraire qu'elle eſt
très- courageuſe . Nous avons été coupables d'erreurs ;
nous voyons ces erreurs , & en les reconnoiſſant ,
h3
( 174 )
sous montrons à nos ennemis que nous avons res
couvré la raiſon , & que s'ils refuſoient de l'écou
ter , nous tâcherions de gagner ſur eux tout l'avantage
poffible , en dirigeant à l'avenir nos opérations
d'une manière plus efficace pour ramener les bénédictions
de la paix. Enviſageant les motions ſous ce
point de vue ,je dois , malgré toute l'abſurdité qu'on
y trouve , lui donner mon fuffrage. Il y eut
des diſcours très-longs & très-véhémens fur cette
motion , & M. Bing obſerva que la dépenſe de la
Nation montoit à 3000 liv. ft. par heure. Cependant
quand on vint aux voix , à 2 heures du matin , la
motion eur 226 voix contre , & 216 pour ; les
Miniftres l'emportèrent de 10 voix.
P. S. Le 12 Mars. S'il fauten croire le bruit public,
les nouvelles qu'on attendoit ſont arrivées.
Qu'elles foient authentiques , exagérées ou non, elles
ne pouvoient arriver plus à propos pour faire reſpizer
les Miniſtres , après des attaques auſſi vives que
celles qu'ils ont eſſuyées ; c'eſt ainſi qu'on les raconte,
car la Cour ne les a pas encore publiées , &
peut-être n'ont-elles aucun fondement.
>>Le Capitaine Stanhope eſt arrivé hier à Portf
mouth à bord de la Tiſiphone; il apporte , dit-on ,
des dépêches de l'Amiral Hood , datées de Saint-
Christophe le 7 Février. En voici,ajoute-t-on , la fubftance.
Cet Amiral inſtruit que le Comte de Graffe
avoit mis à la voile pour Saint-Chriſtophe , partit
fur le champ de la Barbade pour le ſuivre. Aufſi-tôt
qu'il fur à la vue de l'Iſſe , l'eſcadre Françoiſe ſortit
de labaie de Baffe-Terre où elle étoit mouillée , &
vint lui offrir le combat ; elle étoit de 28 vaiſſeaux
de ligne , & nous en avions 23 , parce que le renfort
de l'Amérique Septentrionale étoit arrivé. L'Amiral
Hood favorisé par le vent & la mer , fit une
manoeuvre fi hardie & fi heureuſement exécutée ,
( 195 )
qu'il parvint à s'emboſſer par le travers de labaie,& à
couper toutecommunication entre l'armée du Comte
deBouillé,qui étoit àterre,& l'eſcadre. On prétend que
leComte de Graſſe a attaqué l'Amiral , & eft revenu
par 3 fois à la charge , ſans pouvoir le tirer de ſa poſition.
Le nombre des morts fur notre eſcadre eſt de
400 hommes. Les François ne s'étoient pas encore
emparé du fort de Brimstone- Hill ,que la nature &
l'art ont rendu imprenable. Le Colonel Frazer le défend
, & l'Amiral Hood lui a fait paſſer du ſecours.
Le Colonel Preſcot qui le conduit , a débarqué dans
un endroit écarté; on ignore ſi les tranſports des
François étoient encore dans la baie ; leur armée ,
d'affiégeante , ſe trouvant affiégée , ſe prépare àune
réſiſtance opiniâtre; & malgré l'eſpérancequ'on nous
donnede la foumettre bientôt , quelques avis ſecrets
aunoncent qu'elle ſera très-longue , & qu'elle pourra
donner le tems au Comte de Graſſe de revenir à une
quatrième attaque, qui peut être plas heureuſe que les
précédentes , & à laquelle on s'attend en effet à cha
que inſtant. Son eſcadte n'a preſque point ſouffert , il
a été chercher des renforts à Saint- Christophe , &
quoiqu'on diſe du bon état dela nôtre , on fait qu'elle
aété
gravement endommagée. Nos avis particuliers
ajoutent qu'il s'en faut de beaucoup que la poſition de
M. de Bouillé ſoit auſſi déſeſpérée que les Miniſtres le
prétendront ſans doute ; il a tous les vivres de l'iſſe à
Ta di poſition , & il mangera tout juſqu'au dernier
Nègre avant que de ſe rendre.
FRANCE.
De VERSAILLES ,le 19 Mars.
LE 10 de ce mois LL. MM. & la Famille
Royale ſignèrent le contrat de mariage du
h 4
( 176 )
des
Comte Raymond de Narbonne - Pelet de
Fritzlard , Capitaine de Dragons , avec Mademoiselle
de Nonant de Piercourt ; celui du
Comte d'Agoult , Aide-Major-Général
Gardes-du-Corps du Roi , avec Mademoiſelle
Moreau ; & celui du Comte de Monet ,
avec Mademoiselle l'Eſcalopier .
Le même jour la Comteſſe de Clermont-
Tonnerre & la Marquiſe de Louvois eurent
l'honneur d'être préſentées à LL. MM. &
à la Famille Royale , la première par la Comteſſe
Delphine de Forans , Daine pour accompagner
Madame Eliſabeth de France , & la
feconde par la Marquiſe de la Roche-
Dragon.
Le 13 de ce mois , le Roi , accompagné
de Monfieur & de Monſeigneur le Comte
d'Artois, ſe rendit à l'Egliſe de Saint-Louis ,
& y alliſta au Service ſolemnel fondé pour
le repos de l'ame de feue Madame la Dauphine;
Madame Elifabeth de France y aſſiſta
autli.
L. M. & la Famille Royale ont figné ,
le to de ce mois , le contrat de mariage du
Marquis de Tournon , Capitaine au régiment
de Condé , Dragons , avec la Vicomteffe
du Barry.
L'Archevêque de Paris prêta , le 16 de
fie mois , pendant la Meſſe , ſerment de
cdélité entre les mains du Roi.
4
S. M. a nommé à l'Abbaye de Mouzon ,
( 177 )
Ordre de Saint-Benoît , Diocèſe de Reims ,
l'Evêque de Mâcon ; à l'Abbaye de Mouſtier-
Ender , même Ordre , Diocèſe de Châlonsfur-
Marne , l'Abbé de Clermont-Tonnerre ,
nommé à l'Evêché dudit Châlons ; à l'Abbaye
d'Aniane , même Ordre , Diocèſe de
Montpellier , l'Abbé de Tourdonnet , Vicaire-
Général de Meaux ; à l'Abbaye d'Uzerche
, l'Abbé de Dillon , Vicaire- Général de
Narbonne ; à l'Abbaye de Saint - Pierre de
Melun , Ordre de Saint-Benoît , Diocèſe de
Sens , l'Abbé de Calonne , Vicaire-Général
de Cambrai.
De PARIS , le 19 Mars.
M. le Baron de Viomeſnil n'a apporté
aucune nouvelle du Continent de l'Amérique
Septentrionale ; comme on l'a dit tout
étoit tranquille à ſon départ , excepté du côté
de Charles-Town , que les troupes Américaines
refferroient. Le Roi vient de récompenſer
cet Officier Général , en le créant
Grand-Croix de l'Ordre de St- Louis , & en
lui donnant le Gouvernement de la Rochelle
, vacant par la mort de M. le Prince
de Montmorency.
>> Il y a 3 ou 4 jours , écrit- on de Toulon , qu'un
Courier expédié ici a apporté contre- ordre à notre
armée de Mahon qui d'abord avoit été rappellée ; on
a ordonné en même-tems de faire partir les munitions
de guerre & principalement les bombes que M. le
hs
( 178 )
Duc de Crillon avoit demandées & dont l'envoi avoit
été ſuſpendu , lorſque nous apprîmes ici la priſe du
Fort St-Philippe. - Les Eſpagnols ont eu pendant
le fiége 40 Officiers tués & 14 bleſſés ; 180 ſoldats
tués& 360 bleſſés. Ils ont tiré 70,000 boulets &
14,000 bombes ; & ce qui ne ſurprend pas peu
c'eſt que les ennemis ont tiré de leur côté 140,0০০
coups de toute eſpèce. Il reſtoit 60 bombes dans
le Fort& non une ſeule comme le portoient tous les
avis d'Eſpagne «.
Selon les lettres d'Eſpagne le ſiége de Gibraltar
eſt réſolu ; les plans qu'on a adoptés
ont été tracés par un habile Ingénieur , qui
s'en étoit occupé depuis long-tems , & qui
vient de paſſer encore fix mois au camp de
St-Roch , à Algéſiras , à Ceuta , &c. Il ne
demande , dit- on , que 18,000 hommes ; il
fait conſtruire à Algéfiras des prames & des
bateaux qui font inſubmergibles & incombuſtibles.
Il circule pluſieurs détails fur les
plans d'attaque projettés ; vraiſemblablement
ce ne ſont pas ceux que l'on fuivra
auxquels on a donné tant de publicité; cependant
dans cette occafion le ſecret eft
peut-être moins néceffaire que dans toute
autre; les Anglois ſont dans l'impoffibilité
de parer les coups qu'on veut leur porter.
On apprend de Breſt que les de ce mois
au foir , l'Actifeſt rentré , après avoir eſſuyé
le même coup de vent que M. de la Motte-
Piquet , ſans avoir reçu aucun dommage
conſidérable. Il n'avoit aucune connoiſſance
( 179 )
1
du Zodiaque qui eſt rentréà ſon tour , le 11 ,
& fans dommage.
>> Un bâtiment d'Oſtende arrivé les à Breſt,
a déclaré avoir rencontré dans la Manche un
vaifſeau Anglois de 74 canons , démâté de tous
ſes mâts ſupérieurs . Nous avons eu ici , ajoutent
ces lettres , une tempête aſſez vio'ente qui a jetté
bas beaucoup de cheminées , & qui aura caufé de
grands ravages en mer.
Les lettres de Cadix , en date du 26 Février
, nous apprennent que le Comte de
Guichen, avec ſon eſcadre, y eſt arrivé le 24 .
Il n'a par conféquent mis que 12 jours à faire
cette route en décapant ſes convois .
Le Capitaine Langlois , commandant la
frégate- corfaire Madame , dont nous avons
eu occafion de parler d'une manière ſi avantageuſe
l'année dernière ne paroît pas
moins heureux celle- ci , à en. juger par le
brillant début de ſa nouvelle croiſière , qui
eſt la troiſième depuis les hoſtilités.
و
>>A peine ſorti de nos ports , ce Capitaine fut
chaſſé par des vaifſeaux & frégates de guerre Anglois
, qui croiſoient devant Breſt ; le 9 Février , il
rencontra une efcadre de 12 vailleaux de guerre ,
dont un de 74 le chaſſa pendant 5 heures. Mais la
ſupériorité de la marche de ſon corfaite armé de
36 canons & doublé en cuivre , le déroba à la pourfuite
de l'ennemi . Le 11 , il s'empara de la Favorite
Polly , navire de 200 tonneaux , allant de
Cadix à Madère , chargée de diverſes marchandifes.
Le 16 , il prit les Deux-Amis , navire de
250 tonneaux , allant de Portsmouth à Madère &
aux Colonies avec un chargement de ſalaiſons , &c.
h 6
( 180 )
Les Deux- Freres deſtiné de Londres pour l'Ame
rique avec des marchandiſes aſſorties.-Le 21 &
22 , il s'empara des trois bâtimens ci-après nommés
, qui étoient de conſerve revenant de Charles-
Town . Le paquebot de la Caroline du Sud , navire
de 300 tonneaux , 6 canons , chargé notamment
de 40 milliers d'indigo ; la Catherine , lettre de
marque de 16 canons , ayant à bord 20 milliers
d'indigo ;; la Réunion , de 12 canons de 4. - Le
Capitaine Langlois a expédié les trois premieres
prifes pour France , & il convoyoit les trois dernières
, lorſque le 23 un coup de vent affreux ayant
démâté ſa frégate de ſon petit mât de hune , lui
fit perdre de vue ſes priſes , & l'obligea de relâcher
à Breſt le 24 pour ſe réparer.-Suivant les lettres
de Saint-Malo du 26 , du 1 & du 2 de ce mois , il
paroît que quatre des priſes ci-deſfus , ſont arrivées
heureuſement tant dans ce port , qu'à l'Orient &
à Roſcoff. Celle qui eft à Saint-Malo eſt un navire
de 350 tonneaux , dont le chargement confifte
en 150 futailles d'indigo , 300 barils de térébenthine
, 32 boucauts de tabac , & 12 barils
deriz . Il y a lieu d'eſpérer que les deux autres
auront relâché dans quelque autre port « .
,
Nos corfaires multiplient tous les jours
leurs priſes , felon les lettres de différens
Ports.
Le corfaire le Commandant de Dunkerque , Capitaine
Williams Dunlop , s'eſt emparé le 4 Mars
du fluep Anglois les deux Amis , chargé de comeftibles
, qu'il a envoyé au premier port de France
qu'il pourroit gagner ſur la Manche ; & le 7 du
brick le Prince Noir, de 130 tonneaux , chargé
de lard pour le compte du Roi d'Angleterre, qui
alloit à Cowes par Portsmouth , & qu'il a expédié
au Havre. Il eſt entré le 7 dans le même port une
( 181 )
autre priſe Angloiſe de so tonneaux chargée de
bled , feigle & avoine , faite à la hauteur de Portland
, par le corſaire le Voltigeur , de Dunkerque ,
Capitaine Mayne , qui a fait encore celle du floop la
Charmante Polly de 45 tonneaux , allant d'Exter
à Portsmouth. Le corſaire l'Angélique , Capitaine
Mercier , a conduit le 7 de ce mois à Saint-Malo
le navire Anglois l'Heureux Couple , de 90 tonneaux
, qu'il avoit pris le 3 , & dont la cargaifon
confifte en huiles & fardines. Le Capitaine Charles
Havé Pivet , du corſaire de Granville le Manerbe
, a conduit dans ce port le cutter Anglois la
Sirene , de 2 canons , 4 pierriers & 2 efpingols.-
Le Fleffinguois , corſaire Hollandois , Capitaine
leTurcq , de Nantes , eſt entré à Cherbourg le 8 de
ce mois , pour le réparer du dommage qu'il venoit
d'éprouver dans un combat de quatre heures & demie
, contre un cutter Anglois de 18 canons de 8 .
Le Capitaine le Turcq , dont le corſaire n'eft monté
que de 14 canons de 3 , a fait tout ce qu'il a pu
pour en venir à l'abordage , que l'autre a conftamment
évité. Le même corſaire avoit rançonné le 4
pour 200 guinées le floop Anglois le Sami willand-
humer , & le 6 de ce mois , il s'eſt emparé du
hoop la Susanne , chargé de thé , de genièvre &
d'eau-de-vie.
Une lettre de Foix contient le fait ſuivant
qui mérite de trouver place ici.
>> On lit dans l'Histoire ancienne qu'Annibal ,
Général des Carthaginois , voulant traverſer les
Alpes, & ſe trouvant embarraſſé par des rochers inacceffibles,
employa le feu & le vinaigre pour frayer
un chemin à fon armée. M. Dupla , Curé de Maugaillard
, au pays de Foix , vient de renouveller
l'expérience d'Annibal. Ce digne & charitable
Pafteur eſt parvenu , par les mêmes moyens , le
( 182 )
feu & le vinaigre , pour calciner & diffoudre les
pierres , à tracer un chemin d'environ 100 toifes
de long& de, 12 pieds de large , à travers un rocherttrreèss-
dur , inacceſſible & entouré de précipices.
Cetre route conduit de la ville de Foix à Devernajon
& lieux circonvoiſins «.
On apprend de Toulon que le vaiſſeau
le Suffisant , de 74 canons , conſtruit dans
le baffin de M. Groignard , en eſt forti , &
qu'il va être remplacé dans ce baflin par un
autre vaiffeau de même force. Le chantier
où a été conſtruit le Dictateur , en recevra
auſſi un de 74. On dit qu'il eſt auſſi arrivé
à Breſt ordre de conſtruire dans ce département
7 vaiſſeaux & 2 à Rochefort , de
forte que la Marine ſera augmentée cette
année de 11 vaiſſeaux de ligne.
>> Il vient de ſe commettre dans nos cantons ,
écrit-on de Baulen, le crime le plus atroce , dans
lamaſon d'un Prêtre , jadis Hermitage , & aujourd'hui
nommée la Chapellenie du Bois. Davy, Parciffe
de Maxent , Diocèſe de Saint-Malo. Le ſoir du premier
de l'an , à 7 heures , heure ordinaire du ſouper
de ce Prêtre , fix ſcélérats montés ſur des chevaux
arrivent aux environs de ſa maiſon , attachent leurs
chevaux à des arbres , entrent armés d'inſtrumens
tranchans , paffent à la cuiſine où ce Prêtre commençoit
à ſouper , & où se trouvaient fon valet ,
homme fort & vigoureux , trois ſervantes de différens
âges , dont l'une étoit la gouvernante , l'autre
la ſervante de bras , & la troiſième bergère , avec
une fille étrangère , Soeur du Tiers-Ordre de Saint
François , invitée ce ſoir à fourer. Les ſcélérats
fondent à la fois ſur ces fix perſornes , égorgent
trois filles qui tombent ſous la table. Le valet affailli,
( 183 )
cherche à fuir par le jardin, faute par-deſſus une
haie , croit trouver ſon ſalut dans l'avenue , & y
eſt égorgé. Le Prêtre , ſans défenſe , gagne la porte
de ſa cour , & croit pareillement ſe tauver dans
l'avenue. Il eſt poursuivi , obligé de revenir ſur ſes
pas , & maſſacré inhumainement. La gouvernante ,
qui s'étoit cachée derrière une barrique de cidre
dans le cellier , eſt tirée de ſon refuge & maſſacrée.
Les aſſaffins , après avoir immolé ces fix malheureuſes
victimes , vont froi dement prendre des pelles
de jardin & autres outils de labourage qu'ils avoient
entrevus derrière la porte d'entrée , en frappent à
coups redoublés les têtes de ces infortunés , qu'ils
écrafent , & dont ils font voler la cervelle. Ils enfoncent
enſuite les armoires de la coifine , volent
tout ce qu'ils imaginent pouvoir emporter , montent
dans les chambres ſupérieures , briſent , remuent ,
fouillent jaſques dans la paille des lits , prennent
tous les effers propres à être chargés ſur leurs
chevaux , vont enſuire à l'écurie de la maiſon ou
ils trouvent deux chevaux , en ſellent un , prennent
du foin qu'ils portent à ceux qu'ils avoient amenés
& qu'ils font paître pendant qu'ils chargent leur
butin, & repartent entre 10 & 11 heures du même
foir. On a fait les recherches les plus prompres
pour découvrir ces ſcélérats. On a trouvé leurs
traces , & on les a ſuivi juſqu'à Nantes , éloigné
d'environ 20 lieues du Bois-Davy, ils avoient pris
des détours pour s'y rendre. Par-tout ils ont été
fignalés , & fix jours après avoir commis leur
crime , ils ont été arrêtés dans une maiſon de
Nantes , où ils ſe réfagioient d'ordinaire. On inf
truit actuellement leur procès avec la plus grande
vivacité. Ils ne tarderont pas à ſubir le ſupplice
qu'ils méritent.
MM. Godefroy & Ponce viennent de
( 184 )
former une entrepriſe intéreſſante , & que
nous nous empreſſons d'annoncer ; c'eſt de
graver une ſuite de Sujets fournis par les évènemens
de la guerre actuelle; guerre dont
les détails ne peuvent qu'intéreſſer la poſtérité
, puiſqu'elle poſe la baſe d'une nouvelle
Puiſſance , & fixer aujourd'hui l'attention
publique , par l'agréable exécution de cette
ſuite de Sujets , ainſi que par les noms des
Officiers employés à exécuter ou à empêcher
cette révolution.
La premiere que ces Auteurs viennent de publier ,
a pour ſujet la reddition de l'armée du Lord Cornwallis.
La note qu'on lit au deflous , & que nous
tranſcrirons , mettra le lecteur au fait du ſujet (1 ).
-8000 Anglois , ſoldats & matelots inveſtis à
Yorck en Virginie , par l'armée combinée des Etats-
Unis d'Amérique & de France , mettent bas les armes
, & ſe rendent priſonniers de guerre , le 19
Novembre 1781 , abandonnant aux vainqueurs 24
drapeaux , 170 canons & 8 mortiers . Le Charon
vaiſſeau de so , I frégate , 2 corvettes & 60 batimens
de tranſport , ſont pris on détruits. L'armée
victorieuſe ſous les ordres du Général Washington
& de M. de Rochambeau , avoit pour Officiers-Généraux
MM. de la Fayette , Lincoln , Strubben ,
Weiden ; MM. de Viomeſnil , de Châtillon , de
(1) Cette Eſtampe ſe trouve chez l'Auteur , M. Godefroy
de l'Académie Impériale & Royale de Vienne , rue des
Francs-Bourgeois , Porte St Michel , vis-à-vis la rue de
Vaugirard , & M. Ponce , Graveur de Monseigneur le
Comte d'Artois , rue St-Hyacinthe , maiſon de M. de
Bure , prix 1 liv. 16 f.; il en paroîtra une par mois. La priſe
de St-Eustache , celle de la Grenade , du Fort St-Philippe ,
&c. font commencées.
,
( 185 )
Saint-Simon , de Choiſi , de Cuſtine , de Lauſur.
Dans le nombre des Officiers qui ont trouvé occa
ſion de ſe ſignaler , ont été MM. Robert Dillon ,
Schelden , Befroy & Monthurel ; les bleſſures de
MM. de Saint-Simon , de Deux- Ponts , de Sireuil ,
de L'ameth , Billy Dilon & du Terre , leur donnent
des droits à la reconnoiſſance publique . Les Septembre
, M. le Comte de Graffe commandant la
flotte Françoise , ayant ſous ſes ordres MM. de
Monteil & de Bougainville , avoit battu l'Amiral
Graves , qui venoit au ſecours du Général Cornwallis.
Le vaiſſeau le Terrible , de 74 canons , fut
brûlé ; les frégates l'Iris &le Richmont , prifes .
On regrette M. de Boales , Capitaine de vaiſſeau ,
tué . MM. d'Orvau , Rhaab & Villebon , furent
bleffés , en foutenant l'honneur du pavillon François.
Jacques - Marie d'Avizard , Comte de
St-Giron , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , eſt mort en fon.Château de St-
Giron le 11 du mois dernier.
DEF
Marie-Madeleine de Barnevall , Abbeffe
de l'Abbaye Royale de Notre Dame-du-Vald'Arciffe
au Perche , eft morte le 13 Fe
vrier dernier âgée de 65 ans.
Jean-François de Boſredont Veidelle-
Voifin , Bailli del'Ordre de Malte &Grand-
Maréchal de cet Ordre , eſt mort à Montluçon
le 26 Février dans la 8se. année de
fon âge.
François Jacques- Maxime de Chaſtenet ,
Marquis de Puyſégur , Lieutenant-Général
des Armées du Roi , Grand Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de St-Louis , Chef de
ſa Maiſon , fils unique du Maréchal de
( 186 )
Puységur , Chevalier des Ordres du Roi ,
eſt mort le 28 du mois dernier dans la
6se. année de fon âge.
Auguſte - Claude François de Goddes ,
Marquis de Varennes , ancien Capitaine
auxGardes-Françoiſes , Colonel d'Infanterie
&Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de St- Louis , eſt mort le 26 Février en fon
Château de Santré , près Angers , dans la
68e. année de ſon âge.
François Lacroix , de la Paroiſſe de Branffat
, près St-Pourçain , Généralité de Moulins,
eſt mort le 27 Janvier dernier , âgé de
112 ans. Cet homme de la taille des pieds
10 pouces , étoit né le 15 Décembre 1669 ;
il a exercé le métier de Tonnelier juſqu'à
l'âge de 106 ans. Il ne vivoit communément
que de légumes ; il n'a et aucune de ces
infirmités qui accompagnent preſque toujours
la vieilleffe. Il voyoit très-bien fans
lunettes , & il a conſervé toute ſa préſence
d'eſprit juſqu'au dernier moment de ſa vie.
Le Vicaire de la Paroiſſe qui lui a adminiſtré
les derniers Sacremens , n'a pu lui perfuader
qu'avec beaucoup de peine qu'il devoit s'attendre
à une mort prochaine. Le vénérable
Vieillard , en éloignant cette idée , lui diſoir
qu'il ſe ſentoit encore la force de vivre so
ans.
De BRUXELLES , le 19 Mars.
On affure que les Hollandois ont envoyé
un Courier à Namur avec ordre à
( 187 )
la garniſon de ne faire aucune oppofition
à la démolition des ouvrages au cas qu'on
l'entreprenne , ſuivant la déclaration du
Gouvernement Autrichien ; il lui a été auffi
ordonné de ſe tenir prête à marcher. On
penſe cependant que la réſolution finale
des Etats-Généraux ſur la dernière déclaration
de l'Empereur , relativement aux
barrières , reſtera ſuſpendue juſqu'à ce
qu'on ait ſu l'effet des repréſentations qu'ils
lui ont fait faire par le Comte de Waffenaer
de Twickel. On apprend de Vienne
que ce Miniftre y eſt arrivé le 17 du mois
dernier ; il a eu ſa première audience ;
mais il n'a pu encore débiter le plaidoyer
qu'il a préparé-
,
Le tour que les affaires prennent enfin enAngleterre
, écrit-on de la Haye , & fur-tout l'importante
ſéance du Parlement du 27 Février dernier ,
fait voir que l'époque s'approche où l'Amérique-
Unie prendra , de l'aveu de la Grande-Bretagne
ſa place parmi les Puiſſances indépendantes. Les
ménagemens qu'on a toujours eu dans notre pays
pour l'Angleterre , auroient fait différer une démarchedéciſive
à cet égard de la part de la République ,
ſi la guerre injuſte que lui a déclaré la Cour de
Londres , n'eût mis fin à ces conſidérations particulières.
Depuis cette rupture , le voeu des bons
citoyens a été de voir contracter une alliance avec
la République Américaine : la néceſſité s'en fait
ſentir plus que jamais , aujourd'hui que par les
diſpoſitions des Anglois envers nous , un plus long
délai rendroit une pareille démarche auſſi infructueuſe
que tardive. La Friſe vient de donner un
exemple qui , à ce que nous eſpérons , ſera ſuivi
( 188 )
par les autres Provinces. Elle infiſte donc aved
la plus vive ardeur ſur ce qu'on ne prenne au
cune réſolution avant d'avoir reconnu M. Joha
Adams pour Miniſtre Plénipotentiaite d'un Etat
libre & indépendant , & qu'on ſe foit décidé à concerter
les opérations de la campagne prochaine
avec la France On affare que le mémoire de
M. Adams a été mis en délibération dans la dernière
aflemblée des Etats de Hollande , & qu'il a été
nommé des Commiffaires pour l'examiner & en
faire leur rapport. On affure que les Etats-Généraux
, avec la pluralité des fix Provinces , ont déja
réſolu de concerter avec la France les opérations
contre l'Angleterre , & a répondre à l'offre de la
médiation de la Ruffie conformément au précis de
laHollande. Il n'y a que la Friſe qui s'y ſoit refuſée,
en difant qu'il falloit auparavant reconnoître l'indépendance
des Etats-Unis de l'Amérique. Ceate
démarche eſt en effet le moyen le plus propre å
rendre la vie aux manufactures , à réveiller notre
commerce , & à prévenir la perte que nous ferions
au cas que les Anglois reconnuffent cette indépendance
avant nous.
La réſolution de la Province de Friſe ſur
la reconnoiſſance de l'indépendance de l'Amérique
a eu lieu le 26 Février dernier , &
eſt conçue ainſi :
Ayant été portée à l'aſſemblée & miſe en délibération
la demande de M. Adams , pour remettre
ſes lettres de créance des Etats -Unis de l'Amérique-
Septentrionale à L. H. P. , comme auſſi l'adreſſe
ultérieure à cette fin , avec prière d'une réponſe ca.
thégorique faite par le même , & plus amplement
mentionnéedans les notules de L. H. P. du 4Mai
1781 & du 9 Janvier 1782 : ſur quoi , ayant été pris
en conſidération , que le ſuſdit M. Adams auroit
vraiſemblablement quelques propofitions à faire à
( 189 )
L. H. P. , & à leur remettre les principaux articles &
fondemens , ſur lesquels le Congrès de ſon côté
voudroit entrer dans un traité de commerce & d'amitié
, ou d'autres affaires à propoſer , à l'égard
deſquelles la diligence étoit requiſe .
Il a été trouvé bon & arrêté d'autoriſer MM. les
Députés de cette Province à la Généralité & de les
charger de diriger les choſes à la table de L. H. P. ,
de manière que le ſuſdit M. Adams ſoit admis au
plutôt comme Miniſtre du Congrès de l'Amérique-
Septentrionale , avec ordre ultérieur aux ins Députés
que , s'il étoit encore fait quelques ſemblables
propofitions par le même , d'en informer au plutôt
L. N. P. Et il leur ſera envoyé extrait de la préſente
pour information , & pour ſe conduire en conformité.
Sur quoi ayant été délibéré , MM. les Députés de
la Province de Gueldre , de Zélande, d'Utrecht & de
Groningue ont pris copie de cette réſolution, pour
être communiquée plus amplement chez eux «.
On a ici des lettres de Curaçao en date
du 21 Novembre dernier , apportées par
le Capitaine Carel-Pieters à Oftende.
>> Le Capitan Juſtus Book , commandant la fré
gate Holandoiſe le Beverwick de 36 canons , ſe
trouvant à l'ancre près d'Aurouba , avec un balegou
& un logger , découvrit de grand matin deux
voiles qu'il prit pour des corſaires ; il détacha le
logger avec un pavillon Américain , & le balegou
avec un vieux pavillon Anglois pour reconnoître
ces bâtimens. Peu après ils revinrent avec la nouvelle
que c'étoit des cortaires Anglois de Liverpool.
M. Book courut auffi-tôt & lacha toute fa
bordée à quatre repriſes différentes contre l'une des
deux portant 26 canons , qui baiſſa auſſi-tôt ſon
pavillon ; l'autre prit la fuite. Le Capitaine Book
mit auſſi-tôt des gens de ſon équipage avec un
pavillon Hollandois ſur la priſe , ſous les ordres
( 190 )
du Lieutenant Arend Hendrik de Rocheman qui
mit fur-le-champ à la voile pour établir une croiſière
autour de l'iſſe . Tous les navires marchands
ſe trouvent ici en bon état. Pluſieurs d'entre eux
veulent retourner ſous pavillon impérial «.
On lit dans une lettre de Paris les détails
ſuivans .
>> Depuis 7 à 8 jours on a vu arriver ici quelques
Anglois de distinction ; & le bruit s'eſt répandu que
c'étoit autant de Commiſſaires qui venoient travailler
à une réconciliation. Il y a des perſonnes qui
diſentque l'Amiral Keppel eſt parmi eux. La vérité
eſt qu'il eſt venu pluſieurs Anglois , mais ce ſont
des voyageurs. Il faut pourtant en excepter M.
Forth. Celui- ci eſt chargé par le Gouvernement Anglois
d'empêcher l'exécution de l'Arrêt du Conſeil
qui ordonne des repréſailles à la Grenade , pour
indemnifer nos Négocians pillés à St-Eustache. On
croit que M. Forth parle de tout reftituer.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , le 12Mars.
>>>Le Général Dalling vient d'arriver ici de la
Jamaïque à bord du Ranger. Il a mis à la voile
du port Antonio , de conſerve avec le Vaughan
de 52 ; dans le golphe de la Floride , la fotte a
eu le malheur de rencontrer deux vaiſſeaux de ligne
Eſpagnols qui lui ont donné chaſſe pendant deux
jours , & ont amarine 12 à 14 bâtimens .- On
écrit de Plymouth qu'on a vu paſſer une flotte
qu'on croit être celle de la Jamaïque. Il y a ordre
d'armer avec la plus grande diligence les vaiffeaux
deſtinés pour la mer du Nord , où ils doivent
ebſerver les mouvemens de l'eſcadre Hollandoiſe
qui , ſelon les derniers avis , doit appareiller incefſamment
du Texel « .
>> Dès que la grande eſcadre ſera prête , elle appareillera
four Torbay qu'on regarde comme le
( 191 )
meilleur rendez-vous , fi nos forces ne ſont pas
ſupérieures à celles de l'ennemi.On dit que l'Ami-
Jal Darby en a refuſé lecommandement pour raiſon
de ſante. L'Amiral Barrington l'a également
refuſé , ainſi que deux autres Commandans qui ne
veulent s'en charger qu'à condition qu'on leur donnera
une eſcadre ſupérieure à celle de l'ennemi
ce qui ſeroit aujourd'hui bien difficile , les vaifſeaux
n'ayant point encore la moitié de leurs équipages
".
>>On dit que la Jamaïque eſt bloquée par 12
vaiſſeaux de ligne , aux ordres de Don Solano. Les
Anglois n'y avoient que trois vaiſſeaux de ligne ".
>> Il eſt arrivé un exprès au Bureau du Lord Stormont
venant de Gibraltar , mais on garde le plus
profond ſecret ſur les nouvelles qu'il a apportées ;
ce fut le 2 au ſoir qu'arriva le courier qui apporta
la nouvelle de la priſe du Fort St-Philippe « .
» Au départ des dernières nouvelles de la Barbade
, en date du 3 Janvier , l'Amiral Hood réparoit
ſon eſcadre , dont il n'y avoit que is vaiſſeaux
en état de tenir la mer. -S'il a fait marcher
comme on le dit , tous ſes vaiſſeaux , les trois attaques
de M. de Graſſe & le combat naval , doivent
l'avoir mis hors d'état de ſortir de la baie de
baffe-terre , où il n'a rien pour ſe rechanger «.
,
>> En cas d'un changement dans le Ministère ,
voici , dit- on , la liſte de ceux qui doivent remplir
les places que cette révolution générale laitiera
vacantes. Le Marquis de Rockingham , premier
Lord de la Trésorerie; le Lord John Cavendish ,
Chancelier de l'Echiquier ; le Lord Shelburne ou
le Duc de Richemond , Secrétaire d'Etat ; Amiral
Keppel , premier Lord de l'Amirauté ; M. Fox
Tréſorier des Troupes ; M. Dunning , Chancelier ;
le Lord Thurlow , Préſident du Confeil ; M. Burke ,
,
( 192 )
un des Tréſoriers de l'Irlande , & le Colonel Barré ,
Secrétaire de la Guerre.- S'il faut en croire les
bruits qui courent , le Ministère actuel reſtera en
place Le Roi a reconnu la néceſſité de changer de
ſyſtême; mais ſes Miniftres ſuivront les meſures
recommandées par l'Oppoſition ".
>>>Il doit y avoir dans la Chambre des Communes
d Irlande pluſieurs motions ſemblables à
celle du Général Conway , pour préſenter au Roi
une adreſſe contre la continuation d'une guerre
en Amérique ".
>>>Les dernières motions de la Chambre des Communes
ont donné lieu à une des queſtions les plus
férieuſes &les plus alarmantes qui jamais ayent
été agitées dans le Cabinet , on a projeté la difſolution
du Parlement actuel , & la réſolution n'a
été rejettée que par deux voix ".
>>>On écrit de Plymouth qu'il vient d'y arriver
une grande partie du bois de conſtruction tiré
de la nouvelle forêt de Hampshire. C'eſt la pre
mière coupe qui y a été faite «.
>> Il ſe tint il y a quelques jours une afſemblée
d'Officiers chez le Général Conway , pour examiner
ſonplan de fortification pour l'lle de Jerſey.
L'ouverture des procédures devant le bureau de
l'Amirauté contre le Général Cunningham , Gouverneur
de la Barbade, eſt enfin fixée au 16 de ce
mois.
Un Envoyé du Roi de Maroc eſt arrivé ici ces
jours derniers avec des dépêches de ce Prince pour
les Miniſtres de S. M. Il a pris la route de l'Allemague
ſuivi d'un ſeul domeſtique. C'eſt la ſeule des
trois perſonnes expédiées par le Roi de Maroc qui
ait réuffi à apporter ſans accident les dépêches de
fon Souverain . Il a eu une audience du Lord Hillsborough
, qui lui a fait l'accueil le plus favorable «
1
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 30 MARS 1782 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A M.DE PASTORET , fur ſes Tributs
à l'Académie de Marseille.
MONTESQUIEU fervit autrefois
Les Muſes & Thémis & la Philoſophie ;
Ses leçons inſtruiſoient les Peuples & les Rois ,
Qu'il charmoit par la mélodie
Des ſons délicieux échappés à ſa voix.
Comme lui , du temple des loix
Tu cours te délaſſer aux bords de Caſtalie;
Et de deux lauriers à la fois
Tu verras déſormais ta couronne embellic..
Comme lui , de la calomnie
Mépriſant les vaines clameurs ,
Tu joins les vertus au génie;
Nº. 13 , 30 Mars 1782. I
}
194 MERCURE
Et fi par tes talens tu fais naître l'envie ,
Tu la déſarmes par tes moeurs.
(ParM. deSt-Michel, L.G. C. de
l'Amirauté. )
LE FAT CORRIGÉ , Ou L'AMANTE
GÉNÉREUSE , Conte.
Unjeune Seigneur François , beau , riche ,
& d'un caractère très - inconftant , après
avoir trompé les plus jolies femmes de la
Cour , fans oublier celles de la Capitale ,
réſolut de faire ſon tour d'Europe. L'ambition
du Comte d'Armance , ( nous le nommerons
ainfi ) ſon ambition , dis-je , étoit de
captiver toutes les belles des différens pays
qu'il ſe propoſoit de parcourir ; cet homme
modeſte n'aſpiroit qu'au titre de conquérant
univerſel. Il commença ſes voyages par l'Efpagne.
Cette contrée , féconde en maris jaloux
& en feinmes galantes , ſembloit lui
promettre les liaiſons les plus délicieuſes.
On verra par la ſuite s'il fut trompé dans
fon attente.
Arrivé à Madrid , & ſe plaiſant aſſez dans
cette ville , il réſolut de s'y fixer pour quelque-
temps. Dona Roſa , veuve d'un Gentilhomme
Eſpagnol, maîtreſſe d'un bien conſidérable
, âgée de vingt ans , belle , ſpirituelle
&bonne , fixa bientôt l'attention de notre
étourdi, Malheureuſement pour elle , fon
DEFRANCE. 195
coeur , inſenſible juſqu'alors , ( on n'a pas
oublié que fon mari étoit vieux) ne fut pas
à l'épreuve de la figure & des grâces du
Comte; elle l'aima bientôt avec excès. Quel
triomphe pour d'Armance ! embrâfer une
âme indifferente , & l'emporter ſur mille
rivaux ! .... Cette victoire m'étoit réſervée ,
diſoit-il en lui- même ; des amans langoureux
, des Eſpagnols , n'étoient point faits
pour ſubjuguer cette belle; il lui falloit un
François , un homme fpirituel , charmant ,
un homme comme moi. C'étoit avec cette
humilité qu'il s'applaudiſſoit de ſa conquête.
Trop ſenſible Rofa ! efforcez-vous de repouffer
le penchant qui vous entraîne. Ni
votrejeuneſſe , ni vos attraits , ni vos vertus
ne pourront fixer l'inconſtant que vous ai
mez ; ſenſible par caractère , mais volage
par principes , il craindra de ſe donner un
ridicule en formant un engagement ſerieux ,
&vous ferez bientôt la victime de ſa vanité
extravagante.
Le Comte n'avoit d'autre deſſein fur Roſa
que celui de la ſeduire. Il avoit trouvé tant
de femmes faciles , qu'il ne croyoit pas qu'il
y en eût une au monde capable de lui réfifter.
Il joignoit à cette haute opinion de luimême
, une averſion décidée pour le mariage
; averfion qui l'empêchoit de penſer
que ce lien pût être le feul but que fe propoſoit
notre belle veuve.
Il ne tarda pas à lui faire connoître ſes
vûes injurieuſes; elle en fur auffi courroucée
7
I ij
196 MERCURE
que ſurpriſe. Elle fit plus , elle n'enviſagea
dans une conduite de cette nature que des
ſujets de le mépriſer: trop heureuſe ſi elle
cût perſiſté dans des ſentimens ſi conformes
à la raifon !
Qui pourroit peindre l'étonnement du
Conte , quand il ſe vit repouffé avec une
rigueur à laquelle il ne s'attendoit pas ! Larmes
, prières , proteſtations d'une fidélité
éternelle , manèges adroits , airs coquets ,
grands ſentimens , maximes philoſophiques ,
tout fut employé , rien ne réuffit. Roſa eut
affez de courage pour combattre contre ellemême
, lui interdire tout eſpoir , & lui défendre
l'accès de ſa maiſon.
: Un coup de foudre ne l'eût pas plus frappé
que ce terrible arrêt. Qu'alloit- on penſer de
lui ? Étoit- il encore le Comte d'Armance ,
cet homme unique , ce ſéducteur adorable,
qui n'avoit qu'à ſe préſenter pour vaincre ,
&qui ſouvent recueilloit des lauriers ſans
combattre ? Étoit-ce bien lui dont on dédaignoit
les voeux , dont on rejetoit les propo-
Arions ? Quelle accablante idée ! Il ne put la
foutenir long-temps ; il falloit triompher de
Roſa , ſa gloire y étoit intéreſſée ; mais comment
reparoître chez elle ?.. Après avoir
fois changé de deſſeins , après bien des réflexions
, il ſe détermina à lui envoyer une
lettre à peu-près conçue en ces termes:
cent
"Le plus coupable des hommes oſe écrire
» à la plus vertiieuſe des femmes. O vous !
> que j'ai tant offenſée , ſi vous pouviez lire
DE FRANCE. 197
» dans mon coeur , ſi vous pouviez voir les
>> reproches que je me fais à moi -même ,
>>vous auriez ſans doute pitié de l'état où
>> je me trouve. Je ſens que je ne puis vivre
» éloigné de vous , daignez donc rétracter
>> une défenſe trop ſévère. Ne craignez pas
>> que me rendant doubleinent criminel , je
>> renouvelle des tentatives auſſi déplacées
>>> qu'infructueuſes. Je ne veux reparoître à
» vos yeux que pour abjurer mes erreurs ,
» & pour en folliciter le pardon. Je ne veux
ود être déſormais que votre ami.... Oui ! vo-
>> tre ami... car je ne dois plus prétendre au
ود
ود
ور
doux nom de votre époux... Si pourtant
>>vous daigniez ... ſi mon repentir... Non ! je
m'en ſuis rendu trop indigne. Adieu ,
belle & chère Roſa. J'attends votre ré-
>> ponſe avec l'impatience la plus vive ; &,
>>juſqu'à ce que je l'aie reçue , les momens
>> vont me paroître des années. »
Le Comte d' Armance.
:
Onpenſera peut-être qu'il n'entroit que
de l'hypocriſie dans une lettre auſſi reſpectueuſe
& auffi éloignée du caractère du
Comte , il en étoit lui-même perfuadé. Cependant
, un ſentiment plus vif que tous
ceux qu'il avoit éprouvés juſqu'alors , conduiſoit
ſa plume. Il cherchoit des exprefſions
adroites , il n'en pouvoit trouver que
de tendres. En un mot , il n'étoit pas trèséloigné
du repentir qu'il croyoit feindre , &
qui commençoit à ſe faire fentir à ſon coeur.
Plus une âme eſt honnête , moins elle eft
I iij
108 MERCURE
défiante. Comment connoîtroit-elle les manoeuvres
du vice ? elle ne peut pas même s'en
former une idée. C'eſt ce qui arriva à Rofa ,
elle fut la dupe du ſtratagême de ſon amant ,
elle lui permit de revenir chez elle; il demanda
grâce , l'obtint, proteſta que l'hymen
étoit devenu l'objet de tous ſes voeux , qu'il
alloit écrire en France à un vieux oncle à
qui il devoit , diſoit-il , des égards , pour
obtenir ſon conſentement; qu'une fois ce
confentement arrivé , il n'auroit plus d'autre
defir que celui de hâter le moment où il lui
jureroit , au pied des Autels , une fidélité inviolable.
rt
Ge diſcours étoit il vrai? Non. Quel étoit
doncfon motif? Le voici. Une femme honnête
, quand elle ne voit dans ſon amant
qu'un hommeque des liens ſacrés vont bientôt
unir à elle , ne tarde pas à donner l'effor
àfa tendreffe; loin de s'en méfier , elle s'y
livre; trop de fécurité eſt ſouvent l'écueil de
la vertu ... Voilà ſur quoi étoient fondées les
eſpérances du Comte. 2
Quelquefois pourtant il rougiffoit de ſa
conduite. La belle Eſpagnole lui avoit donné
fon portrait; chaque jour il recevoit d'elle
les lettres les plus tendres ; en les lifant il
Lentoit les remords s'élever dans ſon âme ,
ſouvent même il étoit tenté d'unir ſon fort
au ſien. Mais la ſeule idée de contracter un
engagement éternel le révoltoit. D'ailleurs ,
un coup de cette nature lui feroit perdre ſa
réputation ; il n'auroit plus le plaitir d'en
DE FRANCE. 199
tendre dire de lui , perſonne ne lui reſſemble ;
il ceſſeroit enfin d'être un homme extraordinaire
, & c'eſt à quoi il ne pouvoit ſe réfoudre.
Cependant le temps s'écouloit , il alloit
bientôt être forcé de s'engager pour toujours
ou de renoncer à Roſa: l'un & l'autre
parti lui déplaifoient également ; il étoit
d'autant plus embarraſſe , que la vertu de
cette belle lui faisoit preſque perdre l'eſpérance
d'en triompher. Que faire donc? Un
jour qu'ils avoient dîné enſemble , il crut
s'appercevoir qu'elle le regardoit plus tendrement
qu'à l'ordinaire , que ſon viſage
s'animoit , que ſes expreſſions étoient plus
vives&plus paſſionnées .... Il oſa être téméraire....
mais ce fut inutilement. La plus vertueuſe
des femmes , déſeſpérée de ne voir
dans l'objet de ſon amour qu'un vil ſéducteur
, s'oppoſe à ſes tranſports avec l'indignation
la plus vive, l'accable de reproches
amers , lui voue un éternel mépris , & d'un
ton abfolu , & qui terraſſe le coupable , lui
ordonne de fortir & de ne jamais ſe montrer
à ſes regards.
Il n'a que la force d'obéir : la confufion
dans les yeux , la fureur dans l'âme , ne fachant
où porter ſes pas , errant dans les
rues de Madrid , prêt à ſuffoquer de rage ,
il eſt forcé de s'arrêter devant un ſuperbe
hôtel , qu'il reconnoît bientôt pour être ces
lui de Léonore , Marquiſe de Caftella. Nous
I iv
200 MERCURE
n'avons pas encore parlé de cette femme , il
eſt temps deplacer ici ſon portrait.
Sa taille étoit avantageuſe , ſa figure ſpirituelle
, ſes traits réguliers , ſon caractère
diffimulé , ſa conduite ſcandaleuſe & fon
coeur corrompu.
La mort de fon mari , arrivée depuis peu
de temps , lui laiſſoit une très-grande liberté ,
dont elle ſe gardoit bien de ne pas faire
ufage.
Elle étoit parente de Dona Roſa , & cette
vertueuſe femme ne la recevoit chez elle
que par égard pour ce titre ; car dans le
fond de fon âme elle la mépriſoit ; cependant
elle s'étoit flattée quelquefois de la ramener
à des ſentimens honnêtes , en lui remontrant
, par de ſages diſcours , le tort
qu'elle faifoit à ſa réputation dans l'eſprit de
tout le monde. Léonore , qui la regardoit
comme une ennuyeuſe moraliſte , ne lui rendoit
pas des vifites bien fréquentes ; mais
elles le devinrent bientôt , quand elle eut
rencontré chez la belle précieuſe ( c'eſt le
nom qu'elle lui donnoit ) un Cavalier dont
la tournure reſpiroit la galanterie , & dont
les yeux ne prêchoient que la morale de
l'amour : Léonore ne haiſſoit pas les fermons
de ce genre. Elle fit mille agaceries au
Comte , il y répondit , mais avec précaution;
car il étoit de ſon intérêt que Roſa
ignorât une pareille conduite. La Marquiſe
s'appercevoit bien de cette contrainte ,& ne
s'en accommodoit pas. Elle l'invitoit fouDE
FRANCE. 201
vent à venir chez elle ; foit oubli , foit négligence
, il n'avoit pas encore profité de
eette permiffion , quand le haſard le conduiſit
devant ſa demeure.
Outré de la conduite de Roſa , & fe promettant
bien de l'oublier pour toujours ,
l'idée de Léonore vient frapper ſon eſprit .
Il ſe la repréſente ornée des charmes les
plus féduiſans , lui jetant de doux regards ,&
lui offrant une conquête aifée. Après ſon
inflexible maîtreffe , elle étoit la plus belle
femme de Madrid.... Ces réflexions le déterminent
, il entre. La Marquiſe jette un cri de
furpriſe & de joie en l'appercevant. Quoi ,
c'eſt vous , Monfieur le Comte ! par quel
hafard heureux ? ... Le haſard , Madame, il
n'a aucune part à ma démarche; le bonheur
de vous voir & de vous rendre mes hommages
, voilà le motif qui m'attire en ces
lieux. Je ne me défends pourtant pas d'avoir
un guide; on dit qu'il eſt ſouvent auſſi aveugle
que celui dont vous parlez. Pour moi ,
je regarde cette opinion comme une calomnie
, & je trouve que l'existence de ſes yeux
& la bonté de ſa vûe ſont ſuffisamment
prouvées , puiſqu'il m'amène auprès de vous.
La Marquiſe ſourit à ce diſcours ; mais ,
elle lui reprocha fa lenteur à profiter de ſes
invitations. Il s'excuſa comme il put, en déhitant
mille galanteries , qu'on penſe bien
qui furent écoutées avecplaiſir. Jevous jure ,
lui diſoit-il, que vous êtes la beauté la plust
parfaiteque j'aie encore vue. Si vous veniez
Iv
202 MERCURE
en France , vous feriez mourir les hommes
d'amour & les Dames de jaloufie. - Ah
Comte! vous êtes bien inhumain de me plaiſanter
dela forte.- Je ne plaiſante point ,
charmante Léonore , je dis la vérité.-Réellement,
vous me trouvez ſupérieure à quelques
femmes ? ....- A quelques femmes ! à
toutes. - Mais , vous n'avez pas toujours
penſé de même? - Moi , Madame ! - Oui ,
vous. - D'honneur , vous vous trompez.
-Je ne me trompe point , & Dona Roſa....
- Quoi ! cette prude ? Il eſt vrai qu'elle m'a
plû pendant quelques jours ; mais ce n'étoit
qu'un caprice ; & d'ailleurs.... cette femme
eſt d'un bégueuliſme , fon eſprit eſt ſi plein
de préjugés.... - Dites plutot de diffimulation
; je n'ai point de confiance en cette
vertu ſi ſévère , & je gagerois qu'elle a baiffé
pavillondevant vous...-Arrêtez , Madame,
je dois cette juſtice à Roſa , jamais... - A
merveille , d'Armance , j'approuve ce langage;
la difcrétion fied toujours bien aux
perſonnes de votre ſexe; mais je n'en fais
pasmoins ce que je dois penfer de notre
précieuſe ; d'ailleurs , la difficulté de réſifter
àun homme de votre mérite! ... A propos ,
écrit-ellebien ? ſon ſtyle doit être fingulier !
je ſerois curienſe de voir quelques-unes de
ſes lettres; me refuſerez-vous cette marque
de confiance ... Le Comte ne s'attendoir
pas à une pareille demande ; un refte dhonneur
lui faifoit regarder ce que Léonore exigeoit
de lui conme une action baffe ; mais
DE FRANCE. 205
cette femme adroite voyant ſon irréfolution
, prie tout à-coup un ton froid & réſervé
qui le déconcerta entièrement. Le ſouvenir
des mépris de Roſa , le dépit qu'une
ſi ferme réſiſtance lui avoit inſpiré; les charmes
de Léonore, qui ſembloit n'attendre que
ce ſacrifice pour ſe livrer à lui , toutes ces
conſidérations réunies , le déterminèrent
enfin à obéir à la Marquiſe. Il pouſſa même
fi loin la complaiſance , qu'en peu de jours
elle eut entre ſes mains , non- feulement les
lettres de Roſa , mais encore ſon portrait.
C'étoit ce qu'elle defiroit depuis longtemps.
Elle fit mille remercîmens au Comte;
&quoiqu'il eut exigé d'elle de ne montrer à
perſonne ce qu'il lui confioit , il ne fut pas
plutôt parti , qu'elle courut chez ſa belle &
malheureuſe parente : Je viens , lui dit- elle ,
vous faireune confidence , & j'eſpère qu'elle
vous intéreſſera; j'ai un nouvel amant. La
vertueuſe Roſa , auffi choquée que ſurpriſe
de ce diſcours malhonnête , voulut recommencer
les diſcours qu'elle lui avoit tenus
tant de fois ſur ſa conduite; mais Léonore
neluilaiſſant pas le tempsd'achever :-Épargnez-
vous , Madame , des conſeils ſuperflus ;
écoutez-moi ſeulement , & ne m'interrompez
pas. L'amant qui m'adore a eu un léger
caprice pour une de ces femmes dont la
vertu eſt ſi grande en apparence & fi petite
en effet; mais comme le ſentiment que de
pareils êtres inſpirent ne fauroit être de
longue durée , il m'a facrifie ſes lettres , les
J
I vj
204 MERCURE
voici : en connoîtriez vous par hafard l'écriture
? Quant à ce portrait , ne trouvez- vous
pas qu'il vous reſſemble un peu ? .... Vous
pâliſſez , je crois. Raffurez-vous , ma belle
prude , je ne montrerai vos tendres billets
qu'à mes amis les plus intimes. Puiffe cet
événement,vous corriger & vous apprendre
le cas que l'on fait d'une ſageſle hypocrire.
A ces mots elle diſparut , ſans que Roſa eût
la force de l'arrêter ni de lui répondre un
ſeul mot , tant elle étoit frappée d'étonnement
& d'indignation.
La barbare Léonore ne tint que trop ce
qu'elle avoit promis à ſa rivale , elle montra
par- tout les lettres que le Comte avoit eu la
foibleſſe de lui confier. Les gens malins prétendirent
y voir la défaite de leur auteur ,
les gens honnêtes ſe doutèrent de la vérité ,
&n'en eftimèrent pas moins Roſa; mais ils
déteſtèrent l'action de la Marquiſe; ſon amant
même en fut choqué. Il n'avoit pointd'amour
pour cette femme , chaque jour lui dévoiloit
ſon caractère mépriſable ; il plaignoir
Roſa, il ſe repentoit d'être la caufe de l'affront
qu'elle avoit reçu ; quelquefois il vouloit
bannir ſes charmes de ſon idée; &, malgré
ſes efforts , ils y revenoient toujours.
Telle étoit la ſituation de fon coeur , quand
un événement , auquel il ne s'attendoit pas ,
acheva de lui ouvrir les yeux. Mais laiffonsle
pour quelques inftans , & revenons à fa
victime .
O le plus perfide des hommes ! s'écrioit
!
DE FRANCE. 205
cette belle infortunée.Voilà donc le prix que
tu me réſervois ? Tu n'as pu me rendre criminelle,&
tu veux que je le paroiffe !Tu
eſſaies de flétrir à tous les yeux celle qui ne
reſpiroit que pour toi , celle qui t'auroit
tout facrifié , hors l'honneur. Adorateur mépriſable
d'une femme plus mépriſable encore
, tu peux ternir ma réputation par tes
horribles fauffetés ; mais ma vertu me reftes
elle fera ma confolation, elle m'affermira dans
le deſſein de t'oublier.... T'oublier.... Dieux !
cet effort pénible ſera-t'il en mon pouvoir ?Tu
déchires mon coeur , & ce coeur ne peut te
haïr ;je ne t'eſtime plus , je t'aime encore...
Ah , d'Armance ! d'Armance ! quel ſera le
fruit de ta barbarie ? elle fera le malheur
de mes jours, & ne te rendra pas heureux.
Ces plaintes étoient accompagnées de torrens
de larmes. Elle ceſſa bientôt de paroître
en public , la ſociéré lui devint odieuſe , ſa
maiſon fut fermée à tout le monde; elle ne
s'occupa plus qu'à gémir & à ſoulager des
malheureux.
Les priſonniers étoient ceux dont l'état la
touchoit le plus; elle les vifitoit , les confoloit
, & leur faifoit tenir les ſecours de
première néceffité , tels que ceux de la nourriture
& du vêtement.
Un jour où , pouffée par le defir de la
bienfaiſance & le ſentiment de la douleur ,
elle erroit dans les affreuſes demeures du
crime , elle apprit qu'un des infortunés
qu'elle daignoit ſecourir , étoit fortide fon
206 MERCURE
cachot depuis pluſieurs jours, & qu'il avoit
été immédiatement remplacé par un homme
dont l'apparente tranquillité ſembloit cacher
un mørne déſeſpoir. Curieuſe de connoître
celu: dont on lui parle , & ſe promettant
bien de ne pas l'abandonner à ſa triſte ſituation
, elle entre dans l'endroit qui le renferme.
Ses yeux , encore frappés de l'éclat du
grand jour , ont peine à difcerner les objets
qui l'environnent; mais le criminel , déjà
habitué à l'obſcurité de ſon cachot , entend
du bruit , tourne la tête , apperçoit la belle
veuve, ſemble frappé d'un coup de foudre ,
pouffe un cri perçant , & s'efforce de ſe cacher
le viſage en s'enveloppant des débris
d'une mauvaiſe couverture.
Étonnée d'une réception auſſi ſingulière ,
Roſa eſſaie de raſſurer ce malheureux . Ne
craignez rien , lui dit-elle , qui que vous
foyez , je ne viens point ici pour inſulter à
votre état , je viens au contraire pour vous
offrir tout ce qui eſt en mon pouvoir. Parlez ,
demandez , éclairez- moi ſur les fervices que
je puis vous rendre. O femme divine ! répond
une voix étouffée par les ſanglots ,
femme que je n'oſe plus nommer ! fuyez de
ces lieux , fuyez un monſtre abominable ,
qui n'attend & ne demande au Ciel que la
mort. Quelle voix , s'écrie Rofa ! quels affreux
ſoupçons ! lui dans un cachot! ... feroitil
poffible? A ces mots, plus prompte que
l'éclair , elle s'élance ſur cet homme , arrache
les lambeaux qu'il s'efforce de retenir,
DE FRANCE. 207
lui découvre le viſage, & reconnoît.... le
Comte d'Armance.
Un ſentiment d'indignation fut le premier
qu'elle éprouva. La préſence du perfide
qui l'avoit trahie , qui , abuſant de ſon amour
&de ſa confiance , avoit pu en ſacrifier les
preuves à une femme mépriſable , étoit bien
faite pour exciter une éinotion pénible dans
fon coeur. Mais que cette première impreſfion
dura peu ! la pitié ne tarda pas à ſe faire
entendre. L'air confus &déſeſpéréduComte,
ſes larmes , l'état affreux où il ſe trouvoit,
n'ayant que de la paille pour lit , un cachot
pour demeure , du pain & de l'eau pour
nourriture , quelle ſituation! .... Ah ! que la
tendre Roſa la ſentit vivement ! Tous deux
accablés , tous deux immobiles , ils gardoient
le filence; le Comte le rompit le premier.
-Le repentir & la douleur me dévorent.
J'ai pu vous offenſer , je ſuis le plus cou
pable des hommes : ô Roſa! je n'attends
point de pardon , je n'en demande point ;
mais j'oſe vous atteſter que depuis l'inſtant
fatal où j'ai eu la baſſeſſe de vous trahir ,
mon coeur n'a pas joui d'un moment de repos;
ce n'eſt qu'alors que j'ai ſenti combien
vous m'étiez chère. Les ſens , la vanité , voilà
les ſeuls liens qui m'attachoient à l'infâme
Léonore.Unfentiment profond que je m'efforçois
de rejeter , voilà ce qui m'attachoit
à vous; mais que vous êtes vengée ! je l'ai
retrouvé au fond de mon coeur , ce ſentiment
que je croyois éteint , il s'eſt rallumé
208 MERCURE
avec plus de force que jamais. Je brûle , je
déteſte mon exiſtence. L'amour me confume
, les remords me déchirent ; j'ai privé
un homme de la vie , j'ai porté la douleur
dans votre âme vertueuſe; un prompt trépas
peut ſeul expier mes crimes & terminer
les horribles tourmens que j'endure.
Quelles funeſtes idées , s'écrie la ſenſible
Roſa ! O malheureux d'Armance , s'il eſt
vrai qu'un repentir fincère ſe falſe ſentir
à votre coeur , fi vos remords me rendent
quelques droits ſur vous , j'exige le détail
des événemens qui vous ont plongé dans
ce cachot. Vos peines ne font peut- être pas
fans remède , pourquoi vous livrer au
déſeſpoir ? Ne vous reſte t- il pas une amie ?
Votre âge & de faux principes ont pu vous
mener d'erreurs en erreurs ; mais l'adverſité
vous a ouvert les yeux. S'avouer criminel
c'eſt commencer à ceſſer de l'être : un retour
vertueux peut tout réparer. Vous avez
été coupable envers moi , eh bien je vous
pardonne ; fuivez mon exemple , & pardonnez-
vous à vous-même.
Le Comte s'attendoit à des reproches ;
qu'on juge de l'étonnement &de l'admiration
qu'un pareil diſcours fit naître dans
fon ame ; fa fureur s'éteint, ſes larmes redoublent
; il ſe proſterne aux pieds de
Roſa ; il veut parler, ſa voix expire. Suffoqué
par les ſanglots , ce n'est qu'au bout de
quelques heures qu'il peut commencer le
DE FRANCE.
209
récit qu'elle demande , & que nous allons
réduire en peu de mots.
Trahi par Léonore , ſacrifié à un nouvel
Amant , inſtruit de ſon infidélité , & les
ayant ſurpris enſemble , il avoit forcé fon
rival à mettre l'épée à la main ; il lui avoit
arraché la vie, & ſe difpofoit à fuir, quand,
à la porte de la Marquiſe,des hommes armés
l'arrêtèrent malgré fa réſiſtance , & le conduiſirent
au cachot. Le lendemain , l'exécrable
Léonore vint l'accabler de reproches;
elle lui apprit qu'elle l'avoit fait dénoncer
par ſes domeſtiques ,& lui jura qu'elle pourſuivroit
la vengeance de fon Amant juſqu'à
ſon dernier foupir. Cet Amant étoit d'une
des plus puiffantes Maiſons d'Eſpagne ; fa
famille s'étoit jointe à la Marquiſe ; le
Comte étoit étranger; perſonne ne prenoit
ſa défenſe; l'échafaud ou au moins une priſon
perpétuelle , voilà le fort auquel il devoit
s'attendre , & qu'il auroit ſubi fans Roſa ,
ſans cette femme incomparable qu'il avoit
pu trahir , & qui s'intéreſſoit encore à lui,
Si ſa bienfaifance naturelle la portoit à
foulager des infortunés qu'elle ne connoiffoit
que par leurs malheurs , qu'on juge des
ſoins qu'elle prodigua au Comte. Elle ne
paſſoit pas un ſeul jour ſans le voir; ſes
diſcours affectueux ramenoient la paix dans
ſon ame ; jamais de reproches , à chaque
inſtant de nouvelles marques de tendreſſe
&de bonté. Elle avoit de puiffantes protections;
elle ufa, pour la première fois,ducré
210 MERCURE
dit que de pareilles connoiffances lui donnoient
; elle parla , pria , ſollicita , fit tant
de demarches , employa tant d'amis , qu'elle
eut enfin le bonheur d'obtenir du Roi la
grace& la liberté de ſon Amant.
Une pareille conduire donna beaucoup à
parler à tout le monde. Les uns louoient
Roſa , les autres la blâmoient ; mais comme
elle n'avoit rien à ſe reprocher , & qu'elle
étoit fatisfaite d'elle-même , elle s'embarraſſa
fort peu de la manière dont ſes actions
feroient vues , & du jugement qu'on en
pourroit porter.
Le Comte , à peine ſorti de ſon horrible
demeure , vole chez ſa Bienfaitrice. Il s'apprête
à lui témoigner l'admiration & la vive
reconnoiffanceque ſes nobles procédés ont
fait naître dans fon ame; il ſe flatte en luimême
que , touchée de fon repentir , elle
daignera peut- être un jour lui accorder ſa
main. Comme il ſe diſpoſe à entrer chez
elle, on lui remet un billet de ſa part ; voici
ce qu'il contenoit.
D'Armance dans les fers a fait naître ma
compaffion ; la bienfaiſance m'ordonnoit
d'oublier les torts irréparables qu'il avoit
eus envers moi , & de ne m'occuper que du
foin de faire ceſſer ſes maux, s'il m'étoit
poſſible. Vous êtes libre , je ſuis contente.
J'ai fatisfait aux devoirs de l'humanité ; je
dois maintenant fatisfaire à l'honneur. Il me
défend de vous voir ; & fi vous êtes ſenſible
àce que j'ai fait pour vous , la ſeule ma-
:
DE FRANCE. 211
nière de me prouver votre reconnoiffance,
eſt de fuir loin de moi, & de quitter l'Efpagne
pour toujours.
Quel ordre affreux , s'écrie le Comte ! il
ne peut en dire davantage , & tombe privé
de toute connoiſſance. Ses domeſtiques le
ramènent chez lui ; il s'y livre au plus
affreux déſeſpoir; il écrit lettres ſur lettres ,
point de réponſes. Pendant pluſieurs jours,il
ſe préſente à la porte de cette femme aufli
étonnanteque vertueuſe, il ne peut jamais
penetrer juſqu'à elle. Ce n'eſt plus ce perfide
qui ne cherchoit qu'à la tromper , c'eſt
un Amant paffionné , fincère, qui ne peut
plus vivre éloigné de celle qu'il adore. Il
paſſe des huits entières autourdeſa demeure,
les yeux fixés ſur les murs qui la renferment;
il foupire , il pleure , une pâleur
aftreuſe défigure ſon viſage. Le chagrin le
confume; il ne marche plus, il ſe traîne.
Un état ſi violent n'eût pas tardé à le comduire
au tombeau.... Mais quelle heureuſe
nouvelle , Roſa le demande, Roſa veut lui
parler.... Modère ta joie , ô d'Armance , tu
vas paſſer par une terrible épreuve !
Il eſt arrivé chez ſon Amante ; il ne la
voit point , il la demande. Un vieillard inconnu
ſe préſente à ſes regards. Roſa n'eſt
point ici , Monfieur, mais voilà ce qu'elle
m'a chargé de vous remettre. Ciel ! encore
une lettre , s'écrie le Comte , quem'annoncetelle?
....
Je vous avois prié de quitter l'Eſpagne ,
212 MERCURE
1
vous ne m'avez point obéi : c'eſt donc à moi
à m'éloigner pour toujours du lieu fatal où
je vous ai connu , du lieu où vous m'inſpirâtes
des ſentimens trop tendres & trop mal
récompenſés , dont , grace au Ciel, il ne reſte
aucune trace dans mon coeur. Gardez vous
de conſerver des eſpérances ; elles ſeroient
déſormais inutiles , car vous ne me reverrez
jamais. Un couvent eſt l'aſyle que j'ai choiſi ;
j'y vais former des noeuds indiffolubles. La
raiſon m'appelle dans ce ſejour , le bonheur
& la tranquillité m'y attendent, Efforcezvous
, croyez moi , de vaincre une paſſion
qu'il ne ſeroit plus en mon pouvoir de
partager ; c'eſt l'amitié qui vous en prie ;
elle fait plus.... elle vous l'ordonne. Vous
connoiſſez ma nièce Iſabelle , épouſez-la.
Sa beauté , ſes vertus feront votre bonheur
: fon père conſent à cette union , c'eſt
lui qui vous remettra cet écrit,& un papier
par lequel je vous fais don de tous mes
biens. Adieu,Comte, adieu ... pour toujours.
Apeine a- t- il fini de lire , que le vieillard
lui préſente l'acte de donation. Il le
ſaiſit avec fureur , & le déchire en mille
morceaux , puis ſe promenant à grands
pas: voilà donc ſes dernières réſolutions !
O malheureux ! je l'ai perdue , & c'eſt pour
toujours.... Femme adorée ! chère & trop
barbare Roſa , tu veux que je t'oublie , tu le
veux , tu l'ordonnes.... As- tut pu prononcer
ce funeſte arrêt ? Ta main a-t- elle pu l'écrire
? Eh, que me fait ton Iſabelle & toutes
DE FRANCE.
213
les beautés de l'Univers ! Je ne connois que
toi , je n'aime , je n'adorerai jamais que
toi. Arrêtez , Monfieur , dit le vieillard ,
& fongez que vous parlez de ma fille. Votre
fille ſoit, répond le Comte furieux. Si ce
diſcours vous offenſe , vengez- vous , tuezmoi
, aufli - bien la vie m'eſt-elle en horreur.
Vous ne ſavez pas , Monfieur , vous ne
connoiffez pas toute l'étendue de mes maux.
Si je n'étois qu'infortuné ! mais je ſuis criminel.
J'ai trahi Roſa; la perte de ſon coeur ,
ſon inépris , ſa haine ne ſont que l'effet &
la juſte punition de mes crimes. Ah ! que
ne ſuis-je encore dans l'horrible cachot.
dont ſes mains m'ont tiré. L'inhumaine
ne m'arrachoit donc des portes du trépas ,
que pour prolonger mes tourmens & pour
me donner mille morts en m'en épargnant
une. Je fus coupable , il est vrai , mais rien
n'égale mon repentir. Les Dieux vengeurs
fe laiffent quelquefois deſarmer ; ils pardonnent
aux remords: Roſa ſeule eſt inflexible
! ... A ces mots il ſe laiſſe tomber dans
un fauteuil , il y reſte quelque temps comme
anéanti ; il balbutie des mots entrecoupés ;
puis ſe relevant tout à-coup , & s'adreſſant
au vieillard :- Si vous n'êtes pas leplusbarbarè
des hommes , accordez -moi la grace
que je vais vous demander. Songez que mon
fort , que ma vie en dépend. Vous êtes le
confident de Roſa , vous ſavez ſans doute
le couvent qu'elle a choiſi ....-Vous vous
trompez,Monfieur, j'ignore....- Non , vous
2.14 MERCURE
ne l'ignorez pas : non.... Vous aurez pitie
de moi, vous daignerez m'inſtruire du lieu
qu'elle habite ; je volerai à ſes pieds ; elle
verra mon état, mes larmes, mon affreux
déſeſpoir; elle me pardonnera , ou je me
tuerai à ſes yeux.... Au nom du Ciel ne me
refuſez pas .... Que vois-je ? votre coeur eſt
ému, vos pleurs ſont prêts à couler. Ah ,
Monfieur , je tombe à vos genoux ( & il s'y
jette en effet ). Vous ferez mon bienfaiteur ,
mon dieu tutélaire ; je vous devrai plus que
la vie , qu'une vie que la douleur empoifonne
, & que je déteſte s'il faut la paffer
loin de celle que j'adore.
Tu triomphes , d'Armance ! s'écrie une
voix entrecoupée de larmes. A ces mots il
fent des bras qui l'entourent , qui le preſſent.
Il regarde , ô momens délicieux ! C'eſt
Roſa , c'eſt elle. Cachée dans un cabinet
voiſin , elle avoit tout entendu . Pardonnemoi,
cher & tendre Amant , les épreuves
que je t'ai fait fubir ; mais j'ai voulu m'affurer
de ta conſtance avant de te rendre
heureux; maintenant je ſuis fatisfaite. Reçois
donc ma main, & le ferment que je te fais
de n'aimer jamais que toi.
- Il n'eſt pas difficile de ſe repréſenter les
tranſports du Comte. Sa joie étoit un vrai
délire; il ſe jetoit aux genoux de Roſa , couvroit
ſes mainsde baifers; ſe relevoit , pleuroit
, rioit, faifoit mille extravagances ; heureuſement
pour lui il ne tarda pas à s'unir à
l'objet de tous ſes voeux; mais plus heureuDE
FRANCE. 215
ſement encore l'Hymen, ce lien fi triſte &
fi horrible quelquefois , loin d'affoiblir leurs
ſentimens mutuels , ne fit que les fortifier.
Effet bien ſurprenant , bien fingulier , &
ſans doute auſſi rare en Eſpagne qu'en
France !
C'est ainſi qu'une femme belle & vertueuſe
vint à bout de corriger un fat. Quand
le coeur eſt bon , quand , malgré les erreurs
auxquelles il ſe livre , il conſerve un peu de
ſenſibilité , on peut le ramener à des ſentimens
raiſonnables ; mais n'eſpérons rien des
ames froides &dures , de ces ames que rien
n'émeut , à qui la pitié eſt inconnue ; point
de reſſources quand elles ſe tournent au
mal. Leurs premiers pas dans la carrière du
crime touchent aux derniers , & malheureuſement
elles roulent au fond du précipice
fans avoir eu le temps d'en meſurer la profondeur.
(Par Mllede Gaudin. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Lemot del'Enigme est le Panier ( au jen de
Reverſi ) , celui du Logogryphe eſt Chandelier,
où ſe trouvent Henri , Eden , Icare , aile ,
rade , ancre ,clair , Claire , Landri , André,
niche , ane , anier, chien , élan , Elie, Ciel,
char , riche , liard & denier , ladre, Carlin ,
Cain , Nadir , Chine, lance.
216 MERCURE
:
ÉNIGME.
Tu ne pourrastrouver en moi que l'élément
Qui ſeul compoſe ma ſubſtance.
Jet'en nommerois un , qui , bien facilement ,
Détruit en m'approchant toute ma conſiſtance.
Jamais je n'ai connu la haine ou la vengeance :
Vois cependant , Lecteur , quelle eſt ma dureté!
Puiſque celle dont je ſuis née ,
Tandis que je ſubſiſte , eſt ſans ceſſe enchaînée ;
Je la tiens en captivité ;
Contre elle jour & nuit ma rigueur eſt extrême ;
Ce n'est qu'en périſſant moi-même
Que je lui rends la liberté.
Ma figure varie en tous les lieux du monde ,
Quoique je fois la même en tout pays.
Là , je parois quarrée , ici , je deviens ronde;
Quelquefois ſans marcher je traverſe Paris .
Quand je ſuis jeune , en vain tu ſerois intrépide ,
Ton audace à mes cris s'arrête & s'intimide ,
Etjuſqu'en te cédant je te fais reculer .
Mais dans peu de jours ma vieilleſſe
Sait ranimer ta hardiefſſe ;
Tu ne crains plus alors de m'accabler ,
Ettupeux fansdanger à tes pieds me fouler.
LOGOGRYPHE
DE FRANCE 2
LOGOGRYPHE.
JE fuis fort commun dans les villes;
Quoique j'y fois des plus utiles ,
Demauvais garnemens
Ne ceſſent de me battre ;
Et qui pis eſt , ſur moi de temps en temps
Certaine Demoiſelle y fait le diable à quatre ;
Il ne fait donc pas bon d'y reſter trop long-temps.
Dans mes quatre pieds j'offre un des quatre élémens;
De beaucoup , le contraire ;
Une ville où naquit ce Prince de renom ,
Qui fut de ſes Sujets le vainqueur & le père.
Veut-on parler Latin ? Lecteur , ſi de mon nom
La tête tu dérange ,
Tu le parleras comme un Ange.
( Par M. Benoist , de Dourdan. )
ro 37 47
No.13,30 Mars-1782. K
1
218 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PIÈCES FUGITIVES DE M. LE MIERRE ,
de l'Académie Françoise, A Paris , chez
P. Fr. Gueffier , Imprimeur-Libraire , au
basde la rue de la Harpe , à la Liberté....
PRESQUE toutes les Pièces que M. le
Mierre vient de recueillir étoient , depuis
long-temps , très - connues. Elles ont paru
tour-à- tour éparſes çà & là dans les Journaux
& dans tous les Recueils de vers. L'Auteur
ne les a que très peu retouchées , perfuadé
qu'il est très difficile de corriger fans
affoiblir ; car, dit- il dans ſa Préface , Apollon,
comme on fait , est un Dieu lorsqu'il
invente , & n'est qu'un Forgeron lorsqu'il
retouche.
Nous prévenons que nous ne croyons pas
devoir nous permettre aucunes reflexions
eritiques dans cet article. Boileau a dit , avec
raiſon ſans doute ,
Un Clerc, pour quinze ſols , fans craindre le holà,
Peut aller au Parterre attaquer Attila ;
it, fi le Roi des Huns ne lui charme l'oreille ,
Traiter de viſigoths tous les vers de Corneille .
Cela n'empêche pas que la cenſure Lir-
C
DE FRANCE. 219
téraire n'ait ſes bienséances , qu'autant
qu'il eſt poſſible , elle ne doit jamais enfreindre.
Il eſt des égards dûs à la réputation
d'un Écrivain qui a cu beaucoup de
fuccès. D'ailleurs , lorſqu'un Auteur aune
manière qu'il lui eſt impoſſible de changer ,
& que fa carrière Littéraire eſt plus qu'à
demi remplie , la critique lui devient abſolument
inutile , & ne peut ſervir qu'à le
chagriner , ce qui très-afſſurément eſt bien
loin de notre intention. Nous nous contenterons
d'avertir les jeunes Auteurs , qui ,
pour nous fervir d'une expreſſion de M. le
Mierre , n'ont pas comme lui du bien au
foleil, qu'ils n'ont pas acquis le droit de
ne pas corriger , & qu'ils doivent s'en tenir
ſcrupuleuſement à l'ancien précepte d'Horace&
de Defpréaux:
Carmen reprehendite , quòd non
Multa dies & multa litura coercuit, arque
Perfectum decies non caftigavit ad unguem.
Vingt fois ſur le métier remettez votre Ouvrage
Poliffez-le fans ceſſe & le repoliffez;
Ajoutez quelquefois & ſouvent effacez.
C'eſt peu qu'en un Ouvrage ou les faures fourmillent ,
Des traits d'eſprit ſemés de temps en temps pétillent.
Au furplus , la Préface de M. le Mierre
offre des réflexions très-judicieuſes fur les
Pièces Fugitives ;& nous croyons devoir les
mettre ſous les yeux de nos Lecteurs , an
3
১
Kij
220 MERCURE
-
jourd'hui que ce genre de poéſie eſt, pour
ainfi dire , la maladie de tout le monde.
L'emploi de la Fable est un des moyens qui
contribuent le plus àjeter de la Poésie dans
les Pièces Fugitives , dans ce genre d'opufcules
qui neſemble , au premier coup-d'oeil ,
qu'un délafſſement de l'efprit ; mais qui ,pour
êtrepiquant, exige plus de travail qu'il n'en
montre. Les vers deſociété, où l'onse difpenſe
de parler la langue poétique, ne doivent
pas plus être préſentés au Public que des
tableaux de famille. Ils peuvent être vaides
impunément. C'eſt ſouvent à la reconnoiſſance
qu'ils ont affaire , & toujours à l'indulgence.
Ils ont pour paffeport le defir de plaire. On
leur tient compte de l'intention ; l'amourpropre
qu'ilsflattent , les accueille avec tranfport;
ils naiffent de caufes particulières , ils
tiennent à des circonstances frivoles ; ils n'ont
nijuges ni lendemain , ils meurent, pour ainfi
dire, dans le voisinage & dans l'oubli. Les
moindres morceaux d'un Poëte , au contraire ,
doivent avoir deux mérites , celui de la poéfie
& celui de l'utilité. Les vers qu'il adreſſe à
des particuliersfont encore adreſſés auPublic;
ils doivent tantôt fervir de cadre à quelque
trait de morale ou de philofophie ; tantôt confacrer
un hommage à quelque vertu cachée, à
un hércifme domestique , qui , ſans eux , demeureroit
dans l'obscurité; ils doivent refpirer
l'amour de l'humanité ou de la patrie, ou
présenterune critique enjouée des moeurs & des
ridicules du temps.
:
DE FRANCE. 221
Si l'on juge d'après ces réflexions la plupart
des poéſies ſoit-diſant légères , on ſentira
que c'eſt ſur- tout dans ce genre qu'il eſt
vrai de dire : A
Les Rimeurs ſont nombreux & le Poëte eſt rare.
On ne peut nier ce titre à M. le Mierre ,
il n'eſt même que trop Poëte ; il pèche ſouvent
par un excès de verve originale , qui
d'ailleurs fait que fon ſtyle a beaucoup de
rapport avec celui de Piron. Aufli , tous les
vers de M. le Mierre , comme ceux de ſon
devancier , ont ils une phyfionomie particulière
qui n'eſt qu'à lui ſeul. Voici une Pièce
qui en eſt la preuve. Elle est bien marquéz
à fon coin. Nous la citons de préférence ,
comme très- courte & très- piquante. Toutes
les idéesy font en images , & en images abfolument
neuves. Elle est adreffée à un Muficien
qui demandoit des vers à l'Auteur
pour les mettre en chant.
Aux accords de ton violon
Tu bâtirois une autre Thèbe
Plus vîte même qu'Amphion ;
Tu fléchirois, le noir Pluton ,
Et faurois tirer de l'Érèbe
Les ombres que paſſe Caron.
Si tu tombois , comme Arion ,...
Au fond de la mer en colère ,
Pour te tirer de l'onde amère ,
UnDauphin feroit le plongeon;
Kiij
222 MERCURE
:
4
Et ſa croupe feroir plus fière
Depouvoir reporter à terre
Un Chantre d'aufli grand renom.
A tes accens , Pan , l'âme émue,
Sur ſes piés de chèvre en arrêt ,
Dreſſe ſon oreille pointue
Attentive au ſon qui lui plaît:
Ndéride ſon front farouche
Sous le charmequi le ravit ,
Et ſouritdeſa large bouche
Ala compagnede fa couche ,
Qui le regarde & t'applaudir.
Heureux les vers , heureux les riens
Qu'embellit ta harpe ou ta lyre !
Il futun temps , je m'en souviens,
Da de ma Muſe , plus fonare,
Les vers faciles & coulans
Auroient pu mériter encore
D'être animés par tes accens :
Mais depuis que mon cerveau fume,
Frappé de tragiques vapeurs ,
Depuis qu'agité de fureurs,
Comme la Sybille de Cume ,
La plus pleureufe des Neuf Scoeurs
De ſon poignard taille ma plume;
Trop fait à ces ſauvages tons ,
J'ai perdu cet art des chanſons
Où ton eſprit charmant s'applique.
Poffeffeur de tous les fecrets ,
DE FRANCE. 113
Chante tes vers fur ta muſique ,
Tu fais tenir les deux archets .
On voit que M. le Mierre fait- faire un
heureux emploi de la Mythologie , dont il
2 recommandé l'uſage dans ſa Préface ; il a
de plus le ſecret de rendre en tableaux les
idées en apparence les plus métaphyſiques ,
telles que l'opération intérieure du cerveau
d'un Poëte agité de l'enthouſiaſme tragique ;
il peint ſans ceſſe à l'eſprit comme le Peintre
parle aux yeux , ce qui prouve affez que
nul n'étoit plus capable que lui de compofer
un Poëme ſur la Peinture.
Outre le mérite du ſtyle poétique , M. le
Mierre a encore celui de joindre au fel de
l'eſprit le ton de la bonne compagnie.
L'Épître ſuivante montre qu'il eſt à-la- fois
Poëte & homme du monde. Cette Pièce
n'avoit point encore paru ; elle eſt adreſſee
àM. de Villepatour, Inſpecteur- Général de
l'Artillerie. Nous l'offrons à nos Lecteurs
comme la meilleure de toutes celles de cette
Édition qui n'avoient pas encore été imprimées.
Atravers bombes & grenades ,
Toi , qu'on a vu monter aux grades ,
Et te faire un ſi grand renom ;
Toi , pour qui le bruit du canon
Vaut les plus belles ferenades ;
Tu reviens dupays Flamand
4
Kiv
224 MERCURE
:
D'inſpecter ces bronzes funeſtes ,
Pires que les foudres célestes ,
Et que tu braves ſi gaîment.
Mais c'étoit- là pour ton courage
Un amuſement trop léger :
Tu n'as point couru de danger ,
Tu n'as pas fait un bon voyage.
Onne peut mier que ce dernier trait ne
foit auffi agréable que piquant. La fuire
n'eſt pas moins heureuſe.
Quoi done? ne te ſuffit-il pas
Deplusdequarante ans de gloire,
Et que chacun ait en mémoire
Tes proueſſes dans les combats ?
De tes travaux opiniâtres
Mons & Fribourg ſont les théâtres ,
Philincauſenvit ta valeur ,
Et tu portes ſur ton viſage
Plus d'un éclatant témoignage
De ton audace au champ d'honneur.
NOBLE ennemi des flatteries ,
Brave & loyal Villepatour ,
Aton Roi tu ne fis la cour
Qu'en préſence des batteries.
De ta gloire , unique artifan ,
Habile autant dans les batailles
Que tu fus mauvais courtiſan ,
Tonnom feul alloit à Verſailles.
DE FRANCE.
225
4
Voilà , fans contredit, un coup de pinceau
bien fier & bien heureux .
C'eſt à toi , digne Chevalier ,
Si renommé par tes ſervices ,
Que fied bien ce cordon guerrier ,
Plus brillant ſur des cicatrices.
Aux ſecrets d'un Art destructeur
• Initié dès ta jeuneſſe ,
Tu conſerves dans la vieilleſſe
Le feu de ta première ardeur.
Vienne le cours des ans rapides
Flétrir ce front ſi belliqueux ,
Empreint des foudres homicides ,
Près de ces fillons glorieux
On ne verra jamais les rides.
2
I
Nous ne devons qu'applaudir à ces vers.
C'eſt unhommage fans flatterie rendu à un
Militaire brave entre les braves , & la
Poeſie n'eſt jamais plus intéreſſante que
lorſqu'elle célèbre dignement les ſervices
rendus à la Patrie. L'Epître de M. le Mierre
a ce ton de gaîté cavalière qui caractériſe la
valeur Françoiſe , & qui étoit très- convenable
dans cette occafion. Nous ne croyons
pas devoir étendre plus loin cet article..
Nous avons déjà obſervé que les défauts
même de M. le Mierre annoncent un Poëte ,
& d'eft fur - tout de lui qu'il est vrai de
dire:
Invenies etiam disjecti membra Poeta.
:
K▼
ン
216 MERCURE
HISTOIRE du Grand Duché de Toscane,
Sous leGouvernement des Médicis,traduite
de l'Italien de M. Riguccio Galluzzi. A
Paris , rue & hôtel Serpente , 1782. 2 Vol.
in- 12 . d'environ 450 pag. chacun . Prix
reliés , 6 liv. , brochés , liv.
Une bonne Hiſtoire de la Maiſon de Médicis
eſt un Ouvrage qui manque , je ne dis
pas à notre Littérature , mais à la Littérature
univerſelle. Un tableau fidèle & animé de
toutes les grandes ehoſes que tantd'Hommes
illuſtres de cette Maiſon , ſoit particuliers ,
foit Souverains , ont faites en faveur des
Sciences & desArts , feroit un grand exemple
, une grande leçon , & ſouvent un grand
reproche pour les plus ſuperbes Perentats.
Ona beaucoup diſputé ſur l'origine de cette
Maifon. Difpute oifeuſe. Qu'importe que ,
ſelon les détracteurs , elle defcendit d'un
Charbonnier de Magello ou d'un Aubergifte
de Florence , ou que , felon ſes Hatreurs
, elle comptat parmi ſes ancêtres des
Confuls & des Empereurs Romains , on
que , felon d'autres , elle vint d'un Médecin
de Charlemagne, qui ne ſe ſervoit guères de
Médecins , en étant difpenfé par la bonne
conſtitution & par fa philofophie. Ce qui
importe , c'eſt qu'avec des moyens fi foibles
&fi bornés , cette Maiſon ait fait ce que
les plus grands Princes ont à peine tenté; &
cequi importeroit fur tout, feroit de trouver
DE FRANCE. 227
1
pour cette Maiſon un Hiſtorien digne d'elle .
Si l'on en croit le Traducteur de cette
Hiſtoire , voilà cet Hiſtorien tout trouvé.
Il ne parle que du mérite de ſon original ,
de ſes ſuccès , des éditions multipliées
qui en ont été faites , des éloges que les
Savans lui ont prodigués , des exhortations
qu'ils ont faites au Traducteur de
tour quitter pour donner au plus tôt cente
Traduction. Mais prenons garde. La politique
des Écrivains à ſes écueils comme la
politique des Princes. Louer fon original ,
c'eſt vanter ſon goût & ſon choix , c'eſt relever
le prix du préſent qu'on fait au Public ,
&réclamer des droits à la reconnoiſſance du
Lecteur ; mais auſſi c'eſt prendre des engagemens
qui peuvent quelquefois devenir
embarraflans. Il ne ſuffit pas de me vanter
l'excellence de votre original , il faut me la
prouver; & fi la preuve eſt en défatit , je
m'en prends à vous , j'accuſe votre talent ,
&peut-être encore votre goût ; car je vois
trop alors ce que je dois penſer de vous , &
je ne ſais plus ce que je dois penfer de votre
original.
Oferons-nous dire que c'eſt précisément
ce qui arrive ici ? Cette Hiftoire malheureuſement
eft ennuyeuſe & mal écrite. Le
premier de ces défauts procède du fond , le
ſecond de la forme; quoi qu'en dife le Traducteur
, il y a trop de détails de guerre , &
cesdérailsne fontpas affez intéreſfans; Fobjet
, les caufes & les effets de ces guerres ne
Kvj
228 MERCURE
font pas affez ſenſibles; les faits importans
font noyés dans une multitude de petits faits
&de détails inſipides. L'Auteur d'ailleurs a
fuivi la méthode chronologique , uſage qui
empêche de lire la plupart des Hiſtoires modernes
, parce que ne préſentant que des
faits découſus , hachés , incomplets , incohérens
, que des portions de faits, tous étrangers
les uns aux autres , il détruit tout intérêt
& toute unité. Il eſt étonnant qu'on n'ait
pas encore voulu faire attention à cet inconvénient
, ni fentir qu'un tableau qui n'eſt
pas un & entier , n'eſt pas un tableau , qu'il
ne frappe point l'imagination & ne ſe grave
point dans la mémoire. Les défauts dont
nous venons de parler , concernent le fond,
ils font de l'Auteur , & le Traducteur ne
peut avoir d'autre tort à cet égard que de
neles avoir pas ſentis. Un tort qui peut lui
être plus particulier , c'eſt celui d'un ſtyle
incorrect , lâche & quelquefois bas. N'ayant
pas fous les yeux l'original , nous ne pouvons
pas dire précisément à qui ce défaut
appartient en propre ; mais il eſt tel , que
eette Hiſtoire ſera difficile à lire , au moins
dans la Traduction .
" Renaud des Albizzi , & Nicolas d'Uz-
>> zano avoient formé entre- eux le deſſein de
>> fermer le Confeil, & d'en exclure totale-
> ment le peuple.
Que veut dire- là fermer le Confeil ? Nous
foupçonnons que l'Auteur a dit ou a voulu
DE FRANCE. 229
dire : fermer l'entrée du Conseil au peuple ,
mais la phraſe ne le dit pas.
" Jean de Médicis s'enrichit confidérable-
> ment par le change , pendant les Conciles
" de Bâle &de Conftance. »
Cette phraſe eſt propre à tromper les
ignorans , en leur perfuadant que le Concile
de Bâle eft antérieur à celui de Conſtance.
Il en coûtoit ſi peu de mettre les Conciles de
Constance & de Bâle. C'eſt preſque une phraſe
faite , parce que l'un de ces Conciles rappelie
naturellement l'autre , dont l'eſprit fut
à peu près le même .
" Côme de Médicis décéda le premier
Août 1464. » Il faut éviter dans l'Hiftoire
ces termes de pratique.
ود ود
" Il y eut des diſſentions entre Lonis
>>Sforce & la mère du jeune Duc , laquelle
ود vouluty compliquer Ferdinand ſon père ,
>>Roi de Naples. »
N'eſt ce pas y impliquer ? Cette faute
pourroit bien n'appartenir qu'au Traducteur
, ou même quà l'Imprimeur.
ود
20
" On crut prévoir que Pierre de Médicis
ambitionnoit une autorité abſolue dans la
Patrie. "
Il falloit , on crut voir qu'ilambitionnoit
ou bien on crut prévoir qu'il ambitionneroit :
on ne prévoit pas ce qui eſt , mais ce qui
fera.
« Louis XII ..... irrité contre le Duc de
>>Milan , qui , après avoir appelé en Italie
>>Charles , fon prédéceſſeur , lui avoit f
230 MERCURE
> opiniâtrément diſputé fon retour , fongea
>>à ſe prévaloir des prétentions qu'il avoit
>"> furce Duché.
Ne diroit-t'on pasque le principal motif
de Louis XII , pour conquerir le Milanès ,
fut le reſſentiment qu'il avoit des procédés
du Duc de Milan à l'égard de Charles VIII ,
& le defir de venger ce Monarque ? Louis
XII fit valoir ſur le Milanès des droits que
Charles VIII n'avoit pas fait valoir , parce
que ces droits étoient propres à la Maiſon
d'Orléans , dont Louis XII étoit iffu . Jamais
cesdroits n'avoient appartenus à CharlesVIII,
c'étoient les droits fur Naples qui appartenoient
à ce dernier Roi ,& qui appartinrent
enſoite auſſi à Louis XII , parce que c'étoient
des droits acquis à la Couronne. Louis XII
avoit déjà profité de l'expédition de Charles
VIII en Italie , pour réclamer ſur le Milanes
les droits qu'il fit valoir plus puiſſamment
lotfqu'il fut fur le trône. « L'Italie , qui ,
» auparavant , éroit le centre du commerce ,
→ en touchoit àpeine la circonférence. »
Nous ignorons fi ce calembourg géométriqueſur
le centre & la circonférence, eſt dans
l'original, mais il n'eſt pas bon.
" Ceci produifit des diffentions perpé-
> tuelles entre les habitans limitrophes ,
» même après avoir été incorporés dans le
>> domaine de Florence . ”
Cette phraſe n'eſt ni bien tournée ni bien
écrite , & malheureuſement nous en poursions
citer un grand nombre de ſemblables.
DE FRANCE. 231
L'infanterie des Suiſſes , connue ſous le
» nom de Lanſquenets. "
Les Lanſquenets étoient l'Infanterie Allemande
, rivale de celle des Suiſſes. Nous
ignorons ſi cette faute eſt dans l'original.
Ces deux Volumes n'offrent encore que le
règne de Côme , le fecond des Ducs de Florence
, & ne le contient pas même tout entier.
Tout ce qui précède ce règne eſt rapporté
dans l'introduction. Ce qui le termine
&ce qui le fuit fera la matière des Volumes
fuivans. On en promet en tout neuf ou dix.
Il ſeroit fâcheux que cette Hiftoire empêchât
d'en faire une meilleure fur un fi beau ſujet.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Les repréſentations de Théjée ont continué
d'attirer une grande affluence ; de
jour en jour le mérite de cet Ouvrage a été
mieux ſenti , & le Public connoiffeur a confirmé
les éloges que les Journaliſtes ont
donnés à M. Goffec. Nous deyons faire ici
une obſervation bien honorable pour cet
habile Compoſiteur: c'eſt qu'on a applaudi
T'homme avec autant de plaiſir que l'Artiſte,
&que les Amateurs lui ont tenu à la fois
compte des fuffrages que méritent& ſes ta
lens & fes qualités perſonnelles.
4
ㅓ
:
232 MERCURE
En ſuivant l'uſage ordinaire , on a donné
quatre repréſentations , dont le produit eſt
deitiné à l'acquittement de la capitation des
Acteurs. Iphigénie en Tauride & le Seigneur
Bienfaisant , font les Ouvrages dont on a
fait choix. Repréſentés ſéparément , ils
n'ont pas amené un concours de Spectateurs
proportionné au ſuccès dont ils ont
joui lors de leur première mife ; mais repréſentés
enſemble le Samedi 16 Mars , jour
de la clôture des Spectacles , ils ont amené
une foule dont peut-être juſqu'alors on n'avoit
pas eu d'exemple. L'Opéra d'Iphigénie
en Tauride a excité un grand enthouſiaſme :
on fait quels applaudiffemens on lui à toujours
prodigués , quelle opinion en ont conçue
les deux partis qui diviſent aujourd'hui
les Amateurs de la Scène Lyrique , & nous
nous en tiendrons à dire qu'il a produit fon
effet accoutumé. Le rôle d'Oreſte , joué par
M. Larrivée , a inſpiré le même intérêt & la
même terreur qu'à l'ordinaire ; le rôle de
Pilade, qui lui est très-fubordonné , a neanmoins
brillé dans la voix de M. Legros. L'impreffion
que Mlle Levaſſeur a gravée dans les
âmes, toutes les fois qu'elle a rendu le rôle
d'Iphigénie en Tauride , a pu nuire un peu à
l'effet que s'eſt propoſé d'y faire Mlle Saint-
Huberti , qui en étoit chargée. Il faut néanmoins
convenir, que ſi l'on en excepte un trèsperit
nombre de ſituations qui ne nous ent
pas paru auffi habilement ſaiſies que les
autres, cette Actrice s'eſt fort bien acquic
DE FRANCE, 233
tée de ſon perſonnage , & qu'elle y a mérité
des éloges. Nous ne ſaurions nous diſpenſer
de l'exhorter à ſe défaire d'une habitude
qu'elle a malheureuſement contractée , &
⚫qui ne peut qu'être défavorale à l'expreſſion
&à la nobleffe : nous voulons parler de cette
multipliciré de geſtes à laquelle elle ſe livre
ſans aucune réſerve , & qui lui donne par
fois l'air , non pas d'un perſonnage tragique ,
agité par un ſentiment profond , mais d'une
femme malade & perfécutée par des convulſions
intérieures. L'intérêt de ſon jeu ,
de l'effet , de l'expreſſion & de ſon organe ,
tout l'invite à s'occuper ſérieuſement de
combattre une habitude qui arrête quelquefois
l'eſſor de ſon talent , & qui pourroit à
la longue lui devenir fatale. Le ſuccès de la
Tragédie n'a point nui à celui du Seigneur
Bienfaiſant. Une autre nature d'intérêt a ex--
cité d'autres tranſports ; en un mot , cette
ſeconde repréſentation a paru ſatisfaire le
Public autant que la première ; en confervant
toutefois les nuances qui diftinguent
les genres & proſcrivent toute comparaiſon .
On parle d'une nouvelle révolution dans
l'adminiſtration intérieure de ce Spectacle.
La connoiffance que nous en avons n'étant
encore que très- vague , nous ne faurions en
parler au Public qu'après nous être aſſurés
de pouvoir l'inſtruire , avec le plus de certitude
poſſible , des changemens qui auront
lieu.
234 MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
Laclôture de ce Spectacle s'est faite par
une repréſentationdesEvénemens Imprévus ,
&par la cinquième de l'Amour & la Folie,
dont nous avons parlé dans le précédent
Mercure.
Après cettedernière Pièce on a joué , pour
tenir lieu de Compliment , deux Scènes dont
elle a fourni l'idée , & dont l'Auteur eit
M. Pariſau. A la fin de l'Opéra-Comique ,
la Scène reſte vuide un moment. L'orchestre
exécute l'air : Quel déſeſpoir. L'Amour reparoît
avecunbandeau fur lesyeux , & conduit
par la Folie. Il engage celle ci à le
conduire par le meilleur chemin. Elle lui
répond:
AIR : Réveillez- vous , belle endormie.
Suis-moi toujours , & ne crains guère ,
Aplus d'un j'ai donné la main ;
Mon ami , je fers de lifière
Ala moitié du genre humain.
Une pareille réponſe n'eſt pas trop capable
de raſſurer: le ſouvenir des fauxpas&des fottiſes
que fait faire journellement une pareille
conductrice , n'a rien de bien conſolant. L'Amour
ne faitpas cette réflexion'; il demande
ſimplementoù il eft ; &quand il apprend qu'il
ſe trouve dans le plusbel endroitdu monde ,
DE FRANCE.
235
il regrette amèrement la perte de ſes yeux.
Finis donc, reprend la Folie, tu m'impa
tientes.
AIR: Des Fraises.
Tout autant que toi je ſens
Ton accident funeſte :
Tu perds beaucoup ,j'y confens ,
Mais le plus fripon des ſens
Te reſte (ter.)
Cette confolation libertine ne touche
point l'Amour , quoiqu'il ſoit naturellement
libertin. Il a des preſſentimens ; il craint
d'être obligé de fortir du lieu où il ſe trouve.
En effet , Iris vient , au nom de l'Olympe ,
ordonner à l'Amour d'y remonter. Surpriſe
de lui voir un bandeau , elle l'interroge fur
lacauſe qui le lui fait porter. On l'en inftruit.
L'Amour prétend que fon malheur le force
à reſter ſur la terre , où on a de l'indulgense
pour lui . Iris l'aſſure qu'il trouvera la même
complaiſance dans le Ciel. " Tu ne ſeras
α pas , lui dit-elle, le ſeul Dieu privé du
>>bonheur de voir. La Fortune eft fans yeux ,
Plutus a la vue très-baſſe; & l'Amour ,
>>Plutus & la Fortune n'en ſont pas moins
>> trois aveugles à qui tout l'Univers appar-
ود tiendra toujours. >> Enfin elle lui promet
qu'on lui rendra la vûe. Cet eſpoir décide
l'Amour à partir; il adreſſe alors ce Couplet
auxDames.
:
236 MERCURE
AIR: Cefut par lafaute dufort. (de Florine. )
Ovous ! appui de mon pouvoir ,
Sexe toujours aimable & tendre ,
J'aurai la douceur de vous voir ,
Si Jupiter daigne m'entendre.
Cette grâce du Roi des Dieux
Surpaſſera toutes les autres .
Ma peine eft , quand je perds les yeux ,
D'être privé de voir les vôtres.
La Folie n'eſt point en reſte; elle dit à
*ſon tour des galanteries au Parterre , & finit
par ces deux vers :
Meſſieurs , fi c'eſt moi qui vous mène ,
Vous viendrez ici tous les jours.
Cette bagatelle ſemble être plutôt deftinée
à rendre grâces au Public du ſuccès
qu'a eu l'Opéra dont elle eſt la fuite
qu'elle ne paroît être un remerciement
général des Comédiens à leurs Bienfaiteurs.
Si la reconnoiffance & le zèle ont
conſacré l'uſage des complimens de clôture
& de rentrée, il faut se conformer à cet
* uſage & aux motifs qui l'ont établi. Le temps
eſt peut- être venu où l'on devroit ſe diſpenferde
répéter aux Amateurs des Spectaclesdes
fadeurs déjà répétées cent fois , & d'une manière
très- monotone. Le meilleur moyen de
prouver ſon zèle & fon reſpect , eſt de traiter
avec décence les Auteurs qui aident à
DE FRANCE.
237
former le répertoire d'un Théâtre ; de varier
les plaiſirs du Public , & d'en aſſurer la continuité
par beaucoup de travail & d'étude.
Quoi qu'il en ſoit , les deux Scènes que nous
venons d'extraire ont été fort applaudies ,
parce qu'on juge avec indulgence les Ouvrages
dont le fort eft de vivre pendant. le
moment auquel ils font relatifs; mais il faut
au moins qu'ils foient relatifs à ce moment.
L'intention de celui- ci n'eſt pas affez
décidée,& voilà ſon plus grand défaut : au
refte , on y trouve de l'eſprit , de la facilité ,
de la négligence & de la galanterie,
GRAVURES.
DOUZIÈME Livraison de la Description particulière
de la France , Département du Rhône , Gouvernement
du Dauphiné , contenant huit Erampes.
Prix, 12 liv. pour Paris , & 14 livres & fols pour la
Province & les Pays Étrangers. A Paris , chez Mafquelier
, Graveur , rue des Francs-Bourgeois.
Carte réduite de l'Isle de Saint - Christophe , avec
le Plan de l'Iſle de Nièves ,ſituée à une lieue au Sud
de la précédente , dreſſé au Dépôt des Cartes , Plans
&Journaux de la Marine pour le ſervice des Vaifſeaux
du Roi. Prix , I livre 10 fols. A Paris , chez
Dezauche, ſucceſſeur des ſieurs Delifle & Philippe
Buache , & chargé de l'Entrepôt général des Cartes
de la Marine, rue des Noyers , près celle des Anglois.
Deuxième , troisième , quatrième & cinquième
Cahiers des Planches enluminées & non enluminées
du Règne Minéral, par M. Buc'hoz , Docteur on
238 MERCURE
Médecine, grand in-folio , papier d'Hollande. Prix,
18 liv. chaque Cahier enluminé. A Paris , chez
P'Auteur, rue de la Harpe , vis-à- vis la Sorbonne.
CetteCollection mérite les encouragemens du Public
; elle eſt exécutée avec beaucoup de ſoin ; l'oeil
le moins exercéy reconnoît ſans peine les Minéraux
variés , les Cryſtalliſations & les différens Foffiles
qu'on y repréſente. L'enluminure & le papier font
de la plus grande beauté.
Vingt - deuxième Livraiſon de l'Herbier de la
France , par M. Bulliard , contenant la ſuite des
Champignons & des Plantes venimeules, in-4°. A
Paris, chez l'Auteur , rue des Poftes ; Didot le jeune,
Debure , Libraires , quai des Auguſtins , & Belin ,
Libraire , rue S. Jacques.
LaReinepréſenteMgr. le Dauphin à la France ,
Eſtampe gravée parLegrand,d'après le Tableau de
Dardel. Prix , 3 livres. A Paris , chez Legrand, ruc
5. Jacques, vis-à- vis celle des Mathurins.
P
MUSIQUE
L
ARTITION des deux Sylphes , Comédie ſemilyrique
en un Acte & en vers , par M. A. Defaugiers
, repréſentée pour la première fois par les Comédiens
ordinaires du Roi , le 18 Octobre 1781 , 80
devant LeursMajestés le 19. Prix, 1st liv. franc de
port par-tourleRoyaume. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Méneſtriers, maiſon de M. Traveau, Procureur
au Châtelet , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique.
Quatre Quartetti,concertanti per due Violint,
Violoncello&Baffo, del Signor Mareſchalchi. Prix ,
7liv. 4fols.AParis , chez Baillon, près la Comédic
Italienne.
:
DE FRANCE. 219:
Six Quatuors pour deux Violons, Alto & Baffe ,
parM. Lenoble , OEuvre II . Prix , 9 livres, A Paris,
chez l'Auteur , Hôtel de Flandre , rue Fromenteau ,
&aux adreſſes ordinaires .
Musique du Printemps , par MM. Piis & Barré.
Prix, I livre 16 fols A Paris , chez Lécuyer , Cour
du Commerce , & Brunet , Libraire , à côté de la
Comédie Italienne.
Méthodepour apprendre àjouer de la Flûte Tra
verſière & à lire la Musique , ſuivie d'Ariettes pour
s'exercerà accompagner la voix , par M. Taillard
raîné. Prix, 6 liv. AParis, chez l'Aureur , rue Bertin-
Poirée , au Lion d'or , & aux adreſſes ordinaires.
ANNONCES LITTÉRAIRES
LEProduit & le Droit du Commerce , &c. a
concilier pour lefalut des individus & propriétés, la
richeffe de l'État &des Citoyens, &c. par unHono
raire de pluſieurs Académies & de pluſieurs Sociétés
d'Agriculture , grand in-8 °. de 600 pages , petit
caractère. Prix , 6 liv. broché. A Paris , chez l'Auteur
, cul-de-ſac S. Dominique ; la Veuve Ducheſne ,
rue S. Jacques ; Cellot & Jombert , rue Dauphine;
Eſprit , au Palais Royal ; Mérigot , Boulevard de
l'Opéra ; Onfroy & Lamy, Libraires , quai des Auguſtins;
les Libraires du Palais & du quai de Gevres.
On recevra au même prix l'Ouvrage broché par la
poſte&port franc dans tout le Royaume, en s'adreſfantrààM.
Bachmann , chez l'Auteur.
Histoire de l'Art de l'Antiquité, parM. Winckel
mann , traduite de l'Allemand par M. Hubert ,
3 Vol. in -4 °. avec fig . Prix , 48 liv. A Paris , chez
Nyon l'aîné , Libraire , rue du Jardinet.
*
4
240 MERCURE
Recueil d'Epitaphes sérieuses , badines , Satyriques&
burlesques , enrichi de Notes & d'Anecdotes
hiſtoriques tirées des meilleurs Ouvrages ou imprimés
ou manufcrits , tant anciens que modernes ; Ouvrage
moins trifte qu'on ne penſe , par M. D. L. P.
Volume in- 12. A Paris , chez Barrois l'aîné , Libraire,
quai des Auguſtins.
Manco- Capac , premier Inca du Pérou , Tragédie ,
repréſentée à la Comédie Françoiſe en 1763 & 1782,
parM. Leblanc , in- 8 °. AParis, chez Belin , Libraire ,
rue S. Jacques .
L'Infante de Zamora , Comédie en quatre Actes ,
mêlée d'Ariettes , in-8° . A Paris , chez Durand,
Libraire , rue Galande.
L'Amour & la Folie , Opéra-Comique en trois
Actes , en Vaudevilles & en proſe , repréſentée en
1782 , par les Comédiens Italiens. in-8 °. Prix
I liv. 4 ſols. A Paris , chez Brunet , Libraire , rue
Mauconſeil.
VERS &M.
TABLE.
dePastoret, 1931 Tofcane, 226
LeFat Corrige , Conze , 119944 AcadémieRoy.deMufiq. 231
Enigme& Logogryphe , 216 Comédie Italienne,
Mierre, de l'Académie Musique ,
234
Pièces Fugitives de M. le Gravures , ; 237
238
Françoise , 218 Annonces Littéraires, 239
Histoire du Grand Duché de
APPROBATION.
J'AI lu, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux, le
Mercure de France , pour le Samedi 30 Mars. Je n'y
rien trouvé qui puific en empêcher l'impreſſion. A Paris
C29
Mars1782. DESANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES .
TURQUIE.
:
De CONSTANTINOPLE , le 1er. Février.
LE Kiaja-Bey vient d'être déposé ; Ahmed
Effendi qui le remplace eſt une créature du
Grand-Viſir , dont la puiſſance & le crédit
ne peuvent qu'acquérir une augmentation
conſidérable par ce changement .
Le Conful général de Ruffie pour la Valachie
, la Moldavie & la Beſlarabie , eſt
parti pour ſe rendre à ſa deſtination.
Le Divan a renouvellé depuis peu l'ancienne
Loi , qui preſcrit aux Sochtas ou
Théologiens Muſulmans de porter des pantoufles
vertes & un turban garni de mouffeline
noire. Quelques- uns de ces jeunes
Sochtas , qui vont étudier ſous un habile
homme de Loi , dont l'Ecole eſt ſituée près
de la Moſquée du Sultan Achmet , prirent
il y a quelques jours diſpute ſur quelques
points de dogmes. Cette diſpute eut le fort
: 30 Mars 1782 . i
( 194 )
de toutes celles de ce genre ; on parla beaucoup
fans s'entendre , on ſe dit des injures ,
& on finit par ſe battre. Ce dernier degré
de diſpute eut des ſuites aſſez graves , pour
que 6 de ceux qui y prirent part reſtaſſent
fur le carreau , & que 15 fuffent dangereuſement
bleſſés. On a fait arrêter les combattans
, les vainqueurs & les vaincus , ceux
qui étoient bleſſes & ceux qui ne l'étoient
pas; on ignore le parti que l'on prendra
pour empêcher les controverſes de cette
eſpèce.
RUSSIE .
De PÉTERSBOURG, le 18 Février.
L'ÉPIDÉMIE cauſée par le froid , & qui
a attaqué pendant quelques jours toute cette
Capitale , paroît enfin s'appaiſer ; l'Imperatrice
& les deux jeunes Grands- Ducs qui en
ont éprouvé les atteintes , commencent à ſe
rétablir. C'étoit un gros rhume , accompagné
de toux , de fièvre catharrale , de douleur
de tête & d'oppreffion de poitrine. Le
Collége de Médecine en attribue la cauſe
au tems humide & chaud qu'il a fait à la
fin de Décembre , & qui , ſans gradation ,
s'eſt changé en un froid ſi violent , que le
thermomètre de Réaumur a baiffé juſqu'au
32 & 33e degré au - deſſous du point de
congellation. Le tems continue d'être fort
mal-ſain , car le même thermomètre y eſt
tantôt à zéro , tantôt à 32 degrés au-deſſous
( 195 )
1
!
de zéro , tantôt à 17 , mais toujours rapi
dement & preſque en un clin- d'oeil .
LeGénéral Prince Dolgorowki Crimsky ,
Gouverneur de Moſcou , eſt mort ces jours
derniers. L'Impératrice a nommé pour le
remplacer le Comte Czagar Tſcherniſchew ,
& le Gouvernement de Mohilow qu'avoit
celui-ci a été donné au Lieutenant-Général
Paffeck.
M. Kulibin , Mechanicien de l'Académie
Impériale des Sciences , vient de compoſer
avec des morceaux de glace étamés ,
un miroir , dont l'effet eſt de multiplier
plus de soo fois une ſeule lumière. Ce
miroir peut être mis dans une lanterne , où
il éclairera avec une ſeule bougie une étendue
conſidérable ; on pourra s'en ſervir utilement
dans de grandes falles & dans des
atteliers . L'inventeur a préſenté une de ces
machines à l'Impératrice , & elle a éclairé ,
à la fatisfaction de S. M. I. , la grande galerie.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 2. Mars.
L'ESCADRE que l'on équipe pour mettre
à la voile au printems , ſous les ordres du
Vice-Amiral Fontenay , conſiſtera ens vaifſeaux
de ligne & 2 frégates ; les vaiſſeaux
font , la Justice , la Sophie Frédérique , l'Oldenbourg
, l'Indigenat Recht , le Hoftein ;
&les frégates , la Perle & l'Alfen.
12
( 196 )
د
,
Lorſque le Comte de Schimmelman , fils
aîné du feu Comte de ce nom , a paru à la
Cour après les funérailles de ſon père , le
Roi lui a fait préſent d'une bague avec
cette légende : Merito patris , filio merenti ;
nos Négocians affemblés hier ont arrêté
d'élever une ſtatue publique au feu Comte
de Schimmelmann. On ne doute pas que
le Gouvernement n'y conſente ; mais quel
que foit l'effet de la demande de notre commerce
, cette ſtatue eſt déjà élevée pour la
poftérité..
Le bâtiment la Comteſſe de Schimmelman
, Capitaine Brand , deſtiné pour les
Indes Occidentales , a fait naufrage près des
Orcades . L'équipage & une partie de la
cargaiſon ſont ſauvés.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 2 Mars.
2
Les troupes qui compoſent notre garnifon
, ne formeront point de camp cette année
dans le voiſinage de cette Capitale. La Cour
ſe propoſe de partir de bonne heure pour
Gripsholm , où la Reine qui eſt entrée dans
le cinquième mois de la groffefſe , ne reftera
que juſqu'à la fin de Juin. S. M. fera
fes couches à Drottningholm .
Les Sectaires Réformateurs qui avoient
àleur tête un Tifferande, paroiffent avoir
été intimidés par les meſures que le Gouvernement
a priſes contre leur zèle indifi
( 197 )
cret. Leur chef étoit un Tiſſerand qui a
repris ſon métier; il y a lieu de croire que
ſes diſciples ont imité ſon exemple , puiſque
nos carrefours ne retentiſſent plus de leurs
ridicules & vaines déclamations contre la
perverſité du ſiècle.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 7 Mars .
L'EMPEREUR inſtruit que le Pape perfiftoit
dans la réſolution de venir à Vienne ,
& qu'il étoit parti de Rome le 27 Février ,
anommé le Comte de Cobenzel, Vice-Chancelier
d'Etat , poouurr aller au-devant de S. S. ,
& l'accompagner en cette Capitale , où
S. M. I. lui fait préparer les appartemens
de feue l'Impératrice-Reine .
Il paroît une Ordonnance en s articles ,
fur le droit d'étole pour cette ville & les
environs ; la taxe à payer pour chaque batême
eſt 2 florins 20 kreutzers ; pour chaque
mariage i florin 30 creutzers ; pour une
triple publication de bancs 30 kreutzers ;
pour des extraits de batême , de mort , de
mariage 30 kreutzers. Cette Ordonnance
eſt la même qui avoit été publiée le 27 Janvier
1781 , dans l'Archiduché , au-deflous
de l'Ems .
On a annoncé aux Carmes le décret de
leur fuppreffion ; on dit que la grande Maifon
qu'ils occupoient dans un de nos fauxbourgs
, ſera convertie en un Hopital. Les
( 198 )
anciens jouiront d'une penfion , & les jeu
nes , après avoir ſubi les examens requis ,
obtiendront des Cures ; la volonté de S. M. I.
eſt qu'il y ait un Curé dans chaque village
pour la commodité des gens de la campagne.
Le Comte de Vaſſenaer Twickel , Ambaffadeur
des Etats-Généraux des Provinces-
Unies , eut le 24 du mois dernier une audience
de S. M. I. , à laquelle il remit ſes
lettres de créance.
On dit qu'il va paroître inceſſamment un
nouveau règlement concernant la levée des
troupes.
Le Caiſſier Bolza a été condamné aux
travaux publics de la fortereſſe de Spielberg.
De HAMBOURG , le 9 Mars.
ON apprend de pluſieurs endroits de
l'Allemagne qu'on y fait des levées confidérables
d'hommes pour le ſervice Britannique
; on dit même qu'une Cour a offert
à celle de Londres un corps de 6000 hommes.
Ces levées ſont une cauſe de dépopulation
dans tous les petits Etats , qui ne
perdent pas ſeulement les hommes qu'on
enrôle , mais ceux que la crainte de prendre
le parti des armes engage à s'expatrier ; on
voit des familles entières fortir de leur pays
pour s'établir dans la Pruſſe Occidentale.
Les Puiſlances du Nord ne s'occupent pas
moins à recruter chez elles , que les Anglois
lefont enAllemagne ; on parle de gros corps
( 129)
qui ſe lèvent en Ruſſie & dans les Pays Héréditaires
de l'Empereur ; on en fait autant
dans ceux du Roi de Pruſſe ; ces mouvemens
fourniffent le ſujet de beaucoup de ſpéculations
dont aucune , juſqu'à préſent , ne
paroît fondée.
Vers la mi -Février dernier , écrit-on de Vienne ,
on fit iciune levée ſi générale&fi vive, qu'elle comprit
un certain nombre de jeunes gens , étudians ,
artiſans & autres , qui ne ſe ſentoient pas beaucoup
de vocation pour le ſervice militaire. Cet enrôlement
cauſa beaucoup de conſternation & de furpriſe
; mais comme il avoit eu lieu contre les
intentions de l'Empereur , Sa Majesté n'en fut pas
plutôt informée qu'Elle fit ceſſer cette levée &
publier l'avis ſuivant :-D'après un ordre ſuprême
on notifie de la part du Conſeil Aulique de Guerre ,
à tous & chacun , que Sa Majesté a appris avec
beaucoup de mécontentement l'enlèvement fait nuitamment
ces jours-ci de pluſieurs habitans dans la
ville de Vienne & ſes fauxbourgs , en violation de
tous les Reglemens qui ſubſiſtent pour l'enregiftrement
des recrues , & contre les ordres les plus
exprès ; & qu'en conféquence Elle a ordonné ſur
le champ de faire des perquiſitions contre les coupables
& de les punir ſuivant les Loix , afin que la
condition de ſoldat dont la deſtination n'eſt fondée
que ſur la protection de l'Etat & le maintien de la
sûreté publique , ne ſoit pas déshonorée par des
fautes de cetre eſpèce & rendue odieuſe à ſes concitoyens
«.
Selon des lettres des frontières de la Turquie
, les troupes Impériales ayant remarqué
quelques mouvemens parmi les Turcs de
la Valachie & de la Moldavie , ont tiré un
cordon pour empêcher les déſerteurs Ottoi
4
( 200 )
mans de paſſer dans les Etats Autrichiens ,
ſans avoir obfervé la quarantaine .
Les Juifs font en grand nombre en Pologne
, où l'on en compte plus de 100,000
familles ; on mande de Varſovie qu'ils ſe
rendent par bandes dans cette Capitale
pour demander aufli la confirmation de leurs
anciens priviléges , qui ſont très- confidérables
,& dont une grande partie a été changée
fucceffivement.
>> Le Roi , écrit-on de Berlin , a conféré au Baron
de Schulembourg , Miniftre d'Etar & des Finances ,
laDirection de la Compagnie du Commerce maritime
& de celle du débit du ſel. - On a arrêté à
Potsdam un faux- monnoyeur. Les pièces qu'il a
fabriquées ſont fondues & non cordonnées. On a
trouvé chez lui en fauſſe monnoie des écus avec
la lettre de 1775 , des pièces de huit gros marquées
B de l'année 1779 , & des pièces de quatre
gros marquées B de l'année 1776. Le poids de ces
pièces ne diffère que de peu de celui des bonnes.
-On affure que le Roi va mettre en régie le vin
qui ſe conſomme dans le pays , &qu'il y aura
deux entrepôts , l'un à Brefiau , & l'autre à Brieg.
On affure que l'eau-de-vie ſera auſſi faite &débitée,
pour le compte du Roi ; ce qui mécontenteroit
beaucoup de propriétaires de terres qui en font un
commerce affez confidérable.
Le Roi de Prufſe vient de rendre une Ordonnance
relative aux Religieux Catholiques de fes
Etats , & qui a été publiée à Gueldre. » Il nous
a été rapporté que , par un Edit du 28 Novembre
paffé ,dans les Pays-Bas Impériaux , la communication
des Couvents qui y ſont ſitués , ſe trouve
interrompue avec ceux établis ailleurs que dans le
territoire Autrichien ; que les mêmes Couvents ſe
( 201 )
trouvent auſſi affranchis de la dépendance duGénéral.
Or , comme la plupart des Couvents de notre
Province de Gueldre ont , juſqu'à préſent , dépendu
des Supérieurs domiciliés dans les Pays Bas , nous
avons ( à Berlin , le 18 Février ) trouvé bon de
ftatuer & de déclarer , &c. 1 °. Que tous les Couvents
, &c. fitués dans la portion Pruffienne du
Duché de Gueldre , ſont déclarés indépendans de
tout Supérieur étranger & soumis aux Doyens ruraux
de chaque Diſtrict , ſous l'inſpection de l'Evêque
de Ruremonde. 2°. Il eſt enjoint à tous les
Supérieurs de Couvents , &c. de fournir , dans la
huitaine , à la Cour Suprême de Gueldre , une lifte
exacte des Religieux & Religieuſes . 4°. L'admiſſion
de tous Religieux étrangers , venans des Pays-Bas ,
eſt défendue ſans une permiſſion expreſſe de S. M.
4°. Il eſt interdit aux Moines mendians dont les
Couvents ſe trouvent hors du Territoire de S. M.
dans la Gueldre , d'y venir faire la quête. sº. Les
Supérieurs de tous les Couvents , &c. doivent , dans
l'eſpace de hoit jours , remettre à la Cour un état
détaillé , véritable & fincère de tous les biens , capitaux
, revenus , avantages , tant dans l'intérieur qu'à
l'extérieur du pays. 6°. Il faut que les Tribunaux
reſpectifs envoient dans la quinzaine à la même
Cour , une note convenable de tous les effets &
capitaux poffédés par les Couvents Regnicoles ou
étrangers , tels que lesMunster , la Chartreuſe de
Ruremonde , les Couvents de Camp , Keiſersbosch ,
Sainte-Elifabeth , les Freres de la Croix à Venlo
&c. en y anexant un état précis combien , déduc
tion faite des Charges , chaque Couvent a de revenus
dans le courant d'une année «.
ITALI Ε.
De LIVOURNE , le 12 Mars.
Nos lettres de Rome , en date du 27
is
( 202 )
Février , confirment le départ du S. P. qui
ſe rend à Vienne .
د
Le Fape a tenu avant-hier un Conſiſtoire danslequel
il a pourvu à differentes Eglises vacantes . S. S.
fit enſuite un diſcours au Sacré Collége , & lui notifia
ſon voyage à Vienne. Elle obterva qu'elle auroit
pu nommer un Légat à latere pour cette
miſſion , mais qu'elle n'avoit pas voulu l'expoſer
aux dangers de la ſaiſon . Elle fupprima enſuice la
bulle ubi Papa , ubi Roma , afin que s'il venoit à
mourir dans ce voyage , le Conclave pût toujours ſe
tenir à Rome. Comme le Cardinal Secrétaire d'Etat
eſt ſujet à de fréquentes incommodités , S. S. a laiffé
un billet cacheté de ſa main , dans lequel elle défigne
ſon ſucceſſeur en cas d'accident . Pendant
l'absence du Pape , le Saint Sacrement ſera expoſé
dans pluſie rs Eglifes , & on dira à la Meſle la
Collecte pro Peregrinantibus. Le Souveran Pentife
a fait emporter tous ſes habits de cérémonie ,
ſa thare , deux mitres précieuſes , du nombre de
celles qui fe coufervent au Château Saint Ange. On
dit que S. S. veut officier pontificalement dans la
Cathédrale de Vienne ; elle emporte auffi deux calices
d'or , & on a frappé par ſon ordre 800 médailles
dor du poids de 15 ſcudis, repréſentant d'un
côté les Apôtres. Saint Pierre & Saint Paul , & de
l'autre , fon buſte. Il a été déposé au Mont-de-
Piété 80,000 ſcudis pour les frais de ce voyage ,
& on a notifié , formellement à tous les Minſtres
étrangers la réſolution de S. S. «.
Le Pape eſt en effet parti le 27 après avoir
dit la Meſſe dans ſa Chapelle & en avoir
entendu une ſeconde au Vatican. Le 2 il
eft entré dans l'Etat de Veniſe , & le 8 ,
il étoit à Manroue ; par-tout le Clergé féculier
& régulier va au devant de lui à 2
& 3 lieues en proceffion.
( 203 )
>> Cette Ville , écrit-on de Fiume , devient de
jour enjour plus floriſſante par ſon commerce dont
les branches ſe multiplient. Pluſicurs compagnies
s'occupent principalement de la ſalaiſon des viandes
, & cette ſeule branche eſt d'autant plus confidérable
, que non-feulement elle emploie beaucoup
de bras , mais encore fait entrer beaucoup
d'eſpèces dans la Hongrie , qui a un pareil débouché
pour vendre les beſtiaux qu'elle nourrit
dans ſes prairies. On a procuré ici des cargaiſons
entières de viandes ſalées à des vaſſeaux ; on
y a préparé d'autres proviſions ſemblables , qu'on
doit emballer ; c'eſt ainſi que dans tous les tems des
villes qui ſembloient inconnues , mais vivant en
paix avec leurs voiſins , ont ſa profiter du malheur
de celles qui étoient enveloppées dans une guerre ,
pour s'agrandir & figurer entre les places commerçantes.
En une ſeule année , on a conſtruit ici beaucoup
de maifors & de magaſins " .
Selon les lettres de Tunis & d'Alger ,
l'intervention de la Porte auprès de ces
deux Régences , pour la reftitution des
vaiſſeaux Impériaux &Toſcans pris par des
corfaires de cette dernière ,a été ſuivie d'un
heureux ſuccès. Tous ces navires ont été
relâchés ; & celui du Capitaine Meyer recon
fuira leCapigi Baſchi,& le Commiffaire
Impérial , M. Simoni à Conſtantinople.
ESPAGNE.
De CADIX , le 26 Févrien
DEPUIS Dimanche dernier l'eſcadre de
M. le Comte de Guichen , compoſée de
svaiſſeaux de ligne , dont 3 à 3 pones , de
i6
( 204 )
2 fregates & un cutter , étoit retenue au
dehors de la baie par un vent affez fort ;
comme il s'eſt un pen calmé , l'eſcadre a
pu mouiller cette après-midi. Le Majestueux
ſeul étoit encore ſous voile à l'entrée de la
nuit , & il doit être mouillé actuellement.
Deux de nos vaiſſeaux ont mis à la voile
au moment où les François entroient. On
dit qu'ils vont croiſer ſur le Cap St-Vincent
, mais on croit plutôt qu'ils vont au
Détroit protéger les tranſports des troupes
qu'on attend de Mahon au camp de Saint-
Roch .
L'arrivée de M. le Comte de Guichen
achèveroit de nous tranquilliſer ſur le ravitaillement
de Gibraltar, ſinous ne ſavions pas
que les Anglois ſont dans l'impuiſſance de
venir au fecours de cette fortereſſe avec des
forces capables de ſe meſurer avec les
nôrres.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 18 Mars.
La Gazette de la Cour qu'on attendoit
avec impatience le 12 de ce mois , a paru
à l'ordinaire ; l'extrait qu'elle contenoit de
la dépêche de l'Amiral Hood a bien rabattu
des nouvelles brillantes qu'on s'étoit empreflé
d'annoncer. Non-ſeulement St-Chriftophe
n'a pas été repris , inais la poſition
de notre eſcadre à Baſſe-Terre ne garantit
point cette Ille , qui peut-être en ce moment
( 205 )
a changé de maître. Un de nos papiers en
rendant compte de la lettre de l'Amiral , a
fait les obſervations ſuivantes.
Le 24 Janvier , Hood avec 29 voiles , dont 22
vaiſſeaux de ligne étoit à la hauteur de l'Iſſe de Nevis ;
il y apprit que le Comte de Graſſe avoit quitté la rade
de Baſſe-Terre , & le 25 il parvint à la gagner luimême
& à s'y emboſſer , & laiſſant engager une
partie de ſon arrière-garde. On part de là pour faire
l'éloge de ſa manoeuvre ; elle en mérite fans doute ;
mais le Comte de Graſſe avant de quitter la baie
de Baffe Terre , avoit détruit & raſé les forts qui
la commandent. Dès l'inftant ſes tranſports n'y
étoient plus ; Hood s'y emboſfant , n'a fait que ſe
mettre dans le cas d'éviter le combat qu'on lui préſentoit.
Le Comte de Graſſe , ajoute-t- il , l'a attaqué
dans la matinée & la journée du 26 , fans faire fur
ſa ligne une impreſſion viſible , & depuis il s'eſt tenu
à une diſtance où il eſt en sûreté ; ce qui n'eſt aſſuré.
ment pas douteux , puiſque juſqu'au 7, date des dépêches
de l'Amiral , il ſe montroit journellement de
vant la rade de Baſſe-Terre , ce qui prouve qu'il
n'a pas tant ſouffert que vent le faire entendre
l'Amiral , & qu'il n'a pas débarqué mille bleflés à
Saint-Eustache ,ſuivant des avis reçus du rivage.
(Et quel eſt ce rivage ? ) Mille bleffés n'entraîneroient
pas moins de soo tués ; ce qui ſeroit
énorme vis à-vis de notre perte , qu'on dit être de
257 tués ou bleſſés. En ajoutant que M. de Graſſe
fe montre tantôt avec 29 vaiſſeaux, tantôt avec 32 ,
on nous apprend qu'il a été joint par M. de Vau
dreuil , & fans doute la plupart des tranſports du
premier convoi de Breſt. L'Amiral débarque le 28e.
& le 69e. Régiment , & deux Compagnies du 13 .
Le Général Prescot repoufſe les Ennemis avec une
perte confidérable. Le Général Scheene a auffi
contribué à les mettre en déroute. Ce ne font-là
( 206 )
que des mots : ces vainqueurs ſe retirent à l'ap
proche du Marquis de Bouillé , enfin l'Amiral les
renvoie le premier Février à Antigoa , parce que
toute communication est coupée avec Brimstone-
Hill. Il a demontré par-la qu'il a perdu tout efpoir
de le fecourir , ſoit par mer , ſoit par terre.
Il le prouve encore en convenant lui - même
qu'un combat ne pouvoit pas décider du fort de
I'lle. Brimstone-Hill eft ferré de près ; 800 hommes
le défendent ; l'armée qui l'affiége eſt ſoutenue par
une efcadre ſupéricare , qui n'a quitté Baſſe-Terre ,
qui en eft à 4 lieues , que pour ſe rapprocher en
moullant à la pointe de Sable qui n'en est qu'à une
& demie.
On peut remarquer encore ſur la lettre
de l'Amiral Hood , qu'elle eſt datée du 7
Février , & qu'il ſe borne à rendre compte
des évènemens juſqu'au 1 ; ce qui fait une
lacune que , fans doute , le Ministère a jugé
à propos de ne pas remplir. Les lettres particulières
vont juſqu'au 10 , & alors l'Ifle
n'étoit pas repriſe ; le Marquis de Bouillé
étoit toujours dans les fonds de Brimstone-
Hill , & l'eſcadre Françoiſe devant Old-
Road , ce qui prouve que les François ne
fongeoient point à retirer leurs troupes ; leur
Général s'eſt fortifié ; il a employé à ce travail
les Nègres du Pays. Loin d'avoir brûlé
quelques plantations , comme on l'avoit
dit , il a publié une proclamation , par laquelle
il défend le pillage à ſes troupes .
Les premièr s nouvelles qu'on attend de
ces contrées ſeront ſans doute intéreſſantes ;
elles n'étonneront pas , ſi elles apprennent
la priſe du fort ; s'il peut tenir affez pour
( 207 )
donner à Rodney le tems d'arriver , l'ifle
peut être ſauvée ; & les troupes Françoiſes
regagneront la Martinique ; il n'y aura ni
perte ni gain de part & d'autre ; nos ennemis
auront manqué une expédition , & nous en
ferons quittes pour avoir eu beaucoup d'inquiétudes
.
>>> Le Colonel Balfour , lit-on dans quelques lettres
de Charles-Town , s'étoit extrêmement fortifié . On
conſtruit un nouveau fort dans l'Ile de Sullivan ; on
voudroit bien élever de nouveaux ouvrages pour
la fûreté du port ; mais les matériaux manquent.-
Le brave Colonel Laurens , lit- on dans d'autres lettres
, commande à John's-Iſland , que les troupes
Britanniques ont abandonné à ſon approche avec la
plus grande précipitation. La garniſon de Charles-
Town eſt dans la plus grande detrefle. Le be fqui
eſt preſque pourri ſe vend 14 d. ſterl. la livre . Le
Commandant en chef n'oſe faire fortir ſes troupes ;
elles ſont preſque entièrement compoſées d'Allemands
, qui déſertent par bandes à la première occaſion
qui ſe préſente . Charles-Town eſt prefque
entièrement bloqué par l'armée du Général
Gréen. Les Américains font maîtres de John's-Iſland ,
le principal endroit d'où la garniſon de Charles-
Town tiroit ſes provifions. Le mont Pleaſant , en
face de cette ville , eſt pareillement en leur poſleffion .
Le ſeul parti qui reſte a prende pour couper à la
place toutes les communications eſt James Iſland
où l'armée Américaine paſſera quand elle voudra ,
cette Iſle n'étant ſéparée de celle John's -Iſland que
par une crique.
S'il faut en croire quelques-uns de nos
papiers , les nouvelles de l'Inde reçues le
15 portent , qu'enfin le Chevalier Edouard
Hughes a conclu la paix avec les Marates.
( 208 )
Onprétend auffi que nous avons obtenu de
grands avantages contre les Hollandois , à
qui l'on dit que nous avons pris quelques
vaiſſeaux richement chargés & quelques
établiſſemens ; on parle même de ſuccès
contre Batavia , ce magaſin du commerce
de la République , mais il paroît que nos
expéditions ne font encore qu'en projets.
Pour nous infpirer de la confiance , on nous
préſente l'état ſuivant de notre eſcadre dans
l'Inde. Le Superbe , le Sultan , le Héros , de
74 , l'Eagle , l'Exeter , le Worcester , le
Monmouth ,le Burford , le Magnanime ,de
64, & le Monarque , de 60 ; ce qui , joint
à l'eſcadre du Chevalier Bickerſton , formera
15 vaiſſeaux de ligne.
Ce fut le 11 Mars que le Lord North expoſa
le tableau des taxes qu'il avoit annoncées : » La
fomme, dit-il , à laquelle j'ai à pourvoir pour payer
l'intérêt de l'argent avancé au Gouvernement , eft
de 793,125 liv. Voici les différens objets ſur lefquels
j'ai à propoſer des taxes. - La bière ſur
laquelle je me propoſe d'en mettre une, eſt la bière
tent, que l'on eft dans l'uſage de boire à table :
elle eſt déja impoſée à 6 ſchellings par baril , &
fe vend 7 l. 4 d.; elle devroit ſupporter le droit
de la bière forte , qui eft de 8 ſchellings par baril.
Toute bière au-deſſus de cette bière tent paie un
droit particulier qui la rend ſuſceptible d'être venduedix
ſchellings par baril, Les Braffeurs en ayant
fait à 12 & à 14 ſchellings par baril , n'ont cepen
dant payé pour cette bière que le droit de la petite
, qui eft de deux ſchellings ; ce qu'ils ont fait
illégalement par connivence avec les Officiers de
l'Acciſe ; & par une ſuite de cette même connivence ,
ils cherchent à s'exempter de payer pour la bière à
( 209 )
14ſchellings , un droit plus fort que celui ſur la
petite bière. Pour prévenir une fraude pareille dans
les revenus publics , je penſe qu'il feroit convenable
que le Parlement déterminât la bière ſujette au
droit moyen , & l'autre à celui de la bière forte.
Je propoſe en conféquence de permettre que la
bière qui ſe vend 14 (chellings le baril , ſupporte lc:
droit moyen de 2 f. par baril , & que l'on ajoute
un ſchelling de plus par baril; comme auffi de retirer
la déduction de 6 d. par baril , allouée juſqu'à
préſent par forme de remiſe ſur la drèche. On
mettra fur toute bière au-deſſus de 6 ſchellings le
baril , un droit de 3 f. par baril , & fur toute bière
au-deſſus de 14 ſchellings le baril , le droit de la
bière forte , qui eſt de 8 ſchellings. On braffe annuellement
5,600,000 barils de bière,le ſchelling
additionnel ſur chaque baril produira 28,000 liv . ,
& les fix deniers déja alloués pour la drèche ,
14,000 ; ce qui fera une ſomme additionellle de
42,000 1. par an . -Juſqu'à préſent le droit a été
des ſchellings pour chaque permiſſion de vendre
du thé , & le nombre de ces permitions monte à
35,000 . Je propoſe fur cet objet un droit additionel
des ſchellings. On dira qu'il provoquera encore la
contrebande. Mais le thé qui paſſe en contrebande
étant vendu avec permiffion comme celui qui eft
enregiſtré à la Douane , il eſt juſte que ceux qui
font le commerce de marchandiſes de contrebande
paient la permiſſion auffi-bien que ceux qui vendent
des marchandiſes légales. D'ailleurs le thé eſt un
article de luxe , & par-la propre à la taxation.
Néanmoins , dans cette impoſition , mon objet eſt
de partager les Marchands de thé en différentes
claſſes , & de proportionner la taxe à l'étendue de
leur commerce. Je porte le produit total des
certificats pour le thé , à la ſomme de 48,750 liv.
-
C'est avec regret que je propoſe une taxe addiwonnelle
ſur le ſavon; mais elle ne ſera point à
( 210 )
charge aux pauvres. Je lève un droit additionnel
fur cet article , de préférence à celui du cuir & de
la chandelle , parce que les pauvres ne conſomment
point de ſavon , les Citoyens de cette claſſe faiſant
communément uſage de cendre de bois au lieu que
le cuir & la chandelle ſont des articles d'une néceſſité
indiſpenſable. La preuve que ce droit ne ſera point
une charge , c'eſt que le prix du ſavon eft tombéde
72 ſchel. à 56 par quintal , & que ſelon toutes les
apparences , il diminuera encore. Il y a 7 ans qu'on
n'a impoſé de droits ſur cet article ; & comme parmi
la claſſedu peuple la plus pauvre , il ne s'en conſomme
pas plus d'un quarteron par ſemaine , la taxe de
3 farthings ne ſera pour les familles pauvres qu'une
chargede 9 den. 3 farthings par an. Le produit total
decettetaxemontera, ſelon mon calcul , à 104,500 1.
--- Diverſes circonstances ont fait conſidérablement
augmenter le prix du tabac. Les principales font: la
priſe de l'Ifle Saint-Eustache , dont on en tiroit beaucoup
avant la rupture avec la Hollande; & le blocus
de la Cheſapeak par les François qui ont intercepté
cette route. Cette hauſſe n'a caufé aucunes plaintes ,
&n'en a point diminué la conſommation. Son prix
auterme moyen le plus haut a été de 2 f. 6 d. la
livre; mais comme on a ouvert un marché avec les
Danois , & qu'après la priſe d'York-Town on en a
acheté 300 bariques à 20 l. le quintal, qui ont été
envoyées à New-York , d'où elles pourront venir
dans le courant d'Avril , de Mai & de Juin , il faut
néceſſairement qu'il baiſſe. Son prix moyen actuel
eſt de 2 (. 1 d.; le nouveau droit que je propoſe de
4d. par livre , le feroit monter à 2 f. 6 d. la livre ,
ce qui produira 141,333 1. - Comme il y a une
différence entre le droit ſur les eaux-de-vie de Flandres&
le droit ſur celles de France , toutes les eauxde-
vie importées ici entrent ſous le nom d'eau-devie
de Flandres , quoique ce pays ne produiſe pas de
vin. Je propoſe donc de mettre au même taux les
( 211 )
droits fur les eaux-de-vie Françoiſes & Flamandes,
ce qui pourra produire environ sooo 1.-Je propoſe
ſur le ſel un nouveau droit de 10 den. par boilſeau
, cela n'augmente que d'un farding (liard ) par
livre le prix de cette denrée , & cela produira
60,000 livres . Indépendamment de cette taxe ſur le
ſel ordinaire, je propoſe de mettre une taxe de 20 f.
par quintal ſur les ſels médicinaux que je préſume
pouvoir produire soool. , faiſant en tout 65,000 1.
Sans
Je paſſe aux taxes nouvelles . La première eſt une
taxe annuelle ſur toutes les ſommes d'argent aſſurées
ſur une maiſon ou ſes meubles contre le feu, en proportion
de la ſomme afſurée. Elle ſera de 18 den. fur
chaque cent livres aſſurées. Les ſommes aſſurées par
les divers bureaux me paroiſſent former l'état ſuivant
: Sanfire 90 millions; Bourſe royale , 25 mil-
Tions; Affurance de Londres , 8 millions ; Hand in
Hand , 15 millions ; Union , 10 millions ; Westming
ter de 9 à 10 millions ; total 158 millions .
compter un autre bureau établi pour les rafineries
de ſucre. Ce total pourroit fort bien être évalué
à Iso millions , mais je ne le fais monter qu'à
100 millions , ce qui produira 112,000 1.- Je propoſe
un contrôle de 3 den. ſur toutes les lettres
de change du Royaume , promeſſes par écrit & billets
non payables à vue & tirés au-deſſous de sol. ,
& de 6 den. pour tous ceux au-deſſus de so. Je ne
puis pas calculer précisément la ſomme que ce contrôle
produira , mais je connois un Banquier de ce
pays qui tire annuellement 13,000 billets , & comme
il y a en Angleterre 900 villes de commerce qui ,
l'une dans l'autre , peuvent tirer 4 à 5000 billets
chacune , indépendamment de la ville de Londres
qui en tire bien par an 4,000,000 , ce contrôle de
3 den. pourra produire 50,000 1. Cette ſomme ſera
perçue par les Officiers du contrôle. Les droits
que je propoſe ſur l'entrée aux ſpectacles & autres
lieux d'amusement public font : un droit de 3 den.
( 212 )
par ſchelling , 6 den. ſur tout l'argent d'entrée audeſſus
d'un tchelling juſqu'à cinq ; - 6 den. fur tout
l'argent d'entrée depuis s ſchellings , à l'exception
deceux où il ſe vend du vin & de la bière , & alors
il ſera prisjuſqu'à une demi-guinée;- 1 f. fur tout
l'argent d'entrée depuis une demi-guinée juſqu'à une
guinée ; - 2 f. 6 den. fur tout l'argent d'entrée
pour une guinée & au- deffus ;;- 5 f. & le prix d'une
permillion pour chaque nouvelle repréſentation. J'évalue
le produit de ce droit pour les Théâtres de
Drurylane , Covent-Garden , Haymarket , l'Opéra ,
Sadler'Twells , Ranelagh & le Vauxhall à 20,000 1. ,
&le produitdans les provinces à 10,000 l. , ce qui
fait en tout 30,000 1. Les Cailliers des théâtres
le payeront tous les mois aux Receveurs des droits
de timbre.
Le Lord North diviſa le droit de tranſport des
marchandises en 3 claſſes; le cabotage , la navigation
intérieure ſur les rivières & canaux , & le tranf
port par terre. Le tranſport par terre payera en proportion
des roues & du poids. Toutes les voitures
ayant des roues excédant 9 pouces , 3 d. pour 100 ;
9 pouces , 3 d. & demi pour 100 ; 6 pouces , I d.
3 tiers pour 100 ; petites roues , I den. & demi
pour 100 ; charettes , 1 den. un quart pour 100.
Il exempte du droit le charbon , le bled, & tous les
objets propres à l'engrais , & évalua le produit dans
Londres à 48,235 liv. 8 f. 4den. & dans les Provinces
au quart de cette ſomme , ce qui fait en tout
63,294 1. -Je propoſe à l'égard des tranſports par
cau, un droit d'un liard par mille ſur chaque tonneau,
ce qui rendroit I den. pour too pour 80 milles ;
&en évaluant la navigation intérieure de la G. B. à
2387 milles , dont la Tamiſe en forme o ou au
moins 75 ; d'après un calcul combiné de ces milles
avec le poids des marchandises tranſportées , je
conclus que le produit feroit de 163,410 liv. par
année. J'eſtime que les bâtimens deſtinés au cabotage
( 213 )
font annuellement du port réuni de 160,000 tonneaux.
La taxe fera de 3 d. par tonneau , à l'exception
du charbon,& fon produit de 12,000 liv.
Mon projet avoit été de mettre une taxe d'un
denier fur chaque reçu ; mais voyant qu'elle étoit
déſagréable au Public , j'y ai renoncé. Il fixa ainſi
le montant de ces taxes :
L'Acciſe , •
Les Douanes
Le Sel ,
•
,
Droits qui feront payés aux Receveurs
des droits de Timbre ,
•
• 195,250 liv.
146,333
• 65,000
390,000
796,583
• 793,125
3458
Total
Somme requiſe pour les beſoins de
l'année
Surplus .
• •
•
Il obſerva qu'il avoit en réſerve un ſubſide non
entamé , pouvant produire un fonds de 800,000 liv.
par année, & que le déficit des taxes précédentes
auquel il devoit être pourvu , n'étoit point de
'500,000 liv. Les motions du Lord North pour
porter les fubfides au Comité paſſerent unanimement
a.
-
Le 14 , le Procureur-Général propoſa le Bill
ſuivant pour autoriser le Roi à conclure la
paix où une trève avec l'Amérique. D'autant
qu'il eſt effentiel aux intérêts , au bien-
-être & à la propriété de la Grande-Bretagne & des
Colonies & Plantations de New-Hamshire, de Mafſachuffets-
Bay , de Rhode- iland , de Connecticut,
de New Yorck , New-Jerſey , de Pensylvanie , des
trois bas Comtés ſur la Delaware , de Maryland ,
de Virginie , de la Caroline du Nord , de la Caroline
du Sud & de la Géorgie dans l'Amérique Septentrionale
, que la paix , la correſpondance , la
communication & le commerce ſoient rétablis en
( 214 )
tr'elles. En conséquence, & pour mettre dans la
plus grande évidence le defir & l'empreſſement de
S. M. & de ſon Parlement , de mettre fin aux calamités
de la guerre , & un arrêté par ſa très-excellente
Majefté le Roi , avec & de l'avis & du conſentement
des Lords ſpirituels & temporels & des
Communes , compoſant le Parlement actuel , & par
l'autorité d'iceux , qu'il ſera & doit être permis à
S. M. de traiter & concerter , régler ou conclure
avec tous Corps ou Corps unis ou politiques , ou
tontes aſſemblées , ou aſſemblées , ou claſſes d'hommes
, ou toutes perſonnes , ou perſonnes quelconques
, une paix ou trève avec leſdites Colonies ou
Plantations , ou aucune d'elles , ou aucune partie ,
'ou partie d'icelle , nonobſtant toute loi , ou acte
du Parlement , matière ou choſe qui pourroient
y être en aucune manière contraires. Et à l'effet de
prévenir tout empêchement , obſtacle ou délai à
l'exécution des intentions de S. M. & de ſon Parlement
, qui pourroient provenir d'aucun acte ou
actes du Parlement , affectant ou concernant lefdites
Colonies ou Plantations. Il ſera de plus arrêté
par l'autorité ſuſdite , que pour la concluſion
& l'établiſſement d'une paix entière avec leſdites
Colonies ou Plantations ou aucunes d'icelles , S. M.
aura plein pouvoir & pleine autorité en vertu de
cet acte, par ſes Lettres-Patentes , ſous le grand
ſceau de laGrande-Bretagne, de révoquer , annuller&
détruire ou ſuſpendre pour un certain tems
l'opération & l'effet d'aucun acte ou actes du Parlement
, qui font relatifs auxdites Colonies ou Plantations
, ou à aucune d'icelles autant que cet acte
ou actes ſe rapportant à icelles , ou àaucune d'icelles,
ou à aucune ou aucunes parties d'icelles
clauſe , difpofition ou matière y contenant autant
que leſdites clauſes , diſpoſitions & matières , ſont
relatives auxdites Colonies ou plantations ou à
aucunes d'icelles , ou à aucune partie , ou parties
, ou toute
( 215 )
d'icelles. Et il ſera de plus arrêté que cet acte , relativement
à l'exercice des pouvoirs & autorités y
donnés à S. M. , continuera d'être en pleine force
juſqu'au....
Le 15 , la Chambre revint ſur la fameuſe motion
pour retirer la confiance du Parlement aux Miniftres
actuels. Le Chevalier John Roff, qui, felon ſes propres
aveux , avoit été longtems un des plus zélés
défenſeurs du Lord North & de ſes meſures , dit
qu'il avoit ouvert les yeux , & qu'à la vue de tous
les maux qui accablent fa patrie & de la ruine prochaine
dont elle eſt menacée , il ne pouvoit s'empêcher
d'attaquer lui- même celui dont il a trop longtems
ſecondé les opérations. Dans cette circonftance
, pourſuivit-il , je dois faire tout ce qui eſt
en mon pouvoir pour empêcher les auteurs de nos
calamités d'aggraver encore les maux de l'Etat , en
propoſant une motion tendante à déclarer que la
Chambre ne peut mettre plus long-tems ſa confiance
dans les Miniſtres actuels. Je n'ignore pas
que le Secrétaire de la Guerre s'eſt déjà opposé à
une motion ſemblable , ſous prétexte qu'elle inftruiſoit
nos ennemis de la détreſſe où nous ſommes
réduits. Merveilleuſe diſcrétion de vouloir leur
cacher un fait connu de tout l'Univers ! Le nouveau
Secrétaire de l'Amérique a fait une objection nom
moins ridicule , mais beaucoup plus impudente; il
a eu le front de demander où nous trouverions de
meilleurs Miniſtres . Cette queſtion eſt , ſelon moi ,
une des inſultes les plus graves que l'on puiſſe faire
à la Chambre. Les Miniſtres croyent - ils que leurs
places font héréditaires , ou du moins que ce ſont
des offices à vie ,pour regarder comme un attentat
à des propriétés particulières les efforts que l'on
fait pour les en deſtituer du conſentement général
du peuple ? Tous les talens , toutes les vertus , toute
la ſageſſe de la nation ſont-ils concentrés dans le
cercle étroit de l'adminiſtration actuelle ? Non , fans
( 216 )
doute, & les Miniſtres ont perdu ce qui ſeul peut
fontenir une administration , je veux dire la confiance
du peuple.-M. Harriſon infiſta ſur la néceffité
urgentede la réforme &de l'économie. Mais
c'eſt , dit-il , la choſe du monde dont on s'occupe
le moins. La preuve de cette inſouciance eft fous
nos yeux , puiſque nous voyons encore fur le bureau,
les rapports des Cmmiſſaires , des comptes
qui font là depuis fi long-tems ſans qu'on leur ait
donné la moindre attention , malgré les aſſertions
du Lord North , que tout le bien que l'on pouvoit
attendre , devoit provenir des opérations
des Commiſſaires. D'ailleurs on vient encore tout
récemment d'ajouter dix mille livres à la liſte des
penſions ſur l'Irlande ? M. Harriſon attaqua auſſi le
Lord ſur ces taxes , qui , ſelon lui , ſont oppreſſives ,
&àbeaucoup d'égards impraticables. Il remarqua
la déclaration faite par ce Miniſtre , qu'il se réfervoit
in petto des taxes qui monteroient à 800,000
livres . J'attribue , poursuivit- il , cette déclaration
du Miniſtre , au double motif de hauſſer l'intérêt
de l'emprunt , & d'inſulter la Chambre , en lui faiſant
voir qu'il eſt déterminé non-feulement àgarder
ſa place , mais à continuer la guerre & à donner
lieu à un nouvel emprunt aufli conſidérable. Il
finit par appuyer la motion , en diſant qu'il falloit
néceſſairement ſacrifier les Miniſtres ou la nation
&que c'étoit à la Chambre à opter.- Le Colonel
Onſtow parla fortement contre la motion. Le vrai
principe de nos calamités , dit-il , c'eſt la guerre
Américaine ,& non les progrès de cette guerre qui,
j'en conviens , n'a pas été heureuſe ,& cette guerre
a pour cauſe première la révocation de l'acte du
Timbre & l'acte déclaratoire , meſures auxquelles
le Lord North n'a eu aucune part , c'eſt l'ouvrage
d'une adminiſtration plus ancienne. Beaucoup de
Membres de cette Chambre y ont concouru dans le
tems. Le feu Lord Chatam lui-même , dont la mémoire
,
( 217 )
moire eſt en ſi grande vénération , eſt un des hommes
qui ont le plus contribué à la guerre d'Amérique.
Perſonne n'a mis plus de chaleur que ce Miniſtre
à aſſurer la ſuprématie de la G. B. ſur les
Colonies. Je me ſouviens encore de lui avoir entendu
déclarer à haute voix dans cette Chambre , que
>> ſi l'Amérique entreprenoit de fabriquer un bas ou
>>u>n clou , il inſiſteroit auſſi-côt ſur la taxation «.
-Eft-il raisonnable , après cela , de rejetter ſur le
Lord North le blâme de cette guerre. La Chambre
, dit M. Townshend , en adoptant la motion
actuelle , rendra un ſervice eſſentiel non-ſeulement
àl'Etat , mais au Roi , puiſqu'elle doit entraîner la
deſtruction des Miniſtres qui ont réduit ce pays du
plushaut point de gloire , au dernier degré de l'aviliſſement
& de l'opprobre. Ce qu'il y a de plus étran
ge , c'eſt lorſqu'on devroit s'attendre à trouver dans
les Miniſtres le ton du repentir & de la contrition
qui leur convient ſi bien après tous les affronts &
toutes les calamités dont leur ignorance & leur
ineptie ont accablé la nation , nous les voyons toujours
perfifter avec la même opiniâtreté , dans le
ſyſtême de conformer notre ruine. Eft-il ici un
ſeul Député perſuadé au fond du coeur , qu'il ſoir
poſſible à la Chambre de laiſſer plus long-tems ſa
confiance à une adminiſtration qui en a abuſé d'une
manière ſi conſtante & fi odieuſe ? Les Miriſtres ontils
adopté aucune des meſures que la Chambre a
jugées indiſpenſablement néceſſaires dans les circonf
tances actuelles , ſans l'avoir auparavant combattue
par tous les moyens qui étoient en leur pouvoir ;
& lorſqu'ils ont vu toute leur oppoſition inutile , ils
ont ſuivi humblement le plan de conduite que le
Parlement leur avoit tracé , & qui étoit directement
contraire à leurs principes ? Les Miniſtres ont beau
afficher la droiture & la loyauté , il ne faut que
jetter les yeux ſur la réponte du Roi , à l'adreſſe de
la Chambre , réponſe qu'ils ont dictée à S. M,,
30 Mars 1782. k
( 218 )
pour y reconnoître le même eſprit de fantaiſie ,
de fubterfage &de duplicité , qui a toujours caractérisé
la conduite de l'adminiſtration dans la
Chambre. On n'y trouve rien qui ſoit énoncé
d'une maniere claire & préciſe ſur le ſentiment de
laNation , dont cette adreſſe étoit l'organe. Nous
ignorons aufſi parfaitement les intentions réelles de
la Couronne , que ſi nous n'avions jamais reçu cette
réponſe. J'eſpere que la Chambre fera connoître aujourd'hui
d'une manière ſenſible l'intérêt qu'elle
prend à la ſituation de cet Etat infortune , &
qu'elle préviendra , s'il eſt poffible , la ruine prochaine
dont il eſt menacé , en éloignant pour jamais
ceux qui ont attiré ſur lui tant de calamités.
-Le Lord North ſe plaignit de l'injuſtice des griefs
qu'on lui imputoit. On m'accuſe , dit-il , d'aimer à
plaiſanter dans la Chambre & à tourner les choſes
en ridicule. Je ne cherche point àplaiſanter ſur des
affaires ſérieuses ; mais je n'enviſage point ſous ce
point de vue tous les ſarcaſmes décochés contre
moi . En vérité , ils ne méritent pas que je les repouſſe
ſérieuſement. M. Townshend , qui vient de
parler en dernier lieu , ne me connoît que depuis
très-peu de temps ; & s'il m'eût connu davantage ,
jeme flatte qu'il ne ſe ſeroit pas emporté avec tant
de violence contre moi. Il m'accuſe d'avoir trompé
la Chambre & la Nation , en avançant que les Puifſances
voiſines nos ennemies , avoient des intentions
pacifiques dans le tems même qu'elles faisoient des
préparatifs contre nous. Ma juftification , ainſi que
celle des Miniſtres de Sa Majefté , eſt toute ſimple :
nous n'avons donné au Parlement que les aſſurances
que nous avions reçues ; fi nous avons été trompés
, c'eſt une faute de notre jugement , & non pas
de notre coeur; nous n'avons pas eu intention d'en
impoſer au Parlement. On me reproche encore
d'être l'auteur de la guerre Américaine , &de l'avoir
dirigée ſur des principes contraires aux intérêts &
1
( 219 )
à la Conſtitution du Royaume. Je nie d'abord que
je fois l'auteur de la guerre d'Amérique. Les ſemences
de cette guerre avoient été jettées avant mon
entrée dans le ministère ; ainſi , c'eſt aux Adminiſtrations
précédentes qu'elle doit être attribuéc.
Quant au principe ſur lequel elle a été continuée
jedirai , commej'ai toujours dit , que ce principe eft
vraiment Anglois ; & qu'en qualité d'Anglois , je
puis & dois même le ſoutenir relativement à la
ſuprématie , fi ce n'est au revenu. A l'égard de la
motion actuelle , j'avoue qu'elle me paroît plus
raiſonnable que celle qui a eu lieu pour le même
objet la ſemaine dernière. Dans la première ,
le parti de l'Oppofition a propové , felon la coltume
, une ſuite de metions , trois deſquelles contenoient
des vérités incontestables ; mais dont il a
voulu tirer de fauſſes concluſions. La queſtion dont
il s'agit aujourd'hui , n'est- ce pas la même choſe ?
Je defire fincérement une réunion de Partis; je ne
m'y ſuis jamais oppoſé ; j'ai au contraire to jours
ſouhaité une pareille adminiſtration; & fi elle n'a
pas cu lieu ce n'eſt pas ma faute. Cependant je ne
crois pas que la préſente motion puiſſe la procurer.
Au ſurplus , s'il eſt poſſible de former une réunion
qui donne de l'énergie aux meſures du Gouvernement
, tous mes voeux feront remplis. Je ne ſerai
pointMembre de cette réunion , mais je lui ſouhaite
toute la proſpérité imaginable. Enfin , fi l'Oppofition
préſume qu'il eſt prudent de renvoyer les
Miniſtres actuels avant d'avoir formé une nouvelle
adminiſtration , je vote pour la motion mise en ce
moment-ci ſous les yeux de la Chambre.- M. Welbore
Elis , dit qu'il étoit de la dernière imprudence
à la Chambre , de demander le renvoi des Miniſtres
du Roi avant que cette réunion ſi déſirée eût lieu ,
attendu que les affaires ſe trouveroient dans la plus
grande confufion. La première motion avoit été
rejettée à la pluralité de dix voix pour le Ministère ;
k 2
( 220 )
elle le fut encore à la pluralité de 236 contre 227.
Les Miniftres en eurent , & on ne doute point
qu'ils ne ſe les fuffent aſſurées. On croit même que
-le triomphe de l'Oppoſition fur la guerre Américaine
, eſt leur ouvrage ; que n'ofant revenir euxmêmes
ſur leurs pas , ils ont été bien aiſes de s'y
faire forcer par le Parlement.
On a reçu des lettres de Gibraltar , où
il eſt dit que s bâtimens marchands y font
arrivés de Londres avec un autre de Corke ;
ils étoient chargés de proviſions pour la
garnifon. Parmi les lettres il y en a une du
29 Janvier , où l'on lit ces détails .
>> J'ai la fatisfaction de vous écrire que nous
avons découvert un complot très-dangereux formé
contre la garniſon par les Eſpagnols. Il nous a
été découvert par un déſerteur Eſpagnol. Voici le
fait. Les Eſpagnols ont trouvé moyen noyen de corrompre
à force d'argent 13 hommes de cette garnifon
, & ceux-ci s'étoient engagés à ouvrir la porte
la plus voiſine du camp de Saint-Roch. En même
tems les barques canonuières de l'ennemi devoient
faire le plus grand feu & battre la pointe d'Europe
& le nouveau Mole afin de nous occuper
ailleurs , & alors toutes les troupes Eſpagnoles ſeroient
entrées l'épée à la main. Cette opération
devoit s'effectuer dans la nuit même. Les ſoldats
qui devoient nous trahir ont été exécutés hier. Les
provifions font fort chères . Les troupes ſont pleines
de ſanté & de courage, il faut eſpérer que tout
ira bien " .
Cette lettre eſt ſans fignature , & ne mérite
par-là pas grande confiance.
>> La faillite de la maiſon de Brown & Collinfon
& Compagnie , eſt un des évènemens qui ont porté
le coup le plus terrible au crédit public depuis la
guerre , & il y a tout lieu de craindre qu'elle n'ait
( 221 )
.
pour les particuliers des ſuites encore plus funeſtes
que la banqueroute de Fordyce , qui a tant fait de
mal. Les Banques de Portsmouth , Plymouth & de
Bristol , ainſi que celle de Cornouaille , étoient en
correſpondance avec la maiſon Brown , & ayant
acheté la majeure partie de la 'Tontine d'Irlande ,
elles avoient constamment une ſomme de 1 50,000 1 .
pour intérêt des annuités qui paffoient par leurs
mains. On évalue leur circulation d'argent à 200.000
liv. par ſemaine. Le Lord Sandwich & d'autres
Miniſtres faifoient des affaires avec cette maiſon.
La cauſe de ſa banqueroute a été un prêt indiſcrer
de 200,000 1. à une maiſon de Suede.Au furplus le
Gouvernement ne perd pas beaucoup à cette faillite.
Elle occafionnera quelques retards à la partie de
l'argent public qui pafſſoit par ce canal pour le
paiement de la Tontine de Dublin ; mais ces délais
ne feront pas longs «.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 26 Mars. :
LE 17 , la Baronne de Coëtloſquet a cu
l'honneur d'être préſentée à LL. MM. &
à la Famille Royale par la Vicomteſſe de
Coëtloſquer. Le même jour le Baron de
Choiſeul , Ambaſſadeur du Roi près de S.
M. le Roi de Sardaigne , a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par le Comte de
Vergennes , & de prendre congé pour retourner
à Turin. Le Comte de Grais
Miniftre Plénipotentiaire près le Landgrave
de Heffe-Caflel , de retour par congé , a eu
auſſi l'honneur d'être préſenté le même jour
à S. M. par le Miniſtre des affaires étrangères.
k3
( 222 )
,
Le Cardinal de Rohan , Grand-Aumonier
de France , a préſenté au Roi le Recueil
de toutes les Délibérations priſes depuis
1763 par le Bureau d'Administration
du Collège de Louis-le-Grand & des Colléges
y réunis. Ce Recueil rédigé par le Préfident
Roland , l'un des Adminiſtrateurs
donne ſur les différens Colléges réunis , leurs
Fondateurs , leur Adminiſtration , ainſi que
fur celle du College Louis-le Grand , toutes
les connoiffances qui peuvent mettre à portée
de juger de l'utilité de la réunion . S. M.
l'a reçu avec bonté & a bien voulu en témoigner
ſa fatisfaction .
De PARIS , le 26 Mars.
Les derniers avis que l'on avoit reçus
de Londres , faifoient attendre avec impatience
les lettres particulières poſtérieures
au 12 , pour ſavoir à quoi s'en tenir fur
les bruits qu'on avoit fait courit relativement
à l'attaque de St Christophe . Elles ont
détruit les exagérations que l'on avoit lieu
de ſoupçonner , & auxquelles il étoit naturel
que ſe livraffent les partiſans du Miniftère
, dans des circonstances auffi embarraffantes
que celles où il ſe trouvoit par les
progrès de l'oppoſition au Parlement , & les
démarches qui en étoient la ſuite. Ces nouvelles
ne font pas arrivées avec la promptitude
ordinaire. Deux malles ont manqué
fucceffivement , par les tempêtes qui ſe ſont
fait fentir dans la Manche le 13 , le 14 &
( 223 )
le 1 s de ce mois. On mande de Calais , de
Dieppe & de toute la côte de Normandie ,
que tout ce qui s'eſt trouvé en mer à cette
époque , s'il n'a point péri , doit avoir prodigieuſement
ſouffert. Les débris des vaifſeaux
naufragés , la quantité de navires
échoués , annoncent chaque jour qu'on avoit
eu raiſon de ſoupçonner que ces coups de
vent ſeroient funeſtes à nos ennemis. Ils
avoient fait partir le I des Dunes une
flotte de 72 bâtimens, ſous l'eſcorte de 4
vaiſſeaux de ligne & de quelques frégates.
Ce convoi a été totalement détruit , s'il faut
en juger par le grand nombre de bâtimens
qui ont été jettés à la côte. On
en compte is ou 16 fur celle de Calais ,
parmi leſquels eſt une caiche de 12 canons.
Les équipages qu'on eſt parvenu à ſauver
dépoſent avoir vu ſombrer une de leurs
frégates de 36 canons. Ils ne ſavent ce qu'eſt
devenue l'eſcorte . Comme elle eft compoſée
de gros vaiſſeaux , elle aura peut- être un peu
mienx réſiſté à la tempête. Les corſaires de
Dunkerque & des autres Ports de Normandie
ont mis à la voile auſſi-tôt que le vent
s'eſt appaiſé ; on ne doute pas qu'ils ne ramènent
pluſieurs navires de ce malheureux
convoi.
Voilà ce que l'on écrivoit de Calais le
15; les lettres du 17 ont confirmé tous ces
détails , en annonçant l'arrivée dans ce Port
de 3 paquebors de Douvres ; les paſſagers
parloient en effet d'un combat entre M. de
,
k 4
( 224 )
Graffe & l'Amiral Hood , mais ils convenoient
qu'il n'avoit point été déciſif. Par
ces mêmes paquebots on a reçu des papiers
de Londres , qui nous ont inſtruits de la
fituation de M. de Graffe & de M. de Bouillé
à St- Chriftophe , de l'ardeur avec laquelle le
dernier continue le fiége de Brimstone-Hill ,
qui doit enfin tomber , de la facilité avec
laquelle il peut rembarquer ſes troupes à
bord de l'eſcadre , s'il réſiſte , & de l'inaction
à laquelle eſt réduit l'Amiral Hood
avec ſa flotte maltraitée à Baffe-Terre , où
il n'y a rien pour le réparer ,& où ſes malades
& fes bleffés l'embarraſſent beaucoup.
Le ſurlendemain 19 il eſt venu à Calais
d'autres paffagers , qui ont débité que la
veille le Lord North & le Lord Sandwich
avoient donné leur démiflion, que Lord
Howe commande la flotte d'obſervation,&c.
On a cru , d'après l'arrivée de tant de
paquebots , que la communication entre
Calais & Douvres alloit être rouverte ; mais
on ſait qu'il n'y a rien de convenu à ce ſujet
entre les deux Cours; elles accordent bien
quelquefois à différentes perſonnes la permiffion
de prendre cette route ; mais le paquebot-
courrier ne l'obtient pas. Ainſi toutes
les nouvelles & les papiers que nous avons
nous ont été apportés par les Voyageurs.
Le Zodiaque , comme nous l'avons dit ,
eft rentré à Breſt le 15 de ce mois , en meilleur
état qu'on ne l'eſpéroit , après les tems
affreux qui ont régné. On travaille avec
beaucoup d'activité à la réparation des vaif
( 225 )
ſeaux de cette diviſion,& cet ouvrage avaice.
Nous avons ſur les chantiers un vaiſleau
de 74 , & il y a ordre d'en mettre un autre
de la même force. Ces vaiſſeaux feront prêts
au mois de Septembre prochain.
,
» Nous avons reçu , écrit on de l'Orient , des
lettres de l'Ile de France & du Cap de Bonne-
Eſpérance par les vaiſſeaux partis au mois de Novembre
dernier , qui ont touché à la côte d'Espagne .
Aleurdépart, notre eſcadre ſe préparoit à mettre à
la voile de l'Iſle de France , pour une expédition
dont on ignoroit l'objet. Les nouvelles de l'Inde à
cette époque ne fourniſſoient rien d'intéreſſant.
Hyder-Ali n'avoit fait aucun progrès ; il attendoit
l'artillerie , les munitions & les renforts qu'il demandoit
depuis un an . -Peu s'en eſt fallu que les
Hollandois n'ayent été indignement abulés par
un ennemi auquel tous les moyens ſont bons ,
& qu'ils n'ayent perdu l'une de leurs plus belles
poſſeſſions de i Inde. Les Anglois, comme l'on fait
avoient eu ſoin d'envoyer dans les contrées par
terre des exprès qui alloient annoncer une rupture
prochaine avec la Hollande. Leur eſcadre n'étant
pas alors en état de tenir la mer, & ne pouvant ſans
elle s'emparer de Ceylan de vive force , ils ufèrent
de rufe & imaginèrent de demander du ſecours aux
Hollandois pour quelques établiſſemens voiſins qui
étoient menacés. Les Hollandois ſe préparèrent à les
contenter , & ils avoient raiſemblé 20co hommes
debonnes troupes & naturels du pays qu'ils alloient
faire embarquer , lorſqu'ils reçurent du Cap un
Aviſo , qui les inſtruifit que la guerre étoit déclarée
contr'eux en Europe. Deux jours plus tard , Ceylani
étoit dégarni , & par conféquent certe Iſle auroit été
une conquête facile pour les Anglois « .
La Gazette de Madrid du 8 de ce mois ,
a donné la ſuite du journal de Mahon , avec
ks
( 226 )
l'inventaire de ce qui s'eſt trouvé dans le
fort St-Philippe. Il eſt à peu près tel que
nous l'avons rapporté. M. le Duc de Crillon
n'étoit attendu à Madrid que le 15 ou le
20. Il ne veut quitter Minorque qu'après
avoir vu embarquer toutes les troupes Angloiſes.
Les Généraux & les Officiers qui
avoient eu la permiffion de paffer par la
France , avoient quitté l'Iſle le 25 Février.
Le Général Murray a été à Livourne pour
y prendre ſa femme , avec laquelle il viendra
à Marseille ; quant au Lieutenant Général
Draper , il a été vu dans ce dernier Port
d'où il a paflé à Aix , où il s'eſt arrêté quelques
jours . Il n'y a que le Régiment de
Burgos , Eſpagnol , qui eſt reſté à Mahon ;
tout le reſte eſt au camp de St- Roch , où
l'on croit que M. de Crillon ſera rendu le
10 du mois prochain.
,
>> Les Capitaines des Corſaires le Sans-Peur ,le
Renaud & le Voltigeur , écrit- on de Dunkerque le
14 Mars , ayant diviſe quelques gens de leurs équipages
fur trois canots , ont pris for cette rade &
conduit en ce port , 2 bâtimens Anglois évalués enſemble
150,000 liv. , l'un étoit chargé de ſucre ,
café, thé , &c. & l'autre de balots de marchandiſes
fines ; 3 autres bâtimens Anglois ſont échoués à la
côte , deux près de Calais , & le troiſième chargé de
bois de conſtruction près de Gravelines «.
>> Il eſt entré le 13 dans ce port, lit-on dans une
lettre du Havre une priſe faite par le corſaire le
Voltigeurde Dunkerque. Ce bâtiment chargé de
fucre , café , ceton , bois de campêche , &c. avoit
étépris par les Anglois fur les Eſpagnols. Le même
corfaire a envoyé àCherbourg une autre priſe eſti(
227 )
mée 50,000 écus. On évalue la priſe Eſpagnole
à 100,000. Il entra auſſi le 11 dans ce port une priſe
faite par le corfaire le Commandant de Dunkerque ;
elle eſt eſtimée de so à 60,000 livres «.
L'inſtallarion de l'Archevêque de Paris
s'eſt faite le 20 de ce mois à l'Egliſe Cathédrale
de cette Ville , avec la pompe & les
cérémonies d'uſage en pareille circonstance.
Nous nous empreſſons de tranſcrire l'avis
ſuivant , qui intéreſſe les héritiers de Jean
Thiéry.
>> Le ſieur Hencart , Procureur au Bailliage Royal
d'Aveſnes en Hainaut , fait annoncer à ceux qui
ſe croient deſcendans en ligne directe de François
Thiéry & de Françoiſe Bricot , en leur vivant conjoints
demeurant à Château-Thierry , père & mère
de Jean Thiéry, mort à Veniſe en 1676 , qui a laiffé
une fucceffion auſſi immenſe qu'elle paroît inconcevable
, par ſon testament fait à Corfoue le 10
Février 1654 ; qu'ils peuvent lui envoyer la généalogie
de leurs branches de famille , quand même
elle ne ſeroit pas complette , avec les pièces juſtificatives
qu'ils ont , par un des plus éclairés de leurs
cohéritiers , muni d'une procuration la plus générale
poſſible , contenant le pouvoir de s'aflocier ,
à tels taux & conditions qu'il trouvera convenir ,
avec neuf autres branches des Thiery dudit Aveſnes
& des environs , qui n'avoient , pour ainſi dire ,
pas encore entendu parler de cette fucceffion , finon
depuis peu de tems , & qui viennent de former
entr'elles , pardevant Notaire , les 18 Janvier & 15
Février 1782 , un acte d'aſſociation pour partager
cette fucceffion , au cas de réuſſite , par ſonches ,
à compter de leurs aïeux , & enſuite par têtes :
cette procuration devra contenir pouvoir & poif
ſance de s'y joindre , aux conditions même que ,
quoique pluſieurs , ou qui que ce ſoit d'entr'eux ,
k6
( 228 )
ou des autres déja aſſociés , ne puiffent prouver
exactement , même point du tout , leurs defcendances
, lignées ou généa'ogie deſdits Thiéry , il
ſuffira qu'il n'y en ait qu'un ſeul d'entre tous ,
pour que les uns comme les autres foient admis au
partage , conformément audit acte d'aſſociation &
d'union , qui a été ainſi fait entre pluſieurs fouches ,
pour ſubvenir en commun aux dépenſes à faire ,
qu'une ſeule branche n'auroit ofé entreprendre ;
& attendu que la ſucceſſion dont s'agit eſt aſſez
conſidérable pour enrichir plus de soo familles ,
cette procuration devra s'étendre juſqu'aux cas
imprévus , & contenir un pouvoir général fur la
perſonne dudit ſieur Hencart , Procureur , établi
par leſdits actes d'aſſociation & d'union , de pouvoir
encore affocier d'autres ſouches ou branches
de Thiéry , fi le cas y échet , & de faire & faire
faire toutes les recherches néceſſaires , auxquelles
il commence à travailler pour former leſdites
généalogies : les intervenans devront aſſurer audit
fieur Hencart , comme ont fait les neuf branches ,
par leſdits actes d'aſſociation & d'union , le vingtième
, de ce qui pourra être touché de cette
fucceffion , par l'un ou l'autre des Aſſociés , pour
ſes vacations ſeulement , attendu -qu'il ne demande
rien & ne pourra tien prétendre , au cas que perfonne
ne puiſſe réuffir & ne touche rien ; mais ,
dans tous les cas , chacune fouche s'obligera de
lui fournir les avantes néceſſaires aux dépen'es
qu'il commence à faire , à ce ſujet , & qui ne ſeront
fütement pas corſidérables , non-feulement à
cauſe du grand nombre d'héritiers , mais encore
parce qu'en rapprochant les papiers les uns des
autres , on pourra bien plus facilement parvenir
à former exactement la généalogie de la ligne directe
dudit François Thiéry & de Françoiſe Bricot ;
ce qui paroît d'autant plus préſumable , qu'il n'y
aperſonne qui ait pu remplir cette preuve directe,
( 229 )
1
tandis qu'il n'en faut qu'un dans ces neuf branches
nouvelles , ou dans celles qui viendront s'y joindre
& accéder , pour y parvenir & ſe faire déclarer
les ſeuls héritiers légitimes de la ſucceſſion dudit
Jean Thiéry , qui auroient le droit d'exclure ceux
qui ſe prétendent reconnus pour ſes héritiers collatéraux
, en qualité de deſcendans de Pierre &
Claude Thiéry, oncles du Teftateur , par l'Arrêt
du Confeil d'Etat du Roi dus Octobre 1781 ,
parce que la ligne directe l'emporte fur les collarérales
, ſauf , comme il eſt dit au teſtament
dudit feu Jean Thiéry , de ne point abandonner
ſeſdits héritiers collatéraux , c'eſt-à- dire , d'avoir
ſoin d'eux : il auroit même pu dire de tous ſes
parens , car il étoit affez riche pour les rendre
tous à l'aife cc.
La Société Royale de Médecine tint le
19 Février dernier une ſéance publique. On
connoît la nature & l'importance des travaux
dont cette Société ſavante s'occupe ;
ils ont tous pour but des recherches intéreſſantes
pour l'humanité ; les Sujets des
Prix qu'elle propoſe , ainſi que les occupations
particulières de ſes Membres , tendent
à faire faire de nouvelles découvertes ou
de meilleures applications des anciennes
dans l'art de guérir.
Les deux Prix qu'elle décerna ce jour là , étoient
l'un de soo livres, fur les moyens les plus sûrs de
préferver les enfans en nourrice des accidens auxguels
la dentition les expoſe , & des remèdes lorf.
qu'ils en font atteints. L'autre de 300 , avoit pour
ſujet de déterminer quelles font les femmes qui
doivent s'abstenir de nourrir elles-mêmes leurs
enfans. Elle a partagé le premier entre M. Baumes ,
Docteur en Médecine de l'Univerſité de Montpellier,
( 230 )
réſidant à Lunel en Languedoc , & M. Marigues ,
Chirurgien-Major de l'Infirmerie de Vertailles.
Elle a donné le ſecond à M. Landais , Médecin &
Correſpondant de la Société aux Etfarts en Bas-
Poito 1. Elle a diſtribué en même tems des jetons
& des médailles aux Auteurs de Mémoires ſur la
conftitution médicale des ſaiſons , les épidémies
régnantes , la topographie médicale des différentes
villes ou cantons , l'analyſe & les propriétés des
caux minérales , les maladies des artitans , celles
qui font les plus répandues parmi les beftiaux.
-Le ſujet qu'elle a propoſé pour un Prix de400 liv.
qui ſera donné en 1784 , eſt d'indiquer quelles
font les maladies qui règnent le plus souvent parmi
les troupes pendant l'été , & en général dans les
tems des grandes chaleurs ; quelle est la méthode
la plus fimple & la moins diſpendieuſe de les
traiter , & quels font les moyens den prévenir ox
d'en diminuer les effets dans les pays très-chauds ,
comme dans les Iſſes du Vent & Sous le Vent. Les
Mémoires feront reçus juſqu'au rer. Décembre 1783 .
-Dans un Programme publié en 1781 , la Société
avoit demandé des renſeignemens fur les maladies
auxquelles les troupes font le plus expoſées pendant
l'automne ; & elle a reçu tant de Mémoires
dont elle a été ſi ſarisfaite , qu'elle a partagé le
prix ainſi que l'acceffit. C'eſt ce ſuccès qui l'a engagée
à propofer la queſtion que nous venons de
tranſcrire , & qui peut être regardée comme une
fuite de celle-ci.-Nous rappellerons ici les ſujets
qu'elle a propofés précédeminent pour l'année. 1783 :
Déterminer quel est le meilleur traitement pour la
rage. Le prix eſt de 1200 livres ; & les Mémoires
doivent être envoyés avant le premier Janvier 1783 .
- Pour cette andée , Prix de 300 livres , Mémoires
admis juſqu'au premier Juin. Expofer la nature ,
les cauſes , le méchaniſme & le traitement de lhydropisie
, & fur- tout faire connoître les fignes qui
1
( 231 )
fixent d'une manière précise les indications des
différens genres de secours appropriés aux divers
cas & aux diverſes eſpèces d'épanchement . 1783
Prix de 300 livres , Memoires non admis après le
premier Mai. Déterminer par l'analyse chymique ,
quelle est la nature des remèdes anti ſcorbutiques
tirés de la famille des plantes cruciferes . Les Mémoires
doivent etre adreſſés à M. Vicq d'Azyr ,
Secrétaire pe pétuel de la Société Royale.
La lettre ſuivante qui nous a été adreſſée
de Lyon , contient une obſervation qui mérite
d'être publiée .
>>>Je vous ſupplie , Monfieur , de publier l'obſervation
que j'ai l'honneur de vous adreſſer ſur la note
qui ſe trouve à la page 329 du quatrième volume
d'un ouvrage intitulé : Lettres écrites de Suifle , d'Italie
, de Sicile& de Malte , par M ***. Amſterdam
1780.- L'Auteur dit que , ſelon les procédés des
Anglois & des Liégeois , le charbon de terre n'eft
pas débituminifé au point de ne plus aigrir les métaux
qu'on traite par ſon moyen , & que lon ne ſauroit
s'en ſervir avec ſuccès dans aucun affinage ,
quoiqu'en ayent pu dire de contraire quelques Charlatans
en crédit; enſuite il explique pourquoi il penſe
que ce charbon ne peut être débituminiſé dans un fen
ordinaire.- Ce qui s'eſt paflé a Lyon en 1777 , eſt ſi
relatif à la matière de cette note , que la vérité , la
juſtice & l'intérêt des Arts ſe réuniffent , pour exiger
qu'on le rappelle à ceux qui l'ont ſu , & que l'on en
informe ceux qui l'ont ignoré . En 1777 M. le
Comte de Stuart , Chevalier de S. Louis , vint à
Lyon & me communiqua des procès-verbaux , defquels
il réfultoit qu'en employant des charbons de
terre , préparés ſelon fa méthode , il avoit traité
avec ſuccès de l'argent à Paris en 1775 & du fer aux
forges d'Aily & de Mevrain en Bourgogne. En 1776
& 1777 M. le Comte de Buffon avoit ſigné l'un de
( 232 )
ces derniers procès- verbaux. M. de Stuart me pria
de l'aider à faire connoître ce charbon à Lyon , & je
m'en occupai comme d'un devoir rigoureux. Nous
en conférâmes avec M. de Fleſſelles, Intendant de
cette Géneralité , qui ſentit aisément la grande im-
< portance de la choſe , & nous aida de tout fon pouvoir.
Il arriva bientôt à Lyon 30 à 40 milliers peſant
de ce charbon , tiré des mines de Monceflis , entre
Autun & Châlons - fur-Saone; il avoit été préparé
aux lieux de l'extraction . Le 22 Juillet 1777 les opérations
commencèrent. On fondit des piaſtres à l'affinage,
avec le charbon de M. de Stuart, ſans mêlange
d'aucun autre. Les lingots portés à la forge de
l'Argne furent forgés avec ce même charbon , & de
filière en filière ils ont été réduits en traits des plus
fins. Quant à l'affinage , dans d'autres laboratoires
, il a été fait plus de trente expériences , tantôt
ſeules, tantôt comparées avec les travaux au charbon
de bois , fur l'argent , le fer , le cuivre , fur
les couleurs à la porcelaine , dans des fourneaux à
vent, à ſoufflet , à manche. Quelques ouvriers ont
éprouvé que ce charbon avoit une activité qu'ils
n'en attendoient pas , mais on a été loin de la regarder
comme un défaut , puiſque la ductilité des métaux
n'en a pas reçu la moindre altération. Nombre
de Tireurs d'er , d'autres Artiſtes & quelques perſonnes
confidérables ont été témoins de ces faits .
Les Régiffeurs de l'affinage ſe ſont empreffés d'acheter
le charbon qui reſtoit après tant d'eſſais à ſon
avantage. J'ai rendu compte de ces détails à 12 ou 15
des Membres du Conſeil en particulier , & au Public
dans la Gazette du Commerce & des Arts du 16
Août de la même année 1777. Ainfi donc , il exiſte
un procédé ( que je n'ai pas ) & au moyen duquel le
charbon de terre peut être approprié à la fonte & à
la forge des métaux, enſorte qu'ils n'en contractent
aucune aigreur. Et ce procédé bien divulgué , bien
pratiqué, permettant de ſubſtituer dans des four(
233 )
4
neaux très-diſpendieux le charbon de terre au charbon
de bois , affureroit àjamais la conſervation des
forêts. J'ai l'honneur d'être &c. Signé BRISSON ,
Inſpecteur des Manufactures & Cenſeur Royal «.
Gabrielle de Mornay-Monchevreuil , Supérieure
de la Royale Maiſon de Saint-Louis
à St-Cyr , eſt morte le 8 de ce mois âgée de
86 ans. Elle avoit été élevée par l'illuſtre
inſtitutrice de cette Maiſon , & y a laiffé
des regrets univerſels.
Elifabeth- Françoiſe Parceval , veuve de
François Baftaud , Conſeiller d'Etat ,Chancelier
, Garde des Sceaux & chefdu Conseil
de Monſeigneur le Comte d'Artois , eſt
mort ici le 16 de ce mois.
Les numéros ſortis au tirage de la Loterie
Royale de France du 16 de ce mois , font :
78,36,14,82 & 23 .
:
>> Déclaration du Roi donnée à Versailles le ,
Mars , & enregiſtrée au Parlement le 12 , qui renouvelle
les défenſes faites aux Curés du Royaume de
s'aſſembler ſans permiffion ".
>>>Lettres - Patentes portant permiſſion d'établir
une Maiſon de charité à Champagnol en Franche-
Comté , données à Versailles au mois d'Octobre
1781. Il eſt intéreſſant pour le bien public de faire
connoître cet établiſſement que l'on doit au zèle
& à la charité éclairée du Curé de Champagnol ,
qui y conſacre toute ſa fortune ; & on ne peut trop
en propoſer l'exemple à tous ſes Confrères . Pour
donner une idée juſte de la ſageſſe des principes
fur leſquels est établie cette Maiſon de charité ,
&pour faire concevoir les avantages immenfes que
promettroient de pareilles inſtitutions multipliées
dans les Provinces , il ſuffira de rapporter le préambule
des Lettres - Patentes qui autoriſent celle - ci.
( 234 )
,
-Louis , par la grace de Dieu , &c. Notre cher
&bien-amé le fieur Jean-Joſeph Félix , Prêtre ,
Curé de Champagnol en Franche-Comté , Diocèſe
de Besançon , Bailliage de Poligny, Nous a trèshumblement
fait expoſer que , depuis plus de 14 ans
qu'il eſt pourvu de ladite Cure , il s'eſt occupé ſans
relâche a bannir la mendicité de ſa Paroiſſe en
encourageant la culture des terres ; que toutes les
épargnes qu'il a pu faire ſur les modiques revenus ,
tant de fon patrimoine, quede ſon Bénéfice , lequel
eſt portion congrue , ont été conſacrées au ſoulagement
des malheureux, qui font en grand nombre
dans ſa Paroiffe , composée de plus de 2000 ames ;
qu'afin que la mort ne les prive pas des ſecours
qu'ils reçoivent aujourd'hui , il déſireroit former
dans cette Paroiſſe un établiſſement public , où tous
les genres de misère qui affligent le plus ordinairement
les campagnes , trouvaient une refſource
afſurée; qu'en conféquence , fi Nous le lui permettions
, il acquéreroit ou feroit conſtruire une maiſon
pour loger trois ou quatre Maitreſſes d'Ecole ou
Soeurs de Charité , qui apprendroient gratuitement
aux pauvres filles leur Religion & le genre de travail
propre à leur ſexe; que les autres filles de la
Paroiffe y ſeroient également inſtruites , moyennant
une légère rétribution ; que , pour exciter l'émulation
entre les unes & les autres , il ſeroit accordé
chaque année une récompenſe à celle qui ſe ſeroit
la plus diftinguée par ſon travail & par la conduite;
que dans cette maiſon il ſeroit établi un grenier
d'abondance pour fournir à la ſubſiſtance des pau.
vres qui défricheroient des terres incultes ; que les
grains néceſſaires pour les enſemencer leur feroient
avancés , à condition par eux de les rendre après
la récolte , avec eſpérance de les recevoir enſuite
dans les mêmes beſoins & aux mêmes conditions ,
ce qui ſeroit pareillement obſervé à l'égard de tout
Laboureur qui ſe trouveroit réduit à la même né-
1
( 235 )
ceffité ; qu'il y auroit dans cet établiſſement un
fonds en argent , pour le prêtrer aux pauvres Laboureurs
& les aider à remplacer les boeufs ou les
chevaux que des mortalités ou d'autres accidens
leur auroient enlevés ; qu'il y auroit en outre un
fonds en linges , draps de lit , chemiſes , matelats ,
couvertures & autres meubles ou uſtenſiles qui ſeroient
prêtés aux pauvres malades & même aux
femmes en couche ; que les malades y trouveroient ,
ſans êre obligés de ſe déplacer , les princpaux remèdes
qui pourroient leur être néceſſaires , & la
nourriture convenable dans leur convalefcence ;
-qu'avec une partie des matériaux en fil , laine &
coton qui proviendroient du travail des pauvres
filles élevées dans cette Maiſon de charité , on fabriqueroit
des toiles & étoffes qui ſeroient employées
à fournir des vêtemens aux pauvres vieillards &
aux enfans délaiſſés ; que le ſurplus ſercit vendu
au profit de la Maiſon ; qu'on y pratiqueroit une
chambre particulière pour y ſoigner dans leurs
maladies les pauvres ſans aſyle , & même les
voyageurs qui ne ſeroient pas à portée de ſe procurer
les ſecours néceſſaises à leur état ; que l'adminiftration
de cet établiſſement ſeroit confiée ſous
l'inſpection du fieur Archevêque de Besançon & de
notre Procureur-Général en notre Cour de Parlement
de Franche- Comté , au Curé de la Paroiſſe , aux
Echevins & à quatre des principaux habitans , lefquels
ſe oient tenus de ſe conformer aux règlemens
qui feroient établis à cet effet ; que l'Expoſant eſt
-fi convaincu de l'utilié & même de la néceflité de
cet établiſſement , qu'il eſt diſpoſé à y consacrer
une ſomme de 20,000 liv. , qui forme à peu près
toute ſa fortune; que cette ſomme ſuffiroit pour
les prenvères avances ; qu'il a tout lieu d'eſpérer
que ſon exemple excitera le zèle des perſonnes charitables
, dont les libéralités ne ſont ſouvent arrêtées
que faute d'avoir un but préſent & bien détermine
; mais que pour cela il faudroit qu'en au(
236 )
toriſant l'établiſſement dont il s'agit , Nous lui
accordâffions la liberté de recevoir tous les dons
qui pourroient lui être faits , juſqu'à ce que les
fonds qui en proviendroient rendiffent un revenu
annuel de 3000 liv.: A quoi ayant égard , &c. «.
De BRUXELLES , le 26 Mars.
Ce fut le 7 de ce mois que les Etats de
Hollande & de Weſtfriſe terminèrent l'affaire
du Duc de Brunswick. Selon leur réſolution
cette affaire n'eſt point décidée , mais
elle eſt miſe hors de toute délibération ultérieure.
Il y a 12 voix pour cet avis ; 7 ont
été d'une opinion contraire , ce ſont les
villes de Dordrecht , Herlem , Leyde , Amfterdam
, Rotterdam , Gorinchem & Alkmar
qui ont formé les 7 voix ; elles ont formé
la proteſtation ſuivante :
>> MM. les Députés des Villes de Dordrecht , & c.
ont déclaré qu'ils ne ſe conformeront point à la
pluralité , & qu'ils proteſtent de nullité contre la
dermiere partie de cette réfolation , où l'affaire en
queſtion eſt miſe de côté , & laiſſée hors de toure
délibération ultérieure , comme étant tout - à - fait
irrégulière , & comme marquant une indifférence
directe pour le maintien des droits & de l'autorité
du Souverain ; réſervant à leurs Commettans une
explication ultérieure , & le droit de mettre en oeuvre
telles meſures efficaces qu'ils jugeront convenables
& à propos que l'on doive prendre néceſſairement
contre une réſolution tout - à - fait irrégulière
cc.
Selon des lettres de la Haye on regarde
l'affaire des barrières comme abfolument terminée.
L. H. P. ont conſenti à la démolition
de ces places , mais fans renoncer au droit
( 237 )
qui leur appartient en vertu des traités des
barrières. On a déja commencé à détruire
les fortifications de Namur ; des Ingénieurs
ont été auffi envoyés dans les autres forts &
places pour les déinelir également.
>>Nous avons eſſayé depuis quelques jours , écriton
d'Amſterdam ,de gros coups de vent qui nous
font craindre qu'il ne ſoit arrivé de grands dommages
ſur nos côtes. L'eau de L'y devant cette
Ville s'éleva , le 12 , à diverſes repriſes ; & à une
heure de l'après-midi , elle ſe trouvoit à 62 pouces
au-deſſus de la marque ordinaire . Un navire à 3
mâts qui ſe trouvoit vers un chantier , fut jetté à
ſec vis-à-vis de cette Ville. On craint que les côtes
d'Overyſlel & de Friſe n'aient fouffert , parce que
le vent eſt N. O. Au reſte , la poſte arrivée ce matin
du Texel, nous apprend que les vaiſſeaux de
guerre, ainſi que les vaiſſeaux de la Compagnie des
Indes qui ſe trouvent dans ce port , ſont tous en
bon état , mais on a trouvé ſur les côtes pluſieurs
débris de navires c,
Les Etats-Généraux ont fait remettre au
Duc de la Vauguyon copie de leur réſolution
ſur la médiation offerte par l'Impératrice
de Ruffie , & fur le plan pour agir
de concert avec ſa Cour. Cet Ambaſſadeur
a expédié un Courier pour la porter à Verfailles.
>> Les eſprits , écrit - on de Middelbourg , ne ſont
pas tout-à-fait raffures contre la crainte d'une invaſionde
la part des Anglois ; cependant il nous eſt
arrivé tout récemment de Berg-op-zoom un bataillon
d'infanterie & 46 canonniers. L'ifle de
Walcheren eſt défendue par 7 bataillons d'infanterie
, 60 cavaliers , & 100 artilleurs non - compris
pluſieurs autres détachemens qui font en route pour
s'y rendre. Quantité de gros canons y font attendus
àtout moment de Dort , ce qui fait préſumer que
l'on veut conſtruire quelques nouvelles batteries ca
( 238 )
tre Fleſſingue & Rammakes ou l'Iſle n'eſt pas trop
bien fortifiée. -Qunt aux vaſſeaux de guerre qui
ſe tr vent en rade our s'oppoſer à toute attaque ,
ils conſiſtent dans le Ziriczée , le Schieldan , le Jafon.
L. N. P. délib rent en ce moment pour re.
queri le Stadliouder dy envoyer encore quelques
vaiſſeaux de guerre « .
On avoit dit que l'Empereur , ſur la nouvelle
du départ du Pape , avoit réſolu d'aller
au-devant de lui juſqu'à Trieste , & de lui
épargner le voyage juſqu'à Vienne ; mais
S. M. I. l'y attend. Le cortége de S. S. eft
plus corſidérable qu'on ne l'avoit dit . Il eſt
compofé de 24 perſonnes & de 7 voitures ,
dont 3 carrofles à 6 chevaux , 2 voitures à
deux roues & 2 fourgons. Les deux carroſſes
qui ſuivent celui de S. S. ſont occupés ,
le premier par M. Dini , Maître des cérémonies
, M. Nardini , Secrétaire des lettres
latines , M. Ponzetti ſon Confeffeur & M.
Roſſi ſon Médecin; leſecond, parM. Spagna ,
porte-Croix , M. Novelli , Chirurgien , &
les deux Adjudans de Chambre ; MM.
Stéphano & Bernardino & des Officiers du
S. P. occupent les autres voitures , & le
voyage eſt dirigé par le Capitaine Nelli .
On a fait dans les jardins du Grand-Seigneur ,
lit-on dans un papier public , l'eſſai d'un boulet qui
porte le feu avec lui , & le met à tout ce qu'il touche.
C'eſt , dit- on , un feu inextinguible. Cette expérience
a peut- être eu tout le ſuccès que l'inventeur
avoit promis. Il reſte à ſavoir ſi les Nations
policées pourront adopter une pareille invention ;
avec elle un ſeul vaiſſeau pourroit brûler une flotte
entière. Si ce nouveau moyen de deſtruction pouvoit
terminer tout d'un coup les guerres , & les
prévenir par la ſuite, peut-être que les peuples ne
feroient pas fâchés qu'on le mit en uſage. Ce
( 239 )
S
n'eſt point un boulet rouge , c'eſt une eſpèce de
grenade contenant une liqueur qui s'enflamme lorfqu'elle
eſt expoſée à l'air.
PRÉCIS DES GAZETTES ANG . du 19 Mars .
>> On aſſure que la réponſe du Roi à l'adreſſe de
la Chambre des Communes eſt l'ouvrage de S. M.
même , & que le Ministère même n'y a eu aucune
part. Le Roi en la prononçant étoit pâle & paroiſſoir
très-agité. Il s'eſt retiré dans ſon cabinet avant que
la moitié des Membres qui accompagncient l'Orateur
fuſſent arrivés ſur l'escalier.-Quoiqu'on parle
de ne pas pouffer la guerre en Amérique , on dit
qu'on engagera les Sauvages à la continuer. Il a
été décidé d'envoyer au Gouverneur de Québec
quelques préſens , pour les deſtiner aux chefs In-
1 'diens alliés de la G. B.
On écrit de Portsmouth que deux alléges ont
ordre d'aller en Irlande pour prendre à bord quelques
Matelors preffés , pour les conduire à Spithead,
d'où pluſieurs vaiſſeaux de guerre ne peuvent fortir
faute d'hommes pour le ſervice.-La grande eſcadre
a ordre d'être prête à appareiller dans les premiers
jours du mois d'Avril. Mais on ne croit pas
que cet ordre puiſſe être exécuté.
Sur l'avis reçu que 2 frégates avoient appareillé
du Texel pour le nord avec pluſieurs bâtimens , on a
envoyé à leur pourſuite les frégates la Latone & le
Profelyte, avec un cutter.
Il n'eſt arrivé encore aucun des vaiſſeaux dont
leRanger s'eſt ſéparé dans le golfe de la Jamaïque ,
&l'on craint qu'ils n'ayent tous été pris par la flotte
Eſpagnole qui étoit en vue, lorſque le Ranger a
traverſé cegolft.
Le Lord William Gordon eſt nommé Vice-Amiral
d'Ecoſſe , à la place du feu Comte de Bredalbane.
Le 4 de ce mois , l'Amirauté a reçu avis que trois
vaiſſeaux marchands deſtinés pour la Caroline
Méridionale , & qui étoient ſortis avec le dernier
convoi des Iſſes , avoient été pris à la hauteur du
Land's End par une frégate Françoiſe aux ordres
du Chevalier de Clonard.
Le bâtiment Eſpagnol qui avoit été exrélié aprde
( 240 )
la rencontre de l'Amiral Kempenfeld & de M. de
Guichen , a été pris par l'Amiral Hood , on a ,
dit-on , trouvé à bord tous les fignaux des armées
combinées , & tous les plans de la campagne.
La Tyfiphone, qui a apporté les dépêches de l'Amiral
Hood , aarraifonné la flotte faiſant route pour les
Iſles du Vent. D'après les nouvelles qu'elle lui a données
, les bâtimens chargés pour St-Chriftophe out
fait voile pour la Barbade , où ils reſteront juſqu'à
ce qu'ils foient inſtruits du fort de cette Iſle.
L'échange du Général Burgoyne fi long-tems
différé , vient enfin d'être terminé : on dit qu'il
a été évalué fur le pied de 1800 hommes. Il paroît
que nos Miniftres ne ſe ſont prêtés à finir cette affaire
, que pour hater l'échange du Lord Cornwallis ;
mais il paroît auſſi que le Congrès y oppoſe des
obstacles .
L'arrivée de M. de Vaudreuil & de M. d'Amblimont
aux Iſles , où ils ont rejoint le Comte de Grafſe
, n'eſt plus douteuſe depuis les dépêches reçues
de l'Amiral Hood; mais on ne nous a pas dit s'ils
avoient avec eux des tranſports ; un bâtiment qui
les a rencontrés dans leur route , raconte qu'il a
compté dix-sept voiles qui les ſuivoient. Il eſt en
effet vraiſemblable qu'ils en avoient raffemblé pluſieurs
avec lesquelles ils ont continué leur voyage.
C'est un nouveau ſecours d'hommes & de munitions
que nos ennemis auront reçu; ils auront été auſſi
inſtruits par M. de Vaudreuil , du prochain départ
d'Europe de l'Amiral Rodney , qui n'arrivera pas
fans avoir été attendu & fans trouver les François
préparés à le recevoir. On ne conçoit pas
comment M. de Graffe a été auſſi maltraité que
le dit l'Amiral Hood, puiſque de ſon aveu , il tient
toujours la mer , & ſe préſente avec tous ſes vaifſeaux.
Il est bien à craindre que Hood lui-même ,
qui n'ole fortir , n'ait ſouffert réellement beaucoup ,
&cen'est pas àBaſſe-Terre qu'il peut trouverquelque
choſe pour ſe réparer; il doit d'ailleurs être fort
embarraſſede ſes malades & de ſes bleffés , qu'il ne
peutenvoyer à terre que ſous une forte garde , qu'il
n'eſt pas en état de leur donner.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères