→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Nom du fichier
1782, 02, n. 5-8 (2, 9, 16, 23 février)
Taille
17.20 Mo
Format
Nombre de pages
400
Source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe; Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ,
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
Particuliers , &c. &c.
SAMEDI 2 FÉVRIER 1782 .
CHITRAL
014
A PARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de
rue des Poitevins .
Ayee Approbation & Brevet du Roi.
R TU R Ri
TABLE
PIÈCES
Du mois de Janvier 1782 .
IECES FUGITIVES . Collection Académique ,
68
3.
7
Reflexions Philofophiques fur
la Civilifation ,
Nouveaux Elémens de la Science
de l'Homme,
76
84
49
Les Amours en marche vers
le Berceau du Danphin ,
La Neige, Conte ,
Vers à M. Def.....
Sur la Naifance de Mgr. le
Dauphin , 51
Pourmettre fous le Portrait de
M de Broffes ,
Bouquet à Sophie ,
Le Nouvel An ,
( 2
Difcours prononcé dans l'Eglife
Metropolitaine d'Auch,
108
120 Hiftoire des Hommes ,
ibid Les Après-Soupers de la Société
,
97
229
Du Caractère& de l'importan- De l'Influence des Affections
ce del Homme de Mer, 100l
Vers pour kire mis au bas
de l'Ame dans les Maladies
Nerveufes des Femmes, 12 z
des Portraits du Roi & de Vie de M. le premier Préfident
de Lamoignon , premier
la Reine , 14
Air de Colinette à la Cour 146
Extrait >
tiques ,
154
Notice fur la Vie & les Ou- Etrennes Lyriques Anacréonvrages
de M. Barbeau de la
Bruyère , 148
Enigmes & Logogryphes , 15 ,
53 , 105 , 153
La Tribu, Comédie ,
168
177
SPECTACLES.
Rêve de l'Obfervateur, 36
NOUVELLES LITTER. Les Deux Soirées , Conte qui
Elemens de la Langue Francoife
,
16
Eptire à un Anonyme,
Aimanach Littéraire ,
22
89
n'en est pas un ,
Honnyfoit quimalypenſe, 134
SCIENCES ET ARTS .
d'une 25 Invention Machine
Bibliothèque Universelle des propre à élever l'eau , 186
31 Gravures , 42 , 140 , 188
Dictionnaire de Jurifprudence Mufique , 45 , 142 , 189
Romans ›
& des Arrêts , 33 Annonces Littéraires , 45, 95 ,
Traduction des Odes d'Ho 142 , 191
race
541
A Paris , de l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT ,
rue de la Harpe , près S. Côme , 1782 .
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 2 FÉVRIER 1782 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS.
Adreffés à Mde ANGELICA KAUFMANN ,
célèbre Peintre , lors de fon paffage à
Thionville , en retournant d'Angleterre en
Italie.
J'AI V AI vu ce qu'on voit rarement
Des Grâces fans coquetterie ,
De l'Esprit fans faux ornement ,
Du Savoir fans pédanterie ;
J'ai reconnu le Sentiment
Qui parloit fans afféterie
A l'oreille tout doucement ,
Mais au coeur avec énergie ;
A i
MERCURE
J'ai vu dans un fouris charinant
La perle au corail - réunie :
Dans des yeux remplis d'agrément
J'ai vu tout le feu du génie ,
Et ce qu'ailleurs bien vainement
On chercheroit , je le parie ,
J'ai vu le plus rare talent
Embelli par la modeſtic.
Si mon plaifir alors fut grand ,
Et fi j'en eus l'ame ravie ,
Ce fut le plaifir d'un moment :
Mes regrets feront pour la vie.
( Par M. Rebel. )
Mes Adieux au Château de la V.....
Romance.
AIR: Faut attendre avec patience
O LIEUX ! objet de ma trifteffe ,
Jadis objet de mon defer ,
Que le temps coule avec vîteſſe !
Que la peine eft près du plaifir !
Adieu je touche au jour funefte ,
Qui loin de vous porte mes pas ;
Je vous fuis.... mais mon coeur vous refte ;
Non , mon coeur ne me fuivra pas,
DE FRANCE.
S
ADIEU , Nymphes intérefantes ,
Qui parez ces aimables lieux !
Les Grâces font moins féduifantes
J'en crois mon oreille & mes yeux .
L'une plaît fans art & fans peine :
Son oeil bleu fait tout enchanter.
L'autre eft encore une fyrène
Quand elle a ceffé de chanter.
Mais ,, que dire de leur cadette ,
A l'air , au maintien vif & doux ?
L'hommage eft-il la ſeule dette
Que les yeux exigent de nous ?
Talens , vertu , grâce touchante ,
Que de charmes à regretter !
Heureux qui la voit , qui la chante !
Malheureux qui doit la quitter !
COMBIEN fon heureuſe famille
Doit s'applaudir de fon bonheur !
Les mères la voudroient pour fille ,
Les filles la voudroient pour foeur.
Moi , je ne ferois pas fon frère
Si mes voeux étoient accomplis ! ....
Je ferois celui que fa mère
Appellera du nom de fils !
A iij
6 MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eſt le Lys ; celui du
Logogryphe eft Paupière , où le trouvent
papier , eau & Ere.
J'AI pris
ÉNIGM E.
'A I pris une compagne , ak ! c'eſt une merveille.
Douce , gentille , faite au tour ,
Et frétillante nuit & jour,
En tout temps elle agit , & jamais ne fommeille.
J'ai la clef de fon coeur & fuis fes mouvemens ;
Je la gouverne à mon caprice ;
Mais , par un retour de juftice ,
Elle fixe ma marche & règle mes inftans.
J'en fuis extafié , c'eft un bijou de Reine ;
Oui , fon père eft un Artiſan ;
Mais , certes , le fils d'un Traitant
Se feroit un plaifir de la mettre à fa chaîne.
( Par M. P. D. St. C. Avocat au Parlement. )
LOGO GRYPH E.
Au naturel , au figuré ,
U
Dans mes huit pieds que de fens je préfente
DE FRANCE. 7
A tout Amateur éclairé !
Contenant , contenu , ma forme eft différente ,
Ainfi que la matière à qui je dois mon nom :
Tantôt errant & vagabond ,
L'on me voit à travers l'épaiffeur des ténèbres ;
Tantôt dans un feftin j'embellis un fa'lon ,
Moi qui brille aux pompes funèbres.
De deux frères connus * je précède les pas.
Mais fi l'on met mon chef à bas ,
Je ne fuis plus qu'un objet méprifable
Dont l'humanité miférable ,
Durant l'âpre faiſon , fait pourtant quelque cas.
En moi font réunis deux élémens contraires ;
J'enferme le reffort qui nous anime tous ;
L'on trouve encor chez moi le nom fi doux
De l'innocent Berger , cher à nos premiers pères,
" Qui , d'un frère inhumain, jaloux ,
Près du Tygre éprouva les fureurs fanguinaires ;
Plus , un bon lot ; un ton de l'Arétin ;
Un vêtement facré tiffu du plus beau lin ;
λ
A l'efprit comme aux yeux ce qui toujours fut plaire;
Pour terminer enfin ce futile myftère ,
J'offre à mes Lecteurs curieux
Un animal fauvage ; une arme meurtrière ;
Et cet individu , qu'à l'égal de les Dieux
Le Tartare ignorant révère .
( Par M. l'Abbé Dourneau. V
* L'Amour & l'Hymen.
A iv
& MERCURE
!
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Fin de la Vie de M. le premier Préfident
de Lamoignon.
PORTRAI
ORTRAIT de M. Puffort , fait par M. le
premier. Préſident de Lamoignon ; ce portrait
femble n'être que celui de M. Colbert un
peu exagéré.
« C'étoit affurément , dit M. le premier
Préfident , un homme de beaucoup d'inté
" grite & de capacité , mais fi féroce , d'un
» naturel fi peu fociable , fi emporté dans
» fes préventions , & fi éloigné de l'hone
» nêteté & de la déférence qu'on doit avoir
dans une Compagnie , & d'ailleurs fi pré-
» venu de fon fens & fi perfuadé qu'il n'y
avoit que lui feul qui eût bonne inten-
» tion , qu'il étoit toujours prêt à perdre
le refpect dû à la Compagnie ( la Chambre
de Juftice) & à la place que j'y tenois. »
Il fe diftingua dans le procès de Fouquer ,
en opinant à mort avec une ardeur que
Mde de Sévigné qualifie d'emportement & de
"
rage.
Ce que M. le premier Préfident de Lamoignon
dit du caractère tranchant & impérieux
de MM. Colbert & Puffort , de leur
ignorance des formes , ou de leur peu d'égard
pour ces formes fi fouvent utiles , paroît
juftifié par l'anecdote fuivante :
DE FRANCE.
Le premier projet de M. Colbert étoit
que le travail de M. Puffort , fur les Lois ,
fût fecret , & que l'Ordonnance de 1667 ,
qui en fut la fuite , fans avoir été communiquée
à aucune perfonne du Parlement ,
fûr publiée par la feule autorité fouveraine ,
c'eſt- à - dire , enregistrée dans un Lit de Juſtice.
M. de Lamoignon , averti de ce projet,
& plein des grandes vûes de Légiſlation & de
Jurifprudence qui ont produit le Livre des
Arrêtés , & qu'il avoit déjà plus d'une fois
communiquées à Louis XIV , alla trouver
ce Prince ; il lui propofa d'une manière plus
preffante , & comme un moyen d'illuftrer
fon règne , cette idée de réformer la Juftice
après les Finances ; il lui reparla du travail
qu'il avoit fait fur cette matière , fans paroître
inftruit de celui dont M. Puffort étoit
occupé. Le Roi lui dit : M. Colbert emploie
actuellement M. Puffort à ce travail ; voyez
M. Colbert , & concertez vous ensemble. Appuyé
de cet ordre , M. de Lamoignon alla
s'expliquer avec M. Colbert , qui , furpris
de la confidence que le Roi avoit faite à M.
le premier Préfident , vit par-là fes projets
defpotiques entièrement déconcertés . Ce fut
ainfi que s'entammèrent les conférences fur
l'Ordonnance de 1667 , conférences dont le
procès -verbal imprimé prouve affez combien
elles étoient néceffaires , puifque quan .
tité d'articles de l'Ordonnance ont été réformés
ou modifiés en conféquence , M.
Colbert & M. Puffort ayant voulu profiter ,
A v
10 MERCURE
pour la correction de leur Ouvrage , de
l'obligation où ils fe virent de le communiquer.
mens pour
Voici une autre anecdote qui mérite d'être
enfin connue. Le Parlement voulut s'élever
contre cet ouvrage. La cinquième Chambre
des Enquêtes fe diftingua fur tout par fon
oppofition , & fe donna de grands mouvefaire
entrer les autres Chambres
dans le même efprit. La Cour fut inftruite
de ces mouvemens ; on croira peut - être
qu'elle engagea M. le premier Président à
les reprimer , au contraire : elle fentoit fa
force alors , & vouloit fe venger , par un
coup d'autorité , des affronts qu'elle avoit
éprouvés du temps de la Fronde ; il lui falloit
un prétexte ou une caufe , & ces mouvemens
fourniffoient l'un ou l'autre ; elle
defiroit que le Parlement fe rendit coupable
à fes yeux , pour avoir le droit de le punir
par la fuppreffion de cette cinquième Chambre
des Enquêtes . Les Miniftres ; pleins de
ce projet , épuisèrent toute leur adreffe &
toutes les reifources de l'intrigue pour empécher
le premier Prefident d'oppoter fa
modération & fa prudence à la chaleur de
fa compagnie. On avoit éprouvé fon défintéreffement
en plus d'une occaſion ; on lui
avoit offert une riche Abbaye pour un de
fes fils qui n'étoit pas encore en âge de faire
le choix d'un état. M. de Lamoignon avoit
craint que dans la fuite l'Abbaye ne tînt lieu
de vocation , & il l'avoit refufée. On voulur
DE FRANCE.
pourtant , dans cette occurrence , l'attaquer
encore du côte de la fortune : on abufà du
befoin qu'il avoit des grâces du Roi pour
l'etabliflement d'une famille nombreuſe , &
du droit que fes fervices lui donnoient aux/
récompenfes, Un Emillaire de M. de Colbert
vint, de la part de la Cour, offrir à M.
de Lamoignon une gratification de deux cens
mille livres , pourvu qu'il voulut laiffer agir
le Parlement. M. de Lamoignon ne voulut
point être complice d'une Cour injufte , qui ,
lorfqu'on pouvoit prévenir les fautes , aimoit
mieux -les laiffer commettre pour avoir
le plaifir de les punir. Placé entre le Parlement
, qui couroit au -devant du piége fans
le voir , & la Cour , qui tendoit ce piege , il
réfifta conftamment & à la Cour , au prix
des grâces qu'il en attendoit , & au Parlement
, au prix de la faveur populaire qu'il
perdit pour un temps , le Public trompé
Payant cru d'intelligence avec la Cour contre
la Compagnie. Fléchier paroît avoir
connu ce fecret d'État. Il y fait évidemment
allution , lorfqu'il dit : « Que ne puis - je
» vous faire voir , du moins en éloigne-
22
ment , des efpérances rejetées , quand
» elles ont pu l'engager à quelque baffe
complaifance.... Des reproches foutenu s
conftamment , quand il a eu pour lui e
témoignage de fa confcience.... Sa propre
réputation facrifiée au bien public Ici ,
Meffieurs , mon filence le loue plus que
» mes paroles : il eft plus grand par les ac-
"
32
A vi
12
MERCURE
ود
» tions que je ne dis pas , que par celles que
j'ai dites. La poftérité les verra quand le
» temps , qui dévore tout , aura rongé les
" Voiles qui les couvrent , & qu'il ne restera
plus d'intérêt que celui de la vérité . » "3
On accomplit aujourd'hui la prédiction
de Fléchier.
7
Le Miniftre des Finances l'avoit emporté
fur le Magiftrat dans une affaire de Legiflation
( l'Ordonnance de 1667 ; ) le Magiftrat à
fon tour l'emporta fur une affaire de Finances
dans Poccafion qu'on va voir .
Lorfque Louis XIV s'engagea dans la
grande guerre de 1672 , il fallut de l'argent
pour la faire. M. de Louvois , qui la confeilloit
, parce que , d'après les idées vulgaires ,
il la regardoit comme un moyen d'illuftrer
fon Miniftère & le Règne de Louis XIV , &
parce que , d'après fes vues d'ambition, il
efpéroit reprendre dans la guerre l'afcendant
que M. Colbert avoit dans la paix . M. de
Louvois craignoit que des impôts ne commençaffent
par décrier la guerre , & defiroir
peut - être , un peu contre fon caractère ,
qu'on trouvât des moyens plus doux. M.
Colbert , à qui les deffeins & les motifs de
M. de Louvois ne pouvoient échapper
n'étoit pas fâché de faire ce que craignoir
fon rival de crédit , & tenoit d'ailleurs à la
voie des impôts par des raifons qu'il ne
difoit pas. M. de Lamoignon , confulté fur
cette affaire pour le Parlement , felon l'ufage
de ce Règne , ne fuivit que les mouvemens
DE FRANCE. 13
de fon coeur; ennemi de toute contrainte , &
favorable à tout ce qui portoit un caractère
de douceur & de liberté , il chercha des
moyens volontaires , & propofa la voie des
emprunts & des créations de rentes . Soit de
lui- même , foit à l'inſtigation de M. de Louvois
, M. Colbert s'y oppofa ; mais obligé
de taire les véritables raifons , qui n'euffent
pas été goûtées , il combattit avec défavantage,
& il fuccomba. Les paroles mémorables
qu'il dit à M. de Lamoignon en fortant
de la chambre du Roi, lui rendent peutêtre
tont l'avantage qu'il avoit perdu dans
le combat. " Vous triomphez , dit- il avec
dépit , vous penfez avoir fait l'action
d'un homme de bien ! Eh! ne favois-je
» pas auffi-bien que vous que le Roi trou-
» veroit de l'argent à emprunter ; mais je
» me gardois avec foin de le dire. Voilà
donc la voie des emprunts ouverte :
quel moyen refte- t- il déformais d'arrêter
le Roi dans fes dépenfes ? Après les em-
" prunts il faudra des impôts pour les
» payer; & fi les emprunts n'ont point de
bornes , les impôts n'en auront pas davan-
ל כ
» tage. »
Il faut voir dans l'Ouvrage même les réflexions
qui prouvent que les principes à cet
égard ont dû changer avec le temps , & que
M. Colbert peut avoir eu raiſon alors ,
fans qu'on en puiffe rien conclure pour le
temps préfent.
M. le Premier Préfident de Lamoignon
14 MERCURE
lailla deux fils. M. le Président de Lamoignon
, tige des deux branches de la Maifon
de Lamoignon actuellement exiftantes , &
M. de Baville , Intendant de Languedoc ,
tige d'une branche eteinte depuis quelques
années par la mort de M. de Montrevault.
Le Président de Lamoignon avoit ete d'abord
Avocat Général ; il partageoit les foins
vigilans de fon père pour le bien public ; il
fe fignala fur- tout dans une occafion qui
fait époque dans notre Jurifprudence , je
veux dire l'abolition du Congrès. Le fils
provoqua par un plaidoyer éloquent l'Arrêt
que le père eut la fatisfaction de prenoncer.
On trouve ici un Supplément à l'éloge
de M. le Préfident de Lamoignon , inferé
dans le Recueil de l'Académie des Belles-
Lettres. Ce Supplément contient encore des
Anecdotes fort ignorées , dont la plupart
font tiréss de la vie de M. le Préfident de
Lamoignon , écrite par M. le Chancelier
de Lamoignon fon fils.
M. Talon ( Denis ) premier Avocat Général
( il n'y en avoit que deux alors ) avoit
une penfion de 6000 livres on propoſa
d'en donner une femblable à M. de Lamoignon
, alors fecond Avocat Général à la
place de M. Bignon ( Jérôme II ) . On fur
enfuite fix mois fans en parler. Le Roi s'en
fouvint de lui - même , & dit un jour à M.
de Lamoignon : Vous ne me parlez pas de
votre penfion. Sire , répondit M. de LamoiDE
FRANCE. 15
"
gnon , j'attends que je l'aye méritée. A ce
compte , répliquà le Roi , je vous dois des
arrerages. La penfion fut accordée fur- lechamp
avec les intérêts , à compter du jour
où elle avoit d'abord été propofée.
Des perfonnes confidérables , dont le
nom n'a pas été connu de la famille , con
fièrent à M. de Lamoignon un depôt important
de papiers. La Cour en fur inftruite.
L'inquifition miniftérielle s'éveilla , un Secrétaire
d'État écrivit à M. de Lamoignon
que le Roi vouloir favoir ce que contenoit
le dépôt. M. de Lamoignon répondit : Je
n'ai point de dépôt , &fij'en avois un , l'honneur
exigeroit que ma réponfe fût la même.
M. de Lamoignon mandé à la Cour , parut
devant le Roi en la préfence du Secrétaire
d'État ; il fupplia le Roi de vouloir
bien l'entendre en particulier ; il lui avoua
pour lors qu'il avoit un dépôt de papiers , &
l'affura qu'il ne s'en feroit jamais chargé fi
ces papiers cuffent contenu quelque chofe
de contraire à fon fervice & au bien de
l'État. Votre Majefté , ajouta t- il , me refuferoit
fon eftime fi j'étois capable d'en
» dire davantage. Auffi , dir le Roi , vous
» voyez que je n'en demande pas davantage.
Je fuis content. » Le Secrétaire
d'État rentra dans ce moment , & dit au
Roi : " Sire , je ne doute pas que M. de
» Lamoignon n'ait rendu compte à Votre
Majefté des papiers qui font entre fes
→ mains. Vous me faires- là , dit le Roi , une
23
16 MERCURE
» belle propofition d'obliger un homme
d'honneur de manquer à la parole . » Puis
fe tournant vers M. de Lamoignon : « Mon-
» fieur , dit - il , ne vous défaififfez de ces
papiers que fuivant la loi qui vous a été
impofee par le dépôt.
و ر
93 "
L'hiftoire du refus que M. de Lamoignon
fit d'une place à l'Académie Françoiſe eft
rapportée ici d'après les papiers de la famille
; mais ces papiers fourniffent peu de
lumières fur les motifs du refus , & il paroit
qu'il faut s'en tenir à cet égard au récit
de M. l'Abbé d'Olivet , dans l'Hiftoire de
l'Académie Françoife , d'autant plus que M.
l'Abbé d'Olivet , Ecrivain exact , dit avoir
été inftruit par M. le Cardinal de Rohan
qui eut la place deftinée à M. le Préſident
de Lamoignon. Il paroît qu'en effet l'intention
de ceux qui mettoient M. de Lamoignon
fur les rangs , étoit d'exclure l'Abbé de
Chaulieu ; mais qu'un Prince du Sang , protecteur
de l'Abbé de Chaulieu , engagea M..
de Lamoignon à refuſer. Suivant M. l'Abbé
d'Olivet , ce Prince étoit M. le Duc. Dans
la nouvelle vie de M. le Premier Préfident
de Lamoignon , il eft dit que c'étoit M. le
Prince de Conti. M. Duclos parle de deux
Princes du Sang ; il ne les nomme pas ; mais ,
l'un pouvoit être M. le Duc , l'autre M. le
Prince de Conti.
3046
DE FRANCE. 17
ALMANACH DES MUSES , ou choix des
Pièces Fugitives de 1781. A Paris , chez
Delalain l'aîné , Libraire , rue S. Jacques ,
vis-à- vis la rue du Plâtre.
DE tous les Recueils Littéraites qui paroiffent
annuellement , celui - ci eft fans.
doute le plus en butte à la critique. Il ne
faut en chercher la caufe que dans le trèsgrand
fuccès qu'il a eu prefque dès fa naiffance.
Il trouve plus de cenfeurs , parce
qu'il a plus de Lecteurs. C'est à ce grand
fuccès auffi qu'il doit la gloire ( car il y a
tant de genres de gloire ! ) d'avoir fait naître
beaucoup d'autres Recueils annuels , tels que
les Étrennes du Parnaffe , le Secrétaire du
Parnaffe , l'Almanach Littéraire , les Étren
nes Lyriques , &c. &c. &c. L'Almanach des
Mufes , plus répandu que fes enfans , dont
quelques- uns ont cependant profpéré , a eu
d'autant plus de peine à échapper à de juftes
critiques , qu'il étoit expofé au plus grand
jour ; & il s'eft fait plus d'ennemis , parce
qu'étant plus couru à caufe de fa grande publicité
, il a dû faire auffi plus de mécon
tens. Ce n'eft pas que nous penfions que
tous les vers inférés dans ce Recueil aient
mérité d'y occuper une place ; mais peut on
fe diffimuler qu'avec le plus ferme projet de
demeurer incorruptible , il eft difficile d'échapper
à la féduction de l'amitié , des liaifons
, des noms même ? Peut-on fe diffimuler
IS MERCURE
encore , bien qu'il n'y ait qu'un feul bon
goû , que ce bon goût , dans les petites
chofes , telles que des poéfies fugitives , eft
fujet à des caprices de prédilection ou d'inimitié
, qui doivent mettre fouvent les Lec ,
teurs & le Rédacteur en contradiction ?
D'ailleurs , ( & ce n'eft pas là le plus foible
argument en faveur de l'Almanach des
Mufes ) l'Auteur de cette Collection s'eft
impofé la tâche d'un Volume ; & bon an
mal an ,
il doit nous donner les fruits poétiques
de l'année , fans avoir à répondre ni de
la négligence des cultivateurs ni de l'inclé
mence des faifons.
Il faut convenir auffi que depuis quelques
années , la mort nous a enlevé des talens qui
formoient la principale richeffe de l'Almas
nach des Mufes ; mais ils ont laiffe de jeunes
héritiers qui courent affez gaîment à la fuc
ceffion ; & la lifte nombreufe des noms qui
fe trouvent infcrits cette année dans ce calen
drier poétique , doit faire efpérer au Rédac
teur que fur tant de jeunes candidats il s'en
trouvera bientôt quelques - uns qui pourront
aider à réparer fes pertes.
Nous regrettons qu'il n'insère pas un plus
grand nombre de morceaux de grande
poéfie. Outre qu'il en réfulteroit plus de
variété pour fes Lecteurs , fon Recueil offri
roit encore le tableau annuel des progrès ou
du déclin des Mufes Françoifes ; au lieu qu'il
roule fouvent dans un cercle affez étroit
d'idées galantes , ou dans le fentier monoDE
FRANCE. 19
tone du perfifflage . Quoi qu'il en foit , nous
avons la dans le Recueil de cette année
nombre de Pièces qui feront plaifir aux
Amateurs de la Poéfic. Nous y avons regretté
cette franchife , cet heureux abandon qui
caractérife les Poéfies du fiècle dernier ; mais
nous y avons trouvé cette facilité ingénieufe
, qui eft le partage des Poëtes modernes.
L'un des genres qui a peut - être le plus
dégénéré de nos jours , c'eſt celui de la chanfon.
Les efforts de l'efprit , qui ont fuccédé
aux grâces du fentiment , lui ont fait perdre
de fa gaîté & de fa négligence voluptueufe.
Néanmoins , comme il eft difficile de faire
des vers fans fe permettre quelques couplers
dans la Société , il s'en fait toujours quelques
uns qui nous confolent un moment de la
perte de nos anciens Chanfonniers. Parmi
les chanfons inférées dans ce Volume
nous avons diftingué la Soixantaine , qui
rappelle l'ancienne gaîté bachique ; les
Amourettes , de M, Berquin ; des Couplers
ingénieux de M. de Murville , & cette charmante
Chanfon anonyme , J'ai vu Life hier
aufoir , que nous ne citerons point , parce
qu'elle eft trop connue. Nous nous contenterons
de tranfcrire ici les Couplets de M.
Berquin , qui ont de la gaîté & de la gentilleffe
.
,
MERCURE-
1
LES
AMOURETTES ,
Air de M. Albanèze.
VIVENT les fillettes ,
Mais pour un feul jour !
J'ai des amourettes
Et n'ai point d'amour .
HIER , pour Céphife
Je quittai Doris :
Aujourd'ui c'eft Life ,
A demain , Cloris.
Vivent les fillettes , &c,
J'AIME fort ma Belle ,
Lorfqu'il m'en fouvient ;
Je lui fuis fidèle
Quand fon tour revient.
Vivent les fillettes , &c .
ON entre au bocage ,
Le plaifir vous fuit.
On rentre au village…..,
Eh bien! tout eft dit.
Vivent les fillettes ,
Mais pour un feul jour !
J'ai des amourettes
Et n'ai point d'amow .
Nous aurions pu cite auffi dans un genre
DE FRANCE.
tout différent , une Romance d'une fimplicité
intéreffante , par Mde la Comteffe de B ....
mais nous fommes forcés de nous reftreindre
& de nous borner à citer des noms avec éloge.
Nous avons vu avec plaifir , dans ce Recueil,
MM. de Fontanes, le Chevalier de B... , Favart,
Lemierre , Collé , Rochon de Chabannes , de
Sauvigny, de la Louptière, Blin de Sainmore,
Sélis , & c . des vers d'une aimable facilité ,
par Mde de Bourdic ; trois Pièces qui fou
tiennent la réputation de M. Berenger ; plufieurs
Morceaux ingenieux & piquans de
M. Diderot ; quelques Poéfies de M. François
de Neufchâteau , dignes de celles dont
il a déjà enrichi cette Collection ; un Récit
agréablement rajeuni des amours de Diane
& d'Endimion , pár M. de la Dixmerie ; une
Imitation d'une Églogue de Virgile , qui confirme
l'opinion que M. le Chevalier de Langeac
avoit donnée de fon talent ; une Pièce
qui fait également honneur à l'efprit & au
coeur de M. Marfollier ; une jolie Épitre de
M. le Chevalier de Bertin , & une autre
piquante & originale fur le Vaudeville , par
M. de Piis .
·
Peut - être quelques- uns de nos Lecteurs
font déjà curieux de favoir comment nous
traiterons quelques Pièces qu'on a inférées
de nous dans ce Volume ; mais nous n'en
parlerons que pour demander la permiffion
de n'en rien dire. Sans prétendre à la gloire
un peu faftueufe de nous condamner nousmêmes
, nous nous bornerons au plaifir de
22 MERCURE
nous récufer pour Juge. Si , en nous chargeant
de cet Extrait , nous avons renoncé à
l'efpoir de quelques louanges qu'auroit pu
nous accorder un collaborateur indulgent ,
nous efquivons auffi par- là les juftes reproches
qu'une faine critique lui auroit dictés.
Ce n'eft pas là ce qu'on appelle un marché
de dupe , & notre amour - propre eft allez
content du gain qu'il a fait , pour n'y avoir
aucun regret .
M. de Choify , l'un de nos jeunes Poëtes
qui fe diftinguent dans la Poéfie galante , a
contribué cette année par plufieurs Pièces
pleines de grâce & d'efprit. On a loué furtout
des Vers à une Demoiſelle qui avoit
demandé à l'Auteur fon épitaphe. En mêlant
nos éloges à ceux qu'on a donnés à cette
Pièce , nous nous permettrons une obfervation
critique fur les deux vers qui la terminent.
Voici comment elle finit.
Crois-tu , dit- il , qu'à fon aurore
Chloé , plus brillante que Flore ,
Ait rendu le dernier foupir ?
Le premier même eft à venir ;
Mon ami , je l'attends encore.
N'eft-ce pas là ce qu'on appelle une pensée
fauffe : Affurément à l'âge qu'on fuppofe à
cette Demoiselle , on a déjà pouffé plus d'un
foupir ; on ne peut donc pas dire que le
premier foupir eft encore à venir. On fent
bien que l'Auteur entend un foupir amouDE
FRANCE. 23
reux ; mais alors ce foupir- là ne peut avoir
aucune analogie avec le dernier foupir , qui
préfente un tout autre fens . Cette idée n'eft
donc qu'éblouiffante & manque de vérité.
L'intérêt qu'inſpire le talent de M. de Choify
nous a dicté cette obfervation ; il en fera
l'excufe tout-à -la -fois.
L'un de nos Poëtes accoutumés à réunir
le plus de fuffrages , c'eft M. le Chevalier
de Parny. Au lieu de rappeler ici la grace ,
la molleffe , la vérité de fon ftyle , nous
allons citer une de fes Pièces , qui le louera
beaucoup mieux que tous nos éloges. Nous
aurions mieux aimé rapporter fes charmantes
Stances , intitulées : Confeffion d'Aglaé ;
mais elles ont trop d'étendue pour le peu
d'efpace qui nous refte.
A M. DE FONTANES.
JEUNE favori d'Apollon ,
Vous vous reffouvenez , peut- être ,
Qu'autrefois au facré vallon
Le mêmejour nous vit paroître.
Vous preniez un chemin pénible & dangereux.
Je n'ofai m'engager dans cet étroit paffage ;
Je vous fouhaitai bon voyage ,
Et le voyage fu: heureux.
Pour moi , prêt à choiûr une route nouvelle
Sous des bofquets de flears j'apperçus Erato :
Je la trouvai jolie ; elle fut peu cruelle :
Tandis que vous montiez fur le double coteau ,
24
MERCURE
Je perdois mon temps avec elle .
Votre choix eft meilleur ; vos hommages naiſſans
Qnt déjà pour objet la Mufe de la gloire ;
Et dans le Livre de mémoire ,
Sa main notera tous vos chants.
A de moindres fuccès mes vers doivent prétendre.
Les belles quelquefois les liront en fecret ;
Et l'amante fenfible , à ſon amant diſcret ,
Indiquera du doigt le morceau le plus tendre.
M. Carbon de Flins nous paroît avoir
pris aufli , pour nous fervir des expreffions
de M. de Parny , un chemin pénible & dangereux
; il s'eft confacré à la grande Poélie ,
& des fuccès ont déjà payé les premiers
efforts. Il vient d'obtenir de l'Académie
Françoife une mention honorable qui nous
paroît méritée . Son ftyle , quelquefois trop
ambitieux , a de la rondeur , de la nobleffe,
de l'harmonie , & l'expreffion poëtique.
Nous avons moins de bien à dire de fon
Épitre à M. le Chevalier de .... , le ton
nous en a paru un peu grimacé. Dans quelques
années , M. Carbon de Flins ne voudra
plus que fa maîtreffe foit Catin , fût- ce
même commeune honnête femme ; dans quelques
années il ne comprendra plus cette expreffion
qu'il croit entendre aujourd'hui ,
puifqu'il l'écrit : Catin comme une honnêtefemme
; & il ne ſe croira pas obligé de calomnier
fes moeurs en l'honneur de ce qu'on
appelle le bon ton.
Nous
DE FRANCE, 25
Nous avons trouvé dans cette même Épitre
deux vers que M. de Flins croit fans doute
avoir faits , & qu'il ne doit qu'à fa mémoire.
Il dit , en parlant de ces Dames qu'on acquiert
avec de riches écrins , & qu'on garde
pour mille écus par quartier :
Et vont toujours à leurs affaires
Lorfqu'elles volent dans vos bras.
Nous avions dit nous - mêmes fur le même
fujet , dans une autre Épître inférée aufli
dans l'Almanach des Mufes ,
Elle volera dans tes bras ,
Comme l'on court à fes affaires .
Nous n'aurions pas été tentés de dénoncer
cette réminifcence évidente , fi l'occafion ne..
s'en étoit trouvée fous notre main fans la
chercher. Nous en avons même déjà trop
dit ; & quand on regarderoit , de la part de
M. de Flins , comme un véritable projet
ce qui n'eft qu'un torr de fa mémoire , il y
auroit peut - être encore moins de mal à avoir
pris ces deux vers- là , qu'il n'y auroit de ridicule
à les réclamer.
Nous préférons de beaucoup à cette Epitre
très légère, une Élégie que M. de Flins
adreffe à M. de Fontanes *. Quoiqu'on puiffe
* M. de Flins defire que nous relevions ici
quelques fautes graves qui font échappées à l'Imprimeur
dans cette Elégie : Où jufqu'au fond de
S , 2 Février 1782.
N.
B
26 MERCURE
reprocher à cette Pièce un peu de longueur
& de la négligence dans quelques details ,
comme ce ton- là a bien plus de verité & de
naturel !
Parmi les noms qui paroiffent pour la première
fois dans cet Almanach , on diftinguera
M. de Bonneville , Auteur d'un Dialogue
plein de vérité , & femé de détails intéreffans
; & M. Collin , qui a fourni à ce Recueil
plufieurs morceaux d'une gaîté originale
& piquante . Ce Volume renferme autfi
quelques Pocfics anonymes , parmi lefquelles
on remarquera une Chanfon fur la
Naiffance du Dauphin , qui avoit paru dans
ce Journal ; des vers à Mde ..... qui s'étoit
chargée de faire le Portrait de l'Auteur ; unt
Madrigal à Miftriff B.... & des détails heureux
dans les Adieux de l'Arbre de Cracovie.
On y trouve auffi trois Pièces pofthumes ,
l'une de Bernard , affez médiocre ; une au
tre de feu M. Dorat , plus piquante , & que
nous citerions fi le même Recueil ne nous
en offroit une autre de Voltaire qui n'avoit
pas encore été imprimée , & qu'il a faite à'
l'âge de quatre- vingt- cinq ans , pendant fon
fejour à Paris.
Ode , élevant fon délire , lifez : où jufqu'au ton de
l'Ode. Il chantoit Lalagé fur un char amolli , fez :
fur un luth amolli. D'intéreffans Auteurs ont animé
l'Idille , lifez : d'intéreſſans Acteurs. Que du coteau
d'Ay le jus riant m'inſpire , lifez : que des coteaux
d'Ay.
DE FRANCE.
27
AU ROI DE PRUSSE.
ÉPICTÈTE, abord du tombeau ,
A reçu ces préfens des mains de Marc- Aurèle.
Il a dit: mon fort eft trop beau ;
J'aurai vécu pour lui , je lui mourrai fidèle.
Nous avons cultivé tous deux les mêmes Arts
Et la même Philofophie ,
Moi Sujet , lui Monarque & favori de Mars ,
Et parfois tous les deux objets d'un peu d'envie.
Il rendit plus d'un Roi de fes exploits jalour :
Moi , je fus harcelé des gredins du Parnaffe.
Il eut des ennemis , il les dithipa tous ,
Et la troupe des miens dans la fange croaffe.
Les Cagots m'ont perfécuté :
Les Cagors à les pieds frémifloient en filence.
Lui fur le Trône affis , moi dans l'obſcurité
Nous prêchâmes la tolérance.
Nous adorions tous deux le Dieu de l'Univers ;

Car il en eft un , quoi qu'on dife ;
Mais nous n'eûmes pas la fottife
De le déshonorer par des cultes pervers,
Nous irons tous les deux dans la céleſte ſphère;
Lui , fort tard; moi , bientôt. Il obtiendra , je croi ,
Un trône auprès d'Achille , & même auprès d'Homère ;
Et je vais demander un tabouret pour moi.
Ces vers font bien évidemment de Voltaire
, & ils nous paroiffent dignes de fon
meilleur temps.
Bij
28 MERCURE
Ce Volume eft terminé , comme à l'ordinaire
, par une Notice de tous les Ouvrages
de Poéfie qui ont paru dans Fannée . Cette
·Notice , qui ne peut manquer de choquer
bien des gens , eft faite avec préciſion ; &
fouvent même avec gaîté ; mais il eſt dangereux
de juger en fi peu de mots , parce qu'il
eft également difficile de fatisfaire ainfi fes
Lecteurs , & de convaincre l'Auteur intéreffé.
Nous autres courtifans des Mufes, nous
avons de la peine à voir juger en deux lignes
ce qui nous a coûté des années de travail.
Au refte , fi le Rédacteur de l'Almanach des
Mufes s'expofe à donner prife à la critique
par cette Notice quelquefois trop légère , il
prouve tous les jours par de plus importantes
analyfes, que la Nature l'a doué d'affez
d'efprit & de raifon pour exercer les fonc
tions de Juge & d'Ecrivain.
( Cet Article eft de M. Imbert. )
INSTRUCTION fur les Bois de Marine,
contenant des détails relatifs à la Phyfique
& à l'analyje du Chêne, & en ce qui concerne
l'économie & l'amélioration du Bois en
général. A Paris , chez la Veuve Duchefne ,
Jombert , fils aîné , & Cloufier , Libraires.
Illi robur & as triplex
'Circa pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus. ...
IL commença à naviguer fur des radeaux
DE 29 FRANCE.
faits avec des poutres jointes enfemble , &
couvertes de planches , que des animaux
trainoient le long des rivages ; il imagina
enfuite des radeaux fans bois ni planches ,
formés avec des veflies enflées , des outres ,
des ballons & des peaux coufues & remplies
d'air. Annibal fit paffer fon armée ſur des
outres , & Alexandre le Reuve d'Oxus & le
Tanaïs. Ceux d'ofier couverts de peaux de
boeuf furent long - temps en ufage parmi les
habitans de la Grande- Bretagne. Ifaïe parle
de certains Ambaffadeurs qui bravoient les
flots avec des barques de joncs. Les Egyptiens
en firent de papier , efpèce de rofeau
qui vient fur les bords du Nil . Juvénal dit
que, pour leur donner plus de folidité, on les
couvrit de terre cuite , ce qui fit imaginer à
un Marin d'en faire de tronc d'arbre. Lorfque
Grijavala entra dans la rivière de Tabafco
, les Indiens vinrent le trouver dans
des canots d'un feul arbre , qui contenoient
vingt hommes. Pline dit que les Pirates d'Allemagne
s'en fervoient , & qu'on en a vu fur
la mer Rouge faits d'une écaille de tortue
qui couvroit une maiſon entière. Les Sauvages
de la Terre de Feu en conftruiſent
d'écorce d'arbre qui font portatifs ; ceux du
Détroit de David font en forme de navette.
Ainfi l'Architecture Navale , depuis fon
origine , qui fe perd dans la nuit des temps , a
elfayé toutes fortes de moyens pour dompter
l'élément le plus terrible ; elle a fur tout employé
des bois de toute efpèce pour la conf-
Biv
30% MERCURE
truction de fes bâtimens. Vitruve préféroit le
cyprès , parce qu'il duroit plus long temps .
Le Nautica Pinus de Virgile prouve en
faveur du pin. Les Phéniciens fe fervoient
du cèdre. Apollonius nous apprend que la
quille du navire d'Argos étoit de hêtre tiré
de la forêt Dodonienne. Theophrafte dit
qu'on faifoit les côtes du vaiffeau avec de
l'épine noire ; & fi nous en croyons l'hiftoire
, le navire de l'Empereur Trajan , qui
étoit de pin & de cyprès , refta treize cent
ans fous l'eau au lac de Momorance fans ſe
gâter.
Cependant, de tous les bois le chêne eft le
plus néceffaire. Le premier parmi les arbres
, il eft le plus beau de tous les végé
taux. Les Grecs & les Romains l'avoient
confacré à Jupiter, & les Drufdes lui prccurèrent
les hommages de nos pères. Harlay
rapporte que dans le Comté d'Oxfort ,
en Angleterre, un chêne dont le tronc
avoit cinq pieds quarrés & quarante pieds
de longueur , ayant été débité produifit
vingt tonnes de matières , & que fes branches
rendirent vingt- cinq cordes de bois à
brûler. Il paroît que c'eft le même que
Plot a ciré dans fon Hiftoire Naturelle , dont
les branches avoient cinquante - quatre pieds
de longueur mefurées depuis le tronc , fous
lequel trois cent quatre cavaliers ou quatre
mille trois cent foixante quatorze piétons
pouvoient fe mettre à l'ombre.
Le chêne qui fut employé à la conftrucDE
FRANCE.
31
tion du vaiffeau le Royal - d'Orveling de
Charles Premier , Roi d'Angleterre , a fourni
quatre poutres ou baux de quarante quatre
pieds de longueur , fur quatre pieds cinq
pouces d'équarriffage.
Mais fi cet arbre eft d'une grande reffource
pour la Marine , il n'eft pas moins
propre à enrichir le Citoyen qui en couvre
fes terres ; & comme les exemples font plus
frappans que les démonftrations , nous nous
contenterons de citer des faits rapportés par
M. Duhamel , qui font capables d'encourager.
Un Armateur de Saint - Malo a fait
conftruire des vaiffeaux marchands avec
un bois que fon père avoit planté. Un
bois de chêne femé en 1749 dans un bon
terrein de fable gras , qui n'avoit point été
cultivé , avoit , en 1766 , quatorze pieds de
haut & neuf pouces de tour. Un autre ,
dans un pareil terrein cultivé , s'eft élevé de
vingt- cinq pieds fur quatorze pouces de
gros. M. le Maréchal de Belle- Iile , à Bify
a fait deux & trois coupes des bois qu'il
avoit plantés ; il a augmenté fon revenu de
25000 livres. M. Trudaine , Confeiller d'Etat
, a doublé le produit de fa Terre de
Montigny pour avoir fait mettre en bois
toutes les terres qui rapportoient peu. Dans
la forêt de Fontainebleau , deux cent cinquante
arpens repeuplés en 1735 , étoient
garnis, en 1760, d'un taillis de chêne de vingtcinq
pieds de haut , qui rendoit huit cordes
de chauffage par arpent.
Biv
32
MERCURE
" Le hêtre eft encore très utile à la Marine
Royale. On a décidé qu'on pouvoir
s'en fervir pour les quilles & les bordages
dans les fonds de la partie extérieure la
plus fubmergée. Le feul défaut de ce bois
eft d'être très- corrofif, & de détruire promptement
les chevilles de fer & les clous qui
fervent à lier la maffe du vaiffeau ; mais on
a trouvé le moyen de diminuer cet effet en
faifant rougir jufqu'à un certain degré les
fers , & en les précipitant dans de l'huile de
lin. Le chêne eft aufli très - néceffaire pour
faire des marteaux de forge , & on doit
juger de fa force & de fa réfiftance par cet
emploi. Un marteau de forge, qui eft mis en
mouvement par un grand courant d'eau ,
pèfe au moins un millier ; le manche , qui
a neuf pouces d'équarriffage , reçoit nonfeulement
l'effort du coup de marteau ,
mais encore le contre - coup d'une autre
pièce de bois de hêtre de huit pouces de
gros : le bois de chêne le plus fort ne peut
fervir pour cet ufage , parce qu'il fe tortille
& fe brife en petits éclats dans la tête
du marteau.
Pourquoi le cèdre n'eft- il pas plus commun
en France ? On en fait de belles charpentes
qui font prefque incorruptibles. Lors
de la découverte de l'Amérique , les Efpagnols
l'employèrent à l'Architecture Navale.
Pline , fi nous nous en rappelons bien ,
dit qu'il a vu un mât de cent trente pieds
de long , fur plus de cinq pieds de diamètre.
DE FRANCE.
33
Il eft fâcheux qu'on n'ait pas cultivé cet
arbre de préférence lorfque la fureur des
peupliers d'Italie s'eft manifeftée. C'eſt avec
railon qu'on reproche aux Européens d'avoir
négligé de planter un bois qui auroit fait
l'ornement des forêts , des parcs , & qui
peut donner du produit en peu de temps. Il
croît fur les plus hautes montagnes , & avec
la plus grande facilite , auffi bien que dans
les endroits bas & marécageux .
Mais pourquoi nous amufons- nous à parcourir
les differentes claffes d'arbres qui font
l'objet & l'espoir de la Marine ? Ce n'eft
que fous les yeux de M. Tellés qu'il eft permis
d'examiner ces importantes productions,
leurs qualités & feurs défauts , les terreins ,
les expofitions & les climats qui leur font
propres, la manière la plus sûre & la moins
difpendieufe de les conferver ; enfin tout ce
qui concerne le choix & le débit. Ce grand-
Maître des Eaux & Forêts qui , par une
étude de vingt-fept ans , a prouvé fon amour
pour les devoirs & pour la patrie , & a encore
la modeftie de dire docete me & ego
tacebo ; ce bon Citoyen , qui n'a d'autre but
que de rendre à la Marine les fecours de
l'Etranger inutiles , nous prouvera qu'avec
une bonne économie il y a de grandes reffources
en France , & que c'eft à tort que
M. de Réaumur a cherché à répandre l'alarme
fur l'état des bois. Il eft donc vrai que nous
pourrons toujours , à l'ombre des lys , dans
des citadelles flottantes , braver les léopards ,
B v
34 MERCURE
& que la France peut déjà dire de ce Peuple ,
fi fier d'être fon rival :
Ifte tulit punctum jam nune certaminis hujus ,
Quod cum victus erit , mecum certaffe feretur.
PROVERBES Dramatiques , par M. de
Carmontel , Tomes VII & VIII , in- 8 ° .
A Paris , chez Efprit , Libraire , au Palais
Royal.
LES premiers Volumes de cet Ouvrage
ont eu le fuccès le plus flatteur pour M. de
Carmontel. On trouvera le même intérêt
dans ceux qu'il vient de publier : nous nous
bornerons à donner une Notice du fujet de
chacun de ces nouveaux Proverbes , & de la
Moralité que renferment la plupart d'entreeux
.
Le feptième Tome contient dix Drames ,
& le huitième onze.
Le premier a pour titre : Les Filoux.
C'eft un Proverbe de quatre Acteurs. Un
fat
Y eft la dupe de fon amour.
2º. La Diette , Comédie de fept Acteurs.
Un homme , réduit à une diette trop auftère
, eft devenu fou. Sa Gouvernante & un
Valet le font revenir dans fon bon fens par
un moyen très-comique.
3°. Les deux Auteurs , Prologue en
vers de celui qui fuit.
4°. Ulzette & Zaskni , eſpèce de Tragédie
en cinq Actes de quatre cent vers au
plus. On y fuit toutes les Seènes d'Anette ,
DE FRANCE. 35
& Lubin ; c'eſt une plaifanterie qui eft le
contraire d'une parodie. Il y a quatre Acteurs
, dont une femme & pluſieurs Acteurs
muets .
5. Dame Jeanne , Proverbe de cinq
Acteurs , où règne une méprife continusile
d'une bouteille appelée Dame Jeanne , que
des Ecoliers font entrer remplie de vin furtivement
dans un Collège , & que les Supérieurs
prennent pour une femme.
6°. L'Aveugle avare , Proverbe de trois
Acteurs. L'Aveugle eft attrapé d'une manière
fingulière. On peut faire jouer le rôle
de la femme par un homme.
7°. Le Chanoine de Reims , Proverbe de
cinq Acteurs. C'eft un Chanoine bavard
qui ne parle que d'un diner pour én venir
à une chofe qu'il ignore entièrement .
8°. Le fot Héritier , Comédie de cinq
Acteurs , où il n'y a qu'une femme. L'Héritier
eft berné par fon rival.
5. Le Fripon orgueilleux , Comédie de
fix Acteurs. Le Fripon eft confondu par la
fagacité d'un Miniftre.
To". Les Voyageurs , Proverbe de fept
Acteurs. Un Fripon eft enfin découvert &
puni. !!
1º. Les Ennuis de la Campagne , Proverbe
de huit Acteurs. C'eft une critique
des Acteurs de Proverbe ; il fert de Prologue
à la Pièce fuivante .
12°. Criardus & Scandée , efpèce de Tragédie
burlefque de quatre Acteurs qui font
B vi
36 MERCURE
rous eftropiés ; c'eft ce qui en fait le comique.
13 °. Le Mal- entendu , Proverbe de fept
Acteurs , dont trois femmes & une jeune
fille. Un mot pris pour un autre en produit
tout le comique. La Scène eft dans un
Couvent de femmes.
14. La Queue du Chien , Comédie de
fix Acteurs. Deux mauvais plaifans fe font
des tours qui tournent au profit d'un jeune
payfan & d'une jeune payfanne amoureux
l'un de l'autre.
15. Le bon Seigneur , petite Comédje
de fix Acteurs. Un Procureur Fifcal' eft la
dupe d'une tromperie qu'il vouloit faire ;
elle tourne à l'avantage de fon rival.
16°. L'Uniforme de Campagne , Comédie
de huit Acteurs. C'eft un nigaud avare
berné & renvoyé.
17° . Le Perfifleur , Comédie de quatre
Acteurs. Le Perfifleur eft déconcerté par une
femme qui a l'habitude de rire toujours en
'parlant de quelque chofe que ce foit.
139. Les Voifins & les Voifines , Proverbe
de onze Acteurs. Ce font des Habitans
du Fauxbourg Saint Laurent à Paris.
L'un d'eux veut fe donner des airs , & tous
fes projets font renversés.
19. Arlequin chien enragé, Comédie
de quatre Acteurs. Cette Pièce eft dans le
goût des Comédies Italiennes qu'on ne joue
plus.
20. Les deux Braconniers , Proverbe
DE FRANCE. 37
de trois Acteurs. Un Garde veut arrêter
deux Braconniers qui font plus fins que
lui , & qu'il eft obligé d'abandonner.
2. Les deux Comédiens , Proverbe de
fix Acteurs. Deux Comédiens de Province ,
en habits de théâtre , fe donnent pour ce
qu'ils ne font pas , & celui qui eft le mieux
mis en eft la dupe.
La plupart de ces Pièces nous ont paru
fort agréables ; mais nous penfons que l'Auteur
a tort de croire qu'on peut les jouer
de tête . En les jouant ainfi, l'on perd tout
le mérite du Dialogue. Chaque Perfonnage
étant écrit felon fon caractère , foit
noble , bourgeois ou bas comique , il eſt
prefque impoffible de le bien rendre en
jouant de tête ; car ceux qui ont le plus de
facilité à parler s'éloignent trop fouvent de
leurs rôles , & déroutent ceux qui font en
fcène avec eux. Il faut lire ces Proverbes
pour juger de leur variété & du plaifir qu'ils
peuvent faire à la repréſentation.
138
MERCURE
VARIÉTÉ S.
RÉFLEXIONS fur l'état actuel de la Mufique
Dramatique en France , par M. Lafont
du Cujala.
Les progrès rapides & prefque inconcevables que
la Mufique Dramatique a faits en France depuis un
petit nombre d'années ; la fermentation que les
derniers chef-d'oeuvres ont caufée chez un peuple
devenu plus éclairé fur fes propres plaifirs ; le génie
enfin appelé de divers pays à la fois pour orner notre
Scène Lyrique des productions les plus fublimes ;
tout femble annoncer à la Nation l'inftant où elle
va égaler en ce genre les Nations les plus célèbres.
Cependant, au milieu de fi brillans fuccès , deux partis
balancent les fuffrages , & le Public diviſé n'a pu ſe
réunir pour faire un choix.
Plufieurs cauſes ont dû contribuer à nous laiffer
dans cette incertitude. La différence des deux genres
qui partagent encore aujourd'hui les Amateurs de
bonne-foi ; l'expreffion & les beautés dont l'un &
l'autre font une fource également féconde ; la renommée
& le génie des illuftres rivaux qui fe difputent à
l'envi nos hommages & notre admiration ; les intrigues
même de la cabale & de l'envie voilà fans
doute des motifs qui ont pû fufpendre le jugement »
du Public , & laiffer la victoire fi long-temps incer- as
taine. Mais ne peut-on pas foupçonner encore une
caufe bien plus puiffante Sera t'il permis à un, Amateur
impartial de chercher à la découvrir , d'ofer
interroger la Nature elle- même , & d'adreffer quel- !!
ques réflexions à ceux qui , véritablement zélés pour
la perfection de l'Art , ne font déterminés dans leurs
jugemens par aucune impulfion étrangère ?
DE FRANCE.
39
On a dit depuis long-temps qu'il y avoit une mufique
convenable à chaque langue & à chaque Nation
. Je pense qu'on devoit chercher dans le climat
l'origine d'une telle diverfité dans les convenances :
en effer , puifque le climat a une influence fi puiffante
& fur la formation de la langue & fur les
moeurs des divers habitans du Globe , il eft fans
doute la caufe primitive qui doit déterminer le genre
de mufique le plus propre à chaque région & à
chaque idiôme. Il fuffit de développer ce principe
pour en conftater l'évidence.
mats
*
Les fons musicaux agiflent à-la fois fur nous de
deux manières différentes. Confidérés comme de
fimples fons , ils ébranlent l'organe de l'ouïe ;
comme fignes des paffions , ils affectent l'ame de
celles qu'ils expriment ; mais fi les paffions font plus
ou moins fortes , fi la tyrannie du befoin ne les
dirige plus vers les mêmes objets en différens clielles
ne fauroient être exprimées en tous
lieux par des fignes abfolument femblables. En négligeant
ces différens rapports , la musique ne feroit
plus qu'une glace infidelle qui ne fauroit nous attacher
, puifqu'elle n'offriroit à nos yeux qu'une
image étrangère. L'expreffion muficale ne fauroit
donc être par tout la même , & la vérité en eſt relative
à l'action du climat.
,
D'après cela , quelle différence étonnante ne doit
pas fe trouver entre la mufique des peuples du Nord
& celle des peuples du Midi ! Ne doit- elle pas fuivre
la proportion de la diftance qui les fépare ? Toutes
les caufes qui modifient la température du climat
agiffant vivement fur la conftitution phyfique de nos
organes, & par- là fur l'énergie du caractère , n'in-
Aueront elles pas en même-temps fur la nature de
Voyez l'Esprit des Lois , Livre XIV.
40 MERCURE
t
nos fenfations & fur la force des objets deſtinés à
les produire ?
Comme on diftingue les climats par les degrés de
latitude , dit M. de Montefquieu , on pourroit les
diftinguer , pour ainfi dire , par les degrés de fenfibilité.
En effet , l'âme n'eft pas dans tous les lieux
auffi facilement émue. La fenfibilité eft plus vive
dans les pays chauds ; le moindre objet fuffit pour
l'émouvoir. Plus profonde , plus concentrée dans les
régions du Nord , elle ne peut être excitée que par
une forte fecouffe. L'expreffion d'un fentiment trop
dox glifferoit fur l'âme d'un peuple flegmatique ,
tandis qu'elle fuffiroit pour attendrir le coeur d'un
peuple plus délicat & plus fenfible . Réciproquement
l'expreffion la plus forte eft la feule capable d'émouvoir
le premier & de plaire à fon coeur . Préfentée
au fecond , elle lui paroîtroit gigantefque , & par- là
manqueroit fon effet , ou bien elle ne produiroit chez
lui qu'une impreffion révoltante , à laquelle il s'arracheroit
avec horreur.
Il feroit ailé de faire l'application de cette vérité
à tous les Arts dont l'expreffion eft l'objet & le terme.
Mais en nous renfermant dans notre fujet , nous
verrons naître de ce principe la différence des deux
genres qui partagent aujourd'hui notre Scène ; les
beautés que les Allemands & les Italiens trouvent
chacun dans leur Mufique , les défauts que chacun
de ces Peuples reproche à fon rival , & peut- être la
caufe qui fait que nul de ces deux genres n'a pu
entièrement prévaloir parmi nous.

" Notre mélodie eft plus naturelle , plus facile ,
plus régulière & plus touchante ; notre harmonie
Efprit des Lois , Livre XIV. II eft à remarquer que
M. de Montefquieu donne pour preuve de cette vérité
l'impreffion différente produite par les mêmes Opéras em
Italie & en Angleterre,
DE FRANCE.
41
» plus pure & moins recherchée , difent les Italiens .>>
« L'une & l'autre font chez nous , répondent les
» Allemands , plus animées & plus énergiques.
Heureux rivaux , leur dirois-je , ceffez de vous
contefter vos mutuels avantages. Ils ne fauroient
être communs à des climats fi différens . Également
favorifés du Dieu de l'harmonie Vous avez en
partage l'expreffion la plus propre à vous toucher , à
vous féduire. Defcendez en vous - mêmes pour y
confulter la nature. Elle n'a pas mis dans votre
bouche le mêrne langage , elle n'a pas donné à vos
coeurs les mêmes affections ; pouvoit- elle vous émou
voir par les mêmes accens ?

Quand on confidère en effet le génie de ces deux
Langues , & le caractère de ces deux Nations , on
eft forcé d'y reconnoître une différence entièrement
analogue à celle de leur chant & de leur harmonie .
L'Italien a dans fa mufiqne , ainfi que dans fon langage
& dans fes moeurs , plus de douceur , de grâces
& de facilité ; l'Allemand , plus de vigueur , de véhémence
& de force. Le luxe voluptueux du premier
a paffé dans fa mélodie ; le fecond y conferve encore
la grave fimplicité de fes moeurs. L'un s'ément ,
pour ainfi dire , à chaque inftant , & pour les plus
petits fujets ; l'autre refte froid & tranquille jufqu'à
ce qu'on lui préfente un objet capable de lui caufer
les plus violens tranfports. Aufli n'a- t- il fallu au
premier qu'une mélodie douce & tendre qui reçût
plus d'inflexions que d'élans ; tandis que pour émouvoir
fon ame , le fecond a employé les cris véhémens
des paffions , foutenus par tout l'effet d'une
harmonie déchirante. "
Rien n'eft donc plus injufte que les reproches faits
à chacune de ces Nations fur le genre de leur Mufique
. La perfection à laquelle l'Art s'y eft élevé depuis
long-temps , les fuccès conftans qu'obtiennent ,
parmi chaque Peuple , les chef- d'oeuvres de fes
42 MERCURE
grands Maîtres , leur obftination à rébuter , ou du
moins à ne pas laiffer prévaloir les productions d'un
genre étranger , tout annonce que l'Italie & l'Allemagne
ont déjà la meilleure Mutique qui puiffe convenir
à leur climat.
La France peut- elle raisonnablement fe flatter
d'être à cet égard dans une pofition auffi heureuſe ?
Long-temps barbare parmi nous , la Mufique , dans
le fiècle dernier , étoit à peine à fon aurore ; &
quoique le génie de Rameau en eût accéléré les progrès
, nous avons été forcés d'avouer notre infériorité
, lorfque l'orgueil national , laffé de s'oppofer
à nos plaifirs , a laiffé parvenir juſques fur notre
Scène les chef-d'oeuvres des Nations voifines . Alors
les François , fe livrant à des jouiffances nouvelles ,
ont applaudi avec tranfport. Mais en rendant hommage
tour- à -tour aux talens de deux Compofiteurs
fublimes , les Amateurs de bonne - foi n'ont pu s'accorder
pour adjuger le prix. Les P'artifans de l'Italie ,
déchirés par les accens de M. Gluck , plus d'une fois
peut-être ont defiré une plus grande véhémence dans
le genre qu'ils avoient adopté. Les Admirateurs de
ce grand Homme , féduits par les charmes de fon
Rival , avoueroient auffi peut-être qu'ils euffent
voulu alors en embellir la Mufique Allemande. Que
les uns & les autres veuillent bien confulter leur
coeur ; ce que je n'ofe donner que pour des conjectures
, pourra bien leur paroître une réalité.
Le Public tout entier n'a donc encore pu fe décider
à faire un choix . Il éprouve tout l'embarras d'un
tendre adoleſcent , qui paroiffant pour la première
fois dans un cercle nombreux embelli par les grâccs ,
admire tout fans pouvoir ſe fixer. Un feul objet peut
enchaîner fon coeur ; mais cet objet , le fort ne le
préfente pas encore à fes regards. Telle eft à préfent
l'incertitude du François par rapport à la Mufique
dramatique ; telle fera la rapidité & la conftance de
DE FRANCE. 43
fon choix, lorfqu'on lui offrira le genre le plus propre
à fon climat, & par conféquent à fon coeur . Les rivalités
feront a ors pour jamais fufpendues , ou relé
guées dans les détours ob'curs de la cabale & de l'envie.
Nous applaudirons , nous admirerons même
le génie de nos voisins ; mais nous reconnoîtrons
qu'il ne peut fuffire à notre ame , & faire éprouver
les mêmes fenfations à un peuple né dans un autre
climat.
Quel est donc ce genre que la nature nous
deftine , & qui feul peut réunir & fixer pour jamais
nos fuffrages ? Nous ne pouvons là deus hafarder
que des conjectures ; mais en les formant nous trouverons
au moins nos principes d'accord avec la vérité
des faits.
Un homme célèbre par la délicateffe de fon goût ,
a déjà remarqué que nous n'avons pas le fentiment
intérieur auffi vif que les Italiens * .Nous ne pouvons
donc pas attendre de leur mufique tous les effets
qu'elle produit fur une nation bien plus facilement
émue. La température de la meilleure partie de la
France , & furtout celle de Paris , fe rapproche bien
moins de la température de l'Italie que de celle de
l'Allemagne. Notre mufique paroît donc auffi s'éloi
gner un peu plus du genre Italien que de celui de
leurs rivaux , & fuivre ainfi le rapport du climat.
L'expérience ne vient-elle pas à l'appui de cette
opinion ? Quelque grand que foit l'enthoufiafme des
véritables amateurs pour les chef- d'oeuvres que l'Italie
nous communique, & pour ceux qu'elle fait éclore
dans notre fein , n'avons- nous pas vu le génie du
Nord obtenir des fuccès plus généraux & plus conftans
? Quels tranfports n'ont pas excité parmi nous
Réflexions critiques fur la Poéfie & la Peinture , par
PAbbé Dubos .
44
MERCURE
les ouvrages de M. Goffec , le Stabat de M. Hayden ,
les Opéras de M. Gluck !
Voilà donc la route que nous devons tenir mdiquée
à la fois , & par la raifon , & par le fentiment , &
par l'expérience. Rapprochons- nous davantage du
genre qui a fu captiver parmi nous le plus grand
nombre de fuffrages. Le fentiment plus concentré
chez nous que chez les Italiens , ne peut être excité
dans notre coeur que par une mufique à plus grands
traits , une mélodie plus véhémente , une harmonie
plus âpre , une fucceffion plus rapide & plus inatten -
due dans les modulations * . Plus faciles à émouvoir
que les Allemands , adouciffons un peu la force de la
mufique du Nord par les grâces touchantes de celle du
Midi. La nuance fera peut- être difficile à faifir ; mais
eft- il rien d'impoffible aux talens fupérieurs , quand
ils font animés du defir de la gloire ? Depuis la révolution
qui s'eft faite fur notre Scène Lyrique , aucun
François n'a pu y difputer le prix . Pourquoi ferions--
nous condamnés à n'admirer jamais que des productions
étrangères ? Le François feroit cependant plus
capable d'apprécier exactement le degré de fenfibilité
de fa nation , & la force des moyens néceffaires
pour l'émouvoir. Il eft dans ce moment des Auteurs
nationaux qui fe difpofent à entrer dans cette brillante
carrière . S'ils daignent fixer un inftant leur
efprit fur ces réflexions , il leur fera aifé d'en reconnoître
la jufteffe ou l'erreur. Je m'estimerois heureux
fi elles pouvoient contribuer à leur donner de nouvelles
vûes , pour fixer enfin le goût de la Nation ,
& rendre ainfi leur triomphe plus éclatant & plus
durable.
• M. Rouffeau reproche à la mufique Allemande le
changement trop fréquent de modulation . Il eft vrai que
ce feroit un défaut pour les Italiens ; mais dans nos principes
, ce feroit du moins une véritable beauté pour les
Allemands.
DE FRANCE. 45
GRAVURES.
H
ERBIER de la France , ou Collection complette
des Plantes indigènes de ce Royaume , avec
leurs détails anatomiques , leurs propriétés & leurs
ufages en Médecine , par M. Bulliard , N °. 19 & 20.
A Paris , chez l'Auteur , rue des Poftes , au coin de
celle du Cheval verd ; & chez Didot , Debure &
Belin , Libraires .
Portrait defeu M. Tronchin , Docteur en Médecine
, deffiné par Liftard , gravé par Gaillard. Prix ,
I liv. 4 fols. A Paris , chez Bafan & Poignant , rue
Poupée.
M
MUSIQUE.
USIQUE de la Matinée & de la Veillée villageoifes
, ou le Sabor perdu , Divertiffement en
deux Actes , par MM . Piis & Barré. Prix , 1 livre
16 fols. A Paris , chez Brunet , Libraire , à côté de
la Comédie Italienne ; & Lawalle Lécuyer, Cour
du Commerce.
Trois Sonates pour le Clavecin ou le Forte- Piano,
avec Accompagnement de Violon , par M. l'Abbé le
Bugle , OEuvre première. Prix , 7 livres 4 fols franc
de port par- tout le Royaume. A Paris , chez M.
Leduc , rue Traverfière - Saint- Honoré , au Magafin
de Mufique. Cet Ouvrage donne l'idée la plus avantageufe
des talens de l'Auteur. On y reconnoît une
compofition favante , des idées neuves , une mélodie
infpirée par l'imagination la plus brillante.
Quatrième Recueil de fix Airs choifis & variés
46
MERCURE
pour le Clavecin ou Forte -Piano , dont deux font
en Duo , dédiés à Madaine la Cointelle de Sparre ,
par M. Charpentier , Organifte de l'Abbaye Royale
de Saint Victor & de la Paroiffe Royale de Saint
Paul , OEuvre XII , gravés par Mme Moria, Prix ,
7 liv . 4 fols . A Paris , chez l'Auteur , rue Saint Antoine
, Paffage Saint Pierre , & aux Adreffes ordinaires
, 1782 .
Douze petits Airs pour le Clavecin ou le Forte-
Piano , avec Accompagnement de Violon, par M.
Bambini. Frix , 3 liv . 12 fols. A Paris , chez l'Auteur
, rue des Vieux Auguftins , aux Eaux de Pally ;
Mile Caftanière , rue des Prouvaire , & aux
adreffes ordinaires.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
PREUVES du Sentiment , par M. d'Arnaud ,
nouvelle Édition , eu 12 Volumes in - 12. Prix ,
I livres fols chaque Volume broché rendu franc
de port par tout le Royaume. Les huit premiers
Volumes de cet ouvrage font en vente , les autres
paroîtront de mois en mois. A Paris , chez Moutard
, Imprimeur - Libraire , rue des Mathurins.
Lettres édifiantes & curieufes , écrites des Miffions
étrangères , nouvelle Édition . Mémoires de la
Chine. Tomes XIX , XX , XXI , XXII , XXIII
& XXIV, in- 12 . A Paris , chez Mérigot le jeune ,
Libraire , quai des Auguftins .
Entretien fur le Havre , par Mlle Lemafon de
Golft , Volume in - 12 . Au Havre ; & à Paris , chez
les Libraires qui vendent les Nouveautés.
Le Voyageur François , ou la Connoiffance de
DE FRANCE. 47
l'Ancien& du Nouveau Monde , Tomes XXVII &
XXVIII , in - 12 . Prix , 3 livres reliés. A Paris , chez
Cellot , Imprimeur- Libraire , rue Dauphine.
Troisième Voyage de Cook , ou Journal d'une
Expédition faite dans la mer Pacifique du Sud &
du Nord en 1776 , 77 , 78 , 79 & 1780 , traduit de
l'Anglois , un Volume in- 8 ° . , avec fig. Prix , s liv.
broché . A Paris , chez Piffot père & fils , Libraires ,
quai des Auguftins ; & Laporte , Libraire , rue des
Noyers. On trouve chez Piffot les Voyages dans
la mer du Sudpar les Espagnols & les Hollandois ,
Ouvrage traduit de l'Anglois de Dalrymple , un Vol .
in-8 °. Prix, liv broché ; & chez Mérigot, les
premiers Voyages du Capitaine Cook , 5 Vol. in-49.
S
Traité Chimique de l'Air & du Feu , par C, G.
Schecle , Membre de l'Académie des Sciences de
Suède , avec une Introduction , par Torbran Bergmann
, Ouvrage traduit de l'Allemand par le Baron
de Dietrich , Volume in- 12 . Prix , 2 liv . broché . A
Paris , rue & Hôtel Serpente. C'eſt à la même
adreffe qu'on trouve le Poëme & la Traduction de
Silius Italicus annoncé dans le dernier Mercure .
Nouveau Théâtre Allemand , ou Recueil des
Pièces qui ont paru avec fuccès fur les Théâtres
des Capitales de l'Allemagne , par M. Friedel ,
Profeffeur des Pages du Roi en furvivance , Vol. 1 .
A Paris , chez l'Auteur , rue Saint Honoré , au coin
de la rue de Richelieu ; la Veuve Ducheſne , Libraire ,
rue Saint Jacques ; & Couturier fils , Libraire , quai
des Auguftins. A Verfailles , chez Blaizot , Libraire
, rue Satory . MM. les Soufcripteurs font
priés de faire retirer leurs Exemplaires . Il en paroîtra
un Volume tous les trois mois , à compter da
premier Janvier de cette année.
Almanach néceffaire , ou Porte -feuille de tous
lesjours pour l'année 1782 , in-8 ° . Prix , 3 livres
MERCURE
attade
toutes les
relié. A Paris , chez Piffot père & fils , & Didot le
jeune , Libraires , quai des Auguftins. Chaque an
née on ajoute à la perfection de cet Ouvrage , qui eft
réellement fort utile aux Étrangers comme aux Habitans
de la Capitale. Parmi les articles nouveaux,
on trouve , 1 ° . l'Indication des jours de Confeil &
d'Audience des Miniftres, & autres Perlonges at
chées à l'Adminiſtration ; 2 °. la
Académies du Royaume , avec l'époque de leur établiffement
; 3. l'Adreffe des Bureaux des Corps &
Communautés de Paris ; 4 ° . les Spectacles , avec le
prix des places & les jours de Repréſentation ; 5 .
les Journaux & Gazettes , avec le prix de leur
Abonnement & les jours où ils paroiffent , foit à
Paris , foit en Province , &c.
Les Saifons , Poëme , nouvelle Édition , en petit
format , de l'Imprimerie de Didot. A Paris , chez
Piffet , Libraire , quai des Auguſtins .
On trouve
à la même adreffe un Corps d'Extraits de Romans
de Chevalerie , par M. le Comte de Treffan , de
l'Académie Françoiſe , 4 Vol. in- 12 .
TABLE.
VERS à Madame Angelica Marine ,
Kaufmann ,
28
3 Proverbes Dramatiques , 34
Mes Adieux au Château de la Réflexions fur l'état actuel de
V...... Romance ,
Enigme & Logogryphe,
la Mufique Dramatique en
6 France ,
Fin de la Vie de M. le premier Gravures ,
Préfident Lamoignon , 8 Mufique ,
Almanach des Mufes , 17 Annonces Littéraires,
Inftruction fur les Bois de
APPROBATION.
3
38
45
ibid.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 2 Février. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en einpêcher l'impreffion. A Paris,
le 1 Février 1782, DE SANCY.
1.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 9 FÉVRIER 1782.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Que j'ai mis fur ma porte le foir que j'ai
" donné à fouper à dix de mes Amis ,
pour célébrer la Naiffance de Mgr. le
Dauphin.
L'AMOUR avec l'Hymen , & Bellone & la Gloire ,
Semblent, en ce beau jour , unis pour les François ;
Les deux premiers, comblant nos plus ardens fouhaits ,
Nous donnent un Dauphin.... Bellone , la Victoire ;
La dernière par- tout avec le fang Anglois
A lavé nos affronts , & fignera la Paix.
( Par M. l'Abbé..... à Sancerre.
No. 6, 9 Février 1782.
So MERCURE -
?
CLEMENTINE ET LA ROSE ,
JEUNE
Idylle.
EUNE reine des fleurs , l'orgueil de la Nature ,
Toi, que pour Pfyché même auroit cueilli l'Amour ,
Prens ta robe vermeille , enrichis ta
Tu vas de Clémentine habiter le féjour.
parure ,
TON front le réjouit d'étaler auprès d'elle
L'éclat de la beauté qui te foumet tes foeurs ;
Moi je triomphe auffi de te trouver fi belle ,
Pour te voir lui céder des tributs plus flatteurs .
QUE le zéphir léger fur ta tige orgueilleufe
Te balance avec grâce en fon vol careſſant ,
De ton fein qui frémit fous la bouche amoureuſe,
Exhale en tes foupirs un parfum raviffant.
De ta tige flexible imitant la molleffe ,
Voluptueufe & fière , aifée avec grandeur ,
Sa taille en fes contours va prendre ta foupleffe ,
Et fon fouffle embaumé nourrira ta fraîcheur.
TOUJOURS belle , jamais d'une plus vive flamme
Tu ne vois s'animer tes tranquilles attraits ;
Tout , jufques aux defirs captivés dans ſon âme ,
Varie à chaque inftaut le charme de ſes traits.
De cent bras épineux le Ciel pour ta défenſe
Eut befoin de t'armer contre tes raviffeurs :
DE FRANCE.
Son coeur fimple & naïf , par ſa ſeule innocence ,
Échappe , fans détours , aux pièges féducteurs .
De ces tendres boutons que ton fein fit éclore ,
Tu ne dois jamais voir la fleur s'épanouir ;
De les nombreux enfans un jour plus belle encore ,
Elle verra fes traits dans leurs traits s'embellir.
CROISSEZ , ô jeunes fleurs , & noblement rivales ,
Formez-vous l'une à l'autre un plus brillant deſtin .
Clémentine avec toi ne craindra point d'égales ,
Et tu n'en auras plus en régnant fur ſon ſein .
(Par M. Berquin. )
4
LE SAGE DE LA PERSE , Apologue.
· UN Philofophe de la Perſe ,
Victime trop long - temps de l'envie & des fots ,
Avec le genre-humain voulut rompre commerce ,
Et s'en fut chercher le repos
Au fond d'un bois affreux , ſéjour des animaux.
Quoi ! lui dit un ami , vous fuyez vos femblables ,
Qui ne font après tour que fourbes & méchans ,
Pour aller habiter les antres effroyables
Des lions affamés & des loups dévorans !
Notre Sage en ces mots réfuta la Harangue :
« Pour me faire du mal ceux - ci n'out que
» Et les hommes ont une langue.
des dents,
( Par M le Bailly. )
C ij
sa MERCURE
L'EXEMPLE INUTILE , ou les Amours
Invraisemblables , Anecdote.
IL eft bon d'offrir aux hommes des exemples
d'amour & de fidelité. Ils ne font guère,
fuivis , mais ils amufent , ils intéreffent un
moment les Lecteurs ; & fi ces récits - là font
infructueux , on les lit au moins fans danger,,
Je ne m'attends pas à voir mon Heroïne
trouver beaucoup d'imitateurs ; mais en la
faifant connoître , je fuis sûr de la faire
eftimer , admirer même ; & fi la tendre
Suzette ( c'eft ainfi qu'on l'appelle ) ne devient
pas le modèle des Amans , elle obtiendra
d'eux au moins le tribut d'hommage qui lui
eft dû.
Dans une petite Ville de Province , vivoit
& vit encore ( car mon Hiftoire est très récente
) une jeune enfant dont le portrait
feroit difficile à faire ; elle ne relembisit
à perfonne. Je ne jetterai pas ici à pleines
nains les lys les rofes ; toutes les Heroïnes
en font pourvues ; je dirai feulement qu'elle
étoit jolie comme on ne l'eft guère , & qu'elle
favoit aimer comme on n'aimera jamais . Mais
tout fon bien étoit dans fa beauté , & fa nobleffe
dans fon coeur , je veux dire qu'elle étoit
fans fortune & fans naiffance. Par bonheur
elle n'y avoit jamais fongé ; les grandes
Dames envioient la beauté de Suzette , &
Suzette n'envia jamais leur fortune ni leur
DE FRANCE. $3
rang. Quant à fon caractère , c'étoit de
ces naturels aufli rares que précieux qui
pouroient le paffer de l'education . Ses parens
avoient toujours été pauvres ; elle étoit alors
orpheline , & Fon peut dire qu'elle avoit
toutes les vertus , ou du moins toutes les qua
lités du coeur , fans qu'on eût pris foin de lai
en inſpirer aucune . On ne lui avoit jamais
dit , elle n'avoit jamais fongé qu'on doit
fecourir les malheureux , & elle ne manquoit
jamais de le faire , même à fes dépens ;
elle n'avoit pas befoin de réfléchir pour être
bonne ; la bienfaifance n'étoit pas chez elle
un principe , mais un fentiment. Jolie comme
elle étoit , elle ne manqua point d'adorateurs
; la féduction tendit autour d'elle tous
fes filets ; mais étant née fans ambition &
fans coquetterie , & la féduction n'arrivant
pas jufqu'à fon coeur , elle n'avoit pas mên e
befoin de combattre pour triompher. Sa
verin n'avoit pour principe ni le delir de
la gloire , ni même la crainte de la honte ;
elle n'étoit pas défendue par fon efprit ,
mais par fon coeur , qui avoit befoin d'être
vertueux comme on a befoin de refpirer
pour vivre en un mot , fon innocence
étoit pour elle comme un bien phyfique , &
elle, n'auroit pas plus confenti à la perdre
qu'on ne confent à être malade , à être malheureux.
Elle rempliffoit tous les devoirs de
l'amitié fans les regarder coinme des devoirs ;
elle fe faifoit aimer de toutes les femmes
comme fi elle n'eût pas été jolie . Loin que
Cij
$4 MERCURE
la fageffe de fa conduite lui donnât l'auftérité
d'un cenfeur , elle étoit indulgente
jufqu'à l'excès ; elle plaignoit les fautes
comme les malheurs ; elle pardonnoit tout,
& ne fe permettoit rien. Ce portrait - là
n'eft pas celui de tout le monde ; mais ,
comme je l'ai déjà dit , Suzette ne reffembloit
à perfonne.

On ne tarda. pas à s'appercevoir que s'il
étoit difficile de la voir fans la defirer , il
étoit bien auffi difficile au moins de la
féduire , & l'on finit par renoncer à un projet
qui paffoit pour extravagant . Mais cette
conquête qui avoit laffé les prétentions des
Riches & des Grands , ne devoit coûter qu'un
moment & un coup d'oeil à un jeune
homme fans naiffance & fans fortune comme
Suzette. Charles ( c'eft ainfi qu'on le nomme)
étoit deftiné à enflammer ce jeune coeur
fi bien fait pour l'Amour . Suzette l'aima
dès qu'elle le vit , & il eft inutile de dire
qu'elle s'en fit aimer. Il la trouva auffi jolie
que s'il eût été un grand Seigneur , & fes
yeux pour le dire étoient plus éloquens auprès
de Suzette que de brillantes promeffes
& les plus riches préfens . Elle n'avoit point
cette coquetterie qui retarde un aveu pour
y donner plus de prix : Ses regards , fa bouche
même , tout annonça bientôt à Charles.
qu'il étoit aimé. Comme elle ne s'étoit pas
fait un mérite de rejeter de magnifiques propofitions
, elle ne fe fit pas un devoir de cacher
un amour innocent. Mais la fympathie
DE FRANCE. 55
de deux coeurs ne fuffit pas pour faire deux
heureux ; il faut accorder des parens , concilier
plufieurs intérêts ; fi l'amour mépriſe
la fortune , la fortune s'en venge bien.
Notre orpheline , comme je l'ai dit , étoit
pauvre ; elle vivoit du produit de fon travail.
Les parens du jeune homme n'étoient
pas riches ; mais foit par un orgueil déplacé ,
foit qu'ils craigniffent qu'un tel hymen ne
fit obftacle à la fortune de leur fils , foit par
quelqu'autre raifon , ils refusèrent conftamment
de les unir. On défendit à Charles de
voir fa chère Suzette , c'étoit lui ordonner
de l'aimer davantage. Les deux Amans ne
cefsèrent point de fe voir ; mais ils ſe virent
plus fecrètement & avec plus de précaution.
Une aventure qui furvint alors auroit fuffi
pour unir leurs coeurs quand l'amour n'en
auroit pas pris le foin auparavant.
Les armes de notre jeune Roi , qui femble
avoir foumis la fortune à fes vertus ,
venoient de remporter un avantage fur l'ennemi.
Tous les coeurs françois étoient pénétrés
de la joie la plus vive , & ceux dont la
richelle favorifoit les voeux , la manifeftoicnt
par des fêtes publiques. L'un des principaux
de la Ville avoit voulu fe fignaler par un
bal & de brillantes illuminations , & il avoit
établi la fcène dans fon Château , qui n'étoit
féparé de la Ville que par une rivière qui en
baigne les murs. Quelque motif , étranger
fans doute à la curiofité , y appela Suzette.
Tout s'y paffa comme on l'avoit defiré. Il y
Civ
56 MERCURE
eut de l'affluence fans confufion ; aucun.
défaftre n'empoifonna leurs plaifirs , & ne
fit fuccéder le repentir à la joit publique.
Au retour , Suzette s'étant remife dans le
bateau qui l'avoit menée à la Fête , alloit
être rendue fur le rivage , lorfqu'une de fes
compagnes , en jouant tout près de l'eau ,
s'y laiffa tomber. Suzette , qui vit la moitié
de fon corps hors du bateau , s'élança promptement
vers elle pour la retenir ; mais fe
trouvant entraînée elle- même , elles fuient
précipitées l'une & l'autre dans les flots.
Tout l'équipage jette alors un cri de terreur ;
& l'on appelle du fecours. Charles , qui
par hafard promenoit dans ce moment fur
le rivage fa trifteffe & fa rêverie , entend ce
eri , & à la faveur de la lune qui éclairoit
affez pour laiffer voir , pas affez pour faire
reconnoître les deux malheureufes victimes
que les flots avoient englouties , s'y précipite
auffitôt pour les fauver. Dans le même moment
, un autre jeune homme qui étoit dans
le bateau avec elles , s'y étoit jeté aufli. Ils
furent heureux l'un & l'autre. La compagne
de Suzette fut fauvée par le jeune homme
inconnu ; & Charles , qui par hafard , ou
par un mouvement involontaire de fon
coeur , s'étoit attaché à Suzette fans la reconnoître
, eut le bonheur de la ramener fur la
rive. On accourut alors avec des flambeaux
pour lui porter les fecours néceffaires. Que
devint Charles , quand s'étant mêlé à ceux
qui la fecouroient , il reconnut fa chère SuDE
FRANCE. 17
zette : La furprife , la joie , la crainte , toutes
les paffions à la fois s'emparèrent de fon
âme , & il n'eut que la force de s'écrier :
Suzette ! Suzette en même temps , rendue à
la vie , ouvre les yeux ; & le premier objet
qu'elle apperçoit, c'eſt fon amant. Ah! Dieu !
s'ecria- t'elle avec joie , mais d'une voix foible
: c'eft lui ! Oui , c'eft moi , c'eft moi , lui
répond Charles en fe jetant dans fes bras !
c'est moi qui t'ai fauve la vie fans te connoitre.
Tous les fpectateurs attendris demeu
roient mauets de furprife , & il feroit difficile
d'exprimer ce qui fe paffoit alors dans
le coeur de Charles. O Comme il bénit le hafard
qui l'a conduit fi heureufement au bord
de la rivière! comme il s'applaudit de s'ête
élancé dans les flots ! & en effet , jamais acte
d'humanité n'eut une plus douce récompenfe.
Sa joie , en reconnoiffant Suzette ,
venoit de s'accroître au centuple . Il avoit
cru d'abord n'être qu'humain ; il avoit cru
ne fauver qu'une femme , & il avoit fauvé
fa maîtreffe : Ce feroit infulter aux coeurs
fenfibles que d'effayer de leur faire fentir
cette différence . Mais comme l'amour est
toujours inquiet , & que fa délicatetle ett
exceffive , Charles eft fàché de n'avoir pas
reconnu plus tôt Suzette. L'Amour cût avg
menté fa force avec fon zèle ; il l'eût fauvée
plus promptement ; Suzette eût moins fouffert.
Cette idée lui donne même des fergpules
qui empoifonnent prefque fon bouheur.
Ses bras , en s'attachant à elle , out pu
Cy
58 MERCURE
la
ne pas ménager affez fa foibleffe ; il a pu
bleffer en l'entraînant. Enfin il fe reproche
comme un crime d'avoir tenu fa maîtreffe
dans fes bras fans la deviner , fans que fon
coeur lui ait dit : c'eft'elle.
Cependant de prompts fecours , & furtout
la vûe de fon amant , avoient rendu la
vie & la force à Suzette. On la ramena chez
elle ; & Charles ne la quitta qu'avec plus de
regret . Il fembloit pour le coup que Suzette
dût lui appartenir inconteftablement . En racontant
à fes parens fon aventure , il ne
manqua point de l'interprêter comme un
don que le Ciel lui avoit fait de Suzette.
N'éroit ce point par un miracle évident qu'il
s'étoit trouvé- là à point nommé pour lui fauver
la vie Charles à ces raifons joignit les
fupplications les plus touchantes ; mais fes
parens , qui ne voyoient qu'un heureux hafard
dans cette aventure , ne fe crurent pas
obligés de changer d'avis pour cela , ils lui
dirent que Suzette , pour avoir été noyée ,
n'en étoit pas devenue plus riche ; & ils perfiftèrent
dans leur refus .
Quelques jours après il vint redemander
à fon père la main de Suzette avec plus d'inf
tance & de chaleur. L'entretien fut très vif;
le père mit plus de dureté qu'à l'ordinaire
dans fon refus ; Charles fortit peut- être des
bornes du refpect ; & fon père , dans le premier
mouvement de fon indignation , le
chaffa en lui jurant par tout ce qu'il y a de
plus facré , que jamais il ne lui accorderoit
DE FRANCE.
$9
Suzette. Charles le retira ; & guidé par un
aveugle deſetpoir , il alla s'enrôler dans un
Régiment pour lequel on recrutoit alors ;
il ne vouloit que mourir , puifqu'il lui falloit
renoncer à Suzette.
Charles étoit fi perfuadé que fon malheur
lui faifoit un devoir de mourir , qu'il ne
fentit fa faute que par la douleur qu'en témoigna
Suzette en l'apprenant. Le defefpoir
de cette tendre amante fut fi grand ,
qu'elle lui reprocha plufieurs fois de lui
avoir fauvé la vie : Je ne ferois plus , lui
dit elle ; je ne fentirois point la douleur de
te voir partir. Il allegua , pour fe jufufier , le
défefpoir qui l'avoit égaré , l'affreux ferment
que fon père avoit prononcé devant lui ;
Mais Suzette étoit prête à le perdre , & peutêtre
pour toujours ; rien ne pouvoit la confoler.
Elle conçut mille projets, dont la plupart
annonçoient le trouble de fa raifon ,
mais qui tous prouvoient fon amour.
Le père de Charles fentit du remords d'avoir
réduit fon fils à cette fatale extrêmité. Dans
le regret cuifant qu'il avoir , il auroit confenti
peut - être à lui donner enfin fa chère
Suzette ; mais l'enrôlement étoit un malheur
que fa fortune ne lui permettoit point
de réparer. Il demanda à revoir fon fils ; il
le ferra dans fes bras ; tâcha de le confoler ,
& lui témoigna le plus amer repentir ; &
Charles n'eut pas la force de lui dire : mon
père , vous m'avez mis un poignard dans le
fein.
C vj
60 MERCURE
On fixa le départ du malheureux Charles
à un terme peu éloigné ; & en attendant on
lui montroit plusieurs fois par jour l'exercice
, ainfi qu'à d'autres nouveaux Soldats
qui devoient partir avec lui . Suzette le rendoit
fur les lieux pour le voir. Elle fe plaçoit
un peu à l'écart pour n'être pas remarquee ;
mais avec quel tendre intérêt elle fuivoit
tous fes mouvemens ! elle voyoit avec plaifir
que Charles étoit le plus beau , le mieux
fait de tous les camarades ; mais combien ce
plaifir étoit empoifonné par cette cruelle
réflexion : il va partir ! elle le plaignoit quelquefois
de la peine que lui coûtoit cet
apprentiflage militaire ; fi l'exercice duroit
long- temps , Suzette , fans avoir quitté fa
place , étoit plus fatiguée que lui ; & fi elle
s'appercevoit qu'on le grondât , de groffes
larmes couloient de fes yeux.
Arrive enfin le jour du départ. Charles
avoit voulu s'épargner & épargner à Suzette
le déchirement d'un fi cruel adieu . Il écrivit
une lettre de congé; choifir quelqu'un pour
la remettre à fa chère Suzette ; mais au moment
de la donner lui même , tout fon courage
parur l'abandonner ; & il jugea qu'il
étoit encore moins douloureux pour deux
amans de fe dire adieu , que de partir fans fe
voir. Il n'en jugea plus ainfi quand il eut dit
à Suzette , il faut nous quitter. Les tendres
reproches qu'elle lui adreffa , (es larmes , fon
défefpoir lui faifoient fouffrir mille morts,
fe repentoit d'avoir voulu la voir ; & ce;
DE FRANCE. 61
pendant il ne pouvoit s'arracher de fes bras.
Mais le moment du départ approchoit ; un
retard étoit dangereux pour Charles ; il fallut
fe féparer.
Suzette , les yeux baignés de larmes , le
fuivit long- temps du gefte & du regard.
Charles n'avoit prefque plus la force de
faire un pas dès qu'il s'étoit retourné pour
la voir , & il fe retournoit fans ceffe . Mais
ce n'etoit pas affez pour la tendre Suzette .
Quand elle cut perdu de vûe fon amant ,
elle s'élança fur les traces pour le fuivre , au
moins de loin , auffi long - temps qu'elle le
pourroit. Que dis - je ? ce n'étoit pas là un
projet qu'elle eût formé ; elle étoit comme entramée
fur fes pas par une force irréliftible .
Arrivec fur le grand chemin que Charles
avoit pris , malgré la foibleffe de fon fexe &
de fon âge , elle le fuivoit toujours , fans
avoir d'autre projet que de le fuivre. Elle le
voyoit ou croyoit le voir au milieu de fa
troupe , qui étoit déjà loin , & qui marchoit
affez vite ; cette illufion trompa quelques
inftans les ennuis . Enfin , toute en fucur ,
épuifée , hors d'haleine , elle marchoit toujours
, jufqu'à ce que la fatigue la fit tomber
prefque mourante au pied d'un arbre. Elle y
refta long- temps fans avoir la force de fe
relever ; & quand elle fe fentit le courage
d'aller , elle regagna trifter ent fa mailon ,
ne voyant , n'entendant plus rien , la poitrine
gonflée & les yeux fees ; la douleur
fembloit avoir tari la fource de fes larmes.
62 MERCURE
Voilà donc la pauvre Suzette livrée à
elle-même , feule au monde. Elle reffembloit
, dans la ville où elle étoit née , à un
voyageur égaré la nuit dans une forêt. La
douleur auroit tranché bientôt fes jours ,
fil efpérance , cette enchantereffe du monde ,
n'avoit fufpendu le coup mortel . Dès que
l'efpérance eut parlé au coeur de Suzette ,
elle y fit entrer le courage. Suzette , au lieu
de fuccomber à fes maux , réfolut de les terminer
; & elle conçut un projet bien digne
de fon coeur. J'ai dit qu'elle vivoit du produit
de fon metier. Elle retrancha fur fes
vêtemens & fa nourriture , & doublant fon
travail , elle fe mit à amaffer de quoi dégager
fon amant. Le jour entier & les trois
quarts de la nuit , elle promenoit fans ceffe,
une aiguille meurtrière qui piquoit fes
doigts délicats. Le peu d'inftans qu'elle donnoit
au fommeil & à fes repas , lui fembloient
un vol fait à fon amant. Le feul délailement
qu'elle fe permit , c'étoit de lire
les lettres que Charles lui écrivoit , & qui
ranimoient fon courage. Elle n'avoit pas
voulu l'inftruire d'un projet qu'elle n'avoit
pas formé pour acquérir des droits à fa reconnoiffance
; elle lui donnoit fon temps
& fon travail , parce qu'elle croyoit lui appartenir
toute entière. C'eft ainfi qu'elle
patla plus d'une année ; & par un effort incroyable
de travail & d'économie , elle parvint
à ramaffer la fomme dont elle avoit befoin.
Quand elle fe crut sûre d'avoir la fore
DE FRANCE. 63
complette ( & elle avoit pris fur cela des informations
) elle la mit dans fon tablier ,
courut chez le Capitaine de Charles , & lui
jetant tout fon argent à fes pieds , lui redemanda
fon amant . Le Capitaine , attendri
par tant d'amour & de naïveté , expédia fur
le champ le congé , & mouilla de fes larmes
la lettre qu'il écrivit. On fe figure bien la
joie que fentit Charles à cette nouvelle . Il
eut bientôt terminé les apprêts defon voyage ;
les adieux qu'il fit au Régiment ne furent pas
longs ; & il ne s'amufa guère en route. Précipitons
fon arrivée , qui doit faire d'autant
plus de plaifir à tous deux , que la fortune
fembloit avoir ceffé de les perfecuter.
Le Capitaine , après avoir délivré le congé ,
s'étoit rendu chez le père de Charles , pour
lui raconter cette aventure , & pour l'engager
à ne plus tyrannifer d'auffi tendres
amans ; & fur cela le père ayant mandé Suzette
, lui avoit fait beaucoup de careffes .
Suzette , à qui Charles avoit annoncé fon
arrivée , voulut aller au devant de lui : elle
reprit la route où elle s'étoit traînée autrefois
avec tant de douleur . Mais que fon
coeur aujourd'hui eft bien autrement agité !
fit- elle maintenant fix fois plus de chemin
qu'elle n'en avoit fait la première fois , elle
feroit bien moins fatiguée . Elle l'apperçur
enfin ; & Dieu fait s'ils volèrent dans les
bras l'un de l'autre . Charles ne la remercia
point , quoique fon Capitaine leût informé
de tout; la joie , la reconnoiffance lui avoient
64 MERCURE
ôre l'ufage de la voix. Mais Suzette avoit de
trop bonnes nouvelles à lui conter pour fe
taire long- temps : mon ami , lui dit - elle , j'ai
vu ton pere chez lui .... & c'étoit par fon ordre
, il n'a parie ; il m'a careffee... il m'aime ...
nous ferons heureux.
Il feroit difficile en effet de trouver un
couple plus fortuné . Charles cft libre , & fa
liberté eft un bienfait de fa Maitreffe ; Suzette
a retrouvé tout ce qu'elle aime au monde ,
l'homme à qui elle doit le jour qu'elle refpire
; & la feule perfonne qui pouvoit s'eppofer
à leur bonheur , le père de Charles ,
vient de leur rendre fon amitié. Leur bonheur
eft trop parfait , il ne fauroit étre
durable.
A peine font ils rentrés dans la Ville ,
qu'on leur apprend que le père de Charles
vient de mourir fubitement . Ce malheur
eft encore plus effrayant qu'on n'imagine ;
car les droits de ce père , qui étoit
prêt à les unir , ont paffé dans les mains
d'un
tuteur qui a déjà déclaré qu'il
n'approuvera jamais cet hyménée . Cette
nouvelle fut un coup de foudre pour
eux ; & en effet ils n'avoient jamais été
auffi malheureux que dans ce moment
funefte ; ils étoient d'autant plus à plaindre
qu'ils avoient paffé prefqu'en un
moment du faîte du bonheur au comble
de l'infortune.
C'est ainsi que le fort fembloit fe complaire
à frapper de coups imprévus les plus
DE FRANCE. 65
tendres des Amans. Suzerte , malgré tout
fon courage , ne peut fupporter ce dernier
malheur ; fa fanté , qui avoir rétifte à plus
d'une année d'un travail exceffif, fuccombe
au chagrin de reperdre fon Amant ; dans
peu de jours on defefpéra de fa vie. Tous
ceux qui étoient inftruits de cette hiftoire
verfoient des larmes fur ces deux infortunés.
Mais la douleur qu'on en reflentit
fut fufpendue par une heureufe nouvelle
qui vint combler de joie toute la France ;
On apprit que le Ciel venoit de remplir
nos voeux par la Naiffance d'un Dauphin , &
toutes les Villes s'emprefsèrent de temoigner
leur fenfibilité par des fêtes & par
des actes de bienfaifance . Celle où Suzette
étoit née voulut matier un nombre de jeunes
filles , & on l'infcrivit fur la lifte . Comme
on connoiffoit la caufe de fa maladie , on
s'imagina que l'offre de la marier à Charles
pourroit bien en devenir le remède . Par le
moyen de la dot qu'on lui donna , peut être
même par de juftes menaces, on fit confentir
le tuteur & la démarche eut un plein
fuccès ; car cette nouvelle rendit en peu de
jours à Suzette fa première fanté.
Nos deux Amans ftrent mariés , & l'ancien
Capitaine de Charles joignit à la dot
de Suzette la fomme dont elle avoit dégagé
fon Amant. O comme ces heureux Epoux
bénirent cette Naiffance fortunée qui a
comblé les vaux de tout un peuple ! Comme
ils célébrèrent les vertus d'un jeune Roi ,
6.6 MERCURE
qui ne fait qu'exercer ou infpirer la bienfaifance
! Suzette fe repentit prefque de lui
avoir enlevé un Soldat en dégageant fon
Epoux; mais celui - ci fit voeu de confacrer à
fon fervice un de fes fils.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercureprécédent.
LE mot de l'Enigme eft Montre ; celui
du Logogryphe eft Flambeau , où se trouvent
lambeau , eau , feu , âme , Abel , ambe ,
la , aube , beau , bufle , lame , Lama.
A
ENIGM E.
MA haute naiffance on rend
peu de juſtice ;
Voilà pourquoi jamais je ne vais à la Cour .
Au hameau je fais mon office ,
Allant & revenant , tant que dure le jour.
S'il n'avoit plus mon bénéfice ,
Le Monarque appauvri pourroit mourir de faim.
Plus je fuis déchirant , fans mefure & fans frain ,
Plus je fais lui rendre fervice.
( Au Palais Bourbon , le 25 Janvier 1782. )

DE FRANCE. 67
LOGOGRYPHE.
EN langage logogryphique ,
Combien font cent- cinquante , & puis rien & puis fix ?
Certes ! qui fait l'Arithmétique
Ne doit pas refter indécis ;
Le cas n'eft pas problématique .
Mais pourtant ce feul numérique
Ne fuffit pas pour favoir qui je fuis .
Ajoutez-donc à ce calcul magique
Le caractère alphabétique
Qu'on trouve entre l'R & le T.
C'eft l'S. Oui , la place l'indique.
Eh bien ! dites- le moi , qu'en est-il réfulté ?
(Par M. de Somer. )
A
68 MERCURE
NOUVELLES LITTERAIRES.
LETTRES écrites de Suiffe , d'Italie , de
Sicile & de Malthe , par M. *** , Avocat
en Parlement , de plufieurs Académies de
France , & . des Arcades de Rome.
Qui mores hominum multorum vidit , & urbes.
A Mlle ** , à Paris , en 1776 , 1777
& 1778 , 6 Vol , in - 12. Amfterdam , &
fe vend , à Paris , chez B. Morin , Imprimeur-
Libraire , rue S. Jacques .
LE nombre de Voyages d'Italie que nous
avons dejà , ne ſemble pas promettre à celuici
un accueil empreffe ; cependant il difère
autant des autres par la diverfité des chofes ,
que par la manière de voir , de fentir & de
juger du Savant qui l'a entrepris . Hiftoire
Naturelle , Agriculture , Commerce , Arts ,
Spectacles , Mufique , Langage , Poélie ,
Mours , Gouvernement , tout eft obfervé
avec l'oeil d'un homme déjà inftruit , mais
avide d'augmenter fes connoiffances ; tout
eft peint avec la chaleur & la liberté d'une
ame forte & penfante , beaucoup plus occupée
des chofes que des mots & des phrafes.
La Suiffe , vilitée par l'Auteur en plufieurs
voyages dont il donne les refultats , préfente,
par fes fites & fes accidens , fa politique &
DE FRANCE. 69
fes ufages, fon induftric & fes relations , un
tableau que le Savant & le Philofophe ne
peuvent jamais confidérer avec indifference.
C'eit au milieu des horreurs du S. Gothard ,
des afpects étonnans & variés d'une nature
impofante, que notre Voyageur defcend dans
les Bailliages Italiens , fur le bord des lacs
de Côme & Majeur , dont il nous fait connoître
les habitans qui n'avoient pas encore
été obfervés. L'économie rurale & l'etat des
Arts fixent par - tout fon attention. Confidérée
fous ce dernier rapport , Turin , dont
on prend d'abord une idée attrayante , finit
par ennuyer à cauſe de ſa monotone uniformité.
Le Palais Ducal offre la plus belle collection
de Tableaux Italiens & Flamands
qu'il y ait en Italie ; mais toutes les Sciences
y font négligées , & la Bibliothèque nombreufe
de l'Univerfité eft déferte.
Les Pays qui fournissent au Piémont des
objets de confommation en échange de fes
foies , la combinaiſon des avantages qu'ils
en retirent , font exposés dans l'Ouvrage
avec beaucoup de fagacité.
Milan , où il faut chercher les monument
remarquables , où tout est épars , & dont
cent mille ames peuplent à peine la vafte
étendue , n'a pas un Deffinateur , pas un
Peintre , pas un Sculpteur.
33
" L'état de langueur dans lequel tous les
Arts s'y trouvent , pourroit bien avoir fon
principe dans les impôts qui enchériffent
70
MERCURE
» les matières premières & la main-d'oeu-
"3 vre. »
On quitte les États de la Reine , en traverfant
le Pô , pour entrer dans Plaifance ,
peu peuplée , mal bâtie , à quelques beaux
Palais près.
ور
Parme décèle de toute part des efforts impuiffans
" pour parvenir à une grandeur
très-au-deffus de fes forces .... Ses Églifes
renferment des beautés du plus grand
genre ; le peu de foin qu'on prend de la
plupart fait croire qu'on eft chez un Peuple
barbare . »
»
و ر
و د
و ر
33
(c
Modène a vû naître quelques hommes
célèbres ;
elle montre encore des monumens
ou des débris de fon favoir , des
Bibliothèques , des Cabinets d'Hiftoire
» Naturelle .... On y voit des Tableaux
d'une grande beauté , des Deflins des plus
grands Maîtrés ... des Antiques , &c....
» Du refte , comme à Parme , de grands
bâtimens commencés qui ne feront jamais
ور
"
و د
و د
"
"
93
1
finis.
Les projets des Princes qui vifent à une
» grandeur faftueufe , font toujours trèsonéreux
aux Peuples. On commence , les
idées s'aggrandiffent , l'ambition ſe bourfoufle
, les impôts pleuvent , rien ne fuffit
» & l'on finit par tout abandonner , excepté
» les impôts. »
39
"
30
Bologne intéreffe fingulièrement le Voyageur
; fans doute il intéreffera de même fes
Lecteurs.
DE FRANCE. 71
« Nulle part , en Italie , je n'ai encore vu
» autant de monumens du goût & du favoir
» que dans Bologne , nulle part , autant de
ود
penchant pour les belles connoiffances ,
» & d'ardeur à s'inftruire , autant de cet
» amour du Pays qui réveille l'imagination
» & donne de l'effor à l'ame. On n'y a plus
» cet efprit inquiet qui a occafionné tant de
révolutions... Aucun ne voudroit être d'un
» autre Pays , ni vivre fous un autre gou-
ود
» vernement......
» La Ville n'a été ni vendue , ni achetée ,
ni conquife ; elle s'eft donnée , & tient
fes conventions....
» Tout le monde , dans ce Pays , juge de
l'Art ; & fi l'on ne prononce pas toujours
exactement , du moins on y fent bien la
» nature ; la douceur de fes traits , comme
» celle de fes accens , pénètre les ames ,
" & y caufe des émotions . "
و د
Le Volcan de Pietra Mala arrête le Voyageur
fur le chemin de la Tofcane , dont la
Capitale fournit un grand nombre de détails
curieux .
92,
cc
Qu'on le rappelle les grands Hommes
qui font nés dans fon fein , l'exemple
» rare qu'elle donna au monde , en tirant
» la vertu d'un état très -fubordonné , pour
» la placer fur le Trône , & l'exemple plus
» rare encore , que l'Idole d'un Peuple ait eu
une fuite de fucceffeurs dignes de fon
choix. Si l'on fonge qu'elle fut le berceau
» des connoiffances humaines , que ce fut
"
72 MERCURE .
"
">
elle qui tira l'Europe de l'ignorance où la
barbarie des fiècles l'avoit replongée .
qu'elle cultiva , qu'elle perfectionna les
» Sciences & les Arts , qu'elle en répandit
» le goût dans le refte du monde , alors on
» fe croira au milieu d'Athènes. » Viennent
enfuite la defcription des beautés de la fameufe
galerie de Florence & de fes divers
Palais , des obfervations particulières fur fon
gouvernement fi juftement celebré dans l'Europe
entière , fur le commerce & fur l'induftrie
de fes habitans , & c.
و د
و د
90
L'efpèce humaine , dans cette contrée
eft belle , de cette beauté de caractère à
» la Raphaël & à la Dominiquin. Dans les
» formes , dans la taille , dans les teintes ,
" on lit l'influence d'un beau climat , d'une
» bonne température , d'un bon air , &
» d'excellens alimens. ""
L'article de Sienne est enrichi d'un mé
inoire fur la Maremme , dans lequel on
examine les caufes du mauvais air , & les
moyens de les détruire .
La defcription du Vefuve , alors en corruption
, préfente un des objets les plus piquants
de l'Ouvrage .
Des beautés d'un autre genre fe fuccèdent
dans le voyage de Fouzzole , Baies , Cumes ,
& c. Les débris d'antiquité , les fameux
champs- élifées , les étuves de Néron , le lac
Averne , la Solfatarre , & c. paroiffent tourà-
tonr & fixent l'attention .
Palerme
DE FRANCE
73
Palerme , & toute la Sicile parcourue ,
obfervée & décrite avec foin , forment un
article important , & qu'on ne rencontre
point dans les autres voyages d'Italie. Les
moeurs des Siciliens , la richeffe de l'Hiftoire
naturelle , le nombre des ruines , le commerce
en particulier , préfentent une variété
d'objets , propres à intéreffer également le
Philofophe , l'Antiquaire & le Négociant.
1
Malthe , dont l'Auteur nous développe
le gouvernement , donne lieu à des idées
neuves & des faits peu connus ; l'ordre
des Élections , l'influence de chacun des
ordres , les loix , la marche de l'adminiftration
, les moeurs , les productions , les relations
, &c. enfin , des remarques fur le gouvernement
d'Alger rendent cette partie trèsétendue.
L'ancienne Syracufe , Catane ,
P'Erna , Meffine , complèttent la deſcription
de la Sicile.
On nous offre enfuite le tableau de Naples,
fes fêtes , fes ufages , fes moeurs , & de tour
ce qui peut fervir à la connoiffance de cette
Ville. Il n'eft pas poffible d'affigner un ca-
» ractère aux Napolitains en général ; ces
"
gens-là n'en ont point & ne fauroient en
» avoir. A cet égard , ils font dans le cas
» d'une infinité d'autres Peuples. Par - tout
» où il y a un Maître , fon exemple donne
le ton, chacun fe modifie fur fes goûts , fur
fes inclinations ; & les influences du climat,
» fans être abſolument détruites , feront
N°. 6 , 9 Février 1782
"
"9
D
74 MERCURE.
» tellement voilées , tellement étouffées ,
» que , malgré les grandes différences
» qu'elles jetteront dans la manière de fentit
» & d'être des individus , on n'y verra que
» des nuances qui ne fuffiront jamais pour
» déterminer un caractère.
23
» Les moeurs , chez une Nation , influent
fur les Arts. De - là , l'idée & l'exécution
» du fublime chez les Grecs , le grand & le
» pompeux chez les Romains, "
Arrivé à Rome par le Mont- Caffin , l'Aureur,
donne für le gouvernement de cette
Ville , fur fes Spectacles, &, à leur occaſion ,
fur la Langue , la Poéfie & la Mufique ,
enfin fur les antiquités & toutes les productions
des Arts , des détails que nous ne
pouvons même indiquer.
99
Quelle que foit Rome aujourd'hui , plus
cultivée que bâtie , plus déferte que peuplée
, nulle part l'ami des Arts n'eft feul
dans fa vafte enceinte ; tous les lieux lui
offrent à l'envi des objets d'admiration
» & d'étude ; tout le rappelle à la grandeur
» des temps antérieurs , à la haute élévation
» du génie , à l'immensité des entrepriſes
dont l'idée feule forme un poids qui
» accable les efprits du fiècle , à la hardieffe
dans l'exécution , tantôt à la fécondité ,
à l'immenfe richeffe dans les ornemens ,
» tantôt à la fimplicité , à la nobleffe qui
caractérisent les plus beaux temps de Rome.
Il fuit les fiècles , il lit leur décadence
99
99
DE FRANCE. 75
*
dans leurs monumens mêmes ; il pleure
fur ces temps de barbarie, où les horreurs
de l'ignorance ou de la cruauté arrachèrent
aux Romains les reftes de leurs triomphes
» & de leur gloire , & à l'Univers entier ,
les uniques fources de la fcience & du
goût..... Patrie des Arts , depuis que la
» Grèce fut anéantie , mère du goût , pro-
» tectrice des talens , ta bénigne influence
en infpire l'idée , en féconde le germe ;
tu distes les loix du beau , tu aggrandis
l'ame , tu échauffes l'imagination , tu en-
» flammes le coeur. On ne vit point chez
❤ toi , on n'eſt point accueilli dans ton
fein , fans paffer d'une douce émotion à
l'enthoufiafme ; & celui qui peut te
quitter fans répandre des larmes, eſt indi-
» gne de te voir. »
20
La route de Rome à Venife par Lorette ,
Ravenne , Ferrare & Mantoue , préſente la
defcription de ces divers lieux & des campagnes
qui les féparent, ainſi que des obſervations
fur une manière particulière de cultiver
la vigne & le mûrier dans le Mantouan
, & c .
L'aspect de Venife eft plutôt fingulier
qu'agréable.
« Une fituation baffe ; au lieu de rues
» des canaux étroits , tortueux , des maisons
» hautes , des vûes courtes , de la malpropreté
, de la mauvaiſe odeur ; tout cela
» peut beaucoup étonner , parce que ne
➡ voyant toutes ces chofes qu'en petit , mais
D. ij
76
MERCURE
ג כ
par tableaux continuellement répétés , on
» s'en fait un tour , une maffe , dont affu-
» rément on n'a rien vu de femblable
» ailleurs.....
"
و د »Kefte,pourintéreffer,l'intérieurdes
édifices publics ou particuliers , où les
étrangers ont accès , comme par - tout ,
» pour y voir les curiofités de divers genres
qui y font répandues ; les fpectacles, dont
ils peuvent jouir comme les Nationaux ,
» & qu'ils embelliffent par leur concours ;
» enfin , la fociété, plus féduifante peut - être
» que nulle part , »
, כ
Le détail de ces curiofités , la peinture
des moeurs douces des Vénitiens , le Gouvernement
, les Arts , & particulièrement la
Mufique & les Spectacles , concourent à
faire de Venife une des parties les plus agréables
de l'Ouvrage.
Padoue , prefque déferte , eu égard à fon
étendue ; Vicence , Ville pauvre malgré le
grand nombre de fes Palais ; Véronne, agréablement
fituée , & la plus peuplée des États
Vénitiens ; Breſcia , qui , avec beaucoup de
nobleffe ancienne , eft encore riche & puiffante
; enfin , Bergame & Milan , font examinées
par le Voyageur qui les traverfe pour
aller à Gènes , où il s'arrête.
Enibarqué pour la Tofcane , il va viſiter
Pife , toujours agréable par fa fituation ,
quoique fort déchue ; l'Ile d'Elbe , célèbre
par fes mines de fer , & Livourne , « où la
diverfité des Nations réunies , dont cha
*
DE FRANCE. 77
»
??
cune conferve quelque chofe de fes moeurs
» & de fes manières , fait un enfemble qui
s'éloigne affez des moeurs & des manières
Italiennes pour y trouver de la difference ,
» mais pas affez pour que celles - ci n'y
» dominent point encore. "
33
De retour à Gènes , il paffe à Antibes ,
à Graffe , traverſe le Var , voit Nice &
Villefranche , gagne Turin par le col de
Tende, rentre en France par le Mont Cenis ,
vilite la grande Chartreufe , & fait de Lyon
le centre de plufieurs excurfions en Dauphiné
, en Forêt , au Puy , en Breffe , & c .
continuant toujours fes obfervations fur le
fol , les productions , la culture , les moeurs ,
les arts & le commerce , il finit par la comparaifon
des États qu'il a vifités.
E
Cer Ouvrage , en fix Volumes , eſt une
fuite de Lettres , genre d'écrire qui femble
excufer les répétitions & la fréquente incohérence
des matières. Les idées y abondent
, ainfi que les chofes ; mais celles - ci ,
préfentées comme elles le font , ne forment
pas un enfemble qu'on puiffe faifir au premier
coup d'oeil , il faut relire pour tout
diftinguer. La diction , quoique rapide , eft
fouvent négligée ; la partie Typographique
ne l'eft pas moins. Au refte , on y retrouve
l'empreinte d'une ame forte & fenfible
d'un efprit cultivé & philofophique. La mul
tiplicité des fairs , la nature & la variété des
obfervations , les détails de moeurs , & c. en
font un Ouvrage qui peut fervir de Manuel
D iij
78 MERCURE
aux Voyageurs , & fatisfaire la curiofité de
ceux qui ne font pas à portée d'entreprendre
un auffi long voyage.
-
LES APRÈS SOUPES de la Société. A
Paris , chez l'Auteur , rue des Bons-Enfans,
vis-à- vis la cour des Fontaines du Palais.
Royal.
M. de Sauvigny , qui fe déclare l'Auteur
du fecond Volume de ce Recueil , y insère
plufieurs Pièces d'un genre différent pour y
jeter plus de variété ; & l'on pourra fe procurer
les unes ou les autres féparément.
Il fe propofe de donner dans le même format
la Collection entièrè de fes Ouvrages.
Le cayer que nous annonçons contient les
Amans François , Comédie en deux Actes
& en vers , à l'occafion des Avantages remportés
fur mer & fur terre par les François
& les Etats - Unis de l'Amérique dans la Virginie.
On lira cette Pièce avec plaiſir , furtout
dans les circonftances .
Clarice , nièce de M. Lifimon , avoit été
promife à Saint- Clar , qui fert dans la Marine
, mais , depuis, la mère de la jeune perfonne
l'a promife au Marquis Lucidor. Flo .
ricour , oncle de Saint - Clar , arrive de la
Bretagne pour demander à fon ami Lifimon
la main de fa nièce , promife depuis fi longtemps
à fon neveu. Lifimon , qui eft un nouvellifte
, un politique comme il y en a tant ,
DE FRANCE. 79
le reçoit d'un air très- occupé , lui objecte
l'éloignement de fa femme pour ce mariage ,
& lui apprend d'ailleurs qu'ils font brouillés
depuis quelques jours. Floricour , qui les
avoit toujours vus bien unis , lui demande
la caufe de cette brouillerie.
J'ai toujours entre vous vu régner l'harmonie ,
Et je ne conçois pas ce qui peut la troubler.
LISIMO N.,
Tenez , en vérité , je rougis d'en parler .
C'est fa maudite Anglomanie :
Tout ce qu'on fait, vaut mieux à Londres qu'à Paris.
Ses robes , les chevaux , fes geus font à l'Angloife.
Quoiqu'elle fache bien que cela me déplaiſe * ,
C'eft toujours contre nous qu'elle fait des paris.
Je venois d'en perdre un ; je fuis un peu colère ,
J'ai rompu tout-à - fait.
Floricour fort dans l'intention de las
raccommoder. Saint- Clar , qui vient d'apprendre
en arrivant à Paris , qu'on doit don
ner Clarice au Marquis Lucidor , fe préfente
à Lifimon pour s'en éclaircir fans le faire
connoître. Lifimon demande à Saint - Clat
lui - même des nouvelles de Saint- Clar : favez-
vous , lui dit - il , s'il eft de retour ? Saint-
Clar lui répond , avec quelque embarras :
* Ilfalloit , pour l'exactitude grammaticale , me déplak .
Div
80 MERCURE
Monfieur, il eft ici .
LISI MO
De quand?
INT - CLA
Le voyez-vous ?
D'aujourd'hui même.
LISIM O N.
SAINT CLAR. -
Mais.... oui.
LISIM O N.
Sa valeur eft extrême
Dans la dernière affaire il s'eft très-bien montré.
SAINT · CLAR.
Il a fait fon devoir.
LISIM O N.
Il a fait davantage.
Monfieur , on m'a fort affuré
Qu'il s'étoit diftingué par un trait de courage.
SAINT - CLA R.
J'ignore de quel trait vous voulez me parler :
Des Marins le courage eſt le moindre mérite ;
Je les ai vu combattre , & tous fe fignaler
Par la capacité , le zèle & la conduite ;
Je n'ai point diftingué St- Clar à fes hauts faits ;
J'ai vu par-tout la gloire ou j'ai vu des François.
DE FRANCE
ANCE
.
.
Tout ce que dit-là St- Clar eft noble & inté
reffant. Il mérite d'être heureux . Autfi les deux
oncles & Mde Lifimon s'accordent- ils pour lui
donner Clarice ; mais dans la perfuafion que
le mariage de Clarice & de Lucidor va fe
conclure, St- Clar a difparu, & on le cherche
long- temps en vain . Enfin , ſon propre rival ,
par un retour de générofité qui l'emporte
fur fon amour, parvient à le découvrir , &
le ramène aux pieds de fa maîtreffe. Mais
Saint-Clar a perdu toute fa fortune ; il a le
courage de le déclarer à Clarice , qui , fans
l'en aimer moins , ne fait que l'eftimer davantage
; d'ailleurs , l'oncle de Saint- Clar lui
donne tout fon bien ; leur mariage ſe termine
, & Lilimon s'écrie :
Ah ! que je fuis content ! une fois dans la vie
Ma femme a fait ma volonté.
ODE fur la Mort de l'Impératrice- Reine de
Hongrie & de Bohême , avec des Notes
Hiftoriques par M. Courtial. A Paris ,
chez les Libraires qui vendent les Nouveautés.
- Odefur la Naiffance de Mgr.
le Dauphin , & fur les Avantages remportés
récemment par les Armées du Roi
par le même. A Paris , chez Lamy , Libraire
, quai des Auguftins.
LA mort de l'illuftre Marie- Thérèfe =
fait couler des larmes au-delà des bornes de
les États ; c'eft que fa gloire & fes bienfaits
Dv
$ 2 MERCURE
ont franchi les limites de fa domination.
M. Courtial vient de joindre à tant d'Oraifons
Funèbres un nouvel hommage poëtique.
Son Ode pourroit donner lieu fans
doute à des obfervations critiques ; mais le
Lecteur doit mefurer fon indulgence à la
difficulté du genre , & l'on fait qu'après la
Mule de l'Épopée , celle de l'Ode offre le
plus de difficultés à vaincre au Poëte. On
voit que M. Courtial a étudié fes modèlés ,
& qu'il connoît le ton lyrique . Nous allons
citer une ftrophe qui donnera une idée du
ftyle de l'Auteur.
La Diſcorde , planant pour l'effroi de la terre ,
Sur deux Trônes long-tems jaloux de leurs grandeurs,
Ébranloit l'Univers de fa voix de tonnerre ,
Appelant les combats , les haiues , les fureurs ;
Son oeil eft brûlant de
rage ;
Sa torche peint le carnage ;
Ses ferpens fifflent épars ;
De tous les fléaux miniſtre
Elle étale un front finiftre
A la fille des Céfars.
M. Courtial ayant travaillé fur le même
fonds que les Auteurs des Oraifons Funèbres
qui ont paru , craint qu'on ne lui reproche
des reffemblances apparentes & inévitables.
Il attefte plufieurs perfonnes dignes
de foi , des Académiciens même , que toutes
les idées de fon Ode lui appartiennent ; que
par exemple , le parallèle entre l'ImpéraDE
FRANCE .
trice & Sémiramis étoit dans fon Ouvrage
avant qu'on eût rien publié fur la Mort de
l'Impératrice.
Son Ode fur la Naiffance de Mgr. le
Dauphin , &c, eft un hommage patriotique ,
qui ne peut qu'être applaudi par tous les
bons Citoyens. Nous allons en faire connoître
deux ftrophes.
CHAÎNE d'un ordre qui commence ,
Tu te dévoiles à mes yeux.
Ta noble deſtinée , ô France ,
Égale la hauteur des cieux ;
L'Océan te foumet fes ondes ;
Ta gloire embraffe les deux mondes ;
Ils te prodiguent leurs tréfors ;
Des vents l'haleine mugiffante ,
A tes defirs obéiffante ,
Les précipite vers tes bords .
Du fein du nouvel hémiſphère ,
L'Américain te tend les bras ;
Puifqu'on l'opprime , il eft ton frère ;
Il fuffit , tu le vengeras ;
Sous une favorable étoile ,
Tes forêts qu'entraîne la voile ,
En forts tonnans couvrent les mers ;
Pour prix de tes grands facrifices,
La liberté fous tes aufpices
Fleurit dans cet autre Univers .
D vj
$4
MERCURE
LETTRES du Chevalier de Saint - Alme &
de Mlle de Melcourt , par Mlle de ***,
Volume in- 12 de 241 pages. A Paris ,
chez Delormel , Imprimeur Libraire ,
rue du Foin ; la Veuve Duchefne , Libraire,
rue S. Jacques , & c. 1781 .
CET Ouvrage eft d'une jeune perfonne :
beaucoup de chaleur , trop peut - être ;
quelques fituations affez heureuſes les
idées fingulières d'une imagination qui paroît
exaltée en voici au hafard un exemple.
...
C'eft Rofette qui , après avoir eu le malhenr
de céder au Chevalier de Saint Alme
par des circonstances qui la rendent pour
ainfi dire excufable , lui dit : « Non Saint-
Alme, je ne t'épouferai jamais , tu m'as
pu foumettre, tu pourrois un jour m'embrâfer.
Ne t'élève pas contre cette appréhenfion
de ma part , parce que je te crois
trop de juftice & de nobleffe dans l'ame
pour t'imaginer capable de m'accabler - jamais
d'un reproche ; mais tel feroit l'état
pénible de mon coeur , qu'il croiroit entendre
la plainte avant même qu'elle eût pris
le plus léger accès dans ton idée , & par
le
plus bizarre contrafte , jufqu'à des ménagemens
trop délicats de ta part , me feroient
encore rougir de la réferve à laquelle te
contraindroit ma foibleffe.
D'ailleurs , mon cher Saint- Alme, les
reaus des Amans diffèrent de celles des
DE FRANCE 85
Epoux ; l'Amour implore des facrifices , &
Hymen exige des tributs ; j'ai fatisfait à
l'un au préjudice de l'autre , il eft fenfible
que je trouverois occafion de me repentir
des dons que je t'ai faits trop tôt. Vis à-vis
de moi l'apparence d'un tort pourroit t'en
offrir la réalité , & j'aurois perdu ce droit
puiffant de la vertu intacte qui fait anéantir
tout foupçon par l'évidence foutenue de
fon innocence , & pour lors un tendre mou
vement de jaloufie n'eft qu'tin fouffle propre
à ranimer le feu du fentiment. Mais ,
grand Dieu ! fi par une injuftice involontaire,
fi par une de ces erreurs que l'Amour
lui-même enfante , mon Epoux ofoit concevoir
des doutes fur ma conftance , j'aurois
l'amertume affreufe de favoir fes craintes
motivées , & qu'il pourroit fe dire : « Elle
s'eft bien égarée dans mes bras , elle peut
échouer contre un femblable écueil. O
fouffrance inexprimable , ô penfée déchi-
Fante ! Non , Saint- Alme , je ne t'épouſerai
jamais , je le répère , je t'aime trop pour
me mettre à même d'éprouver pendant un
feul inftant de l'altération de ta tendreffe.
Mais ne crois pas non plus que jamais je
difpofe de mon être en faveur d'un autre ;
je t'appartiens à trop de titres ; mon amour
me lie à toi pour ma vie ; & je regarderois
comme la plus vile baffeffe ou de tromper
ou de n'apporter à un homme que les débris
Aétris d'un coeur dont un autre auroit recuelli
les fraîches prémices; d'ailleurs, mon
I
86 MERCURE
ami , j'ai dans l'idée que la conftance elle
feule peut rendre 1 Amour une vertu ; que
la créature fenfible , penfante & délicate, ne
doit contracter dans fa vie qu'un feul engagement
( que le penchant doit déterminer ) ;
& dans ma manière de penfer , en former
un fecond me paroit faire une proftitution
de foi- même. »
Ce fyftême , que l'Héroïne du Roman
s'eft formé , qu'elle foutient long - temps
avec courage & avec efprit , donne lieu à
des développemens intéreffans , à des peintures
vives , à des lettres enfin qui annoncent
dans ce jeune Auteur de l'imagination ,
de l'efprit & de la fenfibilité ; c'est en effer
le premier Ouvrage d'une très - jeune Demoifelle
, qui ne pourra manquer d'occuper
un rang diftingué fur le Parnaffe des illuftres
Françoiſes.
( Cet Article eft de M. de Lalande. ) .
SPECTACLES.
LE FOYER.
FORT bien , va-t'on dire en lifant ce titre ;
mais à quel Spectacle fommes - nous ? De la
difcrétion , mon cher Lecteur. Si elle vous
contrarie un peu , elle me fert à merveille ,
& j'ai bien des raifons pour en faire ufage.
DE FRANCE. 87
Peut-être m'allez vous demander pourquoi
je ne vous donnerois pas des moyens dérournés
de fatisfaire votre curiofité. Eh bien !
quand je vous dirois : c'eft le. Foyer où l'on
écoute avec une attention fuivie les faifeurs
de pointes & de calembourgs , tandis qu'on
y baille aux obfervations des gens de goût ;
c'eft le Foyer où les talens font fouverainement
jugés par les perfonnes qui ont employé
tout le temps du Spectacle à étourdir
les Spectateurs par leurs éclats de rire immoderés
, & par le fcandale de leur étourderie;
c'est le Foyer où l'Artifte , qui a falué
la veille un Obfervateur dans l'efpoir de s'attirer
quelques éloges , lui tourne le dos le
lendemain , indigné de ce qu'il n'a été que
juste. Quand je vous dirois tout cela , en feriez-
vous plus avancé ? Non , m'allez-vous
dire. En effet , car je ne cherche qu'à vous
dépaïfer. Écoutez feulement mon récit. J'y
entre ce foir , & j'entends le vieux Géronte ,
qui, efcorté du grand Licidas , fon furvivancier
dans le titre d'Orateur des Foyers , s'explique
fur les événemens récens de nos
Théâtres. - Non , Meffieurs , on ne me per-,
fuadera pas que le Public ait eu le droit de
demander que M. Grammont ne jouât pas
le rôle d'Orofmane ( le Samedi 26 Janvier )
après deux ans de fuccès , & après que ce
Comédien a réuni les fuffrages des vieux
connoiffeurs. Comment fe peut - il que de
jeunes têtes le croient plus inftruites que
nous , & s'élèvent avec indécence contre les
88 MERCURE
talens d'un homme dont nous avons apperçu
le mérite , nous autres qui n'avons pas vieilli
pour rien. Il y a quelque chofe là- deffous
j'en fuis sûr. Monfieur , reprit un homme
encore jeune , & dont la phyfionomie compofce
annonçoit de la fineffe & du bon fens ,
je crois pouvoir être sûr qu'il n'y a rien làdeffous
que de l'humeur , & que fi cette humeur
a éclaté avec infiniment de vivacité
c'eft que depuis long- temps le Public s'efforçoit
de la cacher. Mais le moment eſt
venu , & il s'eft fait juftice. Ce n'eft pas que
je l'approuve ; car elle a été pouffée fi loin ,
que j'en gémis encore pour celui qui en a été
la victime. Obfervons cependant que plus
Je Public a vu un Comédien avec l'oeil de
l'indulgence , plus il a fondé d'efpérance fur
fes talens , plus il lui a prodigué d'encouragemens
, & plus il a le droit d'exiger de lui
que fes études , fes travaux habituels , fe
réuniffent tous fur fon état & fur les progrès
qu'il a beſoin d'y faire pour mériter de
la réputation. Le Kain venoit de mourir
M. Grammont a paru , & tout le monde a
crié au miracle ; on a eu tort . Cette effervefcence
a duré long- temps , beaucoup trop
long-temps pour l'avantage de cet Acteur
dont l'amour propre a dû fe familiarifer
avec l'idée de fupériorité qu'on s'efforçoit de
lui donner de lui même.De- là , plus de travail ,
ou feulement ce qu'il en faut pour connoître
légèrement un rôle ; de là, quelques marques
de mécontentement de la part du Public
·
>
DE FRANCE. 89
que l'Acteur , par une fuite de fon amourpropre
, a dû trouver très- injufte ; de - là
enfin , de l'obftination d'un côté , de l'humeur
de l'autre , & puis la vengeance. Je
ne vois rien là que de naturel . Je fuis fâché
que le Public fe laille emporter à des mouvemens
auffi impétueux , auffi barbares que
ceux qui l'engagent à fe venger de la négligence
d'un Artifte , comme on fe vengeroit
d'un ennemi capital ; mais je trouve encore
tout fimple que celui qui eft extrême dans fon
amitié , foit extrême dans fa fureur. Elevonsnous
contre la légèreté avec laquelle on accor
de aujourd'hui du mérite, & même un grand
mérite à ceux qui font les premiers pas dans
une carrière , & nous épargnerons des chagrins
aux jeunes gens dont la tête fe feroit
perdue fans retour aux éloges immodérés
dont on les auroit enivrés. Afin d'être exactement
vrai , & quoique j'aie pour mon
compte bien des reproches à faire à M.
Grammont , je n'aimerois pas à voir le Public
s'accoutumer à faire de pareilles exécutions
; car il eft certain qu'avec une
vingtaine de fors en cabale , la médiocrité
& la haine pourroient conduire le Public
à l'oubli de toute décence , & nous
priver, par ces excès, de talens que l'on auroit
des raifons pour ne point aimer , & que
l'on parviendroit à éconduire. Je ne vois
guères que des abus au Théatre ; il faut ,
je crois , s'oppofer à ceux que l'on pour
roit y introduire encore. Laillons - là certe
Scène malhonnête , dit Licidas , & parlons
90 MERCURE
de la Tragédie nouvelle. Monfieur a fans
doute vu Manco * -Oui, Monfieur. - Qu'en
penfez-vous? -Puifque vous me faites l'honneur
de m'interroger , je vous dirai franchement
que l'Ouvrage , avec de très beaux détails
, me paroît dénué d'intérêt , & n'étoit
pas fufceptible d'entraîner un grand nombre
d'efprits raifonnables. Ce n'eft peut- être pas
au Théâtre qu'il faut difcuter les avantages
qui réſultent de la civiliſation , ni examiner
la différence qui exifte entre les vices & les
vertus de l'homme civil & de l'homme naturel.
Voyez le rôle que l'Auteur fait faire à
Manco.Ce Prince a fubjugué les Anquis; Huaf
car , leur chef, eft inftruit par Manco même
du defir qu'il a de faire leur bonheur en les
civilifant ; il tient de fa générofité la vie & la
liberté , & il n'en fait ufage que pour méditer
la perte de fon bienfaiteur , pour projetter
fourdement des conjurations & des affaffi
nats. Manco le fait ; & ce Prince , au mépris de
tout ce que la politique lui ordonne de faire
pour le falut de fon Royaume , pardonne , &
ne fe laffe point de par donner à un frénétique
qui peut , enfuivant l'effor de fa rage , boule-
* Manco Capac , Tragédie en cinq Actes & en
vers , par M. Leblanc , remiſe au Théâtre le Lundi
28 Janvier. Cet Ouvrage a été donné pour la première
fois en 1763 avec un fuccès très- médiocre.
La première Repréfentation de la reprife a été fort
mal reçue ; à la troisième , on a demandé l'Auteur ...
& puis prenez les caprices du Public pour la base de
vos obfervations .
DE FRANCE. 91
verfer l'État, affaffiner le Roi , faire périr tous
ceux qui pourroient avoir des prétentions au
Trône, & replonger un Pays entier dans toutes
les horreurs de la barbarie.Soyons vrais :Eft- ce
là le rôle que l'on doit faire jouer à un grand
Prince ? C'est une belle chofe que la Philofophie
; elle eft en foi bien refpectable , &
bien utile au bonheur de l'homme ; mais ,
dans la bouche & dans les actions d'un homme
placé à la tête d'un grand Royaume , & qui
doit à fes fujets compte de leur bonheur , elle
ne doit jamais s'éloigner des intérêts des Peuples
: elle doit au contraire s'y rapporter fans
ceffe , & ne marcher jamais fans la politique,
fans cette politique ferme & raiſonnable
qui fait conduire à propos aux moyens
de paix & de conciliation, & qui févit avec un
courage égal contre les caractères indifciplinables
, contre les Sujets qui peuvent occafionner
des révolutions dangereufes. Huafcar ne m'a
point fatisfait. Ce n'eft pas un homme fauva
ge ; c'est un tigre féroce , c'eft un raifonneur orgueilleux,
qui connoît à- peu - près, & qui condamne
la civilifation, parce qu'il la croit fatale
au bonheur de l'homme ; & ce bonheur, dont
il parle fans ceffe , c'eft toujours au prix du
fang humain qu'il voudroit l'acquérir. J'ai cru
d'abord qu'il feroit généreux , mais fa- facilité
à confpirer, fon orgueil infupportable , fon
ame inflexible & barbare , fon ingratitude
affreuse , tout cela m'a convaincu qu'il n'étoit
réellement digne ni de grace ni de fupplice.
On fait quel feroit ici le fort d'un pa92
MERCURE
reil perfonnage , quand même il n'auroit
que la moitié des vices d'Huafcar. En for
tant de la première repréfentation de Manco,
j'ai repris les OEuvres de J. J. Rouffeau ,
& j'ai vu qu'il étoit des matières ingrates
qui ceffoient de le paroître fous la plume
d'un homme de génie.Sans me convaincre
Rouſſeau a fu m'attacher , & c'eft pofitivement
ce qui manque à la Tragédie. Ma mé
moire m'a auffi rappelé quelques Ouvrages
de Voltaire , où il traite des mêmes objets ;
j'y ai porté les yeux ; mon coeur & ma raifon
en ont joui. Comme cet Écrivain a sú y mêler
les intérêts de l'humanité avec celui qui
doit néceffairement faire marcher un Ouvrage
Dramatique ! Avec quelle intelligence
il a fondu les nuances générales & particu
lières ! C'eftà ces traits que je reconnois l'hom
me appelé à faire des Pièces de Théâtre....
Mais je m'apperçois que je ferois beaucoup
trop long fi je difois tout ce que je penfe de
Manco. Je m'arrête , & je laiffe aux Obfervateurs
le foin d'examiner les fautes & les
beautés de cet Ouvrage , qui doit , dit- on ,
bientôt paroître imprimé . M. Licidas avoit
écouté ces obfervations fans rien dire ; il
regarda le vieux Géronte pour favoir ce qu'il
en falloit penfer. Celui- ci remua la tête , fe
leva , partit d'un air d'humeur , & ne manqua
pas d'aller . dans un coin de la falle
dire beaucoup de mal d'un homme qui avoit
eu le front de parler devant lui comme un
connoiffeur , fans lui en avoir demandé la
permiffion.
DE FRANCE. 53
TABLEAU
GRAVURES.
ABLEAU de toutes espèces de Succeffions régies
par la Coutume de Paris , & Computation des
Degrés deparenté fuivant le Droit Civil & le Droit
Canon. A Paris , chez la Veuve Hériffant , rue Neuve
Notre-Dame ; & chez l'Auteur , rue de la Vieille-
Draperie , maiſon de M. Gaillard , Notaire.
Ce Tableau peut étre utile à tous . Praticiens &
Gens d'Affaires ; il eſt même à la portée de toutes
autres perfonnes par la manière facile dont on y
calcule les degrés de parenté , & par l'application
des principes en matière de fucceffions à toutes les
efpèces différentes , teiles que les fucceffions de
propres réels , les propres fictifs & les biens nobles
en ligne collatérale , &c. auxquelles on a joint des
exemples rendus fenfibles par des tableaux généalogiques.
Théâtre de la Guerre actuelle fur la Méditerrannée,
comprenant l'invafion de l'Ile de Minorque ,
avec les Plans du Port Mahon , du Fort Saint-
Philippe , une partie des Côtes d'Espagne , de Barbarie
& du Détroit de Gibraltar , par M. Biron
de la Tour. Prix , 1 livre 4 fols. A Paris , chez Efnauts
& Rapilly , rue S. Jacques , à la ville de Coutance.
On trouve à la même adreffe une nouvelle Carte
de la partie de la Virginie , où l'Armée combinée de
France & des États - Unis de l'Amérique a fait prifonnière
l'Armée Angloife commandée par le Lord
Cornwallis , avec le Plan de l'attaque d'Yorck-
Town & de Glocefter. Prix , 1 liv . 4 fols.
Les Dons merveilleux de la Nature. in -folio ,
94
MERCURE
Règne Minéral , premier Cahier , très - bien colorié.
Prix , 18 liv. A Paris , chez M. Buc'hoz , Docteur
en Médecine , rue de la Harpe , en face de la Sorbonne.
Antiquités d'Herculanum , n ° . 5 , in - 8 ° . Prix ,
livres , & 9 liv. in - 4 ° . On foufcrit pour cet Ou
vrage en payant d'avance les deux Numéros qui
fuivront ceux déjà annoncés , & ainfi de fuite tous
les fix mois. Les perfonnes de Province , dans l'in
térieur du Royaume , recevront fans aucun frais les
Cahiers aux termes indiqués dans le lieu de leur réfidence
s'il y a Bureau de pofte , ayant foin de faire
remettre le montant du prix annoncé , franc de
port , à M. David, Graveur , à Paris , rue des
Noyers.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON vient de mettre en vente chez Moutard ,
,
-
-
Imprimeur-Libraire , rue des Mathurins , à l'Hôtel
de Cluny. Hiftoire de la dernière Révolution
de Suède 1 Volume in- 12. Prix , 2 liv.
10 fols relié. École des Mours , ou Réflexions
Morales & Hiftoriques fur les Leçons de la Sa
geffe, 3 Vol. in- 12. Prix , 9 liv. reliés . Mê-
Langes tirés d'une grande Bibliothèque , in - 8°. ,
n °. A , a , contenant les Livres de Médecine , de
Chirurgie , de Chimie & d'Alchimie du feizième
fiècle.
vie
Le Guide de Flandre & de Hollande , par Mde de
B.... Vol. in - 12 . avec une Carte Géographique trèsdétaillée
. A Paris , chez Colombier , Libraire , rue
des Mathurins.
Hiftoire de la République des Lettres & des Arts en
DE FRANCE.
95
France , année 1781. Vol. in 12. A Paris , chez
Quillau , rue Chriftine ; la Veuve Duchesne , rue
Saint Jacques ; Efprit , au Palais Royal,
Avis & Leçons à tous les Laboureurs , Cultivateurs
, &c. on Théorie d'un nouveau Systême générat
pour l'adminiftration économique de toutes les parties
de l'Agriculture, & principalement des terres
Labourables , à l'ufage de toutes les Nations , par M.
Maupin , Auteur de la feule richeffe du peuple &
de la richeffe des vignobles , in - 8 ° . Prix , 1 livre
4 fols. A Paris , chez Mufier & Gobreau , Libraires ,
quai des Auguftins.
Euvres complettes du Chevalier Hamilton
commentées par M. l'Abbé Giraud- Soulavie , Vol.
in -8 ° . Prix , 5 liv. broché, & 6 liv . relié . A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur - Libraire , rue des Mathurins.
Hiftoire de la Maifon de Bourbon , par M.
Deformeaux , in - 4°. Tome III. A l'Imprimerie
Royale.
Obfervations hiftoriques fur la Littérature Allemande
, par un François , nouvelle Édition , fuivie
de Remarques fur le Théâtre Eſpagnol , par le Baron
de Cronegk, & quelques Lettres fur Léibnitz & fur
M. Gefner , in- 12 . Prix , 1 livre 16 fols . A Paris ,
chez Savoye , Libraire , rue S. Jacques.
Hiftoire ancienne des Hommes , in- 12 & in- 8 ° . ,
première Partie du Tome XIII . A Paris , chez M.
de la Chapelle , rue baſſe du Rempart.
Mémoires & Eloges lus dans la Séance publique
du Bureau Académique d'Ecriture , en préfence
de M. Lenoir , & c le 8 Novembre 1781 , par
MM. Harger , Vallain , de Courcelle & Haiy ,
-4° . A Paris , chez d'Houry , Imprimeur- Libraire,
rue Hautefeuille .
96
MERCURE
. Le Diadême des Sages , in - 12 . A Paris , chez
Lefclapart , Libraire , Pont Notre- Dame.
La France illuftre , ou le Plutarque François ,
par M. Turpin , in - 4 °. , troisième Soufcription ,
n°. 1o. A Paris , chez Deflauriers , Marchand de
Papier , rue S. Honoré.
Opinion d'un Citoyen fur le Mariage & la
Dot , in-8 . A Paris , chez Barrois l'aîné , Libraire,
rue des grands Auguftins.
Sacrifice des Gafcons en l'honneur des Réjouiffances
, Dialogue en Récit , en accent gafcon ,
in-4°. A Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
Second Volume de l'Ami des Enfans , par M.
Berquin. On foufcrit à Paris , chez Piffot & Barrois
, Libraires , quai des Auguftins. Le prix de la
Soufcription eft de 13 livres 4 fols pour Paris , &
16 liv. 4 fols pour la Province.
TABLE.
VERS pour célébrer la Naif- Les Après-Soupers de la Sofance
de Mgr. le Dauphin , ciété , 78
49 Odefur la Mort de la Reine
d'Hongrie , Clémentine & la Rofe , Idylle,
81
so Lettre du Chevalier de Saint-
Alme & de Mlle de Mel- Le Sage de la Perfe , Apologue
,
L'Exemple Inutile
Enigme & Logogryphe
SI court,
$ 2 Le Foyer ,
66 Gravures ,
Lettres écrites de Suiffe, &c . 68 Annonces Littéraires ,'
APPROBATION.
84
86
93
94
J'AT lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 9 Février. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
les Février 1782. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 16 FÉVRIER 1782 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VER S.
A Madame SABATIER DE CABRE , fur
fon départ de Liége.
Ꭲ U vas donc embellir un féjour plus heureux !
Tu pars , & les Amours s'éloignent ſur tes traces !
Emporte , en nous quittant , nos règrets & nos voeux.
Vas ! tu plairas dans tous les lieux
Où l'on aime l'efprit , les talens & les grâces.
Quel charme , fur nos bords , égalera le tien ?
Qui nous rendra cet Art que tu favois fi bien ,
D'animer nos plaifirs par ta gaîté riante ,
Cet Art de tout féduire , en a'afpirant à rien ,
De laiffer , de ta vue & de ton entretien ,
Chaque homme tranſporté , chaque femme contente !
N°. 7 , 16 Février 1782 .
E
98
MERCURE
Apprends-nous tes fecrets ; dis-nous par quel fecours
Tu faifois oublier la beauté la plus fière ,
Toi , timide , ingénue , & n'ayant pour atours
Que les bouquets d'une Bergère ,
Et les rubans de fes beaux jours ?
Plus d'une jalouſe rivale
Vit pâlir , devant toi , l'orgueil de fes appas ;
Au milieu des ſuccès d'une lutte inégale,
Tu fis naître l'envie & ne la connus pas.
Que leur brigue , à préfent , difpute la victoire !
Elles peuvent briller dans aos cercles déferts ;
Tupars ; mais tous les coeurs font pleins de ta mémoire,
Et je verrai leur foule applaudir à mes vers....
Hélas ! j'aurois voulu paſſer toute ma vie ·
Près de toi , près du Sage à qui l'Amour te lie !
Couple aimable! allez loin de nous
Offrir l'image raviffante
Des noeuds les plus parfaits qui ferrent deux époux ,
Tandis qu'au fouvenir de mes jours les plus doux ,
Je mouillerai de pleurs ma lyre gémiffante ,
Et que tous les objets me parleront de vous.
( Par M. Léonard. )
DE FRANCE. 99
DISTIQUE fur la Convalescence de
MIL** CHARLOTTE ST ** .
LESE s Dieux rendent Charlotte à nos voeux ,
pleurs ;
à nos
Riez Grâces , Talens ; triomphe , Dieu des coeurs.
( Par M. l'Abbé Rox. )
SONNET.
LAISSEZ - MOI , Dieu des Vers , & reſpectez
ma Lyre ;
Qui célèbre un Dauphin , peut ſe paſſer de vous.
C'eſt au fentiment pur qu'appartient mon délire ,
Et Pindare lui-même en eût été jaloux.
QU'IL foit grand ! qu'il foit bon ! que l'Univers l'admire
!
Qu'il trouve en fes devoirs ſes plaiſirs les plus doux !
Mais pourquoi tous ces voeux , quand un feul doit
fuffire ?
Qu'il imite fon père , & c'eſt affez pour nous.
IL fera comme lui le bonheur de la France ;
Comme lui , de l'Europe il tiendra la balance ;
Il faura protéger les Vertus & les Loix.
SON coeur aimera mieux la Paix que la Victoire ,
E i
100 MERCURE
Et lui dira toujours , qu'au temple de Mémoire ,
Le premier des Héros eft le dernier des Rois.
( Par M. le Comte de Saint- Aldegonde. )
LE PRINCE DESIRE , Conte de Fées ,
préfenté à la Reine par l'un des Enfans
que le Bureau d'Adminiftration du College
de Louis- le-Grand a nommés Bourfiers , à
l'occafion de la Naiffance de Monfeigneur
le Dauphin.
Il étoit une fois un Roi & une Reine qui •
étoient bons , & que tout le monde aimoit.
Quoique la Reine fût belle , qu'elle eût tant ,
tant d'efprit qu'on en étoit émerveillé , &
que le Roi fon mari eût pour elle une grande
affection , elle n'étoit pas contente. Elle defiroit
depuis long - temps d'avoir un garçon.
Quand elle voyoit une mère qui avoit un
petit garçon , elle difoit tout bas : « N'en
aurai je jamais un auffi ? » C'eft pourquoi
chacun fouhaitoit qu'elle en eut un aufli.
Lorfqu'elle devint enceinte , fes Sujets vouloient
tous parier qu'elle accoucheroit d'un
enfant mâle , attendu , comme il vient d'être
dit , qu'ils le defiroient ; perfonne ne voulut
parier contre. Elle accoucha heureuſement ,
& elle accoucha d'un fils . Voilà qu'auffi tôt
on met des lampions fur les fenêtres , on
danfe dans les rues , on compefe toutes
fortes de vers , on tire des feux d'artifice ,
DE FRANCE. ΤΟΙ

& l'on fait du bien aux enfans des pauvres.
Le bon Koi , qui avoit défendu de dire tout
de fuite à la Reine qu'elle étoit accouchée
d'un Prince , de peur que la joie ne lui fît
du mal , oublia fon ordre. Il dit devant la
keine : Co Qu'on apporte mon fils; » & il
embraffa fon époufe , & il baifa fon enfant ,
& tout le monde pleuroit , parce qu'on étoit
bien aile.
Cependant , les Génies & une Fée voiſine
arrivèrent pour douer le petit Prince : ils
étoient tous ancêtres de 1 Enfant. C'étoient
d'anciens Rois , les uns du pays , les autres
de pays voifins , à qui les Dieux , en récompenfe
de leurs vertus , avoient donné un
pouvoir furnaturel. Le premier qui entra
s'appeloit Louis , & il dit: « Cet Enfant fera
» humain , clément , affable , & on le fur-
» nommera le PÈRE DU PEUPLE. » Le fe-
» cond , qui avoit nom FRANCOIS , dir :
Cet Enfant fera brave Chevalier , & de
و د
plus , il protégera les Sciences & les Sa-
» vans , & on le furnommera le PÈRE DES
» LETTRES. » Le troifième , qui avoit une
petite barbe , la mine riante & l'oeil vif,
dit : « Ventre faint gris , il fera beau comme
"
fa mère , ennerni des flatteurs comme fon
» père , & fans façon comme fon oncle
" JOSEPH.... Hélas ! il ne fera pas obligé de
» vaincre fes Sujets , & de leur pardonner..
» Il fera fi bien que chaque Payfan , le
» Dimanche , aura la poule au pot, » Et
ayant prononcé ces paroles , il paffa au cou
Enj
"
"
102 MERCURE
93
33
de la Reine une belle chaîne d'or. Alors on
vit entrer un Génie qui avoit une grande
taille & un air majestueux , & qui s'appeloit
encore Louis , & il dir : « Cet Enfant
fe connoîtra en hommes: il fera noble en
toutes chofes , & l'on verra paroître fous
» fou règne une foule de grands hommes
» dans tous les genres ". » Pour moi , dit
un Genie , qui venoit de la contrée à laquelle
Lothaire a donné fon nom , & qui
lui même s'appeloit Léopold , « je doue le
nouveau ne de modération , d'économie
& d'amour de la paix. Il fera fi bien obferver
la Juftice , que fes Sujets laifferont ,
» fans crainte , leurs portes ouvertes pen-
» dant la nuit. »
»
ود
r
En ce moment la Fée entra , & la Reine ,
qui la reconnut bien , répandit des larmes ,
& voulut courir à elle. La Fée dit : « Cher
» Enfant , je fuis MARIE-THÉRÈSE je te
doue de piété & de refpect pour les Dieux " ..
Le Roi & la Reine étoient tranfportés de
plaifir en entendant ce que difoient les Génies
& la Fée. Pendant que ceci fe paffoit ,
un Ogre , monté fur un Léopard , & qui
mangeoit de la viande crue , arriva , dans de
mauvais deffeins , en difant : « Je fuis l'Ogre
" D'ALBION : j'ai droit de prendre le titre de
" Roi de ce pays- ci : ce pays- ci eft à moi ».
"Tant mieux pour vous , lui dit le Génie à
» la petite barbe , lequel avoit la répartie
» prompte : vous avez là un beau Royau-
» me ». L'Ogre vit bien qu'on fe rioit de
DE FRANCE. 193
lui. Par conséquent il proféra trois fois un
mot qui veut dire chien , & il jura godham:
puis tirant fon épée , il menaça de ravager
tour avec fes foldats & fes vaiffeaux , & il
s'en alla tout furicux. Alors le Génie à la
perite barbe le tourna vers les Affiftans , &
leur dit : « Allez , ne craignez rien ; vous
le battrez , & vous lui ferez mettre bas
les armes. "
و د
"
Nota. Ce joli Conte eft de M. Sélis , Profeſſeur au
College de Louis- le -Grand , dont nous avons déjà
imprimé d'autres Ouvrages agréables en vers & en
profe , & dont les talens , l'honnêteté , le zèle pour
réducation de la jeuneſſe , méritent les plus grands
éloges.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Soc de Charrue ;
celui du Logogryphe eft CLOVIS , où cent
cinquante font exprimés par CL , rien par
O ou zéro , fix par VI, & où se trouve la
lettre S.
E iv
104 MERCURE
.
ENIGM E.
JE fuis de bon confeil , diligente & fidelle;
Qui te connoît convient de mon utilité.
Mon principal mérite eft mon égalité ,
Et d'un zèle conftant je fuis le vrai modèle.
Je matche jour & nyit pour qui veut me ſoigner.
Bien qu'aveugle , à mon but je vais fans m'éloigner ;
Il faut uniquement me mettre fur la route .
Quoique fuivant toujours mes premiers mouvemens,
Je fais tout par calcul fans que cela me coûte .
Mon coeur fait tout mon prix ; je vaux fans ornemens.
Le Roi , dans fes deffeins , me confulte & m'écoute ;
Je décide fouvent l'emploi de fes moment.
A la ville , je fers un maître d'ordinaire ;
J'ai foin de l'avertir s'il a quelque devoir ,
Quelque plaifir ou quelque affaire.
Je défole un amant ou flatte fon efpoir
Suivant que je réponds à ce qu'il me demande,
Seule au village , j'y commande ;
Fordonne les repas , les plaifirs , les travaux :
Le Laboureur , les animaux ,
Tout à ma voix s'éveille , ou repofe , ou s'empreffe ;
Je raffemble le foir la folâtre jeuneffe.
En réglant leur deftin , hélas ! quel eſt mon fort ?
Trainer toujours ma chaîne , & veiller quand tout
dort.
DE FRANCE.
105
Cependant, quand je parle, à chaque inſtant j'annonce,
Pour qui veut réfléchir , de grandes vérités .
Foibles mortels , il n'eft tréfors ni dignités -
Qui puiflent exempter des arrêts redoutés
Qu'à chacun tour -à-tour malgré moi je prononce.
( Par Madame B. D. L. V. )
LOGO GRYPH E.
DANSl'avenir toujours je me promène ,
Et le préfent ne fauroit m'arrêter.
Four être heureux , il faut me pofféder ;
Car je détruis le chagrin & la peine,
Mon cher Lecteur , défais l'arrangement
De mes fept pieds , afin de me comprendre;
Tu trouveras ce qu'aime le Savant ;
Et ce métal qui fit tant entreprendre ;
Le terme ou commence la nuit ;
Un frein puiffant contre la tyrannie ;
Un légume , un fruit;
Et mon tout naît fouvent à la fin de ta vie.
( Par Mlle de Marrenx cadette. )
Ev
106 MERCURE
NOUVELLES LITTERAIRES.
ÉTRENNES du Parnaffe , choix de Poéfies.
Erat quod tollere velies. Par M. le Prévolt
d'Exmes. Prix , liv . 10 fols . A Paris ,
chez Couturier fils , Libraire , Quai &
près l'Eglife des Auguftins.
LES Etrennes du Parnaffe n'étoient , dans
l'origine , qu'une Collection annuelle de
Poélies fugitives , de même que l'Almanach
des Mules. Elles auroient pu ailement en
contrebalancer le fuccès , car on connoît
l'efprit de parti & de prévention qui fait
que rel Auteur difgracié dans tel Recueil
peut efpérer de trouver grâce dans un autre.
Malheureufement la rédaction de celui - ci a
toujours été commife à des mains fi maladroites
, & qui avoient fi peu de tact ,
qu'elles ne favoient pas difcerner , je ne dis
pas le bon du médiocre , mais le très- bon
du très mauvais.
Un nouveau Rédacteur a fuivi un nouveau
plan. Sa Collection eft divifée en trois par
ties. 1°. L'une eft confacrée à des effais hiftoriques
fur la Poéfie Italienne , dont la
fuite paroîtra fucceffivement chaque année.
Mais ces effais , qui font moins l'hiſtoire du
génie des Poëtes que du technique de la
DE FRANCE. 107
poélie , ne peuvent avoir pour nous que
très- peu d'intérêt. Le Rédacteur , qui paroît
avoir fenti cet inconvénient , a eu foin d'entre-
mêler fon récit de citations Françoiſes
très -bien choifies. Telles font les ftances
fuivantes :
Si l'Amour est un doux fervage ,
Si l'on ne peut trop eftimer
Les plaifirs où l'Amour engage ;
Qu'on eft for de ne pas aimer !
Mais fi l'on fe fent enflammer
D'un feu dont l'ardeur eſt extrême ,
Et qu'on n'ofe pas l'exprimer ;
Qu'on eft fot alors que l'on aime !
Si dans la fleur de fon bel âge ,
Femme bien faite pour charmer,
Vous donne fon coeur en partage;
Qu'on eft fot de ne pas aimer!
Mais s'il faut toujours s'alarmer ,
Craindre , rougir , devenir blême ,
Auffitôt qu'on s'entend nommer ;
Qu'on eft fot alors que l'on aime !
POUR complaire au plus beau viſage
Qu'Amour puiffe jamais former ,
S'il ne faut rien qu'un doux langage ;
Qu'on eft fot de ne pas aimer !
Mais quand on le voit confumer ,
Si la belle eſt toujours de même ,
E vj
108 MERCURE
Sans que rien la puiffe animer ;
Qu'on eft fot alors que l'on aime !
2º. Le choix des Pièces fugitives qui forment
la feconde Partie , n'eft pas, à beaucoup
près , ce qu'il devroit être . On y trouve avec
plaifir quelques poéfies légères de M. le
Chevalier de Parni , de M. de Piis , de M.
le Chevalier de Cubières , de M. de Saint-
Ange , de M. Merard de Saint- Juft , de Mde
la Marquife de la Férandière , de Mlle, Peroche
, de M. le Chevalier d'Autumne. Mais
les Tant Pis & Tant Mieux , Conte , le Petit
Chien & fa Maitreffe , Fable , Stances irregulières
, &c. & c. ; une devife d'Enguerrand
de Marigny que voici :
Chacunfoit content de fes biens ,
Qui n'a fouffifance , il n'a rien.
Une Epigramme de Hugues de Berci fur les
Médecins , appelés autrefois Phyficiens ,
que voilà :
Fificiens font appelés ,
Sans Fi ne font-ils point nommés ?
ne peuvent donner une idée bien avantageufe
du difcernement du Rédacteur , &
peuvent décréditer beaucoup fa Collection .
3. Les Poéfies étrangères , traduites ou
imitées de l'Italien , de l'Allemand , de l'Anglois
, du Grec & du Latin , ne font pas rédigées
avec plus de foin , ni choifies avec
plus de goût . La typographie en eft horri
DE FRANCE. 199
blement fautive ; le Latin & l'Italien y font
ignominieufement défigurés. Au refte , on y
trouve un épiſode charmant du Roland Furieux
, imite par l'Ariofte d'un épithalame
Latin de Catulle. Il feroit à fouhaiter que
le Redacteur eût recueilli plufieurs morceaux
de ce genre.
La verginella èfimile à la rofa
Ch' in bel giardin sù la nativa fpina ,
Mentrefola , è ficura fe ripofe ,
Ne gregge , ne paftor fe l'avvicina ;
L'aure foave, è l'alba rugiadofa ,
L'acqua , la terra alfuo favor s'inchina.
Gioveni vagny , e donne inamorate ,
Amano haverne ; e feni , e tempie ornate .
Ma nonfi tofto dal materno ftelo
Simo , fi viene , e dalfuo ceppo verde ;
Che, quanto havea da gli huomini e dal ciclo
Favor , gratia , e bellezza , tutto perde ,
La vergine , che'l fier ; di che più zelo ,
Che de begli occhi , e de la vifa , haver de ;
Lafcia altrui corre , il pregio , ch' avea innanți ,
Perde nel cor di tutti , gl' altri amanti.
Deux Traductions de ce fragment en vers
François offrent un objet de comparaiſon
qui ne peut manquet d'intéreffer nos Lecteurs
. L'une eft d'un anonyme qui a publié
comme un effai le premier Chant de l'Ariofte ;
l'autre eft de M. François de Neufchâteau .
110 MERCURE
Le Rédacteur prétend que la Traduction de
l'anonyme ne fait point de tort à celle - ci ;
on en va juger.
Nous allons commencer par celle de
l'anonyme.
La jeune fille eft cette aimable rofe
Qui , folitaire , en un jardin repofe ,
Loin des troupeaux , loin des Bergers : nul n'ofe
En approcher une indifcrette main.
Le doux zéphir & les pleurs du matin ,
L'onde , la terre à l'embellir confpirent ;
Le tendre amant , l'amante la defirent
Pour en orner ou leur tête ou leur fein.
Mais , quand cédant à la main 'qui la cueille ,
Elle a quitté la vive & verte feuille ,
Et délaiffé le rameau maternel ;
Ces dons brillans qu'elle a reçus du Ciel ,
Qui la rendoient le charme de la terre ,
Grâces , fraîcheur , comme une ombre légère ,
Tout difparoît , tout fuit en peu de temps.
Ainfi l'on voit la beauté qui ſe donne
Qui des tréfors de fon jeune printemps
A d'un ami comblé les voeux ardens ,
Perdre bientôt l'éclat qui l'environne
Et tout fon prix pour fes autres amans.
Autre Traduction de M. François de
Neufchâteau .
AH ! je fais trop que pour l'Amour écloſe
La jeune fille eit femblable à la rofe,
DE FRANCE.
Qui fur la tige embellit un jardin ;
Reine des fleurs , tant qu'aucun Berger n'ofe
La profaner d'une indifcrette main.
La terre , l'eau , les larmes de l'aurore ,
Le doux zéphir , tout la fert , tout l'adore ;
De fa fraîcheur le jeune homme enchanté ,
Veut en orner le fein de la beauté.
Mais de fa tige eft-elle détachée ?
L'a- t'on cueillie ? Elle eft moins recherché.
Elle a perdu tous les bienfaits des cieux ,
Et fon éclat difparoît à nos yeux.
De la beauté cette rofe eft l'image.
Tant que fon coeur , indécis fur le choix ,
N'a point parlé , des Héros & des Ruis ,
Et des Dieux même elle a le tendre hommage ;
En choiſiſſant , elle perd tous fes droits .
Il faut convenir que cette Traduction eſt
d'un verfificateur facile & élégant ; mais que
l'autre eft d'un Poëte. La première eft à la fois
& plus poëtique & plus fidelle.On fera étonné
d'apprendre qu'elle eft d'un Philofophe économifte
* , qui s'eft occupé toute fa vie de la
Légiflation & du Commerce des grains , d'Agriculture
& de morale. Il a effayé de traduire
en même temps l'épithalame de Catulle
qui a fourni à l'Ariofte l'épifode que l'o
vient de lire. On reconnoît le même ton de
poélie dans cette Traduction ; mais elle eſt
* M. Dupont.
TI 2 MERCURE
inférieure au Latin, apparemment parce qu'il
eft plus difficile à traduire qu'une langue
moderne , du moins en vers François.
Outre que le Rédacteur des Etrennes du
Parnaffe ne choifit pas toujours bien , il
tronque & défigure quelquefois les endroits
les mieux choifis . Il a pris dans un de nos
articles l'Ode de Catulle , imitée en Latin du
Grec de Sapho ; & comme nous ne l'avions
citée qu'en partie , il ne la donne non plus
qu'en partie , lorfqu'il falloit la donner toute
entière ; cette négligence vient fans doute
d'une faute d'attention . Mais voici une faute
de difcernement. Il a tiré du Journal de
Lecture la comparaifon des Quatre Saiſons
avec les Quatre Ages de la vie , par M. de
Saint- Ange , & il n'en donne que la moitié ;
de forte qu'il reffemble à un Peintre qui ,
pour faire mieux juger d'un tableau , le déchireroit
en deux moitiés , & n'en expoferoit
qu'une aux yeux du Public. Voici les
vers qu'il a omis.
OBSERVE les Saiſons , de nos différens âges
Retracer dans leur cours de fidelles images.
Le Printemps , jeune enfant que bercent les zéphirs ,
Se couronne de fleurs & ſourit aux plaifirs .
La terre allaite encor l'herbe tendre des plaines ,
Et Cérès craint de voir ſes eſpérances vaines :
Tout feurit , tout eft jeune en cet aimable temps.
L'ÉTÉ , fils du Soleil , fuccède au doux Printemps.
DE FRANCE. 113
Sa robufte jeuneffe a l'air viril & mâle ,
Et fes vives couleurs éclatent fous le hâle.
Il n'eft point de faiſon où l'an plus vigoureux
Enfante plus de fruits , brûle de plus de feux.
L'AUTOMNE fuit fes pas d'un air tranquille & fage.
Sans être déjà vieux il n'eft plus au bel âge ;
De la jeuneſſe en lui les feux fout amortis ;
Même onpeut fur fon front compter des cheveux gris.
L'HIVER , hideux vieillard qui chemine avec peine ,
Chancèle à chaque pas dans la marche incertaine :
Son front , deshonoré par l'injure des ans,
Ou n'a plus de cheveux , ou n'en n'a que de blancs.
On ne devine pas les raifons qui ont pu
déterminer le Redacteur à fupprimer de pareils
vers , & à mutiler ainfi le paffage qu'il
emprunte. Au furplus , il ne fe contente pas
de tronquer ce qu'il cite , fouvent il eft copifte
infidèle. Dans le tableau des Ages de
la vie qui fuit la peinture que l'on vient de
lire , on remarque deux corrections ou fubftitutions
qui font un peu etrangers.
Ainfi que les Saifons , on voit changer les hommes.
Ce qu'hier nous étions , ce qu'aujourd'hui nous
fommes ,
Demain , foibles mortels , nous ne le ferons plus.
Autrefois dans le fein où nous fûmes conçus
De l'homme encore à naître incertaine efpérance ,
S'accroiffoit lentement notre foible exiftence .
114 MERCURE
Le Rédacteur fubftitue l'épithète de foible,
qui fe trouve plus haut , à celle d'informe
qui eft le mot propre , & que les vers fuivans
expliquent affez.
Nous n'étions qu'ébauchés ; mais la Nature alors ,
Ouvrière favante , organiſa nos corps ,
Et les tirant enfin de leur prifon féconde ,
Nous montra tout-à-coup fur la fcène du monde.
L'homme entrant dans la vie , automate impuiffant ,
Sur la terre couché ne vit qu'en gémiffant.
Il rampe avec effort , & , ſemblable aux reptiles ,
Au fecours de fes piés viennent ſes mains débiles.
Il veut le foutenir , & retombant foudain ,
Il implore , en criant , l'appui d'une autre main.
Ici , le Rédacteur pour foulever , qui eft le
mot propre , met le verbe foutenir , qui n'eſt
pas juſte , & qui d'ailleurs le trouve à ſa veritable
place deux vers plus bas.
Bientôt de les genoux effayant la foupleſſe ,
Il fe foutient & marche avec moins de foibleſſe , &c.
Nous invitons M. Prévoft d'Exmes à mettre
plus de foin , d'attention & de difcernement
dans fa rédaction , parce que fa Collection
n'aura point de vogue fi elle est mal
rédigée.
Nous l'invitons à ne pas attribuer à Sapho
la première Ode d'Anacreon , parce qu'elle
eft fi connue de ceux même qui ne favent
pas le Grec , qu'une pareille mépriſe eſt
inexcufable.
DE FRANCE. 115
Nous l'invitons à ne pas réimprimer fous
le nom de M. le Chevalier de Cubières une
Fable qui fe trouve dans le porte- feuille d'un
homme de goût , avant que l'Auteur des
Hochets de ma Jeuneffe eût jamais fait de
vers.
>
Nous l'invitons à ne pas inférer dans fon
Recueil des Epigrammes de Defpréaux
parce que tout le monde les fait
par coeur ,
& que d'ailleurs elles font bien mieux à leur
place dans fes OEuvres que dans les Etrennes
du Parnaffe.
Nous l'invitons à ne pas ramaffer de vieilles
infcriptions Latines de Santeuil , & c. parce
qu'il n'y a rien de fi furanné , & que de plus
les Traductions qu'il en donne en François
font au- deffous du mauvais.
Enfin, nous l'invitons à croire que nos avis
ne viennent que du defir de voir améliorer
tous les ans fa Collection , parce que nous
n'avons aucun intérêt à la décréditer , & que
nous aurions defiré avoir à en dire plus de
bien.
DE LA LECTURE des Livres François ,
neuvième Partie. Politique du feizième
fiècle. A Paris , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , hôtel de
Cluny.
Le bon homme Chryfale a tort de
renvoyer les femmes à leur dez , leur fil &
116 MERCURE
leurs aiguilles ; car c'eft pour elles qu'un Savant
s'eft impofé la tâche pénible de rédiger
les Mélanges d'une grande Bibliothèque. Sous
ce guide éclairé , elles ont pu prendre des
connoiffances variées fur l'Hiftoire , la Poéfie
, les Romans , la Théologie & la Jurifprudence
, enfin , fur la Philofophie , les
Sciences & les Arts. Il étoit encore néceffaire
de leur donner une idée de la Politique , qui
n'eft pas , comme le prétendoit un Évêque ,
l'art de tromper les hommes. C'eft la fcience
du droit naturel , du droit des gens & des
intérêts de la fociété. Il eft facile de la réduire
à quelques principes fimples , courts & folides
, & ils étoient fans doute très - connus
de Louife de Savoye , de Marguerite , Reine
de Navarre , fa fille ; de la Ducheffe d'Etampes
, de celle de Valentinois , de Catherine
de Médicis , qui ont joué de fi grands,
rôles en France ; d'Anne de Boulen & de la
Reine Elifabeth , qui ont change la face du
Gouvernement en Angleterre.
Le premier Ouvrage politique François du
feizième fiècle , eft l'Inftitation du Prince.
par Guillaume Budée ce Philofoshe qui ,
averti par un de fes valets que le feu étoit à
fa maiſon , lui dit d'aller avertir fa femme ,
parce qu'il ne fe mêloit pas des affaires du
ménage. Il ne ceffoit de propoſer à Fránçois
I , Alexandre pour modèle , parce que ce
Roi de Macédoine , plein de refpect pour
les Gens de Lettres , avoit comblé de biens
Ariftote , Perilhes , & même la famille &
DE FRANCE.
117

les 'defcendans de Pindare. Son Ouvrage ,
comme prefque tous ceux de fon temps ,
fourmille d'anecdotes que fon titre ne promet
ni n'exige. Qu'eft -il befoin , en Politique
, de favoir que c'eft manquer de refpect
à un Monarque , que de touffer , de
fe moucher & de cracher en fa prefence ?
Autant vaudroit -il nous dire que chez les
Marianois , la civilité contifte à prendre le
pied de celui auquel on veut faire honneur ,
& à s'en frotter doucement le vifage ; &
que chez les Chiriguanes , le bel uſage eft de
porter fes culottes fous le bras
nous portons le chapeau ? Il nous paroît un
peu plus naturel de trouver dans un Livre
deftiné à l'inftruction d'un Prince , « que
ceux qui ont la fureur de la guerre & des
con quêtes , font comme ces joueus qui ,
après avoir fait une fortune confidérable ,
voulant toujours l'augmenter , finiffent par
rentrer dans leur premier état , & quelquefois
même font réduits à l'aumône .
comme
"
Mais la République de Jean Bodin, quoique
chargée de digreflions & de citations fuper-
Alues, nous paroît traiter plus à fond la fcience
duGouvernement.Il y examine avec beaucoup
d'étendue la queſtion , fi le divorce eft utile
ou nuifible à la fociété. Eft- ce un bien? eftce
un mal ? ' D'un côté , la gêne de l'indiffolubilité
détourne bien des gens de fe marier ,
fait beaucoup de célibataires & éteint un grand
nombre de famille. De l'autre , il y a de
118 MERCURE
grands inconvéniens qu'éprouvent tous les
jours les Pays où cette facilité s'eft établie
comme il ne nous eft pas permis d'oublier
que le mariage eft un Sacrement , nous
n'applaudirons pas même aux inftitutions de
Lycurgue , d'après lefquelles un Spartiate
difoit à fon voifin : Vous n'avez pas d'enfans
de votre femme , cependant elle me paroît
très propre à en donner à la République , je
vous prie de me la prêter. Cet échange auroit
fans doute été approuvé des Cafuiftes Juis ,
qui prétendent qu'un mari pouvoit répudier
fa femme lorfqu'elle avoit laiffe trop cuire
la viande.
Bodin ne le contente pas d'agiter ces grandes
& belles queftions fur la guerre & la
paix , qui ont été depuis fifavamment approfondies
par Grotius & Puffendorf. Sans dédaigner
les plus petits détails , il admire
comme une loi de Police très -fage , celle qui
défend aux Porte-faix , Crocheteurs & Charretiers
de Paris , de porter des épées . Croiroit
-on qu'il ait été un temps où ces gens- là
ont eu d'autres reffources pour le battre que
leurs pieds & leurs poings ? Croiroit - on auffi
que
le Parlement
air honoré du titre de Con
feillers du Roi , des Langueyeurs
de pourceaux
, dont l'exercice
confiftoit
à examiner
les langues
de cochons
, pour vérifier s'ils
n'étoient
point ladres ? Croiroit
- on enfin
que des Peuples
ayent été perfuadés
que le .
gros doigt du pied de leur Roi guériſſoit
toutes fortes de maladies
? Tous ces faits ,
DE FRANCE. 119
nous les avons fous les yeux , & peut -être
nous plairions- nous à les réunir à plufieurs
de ce genre , s'il ne nous paroiffoit pas plus
utile de puifer quelques bonnes penſées dans
les Difcours Politiques & Militaires du Seigneur
de la Noue , Gentilhomme Breton ,
qui porta un bras de fer pendant les vingt
dernières années de fa vie. Ce brave & honnête
homme trouvoit déjà , de fon temps ,
qu'il faudroit rétablir dans le Royaume l'efprit
de juſtice & d'économie , & que Paris
& la Cour en donnaffent l'exemple . Il blâme
fortement le luxe , & defireroit qu'il fût
arrêté par des prohibitions , & pani par des
amendes , mais qu'elles n'entraffent pas dans
les coffres du Roi , & tournaffeut au profit
des pauvres. " Cette idée , dit M. D. P. , eſt
peut-être le germe d'un arrangement infiniment
utile , & qui mériteroit d'être expofé
dans un Mémoire d'une certaine étendue.
On a reconnu le tort que les prohibitions
faifoient à nos Manufactures , & l'on ne
doit plus fe fervir de ce moyen pour réformer
le luxe ; mais on peut encore impoſer des
taxes fur ceux qui s'habillent avec quelque
magnificence : en appliquant le produit de
ces taxes au profit des pauvres , on conferveroit
aux ouvriers les moyens de travailler
& de vivre , & on procureroit aux pauvres
la facilité de fe vêtir felon leur état , & fans
qu'il leur en coûtât rien. Par exemple , au
lieu de profcrire les diamans , que l'on permette
aux Dames de s'en parer , en payant
120 MERCURE
une taxe , & que cette taxe ſerve à fournir
des cornettes aux pauvres femmes de la Ville
ou des Campagnes ; que la taxe de l'homme
riche qui veut porter des dentelles ou des
habits brodés , fourniffe de quoi payer les
chemiſes & les habits groffiers des pauvres
gens que celui qui fe promène dans des
carolles brillans , aide à les entretenir de fouliers
; n'en résultera - t-il pas un avantage réel
& continu pour la fociété en général ? Ne
pourroit- on pas faire de pareils arrangemens
pour les ameublemens & les bâtimens fomptueux
? Ainfi , les goûts ne feroient point
trop gênés , les Manufactures fe foutiendroient
, & les pauvres profiteroient du luxe
des riches. " Utinam ! .... utinam ! .... Le
Capitaine la Noue , quoique bon Chevalier ,
n'a pas craint de s'élever contre le fameux
Roman des Amadis , qu'il croit, originaire
d'Efpagne. Malgré les agrémens que l'on
trouve à la lecture de ces Livres , il penfe
que ce font des écoles de libertinage , d'impiété
& de magie. Il remarque que tous les
Héros en font ou des Payens , ou des Sorciers
, ou des Guerriers , qui ne font occupés
que de galanterie
, & qui ne font rien pour
l'honneur
& pour
la vertu
. Il eft vrai que
quelques
uns ne nous
paroiffent
point
trop
fidèles
à leurs
Dames
, qui , de leur côté ,
s'enflamment
aifément
, & changent
quelquefois
d'objet
, les fuivantes
, telles
que
Dariolette
, font des confidentes
très-malhonnêtes
; la fidélité
conjugale
n'y eft pas affez
reſpectée
;
DE FRANCE. 121
1
refpectée ; enfin , un bon Gentilhomme
avoit raifon de dire : « Que ces Romans
avoient une propriété occulte à la génération
des cornes . » M. le Comte de Treffan aura
donc des reproches à effuyer des maris jufqu'à
la fin de fes jours , lui qui vient de faire
paffer ce Livre charmant entre les mains de
toutes les Dames.
Nous ne nous prêterions qu'avec peine à
parler de Machiavel . Sa perfonne & fes principes
ne font que trop connus. En un mor
c'eft un homme qui
Aime,mieux illuftrer fon efprit que fon coeur.
Mais, que ne pouvons - nous jeter un coupd'oeil
fur les Ouvrages qui traitent de la Politique
intérieure de la France , de fon Adminiftration
, de fes Finances & de fon Commerce?
Nous n'oublierions point les recherches
de Pafquier , qui a fait les obfervations
les plus intéreffantes fur notre Droit public ;
ni le Traité des États de France , par Rivault
de Fleurance , que Henri IV nomma Sous-
Précepteur de Louis XIII. La caufe de fa difgrace
eft digne de remarque. Son Elève , prenant
fes leçons , avoit auprès de lui un petit
chien qu'il aimoit tendrement. L'animal
l'amufoit , mais le diftrayoit . Le Sous - Précepteur
, qui s'en apperçut , crut pouvçir
prendre la liberté de donner quelques coups
au chien , & de le chaffer. L'Enfant Royal ,
qui favoit déjà que tout ce qui avoit le
bonheur de lui plaire devoit être facré , le
N°, 7 , 16 Février 1782 .
F
122 MERCURE
mit en colère , & battit de toute fa force
M. l'Abbé Rivault , qui n'ofa plus paroître
à la Cour. Le Dauphin fut fans doute applaudi
, i Prencipi fanno fempre tutto bene.
Froumenteau , dans fon Secret des Tréfors
de la France, a beau prétendre avoir trouvé
le fecret des fecrets pour payer ce que le
Roi doit; le fecret des fecrets pour exempter
le pauvre Peuple de tous nouveaux fubfides
& impôts; le fecret des fecrets pour enrichir
la Nobleffe & le Tiers- État; le fecter
des fecrets pour la réformation de la Juſtice ,
nous ne nous empreffons pas de le faire connoître,
A quoi pourroit fervir leefyftême
d'un Spéculateur en Finance du feizième
fiècle? Les formes d'adminiftration & de
perception font fi changées , la valeur des
biens & des terres eft fi différente , qu'aucun
de fes fecrets ne peut être applicable autemps
préfent.
Quoique nous ne donnions qu'une idée
très légère de ce Volume des Mêlanges , nous
ne doutons pas que le Public ne le reçoive
encore avec autant de plaifir que les précé
dens, Rempli de traits curieux qui fone
naître des réflexions profondes , il doit inté
reffer les Savans & les Dames.
DE FRANCE. 723
VIE de l'Infant Don Henri de Portugal ,
Auteur des premières Découvertes qui ont
ouvert aux Européens la route des Indes ;
Ouvrage traduit du Portugais par M.
J'Abbé de Cournand. A Lisbonne ; & fet
trouve à Paris , chez Laporte , Libraire ,
rue des Noyers , 1781. 2 petits Volumes
39
»
in-12.
DON Henri de Portugal , quatrième fils du
Roi de Portugal , Jean I , n'a point régné
mais il a fait de plus grandes chofes, & furtout
des chofes plus utiles que les Princes
même qui ont régné avec le plus de gloire.
Il étoit Philofophe , dit l'Auteur de l'Effai
fur l'Hiftoire Générale , & il mit fa philofophie
à faire du bien au monde.....
» C'est à ce feul homme que les Portugais
furent redevables de la grande entrepriſe
>> contre laquelle ils murmurèrent d'abord ,
» ( celle de découvrir le paffage du Cap de
Bonne-Efpérance ) ; il ne s'eft rien fait de
grand dans le monde que par le génie &
la fermeté d'un feul homme qui lutte contre
les préjugés de la multitude.
ג כ
"
»
30
ל כ
Henri , dit un autre Écrivain célèbre
imagina de faire des découvertes vers l'Oc
» cident. Ce jeune Prince mit à profit le
» peu d'Aftronomie que les Arabes avoient
» confervé. Il établit à Sagres , ville des Al-
» garves , un obfervatoire , où il fit élever
>> toute la Nobleffe qui compofoit ſa Mai-
Fij
124
MERCURE
» fon. Il eut beaucoup de part à l'invention
» de l'Aftrolabe , & fentit le premier lutilité
qu'on pouvoit retirer de la bouffole ,
ور
""
22
qui etoit déjà connue en Europe , mais
» dont on n'avoit pas encore appliqué l'ufage
» à la Navigation , »
» Les Pilotes qui fe fermèrent fous fes
» yeux , découvrirent Madère en 1418. Un
» de fes vaiffeaux s'empara des Canaries
» deux ans après ( ajoutons que c'eft par fes
99
foins que furent trouvées les files du Cap
» Verd & les Açores. ) Le Cap de Sierra-
» Leona fut bientôt doublé , & le Zaïre
conduifit dans l'intérieur de l'Afrique juf-
» qu'au Congo,
Remarquons que d'autres Princes fe fönt
prêtés , & encore avec peine , à des projets
femblables qui leur ont éte propofés , au
lieu que le Prince Henri fut lui- même l'Auteur
des projets qu'il fit exécuter ; il fut le
véritable créateur de. la navigation Portugaife
; ce fut lui qui communiqua fes lumières
, qui infpira fon courage aux Pilotes
qui les anima , qui les dirigea , qui les ‘ récompenfa
; il répara tous les mauvais fuccès
& tira parti de tous les bons ; jamais rebuté
d'aucun obftacle , d'aucun revers , fa conftance
triompha de tour , il ne trouva fien
d'impoffible, & efpéra toujours contre toute
efpérance. Quand des Navigateurs' avolenɛ
échoué , quand ils étoient découragés , il en
envoyoit d'autres , & ces autres étoient plus
heureux ; alors une émulation utile s'établif
DE FRANCE. 129
pir
foit , les premiers redemandoient à être
employés , & rarement revenoient- ils fans
avoir fait quelque découverte nouvelle. Des
Colonies , des établiffemens de Commerce ,
des Manufactures donnoient à ces découvertes
l'utilité dont elles étoient fufceptibles :
le Prince étouffoit autant qu'il pouvoit dans
fes fujets l'efprit de guerre,& de conquête ,
cet efprit qui , dans la fuite , a défolé l'Amé
rique , & il ramenoit tout à l'efprit de commerce
, qui unit les différentes parties du
monde. La reconnoiffance du genre humain
doit lui attribuer les chofes mêmes qui
n'ont été exécutées ni de fon temps ni na
fa nation , comme la découverte du Nou
veau Monde, cette impulfion nouvelle don
née aux efprits , certe tendance aux decouvertes
, aux jouiffances , à la communication
des biens & des lumières , fut, fon ouvrage.
Il prépara la découverte du Cap de Bonne-
Efpérance par conféquent une route
maritime aux Indes Orientales, par la connoiffance
d'environ quatre cens lieues de
côtes dans la partie Occidentale de. l'Afri
que , & par la découverte des Ifles adjacen
tes; & la découverte de l'Amérique par celle
des Açores. On regrette qu'il n'en ait pas
recueilli tout le fruit , qu'il n'ait pas été témoin
de l'heureufe révolution que la décou
verte du paffage par le Cap de Bonne Elpe ,
rance produifit pour la nation Portugaife ,
qui enleva par- là entièrement le commerce
des Indes aux Génois & aux Vénitiens , &
Fj
>
126 MERCURE
qui réduifit ceux- ci à offrir inutilement de
Couper l'Ifthme de Suès.
Cette Vie du Prince Henri eft écrite par
le Père Freire, de l'Oratoire de Portugal ; elle
paffe dans ce pays pour exacte & pour bien
écrite ; elle a été imprimée à Lisbonne en
1758 ; elle a été traduite du Portugais par
M. l'Abbé de Cournand , Auteur de ce joli
Poëme des Styles , dont nous avons beaucoup
entretenu nos Lecteurs. Cer Auteur eft
du petit nombre de ceux qui favent écrire
& en profe & en vers. Il paroît s'être attaché
dans fa Traduction à conferver la fimpli
cité de l'original ; car fon Difcours Préliminaire
, Ouvrage affez confidérable , & qui
eft de lui feul , nous paroît plus penfé & plus
fortement écrit . M. l'Abbé de Cournand y
trace une Hiftoire abrégée & rapide de la
Navigation , & chez les anciens & chez les
modernes ; il y développe très -bien les vûes
& les projets du Prince Henri , fur- tout dans
Féducation qu'il faifoit donner à la Nobleffe
de fa Maifon.
K
Il feroit à fouhaiter , dit- il , que tous les
Princes adoptaffent des mesures auffi
» juftes que celles que prit l'Infant Don
» Henri. De tout temps une Nobleffe
» nombreuſe s'eft attachée à la pérfonne
» des Princes , & a brigué l'honneur d'être
employé à leur fervice ; mais le plus fou-
» vent ceux qui entrent dans leur Maiſon ,
n'y portent que des vues d'avancement &
» de fortune, & ne fongent point à remplir ,
"3
DE FRANCE. 127
99
par des occupations utiles , le vuide que
» leur laiffent les emplois qu'ils exercent
auprès d'eux. Le temps s'écoule ainfi dans
» la diffipation & le plaifir , & lorfque le
" moment eft venu d'être appliqué à des
" affaires plus férieufes...... on n'y apporte
» fouvent qu'un efprit timide & embarraffe
, & , ce qui eft plus dangereux en-
» core , une fuffifance..... préfomptueule.
» L'Infant , qui aimoit la vertu , & qui la
» faifoit aimer à tout ce qui l'environ-
» noit , fongea de bonne heure à occuper
» la Nobleffe de fa Maifon . Les hommes
» habiles qu'il avoit auprès de lui , furent
» les inftituteurs des jeunes Portugais at-
» tachés à fon fervice ; on peut même re-
"
"
"
"
garder les foins de ce Prince fur cet ob-
» jet comme le premier établiffement d'une
» école Militaire , qui étoit tout- à-la-fois
" une école de Marine. Comme les nou-
» velles découvertes furent toujours la paf-
» fion favorite de l'Infant , il n'eut rien de
plus à coeur que de former des hommes
» qui puffent le feconder dans fes deffeins.
" Les Pilotes apprenoient leur métier dans
» les écoles qu'il leur avoit ouvertes ....
» mais les grands Hommes de mer.... ſe for-
» moient fous fes yeux ; ils étoient ordi-
»> nairement de la première Nobleſſe du
Royaume.
"
و د
Ce n'eft pas que les roturiers fuffent
" exclus du commandement des vaiffeaux...
» Plufieurs Marins célèbres.... & qui com-
Fiv
128 MERCURE
mandoient même des Flottes entières
» étoient des hommes du peuple , que leur
mérite avoit élevés de grade en grade....
» Un des principes dont il paroît que l'In-
» fant ne le départit jamais , étoit de donner
» de l'emploi à ceux qui pouvoient le mieux
» concourir à ſes deffeins . "
L'Infant Don Henri , né fous le règne de
Jean , fon père , le Mercredi 4 Mars 1394 ,
mourut fous le règne d'Alphonfe V , fon
petit neveu , le 23 Novembre 1460. Il avoit
pris pour devife un mot qui le caractérife ;
ce mot étoit : Talent de bien faire. Le Roi
Emmanuel, dit le Grand , fon arrière petitneveù
, qui eut la gloire d'achever fon ouvrage
, & d'ajouter à fes travaux , lui fit ériger
une ftatue , & mérita fur - tout ce farnom
de Grand , par l'empreffement qu'il eut à
l'imiter.
OPUSCULES de M. l'Abbé Fleury,
Prieur d'Argenteuil , & Confeffeur de
Louis XV, Vol. in - 8° . A Nifmes ,
chez Pierre Beaume , Libraire & Imprimeur
du Roi ; & à Paris , chez Defprés ,
Imprimeur- Libraire , rue S. Jacques.
LE Recueil qu'on offre au Public , renferme
toutes les productions de M. l'Abbé
Fleury , étrangères à fon Hiftoire Eccléfiaf-*
tique .
Le premier Volume contient les Meurs
des Ifraélites & des Chrétiens , les Devoirs
DE FRANCE. 12 )
des Maîtres & des Domeftiques , un Abregé
de l'Hiftoire Sainte , le Soldat Chretien , le
grand & le petit Catéchifine Hiftorique.
On doit regarder les Maurs des Ifraelites
comme le tableau le plus vrai des grands
Perfonnages de l'Ancien Teftament ; ce
Livre peut fervir d'introduction à l'Hiftoire
Sacrée , comme celui des Mouts des Chrétiens
à l'Hiftoire Ecclefiaftique : on trouve
dans l'un & dans l'autre de l'onction , un
efprit de candeur & de vérité qui gagne le
Lecteur Chrétien , un difcernement , des
lumières & des vues qui intéreffent le Savant
& le Philofophe.
Le Catéchifine eft précédé d'un Difcours
qui en apprend le deffein & l'ufage. M.
FAbbé Fleury s'élève avec railon contre la
fechereffe de nos Catéchifines , dont il
trouve la caufe dans la méthode & le ftyle
de la Théologie fcholaftique employée par
les Auteurs qui les ont compofes. La manière
d'inftruire adoptée par ce judicieux
Écrivain eft la plus sûre , la plus facile &
la plus agréable ; elle confifte , comme il le
dit lui même , à foutenir , par la connoif
fance des faits , l'explication du Symbole &
des autres parties de la Doctrine Chrétienne.
Le Catéchifme de M. Fleury , le feul peutêtre
qu'on devroit enfeigner , en renferme
deax , un perit pour les enfans & pour les
perfonnes les moins inftruites , un grand à
Pufage de ceux qui font plus éclairés & plus
capables d'inftrudion. Chacun de ces Care
Fy
730 MERCURE
chifmes eft divifé en deux Parties , dont l'a
première contient un Abrégé de l'Hiftoire
Sainte depuis l'origine du Monde juſqu'au
triomphe de l'Églife fous Conftantin , & la
feconde un Abrégé de la Doctrine Chrétienne.
L'Éditeur a mis à la tête du premier Tome
du Recueil des Opufcules que nous annonçons
un Difcours fur la Vie & les Ouvrages.
de M. l'Abbé Fleury.
Le fecond Tome renferme le Traité du
choix & de la méthode des Études , l'inftitution
au Droit Eccléfiaftique , un Mémoire
fur les Affaires du Clergé de France, & les
Difcours fur les Libertés de l'Églife Gallicane
, fur l'Ecriture Sainte , fur fa Poéfie des
Hébreux & fur la Prédication . Le Traité du
choix & de la méthode des Etudes a été traduit
en Italien & en Espagnol on ne doit
pas le regarder comune inutile , quoique
depuis M. Fleury on ait écrit beaucoup fur
cette matière. L'inftitution au Droit Ecclé
fiaftique eft un chef d'oeuvre de préciſion &
de profondeur. C'eſt un tableau de la difcipline
de l'Eglife tracé de la main d'un grand
Maître. Quoique l'Auteur ne fe borne pas
an Droit Eccléfiaftique de France , fon Livre
n'en eft pas moins conforme aux ufages &
aux maximes de l'Eglife Gallicane. Le Chancelier
d'Agueffeau en confeilloit la lecture
pour cet objet. M. d'Héricourt , dans la Differtation
qui précède fes Loix Eccléfiaftiques,
fait le plus grand éloge de cet Ouvrage. M
DE FRANCE. 131
Boucher d'Argis en a donné une Edition enrichie
de Notes qui ont pour objet de fuppléer
des définitions , de marquer des époques
, d'éclaircir quelques difficultés , & de
faire connoître les Loix & la Jurifprudence
nouvelles. Le même Avocat a revu & augmenté
de Notes le Difcours fur les Libertés ,
qui a paru avec une approbation en 1763 ,
dans le Recueil des douze Difcours de M.
Fleury , & dont les Editions précédentes n'avoient
pas été approuvées.
Le troifième Tome contient la Vie de
Marguerite d'Arbouze , Abbeffe & Réformatrice
du Val de- Grace ; des Avis pour le
Duc de Bourgogne , le Portrait de ce Prince ;
trois Difcours Académiques ; un Difcours
fur Platon; la Traduction d'un Fragment de
fes Ouvrages & les Extraits de la République
; des Réflexions fur Machiavel ; une
Lettre fur la Juftice ; des Penfées tirées de
Saint Auguftin & autres; un Mémoire pour
le Roi d'Efpagne. On y a joint la Traduc
tion latine du grand & du petit Caté
chifme Hiftorique , celle de l'expofition
de la Doctrine Catholique par Boffuet , &
quelques Lettres latines.
Le quatrième Tome préfente Hiftoire
du Droit François , le Droit public de
France , le Difcours fur les Libertés de l'Eglife
Gallicane fuivant l'Edition de 1724 , la
Verfion latine de deux Opufcules d'Origène
( Tractatus de Oratione Exhortationeque
ad Martyrium), & un Supplé
1
F vj
122 MERCURE
ment au Difcours fur la Vie & les Ouvrages.
de M. l'Abbe Fleury, placé à la tête du prenier
Volume. Il paroit que l'Hiftoire du
Droit François eft le premier Ouvrage qui
ait été publié par M. Fleury . Voici comment
l'Auteur propofe lui - même fon deffein.
Avant que les Francs entraflent
dans les Gaules , on y fuivoit les Loix
Romaines, qui continuèrent d'y être obfervées
fous les Rois de la première & de la
feconde Race , mais avec les Loix barbares
& les Capitulaires des Rois. Les défordres
du dixième fiècle confondirent toutes ces
Loix , en forte qu'au commencement de la
troifième Race il n'y avoit guère d'autre
Droit en France qu'un ufage incertain , à
quoi les Savans ayant joint enfuite l'étude
du Droit Romain , leurs décitions mêlées
avec cet ancien ufage ont formé les Coutumes,
qui ont été depuis écrites par autorité publique
enfin , les Rois ont établi plufieurs
Droits nouveaux par leurs Ordonnances.
C'est tout ce que je me propofe d'expliquer
dans cet Écrir. » Il y a dans cer Ouvrage
beaucoup d'érudition ; l'Auteur y expole
avec netteté tout ce qui a rapport à
L'origine du Droit François. Le Droit public
de France fut mis au jour en 1769 par M.
d'Aragon , Profeffeur en l'Univerfité de Paris
, avec des Notes qui ont pour objet de
développer le Texte , & de fuivre notre
Droit public depuis 1675 juſqu'à nos jours..
Le cinquième & dernier Tome eft um
DE FRANCE. 133
"
Supplément qui contient la juftification des
Difcours & de l'Histoire Eccléfiaftique de
M. Fleury , attaqués avec emportement dans
deux Écrits , le premier intitulé : Obferva
tions fur l'Hiftoire Eccléfiaftique de l'Abbé
Fleury, adreffées à notre Saint Père le Pape
& à Noffeigneurs les Evêques. On l'attribue
à un Carme de Flandre nommé le Père Honoré.
Le titre du fecond eft : La mauvaise
foi de M. l'Abbé Fleury prouvée par plu
fieurs poflages des Saints Pères , des Conciles
& d'autres Auteurs Ecclefiaftiques qu'il
a tronqués , omis ou infidèlement traduits
dans fon Hiftoire ; Remarques fur les Dif
cours &fur la grande conformité de cet Ecri
vain avec les Hérétiques des derniers fiècles ,
par le R. P. Baudouin de Houfia , Auguftin.
Quoique ces deux Écrits aient été munis
d'approbations , ils ne doivent pas être redoutés
par ceux qui s'intéreffent à la gloire
de M. Fleury. Cependant le Père Tranquille
de Bayeux , Capucin , a vengé fort au long
notre Hiftorien des deux Religieux Flamands
, déjà réfutés par le mépris & l'indignation
publiques..
Les Opufcules que nous annonçons peurvent
fervir de fuite à l'Hiftoire Eccléfiaftique
de M. Fleury & de fon Continuateur en
25 Volumes in- 8 ° . On trouve ces deux Cu
vrages à Nifmes, chez P. Beaume , & à Pasis
chez Defprez.
134
MERCURE -
L'ALLEGRESSE VILLAGEOISE,
divertiffement en un Acte & en Profe
mêlé de chants & de danfes , à l'occafion de
la Nailfance de Monfeigneur le Dauphin
par M. B **. A Genève , & fe trouve à
Paris , chez Defauges , Libraire de Madame
VICTOIRE de France , rue Saint-
Louis- du-Palais , & chez les Marchands
de Nouveautés.
LA Naiffance de Monfeigneur le Dauphin
a fait éclorre une foule de Pièces qui auroient
été meilleures fans doute , fi le zèle
tenoit toujours lieu de talent ; mais il faut
convenir que la plupart de ces productions
du moment n'ont pas même été celles du
jour. Quelques- unes néanmoins ont célébré
cette époque intéreffante d'une manière plus
digne du Sujet telle eft celle qui fait le
fujet de cet article , & que nous nous fai
fons un plaifir d'annoncer au moment où les
fêtes & les réjouiffances publiques viennent
de renouveler l'allégreffe dans toutes les
claffes des Citoyens.
le
L'Auteur annonce dans fon avertiffement ,
que ce divertiffement avoit été fait pour
Théâtre à la fuite de la Cour , mais que des
raifons qu'il indique en ont empêché la repréfentation
. En voici le fujet ;
Une foule de Villageois & de Villageoifes
entourent le Bailli & le Tabellion , pour fa
voir des nouve les de la Dame du Château
DE FRANCE. 135

>
qui touche au moment d'accroître leur
» bonheur , en accroiffant fa famille » , &
ils font des voeux pour que l'Enfant qui va
naître « foit un portrait de leur bon Seigueur.
Le Bailli a reçu ordre de faire
quatre Mariages pour célébrer cette heureufe
Naiffance & de choisir parmi les
jeunes Habitans du Village , les plus pauvres
& les plus vertueux. Il a chargé le Magifter
d'arranger un divertiffement analogue à cette
circonstance. Celui- ci « craint de ne pouvoir
» rien faire qui foit digne du Sujet ; mais
le Bailli cherche à le raffurer , en lui faifant
entendre qu'il faut , dans cette occafion
» bien moins de génie & de fubtilité d'efprit
, que de fimplicité & d'effufion de
» coeur. » Le Magifter fonge donc à remplir
fes engagemens ; mais il eft interrompu par"
deux jeunes Amans qui veulent être du nombre
des nouveaux mariés : il les connoît ; il
fait qu'ils font dignes d'être l'objet de la
bienfaifance du Seigneur ; il leur promet fa
recommandation auprès du Bailli . On apprend
que la Dame eft accouchée d'un Fils
qui comble la joie & les voeux de tout le
canton. Le Bailli annonce aux nouveaux Mariés
defignés , qu'ils peuvent faire éclater
"
leur allégreffe , qui eft auffi jufte que na-
» turelle. " Colin & Colette demandent à
être de ce nombre ; mais le Bailli leur répond
qu'il n'eft plus temps , & que le nombre
fixé eft rempli . Le Magifter imagine un
moyen de rendre heureux Colin & Colette ;
136 MERCURE
c'eft de fe cotifer , le Bailli & lui , pour les
marier , & de participer ainfi à la joie & au
bonheur public , en faifant une bonne action.
Le Bailli n'est pas de cet avis ; il craint
de déplaire au Seigneur , en outrepallant fes
ordres.
On voit affez que l'Auteur n'a conçu ainfi
le plan de fa Pièce, que pour amener la dif
pute du Bailli & du Magifter , dans laquelle
celui ci , pour vaincre les fcrupules de l'au--
tre , expofe les principaux traits de bienfaiiance
qui caractériferont à jamais le nouveau
Règne.
»
33
ود
1
33
"
>
" Peut- on ignorer , lui dit - il , ce que dit
" tous les jours notre bon Seigneur , & cè
que toutes les actions prouvent fans ceffe ,
» que fon plus grand objet eft d'étendre fa
" bienfaifance fur tous les lieux & fur tous
les individus qui lui font foumis , d'en inf™
pirer le goût à tous ceux qui peuvent , en
quelque forte , l'imiter , & d'encourager .
protéger , & même récompenfer , par des
applaudiffemens , des égards , des diftinctions
, des honneurs , quiconque fera affez
» heureux pour avoir fait quelque bien .
Toutes les difpofitions de notre Maître ne
font-elles faites dans cette vûe de bienfaifance
genérale & de bonheur public ? ....
Ne voyez vous pas , Monfieur le Bailli ,
» tous ceux qui ont quelque rapport avec
» Monſeigneur , tous ceux qui ont été choi-
» fis par fa fagelfe , tous ceux que fa fagetfe
» a affurés qu'ils feroient bien venus de lui
"
ל כ
و د
pas
DE FRANCE. 137-
و د
» parce qu'ils étoient fages eux-mêmes , ne
» les voyez- vous pas s'empreifer à chercher
» les moyens ddee lluuii ppllaaiirree ,, en éclairant , en
» fecondant , en accelerant fes grandes ope-
» rations , & en faifant , autant qu'ils le
» peuvent , tout le bien qui dépend d'eux ?
33
LE BAILLI.
» Cela eft vrai ; cependant nous ne pré-
» tendons pas , je crois , ni vous ni moi ,
» éclairer notre Maître. Il a fait une difpofi-
» tion où fa bienfaifance a été apparemment
guidée par fa fageffe ordinaire , & il y
» auroit de la témérité à aller au-delà de
» cette difpofition , ce feroit en quelque
» forte l'iniprouver.

"
و د
LE MAGISTIR..
Eh ! quoi ! vous confondez encore notre
Maître avec la plupart de ceux qui font
revêtus du même pouvoir que lui , fans en
» avoir les qualités perfonnelles avec ceux
qui , ne voulant faire que peu de bien ,
» affectent de ne trouver tel que ce qu'ils
font, craignant que celui qu'ils laifferoient
faire , ne fût un reproche du peu qu'ils en
>> font? & c..
ود
و ر
"
-Pendant cette difpute , Colin eft allé fe
jeter aux pieds du Seigneur pour le prier de
la faire celler , & de permettre qu'il foit uni
à Colette. Le Seigneur accorde tout , en
ajoutant la dot de Colin & de Colette à
138 MERCURE
celle des huit autres nouveaux Mariés. Tout
le monde fe livre à l'allégreffe , & l'on répète
le divertiffement que le Magiſter a arrangé
pour être exécuté par les dix Mariés
défignes. Ce divertiffement confifte en quelques
Couplers , une Contre- danfe , & un
Vaudeville qui commence ainfi :
QUE chacun de vous fe livre
Au doux espoir d'être heureux.
Pour l'être , il ne faut que
Nos modèles vertueux .
fuivre
Le monde entier les contemple
Et voudroit leur reffembler.
Le précepte , e'eft l'exemple :
Agir vaut mieux que parler.
VOULEZ- VOUS que l'Hymenée
Ne foit qu'un lien de fleurs ,
Prenez la leçon donnée
Par nos aimables Seigneurs.
Les chaînes les plus légères
Bravent les efforts du tems ;
Époux fidèles , bons pères ,'
Vous ferez toujours amans.
On peut reprocher à cette Pièce des longueurs
, & en général un ſtyle peu convenable
au genre de la Comédie; mais , comme
nous l'avons obfervé , c'eft moins une Comédie
que l'Auteur a prétendu faire , qu'une
Pièce de circonftance dans laquelle il a cherDE
FRANCE. 139
ché à exprimer les fentimens d'une Nation
heureufe & fenfible , qui a toujours chéri
fes Maitres , mais qui ne les a jamais tanc
aimés qu'à l'époque où nous fommes , époque
de gloire & de profpérité pour la France
entière.
TRAITÉ de l'Anthrax ou Puftule maligne
, publié par M. Chambon , Médecin
de la Faculté de Faris , de la Société Royale
de Médecine , & c. Vol. in- 12 , A Paris ,
chez Belin , Libraire , rue S. Jacques ,
vis-à-vis celle du Plâtre.
L'ANTHRAX et une maladie fréquente
dans la plus grande partie des Provinces
de France ; elle eft plus ou moins dangereufe
felon le degré de malignité avec lequel
elle fe manifefte. L'activité avec laquelle
elle caufe la mort de ceux qu'elle attaque
, dépend auffi de la nature du climat
& du genre de vie habituel des malades :
quoi qu'il en foit , on l'a fouvent regardée
comme une efpèce de pefte , parce qu'à la
vérité elle en eft un des fymptômes effentiels
, au témoignage de plufieurs Médecins.
célèbres. On peut dire qu'un grand nombre
de Praticiens n'ont même défigné la pefte
que par la préſence des Anthrax : en effet ,
rien ne reffemble davantage à ce fléau qu'une
maladie qui fe manifefte dans la meilleure
fanté fans qu'aucun accident la précède ,
140 MERCURE
caufe la mort de ceux qu'elle attaque ,
dans l'efpace de 12 , 18 , 24 , 30 heures ,
quand les progrès font rapides. Il eft vrai
qu'elle n'a pas toujours une marche aufli
prompte , puifqu'elle peut durer 8 , 10 ,
12 & même 15 jours. Un autre caractère
la rapproche encore des maladies peftilentielles
, c'eft qu'elle cft quelquefois épidémique
; on ne doit donc pas être furpris fi
ce mal terrible jette la confternation parmi
les habitans de la campagne , qui en font
toujours la victime quand elle est d'une
efpèce maligne.
que
M. Chambon , Médecin de la Faculté de
Paris , de la Société Royale de Médecine ,
& c. vient de publier ce Traité, en y joignant
des Obfervations & des Notes qui viennent
à l'appui de la doctrine de M. fon père.
L'Académie de Dijon , inftruite des ravages
caufoit l'Anthrax dans la Bourgogne &
les Provinces voilines , attentive au falut de
fes Compatriotes expolés aux fuites de ce
fléau , avoit propofé un prix double deftiné
aux Aureurs des deux meilleurs Mémoires
fur la curation de l'Anthrax ; mais comme
ceux qu'elle a jugés dignes de ce prix font
d'une doctrine abfolument oppofée tant
pour la théorie
que pour la curation
, il ref
toit toujours
la même
incertitude
& les
mêmes
craintes
fur cet objet ; il falloit
donc
faire un choix
, & s'affurer
de la méthode
qui méritoit
la préférence
. M. Chambon
DE FRANCE. 141
Je fils a difcuté cette matière avec précision
dans I Introduction qu'il a mife en tête du
Traité de l'Anthrax ; il a prouvé par les
faits que cette maladie étoit d'une nature
différente de celle des maladies véritablement
inflammatoires , & que la méthode
anti -phlogistique adoptee par l'Auteur du
Mémoire qui avoit remporté le fecond prix ,
eft dangereufe & même mortelle. Il refulte
des réflexions de M. Chambon , que les faignees
, qui font recommandées dans le Mémoire
dont on vient de parler , doivent être
évitées avec le plus grand foin . Cette dif
cuffion mérite d'autant mieux d'être connue ,
qu'elle tend à difper les doutes que la décifion
de l'Académie de Dijon laiffe fubfifter
l'Auteur s'y attache à établir que le traite
ment propofé par M. Chambon père eft le
feul que l'obfervation démontre être utile &
curatif. Nous croyons qu'un Ouvrage auffi
méthodique doit être accueilli du Public ,
puifqu'il fera difparoître les craintes que
l'Anthrax a rendu générales dans prefque
toutes les parties du Royaume.
142 MERCURE
GRAVURES.
M. EDOUARD D'AGOTY , de l'Académie de
Toulouſe , vient de publier les douze Eftampes
gravées en couleurs qu'il avoit promiſes au Public
& à fes Soufcripteurs pour l'année 1781. Les ſujets
de la première Claffe font les deux Vénus du Titien ,
avec Io.
Seconde Claffe. La Magdeleine , de le Brun ;
Saint François , de Van-Deck ; & Putiphar , d'Alexandre
Véronèse.
Troisième Claffe. La Baigneufe , de Lemoine ; la
Bethzabée , de Bougieu, avec l'Amour & Pfyché ,
du Guide .
Quatrième Claffe. Vénus à la Coquille , du Titien
; l'Amour qui fait fon arc , du Corrège ; & la
Léda , de Paul Véronèle. Ces Eftampes fe vendent
un louis pièce ; elles ont été préfentées par l'Auteur
au Roi & à la Reine , à Monfieur & à Monfeigneur
le Comte d'Artois , qui donnent chacun cent louis
de foufcription pour encourager M. d'Agoty à perfectionner
ce beau genre de Gravure. Les Perfonnes
qui voudront foufcrire pour cet Ouvrage & pour la
fuite , qui paroîtra cette année , doivent s'adreſſer à
M. d'Agoty, rue Saint Honoré , n °. 192 , près du
Palais Royal.
Vingt-unième Cahier de l'Herbier de la France ,
in-4° . ,., par M. Bulliard. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Poftes ; Didot le jeune & Debure , Libraires ,
quai des Auguſtins ; & Belin , Libraire , rue Saint
Jacques.
Second Cahier de la Collection des Arbres ;
& Arbuftes coloriés fervant à l'ornement des Jardins,
grand infolio. Prix , 18 livres . A Paris , chez
DE FRANCE. 143
M. Buc'hoz , Docteur en Médecine , rue de la
Harpe , vis- à- vis la Place Sorbonne.
La Philopatrie , nouveau Perfonnage iconologique,
repréfentant l'Amour de la Patrie , deffiné par
Cochin , gravé par Laurent, inventé par Métal ,
avec une Defcription & Explication de cette Eftampe
, Volume in - 4 ° . A Paris , chez la Veuve
Duchefne , Libraire , rue S. Jacquès ; & à Châalons
fur Saône , chez Livani , Libraire .
Vue & Décoration de la façade du feu d'artifice
élevé en la Place de Grève , tiré devant Leurs Majeftés
le 21 Janvier 1782 à l'occafion de la Naiffance
de Mgr . le Dauphin . A Paris , chez Lachauffée
, rue S. Jacques , nº . 137 .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
RECUEIL d'Evénemens curieux & intéreſſans ,
ou Tableau politique , hiftorique & philofophique de
l'année 1781 , 2 Vol. in- 12. Prix , 3 liv . A Paris ,
chez Lamy , Libraire , quai des Auguftins .
Nouvelle Analyfe de Bayle , où lui-même il réfute
par des affertions pofitives & par les plus folides
argumens tout ce qu'il a écrit contre les moeurs &
la Religion , par M. l'Abbé Dubois de Launay ,
2. Vol. in- 12. Príx , 4 liv, A Paris , chez Mérigot le
jeune , Libraire , quai des Auguftias.
Les Après - Soupers de Société , contenant la
Fauffe Porte, Comédie , & la fuge Epreuve , huitième
Aventure. Petit format , de l'Imprimerie de
Didot l'aîné. A Paris , chez l'Auteur , rue des Bons-
Enfans, vis-à- vis la Cour des Fontaines du Palais
Royal,
144
MERCURE

Almanach de la Ville & du Diocèfe de Troye
en Champagne pour 1782 , in-24. Prix , 15 fois . A
Troye , chez André , Imprimeur- Libraire .
Ariane , Scène Lyrique , par M. Martineau , in-
8 ° . Prix , 12 fols . A Paris , chez Defenne , Libraire,
au Palais Royal ; & Bleuet , Libraire , quai de
Gêvres.
Eloge de M. le Comte de Maurepas , Miniftre
d'Etat , par M. l'Abbé Guyot , Prédicateur Ordinaire
du Roi in 8 ° . A Paris , chez Didot l'aîné
Imprime - Libraire , rue Pavée , & chez Jombert le
jeune, Libraire , rue, Dauphine.
Colomb dans les fers , à Ferdinand & à Ifabelle
après la découverte de l'Amérique , Epître qui a
remportée le prix de l'Académie de Marfeille , précédée
d'un Précis hiftorique fur Colomb , pa M. le
Chevalier de Langeac . A Paris , chez Jombert
jeune , Libraire , rue Dauphine 31 & Eprit A Libraire
, au Palais Royal , in - 8 ° . de 15 pages ,
avec des Gravures.
TABLE
VERS à Madame Sabatić,
de Cabre,
fois ,
115.
97 Kie de l'Infant Don Henri
Diftique fur la Convalefcence de Portugal , -123
de Mil **, Charlotte St** Opufcules de M. l'Abbé Fleu
Sonnet ,
Le Prince defiré ,
Etrennes du Parnaffe ,
99 ry 128
ibid. L'Alegreffe villageoife , 134
100 Traite de l'Anthrax,
Enigme & Logogryphe, 104 Gravures ,
106 Annonces Littéraires ,
De la lecture des Livres fran-
J'AI
APPROBATION.
139
142
743
'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 16 Février Je n'y ai
rien wouve qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris,
le 15 Février 1782. DE SÂNCY .
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 23 FÉVRIER 1782.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Sur le retour de M. le Marquis DE LA
FAYETTE & de M. le Vicomte DE
NO AILLES , le jour du Banquet à
l'Hôtel- de- Ville de Paris.
DEs bords lointains de l'Amérique „
ES
Dont la naiffante République
N'oublira jamais vos exploits ,
Vous voilà de retour une feconde fois.
En même-temps on diroit que la France
Vous attendoit à ſon feſtin ,
Et que dans les combats vous aviez l'eſpérance
D'orner de vos lauriers le Berceau du Dauphin.
( Par M. V... Cre de Gres à Baux, )
Nº. 8 , 23 Février 1782.
G
146 MERCURE
A LA MUSE DES GRACES ,
"
Stances Anacreontiques , lues à la Séance
publique de l'Académie Royale des Belles-
Lettres de Montauban , le 25 Août 1781 .
FIDÈLE ami de l'aimable immortelle
Que Saint- Aulaire aima ſur ſes vieux jours ;
Cher Puy-Monbrun , conduifez -moi près d'elle * ;
Mais je la vois au milieu des Amours.
ANACREON , qu'elle attire au Permeſſe ,
La voit , l'entend , & d'amour enivré ,
Comme Thiton retrouve la jeuneſſe
Dans les regards de l'objet adoré.
FILLE du Ciel , foeur de la tendre Aurore ,
Tu rajeunis & fais naître des fleurs ;
Le double mont les voit fans ceffe éclore ,
Et s'embellit de leurs vives couleurs.
Entre les Ris & l'aniant d'Ariane
Prépare- moi des couleurs , des pinceaux ;
Émule heureux de Zeuxis & d'Albane
J'efquifferai le féjour de Paphos.
* Note de l'Auteur. M. le Baron de Puy - Monbrun ,
homme de mérite & de Lettres , Académicien ordinaire
de l'Académie de Montauban , & préſent à la Séance où
ees fiances furent lues.
DE FRANCE. 147
Ja ferai voir le Dieu qu'on y révère ,
Et dont le monde encenfe les Autels;
Ce fimple enfant qui , gouvernant la terre,
Se fait un jeu du bonheur des mortels.
RACONTE NOUS , ô Nymphe du Parnaſſe !
Qu'un jour ce Dieu fut pris par la Beauté ,
Et qu'au Deftin le fripon rendoit grâce
D'avoir perdu ſon arc , ſa liberté.
CHARMANTE Églé , ce fut fous ta figure
Que la Beauté mit l'Amour fous fes loix ;
Elle emprunta de Vénus la ceinture ,
Et de Sapho les talens & la voix.
MUSE , qu'Églé fait voler fur fes traces ,
Et qui pour elle inventes des accords ,
Viens m'enfeigner l'art de chanter les grâces
Que l'heureux Tara raffemble fur fes bords.
Au Dieu du Pinde elles donnent des charmes ,
Au Dieu d'Amour elles prêtent des traits ;
L'un par fa lyre , & l'autre par fes armes ,
Sexe enchanteur , affurent tes fuccès !
DE l'Hélicon viens recevoir l'hommage ,
Viens à nos jeux préfider tous les ans.
La gloire accourt au bruit de ton fuffrage ,
Et fa couronne eft le prix de nos chants.
Gij
148 MERCURE
-
REVIENS , reviens , & fois sûr qu'au Permeffe
Tu jouiras toujours des mêmes droits ;
L'heureux amant qui revoit fa maîtreffe ,
Penfe la voir pour la première fois.
(Par M. de C*** , de l'Académie de Montauban.)
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR ,
Parmi vos Soufcripteurs , les uns n'aiment
que la Poéfie , d'autres la Politique , ceux-ci ,
les difcuffions littéraires , ceux - là , les détails
fur la Mufique , & les Spectacles de la
Capitale. Il en eft plufieurs , & leur nombre
eft beaucoup plus confidérable que vous ne
pouvez l'imaginer ; il en eft qui foufcrivent
uniquement pour le plaifir de déchiffrer un
logogryphe : c'eft en eux une paffion qui
tient fans doute à une tournure d'efprit un
peu extraordinaire ; quoi qu'il en foit , ils
exiftent , & font auffi Aattés en devinant le
mot d'une énigme , que les Euler & ies
d'Alembert en trouvant la folution des plus
grands problêmes de Mathématiques. Telle
eft leur jouiffance , ou fi vous voulez , leur
folie. Que leur goût foit ridicule & abfurde ,
n'importe , pourvu qu'il les amufe fans nuire
à perfonne. Vous ne doutez pas , Monfieur ,
d'après ce préambule , que je ne me déclare
un des plus zélés défenfeurs de l'énigme &1
DE FRANCE. 149
du logogryphe ; cette manie eft héréditaire
dans ma famille depuis trois cens ans. Les
volumes du Mercure font rangés au bas des
portraits de mes Ancêtres , dans la plus belle
falle du Château que j'habite ; leur afpect
me rappelle tous mes efforts d'efprit , toutes
les fcènes plaifantes qu'ont fait naître dans
ma fociété l'émulation & la vanité d'expliquer
ce qui femble inintelligible aux efprits
vulgaires.
Vous autres Habitans des Capitales , vous
ignorez le peu de reffources que fournit la
campagne durant les deux tiers de l'année.
Je viens donc vous exhorter , non-feulement
à ne point ralentir votre zèle pour
l'honneur du Logogryphe & de l'Enigme ,
mais de les accompagner de temps en temps
d'une espèce de définitions , vulgairement
nommées Charades , genre d'amusement
qu'on a toujours accueilli dans la meilleure
compagnie.
Ces Définitions diffèrent du Logogryphe
en ce qu'on les divife fans aucune tranfpofition.
La divifion fe fait en deux parties
fculement ; chacune d'elles doit offrir un
mot bien ortographié ; l'explication ou définition
des deux mots élémentaires , & celle
du mot formé par leur réunion , doit fe faire
de même avec une exactitude fcrupuleufe ,
fans jamais altérer la pureté du langage . Tantôt
on les définit d'une manière laconiqué &
mystérieuse , tantôt on y sème des traits hiftoriques
, tantôt des moralités utiles , tantốt
Gilj
150
MERGURE
la plaifanterie , & des allufions ingénieuſes.
Parmi les définitions que je joins à ma
lettre , vous choifirez celles qui vous fembleront
les plus dignes d'être préfentées au
Public ; c'eft à lui de juger fi ce genre d'amufement
ne mérite pas autant qu'un autre.
de trouver place dans un Journal tel que le
vôtre.
Signé , le Comte de P ***.
Nota. Pour fatisfaire M. le Comte de
P *** , nous allons en tranferire quelques
unes , mais fans tirer à conféquence pour
l'avenir.
Première Définition.
On trouve ma première partie au coin
des rues ; les Géomètres en font un grand
ufage , & fans elle les connoiffances des
Aftronomes fe réduiroient à peu de choſe.
Mi feconde partie eft dans nos jardins , dans
nos campagnes , quelquefois même au fommet
des rochers ; fans elle les peuples feroient
bientôt réduits au fort le plus déplo
rable mon tout s'élève fièrement au fein
des mers , où il prétend exercer un empire
defpotique.
I I.
Ma première fe fert de ma feconde pour
manger mon tout.
DE FRANCE.
?
I I I.
Mes deux premières lettres compoſent
un mot qui exprime le dégoût & la répu
gnance ; mes quatre dernières repréfentent
une mefure d'Arpenteur en ufage dans plufieurs
de nos Provinces ; mon tout eft uhe
voiture ignoble & fort décriée , mais qu'on
eft heureux de rencontrer en certaines circonftances.
༧ སཱ .I V.
Les avares cachent mon premier ; les
femmes cachent mon fecond ; les ames foibles
fe cachent & tremblent à l'aspect de
mon tout , qui répand quelquefois la défo
lation dans nos campagnes.
V.
Mon premier n'eft ni verbe , ni adverbe,
ni pronom , ni adjectif, ni ſubftantif. On
l'emploie jufqu'à la fatiété chez les Raifonneurs
, au Barreau, & fur-tout dans les
Écoles , lorfqu'on daigne y parler françois ;
mon fecond eft en ufage parmi les Gens de
mer & les Auteurs qui traitent de la Marine
; mon tout défigne une époque de l'année
qui vient de finir au grand regret des
jeunes perfonnes & des gourmands.
Giv
asa
MERCURE
V I.
On dit que ma première partie eft au
Tréfor Royal , & ma feconde au Ciel ; à
l'égard de mon tout , il renaît chaque année
en Portugal , voyage en France , & on le
rencontre dans les maifons les plus diftinguées.
On trouvera dans le Mercure prochain le
mot de chacune de ces Définitions.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Horloge ; celui
du Logogryphe eft l'Eſpoir , où se trouvent
Lire, or , loi , foir, pois & poire.
ENIGM E.'
E fuis fort détefté de ce fexe enchanteur
Qui fait le bonheur de la vie ;
Et, quoique dans mes mains je garde fon honneur ,
Je doute qu'avec lui je me réconcilie.
Il m'a toujouts honteufement chaffé.
Tout le monde trouvant ma morale ennuieufe
Ce n'est plus que dans la Chartreufe
Que mon crédit n'a pas baitfé
Avec cette auftérité dure ,
DE FRANCE. 153
Tu feras étonné , cher Lecteur , à ton tour ,
En me voyant cacher le flambeau de l'Amour ,
Que je place fouvent dans une nuit obfcure.
Mais tel eft mon deftin , je ſers tous les amans ;
Ils ne peuvent choifir de plus sûrs confidens.
Enfin dans tous les lieux je fuis fi néceſſaire
Malgré ma rigoureuſe loi ,
Qu'il est bien rare qu'une affaire
Se puiffe terminer fans moi.
Par M. de Ma... Officier d'Infanterie
au Régiment de Beauvoifis. )
LOGOGRYPHE.
Parx donc-là ! c'eſt le diable à quatre- P
Pour vous amuſer , dites - vous ,
Vous dreffez ce petit Théâtre ,
Et je vous vois tous en courroux !
Quoi ! c'eft le Héros de la fête
Qu'on pourfuit inhumainement &
El faut du coeur & de la tête
Pour s'en tirer adroitement.
Mais trouvez le mot de la chofe ,
Dans fept pieds on peut le favoir;
Et voici la métamorphofe ,
Que dans ces fept pieds on peut voir.
Ce qui fuit toujours la jeuneffe ;
Ce que tient en main un buveur ;
Gv
154
MERCURE
Ce qu'il fait & chante fans ceffe ;
Ce qu'il eft fouvent , fans pudeur ;
Au plus haut point de la fortune
Ce qu'on doit craindre juſtement ;
Et certain grain , denrée affez commune ;
Le titre chez nous le plus grand ;
Un péché capital ; de la France une ville ;
Les bornes de la mer ; deux notes , un reptile.
Mais on fe laffe à combiner ,
C'en eft affez pour deviner.
(Par M. le Chevalier de la Mothe , Officier
au Régiment de Vienois. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
C. Silii Italici , de bello Punico fecundo ,
Poema ad fidem veterum monumentorum
caftigatum , fragmento auctum. Operis
integri editio princeps , curante Joan Bapt.
le Febvre de Villebrune.
Perpetui nunquam moritura volumina Sili .
Martial,
Parifiis, via & Adibus Serpentinis 1781 .
Cum Approbatione & Regis Privilegio .
Prix , 3 liv. broché , 3 liv. 12 fols relié.
SILIUS ITALICUS , homme Conſulaire , vivoit
fous Néron , & mourut , à ce qu'on
DE FRANCE. 155
croit , fous l'Empire de Trajan ; il poffedoit
une maifon de campagne qui avoit appartenu
à Cicéron , & une autre où eft le tombeau
de Virgile ; c'eſt ce qu'on apprend par
l'épigramme quarante- neuvième du Livre
onzième de Martial.
Silius hac magni celebrat monumenta Maronis ,
Jugera facundi qui Ciceronis habet.
Haredem , dominumque fui tumulive , larifve ,
Non alium mallet , nec Maro , nec Cicero.
L'épigramme fuivante roule encore à peu
près fur le même fujet , & finit par ce vers :
Silius & vatem , non minor ipfe , colit.
Ce non minor ipfe eft une exagération de
l'urbanité ou de l'amitié ; & Pline a mieux
jugé Silius Italicus en difant : Scribebat carmina
majore curâ quàm ingenio ; en effet ,
fes vers font travaillés , ils ont de la régularité
, de l'harmonie , de l'énergie , mais ils
font le plus fouvent fans génie , fans coloris ,
fur- tout fans ce charme qui fait qu'on fait
par coeur la plupart des vers de Virgile ; ils
font bien faits en un mot , mais ils ne font
pas beaux , du moins ils ne font pas agréables
; or , ce qu'Horace a dit en général des
Poëmes , peut s'appliquer en particulier aux
vers :
Nec fatis eft pulchra effe .... dulcia funto ,
Et quòcunque volent , animum audisoris agunto.
Voilà ce qui manque aux vers de Siliuss
Gvj
156 MERCURE
& voilà ce qui fait qu'on en a fi peu re
tenu.
F
Ii eft , comme on l'a dit , le Singe de Vir
gile ; mais il n'en eft que le finge , il n'en
Smite que les formes , il le rappelle à tout
moment par les expreffions & par les tours ,,
rarement par le talent & le génie. Non -feulement
on ne trouve rien dans Silius qui
puiffe entrer , même de loin , en parallèle
avec le fecond , le quatrième , le fixième , le
neuvième Livre de l'Énéïde ; non- feulement.
il n'offre aucun morceau à mettre à côté des :
épifodes de Pygmalion & de Sichée , de Polydore
, d'Hélénus & d'Andromaque , de
Polyphême , de Cacus , &c.; mais on n'y
trouve pas même de ces vers, ou qui entraî
nent comme celui - ci ::
Unafalus victis nullamfperare falutem.
eu qui développent la fenfibilité naturelle,
comme ceux - ci ::
Non ignara mali , miferis fuccurrere difco.
Sunt lacryma rerum , & mentem mortalia tangunți.
our qui pénètrent l'âme de tendreffe & de
douleur , comme ceux- ci :
✪ mihi fola mei fuper Aftyanaitis imago !
Sic oculos , fic ille manus , fic oraferebat
Et nunc aquali tecum pubefceret avo....
Nate Deâ, vivifne ? Aut fi lux alma receffit,.
Hector ubi eft P
DE FRANCE. 187
Heu ! quis te cafus dejectam conjuge tanto
Excipit , aut qua digna fatisfortuna revifit ?
Voilà les vers que Silius ne fait point
imiter , & qui peut-être ne peuvent être
imités ; il faut que le coeur les faffe , ou ils
ne le font point.
D'ailleurs , on prendroit Silius pour un
Poëte Latin des fiècles modernes , tant il eft
plein de centons de Virgile , & tant fa manière
générale eft formée fur celle de ce
Poëte; c'eft même ce dernier trait qui caraçtérife
le plus particulièrement Silius ; Ovide ,
dans les Métamorphofes , imite des détails
de Virgile, comme Virgile en a imités d'Homère
; mais Virgile & Ovide , au milieu de
leurs imitations , confervent leur manière
propre Silius n'a point de manière à lui , il
eft Virgile ou il n'eft rien .

Si Virgile a dit d'un côté,
Sedet aternumque fedebit ,
Infelix Thefeus.
De l'autre , en parlant de Didon ,
Conjux.... priftinus illi
Refpondet curis aquatque Sichaus amorem.
Silius dir , en parlant auffi de Didon :
Ipfa fedet tandem aternùm conjunta Sichao
Si Virgile dit:
Mercatiquefolum , fatti de nomine byrfam ,
158
MERCURE
Taurino quantum poffent circumdare tergo.
Silius répète :
Tum , pretio mercata locos , nova mania ponit
Cingere qua fecto permiffum littora tauró.
Si Virgile s'écrie :
Heu! quianam tanti cinxerunt athera nimbi ?
Silius déguiſe ainfi la même exclamation
Heu! quianam fubitis horrefcit turbida nimbis
Tempeftas !
Enfin ( pour terminer ce parallèle , qui
n'auroit point de bornes ) fi Virgile décrit
ainfi le Mont-Atlas :
Apicem & latera ardua cernit
Atlantis duri, cælum qui vertice fulcit ,
Atlantis , cinétum affiduè cui nubibus atris
Piniferum caput & vento pulfatur & imbri :
Nixhumeros infufa tegit : tum flumina mento
Pracipitam fenis , & glacie riget horrida barba.
Silius , dans la même deſcription , n'emploie
guères de traits qui ne foient dans
Virgile.
Atlas fubducto traurus vertice colum.
Sidera nubiferum fulcit caput , atheriafque
Erigit aternum compages ardua cervix :
Canet barba gelu , frontemque immanibus umbris
Pineafylva premit ; vaftant cava tempora venti ,
Nimbofoque raunt Spumantia flumina riitų.
DE FRANCE. 759
Quelquefois même Silius imite mal Virgile
, & décrit mal l'objet qu'il veut peindre.
Par exemple , Virgile décrit ainfi ce météore
fi commun , que le peuple appelle une étoile
qui tombe :
De coelo lapfa per umbras,
Stella facem lucens multâ cum luce cucurrit.
Illam , fumma fuper labentem culmina tečți ,
Cernimus Idaâ claram fe condere Sylvâ ,
Signantemque vias : tum longo limite fulcus
Dat lucem.
On ne peut pas mieux marier les idées
populaires avec les couleurs de la Poëtie ,
ni exprimer mieux les apparences fenfibles
de ce Phénomène .
Voici comment Silius réduit & rétrécit le
même tableau .
Sulcatum tremulâ fecat aëraflammâ ;
Qualis fanguineo preftringit lumina crine
Ad terram coelo decurrens ignea lampas.
Le premier vers a de l'expreffion & de la
Poéfie ; mais qu'eft- ce que l'Auteur a voulu
peindre dans les deux autres ? Sanguineo crine
défigne évidemment une comète ; ad terram
cælo decurrens ne convient qu'à ce qu'on
appelle une étoile quifile ou qui tombe : il n'y
a donc point d'enſemble ni d'unité dans le
tableau.
Il paroît , pour l'obferver en paffant , que
du temps de Silius Italicus , on n'avoit pas
160 MERCURE
fur l'Afrique des idées géographiques bier
arrêtées , & qu'on doutoit fi c'étoit une troifième
partie du Monde , ou feulement une
portion de l'Afie ,
Aut ingens Afia latus , aut pars tertia terris.
En général les notions géographiques des
Romains ne s'étendoient point au delà de
leurs Conquêtes. Lucain s'imaginoit que le
Pôle auftral devoit être chaud .
Nec polus adverfi calidus quà mergitur Außtri.
Faute qui a été renouvelée de nos jours
dans une Pièce couronnée à l'Académie
Françoiſe.
Et du Pôle brûlant juſqu'au Pôle glacé.
Tacite dit des chofes incroyables de la
Bretagne , aujourd'hui l'Angleterre , qui
commençoit alors à être connue des Romains
: le Soleil ne s'y lève ni ne s'y cou
» che , il ne fait que paffer d'un côté à l'au-
» tre. Les extrémités de cette terre étant
» plates , leur ombre ne peut s'élever fort
» haut ni la nuit atteindre jufqu'au >
→ Ciel, "
Revenons à Silius Italicus. Ceux qui l'ont
appelé le Singe de Virgile , l'ont appelé en
même - temps le Copifte de Polybe & de
Tite Live : en effet , il fuit l'Hiftoire affez
exactement , & n'a pas , non plus que Lucain
, d'autre plan. Sur cela les Pedans ne
manquent pas de citer le P. le Boffu , qui
DE FRANCE. 161
dit , d'après Ariftote , que la Fable eft de
Peffence de l'épopée. Nous croyons qu'il
n'y a rien d'effentiel à l'épopée que de raconter
, & que la Fable nuit plus fouvent à
l'intérêt qu'elle n'y fert ; c'eft du moins ce
qui eft très -fenfible dans la Henriade. Les
allégories de la Difcorde , de la Politique ,
& c. font ce qu'il y a de plus froid dans ce
Poëme ; tout l'intérêt confifte dans ces beaux
vers qui rendent l'Hiftoire fi impoſante ,
qui donnent à la vérité un éclat ineffaçable
qui peignent fi vivement & les fureurs de
la Ligue , & les horreurs de la Saint Barthélemy,
& l'affaffinat du Duc de Guiſe , &
celui de Henri III , & tous les Perſonnages
de ces temps affreux,
ni Nous ne reprochons donc ni à Lucain ,
à Silius Italicus , de s'être prefque bornés au
récit des faits ; & ce que nous en retrancherions
le plus volontiers , eft le peu de
merveilleux & de fabuleux qu'ils ont cru
devoir admettre. Nous fommes bien éloignés
de reprocher , comme on l'a fait , à
Lucain , à Silius Italicus , & à M. de Voltaire
, le choix de fujets modernes qui fe
refufent au merveilleux ; ces fujets n'en ont
que plus d'intérêt. Celui de Silius Italicus
(la feconde guerre punique ) eft le plus beau
morceau de l'Hiftoire Romaine ; c'eft alors
que les Romains trouvent un ennemi digne
d'eux ; c'eft alors feulement qu'ils intéreffent
par leurs malheurs , autant qu'ils
étonnent par leur conftance ; c'eft alors
162
MERCURE
qu'ils rendent graces à Varron , après la bataille
de Cannes , de n'avoir point déſeſpéré
de la République ; c'eft alors que Rome met
en vente un champ occupé par l'armée Carthaginoife
, & qu'il fe trouve des acheteurs ;
c'eft alors enfin , que le Poëte a les plus
grands Hommes à peindre , & parmi les
Romains & parmi leurs ennemis.
Bien loin de reprocher à Silius Italicus
d'avoir trop fuivi Tite- Live , nous lui reprócherions
au contraire d'être moins éloquent ,
moins animé , moins Poëte en vers , que
Tite-Live en profe.
Mais voici un morceau où Silius eft fupérieur
à lui - même , fupérieur à Tite-
Live , égal à Virgile dans fes plus beaux endroits.
On connoît dans Tite - Live la harangue
éloquente que fait Pacuvius à fon fils , pour
le détourner du projet que ce jeune homme
a formé de délivrer fa patrie en affaffinant
Annibal dans un feftin.
Per ego te , fili , quacumque jura liberos
jungunt parentibus , &c.
Parmi beaucoup d'autres raifons , Pacuvius
dit à fon fils :
Unus aggreffurus es Annibalem ? Quid illa
turba tot liberorum fervorumque ! Quid in
unum intenti omnium oculi ? Qui tot dextra ?
Torpefcent ne in amentiá illa ? l'ultum ipfius
Annibalis quem armati exercitus fuftinere nequeunt
, quem horret populus Romanus
fuftinebis.
tu
DE FRANCE. 863
Silius a rendu ces divers traits .
Quin ! tanto in cafu , comitum juxtàquejacentûm
Torpebunt dextra?
Tu-ne illum , quem non acies , non mænia , & urbes ,
Ferre valent , cum frons propior , lumenque corufco
Igne micat , tu- ne illa viri qua vertice fundit
Fulmina pertuleris , fi vifo intorferit enfe
Diram, quâ vertit per campos agmina vocem ?
Jufqu'ici la fupériorité eft toute entière
du côté de Tite- Live ; il eft plus vif , plus
preffant ; il vole , & Silius fe traîne. Le ſtyle
coupé de Tite- Live eft celui qui convient
au moment ; la marche périodique & pefante
de Silius glace tout ce morceau . Pourquoi
d'ailleurs s'eft- il privé de ce mouvement
pathétique ?
Et alia auxilia defint , meipfum ferire ,
corpus meumopponentem pro corpore Annibalis
, fuftinebis ? Atqui per meum pectus
petendus ille tibi , transfigendufque eft.
Ce que Racine a fi bien rendu par ces
deux vers :
Pour aller jufqu'au coeur que vous voulez percer ,
Voilà par quel chemin vos coups doivent paſſer.
Mais voici ce que Silins ajoute , & ce
morceau eft entièrement de lui .
Fallit te menfas inter quòd credis inermem.
Tot bellis quafita viro , tot cadibus , armat
Maieftas aterna ducem : fi admoveris ora ,
164
MERCURE
Cannas & Trebiam ante oculos, Thrafymenaque buſta,
Et Pauliftare ingentem miraberis umbram.
Voilà certainement cinq des plus beaux
vers qui exiftent dans la Langue latine : on
voit ce Général armé d'une majefté éternelle
; on voit la grande ombre de PaulÉmile
fe tenir debout devant lui , pour
effrayer ceux qui voudroient l'attaquer. Si
de pareils morceaux étoient plus nombreux
chez Silius Italicus , Virgile même ne l'emporteroit
pas fur lui.
On a encore cité plufieurs fois de Silius
ces vers fur une nation où l'on ne regardoit
plus la vie que comme un fardeau , lorfque
l'âge mettoit hors d'état de combattre.
Prodiga gens anima , &properare facillima mortem.
Namque ubi tranfcendit florentes viribus annos ,
Impatiens avi fpernit noviffe feneétam,
Et fati modus in dextrâ eft.
Ce dernier trait fur- tout eft d'une précifion
pleine de nobleffe.
L'exclamation que fait Annibal lorfqu'il
reçoit l'ordre de rerourner à Carthage , eft
encore très -helle , très-bien placée dans la
bouche d'Annibal , & très- convenable à la
fituation.
O dirum exitium mortalibus ! ô nihil unquam
Crefcere , nec patiens magnas exurgere laudes
Invidia !
DE FRANCE. 165
Ce font à peu- près là les feuls vers de
Silius qu'on ait diftingués & cités ; preſque
tout le refte eft d'une beauté monotone &
froide , & n'a guères d'autre mérite que
celui dont parle l'Éditeur , fincerus fermo
fuperbiffimifve non ingrata latinitas.
Le travail de cet Éditeur eft fort eſtimable
; il a confulté les meilleurs manufcrits ,
il a retrouvé un fragment précieux de Silius ,
que Pétrarque s'étoit arrogé , & qu'il avoit
inféré avec quelques changemens , dans fon
Poëme de l'Afrique , livre 6 : il a conféré
jufqu'à trente-fept éditions différentes de
Silius , depuis 1471 juſqu'en 1775 : les notes
font favantes & fenfées.
Outre cette édition du texte le plus pur de
fon Auteur , il en a donné une traduction
Françoiſe , en 3 vol. in- 12.
Nota. Cette traduction , très - fidelle &
bien écrite , prouve que M. le Febvre de
Villebrune n'a pas négligé l'étude de fa propre
Langue , en étudiant celles de l'antiquité
, & en fe livrant aux travaux de l'éru
dition la plus sèche & la plus pénible.
166 MERCURE
COLLECTION complette des Euvres de
M. l'Abbé de Voifenon , de l'Académie
Françoife , 5 Vol. s in-8° . A Paris , chez
Moutard , Imprimeur- Libraire , rue des
Mathurins , à l'Hôtel de Cluny.
ON a prodigué à M. l'Abbé de Voifenon
pendant la vie des éloges exagérés , mais
excufables : quelle confolation reſteroit il à
beaucoup d'Auteurs s'ils trouvoient leurs
Contemporains auffi févères que la poftérité
? Aujourd'hui on ne doit d'égards qu'à
la vérité & au bon goût. Ce n'eft pas que
celui qui s'eft amufé à écrire cet Extrait fe
donne les airs de croire qu'il eft devenu
tout- à- coup l'interprête du bon goût & de
la vérité ; il ne doit pas être accufé de cerre
présomption s'il fe borne à rendre compte
naïvement de la manière dont il a été affecté
à la lecture de cette volumineufe Collection
; fi , pour fe fervir du mot de Montaigne
, il donne fes fentimens comme fiens &
non comme bons , & s'il les foumet à fes
Maîtres en Littérature .
Soit vanité , foit indifférence , on revient
difficilement d'une opinion établie. M. l'Abbé
de Voifenon a paffé pour l'Auteur des plus
jolies Pièces de Favart. Ce n'eft pas qu'il ne
s'en défendît de fort bonne grace , mais on
prête volontiers aux gens riches , & l'on fe
croit toujours à temps de compter avec
DE FRANCE. 167 :
eux ; il étoit d'ailleurs plus facile & plus
poli de croire à ſa modeftie qu'à ſa franchife.
Favart a donc été regardé comme un
prête-nom ; il ne falloit pas moins que les
cinq gros Volumes qui paroiffent aujourd'hui
, pour détromper le Public de fa
vieille erreur.
La Coquette fixée & les Mariages afſortis
font connus depuis long- temps. Une
peinture vraie des moeurs du jour , des .
nuances de caractère bien faifies , un dialogue
facile & fpirituel , donnent à ces deux
Pièces le premier rang dans les Ouvrages.
de M. l'Abbé de Voifenon. On en fait des
morceaux .
Je ne veux point avoir une inaifon bruyante ,
Où Paris en détail s'amène & fe préfente :
Où l'on trouve Officiers , Magiftrats , beaux efprits ,
Toute eſpèce en un mot , excepté des amis ;
Une maiſon enfin où , loin de fe voir maître ,
Le mari fubjugué n'a pas droit de paroître,
Et fans celle entend dire , avec un ris moqueur ,
Que l'on va chez Madame & jamais chez Monfieur.
Oui , fans doute , à préfent , par un abus extrême ,
Un époux eft un être étranger chez lui-même ;
Le foir , fi par hafard , quand il vient de rentrer,
Chez fa femme un moment il efe fe montrer ,
On demande tout bas quel homme ce peut être ?
S'il fe trouve quelqu'un qui le faffe connoître ,
On fe lève; & Madame , avec un aig tranfi ,
168
MERCURE
Dit : ne vous levez pas , Meffieurs , c'eſt mon mari :
Il s'en ira bientôt ; car jamais il ne foupe.
Alors le férieux gagne toute la troupe ,
Tous , d'un ennui marqué , femblent enveloppés ;
Le filence eft rompu par quelques mots coupés.
L'homine , qui voit le froid que fa préfence infpire;
Et qui juge ailément qu'on veut qu'il fe retire ,
S'efquive , ouvre la porte en déplorant ſon ſort ,
Et l'on voit la gaîté qui rentre quand il ſort.
Ce ftyle élégant & rapide a fait la réputation
de la Coquette fixée & des Mariages
affortis ; mais on defire dans ces deux Quvrages
une intrigue plus fuivie , des dénouemens
moins tirés , des caractères plus décidés
& plus développés : il me femble que
ce ne font pas là de bonnes Comédies.
Un vers heureux , & d'un tour agréable ,
Ne fuffit pas ; il faut une action ,
· De l'intérêt , du comique, une fable.
L'Acte de l'Amour & Pfyché , qui avoit
eu du fuccès à la repréfentation , plaît encore
à la lecture.
La Parodie d'Iphigénie en Tauride a
tout le petit mérite de ce petit genre.
L'Hiftoire de la Félicité eft femée de
traits vifs & fins ; mais le cannevas en eft
commun & rempli d'une manière qui probablement
n'empêchera point que les fottifes
des pères ne foient perdues pour les enfans.
Les
DE FRANCE
169
Les citations & les difcuffions feroient
ici pour le moins inutiles. Ces differens
morceaux font connus & jugés. En y joignant
deux ou trois Oratorio , une demidouzaine
de Pièces fugitives , on auroit
fait un Volume très- piquant ; il devient
prefqu'ennuyeux lorfqu'il faut le démêler
dans la Collection malheureuſement trop
complette qu'on vient de nous donner.
Apparent rari nantes in gurgite vafto.
On y retrouve Mizapouf & Grifemine
Tant mieux pour elle , & c. contes pour rire ,
& qui font quelquefois fourire.
Les Bals de Bois & les Fêtes Roulantes
facéties deftinées , dans leur origine , au
Recueil de ces Meffieurs , paroiffent aujourd'hui
pour la première fois. Le droit de les
juger appartient à ceux qui auront l'intrépidité
d'en lire plus de fix pages.
Les Pièces à tiroir , telles que l'Ombre de
Molière ; le Réveil de Thalie ; la Nouvelle
Troupe , fi facilement applaudies dans leur
nouveauté , font aujourd'hui très- difficiles à
lire.
La Pièce eft déteftable , & le projet fort bon ;
Elle ne peut jamais être applaudie ;
Le jugement public n'a point été trop prompt ;
Comment avez vous eu le front
De lui donner le nom de Comédie ?

Sans intrigue , fans action ,
C'étoit une analyſe étique ,
N°. 8, 23 Février 1782. H
179
MERCURE
Un dialogue allégorique ,
Sérieux fans inftruction :
Lorsque l'on donne un corps à chaque paffion
Il faut que l'Auditeur fente au fond de fon âme ,
Paffer le fentiment avec des traits de flamme.
Vous aviez fait du coeur une diffection
Qui fatigue l'efprit de maximes arides.
Votre morale étoit pleine de rides.
Vous deviez éviter le ftyle languiffant ,
Quitter le ton méthaphyſique ;
Peindre le ridicule en un miroir comique ,
Et forcer le Public à rire en rougiffant *.
Ce jugement févère de l'Auteur lui-même ,
fur fa Pièce de l'Ecole du Monde , convient
à toutes les Comédies de ce genre , fi l'on
peut appeler Comédie un affemblage de
Scènes dialoguées entre des perfonnages allégoriques
, où l'efprit eft fatigué fans ceffe
par des applications recherchées , & jamais
dédommagé par l'illuſion . On a beaucoup
loué les Comédies méthaphyſiques de Boiffy;
l'efprit y étincelle de toutes patts , & fon
Dialogue a des graces qui méritent d'être
prifes pour modèle ; mais on ne les revoit
point au Théâtre ; elles ne font pas lues ;
c'cft que l'efprit plaît , & qu'il ne touche
pas ; c'eft qu'on oublie bien vite ce dont on
n'eft point touché ; c'eft qu'enfin le coeur
feul garde un longfouvenir.
L'Ombre de Molière , Tome I , p. 298.
DE FRANCE. 171
Vous avez vu fouvent de ces-femmes étiques
Dont la face n'eft pas plus greffe que cela ,
Accabler leur maigreur d'ornemens magnifiques ,
Et fe traîner à l'Opéra:
Le Public ébloui regarde ,
Voit un monceau de diamans ,
Dont la flamme s'élance & darde
Les rayons les plus éclatans.
De fes Pièces voilà la peinture comique ;
Les détails , ce font les brillans ,
Et le fond , c'eft la femme étique *.
Si l'on excepte l'Hôtel garni , farce audeffous
de celles du Boulevard , toutes les
Pièces à Ariettes offrent des détails agréables.
Il eft vrai que le Comte Antoine.
Hamilton , & M. de Voltaire , ont fourni
prefque tout ce qui plaît dans Fleur d'Épine
& Memnon ; mais dans l'Art de guérir l'ef
prit , fujet qui appartient à l'Auteur , on
trouvera plufieurs Scènes charmantes.
La Pièce intitulée Coulouf, réuffiroit peutêtre
au Théâtre ; le fond en eft plaifant ;
l'intérêt s'y fait fentir à travers l'invraifemblance
; le ſtyle eft vif , moins gâté par ces
affectations & ces prétendues fineffes d'efprit
, qui ne font réellement que l'abus de
l'efprit.
Toutes les Comédies d'intrigue ou de caractère
font inférieures, par l'enſemble & les
* Réveil de Thaliè , page 446 , Tome I.
Hij
172 MERCURE.
détails , à la Coquettefixée & aux Mariages
alfortis : on peut cependant excepter la jeune
Grecque ; mais elle eft connue , il feroit fuperflu
d'en parler.
Les Fragmens hifloriques , le feul morceau
d'une certaine étendue a pour objet
les négociations entre la France , la Hollande
& l'Angleterre , pour la paix d'Utrecht pendant
les annees 1713 & 1714 : on n'y trouve
rien d'utile ; c'eft feulement une nouvelle
preuve de la magnificence de M. le Duc de
Choifeul , qui , généreux comme Fouquet,
n'a pas toujours , comme lui , trouve des
coeurs reconnoiffans : il fit donner deux
mille écus de rente à l'Auteur , pour travailler
à l'Hiftoire de Francee. Les fragmens
hiftoriques qu'a laiffés M. de Voifenon,
fourmillent de calembourgs , de pafquinades
& de jeux de mots ; ce qu'on eft convenu
d'appeler efprit de fociété , ne peut
sallier long temps avec la gravité néceffaire
à l'Hiftoire, Cette union , difficile & rare ,
étoit réfervée à un homme fort connu dans
le monde par un Poëme fur les Difputes
que le fevère & correct Defpréaux n'eût pas
défavoué ; par des Contes qui ne perdront
rien à l'impreffion , & par un Effaifur les
dernières révolutions de la Ruffie , où l'Auteur
n'a jamais laiffé dominer fur la vérité ,
fon heureux talent pour la plaifanterie &
pour les ouvrages d'imagination.
On trouve encore dans les OEuvres de
l'Abbé de Voifenon , des Anecdotes litté
DE FRANCE, 173
raires fur un grand nombre de Gens de
Lettres , & fur quelques autres perfonnes
connues. La plupart de ces anecdotes décèlent
la légèreté , la prévention , l'injuſtice
même la plus choquante. Les quolibets , les
turlupinades & le néologifine y reviennent
à chaque page.
сс
ART. Mafillon . « Il cella d'être Prédica
» teur dès qu'il fut fucceffeur des Apôtres. »
Mafillon ceffa de prêcher à la Cour ; mais
il prêcha dans fon Diocèfe , & même les
Sermons les plus éloquens qu'il ait compofés.
L'Évêque de Monrouge devoit parler
avec plus de révérence de l'Évêque de
Clermont.... On fe rappelle içi la réponſe du
Comte de ** , à fa Maîtreffe , qui infultoit
au portrait de ſa Femme... Aimable vice, refpectez
la vertu.
و د
L'Abbé de Saint Pierre « pouffa fes vûes
» de citoyen , jufqu'à compoſer un chapitre
fur les moyens dont on pourroit fe fervir
pour rendre un Duc utile à l'État. »
Dufrefny.... Une Fruitière l'accufa pour
cauſe de vió!, mais il l'appaifa avec 600 liv.;
elle tira plus de profit du fruit défendu ,
» que de celui qu'elle vendoit .... Ne pouvant
payer fa blanchiffeufe , il l'époufa
" ce qui le mit bien en linge blanc. »
>
J. B. Rouleau .... Son crime impardon-
» nable étoit d'être ennuyeux ; mais fi on
» exiloit tous ceux qui le font , le loyer des
» maifons diminueroit beaucoup. "
و د
Racine.... C'étoit un bel- efprit qui connoif
Hiij
174 MERCURE 7
foit la marche du coeur humain.... Il n'étoit
pas encyclopédifte , & n'avoit pas l'honneur
de méprifer les Rois.
Il y a , pour nous fervir d'un mot de
M. l'Abbé de Voiſenon , des bêtifes qu'un
komme d'efprit achetteroit.... Ce ne font pas
probablement ces bêtiſes - là.
Ceux qui aiment les inconféquences bien
conditionnées , peuvent lire l'article Crebillon
fils ; on y déploie un rigorifme affez extraor
dinaire.... Tu quoque !
La Bletterie.... " a fait une traduction de
» Tacite , qui prouve que M. d'Alembert en-
" tend mieux la Géométrie que le Latin...."
Ce farcafme prouve que fon Aureur n'entendoit
pas le Latin mieux que la Géométrie
: il prouveroit encore quelque rancune
à l'occafion d'un trait plein de gaieté échappé
à M. d'Alembert. Il n'a tenu qu'à moi , difoit
l'Abbé , d'être Evêque de Boulogne.... Ah !
du bois de Boulogne apparemment , répartit
le Philofophe.
Il y a un article Diderot , un autre fur le
Dictionnaire encyclopédique ; il faut les lire ,
& fe donner le plaifir d'entendre M. l'Abbé
de Veifenon juger M. Diderot & l'Encyclopédie.
Il faut lire auffi dans les Fraginens hiftoriques
, tout ce qui regarde le Duc & la
Ducheffe de Shrosbury ; on y prendra une
idée jufte de la manière de l'Hiftorien . Voici
quelques traits courts & détachés .
Page 257. Le Prétendant refula d'épouDE
FRANCE.
175
fer une Princeffe Proteftante , voulant
» aller en Paradis en famille.
2
Page 257. Il voyoit toujours les Cieux"
ouverts , & ne pouvoit voir que dans les
» brouillards les couronnes de la terre.
Page 291. Les manoeuvres des Whigts
furent bien dérangées par la mort de l'Élec
trice de Hanovre . L'Électeur perdit lá
86
» tête , parce que c'étoit l'Électrice qui lui
» en fervoit.
Ibidem. " Le Chevalier de Saint Georges
» eût dû profiter d'un adverfaire aufli peu
" dangereux ; mais c'étoit deux nullités en
ود
2
39
concurrence, "
Page 299. Les inquiétudes d'efprit font
grand tort aux digeftions : il est bien difficile
d'être Roi d'Angleterre , & d'avoir
» un bon eftomac.
و د
» La Reine honoroit M. le Predent
» Hénault de fes bontés : la perte de cette
» Princeffe fut en lui la première époque de
» l'hiver de fon ame.... »
M. l'Abbé de Voifenon n'eft guère moins
ridicule dans fes Poéfies diverfes .
L
A Madame la Ducheffe de Choifeul , en lui
envoyant des Poëtes de Bergamotte pleines
de bonbons.
Dans tous les différens métiers
L'Amour cft reçu maître :
C'eft le premier des bonboniers
Depuis qu'il vous fit naître ,
1
HAV
176 MERCURE
L'Hymen eft fon affocié ;
L'objet qui les rafemble
Ift un bonbon que par moitié
Ils partagent enfemble.
A M. Tronchin.o presbia
Vous êtes un Magicien ,
Le fentiment eft l'interprête
2 Des avis que vous me donnez;
Ao Votre coeur eft votre baguette ,
Et moi-même vous m'étonnez.
AMlle de G ***
C'eft créer , charmante jeuneffe,
Que d'imaginer des plaifirs :
L'Amour les voit naître fans ceffe
Dans le vuide de vos loifirs ;,
Il les modèle avec adreffe
Sur le deffin de vos defirs .
7
A Mlle Élie , qui me vouloit faire for
Chapelain,
Tous les jours feront fêtes doubles ,
Et les defirs feront le plan des Oremus ;
C'est dans tes yeux qu'on lira fon Rolaire ,
Les Amours répondront en choeur ;
DE FRA NICE.
La Relique fera ton coeur ,
Le mien fera le Reliquaire. !
A Madame de ***.
Et chacun lit ce titre imprimé dans vos yeux :
Dictionnaire de Penfees.
L'Amour, qui eft le premier des bonboniers ;
l'Amour , qui modèle des plaifirs fur le deffin
des defirs , & ces defirs qui font le plan des
Oremus ; des yeux , dictionnaire de penfées ;
un coeur qui eft une baguette , un coeur qui eft
une relique & un reliquaire , en vérité tout
cela fait mal au coeur....
D'après les Citations nombreufes dont cet
Extrait eft rempli , on peut juger M. l'Abbé
de Voifenon: il avoit reçu de la nature beaucoup
d'efprit , & même du talent , mais l'accueil
qu'il obtint à fon début dans le monde,
le plongea dans une forte d'ivreffe ; fes faillies
voloient de bouche en bouche ; il fit longtemps
les délices d'une fociété , où le feul
honneur d'être admis donnoit de la confidération.
Le ton & l'efprit du grand monde
dominent dans tous fes Ecrits. La frivolité
l'inconféquence , le galimatias , la gaieté
forcée , les pointes , les équivoques , voilà
ce qui les caractérife : ils font une nouvelle
preuve que ce ton de la bonne compagnie ,
ce ton prétendu excellent , ne gagne pas
être mis au grand jour.
Dans la converfation l'efprit convte aifé
à
Hv
178 MERCURES
ment une fottife ; mais dans un livre il ne
fert qu'à la rendre plus remarquable ; rien
n'eft beau que le vrai , rien n'eſt aimable s'il
n'eft naturel : il y aura donc toujours entre
le bon ton & le bon goût , une extrême différence....
On connoit ce trait de cyniſme fi
piquant & fi original du Marquis de V.
Si la bonne compagnie n'y prend garde, elle tombera inceffamment
dans le mépris que
mérite.
Chaulieu , La Fare , Saint-Aulaire , Meſdames
de Sévigné , de la Fayette , de Coulanges
, la Sablière & Ninon ; les Hamilton ,
les Grammont , fercient peut être un peu
embarraffes de notre prétendu bon ton : nous
avons changé tout cela , comme Sganarelle
la Médecine . M. de Voltaire , à fon retour
à Paris, fut bien furpris du jargon qu'il trouva
dans la fociété , du defpotifme avec lequel
s'érigeoient en juges les hommes les plus
faits pour être jugés , de l'ignorante familiarité
de la plupart des jeunes gens : il fur furtout
bleffé du calembourg dont on abuſoit
en fa préfence ; il le regardoit comme le
fléau de la bonne converfation , comme
P'éteignoir de l'efprit il avoit engagé Madame
Dudeffant à fe liguer avec lui , & à ne
fouffrir qu'un tyran fi bête, ufurpât l'empire
du grand monde : prefque feuls ils
étoient restés d'un fiècle plein de poli-
*elle.
pas
On dit qu'aujourd'hui la jeuueffe
DE FRANCE 179
A fait à la délicateffe
Succéder la groffièreté ,
La débauche à la volupté ,
Et la vaine & lâche pareffe
A cette fage oifiveté
Que l'étude occupoit fans ceffe.
HISTOIRE de Saint Louis , Religieux de
l'Ordre de S. François , Evêque de Touloufe
; par un Citoyen de Brignolles , Vol.
in-12 . A Avignon , chez Aubanel , Imprimeur
, & chez les Libraires qui vendent
les Nouveautés.
Si la France aime à compter parmi fes
Monarques un Prince qui étoit à-la-fois un
grand Saint & un grand Roi , elle ne doit
point oublier qu'un Defcendant de la même
Majfon a été mis aufli au rang des Saints ; &
fi l'un honoroit le Trône , l'autre a été l'ornement
de l'Épifcopat.
Charles I de Valois , Frère du Roi Saint
Louis , Comte d'Anjou , avoit épousé en
premières noces Béatrix , Comteffe de Provence
& de Forcalquier. Charles II , fon
fils , eut plufieurs enfans , & entr'autres S
Louis , né dans le mois de Février 1274,2
facré Évêque au mois de Décembre 1295 ,
& mort le 19 Août 1297.
Un Prince qui avant l'âge de vingt- trois
ans a donné au monde l'exemple de toutes
les vertus chrétiennes , & gouverné avec
fageffe un grand Diocèfe , peut être con-
11 >
180 MERCURE
paré à ces Héros fameux dont la valeur a
devancé l'âge.
S. Louis rempliffoit tous les devoirs de
fimple Prêtre , & il difoit : « qu'il n'y avoit
» rien au-deffous d'un Prince dans un Mi-
» niftère où tout eft au - deffus de l'homme. »
Les monumens du temppss & les Auteurs
contemporains prouvent que c'eft la ville de
Brignolles, en Provence, qui l'a vu naître. Il
n'y a que Luc Wading , Cordelier Irlandois,
qui ait imprimé en 1628 , dans les Annales
de fon Ordre , que S. Louis a reçu lejour à Nocera,
Ville épifcopale du Royaume de Naples.
Le Citoyen de Brignolles donne les preu →
ves les plus lumineufes en faveur de fa patrie,
& il rend raifon de l'erreur de Wading ,
Écrivain d'ailleurs eftimable.
Charles II eut dix fils ; l'avant dernier ,
qui naquit à Nocera , s'appeloit auffi Louis ,
& fe deftinoit à l'état Eccléfiaftique , c'eft
pour cela fans doute que Wading l'a confondu
avec le faint Prélat.
L'Ouvrage que nous annonçons contient
une Differtation qui peut répandre des
lumières fur plufieurs points de l'Histoire
de Provence. Il renferme auff d'autres
détails intéreffans. Le ftyle eft analogue an
fujet. On pourroit reprocher à l'Auteur
quelques expreffions trop myftiques , qui
ne font pas familières aux gens du monde.
Du refte, l'Ouvrage ne peut que faire honneur
au modefte Anonyme qui paye un
tribut à ſa patrie.
DE FRANCE. 121
3
SPECTACLES.
LETTRE de Mde Chloé à l'Obfervateur,
JE gage , mon cher Obfervateur , que vous
me croyez de l'humeur contre vous : en vérité
, vous avez tort. De quoi me ferois - je
fâché ? de ce que vous avez mis fous les
yeux du Public une Scène qui s'eft paffée
chez moi 2 Voyez le grand malheur ! Vous
avez fait de que vous deviez faire ; je vous
invite à faifir tous les tableaux que vous
croirez dignes d'être expofés publiquement ,
& à en faire ufage. Tout ce qui peut yous
être utile eft à vous , fur-tout quand vous
vous , foumettez aux lois de la décence , &
que vous ne cherchez qu'à fixer la curiofité
de vos Lecteurs. Vous êtes venu chez moi
plufieurs fois fans me trouver , & vous
avez cru que j'avois donné des ordres pour
que ma porte vous fût refufée ; je vous pardonne
ce foupçon , parce que je n'ignore
point que depuis fix mois l'amour- propre
vous a fait fermer des portes que, la reconnoiffance
devoit vous faire ouvrir. Croyez
cependant que tout le monde n'eft pas auffi
orgueilleux & auffi injufte que certaines
gens dont vous avez à vous plaindre ; &
parce que vous avez été trempé , n'empoi122
MERCURE
fonnez pas votre exiftence par la crainte de
l'être fans ceffe. Soyez plus réservé , mais ne
devenez pas méfiant & foupçonneux. Ne
Vous repentez pas d'avoir été confiant &
fenfible , & laiffez le remords aux coupa-.
bles. J'ai paffe cinq jours de la femaine dernière
à courir les bals , accompagnée de
mon frère le Vicomte ; c'eft pendant ces
courfes´que vous êtes venu inutilement chez
moi : heureuſement elles n'auront pas , ou
du moins la dernière n'aura pas , je crois ,
été tout- à - fait inutile pour vous . Hier au
foir j'ai été , comme on le dit vulgairement ,
enterrer la fynagogue chez mon oncle le
Commandeur ; il faifoit un froid épouvantable;
j'ai laiffé la belle s'échauffer à la danse ,
& je fuis entrée dans la chambre des vieillards
on y caufoit Spectacles . Devinez qui ,
mon cher Obfervateur ? C'étoit le vieux
Géronte & le grand Licidas qui entretenoient
mon oncle de la Comédie Françoife , tandis
que celui- ci , qui ne goûte point du tout ce
Théâtre , leur répondoit en parlant de la
Comédie Italienne. Je me fuis amufée un
moment de cette cacophonie ; car au bruit
qu'on faifoit on ne m'avoit point entendu
entrer ; enfin , je me fuis avancée. Quel tapage
, ai-je dit ! Vous verrez qu'il faudra
que ce foit une folle qui rétabliffe le calme
entre trois graves perfonnages. Mon oncle a
fouri , Licidas s'eft levé triftement , le vieux .
Géronte s'eft efforcé de prendre une figure
agréable , il a balbutié une galanterie dont
DE FRANCE.
123
il n'a jamais pu trouver le bout . Enfin , nous
nous fommes ferrés en cercle autour du
feu. Eh bien , mon oncle , dis - je au Commandeur
, vous vous querellez bien fort.
Oui , me dit il ; ce Géronte mourra comme
il a vécu. Il y a trente ans que je lui repro
che fon bavardage & fa légèreté , & les années
s'accumulent fur fa tête fans atténuer
l'intempérance de fa langue & de fes goûts.
Ne cherche t'il pas à me prouver depuis un
quart-d'heure que je dois n'avoir fur les
Spectacles d'autre avis que le fien ? Et cela ,
parce qu'il eft , dit- il, reconnu pour un connoiffeur
! Et moi donc , fuis- je reconnu pour
un imbécille ? Monfieur , dit le grand Licidas
, il y a bien de la différence entre la foibleffe
d'efprit qui annonce un for , & les
études qui font un connoiffeur . M. Géronte
vous rend toute la juftice qu'il vous doit ,
mais il peut , fans être taxé de ridicule , fe
regarder comme juge compétent des Théâtres
, parce qu'il a étudié à fond cette partie
de norre Littérature , & qu'il y jouit d'une
réputation diftinguée. Par exemple, on vient
de donner au Théâtre François une Comédie
nouvelle en cinq Actes & en vers. Elle a
pour titre , le Flatteur. Demandez - lui ce
qu'il en penfe , & vous verrez , à la manière
dont il a démêlé le principal caractère , s'il
mérite les éloges que je lui donne. Ma foi ,
dit le Commandeur , je crois que vous auriez
démêlé le caractère du Flatteur aut bien
que Géronte , & je vois plus d'une rajlow
"
184
MERCURE
pour cela. Mais fachons ce que c'eft que cet
Quvrage nouveau . Parle , vieux Géronte ; &
toi ma nièce écoute ; tu connois la Pièce ,
fais ce qu'il dira. Et voilà mon Géronte qui
deraifonne , qui confond tellement les incidens
du Flatteur que je n'y reconnoiffois rien ,
& que la phyfionomie blême du vieux Licidas
en acquit un peu de couleur. J'en eus
pitié , & je vins à fon fecours. Soyez moins
complaifant , lui dis- je , point tant de détails
; que ne dites-vous tout fimplement à
mon oncle qu'un parvenu s'eft entêté d'un
certain Dolci , auquel il veut faire épou
fer fa nièce ; que cette nièce eft aimée d'un
jeune homme eftimable qui eft l'ami de ce
Dolci ; que M. de Melcoeur , père de la jeune
perfonne , répugne à l'union de Dolci avec
fa fille , mais qu'il eft prefque forcé d'y confentir
, parce que tout le monde le veut ,
même fa femme. Que n'ajoutez - vous à cela
qu'abufant de la confiance & de la crédulité
des jeunes amans , Dolci vient à bout de les
brouiller , en faisant à l'un une fauffe confidence
, & en faifant entendre par l'autre une
converfation préparée à deffein . Que ne finiffez
vous par dire qu'au travers de cette intrigue
paffe un M. Germain , Marchand Bijoutier
, créancier de Dolci , que celui - ci fait .
paffer pour un favant aux yeux du parvenu ,
& auquel il veut faire obtenir un emploi
fous la condition de s'acquitter avec lui de
ce qu'il lui doit ; que les deux amans s'expliquent,
& commencent à démafquer DolDE
FRANCE 185
ei , qui l'eft tout à fait par Germain , & par
la lecture d'une lettre qu'il a écrite à ce prétendu
favant , & dans laquelle il s'explique
fur le compte de la famille de Sophie , de la
manière la plus fnéprifante & la moins équi
voque. Que diable , dir le Commandeur,je
ne fuis pas étonné que l'Auteur ait fait un
fourbe de fon Flatteur, quoique ce foit une
faute il a inité J. B. Rouffeau. Ce n'étoit
peut-être pas là qu'il falloit le prendre pour
modèle. Mais que fait ce M. Germain ? A
quoi bon le faire paffer pour un ſavant ?
Eft- ce pour berner le parvenu ? Il y a bien
de la mal adreffe ; car fi ce parvenu vient
à découvrir l'intrigue , plus il a de fottife, plus
fa colère doit être implacable.Un Flatteur doit
avoit affez d'efprit pour voir cela de loin ,
puifque je le vois , moi qui ne fuis pas connoiffeur
comme Géronte. Mais , dit celuici
, & le comique de la Pièce , que deviendra-
t-il fans ce Perfonnage : Qu'il devienne
ce qu'il pourra , reprit mon oncle ; je confens
qu'on me faffe rire , mais je ne veux
pas qu'on me falle rire avec des invraifemblances
& de la déraifon. Ah ! Monfieur
s'écria Licidas , que n'avez vous vu l'Ouvrage
! il eft plein de jolis vers , d'étincelles
de gaieté , de dérails charmans , & de tirades
écrites avec beaucoup de grace. Eh bien ,
Monfieur , on l'imprimera , je le lirai , je
dirai : l'Auteur et un homme de beaucoup
d'efprit ; c'est dommage qu'il ait pris un fardeau
trop lourd pour lui. La carrière comi-
-
186 MERCURE
que ne fe parcourt que pas à pas ; & partir
d'une Piece en un Acte pour écrire un Drame
qui en exige cinq , c'eft aller trop vite : j'aime
les Auteurs qui s'effaient d'abord à des bagâtelles
, & qui marchent progreffivement à
des fujets plus élevés . Par exemple , je viens
de voir à la Comédie Italienne la Soirée
d'Été; eh bien , j'ai un reproche d'une autre
efpèce à faire à l'Auteur , M. Parifau : il
marche trop timidement , celui là : il connoît
le Theatre , il l'a prouvé ; pourquoi après
deux jolies Parodies , ne s'occupe- t- il pas de
ce qu'on appelle un ouvrage ? La Soirée d'Été
n'en eft pas un . Un niais que l'on engage à ſe
cacher dans l'eau fous l'efpoir qu'il fera enrager
les filles du village quand elles viendront
au bain , & qui y meurt de froid pour
rien …il n'y a nas - dans une telle intrigue , un
grand effort de génie . De jolis couplets penvent
être applaudis pendant quelques repréfentations
; mais qu'en revient -il pour la
gloire de l'Auteur ? Ma foi , fi j'étois entré
dans la carrière des Lettres , j'aurois eu cette
gloire en vûe , & je n'aurois rien fait que
pour elle. Je penfe comme vous , dit Géronte
, & il y a quarante ans que j'ai la gloire
en vûe auffi je puis dire.... A ces mots je me
retournai vers le vieillard , fa figure me parut
fi incompatible avec une Auréole , que
je me levai fur le champ pour éviter l'indécence
d'un éclat de rire. Je fuis remontée
dans ma voiture , & je me fuis promis de
faire ce que je fais , c'eft à - dire , de vous renDE
FRANCE. 187
dre compte de ma foirée d'hier. Adieu , mon
cher Obfervateur ; puifqu'on cite tout le
monde aujourd'hui , vous pouvez me citer à
votre aiſe. Je n'ai encore imprimé ni Drame ,
ni Hiftoire , ni Roman ; mais je ferai bientôt
paroître un petit Ouvrage qui apprendra à
connoître pourquoi vous aimez Madame
Chloé.
SCIENCES ET ARTS.
CADRAN D'ÉQUATION , pour trouver
promptement , fans calculs , & avec la
plus grande précision , la mesure du Temps,
pour régler toutes les Machines deftinées à
cet ufage, & les entretenir dans l'Equa
tion parfaite de chaque jour de l'année.
C'EST une figure de demi- cercle , collée fur une
tablette de bois qui a cinq lignes d'épaiffeur , dixneuf
pouces & demi de longueur & douze de largeur.
Le Soleil eft placé au centre. Une groffe
ligne noire qui partage le demi -cercle en deux parties
égales , eft cenfée être la méridienne du temps,
moyen. On a attaché au centre deux fils fins de
foie, dont l'un peut demeurer fixe & tendu. Pour
favoir l'équation du jour courant , tendez un de ces
fils fur le quantième , il paffera néceffairement part
les divifions des minutes & fecondes du cadran . La
même quantité des minutes & des fecondes qui
pourra étre comptée entre ce fil aina tendu & la
188 MERCURE
groffe ligne méridienne du temps moyen, fera préci
fément l'équation cherchée.
Il feroit à fouhaiter que cette invention fût
accueillie favorablement du Public. La facilité qu'elle
donne à tout le monde de juger fur- le- champ de la
précifion d'une montre , forceroit peut - être les Hor
logers à perfectionner ou à foigner davantage fa
conftruction , ce qui ne feroit pas d'une médiocre
atilité.
Non-feulement ce Cadran d'Équation peut fervir
à régler toute Machine deſtinée la mefure da
semps , il peut encore être employé quelquefois ,
comme le graphomètre , à lever des plans , mefurer
des hauteurs & des furfaces , &c.
Soit pour transformer ainfi ce Cadran en graphomètre,
foit pour les autres ufages , on befoin
de quelque inftruction préliminaire. On la trouvera
dans un petit Traité que l'Auteur va faire imprimer
, & qui fe diftribuera avec la Tablette , ainfi
qu'une Brochure in-12 de 133 pages,intitulée : Manuel
utile & curieux fur la mesure du Temps. Ce
Manuel contient , 1. des méthodes pour régler foimême
les montres & les pendules ; 2. Pour trouver
T'heure du Soleil fur un cadran ordinaire au clair de
la Lune; 3.Pour conftruire & orienter un cadran horizontal
; 4. Pour apprendre à battre la mefure avec
précision . Cette Brochure fe vend 20 fols , le Cadran
d'Equation 3 livres , & le petit Traité qui l'explique
10 fols. La Soufcription en eft ouverte à Paris , chez
Onfroy , Libraire , rue de Hurepoix ; & à Angers ,
chez Parifot , Libraire , ou chez l'Auteur lui - même
M. l'Abbé Gubory de la Salle , rue de la Vifitation.
DE FRANCE.
GRAVURES.
L'ART d'écrire, démontré par principes, appro
fondis & développés dans toute leur étendue ; Onvrage
dans lequel , après avoir donné les moyens
affurés pour faciliter les progrès de cet Art , on a
joint des modèles qui renferment les diverfes Écritures
pratiquées actuellement en France , par M.
Bédigis , ancien Profeffeur de l'Académie Royale
d'Écriture , & Juré - Expert - Vérificateur des actes
conteftés en Juſtice , Volume in-folio. Prix , 6 liv.
A Paris , chez l'Auteur , rue S. Antoine, à l'Hôtel
de Flandre , près de la rue de l'Egoût ; & chez le
freur Briffon , Graveur , rue S. Jacques , vis-à- vis la
rue de la Parcheminerie,, On trouve chez ce der
nier une liqueur ineffaçable pour marquer le linge ,
avec une boëte contenant tout ce qu'il faut pour s'en
fervir , aux prix de 3 liv. & 6 liv.
Dix-feptième Livraiſon du Voyage pittorefque de
Naples & de Sicile , ou nouvelle fuite de Gravures
-qui doivent entrer dans le fecond Volume du Texte
de cet Ouvrage , contenant les Théâtres , les Fêtes &
les différens Spectacles des Anciens. A Paris , chez
M. de Lafoffe , Graveur , rué du Carrouſel.
· Septième Livraifon des Coftumes des Dignités;
contenant les Portraits & Habillemens de Lhôpital
& d'Agueffeau , Chanceliers de France ; de Thou
& de Harlay , premiers Préfidens ; Talon , Avocat-
Général ; & M. le Duc d'Orléans , en habit de Duc &
Pair. Prix , 9 liv. enluminée. A Paris , chez Duflos ,
Graveur , rue S. Victor , près de la Place Maubert.
>
190 MERCURE
M
MUSIQUE.
USIQUE de Caffandre - Oculifte , par MM. Piis
& Barré , Prix , 1 liv. 16 fols . A Paris , chez Brunet,
Libraire , rue Mauconfeil ; & chez Lécuyer , Cour
du Commerce. On publiera inceffamment aux mêmes
adreffes la Mufique du Printemps , qui fait fuité aux
autres Pièces des mêmes Auteurs.
Recueil d' Airs choifis , avec Accompagnement de
Guittare, par M. Vallain , Cuvie première. Prix,
7 liv. 4 fols. A Paris , chez Coufineau , Luthier de la
Reine , rue des Poulies ; & Salomon , Place de
l'École.
Journal d'Airs choifis , avec Accompagnement de
Harpe , mêlés de Préludes , petits Airs ou Pièces ,
par Hartmann , onzième & douzième Cahiers ,
chaque Cahier 2 liv. 8 fols. A Paris , chez Periffe ,
rue Pavéc- Saint-André , dans l'allée du Menuifier ; &
Menu & Boyer, rue du Roule.
Six Duos de Violoncelle , qui peuvent fe jouer
avec un Baffon ou une Quinte , tirés des meilleurs
·Opéras- Comiques , arrangés , dialogués & concertans
, par M. Haillot , Maître de Mufique vocale de
la Comédie Italienne. OEuvre I & II . Prix , 7 liv . 4 f.
chacun. A Paris , chez l'Auteur, rue de Bourbon-
Villeneuve , maifon de M. Poiré, Tapiflier ; & chez
Houbaur , à côté de la Comédie Italienne.
Six Duos pour deux Alte & Viola , qui peuvent
fe jouer fur le Violon , dialogués & faciles , di
Che. Stumpff , OEuvre XV. Prix , 7 livres 4 fols. A
Paris , chez Michau , rue des Mauvais Garçons , &
aux adreffes ordinaires.
DE FRANCE. 191
ANNONCES LITTÉRAIRES.
NOUVELLES , par M. de Charnois . Clairville &
Adélaïde de Saint- Alban , première Nouvelle ,
petit in- 12 de 180 pages , avec deux Gravures. A
Paris , chez la Veuve Duchefne , Libraire > rac
S. Jacques , au Temple du Goût.
Ia Soirée d'Été , Divertiffement en un Acte
& en Vaudevilles , repréſenté par les Comédiens
Italiens en 1782 , par M. Parifau , in - 8 ° . Prix ,
I liv. fols. A Paris , chez Brune:, Libraire , rue
Mauconfeil , à côté de la Comédie Italienne.
Tome XXXV de l'Hiftoire Univerfelle, nouvel
lement traduite de l'Anglois par une Société de
Gens de Lettres , contenant la fuite des Notes fur
l'Hiftoire Univerſelle ; des Obfervations fur l'Hiltoire
d'Égypte & fur la durée de l'Empire Perfan ;
une Explication de l'Hiftoire de Scythie , & l'Hif
toire des Rois & des Tyrans de Syracufe jufqu'à
l'arrivée de Pyrrhus en Épire , d'après les Médailles ,
in-8 ° . A Paris , chez Moutard , Imprimeur-Libraire,
rue des Mathutins.
Pièces fugitives de M. Lemierre , de l'Académie
Françwife , Volume in -8 ° . A Paris , chez Gueffier,
Imprimeur- Libraire , rue de la Harpe.
Hiftoire de S. Kilda , imprimée en 1764 , traduite
de l'Anglois , contenant la Defcription de cette
Ifle remarquable , les moeurs & les coutumes de fes
Habitans , les Antiquités religieufes & payennes qu'en
y a trouvées , par le R. P. Kenneth Macaulay, Miffionnaire
, Volume in - 12 . A Paris , chez Knapen &
fils, Impr.-Libraires , au bas du Pont S. Michel.
192
MERCURE
Catalogue des Livres de la Bibliothèque de M.
de Courtenvaux , dont la vente fe fera en ſon Hôtel ,
rue de Richelieu , le 4 Mars & jours fuivans , Volume
in-8 °. A Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du
Jardinet.
On trouve chez Monory , Libraire , rue des Foffés-
Saint- Germain , des Exemplaires du Difcours fur la
Bénédiction des Drapeaux , par M. l'Evêque de
Lefcar..
Ffai Mathématique , Analyfe de la Science de
Étendue , in-4° . A Paris , chez Jombert l'aîné ,
Libraire , rue Dauphine.
On vient de mettre en vente , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins , les OEuvres d'Étienne Falconet .
Secrétaire , contenant plufieurs Écrits relatifs aux
Beaux-Arts. 6 Vol . in- 8 ° . Prix brochés , 21 liv. ,
reliés , 27 liv.
TABLE.
VERS fur le retour de M. le Collection complette des Eu-
Marquis de la Fayette & de vres de M. l'Abbé deVoiſe-
M. le Vicomte de Noailles , non , 166
145 Hiftoire de S. Louis , &c. 179
A la Mufe des Grâces , 146 Lettre de Mde Chloé à l'Ob-
Lettre au Rédacteur du Mereure
,
fervateur ,
148 Cadran d'Equation,
121
187
189
190
154 Annonces Littéraires , 191
Enigme & Logogryphe , 152 Gravares ,
C. Silii Italici de bello Punico Mufique ,
fecundo ,
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 23 Février . Je n'y ai
zien trouvé qui puifle en empêcher l'impreffion . A Paris ,
le 22 Février 1762. DE SANCY.

JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 8 Décembre.
FEIZI - SULEIMAN , ci -devant Reis - Effendi ,
déposé le 8 du mois dernier & exilé d'abord
à Gallipoli , a reçu ordre de le rendre en
Chypre où il eft relégué. Les Turcs , les
Chrétiens , applaudiffent également au choix
qui a été fait d'Hairi-Méhémet Beiliktfchi-
Effendi ou premier Secrétaire de la Chincellerie
pour le remplacer ; il n'a ni la hauteur
, ni la fierté , ni l'opiniâtreté de fʊn prédéceffeur.
Il palle pour avoir des connoiffances
& des talens ; il eft du moins fort
verfé dans les Langues Arabe & Perfanne ;
il eft ici le feul que les gens de Loi viennent
confulter fur les difficultés qui fe
préfentent dans les écrits compofés dans ces
Langues ; il fait très- bien l'Italien ; & ce qui
n'eft pas commun parmi les Turcs , la Langue
Latine ne lui eft point étrangère . On
2 Février 1782.
( 2 )
fait qu'il fut employé dans les négociations
de paix à Buchareſt , & qu'il a pareillement
affitté aux conférencés de 1779 dans leſquelles
on a réglé la dernière convention entre la
Ruffie & la Porte. Les Miniftres étrangers
qui connoiffent fon activité , fe flattent de
finir fous fon Ministère les affaires qui
n'ont pu être terminées fous fes prédéceffeurs
qui ont été au nombre de 4 , & qui
n'ont pas occupé leur pofte plus de quatre
ans.
Le traité avec l'Eſpagne eft une de ces
affaires qui traînent en longueur ; la principale
difficulté roule fur la neutralité à obferver
par les Puiffances contractantes relativement
à la rupture de l'une d'elles avec
quelques autres , fur-tout avec les Puiffances
Barbarefques. La Porte paroît craindre de
prendre , par rapport à ces dernières , des
engagemens qui feroient bientôt réclamés ,
& qui feroient enfuite difficiles à remplir.
Selon des lettres d'Alep , la caravane
marchande qui vient tous les ans dans cette
Capitale a été attaquée & pillée par une
troupe de brigands entre Alexandrette &
Adana. On craint que la caravane de Pélerins
qui revient actuellement de la Mecque
n'éprouve le même fort ; pour prévenir ce
malheur, il a été ordonné aux Beys d'Egypte ,
au Bacha de Gidda & au Muffelim de Baffora
de veiller de concert à la fûreté de ces pieux
voyageurs .
( 3 )
RUSSI E.
De PÉTERS BOURG , le 18 Décembre.
LA fanté du Comte de Panin commence
à fe fortifier , & déja il commence à recevoir
du monde ; on fe flatte qu'il fera bientôt en
état de reprendre la conduite des affaires
comme par le paffé.
Depuis que l'on a reçu des nouvelles de
P'heureuſe arrivée du Grand- Duc & de la
Grande-Ducheffe à Vienne , il en arrive fréquemment
des Couriers ; & ces jours derniers
on en a expédié un d'ici pour la Cour
Impériale.
On dit qu'il fera bientôt conclu un traité
de commerce entre cette Cour & celle de
Vienne pour favorifer le commerce & la
navigation des ſujets refpectifs fur la mer
Noire , le Danube , l'Archipel , & le golfe
de Venife.
1
Les 20 vaiffeaux de ligne dont la marine
de cet Empire doit être augmentée ,
feront tous à 3 ponts. On en conftruira 12
fur les chantiers de Cherfon , dans la mer
Noire , 8 fur ceux de la Baltique. Notre
marine alors fera de 54 vaiffeaux fans les
frégates , les galères , les bombardes & les
autres bâtimens de moindre force.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 30 Décembre.
Il y a eu un orage violent la nuit du
2 2
(4)
25 au 26 de ce mois , & on mande d'Helfingor
qu'il a fait périr un bâtiment Pruffien
& un bâtiment Anglois . Les équipages
ont été fauvés ; mais on ignore encore fi l'on
pourra fauver quelque chofe de leurs cargaifons.
Le même malheur eft auffi arrivé
à un Brigantin Danois près de Cronenbourg ;
il venoit dans le port de cette Capitale ;
perfonne de l'équipage n'a péri.
»Dans la nuit du 13 du mois dernier , écrit-on de
Chriſtianſund , en Norwège , il y eut ici un ouragan
violent de N. O. Des Patrons de navires qui arrivèrent
quelques jours après dans ce port , ont rapporté
qu'une flotte marchande Angloife , fortie de Fleckeroë
, avoit été accueillie par cet ouragan ; les
bâtimens ont chaffé les uns fur les autres , & quelques-
uns ont coulé bas , ou fe font brifés contre les
rochers. Un bâtiment corfaire qui probablement faifoit
partie de cette flotte , a été conduit ici par ces
Patrons ; il n'y avoit plus perfonne de l'équipage qui
paroît l'avoir abandonné avec beaucoup de précipitation
, puifqu'on y a trouvé beaucoup de hardes
d'hommes & de femmes , des bijoux de différentes
efpèces , & furtout des montres. Des voyageurs
arrivés ici de Chriftiana , rapportent que toute la
côte eft couverte de débris & d'effets nauffragés «.
Dans le cours de l'année dernière , il
a paffé par le Sund 8316 bâtimens de diverfes
Nations ; il y avoit dans ce nombre
2008 navires Anglois & 2223 Suédois.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Janvier.
LE 4 de ce mois le Comte & la Comeffe
du Nord , prirent congé de S. M.I. ,
( 5 )
& quittèrent avec leur fuite cette Capitale
pour se rendre en Italie ; l'Empereur
les a accompagnés jufqu'à Merzufchlag , &
P'Archiduc Maximilien , le Comte de Groningue
& le Prince Ferdinand de Wurtemberg
jufqu'à Neustadt.
Lors des grandes manoeuvres exécutées
à Simaringue , le Comte du Nord perdit
une bague d'une valeur confidérable ; un
foldat l'ayant trouvée , s'empreffa de la
rapporter à cet illuftre voyageur. Il a été
gratifié de 2000 roubles & d'une penfion
de 600 florins.
On vient de publier à Clagenfurt en
Carinthie , un decret Impérial du 4 du
mois dernier , par lequel S. M. I. remet à
ceux de fes anciens fujets qui ont quitté
leur patrie pour caufe de religion , & qui
y reviendront dans l'efpace d'un ani , la
peine qu'ils ont encourue comme émigrans
, & ordonne de les recevoir & de
les traiter conformément à ce qui a été
déja prefcrit fur ce fujet.
La fuppreffion de tous les hermitages
dans les Etats héréditaires , a été publiée
il y a quelque tems , & quelques perfonnes
la regardent comme l'avant- coureur
de celle de quelques Communautés religieufes
des deux fexes.
On dit que le Baron de Sonnenfels a été
chargé par l'Empereur de travailler à la
réforme du ftyle barbare ufié dans les
Chancelleries de fes Etats. Ce favant difa
3
( 6 )
tingué , connu par fes productions littéraires
, fera bientôt paroître fon ouvrage fur
cet objet ; il fervira de modèle & de formulaire
dans toutes les Chancelleries de
S. M. I.
En 1770 la Régence de Hongrie s'appercevant
que dans la haute & baffe partie
de ce Royaume , on exploitoit fans ménagement
tous les bois pour faire de la potaffe
, forte de cendre gravelée qui fert à
la teinture , & que bientôt il y auroit dans
le Royaume difette de bois de charpente
& de bois de conftruction , donna une
Ordonnance pour prévenir ces abus. On
dit qu'elle va être publiée de nouveau
avec des additions. C'eft par le Comté de
Saros , fur les frontières de la Pologne ,
que la potaffe de la Haute-Hongrie fe
tranfporte à Dantzick , & par Canifa que
celle de la Baffe paffe à Triefte.
Il eft mort dans cette Capitale & dans
les fauxbourgs pendant l'année dernière ,
11,541 perfonnes , ce qui fait 2176 de
plus qu'en 1780 ; il y a eu 8271 baptê
mes , 1805 mariages ; 347 enfans font venus
morts au monde.
Quoiqu'il ait été permis aux gens de campagne
de venir porter ici lers denrées tous les jours , & fans
faire attention fi c'eft jour de marché ou non , cette
permiffion n'a encore produit prefqu'aucun effet. La
farine eft auffi chère qu'avant , mais il faut eſpérer
que cela changera inceffamment , S. M. I. ayant
donné ordre à quelques-uns de fes Confeillers de lui
propofer dans l'efpace de 8 jours , des moyens pro(
+)
pres
à faire ceffer cette cherté , & à amener l'abon
dance de toutes fortes de denrées dans cette capitale .
-On apprend de Kaminiec , qu'on établit dans toute
la Podolie de grands magafins , & qu'on obferve des
mouvemens guerriers aux frontières de la Turquie.
De HAMBOURG , le 12 Janvier.
Nous avons parlé de la révolte qui a
éclaté parmi les foldats du 15e. régiment
d'infanterie Hanovrienne . On remarque en
général parmi les Allemands beaucoup de
répugnance pour le fervice de l'Angleterre
en Amérique ; ce n'eft que par des moyens
de force qu'on peut contenir les hommes.
enrôlés pour ce fervice. Le principal dépôt
des recrues Heffoifes eft dans la fortereffe
de Ziegenhayn ; celles qu'on y tient enfermées
formèrent il y a quelque tems le
complot de mettre le feu à leur prifon.
En concertant les mesures néceffaires , elles
fe fervirent du ministère d'une femme employée
aux fonctions de guichetier ; mais
deux heures avant le tems marqué pour
l'exécution de ce deffein , cette femme alla
le découvrir. En conféquence le régiment
de Dragons du Prince Frédéric en garnifon
à Ziegenhayn , reçur ordre d'entourer
la partie du Château où ces malheureux
étoient renfermés . On y plaça auffi quelques
pièces de canon ; on fe faifit enfuite
des chefs de la confpiration qui furent interrogés
, & on refferra plus étroitement
les autres.
84
( 8 )
" La Cour , écrit- on de Copenhague , ayant réclamé
les effets appartenans à des fujets Danois
faifis par les Anglois à St-Euſtache , a trouvé celle de
Londres plus difpofée à y avoir égard qu'à toutes les
démarches femblables faites par d'autres Puiffances ;
en conféquence tous les fujets Danois qui ont fouffert
des pertes , tant à St -Euſtache qu'à l'enlèvement
du convoi efcerté par le Contre- Amiral Krul , ont.
été avertis qu'en 's'adreffant , foit au Collège du
Commerce à Copenhague , ou au Conful de Danemarck
à Londres , avec des preuves juftificatives de
leur propriété , ils peuvent compter fur la reftitution
de leurs effets ou marchandiſes « .
A. On écrit de Vienne que c'étoit le 2 qu'on
devoit faire la demande en mariage de la
Princeffe Elizabeth de Wurtemberg , pour
le Prince héréditaire de Tofcane ; mais une
indifpofition furvenue à la mere de oette
Princellesa fait remettre cette cérémonie.
» Les nouveaux Edits de l'Empereur , ajoutent les
mêmes lettres , ont donné lieu à quelques mouvemens
populaires en Bohême. D'un côté , les payfans
étoient dans la fauffe opinion qu'au moyen de l'abclition
de la fervitude , ils étoient auffi exemptés de
toutes les preftations quelconques ; d'un autre côté ,
les Huffites , dont il exifte encore un grand nombre
dans plufieurs endroits de ce Royaume , en donnant
une extenfion arbitraire à l'Edit de tolérance , font
entrés dans une Eglife Catholique , & y ont fait ce
lébrer un mariage par leur Evêque qu'ils avoient
choifi auparavant , & qui , dit-on , eft un Cordonnier
de profeflion. La bénédiction nuptiale donnée , ils fe
font retirés chez eux fort tranquillement. L'affem
blée des Etats de Hongrie aura lieu inceffamment.
On croit qu'à cette occafion l'Edit Impérial en faveur
des Proteftans fera publié folemnellement. Les
Magnats & l'autre nobleffe du Royaume s'occupent
actuellement à rédiger des remontrances & des mé(
9 )
moires de griefs , comme ils ont toujours fait à
l'occafion d'un couronnement. Mais il y a lieu de
croire qu'on n'entrera pas dans le détail de ces mémoires
, & qu'on donnera , fuivant l'ufage , des lettres
réverfales confirmatives des droits, & privi éges de la
Nation. La Nobleffe craint qu'à l'occafion de la
Diète prochaine , on n'impofe une taxe fur les terres
qu'elle a acquifes des roturiers , & qu'elle croit
auffi franches que celles qui compoſent fon ancien
domaine de famille . Les revenus de l'Etat gagneroient
beaucoup au moyen d'une pareille taxe «.
On apprend de Leipfick , que le 29 du
mois dernier , le feu prit dans le village de
Nadebeil , près de Drefde , & réduifir en
cendres 63 maifons. Ce malheur a mis un
grand nombre de perfonnes dans l'état le
plus déplorable. La rigueur de la faifon
ajoute encore un degré de plus à leur infortune
(a ).
» Notre navigation , écrit-on de Dantzick , a été
entièrement interrompue au commencement de Décembre
par la gelée , le dégel qui l'a fuivie , a empêché
que le commerce d'hiver ait pu encore avoir
lieu par terre ni fur les glaces. On efpère cependant
que l'hiver précoce favorifera l'importation des productions
de la Pologne de l'année dernière. Pendant
le cours de cette année , il eft arrivé ici 502 navires
dont il n'y avoit aucun Hollandois ; il en eft parti
149 , dont 30 étoient deſtinés pour la Hollande.
La plupart de nos navires ont été employés au tranſport
de bois de conftruction pour l'Angleterre ; ils
ont été frérés à un très- haut prix ; il fera moindre
l'année prochaine , parce que l'on en conftruit quan-
(a ) M. le Marquis d'Entraigues , Miniftre Plénipotentiaire
de France , prit 4000 liv. fur celle qui lui étoit affignée pour
donner une Fête à l'occafion de la naiffance du Dauphin , &
fit diftribuer cette fomme aux incendiés.
as
( 10 )
tité dans tous les pays neutres. On n'a tiré de la Pologne
que 4067 lafts de froment , & 56c0 de feigle ;
ce qui eft bien peu en comparaifon des importations
précédentes qui étoient , année commune , de 40,000
lafts . Le commerce diminue ; la population diminuera
auffi ; nous avons déja plufieurs maiſons vuides . Il eft
à fouhaiter que la navigation & la vente des manitions
navales , nous offrent affez d'avantages pour
retenir les habitans «.
Le 30 du mois dernier , à 11 heures du
foir , la Princeffe de Pruffe accoucha d'un
Prince qui a été baptifé le 8 de ce mois ; il a
eu pour parrains le Roi de Pruffe , le Duc
régnant de Brunſwick , le Duc régnant des
Deux- Ponts , & pour marraines la Princeffe
époufe du Prince de Pruffe , la Princeffe
douairière Amélie de Pruffe , & la
Ducheffe douairière de Brunswick. Il a reçu
les noms de Frédéric- Henri - Charles .
On voit dans une lifte des naiffances &
des morts pendant le cours de l'année dernière
dans la Pruffe Orientale , en y comprenant
la Lithuanie & l'Ermeland , qu'il y
eft né 19,232 enfans mâles & 18,213 filles ;
en tout 37,445 . Il y eft mort 17,984 hommes
& 18,428 femmes ; en tout 36,412 perfonnes.
Le nombre des naiffances excède par
conféquent celui des morts de 1033 perfonnes.
ESPAGNE.
De CADIX , les Janvier.
L'ESCADRE confiftant en 40 vaiffeaux de
ligne , 12 frégates ou corvettes , & des
tranfports fur lefquels 4000 hommes font
( 1)
>
embarqués , qui depuis la fin du mois
dernier , n'attendoit qu'un vent favorable
pour mettre à la voile , eft fortie le 3
de ce mois , & l'après - midi du même jour
tout étoit dehors. Le mauvais tems força
cette belle flotte de jetter le foir l'ancre
fous Rota ; mais hier on l'a perdue de
vue. Les vaiffeaux François l'Illuftre & le
St-Michel font fortis en même- tems. M.
de Buffy qui a pris le nom de Comte de
Terville , & les autres Officiers qu'on attendoit
étoient à bord de ces vailleaux
depuis quelques jours ; on ignoroit ici
leur arrivée , parce qu'ils ne font point
entrés dans la ville ; un canot les avoit
conduits dans la baie du port Sainte -Marie
où ils étoient defcendus. Nous ne doutons
pas que ces vaiffeaux n'aillent à Ceylan
fe joindre à M. Dorves & à M. de Suffren
qui leur ont donné ce rendez - vous . Quant
à notre convoi , le Général D. Louis de
Cordova doit l'accompagner jufqu'à une
certaine hauteur d'où il continuera fa route
fous l'escorte de 4 vaiffeaux de ligne &
un de so canons aux ordres d'un Brigadier
de marine ; fa deftination eft pour Porto-
Ricco , où il trouvera MM . de Solano &
de Galvez , chargés l'un du commandement
de la flotte & l'autre de celui de l'armée
de terre.
C
Nos lettres de Madrid nous apprennent
que D. Gaëtan de Adfor , Archevêque in
partibus , Abbé de la Collégiale de Sainta
6
( 12 ).
Ildephonfe , a été nommé , par le Roi , à
la place de Grand-Aumonier , Patriarche des
Indes , &c. c'eft la première dignité Eccléfiaftique
de la Monarchie ; celui qui en eft
revêtu eft Cardinal de droit.
Sur les différentes repréfentations qui ont
été faites au Roi que les troupes du camp
de Saint-Roch , méritoient autant de part
aux graces que les autres militaires employés
ailleurs , S. M. a élevé 4 Officiers de cette
armée au rang de Brigadier , cinq à celui de
Colonel , & c.
ANGLETERRE.
}
De LONDRES , le 19 Janvier.
La nouvelle de l'arrivée du Lord Cornwallis
à New-Yorck , apportée ici par
l'Apollo
, & du prochain retour de ce
Général en Europe , a été fuivie bien promptement
de celle de fon départ. Les Colonels
Tarleton , Lake & Dundas , qui font
partis en même-tems que lui , font arrivés
ici le 17 de ce mois. Nous avons fu par
eux qu'ils s'étoient embarqués le 13 Décembre
fur le Robufte , avec le Général
Cornwallis , le Major- Général Arnold , &
les autres Officiers qui ont obtenu la per-1
miffion de quitter l'Amérique . Le Robufte
s'étant trouvé hors d'état de faire le voyage ,
parce qu'il faifoit trop d'eau , ils furent obligés
de le quitter ; on la envoyé à Saint-
Chriftophe . & nos Officiers fe font diftribués
fur différens vaiffeaux , dont l'un nous
( 13 )
a déja ramené ceux que l'on a annoncés
plus haut. Le Lord Cornwallis eft avec
Arnold & quelques autres fur le vaiffeaut
armé le Grey Hound. On n'eft pas fans inquiétude
fur leur fort. On fait qu'il y a
un corfaire François à l'entrée de la Manche
» qui a déja abordé le premier navire
qu'il a rançonné pour 400 guinées ; on
craint qu'il ne rencontre auffi le Grey-
Hound; cet évènement feroit fâcheux pour
Arnold , qui fûrement ne s'en tireroit pas
fi bien que les autres Cfficiers , qui en
feroient quittes pour une rançon . Il eft
vraifemblable que quant à lui , on le conduiroit
en France. Au refte , il feroit plus
heureux de tomber entre les mains des
François , qu'entre celles des Américains ,
qui fans doute ne lui feroient pas un bon
parti.
Le Lord Cornwallis apporte , dit-on
des plaintes très - graves contre le Général
Clinton ; il lui impute le malheur qui lui
eft arrivé ; on fait qu'à fon arrivée à
New-Yorck , il n'a point voulu voir ce
Général , & qu'il a déclaré que réfolu de
porter une accufation contre lui , ils ne
devoient avoir enfemble ni entrevue ni com-)
munication . Le Major- Général Arnold a auffi
des plaintes à former. On prétend que la prudence
feule ne lui a pas fait quitter l'A-,
mérique , où il étoit expofé , par le fort
de la guerre , à être pris par les peuples
qu'il a fi lâchement trahis ; on prétend
( 14 )
qu'il vient accufer le Chevalier Clinton de
s'être refufé à l'offre qu'il lui a faite d'empêcher
le Général Washington de joindre
l'armée de Virginie. Cette accuſation eſt
fans doute grave ; mais Arnold étoit- il fûr
de remplir l'offre qu'il faifoit Son plan
étoit- il bien digéré & le Chevalier Clinton
a- t- il réellement refufé de fe prêter à
une opération dont l'exécution étoit poffible
? On parle toujours de la prochaine
retraite de ce Général. Il a écrit , dit- on ,
une lettre très- vive au Lord Germaine , dans
laquelle il fe plaint d'avoir été forcé de
retenir malgré lui le commandement à
New -Yorck , & demande inftamment fa
démiffion qu'il follicite depuis un an. Son
deffein eft de venir juftifier fa conduite de
vant le Tribunal du public. Ce ne fera qu'à
fon retour que ce grand procès fera entamé ;
& on ne peut s'empêcher de remarquer
qu'il femble qu'il y a une fatalité attachée
à nos Généraux employés en Amérique ;
il n'en eft prefque point revenu qui n'ait eu
à effuyer des reproches , les Généraux Gage ,
Howe & Clinton , devroient dégoûter tous
les autres de ce fervice ; ils ont cependant
trouvé toujours des fucceffeurs ; & on dit
que Sir Gui Carleton remplacera le dernier ;
peut- être ne fera- t- il pas plus heureux.
Le fort des loyalistes pris à Yorck- Town
& à Glocefter , & livrés au pouvoir civil ,
n'a pu qu'effrayer ceux qui font réfugiés
à New-Yorck ; auffi la plupart regrettent(
15 )
ils le ferment de fidélité qu'ils ont prêté à
un Gouvernement qui a promis de les protéger
, qui ne le fait pas , & qui ne peut
le faire ; on s'attend à en voir un grand
nombre abandonner l'Amérique , & venir
ici porter leurs plaintes & folliciter des fecours
; un plus grand nombre cherche fans
doute à rentrer en grace avec le Congrès ,
& bientôt nous n'aurons plus perſonne pour
nous fur ce vafte Continent. Cette févérité
eft preſcrite malheureuſement au Congrès
par la faine politique ; notre conduite n'eft
pas propre à l'adoucir. Le fort du malheureux
Colonel Hayne nous prépare peutêtre
à de nouvelles fcènes de fang.
"
Tous les Officiers des troupes régiées de l'armée
Méridionale , écrit-on du camp de Camden
ont préfenté une requête au Général Gréen fur la
dernière exécution du Colonel Hayne pour le prier
d'exercer la Loi du Talion . Le Général a rendu en
conféquence une proclamation qu'il a envoyée au
Commandant de Charles-Town , & dans laquelle
il eft dit en fubftance : que les repréfailles commenceront
immédiatement non envers les Officiers
miliciens Torys , mais qu'elles tomberont fur la
tête des Officiers des troupes réglées Britanniques.
Nous avons ici avec nous trois Officiers Anglois
prifonniers qui tremblent de l'effet de cette proclamation
; mais ils ne font pas d'un rang affez élevé pour
en devenir les objets . Ils nous difent que le Colonel
Balfour répugnoit beaucoup aux procédés tenus envers
le Colonel Hayne , & ils en rejettent tout le
blâme fur le Lord Rawdon & le Colonel Gould.
Cependant nous n'ajoutons pas beaucoup de foi à
cette affertion , parce que nous connoiffons trop
bien le caractère perfécuteur & cruel du Com(
16 )
mandant de Charles-Town , pour ne pas être perfua
dés qu'il a joui d'un grand plaifir en fcellant de
fon aveu le fupplice capital d'un Américain «.
Cette lettre prouve que la prudence feule
auroit dû empêcher le Lord Rawdon & le
Colonel Balfour d'ufer de toute la rigueur
de la loi Martiale envers le Colonel Hayne ,
quand même il eût été coupable ; cet infortuné
Colonel obtint un répi de 48 heures,
qu'il reçut avec reconnoiffance , parce qu'il
lui donnoit le tems de voir encore fes enfans
, & de leur faire fes adieux. Après ce
répi , il fut conduit au fupplice qu'il fubit
avec beaucoup de fermeté. La confultation
fur fon affaire , par un homme de Loi , étoit
conçue ainfi :
Le Colonel , détenu prifonnier dans la prifon
du Prévôt , & ayant été pris , à ce que l'on dit , les
armes à la main contre Sa Majefté , reçut Jeudi au
foir , de la part du Major Frafer , un Avis conçu
dans les termes fuivans : Une Cour d'Enquête , compofée
de quatre Officiers de l'Etat- Major & de cing
Capitaines , s'affemblera demain à dix heures , à
l'Hôtel de la Province , à l'effet de conftater fous
quel point de vue vous devez être confidéré. La Cour
s'affembla le lendemain matin ; & le Prifonnier y
comparut. Ni les Membres ni les Témoins ne prêtèrent
ferment. Le Prisonnier ne la confidérant pas
autrement que comme une Cour d'Enquête , qui précédoit
la féance pour le Jugement formel , ne profita
point de la permiffion , qui lui avoit été accordée
d'employer un Avocat , & ne produifit pas des Témoins
pour vérifier un grand nombre de faits néceffaires
à la défenfe , défenfe en outre pour laquelle
on ne lui laiffa en vérité que très -peu de tems . Ce
matin il a été informé , que Mylord Rawdon & le
( 17 )
Commandant ont pris , enfuite de cette Cour d'Enquête
, la réfolution de le faire exécuter Jeudi 31
du courant. Le Prisonnier demande , fi ces procédés
font autorisés par aucune Loi , & fi la Sentence ,
fondée fur iceux , eft légale. Répondu , 1 ° . Que
dans la notification , qui vous a été faite, qu'on avoit
deffein de vous examiner devant la Cour d'Enquête,
il n'y a pas même , fuivant la forme de procéder
Militaire , une certitude fuffifante ni une accufation
expreffe , qui pût faire l'objet de l'examen de la
Cour , ni celui de votre défenfe. 2 ° . Qu'aucun Ennemi
ne peut être condamné à mort , en vertu des
articles de guerre , ni d'aucune autre règle ou loi
militaire , dont j'aie jamais eu connoiffance , fans
Jugement préalable , excepté les Efpions qui , par les
articles de guerre , font expreflément privés de ce
droit . 3. Qu'aucun Sujet ne peut ni ne doit être,
privé de fa vie , de fa liberté , ni de fes biens , finon
en vertu du Jugement de fes Pairs & conformément
à la loi du pays ; & qu'il n'y a aucune loi , que je
fcache , qui autorife un Jugement & une condamnation
, tels qu'on s'en eft permis dans cette affaire :
Que c'eft une règle invariablement établie par la
loi, que tout Homme eft préfumé innocent jufqu'à ce
qu'il foit trouvé coupable : Que même d'être trouvé
ou pris fous les armes , n'eft pas une preuve de criminalité
, au point d'empêcher l'Accufé de le défendre
, foit en prouvant une commiffion ou de quelque
autre manière , & que plufieurs de ceux qui avoient
été pris ont été abfous fur une pareille preuve :
4° . Que , d'après ces principes , je fuis pofitivement
d'avis , qu'en vous confidérant comme Ennemi ( non
comme Efpion ) les procédures , faites contre vous ,
font pas autorisées par la loi ; & que , fi l'on vous
regarde comme Sujet , elles y répugnent directement
&y font diamétralement contraires «.
ne
Nous fommes dans l'impatience de recevoir
des nouvelles des iles ; l'Amiral

( 18 )
Hood y eft arrivé ; le Comte de Graffe
étoit depuis quelques jours ; nous connoiffons
les forces refpectives des deux Com
mandans , nous n'ignorons pas l'infériorité
des nôtres , & nous nous attendons à apprendre
quelque nouvelle d'une nature défagréable.
L'efcadre Françoife n'aura fans
doute pas refté dans l'inaction ; fi le pari
du Comte de Dillon enregistré à St-Euftache
est vrai , elle a déja commencé quelque
opération plus importante . On remarque
en général que dans nos ifles les Colons
ne font pas contens de leur Gouverneur
; & dans les papiers qui s'y impriment
, on lit des comparaifons qui ne font
pas à notre avantage , de la conduite de
nos Commandans Anglois & François.
» Le Marquis du Chilleau , Commandant acteel
de la Dominique , touché des détreffes des habitans
de cette Ifle , leur a récemment fait remife du
paiement de fes droits , ce qui étoit un objet trèsconfidérable
dont le taux avoit été fixé & établi
par les prédéceffeurs les Gouverneurs Anglois dont
les exactions extravagantes & immodérées dans ce
genre font d'un fcandale qui fera l'objet d'un éternel
reproche contre la Nation Britannique . Ce galant
homme à fait plus , il a fupplié fon Souverain de lui
accorder la permiffion d'abandonner aux habitans de
fon Gouvernement les émolumens de 2000 liv . ſterl.
par an que l'affemblée de cette Ifle avoit jufqu'à préfent
affignés à fon Gouverneur Sir William Young
& à fes fucceffeurs. S. M. T. C. applaudiſſant à la
conduite défintéreffée de fon fidèle repréfentant lui a
accordé fa demande, & les habitans ont été en conféquence
foulagés de ce fardeau «.
( 19 )
Le même papier , qui eft le Barbadoes
Murrey , ajoute à cet article que l'Agent
de la Barbade a reçu du Bureau du Commerce
l'ordre d'entendre les plaintes contre
le Général Cunningham , Gouverneur
de l'ifle , que toutes les autres ifles qui font
dans le même cas d'en former contre leurs
Gouverneurs , attendent avec impatience
la décifion de cette affaire , qui apprendra
fi le Gouverneur d'une ifle Britannique a
le droit de s'arroger un falaire , & de lever
pour cet effet des taxes fur le peuple fans
le confentement de fes repréfentans .
On continue toujours de fe plaindre du
Colonel Cockburne , qui commandoit à
St- Eustache lorfque cette ifle nous a été
enlevée d'une manière fi extraordinaire par
les François. Un de nos papiers contient à
ce fujet les réflexions fuivantes.
Le Lieutenant-Colonel Corkburn , qui commandoit
à Saint-E ftache , eft d'une famille très - honnête en
Irlande . Ayant abandonné la maiſon paternelle dans
fa jeuneffe , il s'enrôla. De fimple foldat , il s'éleva
au grade de Capitaine à Bofton . C'est dans cette
Ville qu'il fit la connoiffance du Général Vaughan.
Lorfque ce Général fut envoyé la première fois
pour prendre un commandement aux Indes Occidentales
, il y trouva fon ancien ami qu'il mit fous
fa pretection ; & à la prife de Saint - Euftache , il
le fit Garde-Magafin. Cette nomination lui valut
20,000 liv. fterl. Au départ du Général Vaughan ,
le commandement de Saint-Euftache lui fut dévolu .
Comment concevoir qu'un homme qui , après avoir
été fimple foldat , s'eft pouffé par fon mérite juf
qu'au rang d'Officier Commandant , & qui d'ail(
20
-
leurs jouiffoit d'une fortune très-brillante , ait pu
trahir fa patrie , en livrant l'Ifle , fans y être
réduit par la néceffité ? - Le Gouverneur de Saint-
Euſtache doit , pour fe laver du foupçon qui naît
contre lui au premier apperçu des chofes , répondre
aux deux queſtions fuivantes. Pourquoi le paffage
important , dont la défenſe avoit toujours été confiée
à un Officier fubalterne , étoit - il occupé
par la fimple troupe d'un Sergent , lorfque les
François effectuèrent leur débarquement ? Pourquoi
le Gouverneur a - t - il confenti à recevoir
10,000 johannes , lefquels , avec les 4000 qu'il avoit
reçus de la caiffe militaire , & les 60co en divers
effets formoient le montant de ce que le Marquis
de Bouillé lui avoit accordé en cette occafion ? Il
n'eft aucunement probable qu'il ait laiffé dormir
pendant tout ce tems les fonds confidérables qu'il
avoit acquis dans les ventes de Saint-Eustache .
-
Le défintéreffé Rodney pourra s'excufer ailément
d'avoir avancé qu'il regardoit la prife de Saint-
Euſtache comme un évènement qui termineroit la
guerre de l'Amérique. Il peut dire qu'on auroit
reconnu par la fuite la jufteffe de fes prédictions ,
fi l'ennemi n'eût pas détruit l'édifice merveilleux
de la paix fondé fur la premiere conquête de cette Iſle.
-On dit que
le Commandant de St-Euſtache malgré
fa grande furpriſe à l'arrivée de l'ennemi eut affez de
préfence d'efprit ,pour mettre à l'abri fa propriété
qui fe montoit à plufieurs mille livres fterl. La caille
militaire qui tomba entre les mains de l'ennemi
contenoit , dit-on , cent mille liv. fterl . Quoique
le Gouverneur de St -Euftache eût été fait prisonnier
par ſurpriſe, l'Officier ſecond en commandement auroit
pu faire une défenfe convenable , s'il fe füt
conduit ainfi qu'il le devoit , les trois cents François
qui étoient débarqués , auroient été néceffaitement
taillés en pièces ou enveloppés , parce que
les chaloupes brifées par les reffas , les cuffent mis
-
( 21 )
-
dans l'impoffibilité de retourner à leurs vaiffeau. →→→
La plus grande partie des fortifications de Saint-
Euftache avoit été détruite , dit - on , avant que le
Chevalier George Rodney eût quitté les Indes Occidentales
, & la plus forte partie de la garniſon
avoit été envoyée à la Barbade , où le trouvoient
tous les effets de Saint - Eustache qui n'avoient
pas été tranfportés en Angleterre. Lorf
que les François s'emparèrent de Saint -Euftache ,
il y avoit , dit- on , en cette Ifle fix gros bâtimens
chargés de tabac de prife. Le brave Chevalier
l'Amiral Hood , dont la modeftie égale le mérite ,
dit dans fa relation de la prife de St- Eustache , qu'il
croit que l'Officier Commandant peut donner des
raifons plaufibles de la perte de cette Iſle , mais les
Officiers de la Hyena , arrivée récemment des Indes
Occidentales , tiennent un tout autre langage.
-
Quoiqu'il en foit de la juftification du
Lieutenant - Colonel , l'évènement de la
prife de St-Eustache annonce ce que peuvent
l'audace & la bravoure Françoife ; le
bonheur les a fecondées malgré l'infériorité
des forces , & on a lieu de craindre ce
qu'elles pourront entreprendre avec leur
fupériorité actuelle . L'Amiral Rodney va
la leur ôter ; mais il s'écoulera du tems
avant qu'il arrive , & dans ce moment fans
doute nos ennemis agiffent . Cet Amiral
'eſt , dit-on , enfin parti le 14 ; une lettre
de Torbay annonce qu'il a mis en effet à
la voile le matin ; d'autres avis ont dit la
même chofe ; cependant on a douté ici qu'il
ait pu mettre en mer ; le tems n'a point
changé depuis le r , & il femble avoir été
plus mauvais & plus contraire encore de-
1
( 22 )
puis le 14 ; on ne feroit point étonné d'apprendre
qu'il eft rentré , parce qu'à moins
d'un bonheur dont on ne peut pas fe flatter
, il est très-difficile , pour ne pas dire
impoffible , de tenir la mer. Au refte il faut
compter fur la fortune de l'Amiral ; puiffet-
elle le préferver du fort qu'a effuyé l'efcadre
Françoiſe du Comte de Guichen , &
qui l'a forcée de rentrer à Breft.
En conféquence d'une réfolution priſe
dans le Confeil , le Bureau de la marine a
chargé des perfonnes intelligentes de faire
l'infpection des travaux des divers arcenaux
du Royaume , & de prendre les mefures
néceffaires pour qu'aucun des navires
qui y font conftruits ne foient vendus
pour le fervice de quelque Puiffance étrangère.
La proclamation du Roi pour la diftribution
des prifes , eft du 11 de ce mois
& conçue ainfi.
G. R. D'autant que , par un ordre de notre Royal
aïeul , fa feue Majefté George II en Confeil , en
date du 22 Mars 1747 , il a été enjoint que toutes
les fois qu'un Officier à pavillon fera nommé pour
commander une flotte ou une efcadre de vingt
vaiffeaux de ligne , foit qu'ils appartiennent tous
à S. M. , ou qu'ils foient unis pour le même fervice
avec ceux de fes alliés , il fera donné à cet Officier
à pavillon un premier Capitaine , avec la folde & le
rang de Contre-Amiral , & tous les autres priviléges ,
les profits appartenant à ladite place , de la même
manière qu'en jouit le premier Capitaine de l'Amiral A
de la flotte de S. M.; mais que ladite place ne fubfiftera
que pendant le tems que durera le comman
( 23 )
dement de l'Officier à pavillon : & d'autant qu'on
nous a donné à entendre qu'il s'étoit élevé quelque
doutes fur le droit que le premier Capitaine de
l'Amiral & Commandant en chef de notre flotte &
le premier Capitaine de tout Officier à pavillon
nommé pour commander une flotte ou une escadre
de vingt vaiffeaux de ligne , ont de partager comme
Officiers de pavillon dans la diftribution des prifes ,
d'après & en vertu de la proclamation pour ordonner
la diftribution des prifes pendant le cours de la rebellion
qui fubfifte en diverfes parties du Continent
de l'Amérique Septentrionale , en date du 22 Décembre
1775 ; & de notre proclamation pour permettre
la diftribution des prifes pendant les préfentes
hoftilités avec les Etats- Généraux des Provinces-
Unies en date du 27 Décembre 1780 , ou
aucune d'elles . - Defirant prévenir par la fuite toute
incertitude & conteftation fur le droit qu'ont lefdits
premiers Capitaines refpectivement , ainsi qu'il eft
dit ci-deffus , de partager comme Officiers de pavilion
dans la diftribution des prifes , nous avons
jugé à propos de déclarer d'ordonner & de régler ,
& par notre préfente déclaration , de l'avis de notre
Confeil privé , nous déclarons , ordonnons & réglons
que le premier Capitaine de l'Amiral & Commandant
en chef de notre flotte , & auffi le premier
Capitaine de notre Officier à pavillon nommé ou qui
fera
par la fuite nommé pour commander une flotte
ou efcadre de vingt vaiffeaux de ligne , foit que
tous ces vaiffeaux nous appartiennent , ou qu'ils
foient unis dans le même fervice avec ceux de nos
alliés , feront dans la diftribution des prifes , en
vertu de nos proclamations fufdites & de chacune
d'elles qui feront faites par la flotte ou l'escadre
aux ordres de l'Amiral & Commandant en chef de
cet Officier de pavillon refpectivement, feront cenfés
& réputés Officiers de pavillon , & auront droit au
partage defdites prifes, comme le plus jeune Officier "
( 24 )
de pavillon de ladite flotte ou efcadre ; mais nous
entendons & voulons que notre préfente procla
mation foit fans préjudice à aucune queſtion relative
à la diſtribution des prifes faites avant le
jour de la date d'icelle . Et d'autant que jugéant
convenable que les Médecins nommés pour la fotte
& l'efcadre de nos vaiffeaux de guerre aient droit
de partager dans la diftribution des priſes , conformément
à leur état , nous avons jugé à propos de
régler , & par la préfente déclaration , de l'avis &
du confentement de notre Confeil privé , nous déclarons
, ordonnons & réglons que tout Médecin
nommé ou qui ſera nommé par la fuite pour une
flotte ou eſcadre de nos vaiffeaux de guerre , dans
la diftribution des priſes d'après en vertu de nos
fufdites proclamation & de chacune d'elles , qui fera
faite par la fuite par le vaiſſeau à bord duquel il
fervira ou à bord duquel l'équipage aura droit de
partager , foir claffé pour la diftribution des prifes
avec les Lieutenans de mer relativement au huitieme
defdites prifes , lequel par nofdites proclamation
eft alloué aux Capitaines des foldats de marine &
des troupes de terre , Lieutenans de mer & Maîtres
( Mafters ) à bord , & qu'il ait droit de partager
également avec eux , pourvu que ces Médecins foient
à bord dans le tems que lesdits vaiffeaux feront ces
prifes.
Quoiqu'il foit queſtion d'un changement
au moins partiel dans le Ministère , il paroît
qu'il n'y a encore rien de fixe à cet
égard. La nation en attendant eft attentive
à faifir tous les indices qui femblent préfager
la retraite d'une adminiftration fous
laquelle elle a perdu la moitié de fes domaines.
On a remarqué que le Chancelier
Lord Thurlow , dont la divifion avec le
Comte de Sandwich a éclaté dans le Parlement
( 25 )
Teinent même , étant revenu le 10 de Bath ,
s'eft rendu directement à l'audience du Roi
à St -James , fans s'aboucher avec aucun
autre Miniftre.
M. Laurens , ancien Préfident du Congrès
qui s'eft trouve à Bath en même-tems
que le Chancelier , eft attendu de retour
ici le 25 de ce mois. Son élargiffement fubit
á donné lieu à quelque tentative en faveur
de MM. Curfon & Governor. On fait qu'ils
étoient établis à St-Euftache avant le commencement
de la guerre , & y étoient domiciliés
depuis fept ans. On leur a fait un
crime du commerce qu'ils faifoient , dans
une ifle neutre où ils s'étoient fait naturalifer
, avec tous ceux qui vouloient traiter
avec eux , Anglois , Américains & François.
On ignore quelle fera la fuite de
cette démarche.
Ax-
Selon les lettres de la Haye , les derniers
ordres pour le rendez-vous général de l'efcadre
Hollandoife au Texel , l'ont fixé au
26 Mars , fi le vent le permet ; elle confifte
en un vaiffeau de 86 canons , un de
764 quatre de 66 , trois de 54 & 5 frégates.
L'Amirauté d'Amfterdam a fait équi
per pour fa part d'une autre efcadre qu'on
prépare , vaiffeaux de 64 , deux de $4 ,
un de 44 & 3 frégates ; les autres Amirautés
fourniront à proportion.
Le prix des hiines et tombé fort bas
en Irlande pron lateribue moins à un ac
sroiffement de confommations de laines
Février 1782.
b
( 26 ) ;
étrangères , qu'à la diminution des deman
des de cet article en Angleterre. Cette diminution
a été occafionnée par celle des expor- ;
tations de ce dernier Royaume , le Continent
entier de l'Amérique , à l'exception
des places où il y a garnifon Britannique ,
tire toutes fes laines des manufactures ,
Françoiles.
A l'occafion de cette branche importante.
de commerce , on a fait les réflexions fuivantes
pour motiver la néceflité de ne pas
permettre l'exportation de la laine d'Angleterre
.
---
Dans les tems de calamité , chacun doit fupporter
fa
part du fardeau public . Aujourd'hui les fermiers
ne fouffrent pas plus du bas prix de la laine ; que les
manufacturiers ne fo ffrent du bas prix des denrées ,
& de la grande quantité de, marchandifes non vendues.
Si les étrangers peuvent une fois fe procu
rer notre laine , ils n'achetteront plus que très -peu
de nos étoffes , parce qu'avec une très-petite quantité
de nos laines qu'ils mélangeront avec les leurs ,
ils amélioreront beaucoup la qualité des leurs . -
Ce que nous donnons aux ouvriers pour manufacturer
nos laines , fe montant pour le moins au double
& quelquefois à 12 fois autant quelle prix de la laine ,
les pauvres perdroient donc ce qu'ils gagnent à tra
vailler la laine. Si la laine étoit exportée , fon prix
haufferoit , & celui des étoffes baileroit , & cepen-.
dant nous avons bien de la peine à vendre ces mêmes
étoffés au- delà de ce qu'elles coûtent. - Ainfi done
un acte qui autoriferoit l'exportation en enrichiffant
nos ennemis , ruineroit nos manufactures , affame-:
roit nos pauvres , augmenteroit la taxe des pauvres ,
dépeupleroit le Royaume , & diminueroit, le revenu ,
public. C'eft un fait connu que la diminution qu'il
1
( 27 )
y a dans le débit des laines du Comté de Lincoln ;
doit être attribuée aux fermiers de ce Comté qui ,
voulant fe procurer une plus grande quantité de
laines , ont introduit une espèce de brebis plus commune,
& par-la ont excelfivement détérioré la qualité
de la laine. Quand le commerce eft bien animé
une mauvaiſe marchandiſe peut le vendre un prix ou
un autre ; mais lorsque le commerce dépérit , il n'eſt
pas étonnant que la marchandife refte fans débit . Le
moyen de vendre , c'eft de préfenter de bonnes marchandiſes.
— A l'égard de la toile d'Irlande , fi nous
re l'importons pas , fi nous ne la manufacturons pas
les Irlandois feront forcés de la vendre a l'étranger ;
elle paffera indubitablement enfuite chez nos enne
mis , dont les manufactures prendront par-là beaucoup
d'accroiffement , au grand détriment des nôtres .
-
-
Enfin , voici le réfultat de l'exportation . Soit
qu'elle falle hauffer le prix de la laine , ou qu'elle
faffe diminuer le débit de nos étoffes , il en arrivera
que nos manufacturiers Anglois qui , fur plufieurs
articles , ne retirent pas même l'intérêt de leur argent
feront forcés de renvoyer leurs ouvriers , & que
les poffeffeurs des terres feront chargés de les nourrir.
Ainfi donc non- feulement toutes nos villes de ma-.
nufactures , mais même chaque individu du Royaune'
eft intéreffé à détourner un aufli grand malheur..
On dit qu'on va commencer incellamment
à payer le dividende de fix mois des
fonds fuivans : les 3 & demi pour cent
de 1758 ; les trois pour cent confolidés ;
les trois pour cent de 1726 ; les longues
annuités , les courtes , dito de 1778 & 1779.
On acquittera enfuite les dividendes de la
Compagnie de la mer du Sud , ainfi que
les trois pour cent annuités nouvelles de
la mer du fud , au comptoir de cette Comb
2
( 28 )
pagnie. Le tout enſemble formera la fomme
de plus de deux millions , à quoi il faut
ajouter encore le dividende de la Compa
gnie des Indes Orientales , qui fera payé
en Février. troul :: est gunb
Il eft mort dans cette capitale pendant
l'année dernière 20,709 perfonnes ; il en
eft né 17,024 . Parmi les morts , il y en a
1 de près de 100 ans , un de 102
de 103 & deux de 108,
4
FRANC E.
> un
De VERSAILLES , le 29 Janvier.
LA Cour eft revenue ici le 25 de ce
mois du Château de la Muette .
Le 26 le Roi & la Famille Royale fignerent
le contrat de mariage du Vicomte de
Vanoife , Capitaine Commandant au Régiment
Meftre- de- Camp Général Dragons ,
avec Mademoiſelle de Perceval des Chenes.
Le 20 , la Comteffe de Lage, de Volude
eut l'honneur d'être préſentée à LL. MM.
& la Famille Royale par la Princeffe de
Lan balle en qualité de Dame pour accom
pagner cette Princeſſe.V60 elan sos
3
De PARIS , le 29 Janvier. Tires
1
LES lettres de Breft confirment ce que l'on
a dit de l'activité avec laquelle on travaille
à la réparation des vaiffeaux de l'efcadre.
M. Groignarda , dit-on , écrit que ces travaux
touchent à leur fin , & que dans les
( 29 )
premiers jours du mois prochain tous les
vaiffeaux , à l'exception de la Bretagne , &
peut-être de deux autres , feront en état de
remettre en mer. Maksi
On ne met pas moins d'activité au radoub
des tranfports ; on a déchargé ceux
qui ne font plus en état de fervir , & on
a porté leurs cargaifons fur d'autres ; on
frète en diligence à St - Malo deux gros navires
avec lesquels ils feront remplacés ; ils
le feront encore par les bâtimens revenus
avec le dernier conyoi de St-Domingue ,
qu'on a frétés pour le Roi à mesure qu'ils
ont débarqué les marchandifes qu'ils ont
apportées. Ceux qui étoient deftinés pour
différens ports , ont mis à la voile fous
l'escorte du Fier , & de quelques frégates .
Les lettres de Cadix ne parlent dans ce
moment que de la fortie de la flotte Elpagnole
& des deux vaiffeaux François qui
étoient dans ce port. Il n'y a eu que deux
bâtimens marchands deftinés pour Buenos-
Ayres & la Véra-Crux qui ayent eu la permiffion
de fuivre le convoi & de profiter
de l'efcorte. L'armée Efpagnole après s'être
féparée de ce convoi , devoit continuer fa
route fur le Cap St- Vincent, pour aller au- devant
de celle de Breft. On ne croit pas qu'elle
croife longtems. Le courier qui a apporté
la nouvelle de fa fortie , à rencontré celui
qui portoit la nouvelle de la rentrée de nos
vaiffeaux à Breft. On a calculé qu'il feroit
à Madrid le 14 au matin , que D. Cordova
b3
( 30 )
pourra être inftruit huit ou dix jours après
que notre efcadre ne paroîtra pas de fitôt
dans ces parages , & qu'alors n'ayant rien
à faire à la mer , il retournera à Cadix ; il
y doit être rentré maintenant. Il aura évité
par là les coups de vent qui fe font fait
fentir ces jours derniers , & qui ont dû
accueillir l'efcadre de l'Amiral Rodney ,
fortie de Torbay le 14 ; un neutre l'a rencontré
le 16 , il fouffroit alors du gros
tems & cherchoit à regagner les ports. Un
bâtiment Parlementaire qui a ramené au
Havre 300 prifonniers du convoi de Breft ,
prétend l'avoir laiffé à Torbay le 17. Depuis
ce tems les vents ont toujours été fi contraires
, que s'il ne part pas en mêmetems
que l'efcadre de Breft , elle le fuivra
de près.
M. le Marquis de la Fayette & M. le
Vicomte de Noailles , arrivèrent ici le 21
de ce mois à deux heures après midi . Ils
étoient partis de Bofton fur une frégate
Américaine qui les a conduits à l'Orient
en 22 jours . A leur départ tout étoit tranquille
dans l'Amérique , & depuis la capitulation
du Lord Cornwallis , on n'avoit
tenté de part ni d'autre aucune expédition .
Voici les détails de la feule entrepriſe du
côté du Nord dont les papiers Anglois ont
parlé vaguement.
Un corps de 2400 hommes
ayant voulu marcher
fur les traces de Burgoyne
, avoit éprouvé
en partie
( 31 )
le fort de ce général . Cette incurfion alloit d'abord
fufpendre le départ de M. de la Fayette , qui devoit
fe mettre à la tête des troupes Continentales , chargées
d'aller au fecours des milices , lorsqu'on apprit
qu'elles feales , commandées par le Lord Stirling ,
avoient fuffi pour diffiper les ennemis . Elles furprirent
& battirent le Colonel St -Léger qui , avec une
divifion de 600 hommes , s'efforçoit de pénétrer dans
ces lieux fi funeftes aux Anglois . Obligé de reculer ,
le Colonel renvoya au Lord Stirling quelques prifonniers
Américains qu'il ne pouvoir nourrir . Le
Lord répondit à cet envoi par celui de la capitulation
de Cornwallis. Le Colonel fut fans doute content
du meilage , puifqu'il écrivit le même jour au Commandant
Américain : » Te vous remercie de l'avis
que vous me donnez ; croyez que j'en ferai mon
profit , & qu'en cela , je mets autant de fincérité ,
que lorfque je me dis votre très - humble & trèsobéiffant
ferviteur «<. Il étoit véritablement fincère
, car il fe mit à fuir avec le peu de monde qui
lui reftoit.
Tout étant ainfi calmé M. le Marquis de
la Fayette n'a plus été retenu en Amérique ;
il fut Mardi à la Muette rendre fes refpects
au Roi ; S. M. le reçut de la manière la
plus diftinguée . La veille la Reine avoit
témoigné à Madame la Marquife de la
Fayette tout l'intérêt qu'elle prenoit à fa
joie par une diftinction bien flatteufe. On
venoit d'annoncer à Madame de la Fayette
l'arrivée de fon mari ; comment percer la
foule pour fe rendre auprès de lui , où
trouver des voitures qui étoient toutes renvoyées
aux extrémités de Paris. La Reine
daigna ramener elle-même Madame de la
b 4
( 32 )
Fayette à l'Hôtel de Noailles ; fon maxi
l'attendoit fur le feuil de la porte ; il prie
la Marquife dans fes bras ; & comme dans
l'excès de fa joie elle avoit de la peine à fe
foutenir , il l'emporta dans fon appartement
à la vue d'un peuple immenfe , qui
témoin de cette fcène attendiiffante , y applaudit
par les acclamations les plus vives..
Nous avons plufieurs lettres de Mahon ;
celles du 4 de ce mois portent que toutes
les batteries au nombre de 19 devoient être
bientôt en état de faire feu .

) 211
Il y aura plus de ico bouches à feu , tant en canons
qu'en mortiers , qui battront la place ; &
comme nous n'avons pas affez d'Artilleurs peur
ce fervice , le Général y fuppléera par des hommes
tirés de tous les régimens de l'armée. Le 26 du
mois dernier , M. le Duc de Crillon paffa en revue
la Compagnie de fes Volontaires , commandée en
chef par le Prince de Sangro , & en fecond par le
brave Capitaine Carbonel. Ce corps fut reçu avec
tous les honneurs militaires par la garde du Général
, & alla enfuite prendre fa place à la tête des Volontaires
de Catalogne . Le premier de ce mois,
à quatre heures du matin , les ennemis feignirent une
forties un piquet de 14 hommes fe préfenta d'abord:
on le laiffa s'avancer pour voir s'il feroit foutenus
mais dès qu'il découvrit les Volontaires de Crillon,
il fit un feu très-vif , qui nous tua deux foldats &
nous bleffa quatre Officiers ; mais il fut bientôt repouflé
avec allez de chaleur , pour que le reste de la
fortic n'eût pas lieu : nous avons fait un prifonnierdans
cette occafion . - à huit heures & demie.
du foir , les Anglois ont fait encore une fortie qui
été promptement repouflée..
-- Le 3
( 33 )
On a appris par des lettres poftérieures
que les batteries Efpagnoles ont commencé
à jouer le 6 de ce mois ; & leur feu ,
comme on s'y attendoit , a fait taire celui
de la place en moins de 5 à 6 jours ; une
Tartane arrivée à Toulon n'avoit plus entendu
de canons au moment de fon départ ;.
& le bruit couroit à Fornella que la brèche
étoit déja de trois toiles. On a appris le
lendemain par une feconde Tartane que le
fort la Reine étoit pris , & que le Général
Muray ne tiendroit plus long-tems. Si cela
eft , les premières nouvelles de Mahon feront
fort intéreffantes,
Une dettre Marfeille , en date du 16 de
ce mois contient les détails fuivans :
les
Le Capitaine Piche , de Bandol , parti de Fornelli
dans le Minorque , le 9 du courant , entré cejourd'hui
dans ce port , a dit que 14 batteries élevées
par les François & les Efpagnols , canonnoient le
Fort Saint-Philippe depuis le jour des Rois . Le feu
de ces batteries a été fi vif & fi foutenu , que
Anglois , après avoir canonné de leur côté les batteries
, ont abandonné le Fort la Reine vingt-quatre
heures après , & ont totalement difcontinué leur
feu. Les batteries Françoifes & Efpagnoles ont fait
trois brèches confiderables au Fort Saint Philippe....
Le Capitaine Boucanier , parti de Fornelli le 10 du
courant, a confirmé la dépoſition du Capitaine Piche.
Il a ajouté que M. de Crillon avoit fait fommer le
Général Murray de fe rendre : que ce dernier avoit
fait faire une fortie de 400 hommes pour tâcher
d'enclouer les canons des batteries ; mais que les
Miquelets avoient défait & battu ces 400 hommes ,
& que dans cette affaire 150 Anglois avoient péri,
bs
( 34 )
Parmi les Caufes portées au Parlement de
Paris , en voici une qui peut intéreffer nos
Lecteurs ; elle a été jugée le 29 Décembre
dernier.
לכ
» Il s'agiffoit d'une accufation de bigamie &
profanation de Sacrement intentée par le Subftitut
de M. le Procureur- Général à Montbriſon , contre
Jean-Baptifte Giraud , ancien Fourier de la Légion
de Corfe. Ce jeune homme , enrôlé dans la Légion
de Corfe à 17 ans , avoit cu la facilité de croire
que Marie-Marthe Sialethy , fille native de Corté
en Corfe , qui avoit quitté de bonne heure fa patrie ,
pour s'attacher à la Légion Corfe , & la fuivre dans
les différentes Villes degarnifon , lui donnoit une préférence
marquée fur fes camarades . Il confent à l'époufer.
Giraud , mineur de 21 ans , fans confentement de
fes père & mère , demeurant à Montbriſon , fans publication
de bancs , fans préfence ni confentement de
propre Curé , fe marie avec cette fille , & reçoit la
bénédiction nuptiale des mains de l'Aumônier du
Régiment , dans l'Eglife de St -Orens de Montauban.
Peu de tems après , Giraud obtient fon congé ,
quitte fon Régiment , retourne à Montbrison chez
fes père & mère. Sa prétendue femme , plus fidèle au
Régiment qu'elle avoit adopté avant lui , y demeure
attachée après. Giraud , de retour à Montbrifon ,
fa famille veut le fixer par un mariage ; il héfite
d'abord , puis ayant confulté fur fon premier
mariage & Cafuiftes & Jurifconfultes , il fe marie ,
du confentement de toute fa famille , & dans toutes
les formes prefcrites par l'Eglife & par l'Etat ,
dans l'Eglife Paroiffiale de St - André de Montauban ,
avec Claudine Pirroneau . Plufieurs mois fe paffent
tranquilles ; Marie- Marthe Sialhery eft inftruite.
du fecond mariage de Giraud. Eile fe préfente à
Montbrifon porte fes plaintes , excite le zèle
du Ministère public qui rend plainte de profanation
( 35 )
-
-
de Sacrement contre Giraud , demande permiffion
d'informer, & qu'il foit à l'inftant décrété de prife
de corps. Sentence qui reçoit la plainte , permet
d'informer , & décrète de prile de corps Giraud .
Celui-ci prend prudemment la faite , vient à Paris ,
interjette appel comme d'abus de fon premier mariage
avec Marie-Marthe Sialethy , & fe rend appellant
du décret de prite de corps de la plainte , permiffion
d'informer & tout ce qui s'en eft enfuivi .
Premier Arrêt , qui reçoit l'appel , la Caufe eft liée
avec M. le Procureur- Général & Marie-Marthe Sialethy.
Cette dernière ne paroît pas. Giraud eft
défendu par Me. Polverel , qui établit fa défenfe
fur deux propofitions . La nullité du premier mariage
qui résulte de l'inobfervation des formalités requites
par l'Eglife & par l'Etat pour la validité des mariages
de cette nullité il en tire la conclufion , qu'il
ne peut être condamné pour bigamie ni pour profanation
de Sacrement , parce qu'un premier mariage
nul n'a pu produire aucun effet , ni le lier & l'empeche
de contracter un fecond . Arrêt de Tournelle
du 29 Décembre 1781 , a déclaré le mariage
de Giraud avec Marie-Marche Sialethy nul & abfif,
& fur la plainte rendue contre Giraud , le décret
de prife de corps , l'information , & ce qui a
faivi , a mis les Parties hors de Cour. Faifant
droit fur les conclufions de M. Séguier , Avocat-
Général , a condamné Giraud & Marie - Marthe
Sialbety à aumôner chacun 3 liv . au pain des
pauvies Prifonciers « .
5
---
» Françoiſe Burdin , femme de Jean Charge ,
Laboureur de la Paroiffe de Charenton , en Beaujollois
, accoucha dans la nuit du 6 Avril dernier de
trois filles , baptifées une heure après , fous les noms
de Jeanne , Claudine & Conftance ; elle les a allaitées
depuis leur naiffance , & continue de les allaiter encore
, fans que fa fanté ni celle de fes trois filles
b 6
( 36 )
ayent fouffert la moindre altération. Elles fe por
tent toutes très-bien. Cette femme a encore fix autres
enfans en bas âge qui partagent également fes
foins & fa tendrelle «.
L'Académie Françoife a élu le 10 de ce
mois le Marquis de Condorcet , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale des Sciences
, pour remplir la place vacante par la
mort de M. Saurin .
L'Académie royale des Infcriptions &
Belles Lettres , dans fon Affemblée du s
de ce mois , a élu Académicien honoraire
3
le Prince de Beauveau , à la place vacante
par la mort du Comte de Maurepas...
L'Académie royale des Sciences ayant
chargé deux de fes Membres , les fieurs de
Montigny & Macquer , d'examiner une cire
à cacheter parfumée qui lui avoit été préfentée
par le fieur Grafe , Graveur en cachets
, rue Neuve - Saint- Roch , a reconnu
par un certificat qu'elle en a donné à l'Inventeur
, que fa cire ne cède en rien à toutes
celles qui font le plus recherchées ;
qu'elle s'allume & fe fond facilement fans
avoir le défaut ordinaire des belles cires ,
qui eft d'être fi coulantes qu'elles tombent
en gouttes auffi tôt qu'elles font préfentées
à la lumière ; qu'elle conferve fa flamme
jufqu'à ce qu'on l'éteigne ; qu'elle refte d'un
beau liffe & d'une belle couleur , & eft fi
attachée au papier , qu'on n'en peut enlever
le cachet fans le déchirer , & c. & c.
( 37 )
1
L'Académie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Dijon , propoſe pour le fujet
du Prix qu'elle diftribuera en 1783 , la Théorie
des Vents ; c'eft pour la feconde fois
qu'elle demande l'expofition de cette Théorie
; & elle efpère que ce nouveau concours
remplira fes voeux ; elle a remis à l'année
1784 , le Prix dont le fujet étoit l'Eloge
de Sébastien le Prêtre de Vauban , Maréchal
de France ; ces deux Prix feront doubles
& partagés s'il fe trouve deux concurrens
qui le difpurent avec un égal avantage.
Comme on ne lui á encore envoyé
aucun mémoire fur les Savons acides
queftion à laquelle elle deftine un Prix
"extraordinaire , elle le garde en réſerve pour
le donner à celui qui , dans quelque tems
que ce foit , remplira les vues qui ont
engagé l'Académie à propofer ce fujet. Les
Iouvrages doivent être adreffés francs de
port à M. Maret , Docteur en Médecine ,
Secrétaire perpétuel , qui les recevra jufqu'au
premier Avril des années pour
lefquelles ces Prix font proposés.
རེན M. Je vous prie d'inférer dans votre Journal prochain
la prière que j'adreſſe à ceux qui ont en leur
poffeffion trois Sentences qui reconnoiffent les MM.
Paluftres du Poitou , de condition , toutes plus anciennes
les unes que les autres , dont la plus nouvelle eft
celle de M. Barantin , d'avoir la complaifance d'en
donner connoiffance à M. Boncefne , Procureur au
Préfidial de Poitiers , qui eft chargé de procuration
de s'en informer par un defcendant d'une branche
( 38 )
"
de cette famille , qui les avoit toutes trois , &
qu'on lui a fait brûler par malice. On aura une obligation
infinie aux defcendans de cette famille , d'en
procurer des exemplaires. On les prie de les adreffer
à M. Bonceine , Procureur au Préfidial de Poitiers.
On a quelque chofe d'intéreflant à communiquer
aux héritiers collatéraux d'Antoine Petot
Bourgeois de Paris , qui avoit époufé
Claude Picot , décédée au mois d'Avril 1628. Autoine
Petot vivoit encore en 1639 , & demeuroit
ruc de la Truanderie. Quelques actes lui donnent
la qualité de fieur d'Ancerville. Leur file , Jeanne Petot,
épousa le Novembre 1628 , François Perreau ,
Tréforier de France à Soitions , & fa defcendance
eft finie. S'adreffer à M. le Marquis de Chambray ,
rue des Francs-Bourgeois , au Marais , à Paris.
Jean-Jofeph - Alexandre de Montvallat .
Comte d'Autrague , & c. eft mort en fon
Château du Croifet en Rouergue , le 22
Décembre dernier dans la 76e. année de
fon âge .
Eléonore de Garnier , Comte Defgaren
Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
commandant la Citadelle de Strasbourg
eft mort à Dijon le 18 du même mois dans
la 67e. année de fon âge.
Louis Pierre - Jules - Céfar de Rochechouarr
, ancien Evêque de Bayonne , eft
mort en fon Château de Montigny en
Beauce dans la 84e. anné de fon âge.
Françoife Duhamel de Melmond , épouse
du Piéfident Bigot ' , Doyen des Préſidens à
Mortier du Parlement de Rouen , eft morte
( 39 )
en cette Ville le 24 Décembre dans la 43 °;
année de fon âge.
François - Victor , Comte de Clugny-
Thenilley , fils de Mademoiſelle de Choifeul-
Buffières , & qui avoit époufé la foeur
de M. le Baron de Choifeul , eft mort en
fon Château de Barcey en Bourgogne , le 7
Janvier de la préfente année. Il laifle de
ce mariage , Charles , Marquis de Clugny-
Theniffey , Officier au Régiment de Beauvoifis
, marié à Mademoifelle de Lannoy ,
née Comteffe de l'Empire ; Charles de
Clugny , Chevalier de Malte , Capitaine
au Régiment de Beauvoifis ; Céfar de Clugny
, Comte de Lyon , Vicaire- Général de
Metz , & Sophie de Clugny-Thenilley ,
mariée à M. le Marquis de Piolene.
Les Numéros fortis au tirage de la
Loterie Royale de France , du 16 de ce
mois font : 27 , 10 , 50 , 28 & 34.
Edit du Roi , donné à Verfailles au mois de Décembre
, & enregistré au Parlement le 8 Janvier ,
qui fixe les priviléges des fujets des Etats du Corps
Helvétique dans le Royaume. Autre , donné à
Verfailles au mois de Janvier , & enregistré à la
Cour des Aides le 16 , portant création de Receveurs
particuliers des Finances .

Deux Arrêts du Confeil d'Etat du Roi des 28
Septembre & 23 Octobre. Le premier ordonne que
la Requête de l'Adjudicaire des Fermes tendante à
ce que le fieur Guérin , Entrepofeur du tabac , foit
difpenfé de faire les fonctions de la charge de Marguillier
, à laquelle il a été nommé par délibération
( 40 )
des habitans de St-Gildas d'Aunay , fera, communiquée
auxdits habitans ; & que M. le Procureur- Général
du Parlement de Bretagne enverra au Confeil
les motifs de l'Arrêt de cette Cour du 18 Août dernier
, portant que le fieur Guérin fera tenu de remplir
les fonctions de la Fabrique de ladice, Paroiffe,
·
Le fecond contradictoire , déclare nul l'Arrêt du
Parlement de Bretagne , & décharge le fieur Guérin
de fa nomination à la place de Marguillier , le dif
penfe d'en remplir les fonctions , & condamne les
habitans en tous les dépens , & au coût de l'Arrêt.—
Autre du 12 Décembre qui fixe les droits.que doivent
payer par douzaine les chapeaux à leur entrée &
fortie des cinq groffes fermes, Autre qui fait
défense de tranfporter d'une ville à une autre des
Provinces maritimes ou frontières du Royaume , les
métiers propres aux manufactures , ainfi que les
Outils & inftrumens fervant à leur fabrication , fans
être accompagné d'un certificat qui défighera le lieuso
pour lequel ils feront deſtinés . Autre qui main
tient les Officiers -Municipaux de la ville de Beauvais
dans le droit de rendre feuls les Ordonnances né
ceffaires dans les cas de réjouiffances publiques dans
ladite ville. Autre du 21 Janvier. Le Roi voulant
confacrer par de nouveaux bienfaits l'heureuſe
époque où Dieu répand fur lui fes graces par la
naiffance d'un Dauphin , & donner en même- tems
aux habitans de la bonne ville de Paris des marques
particulières de fa bienveillance ; mais les circonftances
ne permettant pas a Sa Majefté d'y faire
participer tous les habitans de cette ville , Elle a
cru devoir s'occuper en ce moment de ceux qui
font moins en état de fupporter les charges publiques
, & ajouter aux différens fecours qui ont été
déja diftribués par les ordres , la remife de toute
Capitation pour la préfente année , en faveur des
Bourgeois , Marchands & Artifans qui n'ont été
( 41 )
impofés l'année dernière qu'à Neuf livres de Capi
tation & au-deffous. A quoi voulant pourvoir : Oui
le rapport du fieur Joly de Fleury, Confeiller d'Etat
ordinaire, & au Conſeil Royal des Finances ; le Roi.
étant en fon Conſeil , a ordonné & ordonne que les
Bourgeois , Marchands & Artifans de fa bonne ville
de Paris , qui n'ont été impofés qu'à Neuf livres de
Capitation & au-deffous , en l'année 1781 , feront
exempts de toute Capitation pour la préſente année.
Enjoint Sa Majeſté aux fieurs Prévôt des Marchands
& Lieutenant - Général de Police de la ville de Paris ,
de tenir la main , chacun en droit foi , à l'exécution
du préfent Arrêt , &c .
De BRUXELLES , le 29 Janvier.
LE Mémoire de M. Adams aux Etats-
Généraux pour leur demander une réponfe
cathégorique , a fait l'objet des délibérations
de cette affemblée ; les Députés de
toutes les Provinces , l'ont pris ad referen
dum , & actuellement ils l'ont envoyé à.
leurs commettans qui leur feront paffer les
inftructions néceffaires.
i
» La démarche que vient de faire le Ministre du
Congrès , écrit-on de la Haye , ne pouvoit avoir
lieu dans une circonftance plus favorable ; la
prife de Saint Euſtache nuit peut - être au projet
de paix avec l'Angleterre & favorife la formation
de liens politiques avec un Etat naifant
avec lequel nous avons tant de traits de reffemblance
& nous pouvons avoir tant de liaiſons
d'intérêt . Il feroit tems peut-être de mette fin à la
pofition fingulière où nous nous trouvons depuis
quelque tems , d'être en hoftilités avec une Puif-
0
9
+
*
( 42 )
fance , fans avoir encore formé aucune liaiſon avec
celles qui font en guerre avec elle . On croit en général
que les chofes ne tarderont pas à changer de
face. La conduite de la France à notre égard , les
fecours, la protection qu'elle nous fournit, follicitent
l'alliance la plus étroite. On prétend que la Compagnie
des Indes a fait , avec cette Puiffance , un nou.
veau traité , en vertu duquel elle jouira pendant deux
ans du port de l'Orient , pour y conftruire fes vaiffeaux
, y recevoir fes retours & faire fes ventes . Si
cela eft vrai , comme cela eft vraisemblable , voilà
avec le Cap & Ceylan un nouveau lien qui doit
nous attacher folidement à elle ".
Une divifion des garnifons Hollandoifes
qui ont évacué les places barrières , a traverfé
le 13 de ce mois la Ville d'Anvers ,
tambours battans & drapeaux déployés . Elle
a reçu en paffant les honneurs militaires des
gardes Autrichiennes , tant des troupes réglées
que des milices bourgeoifes rangées
en parade. Cette divifion à pris la route de
Berg- opzoom .
On commence à croire , écrit un Officier Hollandois
en garnifon à Namur , que nous n'évacuerons
pas cette place. La démolition feule coûteroit
250,000 florins , & ne procureroit aucun dédommagement.
C'eſt ce qui paroît réfulter du devis
que viennent d'achever deux Ingénieurs Autrichiens
qui font ici pour cet objet depuis quinze jours. Il
faudroit aufli tembourfer alors prefqu'environ
700,000 florins pour des ouvrages conftruits d'après
la convention de 1776 , entre la Maifon d'Autriche
& L. H. P. Ce feroit donc environ un million
que coûteroit la deftruction de cette place.
On fuppofe aufli que la Hollande eft plus atta(
43 )
chée à cette dernière qu'aux autres , & elle ne
manquera pas d'employer les bons offices de plufieurs
Puiffances alliées pour en obtenir la confervation
".
S'il faut en croire quelques lettres de
France , il a été décidé que, d'après une réponſe
un peu trop haute du Lord Germaine aux
repréſentations qui lui ont été faites , on va
ufer de repréfailles à la Grenade , à la
Dominique , & à St-Vincent , pour indemnifer
les Négocians François de ce qu'ils
ont perdu à St- Euftache ; fi , comme on le
dit auffi , le Lord Germaine fe retire , on
ne fera pas étonné de la manière dont il
a répondu ; en fongeant à fa retraite il a
voulu préparer des embarras à fon fucceffeur
; on ajoute auffi que le Lord Sandwich
fe difpofe à remercier à fon tour.
» M. Franklin , lit- on dans une lettre de Paris ,
apprit , le 23 de ce mois , que le Général Gréen s'eft
emparé du Fort Sainte- Anne où il a fait 300 prifonniers.
Il s'eft répandu ici un bruit très-vague ,
que le Northumberland , vaiffeau de 74 canons , de
l'efcadre de M. le Comte de Graffe , après avoir été
féparé de cette efcadre par le coup de vent du 17
Novembre dernier a été pris ; mais on demande par
qui il a pu l'être ? Ce ne peut être par la flotte
de l'Amiral Hood , que le même coup de vent a
fait auffi beaucoup fouffrir , puifqu'on a des nouvelles
de ce Contre-Amiral , qui n'auroit pas manqué
d'annoncer cette nouvelle intéreffante dans fes
dépêches , où il n'en dit rien . On parle auffi de
la prife de la Danaé , frégate Angloife , & du
convoi de Portugal qu'elle efcortoit ; mais cette
( 44)
nouvelle n'eft pas encore bien accréditée ; fi elle
eft vraie , cette prife ne peut avoir été faite que
par M. de Vaudreuil . Nous n'avons actuellement en
mer dans ces parages que le Triomphant qu'il monte,
&le Brave qui l'accompagne . L'emprunt de 70
millions eft au Parlement «.
16.
-
Les habitans de cette Ville , écrit - on de New-
Yorck , font dans des inquiétudes figrandes
que depuis la capitulation d'Yorck Town
plufieurs marchands ne veulent pas deballer
les marchandifés qu'ils ont reçues par la der
nière flotte ; & qu'en général ils refufene
prefque tous de vendre , fi ce n'eft au comp
tant. Nous entrevoyons pour le printems
prochain une fituation pire encore que celle
où nous nous trouvons : comme il eft poffible
qu'on foit obligé d'abandonner cette Ville ,
ainfi qu'on quitta Boſton il y a quelques
années , quel fera notre fort ! ... Si je vais
en Angleterre avec une groffe famille , nous
pouvons y manquer de tout . Si je refte ici
je ferai expofé à des infultes , & peut être à
des pourfuites rigoureuſes.
C'est d'après cette façon de voir des ha
bitans de New- Yorck , que les réfugiés qui
fe trouvoient dans cette Ville , fe font , à ce , a ce
qu'on dit , jettés en foule fur les navires qui
faifoient voile pour l'Angleterre ; en forte
qu'on va voir arriver ici un grand nombre
d'Américains Loyaliftes , qui augmenteront
la lifte des penfionnaires de cette eſpèce
dont la Cour eft déja furchargée ...
( 45 ) .
On dit dans des lettres de Vienne du z
de ce mois , qu'il y eft arrivé un courier
de Rome , & que depuis ce tems on dit
que le Pape fe rendra dans cette capitale ,
au mois de Mai prochain , fous le nom
d'Evêque de Saint - Jean de Latran ; on
ajoute qu'il fera accompagné de deux Cardinaux
& de deux Secrétaires , & qu'il fera
logé au Château de Schombrun .
D'autres lettres contiennent une nouvelle
au moins auffi douteufe ; le bruit court,
difent-elles , qué le Baron de Herbert , Internonce
Impérial à Conftantinople , y a
effuyé de très -grands défagrémens , & qu'il
s'eft vu obligé de fe retirer dans l'hôtel
de l'Ambafladeur de France : il y a longtems
qu'on avoit publié une nouvelle
peu-prês femblable qui ne fe vérifia point ;
celle-ci pourroit avoir le même fort , &
nous ne la répétons que parce qu'elle fe
trouvera dans tous les papiers publics , qui
n'y joindront pas les raiſons qu'on a de s'en
défier.
On a fait le calcul du nombre des bâtimens
arrivés dans le port d'Oftende depuis
le premier Janvier 1781 , jufqu'au 31 Décembre
, il monte à 2953 , jamais le commerce
de cette ville n'a été fi floriffant. 4
» Le corfaire de ce port la Boulogne , écrit-on
de St-Malo , a pris un vaiffeau venant de New-
Yorck , qui entra ici le 20 de ce mois. Il y avoit
à bord de ce navire 8 paffagers diftingués , dont
( 46 )
l'un s'eft nommé , dans un acte par écrit , Lord
Cornwallis , Lieutenant - Général , Prifonnier de
M. de Rochambeau. Le Capitaine de prife cédant
aux inftances du Lord , & même forcé , à ce qu'il
affure , par le mauvais tems , a conduit à Torbay
ces paflagers , qui avoient 15 domeftiques à leur
fuite . Le Lord s'étoit engagé , par écrit , à garantir
le Capitaine de prife de tout évènement , & même
à verir fe conftituer prifonnier en France , fi on
l'exigeoit. Les autres prifonniers étoient 3 Aides
de Camp , un Capitaine de haut bord , un Capitaine
du Genie , un Major & un Commiflaire. Ils firent
tous reçus a Torbay par un Capitaine de frégates
qui s'y trouvoit , & qui donna up paffe - port au
Capitaine de prite , en lui remettant auf des pri- .
fonciers François en échange des 15 domeftiques
& de 2 ou 3 Anglois qu'il avoit à bord. Voilà une
fingulière aventure ; il eft fâcheux que tant de pafíageis
diftingués n'aient pas été amenés ici . Nous
ne doutons pas que ce Lord ne foit réellement le
Général Comwallis , & les papiers Anglois ne tarderont
pas à nous confirmer la rencontre qu'il a
faite. Le vaifleau pris n'a aucun chargement ;
eft bon , & en le dit excellent voilier. Les matelots
François qui ont amaris é la prife , ont eu chacun 3
guinées ; il eft à préfemer que le Capitaine aura reçu
une récompenfe proportionnée «.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , du 19 Janvier.
On dit que la prife de St-Euftache fera perdre à
l'Amir Rodney & au Général Vaughan une fomme
de 100 cop liv , flerl . chacun.
De Portsmouth le 15 Janvier. L'efcadre deftinée
pour les Inds -Orientales rfte toujours à Stockes-
Bay & à Mother- Bank . Elle confifte en 17 voiles .
"
( 47 )
Les Fortifications de Gilkicker - Point , aujourd'hui
appellé le fort Monckton dans l'Inde , avancent beaucoup
, & feront d'une grande défenſe.
De Savanah le 30 Septembre. Les Députés des
Américains de cette Province aflemblés à Augufta
ont commé Nathan Brownfon Gouverneur , & deux
Délégués pour les répré enter an Congrès de Philadelphie
. Nous apprenons auffi que cetic Affemblée a
palé une loi pour bannir les femmes & les enfans
des loyaliftes qui ont été obligés de le réfugier ici &
dans les autres parties de la Province protégées par
les troupes Angloifes . En vertu d'un règlement mili
taire , publié pareillement par cette aflemblée , tout
habitant qui refufe de fervir eft puni pour la pre.
mière fois par une amende de 15 liv . fteit . , payable
en or ou en argent ; & en cas de récidive , il eft condamné
à prendre les armes comme foldat parmi les
troupes Continentales , pour le refte de la guerre.
Lifte des Places & Etabliffemens pris fur les Anglois
, depuis le commencement de cette brillante
guerre.
Les Ifles de St -Vincent , la Dominique , la Grenade ,
Tabago , St-Euftache , St- Martin , la Province de la
Floride , les garnisons de Penſacola , fort Omoa ,
Sénégal. Ea tout 10 tablilemens , fans compter la
perte de 13 belles Provinces dans l'Amérique- Septentrionale
, & les deux nombreufes armies commandées
par les Généraux Burgoyne & Cornwallis ;
& cependant le Lord North refte en place , & y
reftera juqu'à ce qu'il ait opéré notre ruine .
Le Général Lincoln commandoit à Charles -Town ;
Cornwallis l'a forcé de capituler & de fe rendre prifonnier
de guerre. Le même Général Lincoln com(
48 )
mandoit à l'attaque de Yorck- Town , où l'armée de
Cornwallis a été faite prifonnière ; de forte que la
même armée qui avoit pris Lincoln , a été prife par
ce dernier , & a été obligée , à ſon tour , de défiler
devant lui.
Quoique de vrais Patriotes aient avancé comme
une chofe certaine que le Lord Germaine avoit
quitté fon pofte , nous pouvons garantir le contraire.
Depuis fon retour à la Ville , ce Lord a déclaré
qu'il n'avoit aucune connoillance que le Roi
pensât à lui ôter fa place : Que lui Germaine étoit
fortement convaincu , que fi l'indépendance de
l'Amérique étoit formellement reconnue par la couronne
d'Angleterre , la grandeur de l'Empire étoit
perdue à jamais. Si l'on adopte ce fyftême , ajouta
ce Lord , je quitte auffi- tôt mon pofte ; comme
auffi dans le cas où le Roi croiroit que quelque
autre eft plus capable que moi de remplir ma char
ge ; mais jufques-là , j'en continuerai conftamment
les fonctions.
Il paroît certain que S. M. acceptera enfin la
démillion du Lord Germaine ; ce Miniftre a écrit
une Lettre au Roi à l'effet qu'il lui foit permis de
réfigner fa place. Les motifs de fa retraite font
fondés fur le changement qui s'eft opéré depuis
fon entrée au Confeil dans le fyftême de conduite
relatif à la guerre actuelle. Sa Seigneurie , fâchée
de voir le peu de poids qu'avoient les avis dans
le Confeil du Roi , s'eſt déterminé à folliciter vivement
fa démiffion . Les Feuilles périodiques font
tombées dans l'erreur en lui donnant le titre de
Secrétaire d'Etat pour les Colonies , ou celui de
Secrétaire d'Etat pour le département de l'Améri
que. Son vrai titre eft un des principaux Secrétais
res d'Etat de S. M.
-
3
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 12 Décembre.
LA grande affaire de l'établiſſement d'un
Cónful- Général Ruffe , entamée il y a près
d'un an par M. de Stachieff , vient d'être
enfin terminée par M. de Bulgakow. Ce
dernier n'a pas trouvé auprès du nouveau
Reis-Effendi les obftacles que fon prédéceffeur
avoit oppofés à M. de Stachieff. On
lui a remis le bérat ou diplome impérial
par lequel M. de Laskaroff eft reconnu
Conful- Général de Ruffie dans les trois
Provinces de Modalvie , Valachie & Beffarabie
; fa réfidence eft fixée à Bucharest ,
d'où il aura la liberté d'aller demeurer à
Yaffy & dans tout autre endroit de ces
Provinces où fa préfence fera jugée néceffaire.
Le Conful Ruffe va fe rendre en
conféquence inceffamment à fa deftination
Il ne reste plus au Miniftre qu'à convenir
des conditions d'un traité de coin-
9 Février 1782.
C
( 50 )
merce ; il devient d'autant plus important
que le paffage de la mer Noire à l'Archipel
eft à préfent très fréquenté , le libre
Tranfit des bâtimens fouffie des difficultés.
La Porte voudroit en exclure ceux qui
font chargés de grains ; il pourroit être en
effet funefte à la tranquillité de cette Capitale
, de laiffer dans des tems de difette
paffer des navires chargés de fubſiſtance ,
fans ofer les arrêter pour en acheter de
quoi fatisfaire aux befoins des habitans.
» Le Chan de Crimée , écrit -on de Caffa , a tranf
porté fa Cour ici , & y fera déformais fon féjour.
il y
eft à portée de faire un commerce plus avan- tageux qu'ailleurs ; & ce qui n'eft pas moins intéreffant
pour lui , il fe rapproche des garnifons que la Ruffie tient dans les deux villes de Kertfch
& de Jenicalé , fous la protection defquelles il pour roit fe retirer , s'il furvenoit des troubles de la part
de la Porte ou de fes propres fujets . Le penchant
qu'il a pour les Francs & pour les moeurs de l'Eu- rope , ne doit pas leur plaire . Sa manière de vivre eft
à l'Européenne
; fes mes font apprêtés à la Françoife
, fa table eft fervie en argent , il fort en car- roffe , & fouvent il permet aux femmes de fon Harem
de s'ajufter comme les Dames Chrétiennes . Il a pris
à fon fervice un Officier Anglois nommé Robinſon , & l'a chargé d'exercer fes troupes à l'Européenne
, mais d'employer beaucoup de douceur pour ne pas effaroucher des hommes naturellement
indociles &
prévenus contre les moeurs étrangères ; la crainte
d'indifpofer
fa Nation l'empêche de toucher aux grandes barbes des Tartares contre lesquelles il n'a moins d'antipathie que le Fondateur de la Ruffie.
que Pierre
Mais plus circonfpect avec les Courtisans
le Grand ne le fut avec les Boyards , il n'ofe pas
pas
(51)
couper la fienne ; il la cache feulement à l'aide d'une
cravate quand il paroît en public. Au refte , le
refpe de la Nation pour la Ruffie eft un appui
efficace pour le maintenir fur le Trône. Tout ce
qui voyage en Crimée fous le nom de Ruſſe , eſt
comblé de politeffe & d'égards. Le fuccès des armes
de Impératrice , dans la dernière guerre ; a fait
naître cette vénération ; & 30,000 hommes en garnifon
à Kertſch , Jenicalé & Cherfon , fervent à
l'entretenir ".
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 6 Janvier.
LA Cour a pris le deuil pour la mort
de la Princeffe Sophie- Polixene-Concorde
de Sayn & Wittgenftein , Douairière du
Prince Frédéric Guillaume de Naffau Siegen
; elle le portera jufqu'au 22 ,
Nous avons dans ce port 4 vaiffeaux
marchands & 9 dans le Sund , qui n'attendent
qu'un vent favorable pour se rendre
aux Indes occidentales avec de riches cargaifons.
On apprend que le Capitaine Bille ,
commandant la frégate le Bornholm , n'ira
pas à Alger comme on l'avoit dit , & qu'il
fe rend en droiture à nos illes d'Amérique.
On mande d'Helsingor que dans la nuit
du premier au z de ce mois , le tems a été
très- orageux ; il geloit & neigeoit en mêmetems
; 4 vaiffeaux qui étoient dans le Sund ,
ont été emportés par les glaçons ; mais
heureufement il n'en a péri aucun. Il y
C 2
( 32 )
avoit dans ce nombre une frégate & un
fénaut de Copenhague deſtinés pour les
ifles de Sainte- Croix & de St - Thomas .
» Le bled , écrit - on de Chriftiana en Norwège ,
a manqué cette année dans le Duché d'Aggerhus .
Pour remédier à la diferte de cette denrée , le Roi a
envoyé dans les magafins établis à Aggerhus , Fridericftadt
, Fridericfteen & Drammen , 23,700 tonneaux
d'orge , & 49,660 tonneaux d'avoine , pour
être diftribués parmi les fujets de S. M. , inoyennant
une remife modique en argent. S. M. a auffi ordonné
aux Administrateurs des caiffes des pauvres , de
diftribuer aux indigens la fomme de 4630 rixdalers
en argent ou en bled ; & elle a fait préfent de 5040
rixdalers à ces caiffes pour fournir au déficit de celles
qui n'avoient pas aflez de fonds «.
La fête que le Baron de la Houze , Miniftre
de France en cette Cour , donnera
ici pour célébrer la naiffance du Dauphin ,
aura lieu les Février prochain .
On a compté ici l'année dernière 2985
naiffances & 1061 mariages ; il y eft mort
3741 perfonnes.
On croit que la Cour va s'occuper férieufement
de l'amélioration & de l'augmentation
des fanaux fur toutes les côtes de
Danemarck , de la Norwège & de Jutland.
L'Envoyé extraordinaire de Pruffe a fait
plufieurs repréſentations fur ce fujet ; elles
ont été appuyées par celles du Miniftre
de Hollande ; leur exécution intéreffe toutes
les Puiffances dont les fujets commercent
dans la Baltique & la mer du Nord.
( 53 )
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 6 Janvier.
Le Roi s'étant trouvé indifpofé pendant
quelques jours , n'a pas encore quitté fes
appartemens ; le froid violent qu'il fait actuellement
ne lui permet pas de s'y expofer.
On dit que la Reine eft de nouveau
enceinte.
Le bâtiment la Louife- Ulrique , Capitaine
Petterſon , appartenant à la Compagnie des
Indes orientales , a mis à la voile de Gothembourg
le 21 du mois dernier. Ce navire
qui fe rend à Canton en Chine , fera
inceffamment fuivi de deux autres.
» Le 31 Décembre dernier , écrit -on de Gothembourg
, le feu prit , au moment d'une forte tempête ,
à un brigantin appartenant à M. Grejah , gros Négociant
de ce Port. Ce bâtiment avoit beaucoup de
réfine en chargement. Auffi toutes les peines qu'on
s'eft donné pour le fauver , ont été inutiles . Tandis
qu'il étoit la proie des flammes , il fut pouflé le long
de Hiring- Strand , & il vint fe placer entre le Fort
de Neu-Elfsbang & Afpholin , où il brûla pendant
tout le jour «.
ALLEMAGNE,
De VIENNE , le 12 Janvier.
LE 9 , vers les 10 heures du matin , la
Séréniffime Famille de Wurtemberg , après
avoir pris congé de S. M. I. & de S. A. R.
l'Archiduc Maximilien , a quitté cette Cac
3
( 54 )
pitale pour s'en retourner à Monbeilliard.
Elle a fait diftribuer des préfens magnifiques
à la Cour Impériale.
C'eft le Chambellan , Comte de Chotek ,
qui avoit été envoyé au-devant du Comte
& de la Comteffe du Nord , qui a été chargé
de les accompagner auffi jufqu'aux frontières
du Domaine Autrichien il doit les
fuivre jufqu'à Trieste où on leur donnera
des fêtes fuperbes ; delà ces illuftres voyageurs
fe rendront à Venife où ils fe propofent
de refter fix jours , après quoi ils
partiront pour Naples.
On affure que le Nonce du Pape qui
réfide ici , après avoir reçu un Courier
de Rome , s'eft rendu fur - le- champ auprès
de S. M. I. pour lui remettre les dépêches
envoyées par le St- Père. On dit en
général qu'elles roulent fur les nouveaux
arrangemens pris par l'Empereur , relativement
au Clergé féculier & régulier . Il
vient de publier une nouvelle Ordonnance
ampliative de la précédente , concernant la
liberté de confcience accordée aux Proteftans
dans toute l'étendue de fes Etats
héréditaires.
Un des Caiffiers du Département civil
a commis une infidélité , & a pris la fuite.
On dit qu'il s'eft réfugié chez les Carmes
de Mamersdorf : fa famille implore pour
lui la grace de l'Empereur , mais on doute
qu'elle l'obtienne . Cet évènement , ajoutea
déterminé S. M. I. à fupprimer les
ton ,
( 55 )
diverfes Caiffes de ce Département civil
& de les réunir dans une feule.
On apprend d'Oedenbourg en Hongrie ,
que le premier Décembre , il y a eu un
orage des plus violens ; il est tombé en
même tems.de la grêle & de la neige , &
la gelée a tellement pris ce jour , qu'on
craint que les vignes n'en aient beaucoup .
fouffert , parce qu'il faifoit auparavant un
tems très- doux , & qu'il avoit plu confidérablement.
On affure que l'Empereur ira inceffamment
à Florence , & qu'il y reftera tout le
tems que le Comte & la Comteffe du Nord
y féjourneront ; on fait dans tous les Etats
Autrichiens en Italie , où pafferont ces illuftres
voyageurs , les plus grands préparatifs
pour les recevoir & leur en rendre le
féjour agréable.
Le bruit s'eft répandu parmi le bas peuple ,
écrit-on des frontières de la Turquie , qu'il s'étoit
élevé , à Conftantinople, une fédition dans laquelle le
Baron de Herbert avoit couru quelque danger ; mais
nous avons reçu ces jours - ci des nouvelles authentiques
de cette Ville , qui portent expreffément que
cette nouvelle eft abfolument fauffe & controuvée « .
De HAMBOURG , le Is Janvier.
L'EDIT de tolérance en faveur des Proteftans
eft publié fucceffivement dans tous
les Etats héréditaires ; il l'a été dernièrement
dans la Baffe-Autriche & dans la Bohême.
On apprend de ce dernier Royaume
que M. de Hay , Evêque de Konigsgratz ,
C 4
56.).
a publié à ce fujet un Mandement plein
de fens , de raiſon & de piété , qui fait
le plus grand honneur à l'Epifcopat.
Ce qui fe débitoit ici dernièrement , lit-on dans
une lettre de Vienne , au fujet de l'arrivée du Pape
dans cette Réfidence pour s'aboucher lui -même avec
S. M. I. , ne paroît point une nouvelle inventée à
plaifir. Le fait eft que S. S. a écrit à l'Empereur , à qui
elle a propofé de venir le voir à Vienne. Mais S. M. I.
a , dit - on , répondu au Nonce qu'elle feroit une
ample réponse , par écrit , au S. Père. On ajoute
que la lettre de S. S. & la réponſe de l'Empereur
feront rendues publiques «.
D'autres lettres de Vienne nous apprennent
que S. M. I. formera l'été prochain
un camp de 100,000 hommes auprès de
Prague.
On dit que la Cour de Londres eft en
négociation avec celle de Drefde pour un
corps de troupes qui doit paſſer dans l'Electorat
de Hanovre , afin d'y remplacer
les régimens Hanovriens qui feront envoyés
en Amérique.
» L'établiſſement d'un Grand-Prieuré de l'Ordre
de Malte , en faveur de la Nobleffe Bavaroife , vient
d'être terminé , lit- on dans un de nos papiers. On
lui a affigné les biens de la ci - devant Société de
Jéfus , eftimés à 6 millions . Le Baron de Flaxland ,
ancien Chevalier de cet Ordre , & les deux Chevaliers
, le Comte de Minucci & le Baron de Vieregg.
font partis en conféquence de Munich pour Malte.
On affure que le Duc des Deux-Ponts a proteſté
contre la convention faite entre l'Electeur de
Mayence & l'Electeur Palatin au fujet des biens
appartenans aux Couvens fupprimés dans le Palatinat
& l'Electorat de Mayence. - Les Princes Proteftans
( 57 )
commencent à s'approprier les biens des Couvens
fupprimés qui font fitués dans leurs Etats . Le Landgrave
de Heffe Darmstadt vient de le faire ; il s'eft
mis en pofieffion d'une terre confidérable qu'un
Couvent de Religieufes à Mayence , fupprimé,
récemment , avoit poffédée dans fon Domaine. La
ville de Francfort , encouragée par cet exemple ,
fait auffi des tentatives pour avoir la poffeffion des
biens des Couvens fitués dans fon territoire « .
On apprend de Stutgard , que les Etats
ont accordé au Duc régnant une fomme
de 1,200,000 florins , pour l'embelliffement
de fa réfidence.
On lit dans une lettre des frontières de
la Pologne une nouvelle horrible , que l'on
fe flatte cependant de ne pas voir confirmer.
Le bruit court , dit -on , que des fcélérats
ont attenté de nouveau à la vie du Roi ;
mais que le coup de piftolet qui avoit été
tiré contre le carroffe de S. M. n'a été funefte
qu'à une Dame qui étoit avec elle
& qui , dit - on , eft grièvement bleffée.
ESPAGNE.

De CADIX , le 10 Janvier.
LA divifion fortie le 3 de ce mois &
qui doit fe féparer de l'armée pour aller en
Amérique , eft compofée des vaiffeaux fuivans
: le San Domingo , vaiffeau neufqu'on
a conftruit pour remplacer celui qui fauta
en l'air dans l'affaire de D. Juan de Langara
, le Gloriofo , le S. Pedro & le S.
Pablo , tous de 70 canons , le S. Alexan-
CS
( 58 )
dre de so , une hourque de 40 , & 3 fré
gates. Le convoi qu'elle doit escorter eft
d'environ 30 voiles ; il a à bord 3 régimens
de 1200 hommes effectifs chacun , & 8 à
900 foldats de recrues pour ceux qui font
en Amérique. On a appris que ce convoi
s'eft éloigné par un bon vent.
On trouve dans le Journal du fiége de
Mahon donné par la Gazette de Madrid ,
l'anecdote fuivante. Le 28 Décembre , un
foldat du régiment Suifle de Beftchaft , qui
fe faifoit appeller Charles Gerin , fut tué
aux batteries où il étoit de fervice . On
reconnut en le dépouillant que c'étoit une
fille de 18 à 20 ans. Il y avoit un an qu'elle
fervoit ; elle s'étoit toujours diftinguée par
fa modeftie , fon courage & fon exactitude à
remplir fes devoirs. A ce fait , la même
Gazette a joint les détails fuivans.
Le 27 Décembre dernier , le Gouverneur de Gibraltar
fit favoir au Commandant - Général de notre
armée , que le Baron de Hermstadt , Enfeigne de
Grenadiers des Gardes . Wallones , qui avoit été
bleffé & fait prifonnier la nuit du 26 Novembre ,
fe trouvoit à toute extrémité , malgré les espérances
qu'on avoit conçues de la guérifon après l'ampu
tation de la cuiffe gauche. Le Gouverneur ajoutoit
qu'anffi-tôt qu'il feroit mort , il en donneroit avis
par un coup de canon tiré d'un de fes vaiſleaux de
guerre , ce qui eut lieu dans la matinée du 29. Au moment
que le mort fut embarqué , une compagnie de
Grenadiers Anglois fit 3 décharges de moufqueterie.
Le cercueil , couvert d'un velours galonné en argent ,
vint fur une chaloupe avec huit Officiers de la Place
& le Secrétaire du Gouverneur , tous en deuil . Il
( 59 )
étoit fuivi d'un autre bâtiment qui portoit l'équipage
& les effets du défunt , avec 200 piaftres fortes qu'on
lui avoit fait paffer peu de tems auparavant , & que
le Gouverneur Anglois renvoyoit , difant que le
Roi fon Maître ne permettoit pas qu'on prît la
moindre chofe pour les frais de maladie & de funérailles
d'un brave Officier. Le Capitaine de la
garde de Puente-Mayorga fortit dans la felouque
du Général du camp pour recevoir le Mort qu'emportèrent
les Aumôniers & quelques Officiers de
l'Etat -Major ; & le 30 le Baron de Hermſtadt fur
enterré avec tous les honneurs de la guerre . - Un
Courier extraordinaire vient d'apporter de nouvelles
dépêches du Général Duc de Crillon , datées du
6 Janvier à mili , par lesquelles on apprend que
dans la matinée du même jour , toutes nos batteries ,
confiftant alors en 11 canons & 33 mortiers ,
avoient fait un feu terrible fur la Place & les Forts
ennemis , & que ce feu avoit produit un effet qui
avoit donné la plus grande fatisfaction à toute l'armée.
Le Général annonce qu'il ne tardera pas à
inftruire Sa Majefté des fuites qu'aura eu cette
journée , & il fait le plus grand éloge de la
conftance , du courage & du zèle de tous les
corps & de tous leurs Officiers respectifs.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 27 Janvier.
L'ARRIVÉE du Lord Cornwallis a fuivi
de près celle des Colonels Tarleton , Lakes
& Dundas ; le vaiffeau qui le portoit
a fubi le même fort que celui qui nous
avoit amené ceux- ci ; il a été rançonné à
l'entrée de la Manche ; il paroît que le
corfaire François n'a pas reconnu ou n'a
c 6
( 60 )
pas voulu reconnoître le Général Arnold
qui étoit avec ce Lord , & qui a paffé pour
être un Officier de fa fuite , de manière
que le voici rendu fain & fauf en Angleterre
, & à l'abri de l'inquiétude qu'il devoit
avoir de tomber entre les mains des
Américains , qu'il avoit trahis , & qui l'anroient
traité fans doute comme un traître.
Le Lord Cornwallis , qui eft arrivé ici le
21 , après avoir cu une audience particulière
de S. M. , dont il ne peut dans
la circonftance préfente , en avoir une pablique
, eft parti pour Lambeth , cu fetrouve
l'Archevêque de Cantorbery , fon oncle.
On ne doute pas qu'Arnold ne foit préfenté
à S. M. , & même qu'il ne foit bien
reçu ; il faut bien que l'accueil qu'il recevra
à la Cour , le dédommage de celui que
lui fait la nation , qui juge l'homme , abf
traction faite des fervices qu'il a pu rendre.
Le Lord Cornwallis a fans doute donné
des nouvelles de l'état de nos affaires dans
l'Amérique Septentrionale ; mais on n'efi à
publié aucune ; tout ce que nous favons
fe réduit à ce qu'on lit dans quelques
papiers Américains arrivés en même tems.
Ils nous apprennent que le Major-Général
Saint Clair , les Brigadiers - Généraux
Wayne , Muhlenbourg & Gift , font partis
dernièrement des environs d'Yorck-Town
avec 3000 hommes de Penfylvanie , de
Virginie & du Maryland , pour aller join(
61 )
dre le Major Général Gréen dans la Caroline
Méridionale.
Suivant des lettres d'Hallifax du 20 Décembre
dernier , nous n'avions que 7 vaiffeaux
de guerre dans ces parages ; ils étoient
continuellement occupés à croifer contre
les corfaires Américains , dont le nombre
eft beaucoup augmenté depuis que l'Amiral
Edwards a quitté la ftation de Terre-
Neuve.
La Gazette de New-Yorck contient les
détails fuivans :
» Les habitans loyaux de Little -Pédée avoient fait
une trève de trois mois avec l'ennemi , certe trève
étant expirée un détachement de leurs milices a fait
une incurfion dans la partie de ce pays qui appartient
aux rebelles. Il y a quelques jours que le Major
Hurry a été envoyé de Lanneau- Ferry avec un
corps de troupes pour arrêter les progrès des Loyaliftes.
Les rebelles , au-deffus de Ninety-Six , ayant
conftruit deux fortius fur Reedy- River où ils avoient
pris pofte avec 30 hommes pour arrêter les incurfions
des réfugiés Loyaux ont été attaqués le ƒ par un détachement
aux ordres du Capitaine Cunningham . Ces
poftes & leur petite garnifon ont été pris par les
Loyalistes qui n'ont pas perdu un feul homme dans
où les rebelles ont eu un Officier & huit
-
cette attaque
foldats tués.
Cet avantage eft peu de chofe ; les Américains
en ont de plus confidérables à oppofer.
Notre expédition fur les frontières
feptentrionales des Etats-Unis , a complettement
échoué , & le Congrès, a fait publier
la lettre fuivante du Colonel Willer , en
date du fort Rouflelaer le 2 Novembre.
( 62 )
Le 24 du mois dernier, à 8 heures du foir, je reçus
avis qu'un corps confidérable de troupes de l'ennemi
avoit été découvert fur les hauteurs du district de
Mohawk ; dans l'inftant , on raffembla les forces du
pays , afin de lui faire face fans perte de temps ; &
le lendemain à une heure , j'étois à deux milles du
Fort Hunter , avec environ 4 ou 500 hommes de
nouvelles levées & de milices ; là , j'appris que
l'ennemi , ayant brûlé plufieurs maifons & granges
à Warrenbush , avoit paffé la rivière à un gué fitué
à quelque distance plus bas , & marchoit vers
Johnstown. Je traverfai enfuite la rivière , & marchai
par la plus courte route vers la place. A deux
milles de Jonhftown, j'apperçus qu'ils y étoient déjà
& qu'ils s'occupoient à tuer du bétail appartenant
aux habitans . Je me déterminai à les attaquer fur le
champ , & j'ordonnai à l'aîle gauche du peu de
troupes que j'avois , de faire un circuit au travers des
bois , & de tomber fur leur flanc droit , pendant
que l'aîle droite avanceroit vers leur front. Après
quelques minutes de marche , nous fumes à la vue
des ennemis. Les troupes de cette dernière aîle avancèrent
dans un camp voifin de celui qu'ils occupoient
; elles le développèrent fur la droite & vinrent
en ligne vers les Anglois qui fe retirèrent avec
précipitation dans un bois voiſia , étant preffés par
notre garde avancée , qui commença l'ef armouche
avec eux , pendant que le refte de l'aile avançoit
rapidement fur deux colonnes. Dans cette heureuſe
fituation , fans aucune cauſe apparente , toute cette
aîle fit voite-face & prit la fuite , fans qu'il fût pof
fible de la rallier. Une pièce de canon , placée fur
une hauteur , à une petite diftance du bois , pour
affurer une retraite , fut abandonnée & tomba entre
les mains de l'ennemi. A cette époque critique ,
l'aile gauche , commandée par le Major Rowley ,
parut à l'arrière- garde. Elle regagna bientôt tout ce
que l'aile droite avoit perdu & même au-delà . La
-
( 63 )
nuit furvenant , l'ennemi fe retira dans le bois , laif
fant un bon nombre de havrefacs derrière lui.
Après avoir marché 6 milles , il campa fur le fommet
d'une montagne . Des prifonniers évadés dans
la nuit , nous informèrent que leur intention fembloit
être d'attaquer les frontières de Stone- Arabia ,
pour le procurer des provifions. On marcha le len
demain matin vers cette place , où nous reftâmes
tout le jour & toute la nuit , fans apprendre rien
de leur part , finon qu'ils dirigeoient leur route plus
avant dans le défert . Il étoit alors certain qu'ils n'étoient
pas en état de faire aucune attaque foudaine
au-deffous de Little- Falls ; en conféquence , dans la
matinée du 27 , je me portai à German- Flats , pour
me trouver entre eux & leurs bateaux , qui avoient
été laiffés à la crique d'Oneida. Chemin faifant ,
j'appris que le parti que j'avois détaché pour le
détruire , étoit retourné fans avoir fait fon devoir.
Le 28 , on donna cinq jours de provifions à l'élite
de nos troupes & à 60 Indiens Oneides , qui
nous avoient joint. Il paroifloit évident quee l'ennemi
avoit abandonné l'efpoir de regagner fes bateaux
; il dirigeoit fa marche vers l'Ile de Buck ou
vers Offwagewehu. Les troupes étoient dans l'intention
de le pourſuivre ; près de 400 , outre les Indiens
, avoient traversé la Mohawk au fort Herkimer
, & étoient campés dans les bois . Le jour faivant
, nous marchâmes plus de 20 milles du côté
du Nord dans les bois , & vers les 8 heures , dans la
matinée du 30 , nous rencontrâmes l'ennemi , entre
fon arrière-garde & un détachement de 40 hommes
avec quelques Indiens , qui devoient fe procurer des
provifions fraîches & Livre enfuite lears troupes
qui continuoient leur route. Quelques - uns de ce
parti furent pris , d'autres tués , & le refte difperfé.
Le corps principal fe mit au trot comme une file
Indienne , & fut pourfuivi vivement ju qu'a la nuit
cloſe , il ne tâcha qu'une feule fois de s'opposer à
( 64 ) )
notre pourfuite ; ce fut à un très-mauvais, gué fursa
la crique de Canada , où il laiſſa le Major Walter-
Butler , & plufieurs autres , ( c'eſt ce même Butler
qui commanda le maffacre à Cherry-Valley en Novembre
1778 ) . Nous n'avons perdu qu'un feul
homme dans la pourfuite. Nos Indiens ont été très- ,
utiles & fe font comportés avec leur alacrité ordinaire
en pareille occafion . Quelqu'étrange que le fait
fuivant puifle parcître , il eft vrai que , quoique
l'ennemi ait été quatre jours dans le défert , avec
feulement une demi-livre de chair de cheval par jour
pour la ration de chaque homme , néanmoins il a
trotté 30 milles avant que de s'arrêter . Plufieurs en
ont été la victime ; leurs havrefacs & couvertures
étoient épars dans les bois. Tous leurs chevaux
excepté cinq , qui avoient été envoyés à une diftance
confidérable en avant de leur avant-garde , avec
leurs bleffés & quelques prifonniers , font tombés
entre nos mains. Telle cit la fituation dans laquelle
j'ai laiffé l'infortuné Major Roff ; je l'appelle infortuné
, car il l'étoit certainement de s'être chargé
d'un fi beau détachement , pour exécuter une auffi
fotte commiffion que celle qu'on lui avoit confiée,
& qui étoit accompagnée de hafards immenfes &
de beaucoup de peines. Il étoit inutile de fatiguer
plus long- temps les troupes. L'ennemi , qui avoit
continué de fuir , avoit beaucoup l'avance fur nous ,
& n'avoit devant lui de perfpective que la deftruction
, une marche de fept jours , des rivières que
l'on ne pouvoit paffer que fur des radeaux , un défert
ftérile , l'inclémence de la faifon , à combattre
avant de pouvoir obtenir des provifions . Notre fituation
d'ailleurs , fi nous l'euffions poursuivi un ou
deux jours de plus , pouvoit devenir tout aufli fâcheufe
que la fienne ; car nos Indiens & une grande
partie de nos troupes , afin de le poursuivre avec
plus de vigueur , avoient jetté leurs couvertures &
provifions , qui étoient alors à 20 milles derrière
( 65 )
— Je
nous. Enfin , nous les avons laiffés dans une fitua- -
tion mieux adaptée peut-être à ce qu'ils méritoient ,
que ne l'eût été le fort que procure un moufquet ,
une balle , un tomahawk , ou la captivité.
n'entreprendrai pas de donner un détail de toute la
perte de l'ennemi , depuis le commencement jufqu'à
la fin de cette affaire. Les plaines de Jonhſtown ,
les ruiffeaux & rivières , les collines & les monta→
gnes , les profonds & triftes marais , qu il a paffés
, voilà les témoins , les témoins feuls qui peuvent
en rendre compte ; peut- être auffi l'Officier ,
quel qu'il foit qui l'a détaché pour exécuter cette
pitoyable expédition. La région défolée qu'il a
traverfée dans fa fuite, pendant que nous le pourfuivions
, eft fituée à plus de 30 milles au Nord du
fort Schuyler.
Les ennemis étaient au nombre de 607
hommes. Le Congrès n'avoit pas encore
la lifte des tués , bleffés & prifonniers .
Nous ignorons ce qui fe paffe actuellement
aux Ifles , & nous ne fommes pas
fans inquiétude fur la nature des premières
nouvelles qui en arriveront. Le Capitaine
du navire la Défiance , arrivé d'Antigoa ,
raconte qu'avant de quitter cette ifle , c'eſtà-
dire , le 22 Novembre , le Gouverneur
avoit donné ordre à tous les Capitaines de
bâtimens de partir le plutôt poffible , & de
tâcher de fe rendre en Angleterre ; en conféquence
plufieurs habitans avoient aban
donné l'ifle , & le Gouverneur même appréhendoit
fi fort d'être attaqué par les
François , qu'il s'étoit réfugié dans le fort.
On fe flatte ici que ces terreurs font un
peu exagérées ; à la Jamaïque on n'a pas
( 66 )
les mêmes alarmes ; & la lettre fuivante
de Kingſton le 2 Novembre eft de nature
à nous raffurer fur cette Ile.
» Nous ne craignons point l'ennemi ; nous avons
10,000 hommes de troupes y compris les milices ; &
nous n'avons befoin que d'une nouvelle compagnie
d'Artilleurs & d'une vingtaine de pièces de campagne
pour être parfairement en fûreré contre toutes les
entreprifes des ennemis. Mais je fuis perfuadé qu'ils
prendront la Barbade. La prife de St-Eustache , par
I'Amiral Rodney , nous caufera un préjudice confidérable
, & nous fera autant de tort qu'aux François &
aux Américains «<.
Alors on ignoroit à la Jamaïque la reprife
de cette Ifle. Cet évènement a répandu
la confternation dans toutes les poffetlions
Angloifes.
:
"Nous attendons , écrit-on de St - Chriftophe , les
François à toute heure , depuis la prise de St - Eustache ,
ainfi que nous le marquions dans nos dernières Lettres
; mais nous ne les artendons pas à la Cockburn ,
dans nos draps . Il faut pourtant rendre juftice à cet
Officier... Ce n'eft pas lui qui a été fait prifonnier dans
fon lit ; il étoit à cheval , & alloit ſe baigner à la Mer ,
quand il a été arrêté . Mais preſque tous les autres
Officiers Anglois dormoient encore. Quoi qu'il en
foit , nous faifons bonne garde ce qui ne nous
avancera pas beaucoup , puifque nous n'avons que
300 hommes , & que le Brimftone- Hill , hauteur
de la reddition de laquelle dépend celle de toute
l'ifle , en demande au moins 1200 , pour être défendue
avec honneur. Gibraltar , en Europe , pafle
aflurément pour une Foitereffe d'importance , & il
y paroît , à la réfiftance qu'elle fait , depuis tant
de mois , contre les efforts inouis des Espagnols.
Néanmoins , fi l'on s'en rapporte aux Officiers de
notre garnifon , parmi lefquels il en eft de fort
( 67 )
habiles dans la partie des Mathématiques qui a pour
objet l'attaque la défenfe des P aces , Brimftone-
Hill l'emporte de beaucoup for Gibraltar ; & , avec
une garni on de 12 à 1500 hommes , cette Fortereffe
pourroit tenir , affarent - ils , contre les forces
réunies de la France , de l'Espagne & de la Hollande.
-
On dit qu'une flotte Françoife de 31 Vailleaux
de Ligne & de quelques frégates vient d'entrer à
la Martinique ; ce fera apparemment celle de M. de
Graffe . Si cette flotte , fi celle de M. de Bouillé ,
avec un millier de foldats à bord , paroît dans nos
parages , nous ne pourrons nous oppofer au débar .
quement , & bientôt les François , que nous chafsâmes
de l'Ifte en 1702 , tems avant lequel ils en
avoient occupé la partie méridionale , en feront totalement
les maîtres. Près de 200 foldats Anglois
du treizieme & du quinzieme Régiments , faits prifonniers
à St-Euftache par M. de Bouillé , ont eu
la baffeffe de s'enrôler d'abord dans les troupes de
France . L'argent que M. de Bouillé a rendu aux
Hollandois de Saint-Eustache s'eft trouvé dans des
cailles de fer chaque caille étoit numérotée , & un
Regiftre , en bonne forme , indiquoit à quel Négociant
on Colon le N ° . avoit été enlevé . M. de Bouillé
a trouvé en outre une fomme immenfe qui n'étoit
pas inferire , dont le Gouverneur Cockburn a réclamé
3000 johannes ; les autres Officiers Angloist
certifiant de cette réclamation , ( ils lui ont été remis
fur- le-champ ) & il en a tiré , pour chacun des
Officiers des Troupes Françoifes qu'il avoit amenées
de la Martinique , 60 johannes , & 5 pour chaque
Soldat ; diftribution confidérable puifque les
Troupes de M. de Bouillé étoient au nombre de
1700 hommes , fans parler des Matelots de fa petite
Efcadre , qui auront bien eu aufli leur part ".
Rien n'eft plus preffant que l'arrivée des
fecours que Rodney eft chargé de conduire
( 68 )
dans ces parages ; nous ignorons abfolu
ment où il eft ; le tems affreux qui règne
fur mer & qui continue , nous donne de
véritables inquiétudes fur le fort de ſon efcadre
, fi elle eft réellement fortie le 14 ,
comme on l'a dit ; quelques papiers prétendent
qu'elle a été vue le 16 en bon état à
l'oueft du cap Lézard . Le Gouvernement en
a reçundes nouvelles qu'il ne publie point .
Quoi qu'il en foit , il eft difficile qu'elle
faffe beaucoup de chemin par le tems orageux
qu'il fait & qui eft toujours contraire ;
il eft à craindre qu'elle n'effuie le fort de
celle de Breft , qu'on répare actuellement ,
& qui pourra mettre à la voile au moment
où l'on commencera les réparations de la
nôtre .
On travaille avec la plus grande activité
& jour & nuit dans tous nos chantiers &
dans tous nos magaſins , pour équiper de
nouveaux navires ou pour réparer les anciens.
Suivant une lettre qui paroît actuel
lement , on a conftruit pendant l'année dernière
2 vaiffeaux de 74 , 5 de 64 , un de
60 , trois de so , quatre de 40 & 22 frégates
& quelques autres moindres bâtimens.
La Gazette de la Cour a enfin annoncé
la prife des tranſports François ; telle eft la
lifte qui vient d'être publiée.
>
L'Emilie , Capitaine Pierre Sicolan , Lieutenant
de frégate , navire de 350 tonneaux arrivé à
Portſmouth avec 31 matelots , 149 foldats , y com .
pris un Colonel & un Lieutenant d'infanterie ;
( 69 )
-
fon chargement confifte en 10,000 boulets , des
barres de fer & d'acier , du fil retors , toiles à voiles
& 16 pieces de canon . Le Gillaume Tell ,
Capitaine le Coudrais , du port de 390 tonneaux
arrivé de Portſmouth avec 33 mariniers , chargé
en boulets , obufiers , uniformes , en accoûtremens,
pierres à fufil , grenades , bombes & 535 barils
de poudre de 20c id. chacun , pour le compte du
Roi François ; le fer en barres , le rum & les provilions
pour celui des Négocians . La Sophie ,
de Breft , Capitaine Jacques - François Briffon , du
port de 160 tonneaux , arrivé de Portſmouth avec
22 mariniers , chargée de bifcuit , bombes de 8
pouces , grenades & 29 caiffes d'armes , pour le
compte du Roi François ; & en provifions , cordages
& toiles pour celui des Négocians . Le
London , Capitaine Videaux , Lieutenant de frégate
, du port de 300 tonneaux , arrivé à Milford
avec 48 matelots , 201 foldats , chargé en feuilles
de plomb , plufieurs caiffes de petites armes
& des munitions pour l'artillerie , des uniformes
& balles de drap pour le même ufage , 4 mois
de provifions pour les foldats & fix idem
pour les matelots , avec quelques marchandifes
pour le compte de quelques particuliers. La
Minerve , Capitaine Pomelle , Lieutenant de frégate
, du port de 300 tonneaux , arrivé à Milford,
avec 33 matelots , chargée en bombes , boulets
55 caiffes de petites armes , 10 idem de munitions
pour l'artillerie , 40 roues pour le fervice de
l'artillerie , une quantité de pain & quelques marchandifes
pour le commerce des particuliers.
>
-
L'Amitié Royale, du port de 450 tonneaux , arrivée
à Tenby , avec 60 matelots , 111 foldats , dont
le chargement confifte en 230 barils de vin , 100
idem de boeuf & de porc , & une grande quantité
d'autres provifions , 20 tonneaux de balles ,
150 moufquets , 20 tonneaux de plomb en pou
ל
( 70 )
-


-
dre , des tentes , &c. & c . L'Abondance , Capitaine
Dupuis , du port de 600 tonneaux , arrivée
à Plymouth avec 90 matelots , 248 foldats , dent
le cha gement confifte en artillerie , munitions ),
provifions , & c. Le Héros , Capitaine Pierre
de Sourde , du port de 190 tonneaux , arrivé à
Plymouth avec 30 matelois dent de chargement
eft indéterminé . La Victoire , Capitaine
Tierenier , du port de 160 tonneaux , arrivée à
Plymouth avec 21 Mariniers chargé d'environ
350 barques de vin , 250 demi - barils de porc ,
& 32 pintes d'eau-de- vie pour le compte du Roi
des François, Le Mercure , Capitaine Jacques Boutel
, du port de ƒʊo tonneaux , arrivé à Plymouth
avec 45 matelots , quelques Officiers , 10 valers ,
dont le chargement confifte en environ 100 balles
de draps , so jarres d'huile , 80,000 briques ,
3500 barils de farine , 60 bariques de vin , diverfes
marchandiſes & 4 carronades.
Le Généreux
, Capitaine Harinmondes , du port de 400
tonneaux , arivé à Plymouth avec 40 matelors ,
193 foldats , dont le chargement confifte en envi-
Ion 100 bariques de vin , 60 barils de farine ,
30,000 briques , du vin , de l'eau - de- vie , du
boeuf , du porc , du bifcuit , & divers autres articles.
La Marguerite , Capitaine François Caroufin
, du port de 160 tonneaux , arrivée à Ply- '
mouth avec 20 mariniers , 1 Officier , ayant à bord
une grande quantité d'uniformes , du vin , de l'eaude-
vie , & des provifions sèches & humides . — La
Sophie , de Saint-Malo , Capitaine Fierre le Vigot ,
du port de 350 tonneaux , arrivée à Plymouth avec
30 mariniers , chargée en canons de bronze , boulets
, cartouches , magafins de campagne , coffres ,
mofquets de proviſions. L'Africain , du
port de 350 tonneaux , arrivé à Plymouth avec 40
matelots , 160 foldats , 100 bariques de vin rouge ,
12 idem d'eau-de-vie , 200 barils de boeuf & de
-

-
( 71 )
porc , 200 idem de farine , & une grande quantité
d'autres provifions & tiente cailles d'armes à feu .
- Il est arri é a Falmouth un autre navire fur lequel
on n'a eu jufqu'à pré ent aucun détail .
Deux
ou trois navires François ont auffi été coulés bas
par l'efcadre.
D'après cette lifte , les tranfports pris font
au nombre de 15 , 2 ont été coulés à fond ;
les foldats prifonniers montent à 1062 , &
les matelots à 548. Cette lifte tardive n'a
été enfin donnée que pour donner quelque
éclat à l'ouverture des féances du Park ment ;
mais lorsqu'on compare ce petit avantage
avec le préjudice énorme que nous caufe
la perte de St - Euftache , la balance n'eſt
pas pour nous. Il n'y a d'ailleurs pour nos
Généraux ni honneur , ni mérite dans l'évènement
qui nous a livré ces bâtimens .
au lieu que la perte de St-Eustache nous
couvre de honte & de confufion . Elle fournira
fans doute une riche matière à l'Oppofition
dans le Parlement , qui commence
à fe raffembler.
Le 21 la Chambre des Communes a repris
fes féances , conformément à fon ajournement.
M. Bing prévint la Chambre que
le 24 il feroit une motion relativement à
la conduite de la marine. M. Marriot du
Bureau de l'Accife , remit par ordre à la
Chambre les états des droits fur la drèche ;
les titres furent lus , & il fut ordonné que
ces états refteroient fur le Bureau ; le Chevalier
Grey Cooper préſenta auffi un bill
pour ajouter les noms des Commiffaires à
( 72 )
l'acte pour la taxe des terres , & il fut fait
auffi une motion pour avoir un état des
vaiffeaux lancés depuis le premier Janvier
1756 jufqu'au premier Janvier 1782. Le
Lord Lisburne préfenta encore à la Chambre
l'état de l'ordinaire & de l'extraordinaire
de la marine , & M. Tompkins , celui.
des exportations & des importations.
On dit qu'il ne fera queftion de l'ou
verture du Budget que quand le Lord North
aura fixé les taxes qui doivent être impofées
pour payer l'emprunt , de manière que
l'emprunt & les taxes feront préſentés en.
femble à la Chambre pour en avoir l'ap
probation.
La Chambre des Pairs s'aflemblera le 30
de ce mois pour ſe rendre à l'Abbaye de
Weſtminſter , & y entendre un fermon qui
fera prononcé par l'Evêque de Lichtfield &
Covenley , à l'occafion de l'anniverſaire du
martyre de Charles I.
On dit que quoique le Général Clinton
& le Lord Cornwallis foient en général
fort défunis , ils s'accordent cependant pour
fe plaindre amèrement du Lord Germaine
auquel ils attribuent tous les malheurs que
nous avons éprouvés en Amérique . Il n'eft
pas étonnant que ce Miniftte au milieu
des cris qui s'élèvent contre lui , penſe réellement
à fa retraite. Il aura eu une grande
part au démembrement de l'Empire Britannique
, & il eft douteux que fes fucceffeurs
parviennent à en rallier les parties qui
s'en
( 73 )
s'en font détachées. Cela n'empêche pas
que dans ce moment où nos affaires prennent
la tournure la plus finiftre dans cette
panie.du monde , que nos politiques ne s'épuifent
à faire des plans de réconciliation
entre la mère & les enfans ; ils propofent
une représentation générale au Parlement
Britannique de la part des trois Royaumes
& des Provinces Américaines , & d'établir
par ce moyen une juſte égalité entre toutes
les poffeffions de la Couronne dans cette
Alemblée nationale. Cette propofition auroit
dû être faite au moment où l'Amérique
le défiroit , mais à préfent il n'eſt plus
tems de lui faire de pareilles offres , & toutes
celles qui n'auront pas l'indépendance
pour baſe feront rejettées . On prétend que
pour la punir , l'Angleterre ne fera plus de
commerce avec elle , & qu'elle tirera du
Nord ce qu'elle y alloit chercher précédemment
; mais les Américains feront encore
moins punis que les Anglois , qui n'auront
nulle part un commerce exclufif , &
qui verront diminuer prodigieufement les
profits iminenfes qu'ils en retiroient.
FRANCE.
De VERSAILLES , les Février:
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Notre
Dame de Nogent , Ordre de Saint Benoît ,
Diocèle de Laon , l'Abbé de Caftellane ,
Vicaire Général d'Aix ; à celle de Ferrie-
9 Février 1782 . d
( 74 )
res , Ordre de Saint Benoît , Diocèfe de
Sens , l'Abbé d'Agoult , Vicaire Général de
Pontoife ; à l'Abbaye Régulière de Gomer-
Fontaine , Ordre de Citeaux , Diocèfe de
Rouen la Dame de Sarcus , Abbeffe de
Bival ; & à l'Abbaye de Bival , Ordre de
Saint Benoît , Diocèle de Rouen , la Dame
de Gomer , Religieufe de l'Ordre de Fontevrault.
>
Le Bureau de la Ville , ayant à ſa tête
le Duc de Coffé , Gouverneur de Paris ,
eut le 27 du mois dernier , l'honneur de
remercier le Roi , la Reine & la Famille
Royale de celui qu'ils lui ont fait d'allifter
aux fêtes que la Ville a données le 21 &
le 23 du même mois , à l'occafion de la
naiffance de Mgr. le Dauphin .
>
La fête que MM. les Gardes du Corps
du Roi donnèrent le 30 du mois dernier
a été fort agréable à L. M. par l'ordre qui
y a régné. Le bal paré où toute la Cour
étoit venue , formoit le coup d'oeil le plus
magnifique , & les Etrangers qui ont pu
jouir de ce fpectacle , conviennent qu'ils
n'en ont jamais vu de plus brillant . Le bal
mafqué a été remarquable par l'affluence
du monde & par la politeffe avec laquelle
MM. les Gardes du Roi ont accueilli les
perfonnes qu'ils avoient invitées & par l'at
tention continuelle qu'ils ont eue de prévenir
leurs defirs . L. M. & la Famille Royale
honorèrent de leur préfence l'un & l'autre de
( 75 )
ces bals , dans lefquels la magnificence s'eft
trouvée réunie à l'honnêteté & au bon ordre
qui caractérisent un Corps auffi diftingué
par la nature de fon fervice & par les Membres
qui le compofent. Leurs Majeftés ont
bien voulu témoigner aux Supérieurs leur
fatisfaction de cette fête , dans laquelle la
Reine a fait l'honneur au Corps de danfer
la première contredanſe avec l'un des Gardes-
du-Corps du Roi.
Le 2 de ce mois , Fête de la Purification
de la Vierge , les Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint - Esprit ,
s'étant affemblés vers les onze heures &
demie du matin dans le Cabinet du Roi
Sa Majesté fortit de fon appartement pour
fe rendre à la Chapelle , précédée de Monfieur
, de Monfeigneur Comte d'Artois ,
du Prince de Condé , du Duc de Bourbon ,
du Prince de Conti , & des Chevaliers ,
Commandeurs & Officiers de l'Ordre ; deux
Huiffiers de la Chambre du Roi , portant
leurs maffes , marchoient devant Sa Majesté.
Le Roi étant arrivé à la Chapelle , monta
fur fon Trône , & reçut Prélat-Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , l'Archevêque
de Toulouſe. Sa Majefté , après avoir entendu
la Grand'meffe célébrée par l'Archevêque de
Narbonne , Prélat-Commandeur de l'Or
dre , chantée par fa Mufique , & à laquelle
la Princeffe de Tarente fit la quête , fut
reconduite à fon appartement , en obfervant
l'ordre dans lequel Elle en étoit fortie.
d 2
( 76 )
De PARIS , les Février.
» Le mauvais tems dure toujours , écrit - on de
Breft . Un cutter qui eft rentré le 19 Janvier ,
chaffé par quelques frégates ennemies , avoit vu
un vaiffeau Anglois à trois ponts , engagé près
d'Oellant. On a fu depuis que ce navire eft reſté
couché fur la côte pendant près de 6 heures , &
que ce n'a été qu'avec beaucoup de peine qu'on
eft parvenu à le dégager, C'étoit un des vaiffeaux
de l'Amiral Rodney , qui , s'il avoit été plus avancé ,
auroit couru rifque de périr fur les côtes de Bretagne
. Le vent a forcé ce navire de rentrer dans
fes ports , & il a été obligé de courir jufqu'à
Portsmouth , où l'on dit qu'il a relâché le 19 «.
Des rapports affez vraisemblables avoient
annoncé la rentrée de l'Amiral Rodney le
17 ; & aujourd'hui on ne doute plus que
battu par la tempête , il n'ait été en effet
contraint de fe réfugier à Portſmouth . Selon
quelques lettres de nos Ports , cet Amiral
étant venu reconnoître celui de Breft , a
effuyé près d'Oueffant un coup de vent terrible
, qui a mis un de fes vaiffeaux à 3 ponts
ras comme un ponton , & dans lequel le
refte de fon efcadre a fubi des avaries confidérables
, qui l'ont fans doute contraint
de retourner dans fes Ports avec fon vaiffeau
à la remorque .
On n'a point de nouvelles des Antilles ;
on fe flatte cependant d'en recevoir inceffamment.
Il fe peut que M. de Graffe
qui étoit encore le 15 Janvier à Fort- Royal ,
d'où il ne devoit partir que vers le com
( 77 )
mencement de Février pour St- Domingue ,
qui étoit le rendez-vous général , ait tenté
quelque chofe avec M. le Marquis de Bouillé
aux ifles du Vent , à moins qu'il n'ait voulu
fe conferver pour les autres opérations qu'on
méditoit. M. de Vaudreuil et bien près
d'arriver au moment actuel ; & les Efpagnols
fortis de Cadix feront à St- Domingue
vers le 20 de ce mois . On a lieu de croire
que le renfort & les tranfports de Breft les
fuivront de près.
Nous atten lons les lettres de Marfeille
qui nous apprendront fans doute des détails
ultérieurs de ce qui s'eft paflé à Minorque
. Les lettres de Mahon du 7 contenoient
les fuivans .
La tartane de la Correfpondance va mettre à
la voile ; j'en profite pour vous annoncer que hier ,
à la pointe du jour , le fiége du Fort St - Philippe
s'elt ouvert à la grande fatisfaction de toute l'armée .
Dans la nuit du 5 au 6 , toutes nos troupes
détachées furent occupées à démalquer les batteries
& à jetter bas la maifon des Grecs qui avoit protégé
la batterie de la Mola pendant qu'on la conf
truifoit. Les Anglois entendirent les travailleurs ,
& ne cefsèrent de les inquiéter par des boulets &
des bombes , qui tuèrent on blefsèrent 60 hommes .
Les ordres avoient été donnés la veille pour que
toutes les troupes fuffent fous les armes à 4
heures du matin. Les Espagnols occupoient la
gauche du Fort depuis le Port jufqu'à la mer , ce
qui fait une diftance d'environ une licue ; les François
étoient à la droite , & s'étendoient de même jufqu'à
mer. A 6 heures & demie , une fáfée ayant donné
le fignal , les Espagnols commencèrent du bord de
la mer une décharge de moufqueterie qui fuivit la
la
For
d 3
( 78 )
2
ligne , & qui fut continuée par les François & les
Allemands avec des cris de vive le Roi. Cette
falve fut répétée trois fois , & la dernière fervit
de figual aux batteries pour faire feu . Elles furent
fervies avec toute la chaleur poffible . La première
décharge fut de 35 pièces de canons à mitrailles
de 35 à boulets & de 35 bombes. On a appris , par
un déferteur arrivé ce matin , qu'à cette première
décharge , les ennemis avoient eu 7 hommes tués
fur la place , & un grand nombre d'autres bleffés .
Le feu de la Place , dès ce moment , s'eft infiniment
rallenti . Le nôtre continue & continuera jufqu'à la
réduction de la Citadelle . On juge par les dommages
que l'on apperçoit & que les boulets ont
occafionné de celui que les bombes peuvent
avoir fait. Le Fort Marlborough eft dans le plus
mauvais état ; le Fort la Reine a plufieurs créneaux
emportés , le donjon du Fort a des trous confidérables
, & les créneaux font criblés . Les batteries
le plus près de la Place font à 150 toifes ; les plus
éloignées à 400. On va travailler à faire des tranchées
; la choſe ne. fera pas aifée dans des rochers ;
mais il existe un projet qui rendra les approches plus
praticables qu'on ne l'avoit cru jufqu'ici . Les
François & les Allemands ont été affez heureux ;
quoiqu'infiniment expofés , ils n'ont eu jufqu'aujourd'hui
que 2 foldats tués & 12 ou 15 bleffés , la
plûpart fort légèrement . D'après le rapport unanime
des prifonniers & des déferteurs , il y a tout au plus
3000 hommes dans la Place «.
Par les avis poftérieurs que l'on a reçus
& dont nous avons déja parlé , on a appris
que la place avoit totalement éteint
fon feu , le Commandant pour ne pas voir
fon artillerie démontée , ayant fait rentrer
fes canons. Le fort la Reine a été évacué
( 79 )
le 7 , & l'on mine le fort Marlborough .
On a calculé que dans 40 jours on pourra
le faire fauter. Le Capitaine d'une tartane
arrivé le 16 à Marfeille , a apporté la nouvelle
que le Général Murray ayant fait fortir
400 hommes , les Miquelets les ont repouffés
& en ont tué 150. Tout femble
donc promettre que le fort St- Philippe ne
fera pas une réfiftance aufli longue qu'on
avoit lieu de le penfer.
» L'Anti- Breton , Capitaine Killy , écrit- on de
Dunkerque , parti de ce port le 2 Décembre dernier ,
a fait beaucoup de prifes fur les côtes d'Irlande , où
il avoit été établir fa croifière . Se voyant entièrement
maltraité par les vents , & fon mât ayant confenti , il
a été obligé de le mettre à l'abri près de Ruich , où ,
par fon adrefle & fon déguifement , il a été fourni
par l'ennemi même de tout ce dont il avoit befoin.
Auffi-tôt que fon mât a été réparé , il a remis en mer
& a gouverné vers le Nord , après avoir donné la
chaffe à un bâtiment charbonnier qui fe rendoit à
Dublin , & qui lui eft échappé. Ce Capitaine , depuis
environ 6 mois , fans compter les prifes de cette
dernière croifière qui ne font pas encore parvenues
à notre connoiffance , en a fait 27 , parmi lesquelles
il en a rançonné pour environ 8590 guinées.
corfaire le Voltigeur , de ce port , a pris , le 19
Janvier , à la hauteur de Portsmouth , un brigantin
Anglois du port d'environ 100 tonneaux « .
Le
Les lettres d'Angleterre en annonçant
l'arrivée du Lord Cornwallis & de fa fuite ,
ne parlent pas de l'accident qui lui eft arrivé
à l'entrée de la Manche , & de la prife
de fon bâtiment par le Corfaire le Boulogne ;
on regrette que ce Corfaire n'ait pas rad
4
( 80 )
mené la prife & fes prifonniers en France ;
on a fu que le Général Arnold étoit avec
le Lord ; il a eu fans doute l'attention de
fe cacher ; car il eût été facile de le reconnoître
à la jambe de bois.
Le convoi parti de Breft pour Bordeaux , lit-on dans
une lettre d'un de nos ports , n'a pas été heureux ;
il y a fix vaiffeaux qui fe font échoués à l'entrée de
Ja Garonne , dont trois font perdus , mais dont
heureufement les équipages le font fauvés ; on efpere
relever les autres & en retirer partie de leurs
carguifons. Il y a fix bâtimens du même convoi de
relâche au pallage . La frégate marchande la Chimère
eft du nombre . On eft encore fans nouvelles
de quelq'autres . Le efte eft entré à Bordeaux . --
Il étoit parti le St. Ander au commencement de
ce mois , un convoi de dix bâtimens pour la Havane
; ils étoient efcortés par une frégate qui
eft rentrée avec trois de ces bâtimens. On eft
inquiet fur le fort des autres . Un bâtiment Pruffien
venant d'Amſterdam , chargé de fromage & de
clinq ailleries , a écho é près de Pont- de- Croix à la
côte de Baffe- Bretagne. C'eft la contrariété du mauvais
tems cui eft la cauſe de tous ces malheurs «<.
" La naiffance d'un Dauphin eft pour les François
une époque mémorable , un jour de bonheur univerfel
qui leur donne occafion de manifefter audehors
& d'une manière éclatante les fentimens
d'amour dont ils font habituellement pénétrés pour
leurs Souverains. Ces fentimens innés , pour ainfi
dire , avec la Nation , que l'habitude fortifie , que
l'éducation entretient , qe favorife la douceur du
climat & du Gouvernement , ces fentimens continus
qui fe tranfmettent du pere au fils & qui fubfiftent
d'âge en âge , fans contradiction , dans le
coeur d'une nombreuſe Nation , tiennent fans doute
( 81 )
---
à une grande caufe dont on nous permettra , en
faveur du motif & de l'occafion de fonder l'origine.
Ces fentimens que les autres Nations ne connoiffent
que momentanément & par accès , ne peuvent
être que l'expreffion de la reconnoiffance de
l'amour que le Souverain porte lui-même à fes
fujets , & le prix des efforts conftans & foutenus
pendant plufieurs fiècles que les Rois de France ont
employés pour faire jouir leurs peuples , à l'ombre
des loix , d'une liberté qui n'a jamais exifté fous les
deux premières Races , & dont l'effet n'a été bien
fenfible dans la troisième , que depuis le Ministère
defpotique du Cardinal de Richelieu . On a vu
les Anglois , ces fiers Rivaux de la France , verfer
des flots de fang pendant fix cents ans , pour établir
les droits des Communes qui repréfentent le
peuple , & leurs Rois lutter avec effort pour allervir
la Nation au glaive de leur defpotifme . On
a vu leurs Souverains fucceffivement prêts à écra
fer ce peuple indomptable , fuccomber enfuite à
de nouveaux efforts , perdre leur Trône & porter
même leurs tétes fur des échafauds pour prix de leur
témérité. Les Monarques François , au contraire
qui ne fe font jamais regardés que comme les
peres de leurs peuples , n'ont combattu pendant le
même efpace de tems que pour détruite & anéantir
le pouvoir des Grands , & diminuer cette foule
de petits tyrans , qui ne régnoient fur les peuples
que pour les traiter comme des efclaves & des
bêtes de fomme. Ainfi tandis que les Rois d'Angleterre
faifoient les plus puiflants efforts pour
enchaîner le peuple Anglois dans leurs fers , les
Rois de France , animés par un autre efprit , ne
combattoient que pour la liberté générale de la
Nation . Et cette différence dans la conduite des
Souverains , ne donne-t- elle pas une raifon fimple
& naturelle de ce fentiment d'amour univerfel que
les François ont pour leurs Souverains , fentiment
( 82 )
qui devient d'antant plus vif , & qui embrale ,
pour ainfi dire , toute la Nation , quand le Monarque
qui règne a par lui-même les vertus qui
peuvent le rendre cher à fes fujets ? Les Anglois ,
au contraire , ne voyent jamais dans leurs Souverains
que des defpotes plus ou moins ardens qui
travaillent fourdement à miner continuellement le
-
grand ouvrage de leur liberté. Hé quoi ! auffi
de plus propre à réveiller l'amour National , à
l'entretenir , que cet Edit à jamais mémorable ,
donné fous notre jeune Monarque , Edit qui vient
de détruire la fervitude & l'efclavage jufques dans
fes dernières racines. Oui , ne craignons point
qu'on nous accufe d'une vaine flatterie , puifque
nous ne ferons que les interprètes de la vérité , la
France n'a jamais joui de plus de bonheur que depuis
le commencement de ce Règne augufte , &
la poftérité dira avec étonnement à nos derniers
neveux , qu'un jeune Monarque , dans la fougee
bouillante des paffions , renonçant à tous les vains
plaifirs , a mis fon bonheur dans celui de fon peuple
, & à rendre à l'Europe la liberté du Commerce
& des Mers qu'elle avoit perdue depuis longtems.-
Tyrans dans les deux Indes , les Anglois aveuglés
par leurs fuccès , ne connoiffoient plus d'autre
gloire que d'affervir les nations , de leur donner
des fers & de leur faire fupporter toutes fortes
d'outrages & d humiliations. Leurs vaiffeaux , qui
couvroient toutes les mers , infultcient les pavillons
de tous les peuples , & ces fiers vainqueurs s'aveuglant
bientôt eux-mêmes & oubliant les fentimens
d'humanité & de patriotifme qui les caractérisent ,
avoient même imaginé , dans l'excès de leur orgueil
préfomptueux , de forger des chaînes pour
leurs propres enfans dans les colonies d'Amérique.
La France , révoltée de tant d'excès , crut devoir
enfin prendre la défenfe de l'Europe outragée.
Depuis fept ans elle épuife fes tréfors & verfe le
---
( 83 )
fang de les fujets pour l'intérêt des nations Européennes.
Jamais guerre ne fut plus mémorable ,
car jamais on ne répandit moins de fang , & jamais
les Anglois n'effuyèrent plus de pertes &
n'eurent de plus grands défavantages. Jamais auffi
la politique de Veríailles ne fut plus profonde ,
plus éclairée , mieux dirigée & n'eut pour but un
plus grand objet. Les Anglois ont perdu fans retour
dans l'Amérique un Continent dix fois plus
grand que l'espace qu'ils occupent en Europe , deux
de leurs armées ont été prifes & détruites fans qu'on
eût befoin de tirer , pour ainfi dire , un coup de
canon. Ils ont perdu plufieurs Ifles & l'Inde eſt
prête à leur échapper. Leurs Colonies révoltées
contre la tyrannic de la mere patrie , ont enfin
brifé le joug de fon odieux de potime. Les Monarques
de l'Europe ont tous foufcrit à la neutralité
armée , & l'Espagne , la France , la Hollande
agiffant de concert dans cette guerre , qu'on peut
appeller facrée , puifqu'elle n'a pour objet que la liberté
générale des Nations , ne foufcriront point
fans doute à la paix , que les Anglois n'aient renoncé
à leurs injuftes prétentions . On ne verra plus
ces defpotes infulaires , heureux dans les guerres
précédentes , conferver l'orgueil de dominer leurs
voifins par des citadelles & des forts bâtis fur leurs
propres foyers. Gibraltar fera détruit , ou rendu à
fes propriétaires naturels , ou que des flots de fang
inondent encore l'Europe pendant des fiècles , plutôt
que les Espagnols fouffrent plus long-tems
cette humiliation du plus révoltant defpotifme.
Une autre circonftance remarquable a fignalé
les premières années du règne de notre jeune Monarque
jamais on n'a vu paroître tant d'Edits de
bienfaisance . Les Miniftres , à l'envi , ont fait éclater
leur amour pour le bien public . Sa Majeſté , fecondant
leurs vues , a diminué le fafte de l'autorité
Royale , n'ignorant pas que la vraie grandeur des
----
d 6
( 84 )
Rois ne confifte que dans l'amour de leurs' fujets
& le bonheur qu'ils leur procurent . Des combinaifons
favantes , heureufes , des économies intelligentes
ont permis aux Miniftres des Finances de
fournir aux frais extraordinaires de la guerre , fans
fouler le peuple , fans nuire au commerce & à l'agriculture
& les reffources de la France font telles ,
qu'elle pourroit faire la guerre encore pendant
plufieurs années fans mettre de nouveaux impôts.
C'eſt dans ces circonftances fingulières & remarquables
que la France , amante de fon Roi , defiroit
avec le plus d'ardeur qu'il lui donnât un rejeton
digne de lui. La première groffefle de la Reine aveit
trompé les efpérances de la Nation ; mais la jeuneffe ,
fa beauté fes graces & le vif attachement de fou
Epoux à fa perfonne augufte , ne permettoient pas
de douter que fes voeux ne fuffent promptement
exaucés. On annonça une feconde groffeffe , &
cette nouvelle fur l'aurore de l'époque heureuſe
qui ne tarda pas à la fuivre. La Reine avoit le
preffentiment de fon bonheur ; & quoique ces
preffentimens ne foient fouvent que des illufions
trompeules , elles flattent l'imagination , & font
toujours autant d'à - compte fur les plaifirs de l'avenir.
La Reine , fentant pour elle-même tout le
prix d'un rejeton qu'elle alloit donner à la France ,
& le Roi , craignant pour elle la révolution qu'une
auffi heureuſe Nouvelle pourroit faire fur fes fens
émus & agités dans les premiers momens qui fuivent
l'accouchement , avoit réfolu de la lui cacher
quelque tems . Mais eft-on bien le maître de fa
volonté , quand un mouvement de grande fenfibilité
nous commande ? Le Roi , tenant enfin dans fes
bras ce nouveau gage de fon bonheur & de celuide
fes Peuples , court , fe précipite fur le lit de fon
augufte Epoufe , il la voit les yeux mouillés de
larmes de joie & d'une douleur inquiète , flottant entre
la crainte & refpérance . Le Roi , dans cet inftant,
( 85 )
ne peut plus fe retenir : c'eft un Dauphin , lui criet-
il ...... & il ne put en dire davantage . Cette
fcène de larmes , d'attendriffement , fe répandit du
Palais dans Verfailles , de Verfailles dans la Capitale ,
& auffi rapide que l'éclair , les Provinces en reçurent
la nouvelle avec des tranfports mêlés d'une
joie univerfelle . Il fembloit , par l'ivrefle générale
dont chaque citoyen étoit pénétré , qu'il eût
reçu la nouvelle d'un bonheur qui lui fût propre &
particulier. Les Villes , les Bourgs , les Villages , les
Couvens , & tous les Corps Militaires , Civils &
Municipaux célébrèrent à l'envi leur joie & leurs
transports ; & comme les fentimens d'amour , dans
les ames bien élevées , mènent naturellement aux
fentimens de la bienfailance , on vit des Citoyens
vertueux prodiguer leurs richeffes pour foulager
le peuple malheureux . Des Communautés furent
déchargées de la Taille ; on maria de jeunes filles ,
& on les dota ; on délivranombre de prifonniers , &
fur- tout de ces prifonniers indigens , pères malheureux
, obligés de facrifier leur liberté pour le prix
des mois de nourrices de leurs enfans . La Ville de
Paris , qui avoit eu l'honneur de recevoir plufieurs
fois fes Souverains & de les fêter en perfonne ,
jaloufe de conferver un honneur que le Monarque
n'avoit garde de lui difputer , empreliée dans cette
occafion d'exprimer , pour les Habitans de la Capitale
qu'elle repréfente , les fen imens de leur amour
& de leur affection , fe difpofa à préparer , à l Hôtelde
- Ville , une Fête digne du Roi , de la Reine &
de toute la Cour qui devoit l'honorer de fa préfence.
M. de Ca martin , Prévôt des Marchands ,
qui , en quittant l'Intendance de Flandres , avoit
emporté les regrets de toute la Province , empreffé
de donner à fon Roi des preuves particulières de fon
zèle & de fa reconnoiffance , furveilla lui-même pendant
deux mois tous les travaux de cette Féte fomptucufe
; mais comme nous ne pourrions rien ajouter
( 86 )
aux détails particuliers de la relation très - exacte
que la Gazette de France en a publiés , nous nous
contenterons de copier ici ce qu'elle a dit à ce
Lujet.
Le 21 Janvier 1782 , la Reine partie de la Muette
à 9 heures & demie , a pris les voitures de cérémonie
au rond du Cours : S. M. ayant 100 Gardes- du-
Corps du Roi , étoit accompagnée dans fa voiture
de Madame Elifabeth de France , de Madame Adélaïde
de France , de la Princeffe Louiſe- Adélaïde de
Bourbon-Condé , de la Princeffe de Lamballe & de
la Princelle de Chimay. La Reine , depuis l'endroit
où elle a pris les voitures de cérémonie , a été au
pas , d'abord à Notre-Dame , & enfuite à Ste- Géneviève
, pour y rendre grâces à Dieu de la naulance
heureufe de Monfeigneur le Dauphin. A 1 heure un
quart , S. M. , que les acclamations publiques avoient
fuivie par-tout , eft arrivée à l'Hôtel- de- Ville , où
elle a été reçue au bas de l'efcalier fuivant l'ufage.
En entrant dans la grande falle de l'Hôtel- de - Ville ,
la Reine y a trouvé les Princes , Seigneurs & Dames
invités , qui l'avoient précédée pour la recevoir , &
pour y attendre l'arrivée du Roi : tout ce noble cortège
étoit vêtu avec la magnificence digne d'une fète
audi éclatante . Le Roi parti du château de la
Muette à midi trois quarts , a pris les carroffes de
cérémonie au même endroit où la Reine avoit pris
les fiens ; S. M. étoit eſcortée de 150 de les Gardes ,
des Chevaux-légers , des Gendarmes de fa Garde
ordinaire , & du Vol du Cabinet ; tous ces Corps
marchant à leur rang ordinaire & fixé pour les cérémories
: le Roi étoit accompagné dans la voiture, de
Monfieur, de Monfeigneur Comte d'Artois , du Prince
de Lambefc , Grand-Ecuyer de France ; du Duc de
Coigay , premier Ecuyer ; & du Duc d'Ayen , Capitaine
des Gardes. La foule étoit fi grande fur toute la
route du Roi , qu'elle offroit le plus brillant coupd'oeil.
S. M. trouva la même affluence fur toute fa
( 87 )
--
-
route jufqu'à l'Hôtel - de - Ville où elle arriva , & cù
elle fut reçue , felon l'ufage , au bas de l'efcalier de
cet Hôtel.
Avant de le mettre à table pour dîner
L. Meurent la bonté de fe montrer plufieur fois
fur le balcon d'où elles devoient voir le feu d'artifice ,
& cette faveur du Roi & de la Reine fut fentie &
exprimée de la manière la plus vive , par les cris de
joie du peuple immenfe qui étoit raflemblé dans la
place. A 2 heures trois quarts , L. M. fe mirent
à table , & le repas (omptueux qui leur fut fervi dura
2 heures moins un quart. Le Roi & la Reine étoient
placés au haut de la table ; Monfieur étoit à la droite
de S. M. , & Monfeigneur Comte d'Artois à la
gauche de la Reine ; Madame Elifabeth fe trouvoit
immédiatement après Monfieur , Madame Adélaïde
de France après Monfeigneur Comte d'Artois , la
jeune Princeffe de Bourbon- Condé après Madame
Elifabeth , la Princelle de Lamballe après Madame
Adélaïde , & toutes les autres Dames , au nombre de
70 , comme elles fe font trouvées , la table étant
compofée de 78 couverts . Le Roi a été ſervi par
M. de Caumartin , Prévôt des Marchands , qui
lui a préſenté la ferviette avant de ſe mettre à table ;
& la Reine par Madame de la Porte , nièce de M.
de Caumartin , qui lui a préfenté la ferviente . Les
Princes & Princeffes de France par les Echevins , le
Procureur du Roi & le Receveur de la Ville : le dîné
avoit été préparé par les Officiers du Roi , & donné
par la Ville ; pendant le dîné il y eur de la mufique.
Après le fervice de la table de L. M. , on fervit
d'autres tables dans des falles préparées pour les
Seigneurs & pour les perfonnes de la fuite du Roi &
Après le diné , L. M. ont paffé dans
la grande falle , où elles ont tenu appartement &
jeu pendant une heure & demie , c'eft- à- dire , depuis
cinq heures jufqu'à fix heures & demie. Alors
L. M. fe font rendues avec les Princes , Princeffes &
tous les Seigneurs & Dames de la Cour , dans la
de la Reine. ―
-
( 88 )
falle où elles avoient dîné , & d'où elles ont vu le
feu d'artifice , après lequel la Cour eft revenue dans
la pièce où s'étoit tenu le jeu . A7 heures & un
✔ Les
quart , le Roi , reconduit au bas de l'efcalier de
l'Hôtel - de-Ville comme il y avoit été reçu , eft
reparti de la même manière qu'il étoit venu ; & la
Reine également reconduite au bas de l'efcalier de
l'Hôtel- de- Ville , eft partie à 8 heures moins un
quart , de la manière dont elle étoit arrivée : L. M.
retrouvant par- tout la même affluence de peuple &
les mêmes tranfports. L. M. , en s'en retournant ,
ont vu plufieurs des illuminations qui fe trouvoient
fur leur route , & notamment celle de la place
Vendôme , dont L. M. ont fait le tour. Elles virent
´auffi en paffant la brillante illumination de la place
Louis XV , ayant pour regard le palais de Bourbon ,
dont l'illumination avoit le plus grand éclat.
Officiers des Gardes- du- Corps qui entouroient les
carroffes du Roi & de la Reine ont jeté de l'argent
en plufieurs endroits . L. M. , pendant toute cette
journée fi précieufe aux Parifiens , ont témoigné partout
la fatisfaction la plus grande , & ont fait les
complimens les plus honorables & les plus flatteurs au
Prevôt des Marchands , & à toutes les perfonnes qui
ont eu la direction de cette fête. -On ne peut fe difpenfer
de donner ici une efquiffe légère des conftructions
élégantes & pittorefques , des embelliffemens &
ornemens exécutés fous la direction de M. Moreau ,
Architecte du Roi , Maître général , Contrôleur-
Infpecteur des bâtimens de la Ville . Le feu
d'artifice étoit difpoté fur le nouveau quai , au moyen
duquel la place fe trouvoit aggrandie. Il repréfentoit
le Temple de l'Hymen , formé par un portique
de colonnes , furmonté d'un fronton & couronné
d'un attique ... Sur un autel élevé au centre
brûlolent pour la prospérité de la Famille Royale
& celle de Monfeigneur le Dauphin , les offrandes
de la Nation, Devant le portique du Temple , on
( 89 )
---
voyoit la France recevant des mains de l'Hymen
T'enfant augufte & précieux qui vient de naître.
L'édifice étoit furmonté par des enfans , & des aigles
qui ornoient le temple de guirlandes , & c . & c .
L'Hôtel- de- Ville étant d'une étendue médiocre pour
une fi grande occafion , & le feu d'artifice étant placé
fur le quai , les croifées de l'Hôtel ne fe trouvoient
plus en face , ni difpofees pour jouir du spectacle de
cet enfemble. Le befoin d'augmenter le local pour
recevoir & placer plus convenablement L. M. & la
Cour , avoit déterminé le fieur Moreau , dont les
talens & le goût font connus , à conftruire une galerie
en retour du bâtiment de l'Hôtel- de - Ville , & en
face du feu d'artifice . En couvrant la cour de
l'Hôtel- de- Ville , on en avoit formé une très - grande
falle pour le feftin & pour le bal . Les deux étages d'arcades
dont elle eft décorée , formoient des tribuses or
nées de tout ce que l'art peut offrir de plus riche ,de plus
varié & de plus commode. - Dans la pièce appellée
la grande falle , L. M. ont tenu appartement & jeu.
Une des extrémités étoit ornée d'un dais magnifique ,
fous lequel étoit placé le portrait du Roi en pied ,
ainfi que les buftes du Roi & de la Reine fur des
piédeftaux . Deux facteuils étoient placés fur une
eftrade élevée au milieu par deux gradins. A l'autre
bout étoit une cheminée ornée d'emblêmes & enrichie
d'or & de marbre précieux . Tous les meubles
répondoient à cette magnificence , ainfi que ceux
d'un appartement préparé pour la Reine à un des
coins de cette falle ; au côté opposé le trouvoir
l'entrée pratiquée pour la grande galerie qui avoit
été conftruite , & dont on a parlé. Cette pièce
avoit quarante- huit pieds de large fur cent trentedeux
de long & vingt-huit de hauteur . Elle a fervi
pour le dîné de L. M. , leurs loges & celles de la
Cour pour voir le feu ; même richeffe , même goût
d'ornemens & de meubles : dans les deux extrémités
( 90 )
-
on avoit placé des Muficiens qui , pendant le dîné ,
ont exécuté , d'un côté , des fymphonies du meilleur
choix , & de l'autre , les morceaux de chant les plus
agréables. Le dehors de cette galerie , qui a eu
le plus grand fuccès , étoit décoré par un frontifpice
de douze colonnes Corinthiennes peintes en marbre ,
cannelées , furmontées de leur entablement & baluftrade
portées fur un foubaffement. L'édifice étoit
couronné par un attique , divifé en pilaftres & basreliefs
, au milieu duquel s'élevoit un fronton chargé
de cartels & d'écuffons aux armes de France . La
loge de L. M. pour voir le feu d'artifice occupoit les
trois entre-colonnemens du milieu , qui formoient
un avant-corps & rotonde avec coupole fortés par
huic fupports ... A l'à-plomb de chaque fupport étoit
placé un vafe d'or d'où partoit un lys . Le deffus de
la loge étoit en calotte , couvert d'une étoffe cramoifie
avec nervures & compartimens , furmonté
d'un dauphin. Le 23 , la place de l'Hôtel- de-Ville ,
l'édifice du feu d'artifice & la galerie , ont été illuminés
le foir pour le bal qui devoit terminer cette
fête. Le Roi & la Reine ont honoré ce bal de leur
préfence ; mais l'affluence étonnante des marques
cet empreffement irréſiſtible qui porte les fujets à
s'approcher toujours le plus qu'ils peuvent de leurs
maîtres , n'a pas permis à L. M. d'y refter plus d'une
heure. Dans l'ure & l'autre des fêtes , l'ordre
effentiel pour la sûreté publique , la liberté des
débouchés & la circulation a été parfaitement établi
& l'on ne peut que féliciter infiniment toutes les
perfonnes qui ont concouru fi heureufement à ce
qu'aucun défordre , aucun accident n'aient troublé
dans ces deux occafions la joie & l'allégreffe publique.
S. M. ayant gratifié du Cordon de l'Ordre
de Saint-Michel les fieurs Richer & de Bordenave ,
premier & deuxieme Echevins ; le fieur Buffault ,
Receveur-Général de la Ville ; & le fieur Moreau ,
Maître général des bâtimens de la même Ville , a

--
( 91 )
permis , qu'à commencer du premier jour de la
fête , ils le décoraflent des marques de cet ordre ,
quoiqu'ils ne fuffent pas encore reçus Chevaliers .
Cette fuperbe Fête , & digne du luxe des Romains
dans le tems de leur plus grande magnificence , a
été couronnée par un bouquet bien digne d'un Souverain
, qui fe croit plus le père de fon peuple que fon
Maître. Le Roi fit remife , à la claffe la plus indigente
de cette Ville , de la Capitation de cette année.
C'est par ces témoignages répétés de bienfaifance
que l'Amour fe grave d'un trait inéfaçable dans le
coeur d'une Nation , & que le Souverain , père de
fon peuple , en devient l'idole & l'objet de toutes
Les affections.
Le défaut de place nous force de renvoyer l'Edit
pour le nouvel emprunt , il eft de 70 millions. On
donne 12 pour 100 à 70 ans , 11 à 60 , 10 à tout
âge & 9 für deux têres. On fera libre de ne conftituer
qu'en 1786 ; en attendant on recevra l'intérêt
de fon s pour 100 de fix mois en fix mois.
Ceux qui dans quatre ans ne voudront pas conftituer
feront remboursés par voie de loterie.
argent à
De BRUXELLES , les Février.
» On fait , écrit-on d'Oftende , que pendant l'été
dernier , on a exécuté la démolition d'une partie
des fortifications Méridionales de cette Ville pour
fervir àfon aggrandiffement, la fituation de ce terrein
entièrement à portée du baffin magnifique auquel on
travaille , ainfi que du port & de l'ancien baffin , eft
on ne peut pas plus propre aux befoins & aux opérations
de toute efpèce de commerce & de navigation
, on y pourra conftruire des édifices & bâtimens
de tout genre. Il eſt libre à tous mâçons , charpentiers
, ardoifiers , plombiers , &c. d'y aller travailler
fans être affujettis aux corps des métiers ; l'entrée
de tous les matériaux pour y bâtir eſt également
( 92 )
libre. Ceux qui dirigeront les bâtimens , pourront ;
par provifion , y conftruire des baraques de planches
pour y loger leurs ouvriers pendant la durée
des ouvrages , on leur affignera pour cela des terreins
dans la nouvelle enceinte. Vers le milieu de cemois
les Commiflaires de notre Magiftrat qui compolent
le Comité des bâtimens nouveaux , procéderont
à la vente publique de la partie du terrein qui
eft déja déblayée , & que l'on divifera en portion
de différentes grandeurs pour la convenance des acquéreurs
«.
On apprend de Paris , que M. le Duc de
la Vauguyon en eft parti le 30 du mois der
nier pour retourner en Hollande.
Les avis reçus en Hellande ont raffuré
fur le fort de la colonie de Surinam , pour
laquelle on étoit inquiet , fur-tour depuis
la prife de Démerary & d'Effequibo. Les
Directeurs de cette colonie ont fait publier
les fuivans :
» Selon les informations du Gouverneur - Général ,
la Colonie de Surinam continue de jouir d'une parfaite
tranquillité & le voit à l'abri de toute attaque
hoftile on a prefqu'achevé de mettre les fortifications
dans un état complet de défenfe , & on a employé
, pour la protection de la Colonie , tous les
moyens que l'art a pu fournir ; ainfi en fe flatte
que les Ennemis , qui avoient tenu continuellement
de petits Corfaires fur la Côte , & même à l'embouchure
de la rivière , n'ignorant point la fituation
où la Colonie fe trouve par la conftruction de
nouveaux ouvrages , ni les mesures de défenfe qui
ont été prifes , non plus que le nombre des vaiffeaux
de guerre , barques armées & autres bâtimens qui
couvrent les rivières , n'oferont tenter une attaque
qu'ils n'ont pas entreprife jufqu'ici ; & , s'ils l'ofent ,
on eft fi bien prêt à les recevoir , qu'à moins d'une
( 93 )
--
force exceffivement fupérieure ils ne feroient pas
en état de caufer beaucoup de mal . Le Capitaine
Spengler , commandant la frégate de guerie la
Thétis , tient la mer depuis le 17 Juin avec deux
brigantins armés , pour croifer vers la rivière de
Marrewine , dans la vue de chafler les Cortaires
qui infeftent cette côte , de rendre la navigation
libre pour les navires faifant route vers la Colonie ,
& de conferver avec la Colonie Françoise de Cayenne
une communication , qui étoit fort avantageule pour
celle de Surinam . MM . les Directeurs , après
avoir fait obferver à L. H. P. que ces préparatifs
ont obéré la Colonie d'une façon qui mérite leur
attention la plus favorable , & des fecours efficaces
après le rétabliffement de la paix , ajoutent que ,
jufqu'à préfent , l'on ne fe plaignoit pas pofitivement
, dans les Dépêches reçues de Surinam , d'une
difette effective ; que cependant il n'y étoit arrivé
jufqu'au 28 Juin aucun vaiffeau chargé de provifions
; comme auffi l'on n'avoit pu faire aucun envoi
des productions de la Colonie ; qu'à la vérité , ils
avoient tâché , par différentes voies , de fuppléer à
l'approvifionnement de la garnifon & des vaiffeaux
de guerre ; mais que , jufqu'à préfent , ils n'avoient
pas de certitude que ces voies euffent réuffi , &c.
Les autres nouvelles reçues de Curaçao ne font
pas moins fatisfaifantes. Elles ont été apportées par
M. van Starkenborch , Fifcal de cette Colonie
parti de Saint-Thomas avec un navire Danois , qui
eft arrivé en Norwège. Suivant le rapport de M. van
Starkenborch , cette Ifle fe trouve dans le meilleur
état de défenfe , & l'on n'y eft nullement inquiet ,
au cas que les Anglois vouluffent faire quelque tentative
, qui ne pourroit s'exécuter qu'avec beaucoup
de danger «<,
-
On dit qu'à l'exemple de la France , les
Cantons de Berne & de Zurich ont réfolu
( 94 )
par
de renoncer à la garantie du Gouvernement
de Genève , à laquelle ils s'étoient engagés
la médiation de 1758 , fi dans peu de
tems cette République ne trouve pas le
moyen de mettre fin à fes diffentions ; les
Cantons de Berne , de Lucerne & de Soleure
, garans auffi de la conftitution de
Fribourg , ont pris une ſemblable réſolution
à l'occafion de quelques troubles politiques
qui s'y font élevés ; & c'eft peut être le véritable
moyen de les terminer.
PRÉCIS DES GAZETTES ANG . du 29 Janvier.
Le 26
L'Amirauté a reçu hier des Lettres de l'Amiral
Rodney , datées en mer le 22 de ce mois ; mais il
n'en a rien tranfpiré . On craint qu'il n'ait beaucoup
fouffert des mauvais temps qui ont régné
depuis qu'il eft forti . On apprend des Sorlingues ,
que fon Efcadre compofée de 12 vaiffeaux de ligne
& de deux frégates , avoit été rencontrée le 21
à so lienes de l'une de ces Ifles .
un Exprès envoyé des Dunes , par le Capitaine
Nelfon de la frégate l'Albemarle , arriva au Bureau
de l'Amirauté , avec la nouvelle que le Brillant
, vaiffeau de la Compagnie des Indes , avoit
abordé par accident la frégate l'Albemarle , dont
il avoit emporté le beaupré , & lui avoit caufé
d'autres dommages très -confidérables. Le Capitaine
Nelfon obferve également que Samedi matin , le
vent ayant paffé au N. O. , & foufflant avec une
grande force , plufieurs bâtimens de commerce coupèrent
leurs cables & portèrent à l'Oueſt. C'eſt à
regret que nous ajoutons qu'il y a tout lieu de
craindre que la navigation n'ait éprouvé encore plus
de dommage en différens endroits de la Côte .
( 95 )
Les vaiffeaux de la Compagnie des Indes , qui
ont mouillé à Portfmouth , dont plufieurs s'y trou
vent depuis quelques mois , coûtent , fuivant l'évaluation
qui en a été faite , au moins 500 1. fterl.
par jour à la Compagnie.
Le Vigilant a hiffé le 27 à Chatham ſa flamme,
& le prépare à mettre en mer ; mais ce vaiffeau ,
loin d'être équipé complettement , ainfi que l'ont
affirmé plufieurs Gazettes , fe trouve pour le préfent
fans équipage & fans munitions.
Les Marius croyent généralement que le Commodore
Elliot aura l'Eté prochain le commandement
de l'Escadre deſtinée à croifer dans la mer du
Nord.
Les vives follicitations du Général Burgoyne
tendantes à ce qu'on nommât un Confeil de guerre
pour examiner la conduite dans l'affaire de Saratoga
ont enfin été admifes , & le Bureau de la Guerre
a envoyé par le dernier paquebot des ordres au
Commandant en chef en Amérique , pour qu'il falſe
paffer par la première occafion , en Angleterre , les
Officiers que le Général Burgoyne a dit être nécef
faires à la défenſe , pour affifter au Confeil de
guerre qui fera tenu au Printems prochain , à moins
que des caufes imprévues n'y mettent obſtacle.
Un bâtiment parti de Charles-Town le 1 Décembre
dernier , lit-on dans une Lettre de New-Yorck du
14, vient d'arriver ; felon le rapport du Capitaine , le
Major Craig ayant abandonné le pofte de Wilming
ton dans la Caroline Septentrionale , s'eft retiré lur
Charles -Town , où le Général Leslie a réuni toutes
Les troupes , & formé une armée capable de réſiſter
à celle des Américains . On travaille aux fortifica
tions de la Ville , avec la plus grande activité , &
tout le monde fe prépare à une défenſe vigoureuſe
& obftinée .
Les Colonels Fanning & M'Neil , écrit-on de Charles-
Town en date du 2 Novembre , font entrés le 13
( 96 )
OЯobre dans Hilsborough , après une marche forcée
de 45 milles ; ils ont attaqué la garniſon , tué
le Colonel Litterel & 14 hommes. Ils ont faits prifonniers
de guerre le Gouverneur Burke avec toute
fa fuite , 13 Officiers Américains dont 3 Colonels ,
& 50 à 60 Fufiliers. Les Américains fur cette nouvelle
ont réuni 600 hommes de Milices aux ordres
du Général Butler , & ont attaqué le détachement
qui efcortoit les prifonniers. Les Anglois ont reçu
trois décharges avant de s'être formés ; mais bientôt
s'étant tous réunis au drapeau , ils fe font
jettés la bayonnette au bout du fufil fur la Milice
Américaine , & l'ont forcée de fe retirer. La perte
des Anglois a été de 40 hommes , & celle des
Américains de 60. Le Colonel M'Neil a perdu la
vie dans cette efcarmouche ; le Colonel Fanning a
été bleffé. La troupe victorieufe eft arrivée le 20
Octobre , avec 200 prifonniers , auprès du marais
de Naft , après une marche de soo milles . Le 23 ,
le Major Craig , avec les troupes de la garnifon de
Willmington , a rejoint le Colonel Fanning. Les
Anglois , à ce qu'il paroît, ont totalement abandonné
la Caroline Septentrionale.
Le Roi ayant reconnu la néceffité d'animer &
d'exciter l'émulation de fes Sujets dans l'exploitation
des Mines de la Grande- Bretagne , & voulant
que le Royaume ne tire que de fon fein les métaux
néceffaires à l'Agriculture , aux Arts , à la Guerre.
& à la Marine , vient d'appeller auprès de lui le
Baron de Reden , Capiraine Général des Mines du
Hartz dans l'Electorat de Hanovre , afin que ce
favant Minéralogifte établiffe, en Angleterre , pour
le Département des Mines , une adminiftration &
des procédés femblables à ceux qui depuis longtemps
font fleurir la plupart des Etats de l'Allemague
, & dont le Royaume de Hongrie , la Suède ,
le Danemarck & la Ruffie , retirent de jour en jour
les plus grands avantages,
-
Supplément aux Nouvelles de Londres , le Samedi 2 Février.
L'AMIRAUTÉ vient de recevoir à l'inftant un Cotier de Plymouth
, qui a apporté la Nouvelle que le Jafon , P' des Vailleaux
de l'Eſcadre de Johnſtone , eft arrivé fans accident dans ce Port . 11
y avoit quatre jours qu'un coup de vent l'avoit feparé de cette Efcadre.
On dit que tous les Vaiffeaux de l'Inde qui étoient à l'ifle de
Sainte Hélène , reviennent en Angleterre fous le Convoi du Cominodose
; & comme les vents font favorables , toute cette Flotte eft atten
due d'un moment à l'autre . On affure que le Gouvernement , d'après
cette nouvelle , a expédié fur le champ un Exprès pour retarder le
départ des Vaiffeaux deftinés pour l'Inde. Il ne tranfpite rica encore ;
mais les fonds de la Compagnie font tombés de 139 à 134 , ce qui a
répandu dans le Public les plus vives alarmes .
La Flotte partie d'Angleterre à la fin de l'été dernier , eft arrivée
heureufement dans l'Inde
Un Courier venant des Dunes , a informé l'Amirauté que les Vaiffeaux
de S. M. la Princefe Amélie , la Princefe Caroline , le Bienfaifant
, & plufieurs Frégates , ont mis à la voile le yo au matin par un
bon vent Eft-Nord - Eft , dirigeant leur route vers l'Oueft , & ayant
fous leur efcerte plus de 300 Bâtimens , parmi lefquels il y en a plufieurs
deftinés pour les Indes Orientales & Occidentales . Sur cette
nouvelle , on a envoyé des ordres à Portſmouth pour que les Troupes
fe tinffent prêtes à s'embarquer le plus promptement potible après leur
arrivée.
Il rette aux Dunes les Vaiffeaux de Sa Majefté , le Dromedare , le
Bufalo , le Roebuk , la Danaé , l'Albermale , le Hinde , le Termagant
les Sloops l'Helena & le Martin ; le Brûlet l'Alecto ; les Cutters la
Surpriſe & la Suliana , & le Supply , vivrier. Le vent fouffle violemment
a N. E.
Le 25 au foir , on apprit de Portſmouth que la Surpriſe étoit arrivée.
dans ce Port avec une partie de la Flotte de Lisbonne. Le 19 , par latitude
45 , longitude 11 , cette Frégate a araitonné l'Amiral Rodney.
Ala hauteur du Cap Finistère , elle s'eft emparée d'un gros Bâtiment
François de 600 tonneaux , chargé de munitions & de provifions pour
lee ifles , qu'elle a laiffé avec la Danaé. La Surpriſe a auffi apporté des
Dépêches de l'Amiral Rodney , par lefquelles il annonce qu'il a eu un
très- gros temps. Le lendemain du jour que la Surprife s'eft féparée de
Amira! Rodney , elle a eluyé un coup de vent des plus terribles . On
avoit dit le Formidable perdu : ce brait étoit deltitué de tout fonde
ment. Le Gouvernement a auffi été informé par la même voie que
Ifcadre Efpagnole , compofée de 30 Vaiffeaux de Ligne , croifoit au
Cap S. Vincent.
On a fait la revue des Compagnies franches levées pour le fervice
du Gouvernement , & il ne s'est trouvé que très-peu de Recrues en
état de porter les armes .
Toute la Nation donne les plus grands éloges à la conduite des
François à Saint Eustache. On y admire la olitique fage & éclairée
qui , depuis le commencement de la guerre , les a con luits dans
toutes leurs opérations . Leur générofité envers les Hollandois , ne doit
qu'affermit les liens qui les uniffent à cette Nation.
De Plymouth , le 19 Janvier ) . Nous venons d'apprendre par des
Lettres écrites à bord du Namur & du Formidable , deux des Vol
Sam Fémber vada
( 2 )
feaux de l'Amiral Rodney , que fon Efcadre étoit en très- bon état
le 19 , ayant un bon vent de N. E. qui doit la poster rapidement aux
Antilles.
Le 27 , à deux heures après- midi , un Bâtiment Parlementaire
ayant à bord 300 François des Régimens d'Aquitaine & de Soiffon
nois , eut le malheur d'être jeté fur les récifs de l'Eft du Mont Balton
Quelques uns fejetèrent à la mer pour gagner à la nage une Cha
loupe qui venoit à leur fecours. Six même d'entre-eux parvinren
à y monter , mais elle ne put rétifter aux lames , & fut brifée conte
les rochers. Cependant l'activité avec laquelle , non- feulemen
le Cutter qui accompagnoit ce Bâtiment , mais tous les Vaiffea
qui étoient à portée, lui ont envoyé du fecours , a été telle , que, mal
gré la confufion & le défordre inféparables d'un tel événement , o
croit avoir fauvé tous ceux qui étoient à bord , à l'exception de deu
ou trois qui ont été victimes de leur précipitation.
Les tranfports qui ont à bord le Régiment de Stanton , font prêt
à mettre à la voile ; & comine le vent tourne au N. E. ils partiron
fous très - peu de jours. Le Cerbère & l'Apollo , qui les convoient
ne doivent ouvrir leurs ordres qu'à une certaine hauteur.
D'après un nouveau Réglement , tous les Brûlots porteront
canon , & pourront , par ce moyen , fervir de Sloops & d'Avifo.
( De Portsmouth , le 31 Janvier . ) La Flotte des Dunes eft en vie
Les Vaiffeaux de S. M. l'Aréthufe , la Prudente & le Monfieur , for
fortis ce matin pour une Croifière . Le Ducke & le Valiant ont appa
reillé pour les Ifles-- Le Medwai , de 60 , a mis à la voile po
Plymouth , avec plufieurs Bâtimens.
Hier , le Dolphin , de 44 , & le Tartare , de 28 , ont mis à la voil
pour Corke.
Quelques- uns des Vaiffeaux de Guerre , partis de Torbay le 14
fous les ordres de l'Amiral Rodney , font , dit-on , deftinés pou
New-Yorck , où ils remplaceront le London & le Robuste , qui ont
depuis peu , quitté cette ftation.
Les Vaiffeaux fuivans ont été nommés pour escorter la Flotte de
Indes.
Le Gibraltar , de 80 ; la Bellona , de 74 ; l'Agamemnon , de 64
l'Africa , de 64 ; l'Inflexible , de 64 , & le Sceptre , de 64.
Nouvelles d'Amérique , du 8 Décembre 1781 .
Les dernières nouvelles de Charles -Town portent que cette Plat
étoit aujourd'hui mieux défendue qu'elle ne l'a jamais été depui
que les Anglois en ont pris poffeffion . Les Généraux Leflie & Gold
continuent à faire creufer des canaux , établiffent des Poftes par
tout , & ont rendu la Place tellement impraticable , qu'ils en répo
dent au Gouvernement . Le Général Gréen n'eft point , comme of
l'avoit dit , aux environs de Charles- Town , mais il lève des Trouge
pour la campagne prochaine à deux cens miles de cette Place. L
Général Leslie a profité de fon abfence pour pouffer des Places d'ar
mes jufqu'à vingt milles des fortifications de la ville.
On écrit de Québec , qu'un Corps confidérable de François &
d'Américains fait des préparatifs pour envahir le Canada.
Des Lettres de Charles - Town , du 22 , ont annoncé l'arrivée da
Lord Dunmore & du Lieutenant- Colonel Thompfon . Les Troupes
de cette Garniſon ont eu plufieurs efcarmouches avec les Américains
isfans en avoir retiré des avantages importans.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 20 Décemb.
ONN apprend de Cherfon que M. de Stachieff
, ancien Miniftre de Ruffie ici y
heureuſement arrivé après dix jours de navigation
, pendant lefquels le tems a été
très - orageux. Les mêmes lettres nous apprennent
que le port de Cherfon fera bientôt
un des plus confidérables qui exiſtent . Les
travaux qu'on y fait fe continuent avec la
plus grande activité fous la direction de
plufieurs Ingénieurs habiles ; la fortereffe
qui doit le défendre avance. On dit que les
fortifications prennent 8 milles de circonférence
; la garniſon eft très- nombreuſe ; on
la porte à 36,000 hommes de troupes réglées
, & 3000 Albanois , Grecs , & c. Il
y a déja 12 vaiffeaux de guerre & plufieurs
frégates ou chébecs .
Des nouvelles ultérieures ont raffuré fur
les craintes que de précédentes avoient don-
16 Février 1782.
798 )
né fur le fort de la caravane partie d'Alep
pour cette capitale. Cette caravane a bien.
été arrêtée par le Begh de Bajas , mais il
s'eft contenté de la mettre à contribution
& lui a laiffé continuer fa route.
L'ancien Reis - Effendi dépofé & relégué
d'abord à Gallipoli & enfuite à Famagouft ,
la place la plus mal faine de l'ifle de Chypre
, vient d'être nommé Infpecteur des
Monnoies au Caire , & va s'y rendre inceffamment.
Cette charge très-délicate , & environnée
d'écueils que n'évitent pas toujours
ceux qui en font revêtus , n'eft guère
briguée par les hommes tranquilles qui
aiment le repos.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 10 Janvier.
LES affaires de nos trois Compagnies de
commerce , de l'Afie , de l'Amérique &
de la Baltique , s'accroiffent & profpèrent
tous les jours , leurs actions avoient confidérablement
augmenté tout- à - coup ; mais
cette hauffe n'a pas duré , parce que la
banque ne s'eft pas prêtée à la feconder , en
refufant de confentir à mettre dehors de
trop fortes fommes ; elles ont baiffé en
conféquence , & elles pourront fubir encore
une diminution.
( 99 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 10 Janvier.
LE 30 du mois dernier a été un jour
mémorable pour les Proteftans de la.Confeffion
d'Augsbourg établis dans cette ' capitale
; ils ont ouvert la nouvelle Eglife
qu'ils ont fait bâtir , & y ont célébré pour
la première fois le Service divin . Il y avoit
une affluence prodigieufe de monde , &
beaucoup de perfonnes de diftinction . Le
Roi y avoit envoyé le Lieutenant - Colonel
de Kaufman en qualité de Député.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Janvier.
L'EMPEREUR S'occupe fans relâche dans
fon cabinet , & on s'attend à voir paroître
incellamment le réfultat de fon travail . Les
divers Couvens dont la fuppreffion eſt décidée
, apprendront bientôt quel fera leur
fort ; les Secrétaires de la Chancellerie où
fe dreffent les Ordonnances originales relatives
à cet objet , ont travaille tous ces
jours derniers jufques bien avant dans la
nuit.
Il a été publié trois nouveaux Edits ; le
premier en date du 6 Décembre dernier ,
concerne les Cours de Juftice en affaires de
commerce & de change ; le ſecond en date
du 29 du même mois , regarde le come
2
( 100 )
merce du fer & de l'acier , & des marchandifes
fabriquées de ces métaux ; le
troisième qui eft du 2 de ce mois , règle
la forme des Placets ou Mémoires , &
indique la marche qu'ils doivent fuivre
pour paffer aux Cours fupérieures ou à
l'Empereur lui même. L'objet de cet Edit
eft de terminer les Procès avec plus de
célérité .
Comme depuis que le Gouvernement
avoit accordé la liberté de la preffe , il ſe
répandoit beaucoup d'ouvrages anonymes
& miférables pour la plupart , il a paru
un Edit qui oblige les Auteurs à mettre
leur nom à la tête de leurs productions
littéraires.
On lit dans la Gazette de cette Capitale
la notification fuivante.
» On fait favoir à tous ceux qui ſe ſont expatriés
par rapport à la Religion qu'ils profeffent, que S. M. I.
leur fait grace des peines qu'ils ont encourues par
leur émigration , pourvu qu'ils reviennent dans les
Etats dans le cours de cette année 1782 : ils jouiront
des mêmes avantages que ceux qui , par rapport
à la Religion , avoient quitté le lieu de leur
naiffance , & s'étoient cependant domiciliés dans
d'autres provinces foumiſes à S. M. I. «
On écrit de la Bukowine que le nombre
de nouveaux habitans qui arrivent dans
cette Province de la Hongrie , de l'Allemagne
& de l'Arménie , accroît de jour
en jour , & que le Baron d'Entzenberg
qui en eft le Gouverneur , en forme des
( 101 )
bourgades pour leſquelles il a demandé des
Pafteurs à l'Evêque de Tranfilvanie.
De HAMBOURG , le 22 Janvier.
EN conféquence du fyftême de tolérance
établi par l'Empereur , les Juifs ne font
plus affujettis au droit humiliant d'un florin
qu'ils payoient lorfqu'ils paffoient par
les villes de l'Autriche .
Selon les lettres de Vienne , iill y eft
queftion de la création d'une garde Flamande
pour le fervice de l'Empereur.
On mande de Berlin qu'il fera établi dans
chaque cercle des Etats du Roi de Pruffe ,
des Juges Royaux qui porteront le titre de
Confeillers de Juftice. Leur fonction fera
d'inftruire les Procès qui feront portés devant
les grands Tribunaux des Provinces.
Ils ne pourront cependant pas fe mêler de
la Jurifdiction de la nobleffe & des villes
Municipales dont les priviléges fubfifteront
comme auparavant.
» L'Adminiftration de la Compagnie du Commerce
maritime , ajoutent les mêmes lettres , ayant
donné lieu à des plaintes , le Roi nomma une
Commiſſion pour les examiner. D'après leur rapport
, S. M. a confié la Surintendance de cette
Compagnie au Baron de Schulenbourg ; & le Baron
de Berg au département duquel elle appartenoir,
fut arrêté le 19 , d'après les ordres du Roi , par le
Gouverneur de cette Capitale ; il eft encore gardé
dans la maifon. Le Roi a fait annoncer au public
que tout ce qui s'étoit paffé ne nuiroit point aux affaires
de la Compagnie , que rien ne devoit altérer
e 3
( 102 )
la confiance de ceux qui avoient des relations avec
elle , qu'elle fera maintenue dans les priviléges
qui lui ont été affrés par fon octroi ; que les changemens
qu'on le propofoit , n'avoient pour objet que
la direction dans laquelle il s'étoit gliffé quelques
abus , qui étant connus , ne tarderont pas à être redreffés.
Le Duc , la Ducheffe , le Prince & la
Princeffe de Wurtemberg font arrivés à
Ratisbonne le 13 de ce mois ; le Prince de
la Tour - Taxis , les a reçus & leur a donné
les fêtes les plus brillantes auxquelles tous
les Miniftres de la Diète ont été invités.
Le célèbre Méchanicien de Vienne , M. Perfchutz,
écrit-on de Caffel , a fait ici beaucoup de fenfation
par fes effais électriques & magnétiques. Il a fait
plufieurs expériences de différentes eſpèces d'air
inflammable en préfence de S. A. le Ladgrave de
Heffe-Caffel . Celles qui ont été le plus admirées ,
font , 1 ". un effai pour allumer la poudre à so pas
de la machine qui eft fous l'eau ; 2 ° . de faire fauter
en l'air , avec le plus grand fracas , l'eau , ainfi
qu'un petit navire conftruit pour cet objet. Le petit
navire tomba par débris. 3 °. On mit , au moyen
de l'électricité , le feu à un magafin à poudre conftruit
à peu de diftance de l'eau . Il fut confumé avec
beaucoup de fracas , & jetta une fumée épaiffe . S. A.
a témoigné la fatisfaction qu'elle avoit de ces effais
& d'autres femblables , & elle a fait acheter la
machine électrique pour orner fon Muſeum , M.
de Perfchutz ayant trouvé ici d'excellens ouvriers
( principalement pour les inftrumens de Méchanique
) , parmi lesquels eft le célèbre Mechanicien
Breithaupt , il fe propofe de faire une machine électrique
entièrement nouvelle , & après en avoir fait
l'effai à Caffel , il partita pour Gottingue , où il ne
peut manquer d'être bien accueilli .
( 103 )
ITALI E.
De LIVOURNE , le 22 Janvier.
S. A. R. Madame la Grande- Ducheffe de
Tofcane eft heureuſement accouchée d'un
Prince le 20 de ce mois à 5 heures du foir . S
Ce Prince a été baptifé le lendemain , &
a reçu les noms de Jean- Baptifte Fabien-
Sébastien .
Le Pape , écrit-on de Rome , ayant reçu une
lettre de la propre main de l'Impératrice de Ruffie ,
qui lui annonce l'arrivée du Grand - Duc & de la
Grande- Ducheffe , a fait partir fon Courier Bartolomeo,
Radavedo pour Venife , où il attendra ces
illuftres Voyageurs , & les précédera lorfqu'ils entreront
dans l'Etat Eccléfiaftique. Il a été expédié
des ordres dans tous les chemins où pafferont L. A. I,
non - feulement pour qu'elles trouvent des chevaux
néceffaires , mais tout ce qu'elles peuvent defirer
pendant leur voyage .
S. S. travaille fans relâche
avec trois Cardinaux pour former un plan qui puifle
terminer les différends qui fubfiftent entre le S. Siége
& la Cour de Naples. On en attend un heureux
fuccès , parce que le Roi & la Reine de Naples ont
marqué le plus grand defir de vivre en bonne intelligence
avec le S. Pere «<.
On fe flatte de voir auffi inceffamment
à Florence le Grand-Duc & la Grande-
Ducheffe de Ruffie ; ils fe rendront dans
cette ville à leur retour de Naples.
L'Archevêque de Mantoue , écrit-on de Milan ,
a publié un Mandement au fujet des réfolutions de
P'Empereur , concernant les Ordres Religieux . Le
St-Siége , dit-on , n'a pas été fatisfait de ce Mandément
, & a interdit toute communication entre l'E-
€ 4
( 104 )
tat Eccléfiaftique & cet Evêque & les Eglifes qui
font fous fa direction. Si cela eft vrai , on croit que
la Cour de Rome va être bien plus alarmée de la
publication de l'Edit arrivé depuis quelques jours
de Vienne , & qui fupprime tous les Ordres Religieux
des deux fexes , qui ne fe livrent qu'à la vie
contemplative . On croit que la fuppreffion tombera
aufli fur les Religieufes qui ne font point chargées de
l'éducation de la jeunefle ou du foin des malades .
Tous les Religieux & Religienfes fupprimés auront
des penfions , mais ils n'en jouiront qu'autant qu'ils
ne fortiront pas de la domination Autrichienne «.
ESPAGNE.
De MADRID , le 26 Janvier.
IL paroît que notre armée navale continue
fa croifière , & rien n'a indiqué juſqu'ici
qu'on lui ait envoyé des ordres pour
la faire rentrer , comme le retour de M.
de Guichen à Breft l'avoit d'abord fait fuppofer.
Le convoi de l'Amérique a eu le
meilleur tems. Le vent qui lui étoit le plus
favorable fe foutenoit encore le 12 ; auffi
nous fommes fans inquiétude de ce côté.
Les avis qu'on a ici de Mahon ne vont
que jufqu'au 11. Le fort la Reine à cette
époque étoit dans le plus trifte état , &
celui de Marlborough étoit ruiné en partie :
le feu de l'ennemi qui d'abord avoit été
très vif , n'avoit pu foutenir le nôtre , &
le Lord Murray a dû perdre beaucoup de
monde , parce que fa garnifon curieuſe de
favoir ce que fignifioient nos falves de
( 105 ).
moufqueterie dans la matinée du 6 , fe
trouva prife au dépourvu & expofée au
feu de toutes nos batteries . La frégate le
Rofaire qui a été forcée de venir fe réfugier
le 14 à Alicante , à caufe du mauvais
tems , nous a apporté ces détails ; & d'après
le fentiment des Officiers qui ont vu
l'effet de cette première canonnade , qui font
inftruits des nouvelles attaques qu'on doit
former , & des mines qu'on fera jouer , nous
pouvons efpérer que le fort St Philippe fera
réduit avant la fin du mois de Mars.
>
Quoique les travaux ne foient pas pouffés
avec autant de vigueur devant Gibraltar
nous ne croyons pas pour cela que cette
fortereffe puiffe tenir toute l'année ; elle
manque de beaucoup d'objets de première
néceffité ; le fcorbut commence à exercer
fes ravages fur la garnifon ; deux déferteurs
Hanovriens en ont apporté eux- mêmes les
triftes preuves. Il faut donc de toute néceffité
que cette garnifon foit rafraîchie ;
mais la marine Angloife eft trop occupée
ailleurs , & fera , cette année , trop foible
en Europe pour tenter , comme par le paffé ,
de ravitailler Gibraltar. On peut donc préfumer
que ce boulevard tombera comme
l'autre. Nous avons qu'en Angleterre &
même ailleurs , il y a bien des perfonnes
perfuadées que Gibraltar peut être affez approvifionné
par des bâtimens particuliers ,
fans qu'il ait befoin des fecours extraordinairés
des grands convois. C'est une erreur
es
( 106 )
qu'il eft facile de détruire. Gibraltar rafraîchi
par des bâtimens de la côte de
Barbarie , par ceux venus de Mahon , de
Lisbonne , & c. ayant reçu de cette manière
52 navires dans moins d'une année ,
eut befoin cependant des fecours & des rafraîchiffemens
conduits par Rodney & par
Darby; comment pourroit-il donc fubfifter
aujourd'hui que les Anglois fe font totalement
aliénés l'Empereur de Maroc , & qu'ils
ne peuvent plus tirer de fes ports aucune
efpèce d'approvifionnement , aujourd'hui
que Mahon eft occupé , que la Méditerranée
d'où partoient tous ces petits fecours ,
fera jufqu'à l'hiver couverte de nos frégates
, & que la longueur des jours , des vents
modérés , & une mer prefque toujours calme
, permettent à nos croifeurs de fermer
l'entrée du détroit ? D'un autre côté nous
fommes fûrs que depuis le départ de Darby
10 navires feulement , dont 7 approviſionneurs
fe font gliffés dans la baie , à la faveur
des longues nuits d'hiver & des tempêtes
; qu'on juge fi de pareils fecours peuvent
rafraîchir la Place jufqu'au mois de
Décembre prochain.
r Le Roi vient d'accorder au Patriarche
des Indes une penfion de 28,000 ducats
( environ 80,000 liv . ) prife fur différens
Evêchés , pour le mettre en état de foutenir
dignement la repréfentation qu'exige l'éminence
de fa place.
( 107 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , les Février.
Nous n'avons point de nouvelles de
l'Amérique feptentrionale. La Gazette de
la Cour n'a publié qu'une dépêche du Colonel
Stewart , contenant les détails de l'action
qui eut lieu le 9 Septembre à Eatow-
Spring. Il y a long-tems que les relations
du Congrès ont paru & qu'elles nous ont
appris que le Colonel a été battu ; il nous
dit aujourd'hui qu'il eft vainqueur ; les ennemis
ont laiffé , dit - il , 200 hommes
fur le champ de bataille , & ont eu plus
de 800 bleffés ; mais ils n'en ont abandonné
aucun , ils les ont tous emmenés , & on n'en
dit pas moins qu'ils fe font retirés avec une
précipitation qu'on ne concilie guère avec
un foin qui devoit nuire à la rapidité de leur
fuire ; car enfin 800 bleflés à emporter devoient
étrangement embarrafler les fuyards.
C'eft ainfi que nous triomphons.
Les nouvelles que nos derniers papiers
ont donné de l'Amérique feptentrionale ,
ne font point officielles ; c'eft dans la Gazette
de New-Yorck que la plupart ont été
puifées ; c'eft d'après elle que l'on dit que
les Généraux Leflie & Gould ont mis Charles
Town en état de réfilter à toutes les
attaques des Américains , que le Général
Gréen s'eft éloigné de cette ville pour raffembler
à 200 milles les troupes dont il
e 6
( 108 )
aura befoin la campagne prochaine . Les
Gazettes Américaines nous apprennent à
leur tour que pendant qu'une partie de
l'armée continentale qui a fervi en Virginie ,
a repris le chemin de New-Yorck , les
troupes de Penfylvanie & des autres Etats
plus méridionaux , au nombre de 4000
hommes , fous les ordres des Généraux
Wayne, Muhlembourg & Gift ont marché
d'Yorck-Town pour joindre le Général
Gréen dans la Caroline méridionale.
-
&
Le Général Washington , ajoutent ces feuilles ,
eft arrivé à Philadelphie le 26 Novembre avec fon.
époufe. On a fonné les cloches à cette occafion ,
les habitans de tout rang ont témoigné , par des
réjouiffances publiques , la part qu'ils prennent à la
gloire de nos armes. - Ce fut le 20 du même mois
que le Lord Cornwallis débarquà à New-Yorck ; il
avoit fait le trajet avec fa fuite & un nombre des
Officiers de fon armée , prifonniere de guerre , à
bord du bâtiment de cartel le Cochran. Un autre
bâtiment de cartel à bord duquel le trouvent 30 à
40 Officiers Britanniques relâchés fur leur parole ,
avec quelques autres paffagers , n'a pas été fi heureux.
Le navite ayant chaviré par un gros coup de
vent , tous ceux qui y étoient embarqués ont péri ;
la mer jetta le 18 Novembre , le bâtiment même,
la cale en haut , ainfi que plufieurs cadavres , fur la
côte près du Cap May. Le 19 Novembre , on a
arrêté à Philadelphie deux foldats Anglois . Voici
comme on facente l'objet de leur miſſion . Le Géné
al Arnold avoit rencontré par hafard dans les
rues de New-Yorck une perfonne qui avoit été cidevant
employée en qualité de Commis dans les
Bureaux de M. Thompson , Secrétaire du Congrès ,
& qui avoit été prife fur mer & conduite à New(
109 )
Yorck. L'honnête Bénédict fuppofant tous fes compatriotes
remplis d'honneur à un degré auffi éminent
que lui-même , lui propofa le retourner à Philadelphie
, d'y enlever dans les Bureaux où il avoit
été employé , les journaux fecrets du Congrès , &
de les lui apporter à New-Yorck , avec promeffe
d'une récompenfe confidérable. L'ancien Commis
feignit de le prêter à la propofition , & partit avec
deux foldats qu'on lui donna pour l'aider. Il n'eut
rien de plus preffé , à fon arrivée , que d'aller
découvrir le complot dont on avoit voulu le
rendre l'inftrument . Les deux foldats ont été arrêtés
; une Cour d'Enquêtes a décidé qu'ils devoient
être traités comme efpions , & les a fait caufer ;
ils ont découvert une centaine d'habitans mal
affectionnés des Jerfeys , dont les maiſons fervent
d'afyle à cette bande d'affaffins & de voleurs qui ,
fous le nom d'Anglois & de Torys , viennent fréquemment
de New- Yorck répandre la dévaſtation & le
carnage dans les Etats voifins «.
>
Nous n'avons aucune nouvelle des Ifles ;
une de nos feuilles miniftérielles dit que le
Gouvernement attend , par les premières qui
arriveront , l'affurance de la perte de Démérary
& d'Effequibo , à caufe de la foibleffe
de leurs garnifons & du peu de probalité
qu'il y a que ces deux établiſſemens
puiffent faire quelque refiftance.
» St-Euftache , difent nos papiers , eft fitué fi près
de St- Christophe , que les frégates Françoifes qui
croifent à cette ftation , doivent confidérablement
molefter notre commerce dans cet établiſſement , fi
cette Ifle n'eft pas bientôt repriſe . On prétend que
l'Amiral Rodney eft chargé d'ordres précis pour
en faire la tentative & comme il aura pendant
quelque tems la fupériorité navale dans ces mers ,
le Gouvernement n'eft pas fans efpoir qu'il en faſſe
>
( 110 )
une feconde fois la conquête. On ne lui difputeroit
fans doute pas l'honneur de cette feconde. Mais
elle eft difficile ; l'Ifle eft mieux défendue , & il y a
apparence qu'on ne furprendra pas les François ,
comme ils ont furpris le Lieutenant - Colonel Cockburn.
Au refte , cette fupériorité que nous prêtons
à l'Amiral Rodney ; pour un tems , eft - elle bien
réelle . Nous comptons toujours 20 vaiffeaux à l'Amiral
Hood ; on lui en fournit quelques autres tirés
de différentes ftations , & on porte à 14 ceux de
l'Amiral Rodney , qui eft parti avec 12 , & qu'on
dit avoir été rejoint par deux autres. Tout cela eft
refpectable fans doute ; mais où eft cet Amiral ?
Les mauvais tems , les tempêtes qui ont régné depuis
fon départ , lui ont - ils laiffé continuer la route.
La Surprife l'a rencontré le 19 du mois dernier
par les 46 degrés de latitude & les 11 de longitude ;
à cette hauteur , qu'il faut compter du méridien de
Londres , il n'étoit pas éloigné d'Oueffant ; les tempêtes
qui ont fuccédé , ont pu le porter vers les
côtes de France , & l'avoir très-maltraité. On parle
de plufieurs vaiffeaux de ligne fort endommagés dans
ces environs. Les François n'en ont point en mer ;
& nous n'en avons pas d'autres que l'efcadre de
Rodney ; c'est donc pour lui feul que nous avons à
craindre ; ce qui nous raflure un peu , c'eſt qu'on
n'apprend point encore qu'il ait paru dans nos ports ;
mais s'il a effuyé des avaries confidérables , elles
ont dû , avec le mauvais tems , retarder fa marche ;
on n'a point de les nouvelles ; celles qu'on dit en avoir
reçu du 22 Janvier , n'ont point été publiées , &
c'eft le 25 fur - tout que la mer a été le plus orageafe
«.
Le Parlement nous offre aujourd'hui des
débats intéreffans ; le 23 la Chambre des
Communes s'affembla pour ne rien faire ,
& fe fépara prefque auffi- tôt , parce qu'il
(1 )
n'y avoit que 66 Membres & qu'il en faut
cent en vertu du bill de Grenville , pour
choifir un Comité chargé de juger une
Election contéftée. Le 21 on n'avoit fait que
l'appel , & il s'étoit trouvé 443 Membres
préfens , 11 en pays étrangers pour le fervice
public , 9 pour leurs affaires particulières
, 39 excufés pour indifpofition , & $4
abfens fans qu'ils en euffent donné de raifons
; ce qui fait en tout avec 2 places vacantes
558 Membres.
J
Le 24 , après qu'on eut choisi le Comité qui
doit juger l'élection de Cricklade , M. Fox prononça
un difcours de la plus grande énergie pour prouver
la néceffité de faire une enquête fur la conduite du
Lord Sandwich. Il avoua qu'il avoit dit plus d'une
fois que les enquêtes fur la conduite d'un Miniftre
ne conduifoient fouvent à rien , & qu'on ne devroit
l'interpeller que quand defcendu de fa place , il feroit
rentré dans la claffe générale des fujets . Quand
un Miniftre , ajouta - t - il , compromet l'honneur de
la Nation , en épuife les reffources , & hafarde jufqu'à
fon existence politique , il faudroit d'abord s'adreffer
au Roi , lui demander l'éloignement de ce Serviteur ,
& donner enfuite au Parlement les documens néceffaires
pour fixer fon jugement. D'après ces principes ,
je ne balancerois pas un inftant à propofer une humble
adreffe à S. M , pour la fupplier de renvoyer le premier
Lordde l'Amirauté. Mais une longue expérience
n'a que trop prouvé que quand on propofe à la
Chambre la retraite d'un homme en place , une majorité
accablante fe récrie contre l'innovation , 8
foutient avec un entêtement aveugle que cette motion
inculpe l'homme , & le condamne fans l'avoir
entendu. Il feroit inutile de chercher à convaincre
cette majorité; c'eft le Chef du premier département
( 112 ) }
de l'Adminiſtration qu'il faut attaquer dans fes re
tranchemens au milieu de fes créatures & fous l'égide
même de la Majesté . Je divife mon enquête lous
deux chefs principaux. 1 ° . Il faudroit conftater
quelles forces navales l'Angleterre peut opposer à
celles que tous les ennemis peuvent réunir contre
elle. 2. Quels moyens il faudroit employer pour
que toutes les forces navales de la Grande - Bretagne
fuffent en activité. La première partie de mon
enquête demanderoit trop de tems pour être difcutée ;
je me bornerai à la feconde ; mais avant d'en donner
le plan , je crois devoir rappeller à la Chambre les
faits fur lesquels elle doit établir fes motions.
Confidérons d'abord à quelle époque une guerre
prochaine avec la France dut paroître au moins
probable à nos Miniftres , les metures qu'ils prirent
en conféquence pour foutenir cette feconde guerre ,
ayant déja fur les bras celle de l'Amérique. Ce fut
alors que le premier Lord de l'Amirauté prononça
lui-même fa propre fentence , en déclarant folemnellement,
» qu'un premier Lord de l'Amirauté qui
ne tiendroit pas prête pour le fervice une flotte
égale à celle de la Maifon de Bourbon , mériteroit
» de perdre fa tête «. D'après une déclaration fi
hardie , fi pofitive , la Nation fe crut en sûreté ; &
apprenant que l'on avoit offert le commandement
d'une efcadre à l'Amiral Keppel , en conclut que ce
we pouvoit être que contre nos ennemis naturels ,
parce qu'on avoit qu'il n'auroit point accepté de
fervice contre les Américains . En effet , il s'agiffoit
de la France ; l'Amiral accepta le commandement.
On lui affura dans l'enceinte de ces murs , en préfence
des Membres qui compofoient cette Chambre
en 1776 , que 26 vaiffeaux de ligne prêts à mettre
en mer l'attendoient à Porfmouth ! On peut fe
rappeller combien de fois l'Amiral a déclaré depuis
dans cette même Chambre , qu'en arrivant à Porfmouth
, au lieu de 26 vailleaux de ligne prêts , il
>>
( 113 )

n'en trouva que fix ! Et il effuya tant de retards de
toute efpece , qu'il eut la douleur de voir s'écouler
dans l'inaction la plus belle partie de la campagne.
Pendant qu'on perdoit ainfi le plus précieux , &
même long-temps avant , on ne ceffoit de répéter
aux Miniftres , que la France armoit avec une célérité
& une application incroyables : elle avoit de 15
à 20 vaiffeaux prêts , tandis que nous n'en avions
que 6 ! Nous perdîmes ainfi , par la négligence da
Lord de l'Amirauté , la premiere & la plus décifive
occafion qui fe préfentoit d'étouffer , pour ainfi
dire au berceau , la marine renaiffante de la France.
Une autre bévue qui caractériſe la conduite de cette
campagne , eft l'imprudence qu'on avoit eue d'envoyer
en Amérique prefque tout ce que nous avions
de frégates ; de forte que nos vaiffeaux à deux ponts,
& même plufieurs d'une force confidérable , étoient
employés à croiſer pour donner chaffe à des navires
Américains , fervice qui auroit été pour le moins
auffi bien rempli par des frégates , & même par des
vaiffeaux particuliers : de cette faute très -grave , il
réfulta que lorsqu'il fut queſtion de former une
efcadre pour l'Amiral Keppel , il fallut parcourir
toutes fortes de hauteurs & de parages pour rappeller
nos vaiffeaux à deux ponts , qui , ayant plus ou
moins fouffert dans leur croifiere , prirent plus ou
moins de temps à être réparés pour les mettre en
état de s'incorporet dans l'efcadre . Que dire de cette
habitude conftante , de ce fyftême ignorant & impolitique
de ne jamais prévenir l'ennemi ? D'arriver
toujours toujours trop tard & d'affecter de le fuivre
fans jamais tenter de l'empêcher de prendre de
l'avance , en l'attaquant ou le bloquant dans fes
ports . Il en a été de même à l'égard de la jonction
des efcadres Françoife & Efpagnole au commencement
de chaque campagne , & de leur féparation
après la campagne finie , pas une tentative faite
pour attaquer séparément l'une ou l'autre. - En
( 184 )
1778 , la Providence parut fe plaire à réparer une
faute groffiere de l'Adminiftration : il s'agufoit de
gagner de viteffe les François aux Indes Occiden-,
tales , & de leur difputer la fupériorité du nombre.
On fait partir Sir George Rodney avec une forte
elcadre ; mais on ne l'envoie pas directement aux
Indes Occidentales , c'eſt a Gibraltar , La Providence,
il est vrai , prit , à quelques égards , fur elle cente
mefure , & fit tomber dans notre eſcadre celle de
Don Langara , dont nous prîmes ou coulâmes bas
neuf vailleaux : mais en cette occafion ne remercions
que la Providence ; c'eſt la feule alliée qui nous
refte. Quels fuccès ont eu les deux campagnes fuivantesquels
fruits a recueilli la Nation des femmes
immenfes qu'elle a prodiguées , dans l'espoir d'abord
de foutenir , enfuite de réparer l'honneur de fon
pavillon ? Les Amiraux , dégoûtés fucceffivement
d'un fervice ingrat dans lequel ils voyoient leur
honneur compromis faute d'être foutenus , procla
ment dans leur retraite , mieux que je ne pourrois
le faire , les grandes vues , les hauts faits du premier
Lord de l'Amirauté : revers fur revers , fuite fur
fuite , les clameurs d'un peuple entier , rien ne
le rebute , femblable à ces conquérans célèbres dans
F'hiftoire , qui puifoient , dit-on , des forces & des
reffources dans leurs défaites & dans leurs pertes ,
il ne trouve pas que l'Angleterre ait affez de trois
ennemis , il en provoque un quatrieme. Il provoqueroit
tout le monde entier ; & en parlant de la
marine combinée de toutes les puiflances de la terre ,
il diroit qu'un premier Lord de l'Amirauté qui ne
pourroit pas faire face à cette ligue , mérite de perdre
fa tête , avec autant de confiance qu'il l'a
dit lorsqu'il ne s'agiffoit que de la Maifon de
Bourbon. Et en effet , que rifque-t-il à hafarder
de pareilles affertions de fe rétracter. Eft - il
à cela près. De concert avec les collègues , il
déclare la guerre à la Hollande ! On nous informe
( 115 )
---
de cette réfolution , & on a le courage de nous
dire , fans éclater de rire , qu'il vaut mieux avoir
les Hollandois pour ennemis déclarés que comme
prétendus amis ! Enfin s'ouvre la campagne de
1781 , & à cerre époque nous n'avions pas débauché
un pauvre petit allié , & nous avions porté jufqu'à
quatre le nombre des Puiffances armées contre neus.
Lorfqu'il n'avoit été queftion que d'infulter les
Hollandois , on avoit détaché le Commodore Fielding
ave plufieurs vaiffeaux de force pour intercepter
un convoi protégé par un feul vaiffeau de
ligne Hollandois. Après la déclaration de guerre ,
lorfqu'il fallut attaquer une efcadre Hollandoife
d'une certaine force , on eut foin d'en envoyer une
de force inférieure : ici la Providence nous affifta
encore ; ce fut elle qui , prenant le gouvernail du
Berwick , le conduifit à Dogger's Bank pour fou
tenir l'Amiral Parker , & pour qui ce fecours imprévu
fut fi infuffifant encore , que , malgré fa
bravoure , fecondée de celle de ſes Officiers & de
fes équipages , l'affaire finit d'une manière peu honorable
pour nous . Pendant ce tems , l'Amiral
Darby , envoyé en croiſière dans l'eſpoir qu'il n'a ra
pas la mauvaife fortune de rencontrer l'ennemi ,
rentre précipitamment , & en donne pour rafon
que les flottes combinées tiennent la mer : il demande
de nouvelles inftructions . L'Amirauté répond
qu'on l'a mal informé ; que les flottes combinées
ne font point en mer. Première mortification donnée
gratuitement à l'Officier qu'elle a choifi . Le corps
du Commerce de Briſtol alarmé , fait demander à
l'Amirauté fi ce bruit eſt fondé ou non . Elle donne
un démenti formel à l'Amiral Darby ; en forte que ,
fur la foi de l'Amirauté , le Commerce alloit expédier
fes vaiffeaux & les jetter au milieu de la flotte
combinée , fi une lette du Lord Shuldham ne fût
arrivée à tems pour détourner ce malheur. Ce qui
eft extrêmement remarquable , & qui prouve l'har-
--
( 116 )
monie , la bonne intelligence qui règnent dans les
divers départemens de l'Adminiftration , c'eſt que
tandis que le premier Lord de l'Amirauté donnoit
ces faux avis à la ville de Briſtol , Lord Stormont
faifoit informer le Commerce d'Irlande que les
flottes combinées fe portoient far les côtes de ce
Royaume ! Portons les yeux fur les Indes Occidentales
; je vois Sir George Rodney écrivant coup
fur coup , ne fe laflant jamais d'écrire qu'il va
rendre bon compte des flottes ennemies ! Que réfulte-
t-il de ces promeffes faftueules ? Quelques
coups de canon tirés entre quelques parties des
efcadres refpectives , des fimulacres de combats
qui font toujours fuivis de la perte de quelquesunes
de nos Ifles ! J'appelle de pareils combats de
belles & bonnes défaites. L'occafion de réparer, à
peu près nos difgraces nous étoit encore offerte par
cette même Providence , conftante à nous affifter :
les François équipoient une efcadre deftinée en partie
à renforcer aux Antilles leur flotte , deja maitreffe
de ces mers : le public ne fut pas d'abord fa
force ; mais le Lord de l'Amirauté ne devoit pas
l'ignorer : s'il n'étoit pas informé , il eft répréhenfible
, car il eft payé pour payer les informations :
s'il l'étoit , il eft inexcufable d'avoir détaché contre
cette efcadre des forces ridiculement inférieures ,
tandis qu'il en avoit de très -fupérieures à fa difpo
fition : quoique peu verfé dans les affaires navales ,
je ferai fur cet objet deux queftions au nom de la
Nation , indignée de ce dernier affront fait au pavillon
Britannique. -1°. Puifque , pour la première
feis , dans le cours de cette guerre , l'Ange tutelaire
de cet Empire avoit fuggéré au Gouvernement l'idée
de bloquer l'efcadre Françoiſe dans le port de Breft ,
ou de l'attaquer au moment qu'elle fortiroit ; pourquoi
ne détacher contre elle que douze vaiſſeaux ,
quand même elle n'auroit été forte que de quatorze ?
pourquoi rendre incertaine l'iffue d'une attaque dont
( 117 )
le fuccès étoit d'une importance équivalente au miracle
qui fauveroit aujourd'hui l'Empire ? Indépen
damment de plufieurs autres vaiffeaux que l'on pou
voit tirer des Dunes & d'ailleurs , pourquoi ne pas
employer , dans une occafion fi décifive , ceux qui
compofoient l'efcadre de l'Amiral Rodney ? 2 ° . Pourquoi
les inftructions de l'Amiral Kempenfeld le met,
toient- elles dans le cas de revenir avec fes 15 prifes ,
tandis qu'il en pouvoit faire 60 , tandis que les deux
vaiffeaux qu'il a laiffés pour harceler le convoi ennemi
, ont rendu feuls des fervices fignalés ? Si toute
l'efcadre eût été employée à harceler ce convoi ,
n'eût- elle pas probablement fait fix prifes pour une
que pouvoient faire les deux vaiffeaux qui en étoient
détachés ? A cela , on me répondra que la Providence
s'eft encore chargée de l'affaire , & que les
vents foumis à fes ordres ont difperfé le convoi
que nous n'avons pas eu le bons fens de poursuivre
jufqu'à ce qu'il fut complètement pris ou détruit :
mon opinion eft , que fi l'Amiral Rodney étoit
deftiné à nous rendre quelque fervice cette année ,
c'étoit à Breft : l'occafion manquée rien de fi incertain
que le bon compte qu'il nous rendra , du fond des
Indes Occidentales , des efcadres Françoifes ou
Espagnoles. La fimple énumération des bévues de
toute eſpèce faites dans le cours de cette guerre ,
& particulièrement de cette dernière campagne
fuffit pour prouver la néceffité indifpenfable de
l'enquête que je propofe & que je borne pour le
préfent à l'année 1781 « .
و
On remarqua que le Capitaine Jean
Luttrell , frère de M. Temple Luttrell ,
qui dans le dernier Parlement fut le plus
conftant adverfaire du Lord Sandwich , fut
le feul qui s'oppoſa à la motion de M. Fox ;
les Lords Mulgrave & North y donnèrent
les mains , & la motion paffa ; mais la feconde
que fit M. Fox pour la remife de
( 118 )
7
plufieurs papiers néceffaires à cette enquête ,
fouffrit des difficultés , & on fe borna à
demander la fubftance de ces papiers ; il en
fut queftion dans la féance du 28.
Lorique j'ai lu , dit le Lod Mulgrave , que M.
Fox étoit malade & abfent , j'ai été très - fâché dêtie
obligé d'agiter quelqu'objet relatif à cette affaire ,
mais il m'a envoyé une note écrite de fes intentions .
En conféquence , hier matin , j'ai jetté les yeux fur
les papiers dont il doit être queftion Jeudi & Vendredi
, & je les ai trouvés fi volumineux , que j'ai
jugé qu'il ne me feroit pas poffible de me préparer à
parler Jeudi prochain , jour nommé pour l'enquête .
Ainfi , je demande que l'ordre du jour tout changé , &
que l'enquête foit remife au Jeudi de l'autre femaine.
-
"
la
- M. T. Townend dit que l'abfcence de M. Fox
n'étoit pas une raifon qui dût empêcher le Lord
North de faire fa propofition ; que les papiers n'étoient
pas d une nature affez compliquée ou allez épineuſe
pour qu'il fût difficile de les mettre fur le bureau.
L'Orateur l'interrompit , en difant que la Chambie
n'étoit point dans l'ufage d'entâmer aucun débat avant
qu'il fût précédé par une question . M. Townshend
repliqua qu'il avoit entendu dire que l'ancien ufage
de la Chambre avoit été de difcuter & que
queftion avoit été tirée du débat , & non pas le débat
de la queftion ; qu'au furplus il ne croyoit pas qu'il
y eût dans la Chambre aucun Membre affez ancien
pour fe reffouvenir de cet ufage, Le Colonel Barré
dit que les papiers en queftion n'étoient pas auffi volumineux
qu'on le prétendoit , & qu'il feroit aifé de
les copier en trois jours fur les regiftres de l'Amirauté
, qu'on les connoiffoit tous , & qu'il y en avoit
déja beaucoup de publics ; qu'il étoit bien étonné que
l'objection n'eût pas eu leu , dès qu'on fit d'abord la
motion , mais qu'il préfumoir que le premier Lord
de l'Amirauté avoit befoin de prendre du tems pour
préparer les moyens de défenſe. M. Bamber
---
-
( 119 )
Galcoyne parla contre la poffibilité de préparer les
papiers dans le tems propofé. Il accula l'Oppoſition
de ne raifonner que d'après des mots & non d'après
des faits , & lui reprocha que tout ce qu'elle difoit
fur-tout dans la Chambre des Commuries , n'étoit
que du vent. M. Birke fit une vive ortie contre
M. Gafcoyne , fur ce qu'il avoit avancé que la Cham
bre étoit plus pleine de vent qu'aucun lieu du
Royaume , & après avoir comparé l'Orateur & la
Chambre à la caverne qui , fuivant la fable , fervoit
de prifon aux vents , il dit à l'Orateur que q land
même on pourroit lui appliquer Eolus & claufo
ventorum carcere regnet , malheureufement on ne
pourroit dire de fon pays non illi imperium pelagi
favumque tridentem . Je demande , ajouta M. Burke ,
fi mes expreffions ne font que du vent , torique je
déclare que l'influence de la couronne eft augmentée
& va toujours en augmentant , tandis qu'il faudroit
la diminuer. Le noble Lord qui a fait la motion , a
imaginé qu'il parloit à des gens inftruits & auxquels
il feroit difficile d'en impofer , & il a cra qu'il y
avoit affez de tems pour préparer les papiers . Le
Lord North a paru étonné que l'enquête n'ait pas été
reculée plus loin , & ne foit pas devenue plus générale,
car prévoyant que la longueur de certe affaire en
arrêteroit le cours , il defiroit fans doute que la
Chambre fe rebutât d'une infinité d'enquêtes fur de
vieux mâts , de vieilles vergues , de vieux bouts de
cable &c. Il lui paroît important de différer cette enquête
; les Miniftres la craignent , & il leur faut du
tems pour les mettre à l'abri de la févérité des Juges.
Le Colonel Barré s'oppofa à là motion de fe
former en Comité de fubfide pour l'artillerie , qui
forme un objet de 1,600,000 liv . pour l'article des
munitions , fomme exorbitante & jufqu'alors fans
exemple dans les anuales Britanniques . Selon lui ,
une affaire de cette importance , & qui réclamoit
toute l'attention de la Chambre , ne devoit & ne
pouvoit être traitée à la fin d'une féance, Le Lord
( 120 )
North is fifta fur la néceffité de voter pour ce fervice
Cet objet , dit-il , auroit dû être terminé avant les
vacances , & il ne peut être différé plus long-tems
fans nuire au fervice. Il eft certain que la fomme eft
confi sérable , elle n'eft cependant pas à proportion plus
forte que les années précédentes . Elle s'eft accrue avec
les revenus de 1 Etat , & il étoit impoffible qu'elle ne
fût pas énorme cette année. Il ajouta que Mercredi ,
le prochain jour du fubfide , étoit une fête par acte
du Parlement , & que le Vendredi il y avoit ferutin.
-
M. Burke parla avec fon énergie ordinaire .
L'état des eftimations , dit - il , eft abfolument
fcandaleux ; c'eft une de ces chofes qu'en Mathématique
on appelle incommenfurable ; il eft impoffible
de le réduire à aucune mefure commune , mais on
peut en juger par proportion. Ainfi , comme la dépenfe
à 600,000 liv. pour une année , à 800,000
pour une autre année , à 900,000 pour la fuivante ,
puis à 1,100,000 , & enfin à 1,600,000 pour la préfente
année , cette dernière fomme eft modérée à
proportion «. Ce Député , en faisant une cenfure
févère des eſtimations , en cita un article d'un prix
exorbitant. On n'y compte pas moins de 340 , ccò l,
de falpêtre acheté de la Compagnie des Indes , en
fus des soo,oco que cette Compagnie , en vertu de
fa Charte , eft obligée de donner tous les ans au
Gouvernement. » Un tel article , pourſuivit-il , ne
mérite-t- il pas d'être examiné ? Qu'a- t - on fait de tout
ce falpêtre ? De la poudre , apparemment. Le Lord
North a parlé d'une fête établie par un acte du Parlement.
Il y en a une autre , la conjuration des poudres
. Peut - être le Miniftre a-t-il acheté tout ce ſalpêtre
pour célébrer la fête de la conjuration des poudres ,
& renverfer à la fois le pays & la conſtitution «.
Le Lord North dit qu'il ne s'oppoferoit point à ce
qu'on remît cette affaire , fi la Chambre déclaroit
d'une manière pofitive qu'elle feroit traitée Vendredi
premier Février.
Le
( 121 )
--
Le premier Février , la Chambre s'étant affemblée
en Comité de toute la Chambre pour traiter l'affaire
des états de l'Artillerie , M. Kendrick , un des princi
paux Commis de ce Bureau , commença par l'article
du falpêtre qui , felon lui , ne montoit pas à moins
de 339,000 liv. ft. Le falpêtre , dit -il , a été acheté de
la Compagnie des Indes , qui , par fa Charte , eſt
obligée d'en fournir au Gouvernement foo tonnes
par an au prix fuivant , favoir 45 1. la tonne pendant
la paix , & 53 1. pendant la guerre. Les befoins du
Bureau de l'Artillerie ont été tels qu'il a été obligé
d'anticiper le montant annuel , en prenant tout- à - lafois
la quantité de falpêtre néceffaire pour 6 ans ,
c'est -à-dire 500 tonnes pour chaque année , depuis
1781 jufqu'à 1787. Les 3 premières années font fur
le pied du prix convenu avec la Compagnie pour un
tems de guerre , & les trois dernières années feront
fur le pied du marchand. M. Huffey blâma le
Bureau de l'Artillerie d'avoir acheté du falpêtre pour
6 ans , & dit que cette manoeuvre , femblable à la
plupart de celles de l'Adminiftration , répandoit de
l'obfcurité & de la confufion dans tous les articles de
dépenfe publique , de forte que perfonne ne pouvoit
les entendre ni les arranger ; que fi le falpêtre avoit
été acheté comme à l'ordinaire , le public auroit fu
chaque année à combien cette dépenfe fe montoit ,
& la Compagnie des Indes , ainfi qu'une grande
partie de la Nation , auroit économifé la fomme
confidérable que coûte l'intérêt de l'argent , d'autant
plus que l'intérêt même de l'année 1779 eſt
encore dû à la Compagnie.
s'éleva pour juftifier la conduite du Bureau de
l'Artillerie , & parla ainů : Quoique je ne fois
point membre de ce Bureau , & que je ne me
fatte pas d'être auffi inftruit de ce qui s'y paſſe
que ceux qui font attachés à ce département , je
demande la permiffion à la Chambre de lui dire
ce que je penfe fur cette affaire. La Compagnie des
16 Février 178.2.
Le Lord North
f
( 122 )
-
Indes étant obligée de fournir annuellement , à un
prix convenu , une certaine quantité de falpêtre au
Gouvernement , le Bureau de l'Artillerie , à qui il
en falloit beaucoup , en a acheté d'elle pour fix an◄
nées d'avance & au- delà , c'eſt- à-dire , 3100 tonnes
fur le pied de 300 tonnes par an. Je fuis obligé de
dire que relativement à ce marché , la Compagnie
a manifefté beaucoup de zèle & d'attention pour le
profit de la nation ; car , comme fa Chartre devoit
expirer en 1783 , elle n'a ftipulé que juſqu'à ce tems
le prix de la tonne de falpêtre , à 53 livres , & elle
a promis de la donner après cette époque au prix le
plus bas qu'elle pourroit. Je ne vois rien que de trèsfage
& de très- jufte de la part de la Compagnie des
Indes & du Bureau de l'Artillerie , dans un tems de
guerre auffi étendue , & dans une circonftance où
l'on avoit befoin de s'affurer la fourniture d'un article
auffi néceffaire que le falpêtre. Le Colonel
Barré dit que toute cette affaire lui paroifloit tout-àfait
étrange & embrouillée. Je demande , pourfuivit-
il , au Lord North , à toute la Chambre , quelle
eft la quantité de falpêtre employée en 1776. En at-
on employé 500 tonnes ? Non. La même quantité
a-t-elle été ftipulée en 1777 , en 1778 , en 1779 ?
Non. La quantité de chacune de ces années n'a
monté qu'a 200 tonnes , & ce n'eft qu'en 1780 que
le Bureau de l'Artillerie a ftipulé pour 500 tonnes.
Quelle est la raison de ce procédé ? Je n'en vois
point d'autre que de cacher certains marchés que le
Bureau de l'Artillerie connoît très- bien ; en un mot,
de voler & de tromper le public . Depuis long-tems
l'on fe plaint que la poudre à canon faite avec ce
falpêtre , eft fans effet. L'Amiral Barrington l'a
prouvé , & il a prétendu avec raifon que les boulets
ne portoient pas jufqu'à l'ennemi , tandis que ceux
de l'ennemi alloient au-delà de fes vaiffeaux . Enfin
on a voulu faire des marchés avec certaines créatures
du Gouvernement , l'argent de la Nation a été dé(
123 )
penfé follement ; & , felon toute apparence , on
étouffera toute espèce d'enquête publique. - M.
Courtney prit la défenſe du Bureau de l'Artillerie au
fujet de la poudre à canon. Selon lui , cet ar
ticle , quoique d'une bonne qualité dans fon prin
cipe , eft fufceptible d'être détérioré par une infinité
de circonftances qui ne peuvent être à la charge de
ce Bureau. Il ne feroit pas étonnant même que de la
poudre qui n'auroit fouffert aucun dommage , ne
chaffât pas le boulet auffi loin qu'elle le devroit , &
c'est ce qui doit arriver toutes les fois que le Canonnier
n'a pas donné à ſa pièce l'élévation conve
nable. Pour achever de juſtifier le Bureau de l'Artillerie
fur cet objet , il lot un article du Général Elliot
, Gouverneur de Gibraltar. Cette lettre porte
que lorsque l'Amiral Rodney arriva avec les prifes
dans ce port , & fit l'épreuve de la poudre Angloife
& Efpagnole , en jettant des bombes , & que le réfultat
uniforme de ces épreuves fut entièrement à
l'avantage de la poudre des Anglois. - M. Burke
prétendit qu'il ne s'agiffoit point d'examiner les
bons ou mauvais effets de la poudre à canon , mais
de favoir pourquoi on avoit acheté une fi grande
quantité de falpêtre , pourquoi on l'avoit payé fi
cher , & pourquoi il régnoit tant de confufion dans
les eftimations qui étoient produites à la Chambre
à ce fujet. » J'ai , pourfuivit-il , demandé au Lord
North & aux perfonnes qui dirigent le Bureau de
l'Artillerie , pourquoi on n'employoit tous les ans
que deux cents tonnes de falpêtre , tandis qu'on en
portoit cinq cents fur les eftimations. A cela on m'a
répondu que les 300 tonnes d'excédent étoient portées
fur les dépenfes de la marine , & que par conféquent
on ne devoit point en faire mention dans un compte
relatif à un autre département. Mais cette réponſe
n'eft qu'un fubterfuge pour efcroquer l'argent de la
Nation & embrouiller à deffein les comptes qui lui
font rendus. On devroit , au contraire , mettre la
f 2
( 124 )
totalité des articles fous leurs titres refpectifs , afin
que la Chambre pût voir d'un coup - d'oeil , calculer &
juger comment les dépenses ont été faites , quel eft
leur montant , & jufqu'à quel point les articles portent
le caractère de l'exactitude & de la vérité. Mais
on n'a rien fait de tout cela ; les articles ont été
énoncés in globo ; il y en a plufieurs dont je fuis
perfuadé qu'il feroit impoffible de rendre aucun
compte , & ceux qu'on a examinés étoient rédigés
de manière à rendre l'enquête abfolument inutile.
Si les chofes continuent fur ce pied , je ne ferois
point forpris que par la fuite quelqu'autre Parlement
( car Dieu me préferve d'avoir une telle idée , de celui-
ci , ) accordât implicitement tout ce qui lai feroit
préfenté par le premier Lord de la Trésorerie. Je
ne ferois pas plus étonné que quelqu'autre premier
Lord de la Trésorerie , de concert avec ce Parlement
, ne parvînt de proche en proche à confommer
le fyftême de corruption & de vénalité , au point
de fupprimer toate cfpèce d'enquêtes & même de
recherches , & de n'avoir qu'à produire des comptes
pour leur donner toute l'autenticité requise , quelle
que puiffe être leur énormité « . M. Burke fit
enfuite une motion conçue en ces termes : » Souffrir
qu'une fomme de 242,000 liv . due à la Compagnie
des Indes pour 3100 tonnes de falpêtre , s'accroiffe
fans la participation du Parlement , afin qu'il prévienne
cet accroiffement , ou qu'il faffe à tems les
difpofitions convenables pour y pourvoir , eft
une conduite blâmable & qui tend à tromper la
Chambre « Le Lord North répondit , en rapportant
l'affaire telle qu'elle s'eft paffée dans l'origine.
Il a dir que le Bureau de l'Artillerie n'étoit
point fi blamable , puifqu'il avoit préfenté au Parlement
un état de la dette aufi-tôt qu'on lui en avoit
demandé le paiement.
-
Le 4 , la Chambre ayant renvoyé à un Comité
l'affaire du thé de l'Inde , M. Burke fe leva & la
pria d'avoir égard à une pétition dont il étoit char(
125 )
gé de le part d'un Juif nommé Samuel Bohem .
Ce malheureux , demeuroit à Saint-Eustache depuis
1758 , & durant tout cet espace de temps il a toujours
évité de faire le moindre commerce avec les
Ennemis de la Grande-Bretagne , & il n'a ceffé de
mener la conduite la plus honnête & la plus irréprochable.
Cependant , à la prise de cette Ifle par
TAmiral Rodney & le Général Vaughan , on s'est
emparé de toute fa propriété , montant à une fomme
de 4000 ft. , & il a d'ailleurs cluyé des traitemens
qui deshonorent les armes de la Grande-
Bretagne & l'humanité en général . Je me contente
dans ce moment - ci de préfenter à la Chambre la
fubftance de la pétition , le Suppliant le bornant à
lui demander des fecours que la juftice & la compaffion
peuvent inspirer.
Le Secrétaire de la guerre s'éleva contre cette
pétition , parce que l'affaire étoit d'une nature toutà-
fait particulière & que le fait n'étoit point pronvé
allégeant , que fi la Chambre s'en occupoit ,
cela ouvriroit la porte à une munificence que toutes
les bourfes de la Nation ne pourroient pas fou
tenir , attendu qu'il furviendroit une infinité de plain.
tes femblables & non fondées contre nos Généraux
& Amiraux abfens.
Après plufieurs débats , la pétition du Juif fut
mife fur le Bureau , & le Greffier en fit lecture à la
Chambre. Enfuite le Secrétaire de la guerre dit ,
qu'il ne croyoit pas que la Chambre dût prendre
connoiffance de cette pétition , non pas qu'on ne
dût être porté à foulager un homme dans la détreffe
, mais qu'il prioit la Chambre de confidérer
qu'elle n'avoit pas le droit de dépenfer pour des
motifs particuliers d'humanité l'argent de fes Conftituans
, qu'elle n'étoit que dépofitaire de l'argent du
Public , & qu'elle ne devoit en faire ufage que pour
des befoins nationaux & bien conftatés .
Rien ne me fatisfait davantage , répliqua M. Barf
3
( 126 )
ke , que d'entendre parler d'économie dans l'emploi
des fonds publics ; mais je fuis bieu fâché de voir
cette maxime conftitutionelle appliquée fi mal dans
ce moment- ci . En effet , le Secréraire de la guerre
veut- il dire autre chofe , finon que s'il plaît à nos
Généraux ou à nos Amiraux au-dehors de voler ou
d'opprimer quelque particulier , la Chambre n'en
doit pas prendre connoiffance , parce que les exem.
ples fe multiplieroient au point que le Parlement
ne feroit occupé que de ces fortes d'affaires . A
Dieu ne plaife que la Chambre adopte jamais une
pareille maxime ! La fortune peut ternir la gloire
de nos armes mais rien ne doit nous faire oublier
l'honneur & l'humanité. Ces fentimens nous ont
animés toutes les fois que nos Compatriotes audehors
ont éprouvé de grandes calamités , foit par
la famine , foit par les coups de vent ; nous avons
même étendu nos générosités jufques fur les Errangers
, & tout le monde fait , qu'après le tremblement
de terre de Lisbonne , le Parlement fit paffer
aux infortunés habitans de cette Capitale la femme
de cent mille livres fterling. Vous faut-il un exemple
plus récent d'humanité & de générofité ? Je le
tire de chez nos Ennemis, même. M. de Bouillé ,
après avoir repris 1 Ifle de Saint-Euftache , a refpecté
la propriété de les habitans , & a rendu au Gouver
neur Cockburne tout ce qui lui appartenoit fur fa
fimple affirmation .
Plufieurs Membres appuyèrent l'opinion de M.
Burke , & la Chambre nomma un Comité pour
prendre cette affaire en confilération .
La Chambre s'occupa enfuite des deux réfolations
du Comité du premier Février , relativement
aux Etats de l'Artillerie , & on propofa de renvoyer
à un fecond Comité ces deux réfolutions ;
ce qui éleva de vifs débats.
M. Townſend dit que le marché pour le falpêtre
avoit été fait par le Bureau de l'Artillerte avec M.
Towson , Membre du Parlement , & l'un des Di
( 127 )
recteurs de la Compagnie des Indes , & qu'on lui
en avoit donné un prix bien au- deflus de celui que
l'on donnoit à la Compagnie ; que par conféquent
cette raiſon feule fuffifoit pour engager les dépofitaires
de l'argent de la Nation à entendre une feconde
fois les réfolutions du Comité.
Le Lord North parut étonné qu'on voulût reculer
une affaire auffi importante dans un temps où
la Nation avoit fur les bras une guerre aufli étende.
Puis il ajouta : Je ne dirai rien far l'article
du falpêtre ; je me fuis déjà affez expliqué fur ce
chapitre avant le Comité. A l'égard des fortifications
, comme je ne fuis pas militaire , je ne puis
point parler pertinemment du mérite de leur conftruction
; mais je crois , en général , qu'elles ont
été faites à auffi bon compte qu'il eft poffible.
J'obferverai d'ailleurs que la Marine eft le grand
boulevard de la Nation en temps de guerre , &
qu'en élevant des fortifications fur toutes les côtes
où l'on préfume que l'Ennemi peat defcendre , c'eſt
faciliter à nos vaiffeaux les moyens de fe porter
plus librement dans les lieux où l'on croit devoir
les envoyer. Pour revenir à l'article du falpêtre , je
dirai que comme le marché fait entre le Bureau
de Artillerie & M. Townfon , eft ce qui a éprouvé
le plus d'oppofition de la part de certains Membres
de la Chambre , j'opine que cet article , qui ne
monte pas à plus de 49,200 1. ft. , foit extrait des
Erats de l'Artillerie pour une Enquête future , &
j'espère qu'après cela il n'y aura point de rapport
du reste.
Après bien des débats , le renvoi à un fecond
Comité fut rejetté à la pluralité de 122 voix contre
92.
Dans la Chambre haute il fe prépare
auffi des Enquêtes importantes .
Le Duc de Richmond informa la Chambre
qu'il avoit reçu une lettre de M. Longman , l'un
f 4 .
( 128 )
des Loyaliftes , fous la protection des troupes
Britanniques , où il fe plaint dans les termes les
plus forts de la conduite du Lord Rawdon & des
autres Officiers Anglois , relativement au Colonel
Américain Ifaac Haynes : comme cette lettre m'eft
parvenue , dit-il , par la voie d'un Sécrétaire d'Etat
, je fuis perfuadé que les Miniftres font parfaitement
inftruits de tous les détails de cette affaire ,
qui aura vraisemblablement les fuites les plus fâcheufes
pour les troupes , & expofera les amis de la
G. B. , d'autant plus qu'on s'attend à voir mettre
à exécution les repréfailles dont nous fommes menacés
par la Proclamation du Général Gréen . Je
défirerois fort que les Miniftres m'épargnaffent la
peine de faire une motion dans les règles ; fans
quoi je me propofe d'en faire une le 4 du mois
prochain , tendante à ce que l'on mette fous les
yeux de la Chambre les papiers néceffaires pour
Jui procurer les informations dont elle a befoin.
Le Lord Stormont répondit que comme il n'y
avoit point de queftion en règle , il attendroit le
jour indiqué. Le Duc de Richmond reprenant
la parole , dit qu'après une réquifition auffi honnête
& auffi loyale que celle qu'il avoit faite , il
étoit furpris de voir le Lord Stormont s'envelopper
dans la prérogative officielle , pour fe difpenfer
de lui répondre ; qu'il viendroit un tems où
ce Miniftre ne tiendroit plus un pareil langage ;
qu'il étoit un des Pilotes qui avoient conduit le
vaiffeau de l'Etat au milieu des écueils & des rochers
, & que les paflagers exerceroient leur droit
de lui faire rendre compte de fa conduite.
Lord Stormont répliqua qu'il ne penfoit point que
ce qui lui étoit échappé , pût défobliger le Duc
de Richmond , qu'il ne s'étoit jamais couvert de
fa prérogative officielle , & qu'il n'étoit point parvenu
à fa place par l'influence de fa famille ou
de fes liaifons , mais qu'il y avoit été conduit
par la nature même de la carrière qu'il avoit

--- Le
( 129 )

-
fuivie. Le Duc de Richmond releva encore ce
que venoit de dire le Lord Stormont. Il faut
efpérer , reprit-il , que ce Lord n'eft pas auffi dépourvu
de crédit qu'il prétend l'êtres parce que
ce feroit un grand malheur pour la Nation qu'un
Miniftre revêtu d'une place fi importante n'eût
a cune espèce d'influence par fa famille ni par fes
liaifous . Le Lord Hillsborough lui répondit en
ces termes : le Lord Stormont n'a certainement
pas voulu dire qu'il fût fans crédit & fans in-
Auence , fes rares talens ; fon expérience confommée
, & la connoiffance profonde qu'il a des affaires
, ont du au contraire lui donner une grande
influence dans les Confeils , & un grand crédit fur
l'efprit du Roi. En conféquence on ne peut prendre
à la lettre les expreflions du Miniftre à ce
firjet. Quant aux informations que l'on fuppofe
parvenues d'Amérique relativement au jugement
da Colonel Haynes , tout ce que je pais dire , c'eft
que pour mon compte il ne m'en eft venu aucunes
, & je préfume pouvoir affurer que tous les
autres Miniftres font dans le même cas . Au furplus
, il y auroit une forte de cruauté de faire une
enquête fur cette affaire en l'abfence du brave &
vertueux Lord Rawdon . Je fupplie donc les Lords
de ne point laiffer tranfpirer dans le Public aucuns
bruits défavantageux à un jeune homme auffi
eſtimable , il eft actrellement en Irlande avec la
famille , mais il ne tardera pas à revenir ici , &
j'ofe efpérer que l'on ne commencera point lenquête
avant fon retour. — Le Duc de Richmond
déclara qu'il étoit bien éloigné de vouloir attaquer
la répuration du Lord Rawdon , mais que
comme ce Lord avoit été à Londres , les Minifties
pouvoient avoir reçu de lui des informations officielles
ou non. - Le Duc de Chandos informa
auffi la Chambre qu'il fe propofoit de demander
une enquête fur les caufes de la réduction d'Yorkfs
( 130 )
Town.- Le Lord Stormont convint que l'enquête
étoit jufte , & il déclara que fi elle décéloit quelque
coupable , fût-ce fon propre frere , il ne s'oppoferoit
point à fa punition.- La Chambre s'ajourna
au lundi 4 Février «<.
L'Amiral Parker ayant refufé le Commandement
de l'efcadre deftinée pour la
mer du Nord , tant qu'il n'y auroit point
de changement dans le Ministère , le Chevalier
Lockart Roff & le Commodore Elliot
font actuellement fur les rangs pour ce
pofte ; mais on ignore auquel des deux il
fera confié.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 12 Février.
Le Roi a nommé à l'Abbaye du Bec ,
Ordre de St. Benoît , Diocèfe de Rouen ,
l'Evêque d'Autun ; & à l'Abbaye régulière
de Villiers - la -Joye Ordre de Citeaux
Diocèfe de Sens , la Dame de la Tour- du-
Pintaillades .
,
Le 27 du mois dernier , LL. MM. & la
Famille Royale fignèrent le contrat de mariage
du Marquis de Caftellanne- Norante
avec Mademoiſelle de Saumery.
En parlant dans le dernier Numéro du bal
paré & du bal mafquéque le Corps des Gardes
du Corps du Roi donna , le 30 du mois
dernier , à l'occafion de la naiffance de
Monfeigneur le Dauphin, & de la fatisfaction
de LL. MM . , nous avons dit que la Reine
fit l'honneur au Corps de danfer la première
contre-danfe avec l'un des Gardesdu-
Corps du Roi , nous ajouterons que c'eſt
( 131 )
M. Dumoret de Tarbes , de la Compagnie
de Noailles , qquuii aa eu l'honneur d'être
nommé par S. M. pour ouvrir le bal paré
avec Elle.
Le premier de ce mois , veille de la Purification
, l'Univerfité de Paris , ayant à fa
têre le fieur Charbonnet , Recteur , a eu
l'honneur de préfenter à L. M. & à Monfeigneur
le Dauphin , le cierge de la Chandeleur
, fuivant l'ufage .
Le 4 , la Chambre de Madame Comteffe
d'Artois , a fait chanter un Te Deum en
mufique de la compofition du fieur Floquet
en action de grâce de la convalefcence de
cette Princeffe , dans l'Eglife royale & paroiffiale
de Saint- Louis ; l'Evêque de Bayeux
fon Premier Aumônier , a officié pontificaleinent.
De PARIS , le 12 Février.
LES dernières lettres d'Angleterre ne
parlent point de la rentrée de l'Amiral
Rodney & de fon efcadre , mais les nouvelles
qu'elles en donnent ne font que du
19 Janvier dernier ; il avoit effuyé alors de
très-gros tems ; & les tempêtes qui fe font
fuccédées enfuite ont pu lui faire beaucoup
de mal ; les lettres de nos ports font mention
de plufieurs orages & de nombre de vaiffeaux
ennemis qui ont été très-maltraités.
» On a cluyé fur cette côte , écrit - on de Morlaix
en date du 24 Février , une tempête des plus affreufes
& des plus longues qu'on ait jamais vue. Un vaiſſeau
f6
( 132 )
Anglois à trois ponts a penfé échouer fur Oueffant ,
& n'a échappé qu'à force de voiles & en courant les
plus grands rifques. Sept à huit autres vailleaux de
ligne de la même Nation ont été affalés entre la côte
de Penmarck & Queffant. Ils ne fe font relevés
qu'avec des peines infinies ; fi la mer eût monté
alors , ils auroient échoué à la côte. Ils doivent
avoir infiniment fouffert. Il y a apparence que c'eſt
la divifion de l'Amiral Rodney ; les Anglois n'ont
pas , dans ce moment , d'autres vaiſſeaux en mer ; &,
ceux-ci partis le 14 Janvier , contrariés par les vents
& la mer ayant été vus le 19 par la latitude 46 ,
longitude 1 , font vraisemblament ceux que les
tempêtes ont amenés près de nos côtes & fi fort
maltraités . Il eft difficile en ce cas qu'ils n'aient pas
été forcés de regagner leurs ports ; & alors il eft
vraisemblable que l'efcadre de M. de Guichen partira
encore avant Rodney.
D'après quelques lettres de nos ports ,
le bruit a couru qu'il étoit entré à la Havane
un bâtiment venant des Antilles , qui
rapporte que M. de Graffe s'étoit porté à
la Barbade où il bloquoit 8 vaifleaux de
l'efcadre de l'Amiral Hood & so autres
petits bâtimens qui ne pouvoient lui échapper.
On ne rapporte ici cette nouvelle que
parce qu'il ne faut pas négliger les moindres
bruits , mais il ne paroît guère vraifemblable
que l'Amiral Hood ait divifé fes
forces qui font déja fi inférieures aux nôtres.
On eft perfua té cependant que M. de
Graffe ne fera pas resté dans l'inaction , &
que de concert avec le Marquis de Bouillé ,
il aura tenté quelque opération importante ;
on fait que lorſqu'il eft parti de l'Amérique
( 133 )
feptentrionale pour retourner aux Antilles .
avoit des projets qu'il y a fans doute
exécutés.
M. de Vaudreuil doit être actuellement
arrivé aux Ifles ; on a lieu de croire que
la plupart des tranfports du convoi de
Breit dont on n'a point de nouvelles , font
avec lui ou avec la Néréide.
» Le feu de nos batteries , écrit - on de Mahon en
date du 18 Janvier , s'eft foutenu jufqu'au 11 avec
la même vivacité , & l'effet qui en eſt réſulté , eit
aujourd'hui très -marqué. Les Forts , qui auparavant
formoient un afpect formidable , & fon pourroi
dire magnifique , reflemblent actuellement à des
maifons qui tombent en ruine . Le Général Murray
avoit d'abord affez bien répondu à notre feu. Mais
en moins de deux jours , il fut obligé de fe retirer
dans les cafemates , & ce n'eft que de nuit qu'il ofe
Reparoître & nous jetter quelques bombs. Un tems
affreux qui fe déclara le 11 , éloigna toute la marine
& fit périr , dans la cale d'Alcofar, quelques bâtimens,
qui s'y étoient réfugiés . Ce même tems fut caufe,
que pendant trois jours notre canonnade fe rallentit
mais elle recommença le 15 avec plus de violence ,
au point que nos bombes mirent le feu aux différens
amas de munitions que les ennemis avoient raffemblés
pour le fervice de leurs batteries . A juger par l'explofion
, elle a dû caufer de grands dommages . Le
même jour , nous vîmes un violent incendie dans la
partie du Fort où l'on fuppofe que font les Magafins
de vivres ; à l'odeur de la fumée que le vent
renvoyoit fur nous , nous avons véritablement reconnu
que ce feu confumoit de l'huile , de la viande
falée , &c. Il a duré 60 heures , à-peu- près de la
même force , & hier , à 11 heures du foir , il reprit
avec encore plus de violence . La colonne de flamme
qui s'élevoit du milieu da Fort , le feu de nos canons ,
( 134 )
celui des mortiers , les bombes que lancées de part
& d'autre l'on voyoit en l'air , s'élancer , tomber
enfuite , & éclater avec fracas , formoient le plus
grand & le plus terrible des (pectacles . - Les déferteurs
nous apprennent que pendant les premiers jours
de notre canonnade , à laquelle le Commandant a
jugé à propos de répondre , nous lui avons tué 12
ou 13 hommes , outre un très-grand nombre d'autres
qui ont été bleffés . Ceux qui le font grièvement
ont été placés dans les cafemates ; les autres occupent
l'Hopital ordinaire , où ils ne font pas à l'abri
des bombes. Mais ils font fort à plaindre , parce qu'ils
manquent principalement de médicamens. Le Commandant
a défendu à fes foldats de fe montrer pendant
le jour. Il tient tout fon monde enfermé dans
les cafemates ; & ce n'est que la nuit qu'il leur pei met
de fortir & de ripofter tant bien que mal à notre feu .
On travaille à l'établiſſement de nouvelles batteries
, qui feront principalement dirigées contre le
Fort Marlborough . Il femble que c'eft ce Fort qu'on
veut emporter avant tous les autres . Nos approches
ont été un peu retardées par la crainte des mines ;
elles feront dans peu avancées ; alors on dreffera des
batteries à so & même à 40 toifes de la place.
-On parle d une attaque qui fera décifive , & qui
pourra avoir lieu dans quelques jours. J'ignore s'il
y a quelque plan d'arrêté à cet égard . La perte que
nous avons faite n'eft rien en comparaison des Efpagnols
qui , plus nombreux & plus expofés , ont eu
22 hommes tués & 44 bleffes depuis l'ouverture du
fiége. De notre côté , il n'y a qu'un feul Officier qui
ait été légèrement bleffé. Le Général Murray
promet à la garnifon un prompt
fecours confiftant
feulement en 10,000 hommes. La confiance qu'il
peur inspirer par des promeffes fi brillantes ,
tiendra pas contre les nouvelles batteries qui vont
foudroyer la Place ; & le Fort Marlborough une
---
ne
( 135 )
fois évacué , je ne vois pas qu'elle puiffe tenir longtems
cc.
Tous les bâtimens arrivés à Marſeille
confirment ces détails. Toutes les fortifications
extérieures ont été ruinées par nos
batteries ; les Anglois font refferrés dans
le donjon , & réduits aux cafemates & aux
ouvrages nouveaux qu'ils avoient faits derrière
les anciens depuis le dernier fiége .
Leur feu ne va que la nuit , & ils ne peuvent
le faire agir qu'en formant leurs batteries
avec des tonneaux remplis de terre .
-
و د » Le Capitaine Berg , Suédois , ajoutent ces lettres ,
entré le 10 Janvier dans le Détroit , a dit avoir entendu
une forte canonnade du côté de Gibraltar. Cette dépofition
a été confirmée par celle du Capitaine Boy
Cornelis , qui , entré dans le Détroit le premier.
Janvier , & retenu par le calme pendant huit jours
dans ces parage , n'a ceffé d'entendre jour & nuit
le bruit du canon & des bombes dans Gibraltar.
Le Capitaine Jean Hawfon Ell , Danois , a dépolé
que le 10 Décembre dernier , à la hauteur du cap
Finistère , il a apperçu un convoi qu'il croit Anglois ,
compofé d'environ 20 bâtimens de commerce , efcortés
par deux frégates de la même Nation.
Capitaine Kandel a dit avoir été vifité fur le cap
de Gatres , par deux frégates Espagnoles . Il a ajouté
qu'étant le 19 du courant à la hauteur du cap St-
Martin , il a vu un convoi de 30 voiles , efcortés
par deux frégates «<,
Le
Il vient d'être fait , écrit - on de Toulon , quelque
changement dans le commandement de nos frégates
& corvettes. M. de Graffe du Bar a l'Alcefte ; M.
Thoron de la Rohne , l'Aurore ; le Chevalier de
Vieilleville , l'Iris ; M. d'Arnaud , la Surveillante ;
( 136 )
M. de Graffe Briançon , la Blonde ; M. du Seillans
La Brune. Les vaiffeaux le Dictateur & le Suf
fifant feront mis à la mer dans le courant de Février
, & armés tout de fuite . Le convoi de
Marſeille pour les Antilles fe prépare à partir ; on
ne fait pas encore quelles feront les frégates chargées
de l'escorter «<
-
La frégate corfaire le Robecq commandée
par le Capitaine Vanftabel , eft arrivée à
Dunkerque après avoir effuyé pendant fa
croifière les coups de vent les plus tertibles
, & tous les accidens d'une tempête
continuelle qui lui ont fait perdre 2 vaiffeaux
de la Jamaïque dont elle s'étoit emparée
; les feules prifes qu'elle ait pu ramener
en France , font le Squif, bâtiment
Anglois chargé de morue & d'huile de
poillon arrivé à Fécamp , & le Harriot
brigantin Anglois de 170 tonneaux doublé
en cuivre , allant de Liverpool à la
Jamaïque , chargé de vivres & approvifionnemens
, allant à Morlaix.
La Baleine , flûte du Roi , commandée
par M. le Scan , Lieutenant de frégate dans
la rencontre qui eut lieu le 12 Décembre
dernier entre le convoi forti de Breft &
les 12 vaiffeaux de ligne Anglois aux ordres
de l'Amiral Kenpenfeld , mérite d'être ,
connue.
La Botte couroit bas-bord amure , le vent au
fud , le cap à l'O . quart S. O. La Baleine le
trouvoit dans la partie la plus fud du convoi , trèsprès
du vaiffeaul Actif. A midi & demi , ce vaillean
a tiré un coup de canon à bouler , & auffi- tôt fa
( 137 )
volée fur un vaiffeau qui a répondu par la fienne , en
arborant pavillon Anglois , ainfi que 11 autres qui
le fuivoient. L'Actif forçant de voile en arrivant &
tirant toujours , a obligé le vaiffeau qu'il avoit
attaqué de braffer acculer pour le laiffer paffer. -
Alors les Anglois ne fe font occupés qu'à tirer fur le
peloton de bâtimens qui fe trouvoit à bas - bord
d'eux , afin de les faire amener ; la Baleine reçut
plufieurs coups dans les voiles & dans fon grée -
ment. Son brave & prudent Capitaine ne vit alors
de falut que dans une manoeuvre habile. De concert
avec M. de Vaugirard , Lieutenant - Colonel ,
commandant le détachement de Royal - Rouffillon ,
qui voulut bien lui prêter du monde pour accélérer
la manoeuvre ; il arriva entre le premier vaiffeau
Anglois & le fecond , malgré la volée que cha
cun lui tira avant qu'il fût entr'eux , & là moufqueterie
qu'il effuya alors de leur dunette & de
leur gaillard d'avant . Lorsqu'il eut pris l'aire pour
paffer , il pria M. de Vaugirard de faire defcendre
fon monde , pour n'expofer perfonne fans néceffité
, ce qu'il fit . Pour lui & M. Demartin , premier
Lieutenant dans la Compagnie des Chaffeurs , ils
voulurent refter , difant qu'ils étoient faits pour
courir les mêmes rifques que ce brave Capitaine .
-
Lorfque la flûte fut dépaffée , elle reçut encore
la volée de chaque vaiffeau , & cependant échappa ,
parce qu'heureufement les boulets ne portèrent que
dans les voiles & dans le gréement , excepté quatre
dans le corps du bâtiment. Le fils du Gapitaine
frappé à la tête par un éclat , fut jetté fur le gaillard
,, mais fans être bleffé . C'eſt le feul homme qui
ait été frappé , quoique les boulets , tant ronds
que ramés , foient de 42. La flûte rejoignit l'armée
auffi-tôt , & eft rentrée avec elle à Breft , où M.
le Scan a été accueilli par le Commandant de la
Marine , de la manière la plus diftinguée. En effet ,
il eft aifé de fentir qu'en fe conduiſant avec au(
138 )
tant de bravoure & de prudence , on réduira tou
jours au moins poffible les pertes à craindre dans
des circonstances auffi fâcheuſes .
Sur le compte mis fous les yeux du Roi
par le Miniftre de la Marine , des fervices
de M. Reynaud de Ville- Verd , Brigadier d'Infanterie
, & qui a commandé à St- Domingue
en la qualité de Lieutenant au Gouvernement
général des ifles Françoifes de
l'Amérique fous le vent ; S. M. lui a fait
expédier un ordre , portant qu'étant fatisfaite
des fervices que M. Reynaud de Ville-
Verd a rendus dans cette plice , elle veut
& entend qu'il retourne à St Domingue pour
en reprendre les fonctions. Sur le compte
rendu également par le Miniftre de la
Guerre , des fervices de M. Reynaud ,
ainfi que des témoignages avantageux
qui ont été rendus de la conduite diftinguée
qu'il a tenu pendant près de vingt
ans qu'il a été employé dans les fonctions
principales de l'adminiftration militaire de
St -Domingue , S. M. pour lui donner une
marque particulière de fa fatisfaction , a
bien voulu lui accorder une penfion de
4000 liv. en attendant un Gouvernement
de fon grade.
Les Religieux du Mont Saint-Martin , Ordre de
Prémontré , Seigneurs de la Paroiffe de Bonny ,
Subdélégation de Saint-Quentin , viennent de faire
ouvrir un puits de cette Paroifle qui avoit été comblé
anciennement . Leur intention étoit d'en rendre
l'uſage aux habitans . En fouillant le fond du puits ,
( 139 )
les ouvriers y ont trouvé un fquélette d'homme , &
deffous plufieurs pieces de fauffe monnoie , telles
que de fix livres & de trente fols , du Règne de
Louis XIV. On préfume que ce squelette eft le cadavie
de quelque faux monoyeur qui fe fera précipité
dans le puits avec ce qu'il avoit de fauffe monnoie ,
pour le fouftraire aux pourfuites judiciaires & à la
peine prononcée par la Loi.
Anne-Mathurine- Agathe de Vaffé , Comteffe
de Jeuffroy , eft morte à Loche en
Tourraine dans la e. année de fon âge.
M. Bourguignon Danville , Membre de
l'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , & l'un des plus célèbres Géogra
phes qui aient exifté , eft mort le 28 du
mois dernier.
Les Numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France du premier de ce
mois , font : 55 , 20 , 24 , 90 & 13 .
De BRUXELLES , le 12 Février.
LES lettres circulaires de l'Empereur , en
date du 12 Novembre dernier , par lesquelles
il accorde aux Proteftans le libre exercice
de leur Religion , avoient été expédiées dans
le tems à tous les Tribunaux de ces Provinces
; mais ils ne les y avoient pas encore
publiées ; ce délai fembloit fuppofer des
obftacles , on attendoit quelle feroit la décifion
de S. M. I. à cet égard , elle a été
connue avec les nouveaux ordres arrivés
de Vienne , qui ont donné lieu à la déclara(
140 )
tion fuivante de notre Gouvernement adref
fée aux Cours de Juftice & aux autres Offi
ciers civils .
Marie-Chriftine , &c . &c . &c . Albert , par nos
Lettres-Circulaires du 12 Novembre , nous vous
avons informés des points réfolus par l'Empereut
au fujet de la tolérance-civile à obferver dans fes
Etats . S. M. ayant donné depuis les déclarations &
les explications qui fuivent , nous vous en donnons
patt , afin qu'elles foient de même ponctuellement
obfervées. Les fujets catholiques pourront bâtir une
Ecole & une Eglife de la maniere exprimée dans les
Lettres -Circulaires précédentes , dès qu'ils feront
au nombre de cent familles , quoique celles-ci ne
fe trouvaient pas dans l'endroit où il s'agira de faire
ce bâtiment ; mais qu'une partie d'elles demeurât à
quelques lieues de cet endroit ou de celui dans
lequel le trouveront leurs Miniftres ; ceux qui de.
meurent à une plus grande diſtance , pourront
néanmoins fe rendre à l'Eglife Proteftante la plus
prochaine , pourvu qu'elle foit fituée fous la domination
de S. M. Les Proteftans ne pourront , fans
peine grave , empêcher que , lorfque l'en ou l'autre
des malades de lear Communion demanderoit des
Prêtres Catholiques , ceux- ci n'y foient appellés.
Les enterremens des Catholiques pourront le faire
ouvertement & avec l'affiftance de leurs Miniftres.
La connoiffance des cas contentieux entre Proteftans
fur des objets relatifs à leur Religion , eft réservée
aux Juges ordinaires , qui devront affumer un cu
plufieurs Miniftres Théologiens de cette Religion ,
& décider les différens d'après les principes de la
Religion Proteftante , fauf toujours le recours aux
Tribunaux fupérieurs . Tous les enfans
filles que garçons , d'un pere Catholique & d'une
mere Proteftante , feront élevés dans la Religion
Catholique ; ce qui doit être confidéré comme une
tant
( 141 )
prérogative de la Religion dominante : mais lorfque
le pere fera Proteflant & la mere Catholique , les
garçons fuivront la religion du pere , & les filles
celle de la mere . Si ceux qui , par l'article V
des Lettres -Circulaires du 12 Novembre font autorifes
à accorder des Difpenfes y mentionnées trouvent
des doutes dans les cas pour lefquels on s'adreffera
à eux à cette fin , ils pourront dans chaque
cas expofer ces doutes au Gouvernement , qui leur
fera parvenir les directions convenables .
On apprend de la Haye que le Duc de
la Vauguyon y eft arrivé le 29 du mois.
dernier. On y attendoit dans peu M. de
Markow que l'Impératrice de Ruffie a nommé
fon Miniftre pour feconder le Prince de
Gallitzin . On n'apprend rien d'ultérieur relativement
à une négociation d'une paix
particulière de la République avec l'Angleterre
, ou d'une alliance avec la France ;
les Etats- Généraux ont ordonné un jour de
jeûne folemnel , de prières & d'actions de
graces qui eft fixé au 27 de ce mois . On
efpère qu'à cette époque les irréfolutions
feront finies , & qu'il y aura quelque chofe
de réglé fur ces grands objets qui fixent
l'attention de l'Europe & les délibérations
de L. H. P. Elles ont arrêté de mettre en
commiffion cette année 3 vaiffeaux de 70
canons , 19 de 60 , onze de ƒo , neuf de
40 à 44 , treize de 36 , quatorze de 20 ,
s cutters , 6 yachts d'avis , 6 navires de
garde , 33 gardes côtes , & un vailleau hopital
; les équipages qu'ils employent fe-.
ront de 25,300 hommes .
M. de Saint-Saphorien , ajoutent les lettres de la
( 142 )
2
Haye , Envoyé extraordinaire de Danemarcle ,
préfenté aux Etats -Généraux un Mémoire dans lequel
il réclame , au nom du Roi fon Maître , 2 vaiffeaux
de la Compagnie des Indes Orientales , de Danemarck
, la Sophie Frédérique & la Copenhague ,
qui à leur retour des Indes entrèrent , l'un le s
Juillet , & l'autre le 1er . Mai 1781 , au cap de Bonne-
Efpérance , où ils furent retenus. On a écrit à la
vérité qu'ils feroient relâchés en Octobre de la
même année ; mais ils n'en auront pas moins eu ,
fans dédommagement peut - être , un retard de 3
mois pour l'un & de 5 pour l'autre . Ce Mémoire ,
accepté par les Députés des Province de Hollande
& de Zélande , fera tranfmis , pour y faire droit , au!x
Directeurs de la Compagnie des Indes Orientales
de la République «.
PRÉCIS DES GAZETTES ANG . du 6 Février.
Le Lieutenant Sevecold , l'un des Officiers du
Jafon , arrivé dans la foirée du 2 Février au Bureau
de l'Amirauté , a informé que le Jaſon étoit à l'ancre
dans la Sound de Plymouth . Ce Vaifleau a mis à la
voile de l'Ile Sainte-Hélène , le 2 Novembre , de
concert avec le Romney , ayant fous leur convoi deux
vaiffeaux de la Compagnie , & cinq prifes Hollandoifes
. Le Jafon s'eft léparé du convoi le 25 Janvier .
Le 28 il a rencontré un vaiffeau de la Compagnie ,
nommé le Prime , qu'il a laiffé à l'ouvert de la
Manche , faifant beaucoup de voies d'eau . On
craint qu'il ne puiffe pas arriver en Angleterre.
D'après les ordres du Commodore , tout le convoi
mit à la voile de Sainte-Hélene , quand il eut
fait transporter fon pavillon à bord de la Diane.
En entrant dans les eaux de l'Europe , le Commodore
avoit déja rejoint le convoi , & l'informa
que fon intention étoit de fe rendre à Lisbonne.
Le Lord Hillsborough a reçu le même jour , par
un avifo , des dépêches du Commodore Johnftone
; mais elles ne contiennent que le journal de
fa croifière.
-
( 143 )
·
Un bâtiment neutre parti de New York le
premier Janvier , a envoyé le 12 de Douvres , où
il a relâché , des dépêches pour le Lord Germaine.
Au départ de ce bâtiment , il n'y avoit
aucun vaifleau de guerre , & tous les Marchands
s'étoient rendus à Charles -Town , pour profiter
du convoi qui devoit partir inceffamment pour l'Angleterre.
La frégate da Roi la Perfévérance a
envoyé à New-York un cutter françois , commandé
par M. de Chabout : il eft percé pour 18 canons ,
avec 124 hommes d'équipage.
--
Les Généraux Américains Gréen & Hayte ont
publié un Edit , par lequel le Congrès accorde une
amniftie générale à tous ceux qui ont prêté ferment
d'allégeance pendant la marche du Général
Cornwallis en Virginie . L'effet de cet Edit a été.
de rétablir les mémes rapports qui exiftoient précédemment
entre les habitans & les troupes Américaines.
Le bruit court que l'Amiral Hood ayant rencontré
M. de Graile , s'eft trouvé obligé d'accepter
le combat. On n'avoit encore aucun détail fur
cette nouvelle hier au foir.
Plufieurs Gazettes affirment que le Lord Germaine
a remis au Roi les Sceaux de fon département.
On dit de plus , que ce Lord fera bientôt
reçu dans la Chambre des Pairs , & que toutes
les affaires relatives à l'Amérique feront expédiées
par le Comte Hillsborough.
On dit que le Général Arnold doit retourner
en Amérique , & qu'il aura le commandement
des Loyaliftes.
» On vient enfin d'apprendre , écrit - on de
Kingston dans la Jamaïque le 27 Novembre , le
trifte fort du Capitaine Brown , qui revenoit de
Raitan fur un fchooner avec plufieurs Officiers
& Soldats du 60e Régiment ; peu de tems après
avoir quitté cette Ile , ils découvrirent une petite
chaloupe , à bord de laquelle étoient plufieure
Elpagnols , qui demandèrent inftamment d'être
( 144 )
pris à boid , prétendant avoir été jettés par le
vent au large de la côte , & affurant qu'ils fe
trouvoieut dans la plus grande détrefle. L'équipage
prit intérêt à leur pofition , & on confentit à les
fauver. Mais ceux-ci , après avoir gagné la confiance
du Capitaine , profitèrent de la première
occafion pour tout mallacter , à l'exception d'une
femme & d'un enfant qu'ils renvoyèrent dans un
canot au gré de la dérive. On fait qu'ils ont
fait route vers les côtes de la Havane. » Un
bâtiment françois pris par le Jupiter de so canons
, l'un des vaiffeaux de l'efcadre du Commodore
Johnſtone , a mouillé le 22 Novembre au’
Port- Royal. Ce bâtiment eft chargé en grande
partie de munitions navales ; il a été enlevé à la
hauteur de Ile de Sainte-Hélene , dans la travcifée
aux les Bourbon «.
L'Europa , de 64 , écrit- on de Portmouth le
3 de ce mois , vient d'arriver de New -York ,
avec la nouvelle que pet de jours avant fon départ
d'Amérique , plufieurs vaifcaux de ligne &
quelques frégates avoient mis à la voile pour
une expédition fecrette. » L'efcadre & le convoi
font toujours ici , & attendent de nouveaux ordres
de la Cour ".
,
de 32
-
Le Dukc de 98 , le Vaillant , de 74 ,
Medway , de 60 , la Prudente , de 36 , l'Arethufe
, de 38 , le Monfieur , de 40 , & le Reco-:
very ,
font arrivés de Portſmouth à
Plymouth . Un petit bâtiment de l'efcadre de
Johnſtone eft auffi arrivé . y » Le Jaſon a
rapporté pour 50 ,oco liv. d'or en barres , qui ont
été trouvées à bord d'une prife Hollandoife .
» Les crache-feu que l'on met fous les gaillards
ayant été reconnus être de la plus grande ualité furs
les cutters l'Amirauté a ordonné qu'à l'avenir
toutes les frégates en auroient auffi «. » Le
28 Janvier , les Officiers François qui ont fait naufrage
dernièrement fe font rendus à Taviſtok
fur leur parole.
2
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E.
De PÉTERS BOURG , le 11 Janvier.
Les liaifons qui fe font formées entre
cet Empire & la Crimée , depuis la paix
de Kainardgi fe raffermiffent & s'étendent
journellement. Le Khan actuel envoie ici
une nouvelle Ambaffade , qui eft déja partie
de Caffa , & que l'on attend inceflamment.
On fe flatte que nos relations avec cet Etat ,
qui nous doit fon indépendance , nous procureront
, à la longue , la domination fur
la mer Noire , & nous affureront une communication
par la Méditerranée avec le refte
de l'Europe.
Les vues de notre Cour tendent à nous
affurer également de la mer Cafpienne , par
des établiffemens fixes fur les bords occidentaux
de ce grand lac. Il y a plus d'un an
qu'on travailloit en filence à Aftracan, aux
préparatifs d'une expédition fur cette mers
on apprend aujourd'hui que les navires qui
23 Février 1782. g
( 146 )
en font chargés ont mis à la voile , avec
un nombre fuffifant de troupes pour fe
porter de l'embouchure du Volga dans les
Provinces Perfannes de Shirvan & de Ghilan
, & y prendre poffeffion des Villes
de Baku & d'Aftara . C'eſt peut être à caufe
de cette expédition qui n'eft pas fans dangers
par les difficultés que peuvent préfenter
la navigation , & l'état de trouble dans
lequel la Perfe eft plongée , que l'on a dit
que le Général Prince Potemkin devoit fe
rendre à fon Gouvernement d'Aftracan .
DANEMARCK,
De COPENHAGUE , le rg Janvier.
Le Roi vient de lever la défenſe faite
le 2 Octobre 1772 , d'exporter des chevaux
de Norwège en Suède .
Les bâtimens de la Compagnie Afintique ,
le Diſco , CapitaineJunge , & le Fredericsnagor
, Capitaine Wilhelm , deftinés pour
Tranquebar , font partis d'ici le 15 de ce
mois.
L'année dernière , il y a eu dans l'Evêché de
Chriſtianſand en Norwège , 4075 baptêmes ,
955 mariages & 2427 morts ; & dans l'Evêché
de Drontheim 3783 baptêmes , 1247
mariages & 3551 morts.
On a compté hier dans le Sund i2 bâtimens
Danois , deftinés pour les Indes
Occidentales , & un autre pour la Méditerranée
.
( 147 )
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 20 Janvier.
Le Roi vient de créer Chevaliers de
l'Ordre Royal de l'Epée , plufieurs Officiers
Suédois de terre & de mer qui font au
fervice de France , & qui s'y font conduits
avec la plus grande diftinction , tant dans
la baie de Praya avec M. le Commandeur
de Suffren , que dans la Virginie & la baie
de Chéfapéak avec MM. de Rochambeau
& de Graffe.
La nouvelle groffeffe de la Reine ne paroît
plus douteuse , le bruit s'en foutient & fe
confirme ; on dit même que fous quelques
jours elle fera déclarée à la Cour.
Pierre-Chryfoftôme d'Uffon de Bonnac ,
Comte d'Ulfon , Meftre-de Camp au fervice
de S. M. T. C. & fon Ambaffadeur auprès
du Roi , eft mort ce matin , il avoit été
attaqué le 16 d'un coup d'apoplexie , au
moment qu'il alloit fortir pour tenir une
conférence avec le Comte de Scheffer , premier
Miniftre d'Etat. Ce Miniftre étoit né
le 30 Juin 1724 à Conftantinople où fon
pere étoit Ambaffadeur de France. Il eft
généralement regretté ici.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 24 Janvier.
La grande affaire de la fuppreffion de
g 2
( 148 )
plufieurs Couvens de Religieux des deux
lexes eft enfin terminée ; c'eft hier que les
Commiffaires chargés de cette opération fe
font rendus dans les Monaftères de cette
Réfidence quelques jours auparavant , il en
étoit parti d'autres pour fe rendre dans les
endroits où se trouvent fitués ceux qui font
compris dans cette fuppreffion ; le nombre
total eft de so , tant Carmes que Chartreux
, Camaldules , Hermites , & c. L'Ordonnance
qui leur a été fignifiée eft du
12 de ce mois & conçue ainfi :

I. Toutes les Maifons Religieufes , Couvents ou
Hofpices de Chartreux , de Religieux de l'Ordre des
Camaldules & des Hermites ou Freres du Bois , font
fupprimés dès -à-préfent ; de même que les Maifons
Religieufes du Sexe , telles que les Carmélites , les
Religieufes de Ste-Claire , les Capucines , & les
Religieufes de l'Ordre de St-François. II. La fuppreffion
fe fera de la manière fuivante : A la récep
tion du préfent Ordre , le Gouvernement Provincial
enverra un Commiffaire de confiance , pourvu
d'inftructions & des lettres de créance néceffaires
avec une perfonne capable , choifie entre les Employés
de la Chambre des Finances , dans chacun
des Couvents , qui , en obfervant toujours la plus
grande difcrétion & ufant de toute la douceur
poffible , leur notifiera que dès- à - préfent , aucun ou
aucune des Novices qui s'y trouvent actuellement
ne pourra être admis à faire Profeffion , fous peine
de nullité de l'acte . III . En vertu des pleins-pouvoirs
dont le Commiffaire fera muni , on lui remettra les
clefs de toutes les Caiffes , Sacrifties , Archives &
Magafins ; & tout ce qui ne fervira point à l'ufage
journalier dans l'Eglife & la maifon , durant le tems
que les Religieux ou Religieufes y refteront encore ,
( 149 )
:
fera annoté par ledit Commiffaire & remis à un
Officier féculier capable & fidèle , conformément à
un état qui en fera dreffé , & qui en tout cas pourra
être affirmé par ferment. Le même Employé devra
fournir pareillement aux Religieux l'entretien néceffaire
jufqu'au jour qu'ils fe fépareront , ou qu'il
en fera autrement difpofé , en tenant compte de fes
debours. IV. Dans le même acte , tous les Magif
trats , Procureurs ou autres Economes , chargés des
affaires temporelles & de l'adminiſtration de quelque
partie que ce foit des biens- meubles & immeublet
des couvents , de leurs Eglifes , Chapelles , & c.
feront tenus de prêter le ferment expurgatoire , &c.
V. Lefdits Commiffaires ne doivent pas s'en laiffer
impofer par quelque clôture que ce foit , qui leur
doit être ouverte en vertu de leurs pleins- pouvoirs
& fonctions ils doivent remplir leur commiffion
avec dignité & décence ; & après qu'on aura exécuté
la remife de tous les biens -meubles & immeubles ,
il doit être dreffé un inventaire double , revêtu de
toutes les formes légales , dont un Exemplaire fera
dépofé dans les archives provinciales , & l'autre
envoyé à Vienne ; après quoi l'adminiſtration &
l'économie de ces biens feront remifes à la Chambre
des Finances Impériales , afin que les Religieux &
autres appartenans à l'Ordre , foient pourvus d'entretien
jufqu'au paiement des penfious , comme ils
en ont joui jufqu'ici , le tout néanmoins fans prodigalité
, & fans exercer l'hofpitalité envers les Etrangers
. VI. On laiffera aux Religieux pour toujours
tous les effets qui fe trouveront dans leurs
cellules , tels que livres , images , meubles , &c.
On leur fignifiera d'ailleurs : 1. Que ceux qui n'ont
pas encore été admis à la profeffion , doivent quitter
le Couvent pour toujours dans un délai de quatre
femaines , en recevant la fomme de 450 écus ,
outre laquelle ils pourront encore prendre avec eux
toute la propriété particuliere qui leur appartient ,
8 3
( 150 )
& les effets qu'ils ont apportés au Couvent. 2. Il eft
libre à tous les Religieux , revêtus de la Prêtrife ou
de dignités plus élevées , comme auffi aux Supérieurs
& Religieufes qualifiées de fe retirer dans des
Couvents étrangers de leur Ordre , hors des Etats
de S. M. I. & R.; pour lequel effet ils feront pourvus
d'un paffe-port & d'une fomme pour faire le
voyage , proportionnée à la distance des lieux , mais
fans penfion ultérieure. 3. Ceux qui préfèrent de
paffer dans un autre Ordre , jouiront d'un revenu
additionnel de 150 florins ; mais s'ils veulent entrer
dans les Freres de la Miféricorde ou dans les Religieux
des Ecoles- Pies , il leur fera payé par la Chambre
Impériale & Royale 300 florins tous les ans ,
comme il fera auffi payé 200 florins par an aux Religieufes
qui pafferont dans les Couvents de celles
de Ste-Elifabeth . 4. Ceux qui entreront dans l'état
féculier , jouiront annuellement de 300 florins , jufqu'à
ce qu'ils foient pourvus d'un bénéfice : un Abbé
des Chartreux aura annuellement 800 florins , julqu'à
ce qu'on lui ait confété une Prébende . La difpenfe
des Voeux , qui pourra être néceffaire ( tant
pour l'un que pour l'autre fexe ) , appartiendra aux
Supérieurs , qui font d'ailleurs compétens . 5. Il eft
libre à chaque membre des Ordres Religieux d'hommes
, de vivre déformais felon les règles de leur
Inftitut dans d'autres Couvents , où on leur payera
la renfion qui leur a étéaffignée . 6. Les Religieux
âgés & malades pourront refter , & l'on aura d'eux
le foin convenable. 7. Les Religieufes profeffes qui
ne voudront pas paffer dans les Couvents d'un autre
Ordre pourront refter dans un Couvent qui leur
fera affigné ; mais il leur fera prefcrit par ie Gouver
nement provincial , de concert avec l'Ordinaire , une
règle de vie pour le fpiriruel & le temporel ; & il leur
fera donné un Préposé Ecclefiaftique , comme aùffì
aux âgé & malades qui refteroot dans les Couvents
d'hommes , lequel Préposé aura l'inſpection
(-151))
defdits Religieux & Religieufes , & jouira de 600
Borins de penfion par an . 8. Il fera dreffé des liftes
des Hermites , afin qu'ils foient employés au fervice
& aux fonctions domeftiques des Eglifes , ou
foignés convenablement à leur âge & à leurs befoins.
9. Comme les Tréfors des Eglifes doivent être compris
dans l'inventaire de chaque endroit , le Gouvernement
provincial doit , après un examen & des recherches
exactes parmi les Eccléfiaftiques & les Séculiers
, fournir des informations par lesquelles on
puiffe juger fi la population de l'endroit exige que le
Service divin foit continué dans les Eglites des Couvents
fupprimés ou non , pour qu'on puiffe prendre
des arrangemens ultérieurs à cet égard , &c.
Le 16 & le 17 de ce mois il y eut une
affemblée des Etats du Comté de Presbourg ,
on y lut les divers Règlemens de S. M. I.
concernant les Eccléfiaftiques , non Catholiques
& les Juifs auxquels il fera libre de
vaquer à leurs affaires par - tout le pays.
On y a auffi publié l'Edit de tolérance de
l'Empereur.
On dit qu'un particulier s'étant permis
de parler très-librement dans un café des
changemens que l'Empereur fait dans fes
Etats , fut arrêté dernièrement ; mais que
S. M. I. en ayant été inftruite , a ordonné
qu'il fût relâché fur- le- champ.
S. M. ayant fondé à Prague une Chaire
pour enfeigner la théorie de la navigation ,
M. François Zenner , Mathématicien l'a obtenue
, & a commencé fes leçons le 14 de
ce mois.
M. Jesjenak , noble Hongrois , établi a
Presbourg , & Proteftant de la Confeffion
£ 4
( 152 )
d'Augsbourg a été élevé à la dignité de Ma
gnat du Royaume ; c'eft le premier Proteftant
qui , depuis bien long -tems , ait joui
de cet honneur.
» Le 30 du mois dernier , écrit-on d'Hermanſtadt
en Tranfylvanie , il arriva auprès de Tomofch deux
jeunes Valaques , richement habillés & fuivis d'un
domeftique à cheval . Le Commis de la barrière leur
ayant demandé leur paffe - port qu'il ne purent préfenter
, les fit arrêter. Dans cette circonftance embarraffante
, ils fe firent connoître , en difant qu'ils
étoient les fils du Prince Hofpodar de la Valachie ,
qui fe rendoient à Vienne pour fe jetter aux pieds de
l'Empereur. Bien-tôt après furvint le Secrétaire intime
du Prince , nommé M. de Raicewich , homme de
lettres du plus grand mérite , qui réclama au nom de
fon maître ces deux jeunes voyageurs , dont l'un a
16 ans & l'autre 18. Mais comme ils ont refafé
conftamment de retourner fur leurs pas , on a informé
la Cour de cet évènement. On dit que ces deux jeunes
Princes ont quitté fecrettement leur patrie , dans le
deffein de voyager , & qu'ils ont été entraînés à
cette démarche par un de leurs valets - de-chambre ,
natif de Cronstadt , en Tranſylvanie.
De HAMBOURG , le 28 Janvier.
S'IL faut en croire nos papiers , les Cours
de Suède & de Danemarck ne veulent
dit-on , accepter comme Membres de la
Confédération de la neutralité armée , que
des Puiffances qui ayant un certain nombre
de vaifleaux de guerre du fecond & du
troifieme rang , peuvent en cas d'attaque
de la part des nations belligérantes , faire
d'abord reſpecter leurs pavillons. Cette nou .
( 153 )
velle , fi elle étoit vraie , reculeroit du
moins jufqu'à nouvel arrangement , c'eſtà-
dire jufqu'à ce qu'on fût convenu d'une
compenfation , l'acceffion crue ci - devant
très-prochaine de quelque autre Puiffance
du Nord ; mais on doute avec raifon de
ces oppofitions. Des Puiffances très -refpectables
fur terre ont en main des moyens
très- efficaces de le faire refpecter par- tout ;
& il ne feroit pas étrange fans doute de
voir punir fur un élément des vexations
commifes fur un autre , & dont on n'auroit
point donné de fatisfaction .
,
» On affure , écrit-on de Vienne , que l'Empereur
a réfolu de ne plus laiffer exercer aux Evêques étrangers
le droit de conférer des bénéfices dans l'étendue
de fes Etats. Cette réfolution priveroit l'Archevêque
de Salzbourg , l'Evêque de Paffau , & plufieurs autres
Prélats dont les Diocèles font contigus aux Etats de
S. M. I. , d'une grande partie de leur jurifdiction ;
mais il eft plus sûr d'attendre que les intentions de
l'Empereur foient publiques , que d'anticiper fur les
évènemens . Les avantages qui réfultent de l'idée
de tolérance , fe manifeftent clairement dans toutes
les parties de la domination Autrichienne , voiſine
des Etats Proteftans . On les remarque fur-tout dans
la Siléfie ; prefque tous les payfans dans les montagnes
de la partie de cette province qui appartient à
S. M. I. , font de la Confeffion d'Augsbourg. Ils
étoient obligés de faire 6 milles & de fe rendre dans la
Siléfie Pruffienne , pour faire leurs dévotions ; aujour
d'hui ils ont obtenu la permiffion de bâtir à Hillerfdorf,
à 3 milles de Neuftadt , une Eglife & une Ecole . Un
Marchand d'Hillerfdorf a donné une maifon pour
fervir à ce dernier ufage , & on travaille à l'Eglife .
On prétend que cet Edit n'a pas été vu d'auffi
g S
( 1154 )
bon oeil par la Nobleffe Catholique en Hongrie on
dit même que l'on a obfervé dans les affemblées de
Comtés , quelques mouvemens à ce fujet ; mais ils
n'opéreront aucun changement. La Noblefle craint
auffi que la prérogative de s'aflembler & de former
mn corps de cavalerie en tems de guerre ne foit
abolie , comme inutile par la compofition actuelle de
l'état militaire. Cette réforme porteroit un grand
coup à fes priviléges . Si elle a lieu & qu'il foit établi
en Hongrie un état militaire réglé , l'établiſſement
d'une contribution annuelle pour l'entretien des
troupes en fera une fuite néceflaire «.
On apprend de Ritzebutel que vers le
milieu de ce mois 16 matelots de la frégate
Angloife l'Ariane avoient déferté &
pris la fuite , mais que des Cavaliers qu'on
avoit envoyés à leur pourfuite , ont eu le
bonheur de les joindre & de les ramener
à leur vaiffeau .
La difgrace du Baron de Gorne , Miniftre
d'Etat , écrit- on de Berlin , paroît devoir avoir des
fuites fâcheufes. Il s'eft trouvé que les fonds de la
Compagnie de Commerce maritime , dont la direction
étoit de fon département , n'ont pas été semployés
en entier à leur deſtination , & qu'il y a
un vuile dans la caiffe. Le Tribunal de la Chambre
a fait inférer , dans les feuilles de cer e Ville , un avis
par lequel le public eft iufrm que le Roi ayant fait
faifir , pour des raifons graves , tous les biens du
Miniftre d'Etat de Gone , ceux qui ont entre les
mains qelq es effets ou par iers y appartenant , foit
à titre de gage ou à quelqu'autre que ce foit , ou qui
lui doivent de l'argent , Cont tens de les remetre ,
fauf leurs droits , an Tribunal de la Chambre Royale,
fous peine du double , aing que de la perte de leur
hypothèque . Il a été a fi nommé une Commiffion
pour examiner fes papiers . On dit que M. de Gorne
( ass )
avoit fait des acquifitions de terres confidérables en
Pologne ; & c'eſt apparemment pour éclaircir cette
accufation qu'on s'elt affuré de la perfonne de M.
Aret , ci-devant Réfident du Roi à Varfovie . En attendant
, l'alarme qui s'étoit répandue parmi les intéreffés
de la Compagnie , s'eft entièrement diffipée
depuis que le Roi en a garanti le crédit «,
» Le Landgrave de Helle Darmstadt , écrit- on de
Darmſtadt , dont on connoît l'attachement à la Cour
de France , s'eft fignalé particulièrement à l'époque
de la naiffance de Monfeigneur le Dauphin . Il a fait
diſtribuer entr'autres , à Bouxviler , du pain & du
vin à tous ceux qui fe font préfentés à la Cour de
fon Château ; & pour que les pauvres puffent auffi
participer de bon coeur à la joie générale , il leur a
fait donner plus de 200 facs de bled & autant de
cordes de bois «.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 30 Janvier.
ON apprend de Naples que le 11 de ce
mois , après minuit , on a fenti une fecouffe
de tremblement de terre qui a duré 6 ſecondes
, fans caufer aucun dommage.
Selon les lettres de Venife , le Comte
& la Comteffe du Nord y font arrivés
le 18 de ce mois ; on leur a donné des
fêtes fuperbes qui ont duré juſqu'au 25
qu'ils ont quitté cette ville ; le Sénat avoit
deftiné une fomme de 60,000 ducats de
banque pour cet effet ; ces illuftres voyageurs
ont pris leur route par Padoue , Ferrare
& Bologne pour fe rendre à Rome.
Le navire Ruffe le Grand Conftantin qui
g 6
( 156 )
s'étoit rendu de Cherfon fur la mer Noire
à Matfeille , avec des productions des rives
du Pont Euxin , eft revenu ici de Marfeille
avec des marchandifes de France ; il a completté
ici fa cargaifon de nos denrées & de
nos productions , & il fe difpoſe à partir
pour retourner à Cherfon. Le fuccès de
ce voyage peut déterminer d'autres Ruffes
à en faire de pareils.
Deux frégates Françoifes que nous avons
vues précédemment croifer à la hauteur de
ce port , fe montrèrent encore ces jours
derniers & pafsèrent la nuit à environ 6
milles en mer. Pendant cette même nuit
le corfaire le Fame qui a conduit à Alger
deux bâtimens de Marſeille richement chargés
, rentra dans notre port. Ce corfaire pour
éviter les deux frégates , qui croifoient continuellement
entre le cap Corfe & l'ifle de
Gorgone , paffa au levant de l'ifle d'Elbe
par le canal de Piombino , & ayant ferré
le plus près poffible la côte , il réuffit à
tromper leur vigilance.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 11 Février.
Nos nouvelles de l'Amérique feptentrionale
fe réduisent à peu de chofe ; on n'en
attend pas de fort importantes à préfent
que la campagne eft finie fur le Continent.
Tout ce qu'on nous apprend , ce font quelques
détails vagues deftinés à nous raffurer
( 157 )
fur le fort de Charles -Town , où le Général
Clinton a fait paffer , dit-on , un renfort de
700 hommes de New Yorck , & où l'on
prend toutes les précautions poffibles pour
mettre cette place en état de faire la plus
longue réfiftance. Les flottes de bâtimens
vivriers deftinés pour la Caroline , & partis
d'ici & d'Irlande , y ont mouillé heureufement
; le Comte de Dunmore qui s'étoit
embarqué comme paffager fur l'un de ces
bâtimens , eft arrivé à Charles- Town le 25
Décembre. On fait qu'il s'étoit mis en route ,
d'après l'efpérance qu'on avoit de ſubjuguer
la Virginie , dont il alloit prendre le gouvernement.
Les fpéculations de notre Cabinet
ne fe font pas réalifées ; & le voyage du Lord
Dunmore fe trouve abfolument inutile . Cependant
l'expérience malheureufe que l'on
fait depuis 5 ans de l'impoffibilité de foumettre
l'Amérique , ne produit aucun effet fur
l'efprit de nos Miniftres ; leur deffein eft de
faire de nouveaux efforts pendant la campagne
prochaine , foit pour la ramener par la
douceur , en lui offrant un plan de légiſlation
qui ferapproche de fes idées , foit en employant
la force. On lui propofera en conféquence
un plan de réconciliation , & s'il eft rejetté ,
on fera marcher contre elle une armée nombreufe.
Les troupes Nationales destinées à
former cette armée font en partie embarquées
; & les auxiliaires qu'on attend inceffamment
feront répare à leur arrivée fur
les vaiffeaux deftinés pour cet effet . On at(
2158 )
tend beaucoup plus de cette mefure qu'on
ne le devroit peut être , après tout ce qui
s'eft paffé. On ne manque pas de chercher
des raifons pour la juftifier , & on répète
pour la centieme fois que les Américains
font très mécontens de leurs Alliés avec lefquels
ils ont vaincu à Yorck- Town ; mais
la Nation fait à quoi s'en tenir fur ces affertions.
-
» Le Général Arnold , dit à cette occafion un de
nos papiers , ne parle que de la facilité de réduire
les Américaius par la force. Ce transfuge affure que
16,000 hommes d'augmentation dans l'armée d'Amérique
fuffiroient pour cet objet ; il engage fa tête
s'il ne réuffit pas. Le Gouvernement qui croit tout
ce qui le Aatte , va acheter en Allemagne les hommes
dont il a befoin pour réaliſer ce projet . Il ou
blie qu'Hutchinson , Galloway & tant d'autres réfugiés
, ont donné des confeils & propofé des plans
femblables . Pour juger du fond que l'on doit faire
fur les recrues étrangeres , on devroit avoir toujours
fous les yeux l'anecdote remarquable de Marc
Habenfden , folda: Heffois. - Il avoit été pris par
l'armée de Washington , avec deux brigades de fa
nation. Les Américains les traitèrent avec tant de
douceur , lear offrirent des terres & des fecours , &
leur repréfentèrent fi bien le bonheur qu'ils avoient
d'être faits pri onniers , que la plupart acceptèrent
ces offres . Haberſden fut même choifi comme un
homme de réfolution & d'habileté pour fe gliffer
dans le camp ennemi , & y d baucher fes autres
compatriotes . On lui rendit fes habits d'uniforme
avec lefquels il rentra dans l'armée Britannique , &
fit connoître à fes compatriotes les avantages que
leur offroit le Congrès s'acquitta enfin fi bien de
fa commiffion , qu'après avoir refté cinq mis dans
l'armée Angloife , il déferta avec des compagnies
( 159 )
3
entières. Le Congrès le récompenfa fi bien , qu'il
pafle actuellement pour un des plus riches Planteurs
de la Virginie ; cette politique renouvellée plufieurs
fois , a tellement réuffi à nos ennemis , qu'on
a vu des recrues Allemandes déferter prefqu'à leur
arrivée en Amérique ; & c'eſt ainfi que les Etats-
Unis peuplent leurs déferts à nos dépens . Sans en
retirer aucun profit , nous renforçons nos ennemisc.
Nous attendons avec anxiété des nouvelles
des illes. Nous ignorons ce qu'eft
devenue l'efcadre du Comte de Barras.
Effrayés de la fupériorité des François dans
la Chéfapeak , nous nous étions empreflés
de la diminuer à leur retour aux Antilles ;
pour cet effet on avoit publié qu'en quittant
l'Amérique , les 8 à 9 vaiffeaux de ligne
du Comte de Barras s'étoient féparés
de M. de Graffe ; depuis ce tems on a fu
que le premier n'étoit point retourné à
Rhode- Ifland ; & on commence à croire
ce que l'on a dit plufieurs fois , que les
François ayant de grands projets aux ifles ,
& n'ayant rien à faire pendant cette faifon
dans l'Amérique feptentrionale , avoient
pris le parti de ne point divifer leurs forces
& de les conduire toutes dans les mérs
fur lefquelles ils vouloient agir. On fait
qu'ils font arrivés plufieurs jours avant
l'Amiral Hood à leur deftination , & il eft
à craindre qu'ils n'aient augmenté nos
pertes.

» Le Comte de Graffe , dit un de nos papiers ,
quitta la baie de Chéfapeak le 4 Novembre , avec
32 on 37 vaiffeaux de ligne . Sir Samuel Hood quitta
( 160 )
New-York le 10 Novembre avec 19 voiles . M. de
Graffe arriva à la Martinique le 24 Novembre , après
avoir reconnu , en pallant , la baie de Gros-Iflet de
Ste-Lucie. Hood atteint la Barbade le Décembre ;
deux vaiffeaux s'étoient féparés de lui durant le trajet.
La frégate l'Hyenne, Capitaine Thomſon, fit voile
de la Barbade le 23 Novembre , ayant 27 bâtimens
fous fon eſcorte ; elle mouilla à Sainte Lucie le 24 ,
& amena à la garnifon un renfort de 280 hommes ;
elle arriva à Saint- Chriftophe le 27 à dix heures du
foir. Saint-Eustache avoit été furpriſe la nuit du 25 ,
& s'étoit rendue le 26. Le Capitaine Thompfon propofa
le 28 au Général Frafer , campé alors fur la
hauteur de Brimstone - Hill à Saint - Chriftophe , d'attaquer
Saint-Euftache au milieu de la nuit avec 300
foldats. Le Général refufa les troupes avec raison ;
300 hommes ne fuffifoient pas. Le même nombre
de François en avoit bien furpris & pris 700 des
nôtres ; mais il n'étoit pas à préfumer que les François
à leur tour fe laiffâffent furprendre ; & on ne
devoit pas compter de trouver des difpofitions en
notre faveur de la part des habitans . La nuit du 29 ,
l'Hyenne mit à la voile avec le convoi pour le fauver
des forces fupérieures que l'ennemi avoit à St-
Euftache & à la Martinique , tandis que toutes celles
de la Grande Bretagne dans ces mers , montoient
alors feulement à 6 frégates , 2 brigantins & un
brûlot , éparpillés à la Barbade , à Sainte-Lucie & à
Saint-Chriftophe «.
Le fort de nos ifles eft affurément inquiétant
; le bruit d'un combat entre le
Comte de Graffe & l'Amiral Hood fe foutient
, & on attend avec impatience des
nouvelles qui le détruifent ou qui nous en
apportent le détail. On a de la peine à
croire que l'Amiral ait ofé s'expoſer à une
action avec des forces auffi inférieures que
( 161 )
les fiennes . Pour juftifier cette imprudence ,
on dit que le Comte de Graffe ayant paru
quelque tems devant la Barbade , difparut
en faifant mine de menacer St-Christophe
que l'Amiral Hood effaya de s'y rendre ,
& que c'eft dans ce trajet qu'il fut attaqué.
Selon d'autres avis qui paroiflent mieux
fondés , & que les nouvelles particulières
qui fe font vérifiées le plus fouvent , rapportent
aujourd'hui : M. de Barras avec
7 vaiffeaux de ligne , a joint les Espagnols
à la Havane , & les forces de France &
d'Espagne combinées vont attaquer la Jamaïque
pendant que les nôtres font hors
d'état de la fecourir. M. d'Albert de St-
Hipolyte avec cinq vaiffeaux a été attaquer
St -Chriftophe , & faire gagner à M. de
Dillon fa gageure enregistrée à St Euftache
, pendant que M. de Graffe avec 24
vaiffeaux croife fur la Barbade pour empêcher
Hood de porter des fecours aux ifles
menacées. On ne fait encore que croire de
ces nouvelles . Les dernières fur-tout donnent
les plus vives inquiétudes ; en attendant
on fait des voeux pour que l'Amiral
Rodney ait continué fa route ; on fe flatte
ici qu'il l'a pu. Le 19 Janvier il fut apperçu
de Scilly l'une des Sorlingues ; s'il a
continué directement fon voyage , fans chercher
à reconnoître leport de Breft pour favoir
fi l'escadre Françoife y étoit encore , comme
on l'a dit , il aura pu s'avancer affez pour
n'être pas expofé aux coups de vent qui fe
( 162 )
font fait fentir fur les mers depuis le 21
jufqu'au 27 du mois dernier ; comme
il n'eft point rentré dans nos ports , on
préfume qu'il n'a pas fouffert affez pour retarder
fa marche , il eft à defirer qu'il arrive
promptement & qu'il n'ait pas befoin , lorf
qu'il fera à fa deftination , de perdre un tems
précieux à fe réparer. Il a , dit- on , 14 vaiffeaux
; fi l'Amiral Hood n'a point effuyé de
revers , Rodney trouvera encore 17 vaiffeaux
, qui , avec les fiens , en feront 31 .
Cela ne nous donnera pas la fupériorité que
nos papiers ministériels nous affurent , puifque
M. de Graffe , felon les plus modérés ,
en a 32 , & qu'il doit en avoir 37 , fi ,
comme on a lieu de le croire , M. de Barras
n'eſt point reſté dans l'Amérique Septentrionale.
Le Triomphant & le Brave partis avec
M. de Vaudreuil , & qui doivent être arrivés
, lui en feront 39 ; les 5 Efpagnols partis
de Cadix le 3 Janvier , font fort près
d'être rendus à leur deftination , & peuvent
avec ceux qui fe trouvent à la Havane ,
porter l'efcadre ennemie à un nombre infiniment
fupérieur. Nous comptons en envoyer
encore 6 , mais ils ne font pas prêts
à fe mettre en route ; & il eft vraisemblable
qu'il en eft parti ou qu'il va en partir inceffamment
de Breft , pour remplacer le
nombre qui étoit deftiné pour cette ftation ,
& que les tempêtes ont forcé de rentrer.
S
Pendant que le Gouvernement s'occupe
des moyens de continuer la guerre en Amé(
163 )
rique , la Nation fait des voeux pour fa ceffation
; la ville de Briftol a arrêté une Requête
au Roi pour cet effet ; cette Requête
a été préſentée au Parlement. Les motifs de
cette ville font fondés fur la décadence de
fon cominerce aux Indes Occidentales , qui
eft la fuite naturelle de nos pertes fucceffives
dans ces contrées .
La retraite du Lord George Germaine annoncée
depuis fi long - tems , eft enfin effectuée
; M. Welbore Ellis , ci-devant Tréforier
de la Marine , a été nommé Secrétaire d'Etat
pour le département de l'Amérique ; & le
Lord Avocat d'Ecofle lui fuccède dans fa
place.
La féance du 7 dans les deux Chambres
a offert à la Nation un fpectacle qu'elle
n'avoit point encore eu. Toutes deux s'étoient
affemblées pour une enquête , la première
pour avoir des informations fur les
caufes de la perte de l'armée du Lord Cornwallis
; & les Communes , pour examiner
la conduite du Lord Sandwich , & les caufes
auxquelles il faut attribuer l'infériorité & les
difgraces de notre marine dans toutes les
parties du monde.
» Le 7 , le Comité d'Enquête fur les caules qui
ont empêché nos opérations navales de réuffir
´s'érant formé dans la Chambre des Communes ,
M. Fox s'eft levé & a dic : la lecture réfléchie des
papiers qui font fur le Bureau , m'a fuggéré plufieurs
obfervations importantes fur le fyftême de
l'Adminiftration de notre marine. La première , c'eft
( 164 )
que depuis plufieurs années , on n'a fait croifer aucunes
frégates pour aller obferver les mouvemens
de l'ennemi dans le port de Breft. Certe négligence
a été pour nous une fource de difgraces , en nous
privant des connoiffances néceffaires pour attaquer
l'ennemi avec avantage , ou pour nous mettre à
l'abri des coups qu'il nous ont portés . Les bévues
& les fautes de l'Amirauté ne méritent pas moins
l'animadverfion de la Chambre. La dernière campagne
feule offre tant de preuves de l'ineptie qui
prétide aux affaires de ce Département , que je n'ai
que l'embarras du choix. Le Chevalier George
Rodney inftruit, par une dépêche, l'Amirauté du tems
où les vaiffeaux de Saint-Euſtache & des Iſles appareilleront
fous convoi pour l'Angleterre . L'Amirauté
reçoit cette dépêche le 25 Mars . Elle avoit certainement
du tems de refte pour protéger cette fotte
& l'empêcher de tomber entre les mains de l'ennemi.
Er malgré un avis donné de fi bonne-heure ,
la majeure partie de ce convoi a été prise les 2 &
3 Mai , par M. de la Motte-Piquet . Mais l'étonnement
que doit produire cette circonftance eft porté
au comble , lorfqu'on apprend , comme en effet les
papiers actuellement fur le Bureau le prouvent , que
l'Amirauté voulant protéger les flottes de St- Euſtache
qui revenoient en Angleterre , a fait partir pour
cet effet une efcadre le 8 Mai , c'eſt à- dire ,
fix ou
fept jours après la prife de la partie la plus précieufe
des bâtimens dont elles étoient compofées..
Voici un autre trait à- peu- près de la même force fur
la prévoyance de l'Amirauté. Il étoit queſtion l'été
dernier d'empêcher les efcadres Françoife & Efpagnole
de fe joindre. En conféquence on fait partir
I'Amiral Darby. Mais à peine eft-il à la mer , qu'il
apprend par un bâtiment neutre que les François
& les Espagnols réunis avec des forces confidérables
, font à une certaine latitude. Comme les fiennes
étoient fort inférieures , il profite prudemment
( 165 )
de cet avis pour rentrer dans nos ports ; & voilà
comme l'Adminiftration remplit fes objets. Quant
à la dernière affaire de l'Amiral Kempenfeldt & du
départ de M. de Guichen avec un armement fi redoutable
, heureufement la Providence a bien voulu
permettre que cet évènement ne fûr pas auffi funefte
pour nous que nous avions tout lieu de l'attendre ,
Mais fans le haſard qui nous a fait intercepter une
partie des forces qui auroient dû détruire les nôtres ,
fans les vents & la mer qui ont empêché les François
de poursuivre leur route , de quel défaſtre n'étions-
nous pas menacés ? Nous aurions été trop
heureux de n'avoir à déplorer que la perte de la Jamaïque
, où notre gloire aux Indes Occidentales
étoit pour jamais éclipfée . D'après ces faits ; je conclus
l'incapacité abfolue du premier Lord de l'Amirauté
; je veux délivrer ce Département d'un Chef'
fans activité , fans fyftême & fans honneur ; je veux
le remplacer par un homme animé de la paffion
du bien public , dont la conduite irréprochable
annonce & garantiffe le patriotifme & toute l'éner
gie d'une ame exercée à bien remplir tous fes devoirs.
Je veux enfin couper le mal dans fa racine
en écartant pour jamais le Lord Sandwich de la
préfence & des confeils de fon Souverain . Mais
pour mieux préparer la voie à un ouvrage auffi
important , je crois devoir préalablement faire la
motion fuivante. Qu'il paroît au Comité que
les affaires de la Marine ont certainement été mal
adminiftrées dans le cours de l'année 1781. - Le
Lord Mulgrave prit la défenſe du Comte de Sandwich.
Selon lui M. Fox donne beaucoup trop d'importance
au fervice qu'on peut attendre d'une frégate,
pour favoir ce qui fe paffe dans les ports
de l'ennemi. Il eft impoffible que ces bâtimens tiennent
la mer en tout tems , & furtout pendant l'hi
ver , & ce moyen d'information eft auffi dangereux
qu'incertain. L'Adminiſtration , ajouta-t-il , a heu
--
( 166 )
reufement des reffources plus efficaces , & les correfpondances
qu'elle entretient à ce sujet , font à
la fois plus expéditives & plus füres. Quant à la
prife des vaifeaux de St- Euftache par M. de la
Motte-Piquet , cet évènement ne peut être mis à
La charge de l'Amirauté . Il eſt certain qu'elle avoit
envoyé un convoi pour les protéger , & ce n'eft pas
la faute de ce Département , fi des évènemens
imprévus ont empêché que nos vaifleaux de guerre
n'arrivâffent à tems pour prévenir ce malheur.
Le Lord s'efforça auffi d'excufer l'Amirauté fur
l'affaire de Kempenfeldt & la fupériorité effrayante
de l'efcadre Françoile aux ordres de M. de Guichen;
il prétendit à ce fujet qu'on n'avoit pu favoir le
nombre des vaiffeaux François avant leur départ , &
il ajouta que quand on l'auroit fu , il étoit impoffible
d'augmenter l'efcadre de Kempenfeldt , parce qu'il
n'y avoit pas d'autres vaiffeaux prêts , & que le
ravitaillement & la défenfe de nos Inles étoit un
objet trop intéreffant pour qu'on fît aucun détachement
de l'efcadre confiée à l'Amiral Rodney pour ce
fervice. Le Lord Howe prit enfuite la parole en
faveur de la motion . Il convint avec le Lord Mul
grave , que les correfpondances particulières devoient
en général procurer des informations plus
sûres & plus promptes que des frégates , mais que ,
lorfqu'il s'agiffoit du départ d'une efcadre ennemie ,
celles-ci pouvoient à leur tour en porter plus rapi
dement la nouvelle. Quant à l'affaire de l'Amiral
Kempenfeldt , il demanda pourquoi , felon le propre
aveu du Lord Mulgrave , il n'y avoit alors de
vaifleaux en état que ceux de cet Amiral & de
l'efcadre de Rodney ? Mais , ajouta-t-il , en admettant
même cette excufe , pourquoi faire partir une
efcadre fi inférieure à celle des François , qu'en cas
de rencontre on eût dû s'eftimer heureux qu'ils ne
la priffent pas toute entière , Le Lord North
s'éleva avecfeu contrela motion ; il affura que jamais ,
--
-
( 167 )
dans la dernière guerre , on n'avoit eu du merrein
d'auffi bonne qualité , ni un auffi grand nombre de
vaiffeaux que depuis l'adminiftration du Lord Sandwich
qui s'étoit montré en tout point un véritable
ami de la Nation . » Il n'eft , dit-il , ni honnête ni
jufte de prononcer fur le mérite du Miniftre , d'après
quelques faits qui ne font rien moins que prouvés .
Quand à la motion actuelle , je la trouve fi inconféquente
& fi peu motivée , qu'elle femble avoir été
conç e & arrêtée avant la lecture des papiers qui font
fur le burea « .- A deux heures & demie après
mili , la Chambre ayant été aux voix , la motion de
M. Fox fut rejettée à la pluralité de 205 contre 103 ,
& la Chambre s'ajourna au 11 .
-
Le même jour , dans la Chambre Haute , lorfque
te Duc de Chandos eut propolé pour le 11 un
Comité d'Enquête fur la reddition de l'armée du
Comte de Cornwallis , prifonniere des Etats- Unis ,
le Lord Stormont dit qu'il n'avoit point d'objection
contre cette enquête en général ; car , ajouta-tal ,
je ne fuppofe point que le Duc de Chandos ait
deffein d'entâmer a cune affaire qui puiffe retarder
lés opérations de la campagne prochaine , mais je
m'oppose à une partie de la motion dans fa forme
préfente , & je demande qu'on en retranche ces
mots comme prifonnière de guerre , parce qu'ils
tendent à reconnoître les Etats - Unis de l'Amérique ,
& je ne crois point que ce foit là fou intention ni
celle de la Chambre ; en adoptant la queftion telle
qu'elle est énoncée , elle trahiroit certainement les
droits de la Nation. Le Duc de Chandos ré
pondit que la propofition contenoit les propres termes
de la reddition du Lord Cornwallis ; que ce
Lord s'étoit fervi des mêmes expreffions dans fa
malheureuſe capitulation . Deux armées entières , dit
il , rendues dans un fi court efpace de tems , font
une circonftance dont on ne trouve pas beaucoup
d'exemples dans nos annales , & il feroit encore plus

( 168 )
étrange que deux faits de cette nature , fe pafsâffent
Lans aucune enquête de notre part ; fi , comme je le
defire , ces malheurs ne proviennent que des haſards
de la guerre , nous devons les fupporter avec courage
, mais s'ils ont été occafionnés par une mauvaiſe
conduite , par de mauvais confeils ou par de mauvaiſes
intentions , par des meſures mal concertées audedans
& mal exécutées au-dehors , il eft abfolument
néceſſaire de donner une ample ſatisfaction à la
Nation. En mettant ma propofition fous les yeux
de la Chambre , je n'ai point cherché à employer
des expreffions qui me fuffent particulières , j'ai
adopté celles de la capitulation par laquelle le Commandant
en chef des forces de S. M. repréfentant
fon Souverain , a trahi , s'il y a eu trahiſon de la
part de quelqu'un , les droits de fon pays, & a reconnu
les Etats d'Amérique. Le Lord Stormont vient de
parler d'une campagne prochaine , je voudrois bien
favoir s'il a voulu dire qu'il y auroit une autre
campagne en Amérique , peut-être avec la reddition
d'une autre grande armée. Le Lord Gower fut
d'avis que l'enquête propofée étoit abfolument néceffaire
, & que les termes dans lefquels la motion
étoit énoncée importoient peu à une affaire de fi
grande conféquence . Le Duc de Grafton propofa
d'éviter toute difficulté en inférant les mots : foidifant
les Etats- Unis de l'Amérique Septentrionale .
---
Le Lord Chancelier opina que la queftion étoit
très-bonne fans ces mots : Etats- Unis de l'Amérique
Septentrionale , & qu'en les laiflant fubfifter
la queftion étoit moins effentiellement vraie que fi
on les retranchoit ; qu'il s'agiffoit de faire une enquête
fur les caufes de cette reddition ; que l'armée
Angloife s'étoit rendue en partie aux Américains &
en partie aux François , les foldats s'étant rendus
aux premiers , la marine aux derniers ; qu'il falloit
prendre des informations fur ce malheur en général
, & que l'enquête devenoit partielle par la
forme
( 169 )
forme de la motion , que par conféquent il étoit
d'avis qu'on fupprimât les expreffions qui tendoient
à reconnoître l'indépendance de l'Amérique. — Le
Lord Gower defira qu'on pût différer l'enquête ,
pour que le noble Lord qui y étoit le plus intéreffé
pûr le préparer à répondre à toutes les queftions
qui pourroient lui être faites . Le Lord Hillsborough
dit qu'il ne connoifloit pas parfaitement
les formes de la Chambre des Pairs , mais qu'il
favoit que dans celle des Communes l'ufage étoit
de nommer d'abord le Comité , & enfuite de fixer
le jour auquel il s'aflembleroir ; qu'on pouvoit fuivre
cet ufage dans l'affaire préfente , & que , felon lui ,
c'étoit la meilleure manière de procéder . Le Duc
Chandos ayant alors propofé de nommer un Comité
pour le 19 Février , le Lord Stormont dit qu'il étoit
perfuadé que l'enquête en queftion étoit néceffaire ,
mais qu'il croyoit qu'il y avoit bien des chofes à
dire fur le tems , le lieu , la forme & la manière de
la faire qu'il n'attendoit pas de bons effets d'une
enquête parlementaire , & qu'il efpéroit que fi on
produifoit devant la Chambre quelque preuve tendante
à charger une perfonne abfente , on ne feroit
rien qui pût affecter fon honneur ou la réputation
jufqu'à ce qu'elle pût fe préfen er elle même. -- Le
Duc de Chandes fit alors d'autres motions qui furent
remifes au lundi 11.
>
La motion relative à la nomination da Lord
George Germaine à une Pairie , occafionna de
nouveaux débats très - vifs. Le Marquis de Carmarthen
dit que le bruit couroit que ce Lord qui
avoit fubi une ſentence plus honteufe que la mort
& dont il n'étoit pas purgé , étoit fur le point
d'entrer dans la Chambre ; qu'il étoit bien éloigné
de rien ôter à la prérogasive de la Couronne , mais
qu'il demandoit s'il n'y avoit pas moyen de s'a refer
à S. M. pour empêcher que la Pairie ne fûr aishi
avilie ; qu'en conféquence il propofoit de faire un
23 Février 1782.
h
( 170 ).
-
arrêté , par lequel il feroit dit que c'eft hautement
déroger à l'honneur de cette Chambre que d'y in.
troduire des perfonnes qui ont été dégradées , &
dont la fentence n'eft pas pugée. Le Lord
Denbigh dit que quatre ans après le Lord Germaine
avoit été appellé à l'adminiftration , & que c'étcit
une preuve que S. M. penfoit différemment for le
compre d'une perfonne dont elle avoir beſoin d'employer
les talens ; que fi le noble Marquis perfiftoit
dans fa motion , il demandoit que la Chambre
s'ajournât. Le Marquis de Carmarthen répondit
qu'il croyoit que S. M. , en admettant le Lord
Germaine dans le ministère , n'avoit pas été bien
confeillée ; qu'il étoit beau à un Souverain de pardonner
, mais qu'il ne devoit pas oublier.
Le
Duc de Richemont
témoigna fon étonnement
de
ce que les nobles Lords qui étoient Miniftres du
Roi entendiffent
tranquillement
une motion de cette
nature , & ne fe levâffent pas pour défendre un de leurs
Collègues dans une occafion auffi critique.
- Le
Lord Stormont prit alors la parole , & dit : le Duc
de Richemond demande pourquoi les Miniftres du
Roi ne prennent point la défenſe d'un des principaux
Secrétaires d'Etat de S. M. Je réponds que
je croirois faire injure au Lord Germaine en le
défendant lorsqu'il eft ainfi attaqué . C'est toujours
avec la plus grande circonfpection qu'une Chambre
du Parlement doit parler de quelqu'un foit en bien
foit en mal. Ce n'eft que d'après des faits ou des
preuves authentiques qu'elle peut hafarder fon
opinion dans de pareilles circonstances , & non
d'après des bruits populaires . Si le noble Marquis
cût mis en avant quelque tache qui empêchât le
Lord Germaine d'entrer dans la Chambre des
Pairs , je défendrois mon Collègue fur cette attaque
; mais comme il ne s'agit que d'une cenfare
jettée au hafard , & qu'à cette occafion la Chambre
eft requife de s'ingérer de la prérogative de la
( 171 )
-
----
Couronne , je remercie le Lord Denbigh d'avoir
fuggéré la motion d'ajournement , & je is abfolument
de fon opinion. Le Marquis de Carmarthen
repliqua qu'il regardoit les Pairs comme Confeillers
héréditaires de leur Souverain , & qu'il étoit de leur
devoir de lui donner des confeils dans tout ce qui
pouvoit intéreffer fon honneur & celui de l'Etat ;
que les Miniftres qui avoient confeillé à S. M.
d'élever le Lord Germaine à la dignité de Pair
étoient haurement coupables. Le Comte d'Abingdon
dit qu'il avoit eu autrefois , & qu'il croyoit
encore avoir en fa poffeffion un papier qu'il produiroit
fous les yeux du Lord Germaine , s'il étoit
créé Pair , pour prouver qu'il étoit inca , able de
fiéger dans cette Chambre ou dans aucune ailemblée
honorable & refpectable. Le Comte de
Derby parla avec beaucoup de véhémence contre
le Lord Germaine , & déclara que fi les Pairs étoient
obligés de fiéger avec un homme qui ne feroit
reçu dans aucun corps militaire , ils devoient renoncer
à toutes les préten ions que leur donnoit
cette dignité. Le Comte de Shelburne dit qu'étant
fort jeune , il avoit lu dans les écrits du Lord Chan
celier Weft fur les Parlemens , que la Chambre des
Pairs avoit certains priviléges dont elle ne faifoit
point ufage , & qui dans des tems de trouble pourroient
tourner au défavantage du Souverain ; qu'il
croyoit alors que ces tems étoient bien éloignés.
Et qui , en effet , ajouta-t - il , eût jamais imaginé
qu'il feroit queftion aujourd'hui d'accorder l'indépendance
à l'Amérique ? ..... La Chambre
alla enfuite aux voix fur la queftion de l'ajournement
, qui paffa à la pluralité de 77 contre 28 .
-
-
Le même jour plufieurs Pairs firent la proteftation
fuivante . Propofé que c'eft déroger à l'honneur de
cette Chambre , que quelqu'un qui eft fous la cenfure
réfultante de la Sentence fuivante d'un Confeil,
de guerre & des ordres publics donnés en conféh
2
( 172 )
--
quence , foit recommandé à la Couronne pour être
élevé à la dignité d'une Pairie «<, » Ce Tribunal ,
après avoir duement confidéré tous les rapports mis
fous fes yeux , eft d'avis que le Lord Sackville eft
coupable d'avoir défobéi aux ordres du Prince Ferdinand
de Brunfwick , auquel il lui étoit ordonné ,
par fes commiflions & inftructions , d'obéir , comme
Commandant en Chef , conformément , aux règles
de la guerre ; & en outre , l'opinion de ce Tribunal
est que ledit Lord Sackville eft jugé incapable de
fervir jamais S. M. dans aucun emploi militaire «<, w
Laquelle Sentence a été confirmée , comme il fuit ,
par S. M. » Veut S. M. que la fufdite Sentence
foit par tout publiée, afin que les Officiers foient convaincus
que ni leur haute naiffance ni les grands emplois
ne peuvent empêcher qu'on ne puniffe des dé
lits de cette nature , & afin que voyant qu'ils font
fujets à des cenfures pires que la mort pour un
homme à qui il reste quelque fentiment d'honneur
ils puiffent éviter les fâcheufes conféquences qui
résultent de la défobéiffance aux ordres « — Ce qui
ayant éprouvé de l'oppofition , il a été propofé de s'ajurner,
& après un long débat, la queftion a paffé à
l'affirmative , à la pluralité de 75 voix contre 28.
Différent d'opinion , Pour les raifons énoncées
dans la réfolution propofée , & qui a précédé lą
motion d'ajournement . Signé EFFINGHAM .
FRANCE.

De VERSAILLES , le 19 Février.
LE Vicomte de Chambray qui avoit précédemment
eu l'honneur d'être préfenté à
LL. MM. & à la Famille Royale le 14 du
mois dernier a eu celui de monter dans
les carroffes du Roi & de chaffer avec S. M.
,
( 173 )
De PARIS , le 19 Janvier.
-LE filence des lettres d'Angleterre fire
l'Amiral Rodney , ne permet plus de
penfer qu'il ait regagné fes ports , comme
on jugeoit qu'il y avoit été forcé , par les
tempêtes qui fe font fait fentir fur les mers
depuis fa fortie jufqu'à la fin du mois dernier.
Il n'eft pas douteux cependant qu'il
ne les ait éprouvées ; toutes les lettres qu'on
en a reçues font du 19 ; alors il étoit auprès
des Sorlingues ; on marquoit à cette époque ·
de Scilly , l'une de ces Ifles , que fon cfcadre
étoit en vue ; les vents étoient S. S. O. Elle
portoit le Cap au Sud , & fon intention
paroiffoit être de reconnoître le port de
Breft. S'il a voulu l'exécuter , rien n'eft plus
vraisemblable que les rapports qui nous
font venus de toutes nos côtes fur une cfcadre
qui a été apperçue très maltraitée par
les vents & la mer , & qui ne peut être que
celle de cet Amiral . S'il n'eft pas retourné
en Angleterre , il eft difficile qu'il ait fair
beaucoup de chemin , & fur- tout qu'il arrive
en bon état à fa deftination , où le
befoin de fe réparer va lui prendre néceffairement
un tems précieux. Il eft à préfumer
auffi qu'à fon arrivée il trouvera bien
des changemens . On ne doute pas ici que
M. de Grafle & M. de Bouillé n'aient fait
quelque chofe. Les nouvelles d'Angleterre
parlent d'un combat entre les deux efcadres
près d'Antigues ; mais elles n'en donnent
h3
19
( 174 )
aucun détail . Nous n'en avons nous- même
aucune nouvelle ; nous doutons encore qu'il
ait eu lieu . On connoît l'infériorité de l'Amiral
Hood ; il eft vraisemblable qu'il ſe ſera
bien gardé de s'expofer devant l'efcadre Françoife
; on ne préfume pas qu'il ait eu cette
imprudence ; & fi en effet les deux Hottes
fe font mefurées , il faut qu'il ait été forcé
de fortir du port où il pouvoit refter à l'abri ,
& attendre les renforts que Rodney lui conduit
d'Europe.
Le tems eft changé , & depuis 10 à 12
jours le vent du nord a pris le deſſus , il eſt
favorable au départ de toutes les flottes qui
doivent partir d'Europe , & on croit qu'il
fe foutiendra. 『,
Les lettres de Cadix portent qu'il y eft
arrivé des Couriers porteurs de paquets de
la Cour , & qu'on a fait partir fur- le- champ
des avifos pour l'Amérique , & d'autres ont
été envoyés à la recherche de D. Louis de
Cordova . On avoit eu des nouvelles de fon
armée par la Sainte- Elifabeth , vaiffeau
qu'une voie d'eau avoit obligé de revenir
dans le port. M. de Cordova depuis fa fortie
avoit joui d un fort beau tems ; ce qui prouve
que les tempêtes qui ont défolé nos parages
n'ont point franchi le Cap Finiftere.
» Hier , 3 Février , écrit on de Saint-Sébaſtien en
Efpagne , il eft entré dans cette baie un parlementaire
Anglois , le Sévère , de 400 tonneaux ; ce bâtiment
faifoit partie du convoi de 22 voiles , qui a
appareillé pour l'Inde de l'Ile d'Aix , au mois de
Juillet dernier , fous l'eſcorte de la Bellone , & d'une
175 )
autre frégate ; le Sévère , qui appartenoit à Saint
Malo , le Necker de Nantes , & un troifieme navire
de la Rochelle , ayant été léparés du convoi , furent
rencontrés par un vaiffeau Anglois de 54 canons , qui
croifoit fur le Cap de Bonne- Espérance , & qui les
fir amener , tandis qu'on amarinoit le Sévère & le
Necker , le vent ayant fraîchi , le naviie de la Rochelle
cargua toutes les baffes voiles , & eut le bonheur
d'échapper . Les deux navires capturés furent
conduits à l'Ile Sainte - Hélène , où ils ont reſté deux
mois en rade , fans avoir aucune communication
avec les gens de l'Ifle . Le Sévère partit de Sainte-
Helène le 8 Décembre , amenant 278 prifonniers
parmi lefquels font 22 Officiers , tant de terre que
de marine , détenus depuis 11 jours fur les cô es
de France , fans pouvoir aborder , à caufe des vents
contraires , & manquant de vivres ; il a profité du
vent du N. E. qui s'éleva jeudi , pour relâcher ici ;
les Officiers ne peuvent donner aucune nouvelle de
Inde , par le foin que les Anglois ont pris de
Teur cacher ce qu'on pouvoit lavoir à Sainte-Hé
Mène ".
>
On eft perfuadé ici que les nouvelles de
l'Inde font très - bonnes ; on a lieu de croire
qu'il en eft arrivé , & que l'on ne les publie
point encore , parce qu'il n'eft pas tems de
faire connoître la fource d'où elles font
tirées ; en attendant on a des lettres de
Conftantinople qui annoncent pour la troi- .
fième fois la prife de Madraff , & qui donnent
cette nouvelle comme un fait certain.
Les foins qu'on a pris à Sainte-Hélène de
cacher aux François tout ce qui fe paffoit
dans l'Inde , la baiffe des Actions de la Compagnie
au moment de l'arrivée de fes vaiffeaux
& des captures de Jonhstone , dénotent
h 4
( 176 )
véritablement quelque grand coup dans
ces contrées.
Les lettres de Madrid , en date du 29 ,
ne font que répéter ce que nous avons rapporté
l'ordinaire dernier du fiége de Mahon. ,
Le journal de M. de Crillon ne pouvoit
manquer de faire mention de l'incendie du
15. On y lit que 3 magafins ont été la proie
des flammes.
Nous avons vu ici , écrit -on de Toulon , M. de la
Tour d'Auvergne Carrat , Officier du Régiment
d'Angoumois , qui fervoit comme Volontaire à Máhon
, & dont les relations ont parlé avec éloge . Ce
jeune Officier , plein d'ardeur & du defir de fe dif
tinguer , avoit obtenu la permiffion d'aller paffer le
tems de fon congé dans l'armée de Mahon . Son
terme expiré , il a été obligé de rejoindre fon régiment
, & il a quitté l'Ifle le 19 Janvier. Il nous a
confirmé tout ce que nous favions jufqu'à cette époque.
Il penfe , ainfi que tous les Officiers de l'armée ,
qu'une fois le Fort Malboroug emporté , la place ne
peut tenir tout au plus qu'un mois. Sur ce qu'on lui
témoignoit de l'étonnement de ce que les Espagnols
qui ont des batteries fur la cale Saint - Etienne ,
n'empêchent pas pour cela les bâtimens approvifiones
d'entrer ; il a répondu que ces batteries
dès qu'un bâtiment approvifionneur fe montre , &
qu'il fait les fignaux au Fort , font alors accablés
d'une grêle de bombes lancées du Fort Saint-Philippe
; il eft impoffible de réfifter à ce feu , & le
pallage refte libre . Les rapports de plufieurs Officiers
s'accordent tous fur la valeur , l'activité &
les autres qualités du Général Murray ; mais l'armée
en lui rendant cette juftice , fait bien plus de
cas du Général Dapeer , Commandant en fecond
qui par fes connoiffances paroît être plus capable
de défendre une place que le Lord Murray. Celui- ci
( 177 )
pourtant ne le confulte guere , & on fait même qu'il
affecte de ne jamais foivre les avis qu'il donne . On
en a un exemple , par l'inaction dans laquelle eft
refté le Lord Murray lors de l'établiflement des bat
teries Efpagnoles . Dapeer confeilloit de faire un feu
continuel für elles ; & comme les Travailleurs étoient
pour ainfi dire à découvert , il eft für que non-feulement
les travaux auroient été retardés , mais on
croit que les Espagnols auroient perdu une quantité
confidérable de leurs meilleurs foldats . Le Général
Murray fat d'un fentiment contraire ; la plupart de
fes Officiers l'en ont blâme , & il n'eft pas à s'en
repentir. Cette divifion ne peut qu'être fort favorable
aux afli geans : auffi fouhaitent ils bien fincérement
que leur feu épargne le principal Commandant.
Les feules nouvelles que nous avons du
camp de St-Roch fe réduifent à celles- ci . ( 1 ).
» Depuis le 20 Décembre juſqu'au 15 Janvier ,
on a continué les travaux au Camp de Saint -Roch
pour achever de combler la Maisonette du centre
en mettant au front oppofé à la Place quarre faucif
fons de hauteur & deux de groffeur , de façon qu'ils
égalent l'endroit le plus élevé de la muraille voifine.
On a commencé le foflé fur la partie droite dans la
largeur de deux verges & profond juſqu'à l'eau . On
a fini le premier tuyaa ju qu'à la hauteur de dix fanciflons
, & on a élevé de neuf la queue , prolongée
da quart. On a renforcé & rempli de fable deux
".
( 1 ) On trouve chez le fieur Long-champ , fils , Géographe,
rue & Collége des Cholets , trois Plans que l'on peut
confulter fur ce fiége , le premier eft celui des Ville , Châ
teau , Mole & Baie de Gibraltar , vns du côté du Nord de
la Montagne ; le deuxième est un Plán Géométral de la
Montagne & de la Ville de Gibraltar , avec une Carte particulière
du Détroit , accompagné d'une arte générale des
Royaumes d'Espagne & de Portugal ; le troifième est un
Plan de la Ville de Ceuta , fituée en Afrique , fur la côte de
Barbarie , vis -à-vis la Ville de Gibraltar.
hs
( 178 )
ouvrages. On a ouvert le foffé du cinquième tuyau ;
on a placé les madriers du corps -de-garde de la
droite , renforçant de fable le mur qui regarde la
Place . On a terminé le revêtement du foffe ; on a
ouvert celui qui correfpond à la gorge de la gauche
, & on a revêtu le cinquième tuyau de fix fauciffons.
On s'eft apperçu que dans la Place , le 20 à
fept heures & demie du foir , on couvroit dans quelques-
uns des emplacemens des batteries d'Uliffe ,
de la Reine Anne , de la Princefle Amélie & de la
Princelle Caroline , deux dépôts de munitions , l'un
de quelque importance , & l'autre qui paroiffoit
renfermer de la poudre. Dans l'un & l'autre le feu
prit à des grenades & à des bombes , ce qui fit fauter
en l'air quelques pièces de bois . Les ennemis travaillèrent
à réparer la batterie de la Reine Anne ,
& afin qu'on ne découvrît pas leurs travaux , ils
placèrent le long de la batterie un chaffis de toile
de 46 verges de haut. Les Anglois retirèrent du
Fort 15,000 planches , & les mirent dans une petite
place , en formant deux piles ; & dans le magaſin
de poudre qui étoit au milieu de cette place , on
remarqua qu'ils préparoient de grandes tables de
bois & de facs- à - terre ; & du côté du Nord ils
faifoient quelques épaulemens de tonnneaux. Leur
feu qui a accompagné ces travaux avec affez de
vivacité , nous a bleffé pendant tout ce tems-là
22 Soldats , prefque tous légèrement de coups de
grenades , & nous en a tué un des Gardes Efpagnoles.
Le 25 Décembre entre 4 & 5 heures du
matin , quatre hommes fortirent par un angle de
la montagne , foutenus par 30 ou 40 autres ; mais à
quelques pas de nous ils firent alte , obfervant nos
troupes avancées , & ils fe retirerent bien vite . Par
une dépêche du 27 Décembre le Gouverneur de
la place donna part au Commandant- Général de
notre Armée de la mort du Baron d'Hermanſtadt ,
Enfeigne des Grenadiers des Gardes Wallones , qui,
( 179 )
"*
*
4
comme on l'a dit , avoit été bleffé & fait priſonnier
la nuit du 26 du mois précédent .
сс
Le 8 de ce mois on donnoit à l'Opéra
Iphigénie en Aulide ; M. le Marquis de la
Fayette y étoit dans une des Loges fur le
Théâtre , avec Mefdames la Princeffe de
Poix , la Princeffe d'Hennin , la Duchefle de
Lauzun. Le Parterre qui ne le connoiffoit
pas ne faifoit guère attention à cette Loge ;
ce ne fut qu'au moment où l'on chanta
Achille eft couronné des mains de la Victoire ,
qu'on entendit quelques applaudiffemens ;
comme les deux tiers des Spectateurs en
ignoroient l'objet , ils ne furent pas bien
vifs . Mais lorsqu'on préfenta une couronne
de lauriers à Achille ,l'Actrice ayant défigné
M. le Marquis de la Fayette , tout le monde
fe tourna vers la Loge où il étoit ; il fut
reconnu , les applaudiffemens furent généraux,
ils redoublèrent pendant l'entr'Acte ,
& M. de la Fayette qui , par modestie , fe
tenoit caché dans le fond de la Loge , fut
obligé de fe montrer , & de céder à l'empreffement
du Public , qui reçut fes remerciemens
avec les plus vives acclamations.
Le Roi de Suède a écrit ici trois lettres à
une Dame très- diftinguée , Madame de Boufflers
, au fujet de la maladie & de la mort
de M. le Comte d'Uffon , Ambaffadeur de
France à fa Cour ; elles donnent la plus
grande idée des talens de ce Miniftre , & de
l'attachement que S, M. Suédoife avoit pour
lui. M. le Marquis de Pons , Miniftre près
h 6
( 180 )
le Roi de Pruffe , a été choisi pour le rem
placer ; on croit que M. le Comte d'Eſterno
fuccédera à celui- ci à Berlin , & on place à
Liége M. le Marquis de Ste-Croix .
On lit dans les Affiches de Montpellier
l'anecdote fuivante.

La croyance aux Revenans n'eft pas tout -à-fait
bannie. Le moindre évènement bizarre , dont la
caufe n'eſt pas aufh - tôt apperçue , réveille la fuperftition
, & le peuple à cet égard eft toujours peuple.
C'eſt une vérité dont nous avons eu occafion de
nous convaincre par un fait tout récent , & qui s'eft
paffé fous nos yeux. Un particulier de cette Ville
venoit de perdre un de fes enfans. La famille étoit
inconfolable , & le fouvenir du défunt rempliffoit
tous les efprits de la plus profonde trifteile. Dans
ces entrefaites , on prend une nouvelle fervante ;
peu de jours après , celle-ci met le couvert , comme
à fon ordinaire , puis rentre dans la cuifine pour
rincer les verres ; & lorfqu'elle revint pour les pofer
fur la table , elle s'apperçoit qu'il manque deux
ferviettes ; elle cherche par- tout & ne les trouve
point , elle court en avertir la maitreffe ; la fervante
eft bien affurée qu'elle a mis chaque ferviette
à fa place , elle n'a vu entrer perfonne ; on fait de
nouvelles recherches , mais en vain ; on gronde la
pauvre fille , on la foupçonne , & le jour fe paffe.
Le lendemain , même aventure , deux autres ferviettes
difparoiffent. Alors on accufe la fervante ;
elle a beau protefter de fon innocence , on l'accable
d'injures , on la menace de la dénoncer , on la
chaffe. Le furlendemain , la maitreffe met elle-même
le convert , va à la cuiſine , revient , & trouve trois
ferviettes de moins. Alors l'effroi commence à la
faifir , elle devient pâle & tremblante , elle ne doute
plus que ce ne foit un Revenant qui a pris les ferviettes
; & fon imagination frappée lui perfuade que
( 181 )
>
و
on
ce Revenant n'eft autre que ce cher fils dont elle
déplore la perte . Elle ne tarda pas à communiquer
ces fumeftes impreffions à fon époux , à les autres
enfans , à tous les locataires , aux voifins ; on fut
d'abord fur le point d'abandonner la maison ,
porta de l'argent à un Prêtre pour dire des Meffes
enfin une vieille femme qui croyoit beaucoup aux
Revenans & qui avoit l'art de les conjurer
propofe de defcendre dans la cave & d'y faire
certaines cérémonies dont elle promit les plus
grands effets. Plufieurs perfonnes y furent avec
des cierges allumés , on fit la proceffion autour
en criant d'une voix lamentable : Ame ! que nous
Veux-tu ? L'Ame ne répondit rien ; mais un des
affiftans apperçut les ferviettes amoncelées fous un
tonneau. A cet afpect , la furpriſe fut extrême
les frayeurs fe diffipèrent , on s'empreffa de rappeller
la fervante , on la juftifia ; mais il reftoit
toujours à favoir qui avoit pris les ferviettes , &
les avoit mifes dans ce lieu . Pour s'en éclaircir , on
mit le couvert , on fit le geet autour , différentes
perfonnes fe poftèrent de manière à tout découvrir
fans être apperçues. On ne tarda pas à prendre
le voleur en flagrant délit. C'étoit un gros chat
qui , très - délicatement , tiroit les ferviettes avec
fa patte , & les traînoit enfaite avec beaucoup
d'adreffe , jufques dans la cave. C'eft ainfi que le
termina cette aventure qui , dans le principe , parut
fi alarmante , & qui , par fon dénouement , a fourni
matière à bien des plaifanteries .
3
2
Mademoiſelle d'Orléans , fille aînée de
M. le Duc & de Madame la Ducheffe de
Chartres , eft morte au Palais Royal des
fuites de la rougeole , le 6 Février 1782 j
âgée de 4 ans & demi. Elle a été ouverte
& embaumée le 8 : fon coeur & fon corps
ont été portés au Val-de-Grace' , lieu de la
( 182 )
fépulture de la Maiſon d'Orléans , ce même
jour à 6 heures du foir : fes entrailles avoient
été portées , 2 heures auparavant , à Saint-
Euftache , fa Paroiffe.
Parmi les entrepriſes intéreffantes des Arts nous
en annoncerons une qui mérite d'être diftinguée par
le choix du fujet , & par l'Artifte diftingué qui l'a
traité. C'eft le Couronnement de Volcaire , gravé par
M. Gaucher , de l'Académie des Arts de Londres ,
d'après un deffin de M. Moreau , le jeune , Deffinateur
& Graveur du Cabinet du Roi , & de fon Académie de
Peinture . Cette Eftampe, fupérieurement exécutée, eft
l'imitation la plus fidèle de ce (pectacle intéreffant ;
elle paroîtra vers la fin de ce mois ; on en voit des
épreuves chez l'Auteur , rue St- Jacques , la porte
cochère vis-à- vis St -Ives . Le prix en eft de 6 liv. &
les perfonnes qui voudront fe faire infcrire auront
la certitude d'avoir les premières épreuves.
Édit du Roi , portant Création de fept millions
de Rentes viagères ; donné à Verfailles au mois de
Janvier 1782 , & enregistré au Parlement le premier
Février audit an.
ן כ
Étant néceffaire de pourvoir aux dépenses extraordinaires
que la continuation de la guerre exige
pendant la préfente année , une fage prévoyance
nous impofaut même le devoir de ne pas borner
nos difpofitions aux befoins du moment ,
mais de
préparer à l'avance des reffources pour ceux qu'une
plus longue durée de la guerre pourroit occafioaner
; Nous nous fommes fait rendre compte de nos
recettes & dépenses de l'année 1781 , & de la fituation
act elle de nos finances , afin d'appercevoir d'un
même coup-d'oei ! ce qui a été fait l'année dernière ,
ce qui eft à faire cette année , & ce que nous pouvons
efpérer pour l'avenir. Nous avons vu avec
fatisfaction , que les opérations de l'année 1781 ,
nous avoient procuré les moyens , non-feulement
( 183 )
de maintenir avec la plus grande exa&itude le payement
de toutes les dépenfes , & de faire rentrer utilement
à notre Tréfor Royal une partie importante
des bordereaux viagers de l'Edit du mois de Mars
dernier , mais même d'augmenter nos revenus , de
manière à offrir un nouveau gage de fûreté aux
Créanciers de notre Frat , & à nous difpenfer de
faire pour cette année des Emprunts auffi confidérables
que l'ont été ceux de l'année dernière . Celui
que nous avons préféré , aura l'avantage de convenir
aux différentes vues de tous ceux qui ont des
fonds à placer ; en même-temps qu'il préfente une
création en Rentes viagères , plus favorable aux
Préteurs , fans être plus a charge à nos finances
il accorde à ceux qui ne feroient pas déterminés à
conftituer dès ce moment , la faculté de recevoir pour
valeur des fonds qu'ils remettront en notre Tréfor
Royal , des Reconnoiffances au Porteur de Mille
livres chacune , produifant cinq pour cent d'intérêts
, fans retenue , qu'ils pourront à leur volonté
convertir en Contrats des mêmes Rentes viagères
jufqu'au premier Janvier 1786 ; & à compter de
cette époque , celles de ces Reconnoiffances qui
n'auroient pas été conftituées , feront rembourlées
par fort de loterie , à raiſon de fix millions au moins
par an , le même intérêt continuant d'être payé jufqu'au
remboursement effectif. Le fuccès de cette
nouvelle forme d'emprunt nous paroît d'autant
plus afuré , que par un examen attentif de ce qui
doit affermir la confiance publique , nous avons reconnu
qu'indépendamment des reffources réfultantes
de la perception des droits additionnels ordonnée
par notre Edit du mois d'Août dernier , nous en
trouverons fucceffivement de plus importantes dans
les économies dont nous ne ceflons de nous occuper
; dans la diminution des dépenfes , l'agmentation
des recettes , & l'accroiffement du commerce
que la paix doit procurer ; dans l'amortiffement de
( 184 )
plufieurs Emprunts à conftitution, pour lefquels il y
a eu , dès leur origine , des fonds alignés dans le
remboursement prochain des loteries de 1777 & de
1780 ; dans celui que pots continuerons de faire
des Refcriptions , Affignations , Billets des Fermes ,
& autres objets dont l'acquittement fait partie de
l'état de nos dépenfes ordinaires ; & enfin dans
l'extinction graduelle des rentes viagères & des
perfions : Nous avons même apperçu que par l'en-
Temble de ces diverfes améliorations , nous pourrons
, lorſque le retour de la paix aura comblé le
voeu de notre coeur , deftiner de nouveaux fonds à
l'amortiffement des dettes de notre Etat , fans retarder
les foulagemens que nous femmes impatiens
de procurer à nos Peuples . 1. Nous avons créé
& créons fept millions de livres actuelles & effe&tives
de Rentes viagères , jufqu'à la concurrence de
foixante-dix millions de livres de capital feulement,
qui feront vendues & aliénées à nos chers & bienamés
les Prévôt des Marchands & Echevins de
notre bonne Ville de Paris , par les Commiffaires
de notre Confeil , par nous nommés , à les avoir &
prendre fur tous les deniers provenans de nos droits
d'Aides & Gabelles & cinq groffes Fermes , lefquels
nous affectous , obligeons & hypo héquons par préférence
à la partie de notre Trélor Royal , au payement
des arrérages deldites rentes . 2 ° . Les Rentes
viagères , créées par le préfent Edit , pourront être
acquifes fur une feule tête , à raison de 10 pour
cent , depuis la naiflance jufqu'à so an‹ ; de 11 pour
cent , depuis so ans jufqu'à 60 ; de 12 pour cent
depuis 60 ans & au -dettus ; ou à pour cent fur
deux têtes , fans diftinction d'âge , le tout au choix
des Acquéreurs . 3 ° . Les arrérages defdites rentes
feront exempts à toujours de la retenue du Dixième
d'amortiffemeat , du Dixième des Vingtièmes , des
Quatre fols pour livre du premier Vingtième , &
de toute impofition généralement quelconque qui' .
( 185 )
1
pourroit avoir lieu par la fuite. 3 °. Les conftitations
particulières ne pourront être moindres de
Soo livres de principal , & elles feront faites par les
Prévôt des Marchands & Echevins , fur le pied cideſſus
fixé , à ceux qui en auront fourni les capitaux
en deniers comptans , entre les mains du fieur Micault
d'Harvelay , Garde de notre Tréfor Royal ,
pour jouir par les Acquéreurs , leur vie durant , foit
fur leur tête , foit fur celle de toutes autres perfonnes
qu'ils auront choifies ; & les contrats feront :
paflés par-devant tels Notaires au Châtelet de Paris
que lefdits Acquéreurs voudront choifir , & qui
feront tenus de leur délivrer leurfdits contrats fans
frais ; nous réfervant de pourvoir auxdits Notaires ,
de falaires convenables . 5. Le Bureau fera ouvert
an Tréfor Royal , immédiatement après la publica- .
tion de notre préfent Edit , pour y recevoir les capitaux
defdites rentes qui auront cours en quelque
temps qu'elles foient acquifes , du premier jour dut
quartier dans lequel lefdits capitaux auront été four
nis entre les mains da Garde de notre Tréfor Royal
qui ea fera mention dans fes quittances. 6 ° . Les
fonds néceffaires pour le payement des attérages
defdites rentes , feront remis , felon les états qui
en feront arrêtés en notre Confeil , aux Payeurs
defdites rentes , du produit de nes droits d'Aides &
Gabelles & cinq groffes Fermes . 7. Toutes perfonnes
, de quelqu'âge . fexe & condition que ce
puiffe être , même les Religieux & Religieufes qui
peuvent avoir quelque pécule , pourront acquérir
lefdites rentes , en faire paffer les contrats fous les
noms qu'ils voudront choifir , avec les réferves de
jouillance & autres claufes & conditions qu'ils jageront
à propos , dont il fera fait mention dans les
quittances du Garde de notre Tréfor Royal , pour
en jouir pendant la vie des perfonnes qu'ils auront
choifies , tant par eux que par ceux qu'ils nommeront.
8 ° . Les arrérages defdites rentes, feront payés
( 186 )
de fix mois en fix mois , par les Payeurs des Rentes
de notre Hô el - d : -Ville , en la même forme &
manière que les autres rentes viagères , & conformément
aux différens Règlemens qui ont été faits
pour la police des Rentes. 6º. Les Rentes conftituées
fur une feule tête , feront payées jufqu'au jour da
décès de ceux fur la tête defquels elles auront été
conitituées , & celles conftituées fur deux têtes ,
feront payées jufqu'au jour du décès du furvivant ;
à compter du jour defquels décès feulement , lefdites
rentes demeureront éteintes & amorties à notre
profit. 10°. S'il furvient quelques conteſtations fur
le payement des arrérages defdites Rentes viagères ,
forme ou validité des acquits fournis par les Rentiers
, nous en attribuons la connoiffance , cour &
jurifdiction en première inftance , aux Prévôt des
Marchands & Echevins de notre bonne Ville de
Paris , pour être jugées fommairement & fans frais ,
fauf l'appel en notre Cour de Parlement de Paris ,
faus préjudice duquel les Jugemens rendus par lefdits
Prévôt des Marchands & Echevins , feront exécutés
par provifion .
Le reste à l'Ordinaire prochain .
De BRUXELLES , le 19 Janvier.
On dit que l'Empereur veut établir à
Luxembourg un Confeil provincial où les
procès de cette province feront jugés en
dernier reffort , & que le Confeil Supérieur
de Malines fera fupprimé.
L'affaire des barrières paroît terminée par
l'évacuation de ces places ; toutes les garnifons
Hollandoifes en font forties ; il n'y
a que celle de Namur qui refte encore ; on
prétend que la Républque a écrit au Prince
de Kaunitz Riethberg pour lui expofer les
raifons qu'ont les Provinces - Unies de ré(
187 )
clamer la confervation du droit d'y tenir
garniſon. On prétend qu'il a été expédié un
Courier à Vienne avec un mémoire fur
ce fujer.
---
» On a obfervé , écrit -on de la Haye , que la
pétition générale & l'état de guerre pour cette année
ne contenoit rien d'extraordinaire . Le Confeil d'Etat
y infifte feulement fur ce que les Provinces reſpecti
ves doivent fe tenir dans un bon état de défenfe fur
terre & fur mer , & qu'elles mettent en ufage tous les
moyens pour obtenir une paix honorable . L'état
extraordinaite de guerre n'eft pas encore arrêté ; les
provinces n'ayant pas encore donné le confentement
à l'augmentation de la folde de la milice. Nos
papiers publics annoncent l'arrivée d'un M. Wentwort
, chargé de négocier l'échange des prifonniers
Anglois contre les nôtres. Comme les Anglois que
nous avons en notre pouvoir font en très - petit
nombre , on eft tenté de regarder ce cartel comme un
prétexte de la part du Cabinet de Saint -James , pour
avoir ici un Agent qui puiile fonder les efprits , &
rendre compte de ce qui s'y paffe . Le Duc de la
Vauguyon , Ambaffadeur de France , eft arrivé ici
avant-hier , 6 de ce mois «<.
-
Parmi les entrepriſes littéraires conçues
& exécutées dans ce fiècle , l'Encyclopédie
eft la plus importante & celle qui lui fait
le plus d'honneur. Ce grand ouvrage a
mérité les fuffrages de toutes les nations
qui fe font empreffées de fe le procurer ;
celle qui l'a donné à l'Europe ne s'eft point
déguifé les imperfections qui s'y trou
voient , & que d'abord il étoit impoflible
d'éviter ; elle s'occupe du foin de les faire
difparoître , & un travail immenfe & nouveau
va lui donner toute la perfection dont
( 188 )
il étoit fufceptible ; on le refond entière
ment , on lui donne une forme nouvelle
qui en fait un ouvrage abfolument neuf ;
nous ne pouvons mieux le faire connoître
qu'en tranfcrivant ici l'annonce fuivante
que nos Lecteurs ne peuvent manquer d'accueillir.
לכ
Encyclopédie par ordre de matières , ou Bibliothèque
complette de toutes les connoiffances humaines
; par une Société de Gens de Lettres , de
» Savans & d'Artiftes ; in- 4 ° . à trois colonnes , qua
» rante - deux volumes de Difcours & fept volumes
de Planches , & in- 8°. à deux colonnes , en 84 de
Difcours & fept volumes de Planches ; impriméc
» für papier grand - raifins propofée par foufcrip-
» tion , au même prix de 672 livres pour chaque Edi
» tion «.-- Quarante hommes de Lettres , prefque.
tous de l'Académie Françoife ou de celle des Sciences
, fe font réunis pour former une Encyclopédie
par ordre de matières. Cette entreprise n'eft point
une fimple réimpreffion de la première édition ; c'eft
un ouvrage abfolument neuf , rédigé fur un plan
dreffé en commun , & qui comprendra plus de trente
mille articles nouveaux , Il y a près de trois ans
qu'on s'occupe de cette grande entreprife. Il y a
actuellement un volume de planches gravé , & douze
volumes de copie prêts à être mis fous preffe.
s'eft particuliérement attaché , dans cette Edition ,
à completter toutes les parties des Sciences & leur
nomenclature , à établir la correfpondance la plus
exacte entre le difcours & les planches ; on a étendu
les unes réduit les autres. Le Graveur & le Deſſinateur
font quelquefois parvenus à mettre cinq
planches de la première édition en une , & toujours
deux. On a précieufement confervé toutes les vignettes
, au nombre de plus de huit cens , qui repréfentent
les atteliers des Arts & Métiers méchaniques
- ·On
( 189 )
-
& les principales opérations de chacun de ces Arts.-
Cette Edition , par la combinaifon du format , du
papier , du caractère & de la réduction des planches ,
réunit trois objets importans , & qui étoient bien
difficiles à concilier , texte excellent , belle édition
& bon marché ; elle comprendra l'équivalent de
treize volumes in-folio de Difcours de plus que la
première édition de l'Encyclopédie in-folio , compris
fon fupplément , & le même nombre de planches
; & cependant elle ne reviendra aux Soufcripteurs
qu'à 672 livres , c'eft-à - dire , à-peu- près au
tiers du prix de la première Edition in folio , puif
qu'elle ne coûte que moitié , & qu'elle cft augmentée
de plus de moitié du Difcours , chacun des volumes
in-4° . ou deux volumes in- 8 ° . comprenant
un volume infolio de la première Edition . On
foufcrit actuellement à Paris , hôtel de Thou , rue
des Poitevins ; & à Liége , chez Plomteux , Imprimeur
des Etats , moyennant la fomme de 36
livres. -La foufcription fera fermée au mois de
Juillet. L'impreffion du Difcours & des Planches
fisia , en Juillet 1787. Cet Ouvrage paroîtra en
vingt-trois livraifons , & le Public n'aura jamais à
payer à la fois plus de 24 ou 36 livres. Les Ectrepreneurs
, fe font obligés , fous toutes les peines
de droit , de tenir rigoureufement toutes les conditions
de la Soufcription , tant pour eux que pour
leurs ayans caufe . Il paroît actuellement deux Prof
pectus de ce grand Ouvrage. Le grand , compolé
de vingt-fix Profpectus particuliers , fe diftribue
gratis aux Soufcripteurs . L'abrégé le donne gratis
au Public, c
PRÉCIS DES GAZETTES ANG . du 12 Février.
La Compagnie des Indes a reçu des dépêches de
tous fes Officiers contre fon ordinaire : elle n'a
rien publié. Les dernieres lettres des Indes contiennent
la nouvelle fuivante : » Hyder - Aly a 'con(
190 )
» çla un traité d'alliance offenfive & défenſive avec
le Portugal. On croit cependant que ce traité ne
» fera point ratifié par la Cour de Lisbonne «.
L'arrivée des fept vaiffeaux de l'Inde fous le
convoi du Commodore Johnſtone , eft un évè
nement très - heureux pour la Compagnie , la plupart
d'entr'eux étant richement chargés . Depuis
peu de mois nous avons vu arriver en Angleterre
vingt- cinq vaifleaux de cette Compagnie. Nous
favons d'ailleurs de bonne part , que le Commodore
Jofthone a auffi ammené avec lui un très-gros
vaiſſeau Eſpagnol , ayant à bord 50,000 livres en
efpeces avec une cargaifon confidérable d'articles
précieux , & fur-tout de munitions de guerre. On
ignore quelle étoit fa deftination. Mais cette prife ,
indépendamment du bénéfice qu'elle procurera aux
preneurs , doit être encore confidérée comme trèsavantageufe
à la Nation , en ce que la perte de ce
vaiffeau peut déranger les projets & les opérations
de l'ennemi dans quelque partie éloignée.
Le Commodore Johnstone eft , dit-on , allé à
Lisbonne pour y époufer la fille d'un riche commiffionnaire
Anglois.
་ ་ ཀ
On débite que le Chevalier Hyder Parker à
bord du Goliath , vaiffeau neuf de 74 , avec une
efcadre de vaiffeaux de so & de Frégates , doit
appareiller incellamment pour la ſtation de Lisbonne
, où Johnftone commandoit l'année derniere .
L'utilité de cette expédition eft démontrée par le
grand nombre de vaiffeaux des Iles Françoifes qui
relâchent dans les ports d'Efpagne avant de fe
rendre en France . C'eft auffi le moyen d'intercepter
la flotte de la Havane , qui auroit infailliblement
tombé en notre pouvoir , fi nous euffions eu cette
année une efcadre legere en croifiere dans ces
parages.
Il regne parmi nos Matelots , écrit-on de Porf
mouth , une espece de mutinerie qui s'eſt mani(
191 )
feftée far tous les vaiffeaux qui font à Spithead. Les
Equipages de l'Inflexible ont refusé de défenfourcher
le vaiffeau qu'on ne leur eût payé leurs gages
quoi qu'en vertu de l'Acte du Parlemedt il ne leur
fût rien dû. Trois Capitaines ont été envoyés pour
haranguer les féditieux , qui les ont infultés . Le
Lord Longford s'y eft rendu lui - même avec le
Chevalier Bickerton ; mais leurs remontrances n'ont
pas cu plus de fuccès que les précéden es .
Le Secrétaire d'Etat pour le département de l'Amérique
vient d'envoyer des ordres au Général
Mathews , Commandant en chef des forces de S. M.
dans les Illes du Vent , pour qu'il tâchat d'obtenir ,
le plus promptement poffibie , l'échange du Colonel
Cockburne , ci -devant Gouverneur de Saint-
Euftache , afin que cet Officier puiffe être envoyé
tout de fuire en Angleterre.
11 eft fâcheux que la guerre foit continuée en
Amérique avec tant chaleur ; pour comble de malheur
, il n'y a pas lieu de douter que le Général
Arnold n'y foit envoyé avec un commandement de
feize à dix-huit mille hommes. Comme on a
remarqué que la plupart de nos déſaſtres en Amérique
proviennent de ce que tout le pouvoir eſt
entre les mains d'un feul Général en chef. Le bruit
court que la campagne prochaine il y aura trois
Généraux qui feront indépendans les uns des autres
& qui auront une égale portion d'autorité. En cas
que toute l'armée foit réunie , les plans de la majorité
des trois Généraux feront adoptés ; & celui
qui ne fera pas de l'avis de fes deux collegues , leur
obéira. Si le Lord Cornwallis peut être échangé ,
fa ſtation fera à New-York , à la place du Chevalier
Henry Clinton ; & le Lord Dunmore , & le
Général Arnold , agiront dans d'autres parties.
Le Colonel Tarleton doit être bientôt échangé.
On doit mettre fous fes ordres un Régiment de
-
( 192 )
Cavalerie de douze cents hommes , qui fera envoyé
en Amérique.
Extrait d'une lettre de la Barbade , du 14 Décembre.
Depuis trois ſemaines on nous retient ici
avec la flotte de Cork qui doit aller à la Jamaïque ,
fans vouloir nous donner de convoi . J'ai bien peur
que nos inftances auprès de l'Amiral Hood ne
foient inutiles , le Comte de Graffe étant à la Martinique
avec des forces confidérables , & notre efcadre
dans la baie n'étant compofée que de 18 vaiffeaux
de ligne , en y comprenant le St- Alban de 64.1.
Je ne fai , en vérité, ce que nous allons devenir . Je
ne ferois point furpris que la plus grande partie de
nos Ifies ne fubiffe le même fort que St- Euftache.
Les François enlèvent tout ce qu'ils rencontrent , &
ils viennent encore dernièrement de prendre en préfence
de l'Amiral Hood un brigantin venant d'Ir.
lande.
Une des gazettes du parti de l'Oppofition vient de
publier l'article fuivant qui fizera probablement un
inftant l'attention , par le tableau frappant de la
pofition actuelle de l'Angleterre. Une Dame
illuftre eft accablée de la maladie la plus grave &
la plus alarmante ; fon coeur commence à être attaqué
, & fa fin eft prochaine , fi on n'employe à
l'inftant les remèdes les plus violens pour la fauver
du danger qui la menace. Depuis fept ans , cette
Dame infortunée eft entre les mains de Médecins
Ecoffois qui ont fait tant de bévues & qui l'ont fi
fréquemment faignée , que fon corps n'eft plus
qu'un fquelette , & fon exiftence un fouffle ; fes
enfans ruinés à jamais par les ordonnances des Médecins
, n'ont plus le moyen de l'aider , & fes anciens
amis qui trouvèrent fi fouvent des foulagemens
dans fes foins charitables , l'abandonnent & fe confolent
de la perte , en difant qu'elle a un peu trop
abulé de fes forces.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le