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1781, 06, n. 22-26 (2, 9, 16, 23, 30 juin)
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21.60 Mo
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501
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Texte
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
SAMEDI
SOTE
DU
2 JUIN 1781 .
HLOTIS
THATEAU
DE
PARI
PALAL
ΚΟΥΛΕ
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins.
acib
Avec Approbation & Brevet du Ro
TABLE
Du mois de Mai 1781 .
PICES FUGITIVES.
Le Bon Ami , Comédie , 75
Vers mis au bas du Portrait Procès Verbal des Séances de
de M. Necker .
Dialogue entre Phocion & Dé
mofthène ,
3
4
Le Maitre & l'Ecolier ; Fable
49
97
A la Fontaine de Vauclufe,
Kers à M. le Chevalier de
Cubières ,
Reflexion du Chevalier ***, 98
Problêmefur le Myrte , ibid.
Traduction ou Imitation de la
Treizième Ode d'Horace ,
145
Vues fur la Juſtice Criminelle ,
Enigmes & Lagogryphes , 15 ,
147
PAffemblée Provinciale de
Haute- Guienne ,
Les Converfations d'Émilie ,
101
127 Nouvelles Hiftoriettes ,
Explication des Tarifs du Con-
139
165
trôle des Actes des Notaires
& de l'Infinuation,
Shakespeare ,
Hiftoire Naturel de la France
Méridionale ,
Mémoires fur la Réforme des
Thermomètres ,
Lettres Edifiantes & Curieufes,
171
175
179
SPECTACLES.
53 , 100 , 16 ; Académie Roy, de Muſiq, 38 ,
91 , 137 , 184
Comédie
Françoife , 40 , 138 ,
17 Comédie Italienne,
NOUVELLES LITTER.
Hiftoire de l'Académie Royale
des Sciences .
Annales du Regne de Marie
Théréfe
༣༠ ,
Suite de l'Hiftoire de l'Académie
Royale des Sciences ,
Dictionnaire Univerfel des
Sciences Morale , &c. 721
13 143
V RIETE S.
Lettre écrite à M. l'Abbé Baudeau
, 44.
188
Gravures , 47 , 93 , 141 ,
Annonces Littéraires , 47 , 95 ,
143189
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Gome.
MERCURE
DE FRANCE.

SAMEDI 2 JUIN 1781 .
PIÈCES FUGITIVES .
EN VERSET EN PROSE
MON REVE , Couplets à Alexandrine.
Sur l'Air : Je Suis Lindor , &c.

*
-997
63
UNIQUE
NIQUE objet de mon plus tendre hommage,
Dans un bofquet délicieux féjour ,
21
Temple fans art , bien digne de l'Amour,
Un fonge heureux me fit voir ton image.
Sous le berceau que formoit fon feuillage
Turepofois fur un lit de gazon
Telle on voit Flore en la jeune
failon
Par fa préfence embellir un boccage !
Ja m'approchai : Dienx ! quelle douce ivreffe !
Du tendre Enfant tu recevois les loix ;
Je-te- trouvai plus docile à ma voix ;
Ton coeur déjà partageoir ma tendreffe .
7
A i
MERCURE
HELAS! bientôt la flatteufe eſpérance
S'évanouit en perdant mon ſommeil ;
Et je n'ai pu trouver à mon réveil
Que mon amour & ton indifférence,
(Par M. le Baron de P....
SAINT -ALME ET PULCHERIE ,
qu le Mal- entendu , Anecdote,
AINT- ALME avoit reçu une éducation conforme
à la fortune de fes parens , qui s'étoient
enrichis dans le commerce, Son coeur étoit
honnête & fenfible. Il avoit de la figure &
de l'efprit ; mais par malheur l'efprit qui
influe fur nos jugemens ne décide guères
notre conduite. Bien voir n'eft pas toujours
une raifon pour bien agir ; il y a des gens ,
en un mot , qu'il faut confulter fouvent &
ne jamais imiter , Saint Alme ne fit pourtant
pas beaucoup de fottifes ; mais en cela il fut
plus heureux que fage . Il avoit reçu de la
Nature une imagination bien propre à l'égarer
; & il avoit befoin de bonheur pour n'en
être pas le martyr.
Les parens de Saint- Alme , impatiens de
le marier , jetèrent les yeux fur la fille d'un
ancien ami , M. de Malville , qui fut enchanté
de cette propofition. Les deux familles
furent bientôt d'accord. Mais Saint-
Alme qui avoit lu fans doute des Romans ,
DE FRANCE.
conçut un projet qui parut étrange , & qu'on
n'ofa pourtant pas contrarier. Il demanda à
partir pour aller chercher de leur part la
Demoiſelle fans le faire connoître , & fous
le nom d'un ami de la famille. Il vouloit
fonder les difpofitions avant le mariage ; &
il fut reçu par les parens de Pulchérie , ( c'eſt
le nom de la jeune perfonne ) non pas comme
Saint-Alme , mais comme l'ami de leur gendre
. Il fe faifoit appeler Pyrante , c'étoit le
nom d'un véritable ami qu'il avoit . Celuici
paria que Saint- Alme ne feroit pas longtemps
fans fe faire connoître ; & Saint- Alme
fe promit bien de gagner le pari on verra
qu'il auroit mieux fait de fe décider à le
perdre fur le champ.
?
Il fut enchanté de Pulchérie en la voyant.
C'étoit une brune des plus piquantes ; elle
étoit jolie , mais elle avoit encore plus de
phyfionomie que de figure. Ses grands yeux
noirs étoient propres à exprimer l'amour ,
& fon coeur étoit bien fait pour le fentir.
Elle étoit capable , en un mot , d'infpirer &
d'éprouver une violente paffion . Saint - Alme
qui la trouva bien , s'efforça de lui paroître
aimable. Il n'auroit pu faire parlerd'Amour
fans quitter en même-temps le rôle qu'il
avoit pris. Il ne pouvoit tout- à - la fois fe
déclarer l'amant de Pulchérie & l'ami de
fon futur époux. Mais il pouvoit donner des
foins à la maîtreffe d'un ami ; & il n'oublia
rien pour laiffer voir tous les avantages qu'il
avoit reçus de la Nature. On avoit décidé
A iij
6 MERCURE
que Pulchérie partiroit avec fon frère pour
aller trouver fon époux , & que le faux
Pyrante les accompagneroit. Comme Pulchérie
n'avoit aucune inclination , elle avoit
donné les
mains
à ce mariage , que fa famille
defiroit paffionnément . Tandis qu'on préparoit
tout pour le voyage , Saint -Alme eut
occafion de la voir fouvent , & de s'entretenir
avec elle. Il goûta fort fon efprit ; & le
fien ne parut que trop aimable à Pulchérie.
Elle avoit chaque jour plus de plaiſir à le
voir & à lui parler. Enfin le fentiment qui
lui faifoit rechercher fon entretien , &
qu'elle avoit pris pour de l'amitié , devint
bientôt un véritable amour ; mais elle ne
commença à s'en alarmer que lorsqu'il
n'étoit plus temps de le vaincre. Ce n'étoit
pas un malheur pour elle d'aimer Saint-
Alme , puifque c'eft lui qu'elle devoit époufer
; mais par une fatalité bien étrange , te
fut cette tendre hmpathie qur faillit renverfer
tout l'édifice de leur bonheur. Dès que
Pulchérie fentit qu'elle aimoit celui qu'elle
prenoit pour Pyrante , elle preffentit la douleur
de paffer dans les bras d'un époux qu'on
n'aime point. La plus fombre trifteffe vint
s'emparer de fon ame. Quand la pudeur lui
eût permis de fe déclarer , devoit - elle attendre
quelque retour d'un homme honnête ,
fcrupuleux même , qui dans tous leurs entretiens
ne manquoit jamais de faire l'éloge
de l'amitié , & qui , avec affez de raifon , fe
vantoit d'aimer Saint - Alme comme luiDE
FRANCE.
18
1 même ? De fon côté , Saint- Alme étoit dans
une fituation très embarraffante. Il remarqua
bien la trifteffe de Pulchérie ; mais loin
d'en foupçonner la véritable cauſe , il s'imagina
qu'elle avoit de la répugnance pour le
mariage qu'on avoit conclu . Son imagination
trop vive le rendoit enclin à la jaloufie ;
la jaloufie expoſe toujours aux plus injuftes
foupçons ; & il faut avouer que fes foupçons
n'étoient que trop confirmés par les
circonftances ; car plus Pulchérie voyoit approcher
l'inftant du départ , plus la trifteffe
augmentoit. Peut- être Saint- Alme pouffa- t'il
l'injuftice jufqu'à fe fuppofer un rival préféré.
Cependant le jour du départ étant arrivé
, il fe mit en marche avec elle & fon
frère. Mais fi la jaloufie ne l'empêcha point
de perfifter dans fon projet de mariage , elle
l'empêcha au moins de le faire connoître
pour le moment. Vous allez voir bientôt
que cette opiniâtreté lui coûta cher.
Que fera cependant Pulcherie ? Le danger
eft , preffant. Ira- t'elle figner fon malheur ,
celui d'un époux qu'elle n'aime point ; car
ce n'eft pas Saint- Alme qu'elle croit aimer ?
J'ai dit qu'elle étoit capable des plus fortes
réfolutions. Son ardente imagination s'al-
Jume ; le défefpoir parle feul à fon coeur ; la
raifon y eft fans voix ; au lieu d'aller ouvrir
fon ame à fes parens , elle évite une explication
douloureufe , & qu'elle croit inutile ;
elle trompe fes guides , fe dérobe un moment,
& court fe jeter dans un Couvent de
A iv
8 MERCURE
Religieufes , fitué à quelques milles de- là ,
& dont la Supérieure étoit la propre foeur de
La mère. Avant de s'échapper , elle avoit
pris le parti d'écrire une lettre à Saint-Alme
lui-même ; en s'en allant elle la remit à
un Payfan de l'endroit où ils étoient ; &
fon trouble ne lui permettant pas de s'expliquer
avec lui , elle le chargea feulement
de la rendre à celui de fes deux compagnons
qu'elle lui défigna , c'eſt-à- dire ,
Saint-Alme lui - même. En recevant cette
lettre , & en lifant la fufcription , à M. de
Saint-Alme , celui ci ne fut d'abord qu'imaginer.
Eft ce bien pour moi , demanda- t'il
au payfan , qui lui répondit : pour vousmême
, Monfieur. O cil ! dit- il en luimême
, je fuis découvert. Et il lit ce qui
fuit.
« Je n'ai pas befoin d'une longue expli-
» cation en commençant cette lettre . Vous
" favez tout , & je fais tout."
(Ces mots achevèrent de jeter Saint- Aline
dans l'erreur. Je fuis découvert , s'écria- t'il ,
& il continua de lire en tremblant. )
ود
» C'eſt à vous - même que j'ofe m'adreffer.
» Une répugnance que vous ne m'avez point
infpirée me rend déformais impoffible le
mariage qu'on vient d'arrêter. C'eſt votre
honnêteté que je réclame ici . J'espère que
loin de me fufciter d'inutiles perfécutions ,
s vous voudrez bien abandonner vousmême
un projet qui ne pourroit fervir
qu'à faire deux malheureux à la fois.
23
DE FRANCE. 9
Voilà , Monfieur , le feul moyen de mé-
» riter ma reconnoiffance ; & c'eſt l'unique
fentiment qui foit déformais en mon
❞ pouvoir. "
Cette lettre plongea Saint- Alme dans le
plus affreux défefpoir. Il demeura quelque
temps muet & immobile. Il adoroit Pulchérie
, & il s'en croyoit abhorré. Eh ! quoi ,
´s'écria - t'il enfin , en verfant un torrent de
larmes , elle me hait ! & elle ne peut vaincre
fa répugnance ! A ces mots il court vers le
frère de Pulchérie , auquel il fe fit connoître ,
& qui , a la lecture de cette lettre, refta comme
accablé de furprife & de crainte ; car il aimoit
tendrement fa foeur. Tandis qu'ils couroient
par-tout pour s'informer du chemin
qu'elle avoit pris , le frère reçut une lettre
de fa tante , c'eft-à dire , de la Supérieure du
Couvent où fa four étoit réfugiée . Peut être
ne fera - t'on pas faché de connoître à fond
cette Supérieure , qui avoit beaucoup d'influence
fur toute la famille.
Elle s'étoit jetée dans un Couvent fans
avoir beaucoup de goût pour l'état Monaſtique.
Par un bonheur peu commun , elle
s'y étoit accoutumée. C'étoit un eſprit des
plus actifs , qui n'ayant pu briller dans le
monde , avoit cherché du moins à jouer un
rôle dans le cloître : elle y avoit réuſſi ; & ſe
voyant au faîté des honneurs Monaftiques ,
elle avoit fini par aimer un état qu'elle n'avoit
embraffé que malgré elle. Tel eft fouvent
le coeur humain , l'amour- propre lui
Av
19 MERCURE
33
tient lieu d'amour. Elle fut ravie d'entendre
fa nièce lui demander un afyle contre le
mariage , & la prier de lui aider à finir fa
vie dans le Couvent qu'elle gouvernoit.
Elle ne manquoit pourtant ni d'efprit ni de
bonne- foi. Elle blama beaucoup fa foeur &
fon beau - frère d'avoir voulu contraindre
l'inclination de leur fille ; & par une foibleffe
trop naturelle à l'efprit humain , elle
fe feroit permis , pour faire une Religieufe ,
la même violence qu'elle n'auroit pardonnée
à aucun parent pour conclure un mariage.
Son intention, l'eût raffurée fur les fuites.
C'est ainsi que toutes nos paffions apportent
avec elles une illufion qui en prolonge la
durée , & qui femble prefque les juftifier.
Des parens qui marient leur fille malgré
elle , croyent ne l'affliger un moment que
pour la rendre heureufe toute ffaa vviiee. von
Après un moment d'entretien avec fa
nièce , elle fe mit à écrire , & fit tenir à fon
neveu la lettre fuivante :
MON CHER NEVEU ,
Votre foeur vient de fe jeter dans mes
bras. Elle me demande un afyle contre
demande de jeter
» un mariage auquel on veut la forcer , &
qui contrarie fon goût infurmontable pour
la retraite. , Elle demande , & je defire
» comme elle, qu'on la laiffe au moins quel-
» que temps à elle-même , fans lui parler &
même fans la voir. Le fentiment qui la
décide est refpectable ; & elle me paroît fi
"
DE FRANCE.
ود
affligée de la violence qu'on vouloit lui
» faire , que lui en parler davantage , ce
feroit expofer même fa fanté. Communi-
» quez le plutôt poffible ma lettre à mon
beau-frère & à ma foeur . Je leur manderai
fi ma chère nièce perfifte toujours dans
fa pieufe réfolution . »
20
Le frère de Pulchérie ne crut pas devoir
cacher cette lettre à Saint-Alme. Après la
lui avoir montrée , il partit pour l'aller communiquer
à fes parens ; mais il pria Saint-
Alme de l'attendre au même endroit , en lui
promettant de venir le rejoindre au plus tôt,
ou de l'inftruire par une lettre de la réfolution
qu'on auroit prife. Saint Alme , pour
avoirfu en quels lieux s'étoit retirée Pulchérie,
ne s'en eftimoit pas plus heureux . Il relut la lettre
qu'il en avoit reçue , & chaque mot étoit
pour lui un coup de poignard. Tantôt il y
croyoit voir l'expreffion de la haine; fi Pulché-
“ric avoit écrit , une répugnance que vous ne
m'avez pas infpirée , c'étoit une formule de
politelle , ou l'ironie la plus cruelles tantôt
il regardoit la lettre & la fuite même comme
un châtiment dû à fa fuperchérie. Si j'en
avois fait moi - même l'aveu , s'écrioit - til, fi
Jetois tombé à fes pieds , j'aurois obtenu
mon pardon . Elle auroit lu dans mon coeur ;
& elle m'auroit fait grâce en faveur de inon
amour . Il s'achemine alors vers le Couvent
qui renferme ce qu'il aime. Hélas ! il n'y
voit que des murs inabordables , des portes
& des fenêtres grillées , le filence , la fóli-
Roxoing on sis
10.

DE 13 FRANCE.
gitation
. Mais
quelle
fut
fa
furprife
, quand
vit
Pulchérie
tendre
la main
pour
remétre
la lettre
à la
Supérieure
, qui
dans
ce
Tenez
, lui
dit la
jeune
perfonne
fans
y
re-
10ment
fortoit
d'une
espèce
de
berceau
.
arder
, vous
avez
peut
-être
laiffé
tomber
ce
apier
. Il
eft vrai
, dit
la
Supérieure
à tout
afard
, fans
y avoir
regardé
auffi
; &
elle
erra
la
lettre
pour
la lire
en
temps
&
lieu
.
Qu'on
le
repréfente
la
cruelle
fituation
de
Saint
-Alme
, d'autant
plus
malheureux
alors
qu'il
venoit
de fentir
l'ivreffe
la plus
volup
ueufe
. Mille
triftes idées , mille foupçons
freux viennent ajouter encore à cette hor
ible fituation . Peut-être Pulchérie a t'elle
eviné , reconnu fa main. Il avoit vu les
eftes , les
mouvemens qu'on avoit faits ;
nais il n'avoit pas entendu les difcours
u'on avoit
tenus.
oit pour
La Supérieure
, qui , fans
être bien
peradée
que
la
lettre
lui appartînt
, l'avoit
Dujours
reçue
par
étar
ou par
curiofité
, ne
rda
pas
à quitter
Pulchérie
pour
aller
la
re à l'écart
. Elle
vit
avec étonnement
qu'elle fa nièce
; il y avoit
bien
quelques
étails
qu'elle
ne
comprenoit
point
; mais
le aima mieux
les ignorer
, que
de monla
lettre
à Pulchérie
: elle
eût craint
d'éanler
ce qu'elle
appeloit
fa pieufe
réfolu-
C'eft
ainfi
que
tous
les hafards
fe rénfoient
contre
le malheureux
S. Alme
. S'il
oit fait une
faute
, il en étoit
punj
bien
ſérement
. Et la pauvre
Pulchérie
: elle
fuit
er
on.
12 MERCURE
tude , ou des gardiens incorruptibles. Il fe
met à roder tout autour fans projet , même
fans efpérance , toute la journée ; le foir il
tombe accablé de laffitude au pied des murs ;
il y paffe la nuit étendu fans fermer l'oeil , &
ne troublant l'air que par des foupirs qui
n'étoient pas entendus. Enfin il reinarque
une maifon dont les fenêtres avoient vue
fur le jardin du Couvent. Il parvient à gagner
celui qui l'habite , & il s'y introduit , eſpérant
voir de-là Pulchérie fe promener au jardin.
En effet , elle s'y promenoit alors
avec fa tante , & Saint-Alme l'apperçut par
une des fenêtres de cette maifon. Mais Pulchérie
ne le voit pas , parce qu'elle ne regarde
perfonne , parce qu'elle ne foupçonne pas
qu'il puiffe y avoir rien autour d'elle capable
de l'intéreffer. St Almey revient le lendemain
avec une lettre ; il croit n'avoir plus rien à ménager.
Il faifit un moment oùil la croit feule.
Il lance la lettre , & ajufte affez bien pour
qu'elle aille tomber aux pieds de fa maîtreffe.
Oh ! comme fon coeur palpite dans ce
moment à l'inftant où la lettre s'échappe
de fes mains , fon coeur la fuit comme fes
yeux. Quel plaifir quand il la voit tomber
à côté de Pulchérie ! Quel tranfport , quelle
ivreffe quand il voit Pulchérie fe baiffer auffitôtpour
la ramaffer ! Enfin il voit fa lettre dans
les mains de fa maîtreffe. Ceux qui ont
aimé peuvent fe figurer tout ce qu'il fentit
alors. Tout fon corps friffonnoit ; & fa
force étoit prête à fuccomber à une fi forte
DE FRANCE. 13
agitation . Mais quelle fut fa furpriſe , quand
il vit Pulchérie tendre la main pour remértre
la lettre à la Supérieure , qui dans ce
moment fortoit d'une espèce de berceau.
Tenez , lui dit la jeune perfonne fans y regarder
, vous avez peut-être laiffé tomber ce
papier. Il eft vrai , dit la Supérieure à tout
hafard , fans y avoir regardé auffi ; & elle
ferra la lettre pour la lire en temps & lieu.
Qu'on le repréfente la cruelle fituation de
Saint- Alme , d'autant plus malheureux alors
qu'il venoit de fentir l'ivreffe la plus voluptueufe.
Mille triftes idées , mille foupçons
affreux viennent ajouter encore à cette hor
rible fituation. Peut-être Pulchérie a t'elle
deviné , reconnu fa main. Il avoit vu les
geftes , les mouvemens qu'on avoit faits ;
mais il n'avoit pas entendu les difcours
qu'on avoit tenus.
La Supérieure , qui , fans être bien perfuadée
que la lettre lui appartînt , l'avoit
toujours reçue par état ou par curiofité , ne
tarda pas à quitter Pulchérie pour aller la
lire à l'écart. Elle vit avec étonnement qu'elle
étoit pour fa nièce ; il y avoit bien quelques
détails qu'elle ne comprenoit point ; mais
elle aima mieux les ignorer , que de montrer
la lettre à Pulchérie : elle eût craint d'ébranler
ce qu'elle appeloit fa picufe réfolution.
C'eft ainfi que tous les hafards le réuniffoient
contre le malheureux S. Alme . S'il
avoit fait une faute , il en étoit puni bien févèrement.
Et la pauvre Pulchérie : elle fuit
14 MERGURE
1
un Amant qu'elle
me & dont elle eft adorée
! elle redoute un hymen qui combleroit
tous fes voeux !
Де
Enfin , S. Alme ne peut plus fupporter un
état auffi affreux fans faire au moins de nouveaux
efforts pour en fortir. Il n'attend plus
le retour du frère de Pulchérie , & il court
fe jeter lui - même aux pieds de leur mère . Il
avoua fes torts avec tant de franchiſe , parla
de fon amour avec tant d'intérêt, que ce coeur
maternel en fut attendri. Je ne peux plus être
heureux que par vous, ajouta S. Alme, Vous
avez aimé, Mde, & vous êtes mère : voilà mes
titres auprès de vous. Pulchérie ne vous réfiftera
pas , & vous m'aurez rendu plus que la
vie. Mde de Malville , qui ne concevoit pas
bonheur d'être Religieufe , & qui croyon
que fa fille devoir être heureufe dans les bras
d'un homme qui aimoit auni tendrement ,
-
partit fur l'heure pour le Couvent où étoit
Pulchérie. Elle cut bien de la peine à parvenir
jufqu'à elle. La Supérieure étoit fi peu
difpofée à permettre cette entrevue , qu'il
fallut la menacer de faire valoir l'autorité
maternelle pour triompher de fa réfiftance.
Pulchérie , de fon côté, avoit réfolu de garder
le filence fur les fecrets de fon coeur.
Mais quel coeur peut fe fermer aux yeux
d'une tendre mère , qui ne fait parler
que l'amitié & la tendreffe ! Enfin , Mde
de Malville fit à Pulchérie une fi douce
violence , qu'elle en vint jufqu'à lui arracher
l'aveu de fon amour pour l'ami de
ام تاد
DE FRANCE. ∙is
1
1.
Saint Alme. Eh , mon Dieu ! s'écria Mde de
Malville , que ne parlois tu , ma chère amie !
Cet ami de Saint -Alme , c'eft Saint - Alme
lui-même. A tes mots , elle fe jeta dans les
bras de fa fille , qu'elle arrofa de larmes de
joie. Pulchérie pria fa mère de vouloir bien
s'expliquer. Nous t'avons crue informée de
cette hiftoire , ma chère Pulchérie ; mais
quant au récit que tu demandes , je vais en
charger un hiftorien plus inftruit que moi.
Alors elle alla prendre elle - même Saint-
Alme qui l'attendoir à la porte du couvent
& famena vers fa fille . L'explication ne fut
pas longue entre les deux amans . Elle embarraffa
bien Pulchérie , mais elle lui fit vien
du plaifir. On informa auffi-tôt les deux familles
du fuccès de cette négociation ; &
l'on ne tarda pas à célébrer ce mariage , malgré
la tante Supérieure , qui jugea qu'on auront
dû faire plutôt une utile refiftance à
Pulchérie, que de céder fi complaifamment
à ce nouveau caprice , & qui foutint que fa
fille avoit très-grand tort de trouver du plaifir
à fe marier,. 2d98 992IONE DI
Ladurch ) 200 2.
-zat, sh whole nove bachab
frap sisM
avaruut 6 8 di sb
mena bul supiuj inv noellɔ% ) , sousicis
es met twog hvems not ok waral mob
16 MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft la Jaloufie ; celui
du Logogryphe eft l'Oifiveté , où le trouvent
toife , Oife , Été, vefte , Eft , Oueft , Éve ,
Eu , joue , joie, foie , Ofee , oie , fi , ut , vis ,
o, joûte , &.
ENIGM E.
DEUX mafques un jour la ſemaine ,
En furtout bleu , dans différens quartiers
S'en vont en même-temps, pour les mettre à la gêne,
Chez des devins qui ne font pas forciers..
LOGOGRYPHE.
ཚན ། རྫོ ཨཱ་ $
UNtitre par Céfar vainement defiré ,
Titre chez les Romains , craint autant qu'abhorre;
Un chef-d'oeuvre de l'Art à l'homme néceffaire
Depuis qu'il s'eft fait des befoins ;
Ce que malgré nos peines & nos foins
Nous paffons follement fouvent à ne rien faire ;
Un nom cher à Pétrarque ; un fubtil élément ;
Ce qui rendit Licurgue utile à fa Patrie ;
Des tourmens d'Ixion le mobile inftrument ;
DE FRANCE. 17
Un ornement prefcrit au beau fexe en Turquie ;
Une douce boiffon qui n'enivre jamais ;
Un fruit doux comme amer , fymbole de la paix ;
Ce qui des Mexiquains a caufé la ruine 3
Des habitans de l'air le merveilleux foutien ;
Ce qu'un Acteur ne peut favoir trop bien ;
Ce qui fert à mouvoir cette énorme machine ,
Élevée à grands frais dans un fol épuiſé ;
Un crime à Sparte autoriſé ;
Un autre bien fatal à Tarquin & Lucrèce ;
Ce que plus d'un Auteur rend ſouvent ennuyeux ;
Ce que quitte à regret tout mortel pareffeux ;
Ce que laiffe après elle une liqueur traîtreffe ;
Ce que Vénus eut foin de ne pas employer
Lorfque le beau Pâris parut pour la juger ;
Une ville d'Artois ; une de Picardie ;
Enfin un attribut du Dieu de l'harmonie..
Tels font , ami Lecteur , les différens objets
Qu'on trouve dans un nom immortel à jamais.
(Par Mlle de Vardon. )
48
MERCURE
25
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LE Theatre François , ou Recueil des
meilleures Pièces Dramatiques faites en
France depuis Rotrou juſqu'à nos jours ,
grand in - 8 ° . , Tomes I & II. A Lyon ,
chez Sulpice Grabit ; & à Paris chez
Belin , Libraire , rue 9. Jacques , vis-à- vis
la rue du Plâtre.
,
Nous avons annoncé dans le Mercure
du 20 Janvier de cette année, le Profpectus
de ce Recueil intéreffant, Sur la foi que
nous croyions devoir à des Gens de Lettres ,
nous avons promis des recherches , en un
mot un Monument Littéraire. Notre attente
eft prefque remplie. La partie rypographique
exactement foignée , ajoute un nouveau
prix à l'Ouvrage.fsh 100
3640097
Le premier Volume renferme une Hiftoire
de la Tragédie & une Hiftoire du Théâ
tre François. Il femble qu'après la foule
nombreufe des Compilateurs , après Voltaire
, qui tous ont écrit fur cette matière ,
il ne reftoit plus rien de nouveau à dire ;
mais c'eft encore une nouveauté que de
fondre toutes les connoiffances éparfes fur
un objet, pour n'en faire plus qu'un réfultat
clair & bien lié , c'eft - là le principal
mérite des Rédacteurs. Ils n'ont point perdu
DE FRANCE. 19
·
leurs veilles à rajeunir les Poétiques décréditées
des Anciens & des Modernes. On
n'a plus rien à apprendre aux François fur
l'Art Dramatique ; ils ont fous leurs yeux
affez de bons modèles , & leur affiduité
conftante aux repréfentations des Poemes
Dramatiques, leur eft bien plus utile que ne
le feroient de favantes & ennuyeufes Differtations
fur les règles de l'Art . Pour fentir
, fans le fecours des parallèles , la nuance
qui fépare l'Ouvrage de génie du Poëme
médiocre , les François n'ont befoin que
d'affifter aux repréfentations de Cinna , de
Phedre , de Rhadamifte , de Mérope , d'Héraclius
, de Bajazet , de Pyrrhus & de Tancrède.
Telles font les leçons frappantes que
le génie donne tous les jours à la Nation
depuis envirou un fiècle. La Nation n'en
demande pas d'autres. Une Collection de
tous les Ouvrages Dramatiques ; faire avec
"gout & rapprochée avec choix , peut a fon
tour remplacer dans le filence du cabinet
les belles Scenes dont l'imagination fut remplie
la veille fur le Théâtre national ; & tel
a été fans doute le but des Rédacteurs de
Hiftoire du Theatre François. Ce n'est pas
que nous prétendions qu'on doive enfevelir
fous la pouffière des Bibliothèques toutes
les Poétiques anciennes & modernes. Ce
font des Livres claffiques qu'il eft à propos
de confulter quelquefois. Les Savans qui
les ont écrits ont des droits à notre reconnoiffance.
Ariftote fit le premier pas. Trente
1
20 MERCURE
pages lui fuffirent pour développer les règles
d'un Art naiffant. Cette préciſion étoit
bonne à fuivre , & ce fut elle qu'on prit à
tâche de ne jamais imiter. Ariftote n'avoit
pour guide que les Pièces d'Euripide ; il
n'affigna que quatre genres de Tragédie , &
fe trompa. Son erreur fera toujours celle
des Commentateurs , des faifeurs de règles ;
ils viennent gauchement graver fur la colonne
que le Génie éleva : non plus ultra; &
le Génie , qui fe joue de leur for orgueil ,
recule tous les jours la colonne , & tous les
jours un nouveau Commentaire affigne une
nouvelle limite. Ariftote avoit ouvert la
carrière. Vida s'y avança à grands pas , &
parla la langue épurée du beau fiècle d'Augufte.
En Efpagne , Caſtelvetro donna des
Loix , Gravina en Italie. Scaliger , Daubiguac
& Boileau en donnèrent en France.
Parmi les Modernes , Lamotte imita Corneille
, qui fe jugecit toujours lui- même ;
mais Corneille, aufli vrai qu'il étoit grand, ſe
jugeoit , écrivoit pour les progrès de fon
Art. Lamotte n'écrivoit que pour juftifier
des paradoxes. Racine le fils , MM. Diderot
& Marmontel ont parlé avec beaucoup de
goût d'un Art arrivé à fa perfection , & peuvent
être confultés. La Poétique de M. Marmontel
eft une des plus fages & des plus
complertes qui exiſte.
Les Rédacteurs de l'Hiftoire du Théâtre
remontent à l'origine de la Tragédie. L'époque
en eft incertaine , & nous croyons que
DE FRANCE, 21
le Drame fut le fruit prématuré de la civilifation
, & fuivit de près tous les Arts d'imitation.
Quand l'homme ofa parler à l'homme,
& qu'il fut content de cette efpèce de
lutte oratoire , il voulut écrire ce qu'il
avoit dit , ce qu'on lui avoit répondu : de
là naquit le modèle du Dialogue , & il n'eft
pas douteux qu'en Orient les Théâtres aient
devancé les obfervations. On parla au coeur
des hommes ; on pefa les intérêts politiques
avant de calculer un fyftême & de déchif
frer les fignes du ciel . Les Chinois feuls
furent écrire leurs Faftes d'une main , &
tenir en même temps l'Aftrolabe de l'autre.
L'Hiſtoire du ciel étoit liée chez ce Peuple
fage avec l'Hiftoire de la terre . L'Inde n'eut
que des Fabuliftes , les Hébreux que des Paftorales
facrées. Les Grecs avoient devancé
toutes les Nations. Terpandre & Arion mêloient
déjà leurs chants à leurs farces avant
le refte du que monde connu eût une idée
du Monologue. Du Monologue à la ' formation
de la Scène & à la charpente d'un
Poëme fuivi, cent ans s'écoulèrent , & il s'en
écoula encore autant avant que les femmes
fuffent admifes parmi les Interlocuteurs.
Phrinicus les introduifit le premier. Efchile
donna dans la fuite une architecture régulière
au Drame, & y jeta la magnificence
convenable au luxe de la Grèce & aux Héros
qu'il faifoit parler. Il fur attacher par la
terreur. Euripide & Sophocle fuivirent fes
traces , & produifirent de nouveaux effets.
P
22
MERCUREG
2
Efchile avoit déjà trouvé des Critiques , &
ce grand homme avoit déjà dit : Je n'écris
que pour la postérité ! Trifte leçon pour les
Modernes. Une fingularité bien digne de
remarque , nous oblige de nous arrêter fur
Efchile & fur fon oracle. Deux Guerriers
furent les créateurs de l'Art Dramatique.
Tous les deux cueillirent un double laurier ,
& c'eft fous la tente de Périclès que Sophocle,
à la veille d'une action, traçoit le plan de
fes Tragédies. La carrière Littéraire n'étoit
donc point indigne des Généraux . Ils s'y
promenoient avec orgueil. Pourquoi même,
après le fiècle de Louis XIV, nos Gens de
qualité affectent- ils en écrivant la fotte va
nité de l'anonyme ? Quelle gloire récompenfa
les travaux , des pères du Théâtre ?
Sophocle étoit recherché par tous les Rois
de l'Afie mineure, Efchile fut l'ami d'Hiéron
, Euripide premier Miniftre d'Archilaus.
Quelle différence dans la deftinée des
Modernes Corneille vécut dans l'indigence,
Racine mourut de chagrin d'avoir déplu
au Roi , Voltaire vécut éloigné de fa
patriep doog of 20
Les oracles d'une Sibile firent naître la
Tragédie à Rome. Une épidémie la rava
geoit , l'oracle annonce que pour faire ceffer
certe calamité il falloit repréſenter des ſpectacles.
Andronicus divifa le premier le
Drame en Actes , & cette époque eft fixée :
entre la première & la feconde guerre pu
nique, Les beaux jours de la Littérature Ro
"
DE FRANCE. 23
W
maine s'étant enfin levés , Rome eur des
Auteurs tragiques ; mais de tous ſes Auteurs
Sénèque eft le feul qui foit refté; malheureufement
Sénèque n'a vécu que dans le
fiècle du bel efprit de Rome. Le Triffin fut
le créateur du Drame dans l'Italie moderne,
Il fermales Livres facrés jufqu'alors la fource
intariffable de toutes les farces , & fit jouer
fa Sophonisbe, Le fiècle de Médicis donna à
la Scène plus de régularité , & les Poëmes
de Ruccelai eurent un nouveau degré de
perfection. Le Taffe renonça à un Art pour
lequel il n'étoit point né. Alors les Italiens
commencèrent à noter leurs Tragédies , à
foutenir la déclamation par des inftrumens ;
ils fubftituèrent le récitatif à la mélopée des
Scènes , & les Ariettes à la Muſique des
Épodes & des Antiftrophes. C'eft de cette
dégradation que naquit l'Opéra. Ce monf
tre ingénieux, fait pour plaire à l'imagination
& aux fens , fe traîna long-temps dans les
lifières de l'enfance. Il fut foible & prefque
fans vie jufqu'à Zéno , qui lui donna des
ailes brillantes , & l'éleva à la hauteur des
autres Arts. Métaftafe ne pouvoit que luj
prêter des grâces nouvelles ; c'eft tour- àtour
d'Albane & Raciné. Zéno & Méraftafe
ont fait parler Régulus & Alcide furun
Théâtre qui n'avoit juſques - là animé que
des Amadis & des Arcabone,
1
་ང
{
Le Théâtre Efpagnol fut deshonoré par
fes Actes facramentaux. L'enfance des Achéajens
& la nôtre durèrent peu ; celle des
24 MERCURE
Efpagnols dure encore. La Hollande n'eut un
Théâtre que quand elle commença à être
libre ; mais Rondel eft bien loin de Corneille.
L'Allemagne a fait peu de progrès dans l'Art
Dramatique depuis Haun Svacht . Il y a
quarante ans qu'on y jouoit encore le
Mystère de la Paffion. La Muſe Dramatique
dans l'Angleterre dormit jufqu'au milieu
du feizième fiècle. Le Lord Buckenft &
Edouard Feroys la tirèrent en un moment
de fa léthargie , & la manie théâtrale gagna
les Anglois ; & en 1692 , fans compter les
Comédiens d'Elifabeth & les troupes des
grands Seigneurs , il y avoit à Londres dixfept
Salles de fpectacle. Depuis Addiffon la
Capitale n'a plus que deux Théâtres , celui
de Coventgorden & celui de Drurylane.
Shaskespeare, Ben Johnfon , Otrai & Addiffon
font les feuls Auteurs qu'on puiffe
citer.
Nous ne fuivrons point les Rédacteurs
dans toutes leurs difcuffions fur la Scène
Françoile ; nous n'en donnerons pas non plus
l'hiftorique, ce feroit un travail fuperflu :
cette partie eft trop connue ; nous enga
geons nos Lecteurs à la lire dans l'Ouvrage
même ; elle y eft développée avec
clarté , les époques font exactes , & le
ftyle en eft toujours foigné. Les Rédacteurs
remontent à Arnaud Daniel , Trouba
dour qui vivoit dans le onzième ſiècle . Rien
de plus jufte que leurs réflexions fur tous
les
DE FRANCE. 25
les fujets de Tragédie & fur les Auteurs.
Suit une Galerie bien faite des Nations qui
ont obfervé les trois unités & les moeurs
théâtrales , car le Théâtre a aufli fes co vcnances.
Ce n'eft pas à Madrid qu'il fandroit
déclamer contre la traite des Nègres . Un
Drame feroit fifflé à Goa , & l'Auteur emprifonné
fi on s'emportoit contre les Autodafé.
Tout ce que les Rédacteurs difent
fur la philofophie du Théâtre eft penfe ;
nous regrettons que ce Chapitre foit fi
court. Nous fommes bien de leur avis fur
la néceffiré de chaffer les confidens de notre
Théâtre, perfonnages inutiles & calqués fur
les Grecs , dont les moeurs ne reflemblent
point aux nôtres. Clitemneftre ne faifoit
rien fans confulter fa nourrice. Jufqu'à la
repréſentation d'Edouard III on n'avoit pas
ofe faire poignarder les Tyrans fur la Scène ;
on les empoifonnoit , & ce n'est que depuis
trente ans qu'on a le droit de les faire
égorger.
Nous ne faurions trop encourager les
Rédacteurs à pourfuivre leur entrepriſe ;
elle eft immenfe , & le Public doit venir
à leur fecours : c'eft un monument élevé à
l'Histoire Dramatique.
On trouve dans le fecond Volume une
nomenclature des Tragédies depuis Faydit
juſqu'à Mairet , des Notices bien faites &
des parallèles bien fentis & bien développés.
Les troifième & quatrième Volumes
doivent paroître inceffamment.
Sam. 2 Juin 1781 . B
26
MERCURE
EUVRES complettes de M. le C. de B,
de l'Académie Françoife. Nouvelle Édition
, 2 Vol. petit in- 12 . A Londres , avec
le portrait de l'Auteur.
DIRE que les Euvres de M. le C. de
B. ont été fouvent réimprimées , c'eft en
commencer l'éloge ; c'eft aux Amateurs qui
en ont retenu des morceaux à l'achever.
Toutes les Pièces , foit en vers , foit en profe
qui compofent ce Recueil font fi connues ,
que toute analyfe feroit fuperflue , & nous
avouons même que notre feul objet en annonçant
cette nouvelle Édition , la plus jolie
qu'on ait encore faite de M. le C. de B. eft
de rendre un hommage bien légitime à
l'illuftre Auteur qui n'a jamais employé un
talent fi aimable & fi diftingué qu'à chanter
la Nature & la Vertu . Ce qui fur- tout doit
faire fouvent relire cés Poéfies , c'eft la va
riété des tons que l'Auteur á fu prendre en
les accommodant toujours au fujet. S'il
peint le foleil dans fon midi , quel tab au
plus fublime que celui qui eft tracé dans ces
vers qu'on a tant de fois cités !
Le grand aftre dont la lumière
Enflamme les voûtes des cieux
Semble , au milieu de ſa carrière ,
Sufpendre fon cours glorieux .
Fier d'être le flambeau du monde ,
Il contemple du haut des airs
DE FRANCE. 27
L'Olympe , la terre & les mers
Remplis de fa clarté féconde ,
Et jufques au fond des enfers
Il fait rentrer la nuit profonde
Que lui difputoit l'Univers.
Quelle richeffe d'expreffion dans les quatre
parties du jour, & quelle foule de peintures
poétiques !
Laflés de leurs fardeaux énormes
Les Cyclopes à demi -nuds
Repelent leurs têtes difformes
Sur leurs travaux interrompus.
C'est rendre bien heureuſement l'Opera inzerrupta
de Virgile .
Les ombres du haut des montagnes
112
Se répandent fur les coteaux.
On voit fumer dans les campagnes
Les toits ruftiques des hameaux.
bus la cabane folitaire
De Philémon & de Baucis ,
Brûle une lampe héréditaire
Dont la flamme incertaine éclairemga
La table où les Dieux font affis.
Ailleurs , fi le Poëte veut peindre cette heureufe
infouciance , cette douce incurie que
tant de laborieux Copiftes des jeux d'Horace
& de Chaulieu fe font inutilement
Bij
28 MERCURE
efforcés de contrefaire , quel charme dans
Epitre fur ia Pareffe !
Cenfeur de ma chère pareſſe ,
Pourquoi viens- tu me réveiller
Au fein de l'aimable molleſſe
Où j'aime tant à fommeiller ?
Laiffe-moi , Philofophe auſtère ,
Goûter voluptueuferaent
·
Le doux plaifir de ne rien faire ,
Et de penfer tranquillement , &c.
Pour éternifer fa mémoire ,
On perd les momens les plus deux ;
Pourquoi chercher fi loin la gloire ?
Le plaifir eft fi près de nous !
Ces vers charmans femblent tomber d'euxmêmes
de la plume de l'Auteur. Ils ont l'air
d'être négligés , & ne le font pas ; c'eft le
fecret de la perfection dans ce genre ; car il
faut cacher également le travail d'être facile
& celui d'être fublime , & l'effet eft manqué
fi l'on voit le deffein ; c'est ce que favent
aujourd'hui très-peu d'Auteurs,
M. le C. de B. eft auffi , quand il le veut ,
le Poëte de la raifon , & il ne pouvoit pas
l'être plus à propos qu'en écrivant à Fontenelle;
c'eft une de fes plus belles Épîtres que
celle qui commence ainfi :
On vit heureux quand on eft ſage ;
DE FRANCE. 19
C'eft du fein des tranquilles nuits
Que naiffent les jours fans nuages.
En moiffonnant trop tôt les roſes du bel âge ,
On n'en recueille point les fruits , &c.
Et qui finit par ce vers heureux ,
Et le Neftor des Grecs fut encor le plus fage.
Quelle définition plus ingénieufe de l'amour
que celle ci adreffée à Mde de ** !
Qu'est- ce qu'Amour ? C'eft un enfant mon maître,
Qui l'eft auffi du Berger & du Roi,
Il est fait comme vous , & penfe comme moi ;
Mais il eft plus hardi peut-être,
Après avoir mis dans le commerce des
Mufes tant d'efprit & de grace , l'Auteur
leur a dit adieu de boane heure pour les
talens & les travaux des grands emplois ; il
femble avoir pris pour devife ce vers d'Ho̟-
race :
367 Omiffo quaramusferia ludo.
-Mais il feroit à fouhaiter que gardant la
même devife , & n'y changeant qu'un
mot , il eût dit :

3
Admiffo quaramus feria ludo.
Bij
༣༠
MERCURE
CONTES dévots , Fables & Romans pour
fervir de continuation aux Contes & Fabliaux
des treizième & quatorzième fiècles,
par M. Legrand , un Volume in- 8°. A
Paris , chez l'Auteur , quai de l'Ecole ,
maiſon de M. Juliot , & aux adreffes ordinaires.
་་
L'ESPRIT des treizième & quatorzième
fiècles étoit un compoſé bizarre
d'ignorance , de fuperftition , de probité , de
bonhommie , de courage , de galanterie , de
libertinage , d'oppreffion & de barbarie ;
ces moeurs prefque indéfiniffables fe peignent
au naturel dans les Chanfons , les
Fabliaux , les Romans & les autres Ouvràges
des beaux efprits du temps qu'on nous
a confervés ; mais pour compléter ce tableau
curieux, il falloit au moins un échantillon
de leurs Contes dévots. Rien de plus ridicule
fans doute que cet affemblage monftrueux
de la crédulité la plus aveugle avec la
licence la plus défordonnée ; mais c'eft précifément
ce qu'il falloit faire concevoir par
quelques exemples.
}
M. Legrand promet une fuite de Romans
dans le genre de celui qui termine fon
dernier Volume. Nous l'exhortons à choifir
toujours par préférence les plus intéreffans
pour le fond des aventures , mais principalement
ceux qui n'ont été traduits ni
totalement ni par extraits dans les Livres
modernes, cling of up will shmęba y
DE FRANCE. 3.1
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
ES Les raifóns particulières qui nous ont engagés
quelquefois à ne publier aucune obfervation
critique fur la Comédie Françoife,
nous ont fait taxer de négligence par quelques
Amateurs de ce théâtre. Les uns nous ont
fait parvenir leurs reproches par la voie des
lettres anonymes ; les autres ont eu la bonnefoi
de fe faire connoître ; d'autres enfin nous
ont parlé directement : c'eft pour les perfonnes
qui compofent ces deux dernières claffes ,
que nous écrivons les détails qu'on va lire.
Jamais la critique n'a été fi néceffaire
qu'elle l'eft aujourd'hui , & jamais elle n'at
été fie défagréable. La conféquence eft naturelle
. Tous les Comédiens qui ont vu les derniers
momens de gloire dont le Théâtre François
a joui , fe plaignent , chacun en particufier
, de la décadence de l'art ; mais tous le réuniffent
pour avancer & répéter deux choſes :
Qu'iln'existe plus de véritables juges de
cet art ; & onarépondu à cela en avançant que
les Juges font au moins à la hauteur des Artiftes.
2 °. Que la critique ne doit s'attacher
-qu'au talent , & jamais à la perfonne. En convenant
de tout ce qu'il y a de vrai dans la feconde
propofition ; en avouant, que rien n'eft
plus digne de blâme que les perfonnalités hon-
Biv
32 MERCURE
teufes dont on voit tant d'exemples dans les
Ouvrages Polémiques , il faut dire auffi que
les Comédiens portent fi loin les exceptions ,
qu'à leur avis il eft prefque impoffible de
parler d'eux fans mériter le reproche de perfonnalité.
Par exemple , on a déjà obſervé
avec beaucoup de juſtelle , que la taille , la
figure & les moyens d'un Acteur tenoient
autant au coftume que les habits qu'il faut
porter dans certains rôles. Eh bien , fi , par
une fuite de l'efprit d'ambition qui fait que
perfonne n'eft à fa place , un Acteur d'une
foible conflitution , ou une Actrice qui n'a
que de petits moyens , rempliffent quelquesuns
de ces perfonnages fameux qui exigent
une repréſentation impofante , un phyfique
noble & vigoureux , l'obfervation que fait
un Critique , les détails par lefquels il veut
l'appuyer , tout cela eft taxé de perfonnalité.
Il en eft de même de ce qui eft relatif aux
erreurs qu'on peut relever ; & tous les jours
on entend répéter par les Comédiens & par
les plats adulateurs qui les entourent , que
nul homme n'a le droit de dire à un autre
qu'il eft un fot : comme fi l'imperfection &
l'erreur n'étoit pas des vices attachés à notre
malheureuſe humanité ; comme fi c'étoit marquer
un Artifte du fceau de la fottife que de
l'avertir d'une foibleffe ! Mais peut - être feroitil
poffible de braver ces vaines clameurs , & de
continuer fon travail critique en s'envelop
pant des formes que prefcrivent la décence
& l'honnêteté , s'il n'exiftoit pas d'ailleurs
DE FRANCE. 33
des gens qui femblent avoir pris à tâche de
tout louer & de tout applaudir. Comment,
en effet , un Comédien croira -t - il à la vérité
de certaines réflexions , quand il aura vu approuver
tout haut les mêmes objets qu'on lui
préfente comme des erreurs ? Dé quelque
efprit qu'il foit done , l'amour- propre étouf
fera le cri de fa confcience ; il preférera la
louange à la critique , la pareffe au travail ,
& de-là naîtra cet indolent état de confiance
extrême qui l'engagera à fermer l'oreille à
Toutes les reflexions utiles. Oui , nous le répétons
tant que ceux qui fe font donné le
droit de juger les arts feront en contradiction
entre eux , ils n'infpireront aucune
confiance : les loueurs impertinens feront re
gardés par les bons efprits avec le fentiment
qu'ils doivent infpirer aux gens de goût , à
la bonne heure ; mais les autres feront traités
de cenfeurs téméraires , & les perfécutions
s'attacheront à leurs pas. Que doit faire ,
dans de telles circonftances , un homme qui
fe refpecte ? Prendra-t -il le parti de louer
comme tout le monde ? Non , s'il est né avec
le goût des arts , s'il eft reellement animé de
l'amour du bien , il fe gardera de coopérer à
la chûte , au déshonneur des Lettres ; mais forcé
d'être avare de louanges , il le fera auffi de
critique, parce qu'il ne voudra pas s'expoſer
à s'entendre accufer journellement d'extravagance
par les uns , & de méchanceté par
les autres. Que deviendra le goût , va-ton
nous dire? Ce qu'il deviendra ? Demar
BY
34 MERCURE
dez en compte à ceux qui fe font fait un
fyftême de foutenir tout ce qui eft médiocre,
qui fe font crée des idoles de leur choix , dont
les connoillances rétrécies n'apperçoivent
rien au - delà de leur petite fphère , & qui ,
dans leur rage active & induftrieule , arment
l'autorité contre le courage , & le pouvoir
contre la verité . C'eſt à cette troupe
de conjurés qu'il faut redemander les jouiffances
dont ils nous privent , & non à ceux
dont on arrête à chaque inftant les efforts.
Encore une fois , tout invite ceux - ci à garder
le filence , & en vérité , la fituation actuelle
de la Littérature & des Arts , la colère oifive
& filenticufe de quelques connoiffeurs ,
ne valent pas qu'on daigne s'immoler un
inftant à une caufe que perfonne ne veut
défendre.
Nous fommes pourtant éloignés de renoncer
aux devoirs que nous impofe la place
qu'on nous a confiée ; & quand les circonftances
l'exigeront , nous nous permettrons
les remarques que nous jugerons indifpenfables.
Avides d'éclairer , comme éloignés
du defir de nuire , nous tâcherons d'employer
des moyens qui puiffent marquer
T'erreur en n'effarouchant l'amour propre
que le moins qu'il fe pourra . Effayons aujourd'hui.
Nous fuppofons , par exemple ,
qu'on ait donné récemment une repréfentation
d'Heraclius , & que dans la feconde
Scène du troisième Acte de cette Tragedie ,
Acteur chargé du rôle de Martian ait récité
DE FRANCE. $35
avec des éclats de colère , ce difcours du
jeune homme à Phocas : Je fais trop qu'un
Tyran eftfans reconnoiffance , &c . Nous fuppofons
encore que ces éclats aient redoublé
à ce dernier vers , Et délivre mes yeux de
l'horreur de te voir. Certainement ce feroit
un contre-fens manifefte ; comment le prouverions-
nous ? Oh ! d'une manière invincible.
Nous citerions ce que dit Pulchérie à
Phocas , après la retraite de Martian , &
principalement ces quatre vers ,
Sa vertu jufqu'au bout ne s'eft point démentie ;
Il n'a point pris le ciel ni le fort à partie ,
Point querellé le bras qui fait ces lâches coups ,
Point daigné contre lui perdre unjufte courroux.
Et nous demanderions s'il feroit permis à
un homme d'efprit qui doit , par état , connoître
parfaitement Corneille , de faire un
pareil contre-fens. Nous ne nommerions
pas l'Acteur qui feroit tombé dans cette
faute , afin de lui prouver que nous voudrions
plutôt être utiles à l'Art que chagriner
le Comédien , & nous l'inviterions à
réfléchir un peu fur les fituations des perfonnages
qu'il repréſenteroit , comme fur le
caractère que les Auteurs leur auroient
afligné. Nous dirions à ce Comédien ainfi
qu'à tous ceux qui feroient capables de nous
entendre le Public eft gâté , accoutumé à
n'être ému que par des cris & des convulfions
; c'eft à vous de travailler à redreſſer
B vj
36 MERCURE
fon goût égare , à le rappeler à l'amour dis
beau. Qu'importe à l'homme doué d'un véritable
mérite les applaudiffemens du peuple
des Spectateurs ? Ne feroit il pas plus glorieux
pour lui d'être cité comme un des
Reftaurateurs de fon Art , & le mérite d'avoir
accoutumé le Public à revoir avec
plaifir des repréfentations nobles , décentes ,
& dignes d'un peuple éclairé , ne feroit it
pas préférable à quelques fuffrages obtenus
fans peine , & qui ne font rien ni pour les
progrès du talent , ni pour la réputation de
l'Acteur ?
Ce moyen de critique feroit- il admiffible ?
Ne préfenteroit -il aucun danger ? Nous interrogeons
là- deffus le Public , nos Lecteurs , &
principalement la petiré portion de gens de
goût qui a confervé le droit de juger & de
prononcer.
COMÉDIE ITALIENNE.
ONNa donné le Mardi 22 Mai , la première
repréſentation du Printemps, Diver
tiffement Paftoral en un Acte & en Vaudevilles
, par MM . de Piis & Barré.
Alain & Lucas aiment Lifette & Suzette ;
mais les deux jeunes filles ont réfolu de ne
pas aimer , & l'amour-propre leur ordonne
de tenir au parti qu'elles ont embraffe . Leurs
amans cherchent à leur donner de la jatoufie
: de leur côté , elles veulent leur donDE
FRANCE. 37
mer à penser qu'elles ne les dédaignent que
parce que d'autres Bergers leur font la cour;
en confequence elles fe proporent , l'une de
cueillir un bouquet , l'autre de denicher des
oifeaux , & de préfenter ces objets comme
des cadeaux dont on leur a fait hommage,.
-Alain & Lucas fe cachent , le premier , dans
l'arbre où eft le nid que Lifette a convoité ,
le fecond , dans le buiffon où Suzette veut
cueillir des rofes ; & quand elles etendent la
main vers leur proie , elles voient une main
étrangère leur préfenter ce qu'elles delirent ,
Les deux amans fe font connoître , & les
Bergères avouent leur défaite.
Il y a dans cette bagatelle de très-jolies
chofes , comme dans toutes les petites Pièces
que nous ont données MM. de Piis & Barré;
mais celle- ci nous a paru très- négligee . D'ailleurs
, on n'aime point à entendre au Théâ
tre des vaudevilles dictés en Patois payfan ,
c'eſt à dire dans un idiôme qui défigure la
Langue, & qui paroît très étranger à l'efprit
de la verfification , dont la meture eft , par
ce moyen , brifee à chaque inftaur. Nous
favons que des Auteurs eftimés ont donné des
Ouvrages écrits dans ce ftyle , mais nous
croyons que ce n'eft pas fur cet objet qu'il
faut les prendre pour modèles..
N. B. Dans le prochain Mercure , nous
rendrons compte de quelques Debuts qui
nous ont paru mériter l'attention du Public
38
MERCURE
ACADÉMIE.
Nous avons parlé dans la partie politique du
Mercure du 19 Mai , des Prix adjugés & propofés
par l'Académie des Sciences ; nous avons auffi rapporté
ce que M. de Condorcet , Secrétaire de l'Académie
, a dit fur l'établiffernent qu'un Citoyen généreux
a fait pour les progrès des Sciences. Il nous
fuffira de parler aujourd'hui de ce qui peut intéreffer
davantage le Public dans les lectures qui ont été
faires à la dernière Séance publique de cette Académie.
M. l'Abbé Rochon a lu un Mémoire fur les
Phénomènes de la vifion : ils ont fait naître , comme
on falt , des queftions qui ont été agitées en
France & en Angleterre , par les Efprits les plus
philofophiques du fiècle . M. de Molineux le premier
, & Locke enfuite , prononcèrent que le fens
de la vue ne pouvoit parvenir de lui-même à juger
des formes , des grandeurs & des distances des
objets, Plufieurs de nos Philofophes , & Voltaire
à leur tête , foutinrent la même opinion en France.
M. l'Abbé de Condillac les combattit tous dans
fon premier Ouvrage , & foutint que la vue n'ayoit
pas befoin des leçons du toucher pour juger
de ce qu'elle voyoit , & même de ce qu'elle touchoit
pour ainfi dire ; car tous les fens font une
efpèce de toucher. Il étoit certainement très- difficile
de combattre l'Abbé de Condillac avec avantage
, & de réfuter fes raifons d'une manière victorieufe
; il les abandonna lui-même , & fe rangea ,
dans un autre Ouvrage , à l'opinion des Philofophes
qu'il avoit combattus. Un autre peut-être auroit
mieux aimé être feul dans une erreur , que de
C
DE FRANCE. 29
fe confondre avec tous les autres dans la vérité.
Une vanité femblable étoit bien indigne d'un
homme tel que M. l'Abbé de Condillac. M. l'Abbé
Rochon entreprend de foutenir aujourd'hui l'opinion
que M. l'Abbé de Condillac avoit cru devoir
Labandonner : fes connoillances dans les Sciences
exactes , dans tous les genres de la Phyfique expérimentale
, & fur-tout dans l'Optique , donnent à
M.l'Abbé Rochon de grands avantages dans l'examen
de ces Problêmes.
Il fe propofe trois queftions : Comment l'image
étant peinte renverfée fur la rétine , l'objet paroit-
il droit ?
→ Pourquoi l'image étant répétée dans les deux
yeux , l'objet ne paroît- il pas double ?
Enfin , fur quel principe eft fondé le jugement
que nous portons des diſtances & des grandeurs
des objets ?
L'Auteur fuit dans ces recherches une marche
différente de la plupart des Métaphyficiens célèbres
, qui en ont cru trouver la folution dans le
pouvoir de l'habitude fur nos fens § car en avouant
que le fens du toucher perfectionne & étend les
ufages du fens de la vue , il étudie ce dernier organe
admirable , & fait voir que fon mechaniſme entre
pour beaucoup dans la folution des trois Queftions
propofées.
Il penfe que nous rapportons naturellement hors
de nous tous les objets qui ébranlent nos organes ,
& prouve par expérience que le pouvoir de l'ha
bitude n'a pas fur le fens de la vue l'influence que
les Métaphyficiens lui donnent.
M. d'Alembert a remarqué le premier , que le
rayon qui frappe le fond de l'oeil ne devoit pas
affecter l'organe felon fa propre direction ; mais
que fon action devoit s'exercer & s'eftimer conformément
aux loix de la Méchanique , c'est-à
40 MERCURE
dire , felon une direction perpendiculaire à fa cour
bure que le fond de l'oeil forme en cet endroit.
Or , l'Aureur du Mémoire prouve , par des expériences
inconteftables , l'allertion de M. d'Alembert
; d'où il conclut que l'on ne peut concilier
les leçons que les yeux reçoivent du toucher , avec
une loi qui ( fi l'on en excepté le cas particulier ,
où l'axe optique ne fouffre pas de réfraction , )
nous fair rapporter les objets que nous regardons
dans une direction différente de celle où ils font
réellement placés : par conféquent , fi nous rapportons
les objets hors de nous , il faut , pour les voir
dans leur fituation naturelle , que la peinture qui
s'en trace au fond de l'oeil foit renversée ; car
Faction des rayons qui frappent le fond de l'oeil ,
s'exerce & s'eftime felon une loi méchanique qui
n'a nul rapport aux leçons du toucher.
L'Auteur prouve encore par expérience que nous
voyons des deux yeux : il rapporte d'abord one expérience
de M. Dutour , qui fait tomber en même❤ `
temps fur l'oeil droit un cercle blet , & fur l'eil gauche
un cercle jaune ; partart enfuite du principe que
laréunion des rayons jaunes & bleus donnent du verd,,
M. Dutour conclut qu'on ne voit que d'un oeil , parce
qu'il n'a point vu un cercle verd ; mais l'Auteur fait
obferver à ce fujet la difparité du principe avec l'action
féparée des rayons furle fond de l'oeil ; & aux
ceroles bleus & jaunes , il fubftitue deux cercles de
carton blanc ; il fait enforte que les chiffres 1 & 8 ,
tracés, fur l'un de ces cersles , & les chiffres 7 &
tracés fur l'autre, ayent entr'eux un arrangement tel,
que s'ils étoient transparens & mis l'un fur l'au
te , il en résulteroit le nombre 1780 ; il diſpoſe enfaite
les deux cercles de forte que leur image tombe
fur des parties correfpondantes des rétines , & alors
il remarque que les deux cercles ne donnent l'idée que
d'un cercle unique fur lequel feroit tracé 1780. Or,
DE FRANCE 41
fi les deux yeux n'étoient pas fenfibles en mêmetemps
à l'impreffion des deux images qui tombent fur
des parties correspondantes des rétines , on ne devroit
jamais voir que 18 ou 70.
Après avoir ainfi prouvé qu'on peut voir en mê
me-te,nps des deux yeux , il rapporte des expériences
abſolument nouvelles , par lesquelles il paroît que la
raifon pour laquelle on ne voit pas les objets doubles ,
quoiqu'on puiffe voir en meme-temps des deux yeux,
tient auffi au méchaniſme de l'organe de la vue , & .
non aux leçons da toucher ; & il parvient enfin à cette
conclufion qu'un feul ceil nous montre la direction
des objets , mais que les deux yeux nous font utiles
pour affigner la vraye place aux objets qui font à la
portée de nos premiers befoins , & que la parallaxo
produite par l'écart qui exifte entre les yeux ,
bafe fuffifante pour juger de la diſtance des objets
qu'il nous importe le plus de connoître.
eft une
Enfin , il termine fon Mémoire par cette dernière
queſtion. Le jugement que nous portons fur la diftance
& la grandeur eft-il foumis à des principes connus?
L'Auteur le borne à rapporter quelques expérien
ces qui prouvent qu'on peut faire paroître des objets .
à des diftances très- inégales,fans augmenter ni diminuer
la divergence d'un rayon , par la feule différence
d'illumination ; & il finit de la manière fuivante.
« Il me femble fi difficile d'affigner dans tous les cas
le véritable lieu des objets , & cette détermination
dépend de tant de circonftances particulières que j'ai
cru devoir me borner dans cet effai à rapporter les
expériences qui m'ont paru jeter le plus de lumière
fur cette queftion célèbre , fans ofer prétendre à
l'honneur de la réfoudre. On ne peut en attendre la
folution que d'un homme qui réuniroir à des connoiffances
étendues en optique , une grande habitu»
de d'analyſer ſes idées , & l'art de combiner enfemble
les principes de différentes felences faus lcs.com-
C
42 MERCURE
fondre & fans en abuſer ; tel en un mot , que l'hom
me illuftre qui vient d'être enlevé à fes amis , aux
Lettres , à la Patrie.
Il m'avoit promis de s'occuper de ce grand problême
difficile ; il daigna s'intéreffer à mes travaux ,
me communiquer fes vues ; il donnoit quelquesuns
de fes inftans à lire , à perfectionner mes ouvrages.
Ce grand Homme confacroit au devoir de chercher
à augmenter , à répandre les lumières utiles ,
le refte d'une vie employée à travailler au bonheur
des hommes. Si le fort ne lui a pas laiffé long- tems
le pouvoir de faire tout le bien que fon génie avoit
conçu , que fa vertu eût ofé entreprendre , que fon
courage eût exécuté , du moins il n'a pu l'empêcher
de faire le bien qui ne dépendoit que de lui-même ,
& de laiffer à fon pays & à la poftérité de grandes
leçons & l'exemple de fa vie. »
L'homme à qui cet hommage a été rendu , n'eſt
point nommé dans ces lignes de M. l'Abbé Rochon ;
mais qui pourroit le méconnoître ? Qui pourroit
méconnoître cet homme dont la vie a été un exemple
pour fon fiècle , qui avoit conçu le plan de notre
bonheur , & qui auroit pu l'exécuter ; dont le génie
étendu éclairoit également les fciences politiques
& les ſciences naturelles ; dont les premiers hommes
de la Nation admiroient les lumières , & dont les
méchans , qui ofent tout , n'ont pas ofé contefter la
vertu ?
Le Secrétaire de l'Académie , M. le Marquis de
Condorcet , a lu l'éloge de M. Lieutaut , premier Médecin
du Roi. M. de Condorcet a donné fans doute
en ce moment à l'Académie une grande preuve de
fon zèle à remplir les fonctions qu'elle lui a confiées :
quand on pleure un ami qui étoit un homme de
génie , il eft difficile d'être touché d'un autre mérite ,
& d'exprimer d'autres regrets. S'il eft beau de remDE
FRANCE. 43
plir fes devoirs , c'eft fur- tout dans ces momens ou
ils femblent être privés de tout leur intérêt , & où
l'ame , qui fe plaît dans fa douleur , a tant de peine
à fe perfuader que c'eft un mérite d'y mettre des
bornes.
7
-M. Lieutaut s'étoit préparé à l'étude de la Méde
cine par une étude approfondie de l'Anatomic ; &
M. de Condorcet combat à ce fujet le préjugé qui
vouloit féparer ces deux fciences , en les regardant
comme inutiles l'une à l'autre : ce préjugé , a dit
M. de Condorcet , a précifément la même origine
que le préjugé qui fait regarder la Chimie
théorique comme inutile aux Arts , & les Mathématiques
comme fuperflues dans la mécanique
pratique , dans la fcience de la Marine , dans
l'art de la Guerre. Ces préjugés font foutenus avec
chaleur par les Praticiens ignorans , parce qu'il en
coûte moins pour décrier une fcience que pour l'approfondir
; ils font utiles aux Charlatans , parce qu'il
eft plus aifé d'en impofer fur fon habileté que fur les
connoiffances ; ils leur fervent pour écarter d'eux ,
comme Juges incompétens, les feuls hommes qui
pourroient des apprécier & les dénafſquer. Un inté
rêt plus caché féduit le Public en faveur de ces mêmes
préjugés ; les hommes font moins bleſſés d'une fupériorité
qui fe borne à un feul objet, qui n'eſt dûe
qu'à un certain tact naturel , ou à une longue expérience
, que de celle qui les forceroit à reconnoître
une fupériorité réelle d'efprit & de raiſon. On aime
à fe confoler de ne pas être favant , en fe perfuadant
que les Sciences font inutiles , & on fe livre volontiers
à l'enthoufiafine pour des qualités qu'on peut
regarder comme l'ouvrage du hazard , principalement
dorfque l'ignorance & la médiocrité de celui
qui eft l'objet de cet enthoufiafme le replace , fur
tout le refte , au niveau ou an- deffous de les admi
>rateurs, wred to die zupa z51102½ 2966 1
:
44
MERCURE
M. Lieutaut trouva des amis zélés dans MM.
Winflow & Senac , dont il avoit critiqué quelques opinions
; & le Secrétaire de l'Académie obferve à ce fujet
,, que ces exemples fi rares dans la Littérature ,
ne le font pas à beaucoup près autant dans les Sciences
: l'Homme de Lettres n'a guère qu'une ambition
, celle de la gloire ; il ne peut pas prendre un
très -grand intérêt aux plaifirs du Public. Le Savant ,
outre l'ambition de fa gloire , peut avoir aisément le
defir du progrès des fciences qui peuvent influer
fur le fort des hommes. Dans le Critique qui attaque
fon opinion, il peut aimer un homme utile à la fcience
: l'Homme de Lettres ne peut guère y voir qu'un
ennemi de fa gloire. On voit par- là que plus les
Hommes de Lettres deviendront Philofophes , plus
ils deviendront modeftes . Et affurément eux , & les
Lettres & la Société y gagneroient beaucoup.
M. Lieutaut , attaché à l'obfervation de la
nature , aimoit peu les livres & leur étude : c'eſt un
abus de l'efprit philofophique , & que l'efprit philofophique
eft bien loin de juftifier. Un homme de
génie , qui voudroit chercher aujourd'hui le ſyſtême
du monde fans avoir étudié Defcartes & Newton
>pourroit bien trouver les tourbillons & les erreurs
de Defcartes avant de s'approcher même des vérités
découvertes par Newton. Sans doute que dans tous
les genres il faut connoître l'état actuel de la queftion
, il faut favoir où l'on en eft. M. de Senac le
prouva bien à M. Lieutaut. M. Licutaut avoit
fait la defcription d'une partie du corps humain fur
des obfervations qui lui étoientpropres , & qu'il avoit
mis aflez de tems à faire. M. de Senac lui en montre
une autre. M. Licutaut la lit , la trouve trèsexacte
, & avoue que même elle eft mieux faite que
la fienne. Eh bien , lui dit M. de Senac , felle eſt
de Galien .
M. de Condorcet, en obfervant que ce ne fut
DE FRANCE.
45
point l'intriguequi fit nommer M. Lieutaut à la place de
Premier Médecin du Roi , a ajouté : « il eft fingulier
d'en faire la remarque ; car il fembleroit que s'il
eft un objet fur lequel les Princes doivent avoir la
force de fe défendre des pièges de l'intrigue , c'est
celui qui intéreffe fi directement leur perfonne. Ce
pendant il y a eu des exemples de l'influence de l'intrigue
même fur le choix d'un Médecin , ces exemples
, en atteftant avec quelle adreffe elle fait préparer
& faire agir fes refforts , prouvent fans doute le
malheur de la condition des Rois ; mais ils leur fervent
aufli d'excufe pour le mauvais choix qu'ils peuvent
faire en d'autres gentes . On ne peut guère , en
effet , en accufer leur indifférence pour le bien de
leurs Sujets , s'il eft une fois prouvé qu'ils n'ont pas
fouvent été plus heureux , & qu'ils ont été dupes des
mêmes artifices dans le choix de leurs Médecins .
Nous ne nous ferions pas permis ces réflexions , fi la
nomination de M Lieutaut ne s'étoit pas trouvée à
l'abri de tout foupçon , & fi cette première grace du
nouveau Règne n'avoit (té un acte de juftice & de
reconnoiffance . »
M. Lieutaut mourut avec la fermeté d'un
homme de bien & d'un bon efprit. Des Médecins
raffemblés autour de fon lit , lui propofoient différens
remèdes : Ah , leur dit -il , je mourrai bienfans
tout cela. Molière n'eut pas dit autrement ; M.
Lieutaut croyoit pourtant à la Médecine ; mais il ne
croyoit pas qu'elle fit des miracles .
Cet éloge de M. de Condorcet a été goûté & applaudi
du Public comme tous les autres . Il eſt trifte fans
doute d'avoir toujours à déplorer des pertes , & c'eſt
un inconvénient attaché aux fonctions d'un Secrétaire
de l'Académie ; mais il eft doux d'honorer les
talens & les vertus ; & il eft beau d'ajouter fans
ceffe à fes titres de gloire par les hommages mêmes
que l'on rend à la gloire de fes Confrères.
46
.
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9
DE FRANCE. 47
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48 MERCURE
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M
TABLE.
Le
ON Rêve , Couplets à Cones devots , Fables & Ro-
Alexandrine
Saint-Alme & Pulchérie ,
Enigme & Logogryphe ,
Le Théâtre François,
C. de B ..
4 Comédie Françoife ,
mans ,
30
16 Comédie Italienne
31
18 Académie des Sciences ,
36
38
26 Annonces Littéraires ,
46
ibid. uvres complettes de M. le Gravures
AP PROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 2 Juin. Je n'y ai
rien trouvé qui puifle en empêcher l'impreſſion . A Paris ,
le 1 Juin 1781. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
I" 2321
SAMEDI JUN 1781.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE
VER S
Sur la Mort de M. BORDES.
IL n'eft donc plus de fage aimable , b
77
Si modefte au ſein des fucces ! sias
L'Ami des Arts & de la Paix ཏུམ ( ;
El tombé fous les coups du fort inexorable ;
Vous qui de pleurs & de ciprès
Couvrez peut- être encor fon urne funéraire;
Vous, fes Concitoyens , dites , s'il fut jamais
Un mortel plus digne de plaire
Et plus digne de vos regrets.
Déjà tremblantes fur leur trône ,
Les Sciences voyoient chanceler leur couronne.
fi
Rappelez-vous ce temps pour lui & glorieux ,
Sam. Juin 1784.
C
55 MERCURE
Où deux fois
Il vengea
enflammé d'un courroux légitime ,
d'un affront fublime
Ces auguftes filles des cieux ;
Ce temps où la Mufe plus fière ,
Amante de l'humanité,
Au tribunal vengeur de la postérité ,
Dénonça des Héros ** la valeur meurtrière.
Comme eux , fans doute alors , il s'ouvrit les fentiers
D'une immortalité brillante ,
Mais peu femblable à leurs lauriers ,
Sa palme ne fut point fanglante ,
Et du temps bravant les efforts ,
Elle fleurira fur vos bords
Sans vous inſpirer d'épouvante.
Quand pour le luth d'Anacréon
De Pindare il quittoit la lyre ,
Sans l'aimer le pouvoit-on lire ?
Non moins gracieux qu'Hamilton
Dans fon agréable délire ,
Qui mieux que lui de fleurs revêtit la raifon ?
Oh ! qui me le rendra , cet ami véritable
Q Que les Mufes m'avoient donné?
Sur le Permeffe redoutable
Où je fus fi jeune entraîué ,
Par ce Pilote refpectable
* Allufion aux deux Difcours de M, Bordes , en réponſe
à celui de J. J. Rouffeau contre les Sciences.
Allufion à la belle Ode de M. Bordes fur la Guerre.
DE FRANCE.
st
Trop promptement abandouné , ...
Mon fragile vaiffeau , d'Éole déchaîné
Pourra-t'il foutenir le choc épouvantable ?
Il n'eft plus , c'en eft fait ! je le regrette en vain,
Et l'on ne fléchit point l'inflexible deftin.
En quel lieu repofe fa cendre ?
Hélas , faites le moi favoir ,
vous qui venez de lui rendre
Et le dernier honneur & le dernier devoir.
Dans quel réduit paisible & fombre,
A-t'on dreffé fon monument ? ..
Où penfez-vous qu'en ce moment,
Où penfez-vous qu'erre fon ombre ?
Semblable aux Voyageurs pieux ,
Qui vont d'un coeur religieux
Saluer le tombeau d'Horace ou de Virgile,
Auffitôt que dans vos climats
Les deftins conduiront mes pas ,
J'irai vifiter cet afyle ;
Peut-être mon hommage en aura plus de prix ;
Et fi retenu dans Paris
Mes mains n'ont pu fermer la débile paupière ,
Elles pourront du moins fur cette froide pierre
Qui couvre les triſtes débris ,
Elles pourront du moins , foigneufes de la gloire
Du plus vertueux des amis ,
Graver cet Hymne à fa mémoire.
Cij
52 MERCURE
AIR D'APOLLON ET CORONIS,
chanté par Mile AUDINOT.
20
DANS nos champs , s'il cou- le des larmes
, Des ingrats ne nous les arra
chent pas , Dans nos champs , s'il cou-
To gidad of sb supM ab aroM nu
le des lar- mes , Des in grats ne nous
Fin
les ar ra- chent pas
Nous pouvons
armer. fans al- iar- mes :
1 - ci tous
tous les Cours Ne font jaDE
FRANCE. 53
mais vains , ni trom- peurs ; La Ber-
· gere i gno- re fes char- mes
Et l'art de changer n'eft pas lu du

Ber ger.
Dans nos &c.
( Paroles de M. Fufelier , Mafique de MM. Rey
Pun Mattre de Mufique de la Chambre du Roi
&de l'Opéra , & lautre Muficien de la Chapelle
de Sa Majefte. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercureprécédent.
LE mor de l'Enigme eft l'Enigme & le
Logogryphe du Mercure de France ; celui du
Logogryphe eft Voltaire , où fe trouvent
Roi toife , vie , Laure , air , Lot, roue ,
voile , lait , olive , or, aile , rôle , eau, vol ,
viol , livre , lit , lie , Art, Aire, Roie , lyre.
C iij
54
MERCURE
ÉNIGM E.
AMI Lecteur , fans moi tu vins au monde,
Et peut-être fans moi tu t'en retourneras.
Quiconque ne m'a plus , n'a pas peu d'embarras.
Très-rarement chez les vieillards j'abonde.
Mais pour parler en termes nets ,
Et devenir plus aifée à connoître ,
Je nais , je tombe , & je renais ,
Retombe enfin, mais pour ne plus renaître.
( Par M. V.... )
LOGOGRYPHE
.
FAME AMEUSE par plus d'un revers ,215
Je tiens ma place dans l'Hiftoire ,
Ou fouvent on me cite en atteftant la gloires
Et je fais même encore , en vingt endroits divers ,
Pour fignaler une victoire ,
Faire éclore par fois de bons & méchans vers.
Tantôt ornant de ma préſence
De doctes cabinets , de riches pavillons ,
Vous me verrez annoncer la fcience
Ou la faftucufe opulence ,
L'homme à talent , ou l'homme à millions ;
Tantôt fort humblement pendue , *
Errer & fervir dans la rue
DE FRANCE.
55
De fauve-garde à des haillons .
J'en ai trop dit , Lecteur ; mais ce trop , je fuppofe ,
Ne fuffit pas & je me décompose.
Meshuit pieds combinés t'offriront fans effort
Ce dont u'a pas befoin quiconque eft aflez fort s
Ce qui dans nous brave la mort ;
Cette belle avec qui Jupiter engendra.
Deux habitans au Zodiaque
Et deux Héros à l'Opéra ;
Un être rare à Paris , en Province ,
Chez les Bourgeois , & fur-tout chez le Prince ¿
Un inftrument utile au Serrurier ;
A qui voyage un nombre familier;
Un mot qui peut à cinq cent le réduirę,
Si tu le places devant lui ;
Deux pronoms perfonnels ; ce qui n'eft aujourd'hui
Qu'une Province & qui fut un Empire ,
États fameux que Nadir ufurpa ;
,
Pour la coquette une injure cruelle ;
Le mont qui vit donner la pomme à la plus belle ,
Où jadis caché par Cybèle ,
Le fils du vieux Saturne à fes dents échappa ;
Un joli mois de la faifon fleurie ;
Celle qu'une fuperchérie
Mit dans le lit d'un des fils d'Ifaac ;
Deux notes de muſique ; un meuble de triêtrac.
Finiflops : je m'oublie ; & ton ennui m'accuſe ;
Mon défaut cependant n'eft pas d'être diffuſe.
011
( Par M. Pat... )
Civ
56
MERCURE
£
10

NOUVELLES LITTÉRAIRES .
NOUVEAUX Contes Turcs & Arabes ,
précédés d'un Abrégé Chronologique de
Hiftoire de la Maifon Ottomane & du
Gouvernement de l'Egypte , & fuivis de
plufieurs morceaux de poéfie & de profe,
traduits de l'Arabe & du Turc , par M.
Digeon , Secrétaire Interprète du Roi , &
Correfpondant de l'Academie des Infcriptions
& Belles Lettres . A Paris , chez
Dupuis , Libraire , rue de la Harpe . 2 vol.
in- 12 . Prix , 3 liv. 12 fols broches." ~ 3 3
LA Maiſon Ottomane a eu plufieurs Hiftoriens
, & ſon Hiftoire n'eft pas cependant
encore très- connue . Ce qu'on en trouve dans
nos Auteurs ne paroît pas toujours fondé fur
des témoignages affez folides ; & comme ces
Auteurs même fe contredifent fouvent , on
ne fait jamais bien quand on doit leur donner
fa confiance. L'Ouvrage dont M. Digeon
nous donne aujourd'hui la traduction , eft
écrit par un Arabe , par un homme foumis
aux Princes dont il écrit l'Hiftoire : un tel
morceau doit être précieux . Les faits de
l'Hiftoire , & la manière de l'Hiftorien fervent
également à peindre le peuple que l'on
veut connoître. Aujourd'hui fur - tout un
pareil Ouvrage peut avoir un grand intérêt .
DE FRANCE. 57
e
d
Une opinion , qui n'a pu devoir la forte de
vogue qu'elle a eue qu'à fa bizarrerie même ,
a voulu faire des Gouvernements d'Afie &
de ceux qui leur reffemblent , le modèle de
tous les Gouvernemens ; on a entrepris de
nous prouver que c'eft dans les pays où la
puiffance eft la plus abfolue qu'elle eft auffi
la plus bienfaifante ; que c'eft là où elle a
le moins de lumières, qu'elle s'exerce avec le
plus de fageffe. Nos regards fe détournoient
avec effroi des trônes fanglans des Defpotes
de l'Afie ; on a voulu nous faire prendre
des leçons de morale politique dans les pays
où règnent le fabre & le cordon . On eût dit
que parce que les têtes des Grands étoient
fouvent abattues , celles des moindres efclaves
étoient en sûreté , & que l'Empire
étoit infailliblement heureux lorfque la cour
du Defpote regorgeoit de fang. Quelques
bons Ecrivains ont été obligés de combattre
ces opinions par le ridicule , & même par le
raifonnement ; & encore n'ont elles pas
cédé dans tous les efprits : l'erreur & le
paradoxe paroiffent toujours éloquens quand
ils flattent des paffions qui ont un grand empire
fur de certaines ames. C'eft par l'Hiftoire
de ces Gouvernemens qu'il faut furtout
confondre leurs admirateurs. Il faut
remettre fous les yeux du Public les horreurs
dégoûtantes de l'Hiftoire de ces Peuples
dont on nous vente la félicité , celt le
moyen le plus prompt & le plus sûr de
fixer enfin l'opinion générale ; car il faut
·
Cy
MERCURE 611
pas
avouer qu'on a eu des doutes . On ne pourra
accufer ici l'Hiftorien d'être prévenu par
nos préjugés. Ici l'Hiftorien eft Turc ou
Arabe comme l'Hiftoire même. On ne
pourra pas le foupçonner non plus d'être un
de ces efclaves chagrins , qui ne favent pas
adorer leurs fers : cet Efclave , ou cet Hiftorien
, eft prefque toujours en adoration devant
les Defpotes dont il écrit l'Hiftoire. Il
ne voit rien de fi beau fous les cieux que
l'Empire Ottoman. " Dieu veuille , s'écrie-
» t'il dans un endroit , en augmenter la
"D
gloire ! J'ai parcouru les Hiftoires de
» toutes les Monarchies du monde , je n'en
» vois aucune que l'on puiffe comparer à
» l'Empire Ottoman pour le bon ordre &
la difcipline qui y règnent , la manutention
des Statuts qui s'y obfervent , l'obéiffance
aux Lois , le refpect qu'on a pour
» les Ulemas qui en font les dépofitaires
les fondations pieufes pour foulager les
pauvres , & pour l'entretien des habitans
de la Mecque & de Médine. »

Ce bel enthoufiafme heureuſement n'ôte
pas à l'Auteur fa bonne foi ; & il raconte des
faits qui ne rendent pas fon admiration contagieufe
. Les vertus dont il loue les PrincesTurcs
pourroient faire quelquefois d'affez méchans
Princes par tout ailleurs. Quand ils n'égorgent
pas toujours , les Defpotes paroiffent
humains; quand ils ne pillent pas toujours ,
on met la juftice de leur trône tout à côté de
celle du trône de Dieu même. L'Auteur de
DE FRANCE.
19
cette Hiftoire reffemble un peu à cet É
clave qui , ayant commis une légère faute ,.
tomba face à terre aux pieds de fon Delpote
, s'écriant : " Seigneur , vous êtes la
bonté même ; vous ne m'arracherez point
» les ongles , vous ne me ferez point cou-
» per le nez & les oreilles , & vous me laif-
» ferez la langue avec laquelle je dois vous.
» bénir. »
Le Traducteur de cet Ouvrage , M. Digeon ,
a vécu quarante années dans le Levant , &
affurément il ne feroit pas poflible de le .
deviner à fes opinions & àla manière d'écrire
notre langue. Il reffemble , on ne peut pas
moins , à ces Voyageurs qui veulent pous
étonner beaucoup plus que nous inftruire ,
& croyent fe faire admirer eux- mêmes en
tâchant de nous infpirer une grande admiration
pour les pays qu'ils ont parcourus . On
voir , par quelques petites notes que l'on
trouve au bas des pages , qu'il a vu les chofes
d'un autre oeil que fon Auteur , & qu'il
y a pour lui fous les cieux quelque chofe encore
de plus beau que l'Empire Ottoir.an.
On a d'autant plus de regret qu'il n'ait pas
étendu & multiplié fes notes , que fa manière
d'écrire pouvoit répandre de l'intérêt
fur les inftructions qu'il nous eût données ;
fon ftyle eft pur , & ne manque pas de l'efpèce
d'élégance qu'un pareil Ouvrage peut
recevoir. Ce mérite doit être fur- tout remarqué
dans un homme qui a quitté la
France dès fon plus jeune âge , & qui a vécu
Cvj
Go MERCURE
40 années de fuite dans le Levant. On alvu
le ftyle de certains Écrivains le corrompre
entièrement pour avoir été vivre feulement
quelques années en Hollande. On ſe ſouvient
de ces vers de Voltairend
610
Si vous voulez qu'en vos Écrits
Le Dieu du goût vous accompagne ,
Faites tous vos vers à Paris ,
Et n'allez point en Allemagne.
Voltaire ne prévoyoir point , en faisant
ces vers , que pendant près de trente ans il
charmeroit Paris avec des vers qu'il feroit
en Allemagne ou en Suiffe.
A la préfentation à la Porte des Ambaffadeurs
des Cours d'Europe , il y a un cérémonial
très remarquable , mais dont on
ignore l'origine. Au moment où les Ambaffadeurs
entrent dans l'appartement du
trône , deux Capidgi - Bachis , ( ou Por- .
tiers du Serrail ) les foutiennent , pardeffous
les aiffelles. S'il en faut croire
l'Auteur de cet Abrégé hiftorique , ce cérémonial
, que l'on pourroit prendre pour un
honneur décerné à nos Ambaffadeurs , a pris
fon origine dans un événement qui prouve
que c'est une précaution, très-injurieuſe , &
pour les Ambaffadeurs & pour les Cours
qui les envoient.
!
" Les Chrétiens , dit-il , à l'article du
» Sultan Murad I , les Chrétiens affoiblis
» par des pertes continuelles , & incapables )
DE FRANCE. 61
"3
de s'oppofer aux forces toujours triomphantes
de ce Prince, eurent recours à la
» trahifon . Belouache , c'eſt le nom d'un de
leurs Princes , s'étant préfenté un jour
» devant Sultan Marad , & s'avançant dans
" l'attitude d'un homme qui vouloit lui rem-
» dre hommage & lui baifer la main , tira
adroitement , lorfqu'il fut auprès de lui ,
» un poignard qu'il tenoir caché dans fa
» manche , & lui porta un coup mortel ,
dont ce Sultan expira fur le champ : mar-
» tyre qui couronna fon mérite héroïque de
» vant Dieu. C'eſt depuis ce tragiqué évé-
» nement qu'il a été ordonné , par des fta-
» tuts de l'Empire auxquels on n'a point
33
dérogé jufqu'à ce jour , que les Ambaffa-
» deurs & les autres perfonnes envoyées de
la part des Princes Chrétiens vers le Sul-
» tan , ne pourroient à l'avenir porter la
» moidre arme fur eux lorfqu'ils feroient
» admis à fon audience ; qu'on feroit d'exac-
» tes recherches à cet égard avant de les in-
» troduire , & qu'ils y feroient conduits par
» deux Officiers qui s'affureroient d'eux en
» leur tenant les bras . »
"
و د
Si eette origine eft vrare , elle montre
combien la Porte eft encore éloignée de connoître
les maximes & le caractère des peuples
d'Europe. C'eft bien peu les connoître
que de prendre contre eux , en tems de paix ,
des précautions que la guerre feule peut au
torifer , & de ne pas diftinguer des Ambaffadeurs
avec des foldats qui font la guerre.
"
62 MERCURE
Un morceau peut - être plus curieux encore
que cet Abrégé Hiftorique , c'eſt l'Edit
de Soliman Second fur l'Adminiſtration de
l'Egypte. Cet Edit , qui embraffe toutes les
parties du Gouvernement d'une aufli importante
Province , mérite , à plufieurs égards ,
une grande attention. Il fait admirer le génie
de Soliman je dis le génie , quoiqu'on ne
trouve guères que de la raifon dans cet Édit;
car il faut être né avec du génie pour avoir
de la raifon fur un trône auffi defpotique &
auffi ignorant que celui des Turcs . On peut
y voir encore combien l'ignorance & les ufages
barbares d'un peuple , corrompent les
idées de juftice naturelle dans le defpote
même qui s'élève le plus au deffus de fes efclaves.
" Les, Pachas , porte un des articles de
cet Édit , pourront dépofer les Cheiks
Arabes , & nommer leurs fucceffeurs ; ils
» pourront autfi les condamner au fupplice ;
mais cet exercice de leur autorité & ces
» changemens ne doivent pas être dictés par
le caprice ou par la partialité. Ils nous en-
» verront , à la fin de chaque année , un Mémoire
détaillé & juftificatif , dans lequel
" ils expliqueront les raifons qui ont donné
lieu à la dépofition des uns , & au châ-
» timent ou fupplice des autres. »
Ce pouvoir de condamner à mort fans
aucune espèce de formalité, ne doit pas furprendre
dans un État Defpotique ; & Soliman
paroît vouloir au moins que le Pacha
DE FRANCE. 63
réponde fur la tête de celles qu'il aura fait
tomber injuftement ; & quoique cette efpèce
de juſtice n'amène guères que des meurtres
après des meurtres ; quoique , dans cet
ordre de chofes , pour punir un crime il en
faille commettre un autre , on peut favoir
gré à Soliman de fon intention . Mais à qui ce
Prince s'adreffe- t - il pour favoir fur quels
motifs le Pacha a fait mourir des hommes'?
Au Pacha lui - même ; au feul homine préci
fément qui ne lui dira pas la vérité s'il a intérêt
qu'elle foit cachée . Quoi ! Soliman n'a
pas pu imaginer quelque moyen plus propre
à lui faire connoître la vérité ? il n'a pas imaginé
qu'il valoit nieux interroger l'opinion
d'une Province , d'une Ville , d'un Corps
quelconque prépofé à cet effet ? Non, Les Def
potes n'imaginent pas de ces moyens ,
les redoutent. Un Européen en propoſoit
de femblables à un Prince Aliatiqué qui paroiffoit
vouloir étudier l'art difficile d'être
jufte fur le trône : Ah! s'écria le Prince ,
voilà bien des affaires; on n'auroit pas le
tems de gouverner.
ou ils
On peut être affuré d'avance qu'une loi ,
quelle que puille ètre fa fageffe , fera inutile,
ou même funefte , toutes les fois que ceux
qui feront chargés de fon exécution auront
un pouvoir abfolu & affranchi de toutes les
formalités. C'eft ce qui eft arrivé à l'Édit de
Soliman. Cette loi n'eft pas tombée tout -àfait
en défuétude , mais elle n'eft guères plus
qu'une arme d'oppreffion entre les mains de
7 MERCURE
64

ceux qui devroient s'en fervir pour protéger
le peuple.
Il faut entendre parler ici le Traducteur ,
& fe rappeler que c'eft un homme éclairé, &
un homme qui a vécu 40 ans, dans les pays
dont il parle.
و ر
20
" Au reite , malgré l'indépendance qui
» règne aujourd hui dans le gouvernement
» d'Egypte , malgré le defpotifine & l'anarchie
qui fe fuccèdent alternativement ;
malgré les défordres , les vexations , les
dévaftations mêmes , occafionnés par la
cupidité infatiable de plufieurs rivaux qui
» fe difputent la place de Cheik el- Beled
Pou Commandant - Général de l'Égypte ,
les Édits & Réglemens de Soliman n'y
font point entièrement tombés en défuétude
; on femble les refpecter même en
» les tranfgreffant, On s'en autorife , on
les exécute , mais avec des modifications
» ou des interprétations arbitraires , qui
tournent toujours à l'avantage du plus
" fort & à la ruine du cultivateur. S'ils
font obfervés à la lettre , ce n'eft que
lorfqu'ils deviennent , entre les mains
d'un Chef avide , un prétexte plaufible
pour dépouiller les Vaffaux d'un compétiteur
qu'il traite en rébelle , & qui n'eft
» rébelle que pour avoir fuccombé. Son
exemple entraîne une fubverfion totale
de l'ordre. Les Beys , à l'aide defquels il
» a triomphe , les Commandans Généraux
» de Milices qu'il ménage , ceux qui lui doi-
و ر
"3
"
DE FRANCE. 65
33.
vent leur fortune , tous fes partifans , cha-
» cun felon le degré d'autorité dont il eſt
revêtu , vexent impunément les cultivateurs
de leur dépendance , enlèvent leurs
„ récoltes , & les réduifent , pour des crimes
fuppofés , à la nécefiré d'abandonner tout
ce qu'ils pofsèdent pour fauver leur vie. »
Voilà ce que produit le defpotifine ; & il
a trouvé des apologiftes !
"
Les Contes qui font à la fuire de l'Abrégé
Hiftorique , ont également le mérite de nous
faire mieux connoître les moeurs des pays où
ils ont été écrits . Les Contes Orientaux qui
n'ont peut être pas fervi de modèle à tous les
autres , parce que , dans tous les pays du
monde , on fait naturellement des Contes ,
font ceux dont le merveilleux étonne le plus
notre imagination ; & l'imagination cependant
s'étonne peu du merveilleux . Peut - être
faut il croire que les mêmes événemens qui
font prodigieux pour nous , le font un peu
moins pour les Orientaux. La fortune & le
hafard ont bien plus d'événemens extraor
dinaires chez des peuples d'une imagination
très ardente & très- exaltée ; de pareils peu
ples ne tardent guères à faire une partie au
moins de ce qu'ils imaginent , & le merveilleux
paffe bientôt de leurs fictions à leurs
actions . On peut le voir parmi nous ; les
hommes à qui la nature a donné une imagination
romanefque , ont prefque toujours
une vie qui reffemble à des Romans. Parmmiilleess
Contes que nous annonçons ,
celui
66 MERCURE
d'Alaedden , Conte Arabe , eft celui où l'on
trouve le plus ce caractère propre aux fictions
Orientales. Il eft fort queſtion dans
tous de l'Alcoran & des Derviches : on y.
voit fouvent des hommes fortans du pied
des autels pour aller s'enivrer & fe perdre
dans les délices du monde , & revenans enfuite
au pied des autels pour y déposer le
poids de leurs remords. Ce tableau , tracé
fouvent dans tous les pays & dans toutes
les langues , eft celui peut- être qui peint le
mieux l'humanité. Cela rappelle un des plus
beaux vers de Voltaire , un vers qu'il a fait
après avoir obfervé pendant près d'un fiècle
les vertus & les vices de l'homme:
Dieu fit du repentir la vertu des mortels.
Il y a un de ces Contes qui a beaucoup
plus d'originalité encore que les autres
c'eſt le Cady & le Voleur , Conte Arabe.
"
Le Cady, arrêtépar un Voleur , & n'ayant
point d'armes à lui oppofer , lui cite des
paffages de l'Alcoran ; le Voleur ne refte pas
court ; il cite l'Alcoran auffi . Son érudition
dans le Livre Sacré eft prodigieufe , & il
trouve toujours dans l'Alcoran que fi un
homme fe fait Voleur , il peut avoir de trèsbonnes
raiſons pour cela. Le Cady , prefque,
perfuadé , lui donne fa inule & fa peliffe , le
feul vêtement qu'il eût ; il refte nud. Le
Voleur lui propofe alors de jouer une partie
d'échecs ; le Cady , nud , joue aux échecs
il perd , & c'est ce qu'il paroît avoir la plus
2
DE FRANCE.
Gy
"
33
5
""
de peine à pardonner au Voleur. Le Cady
rentre chez lui ; le Voleur Y vient un moment
après , & lui tient ce difcours affez fingulier
: « Je viens d'acheter une maison;
elle me coûte cent pièces d'or ; il faut
que tu la paye. Si tu réfifte , je vais te démontrer
que tout ce que tu poſsèdes m'appartient.
La femme du Cady, qui ne connoît
pas tout le talent du Voleur pour la démonftration
, eft prête à lui prouver qu'on
pourroit bien le faire pendre avant qu'il ait
démontré. « Garde-toi , s'écrie le Cady , de
» parler davantage , & de faire connoître
» que tu es ma femme : ce miférable feroit
capable de te revendiquer comme un bien
» que je lui aurois dérobé , & qui plus eft,
de le prouver. Invincible dans les matières
légales , il pofsède notre Jurifprudence
» mieux que nos Ulemas ; & fi les Hanifet-
» el- Numan , les Maleks - ibn- et -uns , les
» Mehemed- el - Chafi & les Ahmed Hambeli
revenoient fur la terre , il les confondroit
» tous , les dépouilleroit & les convaincroit
» qu'il a dû les dépouiller. Il lui compte
les cent pièces d'or, & fe tient heureux d'en
être quitte à fi bon marché.
ود
"
20
Quelque fingulier que foit tout le Conte,
on eft un peu étonné dé ce dénouement. Les
raifonnemens d'un voleur peuvent avoir
beaucoup de force tant qu'on eft fur un
grand chemin , & qu'il montre un fabre en
même tems qu'il cire l'Alcoran ; mais il
femble que chez le Cady ; dans la maiſon

48 MERCURE
du Juge , fon éloquence ne devoit plus être
auffi perfuafive. La moralité du Conte eft
peut-être de prouver l'empire de l'éloquence :
en pouvoit choisir des preuves plus honorables
pour ce talent , qui ne fe rencontre
guères avec celui des Voleurs de grand che
min. Mais peut -être qu'on ne pense pas
ainfi en Arabie , & cela même est à remarquer.
Dans Halil, Conte Turc , on trouve auffi
la defcription d'un café , & le portrait d'un
jeune garçon de café , très - remarquables
l'un & l'autre.
و د
Non loin de là , s'élevoit un grand &
magnifique café ; deux fophas parallèles
» femblables aux fomptueufes alles de l'oi
" feau du Soleil , en 'faifoient l'ornement,
Une mufique harmonieufe y attiroit fans
ceffe les palfans. Un échanfon , plus beau
» qu'une lune dans fon plein , étoit le diftri
buteur de cette liqueur enchanterelle qui
» diffipe le fommeil & les chagrins. Seifi
s étoit fon nom : mais il étoit beaucoup
plus connu fous celui de Dyan Alent
( ame du monde. ) Ses yeux lançoient des
traits de feu , fes regards faifoient autant
» de maux que l'épée de Daniel. Qui n'étoit .
» enchanté de la beauté de fon bras ? On
» eût dit qu'au lieu d'amuletres , il y eût at-
» taché les yeux de tous les mortels . Sa dé-
328
93
marche & fon pas élégant lui gagnoient
» tous les coeurs. Quelles graces à prefenter
» le café , & de quelles délices enivroit - il
DE FRANCE.
69
ceux qui le prenoient de fa main ! Sa vue
faifoit leur joie , fa converfation leur
» amufement ; le café en fes mains étoit le
fymbole des ténèbres tenu par un ange de
lumière..... "
"
"3
Il y a beaucoup d'autres détails , on ne
peut pas tous les rapporter. L'Auteur finit
pas dire que la beauté de Seifi avoit allumé
une telle jaloufie entre les Sipahis & les
Janiffaires , qu'à chaque inftant le café étoit
prêt à fe changer en un lieu de carnage
mais d'un coup d'oeil perçant Seifi voyoit &
détournoit l'orage.
Quand on fonge què ce portrait & cette
defcription peignent une partie des moeurs
d'un pays où chaque homme peut avoir
plus d'une femme , & où les femmes font
renfermées , cela donne à réfléchir . La pluralité
des femmes , qui le croiroit , a dit Montefquieu
, mène à cet amour que la Nature
défavoue. Voilà donc ce que l'on gagne à
avoir plufieurs femmes & à les renfermer!
Cependant un Philofophe qui a écrit de nos
jours , a dit , en parlant de la manière dont
les Lois doivent les traiter , il n'y a que les
Turcs qui y entendent quelque chofe ; ils les
renferment. Les femmes probablement avoient
fait quelque chagrin à ce Philofophe. Il n'arrive
que trop fouvent de titer fes principes
des peines ou des plaifirs de fon coeur : rien
de moins philofophique , & rien de plus
naturel. Mais on ne doit pas écrire en ce
genre , fi l'on fe fent incapable de faire
170 MERCURE
42
:
taire fes reffentimens ou fa reconnoiffance.
Il faut fe rappeler fans ceffe qu'on eft toujours
prêt à être juge & partie. Il arrive auffi
aux hommes de donner des chagrins aux
femmes que répondroit le Philofophe dont
nous venons de parler à une femme qui
conclueroit de-là qu'il faut renfermer les
hommes ? Cette conclufion feroit auffi jufte
que la première ; & fi elles l'étoient toutes
deux , il y en auroit une troifième encore.
Ma foi , Juge & Plaideur , il faudroit tout lier.
Mais heureufement il y a une conclufion
bien plus jufte & bien plus raiſonnable ;
c'eft que le plus doux charme de la fidélité des
femmes vient du pouvoir même qu'elles ont
d'y manquer ; c'eft que fi l'on cherche les
moyens de bannir tout-à -fait de la Société
les dangers d'une certaine paffion , on trouvera
bien plus vite encore ceux d'en bannir
les délices. It eft heureux , dit un grand
Homme , de vivre dans ces climats qui permettent
qu'on fe communique , où lefexe qui
a le plus d'agrémens femble parer la Société ,
& où lesfemmes fe refervant aux plaifirs d'un
feul ,fervent encore à l'amufement de tous.
On trouve la traduction d'un madrigal
Turc , parmi les petites Pièces de profe &
de poéfie que M. Digeon a fait imprimer ;
& l'on conviendra peut-être que, pour être
Turc , ce madrigal reffemble affez à ceux
qui fe font en Frances ou 21
DE FRANCE 72
"Aimer une belle , eft-ce un crime ?
Demandois-je au favant Umer ;
Pauvre efprit ! me dit- il , retient cette maxime :
C'en eft un de ne pas l'aimer.
Ces deux Volumes nous paroiffent mériter
d'être diftingués par ceux qui aiment à comparer
l'efprit & les moeurs des peuples , qui
recherchent les influences des lumières fur
les Gouvernemens , & des Gouvernemens
fur les lumières. C'eft un Ouvrage utile , &
peut-être néceffaire à ceux qui veulent bien
connoître ces pays célèbres , dont la gloire
eft d'avoir été le berceau des Arts & des
Sciences , & la honte d'avoir toujours laiffé
les Sciences & les Arts au berceau.
( Cet Article eft de M. Garat. )
HISTOIRE DE LA CHIRURGIE , depuisfon
originejufqu'à nosjours , par M. Peyrilhe ,
Profeffeur Royal de Chimie au Collége
de Chirurgie de Paris , & Ouvrage dédié
au Roi. Tome II. in - 4 . A Paris , chez
Mérigot le jeune , Libraire , Quai des
Auguftins.
L'HISTOIRE de la Chirurgie fut entreprife
, il y a quelques années , par M. Dujardin
, Membre du Collège de Chirurgie
de Paris, Une mort prématurée ne lui per72
MERCURE
ود
"
mit pas d'en conduire l'exécution au- delà
du premier volume qu'il publia en 1774.
M, Peyrilhe , chargé de continuer cet Ouvrage
, s'en eft acquitté d'une manière éga
lement inftructive & piquante. Il intéreffera
& les perfonnes qui font une étude profonde
de l'art de guérir , & les Savans à qui cer
art eft étranger.
*
Après avoir jeté quelques fleurs fur la
cendre de M. Dujardin , M. Peyrilhe expofe
le plan de fon travail. Si , pour continuer
avec fuccès l'Hiftoire de la Chirurgie , il ne
falloit qu'être pénétré du deffein du premier
Auteur , fa mort laifferoit peu de chofe à
regretter. " Marquer tous les pas que l'Art a
faits , foit qu'ils l'approchent , foit qu'ils
l'éloignent de la perfection ; annoncer en
quel temps & par qui il fut accéléré ou
» retardé dans fa marche ; préfenter les dé-
» couvertes vraiment originales , les vues
» propres de chaque Inventeur , avec les
conféquences les plus remarquables qu'il
tire de fesincipes & de ceux de fes
prédéceffeurs , difpofer les inventions dans
» l'ordre de leur naiffance , en donner une
idée plus ou moins étendue ; ' indiquer où
elles fe trouvent , afin d'épargner au Lec-
» teur qui fait qu'elles exiftent , la peine
de les chercher , & à celui qui l'ignore ,
celle de les inventer ; montrer comment
une découverte a produit d'autres decouvertes
, & feconder les génies inventifs ,
و ر
"
5
en
DE FRANCE.
73
33
en développant l'art d'inventer ; rapporter
les inventions de tout genre à leurs véritables
Auteurs ; déterminer le temps , le
lieu & les circonftances qui les ont vu
naître , & recueillir les traits les plus
frappans de leur vie : voilà , dit M. Peyrilhe
, quel fut le deffein de M. Dujardin ,
» & quel eft le nôtre. »
"
<
Le Lecteur fentira , fans qu'on l'en prévienne
, combien cette tâche eft étendue &
pénible , mais elle va embraffer un eſpace
plus vafte encore fous la plume du Continuateur,
qui réunit à l'hiſtoire de l'Art, celle
de la profeffion.
La première contient « toutes les vérités
» & toutes les erreurs que le temps a fait
» éclore & qu'il a vu mourir ; c'eſt-à - dire ,
" tous les dogmes qui ont régné fucceflivement
dans la Chirurgie , ce qui forme
» la bibliothèque la plus ample qu'un Chirurgien
, fortant des mains de fes Infti-
» tuteurs , puiffe lire , & peut être la feule
» dont il ait befoin : en un mot , elle préfente
une forte de Code chirurgical, où
» font raffemblées & les loix abrogées , &
» les loix qui font encore en vigueur . »
L'Hiftoire de la profeffion marque « le
" rang que la Chirurgie a tenu dans tous
les temps parmi les autres Arts , le degré
d'eftime accordé à ceux qui l'ont profeffée,
& le mérite perfonnel de fes Promoteurs . »
Des recherches de l'Auteur dans cette branche
de l'Hiftoire ,
Desil refulte que ««
Sam. 9 Juin 1781 .
D
les
74
MERCURE

le » Romains comme chez les Grecs ,
même homme réuniffoit en lui les trois
profeffions qui conftituent aujourd'hui
» Part de guérir ; que le partage de la Mé-
و ر
decine , qu'on a cru démêler dans les
» écrits de Celfe , n'eut jamais lieu , & qu'il
» n'exiſta jufqu'à la renajflance des Lettres ,
» entre les Medecins opérans ou vulnéraires,
» & les non- opérans on diététiques , d'aue
diftinction
que
celle que la mefure différente
de connoiffances
& d'habileté
» met entre des perfonnes
de la même pro-
» feffion. » D'où il s'enfuit
évidemment qu'aux
dogmes
près , qui font divers , l'Hif- roire de la Chirurgie
eft abfolument
l'Hiftoire de la Médecine
, jufqu'à
l'époque
de la divi- fion légale de ces deux fciences
, que l'Auteur fixe au treizième
ou quatorzième
fiècle.
Si , pour obéir aux loix de l'Histoire
M. Peyrilhe n'a pu retrancher de fon Ouvrage
la sèche énumération d'une foule de
Médecins dont on ne connoît que les noms ,
il dédommage fon Lecteur du peu d'intérêt
qu'infpirent des détails de cette nature , par
d'excellentes analyfes de tous les écrits échappés
à la dent du temps , dont on n'eut peutêtre
jamais de plus fréquentes occafions de
déplorer les ravages , fi une bonne page de
l'art de conferver l'homme , vaut mieux que
cert volumes faftueux de l'art cruel de l'exterminer.
On convient unanimement de l'utilité de
la lecture des anciens ; mais cette étude
DE FRANCE. 78

n'eft pas également poffible à tous ceux qui
cultivent la Chirurgie , & tout n'eft pas
également précieux dans leurs Ecrits . Il faut
être doué d'un difcernement bien exquis
pour féparer l'effentiel des fuperfluités &
des répétitions ; il faut être animé d'un grand
courage pour fuivre , ligne à ligne , d'énormes
volumes dont on n'extraira que ce qu'ils
ont de particulier , & par conféquent un
petit nombre de phraſes ; c'eft néanmoins
ce qu'a fait M. Peyrilhe , & ce dont je
ne faurois me difpenfer de lui rendre graces
, au nom de tous ceux qui attachent
quelque prix à leur temps , & qui , perfuadés
qu'il n'y a point de bonne Philofophie fans
Médecine , fe font livrés , comme moi , à
la lecture de ces Ouvrages , où l'on ne tarde
pas à trouver , entre une multitude de phénomènes
relatifs à l'homme confidéré fous
tant d'afpects variés , la ruine ou la confirmation
de fes idées fyftématiques. Par exem
ple , j'avois penfé plufieurs fois que la ina-.
trice n'étoit point un organe effentiel à la
vie de la femme. J'en ai trouvé la preuve
dans l'Ouvrage dont je rends compte.
Les Philofophes fpéculatifs auroient marché
d'un pas plus rapide & plus affuré dans
la recherche de la vérité , s'ils euffent puifé
dans l'étude de la Médecine la connoiffance
des faits qui ne fe devinent point , & qui
peuvent feuls confirmer ou détruire les raifonnemens
métaphyfiques. Combien de fingularités
ces Philofophes ignoreront fur la
Dij
76
MERCURE
CT
nature de l'ame , s'ils ne font inftruits de ce
que les Médecins ont dit de la nature du
corps !
En lifant cette Hiftoire , car je l'ai lue avec
toute l'attention dont je fuis capable , une
chofe qui m'a fouvent étonné , c'eſt le nombre
de découvertes , dont on fait honneur
aux modernes , puifées dans les anciens , que
je n'ai pas la manie d'illuftrer à nos dépens.
On aura fouvent lieu de regretter 'que
l'oubli de certains moyens puiffans ait rendu
incurables des maladies qu'on traitoit
autrefois avec fuccès. Seroit- ce qu'à meſure
que l'Art s'eft perfectionné , les moeurs fe
font amollies , & que le malade & le Chirurgien
font devenus pufillanimes ?
En général , combien de chofes dans cette
Hiftoire , nouvelles pour celui qui n'aura
puifé fon inftruction que dans les Livres publiés
depuis un ou deux fiècles G
Dans la multitude d'Ecrivains dont les
"travaux font analyfés par M. Peyrilhe , on
diftinguera fur- tout Aretée , Calius- Aurelianus
& Galien,
Le premier fut à la fois Praticien hardi
& Ecrivain élégant. L'épilepfie , contre laquelle
la Chirurgie moderne n'ofe plus
effayer les forces , n'étoit réputée incurable
par Aretée , que quand elle avoit réſiſté à
Pincifion des artères qui environnent les
oreilles , à la cautérifation du crâne , au
trépan , à l'application des mouches cantharides
, &c,
થી
ag ge aloudinal germà Cho
... DE FRANCE. 77
La phrénéfie , l'apoplexie , le tétanos font
décrits dans cet Auteur avec une merveilleufe
exactitude , & traités avec la même
vigueur.
Rien n'eft plus beau que fa defcription
de la plus hideufe des maladies , la lèpre.
s'il y a
Ici M. Peyrilhe compare les differentes
efpèces de lèpre , rapporte les ufages relatifs
aux lépreux chez les différens peuples , &
finit par recueillir les moyens employés
contre cette affreufe maladie , entre lefquels
on fera fans doute étonné de trouver
la caftration. Et pourquoi pas la caftration ,
des cas où la lèpre est l'effet d'un vicc
radical du fluide féminal , & fi , comine
l'expérience le prouve , les lépreux font
portés à l'acte vénérien avec une fureur inconcevable
, foit que cette fureur foit la
caufe , ou qu'elle foit l'effet de la maladie ?
Je ne fuis pas Médecin , & je hafarde quelques
conjectures , au rifque de faire rire
celui qui effile la charpie à l'Hôtel - Dieu.
M. Peyrilhe avoir parlé ailleurs de la
mentagre , forte de dartre hideufe du menton
, qui infecta les Romains fous le règne
de Tibère. Ce mal fe communiquoit par le
contact , & l'on fait que les Romains étoient
dans l'ufage de fe donner tous les jours , à
leur première rencontre , un baifer de cérémonie
, comme on le donne la main en
d'autres contrées. Tibère défendit ces baifers;
& dans le moment qui a précédé celui
où j'écris , j'attribuois au tyran ombrageux
D iij
78 MERCURE
un attentat de plus contre la liberté publi
que. Je ne corrigerai pas mon erreur ; mais
je remercierai M. Peyrilhe de me l'avoir
fait connoître.
La défenfe de Tibère n'étoit qu'une Ordonnance
de Police infiniment fage , puifqu'elle
oppofoit au progrès de la mentagre ,
la feule voie de communication générale
qu'on lui connut , les baifers réciproques.
Eh, que ne nous eft-il permis de faire une
auffi bonne apologie de ce fombre & perfide
fcélérat , pendant la durée de fon règue
de debauche & de fang!
On nous montre dans Coelius - Aurelianus
un Auteur célèbre dont l'Ouvrage eft recommandable
, comme monument hiftorique
par le précis excellent de la Médecine ancienne.
a
Enfin , Galien paroît avec tout l'éclat qui
accompagne fon nom durant les feizième &
dix feptième fiècles.
Après tant d'Auteurs qui ont écrit la vie
de cet illuftre Médecin , il étoit difficile de
donner à ce fujet la grace de la nouveauté .
Nous féliciterons M. Peyrilhę d'y avoir réaffi,
du moins à notre jugement. Tout Littérateur
lira avec un plaifir mêlé d'intérêt l'Eloge
hiftorique du Médecin de Pergame. Ceux qui
fe deftinent par état au grand Art de guérir ,
y trouveront un plan raifonné & fuivi de
l'éducation médicale , que M. Peyrilhe a
fondé fur la marche de Galien dans le cours
fucceffif de fes études. Ce morceau ne fe
DE FRANC´E. $9
tente pas & ne s'exécute point fans une connoiffance
fort étendue de la Médecine. Il eft
écrit avec élégance , & décèle dans l'Hiftorien
le talent d'apprécier les grands hommes , &
de les faire connoître de leurs contemporains
& de la postérité.
Nous avons fur-tout appris dans M. Pey
rilhe combien il importe de favoir plufieurs
chofes pour bien parler d'une , & l'énorme
différence des ftyles de l'Auteur profond & de
l'Ecrivain fuperficiel , de celui qui a pratiqué
& de celui qui n'a que fpéculé. Combien de
chofes dans tous les Arts en général , mais
fur-tout en Phyfique , en Anatomie , en
Chimie & en Chirurgie , dont on ne s'inftruit
que le biftouri à la main , ou affis à côté de
la cornue ! Dans les mémoires informes d'Ou
vriers on rencontrera toujours quelques
lignes précieufes qu'on n'auroit jamais devinées.
Croit- on qu'un Médecin n'eût pas fait
cet extrait un peu plus fatisfaifant pour
M. Peyrilhe ? Je le fupplie d'excufer la pauvreté
de més idées , par la droiture de mes
intentions. Je ne lui adreffe point mon éloge
comme un équivalent de fes peines.
>
Une obſervation très- importante que les
Auteurs de l'Hiftoire naturelle & de l'Hiftoire
philofophique du commerce des deux
Indes pourroient envier à M. Peyrilhe , c'eft
que la peau des Nègres eft fèche lorfqu'ils font
malades , & qu'ils font menacés de maladie
lorfqu'elle le devient d'où M , Peyrilhe conclut
que les frictions huileuſes , en uſage en
Div
MERCURE
Italie, dans la Grèce & tous les pays chands ,
qui, modérant la tranfpiration exceffive, conferveroient
aux humeurs du corps leur fluiduité
, feroient un préfervatif contre les maladies
inflammatoires qui attaquent & qui
emportent un fi grand nombre d'habitans des
zônes tempérées , lorfqu'ils arrivent dans ces
climats brûlans . Quelques expériences ont
récemment confirmé cette heureufe & fubtile
conjecture ; mais fi les Américains ont
promis une grande fomme d'argent à celui
qui trouveroit le moyen de détruire les
fourmis qui dévaftent leurs champs , quelle
récompenfe les Européens ne devroient-ils
pas accorder à celui qui auroit découvert le
moyen d'y conferver la vie des voyageurs !
M. Peyrilhe conduit fon Hiftoire jufqu'au
feptième fiécle, mais nous ne le fuivrons pas
plus loin. Forcé par la nature du Journal à
diriger notre Extrait du côté le plus agréable
& le plus inftructifpour le plus grand nombre
des Lecteurs , nous avons négligé la partie
technique de la Chirurgie ; mais elle nous a
paru traitée avec la même fupériorité que
les autres branches. En un mot , je penſe
que cet Ouvrage manquoit également au
Médecin & au Chirurgien , & que quand
on feroit un digne fucceffeur de Leclerc ou
d'Aftruc , on pourroit s'en promettre encore
affez d'avantages pour le placer dans fa Bibliothèque.
Il préfente à l'inftant tout ce qui
a été écrit fur une maladie ; au Praticien ,
les opérations & les remèdes ; au Médecin
DE FRANCE. 81
érudit , les matériaux dont il a befoin. Le
Chirurgien qui fe croit inventeur d'un moyen
de guérifon , s'affurera , par un coup - d'oeil
fur les Tables , fi fa découverte eft nouvelle
ou renouvelée ; le Critique , dont la fonction
eft de juger nos productions , fe fervira
utilement de cette Hiftoire pour apprécier
une foule de prétentions , dont la
bonne-foi même des Auteurs ne garantit pas
la réalité.
Nous ne finirons pas cet Extrait fans dire
un mot du ftyle de M. Peyrilhe ; il nous a
paru précis , nerveux , toujours clair , &
même quelquefois nombreux .
LA NAVIGATION , Poëme en quatre.
Chants. A Paris , chez Mérigot , Libraire ,
Quai des Auguftins , au coin de la rue
Pavée. in-8°.
L'AUTEUR fe fera félicité fans doute
d'avoir fait un Poëme quelconque fur la
Navigation. Mais s'il eût mieux confulté le
génie de notre langue , de notre nation &
de notre poéfie , il eût compris que la Navigation
, confidérée comme un Art , ne
peut jamais être le fujet d'un Poëme. La
poéfie , a dit un Critique , veut bien fe charger
de donner des préceptes , mais fur des
fujets qui foient dignes de fon langage , &
dans lefquels elle puille fe faire entendre à
tout le monde , fans defcendre à des expreffons
techniques qui lui font étrangères , qui
' Dv
32 MERCURE
bleffent l'oreille de tous les gens de goût , &
qui font inintelligibles pour le plus grand
nombré des Lecteurs.
Les Anglois , plus familiarifés que nous
avec l'élément qui les environne , en empruntent
prefque toutes leurs métaphores.
C'eft- là qu'ils vont chercher la matière de
toutes leurs comparaifons. Si leur maîtreffe
leur fourit , la férénité de fon front leur repréfente
celle d'une mer calmne & tranquille.
Si elle s'irrite , fa colère , fes regards courroucés
font pour eux les élans d'une mér en
furie. Il faut convenir que fi leurs Poëtes
fe bornoient à ce genre d'images , l'Europe
entière ne les accuferoit pas de manquer de
goût. Mais le plus fouvent leurs vers font
hériffés de termes de calcul , de banque
de géométrie , de marine ; & malgré leur
goût dominant pour la mer & le commerce
il eft inconteftable que rien n'eft plus oppofé
au bon goût & à l'efprit poétique. On ne
peut pas blâmer M. Grée , réfident dans un
port de mer , de s'être délaffé de l'étude des
lois maritimes auxquelles il s'eft confacré
par la compofition d'un Poëme fur la Navigation
; c'eft la circonftance d'une guerre
maritime qui l'a déterminé à recueillir les
préceptes d'un Art fi intéreffant , & qui
tient fixés les regards de toute l'Europe . Mais
c'étoit plutôt la matière d'un traité fcientifique
, que celle d'un Poëme. Quoi qu'il en
fait , entrons dans l'examen de celui - ci , ou
DE FRANCE. 83
pour mieux dire , donnons- en une fimple
analyſe.
L'Auteur attribue l'origine de la Navigation
à la cupidité. Selon lui , le premier Navigateur
ne fut qu'un aventurier. Mais il
rend bientôt hommage à nos Marins , &
célèbre cet amour de la patrie , qui annoblit
le facrifice journalier qu'ils font de leur vie
au bien de l'Etat. Vient enfuite un épifode.
C'est l'expédition des Argonautes . La defcription
du Navire Argo eft abfolument
technique.
Sous la hache aiguilée
Dodone retentit : le chêne eft entraîné ;
Il eft fur le rivage en quille façonné.
On place aux deux côtés les varangues dreffées :
Des planches les couvroient avec art enlacées .
Dans la fente inféré le goudron pénétrant
La rend inacceſſible au liquide élément.
Le pin s'érige en mât , il quitte fon branchage.
A la vergue on ſuſpend la toile & le cordage , &c.
L'Auteur s'appefantit enfuite fur les tra
vaux fabuleux d'Hercule , & fur l'enlevement
de Pyrène , fubftitué à celui d'Iole . On voit
que fon deffein dans ce long épiſode a été de
rapprocher le fiége de Gibraltar & les colonnes
d'Hercule , & d'avoir occafion de
répéter le mot de Louis XIV . Il n'y a plus
de Pyrénées. Mais ces deux rapprochemens
un peu forcés , ne peuvent faire pardonner la
longueur exceffive de ce hors - d'oeuvre.
D vj
MERCURE
L'invention de la bouffole termine, le premier
Chant.
Le fecond commence par une paraphrafe
de ces vers d'Horace : Illi robur & as triplex
circà pectus erat , &c.
Il dut avoir un coeur qu'aux forges de Vulcain
Un Cyclope brûlant munit d'un triple airain
Le premier qui , bravant l'orageufe furie
Des ondes & des vents , leur confia ſa vie ;
Et fur un foible efquif mettant tout fon appui
Ne laiffa qu'une planche entre la mort & lui.
3 Il entre enfuite dans le détail des diverfes
manoeuvres que l'on fait dans un vaiffeau ,
foit pour aller à la bouline , foit pour fe
mettre en panne , foit pour arrêter le mou→
vement du Navire . On fent la difficulté de
ces détails techniques : ils font fuivis d'une
tirade que nous tranfcrivons de préférence ,
& que tous les véritables , patriotes liront
avec plaifir.
Ovous , nobles Guerriers , dont l'ardeur intrépide
Affronte les dangers de la plaine liquide ,
Toujours de la manoeuvre étudiez les lois ,
Elle affure à vos voeux les plus brillans exploits.
Elle vous apprendra cet heureux artifice
Qui met en mouvement un flottant édifice ,
Qui donne àcette maffe, à ce corps fi pefant
Les aîles du zéphir , la vîteſſe du vent.
Cell à ces durs travaux , c'eſt à cette fcience
65494
DE FRANCE. 85
Que tu dois , brave Anglois ,' ta gloire & ta puiſſance.
A ton école inſtruits nous t'imitons enfin.
Sans craindre d'avilir l'orgueil de notre main ,
Manions hardiment la voile & le cordage,
Faiſons de ce bel Art un long apprentiffage.
Quand Mars fait fur les flots éclater ſa fureur , ..
3
Guerriers , nous adinirons cette bouillante ardeur
Qui vous porte au combat ; nos mains reconnoiffantes
Couronnent vos vaiffeaux de palmes triomphantes.
Que la paix ne foit pas un terme à vos travaux ;
La Marine Marchande alors fait les Héros.
Les Duguay, les Jean Bart , les Ruiters , les Tourvilles
Sortirent de fon fein ; dans la manoeuvre habiles
Enchaînant la Victoire àleur fier pavillon ,"
Quoique nés fans ayeux , ils ſe firent un nom .
Qu'importe dans quel fang on ait puifé la vie ?
Le plus noble eft celui qui fert mieux la Patric
La découverte de l'Amérique par Co
lomb remplit le refte de ce Chant , dans
lequel la révolution de Bofton fert d'épifode.
Une imprécation contre la fureur de s'entre-
égorger commence le troiſième. L'Auteur
efpère que la raifon , éclairée par la
philofophie, guérira enfin l'humanité de ce
cruel fléau. Il compare enfuite les dangers
d'un combat de mer avec ceux d'un combat
de terre. Mais la partie fur laquelle il s'eft le
plus étendu , eft le détail des connoiffances
Aftronomiques néceſſaires à un Marin ; ce
86 MERCURE
qui auroit beaucoup mieux convenu dans
un Traité d'Aftronomie.
On trouve dans le quatrième Chant , le
portrait d'un Homme de mer , & la defcription
d'une tempête. L'Auteur fait enfuite
voyager fon Marin autour du monde , &
indique les curiofités que préfente chaque
climat. Il décrit les vents divers que l'on
éprouve dans les différentes mers , les vents.
variables fur l'Océan , les vents alifes fous
l'équateur , & les mouffons dans la mer des
Indes. Il termine fon Ouvrage par le récit
des évérrémens les plus curieux qui ont fignalé
cette guerre , & qui font honneur à la bravoure
Françoife.
Ce Poëme eft accompagné de notes inftructives
& intérellantes ; & la profé de M.
Grée vaut beaucoup mieux que fes vers ;
enfin l'Ouvrage eft précédé d'une Épître Dédicatoire
à Meffieurs les Officiers de la Mafine
, qui refpire le patriotifme , & dont
voici la fini PAY
Recevez enfin mes hommages , vous
» hardis Matelots , confommés dans cet
Are fi utile , dans la connoiffance de la
» maneuvre, qui influe autant que la valeur
> fur le fuccès d'un combat de mer. C'eſt
de cette école qu'étoient fortis les Duguay ,
» les Jean Bart , les Caffart , les, Ruiters ;
ils avoient comme vous déployé la voile
& manié des cordages. »
23
DE FRANCE. 87
LES Bienfaits du Roi , ou la France
reconnoiffante , Hymne en l'honneur de
Louis XVI, in- 4 par M. Villencourt . A
Paris , chez Prault , Imprimeur du Roi ,
quai des Auguftins , 1781 .
IL n'eft point de François qui ne foit
convaincu que Pamour du bien eft inné
dans le coeur du jeune Roi qui nous gouverne.
Il n'en eft point qui ne fe plaife à
répéter l'Hiftoire des nouveaux Bienfaits
qu'il répand chaque jour fur fon peuple.
Toutes les Mufes les ont célébrés à mefure ;
ils font confignés dans tous les Papiers publics
; ils font dans toutes les bouches : &
cependant quand on les raffemble en un
feul tableau , il n'eft perfonne qui n'en foit
furpris comme d'un récit qu'on entend pour
la première fois . Tel eft le fentiment qu'excite
dans tous les coeurs le grouppe des
principales actions de Louis XVI , configné
dans l'Hymne que nous annonçons. L'Auteur
ne pouvoit choifir un fujet plus inté
reffant pour des Lecteurs François , & il
l'a rempli avec fuccès , mais avec peu de
travail car l'Hymne eft en profe : il n'a
mis en vers que l'Épigraphe :
Louis par fes bienfaits fignala fa puiffance ;
Ma voix en les chantant eft l'écho de la France.
A la quatrième page , il femble que M.
Villencourt. ait eu du remords de n'avoir
83 3 MERCURE
6
pas écrit en vers. Ayant banni de fon ſtyle
la mefure & la rime , il femble avoir voulu
y introduire au moins l'inverfion ; il a dit ,
en parlant des effets de l'ufure abolie par
l'établiffement du Mont de piété : des prêts
infuffifans les intérêts exagérés empêchoient
Bacquir . Mais cette inverfion n'eft pas heureufe
, & elle ne fert qu'à rendre la phrafe
inintelligible. Du refte il y a de la nobleſſe
dans le ftyle , & l'Ouvrage annonce une
ame fenfible & un bon Citoyen.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
DEPUIS
EPUIS quatre ans , ce Spectacle
a fait des pertes difficiles à réparer les
retraites & la mort l'ont privé de trois de
fes meilleures Actrices , & l'on s'occupe de
les remplacer. On nous annonce quelques
Sujets fur lefquels on a fondé de trèsgrandes
efpérances. En attendant les occafions
de les faire paroître , on a fait débuter
Mlle Buret cadette , par le rôle de Colette ,
dans le Devin du Village. Nous ne jugerons
point cette Débutante comme Actrice , nous
l'engagerons feulement à travailler ; & nous
ajouterons qu'une voix agréable , quoiqu'un
peu foible , un chant facile , du goût , & une
affez bonne méthode , ne fuffifent pas auDE
FRANCE.
(
jourd'hui pour mériter des fuccès fur la
Scène Lyrique. Il y a long-temps que l'on
defire l'établiffement d'une École de Décla
mation & de Chant : c'eft le feul moyen
peut-être de former des Sujets , & d'allurer
les reffources dont l'Opéra a toujours befoin .
Mais quand cet établiffement aura - t'il lieu ?
Quand en fentita - t'on la neceflité ? Vraifemblablement
ce projet. & celui d'une fe
conde Troupe auront le même fort.
*** Les Ouvrages de M. Gluck font preſque
feuls la fortune de l'Opéra. Il eft rare que
le cours d'une année ne voie pas repréſenter
fucceffivement toutes les productions Dramatiqués
de cet Artifte eftimable. Que donnet'on
demain Une Tragédie de M. Gluck ?
Quel Opéra répète- t'on ? Tel Opéra de M.
Gluck : Voilà ce qu'on entend tous les jours.
Ce Muficien , tant exalté par fes prôneurs ,
fi ravalé par fes détracteurs , femble tenir le
fceptre de la Scène Lyrique , & y régner en
defpote , comme ces Conquérans qui établiffent
le fiége de leur empire dans le pays
même qu'ils ont ravagé. Que l'on réfléchiffe
de bonne-foi fur la révolution qu'a opérée
dans notre mufique l'Amphion de la Germanie,
& l'on verra que cette comparaifon ne
manque pas de juſteſſe . Quoi qu'il en puiffe
être , M. Gluck occupe encore aujourd'hui
la Scène Lyrique , & c'eft fon Orphée que
l'on a choifi pour fucceffeur au Seigneur
MERCUREA
Bienfaifant dont le fuccès s'eft foutenu
jufqu'au dernier jour. Nous ne dirons rien
de cet Ouvrage comme Poëme , on en a dir
tout ce qu'on devoit en dire lors des premières
repréfentations : confidéré comme
oeuvre de mufique , fa réputation eft décidée .
c'eft une production qui a toujours fait un
grand honneur à fon Auteur , & dans
laquelle fes ennemis même ont trouvé le
mérite qui conftitue l'excellent Muficien . Il
n'a pas eu moins de réuffite à cette repriſe
qu'à toutes celles qui l'ont précédée. M.
Legros & Mile Laguerre y ont été trèsgoûtés.
On a fait quelques changemens dans
les Ballets , on les a fort applaudis , mais on
s'eft fouvenu qu'ils étoient charmans autrefois.
COMÉDIE FRANÇOISE.
MLLE THÉNARD , que le Públic a déjà vu
débuter fur ce Théâtre le premier Octobre
1777 , a reparų , le 16 Mai , par le rôle
d'Alzire , &c.
Cette Actrice a fait , depuis fa retraite ,
d'affez grands progrès pour donner aujourd'hui
des efpérances qu'elle ne donnoit point
alors. On lui reprochoit , avec raiſon , de
manquer d'abandon , de nobleffe & d'intelligence.
Quelqu'un obferva judicieufement
que le dernier défaut étoit le feul qui fur
grave , & que les autres pouvoient tenir à
la timidité & à l'inexpérience. L'étude &
DE FRANCE.
l'ufage , & vraifen.blablement les bons avis ,
on: déjà fait difparoître la plus grande partie
de ces défauts ; c'est- à - dire , qu'on apperçoit
fouvent dans Mlle Thénard de l'abandon
& une affez belle intelligence , & qu'elle a
fu donner à fon maintien , à fa démarche ,
à fa gefticulation des formes nobles & dignes
de la Tragédie. Mais nous avertirons Mlle
Thénard de prendre garde à l'habitude
qu'elle a contractée de trop élever fa voix ,
de ne point paffer fi brufquement d'un ton
à un autre , de ne pas chercher à donner de
la valeur à tout ce qu'elle dit , parce que
de cette recherche d'expreffion , refulte
prefque toujours une monotonie qui nuit à
l'effet total du rôle.
VARIÉTÉS.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure
de France.
M ESSIEURS
9
Ce qui fe paffe dans les Spectacles de Province
doit fans doute intéreffer médiocrement les Amateurs
des Théâtres de Paris ; mais comme votre
Journal ne fe borne pas ä cette Capitale , qu'il eft
plus utile encore & plus recherché dans les Provinces
par les lumières qu'il y répand , j'ai cru qu'on
y pourroit voir avec plaifir les détails du fuccès d'un
Ouvrage dont vous ne fauriez jouir à Paris , mais
que j'invite tous les Directeurs de Troupe à fe
procurer. En 1779 , nous exécutâmes fur notre
Théâtre l'Infante de Zamora , Opéra- Comique en
92 MERCURE
trois Actes , parodié fur la Mufique de la Frafca
tana , quoique ces deux fujets n'aient enſemble aucune
espèce de rapport. La réputation que l'Auteur
( qui eft celui de la Colonic ) s'eft faite dans ce
genre, & le grand plaifir que l'Infante avoit déjà
fait à Verfailles , nous déterminèrent facilement à
nous en charger : on n'a pas de mémoire à Stras
bourg d'un fuccès aufi prodigieux que celui de cet
Ouvrage. Une réuffite auffi extraordinaire & auffi
complette nous fit defirer d'avoir les meillcars des
Opéras bouffons qu'on a exécutés à Paris , arrangés
de la même manière & par le même Auteur ;
mais fentant bien que les rétributions d'un feal
Théâtre de Province ne fuffifoient pas pour le dé.
dommager d'un auffi pénible travail , je l'engageai
de la manière la plus vive à propofer à quelques
Directeurs une Soufcription pour un nouvel Ou
vrage. Il eft probable qu'il ne s'eft pas foucie
d'employer ce moyen , car je ne doute pas qu'il
n'eût eu un plein fuccès. Tous les Directeurs de
Province ont fans doute affez de zèle & entendent
affez bien leurs intérêts pour chercher à ſe procurer
le plus de nouveautés poffible, fur-tout après une
épreuve aufli brillante & dans un temps où les
Théâtres de Paris nous en fourniffent fi peu d'un
mérite tranſcendant . Quoi qu'il en foit , nous n'aurions
pu fatisfaire nos defirs à cet égard fans une
circonftance heureufe pour nous , qui a engagé l'Au
eur à traduire les deux Comteffes pour une Société
particulière de Paris. Il nous a envoyé cet Opéra
au commencement de cette année , & fon fuccès n'a
démenti en rien celui de l'Infante de Zamora : même
feu , même tournure originale & brillante dans la
Mufique , même foin , même attention à en conferver
l'expreffion & le caractère dans les paroles. Si
Infante eft d'un plus grand effet par la magnifisence
du spectacle & la variété des détails , tant dans
DE FRANCE.
93
le Poëme que dans la Mufique , le mérite des deux
Comteffes eft peut- être plus grand encore par l'enfemble
, par la fageffe du plan , par la contexture
des Scènes , l'intérêt & la vérité du Dialogue ; l'une
eft la pièce du Public , l'autre eft celle des Connoiffeurs
; il eft même inconcevable pour ceux qui connoiffent
le Poëme original des deux Comteffes qu'on
ait pu en tirer pour notre Scène un auffi grand parti .
Le but de cette Lettre eft donc , Monfieur , de
témoigner notre reconnoiffance à l'Auteur par un
tribut d'éloges mérités , & qu'il devroit recueillir
dans la Capitale fans des loix affez bizarres qui
vous privent de la jouiffance de fes Ouvrages ; & en
fecond lieu d'inviter tous les Directeurs de Théâtres ,
Loit en France , foit chez l'Étranger , non-ſeulement
à s'adreffer à lui pour fe procurer les deux Ouvrages
dont j'ai fait mention , mais encore à former une
Soufcription pour une troisième Pièce, le Jaloux à
L'épreuve, que nous defirerions bien vivement d'avoir,
mais que nous ne pouvons eſpérer que par ce moyen.
Je crois pouvoir me flatter que cette propofition leur
paroltra moins fufpecte de ma part que de celle de
l'Auteur lui - même , en fuppofant qu'il l'ait tentée ,
& qu'avec leur fecours le fuccès du Jaloux à l'épreuve
marquera d'une manière avantageule l'époque de
ma nouvelle direction . C'eft une manière d'intro
duire une nouvelle variété ſur nos Théâtres , reffource
effentielle en Province , où le Public eft peu nombreux
, & dont vous ne pouvez pas jouir à Paris , ou
le genre qui réuffit étouffe ordinairement tous les
autres , & où celui des Pièces parodićes fur de la
Mufique Italienne eft entièrement profcrit.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signe , DE LA HAYE , Directrice
du Spectacle de Stras
bourg.
A Strasbourg, ce 13 Avril 1781.
94
MERCURE
GÉOGRAPHIE.
1
LOTO-GEOGRAPH
MOTO - GÉOGRAPHIQUE
, propre à amufer & à
apprendre en même- temps la Géographie fans aucun
travail, & pour ainfi dire fans s'en appercevoir.
L'effentiel de cette Science étant dé connoître les
pofitions refpectives des différentes parties du globe ,
de leurs différens États , des divifions particulières
du pays que l'on habite ou de ceux qui l'environnent,
& de leurs principales villes. Rien n'eft plus
propre à les apprendre agréablement qu'un Jeu qui
oblige chaque Joueur à placer de petites dames fur ces
Etats , fur les Provinces & fur les Villes auxquelles
correfpondent les numéros fortis . C'eft ce qui fe
pratique facilement fur les Cartes du Loto- Géographique
, compofées à cet effet de manière que ce
Jeu n'eft point une étude , mais un amuſement à la
portée de tout le monde , & que les perfonnes inftruites
ne dédaigneront peut -être pas.
Il le joue à deux , à trois , à quatre & à cinq perfonnes
, & les règles en font détaillées dans une inftruction
qui mettra les pères de famille & les infti.
tuteurs à portée d'en indiquer la marche à leurs
enfans & à leurs élèves.
Chaque Jeu complet eft compofé de 14 Tableaux
ou Cartes Géographiques gravées avec le plus grand
foin & dans un nouveau genre , enluminées avec
toute la netteté poffible , & renfermées dans un
porte- feuille à filets dorés ; d'un globe fur fon
pied contenant 225 petites dames numérotées , &
d'une inftruction . Prix , 36 liv. A Paris , chez Fortin ,
Ingénieur- Mécanicien du Roi pour les Globes &
Sphères , rue de la Harpe , près la rue du Foin.
DE FRANCE
95
GRAVURES.
GEOGRAPHIE Phyſique , Politique & Mathématique
des États & Royaumes de l'Europe , dédiée &
préfentée à la Famille Royale par Philippe Buache ,
premier Géographe du Roi , & de l'Académie Royale
des Sciences . Nouvelle Manière de confidérer la
terre par la difpofition naturelle de fes parties , par
les différens Peuples qui l'habitent & par fa cortefpondance
avec le ciel , tirée ou extraite des Cartes &
Mémoires de Philippe Buache , & exécutée fous fes
yeux , honorée du fuffrage de l'Académie Royale des
Sciences , & publiée fous le privilège de la même
Académie. Atlas in- 49 . Prix , 12 liv.
Cet Ouvrage fait fuite à la Géographie Phyſique
du même Auteur , & fe trouve à Paris, chez Dezauche,
fucceffeur des fieurs Delifle & Buache , premiers
Géographes du Roi , & chargés de l'entrepôt géné
ral des Cartes de la Marine , rue des Noyers , près
celle des Anglois.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LAABBE de Plâtre , Comédie en un Acte & en
profe , repréfentée par les Comédiens Italiens en
1779 , in - 8 ° . Prix , 1 livre 4 fols . A Paris , chez
Brunet , Libraire , rue Mauconfeil , à côté de la
Comédie Italienne.
La richeffe des Vignobles , partie des Vins , for
mant le complément de la nouvelle manipulation des
Vins , par M. Maupin , in- 8 °. Frix , 3 liv . 12 fols.
A Paris , chez Mulier & Gobreau , Libraires , quai
des Auguſtins.
MERCURE
Sermons de M. l'Abbé Poule, feconde édition,
dans laquelle on a ajouté un Difcours fur la Religion
Chrétienne confidérée comme un bienfait univerfel,
2 Vol. in- 12 , Prix , 5 liv . reliés. A Paris ,
chez Mérigot le jeune , Libraire , quai des Auguftins
.
Le Compte rendu au Roi , par M. Necker , traduit
en Allemand , Volume in 8 ° . Prix , broché 2 liv.
8 fols. A Paris , chez Durand, Libraire , rue du
Foin S. Jacques.
Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque , n° . R ,
contenant la neuvième partie des Livres Politiques
du feizième fiècle , in - 8 ° . A Paris , chez Moutard ,
Imprimeur- Libraire , rue des Mathurins.
Tome XXVII de l'Hiftoire Univerfelle , traduite
de l'Anglois , par une Société de Gens de
Lettres , in- 8 ° . A la même adreffe.
Encyclopédie de Jurifprudence , in-4° . Tome VIII,
contenant la lettre B. A Bruxelles , chez Boubers ;
& à Paris , chez Baftien , Libraire , rue du petit
Lion.
A LOST
VERS fur la Mort de
87
BLE.
M. Les Bienfaits duRoi ,
49 Académie Roy. de Mufiq. 88
52 Comédie Françoife ,
Enigme & Logogryphe , $4 Lettre aux Rédacteurs du Mer-
Nouveaux Contes Turcs &
1
Bordes ,
Air d'Apollon
& Coronis
,
1 Arabes . Ял
Hiftoire de la Chirurgie ,
La Navigation , Poëme ,
cure ,
56 Géographie ,
90
91
94
71 Gravures , 95
81 Annonces Littéraires , ibid.
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux, le
Mercure de France , pour le Samedi 9 Juin. Je n'y ai
Fica trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris,
le 8 Juin 1781. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 16 JUIN 1781 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
GALANTERIE A Mile D.
EGLE , vous n'aviez pas vingt ans
Lorfque de mon amour je vous faiſois hommage ;
Vous aviez mille appas, peut-être davantage....
Églé, vous n'aviez pas vingt ans,
Vous m'aimiez , difiez-vous , d'une flamine fincère ,
Et vous deviez m'aimer long-temps.
On peut toujours aimer , mais non pas toujours plaire.
Églé , vous n'aviez pas vingt ans.
Autrefois près de vous j'aurois paffé ma vie ,
Aujourd'hui c'est bien différent :
Lorfque vous commandiez à mon ame ravie ,
Églé, vous n'aviez pas vingt ans .
( Par M. de R, de Langon. )
Sam. 16 Juin 1781 .
E
98
MERCURE
ESSAI de Traduction , en Vers François , du
Prædium Rufticum Poëme Latin du
P.Vanière. Économie Rurale. Liv, Second.
Romi , tu vis jadis tes plus grands Capitaines
Refpecter la charrue & cultiver ces plaines ,
Théâtre de la gloire où Mars & le Deftin
Les avoient appelés les armes à la main ,
Où ces mêmes vainqueurs , enfans de la Patrie ,
Dans des temps orageux, après l'avoirfervie ,
Les troubles appaifés , dépofant les faiſceaux ,
S'en retournoient aux champs reprendre leurs taureaux,
Qui , tout enorgueillis d'un fi noble avantage ,
Sembloient leur obéir avec plus de courage ;
Les champs s'ouvroient au foc couronné de lauriers ,
Et furpaffoient les voeux des Laboureurs guerriers.
CONSULTONS Cependant les faftes de l'Hiftoire ,
Ces monumens facrés fi chers à la mémoire.
La garde des Troupeaux , feul bien de nos Aïeux ,
Pour eux eft un emploi plus beau , plus glorieux
Que celui de forcer les champs d'être fertiles
Par des travaux actifs & fouvent inutiles.
Dans l'enfance du monde , & dans ces tems heureux ,
Les fucceffeurs des Rois , leurs enfans généreux ,
Même avant que leur front fut ceint d'une couronne,
La houlette à la main s'affeycient fur le trône ,
DE FRANCE. 99
Et ces Princes Paſteurs , dans une douce paix ,
Gouvernoient leurs troupeaux ainfi que leurs fujets :
Jamais , Bergers cruels , la brebis innocente
N'a perdu par leurs mains fa dépouille fanglante ,
Et les peuples heureux confiés à leurs foins ,
Donnoient le fuperflu pour remplir leurs befoins .
Ils bornoient leurs defirs à traire le laitage ;
La vache ménagée en donnoit davantage.
Les champs étoient en friche , & ce vafte Univers
N'offroit pour les humains que de triftes déferts .
Fatigués d'être oififs fous un ciel fans nuage ,
Du Créateur alors ils admiroient l'Ouvrage.
Le foin de leurs troupeaux occupoit leurs loifirs ;
Et pour les conferver , leurs uniques plaifirs
Etoient d'interroger , de forcer la Nature
A leur faire connoître une faine pâture :
Ils apprirent bientôt que dans les végétaux
Ils pourroient épuifer la fource de leurs maux.
A l'afpect des beautés qui s'offroient à leur vue,
Ils voulurent des cieux incfurer l'étendue ;
Des aftres enflammés le cours filenticux
Fut obfervé long-temps d'un regard curieux .
Leur efprit s'éleva dans ces vaftes demeures 5
Sur les pas du foleil ils marquèrent les heures,
Les phafes de la lune , & fon cours inégal;
Affignèrent au monde un axe tranfverfal ;
De l'un & l'autre pôle , ils fixèrent la place ,
Et leur génie auf, plein d'une noble audace ,
Ej
100 MERCURE
De l'Aftre bienfaiſant qui règle les faifons ,
Indiqua le retour dans fes douze maifons ;
Mais pour les reconnoître à des marques infignes ,
Du nom des animaux il défigua çes lignes ,
Et comme le belier devance les troupeaux ,
Du Dieu du jour ce figue annonça les travaux.
Ils ont porté plus loin leur active induſtrie ;
Aux accens des oiſeaux leur voix fut réunie ;
De ces chantres aîlés ayant pris des leçons ,
Du chalumeau champêtre ils tirèrent des fons ;
L'art leur apprit encor à les unir enſemble.
L'ennui fuit devant eux , le plaifir les raffemble ,
Ils chantent la Nature , & dans ces doux concerts
Poëtes inventeurs , donnent du nombre aux vers
En fixent la meſure , & bientôt l'harmonię
Aux préceptes du goût a foumis le génie,
$ 1 charmés quelquefois , nous chantons leur plaifir ,
Leur bonheur fans mêlange au fein d'un doux loifir ,
A l'Amour innocent comme ce premier âge ,
A la douce amitié fi nous rendons hommage ,
Sur le ton paftoral nous dirigeons nos fons ,
La Mufe des hameaux nous dicte fes chanſons,
Il eft d'autres devoirs , d'autres foins importans ,
Qu'il faut abandonner aux forces , aux talens.
L'homme a-t-il avec l'homme aucune reffembiance ?
A-t-il même vigueur ? a -t -il même prudence ?
C'eft ainfi que la terre en fes variétés
DE FRANCE. 101
Donne à différens fols mille propriétés.
De ces terreins divers diftinguez la nature ,
Et felon le produit dirigez la culture , & c.
( Par M. Couret de Villeneuve
Imprimeur du Roi. )
ALISE ET ARSEME , Romance.
Amcrofo .
LA tendre A-li- fe , dé- fo- lé- e ,
Depuis
fept ans , Ne pou-voit être con- folé
-e Par fes pa-rens. Digne objet d'un
a-mour ex ·
trê-me ( Ciel ! qui l'eût cru ) ?
De- puis fept ans , le jeune Ar- sème
A dif- pa - IN.
E iij
304
MERCURE
Cx qui plus accroît de la Belle
Le noir fouci ,
Arsème étoit plus riche qu'elle ,
Plus noble auffi....
Un vieil oncle , auffi vain qu'inique ,
Sans l'avertir ,
L'a pu faire , pour l'Amérique ,
Soudain partir.
SUR ce foupçon , que dans fon ame
Rien ne calmoit,
Notre Life , toute à ſa flamme ,
Point ne dormoit.
" Si crainte amoureuſe tourmente
» Un tendre amant ,
1
Ce fupplice eft pour une amante
Cent fois plus grand ! »
CIDANT enfin à fes alarmes ,
En pleine nuit,
Sous des haillens cachant fes charmes,
Alife fuit;
Quitte fans regrets fa demeure ,
Parens , amis ,
Pour chercher l'amant qu'elle pleure
En tous pays.
DANS fi périlleufe entrepriſe
Si l'on ne veit
DE FRANCE.
103
Tous les maux qu'enduroit Alife ,
On les conçoit.
Pour elle , autrefois fi timide , ›
Péril n'eft rien .
« Mais le plus lâche eſt intrépide
» S'il aime bien ! ",
UN jour , de fatigue épuisée ,
Prefque aux abois ,
Alife s'étant reposée
Le long d'un bois ,
De loin apperçoit dans la plaine ,
Sur un courfier ,
Galopant à perte d'haleine ,
Un Chevalier.
ALISE , fixant fon viſage ,
Part à l'inftant ,
Vole, & fe met fur fun paffage ,
En s'écriant :
" Juge de mon fort déplorable
» Par mon effroi !...
» Et fi ton ame eft charitable ,
» Exauce-moi ? »
POUR l'étranger, quelle furpriſe ,
Sitôt qu'il voit
Certain bijou que notre Alife
Portoit au doigt ! ...
}
E iv
104
MERCURE
3
« De qui , dit - il , plein d'épouvante ,
» Vous vient ceci ? ...:
ao Je le tiens d'Alife expirante
» Non loin d'ici. »
-Vrai- dieu ! qu'entends-je ? .. Aliſe eſt morte?..
» Deftin fatal ! ...
» Tiens ! prends cet or... Tiens !
Bourſe & cheval……..
pars , emporte
» Quel coeur d'un coup auffi funefte
» Pourroit guérir ? ...
Ah ! le feul befoin qui me refte ,
» C'eft de mourir ! »
FOUR la pauvre Alife enchantée,
Ciel , quel moment ! ...
Mais bientôt s'étant écartée
Pour un inftant ,
Par le fecours d'une eau limpide
Qui là paffoit ,
Fait tomber la couleur livide
Qui la mafquoir.
-Dieu ! que vois- je ? Alife ! - Elle-même ,
Qui , pour trouver ,
Four découvrir l'objet qu'elle aime
-
Sut tout braver ! ...
Et lorfque la mort d'un perfide
Me rend à moi,
DE FRANCE, 105
L'Amour venoit , d'un vol rapide ,
Me rendre à toi !
N'EN attendez pas davantage ,
Mon cher Lecteur :
Vous fentez qu'un prompt mariage
Fit leur bonheur .....
Et que fi par fois la conftance
A fes tourmens
Tôt ou tard l'Amour récompenfe
Les vrais Amans ?
( Paroles de M. de la Place , Mufique de
M. le Chevalier de Liroux. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
Le mot de l'Enigme eft Dent ; celui du
Logogryphe eft Médaille , où fe trouvent
aide , ame , Léda , ami , lime , mille , demi ,
me, le , Médée , laide , Ida , Mai , Lia, la ,
mi , Dame.
ENIGME.
QUOIQUE fortant du même père ,
Ma foeur & moi ne nous reffemblons guère
Ma foeur eft laide à faire peur ,
Et moi je fuis la beauté même.
Ev
106 MERCURE
D'après ce portrait-là tu penfes bien , Le&teur ,
Qu'entre nous deux la difcorde eft extrême.
Quand je veux blanc , ma foeur veut noir ;
Auffi nous ne pouvons nous fouff: ir ni nous voir.
Elle s'approche à peine avec fa fuite ,
Que je m'efquive doucement.
De fon côté ma four m'évite
Avec autant d'empreffement.
Quelquefois pourtant la traîtreffe
Chez moi fe gliffe infolemment ,
Et cela pour me faire pièce ;
Jela refferre alors dans fon appartement ,
Et je l'entoure exactement ;
Mais chez elle à mon tour je lui cherche querelle ,
Et je choisis l'hiver pour mieux me venger d'elle.
JA
LOGOGRYPHE.
2
ADIS à coups de dard & de lance & de pique ,"
Je foumis , je domptai prefque tout l'Univers ;
Et quoique enfin vaincue , employant la rubrique ,
Je fus encor le remettre en mes fers .
Iladora ma nouvelle puiffance ,
L'on vit fes plus grands Rois tomber à mes genoux.
Je fus fière & defpote aux fiècles d'ignorance ,
Mais aujourd'hui mon Empire eft plus doa ,
Grâce aux Beaux-Arts , à la Science ,
Pour renverfer ce coloffe brillant, 6 , 1943
DE FRANCE. 107
Il faut , hélas , bien peu de chofe !
La moindre inverfion , un léger changement ,
Ma tête fous mon cou....Quelle métamorphofe !
Je végète & je meurs fur quelque grand chemin.
Victime d'un fer affaffin.
( P. M. D. W. L. D. C. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'ARCHITECTURE , Poëme en trais
Chants , par M. Maillier , Architecte.
A Paris , chez l'Auteur , rue de la Grande
Truanderie , maifon de M. Labbé Duménil
, Apothicaire du Roi. Vol. in- 8 .
LE même motif qui a fait donner place
dans le Meicure au Poëme de Conches ,
nous engage & nous autoriſe à parler du
Poëme de l'Architecture. Il faut qu'on fache
( car c'eft un des traits qui caractériſent ce
fiécle ) jufqu'à quel point le Scribendi
Cacocines eft devenu parmi nous une maladie
épidémique. Les mauvais Poëtes du
fece de Louis XIV étoient du moins des
gens du métier. Boileau fe plaignoit que la
Scène Françoife fut en proie à Pradon ; aujourd'hui
la Poëfie & la Littérature entière
* Voyez le Mercure du Samedi 23 Octobre 1779 ,
page 180 & fuivantes .
E vj
108 MERCURE
font en proie à qui n'a rien à faire. M.
Maillier avoit du moins un prétexte pour
chanter l'Architecture . Il eft Architecte , mais
pour la chanter , il faut encore être Poëte ;
l'eft-il? on và le voir..
लSon Poëme eft dédié à M. l'Abbé de Ste
Geneviève ; & voici fon Épître Dédicatoire,
elle eft curieufe .
97
MONSIEUR ,
LORSQUE Vous m'honorez d'agréer cette Épître ,
Pour mon Livre il n'eſt point de plus glorieux titre
Dès l'inftant vous mettez le prix à mes talens ,
Mais fans mettre de bornes à mes remercîmens.
Recevez pour tribut de ma reconnoiffance ,
L'Ouvrage de l'Auteur , foible munificence ,
Monument éternel des fentimens du coeur,
Avec lefquels je fuis votre humble ferviteur.
$ Signé Maillier
Le compliment en vers de M. Tibaudier
Madame la Comteffe d'Efcarbagnas , eſt ,
comme de raifon, plus galant , mais il n'eft
pas plus original . M. Maillier partage même
avec M. Tibaudier , & avec l'Auteur du
Poëme de Conches , le privilége de s'affranchir
quelquefois du joug de la meſure &
de la rime , quand l'une ou l'autre gênerfa
penſée. On trouve , par exemple , page 129,
ce vers , dont l'Auteur n'a sûrement pas été
emécontent
,
Jupiter en pluie d'or féduira Danaë.
1
I HA
DE FRANCE. 109
L'Auteur fait rimer Pajou avec goût , &
la lyre avec ce que tu m'infpires.
En parlant de Vitruve , il dit :
Martin en fut d'abord le premier l'Interprète ,
Mais la traduction fut rien moins que mal faite.
Nous concevons clairement que ce fecond
vers n'eft pas françois , mais nous ne
concevons pas clairement ce qu'il fignifie.
La traduction eft- elle bonne ou mauvaiſe ?
on n'en fait rien , du moins d'après ce
vers.
La profufion des mots techniques eft un
mérite ou un défaut que l'Auteur paroît
avoir recherché avec quelque foin. Il eſt vrai
que Molière lui en avoit un peu donné
l'exemple dans le Poëme intitulé : La gloire
du Dôme du Val- de- Grace.
Molière cependant n'auroit pas dit :
Que par l'identité l'Architecture flatte
Et n'ait rien de poftiche & rien de difparate....
Les Auteurs maniérés fe font une méthode ,
Un goût hétérogène , enfant né de la mode ,
Bâtard des autres goûts , n'ayant point de beauté,
Par trop de bigarrure & de difparité. . ...
Evitez les reffauts dans les appuis rampans ,
Les girons inégaux & les quartiers tournans.
Le débillardement de la courbe rampanté ,
Doit être fans jarret , d'une forme coulante.
>
Au reste , le Poëme a toutes fes parties
110 MERCURE
conftituantes , rien n'y manque , & d'abord
une expofition , la voici :
J'expofe le tableau , formé d'après Nature ,
Des cinq Ordres nommés fils de l'Architecture ,
Premiers décorateurs des monumens divers ,
Élevés dans le fein de ce vafte Univers ,
Propagateurs du goût , des règles du génie ,
De ces accords parfaits , enfans de l'harmonie :
Admirables effets produits par leur fecours
Dans tous les bâtimens élevés de nos jours.
Une invocation , la voilà.
Utile Architecture , échae mes accens !
C'étoit fort bien fait de s'adreſſer à l'Architecture
; mais il falloit auffi un petit mot
à la Poéfie , l'Auteur l'a trop régi , &.
elle le lui a bien rendu.....
Le Poëme eft fuivi d'une C aux Arts.
Voyons fi la Mafe Lyrique aura été plus
favorable à M. Maillier que la Mufe Épique.
Voici ce qu'il nous dit de l'Agriculture.
La bienfaifante Agriculture ,
Cette nourrice des mortels ,
Bien loin que l'orgneil la cenſure ,
Mérite en tous lieux des Autels .
Louis , ce nouveau Triptolême ,
Qu'on a vu labourer lui- même
Dans le temps qu'il étoit Dauphin,
N'illuftre-til pas la charrue ?
434
DE FRANCE.
1
Depuis , je vois la gloire accrue
Dufoc annobli par la main.
L'Auteur , dans le troifième vers , n'a pas
dit précisément ce qu'il vouloit dire , l'orgueil
ne cenfure point l'Agriculture ; il perfuade
feulement à beaucoup de gens inutiles
qu'ils font au- deffus de l'utile Agriculteur
; mais l'homme le plus orgueilleux trouve
très- bon qu'il y ait une Agriculture , dont
après tout il auroit quelque peine à fe
paffer. Au contraire , l'Auteur n'a que trop
clairement & trop fimplement dit ce qu'il
vouloit dire , dans ce vers :
Dans le temps qu'il étoit Dauphin.
Mais l'Auteur , fauf refpect , a mis trop
d'efprit dans la ftrophe de la Médecine ou
de la Chirurgie , lorſqu'il a dit :
C'est l'Efculape de la France:
Ne le paffons point fous filence ,
L'homme eft Petit , mais il eft grand.
Avec beaucoup d'efprit auffi , & à la
faveur du foulignement , on devinera qu'il
s'agit de l'éloge de M. Petit , & on fentira
tout le mérite de l'antithèſe du dernier vers.
Mais M. Petit méritoit d'être loué plus franchement
& plus fimplement.
Le Poëme eft accompagné de quelques
notes fenfées, dont les Artiftes pourront faire
cas, & dont les ignorans pourront profiter.
112 MERCURE
P
D'ailleurs , on trouve entre la Préface & le
Poëme une petite Pièce de vers intitulée :
Invocation au Génie. Cette Pièce , qui ne
vient à rien , & qui eft une eſpèce de hors
d'ouvre , n'eft pas bonne , mais elle finit par
ces deux vers adreſſes au Génie.
Pourquoi t'invoquer dans les cieux ,
Quand Nivernois eft fur la terre ?
Conçoit-on que celui qui a fait ces deux
vers pleins de grâce , ait pu faire tous ceux
qu'on a vus plus haut ? Seroit- ce qu'il y a
des éloges qu'on ne fauroit mal faire , &
fur lefquels tout le monde eft prefque éga
lement infpiré , de forte qu'on pourroit dire ,
dans un fens un peu détourné ,
Hac eadem à fummo expectes mimmoque Poëta ?
il
Quoi qu'il en foit , peut- être ne faudroitpas
dêfefpérer entièrement du Poëte qui a
pu faire ces deux vers.
710 ngol A
DE
FRANCE.113
EUVRES complettes d'Ifocrate , auxquelles
on a joint quelques Difcours analogues ,
tirés de Platon , de Lyfias , de Thucidide ,
de Xénophon , de Démosthène , d'Antiphon,
de Gorgias , d'Antifthène & d'Alcidamas ,
traduites cn François par M. l'Abbé Auger ,
Vicaire Général du Diocèfe de l'Eſcar
de l'Académie des Sciences , Belles-Lettres
& Arts de la Ville de Rouen. 3 Vol . in- 8 °.
A Paris , chez de Bure , fils aîné , Barrois
le jeune , Libraires , Quai des Auguſtins
& Jombert jeune , rue Dauphine.
,
´PERSONNE n'a mieux parlé d'Ifocrate que
M. Thomas , dans fon Effai fur les Éloges.
Cet Orateur , dit le célèbre Académicien
eut la plus grande réputation dans fon fiècle.
Il étoit digne d'avoir des talens , car il eût
des vertus. Très -jeune encore , comme les
trente opprefleurs qui régnoient dans fa
Patrie , faifoient traîner au fupplice un Citoyen
vertueux , il ofa feul paroître pour le
défendre , & donna l'exemple du courage ,
quand tout donnoit l'exemple de l'aviliffement.
Après la mort de Socrate , dont il
avoit été le Difciple , il ofa paroître en deuil
dans Athènes , aux yeux de ce même peuple
affaffin de fon maître ; & des hommes qui
parloient de vertus & de loix ne manquèrent
pas de le nommer féditieux , lorfqu'il
n'étoit que fenfible. Voilà pour fa perfonne.
A l'égard de fon éloquence , il fut du nom114
MERCURE
bre des hommes qui honorèrent leur Patric
& la Grèce. Les calomnies de fes rivaux
nous atteſtent ſa gloire ; car l'envie ne tourmente
point ce qui eft obfcur. Nous avons
qu'on venoit l'entendre de tous les pays , &
il compta parmi fes Auditeurs des Généraux
& des Rois. Démofthène l'admiroit ; il fut
loué par Socrate ; Platon en a fait un magnifique
éloge. Cicéron l'appelle le père de
l'éloquence. Quintilien le met au rang des
grands Ecrivains. Denis d'Halicarnaffe le
vante comme Orateur , Philofophe & homme
d'État. Enfin , après fa mort on lui érigea
deux ftatues. D'un autre côté , Ariftote n'en
parle qu'avec mépris ; Plutarque le peint
comme un Orateur foible & un Citoyen
inutile qui paffoit fa vie à arranger des mots,
Au fiècle de Louis XIV , Fenelon le traitoit
encore plus mal. Ainfi , prefque toutes les
réputations font des procès indécis qu'on
perd d'un côté & qu'on gagne de l'autre.
L'un méprife & l'autre admire.
Au refte , tous ceux qui lifent cet Orateur
dans le gree , conviennent qu'il charme
par une abondance fleurie , un difcours
nombreux & cadencé , & fur- tout par cette
douce harmonie qui s'empare de l'ame en
fattant l'oreille. Un Ecrivain de ce genre
étoit très difficile à traduire. On defiroir
depuis long- temps qu'un Littérateur Hellémifte
entreprit de mettre en François les
oeuvres de ce célèbre Orateur qui , juſqu'à
préfent , n'avoit été traduit que par frag
DE FRANCE.
04
mens , & toujours très foiblement. C'eft ce
qu'a entrepris & exécuté M. l'Abbé Auger ,
déjà très- connu comme Traducteur de Démofthène.
Outre que fa Traduction eſt trèscomplette
, le génie Grec y eft mieux confervé
que dans les autres verfions ; mais on
fait combien la langue Françoife eft infé
rieure à la langue Grecque. Pour égaler en
François le charme du ftyle d'Ifocrate , il
faudroit un Ecrivain fupérieur à l'original ,
en proportion de la foibleffe & de la pénurie
de notre langue comparée à celle d'Ifocrate.
Quoi qu'il en foit , nous croyons volon→
tiers , avec fon eftimable Traducteur , qu'il
a été le père de l'éloquence , puiſqu'il a inventé
les belles formes du difcours , le grand
art d'en difpofer heureufement toutes les
parties , d'employer avec avantage les figures
les plus nobles & les plus impofantes ,
puifque le premier il a fair l'éloge des Prin
ces contemporains ; qu'il a traité d'une manière
neuve d'anciens fujets , & s'eft exercé
fur nombre d'autres qu'on avoit négligés
avant lui , appliquant les beautés du langage
aux grandes leçons données aux hommes
pour la conduite de la vie & pour le gouvernement
des Etats. M. l'Abbé Auger a dû
fe Alatter de réuffir en faifant connoître un
Ecrivain , qui , par la fineffe de fon efprit ,
par la fubtilité de fa logique , par l'élégance
de fa diction , par le gracieux des idées &
des fentimens femble fur tout devoir plaire
à des François.us 250
116 MERCURE
Les trois Volumes que nous annonçons
renferment de grandes richeffes. On y trouve
un tableau précis de l'Hiftoire de toute la
Grèce ; d'après MM. de Condillac & de
Tourreil , une Hiftoire abrégée de Philippe ,
des Réflexions préliminaires Tur les Difcours
de mórale d'Ifocrate , dix Lettres de cet
Orateur , fes Eloges auxquels on a joint celui
d'Agéfilas par Xenophon , l'Oraifon Funèbre
des Guerriers d'Athènes par Lyfias , & la
Panathenaïque , difcours compofé dans l'extrême
vieilleffe d'Ifocrate. Viennent enfuite
fes divers plaidoyers, & quelques - uns d'Antiphon
, &c. &c.
N'eft- ce pas ici le lieu d'obferver avec le
Traducteur que c'eft à tort que prefque tous
les Littérateurs n'ont jugé d'Ifocrate que par
fon Eloge d'Hélène ? Cet Ouvrage eft une
production de fa jeuneffe & un pur jeu d'efprit.
Il a loué , dit- on , Bufiris. Comment
a-t'il pu entreprendre l'Eloge d'un Tyran
Mais un fophifte , nommé Polycrate , l'avoit
fait avant lui. Ifocrate ne fe propofa de
compofer l'Eloge de ce Prince que pour critiquer
le fophifte & lui montrer comment
il auroit dû s'y prendre.
Tout le monde eft d'accord fur le mérite
de l'Eloge d'Evagoras. Cependant quelquesuns
mettent encore au deffus le Difcours
intitulé le Panégyrique . « Jamais , dit l'Académicien
que nous avons déjà cité , jamais
Orateur dans aucun pays ne traita un ſi beau
fujet. Athènes & Lacédémone fe difputoient
DE FRANCE: 117
l'Empire de la Grèce : elles fe déchiroient
pour commander , & la Perfe profitoit de
leurs divifions pour les rendre efclaves.
L'Orateur entreprend de prouver , en faisant
l'Eloge d'Athènes , que c'eft à elle qu'appartient
naturellement l'Empire ; & il exhorte
les Grecs à s'unir tous enfemble pour porter
la guerre chez leurs communs ennemis . "
On a prétendu que c'étoit la lecture de ce
Difcours qui avoit décidé Alexandre à faire
la conquête de l'Afie.
Nous allons mettre fous les yeux du Lecteur
une partie de l'exorde de l'éloge d'Evagoras
par Ifocrate. Nous lui comparerons celui
de l'Oraifon Funèbre des Guerriers par
Lyfias , & enfuite par Thucydide. Ces rapprochemens
doivent intéreffer les perfonnes
qui aiment l'antiquité. Il eft agréable de
remarquer comment trois Orateurs ont
traité le même fujet fans fe reffembler &
fans tomber dans l'enflure & la recherche.
Nous commençons par Ifocrate.
و ر
"
4
"Ce feroit une bien fage inftitution que
» de louer les grands Hommes avec lefquels
on a vécu . Par- là , nos Orateurs
qui n'exerçoient leur Art que fur des fujets
antiques , ayant déformais à célébrer
des faits dont leurs Auditeurs auroient été
» les témoins , ne feroient plus obligés de
» recourir à la Fable ; & la jeuneffe pou-
» vant prétendre aux plus grands éloges en
39
les méritant par les plus grandes actions ,
embrafferoit avec plus d'ardeur le parti
148 MERCUR
39
و د
de la vertu. Mais aujourd'hui , quel homme
ne perdroit courage , quand il voit
» applaudis fur la Scène & chantés dans nos
temples les feuls Héros de Troye & des
" temps les plus reculés ; & qu'il fe dit à
lui- même que furpafsât leurs exploits ,
jamais il ne partagera leurs honneurs ? La
» vraie caufe d'une injuftice auffi criante ,
» c'est l'envie; l'envie qui ne produifit ja-
» mais d'autre bien que de punir les en-
» vieux . Oui , nous voyons des hommes
affez bizarres pour écouter avec plaifir
l'éloge de perfonnages qui peut- être n'exif-
» tèrent jamais , & pour ne pouvoir fouf-
» frir qu'on donne en leur préfence la
moindre , louange aux Auteurs des biens
dont ils font comblés . Ne fuivons pas de
» tels exemples , nous qui penfons plus fenfément.
Abandonnons les injuftes & les
ingrats , & accoutùmons les autres hom-
» mes à entendre louer tout ce qui mérite
» de l'être ; nous rappelant que ce n'eft point
» aux efclaves de la coutume que les Arts
" & les Etats durent leur naiffance & leurs
progrès , mais à ces génies mâles qui eu-
» rent le courage d'attaquer les erreurs
» de corriger les abus ..
33
*
23
&
Citons à préfent Lyfias : il fe diftingua par
la clarté , la délicateffe , la précifion ; il s' ttachoit
prefque uniquement à prouver : il
ne brilla pas autant que Périclès ; mais fon
difcours eft un des plus beaux qui nous foient
reftés de ces temps reculés. S'il étoit pofDE
FRANCE. 119
ود
» fible de célébrer dignement le courage de
» tous les Guerriers qui repofent dans ces
» tombeaux , j'aurois à me plaindre des mo-
» imens trop courts qui m'ont été accordés
» pour méditer leur éloge. Mais puifque le
temps le plus long ne pourroit fuffire
» pour compofer un difcours digne des exploits
de ces grands hommes , il me femble
que fi l'on n'accorde que peu
que peu de jours
aux Orateurs , c'eft par intérêt pour leur
gloire & pour leur ménager l'indulgence
de ceux qui viennent les entendre. J'ai à
décrire ici les actions des Athéniens dans
tous les fiécles; mais c'eft moins la gran-
» deur du fujet que je redoute que le talent
و د
"
»
"
99
»
و د
de ceux qui l'ont raité avant moi. La
» vertu des Héros dont j'entreprends l'éloge
» fournit une fi riche matière à l'éloquence
» & à la poésie , que les premiers qui leur
ont payé un jufte tribut de louanges , loin
d'avoir épuifé le fujet , nous ont encore
laiffe un vafte champ à parcourir. Les
Guerriers que je célèbre fe font affez fait
» connoître fur l'un & l'autre élément , Tous
les peuples du monde , ceux même qui
» ont eu à fe repentir d'avoir attaqué notre
République , admirent cette bravoure qui
leur a été fatale . Je commencerai d'abord
par expofer les premiers combats de nos
ancêtres ; j'en parlerai d'après ce que la
" rénommée en publie. Car il n'eft perfonne
qui ne foit intéreffé à la gloire de ces illuf
» tres Athéniens ; perfonne qui ne doivent i
"
" F
120 MERCURE
"

s'empreffer de les préconifer dans des
» Poemes & dans des Ecrits de toute efpèce
; de leur rendre hommage dans la
» citconftance préſente ,, & de donner des
leçons aux vivans par les grandes actions
ود
» des morts. »
Comparons aux deux exordes que l'on
vient de lire celui de la harangue de Périclès
fur les Guerriers morts dans la guerre du
Peloponèle , harangue que Thucydide nous
a confervée , & qui eft remarquable par la
force des pensées & l'énergie des expreffions.
*
" Les Orateurs qui parlent en ce lieu
" & dans les mêmes circonftances , ne man-
» quent pas de vanter comme fage la cou-
» tume d'ajouter aux honneurs d'une fépul-
» ture publique l'élogé des Guerriers morts
» les armes à la main pour la patrie. Pour
» moi j'ai toujours penſé qu'il étoit fuperflu
de louer par des paroles des hommes
" affez loués par leurs actions ; qu'il fuffi-
» foit de célébrer leurs funérailles felon
ע
l'ufage , fans compromettre la gloire de
» tous en la faifant dépendre de l'éloquence
» d'un feul , qui , de quelque manière qu'il
parle , n'eft jamais sûr d'être favorable-
» ment écouté. En effet , en matière d'éloge,
» où chacun a fa façon de voir & de fen-
» tir , il eſt bien difficile de plaire également
» à tout le monde. Les Auditeurs font-ils
inftruits des faits ou difpofés à les croire ,
» l'Orateur n'en dit jamais affez. Les faits
» leur
DE FRANCE. 121
» leur paroiffent- ils nouveaux ou les jugent-
» ils au-deffus de leurs forces , l'envie leur
» dit toujours qu'ils font exagérés . Tant que
99
33
nous nous croyons au niveau des belles
» actions qu'on nous raconte , nous en
fupportons affez patiemment le récit :
auffi-tôt qu'elles s'élèvent au - deffus de
» ce que chacun fe fent en état de faire ,
» l'orgueil s'irrite , & refuſe même d'écounter
; mais puifque nos ancêtres nous ont
» fait une loi d'une coutume qu'ils ont
regardée comme fage , je vais m'y conformer
, & tâcher de juftifer votre con-
» fiance en me rapprochant le plus qu'il
» me fera poffible des difpofitions de tous
» ceux qui m'écoutent. »
"
*
Nous obferverons que l'éloge d'Évagoras
& celui des morts par Périclès, ont été traduits
par M. l'Évêque de Lefcar , qui , ainſi
que Fenelon l'a fait autrefois , confacre aujourd'hui
fes loisirs à l'étude des Anciens ,
fe connoît en véritable éloquence , & a fu
en donner le modèle dans une Lettre Paftorale
qui étoit en même temps un exemple
d'humanité & de bienfaifance. M. l'Abbé
Auger fe fait honneur d'avoir tiré les plus
grands fecours pour fon travail de ce Prélat
refpectable. «L'amour & la connoiffance de
la langue d'Ifocrate , dit - il , dont M. l'Évêque
de Lefcar a fenti tout le mérite , un
goût fin & folide , perfectionné par la lecture
des meilleurs Auteurs anciens & modernes
, ce ton fimple & noble qui accom
Sam. 16 Juin 1781.
122 MERCURE
pagne toutes les paroles & toutes les actions
, cette oreille délicate & fenfible à
T'harmonie , qui rejette tout ce qui peut
nuire au nombre , l'étude particulière qu'il
a faite de notre langue , foit en lifant nos
bons Écrivains , foit en écrivant lui - même ,
tout cela joint à fon zèle pour la perfection
de mon Ouvrage a été pour moi une grande
reffource & un puiffant encouragement. »
N'oublions pas de dire , & l'on reconnoît
là l'efprit judicieux de M. l'Abbé Auger ;
n'oublions pas de dire que dans fes réflexions
fur les éloges des anciens Grecs &
fur les nôtres , l'habile Traducteur ne manque
pas de rendre la juftice la plus éclatante
à l'éloge des Officiers morts à Fontenoy, par
Voltaire. Voici le morceau . « Si cet Écrivain
célèbre , malgré toutes les reſſources de
fon génic brillant & facile , s'étoit vu borné
à louer la Nation Françoife & à réveiller
dans le coeur de tous les François les fentimens
d'honneur qui leur font naturels , il
auroit pu encore fans doute trouver dans
fon fujet des beautés faillantes qui nous auroient
frappés ; mais fon difcours n'auroit
pas offert ces détails intéreffans , ces tableaux
touchans qui l'embelliffent & qui l'animent. »
Au furplus , cette traduction a le mérite
d'être auffi exacte qu'elle pouvoit l'être en
effet , on ne fauroit être trop fidèle au génie
& à l'expreffion d'un Orateur plein de grace,
de fineffe & d'harmonie. Le Traducteur
Reefftt propofé particulièrement de donner
DE FRANCE. 123
les mêmes réſultats pour l'efprit & pour
l'oreille : quand un Traducteur eft parvenu à
ce but , il a atteint la perfection de fon genre.
Nous ne pouvons mieux terminer cet
article que par la défenſe d'Ifocrate contre
fes Critiques légers ou injuftes , tirée de la
Préface de M. l'Abbé Auger. C'est une
loi affez générale que tout Traducteur jultifie
fon Auréur.
" En général tous ceux qui critiquent
Ifocrate n'ont pas affez obfervé quel étoit fon
but dans la compofition de les difcours , &
pour quels Lecteurs il écrivoit . Se fentant
depourvu des qualités nécelfaires pour parler
en public , il s'étoit borné à écrire fes
idées il auroit pu , à l'exemple de Lyfias ,
compofer des plaidoyers ; mais outre qu'il
fe faifoir une peine , bien que ce fût un
abus toléré de contrevenir aux Loix qui
défendoient de fournir des difcours aux plaideurs
, il jugeoit cette occupation trop
haffe , & la regardoit comme indigne de
lui. Il compofa donc , fur la Morale & la
Politique , des Harangues pour être lues , &
non pour être prononcées : or , le ton de
pareils difcours doit être plus tranquille ;
ils doivent être écrits avec d'autant plus de
foin , que le Lecteur peut en fuivre la marche
à loifir , & pefer toutes les expreffions.
Comme on veut fimplement l'amufer , ou
du moins l'inftruire en l'amufant , s'il reacontre
quelque terme impropre qui bleſſe
' fa délicareffe , quelque diffonnance déla-
!
Fij
124 MERCURE
gréable qui choque fon oreille , il abandonne
l'ouvrage , & refuſe d'en achever la
lecture. Ifocrate n'écrivoit que pour des
Lecteurs , & quels Lecteurs ? Pour les Grecs,
pour les Athéniens , dont l'oreille délicate
& fuperbe avoit été rendue encore plus difficile
par les écrits & les difcours des Sophiftes
, qui , quoique méprifables quant aux
fujets frivoles qu'ils traitoient , avoient le
talent de féduire ceux qui venoient les entendre,
par tous les ornemens du ftyle prodigués
fans aucune réſerve. On doit donc pardonner
à Ifocrate d'avoir cherché à plaire
pour fe faire lire , & on doit lui favoir gré
de n'avoir employé les graces & les charmes
d'une élocution brillante & facile, que pour
faire goûter davantage une Morale fublume
& pure. Une preuve qu'il n'a jamais fongé
uniquement à polir fes penfées & à donner
de l'harmonie à fes paroles , c'eft qu'en
divers endroits de fes Harangues il ne ceffe
de reprocher lui - même aux Sophiſtes de fon
temps l'abus qu'ils faifoient de l'éloquence ;
il les exhorte à renoncer aux ſujets frivoles
fur lefquels ils avoient coutume de s'exercer
, & à s'occuper de matières plus férieufes
qui puiffent contribuer au bonheur des États.
Obfervons enfin que la Nature lui ayant refufé
les qualités néceffaires pour faire briller
fes talens dans les délibérations publiques ,
il s'étoit appliqué à compofer des difcours
qui puffent fervir de modèles ; & fans doute
de pareils ouvrages , fur-tout chez les Grecs,
DE FRANCE 125
qu'il n'étoit pas facile de contenter , & qui
eftimoient bien plus que nous le talent de la
parole , devoient être travaillés foigneufement
, & faits fuivant toutes les règles de
l'Art . C'eft fur- tout le foin qu'Ifocrate mettoit
à polir & à perfectionner ſon ſtyle , qui
dans tous les temps a prévenu contre lui un
grand nombre de Critiques , même judicieux.
On a de la peine à fe perfuader , &
les meilleurs efprits ne font pas toujours
exempts de ce préjugé , qu'un Ecrivain qui
s'étudie à finir fes Ouvrages ait beaucoup de
génie ; on eft porté à le regarder comme
un efprit froid , péniblement occupé à arranger
des mots & à cadencer des phraſes. Cicé
ron manquoit- il donc de génie parce qu'il
comptoit & pefoit les fyllabes , parce que
fon oreille délicate & fenfible n'en pouvoit
fouffrir une de plus ou de moins , une plus
longue ou plus brève ?
Au refte , en défendant Ifocrate je ne
prétends pas qu'il foit exempt de tout reproche
; & ce qu'on doit blâmer dans fes Cenfeurs
, ce n'eft pas d'avoir vu des défauts
chez lui , mais de n'y avoir vu que des
défauts. »
f
Fiij
126 MERCURE
MÉTHODE nouvelle & générale pour tracer
facilement les Cadrans Solaires , avec les
principesfur l'Art de Vérifier les Dates ,
par M. de la Prife . Vol. in-8 °. Prix ,
6 liv. relié . A Caën , chez le Baron , Libr.;
& à Paris , chez Nyon , Libraire , rue du
Jardinet.
CET Ouvrage eft divifé en deux parties ; la
première montre par une nouvelle méthode
générale , fans calculs ni inftrumens l'art de
tracer des Cadrans folaires fur toutes fortes
de plans en fituation quelconque . La feconde
enfeigne l'art de vérifier les dates les
plus obfcures des Chartes , Titres &
Monumens anciens.
Il faut tant d'inftrumens & de calculs
pour tracer de bons Cadrans folaires fur
des plans verticaux déclinans felon les méthodes
enfeignées jufqu'ici , que la patience
du Sçavant même s'y laffe. Le Livre que
nous annonçons , ouvre une autre route par
laquelle on arrive au même but fans calcul
, fans connoiffance préliminaire , & fans
inftrumens ; on n'a befoin que d'une équerre
, d'une règle & d'un compas : il n'importe
que le plan foit horifontal , vertical ,
en talus , en furplomb , tourné vers le Midi
, ou en déclinant de quelque manière
que ce foit ; l'Auteur en rend raifon par
des démonftrations géométriques. L'Auteur
enfeigne en outre la manière de prendre
DE FRANGE.
>
des points d'ombre fur un plan , &
d'en corriger les erreurs caufées par les
réfractions & par la déclinaifon du foleil.
Enfin il donne des régles de pratique
toujours fans calcul & démontrées géométriquement
, pour faire des Meridiennes
horifontales & verticales du temps moyen;
comme pour tracer très - facilement & avec
jufteffe , des Cadrans folaires de toute efpèce.
La feconde partie , concernant la vérification
des dates , préfente encore l'idée
d'un Ouvrage très - intéreffant. Les favaus
Auteurs de l'Art de vérifier les dates , ont
bien donné des tables au moyen defquelles
on peut vérifier ; mais ils n'ont pas toujours
tracé la marche des calculs qui leur ont
donné ces réſultats , parce que cela n'entroit
point dans le plan de leur ouvrage .
L'art de vérifier les dates n'eft pas feulement
utile pour l'hiftoire ; c'eſt un flambeau
néceffaire pour difcerner le vrai d'avec
le faux dans les anciens titres , Bambeau
qu'on doit fur-tout retrouver dans la
main de la Juftice. Combien de perfonnes
ignorent qu'avant l'Édit de Charles IX qui
a fait commencer l'année au premier Janvier
, elle n'avoit point de commencement
fixe & uniforme en France. On l'a vu com
mencer au 25 Décembre , au premier Jan
vier , au 25 Mars , au Samedi de Pâque après
la bénédiction du Cierge pafchal : l'ignorance
de ces faits pourroit occafionner de
Fiv
128 MERCURE
grandes injuftices . On a vu depuis peu , à
l'audience d'un Tribunal fort éclairé d'ailleurs
, arrêter comme fufpecte de faux , fur
les conclufions des Gens du Roi , une pièce
portant date de l'année 1464 : la pièce eût été
fauffe en effet , fi cette année eût commencé
au premier Janvier comme on le fuppofoit
; mais on reconnut enfuite la vérité de
la date dans le cours de la procédure , parce
que cette année n'avoit commencé qu'à
Pâque.
Il ne feroit pas permis d'ignorer , par la
même raifon , qu'il y a eu dans le feizième
fiècle un mois de 21 jours par le réſultat
de la réformation du Calendrier . Enfin
les anciennes dates fe trouvent fouvent
circonftanciées par le concours de l'indiction
, de l'épacte , du cycle lunaire , du cycle
de 19 ans , du terme pafchal , du jour
de la femaine , des concurrens , des fignes
où étoient alors la lune , & le foleil , &c. "
Ce Livre apprend à connoître par des principes
sûrs fi toutes ces circonftances ou autres
jointes à des dates , font bien citées , ce
qui fert beaucoup à démontrer la fidélité
d'un titre ; ou mal cirées , ce qui en démontre
la fauffeté.
Un Ouvrage auffi utile ne peut manquer
d'être bien accueilli du Public .
*
DE FRANCE. 129
ITINÉRAIRE Portatif, ou Guide Hiftorique
& Géographique du Voyageur dans les
environs de Paris , à 46 lieues à la ronde.
Vol. in- 12 . avec des Cartes. Prix , 3 liv.
12 fol relié. A Paris , chez Nyon l'aîné ,
Libraire , rue du Jardinet.
De tous les Itinéraires qui ont paru jufqu'à
préfent , celui - ci eft le plus complet
le plus étendu & le plus commode. On y
trouvera non- feulement tous les endroits
fitués à 40 licues de Paris , mais encore
la route qu'il faut fuivre pour y aller . Tout
ce qui fe préfente à la vue , comme Villes ,
Bourgs , Villages , Abbayes , Prieurés , Commanderies
, Chapelles , Hameaux , Châteaux,
Fermes , Moulins à eau & à vent , Juftices ,
Forêts , Parcs , Bois , Croix , Rivières , Ruiffeaux
, Ponts , Coteaux , Routes & Chemins
y font détaillés avec exactitude & précifion.
Cet Itinéraire eft divifé en trois Parties.
La première renferme les Routes & Chemins
partant de Paris , avec des Notices hiftoriques
des principaux endroits , & le nombre
des lieues marqué en marge ; on y a joint
un détail exact du cours des Rivières fur lefquelles
il y a des Coches . Elle eft terminée
par une Table alphabétique des Longitudes
& des Latitudes des lieux obfervées par
MM . de Caffini de Thuri , de l'Académie
Royale des Sciences , avec leurs diſtances en
lignes directes.
Fv
130
MERCURE
La feconde eft coinpofée des Routes &
Chemins de traverfe, pareillement à 30 ou 40
lieues aux environs de cette Capitale . Comme
il n'étoit pas poffible de les ranger par ordre
alphabétique , l'on aura recours à la Carte
générale , qui en donne l'intelligence : on a
eu foin d'y graver la diftance d'un endroit à
un autre , avec la page du Livre où la Route
fe trouve détaillée .
La troisième contient une Table alphabétique
ou Dictionnaire des Villes , Bourgs ,
Villages , Abbayes , Commanderies , Prieurés
, Châteaux qui fe trouvent dans cet arrondiffement
de 30 à 40 lienes de Paris. Elle
eft divifée en fix colonnes. La première indique
les noms des endroits. La feconde
marque la page du Livre où le trouve le lieu
le plus près de celui que l'on defire , avec la
distance & le point de l'horifon. La troisième
renferme le Diocèfe . La quatrième indique
Ja Généralité. La cinquième annonce l'Election.
Et la fixième donne la diftance de Paris
en lieues de zoco toifes.
Cet Ouvrage , utile à tout le monde , fuppofe
un travail immenſe , & eft imprimé
avec le plus grand foin.
DE FRANCE. 131
SPECTACLES.
Dialogue entre un Spectateur & un Critique
Le S. MONSIEUR l'Ariftarque , vous aimez
dire la vérité ; aimez vous à l'entendre ? Le C.
Monfieur,votre question eft preffante ; je vais
pourtant la réfoudre. J'ai mon amour-propre
tout comme un autre , & quelquefois il eſt
chagriné par des vérités défagréables ; mais la
raifon diffipe bientôt les nuages de l'orgueil ,
& je me rends avec plaifir aux obfervations
judicieufes. Le S. De forte qu'on peut vous
propofer quelques idées fans vous donner
d'humeur? Le C. De l'humeur ! & pourquoi
en aurois-je ? Votre intention eft de m'éclairer
fans doute ? Eh bien , le fervice que
vous allez me rendre ne trouvera chez moi
que de la reconnoiffance. Le S. Ce ton n'en--
courage. Savez - vous que j'ai des reproches à
vous faire ? Le C. Je le crois fans peine ;
mais fur quel objet ? Le S. Sur votre févérité.
Le C. Je m'y attendois. Dans un temps où
l'on jette les éloges à la tête de tout le monde ,.
unhomme vrai doit paroître dur . Il y a longtemps
que je fuis accoutumé à ce reproche ;
auffi n'en fuis-je pas effrayé. Le S. Tant pis.
Le C. Comment ! expliquez- vous . Le S. Oui ,
tant pis. La févérité d'un Critique doit être
Frj
132 MERCURE
cher à éloignerle
proportionnée à la fituation actuelle de
J'Art qui donne lieu à fes obfervations .
Quand l'Art eft dans toute fa vigueur, quand
les grands talens abondent , la fermeté d'un
Critique doit être inébranlable ; il ne rifque
rien d'élever la voix avec force , & de chermédiocres
d'une carrière
qu'ils ne fauroient fournir fans honte ; mais
quand fa gloire s'eft éclipfée , quand le mérite
eft rare , quand tout annonce le befoin
de former des Artiftes , l'indulgence vaut
mieux que la févérité ; elle encourage , elle
anime : Monfieur , vous ne devez pas ignorer
que l'homme qu'on honore à fes propres
yeux , prend du refpect pour la perfonne ,
& s'efforce d'acquérir des talens avec d'autant
plus de courage , que fa vanité même
lui en fait une loi . Le C. Je fais qu'il eft des
ames privilégiées pour lefquelles un faccès
n'eft qu'une raifon plus forte de chercher à
en mériter d'autres ; mais je fais auffi que le
nombre en eft très - petit ; & qu'au contraire
il en eft beaucoup d'affez orgueilleuſes pour
regarder leurs difpofitions au talent , comme
du véritable talent , & les encouragemens
qu'on leur donne comme un tribut qu'elles
ont forcé. Il y a douze ans que je fuis exactement
les Spectacles , & pour un fujet comme
les premiers dont j'ai parlé , j'en ai vu
trente, comme les feconds. Le S. J'en conviens
; cependant je ne fors pas de mon prin
cipe , & j'ajoute à ce que je vous ai déjà dit ,
qu'il faut mefurer fa critique à la foibleffe
DE FRANCE. 133
même des Spectateurs. Je ne me diffimule
point que le Public eft devenu un affez mauvais
juge , qu'il eft la dupe de tous les charlatans
qu'il rencontre , & que jamais il n'a
été fi vague dans fes idées qu'il l'eft depuis
quelque - temps. Il approuve aujourd'hui
avec enthouſiaſme ce qu'il condamnera demain
avec fureur. D'où viennent ces contradictions
? De ce qu'il eft d'autant moins
inftruit qu'il croit l'être beaucoup ; de ce
que fon goût , devenu plus incertain que
jamais , lui fait prendre le change fur une
foule d'objets qu'il confond fans ceffe. De
bons Comédiens pourroient fixer ce goût
volage , les Critiques y pourroient contribuer
auffi ; mais les uns ne le veulent point,
& les autres employent des moyens trop rigoureux.
Le C. Je voudrois bien que vous
puiffiez m'en indiquer qui fuffent capables
de produire le bien que je defire . Le S. En
voici un que je ne crois pas fans mérite.
Parlez généralement de l'Art avec une grande
févérité , parlez des Artiftes avec indulgence.
Quand le Public s'eft fait une idole , n'allez
pas heurter de front la façon de penfer . Propofez
lui tout fimplement des obfervations ,
engagez - le à revenir fur fon premier jugement
, fuivez le pas- à- pas , éclairez- le avec
douceur , parlez lui comme à votre ami ;
vous aurez bientôt acquis fur fa confiance
des droits que rien ne pourra détruire. Le C.
Cet avis eft affez bon , mais il n'eft pas fans.
difficultés; car pour faire ce que yous dites , il
134
MERCURE
A
faudra entrer dans des difcuffions éternelles ,
revenir cent fois fur le même objet , & devenir
ennuyeux. Le Public qui lit , demande
impérieufement qu'on l'amufe , qu'on lui
rende un compte rapide de ce qui s'eft paffé :
quand on difcute , il dit qu'on bavarde. Que
ne dira- t'il pas , fi un Critique fuit la marche
que vous me propofez ? Il criera à la
prétention , au pédantifme , à l'ennui. Non ,
j'aime mieux refter tel que j'ai été juſqu'ici :
honnête , mais ferme , poli , mais fevère.
Le S. J'en fuis fâché. Vous vous ferez des
ennemis de tous ceux dont vous humilierez
la vanité , & votre politeffe fera fouvent re-
-gardée comme une arme perfide , avec laquelle
vous pouvez immoler plus sûrement
ceux qui vous déplaifent. Le C. Cela pourra
bien être ; mais de tels reproches ne pourront
m'être faits que par des hommes méprifables
, & qui me prêteront lâchement
leur caractère.Que m'importent les fuffrages
de cette efpèce de juges ? Le S. On peut s'en
paffer , fans doute ; mais ces gens-là clabaudent
, calomnient ; d'ailleurs tant de gens ne
lifent pas , ou lifent fi mal qu'on leur fait penfer
tout ce qu'on veut avec un peu d'adreffe.
Par exemple , ce que vous avez dit de Mlle
Thénard va vous faire des querelles. Le C.
Eh quoi ! ne lui ai- je pas rendu juftice ?
Comment ! il fe préfente une Actrice déjà fort
agréable ; elle a des difpofitions au talent ,
on l'accable d'éloges , on entouie fon amourpropre
de tous les pièges capables d'égarer
DE FRANCE.
une jeune tête; & vous voulez que j'aille
groflir le nombre des empoisonneurs qui me
la gâtent ! cela ne fe peut pas. Le S. Ce n'eft
pas non plus ce que je veux ; mais pourquoi
ne pas dire qu'elle a du talent ? Le C. N'ai-je
pas laiffé voir qu'elle en a le germe Le
S. Oui , mais cela ne fuffit pas pour tout le
monde , & l'on ne voudra pas convenir que
vous lui ayez rendu juftice. On dit ordinai
rement qu'un commençant a du talent ,
quand il fe préfente avec quelque mérite.
Mlle Thénard eft dans ce cas ; le Public
l'adopte , il a raiſon , mais il s'exagère fes
qualités , & il a tort. Pour vous , je vous
blâme , parce que vous avez été trop févère ,
en ne motivant pas affez votre févérité. Le
C. Eh bien , Monfieur , je la motive . Qu'eftce
que le tålent d'un Comédien ? L'Art de
bien faifir un caractère , d'en graduer le développement
, d'en nuancer l'expreffion , de la
varier, & de faire enferte que l'intérêt croiffe
en marchant , & augmente progreffivement
de l'expofition au dénouement. Voilà ce que
j'appelle du talent . Mlle Thénard l'a- t- elle ?
Non , elle ne peut pas l'avoir encore. Dans
le rôle d'Aménaïde , où je l'ai fouvent applaudie
, elle a fait des fautes très- graves . Au
premier Acte , elle a laiffé éclater , dans la
Scène troifième , trop d'éloignement pour
Orbaffan
, trop d'averfion pour l'hymen de
ce Guerrier ; de forte que dans la Scène fuivante
, le Public n'a rien apris de neuf fur la
haine qu'Aménaïde porte au rival de Tan
136 MERCUREcrède
. Dans la Scène quatrième , elle a marqué
trop d'emportement avec fon père , &
cet emportement a éclaté aux dépens de la
fenfibilité que toute cette Scène exige. Mlle
Thénard n'a pas pas fenti que la fituation d'Amé
naïde eft fort délicate dans tout le cours de
la Tragédie ; qu'une fille , dans quelque rang
qu'elle foit née , doit à fon père les égards
que l'amour , la nature & la décence ont
impofés à tous les enfans ; & que s'il eft
permis à Aménaïde d'éclater , c'eft après
avoir été condamnée à la mort injuftement ,
après avoir été accufée d'un crime qui
lui a ravi l'eftime de fon amant , parce
qu'alors elle a acquis des droits fur un père
devenu coupable par foibleffe . Si cette jeune
Actrice avoit le talent qu'elle aura probablement
quelque jour , elle auroit vu que ce
n'eft qu'au quatrième Acte , après la retraite
de Tancrède , que Voltaire a voulu qu'Aménaïde
éclatât ; c'eft alors qu'il lui fait dire ,
pour excufer fa colère autant qu'il eft poffi-
.ble , l'injuftice à lafin produit l'indépendance.
Alors, elle fe feroit apperçue du contre- fens
qu'elle fait au premier Acte , & de la reffemblance
qu'elle donnoit , quant à l'expreffion
, à deux fituations différentes ; mais encore
une fois , c'eſt avec du talent qu'on apprend
à diftinguer ces oppofitions ; le talent
du Comédien s'acquiert par l'ufage & par
la réflexion , & j'efpère que Mlle Thenard
l'acquerra. Le S. Tout cela me paroît jufte
& raisonnable ; mais ne pourriez-vous pas
DE FRANCE. 137
faire un peu plus , & donner à penſer clairement
que vous êtes très - éloigné d'avoir
voulu décourager cette Débutante. Le C.Oh!
de tout mon coeur ; quand l'occation s'en
préfentera , je lui dirai : Mademoiſelle , vous
promettez beaucoup , mais fouvenez - vous
que les bons modèles font aufli rares que les
bons avis ; que les applaudiffemens qu'on
vous a donnés vous impofent le devoir de
travailler avec opiniâtreté , tant à devenir
un des meilleurs fujets du Théâtre dont
on vous regarde comme l'efpoir , qu'à corriger
les défauts que je vous ai reprochés.
J'applaudis avec tous les gens de goût à
vos efforts & à vos bonnes qualités . Point
de foiblefle , réfiftez aux cajoleries des foyers
& des couliffes , & j'ofe vous promettre des
fuccès très - flatteurs . Serez vous contente ?
Le S. Oui , fi vous entourez ces confeils
d'un peu de galanterie . Le C. Vous voulez
rire ; moi galant ! moi critique ! oh ! comme
on me fuppoferoit des projets fi je n'avifois
de l'être. Non pas , s'il vous plaît , point
de galanteries , cela ne va pas à un Ariftarque
, de la vérité préfentée décemment , &
voilà tout. Le S. A la bonne heure. Je vois
que c'eft un parti pris , & peut être avezvous
raifon . Nous parlerez - vous bientôt de la
Comédie Italienne ? Le C. Aujourd'hui ; mais
j'en dirai peu de choſe. Les débuts y abondent,
& j'y vois peu de fujets qui donnent
des efpérances. J'aime mieux me taire que
de les affliger. Le S. N'excepterez-vous au
138 MERCURE
cun de ceux qui ont paru depuis fix ſemaines ?
Le C. Pardonnez - moi . Premièrement
Mde Lambert. Elle m'a fouvent rappelé
Mde Moulinghen fa foeur , cette Comédienne
fi juftement aimée , & que nous
avons trop tôt perdue pour nos plaifirs ;
mais on dit qu'elle ne nous refte pas. Le S.
pourquoi ? Si elle eft bonne. Le C. Ah !
Pourquoi ? Je l'ignore ; mais on affure que
la caufe de fa retraite n'eft pas le fecret de la
Comédie. Je dirai encore deux mots de M.
Volgent. Cet Acteur me paroît fentir vivement
ce qu'il dit , mais ne pas très-bien connoître
l'art de nuancer fon débit. J'aime
fon intelligence , & je l'engagerai à y chercher
les moyens de faire quelquefois trève à
la monotonie de fa diction. Je me ferai auffi
un plaifir de rendre juftice à M. Chevalier.
Son organe m'a paru manquer de foupleffe ;
mais je lui ai trouvé du jeu , de l'expreffion
& du comique. Je l'inviterai à fe défaire ,
auifi - tôt qu'il le pourra de l'habitude de
charger fes geftes & la mobilité de fon
mafque. Il y gagnera du naturel , & fans lui
point d'agrément au Théâtre. Le S. Vous
ne direz rien de plus ? Le C. Que voulezvous
que je dife ? Que je me répète cent
fois ? Je crois ces répétitions fort inutiles ;
d'ailleurs la fituation de ce Théâtre m'afflige
. On y veut jouer deux genres , cela ne
fe peut pas. La Comédie à Ariettes écrafera
toujours la Comédie proprement dite , parce
Aqu'on fe livrera toujours plus férieufement
DE FRANCE. 139
>
à l'une qu'à l'autre . L'Opéra Comique , en
envahiffant nos Provinces a détruit le
talent des Comédiens. Il produira le
même mal à Paris , & regarder la Troupe
Italienne comme une feconde Troupe Françoife
, c'eft une erreur que l'on fentira trop
tard. Le S. Tout le monde ne pense pas
comme vous. Le C. Je le fais bien ; mais
quand je parle au Public , je ne lui dois
compte que de ma manière de voir. C'eft à
lui de la comparer à celle des autres , & à
juger. Le S. Vous avez raifon . Adieu ,
Monfieur , je vous invite à ne pas perdre
courage , je vois que vous en avez befoin.
Le C. Vraifemblablement je n'en manquerai
pas ; car je crois que le véritable courage
d'un Critique n'est autre chofe que le defir
d'être utile .
VARIÉTÉ S.
LETTRE à MM. les Auteurs du Mercure.
M.ESSIEURS ,
LA Littérature qui , depuis quelque temps , a
effuyé tant de pertes , vient d'en faire une encore
digne d'exciter les regrets de toutes les ames fenfibles
; c'eft de M. Bordes de Lyon que je veux
parler. Cet eftimable Académicien n'eft plus. Je ne
fache pas qu'aucun Homme de Lettres ait encore
répandu fur la tombe les fleurs que l'on doit à un
ami des Mufes je me fuis acquitté de ce doux &
140 MERCURE
trifte devoir, Un autre auroit mieux fait que moi
fans doute ; mais ce tribut que je paye à la mémoire
d'un ami eft le denier de la Veuve , & ne
penfez-vous pas qu'il vaut mieux donner le peu
qu'on a que de ne rien donner du tout ?
Avant
que
les très foibles vers
de vous envoyer
que j'ai faits fur la mort de M. Bordes , permettez
que je vous rappelle en peu de mots les différens
Ouvrages qui font fortis de fa plume .
Vous vous fouvenez encore , Meffieurs , de la
vive impreffion que fit fur tous les bons efprits le
premier Difcours de J. J. Rouffeau ; plufieurs en
furent juftement révoltés , & le combattirent en
Padmirant ; un Roi même ne dédaigna point de
defcendre dans l'arêne , & pour la première fois
peut - être remporta de cette attaque fingulière la
gloire d'avoir été vaincu . M. Bordes défendit la
vérité avec des armes moins inégales . Son premier
Difcours en réponſe à celui de l'éloquent Génevois
ne fut, il eft vrai , qu'un prélude à un combat plus
férieux ; mais ce prélude annonça à Jean Jacques
un ennemi digne de lai . Fier de parer ce premier
coup , ou defirant peut - être d'en fufpendre de plus
terribles , il répondit à M. Bordes , qui ne manqua
pas de lui répliquer . Ce fecond Difcours de M. Bordes
me paroît préférable au premier de J. J. Rouſſeau ,
s'il eft vrai toutefois qu'on doive préférer les procédés
fimples de la raifon aux preftiges éblouiffans de
l'éloquence , des faits concluans à des raifonnemens
hafardés , & la vérité aux paradoxes. Un Critique
célèbre a dit que c'étoit moins par le raisonnement
que par les faits qu'on pouvoit attaquer Rouffequ
avec avantage. M. Bordes l'avoit bien fenti. 11
examine dans fon Difcours quels ont été les effets
de l'ignorance dans tous les temps ; il fait voir enfuite
qu'elle n'a jamais produit ni dû produire cette
pureté de moeurs fi exagérée & fi vantée. De cet
DE FRANCE. 141
examen fage & impartial réfulte une maffe de preuves
victorieufes fans doute des fophifmes les plus fpécieux
, & très-lumineufe fur- tout pour le petit nombre
d'hommes qui aiment à voir. Ces deux Difcours
de M. Bordes devoient lui faire & lui firent en
effet une réputation . Elle fut plus folide que brillante
; il lui donna bientôt plus d'éclat par des Poéfies
légères , où la raifon parle le langage des graces.
Quelques - unes , pour en faire l'éloge d'un
mot , quelques-unes furent attribuées à M. de Voltaire
, entr'autres la jolie Epire fur les Caftrats .
Ces bagatelles agréables font inférieures cependant
à une fort belle Ode fur la Guerre , imprimée dans
prefque tous les Recueils de Poéfies , & que tous les
Guerriers , ainfi que tous les Poëtes , devroient favoir
par coeur. Malgré l'admiration que j'ai pour Jean-
Baptifte Rouffeau , quand je lis fon Ode célèbre au
Comte du Luc , je fuis un peu fâché qu'il ait employé
tant de foins & tant de veilles à fouhaiter feu
lement une bonne fanté à ſon Mécène. Ses vers font
fublimes , j'en conviens ; mais ce n'eſt là qu'une
très-harmonieufe inutilité. On ne fera point ce reproche
à M. Bordes ; il a revêtu de toute la pompe
des images , des vérités touchantes & terribles ; il
a peint avec autant de fenfibilité que d'élévation les
maux que les Conquérans font aux hommes. Il y a
là fans doute un but moral très - marqué , & je ferois
prefque tenté d'appeler fon Ode l'Hymne de la Phi-
Lofophie. Ce n'eft point, à mon avis , une petite
gloire que d'avoir été le digne Emule de nos deux.
Rouffeaux , voilà ce qui caractériſe M. Bordes , &.
ce qui doit le faire diftinguer dans la foule des Littérateurs.
Il a été Poëte & Philofophe ; il a également
bien écrit en vers & en profe. Il a peu écrit ,
dira-t-on : oui ; mais le peu qu'il a fait annonce ce
qu'il auroit pu faire , & il eft des homines fupérieurs
dont même le repos mérite nos hommages.
142 MERCURE
A des talens diftingués , M. Bordes joignoit un
goût délicat , un tact sûr & fin : nul ne jugeoit
mieux que lui les Ouvrages , foit anciens , foit modernes
; mais fa critique étoit douce & pleine d'aménité
, auffi l'on profitoit toujours de fes confcils , & ,
ce qui eft plus rare , on l'en remercioit . J'aurois dû
commencer par faire l'éloge de fes vertus ; mais les
larmes de tous ceux qui l'ont connu ont déjà rempli
cette tâche ; je dirai feulement que fa modeftie étoit
extrême . Cette modeftie l'a empêché de mettre au
jour de fort jolies Comédies qu'on publiera peutêtre
après la mort. Jamais il ne parloit de lui ni de
fes Ouvrages ; & moins de fon vivant il m'auroit
pardonné de le louer , plus j'ai dû m'empreffer de
lui payer le tribut qu'il méritoit fi bien.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Chevalier de Cubières.
M.
GRAVURES.
LE MIRE donne avis à MM. fes Soufcripteurs
qu'il délivre, en apportant la quittance de foulcription
, le Portrait hiftorié du Général Washington
, Commandant en chef des Armées Américaines,
qu'il vient de graver d'après le Tableau original appartenant
à M. le Marquis de la Fayette. Le Général
Y eft repréſenté en pied devant fa tente à la tête de
fon camp , tenant des papiers relatifs à l'Hiftoire de
l'Amérique , &c. &c. Cette Estampe eft d'un trèsbel
effet ; elle a 18 pouces de haut fur 13 de large.
Prix , 12 liv. Les Perfonnes qui defireront fe la
curer adrefferont leurs lettres franches de port & le
prix de l'Eftampe à Paris à M. le Mire , rue & Porte
S. Jacques , maifon de M. le Camus , Marchand de
Drap.
pro•
DE FRANCE. 143
Adam & Eve chaffés du Paradis terreftre , &
livrés à leurs réflexions , d'après le Tableau de M.
Bounieu , gravé par lui- même à la manière noire.
Hauteur , 18 pouces 6 lignes ; largeur , 13 pouces
6 lignes. Prix , 18 liv . A Paris , chez l'Auteur , cour
de l'Orangerie des Tuileries Cet Ouvrage annonce
que M. Bounieu peut devenir auffi célèbre dans la
Gravure qu'il commence à l'être aujourd'hui dans la
Peinture . On voit à la Bibliothèque du Roi le Tableau
original , qui , avec la Bethfabée du même
Auteur , fuffiroient pour l'élever au rang de nos
Peintres les plus diftingués.
Nouveau Plan routier de la Ville & Fauxbourgs
de Paris , Prix , 1 liv. 4 fols. en feuille , & 3 liv.
collé fur toile. A Paris , chez Alibert , Marchand
d'Eftampes au Jardin du Palais Royal , & rue Fromenteau
, maifon d'une Marchande de Modes . On
trouve à la même adreffe une nouvelle Eftampe allégorique
, deftinée à fervir de Frontifpice au Compte
rendu au Roi par M. Necker,
La Belle Mère , Eftampe gravée par le Vaffeur ,
d'après le Tableau original de Greuze. Prix , 16 liv.
A Paris , chez l'Auteur , rue Notre-Dame des Victoires.
On y remarque du mouvement & de l'expreffion
, mais toujours les mêmes figures , les mêmes
attitudes , les mêmes coftumes , le même ftyle maniéré.
Les draperies fombres , dures & lourdes nuifent
beaucoup à l'effet de cette Gravure , qui a l'air d'un
deffein fait au charbon.
ANNONCES LITTÉRAIRES..
OBSERV
·BSERVATIONS critiques fur un Ouvrage intitulé
Examen de la Houille confidérée comme engrais
des terres , &c . Première Partie,
-
Expérien
144
MERCURE
-
ces & nouvelles Obfervations fur les Houilles dengrais
, &c. Seconde Partie. Recherches fur la
Houille d'engrais & les Houillères , fur les Marais
·& leurs tourbes, fur leur utilité dans l'Agriculture,
pour le feu & pour quelques Arts , & fur l'exploitation
de l'une & de l'autre de ces fubftances , & c. avce
fig. Troisième Partic . A la Haye ; & à Paris , chez
Jombert, fils aîné , Libraire , rue Dauphine ; Cloufier
, Imprimeur-Libraire , rue S. Jacques , 1780. La
première Partie fut imprimée en 1777. Ceux qui
l'auront pourront ſe difpenfer de l'acheter . A la fin
de la troifième Partie fe trouvent une Inftruction
très - détaillée fur l'ufage des Houilles & des Tourbes
confidérées comme engrais , & un Mémoire fur le
Parc domeftique ou le moyen fimple de recueillir
l'urine des beftiaux.
Difcours prononcé à l'Affemblée générale du
Tiers-État de Breffe , tenue à Bourges le 23 & le 24
Avril avec la permiffion du Roi , par M. Riboud ,
Procureur du Roi au Bailliage de Breffe , in- 8 ° . A
Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
TABLE.
GALANTERIE & Mlle D. Méthode nouvelle pour tracer
97 facilement les Cadrans So-
Efai de Traduction du Pra- laires ,
"dium Rufticum ,
126
129
Alife & Arsème , Romance , Dialogue entre un Spectateur &
98 Itineraire Portatif,
105 un Critique , 131
Enigme & Logogryphe , 10s Lettre à MM. les Auteurs du
L'Architecture , Poëme , 107 Mercure ,
Euvre complettes d'Ifocrate , Gravures ,
113 Annonces Littéraires ,
APPROBATION
.
139
142
143
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 16 Juin . Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion . A Parie ,
ke 15 Juin 1781. DE SANCY.,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 13 JUIN 1781 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE..
LES TROIS SYSTEMES.
LORSQUE l'Amour eut mon premier höminage ,
Je crus errer dans un monde nouveau ;
L'ilfafion , la Reine du jeune âge,"
Me fit voir tout à travers fon bandeau.
Elle éclaita de fa tumière oblique
2 卷
Mes premiers pas , mes premiers fentimens.
Quels beaux jardins ! ô quels palais charmans
Créa pour moi fa baguette magique !
Moneil féduit crur voir la volupré ,
Prête à m'offrir des délices nouvelles ,
Peupler enfin mon féjour enchanté
De vrais amis , & de femmes fidelles.
Tout alla bien. Il fembloit que mon coeur ,
En l'habitant , eût pris un nouvel être;
Sam. 23 Juin 1781 . G
146 MERCURE
Par -tout je vis l'emblême du bonheur ,,
Et j'aimai tout , avant de rien connoître .
TOUJOURS le temps détruit l'illufion .
C'est le malheur qui rend l'homme plus fage .
Bientôt , hélas ! un finiftre nuage
Vint obfcurcir mon brillant horizon.
Dupe de l'un , & de l'autre victime ,
Long-temps encor je crus aveuglément
Voir le malheur où régnoit feul le crime ;
Et le foupçon fut mon premier tourment.
Mais quand je vis Plutus régner à Gnide ;
Mais quand je vis la candeur & la foi
Dans les filets de l'intérêt avide ;
Lorfqu'en un mot je vis autour de moi
L'Amour volage & l'Amitié perfide ;
Mon coeur fermé par tant de trahiſon ,
S'aigrit , s'arma contre l'efpèce humaine ;
Et je jurai , rival du vieux Timon ,
Au monde entier une immortelle haine.
On peut fort bien , quand on s'eft vu trahir ,
Haïr le monde , on ne peut pas le fuir.
Vivre avec l'homme eft un mal néceffaire.
Je l'adoptai , cette loi jufte ou non.
Oui , dans mon coeur fans doute la colère
Vivoit toujours ; mais la fage raiſon
Sut l'affoupir , ou du moins la fit taire.
Au genre humain , lié par mes befoins ,
DE FRANCE. 147
De jour en jour ma peine & mon falaire
Sont d'acheter , de vendre quelques foins.
Donnant fi peu , mon coeur exige moins.
On ne peut pas t'aimer & te connoître ,
O coeur humain ! mais les ans m'ont appris
Qu'après tout l'homme eft tout ce qu'il peut êtres
Et je deviens indulgent par mépris .
LE PARI , Conte.
AIMEZ- VOUS les Paris ? Je peux vous en conter
D'un homme excellent à connoître ,
Le plus grand parieur qu'on ait jamais vu naître ,
Qu'à Londres même on peut citer ;
Car on le connoît-là par plus d'un coup de maître.
On le nommoit Sainflour. Sainflour étoit galant ;
Il avoit plus d'un favoir faire ,
Et poffédoit plus d'un talent ;
Franc du collier , & qui dans mainte - affaire
S'étoit montré formidable adverfaire .
Les paris qu'il imaginoit
Avoient un piquant fait pour plaire.
Affez fouvent il les gagnoit;
Mais ils étoient fi fous , fi plaifans d'ordinaire ,
Que le perdant lui pardonnoit.
Aux portes du Café nommé de la Régence ,
Avec d'autres oififs , Sainflour
Gij
148 MERCURE
Contrôloit les pagans un jour.
Ses moindres traits étoient la médiſance.
Cavaliers , fantaffins , chacun avoit ſon tour.
Au fond d'une brouette , en fort leſte équipage ,
Paffe un jeune homme alors. C'étoit un jour d'été ;
Le temps étoit fort ſec , le ciel pur , fans nuage ;
Et le galant fur fon viſage
Portoit un brevet de fanté.
Sainflour , fcandaliſé de voir ce perfonnage
Avec ce teint fleuri , par un temps fi ferein ,
Se faire voiturer à la fleur de fon âge ,
Le trouve mauvais ; & foudain
Se retournant vers fon voifin ,
D'un ton d'humeur il lui tient ce langage :
Que penfes-tu du faquin que voilà ?
» Que fait- il là dedans , & par ce beau temps-là ?
» Il a l'oeil vif , & la face vermeille ;
» Le drôle fe porte à merveille .
Que ne va-t'il à pied ? Eh ! que te fait cela ,
Dit le voifin ? C'eft fon affaire.
S'il a de quoi payer fa brouette en fortant ,
» De tes avis il n'a que faire ;
20
Et libre à toi d'en faire autant.
C'eſt que vraiment cela me bleſſe .
» Et je voudrois le voir malade ou bien à pié.
En effet il a tort , grand tort , je le confeffe ,
De n'être pas eftropić.
22 -
» Mais tu lui permettras de refter en brouettę ?
DE FRANCE. 149
» — Ma foi , non ; il en fortira ,
" Et tout à l'heure , ou bien il me dira
» S'il eft malade. -Oh ! mais la folie eft eomplette.
» Cela feroit plaifant ! - Parbleu cela fera.
» Gageons.Gageons. » On dépofe une fomme.
Sainflour à la brouette arrive avec deux fauts ,
L'arrête , aborde le jeune homme ,
Et poliment il lui parle en ces mots :
" Pardon , Monfieur; fans vous fâcher , ne puis-je
» Vous demander quel motif vous oblige ,
» En fanté , par un fi beau jour ,
» D'aller en brouette ? A mon tour ,
» Dit le jeune homme avec ſurpriſe ,
› » Puis-je vous demander pourquoi
30 Vous venez ici malgré moi ,
» Du moins fans mon aveu , m'arrêter au paſſage ?
C'est qu'il eft fingulier , bizarre , en vérité,
» A votre âge , un beau jour d'été ,
»
" -
30-
» De vous voir dans cet équipage.
Il eft plus fingulier , je croi ,
» Que vous y trouviez à redire .
» Si vous avez le temps de rire ,
» Pour moi , je ne l'ai pas ; de grâce , laiffez- moi.
-
כ -
3
Rien n'eft plus fingulier , Monfieur , je le répète.
Soit : mais permettez...
"
point
--- Non , je ne ſouffrirai
Que par un fi beau temps , avec cet embonpoint ,
Vous couriez la ville en brouette.
G iij
150
MERGURE
20 Oh ! vous le fouffrirez , j'efpère. - Non ,
» d'honneur.
35 -Oui ! nous allons voir. · Soit, Monfieur, »
Le jeune homme au cocher crie auffi - tôt :
Mais Sainflour l'arrête foudain.
:: avance;
L'autre ouvre fa brouette , & l'épée à la main ,
Courroucé, furieux , vers Sainflour il s'élance.
» Allons , dit-il , il faut juger

» Ce procès-là ; Monfieur , en garde. »
Sainflour s'arme auffi- tôt ; & tous deux , fans fonger
A la foule qui les regarde ,
Se meſurent des yeux , & plus prompts que l'éclair ,
Auprès de la brouette ils ont croifé le fer.
Par l'adreffe long- temps l'adreffe fut trompée ;
La valeur s'efcriinoit en vain.
Tout eft paré ; mais à la fin
Sainflour embourſe un coup d'épée.
Je fuis bleffé , dit-il ; je le fens , je le vois.
" Mais , fans former ici de prière indifcrète ,
" Après m'avoir bleffé , vous rougiriez , je crois ,
» De me laiffer à pied pour aller en brouette.
2 Adieu. Nous nous verrons , quand je ferai guéri .
Sainflour alors entra dans la voiture ;
Et s'il faillit mourir de fa bleffure,
Il gagna du moins fon pari.
22
DE FRANCE.
isi
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eſt le Jour & la
Nuit ; celui du Logogryphe eft Rome &
Orme.
DANS
ÉNIGM E.
ANs les lieux où j'ai pris naiffance
J'étois coëffé , j'étois vêtu;
Un barbare avec violence
Me tondit raz , me mit tout nu ;
Et le traître , à la vieille Hortenfe,
Comme un esclave m'a vendu .
Haut & court elle m'a pendu
Pour mettre à bout ma patience ;
Mais je me fuis reſſouvenu
Que celui qui m'avoit tondu
M'avoit donné l'air à la danfe :
Tout auffi -tôt j'entre en cadence ;
Je vas , reviens , recule , avance ;
J'ai tant tourné , traté, couru ,
Et par mon manège affidu ,
Si fort aquis la bienveillance
De celle qui m'a fuſpendu ,
Que j'ai fu , par fon affiſtance ,
Giv
152
MERCURE
De ma corde & de ma potence
Me faire un habit non tifſu ,
Mais plus moëlleux & moins bourru
Que la robe de mon enfance.
La vieille m'ayant dépendu,
J'étalois ma magnificence,
Quand on m'a faiſi , dévêtu ,
Et me voilà redevenu
Au premier état d'indigence.
Je garde pourtant l'efpérance
Qu'un jour du pauvre morfonda
Ma maîtreffe aura fouvenance ;
Au gibet je ferai rendu ,
Et j'en fortirai revêtu
Peut-être avec plus d'élégance.
LOGOGRYPHE.
A L'AUDIENCE on me voit rarement ,
Mais jamais où font deux femelles ;
On pourra me trouver beaucoup plus aifément
Lorfque la nuit a déployé fes aîles.
De mes fept pieds ru formeras fept mots :
Ce que tu vois à l'entour des fagots ;
Les armes d'un Royaume ; un fleuve remarquable
Qui fait germer Cérès aux plaines de Memphis ;
que l'on Ce met deffus la table;
Par la Religion ce qui nous eft promis ;
DE FRANCE
153
Un vieux fatyre ; une clef d'Italie.
Ami Lecteur , G tu m'as deviné ,
Pour qu'un autre à fon tour ſe trouve embarraſſé ,
Obferve-moi , je t'en fupplie.
( Par M. de Cailhava , Gendarme Anglois. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LES STYLES , Poëme en quatre Chants.
A Paris , chez la Veuve Duchefne , rue
S. Jacques ; Mérigot le jeune , quai des
Auguftins ; Eſprit , au Palais Royal ; Barrois
le jeune , rue du Hurepoix. Vol. in- 12.
L'AUTEUR de ce Poëme a un goût ſain ,
des principes purs & un talent véritable.
Une des chofes qui , felon lui , décèlent davantage
le génie , c'eft le goût des moeurs
fimples & champêtres ; il obferve , & il
prouve par une énumération affez complette ,
que prefque tous les grands Poëtes Epiques
ont commencé par le genre Paftoral ; il faut
cependant excepter M. de Voltaire , à qui lo
genre Paftoral a toujours été affez étranger ;
qui paroît avoir toujours préféré aux defcriptions
champêtres , le tableau brillant
des plaiſirs de la ville & des moeurs de
Gv
154 MERCURE
l'opulence. C'est l'Ariftippe des Poëtes :
Omnis Ariftippum decuit ftatus & color & res.
Mais quoiqu'il ait beaucoup vécu à la
campagne , fes Ecrits ne refpirent point ce
pur amour des champs qui éclate dans Virgile
, dans Horace , dans Rouffeau , dans tant
d'autres Poëtes ; fa fuperbe Defcription de
la Maifon des Délices eft très Poétique &
très- Philofophique , mais elle n'eft point
Paftorale. M. Cournand , Auteur du Poëme
que nous annonçons , paroît avoir dans un
degré diftingué ce goût de la campagne dont
il fait honneur aux grands Poëtes . On en
trouve des marques fenfibles & dans fa profe
& dans fes vers. « L'étude de la Nature ,
» dit- il , préfervera le Poëte de l'affectation
» des moeurs du jour , & donnera à fon ta-
و د
lent un caractère de vérité qui fera fenti
» par ceux même qui font le plus éloignés
de la fimplicité primitive. »
Une des difficultés du fujet que l'Auteur a
choifi , eft de déterminer le rapport des
genres aux Styles. L'Auteur affigne au Style
fimple la Fable & l'Eglogue ; mais les genres
ne font pas ainfi bornés à un feul Style & à
un feul ton. La fimplicité de La Fontaine ,
fa naïveté originale doivent naturellement
faire regarder la Fable comme étant du domaine
du Style fimple ; mais fi on prend
la Fable dans Phèdre ou dans le Père Desbillons
, on fera tenté de la rapporter plutôt
à ce Style élégant & fleuri que divers Rhéteurs
DE FRANCE. 155
appellent tempéré ou médiocre , & que l'Auteur
appelle gracieux. Dans La Fontaine
même, la Fable de Philomèle & Progné ,
celle de Tirfis & Amaranthe celle de
l'Amour & la Folie , celle de l'Oifeau bleffé
d'une flèche, celle des deux Pigeons , celle
des deux Amis , & plufieurs autres , appartiennent
à ce Style , & celle du Payfan du
Danube doit même être rapportée au Style
fublime ou élevé.
Quant à l'Eglogue , nous n'en voyons aucune
dans Virgile , fi ce n'eft peut -être la
troifième en quelques endroits , qui n'appartienne
au Style gracieux , quelques- unes
même , comme la quatrième,
Sicelides Mufa paulò majora canamus.
s'élèvent jufqu'au Style fublime , & tiennent
de la nature de l'Ode.
Mais un genre que nous fommes bien
étonnés de ne point rencontrer à l'article , ou
plutôt au Chant du Style fimple , c'eft la
Comédie.
En parlant du ftyle gracieux , l'Auteur obferve
que rien n'eft plus piquant pour
l'efprit qu'un rapport fenti avec goût &
exprimé avec grâce. »
""
ور
Cette idée & cette manière de la rendre
font d'un homme de beaucoup d'efprit.
En parlant de ce Style , on penfe naturellement
à Horace ; l'Auteur le caractérife
par ce mot : facilité foignée, c'eft le mot en
effet , & c'eft ce qu'il faut fur- tout recom-
G vj
156 MERCURE
"
mander ; il n'y a que trop d'Écrivains faciles
: la facilité qui n'eft que facilité eft la
mort du talent.
Nil fine magno
Vita labore dedit mortalibus.
" Rien de fi délicat que les agrémens , dit
encore l'Auteur ; les prodiguer , c'eſt les
détruire. »
Mais nous ne voyons pas bien quels font
les genres particuliers de Poéfie qu'il affigne
au genre gracieux. Nous voyons feulement
qu'il fait entrer dans ce Chant l'Éloge de
l'Ariofte.
L'Épopée , la Tragédie , l'Ode font le
principal domaine du Style fublime .
L'Auteur admet un quatrième Style , qu'il
appelle le Sombre , & dont Young eft le principal
modèle , & l'Élégie le principal apanage.
L'admiffion de ce genre & de ce
ftyle eft une innovation de nos Rhétoriques
& de nos Poétiques modernes ; mais ce n'eft
pas une raifon de s'y refufer. Les obfervations
du goût n'ont été faites que d'après les
productions du génie ; & il eft naturel que
le temps & le goût comparé des différentes
Nations , ayent amené des genres nouveaux
ou de nouveaux points de vue dans les anciens
qui exigent des dénominations nouvelles.
Celle dont fe fert l'Auteur pour défigner
fon quatrième Style , eft prife , dit- il ,
dans la Nature , & voici fes raifons.
" Les nuages qui fe répandent autour da
DE FRANCE. 157
و ر
"
"
» foleil rendent le jour fombre ; l'épaiffeur
» des feuilles dans une forêt produit un effet
femblable ; l'ame en reçoit une impreffion
de trifteffe , elle fe livre à des idées
mélancoliques.... Dira- t'on que les affec-
» tions que nous éprouvons alors rentrent
» dans les trois autres genres de Style ? Mais
» ce n'eft certainement pas dans le gracieux ,
» dont la gaieté & les images riantes font
» le caractère ; ni dans le fimple , qui aime
fur-tout la naïveté , & qui exclut les traits
» prononcés avec trop de force. Refte le
» fublime , qui ne s'accommode pas davan-
» tage du fombre , puifque le propre du
» fublime eft en partie l'élévation des pen-
» fées & la pompe des images. Quant aux
» fentimens qui dominent , fur-tout dans le
» genre fombre , ils ont une teinte fi diffé-
" rente de ceux qu'on emploie dans les au-
» tres genres , que tout me confirme dans
" l'idée que le fombre eft un genre à part. »
"
On dira fur cela tout ce qu'on voudra ;
avec un peu d'ardeur pour la difpute , il ne
feroit pas bien difficile de combattre ces
raifons , & de faire voir qu'il faudroit auffi
faire des genres à part du brillant , du tendre ,
du fier , du doux , en un mot , de tous les
caractères du Style ; mais enfin le Style fombre
, genre réel ou chimérique , genre à part
ou fimple dépendance des autres genres , a
fait faire de beaux vers à l'Auteur : qu'il foit
donc un genre , & vivons en paix ; n'allons
pas nous quereller fur le genre fombre
158 MERCURE
comme fur les divers genres de mufique.
Nous n'aurons jamais affez de genres pour
notre plaifir ; mais nous en avons trop pour
notre bonheur, puifqu'ils font pour nous
une fource de difcorde & de haine.
Le Poëme débute par des regrets donnés
au bon vieux Temps & à la fimplicité antique.
Nos bons ayeux , auffi fimples que grands ,
Avoient des moeurs , nous avons des talens.
Mais ne confondons point la fimplicité
avec le badinage groffier & obfcène qui infecte
certains fpectacles.
N'imitez pas , groffièrement badin ,
Des boulevards l'obfcène baladin ,
De telles moeurs la choquante peinture
Bleffe les fens , fait rougir la Nature :
Je plains un coeur par le vice gâté ,
Qui croit y voir de la fimplicité.
M. Cournand ne rejette point abfolument
le vieux langage , & ce qu'on appelle le
Style Marotique; il cite La Fontaine & Rouffeau
comme en ayant fait un einploi ſouvent
agréable : il a bien raiſon pour La Fontaine ;
cet Auteur inimitable, guidé par l'inſtinct
le plus heureux , dans le choix des divers
tons qu'il fait prendre tour- à- tour , n'a jamais
employé le Style Marotique fans en
tirer le plus grand parti ; ce Style , qu'il ne
proſtitue point , & qui fous fa main paroît
DE FRANCE. 159
devenir la langue propre des fujets qu'il
traite , donne toujours à fes vers une gaieté
plus franche , un badinage plus piquant , une
naïveté plus originale , témoin le Conte du
Diable de Papéfiguière , dont le comique.
tire fa principale force du Style Marotique
employé avec goût.
....
A coups de griffe il faut que nous voyons
Lequel aura de nous deux belle amie………….
Dans huit jours d'hui je fuis à vous , Phlipot ;
Et touchez-là , ceci ſera mon arme
Le jour venu , Phlipot qui n'étoit brave ,
Se va cacher , non point dans une cave ,
Trop bien va-t'il fe plonger tout entier
Dans un profond & large bénitier.
Aucun démon n'eût fu par où le prendre ,
Tant fût fubtil. . . . .
Le Diable en eut une peur.tant horrible
Qu'il fe figna , penfa prefque tomber
Onc n'avoit vu , ne lu , n'oùi conter
Que coups de griffe euffent femblable forme.
Nous difons que tous ces traits d'un excellent
comique n'empruntent pas un médiocre
mérite du tour & de l'expreffion ;
cela eft fenfible pour tout homme de goût.
Au lieu de ces deux vers plaifans qui terminent
le Conte de la Mandragore ,
Nargue de ceux qui me faifoient la guerre ;
Dans neuf mois d'huy je leur livre un enfant,
160 MERCUR- E
Mettez , en reftant le plus près poffible de
l'original , mais dans une autre langue :
Je brave ceux qui me faifoient la guerre ,
Ils me verront dans neuf mois un enfant.
Voyez comme cette bravade eft devenue
tout- à- coup foible & froide ! comme la gaîté ,
la vérité , comme le délire de la joie de Nicia
Calfucci ont difparu . Tout tenoit donc à ces
mots : Nargue , d'huy , je leur livre. Tel eft
donc lepouvoir d'un mot mis enfa place.
Il n'en eft pas tout- à - fait de même de
Rouffean ; M. de Voltaire lui a juftement
reproché fes larcins Marotiques ,
Moitié François & moitié Germaniques.
Si le Style Marotique donne de la grâce à
quelques - unes de fes épigrammes , il défigure
& déshonore fes épîtres & fes allégories ; il
femble parodier la raifon en la produifant
fous un habillement grotefque , qui dégénère
même ſouvent en groffièreté burleſque ;
c'eft ce que M. de Voltaire a fi bien fait fentir
dans les Confeils à un Journaliſte , par la
comparaifon de quatre vers de Boileau avec
des vers de Rouffeau , qui difent la même
chofe en Style Marotique. Il en a coûté
peut- être à Defpréaux , dit- il , pour dire
élégamment ,
29
Co
Faites choix d'un Cenfeur folide & falutaire ,
Que la raifon conduife & le favoir éclaire ,
DE FRANCE. 161
Et dont le crayon sûr , d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible & qu'on veut fe cacher.
» Mais s'il eft bien difficile , eſt - il bien élégant
de dire :
Donc fi Phébus fes échecs vous ajuge ,
Pour bien jouer confultez tout bon juge ;
Pour bien jouer , hantez les bons joueurs
Sur- tout craignez le poifon des loueurs ,
Acoftez- vous de fidèles critiques.
Il en eft donc du Style Marotique , comme
de certaines fleurs de Rhétorique , comme
de certains ornemens du Style ; c'eft un défaut
, quand ce n'eft pas une beauté ; c'eſt
une grimace , quand ce n'eft pas une grace ,
quand le fujet n'appelle point ce genre d'agrément
, & plus encore quand il y réfifte.
23
"
Concluons avec M. de Voltaire , que le
Style qu'on appelle de Marot , ne doit
être admis que dans une Epigramme &
dans un Conte , comme les figures de
» Calot ne doivent paroître que dans des
grotefques. Mais quand il faut mettre la
» raifon en vers , peindre , émouvoir , écrire
élégamment , alors ce mélange monftrueux
» de la Langue qu'on parloit il y a deux
» cent ans , & de la Langue de nos jours ,
paroît l'abus le plus condamnable qui fe
» foit gliffé dans la Poéfie . Marot parloit fa
» Langue ; il faut que nous parlions la nô-
2 tre. Cette bigarrure eft auffi révoltante
» pour les hommes judicieux , que le feroit
و د
"
162 MERCURE
ود
» l'Architecture gothique mêlée avec la moderne.
»
Voilà la bonne doctrine : tenons- nous-y.
En parlant de l'Eglogue , M. Cournand s'exprime
ainfi :
Vous n'avez pas infpiré Fontenelle ,
Nymphes des bois , simples comme vos airs.
Heureux qui fent tout le prix de fes vers ,
Mais malheureux qui le prend pour modèle !
Il y a de la juftice & de l'impartialité
dans ce jugement ; puifqu'en blâmant le
genre de Fontenelle , on attache un grand
prix à fes Paftorales : en effet , fi Fontenelle
eft un mauvais modèle , & fi fon 'genre ne
doit point être imité , c'est parce qu'il faudroit
tout fon efprit & toute fa délicateffe
pour y réuffir , comme il faudroit toute la
naïveté de La Fontaine pour réuffir dans le
genre de Fables dont il a donné le plus de
modèles. Tous les Fabuliftes qui ont voulu
être naïfs & badins , parce que La Fontainé
l'étoit , ont échoué ; La Motte lui - même
s'eft fouvent brifé contre cet écueil : quand
il s'en tient à fon mérite propre , quand il
confent à n'être que Philofophe & homme
d'efprit dans fes Fables , il mérite les plus
grands éloges , il eft fupérieur même en
quelques parties à La Fontaine ; mais quand
il veut être La Fontaine , il n'eft ni La Fontaine
ni lui- même : c'eft l'âne qui veut imiter
le petit chien.
On pourroit donc appliquer à La FonDE
FRANCE. 163
taine , aufli juftement qu'à Fontenelle , ces
deux vers de M. Cournand :
Heureux qui fent tout le prix de fes vers ,
Mais malheureux qui le prend pour modèle !
La Paftorale de Fontenelle n'eft point celle
de Théocrite & de Virgile ; fes Bergers ne
font point Corydon & Mélibée ; c'eft le bon
Roi René , gardant fes troupeaux dans les
champs de la Provence , avec la Reine Jeanne
de Laval , fon époufe ; ce font les Bergers
de l'Aftrée , c'eſt - à - dire , des Courtisans
polis , ou de galans Troubadours , vivans
par goût & par choix à la campagne ; ce
genre de Paftorale , qui préfente principalement
l'idée du loifir , du bonheur & de
l'amour , méritoit auffi d'être peint , peutêtre
même étant plus rapproché des moeurs
& du ton de la bonne compagnie , eft - il
plus fait pour nous plaire ; & peut-être le
jugerions- nous le feul qui convienne à des
François , fi Rouffeau , en reffufcitant l'ancienne
Paftorale pour critiquer la nouvelle,
& en nous montrant les beautés de Théocrite
& de Virgile , heureuſement adaptées
à notre Langue dans la Paftorale de Palémon
& Daphnis , n'eût entraîné les fuffrages
de ceux même que l'efprit de Fontenelle
avoit le plus féduits. Les Eglogues de Virgile
, traduites par M. Greffet , Poëte d'ailleurs
très - Paftoral , ne reffemblent pas autant
à Virgile que cette Eglogue de Rouffeau,
où , malgré cette reffemblance , on trouve
164
MERCURE
ce ton fenti , cet air original qui diftingue
les bons ouvrages. C'eſt un choix & un
affortiment heureux des plus beaux traits
qu'offrent les Bucoliques de Virgile , & que
Rouffeau applique à un fujet qui lui eft
propre.
Le tableau de l'âge d'or , dans le Poëme
de M. Cournand , mérite d'être remarqué.
Avant que l'homme eût bâti des Cités ,
Sans la chercher il trouvoit la Nature :
Sous la feuillée , au bord d'une onde pure,
A l'innocence elle offroit fes beautés.
Les fentimens n'étoient point apprêtés....
Et les difcours des moeurs étoient l'image.
Figurez-vous un peuple vertueux
Qui ne connoît que l'émail de fes plaines ,
L'ombre des bois , le cryftal des fontaines :
Simple par goût, ce bon peuple eft heureux……… .
Point de procès qui troublent leur féjour ,
Point d'ennemis dont ils craignent les armes :
Le jour qui naît s'écoule fans alarmes ;
La nuit qui vient fera comme le jour.
De leur bonheur les chanſons doivent naître :
Des coeurs contens s'applaudiffent de l'être ,
Et l'harmonie entrant dans leurs loiſirs ,
En les chantant ils doublent leurs plaifirs.
C'est l'âge dor , âge trop peu durable ,
Qui n'eft , hélas ! connu que dans la Fable.
M. de Voltaire avoit dit d'une manière
DE FRANCE. 165
encore plus piquante , en parlant des Héros
de l'Amitié :
Ces noms font beaux , mais ils font dans les Fables.
Cet autre vers de M. Cournand ,
Plus d'âge d'or , partant plus de Bergers.
en rappelle un de La Fontaine , qui a bien
plus de fens & qui eft bien plus joli :
Plus d'amour , partant plus de joie.
Continuons :
On étoit fimple , on eut honte de l'être :
On crut bientôt que l'éclat fugitif
D'un trait brillant valoit un trait naif…………
La vanité qui fe donne des airs ,
Fit de l'efprit , & crut faire des vers....
Le ton du jour fut celui des Auteurs ;
Comme les Rois , la mode eut fes flatteurs.
La mode eft peut-être en effet , de tous les
tyrans , le plus flatté. Tous ces vers au refte
nous paroiffent à la fois jolis & fimples.
Le Poëte ne pouvoit quitter la Paſtorale ,
fans payer au célèbre Gefner le tribut d'un
jufte hommage.
Du naturel , du champêtre Gefner
Étudions le ftyle & la manière.
Parmi les bois , au fein des durs travaux ,
A la charrue il a pris fes Héros.
Pour chacun d'eux d'abord je m'intéreſſe;
166 MERCURESous
un air fimple ils ont tant de nobleſſe !
Qu'ont-ils befoin de nos vains agrémens ?
Ce qui ravit , ce font leurs fentimens.....
Nos moeurs fans doute ont rendu moins facile
L'art de faifir le fimple dans le ſtyle ;
Il difparoît fous l'éclat des couleurs :
Tant nos Écrits refſſemblent à nos moeurs !
Eh ! à quoi veut-on qu'ils reffemblent ?
Rien de plus fimple que cette reffemblance :
ce n'étoit pas là le cas d'une exclamation ,
ni d'un épiphonême. C'eſt une petite inadvertence.
Nous n'aimons pas non plus cette
expreffion , ce qui ravit , dans l'endroit où
elle eft placée ; c'eft du fuperlatif vague , qui
ne dit rien , parce qu'il dit trop. L'Auteur
mérite qu'on l'avertiffe , de fes moindres
fautes , & nous nous en faifons un devoir.
Nous dirons donc encore que les épiſodes
dont les divers Chants font ornés , ne nous
paroiffent ni affez ingénieux , ni affez adaptés
au fujet , & qu'ils ne produifent point
d'effet ; que , fur- tout dans le fecond Chant,
l'épifode allégorique de l'enjouement & du
ridicule ( l'enjouement né de Momus & d'Euphrofine
, le ridicule né du même Momus
& de la Folie ) a plus de prétention que
d'agrément ; que dans le même Chant , la
defcription de Chantilly , ce Paradis terreftre
de la France , nous paroît trop aui
deffous des charmes de ce délicieux féjour ;
que lo Poëte , dans le fommaire du troisième
DE FRANCE
167
Chant , n'auroit pas dû peut- être annoncer
'il débute à la manière de Pindare, de peur
de rappeler ce vers connu :
Pardon , Meffieurs , j'imite trop Pindare.
Il falloit laiffer le Lecteur s'en
appercevoir
& le dire.
Ce troisième Chant , dont le fublime eft
le fujet , eft celui qui fourniffoit le plus au
talent ; c'eſt auffi celui où M. Cournand fe
montre le plus véritablement Poëte.
Orphée , ombre fublime & tendre....
Viens , retournons aux campagnes de Thrace ....
Dans ces climats où les rochers émus
S'amolliffoient aux accens de ta lyre ,
Où les forêts , partageant ton délire ,
Voloient vers toi des fømmets de Thémus....
Tu fus , dit-on , fléchir les enfers mêmes ;
Mais tu fis plus en forçant les humains
A déposer les flambeaux & les armes :
Ta douce voix fufpendit les alarmes
De l'Univers défolé par leurs mains.
Tu retiras de leurs fombres repaires
Ces fiers lions , ces tygres acharnés ;
Tous à tes pieds par ta lyre enchaînés ,
Ils déploroient leurs fureurs fanguinaires :
Pour mettre un frein à leur rébellion ,
L'efprit facré de la Religion
Te vint prêter les terreurs falutaires....
« Tremblez , mortels qui régnezpar la guerrel
168 MERCURE
» Il eft des Dieux protecteurs de la terre
" Qui vengeront , juftement courroucés ,
» Par votre fang le fang que vous verſez. »
Boileau a dit :
Loin ces rimeurs craintifs , dont l'efprit phlegmatique
Garde dans fes fureurs un ordre didactique ;
Qui ,
Maigres Hiftoriens fuivront l'ordre des temps....
Pour prendre Dôle , il faut que Lille foit rendue ,
Et que leur vers exact , ainfi que Mezeray ,
Ait fait déjà tomber les remparts de Courtray.
Il n'y a point de précepte dont on ait
autant abufé que de celui-ci . Le monde est
plein de rimeurs , dont l'efprit phlegmatique
garde dans fes froideurs un défordre didactique
; on fe croit Poëte , quand on a
renverfé tout ordre & de tems & de lieux :
c'étoit par fuperftition qu'on étoit exact, c'eſt
par fuperftition qu'on eft irrégulier ; cependant
, fuperftition pour fuperftition , eſclavage
pour esclavage , il vaudroit mieux être
efclave de la règle que du défordre.
Ce que cette réflexion peut contenir de
févère , ne s'applique point au Poëme de
M. Cournand ; mais il auroit peut - être auffibien
fait d'obferver un peu plus ou l'ordre
des tems , ou celui des pays , ou celui des
fujets , ou enfin un ordre quelconque , fondé
en raifon , dans les éloges des Poëtes épiques
célèbres .
DE FRANCE. 769
célèbres. Voici dans quel ordre , ou plutôt
dans quel défordre ces tableaux font préfentés
: Virgile , Milton , le Taffe , le Camoëns
, Homère , Voltaire ; mais ils font
beaux , fur-tout ceux d'Homère , de Milton
& du Camoëns .
Éloge d'Homère.
Je t'oublierois , cygne de Méonie ,
Toi qui m'appris les lois de l'harmonie ,
Toi des humains peut-être le plus grand………
Pour te louer les fiècles fe répondent ,
Tous les talens devant toi fe confondent ....
Le fort jaloux nous cacha ton tombeau ,
Mais de tes vers l'éternelle jeuneſſe
Te reproduit comme un phénix nouveau .
Zoïle en vain de ta gloire murmure .
L'aigle fublime , infenfible à l'injure ,
Brave dans l'air les cris du vil corbeau.
Tu plais toujours , tu feras toujours beau
Comme les cieux , les mers & la nature.
Ces deux derniers vers fur - tout nous pa
roiffent remarquables par la fimplicité fublime
& la jufteffe fingulière de la comparaifon
, qui peint fi bien Homère , qu'on
la croiroit de lui.
Éloge de Milton.
. Bu monde il franchit la barrière :
Des bords d'Eden , féjour délicieux ,
Sam. 23 Juin 1781 .
H
170
MERCURE
Il part , il vole ; heureux & téméraire,
Voit des enfers le féjour odieux.
Fier d'ennoblir ces anges ténébreux
Qu'il échauffa de fa verve guerrière ,
Sur leur demeure il jette un jour affreux :
Je l'apperçois dans fes élans fougueux ,
Jufques aux cieux portant la tête altière ;
Son vol hardi me fait baiffer les yeux. • , •
Et fes démons parlent comme des Dieux,
Éloge du Camoëns.
Et toi , l'honneur de la Lufitanie ,
Peintre d'Inès & Chantre de Gama

O Camoëns ! vafte & puiffant génie
Que la patrie & la gloire enflamma ;
Sur l'Océan , moins grand que tes images ,
J'aime à te fuivre aux plus lointains rivages;
Je fuis épris de tes fiers Portugais
Au Malabar , à la Cour de Mélinde ;
Et je pardonne aux Conquérans de l'Inde ,
Quand tu les peins fous de fi nobles traits.
L'éloge de M. de Voltaire reçoit ici une
reftriction rigoureufe , mais qu'on ne peut
pas dire abfolument injufte.
• J'apperçois le Chantre de Henri ;
Il vient à moi , la tête couronnée
Du beau laurier qu'aux campagnes d'Ivri
Cucillitce Roi , des François ſi chéri ,
DE FRANCE,
170
Qui des Bourbons fixa la deftinée.
Quel coloris ! quel feu dans fes portraits !
Quelle nobleffe & quel charme François !
Qui mieux que lui pofféda l'art d'écrire ?
Pour lui la gloire épuiſa ſes tréſors ;
De tous les Arts il difputa l'empire ,
Et le perdit en profanant la lyre
Dont il tira de fi brillaus accords.
Et le perdit , eft trop fort & dit plus que
l'Auteur ne vouloit dire ; car , dans le fait ,
M. de Voltaire a confervé l'empire dans
plufieurs genres ; l'Auteur a voulu être concis
, & a compté fur l'intelligence de fes
Lecteurs : il vouloit dire feulement , qu'on
mérite de perdre l'empire des talens , quand
on les profane.
L'éloge de M. de Voltaire fe retrouve à
l'article de la Tragédie ; mais il n'y a qu'un
mot : brillant Peintre d'Alzire ! & ce mot
eft infuffifant ; Crébillon n'eft
que nommé
& qualifié par l'épithète de noir. Mais l'éloge
de Corneille mérite d'être cité.
Aux jours heureux où l'Auteur de Cinna ,
´D'Héraclius , du Cid & des Horaces ,
De nos François que la verve étonna ,
Élevoit l'ame en dédaignant les Grâces ;
On éprouvoit, à ſes éclairs fréquens ,
L'impreffion que caufent les volcans :
Tout s'enflammoit à la voix du grand Homme.
Hij
172 MERCURE
Le fpectre altier de cette antique Rome
Planoit fur nous les palmes à la main ,
Et tout François fẹ croyoit un Roinain.
Nous ne favons fi l'image que préfente
le mot de spectre eft bien convenable en cet
endroit. L'image de Rome , dans les Pièces
de Corneille, n'étoit pas couverte de ces triftes
lambeaux
Qu'une ombre défolée apporte des tombeaux.
Elle étoit triomphante
,
Éloge de Racine,
Comme un palmier s'élève auprès d'un cèdre ,
Ainfi l'Auteur d'Athalie & de Phèdre
Atteint Corneille & brille à fes côtés.
Où font les cours qu'il n'a point tranfportés ?...
Il eft fublime en nous tirant des larmes.
Le mieux fait peut- être de tous ces portraits
, eft celui de Shakespeare.
Ce fier Anglois , & fublime & barbare ,
Qui racheta ſes défauts dégoûtans
Par des beautés qui font de tous les temps,
C'eſt-là qu'on voit , à côté du Génie ,
L'Art fe traîner avec ignominie ,
Des Rois puiffans montés fur des tréteaux ,
L'or le plus pur & les plus vils métaux .
N'importe , il règne , & fon peuple l'adore;
Indépendant des fiécles & des moeurs ,
ren'
DE FRANCE. 173
Après mille ans il doit régner encore ,
Tant le fublime a de droits fur nos coeurs .
Voilà de quoi contenter les deux partis
s'ils étoient juftes , & voilà de quoi les mécontenter
tous les deux , s'ils font encore
ce qu'ils ont eté jufqu'à préfent , intolérans
& extrêmes.
Le quatrième Chant eft rempli par des
tableaux lugubres & des réflexions chagrines
, mais attachantes , parce que c'eſt l'hiftoire
des malheurs de l'humanité. Nous n'en
· citerons que peu de morceaux .
Oui , tout eft vain , nos projets , nos defirs ,
Jeuneffe, efpoir , fuccès , gloire , plaifirs.
Mon doux printemps a paffé comme une ombre ;
Et s'il m'en reste un foible fouvenir ,
Que gagnerois-je à m'en entretenir ?
C'eſt un beau jour qui rend la nuit plus ſombre ,
Et le paffé fait tort à l'avenir.
Qui me rendra ces brillantes années ,
Où , fans prévoir ni ſentir de dégoût ,
La liberté filoit les deſtinées
D'une ame gaie & contente de tout ?
Un fang plus vif circuloit dans mes veines ;
Du moindre objet mon coeur étoit flatté ;
J'ignorois l'art de me forger des peines ....
Que manquoit- il à ma félicité ?
J'avois la paix , la force , la fanté.
La conftruction de ces deux vers ,
H iij
174
MERCURE
Où, fans prévoir ni fentir de dégoût ,
La liberté filoit les deſtinées.
n'eft peut - être pas fort exacte ; il femble
que ce foit la liberté qui ne prévoye ni ne
fente de dégoût , au lieu que c'eft celui qui
parle.
L'Auteur , après avoir parcouru , peutêtre
avec trop peu d'ordre & de liaifon ,
les erreurs & les crimes des hommes
cherche un défert où il puiffe pleurer en
paix fur ce trifte univers .
Recevez-moi fous votre ombre facrée ,
Rochers affreux , dont la fublime horreur
M'inſpire encore une fainte terreur.
Là , fur un fol aride , inhabitable ,
L'ame fent mieux la peine qui l'accable ;
Rien ne diftrait , ni le bruit d'un torrent ,
Ni les accens de l'oiſeau folitaire ,
Tout femble mort fous ce ciel dévorant....
Seul avec Dieu , la Nature & lui-même ,
L'homme , en ces lieux , apprend à méprifer
Tous les faux biens dont il peut abufer,
Et la fortune & la gloire qu'il aime.
>
Tout cela nous paroît très - bien. Nous
fommes moins contens des vers qui fuivent :
Meurtrie encor des maux qu'elle a foufferts....
L'ame s'éveille & gémit de les fers .
Une ame encor meurtrie des maux qu'elle
DE FRANCE. 175
a foufferts , ne nous paroît pas une expreffion
affez naturelle .
C'est ainsi qu'on pourroit quelquefois ,
dans les meilleurs morceaux de ce Poëme ,
trouver quelques légères taches , qui n'empêchent
pas qu'il ne foit très - recommandable
par le goût , le talent , & la bonne
& faine Littérature qu'il annonce dans l'Auteur.
REFLEXIONS philofophiques fur l'origine
de la Civilifation , & fur les moyens de
remédier aux abus qu'elle entraîne , par
M. de la Croix , Avocat . in- 8 ° . A Paris ,
chez Belin , Libraire , rue S. Jacques.
DEPUIS le compte que nous avons rendu
de cet Ouvrage , M. de la Croix a fait
paroître deux nouveaux Cahiers , dont nous
allons rapidement préfenter les fujets. Le
premier Chapitre renferme des idées générales
fur les caufes des défordres publics.
»
L'Auteur , après avoir comparé l'état
actuel de la Société « à un édifice immenfe
» dont la façade paroît belle , les dehors
impofans , mais qui a été dirigé par un
» Architecte qui a tout donné à la déco-
» ration , obferve que la Politique femble
» avoir depuis long - temps préféré telle-
» ment de tirer avantage des abus à l'hon-
» neur de les déraciner , qu'on croiroit qu'il
lui eft plus facile de conduire les hom-
» mes par leurs vices que par leurs vertus.
H iv
176
MERCURE
"
"
» C'est beaucoup fans doute , ajoute- t- il ,
» aux Dépofitaires des Loix d'être parvenus
» à mettre un frein au vol , au meurtre , au
» brigandage , à faire régner la paix & la
tranquillité au milieu de tant d'individus
agités de paffions fi oppofées & de foins
» fi différens ; mais quelle reconnoiffance
» toute une Nation ne leur devroit - elle
» pas , fi , après avoir long - temps enchaîné
» les perturbateurs , ils réuffiffoient à dé-
» truire le défordre même , & à faire renaî-
» tre l'honnêteté publique !
"
ود
وو
Dans le Chapitre fuivant l'Auteur fait
fentir la néceflité où font fouvent les Juges
d'enchaîner l'innocence accufée , " parce
qu'il y a des crimes dont les conféquen-
» ces exigent que l'homme contre lequel fe
» réuniffent de fimples préfomptions foit
» arrêté. » Il appuie cette trifte vérité d'un
exemple frappant , & qui le conduit à une
réflexion très fage. " Cette innocente vic-
» time de l'erreur & d'une fatale néceffité
ود
و و
ور
ود
ود
n'a- t- elle rien à attendre du Roi jufte fous
l'empire duquel l'homme de bien doit
» vivre tranquille & heureux ? La main
qui confifque la fortune du criminel , ne
» s'ouvrira-t elle pas en faveur de l'accufé
» qui ne l'eft pas , pour le dédommager au
» moins en partie du tort que lui a fait
éprouver un injuſte ſoupçon ? »
وو
Le moven que M. de la Croix indique
pour remplir cet acte d'équité réunit un autre
avantage , c'eft celui d'établir une diftinction
DE FRANCE. 177
fenfible entre l'accufé qui eft mis en liberté
par un hors de Cour , & celui dont l'innocence
eft couronnée par un Arrêt qui le
décharge de l'accufation.
Le Chapitre XIV contient les détails
d'une affaire épouvantable .
Une mère affez malheureuſe pour avoir
donné le jour à un enfant denaturé , qui ofe
lui foutenir à la confrontation qu'elle a
empoifonné fon mari , eft fur le point de
périr dans les flammes,lorfqu'un artifice , que
leJuge croit pouvoir employer,fauve l'innocence
, & confond l'impofture.
Nous ne nous arrêtons point au Chapitre
qui traite des devoirs du mari , parce que
c'eft l'extrait d'un article imprimé dans le
Répertoire de Jurifprudence.
Le Chapitre où il eft queftion du crime de
péculat ne peut pas être trop lu , trop médité
par tous ceux qui font dépofitaires des
deniers publics , ou revêtus de l'autorité du
Roi dans les Provinces.
Le Chapitre qui eft intitulé des Banqueroutes
, préfente des diftinctions très-juſtes &
capables d'arrêter les effets fi dangereux de
la cupidité & de la mauvaiſe foi.
Dans celui où il eft question des peines
infamantes , l'Auteur démontre le danger
de condamner au blâme des accufés dont
l'exiſtence eft honnête , à moins qu'ils n'aient
commis des délits affez graves pour avoir
mérité d'être bannis de la Société. Il perfe
qu'on ne doit jamais infliger ces peines aux
Hy
178 MERCURE
criminels que leur condition met au-deffous
de l'opinion.
29
و د
ور
" Si tous les hommes fentoient égale-
" ment le befoin de l'eftime publique , la
peine qui plonge un Citoyen dans l'infamie,
devroit être indiftinctement pro-
» noncée contre tout accufé convaincu
» d'avoir commis une action vile & dés-
» honorante ; mais lorsqu'on vient à re-
» connoître que cette peine s'émouffe &
gliffe fur l'ame endurcie du coupable
abject , tandis qu'un autre d'une condition
plus relevée , en eft fi vivement affecté
qu'il refte long- temps abattu , & ne fait
plus que trainer une vie languiffante ,
" on fent alors que l'intention de la Loi ,
qui avoit voulu conferver une parfaite
égalité envers ceux qui fe font rendus
coupables des mêmes fautes , n'eft pas à
» beaucoup près remplie.
وو
ود
و ر
ور
35
و ر
و د ود
M. de la Croix a cru devoir , pour éviter
des mépriſes injuftes & funeftes , établir
les diftinctions qui féparent les peines infamantes
d'avec celles qui ne le font pas ; mais
quoique ces dernières ne mettent point le
Citoyen dans la néceffité de ſe défaire de ſes
charges , de fes emplois ; pour peu qu'il foit
délicat , elles bleifent profondément fon
coeur , & répandent fouvent un nuage de
trifteffe fur la vie. « Voyez cet homme qui
fe promène folitaire & penfif , il s'eft interdit
l'approche de fes femblables. La
» confidération , l'eftime générale étoient
"3
و د
DE FRANCE. 179
» un aliment néceffaire à fon exiftence ,
» l'erreur d'un moment lui a attiré une fimple
injonction ; dès cet inftant il ne s'eft
plus cru digne d'exercer le ministère dans
lequel il s'étoit diftingué : autant il trou-
❞ voit de douceur à faire briller fes talens
33
ל כ
"
»
25
au grand jour, autant il recherche la re-
» traite & l'obfcurité. Toutes les affections
» de fon ame font changées ; il n'y a plus
pour lui ni tranfports ni joie ; il n'a reçu
qu'une légère piquûre ; mais fa fenfibi
» lité , peut-être fon amour - propre l'ont
» tellement envenimée qu'elle corrompt
peu-à- peu tout fon fang. Sa vie n'eft
pas encore prête à finir ; mais elle fera fi
trifte , fi languiffante , que la mort ne lui
ravira ni plaifir ni jouiffances ; fon dernier
foupir fera encore pour l'honneur
qu'il croit avoir perdu.
2.9
33 39
Nous terminerons cet Extrait par celui
du Chapitre qui a pour titre des peines corporelles.
« Un châtiment bien effrayant, c'eft
» celui qui transforme le Citoyen libre en
» un efclave de l'État , qui l'enchaîne , qui
» le couvre de vêtemens honteux , qui l'affujétit
pendant plus ou moins d'années à
d'indignes travaux ; & lui raviffant quelquefois
pour toujours fa liberté , lui fait
perdre encore fon exiftence civile.
30.
و و
99
22
"
Lorfqu'on réfléchit fur tout ce qu'a
d'horrible un pareil fupplice , on voudroit
» du moins être affuré qu'il ne tombe que
fur ces hommes atroces dont les inclina-
H vj
180 MERCURE
» tions cruelles ont éteint pour eux la pitié
» de leurs femblables ; mais il eft bien dif-
» ficile d'interdire le murmure & la plainte
» à fon coeur , lorſqu'on penſe qu'un mifé-
ور
ود
"
rable Faufonnier, qui fouvent n'a enfreint
» la Loi que pour foulager fon indigence
» avec un des bienfaits de la Nature qu'un
jeune homme entraîné par une paflion
» trop ardente ; qu'un Villageois qui a eu la
» témérité de tuer la biche qui dévastoit
» fon champ ; qu'un débiteur qui n'a eu
d'autre intention que celle de brifer fes
fers ; qu'un Ecrivain affez imprudent pour
» mefurer fa foible plume contre l'autorité ,
font exposés à cette peine fi horrible ,
qu'elle pourroit expier les plus grands
crimes.... Peut être eft- il encore réfervé à
» la gloire du Monarque que le Ciel a placé
» fur le Trône , dans ce fiècle de lumières
» & d'humanité , de faire difparoître de
notre Légiflation Criminelle les Ordon-
» nances fur lefquelles portent des jugemens
auth rigoureux . »
"3
22
Le Libraire chargé de la vente de cet
Ouvrage , a réuni les cinq Cahiers , qui paroiffent
en un Volume , précédé d'un nouvel
Avertiffement.
DE FRANCE. 181
DISCOURS fur la Pucelle d'Orléans &fur
la délivrance d'Orléans , prononcés dans
l'Eglife Cathédrale de la même Ville , le
Mars 1759 & en 1760, par M. de Marolles ,
Prêtre ; feconde edition , brochure in- 8°:
prix , 1 liv. 4 f. A Orléans ; & le trouvent
à Paris , chez la Veuve l'Efclapart , Quai
de Gêvres , & chez les Marchands de
Nouveautés.
I
DANS la première partie du Difcours
fur la Pucelle d'Orléans , l'Auteur s'attache
à juftifier nos Pères de ce qu'on appelle
leur extrême fimplicité ; & dans la feconde ,
à juftifier la Providence de ce qu'on eft
tenté de nommer fes exceffives rigueurs,
C'est donc tout- à- la- fois l'apologie de la
conduite de nos ancêtres & de celle de Dieu ,
foit dans le début éclatant , foit dans la trifte
cataſtrophe de Jeanne d'Arc. Entrons en
matière. M. de Marolles venge aufli nos
aïeux des Cenfeurs téméraires de leur prétendue
crédulité.
» Eh ! quoi , nous hommes , éclairés par
» le flambeau des Sciences nouvelles , qui
» dans la balance du grand Newton pefons
les aftres même , & fur les pas du fage
» Locke appercevons la penfée au fein de
23
la matière ; qui réduifons tous les dogmes
» aux oracles de la raifon , & ramenons
prefque tous les devoirs aux penchans de
» la nature ; nous , dis - je , nés dans le fiècle
» des découvertes & des lumières , ( admis
33
182 MERCURE
ود
» au Confeil fameux qui , non loin des
murs d'Orléans , délibéra jadis fur le fort
» de la France ) nous euffions , en conféquence
de nos brillans principes, embraffé
» avec confiance tous les moyens qui devoient
perdre la patrie , & rejeté , fans
balancer , la voie unique du falut le
» Ciel offrit à nos Pères. »
30
que
Pallons au fecond Difcours fur la délivrance
d'Orléans. L'Orateur y prouve que
cette délivrance a fait le bonheur de la
France & la gloire d'Orléans. Un morceau
pris de l'Exorde , donnera une idée de l'éloquence
de M. de Marolles.
» Aux déplorables jours du règne le plus
» malheureux qu'ait vu la France , ( celui de
» Charles VI ) fes Guerriers languiffoient
» dans le repos , les routes de la gloire
» étoient peu fréquentées , l'ambition di-
» vifoit nos Princes , l'autorité étoit chan-
» celante dans le Souverain. L'Angleterre
» s'en apperçut ; & faifant revivre d'an-
» ciennes prétentions , dont le plus grand
» de fes Monarques ( Edouard III ) avoit
» folennellement reconnu l'injuftice , elle
dit : Voici le moment de fatisfaire toutà-
la-fois ma haine & mon avidité. Pleine
» de ces idées , puifées dans une ambition
» farouche , elle arme fes fougueux habi-
» tans. La mer vomit fur nos rivages des
légions innombrables. La terreur marchoit
» devant elles . Les bords de la Seine furent
» le premier théâtre de leur fureur. Bientôt
و د
و د
99
DE FRANCE. 183
» les places qui couronnent la Capitale de-
» vinrent leur proie : elle- même , la Reine
» des Cités , admit l'Etranger dans fon fein.
» De ce centre d'une domination tyranni-
» que , la fervitude fe répandit dans les vaftes
» plaines de la Champagne & de la Beauce.
Les armées Angloifes s'approchèrent d'Or
» léans ; elles vinrent jufques - là.... Mais
» là fe brifa leur orgueil. On les vit repouffées
par une main toute- puiffante , comme
l'élément qui les avoit apportées fur
» nos côtes , fe replier fur elles-mêmes à pas
précipités , laiffer , par leur fuite , nos
» campagnes libres & heureufes ; & depuis
» cette mémorable révolution , les destinées
de l'Angleterre , qui fembloient devoir
" affujétir les nôtres , n'ont plus menacé le
" continent , & fe font pour jamais renfermées
dans l'Ifle que le doigt de Dieu
» leur avoit marquée pour barrière . »
33
ود
*
23
,
Ces Difcours font précédés d'une Lettre
de l'Auteur à M. *** , de l'Académie de ***.
Elle eft fingulière & curieufe , & mérite
d'être rapportée toute entière.
» J'ai été fort ſurpris d'apprendre , Monfieur
, que vous , grave Académicien , & l'un
des plus anciens Profès de l'Ordre Encyclopédique
, vous dont la bouche ne s'ouvre ,
dit - on , qu'à ces grands mots , Philofophe,
Patriotifme , Humanité, à l'occafion de mes
Difcours fur la Pucelle d'Orléans , ayez l'autre
jour vivement & publiquement déclamé contre
elle. Je n'exige certainement pas que
د
184
MERCURE
vous adhériez , d'une foi bien ferme , au
furnaturel de fa miffion , qu'il eſt très- permis
de révoquer en doute ; mais , confidérant
les principes vertueux qui ont réglé la
conduite de cette pauvre Bergère , les avantages
réels qu'elle a procurés à la Patrie , le
fupplice cruel & non mérite qu'elle a fouffert
: voici trois propofitions à ſon ſujet ,
que je crois inconteftables.
Si nous fommes vraiment Philofophes
nous devons eftimer fon caractère.
Ce ne feroit pas être Citoyen , que d'oublier
fes fervices.
Il fuffit d'être Homme , pour pleurer fes
malheurs. Eh ! Monfieur , ayez , pour la mémoire
de Jeanne d'Arc , du moins une partie
de cette eftime & de ce refpect que vous
confervez , m'a - t - on dit , pour celle de
Ninon de l'Enclos . Seroit ce donc un crime
irrémiflible , une tache ineffaçable aux yeux
de nos fages Modernes , que d'avoir eu de
la religion & des moeurs ?
Je fuis très - chrétiennement , Monfieur ,
de votre Philofophie , de votre Patriotifme,
de votre Humanité ,
Fort humble Serviteur , D. M. J. »
Eft-ce à Voltaire qu'on s'adreffe ici ? Mais
avant les Difcours de M. de Marolles , &
fa Lettre à fi longues phraſes , l'immortel
Auteur de la Henriade avoit dit :
Et vous , brave Amazone ,
La honte des Anglois & le foutien du Trône.
DE FRANCE. 185
Mais Voltaire avoit écrit que Jeanne
d'Arc fe trouvant une force de corps & une
hardieffe au - deffus de fon fexe , fut employée
, par le Comte de Dunois , pour rétablir
les affaires de Charles VII ; qu'elle fut
prife dans une fortie à Compiègne , conduite
à Rouen , jugée comme forcière par
un Tribunal Eccléfiaftique , également ignorant
& barbare , & brûlée par les Anglois ,
qui auroient dû honorer fon courage. ( Notes
fur la Henriade. )
Mais le même grand Homme avoit encore
fait cette belle remarque au fujet de
la Pucelle.
» Peut - on s'empêcher de louer le courage
& la réfolution fi prudente & fi bien concertée
d'une fille de vingt ans , élevée &
nourrie dans la campagne , uniquement occupée
à la garde des moutons , fille fimple
dans les moeurs , toujours fage dans fa conduite
& dans fes réponſes , fans ſe démentir
en rien , tant qu'elle fut à la tête de nos
armées .Elle avoit paru devant le Roi avec une
fermeté & une réfolution extraordinaires ,
mais toujours cependant avec une modeftie
convenable à fon fexe & à fon âge. Elle lui
promit de délivrer la ville d'Orléans , & de
le conduire à Reims pour être facré ; ce
qu'elle exécuta avec autant de prudence que
de vigueur. N'eft ce pas un prodige de voir
que les idées d'une pauvre fille , fans talens
& fans expérience , renverfent les deffeins
les mieux concertés de ces hommes prudens,
186 MERCURE
& même fi bien établis dans le Royaumes
& que par une conduite fimple , mais gé
néreufe , elle énerve les forces les plus redoutables
que l'on connût alors ? »
Il faut convenir que ces citations de Voltaire
ne font pas moins d'honneur à Jeanne
d'Arc , que les deux Difcours de M. de
Marolles.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
L'ÉVÉNEMENT qui a réduit en cendres
la Salle de l'Opéra , le Vendredi huit de
ce mois , & dont on a parlé dans la partie
Politique du Mercure précédent , nous
a fait faire quelques réflexions que nous
prenons la liberté de propoſer aux Supérieurs
nés des Théâtres de la Capitale. Nous
ne faifons point ici la fonction de Critique
mais nous cherchons à remplir , en quelque
manière , nos devoirs d'homme & de Citoyen
; c'eſt à ce titre que nous eſpérons
l'attention de nos Lecteurs.
Quelque raisonnable que puiffe être le
fyftême fur lequel on pourra établir la police
intérieure de nos Théâtres , il fera toujours
impoffible de prévoir certains accidens que
le concours des circonftances occafionnera ,
& qui auront échappé à toute l'expérience
DE FRANCE. 187
humaine. Mais il en eft qui fe préfentent
d'eux-mêmes , que tous les gens fenfès peuvent
appercevoir , & qu'on auroit à fe re
procher de n'avoir pas prévus. Il n'eſt pas
douteux , par exemple , qu'un Spectacle
renfermant dans fon fein une grande quantité
de matières inflammables , fon voisinage
ne foit très-alarmant & très dangereux pour
les particuliers dont les maifons y font contigües
ou adoffées; & que fi , par malheur ,
le feu fe communique de la falle incendiée
aux édifices voifins , il n'y ait à craindre que la
fortune de cent particuliers , & la vie de plufieurs
milliers de Citoyens ne foient expofées
aux plus grands dangers dans les fuites d'un
événement de cette nature . Tout paroît donc
inviter les Puiffances chargées de veiller à la
sûreté de la fortune , à l'exiſtence paiſible des
Citoyens , à faire en forte que déformais tous
les Théâtres foient ifolés ; de manière que fi
malgré tous les foins qu'exige une bonne
Adminiſtration , le feu prend à une Salle de
Spectacle , ce premier malheur ne faffe pas
trembler pour d'autres plus graves par leurs
effets & par leurs fuites. Plufieurs de nos
villes de Provinces ont déjà pris cette fage
-précaution , & les habitans de la Capitale
ont le droit d'attendre la même faveur des
Miniftres fur la prudence & l'humanité defquels
ils ont fondé l'efpoir de leur bonheur
public.
Un objet qui ne nous paroît pas moins
intéreffant à examiner , c'eft l'habitude qu'on
188
MER CURE
30
a prife d'enfermer les particuliers dans des
loges dont il eft impoffible de fortir fans le
fecours d'une Ouvreufe , qui fe fait quelquefois
attendre très - long - temps , & avant
l'arrivée de laquelle il peut arriver des accidens
très-graves . Nous nous étions dit cent
fois avant l'accident dont nous venons de
parler : Que de malheureux feroient les
" victimes de la méfiance des Entrepreneurs ,
» fi le feu prenoit à l'Opéra pendant le Spectacle.
Enfermés dans leurs loges comme
» dans des prifons , égarés par l'effroi des
femmes qui les entourent , anéantis , pour
ainfi dire , fous la terreur générale , ils
» n'auroient d'autre efpérance que dans le
courage d'une femme prefque toujours
» dénuée d'affez de force de corps & d'ef-
» prit pour ne pas s'évanouir à la feule idée
» de fon danger. » La circonftance nous a
ramenés aux mêmes réflexions , & nous
croyons devoir les rendre publiques. Qu'il
foit impoffible d'ouvrir les loges en- dehors ,
rien de plus naturel ; mais qu'au moins on
puiffe les ouvrir dans l'intérieur , & qu'un
particulier qui , foit pour lui , foit pour fa
femme , pour un ami , & même pour un
étranger , a beſoin de fecours prompts , ne
foit point obligé de voir fa fanté , & peutêtre
fa vie , dépendre de la négligence ou du
fommeil d'une Ouvreufe. Comme des meilleures
chofes il réfulte des abus , il fera poffible
que , de temps à autre , une tolérance
aufli néceffaire produife des larcins de pla-
و د
"
DE FRANCE. 139
ces ; alors , que l'on imagine des peines pour
les délinquans réellement convaincus de
fraude , & qu'une fentinelle en faction dans
chacun des corridors veille à ce que perfonne
n'entre fans fournir un billet , & ne forte
fans avoir reçu une contre- marque . Que la
forme de l'entrée & de la fortie foit de rigueur
; & s'il exifte encore après cela des
inconvéniens , ils ne feront certainement
pas comparables aux dangers qui réfaltent
de l'ufage que nous combattons . Toutes les
fois qu'il faut opter entre un petit mal & un
grand , les bons efprits ont bientôt fait leur
choix.
PARTITI
MUSIQUE.
ARTITION d'Iphigénie en Tauride de M. Piccini
, fe vend à Paris , chez le Suiffe de l'Hôtel de
Noailles , rue S. Honoré , & aux adreffes ordinaires
de Mufique. Prix , 24 liv . On y vend auffi les Partitions
des autres Ouvrages de M. Piccini.
avec la
Ariettes Italiennes de M. Sacchini ,
traduction en François , avec accompagnement de
deux Violons , Alte Viola & Baffe féparés , OEuvre
premier. Prix , 3 liv A Paris , chez Lejay , Libraire ,
rue Neuve des Petits - Champs, à côté du Café de
Conti , & aux adreffes ordinaires de Mufique.
Nouveau Manuel Mufical, Ouvrage qui a pour
objet de mettre la théorie de la Mufique , des agrémens
du Chant & de l'accompagnement du Clavecin
à la portée des jeunes perfonnes , leur en faciliter
l'étude par une marche moins longue , moins
190
MERCURE
pénible & moins rebutante que celle que l'on emploie
ordinairement , par M. Del ain . A Paris , chez
la Veuve Ballard & Fils , Impr . du Roi , rue des Mathurins
; & à Verfailles , chez Blaizot , Libraire du
Roi , rue Satory.
Nouveau Journal d'Airs choifis , avec accompagnement
de Harpe , mêlés de Préludes , Pièces &
petits Airs , par Hartmann. Ce Journal comprend
douze Cahiers in- 49 . par an . L'abonnement eft de
18 liv . franc de port. On peut acheter les Cahiers
féparément à 2 liv, Cet Ouvrage n'étant pas chargé
de difficultés , peut également s'exécuter fur le Clavecin,
On s'abonne à Lyon , chez l'Auteur , Montée de
la Glacière , vis-à vis le Change de Londres ; & à
Paris , chez Periffe , rue Dauphine , en face de
l'Hôtel d'Espagne , au Magafin de Mde Dubreuil ,
Marchande Parfumeufe,
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Théâtre à l'ufage des jeunes Perfonnes , 2 Volumes
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DE FRANCE. 191
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>
192 MERCURE
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Fautes à corriger dans le dernier Mercure.
Page 131 , ligne 1 & 2 , vous aimez dire , lifez :
vous aimez à dire.
Page 137 , ligne 18 , ferez- vous contente ? lifez :
content.
TABLE.
LES Trois Systèmes ,
Le Pari , Conte ,
145 Difcours fur la Pucelle d'Or-
147 léans 181
Enigme & Logogryphe , 151 Académie Roy. de Mufiq. 186
Les Styles , Poëme, 153 Mufique ,
189
Réflexions Philofophiques fur Annonces Littéraires , 190
l'origine de la Civilifation ,
ΑΙ
1751
APPROBATION.
le
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
Mercure de France , pour le Samedi 23 Juin. Je n'y ai
zien trouvé qui puiffe en einpêcher l'impresion. A Paris ,
le 22 Juin 1781. DE SANCY.
MERCU
DE FRANC
tomo 2 91, 10) zsibalem 29b9
! 293
SAMEDI 30 JUBIN I
ausug ab angg 201
-NS PONIE O
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
35 bats all ) FORMA SIJAT 96 29176MSM
ob zaroboanɛ coupioup insus1000 ( yinba
l' a 28-Fi
A M. DE LA HARPE , fur la Tragé
de Philoctete.
Du Sophocle François , heureux imitateur ,
:
Traducteur élégant de fon plus beau modèles c
Du bon goût dédaigné , zélé confervateur ,goldburber
Sois toujours de les droits le défenfeur fidèle ,
Ainfi que Philoctete , héritier d'un Héros
Dont le mâle courage & les nombreux travaux 10%
De cent monftres cruels ont délivré la terre 2400 256
Perce les envieux , les fripons & les fode 292AYNES
fots
Des invincibles traits que t'a laiffés Voltaire.
en smil
Sam. Ju
( Par M. R ***. }
MERCURE
LE SERIN ET LE MOINE AU
DAU
Fable,
3
Ux Oiseaux, différens de moeurs & de plumage ,
Ayant entre-eux bien peu de liaiſon
Habitoient la même maifon
Sans loger dans la même cage.
L'un étoit un Serin vif, alerte & paré .
D'un beau plumage bien doré ;
Il étoit dans la fleur de l'âge ;
Du feul éclat de fa beauté
L'oeil étoit furpris , enchanté ;
6
Mais rien n'égaloit fon ramage.
Inftruit par la Nature à moduler des fons
D'une harmonie admirable , parfaite
Il y joignait encore les chanfans
Que lui montroit fa ferinette.
Il jafoit même quelquefois ,
Tant que c'étoit merveilles fur merveilles
Et le galant avoit tout-à-la-fois .
De quoi charmer les yeux & les oreilles.
LE compagnon de ce charmant oifeau
Etoit tout fimplement un ruftique Moineau ,
Dont le talent & le bonheur fuprême
Etoient de manger bien , de digérer de même,
Sa parure n'offroit aux yeux
167
DE FRANCE.
195
Qu'une plume grisâtre , épaiffe & rembrunie ;
Et fon chant plus gracieux
Étoit un fiflement , fléau de l'harmonic.
Dans la cage peu viſité , ´
Il n'étoit apperçu qu'avec indifférence ;
On lui laiffoit fa groffière ignorance ,
Et fon bonheur & fon obfcurité.
BIENTÔT fon rival , très-fété
A
Pour fon beau dire & pour fon beau plumage ,' a
Du bruit de fes talens remplit le voisinage.
Que dis-je ? Sa célébrité
Ne taida pas à fe répandre ;
Et l'on courut de tout côté
2
Et pour le voir & pour l'entendre.
Les curieux le faifoient un devoir
De venir entourer ſa cage ;
On n'approchoir point pour le voir ,
Sans s'arrêter pour ouir fon ramage.
Enchanté de fes fons brillans ,
A de nouveaux efforts fans relâche on l'invite ;
Comme tous les gens à talens ,
Il aimoit la louange ; il recommençoit vîte.
Si quelque inftant du jour , le moderne Amphion
Se trouvoit délivré de la foule étrangère ,
Il demeuroit en proie aux gens de la inaiſon ;
Pour ne pas le laiffer un moment fans rien faire,
On lui difoit , baifez , ou chantez , mon mignon.
Si pour tromper fa folitude, uby
I ij
196 MERCURE
Dans la chambre il étoit lancé ,
Par les enfaus il étoit careffé ;
Et de tous les travaux c'étoit- là le plus rude,
Il eft vrai qu'à chaque chanſon
On lui faifoit toujours grand'chère.
Bonbon , dragée & biſcuits pour ſalaire
De tout côté lui venoient à foifon .
Tant qu'à la fin , comme on peut croire
Careffé , laffé tour-à-tour ,
Il voyoit la fanté périr de jour en jour ;
Mais il voyoit croître fa gloire.
Qu'arriva-t'il ? Tant de travaux divers ,
Les plaifirs & la bonne chère
Ayant tué le pauvre hère ,
Le Poëte du lieu s'empreffa de lui faire
Une épitaphe en mauvais vers .
Le Moineau , peu jaloux d'une longue mémoire ,
Vivoit content dans ſa cloiſon ;
Il jugea qu'aifément l'Hiftoire
Pourroit fe paffer de fon nom .
Nul importun , nulle careffe
Ne troubloit fon fommeil , fon boire ou fon manger;
Et fans peine il fut prolonger
Dans une paix obfcure une heureufe vieilleffe.
QUANT à moi , fi témoin de la mort du Serin
J'avois d'une épitaphe orné fa fépulture ,
J'aurois dit : fes talens ont avancé fa fin.
DE FRANCE. 197
Il eft mort pour prouver à la race future ,
Qu'on peut mourir de gloire ainfi que de chagrin.
SUPPLIQUE d'un Récipiendaire Franc-
Maçon , avant le moment des Épreuves.
IL eft fort bon d'être éprouvé ;
Vers le temple facré l'épreuve eſt un paffage ;
Mais j'aimerois autant être arrivé
Sans avoir fait le
voyage.
Quiconque veut , dit-on , heureux & fage ,
Mériter ce plaifir ſi doux
De fraternifer avec vous ,
Doit s'illuftrer avant par fon courage.
Mais voulez - vous ſouſcrire à mes defirs ?
Il en eft un moyen , fi vous daignez m'en croire ,
C'eft d'abréger un peu ma gloire ,
Afin d'alonger mes plaifirs.
PETRONILLE ET SAINT-LEU ,
Anecdote.
SAINT - LEU étoit né de
AINT - LEU étoit né de parens honnêtes
& opulens. Ce n'étoit pas un fage ; car il
n'avoit que dix- huit ans , & il vivoit à Paris.
Ce n'étoit pas non plus tout -à- fait un étourdi,
ni un fat ; car il avoit été bien élevé , & fon
coeur étoit honnête & fenfible. Mais en fait
d'amour , il avoit cette légèreté fi commune
I iij
198 MERCURE
C
parmi les jeunes gens ; fes procédés étoient
leftes , parce que fes defirs étoient vifs , &
que la fortune lui avoit donné la facilité de
les fatisfaire. Une feule circonftance le contrarioit
quelquefois , il étoit encore dans la
dépendance de fes parens , car il logeoit
avec eux .
1
Un jour il fe promenoit dans un jardin
que vraisemblablement il ne fréquentoit
guères , le Luxembourg , promenade peu
analogue à fes goûts ; car elle n'offre
aux Amateurs que de beaux efprits , des
mélancoliques & quelques voilins. Dans
une allée des plus folitaires qu'il traverſoit
alors , fur un banc , à l'écart , étoit une
jeune perfonne que nous nommerons Pétronille.
Ses vêtemens , qui étoient des plus
fimples , n'auroient point attiré les regards
de Saint- Leu ; mais ayant par hafard jeré les
yeux fur elle , il apperçut la plus jolie figure
du monde qui annonçoit au plus dix- fept
ans. C'étoit en effet l'âge qu'avoir Pétronille.
Un peu de pâleur répandue fur fes traits ,
ren ajoutant à l'intérêt de fa beauté , annonçoit
quelque grand chagrin . Sa figure & fon
regard modefte n'invitoient point à la témérité
, mais la circonftance & le lieu étoient
en contradiction avec fon air & fa modeftie.
1 Une jeune perfonne , jolie, feule , affife dans
un jardin public , peut bien être honnête &
vertueufe ; mais à Paris il eft preſque permis
de s'y tromper. Saint-Leu fut au moins curieux
de favoir ce que c'étoit. Il palla pour-
PLI
DE FRANCE. 199
tant devant elle fans s'arrêter , & fans lui
parler; mais il la regarda fixement ; & à la feconde
fois , l'ayant retrouvée au même lieu ,'
il vint s'affeoir fur le même banc , mais à
quelque diftance de la jeune perfonne, Soit
qu'elle ne l'eût pas apperçu , car elle avoit l'air
très - occupé , foit que le maintien honnête
( & plus honnête qu'à l'ordinaire ) du jeune
Saint-Leu ne l'eût point alarmée , Pétronille
ne quitta point la place. Saint-Leu , après
l'avoir confidérée un inftant fans rien dire ,
csofa lui adreffer la parole. L'air trifte qu'elle
avoit fut le préte e qu'il faifit pour lui
parler ; & il tourna affez heureuſement fon
compliment pour n'y laiffer rien d'effrayant
pour la pudeur , en cas que la pudeur fe
fût hafardée à une pareille folitude . Après
un entretien préliminaire , auquel Pétronille
ne contribua guère que par des demi- phrafes
, Saint Leu lui demanda la permiffion de
la ramener chez elle. Elle lui répondit fort
naïvement qu'elle n'avoit point de demeure.
Il lui offrit alors un fouper & un afyle chez
lui , & il fut pent- être furpris de n'être pas
refufé. Pétronille , après l'avoir regardé un
moment fans parler , accepta fa propofi
antion , fe mit en devoir de le fuivre ; & St-
Leu l'ayant fait entrer dans une voiture
qui l'attendoit à la porte du jardin , la fie
conduire tout droit à fon appartement.
Peut-être avoit- il un Laquais & un Portier
accoutumés à fermer les yeux & à fe taire.
Quoi qu'il en foit , le voilà chez lui , tête à¬
I iv
200% MERCURE
tête avec Pétronille . Pétronille étoit toujours
auffi jolie , mais elle ne paroiffoit pas plus
contente. Sa beauté gagnoit à être vue de
près , car elle étoit fans parure , & le fard
lui étoit étranger. Son organe étoit encore
un nouveau moyen de féduction ; elle avoit
ce genre de voix qui paroît embellir la bouche
dont elle fort . Saint- Leu étoit enchanté
de fa bonne fortune ; mais il ne lui étoit pas
permis de s'en applaudir tout haut ; car j'ai
dejà dit qu'il vivoit encore chez fes parens ;
& quoique fon appartement fut féparé du
leur , il avoit befoin de précaution pour
n'être pas découvert. Il feignit une indifpo
}
tion, & fe fit porter à fouper dans fa cham
bre. On juge bien qu'il ne devoit pas y fouper
feul. Il avoit un charmant convive qui
fe mit à table avec lui. Saint - Leu crut s'ap .
percevoir qu'elle avoit plus de befoin que
d'appétit ; & bientôt il n'attribua qu'à fa
foibleffe cet air abattu qui attriſtoit la phyfionomie.
Quand le fouper fut avancé , il
s'enhardit ; à de vagues politeffes il fit fuccéder
la galanterie. On lui répond froide- .
ment: il eft furpris ; mais il croit que le
moment n'eft pas encore venu , & il attend .
Au deffert il quitta fa place pour aller s'af->
feoin à côté d'elle. Son regard devient plus
animé , fon entretien plus vif il prend une
main d'un air familier ; mais la furprife de
Saint Leu redouble , quand il fe fent repouffé
par Pétronille. Pétronille écarta fa main ,
non pas avec cet air étudié qui ne femble fe
DE FRANCE. 2014

refufer au defir que pour l'irriter davantage ;
ce n'étoit ni du mépris , ni même de la
fierté , c'étoit un refus doucement exprimé ,
mais qui paroiffoit réellement fenti . Saint-.
Leu alloit s'en plaindre , ou témoigner au
moins fa furprife ; mais fes yeux rencontrèrent
ceux de Pétronille , & le reproche
expira fur fa bouche. Si un regard de Pétronille
l'empêcha de parler, il ne l'empêcha
pas de réflechir à fa fituation , qui ne laiffoit
pas d'être fingulière. Il étoit loin de pouvoir
expliquer ce qu'il voyoit. Quand ils eurent
quitté la table , ils s'affirent auprès du feu ;
car on étoit en hiver. Un moment après ,
mêmes libertés de la part de Saint Leu , &
même fuccès auprès de Pétronille. Ces refus
réitérés infpiroient à Saint- Leu un dépit
fecret , & il n'ofoit le témoigner . Sa pofition
paroîtra encore plus embarraſſante
quand on faura que de moment en moment
Petronille l'intéreffoit davantage. S'il avoit
peine à lire dans l'ame de cette fille fingulière
, il commençoit à ne pas voir plus clair
dans fon propre coeur. Ce n'avoit été d'abord
que curiofité , fantaifie ; ce qu'il éprouvoit
alors étoit un fentiment , fentiment vague
encore à la vérité , & dont il n'avoit pas
cherché à fe rendre compte . Mais quoique
fon coeur femblât fe mettre de la partie
une pareille conduite ne lui paroiffoit pas
moins étringe. Enfin , difoit- il en lui même ,
voyons la fin de tout ceci. Il fe faifoit tard ;
& ce moment devenoit très-délicar pours
Ιν
202 MERCURE
T'un & pour l'autre. Mademoiſelle , lui dit- il
enfin , il eft fort tard , tout le monde va le
coucher dans la maifon. Faut- il que je ferme
ou que je vous ouvre ma porte ? Monfieur ,
lui répondit Pétronille , je vous ai déjà dit
que je n'avois point d'afyle. Elle prononça
ces mots d'un ton fi intéreffantil y avoit
dans fes regards une douceur ingénue , un
fentiment difficile à définir , & que Saint-
Leu ne put interprêter. Mille idées fe croifoient
dans fa tête ; plufieurs fentimens fe
combattoient dans fon coeur. Il voulut par-
Ter , il ne trouva rien à dire , & il fe tut
Cependant l'efpérance s'étoit gliffée dans fon
ame. Pétronille de fon côté fembloit le regarder
avec intérêt , & en effet , tant de réferve
en pareille circonftance étoit remarquable
dans un jeune homme ; ibavoit d'ailleurs
de la figure & de l'amabilité ; & n'être
pas infolent dans une telle fituation , c'étoit
une grande preuve de modeftie. Mais à la
fin, impatient de voir le dénouement de cette
aventure , il demanda la permillion de fe
coucher , pour voir comment cette propofition
feroit reçue. Il le faut bien , dit- elle ,,
avec un air embarraffé. Et vous , reprit Saint-
Leu , qu'allez- vous faire ? Saint - Leu ne fit
point certe queftion fans trembler de la réponfe
qu'il alloit recevoir. Elle fut peu fatisfaifante.
Pétronille lui demanda à paffer la
nuit dans un fauteuil au coin du feu ; & elle
fit cette demande avec cet air qui ne permettoit
pas à Saint- Leu de contredire.
DE FRANCE.
203
C
Comme il ne répondoit pas , elle renouvela
fa demande , mais avec plus d'inftance , &
pria Saint- Leu de fe coucher. Sa phyfionomie
ne s'étoit pas égayée ; & fi fa beauté parloit
aux fens de Saint- Leu , fon air de triftefte
touchoit fon coeur & le défarmoit. Enfin
il fe mit au lit ; & Pétronille , les yeux bailfés
& tournés vers le feu , s'enfonça dans fon
fauteuil.
Vraifemblablement ils dormirent peu l'un
& l'autre. Quand le jour fut venu , Saint-
Leu , à qui la réflexion avoit infpiré fans
doute plus de courage , ofa commencer un
difcours qui tendoit à un éclairciffement.
Mademoifelle , lui dit-il , vous avez jeté
mon efprit & mon coeur dans un trouble
que je ne faurois fupporter plus long- temps.
Permettez-moi de vous faire remarquer que
mon aventure eft bien étrange , & que votre
conduite avec moi offre des contradictions
au moins apparentes , très- difficiles à expliquer.
Il est vrai , lui répondit Pétronille ;
mais ma conduite envers vous , ma démarche
, que la néceffité a déterminée , & nɔn
pas la réflexion , me furprend bien autant
qu'elle vous étonne. Peut - être votre phyfionomie,
qui ne paroît pas m'avoir trompée
fur les difpofitions de votre coeur , m'a- t'elle
infpiré le courage dont j'avois befoin ; peutêtre
aurois je fait la même démarche avec
moins de raifon de m'y hafarder ; quoi qu'il
en foit , vos procédés méritent de ma part
une entière franchiſe, & vous allez connoître
1 vi
702
204 MERCURE
enfin la malheureuſe Pétronille ; c'est ainsi
qu'on me nomme. A ces mots ayant gardé
un moinent le filence , comme pour recueillir
fes forces , elle cominença ainfi.
Je fuis née en Province de parens honnêtes ,
mais pauvres . Une tante qui avoit quelque
bien , & qui m'avoit reçue chez elle à Paris ,
me mit en apprentiffage chez une Brodeufe ,
à qui elle devoit donner une certaine fomme.
Le malheur qui m'a toujours pourfuivie ,
m'enleva ma tante, qui , avant de mourir ,
venoit de perdre fa fortune par un procès.
La femme qui m'avoit reçue ne put plus
ou ne voulut plus me garder. Un homme
riche du voifinage me fit offrir chez lui une
place que je fus forcée d'accepter. Je fus
affez contente du traitement qu'il me fit
d'abord , fans doute parce que je ne foupçonnois
pas fon véritable deffein ; mais il ne
tarda pas à me le faire connoître , & j'appris
bientôt que mon honneur devoit payer fes
bienfaits. Il fit jouer auprès de moi tous les
refforts que peur employer le riche corrompu
contre la vertu indigente. Il attaquoit
tantôt mon coeur , tantôt ma vanité.
Après avoir perdu fes prières , il employa
jufqu'à la menace. Ayant réfifté à tout , je
l'ai vu difpofé à paffer jufqu'à la violence ;
& la peur d'y fuccomber m'a jetée dans le
délire du défefpoir. J'ai cru devoir prendre
la fuite ; & n'emportant rien avec moi de
peur d'éveiller le foupçon & de rendre ma
fortie plus difficile , je me fuis échappée dès
DE FRANCE. 205
2
2 .
le grand matin. Ne fachant où porter mes
pas , n'ayant pas même de quoi acheter un
afyle d'un moment , la peur m'a fait entrer
dans une Églife , & m'y étant cachée au
fond d'une Chapelle , j'y ai paffé le jour
entier & la nuit fuivante. Le matin j'en fuis
fortie fans projet , fans efpoir. Étrangère ,
inconnue à tous les habitans de cette capitale ,
dans quel fein aurois-je pu répandre mes
malheurs ? J'errai long-temps encore , toujours
pourſuivie par la crainte de tomber dans
les mains de mon tyran. J'avois palle prefque
deux jours entiers fans prendre aucune
nourriture ; j'avois peine à me foutenir : mais
mon efprit étoit fi préoccupé de mes chagrins
, que j'ai fenti ma foibleffe avant d'avoir
fenti mes befoins. Tout près d'y fuccomber ,
je venois d'entrer dans le jardin du Luxembourg
; & quand vous m'avez rencontrée ,
je m'affeyois fur le banc où vous êtes venu
vous placer. Vous favez tout le refte , &
vous favez auffi , d'après le récit de mon infortune
, quels font les fentimens de mon
coeur. Vous voyez , Monfieur , que j'ai tout
facrifié pour conferver l'honneur. Cela peut
vous fervir à expliquer ma conduite envers
vous ; & vous pouvez , d'après cela , décider
celle que vous devez tenir envers moi. Je
fens que mon malheur eft tel qu'il peut
rendre ma franchife fufpecte ; mais ie préfère
ma vertu , même à ma réputation ; &
n'ayant pu conferver l'une & l'autre à-lafois
, je me confolerai , s'il le faut , d'être
206 MERCURE
foupçonnée , accufée même par la bouche
d'autrui , fi je fuis innocente à mes propres
yeux.
5
Ce récit de Pétronille étoit dans la plus
grande vérité; & il eft temps de l'affirmer ici
pour détruire les injuftes foupçons que
fon
aventure a pu faire naître dans l'efprit de
quelques Lecteurs. Cet éclairciffement détruifoit
les efpérances de Saint- Leu , & il ne
put fe défendre d'un mouvement de joies en
l'écoutant. Petronille , qui s'intére ffoit ede
plus en plus au coeur de Saint Leu , parut
contente de la fenfation qu'elle venoit de
* produire fur fons efprit. Elle ajouta à fon
récit des chofes honnêtes pour lui , & fon
vifage plus tranquille annonçoit que fon
coeur étoit moins affligé. L'amour enfin , par
un effet contraire , mais affez naturel dans.
la fituation où ils fe trouvoient , avoit
raffuré Pétronille , & rendu Saint- Leu plus
timide. Il tâcha de la confoler & de lui
faire efpérer un avenir plus heureux. Enfuite
ayant à fortir, il la pria de permettre
qu'il fermât fa porte , & qu'il emportât fa
clef pour ne pas l'expofer à être apperçue
de fes parens. Il ne tarda pas à rentrer , &
de nouveaux entretiens avec elle enfoncerent
le trait plus profondément dans fon
coeur. Bientôt il ne put plus fe diffimuler
qu'il avoit conçu pour elle l'amour le plus
vrai & le plus paffionné. Il ne balança
plus ; il count trouver un parent qui logeoit
dans la même maifon, & qui avoit pour
DE FRANCE. 207
Jui l'amitié la plus tendre. Il lui raconta fon
aventure , dont Alinval ( c'eft le nom de
fon parent ) ne fit que rire d'abord. Il re-
*garda cette hiftoire comme une fable débitée
à un jeune étourdi par une aventurière
intéreffée ; mais pour y croire fans balancer
il n'eut befoin que de voir & d'entretenir
Pétronille un feul moment. Ce parent avoit
un coeur fenfible & une philofophie douce.
Les préjugés de naiffance & les confidérations
de fortune étoient nuls pour lui. Il
s'intéreffa à leurs amours ; mais avant de
rien entreprendre il donna à Pétronie un
logement ou St-Leu put la voir fans demeurer
avec elle. Les deux amans fe virent en effet ,
P'une toujours honnête , & l'autre toujours
"amoureux.
Pendant ce temps - là Alinval avoit écrit
dans l'endroit où étoit née Pétronille , &
avoit pris à Paris des informations fur fa
conduite. Content du ſuccès de fes démarches
, il s'étoit bien promis de rendre heureux
ces deux Amans , dont l'amour mutuel
ne faifoit que s'affermir de jour en jour par
Feftime. Pétronille , en échappant aux em-
>bûches du corrupteur qu'elle avoit quitré ,
croyoit bien avoit évité le plus grand péril
qui pût menacer fa vertu . Elle reconnut
bientôt fon erreur. Jufques là elle n'avoir
été atraquée que par les richeffes qu'une
ame noble peut méprifer , ou par la menace
qu'on peut braver avec du courage ; mais
auprès de Saint- Leu elle avoit à combattre
j
208 MERCURE
fon propre coeur. C'eft un ennemi d'autant
plus dangereux qu'on s'en mefie d'autant
moins , & qu'on vit toujours avec lui.
Enfin un jour , a la fuite d'un entretien des
plus tendres , ils le trouvèrent tellement
enivres d'amour, que Saint Leu alloit remporter
une victoire qu'il n'avoit pas longé
à pourfuivre . Saint - Leu n'ayant point cu le
projet de feduire ; & Petronille, avec le ferme
deffein de relifter à la feduction , étoient
près l'un & l'autre de fuccomber , lorfqu'AInval
vint frapper à la poite pour leur annoncer
leur bonhear. Il avoit fi bien travaille
auprès des père & mère de Saint- Leu ,
qu'il les avoit fait confentir à ſon mariage
avec Petronille. Ainfi un moment plus tard
´la vertu de Pétronille faifoit naufrage après
avoir refifté aux affauts les plus orageux :
elle apprit par là qu'on a bien plus befoin
d'être en garde contre fa foibleffe que contre
la force d'autrui. Elle époufa St- Leu , & ils
furent heureux l'un & l'autre ; mais elle n'oublia
jamais le quart d'heure qui avoit précédé
leur union. Elle fit plus : la tendreſſe maternelle
l'emporta fur fon amour - propre ;
elle eut le courage de raconter à fes enfans
les dangers qu'elle avoit courus ; & cet exemple
fut peut être pour eux une leçon plus
éloquente & plus utile que tous les livres
de Morale qu'elle eût pu mettre dans leurs
mains.
DE FRANCE. 209
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mo
E mot de l'Énigme eft Fufeau ; celui du
Logogryphe eft Silence , où le trouvent lien ,
Lis , Nil , fel , Ciel , Silène & Nice.
ENIGM E.
ONne le
N ne le conçoit pas ; il ne peut concevoir.
Il étoit avant l'homme ; & Dieu ne peut le voir.
(Par M. l'Abbé Delaunay. )
LOGOGRYPHE.
ETRE TRE léger , pur & mobile ,
Tour- à-tour dangereux , utile ,
Je fers celui qui me détruit ,
Et j'offenſe qui me produit.
Si vous me faites difparoître ,
Un rien peut me faire renaître .
Cinq lettres compofent mon nom .
2011.0
Otez mon chef , je fuis un inftrument nuifible;
Otez mon chef, je deviens invifible ;
Otez mon chef , je ne fuis qu'un pronom ;
Otez mon chef, je fuis une voyelle :
C'eft à toi de dire laquelle.
( Par M. Riboulleau , Avocat à Rouen. )
1210 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
JEANNOT & COLIN , Comédie en trois
is Actes & en Profe , repréfentée pour la
première fois par les Comédiens Italiens
ordinaires du Roi , le Mardi 24 Novembre
1730. Prix , 1 livre 4 fols . A Paris ,
20 chez la Veuve Duchefne , Libraire , rue
S. Jacques , 1780. py
LE fujet de cette Comédie , l'une des
plus agréables qu'on ait données depuis
peu au Théâtre Italien , eft le Conte de Voltaire
intitulé , comme la Pièce , Jeannot &
Colin. Le but de Voltaire , comme l'a dit
M. de F.... dans fon Épître dédicatoire à
Mde du Vivier, étoit de repréfenter la fottife
des parvenus & la baffeffe de leurs flatteurs.
Dans le Conte ( qui eft auffi connu que le font
les autres Ouvrages de fon Auteur ) Jeannot &
> Colin font deux enfans élevés enfemble dans
la Ville d'Iffoire en Auvergne. Colin eft fils
d'un Laboureur , & Jeannot d'un Marchand
de Mulets. Ils s'aimoient tendrement tous
deux ; mais Jeannot fait fortune , &
devenu M. le Marquis de la Jeannotière ,
il méprife fon ami Colin . A la fin la fortune
du parvenu fe renverfe , & M. le Marquis
eft trop heureux de retrouver fon ami de
College qui le tire d'embarras , & dont les
DE FRANCE. 211
bienfaits le mettent à portée de fentir par fa
propre expérience que le bonheur n'eft pas
dans la vanité.
De la femme de Colin M. de F.... en a
fait la foeur : c'èft Colette à qui Jeannot , en
quittant Iffoire pour venir à Paris , avoit figné
une promeffe de mariage ; & voilà le feul chanagement
important qu'on ait fait à l'action du
- Conté. Cette obfervation ne tend pas à diminuer
le mérite de M. de F.... & c'eft connoître
bien peu les difficultés de l'art dramatique , que
de s'imaginer qu'il y a peu de mérite à mettre
en fcène un fujet qu'un autre a créé. Il y a
loin d'un Conte à une Comédie , & le plus
beau récit du monde coûte toujours beaucoup
à mettre en action . Si l'on ine contestoir
cette vérité , je me bornerois , pour la
défendre , à l'exemple des Contes Moraux.
On fait que ces charmans Ouvrages , fi
dignes de leur réputation , offrent pour la
plupart des fujets de Comédie ; plufieurs
même font prefque en Dialogue , & il femble
qu'on n'auroit befoin , pour les adapter
nau Théâtre , que d'écrire dans les interlignes
elen groffes lettres le nom des Interlocuteurs.
Combien de gens ont effayé de le faire , &
combien peu y ont réufli ! Allons plus loin ;
Sil eft rel Conte charmant à qui l'Auteur luimême
n'a pu donner avec fuccès les formes
théâtrales. Il faut en conclure que raconter
zhou mettre an Théâtre ce font deux procédés
tabfolument différens , & que ces deux talens-
›ɔlà ne s'excjuent nine fe fuppoſent mutuelle-
F
212 MERCURE
ment. Toutes les fois que d'un Conte charmant
on aura fu faire une agréable Comé
die, on peut fe regarder comme le créateur
d'un bon Ouvrage. Il y a même plus de difficulté
& plus de mérite qu'on ne pense à
tranfporter fur le Théâtre de fa Nation un
Drame qui a réuffi avec raifon fur une Scène
étrangère. Il faut pour cela un tact des plus
exercés , une grande entente du Théâtre , &.
la connoiffance du langage & du goût national
. Les nuances du goût des diverfes
Nations font fi difficiles à faifir , que fouvent
le même Écrivain eft bien furpris forf
qu'il lit en françois ce qu'il avoit admiré en
italien ou en grec
4
p
Il ne faut donc pas reprocher à l'Au
teur de cette Comédie d'avoir emprunté
fon fujet ; mais on verra peut-être , par la
courte analyfe que nous allons en faire ,
qu'on peut lui reprocher de n'avoir pas
profité de tout ce que le Conte pouvoit lui
fournir. Quand la Pièce commence , Jeannot
a déjà fait fortune , & Colin & Colette
, arrivés à Paris pour le voir , font dans
l'appartement de M. le Marquis. Ce dernier
eft forti.Tandis que l'Epine , fon Valer, va voir
fi Colin & Colette peuvent voir fa mère , let
frère & la four reftent feuls , & pendant
une très- courte Scène Colette témoigne fes
inquiétudes fur le coeur de Jeannot, qu'elle
craint d'avoir perdu depuis qu'il eft devenu
Marquis. L'Epine revient les prier d'atten
dre que Mde la Marquife foit habillée , &
DE FRANCE. 213
en attendant ils s'entretiennent de la forrune
rapide de la Marquife. Explique - moi
donc , dit Colette à fon frère , comment
des gens qui n'ont rien parviennent à avoir
quelque chofe ; ils prennent donc à ceux
qui en ont ? Pas toujours , lui répond plaifamment
fon frère ; & la Marquiſe arrive
enfin. Elle les reçoit avec arrogance , & leur
promet fa protection . Ce mot bleffe avec
raifon Colin; & comme la Marquife lui demande
des nouvelles de fon père , il lui répond
avec une noble fierté : « J'ai eu le malheur
de le perdre , je fuis à préfent à la tête
de fa Manufacture : & mes affaires vont
affez bien pour que je ne fois venu chercher
chez vous que le plaifir de vous voir. »
Après une très- courte audience , la Marquife
les renvoie toujours en protectrice.
Scène entre la Marquife & Durval , Gouver
neur du Marquis , par laquelle on apprend
que la Marquife a un procès tout prêt à être
jugé , & que fon fils va époufer la Comteffe
d'Orville. Arrive le Marquis , à qui l'on dit.
que Colin & Colette font à Paris , & qu'ils
doivent revenir à une heure pour le voir. Le
Marquis , fort embarraffe, eft tenté de leur
faire dire qu'il n'y eft pas ; enfuite il n'ofe
traiter ainfi fes anciens amis , & enfuril fort
avec l'Epine fans avoir rien décide.
ACTE II. Le Marquis voyant à fa montre
qu'il eft près d'une heure , tremble de la
vifite de Colette. Il doute encore s'il la re >
cevra , quand elle arrive avec fon frère.Colin
+
214 MERCURE
en entrant le prie de faire retirer fon Domeftique
par un trait charmant qui ne fe
trouve point dans le Conte , & qui a été
juſtement applaudi au Théâtre. « A préfent ,
» lui dit -il , que vous êtes grand Seigneur,
nous n'oferons plus vous aimer devant le
» monde. »
C'est ici que doit tomber notre première
obfervation critique. Pourquoi M. de F....
avant de faire revenir Colin à l'amour & à
l'amitié , ne lui a- t'il pas donné quelques
Scènes de fatuité , ou tout au moins d'étourderie
, qui auroient contrafté avec le refte de
la Pièce ? Voltaire , dès l'inftant de la fortune
de Jeannot , dit qu'il prit un air de fupériorité
qui affligea Colin. Dès ce moment ,
ajoute- t'il, Jeannot n'étudia plus , fe regarda
au miroir, & méprifa tout le monde. Il eft
bien vrai que M, de F.... dans la deuxième,
Scène , fait dire quelques mots à Colette fur
la fierté de Jeannot ; mais cette fierté eft dans
l'avant-fcène ; mais cette fierté eft en récit ;
& le retour de Jeannor eft en action . Or,
on fait qu'au Théâtre , un récit opposé à une
action eft bien froid , & ne peut pas même
faire contrafte. Les Scènes dont nous parlons
auroient varié le ton de la Pièce , qui eft un
peu monotone. Il eft vrai que l'Auteur auroit
été obligé d'y jeter plus de comique ;
ce qui auroit rendu Jeannot ridicule , & non
pas odieux ; & la Pièce y auroit infiniment
gagné, Car enfin , pourquoi M. de F.... a - t'il
fait de ce fujer une efpèce de Drame ? Yol-
1
DE FRANCE. 218.
taire n'en avoit pas fait un Conte larmoyant ;
il en a fait un Conte fort gai , & qui n'en
eft pas moins moral, Mais dans la Comédie
le parvenu ne s'oublie prefque pas. Dès la
première Scène avec Colin & Colette , c'eft
le jeune homme le plus doux , le plus honnête
, le plus fenfible, Le Marquis eft tonjours
Jeannot, A cette obfervation près , la
Scène eft intereffante ; & c'eft peut - être la
meilleure de cette Comédie, Nous allons la
tranſcrire ici. On jugera par - là du ſtyle & du
dialogue de l'Auteur,
LE MARQUIS , ( très - embarraſſe, )
" Ma mère avoit oublié ce matin de s'in-
» former de votre demeure. J'en ai été bien
» fâché.
COLIN, ( l'examinant. )
Puifque nous favions la vôtre
" étiez bien sûr de nous voir,
LE MARQUIS,
" Ah ! je vous vois trop tard,
COLETTE,
» Plût au ciel ne l'avoir jamais vu !
Il fefait un filence, ),
COL-IN,
» Vous ne reconnoiffez pas ma feur?
LE
MARQUIS.
» Je fuis le plus malheureux des hommes
فر
216 MERCURE
» je dépens de ma mère , ma fortune eft
" fon ouvrage ; je lui dois tout, je lui dois
» même le facrifice de mon bonheur : ne
» me haïffez pas.... ne me méprifez pas....
Si vous faviez !
COLIN.
» Vous me faites pitié. Croyez - moi
» terminons un entretien pénible pour tous :
» vous craignez de nous reconnoître , &
" nous ne vous reconnoiffons plus. Adieu.
ود
( Ils s'en vont. )
LE MARQUIS.
Arrêtez , je vous ſupplie .
COLETT E.
» Mon frère , il veut vous parler.
"3
LE MARQUIS.
Ayez pitié de mor , Colerte. Ne m'ac-
» cablez pas de votre mépris. Oui , je fens -
bien que je l'ai mérité ; la fortune , l'ambition
m'ont aveuglé . J'ai manqué à l'a-
» mour , à l'amitié ; j'ai defiré de vous oublier
; j'ai voulu vous arracher de mon
» coeur : je le fais , je fais que je n'ai point
'd'excufe ; mais je me fuis vu dans un nou-
» veau monde , j'ai cédé au torrent qui
» m'entraînoit , à l'afcendant que ma mère
» a fur moi : elle n'étoit occupée que d'éloi-
» gner tout ce qui pouvoit rappeler notre
>> ancienne
"
"
DE FRANCE. 217
ancienne pauvreté : elle me défendit de
penſer à vous.
COLETTE.
» Lorfqu'autrefois vous étiez pauvre , &
» que je l'étois moins que vous , mon père
» me défendit auffi de vous aimer ; vous
» favez comment je lui obéis .
"
LE MARQUIS.
» Ah ! croyez que votre image n'a pas
quitté mon coeur. Dès que j'ai entenda
» prononcer votre nom , tout mon amour
» s'eſt réveillé ; votre préſence achève de
» me rendre à moi-même. En vous parlant ,
» en vous regardant , je redeviens tel que
» vous m'avez vu : chaque coup d'oeil que
» vous jetez fur moi me rend une vertu que
j'avois perdue ; & dès que vous ouvrez
» la bouche , mon coeur palpite comme au-
» trefois , quand vous étiez fâchée contre
moi , & que j'attendois mon pardon.
39
COLETTE.
» Qu'ofez-vous rappeler ?
LE MARQUIS.
» Nos fermens , notre amour ; cet amour
» fi tendre , fi vrai , qui nous emflamma
» dès l'enfance , fans lequel nous ne fîmes
» jamais un feul projet de bonheur. Sou-
» venez- vous , Colette , de nos premières
années ; fouvenez - vous que les premiers
Sam. 30 Juin 1781
»
K
218 MERCURE
1
5
mots que nous avons prononcés , ont été
la promeffe de nous aimer toujours.
COLETTE.
» Hélas ! qui de nous deux y a manqué ?
LE MARQUIS.
» Ce feroit vous , Colette , fi vous m'aban-
» donniez à prefent ; puifque je vous aime ,
puifque je vous chéris plus que jamais. Le
» voudriez - vous ? parlez ; auriez vous la
» force de me dire : Jeannot , je ne vous
» aime plus.
COLETT E.
» Jamais je ne prononcerai ce mot - là .
LE MARQUIS , ( à Colin. )
Elle s'attendrit , mon ami , demande-lui
pardon pour moi,
( Ilfe jette dans les bras de Colin. )
COLIN , ( ému. )
» Ma foeur , il vient de m'embraffer
comme il m'embraffoit autrefois.
LE MARQUIS.
» Colette , mon ami , je fuis encore digne
de vous ; je le fens aux tranfports de mon
» coeur, Ah ! le don d'aimer eft un préfent
» que le ciel ne fait qu'une fois. J'ai fi fouvent
regretté les jours tranquilles que nous
paffions enfemble ; j'ai fi bien éprouvé que
DE FRANCE.
219
» le bonheur n'eft que dans l'amour &
» dans l'obfcurité !
و ر
COLIN.
» Mon ami , il ne tient qu'à toi d'en jouir
» encore ; reviens chez nous , tu trouveias
affez de malheureux pour bien placer tes
richeffes ; tu feras du bien , nous t'aime-
» rons ; ce fera jouir à la fois du bonheur
» des pauvres & des riches .
و د
"
LE MARQUIS .
» Plût au ciel que ma mère t'entendit
» avec l'émotion que tu me cauſes mais
» ma mère n'eft occupée que d'ambition ;
» elle est bien malheureuſe , elle ne fonge
jamais à ce qu'elle a , & toujours à ce
qu'ont les autres ; j'espère cependant la
fléchir , je lui montrerai cette promeffe
» de mariage que nous prenious plailir à
» renouveler tous les jours.
"
ور
ود
COLETT E.
" Je ne l'ai pas perdue ; mais depuis quel-
" que temps je n'ofois plus la lire ; il me
» fembloit qu'elle me difoit du mal de vous.»"
( Il me fembloit que cette promeffe de mariage
me difoit du mal de vous ; cela s'appelle
du marivaudage. )
!
LE MARQUIS.
» Mon frère , mon amie , je vous jure de
nouveau fur tout ce que j'aime , *que je
Kij
220 MERCURE
f
» tiendrai ma parole. Je vais me jeter aux
" genoux de ma mère , je vais lui déclareg
que j'en mourrai fi je ne fuis pas votre
» époux, & que toute autre femme.....
Affurément , d'après un tel langage , Colin
& Colette doivent être contens de leur ami.
Il ne manque ni à l'amour ni à l'amitié.
Un moment après , furvient la Marquife ,
qui parle à fon fils de fon mariage , & qui
traite fort durement Colin & fa foeur. Colin
a raifon de s'emporter contre elle ; mais il
a tort de s'en prendre aufli à ce pauvre Marquis
, qui ne lui dit & ne lui fait que des
honnêtetés. Et cependant quand le Marquis
veut retenir Colin , & lui dit , en courant
après lui : non , demeurez , je vous en conjure
; Colin lui répond avec dureté : vous
auriez trop à rougir.
f - }
Après le départ de Colin & de fa four ,
on n'eft pas étonné de voir le Marquis fâché
contre fa mère; mais on eft un peu furpris
de voir ce jeune homme fi doux , même
timide , s'emporter contre elle avec la plus
grande violence dès les premiers mots. « Ma
mère , lui dit- il , je vous refpecte , je vous
honore , mais vous me percez le coeur ;
mais vous vous dégradez vous- même . Eh !
de quel droit ofez vous mépriſer mes
» amis , mes égaux , les vôtres ? Quels font
vos titres , ma mère ? Leur naiffance vaut
la mienne , & leur coeur vaut mieux que
le mien. Il eft fi vrai qu'il y a là un dé,
>
DE FRA- N CE. 222
faut de nuances , que l'Auteur a dû être embarraffe
pour faire parler le Marquis ayec
La prétendue , qui arrive prefque auffi-tôt.
Le Marquis s'en tire par des monofyllabes ;
mais il n'eft pas vraisemblable que dans le
moment où il s'emporte fi violemment
contre fa mère , il puiffe parler tranquillement
à celle qu'on veut lui faire épouſer
malgré lui , & qu'il dîne avec elle fans lui
déclarer nettement fon éloignement pour ce
mariage. Au moins l'Auteur auroit - il dû le
faire fortir après fon emportement contre
la Marquife , pour ne pas le mettre en Scène
fur le champ avec la Comteffe.
ACTE III. La Marquife a reçu la nouvelle
de la perte de fon procès. Elle veut engager
fon fils à le taire à la Comteffe ; mais le
Marquis le lui déclare malgré elle & en fa
préfence. Cette nouvelle change tout-àcoup
les tendres difpofitions de la Comteffe
, qui fe retire en leur faifant une profonde
révérence . Le Gouverneur du Marquis
en fait autant. Lepine vient demander
fon compte. Enfin il ne refte plus au Marquis
, redevenu Jeannot , que l'amitié de
Colin & l'amour de Colette . Il les retrouve
l'un & l'autre auffi indulgens que fidèles.
Colin donne fa foeur avec tout fon bien à
Jeannot ; ils fe décident à partir tous enfemble
pour aller vivre en Auvergne ; & la
Marquise termine la Prèce en difant à Colin :
" Je vous devrai bien plus que vous ne penfez
; vous m'avez appris que le bonheur
Kij
222 MERCURE
53
» n'eft pas dans la vanité , & que la vertu
, feule vient au fecours de l'infortune.
. Ce dénouement , quoiqu'il rappelle un
peu trop celui du Diffipateur de Deftouches
, a de l'intérêt & de la vivacité . Les perfonnages
de Jeannot , Colin & Colette ,
font touchans ; la marche de l'intrigue a de
la fagefle & de la clarté , & le ftyle eft femé
de traits d'efprit & de fentiment . Après cet
éloge mérité , M. de F.... , en faveur de
l'eftime que nous avons pour les Ouvrages ,
nous pardonnera- t'il d'ajouter que fa Comédie
de Jeannot & Colin péche fur tout
du côté du développement ? Si c'eft un défaut
d'allonger trop fes Scènes , c'en est un aulli
de les étrangler ; & il nous femble que ce
fujet demandoit à être développé . En général,
cette Pièce prouve moins pour le talent dramatique
de M. de F .... que fa jolie petite
Comédie des Deux Billets. Cette obfervation
n'eft pas effrayante , puifque nous
voyons , par la Dédicace de Jeannot & Colin
, que cette Pièce eft fon premier Ouvrage ,
& par conféquent antérieure à celle des
Deux Billets . L'Auteur n'a donc fait que
fuivre la marche naturelle du talent. Ainfi
notre Critique , loin d'affoiblir les efpéranees
que M. de F .... a fait concevoir aux
Amateurs du Théâtre , doit y ajouter encore
, puifqu'elle prouve qu'il acquiert de
nouvelles forces à mefure qu'il avance dans
. la carrière.
( Cet Article eft de M. Imbert. ):
DE FRANCE. 223
NECROLOGE des Hommes Célèbres de
France , par une Societe de Gens de
Lettres. Tome XVI , in - 12 . A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur- Libraire de la
Reine & de Madame la Comtefle d Artois ,
rue des Mathurins , Hôtel de Cluny.
NOTRE but , difent les Auteurs du Nécrologe
, étant moins de louer les Hommes
celèbres que de caractérifer leur génie &
leurs talens , nous ceflerons de donner à nos
articles le titre d'eloge , devenu faftidieux
pour beaucoup de Lecteurs. Voilà pourquoi
lexpreflion modefte de notice eft fubftituce à
préfent au titre pompeux d'eloge . Un autre
changement encore , c'eft que le Volume du
Nécrologe contiendra à l'avenir plus ou
moins de feuilles , à proportion du nombre
& de l'importance des matières. On fe rapprochera
par-là du plan qui avoit été tracé
p. M. Paliffor , premier Auteur de cer Ouvrage.
A l'exception de la notice de M. le Duc
de la Vallière , qui eft d'un anonyme , toutes
les autres font de MM. de Caftilhon & de
Sivry. Les Savans , les Littérateurs & les
Artiſtes dont il eft queftion dans ce feizième
Volume , font MM . les Abbés de Condillac ,
Batteux , Coger , M. le Comte d'Arcy , M.
le Chevalier de Bruix , MM . Dorat , Drouet,
Gilbert ; MM . Jofeph de Julieu , le Roi ,
Bucquer , Levret ; M. Soufflot , Mlle Baffe-
K iv
224 MERCURE
porte , M. Meufnier de Querlon . Nous allons
donner une légère idée de quelques- unes
de ces notices. Pour commencer par M.
l'Abbé de Condillac , on nous affure que le
goût pour l'étude , plutôt qu'aucune vue
d'intérêt & d'ambition , lui fit prendre l'Etat
Eccléfiaftique. On nous dit auffi qu'il médita
long - temps en filence. En effet , ce célèbre
Métaphyficien , né en 1715 , ne publia
fon premier Ouvrage qu'en 1746. C'étoit
l'introduction à la connoiffance de l'Efpric
Humain. A propos de fon Traitédes Syftemes
on parle d'une Pièce de vers de Voltaire ,
intitulée auffi les Syftêmes. En les comparant
enfemble , dit M. de Sivry , l'avantage refte
au grand Poëte pour le brillant des faillies ,
& au Métaphyficien pour la folidité des
vues & la fagacité du ftyle. Cette obfervation
peut être très-vraie , mais il eft encore
plus vrai de dire que ces deux Ouvrages ne
fe reflemblent que par le titre , & qu'ils ne
font fufceptibles en aucune manière d'être
comparés.
J
I
La Notice de M. l'Abbé Batteux , connu
par les beaux Arts réduits à un même principe
, finit par cette réflexion : « Cet Abbé
étoit plus eftimable encore par fes qualités
perfonnelles que par fes talens Littéraires .
Il foutenoit par les bienfaits une famille
auffi nombreufe que peu opulente.
Paffons à M. le Chevalier de Bruix , qui
préfida aux quatre premiers Volumes du
Confervateur, Collection utile , mais malDE
FRANCE. 225
heureuſement interrompue. Il étoit gai ,
doux , plaifant , d'une humeur toujours
égale , d'une politeffe achevée , & , ce qui
eft rare , d'une véritable modeftie. Il publia
vers 1756 des Réflexions diverfes. En voici
deux ou trois qui méritent attention .
La jaloufie groffière eft une défiance'
» de l'objet aimé. La jaloufie délicate eft,
» une défiance de foi même. L'honneur eft
» devenu un moyen adroit par lequel on
» eft venu à bout de faire produire à la va-,
» nité les effets de la vertu.
33
" L'étourdi foutient une erreur avec l'af-
» furance d'un homme qui ne fe
ne fe trompe
jamais. L'homme fenfé foutient une vé-
» rité avec la circonfpection d'une perfonne'
qui fe trompe fouvent. »
و د
Quelques perfonnes ont trouvé qu'on
avoit traité M. Dorat avec févérité , &
M. Gilbert avec indulgence. Quelle diffé
rence, difent-elles , entre un Poëte qui avoit
une imagination féconde & agréable , & un
petit Satyrique qui a paffé quinze ans de
fa vie à forger laborieufement cinquante
bons vers.
M. de Querlon eft mieux apprécié ; il
penfoit , dit- on , avec plus de fineffe que de
force ; il écrivoit avec plus de jugement que
de goût , plus de pureté que d'elegance.
On trouve à l'article Coger que Voltaire,
qui a tant plaifanté ce Profeffeur ,
ne lui eût pas refufé fon eftime s'il eût fu
qu'il fuffifoit d'être homme pour avoir des
Kv
226 MERCURE
droits à fa fenfibilité , & qu'il fe privoit
fouvent du néceffaire pour venir au fecours
de l'infortune. Nous apprenons que M. le
Roi , célèbre Médecin , évitoit auprès de
fès malades toute efpèce de converfation ,
& qu'il avoit acquis le nom de Taciturne.
Nous apprenons que M. Jofeph de Juffieu ,
martyr de la Botanique , fut Académicien
pendant trente fix ans fans avoir jamais paru
à l'Académie des Sciences ; que M. Bucquet
, Chimifte renommé , prenoit par jour
une pinte d'éther & huit onces de laudanum
; que le fameux Architecte M. Souf-
Hot fera enterré un jour dans la nouvelle &
fuperbe Églife de Sainte Geneviève , & c.
Nous allons finir par Mile Baffeporte , Peintre
du Roi. J. J. Rouffeau difoit d'elle :
La Nature donne l'exiftence aux Plantes ,
mais Mile Baffeporte la leur conferve. »
C'eft aux preffantes follicitations de cette
Artifte diftinguée que nous devons Mlle
Biheron , qui , fans fon amie , n'auroit jamais
eu l'idée des Anatomies artificielles. Mile
Baffeporte , âgée de foixante - dix- neuf ans ,
travailloit encore ; elle eft morte , pour
ainfi dire , le pinceau à la main . L'illuftre
M. de Buffon , qui n'a pas ceffé de d'eftimer,
lui écrivoit de Montbart le 12 Janvier 1780 :
" J'ai été enchanté , Mademoiselle , de recevoir
une affez longue lettre toute de
» votre main , & auffi bien écrite que bien
penfee : j'efpère que dans dix ans nous
nous en écrirons encore de femblables. »
DE FRANCE. 227
La plupart de ces Notices font intéreffantes.
Le Précis Hiflorique de la Vie de
l'Impératrice -Reine ne l'eft pas moins .
On foufcrit en tout temps pour le Nécrologe
au Bureau des deuils , Cloître Saiut
Honoré. La fouſcription pour l'annonce des
deuils de Cour & pour le Volume qui paroît
tous les ans , eft du prix modique de 6 liv.
PRÉCIS de quelques Réflexions Morales &
Philofophiques , lu à la Séance publique
de l'Académie de Dijon , au mois de Mai
1731. in - 4° . A Dijon , chez Frantin
Imprimeur du Roi.
EN confidérant l'état déplorable où fe
trouvent aujourd'hui les Lettres parmi nous ,
on doit favoir gré aux gens du monde qui
ofent encore les cultiver ; & l'on recueille
avec empreffement toutes les productions
qui fortent de leur plume. Celle que nous
annonçons ne contient que des fragmens
d'un Traité de Morale , auquel M. le Comte
de la Touraille confacre fes momens de
loifir. C'eft fur tout à des hommes qui ont
vu de près les Grands & la Société , qu'il
appartient de crayonner le tableau des
mours , & de préfenter des maximes faites
pour fervir de guide à l'inexpérience . On fe
rappelle le mot de Malezieux à la Bruyère ,
après avoir entendu la lecture de fon Livre :
Mon ami , lui dit- il , il y a là de quoi vous
faire bien des Lecteurs & bien des ennemis
K vj
228 MERCURE
En citant ce trait , notre Auteur obſerve
qu'il ne mérité ni l'un ni l'autre. Le Public en
jugera fans doute différemment ; il reconnoîtra
que la modeftie n'eft pas le feul mérite
de M. de la Touraille. Nous allons tranf
crire quelques- unes de fes Réflexions .
Il en eft des Moraliftes comme des Médecins.
Les premiers raifonnent fort bien
fur les maladies morales , fans y apporter
de remèdes sûrs ; les autres fur les mala-
» dies phyfiques , fans que leurs malades
» s'en trouvent mieux .
» Il eft bien difficile de prouver à celui
qui ne manque de rien , qu'un autre a befoin
de quelque chofe.
» Celui qui s'étoit fait une fublime idée
des Cours , quand il les a vues de près ,
» s'en retourne bien vite dans le château de
» fes pères.
» Dire d'un homme d'efprit qu'il eft méchant
; d'un Philofophe éclairé qu'il n'a
→ point de religion , c'eft le fubterfuge ordinaire
des fots.
30
Le mariage eft une efpèce de grande
» & trifte Province , où les étrangers font
fouvent tentés d'entrer , & d'où la plupart
des habitans ne demanderoient pas mieux
que de fortir.
"» Ce que l'homme appelle fon malheur ,
n'eft le plus fouvent que l'expiation né-
» ceffaire de fes erreurs ou de fes fottifes.
Pensée d'Henri IV.
DE FRANCE. 229
f
" Les grands fervices & les grandes verr
tus tiennent rarement dans les Cours con-
» tre les grands noms. On compte que les
» rejetons des anciens Héros doivent avoir
» hérité de quelques qualités de leurs ancê-
» tres. Il eft aufli naturel de le croire ,
» qu'ordinaire de s'y tromper.
Les races dégénèrent comme les Empires
; & les hommes , après quelques
écarts de génie , font condamnés à rentrer
» dans le cercle de la médiocrité qui les ren-
» ferme ; mais , Meffieurs , vous voyez cette
maxime exceptée dans la perfonne de
votre magnanime Gouverneur ; & fi la
» Grèce n'a plus fes Thémiftocles , ni l'Italie
fes Scipions , la France a encore fes
» Condés. »
9 Il eft permis de faire ainfi l'éloge des
Grands en leur préfence , * lorfqu'on n'eſt
que l'Interprète de l'opinion générale.
* Le jour de cette Lecture , M. le Prince dé
Condé fe trouvoir à la Séance de l'Académie de
Dijon.
X
230 MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
POUR obvier , autant qu'il eft poffible ,
aux privations que l'incendie de la Salle de
l'Opéra inêle aux plaifirs des Amateurs du
Spectacle , on a déterminé de donner des
Concerts dans la Salle du Palais des Tuileries,
confacrée depuis long - temps au fervice du
Concert Spirituel. Le premier a eu lieu le
Mardi 19 de ce mois , & le Public en a paru
très -fatisfait . On a obfervé qu'en 1763 , lorfque
l'Opéra fut détruit par un accident pareil
à celui qu'il vient d'éprouver , on lui
fubftitua des Concerts qui ne furent prefque
pas fuivis. Il faut eſpérer qu'en 1781 , c'eſtà
dire , dans un temps où tout le monde
parle , raiſonne & iuge de la Mufique , où
il eft rare que l'on ne s'arroge pas le titre
pompeux de Connoiffeur , celui d'Amateur
étant devenu trop fimple & trop commun ;
il faut efpérer que des Concerts , compofés
des morceaux choifis des plus grands Maîtres
dans tous les genres , & exécutés par les
Sujets les plus eftimés , auront un fort tout
différent. Au furplus , quand les mêmes perfonnes
qui fe font arrogé le droit d'être juges
de l'Art Muſical , refuferoient de venir exercer
leurs connoiffances dans l'endroit où
DE FRANCE. 237
l'Art , dénué de tous les acceffoires qui le
gênent , peut être étudié avec le plus de
fruit , nous n'en ferions pas étonnés , &
nous retrouverions dans cette conduite la
conféquence naturelle à l'efprit léger du
peuple François .
COMÉDIE FRANÇOISE.
Tour Auteur Dramatique qui veut mériter
une réputation durable , doit moins
s'attacher à peindre le ridicule du moment ,
les travers & les moeurs du jour , qu'à tracer
le tableau de l'homme en lui - même ; mais
il ne faut qu'avoir un peu d'efprit & de
gaieté pour mériter les fuccès du premier
genre ; & il faut être né Philofophe , avoir reçu
de la Nature un efprit très- éclairé , un tact
jufte, être en un mot un homme de génie pour
afpirer aux fuccès du fecond.On ne peur guères
citer que Molière qui ait , aux yeux de l'Europe
entière , mérité d'être le Comique de
toutes les Nations ; & nous avons beaucoup
d'Auteurs Dramatiques dont la réputation ,
après avoir joui pendant quelque temps
d'un certain éclat , s'évanouit infenfiblement
, finon aux yeux de l'Homme de Lettres
, au moins devant le plus grand nombre
des Spectateurs. Dancourt nous paroît être
dans ce cas . Sans parler des Cuvrages qu'on
lui contefte , & qui ne font pas les moins
agréables , tels que le Chevalier à la Mode ,
232 MERCURE
&c. nous ofons dire qu'il n'a guères travaillé
que dans un genre affez piquant pour le
moment où il travailloit , mais peu intéreſfant
pour la genération fuivante. Quelque
gaiete que l'on trouve dans fes petites Pièces ,
quelque naturel que foit fon dialogue , on
ne peut voir qu'avec indifférence des moeurs
dont il ne refte aucunes traces que dans l'efprit
de quelques vieillards , & qui d'ailleurs
font préfentées fouvent fous une forme &
avec une liberté que nous n'approuvons
plus aujourd'hui . On nous objectera , comme
on l'a déjà fait , que les coeurs étoient plus
chaftes dans le temps où les oreilles étoient
moins dédaigneufes. Nous répondrons à
cette objection , d'autant plus fauffe qu'elle
a été plus fouvent répétée fans raiſon , que
ce n'eft pas un moyen de faire croire à l'innocence
des moeurs , que celui d'effaroucher
tout haut la pudeur & la décence , & que le
tableau des moeurs du temps où les Écrivains
Dramatiqués étoient libres ontre mefure, eft
très éloigné de prouver pour une telle affertion.
D'ailleurs , à quelque degré de perverfité
qu'on affecte de croire que nos moeurs foient
defcendues , fi la décence & la pudeur ne font
plus que dans les mots , fi elles n'ont plus
d'autre afyle , encore faut- il qu'on le refpecte ;
car il eft néceffaire qu'elles en aient un , ou
nous fommes dépravés fans reffource.co
La lecture des Ouvrages de Dancourt
nous a conduits plufieurs fois à des réflexions
que la remife de la Maifon de Campagne nous
DE FRANCE 233
invite à publier. Le fond de cette petite
Pièce est très- peu de chofe , fes acceffoires
font tout. Quoiqu'il y ait plus de plaifanterie
que de vrai comique , l'Ouvrage n'eft
pas fans mérite , & il en a perdu beaucoup
pour nous , par la raifon que nous avons
déduite dans le préambule qu'on vient de
Jire. L'oppofition du caractère économe de
M. Bernard , & de la diffipation extravagante
de fa femme , annonce un homme qui connoiffoit
le Théâtre ; mais les moyens employés
pour lui donner fa valeur , annoncent
aufli un travail précipité, & plus de facilité que
de jufteffe & de vérité . Tel eft affez généralement
le défaut de Dancourt quand il veut
peindre les habitans des villes. Il eſt plus
vrai quand il peint des payſans ; auffi peuton
croire que les Pièces de ce dernier genre ,
dans lesquelles il s'eft livré tout entier au
développement de l'action fimple qu'il avoit
à filer , auront du fuccès auffi long-temps
qu'on parlera la langue Françoife.
SCIENCES ET ARTS.
CORRESPONDANCE Générale pour les
Sciences & les Arts.
L'ASSEMBLÉE ordinaire des Savans & des Artiftes
, fufpendue depuis un an , faute d'un logement
convenable , aura lieu tous les huit jours , à
compter du Jeudi cinq Juillet , depuis midi jufqu'à
234
MERCURE
deux heures , à l'Hôtel Villayer , rue Saint- Andrédes
- Arts ; à la même époque , on continuera la
publication de la Feuille hebdomadaire dépofitaire ,
fous le titre de Nouvelles de la République des Lettres
& des Arts , des détails de la Correſpondance.
Une Société de quarante grands . Seigneurs ayant
envisagé l'utilité de toutes les parties de cet Etabliffement
, revêtu de la confidération publique , eft
venue au fecours de fon infatigable Auteur ; &
c'eft à leur munificence que l'on doit le fuperbe
emplacement qui vient d'être indiqué. Une autre
Société également bien compofée , fe forme à on
exemple pour affurer pendant trois ans un fonds
pour les frais de la Correfpondance , indépendamment
du produit des foufcriptions de la Feuille. On
propofe auffi de réunir à ces deux Sociétés toutes
les perfonnes qui , par une foumiffion pour trois
ans , foufcrite à leur exemple chez M. Bra , Notaire
, rue du petit Bourbon S. Sulpice , voudront
contribuer de deux louis par an à la confiftance de
l'Etabliffement. Le projet eft alors de prélever fur
ces contributions & le produit des foufcriptions pour
la Feuille , les fonds néceffaires à l'Etabliffement ;
d'employer l'excédent à acheter à chaque affemblée
F'objet le plus atile ou le plus agréable qui y fera
expofé , en fuivant le jugement des Académies ou
du Magiftrat , & de tirer au fort , à la fin de chaque
année , les morceaux achetés entre les Membres de
ces Sociétés. Sur la contribution , on prélevera toujours
un louis pour la foufcription de la Feuille.
Ainfi les actions à la divifion des objets achetés,
feront réglées par le nombre de louis qui n'aura pas
la foufcription de la Feuille pour objet. Tous les trois
ans ces Sociétés fe formeront , ou par d'autres pera
fonnes , ou par de nouveaux engagemens .
M. de la Blancherie , Agent Général de Corref
pondance pour les Sciences & les Arts , fera
232 MERCURE
&c. nous ofons dire qu'il n'a guères travaillé
que dans un genre affez piquant pour le
moment où il travailloit , mais peu intéreffant
pour la genération fuivante. Quelque
gaieté que l'on trouve dans fes petites Pièces ,
quelque naturel que foit fon dialogue , on
ne peut voir qu'avec indifférence des moeurs
dont il ne reſte aucunes traces que dans l'efprit
de quelques vieillards , & qui d'ailleurs
font préfentées fouvent fous une forme &
avec une liberté que nous n'approuvons
plus aujourd'hui . On nous objectera , comme
on l'a déjà fait , que les coeurs étoient plus
chaftes dans le temps où les oreilles étoient
moins dédaigneufes. Nous répondrons à
cette objection , d'autant plus fauffe qu'elle
a été plus fouvent répétée fans raiſon , que
ce n'eft pas un moyen de faire croire à l'innocence
des moeurs , que celui d'effaroucher
tout haut la pudeur & la décence , & que le
tableau des moeurs du temps où les Écrivains
Dramatiqués étoient libres outre meſure, eft
très éloigné de prouver pour une telle affertion.
D'ailleurs , à quelque degré de perverfité
qu'on affecte de croire que nos moeurs foient
defcendues , fi la décence & la pudeur ne font
plus que dans les mots , fi elles n'ont plus
d'autre afyle, encore faut- il qu'on le refpecte ;
car il eft néceffaire qu'elles en aient un , ou
nous fommes dépravés fans reffource.
La lecture des Ouvrages de Dancourt
nous a conduits plufieurs fois à des réflexions
que la remife dela Maifon de Campagne nous
*
DE FRANCE 233
invite à publier. Le fond de cette petite
Pièce est très-peu de choſe , ſes acceffoires
font tout. Quoiqu'il y ait plus de plaifanterie
que de vrai comique , l'Ouvrage n'eft
pas fans mérite , & il en a perdu beaucoup
pour nous , par la raifon que nous avons
déduite dans le préambule qu'on vient de
Jire. L'oppofition du caractère économe de
M. Bernard , & de la diffipation extravagante
de fa femme , annonce un homme qui connoiffoit
le Théâtre ; mais les moyens employés
pour lui donner fa valeur , annoncent
aufli un travail précipité, & plus de facilité que
de jufteffe & de vérité. Tel eft affez généralement
le défaut de Dancourt quand il veut
peindre les habitans des villes. Il eft plus
vrai quand il peint des payfans ; auffi peuton
croire que les Pièces de ce dernier genre ,
dans lefquelles il s'eft livré tout entier au
développement de l'action fimple qu'il avoit
à filer , auront du fuccès auffi long-temps
qu'on parlera la langue Françoife.
SCIENCES ET ARTS.
CORRESPONDANCE Générale pour les
Sciences & les Arts.
L'ASSEMBLEE ordinaire des Savans & des Artiftes
, fufpendue depuis un an , faute d'un logement
convenable , aura lieu tous les huit jours , à
compter du Jeudi cinq Juillet , depuis midi jufqu'à
234 MERCURE
deux heures , à l'Hôtel Villayer , rue Saint- Andrédes
- Arts ; à la même époque , on continuera la
publication de la Feuille hebdomadaire dépofitaire ,
fous le titre de Nouvelles de la République des Lettres
&des Arts , des détails de la Correfpondance.
Une Société de quarante grands . Seigneurs ayant
envisagé l'utilité de toutes les parties de cet Etabliffement
, revêtu de la confidération publique , eft
venue au fecours de fon infatigable Auteur ; &
c'eft à leur munificence que l'on doit le fuperbe
emplacement qui vient d'être indiqué . Une autre
Société également bien compofée , le forme à on
exemple pour affurer pendant trois ans un fonds.
pour les frais de la Correfpondance , indépendamment
du produit des foufcriptions de la Feuille . On
propofe auffi de réunir à ces deux Sociétés toutes
les perfonnes qui , par une foumiffion pour trois
ans , foufcrite à leur exemple chez M. Bra , Notaire
, rue du petit Bourbon S. Sulpice , voudront
contribuer de deux louis par an à la confiftance de
l'Etabliffement. Le projet eft alors de prélever fur
ces contributions & le produit des foufcriptions pour
la Feuille , les fonds néceffaires à l'Etabliffement
d'employer l'excédent à acheter à chaque affemblée
Fobjet le plus atile ou le plus agréable qui y fera
expofé , en fuivant le jugement des Académies ou
du Magiftrat , & de tirer au fort , à la fin de chaque
année , les morceaux achetés entre les Membres de
ces Sociétés . Sur la contribution , on prélevera toujours
un louis pour la foufcription de la Feuille.
Ainfi les actions à la divifion des objets achetés ,
feront réglées par le nombre de louis qui n'aura pas
la foufcription de la Feuille pour objet. Tous les trois
ans ces Sociétés fe formeront , ou par d'autres per
fonnes , ou par de nouveaux engagemens.
;
M. de la Blancherie , Agent Général de Corref
pondance pour les Sciences & les Arts , fera
DE FRANCE. 235

chargé de la direction générale de l'Etabliffement ,
felon le plan approuvé par l'Académie des Sciences
& le Réglement publié en 17-9 . Tous les détails de
la Correfpondance dans toutes les parties des Sciences
& des Arts , feront remis par lui à fix Savans
affociés pour les rédiger. M. Bro , Notaire , fe
charge de tout ce qui concerne la recette & la dépenfe
; il recevra les engagemens & les foufcriptions ,
ainfi qu'au Bureau de la Correfpondance , & publiera
à la fin de chaque année , avec la dernière Feuille ,
l'état & l'emploi des fonds . Ces Meffieurs donnent
gratuitement leur travail & leur tems à la chofe
jufqu'à ce que le produit permette de ftatuer un dédommagement
au moyen d'un intérêt par foufcription
. La forme de l'engagement à figner chez M. Bro,
ou à lui envoyer figné , eft :
Je fouffigne, me foumets de contribuer de deux
louis par an ,
& pendant trois ans , aux frais de
l'établissement de la Correfpondance des Sciences
& des Arts , fuivant les conditions énoncées par
Le Profpectus de cette année ; s'en fuivront la date
& la fignature. On voit par ces détails que l'on eft
difpofé à porter l'ordre & la lumière dans cette entreprife
qui devient vraiment nationale par fa forme &
Les effets. Par une fuite de cet efprit de fageffe , on
a pourvu à ce qu'il n'en réſultât que des avantages
pour les progrès des Sciences & des Arts : en conféquence
nul ne fera admis à l'Affemblée , s'il n'eft
connu de M. de la Blancherie , ou préſenté de vive
voix ou par lettre de l'un des Membres des Académies
, de l'Univerfité , de l'ordre des Avocats , du
Bureau de la Ville , ou l'un des Protecteurs de l'Etabliffement.
Les Dames feront reçues depuis une heure
juſqu'à deux. * On ne recevra que des Livres &
*On retirera alors les morceaux d'Anatomie , & tout ce
qui pourroit bleffer leur délicateffe .
136 MERCURE
Profpectus approuvés ; & en fait de peinture , de
fculpture & de gravure , que des ouvrages de la
plus grande décence.
Quant aux productions des Sciences & des Arts
ou aux curiofités naturelles que l'on voudroit envoyer
des Provinces ou des pays étrangers pour être expofées
, on voudra bien s'adreffer à quelqu'un de confiance
chargé de les recevoir , d'en répondre & d'en
acquitter tous les frais. Toutes les Lettres ayant pour
objet des renfeignemens à donner ou à demander
fur les inventions utiles ou agréables , anciennes ou
modernes , ou la correfpondance entre les Gens de
Lettres , les Artiftes & les Amateurs nationaux ou
étrangers , foit dans leurs voyages , foit dans les
lieux de leur réfidence , continueront d'être adreffées ,
franches de port , à M. de la Blancherie , Agent
Général de Correſpondance pour les Sciences & les
Arts , à l'Hôtel Villayer , rue Saint- André-des-
Arts. On peut écrire en Allemand , en Anglois , en
Italien , en Espagnol , en Latin & en François.
On ne ppeut mieux terminer cet article qu'en infcrivant
les noms des quarante Seigneurs auxquels les
Sciences & les Arts vont avoir de fi graudes obligations
.
MONSIEUR , Frère du Roi , M. le Chevalier de
Coffé , M. le Gouverneur de Paris , M. le Duc de
Tonnerre , M. le Duc de Montmorenci , M. le Duc
de Fleury , M. le Maréchal Duc de Biron , M. le
Duc de Saint-Aignan , M. le Maréchal Duc de
Duras , M. le Duc de Polignac , M. le Comte de la
Tour -d'Auvergne , M. le Comte de Vaudreuil , M.
le Cardinal de Rohan , M. le Maréchal Duc de
Richelieu , M. le Duc de Charoft , M le Duc d'Ha
vré , M. le Comte de Treffan , M. le Comte de
Rieux, M. le Comte de la Châtre , M. le Cardinal
de Luynes , M. le Comte de Damas- d'Anlezy , M.
le Comte d'Eſcars , M. le Comte de Brancas , M, le
DE FRANCE. 237
Comte de Choiseul , M. le Cointe de Luzignan , M
le Prince de Beauffremont , M. l'ancien Evêque de
Limoges , M. le Prince de Monaco , M. le Comte
de Périgord , M. le Comte de Jaucour , M. le Comte
de Maurepas , M. le Marquis de Chabrillan , M. le
Marquis de la Tour - du -Pin , M. le Marquis de Ciéqui
, M. le Marquis de Montefquiou , M. l'Évêque
de Senlis , M. le Prince de Broglie , M. le Prince de
Poix, M. le Marquis de Cruffol - d'Amboife , M. le
Chevalier de Narbonne.
GRAVURES.
Vorsor de Hutchins par l'intérieur de l'Amérique
Septentrionale , Brochure in - 8 ° . , avec des
Cartes , traduit de l'Anglois , & la réduction de la
grande Carte , du même Auteur. Prix , 6 livres
lavée fur papier d'Hollande , 3 livres 12 fols fur
chapelet d'Auvergne , avec le Livre.
Les quatre Projets de Servandoni pour la Place
de Saint Sulpice , compris celui qu'on exécute , &
les changemens de M. Chalgrin dans les Tours ,
buit feuilles. Prix , 3 liv.
Le huitième Cahier des Jardins Anglo - Chinois ,
contenant une idée des Jardins de Munich , celui du
Comte de Reinſtein , du Prince de Schwartenberg ,
d'Erlangen , de Louverval , de Vauréal , de Boudour,
à M. le Prince de Ligues , de Frefcati près de
Metz , de Brunoy , de Meudon , &c. Prix , 12 liv.
broché .
La Baye, la Rade & la Ville du Cap-Fransois
, par M. de Foligné , Lieutenant de Frégate
du Roi. Prix , 3 livres tavée fur papier d'Hollande
I livre 4 fols fur papier d'Auvergne en
blanc. A Paris , chez Lerouge, quai des Grands
Auguftias.
238 MERCURE
On trouve auffi à la même adreffe le Portrait du
fameux Comte de Cagliostro , deffiné & gravé à
Strasbourg par Guérin , Graveur de la Monnoie.
Prix , I livre 10 fols .
·
Les deux Vues de l'Ifle Barbe , fur la rivière de
Saône , au deffus de Lyon , annoncées dans le
No. 21 du Mercure , ne feront en vente que le 27
Août prochain. On peut dès à préfent foulcrire en
payant la moitié du prix . A Paris , chez M. Sechy ,
Place Dauphine ; & à Lyon , chez Mde Miraille , à
la defcente de l'Herberie.
Vue des Environs de Mortagne dans le Perche ,
gravée d'après le Tableau de M. Leprince , fous la
direction de Mafquelier . Prix , 3 liv . A Paris , chez
Ma quelier , rue des Francs- Bourgeois , Place S.
Michel. Cette Eftampe représente une chaumière
au milieu d'un paysage très - agréable ; elle a environ
20 pouces de large , fur 15 de haut.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
SUITE
-
UITE des Nouvelles Hiftoriques , par M. d'Arễ
naud , Tome II , troisième Nouvelle , qui complette
ce Tome II . Le Comte de Strafford, in-
8°. Prix , 3 livres broché . A Paris , chez Delalain
l'aîné , Libraire , rue S. Jacques , vis - à - vis la rue
du Plâtre. Eudoxie fera la Nouvelle qui ouvrira
le troifième Volume des Nouvelles Hiftoriques.
Elle eft fous preffe.
L'Aveugle par amour , par l'Auteur de Stéphanie
& de l'Abeilard fuppofé , Volume in - 8 ° . A Paris ,
chez Gueffer , Imprimeur - Libraire , rue de là
Harpe.
Lettres de M. de Voltaire à M. l'Abbé MouſſiDE
FRANCE. 229
not, fonTréforier, écrites depuis 1736 jufqu'en 1742 ,
publiées par M. l'Abbé D. Volume in - 8 ° . A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur - Libraire , rue des Mathurins
.
Confidérations fur les Finances , avec des Réflexions
fir la néceffité de comprendre / Etude du Commerce
& des Finances dans celle de la Politique ,
feconde Edition , Volume in - 12 Prix , 1 liv . 10 fols .
A Paris , chez le mêine Libraire. On trouve à la
même adreffe , 1 les Ouvrages anciens , & nouveaux
fur les Abeilles , & un Traitéfur Education
des Animaux qui fervent d'amufement à l'homme :
2º. Théorie & Pratique du Commerce de la Marine
, traduite fur la feconde Edition de l'Espagnol
.de D. Uftariz , Volume in-4 ° . Prix , 8 liv . broché.
Précis d'un Projet d'établissement du Cadafire
dans le Royaume , par M. D. T. D. Volume in- 4 " .
A Paris , chez Piffot & Barrois , Libraires , quai des
Auguftins . 袋
Explication de la Sainte Bible felon le fens
littéral , tirée des Saints Pères & des Auteurs
Eccléfiaftiques , nouvelle Édition , in- 8 ° . Tomes I ,
II & III , contenant la Genète , l'Exode & le Lẻ-
' vitique. Prix , 4 liv. 10 fols le Volume pour les
Soufcripteurs . A Nîmes , chez Beaume , Imprimeur-
Libraire ; & à Paris , chez Defprez , Imprimeur-
Libraire , rue S. Jacques. i
Dictionnaire des Merveilles de la Nature , par
M. A. J. S. D2 Vol. in - 8 ° . Prix , 7 liv, 10 fols
brochés. A Paris , rue & Hôtel Serpente.
Précis Hiftorique & Expérimental des Phénomènes
Electriques depuis l'origine de cette découverte
jufqu'à ce jour, par M. Sigaud de Lafond , Volume
jin 8 °. , avec figures. Prix , 6 liv. broché. A Paris ,
rue & Hôtel Serpente.
240
MERCURE
Eloge Analytique & Hiftorique de Michel Mon
tagne , fuivi de Notes , d'Obfervations fur le caractère
defonftyle & le génie de notre langue , & d'un
Dialogue entre Montagne , Bayle & J. J. Rouffeau ,
par M. de la Dixmerie , Volume in- 8 ° . Prix ,
3 liv. A Paris , chez Valleyre , Imprimeur-Libraire ,
rue de la Vieille- Bouclerie .
Éloge de M. le Dauphin , Père du Roi , in - 8 °.
A Paris , chez Berton , Nyon , Morin & Mérigot ,
Libraires.
Chants 1X & X de la nouvelle Traduction en
profe de l'Ariofte , avec figures , par M. Duffieux ,
in-8° . A Paris , chez Brunet , Libraire , rue des
Ecrivains.
Préfens de Flore à la Nation Françoife pour
les alimens , les médicamens , l'ornement , l'art vété
rinaire & les Arts & Métiers , par M. Buc'hoz ,
in - 4° . Tome premier . A Paris , chez l'Auteur ,
rue de la Harpe ; & Saugrain , Libraire , quai des
Auguftins.
V
TABLE.
ERS à M. de la Harpe, 193
Le Serin & le Moineau , Fable ,
194
Morales & Philofophiques
lue à la Séance de l'Académie
de Dijon , 227
Supplique d'un Récipiendaire Académie Roy. de Mufiq. 230
Franc-Maçon 197 Comédie Françoife , → 231
Enigme & Logogryphe , 209 Correspondance Générale pour
Jeannot & Colin , les Sciences & les Arts , 233 210
Nécrologe des Hommes Célè- Gravures ,
bres de France , 223 Annonces Littéraires ,
Précis de quelques Réflexions
APPROBATION.
237
238
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 30 Juin. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris a
1629 Juin 1781. DE SANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 14 Avril.
LA grande quantité de neige qui eft rombée
en Afie depuis quelque tems a feule
fufpendu le voyage du Grand - Vifir qui
n'eft point encore arrivé. Ce Miniftre s'eft
occupé à examiner la conduite des perfonnes
en autorité dans les lieux par lefquels il
paffe ; il en a trouvé plufieurs coupables de
vexations & d'oppreffion , qu'il a fait punir
fur le champ , & dont il a envoyé ici les
têtes. On a fait paffer à Scutari les tentes &
tout ce qui eft néceffaire pour fa réception,
Les Grands s'y rendront à fon arrivée , &
l'accompagneront au Serrail , où il recevra
le fceau des mains mêmes du Grand Seigneur.
S. H. a fait favoir à l'Envoyé de Ruffie
que le vaiffeau de guerre , à bord duquel
fon fucceffeur doit venir ici , fera reçu aux
Châteaux qui ferment le canal du côté de
2 Juin 1781 , a
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E,
De CONSTANTINOPLE , le 14 Avril.
LA grande quantité de neige qui eft tombée
en Afie depuis quelque tems a feule
fufpendu le voyage du Grand - Vifir qui
n'eft point encore arrivé. Ce Miniftre s'eft
occupé à examiner la conduite des perfonnes
en autorité dans les lieux par lefquels il
paffe ; il en a trouvé plufieurs coupables de
vexations & d'oppreffion , qu'il a fait punir
fur le champ , & dont il a envoyé ici les
têtes. On a fait paffer à Scutari les tentes &
tout ce qui eft néceffaire pour fa réception ,
Les Grands s'y rendront à fon arrivée , &
l'accompagneront au Serrail , où il recevra
le fceau des mains mêmes du Grand Seigneur.
S. H. a fait favoir à l'Envoyé de Ruffie
que le vaiffeau de guerre , à bord duquel
fon fucceffeur doit venir ici , fera reçu aux
Châteaux qui ferment le canal du côté de
2 Juin 1781, a
( 2 )
la mer Noire , comme ceux des autres
Puillances Européennes , le font aux Dardanelles
.
Le Conful Hollandois à Alep a écrit à
l'Ambaffadeur de la République ici , qu'on
lui mande de Baffora , en date du 27 Janvier
dernier , que 2 corfaires François , venus
de Morris , ont pris , fur la côte de
Malabar & conduit à Cochim , un bâtiment
Anglois , commandé par le Capitaine Wartau
, chargé de marchandifes précieufes &
d'argent comptant pour la valeur de 1200
bourfes ( 1,800,000 liv. de France & allant
de Baffora au Bengale. Les François ont
gardé le navire & fon chargement , & mis
les paffagers à terre .
Le 3 Mars dernier , écrit- on de Sirmis , on a
effuyé ici un ouragan terrible qui a duré jufqu'au
8 du même mois , & dont les fuites ont été funeftes.
Plufieurs navires chargés & non- chargés ont péri
ainfi qu'une grande quantité de batch . Un feul
Berger a perdu 300 moutons , & dans le village
de Telmrin , 200 chevaux ont été jettés dans
l'eau fans qu'on ait pu les fauver . Beaucoup de
maifons font ruinées , plufieurs fort endommagées ,
& les eaux ont tellement monté en quelques endroits
que les voyageurs ne peuvent traverser certains
districts fans expofer leur vie « .
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 23 Avril.
LA Cour Impériale doit quitter cette
Capitale au commencement de la femaine
( 3 }
prochaine , pour le rendre à Czarsko - Zelo ,
où elle paffera la belle faifon.
La Newa eft entièrement débarraffée des
glaces depuis le 25 de ce mois ; & la navigation
eft maintenant libre & fûre fur
cetre rivière .
» Les fortifications , la conſtruction du port , &
celle d'un grand nombre d'édifices publics , écriton
de Cherfon , ſe conſtruiſent avec une activité
qui fait efpérer que ces grands travaux feront
à leur fin plutôt qu'on ne l'efpéroit . La population
augmente fenfiblement par l'affluence d'étrangers
tant Commerçans qu'Artiſans , qui accourent
journellement de toutes parts . Dans une contrée
où il y a quatre ans qu'on n'appercevoit prefque
pas la trace d'un établiffement humain , on voit
Aeurir actuellement , l'induſtrie , l'activité & les
fciences. Il étoit réfervé à Catherine de projetter
un plan de cette efpèce , de le porter en ce peu
de tems à ce point de perfection “.
DANEMAR CK.
D'ELSENEUR , le 8 Mai.
QUATRE vaiffeaux de guerre de l'efcadre
Danoife font arrivés aujourd'hui dans
le Sund. Ce font l'Eléphant de 70 canons ,
la Wilhelmine- Sophie , la Sophie-Magdeleine
& le Wagrien de 60 chacun. Les trois
premiers refteront dans le Sund , afin d'y
prévenir tout défordre ; le vaiffeau de garde
de so canons qui fe trouve ici ſe joindra
à eux. Les cinq autres vaiffeaux de ligne
& fix frégates qu'on équipe , feront prêts
à mettre en mer vers le milieu de ce mois.
a 2
( 4 )
.
Le Commandeur Kruger détachera fuccef
fivement un de ces navires pour croiſer dans
le Kattegat. On dit qu'auffi - tôt qu'il arrivera
des navires de guerre Anglois & Hollandois
en même tems dans le Sund , le
vaiffeau Danois chargera tous fes canons à
boulets, Le Wagrien , à bord duquel fe
trouvent 140 hommes de troupes de terre ,
eft deftiné pour Tranquebar fur la côte de
Coromandel , dont il faut recruter la garnifon.
On dit auffi que chemin faifant , il
paffera à Chriftiansbourg , fur la côte de
Guinée , pour y prendre de l'eau , débarquer
quelques hommes & divers matériaux
de conftruction ,
Les navires marchands qui font arrivés
dans le Sund pendant le cours de l'année
dernière , font au nombre de 8291 ; favoir ,
2058 Hollandois , 1880 Suédois , 1701
Anglois , 344 Danois , 671 Pruffiens , 174
Dantzikois , 146 de Brême , 104 de Roftock
, 82 de Lubeck , so Ruffes , 31 Hambourgeois
, 30 des Pays- Bas Autrichiens ,
21 Portugais , 2 Vénitiens ,
POLOGNE."
De VARSOVIE , le 8 Mai.
LA Cour de Pétersbourg a nommé des
Commiffaires pour terminer à l'amiable les
différends furvenus entre les Grecs non- unis
& les Catholiques Romains , habitans de
l'Ukraine , dans les Waiwodies de Kiow &
( 5 )
de Braclaw ; on ne doute pas que la République
ne travaille inceffamment de fon côté
à cet accommodement.
Le Roi de Pruffe , fur la réquifition de
notre Souverain , vient de permettre qu'à
l'avenir les nouveaux fujets Pruffiens pourront
, comme par le paffé , conferver leurs
biens fonds fitués en Pologne , ce qui aura
auffi lieu à l'égard des fujets Polonois , poffeffeurs
de terres en Pruffe . Cette réfolution
qui eft du 13 Avril dernier , a été notifiéé
ici par le Miniftre de la Cour de Berlin .
On mande de Choczim qu'on y attend
inceffamment un corps nombreux de Spahis.
ALLEMAGNE.
De FRANCFORT , le 12 Mai.
LES lettres de Vienne portent que l'Em
pereur , après avoir fufpendu fon départ
pour Laxembourg , & retardé le voyage de
LL. AA. RR. l'Archiducheffe Chriftine &
le Duc de Saxe-Tefchen , fon époux , qui
devoit avoir lieu le s de ce mois , eft parti luimême
incognito quelques jours après. Le bruit
général eft , que S. M. I. va dans les Pays-
Bas Autrichiens ; on ne tardera pas à favoir
s'il s'y rend en effet.
On mande de Presbourg que les Etats de
ce diftrict fe font affemblés le 26 & le 27
du mois dernier , & que la nobleffe s'y eft
trouvée en très- grand nombre.
el
On dit que prefque tous les Evêques des
a 3
136 MERCURE
Profpectus approuvés ; & en fait de peinture , de
fculpture & de gravure , que des ouvrages de la
plus grande décence.
Quant aux productions des Sciences & des Arts ,
ou aux curiofités naturelles que l'on voudroit envoyer
des Provinces ou des pays étrangers pour être expofées
, on voudra bien s'adreffer à quelqu'un de confiance
chargé de les recevoir , d'en répondre & d'en
acquitter tous les frais. Toutes les Lettres ayant pour
objet des renfeignemens à donner ou à demander
fur les inventions utiles ou agréables , anciennes ou
modernes , ou la correfpondance entre les Gens de
Lettres , les Artiftes & les Amateurs nationaux ou
étrangers , foit dans leurs voyages , foit dans les
lieux de leur réfidence , continueront d'être adreffées ,
franches de port , à M. de la Blancherie , Agent
Général de Correspondance pour les Sciences & les
Arts , à l'Hôtel Villayer , rue Saint - André-des-
Arts. On peut écrire en Allemand , en Anglois , en
Italien , en Eſpagnol , en Latin & en François.
On ne peut mieux terminer cet article qu'en infcrivant
les noms des quarante Seigneurs auxquels les
Sciences & les Arts vont avoir de fi graudes obligations.
MONSIEUR , Frère du Roi , M. le Chevalier de
Coffé , M. le Gouverneur de Paris , M. le Duc de
Tonnerre , M. le Duc de Montmorenci , M. le Duc
de Fleury , M. le Maréchal Duc de Biron , M. le
Duc de Saint-Aignan , M. le Maréchal Duc de
Duras , M. le Duc de Polignac , M. le Comte de la
Tour -d'Auvergne , M. le Comte de Vaudreuil , M.
le Cardinal de Rohan , M. le Maréchal Duc de
Richelieu , M. le Duc de Charoft , M le Duc d'Ha
vié , M. le Comte de Treffan , M. le Comte de
Rieux , M. le Comte de la Châtre , M. le Cardinal
de Luynes , M. le Comte de Damas- d'Anlezy , M.
le Comte d'Eſcars , M. le Comte de Brancas , M, le
DE FRANCE. 237
Comte de Choifeul , M. le Comte de Luzignan , M
le Prince de Beauffremont , M. l'ancien Evêque de
Limoges , M. le Prince de Monaco , M. le Comte
de Périgord , M. le Comte de Jaucour , M. le Comté
de Maurepas , M. le Marquis de Chabrillan , M. le
Marquis de la Tour - du -Pin , M. le Marquis de Créqui
, M. le Marquis de Montefquiou , M. l'Évêque
de Senlis , M. le Prince de Broglie , M. le Prince de
Poix, M. le Marquis de Cruffol - d'Amboife , M. le
Chevalier de Narbonne.
GRAVURES.
VOYAGE de Hutchins par l'intérieur de l'Amé
rique Septentrionale , Brochure in - 8 ° ., avec des
Cartes , traduit de l'Anglois , & la réduction de la
grande Carte , du même Auteur . Prix , 6 livres
lavée fur papier d'Hollande , 3 livres 12 fols fur
chapelet d'Auvergne , avec le Livre.
Les quatre Projets de Servandoni pour la Place
de Saint Sulpice , compris celui qu'on exécute , &
les changemens de M. Chalgrin dans les Tours ,
buit feuilles. Prix , 3 liv.
Le huitième Cahier des Jardins Anglo - Chinois ,
contenant une idée des Jardins de Munich , celui du
Comte de Reinftein , du Prince de Schwartenberg ,
d'Erlangen , de Louverval , de Vauréal , de Boudour
, à M. le Prince de Ligues , de Frefcati près de
Metz , de Brunoy , de Meudon , &c. Prix , 12 liv.
broché.
La Baye , la Rade & la Ville du Cap-Fransois
, par M. de Foligné , Lieutenant de Frégate
du Roi. Prix , 3 livres favée fur papier d'Hollande
I livre 4 fols fur papier d'Auvergne en
blanc. A Paris , chez Lerouge, quai des Grands
Auguftias.
"
248 MERCURE
On trouve auffi à la même adreffe le Portrait du
fameux Comte de Cagliostro , deffiné & gravé à
Strasbourg par Guérin , Graveur de la Monnoie.
Prix , 1 livre 10 fols.
Les deux Vues de l'Ile Barbe , fur la rivière de
Saône , au - deffus de Lyon , annoncées dans le
N° . 21 du Mercure , ne feront en vente que le 27
Août prochain . On peut dès à préfent foufcrire en
payant la moitié du prix . A Paris , chez M. Sechy
Place Dauphine ; & à Lyon , chez Mde Miraille ,
la defcente de l'Herberie.
Vue des Environs de Mortagne dans le Perche ,
gravée d'après le Tableau de M. Leprince , fous la
direction de Mafqueler. Prix , 3 liv . A Paris , chez
Maquelier , rue des Francs-Bourgeois , Place S.
Michel. Cette Eftampe repréfente une chaumière
au milieu d'un paysage très - agréable ; elle a environ
20 pouces de large , fur 15 de haut.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
SUITE des Nouvelles Historiques , par M. d'Ari
-
naud , Tome II , troisième Nouvelle , qui complette
ce Tome II . Le Comte de Strafford, in
8 °. Prix , 3 livres broché . A Paris , chez Delalain
l'aîné , Libraire , rue S. Jacques , vis - à - vis la rue
du Plâtre. Eudoxie fera la Nouvelle qui ouvrira
le troifième Volume des Nouvelles Hiftoriques.
Elle eft fous prefle.
L'Aveugle par amour , par l'Auteur de Stéphanie
& de l'Abeilard fuppofé , Volume in - 8° . A Paris ,
chez Guethier, Imprimeur - Libraire , rue de la .
Harpe.
Lettres de M. de Voltaire à M. l'Abbé Mouffi
DE FRANCE.
229
not, fonTréforier, écrites depuis 1736 jufqu'en 1742 ,
publiées par M. l'Abbé D. Volume in - 8 ° . A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur - Libraire , rue des Mathurins.
Confidérations fur les Finances , avec des Réfexions
fir la néceffité de comprendre l'Etude du Commerce
& des Finances dans celle de la Politique ,
feconde Edition , Volume in - 12 Prix , 1 liv . 10 fols.
A Paris , chez le mêine Libraire . On trouve à la
même adreffe , 1° les Ouvrages anciens , & nouveaux
fur les Abeilles , & un Traité fur Education
des Animaux qui fervent d'amufement à l'homme :
2º . Théorie & Pratique du Commerce de la Marine
, traduite før la feconde Edition de l'Espagnel
.de D. Uftariz , Volume in -4 °. Prix , 8 liv . broché.
Précis d'un Projet d'établiſſement du Cadafire
dans le Royaume , par M. D. T. D. Volume in - 4° .
A Paris , chez Piffot & Barrois , Libraires , quai des
Auguftins.
Explication de la Sainte Bible felon le fens
littéral , tirée des Saints Pères & des Auteurs
Eccléfiaftiques , nouvelle Édition , in- 8 ° . Tomes I ,
II & III , contenant la Genète , l'Exode & le Lévitique.
Prix , 4 liv. 10 fols le Volume pour les
Soufcripteurs . A Nîmes , chez Beaume , Imprimeur-
Libraire ; & à Paris , chez Defprez , Imprimeur-
Libraire, rue S. Jacques.
Dictionnaire des Merveilles de la Nature , par
M. A. J. S. D 2 Vol . in - 8 ° . Prix , 7 liv. 10 fols
brochés. A Paris , rue & Hôtel Serpente .
**
Précis Hiftorique & Expérimental des Phénomè
nes Electriques depuis l'origine de cette découverte
jufqu'à ce jour, par M. Sigaud de Lafond , Volume
jin 8°. avec figures. Prix , 6 liv . broché. A Paris ,
rue & Hôtel Serpente.
240 MERCURE
Eloge Analytique & Hiftorique de Michel Mon
tagne , fuivi de Notes , d'Obfervations fur le caractère
defon ftyle & le génie de notre langue , & d'un
Dialogue entre Montagne , Bayle & J. J. Rouſſeau ,
par M. de la Dixmerie , Volume in- 8 ° . Prix ,
3 liv. A Paris , chez Valleyre , Imprimeur - Libraire ,
rue de la Vieille- Bouclerie.
Éloge de M. le Dauphin , Père du Roi , in - 8 °.
A Paris , chez Berton , Nyon , Morin & Mérigot ,
Libraires .
Chants 1X & X de la nouvelle Traduction en
profe de l'Ariofte , avec figures , par M. Duffieux ,
in-8° . A Paris , chez Brunet , Libraire , rue des
Ecrivains.
Préfens de Flore à la Nation Françoise pour
les alimens , les médicamens , l'ornement , l'art vétérinaire
& les Arts & Métiers, par M. Buc'hoz ,
in - 4°. Tome premier. A Paris , chez l'Auteur ,
rue de la Harpe ; & Saugrain , Libraire , quai des
Auguftins.

TABLE.
ERS à M.de la Harpe , 1931
Le Serin & le Moineau , Fable,
194
Morales & Philofophiques ,
lue à la Séance de l'Acadé
mie de Dijon , 227
Supplique d'un Récipiendaire Académie Roy . de Mufiq. 230
Franc- Maçon 197 Comédie Françoife , 231
Enigme & Logogryphe , 209 Correfpondance Générale pour
210 les Sciences & les Arts , 233 Jeannot & Colin ,
Nécrologe des Hommes Célè- Gravures ,
bres de France , 223 Annonces Littéraires ,
Précis de quelques Réflexions
APPROBATION.
237
238
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 30 Juin. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris
1629 Juin 1781. DE SANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E ,
De CONSTANTINOPLE , le 14 Avril.
LA grande quantité de neige qui eft rombée
en Afie depuis quelque tems a feule
fufpendu le voyage du Grand - Vifir qui
n'eft point encore arrivé. Ce Miniftre s'eft
occupé à examiner la conduire des perfonnes
en autorité dans les lieux par lefquels il
paffe ; il en a trouvé plufieurs coupables de
vexations & d'oppreffion , qu'il a fait punir
fur le champ , & dont il a envoyé ici les
têtes . On a fait paffer à Scutari les tentes &
tout ce qui eft néceffaire pour fa réception .
Les Grands s'y rendront à fon arrivée , &
l'accompagneront au Serrail , où il recevra
le fceau des mains mêmes du Grand Seigneur.
S. H. a fait favoir à l'Envoyé de Ruffie
que le vaiffeau de guerre , à bord duquel
fon fucceffeur doit venir ici , fera reçu aux
Châteaux qui ferment le canal du côté de
2 Juin 1781, a
( 2 )
la mer Noire , comme ceux des autres
Puillances Européennes , le font aux Dardanelles.
Le Conful Hollandois à Alep a écrit à
l'Ambaffadeur de la République ici , qu'on
lui mande de Baffora , en date du 27. Janvier
dernier , que 2 corfaires François , venus
de Morris , ont pris , fur la côte de
Malabar & conduit à Cochim , un bâtiment
Anglois , commandé par le Capitaine Wartau
, chargé de marchandifes précieufes &
d'argent comptant pour la valeur de 1200
bourfes ( 1,800,000 liv . de France & allant
de Baffora au Bengale. Les François ont
gardé le navire & fon chargement , & mis
les paffagers à terre .
Le 3 Mars dernier , écrit- on de Sirmis , on a
effuyé ici un ouragan terrible qui a duré jufqu'au
8 du même mois , & dont les fuites ont été funeftes.
Plufieurs navires chargés & non- chargés ont péri
ainfi qu'une grande quantité de batch . Un feul
Berger a perdu 300 moutons , & dans le village
de Telmrin , 200 chevaux ont été jettés dans
l'eau fans qu'on ait pu les fauver. Beaucoup de
maifons font ruinées , plufieus fort endommagées ,
& les eaux ont tellement monté en quelques endroits
que les voyageurs ne peuvent traverfer certains
diftricts fans expofer leur vie « .
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 28 Avril.
LA Cour Impériale doit quitter cette
Capitale au commencement de la femaine
( 3 )
1
prochaine , pour le rendre à Czarsko -Zelo ,
où elle paffera la belle faiſon .
La Newa eft entièrement débarraffée des
glaces depuis le 25 de ce mois ; & la navigation
eft maintenant libre & fûre fur
cetre rivière .
» Les fortifications , la conftruction du port , &
celle d'un grand nombre d'édifices publics , écriton
de Cherfon , fe conftruiſent avec une activité
qui fait efpérer que ces grands travaux feront
à leur fin plutôt qu'on ne l'efpéroit. La population
augmente fenfiblement par l'affluence d'étrangers
tant Commerçans qu'Artifans , qui accourent
journellement de toutes parts . Dans une contrée
où il y a quatre ans qu'on n'appercevoit prefque
pas la trace d'un établiffement humain , on voit
Aleurir actuellement , l'induftrie , l'activité & les
fciences. Il étoit réfervé à Catherine de projetter
un plan de cette espèce , de le porter en ce peu
de tems à ce point de perfection .
DANEMAR CK.
D'ELSENEUR , le 8 Mai.
QUATRE vaiffeaux de guerre de l'efcadre
Danoife font arrivés aujourd'hui dans
le Sund. Ce font l'Eléphant de 70 canons ,
la Wilhelmine- Sophie , la Sophie - Magdeleine
& le Wagrien de 60 chacun. Les trois
premiers refteront dans le Sund , afin d'y
prévenir tout défordre ; le vaiffeau de garde
de so canons qui fe trouve ici ſe joindra
à eux. Les cinq autres vaiffeaux de ligne
& fix frégates qu'on équipe , feront prêts
à mettre en mer vers le milieu de ce mois.
2 2
( 4 )
Le Commandeur Kruger détachera fucceffivement
un de ces navires pour croifer dans
le Kattegat. On dit qu'auffi- tôt qu'il arrivera
des navires de guerre Anglois & Hol,
landois en même tems dans le Sund , le
vaiffeau Danois chargera tous fes canons à
boulets, Le Wagrien , à bord duquel fe
trouvent 140 hommes de troupes de terre ,
eft deftiné pour Tranquebar fur la côte de
Coromandel , dont il faut recruter la garnifon.
On dit auffi que chemin faifant , il
paffera à Chriftiansbourg , fur la côte de
Guinée , pour y prendre de l'eau , débarquer
quelques hommes & divers matériaux
de conftruction ,
Les navires marchands qui font arrivés
dans le Sund pendant le cours de l'année
dernière , font au nombre de 8291 ; ſavoir ,
2058 Hollandois , 1880 Suédois , 1701
Anglois , 1344 Danois , 671 Pruffiens , 174
Dantzikois , 146 de Brême , 104 de Roftock
, 82 de Lubeck , so Ruffes , 31 Hambourgeois
, 30 des Pays-Bas Autrichiens ,
21 Portugais , 2 Vénitiens .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 8 Mai.
LA Cour de Pétersbourg a nommé des
Commiffaires pour terminer à l'amiable les
différends furvenus entre les Grecs non-unis
& les Catholiques Romains , habitans de
P'Ukraine , dans les Waiwodies de Kiow &
( 5 )
de Braclaw ; on ne doute pas que la République
ne travaille inceffamment de fon côté
à cet accommodement.
Le Roi de Pruffe , fur la réquisition de
notre Souverain , vient de permettre qu'à
l'avenir les nouveaux fujets Pruffiens pourront
, comme par le paffé , conferver leurs
biens fonds fitués en Pologne , ce qui aura
auffi lieu à l'égard des fujets Polonois , pof-
Leffeurs de terres en Pruffe . Cette réfolution
qui eft du 13 Avril dernier , a été notifiée
ici par le Miniftre de la Cour de Berlin.
On mande de Choczim qu'on y attend
inceffamment un corps nombreux de Spahis.
ALLEMAGNE.
De FRANCFORT , le 12 Mai.
LES lettres de Vienne portent que l'Em
pereur , après avoir fufpendu fon départ
pour Laxembourg , & retardé le voyage de
LL. AA. RR . l'Archiducheffe Chriftine &
le Duc de Saxe- Tefchen , fon époux , qui
devoit avoir lieu le s de ce mois , eft parti lui.
même incognito quelques jours après . Le bruit
général eft , que S. M. I. va dans les Pays-
Bas Autrichiens ; on ne tardera pas à favoit
s'il s'y rend en effet.
On mande de Presbourg que les Etats de
ce diftrict fe font affemblés le 26 & le 27
du mois dernier , & que la nobleffe s'y eft
trouvée en très- grand nombre.
On dit que prefque tous les Evêques des
à · ༢
( 6 )
Etats héréditaires d'Autriche , fe trouvent
affemblés à Vienne , pour délibérer fur di-.
verfes matières , dont on ignore encore le
fujet.
» Le Prince Frederic - Henri - Eugène d'Anhalt-
Deffau , Général Feld - Maréchal de l'Electeur de
Saxe , mort à Deſſau , le 2 Mars dernier , a fait un
teftament qui contient cette claufe fingulière . Il
veut que fon corps foit gardé une année entière
dans un cercueil ouvert qui fera placé dans une
petite maifon de fon jardin. Les legs qu'il a fairs.
font en très -grand nombre. Ses légataires univerfels
font le Prince régnant d'Anhalt- Deffau , & la
Princetle Henriette- Amélie , Doyenne de Hervorden.
Il a légué au Prince régnant fes terres de Bratau ,
de Wachsdorf & de Mochlau ; à la Princeffe Henriette
, fa Seigneurie de Groebz , & ſon Palais dans
la ville de Deffau ; à la Margrave de Brandebourg-
Sued , 10,000 écus ; à la Princeffe régnante d'Anhalt .
Deffau , 8000 écus ; au Prince Héréditaire d'Anhalt-
Deffau, fon grand plat de ménage d'argent ; au Prince
Jean- George , fon coufin , fes Seigneuries de Trek-
Jeben & Drondorf , ainfi que tout fon vin & fon
épée d'or ; à l'Abbeffe de Hervorden , 3000 écus ;
autant au Prince Albert , fon coufin ; à la Princeffe ,
époufe de celui - ci , 2000 écus ; à la Princeffe de
Solms - Baruth , née Princeffe d'Anhalt - Bernbourg ,
3000 écus ; autant à la Princeffe Agnès , fa coufine ;
à M. de Barenhorst , 2000 écus ; pareille fomme &
deux chevaux au Lieutenant - Colonel de Haufler ;
aux enfans de M. Purkammer , 700 à chacun , avec
toute la batterie de cuifine & fes vaiffeaux de cuivre ,
ainfi que fon linge de table , une prairie & 2 chevaux
à chacun. Tout l'héritage en argent comptant monte
à 16,000 écus . Il a légué à fon 1er. piqueur Krugger ,
fa maison de Chaffe , une prairie , 6 ans de fes gages ,
quatre chevaux de felle , & 10,000 écus ; au vieux
( 7 )
Dépôt , 2000 écus ; au Châtelain Engel , 6000 écus
au Piqueur Pinnebois , 2 chevaux & 3000 écus ; à
tous les autres Officiers de chafle , 6 ans de gages ,
payés d'avance ; aux Valets - de- chambre , Siebig ,
3coo écus ; Bernhauer , 2 chevaux & 1500 écus ;
au Châtelain Holyer , soo écus ; à tous les autres
Officiers & domeftiques , 3 , 4 & 500 écus. La
porcelaine fera partagée en trois parties , dont
S. A. S. & le Prince Henri - George auront chacun
un quart ; les deux autres parties appartiendront aux
légataires univerfels ; le refte des chevaux leur appartiendra
auffi ; mais le Prince aura les chiens de
challe & les levriers ".
ITALI E.
De LIVOURNE le 14 Avril.
>
L'ESCADRE Ruffe qui mouilloit dans cette
rade depuis quelque tems , a mis à la voile
Dimanche dernier avec un vent favorable.
On mande de Naples que le 5 Avril on
y a publié un règlement , dont voici la
fubftance.
» Le Roi a obfervé avec peine que dans la
Semaine- Sainte , confacrée par le Chriftianifme à la
célébration des Myftères facrés de la Paflion , & qui
doit être un tem de recueillement & de pénitence ,
il s'eft introduit un fi grand abus , que lcin de fe
diftinguer par les marques d'une piété naturelle
dans ces jours faints , les citoyens au contraire
affectent plus de recherche & de fafte dans leurs
habillemens & leurs équipages ; en conféquence ,
Sa Majesté pour mettie , s'il eft poffible , par fon
propre exemple , un frein à ce luxe déplacé , a déterminé
qu'Elle & toute fa Cour ne paroîtroient
déformais que fous un habillement convenable , &
a 4
( 8 )
qui fera appellé l'habit de la Semaine Sainte ; que
les Troupes ne le montreroient point avec l'uniforme
de gala , quand même l'anniverſaire de la naiffance
de l'Infant D. Janvier arriveroit dans cette femaine ;
enfin , il a prefcrit à tous fes Sujets des deux fexes
une fimplicité d'habillemens , qui déformais puifle
porter plus à l'édification qu'au fcandale «.
ESPAGNE.
De MADRID , le 10 Mai.
LES lettres de Cadix portent que le i de
ce mois la flotte aux ordres de D. Louis de
Cordova , compofée de 30 vaiffeaux de ligne
& 10 frégates , a mis à la voile . Comme le
tems étoit beau & le vent favorable , on la
perdit de vue en moins de deux heures. Les
Frégates Françoifes la Friponne & la Gloire
l'ont fuivie peut - être la quitteront - elle à
une certaine hauteur. Bien des gens croient
que D. Louis de Cordova va au devant du
Marquis de Solano , qui eſcorte , difentils
, le tréfor de la Vera-Cruz , mais comme
nous favons que l'argent & les fruits ont été
mis à terre à la Havane , nous ne les attendons
pas fitôt.
;
» Le feu de nos lignes & de nos chaloupes
écrit -on d'Algéfiras , en date du 28 Avril , s'eft
foutenu avec la plus grande vivacité ; & le dommage
qu'il a caufé à l'ennemi , lui a appris qu'il ne
peut pas , comme autrefois , refter fur fon rocher
dans une parfaite fécurité. Le rapport d'un déferteuz
Irlandois , venu ces jours derniers dans notre camp ,
a confirmé l'idée que nous avions du terrible effer
de nos attaques . Il n'eft plus poffible d'approcher
( و )
de la ville ; elle a l'air d'avoir été bouleversée par
un tremblement de terre. Toutes les batteries de la
montagne font ou détruites , ou en partie démontées ;
les provifions de bouche & les marchandifes reftées
fur les quais font totalement avariées , & un orage,
qui a duré un jour & demi , a achevé de les détériorer
, au point qu'elles ne peuvent plus fervir à
rien . La quantité que les Anglois en ont apportée
eft immenſe. La garnifon & les habitans étoient fi
preffés de jouir , que dès le premier jour , & les
deux fuivans , tout étoit ivre mort dans Gibraltar ,
au point que l'Irlandois aflure que la conquête auroit
été ailée , fi ces jours - là nous avions donné l'affaut.
Il falloit que les troupes fe fuffent récupérées bien
largement de leur longue diète , puifque pendant
tout ce tems , il n'y a point eu de parade. Les foldats
ne font pas encore tout- à - fait défaltérés , à en jæger
par ce que raconte l'Irlandois , qui n'a pu defcendre
dans la mer & fe fauver , qu'après avoir enivré la
fentinelle ; fes autres camarades étoient alors dans
leurs cafemates. Il ajoute que 3 bombes de la batterie
de Saint - Charles font parvenues jufques vers
la pointe d'Europe , où elles ont caufé quelques
dégâts . La garde de la porte de Terre eft renforcée
toutes les nuits par des détachemens des divers
régimens. Les Anglois n'ont point mené des troupes
ni tranfporté des armes ; ils ont laiflé , dans la place ,
quelques recrues en remplacement des foldats morts
pendant l'année « .
Une feconde lettre , en date du premier
de ce mois , contient encore les détails
fuivans.
Notre feu s'eft rallenti , parce qu'on a jugé
convenable de réprimer l'ardeur de nos canonniers
& de taxer les coups qu'ils peuvent tirer chaque jour,
C'eft 40 boulets par chaque canon , & 10 bombes
Far chaque mortier. L'effet de cette, canonnade eft
a S
( 10 )
toujours le même ; elle achève de ruiner entièrement
les batteries ennemies , & nous avons appris qu'un
nouveau magafin du Roi a été la proie des flammes ,
fans qu'on ait pu rien fauver. D. Moreno ne caufe
pas moins de dégâts fur les moles . Cet Officier a
été bleflé ces jours derniers à la jambe par un éclat ,
& n'a jamais voulu abandonner fon pofte . Les
ennemis s'attendent à l'attaque de la pointe d'Europe ,
& ils la redoutent , car ils éloignent du péril les per
fonnes inutiles à la défenfe. Ces jours derniers ,
le vaiffeau & les deux frégates qu'on nous a envoyés
de Cadix , ont arrêté une belandre & un autre
bâtiment fortant de la place , & chargé de 56 femmes
& de plus de 80 enfans . Comme Gibraltar eft aujourd'hui
véritablement affiégé , nous ne croyons
pas que l'on difpofe ; comme autrefois , de cette
capture. Nous n'avons point entendu parler de
l'Amiral Darby depuis fon départ «<.
-
Deux bataillons des Gardes Espagnoles &
les compagnies de grenadiers de plufieurs
autres régimens , ont ordre de fe rendre au
camp de St- Roch , ce qui nous fait croire
qu'on eft dans l'intention de pouffer vivement
l'attaque de cette place.
ANGLETERRE .
De LONDRES , le 19 Mai.
ON n'a point encore de nouvelles de
l'Amérique feptentrionale ; on n'eft pas fans
inquiétude fur la pofition de nos troupes
dans le lieu même où l'on nous a annoncé
que nous avons gagné une bataille . La frégate
la Blonde , Capitaine Barklay , & les
navires chargés de vivres à Charles - Town ,
( 11 )
ayant été long- tems à paffer la Barre pour
fe rendre au Cap Fear , on craint fort que
le Lord Rawdon & le corps détaché qu il
commande , ainfi que le Lord Cornwallis ,
avec la grande armée , ne fouffre une difette
de provifions , très- fatale au fuccès de
leurs armies ; elle étoit déja fentie par le
Lord Cornwallis ; on attend en conféquence
avec anxiété l'arrivée du Capitaine Broderic.
On eft moins preffé d'apprendre de nouveaux
détails du combat , car on commence
à l'apprécier à fa jufte valeur , que de favoir
que les vivres font arrivés heureufement à
l'armée. Avec tout cela nous ne pouvons
nous flatter de voir l'Amérique foumife ;
nos prétendues victoires que nous faifons
fonner fi haut , ne font point changer de
langage au Congrès qui , le 27 Mars , rendit
l'Ordonnance fuivante , teluivement à
la capture & à la condamnation des prifes.
Les Etats- Unis , affemblés en Congrès , prenant
fous leur confidération la guerre implacable que le
Roi de la GB. a ofé leur faire , & jugeant qu'il ne
convient pas à leur dignité , étant une nation libre
& indépendante , de continuer plus long - tems d'ufer
d'indulgence & d'exemptions à l'égard d'aucun des
fujets de leur ennemi , qui perfifte obftinément dans
fon deflein de les détruire ou les fubjuguer , ont
jugé à propos d'ordonner & de preferire , & ils
ordonnent & prefcrivent par celles ci , que dorénavant
des lettres de repréfailles générales feront
accordées contre les vailleaux , les biens & les
fujets de la Grande Bretagne ; de forte que les
flottes & les vaiffeaux de ces Etats Unis , ainfi
a 6
( 412 )
"
que tous les autres vaiffeaux & bâtimens
chargés de lettres de marque ou de repréfailles
générales ou autrement , fous l'autorité des Etats-
Unis , alfemblés en Congrès , pourront & devront
faifir légalement tous les vaiffeaux , bâtimens &
propriétés , appartenans au Roi ou à la Couronne
de la G, B. , ou à les fujets & autres habitans , dans
aucun des territoires ou des poffeffions dudit Roi
de la G. B. , & les conduire en jugement dans aucune
des Cours d'Amirauté , qui font ou feront ciaprès
établies dans aucun de ces Etats - Unis , fous
l'autorité des Etats- Unis affemblés en Congrès ; &
l'efdites Cours d'Amirauté font autorisées & requifes
par celles - ci de prendre connoiffance , de procéder
judiciairement fur toutes ces fortes de priſes , reprifes
& faifies de tous les navires & effets qui font
ou feront pris , & de les entendre , de les déterminer,
& , fuivant le Code des Amirautés & les
loix des nations , de juger & condamner tous les
navires & effets qui pourront appartenir au Roi
de la G. B. , ou à fes fujets , ou à quelques autres
habitans des territoires , contrées , poffeffions ou
dominations dudit Roi de la G. B.. Et que le Tri
bunal d'Amirauté , ou le Secrétaire de Marine , fe
prépare dans la fuite à mettre fous les yeux des
Etats - Unis , affemblés en Congrès , une copie des
inftructions qu'ils auront diellées pour les vaiffeaux
ayant des commiffions pour les objets ci- deffus
Il eft encore ordonné que la deftruction
des papiers ou la poffeffion de doubles
papiers dans un vaiffeau capturé , fera regardée &
réputée pour une jufte caufe de condamnation dudit
vaiffeau pris , & que , lorfqu'une prife faire par
l'ennemi , & demeurée 24 heures entre les mains ,
fera reprife ; le tout fera condamné en faveur de
ceux qui ont fait la reprife ; mais dans les cas où
la prife auroit reſté au pouvoir de l'ennemi moins
mentionnés.
----
( 13 )
-
de 24 heures , elle fera rendue à celui ou à ceux qui
feront les premiers propriétaires , à l'exception d'un
tiers de la valeur , qui fera accordé aux récapteurs
comme un falvage ou récompenfe. - Et il eft
encore ordonné par celles - ci , que les citoyens &
habitans des Etats - Unis foient , comme ils font
ftrictement foumis & requis par celles - ci , de s'abftenir
de tout commerce , correfpondance ou affaire
de quelque forte que ce foit , avec les fujets dudit
Roi de la G. B. ; tant qu'il perfiftera en guerre ouverre
avec les Etats- Unis , & qu'ils y répondront à
leur péril : & les pouvoirs exécutifs des divers Etats
font interpellés par celles - ci de prendre les mefures
les plus prudences & les plus efficaces pour découvrir
& fupprimer toute communication , correfpondance
ou affaire , & de condamner les coupables à de juftes
punitions. Et pour éloigner plus efficacement tout
prétexte apparent de continuer cette correfpondance
, il eft ordonné par celles - ci , que dorénavant &
à darer du premier jour de Novembre prochain , on
n'aura plus aucune indulgence ni confidération pour
aucune des lettres de paffe -port ou de fauf- conduit
qui auroient été ci-devant accordées par le Congrès
des Etats-Unis à aucun des citoyens ou des habitans
defdits , ou à quelque perfonne que ce foit ,
pour retirer leurs propriétés ou leurs effets des
domaines ou poffeffions dudit Roi de la G. B.
Statué cependant que cette Ordonnance ne s'étendra
pas jufqu'à autorifer la prife ou condamnation d'aucun
des navires appartenans à des habitans des Bermudes
qui ne feroient chargés que de fel , &
arriveroient dans aucun des Etats - Unis avant le
premier jour du mois de Mai prochain inclufive-
Aiment. Ordonné de plus , que tous les actes ou
réfolutions précédens du Congrès , contraires à la
teneur & au véritable efprit & fens de cette Ordonnance
, foient , comme ils font , révoqués par cel,
les- ci . Signé , SAMUEL HUNTINGTON.

( 14 )
On fe rappelle le prix que le Chevalier
Clinton avoit attaché aux papiers enlevés à
M. Henri Laurens ; cela a donné lieu à la
lettre fuivante que lui a adreffé un Américain
, qui figne un bien intentionné.
,
» J'ai lu , M. , dans les Gazettes de votre Nation
, que les informations tirées de la prife des
papiers de l'honorable Henri Laurens , Ecuyer , relativement
au Traité avec la Hollande , font évaluées
à un million fterling. Si cela vaut un million , M.
plufieurs Membres du Congrès déclarent qu'ils font
prêts à vous fournir une quantité bien plus confidérable
d'une pareille marchandiſe pour la moitié
de l'argent , & fans vous mettre dans la néceflité ,
comme dans le premier cas , de rifquer la vie d'un
de vos Marins , en allant la chercher au fond de
l'eau. Il est bien connu qu'ils ont entamé des Traités
avec les Rois de Dannemark , de Suède & de
Pruffe , avec l'Empereur , les Cités Impériales &
les Princes de l'Empire ; avec l'Impératrice de Ruffie ,
avec le Grand Turc , les Régences de la côte de Barbarie
, le Grand- Mogol & le Grand Kan de Tartarie.
Quant à ce dernier , on a déja ébauché avec lui le
plan d'un Commerce réciproque à travers les terres
du Nord-Ouest de l'Amérique. Vous n'avez qu'à parler
; je ne doute pas que le Congrès ne vous fournife
des copies authentiques de ces négociations à
beaucoup meilleur marché que le prix que vou
affignez aux copies du Traité ébauché avec la Hollande
«.
En attendant des nouvelles de l'Amérique
, l'attention générale eſt abſorbée par
celle de la prife du convoi de St- Euſtache ;
il paroît qu'il n'en eft échappé que les 4
vaiffeaux du Roi & les 8 voiles marchandes
( 15 )
arrivés en Irlande. Cet évènement qui étoit
redouté , & qui avoit été prédit , donne lieu
a beaucoup de plaintes contre nos Miniftres
, qui n'ont pas fongé à profiter des avis
férieux qu'on leur donnoit du danger auquel
étoient expofées , pendant l'abfence de la.
grande efcadre , toutes nos flottes deftinées
pour l'Angleterre ; on dit même qu'ils étoient
inftruits de la fortie de M. de la Motte-
Piquet , de fa deftination & de fes deffeins.
La riche maifon de Hartley & Drummond ,
dit un de nos papiers , qui fe fair honneur d'être liée
avec l'Amiral Rodney , avoit affuré 170,000 liv . ft.
pour la part de cet Amiral dans les navires pris par
M. de la Motte - Piquet. Ils auront l'honneur de
fupporter cette perte pour leur fortuné coufia , à
qui ils n'auroient pas prêté un fou , il y a 18 mois ,
pour le tirer des mains de fes créanciers . Tout le
Bureau eft profondément affecté de la perte de cette
flotte litigieufe de St-Euſtache ; mais les difcuffions
qui vont s'élever entre les affurés & les affureurs ,
adouciffent un peu le chagrin de ces Melfieurs « .
On trouve très fingulier qu'on n'ait pas publié
encore les dépêches directes du Commodore
Hotham ; elles apprendroient le jour ,
P'heure , la proximité de l'efcadre Françoife ,
& la pofition dans laquelle fe trouvoient les
vaiffeaux , lorfqu'on fit le fignal de fauvequi
peut. On effaye de fe juftifier de cet
évènement , comme de tous les autres malheurs
furvenus , en alléguant la néceffité de
donner des fecours à Gibraltar ; mais comment
cette place a- t- elle été fecourue ? quel(
16 )
les ont été les fuites de ce ravitaillement ?..
C'est ce que la Cour s'eft bien gardé de nous
apprendre ; elle s'eft contentée de publier
l'extrait fuivant d'une lettre de l'Amiral
Darby , apportée le 13 par le Capitaine Trollope
, du floop le Kite , & en date du 22
Avril , à la hauteur du Cap St- Vincent.
>
2.
» Je vous prie d'informer les Lords- Commiffaires
de l'Amirauté , que de bonne heure dans la
matinée du 11 du courant nous apperçûmes 3
voiles à une certaine diftance l'une de l'autre.
J'envoyai l'Alexandre , le Foudroyant & la Minerve
pour leur donner chaffe . Le Capitaine Fiel
ding , qui s'en approcha le plus , nous dit que
c'étoient 3 frégates qui entroient dans Cadix
où il compta 33 gros vaiffeaux de ligne. Six de
ces vaiffeaux avoient des pavillons & des flammes
de diftinétion , & étoient environnés de plufieuis
petits bâtimens & barques de toute efpèce . Le
foir nous mîmes en panne à la hauteur du Cap Spartel,
j'envoyai le Cutter le Kite , avec une lettre au
Général Elliot. Le lendemain vers les midi le convoi
, avec 4 vaiffeaux de ligne & quelques frégates
pour le protéger mouilla dans la baie du
Rofer & aux environs près de Gibraltar . Je confervai
ma voilure ainfi que le refte de l'efcadre. A la
brune les frégates la Flora & le Crefcent le féparèrent
de nous avec 13 voiles pour ſe rendre à
Minorque. Auffi - tôt que les vailleaux furent en
sûreté , on commença à décharger les bâtimens
vivriers. Dans la matinée du 14 , voyant que le
vent refteroit probablement à l'oueft , & defirant
donner à la Garniſon tout le fecours en mon
pouvoir pendant mon féjour , en facilitant le
déchargement des bâtimens vivriers , & en les
protégeant contre les chaloupes canonnières de
-1
(17 )
l'ennemi , j'ordonnai au Chevalier John Roff
qui avoit hiffé fon pavillon à bord de l'Alexandre
, de mouiller dans la rade avec les autres
vaiffeaux à deux ponts de fa Divifion .
- Le 19
je mouillai avec quelques vaiffeaux à l'eft de la
pointe d'Europe , pour frapper le gréement , &
nous procurer quelque eau fraîche. Le lendemain
20 au matin , le vent fauta à l'eft . Comme je
voulus en profiter le plutôt poffible , je fis fignal
à 9 heures , après que le Chevalier John Roff
eut défaffourché les vaiffeaux dans la rade , de
lever l'ancre , malgré cela je ne pus mettre à la
voile qu'à cinq heures du foir à caufe des re-'
tards ordinaires en ces occafions . Le Chevalier
John Roff a été infatigable dans l'exercice de font
devoir , & les Capitaines des vaiffeaux de ligne
& des frégates ont montré beaucoup d'activité
dans l'attaque des chaloupes canonnières, La Mi
nerve & le Monfieur ont eu quelques hommes
bleffés dangereufement , & le mât d'artimon du
Nonfuch a été fi fort endommagé , qu'on l'a
changé. Hier matin je fis fignal au Foudroyant
de porter fur Cadix ; le vent ne lui permit
pas de le reconnoître , mais le Capitaine Jervis
eft certain qu'il n'y avoit point de vaiffeaux
devant le Port. Le cutter le Kite eft chargé
de cette lettre. Le Capitaine Trollope fera en
état d'informer leurs Seigneuries de divers détails
particuliers , d'autant qu'il a été conftamment , la
nuit comme le jour , en activité dans la baie . Les
Lords de l'Amirauté fauront apprécier les fervices .
-
Nos papiers , à côté de cette lettre qui ne
nous apprend rien , en ont recueilli un grand
nombre d'autres écrites de l'efcadre , qui
parlent toutes de Gibraltar , comme d'une
ville prête à être entièrement ruinée par le
feu des Efpagnols. Outre qu'ils ont détruit
( 18 )
une partie des munitions & provifions ,
leurs bombes ont abattu les magafins où
l'on efpéroit les conferver. Sur tout cela
l'Amiral garde un profond filence , ainfi
que fur ce qui s'eft paffé depuis le 14 jufqu'au
19 , concernant l'efcadre , les chaloupes
canonnières , les batteries & les armées
tant des affiégeans que des affiégés . Il nous
laiffe ignorer abfolument l'état de la garnifon
, de la ville & des fortifications ; il fe
contente de nous apprendre qu'on a commencé
à décharger les bâtimens vivriers ;
mais il ne dit point comment s'eft terminée
cette opération , ni s'il les a emmenés tous
en bon état , où s'il a été obligé de les laiffer
fur les lieux. Mais ce qu'il y a de plus étrange
, c'eft que fa dépêche vient toute feule ,
fans être accompagnée d'une feule ligne d'é- ¨
criture de la part du Général Elliot , Gouver
neur , ni d'aucun des Lieutenans de Roi ,
Major , Aides ou Sous Aides - Majors de la
place. Un mot de leur part eût pu remplir le
vuide inquiétant de la dépêche de l'Amiral.
» Les lettres qui y fuppléent , portent que pendant
que l'efcadre Angloife étoit devant Gibraltar , l'armée
Espagnole a jetté fur cette ville une fi prodigieufe
quantité de bombes , & avec tant de fuccès ,
que prefque toutes les maifons & les édifices ont
été abattus ; plufieurs magafins & les provifions qu'ils
contenoient ont été la proie des fiammes. Dans ce
terrible embrafement , plus de 300 habitans out
perdu la vie , & le refte faifi de terreur , étoit obligé
de camper en plein air & de coucher fur le roc ; faute
de munitions , nous n'avons point effayé de détruite
*
( 19 )
une certaine batterie , & aujourd'hui que la poudre
ne nous manque point , elle le trouve incomparablement
plus foible que celle des Espagnols , & ne
peut faire arriver nos bombes jufqu'à leurs batteries ,
dont conftamment 2 bombes fur 3 nous font beaucoup
de mal. Les munitions débarquées font dans
le plus grand danger d'être détruites par les chaloupes
canonnières , ou gâtées par les pluies , parce
que le feu des Espagnols n'a laiffé fubfifter aucun
des magafins où l'on eût pu les dépofer . Les fecours
font arrivés au moment où la ville & la garnifon
alloient périr de befoin , & avoient déja perdu tour
leur courage. Si ces détails font vrais , & quelle
authenticité ne reçoivent- ils pas de la confufion &
de la défe &uofité des détails fournis par les Miniftres
; combien de tems pouvons- nous nous flatter
de garder cette importante fortereffe « ?
Le bruit eft général qu'une efcadre Hollandoife
, partie le 11 du Texel , a paru devant
divers ports de la mer du Nord &
a jetté l'alarme fur toute cette partie de
nos côtes. On fait par un voyageur parti
d'Ecoffe le 14 , que le Commodore Keith
Stuart , informé de l'approche de cette efcadre
, eft forti avec le Berwick de 74 canons
& fes frégates , après avoir ordonné à la flotte
qui étoit déja fous voile pour la Baltique ,
de rentrer & de fe mettre en fûreté. Les
affurances font hauffées de cinq pour cent.
L'Amiral Parker a pris le commandement
des vaiffeaux fuivans : le Victory de
100 canons , la Princeffe Amélie de 84 ,
le Sultan de 74 , le Diligent de 70 , le
Magnanime de 64 , de trois vaiffeaux de
so , un de 40 ; une frégate de 36 , quatre
( 20 )
de 32 , & 2 de 28 ; cela compofe la to
talité de nos forces navales en attendant
le retour de l'Amiral Darby. Parker ira
dans la mer du Nord.
› On croyoit le 16 , aux Sorlingues , áppercevoir
l'efcadre de Darby . Quelques perfonnes
penfoient que ce pouvoit être la
flotte partie le 18 Février de la Jamaïque ,
fous le convoi de l'Egmont , le Grafton &
le Trident ; mais le doute eft levé depuis
que le Capitaine Fielding , commandant
la Minerva , eft arrivé aujourd'hui à midi
à l'Amirauté , avec la nouvelle que l'Amiral
étoit le 16 à la hauteur des Sorlingues.
Un exprès de Londres , arrivé par la voie
de terre , a apporté des nouvelles de Bombay
qui n'ont que 3 mois de date . La Compagnie
affure que le Gouverneur de cette
Préfidence ne mande rien de nouveau du
Carnate . Le Général Goddard a pris d'af
faut un port appellé Vicène , dans le pays
de Myffore , appartenant à Hyder , & par
lequel on fe flatte d'acheter l'amitié des
Marattes , parce qu'il leur a appartenu autrefois
& qu'ils l'ont pris aux Portugais ;
en attendant , les troupes de la même Préfidence
ont pris une ifle importante pour
faire des entrepôts de riz dans le voisinage
de Bombay; elle appartenoit aux Marattes.
On débite qu'un Prince du pays qui a des
droits fur le territoire de Madras , s'eft joint
à Hyder , avec des forces confidérables , &
que divers autres non moins mécontens des
( 21 )
.
Anglois , ont fuivi fon exemple. L'efcadre
Angloife fe radouboit à Bombay.
Tout prouve le mauvais état des affaires
de l'Inde , celles de la Compagnie ici ne
font pas moins embrouillées ; le Ministère
ne fait point ce qu'il doit ou peut lui demander
pour le renouvellement de fa charte ;
& les Actionnaires , fans en excepter la
Direction , ne font pas moins embarraffés
pour favoir ce qu'ils ont à offrir ; il faut
avouer qu'ils prennent mal leur tems pour
traiter enfemble & pour convenir d'un
marché d'une fi grande importance,
L'expofé fuivant de l'état de l'affaire entre
le public & la Compagnie des Indes peut en
être regardée comme la clef,
L'Auteur ne prétend point déterminer quelle fut
la vraie caufe de l'augmentation de nos forces de
terre , après la paix de 1763. Exiftoit- il une néceflité
politique , née du grand accroiffement de
nos poffeffions ? vouloit- on feulement augmenter
le crédit & l'autorité de la Couronne , ou du Miniftre
, & fortifier les refforts actifs du Gouverne
ment , pour qu'il pût faire effectuer les mesures
dont le Parlement alloit tracer le plan , & faire refpecter
les décrets dans les différentes dépendances
de l'Empire Britannique ? Il eft difficile de dire
lequel de ces deux motifs , ou fi même un des
deux amena l'augmentation dont il s'agit ; mais il eft
au moins certain qu'on les a entendu citer fréquemment
dans les deux Chambres depuis quinze
ans ; & c'eft un fait qu'à la conclufion de la paix ,
lorfqu'on s'occupa des réductions néceffaires dans
les troupes , on ajouta 22 régimens d'infanterie &
4 de cavalerie à l'établissement du tems de paix ;
( 22 )
*
---
& fi ma mémoire ne m'abuſe pas , on créa trois
ou même quatre bataillons d'artillerie , dont l'entretien
devoit être d'autant plus onéreux pour l'Etat
, qu'il y avoit eu une agmentation de dépense
occafionnée par les changemens furvenus dans les
branches militaires & civiles du Bureau d'Artillerie.
Les régimens d'infanterie , à la paix d'Aixla-
Chapelle , étoient au nombre de 48 ; ceux de
cavalerie ou de dragons , au nombre de 14 ; par l'établiſſement
militaire de 1763 , ceux d'infanterie
ont été portés à 70 , & les autres à 18. - Je ne
prétends pas calculer avec une préciſion authentitique
les dépenfes occafionnées par cette augmentatation
en tems de paix ; mais fi l'on joint l'accroiffement
des extraordinaires de l'artillerie , pour
conftruire & élever des forts , des ouvrages & autres
places de force & poftes intérieurs dans l'Amériqué
Septentrionale , avec la paye , l'habillement
& les extraordinaires de 26 nouveaux régimens
, je crois que l'augmentation totale de dé .
penfes pour l'établiflement militaire en tems de
paix , depuis 1748 jufqu'en 1763 , a approché d'un
million fterling par an , augmentation trois fois
plus confidérable que celle qui a eu lieu dans lef
pace de 66 ans qui s'eft écoulé depuis la paix de
Rylwick. Quelques- unes de ces caules , ou toutes
enfemble , contribuèrent à effectuer ce nouvel étábliffement
, & le Miniftre d'alors ( George Grenville
) , fe trouva dans une pofition très défagréa
ble & très - embarraffante. Il avoit pris en entrant
dans le ministère les engagemens annexés à un tel
pofte. Il avoit entrepris de gérer les affaires publiques
dans toute l'étendue de les obligations .
Une nouvelle dette d'environ 50 à 60 millions
avoit été contractée dans le cours de la guerre. II
falloit liquider les dépenses de la guerre & fonder
les dettes non fondées ; la nation en général fe
plaignoit des fortes charges , de la perte confidé-
>
( 23 )
rable de fang & d'argent . Les poffeffeurs de terres
fe plaignoient que leurs charges ne paroiffoient pas
devoir celler , comme il étoit d'ufage , à la fin de
la guerre ; & les Negocians exigeoient , d'un ton
également ferme , qu'on ne mît point de nouvelles
entraves au commerce , & qu'on ne le décourageât
point par de nouvelles charges . M. Grenville
s'apperçut cependant qu'il avoit non - feulement à
fournir plus d'un million d'annuités pour le paiement
des dettes à fonder , mais qu'il avoit à
fournir une fomme prefqu'auffi confidérable pour
faire face à l'augmentation de l'établiſſement militaire
en tems de paix . Enfin les terres étant grévées
, il falloit les foulager ; il ne falloit point
taxer les articles de confommation , on n'auroit
ofé mettre d'impôt fur le cidre ; les productions
des Indes Occidentales ou Ifles à fucre étoient regardées
comme facrées . Ainfi M. Grenville qui , à
tous égards , étoit attaché pallionnément aux dignités
, & encore plus aux émolumens , fe trouva
dans la pofition des Ifraelites fous les Collecteurs
Egyptiens. On voulut qu'il fit des briques fans
paille , & il entreprit la tâche , s'imaginant qu'il
conferveroit toujours fa place. It importe peu de
favoir maintenant fi M. Grenville eſpéroit de
bonne foi tirer un revenu conſidérable & effectif de
l'Amérique. Sa vanité & fon avarice concoururent
fans doute à lui donner cet efpoir. Il déclara hautement
que fon motif , en entrant dans le minif
tère , étoit de procurer la paix , c'eſt - à - dire , à
l'adminiftration du Lord Bute ; ce Seigneur ayant
donné la démillion , on le choifit pour lui fuccé.
der au bureau de la Tréforerie , fous les aufpices
du feu duc de Bedford , qui le foutenoit publi
quement & en fecret. Il s'engagea non - feulement
de faire jouir la Nation des avantages de la paix ,
mais auffi d'appliquer le produit du fonds d'amortiffement
à fon objet , c'est- à - dire , à l'extinction
( 24 )
--
graduelle des dettes publiques. C'étoit une nouvelle
difficulté ; de même que M. Pitt avoit été regardé
comme le modèle des Miniftres en tems de guerre ,
M. Grenville fut regardé comme le modèle des
Miniftres en tems de paix. Au milieu d'un fi
grand nombre d'entraves , de vues & d'intérêts
oppofés , d'engagemens abfurdes , dans une poftion
qui exigeoit des talens fupérieurs , on ne
doit pas s'étonner que M. Grenville n'ait pas trouvé
dans fon génie des reflources fuffifantes pour
furmonter glorieufement tous ces obftacies . Déſef
péré de ne pouvoir débrouiller le cahos des affaires
, il annonça qu'il mettroit fous les yeux de la
Chambre , à la prochaine ceffion , un projet tendant
à impofer quelques taxes intérieures en
Amérique. On ignore fi cette heureuſe idée fut de
lui , ou fi elle lui fut fuggérée par un certain Lord ,
verfé dans la Jurifprudence , qui étoit alors l'oracle
du cabinet ( c'étoit le Lord Mansfield ) . M. Grenville
tint parole ; en 1764 , produifit la taxe du
timbre , & l'année 1765 , vit l'Amérique en feu ,
quoique la révolte ne fe fût pas encore déclarée. Le
Lord Rockingham fuccéda à M. Grenville ; & fous
fon adminiſtration , l'acte du timbre fut révoqué.
En Août 1766 , le Marquis de Rockingham fit
place à M. Pitt qui , à cette occafion , fut créé
Comte de Chatam ; c'eſt là proprement que commence
le récit , quoique nous foyons d'ailleurs
perfuadés que les affaires de la Compagnie des
Indes ont un rapport très eflentiel & une liaifon
très-intime avec notre fituation politique en 1763 ,
nous ne prétendons point décider fi ce fut le mauvais
état de fa fanté ou d'autres caules qui fulcitèrent
au Lord Chatham le grand nombre d'ennemis
dont il fe vit environné dès fon début. Il
fut atttaqué par une légion d'antagonistes puiffans
& redoutables ; mais il eft néceffaire de remonter
plus haut , & d'examiner quelques évènemens an(
25 )
térieurs. Nos grands & glorieux fuccès dans les
Indes nous avoient acquis en quelque forte un nouvel
empire dans cette partie du globe ; nous devions
ces fuccès aux talens diftingués pour la guerre
& la négociation du Colonel , depuis Lord Clive ,
qui avoit fu préparer l'acquifition des territoires
qui , fuivant les termes du marché , devoient verfer
dans le tréfor public de la Compagnie , un revenu
de près de quatre millions fterl . par an . La gloire
de nos armes , la deftruation de nos ennemis , la
France & l'Efpagne dans ce pays , favorifoient le
plan du Lord Clive , & les établiffemens faits par
lui & par ceux qui lui fuccédèrent. Quelques fautes
des Employés de la Compagnie , jettèrent du
défordre dans nos affaires ; on détermina le Lord
Clive à retourner dans ce pays en 1765 : il en re
vint en 1767 , après avoir exécuté pleinement &
à fouhait fa commiffion. L'iffue heureufe du voyage
du Lord Clive donna aux Actionnaires de la Com.
pagnie des Indes une ſtabilité & une fécurité apparentes
, qui furent entretenues par les vaſtes avan.
tages qu'on le promettoit du revenu territorial . Le
crédit de la Compagnie augmenta au point que ,
peu de tems après l'arrivée du Lord Clive dans
I'Inde , les fonds de la Compagnie s'élevètent tout
à coup de 130 ou 140 , à 226. Quoiqu'il en foit ,
la crue fut foudaine & énorme , & il en résulta que
les Directeurs firent monter en proportion les di
videndes à huit , dix & douze pour cent. La révocation
de l'acte du timbre en 1766 , fit évanouir
tout efpoir de tirer un revenu confidérable de l'Amérique.
Il eft vrai que le Lord Chatham , Miniſtre
à cette époque , avoit rejetté , étant M. Pitt , l'idée
d'un tel revenu. 11 eft également certain que le Lord
Rockingham avoit , par la loi déclaratoire , laiffé
fubfifter dans les regiſtres du Parlement le principe
du droit de taxation dans tous les cas quelconques
. On ignore fi ce fut avec l'entier agrément du
2 Juin 1781. b
( 26 )
- Les Mi
Lord Chatam ou non , que le Chancelier de l'Echiquier
, M. Charles Townshend propofa , en ver
tu de la loi déclaratoire , des taxes extérieures à
l'importation . Ces taxes ne prominent pas d'être
d'un grand rapport. Les charges demandoient à
être réduites ; les poffeffeurs de terres montroient
de l'humeur de la continuation du quatrieme fol
fur les terres ; le peuple demandoit l'extinction des
dettes publiques , à l'aide du fond d'amortiſſement ,
dont la moitié étoit abforbée par l'augmentation de
l'établiſement militaire en tems de paix.
niftres de l'année 1767 ayant Pitt & Townshend
à leur tête , fe trouvoient donc auffi embarraffés
que ceux de 1764 & 1765. Les droits fur le papier
timbré avoient été regardés comme la dernière ref
fource , & en ce moment la Compagnie des Indes fut
envifagée comme la feule baſe du falut de la Nation.
-Les Poffeffeurs de terre & les Négocians , dans
la Chambre des Communes s'unirent étroitement.
La Chambre retentifloit de tous côtés des
revenus de l'Inde. Le feu Alderman Bedfort , ainſi
qu'un Membre ( M. Burck l'obferva_plaiſamment )
fut le précurfeur qui annonça la jouillance prochaine
des trèfors immenfes du Bengale , du Carnate , du
Coromandel , tréfors qui devoient en peu d'années
éteindre la dette nationale . On défigna donc
un Comité particulier pour examiner l'état & les
revenus territoriaux de la Compagnie des Indes ;
les féances de ce Comité le prolongèrent , de jour
en jour , pendant quatre mois , depuis le printems
jufqu'à l'approche de l'automne. Le calme étant
revenu , ou par quelqu'autre motif , il ne fut approprié
aucune partie du revenu territorial au fervice
du Public ; mais on fe contenta de faire paffer
une loi pour reftreindre les futurs dividendes de
la Compagnie à huit pour cent , & nos croyons
qu'on ordonna que le furplus des profits feroit
divifé également entre le Public & la Compa-
1
( 27 )
gnie ( 1).
-
-
Charles Townshend mourut pendant
les vacations fuivantes du Parlement , & le Chancelier
actuel de l'Echiquier ( Mylord North ) lai
fuccéda. Plufieurs négociations furent eutamées
en 1769 , entre le Gouvernement & la Compagnie
, & enfin il fut fait un accord fous la fanction
du Parlement , qui portoit que la Compagnie , en
confidération de la permiffion qu'elle auroit de
former des dividendes à 12 pour cent , verferoit
dans l'échiquier , pour l'ufage du Public , la fomme
de 400,000 liv. fterl. par an. Ce fut ce marché
de la part des Directeurs d'alors , qui avoient leurs
vues fecrètes à fatisfaire , qui produifit enfuite la
banqueroute de la Compagnie ; quelque nom modificatif
qu'on veuille lui donner dans ce fiècle indulgent
, ce fut une banqueroute felon la loi &
l'acception commune ; car quoique la Compagnie
pût avoir des effets & même un reliquat très- confidérable
après le paiement de fes dettes , l'incapacité
de faire honneur aux demandes du moment
la rendit banqueroutière. La Compagnie continua
de payer cette fomme auffi long- tems qu'elle
le put. On allégua alors plufieurs motifs pour
juftifier cette banqueroute. L'un de ces motifs étoit
que les Directeurs avoient donné de plus grands
dividendes que les profits ne le permettoient , & cela
avec pleine connoiffance de caufe , voulant effectuer
leurs mauvaiſes intentions. Le fecond motif étoit
que la valeur des lettres de change tirées fur eux
par leurs Employés dans l'Inde , étoit énorme , &
ces lettres étoient inattendues ; le troisième motif que
-
>
( 1 ) Les Lords Gowers, Weymouth , Sandwich , Cornwallis
, l'Evêque de Litchfield & de Coventry , maintenant
Archevêque de Cantorbery & quelques autres qu'on fuppofoit
être du parti de Bedfort , fignèrent une proteftation
contre ce Bill , en y détaillant les motifs qu'ils avoient de
le défapprouver.
b 2
( 23 )
mens . ---
étoit que les revenus territoriaux avoient été néceffairement
abforbés par les établiſſemens onéreux
des troupes , & par la conftruction des cafernes ,
forts & autres fortifications . Nous penfons que
tous ces motifs enſemble firent arrêter les paie-
-Au commencement de la feffion de l'hiver
en 1772 , quelques mois après que la Compagnie
eut arrêté les paiemens , ou qu'il lui eut été
impoffible de remplir les engagemens pris par elle
envers le Public , le Chancelier de l'Echiquier , le
Lord North , fit une motion tendante à nommer
un Comité fecret qui feroit chargé d'examiner l'état
actuel de la Compagnie. La motion fut vivement
oppofée par le parti Rockingham ; néanmoins
elle paffa , & on choifit , entr'autres pour la formation
de ce Comité , M. C. Fox , M. Cornwall , l'Orateur
actuel , le Chevalier William Meredith &
le Lord George Germaine ( 1 ) . Le Comité ſe tint à
l'Hôtel de la Compagnie des Indes , & après plufieurs
jours de féances affidues , il fit le rapport de
l'état dans lequel lui parurent être les affaires de la
Compagnie. Il mit du côté de fon actif la propriété
fixe & flottante dans l'Inde & en Angleterre ; le
capital placé dans les fonds , ou la dette dûe à la
Compagnie par le Public , les Magafins à Londres ,
& il comprit dans le paffif tout ce qu'elle devoit au
public & à la banque , fes billets de toutes eſpèces ,
les lettres de change non payées , & les dettes énoncées
par les regiftres. La balance qui fe feroit déclarée
en fa faveur au bas de ce compte , fi elle
eût été tirée , eût été peu de choſe ; mais on ne tira
point de balance , parce que la valeur donnée par
la Compagnie aux fortifications & autres ouvrages
publics , ni fes prétentions au revenu territorial ,
(1 ) Ce fut le premier figne de l'intimité qui fembloit
s'établir entre les trois derniers perfonnages & les Mi
niftres.
( 29 )
n'étoient point entrées dans l'eftimation . D'après ce
rapport , un bill pour empêcher la Compagnie d'envoyer
un Gouverneur Général pour un tems limité
& pour d'autres objets , paffa dans la Chambre des
Communes ; mais il ne fut paflé en loi , qu'après
avoir éprouvé la plus forte réfiftance dans la Chambre
des Lords , où il donna lieu à une proreftation.
Le Duc de Richemond paroiffoit à la tête des Membres
oppofans , & la Compagnie fut préalablement
entendue par fes Avocats à la feconde lecture . -Au
commencement de la feffion du printems , en 1773 ,
deux ou trois motions abftraites furent proposées
dans la Chambre , relativement à la propriété que
l'Etat acquéroit dans toutes les conquêtes , ou acquifitions
faites par fes fujets. Elles étoient dirigées
immédiatement contre le Lord Clive , ou plutôt
elles préfentoient un double affect . D'un côté ,
on pouvoit les envifager relativement aux prétentions
formées fur les territoires acquis par nos
fujets du Bengale , de Bahar & d'Oriffa , & de l'autre
, par rapport aux fommes prêtées , rentes , Jaghires
, obtenus par le Lord Clive. La première
motion , en tant qu'elle concernoit le Public , paffa ;
mais celle qui étoit dirigée contre le Lord Clive ,
fut rejettée , après de longs débats réitérés , par
315 contre 95. Le Lord North propofa que la
Chambre fût convoquée avant les vacations de Pâques
, dans la même feffion , & auffi-tôt après que
la Chambre fut affemblée , il demanda la permiffion
de préfenter un bil tendant à la meilleure adminiftration
de la Compagnie.
-
La fubftance d'une loi qui fixa en grande partie
l'attention de la Chambre depuis la mi-Avril julqu'au
commencement de Juillet , & qui produifit
des débats fans nombre , étoit qu'il paroiffoit que
la Compagnie étoit alors endettée envers le Goy.
vernement pour droits & de la fomme de 900 mille
liv. fterl. , & envers la Banque d'environ 500 mille
b 3
( 30 )
-
liv . fterl . , qu'il feroit d'abord néceffaire de créer
des billets de Echiquier pour le montant de ces
fommes , afin de les acquitter ; que pour rembourfer
le Gouvernement de l'argent ainfi prêté ,
qui feroit payable à toute époque antérieure à l'année
1779 , on ne formeroit des dividendes que de
fix pour cent par an & que le produit des
reftes des profus feroit appliqué à l'extinction de l'argent
emprunté; que l'emprunt étant une fois remboursé
en entier , le dividende feroit porté à 7
pour cent par an & au deffus , jufqu'au payement
total d'un milion & demi de la dette en obligation
; que ce payement total effectué , la Compagnie
formeroit alors des dividendes de 8 pour
cent , & pas au- deffus ; mais que le refte des
profits , s'il y en avoit un feroit divifé en certaines
portions ; un quart à la Compagnie , &
trois quaits au public , ou vice verfâ. Le bill
contenoit plufieurs autres claufes , telles que la
nomination d'un Gouverneur Général , d'un Confeil
& de Juges pourvus de forts émolumens , la
fuppreffion du Tribunal du Maire en certains cas ,
& l'établiffement d'une Cour Souveraine de judicature
, Le bill éprouva conftamment une forte
réfiftance , qui étoit appuyée fur divers motifs ; on
prédit en particulier les maux qui pourroient ré
fulter de l'établiffement d'un Confeil Souverain
d'une Cour fuprême , & de l'introduction des Loix
Augloifes dans une fi vafte étendue de pays , & parmi
des corps fi nombreux d'hommes ignorant abfolument
les loix , la politique & la marche judiciaire
de la G. B. Le Lord North fut mal êtayé
par fes collègues dans cette longue conteftation :
ce fut en cette occafion , il eft vrai , que nous
lui vîmes déployer les plus grands talens pour
les débats , & nous fûmes témoins de l'adreffe
avec laquelle il terrafla fes adverfaires avec ce
qu'ils appelloient leurs propres armes. M. Fox
'
( 31 )
9
Nous
demeura feul fon fidèle appui ; mais que l'opération
ait été bonne ou mauvaife , fon habileté
difcuter les objets de ce reffort , le rendit fupérieur
à une légion d'antagonistes. Le parti Bedford
montra de la froideur dans cette affaire
peut-être à caufe de la proteftation fignée par
lui en 1767. Le Lord North fut certainement
fenfible à cette conduite , & il s'en vengea en
partie ; car lorfqu'il fit l'ouverture du budget de
cette même année , après avoir expofé les difficultés
qu'il avoit eu à vaincre dans le cours des affai
res de la Compagnie des Indes , expofé qui naiffoit
naturellement du compte qu'il rendoit des
billets de l'échiquier prêtés à la Compagnie des
Indes il obferva qu'outre les obftacles femés
dans fon chemin par ceux qui contrecarroient les
mefures du Gouvernement , il avoit le malheur
de n'être pas d'accord avec quelques- uns de fes
collègues ; & le difcours de fa Seigneurie fut ici
interrompu par un torrent de larmes.
aurions dû obferver que la Compagnie ceffa en
1773 de payer les 400,000 livies qu'elle donnoit
annuellement au public , & qu'il fut ordonné que
les copies de toutes les dépêches envoyées aux
Directeurs par les Employés de la Compagnie
dans l'Inde , feroient communiquées à l'un des
Bureaux des Secrétaires d'Etat de S. M. Il fut
en outre arrêté que la première nomination de
tous les Officiers établis dans l'acte appartiendroit
à la Couronne , & qu'enfuite la nomination feroit
faite par la Compagnie , pour être approuvée
toutesfois par S. M. Nous n'avons point
envie de juger fi ce bill fut le meilleur qui pût
être compofé alors ; s'il ôtoit trop ou trop peu
de pouvoir à la Compagnie , ou s'il n'auroit pas
pu laiffer jouir la Compagnie de fes droits jufqu'à
l'expiration de la charte ; mais malgré tout
préjugé & toute partialité , on eft oblige de reb4
( 32 )
connoître que la Compagnie eût fait banqueroute ,
fon crédit eût été ruiné dans l'Inde & en Europe
, & la propriété vendue juridiquement à la
pourfuite de la Couronne , fans l'entremife fage
& de faifon du noble Lord à la tête de la Tréforerie.
Nous nous garderons bien de vouloir
décider , étant auffi peu inftruits que nous le fommes
, s'il fe conduifit en grand Jurifconfulte , en
donnant aux habitans du Bengale , de Bahar &
d'Oriffa , les loix d'Angleterre à la place des
leurs ; mais nous fommes très -convaincus que fa
Seigneurie fe conduifit en habile Financier & en
bon Politique , fi l'on confidère cette opération
comme une opération politique fondée fur la
néceffité immédiate. Le Lord George Germaine ,
le Chevalier Villiam , Meredith & M. Cornwall ,
l'Orateur actuel , appuyèrent fa Seigneurie dans
toute cette affaire. M. Cornwall , à la clôture
de la feffion , quoiqu'il n'eût point de place
obtint une penfion de soo liv. par année , payable
fur les droits royaux , des pour cent fur
les fucres exportés des Iles du levant.

2
La
charte de la Compagnie eft expirée , & par conféquent
toute partie de la loi fondée ſur cette charte
elt à fon terme. Nous avons pensé qu'une
courte efquifle de cette affaire , en nous bornant
aux prétentions refpectives du public & de la
Compagnie exciteroit l'intérêt dans ce moment où il
va s'entamer une difcuffion plus ample de ce fujet ,
qui fera agité de nouveau en entier , lorfque cette
matière fera mife fous les yeux du public dans
quelques jours , étant préfentée probablement dans
un plus grand cadre qu'on ne l'a fait jufqu'à préfent.
On fe flatte que quelques- unes de ces circonftances
expoiées ici , éclairciront ce qui peut
paroître douteux , ou ce qui , autrement , fembleroit
abftrait ou inintelligible.
( 33 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 29 Mai.
LE Roi ayant agréé la démiffion de M.
Necker , Directeur Général de fes Finances ,
a chargé M. Joly de Fleury , Confeiller
d'Etat , des détails de ce département pour
en rendre compte à S. M.
De PARIS , le 29 Mai.
L'ACTIF de 74 canons, commandé parM
de Boades , qui faifoit partie de l'efcadre de
M. de la Motte- Piquet , & qui étoit resté en
arrière , vient de rentrer. La lettre fuivante
de Breft , en date du 18 de ce mois , doir
remplacer les bruits vagues & contradictoires
qui s'étoient répandus au fujet de ce vaiffeau.
L'Actif , qui s'étoit féparé de M. de la Motte-
Piquet , pour donner chaffe aux vaiffeaux de l'efcorte
du convoi d'Hotham , eft entré en rade ce
matin à 11 heures . Le 14 , étant par les 40 degrés
de latitude , & 12 de longitude occidentale
méridien de Paris , ( environ 25 lieues nord d'Oueffant
) , il eut connoiffance de huit gros vaiffeaux ,
qu'il jugea bientôt ennemis. L'Actif prit chaffe, &
il s'apperçut qu'un vaiffeau de fa force devançoit
beaucoup l'efcadre ennemie. A neuf heures du foir,
ce vaiffeau ferra de fi près que fa vergue de mifaine
caffa le bâton d'enfeigne de l'Actif. Alors
un combat férieux s'engagea , il dura deux heures ,
& l'ennemi maltraité ou fatigué fe retira. A la
pointe du jour , on s'apperçut qu'il étoit en état
de recommencer le combat. L'Asifne l'évita point;
bs
(34 )
il dura depuis 7 heures du matin juſqu'à 10 , que
le vaiffeau Anglois abandonna la partie , & fe fau
va à la faveur de fa marche . Alors M. de Boades
porta fur lui , mais craignant l'approche de l'ef
cadre entière , il l'abandonna pour revenir ici , ſelon
les inftructions de M. de la Motte- Piquet . M.
de Boades a eu 20 hommes blellés , 4 tués ; il a
éré lui même légèrement bleffé à la joue ; un Of
ficier auxiliaire a eu 4 doigts de la main coupés ,
& un autre a reçu un coup de fufil dans la mâchoire.
Nous croyons que cette efcadre ne peut
être que l'avant - garde de Darby. Nous avons 15
vaiffeaux en rade , & dans peu de jours , trois
autres feront en état d'y entrer,
On nous mande de Rochefort que la frégate
l'Hermione , commandée par M. de la
Touche , eft arrivée de Rhode-Ifland . Elle
apporte , fans doute , les dépêches de M ..
Deftouches ; tout ce que nous favons de fon
combat avec Arbuthnot , fe réduit aux détails
donnés par ce dernier , & à ceux inférés
dans la Gazette de Philadelphie du 28
Mars. Nous avons appris depuis , que dans
cet engagement M. de Chefontaine , Capitaine
de vaiffeau , & M. de Kergus , Enfeigne
, ont été tués , ainſi que deux Officiers
du régiment de Soiffonnois & un auxiliaire .
Nous apprenons ,
écrit -on de Bordeaux , en date
du 18 , que la fégate corfaire la Bayonnoife.
Armateur M. Dufour de Bayonne , eft entrée au
port du Paffage ; elle vient du Cap St- Domingue ,
d'où el'e eft partie le 14 Mars , avec 32 navires
ma chands , fous l'efcorte de 2 frégates du Roi.
Les
de ce mois , étant alors à 150 lieues de Gadix
, elle eut la permiffion de fe féparer du convoi
, de le précéder ; ce convoi a ordre de relâcher
à Cadix , où il ne peut manquer d'aborder
6358
1
1
heureuſement , la flotte Espagnole , fortie le ..,
pouvant efficacement le protéger.
On a appris que le riche convoi , efcorté
par l'Attalante & la Nayade , a mouillé le
is au Ferrol. Le Commerce le fait , avec
plaifir , débarqué dans ce port , plutôt que
dans celui de Cadix , parce que l Illuftre &
les frégates qui font au bas de la rivière de
Rochefort , pourront le prendre & le conduire
en moins de 48 heures à Bordeaux.
1
On a reçu des dépêches de l'Amérique
Septentrionale , par une corvette arrivée au
Ferrol après une courte traverfée. M. de
Charlus , qui avoit fuivi M. le Marquis de
la Fayette , étoit de retour à New - Port ,
& le jour qu'il le quitta , fa petite armée
avançoit dans le pays , & s'étoit emparée la
veille d'une patrouille de 20 hommes. Ainfi
tous les bruits qui avoient couru fur le
combat de M. de la Fayette , fa prétendue
bleffure , &c. font complettement détruits.
Selon des lettres de Breft , poftérieures à
'celles dont nous avons donné l'extrait , M.
de la Motte Piquet a reçu un courier qui
lui a apporté l'ordre de fortir le plutôt poffible
avec le Terrible & 10 autres bâtimens
de guerre , dont 6 vaiffeaux & 4 frégates.
Les bâtimens deftinés pour l'Inde font arrivés
de l'Orient dans ce port , & aux préparatifs
que l'on voit faire , on juge que cette flotille ,
qu'on croyoit ne devoir partir qu'en Septembre
, fera en mer avant ce tems- là . On
ignore la deftination de M. de la Motte-
) L
( 36 )
Piquet ; quelques perfonnes l'envoient audevant
de la flotte Efpagnole..
. On dit qu'il et décidé que les repriſes
faites par l'efcadre de M. de la Motte- Piquet,
appartiendront à ceux qui les ont faites.
Selon quelques lettres , voici l'état du chargement
de quelques- uns de ces bâtimens :
2278 boucauts de tabac , 8485 bariques
de fucre , 1100 dents d'éléphant , 8 futailles
d'indigo , 300 balles de coton , 304 futailles
de cacao , 292 balles de gingembre , 1139
cuirs de boeuf en poil , 9329 futailles ou facs
de café.
D'après des avis arrivés à Cadix par un
navire Hollandois qui vient de Batavia , Sadrapatran
a été pris d'affaut par les Marates.
Ali-Kan avoit 4000 chevaux , & il s'étoit retranché
près de Silambazan à 8 lieues de
Tranquebar , & l'on craignoit fort qu'il ne
s'approchât d'avantage ; les Anglois avoient
retiré dans les vaiffeaux de cette rade leurs
plus précieux effets ; le Commandant Anglois
de Tritzjenopali avoit envoyé à cette place
La femme & les enfans , fur l'avis de l'arrivée
des Marates . Le Gouverneur de Nagapatran
ayoit fait fermer les portes crainte de n'avoir
pas affez de vivres pour la fubfiftance d'une
fi grande quantité d'arrivans . Nombre d'Indiens
s'y préfentoient pour faire des réclamations
, & tous s'uniffoient à Hyder- Ali ;
le plus confidérable étoit le Kan- Saibac , fils
du Banna - Saib ; ce Kan & Hyder- Ali confervoient
leurs armées féparées au-deffus de
!
( 37 )
Fretzhenapoli. Les forces avec lefquelles le
Général Munro étoit forti de Madras confif
toient en 1650 hommes , y compris 880
Européens , 24 canons de campagne & 3
obufiers ; le Colonel Brathwaftes , de Pondichery
, s'étoit incorporé à lui avec 3375 Soldats
, les 3000 de Sipayes avec 8 canons ; le
11 , il fe vit renforcé à Chinglepat par le Colonel
Corby , commandant un Corps de 200
Européens , de 700 Grenadiers Sipayes , un
parti de 580 Nègres & 500 hommes du Nabab
d'Arcate : poftérieurement il s'étoit joint
à lui beaucoup d'autres troupes qui venoient
groffir fon armée quand il fe retira à Madras..
Le Roi a fait dans fa Marine une pro
motion confidérable qui fera bientôt publique.
S. M. a donné en même- tems plufieurs
Croix de Saint - Louis aux Officiers de
ce corps qui fe font diftingués pendant les
dernières campagnes ; de ce nombre eft M.
Montant , qui défendit fi bien le Fier- Ro
drigue , après que fon frère eut été tué à
bord de ce vaiffeau. M. le Comte d'Eftaing
a reçu Chevaliers tous les Officiers qui ont
été nommés & qui fe trouvoient à Paris.
Il y a eu à cette occafion une petite fête à
Paffy.
» La Victoire , écrit- on de Dunkerque , Capi - 1
taine Moultfon , vient d'arriver dans ce port avec
deux prifes Angloifes , dont l'une eft un brigantin
, & l'autre une frégate de 5so tonneaux , dont
Sir Georges Rodney s'eft emparé à St- Eustache ,
qu'il avoit cu l'attention de faire charger de 440
&
7
( 38 )
bariques de fucre , de 456 ballots de café , de
370 bariques , & 225 ballots de tabac , & c. Le
tout évalué à 800,000 liv . Ce corfaire s'eft auffi
emparé de fix chaloupes Angloifes , qu'il a rançonnées
pour $ 45 guinées , ainfi que d'un autre
navire & d'un petit corfaire Anglois . - Le Duc
d'Eftiffac , Capitaine Hardouin , a amené un cor,
faire Anglois de 16 canons 2 navires de 140
tonneaux , & a fait pour 800 guinées de rançon .
2
-
Le corfaire le Franklin a conduit à Morlaix la
Lady Graaf , chargé de 98 bariques de tabac ,
400 dito de fucre , 25 dito d'indigo , 1000 cuirs ,
200 balles de café , & 12 balles de coton ainfi
que le navire le Dean , chargé de 400 bariques de
tabac , 200 dito de fucre , 400 dito de cire , &c.
Ces deux prifes font évaluées a 1,700,000 liv.

La femaine dernière , écrit - on de Cherbourg ,
en date du 19 de ce mois , un petit corfaire Amé.
ricain , armé de fix pierriers & 11 homines d'équipage
, pourfuivi par une frégate Angloife
alla s'échouer dans l'Ile de Jerfey . Il feignit d'être
Anglois ; & fe dit avoir été pourfuivi par une
frégate Fançoife. Comme tout l'équipage parloit
Anglois , il fut facilement cru ; il cbtint d'être
repaffé en Angleterre fur un vailleau richement
chargé , & qui alloit mettre à la voile . Auffi tot
que le navire fut hors de la vue de l'Ifle , les
Onze Américains fe firent connoître , & le piſtolet
à la main , forcèrent l'équipage Anglois , qui
n'étoit que de S hommes , de defcendre à fond
de cale. Ils ont conduit ce navire ii.
Dans un moment où le fucre devient
rare , où la guerre elle- même n'eft pas la
feule caufe de fa cherté & de fa rareté ,
on ne peut qu'accueillir un ouvrage , fruit
de 25 ans d'obfervations & de fix ans d'expériences
, où l'on s'attache à démontrer ,
( 39 )
Qu'on peut faire la même quantité de fucre
avec beaucoup moins de Nègres , en les traitant
avec plus de douceur ; que les cannes qu'on appelle
mauvaiſes , doivent donner d'auffi beau fucre
que les bonnes ; & enfin ce qui eft bien impor
tant , que beaucoup de terres qu'on dit épuilées
donneront autant de fucre que les meilleures , fi
on leur donne une culture convenable ; & que l'efpèce
de culture qui leur convient , n'exige pas un
plus grand nombre de bras ( 1 ) .
,
و
Le 5 de ce mois Pierre Fleury de
Bafinarais , de la Paroiffe de Courville , près
de Cherbourg Diocèle de Coutances ,
marié en 1729 à Jeannes Fantin , a renouvellé
fon mariage après cinquante ans ; il
für accompagné à cette cérémonie par 8
enfans , refte de 16 , confiftant en 6 garçons
& 2 filles , autant de brus & de
gendres. Cet homme qui , ainfi que fa
femme , jouit d'une excellente fanté , avoit
eu dans fa jeuneffe la petite vérole dont il
étoit resté eftropié des deux pieds ; il s'étoit
même bleffé dangereufement d'un coup
de fufil qui partit au repos ; outre plufieurs
chûtes qu'il a faites de cheval , il avoit reçu ,
il y a plus de 40 ans , un coup d'épée
dans le ventre fur le pont de Cherbourg.
On apprend de Suiffe que l'émeute qui s'étoit
,
(1) Effai fur l'art de cultiver la Canne & d'en extraire
le Sucre, par M D. C... X, de la Société Royale de Londres
vol. in- 8 °. de 20 pages , prix , liv . A Paris chez
Cloufier , Imprimeur Libraire , rue St-Jacques , vis à -vis les
Mathurins. Ceux qui auront quelques obfervations fur
certe matière importante , font priés de les adreffer à M.
Cloutier , franches de port , pour les faire paſſer à l'Auteur .
( 40 )
manifeftée dans les environs de Fribourg , eft entièrement
diffipée . Le principal auteur , Pierre-
Nicolas Ghenaux , de la Tour de Trême , Baillage
de Gruyere , homme fans mours & fans conduite
, qui avoit diffipé en fafte & en débauches le
plus beau des patrimoines , fut tué les de ce
mois au matin , par un de fes camarades , qui
déclara enfuite avoir voulu l'arrêter & le livrer
pour mettre fin aux maux dans lesquels il plongeoit
le pays . La Sentence portée contre ce fcélérat
, fut exécutée fur fon cadavre . Sa tête , féparée
de fon corps , fut clouée à la tour de la
porte de la ville , la face tournée contre le lieu
de fa naiffance , & le tronc fut écartelé. Le plus
coupable après lui , eft un nommé Nicolas Caftellar
, Avocat & Secrétaire de la Juftice , homme
fans moeurs , orgueilleux & brutal . Il s'embarqua
le 6 à la Tour de Peylz près Vevey , en habit de
chartreux , accompagné d'un valet du Couvent de
la Part-Dieu , pour paffer à Ripailles , où il arriva
le 7. On fit paffer des requifitions au premier Juge
de Thoum , par un exprès parti le 9 à trois
heures après-midi , & l'on efpéroit qu'il feroit arrêté.
Le 11 , tout étoit tranquille ; & le 13 , l'Etat
fit publier la proclamation fuivante :
Si les troubles qui ont agité dernièrement
une partie de notre Etat , & les attentats commis
contre l'autorité fouveraine , ont excité notre douleur
& notre indignation , la divine Providence a
daigné nous ménager des motifs bien fatisfaifans
de confolation par les preuves les plus convaincantes
de l'amitié confédérale , & les fecours prompts
& néceffaires de nos alliés...... Un autre motifbien
propre à calmer notre douleur , c'eft que les excès
auxquels s'eft livrée la plus grande partie de ceux
qui ont eu le malheur de fuivre les auteurs des
criminels attentats qui viennent de fe paffer , one
moins été occafionnés par leur propre mauvaiſe
1
( 41 )


volonté, que par l'effet de la fédaction caufée par
les imputations fcandaleufes & calomnieufes répandues
contre nous par les auteurs de la rébel .
lion ; comme entr'autres que notre fainte Religion
étoit en danger , que nous étions intentionnés
de mettre un impôt fur les chevaux & le bétail
, que nous nous propofions de priver nos
chers fujets de la jouiffance des communes & de
nous attribuer par des loix injuftes une partie de
leurs biens & terres , de vouloir faire lever une
milice pour la remettre à des Princes étrangers
priver nos chers bourgeois d'une partie du fel que
nous avons coutume de leur faire diftribuer annuellement
, & par plufieurs autres inventions
odienfes , enfantées par la méchanceté la plus noire.
La fin tragique du chef de la conjuration ,
la faifiè & l'évalion de fes principaux complices ,
la difperfion des autres coupables , mettent le gouvernement
& le peuple à l'abri des dangers aux .
quels ils ont été expofés ; notre amour paternel
pour nos chers fujets ne nous permet pas de différer
de faifir tous les moyens les plus prompts
& les plus efficaces pour rétablir l'ordre & la
tranquillité parmi eux. Nous accordons dès à préfent
un oubli & un pardon entier à tous ceux qui ,
féduction ou menaces , fe font laiffé entraîner
par
à fe joindre aux féditieux , fous condition & dans
l'entière confiance qu'ils fe tiendront déformais
tranquilles , & s'efforceront de faire oublier leur
égarement par une conduite irréprochable , ainfi
qu'il convient à tous bons & fidèles fujets . Nous
déclarons enfuite que fi la grièveté des horribles
attentats dont les auteurs & les principaux fauteurs
de la rébellion fe font rendus coupables , nous
oblige à ftatuer des exemples & à affurer la tranquillité
publique par la punition de ces criminels
nous écouterons beaucoup plus la voix de la clémence
que celle de la rigoureufe juſtice , & c.
((
42 )
Le Baron Richard d'Arcé eft mort en
cette ville le 10 Avril dernier dans la soe.
année de fon âge.
Louife-Marie Pitois de Quincize , Marquife
de Pont - de- Vaux , eft morte en fon
château de la Rochemillay en Nivernois ,
âgée de 68 ans . Elle étoit veuve en premières
nôces de Jacques- Louis Comte de
la Ferté-Meum.
Antoine de la Croix Docteur de la
Maifon & Société royale de Navarre , Vicaire
général & Official primatial de Lyon ,
grand Obédiencier de l'Eglife collégiale de,
Saint-Juft , Abbé commendataire de Saint-
Rambert , Ordre de Saint-Benoît , diocèfe
de Lyon , eft mort en cette ville le 17
Mars dernier , dans la 75e . année de fon
âge.
Charles Beufuier , Chevalier , Seigneur
de la Lourie , Capitaine réformé à la fuite
du régiment d'Orléans , Cavalerie , fils de
Séraphin Beufuier , Marquis , Seigneur de
Palignys , grand Sénéchal du Poitou , & de
Catherine de Bechillon , eft mort, le 13 Mai ,
à fon château de la Secherie en Poitou ,
âgé de 87 ans.
Louife Perrinet , époufe du Seigneur
d'Houdetot , Vicomte d'Houdetor , Meftrede
- camp de Cavalerie & Maréchal - généraldes
- logis des Troupes du Roi au - delà du
cap de Bonne Efpérance , eft morte en cette
ville , le 19 de ce mois , âgée de 22 ans.
( 43 )
De BRUXELLES , le 29 Mai.
On a parlé plufieurs fois de la révifion
du jugement rendu en Portugal fous le
dernier règne contre plufieurs fujets de ce
Royaume , ordonnée fous le règne actuel ;
on fera bien aiſe de trouver ici le réſultat
de cette révifion .
» Le Confeil d'Etat & les Juges députés pour cet
examen s'étant affemblés le 7 de ce mois ( Avril )
au Palais Royal , pour la dernière fois , & ayant
fait jufqu'à trois heures du matin la plus longue
& la plus férieufe difcuffion de cette affaire , décidèrent
unanimement & déclarèrent que les
perfonnes tant vivantes que mortés qui ont été
condamnées , exilées ou emprisonnées en vertu
de la Sentence du 12 Janvier 1759 , étoient
toutes innocentes du crime dont on les avoit
accusées.
3
Les Etats Généraux des Provinces -Unies ,
après avoir examiné le Mémoire que leur,
avoit préfenté l'Envoyé de Danemarck ,
pour leur notifier que fa Cour ne permettroit
dorénavant aucune hoftilité dans la
mer Baltique , lui ont répondu qu'ils fuppofoient
que S. M. D. empêcheroit qu'aucun
navire Hollandois ne fût troublé
les ennemis dans ces parages , & qu'ils
avoient pris des précautions en confé-,
quence.
par
On fe rappelle la vifite que M. Adams.
fit , il y a quelques tems , au Préſident de
femaine , qui lui fit l'accueil le plus gracieux
, mais refufa de prendre fes lettres
de créance , parce qu'il n'y étoit pas au-
F
( 44 )
torifé . Le rapport qu'il fit de cette vifite
& des détails qui l'accompagnèrent aux
Etats-Généraux , a été infcrit ainfi fur leurs
Regiftres le 4 de ce mois.
» M. de Lynde de Hemmen , Préfident de l'Affemblée
, a rapporté à L. H. P. que M. Adams , ci- devant
Membre du Congrès des Etats- Unis , & enfuire
Miniftre Plénipotentiaire à la Cour de France
s'eft rendu chez lui , & lui a donné à connoître qu'il
avoit reçu des Etats- Unis de l'Amérique Septentrionale
des lettres de créance pour L. H. P. , requérant
de vouloir les porter à la connoiffance de
L. H. P.; que lui , M. le Préfident , avoit répréfenté
fur cela à M. Adams , que tout porté qu'il
pourroit être , de fe prêter à fa requifition , il
fe croyoit hors d'état d'accepter les lettres de
créance , puifqu'il s'en falloit de beaucoup que
l'indépendance des Etats- Unis fût reconnue par la
République ; mais qu'il fe chargeoit de faire rapport
à L. H. P. du meffage de M. Adams & de lui
communiquer ce qu'elles auroient trouvé bon de
réfoudre à ce fujet ; ajoutant que fi lái , M.
Adams , étoit inftruit de la forme de gouvernement
de ce pays , il ne devoit pas s'attendre que,
L. H. P. , dans une affaire auffi importante pour
l'Etat , prendroient une réfolation finale
que les Seigneurs Etats de toutes les Provinces
refpectives fe fuffent expliqués à ce fujet . --
Sur quoi ayant été délibéré , L. H. P. ont remercié
M. le Préſident du rapport qu'il leur a
fait , & ont entierement approuvé & loué fa répoufe
à M. Adams , convenable dans tous les fens :
mais les Députés , excepté ceux de Zélande , ont
pris copie de ce rapport pour le communiquer à.
leurs Commettans «<,
,
avant
On affure que la ville d'Amfterdam a
fait préfenter le 10 aux Etats- Généraux un
très- long Mémoire fur l'importance & la
(
4545 )
néceffité d'un traité avec l'Amérique , & que
ce Mémoire eft appuyé par les villes de
Dordrecht & de Haarlem. On ne voit pas
en effet que la République ait un autre
parti à prendre ; elle balance , dans l'efpérance
d'une réponſe favorable de la part
de la Ruffie , à la demande qui lui a été
faite du fecours ftipulé par le traité de
neutralité armée. La lenteur de cette réponſe
n'annonce rien de favorable aux vues
des Hollandois .
» La convention conclue entre la France & la République
, au fujet de la reprife des navires des
fujets refpectifs , écrit on de la Haye , règle que
quand les navires feront repris par des corfaires
des deux Nations dans les 24 heures après être
tombés entre les mains des ennemis , la moitié
de la reprife appartiendra au capteur ; & elle lui
appartiendra toute entiere fi elle a été repriſe
après les 24 heures. Mais fi de pareils navires
font repris dans les 24 heures par des vaiffeaux
de guerre , ceux- ci n'en auront que la trentième.
partie , & feulement le dixième après les 24 heures.
Suite du Mémoire de M. Adams.
D'après cette confidération , autant qu'elle
peut ajouter du poids à la chofe , l'Alliance feroit
parfaitement naturelle entre les deux Etats . La reffemblance
des formes du Gouvernement eft encore
ordinairement regardée comme une autre circonf
tance qui rend les alliances naturelles . Quoique les
conftitutions des deux Républiques ne foient pas
exactement les mêmes , on n'a pas laiffé de remarquer
beaucoup d'analogie entre elles ; il y en a
du moins affez pour faciliter les liaisons réciproques.
Quant aux ufages généraux , quant à
la permiffion de penfer ce que l'on veut fur certains
( 46 )
articles importans , tels que la liberté des examens
le droit du jugement particulier , la liberté de confcience
; avantages fi précieux à maintenir , & fi doux
à difpenfer au genre humain ; avantages actuellement
plus expofés dans la G. B. par l'efprit d'intolérance
qui ne ceffe d'y fermenter , que dans aucun autre
pays ; quelle reflemblance plus frappante que celle
qui fubfifte entre les deux nations à cet égard ! - La
manière dont les deux Républiques fe font formées ,
a tant de reffemblance que l'Hiftoire de l'une paroît
n'être que la copie de l'autre : il n'eft pas dans les
Provinces-Unies , de citoyen éclairé qui ne foit obligé
d'avouer la juftice & la néceffité de la révolution
Américaine , s'il ne veut paffer condamnation fur
ce qu'il y a de plus brillant dans les actions revêtues
du fuffrage & de l'applaudiffement du genre humain ,
& juftifiées par les décrets irrévocables du ciel. - Il
eft une autre circonftance qui , dans ce fiècle , a plus
d'influence encore que toutes les autres pour la formation
des amitiés nationales . Je veux parler du
grand & puiffant intérêt du commerce. V. H. P. en
connoiffent le fyftême général & les progrès continus
dans toutes les parties du globe , d'une manière
trop fupérieure pour qu'il me fût poffible de leur
développer , à cet égard , des chofes qui leur fe
roient inconnues. Il n'eft cependant' pas hors de
propos de faire obferver que la pofition centrale de
la République , la vafte étendue de fa navigation ,
l'importance de fes établiffemens dans les Indes
Orientales & Occidentales , l'intelligence fupérieure
de fes Négocians ; le grand nombre de fes capitaliftes
, & la richeffe de fes fonds , ont infpiré à
l'Amérique un penchant particulier pour fe lier avec
elle. D'un autre côté , l'abondance & la variété des
productions de l'Amérique ; les matières premières
qu'elle offre pour les manufactures , pour la navigation
& pour le commerce ; la grandeur de fes
demandes & de fes conſommations des marchandifes
( 47 )
Européennes , de celles de la Baltique & des Indes
Orientales , & la fituation des Etabliffemens Hollandois
dans les Indes Occidentales ; toutes ces
confidérations lèvent tous les doutes qu'on pourroit
encore entretenir fur les avantages que cette République
retireroit d'une alliance avec les Etats-
Unis. Les Anglois font tellement convaincus de
cette vérité , qu'ils ont toujours regardé votre nation
comme leur rivale pour le commerce de l'Améri
que c'eft cette opinion qui leur infpira l'idée de
publier & de maintenir ce terrible acte de navigation
, également funefte au commerce & à la Puiffance
maritime de ce pays , ainfi qu'au commerce
& aux droits des Colonies. L'occafion s'offre actuellement
pour les deux Etats de brifer pour toujours
ces entraves odieufcs . Si quelque confidération cût
pu jamais empêcher les Anglois d'éclater en guerie
avec V. H P. , c'eût été la crainte d'une alliance
entre les deux Républiques : il eft ailé de prévoir
que rien n'eft plus capable de les obliger à faire la
paix qu'une alliance femblable , dès qu'elle fera
complettement formée.
:
La fuite à l'ordinaire prochain .
,
--
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL ,, du 22 Mai.
Le 20 , l'efcadre fuivante a appareillé de Portsmouth
le Victory 100 canons , Vice- Amiral
Parker ; la Princeffe Amélie , de 84 ; le Sultan , de
74; le Magnanime , de 64 ; le Léander , de so ;
l'Alert , de 14. On dit cette efcadre deſtinée à
croifer dans la mer du Nord. Le 21 , il eſt
forti d'autres vaifleaux de Portsmouth , favoir : le
Portland , de so ; la Danaé , de 32 ; le Maidstone
& la Surprise , de 28 ; le Fairy , de 16 , pour T. rre-
Neuve L'Annibal , de 50 , pour Sainte - Hélène.
La Fortune , de 40 ; l ‹ Ranger , de 32 , pour
les Ifles. La Vénus , de 36 , pour Cork,
Dedalus & la Brune , de 32 , pour Québec.
Le 20 , la Bellone , de 74 ; le Nonfuch , de 64 ,
-
--
Le
( 48 )
--
& 2 frégates de l'efcadre de Darby , font rentrés à
Portsmouth ; ils avoient laiffé le refte de la flotte
derrière l'Ifie de Wight, à l'exception de 10 vaiffeaux
de ligne & 2 frégates reftés en croifière près des
Soilingues avec l'Amiral Digby. L'Amiral Darby
a reçu , le 16 , étant aux Sorlingues , l'ordre de faire
ce détachement. Il confifte dans le Prince George
de 98 ; le Foudroyant , de 80 ; l'Edgard , le Vaillant ,
le Courageux & l'Alexandre , de 74 ; le St - Albans
le Lyon , le Répulfe , de 64 , & le Medway , de
60. Le 21 , l'Amiral Darby eft rentré avec la
Britannia , de 110 canons ; le Royal George , de
Toc; le Queen & l'Union , de 98 ; le Fortitude ,
de 74 ; le Bienfaisant , de 64 & une frégate. La
Gazette qui nous fournit cet article , ajoute que 9
autres vaiffeaux de ligne de la même efcadre font
rentrés en même tems , mais qu'on n'en fait point
encore les noms . Comme ceux des dix qui font
reftés en croifière avec Digby font connus , les 9
ou 10 en queftion doivent être le Formidable
P'Océan , le Namur , le Duke , de 98 ; le Cumber
land, le Canada , la Défenfe , le Marlborough , le
Dublin , de 74 , & l'Inflexible , de 64. Il réfulte
de ces différentes fupputations qu'il n'a point été fait
de détachemens de cette efcadre pour des deftinations
éloignées , comme le bruit en a couru.
Nonfuch , de 64 , Capitaine Wallace , a rencontré
dans la nuit , un vailleau François qu'il croit de
80 canons avec lequel il a eu un combat trèsopiniâtre.
Le Nonfuch a perdu 30 hommes , & en
a eu so bleflés , ce qui l'a obligé de faire retraite.
>
*
-Le
Deux navires de Hambourg font arrivés dans la
Tamife , avec la nouvelle qu'ils ont vu fortir du
Wefer , 2 frégates & 3 corvettes , accompagnées
de 24 bâtimens de tranfport , chargés de troupes de
Heffe & de Brunfwick ; qu'ils ont quitté cette flotte
le 12 , à 60 lienes O. quart S. du château de Tinmouth,
& qu'elle prend par le Nord. L'état des
fonds eft le même.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.A

TURQUIE. N
De CONSTANTINOPLE , le 14 Avril.
UN Courier arrivé de Bagdad a , dit- on ,
apporté la nouvelle que le Bicha de cette
Province à force de travaux & de foins , fe
flatte de parvenir à changer le lit de l'Euphrate
, & à fe fervir des eaux de ce fleuve dans le
nouveau cours qu'il leur fera prendre , pour
oppofer une barrière aux Arabes qui , juſqu'à
préfent , ont fait facilement des incurfions
dans cette Province , que fiéquemment ils
ont dévastée.
Une autre nouvelle bien intéreffante dans
les circonstances actuelles , eft que la Perfe
eft devenue de nouveau le théâtre d'une
guerre inteftine , qui doit affoiblir fes forces
, ou du moins les occuper affez pour
que nous n'ayons pas à craindre qu'elles
viennent nous troubler. Saddik- Kan qui s'étoit
mis à la tête du Gouvernement , & avoit
réuffi à chaffer Murat-Kan fon compétiteur ,
9 Juin 1780.
с
( 50 )
n'a pas joui long tems de cet avantage. Murat-
Kan eft parvenu à fe faire un parti , qui l'a
mis en état de combattre Saddik - Kan , qui a
été totalement défait. Il s'occupe actuellement
à raffembler les débris de fon armée
& à la groffir pour s'oppofer aux progrès de
fon adverfaire.
1
RUSSIE. - Mindlay as !
De PETERSBOURG , le 7 Mai.
LA Cour eft partie la femaine dernière
pour Czarsko Zelo , où l'on célébrera demain
l'anniverfaire de la naiffance de l'Impératrice.
M. le Comte d'Oftermann , Vice-
Chancelier de l'Empire , donnera ici à certe
occafion un grand dîner à tous les Miniftres
étrangers.
S. M.I. avant fon départ de cette Capitale
a permis au Comte Panin d'aller paffer la
belle faifon dans fes terres ; il a pris en conféquence
congé de fa Souveraine , & il fe
propofe de partir le 21 ou le 26 de ce
mois , pour n'y revenir que dans le mois
d'Acût prochain . Pendant fon abfence le
Comte d'Oftermann fera à la tête du département
des Affaires étrangères.
DANEMARCK.
D'ELSENEUR , le 10 Mai.
HIER le vaiffeau de guerre le Wagrien a
mis à la voile pour la côte de Guinée ; il a
( 5x )
été fuivi aujourd'hui par le vaiffeau la Guillelmine
- Caroline , qui va croifer dans le
Kattegat.
La Chancellerie de Copenhague a envoyé
ordre au Magiftrat de cette ville de veiller à
ce que les magafins foient fournis de munitions
de bouche de toute eſpèce , pour que
les vaiffeaux de guerre des différentes Nations
qu'on attend cet Eté dans le Sund
puffent le fournir de toutes celles qui leur
feroient néceflaires . L'exécution de cet ordre
ne laiffera pas d'embarraffer nos Magiftrats ,
fur-tout relativement à l'article de la viande ,
parce que nous avons peu de bétail , & qu'on
ne peut en exporter de Suède. On pourroit
en faire venir de Jutland , mais les pâturages
nous manquent.
>
On mande de Revel qu'il y a un vaiſſeau
de ligne , 2 frégates & un pinque prêts à
mettre à la voile , & qui n'attendent qu'un
vent favorable pour ſe rendre à Archangel.
SUÈDE.
De STOCH KOLM , le 12 Mai.
LL. MM. & toute la Cour fe font rendues
Dimanche dernier au Château d'Ulrichfdall
, où elles pafferont tout ce mois.
C'eft an 2 Juin qu'eft fixé le départ du
Roi pour Carlscron où il fera la revue de
l'efcadre qu'on y équipe & qui mettra à la
voile immédiatement après pour le Sund ,
où elle recevra des ordres en conféquence
€ 2
( 52 )
du plan d'opérations concertées entre notre
Cour & celles de Ruffie & de Danemarck,
La veille de fon départ , S. M. conduira
les gardes dans leur camp ordinaire , & à
fon retour ces troupes y feront leurs exercices
en fa préfence.
POLOGNE,
Be VARSOVIE , le 12 Mai.
On vient de publier ici une Ordonnance
qui oblige tous les étrangers qui font dans
egte Capitale de fe munir avant leur départ
, comme à Pétersbourg , de paffe- ports
de la Chancellerie Royale. Ils auront foin de
les demander 8 jours avant leur départ.
L'objet de cette loi eft d'empêcher les étrangers
qui ont fait ici des dettes de s'éloigner
fans les avoir acquittées . Leurs créanciers
feront toujours prévenus à tems , & pourront
faire leurs diligences en conféquence.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 12 Mai.
UN court voyage que l'Empereur a fait
à la campagne & dont il eft de retour , a
fait répandre le bruit qu'il étoit parti pour ·
les Pays Bas ; ce voyage paroît devoir avoir
lieu ; on dit que S. M. I. attend des dépêches
qui la décideront. En attendant , celui
de Madame l'Archiducheffe Marie Chrif
( 33 )
tine & du Duc Albert de Saxe fon époux
eft fufpendu,
On dit que l'Empereur a fait fermer tous
les protocoles & défendre toute expédition
aux Confeillers Auliques. Le nouvel état
des départemens ne tardera pas à paroître.
En attendant on prétend que les emplois
des Compofiteurs feront abolis , & que les
Confeillers Auliques feront obligés de faire
tout par eux-mêmes fans le fecours de qui
que ce foit. On ajoute que ceux qui ont
emprunté de la Chambre des Finances de
l'Empire , des capitaux du fond des Jéfuîtes
, doivent les rembourfer.
Les deux Ordonnances relatives aux Ordres
Religieux ont donné lieu à quelques
repréſentations ; on s'y attendoit ; mais on
ne croit pas qu'elles en empêchent l'exécution
qui généralement eft defirée. On prétend
que les Ordres Mendians effuyeront
une réforme effentielle , la mendicité leur
fera , dit on , défendue ; ceux qui ont des
fonds s'en contenteront ; on affignera à
ceux qui n'en ont pas des aumônès fixes
qui leur feront diftribuées fous l'autorité du
Gouvernement.
De FRANCFORT , le 20 Mai.
ON apprend de Copenhague qu'un corfaire
Anglois a pris près de Leftoc un bâtiment
Danois. On affure qu'afin de réprimer
de pareilles entreptifes , il fortira au
c3
((154 )
(s
premier bon vent un vaiffeau de guerre
qui croifera dans la mer du Nord .
» Tous les préparatifs fucceffivement faits par les
troupes Ruffes , écrit on de Varfovie , nous faifoient
préfumer qu'elles quitteroient totalement &
inceffamment le territoire de la Républiques mais
dans le moment , on apprend que deux régimens
complets de cette Nation , cavalerie & infanterie ,
arriveront bientôt dans des villages voifins de cette
Ville , où ils pafferont , dit - on , tout l'été «
On mande de Cologne qu'il y a
été publié
une Ordonnance par laquelle il est défendu
aux Juifs de faire d'autre commerce
que celui du vin & de quelques autres objets.
Le but qu'on fe propofe eft d'encourager
les autres habitans à s'adonner au
commerce ; on efpère qu'ils s'en occuperont
lorfque les Juifs ne le feront plus , &
que par degrés on parviendra à fe paller
d'eux. 30 9000 329 van ĝin
o Ontaffure , écrit on d'Elfeneur , qu'outre les
trois vailleaux de guerre Danois , chacun de o
canons , déja poftés dans le Sund , il y en aura aufli
de Suédois qu'on attend inceffamment , & qui s'oppoferont
, conjointement avec les autres , à toutes
les hoftilités qui pourroient être exercées jufqu'à
la hauteur de Schagen. Il paroît que l'intention
des Puillances neutres eft d'aflurer la navigation
dans le Katregat , & d'en éloigner toutes les hofti-
Jités. On affure auffi que la Cour de Danemarck a
ordonné l'équipement de 3 vailleaux de guerre ,
outre les 10 de ligne & les 3 frégates qu'on équipe
actuellement ",
f
X
૧ - -
315
(-55 )
ITALIE.
De MILAN , le 1er. Mai.
IL eft arrivé au Bureau du Gouvernement
de cette Ville un Exprès de Vienne ,
apportant un ordre de l'Empereur de former
le plutôt poffible un état exact de tous
les Monts- de- Piété , Communautés , Confraternités
, & autres Inftitutions pareilles .
qui font établies ici.
Selon des lettres de Naples , on apprend que
le Roi y a ordonné des arrangemens à - peuprès
pareils ; il s'agit fur- tout de faire l'état
des Religieux Mendians qui exiftent dans
les deux Siciles , & d'y joindre un précis des
biens de chaque Couvent & des occupations
de chaque individu . On parle auffi d'un dé- .
mêlé furvenu entre cette Cour & celle de
Rome , qui jufqu'à ce que les griefs dont elle
fe plaint aient été redreffés , refufe , dit- on ,
de préconifer les Eglifes vacantes de de
Royaume. On ajoute qu'il eft queſtion d'une
proteftation folemnelle de la part du Roi ,
& de diverfes mefures pour obvier aux défordres
qui pourroient réfulter de ce refus ;
mais jufqu'à préfent tout ce qu'on écrit eſt
fi vague , fi incertain , qu'il faut attendre
des détails ultérieurs pour en parler d'une
manière précife.
» On s'occupe , lit - on dans les mêmes lettres
( de Naples ) , d'une paix générale avec les Etats
Barbarefques ; un Envoyé de Tunis en eft vena
C 4
( 56 )
faire la propofition de la part de cette Régence &
de celle du Roi de Maroc . Les Miniftres d'Etat fe
font affemblés à cette occafion devant S. M. On dit que
le Général Acton , Secrétaire de la guerre de la
Marine , a été d'avis d'accepter cette propofition .
11 a obfervé que 20,000 ducats facrifiés annuellement
à titre de préfent aux Puiffances Africaines,
feroient richement compenfés par la sûreté des bâtimens
Napolitains , dont elles enlèvent tous les ans
quelques-uns ; que d'ailleurs on feroit une épargne
confidérable par la fuppreflion des Religieux Trinitaires
& de la Merci , ainfi que de tous les Monts
de Piété inftitués pour la rédemption des captifs .,.
& qui dès- lors ne feroient plus néceffaires «.
ESPAGNE.
De CADIX , le 8 Mai.
Il ne s'eft rien paffé de nouveau devant
Gibraltar. Les ennemis tâchent de réparer
le dommage caufé à leurs batteries , & les
nôtres continuent de les foudroyer
- L'armée étoit le 5 à 30 lieues à l'Oueſt
du cap St -Vincent. Nous ignorons fi elle
doublera ce cap. Deux jours après fa fortie ,
D. Louis de Cordova fit remettre un paquet
à M. de Macnemara , commandant les deux
frégates Françoifes la Friponne & la Gloire ,
& ces frégates fe féparèrent fur le champ de
la flotte. Elles avoient ordre , fans doute ,
de croifer , car elles viennent de nous amener
deux corfaires. Le premier eft la Royale-
Charlote de 22 canons. Il est doublé en
cuivre & armé par la famille de Hardy ;
( $ 7 )
il n'avoit fait que deux prifes Américaines .
Les prifonniers Américains remis en liberté
ne demandent pas mieux que de fervir ,
& cette prife pourra bientôt retourner à
la mer. La feconde , qui a été enlévée par
la Gloire , eft le Phénix de 18 canons. Il
n'avoit fait aucune prife.
Un bâtiment venant des Canaries , nous
apprend que le 6 Avril , M. de Graffe avoit
dépaffé l'Ile de Palma ; ainfi la traverſte
de cette belle efcadre aura été tout au plus
40 à 44 jours. de
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 26 Mai. "
Nous fommes toujours dans l'attente des
nouvelles de l'Amérique feptentrionale ; les
dépêches directes du Lord Cornwallis au
Miniſtère , ne font point encore arrivées ;
& cette lenteur fuffiroit feule pour nous
faire rabattre beaucoup de fa prétendue victoire
du 15 Mars fur le Général Gréen , fi
depuis la premiere relation que la Gour en
a donné , on ne l'avoit pas appréciée à fa
jufte valeur ; fi cette affaire avoir eu réellement
de l'importance , le Général vain
queur n'auroit pas manqué d'écrite , & fon
filence ne fait qu'ajouter aux inquiétudes
que l'on a avec tant de raifon fur fa pofition
.
La Cour pour fuppléer au vuide des nouvelles
militaires , a publié le 23 de ce mois.
CS
( 58 )
l'extrait d'une lettre du Chevalier James
Wright , Gouverneur de la Géorgie , datée
de Savanah le 9 Mars . Il dit que le 6 il
a donné le confentement royal à ƒ bills ,
dont un pour accorder un droit de deux
& demi pour cent à l'exportation de tous
effets & marchandifes du crû de la colonie
, comme étant la contribution de la
Géorgie aux charges de l'Empire Britannique.
On remarque dans ce vote de la légiflation
de la Géorgie , une abjuration tacite
du droit de taxation revendiqué par
le Parlement ; cet octroi n'étant point dé-
* claré être à la difpofition du Parlement , ni
fous fon contrôle. Ainfi le Parlement après
avoir fait dépenfer cent millions à la nation
, & après avoir facrifié la vie de près
de 100,000 citoyens pour foutenir fon droit
de Jurifdiction fuprême , fur les colonies ,
voit fon autorité méconnue & trahie par
un compromis entre les Miniftres & les
Affemblées provinciales. On a cru que la
nation occupée uniquement d'actes paffés
dans une Province Américaine , n'y feroit
pas attention ; mais quoiqu'on en dife , ce
n'eft pas la Province dont il eft ici quef
tion , il ne s'agit que de quelques diftricts
foumis par la force ; le reste a les délégués
au Congrès ; & on peut juger de l'efprit
qui les anime par ces obfervations qui ont
été publiées fous leur nom.

D'après les derniers avis reçus d'Europe , il y a
tout lieu de s'attendre qu'il émanera de la Cour de
( 391 )

Londtes une nouvelle commiffion , rendante, à
fonder de rechef les difpofitions de l'Amérique
relativement à une pacification , dans laquelle
l'Etat de Géorgie , & peut- être celui de la Caroline
Méridionale , ne feront point confidérés comme
partie de l'union Américaine , mais en feront
exclus comme étant redevenues Colonies An-
-gloifes par la nouvelle conquête. Il a aufli éré
queftion en Europe de uti poffidetis comme
d'une bafe probable pour la paix ; & ce bruit ,
quoique rejetté avec des marques d'indignation
par toutes les claffes d'hommes potfibles en Amérique
, ne laiffe pas de répandre l'alarme , parce
"qu'on prétend qu'il provient de la neutralité armée.
-
Les peuples qui feroient particulièrement affectés
de l'exécution de ces projets , ont tout à
craindre , quoique la juftice , humaniré & les
intérêts de l'Amérique & de fes amis foient bien
fuffifans pour les rallurer ; ils le font unis pour
la même caufe ; ils ont facrifié leur fang &
leur fortune pour la défenſe : ainfi il feroit injufte
& inhumain de la part des autres parties
de l'union , d'adopter féparément le résultat des
efforts communs , & de les laifler fous le joug
d'un tyran banqueroutier & furieux , L'objet de
l'alliance avec la France eft de conſerver les treize
Etats en leur totalité ; & les autres grandes Puiffances
unies par le pacte de famille , font effentielle-\
ment intéréflées à ce que nous ne redevenions pas
une portion de l'empire Britannique. Nous n'entrerons
donc dans aucune difcuffion ultérieure fur
ce fujer , qu'autant qu'il le faudra pour montrer
l'importance de la queftion , par rapport à l'état
de la Georgie , laiffant aux autres à parler pour
leurs intérêts . En matiere de commerce , nulle
partie de l'Amérique n'a annoncé autant d'importance
que la Colonie & l'état de la Géorgie.
>Depuis la fin de la dernière guerre époque où
4
--
C 6
( 60 )
(19
-
a
}
à peine on pouvoit lui donner le nom de Prevince
d'Angleterre , jufqu'au commencement de la
guerre préfente , le rapide accroiffement de fes ex
ploitations , n'a prefque point d'exemple dans aucune
partie du monde ; c'eft ce qu'on voit par les états
fournis par Brown & autres documens, authentiques.
Les principaux articles d'exportation avant
la guerre confiftoient en riz indigo & cuirs
verds pour l'Europe , & en merrein , chevaux &
provifions pour les Illes ; mais depuis , les befoins
des citoyens & la liberté laiffée à chacun de fuivre
les idées , ont été la fource de nouvelles dé-
Couvertes. Le tabac à été cultivé avec le fuccès le
plus étonnant par des Emigrans de la Virginie.
L'expérience a démontré que le climat , ainfi que
le fol de la Géorgie , font plus propres qu'en
Virginie à la culture de cette plante , la végétation
étant plus rapide , & la faifon plus longue ,
le planteur eft en état de fe procurer deux bonnes
récoltes dans l'année , au lieu qu'on n'en peut
avoir qu'une dans la Virginie & dans le Mary-
Land. La furface de la terre, eft moins coupée ,
par conféquent le fol eft plus riche , quoique
de la même efpèce , &
me
la qualité en eft
bien fupérieure. Vers le commencement de cette
guerre , M. Hammond tira plufieurs barriques de
tabac d'un champ à Walnut- Hills , près d'Augufta.
Ce tabac étant envoyé à Londres , fut vendu
un denier fterl . par livre de plus que le meilleur
de Virginie & de Maryland , quoique ce
fut un premier eflai , & que par conféquent M.
Hammond n'eûtt pas eu tout ce qu'il falloit pour
bien foigner la plante. Il eft de fait que fi l'état
n'eût pas été troublé par l'armée , de l'ennemi ,
les deux tiers des planteurs en 1779 auroient
fixé leur attention prefque toute entière fur le tabac
, la demande en étant plus forte que celle du
riz ou de l'indigo. D'après, plufieurs autres
épreuves , on a encore reconnu que le chanvic
( 61 )
--
-
& le coton croiffoient à ravir , & pouvoient être
cultivés fort avantageufement , & que l'intérieur
du pays abonde en fer.- De tels avantages, parlent
d'eux mêmes ; mais lorfque nous confidérous
la variété étonnante & l'utilité immenfe des pro
ductions de cet Etat , les Puiffances réunies dans
cette guerre contre l'Angleterre , doivent être encore
plus frappées de la néceffité , de ne point
le laiffer retourner entre fes mains. Ce n'est
pas tout. Il faut encore avoir égard à un objet
de bien plus grande importance. On approche de
la côte de la Géorgie depuis le Golphe de la Flori
de , par une élévation graduelle qui court pref
que parallèlement avec elle , & fes barres & entrées
font fupérieures à toutes celles de la partie
méridionale du Continent . En outre elle a les meil
leurs bois du monde pour conftruire des vailleaux
de guerre ; fes Ifles & fes côtes abondent en chênes ,
dont le bois eft le plus fort de ceux qu'on ait encore
découverts , le plus capable de réfilter dans
un combat , & le moins fujet à dépérir. Quelque
tems avant la guerre actuelle , les Marchands
Anglois dans la Géorgie étoient encouragés par
le Gouvernement à conftruire de grands vaiffeaux
Marchands avec ce bois , dans l'intention de les
convertir en frégates en cas qu'on eût avec la
France une guerre , qui alors paroiffoit prête à
fe déclarer. Ce projet ne fut pas mis complette
ment à exécution , à caufe de la querelle avec
L'Amérique . Depuis la guerre , le Congrès reconnut
tellement l'avantage de conftruire des vaiffeaux
avec ce bois , qu'a la fin de l'année 1776 il ordonna
au Comité de la Marine d'envoyer en
Géorgie couper des bois pour un vaiffeau de 74
canons & quatre frégates . Les gabarits furent
faits à Philadelphie , & M. Donalfon fut commis ,
& vint fur le lieu pour couper les bois ; il drefla
un chantier continental fur le Sutherland's Bluff
akour duquel on dir qu'un vaiffeau de 74 peur
-
( 62 )
*
-
mouiller en sûreté : on voit encore aujourd'hui
les bois amaflés près de cet endroit. M. Donal,
fon , à fon retour à Philadelphie , rapporta au
Bureau de la Marine qu'on pouvoit le procurer
en Géorgie le meilleur merrein de toute eſpèce
pour conftruire des vaiffeaux de route grandeur ,
& en quelque nombre que ce fûr. Cependant ce
projet d'augmenter la Marine Américaine n'eut
point lica , l'ennemi s'étant emparé de la côte vers
la fin de l'année 1778. On peut voir quelqué
idée de l'importance de cet objet , d'après l'extrait
d'ane lettre officielle , aujourd'hui au Bureau de
' Amirauré de Philadelphie , écrite par M. Wereat ,
Agent du Congrès dans cet Etat , & qui avoit
réfidé plus de vingt ans dans différentes parties
de la côte. Voici comme il s'exprime : » Le merrein
de chêne dans cet état eft fupérieurement bon
& très abondant. On en trouve en très grande
quantité pour de grands vaiffeaux fur les les de
la met. Le plus grand que j'aie va eft fur l'Ifle
de Black- Beard , qui n'eft pas loin du milieu de
notre côte. L'entrée Sappelo eft la meilleure cau
de toute cette partie du Continent . D'après les
plus sûres informations , fon fonds eft d'environ
cinq braffes dans les hautes marées , & il y a uñ
beau & sûr canal de-là à Sutherland's Bluff , fur le
Continent , à douze milles environ de diftance ;
& tout près de ce lieu , on trouve de fuperbe merrein ,
On trouve pareillement aux environs de ce
lieu de fuperbes pins pour des planches , depuis
30 jufqu'à so pieds de longueur , & par delà.
A environ 40 milles au fud de cet endroit , il
y en a un autre très - propre au même objet . Ce lieu
qu'on appelle Brunfwick , communique par le paffage
de St - Simon à l'extrémité Méridionale de
l'ile de ce nom . Il y a une bonne barre , & on
a vu mouiller en cet endroit un vaiffeau de 40.
canons lors de fon premier établiſſement par le
Général Oglethorpe. On trouve , fi je ne me trompe,
( 63 )
*

vingt- cinq pieds d'eau à la barre longue , la marée
eft haute , & il y a un bon canal. Quelques
autres circonstances méritent encore d'être prifes
en confidération par votre Bureau ; ce font les ref
fources du pays pour nous procurer des munitions ,
& la beauté de nos hivers , faiſon pendant la
quelle on ne voit que très-rarement de la neige
& même prefque pomt de gelée fur les côtes.
Ces circonstances réunies me font dire que parmi
les treize Etats - Unis , il n'y en a pas un feul aufft
propre que celui- ci pour la conftruction des vailfeaux
de guerre. Indépendamment des paffages
dont il eft parlé dans la lettre fufdice , & fur
lefquels on peat conftruire les chantiers & les
bafins les plus commodes , ceux qui exiftent déja
à Savanah , à Ogeechie & à Sunbury , font bien
connus pour leur fûreté & leur commodité. On
peut y ajouter ceux de New- Port , de Linte- Satilla
, de Grean Satilla , de Twitle River & de Ste-
Marie , qui font tous également utiles à l'Etat ,
mais defquels on n'a point encore fait grand ufage ,
ce qui n'empêche point qu'ils ne puiflent tous devenir
des ports très - utiles pour le commercest,
comme cela arrivera infailliblement auffi-tôt qu'il
fera fait des établiemens, fur leurs derrières . -
De ' toutes ces confidérations , il réfute évideme
ment que l'Etat de la Géorgie est une partie trèseffentielle
à l'Union , & qu'il ne peut être cédé
fans affecter les intérêts de cette union , fi même
cetre ceffion ne met en danger fon existence. Prefque
tout le monde , ce femble , paroîr convenir
généralement qu'il eft de l'intérêt non -feulement
de la France & de l'Espagne , mais même de l'Europe
entière , à l'exception de la feute Angleterre ,
que tout le continent de l'Amérique Septentrionale
forme une puiffance independance. D'après ce
principe & malgré toutes les peites mutineries
ordinaires à tous les Etats dans de pareilles cir
conſtances , nous croyons fermement qu'on y verra
( 64 )
-
fubfifter la confédération libre des Républiques
en dépit de tous les efforts de l'ennemi , mais nous
ne craignons pas d'affirmer que fi à la paix on laiffe
au pouvoir de l'Angleterre les deux Carolines ,
ou feulement l'une d'elles & la Géorgie , fon orgueil
lui fera bientôt reprendre les prétentions à
la fupériorité du commerce & à l'empire de l'Océan.
Le bois de conftruction qu'elle trouveroit
dans ces Erais la mettroit en état de réparer &
même d'y reconſtruire fes vaiffeaux : elle ne tarderoir
pas à prolonger , par les derrières , fes établiffemens
jufqu'au Miffiffipi , par le moyen des
Emigrans de la Grande- Bretagne & de l'Irlande ,
des Réfugiés & de tous les Torys d'Amérique
qu'elle s'emprefferoit d'y appeller , ce qui auroit
bientôt rétabli fon commerce. Par le traité de
Paris , les Colonies du Sud avoient pour bornes
le fleuve du Miffiffipi ; mais ce traité étant actuellement
détruit par les hoftilités réciproques , fi
l'ennemi recouvroit & gardoit quelqu'un de ces
Etats , il ne faut point douter qu'il ne renouvellât
fes anciennes prétentions fur la mer du Sud. Quoiqu'il
en foit les limites de la Géorgie à l'Eſt du
Miflifipi , offrent une carrière affez vafte à jambition
du poffeffeur le plus entreprenant. Le prin
cipal bras de la rivière Savanah , par lequel la
colonie eft bornée au Nord , tournant au Nord-
Queft jufqu'à fa fource , étend prodigieufement.ce
pays , & laiffe fans maître cet espace d'environ
Soo milles en longueur & de 250 en largeur.
formant une étendue de terres préférables à tou
tes les autres de l'Amérique Septentrionale par la
température de l'air , par la fertilité du fol & par
les facilités de la navigation la plus étendue .
- Il eft à propos d'observer ici que ce pays , est
arrofé par plufieurs belles rivières qui prennent
leurs fources dans les parties intérieures de la
Géorgie , & qui coulent au Sud ppar les defilés de
la Floride Occidentale , & fe déchargent dans la baie
""
( 65 )
-
---
du Mexique 5 & que ce pays étant situé entre cette
baye & l'Océan Atlantique , il eft le plus fertile
& celui où l'on refpire l'air le plus pur. Or , f
l'Angleterre étoit en poffethion de la Géorgie , peuten
douter que nos fujets n'allaflent au plutôt s'établir
fur ces terres , & qu'ils ne fe rendiffent maîtres de
la navigation dans la baie , & aux environs ? Il ne
faut que connoître le génie & le caractère des
Anglois pour réfoudre la queftion . C'est alors que
les poffeflions Elpagnoles feroient expofées à des
ufurpations qui pourroient mettre ce Royaume dans
la néceffité de recommencer la guerre. Mais ces
inconvéniens s'étendent encore plus loin pour l'EC
pagne. En effet , fi l'Angleterre a la liberté d'entretenir
une flotte dans les ports de la Caroline
Méridionale & de la Géorgie , avec l'avantage que
cette acquifition lui procurera d'avoir toujours des
renforts d'hommes & des provisions fraîches ; le
commerce de l'Efpagne avec l'Amérique ,
tant à
Faller qu'au retour , ne courroit- il pas les plus
grands rifques En convenant des forces de la
nation , il faut auffi confidérer la longueur de ces
voyages , ainfi que la pofition intermédiaire du pays.
en queftion . Si donc l'Angleterre parvient par ce
moyen à troubler le commerce de l'Espagne , n'eft- ik
pas probable qu'après avoir perdu un grand terrein
du côté du Nord , où elle a trouvé les efprits trop
récalcitrans pour les foumettre à fon joug , elle
forme le projet d'étendre les poffeffions dans le Sud ?
Au contraire , fi ces Etats font maintenus dans
leur indépendance , & qu'ils continuent d'être les
amis de l'Espagne , non-feulement il en résultera la
plus grande sûreté pour fon commerce , mais elle
retirera encore des avantages particuliers de fa
fituation & de fes productions , tels que des ports
amis en cas de befoin , des fecours de provifions
fraîches , &e! Quant à la France , nous avons
une fi grande confiance dans fon grand Monarque ,
qui nous a honorés de fon alliance , & dont les
( (166) )
confeils font fi reconnus par leur fageffe de par
leur politique , que nous fommes fermement per
fuadés de fa perfévérance à continuer la guerre
jufqu'à ce que la liberté & l'indépendance de tous
les Etats de l'Union auxquels il eft allié foient établies
fur une bafe folide. C'eſt à cette époque que
cette Puiffance commencera à recueillir les fruits
des fervices généreux qu'elle a rendus à l'Amérique.
En général , elle Y trouvera l'avantage d'un accroif
fement confidérable de commerce ; il lui fera auffi
beaucoup plus facile d'approvifionner les Illes , &
fur tout par les Etats du Sud qui peuvent leur fournir
en abondance & avec la plus grande commodité les
fecours dont elles auront befoin. Hya , dans la
Géorgie feule , affez de bois de charpente pour
reconftruire toutes les villes des lles de l'Améri
que , & toutes les flottes de l'Univers n'épuiſeroient
pas la poix & le goudron qu'elle eft en état de
fournir. Nous ne pouvons croire que la France
confente jamais à laiffer des reffources auffi pré-
¿cieuſes entre les mains de fes irréconciables ennemis.
Quant à l'Amérique , il n'y a aucun deles
pays qui puiffe s'attendre à conferver long- tems fa
Jiberté , tant que l'Angleterre poffédera les deux
extrémités de ce Continent. Maitreffe du fleuve Saint-
Laurent & du Miſſiſſipi , avec une eſcadre fur l'Océan
Atlantique , elle trouvera bientôt le moment d'envahir
le tout. On ne doit donc pas s'attendre qu'aycunes
propofitions relativement à la ceffion de ces
jamais Etats , putetre
faites ou acceptées en
1
Amérique. Il eft vrai que la Grande-Bretagne prétend
qu'elle eft déja en poffeffion de ces Etats : mais
n'a - t- elle pas été auffi en poffeffion de Bofton , de
Rhode Island , de Philadelphie , & c.- Nous terminerons
ces obfervations , en répétant ce qui a déja
été dit dans toute l'Europe & dans toute l'Améri
que j favoir , que les Etats du Sud étant la foible
partie du Continent , relativement au nombre des
habitans , & les peuplades y étant moms rappro(
67 )
chées , il ne faut , pour les recouvrer , que des forces
navales fupérieures à celles de l'ennemi ; & voilà
l'objet fur lequel nous devrions fixer l'attention de
tous ceux que la chofe intérelle.
Nous n'avons plus de nouvelles des ifles ;
nos papiers ont effayé d'y fuppléer , il y a
quelques jours , par l'annonce de la prife
d'un convoi de Gooo François par l'Amiral
Hood , & dont on a montré déja la fauffeté
& l'impoffibilité aujourd'hui on revient
fur cette nouvelle , on ajoute même à certe
prife celle de fix vaiffeaux de ligne ; & on
la lit ainfi dans prefque tous nos papiers.
Extrait d'une lettre de Dognofe en Irlande , le
9 Mai. On dit qu'il eft arrivé des Indes Occidentales
un avís portant que l'Amiral Hood à enlevé
-
vaiffeaux de guerre François & des tranfports
-chargés de 6000 hommes de troupes de terre que
fon envoyoit au fecours des Américains, Il eſt arrivé
, à ce qu'on affure , au Château de Dublin des
dépêchés de l'Amiral Rodney qui confirment cette
agréable & glorieufe nouvelle. N. B. Il eft bon
de favoir que a ou 3 lettres écrites d'Irlande , & faifant
mention de cet évènement , fappofent que
les 6 vaiffeaux enlevés par l'Amiral Hood faifoient
partie de l'efcadre de M. de Graffe , & compofoient
la divifion deſtinée ppour l'Amérique «.
Les papiers où l'on trouve ceci ne le
donnent que comme une fuppofition ; mais
on ne fauroit croire la fortune qu'elle a
faite dans le Public qui s'eft empreffé de
la réalifer. Elle tombe bientôt en fe rappellant
l'obfervation que nous avons déjt
faite ( 1 ) ; M. de Graffe parti le 22 Mars
a pu tout au plutôt arriver vers le 9 Mai ;
(1) Voyez le N°. du 26 Mai , page 173 , où il faut corri
( 68 ).
& à cette date , il étoit impoffible qu'on pur
favoir à Dognofe ce qui a pu fe paffer à fon
arrivée. Les François n'ont pas 6 vaiffeaux
de ligne à la Martinique , puifque M. de
Monteil en a 4 , & qu'il en reftoit un autre
à St Domingue. Pendant qu'ils n'ont pas de
forces navales dans ces parages , & que
Rodney y a une fi grande fupériorité , ils
n'ont fans douté formé aucun projet , ni
expofé un convoi auffi important.
En attendant des nouvelles qui puiffent
flatter la Nation ou du moins diffiper fes
craintes , on lui préfente un bel état dés
forces navales qu'elle à dans toutes les parties
du théâtre de la guerre. On compte que
Amiral Hughes a 6 vaiffeaux de ligne aux
Indes , dont un de 74 , un de 70 , & 4 de
64. Le Commodore Johnftone va le ' renforcer
avec un vaiffeau de 74 , un de 64 ,
un de 56 , & de 2 de so.
# L'Amiral Rodney en a 13 aux Ifles. Savoir
un de 90 , 10de 74 & 2nde : 64ily
en a outre cela 8 fous les ordres de l'Amiral
, Hood , favoir un de 98 , un de 80,
un de 74 ; deux de 70 , deux de 64 & un
de 60 ; ce qui porte nos vaiffeaux de ligne
aux Ifles à 21 ; mais fans doute l'Amiral Rod-
"ney , dont on annonce toujours le retour ,
en ramenera quelques-uns , qui ont besoin
d'être réparés , & il eft preffant d'en envoyer
d'autres pour les remplacer , ce qui ne peut
ger une faute d'impreffion qui n'a pu échapper à aucun de
nos Lecteurs qui ont furement fubſtitué la Martinique à
la Jamaïfue dagand
( 69 )

fe faire fans affoiblir ici l'efcadre d'obfervation
.
La Gazette de la Cour n'a publié fur l'expédition
de l'Amiral Darby que la lettre que
nous avons donné dans le dernier numéro ;
il paroît que c'eft tout ce que nous en aurons.
Celle du 18 contenoit la lettre fuivante
du Capitaine Wallace du Nonfuch .
» Le 14 , étant allé à la découverte , & détaché
de l'avant -garde de l'efcadre , à 8 heures du matin
je reconnus trois voiles au N. E. , je fis le fignal
& donnai chaffe : peu après , je découvis à l'E. S. E.
une voile , que je jugeai être un vaiffeau de ligne
François , je lui donnai chaffe & gagnai de l'avance
fur lui. Environ à 10 heures & demie du foir , nous
lá prolongeâmes ; il nous lâcha fa bordée , que nous
lui rendîmes ; alors il dériva à notre arrière , nous
virâmes vent arrière , & nous l'enfilâmes : l'action (e
fourint près d'une heure , pendant laquelle , à différentes
reprifes , nous nous trouvâmes bord à bord ;
Pennemi emporta notre vergue de civadière , & nos
ascres s'étant accrochées à la hanche , leurs oreilles
farenz arrachées : pendant tout ce tems-là , Tennemi
avoit fiévidemment le deffous , qu'il faifit le moment
où nos proues étoient en direction oppofte pour
forcer de voiles & s'éloigner : nous virâmes vent
arrière , & recommençâmes à lui donner chaffe ;
mais notre mât d'artimon étant entièrement hors
d'état de fervir , il nous fut impoffible de l'atteindre
ayant cinq du matin : comme il faifoit jour , nous
pouvions nous difcerner clairement l'un l'autre , il
nous parut être un yaiffeau François de 80 canons
en bon état pour le battre. Quelques-uns de
nos gens , qui prétendent le connoître , difent que
c'eft le Languedoc ( 1 ) . A sheures , pous recommen-
(1) Comment , pendant le jour , & de fi près , n'a - t - on
pas reconnu que c'étoit'un vaiffeau de la force du Nonfuch ?
17070
)
çâmes le combat , qui continua jufqu'à 6 heures &
demie ; alors nous appercevant que notre vaiffeau
étoit défemparé , que notre vergue de mifaine tomboit
, que tous les mâts , les vergues , les voiles &
les agrès étoient très endommagés , nos canons
démontés , que notre pont étoit couvert de débris ,
ainfi que de morts & de blefés , je crus qu'il convenoit
de ferrer le vent , afin de remettre l'ordre ſur
le pont : l'ennemi continua la route vers Breft. Notre
perte eft de 26 hommes tués , & 64 bleflés . Parmi
les premiers , il n'y a point d'Officiers ; mais dans
le nombre des autres font , les Lieutenans Spry ,
Falconner , Market & Williams ; Stone , Capitaine
d'armes , & Hotham , Maître d'équipage «.
Ce vaiffeau eft rentré en ſi mauvais état DY
qu'on ne croit point qu'il puiffe fervir du
refte de la campagne .
Le 23 un vent violent de l'eft a fait rentrer
à Portſmouth l'efcadre de l'Amiral Par
ker , qui étoit fortie pour aller croiſer dans
la mer du Nord. Les vaiffeaux le Belle Ifle
& l'Afia , qui étoient partis des Dunes pour
aller défarmer dans la Tamife , font auffi
revenus aux "Dunes.
La
L'ordre eft arrivé ici le 23 , écrit- on de Portsmouth,
de faire fortir le Duc , le Queen , l'Union de 90 canons
; le Dublin de 74 , & le Bienfaiſant de 64 ;
auffi- tôt qu'ils auront renouvellé leur eau .
flotre pour Québec , retenue par ordre , en a reçu un
nouveau pour partir le 24 au matin , elle eft fous
l'escorte des frégates le Dedalus & la Bruna , celle
pour les Illes eft partie le même jour avec la For.
tune & le Ranger. — La Défenſe & le Marlborough
de 74 , qui font à Plymouth , ont ordre de prendre
des vivres pour 6 mois , & de mettre en mer lous
Feu de jours ; c'eft fans doute pour convoyer la
flotte qui s'aflemble pour l'Inde.
-
( 71 ) .
L'Amiral Darby étant reparti de Londres
pour Portfmouth , après avoir fait
fa cour au Roi , on débite qu'il ne tardera
pas à remettre en mer avec toute fon efcadre
.
On a publié l'état fuivant de la quantité
de fucre raffiné ou confommé brut en Angleterre
depuis so ans , année par année.
Nous le tranfcrirons .
Annte.
*
Annie.
Annie.
1731 722,445 1478
1732 700,940 1749
1733 899,510 1750
1734 630,747 1751
1735 833,740 1752.
1736 819,022 1753
1737 510,121 1754
1738 814,815 1755 1,072,305 1772 1,569,826
1739 887,924 1796 832,994 1773 1,571,569
1740 639,893 . 1757 1,138,423 1774 1,779,414
1741 817,674 1758. 914,707 1778 1,640,698 ,
2742 682,179 1759 1,030,066 1776 1,478,140
1743 744,008 1760 1,202,614 1777 1,207,097
1744 6666,213 1761 1,128,013 1778 1,324,149
1745 472,052 1762 1,120,821 1779 1,378,337
1746 642,523 1763 1,350,456 1780 1,221,795
1747 556,523 1764 1,246,890
866,141 1765 1,074,467
805,313 1766 1,372,480
807,471 1767 1,313,347
782,167 1768 1,382,929
789,389 1769 1,282,935
958,371 1770 1,570,171
816,304 1771 1,254,926
La capture faite par l'ennemi de la flotte
allant aux Ifles en 1780 , a été caufe qu'une
partie confidérable de la récolte de 1780 , ne
viendra qu'en 1781 .
Le grand objet qui divife la Compagnie des Indes
& le Miniftre , eft une prétention de 600,000
liv . ftert. que celui- ci exige comme arrérages dûs
au public , & accumulés depuis l'époque où la dette
de la Compagnie a été réduite à 1,500,000 liv.
( 72 )
fter . , & que celle-la refufe , tant parce qu'elle nie
la validité de la réfolution des Communes à laquelle
elle n'a point accédé , que par fon incapacité
actuelle de payer cette fomme. S'ils ne peuvent
convenir de leurs faits on croit que le Lord
North fera paller un bill de courte durée qui laiffera
cet objet dans l'état où il est aujourd'hui , juſqu'à
ce qu'il puifle revenir & exiger ce qu il voudra.
En attendant , l'affaire de la compagnie a occafionné
plufieurs affemblées . Le is , il y en eut une
générale des Actionnaires , pour prendre en confidération
les propofitions à faire au Gouvernement,
relativement à la prolongation de la chartre . Les
dernières préfentées au Lord North , font les fuivantės
: 1º. Garantie de toutes les chartres actuel -
les ; 2 °. Ii fera permis àla Compagnie d'emprunter
, en certaines circonítances , du Gouvernement,
500,000 liv. & jamais au- delà ; 3º . il fera fait an .
nuellement des comptes féparés pour la Compa➡
gnie & le Gouvernement. Quand la Compagnie
pourra porter le dividende à 16 pour Ico , il y en aura
8 pour elle & 8 pour le public ; tant qu'il ne pourra
êtrefihaut , elle auta 6 pour 100 , & le Gouvernement
lerette ; 4° .fi elle le peut,elle fera auterifée à le porter
à 12 pour 100 ; 5º . elle fera maintenue, fous certaines
conditions , dans fes poffeflions territoriales ; 6 °.
les dividendes continueront fur le pied de 8 pour
100 , jufqu'à ce que 3 ans d'expérience aient prouvé
qu'elle n'eft pas en état de le payer , & alors elle
donnera celui que permettront les moyens ; 7° . la
chartre courra du premier Mars 1781 , pendant dix
ans , outre les 3 années de notice ; 8. il fera fait
un règlement pour le traitement des troupes de
terre & de mer , qui feront envoyées dans l'inde
pour la défenfe de la Compagnie , fuivant lequel
il fera alloué 30,000 liv . fterl. pour chaque vaiffeau
de 74 , 25 pour chacun de 64 , 10,000 pour
chaque frégate , & autant pour chaque régiment
de 1ooo hommes , le tout annuellement ; 9 ° . les
comptes
( 73 )
14
compres de la Compagnie en Europe feront arrêtés
tous les fix mois ; 10. le montant du revenu des
terrizoires , déduction des charges , dettes , &c. fera
arrêté tous les ans ; 11 ° . les profits de furcroît
feront réglés annuellement ; 12. les Serviteurs de
la Compagnie feront restraints dans le pouvoir
de tirer fur elle des lettres de change ; 13 .
les billets ne feront payables que du confentement
des Directeurs ; 140. aucune perfonne appartenant
à la Compagnie ne réfidera dans l'Inde fans le
confentement des Directeurs 15° . Ses Serviteurs
ne prêteront point d'argent aux Princes Indiens 5
16. on réglera l'efpèce de commerce qu'on pour
ra faire dans l'Inde ; 17 ° . quand les recrues de la
Compagnie n'excéderont pas 1500 homes , elle
pourra les loger occafionnellement à Jersey & à
Guernesey ; 18 ° . les articles ci-deffus feront foumis
à la confidération des Actionnaires .
Président dit enfuite que le Lord North avoir fait
quelques objections fur le troifième article , en
réclamant une plus grande participation en faveur
du public au profit de la compagnie , outre une
portion du furplus. Quant au fixième article , il
s'oppola à ce que le dividende fut porté à 8 pour
100 , à moins que la Compagnie ne fût en état
de le faire cette année , fans envifager la probabilité
de ce qu'elle pourroit faire à l'avenir.
fut arrêté que ces propofitions feroient imprimées.
-
Le
Il
Le 21 , il y eut une autre affcmblée fur le même
fujer. On y donna l'extenfion fuivante à la premiere
propofition . - Que la chartre acele de la
Compagnie , fes droits & priviléges , feront plei
nement confervés en tout ce qui peut être compatible
avec les droits de la Couronne ; que fon
commerce exclufif fera prolongé pendant dix ans
à compter du premier Mars 1781 , non compris
les trois années de notice ; que pour alléger les
9 Juin 1781%
d
"
( 74 )
ciables -
charges publiques autant que peuvent le permettre
les facultés de la Compagnie , les Directeurs leront
autorisés à verier dans le tréfor de S, M,
une fomme qui n'excélera pas 600,000 liv . fteil.
à condition de recevoir ou retirer des billets de
l'échiquier de S. M. , lefquels , en cas de beſoins
Preilans & inopinés , les Commiffaires de la Douane
& de l'Accife recevront en paiement des droits dont
la Compagie pourra être redevable ; ces billets
ne porteront pas intérêt & ne feront point négo-
La troisième propofition reçut ce changement
, que le dividende feroit de huit pour cent,
les profits le comportent ; que le tranfport du
furplus feroit approprié au public , & que le quart
refteroit à la Compagnie . Sur la huitième , il
fut réfolu que pour chaque régiment de mille
hommes , on pateroit deux laques de roupies , con .
formément à ce qui fe pratique au Bengale. Sur
la treizième , que les billets des Préfidens , Confeils
ou Serviteurs , payables en Angleterre , ne
feront exigibles que du confentement de dixhait
Directeurs . Les autres pafsèrent avec peu de
changemens , qui pour la plupait ne regardoient
que la forme.
FRANCE,
De VERSAILLES , les Juin
LE 24 du mois dernier , le Comte de
Roquefeuille a prêté ferment entre les mains
du Roi pour la place de Vice- Amiral , vacante
par la mort du Comte d'Aubigny.
Le 27 , les Députés des Etats d'Artois
eurent l'honneur d'être admis à l'audience
de S. M. , préfentés par le Marquis de
( 75 )
Levis , Gouverneur de la Province , & par
le Marquis de Ségur , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département de l'Artois.
La députation étoit compofée , pour le
Clergé , de l'Evêque de St -Omer qui porta
la parole ; pour la Nobleffe , du Marquis
de Creny , Chevalier d'honneur au Parlement
de Flandres ; & pour le Tiers-Etat ,
de M. le Febvre du Prey , ancien Echevin
de la ville & cité d'Arras.
Le même jour le Comte d'Uffon , Ambaffadeur
du Roi à la Cour de Suède , eut
l'honneur d'être préfenté à S. M. par le
Comte de Vergennes , & de prendre congé
pour retourner à fa deftination.
LL . MM . & la Famille Royale fignèrent
le même jour les contrats de mariage du
Duc de Montbafon avec Mademoiſelle de
Conflans ; du Chevalier de Coffé , premier
Gentilhomme de la Chambre de Monfieur
en furvivance , & Meftre- de - Camp , Commandant
du Régiment de Vivarais , avec
Mademoiſelle d'Armaillé , & du Marquis
de Nolivos , Capitaine au Régiment de
la Seurre , Dragons , avec Mademoiſelle
d'Holbac.
De PARIS , les Juin.
LES mêmes lettres qui nous ont appris
l'arrivée du riche convoi de St -Domingue ,
nous ont apporté quelques nouvelles de
cette Ifle. Le Capitaine du vaiffeau de ligne
d 2
( 76 )
6
l'Actionnaire ( M. de l'Archantel ) eft mort
à St -Louis. Les ennemis ont quitté ces parages
, où ils avoient bloqué pendant longtems
les navires qui y étoient réfugiés . Selon
ces mêmes lettres , M. de Monteil étoit encore
le 15 Mars à la , Havane , & étoit
attendu au Cap dans les premiers jours
d'Avril
Notre convoi & celui des Anglois pour
Terre-Neuve le font dit-on rencontrés ; mais
ils n'ont pas cherché à fe nuire . Les frégates
des deux Nations fe font contentées de veiller
fur le troupeau qui leur étoit confié , &
ce n'cft que par hafard qu'un traîneur Anglois
chargé de fel a été enlevé par la
Bayonnoife & la Nayade. Ces frégates ont
encore rencontré dans leur route deux petits
corfaires , dont elles fe font emparées.
On a reçu un Journal de la fortie de New-
Port de l'efcadre du Roi , commandée par
M. Deftouches. Ce Journal que nous abrégeons
beaucoup , eft de M. de la Touche ,
commandant l'Hermione.
Le: 8 Mars. Les troupes ayant été embarquées
hier , & réparties fur l'efcadre , M. Deftouches fit
fignal d'appareiller à 2 heures après midi , les vents
au nord. Le Fantafque ayant touché fur la pointe
Brenton , quelques vaiffeaux qui étoient déja dans
la paffe , furent obligés de remouiller au fgnal
qui leur en fut fait. A 6 heures , le Fantafque
étant remis à flot , toute l'efcaire mit fous veile
& gouverna , pendant la nuit , au S. S. E. pour
-paffer à quelque diftance de Block- Ifland , ou les
ennemis ont des gens qui les inftruifent de nos * 2010
( 77 )
-
mouvemens. Dans les 24 heures , l'efcadre a fait
28 lieues à la route de S. quart S. E. Du 9 au
10 , les vents ayant beaucoup varié & calmé à
plufieurs reprifes , l'efcadre n'a fait dans les 14
heures que 1+ lieues S E. quart S. Du 10
a 11 , étant en chaffe de l'avant de l'efcadre ';
J'ai fignalé une frégate qui étoit fort au vent : Ce
bâtiment n'a point para s'approcher de Lefeadre ;
à midi je l'ai perdu de vue ; la Surveillante Va
chaffé à fon tour. Le cadre , au coucher du foleil
a fait 36 lieues à la route S. O. Du 11
au 12 , les vents ayant beaucoup varié dans la
nuit , & une brume très épaille s'étant élevée fur
les trois heures du matin , je me fais apperçu que
quatre vaifleaux de l'efcadre n'étoient plus en vue.
M. de la Granliere , montant le Conquérant &
commandant la feconde divifion à laquelle je fuis
attaché , m'a ordonné de chaffer au vent de l'ef
cadre & de faire tous mes efforts pour découvrir
le Général . La nuit eft venue fans qu'on pût
donner aucun espoir de ralliement. Nous avons
fait dans les 24 heures 11lièues O. quart S. O.
Du 125 au 13 , les vents ayant forcé dans la
foirée da 12 au N. O. le Conquérant a fait fignal
de mettre à la cape ; l'Ardent a eu la grande
vergue caffée. Les vents ayant un peu molli à 8
heures du matin , nous avons proportionné la voilure
à la marche du vaifleau incommodé ; l'avarie
de l'Ardent a été réparée à midi. J'ai chaffé en
avant de l'efcadre , mais fans plus de fuccès qu'hier.
L'efcadre a fait 16 lieues à la route de S.O
Du 13 au 14 , étant en chaffe en avant , dans
la matinée du 14' , j'ai eu connoillance de quatte
voiles au vent à moi ; c'étoit le Général ; je fignatai
cetre heureuſe rencontre à ma divifion , & nous
primes tous le bord de large , nous faisant à pas
plus de dix lieues de la Chefapéack , que le tems
très- brameux ne nous permettoit pas d'aller clier .

( 78 )

cher. La divifion fit dans les 24 heures 3r lieues
à l'O. quart S. O. Du 14 au 15 , vent gros
frais de la partie de S. O. , la Surveillante a été
chargée d'une commiffion particuliere & a fait
route à l'O. N. O. L'efcadre n'a fait que s'entretenir
au même point où elle étoit hier . Le 15 à la
pointe du jour , étant un peu au vent de l'efcadre ,
les vents O. S. O. le tenis fombre & pluvieux ,
j'ai eu connoiffance d'une frégate qu'à fon gréement
j'ai reconnue pour ennemie . J'en ai donné avis au
Général. L'Ardent , qui étoit fous le vent , a fait
le même fignal , & y a ajouté celui d'une eſcadre.
A fept heures & demie , M. Deftouches a ordonné
de fe mettre en bataille , les amures fur babord .
Le vent ayant changé , nous nous fommes trouvés
au vent des ennemis que nous avons a perçus
dans un éclairci à 2 lieues , au nombre de onze
voiles , dont huit vaiffeaux de ligne & trois frégates.
Notre efcadre ayant viré vent devant par la
contre- marche , pour faciliter aux vaiſſeaux de l'arrière
ga de le moyen de fe mettre promptement à
leur pofte ; en donnent vent devant , la vergue
du grand hunier de l'Ardent a caffé ; le méme
accident eft arrivé à Eveillé. Ces deux bâtimens
ont travaillé fur le champ à réparer ce malheur. A
9 heures & demie , la ligne du plus près a été
forcée ; à onze trois quarts , les ennemis qui
avoient beaucoup prolongé leur bord , ont viré
dans les eaux de l'efcadre , ayant gagné le vent
par les différens viremens de bord , vent arrière ,
que l'avarie de l'Ardent & de l'Eveillé avoit
néceffités la force du vent a encore déterminé
M. Deftouches à ne pas leur difputer pour faire
jouir quelques - uns des vaiffeaux de fon efcadre de
l'avantage de fe ' fervir de leurs batteries baffes ,
qui auroit été douteux , s'il avoit cherché à combattre
l'ennemi au vent. A onze heures cinquante
minutes , les ennemis forçant de voile , & l'efca
ce
( 79 )
dre étant fous les huniers , nous ont approchés. M.
Deftouches a fait fignal de ferrer la ligne , & à
la feconde divifion , de faire plus de voiles . A une
heure dix minutes , il a ordonné de virer lof pour
lof par la contre- marche , & ce mouvement fait ,
au vailfeau de tête d'arriver de quatre quarts de
yent ; & aux autres vailleaux , de faire le mou
vement du premier. Par cette manoeuvre bien con→
que , M. Deftouches a déconcerté le projet de
l'ennemi , qui étoit , felon fon ufage , d'attaquer
notre arrière- garde ; par ce mouvement , ils ont
été forcés d'arriver fucceffivement pour le mettre
les uns après les autres par le travers des feux de
nos vaiffeaux qui leur étoient oppofés dans notre
ligne . A une heure trente- cinq minutes ,
le premier
vaiffeau de la ligne ennemie a fait feu fur le
Conquérant , à la portée du piftolet , qui lui a ri
pofté avec vivacité. Le combat s'eft fucceffivement
engagé dans toute la ligne , & le feu très- vifde part &
d'autre ; mais la fupériorité n'a pas tardé à être de
notre côté. Il a paru , par la quantité de boulets
que j'ai vu tomber à l'eau , que celui des ennemis
étoit mal dirigé. L'Ardent , qui marche mal , a gêné
pendant quelque temps le feu du Duc de Bourgogne
; mais ce vaifleau ayant paffé de l'avant du
premier , a fait un feu terrible fur le Royal Oak,
& le London. Le Conquérant , a effuyé le feu de
trois vailleaux ennemis , la confufion n'ayant
pas tardé à être dans leur ligne . Le London a
effayé de couper la nôtre entre le Romulus &
Eveillé le premier , quoique ne montant que 44
canons a tenu le vent & envoyé fa bordée à ce
vaiffeau à trois ponts ; par cette manoeuvre hardie , il a
forcé l'Amiral Grave de renoncer à fon projet & de
tenir le vent ; il en a reçu toute la bordée qui ne
lui a fait aucun mal , & qui bien dirigée eût dû le
couler bas à la petite diftance qui les féparoit.
Ce Vaiffeau qui n'aguère , monté par les Anglois ,
d 4
( 80 )
n'avoit pas cru devoir tirer un feul coup de canon
à l'Eveillé de 64 , qui s'en eft rendu maître , gouverné
par un François , ne craint pas d'attaquer
corps à corps un Vaiffeau de 98 , & le force de
revenir au vent. A deux heures , le Général a fait
Signal au Conquérant de tenir le vent pour ferrer
J'ennemi au feu , ce Vaiffeau qui s'eft covert de
gloire a exécuté fi ponctuellement ce fignal , que
je l'ai cru abordé avec le Vailleau qui le combatoit
tant ils furent près . Le feu a redonblé d'activité de
notre côté, & le vailleau de tête de la ligne ennemie
ne pouvant plus le foutenir a arrivé par vent
arrière ; fon feu étoit abfolument éteint ; il a été
fuivi par une frégate à 2 heures un quart ; le Con
quérant , écrasé par le feu de deux vaiſſeaux , dont
un le prencie par la hanche , a arrivé un peu fur fon
gouvernail , ayant été très-endommagé . M. Deftouches
appercevant ce mouvement forcé a fait le fignal
de virer vent arrière par la contre- marche , & de rétablir
l'ordre de bataille , les amures fur babord. Ce
mouvemement exécuté avec autant de juiteffe que
de promptitude , a rétabli l'ordre au moment où la
chaleur du combat & les manoeuvres forcées par
celles des ennemis , avoient jetré un peu de confufion
dans notre ligne. Elle étoit au plus haut point dans
celle des ennemis . Ils étoient au moment de notre
virement de bord réunis en pelotons , toutes leurs
voiles braflées , à culer , leur gréement haché , la ver
gue du grand hunier du London coupée . L'intention
de M. Deftouches étoit fans doute de faire revirer l'ef
cadre pour profiter du défordre des ennemis ; mais
le Conquérant forti du feu , ne tarda pas à faire
des fignaux de détreffe & qu'il étoit hors d'état
de recommencer le combat fes mats & fon gou
vernail étoient offenfés ; il avoit 87 coups de ca
nous dans le corps du vaiffeau , & 120 hommes
hors de combat . L'état de ce vailleau , celui de
( 81 )

S
la mâture de l'Ardent , ont forcé M. Deftorches
de renoncer au projet d'aller chercher l'ennemi &
confirmer fa victoire . Il a fait le fignal d'arriver
au S. E. fous petites voiles . Les ennemis ne sfe
font point mis en devoir de nous fuivre , quoique
nos feux aient été allumés toute la nuit. La perte des
autres vailleaux de l'efcadre n'eft pas confidérable.
A l'exception de l'Ardent , qui a eu 10 hommes tués
& 35 bleifés , les autres n'ont eu que 4 à hommes
tués & 8 à io bleffés . Il eft à croire que la perte
des ennemis en hommes eft plus confidérable. Mais
nous ne devons pas nous attendre à être inftruits de
la vérité à cet égard ; les Anglois cachent toujours
leurs pertes. M. de Cheffontaine Capitaine de
vaiffeau , & fecond fur le Conquérant , a été tué ,
ainfi que M. de Kergus , Enfeigne , un Officier
auxiliaire ; deux Officiers de Soiffonnois ont aufli
perdu la vie dans ce combat qui fait le plus grand
honneur à M. Deftouches & à lefcadre du Roi
& qui couvre de gloire M. de la Grandiere.
17 , la journée a été employée à réparer les vaiffeaux
maltraités . Les Capitaines ont été appellés à bord
du Général , où il fut reconnu unanimement , que.
vu l'état où le trouvoient 2 vaiffeaux de l'cfcadie
il étoit impoffible de chercher à entrer dans la baie
de Chefapeak ; en conféquence l'efcadre eft retournée.
à New Port. Le 19 , j'ai eu connoiffance d'un
bâtiment , que j'ai chaffé & pris , venant des Bermudes
, & allant a New Yorck , cha gé de melaffe ,
ayant plufieurs Officiers de troupes pallagers à bord.
J'ai eu ce foir l'ordre de me féparer de l'efcadre , &
de me rendre dans la D laware pour une commiffion
particulière «.
Le
» Le 20 Mai , écrit- on de Breft , le Confeil de
Gverre , tenu a l'occafion de l'incendie de la Cou
Fonne , a renvoyé abfous les Ovriers qui étoient
alors à bord , la caufe de ce malheureux évènement
( 82 )
6
-
- ne provenant que du hafard . Les frégates l'Amazone
& la Magicienne , font arrivées avec les convois
de Nantes & de Bordeaux. Le 23 , on a reçu des
lettres du Miniftre , qui ordonnent à tous nos vaiffeaux
de protéger , dans toutes les occafions , les bâtimens
Pruffiens . L'Impératrice de Ruffie , & le Roi de
Danemarck , ont donné le même ordre à leur marine. -
Le 24 , M. , de la Motte- Piquet a changé de
vaiffeau ; il a paffé avec fon état-major & fon équipage
, fur le Terrible. La frégate la Renommée
eft partie le même jour avec un convoi pour Nantes.
-
Le 25 , eft arrivée la Vénus , avec un convoi
de Rochefort. Le 28 , les frégates la Réfolue
& la Cybelle le difpofent à mettre à la voile pour
Rhode Iſland , où l'on dir qu'elles portent 2 millions
en piaftres ; la frégate l'Engageante les accompagnera
jufqu'au delà des caps . On attend M. le
Comte d'Estaing , qu'on dit devoir arriver inceffaniment.
On va procéder à la vente des prifes
faites par M. de la Motte - Piquet.
-
La promotion arrêtée le 9 Mai , eft de
38 Capitaines de vaiffeaux , 40 Lieutenans
& 32 Enſeignes.Nous donnerons ici les noms
des Capitaines.

» MM. de Mas , du Parc , de Saint - Pierre , du
Bouzet , de Grenier , de Liniers , de Belizac , de
de Gueidon , de Saint Felix , de Chavagnac
Tanouarn , de Cuverville , de Bras , de Ligondés
de la Villeon , de Montault , de Longueval , de
Saint Marfault , de la Roque , de Pingeilly , de
Cillart , de la Deveze , de Santo - Domingo , de
la Bouchetiere , de Suzannet , de la Ville - Hervé ,
de Launaytromelin , de la Faye , de Vialis , de
Vigny , de Clugny , de Buor , de Bavre , de
Vaugiraud , de Villeneuve -Cillart , & de la Porte-
Iffertrieux ; ces 4 derniers prennent leur rang à la
?
( 83 )
Promotion , & les deux fuivaus , MM. de la Perouze
& de Grimouard , à la première «<.
4
S. M. a répandu outre cela différentes
graces & penfions fur les Officiers de la
Marine qui fe font diftingués pendant les
dernières campagnes , ou qui ont été grièvement
bleffés , ainfi que fur les veuves &
les enfans des Officiers qui ont été tués. M.
le Commandeur de Dampierre , commandant
le Diademe , & M. de Peynier , commandant
l'Artéfien , ont obtenu chacun une
penfion de 1000 liv. fur le Tréfor Royal ;
M. Cillart de Surville , commandant le Réfléchi
, & M. de Soulanges , commandant le
Sphinx , chacun 800 liv . fur l'Ordre de S.
Louis.
Le Capitaine John Kelly , commandant le
corfaire le Chardon , écrit - on de Morlaix , a
conduit ici 2 prifes de 130 à 140 tonneaux , chargées
de diverfes marchandifes , & eftimées 90 à
100,000 liv. chacune ; il a en même - tems débarqué
pour 27 à 28,000 liv , de rançons. Ce Capitaine
s'étoit encore emparé d'un floop du Roi , qu'il a
été obligé de couler bas , parce qu'il faifoit cau.
-
Il eft aufli entré dans cette baie , un bâtiment
de transport de 400 tonneaux , venant d'Amérique ,
pris par la Princeffe Noire , Capitaine Macatter
qui , quatre jours auparavant , avoit enlevé un petit
corfaire de 8 canons , & un navire marchand , allant
de Watterford à New-Yorck. Nous avons vu arriver
enfuite la Princeſſe Noire elle - même , précédée
d'une fuperbe caiche de 20 canons , doublée en
cuivre , qu'elle avoit amarinée après 3 heures de
combat , & conduifant un bâtiment à 3 mâts , de
590 tonneaux & de 14 canons , chargé de tabac
d 6
( 84 )
& de fucre , qui faifoit partie du convoi de Saint-
Euſtache , intercepté par M. de la Motte Piquet.
Elle avoit encore enlevé dans fon trajet de l'lfte de
Bas dans cette baie , un petit corfaire de 8 canons.
Elle a débarqué, 167 prifonniers , indépendamment
de 4 Hollandois , 4 Italiens & un François , qui ,
par ce moyen ,
ont recouvré leur liberté . Le
brave Macatter , auffi tôt qu'il fut inftruit de la
prife du Calonne , jura que fi l'on faifoir le moindre.
mal à Luc Ryan , pendroit à fon grand mât tous
les Capitaines Anglois dont il fe rendroit maître .
Ses fuccès , depuis fa première fortie , lui font
infiniment d'honneur . En 30 jours de mer effectifs ,
il a capturé 6 corfaires & 4 navires marchands ,
montant enſemble plus de 100 canons de divers
calibres , & plus de 300 hommes d'équipage ; parmi
les Capitaines de ces dernières prifes , eft un Commandant
de frégate de la marine royale « .
nl
2.
" La frégate corfaire du Havre la Jofephine .
Capitaine Favre , à relâché à Breft le 14 Mai.
Depuis le 25 Avril elle a fait les prifes fuivantes.
1
Un navire Suédois de 500 tonneaux , chargé de
fer & de planches , repris à 14 lieues de Cork fur
les Anglois , qui s'en étoient emparés neuf jours
auparavant , arrivé à Breft. Un brick , allant de
Briftol à Terre- Neuve , chargé de fel , beurre &
de fromage , arrivé à Audierno . Un corfaire de
20 canons de 12 & de 8 , & 70 hommes. Un
navire de 20 tonneaux fur fon left , venant de
la Nouvelle Angleterre. Un brick de 230 tonneaux
, allant à St- Chriftophe , chargé de harangs
cordages , & ballots . Le brave Favre a dépolé
, à Breft , yo prifonners , & a dû appareiller
de ce port pour terminer la cro fière .
Les lettres de Cadix ne nous apprennent
A
( 85 )
rien de nouveau ; il paroît qu'on eft per
fuadé dans cette ville que D. Louis de Cordova
vient à Breft ; on ne penfe cependant
pas qu'il y arrive fi-tôt . Au refte , il étoit le
8 avec fon armée à 60 lieues à l'oueft du
Cap St Vincent.
On apprend de Rochefort que l'Argonaute.
& le Brave doivent être mis à l'eau au commencement
de ce mois ; cela fera deux beaux
vaiffeaux de plus que nous aurons à la fin
de Juillet.
-
» Le vaiffeau le Majestueux , écrit-on de Toulon ,
eft en rade depuis deux jours. On préfume qu'il
partira vers la mi Jein . Il fera accompagné de
quelques frégates qui ne font pas encore défignées .
Un vaiffeau de guerre Hollandois , de 54 canons ,
que nous avons, ici , parrira vraisemblablement en
même-tems & prendra fous fon eſcorteles bâtimens de
fa Nation qui font ici & à Marfeille . — Il y a déja
quelque tems qu'il eft arrivé à Marseille un convoi
confidérab'e venant du Levant , fous l'efcorte des
frégates la Mignonne & la Boudeufe. Il en partira
un autre pour le Levant dans le courant du mois
prochain . On a mis fur le chantier une frégate ¦
de 32 canons de. 12. On doit y mettie, bientôt un
vaiffeau de 74 .
-
La frégate- orfaire l'Aigle , commandée
par M. d'Albarade , a conduit à l'Orient
navires Anglois , dont l'un chargé en ballotterie
, eft eftimé 400,000 . liv . & alloit de
Londres à Québec..
Mercredi dernier les Spectacles ont été
fermés dans certe Capitale , à l'occafion du
fervice pour IImpératrice-Reine , qui cur
"
( 86 )
lieu dans l'Eglife Métropolitaine , & auquel
les Princes & les Cours Souveraines affiftèrent.
L'Oraifon funèbre fut prononcée par
M. de Themines , Evêque de Blois. Vendredi
l'Académie Françoife , affifta à un
pareil fervice dans la Chapelle du Louvre ,
où M. l'Abbé de Boifmond , l'un des quarante
, prononça l'Oraiſon funèbre de cette
grande Princeffe .
On mande de divers endroits qu'il y a eu
plufieurs orages qui ont fait beaucoup de
mal dans les campagnes.
» Les 18 & 19 du mois dernier , il s'en forma un
fur la ville de Clermont en Beauvoifis & fur fes
environs , où il caufa beaucoup de dommage ;
l'eau tomba en fi grande abondance , que les vallées
en furent inondées ; les terres en pente furent entraînées
, & le tuf refta à découvert. Des moutons
périrent dans les torrens , & plufieurs maifons , où
l'eau s'étoit élevée jufqu'à 12 pieds , furent détruites.
Près de 25 Paroiffes de cette Election ont vu l'espoir
de leurs récoltes enlevé par la grêle ; une partie
de ces Paroiffes a , depuis trois ans , éprouvé le
même fléau , & la perte eft fi confidérable , qu'il eft
difficile de l'évaluer . Le 19 Mai , vers les 3
heures après midi , un pareil orage devafta 14
Paroiffes de l'Election d'Amiens ; il s'étendit dans
la largeur de 4 lieues , fur une de largeur, Il
tomba , pendant un quart d'heure , une grêle d'une
groffeur prodigieufe , accompagnée d'un vent impétueux
, & fuivie d'une forte pluie , qui n'a laiffé
aucune efpérance de récoltes pour cette année , &
qui a tellement dégradé les terres , qu'elles fouffritont
de ce défaftre pendant plufieurs autres «.
-
La ville de Troie a effuyé un défaftre d'un
autre genre , & qui n'eft pas moins affligeant.
( 87 )
» Le 24 du mois de Mai dernier , le feu prit à
une des principales maifons du fauxbourg Saint-
Nicolas ; malgré la promptitude des fecours , il
s'eft étendu fi rapidement , que 80 ont été la proie
des flammes ; heureufement le vent ne les portoit
pas du côté de la ville , qui auroit sûrement beaucoup
fouffert. Le lendemain , on enterra 17 perfonnes
qui avoient péri , & peut-être en trouverat
-on encore un plus grand nombre. L'Evêque , &
à fon exemple les Eccléfiaftiques de la Ville , témoignèrent
, dans cette circonftance , le zèle le
plus ardent. Le Prélat s'eft confondu avec les travailleurs
. Les Gardes - du - Corps ont donné des preuves
d'un courage fans exemple. Un Vicaire de la Ville
& un Tapiflier ont été brûlés «.
On voit fréquemment des preuves de
l'efficacité des fecours employés pour rappeller
à la vie les noyés , qu'on enterroit
autrefois , lorfque l'on ne connoiffoit pas
les moyens de les fauver , & que le Gouvernement
éclairé n'avoit pas prefcrit de
les employer.
Le 19 Mai dernier , à fept heures du foir , on
retira de la rivière à Amiens , un nommé Degueu ,
Ouvrier- Facteur de cette ville , qui y étoit tombé ,
& y étoit refté trois quarts-d'heure ; il ne donnoit
aucun figne de vie ; M. Colignon , Chirurgien-
Major de l'Hopital militaire d'Amiens , appellé ,
reconnut une plaie triangulaire fur l'apophife zi .
gomatique de l'os temporal gauche , de la longueur
d'un demi- pouce ; & une autre fur la partie
écailleufe de l'os temporal droit , de la largeur
d'une pièce de douze fols , avec perte de
fubftance. Ces plaies n'avoient été faites que par
quelques corps tranchans que le noyé avoit dû
rencontrer dans la vafe de la rivière , où fa tête
étoit reſtée engagée. Le Chirurgien le fit traiter
( 88 )
felon la méthode indiquée ; & trois quarts- d'heures
après , il eut la fatisfaction de lui voir donner
des fignes de vie. Le traitement fut continué, avec
fuccès ; le malade fe leva tout - à - coup far ion
féant , regarda autor de lui , demanda ce qu'on
lui faifoit , & qui l'avoit mis la ; apres deux
heures & demie , il étoit auffi bien que fa fituation
pouvoit le permettre. Le lendemain , il avoit de
la fièvre , un mal de têre violent , & fe plai :
gnoit de douleurs aiguës dans toutes les articula
tions. Son peu de fortune le mettant hors d'état de
fe faire adminiftrer les fecours qui lui étoient néceifaires
, on le fit transporter à l'Hôtel Dieu ,
on le faigna , & on le mit à l'ufage des délayans .
Deux faignées ont diminué en partie fes douleurs
; il ne lui reftoit , au moment cù l'on écrivoit
ces détails , qu'une espèce d'hébêtement
fuite de l'engorgement des vaiffeaux fanguins du
cerveau , que le Chirurgien efpéroit faire ceffer
par l'ufage foutenu des moyens que l'art indique.
où-
Nous nous empreffons de publier l'avis
fuivant qu'on vient de nous fire paffer.
Le Comité établi par la Société d'encouragement
de Bafle , a difpofé , au mois de Novembre
dernier , des prix propofés par M Ox , fur cette
question : Jusqu'à quel point eft-il convenable de
mettre des bornes à la dépenfe du Citoyen dans
une République dont le bien être eft fondé fur
le Commerce. H a partagé le premier prix entre
de x Mémoires , dont l'um a pour Auteur M.
Peftaloz , de Newenhof; & l'autre , M. Meifter ,
Profeffeur en Philofophie a Z rich. Le econ prix
a été adjugé à un Mémoire François envoyé de
Rouen. L'Auteur de ce Mémoire n'a pas voulu
permettre qu'on le nommât . Și le Mémoire
que j'ai l'honneur de vous adreffer , dit-il , dans
une lettre adrellée à M. Ifelin , a lɛ premier prix
ןכ
( 89 )
je prie la Société de le retenir pour l'adjuger l'année
prochaine à celuiqui traitera le mieux cette queſtion ?
A quelle époque de la Monarchie Françoise l'Etat
a t-il eu plus de forces réciles & durables , &
le Citoyen a-t-il dû le plus efpérer le bonheur ? Si
je n'obtiens que le fecond prix , la Société voudra
bien ne pas publier mon nom , & faire diftribuer
les dix ducats aux pauvres , avec l'attention d'en
donner la moitié à de pauvres François , s'il s'en
trouve à Bafle « .-- Les Commiffaires ont applaudi
également à la générosité & anx talens de l'Auteur,
& on a fuivi la loi qu'il avoit preferite.
-- - Un
antre Mémoire François , que la Société avoit auffi
reçu de Normandie , n'a pas moins mérité d'être
diftingués mais comme il - embraffe prefque route
Féconomic politique , & qu'il s'étend amplement
fur les adminiftrations provinciales , les Juges ne
paroillent pas y avoir apperçu la matière de la dé
penfe tranée avec beaucoup de folidité à la fin de
ce Mémoire , qui eft un peu long . Si l'Auteur re
le réclame pas dans peu de tems , on eft tenté de
le faire imprimer.
Dominique Jofeph Nicolas , Marquis de
Cambife - Villeron , Lieutenant Général des
Armées du Roi , Gouverneur de la ville
de Sifteron , Commandant de St- André-
Ville- Neuve lès-Avignon , eft mort à Stras
bourg le 10 Mai dans la 59e . année de fon
âge.
Catherine -Louife Cordier de Launay ;
venve de Louis de Las , Marquis d'Aily ,
eft morte en cette ville le 20 du mois der
nier.
1
Le fervice des Hopitaux Militaires , tel qu'il eft:
établi en France , fait depuis long - tems l'admira
tion des étrangers. En voyant cette multitude
( 90 )
dhofpices ouverts de toutes parts aux militaires ,
on ne peut s'empêcher d'être frappé de la magnificence
des Rois qui les ont élevés , & d'être touché
de 1 humanité qui les entretient. Ce fervice n'a
commencé à prendre de la confiftance que de l'année
1747 , époque où parut une Ordonnance qui
en a reglé toutes les parties fur des bafes qui fe
font enfuite maintenues d'elles - mêmes ; en différens
tems , on a tenté d'introduire quelques
changemens dans cette partie , mais en laiffant
fubfifter la même Ordonnance , qu'elles avoient
toujours respectée. En 1780 , on avoit fupprimé
cette ancienne Ordonnance , pour lui en fubftituer
une nouvelle , mais on n'a pas tardé à reconnoî.
tre que l'Ordonnance de 1747 étoit la feule qu'il
convenoit de maintenir , fauf les changemens ou
modifications dont le laps de tems pouvoit la rendre
fufceptible. C'eft dans cet efprit qu'a été rédigée
l'Ordonnance du 2 Mai ; fon préambule est
conçu ainfi : » Le Roi s'étant fait repréfenter
toutes les Ordonnances concernant les Hopitaux
militaires , & voulant fixer les incertitudes qu'elles
ont laiffé fubfifter fur plufieurs points , S. M. a
jugé à propos de raffembler en un feul corps tou
tes les difpofitions , tant anciennes que nouvelles
qui ont été reconnues utiles , & de régler inva
riablement , en prenant pour baſe l'Ordonnance
de 1747 , toutes les parties de cette adminiftration
, par une feule loi qui fuppléant toutes celles
précédemment rendues fur ce fervice , difpenfât
d'y avoir recours déformais « . La difpofition
de ce préambule annonce que cette Ordonnance
annulle toutes celles précédemment rendues ; &
nous obferverons à ce fujer que telle fercit fans
doute la marche qu'on devroit faivre dans toutes
les nouvelles Ordonnances , pour éviter cette forle
de loix & d'interprérations qui fe choquent fans
ceffe fur le même objet , & qui multiplient les
-
( 91 )
embarras de tous ceux qui fe trouvent forcés de
s'en inftruire. Cette Ordonnance contient trentehuir
titres ; tous les articles en font clairs & pré.
cis. Nous n'entrerons dans aucun détail , mais nous
obferverons en finiffant , que c'est peut- être à cette
partie du fervice des Hopitaux militaires que font
dûs les progrès de la Médecine & de la Chirur
gie en France , & ces progrès ne peuvent que
s'étendre par les encouragemens qui font donnés
à ces deux Profeffions dans la nouvelle Ordonnance
, ainfi que par les moyens employés pour
rendre les obfervations des Officiers de Santé plus
utiles.
>
Ordonnance du 3 Mars , concernant les Confulats
, la Réfidence le Commerce & la Navigation
des Sujets du Roi dans les Echelles du Levant
& de Barbarie. - Autre dudit jour , concer
nant l'établiſſement à Marſeille d'un dépôt des
Actes paffés par les François dans lefdites Echelles.
Arrêt du Confeil dudit jour , concernant les
droits & émolumens attribués par S. M. aux
Chanceliers des Confulats des Echelles du Levant
& de Barbarie.
-
Arrêt de la Cour du Parlement , du 25 Mai
dernier , qui condamne un Imprimé en dix volu
mes in-8° . ayant pour titre Hiftoire Philofo
phique & Politique des Etabliſſemens & du Comi
merce des Européens dans les deux Indes , par
Guillaume - Thomas Raynal. A Genève chez
Jean-Leonard Pellet , Imprimeur de la Ville
& de l'Académie , à être lacéré & brûlé par l'Exécuteur
de la Haute-Juftice.

Les Numéros fortis au Tirage de la Loterie
Royale de France , du 1er. de ce mois ,
font : 53 , 17 , sc , 86 & 27.
( 92 )
De BRUXELLES , les Juin.
Les corfaires Anglois continuent de fe
permettre toutes fortes de vexations contre
les pavillons neutres ; le trait fuivant qu'on
lit dans une lettre de St- Eustache , en offre
un exemple affurément grave.not so th
» Vous aurez appris que plufieurs lettres de
marque & corfaire Anglois de Saint Chriftophe ,
ont pris , le premier jour de l'an , 10 bâtimens
Danois , de Saint - Thomas , qui fortoient de Bafleterre
& Guadeloupe , tous chargés de fucre &
café. Ces bâtimens étoient efcortés par une frégare
Danoife , qui à la vue des corfaires , au lieu
de chercher à les combattre a amené fon pavillon
& tisé plufieurs coups de canon fur les bâtimens
de fon e corte , pour qu'ils euffent à fe rendre
& à ne pas chercher à s'enfuir , ce qu'ils ont été
forcés de faire ; lorfque les corfaires fe furent
emparés de ces bâtimens ils firent dire au
Capitaine de la frégate Danoife qu'il pouvoit
poursuivre la tonte pour Saint - Thomas ou ailleurs ,
ce qu'il a fair. Le Juge de l'Amirauté de Saint-
Christophe beaucoup blamé les Capitaines des
vailleaux de n'avoir pas auffi amené la frégate
Danoife , en disant qu'il Fauroit condamnée &
fait vendre publiquement comme il fera des autres
priſes.
Ce fait , s'il eft vrai , eft bien extraordinaire.
Il faut , quant à la conduite de la fré
gate Danoife , qu'il y ait quelque erreur
dans cette lettre. On affure qu'elle eft arrivée
à Elfencur , & qu'à fon retour elle s'eft
battue courageuſement contre trois corſaires
Anglois , qui vouloient vifiter un navire de
fa Nation qui fe trouvoit fous fon convoi
( 93 )
venant de St Domingue , avec 619,400 liv .
de fucre , 72,5 so liv . de café , & 1800 liv.
d'indigo.
On apprend de Hollande qu'une partie
des vaiffeaux de guerre qui avoient fait voile
du Texel , y font rentrés le 25 du mois dernier
; ce font l'Amiral- Général , l'Erf- Prins ,
le Batavia & l'Amphitrite.
On a la lifte fuivante des vaiffeaux de la
République , tant ceux qui font en mer que
ceux qui font prêts à mettre à la voile.
·
Amirauté d'Amfterdam. -L'Amiral - Général ,
de 76 canons ; l'Amfterdam , le Naffau , Amiral
Ruyter , le Holland , de 68 ; la Princeffe Louifa ,
le Naffau Weilbourg , l'Amiral Piet. Hein ,
Erf Prins , le Batavia , la Princeffe Royal
Fred. Soph. Wilhelm , le Glinthorft de 56 ; le
Zwieten , l'Argo , le Zuyleveld , le Landskroon ,
le Phenix , le Loo de 44 ; le Beverwyck , l'Amphitrite
, le Zephir , le Jafon de 36 ; l'Ajax de 26 ;
la Thetis , le Valk , le Dolphyn , la Venus , je
Waakzaamheid de 24.
-
Amirauté de la Meufe. Le Maas de 74 ,
le Prins-Willelm de 70 , le Prins Fredrik de 60 ,
le Schiedam , Amiral Tromp de so ; le Caftor ,
le Briel , la Thetis , le Jafin de 36 ; l'Arend ,
l'Oranje -Zaal de 24 ; la Bellona de 20 .
Amirauté de Zelande. Le Zuidheveland
de 60, le Brunfwik de 36 , le Walcheren , le
St -Martens Dyk de 24.
C
Amirauté du quartier du Nord.
Le Dieren ,
le Medenblyck de 36 ; le Hoorn & l'Enkhuysen
de 24
-
Amirauté de Frife. La Princeffe Maria-
Louifa de 56 , la Princeffe Anna Louifa , la
Frederica Sopha Wilhelm de so ; l'Eenfgezindheid
de 36 , l'Endraght de 24.
( 94 )
Cet état de forces n'eft affurément pás
tel qu'il conviendroit qu'il fût dans les circonftances
actuelles ; auffi fe plaint- on en
Hollande du peu d'efforts qu'on a faits pour
les augmenter , & de ce qu'on n'a paru s'occuper
d'abord que des troupes de terre ,
dans un moment où la République n'eſt
menacée que par mer , & a befoin de protéger
fon commerce. La Compagnie des Indes
a réclamé des eſcortes ; la ville d'Amfterdam
a fait les repréſentations les plus vives fur
la néceffité de s'occuper davantage de la Marine
, & de lever tous les obftacles qui fe
font préſentés juſqu'à préfent dans l'équipement
& l'approviſionnement des vaiffeaux
que l'on peut faire partir.
» La ville d'Amfterdam , lit- on dans une lettre ,
a remis à la dernière Affemblée des Etats de
Hollande & de Weftfriſe , un Mémoire très fort
& très-énergique , dans lequel elle demande de
la manière la plus formelle & la plus preffante ,
qu'il foit fait des recherches fur les caufes qui
ont retardé fi long- temps les armemens dans les
ports de la République , tantot fous un prétexte ,
tantôt fous un autre ; ce qui a donné à fes
ennemis le temps de nuire cffentiellement au commerce
de l'Etat , & de lui enlever les poffeffions.
Elle demande qu'il foit nommé pour cette enquête
des commiffaires connus par leur probité
& par leur fentimens patriotiques , qu'on adjoigne
au Prince Stadhouder un comité fecret pour
lui fervir de confeil , lequel fera compofé de
deux Membres de chaque province , & c. Ce mémoire
fait l'objet des délibérations de l'Aſſemblée
des Erats de Hollande & on eft fort curieux d'en
apprendre le réfultat «.
( 95 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . , du 31 Mai.
La flotte pour la Baltique avoit appareille le 26
d'Edimbourg , fous le convoi l'Artois , de 445
& celle de Londres , fous celui d'une autre frégate
; elles font rentrées fur la nouvelle de l'approche
d'une fotte Hollandoife.
Le 30 , il s'eſt cenu une allemblée générale des
Actionnaires de la Banque d'Angleterre, Il leur fut
annoncé que le Gouvernement renouvelloit pour
vingt-cinq aus la chartre de la Banque , qui n'expite
qu'en 178. En cette con fidération , la Banque
lui avance deux millions fterl . à 3 pour 100 , qui
lui feront rendus dans le cours de 3 anuées .
Il s'eft fait quelques changemens dans les armemens.
Le Sultan , de 74 , & le Magnanime ,
de 64 , feuls vailleaux qui iront dans l'Inde ; ils
feront remplacés dans l'efcadre pour la mér du
Nord , par la Fortitude , de 74 , & le Buffalo ,
de 60. Cette efcadre eft encore à Sainte- Heiène ;
le Bienfaifant , de 64 , y eft joint. La divifion
de Digby , qu'on avoit cru rentrée , croife,
toujours fur les Sorlingues ; mais comme elle ne
quittera point cette croifiere , linquétude où l'on
eft pour les fottes attendues , a décidé l'Amirauté
à faire armer pour fix mois le Marlborough & la
Défense , de 74 , & l'Inflexible , de 64' ; ils iront
dans l'Ouest , au-devant de ces flottes , qui font
celles de la Jamaïque & de la Caroline.
On ne
doute point que celle de la Jamaïque n'ait été
obligée de rentrer dans les ports après en être
fortie.
On affuroit à Portſmouth le 29 , que l'Amiral
Hyde Parker alloit prendre le commandement général
de l'efcadre ; il a arboré fon pavillon fur le
Victory, de 100 canons."
L'Amiral Darby a donné fa démiffion , ainfi que
le Capitaine Kempenfeldt , qui étoit Capitaine du
pavillon de l'Amiral Keppel , & qui , jufqu'a ce
jour , a été employé dans l'efcadre,
( 96 )
--
Les dernières dépêches envoyées au Chevalier
Clinton , lui portent l'ordre de fon rappel ; il eft
emplacé par le Lord Cornwallis . Depuis deux
jours le bruit court que le Lord Cornwallis eft enfermé
de tous côtés par les Américains . Ce bruit ,
dont on ne connaît point, la fource , a fait baifler
les fonds. Les 4 four 100 , qui étoient à 75
font à 73 fept huitièmes & 74. L'Omnium eft à
$ trois quarts.
Suite du Mémoire de M. Adams.
Il fercit inutile d'inquer en particulier , les
avantages infinis que retireroient les Etablillemens
de la République dans les Indes Occiden
tales d'un commerce ouvert , encouragé & protégé
avec le continent de l'Amérique. Il eſt également
inutile d'indiquer en particulier les immenfes
avantages que retireroit la Compagnie des Indes
Orientales , en envoyant directement fes denrées
dans les marchés de FAmérique . Quelle fécurité
& quelle extenfion on peut donner au commerce
même de la Baltique par la liberté de la navigation
avec l'Amérique qui a toujours fait de fi -grandes
demandes , & qui en fera de bien plus grandes
encore de chanvre , de cordages , de toiles à voile
& des autres matériaux de ce commerce ? Quels
avantages la navigation nationale retirera de la
conftruction & de l'achat qu'elle y fera de vaiffeaux
? Combien le nombre de leurs matelots pourroit
s'augmenter ; enfin , quels avantages les deurs
pays retireroient , en ouvrant mutuellement leurs
ports aux vaifleaux de guerre & armateurs l'un -
de l'autre ? Si donc la conformité de religion , -
de gouvernement , d'origine & de mouts ; fi dene
les intérêts de commerce les plus vaftes & les
plus durables peuvent former un motif & un ar.
trait pour des liaifons politiques , le fouffigné le
fatte que daus tous ces points l'union eft fi évidemment
naturelle , que jamais la Providence n'a
défigne d'une manière fi frappante deux nations
éloignées à être unies l'une avec l'autre.
La fuite à l'ordinaire procham.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E,
De CONSTANTINOPLE , le 30 Avril.
ISET -MEHEMET Bacha , nouveau Grand-
Vifir , eft enfin arrivé le 16 de ce mois à
Scutari , où on lui a fait une réception
brillante ; il s'eft rendu enfuite au Serrail
avec un cortége nombreux ; le Grand-
Seigneur lui a fait l'accueil le plus gracieux
, & lui a remis les Sceaux . Auffi - tôt
après avoir reçu cette marque de fa dignité
& de fon pouvoir , le Grand- Vifir a revêtu
le Capitan- Bacha d'une fuperbe pelille pour
lui marquer fa reconnoiffance des fervices
qu'il a rendus pendant le tems qu'il a exercé
les fonctions de fon Lieutenant , & il l'a
confirmé dans fa place de Grand Amiral.
Au fortir du Serrail il a été fe faire reconnoître
dans tous les départemens de la Porte.
Il n'a fait aucun changement parmi ceux
qu'il a trouvés en place , & on prétend
qu'en cela il a fuivi le voeu du Sultan qui
16 Juin 1781. e
( 98 )
les lui a prefque tous recommandés ; mais
on eft perfuadé qu'il ne laiffera pas longtems
dans leurs poftes les créatures de fon
prédéceffeur.
Le 23 , le feu a pris dans le quartier de
cette Capitale , prefqu'entièrement occupé
par les gens de Loi. L'incendie , malgré
tous les fecours poffibles , a duré 11 heures
& réduit en cendres 200 maifon's.
La pefte s'eft manifeftée de nouveau depuis
une quinzaine de jours , elle a pénétré
dans l'Hôtel de l'Ambaffadeur de Venife où
il est mort un Domeſtique. On ſuppoſe ,
avec affez de vraifemblance , que ce terrible
fléau a été apporté ici de Salonique où
il a fait tant de ravages , que quoique les
deux tiers des habitans fe foient enfuis , il
ne laiffe pas d'enlever au- delà de 100 perfonnes
par jour.
Ce n'est qu'au commencement du mois
prochain que M. de Bulgakoff doit partir
de Pétersbourg. M. de Stachieff qu'il doit
remplacer reftera ici jufqu'à fon arrivée , &
eft chargé de terminer avant fon départ
quelques affaires , & en particulier celle
du Confulat de Moldavie & de Walachie,
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 3 Mai.
L'ANNIVERSAIRE de la naiffance de l'Im
pératrice qui eft entrée , le z de mois , dans
la 2. année de fon âge , a été célébré ce
f
( 99 )
jour- là avec beaucoup de folemnité à Czarsko-
Zelo ; elle a fait à cette occafion plufieurs
promotions.
Le feu prit il y a quelques jours à une
des deux frégates de guerre que l'on équipoit
à Cronstadt ; les fecours qu'on y porta à
tems l'empêchèrent de faire des progrès ,
& le bâtiment a été confervé ; on a foupçonné
que cet accident étoit l'ouvrage de
quelques mal intentionnés , ainfi que l'incendie
de 2 bâtimens qui étoient fur les
chantiers à Olnitz où on les conftruifoit
pour le compte d'un Négociant Italien nommé
Bilio. Čes bâtimens étoient , dit - on ,
deftinés à tranfporter du chanvre & d'autres
munitions navales en France.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 18 Mai.
Le bruit fe répand qu'une groffe frégate
de guerre Angloife croife à la hauteur de
Schagen ; on foupçonne que fon intention
eft de vifiter les bâtimens neutres deſtinés
pour quelques ports des ennemis de la
Grande - Bretagne ; mais le moment où
doivent partir les vaiffeaux de guerre qui font
chargés de protéger le commerce , n'eft pas
éloigné , & on fe flatte qu'ils empêcheront
tous les excès auxquels fe livrent , depuis
trop long - tems & avec impunité , les Armateurs
de cette nation.
e 2
( 100 )
Une partie des troupes Danoifes doit
former inceffamment un camp entre Wibenshaufe
, & Lundhaufe. Quatre Régimens
de cavalerie , 6 d'infanterie , un de huffards ,
& les milices formeront ce Corps d'armée
qui fera fous les ordres du Prince de Bevern ,
Général en chef , & de plufieurs Généraux
d'infanterie & de cavalerie. Ces troupes
s'aflembleront le 31 de ce mois & retourncront
dans leurs garniſons refpectives le
21 du mois prochain .
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 22 Mai.
LES Députés des Proteftans de Hongrie ,
qui étoient venus ici pour demander le
libre exercice de leur religion , & folliciter
la reftitution de leurs Eglifes , en font repartis
après avoir eu une audience de l'Empercur.
On dit qu'il leur a donné des efpérances
pour l'avenir , mais qu'il leur a
déclaré que pour le préfent , il ne pouvoit
rien faire à cet égard en leur faveur.
S. M. I. occupée d'étendre fur tous fes
Etats efprit de juftice qui l'anime , vient
de réprimer par une loi expreffe , un abus
qui fubfiftoit depuis long - tems. Les Saxons
établis en Tranfylvanie ne fouffroient pas
qu'aucune autre nation Tranfylvanienne pût
acquérir le droit de bourgeoilie & des terres
~ en propriété , dans les villes & autres endroits
qu'ils habitent. L'Empereur a ordonné
( 101 )
qu'à l'avenir toutes les nations Tranfylvas
niennes , les Hongrois , les Zéclériens , les
Walaches , les Arméniens pourroient acquérir
des maifons , des terres & le droit de
bourgeoifie dans les diftricts des Saxons qui
profiteront des mêmes avantages dans les
diftricts des nations en faveur defquels il
a porté cette loi.
De HAMBOURG , le 2 Juin.
LES nouvelles de Vienne nous ont annoncé
le départ de l'Empereur pour le voyage
qu'il méditoit depuis quelque- tems à Bruxelles
; on apprend de Ratisbonne qu'il y eft
arrivé le 26 du mois dernier. Ce Prince
voyage fous le nom de Comte de Falkenftein
, & n'a pour toute fuite que le Major-
Général Comté de Tercy , un Tréforier &
quelques perfonnes de fa garde- robe. A fon
arrivée à Ratisbonne , il s'eft rendu avec
le Baron de Lehrbach à l'Hôtel - de- Ville ,
pour y voir les falles où fe tiennent les
affemblées de la Diète ; de - là il a été vifiter
la Comédie Allemande où il y avoit
beaucoup de monde. Le lendemain il en
eft parti pour Nuremberg , Wurtzbourg &
Francfort , d'où il continuerà fa route pour
les Pays-Bas.
• Les tronpes raffemblées dans nos environs
écrit on de Berlin , continuent leurs manoeuvres , &
le Roi affifte journellement à leurs exercices ; on
dit qu'il le propo'e d'aller encore faire cette année
la revue des principales garnifons de les Etats.
e 3
( 102 )
On voit pafferjournellement ici des habitans du pays
de Bad en- Dourlach & de Wurtemberg , qui vont
s'établir dans la Pruffe Occidentale. La plupart font
des Ouvriers ou des Laboureurs ; on affigne aux
premiers des demeures ; & on leur avance les fommes
néceffaires pour, s'établir. Aux feconds on diſtribue
autant de terre qu'ils peuvent en cultiver , &
ou leur fournit les uftenfiles & le bétail néceffaires.
La Gazette de cette Ville vient de déclarer qu'il
eft faux qu'un étranger , que les Gazettes étrangères
appellent le Baron d'Arraut , ait déployé le caractère
d'Agent de cette Cour près du Congrès Américain
".
-
>
La conduite de la frégate Danoife qui ,
felon quelques papiers publics a laiffé
prendre ou plutôt livré 10 bâtimens de fa
nation qu'elle efcortoit à des corfaires Anglois
qui les ont conduits à St- Euſtache ,
a paru bien extraordinaire & fans vraifemblance.
Ceux qui doutoient de ce fait fufpendent
à préfent leur jugement . Des lettres
d'Elfeneur nous apprennent que cette
frégate y eft arrivée ; que le Capitaine Schionning
qui la commande , a été mis fur le
champ aux arrêts ; qu'il a été défendu à
fon équipage de defcendre à terre avant
que cette affaire ait été examinée . On s'épuife
en conjectures fur cet évènement ;
les avis en général s'accordent fur la bravoure
& le zèle de cet Officier ; on fuppofe
qu'il pouvoit avoir des ordres fecrets
des Commandans Danois aux Indes Occidentales
, qui auront néceffairement influé
fur une conduite qui paroît très - fingulière ,
& qu'on est très - impatient de voir éclairée .
( 103 )
ITALI E.
De LIVOURNE , le 12 Mai.
DEUX Vaiffeaux ayant pavillon Autrichien
& venant tous deux des Indes Orientales ,
font entrés le 6 de ce mois dans cette
rade ; ce font le Jofeph & la Thérèſe qui
en étoient partis dans le mois de Septembre
dernier , & qui ont fait en dernier
lieu le trajet de Cadix ici en 24 jours. Le
Magiftrat de Santé les a foumis à une courte
quarantaine , parce qu'ils ont été vifités
dans le Détroit , par un vaiffeau de guerre
Anglois.
Il y a ici , écrit -on de Triefte , un projet de
conftruire environ 30 bâtimens & de les mettre
en état de faire le commerce avec tous les Etats
des Puiffances belligérantes , & de tranfporter d'un
lieu à l'autre les marchandifes qui ne font point de
contrebande fous les aufpices du pavillon Autrichien.
On fe flatte que cette entrepriſe pourra devenir
d'un très - grand avantage pour tous les ports
qui relèvent de la maifon d'Autriche .
gocians font convenus enſemble du chargement du
beau vaiffeau la Belle- Vienne qui doit paller bientôt
à l'Ile de Bourbon «.
ESPA·GNE.
-
De CADIX , le 18 Mai.
Nos Né-
IL eft arrivé à Malaga un navire de la
Martinique ; & deux jours après , une goëlette
qui eft fortie de cette 1fle le 26 Mars ,
€ 4
( 104 )
a mouillé à Algéfiras. Voici le rapport de
l'équipage. A fon départ tout étoit en bon
état dans cette colonie ; & s vaiffeaux de
ligne parfaitement armés , n'attendoient que
le renfort d'Europe pour mettre à la voile .
L'Amiral Rodney fe montroit de tems en
tems devant le Fort-Royal avec 22 vaif
feaux ; mais fa préſence n'empêchoit pas
les Américains & les François d'entrer dans
le port ou d'en fortir à volonté.
On a eu ordre de fréter ´ici des bâtimens
de tranfports ; ils font au nombre de 36
de 250 tonneaux chacun , & tous Efpagnols.
Ils ferviront à tranſporter 8000 hommes
de troupes , & une quantité confidérable
de provifions & de munitions de
toute espèce. Leur deftination eft un myftère;
mais à en juger par les conditions du
fret , elle paroît être pour quelques poffef
fions éloignées. Le bruit s'eft répandu fourdement
que des troubles élevés à Buénos-
Ayres , rendoient en effet cette embarcation
néceffaire ; mais on ne dit point quand
& dans quel port eft arrivée cette nouvelle ;
& peut être ce que l'on débite n'eft que le
fruit de l'imagination des oififs qui en voyant
l'armement qu'on prépare , ont voulu en
deviner le but , & qui lui ont donné celui-
là.
On n'a rien de nouveau du camp de
St - Roch ; quoique le feu de nos lignes fe
foit rallenti , on tire affez pour tenir les
ennemis en haleine , & leur cauferitous
( 105 )
les jours de nouveaux dommages. Les troupes
font en marche de tous côtés ; dans
un mois , il y aura au moins 20,000 hom
mes occupés au fiége de Gibraltar ; tous les
préparatifs que l'on fait annoncent que le
fiége fera pouffé avec vigueur. Un grand
convoi venant de Catalogne , compofé de
munitions de toute efpèce , a mouillé à
Algéfiras. Nous envoyons de même d'ici
tout ce qui peut approvifionner une armée ,
& on a arrêté depuis deux jours pour le
compte du Gouvernement , toutes les toiles
groflières qu'on a pu trouver dans les
magafins ; on foupçonne qu'elles ferviront
à faire des facs deftinés à combler la La- !
guna , marais qui fépare notre camp des
lignes ennemies.
Nous n'avons rien appris de notre armée
, finon qu'elle a été vue à 60 lieues à
l'ouest du cap St Vincent. Le 14 de ce mois
on fit partir une balandre chargée d'un paquet
de la Cour , que l'on fuppofe aller à
fa rencontre.
La frégate françoife la Gloire eft repartie
pour rejoindre la Friponne , après avoir-
Taillé ici la prife qu'elle avoit faire.
ANGLETERRE,
De LONDRES , les Juin.
LE Capitaine Broderic , Aide de- camp
du Lord Cornwallis , annoncédepuis filongtems
par ce Général , comme devant ap
es
( 106 )
porter les détails de fon affaire du 15 Mars ,
vient enfin d'arriver de Charles - Town , d'où
il est parti le 2 Mai. On attend avec impatience
la Gazette de la Cour , qui pu
bliera les dépêches qu'il a apportées. Dans
les bruits qui fe répandent de deux actions
poftérieures à celle du 15 , & qui toutes
deux ont été des victoires pour nous , il
fi peu de cohérence & d'ordre , qu'on eft plus
fondé à craindre que notre Armée n'ait été
défaite & mife en fuite , qu'à eſpérer qu'elle
aura remporté un avantage décifif & pourfuivi
un ennemi vaincu & en déroute . C'eſt
l'appréhenfion qu'exprime ainfi le Whitehall
Evening poft d'aujourd'hui.
Y
a
» Voici en fubftance ce qui ſe débite. Le 25 Mars ,
le Lord Cornwallis & le Général Gréen ont eu enfemble
une nouvelle affaire , dont l'iffue a été des
plus favorables au Général Anglois , quoiqu'il n'eût
pas le tiers des troupes de fon ennemi ; cependant il
jugea à propos de faire retraite vers la rivière de
Cap Féar , pour le rapprocher de fes magasins &
trouver des renforts. Le Général Gréen que fes prodigieufes
pertes n'avoient point découragé , a profité
de cette retraite du Lord Cornwallis pour marcher
à Camden , où il comptoit furprendre le Lord
Rawdon , qui ne devoit guère l'attendre à une fi
grande diftance des bords du Dan ; mais ce Lord
informé à tems de fon approche , a été au-devant
de lui , fans confidérer que les forces étoient inférieures
, & l'a totalement défait le 27 Avril ; par-là ,
il a fait avorter le projet du Général Gréen de reprendre
Charles - Town. Suivant une autre relation
, le corps défait par le Lord Rawdon , n'eft
point l'armée du Général Gréen , mais un corps
-
( 107 )
d'Américains , raffemblés par le Général Sumpter
dans la Caroline Méridionale . - Suivant une troifième
, le Lord Cornwallis a fait d'abord une faufle
marche du côté de Camden , croyant y trouver des
fubfiftances & des renforts qui n'y étoient point , &
s'eft vu forcé , après avoir fait cette pointe , de fe
rabattre fur Wilmington , près du cap Fear , d'où
l'on dit que font datées fes dépêches . Wilmington
eft éloigné de 160 milles de Guilfort , où s'eft livrée
l'action du 15 Mars. Le Lord Cornwallis y attend
des bâtimens de tranfport pour gagner par mer
avec fon armée , la Virginie , où il lui a été impoffible
de pénétrer par la Caroline Septentrionale.
Le Lord Rawdon s'eft maintenu à Camden ou
il a reçu un renfort de Charles- Town. Le Général
Gréen n'eft éloigné de lui que de 75 milles ; il fe
tient fur les bords du Yadkin. Dans l'action du
27 Avril , le Colonel Werter & le Capitaine Maynard,
du régiment des Gardes , font au nombre des morts.
On affare que 300 Royaliftes , qui étoient en marche
pour joindre le Lord Cornwallis , ont donné dans
un détachement de l'armée Américaine , qu'ils ont
cru être le corps de Tarleton , & que les Américains
n'ont pas fait quartier à aucun «.
Selon des nouvelles de New Yorck , la
frégate le Rainbow , de l'efcadre de l'Amiral
Arbuthnot , aidée d'un cutter de 18 canons ,
a pris la frégate Américaine la Confédération ,
de 36.
On a appris par le Caméléon que les Efpagnols
ont débarqué le 18 Mars 2000 hommes
devant Penfacola ; on ajoute que la
place eft en fi bon état de défenſe , & la
garnifon fi réfolue , qu'on ne doute point
qu'elle ne réfifte aux plus furieuſes attaques
de l'ennemi.
e 6
( 108 )
2
» Le 2 , à 3 heures du matin , écrit- on de Ports
mouth , les fubrecargues des navires pour l'Inde
affemblés ici , font partis de Londres pour ce port.
Une heure après , l'Amirauté a expédié un Courier ,
avec l'ordre de faire partir cette flotte par le premier
bon vent , fous le convoi d'une efcadre qui la conduira
jufqu'à une certaine latitude , où elle attendra
la flotte de la Jamaïque. Douze navires pour les
Iles profiteront de ce convoi. La nouvelle de la
fortie de l'efcadre Efpagnole , paroît avoir décidé
à avancer cette expédition. La flotte pour l'Inde eft
compofée des navires fuivans. Le `Blandfort , le
Tartar , le Naffau , le Chefterfield , le Deptford ,
le Lord Mulgrave , le Northumberland & le Comte
de Hertford. La difette des matelots eft telle dans
la Tamile , qu'on ne peut en trouver , non -feulement
pour 4 vailleaux de ligne nouvellement achevés ,
mais même pour la frégate la Perfévérance ; celle- ci
a tous les agrès ; mais faute de bras , on ne peut lui
faire defcendre la Tamife ; on fait une levée dans
l'hopital des Invalides pour former des équipages
aux vailleaux de garde «.
L'Amiral Digby eft rentré à Portsmouth
le 4 avec les vaiffeaux fuivans , le Prince
George , de 98 , le Foudroyant , de 80 , l'Edgard
, le Vaillant, de 74 , le Lion , de 64 ,
le Medway , de 60 , & l'Embufcade , de 32.
Il a laiffé en croiſière pour attendre la flotte
de la Jamaïque , dont on eft de jour en jour
plus inquiet , l'Alexandre , le Courageux ,
de 74 , le St Albans , le Repulfe , de 64 ,
la Flora, de 44 , & la Prudente , de 36.
Voici , à ce que l'on affure , la raifon qui a
empêché d'envoyer un renfort à la divifion reftée
à la mer fous les ordres de l'Amiral Digby. L'A,
mirauté fit venir il y a quelques jours le Capi
( 109 )
taine Kempenfeldt , pour favoir de fui dans quelle
latitude croifoit l'Amiral Digby. Ce Capitaine répondit
que l'Amiral Darby ne l'ayant point mis
dans fon fecret , il ne pouvoit point dire où on
trouveroit la divifion en queftion. L'Amiral Darby
ne fut pas plutôt arrivé à Londres , que la même
queftion fui fut faire. Mais il dit ingénument ,
qu'il s'en étoit tenu à la lettre de fes inftructions
qui lui ordonnoient de détacher peuf vaiffeaux avec
l'Amiral Digby , pour aller attendre la flotte de
la Jamaïque & revenir avec elle ; qu'il avoit tranf
mis cet ordre à l'Amiral Digby , & n'en favoit
pas davantage. En conféquence il n'a point été
envoyé de re fort , & Digby eft rentré fans
avoir ofé refter affez long-tems à la mer pour attendre
la flotte en queftion , & n'y lailfant que 3
ou 4 de fes vaifleaux qui la cherchent féparément
, & fuffiront pour la défendre contre les
corfaires , fi elle ne fait point de rencontre plus
périllenfe.
Le 3 la flotte fuivante mit à la voile de
Portsmouth pour les Dunes , où elle eſt
arrivée aujourd'hui fous les ordres de l'Amiral
Hyde Parker. La Fortitude , de 74 ,
la Princeffe Amélie , de 84 , le Bienfaifant ,
le Magnanime , de 64 , le Buffalo , de 60 .
On parle de renforcer encore cette efcadre
de 4 vaiffeaux , alors elle ferois forte de 10 ,
en comptant le Berwick , de 74 , qui eft
déja depuis quelque tems dans la mer du
Nord. Le Prefton , de so , & le Dolphin ,
de 32 , fe font joints aux Dunes à cette
efcadre. Le Commodore Keith Stuart croife
fur le Berwick , devant les Orcades , pour
-
( 110 )
protéger une flotte partie du Wefer pour
l'Amérique , avec environ 4000 hommes de
troupes Allemandes.
M. Elliot , Gouverneur de Gibraltar
mande , dit- on , au Lord Hillsborough ,
dans une dépêche reçue le 31 , que les lignes
Espagnoles s'approchent de plus en
plus du roc , & que le feu continuel de
leurs batteries a déja embrâfé la ville en
plufieurs endroits , & détruit la plupart des
maifons.
» Le Lord North & la Compagnie des Indes ,
dit un de nos papiers , s'éloignent de plus en plus
des points qui auroient pu les accorder . Chacun paroît
déterminé à conferver fon terrein , & à conferver
fa force par fon droit & fon droit par fa
force. Le Miniftre ne peut empêcher la Compagnie
de continuer fon commerce. Il peut rendre le
commerce libre , mais il ne peut l'en exclure. Que
pourroient faire des Armateurs particuliers contre
des rivaux auffi puiffans ? S'il prend les revenus
territoriaux , s'il eft autorifé à les prendre , il faut
auffi qu'il prenne les charges , & qu'il faffe les frais
de les garder & de les défen lie ; mais dans ce cas ,
s'il ne gouverne pas mieux les poffeffions de l'eft
que celles de l'ouest , malheur aux habitans de ces
vaftes régions ! Le Miniftre n'ole point faire une
pareille guerre aux Membres de la Banque ; ce font
eux qui lui font la loi , parce qu'ils tiennent les
cordons de la bourſe. Le Lord Sandwich a reçu
avis que les François raffemblent des forces confi.
dérables à l'Ile de France. Selon ces détails , auxquels
les autres Membres du Cabinet ont bien de la
peine à ajouter foi , outre deux eſcadres Francoifes ,
l'une de 8 & l'autre de 6 vaiffeaux de ligne , que l'on
Lait être à cette ftation ou dans l'Inde , la France a
(an )
encore dans ces mers 4 autres vaiffeaux de ligne & 7
frégates . Tous ces bâtimens s'y font rendus les
uns après les autres en eſcortant des tranſports
chargés de troupes. Il eft clair , d'après cette conduite
, que leur projet eft de les difpofer de manière
que nos flottes de l'Inde , tant à l'aller qu'au
retour ayent bien de la peine à leur échapper , à
moins que nous n'envoyons des forces fupérieures
dans cette partie du monde « .
On vient de recevoir du Commodore
Johnſtone des lettres en date du 15 Avril
de l'Ifle St-Jago , du Cap Verd , où il avoit
relâché pour faire de l'eau . Son efcadre &
fa flotte étoient en bon état , & jufques- là
´il n'avoit éprouvé aucun accident.
En attendant qu'on reçoive de l'Inde des
détails des divers évènemens qui menacent
de ruiner nos Etabliffemens , nous plaçons
ici un Précis hiftorique , qui ne peut que
paroître curieux dans les circonftances actuelles.
Rapport du Comité nommé par le Confeil général
de la Compagnie des Indes , le 10 Avril
1781. A l'effet d'examiner les droits établis par
la Chartre de cette Compagnie , & l'étendue de
ceux qu'elle a fur les diverfes poffeffions territoriales
acquifes dans l'Inde , & de préparer les moyens de
foutenir ces droits , au cas où la négociation de
la Cour des Directeurs avec le Miniftre des Finances
ne produiroit pas l'accommodement defiré.
Il appert au Comité que moyennant le rembour
fement à faire par le Parlement de 42,000,000 L
( que la Compagnie a avancé en différens tems at
Public ) & de tous les arrérages d'annuités réfultantes
de ce capital , conformément à l'avis qui
( 112 )
Il
en a été donné par l'Orateur de la Chambre des
Communes , le droit de la Compagnie au come
merce abfolu , feul & exclufif des Indes Orientales
, ceffera le 10 Avril 1783 ; mais il eft également
certain que la Compagnie , après cette époque
, confervera le droit de commerce activement
, paffivement & fédentairement dans l'Inde ,
pour toujours en commun avec les autres fujets
de la G. B. , ainfi que tous fes droits fondés fur
des Chartres royales & des actes du Parlement
& fur-tout que les Forts , Factories Etabliffemens ,
ainfi que tous les pouvoirs & priviléges en vertu
defquels fe font faites ces acquifitions , ont été
confirmés à la Compagnie par le Parlement , dans
la troisième année du regne de S. M. George II.
appert auffi que cette confirmation fut accordée
par les monfs fuivans : la Compagnie renonçoit
au droit exclufif à perpétuité de commerce dans
l'Inde ; droit réclamé en vertu de plufieurs chartres
, ainfi qu'en vertu d'un acte pallé dans la
deuxième année du règne de la Reine Anne ; elle
confentit à la réduction de l'annuité que le Public
devoit lui payer de 160,0co liv . à 128,000 l.
Cette réduction a procuré à la Nation depuis cette
époque jufqu'à ce moment le bénéfice annuel de
32,000 liv. Elle verferoit dans le tréfor de S. M.
pour l'ufage du Public , la fomme de 200 000 1.
Votre Comité envifage donc la foi publique
comme devenue par cette tranfaction , garante
facrée de l'existence perpétuelle de tous les droits
de la Compagnie , à l'exception ſeulement du
commerce exclufif. On ne paffera pas encore les
priviléges qu'elle possède en commun avec d'au
tres Sociétés , mais on portera une attention principale
au progrès du rapport fur les diverfes ace
quifitions terroriales dans l'Inde comme for
mant l'objet effentiel à l'examen. Il appert done.
9
1
( 113 )

que la Compagnie actuelle eft entrée en poffeffion
de fes trois établiffemens de Bombay , du Fort
Saint-George ou Madras , & du Fort Williams
dans le Bengale , & des territoires respectifs en
dépendans , ainfi que de plufieurs autres Forts , Factories
& Etablilfemens énumérés dans un contrat
quinquepartite , en date du 22 Juillet 1702 , lors
de la réunion des deux Compagnies ; le Comité
obferve d'ailleurs que S. M. de glorieuse mémoire
la Reine Anne , autorifa ladite réunion , & con.
courut par des actes convenables à faire le tranf
port des poffeffions , droits & priviléges du Gou .
verneur & de la Compagnie des Négocians de
Loadres à la Compagnie actuelle ; la nature &
l'étendue de ces droits font expliqués dans une
Chartre de Charles II par laquelle Bombay
fut accordé à cette Compagnie . C'eft cette
Chartre qu'on remarque dans un acte tripartite ,
en date du 22 Juillet 1702 , où S. M. étoit une
des parties . Par une claufe dans ladite Chartre ,
Charles II a confent que lesdits Gouverneur &
Compagnie puiffent jouir des pouvoirs , libertés ,
priviléges & droits ci-devant mentionnés , nonfeulement
dans l'Ifle de Bombay , mais auff dans
tous les ports , ifles & autres territoires & places
que la Compagnie acquerroit dans ledit port ou
Inle de Bombay , ou dans la proximité & dans
tous autres ports & places defdites Indes Orien
tales , comprifes dans les limites de la Chattre dest
la Compagnie , d'une manière auffi étendue quant
à l'interprétation & à tous autres égards dont >
lefdits Gouverneur & Compagnie jouiffcient dans
ledit port ou Ifle de Bombay , en vertu de ladite
Chartre ou de tous autres pouvoirs & droits y' contenus
. Le Comité obfervant que les droits dont
devoit jouir l'ancienne Compagnie dans l'Ile de
Bombay , devenoient ainfi la règle & la mefure
des pouvoirs & priviléges qu'elle exerceroit dans
-
3
( 114 )
les futures acquifitions territoriales dans d'autres
parties de l'Inde , il a procédé à l'examen de la
nature & de l'étendue de ces droits , tels qu'ils
font définis par ladite Chartre ; & il a trouvé que
ladite lfle de Bombay , avec tous les droits , priviléges
, territoires & dépendances quelconques ,
& que tous & chacuns droits de fouveraineté
rentes , revenus , douanes , châteaux , forts , édifices
& fortifications priviléges franchifes
prééminences & héritages dans lefdits lieux où
leurs dépendances , avoient été accordés pour en
jouir d'une manière auffi étendue que Charles II
en avoit joui par la ceffion que le Roi de Portu.
gal lui en avoit faite ; la Compagnie eft conftituée
vraie & abfolue fouveraine & propriétaire dudit
Port & Ile , S. M. le réſervant néanmoins la fidélité
& l'allégeance à lui appartenantes , ainfi que la
fouveraineté fur les fujets qui habitent ces pays.
De même que tous les profits de commerce dans
l'Ile de Bombay , font abandonnés de la forte à
la Compagnie comme tous les revenus & douanes
appliqués ordinairement aux objets d'adminiſtration
, de même ladite Chartre transporte en ' outre
à la Compagnie tous les pouvoirs néceffaires pour
le civil & le militaire dans l'Ifle de Bombay ; &
elle autorife la Compagnie à nommer des Gouver
neurs , à faire des loix , à établir des cours de
judicature , à entretenir & à prendre à fon fervice.
des officiers & des foldats ; elle donne le pouvoir
à fes Gouverneurs , Officiers & Commandans , de
combattre , chaffer , repouffer , & de vaincre par
la force des armes tant par mer que par terre , &
par tous les moyens quelconques , non - feulement
tous ceux qui envahiront ladite Ifle , mais auffi
tous ceux qui projetteront de lui nuire ou de l'inquiéter
, ou de troubler le repos des fujets de S. M.
qui l'habitent , ou de caufer du dommage à leurs
effers , marchandifes , intérêts , propriétés & biens
"
( 115 )
,
quelconques ; ledit Gouverneur ou Gouverneurs
ont le pouvoir d'exercer la loi martiale , & de punir
ceux qui refuferoient de fervir à la guerre ,
qui fuiroient chez l'ennemi , ou qui déferteroient
leurs drapeaux ; & afin que la Compagnie puiffe
exercer immédiatement ces pouvoirs , ladite Chartre
ordonne aux Gouverneurs pour le compte de S. M.
de remettre aux Commiffaires choifis par la Compagnie
, non-feulement ladite ifle & forts , mais
auffi toute l'artillerie , les armes provifions &
munitions de bouche & de guerre. Les pouvoirs
accordés par cette Chartre , & qu'elle étendoit
également aux territoires qui devoient être
acquis par la fuite dans l'Inde , furent confirmés
par la Reine Anne , fous le grand fceau , & reconnus
du Parlement dans la fixième année de fon
règne. Comme il étoit ftipulé que lors du rachat
des fonds de la Compagnie actuelle , la Compaguie
auroit été diffoute , le Parlement ayant le
plus grand defir d'encourager la Compagnie à faire
des établiffemens durables , révoqua la claufe du
rachat , & rendit perpétuels , comme il a été dit
ci-deffus , les droits de la Compagnie. - C'eft à
la faveur de ces priviléges & d'autres femblables
accordés par la Chartre de 1698 , qu'il paroît que
les établiffemens de la Compagnie ont été gou
vernés & défendus , & que les entrepriſes contre
les ennemis ont été formées en diverfes occafions
de concert avec la Couronne , jufqu'à ce que le
Parlement , dans la vingt - feptième année du règne
de George II , jugeant qu'il étoit convenable que
les troupes de la Compagnie fuffent fujettes à une
difcipline plus ftricte , étendit aux officiers & fol
dats qui s'étoient engagés au fervice de la Compagnie
dans l'Inde , les claufes de l'acte de difcipline ,
avec cette différence que les pouvoirs de la Compagnie
dans l'Inde n'étant point limités quant à la
durée , de même les claufes de l'acte de difci
( 116 )
-
-- •
pline , en tant qu'elles étoient appliquées aux troupes
, à la paie , reçurent une extenfion illimitée,
La population des principaux établiffemens de
la compagnie augmentant , il devint néceffaire de
changer la manière de rendre la juftice , & on
obtint une Chartre royale à cet effet dans la
26e année du règne de George II , l'année avant
l'acte ci- dellus . Cette Chartre accorde des pouvoirs
militaires par terre & par mer , prefque femblables
à ceux accordés par la Chartre de Charles II,
& autorife la Compagnie à nommer des Généraux
& autres officiers dans chacun des établiſſemens
de Bombay , fort St -George & fort William dans
le Bengale. Les Lettres Patentes de la 31 .
année du règne de George II , octroyent le butia
fait en guerre , & donneut auffi à la Compagnie la
faculté de céder des territoires conquis ; mais le
Comité juge que ce pouvoir de céder avoit été
follicité par rapport aux territoires enlevés conjointement
par les troupes de S. M. & celles de
la Compagnie , aux naturels de l'Inde agillant de
concert avec les François , le Comité pente que
c'étoit dans la vue d'autorifer à traiter avec les
Puiffances du pays , pour l'échange des acquifitions
faites dans de telles circonftances. Le Comité
obferve que les états Européens qui ont eu des
établiffemens de commerce dans l'Inde ont tous
cru qu'il étoit de la bonne politique de confier
la direction d'un tel commerce à une compagnie
exclufive autorisée à entretenir des forces mili
taires & à acquérir du territoire . Les Compagnies
Hollandoife & Françoile étoient contemporaines
avec la Compagnie Angloife , & il ne parait pas
que les Etats de France & de Hollande ayent
jamais contefté à leurs Compagnies les grandes
acquifitions qu'elles avoient faites à différentes
Epoques . Le droit d'entretenir des forces militaires
existe depuis l'origine de notre Compagnic ,
( 117 )
quoique il ne foit pas néceffaire de retracer en détail
toutes les expéditions militaires auxquelles là
Compagnie a pris part , & qu'on ne puiffe déterminer
avec exactitude le dégré d'influence qu'ont
cu fes armes , on penfe néanmoins qu'il eft impoffible
d'établir de différence entre le droit qu'a
la Compagnie aux poffeffions reconnues folemnellement
& à différentes reprifes par la légiflation
& aux acquifitions plus récentes fur lefquelles
l'état forme actuellement des prétentions . Le
Comité peut remonter à la fource des premieres
conceffions de territoires & de revenu faites à la
Compagnie dans l'Inde. Elles paroiffent avoir été
la récompenfe des fecours militaires donnés au
plus puiffant Prince qui ait jamais régné dans
I'Indoftan , le Firman d'Aurengzeb , la ceflion du
fort St David & d'un territoire adjacent confidérable
, celle de Sottamitée ( maintenant Calcutta
) & de les dépendances , furent faites en
confidération des fecours militaires donnés par
les Anglois , & du zèle qu'ils firent éclater pour
fupprimer la révolte de Bengale , la moitié des
douanes dans le port de Gombroon , fut accordée
par le Sofi de Perfe à la Compagnie , parce qu'elle
l'avoit aidé à chaffer d'Ormus les Portugais en
un mot l'inftabilité des Gouvernemens dans les
Indes orientales , femble avoir fait connoître à
toutes les nations Européennes qui ont commércé
dans cette partie du globe , la néceffité d'unir le
pouvoir militaire avec les priviléges du commerce.
Les troubles qui s'élevèrent lors de la décadence
de l'Empire du Mogol démontrèrent plus fortement
à la Compagnie la néceffité où elle étoit
d'exercer ce pouvoir militaire , & bientôt l'ambition
& les intrigues des François l'obligèrent d'affuter ,
par les armes , le maintien de ce pouvoir. Le fuffrage
& l'appui accidentel de l'Etat , accompagnèrent fes
efforts. Bien plus , lorfque la Compagnie , dirigée
:
( 118 )
par l'efprit de paix , qui eft naturel à une fociété
de commerce eut conclu un traité de neutralité pour
la côte de Coromandel , les Miniftres de la Couronne
l'obligèrent de renoncer à ce traité. La Compagnie ,
qui poflédoit depuis quelques années une partie des
terres du Jaghire , obtint , en 1763 , la ceffion du
tour de la part de Mahomed - Ally , Nabab d'Arcate ,
qu'elle avoit conftamment foutenu depuis 1749 ,
jufqu'à cette époque . Tandis que la Compagnie
jouoit ce rôle actif fur la côte de Coromandel ,
elle fut tout - à- coup dépouillée par Surajah Doulah
de fes Etabiiffemens dans le Bengale. La guerre qui
en réfulta , produifit divers évènemens , qui enfin
en 1760 , valurent à la Compagnie la ceffion de
Burdsvan , de Midnapore & de Chittagong.
-La Compagnie Angloife pendant la guerre ,
entre les deux nations , a pareillement été chaffée
par les François , de la Factorerie à Maſulipatan
qu'elle a enfuite reprife , lorfque Salabat- Jung ,
Soubahdar de Decan , voyant la puiffance des François
décliner & defirant fe concilier l'affection des
Anglois , accorda à ceux-ci en 1759 les Diſtricts
attenant à Mafulipatan. Ces opérations reçurent par
la fuite l'approbation des Miniftres de la Couronne
qui confeillerent à S. M. de ftipuler dans le Traité
de Paix , conclu avec le Roi de France , à Paris en
1763 , que les deux nations reconnoîtroient Salabat-
Jung pour Soubah légitime de Decan , & Mahomet
Ally comme Nabab légitime du Carnate , &
il eft expreffément ftipulé dans ce Traité que les
François n'élèveront aucuns forts dans les Etats du
Soubah du Bengale. C'eft ainfi que par un Traité
folemnel qui a reçu l'approbation du Parlement ,
la Couronne de la G. B. a reconnu à la face de
toute l'Europe , les titres & l'autorité exiftante des
différens Princes , aux conceffions antérieures defquels
la Compagnie doit fes poffeffions. Par le
onzième article du Traité de Paris, il eft auffi fti(
119 )
pulé que les deux Parties renonceront à toutes demandes
& prétentions de fatisfaction qu'elles pourroient
avoir à exercer l'une fur l'autre ou fur les
Indiens leurs Alliés , pour caufe de déprédations ou
pillages refpectifs pendant la guerre. Il eſt évident
que ceux qui ont confeillé à la Couronne de ftipuler
ces claufes regardoient les poffeffions obtenues
par la Compagnie comme une forte d'indemnité
, quoique très difproportionnée pour toutes les
peines & dépenſes . Ni à cette époque ni même
jufqu'à celle de la création d'un Office pour percevoir
les revenus de Bengale , de Bahar & d'Orixa ,
fous le nom de Dewannée en 1765 , l'Etat n'a formé
aucune prétention far ces poffeffions territoriales
, ni fur les Circars du nord , qui appartiennent
à la Compagnie , en vertu des Traités & des conceffions
confirmés par le Mogol cette même année.
Mais le Dewannée ayant donné lieu par l'immenfité
de fes revenus à la difpute qui s'est élevée fur
les idées de droit entre l'Etat & la Compagnie
votre Comité a jugé qu'il étoit néceffaire de donner
un tableau des évènemens qui ont conduit à
cette acquifition . Après la reprise de Calcutta ,
Surajah- Dowlah fit avec la Compagnie un Traité
par lequel il s'engagea à lui faire des reftitutions
& à lui donner d'autres fatisfactions pour les injures
dont elle avoit à fe plaindre ; par la fuire ,
il éluda l'exécution de ce Traité & fe lia
même avec les François pour chaffer entièrement
la Compagnie de ce pays . Le droit fi naturel
de la défenfe perfonnelle obligea la Compagnie
de prendre les armes. Elle fit donc un Traité
avec Meer-Jaffier , qui lui promit d'amples réparations
pour les dommages qu'elle avoit efluyés , &
lui propofa de plus d'autres conditions avantageufes
pour l'aider à chaffer Surajah- Dowiah , ce
qui fut effectué peu de tems avant la mort , 82
fur-tout par les forces de la Compagnie . En confé
( 120 )
quence Meer-Jaffier , après Con établissement en
1757, a fait à la Compagnie la conceſſion des terres
de Purgamah , pour la mettre en état d'entretenir
les forces qui paroiffoient alors néceffaires pour
leur sûreté réciproque , conceffion qui peu de temns
après fut confirmée par un Firman du Mogol . Mais
Meer Jaffier ne tarda pas à oublier les obligations
qu'il avoit à la Compagnie & projetta la deftruction ;
on avoit les plus fortes raifons de croire qu'il étoit
fecrètement lié avec les Hollandois , & qu'il faifoit
d'autres difpofitions hoftiles , un armement naval
qui venoit de Batavia , étant alors dans la rivière.
Čes confidérations obligèrent les Anglois de reprendre
les armes. Ils ont battu les Hollandois ,
& leur fituation relativement à Meer-Jaffer eft
devenue telle qu'à la fin , ils fe font trouvés dans
la néceffité d'établir Coffim Ally dans la place de
Naib Sabah , & Jaffier abandonna le Gouvernement .
On ne fut pas long-tems fans découvrir dans
Coffim Ally des difpofitions hoitiles envers la Compagnie.
Il s'éleva des difputes fur les priviléges de
commerce qui avoient été accordés précédemment à la
Compagnie , qui tâcha de les arranger à l'amiable ;
elle nomma même des Commiffaires pour traiter
avec Coffim Ally. Mais au milieu de la Négociation
, il commença les hoftilités contre la Compapagnie
en s'emparant de 500 armes deſtinées pour
fes troupes à Patna , ce qui obligea la Compagnie .
de recourir auffi à la force. Sa perfidie envers les
Commiffaires , qu'il a fait maffacrer de fang froid ,
à leur retour d'une négociation infructueufe , eux
& leur nombreuſe fuite avec d'autres Anglois au
nombre d'environ 150 , étoit une barbarie fi atroce
qu'elle mit la Compagnie dans la néceffité indifpenfable
pour fa propre sûreté de détruire une
paiffance fi dangereufe pour les intérêts , Jaffier fut
rétabli , & Coffim Ally ayant été entièrement défait
( 121 )
Le
fait s'eft retiré du Bengale avec le reste de fon
armée. Il s'eſt réfugié auprès de Surajah-Dowlah ,
le Vifir de l'empire qui étoit le Prince le plus puiffant
de cette partie de l'Inde , & qui leva une armée
nombreuse pour fon rétabliſſement.
Mogol actuel Shah - Allum , dont le pere a été chaffé
de Delhi quelque tems avant fa mort , par fes
fujets rebelles , s'étoit aufli adreffé au Vifir , Surajah-
Dowlah pour qu'il l'aidât à remonter fur fon Trône.
Le Mogol avoit été fuivi par un petit nombre
de fujets fidèles qui s'étoient attachés à fa fortune
& il fe joignit à Surajah Dowlah & à Coffim -Ally-
Caffan pour envahir la Province de Bahar. Mais
les Alliés échouèrent dans cette entreprife , leur
armée fut taillée en pièces par les troupes de la
Compagnie , à la bataille de Buxar . Surajah- Dowlah
fe refugia à Illiabad & le Mogol à qui cette
défaite avoit fait perdre toute efpérance d'être rétabli
dans fa Capitale par le fecours de Surajah- Dowlah
témoigna le plus grand empreffement de contracter
une alliance avec les Anglois. A cet effet , tandis
que le Major Munro étoit en marche avec l'armée
Angloife par Ganzepoor pour fe rendre à Benarés ,
où étoit le Mogol avec fes Troupes , celui - ci lui fit
paffer des propofitions pour une alliance offer five
& défenfive avec la Compagnie , & en faveur de
cette alliance , il affigna à la Compagnie par un
Firman le pays de Ganzepoor & d'autres districts .
-
Des évèneinens multipliés avoient démontré que
la Compagnie ne pouvoit pourfuivre fon commerce
& même refter fans danger dans le pays , n'ayant
pas des forces fuffifantes pour la protect on & pour
fa défenfe , & que ces foins ne pouvoient être entretenus
par les feuls bénéfices de fon commerce ,
quand bien même il feroit toujours auffi florisant
qu'il l'avoit été jufqu'alors. La mort de Meer-Jaffier
& l'imbécillité notoire de fon fucceffeur, aggravèrent
ces maux , & engagèrent la Compagnie à demander
16 Juin 1781. f
( 122 )
au Mogol la conceffion du Dewanée de Bengale ,
de Bahar & d'Orilla à perpétuité , que ce Prince lui
avoit offert quelques années auparavant , dans le
tems même qu'il étoit Shah Zadda , & il fut convenu
qu'elle lui garantiroit la pleine poffeffion de
la Province de Korah & une partie de la Province
d'Illiabad , & qu'elle lui affureroit le payement annuel
de 26 lacs de roupies fur les revenus du Bengale.
Le Mogol qui , depuis long- tems , n'avoit
rien reçu des revenus du Dewanée de Bengale , &
qui comptoit fur les fecours de la Compagnie pour
le rétabliffement de fon autorité à Delhi , lui accorda
fon Firman pour ce Dewanée à perpétuité ;
& c'eft au moyen de ce revenu qu'elle s'eft trouvée
en état d'avoir fur pied des forces allez refpectables
,, non-feulement pour mettre fon commerce à
l'abri de tout danger , mais encore pour affurer la
prépondérance la plus décidée à fa puiffance dans
l'Inde . Quelques confidérables que puiffent être
les profits provenant des poffellions territoriales de
la Compagnie , le Comité doit faire obferver que
c'eft le Public feul qui les a retirés ; car la Compagnie
n'eft pas encore , à des millions près , rem,
bourlée des dépenfes de l'acquifition . On le verra
clairement par l'examen des Droits , Douanes &
Excifes perçus par le Gouvernement fur le commerce
de la Compagnie pendant les 17 ans qui ont
précédé l'acquifition de la Dewanée , & pendant un
pareil nombre d'années , qui l'ont immédiatement
fivie. Dans le premier de ces périodes , le montant
des droits , & c . n'étoit que de 13,443,448 l . ft . &
dans le deiner de 19.890,616 liv .: ce qui prouve
que le rotal des revenus dans ces articles s'eft accru
de la tomme de 6 447,168 liv . pendant tout le période,
depuis l'acquifition de la Dewanée jufqu'au
Le Gouvernement moment actuel. a auffi reçu
de la Compagnie la fomme de 2,169,398 l . 8 f.
ad, & demi fur les revenus territoriaux , en confé(
123 )
2
le
ont
quence des conventions faites en 1767 & 1769 ,
pour
à faire au Public de 400,000 hv .
payement
par année ; ce qui fait plus de 4 liv . 10 f. pour cent
par année fur le fonds capital de la Compagnie pour
quinze années , & que les propriétaires que l'accroif
fement de leurs Dividendes , qui ont été portés audelà
de ce qu'ils recevoient ordinairement des feuls
profits de leur commerce , n'ont pas reçu dans ce
même période plus de 496,679 1. 4 f. qui , fur le
terme moyen , ne fait que 4 f. 6 d. pour cent par
année. Le Comité trouve auffi que les depenfes
militaires faites par la Compagnie depuis 1754 juf
qu'en 1766 , pour fe procurer les revenus néceffaires
aux dépenfes indifpenfables pour la fûreté &
la protection de fon commerce fe font montées à
8,510,360 l . 10 f. & les dépenfes faites pendant ledit
période pour les fortifications conftruites pour la
fûreté de ces poffeffions à 1,040,989 1. Ces dépenfes
confidérables , pour fe procurer ces revenus ,
été tirées principalement des profits du commerce
au point qu'en 1765 , lorfque la Dewanée fut accordée
à la Compagnie , il y avoit une balance de cinq
millions & plus en faveur du commerce . La poffef
fion de la Dewanée a produit une balance en faveur
du revenu dont le montant accumulé pendant les
quinze dernières années , n'a pas excédé un million
& demi. Il paroît par conféquent que les poffeffions
territoriales dans l'Inde chargent la Compagnie
de trois millions & demi , au - delà du montant
de leurs produits . Enfin , le Comité s'eft fatisfait
lui- même en rapportant la fubftance de ce qui
paroît fondé fur l'évidence , relativement aux droits
accordés par Chartres à la Compagnie & à la nature
& à l'étendue de fon droit fur les acquifitions territoriales
dans l'Inde , & il efpère être en état de
donner fon avis touchant les moyens de foutenir
ces droits fi la négociation de l'Affemblée des Cirecteurs
avec le Miniftre pe produit point l'accom
"
f2
·( 124 )
modement defiré. Mais , en attendant la conclufion
d'un accord à l'amiable , il juge qu'il n'eft pas néceflaire
de régler les moyens de défendre les droits
& les propriétés de la Compagnie contre des prétentions
adverfes ou de produire les argumens qu'ils
peuvent oppofer , relativement à chaque branche du
fujet , & il ne lui paroît pas non plus effentiel dans
la conjoncture préfente d'entrer dans les détails de
la jufte compenfation qu'on devroit accorder à la
Compagnie pour la dédommager de les risques &
de fes dépenfes , fi l'on projette de réunir par la
fuite à l'Etat les propriétés territoriales de la Com.
pagnie , ou fi l'on adoptoit une mesure auffi dangereufe
aux intérêts du commerce & aux revenus de
ce pays que de rendre généralement libre le commerce
dans l'Inde.
Le 25 Mai , Lord North rappellant à la
Chambre que le 23 il avoit en la fatisfaction
de voir paffer à la pluralité des voix une réfolution
tendante à établir les prétentions
du public au recouvrement d'une fomme
de 600 mille livres fterl. qui lui étoit due
par la Compagnie des Indes , annonça qu'il
alloit propofer d'autres réfolutions dont
l'objet étoit de déterminer , pour l'avenir ,
dans quelle proportion le public participeroit
aux revenus des acquifitions territoriales
de la Compagnie dans l'Inde.
» Avant , dit le Miniftre , de ftatuer fur
l'avenir , il faut porter fur le paffé un coupd'oeil
rétrograde en 1769 , il avoit été
pris entre le public & la Compagnie des
arrangemens qui en affurant à la dernière
le renouvellement de fa charte , ne réuffirent
pas également à affurer au premier
( 125 1
les avantages qui paroiffoient devoir rés
fulter pour lui du marché les affaires de
la Compagnie ne répondant pas à beaucoup
près à ce qu'on s'en étoit promis en
fpéculation , déclinèrent infenfiblement au
point qu'en 1773 le public frappé de leur
défordre , facrifia à l'efpoir de les réparer ,
non- feulement les avantages fur lefquels
il avoit compté en 1769 mis même l'avance
onéreufe d'un million quatre cents
mille livres fterlings . Le Parlement enfuite
ajoutant à cet acte de générofité nationale
les moyens dont la conftitution le rendoir
dépofitaire , & que lui indiquoit fa fagelle ,
paffa un acte de règlemens qui rendant l'énergie
à tous les refforts de l'adminiftration
dans l'Inde , mit rapidement la Compagnie
dans un état de profpérité fi florif
fante , qu'elle fe vit en état de rembourfer
les 14 cents mille livres fterl . , de réduire
la mafle de fes anciennes dettes à un
million & demi , & de prélever tous les
àns , ainfi qu'elle n'a ceffé de le faire de
puis cette époque , un dividende de 8 pour
100. Lorfqu'en 1773 le public fit , en faveur
de la Compagnie , le généreux effort
que je rappelle au fouvenir du Comité
il entendoit très- clairement que lorfque
fes affaires déviendroient meilleures , lorf
qu'elle feroit en état de remplir fes engagemens
antérieurs , il participeroit enfin
aux avantages qui réfultent & de fon commerce
& de la perception des revenus de
£ 3
( 126 )
fes acquifitions territoriales : la Compagnie
s'eft trouvée en état de rendre cette juftice
au public , & ne l'a point fait : il eſt
donc de l'intérêt du public que le Parlement
pourvoie aux moyens de lui affurer
pour l'avenir autant qu'il eft poffible la
jufte portion qu'il a à prétendre dans les
profits nets de la Compagnie ; je propoſe
donc , au nom de ce même public , premièrement
que la Compagnie foit confervée
, pour un tems limité , dans la jouiffance
des poffeffions territoriales que la
Grande- Bretagne a acquife dans l'Inde , quel
pour le même efpace de tems on renou
velle en fa faveur le privilége du commerce
exclufif dans ces mêmes contrées :
en fecond lieu , que la participation du
public aux profits réfultans de ces deux
objets , foit réglée de la manière fuivante. 9
Que la Compagnie commence par prélever
un dividende de 8 pour 100 fur les
profits nets , en fuppofant qu'ils montent
à 8 pour 100 s'ils montent à 16- pour
Ico , qu'après les 8 pour 100 de dividende
prélevés par la Compagnie , le public reçoive
les 8 pour 100 reftans ; s'il y a moins
de 16 , que le public reçoive tout ce qui
excédera 8. Si les profits montent au delà
de 16 , que l'excédant foit partagé de la
manière fuivante , que le public en prélève
la moitié , que fur l'autre moitié des profits
excédant 16 pour 100 , la Compagnie ajoute
( 127 )
un pour 100 à fon dividende de 8 pour
100 , & que le refte foit appliqué à l'amortiffement
de fes anciennes dettes.
Pour obvier aux objections qui peuvent
être faites relativement à l'état de détreffe
momentanée de la Compagnie , je propo
ferai une autre réfolution ; qu'il foit ftatué
que dans le cas où la Compagnie fe vrouveroit
dans un befoin preffant de fecours
pécuniaires , elle foit autorisée à emprunter
soo mille livres fterlings , facilité dont
il est évident qu'elle fera ufage.
Lord North donna enfuite au Comité
une idée des règlemens divers qu'il croyoit
indifpenfables , & qu'il propoferoit à l'ouverture
de fa ceffion prochaine , pour rendre
à la Compagnie la confiftance qu'elle
avoit perdue , faute d'avoir pourvu dans
le tems à une infinité d'inconvéniens &
d'abus dont elle étoit aujourd'hui la proie ;
le Miniftre finit par faire les motions relatives
aux propofitions principales dont
nous venons de parler ; & auxquelles il fe
bornoit pour le moment.
Le Général Smith s'y oppofa avec chaleur
, demandant au noble Lord s'il avoit
formé le projet de forcer la Compagnie
à faire banqueroute ? lui repréfentant ainfi
qu'au Comité , que cette fomme qu'il réclamoir
comme due au public pour équivalent
de fa portion dans les profits de la
Compagnie , bien loin d'exifter dans les
coffres de ladite Compagnie , étoit plus
£ 4
( 128 )
.
qu'abforbée par les dettes contractées pour
le foutien de la guerre dans l'Inde , excédant
14 cents mille livres fterlings & s'accroillant
journellement ; le prévenant enfin
que s'il perfiftoit à exiger ces 600 mille
livres ; il feroit le premier à confeiller à
la Compagnie de renoncer à fa charte ,
de vendre & de partager entre tous les
Actionnaires le peu qu'il leur reftoit ( on
a parlé depuis de vendre jufqu'aux acquifitions
territoriales , mais il paroît que les
Actionnaires qui ont fuggéré cette idée ont
plus confulté leur cerveau bouillant que
Grotius ou Puffendorf; & tout ce qui a
paru dans les papiers publics relativement
à cette réfolution , a dû faire fourire Lord
North ) : cette féance finit , à l'ordinaire ,
par une acquiefcence complette aux intentions
du Miniftre , dont les réfolutions furent
adoptées.
1
FRANC E.
De VERSAILLES , le 12 Juin.
E Le Roi ayant accordé la furvivance de
la charge de Procureur- Général au Parlement
de Normandie , à M. de Belbeuf , Avocat-
Général du même Parlement , MM . de Belbeuf,
père & fils , ont eu l'honneur de faire
leurs remerciemens à LL. MM . , & d'être
préfentés à la Famille Royale .
La fanté de la Ducheffe de Mailly , Dame
d'Atours de la Reine , l'ayant forcée de prier
( 129 )
S. M. d'agréer la démiffion de cette place
pour la fin de cette année , la Reine a nommé
pour la remplacer la Comteffe d'Offun ,
Dame pour accompagner Madame , qui , le
29 du mois dernier , a prêté ferment en cette
qualité entre les mains de la Reine , & le
même jour a eu l'honneur de faire fes remerciemens
au Roi.
Le de ce mois le Baron de Breteuil ;
Ambaffadeur extraordinaire près l'Empereur
, arrivé ici par congé , a eu l'honneur
d'être préfenté au Roi à fon lever par le
Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaire
d'Erat au département des Affaires étrangères
.
De PARIS , le 12 Juin.
SELON les lettres de Breft , M. le Comte
de Guichen y eft arrivé le 2 de ce mois ; on
dit généralement dans ce port qu'il prendra
le commandement de la Bretagne , & de
l'Armée ; M. de la Motte-Piquet paffe fur
le Triomphant. Les vaiffeaux en rade , à l'époque
de l'arrivée de M. de Guichen , étant
au nombre de 18 ; on en attendoit de
Rochefort ; le Majestueux qui doit venir de
Cadix , fera partie de l'Arinée.
» Un petit bâtiment du fieur Dufour , parti de
la Martinique le 26 Mars , eft entré heureufement
à la Corogne le 19 Mai ; on nous écrit qu'il avoit
Jencontré , quelques jours auparavant , la flotte de
D. Louis de Cordova , à 25 ou 30 lieues au Sud
cap Finistère , ce qui nous fait croire que cette
du
( 130 )
armée vient à Brest , ou du moins il en reſtera une
bonne partie «.
>
On dit que le commerce de Breft a propofé
d'acheter toutes les prifes de M. de la
Motte- Piquet , & qu'il en offre 9 millions.
Tous ces vaiffeaux ont été jugés de bonne
prife il y a quelques jours par le Confeil
des Prifes. Un feul bâtiment fera , dit-on
reftitué ; il avoit été pris par un corfaire
Anglois , qui l'avoit mis fous la protection
de l'efcorte du convoi de St- Euftache. Les
Etats -Généraux n'ont rien réclamé à cette
occafion , quoique la plupart des Gazettes
de Hollande aient annoncé le contraire.
Toutes les réclamations ont été faites par
des Particuliers , qui ont été déboutés.
Les Négocians François , écrit- on de Bordeaux ,
dont les Agens ont fouffert des déprédations de la
part de l'Amiral Rodney à la prife de St- Euftache ,
viennent d'apprendre par les derniers navires arrivés
de la Martinique , que non-feulement M. de Bouillé ,
mais M. le Comte de Durat , Gouverneur de la
Grenade , avoient menacé d'ufer de repréfailles. Ce
dernier , indigné des traitemens inouis que tous les
Négocians effuyoient à Saint Euftache , dépêcha
un Parlementaire à l'Amiral Rodney , & lui fignifia
que fi dans la journée , il ne mettoit pas les François
en liberté , s'il ne leur rendoit pas leurs effets , leurs
livres , leur argent , &c. , il alloit lui envoyer tous
les Anglois de la Grenade , nuds en chemifes . L'Amiral
Rodney favoit , fans doute , que M. le Comte
de Durat exécuteroit fa promeffe , car il fit fur- lechamp
ce qu'on demandoit de lui . On dit que la
Cour de Londres a approuvé fa conduite en cette
occafion , & qu'elle a encore donné de nouveaux
ordres à fes Commandans , afin qu'ils ne fe mettene
( 131 )
plus dans le cas d'effuyer de pareilles remontrances
de la part des Gouverneurs des Iles Françoifes «.
Nous n'avons aucune autre nouvelle de
nos Ifles ; on n'en a point non plus de l'Armée
de M. le Comte de Rochambeau , ni
de l'Efcadre de M. Deftouches. Il s'étoit
répandu divers bruits d'une nouvelle action
fur iner contre l'Amiral Arbuthnot ; d'une
autre fur terre , dirigée par M. le Vicomte
de Noailles , contre un pofte avancé ,du Général
Clinton , dans laquelle , après avoir
pénétré fort avant dans les lignes ennemies ,
le petit corps François chargé de ce mouvement
, avoit été obligé de fe retirer devant
des forces fupérieures ; mais ces bruits
ne fe font pas foutenus ; maintenant on n'en
parle plus ; les nouvelles que l'on attend de
ces contrées ne peuvent tarder maintenant.
Les frégates la Cybèle , la Réfolue & l'Engageante
, font parties le & le 2 de ce
mois de Breft ; on dit que les deux premières
vont à Rhode Island , & que la million de
l'Engageante n'eft que de les accompagner
jufques vers les Caps .
M. le Chevalier de Girard , Lieutenant
au régiment de Rouergue , vient de nous
faire paffer le fait fuivant , qui offre un
nouveau trait de zèle de nos troupes & de
la bienfaifance du Roi.
Je commande un détachement des hommes
du régiment de Rouergue , détaché au fort des Sept
Ifles , à 4 lieues de la côte , dans le département de
Lannière en baffe- Bretagne , entre Treguier & Mor-
Jaix. Quatre hommes de ce détachement, commandés
f 6
( 122 )
par un Caporal , ayant été obligés de paffer à terre
& revenant dans l'Ile le 7 Mars dernier , dans la
chaloupe du Roi , affectée au fervice du Fort
furent attaqués , dans la traversée , par les ennemis ;
ils fe défendirent avec une bravoure qui empêcha
les ennemis de s'emparer de leur bâtiment qui nous
apportoit des vivres. D'après le compte qui a
été rendu au Roi de ce fait par M. le Marquis de
Ségur , à qui M. le Comte de Jumilhac , employé
en Bretagne , & M. de la Bore , Intendant de la
même Province , ont écrit , S. M. a accordé une
gratification de 200 livres que le Subdélégué de
Lannière a été chargé de remettre à ces hommes ,
qui ne defirent que de nouvelles occafions de fe
fignaler , de même que celui qui a l'honneur d'être ,
&c ".
On apprend de Dunkerque que le corfaire
le Franklin y eft entré avec les rançons
fuivantes..
Le 24 Mai un brig allant de Corke à Waterford
, pour 1000 guinées. Le 26 , deux
floops chargés de charbon , pour 350 guinées.
Le brig l'Hélène , allant de Londres à Lincafter ,
pour 900. Le 17 , le brig les Trois Amis ,
pour 300 ; & le brig la Liberté , pour 180 ..
Total 2730 guinées . Le même corfaire a coulé
bas ou brûle 2 floops , dont l'un s'appelleir le
Comte de Shanom. Toutes ces rançons & prifes
ont été faites fur la côte d'Irlande . Il a rendu 4
combats pendant fa croifière , dans lesquels il a
eu 10 hommes tués & 22 bleffés.
A
-
M. Joly de Fleury , Confeiller d'Etat
ayant le département des Finances , eſt entré
le 4 de ce mois au Confeil d'Etat. Il s'eft
défait de tous fes Bureaux , & on préfume
qu'il ira loger à l'Hôtel du Contrôle géné
ral. Il a choifi pour travailler avec lui , &
principalement pour le maniement de l'arh
( 133 )
/
gent , M. Marquet de Bourgade ; ancien
Munitionnaire des Vivres. S. M. a agréé ce
choix .
» Le 18 Mai dernier , écrit - on de Joinville , un
orage affreux a détruit , fur 4 ou lieues de terrein ,
l'espoir des moiffons & des vendanges . Douze villages
en ont fouffert , & dans plufieurs , il faudra
bien des années de travaux pour réparer le dom
mage caufé par la grêle & les torrens. Sur nos
côteaux , les ceps déracinés , dépouillés de leurs
fruits , de leurs feuilles & des bourgeons préparés
pour d'autres printems ; dans nos plaines , les bleds
arrachés , les champs couverts de graviers & de
pierre , & fillonnés de ravins profonds , offrent au
cultivateur malheureux , le trifte fpectacle de fa
ruine ; & comme fi toute reffource eût dû lui être
enlevée , le torrent qui fe précipitoit dans le village
de Montreuil-fur- Thonance , a renversé les maifons
des laboureurs , entraîné leurs charrues , & avec
elles toute efpérance de forcer la terre à de nouvelles
productions . Un homme , une femme , trois
enfans ont perdu la vie ;heureux peut - être d'échapper
en mourant à de plus grands maux. Le petit ruif
feau qui coule de Montresil à Thonance , paroiffoit
un fleuve impétueux qui franchit fon lit ; l'eau
pénétroit jufqu'au toît dans les maifons de ce dernier
village ; & fans le zèle ardent du Curé , plu
fieurs enfans dont les mères couroient au milieu
de la plaine les mêmes dangers , auroient été noyés
dans leurs berceaux . De miférables journaliers , ne
poffédant pas un coin fur la terre , fembloient par
leur pauvreté à l'abri d'une plus grande infortune ;
mais le troupeau nourricier du village d'Aingous
lincourt a péri tout entier. L'orage a fur-tout
maltraité le territoire de Poiffons , couvert de
vignes plantées fur les côteaux , & le lieu lui .
même fitué dans une vallée étroite . Un homme
de ce village s'est trouvé enféveli jufqu'au- deffous
des bras dans les terres amoncelées par ce nouveau
(
134
)
délugé ; & fa femme , fa malheureuſe femme , l'a
vu périr en cet état . Le Vicaire du lieu l'exhortoit
à mourir en paix , & l'infortuné crioit encore : ma
femme : fonge à toi , fonge à nos pauvres enfans.
-On dit que les calamités publiques n'affligent
guères les habitans de la Capitale ; mais moi qui
ai vécu dans cette ville , j'y ai connu de bonnes
gens , d'honnêtes citoyens. C'eſt à eux que j'adreffe
le récit de nos misères , & s'ils font attendris , j'aurai
rempli mon objet. D'autres que moi peindront ces
malheurs aux chefs de la Patrie ; il eft à croire
que l'Administration y apportera quelque foulagement
, lorfqu'elle les connoîtra. L'Adminiftration
n'eft- elle pas devenue paternelle fous un Roi qui
aime fes peuples , qui le leur prouve & dont
les Miniftres fecondent les intentions bienfaifantes
* .
On a répandu dans le Public un imprimé
, dans lequel on indique des terreins à
vendre aux deux côtés de la rue du Mont-
Parnaffe , qu'on annonce comme n'ayant
jamais été fouillés . M. le Lieutenant- Général
de Police n'a pas cru devoir laiffer
ignorer , que les Officiers de l'Adminiftration
des Carrières ont fait former un puits
de fervice dans une portion des terreins à
vendre , aboutiffans à la rue Notre Damedes
Champs , & qu'il s'y trouve des carrières
qui fi elles ne font pas en trèsmauvais
état , font au moins fufceptibles
de travaux & de réparations .

Le 8 , à huit heures & demie du foir, environ , le feu
a pris à l'Opéra ; heureuſement il n'a commencé
qu'après le fpectacle ; les fpectateurs étoient fortis
, & il n'en a péri ancun dans ce défaftre.
On s'apperçut qu'une toile du ceintre , de celles
( 135 )
qu'on appelle frifes , avoit pris feu. On demanda
de l'eau ; il n'y en avoit pas ; on cria de couper
les cordes auxquelles la toile, étoitsfufpendue. Un
Ouvrier réutfit d'un côté ; la tolle penchée alors
perpendicularement?, donna plus d'aliment à la
flamme , qui embrafant la toile du fond , parvint
bientôt au ceintre , fe communiqua à toutes les
frifes ; en moins de 2 minutes le théâtre fut embralé.
Tous fecours devinrent alors inutiles ; les
fpectateurs , repouffés par la fumée , cherchèrent
lear falut dans la fuite. Le fen gagna toate la
falle. A une fumée noire & épaiffe , fuccéda une
colonne de feu qui s'élevoit à plus de 300 pieds.
La charpente de l'édifice ne s'affaiffa que vers les 9
heures & demie. Par bonheur il tomboit de la
pluie , le vent , qui étoit au fud , & enfuite au fud
oueft , fut conftamment fort foible , enforte que
les bâtimens voifins furent préfervés. Cependant
le foyer de l'incendie étoit tel , que pendant près
de 2 heures , des charbons ardens , des flamineches
, des étincelles étoient portées au loin ; il en
eft tombé jufques dans la rue Saint - Martin , dans
le fauxbourg Montmartre ; fans la pluie qui les éteignoit
fur le champ , le feu fe feroit étendu aux
quartiers les plus éloignés. Par le bon ordre & la
promptitude des fecours , le Palais Royal & les
maiſons voisines n'ont point fouffert . Quoique le
feu ait pris à différentes reprifes aux combles des
bâtimens de la cour des Fontaines & à ceux du grand
efcalier ; les Pompiers font toujours parvenus à
l'éteindre. Il n'y a eu de brûlées que les Chambres
adoffées à la falle du côté de la cour des Fontaines.
On prit à la Douane , à la Bibliothèque du Roi , les
plus grandes précautions pour empêcher que les
étincelles n'y portâffent le feu ; des Ouvriers furent
placés fur les toits & aux endroits les plus expofés
avec des pompes ; les particuliers de la rue des
Bons-Enfans & du Cloître Saint-Honoré , veillèrent
( 136 )
de même à la confervation de leurs maifons. Si le
tems n'avoit pas été calme , fi ce malheur fût arrivé
15 jours auparavant , lorfque les arbres du Palais
Royal venoient d'endurer une féchereffe de 3 mois ,
ils auroient pu être embrafés , & tout ce beau quar?
tier , ainfi que le Palais Royal , devenir la proie
des flammes. Comme l'incendie fe déclara au moment
ou la plupart des Acteurs étoient dans leurs
loges occupés à fe déshabiller , on craignoit que
plufieurs n'euffent péri ; mais parmi les cadavres ,
& par les recherches qui ont été faites , on n'a
trouvé que 2 Danfeurs figurans , appellés Danguy
& Beaupré. Plufieurs femmes fe fauvèrent en che
mife ; quelques Danfeurs fe précipitèrent du ſecond
étage , & d'autres trouvèrent leur falut fur les combles
, en paffant , non fans les plus grands rifques ,
d'un toît à un autre . On compte encore parmi les
morts , dont on a retrouvé les cadavres , 5 Ouvriers
Machiniftes , 2 Tailleurs , un Pompier & un enfant
de 10 à 11 ans , Jockey , d'un Figurant. Les loges
des premiers Acteurs dans le petit foyer , n'ont pas
été endommagées , non plus que la falle des comptes.
Le grand foyer a fouffert des flammes qui fortoient
de la falle. Les buftes de Rameau & de Quinaut ,
privés de leur appui , font tombés , & ils font brifés ;
il n'eft refté debout que ceux de Lully & de Gluck.
M. le Lieutenant - Général de Police & M. le Prévôt
des Marchands ont fignalé dans cette occafion un
zèle & une activité que tout le monde a admirés
ils n'ont pas craint de s'expofer au plus grand danger
pour animer les ouvriers. On doit aufli de juftes
éloges aux Officiers & Soldats des Gardes- Françoifes
& des Gardes . Suiffes , à la Garde de Paris & à la
Compagnie des Pompiers. On fe rappelle
que cette falle fut pareillement détruite par un
incendie il y a dix - huit ans ; on ferà bien aife
de trouver ici quelques détails hiftoriques fur ce
théâtre ; nous les puifons dans un ouvrage très-
?
( 137 )
» Le
intéreflant & très- utile fur Paris , qui a paru if y
a deux aus , & qui mérite l'attention des curieux
comme de ceux qui veulent s'inftruire ( 1 ) .
Cardinal de Richelieu avoit fait conftruire deux
théâtres , dont l'un deftiné pour des fpectateurs
choifis , pouvoit en contenir foo ; l'autre , plus
vafte , étoir élevé dans une falle qui en contenoit
environ 3000 Le Roi donna cette falle à Molière
en 1660 ; mais après la mort , arrivée le 17
Février 1673 , S. M. la deftina aux repréſentations
des pièces dramatiques en muſique , connues fous
le nom d'Opéra . Ce fpectacle a toujours été donné
depuis fur ce théâtre jufqu'au 6 Avril 1763 qu'il
fur confumé par un incendie ; cette falle a été rebâtie
au même endroit & ouverte au public le 26
Janvier , 1770, «.
Charles Beufrier , Chevalier , Seigneur
de la Lourie , Capitaine réformé à la fuite
du régiment d'Orléans , Cavalerie , fils de
Seraphin Beufrier , Seigneur d'Efpalignis ,
Grand-Sénéchal de Poitou , & de Catherine
de Bechillon , eft mort le 13 Mai en fon
Château de la Secherie , en Poitou , âgé
de 87 ans.
Jofeph -Louis -Hyacinthe de Morin , Marquis
de Moncan , Seigneur de Thalouet-
18
(1 ) Didionnaire Hiftorique de la Ville de Paris & de fes
environs , &c. dans lequel on trouve la defcription des Monu
mens & des Curiofités de cette Capitale , l'établissement des
Maifons Religieufes , celui des Communautés d'Artifies ,
d'Artifans , le nombre des rues & leur détail Hiftorique , tous
les Colleges & les Bourfes qui leur font affectées , &c . avec
le plan de la Ville & des environs à 75 lieues au moins
à la ronde ; dans les derniers on donne l'Hiftorique des
Châteaux , la nature du Sol , les Patrons & Collateurs des
Cures & Bénéfices , &c . 4 vol. in - 8 ° . de Soo pages chacun
A Paris chez Moutard , Imprimeur- Libraire , Hôtel de
Cluny , rue des Mathurins . "
1
( 138 )
Salo , Branfquel , & c. eft mort ici le 22 da
mois dernier .
A la mort de la veuve de feu Jean Peccaut, Fourier
de la Chambre & premier Valet - de - Chambre de
l'Electeur Palatin , décédée à Manheim , il s'eft
trouvé un legs par teftament de 900 florins fait
en faveur d'une Demoiſelle Dubois , deſcendante
de Simon Peccaut , qu'on foupçonne frère du Teftateur.
Après le partage de la fucceffion , fait par
une Commiffion nommée à cet effet , on a fait
inutilement , toutes les recherches poffibles pour
déterrer cette Demoiselle. On prévient , pour la
dernière fois , que , fi d'ici à trois mois , elle ou
fes héritiers ne fe préfentent pas à Manheim , ou
à M. David , Secrétaire de Légation de la Cour
Palatine , à Paris , rue des Grands - Auguftins , la
Commiffion diftribuera ce legs aux plus proches
parens de Jean Peccaut.
De BRUXELLES le 22 Juin.
>
LES papiers publics de Hollande annoncent
depuis quelques jours que l'Amiral
Rodney a fait une tentative fur Curaçao ,
qui ne lui a point réulli . Cette nouvelle
vague dont elles avouent qu'il faut attendré
la confirmation , leur eft venue par la voie
de Lisbonne . D'autres lettres plus pofitives
donnent les détails fuivans fur les préparatifs
que l'on fait dans cette Ifle . ·´
» Suivant les derniers avis de Curaçao , écriton
de Sainte Croix , en date du 31 Mars , on s'y
met en état de défenſe ; le po't eft fermé par une
groffe chaîne de fer ; mille Negres travail ent fans
relâche à réparer les barteries de la Bare & les
Ouvrages du Fort ; outre cela , on élève de nouvelles
barteries dans tous les endroits les plus expofés
. Le Capitaine Criffon exerce journellement
les Bourgeois au maniement des armes ; & on a
( 139 )
confié la garde de la Baie à la Compagnie des
Mulâtres. Heureufement on a dans toutes les Antilles
une idée très- avantageufe de la force naturelle
de la fituation de cette Ifle , ce qui fait efpérer
qu'il ne fera pas auffi facile de l'enlever que
Saint-Eustache , dans le cas où Rodney y paroîtroit
avec les forces à fes ordres. Il eft für que
toute fon efcadre , excepté le Sandwich , a quitté
la Baie de Saint - Euftache. Les Juifs établis ict
ne peuvent digérer le traitement que leurs frères
ont effuyé dans cette dernière Ifle , & ils font déterminés
à vendre chèrement leur vie & leur li
berté. La brutalité Angloife n'eft point encore
calmée à Saint- Eustache ; on ne peut fe fai c
d'idée de fes excès on a , dit - on , proftitué pu
bliquement les femmes des principaux habitans
de l'Ifle , & forcé leurs maris d'être préfens à ces
fcènes horribles & fcandaleufes ; on demandera fi
ces infamies font comprifes dans les loix de la
guerre , chez des peuples policés ; on a dépouillé
plufieurs habitans , à qui l'on n'a pas laiffé même
une chemiſe & une culotte . Les Américains ont
eu beaucoup à fouffrir ; on en a pendu fep : à la fois
en un feul jour. Les familles Françoifes ont obtenu
la liberté pour leurs perfonnes , & font en
lieu de fûreté , graces aux menaces de MM . de
Bouillé & de Darat. Les autres habitansnorent
encore lear fort ; mais on les menace de brûler
leurs maisons : en attendant , on continue de
vendre tout en maffe au petit nombre d'Anglois
& de Dancis accourus dans l'Ifle pour profiter de
la dérouille ff ffm
1
1
Selon des Errres de Paris il a paffé
aux environs de cette ville 54 gros canons
de fonte & quelques mortiers , tirés de
Donai & d'autres villes de guerre. On les
conduit par terre à Breft , & on dit qu'ils
( 140 )
feront envoyés aux Indes Orientales , dans
des poffeffions Hollandoifes .
On mande de la Haye que l'Envoyé de
Danemarck a préfenté le Mémoire fuivant
aux Etats - Généraux..
» H. & P. S. V. H. P. favent avec combien de
perfévérance & depuis combien de tems , le fouffigné
a eu l'honneur de leur développer , fur un
ordre de fa Cour , l'empreffement qu'il auroit
d'applanir les difficultés furvenues à C. Riovolta ,
entre les fujets de S. M. & ceux de V. H. P. ces
derniers ayant infenfiblement & par abus , pris
poffeffion des fortereffes de Crève- cour & de
Goed- Hope , qu'ils ont enfuite fortifiées , & dont
ils fe fervent pour envahir & molefter actuellement
les poffeflions Danoifes , fur cette Côte , de
manière que ces dernières ayant peidu toutes leurs
reffources , feront réduites à faire pour leur entretien
des dépenfes fi énormes qu'elles abforbent
tous les avantages , & rendent de plus en plus indifpenfables
les mesures d'une nature auxquelles S. M.
defireroit n'être jamais obligée de pepfer. Quoique
le Souffigné ait fidèlement rendu compte des
affurances qui , à différentes, repriſes , lui ont été
données du décret de V. H. P. de faire difparoître
entièrement toutes les caufes de méfintelligence
( defir qui fe trouve conforme à celui du Roi fon
Maître ) ; comme cependant toutes ces promeffes
générales n'ont eu aucun effet , le Souffigné fe
trouve actuellement réduit à la néceffité d'exécuter
l'ordre qu'il a reçu , favoir de demander à V. H. P.
fi elles veulent retirer leurs garnisons des fufdits
forts de Creve Coeur & de Goede - Hope , dont
l'entretien ne peut fe concilier avec l'existence des
poffeffions Danoifes. Il a des ordres précis de leur
demander , & de leur donner à connoître que S. M.
trouvera autant de fatisfaction dans cette manière
( 141 )
amicale d'applanir les différens actuels fur la côte
de Guinée , qu'elle fentiroit de la répugnance &
du chagrin à le voir forcée de traiter plus férieufement
cette affaire «<.
Fin du Mémoire de M. Adams.
--
Le foufigné foumet encore à la fagetle & à l'huma
nité de V. H. P. fi ce n'eft pas vifiblement le
bonheur du genre humain que les Puiffances de
l'Europe , qui font convaincues de la juftice de la
caufe Américaine , ( Et qui d'entr'elles ne le feroit
pas ? ) doivent fe hâter de reconnoître l'Indépendance
des Etats - Unis , & former avec eux des traités
équitables , comme le plus sûr moyen de convaincre
la G. B. de l'impoffibilité d'atteindre jamais au but
qu'elle fe propofe. — On vous prie encore de confidérer
fi le dernier code maritime , relativement aux
droits des vaiffeaux neutres , malgré la nobleffe &
l'humauiré qui brille dans ce Code , peut être établi
contre la G. B. , qui , fans l'Indépendance de l'Amérique
, ne l'adoptera jamais , ne s'y foumettra jamais.
que contrainte par la néceffité. On vous prie de
confidérer fi , dans le cas où l'on pût fuppofer que
l'Amérique rentrât avec les pepinières de fes matelots
& les magafins de fes matières premières
pour la navigation & le commerce , fous la domination
& le monopole de la G. B. , les Etabliſſemens
de toutes les autres nations au - delà des mers ne
feroient pas à la merci de cet Empire immenfe , qui
n'a depuis long - tems fuivi pour règle de fa conduite
que le fentiment de fon pouvoir ; ou qui , du
moins , n'a jamais eu les égards convenables pour la
juftice , l'humanité ou la décence. Puifqu'il eft
évident & certain , d'un côté , que les Américains
n'ont aucun penchant à rentrer fous la domination
Britannique , & que , d'un autre côté , les Puiſſances
de l'Europe ne pourroient ni ne devroient y confentir
avec fécurité ; pourquoi laiffer cette fonefte fource
de querelle ouverte pour en voir fortir des évè
( 142 )
nemens qui pourroient encore plonger les nations
de l'Europe dans de nouvelles fcènes d'horreur &
de fang ; lorfque les Puiffances maritimes n'auroient
qu'un pas à faire pour la fermer , en faisant des traités
avec une nation qui jouit depuis long tems de l'avantage
d'être fouveraine , & qui l'eft de fait & de
droit ? Je crois pouvoir me flatter que l'exemple
de V. H. P. feroit imité par tous les Etats maritimes ,
particulièrement par ceux qui ont eu part à la rédaction
du dernier Code de marine . L'idée que l'Indépendance
de l'Amérique pourroit nuire au commerce
de la Baltique , eft un crainte frivole.
» Cette objection eft non - feulement deftituée
de fondement ; on peut même affurer qu'il arriveroit
précisément le contraire le fret & les
affurances pour les voyages où il faut traverfer
l'Atlantique , font fi hauts , la main- d'oeuvre eft
fi chère en Amérique , que le goudron , la poix ,
la térébenthine & le bois de conftruction navale
ne pourroient jamais être tranfportés en Europe
à des prix auffi modiques que peuvent le faire les
pays à portée de naviguer dans la Baltique.
Avant l'époque de la révolution , les Anglois ne
foutenoient ce commerce qu'avec la plus grande
difficulté ; le Parlement ſe vit même obligé d'affigner
des Primes énormes pour encourager la culture
de cette branche d'induſtrie . Quant aux ancres ,
cordages , & aux toiles à voiles , bien des fiècles
s'écouleront probablement , avant que l'Amérique
en recueille une quantité fuffifante pour la propre
confommation. La raifon eft de la dernière évidence
; c'est que ces articles peuvent être apportés ,
ou d'Amfterdam , ou même de Pétersbourg &
d'Archangel , à beaucoup meilleur marché qu'ils
coûteroient dans le pays. L'Amérique fera , conféquemment
, pendant des fiècles , un marché des
plus avantageux pour la plupart des marchandiſes
qui viennent de la Baltique. Il est encore une
( 143 )
fuppofition que les Anglois ont imaginée pour
détourner les autres nations de poursuivre leurs
vrais intérêts . Ils ont fait courir le bruit que les
Colonies des autres Nations fuivroient l'exemple
des Etats - Unis. On n'a qu'à jetter les yeux fur
les Puiffances qui , dans cette circonſtance , ont
été les premières à fe déclarer contre l'Angleterre.
Elles ne paroiffent pas avoir foupçonné ces conféquences
, quoiqu'elles aient au- delà des mers des
poffeffions auffi confidérables qu'aucun autre Etat
de l'Europe. Il n'y a certes pas la moindre probabilité
qu'aucune autre Puillance de l'Europe
imagine jamais , à l'imitation de l'Angleterre , de
changer tout le fyftême du Gouvernement de fes
Colonies & de les forcer , par l'oppofition , à la
néceffité de le gouverner par elles - mêmes . En effet ,
fi jamais la Mere- Patrie ne fe porte à de pareils
traits d'oppreflion & de cruauté , il n'y a pas de
danger que les Colonies tentent jamais de femblables
entreprifes. Le fondement le plus folide des gouvernemens
établis , eft dans les coeurs , les paffions ,
les idées & le génie du peuple. Il faut les plus
violentes innovations pour altérer les inclinations
& le caractère d'un peuple entier. Il n'eft pas dans
la nature humaine d'échanger la sûreté contre les
dangers , & un bonheur affuré contre des avantages
incertains, On foumet aux réflexions de V. H. P.
file systéme que les Etats -Unis adoptèrent unanimement
l'an 1776 , non fans l'avoir auparavant
bien examiné & minutieufement difcuté , en ébauchant
le Traité qu'ils proposèrent à la France ; le
fyfteme de former d'équitables traités de commerce
avec toutes les Puiffances maritimes de l'Europe
fans fe foumettre à rien qui fût contraite à la liberté
politique ou de commerce : fyitéme qui fut enfuite
approuvé par le Monarque & pofé pour fondement
des Traités avec la France : fyftême auquel les
-
( 144 )
Etats - Unis ont refté inviolablement attachés , &
dont ils ne s'écarteront jamais , à moins qu'il n'arrive
, ce qu'on ne fauroit guères attendre , que certaines
Puiffances fe déclarent contr'eux . On foumet,
dis - je , aux réflexions de V. H. P. , fi ce ſyſtême
n'eft pas l'unique moyen d'empêcher un Pays qui
s'élève avec une perſpective fi brillante , de devenir
jamais un objet éternel de jaloufies & de guerres
parmi les nations ? Si cette idée eft jufte , il s'enfuit
qu'il eft de l'intérêt de tous les Etats de l'Europe
de reconnoître immédiatement 1 Indépendance
de l'Amérique. Si cette politique bienfailante eft
adoptée , on ne tardera pas à voir jaillir du Nouveau-
Monde une fource inépuifable d'avantages pour toutes
les parties de l'ancien . Le fouffigné a l'honneur d'infor
mer encore V. H. P. , que les Etats - Unis de l'Amérique
, affemblés en Congrès , confervant la plus haute
opinion de la fageffe & de la magnanimité de V.
H. P. , ainfi que de leur inviolable attachement aux
droits & libertés du genre humain , & defirant cultiver
l'amitié d'une nation , fi diftinguée par fa
fageffe , fa juftice & fa modération , ont nommé le
fouffigné pour réfider auprès de vous , & vous donner
des affurances plus particulières de la grande vénération
qu'ils ont pour V. H. P. priant V. H. P. d'accorder
une confiance entière à tout ce que ledit Miniſtre vous
déclarera de leur part , particulièrement lorsqu'il
vous affurera de la fincérité de leur refpect & de leur
amitié . Le fouffigné eft prêt à délivrer à V. H, P. fes
lettres originales de créance , ou à telles perfonnes
que vous choifirez pour les recevoir. Il a de plus
des lettres femblables de créance pour S A. S. le
Prince Stadhouder . Tout cela eft foumis refpectueufement
aux réflexions de V. H. P. , ainfi que
la convenance de choisir une perfonne , ou plufieurs ,
pour traiter fur l'objet de fa miflion. Signé JOHN
ADAMS.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
I
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 12 Mai.
E Baron de Nolken , Envoyé extraordinaire
du Roi de Suède , a reçu il y a
quelques jours un Courier de fa Cour ;
mais il n'a rien tranfpiré du contenu des
dépêches qui lui ont été apportées .
L'Impératrice attentive au bien de fes
fujets a déclaré libre le commerce des bois
de Kola , qui peut devenir dans la fuite un
objet très-important. Elle a également accordé
à la nouvelle Ville d'Onega l'entrée
& la fortie libres de toutes fortes de productions
& de marchandiſes étrangères ; elles
ne payeront que le même droit qu'elles
payent à Archangel . Cet avantage ne regarde
queles marchandifes dont l'entrée & la fortie
n'ont pas été déja défendues par des ordres
particuliers.
23 Juin 1780.
( 146 )
DANEMARCK.
D'ELSENEUR , le 25 Mai.
LE Gouvernement a fait publier l'avis
fuivant dans la Gazette de cette Ville.
» La Cour de Madrid vient de faire déclarer à
celle de Danemarck , tant par fon Miniftre réfidant
ici , qu'au Miniftre Danois réfidant à Madrid ,
que S. M. C. difpofée à conferver toujours la
meilleure intelligence & la plus parfaite harmonie
avec S. M. D. a ordonné que les inftructions don.
nées aux Commandans de fes flottes & de fes
vaiffeaux de guerre , ainfi qu'aux corſaires Ef
pagnols , fur la manière de fe conduire vis-à-vis
des navires Ruffes , Suédois & Hollandois , s'obferveront
pareillement
avec les vaiffeaux Danois
fans aucune différence . Par cette réſolution , les
différends furvenus entre les deux Cours , fe trouvent
terminés à la fatisfaction réciproque . Ces
différends , au refte , ont toujours été très -légers ,
& ne provenoient que d'un mal- entendu que cer
tains Nouvelliftes
fe font plu à exagéter. S'il eft
de l'intérêt des Puiffances neutres de pouvoir naviguer
par tout en tems de guerre , celui des
Puiflances en guerre n'eft pas moins de favorifer
la libre navigation des neutres & la concurrence
dans leurs ports «.
Le vaiffeau du Roi le Groenland eft revenu
hier du Holftein. La Chambre des
Douanes générales a fait notifier que les
Ifles Danoifes des Indes Occidentales , ont
befoin de bois & de proviſions , & que
les bâtimens Danois qui y en porteront ,
être peuvent certains de trouver
quantité fuffifante des productions de ces
en
( 147 )
Iles pour leur retour. Il a été donné dos
ordres au Lieutenant Lutkens d'écarter de
ces Ifles tous les corfaires & défendre l'honneur
du pavillon Danois.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 25 Mai.
La nouvelle commiffion du Tréſor vient
de commencer fes féances ; parmi les objets
dont elle s'occupe , le plus important &
le plus difficile fans doute eft relatif aux
moyens d'introduire dans les finances une
meilleure adminiſtration.
Le Prince Sangusko , Grand - Maréchal de
Lithuanie , eft mort depuis quelque jours ;
le Confeil - Permanent a difpofé hier de la
Charge qu'il laiffe vacante en faveur du
Comte Gurowski , Maréchal de la Cour
de ce Grand- Duché. Celui - ci eft remplacé
dans le pofte qu'il quitte par le Comte de
Mniffeck , Grand - Secrétaire de Lithuanie
auquel fuccède le Comte de Moffinski
: Grand - Référendaire de ce Grand - Duché.
Comme le Comte de Mniffelk étoit aufli
Secrétaire du Confeil - Permanent pour le
département des affaires étrangères , M.
Dzieduffycki remplira ce pofte , & n'ira
pas à Conftantinople où il devoit être en
voyé.
Le Prince de Branicki , & la Princeffe
qu'il a été époufer à Pétersbourg font arrivés
depuis peu ; ils ont fait diftribuer aux paug
2
( 148 )
vres fans diftinction de religion une fom
me de 18,000 ducats. Les bijoux de la
Pinceffe font , dit- on , d'un prix immenfe ;
elle a fur- tout une paire de perles Orientales
qu'on dit de la plus grande beauté , & d'une
valeur qu'on ne peut apprécier.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 30 Mai.
L'EMPEREUR eft parti le 22 de ce mois ;
on dit que fon abfence durera 4 à 5 femaines.
Pendant ce tems le Prince de Kaunitz
eft à la tête du Gouvernement ; toutes les
affaires importantes feront communiquées
à S. M. I. par-tout où elle fera , & elle
enverra fur le champ fa décifion .
Madame 1 Archiducheffe Marie - Chriſtine
& le Duc de Saxe-Tefchen fon époux , qui
ont été paller quelques jours à Laxembourg ,
doivent , dit- on , en revenir demain. Le
bruit fe répand que les du mois prochain
eft le jour fixé pour leur départ pour les
Pays - Bas.
L'Empereur avant de partir pour Bruxelles
, a accordé aux Juifs établis dans fes
Etats plufieurs priviléges , parmi lesquels
font ceux d'exercer toutes fortes d'Aits
& de Métiers , de s'appliquer à l'Agriculture
, de fréquenter les Univerſités ,
& de jouir en général des avantages de
( 149 )
la Société comme les autres Sujets du
même Souverain.
De FRANCFORT , le 2 Juin.
ON apprend de Dreſde qu'il y aura deux
camps cet Eté pour exercer les troupes Saxonnes
aux évolutions militaires ; le premier
a été établi dès le 19 du mois dernier près
de Groflenhayn , fous les ordres de M. de
Bennigfen , Lieutenant & Inſpecteur général.
Ce corps d'armée dont l'aîle droite eft
appuyée ,fur Stroga , eft compofé de 10 efcadrons
de cavalerie ; favoir 4 du régiment
du Prince Albert , 2 de Sacken , Chevaux-
Légers , & 4 du régiment Electoral . L'infanterie
confifte en 17 bataillons , dont 2
des Grenadiers du Corps , 12 des régimens
du Prince Charles , Prince Antoine , Prince
de Gotha , Comte d'Anhalt , de Carlsburg &
de Lecoq , & 3 de grenadiers . Ceux- ci campent
fur l'aile droite , & toute la cavalerie
fur l'aile gauche.
Sur la fin de Mai , écrit - on d'Elfeneur , il eft
encore arrivé dans le Sund un vaiffeau Anglois ,
muni de lettres de marque . Le Commandant Danois
a demandé à voir la patente , avec d'autant plus de
raifon , qu'il étoit défendu d'en faire ufage dans la
Baltique . Le Capitaine Anglois a refufé de la produire
; mais le Commandant Danois lui ayant défendu
de partir , il s'eſt déterminé à remettre fa
patente en en demandant un reçu . Ce fait ,
prouvant que les Armateurs Anglois ne fuivent
pas toujours les ordres de leur Cour , prouve auffi
en
83
( 150 )
que celle de Danemarck eft réfolue d'éloigner toutes
les hoftilités de la Baltique ".
On mande de Berlin que le Roi de Pruſſe
voulant établir dans fes Etats une Manufacture
de papier femblable à celles qui font
établies en France , il a appellé dans les Etats
un Fabricant de Bordeaux à qui il a fait donner
les avances pécuniaires & le logement
néceffaire & propre à cet établiſſement.
Le Roi de Pruffe a fait publier le 26 du
mois dernier une Ordonnance qui confirme
celle concernant les procédures , & abolit
toutes les loix anciennes qui y étoient contraires
.
Nous , Fréderic , &c. &c. Déclarons & favoir
faifons par les préfentes , que nous fommes fermement
réfolus , par un effet de l'amour paternel
dont nous fommes conftamment animés pour
le bien- être & la profpérité de nos fidèles fujets ,
de mettre l'adminiſtration de la Juftice que nous
avons prefcrire & introduite nouvellement dans
tous les Tribunaux de nos Etats , fur un pied
ftable & immuable ; de rendre les loix auffi claires
& diftinctes qu'il eft poffible ; de purger la pro
cédure de toutes formalités inutiles ; & de faire
adminiftrer , en un mot , à nos fujets , une juf
tice prompte , fondée fur la faine raiſon , fur
l'équité naturelle , & conforme aux moeurs &
coutumes du fiècle . En conféquence , & fuivant
les principes que nous avons établis à ce sujet ,
par notre Refcrit émané du Cabinet , en date du
14 Avril de l'année dernière , ayant projetté , approuvé
& fait publier le premier livre de notre
Code de Loix , contenant la manière ordinaire de
procéder & d'inftruire les procès , prefcrite à nos
Juges fupérieurs ; le fecond , qui renferme des
-
( 151 )
>
inftructions fommaires & néceffaires aux Juges
fubalternes ; le troisième , qui règle & prefcrit les
devoirs , tant généraux que particuliers , auxquels
chaque Juge doit s'affujettir ; & le quatrième ,
qui comprend les loix qui fe rapportent immédiatement
aux caufes litigieufes nous voulons &
ordonnons , en vertu de notre puiffance fuprême
& légiflative , que le premier Livre de notre Code
foit reçu univerfellement dans tous les Tribunaux
de nos Etats ; que tout Juge , tant fupérieur que
fubalterne , tout Officier adminiſtrant la Juſtice , en
fe réglant & s'affujettiffant fcrupuleufement aux inftructions
qui y font contenues , aient à juger &
décider les caufes , conformément aux principes
& règles qu'il leur preferit ; & qu'enfin tous nos
fujets ayant quelque litige ou conteſtation en Juftice
, s'y conforment de même exactement , foit
en plaidant leurs caufes , foit en contractant ou
paffant quelque acte obligatoire ou juridique quelconque.
Nous abrogeons & aboliffons en mêmetems
, en vertu de la préfente , toute Loi ancienne
, Déclaration , Ordonnance , Refcrit , fous
quelle dénomination qu'elle ait paru , concernant
les objets relatifs à ceux contenus dans notre nouveau
Code ; abfolvons & déchargeons pour cet
effet tous nos Officiers de Juftice du ferment
qu'ils ont prêté pour l'obſervance des anciennes
Loir , Statuts ou Ordonnances ; en leur enjoiguant
de fe régler de point en point dans leurs
décifions à la teneur de notre fufdit nouveau corps
de Loix défendons en outre , fous les peines
les plus graves , à tous les Officiers de nos Colléges
de Juftice ou autres Tribunaux , d'expliquer
ou d'interpréter toute nouvelle loi par le
fens ou l'autorité d'une loi ancienne & abolie ; &
s'il leur furvenoit des cas douteux fur lefquels la
nouvelle loi leur parût obfcure ou indéterminée
ordonnons qu'ils aient en pareils cas à envoyer
8 4
7152 )
leurs doutes fous l'adreffe de notre Grand-Chancelier
, à la commiffion de Loix que nous avons
établie pour cette fin , dont les décifions leur ferviront
de Loi & de Règle en toute occurren
ce , & c.
ESPAG N E.
De MADRID , le 6 Juin.
LE navire Américain le Prince - Noir ,
entré à Cadix le 27 Mai , venant de la Havane
, d'où il eft parti le 9 Avril , a apporté
des nouvelles de cette date. Voici celles que
la Cour a fait publier fur l'expédition contre
Penfacola.
» Le 25 Février , s vaiffeaux de ligne aux ordres
de D. Jofeph Calvo , appareillèrent de la Havane ,
avec des bâtimens de tranfport , ayant à bord des
troupes de débarquement , commandées par D.
Bernard Galvez . Le 4 Mars , étant par les 26 degrés
de latitude , cette flotille apperçut 10 voiles
Angleifes , que le Commandant fit chaffer , &
qui échappèrent à la faveur de la nuit (* ) . Le 9
à 6 heures du foir , l'efcadre & le convoi mouillèrent
à l'Ile de Ste-Roze , fituée vis- à- vis la baie
de Penfacola , & dans la même nuit , les troupes
débarquèrent. Elles furent inquiétées par le feu de
2 frégates Angloifes qui fe trouvoient dans la baie;
mais à la pointe du jour , on plaça deux canons
de 24 à la tête du camp , qui forcèrent les frégates
de fe retirer. Le refte de la journée fut employé
à mettre à terre les vivres & les munitions.
Du 8 au 18 , les vailleaux de guerre tentèrent plufieurs
fois , & toujours inutilement , de pénétrer
(1) Les papiers Anglois ont parlé de cette rencontre ; ces
navires alloient à New-Yorck.
( 153 )
ennemis. -
? ..
dans la baie , dont l'entrée , défendue par un fort ,
étoit très dangereufe. Le Saint Raymond, vaiſleau
monté par D. Jofeph Calvo , toucha dans une de
ces occafions mais fans recevoir beaucoup de
dommages. D. Bernard de Galvez , voyant que
les gros vaifleaux ne pourroient jamais ré flir à
forcer , à caufe des bas fonds , fe décida , le 18 ,
à y pénétrer lui - même. Ayant fait arborer fon
Pavillon de Commandant , a bord du brigantin le
Galvez Town , il s'avança dans la baie , malgré
le feu des châteaux , & fut fuivi par tous les navires
armés. Le 19 , les tranfports & autres petits
navires entrèrent de même ; les uns & les autres
ne fouffrirent pas de dommages confidérables des
Le 20 , le Général eu avis que les
troupes de la Mobile & de la Nouvelle - Orléans ,
aux ordres de D. Joſeph Eſpelata , venoient d'arriver
par terre de l'autre côté de Penfa ola. Le 25 , les
troupes venues de la Havanne quitrèrent l'Ile de
Sainte - Rofe , pour le réunir à l'arinée qui venoit
de paroître au côté oppofé . La veille , le vaiffeau le
Raymond , qui ne pouvoit être d'aucune utilité
depuis le débarquement , avoit appareillé pour retourner
à la Havane & l'on a fu qu'il avoit
mouillé le 2 Avril à Matanzus , port de l'Ile de
Cuba. Le 31 Mars , on vit du cap Saint Antoi re
( pointe la plus occidentale de l'Ile de Cuba ) , 8
navires de guerre Anglois ; ils dirigeoient leur roste
fur Penfacola . M. de Solano n'eut pas plutôt reçu
cet avis , qu'il fortit de la Havane le 9 Avril avec
11 vaiffeaux de ligne & un renfort confidérable de
troupes , aux ordres du Maréchal- de - Camp D.
Manuel de Cagigal .
-
Voilà tout ce qu'on fait encore de cette
expédition , qui ne peut manquer de réuffir ,
malgré l'approche des Anglois , puifque M.
de Solano les fuit de près avec des forces
g S
( 154 )
a
bien fupérieures. On a fu par la même
voie que M. de Monteil , après avoir fait
carener & approvifionner fes vaiffeaux
mis à la voile le même jour que M. de
Solano , pour retourner à St-Domingue. On
avoit appris encore à cette époque à la Havane
, que le 4 Janvier précédent les Efpagnols
du Continent s'étant préfentés devant
le fort de St-Jean de Nicaragua , les Anglois
l'avoient abandonné & s'étoient fauvés à
la faveur de leurs canots , à l'aide de quelques
échelles qu'ils appliquèrent aux murs
du fort baigné par la mer. Au moment où
nos troupes en prenoient poffeffion , elles
eurent le bonheur d'être averties d'une perfidie
horrible de la part des fuyards par un
de leurs déferteurs ; ils avoient placé , en
s'en allant , des mèches à des mines qui ,
dans un quart-d'heure , devoient engloutir
les affaillans . On courut les éteindre . Deux
minutes plus tard il n'étoit plus tems ; &
cette petite troupe de braves gens auroit
été entièrement détruite.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Juin.
LA Gazette de la Cour dus de ce mois
,
-au foir a publié
les dépêches
apportées
par le Capitaine
Broderic
; il y en a trois du Lord Cornwallis
; les deux premières font datées de Guild - Ford le 17 Mars , le furlendemain
du jour de l'action
avec le
( 155 )
Général Gréen , & la dernière eft datée de
Wilmington le 8 Avril . Dans la première
le Lord Cornwallis rend compte des opérations
de fes troupes avant le 15 .
" Son plan pour la campagne d'hiver , étoit de
pénétrer dans la Caroline Septentrionale , en laiffant
pendant fon abfence la Méridionale en sûreté contre
toute attaque probable. Pendant que le Lord Rawton ,
avec un corps confidérable de troupes , étoit chargé
de fe tenir fur la défenfive , le Lord Cornwallis
fe mit en mouvement vers le milieu de Janvier
pour agir offenfivement . Il préféra de prendre les
chemins pratiqués fur les hauteurs , parce qu'il étoit
difficile de lui oppofer des obftacles qu'il auroit
trouvés au paffage des rivières dans la plaine. II
fe flattoit , chemin faifant , de chaffer de la Caroline
Méridionale , le Général Morgan , qui menaçoit
le précieux diftrict de Ninety Six , & de fe porter ,
au moyen de marches rapides , entre le Général
Gréen & la Virginie ; ce qui le forceroit à ſe battre
avant d'avoir reçu aucun renfort de cette Province ,
ou du moins à évacuer la Caroline Septentrionale.
» La malheureuſe affaire du 17 Janvier , a été un
coup bien févère & bien imprévu ; cependant étanc
convaincu que des mefures défenfives ruineroient
les affaires de la G. B. dans les Colonies Méridionales
, cet évènement ne nous détourna pas de pourfuivre
le plan tel qu'il avoit été conçu « . Le 18 ,
il fe joignit , au fortir de Wynnesborough , au
Général Leflie , qu'il avoit laiffé à Camden , pour
rendre les ennemis incertains de fa marche ; il raffembla
les reftes du corps de Tarleton ; le 25 , il
aflembla l'armée au Moulin de Ramfowe , fur la
fourche méridionale de la Catawba , où il paffa z
jours à raffembler quelques farines , à détruire les
bagages fuperflus , les chariots , à l'exception de
ceux néceffaires à l'hopital , au fel & aux munitions .
8 6
( 156 )
Les pluies avoient rendu impraticables les gués de
la Catawba , occupés dans l'efpace de 40 milles
par le corps de Sumpter ; il tenta de paffer celui de
M'cowan , & il réuffit , malgré l'oppofition des
ennemis , qu'il mit en déroute. Il ſe hâta autant
qu'il put d'arriver à Guildford . Le Général Morgan
s'avançoit pour le joindre au Général Gréen. Čes
marches pénibles , foutenues avec courage par fes
troupes , le mirent en état de rencontrer l'ennemi ,
& de le battre le 15.
fa
perte
à
La relation du Lord Cornwallis , eft conforme
à ce que nous favons déja . Il ne put pourſuivre
J'ennemi, dont il ne peut évaluer la perte , & qui a laiffé
feulement 2 કે 300 morts ou bleflés fur le champ
de bataille . On fe rappelle que le Général Gréen porte
290 hommes. Les Anglois ont fait peu de
prifonniers , parce que les bois favorisèrent la fuite.
Leur perte , felon les états du Lord Cornwallis ,
confifte , pendant la marche , en un Lieutenant-
Colonel , & 11 hommes tués un Capitaine , un
Lieutenant , 7 Sergens & 79 hommes bleffés . A
Guildford , un Lieutenant - Colonel , 2 Lieutenans ,
2 Enfeignes , 13 Sergens & 75 hommes tués . Deux
Brigadierss Généraux , 2 Lieutenans - Colonels , 9
Capitaines , 4 Lieutenans , 5 Enfeignes , 2 Officiers
de l'Etat- Major , rs Sergens , s Tambours , 369
hommes bleffés ; un Sergent & 25 hommes égarés ;
ce qui fait en tout 631 hommes . Cet étar comparé à
celui des Américains , porte la perte des vainqueurs
à plus du double de celle des vaincus .
Dans fa lettre de Wilmington , du 8 Avril , le
Général dit qu'il partit le 18 Mars de Guilford ;
arrivé le lendemain à Bell's - Mill , il y donna deux
jours de repos aux troupes ; delà , il alla vers Croſſ-
Creek , avec la lenteur qu'exigeoient les fubfiftances
& le foin des malade . Gremin faifant , il publia
une proclamation . Il fut forcé de quitter Crof
( 157 )
Creek faute de fubfiftances , & il prit le parti d'aller
à Wilmington , où il arriva le 7.
A cette lettre , on en a joint une autre du Lieutenant
Colonel Balfour , qui rend compte de l'action
du Lord Rawdon avec le Général Gréen , le 25
Avril. Le Lord alla l'attaquer dans fon camp
d'Hosborn , le battit , le pourfuivit l'espace de 3
milles ; ce n'eft qu'à un accident que l'ennemi doit
le falut de fon artillerie. Comme il l'avoit traînée
dans un ravin éloigné du chemin , les Anglois , enflés
par la victoire & dans la chaleur de la pourfuite ,
ne l'apperçurent pas ; on ne peut pas prendre garde
à tout ; la cavalerie Américaine bien plus nombreuſe
que l'Angloife , faifit l'occafion de l'en retirer . Le
Général Gréen s'eft retiré aux Moulins de Rugeley ,
à 12 milles de Camden , pour y rallier fes troupes
& recevoir des renforts . Mais te Lord Rawdon doit
être renforcé par un corps de 700 hommes , qui
avoit été détaché pour couvrir les frontières orientales
de la Province , & qui a ordre de le rejoindre
.
2
La Gazette de la Cour eft terminée par une lettre
de Sir George Collier , commandant le vaiffeau le
Canada , qui , détaché de la flotte aux ordres de
l'Amiral Darby , comme vaiffeau d'obfervation ,
s'eft emparé de la frégate Efpagnole la Leocadia ,
après un combat d'une demi-heure , dans lequel D.
Francifco de Wenthuifen , Chevalier de l'ordre de
St -Jacques , qui la commandoit , a eu le bras droit
emporté , & fon fecond Capitaine a été auffi bleffé.
On voit par cette Gazette que le Lord
Cornwallis a été déterminé à pouffer avec
activité les opérations contre le Général
Gréen , par l'approche d'une faiſon pendant
laquelle il eft impoffible d'agir dans
la Virginie & les Carolines. C'eſt au mois
de Juin que la campagne doit finir . Mais
( 158 )

ce qu'il a fait ne paroît pas remplir les
efpérances qu'il avoit données. Il fera fort
embarraffé fi les François parviennent à
avoir des forces navales fupérieures tant
aux Ifles que fur la côte de l'Amérique ,
parce qu'ils l'empêcheroient de recevoir
d'Europe les munitions & les renforts fans
lefquels il ne peut continuer la guerre dans
les Carolines . On n'a point été furpris de
ce que les fuccès n'étoient pas auffi complets
que les avoit annoncés le Colonel
Balfour ; mais on fe flatte qu'ils amèneront
des conféquences favorables fi nos forces
navales coopèrent facilement avec lui pour
lui porter des provifions & des munitions .
Selon des lettres de New-Yorck , le 18
Avril on y préparoit un nouvel embarquement
de troupes , & le Général Clinton
paroifloit difpofé à le fuivre ; on le croit
deftiné à renforcer le Lord Cornwallis ,
les troupes parties de Corke le 28 Avril ,
fous le convoi du Warwick de so canons ,
ne pouvant arriver àvant la clôture de la
campagne , qui fe termine dans ces parages
vers le commencement de Juin.
Le Capitaine Parker , dont le vaiffeau
' Ulyffe s'eft perdu dans l'ouragan d'Octobre
, eft venu fur le paquebot le Swift.
Les lettres qu'il apporte de l'Amiral Rodney
& du Général Vaughan font du 27
Avril ; elles ne contiennent rien d'intéreffant
; point de vaiffeau pris fur l'ennemi
depuis les dernières dépêches. L'Amiral
( 159 )
Hood croifoit devant la Martinique avec
18 vaiffeaux ; l'Amiral Rodney étoit fur
le point de l'aller joindre & de prendre le
commandement. La flotte partie de Portsmouth
le 12 Mars , fous le convoi des frégates
l'Actéon & le Hafard , n'étoit point
encore arrivée , & on n'avoit nulle nouvelle
de la flotte partie de Breft le 22 Mars.
Si nos nouvelles de l'Amérique ne font
pas auffi avantageufes que nous le defirons
, nous en avons reçu d'autres de San
Jago , la plus grande des Ifles du Cap Verd ,
qui ont fourni le 9 ce mois une Gazette
extraordinaire. Elles font contenues dans
une dépêche du Commodore Johnſtone ,
à bord du Romney , dans la rade du port
Praya le 30 Avril , apportée par le Capitaine
Lindſey , commandant la corvette de
guerre le Porto.
» Le 16 Avril à 9 heures & demie du matin ,
étant à l'ancre dans le port Praya de l'Ile de St-
Jago , avec l'eſcadre de S. M. , confiftant dans le
Romney , 50 , Hero , 74 , Monmouth , 64 , Jupiter
, so , Ifis , 50 , Terreur , Bombarde , Infernal
, brûlot , Rattlefnake cutter , & les vaiffeaux
de la Compagnie des Indes , les bâtimens
de tranfports & les vivriers , qui avoient appareillé
avec nous d'Angleterre ; l'Ifis , qui étoit le
plus fous le vent , fit fignal qu'il découvroit onze
voiles au large vers le N. E. J'étois alors abfent
de mon bord , & dans une chaloupe où je
donnois mes ordres pour faire écarter plufieurs
vaiffeaux qui avoient été portés par la dérive trop
près les uns des autres . Auffi- tôt que je vis
lfis fignaler tant de vaiffeaux étrangers , je r
-
( 160 )
2
tournai à bord du Romney , & fis fignal à tout
le monde de revenir de terre & de fe rendre chacun
a fon bord refpectif. Il y avoit pour lors
1500 perfonnes abfentes de l'efcadre , employées
à faire de l'eau , à pêcher , à embarquer du bétail
& à d'autres occupations néceffaires pour accélérer
le radoub de queiques vaiffeaux , outre un
certain nombre d'officiers & de foldats qui étoient
allés à terre pour leur amufement. Ce fignal fait
& confirmé par plufieurs coups de canons , j'envoyai
une chaloupe pour faire accélérer l'embarquement
, & fis un fignal pour défaffourcher , &
un autre pour le préparer au còmbat. Je paffai à
bord de l'Ifis pour mieux réconnoître ces vaiffeaux
étrangers , parce qu'on ne les découvroit
que de deffus ce vaiffeau , la pointe orientale de terre
barrant la vue. J'apperçus diftinctement cinq gros
vaiffeaux de ligne & plufieurs autres petits courans
fur terre. Les gros vaiffeaux étoient féparés
du convoi ; & aux fignaux qu'ils firent avec les
pavillons d'en haut & d'en bas , on reconnut clairement
qu'ils étoient françois . Je retournai à bord
du Romney, criant aux vaffeaux de la Compagnie ,
en paffant & en repaflant, de fe préparer au combat ;
la plupart d'entr'eux avoient juſqu'alors donné peu
d'attention aux fignaux qui leur avoient été faits.
-
A dix heures trois quarts , on vit les vaiffeaux
étrangers arrondir la pointe orientale de la terre ,
rangés en ligne & portant fur la baie. Les vaiffeaux
de guerre de S. M. fur lesquels n'étoient
pas encore revenus les gens defcendus à terre ,
faifoient pendant ce tems leurs difpofitions pour
recevoir l'ennemi en cas d'attaque . Nous découvrimes
que c'étoit leur deffein par les préparatifs
qu'ils faifoient pour s'emboffer. Nous avions
d'ailleurs combien peu les François refpectent le
droit des gens , lorfqu'ils ont la fupériorité des
forces , ou qu'ils jugent à propos de fe difpenfer
( 161 )
,
de pareilles obligations. Notre attente ne fut pas
trompée ; car le Commandant François s'avança avec
beaucoupde courage & d'apparence de réfolution jufqu'à
deux cables de diftance du Monmouth , du
Jupiter & du Héro , dépaffant la Diane la
Bombarde , la Terreur & le brûlot l'Infernal
qui étoient féparés du refte des vaiffeaux. Il mit
fa grande flamme & arbora pavillon François
puis il cargua fes baffes voiles & tira deux coups
à l'Ifis , de l'avant du côté de babord , venant
au lof , & auſſi - tôt après laiffant fon vaiffeau prendre
vent devant , autant que le permettoit la vîteſſe
avec laquelle le vaiffeau naviguoit , il jetta l'ancre
par le travers du Monmouth , & commença à
tirer parmi tous les vaiffeaux avec tant de vivácité
que nos gens n'avoient que le tems de charger
& de recharger. Ses voiles cependant fafioien't
toujours , & étoient dans le plus grand défordre.
La boffe qu'il avoit fur fon cable ne tint point
lorfque le vaiffeau fut arrêté dans le mouvement de
fon abattée , & il dériva par le travers du Héro . Après
les 2 coups de canon dont j'ai parlé & qui furenttirés à
boulet , les vaiffeaux de S. M. firent feu fur l'ennemi
avec beaucoup de vivacité & d'effet. Le vailleau
François qui fuivit mouilla de l'avant à lui ; le
troisième tâcha de pénétrer pour combattre le
Romney , mais ne pouvant pas paffer au vent des
différens vaiffeaux il mouilla a l'arrière de fon
Amiral , & y refta quelq e tems , fe laiffant aller
à la dérive , & fes voiles faciant , peu de tems
après il aborda la Fortitude & le Hinchinbroke ,
valeau de la Compagnie des Indes , & enfuite il
prit le large. Le quatrième vaiffeau court différentes
bordées , venant au lof & pinçant le
vent en paffant dans la ceinture que formoient
nos vaiffeax , & donnant fon feu & recevant le
nôtre , tout en prolongeant nos vaiffeaux ; il paroif
foit être auffi en grand défordre , & à la fin il
,
( 162 )
>
réuffit , quoiqu'avec beaucoup de peine , à virer
vent arrière , fe tenant à une bonne diftance du
recif , qui eft près de la pointe occidentale en
dehors. Le cinquième vaiffeau fe porta auffi au
milieu des bâtimens de commerce faifant feu
fur tous , & effaya fans fuccès d'en aborder deux
ou trois , lorfqu'il les longea.- Un quart d'heure
après que le premier coup de canon eût été tiré ,
plufieurs de nos vaiffeaux de la Compagnie des
Indes étoient revenus de leur alarme , & faifoient
feu fur l'ennemi , quelques uns pointoient bien ;
deux ou trois cependant avoient amené leur pavillon
& jetté à la mer leurs paquets ; d'autres
prudemment avoient pris le large . Le Romney
ne pouvant diriger fon feu que vers deux points ,
le fit avec précaution ; il ne pouvoit filer du cable
pour le procurer un plus grand efpace , le
Jafon , vaiffeau de tranfport , étant placé directement
à fon arrière. Voyant que le Romney
auroit peu de part à l'action , j'ordonnai après que le
quatrième vaiffeau l'eut dépaffé , d'armer la chaloupe
, pour me tranfporter à bord du Héro . Le
Général Meadow & le Capitaine Saltem me demandèrent
la permiffion de m'accompagner , & le
firent de fi bonne grace , que je ne pus la leur
refufer . Nous fumes accueillis par le Capitaine
Hawker du Héro , avec la même affabilité que fi
nous étions venus lui demander a dîner ; le Héro
pendant ce tems continuoit de faire un feu im.
pofant & bien nourri . L'action reffembloit fort à
une furprife , & la nature du fervice nous expo .
foit à un grand défordre ; cependant juſqu'à l'inf
tant où l'ennemi fut repouffé , je ne vis qu'une
valeur froide & déterminée de notre part . Le
Capitaine Alins du Monmouth entretint un feu
bien dirigé. Le Capitaine Pasley avoit travaillé
fortement depuis le commencement de l'action , &
avoit appliqué une boffe fur fon cable , & par ce
( 163 )
moyen tous les coups du Jupiter portoient.
Le Commandant François fe trouvant chauffé
trop vivement , coupa fon cable au bout de trois
quarts d'heures , & fe retira en paffant au milieu
des vaiſſeaux , de même que fon matelot de l'at
rière avoit fait avant lui ; celui de l'avant reſta
expofé au feu de tous les vaiffeaux de notre efcadre
, qui pouvoient pointer leurs canons fur lui.
On le vit dans cette position pendant un quartd'heure
, tirant à peine un coup de canon dans
cet intervalle. Je n'ai jamais vu de vaiſſeau dans
un tel état de détreffe. Je fuis perfuadé que fon
pavillon fut amené , & qu'il ne fut pas fimplement
emporté par un boulet comme quelques - uns
le prétendirent ; je fuis fondé à le croire , parce
que différens vaiffeaux ont jugé en même tems
qu'il amenoit ; mais il fut impoffible de faire celfer
le feu de tous les vaiffeaux à la fois , & le
vaiſſeau ennemi ayant tiré un nouveau coup de
canon , le feu recommença , même de la part de
ceux de nos vaiffeaux qui avoient ceflé de tirer.
·
Je ne faurois dire fi le cable du vaiſſeau ennemi
fut emporté par un boulet , ou s'il le coupa
, mais tout-à- coup il fit un mouvement circulaire
& vint préfenter la poupe par le travers de l'lfis . Ses
mâts jouoient , fes vergues étoient en défordre , fes
voiles en lambeaux & fafioient. Le mât d'artimon
tomba d'abord , enfuite le grand mât , & enfin le
mât de mizaine & la partie extérieure du beaupré-
Je retournai auffi - tôt à bord du Romney & fis fignal
à tous les Capitaines de s'y rendre ; après
avoir été informé de l'état de chaque vaiſſeau ,
j'ordonnai aux vaiffeaux de guerre de couper leurs
cables & de prendre le large le plutôt poffible pour
profiter de la victoire ; ils eurent l'ordre auffi de
faire couper les cables à tous les vaiffeaux de la
Compagnie des Indes qui fe trouveroient fur leur
shemin , afin de ne point rencontrer d'obſtacle. J'or(
164)
donnai aux bâtimens de commerce de refter mouil
lé , & de réparer leurs dommages en attendant
que nous les euffions rejoins. - Auffi tôt que le Jas
Jon eut fait place , le Romney abattit au moyen
d'une emboffure qu'il avoit faite , & il appareilla au
bruit des acclamations de toute l'efcade . Le Jupiter
fuivit aufli tôt & nous , ci glames entre nos
vaiffeaux di perfés , & l'ennemi. Vyant que fis ,
ni la Diana ne fuivoient pas , queiq e tous deux
effent aflez dévitée pour appareiller , on leur fit
différens fignaux. La Diana répondit , & fuivit
bientôt après ; mais qoquon thật coup fur
coup pour affurer le fignal fait à l'lfis de nous
joindre , ce vaiffeau refta dans fa pofition fans paroître
obéir aucunement aa fignal que j'avois liffé .
Enfin le Hero nous palla à poupe , le Capitaine
Sutton l'avoit chargé de nous due que fes mâts ,
vergues , voiles & gréement étoient en fi mauvais
état , qu'il ne pouvoit appareiller avant de les
avoir réparés , mais qu'il nous fuivroit le plutôt
qu'il lui feroit poffible . Je répondis que c'étoi nt
de mauvaiſes excufes qu'il ne devoir point dé cbéir
à mes ordres pofitifs ; que je croyois d'ailleurs
que les dommages qu'il avoit reçus étoient peu de
chofe pour un homme à reffources. Le fignal pour
le Capitaine Sutton fut confirmé de nouveau par
un coup de canon , il hiffa alors un fignal pour
répondre & il appareilla après trois heures de retard.
Tous les vaiffeaux étant fortis , on fit
le fignal de former la ligne par l'avant babord
amure , les vaiffeaux François avoient auparavant
pris leur vaiffeau défemparé à la remorque ; ils
avoient établi une eſpèce de mât à l'avant avec
une voile avec laquelle ils étoient parvenus à virer
la coque du vaiffeau vent arriere ; ils marchoient
vent en poupe en ligne de bataille par le travers
& ils avoient envoyé le convoi en avant avec
ordre de forcer de voiles. Lorfque l'Ifis nous cut
( 165 )
et de
joint elle nous paffa à pope , & nous fir de nou.
veau le récit de la détreff: & de fes dommages ;
& fur tout de la perte de a vergue de perroq
fongue ; je dis au Capitaine que tout cela n'étoit
rien. On fit alors le fignal d'arriver en ligne de
bataillle par le travers ; en ce moment l'lfis perdit
fon petit mât de hune. La vergue du petit honier
ne fut point endommagée par cette chute non plus
que le petit hunier , qui avoit tous les ris pris ,
& l'Ifis n'éprouva point d'autre dominage qui l'empêchat
de manoeuvrer. Je fis moins de voile pour
lui donner le tems de réparer cet accident , ce qui
fut fait en une demi - heure ou 40 minutes.
Ce retard augmenta la diftance où nous étions de
l'ennemi . Quand je vis l'Ifis en état de faire voile ,
j'arrivai , & bordai la milaine faifant le fignal de
former la ligne par le travers , & lorfque nous
nous fumes appro hés de l'ennemi , je m'apperçus
que l'Ifis & le Monmouth étoient reftés de l'ar
riere à deux ou trois milles , quoique tous deux
marchent beaucoup mieux que le Romney; on leur
fit donc le fignal de fe rendre à leur pofte ; le
Monmouth répondit auffi tôt & fit voile en contéquence
, mais l'Ifis refta toujours de l'arriere . Ces
divers obſtacles joints à un fuit courant de fous
le vent firent caufe que l'ennemi nous a tira loin
fous le vent de Saint -Jago . Le foleil étoit couché ;.
la mer avoit groffi ; je ne pouvois pas fonger à
livser une action décifive pendant la nuit. Si j'euffe
fuivi l'ennemi jufqu'au point jour , j'aurois eu fans
doute des efpérances féduifantes , mais il auroit
fallu laifer ma flotte dans la treffe , me féparer
des trouves , fans aucun plan fixe pour leur deftination
, & abandonner a iffi l'objet de la pré ente
expédition , parce qu'a rès être tombé fous le
vent de maniere à ne pouvoir gagner les Ifles dé
Bravo ou Fogo , oa fait qu'un vailfear ne peut
pas ailer contre les vents du nord- eft & les cou
( 166 )
rans du fud-oueft qui règnent toujours ici , en
core moins après avoir livré un combat , ainſi que
nous devions nous y attendre . D'un autre côté , fi
les principales forces de l'ennemi arrivoient avant
nous au lieu de notre deſtination , cela pouvoit
être également funefte à l'objet de l'expédition .
L'embarras étoit grand à la vérité , & je le ſentis
vivement & avec une anxiété que jen'avois pas en.
core éprouvée , mais après avoir pefé mûrement
cette pofition & toutes les conféquences avec les
perfonnes dans le jugement defquelles j'ai le plus
de confiance , je crus qu'il étoit de mon devoir
de rejoindre les vaiffeaux qui étoient fous mon
efcorte , & de pourfuivre l'objet de l'expédition ,
d'autant qu'il étoit fort probable que l'ennemi enverroit
deux de fes vaiffeaux de ligne défemparés
aux Indes Occidentales , auquel cas j'aurois des
forces navales fupérieures , ou qu'il toucheroit au
Bréfil pour y faire de l'eau & s'y réparer , &
que peut-être fera til obligé de faire l'un & l'autre,
Dans ces deux cas , nous devions retirer un grand
avantage de l'action précédente. -Nous reprîmes
le lendemain le Hinchinbrook , vaiffeau de la Com,
pagnie des Indes , ayant 25 François à bord , &
j'apprens par eux que l'efcadre qui nous a attaqués
étoit compofée des vaiffeaux fuivans . -
Le Héros de 74 , M, de Suffren , Brigadier des
Armées du Roi , Commandeur de Malthe. L'Annibal
de 74 , M. de Tremigon , Capitaine de Vaiffeau.
L'Artéfien de 64 , M. de Cardaillac , Chevalier
de Malthe. Le Sphinx de 64 , M, du Chilleau
Capitaine de Vaiffeau . Le Vengeur de 64 , M. le
Chevalier de Forbin , Capitaine de Vaiffeau. La For
tune ,corvette de 16 canons . M. de Caſtries ( 1 ) Commandant
de l'armée de terre. Deux bataillons du
régiment de Pondichéry : un détachement du régi-
(1) Ce n'eft pas M. de Caftries , c'eft M, de Conway,
( 167 )
ment d'Auftrafie ; quatre vaiffeaux pour l'Inde , fçavoir
, 1. le Briffon ; 2. les Trois- Amis ; 3. l'lfle de
France ; 4. le Pondichéry , & cinq bâtimens de
tranſport armés en flûte , tous doublés en cuivre.
-
L'Annibal eft le vaiffeau qui a été démâté :
le Héros conduifoit de la tête , & a fouffert le plus
après l'Annibat : l'Artéfien , le Sphinx & te Ven
geur parurent dans l'ordre qu'on les nomme ; mais
les trots derniers ne furent pas fort endommagés.
Le Capitaine de l'Artéfien , vaiffeau auquel appartiennent
les prifonniers , fut tué par une grappe
qu'il reçut à l'épaule . Les prifonniers François m'informèrent
qu'ils avoient appareillé de Breft le 22
Mars avec M. de Graffe , & 20 vaiffeaux de ligne ,
dont trois font à trois ponts , allant à la Martinique
, outre le Sagittaire de so canons , deftiné pour
l'Amérique Septentrionale, Ils s'étoient féparés à
la hauteur de Madère , & leur deffein étoit d'atta
quer l'Efcadre à mes ordres quelque part qu'elle fût,
ils en avoient reçu une lifte exacte à Breft. L'Artéfien
nous apperçut le premier mouillés dans la
rade , & vira de bord pour en informer M. de
Suffren : celui -ci ordonna auffi -tôt qu'on le préparât
au combat , & M. de Cardaillac , Capitaine de
l'Artéfien , lui ayant demandé ce qu'ils feroient fi
les forts Portugais tiroient fur eux , il leur répondit
qu'il pouvoit tirer auffi fur les forts Portugais.
Après un combat auffi long & dans une telle poft
tion , la mer étant tranquille & les vaiffeaux de
cette force fi près l'un de l'autre , il eſt étonnant qu'il
y ait eu fi peu de monde de tué de notre côté , & que
les vaiffeaux de S. M. ayent reçu fi peu de dommage.
Le Monmouth , qui n'étoit qu'à une encablure
de diftance n'a pas eu un homine tué & feulement
fix bleffés . Le Jupiter , deux bleffés. L'lfis
quatre tués & cinq bleffés. Le Romney , fept bleffés
, & les autres vaiffeaux felon la lifte ci - jointe.
Le Jafon & le Latham , vaiſſeaux de la Compa(
168 )
gnie des Indes , qui fe trouvoient placés à la plus
grande diftance de l'ennemi , eurent quatre tués &
quatorze bleffés : du nombre des tués eft le Lied
tenant Keith du Jafon , qui étoit un brave Officier.
Plufieurs des vaiffeaux de la Compagnie des Indes
ont fouffert dans leurs mâts , vergues & gréemens ;
mais leurs dommages ne font point de nature à les
empêcher de continuer la route , & on pourra les
réparer ici aifément. Le fort du brûlot l'Infernal
& de la bombarde la Terreur, mérite qu'on en faffe
une mention particulière. Ils étoient venus de l'ifle
de May depuis deux jours , & ils mouilloient à l'Eft
en-dehors de tous mes vailleaux , quoique mes ordres
par écrit cuffent été ftrictement donnés & ponctuellement
communiqués pour que tous les petits vai
feaux jettaffent l'ancre en dedans du efte . La Terreuravoitfon
beaupré éclié & le jumelloit, toutes fes
manoeuvres flottant , lorfque l'Ennemi parut , & qu'un
vaiffeau de 64 canons l'aborda. La Terreur prit fen , &
l'Ennemi n'ofa pas s'en emparer, quoiqu'il y fût invité
plus d'une fois par le Capitaine Wood. Alors elle cou
pa fon cable & prit le large , où elle perdit fon beaupré
& fon mât de mifaine . Un des vaiffeaux François
la fuivit de nouveau dans ce miférable état ,
& tira plufieurs coups de canon fur elle ; malgré
cela , le Capitaine Wood nous voyant difpofés à
fortir ne voulut point amener fon pavillon ; mais
il eut le courage d'orienter quelques voiles d'étay ,
& de fe laiffer aller dans cette pofition affreuſe.
Le brûlot mit à la mer & fut pris par l'Ennemi ,
mais je ne puis dire comment. J'ai cependant tout
lieu de croire qu'il a été enfuite abandonné ou repris
par l'équipage ; car le Jupiter l'a vu le lendemain
fous le vent & portant vers nous avec les girouettes
& fon pavillon de réponſe dehors . Le vaif
feau de l'Inde la Fortitude s'eft comporté ave une
bravoure peu commune ; il fut abordé par l' 1rtéfien
, qui lui tira plufieurs coups de canon Quelques
( 169 )
е

ques hommes de l'équipage ennemi fautèrent à bord ;
cependant , dans cette fituation , le fieur Jenkinſon
Capitaine du 8.e régiment , fit un feu continuel
avec la moufqueterie : plufieurs ennemis furent
tués fur les haubans & deux , forcés de fe
jetter à la mer furent recueillis enfuite par la Fortitude
, après que les deux vaiffeaux fe furent fépa-
Le Hinchinbroke fut miférablement haché
par l'Artéfien , avant d'être pris. Beaucoup d'autres
vaineaux de l'Inde ont été endommagés confidérablement
, fur-tout le Lord North , l'Ofterly &
rés.
à nos
Afia. Le vivrier Edward , qui fut fur le point de
couler bas d'être emmené à la mer , a été enſuite
abandonné . C'eſt avec de grandes difficultés , qu'après
avoir louvoyé plufieurs jours , nous avons
regagné cette baye avec la Fortitude , & que nous
avons remorqué l'Hinchinbroke & l'Edward.
Depuis , on s'eft donné tous les mouvemens poffibles
pour réparer les différens dommages que les
vaiffeaux avoient foufferts , & aujourd'hui toute la
flotte eft aufli complettement réparée que les circonftances
le permettent. Pour ajouter
embarras la corvette le Porto, qui nous joignit le
jour que nous rentrâmes , aborda le Héros , & perdit
fon mât de mi aine & fon beaupré. J'ai jugé à
propos de mettre aux arrêts le treur Sutton , Capitaine
de l'lfis. Depuis que j'ai écrit cette elation
, le brûlot l'Infernal nous a rejoint . L'ennemi
l'avoit abandonné à notre approche , ayant enlevé
le Capitaine Darby , cinq Matelots & neuf Soldats
du 98.e régiment. Le Lieutenant Hamilton n'a pas
ceffé de louvoyer pour regagner ce port , ce qui fait
voir l'impoffibilité où j'aurois été de rejoindre la
flotte fi j'euffe fuivi l'Ennemi. Le brûl n'a reçu
que peu de dommage . Nous mettrons à la voile
demain de cette Ifle , & la corvette le Porto appa
reillera le lendemain avec mes dépêches .
23 Juin 1781 .
h
( 170 )
Tués , 16 Marelots ou bas Officiers ; 77 ditto
bleflés ; 4 morts depuis de leurs bleffures ; 11 ditto
prifoniers. 20 Soldats de terre ou de marine tués ;
63 bleflés ; 4 morts depuis de leurs bleffures , & 9
prifonniers.
Cette dépêche et très longue , & cependant
on n'en a que l'extrait dans cette Gazette
extraordinaire de la Cour ; elle mérite
quelques obfervations .
On le fouvient que le Commodore Johnſtone
s'étoit féparé de l'efcadre de l'Amiral Darby avant
qu'elle quittât le Cap Clear : il ne dit point le jour
qu'il eft arrivé au port Praya de l'Ile Saint Jago
d'où il écrit. Mais on voit dans fa relation qu'il
à été furpris par l'arrivée foudaine de l'efcadre du
Commandeur de Suffren au même port le 16 Avril ,
& que cet Officier François lui- même d'après le rapport
de quelques prifonniers reftés au fieur Jonhstone,
n'a fu qu'au dernier moment que les Anglois y étoient
mouillés , & fans doute étant forcé par les courants
à entrer auf dans la Baie. Le fieur Jonhstone
fait tous les efforts pour perfuader que la neutralité
du territoire Portugais a été violée par les François
& non par fon efcadre , que les François ont
été défaits & mis en fuite après l'avoir attaqué , &
qu'ils fe font retirés en fi mauvais état qu'il leur fera
impoffible d'arriver avant lui au lieu pour lequel ils
font deftinés . Mais diverfes circonstances qu'il a
jugé propres à rehauffer fes avantages , jetteront
des doutes fur fes aflertions . Il dit que le Commandant
François en entrant dans la baie tira deux coups
fur l'lfis & que fes voiles fafioient & étcient dans
le plus grand défordre. Cette fituation femble indiquer
que les deux coups tirés n'avoient pour objet
que d'allurer le pavillon François qu'il venoit de
( 171 )
mettre. Car s'il eût compté faire une attaque ,
voilure eût été certainement en meilleur ordre. Le
fieur Johnstone affirme que les deux coups étoient
à boulets , & il dit auffi qu'auffi - tôt qu'ils furent
tirés , les vaiſſeaux Anglois firent feu fur l'ennemi
avec beaucoup de vivacité & d'effet . On voit clai
rement que ce feu général des vaiſſeaux Anglois
précéda celui par lequel le Commandeur de Suffren
tira parmi tous ces vaiffeaux avec tant de vivacité ,
que les gens n'avoient que le tems de charger & de
décharger. On ne peut s'empêcher encore de voir ,
avec furprife , que le vaiffeau François l'Annibal ,
après être refté feul pendant 15 minutes dans un tel
état de détreffe , que le fieur Johnſtone allure n'en
avoir jamais vu de pareil , après avoir été totalement
défemparé , ait cependant pu fortir du milieu des
Anglois qui le chauffoient de toutes parts , fans qu'ils
aient tenté de le prendre. Il falloit qu'ils euffent
de bien fortes raifons pour avoir laiffé échapper
une fi belle occafion de rendre l'action décifive .
Enfin , le fieur Johnſtone a-t- il le droit d'affirmer
que l'efcadre Françoife a été battue & mife en fuite ,
fur ce qu'elle a relâché des prifes faites dans un
port neutre ? Les François n'en tireront ils pas une
conféquence directement contraire , jufqu'à ce que
leur Commandant ait pu faire parvenir à la Cour
les détails de cette action , & ne feront - ils pas
fondés à dire que leur efcadre ayant été attaquée
dans un port neutre , non feulement par des vaif
feaux de guerre ennemis , mais par des vaiffeaux
qui étoient fous leur protection , elle a répondu à
cette attaque de manière à empêcher l'ennemi de
la fuivre & de l'arrêter dans fa route , & que la
meilleure preuve qu'elle ait pu donner des difpofitions
pacifiques avec lesquelles elle étoit entrée
dans le port neutre , a été de relâcher les prices
qu'elle y avoit faites en fe défendant. Le fieur
h 2
( 172 )
Johnſtone avance auffi que le Commandeur de
Suffren avoit donné ordre de tirer fur les forts
Portugais , fi ces forts tiroient fur les vaifleaux
François. Rien de plus naturel . Les Portugais n'auroient
pu tirer que pour notifier aux François une
défenfe d'entrer dans un port qué la neutralité
ouvroit également aux deux Nations. C'eût été
un acte d'hoſtilité de leur part , & M. de Suffren
entendoit que l'on y répondit comme on devoit y
répondre. Mais cela ne prouve point que l'intention
de M. de Suffren fût d'attaquer les Anglois , s'ils ne
l'attaquoient point. Johnſtone dit qu'il reprit , le lendemain
, le navire l'Hinchinbroke ; cela ne veut - il
pas dire qu'il le retrouva , puifque l'efcadre Francoife
n'y étoit plus ? Quant aux 25 François qui
étoient à bord , & qu'il regarde comme les prifonniers
, il ne confidère pas qu'ils ont dû y être
mis , parce que l'équipage Anglois de ce navire
l'aura abandonné , & qu'il falloit y mettre du monde
pour le renvoyer , vu la nullité de la prife dans
un port neutre. Cette circonftance explique même
au fieur Johnſtone le motif pour lequel le Commandeur
de Suffren a retenu fur fon bord le Capiraine
Darby , Matelots & 9 Soldats , qui étoient
fur le brûlor l'Infernal qu'il a pareillement renvoyé.
Mais quelle que foit la valeur de ces diverfes
conjectures tirées de plufieurs papiers Anglois , au
moins eft-il certain que le fieur Jonhstone , ayant
perdu de vue le 16 Avril , l'efcadre Françoife ,
lui a laiffé une avance de 15 jours de navigation
fur lui , puifqu'il n'étoit point encore parti de Saint-
Jago le 30 , jour de la date de fes dépêches , &
qu'il n'annonce fon départ que pour le lendemain.
Enfin , il existe un très - fort indice de l'inquiérude
où eft le fieur Johnſtone fur les fuites de
cette affaire , relativement à la neutralité violée
envers les Portugais , en ce que ce n'eft point ,
---
( 173 )
fuivant l'ufage des Officiers de Marine , au Serretaire
de l'Amirauté qu'il adrefle fa relation , mais
au Secrétaire d'Etat ayant le département du Sud ,
parce qu'il s'attend fans doute qu'il y aura des
plaintes portées contre lui a la Cour de Londres
de la part des Commandans Portugais , & qu'il
veut prévenir ce Miniftre des affaires étrangères ,
par un mémoire juftificatif de fa conduite , prévoyant
que l'évènement fera moins l'objet d'une
enquête de marine , comme les affaires de Keppel
& de tant d'autres , que d'une difcuffion politique
avec la Cour de Portugal.
L'Amiral Digby eft rentré le 7 fur le
Prince George ; on dit qu'il a ordre de
partir pour l'Amérique , cù il prendra le
commandement de l'efcadre de l'Amiral
Arbuthnot. Lorfque les vaiffeaux qu'il a
ramenés feront en état & auront fait des
'vivres & de l'eau , l'Amiral Darby fortira
avec 18 vaiffeaux de ligne ; l'Amiral Young
s'étant excufé de prendre le commandement
de cette efcadre on dit qu'on a
obtenu de l'Amiral Darby qu'il ne donnât
point fa démiſſion .
,
Le 6 au foir , il s'eft fait une preffe trèsvive
fur la Tamife ; mais elle a peu fourni
de matelots. On affure qu'il n'y a pas actuellement
un bâtiment d'où l'on puiffe en
tirer pour nos armemens ; la plupart de
ceux qu'on pourroit prendre font des étran
gers , & le refte eft compofé de vieillards
& d'enfans pour le fervice du cabotage &
du transport du chatbon .
h ;
( 174 )
On dit que l'efcadre qui va partir pour
l'Inde fera commandée par le contre- Amiral
Alexandre Hood , celui qu'on accuſe
d'avoir altéré les regiftres de fon vaiffeau
pour obliger fon ami Pallifer ; cette efcadre
fera de 3 vaiffeaux de ligne & un de
so canons.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 19 Juin
Le Roi a nommé à l'Abbaye régulière de
Notre- Dame- des- Prés , Ordre de Cîteaux ,
Diocèle de Troyes , la Dame de Rouault
Religieufe Profeffe de la même Abbaye ; à
l'Abbaye de Bonlieu , même Ordre , Diocèfe
du Mans , la Dame Henriette de Murat
, Religieufe Profeffe du Prieuré de Jourfay
, Diocèle de Lyon , fur la nomination
& préfentation de Monfieur , en vertu de
fon apanage.
Le 10 de ce mois la Ducheffe de Montbazon
eut l'honneur d'être préfentée à
LL. MM. & à la Famille Royale par la
Princeffe de Guémenée , Gouvernante des
Enfans de France , & de prendre le tabouret
. Le même jour la Vicomteffe de Vaudreuil
eut cet honneur , étant préfentée par
la Marquise de Vaudreuil.
Confeiller M. Moreau de Beaumont
( 175 )
d'Etat ordinaire , que le Roi a nommé Confeiller
d'Etat au Confeil des Dépêches , eut
l'honneur le 12 d'être préfenté à S. M. par
M. le Garde des Sceaux , & de faire en cette
qualité fes remerciemens à S. M. Le même
jour M. de Monthion , Confeiller d'Etat ,
Chancelier de Monfeigr . le Comte d'Artois ,
eut auffi l'honneur d'être préfenté au Roi par
M. Joly de Fleury , Miniftre d'Etat , & de
faire fes remerciemens au Roi pour la place
de Confeiller d'Etat au Confeil Royal de
Commerce , à laquelle le Roi l'a nommé .
De PARIS , le
19 Juin
.
ON a reçu des nouvelles de St Domningue
par 2 navires partis du Mole de St - Nicolas.
L'un eft le Pinçon , qui a mouillé à Nantes ;
l'autre la Linotte , qui vient de inouiller à
l'Orient. Ce dernier eft parti le Mai. A
cette époque , M. de Monteil n'avoit pas
encore paru au Cap . Les Cayes étoient toujours
bloqués , & l'Ifle avoit befoin de la
préſence de l'efcadre de M. de Monteil pour
écarter les croifeurs & fe voir approvifionner.
5 Il y a maintenant en rade , écrit- on de Brest ,
en date du 8 de ce mois , 18 vaiffeaux de ligne ,
8 frégates & 12 corvettes ou lougres prêts à appareiller
au premier ordre ; on efpère qu'il ne
tardera pas d'arriver . C'eft le 2 de ce mois que
M. le Comte de Guichen , Lieutenant Général
arriva ici. Le lendemain , M. de la Motte- Piquer,
>
h 4
( 176 )
accompagné de tous les Officiers de la Marine
qui font dans ce port , lui allèrent faire une vifite
& lui témoigner leur joie de l'avoir pour
Commandant. Le 4 , M. le Comte de Guichen
choifit M. de Soulanges pour fon Capitaine de
pavillon ; l'Indien , que montoit ce dernier , a été
donné à M. de Lorenzy. M. de Guichen a arboré
le 6 fon pavillon à bord de la Bretagne.
On eft perfuadé qu'il appareillera vers le 15 de
Les fix bâtimens brûlés par l'Emeraude
& la Cérès , qui avoient été à la rencontre
de M. de la Motte- Piquet , étoient du convoi de
Gibraltar ; ils revenoient fur leur left , & l'Emeraude
a fait à cette occafion 89 prifonniers.
ce mois . -
La Couronne avance à vue d'oeil ; & fi l'on y
travaille toujours avec la même activité , ce beau
vaiffeau fera prêt à la fin du mois d'Octobre. On
va en mettre un fecond fur le chantier ; celui- ci
fera de 74 canons «.
On ignore ici l'époque du départ de M.
de Guichen , que le 10 de ce mois on fixoit
encore au 15 à Breft ; on ne fait pas mieux
fi en effet une divifion de vaiffeaux Eſpagnols
doit fe joindre à lui . On dit à Brest que 16
vaiffeaux de cette Nation l'attendoient à la
hauteur du Ferrol. Nos lettres de Cadix ne
diffipent pas nos doutes. Le 25 Mai on y
difoit que le bâtiment arrivé de la Havane
avoit rencontré près de Madère la flotte de
D. Louis de Cordova ; & ce rapport ne
s'accorde guère avec ceux qu'on avoit reçus
précédemment.
Le feu de nos lignes & de nos chaloupes ,
ajoutent les mêmes lettres , fe foutient avec la
même force , & on ne donne aucun relâche à la
( 177 )
garuifon & aux habitans de Gibraltar. Les cha
loupes & les bombardes fe font affez approché de
la place pour ne trouver en fondant qu'une braffe
d'eau. De 42 bombes qu'elles jettèrent le 16 Mai ,
39 tombèrent où elles étoient dirigées , & n'ont
pas peu caufé de dommage , à en juger par le
tumulte & le feu qu'on vit dans la place.. Cependant
tout cela fera en pure perte fi l'on
ne foudroie en même tems les ouvrages de la
pointe de terre , les mates & la pointe d'Europe .
Les Gardes Espagnoles & Wallones qui approchent
du camp de Saint Roch , doivent remplacer
, ainfi que les Grenadiers provinciaux , les
régimens que l'on tire du camp pour être embarqués
ici. Les tranfports ne font pas encore
complets , parce qu'on ne veut que des bâtimens
Espagnols ".
Des lettres de Bayonne , en date du 9
de ce mois , contiennent les détails fuivans.
» Deux bâtimens de Saint- Sébastien partis le 30
Avril dernier de la Havane , font arrivés au port
du Paffage les de ce mois . A leur départ de la
Havane , il ne s'y faifoit aucune difpofition pour le
départ du convoi qui doit venir en Espagne. M.
de Solano & M. de Monteil av ient mis à la voile
le 9 avec 15 vaiffeaux . Ces bâtimens nous rapportent
que le 14 Mai ils ont parlé à une corve te
Françoife de M. de Graffe , qui leur a dir que
ce Général étoit arrivé avec ( on efcadre & fon
convoi à la Martinique qu'il avoit détaché 4
vaiffeaux & une fégare pour Rhode Lland ;
qu'elle étoit partie avec ces vaiffeaux , & qu'elle
en avoit été féparée par un coup de vent. - Un
paffager de diftinction qui a fait la traversée fur
un de ces bâtimens , & qui vient de Lima , a
confirmé ce qui s'étoit répandu d'un mouvement
hs
( 178 )
dans la province de Tinta de la Vice Royauté
de Lima. La tranquillité eft à - peu - près rétablie
par les mesures que le Vice-Roi a prifes . On apprend
par la même voie que le Colonel du régiment
du Prince avoit été tué à Penſacola , que la
garniſon de cette place étoit de fix cens hommes
, & qu'elle ne pouvoit pas tenir long- tems.
On écrit de Cadix que l'efcadre Rufle de 4
vaiffeaux avoit paru devant ce port , mais que les
vents contraires l'avoient empêché d'y entrer ;
qu'il y étoit arrivé un navire Américain qui avoit
mis à terre un Officier Américain qui étoit parti
tour de fuite pour la Cour , après avoir fait mettre
à bord une garde de foldats , pour empêcher
que perfonne ne defcendit à terre «<.
-
Les papiers Anglois ont annoncé la prife
faite par le Canada d'une frégate Efpagnole ;
mais on ignore fi elle étoit ou non de l'efcadre
de D. Louis de Cordová ; tout ce
qu'en difent quelques lettres d'Efpagne , c'eft
qu'elle fe nommoit la Santa Leocadia , qu'elle
montoit 32 canons , & que le Capitaine Efpagnol
a eu le bras emporté. Son combat.
contre un vaiffeau de 74 canons lui fait le
plus grand honneur.
Les papiers Anglois , ajoutent à cette prife
celle d'un gallion venant de la Vera - Cruz ,
chargé de piaftres , de vif- argent , de quinquina
, &c.; qu'ils donnent pour la plus ri
che prife qui ait été faite dans cette guerre ,
& qu'ils font arriver à Kinſale. Ceux qui
ont rapporté cette nouvelle , & les lecteurs ,
peut-être trop nombreux , qui y ont cru
( 179 )
ne ſe font pas apperçus que cet article ne
pouvoit avoir été fourni que par quelque
mauvais plaifant. 1 °. D'abord les galions ne
viennent pas fans eſcorte ; 2 °. loin qu'on
apporte du vif- argent de la Vera - Cruz , il
fut au contraire en tranfporter d'Europe
dans ce port. 3º . On peut en dire autant
du quinquina , qui ne vient pas de ce côté ;
on le tire du Pérou , &c . Ce qui doit mettre
en garde encore contre cet article , c'eft que
les noms même du navire & du Capitaine
font des obfcénités dégoûtantes , & qu'il ne
faut pas être bien verfé dans la langue Efpagnole
, pour appercevoir , qu'on a voulu
s'égayer aux dépens des Anglois .
Le 4 de ce mois , écrit- on de Morlaix , le Chardon
, corfaire de Dunkerque , a fait entrer ici une
prife Angloife de 200 tonneaux , qu'il a enlevée
au milieu d'un convoi dans la baie de Torbay.
Ce bâtiment expédié de Londres pour la Jamaïque
, eft chargé de draps , cotons , mouffelines ,
&c & eftimé 300,000 liv . On dit que la corvette
le Roffignol , commandée par M. le Chevalier
de Montazet , a repris une gabarre du Roi ,
chargée de bois de construction & allant de
Nantes à Breft , qui avoit été pris par un corfaire
Anglois «.
1 .
On continue de déblayer l'Opéra ( 1 ) ; les
(1 ) Nous étions mal informés lorfque nous avons dit
dans le dernier Journal qu'il n'y avoit point d'eau. Les réfervoirs
étoient pleins comme à l'ordinaire , mais le feu
fe communiqua avec tant de rapidité que cette précaution
eft devenue inutile.
h 6
( 180 )
pompes jouent encore ; le feu est toujours
dans les caves , & fous l'amas énorme dés
décombres qui rempliffent la cage de la falle .
En attendant qu'elle puiffe être reconſtruite
les Sujets de l'Académie Royale de Mufique
donneront des concerts .
Le 2 Juin , veille de la Pentecôte , la petite ville
du grand Lucé , diftante de 6 lieues du Mans & 4.
du Château - du - Loir , a été entièrement confumée
par le feu. Son commerce en toile étoit confidérable.
Le feu paret d'abord chez un Boularger qui
n'avoit pas pris affez de précaution en allumant
fon four. La flamme e porta dans la cheminée ,
& fe communiqua à une chaudière pleine de réfine ,
qui embrafa l'intérieur de la maifon. Ce particulier
à qui cet accident arrivoit pour la troisième fois à
la même époque , avoit été menacé au fecond de
payer une amende ; la crainte de fon exécution lai
fit fermer fa porte. Il fit de vains efforts pour
arrêter le progrès du feu. Les voifins s'apperçurent
bientôt de fon malheur & du danger qu'ils cou
roient ; ils allèrent à fa porte , qu'il refufa d'ou
vrir le feu faifant des progrès , il prit le parti de
forir les effets par les derrières : à peine en eut-i
tiré quelques - uns , que la maifon qui touchoit la
fienne fut dévorée par les flammes. Lorfqu'on força
fa porte , il n'étoit plus tems. Le peuple fe raffembla ,
le danger parut dans toute fa force , & tous les
moyens devinrent inutiles . La, flamme fe porta fur
les Halles , q i en 12 minutes furent rédrites en
cendres. L'Eglife f´t attaquée par le cadran , & il
n'toit pas encore brûlé , que le clocher, étoit déja
tout en feu ; le métal fondit ; les deux petites cloches
qui étoient fufpendues au milieu & au- deffus
de la voûte , coulèrent de même ; le grand portail ,
les fonds- baptifmaux , le clocher & la couverture
( 181 )
ont difparu entièrement. Un Marchand Epicier ,
voifin du Temple , ne doutant pas qu'il alloit avoir
le fort de ceux à qui il ne reftoit plus rien , fe réfugia
avec fes enfans dans fa cave , où ils avoient jetté
le linge , les livres de commerce & des facs d'argent
, dans l'idée que ce lieu feroit inacceffible à la
voracité du feu. Une fumée épaife fe fit bientôt
-jour & les aveugla : obftinés à refter , ils refusèrent
la porte au fils aîné de la maiſon , en lui difant qu'ils
n'avoient rien à craindre , & qu'il fe retirât promptement
; celui - ci n'avoit pas quitté la porte de la
cave , qu'il fut faifi par une vapeur épaiffe , & fon
vifage porte toutes les marques de la fureur de cet
embrafement. Cinq perfonnes en font les victimes ,
le père , deux filles , une petite nièce avec la fervante ;
trois autres perfonnes font enfévelies fous les décom
bres. Le même jour , à deux heures du matin , un
orage formé fur la forêt de Bercé , vers la fource
d'un ruiffeau qui tombe dans le Loir , fe porta fur
la ville deux coups de tonnerre l'annoncerent ; la
foudre qui tomba , fut fuivie d'une pluie affez abondante
, & fur les dix heures trois quarts , le vent
d'oueft dirigea la flamme fur la grande rue , qui
dans un inftant ne laiffa voir qu'un monceau de
pierres calcinées . Le vent ne changea point de
duection , ce qui rend furprenant l'accident qui
fuit . Un vieillard avoit deux maifons , il tira de la
première embrafée ce qu'il avoit de plus précieux ,
& le porta , aidé de fa famille , dans l'autre qui lui
étoit oppofée il y dépofa ce foible fecours avec
l'espoir de le conferver. Les habitations voifines
n'étoient point encore attaquées ; quelle fut la furprife
! lorfu'éloigné de vingt pas , s'avifant de regarder
la maifon , il en vit fortir des flammes de
tous côtés , qui firent bientôt communiquées à
toutes celles qui l'environnoient . M. l'Intendant de
Tours , inftruit de ce malheur , fe rendit à Lucé..
:
( 182.)
·
La Maréchauffée du Château -du - Loir , & celle de
Saint - Calais , ont rendu de grands fervices. Leur
activité n'a pu pourtant empêcher l'approche de
plufieurs monftres qui ont arraché du ſein de la
terre le peu d'argent & de meubles que les infortunés
lui avoient confiés. Un de ces brigands a été
pourfuivi de fi près , qu'il s'eft jetté dans une marnière
chargé de dépouilles , au moment qu'on alloit
le faifir. Il y a 144 maiſons brûlées , les marchan
difes font confumées , il refte peu de meubles , les
poinçons de vin font défoncés , & le peu de liqueur
qui refte dans les caves voûtées , ne peut qu'être
manvaile , ayant bouilli. On fait monter la perte
à deux millions. Il reste à peu près 8 maiſons
fituées près le cimetière , 6 au bas de la rue qui
conduit à Vilaine , & 4 fur le chemin qui va au
bo rg de St - Vincent - du Loroër . La plupart des
habitans fe font retirés dans le Château dont quelques
corps de bâtimens qui en font détachés ont
été détruits par le feu. Le Baillif, pour les encourager
à refter fur les lieux , a fait publier que le
marché tiendroit tous les mercredis comme à l'ordinaire
, ce qui a eu lieu le mercredi fuivant. M.
l'Intendant a donné ordre de bâtir des cabanes
de rétablir 2 fours & des auberges , & a marqué
la cour du Château pour y vendre le bled , & y
étaler toutes les marchandifes qui s'y vendoient
ordinairement.
Ces fléaux affligeans fe font multipliés en
différens endroits depuis quelques mois ; ils
doivent intéreffer les ames bienfaifantes ; &
on ne fauroit trop recommander les infortunés
incendiés à leur charité. Nous avons
rendu compte dans le Journal du 9 de ce
mois , page 87 , de celui qui a détruit 80
maifons à Troyes , & dont la perte eft éva
( 183 )
luée au-delà de 200,000 liv. Nous nous
empreffons d'annoncer aux perfonnes bienfaifantes
que les maux de ces infortunés
auront attendries , qu'elles pourront faire
porter leurs fecours chez MM. Charlot des
Vertus & Compagnie , Négocians , rue
Bourbon Villeneuve , au coin de celle des
Filles Dieu , à Paris. Leurs reçus pourront
être envoyés à M. le Maire de la ville de
Troyes , entre les mains duquel ils feront
remettre les fonds qu'ils recevront.
·
M. le Vifte de Briandac , Chanoine Chantre de
P'Eglife Collégiale de St - Paul de Lyon , Prieur du
Prieuré de St Simphorien d'Olon en Dauphiné ,
écrit-on de Grenoble , defirant de faire fleurir , dans
ce Bourg , la fageffe & les bonnes moeurs , vient d'y
établir un Prix de fageffe en faveur de la fille la
plus vertueufe & la plus pauvre. Ce Prix eft de
360 livres , dont le capital eft hypothéqué fur les
biens de patrimoine de M. de Briandac , & il ne
fera donné que tous les deux ans , le premier Dimanche
de Mai. Fleurée Drevon , âgée de 22 ans ,
qui a réuni prefque tous les fuffrages , reçut le 6
Mai dernier , des mains de M. Gabriel , Curé de
cette Paroiffe , la dot & la couronne de roſes deftinées
à la vertu. Pendant que Madame la Comteſſe
de la Porte de Merlieu , & Madame la Comteffe du
Bourg attachoient cette couronne fur la tête de la
Rofière , M. le Curé commença un diſcours , dont
l'effet fe manifefta par les larmes de plufieurs Seigneurs
qui s'étoient empreflés d'embellir le Cortége.
Après cette touchante cérémonie , l'héroïne de la
fête fut conduite à la Cure , au fon de divers inf
trumens , & aux acclamations d'un très -grand nombre
de fpectateurs. M. le Curé fit fervir une colla
7184 )
tion , pendant laquelle on chanta des couplets compofés
pour cette Fête , & l'on exécuta plufieurs
morceaux de fymphonie. Les habitans , de leur côté ,
pour rendre hommage à la fource de toute vertu ,
autant que pour honorer celle dont ils venoient de
couronner la fageffe , firent plufieurs falves d'artil
lerie villageoife ; en un mot , tout le paffa avec
piété , joie & décence . Les honneurs rendus à la
Rofière , la dot qu'elle a reçe , ne manqueront
sûrement point d'exciter l'émulation parmi les filles
qui ont affifté à fon triomphe ; mais ce qui ne
contribuera pas moins au fuccès que peut attendre
de fon établiffement le refpectable M. de Briandac ,
c'eft l'exemple du digne Paſteur de Saint - Simpho
rien .
On a célébré le 6 Février au Château de
Marzac , en Périgord , le mariage de M. le
Marquis de Gontaut St Geniez , l'aîné de
cette branche , reconnue par M. le Maréchal
de Byron , avec Demoifelle de Carbonnié
de Marzac , fille de M. le Marquis dé Marzac.
Un Citoyen laborieux qui a confacré 40 ans
de fa vie à un travail qui doit le rendre cher à
fes concitoyens , a fait un ouvrage immenfe fur
le projet d'établiffement d'un Cadaftre dans le
Royaume ; il ne forme pas moins de 2 volumes
in folio , dont la publication exigeroit des frais.
immenfes. Comme fes principes peuvent être uti
les , que l'expérience l'a démontré , qu'il a exécuté
lui-même ce plan dans 180 Paroiffes du Limoùfin
, qui , depuis 1737 , en éprouvent les heureux
effets , il a entrepris de le faire connoître par un
Précis qu'il vient de publier , dans lequel il fuit la
marche de fon grand travail , & y indique fommaireinent
les principaux artioles, » Si le Cadaftre
( 185 )
bien établi , dit-il , fait le bonheur de fes fujets , quels
avantages n'en doit pas retirer le Monarque ? Il
lui mettra fous les yeux le tableau fidèle & exact
des forces & des richeles de tout le Royaume
celui de chaque Généralité , de chaque Election ,
de chaque Paroiffe , & enfin de chaque particulier
; il lui préfentera la fituation refpective des
Provinces , il lui fera connoître les avantages ou
les vices qui contribuent ou qui nuifent à leur
population & à leur fortune ; il lui offrira le dénombrement
le plus exact de tous les fujets , avec
la connoillance parfaite de tous les revenus , il
faura ce qu'il doit exiger d'impofitions , & les
reffources que l'Etat peut lui fournir dans les
circonftances embarraſſantes ; il lui fuffira de régler
chaque année le marc la livre de l'impôt , &
il fera affuré que la taxe fera uniforme d'une extrémité
du Royaume à l'autre , & que l'habitant
de la campagne payera dans la même proportion
que celui du Béarn , chacun en raifon de fes fa
cultés (1 ).

On a trouvé dans la cave d'un Marchand
de vin de cette ville , rue Dauphine , & à
cinquante pas de la Seine , un os d'une
groffeur énorme. Le propriétaire ne pouvant
venir à bout de le remuer , & voulant
le dégager de la glaife où il étoit enféveli
depuis des fiècles , l'a fendu par le milieu
avec une maffue & des coins de fer ; le
fieur R. de Paul de Lamanon qui l'a exa-
(1 ) Précis d'un projet d'établiſſement du Caftre dars
le Royaume , par M. D. T. D. V. in -49 . , de l'Imprimerie
de Cloufier , rue St - Jacques , vis- à - vis les Mathurins &
chez Pillot & Barois , Libraires , Quai des Auguftins.
( 186 )
miné attentivement & décrit dans le Journal
de Phyfique , dit que cet os a huit pieds &
demi de longueur , quatre pieds & demi de
circonférence dans l'endroit le plus épais ,
& qu'il pèfe environ 500 livres : il eſt dans
fon état naturel & n'eft point pétrifié. Le
fieur de Lamanon prouve qu'il a appartenu
à la tête d'un animal aquatique du genre des
cétacées .
.
>
Marie Gabrielle Françoife Blifterwick de
Moncley , veuve du Comte de Vauldrey
Lieutenant Général des Armées du Roi ,
Infpecteur général de la Cavalerie , Abbelfe
du noble Chapitre de Poulangy , eft morte
le 30 Mai dernier au Château de Rully , en
Bourgogne , âgée de 89 ans.
Anne Claude de Changy , épouſe du Marquis
de Damas de Crux , Commiffaire perpétuel
pour l'impoſition de la capitation de
la Nobleffe de Bourgogne , eft morte en fon
Château de Lentilly , en Auxois , dans la
74° année de fon âge.
D. Laure ô Brien de Clare , veuve du
Comte le Tonnelier de Breteuil , Meftre-de-
Camp de Cavalerie , Capitaine - Lieutenant
des Chevaux Légers de Bretagne , eft morte
le 8 de ce mois , âgée de 85 ans.
Demoifelle de Guifcard , époufe du Marquis
de Durfort-Boiffiere , eft morte à Cahors
, en Quercy , dans la 26 ° année de fon
âge.
Charles - Jofeph de la Vallée - Pimodan ,
( 187 )
Comte de Cheney , Lieutenant général pour
le Roi & Grand Bailli des ville & pays de
Toul en Lorraine , eft mort , le 3 de ce
mois , en fon château de Chenay , dans la
78. année de fon âge.
Demoiſelle Louife- Antoinette du Barail ,
épouſe du Comte de Bevi , Colonel des
Grenadiers royaux de la province de Champagne
, eft morte à Dijon , le 7 de ce mois ,
âgée de 29 ans.
Le Tirage de la Lotterie royale de France ,
a été exécuté publiquement dans la Grand'-
Salle de l'hôtel de la Compagnie des Indes ,
le Samedi 16 Juin 1781 , en préfence du
Lieutenant général de Police , & des Alminiftrateurs.
Les Numéros fortis de la roue
de fortune font : 72 , 44 , 86 , 19 , 29. Le
prochain Tirage fe fera le Lundi 2 Juillet ,
à l'heure ordinaire.
De BRUXELLES , le 19 Juin.
>
S'il faut en croire des lettres d'Oftende
en date du 6 de ce mois , il y eft arrivé
'un bâtiment de St- Chriftophe ayant à bord
so homines tant Capitaines que Pilotes &
Paffagers de bâtimens pris à St-Euſtache
qui rapportent que l'ifle de Curaçao eft
dans un très bon état de défenfe , & que
les Anglois ayant tenté jufqu'à deux fois
de s'emparer de cette Ifle , avoient été
repouffés avec perte.
( 188 )
M. Rietveld , Capitaine de la frégate Hollandoife
le Naffau , ajoutent les mêmes lettres
étant à la hauteur des Ifles Caraïbes , fut averti
par un navire François , que la guerre avoit été
déclarée par la Grande Bretagne à la République.
Quelques jours après , il rencontra une frégate
Angloife de 44 canons , & une lettre de marque
de la même Nation , qui lui ordonnèrent de fe
rendre. M. Rietveld faifant femblant d'ignorer la
nouvelle de la rupture , fe conduifit d'abord
comme fi les deux Nations étoient encore alliées.
Les Anglois lui ordonnèrent encore à dif
férentes reprifes de baiffer pavillon. M. Rietveld
ceffant enfin de feindre , leur ordonna à ſon tour
de fe rendre , & leur lâcha toute fa bordée , &
cela avec tant d'avantage , que les deux bâtimens
Anglois amenèrent à la frégate Hollandoife , qui
les conduifit à la Martinique "
Cet évènement , s'il eft vrai , devroit
engager les Hollandois à mettre plus d'activité
dans leurs armemens en Europe qui
vont toujours avec lenteur. Ils femblent continuer
de s'occuper plus des troupes de terre
que de la Marine , qu'il eft cependant bien
néceffaire de rétablir. Le 6 de ce mois ,
les Etats Généraux ont arrêté l'augmentation
des troupes de terre au nombre de
17,686 hommes ; on ne voit pas qu'on
mette la même activité dans les chantiers ;
on n'entend pas parler d'armemens particuliers
, ni de leurs effets ; cette lenteur ,
cette forte d'indifférence ne peut qu'étonner
les étrangers. Cependant les évènemens
prouvent la néceffité de fe mettre en défenfe
& de faire le plus de mal poffible à l'en(
189 )
Remi. Tandis qu'on ne parle en Hollande
que de l'échec réel ou prétendu des Anglois
à Curaçao , qu'on ajoute qu'ils ont
auffi été repouffés de Surinam , d'autres
avis annoncent que les Berbices fe font
rendues aux mêmes conditions qu'Effequibo
& Demerary.
Pour préferver les établiffemens des Indes
Orientales des mêmes entrepriſes de
la part de l'ennemi , & mettre la Compagnie
en état de les protéger , les Etats de
Hollande ont réfolu de lui avancer 1200,000
florins à raison de 3 pour cent. Cette fomme
fera rembourfable en 33 années à raiſon
de 36,000 florins par an ; & des 12,000
reftans pour la trente- quatrième année.
Selon des lettres de Londres , le fieur
de la Motte , prifonnier d'Etat à la Tour ,
fera , dit-on , jugé le 14 Juillet. Son affaire
n'a été tant retardée que parce qu'il étoit
néceffaire de faire certifier fon élection ,
& qu'on ne connoiffoit perfonne qui pût
fervir à cette vérification . Le fieur Chamberlain
, Procureur de la Trésorerie
fait affigner un homme qui doit la connoître
, & qui quoique contraint fervira à
la conviction. Ce fera M. Dunning qui
défendra M. de la Morte .
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . du 12 Juin.
>
a
Un vaiffeau Danois , nommé le Tranquebar , a
mouillé le 4 à Falmouth , venant du Bengale. Il eft
parti di Cap le 7 Mars , & y a laiffé 10 navires
Hollandois de l'Inde , qui fous & ou o jours de
( 190 )
voient appareiller pour l'Europe , ſans être inſtruits
des hoftilités entre l'Angleterre & les Provinces-
Unies ; mais ils auroit peut-être le bonheur d'en
être informés en route , comme l'a été celui qui eſt
entré à Cadix,
-
Le 11 au matin le Lieutenant Elliot , du
Corps de l'Artillerie , eft arrivé à l'Amirauté
avec des dépêches du Gouverneur & Comman
dant en chef à la Jamaïque. Cet Officier
eft venu fur la flette. On apprend par lui qu'elle
eft entrée heureufement dans le port de Corke.
Il va être commandé une eſcorte fuffifante de
vaiffeaux de guerre pour l'aller prendre dans ce
port & l'amener en Angleterre. Il fe débite
depuis l'arrivée de M. Elliot , que le 10 Février
il eft parti de la Jamaïque une expédition fecrète
conduite par le Chevalier Pater Parker & le Gouverneur
Delling. On croyoit généralement qu'elle
menaçoit l'Ifle de Curaçao. Elle a été concertée for
la nouvelle apportée de cette Ifle par une prite , qu'il
s'y trouvoit une flotte confidérable , fous l'efcoite
feulement de deux frégates Hollandoifes .

Le 6 au foir , l'ordre eft arrivé à Plymouth , en
conféquence duquel les vaiffeaux actuellement dans
le Sund , doivent fe tenir prêts pour joindre l'Amiral
Darby à fon paffage. Ils font au nombre de 9 , parmi
lefquels on nomme l'Océan & le Namur . lis ont
défaffourché le 7 & mouillent fur une feule
ancre. Le 9 l'Amiral Darby a appareillé de Portf
mouth avec le Britannia , de 100 , le Royal George,
de 100 ,
Duke , 98 , Queen , 98 , Union , 98 ,
Emerald , 32. Le contre- Amiral Roff monte le
Royal George. Le vaiffeau le Medway , de 60 , eft
forti le 10. Comme le vent étoit E. , il y a apparence
qu'il aura fuivi l'efcadre de l'Amiral Darby
pour s'y joindre. Ces fix vaiffeaux de ligne
--
( 191 )
étant joints à Plymouth par les neuf qui l'attendent
au Sund , l'efcadre de Darby fera de quinze
Cet Amiral peut avoir divers objets à remp ir à
la fois . Aller au-devant de la Aotte attendue incefamment
de l'Inde & de Chine ; intercepter , s'il la
rencontre , celle des Hollandois , qui doit être partie
du Cap le 17 Mars , ignorant les hoftilités , & ramener
d'Irlande en Angleterre le reste de la flotte
de Saint-Eustache , & le convoi qui s'est réfugié en
Irlande , ainfi qu'une flotte de la Caroline , qui n'a
pas encore ofé franchir le paffage , ou attendre la
flotte partie des Ifles le premier Mai , fous efcorte
feulement de deux vaiffeaux de force , & enfin fortifier
le convoi de celle qui vient d'arriver de la
Jamaïque en Irlande , & qui , en plus grande partie,
eft encore artendue en Angle erre. Le Sultan
de 74 canons , & le Magnanime de 64 , qui fe font
rendus le 10 à la rade de Sainte- Hélene , font partis
le 11 de Spithead avec les huit navires fuivans
de la Compagnie des Indes ; fçavoir , le Comte de
Hirfford , le Northumberland', le Lord Mulgrave ,
le Naffau , le Tartar , le Blandford , le Chesterfield
& le Deptford.
Le fieur Moultrie , Capitaine du Ramillies , qui
avoit fous fon efcorre la flotte capturée le 9 Août
dernier par les Efpagnols , a été jugé par un Confeil
de guerre , qui a prononcé contre lui l'inter
diction. Son Jugement a retardé de quelques jours
le départ de la flotte.
Suivant des Lettres de Hull du 7 Juin , deux Cor.
faires troublent dans la mer du Nord le commerce
de la Baltique . Ils ont difperfé une petite flot e for
tie de Leith , dont deux bâtimens s'y font réfugiés
; mais on craint que trois des quatre autres
n'aient été pris . La frégate l'Ariane , cheffée le s
Juin par une fregate Hollandoife , a été obligée de
rentrer dans la rivière Humber.
( 192 )
Point de
Fonds.
Qui
remarquable dans l'état des
Voici le prix auquel fe font vendues à Gibraltar
différentes provisions pendant les deux ans qu'a
duré le blocus de cette place . Le veau , 4 fchellings,
la livre , le boeuf, 3 fchellings , le mouton , 3
fchellings , la volaille , 10 fcheilings la pièce ; les
canards , 10 fchellings la pièce. L'oie , depuis 21
à 24 fchellings. Les dindons , 27 à 30 fchellings
du bifcuit noir , de la plus mauvaiſe qualité , 1
fchelling la livre ; les oeufs , fchellings la dou
zaine ; du fromage , 2 fchellings 6 den. par livres
du beurre , 2 fehellings 6 deniers ; des pommes de
terres , fchelling . Pendant prefque tout le tems
du blocus , il n'y avoit point de charbous ; on ven.
doit du bois de batean tout trempé à 9 fchellings
le quintal. De l'état ci - dellus , qui eft authentique ,
On peut s'imaginer combien la nourriture d'une
famille étoit difpendieufe , & à quelle détreffe ont
été réduits quantité d'habitans qui , privés des ref
fources du commerce , avoient à peine de quoi fe
procurer , même à un prix modique , les chofes de
première néceffité.
On remarque une énorme différence dans les
procédés de potre Gouvernement envers deux grans
Il
desoirede
celle
des
Indes
,"
ce qu'elle ne lui doit point , tandis qu'il négocie un
emprunt à l'amiable , & fur des principes mercan
tiles avec la Banque . Il eft aifé de voir qu'il y
entre la Banque & le Gouvernement , une commumunauté
d'intérêts , plus réelle que bien des gens
* ne voudroient le faire entendre. Car enfin , la ,
Banque ne remettra au Gouvernement que du papier ,
des billets de marine qui perdoient beaucoup , &
qui à elle achetés dans un bon moment , & dont
le Gouvernement recevra pour pleine valeur.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E,
De CONSTANTINOPLE , le 12 Mai,
LE Capitan Bacha a mis à la voile le 7
de ce mois avec 7 vaiffeaux de ligne & s
galeres ; il n'a pu en emmener davantage
faute des matelots néceffaires pour en équiper
un plus grand nombre. Hier le vent
étant favorable , la flotte a dirigé fa route
vers l'Archipel où elle va lever le tribut
ordinaire. On affure qu'elle a encore dans
fes inftructions , l'ordre de chaffer tous les
corfaires de ces parages.
Cette Capitale éprouve les funeftes effets
du mauvais plan formé par le feu Grand-
Vifir pour fon approvifionnement ; il forçoit
les Marchands à baiffer le prix de leurs
denrées , & il n'a pas fenti que cette violence
devoit les empêcher de les apporter
ici. Il en eft réfulté une difette qui peut
avoir des fuites fâcheufes ; on ne compte pas
qu'il y ait pour plus de 30 jours de comef
30 Juin 1781.
( 194 )
tibles dans cette ville ; les Diftricts voisins
en manquent eux-mêmes ; plufieurs navires
chargés de grains ont péri dans les tempêtes
qui fe font fait fentir fur la mer Noire plus
fréquemment cette année que les précédentes.
Le nouveau Grand Vifir s'occupe des
moyens de ramener l'abondance , & il a déja
expédié des navires dans différens endroits
pour y charger des proviſions.
On mande d'Egypte qu'il y eft furvenu de
nouveaux troubles ; un Prince Egyptien ,
nommé Ifmaël Bey , qui étoit enfermé dans
les prifons d'Andrinople , a trouvé le moyen
de s'échapper & de regagner l'Egypte ; il a
obtenu des fecours de la part des Arabes qui
l'ont mis en état d'attaquer & de battre
Murat Bey , qui s'eft retiré dans la fortereffe
du Caire.
RUSSIE .
De PETERSBOURG , le 15 Mai.
LE Baron de Heekeren de Brantfenbourg ,
Ambaffadeur extraordinaire des Provinces-
Unies , fe difpofe à retourner en Hollande ;
il a déja cu fon audience de congé de l'Impératrice
; outre le préfent ordinaire de 8000
roubles , il a reçu des mains du Vice Chancelier
une riche tabatiere d'or garnie de
brillans. Le Baron de Vaffenaar reftera encore
ici ; il a loué pour 2 ans le Palais du
Prince Repnin.
Le Comte de Panin eft parti pour ſe ren(
195 ).
dre dans une de fes terres peu éloignée de
Mofcou ; il a rencontré dans fa route , le
jour de fon départ , le Grand - Duc & la
Grande- Ducheffe avec lefquels il a eu l'honneur
de dîner .
La flotte de l'Amiral Suchotin eft prête
à mettre en mer ; on ignore fi elle fera
voile pour la Méditerranée , ou fi elle croifera
dans la mer du Nord.
On lève ici deux nouveaux régimens de
Huffards qui feront chacun de 6oc chevaux ;
il fe préfente beaucoup d'Allemands & de
Polonois pour prendre fervice dans ces corps
auxquels on donne des chevaux Tartares trèsagiles
. On dit que le Gouvernement fe propoſe
de les envoyer du côté d'Aftracan.
DANEMAR CK.
De
COPENHAGUE , le 5 Juin.
L'ESCADRE Danoife commandée par le
Vice- Amiral de Fontenay , eft arrivée hier
au foir dans le Sund ; elle eft composée des
vaiffeaux la Juftice , la Sophie- Frédérique
de 74 , le Lion du Nord de 70 , le Groenland
de so , de la frégate la Feroé de 24 ,
du fénaut la Renommée de 18 , & d'une
barque du Roi de 12 .
On lit les détails fuivans dans une lettre
d'un Officier comm, ndant une frégate du
Roi actuellement en ftation aux Indes oce
cidentales.
Il s'eft trouvé 60 matelots Danois parmi les
i 2
( 196 )
marins étrangers que les Anglois ont arrêtés en
fe rendant maîtres de Saint - Eustache ; en ayant
été inftruit , je les ai fait réclamer ; mais l'Amiral
Rodney les avoit engagés au fervice de la
Grande- Bretagne , ainfi que les autres matelots
étrangers , moyennant la paie ordinaire ; il leur
avoit fait donner auffi une promeffe par écrit ,
qu'à leur arrivée en Angleterre , on ne les forceroit
pas de refter au fervice de cette Couronne,
& qu'on leur accorderoit la liberté de retourner
chez eux. D'après ces arrangemens , je n'ai
pas renouvellé des inftances auxquelles je fuis perfuadé
que l'Amiral n'auroit pas eu égard « .
La frégate la Moen eft en rade , prête à
appareiller pour les Indes occidentales , &
la frégate la Bornholm va être défarmée . Son
Capitaine M. Schionning a déja ſubi plufieurs
interrogatoires , & l'on eft occupé
maintenant à interroger les deux Lieutenans
qui ont été mis aux arrêts la femaine dernière.
Tout l'équipage doit fubir auffi un
interrogatoire. On eft fort impatient d'apprendre
quelle fera la fin de cette affaire.
SUÈDE ,
De STOCH KOLM , les Juin
Le premier de ce mois , le Roi a conduit
lui-même les Gardes du Corps da le camp
qui leur a été tracé dans le parc ; il les y a
établis , & le foir , il eft parti pour ſe rendre
à Carlscron .
Le Baron de Lynden , Envoyé extraordinaire
des Etats Généraux , nommé pour
remplacer à Vienne en la même qualité le
197 )
feu Comte Degenfeld Schomburg , cut fon
audience de congé le 31 du mois dernier.
Le Baron de Keller , Envoyé extraordinaire
de Pruffe , ayant préfenté un mémoire
à notre Ministère , dont le but est de procurer
aux navires Pruffiens la protection
& l'affiftance de nos navires de guerre , en
a reçu la réponſe fuivante.
» Le Roi s'étant fait rendre compte du Mémoire
préfenté par M. le Baron de Keller , Envoyé -Extraordinaire
de S. M. Pruffienne en date du ୨ du
paffé , n'a confulté que fa conftante amitié pour
S. M. & l'union qui règne entre les Puiffances alliées
pour la défense de la liberté du commerce
des neutres , afin de fe déterminer fur la demande
contenue dans ledit Mémoire. L'Ordonnance que
le Roi de Pruffe a fait publier par rapport au
commerce de les fujets , & par laquelle il leur
enjoint d'obferver les règles d'une exacte neutralité
, a fourni un nouveau motif pour engager le
Roi à s'occuper des mefures propres à procurer
aux navires marchands Pruffiens une protection
conforme à celle que les puiflances fes alliées
l'Impératrice de Ruffie & le Roi de Danemarck
ont déja rélolu de leur accorder. En conféquence
les Miniftres du Roi , réfidans auprès des Cours
belligérantes , fe joindront à ceux de S. M. Pruffienne
pour feconder les réclamations qu'ils auront
à faire au fujet des navires Prufliens pris &
détenus injuftement , dont ils doivent également
infifter fur les dédommagemens proportionnés aux
torts qu'on leur aura pu faire , & toutes les fois
qu'un navire de la même Nation , faifant un commerce
licite & légitime dans le fens des traités
qui fubfiftent entre le Roi & les puiffances en
guerre , fe trouvera à portée des efcadres du Roi ,
& aura befoin de leur affiftance pour fe délivrer
i 3
( 198 )
des violences , dont il pourra être menacé , cette
protection lui fera accordée & la violence détournée.
Pour cette fin , le Roi fera expédier les ordres
néceffaires à fes Miniftres auprès des Puiffances
belligérantes & aux Commandans de fes
efcadres , pour qu'ils aient à s'y conformer dans
toutes les occafions qui fe préfente font. En rempliffant
ainfi ce que l'amitié dicte , le Roi fe
perfuade que S. M. Pruffienne fera également
inftruire fes Miniftres , pour qu'en pareil cas ils
faffent les mêmes bons offices en faveur des
Commerçans Suédois , & qu'au refte S. M. fecondera
les vues équitables des Cours alliées ,
pour le maintien de la liberté du commerce des
nations neutres. Le fouffigné a ordre de faire part
de tout ce que ci - deffus à M. le Baron de Keller ,
qui voudra fans doute , dans le compte qu'il en
rendra à fa Cour , faire enviſager cette démar
che du Roi , comme une nouvelle preuve de
fon amitié & de fes fentimens inviolables pour
S. M. Pruffienne ".
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 8 Juin.
S. A. R. Madame l'Archiducheffe Marie-
Chriftine , Gouvernante- Générale des Pays-
Bas Autrichiens , & le Duc de Saxe Tefchen
fon époux , font partis d'ici le 3 de ce mois
pour fe rendre à Bruxelles. Ils dirigent leur
route par Mergentheim Cologne , & c.
La déclaration de l'Empereur en faveur
des Juifs eft conçue ainfi :
1º . Je veux que les enfans des Juifs foient
admis dans toutes les écoles publiques ; qu'après y
avoir achevé leurs études , & étant pourvus d'atteftations
fuffifantes de capacité , ils foient admis
( 199 )
Ouà
exercer toutes fortes d'emplois. 2º . Dès - à-préfent
& dans toutes les Villes , les Juifs ne feront
plus obligés de porter une marque diftinctive ; il
leur fera permis de s'établir à leur fantaiſie. 3 °.
Ils pourront pour leur argent , occuper telle maifon
dans tel quartier qu'ils voudront. 4 ° . Et pui
que leur commerce , fujet à tant d'entraves
tre les charges énormes qu'ils fupportent , les réduit
à l'impoffibilité de fubfifter , ce qui les force
fouvent de recourir à l'ufure , leur négoce fera
auffi facilité , & on leur permettra de pouvoir
commercer dans toutes espèces de marchandifes ,
& d'établir des manufactures par-tour où ils voudront.
5 ° . Il leur fera encore permis de pouvoir
prendre à ferme toutes fortes de terres même de
cultiver eux-mêmes les champs. A cet effet , je
veux expreflément que les terres prifes à ferme
par les Juifs , ne foient pas labourées par des
chrétiens , mais le foient par cux - mêmes , afin
qu'ils deviennent auffi par le travail utiles à l'Etat .
6. Pour faciliter la décision de leurs procès , &
éviter les frais des procédures , tout ce qui eft relatif
au commerce fera à l'avenir écrit en langue
Allemande , fans employer des caractères Hébreux
cc.
>
De HAMBOURG , le 10 Juin.
On dit que le Roi de Pruffe a voulu
entrer auffi dans l'alliance des Puiffances
confédérées pour la neutralité armée , &
que l'acte d'acceffion de S. M. a été figné formellement
à Pétersbourg par les Miniftres
de l'Impératrice de Ruffie , & par le Comte
de Gortz , Envoyé extraordinaire du Roi.
Cette acceffion , fi elle a eu réellement lieu ,
ne peut que donner plus de confiftance eni
4
( 200 )
core à la confédération neutre. Si la Pruffe
n'eft pas une Puiffance maritime , elle cft
au moins une Puiffance importante fur terre ,
& elle peut contribuer à écarter le fléau de
la guerre de cet élément , comme les autres
Souverains neutres à l'empêcher de s'étendre
davantage fur l'autre.
Le corfaire Anglois The Succeff , écrit- on
d'Elfeneur , Capitaine Adams , le même qui a
enlevé furtivement le vaiffeau Hollandois le Jounge
Tobias , qu'il a conduit à Ny- Caſtel , où ce vaiffeau
fe trouve encore dans le même état où il y
fut amené , vient de s'emparer encore à l'embou
chure du Leed , d'un navire Dancis venant de
Breme , & deftiné pour Bergen. La Cour de Copenhague
, juftement irritée de cette nouvelle piraterie
, a donné , dit-on , des ordres précis pour
arrêter ce corfaire par- tout où l'on pourroit le
trouver. On affure auffi qu'à l'avenir aucun cor- .
faire ne fera admis dans la plupart de nos ports ,
& qu'ils ne jouiront plus de cet avantage que dans
ceux des villes commerçantes «.
Un papier public rapporte un fait qui eft
un exemple fort fingulier & fort rare de
longevité. Un Evêque Arménien demeurant
à Petrickau en Pologne , a gagné ce qu'on
peut appeller un quine dans la grande loterie
de la vie . Il y eft mort il y a peu de
tems à l'âge de 131 ans . C'eſt à 120 ans
feulement qu'il a commencé à faire ufage
de lunettes . Il n'avoit jamais bu de vin ,
ni mangé d'alimens chauds ; fon mets favori
étoit des oignons , & fa boiffon de
l'hydromel .
L'Académie de commerce établie ici depuis
( 201 )
1768 , fous la direction de M. Büfch , Profeffeur
au College public de cette Ville , & de M. Ebeling ,
Maître- ès Arts , & fous l'infection de quatre de
nos principales maifons de commerce , fait tous
les jours des progrès . Son but général eft de for
mer les jeunes gens qu'on prend à l'adolefcence ,
& de les mettre en état de remplir les devoirs
importans de la vie civile , & fon but particulier
eft d'en faire des Négocians éclairés . Les inftructions
qu'on leur donne y tendent toutes. Elles
ont pour objet l'hiftoire & les principes des principales
branches & des principaux objets du commerce
, les comptes , la tenue des livres , le négoce
des lettres de change , les calculs , les affurances
, les impofitions , la connoiffance des
différentes marchandifes , la manière de diftinguer
les bonnes des mauvaiſes , le droit du commerce
l'hiftoire & la géographie , où l'on traite particulièrement
de ce qui intéreffe le Négociant ; les
Mathématiques , la Phyfique , l'hiftoire naturelle ,
les fciences économiques , &c . On a grand foin
d'entretenir l'union parmi les élèves de religions
différentes . On veille à ce que tous affiftent au
fervice divin les dimanches & les fêtes ; on les
recommande aux Eccléfiaftiques de leurs communions.
On fert en maigre les Catholiques & les
Grecs les jours de jeûne , de carême & d'obligation.
Le prix de la penfion eft de 1000
gros courant , ce qui revient à 62 louis & demi
par an. On donne 15 marcs aux domestiques.
L'entretien n'eft pas compris dans ce prix.
ESPAGNE.
De CADIX , le 1er. Juin.
marcs
L'EFFET de nos bombes & de nos ca
nons devant Gibraltar ne fe réduit pas à
is
( 202 )
ruiner les édifices de la place , & à incommoder
la garniſon & les habitans ; ces jours
derniers le parapet d'une batterie a été emporté
en entier , de manière que tout cet ouvrage
, qui avoit coûté beaucoup de tems &
de foins s'eft écroulé & la batterie a été rendue
inutile.
Le vent d'Eft nous a amené , comme nous
l'avions prévu , le convoi de Marſeille deftiné
pour les Antilles ; il a été fignalé par
les Vigies au moment de fon débouquement,
& il eft en vue de notre baie.
Deux frégates Hollandoifes paffant le détroit
, ont été pourfuivies par 2 frégates
Angloifes qui fe font retirées en forçant de
voiles , auffi-tôt qu'elles ont vu l'ennemi fe
mettre en panne & les attendre pour engager
un combat qu'il paroiffoit défirer. Les
Anglois n'ont plus à Gibraltar que de petites
frégates de 24 canons.
» Deux navires appartenans à M. Campos ,
écrit-on de Saint - Sébaſtien , font arrivés ici de la
Havanne , après 39 jours de traverfée. On favoit
à leur départ que l'expédition de Penfacola avoit
mieux réuf que les précédentes , le Marquis de
Galvez ayant pris en arrivant , le Fort de
Sainte Rofe , a invefti celui de Saint - Georges
qui ne pouvoit tenir long - tems. M. de Solano
étoit parti le 8 Avril pour fe rendre à Penſacola
avec onze vaiffeaux de ligne. Tous les préfors
, qu'on dit confifter en douze millions de
piaftres , étoient à terre fans qu'il y eût aucune
apparence de convoi pour l'Europe.
navires de tranfport partis de Cadix avec M. de
Solano, on en a choifi dix-huit , fur lefquels on
-- Parmi les
( 203 )
a placé dix -huit canons de 24 livres de balles ;
la valeur en a été eftimée , & le Roi s'eft chargé
de la rembourfer aux propriétaires , s'ils font pris
ou maltraités par l'ennemi ; les Armateurs recevront
quatre piaftres de plus par mois pour chaque
tonneau , que ne comportoit leur premier
accord fait à Cadix . Tant d'inftrumens de guerre
raffemblés à la Havanne , font croire qu'on a
en vue une expédition importante «<.
On parle beaucoup des lettres de Lima
& de Buenos -Ayres , qui annonçent , dit- on ,
de grands mouvemens au Pérou ; les Indiens
fe font fut-tout rendus redoutables dans la
partie de Tinta , & l'on donne divers détails
graves à ce fujet. Mais on demande où eft
Tinta qu'il eft difficile de trouver fur les
meilleures cartes. Il n'y a point de Province
de ce nom ; dans l'intérieur des terres , il y a
eu un village autrefois confidérable , & à
préfent ruiné appellé Tintai. Le pays & le
Corrégidor ont pu conferver cette dénomina
tion, quoique le Chef lieu n'existe plus; quoiqu'il
en foit on eft perfuadé que les troupes
réglées envoyées de Buenos- Ayres ont affoupi
cette révolte où elle ne peut être dangereuſe
dans un pays qui eft peu peuplé .
Le navire la Conception de M. Ultariz qui
avoit été à la Véra Crux , a été pris par la
frégate la Belle Poule , allant à la côte de
Caraque fur fon left ; il avoit fait une prife
qui a caufé fon malheur. La frégate Angloife
ayant repris celle - ci , & ayant appris
que le navire qu'elle fuyoit n'étoit qu'un
i 6
( 204 )
marchand , elle le pourfuivit , l'atteignit &
l'enleva.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 16 Juin.
LA Cour en publiant dans une Gazette
extraordinaire la dépêche du Commodore
Johnſtone , ne s'attendoit vraisemblablement
pas à l'effet qu'elle produiroit. Elle
fe flattoit que la nation n'y verroit qu'une
victoire remportée fur l'efcadre Françoife
aux ordres de M. de Suffren , & que dans
fon ivreffe elle négligeroit d'approfondir
cet évènement ; mais alors il eût fallu faire
difparoître de fa relation une infinité de
détails qui prouvent que cette victoire n'en
eft pas une ; que notre efcadre maltraitée
a été forcée de refter à San- Jago pour fe
réparer , que peut- être elle n'étoit pas prête
encore à repartir 15 jours après l'action
& que la Françoife qu'on dit en fi mauvais
état , a cependant continué fa route
& a une avance prodigieufe fur nous dont
elle profitera pour arriver la première à
fa deftination ou s'arrêter au Cap de
Bonne- Espérance où elle peut mettre fon
convoi en fûreté , & attendre le Commodore
Johnstone à fon paffage & fur des
mers libres , où n'ayant aucun territoire
neutre à ménager , elle le combattra d'une
manière plus décifive , & lui fera perdre
le ton avantageux qu'il a pris dans fa re(
205 )
lation. On doute affez peu en général malgré
l'empreffement avec lequel il accufe les
François d'avoir violé le territoire Portugais
, qu'il n'ait été lui-même l'agreffeur.
La conduite du Commandant François en
refufant de prendre la Terreur , en abandonnant
l'Infernal , & en renvoyant la
Fortitude , Hinchinbroke , l'Edouard & le
Porto , prouve qu'il n'a point voulu porter
atteinte à la neutralité Portugaife. Les nouvelles
que l'on recevra de la Cour de Lisbonne
ne tarderont pas à nous inftruire
plus amplement ; nous ne fommes pas fans
inquiétudes ; au refte on pardonneroit fans
doute au Commodore une agreffion auffi
déplacée , fi en effet il avoit réuffi ; nous
avons accoutumé les Puiffances neutres à
nos violences & à n'en recevoir jamais aucune
fatisfaction .
2
On n'a point publié de nouvelles de
l'Amiral Rodney ; on dit que les dernières
qu'on en a reçues font du 24 Avril ; il y
annonce qu'il a appris l'approche de l'efcadre
de M. de Graffe , qu'il porte , dit-on ,
à 14 vaiffeaux de ligne , ce qui prouveroit
que nos Amiraux ne font pas mieux inftruits
que notre Miniftère des forces qui
fortent des ports ennemis , puifqu'on fait
que M. de Graffe , après la féparation de
M. de Suffren , a dû refter avec 21 vaiffeaux
de ligne. Le Gouvernement garde
auffi le filence fur la nouvelle inquiétante
des troubles qui fe font élevés à St - Eufta(
206 )
che , parmi les troupes qui en compofent
la garnifon , & dont quelques Officiers ,
au nombre defquels on compte le Capitaine
Pierre & l'Enfeigne Pearce , mécontens
de ne pas obtenir leur démiffion qu'ils
demandoient , ont quitté l'Ifle , & fe propofent
de fe rendre à l'armée du Congrès.
On n'a pas été plus fatisfait de la relation du Lord
Cornwallis & de fes deux victoires. On fe demande
où eft Arnold , où font ces neuf dixièmes d'Américains
qui devoient le foulever & joindre nos troupes
dans leur marche ? qu'eft allé faire le Lord Corn.
wallis à Wilmington ? & que deviendra ce vainqueur
fugitif avec les débris d'une armée dont l'intempérance
du climat , la difette des provifions , l'inaction
de tant d'amis , le fer des Américains ont fait périr la
plus grande partie ? Que deviendront auffi le Lord
Rawdon & la ville de Charles- Town qui fe trouvent
environnés d'ennemis.
Telle eft , dit un de nos papiers , la fituation
de nos affaires dans un pays dont on annonce la
foumiffion infaillible & prochaine , où l'on affure
que la majeure partie des habitans eft pour nous.
Nos Miniftres peuvent-ils fe livrer encore à cette
efpérance après ces expreffions du Lord Cornwallis.
» Nous avons d'abord paffé quelques jours parmi des
amis timides , & enfuite nous nous fommes trouvés
au milieu de rebelles opiniâtres & furieux. Dans cette
fituation je me fuis vu dépourvu d'informations ,
ce qui m'a fait perdre les occafions les plus favora
bles d'attaquer l'armée rebelle «. Ces expreffions
n'annoncent - elles pas clairement les difpofitions
réelles de l'Amérique ; les amis du Gouvernement
font fi timides , qu'ils n'ofent faire le moindre mouvement
, & les rebelles font fi opiniâtres & fi furieux
qu'il eft impoffible de les foumettre.
( 207 )
Plufieurs bons efprits conviennent de l'impoffibilité
de voir réaliſer les efpérances du
Ministère. Plufieurs voix fe font élevées au
Parlement pour prouver à cette Affemblée
la néceffité de mettre fin à cette guerre défaftreufe
qui confommera la ruine de la
nation. Dernièrement encore M. Hartley
fit une motion dans la Chambre des Communes
, pour qu'il fût dreffé un bill qui
donneroit aux Miniftres du Roi , & à certains
Coinmiffaires qui feroient nommés
à cet effet , les pouvoirs néceffaires pour
traiter , confulter , convenir définitivement
des termes de paix & de conciliation.
avec les Colonies révoltées d'Amérique.
du mois dernier que cette motion
fut agitée , M. Fox prononça le diſcours
fuivant.
Le
30
» Je ne difcuterai point cette queſtion , je me
bornerai à quelques obfervations. Le Lord Germaine
a dit que la Couronne avoit des pouvoirs
fuffifans pour faire la paix avec l'Amérique . Moi ,
je prétends que la Couronne n'en a pas pour régler
aucun point en litige entre la G. B. & l'Amérique.
Il eft vrai qu'il a échappé au Miniftre de dire qu'il
y auroit certainement des points réservés pour être
pris en confidération au Parlement. Mais quels font
ces points réservés ? Ce font tous ceux qui font
à régler. La motion étoit donc néceffaire , fi l'on
avoit réellement àcoeur la paix avec l'Amérique ; la
Couronne n'ayant point de pouvoir fans l'autorité du
Parlement , c'est une choſe trop claire pour être raiſe
en doute. Si en effet elle a celui qu'elle revendique
on demandera pourquoi le Miniitre a demandé au
Parlement un acte pour autorifer le Lord Carlife
( 208 )
& le refte des Commiffaires à paffer en Amérique ,
pour y traiter de la paix. Pourquoi ne les faifoic
elle pas partir , & quelle néceffité y aveit il den
traiter avec le Parlement ? Etoit - ce pour le plaifir
d'en obtenir un acte qui n'a fervi à rien , ou parce
que la chofe en elle-même étoit une de ces opérations
éclatantes qui devoit répandre un éciat
immortel fur les annales de l'Empire ? Les conféquences
qui en ont réfulté , ont- elles fait voir la
néceffité qu'il y avoit de s'adreffer au Parlement
pour la nomination d'une ambaſſade auffi illuftre
& auffi importante ? Il y a un autre point fur lequel
je demande au Lord la permiffion de n'être pas de
fon avis . Nous n'étions point dans le fait en gerre
avec l'Amérique. Les hoftilités actuelles ont com
mencé en conféquence de l'acte prohibitoire , paffé
dans l'année 1774. Cet acte a caufé la guerre.
Nous étions en conféquence dans une pofition
différente avec l'Amérique , que nous ne le fommes
avec la France & l'Espagne. La guerre avec
l'Amérique a eu lieu en vertu d'un acte du Parlement
qu'il faut néceffairement révoquer. La
motion actuelle eft donc un préliminaire indifpenfable
pour ouvrir la porte à une réconciliation.
Au refte , le Lord Germaine a eu raifon de dire
que la Couronne a des pouvoirs fuffifans pour
faire la paix , car elle à certainement plus de
pouvoir que de volonté. Le fait eft que le Miniftre
n'a aucune envie de la paix , & qu'en conféquence
il eft inutile de lui donner des pouvoirs
à cet effet. Quoi donc êtes - vous en guerre
avec l'Amérique ? La reconnoifez- vous ainfi
pour une Puiffance indépendante ? Eft - elle relativement
à ce Royaume , dans la même pofition
que la France & l'Espagne ? Non ; ce n'est point
avec elle que vous êtes en guerre , mais avec vos
Colonies révoltées . Vous ne combattez point un
ennemi , mais vous cherchez à alloupir une re.
7209 )
bellion . Pouvez - vous gêner , par des restrictions ,
la navigation de la France & de l'Espagne ? Preferire
par des actes du Parlement les limites jufqu'où
leurs vaiffeaux peuvent aller , avec défenſe à eux
de les dépaffer. Par un acte du Parlement , aucun
bâtiment de la baye de Maffuchuffet n'ofe entrer
dans vos ports. La paix peut - elle être rétablie G
cet acte n'eft révoqué ? Il y avoit dans les Colonies
, une infurrection que nous nous efforcions
d'appaifer , mais nous n'étions point en guerre
avec elles , comme formant une Puiffance indépendante
, vis -à-vis de laquelle on peut faire agir les
prérogatives de la Couronne. Si cette diftinétion
n'étoit point fuffifante pour démontrer que la Cou
ronne n'avoit point de pouvoirs , un acte de la
Chambre , paffé pour cet objet (pécial , en fourniroit
la preuve . L'acte prohibitoire a été paffé
pour autorifer les efcadres & les vaiffeaux Britanniques
à prendre les vaiffeaux & les propriétés des
Américains en pleine mer. Il leur a été défendu
par cet acte de naviguer , & on s'eft emparé de
leurs vaiffeaux , non comme propriétés d'ennemis
déclarés , mais comme effets de contrebande. Ces
vaiffeaux continueront d'être pris auffi long - tems
que l'acte fubfiftera , la Couronne ne peut en fuf.
pendre l'effet ou l'abroger . Elle peut ordonner aux
vaiffeaux de la marine Royale de ne point capturer
les bâtimens de l'Amérique , mais non les empêcher
d'être pris par les autres vaiffeaux , & condamnés
dans nos Cours en conféquence de cette capture.
Il n'eft donc point au pouvoir des Miniftres de
S. M. de régler aucun des points en litige fans
l'aide & l'affiftance du Parlement. Quant à
l'opinion des Miniftres fur la fituation des affaires
en Amérique , quelle qu'elle ait pu être , il y a
quelques années , je fuis très- sûr qu'ils n'ont jamais
cru férieufement qu'il y eût la moindre apparence
de vouloir changer les difpofitions des Américains.
( 210 )
Le Lord North fe trouveroit dans une fituation
très-embarraffante , fi on l'interrogeoit fur cet objet ;
car en répondant à la queftion , ii feroit obligé de
contredire des faits qu'il a affurés à plufieurs repriſes.
Quant au Lord Germaine , qui a de l'expérience , &
eft naturellement porté à la modération & à la
douceur , comment a - t - il pu fe laiffer engager રે
foutenir la guerre d'Amérique ? Comment expliquer
fon goût pour cette guerre,
Le Lord North
pourroit dire avec un Poète Italien : » Mon voeu
» pour cette opération dérive de celui qui a la puiffance
& la volonté de l'exécuter , Ne m'en
» demandez pas davantage «. Le Lord Germaine
ne me faura sûrement pas mauvais gré ſi j'obſerve
que , d'après fon caractère , il eft moins accoutumé
à amufer fon audience par des difcours généraux ,
& qu'il va plus directement au fait. Il a dit que
les Américains ayant une fois rejetté les conditions
de paix qui leur étoient offertes , ils ne devoiënt
plus efpérer qu'on leur fît de nouvelles ouvertures.
Une foumiffion indéfinie eft donc la feule claufe de ce
Miniftre , & de tous ceux qui , comme lui , fe repaiffent
des plus belles efpérances. Leur conduite & leurs
fentimens ont prouvé qu'ils ne s'étoient point démentis
, & on leur doit au moins l'éloge d'avoir
été conféquents. Mais il eft impoffible d'en dire autant
du Lord North , dont l'opinion fur ce fujet n'a
jamais eu de point fixe & déterminé. Je ne prétends
point dire qu'il foit abfolument impoffible que nous
réuffiffions dans notre guerre contre l'Amérique ,
quoique le Lord North fache très bien dans le
fond de l'ame qu'il ne nous refte pas le moindre
efpoir à ce fujet . Cependant nous avons remporté
depuis peu un grand nombre de victoires ; nous
avons eu des Gazettes extraordinaires ; on a tiré
plufieurs fois le canon de la Tour , & il y a eu
des illuminations dans toute la Ville. Plaifantes
réjouiffances , & bien dignes des victoires qui y
-
( 211 )
donnoient lieu ! Que l'on fe rappelle feulement les
tranfports de joie que les Miniftres ont fait éclater
à la prife de Charles-Town , qu'ils vouloient faire
regarder comme un évènement décifif , quoique
j'aie en même tems affuré la Chambre , fur mon
honneur , que cette conquête fi exaltée par eux &
par leurs adhérens , n'influoit en rien fur la grande
caufe de l'Indépendance. Mais pourquoi les Miniftres
& la majeure partie de la Chambre , quoiqu'intimement
convaincus de l'inutilité de nos efforts
pour conquérir l'Amérique , n'en poursuivent- ils
pas moins cette guerre défaftreufe ? La réponſe
eft fimple , & la voici. Les Miniftres continuent la
guerre , parce que fans la guerre il leur feroit impoffible
de conferver leurs places , & la majorité
des Membres vote pour la guerre , parce que fans
la guerre les Miniftres ne pourroient pas leur faire
gagner de l'argent , en les affociant au bénéfice
de l'emprunt. Les Miniftres favent que le moment où
ils feront la paix avec l'Amérique , fera celui où tout
leur pouvoir fera anéanti , & leurs amis favent auffi
qu'à ce même inftant ils cefferont de partager les
emprunts. C'eft la guerre Américaine qui a donné
lieu à l'emprunt , aux douceurs , aux marchés ,
aux agiotages , aux affaires , & c. & ce font l'emprunt,
les douceurs , les marchés , les agiotages , les
affaires , & c. qui entretiennent la guerre d'Amérique.
Si , hors de la Chambre , quelqu'un interro
geoit le Miniftre far les majorités qu'il a trouvées
, & que celui-ci voulût répondre direement
& de bonne foi à la queftion , il diroit : »
leur ai- je pas donné un bénéfice exceffif fur l'emprunt
à partager entr'elles ? « On a continuellement à
infinué au Roi que du moment qu'il feroit la paix
avec l'Amérique , fon pouvoir diminueroit. On
Jui a répété fans ceffe , & il ne s'eft que trop
fément laiffé perfuader que le pouvoir étoit préféra
ne
( 212 )
"
ble à la popularité ; que le pouvoir étoit un bien fo
lide, réel & permanent, tandis que la popularité n'étoit
qu'un vain nom qui ne faifoit que du bruit , & fujet
à pafler comme un éclair. Telles font les impreffions
que l'on a cherché à lui donner ; mais le
fait eft qu'il n'y auroit que le pouvoir des Miniftres
, qui finiroit en même tems que la guente.
Celui du Souverain ne dépend point de fa durée ,
fondé fur la conftitution , il vivra & expirera
avec elle. Si vous ne votez pas avec moi , a dit
le Lord North , aux membres du Parlement , contre
la paix avec l'Amérique , comment ferai -je
en état de vous donner quelque chofe ? Il eft vrai
que comme Miniftre , mon pofte eft aufh élevé
que refpectable , mais il n'en eft pas moins vrai
que la guerre Américaine me donne les moyens
de vous procurer des douceurs & de mettre
dans vos poches 8 à 900,000 livres par un emprunt.
Mettez fin à cette guerre , & vous êtes
tous ruinés. Mon pouvoir fera miférablement déchu
, & votre paie deviendra à rien . Quant à moi,
je fuis de la dernière indifférence fur tout cela ;
j'ai gagné quelque petite chofe , je fuis affez heureux
pour me contenter de peu. Ainfi , pour ce
qui me regarde perfonnellement , on ne peut pas
fuppofer que je m'inquiette fi la paix fe fera
demain avec l'Amérique ;
mais pour l'amour
Vous
,
de
bien garde
qu'une
pareille
réfoprenez
>
lution
ne vienne
à paller. Quant
même
je quit
terois
le Ministère
, place
que je n'aurois
jamais
ambitionnée
, que je n'aurois
jamais
aimée
, & dont
je defire
ardemment
de me débarraffer
, mes voeux
feroient
encore
pour
que la guerre
Américaine
continuât
. Je vous
engage
donc à favorifer
, & à
toujours
, cet admirable
fyfteme
pour
le bénéfice
du préfent
âge & pour
l'admiration
des généra
tions
futures
. -Je ne puis pas fuppofer
que par-
-
( 213 )
mi les Membres du Parlement il y en ait un feul
affez imbécille pour croire qu'on puiffe rien faire
contre l'Amérique ; cependant la Chambre a paru
plus portée que jamais à continuer la guerre ,
& cela d'après l'opinion de ceux qui avoient un
intérêt perfonnel à fa continuation . M. Galloway
a dit à la Barre de la Chambre que les neuf
dixièmes des habitans de l'Amérique étoient dévoués
à la Grande - Bretagne , cependant qu'avons
nous été en état de faire . Si M. Galloway m'eût
dit cela , je lui aurois demandé ce qu'il faifoit
en Angleterre , & pourquoi il n'étoit pas avec les
amis du Gouvernement en Amérique. Je ne fuis
point étonné de voir qu'on ne rencontre que des
Loyalistes en Amérique ; car on dit que l'Angleterre
eft inondée d'Américains rebelles. Tout
homme qui manifefte l'horreur qu'il a pour la
guerre , eft honteufement qualifié de rebelle &
jetté peut-être en prifon fous le moindre prétexte ,
tandis que les Américains réfugiés non - feulement
font foufferts , mais payés pour diffamer les plus
honnêtes gens. Ces réfugiés impriment dans les
papiers publics les plus noirs libelles contre ceux
qui forment la plus illuftre partie de la légiflation
, & ils font foudoyés pour cela. Parmi ces
réfugiés , il y en a cependant qui méritent d'être
diftingués des autres. Ce font ceux qui ont été
réellement les martyrs de leurs principes , & chaffés
du Continent pour un attachement malheureux
au Gouvernement Britannique . A Dieu ne
plaife que je blâme tous fentimens de bienfaifance
& de charité envers des gens de ce caractère
, car en différant d'eux en opinion politique ,
je fens qu'ils méritent beaucoup de pitié & quelqu'honneur
, de même que ceux qui , par une er
reur femblable , ont été forcés de paffer le refte
de leurs jours à Saint - Germain ou à Rome . Mais
la plupart de ceux qui font actuellement penfion
( 214 )
naires de la générosité Britannique , comme lélés
dans leurs Colonies , avoient été auparavant les
champions les plus ardens de la caufe Américaine
, qu'ils n'ont abandonnée qu'après une fauffe
fpéculation , & en croyant qu'elle déclinoit. Ces
Renégats font à préfent les chefs favoris de l'Adminiftration
qui les emploie à écrire des libelles
contre les perfonnages les moins repréhenfibles &
les plus refpectables du Royaume . L'un d'eux a
eu l'impudence de calomnier un de mes plus proches
parens , un Lieutenant- Colonel en Amérique
en le repréfentant comme traître à fon pays , &
en le chargeant directement de fe fervir de fon
rang dans l'armée pour entretenir une correfpondance
avec l'ennemi. Il y a des perfonnes attachées
au fervice de leur patrie , & travaillant fans relâche
pour le bien public , qui font exposées au
venin des fcélérats payés par le Miniftere pour
la calomnie qu'ils répandent. C'eſt à cause du
rôle que j'ai joué dans le Parlement , & l'oppofition
conftante que j'ai montrée pour la guerre
Américaine , que la perfonne dont je parle a été
défignée par la plume mercénaire d'un réfugié ,
comme un objet qu'il convenoit de calomnier.
B
Lorfque des geus auffi infâmes ofent calomnier
un Officier- Général recommandable par fon
rang & fa réputation , lorfque moi même , qui
connois la pureté de mes intentions , j'ai pareillement
été en bute à leurs traits ; puis - je m'empêcher
de les regarder avec indignation ? Mais
comme cette affaire va être inceffamment mife
fous les yeux d'une Cour de Juftice , ce n'eft pas
ici le moment de la traiter. Si , lorfque le
Prétendant fortit de l'Angleterre , quelqu'un eût
été le trouver , & lui eût dit que les neuf- dixièmes
des Anglois étoient pour lui avec une puiffante
armée fur pied , prête à agir de concert avec
cux , & qu'on eût fur cela demandé des fecours
( 215 )
à caau
Roi de France , Louis XIV en cût il donné
aucun Il eût fans doute répondu ainfi : Si les
neuf dixièmes du Peuple font pour le Prétendant ,
s'ils ont fur pied une armée fi nombreuſe , je n'ai
certainement pas befoin d'envoyer une armée en
Angleteire pour mettre le Prétendant fur le Trône.
C'eft ainfi qu'auroit raifonné Louis XIV , & c'eſt
ainfi qu'auroit dû raifonner la majorité de la
Chambre des Communes , d'après le rapport de
M. Galloway. Eh quoi ! les cinq fixièmes du
peuple en Amérique font nos amis , & cependanc
il n'y a pas encore eu un coup porté en notre
faveur , pas un fymptôme apparent de loyauté
dans le Continent ! C'eſt ainfi qu'on le joue de
notre Gouvernement , & qu'il eft la dupe d'un tas
de gens qui viveut de fa crédulité . Il y a peu de
tems qu'on a demandé une lifte des Américains
réfugiés auxquels on paie penfion , & elle a été
refulée. Les Miniftres trouvent leur compte
cher cette lifte , & à ne pas dire au public quels
font ces penfionnaires. Après tout qu'a - t - on
fait ? L'armée Britannique a -t-elle jufqu'à préfent
effectué quelque chofe Si l'on demande aux Miniftres
quelle eft l'armée que commande le Général
Washington , ils répondront qu'elle manque
d'habits , qu'elle a épuifé fes provifions , qu'elle
n'a ni poudre ni munitions , & qu'elle eft pref
que réduite à rien . Mais fi vous leur demandez
quelle eft l'armée aux ordres du Chevalier Henry
Clinton , ils s'accorderont tous à vous dire :
oh ! elle eft compofée des plus beaux hommes
du monde , fes foldats font l'élite des troupes
Angloifes , ils font bien nourris , bien habillés
ils abondent en magasins & en munitions de toute
efpèce ; ils font pleins d'ardeur , tout glorieux
des fuccès fans nombre qu'ils ont eu , & ne ref
pirent que l'ardeur d'une gloire future ; & avec
tout cela , quels prodiges avons nous opérés ?
·
( 216 )
Quoique l'armée Angloife ait tout le mérite
tout le courage qu'on puiffe attendre d'elle , quoique
les troupes Américaines aient tout ce qu'il
faut pour exciter la pitié dans un ennemi , cepen,
dant cette pauvre & miférable armée n'a pas encore
été fubjuguée ; tout au contraire , elle a
fait réfiftance , & elle a bravé cette fuperbe , cette
formidable armée Angloife , qui même avoit pour
elle les neuf dixièmes du peuple Américain , de
manière que réellement c'eft du moins un objet
de curiofité que de favoir comment il peut arriver
que toute l'armée Angloife , avec les neuf
dixièmes des Américains à leur commandement ,
foit tenue en échec & maîtrisée par un dixième feulement
des habitans d'Amérique,qui ne font foutenus
que par une armée découragée & manquant de tour.
-Les chofes étant ainfi , je ne puis expliquer com
ment il a pu fe faire qu'on le foit obſtiné à pourfuivre
la guerre. Il y eut de tout temps des hommes
qui enfeignèrent des doctrines très -dangereuſes,
des hommes environnant le trône qui mirent tout
en oeuvre pour infinuer que le pouvoir & l'autorité
de la Couronne étoient diftincts & opposés à ceux
des Sujets , ils alléguèrent , & c'étoit dans le fait
une vérité, qu'en temps de guerre le pouvoir de la
Couronne étoit plus grand qu'en temps de paix ;
mais fi le pouvoir de la Couronne n'étoit pas fi
grand , il fut plus glorieux lorfqu'il étoit fondé ,
dans des temps de paix & de profpérité , fur la
conſtitution & les affections du peuple : c'étoit les
vertus du Souverain qui , en fe conciliant l'eftime
& l'attachement de fes Sujets , formoient l'appui
le plus folide de fon pouvoir. Quelle raifon avonsnous
aujourd'hui d'efpérer que nos armes feront
plus victorieufes en Amérique qu'elles ne l'ont été
précédemment. Le courage des Miniftres renaît- it
des nouvelles venues de la Hollande d'une feconde
action entre le Lord Cornwallis & le Général Grécn
dans
( 217 )
:
dans laquelle les armes du premier ont triomphé ?
Nous avons remporté quantité de victoires l'année
dernière nous avons été couverts de lauriers .
Les remercimens de la Chambre ont été votés
pour différens Généraux & Amiraux , pour le Lord
Cornwallis , pour le Chevalier Henri Clinton , pour
l'Amiral Arbuthnot , pour Rodney , & Dieu faic
pour qui. Mais quel fruit avons -nous retiré de nos
victoires ? Après tout , je ne vois point de raifon
de penfer qu'il pourroit être avantageux de foumettre
la queftion à la Chambre . Il vaudroit mieux
feulement rendre la Couronne plus refponfable &
donner du pouvoir où il n'y a point de volonté.
-En 1775 , lorfque le Lord North préfenta à la
Chambre le Bill conciliatoire , il déclara explicitement
& à plufieurs repriſes , qu'il ne s'en départiroit
jamais. Néanmoins , ce même Lord eft venu
lui-même à la Chambre en 1778 , & y a propolé
un Bill qui devoit être envoyé au Lord Carlisle &
aux autres Commiffaires en Amérique , pour faire
l'offre aux Américains de fe taxer eux- mêmes.
Quant à une paix avec ce pays , je ne penfe pas
qu'on puiffe l'obtenir cette année ou la prochaine ,
ou de fept ans d'ici , ni même de cinquante fi le
fyftême actuel refte le même. Le noble Lord n'a
pas ofé faire la paix ; il avoit affuré lui-même la
Chambre qu'il feroit tomber les Américains à genoux
, & il n'a pas eu affez de franchiſe pour
convenir qu'il s'étoit trompé .
M. Fox traça le tableau des fituations différentes
& contradictoires où s'étoit trouvé le Ministère ,
Lorfque la guerre d'Amérique éclata , quel fut fon
argument ? Abandonnerons-nous le commerce d'A
mérique ? Non , on ne peut penser à cela ; le com
merce eft trop précieux pour le perdre ; mais lorf
qu'il fut perdu , les Miniftres changèrent de ton
& pour-lors , ce n'étoit plus que pour la taxation
que l'on combattoit . Bientôt cependant , le com
30 Juin 1781.
k
( 218 )
merce & les taxes furent abandonnés & alors toute
la difpute roula fur la dépendance de l'Amérique ,
dont on nous difoit que nous ne pouvions nous
départir fous aucun prétexte. Néanmoins , après
tout cela , il faut encore accorder l'indépendance.
M. Fox gémit de ce qu'il falloit continuer la
guerre , de ce que le Pauvre devoit être fruftré des
moyens de fe foutenir par fon induftrie , & le Riche
privé des aifances de la vie. Enfin , il dit qu'il
regardoit toute taxe impofée en conféquence de la
guerre , comme un vol fait au Public. Il terminą
ce long & chaud difcours en difant , que la guerre
d'Amérique ne finiroit jamais , tant que le fyftême
actuel auroit lieu. Mais que du moment où ce
fyftême changeroit , il en réfulteroit le bien des
deux pays. En un mot , il déclara que cette guerie
étoit aufli injufte dans fes principes & abfurde dans
fa pourfuite qu'elle feroit ruineufe dans fes conféquences
, & que par conféquent il voteroit pour
que la queftion füt reprife en confidération.
La motion de M. Hartley fut rejettée ;
le 12 de ce mois , M. Fox qui en avoit
annoncé une à- peu - près pareille , prononça
un nouveau difcours dont nous donnerons
la fubftance ; on peut le regarder comme
le Commentaire des lettres du Lord Cornwallis
, & le réfumé de l'hiftoire de cette
guerre,
Lorfque la motion de M. Hartley fut rejettée ,
dit il , à la pluralité des voix , l'objection qui en
décida le fort portoit fur la fuppofition que dans
le moment où cette grande queftion s'agitoit élle
étoit probablement décidée en Amérique par la victoire
complete que l'on venoit de remporter fur les
Rebelles ; le Lord Germaine declarapofitivement que
la victoire étoit fignalée , décifive , & qu'il en attendoit
les détails ; on fe détermina donc à continuer
( 219 )
encore la guerre à laquelle cette victoire devoit
mettre un terme prompt. Ils font arrivés ces détails
attendus : ils font confignés dans une feuille
authentique , dans la Gazette même de la Cour :
parcourons- les fi nous en avons le courage , fi nous .
pouvons fupporter l'image affreufe de revers accumulés
, de maffacres infructueux , de valeur impuiffante
, de perfévérance aux abois , je n'ofe pas dire
de difgrace & de honte : je n'ofe pas dire que cette
prétendue victoire de Guildford porte dans les trif
tes fuites tous les caracteres de la défaite la plus décifive
; j'ofe moins dire que le brave Cornwallis a fui ,
Il mourroit de douleur s'il lui revenoi : jamais que
la Chambre a retenti de ce mot confacré à l'opprobre.
-Non : ce brave Officier n'a pas fui : il a vaincu
, il a arboré fur le champ de bataille l'étendard
Royal. Mais ! mais s'il eût été vaincu qu'eût- il
pu lui arriver de pis que ce qui lui eſt arrivé ? Il n'a
pas fui , mais il s'eft vu dans la néceffité terrible
mortifiante de fe retirer avec quelque précipitation :
l'hiftoire ne fournit point d'exemple que je fache ,
d'un vainqueur qui au moment même de la victoire
ait été obligé de tourner le dos à l'ennemi , de renoncer
à tous les avantages qu'il devoit à fa bravoure
à la bonne conduite . Le lord Cornwallis étoit
réfervé à la douleur de fournir cet exemple à la
poſtérité ; il n'a pas fui ; il a vaincu , mais enfin s'il
eût été vaincu , qu'eût il fait ? Il eût abandonné le
champ de bataille , il fe fût rapproché avec précipitation
du rivage de la mer où il pouvoit efpérer
de trouver un afyle & quelque fecours : c'eft précifément
ce qu'il a fait fon aimée victorieufe a
abandonné le champ de bataille ; il a renoncé à
tous les objets ultérieurs de fon expédition , & s'eft"
retiré à la hâte du côté de la mer pour le mettre
fous la protection de notre flotte ! Mais , le lord
Cornwallis n'a pas fui ; il a vaincu , il a planté fur
le champ de bataille l'étendard du Roi : c'eſt luiz
:
-
k 2
( 220 )
même qui nous apprend toutes ces circonstances ;
il dit qu'il vient de remporter une victoire fignalée
, mais par le mot fignalée il n'entend pas utile
ou décifive ; cet Officier aufli judicieux que brave
ne fe borne pas à nous donner une relation aride
de l'affaire de Guildford , il nous offre en grand le
tableau complet de fa fituation paffée , préſente & à
venir ; en mettant fous nos yeux le plan de l'expédition
dont il étoit chargé , il nous invite à l'exa,
miner , & à calculer la maffe des avantages ou des
revers probables qui peuvent ou doivent en réfulter.
Son grand objet étoit de pénétrer dansla Caroline
Septentrionale , d'y protéger les Loyalistes , & de
leur fournir l'occafion de fe fonlever en faveur
du Gouvernement : il ne dit pas qui lui a fait efpérer
( il eft aisé de reconnoître les Miniftres à de pareilles
informations ) qu'il trouveroit dans cette province
des légions Loyaliftes prêtes à fe ranger fous
fes drapeaux , mais il fait entendre qu'il l'efpéroit.
Je comptois , dit-il , fur des amis.noinbreux , mais
je n'ai trouvé que des amis timides , & des Rebelles
dont la haine eft invétérée ; 200 malheureux avoient
en ou plus de courage , ou des difpofitions plus finceres
, ils ont ofé le réunir , chercher à nous joindre
, ils ont été interceptés , taillés en pieces , maffacrés
de fang froid ? Il eft évident que lorsque
le Miniftre nous a affurés , lorfque des transfuges
dangereux ont déclaré à la barre de la Chambre
que , furtout dans les Provinces Méridionales nous
avions pour nous neuf dixiemes des habitans , le Miniftre
étoit trompé , les transfuges nous trompoient.
Que verrons-nous fur les autres parties du tableau
que nous préfente le Lord Cornwallis ? L'énumération
des obftacles fans nombre que l'on a dit cent
fois exifter dans toutes les parties de l'Amérique ,
& être invincibles : ils ne naitlent pas feulement
de la difpofition des efprits , ils exiftent dans les chofes
inanimées comme dans les têtes exaltées par
( 221 )
l'amour de la liberté & de l'indépendance ; une ri
viere , un bois , un rocher , un marais , un côteau , un
ravin ; à chaque pas la bravoure trouve un nouvel
écueil , la prudence de nouvelles embûches , la victoire
elle-même un nouveau précipice : de tous ces.
obſtacles combinés , naît le plus terrible de tous : la
famine vole fur les pas de la victoire , l'arrête dans
La courfe rapide , imprime le fceau de la pâleur fur
le front du vainqueur , & le forçant à rétrograder
pour chercher du pain ailleurs , lui donne l'apparence
de la fuire au milieu de la plus glorieuse pour
fuite ! Où étoient ces amis dont on avoit promis
la folide affiftance au vainqueur de Guildford ? Sils
étoient trop timides pour paroître les armes à la
main , du moins ils pouvoient offrir à ces guerriers ,
à leurs libérateurs , une partie de leur fubfiftance : ils
ne devoient pas être dans un état de difette , puifqu'avec
une armée plus nombreufe que la nôtre ,'
le Général Gréen avoit pu fubfifter. Pas un morceau
de pain , pas un fac de farine ; nos bons amis
les Loyalistes gardoient tout pour eux & pour les
Rebelles leurs ennemis invétérés : le lord Cornwallis
dit qu'au milieu de ces excellens amis , les
troupes ont manqué de pain pendant deux jours ! Et
depuis tant d'années l'on ofe foutenir qu'une guerre
parcille doit être foutenue ! & l'on ne fe laffera pas
de le répéter ! Réfumons rapidement les argumens
curieux que l'on produit depuis le commencement
à l'appui de ce fyftême deitru&if , fuivons la chaîne
des inconféquences , des abfurdités qui dans le
cours de cinq ou fix feffions ont fervi de bafe aux
réfolutions adoptées à cet égard par la majorité de
l'une & l'autre Chambres . Dans les premiers
inftans où l'Amérique a marqué fa réfiftance par des
caracteres d'une fermeté réfléchie , on a dit , elle
voudroit , mais elle ne peut réfifter : il fuffit d'oppofer
de la fermeté à fon obftination ; quelques troupes réglées
à les peuplades indifciplinées & fans armes :
k
3
( 222 )
il fuffit que ce Continent indocile remarque dans
la Métropole l'intention férieufe de prendre à fon
égard les voies coercitives. On fit l'eflai , on envoya
une poignée d'hommes , qui ne purent rien entreprendre
le fecond pas étoit prévu parce qu'il
étoit naturel , on embarqua des forces plus confidérables
, & en prenant ces mefures hoftiles on ne
négligea pas les négociations ; belles paroles, bayonnettes
, canons , tout fut également fans effet ; le
noble Lord alors chargé du département de l'Amérique
nous promit d'amener les Rebelles aux termes
d'une foumiflion fans conditions ; cette promeffe
eft encore à remplir: on fit partir le Général
Gage en lui difant , vous ferez guerrier ou négociateur
felon l'occafion ; les forces qu'on lui
donnoit en même-temps n'étoient pas affez formidables
encore pour produire l'effet coercitif , &
l'étoient trop pour faire naître la confiance : Gage
ne fut pas plis heureux en négociations qu'en batailles
rangées le nouveau Miniftre s'en prit à
lui , il vouloir un Général plus actif , il choiſit le
Général Howe : celui - ci effaya fes forces , fut repouffé
, refferré dans Bofton & forcé enfin d'évacuer
cette place : cet effai dégoûta des Provinces Septentrionales
; on dit qu'elles étoient le foyer de la rebellion
, les plus intraitables de toutes , les derniè
res dont il falloit s'occuper ; que celles du centre
étoient moins obftinées , que neuf dixiemes de
leurs habitans étoient loyaux , attachés à la Merepatrie
, qu'il falloit commencer par-là ; ainfi nos
meilleurs amis eurent la préférence dans une affai
re où il s'agiffoit tout uniment de leur couper la
gorge ; ils ne parurent pas fatisfaits de cetté prédi
lection , on les trouva tout auffi rebelles que les
rebelles du nord , & Howe eut beau les battre ,
ils le harcelèrent avec tant de perfévérance , que
l'ayant forcé à le renfermer dans la ville de New.
Yorck , ils ne lui ont jamais laiffé prendre un
( 223 )
:
*
pouce de terrein dans certe Province , où fon fuc
ceffeur eft encore refferré aujourd'hui dans les mê
mes limites on s'empara de Rhode-Iſland , mais
qu'a -t-on fait de cette conquête ? C'eſt une queftion
qu'il faut adreffer à M. de Rochambeau .
Dégoûtés des Colonies du centre comme nous
l'avions été de celles du Nord , il ne reftoit plus
qu'à tâter celles du Sud la bayonnette au bout
du fufil , & à la pointe de l'épée , on ne converrit
pas , on ne ramena pas à l'allégeance la majeure
partie des habitans de la Géorgie & de la
Caroline Méridionale , mais on en fubjugua une
partie , on prit poffeffion de ces deux Colonies
dans la dernière defquelles on forma le projet de
fubjuguer également la Caroline Septentrionale , à
l'aide des amis nombreux que nous y avions :
on en fait la tentative , on pénètre avec des difficultés
, des pertes infinies dans cette Province ;
le Lord Cornwallis y plante l'étendard du Roi
remporte une victoire fignalée , & eft tout étonné
enfuite de fe trouver environné d'amis timides.
ou de rebelles invétérés : de voir fes troupes manquer
de pain , de toutes les chofes néceffaires à
leur confervation , & forcé de renoncer à tous les
objets de l'expédition , an plan général de la
campagne , il va chercher du pain fur les bords
de la mer , où il efpère tirer de notre flotte les
fecours & la protection qui lui manquent : il
abandonne le théâtre de fa gloire , laiffe derrière
lui tous les poſtes , ainfi que les braves gens auxquels
il en confie la défenfe à la merci de l'ennemi
: en un mot , il ne fuit pas , mais il dif.
paroît au moment même de lavictoire ! Et l'on
parlera encore de continuer une guerre , de pourfuivre
une conquête dont l'impoffibili : é le manifefte
en proportion des efforts que l'on fait pour
cette pourfuite ! & l'on ofera dire que l'on croir
dans fa confcience la conquête poffible ! Avouons
K4
( 224 )
de bonne foi que l'Amérique ne fera jamais con
quife par la force des armes ; reconnoiffons une
fois pour toutes qu'elle eft perdue pour nous.
Terrible vérité. Hélas ! je l'ai prédite cent fois :
cent , fois j'ai eu la fatisfaction intérieure de voir
que mes prédictions n'étoient pas fans effet , que
mes raifonemens portoient la conviction dans
l'ame de tous ceux des membres qui m'entendoient
aujourd'hui encore :: je jouis de mon
triomphe , je vois clairement que je perfuade :
tous les membres penfent comme moi , je n'en
excepte pas le noble Lord au cordon bleu ; je
n'en excepte pas même l'autre noble Lord
qui préfide au département de l'Amérique ; mais
s'ils n'en connviennent pas , tout eft perdu , lạ
majorité qui les foutient n'en conviendra jamais.

4
» Mais , me dira-t-on , quand on conviendroit
de tout cela , à quoi peut aboutir votre motion ?
Prétendez-vous que parce que la réduction de
l'Amérique n'eft pas auffi facile qu'on pourroit le
defirer il faut reconnoître fon indépendance , &
acheter la paix à ce prix ? A cela je réponds que ce
feroit acheter la paix à bon marché , puifque je
regarde l'Amérique comme perdue je n'en ferai
cependant pas la motion ; je me bornerai ſeulement
à propofer que l'on fafle en Comité une Enquête
férieufe , relativement à la guerre d'Amérique
; & fi par le réſultat de cette Enquête , il pa
roît évidemment que cette guerre eft impraticable ,
qu'elle eft abſolument fans objet , qu'elle tourmente
cruellement l'Angleterre , je propoferai alors :
Qu'il foit préfenté au Roi une humble Adreffe à
l'effet de fupplier S. M. de donner pour inftruction
à fes Miniftres de n'adopter déformais , d'autres
mefures , à l'égard de l'Amérique , que celles qui
tendront plus probablement à rétablir la paix entre
les peuples de ce Continent & la Grande- Bretagne «<.
Ma propofition differe effentiellement de celle faite
( 225 )
ر د
récemment par le Colonel Hartley, dont l'objet le
bornoit à donner aux Miniftres un pouvoir que ne
fecondoit pas leur volonté , celui de faire la paix ;
la mienne leur en impofe le devoir indépendant de
leur volonté ou de leurs intentions. Si je pouvois
penfer , répondit le Lord Germaine , que cette
propofition conduisit probablement à la fin defirée
du rétabliſſement de la paix avec l'Amérique ; nonfeulement
je croirois de mon devoir indiſpenſable ,
mais je regarderois comme un bonheur fingulier ,
l'honneur de feconder cette motion ; malheureuſement
, je ne vois pas de même , & l'idée de faire
paffer en Comité la réſolution dont il s'agit , me
paroît plus propre à éloigner qu'à accélérer le moment
que je puis defirer aufli ardemment que paroît
le faire l'honorable Membre , fans être difpofé
à l'acheter fi cher : il vient même de déclarer avec
fa candeur ordinaire , que l'objet de fa motion eft
d'impofer aux ferviteuis de S. M. la néceflité de
s'occuper des moyens de rétablir la paix : j'avouerai
que je ne vois pas qu'il foit néceffaire d'impofer
la néceflité où l'inclination , le devoir , l'intérêt
perfonnel & public commandent avec tout l'empire
que l'on doit fuppofer dans de fi grands motifs :
j'ai dit en une infinité d'occafions , qu'en mon parti
culier je formois les voeux les plus ardens pour la
paix je déclare que tous les ferviteurs du Roi font
pénétrés des mémes fentimens , comment pourroit-
on fuppofer le contraire ? Par quelle fatalité
attachée à la nature de leur fervice les foupçonneroit
- on de féparer leurs intérêts particuliers des
intérêts communs ? Ils font prêts à faifir & à embraffer
avec transport l'occafion qui fe préfenteroit
de faire la paix avec l'Amériques mais leur impofer
la néceffité de le faire fans leur indiquer les
moyens de le faire honorablement & avec fûreté ,
c'eft les charger en pure perte du plus pufillanime ,
du plus ridicule & du plus dangereux de tous les
ks
( 226 )
perfonnages ; c'eft leur dire , peignez aux yeux de
nes Ennemis l'état de découragement dans lequel
la Nation eft tombée : apprenez
l'Univers que
nous demandons la paix , que nous defirons l'obienir
, que nous en paíferons par toutes les conditions
qu'on voudra nous preferite... Que diroit à fon tour
la France à l'Amérique ? » Vous voyez l'état de découragement
& d'humiliation dans lequel eft tombé
l'Angleterre : elle ne peut plus foutenir la guerre ;
pour obtenir la paix , elle en paffera par tous les
termes qu'on voudra lui impofer : encore une cam
pagne ; tenez bon un an de plus , nous en tirerons
meilleur parti encore , nous lui impoferons des
conditions plus dures pour elle & plus avantageufes
pour nous vous ne ferez plus dans le cas de former
avec elle des ligues politiques , des traités de
commerce je vous fuffirai feule ; je contracterai
avec vous une alliance perpétuelle , fi avantageufe
pour vos Etats qu'ils deviendront riches , floriffans
, puiflans & refpectés ; que réfulteroit- il de
tout cela ? L'Amérique plus laffe qu'on ne veut généralement
le reconnoître , d'une guerre qui tout
au moins n'eft pas avantageufe pour elle , repren
droit haleine , redoubleroit d'efforts : encore une
campagne diroit le Congrès , & cette campagne feroit
pouflée avec d'autant plus d'activité qu'on la
regarderoit comme la dernière. L'objection de
l'honorable Membre eft d'impofet aux Miniftres la
néceffité de faire la paix avec l'Amérique , &
comme s'il fe plaifoit à leur ôter l'unique moyen
praticable de faire cette paix , il ajoute qu'il n'enend
pas que l'on reconnoiffe l'indépendance de
'Amérique. Après tout ce que l'on a fait , je demande
, à l'indépendance près , fi on n'a pas offert
a l'Amérique tout ce qu'elle pouvoit defirer ; qué
refte- t-il à tenter encore ? Au refte , fi l'honorable
Membre avoit propofé que l'on reconnût cette indépendance
, il exifteroit encore une forte objection
( 227)
,
>
nous pouvons , fi jamais nous étions capables de
nous avilir à ce point , nous pouvons , dis je
affranchir l'Amériqne de l'allégeance qu'elle nous
doit ; mais la France garantiroit- elle fes libertés ?
Diroit elle de même à l'Amérique , vous êtes indépendante
il eft très-probable que non. - Quant
aux difpofitions des Colonies Méridionales , & à
Fimprudence avec laquelle on s'eft embarqué dans
cette expédition d'après les faules repréfèntations
du Gouvernement , ce n'eft pas la Lettre du Lord
Cornwallis , qui a pu fuggérer de pareilles notions :
ce que je puis protefter a la Chambre , a l'égard
de la dernière affertion , c'eft que fi l'on a été déçu
dans l'efpoir de trouver beaucoup d'amis dans la
Caroline Septentrionale , le Lord Cornwallis & les
Miniftres fe font mutuellement trompés ; car cet
Officier , auffi intelligent qu'actif & brave , ayant
été plus à portée que les ferviceurs du Roi de fe
procurer les meilleures informations a conftamment
écrit que l'on pouvoit compter for la loyauté
d'une très-grande partie des habitans de cette Province
; il étoit naturel que les Miniftres ajoutâffent
foi à cette déclaration qui s'eft en effet vérifiée ,
comme on le voit par cette même Lettre du Loid
Cornwallis qui fert de bafe à la motion actuelle : les
habitans étoient fi bien difpofés qu'au moment où nos
troupes parurent dans cette Province un corps confidérable
de Loyaliſtes le fouleva & ie mit en marche
pour les joindre ; malheureufement ils furent inter
ceptés par les Rebelles & inhumainement malfacrés ;
cer exemple étoit affurément propre à refroidir le
zèle de nos autres amis , & s'ils n'ont pas ofe
joindre le Lord' Cornwallis , il n'en faut pas conclure
qu'il n'y avoit de Loyantes dans la Caroline
Septentrionale que ceux qui ont fcellé leur loyauté
de leur fang : mais , continue- t- on , non feclément
ils ont été des amis timides , ils vous ont traités en
ennemis , en ne fourniffant pas à vos troupos la
k. 6
( 228 )
fubfiftance qu'ils avoient fournie à celles du Général
Gréen à cette dernière affertion , je réponds que·
toutes les armées qui ont marché dans la Caroline
Septentrionale , y ont éprouvé la même difette , la
même difficulté de fe procurer des vivres , par la
raifon fimple que cette Province n'étant pas , રે
beaucoup près , peuplée en proportion de fa vafte
étendue , elle n'eft cultivée que dans quelques
diftricts très éloignés les uns des autres : les
lettres da Général Kalbe au Congrès , prouvent
qu'il avoit éprouvé cet inconvénient , & fi le Général
Gréen a eu le bonheur en dernier lieu de
procurer la fubfiftance néceſſaire à les troupes , ce
n'eft pas de la Caroline Septentrionale , c'eft de la
Virginie qu'il l'a tirée . Tous les Généraux Américains
ont été dans le même cas depuis le commencement
de la guerre , ce qui contribue encore
plus à prouver que dans le fait la Caroline Septentrionale
étoit favorablement difpofée , c'eft que
lors de l'affaire de Guildford , il ne fe trouvoit
dans toute l'armée Américaine , que deux bataillons
tirés des deux Carolines ; c'eft qu'au premier coup
de fufil , ces deux bataillons fe retirèrent ; c'eſt
qu'enfin le Congrès ayant demandé de la Caroline
Septentrionale 2800 hommes , & de la Caroline
Méridionale , 2600 pour le contingent refpectif ,
n'en a pas obtenu un feul ni de l'une , ni de l'autre.
Reite à confidérer en quoi la victoire du Lord
Cornwallis a pu reflembler à une défaite premièrement
les avantages qui en ont réfulté étoient de
la plus haute conféquence ; en fecond lieu , un
Général at - il l'air d'être battu , parce qu'au
moment de la victoire ne trouvant point de vivres
dans un pays épuifé , il en va chercher dans fes
propres magafins ? Tout confidéré , la motion de
l'honorable Membre , ne tendant à rien de praticable
, étant évidemment fans objet , portant fur
des affertions ou fuppofitions peu exactes , je ne
( 229 )
dois pas la feconder , & en mon particulier , j'opine
négativement «.
Lorfque l'on recueillit les voix , il s'en trouva 99
pour la motion , 172 contre.
L'Amiral Digby a pris congé ; il partira
inceffamment avec 6 vaiffeaux de ligne pour
aller relever dans la ftation de l'Amérique
l'Amiral Arbuthnot , qui ramenera en Angleterre
les plus fatigués des 7 vaiffeaux de
ligne dont fon efcadre eft actuellement com
pofée .
Le Léandre de so canons , eft fur le point
de partir de Portsmouth avec une flotte
pour la Guinée ; il fera accompagné de
deux petites frégates & d'un floop ; deux
compagnies franches , Capitaine Makenzic
& Katachamp , pafferont avec cette flotte .
en Afrique.
Ce matin it a été expédié à Plimouth
l'ordre de faire partir auffi tôt un cutter
pour porter quelques avis à l'Amiral Darby.
Il eft arrivé un Officier dépêché de l'Inde
par l'Amiral Hugues , qui écrit à l'Amirauté
en date de Bombay le 2 Janvier , qu'étant
parti de Madras en Octobre pour aller renforcer
Tillicherry , où il a laiffé un corps
de 100 hommes & des munitions , il a
pris en s'en retournant 2 frégates d'Hyder
Aly , ainfi que 2 autres bâtimens armés ;
un troisième a fauté. Il a perdu devant
Tillicherry la frégate le Sartine , dont
l'équipage a eu le bonheur de fe fauver.
( 230 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 26 Juins
Monfieur & Madame Victoire de France
ont tenu le 10 de ce mois , fur les
fonds de Baptême , dans la Chapelle du
Château , la fille du Comte d'Albon , Meftre
de Camp de Cavalerie. Les cérémonies
du Baptême ont été fuppléées par
-l'Evêque de Séez , premier Aumônier de
Monfieur.
Le 17 de ce mois , la Marquife de Gave ,
la Comtelle de Coffé & la Marquife de
Morant , ont eu l'honneur d'être préfentées
à LL. MM. par la Ducheffe de Fitzjames
, la Ducheffe de Coflé & la Comteffe
de Lufignan .
Le Baron de Breteuil , Ambaffadeur extraordinaire
du Roi près l'Empereur , que
S. M. a nommé Confeiller d'Etat d'Epée
au Confeil des Parties , y eft entré le 18
de ce mois en cette qualité.
Le Roi ayant nommé M. de la Milliere
Maître des Requêtes , Intendant des Ponts
& Chauffées il a eu l'honneur d'être
préfenté en cette qualité à S. M. par M.-
Joly de Fleury , Miniftre d'Etat & des Finances.

La Reine avance très -heureufement dans
fi groffeffe , qui fait la joie & l'efpérance
de la Nation..
( 231 )
De PARIS , le 26 Juin.
SELON les nouvelles de Breft , M. le
Comte de Guichen avoit reçu les dernières
inftructions le 16 de ce mois ; fon efcadre
étoit prête à mettre à la voile , &
n'attendoit qu'un tems favorable , & on
s'attendoit qu'elle partiroit le 17 ou le 18
fi le vent le permettoit. Les fours de la
marine n'ayant pu fuffire pour cuire le bifcuit
, on y avoit fait travailler ceux de la
Ville. Le Triomphant , de 80 canons , avoit
été donné à M. du Pavillon.
La deftination de l'efcadre n'eft pas connue
; on s'attend toujours à Breft qu'une
divifion Eſpagnole viendra la joindre ; juf
qu'à préfent cependant on ne. fait pas fi
cette jonction eft arrêtée ; le tems nous
inftruira fans doute mieux. S'il eft vrai ,.
commé le bruit s'en répand , que la flotte
de D. Louis de Cordova foit rentrée à
Cadix , cette jonétion n'eft pas prochaine.
On dit que pendant fa longue croifière ,
qui n'a pas moins duré de quarante jours
elle a pris 15 bâtimens Anglois fortis du
Tage , chargés de fel , & deftinés à la pêche
de Terre-Neuve. Cet évènement , s'il
fe confirme , rendroit leur pêche abſolument
inutile pour cette année.
On parle beaucoup de l'arrivée de M.
de Graffe à la Martinique ; on en fixé l'époque
au 7 Mai dernier : on ne dit point
d'où eft venue cette nouvelle ; & il eft
( 232)
certain qu'il n'eft encore rien arrivé des
Antilles dans nos ports ; mais on s'atten
doit que fa traverfée feroit courte ; & d'après
les rapports de quelques bâtimens
qui l'ont rencontré en mer , il a pu en
effet arriver au commencement de Mai à
fa deftination .

Sil faut en croire quelques avis reçus
en Hollande l'Amiral Peter Parker ,
après avoir donné une forte eſcorte au
convoi de la Jamaïque , a été lui même
avec les vaiffeaux de guerre qui lui reftoient
, tenter une attaque contre Curaçao ;
dans ce cas , il eft fort douteux que les 8
navires Anglois apperçus près du Cap St-
Antoine , fuffent des vailleaux de guerre
Anglois , & Penſacola n'aura pas été fe
couru .
་་་
» L'efcadre de M. de Monteil , qu'on attendoit
de la Havane , écrit -on des Cayes de Saint - Louis ,
Ile Saint - Domingue le 11 Avril , eft rentrée au
port Saint- Louis & au Port- au - Prince . L'embargo
n'eft pas encore levé , finon en faveur de quelques
navires marchands , qui ont demandé & obtenu la
permiffion de partir pour la France . Je profite de
cette occafion pour vous mander qu'on a reçu ici
la nouvelle de la prife & du pillage de Saint-
Euftache , par une goëlette de Curaçao , qui en
étoit partie le 20 Mars , avec la permiffion du
Gouvernement , & qui arriva ici le 23 Mars , après
avoir été chaffée à neuf reprifes différentes par des
corfaires Anglois ; les rapports qu'elle nous a faits
de l'état des affaires à Curaçao , font les fuivans.
On y avoit appris tard la prife de St -Euftache ,
mais affez- tôt pour fe mettre à l'abri de toute furprife.
Le Gouvernement a fait auffi-tôt mettre un
( 233 )
embargo fur tous les navires , & fermer le port
d'une chaîne. Les deux vaifleaux de ligne Hollan
dois & les deux frégates qui y étoient ftationnées , fe
poftèrent de manière à rendre l'entrée du port im
praticable aux ennemis ; on mit les forts dans le
meilleur état de défenſe ; on y établit de nouvelles
batteries ; & l'on plaça du canon fur toutes les
avenues. Les habitans fans diftinction d'âge ni de
rang , faifoient le fervice auprès de cette artillerie.
L'évènement fit bientôt voir que ces précautions
n'étoient pas fans motifs . Il s'étoit montré devant
Curaçao , un vaiffeau de guerre Anglois & 5 frégates
qui en tenoient le port bloqué , & croifoient
depuis l'Ile de Bonayre , jufques fous le vent de
Curaçao , & même jufqu'à celle d'Aruba . On difoit
que ces deux petites Ines , entre lefquelles celle de
Curaçao eft fituée , avoient été pillées par l'efcadre
ennemie : celle - ci étoit venue de la Jamaïque , où
1'Amiral Rodney avoit envoyé ordre de la détacher
contre les poffeffions Hollandoifes fons le Vent
n'ofant pas quitter lui -même les petites Antilles
avec fa flotte , ni l'affoiblir par des détachemens ,
dans la crainte où il étoit qu'il n'y arrivât une
efcadre Françoife qu'on y attendoit tous les jours,
-Depuis le 20 Mars que la goëlette eft partie de
Curaçao , on ignore ce qui s'y eft paffé , ce qui
nous fait croire que le port est toujours bloqué
par les Anglois. Quant à nous , nous n'avons pas
voulu laiffer inutiles ici un brigantin & une chaloupe
Bermudienne qui y mo illoient ; nous les
avons arnés en courfe , & ils ont amené ici 3
bâtimens Anglois , dont l'un eft un très beau
navire chargé de fucre de la meilleure efpèce , de
café & d'indigo ; ils ont été déja déclarés de bonne
prife «.
On apprend d'Angleterre
de la Jamaïque eft entrée
autre accident que la perte
à
que la flotte
Corke fans
d'un navire ,
( 254 )
qui lui a été enlevé par un petit corfaire
de Dunkerque , de 3 canons , qui l'a conduit
à Saint-Malo. On eftime cette prife
300,000 liv.
On fait à Saint-Malo une levée de charpentiers
pour Breft , & on y a reçu ordre
de finir au plus tard en deux mois la conftruction
de la Cléopâtre , frégate de 26
canons de 12 , qui eft fur les chantiers.
Le vaiffeaule Majeftueux, écrit- on de Toulon ,
eft parti le 11. La frégate la Précieuſe l'accompagne
jufqu'a Cadix La Mignonne , qui eft rentrée dans la
rade , en partira à la fin du niois pour escorter le
convoi de Marfeille , deftiné pour le Levant. Nous
avons dans ce port la frégate la Boudeufe , & les
corvettes la Surveillante , la Sardine , la Flèche ,
la Brune & le Tigre. Tous ces bâtimens font
deftinés à éloigner de nos côtes les corfaires Mahonnois
qui croifent dans la Méditerranée.
- La
conſtruction de la frégate qui eft fur le chantier
avance rapidement. On ne iardera pas à y mettre
le vaiffeau de 74 canons , dont la conftruction eſt
ordonnée «.
Les lettres de l'Orient en date du 13 ,
nous apprennent que la flotte pour l'Inde
eft dans la rade du Port - Louis , que les
troupes font embarquées , & qu'elle a or
dre de fe tenir prête au premier fignal.
On ignore fous quelle efcorte . On ne croit
pas que le Lyon & le Dauphin Royal
l'accompagnent plus loin que hors des
Caps ; le Saint-Michel , au contraire , conduira
jufqu'à Saint-Domingue tous les bâ
timens raffemblés à l'Ifle d'Aix.
» La lecture de la relation que donne le Commo
dore Johnstone de fa rencontre avec l'efcadre de
( 235 )
M. de Suffren a détruit toutes les craintes
qu'on avoit eu d'abord qu'elle ne nuisît aux opérations
dont cette efcadre eft chargée . Les Anglois
eux-mêmes appellent cette journée , une journée
défaftreufe. La flotte Angloife & fon convoi ont
été horriblement maltraités ; & les nôtres les précéleront
certainement dans l'Inde , & couvriront
1 importante poffeffion que l'ennemi fe flattoit d'envahir
. Si l'Annibal avoit trop fouffert pour fuivre l'ef
cadre , ce qui eft au moins douteux , ce ne feroit
pas au Brefil qu'il feroit forcé de relâcher , &
encore moins de fe faire accompagner par les
autres vaiffeaux. Quant au befoin d'eau qu'on
fuppofe gratuitement à M. de Suffren , c'eft une
inquiétude mal fondée que n'ont pas les perfonnes
qui favent de quelle manière les vaiſſeaux du roi
font approvifionnés pour les voyages de long
cours. Lorfque le convoi du Prothée fut attaqué
on fe fouvient que M. Bouvet fut au Cap fans
relâcher nulle part , & il avoit des troupes avec
lui . Ainfi , rien ne s'oppose à ce que notre efcadre
fe rende à fa deftination , & eût elle encore plus
fouffert , dès qu'elle a retardé le départ de Johnſtone ,
dès qu'elle peut le précéder de 15 jours , car il eft
douteux que le Commodore foit parti le premier
Mai , l'avantage de cette journée lui demeure . Il
eft inutile de relever la manière indécente avec
laquelle le Commodore Johnſtone avance que nos
Officiers font accoutumés à violer le territoire des
Provinces neutres ; cette accufation n'eſt que riſible
de la part d'un Amiral Anglois ; elle le feroit moins
fi , comme les lettres de Londres l'infinuent , il a
été lui - même l'agreffeur. Il est tout fimple que
les deux coups de canon tirés par M. de Suffren
en entrant dans la baye , l'aient été pour annoncer
fa préfence & affurer fon pavillon . Johnſtone ,
qui regarde le Portugal comme une province
d'Angleterre , n'aura pas voulu fouffair l'approche
de forces fi fupérieures , ni que l'efcadre ennemie
·
( 236 )
fe rafraichit chez lui & à les côtés , & il l'a attaquée
le premier. Le Gouverneur Portugais , s'il eft impartial
& de bonne foi , pourra rectifier à cet
égard la dépêche de Johnftone avant qu'elle puiffe
être corrigée par M. de Suffren , ce que nous ne
pouvons efpérer que dans 5 a 6 mois , à moins que
ce Chef-d'efcadre ne rencontre dans fa route quelque
bâtiment neutre à qui il puifle confier fes dépêches.
Le convoi de Saint- Euftache a été acheté
en entier par deux maifons de commerce.
On dit ici qu'elles n'ont fait que prêter
leur nom à M. Beaujon , qui a fait feul
cette acquifition . Partie paffera à Bordeaux
& l'autre à Nantes . Il a été payé 8,500,000 !.
» Le cutter François le Prévoyant , écrit - on de
Lisbonne , parti de Cadix le 2 Mai pour le Cap
François , a fait nauffrage la nuit du 6 au 7 du
même mois , à 7 lieues du Cap Saint- Vincent. Le
Capitaine Pierie Soubard & 19 hommes qui compotoient
l'équipage , eurent le bonheur de fe fauver
dans la chaloupe . Ils errèrent avec cette frêle barque
pendant 7 jours , fans . vivres , fans autre nour- "
riture , fans autre boiffon quelconque que celle de
leur propre urine , qu'ils fe virent forcés de boire.
Ils étoient au moment d'expirer de faim & de fati
gues , lorsqu'ils rencontrèrent un navire Suédois qui
les recueillit. Le Capitaine de ce bâtiment les traita
avec la plus grande humanité , & les envoya dans
notre port , où ils font arrivés le 15 de ce mois ,
à l'exception d'un feul de ces infortunés qui eft
déja mort en mer. Les autres font fi exténués & fi
affoiblis , qu'ils auront bien de la peine à fe rétablir «<
Une perfonne intéreffée au progrès des
connoiffances utiles , a dépofé 1200 livres ,
qui feront données à celui qui , au jugement
de l'Académie Royale de Chirurgie ,
décrira le moyen le plus propre à effacer
( 237 )
fans danger, ni difformité , des larges ta
ches faites au vifage par la poudre à tirer.
On exige qu'une ou plufieurs guériſons
bien atteftées prouvent la certitude & l'efficacité
du procédé . Ceux qui vondront
s'occuper de cet objet , trouveront dans
Aetius des moyens pour effacer les diffé
rens ftigmates que les Anciens imprimoient
fur quelques parties du corps ; il en eft
fait mention dans le Tome II de l'Hiftoire
de Chirurgie , page 774. Les Mémoires
feront adreffés francs de port à M. Louis ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie Royale
de Chirurgie , avant le premier Avril 1782 .
Ce terme eft de rigueur.
Le 7 de ce mois , M. Bruncau , Curé - Prieur de
Saint- Pierre de Chevillé , Diocèfe du Mans , près
du Château du Loir , affifté de plufieurs Curés
voifins a célébré une Meffe folemnelle à l'occafion
du renouvellement du mariage de Martin' Sevault ,
Fabricant de toile , & de Marie Rambourg fon
époufe , après 56 ans de mariage. Les mariés étoient
accompagnés de 36 de leurs enfans , petits - enfans
& arrière- petits - enfans , refte de 101 ; les mères
avoient porté à cette cérémonie ceux qui ne pou
voient marcher , Parmi ces 86 enfans , il y en a 10
qui font Fabricans de toile dans la même Paroiffe ,
Une chofe que nous nous empreffons , d'obferver ,
c'eft que dans ce nombre , tous fe font portés au
bien , & qu'aucun n'a jamais donné de fujets de
chagrin & de mécontentement à ces vénérables vieil-
Jards. Le Prieur qui leur a dit la Meffe , a 52 ans
de prêtrife «.
Le feu a pris , il y a quelques jours ,
pendant la nuit , chez un Loueur de carroffes
, près la Place Royale , dans des écu(
238 )
*
ries , des greniers à foin , &c. Il a péri
quelques chevaux , plufieurs voitures , &
deux ou trois hangars très - vaftes.
Ordonnance du Roi , en date du 3 Mars , concernant
les Confulats , le Commerce & la Navigation
des fujets du Roi , dans les Etabliſſemens
du Levant & de Barbarie . » La sûreté des François
établis dans les Echelles du Levant & de Barbarie ,
& les avan ages du commerce qu'ils y font , dépendent
effentiellement d'une protection toujours
active , & d'une adminiſtration fondée fur des
principes relatifs au Gouvernement du Grand-
Seigneur & des Princes de Baibarie , aux Traités
avec ces Puiffances , aux moeurs & aux ulages de
leurs fujets . La convenance de ces rapports a
décidé l'établiffement des Officiers de S. M. qui
réſident dans les Echelles , & les loix qui ont été
données fuccellivement fur cette partie d'adminif
tration. Quoique ces établiſſemens & ces loix aient
pour bafe les principes les plus fages & les plus
conftans , l'expérience a cependant indiqué la néceffité
de les perfect onner. C'est dans cette vue
que S. M. s'eft déterminée à réunir dans une feule
& même Ordonnance les anciennes loix & les nouvelles
difpofitions qu'elle a jugé à propos d'y ajou
ter , & de faire connoître fes intentions fur le fervice
& les fonctions de ces Officiers , fur la réfidence
, le commerce & la navigation de ſes ſujets ,
& fur la protection dont elle veut les faire jouir
dans l'Empire Ottoman & dans les Etats de Bar
barie “ . Cette Ordonnance eft divifée en 4
titres : 1. des Confuls & autres Officiers de S. M.
dans les échelles du Levant & de Barbarie. 2 ° . De
la réfidence & du commerce des François dans les
mêmes lieux. 3. De la navigation des fujets du Roi
dans les mêmes échelles . 4°. De la relâche des bâtimens
du Roi «.
I
( 239 )
De BRUXELLES , le 26 Juin.
7
LE Courier attendu en Hollande avec
tant d'impatience de Pétersbourg , eft enfin
arrivé à la Haye le 11 de ce mois , à
heures du matin , il n'a mis , dit-on , que
17 jours à fon voyage. La réponſe qu'il a
apportée a été d'abord tenue fecrète ; il
en a enfin tranfpiré ce qui fuit :
Le Ministère a mis fous les yeux de l'Impéra
trice les repréfentations de MM . les Ambaffadeurs
de la République. S. M. I. a reffenti la
plus grande fatisfaction en voyant L. H. P. accepter
fa médiation , & fon coeur a pâti des difficultés
que la Cour de Londres a fait naître , en
remettant fa réconciliation avec la République
jufqu'à une négociation générale de paix entre
toutes les Puiffances belligérantes , fous la médiation
de S. M. I. & de l'Empereur des Romains.
Dès que cette négociation fera entamée , S. M. I.
promet d'avance à la République toute l'affiſtance
poffible qui dépendra d'elle , pour que la Répu
blique rentre fur le champ dans l'état de puiffance
neutre , & par là jouiffe pleinement & fans
bornes de tous les droits & avantages que fon
acceffion à l'alliance entre S. M. I. & les Rois ,
fes hauts Alliés , doit lui affurer. Dans cette at
tente , S. M. I. eft d'intention de concerter immédiatement
avec L. M. les Rois de Suède & de
Danemarck , une nouvelle tentative auprès de la
Cour de Londres , pour la porter à ces fentimens
de modération & de paix que L. H. P. ont fait
paroître de leur côté ; l'Impératrice fe flatte que
le tems & les changemens qui peuvent furvenig
inopinément , ameneront de telles circonstances
dans lesquelles elle pourra faire paroître de la
manière la plus forte , fa bonne volonté & fon
affection , dont elle defire fincèrement de donner
des preuves à L. H. P. «.
( 44o ),,
Cette réponſe étoit prévue ; il n'étoit
pas vraisemblable que les Puiffances armées
pour la neutralité accordaſſent à la
Hollande des fecours qui les auroit tirées
immédiatement de leur état de neutralité
pour les mettre dans un état de guerre.
La lenteur avec laquelle la Hallande s'eft
déterminée à accéder à la confédération
du Nord , à laquelle elle ne s'elt jointe
que peu de tems avant la déclaration del
'Angleterre , a dû peut- être changer l'état
des chofes , qui n'eût plus été le même
fi elle eût pris plutôt fa refolution , & que
le traité eût été figné & déclaré avant la
démarche de la Grande- Bretagne , qui n'eût
pu la faire alors fans manquer ouvertement
aux Puiflances alliées.
2105I
Nous n'avons plus que deux partis à pren
dre , écrit-on de la Haye 3 il faut on faire caufe
commune avec la Mairon de Bourbon,, ou faire
Ia paix avec l'Angleterre , à quelque prix que
ce foit . De ces deux partis , le dernier feroit bien
humiliant ; mais malheureufement les efprits font
partagés , & il y en a qui penfent qu'il pourra
étre préféré. Nous ne fommes pas encore prêts à
nous battre , les armeintens font médiocres ;
n'y a pas autant d'activité qu'il en faudroit pour
les augmenter le grand tort eft d'avoir néglige
notre marine , des las voir dans impuiflance ar
moment où elle devroit agir & nous éprou
vons une espèce d'impoflibilité de la rétablir tout-àcoup
, parce qu'on ne peut rien créer en un moment
Les armemens particuliers n'ont pas plus d'ac
vité que ceux de l'Etat on he puple que d'un
corfaire , qui fera bientôt prêt , qu'on appelle
Darrere Patriot ; c'eft à Amferdam qu'on d'ar
me , & on y en prépare , dit-on , pleurs autres «
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le